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+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 78135 ***
+
+
+
+
+
+ HISTOIRE POÉTIQUE
+ DES
+ MÉROVINGIENS
+
+ PAR
+ GODEFROID KURTH
+ PROFESSEUR A L’UNIVERSITÉ DE LIÈGE
+
+
+ PARIS
+ ALPHONSE PICARD ET FILS, ÉDITEURS
+ 82, Rue Bonaparte, 82
+
+ BRUXELLES
+ Société belge de librairie
+ O. SCHEPENS, directeur
+ 16, Rue Treurenberg, 16
+
+ LEIPZIG
+ F.-A. BROCKHAUS
+ 16, Querstrasse, 16
+ Même maison à Berlin et à Vienne
+
+ 1893
+
+
+
+
+NAMUR.--IMPRIMERIE LAMBERT DE ROISIN, ÉDITEUR
+
+RUE DE L’ANGE, 26
+
+
+
+
+A Monsieur
+
+LE MARQUIS DE BEAUCOURT
+
+Auteur de l’HISTOIRE DE CHARLES VII
+
+
+Recevez, cher ami, l’hommage de ce livre, auquel vous avez bien voulu
+m’autoriser à attacher votre nom. En vous l’offrant, il me semble que je
+paie une vieille dette, non seulement d’amitié mais encore de
+reconnaissance. Vous vous êtes créé des titres durables à la gratitude
+de tous les travailleurs qui ne séparent pas l’amour de la science de
+celui de la religion. La SOCIÉTÉ BIBLIOGRAPHIQUE, dont nous célébrons
+aujourd’hui le 25e anniversaire, est devenue pour beaucoup d’eux une
+famille qui salue en vous son chef aimé. Je suis sûr de n’être désavoué
+par aucun en vous offrant ce modeste cadeau de fête comme un témoignage
+de nos sentiments unanimes d’affection.
+
+Paris, le 6 février 1893.
+
+
+
+
+PRÉFACE
+
+
+En 1887, pendant que je lisais avec mes élèves la chronique de Grégoire
+de Tours, je fus frappé de la différence de couleur et d’accent qui
+règne dans les diverses parties du livre II, consacré, comme on sait, à
+l’histoire des premiers rois mérovingiens.
+
+Cette différence me parut surtout remarquable dans les pages qui
+racontent le règne de Clovis; elles me faisaient l’effet d’une vraie
+mosaïque, formée des morceaux les plus disparates. Je voulus me rendre
+compte de l’origine de ce phénomène, et des recherches auxquelles je me
+livrai résulta un mémoire intitulé: _les sources de l’histoire de Clovis
+dans Grégoire de Tours_, qui fut lu le 9 avril 1888 à Paris, au premier
+Congrès scientifique international des catholiques. A ce travail se
+rattachèrent plus tard une étude sur l’_histoire de Clovis dans
+Frédégaire_ et une autre sur le _Gesta Regum Francorum_, qui achevèrent
+de me convaincre de l’existence d’un important élément traditionnel et
+oral dans l’historiographie mérovingienne. Je m’attachai alors à dégager
+cet élément, en remontant le cours de l’histoire des Francs jusqu’aux
+origines de la nation, et en le redescendant jusqu’au dernier rejeton de
+Mérovée. Ce fut un long et minutieux travail, souvent interrompu par des
+besognes professionnelles: il est venu finalement aboutir à ce livre,
+dont j’ai suffisamment fait connaître la nature et le plan dans
+l’introduction. Qu’il me soit permis d’ajouter que dans l’étude de
+questions si délicates et, sous certains rapports, si neuves, l’écrivain
+a quelque droit de compter sur l’indulgence du lecteur.
+
+Liège, le 19 janvier 1893.
+
+
+
+
+INTRODUCTION
+
+
+L’épopée est, chez toutes les nations, la forme primitive de l’histoire.
+C’est l’histoire avant les historiens, telle que le peuple tout entier
+la raconte de vive voix, et la transmet de bouche en bouche à la
+postérité. Elle ne retient que ce qui a frappé l’imagination ou fait
+battre le cœur, et elle ne laisse à ses auditeurs que des images et des
+impressions. Les faits réels ne valent à ses yeux que dans la mesure où
+ils lui servent à l’élaboration d’un certain idéal qu’elle en a conçu,
+et auquel elle les plie et les ramène tous. Sous l’influence de cet
+idéal, la narration se détache graduellement des réalités auxquelles
+elle doit l’existence; elle devient son but à elle-même, et tire de ses
+propres nécessités organiques tout son développement ultérieur. Bientôt,
+elle ne garde plus d’autre élément historique que le grand nom auquel se
+rattache le souvenir des faits qu’elle raconte; tout le reste est
+remanié ou ajouté par le génie populaire. Ainsi, en peu de temps, le
+sujet est _stylisé_, pour emprunter aux archéologues le terme par lequel
+ils désignent un travail semblable, bien que moins approfondi, dans le
+domaine des arts du dessin. Le résultat de ce travail inconscient de
+l’âme populaire sur les données qui lui sont fournies par la vie, c’est
+ce que nous appelons la poésie épique. Celle-ci consiste donc
+essentiellement dans des récits légendaires tenus pour historiques. Si
+l’auditeur pouvait se persuader que les histoires qu’on lui raconte sont
+des fictions, il se détournerait avec indignation de ce qu’il
+considèrerait comme autant de mensonges odieux. Mais une pareille
+persuasion est bien loin de lui. Dans la jeunesse des sociétés, comme
+dans celle des individus, il n’y a pas de place pour les facultés
+critiques, réservées à un âge plus mûr; l’imagination créatrice refoule
+dans l’ombre toutes les autres formes de l’activité intellectuelle, et
+l’histoire n’est et ne peut être que de la poésie épique.
+
+Et cette poésie--est-il besoin de le dire?--ne peut pas se passer
+longtemps d’une forme matérielle. De très bonne heure, elle dégage son
+rythme, qui est en quelque sorte le vêtement qu’elle se tisse elle-même.
+De son côté, le rythme est inséparable de la mélodie, dont il ne sera
+détaché que beaucoup plus tard, lorsque la croissance continuelle des
+œuvres du génie humain obligera de les séparer, pour leur permettre à
+chacune de se développer en toute liberté. Et ainsi stylisée,
+c’est-à-dire transfigurée par l’imagination populaire, et soulevée sur
+les deux ailes du rythme et de la mélodie, l’histoire prend son vol à
+travers les multitudes sous la forme de chansons épiques. C’est le
+dernier terme de ses métamorphoses progressives[1]. Ainsi sera parcouru
+tout le cycle du développement organique des souvenirs nationaux; ainsi
+les peuples se verront mis en possession d’un riche et précieux
+répertoire de souvenirs poétiques, qui constituera tout l’ensemble de
+leurs annales: _unum apud illos memoriæ et annalium genus_, comme Tacite
+le dit avec une justesse et une concision admirables[2].
+
+ [1] Si l’on me demandait pourquoi je ne parle pas ici de l’éclosion
+ des grands poèmes épiques, je répondrais qu’au point de vue de
+ l’histoire, ils ne marquent pas une phase nouvelle, tandis qu’ils en
+ marquent une très considérable, au contraire, au point de vue
+ littéraire, dont je n’ai pas à m’occuper ici.
+
+ [2] Tacite, _Germania_, c. 2.
+
+L’épopée et l’histoire resteront confondues tant que la nation ne sera
+pas arrivée à la conscience de l’écart qu’il y a entre les réalités
+historiques et les images qu’elle en garde dans son esprit. Dès qu’elle
+commencera à s’en apercevoir, l’heure de l’histoire aura sonné. Mais
+aussi cette heure sera celle du déclin de l’épopée. On peut dire, sans
+exagération, que celle-ci cessera d’exister virtuellement le jour où
+elle cessera d’être prise pour de l’histoire.
+
+Il faut du temps, à la vérité, pour que la notion de la différence en
+question se dessine d’une manière claire et nette dans l’esprit humain.
+L’historiographie est née depuis longtemps, et, depuis longtemps, on
+emploie des procédés mnémoniques destinés, par l’exactitude même avec
+laquelle ils fixent les notions acquises, à contrarier l’efflorescence
+épique, sans que l’incompatibilité entre les deux manières de se
+souvenir éclate à tous les yeux. L’annaliste qui, le premier, consigne
+les faits historiques par écrit, ne s’aperçoit pas lui-même qu’il
+inaugure un procédé différent de celui de l’épopée. S’il marque avec une
+exactitude relative le contour des événements qui se déroulent à partir
+de lui, il continue, pour tous les faits qui ont précédé son temps, de
+rester tributaire de la tradition poétique. Il la reproduit sans se
+douter de sa vraie nature, et soude avec la plus grande naïveté
+l’histoire légendaire à l’histoire réelle, comme si ce n’étaient pas
+deux éléments hétérogènes, entre lesquels aucune fusion n’est possible.
+
+Voilà comment, même après la naissance de l’historiographie, l’épopée
+continue d’occuper une large place dans les annales des peuples. Ses
+développements ultérieurs sont arrêtés, dans une mesure importante, par
+la solide barrière que le procédé historique établit entre elle et les
+faits, mais elle reste en possession de tout le domaine conquis par elle
+pendant les siècles antérieurs. Elle ouvre les annales de toutes les
+nations, et elle s’épanouit avec une liberté illimitée sur les premières
+pages de tous les chroniqueurs et de tous les historiens. Pendant tout
+le moyen âge, et longtemps encore après la Renaissance, on a raconté
+comme de l’histoire véritable les exploits du roi Arthur, de Roland et
+d’Ogier le Danois, ainsi que les pathétiques aventures du Cid ou de
+Guillaume Tell. Malheur à qui eût contesté ces héroïques souvenirs,
+auxquels les nations tenaient comme à un patrimoine sacré, et qui
+avaient pour elles presque autant de valeur que leurs croyances
+religieuses! Il n’y a pas beaucoup plus d’un siècle (1760) qu’on faisait
+brûler par la main du bourreau le livre du téméraire qui, le premier,
+osa élever quelques doutes sur l’historicité de Guillaume Tell[3]. Et
+qui me dit qu’aujourd’hui encore, parmi les enfants de la verte Erin, il
+ne s’élèverait pas un tolle général d’indignation contre le profane qui
+se permettrait de révoquer en doute que Partholon soit venu coloniser
+leur île l’an 2520 de la création, ou que les Tuatha Dé Dannan aient
+enlevé l’Irlande aux Fir-Bolgs et aux Fomoriens dans les deux sanglantes
+batailles de Moytura[4]?
+
+ [3] C’est la dissertation du pasteur Freudenberger intitulée:
+ _Guillaume Tell, fable danoise_. Berne, 1760. V. J. J. Hisely,
+ _Recherches critiques sur l’histoire de Guillaume Tell_ dans les
+ _Mémoires et documents publiés par la Société d’histoire de la
+ Suisse romande_, t. III, p. 438-450.
+
+ [4] Tous ces faits, empruntés aux souvenirs épiques de l’Irlande, sont
+ présentés comme historiques dans la plupart des histoires de ce
+ pays.
+
+Les historiens n’étaient pas en état d’arriver par eux-mêmes à découvrir
+la vraie nature des matériaux qu’ils mettaient en œuvre dans leurs
+premières pages. Ils s’aperçurent bien du manque de vraisemblance de
+certaines traditions, mais ce fut une constatation stérile, et que
+pouvait faire comme eux le premier venu. Ils remarquèrent aussi, par
+l’étude critique des sources, que certaines autres, pour n’être pas
+invraisemblables, n’étaient cependant pas établies, ou qu’elles
+manquaient de garantie, mais ce fut tout. Or, ce n’était pas assez. Il
+ne suffisait pas de classer dans la catégorie du faux tout ce qui
+s’écartait de la réalité objective; il fallait rendre compte de
+l’origine de l’altération qu’avaient subie les récits, voir dans quelle
+mesure elle avait eu lieu, et quelles influences l’avaient produite:
+tout cela importait, sinon pour l’histoire des faits eux-mêmes, du moins
+pour celle des idées. Mais pour une pareille tâche, les historiens
+n’étaient pas armés; leur cercle était trop étroit et leur procédé trop
+technique. Ils n’étudiaient que des documents et non des esprits. Une
+fois que les faits ne rendaient pas le son de l’authenticité, ils les
+éliminaient impitoyablement, sans leur accorder aucune valeur
+quelconque. Mensonge ou fable! tel était leur jugement sommaire, et ils
+croyaient avoir rempli toute leur mission quand ils avaient expulsé de
+l’histoire, non sans mépris et parfois avec colère, tout ce qui n’était
+pas rigoureusement historique. Ils ne se rendaient pas compte que
+l’esprit épique est un élément qui ne peut être confondu, à proprement
+parler, avec l’erreur, moins encore avec le mensonge, et ils en jetaient
+les produits comme des matériaux de rebut, à peu près comme, dans les
+usines du siècle passé, on jetait des scories riches encore d’une
+quantité de minerai que des procédés d’extraction imparfaits n’avaient
+pas permis d’utiliser.
+
+Il était réservé à une science mieux outillée de retourner à ces déchets
+dont l’historiographie n’avait rien su faire, et d’en tirer, par une
+analyse minutieuse, de précieux matériaux. Pénétrant par l’étude du mot
+dans celle de la pensée, les philologues ont approché les premiers de ce
+grand foyer de poésie qui est l’imagination populaire. Les premiers, ils
+ont reconnu et noté les caractères distinctifs de la poésie qui s’y est
+développée, dans cette espèce de demi-sommeil pendant lequel
+l’imagination revoit en rêve les figures de la réalité, avec des
+proportions et dans des combinaisons qu’elle prend naïvement pour celles
+de la réalité elle-même. Ces caractères, une fois notés, devinrent pour
+les critiques la pierre de touche de tous les récits dans lesquels on
+les voyait apparaître. On put alors discerner ceux qui étaient
+historiques de ceux qui appartenaient plutôt au domaine de la poésie, et
+dans lesquels tout au plus se retrouvait un petit résidu d’histoire. Ce
+fut une importante conquête scientifique, car elle permit de distinguer
+désormais la narration épique, non seulement des faits historiques
+proprement dits, mais aussi des mensonges conscients ou des erreurs
+individuelles des chroniqueurs. Il y eut dès lors, dans l’histoire,
+entre le domaine du vrai et celui du faux, une région intermédiaire qui
+était, si je puis ainsi parler, celle du rêve, et la science disposa
+d’une série de matériaux ayant tout au moins une vérité subjective,
+puisqu’ils étaient le reflet des événements dans l’imagination
+nationale.
+
+Je n’ai pas à raconter ici toutes les phases par lesquelles passa la
+laborieuse enquête qui aboutit à ces importantes constatations: cela
+m’entraînerait trop loin de mon sujet, et je me bornerai à quelques
+indications indispensables. Soulevée pour la première fois à la fin du
+siècle dernier par F. A. Wolff[5], la question de l’origine de l’épopée
+ne fut pas résolue d’une manière définitive par ce savant, mais il eut
+au moins le mérite de l’avoir posée avec une telle netteté, et d’en
+avoir si bien fait comprendre l’importance, que depuis lors elle n’a
+plus disparu du programme des travaux de notre siècle. Elle n’aurait
+peut-être jamais trouvé de solution tant qu’on l’aurait étudiée sur le
+seul terrain de l’antiquité grecque, dont les origines épiques
+disparaissent pour nous dans une ombre épaisse et à jamais impénétrable.
+Mais il vint un moment où l’on fut en état de poursuivre les mêmes
+recherches dans le domaine de la philologie germanique. Plus rapprochée
+de nous, l’antiquité germanique s’offre à nos regards dans le demi-jour
+d’un crépuscule qui permet de discerner, au moins en grande partie, les
+phases du développement de son épopée. On vit alors de quelle manière
+les personnages historiques passent du monde de la réalité dans celui de
+la fiction; on constata la série des transformations subies par les
+types d’Attila ou de Théodoric pour devenir l’Etzel ou le Dietrich von
+Bern de la légende, et l’on commença à se rendre compte du caractère
+naturel et organique de ces métamorphoses.
+
+ [5] Dans ses _Prolegomena ad Homerum_, Halle, 1795.
+
+Ces conclusions gagnèrent en netteté et en certitude à partir du jour où
+la France, rentrée en possession de son épopée à elle[6], put appliquer
+à la chanson de Roland la même méthode d’investigation. Le milieu
+historique dans lequel était éclos ce chef-d’œuvre était en effet plus
+abordable encore, le sujet placé dans une lumière plus vive que partout
+ailleurs; on pouvait ici observer de très près la gestation de l’épopée,
+et surprendre jour par jour les phases les plus variées de sa formation.
+Cette nouvelle expérience ayant donné des résultats identiques à la
+première, la démonstration était faite, et la science se trouvait
+désormais à même de formuler la loi générale de la naissance et du
+développement de l’épopée. Toutes les recherches ultérieures ne firent
+que confirmer et préciser ces résultats. On peut dire que la physiologie
+ne suit pas avec plus d’exactitude le développement de l’embryon dans le
+sein maternel, que la philologie ne voit grandir et se former l’épopée
+dans les fécondes profondeurs de l’imagination populaire.
+
+ [6] C’est en 1839 que Francisque Michel publia l’édition _princeps_ de
+ la chanson de Roland.
+
+Mais, si la loi est désormais découverte et formulée, il s’en faut qu’on
+en ait vérifié toutes les applications. C’est cette vérification que
+j’ai entreprise en ce qui concerne les origines de l’histoire des
+Francs. Par quelles sources connaissons-nous les premières pages de
+cette histoire? N’ont-elles point été écrites sous la dictée de
+l’imagination épique, et les premiers annalistes de ce peuple n’ont-ils
+pas, eux aussi, consigné, comme des faits réels, des traditions relevant
+plutôt de la poésie que de l’histoire? S’il en est ainsi, dans quelle
+mesure a eu lieu cette confusion, et la science ne peut-elle pas, au
+moins d’une manière approximative, déterminer ce qui, dans ces annales,
+appartient à la réalité et ce qui relève de la légende?
+
+On ne se doutait guère, avant notre siècle, qu’une telle question pût
+seulement être posée. Ou bien, on admettait en bloc toute l’histoire des
+Mérovingiens, ou bien, si l’on y trouvait par ci par là un épisode plus
+particulièrement choquant ou invraisemblable, on le taxait de mensonge
+grossier, de fable ridicule, et on passait outre. Il n’y avait pas de
+milieu entre ces deux extrêmes. S’agissait-il, par exemple, d’une
+histoire aussi hautement épique que celle du mariage de Childéric avec
+Basine, on entendait l’honnête Velly protester avec une vertueuse
+indignation contre cette union adultère, contractée, s’il faut
+l’entendre, au _grand scandale de tous les gens de bien_[7]. Le bonhomme
+Lecointe, lui, soucieux de mettre la reine des Francs en règle avec son
+confesseur, et de donner à Clovis un état civil avouable, insinuait
+charitablement que, sans doute, Basine avait fui Basin parce qu’il la
+maltraitait, et qu’elle n’avait épousé Childéric qu’après avoir reçu la
+nouvelle certaine de la mort de son mari[8]. Était-il question de faits
+matériellement impossibles, et qui portent leur caractère épique sur le
+front, comme la tradition de l’origine de Mérovée, nos historiens n’y
+voyaient pas plus clair: pour Eckhart, c’était une allégorie signifiant
+que la femme de Clodion avait eu Mérovée d’un précédent mariage[9],
+tandis que, d’après Mezeray, la légende aurait été mise en vogue par
+Mérovée lui-même, _ou pour couvrir la faute de sa mère, s’il est vray
+qu’il fust bastard comme quelques l’assurent, ou pour imprimer dans
+l’esprit des siens une plus respectueuse obéissance_[10]. Si nous
+entendons le P. Daniel traiter de roman l’histoire des amours de
+Childéric[11], ne nous y trompons point: ce n’est pas encore la
+critique, c’est le patriotisme français qui parle. En effet, les érudits
+belges du XVIIe siècle, avec une animosité qu’explique l’état de guerre
+presque permanent entre leur pays et la France, revendiquaient pour la
+Belgique l’honneur d’avoir été le berceau de la monarchie franque[12],
+et d’avoir donné au royaume salien ses deux premières capitales,
+Dispargum et Tournai. Le savant jésuite était indigné de ces prétentions
+des Belges à confisquer les origines du royaume de France, et, pour les
+réfuter, il se voyait amené à infirmer le plus possible les témoignages
+établissant qu’en effet les fondateurs du royaume des Francs étaient
+venus de Belgique. Voilà pourquoi l’histoire traditionnelle de
+Childéric, si favorable aux prétentions de ses adversaires, devait être
+un roman pour le P. Daniel. Et l’on voit par cet exemple combien
+l’historien était encore loin de la vraie méthode d’investigation,
+puisqu’il ne savait pas la trouver alors même que l’intérêt de sa thèse
+lui en suggérait l’emploi.
+
+ [7] «Basine était belle, elle avait de l’esprit; Childéric, trop
+ sensible à ce double avantage de la nature, l’épousa au grand
+ scandale de tous les gens de bien, qui réclamèrent en vain les
+ droits sacrés de l’hyménée et les lois inviolables de l’amitié.»
+ Velly, _Histoire de France_, Paris 1766, t. I, p. 49.
+
+ [8] Stamus igitur a plerisque neotericis, qui Basinam quod a viro male
+ haberetur in Franciam profugisse contendunt, et Childerico nupsisse
+ postquam de Bisini morte constitit. Lecointe, _Annales Eccles.
+ Franc._, t. I, p. 94.
+
+ [9] Fredegarius itaque sub hoc figmento etiam indicat, Meroveum
+ conjugis quidem Clodionis filium, sed non ex Clodione, verum ex
+ Meroveo fuisse. Ut haec concilientur statuendum omnino est,
+ Clodionis uxorem antequam ei jungeretur maritum habuisse Meroveum,
+ ex quo peperit alium Meroveum Clodionis privignum, etc. J.-G. ab.
+ Eckhart, _Commentarii de rebus Franciæ Orientalis_, Wuerzburg, 1729,
+ t. I, p. 29.
+
+ [10] Mezeray, _Histoire de France_, 1643, t. I, p. 13.
+
+ [11] _Histoire de France_, Paris, 1713, t. I, p. XIII.
+
+ [12] Voir notamment Godefroid Wendelinus, _Leges Salicae Illustratae_,
+ Anvers 1649, et J. Chifflet, _Anastasis regis Childerici_, Anvers
+ 1659.
+
+Le XIXe siècle a abordé l’étude de l’histoire avec un esprit nouveau.
+Appuyé sur la base solide que lui ont faite les recherches de
+l’érudition des deux siècles précédents, et éclairé par le spectacle des
+révolutions, qui a mûri en lui bien des notions naissantes, il regarde
+le passé du haut de la ligne de faîte qui sépare deux mondes, et il
+apprend à se rendre compte des lois qui régissent les transformations
+sociales. Il en a comme l’intuition avant que son analyse les lui ait
+montrées. Assis au seuil de l’époque nouvelle, Chateaubriand semble,
+dans une page des _Martyrs_, devancer d’un demi-siècle les progrès de la
+science historique. Sa célèbre description de la bataille des Romains
+contre les Francs est un des plus beaux exemples de la puissance
+évocatrice du génie. A sa voix, le monde barbare sort pour la première
+fois des ténèbres préhistoriques où il se dérobait depuis quatorze
+siècles, et reparaît devant le lecteur moderne dans une scène toute
+remplie de l’émotion et de la couleur de l’épopée[13]. Mais la claire
+vue est un don qui n’appartient pas à tout le monde; la majorité des
+hommes ne trouvent que par le travail patient les voies que le vol de
+l’inspiration a montrées de haut aux esprits d’élite. Il est vrai que le
+travail, c’est aussi du génie, puisque le génie c’est de la patience!
+
+ [13] V. _Les Martyrs_, I. VI.
+
+A peine la philologie est-elle née que, devançant le moment où elle
+pourra donner ses preuves, elle reconnaît et affirme déjà le caractère
+légendaire de notre histoire. Dès 1816, les frères Grimm, dans leur
+recueil de _Légendes allemandes_, placent au nombre des légendes
+plusieurs épisodes de l’histoire des Mérovingiens, qui continuaient de
+figurer comme historiques dans les pages de tous nos annalistes[14]. A
+vrai dire, il n’y avait là qu’une ingénieuse conjecture, attestant
+l’esprit divinatoire des illustres fondateurs de la philologie
+germanique, mais elle marquait l’ouverture d’une ère nouvelle dans
+l’historiographie franque: celle de l’exploration philologique de ses
+origines.
+
+ [14] Brüder Grimm, _Deutsche Sagen_. Berlin, 1816, p. 72-84.
+
+L’honneur d’avoir fait le premier pas dans ce domaine appartient à l’un
+des savants les plus ingénieux de ce siècle: à Fauriel[15]. Le premier,
+il a reconnu que les Francs du VIe siècle avaient nécessairement eu des
+traditions nationales sur leurs origines, et que ces traditions devaient
+avoir été propagées par eux dans les milieux gallo-romains: d’où la
+conclusion qu’elles étaient arrivées à la connaissance de nos premiers
+chroniqueurs, et qu’il en était passé quelque chose dans leurs
+récits[16]. Le premier aussi, il a prononcé avec autorité la parole qui
+devait renouveler l’étude de l’histoire mérovingienne: nous sommes ici
+en présence de _chants épiques_![17] Allant plus loin, il essayait de
+faire le départ de leurs éléments constitutifs. Les uns de ces chants,
+selon lui, étaient d’origine purement germanique, comme par exemple,
+celui qui raconte l’histoire de Wiomad; d’autres, au contraire, après
+avoir passé par des milieux romains, y avaient poussé des rameaux
+nouveaux, et on les reconnaissait à l’addition de personnages empruntés
+au monde romain, tels que Aredius et Aurélien. Ainsi les principales
+conclusions que la critique de nos jours achève de formuler se
+trouvaient déjà en germe dans les pages d’un livre écrit en 1836.
+
+ [15] «Fauriel, dit avec une certaine exagération M. Renan, est sans
+ contredit l’homme de notre siècle qui a remué le plus d’idées,
+ inauguré le plus de branches d’études, aperçu, dans l’ordre des
+ travaux historiques, le plus de résultats nouveaux.» Cité par
+ Vapereau, _Diction. des Littératures_ s. v. Fauriel.
+
+ [16] _Histoire de la poésie provençale_, 1846, t. I, p. 139.
+
+ [17] _Histoire de la Gaule Méridionale sous la domination des
+ Germains_. Paris, 1836, t. II, p. 273.
+
+Au reste, les idées émises par Fauriel étaient en quelque sorte dans
+l’air que respiraient les philologues et les critiques littéraires.
+Quelques années après, Ampère déclarait retrouver dans Grégoire de Tours
+_des portions de récits empruntés à de vieux chants épiques_, et
+signalait spécialement, comme ayant une origine de ce genre, l’histoire
+de Childéric et celle de la guerre de Théodoric I contre les
+Thuringiens[18]. De son côté, Auguste-Guillaume Schlegel, dans une page
+qui a été récemment mise en lumière, formulait des vues analogues pour
+plusieurs épisodes de l’histoire des Mérovingiens, et affirmait que
+Grégoire de Tours _avait déjà puisé son récit dans la tradition
+poétique_[19].
+
+ [18] «J’ai cru trouver dans Grégoire de Tours des portions de récit
+ empruntées à de vieux chants épiques. On sait que toutes les nations
+ germaniques ont eu de ces chants; on le sait en particulier des
+ Francs, puisque Eginhard nous apprend que Charlemagne avait
+ recueilli _des chants très anciens_ composés dans la langue de ses
+ pères.» «Il n’y aurait donc rien d’étonnant à ce que des fragments
+ de Grégoire de Tours qui ont un caractère particulièrement épique
+ eussent réellement cette origine. Il serait arrivé là ce qui est
+ arrivé dans d’autres pays, où les anciens chants se sont fondus dans
+ l’histoire... Parmi les passages du récit de Grégoire de Tours qui
+ me semblent des fragments d’épopées perdues, je citerai le récit de
+ la guerre contre les Thuringiens.» Ampère, _Hist. Littéraire de
+ France avant Charlemagne_. 2e édition, t. II, p. 285 et 286. La
+ première édition est de 1839.
+
+ [19] «Les aventures de Childéric, son exil, son séjour en Thuringe et
+ la passion de la reine Basine pour lui sont romanesques sans être
+ incroyables. Cependant, _je crois que Grégoire de Tours a déjà puisé
+ son récit dans la tradition poétique_. Frédégaire y ajoute un
+ nouveau trait, les visions de Childéric pendant la nuit de ses
+ noces. C’est une satire ingénieuse, sous forme de prophétie, sur le
+ déclin de la dynastie mérovingienne, et sur l’anarchie qui désolait
+ la France sous des rois faibles, avant que les maires du palais se
+ fussent emparés du pouvoir. Les intrigues secrètes entamées par un
+ ambassadeur de Clovis avec la pieuse et rusée Clotilde sont aussi
+ tirées d’un chant populaire.» A. G. Schlegel, _Essais littéraires et
+ historiques_. Bonn 1841, cité par P. Rajna, _Romania_, 1885, p. 400.
+
+La vérité historique commençait donc à se faire jour sous la protection
+de la philologie, lorsqu’elle faillit être compromise pour longtemps par
+les exagérations d’un zélateur, qui s’était engoué de ses conclusions
+sans trop les comprendre. En 1848, M. de Douhet publiait, sous le
+pseudonyme de J. de Rathaïl, un opuscule intitulé hardiment: _De
+l’existence d’une épopée franque_[20]. «Ce mémoire, y lisait-on, a pour
+but d’établir qu’il existe une histoire chantée de la race franque.» Et,
+fidèle à sa promesse, l’auteur racontait la destinée de cette épopée,
+consignée par écrit, au VIe siècle, par le grammairien Virgile de
+Toulouse, et consultée par Frédégaire, qui en aurait extrait toutes ses
+légendes. Elle se partageait en un cycle théogonique perdu, et un cycle
+héroïque dans lequel étaient racontées les aventures des premiers rois
+mérovingiens jusqu’à Clovis. L’auteur ne se bornait pas à restituer les
+divers chants de cette épopée; il en retrouvait jusqu’au rythme, qui
+consistait en vers octosyllabiques rimés et allitérés à la fois. Puis,
+après cette preuve de sa perspicacité, il en donnait une de son
+impartialité scientifique en faisant à la vérité le sacrifice d’avouer
+que cette épopée était foncièrement germanique, c’est-à-dire qu’elle
+n’appartenait pas à la France! Sacrifice trop généreux d’ailleurs,
+puisqu’une œuvre écrite en vers latins et composée par un lettré du midi
+de la Gaule pouvait être revendiquée par celle-ci aussi bien que par la
+Germanie.
+
+ [20] J. de Rathaïl, _De l’existence d’une épopée franque à propos de
+ la découverte d’un chant populaire mérovingien_. Paris 1848. Il est
+ fait allusion dans ce titre à un travail de Ch. Lenormant, intitulé:
+ _Restitution d’un poème barbare relatif à des événements du règne de
+ Childebert I_ (_Bibl. de l’École des Chartes_, Ie série, t. I,
+ 1840.)
+
+Si le moment où paraissait ce singulier opuscule n’avait tourné vers de
+tout autres sujets les préoccupations du monde lettré, ou si la brochure
+de M. de Rathaïl avait été signée d’un nom connu du public érudit, nul
+doute qu’elle n’eût fait un grand tort à la thèse qu’elle défendait.
+Elle n’avait de bon que le titre; le reste était un tissu de rêveries et
+de conjectures arbitraires, œuvre d’un esprit entièrement étranger aux
+délicats procédés de l’investigation philologique. La vérité historique
+en sortait plus compromise que jamais; au lieu d’être débarrassée des
+légendes, elle se voyait enrichie de légendes nouvelles, exclusivement
+dues à la fantaisie de l’auteur[21]. Heureusement que ce livre bizarre
+passa à peu près inaperçu des historiens, et qu’ils ne songèrent pas à
+rendre la méthode nouvelle responsable des extravagances d’un adepte
+sans autorité.
+
+ [21] Il n’admettait pas, par exemple, que Clovis fût épris de Clotilde
+ avant de l’avoir vue, et qu’il recherchât sa main sur la seule foi
+ des rapports que lui en avaient faits ses ambassadeurs: donc,
+ concluait-il, il fallait, de toute nécessité, admettre qu’ils
+ avaient eu auparavant une entrevue où la passion du prince franc
+ avait pris naissance. Cette entrevue, M. de Rathaïl en connaissait
+ le lieu et la date: elle avait eu lieu en 484, au château de
+ Montmorat près de Lons-le-Saulnier, et le jeune monarque porta
+ pendant six ans dans son cœur l’amour que lui avait inspiré la
+ princesse burgonde avant qu’il pût s’unir à elle. Voilà dans quelles
+ mains était tombée la conjecture géniale des Grimm, voilà ce qu’on
+ faisait de l’héritage de Fauriel!
+
+Les historiens se bornaient à ignorer tranquillement la marche de la
+science philologique, et ne s’apercevaient pas des incursions
+victorieuses qu’elle faisait sur leur domaine. Chez l’auteur d’une
+monographie sur Grégoire de Tours, qui parut à Breslau en 1839, on voit
+poindre l’idée que Grégoire de Tours aurait pu se servir de chants
+barbares pour raconter l’histoire des rois francs[22]. Seulement elle y
+est formulée en termes tellement dubitatifs, et d’une manière si
+incidente, qu’elle passa entièrement inaperçue. L’écrivain, lui-même qui
+y recourt en passant ne sait rien en faire, et montre bien qu’il n’y
+attache aucune importance. L’ouvrage estimé de Loebell, qui paraissait
+la même année, ne semble pas même avoir soupçonné l’existence du
+problème[23]. L’histoire des amours de Childéric et celle du mariage de
+Clovis lui apparaissent, il est vrai, comme ayant une teinte assez
+légendaire, mais il ne cherche pas à en rendre compte, et il admet
+d’ailleurs l’absolue historicité des meurtres de Clovis et des
+vengeances de Clotilde. Bien plus, dans le premier de ces épisodes, ce
+qui le frappe, c’est l’absence de tout caractère légendaire: il y
+trouve: _une brièveté, une précision, une sécheresse qui en attestent le
+caractère historique, en même temps qu’elles en augmentent
+l’horreur_[24].
+
+ [22] Voici le passage auquel je fais allusion:
+
+ Orationem quam Chlodovechum, Sigiberto et ejus filiis interfectis,
+ ad Ripuarios habuisse refert, non solum longiorem sed etiam talem
+ exhibet quæ rerum conditioni optime conveniat. Chlodovechus enim ut
+ vir magnae quidem victoriâque confirmatæ auctoritatis loquitur, et
+ ducem quem socii sequantur, Ripuariis se praebet, nec tamen regem
+ divinitus constitutum se gerit. Huc quum accedat, quod hâc in
+ oratione nomen Chloderici. Sigiberti filii, appellatur, atque
+ Chlodovechi parentes hi dicuntur, denique Chlodovechus in Scaldi
+ flumine hoc tempore vexisse memoretur, quas res omnes Gregorius
+ narrando non exhibet. His permoti peculiarem esse causam judicamus
+ quâ factum sit ut aliis lautior haec oratio nobis reservata sit. Quæ
+ causa haud scio an ea fuerit, quod scriptam eam Gregorius invenerit:
+ _nisi quis carmina Germanorum proferre malit_. Kries, _De Gregorii
+ Turon. vitâ et scriptis_. Breslau 1839, p. 53.
+
+ [23] Loebell, _Gregor von Tours und seine Zeit_. Bonn 1839.
+
+ [24] Id. ibid. p. 342: Ueberdies tragen sie (il s’agit des récits sur
+ les meurtres de Clovis) durchaus nicht den Charakter des
+ Sagenhaften... sondern die Umstaende sind mit einer Kürze, Schærfe
+ und Trockenheit erzæhlt, welche den Eindruck des Græsslichen erhœhen
+ und für die Wahrheit die sie enthalten einstehen.»
+
+Augustin Thierry, qui a renouvelé en France l’étude de l’époque
+mérovingienne, a passé, lui aussi, devant la question sans la voir. La
+page mémorable de Chateaubriand, qui a déterminé sa vocation historique,
+ne lui a rien suggéré au sujet de l’épopée franque[25], et il ne semble
+pas que les ingénieuses considérations de Fauriel l’aient frappé. Aussi,
+dans ses divers ouvrages, n’a-t-il jamais effleuré le sujet qui nous
+occupe. Ses _Lettres sur l’Histoire de France_ ne l’abordent pas; ses
+_Considérations_, où il l’a frôlé à plusieurs reprises, sont la
+meilleure preuve qu’il ne l’a pas même entrevu. Quant à ses _Récits
+Mérovingiens_, ils commencent avec les fils de Clotaire, non sans doute
+par défiance pour l’historicité des épisodes antérieurs, mais parce que
+ces épisodes, moins développés par les chroniqueurs, ne fournissent pas
+à sa palette les vives couleurs dont il a besoin pour ses tableaux.
+
+ [25] V. la préface de ses _Considérations sur l’Histoire de France_,
+ Paris 1840.
+
+Il est inutile de dire qu’on ne trouvera pas chez Henri Martin des
+préoccupations critiques. Cet historien, qui n’a de scepticisme que
+vis-à-vis des traditions religieuses, professe la plus pieuse crédulité
+à l’endroit de toutes les historiettes épiques, surtout lorsqu’il y
+trouve l’occasion de mettre à l’air les sentiments d’hostilité qu’il
+nourrit contre l’Église. C’est d’ailleurs moins l’animosité de secte que
+le manque absolu d’esprit critique qui détermine chez lui des erreurs
+dont le XVIIe et le XVIIIe siècle avaient su se préserver. Non seulement
+il ne se doute pas du caractère légendaire d’une partie des récits de
+Grégoire, mais il ne l’aperçoit pas même là où tout le monde le voyait,
+c’est-à-dire dans les amplifications que Frédégaire et le _Liber
+Historiæ_ font de son texte. Ces amplifications, selon lui, c’est de
+l’histoire vraie, et lorsque ces deux légendaires, allant plus loin que
+Grégoire dans la voie des fictions épiques, arrivent à le contredire,
+notre historien n’hésite pas à prendre parti pour eux contre lui. Il
+faut reculer jusqu’en plein moyen âge pour trouver un exemple d’un
+pareil point de vue historique: encore les écrivains du moyen âge
+avaient-ils pour excuse l’ignorance universelle de leur temps[26].
+
+ [26] Henri Martin, _Histoire de France_. Paris, t. I, _passim_.
+
+Ce qui montre mieux encore combien le monde des historiens restait fermé
+à des notions qui, dans un autre domaine, tendaient à devenir des lieux
+communs, c’est l’attitude d’écrivains catholiques tels que Charles
+Lenormant et l’abbé Gorini. L’un et l’autre rencontrent, dans l’histoire
+traditionnelle des temps mérovingiens, des faits dont on se sert dans
+une certaine école pour combattre l’Église: l’un et l’autre néanmoins
+acceptent ces faits sans la moindre réserve, et se bornent à les
+expliquer ou à les atténuer. Lenormant s’efforce de concilier la
+sainteté de Clotilde avec la barbarie des sentiments qu’elle témoigne à
+plusieurs reprises dans les récits traditionnels: c’est, dit-il, que la
+religion ne l’a pas encore complètement transformée. Dans la soif de
+vengeance qu’elle montre après son mariage, et même encore pendant son
+veuvage, on reconnaît la fille des barbares. Plus tard, épurée par le
+malheur, elle s’élèvera à un niveau moral supérieur, et la sainte
+n’apparaîtra qu’après la mort des enfants de Clodomir[27].
+
+ [27] Charles Lenormant, _Questions Historiques_. Paris 1845, t. II, p.
+ 163 et 168. «Clotilde appartient encore à ces mœurs (_barbares_). La
+ religion qui la domine ne s’empare pas encore assez de son âme pour
+ la conduire immédiatement et de plein saut dans les voies de la
+ perfection chrétienne, pour faire taire la nature barbare qu’elle a
+ héritée de sa race et de ses malheurs. La religion la préserve du
+ crime, mais elle est impuissante sur des sentiments qui enfantent le
+ crime.»
+
+Quant à l’abbé Gorini, en présence du Clovis de la légende, meurtrier de
+tous ses parents, il se borne à plaider les circonstances atténuantes,
+non en faveur de celui-ci, mais en faveur de Grégoire de Tours, son
+historien. Rien ne lui est plus étranger que l’idée de nier les crimes
+rapportés, et il les admet en bloc sans que seulement les besoins de la
+défense lui suggèrent une explication qui fait déjà le tour du monde
+philologique. Il se retrouve en 1853, au même point que le P. Daniel en
+1713, et il ne va pas même aussi loin que celui-ci[28].
+
+ [28] Gorini, _Défense de l’Église contre les erreurs historiques_,
+ etc. 1re édition, 1853. V. le chap. XIII: _Clovis et le clergé
+ gaulois_.
+
+C’est seulement en 1856 qu’on voit enfin un érudit reprendre l’idée
+émise par Fauriel dès 1836, et faire un pas de plus dans la voie qu’il
+avait ouverte. Nourri dans un de ces milieux universitaires où toutes
+les sciences, en se rencontrant, échangent plus facilement leurs
+résultats, W. Junghans fut frappé du profit que pourrait tirer
+l’historiographie franque des progrès de la critique philologique, et il
+essaya d’élucider l’une par l’autre dans ses _Recherches critiques sur
+l’histoire des rois francs Childéric et Clovis_[29], ouvrage qu’il
+remania et republia l’année suivante sous un titre plus général[30].
+Dans ce livre, qui atteste de remarquables facultés de critique, le
+départ des éléments légendaires et des éléments historiques est
+généralement fait d’une main sûre et habile, et l’on peut dire que ce
+que l’auteur a éliminé du domaine de l’histoire devra en rester éliminé
+désormais. C’était un progrès, mais la cause était loin d’être gagnée.
+Junghans se bornait à affirmer, comme un axiome admis de tous, la
+distinction entre faits historiques et chants populaires, il ne la
+prouvait nulle part, faisait son triage sans initier le lecteur aux
+motifs qui guidaient son choix, et le jetait en face de résultats
+entièrement nouveaux sans le rassurer sur la valeur de sa méthode.
+Lui-même, d’ailleurs, avait trop peu pénétré dans le monde de
+l’imagination populaire pour le connaître tout entier, et pour pouvoir
+en tracer les justes limites du côté de l’histoire. Les deux extrémités
+de ce vaste domaine lui échappaient également: il n’avait pas remonté
+jusqu’à l’origine des traditions épiques des Francs pour examiner par
+quels liens elles se rattachaient aux faits, il n’en avait pas descendu
+le cours plus bas que Clovis pour voir de quelle manière elles venaient
+se perdre dans le grand courant de l’épopée carolingienne. Enfin,
+obéissant à la fâcheuse manie qui a régné pendant ce siècle chez un
+grand nombre de philologues, Junghans compromettait sa thèse en
+prétendant retrouver dans les légendes mérovingiennes les traces de la
+mythologie barbare, qui se serait emparée des sujets historiques pour
+les verser dans ses moules et pour les teindre de ses couleurs. Il n’est
+plus personne aujourd’hui, je pense, qui s’avise encore de soutenir de
+pareilles idées, bien faites pour attirer le discrédit sur les résultats
+historiques auxquels on les mêlait fort mal à propos. La démonstration
+n’était donc pas achevée, et Junghans n’avait soulevé le voile que pour
+le laisser retomber aussitôt. Quelques savants qui étaient déjà sur la
+voie comprirent et adhérèrent: le gros des lecteurs ne fut pas atteint,
+ni même les érudits de profession.
+
+ [29] _Kritische Untersuchungen zur Geschichte der fraenkischen Koenige
+ Childerich und Clodovich_. (Dissertation) Goettingen 1856.
+
+ [30] _Die Geschichte der fraenkischen Koenige Childerich und
+ Clodovich_. Goettingen 1857.
+
+Aussi la question n’avança-t-elle guère pendant la génération à laquelle
+appartenait Junghans; en voici une preuve assez piquante. En 1861, un
+jeune érudit français, M. Lecoy de la Marche, avait occasion de toucher
+en passant à certains épisodes de l’histoire de Clovis, telle qu’elle
+était racontée depuis Grégoire de Tours et d’après lui. Comme Junghans,
+dont d’ailleurs il ne connaissait pas la dissertation, il y démêla
+parfaitement certains éléments légendaires, notamment dans l’histoire
+des meurtres politiques de Clovis, qu’il appela une _sorte de légende
+agencée par le génie populaire avant d’avoir été confiée à l’écriture_.
+Mais, étranger lui aussi aux études philologiques qui lui auraient
+fourni, avec la preuve de cette conjecture si juste, la vraie notion de
+ce travail du génie populaire, il imagina d’y voir _des traditions mises
+en œuvre par l’esprit inventif et commentateur du peuple gaulois_, dans
+le but de dénigrer le conquérant germanique[31]. C’était faire fausse
+route, et chercher l’épopée sur le chemin de la satire. De plus, M.
+Lecoy compromettait inutilement sa thèse en opposant à Grégoire de Tours
+des témoignages du IXe et du Xe siècle. Ce n’est pas parce qu’il est
+contredit par Aimoin ou par Hincmar sur des faits relatifs au règne de
+Clovis que le père de l’histoire des Francs est ici une autorité
+discutable, c’est parce que nous ne lui connaissons pas pour cette
+période de sources dignes de foi, et que d’ailleurs ses récits ont ici
+un caractère incontestablement épique. Il n’en est pas moins certain
+qu’en posant résolument la question devant le public français, M. Lecoy
+lui rendait un réel service, et attirait son attention sur un problème
+qui méritait de le préoccuper. On ne lui en sut pas gré là où l’on se
+targuait d’avoir le monopole de la critique. Soit que les arguments
+défectueux dont la thèse était chargée par endroits empêchassent de
+reconnaître la vérité de celle-ci, soit plutôt qu’on ne voulût accorder
+aucune valeur à un travail dont l’auteur laissait percer des convictions
+catholiques, plusieurs critiques se jetèrent sur l’œuvre de M. Lecoy,
+non pour la contrôler, mais pour la démolir. Et l’on eut ce plaisant
+spectacle de voir l’infaillibilité de Grégoire de Tours soutenue contre
+un tenant de l’_école rétrograde_ par les champions de la critique
+libre! L’article publié par M. Lecoy sur le même sujet, en 1866, dans la
+_Revue des Questions historiques_[32], qui alors venait de naître, ne
+reçut pas un meilleur accueil; d’ailleurs, avec les mêmes qualités, il
+présentait au point de vue de la méthode les mêmes défauts. M. Henri
+Bordier crut devoir protester contre l’_esprit de parti_ qu’il
+découvrait dans la tentative du jeune téméraire[33], et, de l’autre côté
+du Rhin, un savant d’ordinaire plus aimable, M. W. Arendt, faisait écho
+à ces récriminations, en accusant M. Lecoy d’écrire _ad majorem cleri
+catholici gloriam_[34]! Les idées défendues par M. Lecoy ne trouvèrent
+grâce que lorsqu’elles furent découvertes par des érudits français dans
+l’héritage de Junghans. M. G. Monod, qui avait étudié à Gœttingue, s’en
+inspira en 1872 dans ses _Études critiques sur les sources de l’histoire
+mérovingienne_[35], et, quelques années après, il traduisit même en
+français le livre de l’érudit allemand[36].
+
+ [31] A. Lecoy de la Marche, _De l’autorité de Grégoire de Tours_,
+ Paris, 1861.
+
+ [32] _Clovis, ses meurtres politiques_. (_Rev. des Quest. Hist._, t.
+ I.)
+
+ [33] Dans la _Correspondance littéraire_, années 1861 et 1862.
+ Réplique de Lecoy, _ibid._ année 1862.
+
+ [34] Dans la _Historische Zeitschrift_ de von Sybel, t. XXVIII, p.
+ 419.
+
+ [35] Paris 1872 (8e fascicule de la _Bibliothèque de l’École des
+ Hautes Études_, p. 89-100).
+
+ [36] _Histoire critique des rois Childéric et Clovis_. Paris 1879.
+
+Mais déjà ce livre était en retard sur les progrès réalisés par la
+critique dans l’étude des origines de l’épopée: il avait de plus, ainsi
+que je l’ai montré, le défaut d’être purement négatif, et de ne pas
+entraîner la conviction du lecteur. J’étais au début de mes études
+historiques, lorsque je le lus pour la première fois, et il me souvient
+de l’avoir déposé avec une impression d’incrédulité dont mon ignorance
+n’était pas la seule cause. Aussi ne creusa-t-il pas un sillon plus
+profond en France qu’en Allemagne. Des deux côtés du Rhin, on continua
+de répéter comme des faits historiques les légendes qui remplissent les
+premières pages de nos chroniqueurs, et dont tout élève d’université
+ayant suivi un bon cours d’histoire littéraire eût pu démontrer
+l’inanité. Et, chose remarquable, ce ne sont pas les premiers venus qui
+se signalent par cette obstination dans l’erreur, ce sont les princes de
+la critique allemande et française. Je crois, en effet, que nul ne
+protestera contre ce qualificatif appliqué à Léopold von Ranke et à
+Fustel de Coulanges. Eh bien, le premier de ces deux savants écrit en
+1883 une dissertation spéciale dans laquelle, se plaçant au niveau
+critique d’Henri Martin, il accepte en bloc toutes les données
+légendaires de Grégoire de Tours, de Frédégaire et de l’auteur du _Liber
+Historiae_[37], se bornant à marquer en termes explicites sa préférence
+pour les deux derniers, dont les récits ont à ses yeux le mérite d’être
+moins entachés de cléricalisme et plus conformes à la source. Cette
+œuvre d’un génie vieilli, que j’ai réfutée ailleurs[38], n’attestait pas
+seulement un étonnant oubli des règles élémentaires de la critique, mais
+aussi le désir d’enlever à l’histoire de la fondation du royaume Franc
+la couleur trop religieuse qu’il avait pour l’historien protestant[39].
+Quant à M. Fustel de Coulanges, fidèle à sa règle du dédain transcendant
+vis à vis de toutes les découvertes qu’il n’avait pas faites, il ne
+prend pas même la peine de discuter, mais il daigne nous apprendre que
+l’opinion qu’il ne connaît que par la traduction française de Junghans
+est _une pure hypothèse sans aucun fondement_[40]. Un pareil jugement
+prouve que M. Fustel de Coulanges n’avait pas cru devoir se déranger
+pour s’enquérir par lui-même du véritable état d’une question placée en
+dehors de son champ d’observation ordinaire; il montre aussi que les
+résultats de la philologie continuaient de rester ignorés du monde des
+historiens.
+
+ [37] Ranke, _Weltgeschichte_, t. IV. _Appendice_.
+
+ [38] G. Kurth, _L’histoire de Clovis d’après Frédégaire_ (_Rev. des
+ Quest. Hist._, janvier 1890). Le point de vue de Ranke est reproduit
+ par Hauck, _Kirchengeschichte Deutschlands_, Leipzig 1887, t. I, p.
+ 108.
+
+ [39] V. pour la preuve de cette assertion mon article cité ci-dessus,
+ p. 99.
+
+ [40] _Histoire des institutions politiques de la France_. Tome II. _La
+ monarchie franque_. Paris 1888, p. 6, note. Notons cependant que
+ dans la préface de son édition critique de Grégoire de Tours, W.
+ Arndt écrit ces paroles catégoriques: Carmina etiam epica in quibus
+ res a regibus heroibusque Merovingicis fortiter gestæ celebrabantur
+ ipsi ad manum fuerunt. (_Script. Rer. Merov._ I, p. 23.)
+
+Cependant, l’idée réprouvée par ceux-ci ne cessait de faire son chemin,
+à leur insu, parmi les philologues. Dès 1865, l’homme qui est
+aujourd’hui, en France, le représentant le plus éminent de la philologie
+romane, M. Gaston Paris, déclarait qu’à son sens l’épopée carolingienne
+n’était pas _une de ces plantes étrangères qui naissent en une nuit sur
+une place vide_; qu’elle n’était _qu’un anneau dans une chaîne, qu’un
+moment dans une série_ et qu’elle avait été _déterminée et préparée par
+des végétations puissantes, enracinées dès longtemps dans le sol_[41].
+Il admettait _qu’avant Charlemagne, bien d’autres avaient vécu et
+avaient été célébrés qui perdirent leur splendeur poétique, quand il fut
+devenu le centre de tous les souvenirs héroïques et nationaux_[42]. Ces
+quelques lignes du maître des romanistes, écrites en 1865, contiennent
+en germe toutes les conclusions auxquelles la critique devait aboutir
+vingt ans plus tard; nul doute qu’elles n’eussent été formulées dès
+lors, si M. Gaston Paris n’avait consacré à d’autres études ses
+puissantes facultés d’investigation et d’analyse. Mais la lumière se
+faisait de plus en plus, et sur quelque point que la critique entamât
+l’histoire de l’épopée française, elle aboutissait finalement à la
+tradition mérovingienne. M. Paris lui-même, dans le livre qui vient
+d’être cité, avait eu l’occasion de noter le caractère singulièrement
+épique de plusieurs épisodes du règne de Dagobert I, notamment
+l’histoire du châtiment bizarre infligé par lui à l’arrogant
+Sadrégisile: il notait en passant qu’elle se retrouvait en substance
+dans le _Floovent_, chanson de geste du XIIe siècle. En 1877, M.
+Darmesteter, dans une étude approfondie sur le même sujet, arrivait à
+conclure que l’histoire de Dagobert I devait avoir fourni de bonne heure
+le thème de chants populaires desquels dérivait, par une série
+d’intermédiaires plus ou moins nombreux, la version contenue dans le
+poème du moyen âge. Et, précisant les indications de M. Gaston Paris, il
+résumait ses idées dans ces propositions remarquables: «Il y a eu un
+cycle épique mérovingien. Les légendes mérovingiennes ont revêtu la
+forme de chants populaires. Le cycle carolingien s’est formé sur le type
+du cycle mérovingien. Le cycle mérovingien est venu se perdre dans le
+cycle carolingien à la manière d’un fleuve se perdant dans un lac que
+lui seul alimente»[43].
+
+ [41] Gaston Paris, _Histoire poétique de Charlemagne_, Paris 1865, p.
+ 445.
+
+ [42] Id. ib., p. 437.
+
+ [43] Non temeraria igitur conjectura affirmare possumus Merovingas
+ fabulas cantilenarum formam induisse, et Merovingum cyclum
+ exstitisse... Constat igitur cyclum Merovingum exstitisse; illius
+ autem ad instar forsam fictum fuisse Carolingum... Sed Merovingus
+ ipse cyclus in Carolingum haud aliter quam fluvius in lacum quem
+ ipse alit sese immitteret et perderet necesse fuit.
+
+ A. Darmesteter, _De Floovant vetustiore gallico poemate_. Paris
+ 1877, p. 110 et 113.
+
+Ces vues, que les historiens de profession rejetaient bien loin, étaient
+accueillies sans la moindre opposition par la critique philologique.
+L’Allemagne savante, faisant écho aux maîtres français, affirmait de son
+côté l’existence d’un cycle de chants épiques mérovingiens[44], et
+l’influence de ceux-ci sur la formation du cycle de Charlemagne. Mais il
+était réservé à un savant italien d’apporter enfin la démonstration
+scientifique d’une vérité si fréquemment entrevue d’une part, si
+constamment niée de l’autre. Le livre de M. Pio Rajna sur les _Origines
+de l’épopée française_, publié en 1884[45], dissipa tous les doutes. Une
+étude attentive de l’épopée du moyen âge avait montré qu’elle ne s’était
+pas formée après Charlemagne seulement, mais que ses racines plongeaient
+dans un passé plus lointain, et se perdaient dans la nuit des origines
+franques. D’autre part, l’examen critique des récits relatifs aux
+premiers rois mérovingiens lui faisait constater, dans ces vieilles
+traditions, des analogies frappantes avec celles qui constituent le fond
+ordinaire des chansons de geste: malgré la rareté des matériaux de
+l’époque mérovingienne, il y retrouvait les mêmes types, les mêmes
+formes, les mêmes moules, pour ainsi dire, que dans les poèmes du XIIe
+et du XIIIe siècle. Il en conclut que cette histoire avait dû, dans une
+mesure considérable, subir l’action de l’imagination populaire, et,
+partant, qu’il fallait admettre, dès l’origine du peuple franc,
+l’existence d’une épopée franque, de laquelle était sortie plus tard
+l’épopée française.
+
+ [44] V. en particulier le compte-rendu de Darmesteter par Stengel,
+ _Zeitschrift für romanische Philologie_, 1878, t. II, p. 338: «Damit
+ soll indessen die frühere Existenz eines merovingischen
+ Sagenkreises, die schon bisher als wahrscheinlich angenommen wurde,
+ keineswegs geleugnet werden... Dass der alte Merovingische
+ Sagenkreis einen starken Einfluss auf die Bildung der spaetern
+ Karolingischen ausuebte, darf ebenfalls angenommen werden.»
+
+ Em. Bangert, _Beitrag zur Geschichte der Flooventsage_. Heilbronn
+ 1879, p. 18:
+
+ «Gewiss ist ausserdem, dass bis zum IX. Jahrhundert Lieder über
+ merovingische Koenige vom Volke gesungen wurden, und dass viele Züge
+ aus den alten volksthümlichen Liedern oder Erzaehlungen, welche sich
+ über das Leben und die Thaten dieser Koenige gebildet hatten, in die
+ poetische Geschichte Karls des grossen übergegangen sind.»
+
+ [45] _Delle origini dell’epopea francese_. Florence, 1884.
+
+Certains points de la démonstration de M. Rajna sont susceptibles d’être
+rectifiés et complétés: prise dans son ensemble, elle peut être
+considérée comme définitive. Nul ne sera plus admis désormais à nier
+l’existence d’une épopée mérovingienne, ni l’altération profonde qu’elle
+doit avoir fait subir à l’histoire qui n’est connue que par elle. Ici se
+trouve l’intérêt tout spécial des recherches de M. Rajna pour les
+historiens, même ceux qui croient pouvoir rester étrangers à ce qui se
+passe dans le monde de l’imagination poétique. C’est d’ailleurs à peu
+près le seul point de contact du livre de M. Rajna avec l’histoire
+proprement dite. Il est consacré à étudier les caractères de l’épopée
+française en général, beaucoup plus qu’à faire la critique des vieux
+annalistes pour démêler dans chacun d’eux la part de l’histoire et celle
+de la légende. Il ne s’est pas donné pour mission de déblayer le terrain
+de l’historien; il a posé le principe à la lumière duquel on pourra
+désormais contrôler toute notre primitive histoire mérovingienne, mais
+lui-même ne s’est pas chargé de ce contrôle. Il reste établi que cette
+histoire est fortement mêlée d’épopée; mais dans quelles proportions a
+eu lieu ce mélange et sur quelles parties elle porte, c’est ce qui n’est
+pas encore déterminé.
+
+Il y avait donc place pour un livre qui, abordant le sujet par le côté
+de l’histoire, entreprendrait de régler une bonne fois le compte de
+l’histoire et de la légende, et montrerait quelle est au juste, dans les
+annales mérovingiennes, la part de l’une et de l’autre. Ce livre, dans
+ma pensée, aurait pour principale utilité de mettre à la disposition de
+l’historien les résultats de cinquante années d’études philologiques, et
+de terminer le malentendu si long et si tenace qui a régné, sur ce
+terrain, entre les représentants des deux sciences. Chose étrange! Dans
+des domaines si rapprochés l’un de l’autre, et entre lesquels il devrait
+régner un perpétuel entrecours, on a travaillé de part et d’autre
+pendant un demi-siècle sans se connaître, traçant des sillons parallèles
+et recommençant chaque fois _ab ovo_, sans profiter des recherches du
+devancier. Junghans n’a pas connu Fauriel; lui-même est resté inconnu de
+Lecoy et de Rajna, et Ranke et Fustel ne semblent pas avoir lu ces deux
+derniers. La chose n’était pas de grande importance pour les
+philologues, mais elle a été, on l’a vu, désastreuse pour les
+historiens. Je tâcherai, conformément aux devoirs spéciaux que m’impose
+le sujet, de me tenir constamment sur la limite des deux domaines, de
+manière à ne jamais perdre de vue ni l’un ni l’autre. Je ne me bornerai
+pas à constater la provenance épique des récits qui font l’objet de
+cette enquête, mais j’entreprendrai de rendre compte de l’évolution
+qu’ils ont subi avant de prendre la forme sous laquelle ils se
+présentent à nous. Le cas échéant, j’essayerai de marquer les phases
+principales de cette évolution, et, lorsque cela sera possible, de
+remonter de proche en proche jusqu’au fait historique. En un mot, je
+mettrai en regard l’histoire telle qu’elle s’est passée dans la réalité,
+et l’histoire telle qu’elle a été faite par la pensée épique des
+peuples. Il pourra se dégager de ce travail un double enseignement. D’un
+côté, l’historien de l’époque mérovingienne saura ce qu’il doit
+désormais accepter comme réel et ce qu’il peut regarder comme
+légendaire: départ indispensable et qui n’a pas encore été fait d’une
+manière systématique. De l’autre, il prendra sur le fait, en quelque
+sorte, un peuple transformant à son insu son propre passé, et lui créant
+l’auréole poétique à travers laquelle il continuera désormais de le
+voir. Si je ne me trompe, une pareille étude ne manque pas d’intérêt, et
+ce sera ma faute si, sous ma plume, elle n’en a pas pour le lecteur
+instruit.
+
+
+
+
+
+LIVRE I
+
+Les Premiers Mérovingiens
+
+
+
+
+CHAPITRE PREMIER
+
+Les Sources.
+
+
+Tous les peuples ont eu leurs récits épiques, c’est-à-dire des souvenirs
+historiques idéalisés par l’imagination. Il n’est pas également certain
+que tous, sans exception, aient donné à ces récits le moule du rythme
+poétique; il suffit de constater que les peuples germaniques l’ont fait.
+Tacite nous le dit expressément: toute leur histoire consistait en des
+chants dans lesquels ils célébraient leurs dieux et leurs héros[46]. Ces
+chants avaient déjà, à la date où écrivait le grand historien, un
+caractère de haute antiquité, et supposent, par conséquent, une
+productivité poétique agissant depuis un certain nombre de siècles;
+néanmoins, la poésie épique n’avait pas encore dépassé les années de sa
+jeunesse, et elle était toujours en pleine vitalité chez les Germains.
+Les héros qui surgissaient parmi eux au cours des âges étaient célébrés
+au même titre que les héros d’autrefois, et c’est ainsi que les barbares
+contemporains de Tacite glorifiaient dans leurs chants la mémoire
+d’Arminius, qui venait, quelques années auparavant, de délivrer son
+peuple de la domination romaine. Au milieu de sa glorieuse carrière, il
+avait succombé à la jalousie des siens, mais son nom retentissait
+toujours sur les lèvres de ses compatriotes, et restait entouré d’une
+auréole de gloire[47].
+
+ [46] Celebrant carminibus antiquis, quod unum apud illos memoriæ et
+ annalium genus, Tuisconem deum terra editum et filium Mannum,
+ originem gentis conditoresque, etc. _German._ c. 2.
+
+ [47] Caniturque adhuc barbaras apud gentes. Tacit. _Annal._ II, 88.
+
+Si sommaires que soient ces renseignements de l’auteur des _Annales_,
+ils nous donnent cependant une idée très juste et très nette de l’épopée
+germanique des premiers temps. Telle qu’il nous la fait connaître, elle
+nous apparaît avec tous les traits essentiels que nous lui connaissons
+chez les autres peuples. Elle se confond avec l’histoire, ou plutôt elle
+en tient lieu. Elle comprend tout l’ensemble des souvenirs nationaux,
+qu’ils relèvent de la tradition mythologique ou qu’ils aient leur point
+de départ dans les réalités du passé. Elle est revêtue de sa forme
+propre, qui est le rythme poétique associé au chant. Ajoutez que, si
+d’un côté elle possède une harmonie particulière sur les lèvres des
+poètes de profession, elle n’est pas moins admirable lorsque ses accents
+retentissent sur celles de multitudes entières, au moment où l’on marche
+à la bataille[48]. Elle remplit alors une véritable fonction sociale, et
+joue, dans la vie des peuples barbares, un rôle peu inférieur à celui de
+la religion elle-même.
+
+ [48] Tacit. _German._ c. 3.
+
+Telle est l’épopée germanique à l’époque où s’ouvre l’ère moderne, et
+pendant bien des siècles elle restera fidèle à ce caractère. La verve
+poétique des barbares, loin de s’appauvrir, gagna au contraire en
+intensité et en richesse pendant leurs longues luttes avec l’empire
+romain. Les sanglants combats qui furent livrés alors sur les frontières
+de la civilisation et de la barbarie, et les incessantes migrations qui,
+avec les alternatives du flux et du reflux, jetaient sur tous les
+rivages les débris de tant de peuples divers, ne cessèrent de tenir en
+éveil l’imagination des enfants de Tuisco. Tous les jours, des scènes
+grandioses, des exploits fabuleux, des visions terribles et sublimes
+engendraient des chants nouveaux, qui venaient grossir le répertoire
+déjà si riche des générations précédentes. Aux traditions anciennes
+s’ajoutait la splendide série des récits empruntés à l’histoire des
+guerres d’indépendance et à celle des guerres d’invasion. Un immense et
+lumineux foyer de poésie épique brûlait au sein de toute la race,
+projetant jusque dans les plus lointaines chaumières les ombres mobiles
+et gigantesques des héros dont il illuminait et transfigurait la
+mémoire. Tout le passé resplendissait et palpitait dans ce flamboiement
+prodigieux, et toutes les imaginations recevaient la réverbération de
+ses confuses et ardentes couleurs. Nous ne pouvons nous faire qu’une
+faible idée de l’état des esprits qui vivaient dans le charme de ce
+monde idéal, les yeux toujours fixés sur ses créations merveilleuses,
+mais il est facile, dans tous les cas, de se figurer la popularité d’un
+répertoire poétique qui était le seul aliment intellectuel de multitudes
+passionnées pour la poésie et pour la gloire.
+
+Aussi, au moment où s’ouvre l’histoire des nations issues de la grande
+crise des invasions, tous leurs chroniqueurs les rencontrent en
+possession d’un vaste et brillant _Romancero_ national. Et tous
+empruntent à ce _Romancero_ les sujets qui remplissent les premières
+pages de leurs chroniques. Pour bien faire apprécier l’importance et
+l’universalité de ce fait, je vais passer rapidement en revue les
+annales de ces divers peuples, telles qu’elles s’offrent à nous sous la
+plume de leurs premiers chroniqueurs, et j’essayerai d’en dégager les
+éléments épiques.
+
+Jordanès nous dit en termes formels que les Goths possédaient de vieux
+chants nationaux contenant leurs souvenirs historiques, et célébrant les
+exploits de leurs anciens héros[49]. Ces paroles, qui ressemblent d’une
+manière si frappante à celles de Tacite, ont une autorité d’autant plus
+grande qu’elles reproduisent un témoignage bien autrement précieux,
+celui de Cassiodore, l’historien en quelque sorte officiel de la race
+gothique. Bien plus, elles sont confirmées avec éclat par celui d’Ammien
+Marcellin, qui nous montre les Goths, dans une bataille contre les
+Romains en Mésie, entonnant des chants à la louange de leurs
+ancêtres[50]. Ces chants déroulaient devant la mémoire des Goths et
+devant l’imagination éblouie des Romains les longues et fabuleuses
+annales du peuple et de sa dynastie. Ils redisaient l’origine divine des
+Goths, la suite de leurs dieux et de leurs rois, depuis Gaut, qui semble
+avoir laissé son nom à la nation, jusqu’à Amal, qui fut l’éponyme de sa
+famille souveraine, et jusqu’à Théodoric le Grand, qui est devenu son
+héros national par excellence[51]. Le courage et la vertu des héros
+étrangers à la dynastie ne restaient pas dans l’oubli: on se redisait
+les noms de Respamara, de Hanala, de Fridigern, de Vidigoia et d’autres
+encore, et l’on tenait qu’ils n’avaient jamais eu leurs égaux[52]. «Tant
+qu’il y aura une nation gothique, disait une plume officielle du VIe
+siècle, elle glorifiera dans ses chants la fidélité de Gensimund»[53].
+Les _Chevelus_, espèce d’aristocratie primitive groupée autour du trône,
+étaient chantés aussi dans ce répertoire des traditions nationales[54].
+D’autres chants, dont l’accent satirique est impossible à méconnaître à
+travers la courte analyse du chroniqueur, racontaient à leur manière les
+premiers jours des nations voisines et ennemies: ils interprétaient le
+nom des Gépides d’après une tradition qui montrait ce peuple sortant de
+la Scandinavie avec ses congénères les Goths, mais se laissant gagner de
+vitesse par ceux-ci, et restant en arrière dans un des trois bateaux qui
+composaient la flotte, ce qui leur valut l’épithète de _Gépides_,
+c’est-à-dire de _traînards_[55]. Quant aux Huns, ils avaient une
+filiation honteuse: _au dire de l’antiquité_, ils étaient nés du
+commerce des démons avec les sorcières gothiques, chassées par le roi
+Filimer[56]. C’est ainsi que tout, la réalité comme la mythologie,
+devenait occasion de chants pour ce peuple si bien doué. Mais c’est
+surtout autour des grands noms de son propre passé que semble s’être
+concentrée l’activité de son génie poétique. Le roi Hermanaric était dès
+lors le sujet d’une série de traditions où la légende et l’histoire se
+confondaient de la manière la plus intime, et qui ont retenti pendant
+tout le moyen âge depuis les Alpes jusque sous le ciel de l’Islande.
+Hermanaric, dit en substance la plus ancienne version de ces récits,
+régnait avec gloire sur un grand nombre de peuples. Un jour, ayant été
+trahi par un chef des Rosomons, le vieux roi, dans sa fureur, fit saisir
+la femme du traître, nommée Swanahilde, et la fit attacher à des chevaux
+furieux qui la déchirèrent. Elle fut vengée par ses deux frères, Sarus
+et Ammius, qui essayèrent de tuer le roi, et qui lui firent une blessure
+dont il souffrit tout le reste de sa vie. C’est en ce moment fatal que
+se produisit l’attaque des Huns. Pour comble de malheur, les Visigoths
+venaient de se révolter aussi, et Balamir, roi des Huns, eut beau jeu
+contre les Ostrogoths isolés et affaiblis. Hermanaric succomba tant aux
+souffrances de sa blessure qu’au chagrin de ne pouvoir résister aux
+Huns: il avait cent dix ans lorsqu’il mourut[57]. A ces souvenirs
+épiques du IVe siècle s’ajoutait, chez les Goths du VIe, celui des
+grandes luttes de leur peuple sous Attila. Ce prince apparaissait dans
+leurs souvenirs avec des traits majestueux et grandioses, bien
+différents de ceux que lui ont prêtés les chroniqueurs de la
+civilisation romaine. Toutefois, sa légende ne semble pas encore avoir
+pris à l’époque de Jordanès l’aspect que nous lui trouvons par la suite:
+elle naissait à peine. Quant à Théodoric le Grand, le héros national par
+excellence, il était encore trop rapproché pour que sa physionomie eût
+pu s’altérer considérablement, mais déjà il se dressait comme un géant
+dans l’imagination populaire, refoulant dans l’ombre les figures des
+héros précédents, ou les faisant tourner autour de sa personne comme des
+satellites autour d’un astre radieux.
+
+ [49] Quemadmodum et in priscis eorum carminibus pene historico ritu in
+ commune recolitur. Jordan. c. 4. Antiquo etiam cantu majorum facta
+ modulationibus citharisque canebant Respamaræ Hanalæ Fridigerni
+ Vidigoiæ et aliorum, quorum in hâc gente magna opinio est, quales
+ vix heroas fuisse miranda jactat antiquitas. Id. c. 5.
+
+ [50] Barbari vero majorum laudes clamoribus stridebant inconditis.
+ Amm. Marcell. XXXI, 7, 11.
+
+ [51] Jordan. c. 14. Voir sur les différents rois légendaires des Goths
+ un curieux passage de Cassiodore, _Variar._ XI, 1.
+
+ [52] Voir la note [49] de la page précédente.
+
+ [53] Exstat gothicæ hujus probitatis exemplum. Gensimundus ille toto
+ orbe cantabilis, solum armis filius factus, tanta se Amalis
+ devotione conjunxit ut heredibus eorum curiosum exhibuerit
+ famulatum, quamvis ipse peteretur ad regnum. Impendebat aliis
+ meritum suum et moderatissimus omnium, quod ipsi conferri poterat
+ ille potius parvulis exhibebat. Atque ideo eum nostrorum fama
+ concelebrat. Vivit semper relationibus qui quandoque moritura
+ contempsit. Sic quamdiu nomen superest Gothorum fertur ejus
+ cunctorum attestatione præconium. Cassiod. _Variar._ VIII. 9.
+
+ [54] Reliquam vero gentem capillatos dicere jussit, quod nomen Gothi
+ pro magno suscipientes adhuc hodie suis cantionibus reminiscunt.
+ Jordan. c. II.
+
+ [55] Jordan. c. 17. C’est aussi en trois bateaux que les Anglo-Saxons
+ arrivent en Bretagne: Gens Anglorum sive Saxonum Britanniam tribus
+ longis navibus advehitur. Orderic Vital, H. E. Pars I, l. 1, c. 21.
+ Y a-t-il là une circonstance épique?
+
+ [56] Jordan c. 24. Nam hos, ut refert antiquitas, ita extitisse
+ comperimus. Filimer rex Gothorum, etc.
+
+ [57] Jordan. c. 24. Je ferai remarquer en passant que la longévité est
+ un des caractères des héros épiques. Dans le Roland, Charlemagne a
+ deux cents ans passés, et dans le _Dietrichs Flucht_, chacun des
+ ascendants de ce héros vit plusieurs siècles.
+
+Nous avons là, pour une date aussi reculée que le VIe siècle, les débris
+d’une épopée magnifique, dont les grandes figures se sont perpétuées à
+travers les âges, et qui, au XIIe et au XIIIe, aboutit en Allemagne à
+une riche mais tardive moisson de poèmes narratifs. Rien d’intéressant à
+suivre comme le développement de cette pensée poétique. Les Goths ont
+disparu depuis longtemps de la scène de l’histoire, balayés comme par un
+vent d’orage, et sans laisser aucune trace de leur existence politique,
+mais les créations de leur brillante imagination leur survivent, et,
+sous le nom de Dietrich von Bern, leur héros national occupe, dans les
+souvenirs de la race germanique, une position semblable à celle de
+Charlemagne dans l’épopée française.
+
+Les Lombards n’étaient guère en dessous des Ostrogoths sous le rapport
+des dons poétiques. La gloire de leur héros Alboïn avait de bonne heure
+franchi les limites de son pays, et il était célébré chez les autres
+nations germaniques dans des chants qui attestaient sa libéralité, sa
+gloire dans les combats, son courage et son bonheur[58]. Si le moyen
+âge, trop préoccupé du souvenir de Théodoric le Grand, a oublié
+entièrement le roi des Lombards et ses pathétiques aventures, un
+dédommagement était réservé à ce peuple dernier venu de l’invasion. Nul
+autre n’a trouvé, dans son historien national, un si fidèle écho de sa
+vie, un interprète si ému de ses sentiments. Grâce à Paul Diacre, le
+cycle des traditions lombardes se présente dans l’histoire comme le plus
+riche et le plus complet que nous ait laissé aucune nation germanique.
+Nous voyons ce peuple sortir de sa fabuleuse île de Scadan, n’ayant pas
+encore le nom qu’il porte, et qui lui sera imposé par le dieu Odin dans
+des circonstances extraordinairement épiques, lorsqu’en se réveillant un
+matin il prendra la chevelure des femmes lombardes pour _les longues
+barbes_ de leurs maris[59]. Nous l’accompagnons dans ses migrations à
+travers la Germanie, et dans ses combats avec ses voisins; nous
+assistons à ses dramatiques aventures dont le récit a incontestablement
+passé à travers le prisme de l’imagination épique. Tel est notamment le
+chant qui célébrait les derniers jours des Hérules. Rodolphe, le roi de
+cette nation, arme pour venger le meurtre de son frère, qui a péri
+victime d’un lâche attentat de la princesse lombarde Rumetrude, et il
+attaque le roi des Lombards Tato. Sûr de la bravoure de son peuple et
+plein de confiance dans la victoire, Rodolphe joue aux échecs pendant la
+bataille[60]. Un des siens, perché sur un arbre, a reçu l’ordre de le
+prévenir dès que les Hérules seront victorieux, avec défense, sous peine
+de mort, de lui apprendre leur fuite. Cependant, la fortune trahit cette
+fois le courage des Hérules, qui plient sous l’assaut des Lombards. Le
+guetteur n’ose en prévenir son maître, jusqu’au moment où l’ennemi
+pénètre dans sa propre tente et tue le roi avec les siens. Dans leur
+fuite, les Hérules, victimes de la colère du ciel, prennent un champ de
+lin pour la mer, et s’y jettent en faisant de grands efforts pour nager,
+ce qui permet aux vainqueurs de les massacrer tout à leur aise[61].
+
+ [58] Paul Diacre, _Hist. Langob._ I, 27: Alboin vero ita præclarum
+ longe lateque nomen percrebruit ut hactenus etiam tam apud
+ Baioariorum gentem quamque et Saxonum, sed et alios ejusdem linguæ
+ homines ejus liberalitas et gloria bellorumque felicitas et virtus
+ in eorum carminibus celebretur.
+
+ [59] Paul Diacre, _Hist. Langob._ I, 1-9.
+
+ [60] De même, dans la _Chanson d’Antioche_, Corbaran, émir des Turcs,
+ joue aux échecs pendant que s’engage la bataille entre son armée et
+ celle des chrétiens. Le trait, il est vrai, est déjà dans Raimond
+ d’Agiles (_Rec. des hist. de la croisade, Hist. occident._, t. III,
+ p. 200): Inter haec dux Turcorum Corbaras infra tentorium suum
+ scaccis ludebat. Il serait intéressant de savoir si ce récit a une
+ base historique, ou si ce n’est pas le simple moule épique dans
+ lequel on traduit la sécurité de l’ennemi.
+
+ [61] Paul Diacre, o. c. I, 20. Uhland, _Geschichte der altdeutschen
+ Poesie_, p. 461, écrit à ce sujet: «La fière figure de Rodolphe est
+ traitée avec prédilection, et les Lombards eux-mêmes, avec leur
+ perfide princesse, sont refoulés dans l’ombre; tout le tragique
+ éclat de la poésie se concentre autour du peuple héroïque qui trouve
+ son tombeau dans le champ de lin. On dirait que la chanson est due à
+ des survivants de la nation vaincue.» Une partie de cette
+ observation me paraît fondée. Si on lit dans Procope (_De bell.
+ goth._ II, 14), le récit historique de la guerre injuste faite par
+ les Hérules aux Lombards, qui les supplièrent en vain, par trois
+ reprises, de leur accorder la paix, on voit combien le rôle des
+ Hérules a été embelli dans la chronique de Paul Diacre, et on doit
+ conclure qu’il n’a pu l’être que par les Hérules eux-mêmes. Mais
+ cette conclusion ne me paraît pas vraie en ce qui concerne la
+ seconde partie de la légende. La manière dont est exposée la folle
+ présomption de Rodolphe, et l’épisode tragi-comique du champ de lin
+ font penser plutôt à une de ces anecdotes satiriques que les peuples
+ aimaient à raconter au sujet de leurs ennemis vaincus. Cf. un
+ épisode semblable dans la Bible, _Reg_. IV, III, 22, et Saxo
+ Grammat., I, V, p. 165 (Holder).
+
+La lutte des Lombards contre les Gépides est traitée avec la même
+largeur épique: c’est là que se développe le caractère du jeune Alboïn,
+le héros national de son peuple. Toute sa vie est un poème. Il tue en
+bataille Torismod, fils de Turisind, roi des Gépides. Plus tard, il
+reçoit à la cour de ce monarque la plus généreuse hospitalité, et est
+protégé par lui contre la vengeance qui le menace de la part d’un de ses
+autres fils. Celui-ci, devenu roi à son tour, se souvient de ses anciens
+griefs, et voilà une nouvelle guerre dans laquelle Cunimund périt sous
+les coups du héros lombard, qui épouse sa fille Rosamonde. Depuis ce
+moment, c’en est fait des Gépides comme des Hérules[62].
+
+ [62] Id. ibid. I, 27.
+
+Déjà deux nations ont pâli devant le peuple lombard: maintenant il va
+prendre un essor nouveau, et il s’élance sur l’Italie pour l’arracher au
+Byzantin. Du haut d’un des sommets des Alpes, qui lui doit son nom
+(_Mons Regius_), le héros lombard contemple sa future conquête[63].
+Toute l’Italie supérieure tombe entre ses mains; il est rassasié de
+gloire. Mais tant de triomphes lui tournent la tête: il s’oublie dans
+son bonheur, et s’abandonne à cette présomption que la tragédie grecque
+nommait l’_hybris_ et l’épopée française la _desmesure_, et que les
+Livres Saints, dans leur incomparable langage, appellent de son vrai nom
+la _superbe de la vie_. Un jour, à Vérone, au milieu d’un banquet, il
+force sa femme Rosamonde à boire dans le crâne de son père, dont il
+avait fait une coupe. La vengeance de la femme outragée est terrible;
+Alboïn tombe assassiné par ses ordres[64]. Mais cette expiation a suffi
+à la conscience populaire: s’il a perdu la vie, il conserve sa gloire.
+Mort, il reste la grande mémoire de son peuple, et son tombeau près de
+Vérone est un endroit religieux. Là, comme plus tard Frédéric et Arthur,
+il veille sous les armes, attendant le jour de quelque grande crise
+nationale pour en sortir et voler au secours des siens[65].
+
+ [63] Id. ibid. II, 8.
+
+ [64] Id. ibid. II, 28.
+
+ [65] Id. ibid. II, 28. Cf. sur l’histoire poétique d’Alboïn, Uhland,
+ _Gesch. der altd. Poesie_, p. 461-467.
+
+A l’épopée d’Alboïn succède celle du roi Authari, qui a moins de
+grandeur tragique, mais plus de fraîcheur et de charme sentimental,
+comme l’Odyssée après l’Iliade. Authari devient l’époux de la princesse
+Bavaroise Théodelinde, et de gracieuses légendes nuptiales ont gardé le
+souvenir des circonstances romanesques de leur première rencontre[66].
+C’est Authari aussi qui a pris possession, par un acte symbolique, des
+rivages méridionaux de l’Italie au nom de son peuple, et l’on montra
+longtemps après lui, dans les flots de la mer, la colonne qu’il avait
+touchée de sa lance, en disant: «Jusqu’ici s’étendent les frontières des
+Lombards.» Cette colonne, du temps du narrateur, s’appelait toujours la
+_colonne d’Authari_[67].
+
+ [66] Paul Diacre, III, 30.
+
+ [67] Id. ibid. III, 32.
+
+Et ce n’est pas tout. Le puissant courant des traditions héroïques
+réunies sous les noms d’Alboïn et d’Authari est accompagné de quantités
+de petits courants charriant d’autres souvenirs nationaux, des épisodes
+tour à tour riants ou tragiques, tels que le second mariage de la reine
+Théodelinde, la lamentable prise de Friuli par les Avares, les aventures
+de jeunesse du duc Grimoald, la poétique odyssée de Lopichis, aïeul de
+Paul Diacre, etc. La fortune n’a point permis à l’épopée lombarde
+d’avoir un développement comparable à celui de l’épopée gothique, sans
+doute parce que la place était déjà prise, et que les grands rôles
+étaient distribués. Mais, arrêtés dans leur développement, les bourgeons
+de cette épopée se retrouvent aujourd’hui encore dans la prose du
+chroniqueur, avec un caractère de fraîcheur et d’originalité auquel les
+récits d’aucun autre peuple ne peuvent prétendre[68].
+
+ [68] Abel, dans la préface de la traduction de Paul Diacre
+ (_Geschichtschreiber der deutschen Vorzeit_, p. V, Berlin 1849),
+ écrit ces lignes:
+
+ «Was der langobardischen Geschichte ihren ganz eigenthümlichen Werth
+ und Reiz gibt, das ist der reiche Sagenschatz, den kein anderer
+ deutscher Stamm in gleicher Fülle und Reinheit aufzuweisen hat. Wie
+ ein voller frischer Kranz schlingen sich diese herrlichen
+ Nationalsagen durch die ganze Geschichte der Langobarden von jener
+ grauen Zeit, da sie ausziehen aus dem Lande Skadan und ihnen Wodan
+ ihren Namen gibt, bis herab zum Untergang des Reichs: sie bilden ein
+ aneinanderhängendes Stück der schoensten epischen Dichtung, von
+ wahrem epischen Wesen durchdrungen.»
+
+ On peut ajouter les traditions épiques sur la fin de la dynastie
+ lombarde recueillies par les frères Grimm, _Deutsche Sagen_, t. II,
+ p. 110-115: elles forment comme la dernière moisson poétique des
+ Lombards.
+
+Les Vandales d’Afrique n’ont pas eu, comme les Goths et les Lombards, un
+chroniqueur national qui nous ait conservé, avec le récit de leurs hauts
+faits, le souvenir de leurs traditions patriotiques: c’est la raison
+pour laquelle leur épopée nous est restée entièrement inconnue.
+Cependant, la critique moderne a cru retrouver dans le nom des
+_Astingi_, porté à la fois par une moitié de ce peuple et par sa
+dynastie royale, l’équivalent de celui des _Hartungen_, qui seraient à
+la fois leurs Dioscures et leurs dieux nationaux. Au surplus, où trouver
+une preuve plus frappante de la popularité de la poésie chez ce peuple
+que dans l’épisode final de son histoire? Lorsque le roi Gélimer,
+assiégé sur la montagne de Papua, qui avait été son dernier refuge, fut
+obligé de se rendre au général byzantin, il fit demander à celui-ci de
+lui envoyer trois choses: un pain, une éponge et une harpe. Étant en
+effet un cithariste excellent, il avait, dit l’historien, composé un
+chant sur ses malheurs actuels, et il éprouvait le désir de le chanter
+en s’accompagnant de la cithare[69].
+
+ [69] Κιθαριστῇ δὲ ἀγαθῷ ὄντι ᾠδή τις αὐτῷ ἐς συμφορὰν τὴν παροῦσαν
+ πεποίηται ἣν δὴ πρὸς κιθάραν θρηνῆσαι τε καὶ ἀποκλαῦσαι ἐπείγεται.
+ Procop. _De bell. vandal._ II, 6.
+
+Voilà certes un épisode bien significatif: un roi barbare qui compose
+des chants dans sa langue, qui les compose sur ses propres aventures, et
+qui s’accompagne d’un instrument pour les chanter, c’est plus qu’il n’en
+faut pour nous permettre d’affirmer que la poésie était en honneur chez
+les Vandales comme chez tous leurs congénères, et qu’elle célébrait les
+mêmes sujets.
+
+Si, des plaines torrides de l’Afrique, nous passons aux brumeux rivages
+de la Grande Bretagne, nous y verrons, sous des cieux bien différents et
+dans un tout autre milieu, la poésie épique s’épanouir avec une égale
+richesse parmi les Anglo-Saxons. Leur Charlemagne, Alfred le Grand,
+avait pour les chants nationaux de son peuple la même passion que le
+monarque franc pour ceux du sien: il les savait par cœur, il se plaisait
+à les réciter, et il se faisait l’auditeur assidu de tous ceux qui
+pouvaient lui en apprendre de nouveaux. Ces poèmes, on ne se bornait pas
+à les redire de vive voix, on les mettait par écrit, on les enrichissait
+de belles vignettes, et la biographie du grand roi nous a raconté, dans
+une intéressante anecdote, de quelle manière ce prince, encore enfant,
+se fit donner par sa mère le beau livre qui en contenait, après qu’il
+fut parvenu à l’apprendre par cœur[70].
+
+ [70] Indignâ suorum parentum et nutritorum incuriâ usque ad duodecimum
+ aetatis annum aut eo amplius illiteratus permansit. Sed saxonica
+ poemata die noctuque solers auditor relatu aliorum saepissime
+ audiens, docibilis memoriter retinebat.--Cum ergo quodam die mater
+ sua sibi et fratribus suis quendam Saxonicum poematicae artis
+ librum, quem in manu habebat, ostenderet, ait: Quisquis vestrum
+ discere citius istum codicem possit, dabo illi illum. Quâ voce immo
+ divinâ inspiratione instinctus et pulchritudine principalis litterae
+ illius libri illectus, ita matri respondens et fratres suos aetate
+ quamvis non gratiâ seniores anticipans inquit: Verene dabis istum
+ librum uni ex nobis, scilicet illi qui citissime intelligere et
+ recitare eum ante te possit? Ad haec illa arridens et gaudens atque
+ affirmans: dabo, infit, illi Tunc ille statim tollens librum de manu
+ suâ magistrum adiit et legit. Quo lecto matri retulit et recitavit.
+ Asser _Ann. Rer. gestar. Aelfredi_ dans _Scriptores rerum
+ britannicarum_. p. 473.
+
+On sera peut être tenté de voir, dans ces chants saxons que la mère
+d’Alfred fait apprendre à son fils, et que la main des clercs a mis par
+écrit et ornés de belles enluminures, des poésies chrétiennes à la
+manière de Caedmon et de Cynewulf, plutôt que des poèmes sur des sujets
+profanes et des aventures belliqueuses. Mais, à supposer qu’il faille
+renoncer au témoignage d’Asser (ce que je ne crois pas d’ailleurs), nous
+en possédons un de la fin du VIIIe siècle, qui ne laisse place à aucun
+doute. C’est Alcuin qui se plaint de ce que, dans les festins de ses
+compatriotes et jusque dans les assemblées de leurs prêtres, on entend
+retentir les chants de l’époque païenne. «C’est la parole de Dieu qu’il
+faut lire dans ces réunions, écrit-il en 797 dans sa lettre à l’évêque
+Hygbald de Lindisfarne; c’est la lecture qu’il y faut entendre, et non
+le joueur de cithare, ce sont les écrits des pères, et non les chants
+des païens[71]».
+
+ [71] Jaffé, _Bibliotheca rerum germanicarum_, t. IV, p. 357.
+
+L’indifférence du chroniqueur national, Beda le Vénérable, pour ces
+souvenirs de l’époque légendaire, n’a point permis qu’ils arrivassent
+jusqu’à nous, et il est manifeste qu’il en est peu passé dans ses
+récits, dont l’hostilité aux traditions populaires forme un si étonnant
+contraste avec l’amour passionné qu’elles inspirent à un Paul Diacre.
+Néanmoins, et malgré l’art infini, si je puis ainsi parler, qu’il met à
+éviter toute mention de cette poésie païenne, lui-même nous en révèle
+l’existence dans la ravissante légende de Caedmon. Celui-ci, avant
+l’inspiration divine qui fit de lui le premier poète chrétien de sa
+nation, était entièrement étranger à l’art de la poésie; aussi lorsque,
+dans les festins, chacun chantait à son tour, et qu’il voyait la cithare
+s’approcher de lui, il se levait de table et quittait la réunion[72].
+Voilà confirmée, pour les Anglo-Saxons du VIIe siècle, l’existence d’une
+coutume qu’Alcuin a encore rencontrée chez eux dans les dernières années
+du VIIIe: celle de chanter des chants épiques à la fin des repas, en
+s’accompagnant de la cithare[73].
+
+ [72] Siquidem in habitu saeculari usque ad tempora provectioris
+ aetatis constitutus nil carminum aliquando didicerat. Unde
+ nonnunquam in convivio, cum esset laetitiae causa decretum, ut omnes
+ per ordinem cantare deberent, ille, ubi appropinquare sibi citharam
+ cernebat, surgebat a media coena et egressus ad suam domum
+ repedabat. Beda _Hist. eccl. Angl._ IV, 24 (22).
+
+ [73] Cf. dans le Beowulf, ed. Heyne, Paderborn 1873, plusieurs
+ passages où l’on voit le scôp chanter pendant les festins du roi,
+ tantôt le récit de la création (v. 90-98), tantôt l’histoire des
+ héros d’autrefois (v. 875 et suiv.), tantôt les exploits de la
+ veille.
+
+D’ailleurs, malgré le mutisme obstiné de Beda, nous possédons une bonne
+partie des chants épiques des Anglo-Saxons du VIIe siècle, et nous
+pouvons constater que cette race aventureuse, en venant coloniser la
+Bretagne, y avait apporté tout le trésor de la poésie germanique, comme
+plus tard devaient faire les Scandinaves de la Norvège émigrant sous le
+ciel de l’Islande. Nous savons, par des témoignages contemporains, qu’au
+VIIe siècle, on redisait en Angleterre l’histoire poétique des rois
+Goths d’Italie et des héros francs du Rhin. De plus, il nous reste de
+cette époque un poème d’une originalité et d’un charme sans pareil,
+plein d’une haute inspiration poétique, et resplendissant d’une
+admirable beauté morale. Je veux parler du Beowulf, œuvre anonyme de
+quelque grand poète caché, dans laquelle, pour la première fois à une
+date bien ancienne, on voit s’affirmer l’alliance féconde entre le génie
+chrétien et l’esprit germanique. Que le sujet en ait été apporté des
+bords de la Baltique, comme cela est vraisemblable, ou qu’il soit né en
+Angleterre même, il est certain que nous possédons dans cet antique
+monument le spécimen le plus instructif et le plus curieux de l’épopée
+germanique au moyen âge. Nulle part, pas même dans la Gudrun, on ne voit
+revivre avec une vérité si poétique cette existence maritime des peuples
+du nord, errant de longues journées en pleine mer dans leurs
+embarcations à la proue écumeuse, jusqu’à ce qu’enfin ils voient
+apparaître au loin, battues par les flots blanchissants, les côtes
+crayeuses et escarpées de la Bretagne. Nulle part, l’imagination
+septentrionale ne se reflète plus vivement que dans ces récits de
+combats contre des dragons et des monstres marins; nulle part non plus
+n’apparaît sous un jour plus sympathique le type du héros tel que le
+conçoit le génie anglo-saxon, l’homme fort et doux dont la bravoure
+fabuleuse n’a d’égale que son inaltérable dévouement au devoir. Je ne
+veux pas insister, mais il me sera bien permis de conclure que
+l’existence d’un poème comme le Beowulf nous ouvre sur l’histoire de
+l’épopée dans les premiers siècles du moyen âge des perspectives
+singulièrement étendues. Que de chants épiques et que de souvenirs
+nationaux doivent avoir été redits par la voix de la poésie dans un
+peuple qui a produit un monument pareil!
+
+Nous connaissons très peu les Frisons, race énergique et tenace qui a
+lutté avec la même constance contre les flots de sa mer, qu’elle a fini
+par dompter, et contre la domination franque, sous laquelle elle a dû
+enfin courber la tête. La Frise, en effet, a donné à Charles Martel
+l’avant-goût des résistances que son petit-fils devait rencontrer parmi
+les Saxons. Si ce peuple n’a pas eu d’Homère, ce n’est pas qu’il n’ait
+pas eu son épopée. Nous savons tout au moins que chez les Frisons aussi,
+encore au IXe siècle, il existait des chants nationaux à la gloire de
+leurs héros, et que leurs poètes les chantaient en s’accompagnant de la
+harpe. Nous connaissons également le nom d’un de ces aèdes, le vieux
+Bernlef[74], aveugle comme Homère, et fort aimé de ses compatriotes,
+qu’il charmait en leur racontant les hauts faits de leurs souverains
+d’autrefois. Converti par saint Liudger, Bernlef ne dit pas adieu à la
+poésie, mais il apprit à moduler les psaumes, et il les répéta dans la
+langue de ses pères à l’auditoire ravi de leur beauté surhumaine.
+
+ [74] Illo (Liudgero) discumbente cum discipulis suis, oblatus est
+ coecus vocabulo Bernlef, qui a vicinis suis valde diligebatur, eo
+ quod esset affabilis, et antiquorum actus regumque certamina bene
+ noverat psallendo promere. _Vita Liudgeri_ (_Mon. Germ. hist._ II,
+ 412.)
+
+Les Saxons du continent, sans nul doute, redisaient auprès de leurs
+foyers les mêmes chants qui, sur la harpe des _scôps_, charmaient leurs
+frères émigrés en Bretagne. Mais, il est probable qu’au cours de leur
+lutte séculaire contre la civilisation chrétienne, beaucoup de leurs
+traditions primitives se perdirent, et il est certain que les premiers
+apôtres du christianisme ne durent pas voir d’un bon œil des chants
+populaires qui ravivaient, avec le souvenir, l’amour des vieilles
+croyances. Et cependant, malgré ces circonstances défavorables, l’esprit
+épique ne disparut pas de la Basse Allemagne, et plus d’un vieux chant
+s’est conservé dans ses plaines et parmi ses bruyères. Lorsque, au Xe
+siècle, le moine Widukind écrivit la première histoire de sa nation, il
+en circulait encore plus d’un, dont il fit passer la substance dans son
+récit[75]. On y peut parfaitement démêler ce résidu poétique parmi les
+matériaux de provenance diverse avec lesquels il y est combiné: Widukind
+lui-même a conscience de leur nature différente. Il cite ses sources
+lorsqu’il rapporte une de ces téméraires assertions d’érudit, comme dès
+lors on s’en permettait pour rendre compte d’un nom propre, mais il
+raconte avec beaucoup plus de confiance les récits anonymes qui lui sont
+fournis par la voix collective de son peuple. Comme les Lombards, les
+Saxons avaient une tradition qui les faisait arriver par mer sur les
+rivages de la Germanie, sans doute du fond de la même île de Scandia, et
+qui désignait l’endroit du continent où ils avaient débarqué pour la
+première fois[76]. Elle racontait l’hostilité qu’ils avaient rencontrée
+chez les Thuringiens, premiers habitants de ces rivages; elle redisait,
+à l’imitation de la tradition carthaginoise sur la fondation de la
+Byrsa, le stratagème employé par un jeune Saxon, qui, ayant acheté de la
+terre au poids de l’or à un Thuringien, la répandit ensuite sur un vaste
+espace dont les siens s’emparèrent, s’établissant ainsi sur une terre
+qu’ils avaient achetée et payée[77]. Les Saxons ne se contentèrent pas
+de cette ruse barbare; ils y ajoutèrent encore la trahison sanglante,
+et, dans une entrevue pacifique avec les Thuringiens, ils tombèrent sur
+ceux-ci et les massacrèrent avec leurs longs couteaux, qu’ils tenaient
+cachés sous leurs vêtements. La chanson, qui incontestablement admirait
+fort et la ruse et le meurtre, attribue même l’origine du nom des Saxons
+à l’usage qu’ils firent ce jour-là de l’arme nationale[78]. L’accent du
+récit respire une joie cruelle; on croit y entendre le cri de triomphe
+du barbare, qui fait consister toute sa gloire dans le succès quel qu’il
+soit: et il n’est pas difficile d’en deviner la tonalité primitive,
+malgré les atténuations qu’y aura nécessairement apportées la plume
+chrétienne de Widukind.
+
+ [75] Et primum quidem de origine statuque gentis pauca expediam, solam
+ pene famam sequens in hac parte, nimia vetustate omnem fere
+ certitudinem obscurante. Widukind, _Res gestae Saxonicae_ I, c. 2.
+
+ [76] Pro certo autem novimus, Saxones his regionibus navibus advectos,
+ et loco primum applicuisse qui usque hodie nuncupatur Hadolaun. Id.
+ ibid. I, 3.
+
+ [77] Id. ibid. I, 5 et 6.
+
+ [78] Fuerunt autem et qui hoc facinore nomen illis inditum tradant.
+ Cultelli enim nostra lingua _sahs_ dicuntur, ideoque Saxones
+ nuncupatos, quia cultellis tantam multitudinem fudissent. Widukind,
+ ibid. I, 7.
+
+Ce sont encore des chansons épiques qui ont fourni à Widukind ses
+principaux renseignements sur la guerre entre les Francs d’Austrasie et
+les Thuringiens. Tout ce qu’il ajoute ici au récit de Grégoire de Tours
+a pour but la glorification des Saxons, et est manifestement emprunté à
+leurs souvenirs nationaux. Vaincus par le roi d’Austrasie Théodoric,
+grâce à son alliance avec les Saxons, les Thuringiens assiégés dans la
+ville de Scheidungen vont succomber, lorsque, par un pacte secret avec
+le monarque franc, ils obtiennent la promesse qu’ils seront épargnés, et
+qu’on se débarrassera des Saxons. Une circonstance fortuite remarquable
+met ceux-ci au courant du complot. Alors ils se jettent sur la ville
+sans défense, s’en emparent et la gardent. Entre eux et les Francs,
+l’amitié se rétablit tout à fait, au grand détriment des Thuringiens
+vaincus. Le roi de ceux-ci, Irminfried, avait pris la fuite; mais, trahi
+par un des siens, Iring, il fut amené devant Théodoric et massacré.
+Iring se repentit bientôt de sa trahison; il égorgea Théodoric lui-même,
+et coucha le cadavre de son maître sur celui du roi franc, pour lui
+donner la victoire au moins dans la mort, puis il s’ouvrit un passage
+l’épée à la main. «Au lecteur de juger, dit le bon narrateur, si ce
+récit mérite quelque créance[79]».
+
+ [79] Si qua fides his dictis adhibeatur, penes lectorem est. Id. ibid.
+ I, 13.
+
+Que dire maintenant des Scandinaves, qui, s’ils arrivent les derniers à
+portée de notre regard, nous montrent, au seuil des temps modernes,
+l’épopée germanique vivant et circulant avec une indéfectible vitalité
+au milieu d’une race qui est restée jusqu’alors sans mélange?
+L’existence de chants épiques chez les Danois, depuis la plus haute
+antiquité jusqu’à son temps, est attestée à plusieurs reprises par Saxo
+Grammaticus[80]. On savait ces chants par cœur[81], et on les
+accompagnait de la lyre. Les rois eux-mêmes ne dédaignaient pas d’en
+composer[82], ainsi que les autres héros: ils aimaient à célébrer leurs
+propres exploits, soit qu’ils fussent au milieu des réjouissances du
+festin[83], soit lorsque, attachés au pal du supplice, ils entonnaient
+leur hymne de mort en face d’un ennemi dont ils bravaient la colère[84].
+Il n’est pas besoin d’ajouter que le répertoire poétique des autres
+nations ne leur était pas moins familier que le leur, et que notamment
+la tragique histoire des Nibelungen circulait depuis longtemps parmi le
+peuple danois, puisqu’en 1134 un poète saxon en redisait un épisode
+devant le duc Canut Laward, et qu’à cette occasion le chroniqueur nous
+apprend que cette histoire était très belle[85].
+
+ [80] In vetustissimis Danorum carminibus. Saxo Grammaticus, _Gesta
+ Danorum_ ed. Holder l. I, p. 12.
+
+ [81] Hanc maxime exhortacionum seriem idcirco metrica racione
+ compegerim, quod earumdem sentenciarum intellectus danici cujusdam
+ carminis compendio digestus a compluribus antiquitatis peritis
+ memoriter usurpatur. Id. ib. II, p. 67.
+
+ [82] Tel le roi Haldanus: Erat enim condendorum patrio more poematum
+ pericia disertus. Id. ibid. VII, p. 221.
+
+ [83] Ulvo, commensal de Canut le Grand (XIe siècle) chante ses propres
+ exploits: Ulvo... apud Roskildiam convivialiter accersitus... merse
+ nuper milicie cladem nocturnis laudum suarum cantibus celebrabat. Et
+ le roi s’irrite de ce contumeliosum carmen. Id. ibid. X, p. 351.
+
+ [84] Id. ibid. VII, p. 235.
+
+ [85] On connaît le célèbre passage de Saxo grammaticus XIII, p. 427,
+ auquel il est fait ici allusion: il sert à fixer la date d’une des
+ phases les plus importantes du développement de la légende des
+ Nibelungen. Le poète qui débite le chant en question à Canut Laward
+ doit supposer qu’il le connaît parfaitement, puisqu’il veut éveiller
+ sa défiance et lui apprendre indirectement le guet-apens qu’il a
+ juré de ne pas révéler. Il est vrai que Canut, duc de Slesvig, et
+ qui, au rapport du chroniqueur lui-même, était _Saxonici et ritus et
+ nominis amantissimus_ (l. 1) pouvait fort bien avoir appris ce poème
+ dans son entourage allemand; il est vrai encore que le poète qui le
+ lui chante est également un Saxon. Mais l’analogie nous force à
+ admettre _a fortiori_ que le Danemark connaissait tous les chants de
+ la Germanie, puisque l’Islande elle-même les connaissait depuis des
+ siècles.
+
+ Sur la présence des chanteurs germaniques à la cour des princes
+ danois, voir encore Saxo Grammaticus, XIV, p. 490 et 497.
+
+Que fait Saxo Grammaticus de cette innombrable collection de récits
+épiques recueillis par lui sur les lèvres de ses compatriotes, dont il
+avait une connaissance approfondie? Il les traite à l’égal des matériaux
+historiques les plus précieux, et les verse tous ensemble dans sa
+chronique, dont ils remplissent les neuf premiers livres, et où ils
+constituent pour une série de plusieurs siècles l’unique histoire du
+Danemark. Là défile, dans une succession factice et selon un ordre
+arbitraire, le splendide cortège de ces dieux et demi-dieux du Nord,
+ramenés, il est vrai, au rang et aux proportions humaines par le
+scrupule chrétien du chroniqueur, mais, pour le reste, considérés par
+lui comme des personnages historiques. Les derniers venus de cette
+procession de héros fabuleux se mêlent fraternellement aux plus anciens
+héros historiques dont l’annaliste nous ait gardé le souvenir, sans
+qu’il soit possible de tracer une ligne de démarcation entre des groupes
+qui nous viennent de deux mondes si opposés. Nulle part, on ne vérifie
+par un exemple plus saisissant l’éternelle confusion faite par les
+historiens des premiers âges entre les souvenirs concrets de la réalité
+et les figures idéales de la fiction. Et l’exemple est d’autant plus
+instructif, que celui qui nous le fournit est loin d’être le premier
+venu; c’est, au contraire, un écrivain de la brillante époque du moyen
+âge, et, en outre, le plus savant homme de son pays.
+
+S’étonnera-t-on maintenant de nous voir revendiquer pour les Francs une
+vitalité poétique semblable à celle des nations qui viennent d’être
+passées en revue? On ne soutiendra pas qu’ils aient constitué une
+exception unique au milieu des autres barbares, et dérogé seuls à une
+loi dont nous venons de constater l’application chez tous leurs
+congénères. Ils avaient, eux aussi, de grands souvenirs à faire revivre,
+et des noms illustres à glorifier. Quant à leurs facultés poétiques,
+elles n’étaient inférieures à celles d’aucun autre peuple de leur race.
+Ils possédaient au suprême degré le don de s’exalter devant ce qui est
+noble et beau, et cette puissance d’admiration se traduisait chez eux
+par des formules d’une naïveté grandiose. Il y a un accent hautement
+épique dans cette parole qu’ils adressaient à leur compatriote Arbogast,
+dont ils expliquaient l’heureuse fortune par l’amitié que lui portait un
+plus grand que lui, saint Ambroise de Milan. «Nous savons maintenant,
+disaient-ils, pourquoi tu es invincible; c’est parce que tu es l’ami de
+l’homme qui dit au soleil: arrête-toi, et le soleil s’arrête»[86]. Si
+haut que nous remontions dans l’histoire, nous entendons l’écho de leurs
+chants. Ils chantaient au IVe siècle, en allant aux combats, et le
+rhéteur grec qui guidait contre eux les légions romaines, étonné de la
+rauque harmonie de ces accords si nouveaux pour lui, les comparait à des
+croassements de corbeaux[87]: comparaison que n’auraient d’ailleurs pas
+reniée ces fiers barbares, qui voyaient dans le corbeau l’oiseau sacré
+des batailles, et le conseiller prophétique du plus grand de leurs
+dieux! Ils chantaient au Ve siècle, aux jours des grandes invasions et,
+sans doute, ils redisaient les exploits des héros d’autrefois, lorsqu’au
+milieu des plaines de l’Artois, ils furent surpris par les troupes
+d’Aétius au moment où ils célébraient la noce d’un des leurs[88].
+
+ [86] Per idem tempus Arbogastes comes adversus gentem suam, hoc est
+ Francorum, bellum paravit, atque pugnando non parvam multitudinem
+ manu fudit, cum residuis vero pacem firmavit. Sed cum in convivio a
+ regibus gentis suae interrogaretur utrum sciret Ambrosium, et
+ respondisset nosse se virum et diligi ab eo, atque frequenter cum
+ illo convivari solitum, audivit: Ideo vincis, comes, quia ab illo
+ viro diligeris, qui dicit soli: Sta, et stat. (Paulin. _Vita
+ Ambrosii_ dans Mign. P. L. t. XIV, _col._ 39.)
+
+ [87] Ἐθεασάμην τοι καὶ τοῖς ὑπὲρ τὸν Ῥῆνον βαρβάροις ἄγρια μέλη λέξει
+ πεποιημένα παραπλήσια τοῖς κρωγμοῖς τῶν τραχὺ βοώντων ὀρνίθων
+ ᾄδοντας, καὶ εὐφραινομένοις ἐν τοῖς μέλεσιν. Julien, _Misopogon, in
+ init._
+
+ [88] Sidon. Apoll. _Carm._ V, 212.
+
+Un peuple si amoureux de poésie, et chez lequel la fibre poétique devait
+être excitée sans cesse par les émouvantes péripéties de l’invasion, ne
+pouvait pas du jour au lendemain renoncer à une de ses facultés les plus
+brillantes comme les plus enviables. Pour les Francs, comme pour tous
+les autres Germains, il n’y eut peut-être pas d’époque plus favorable à
+l’éclosion de chants populaires que ces jours inoubliables de la
+conquête où, pauvres et demi-nus, au sortir des profondes forêts, ils
+apprirent à connaître de près la splendeur de la vie romaine, et
+s’enivrèrent d’avance du parfum d’une civilisation qui allait tomber
+dans leurs mains. Les héros qui les menèrent à la conquête de cet Éden
+de la culture durent prendre une grande place dans leurs imaginations,
+et devenir le centre de leur poésie nationale. Les noms d’un Childéric
+et d’un Clovis, comme plus tard ceux d’un Théodoric et d’un Clotaire,
+étaient associés, dans leurs esprits, au souvenir de toutes les
+aventures dramatiques et glorieuses qu’ils avaient eues à la suite de
+ces chefs illustres: il n’en était pas de plus populaires parmi eux.
+Ceci n’est pas une simple conjecture, c’est le témoignage formel d’un
+écrivain vivant à une date où les chants consacrés à ces héros
+circulaient encore dans toutes les bouches. Voici comment s’exprime, en
+parlant de Charlemagne, le versificateur connu sous le nom de _Poeta
+Saxo_:
+
+ Est quoque jam notum: vulgaria carmina magnis
+ Laudibus ejus avos et proavos celebrant.
+ Pippinos Carolos Hludovicos et Theodricos
+ Et Carlomannos Hlotariosque canunt[89].
+
+ [89] _Poeta Saxo_ V, 115-120. (Pertz _Scriptor._ II.) Ces Hludovici,
+ ces Theodrici et ces Hlotharii ne sont autres que Clovis, Théodoric
+ I et Clotaire I, dont le poète fait des ancêtres de Charlemagne,
+ comme cela résulte manifestement des deux vers précédents:
+
+ Cujus nunc insigne genus si pandere coner
+ Compellar regum scribere catalogum.
+
+ V. 111-12.
+
+ Il n’a pas inventé cette filiation. On sait que de bonne heure des
+ généalogistes complaisants, échos peut-être de la chanson populaire,
+ rattachèrent les Carolingiens à la famille Mérovingienne. Voir ces
+ généalogies dans Pertz, _Scriptor._ II, p. 304-314.
+
+Si donc, au IXe siècle encore, c’est à dire alors que des héros
+nouveaux, comme Pepin d’Herstal et Charles Martel, auraient pu faire
+oublier ceux des âges précédents, on continuait à répéter les chants à
+la gloire de Clovis et des siens, quelle ne devait pas être la
+popularité de ces chants au moment de leur éclosion, c’est-à-dire dans
+la génération qui fut leur contemporaine, et dans celles qui suivirent
+immédiatement?
+
+Au reste, l’imagination des Francs ne se borna pas à célébrer les rois
+de la première époque: elle réserva également une part de gloire
+poétique à leurs successeurs. Je ne crois pas me tromper en l’affirmant
+d’une manière générale, et les quelques exemples que nous en fournissent
+les trop maigres sources relatives à cette époque ne laissent pas de
+justifier pleinement cette conjecture. Lorsque Frédégaire nous dit du
+roi Gontran qu’il eut un règne tellement prospère, que tout le monde
+chantait sa gloire, même chez les peuples voisins, on doit sans doute
+prendre au pied de la lettre cette expression d’un écrivain peu habitué
+au langage figuré[90]. Le roi Clotaire II a été célébré de la même
+manière, et de son vivant, par les chants populaires de la Neustrie;
+l’auteur qui nous l’atteste, d’après de bonnes sources, nous a même
+conservé quelques passages du chant consacré à sa victoire sur les
+Saxons, dont il sera parlé plus longuement au cours de ces
+recherches[91]. Les rois, au surplus, n’étaient pas les seuls que
+glorifiât la poésie épique; elle redisait également les exploits des
+grands, et nous apprenons, par un contemporain, que tel duc, célébré par
+les poètes classiques dans d’élégants hexamètres, recevait aussi les
+hommages des poètes germaniques sous forme de chants barbares.
+
+ [90] Tante prosperitatis regnum tenuit, ut omnes etiam vicinas gentes
+ ad plinitudinem de ipso laudis canerent. Fredeg. _Chronic._ IV, 1.
+
+ [91] V. le _Vita Faronis_ de Hildegaire dans Mabillon, _Acta SS_, II,
+ p. 590.
+
+ Nos tibi versiculos, dent barbara carmina leudes:
+ Sic, variante tropo, laus sonet una viro.
+
+ Fortunat, _Carm._ VII, 8, 69.
+
+Il jaillissait donc, au milieu des populations franques du VIe siècle,
+des sources toujours vives de poésie épique, qui versaient dans un même
+flot continu les cantilènes du passé lointain, et les chansons écloses
+sous la dictée de l’heure présente. En s’écoulant à travers les
+générations, qui ne les laissaient point passer sans écho, toutes ces
+productions du génie poétique de la nation devaient constituer, à la
+longue, un véritable _Romancero_ contenant l’histoire légendaire du
+peuple franc, depuis ses plus lointaines origines mythologiques
+jusqu’aux plus récents exploits des monarques régnants. Un tel trésor
+national ne pouvait laisser indifférent l’esprit universel de
+Charlemagne. Avec cette sûreté de coup d’œil qui était l’un des
+attributs caractéristiques de son génie, il en apprécia l’importance à
+une époque où quiconque se piquait de culture littéraire aurait rougi
+d’admirer autre chose que les écrits de l’antiquité classique. Et, pour
+assurer à son peuple la conservation de ces monuments de son passé
+poétique, il les fit recueillir par écrit. «C’étaient, dit Eginhard qui
+nous l’apprend, de très vieilles chansons barbares qui célébraient les
+guerres et les exploits des anciens rois[92].» Que ce recueil ait
+contenu aussi les chants relatifs aux héros des autres cycles nationaux,
+nous ne pouvons en douter, n’y eût-il, pour nous le faire croire, que la
+diffusion générale des sujets épiques parmi tous les peuples barbares;
+mais, ce qui est certain, c’est qu’il était consacré en toute première
+ligne à l’histoire poétique des rois francs eux-mêmes. Clovis, ses
+ancêtres et ses successeurs y occupaient sans doute la place d’honneur.
+
+ [92] Item barbara et antiquissima carmina, quibus veterum regum actus
+ et bella canebantur, scripsit memoriaeque mandavit. Eginhard, _Vita
+ Karoli_ c. 29.
+
+Quel malheur que le recueil de Charlemagne ait disparu sans laisser
+aucune trace, et sans qu’après ce grand homme aucun de ses successeurs
+ait pensé à prendre des mesures pour en assurer la conservation! On a
+cru à tort, sur la foi d’un passage mal interprété de Thegan, qu’il
+fallait attribuer la responsabilité de cette disparition à Louis le
+Débonnaire. C’est une erreur[93]. Il paraît bien plutôt que le recueil
+existait encore vers la fin du IXe siècle, puisque, à cette date,
+l’archevêque Foulques de Reims, écrivant à Arnulf de Carinthie, lui
+rappelle l’histoire poétique du roi Ermanarich, qu’il avait trouvée,
+nous dit l’auteur, dans des livres allemands. Or, quel aurait pu être,
+en Gaule, à la fin du IXe siècle, le livre allemand relatant de vieux
+chants épiques, si ce n’est précisément le recueil composé par ordre de
+Charlemagne[94]?
+
+ [93] L’erreur est d’ailleurs universellement commise, notamment par
+ Fauriel _Hist. de la poésie provenc._ I, p. 348; Ampère, _Histoire
+ litt. de la Gaule après Charlemagne_; Am. Thierry, _Hist. d’Attila_,
+ nouv. édit. II, p. 266; G. Paris, _Histoire poétique de
+ Charlemagne_, p. 449; A. W. Schlegel, _Essais historiques_ (passage
+ cité dans la _Romania_ 1885, p. 400.); W. Grimm, _Heldensage_, 3e
+ édition, 1889, p. 30; Ebert, _Allgem. Gesch. der Litt. des Mittel.
+ im Abendlande_, II, p. 116; W. Scherer, _Gesch. der deutschen. Lit._
+ 4e édition, p. 28; B. Simson, _Jahrbücher des fraenk. Reichs unter
+ Ludwig dem Frommen_, p. 39; B. Symons, _Heldensage_, p. 8. (dans le
+ _Grundriss der Germanischen Philologie_ de Paul, t. II, I, p. 8);
+ Von Schubert, _Die Unterwerfung der Alamannen unter die Franken_, p.
+ 132; Bossert, _La littérature allemande au moyen-âge_, p. 140, etc.,
+ etc.
+
+ Certains de ces écrivains sont allés jusqu’à dire que Louis le
+ Débonnaire avait fait détruire le recueil en question, et beaucoup
+ ont rendu la piété de l’empereur responsable de son prétendu acte de
+ vandalisme. Tout cela tombe devant le texte de Thegan, que je
+ reproduis ici:
+
+ Linguâ graecâ et latina valde eruditus, sed graecam melius
+ intellegere poterat quam loqui, latinam vero sicut naturalem
+ aequaliter loqui poterat. Sensum vero in omnibus scripturis
+ spiritalem et moralem, nec non et anagogen optime noverat. _Poetica
+ carmina gentilia quae in juventute didicerat respuit, nec legere nec
+ audire nec docere voluit._ (Thegan, dans Pertz _Scriptor._ II) Vita
+ _Hludovici, Imperatoris_, c. 19.
+
+ Il faut être prévenu pour voir dans ces _poetica carmina gentilia_
+ autre chose que les œuvres des classiques païens, que Louis le
+ Débonnaire avait effectivement apprises dans sa jeunesse, puisqu’on
+ lui avait donné la culture littéraire à la mode, et qui plus tard
+ inspirèrent à son esprit naturellement religieux le dégoût dont
+ parle Thegan. Les chants barbares ne sont jamais entrés dans le
+ programme de l’éducation carolingienne, tout le monde le sait; au
+ surplus, Louis n’aurait pas eu, pour mépriser ces traditions de ses
+ ancêtres, les mêmes raisons que vis à vis des fictions licencieuses
+ de la mythologie romaine. Il est à peine besoin de démontrer que le
+ mot _gentilis_ s’applique, dans la pensée de l’auteur, à tous ceux
+ qui n’ont pas eu le baptême; or, l’immense majorité des héros de
+ l’épopée germanique, Clovis et Théodoric en tête, étaient des
+ baptisés, et ceux-là même qui sont, comme Siegfried, antérieurs à
+ l’époque chrétienne, étaient conçus comme des chrétiens: le
+ qualificatif méprisant de Thegan ne peut donc pas se rapporter à
+ eux. D’autre part, l’adjectif _poeticus_ désigne des œuvres
+ littéraires et écrites, c’est-à-dire tout autre chose que ces chants
+ barbares et purement oraux, que Charlemagne fit le premier mettre
+ par écrit. Pour le lettré, les barbares n’avaient pas de _poètes_,
+ mais tout au plus des _chanteurs_, et s’ils possédaient des chants,
+ ils ignoraient l’art de la poésie. M. Léon Gautier a été seul à
+ comprendre cela: «Qui ne voit, dit-il, que les _poetica carmina_
+ signifient uniquement les poètes de la gentilité?... Ce sens ne nous
+ semble pas douteux. Et il n’est question ici ni de cantilènes, ni de
+ chanson de geste.» _Les Épopées françaises_, I, p. 72. Au surplus,
+ ce n’est pas d’aujourd’hui que l’on se préoccupe de savoir ce que
+ pourrait être devenu le précieux _Romancero_ franc. Au XVIIIe
+ siècle, un gentilhomme allemand avait offert un prix de cent ducats
+ à qui retrouverait les chants des anciens bardes allemands que
+ Charlemagne avait fait mettre par écrit. Là-dessus, A. W. Schlegel,
+ après avoir avec raison écarté ce mot impropre de bardes, émit
+ l’opinion que le recueil de Charlemagne, c’était... les Nibelungen!
+ (_Atheneum_, 1799 B. II, 2e Stück, p. 306; reproduit dans ses œuvres
+ complètes, Leipzig 1847, p. 39. D’après Raumer _Geschichte der
+ germanischen Philologie_, Munich 1870, p. 306). De nos jours, un
+ érudit belge a cru pouvoir supposer, sur la foi d’un poète flamand
+ du moyen âge, que le recueil de Charlemagne s’était conservé
+ jusqu’au XIIe siècle dans l’abbaye d’Egmont en Hollande. (De Smedt,
+ _Hist. de Belgique_, 5e édition, Gand, 1840, t. II, p. 143). Mais
+ cette hypothèse ne résiste pas à l’examen.
+
+ [94] Subjicit etiam ex libris teutonicis de rege quodam Hermenrico
+ nomine, qui omnem progeniem suam morti destinaverit impiis consiliis
+ cujusquam consiliarii sui, supplicatque ne sceleratis hic rex
+ acquiescat consiliis, sed misereatur gentis hujus et regio generi
+ subveniat decidenti. Flodoard, _Histor. Eccles. Remensis_ IV,
+ 5.--Grimm, _Die deutsche Heldensage_, p. 34, écrit à ce sujet: Die
+ _libri teutonici_ beweisen die Aufzeichnung der Gedichte und
+ bestaetigen die Angaben Eginharts.
+
+Nous pouvons donc affirmer que chez aucun autre peuple germanique
+l’existence de chants narratifs à la gloire des héros nationaux n’est
+attestée par un ensemble de témoignages aussi formels que chez les
+Francs. C’est tout ce qu’il nous fallait pour conclure qu’il y a eu sans
+contredit une épopée mérovingienne.
+
+A-t-il passé quelque chose de cette épopée dans les récits des
+chroniqueurs de cette époque, ou bien faut-il croire que, par une
+étonnante et unique exception, l’historiographie de ce peuple serait
+restée totalement fermée aux échos de sa poésie populaire? Ici, nos
+recherches deviennent d’autant plus délicates qu’aucun des premiers
+chroniqueurs francs ne parle en termes explicites de chants populaires,
+ni ne dit y avoir puisé: aussi est-il facile de triompher de leur
+silence quand on veut, comme M. Fustel de Coulanges[95], se dispenser de
+la tâche qui fait l’objet de ce livre. Mais qu’importe que ces écrivains
+citent ou ne citent pas leurs sources, lorsque la critique a établi que
+sur certaines époques de l’histoire, ils ne pouvaient avoir à leur
+disposition que des traditions orales, c’est-à-dire, en partie du moins,
+des chansons épiques? Qu’importe encore qu’ils se soient abstenus
+d’inventorier, à la manière d’un érudit moderne, les documents oraux et
+écrits qu’ils ont consultés, si l’analyse même de leurs ouvrages nous
+fait apparaître avec un caractère de suffisante authenticité les
+matériaux épiques fondus dans leur texte? Le second point sera établi
+d’une manière spéciale, à l’occasion de chacun des épisodes qu’on
+étudiera dans ce livre; il en fera proprement le sujet, et nous n’avons
+pas à en parler plus longuement ici. Quant au premier, nous allons le
+démontrer une fois pour toutes, afin de n’avoir plus à y revenir par la
+suite.
+
+ [95] _La Monarchie Franque_, p. 6, note. «Quelques modernes ont
+ prétendu, notamment Junghans et M. Monod, qu’il (Grégoire de Tours)
+ avait dû se servir de chants germaniques à la louange de Clovis et
+ des Francs; c’est une pure hypothèse, sans aucun fondement. Le seul
+ motif qu’ils donnent (!), c’est qu’il y a chez lui quelques phrases
+ d’un tour très poétique; mais ceux qui sont familiers avec les
+ écrivains de cette époque savent très bien que ce qui caractérisait
+ justement la prose, c’était l’abus des formes poétiques, tandis que,
+ par une interversion singulière, la poésie adoptait les formes les
+ plus prosaïques. Quelques épithètes brillantes (!) ne prouvent donc
+ aucunement, ainsi qu’on l’a soutenu, que Grégoire ait connu et
+ employé des poèmes, et aussi n’en parle-t-il jamais.»
+
+Nous possédons trois chroniqueurs de l’époque mérovingienne: Grégoire de
+Tours, Frédégaire, et le moine neustrien qui a écrit le _Liber
+Historiae_[96]. Chacun de ces trois auteurs raconte, en qualité de
+témoin, une partie des faits contenus dans son livre, et relate d’après
+le témoignage d’autrui ceux qui se sont passés avant lui. Grégoire a été
+témoin des événements écoulés à partir de la mort de Clotaire I, en 561;
+il est obligé de s’en rapporter à d’autres sources pour tout ce qui
+précède cette date. Le point précis à partir duquel Frédégaire devient
+témoin contemporain est plus difficile à fixer, selon qu’on le considère
+comme ayant écrit vers 658, ou qu’on admet avec M. Krusch qu’il avait
+fini son travail en 642[97]; dans tous les cas, on ne peut guère croire
+que son autorité commence plus d’une génération avant le moment où il
+écrit, et nous placerons vers 615 la date à partir de laquelle il
+devient notre source. Enfin, pour ce qui concerne l’auteur du _Liber
+Historiae_, dont le récit s’arrête à la date de 727, son autorité de
+témoin ne s’étend pas au-delà des événements qui se déroulent à partir
+de 681[98]. Tout ce qui, pour chacun de ces trois auteurs, remonte plus
+haut que ces trois dates respectives, leur a été fourni soit par la
+tradition, soit par des sources écrites. Si nous parvenons à déterminer
+exactement ce qui, dans chacun d’eux, appartient à celles-ci, nous
+aurons par là même délimité le domaine de celle-là, et circonscrit
+d’avance le champ de nos explorations.
+
+ [96] C’est le titre sous lequel M. Krusch a publié, dans les
+ _Scriptores Rerum Merovingicarum_, t. II, l’écrit connu jusqu’ici
+ sous le nom de _Gesta Regum Francorum_. Je regrette de voir
+ disparaître un titre qui avait acquis droit de bourgeoisie dans
+ l’érudition depuis trois siècles, mais je n’ose le conserver de peur
+ d’augmenter la confusion résultant de l’emploi concurrent de
+ désignations différentes.
+
+ [97] V. Krusch dans le _Neues Archiv_, VII (_Die Chronicae des
+ sogenannten Fredegar_) et dans la préface de son édition de
+ Frédégaire (_Scriptores Rer. Meroving._ t. II).
+
+ [98] G. Kurth. _Étude critique sur le Gesta Regum Francorum_.
+
+Or, il est facile, tout d’abord, de faire l’énumération des sources
+écrites qui ont été à la disposition de Grégoire de Tours, pour
+l’histoire des Francs antérieure à la mort de Clotaire I, c’est-à-dire
+pour toute la partie de cette histoire comprise entre les dates extrêmes
+de 429 à 561. D’historiens romains, c’est-à-dire de chronographes
+écrivant l’histoire selon le procédé classique, il n’y en avait plus.
+Ceux qu’il a pu consulter, ou bien n’atteignaient pas les commencements
+des annales franques, comme saint Jérôme et Paul Orose, ou bien en
+frôlaient seulement les premières années, comme Sulpice Alexandre, qui
+s’arrête avant la fin du IVe siècle, et Renatus Frigeridus Profuturus,
+qui ne va que jusqu’au commencement du Ve siècle. Ces deux derniers sont
+les seuls écrivains romains dans lesquels il ait trouvé des
+renseignements sur les Francs; il leur a emprunté des passages assez
+étendus, mais on peut croire à bon droit que s’ils avaient contenu autre
+chose sur le même sujet, il se serait gardé de l’omettre. Ces passages
+sont d’ailleurs d’un intérêt purement romain; s’il y est parlé des
+Francs, c’est à l’occasion des expéditions que les généraux romains ont
+dû faire contre eux: leur histoire interne laisse les narrateurs
+absolument indifférents, et ils nous fournissent, en somme, une preuve
+convaincante du peu de curiosité qu’inspiraient aux derniers annalistes
+de l’empire les barbares qui allaient le renverser.
+
+Il y avait, il est vrai, des annales, et Grégoire lui-même nous déclare
+avoir tiré ces renseignements de celles qu’il appelle _Annales
+consulaires_. _Nam et in Consolaribus legimus, Theudomerem regem
+Francorum, filium Richimeris quendam, et Ascylam matrem ejus, gladio
+interfectus_[99]. Ces annales consulaires, comme leur nom l’indique,
+sont évidemment romaines, et Grégoire, qui ne les cite plus ailleurs,
+semble nous indiquer qu’elles ne s’étendaient guère au-delà des
+premières années du Ve siècle[100]. Il a consulté aussi les _Annales
+d’Angers_[101], probablement continuées à Tours, qui lui ont fourni un
+certain nombre de dates pour l’histoire de Childéric. Il a utilisé
+encore des _Annales burgondes_[102], comme on le voit par la comparaison
+de ses récits avec ceux de Marius d’Avenches, lequel a eu les mêmes
+sources. Je ne sais s’il a encore mis à contribution d’autres recueils
+du même genre; si, comme le croit M. Holder-Egger, il a eu sous la main
+un exemplaire interpolé des _Annales de Ravenne_[103], ou si, comme
+l’admet M. Arndt[104], modifiant une opinion de M. Monod, il s’est servi
+d’_Annales arvernes_, ou encore, s’il faut croire, avec le même M.
+Arndt, qu’il a connu aussi des _Annales Visigothes_[105]. Ce qui est
+bien certain, c’est que, dans tous les cas, aucun de ces recueils ne
+peut être la source des longs et vivants récits qu’il nous donne sur les
+premiers rois francs et en particulier sur Childéric et Clovis. Tous
+étaient écrits par des provinciaux qui avaient un médiocre intérêt pour
+les choses du monde barbare, et qui se bornaient à relater en quelques
+paroles sèches et succinctes les principaux faits qui s’étaient déroulés
+dans leur horizon. Leur laconisme et leur sécheresse étaient extrêmes;
+tout ce qu’ils pouvaient lui apprendre sur les Francs, c’étaient les
+ravages commis par ces barbares dans les contrées où vivaient les
+annalistes.
+
+ [99] Greg. Tur. 11, 9.
+
+ [100] Il fait de Theudomir un contemporain de Clodion, et le place
+ même avant celui-ci: c’est donc que le passage qu’il emprunte à ses
+ _Annales consulaires_ est relatif à une des premières années du Ve
+ siècle.
+
+ [101] G. Kurth. _Les Sources de l’Histoire de Clovis dans Grégoire de
+ Tours_. (_Rev. des Quest. Histor._ 1 octobre 1888).
+
+ [102] Id. ibid. Et Monod, _Études_ etc.
+
+ [103] O. Holder-Egger, _Untersuchungen über einige annalistische
+ Quellen zur Geschichte des 5ten und 6ten Jahrhunderts_ (_Neues
+ Archiv der Gesellschaft fuer aeltere deutsche Geschichte_ 1876, t.
+ I, p. 268 et suiv.)
+
+ [104] Préface de l’édition de Grégoire de Tours dans _Script. Rer.
+ Meroving._ I, p. 22.
+
+ [105] Id. ib. p. 23.
+
+Je ne parle pas ici des écrivains romains du Ve siècle qui ne sont pas
+historiens, comme Sulpice Sévère et Sidoine Apollinaire: leurs œuvres,
+que nous possédons encore, n’étaient guère en état de renseigner
+davantage notre chroniqueur au sujet des barbares, et encore est-il à
+remarquer qu’il n’en a pas même tiré tout ce qu’il était possible de
+leur emprunter. Ainsi, il paraît avoir ignoré le célèbre passage de
+Sidoine Apollinaire sur Clodion[106], qui est, en dehors de l’_Historia
+Francorum_, la seule preuve de l’existence historique de ce roi des
+Francs, car il ne parle de lui que sur la foi de la tradition populaire.
+Quant aux plus anciennes vies de saints de l’époque mérovingienne, il
+est certain qu’il pouvait y trouver plus d’un bon renseignement: mais,
+malgré la quantité de celles qu’il a lues, nous devons constater que des
+trois plus importantes, celle de sainte Geneviève, celle de saint Vedast
+et celle de saint Remy, il n’a connu que la dernière. Or, la première
+contient un épisode qui jette une vive lumière sur l’histoire de
+Childéric[107], et la seconde nous fait connaître plusieurs
+circonstances historiques des plus curieuses accompagnant le baptême de
+Clovis[108].
+
+ [106] V. ci-dessus p. 52, n. [88].
+
+ [107] _Vita b. Genovefae Virginis_ ed. Kohler, p. 26.
+
+ [108] _Vita S. Vedasti_ (_Acta Sanct._ febr. t. I p. 792).
+
+Ainsi, malgré l’étendue de ses lectures et le zèle de ses recherches,
+Grégoire de Tours n’était pas même parvenu à connaître tous les
+documents écrits qui, à cette date, se trouvaient à sa portée. On ne
+soutiendra pas qu’il en ait connu d’autres, aujourd’hui perdus, et
+auxquels il aurait pu emprunter certains de ses renseignements dont nous
+ne voyons pas la source littéraire. D’abord, nous sommes assez au
+courant de la littérature latine du Ve et du VIe siècle pour en
+connaître la bibliographie, et pour pouvoir affirmer qu’elle ne
+contenait pas beaucoup d’autres richesses qui seraient aujourd’hui
+perdues. Ensuite, quand Grégoire de Tours parle d’après une source
+écrite, il a généralement soin de la mentionner, pour augmenter
+l’autorité de son récit. Nous avons donc le droit de conclure que toute
+la partie de sa chronique relative aux générations qui ont précédé la
+sienne, et pour laquelle il n’invoque pas de source écrite, lui a été
+fourni par la tradition orale.
+
+La tradition prend, dans son ouvrage, une place prépondérante, et l’on
+peut dire qu’elle le constitue presque tout entier, avec l’observation
+et l’expérience personnelle de l’auteur. Mais celle-ci ne s’exerce que
+dans un horizon assez restreint, et est elle-même à chaque instant
+éclairée par la relation d’autrui: elle n’atteint pas les faits qui se
+passent à distance, encore moins ceux qui se sont écoulés avant le
+moment où le narrateur a commencé d’observer. C’est donc la tradition
+qui vient ici à son secours. Cette tradition est multiple. Un grand
+nombre des récits de Grégoire, dispersés sur tous ses ouvrages, et en
+particulier disséminés dans l’_Historia Francorum_, lui ont été fournis
+par les souvenirs clermontois, soit qu’il les ait recueillis sur la
+bouche de tout le monde, soit qu’ils lui aient été inculqués au jour le
+jour par ses parents, auprès du foyer de la famille. D’autres lui ont
+été communiqués au cours de ses voyages, pendant les visites qu’il a
+reçues, dans les conciles et les assemblées auxquelles il a assisté, par
+ses collègues dans l’épiscopat, par le clergé des églises ou par les
+religieux des monastères. C’est à cette source-là qu’il a principalement
+puisé l’histoire des miracles des saints. Il a fait également appel, et
+dans une mesure considérable, au témoignage de laïques de toute
+condition, depuis les grands personnages de l’entourage royal jusqu’aux
+humbles fidèles perdus dans la foule, quand ils lui paraissaient dignes
+de foi[109]. Tout cet ensemble de matériaux de provenance orale a été
+fondu par lui, non sans habileté parfois, avec les récits empruntés à
+des sources écrites, qu’il enrichit et dramatise de la sorte, sans que
+le critique puisse toujours se rendre un compte exact de la proportion
+dans laquelle il mêle le réel au fictif.
+
+ [109] Voir sur toute la question des sources de Grégoire, et en
+ particulier de ses sources orales, G. Monod, _Études critiques sur
+ les sources de l’histoire mérovingienne_, p. 79-108; Arndt, préface
+ des œuvres de Grégoire de Tours dans les _Scriptores Rerum
+ Meroving._ p. 20-23; et Krusch, ibid. p. 456-459.
+
+Nous possédons cependant quelques indications qui nous mettent sur la
+voie. Habitué à citer consciencieusement sa source écrite, lorsqu’il en
+a une, Grégoire, en ne la citant pas, semble déjà trahir qu’elle lui
+manque. Il y a plus. Lorsque, pour ses récits de provenance orale, il
+peut invoquer le témoignage de personnes déterminées, il a soin de le
+faire, au moins en termes généraux. Il prend cette précaution
+spécialement lorsqu’il s’agit de miracles, d’abord parce qu’il les
+connaît ordinairement par les individus qui en ont été témoins[110],
+ensuite parce que la nature même de ces événements exige des preuves
+plus certaines. Au contraire, lorsqu’il enregistre des traditions
+populaires, ou bien il se contente de les indiquer négligemment par un
+_ut ferunt_ ou toute autre formule, ou bien il laisse même de côté cette
+vague indication, et il ne donne aucune preuve. Pourquoi? La raison en
+est claire: c’est que la tradition populaire est trop impersonnelle pour
+qu’il puisse se retrancher derrière elle, et une garantie anonyme n’en
+est pas une à ses yeux. De plus, enfant de la civilisation lettrée de
+Rome, il attache bien plus de valeur aux doctes notices que lui ont
+laissées par écrit des gens cultivés et instruits, qu’aux grossières et
+confuses notions de la voix populaire. Voilà pourquoi, parlant de faits
+passés qu’il ne connaît que par le témoignage d’autrui, Grégoire évite
+de mentionner ses sources, ou se borne à les introduire par des formules
+comme _ut fertur_, _multi aiunt_, ou d’autres du même genre.
+
+ [110] Testor Deum quia hoc a me non est compositum sed ipsa verba quae
+ audivi vobis exposui. _Virtut. Martini._ II, 1.
+
+ Testor autem Deum quia hoc ab ipsius nautae ore cognovi. Id. Ibid.
+ II, 17.
+
+ Quae ne incredibilia fortasse videantur, ego eum sospitem vidi, nec
+ audita ab aliquo, sed ab ejus ore narrata cognovi. Ibid. II, 24.
+
+ Sed his omnibus medicatis, ore proprio quae retulimus enarravit.
+ Ibid. II, 40.
+
+ Haec ab ipsius Florenti ore ita gesta cognovi. Ibid. III, 8.
+
+Mais il a beau omettre de faire connaître la provenance de ses données
+orales: avec un peu d’attention on les démêle immédiatement. Qu’on me
+permette de choisir mes exemples parmi ceux de ses récits dont l’origine
+traditionnelle n’a pas encore été reconnue: on verra qu’elle est facile
+à établir. Tout le monde sait que l’_Historia Francorum_ contient un
+récit assez détaillé des persécutions des Vandales d’Afrique, non exempt
+de grosses erreurs, puisqu’il intervertit notamment l’ordre de
+succession des rois; utile pourtant, parce qu’il nous offre des
+renseignements inédits, et parce qu’il reproduit seul le texte de la
+lettre adressée par saint Eugène de Carthage, du fond de son exil, aux
+fidèles de son diocèse[111]. D’où Grégoire a-t-il tiré ce long
+historique? Il cite, il est vrai, quelques vies de saints qu’il aurait
+consultées[112], mais la plupart des faits qu’il rapporte ici ne
+figurent dans aucune source écrite, et sont empruntés ailleurs. Où? Je
+réponds: c’est son ami, l’évêque saint Salvius d’Alby, qui lui a raconté
+cette histoire, et qui lui a communiqué le texte de la lettre d’Eugène.
+Alby possédait le tombeau de ce saint, qui y était mort en exil avec
+plus d’un compagnon d’infortune, et de nombreux miracles continuaient de
+se faire auprès de ses restes sacrés[113]. La population de cette ville
+s’entretenait donc souvent de ce confesseur africain, et le clergé de
+l’église conservait avec respect tout ce qui restait de lui, notamment
+la copie de sa lettre pastorale à ses fidèles. Or, Salvius, évêque
+d’Alby, était l’intime ami de Grégoire de Tours[114], et il lui avait
+même raconté son histoire[115]. Qui ne voit que ce dernier, grand
+chercheur de souvenirs et de documents, a dû plus d’une fois consulter
+son vénérable frère, et avoir appris de lui tout ce qu’on savait à Alby
+sur Eugène et sur les catholiques d’Afrique? Voilà donc, me paraît-il,
+l’origine orale d’une page importante de l’_Historia Francorum_ établie
+à suffisance, et la part de la tradition dans les sources de ce livre
+augmentée d’autant[116].
+
+ [111] Greg. Tur. II, 2 et 3.
+
+ [112] Legimus tamen quorumdam ex ipsis martyrum passiones, ex quibus
+ quaedam republicanda sunt ut ad ea quae spondemus veniamus. Greg.
+ Tur. II, 3. Arndt ad l. c. ne croit pas qu’il faille penser ici à
+ Victor de Vita, et je suis de son avis.
+
+ [113] Tunc, suspenso gladio, apud Albigensem Galliarum urbem exilio
+ depotatus est; ubi et finem vitae presentis fecit. Ad cujus nunc
+ sepulchrum multae virtutis et creberrimae ostenduntur. Greg. Tur.
+ 11, 3.
+
+ [114] Greg. Tur. V, 50.
+
+ [115] Hic enim, ut ipse referre erat solitus, diu in habitu saeculari
+ commoratus etc... Testor Deum omnipotentem quia ab ipsius ore omnia
+ quae retuli audita cognovi. Id. VII, 1.
+
+ [116] Et c’est ainsi, peut-on ajouter, que sont nées les étranges
+ erreurs commises par Grégoire dans l’ordre de succession des rois,
+ erreurs qui ne s’expliqueraient pas s’il avait eu devant lui une
+ source écrite, mais qui sont fort compréhensibles s’il ne doit ses
+ renseignements qu’à la tradition orale. On me dira: Mais pourquoi
+ Grégoire ne cite-t-il pas son bailleur de renseignements sur ces
+ faits? Parce qu’il sait fort bien que Salvius n’en est pas le
+ garant, et qu’il ne parle que d’après une vieille tradition
+ albigeoise. L’autorité de Salvius n’aurait donc rien ajouté à la
+ valeur du récit de Grégoire, et celui-ci paraît en avoir eu
+ conscience.
+
+D’où viennent à Grégoire de Tours les renseignements qu’il consigne,
+dans l’_Historia Francorum_ et dans le _Gloria Confessorum_, sur saint
+Servais de Maestricht?[117] D’une biographie aujourd’hui perdue de ce
+saint, n’a-t-on cessé de répéter. Or, je crois avoir prouvé sans
+réplique: 1º qu’avant Grégoire de Tours, il n’existait pas de vie écrite
+de saint Servais; 2º que Grégoire tient d’une source orale tout ce qu’il
+sait sur ce saint personnage[118]. Le nom même du saint n’a jamais été
+sous ses yeux par écrit: voilà pourquoi, sur la foi d’un narrateur qui
+prononçait mal, il l’a appelé _sanctus Aravatius_ au lieu de _sanctus
+Servatius_. Cette erreur a fait verser en pure perte des flots d’encre
+aux critiques, qu’elle a amenés à admettre deux évêques de Maestricht,
+dont l’un se serait appelé Aravatius et l’autre Servatius[119].
+
+ [117] Greg. Tur. _Glor. Conf._, c. 71.
+
+ [118] G. Kurth, _Deux biographies inédites de S. Servais._ (_Bulletin
+ de la Société d’art et d’histoire_, t. I. Liège 1881.) Id.
+ _Nouvelles recherches sur S. Servais._ (Ibid. t. III. Liège 1883.)
+
+ [119] Cette circonstance a échappé même aux historiens assez bien
+ inspirés pour rejeter la légende pédantesque de deux évêques, et,
+ tout dernièrement encore, à M. A. Prost dans son article intitulé:
+ _S. Servais, examen d’une correction introduite dans les dernières
+ éditions de Grégoire de Tours._ (_Bullet. et Mém. de la Société nat.
+ des Antiquaires de France_, t. 50. Paris 1889.)
+
+L’histoire de la destruction de Metz par Attila est également de
+provenance orale. Elle raconte, comme celle de Maestricht, une belle
+légende de vision: un fidèle chrétien aurait vu saint Étienne suppliant
+saint Pierre et saint Paul d’obtenir de Dieu que Metz fût épargné, ou,
+tout au moins, que son église restât debout. Les apôtres lui accordèrent
+cette dernière partie de sa prière. Cette fois Grégoire nous fait
+connaître sa source: _de quo auditorio quod a quibusdam audivi narrare
+non distuli_[120]. Pourquoi? Parce qu’il s’agit ici d’un événement
+miraculeux, et qu’il sent le besoin de confirmer son récit par le
+témoignage de gens dignes de foi, recueilli sur place. S’il n’en a pas
+fait autant pour l’histoire de saint Servais racontée ci-dessus, c’est
+que, n’ayant jamais été à Maestricht lui-même, il ne sait le fait que
+par ouï-dire, et ne peut se retrancher, comme ici, derrière de
+véritables autorités.
+
+ [120] Greg. Tur. II, 6.
+
+Il en est de même du siège d’Orléans. Non seulement le récit de Grégoire
+est stylisé à tel point qu’il est impossible d’y méconnaître le travail
+de l’imagination populaire, mais encore il est en contradiction
+flagrante avec la vie de saint Aignan, qui nous montre Orléans rendu aux
+Huns, et le pillage commencé au moment où Aétius arrive au secours des
+habitants[121]. Grégoire n’a donc puisé ici encore que dans la tradition
+orale. On a pu s’y tromper parce qu’il écrit en parlant de saint Aignan:
+_cujus virtutum gesta nobiscum fideliter retenentur_, mais cela veut
+dire simplement que l’on conserve avec foi le souvenir de ses miracles,
+et cela exclut même la supposition d’une histoire écrite de sa vie[122].
+
+ [121] Voir le texte du _Vita Aniani_ dans Theiner, _S. Aignan ou le
+ siège d’Orléans par Attila, notice historique suivie de la vie de ce
+ saint_ etc. Paris 1832.
+
+ [122] Greg. Tur. II, 7.
+
+Je ferai une observation semblable sur les pages consacrées à l’histoire
+d’Aétius[123]. La vision qui fit connaître à la femme de ce général
+qu’il serait sauvé est entièrement légendaire, et tout à fait conçue
+dans le goût des visions qui forment le noyau des épisodes relatifs à
+saint Servais et à saint Étienne. Cette anecdote, qui manque dans toutes
+les sources consultées par Grégoire de Tours, a évidemment été empruntée
+à la tradition populaire, et nous avons ici une preuve de plus de la
+place considérable que celle-ci occupe dans la chronique de Grégoire.
+
+ [123] Greg. Tur. II, 7.
+
+Je prends encore un exemple: c’est le récit de la bataille de Vouillé.
+Ce que Grégoire nous en dit peut se décomposer en trois anecdotes: 1.
+Clovis a dans son armée le jeune Chlodéric, fils du roi des Ripuaires
+Sigebert. 2. Au moment où Clovis venait de tuer Alaric, il fut assailli
+de droite et de gauche par deux Goths qui cherchèrent à lui percer les
+flancs, et il ne dut son salut qu’à la fuite. 3. Un grand nombre de
+Clermontois qui, sous les ordres d’Apollinaire, combattaient dans les
+rangs des Visigoths, périrent dans cette journée, et, parmi eux, les
+membres des principales familles sénatoriales. Ce dernier trait est
+évidemment un souvenir oral conservé à Clermont; dès lors, nous voyons
+aussi d’où provient le second, pour lequel, comme on le verra plus loin,
+Grégoire n’avait aucune source écrite. Manifestement, ils faisaient
+partie l’un et l’autre d’une même tradition locale, et ce sont les
+Clermontois, de retour de Vouillé, qui ont raconté chez eux ce qui était
+arrivé à Clovis[124].
+
+ [124] M. Monod commet donc une erreur, à mon sens, lorsqu’il écrit p.
+ 99: «La guerre visigothique est également racontée par Grégoire
+ d’après une tradition à demi-cléricale, à demi-populaire, recueillie
+ à Tours et à Poitiers.»
+
+Au surplus, la place de la tradition populaire de Clermont dans l’œuvre
+de notre historien est des plus considérables, et il n’est pas sans
+utilité de faire une bonne fois le relevé complet de ce qu’il lui doit.
+Le voici pour les premiers livres de sa chronique, c’est-à-dire jusqu’en
+548: on ne me demandera pas, je pense, de poursuivre cette analyse plus
+loin.
+
+
+SOUVENIRS CLERMONTOIS.
+
+I, 31. Origine de l’église de Bourges, due à la charité du Clermontois
+Leocadius.
+
+I, 32. Ravages de Chrocus à Clermont et aux environs.
+
+I, 33. Cassius et Victorius à Clermont.
+
+I, 34. Saint Privat à Javoulz.
+
+II, 44. Evêques clermontois:
+
+Saint Urbicus.
+
+I, 45. Saint Hillidius.
+
+I, 46. Saint Nepotianus.
+
+I, 47. Les époux vierges, Injuriosus et Scolastica, à Clermont.
+
+II, 11. Particularités sur la mort de l’empereur Avitus.
+
+II, 13. Evêques de Clermont:
+
+Saint Venerandus et saint Rusticus.
+
+II, 16-17. Saint Namatius et sa femme.
+
+II, 20. Gouvernement du duc Victorius à Clermont, pour le compte des
+Visigoths.
+
+II, 21. Evêques clermontois:
+
+Saint Eparchius.
+
+II, 22-23. Saint Sidoine Apollinaire.
+
+II, 24. Vertus des Clermontois: Ecdicius.
+
+II, 28. Persécution d’Euric en Gaule.
+
+II, 37. Souvenirs clermontois sur la bataille de Vouillé.
+
+III, 2. Evêques de Clermont; intrigues d’Alchima et de Placidina.
+
+III, 9. Expédition de Childebert en Auvergne.
+
+III, 12-13. Ravage de l’Auvergne par Théodoric Ier.
+
+III, 16. Excès de Sigivald en Auvergne.
+
+III, 23. La reine Deutérie à Clermont.
+
+Pour me résumer, la tradition populaire a fourni à Grégoire non
+seulement des légendes de saints et des épisodes de l’histoire locale,
+mais elle a inspiré ou coloré une grande partie de ses récits relatifs
+aux plus importants événements de l’ordre politique. Or si, traitant
+l’histoire de son propre milieu gallo-romain, qu’il connaissait d’une
+manière si approfondie, et qui avait été plus d’une fois mise par écrit,
+il était souvent obligé de compléter par la tradition orale les données
+insuffisantes de ses sources écrites, à bien plus forte raison ne
+devait-il pas recourir à cette tradition lorsqu’il avait à raconter le
+passé d’un peuple barbare comme les Francs, qui s’étaient trouvés hors
+de son rayon visuel, qui n’avaient jamais eu d’historien, et dont toutes
+les annales tenaient dans leurs chants épiques: _unum annalium genus_.
+Il a donc fallu, s’il voulait en connaître quelque chose, qu’il
+consultât leurs traditions orales. C’est là, c’est dans ces archives
+vivantes et sonores du peuple qu’il a retrouvé les vieux héros
+légendaires. Et le caractère qu’ils ont dans sa chronique est bien celui
+qu’ils devaient avoir dans la poésie. Ils sont pleins de fougue, de
+passion et d’exubérance; ils sont invraisemblables parfois, mais ils
+sont toujours dramatiques, et des couleurs vives et tranchées règnent
+sur leur physionomie. Rien de plus facile que de reconnaître ces récits
+à leur style. D’une part, le laconisme et la sécheresse sont l’apanage
+invariable de toutes les notices qu’il a empruntées à des sources
+écrites du Ve siècle: on reconnaît, rien qu’à leur ton et à leur allure,
+leur provenance annalistique. Qui s’aviserait, par exemple, de
+revendiquer une source orale pour le passage suivant, ou de contester
+qu’il soit emprunté à des annales gallo-romaines du Ve siècle?
+
+_Igitur Childericus Aurilianis pugnas egit. Adovacrius vero cum
+Saxonibus Andecavo venit. Magna tunc lues populum devastavit. Mortuus
+est autem Egidius et reliquit filium Syagrium nomine. Quo defuncto,
+Adovacrius de Andecavo et aliis locis obsedes accepit. Brittani de
+Bituricas a Gothis expulsi sunt, multis apud Dolensim vicum peremptis.
+Paulos vero comes cum Romanis ac Francis Gothis bella intulit et praedas
+egit[125]._
+
+ [125] Greg. Tur. II, 18.
+
+Par contre, lorsqu’il s’agit de faits intéressant exclusivement les
+Francs barbares, et qui, je le répète, se sont passés en dehors du
+domaine d’observation de notre auteur, alors il devient relativement
+d’une abondance inattendue. Sa narration, large et complaisante, entre
+dans les détails avec d’autant plus de familiarité qu’on s’explique
+moins la manière dont il a pu connaître de si près les événements. Il
+s’arrête de préférence devant des situations dramatiques, il met en
+relief les épisodes de la vie intime, il fait parler les personnages,
+expose les motifs de leurs actions et en montre les mobiles individuels;
+en un mot, il écrit en poète et non plus en chroniqueur. D’autre part,
+aucune date, aucune indication chronologique ne marque la place de ses
+récits au milieu des autres événements qu’il rapporte. En un mot, il est
+d’autant moins précis qu’il est plus détaillé, d’autant moins exact
+qu’il a l’air mieux informé. Et tous ces caractères spéciaux d’une
+partie de sa narration se rencontrent précisément dans ceux de ces
+récits pour lesquels nous ne pouvons lui découvrir aucune source écrite.
+En d’autres termes, là où l’examen interne de son texte nous fait
+reconnaître tous les signes distinctifs de la tradition orale, l’étude
+externe confirme ce résultat en nous apprenant qu’en effet toute source
+écrite fait défaut. Ce remarquable accord entre les résultats de deux
+procédés d’investigation bien différents ne peut pas, je le répète, être
+l’œuvre du hasard, et nous avons le droit de tirer nos conclusions.
+C’est la tradition orale qui a fourni, dans les premiers livres de la
+chronique de Grégoire, tous les récits dans lesquels l’accent poétique
+de la narration et l’absence de toute source écrite se réunissent pour
+trahir une origine populaire et poétique.
+
+Nous comprendrons dans cette catégorie de récits tout ce qui est relatif
+à Clodion et à Mérovée, l’épisode de la fuite de Childéric, celui de son
+exil en Thuringe et de son mariage avec la reine Basine; puis, dans la
+vie de Clovis, son mariage avec Clotilde, le siège d’Avignon, les traits
+anecdotiques qui émaillent le récit de la guerre contre les Visigoths;
+enfin, l’épisode qui raconte ses meurtres politiques, c’est-à-dire, tout
+compté, les trois quarts de son histoire. Quant à celle des fils de
+Clovis, elle est tout entière de provenance orale, aucun document ne
+l’ayant mise par écrit avant Grégoire; il est vrai qu’étant beaucoup
+plus rapprochée du narrateur, elle a pu arriver jusqu’à lui sans trop
+d’altération, bien que, là aussi, l’esprit épique se trahisse de temps à
+autre par des signes irrécusables.
+
+Telle est donc, dans Grégoire de Tours, la part de la tradition
+poétique, autant qu’il est possible de la délimiter d’une manière
+provisoire, et à ne tenir compte que de ses caractères externes. Il nous
+reste à examiner au même point de vue ses deux successeurs.
+
+La chronique de Frédégaire, si nous n’y tenons compte que de l’histoire
+franque, et en faisant abstraction de ses prétentions à être une
+histoire universelle, se partage en trois parties distinctes. La
+première est un abrégé de Grégoire de Tours et va jusqu’en 584; la
+deuxième, qui va jusqu’en 613, raconte des faits que l’auteur n’a pu
+connaître que par le témoignage d’autrui; la troisième enfin, de 614 à
+642, s’étend sur une période pour laquelle il doit être considéré comme
+témoin. Nous les passerons en revue successivement.
+
+Dans sa première partie, Frédégaire se borne, comme il le dit lui-même
+dans sa préface, et comme le montre le titre d’_Epitome_ porté par son
+livre III, à nous résumer la chronique de Grégoire. Ce résumé est
+généralement fidèle, bien qu’il ne soit pas dépourvu de bévues et de
+contre-sens, comme je l’ai montré ailleurs[126]. Il contient aussi, de
+temps à autre, des versions plus détaillées et plus poétiques de
+certains épisodes racontés par Grégoire de Tours. De ce nombre sont
+l’histoire de l’origine de Mérovée, celle des aventures de Childéric, et
+celle des fiançailles de Clovis, sans parler de quelques autres
+additions de moindre importance. Ces épisodes, relatifs d’ailleurs à des
+faits dont ne s’occupaient pas les sources écrites, et se greffant sur
+d’autres qui avaient déjà eux-mêmes le caractère de traditions orales,
+appartiennent sans contredit à la même catégorie, et sont de même
+provenance. Soutenir qu’ils seraient empruntés à une source écrite, et
+qu’ils conserveraient une version plus pure que celle de Grégoire de
+Tours, comme l’ont fait Henri Martin et L. von Ranke, c’est aller à
+l’encontre de toutes les règles de la critique, et se complaire dans la
+défense d’une thèse impossible. Je n’en dirai pas davantage ici, ayant,
+je pense, suffisamment démontré l’inanité de leurs assertions pour
+n’avoir pas besoin de revenir sur ce sujet[127].
+
+ [126] _Rev. des Quest. hist._ 1 janv. 1890, p. 65 et 66.
+
+ [127] Je demande au lecteur la permission de le renvoyer à mon étude
+ intitulée: _L’Histoire de Clovis d’après Frédégaire_ (_Rev. des
+ Quest. hist._ 1 janvier 1890) qui, si je ne me trompe, ne laisse
+ rien subsister des étranges affirmations de Ranke et de H. Martin.
+
+La seconde partie de la chronique de Frédégaire, celle qui forme dans
+l’édition de M. Krusch le livre IV, et qui en constitue l’élément
+original, s’étend sur une période d’une soixantaine d’années environ
+(584-642). C’est assez dire qu’outre ses souvenirs personnels, auxquels
+il a recouru pour le récit des dernières années, il a dû consulter le
+témoignage d’autrui pour les événements les plus anciens. De quelle
+nature était ce témoignage? Lui-même prend la peine de nous renseigner
+là-dessus, d’une manière fort précise, dans la préface de son livre IV:
+
+_Transactis namque Gregorii libri volumine, temporum gesta, quae undique
+scripta potui repperire, et mihi postea fuerunt cognita, acta regum et
+bella gentium quae gesserunt, legendo simul et audiendo, etiam et
+videndo cuncta que certeficatus cognovi hujus libelli volumine scribere
+non solvi, sed curiosissime, quantum potui, inseri studui._
+
+Ainsi, à côté de la tradition orale, il a eu à sa disposition des
+sources écrites. Lesquelles? Il n’y avait plus de chroniqueur, et notre
+historien, on l’a vu, ne connaissait pas même d’une manière complète le
+seul qui existât dans ce siècle. En fait de vies de saints, il n’en a
+utilisé qu’une seule: celle de saint Colomban, par le moine Jonas, à
+laquelle il a emprunté textuellement plusieurs chapitres. Quant à la
+biographie de saint Didier, rien ne prouve qu’il l’ait connue, et ce
+qu’il raconte de ce saint est probablement de provenance orale[128]. Il
+est incontestable, par contre, qu’il a consulté des _Annales_:
+l’impossibilité d’expliquer par une autre source un grand nombre de ses
+annotations, la précision, l’exactitude chronologique, l’allure
+annalistique de celles-ci, tout trahit l’emploi d’un de ces recueils
+obscurs rédigés dans les provinces, pour conserver au moins le souvenir
+des faits les plus saillants du passé. Il n’est pas facile de dire
+jusqu’à quelle année de sa chronique notre auteur a fait usage de ces
+annales: néanmoins, plusieurs indices feraient croire qu’elles
+arrivaient au moins jusqu’en 603. En effet, pour les années précédentes,
+Frédégaire se plaît à noter les phénomènes naturels qui se produisent,
+comme d’ailleurs il fait aussi dans son abrégé de Grégoire de
+Tours[129]. Au contraire, à partir de cette année 604, ces annotations
+cessent brusquement, sans doute parce que la source annalistique à
+laquelle il les emprunte vient à lui manquer. Ce n’est là, je le sais
+bien, qu’une présomption, et je me garderai d’insister pour obtenir une
+précision plus grande. Au surplus, les _Annales_ consultées ne livraient
+à notre chroniqueur qu’un canevas sur lequel son imagination ou celle du
+populaire brodaient le détail: elles lui servaient à dater les faits,
+mais ceux-ci eux-mêmes lui étaient fournis souvent, indépendamment
+d’elles, par une tradition populaire, qui lui en offrait une image plus
+vive et plus pittoresque. Il est donc arrivé plus d’une fois que, pour
+certains sujets, il a possédé une version annalistique très sommaire, et
+une version orale plus développée. La manière dont il a, dans ce cas,
+combiné les données de la source écrite avec celles de la tradition
+populaire échappe à nos regards; la fusion a été intime et ne manque pas
+d’une certaine intelligence[130].
+
+ [128] Fredeg. _Chronic._ IV, 32.
+
+ [129] Voir les années 587 (c. 6), 590 (11), 591 (13), 594 (15), 598
+ (18), 600 (20), 602 (22), 603 (24). Cf. Brosien _op. cit._ p. 32.
+
+ [130] Brosien _op. cit._ p. 34 dit excellemment à ce sujet: Denn
+ Fredegar besass... nicht geringe Fertigkeit, die Angaben der ihm
+ vorliegenden Quellen mit der mündlichen Tradition so zu einem Ganzen
+ zu verschmelzen, dass es schwierig ist beide Theile von einander zu
+ sondern, ja die Zusammensetzung überhaupt zu erkennen.
+
+Mais cette tradition populaire, qu’était-elle, et dans quelle mesure
+avait-elle altéré le souvenir des choses qu’elle racontait? Je crois
+qu’il faut se garder ici de toute exagération. Qu’elle fût chanson ou
+simple récit, elle ne pouvait, à une génération de distance, avoir
+effacé les souvenirs historiques ou altéré notablement leur physionomie.
+Frédégaire était, pour tous les événements écoulés depuis son enfance,
+un contemporain qui ne devait pas se tromper beaucoup sur leur portée et
+sur leur physionomie générale. Il se trouvait vis à vis des autres dans
+la même situation que Grégoire de Tours vis à vis de l’histoire des fils
+de Clovis: elle s’était déroulée avant sa naissance, mais immédiatement
+avant celle-ci, et elle avait pu lui être racontée encore selon sa
+teneur véritable, par ceux qui en avaient été les acteurs ou les
+témoins. Les faits pouvaient être motivés ou colorés par la narration
+populaire, mais l’impression qu’ils avaient faite était trop vive et
+trop récente pour qu’on eût pu entièrement les oublier. Attendons-nous
+donc à trouver, dans le livre IV de Frédégaire, des récits déjà altérés,
+mais pas d’une manière profonde. L’impuissance de l’esprit public à
+reproduire les faits dans toute leur exactitude y sera déjà bien
+manifeste, mais le travail approfondi de l’épopée qui les remanie
+conformément à ses lois poétiques n’aura pas encore le temps de s’y
+produire. Le narrateur est trop rapproché des événements pour avoir
+besoin d’en demander l’histoire à la tradition épique: il les trouvera
+altérés déjà, mais non encore stylisés, dans la mémoire du premier venu
+de ses contemporains.
+
+J’arrive maintenant au moine neustrien qui a écrit, en 727, l’histoire
+du peuple franc, depuis les origines de la dynastie mérovingienne
+jusqu’à son propre temps. Ses souvenirs personnels ne remontent pas plus
+haut que 681, date de la mort d’Alboïn; encore n’ont-ils une historicité
+véritable qu’à partir de 700[131]; tout ce qui est au-delà lui est connu
+par le témoignage d’autrui. Depuis les origines jusqu’à 584, il a pour
+base le récit de Grégoire de Tours qu’il abrège, et auquel il s’efforce
+de temps en temps de donner une précision géographique plus grande. Très
+rarement, il lui arrive de développer certains épisodes et de les
+traiter plus largement; dans ce cas, il n’invoque aucune source écrite,
+et la nature même de ses récits en atteste l’origine orale. Pour la
+période qui va de 584 à 681, il est extrêmement sommaire, et
+manifestement il ne travaille pas ici d’après un document écrit, pas
+même d’après des annales. Il n’a pas connu la chronique de Frédégaire,
+qui racontait la plus grande partie de son propre sujet. Il paraît avoir
+utilisé une courte notice de 624 sur la mort de la reine Brunehaut, qui
+se trouvait consignée à la suite de la chronique de Marius d’Avenches,
+et, si je le comprends bien, il avait vu aussi des documents
+hagiographiques où la fin de Clovis II était mentionnée en passant. Mais
+ce sont là toutes ses sources écrites. Aussi son exposé se borne-t-il à
+quelques récits manifestement légendaires, qui prennent un peu plus
+d’historicité et de consistance vers l’époque de la mort de Dagobert. La
+figure de ce roi, et celles d’Ebroïn et de saint Ouen gardent dans son
+récit un caractère suffisamment historique, bien que déjà quelques
+nuages épiques passent sur leur physionomie, et ne la laissent pas
+entrevoir tout entière. Quant à la partie de sa chronique dans laquelle
+il est pour nous un témoin contemporain, elle est fort sommaire, et elle
+se détourne de la dynastie mérovingienne pour appeler presque
+exclusivement l’attention du lecteur sur la brillante carrière des
+descendants d’Arnulf et de Pepin.
+
+ [131] Krusch, p. 218.
+
+Il résulte de cette analyse de nos trois sources principales qu’elles
+contiennent toutes, à doses diverses, un élément oral et traditionnel
+consistant en souvenirs populaires, plus ou moins altérés d’après la loi
+commune, selon la plus ou moins grande distance à laquelle ils sont de
+la réalité. C’est cet élément qui nous fera retrouver les quelques
+filons de poésie épique dont nous avons entrepris la recherche. Ils ne
+seront pas aussi nombreux qu’on pourrait le croire, et on se tromperait
+si l’on s’attendait à y rencontrer une partie un peu notable du
+répertoire épique des Francs. Si l’on compare nos chroniqueurs avec un
+Jordanès, un Paul Diacre, un Saxo Grammaticus, on sera étonné de la
+pauvreté du fonds légendaire qu’ils nous ont conservé. C’est sans doute
+parce que les traces de l’imagination épique sont si faibles chez eux
+qu’il a fallu tant de temps pour les reconnaître, et qu’aujourd’hui
+encore certains critiques s’obstinent à ne pas les voir.
+
+Mais d’où vient que l’historiographie franque a accueilli avec tant de
+parcimonie les échos de la voix populaire, alors que chez les autres
+peuples elle lui a assuré un si vaste retentissement? La raison en est
+simple. Tandis que Paul Diacre et Saxo sont eux-mêmes de la nation dont
+ils racontent l’histoire, et éprouvent pour ses légendes je ne sais quel
+goût patriotique, tandis que, d’autre part, le grand homme d’État dont
+Jordanès a abrégé le livre avait un intérêt politique de premier ordre à
+populariser et à glorifier le passé poétique des Goths, aucune de ces
+deux considérations n’existait pour les narrateurs du peuple franc. Tous
+les trois étaient Romains, c’est-à-dire issus d’un milieu où les
+souvenirs spécialement propres à la partie germanique de la nation
+franque étaient moins connus et moins populaires que parmi les Francs
+proprement dits. Il ne paraît pas même qu’aucun d’eux ait connu la
+langue du peuple conquérant. Fils de cette contrée foncièrement celtique
+où le génie romain a jeté sa dernière étincelle avec Sidoine
+Apollinaire, et où les Francs étaient extrêmement clairsemés, Grégoire
+n’a quitté son Auvergne que pour une autre terre latine, la Touraine. Où
+aurait-il appris la langue franque? Ce n’est pas dans son enfance à
+Clermont, ni sous la direction des saints Avitus et Gallus. Ce n’est pas
+davantage à la cour: il n’y vint jamais ou ne fit qu’y passer. Pourquoi
+l’aurait-il apprise? Il n’en avait pas besoin: les quelques Francs
+établis au nord de la Loire savaient le latin. Les Romains n’avaient
+aucun goût, aucune propension pour l’étude des langages barbares. Le
+latin était l’unique idiome du gouvernement et de l’administration, et
+les lois des barbares eux-mêmes étaient rédigées dans cette langue.
+Aussi ne trouve-t-on dans les volumineux écrits de Grégoire pas le
+moindre fait qui permettrait de croire qu’il possédât une certaine
+connaissance des idiomes germaniques. Il sait, à la vérité, que, pour
+les barbares, le dimanche s’appelle le jour du soleil[132], et il nous
+apprend qu’un jeune Thuringien, établi à Clermont, s’appelait Brachio,
+ce qui signifie ourson, ajoute-t-il[133]. Mais qui ne voit que le
+premier Romain venu pouvait en savoir autant, tout en restant très
+étranger à la connaissance de la langue franque? On chercherait
+vainement les mots d’origine barbare que Grégoire aurait introduits dans
+le latin de son temps. Il n’en manquait pas dans le parler mérovingien,
+et l’on en trouvera assez si l’on consulte la loi salique et les
+formulaires du temps. Mais ils lui sont restés étrangers, et son
+vocabulaire à lui ne les a pas accueillis.
+
+ [132] Greg. Tur. III, 15.
+
+ [133] Id. _Vit. Patr._ XII, 2.
+
+Frédégaire, selon moi, était également un Romain. Il est originaire de
+Bourgogne, bien qu’on ne sache pas au juste sa patrie, sinon qu’elle
+était dans l’Outre-Jura. Les uns le font naître dans le pays d’Avenches,
+les autres dans celui de Genève, d’autres encore dans celui de Châlon;
+or, il faut remarquer que ces trois localités se trouvent en-deçà de la
+frontière linguistique germano-romaine, et que, de toute manière, le
+chroniqueur est né en pays romain. Ou je me trompe fort, ou bien la
+langue germanique avait cessé d’être parlée en Bourgogne par les
+indigènes, et, moins encore que Grégoire, notre chroniqueur devait avoir
+l’envie ou l’occasion de l’apprendre. Nous n’en trouvons d’ailleurs
+aucun vestige chez lui. S’il ajoute à Grégoire des légendes de
+provenance germanique, et si elles ont même parfois un vrai cachet
+barbare, cela ne prouve nullement qu’il les ait entendues dans leur
+langue, et il serait bien étonnant que, dans ce cas, il n’en parût rien
+dans sa traduction. Mais, pas plus que chez Grégoire, on ne trouve dans
+son langage, dans son vocabulaire, dans sa syntaxe, aucune trace de
+germanicité. Dans la préface de son livre IV, où il s’excuse de
+l’incorrection de son style, ce n’est pas sa qualité de barbare qu’il
+invoque à titre de circonstance atténuante, c’est la décadence
+universelle de la société de son temps, preuve péremptoire, selon moi,
+de sa nationalité romaine. Au reste, certaines légendes étymologiques
+comme celle de l’origine du nom de la ville de Daras[134], certaines
+historiettes du temps de la décadence romaine, comme, par exemple, le
+mot d’Avitus au sénateur Lucius[135], certaines acceptions spéciales
+données à certains mots, comme par exemple celui d’_Amazone_ pris dans
+le sens de _fille de joie_[136], semblent attester quelqu’un qui est
+familiarisé avec la langue populaire latine, et qui n’a jamais eu à
+l’apprendre comme une langue étrangère.
+
+ [134] Consenso senato et militum elevatus est Justinianus in regnum.
+ Oppraesso rege Persarum, cum vinctum tenerit, in cathedram quasi
+ honorifice sedere jussit, quaerens ei civitatis et provincias rei
+ publicae restituendas; factisque pactionis vinculum firmarit. Et
+ ille respondebat: Non dabo. Justinianus dicebat: Daras. Ob hoc loco
+ illo, ubi haec acta sunt, civetas nomen Daras fundata est jusso
+ Justiniano, quae usque hodiernum diem hoc nomen nuncopatur. Fredeg.
+ _Chron._ II, 62.
+
+ [135] Treverorum civitas factione uni ex senatoribus nomen Luci a
+ Francis capta et incinsa est. Cum Avitus imperator esset luxoriae
+ deditus, et iste Lucius habens mulierem pulcherrimam cunctorum,
+ fingens Avitus ob infirmitatem corporis lectum depraemere, jussit ad
+ omnis sinatricis eum requererint. Cumque uxor venisset Lucio, vim ab
+ Avito oppressa fuisset in crastino surgens de stratu Avitus dixit ad
+ Lucio: Pulchras termas habes, nam frigido labas. Id. ib. III, 7.
+
+ [136] Duas germanas de lopanar electas ex genere Amazonas etc. Id. ib.
+ II, 62.
+
+Il est à peine nécessaire de faire la même démonstration en ce qui
+concerne l’auteur du _Liber Historiae_. C’est un Neustrien dont je crois
+avoir déterminé avec quelque certitude le pays: il est originaire de la
+vallée de l’Oise ou de l’Aisne, et dans cette contrée, à l’époque où il
+prit la plume, il y avait beau temps que les accents de l’idiome
+germanique avaient cessé de retentir. Devenu moine à Saint-Denys, il
+n’avait pas davantage appris au cloître une langue que ne parlait pas
+son peuple, et qui ne lui était d’aucun usage. Aussi n’en voit-on chez
+lui aucune trace. Il semble d’ailleurs étranger aux choses barbares, et
+il ne comprend guère celles qu’il raconte. Son récit du _hammerwurf_ de
+Clovis en est la preuve: il attribue au jet du marteau une valeur
+ominale qu’il n’a pas, et n’en aperçoit point la signification
+symbolique. En général, il romanise et christianise les légendes dont
+les types plus barbares lui sont fournis par Grégoire et par Frédégaire.
+Celles qui lui sont propres se reconnaissent à la même couleur: elles
+n’ont aucun des traits essentiels qui constituent le caractère
+germanique. Faisons hardiment de notre historiographe, comme de ses deux
+prédécesseurs, un Romain qui n’est guère au courant de la tradition
+franque.
+
+Deux documents méritent encore d’être signalés ici, ne fût-ce qu’en
+passant, parce qu’ils contiennent aussi certains souvenirs populaires.
+Ce sont le _Vita Dagoberti_[137] d’un anonyme et le _Vita Remigii_ de
+Hincmar[138], écrits l’un et l’autre au IXe siècle, par des lettrés
+travaillant à distance des sujets, et sur des sources écrites. Elles
+n’ont d’autre valeur historique que celle de ces sources, excepté là où
+il leur arrive de nous conserver, sur certains points, l’état de la
+tradition orale de leur temps. Le _Vita Remigii_ de Hincmar s’appuie
+presque exclusivement sur le _Liber Historiae_, et sur le _Vita Remigii_
+attribué faussement à Fortunat: il n’a connu ni Grégoire, ni Frédégaire,
+ni le _Vita Remigii_ primitif. Malgré cela, il nous apprend sur Clovis
+beaucoup de choses qui ne se trouvent pas ailleurs, et dont
+quelques-unes, au moins, doivent avoir été empruntées au trésor de la
+tradition populaire. Je sais bien qu’on l’accuse fréquemment d’en avoir
+inventé le plus grand nombre, mais ces inventions se ramènent en général
+à des conjectures ou à des amplifications, et, si on ne peut pas les
+prendre pour de la vraie histoire, il serait toutefois injuste de n’y
+voir que des fraudes. Hincmar est un homme de son temps, et il écrit
+l’histoire comme tous ses contemporains: quand il y ajoute quelque
+chose, c’est, si je puis ainsi parler, à son insu, par un vice de
+méthode et nullement par une intention frauduleuse[139].
+
+ [137] _Scriptores Rerum Merovingicarum_ ed. Krusch, t. II, p. 397-425.
+
+ [138] _Acta Sanctorum_, octob., t. I.
+
+ [139] G. Kurth, _Les sources de l’histoire de Clovis_, etc., p. 406 et
+ suiv.
+
+Quant au _Vita Dagoberti_, il a été compilé entre 800 et 835 par un
+moine qui avait de la lecture, et qui, outre un certain nombre de vies
+de saints, a surtout utilisé Frédégaire et le _Liber Historiae_. Il
+n’entrerait pas en ligne de compte ici, si lui également ne contenait, à
+côté de tous ses renseignements de provenance écrite, certain épisode
+manifestement populaire, celui du duc Sadregisile, dont il sera question
+dans nos recherches sur l’histoire de Dagobert I[140].
+
+ [140] Krusch dans _Scriptor. Rer. Merov._, II, p. 396.
+
+Tels sont les principaux documents auxquels nous allons demander
+l’histoire populaire et épique des rois mérovingiens. Toutefois, avant
+d’entreprendre l’analyse des textes qui vont passer sous nos yeux, il
+est utile de bien déterminer, une dernière fois, ce que nous entendons
+par une tradition épique. Il ne suffit pas, pour que nous lui
+reconnaissions ce caractère, qu’elle se soit conservée longtemps sans
+être mise par écrit, il faut encore qu’elle ait circulé dans les milieux
+populaires et non lettrés. En effet, il y a deux espèces de traditions
+orales qu’il faut bien distinguer: celles du peuple et celles de
+l’Église. Les données fournies par l’une et par l’autre diffèrent
+profondément. La tradition ecclésiastique, conservée dans un milieu plus
+instruit, plus restreint, plus consciencieux, est moins sujette à
+s’altérer et prend bien vite les formes stéréotypes avec lesquelles elle
+traversera les siècles. Elle a, outre cela, une couleur et un ton à
+part. Son idéal n’est pas, comme pour le peuple, un héros qui reproduit,
+dans une image agrandie, les défauts et les qualités de sa race; c’est
+un saint, en qui on voit vivre le type de la perfection humaine. Tandis
+que, dans la tradition épique, on déroule devant nos yeux des scènes de
+combat et de carnage, au milieu desquelles se déploient de grandes et
+terribles passions, ici, il ne s’agit que de luttes morales, et de
+triomphes pacifiques remportés sur les forces du désordre. Là, le récit
+se déploie naïvement et plantureusement, pour le seul plaisir de
+raconter; ici, il marche vers un but déterminé d’avance, et il a une
+tendance nettement didactique et religieuse. Tout, dans le premier,
+aboutit à l’exploit; tout, dans le second, se concentre autour du
+miracle. Ces caractères différentiels sont si tranchés qu’ils ne
+laissent presque jamais de place pour le doute: à première vue, ils
+permettent de reconnaître le récit émanant de la foule, et celui qui
+sort de l’enceinte d’un monastère. Dans ce livre, consacré avant tout à
+l’étude des récits populaires, on aura plus d’une fois l’occasion de
+revenir sur cette distinction, et d’éclairer les uns par le
+rapprochement des autres.
+
+D’autre part, il n’est nullement indispensable que la tradition soit
+arrivée jusqu’à la forme de la chanson épique pour être comprise dans
+les faits étudiés par ce livre. L’objet de celui-ci, comme je l’ai déjà
+indiqué plus haut, est beaucoup plus vaste: il se propose d’étudier
+l’histoire poétique des Mérovingiens dans tout son ensemble, et de
+suivre les traditions dans toutes les phases de leur développement
+épique, depuis le moment où elles ne sont encore qu’un germe caché sous
+l’enveloppe des faits, jusqu’à celui où, après une série de
+transformations, elles sont arrivées à l’état définitif que nous leur
+trouvons dans la chanson épique. Je ne serai pas toujours en état de
+déterminer avec exactitude ce qui est devenu chanson et ce qui est resté
+légende populaire, mais qu’importe? Le résultat, en somme, sera le même
+pour l’histoire, si je parviens, comme je l’espère, à toujours bien
+nettement faire le départ entre les éléments historiques et imaginatifs.
+
+
+
+
+CHAPITRE II
+
+La plus ancienne chanson germanique.
+
+
+Nous commencerons nos recherches sur l’épopée mérovingienne par une
+constatation intéressante: c’est que les Francs du VIe siècle
+connaissaient et redisaient les traditions ethnogoniques des Germains du
+premier. En d’autres termes, les souvenirs épiques de la Germanie, qui
+remontent incontestablement fort au-delà de notre ère, se sont conservés
+jusque bien avant dans le moyen âge. Rien ne peint mieux leur puissante
+vitalité.
+
+Tacite nous a fait connaître les traditions des Germains sur les
+origines de leur race. Ils avaient, nous dit-il, des chants dans
+lesquels ils célébraient le dieu Tuisco, fils de la Terre, et son fils
+Mannus, les auteurs de leur nation[141]. Mannus aurait eu lui-même trois
+fils, qui auraient laissé leurs noms aux Ingevons, voisins de l’Océan,
+aux Herminons, établis dans l’intérieur, et aux Istévons. D’autres,
+continue-t-il, prétendent que le dieu a eu plusieurs fils, et admettent
+plusieurs noms de peuple: les Marses, les Gambrives, les Suèves, les
+Vandales: ce sont d’ailleurs là des noms anciens et authentiques.
+
+ [141] Celebrant carminibus antiquis, quod unum apud illos memoriae et
+ annalium genus, Tuisconem deum terrâ editum et filium Mannum,
+ originem gentis conditoresque. Manno tres filios assignant, e quorum
+ nominibus proximi oceano Ingaevones, medii Herminones, ceteri
+ Iscaevones vocentur. Quidam, ut in licentiâ vetustatis, plures deo
+ ortos pluresque gentis appellationes Marsos Gambrivios Suevos
+ Vandilios affirmant, eaque vera et antiqua nomina. Tacite _German._
+ c. 2.
+
+De ces deux traditions, la seconde a péri sans laisser de traces, et
+nous n’avons pas à nous en occuper ici[142]. L’autre, au contraire, a
+survécu parmi les peuples du moyen âge, et y est restée longtemps en
+vigueur. Au IXe siècle, les Francs la consignaient en tête de la loi
+salique; au Xe, Nennius s’en faisait l’écho en Angleterre; au milieu du
+XIIe, on la reproduisait en Italie, dans un manuscrit de la loi
+lombarde. Notons d’abord que la tradition, comme on l’a bien vu, est
+anthropogonique au moins autant qu’ethnogonique: le dieu fils de la
+Terre donne naissance à l’Homme (_Mannus_), et des trois enfants de
+celui-ci naissent les trois principaux groupes des peuples
+germaniques[143]. Ce n’est pas que les autres peuples soient exclus de
+cette généalogie. La tradition ne les nie pas, mais elle les ignore ou
+néglige de s’en occuper, n’ayant les yeux fixés que sur la race
+germanique. Les trois ancêtres des trois principales familles
+germaniques sont des éponymes, c’est-à-dire qu’ils portaient un nom
+duquel est dérivé celui de leurs descendants: cela nous permet de
+reconstituer pour ces héros nationaux les appellations de Ingi, Hermin
+et Isti. Or, ce sont précisément ces noms, absents dans la _Germanie_ de
+Tacite, que la tradition du moyen âge nous a conservés, tandis que, par
+contre, elle ignore les noms patronymiques portés par les peuples en
+question, et que Tacite nous fait connaître. Au surplus, ces noms
+patronymiques appartiennent plutôt au domaine de la mythologie ou de
+l’épopée qu’à celui de l’histoire[144]; en dehors de Tacite, nous ne les
+voyons mentionnés qu’une seule fois par un auteur ancien[145].
+
+ [142] N’est-il pas permis tout au moins d’admettre un certain rapport
+ entre le nom des Gambrives et celui de Gambara, mère des deux chefs
+ mythiques du peuple lombard sortant de la Scandinavie? V. Paul
+ Diacre, _Histor. Langob._ I, 3.
+
+ [143] Wackernagel, _Die Anthropogonie der Germanen_ dans Haupt,
+ _Zeitschrift f. d. A._ t. VI.
+
+ [144] C’est ainsi, par exemple, que le nom poétique donné aux Français
+ par leurs voisins germaniques était celui de _Kerlingen_
+ (c’est-à-dire les _hommes de Charles_), de même que les sujets de
+ Lothaire II étaient connus sous celui de _Lothringen_. De ces deux
+ noms, le deuxième est entré dans la langue vulgaire, le premier
+ n’est jamais sorti du vocabulaire poétique.
+
+ [145] Pline H. N. IV, 28 écrit: Germanorum genera quinque: Vindili
+ quorum pars Burgundiones, Varini Carini Guttones. Alterum genus
+ _Ingaevones_ quorum pars Cimbri Teutoni ac Chaucorum gentes. Proximi
+ autem Rheno _Istaevones_, quorum pars Cimbri mediterranei;
+ _Hermiones_, quorum Suevi Hermununduri Chatti Cherusci. Quinta pars
+ Peucini, Basternae, supradictis contermina Dacis.
+
+Voici la version du moyen âge telle qu’elle nous a été conservée par
+plusieurs manuscrits, dont quelques-uns remontent jusqu’au IXe
+siècle[146].
+
+ [146] Les manuscrits en question sont: Saint-Gall 732, Paris 609 et
+ Reichenau (Carlsruhe) 229, qui sont du IXe siècle; viennent ensuite
+ Paris 4628A et 9654, qui sont du XIe; La Cava (Naples), Vatican
+ 5001, ib. Ottoboni 3081, qui sont, le 1er du Xe, le second du XIIIe,
+ le dernier du XVe siècle. Nennius, _Historia_ c. 13 (_Script. Rer.
+ britann._ p. 58), et Hugues de Flavigny, (Pertz, _Script._ VIII p.
+ 314, avec l’importante note de l’éditeur), reproduisent la même
+ tradition.
+
+ La version la plus pure est dans Paris 609 et La Cava. Une deuxième
+ version (Paris 4628A, Saint-Gall, Vatican) ajoute aux fils de Irmino
+ les Walagoths. Une 3e, qui découle de la 2e qui a aussi les
+ Walagoths, trouble de plus la descendance de Ingo et de Irmino, en
+ donnant à chacun d’eux pour descendants deux peuples qui figurent
+ parmi les descendants de l’autre. Cette troisième est représentée
+ par le manuscrit de Reichenau et par Nennius.
+
+ Alaneus dictus est homo, qui genuit tres filios, id est Hisisione
+ Ermenone et Nigueo. MS. de Reichenau dans K. Müllenhoff, _Germania
+ antiqua_, p. 164. Un manuscrit de Nennius donne pour Alaneus la
+ variante Alanus.
+
+Il y a eu trois frères appelés Irmino, Ingo et Iscio, qui sont devenus
+la souche de XII[I] peuples.
+
+Irmino a engendré les Goths, [les Walagoths], les Wandales, les Gépides
+et les Saxons.
+
+Ingo a engendré les Burgondions, les Thuringiens, les Langobards, les
+Bavarois.
+
+Iscio a engendré les Romains, les Bretons, les Francs, les Allamans.
+
+La plupart des versions s’en tiennent là, mais quelques-unes nous
+apprennent aussi le nom du père des trois héros. Ce n’est plus Mannus,
+fils mythologique d’un dieu païen, et condamné, par son origine même, à
+disparaître de la mémoire des chrétiens, c’est, tantôt un descendant de
+Japhet appelé Alanus (Alanius, Analeus)[147], tantôt un roi Mulius qui
+pourrait bien être pris pour Amulius, le grand oncle de Romulus[148].
+
+ [147] Zeuss, _Die Deutschen_, p. 75, note 1, et J. Grimm, _Deutsche
+ Mythologie Anhang_, p. XXVIII, croyaient que Alanus était une
+ corruption de Mannus. K. Müllenhoff, _Sitzungsberichte der K.
+ Academie_, Berlin 1862, p. 535, a prouvé qu’il n’en est rien.
+
+ [148] Comme dans le manuscrit de La Cava, qui écrit: Mulius rex tres
+ filios habuit, quorum nomina hec sunt: Armen. Tingjus. Ostjus.
+ Singuli genuerunt quatuor generationes. K. Müllenhoff, _Germania
+ antiqua_, p. 164.
+
+Il est impossible de soutenir que cette curieuse tradition soit arrivée
+aux gens du moyen âge par le canal de Tacite. D’abord Tacite était à peu
+près un inconnu avant la Renaissance. De tous les écrivains du moyen
+âge, il n’y a guère que Rodolphe de Fulda chez lequel on puisse
+constater un emprunt manifeste fait à la _Germanie_: c’est un passage
+considérable de ce livre (ch. 4, 9, 10 et 11) qui a passé dans sa
+_Translatio sancti Alexandri_. Plusieurs chroniqueurs reproduisent le
+même passage, mais tous l’ont trouvé dans Rodolphe, et le donnent
+d’après lui[149]. Ensuite, la tradition du moyen âge se distingue
+singulièrement de celle de l’historien latin: il n’y a de commun entre
+elle et lui que les noms des trois ancêtres; encore les donne-t-elle
+sous leur forme simple (Ingo, Hermin, Istio), tandis que Tacite ne nous
+les a conservés que sous celle du patronymique (Ingaevones Herminones
+Istaevones). La version de Tacite s’en tient à cette triple filiation;
+celle du moyen âge, au contraire, nous fait connaître en détail la
+descendance des trois frères, et nous donne un aperçu de la généalogie
+des principaux peuples occidentaux. De tels développements ne sont pas
+de ceux qui se produisent sur un récit mort et desséché contenu dans un
+manuscrit, mais de ceux qu’engendre une tradition vivante et ayant
+conservé un certain degré de popularité. Aussi personne, que je sache,
+n’a songé jusqu’ici à prétendre que le texte qui nous occupe devrait son
+origine à une phrase copiée dans Tacite[150]. Par suite, c’est dans les
+souvenirs populaires du peuple franc qu’ont puisé les premiers
+rédacteurs de notre version, qu’ils ont ensuite remaniée et amplifiée en
+vue de la mettre en harmonie avec les idées chrétiennes.
+
+ [149] Teuffel, _Geschichte der roemischen Literatur_, 4te Auflage
+ bearbeitet von L. Schwabe, Leipzig 1882, p. 778. Maszmann, _Die
+ Germania des C. Cornelius Tacitus_, Quedlinburg 1847, p. 160-163.
+
+ J. Grimm, qui n’osait pas encore se prononcer sur l’origine de notre
+ généalogie, écrit: Die Hauptfrage ist ob alle diese Nachrichten aus
+ Tacitus hergenommen erweitert und entstellt sind. Getraut man sich
+ nicht das zu bejahen, so haben sie meiner Meinung einen
+ ausserordentlichen Werth. _Deutsche Mythologie, Anhang_, p. XXVII et
+ suiv.
+
+ Geffroy, _Rome et les Barbares_, 2e édit. Paris 1874, p. 33: «Les
+ variantes des documents ultérieurs paraissent démontrer que ce n’est
+ pas la relation des deux écrivains latins qui a servi de source
+ commune.»
+
+ [150] V. Usinger dans _Forschungen zur deutschen Geschichte_, t. XI,
+ p. 609.
+
+ Je ne veux d’ailleurs pas faire état du témoignage de Nennius c. 13,
+ affirmant qu’il a trouvé notre généalogie dans les souvenirs des
+ populations de la Grande Bretagne. Hanc genealogiam inveni
+ extraditione veterum, qui incolae fuerunt in primis Britanniae
+ temporibus c. 13. Les affirmations de Nennius sont trop souvent
+ sujettes à caution.
+
+Étudions de près ces remaniements. Il est manifeste que, sous la forme
+dans laquelle elle se présentait au moyen âge, la tradition contenait
+les noms des trois frères, celui de leur père et celui de leurs
+descendants. Aucun de ces trois éléments constitutifs ne pouvait lui
+faire défaut sans altérer son essence et sans lui faire perdre sa raison
+d’être, qui était l’explication de l’origine des peuples. Or, nous
+voyons que le nom de l’ancêtre commun a été remplacé par un nom plus
+connu et moins compromettant. Deux tendances se sont manifestées dans le
+choix de ce patriarche supposé. Ici, on a obéi à la préoccupation de
+trouver une place pour les Germains sur les tables ethniques de la
+Genèse, et l’on a imaginé un descendant de Japhet pour lequel on a forgé
+le nom d’Alanius[151]. Là, on a été désireux de les rattacher par un
+lien de parenté aux Romains, et on leur a donné pour ancêtre commun un
+roi Mulius, qui semble bien devoir être identifié avec l’Amulius de
+Tite-Live. Cette substitution de noms chrétiens, ou tout au moins
+historiques, aux noms mythologiques et barbares de Tuisco et de Mannus
+sauva sans doute la liste; nul n’eût voulu descendre des dieux
+germaniques, qui étaient identifiés avec les démons. Dans d’autres
+temps, c’est-à-dire à des époques beaucoup plus rapprochées de la
+barbarie, et dans d’autres milieux, c’est-à-dire chez des peuples qui,
+comme les Anglo-Saxons ou les Scandinaves, avaient gardé leur caractère
+germanique pur, on traitait moins sévèrement les anciens dieux: au lieu
+de les jeter à la porte, on se contentait de leur enlever l’auréole
+divine et de les convertir en héros, ce qui les diminuait à peine, et
+permettait de les laisser figurer sur les listes généalogiques, à la
+grande satisfaction du patriotisme. Il n’en était pas ainsi là où, comme
+chez les Francs, la race germanique s’était fondue avec des populations
+d’origine romaine, beaucoup plus réfractaires aux souvenirs
+mythologiques, et qui ne se seraient jamais familiarisées avec les héros
+et les dieux de Walhalla. Disons cependant que Ingo, Irmino et Iscio
+étaient peut-être conçus eux-mêmes comme des dieux par les anciens
+Germains, et que c’est seulement pendant la période chrétienne qu’on les
+aura humanisés. On sait du moins que Irmin est un personnage
+mythologique, et que Ingi, qui figure dans les généalogies
+anglo-saxonnes, est peut-être identique à Yngvi-Frey, que les
+Scandinaves adoraient comme un dieu à Upsala. La plupart de ces dieux
+germaniques se distinguaient si peu des héros qu’ils pouvaient être
+acceptés de part et d’autre, qu’on en fît des divinités ou de simples
+mortels.
+
+ [151] A n’en pas douter, ceux qui ont les premiers rattaché Alanius à
+ Japhet n’ont pas mis d’intermédiaires entre eux; c’est plus tard
+ seulement qu’obéissant à des préoccupations plus érudites, on a
+ imaginé toute la série d’intermédiaires que donne Nennius l. l.:
+ Alanius autem ut aiunt fuit filius Sethevii filii Ogomun filii Thoi
+ filii Boib filii Semeon filii Mair filii Ethae filii Aurthae filii
+ Ecthet filii Oothz filii Abirth filii Ra filii Esra filii Isran
+ filii Barth filii Jona filii Jabath filii Japhet.
+
+Au surplus, et dans quelque mesure que l’on voulût humaniser la
+généalogie des peuples, un fait est certain: c’est qu’il fallait, pour
+la faire accepter des populations chrétiennes, la rattacher aux noms
+antiques qui ouvraient l’histoire de celle-ci: à savoir, aux noms de la
+Bible ou à ceux de l’antiquité classique. Cela était devenu un besoin
+universel, et nous en trouvons la preuve même dans les généalogies
+barbares qui ont osé conserver les noms de Wodan et de Thor sur la liste
+des ancêtres nationaux. Ainsi, dans la généalogie scandinave connue sous
+le nom de _Langfedgatal_, et que déjà Ari Froda, au XIe siècle, et après
+lui Snorri Sturluson citent au nombre de leurs sources, le généalogiste,
+partant du roi Harald Harfagr, remonte par une série de vingt-huit noms
+jusqu’à Wodan ou Odin, et de Wodan, par une suite de trente autres noms,
+jusqu’à Japhet, fils de Noé. La combinaison des trois catégories de noms
+est trop curieuse pour qu’on ne fasse pas connaître ici le commencement
+de la série.
+
+Noé--Japhet--Japhan--Zechim--Ciprius--Celius--Saturnus--Jupiter--
+Darius--Erichonius--Troes--Ilus--Lamedon--Priamus--Mimon ou Memmon,
+gendre de Priam--Tror ou Thor--puis dix-sept autres noms, puis
+Wodan[152].
+
+ [152] Langebeck, _Scriptores rerum Danicarum_ t. I.
+
+J’en dirai autant des généalogies royales consignées au IXe siècle dans
+la _Chronique Anglo-Saxonne_, et qui, après s’être conformées à la
+tradition nationale en rattachant les rois de l’heptarchie à Wodan par
+une lignée ininterrompue de héros et de demi-dieux, obéissent aux
+exigences de l’esprit chrétien en faisant de Wodan lui-même un homme,
+qui descend, par une série de générations connues, du patriarche
+Noé[153]. C’était la seule manière de sauver l’ancêtre commun des
+dynasties nationales, que de le ramener aux proportions de
+l’humanité[154]. D’ailleurs, c’était une croyance universelle, propagée
+par le clergé chrétien depuis l’époque des premiers apologistes que les
+dieux des barbares étaient des hommes divinisés, auxquels il suffisait
+d’enlever leur auréole usurpée pour rétablir l’histoire et la généalogie
+dans sa vraie lumière. D’autre part, aucune généalogie germanique
+n’aurait pu vivre au moyen âge si elle ne s’était greffée sur celle des
+patriarches. Il y avait là non seulement un besoin de conservation, mais
+aussi une satisfaction de l’amour-propre national. Pas de plus haute
+noblesse que celle qui remontait directement à Noé[155].
+
+ [153] Beda, _Histor. eccles._ I, 15; _Anglo Saxon Chronicle_ dans
+ _Scriptores Rerum Britannicarum_, p. 299, 302, 303, 308, 349.
+ Florentius Wigorniensis, ibid. p. 550, et _Appendice_ p. 627. Asser,
+ _De Rebus Gestis Aelfredi_, ibid. p. 468. Roger de Wendower, _Flores
+ Historiarum_. Cf. Kemble, _The Saxons in England_, Londres 1849 p.
+ 334.
+
+ GÉNÉALOGIES DES ROIS ANGLO-SAXONS.
+
+ _Kent._ Woden. Wecta. Witta. Wihtgils. Hengist et Horsa.
+
+ _Northumbrie._ Woden. Baldaeg. Brand. Benoc. Aloc. Angemvit. Ingwi.
+ Esa. Eoppa. Ida.
+
+ _Essex._ Woden. Seaxnete. Gesecg. Antsecg. Swaeppa. Sigefugel.
+ Bedca. Offa. Aescwine. Sledda. Saeberht.
+
+ _Wessex._ Woden. Baldaeg. Brand. Freothogar. Freawine. Wig. Giwis.
+ Esla. Elesa. Cerdic. Cynric.
+
+ _Estanglie._ Woden. Casere. Tytmon. Trygils. Hrothmund. Hryp.
+ Wilhelm. Weova. Wuffa. Tybla. Redwald.
+
+ _Déirie._ Woden. Waegdaeg. Sigegar. Swebdaeg. Sigegeat. Saebald.
+ Saefugl. Westerfalcna. Wilgils. Uxfrea. Yffa. Aella.
+
+ _Mercie._ Woden. Wihtlaeg. Waermund. Offa. Angeltheow. Eomaer. Icel.
+ Cnebba. Cynewald. Creoda. Pybba. Penda.
+
+ Quant à Wodan lui-même, il a de nombreux ancêtres. Une première
+ lignée d’ascendants le ramène jusqu’à Geat, _quem Getam jamdudum
+ paguni pro Deo venerabantur_ (Asser, _De rebus gestis Aelfredi_ dans
+ _Script. Rer. Brit._ p. 468). Une 2e, ajoutée à l’époque chrétienne,
+ fait de Geata un simple mortel descendant de Noé, par un fils de
+ celui-ci, Sceaf, qui, dit la _Chronique Anglo-Saxonne_ p. 349 (cf.
+ Florentius Wigornensis o. c. p. 550), était né dans l’arche. Voici
+ toute la lignée:
+
+ I. Sceaf fils de Noé. Bedwig. Hwala. Hathra. Itermon. Heremod.
+ Sceldwa. Beawa. Taetva. Geat.
+
+ II. Geat. Godulf. Finn. Freothowulf. Freotholaf. Wodan.
+
+ [154] Lire dans Kemble, _The Saxons in England_, p. 335-340, ses
+ instructives considérations sur la transformation du dieu Wodan en
+ homme. Lui-même renvoie à son ouvrage _Die Stammtafel der
+ Westsachsen_, Munich 1836, et à la préface de son édition du Beowulf
+ t. II.
+
+ [155] V. _Vita Kentigerni_, nº 32 p. 820, dans _Acta Sanct._ 1
+ janvier.
+
+L’apparition, dans le document soumis à notre critique, d’un nom
+biblique ou classique destiné à relier l’origine traditionnelle des
+peuples germaniques à des souvenirs ayant encore plus d’antiquité et
+plus de prestige, est donc un fait rationnel et logique, qui s’est
+produit d’une manière régulière partout ailleurs, dans des circonstances
+analogues. Il atteste, avec la ténacité d’une tradition qui ne veut pas
+mourir, les efforts ingénieux faits pour l’adapter aux exigences
+intellectuelles d’un milieu nouveau.
+
+Là n’est pas, je pense, la seule transformation de la légende. Celle que
+nous allons étudier a quelque chose de plus organique et de plus
+naturel. Comme nous le voyons par Tacite, chacun des peuples germaniques
+était compris dans une des trois grandes familles: Ingévons, Herminons,
+Istévons[156]. L’historien ne nous dit pas les noms de tous ceux qui
+appartenaient à ces divers groupes, soit que lui-même n’en sache pas
+davantage, soit que la chose ne l’intéresse pas suffisamment. Pline, un
+peu plus explicite, nous donne l’aperçu suivant:
+
+ [156] Comme je l’ai dit plus haut, je n’attribue d’ailleurs aucune
+ valeur ethnographique à ces noms. Je les crois mythologiques dans
+ leur origine, et je ne pense pas qu’ils aient jamais eu cours comme
+ éléments de classification. Autrement, nous les verrions apparaître
+ au moins de temps en temps dans les historiens romains.
+
+ { Cimbres.
+ Ingévons. { Teutons.
+ { Chauques.
+
+ Istévons. Cimbres de l’intérieur.
+
+ { Suèves.
+ Herminons. { Hermundures.
+ { Chattes.
+ { Chérusques[157].
+
+ [157] Voir le passage de Pline ci-dessus p. 87, n. [145].
+
+Les noms de la plupart de ces peuples disparurent pendant l’époque des
+grandes migrations, et les éléments qui les composaient se retrouvèrent,
+dans des groupements et sous des noms nouveaux, après la chute de
+l’empire romain. Chacun de ces peuples nouveaux se réclamait d’un des
+trois ancêtres mythiques, et c’est ainsi que notre texte nous a gardé
+leur arbre généalogique tel qu’ils se l’étaient fait à eux-mêmes. Fixons
+d’abord sa forme authentique. Les manuscrits qui nous l’ont conservé se
+partagent en deux groupes, l’un qui attribue le même nombre de fils,
+c’est-à-dire quatre, à chacun des trois frères; l’autre qui trouble
+cette symétrie en portant à cinq le nombre des fils de Irmino, et à
+treize le nombre total des descendants de Mannus (Alanius, Amulius). _A
+priori_, on est assez porté à croire que, dans ce second groupe, le nom
+du cinquième peuple a été ajouté après coup, et que la forme primitive
+de la tradition attribuait un même chiffre de descendants à chacun des
+trois héros. Cette supposition est confirmée par le fait que le nom du
+peuple mentionné en plus dans le second groupe est celui des
+_Walagothi_, lesquels ne sont autres que les Goths d’Italie ou
+Ostrogoths, comme l’a démontré Müllenhoff. Dans la version primitive,
+ils étaient évidemment compris avec les Visigoths sous la désignation
+générique de _Goths_. Plus tard cependant, ce dernier nom devint, du
+moins parmi les Francs, l’apanage presque exclusif des Visigoths, et le
+souvenir de l’identité primitive des deux peuples se perdit. Et c’est
+ainsi que l’interpolateur qui voulut que les Ostrogoths fussent
+mentionnés dans la table ethnique fut obligé de les désigner sous le nom
+spécifique de _Walagothi_, ignorant qu’ils étaient compris, eux aussi,
+dans le nom générique[158].
+
+ [158] Je n’ai pas compris pourquoi K. Müllenhoff, à qui j’emprunte
+ toute cette démonstration, veut que le nom de _Walagothi_ ait été
+ ajouté en Italie, et sous les Goths eux-mêmes (_Sitzungsberichte der
+ K. Academie von Berlin_, 1862). Tout s’explique beaucoup mieux si
+ l’on admet que l’interpolateur est un Franc, habitué à désigner sous
+ le nom de _Walh_ ou de _Walisc_ tous les habitants de l’Italie. Pour
+ un Ostrogoth, ses compatriotes n’auraient pas été les _Walagoths_,
+ mais les _Goths_ par excellence!
+
+C’est donc la liste aux douze noms de peuples qui nous offre la plus
+ancienne des deux recensions de notre texte. Remarquons maintenant que
+cette liste ne se borne plus, comme au temps de Pline et de Tacite, à
+faire connaître la filiation d’un certain nombre de peuples germaniques.
+Elle embrasse encore les Romains et les Bretons, preuve que le cadre est
+élargi, et qu’il s’agit de rendre compte de l’origine de tous les
+peuples connus de l’auteur. Les peuples germaniques repris sur cette
+liste fournissent, de leur côté, matière à des observations
+intéressantes. Nous y trouvons encore mentionnés les Gépides, bien
+qu’ils aient cessé de constituer une nationalité indépendante à partir
+de 567; les Vandales, qui ont disparu de la liste des peuples libres
+depuis 534, et les Thuringiens, qui ont perdu leur indépendance dès 528.
+Il n’est donc pas téméraire de supposer que notre catalogue aura été
+arrêté sous sa forme actuelle à une date qui n’est pas postérieure à
+528.
+
+Ce n’est pas tout. En examinant la liste des descendants d’Istio, on
+s’aperçoit qu’il est le père de tous les peuples qui se sont trouvés
+réunis, vers la fin du règne de Clovis, sous le sceptre de la dynastie
+mérovingienne[159]: Francs, Allamans, Romains de la Gaule et Bretons de
+la petite Bretagne. C’est, à n’en pas douter, en pays franc qu’on aura
+imaginé de leur donner une origine commune; un étranger n’aurait pas
+pris la peine de faire concorder le groupement mythologique avec le
+groupement politique. C’est aussi un Franc qui a pris les Visigoths pour
+les Goths par excellence, et qui a désigné leurs frères sous le nom de
+Welches, nom que les Francs étaient habitués à donner à tous les
+transalpins. Notons enfin que, dans la plupart de nos manuscrits, la
+généalogie des trois frères est précédée d’un catalogue des rois des
+Romains (il s’agit, encore une fois, des Romains de la Gaule) contenant
+la filiation suivante: _Alaneus Papulo Egetius Agegius Siagrius, per
+quem Romani regnum perdiderunt_. Ce catalogue confirme à la fois la
+provenance franque de notre document et la date approximative que nous
+lui avons donnée: en effet, l’auteur connaît encore Syagrius et son père
+Aegidius, et même le nom d’Aétius ne lui est pas inconnu; néanmoins, il
+n’a plus qu’une idée confuse des faits qui se sont passés au milieu du
+Ve siècle, puisque entre ces deux derniers personnages il établit un
+lien de filiation tout à fait imaginaire. Ceci, je le répète, nous
+ramène vers le premier quart du VIe siècle, seul moment où se soient
+trouvées réunies toutes les circonstances dont la concomitance se
+reflète ici. Ai-je besoin d’ajouter que je ne revendique aucun caractère
+traditionnel pour la classification généalogique des peuples compris
+dans notre document du VIe siècle, et que je la crois purement
+arbitraire? La preuve en est dans la mention des Romains et des Bretons,
+qui certes n’ont pas été compris parmi les descendants d’Istio chez les
+Germains de Tacite. D’autre part, Pline range dans le groupe des Windili
+les Burgondes, qui figurent dans notre liste parmi les descendants
+d’Irmino. Ces faits trahissent le travail personnel d’un arrangeur, qui
+a fait des combinaisons arbitraires sur une tradition ancienne; ils ne
+doivent cependant pas donner le change sur la vraie valeur de celle-ci.
+Si elle n’avait pas joui d’une grande popularité à l’époque où se place
+la composition de notre texte, et si l’arrangeur lui-même ne l’avait pas
+considérée avec le respect que mérite une tradition nationale, il
+n’aurait pas pris la peine d’en élargir le cadre pour l’adapter aux
+idées et aux points de vue de son temps, et pour procurer le bienfait
+d’une origine commune à tous les peuples du royaume auquel il
+appartenait[160].
+
+ [159] Sur tout ceci K. Müllenhoff l. l., et le même, _Goetting.
+ Gelehrten Anzeigen_ 1851, _Stück_ 17 et 18, p. 174.
+
+ [160] Il est assez intéressant de constater les destinées ultérieures
+ de notre tradition. Le manuscrit 648 (2291) d’Oxford, qui est du XVe
+ siècle, et qui a puisé dans Nennius, nous fait assister à une
+ nouvelle tentative de grouper dans le cadre de la vieille généalogie
+ tous les peuples connus. V. G. Waitz dans _Forschungen zur deutschen
+ Geschichte_, t. XVIII, p. 188.
+
+Il est temps de conclure. Les vieux souvenirs anthropogoniques des
+Germains primitifs, dont Tacite nous avait apporté un écho au premier
+siècle de notre ère, vivaient toujours parmi les Francs du VIe. Après
+cinq cents ans révolus, ils y avaient gardé tant de fraîcheur et de
+sève, qu’ils poussaient encore des rameaux nouveaux, et que les rudes
+ethnographes de ce temps adaptaient simplement à la vieille tradition
+nationale leurs notions nouvelles sur les peuples. A quelle profondeur
+cette tradition devait avoir pénétré dans l’âme populaire, et quel
+souffle vigoureux elle devait avoir conservé, pour qu’après les
+émigrations, les destructions de royaumes, les changements de religion
+et de patrie, elle reparût ainsi de siècle en siècle, toujours présente
+aux imaginations, toujours vibrante et sonore![161] Une si merveilleuse
+conservation ne s’expliquerait pas, si l’on ne savait que c’est le
+rythme poétique, semblable à une cuirasse d’or, qui a permis à la
+tradition de traverser les âges sans être ni mutilée ni déformée. C’est,
+au dire de Tacite, dans des chants populaires que les Germains
+racontaient la descendance des trois fils de Mannus; c’est donc aussi
+sous forme de chants populaires que ces souvenirs ont continué de
+circuler parmi les Francs. Et nous retrouvons ici, en plein royaume
+chrétien de Clovis, la vieille cantilène qui retentissait autrefois dans
+les forêts de la Germanie, au milieu des banquets et des fêtes sacrées!
+
+ [161] Après cela, on ne me demandera pas de réfuter le passage suivant
+ de Fustel de Coulanges; le lecteur n’aura pas de peine à y démêler
+ le vrai et le faux, et se convaincra une fois de plus que le
+ puissant esprit de cet écrivain est resté, jusqu’à la fin,
+ obstinément fermé aux résultats de la science philologique. «Il est
+ possible, dit M. Fustel, que l’on trouve ici une trace des _antiqua
+ carmina_ qui disaient les généalogies d’Irmin, d’Inguo et d’Istio,
+ mais la tradition se serait bien altérée dans ses voyages, car il
+ n’y a que douze _gentes_, quatre par quatre, et sur ces douze il y a
+ _bien peu_ de noms qu’on retrouve dans Tacite. On y trouve en
+ revanche les Romains et les Bretons, qui pouvaient difficilement
+ figurer dans les vieux chants comme branches de la race de Teut.
+ Dans ce texte, je vois bien trois noms, Ermin, Inguo, Istio, qui
+ sont antiques et qu’on a pu recevoir d’une vieille légende, à moins
+ qu’on ne les ait empruntés à Tacite. Quant aux douze noms de
+ peuples, ce sont des noms du IVe siècle de notre ère, ou, plus
+ exactement encore, ce sont les noms que les auteurs de ces
+ manuscrits du IXe et du Xe siècle trouvaient dans ce qu’ils
+ connaissaient de l’histoire.» (_L’Invasion germanique et la fin de
+ l’Empire_, p. 233, n.) Il suffisait de se rappeler qu’une tradition
+ épique est une chose vivante, qui subit la loi de croissance et de
+ développement, pour s’épargner les erreurs et les inexactitudes dont
+ fourmille ce passage.
+
+L’intérêt de cette constatation est multiple. Non seulement elle nous
+met à même d’apprécier l’étonnante vitalité des souvenirs barbares, mais
+elle nous montre aussi, dans les Francs, un milieu vraiment épique, où
+les paroles ailées de la poésie héroïque devaient retentir de proche en
+proche avec des vibrations puissantes. Leur mélodie faisait partie de
+toutes les mémoires et accompagnait tous les individus à travers
+l’existence; elle suivait encore le barbare converti jusque sous les
+voûtes religieuses du cloître. Si je ne me trompe, c’est dans une
+cellule monastique du pays franc que celle-ci a été écrite par quelque
+moine salien, qui aura voulu consacrer, en quelque sorte, les prémices
+de sa science littéraire à dresser l’arbre généalogique de son peuple.
+L’histoire de l’épopée mérovingienne ne pouvait s’ouvrir d’une manière
+plus digne d’elle que par l’évocation de ce souvenir, qui rattache les
+traditions nationales des Francs, par un lien vivant et fort, aux plus
+lointaines réminiscences du monde germanique.
+
+
+
+
+CHAPITRE III
+
+La plus ancienne chanson franque.
+
+
+Dans la chronique de Grégoire de Tours, les derniers accents de
+l’historiographie romaine qui expire se confondent tellement avec les
+premiers murmures de la tradition barbare qui commence, que le départ, à
+première vue, paraît assez difficile entre ces deux éléments. On peut
+craindre d’attribuer à l’épopée ce qui appartient à l’historiographie,
+et de confondre les deux domaines dont nous avons précisément à tracer
+les frontières. En y regardant de près, cependant, on s’aperçoit que
+l’auteur nous donne lui-même, en quelque sorte à son insu, des
+indications servant à nous mettre sur la voie.
+
+Les plus récents documents écrits que Grégoire de Tours ait eus en main,
+ou du moins ceux qui descendaient le plus bas, c’étaient, avec les
+_Annales consulaires_, des _Annales d’Angers_ probablement continuées à
+Tours, et les historiographes Renatus Frigeridus et Sulpice Alexandre.
+Ni l’un ni l’autre de ces deux derniers n’atteignait seulement le milieu
+du Ve siècle, et les _Annales_ elles-mêmes ne fournissaient à l’auteur
+qu’un fort sec résumé des batailles et des expéditions des Francs, dont
+il n’a plus fait usage à partir de la mort de Clovis. Grégoire, qui a
+compulsé tous ces documents dans l’espoir d’y trouver quelques détails
+sur les origines de la monarchie franque, nous avoue qu’il n’y a pas
+rencontré ce qu’il cherchait.
+
+Sulpice Alexandre, dit-il, ne donne aux Francs que des ducs; plus loin,
+il leur donne des _regales_, Marcomir et Sunno, sans que nous puissions
+dire s’il entend par là des rois ou des vice-rois; plus loin, il parle
+bien de rois francs, mais il n’en nomme aucun. Quant à Frigeridus, il a
+l’occasion de s’occuper à plusieurs reprises du peuple franc, mais il ne
+mentionne pas une seule fois ses rois. Et Grégoire conclut sa décevante
+recherche par ces paroles: _Hanc nobis notitiam de Francis memorati
+historici reliquere, regibus non nominatis_[162].
+
+ [162] Greg. Tur. II, 9.
+
+Tel est, chez notre chroniqueur, le bilan de l’historiographie: elle ne
+lui a rien appris et ne pouvait rien lui apprendre, pour la bonne raison
+qu’elle a les yeux fixés sur l’empire qui décline, et non sur les
+barbares qui surgissent. Mais, à peine ses conclusions négatives
+formulées, Grégoire reprend en ces termes:
+
+_Tradunt enim multi, eosdem de Pannonia fuisse degressus et primum
+quidem litora Rheni omnes incoluisse, dehinc, transacto Rheno,
+Thoringiam transmeasse, ibique juxta pagus vel civitates regis crinitos
+super se creavisse de prima, et ut ita dicam, nobiliore suorum familia.
+Quod postea probatum Chlodovechi victuriae tradiderunt itaque in
+sequenti digerimus[163]._
+
+ [163] Id. l. l.
+
+Qu’est-ce que cette version qui vient suppléer au silence de
+l’historiographie interrogée en vain, sinon celle qui représente ici
+l’apport de la tradition orale? Si le _tradunt multi_ ne nous le faisait
+sous-entendre, comme aussi, dans la phrase qui suit, le _ferunt etiam_,
+nous serions en droit de le déduire logiquement. Cette version orale,
+qui conserve les souvenirs les plus anciens de la nation franque, ne
+peut pas être née en pays romain: c’est une tradition nationale des
+Francs eux-mêmes sur leur origine et sur leurs migrations, depuis leur
+sortie d’une contrée lointaine jusqu’au jour où ils franchirent le Rhin,
+pour venir s’établir dans le pays qui allait devenir leur patrie.
+
+On pourrait être tenté de nier cette origine traditionnelle du récit. En
+effet, le passage que nous avons cité continue de la sorte: _Nam et in
+consolaribus legimus, Theudomerem regem Francorum filium Richimeris
+quondam, et Ascylam matrem ejus, gladio interfectus_[164]. Ne sont-ce
+pas, dira-t-on, les _Annales consulaires_ qui ont fourni, non seulement
+cette dernière mention, mais toute l’histoire des émigrations franques
+rapportées ci-dessus? Il faut répondre par une négation catégorique.
+Loin de prouver l’origine écrite de la tradition, cette phrase établit
+tout le contraire. Il est manifeste que les _Annales consulaires_ n’ont
+fourni et n’ont pu fournir que la mention de la mort du roi franc et de
+sa mère, seul fait qui leur offrît quelque intérêt, et que, d’ailleurs,
+si elles avaient par exception parlé de l’origine du peuple franc,
+elles-mêmes ne tiendraient leur renseignement que de la tradition. Le
+passage de Grégoire signifie ceci: il y a une tradition orale sur
+l’existence des rois francs à partir d’une certaine époque, et cette
+tradition est confirmée par les _Annales consulaires_, qui nous parlent
+d’un roi franc Theudemir. Si les _Annales_ avaient contenu autre chose
+que cette preuve indirecte à l’appui de la tradition, Grégoire n’aurait
+pas manqué de nous le dire, et il suffit de lire son texte pour se
+convaincre qu’il ne supporte pas d’autre explication.
+
+ [164] Id. l. l.
+
+J’attirerai encore l’attention sur ces mots: _Quod postea probatum
+Chlodovechi victuriae tradiderunt, itaque in sequenti digerimus_.
+Grégoire dit: la preuve qu’en effet les Francs, comme le rapporte leur
+tradition, ont eu à leur tête plusieurs rois d’une même famille, nous
+est fournie par l’histoire des agrandissements de Clovis[165]. En effet,
+dans cette histoire, nous voyons qu’il y a d’autres rois francs que lui:
+à Cologne et à Cambrai, notamment; et nous voyons aussi qu’ils sont ses
+parents. Or, pour qu’elle soit invoquée comme preuve du lien de parenté
+entre les divers rois des Francs, il faut manifestement que cette
+parenté ne repose pas sur un témoignage écrit: autrement Grégoire ne
+croirait pas qu’elle a besoin de confirmation, et il se bornerait à
+mettre son récit sous le patronage de la source écrite. C’est donc une
+tradition orale qu’il reproduit, et à laquelle il ajoute foi, bien que
+peut-être il n’en admette pas tous les détails[166].
+
+ [165] C’est ce qu’a parfaitement vu Giesebrecht I, 69, note 2. Cf. von
+ Sybel, _Entstehung des deutschen Koenigthums_, 2e édition. Francfort
+ 1881, p. 162
+
+ [166] Guizot traduit, p. 67: «Comment les victoires de Clovis
+ assurèrent ensuite ce titre (de roi) à sa famille, c’est ce que nous
+ montrerons plus tard.» C’est là un contre-sens énorme et de nature à
+ dérouter entièrement le lecteur: il était important de le signaler.
+
+Il faut d’ailleurs bien distinguer cette tradition authentique des
+interpolations qu’elle a subies dans Frédégaire et dans le _Liber
+Historiae_. Là, les fictions relatives à l’origine troyenne des Francs
+ont déjà reçu droit de bourgeoisie, et altèrent entièrement la
+physionomie du récit barbare. Les Francs, selon Frédégaire, avaient des
+rois descendants de Priam[167]. Cette donnée de pure fantaisie,
+inconciliable avec Grégoire de Tours, oblige le pauvre chroniqueur à
+faire les efforts les plus infructueux pour supprimer la contradiction.
+Rencontrant, au seuil de l’histoire des Francs, les ducs mentionnés par
+Grégoire, il suppose d’abord que le peuple avait pour un temps renoncé à
+sa dynastie. Puis, voyant que Grégoire parle d’un roi Theudemir, il se
+persuade que la nation s’était dégoûtée des ducs, et qu’elle était
+revenue aux Priamides, parmi lesquels il lui plaît de ranger Theudemir
+(_dehinc extinctis ducibus, in Francis dinuo regis creantur ex eadem
+stirpe, qua prius fuerant_). Enfin, grâce à une lecture superficielle de
+Grégoire de Tours, il crée entre Theudemir et Clodion un double lien de
+succession et de filiation qui n’a jamais existé dans la pensée de cet
+écrivain[168]. La version de Frédégaire repose donc sur un ensemble de
+bévues, et sur la combinaison arbitraire des témoignages de Grégoire
+avec les fictions franco-troyennes, fournies par quelque lettré de la
+décadence. Elle n’ajoute rien à la tradition populaire, qu’elle semble
+même avoir ignorée.
+
+ [167] Frédégaire, III, 2.
+
+ [168] Dehinc extinctis ducibus, in Francis dinuo reges creantur ex
+ eadem stirpe quâ prius fuerant... Franci electum a se regi sicut
+ prius fuerat crinitum, inquirentes diligenter, ex genere Priami
+ Frigi et Francionis super se creant nomen Theudemarum filium
+ Richemeris. Id. III, 5 et 9.
+
+Le _Liber Historiae_ nous fait assister au même travail de combinaison
+arbitraire, et à la même intrusion de l’apocryphe. Les Francs sortis de
+Sicambria avec leurs princes Marcomir, fils de Priam, et Sunno, fils
+d’Anténor, s’établissent dans la Thuringie, que notre auteur,
+naturellement, place sur la rive droite du Rhin. Après la mort de Sunno,
+ils décident de n’avoir qu’un roi, comme les autres nations, et ils
+choisissent Pharamond, son fils. L’auteur, pour ne pas nous laisser
+d’inquiétude au sujet de la manière dont Marcomir prit cette
+élimination, a la précaution d’ajouter qu’elle s’était faite sur son
+conseil: _Marchomiris quoque eis dedit hoc consilium[169]._
+
+ [169] _Liber Historiae_, c. 4.
+
+Tout cela sent l’officine littéraire, et contredit d’ailleurs
+formellement le récit de Grégoire de Tours: il faut choisir entre les
+données de celui-ci et les inventions de l’interpolateur lettré.
+D’aucune manière, il n’est permis de voir dans ces dernières un
+supplément d’information puisé à la même source traditionnelle; si nous
+en exceptons le nom de Pharamond, dont il sera reparlé plus loin, tout
+le reste est étranger à la tradition orale des Francs.
+
+Nous restons donc en présence du récit de Grégoire seul, et, tout
+sommaire qu’il est, nous devons nous en contenter.
+
+Ce récit a d’ailleurs, malgré son extrême concision, une véritable
+saveur d’antiquité et de poésie, et nous en trouvons de semblables chez
+tous les peuples barbares qui se souviennent de leurs origines. En voici
+quelques exemples.
+
+Les Goths, nous dit Jordanès d’après Cassiodore, viennent de l’île de
+Scandza. Sous leur roi Berig, ils débarquent sur le continent, et
+donnent à la terre qu’ils y occupent le nom de Gothiscandza. Ils
+soumettent les Ulmerunges et les Vandales, qui en étaient les habitants.
+Sous leur cinquième roi, Filimer, le peuple étant venu à se multiplier,
+on décida d’émigrer. L’armée gothique se dirigea sur la Scythie, qui
+s’appelait dans la langue des Goths Oium.
+
+Comme la moitié de l’armée venait de passer un fleuve, le pont croula
+derrière elle, et coupa toute communication avec l’arrière-garde. Les
+Goths furent d’ailleurs enchantés de leur nouvelle patrie, qui était
+fertile; ils battirent les Spales, qui la leur disputaient, et
+s’étendirent jusqu’à la mer Noire. Voilà, ajoute l’historien, ce que
+rapportent leurs vieux chants populaires, qui sont crus chez eux à peu
+près comme de l’histoire[170].
+
+ [170] Jordanes, c. 4.
+
+Les Lombards, nous dit de son côté Paul Diacre, habitaient autrefois la
+Scandinavia, et faisaient partie des Winniles. Ce peuple, étant devenu
+trop nombreux, se partagea en trois groupes, dont un, désigné par le
+sort, fut forcé de quitter la patrie. Sous leurs chefs Ibor et Aio, deux
+jeunes héros fils de Gambara, les exilés débarquent dans un pays appelé
+Scoringa, où ils restèrent établis plusieurs années. Mais les Vandales,
+commandés par Assi et par Ambri, les accablant fort, ils durent finir
+par combattre contre eux, et remportèrent une victoire à la suite d’un
+épisode célèbre qui leur valut le nom de Langobards. Cet épisode tout à
+fait mythologique, puisque Wodan et Freya y figurent, permet de dater ce
+récit et de conclure aussi à un chant épique dont il reproduit la
+substance[171].
+
+ [171] Paul Diacre I, 1-8.
+
+ La version de l’_Origo Gentis Langobardorum_ (Waitz, _Scriptores
+ Rer. Langob._) présente quelques variantes; p. ex., elle ne parle
+ pas de l’exil des Langobards et de ses causes, etc. Néanmoins, ce
+ trait, et celui du _printemps sacré_ des Winniles m’ont paru trop
+ authentiques pour être laissés de côté, et il faut croire que Paul
+ Diacre possédait une forme plus complète de la tradition que celle
+ qu’il a reproduite.
+
+Les Saxons, dit Widukind, sont arrivés par mer dans leur patrie
+actuelle, et c’est à Hadolaun qu’ils ont débarqué. Les Thuringiens les
+attaquèrent, mais ils se défendirent vigoureusement, et, après un combat
+indécis, on traita. Les Saxons devaient renoncer à s’emparer du sol et à
+molester les habitants; par contre, ils auraient le droit de vendre et
+d’acheter. Pendant plusieurs jours, les Saxons restèrent fidèles à ce
+marché de dupes, qui les privait insensiblement de toutes leurs
+richesses. Un jour, un de leurs jeunes gens, mourant de faim, fut obligé
+de vendre à un Thuringien une énorme quantité d’or pour le prix qu’il
+voudrait mettre. Le Thuringien n’imagina rien de mieux que de lui donner
+quelques pelletées de terre, et partit tout joyeux de son marché. Mais
+le Saxon ne le fut pas moins: il dispersa cette terre sur une grande
+étendue des champs environnants, puis son peuple s’y établit, et, les
+armes à la main, revendiqua le sol ainsi occupé contre les Thuringiens.
+Ceux-ci furent vaincus, et, obligés de traiter, leurs chefs allèrent à
+une entrevue où ils tombèrent sous les grands couteaux qui ont laissé
+leur nom aux Saxons[172].
+
+ [172] Widukind, _Rer. Gestar. Saxon._ I, 4-6.
+
+ Remarquez que la tradition ne flétrit pas la perfidie des Saxons qui
+ firent périr les Thuringiens dans une entrevue pacifique: c’est sans
+ doute que, dans son enthousiasme barbare pour le succès, et dans sa
+ prévention nationale pour les siens, elle ne trouve rien à y redire.
+ Nous aurons l’occasion de constater plus d’une fois l’immoralité des
+ chants épiques barbares: on voit trop bien qu’ils sont antérieurs à
+ l’époque chrétienne.
+
+On le voit, l’analogie est remarquable, et les traditions des divers
+peuples sur leur patrie primitive se ressemblent d’une manière
+frappante. L’exode a chaque fois deux actes: une première étape conduit
+les émigrants dans une patrie provisoire, de laquelle ils partent
+ensuite pour aller en occuper une définitive. Mais Grégoire, qui était
+un Romain, a résumé d’une manière rapide le récit barbare que Paul
+Diacre et Widukind, fils de barbares eux-mêmes, exposent longuement et
+avec amour. Voilà la différence, et c’est ce qui explique que la
+tradition franque soit sèche et incolore, alors que celle des Saxons et
+des Lombards se présente pleine de fraîcheur et de vie. Dans l’état où
+Grégoire nous l’a communiquée, elle a gardé cependant assez de ses
+traits primitifs pour se faire reconnaître. Ainsi, d’après sa version,
+la race franque est d’abord établie tout entière sur la rive droite du
+Rhin, et c’est seulement une partie qui émigre, peut-être dans des
+circonstances semblables à celles qui ont provoqué l’exode des Winniles
+ou celui des Goths. De même, le _juxta pagos vel civitates_ marque le
+fractionnement de la peuplade dans ses nouveaux foyers, et il est
+possible que ce fractionnement fût exposé avec quelque détail dans notre
+tradition. Il faut en dire autant du _reges crinitos_, que Grégoire a
+sans doute trouvé dans la source reproduite par lui. En effet, ce mot si
+significatif, et dont l’emploi chez les barbares nous est attesté par la
+loi salique[173], ne se rencontre plus chez lui par la suite, et il ne
+pense pas à y recourir même là où la circonstance en suggérerait
+l’emploi[174]. Le _de prima et ut ita dicam nobiliori familia_ semble
+également faire allusion à des données que Grégoire aura passées sous
+silence. Le choix des divers roitelets francs au sein de la même famille
+lui paraît d’ailleurs avéré, et la preuve qu’il en donne, c’est que les
+rois que Clovis fera périr plus tard sont tous ses parents. J’ai déjà
+montré plus haut ce que signifie pour nous ce raisonnement[175]. Pour
+que Grégoire se croie obligé de nous offrir la preuve de ce qu’il
+raconte, il faut qu’il soit l’organe d’une tradition orale, source
+toujours peu sûre pour lui, et qui a sans cesse besoin d’être contrôlée.
+
+ [173] Lex Salica, XXIV, 2; XLI, 9.
+
+ [174] Bien plus, ayant à raconter plus loin la manière dont le cadavre
+ du prince Clovis fut reconnu grâce à sa longue chevelure, il emploie
+ l’expression _caesarie prolixa_ (H. F. VIII, 10.) Le terme ne
+ reparaît ni dans Frédégaire ni dans le _Liber historiae_, sauf à
+ l’endroit où ce dernier (c. 5) reproduit Grégoire, et où il est
+ évidemment emprunté à celui-ci.
+
+ [175] Voir ci-dessus pages 103 et 104.
+
+Je crois donc pouvoir conclure qu’il existait chez les Francs une
+tradition populaire au sujet de leur passage sur la rive gauche du Rhin,
+et que Grégoire de Tours, faute d’autres renseignements, y a recouru
+dans la mesure très restreinte de sa confiance en de pareils documents.
+Cette tradition, quels qu’aient pu être ses détails mythiques, est
+d’ailleurs parfaitement conforme, dans ses grandes lignes telles que
+Grégoire nous les a conservées, à l’histoire. Le passage du Rhin, le
+fractionnement du peuple en plusieurs royaumes, le choix de tous les
+souverains au sein de la même famille noble, voilà qui est bien
+germanique, et se trouve confirmé par tout ce que nous savons
+d’authentique sur le peuple franc[176]. Un seul détail prête à des
+difficultés considérables et n’a cessé de dérouter les historiens; c’est
+le nom de Thoringia donné par Grégoire de Tours à la nouvelle patrie de
+ce peuple. Je vais tâcher de rendre compte de ce nom: ou je me trompe,
+ou il servira à mettre dans une lumière plus éclatante encore l’origine
+populaire du récit.
+
+ [176] Von Sybel, o. c. p. 163 et suiv. se donne beaucoup de mal pour
+ démontrer que le récit de Grégoire, en ce qui concerne la parenté
+ primitive de tous les rois francs, ne mérite pas de créance: mais
+ c’est son système qui l’oblige à nier cette parenté, et, dans tous
+ les cas, une tradition ancienne et vraisemblable mérite plus
+ d’égards qu’une conjecture moderne dictée par les nécessités d’un
+ système.
+
+D’après Grégoire de Tours, les Francs, venus de la Pannonie, passent le
+Rhin, s’établissent en Thuringe, et de là s’en vont faire la conquête de
+Cambrai et de tout le pays jusqu’à la Somme. Mais la Thuringe est au
+centre de l’Allemagne, et dès lors que veut dire le passage?
+
+Cette difficulté a déjà fourvoyé les premiers successeurs de Grégoire.
+Dès le VIIIe siècle, l’auteur du _Liber Historiae_, qui écrivait d’après
+notre chroniqueur, se trouvait embarrassé: ne connaissant d’autre
+Thuringe que celle de la rive droite du Rhin, et ne pouvant comprendre
+que pour y arriver de la Hongrie les Francs dussent passer le Rhin, il
+imagina de reculer le passage de ce fleuve jusqu’au moment où Clodion,
+ayant envoyé ses espions dans le pays de Cambrai, se décide à aller
+conquérir cette contrée[177]. Voilà qui est parfait au point de vue
+géographique; mais, outre que ce n’est qu’une simple conjecture de
+l’écrivain du VIIIe siècle, il faut remarquer qu’elle contient une
+invraisemblance énorme. Si Dispargum est dans la Thuringe d’Outre-Rhin,
+comment Clodion s’avise-t-il d’envoyer des espions à Cambrai et de venir
+ensuite conquérir cette ville, à travers une partie de l’Allemagne qu’il
+faut combattre, à travers toute la Belgique qu’il faut soumettre
+d’abord? Dans Grégoire de Tours, où Clodion n’est séparé de Cambrai que
+par l’épaisseur de la forêt Charbonnière, son expédition est tout ce
+qu’il y a de naturel; dans le _Liber Historiae_, il n’y a rien de plus
+fabuleux. La modification arbitraire du texte de Grégoire par son
+abréviateur est donc bien peu heureuse. Néanmoins, elle fit loi pour
+tout le moyen âge, et, comme on ne connaissait Grégoire que par le
+_Liber Historiae_, elle passa de là dans tous les écrivains.
+
+ [177] Clodio autem rex misit exploratores de Disbargo castello
+ Toringorum usque ad urbem Camaracum. Ipse postea cum grande exercitu
+ Renum transiit, multo Romanorum populo occidit atque fugavit. _Liber
+ historiae_ c. 5.
+
+Lorsque les érudits reprirent l’habitude d’aller aux sources, la
+contradiction entre Grégoire et l’historiographie reçue fut remarquée,
+et l’on essaya de l’écarter. Divers expédients furent imaginés. D’abord,
+Adrien de Valois, ne pouvant expliquer le fâcheux texte, s’avisa de le
+supprimer, en corrigeant d’autorité privée _Reno_ en _Moeno_: les
+Francs, venant de Hongrie, passent le Mein et arrivent en Thuringe[178].
+La conjecture était ingénieuse, mais ne reposait, en somme, que sur le
+violent besoin de faire dire à Grégoire autre chose que ce qu’il disait:
+elle ne pouvait pas rallier beaucoup de partisans. D’autres, fidèles au
+texte, et ne se préoccupant guère de l’invraisemblance, imaginèrent que,
+d’après Grégoire, les Francs passèrent de la rive gauche du Rhin sur la
+rive droite pour aller en Thuringe: ils sauvaient la lettre du texte,
+mais ils en sacrifiaient l’esprit, car ils devaient admettre: 1º que
+Grégoire avait passé sous silence les phases du voyage des Francs depuis
+leur migration jusqu’à leur arrivée sur la rive gauche du Rhin, bien
+que, dès lors, ils eussent été obligés de franchir ce fleuve; 2º que,
+sans raison apparente, ce peuple, à peine établi en Gaule, l’avait
+quittée pour retourner en Allemagne et s’établir au fond de la Thuringe;
+3º que de là, obéissant à un nouveau caprice, il était venu d’un bond
+fondre sur Cambrai. Pour sauver un passage du Rhin, il fallait en
+supposer trois, tous d’une insigne invraisemblance[179]!
+
+ [178] _Rerum Francicarum libri VIII_, Paris 1646, p. 128.
+
+ [179] Daniel Bender, _Ueber Ursprung und Heimat der Franken_,
+ Braunsberg, 1857, p. 23, cité par Richter, _Annalen des Fraenkischen
+ Reichs_, 1873 p. 20, n. 1.
+
+On ne commença à voir un peu plus clair que le jour où, se résignant au
+texte, on se décida à admettre une Thuringie cis-rhénane. Mais, ici
+encore, on ne put pas se mettre d’accord. Déjà, Nicolas Vignier[180], et
+après lui Dubos[181], suivi par Luden et par Müller, avaient remarqué la
+ressemblance des noms de Tungri et de Thuringi, qu’une simple métathèse
+identifierait, et, constatant que le pays des Tungri se trouve
+précisément là où Grégoire place la _Thoringia_, c’est-à-dire de ce
+côté-ci du Rhin et au sud de l’île des Bataves, ils avaient conclu que
+la Thoringia de Grégoire de Tours n’était autre que le pays de Tongres.
+Mais cette interprétation, malgré les adhésions importantes qu’elle a
+recrutées successivement, n’est pas parvenue à s’imposer, et on s’est
+jeté sur d’autres hypothèses. La Thoringia cis-rhénane serait, d’après
+certains, une contrée voisine de la mer et du Wahal, dont le nom se
+retrouverait dans ceux de Dordrecht et de Duurstede, et qu’on croit
+pouvoir identifier avec un _pagus Turingawis_ mentionné dans une charte
+du VIIIe siècle. Les défenseurs de cette opinion sont nombreux;
+quelques-uns la précisent dans ce sens que la Thuringe cis-rhénane
+serait une colonie des Thuringiens venus d’Outre-Rhin[182].
+
+ [180] V. A. de Valois _op. cit._ l. l.
+
+ [181] Dubos t. I, p. 334 et suiv.
+
+ [182] Waitz, _Das Alte Recht der Salischen Franken_, p. 44; Longnon,
+ _Géographie de la Gaule au VIe siècle_, p. 165.
+
+J’écarte résolument cette opinion. Une _Thuringia_ introuvable, un pays
+mystérieux dont le nom et le souvenir auraient si bien disparu depuis le
+VIe siècle que jamais plus il n’en aurait été parlé, quoi de plus
+invraisemblable, et où y a-t-il un second exemple d’une telle étrangeté?
+Aussi, quelle faiblesse dans l’argumentation des partisans de cette
+Thuringe hollandaise! Ils vont jusqu’à chercher une preuve de
+l’emplacement qu’ils lui attribuent dans le mot légendaire de Basine à
+Childéric. «Sache que si j’avais connu au delà de la mer quelqu’un qui
+eût valu mieux que toi, c’est son alliance que j’aurais
+recherchée[183]». Ces paroles prouveraient, selon Waitz[184], qu’à
+l’époque de Childéric les Francs demeuraient sur les bords de la mer,
+c’est-à-dire là où sa conjecture le force à placer la Thuringe de
+Grégoire. On ne me demandera pas de réfuter une si étrange supposition.
+
+ [183] Greg. Tur., II, 12.
+
+ [184] _Das Alte Recht_, p. 45, et Longnon o. c. p. 166.
+
+Ce qui restera de la conjecture de Waitz, c’est que la Thuringe de
+Grégoire doit être cherchée de ce côté-ci du Rhin: là dessus il ne peut
+y avoir de doute, et Leo a le mérite de l’avoir rappelé alors qu’on
+semblait se plaire à l’oublier. Mais à quel pays correspond cette
+indication?
+
+Rappelons-nous d’abord que les Francs sont établis dans l’île des
+Bataves, et que c’est de là qu’ils sortent en passant sur la rive
+gauche, au midi de ce fleuve[185]. Or, le pays limitrophe de la Batavie,
+de ce côté, et qui n’est séparé d’elle que par le Rhin, fait partie
+d’une vaste région qui, depuis Auguste, est connue sous le nom officiel
+de _Civitas Tungrorum_. C’est donc dans la _Civitas Tungrorum_ que les
+Francs s’établirent en quittant l’île des Bataves, et c’est à la
+_Civitas Tungrorum_, ou du moins à la partie nord de celle-ci, que
+Grégoire de Tours, qu’il ait conscience ou non de l’identité, donne le
+nom de _Thoringia_. Non seulement c’est là la seule interprétation que
+comporte le texte de notre chroniqueur, mais encore voyons-nous
+l’histoire confirmer de la manière la plus formelle la conclusion qui
+s’en dégage. En effet, la plus ancienne mention que nous ayons du
+passage des Francs en Belgique nous les montre qui s’établissent en
+Taxandrie, région qui, comme chacun sait, comprend la partie
+septentrionale de la _Civitas Tungrorum_. L’histoire et la tradition
+sont donc d’accord ici, et ce que les barbares du VIe siècle redisaient
+sur les migrations de leurs ancêtres est identique avec ce qu’en
+savaient les historiens du IVe[186].
+
+ [185] Ce point est établi d’une manière incontestable par le
+ _Panégyrique de Constantin_, attribué généralement au rhéteur
+ Eumène, et qui fut prononcé selon toute apparence à Trèves en 313
+ (Teuffel, _Geschichte der roemischen Literatur_, § 401, 6). Parlant
+ de Constance Chlore, père de son héros, le rhéteur s’exprime ainsi:
+ Quis enim non dico reminiscitur sed quis non adhuc quodam modo videt
+ quantis ille rebus auxerit ornaritque rem publicam?... qui... terram
+ Bataviam sub ipso quondam alumno suo a diversis Francorum gentibus
+ occupatam omni hoste purgavit etc. c. 5. Le même orateur, dans son
+ panégyrique de Constance Chlore, avait déjà célébré cette expédition
+ de Batavie, c. 8: Illa regio divinis expeditionibus tuis Caesar
+ vindicata atque purgata, quam obliquis meatibus Vahalis interfluit
+ quamque divortio sui Rhenus amplectitur, paene, ut cum verbi
+ periculo loquar, terra non est. Un autre panégyrique, en l’honneur
+ de Maximien et de Constance Chlore, dit en parlant de ce dernier c.
+ 4: Multa ille Francorum millia qui Bataviam aliasque cis Rhenum
+ terras invaserant interfecit depulit cepit abduxit. Enfin, le
+ _Genethliacus_ en l’honneur de Maximien, par le rhéteur Mamertin, c.
+ 7, connaît aussi cette transrhenana victoria et domitis oppressa
+ Francis bella piratica.
+
+ [186] Au sujet d’une expédition de Julien l’Apostat contre les Francs,
+ en 358, Ammien Marcellin écrit, XVII, 8, 3: Quibus paratis petit
+ primos omnium Francos, eos videlicet quos consuetudo Salios
+ appellavit, ausos olim in Romano solo apud Toxiandriam locum
+ habitacula sibi figere praelicenter. Cui cum Tungros venisset,
+ occurrit legatio praedictorum. Je ne réfuterai pas la puérile
+ interprétation de Toxiandria locus par Tessenderloo, et je me borne
+ à renvoyer pour la signification de _locus_ à Longnon, _Géographie
+ de la Gaule au VIe siècle_, p. 23.
+
+Au témoignage d’Ammien Marcellin, j’ajouterai celui de Procope. Les
+Francs, dit-il, sont établis dans des contrées marécageuses sur les
+bords de l’Océan; ils ont à l’ouest les Arboryches,--c’est le nom sous
+lequel il désigne les Gallo-Romains de la Neustrie,--et à l’est les
+Thuringiens, établis dans les terres que leur a concédées l’empereur
+Auguste[187]. Si l’on veut bien se rappeler que Procope parle ici des
+Francs saliens du VIe siècle, établis dans le Brabant et dans les deux
+Flandres, on reconnaîtra que sa double indication relative aux
+Thuringiens ne peut se rapporter qu’aux Tongres: ce sont les Tongres, en
+effet, qui sont les voisins orientaux des Francs saliens, et ce sont les
+Tongres qui ont été établis sur le sol de la Germanie seconde par
+Auguste. J’accorde volontiers à Waitz[188] que Procope n’a pas sur ce
+point des idées très claires, je crois même qu’il confond les
+Thuringiens-Tongriens avec les Thuringiens d’Allemagne, mais cela nous
+importe peu: il suffit que, pour lui aussi, les Tongriens soient
+désignés sous le nom de Thuringiens, pour que notre thèse trouve dans
+ses paroles une nouvelle confirmation.
+
+ [187] Μετὰ δὲ αὐτοὺς (Φράγγους) ἐς τὰ πρὸς ἀνίσχοντα ἥλιον Θόριγγοι
+ βάρβαροι, δόντος Αὐγουστου πρώτου βασίλεως, ἱδρύσαντο. Procop. _De
+ Bell. Gothic._ I, 12.
+
+ [188] _Das Alte Recht_, p. 51.
+
+L’emploi du mot _Thoringia_ pour désigner le pays de Tongres est
+d’ailleurs attesté encore par un autre témoignage. Au IXe siècle, Unno,
+dans sa biographie de saint Arnulf de Metz, écrit ces lignes
+remarquables: _Idem praesul cum praefato rege Dagoberto Turingorum
+regionem intraverat, quae non modica provinciae pars est Germaniae
+secundae, in quâ est Colonia metropolis._ Remarquez que Unno ne fait ici
+que paraphraser une vie plus ancienne du même saint, écrite au VIIe
+siècle, et dans laquelle la Thuringe est citée sans aucune désignation
+qui puisse induire à y voir la cis-rhénane plutôt que l’autre[189]; si
+donc il interprète comme il le fait le texte du VIIe siècle, c’est que
+l’interprétation était encore obvie de son temps, et c’est tout ce que
+j’ai besoin de démontrer.
+
+ [189] Post haec autem cum patrias Toringorum cum eodem rege invisendas
+ intrasset... _Vita Arnulfi_ c. 12 dans _Script. Rer. Merov._ II, p.
+ 436. Je crois d’ailleurs que l’auteur de ce document désigne la
+ Thuringe cis-rhénane; on voit que le roi Dagobert y est entré d’une
+ manière pacifique, qu’il n’y est pas question de combats, qu’on y
+ trouve des villas; bref, rien n’y fait penser à un pays barbare.
+
+Le nom de Thuringe dans le sens de Tongrie doit être resté assez
+longtemps en usage parmi les populations germaniques. En effet, au XIIe
+siècle, nous voyons le pays de Tongres mentionné sous ce nom dans un
+poème allemand où il est cité avec le Brabant, la Hollande et la Frise,
+en opposition avec la Thuringe d’Allemagne, qui fait partie d’une autre
+région géographique où figurent la Saxe et d’autres pays[190].
+L’équivalence des deux noms n’était pas encore oubliée au XIVe siècle,
+puisqu’en transcrivant la _Notitia civitatum_, un copiste de cette
+époque y remplaça les mots _Civitas Tungrorum_ par _Civitas Thoringorum
+quae nunc Leodium_[191].
+
+ [190]
+
+ Dorringen unde Brabant, Vriesen unde Holland
+ Gaf he vier hêren.
+ Sachsen und Thuringe, Frisum und Sweven
+ Gaf he zên graven.
+
+ _Koenig Rother_, v. 4829.
+
+ Il faut cependant remarquer que l’édition de ce poème par H. Rückert
+ donne _Lotringin_ à la place de Dorringen; mais ne faut-il pas voir
+ dans _L._ une glose pour un nom devenu incompréhensible? V. H.
+ Lippert, _Beitraege zur aeltesten Geschichte der Thüringer dans Z.
+ des Ver. f. thür. Gesch. und Alt._, XII, p. 101. Je renonce à me
+ servir d’un témoignage qui serait décisif s’il était authentique;
+ c’est le vers 86 du poème anglo-saxon Vidsith (Mid East-Thyringum ic
+ waes) qui attesterait par là même l’existence des Thuringiens
+ occidentaux ou Tongriens au VIIe siècle (dans Haupt, _Zeitschr. für
+ deutsches Alterthum_ XI, p. 289). Il a été établi par Müllenhoff que
+ les vers 82-87 du Vidsyth sont interpolés, et cette opinion est
+ partagée par Grein, _Bibliothek der Angelsaechsischen Poesie_, t. I,
+ p. 401. Quant aux mentions de Thuringiens qui sont faites v. 30 et
+ 64, elles sont trop vagues pour permettre de les rapporter avec
+ quelque certitude aux Thuringiens (Tongriens) de Belgique.
+
+ [191] C’est un MS. de la Vaticane (Palatin. 1357). M. Longnon, qui
+ cite ce fait o. c. p. 166, croit que le copiste aura été _obsédé
+ sans doute par les souvenirs du texte de Grégoire de Tours_; mais je
+ ferai remarquer que Grégoire était fort oublié au moyen âge, et qu’à
+ sa place on lisait le _Liber Historiae_. Celui-ci, il est vrai,
+ reproduit les indications de Grégoire, mais je ne crois pas que le
+ copiste du XIVe siècle ait eu besoin d’une réminiscence de cet
+ auteur pour tomber sur l’identification _Toringi Tungri_. Elle
+ s’imposait tellement que, dans la 1re édition de Grégoire de Tours
+ (par Jodocus Baudius à Paris 1512), _Tungri_ prend aux passages
+ visés la place de _Toringi_. Qu’on dise que ce sont là des
+ corrections de scribe, je l’admets; encore reste-t-il qu’une
+ conjecture qui s’offre d’elle-même à l’esprit de tout le monde a de
+ grandes probabilités pour elle.
+
+Cette dualité de noms s’explique d’ailleurs d’une manière très
+naturelle. _Toringi_ ou _Turingi_ est la forme génuine du nom, dont
+_Tongri_ ou _Tungri_ n’est que la transcription romane ou latine. La
+métathèse s’explique par le besoin de l’euphonie, et aussi par
+l’ignorance des Romains quant à la valeur patronymique du suffixe
+-_ingen_. Ainsi s’explique aussi cette circonstance que nous trouvons
+_Tungri_ chez tous les écrivains latins, tandis que _Thuringi_ est la
+forme employée par ceux qui tirent leur renseignement de la tradition
+orale des barbares, comme Grégoire de Tours, comme Procope, comme
+l’auteur du _Vita Arnulfi_. Si l’on me demande pourquoi ces écrivains ne
+nous avertissent pas de l’équivalence des deux noms, je répondrai que
+c’est sans doute parce qu’eux-mêmes n’avaient pas une idée exacte de
+l’identité des _Tungri_ et des _Thoringi_. C’est la même raison qui
+permet d’écarter la fallacieuse objection d’après laquelle on ne
+pourrait pas prétendre que _Thuringia_ soit pris pour _Tungria_, puisque
+_Tungria_ n’existe pas: _Thuringia_, en effet, n’est ici que la
+traduction du pluriel germanique _Thuringen_, qui signifie proprement le
+pays des Thuringes, de même que _Francia_, _Lotharingia_, _Bavaria_,
+etc., sont la transcription des pluriels germaniques _Franken_,
+_Lothringen_, _Baiern_, et désignent les pays par le nom de leurs
+habitants. C’était la toponymie barbare: dès l’origine, les Francs n’en
+connurent pas d’autre, et jamais ils n’employèrent le vocabulaire
+administratif des Romains.
+
+Traduisant une relation barbare qui parlait du pays de _Thuringen_,
+Grégoire de Tours n’a pu rendre ce nom que par celui de _Thuringia_,
+tout comme, au Xe siècle, les écrivains romans appelaient _Lotharia_ le
+royaume qui était pour les Germains celui des _Lotherings_, c’est-à-dire
+des hommes de Lothaire. Nous aurions donc ici le même peuple et la même
+région désignés dans les sources écrites sous les noms de _Tungri_ et de
+_Civitas Tungrorum_, et, dans les traditions orales de provenance
+barbare, sous ceux de _Thuringi_ et de _Thuringia_. Ainsi disparaissent
+les légères difficultés que les adversaires de l’identification élèvent
+contre elle.
+
+C’est donc bien dans la _civitas Tungrorum_, c’est-à-dire dans les
+vastes plaines de la Campine, de la Hesbaye et du Brabant actuels, que,
+d’après la tradition recueillie par Grégoire, les Francs sont venus
+s’établir après avoir quitté l’île des Bataves et franchi le Rhin. C’est
+là aussi que nous devons chercher le _Dispargum castrum_ dont Grégoire
+fait la résidence du premier roi connu des Saliens, puisqu’il nous dit
+formellement que cette localité est située _in terminum Thoringorum_,
+c’est-à-dire _dans le pays des Tongriens_[192]. Je ne fatiguerai pas le
+lecteur à recommencer avec lui la décevante recherche de cet introuvable
+séjour des premiers rois francs. Soit que le nom doive être considéré
+comme la traduction germanique d’un nom latin[193], soit qu’il faille y
+voir une appellation tout à fait légendaire, soit encore qu’on puisse le
+rapporter à Diest ou à Duysbourg en Brabant, la chose importe assez peu
+au point de vue de nos études: ce qui importe, c’est que, au dire de la
+tradition franque elle-même, les Francs occupent tout au moins une
+partie du pays de Tongres, et que leurs rois y ont même eu leur
+résidence avant la conquête de Cambrai.
+
+ [192] Aucun doute n’est possible sur la signification du mot
+ _terminus_ dans le langage de Grégoire de Tours. V. Longnon, p. 34,
+ et le _Lexique_ de Arndt et Krusch dans leur édition de Grégoire de
+ Tours, t. II, s. v. _terminus_. Les écrivains qui traduisent par
+ _les confins des Thuringiens_ ou par la _frontière du pays de
+ Tongres_, comme fait Guizot p. 68 de sa traduction, commettent donc
+ un contre-sens.
+
+ [193] Une ingénieuse conjecture a voulu retrouver _Dispargum_ dans
+ _Famars_ (Fanum Martis). Mais, sans compter que bargum (burgum) ne
+ signifie pas _fanum_, la conjecture est géographiquement impossible.
+ Famars, en effet, est situé au sud de la forêt Charbonnière, tandis
+ que la tradition relative à Clodion nous force à placer Dispargum au
+ nord de la même forêt.
+
+Resterait à expliquer le _Pannonia_ de la tradition rapportée par
+Grégoire de Tours. Faut-il y voir une trace de la légende érudite que
+racontent Frédégaire et le _Liber Historiae_, et qui, de très bonne
+heure, essaya de donner aux Francs une origine troyenne? La légende
+érudite ne parle pas de la _Pannonia_. De _Sicambria_, leur prétendue
+ville sur le Palus Meotides, elle fait venir directement les Francs
+jusqu’au Rhin. Mais, si la _Pannonia_ ne figure pas dans la légende
+érudite, est-il croyable que ce nom tout officiel se soit rencontré dans
+une tradition populaire des Francs? Bien que cela ne me paraisse pas
+matériellement impossible, je suis peu porté à admettre que la tradition
+ait mentionné la _Pannonia_ proprement dite, et je croirais plutôt à une
+de ces étymologies populaires dont les exemples sont si nombreux dans la
+langue du moyen âge. Pendant des siècles entiers, le Danemark n’a-t-il
+pas été désigné sous le nom de Dacia, simplement parce qu’entre les noms
+des _Daci_ et des _Dani_ il y avait une ressemblance fortuite? Ne nous
+empressons donc pas de traduire _Pannonia_ par Hongrie; qui sait si la
+tradition franque ne se figurait pas sous ce nom un tout autre pays?
+Grégoire, peu familiarisé avec la langue poétique des Francs et avec
+leur géographie imaginaire, ne serait-il pas lui-même l’auteur de la
+confusion entre le nom qu’il entendait prononcer et celui de la province
+romaine avec lequel ce nom avait le plus d’analogie?
+
+Mais nous n’en avons pas encore fini avec la légende des origines. Si
+Grégoire de Tours, exclusivement préoccupé de retrouver les premiers
+rois de son peuple, est muet sur tout le reste, nous possédons de vieux
+documents qui nous en apprennent un peu plus sur les premiers jours de
+la nation franque. Je veux parler du grand et du petit prologue de la
+loi salique, et d’un passage du _Liber Historiae_, c. 4, qui nous
+donnent tous les trois un même renseignement. Les deux premiers nous
+offrent deux rédactions, indépendantes l’une de l’autre, d’une tradition
+franque relative à l’origine de la loi salique; le troisième reproduit
+cette tradition d’après le second, et nous permet de fixer la date avant
+laquelle elle a été mise par écrit pour la première fois: en effet, le
+_Liber Historiae_ est de 727. Les deux prologues sont donc, tout au
+moins, antérieurs au commencement du VIIIe siècle; on verra même
+ci-dessous que rien n’empêche de leur attribuer une ancienneté plus
+haute encore, et de les faire remonter jusqu’au VIe. C’est là ce qui
+donne un intérêt considérable aux accents que l’on va entendre. Je copie
+le texte du grand prologue:
+
+«La nation des Francs, illustre, ayant Dieu pour fondateur, forte sous
+les armes, ferme dans les traités de paix, profonde en conseil, noble et
+saine de corps, d’une blancheur et d’une beauté singulières, hardie,
+agile et rude au combat, depuis peu convertie à la foi catholique, pure
+d’hérésie, lorsqu’elle était encore sous une croyance barbare, avec
+l’inspiration de Dieu, recherchant la clef de la science, selon la
+nature de ses qualités, désirant la justice, gardant la piété; la loi
+salique fut dictée par les chefs de cette nation, qui en ce temps
+commandaient chez elle.
+
+«On choisit, parmi plusieurs, quatre hommes, savoir: Wisogast, Bodegast,
+Salegast et Windogast, dans les lieux appelés Salaghem, Bodeghem,
+Windoghem. Ces hommes se réunirent dans trois malls, discutèrent avec
+soin toutes les causes de procès, traitèrent de chacune en particulier,
+et décidèrent leur jugement en la manière qui suit. Puis, lorsque, avec
+l’aide de Dieu, Chlodwig le chevelu, le beau, l’illustre roi des Francs,
+eut reçu le premier le baptême catholique, tout ce qui dans ce pacte
+était jugé peu convenable fut amendé avec clarté par les illustres rois
+Chlodwig, Childebert et Chlotaire, et ainsi fut dressé le décret
+suivant.
+
+«Vive le Christ qui aime les Francs! Qu’il garde leur royaume et
+remplisse leurs chefs des lumières de sa grâce! Qu’il protège l’armée!
+Qu’il leur accorde des signes qui attestent leur foi, la joie de la paix
+et de la félicité! Que le Seigneur Jésus-Christ dirige dans les voies de
+la piété les règnes de ceux qui gouvernent! Car cette nation est celle
+qui, petite en nombre, mais brave et forte, secoua de sa tête le dur
+joug des Romains, et qui, après avoir reconnu la sainteté du baptême,
+orna somptueusement d’or et de pierres précieuses les corps des saints
+martyrs, que les Romains avaient brûlés par le feu, massacrés, mutilés
+par le fer, ou fait déchirer par les bêtes[194].»
+
+ [194] Traduction Guizot dans _Hist. de la civilis. en France_ t. I, p.
+ 327.
+
+Le ton profondément inspiré de ce noble morceau et les souvenirs
+incontestablement épiques fondus dans son texte ont enthousiasmé à bon
+droit plus d’un critique. Gibbon déclarait qu’il y a là plus d’esprit
+franc que dans tout Grégoire de Tours. De nos jours, on n’a pas manqué
+d’y découvrir un véritable chant épique, contemporain de l’origine même
+de la loi, un _Malbergslied_, un poème barbare enfin dont nous ne
+posséderions que le remaniement de date chrétienne, et dans lequel Wodan
+aurait tenu primitivement la place de Jésus-Christ[195]! C’est aller un
+peu vite en besogne, et compromettre par d’imprudentes exagérations une
+thèse d’ailleurs très fondée. Oui, l’inspiration franque est ici
+incontestable, mais c’est une inspiration chrétienne, et il suffit d’une
+lecture fugitive pour reconnaître que l’idée chrétienne n’est pas
+seulement le vernis couvrant un fonds mythologique, mais l’âme même du
+morceau, dont elle détermine le fond et dont elle ne pourrait être
+arrachée. L’œuvre est lyrique et non épique, chrétienne et non barbare,
+personnelle et non populaire; le poète auquel il en faut faire honneur,
+c’est le clerc latin qui l’a mise par écrit dans le silence de sa
+cellule. Quelle différence d’accent, de mouvement, de niveau moral, avec
+les productions connues de l’esprit épique des barbares! Le vocabulaire
+même atteste l’origine du texte. S’il n’était, comme on l’a soutenu,
+qu’une traduction d’un chant populaire en langue franque, quels seraient
+les termes de cet idiome que le latin aurait traduits par _catholicus,
+heresis, barbara, scientiae clavis, pietas, torrens, lumen gratiae,
+sancti martyres_, etc.? Pour faire un usage si étendu du vocabulaire
+latino-chrétien de l’époque, il fallait n’être pas arrêté par les
+besoins de la traduction. J’en dirai autant de l’étendue de la première
+phrase poétique, et en général de toute la coupe du style, qui vise à la
+période: aucun chant barbare n’avait cette allure. Nous sommes donc ici
+en présence d’une œuvre personnelle, qui, à une heure d’inspiration, a
+jailli de la plume de quelque poète franc: toute autre interprétation me
+semble incompatible avec la vraie nature des choses[196].
+
+ [195] Herm. Müller, _Der _Lex Salica_ und der _Lex Anglorum et
+ Werinorum_ Alter und Heimath_.
+
+ [196] M. L. Gautier écrit très justement à ce sujet: «Nous pensons que
+ dans une histoire de l’épopée française, il faut tenir compte d’un
+ monument tel que le célèbre prologue de la loi salique. _Non que ce
+ prologue ait rien d’épique_, non qu’il ait eu directement la moindre
+ influence sur nos chants populaires, mais parce qu’il montre quelles
+ étaient la jeunesse, la fierté, l’énergie et la poésie enfin de ce
+ peuple d’où la France a tiré son nom... Certes, il n’y a rien dans
+ la forme de ce prologue qui fasse penser à nos cantilènes et à nos
+ futures chansons de geste, mais nous ne craignons pas d’affirmer que
+ notre épopée est contenue en germe dans ces quelques lignes.» _Les
+ épopées françaises_, 2e édition, t. I, p. 33.
+
+Quant à la date du grand prologue, l’examen de ses caractères internes
+nous permet, à mon avis, de la faire remonter jusqu’à la seconde moitié
+du VIe siècle. Il semble que l’on y sente frémir encore le souffle de
+toutes les grandes choses qui se passèrent pendant l’époque de la
+fondation du royaume. La conversion des Francs est envisagée comme un
+fait récent (_nuper ad fidem catholicam conversis_); c’est qu’il en
+reste encore quelque souvenance dans le peuple. On se souvient également
+du joug très dur des Romains, que les Francs ont l’honneur d’avoir
+secoué. Je dirai plus: nulle part ailleurs, dans les monuments de
+l’époque mérovingienne, on ne voit accentuer d’une manière si énergique
+l’opposition entre les Francs, dévots serviteurs des saints et
+vénérateurs de leurs reliques, et les Romains, qui les ont livrés aux
+bêtes féroces. On dirait que tous les écrivains mérovingiens se sont
+donné le mot pour passer sous silence ce qui divise les deux races:
+seul, le grand prologue jette au milieu de ce silence une note âpre et
+stridente, où vibre encore l’écho des colères belliqueuses[197]. Et
+qu’est-ce encore cette mention _auctore Deo condita_, sinon une espèce
+de compensation pour la filiation divine qui, dans l’époque païenne,
+rattachait le peuple franc à ses dieux? C’est du moins l’universelle
+coutume païenne des lignées de ce genre qui semble avoir suggéré à notre
+auteur de commencer l’éloge des Francs par un trait n’ayant de valeur
+précise et concrète que dans les traditions païennes. Ajoutons enfin que
+si, parmi les souverains qui ont revisé la loi, le prologue ne
+mentionne, outre Clovis, que les deux premiers monarques de la Neustrie,
+Childebert I et Clotaire I († 561) cela tient sans doute à ce qu’il n’en
+connaît pas d’autres, et c’est un dernier argument pour nous autoriser à
+lui attribuer pour date la seconde moitié du VIe siècle.
+
+ [197] G. Kurth, _Les Origines de la civilisation moderne_, 2e édition,
+ t. II, p. 66 et suiv.
+
+Mais de ce que le prologue n’est pas un chant épique, il ne s’ensuit
+nullement qu’il n’ait pas utilisé des souvenirs qu’un chant épique peut
+seul avoir conservés. Au milieu de la prose poétique du morceau, et de
+ces effusions lyriques et chrétiennes que tout nous permet de dater,
+nous rencontrons en effet un noyau légendaire dont les contours se
+détachent avec une grande netteté sur tout ce qui l’entoure: c’est le
+passage où il est parlé des quatre chefs qui ont rédigé la loi salique,
+et des trois endroits où ils se sont réunis pour arrêter la rédaction.
+Il est impossible de méconnaître la provenance épique de cette donnée,
+que l’auteur n’a pu emprunter qu’à la tradition populaire, et qui se
+trouve sous ses traits essentiels dans le petit prologue, dont elle
+constitue également le noyau. Ce ne sont pas ici des amplifications
+poétiques ni des conjectures personnelles; ce sont des indications très
+précises, énoncées dans un formulaire vraiment barbare, et marquées, si
+je puis ainsi parler, du cachet de leur origine.
+
+D’abord, il s’agit d’un fait qui remonte très haut, et que Grégoire de
+Tours, malgré ses consciencieuses recherches, n’a pas trouvé dans ses
+sources écrites. Ce fait se passe antérieurement à la conversion des
+Francs (497), antérieurement à leur premier roi connu (_circa_ 425),
+antérieurement même au passage du Rhin, si l’on pouvait en croire
+quelques mots intercalés ici par le petit prologue. Même en écartant
+cette dernière donnée, qui nous ramènerait vers le milieu du IVe siècle,
+il reste établi que le prologue, écrit peu après 561, est postérieur
+d’environ deux cents ans à la date qu’il assigne lui-même aux
+événements. D’autre part, il faut convenir que la tradition doit s’être
+formée assez tôt, sinon elle n’aurait pu garder en plein VIe siècle le
+souvenir d’une époque où les Francs n’avaient pas encore de rois. Les
+noms des quatre personnages cités déposent aussi en faveur de son
+antiquité; en effet, les composés en -_gast_ appartiennent aux plus
+anciens du vocabulaire onomastique des Germains, et ils cessèrent
+d’assez bonne heure d’être employés[198].
+
+ [198] Les seuls noms avec suffixe en -_gast_ qui nous soient connus
+ sont, outre les quatre du prologue, les suivants, qui s’échelonnent
+ tous du IVe au VIe siècle:
+
+ Anagast, Joann. Biclar.
+ Andragast, _Histor. Miscell._
+ Arbogast, Aurel. Vict. _Epit._, 48 et _passim_.
+ Cunigast, Cassiod. _Variar._ VIII, 28.
+ Halidogast, Vopiscus, _Aurel_ c. 11.
+ Hartigast, _Histor. Miscell._ c. 17.
+ Nebiogast, Zosim. VI, 2; Olympiod.
+
+ Je cite ces noms avec leurs références d’après Foerstemann,
+ _Altdeutsches Namenbuch_, I. _Personennamen_ Nordhausen 1856, p.
+ 491, qui croit aussi retrouver le radical _gast_ dans les désinences
+ de Baudastes, Bladastes, Leonastis, Leubastes, Leudastes et Nifast,
+ toutes formes du VIe siècle. A partir du Xe et du XIe siècles,
+ ajoute Foerstemann l. l., il ne se crée plus de noms nouveaux avec
+ le suffixe -_gast_.
+
+Il faut noter surtout l’assonance qui relie entre eux nos quatre noms.
+Dans l’antiquité germanique, on aimait à créer un lien phonétique entre
+les noms des membres d’une même famille. Ce lien était, tantôt un
+suffixe ou un préfixe qui reparaissait dans chacun des noms, tantôt une
+rime ou une allitération. Ainsi, le Chérusque Ségeste a pour frère
+Segimir et pour fils Segimund. Chez les Mérovingiens, le radical
+_Chlod_, qui apparaît dans le nom de Chlodovech et dans celui de son
+ancêtre Chlodio, sert à former aussi ceux de ses fils Chlodomir et
+Chlothar, et se retrouve dans ceux de Chlodoald et de Chlotswindis. Une
+généalogie des rois francs, publiée dans l’appendice de ce livre, va
+plus loin, et allitère tous les noms des rois mérovingiens: Chlodio,
+Chlodebaud, Chloderic (Childéric), Chlodovech et Chlodomar. Chez les
+Burgondes, le radical _Gund_, qui est déjà dans le nom du peuple,
+reparaît dans ceux des rois Gundichar, Gundobad et Gundovech. Chez les
+Ostrogoths, les trois frères qui commandent à ce peuple s’appellent
+Théodemir, Valamir et Vidimir. Chez les Gépides, nous rencontrons le roi
+Thorisund et son fils Thorismund. Chez les Lombards, Alboin est fils
+d’Audoin. Chez les Francs, Autharius a trois fils: Ado, Rado et Dado.
+Chez les Anglo-Saxons, Ethelbert est père d’Ethbald et d’Ethelberge,
+Oswald est frère d’Oswiu. Enfin, chez les Danois, Eric a sept fils qui
+s’appellent Gerbiorn, Gunbiorn, Armbiorn, Stenbiorn, Esbiorn, Thorbiorn
+et Biorn[199].
+
+ [199] Saxo Grammaticus, V, p. 173 (ed. Holder).
+
+La poésie populaire obéit à la même tendance, et associe les noms de ses
+héros d’après le même procédé. Ainsi, dans un fragment du VIIIe siècle,
+Hildebrand est père de Hadubrant. Dans les Nibelungen, Liudegar est
+frère de Liudegast. Dans l’Edda, Sigmund est mari de Siglind et père de
+Sigurd. Le même recueil groupe les noms de Sigar et Signe, Gunnar et
+Gudrun, Bilviss et Boelviss, Lyngheidr et Lofnheidr, Thorgeidr et
+Thormodr. L’épopée française, de son côté, associe les noms de Gerin et
+Gerier, Ivon et Ivoire, Basan et Basile, Clarifan et Clarien, Amis et
+Amiles, Mauderan et Maudoire[200], sans compter les noms des quatre fils
+Aymon: Renard, Richard, Guichard et Alard[201].
+
+ [200] V. K. Müllenhoff, _Z. f. d. A._ VII p. 527; Rajna p. 54; Nyrop,
+ _Storia dell’epopea francese nel medio evo_ p. 193.
+
+ [201] Renaud est en effet la forme francisée de Reinhart.
+
+Dès lors, qui ne le voit? dans l’épisode qui nous occupe, l’allitération
+est la preuve la plus manifeste de la fiction[202]. Si, en effet, les
+quatre auteurs de la loi salique nous étaient présentés comme frères,
+nous pourrions croire avec quelque probabilité à la réalité des noms
+qu’ils portent; mais, du moment qu’aucun lien de parenté réelle n’est
+affirmé entre eux, il faut bien conclure de l’incontestable parenté de
+leurs noms que c’est l’imagination populaire qui les a forgés, et qui
+les a reliés par son procédé mnémonique familier. Ce que nous venons de
+dire des quatre prud’hommes s’applique également au nom des trois
+localités où ils se réunissent: Saleheim, Bodoheim, Widoheim. Ici, à la
+vérité, le travail de l’imagination est moins visible, parce que le
+suffixe _heim_, qui a la signification de _demeure_ ou _maison_, est des
+plus répandus dans la toponymie du pays franc, et qu’il n’aurait pas été
+impossible que trois endroits de ce pays, choisis pour trois rendez-vous
+successifs, portassent en réalité des noms affectés de la même
+désinence. Mais la correspondance établie entre les radicaux des noms
+des lieux et ceux des noms des quatre prud’hommes est ici probante. Au
+surplus, nous trouvons dans les légendes épiques de l’Irlande un
+phénomène trop apparenté à celui-ci pour n’être pas signalé: les Tuatha
+Dé Dannan--ce sont les conquérants mythologiques de la verte Erin--ont
+appris les arts magiques dans quatre villes qui s’appellent Falias,
+Gorias, Murias et Findias, et il y avait dans ces quatre villes quatre
+druides de haute science appelés Morfeas, Esras, Uiscias et Semias, qui
+furent les initiateurs des Tuatha Dé Dannan[203]. Un autre élément de
+comparaison m’est fourni par une légende épique des Lombards: au dire de
+l’_Origo Gentis Langobardorum_ et de Paul Diacre, ce peuple, après sa
+sortie du pays de Mauringa, aurait occupé trois localités nommées
+Anthaib, Banthaib et Burgunthaib[204].
+
+ [202] C’est aussi l’opinion de Waitz, _Das Alte Recht_, p. 68 et 69,
+ suivi par Richter p. 27.
+
+ [203] D’Arbois de Jubainville, _Cours de littérature celtique_, t. V,
+ p. 403 et 404. La forme Morfesa pour Morfeas m’a paru être le
+ résultat d’une erreur de scribe ou d’une faute d’impression.
+
+ [204] _Origo Gent. Langob._ c. 2. Paul Diac. _Hist. Langob._ I, 13.
+
+Si la forme extérieure de la tradition nous fournit de précieux indices
+quant à sa nature légendaire, nous en découvrons d’autres lorsque nous
+en abordons le contenu.
+
+Ce sont, nous dit-elle, quatre personnages qui, se réunissant dans trois
+endroits qu’elle désigne, ont arrêté ensemble le texte de la loi
+salique, après avoir discuté avec soin toutes les causes de procès. Ces
+quatre personnages sont, d’après le grand prologue, _proceres ipsius
+gentis qui tunc ejusdem aderant rectores_. D’après le petit prologue, ce
+sont _electi de pluribus quatuor viri_. Il n’y a rien là qui ne soit
+conforme aux usages traditionnels des barbares. Lorsqu’on rédigea la loi
+des Alamans, on fit choix aussi, selon le prologue, de prud’hommes
+versés dans la connaissance de la tradition législative, et ils
+arrêtèrent un avant-projet que le roi Théodoric compléta et corrigea
+selon les exigences de la loi chrétienne[205]. Plus tard, des
+changements étant devenus nécessaires, le roi Dagobert choisit quatre
+prud’hommes appelés Claudius, Chadoindus, Magnus et Agilulfus[206], avec
+le concours desquels il fit les modifications désirées. Le rôle des
+prud’hommes est visible également dans la loi des Frisons, qui contient
+des _Additiones Sapientum_ attribuées, les unes à Wulemarus, les autres
+à Saemundus. Et nous entendons comme un écho de la tradition dans le
+capitulaire de 789, qui déclare que les juges «doivent étudier avec soin
+la loi élaborée par les prud’hommes pour le peuple[207]».
+
+ [205] Viri sapientes qui... legibus antiquis eruditi erant. _Lex
+ Baiuwar._ ed. Merkel dans Pertz, _Legg._ t. III p. 259 cf. ib. 194.
+
+ [206] Viros illustres Claudio Chodoindo Magno et Agilulfo. Id. ibid.
+ p. 259.
+
+ [207] Judici diligenter discenda est lex a sapientibus populo
+ composita. (_Capitul._ ed. Boret. 22, c. 63.)
+
+Seulement, dans les textes législatifs qui viennent d’être cités, les
+prud’hommes fonctionnent sur l’ordre du roi, tandis que, dans les
+prologues de la _Loi salique_, aucun souverain n’est mentionné. A
+entendre le petit prologue, c’est la nation elle-même qui a fait choix
+des quatre prud’hommes; d’après le grand, au contraire, ce seraient
+quatre chefs de tribus qui, en se réunissant spontanément, auraient
+arrêté la rédaction[208]. La variante est considérable, comme on voit,
+et je ne sais trop pour laquelle des deux versions me prononcer, car
+enfin, toutes les deux sont compatibles avec notre notion des
+institutions germaniques anciennes, et, d’autre part, je ne vois aucune
+preuve externe qui fixe la supériorité de l’une sur l’autre. Qu’importe
+d’ailleurs? L’une et l’autre nous ramènent devant une peuplade sans
+rois, et gouvernée seulement par des chefs de tribus dont la réunion
+constitue comme un sénat, et par une assemblée générale. Or, à l’époque
+où notre tradition fut mise par écrit pour la première fois, on ne
+connaissait plus cette forme primitive des institutions nationales. Par
+conséquent, la tradition n’a pu inventer ceci, mais l’a dû trouver dans
+un fonds d’histoire traditionnelle. Cette considération acquerra une
+certaine force si l’on réfléchit que, de son côté, après avoir fait
+beaucoup de recherches pour découvrir les origines de la dynastie
+franque, Grégoire de Tours se trouve arrêté finalement devant des
+témoignages écrits desquels il résulte que, dans les temps les plus
+anciens, les Francs n’avaient pas de rois, mais seulement des _duces_ et
+des _regales_[209]. L’accord de la tradition orale consignée dans les
+prologues et des témoignages écrits recueillis par Grégoire est sur ce
+point trop remarquable pour être fortuit; il ne peut pas s’expliquer
+autrement que par leur conformité aux faits, ou du moins aux plus
+anciennes traditions nationales.
+
+ [208] La première de ces versions suppose une assemblée générale de la
+ nation qui donne un mandat spécial aux prud’hommes; l’autre suppose
+ une réunion des chefs de tribus délibérant entre eux, et,
+ probablement, soumettant ensuite leur travail à l’assemblée, qui le
+ ratifie.
+
+ [209] Cum multa de eis Sulpici Alexandri narret historia, non tamen
+ regem primum eorum ullatinus nominat, sed duces eos habuisse
+ dicit... Haec acta cum duces essent retulit... Cum autem eos regales
+ vocet, nescimus utrum reges fuerint, an in vices tenuerint regnum...
+ Movet nos haec causa, quod cum aliarum gentium reges nominat, cur
+ non nominet et Francorum... Hanc nobis notitiam de Francis memorati
+ historici reliquere, regibus non nominatis. Greg. Tur. II, 9.
+
+De tout ceci, nous sommes autorisés à conclure à l’origine populaire, et
+partant épique, des récits qui viennent d’être examinés. On comprendra
+que je m’abstienne de pousser plus loin la recherche de leur
+historicité. Il me suffira d’en avoir sauvé le cadre, renonçant à en
+savoir davantage, et n’ayant nulle ambition (on a vu pourquoi) de
+déterminer la personnalité des mythiques législateurs, ainsi que les
+théâtres successifs de leurs délibérations constituantes[210]. Ces héros
+relèvent de la poésie et non de l’histoire. Je ne voudrais cependant pas
+aller jusqu’à dire qu’il y avait un chant épique sur l’origine de la
+loi. Le peuple ne chante pas les faits d’un intérêt général, dans
+lesquels la personnalité de quelque héros n’occupe pas la première
+place, et qui ne parlent pas de guerre et d’amour. Le récit de nos
+prologues serait plus détaillé et plus vivant s’il était puisé dans une
+chanson contemporaine, et il y a tout lieu de croire que la tradition
+tenait tout entière dans quelques vers mnémoniques, qui, par le procédé
+de l’allitération, groupaient les noms des quatre législateurs et des
+trois malbergs. Nous sommes déjà arrivés à la même conclusion en ce qui
+concerne la table généalogique des peuples étudiée dans le chapitre
+précédent.
+
+ [210] Depuis les ingénieux travaux de Godefroid Wendelinus, _Leges
+ Salicae Illustratae_, p. 102 et suiv., localisant les héros dans les
+ villages belges de Seelhem, Boyenhoven (Brabant) et Wintershoven
+ (Limbourg), on a essayé à plusieurs reprises de résoudre ce problème
+ vraisemblablement insoluble. Encore Huguenin, p. 31, pense à la Bode
+ et à la Sale, deux rivières dont l’une est un affluent de l’Unstrut
+ et l’autre de l’Elbe, quant à Windesheim, il le trouve sur le cours
+ supérieur du Mein. Voilà une belle géographie, et à ce compte il ne
+ valait pas la peine de recommencer le travail de Wendelinus!
+
+
+
+
+CHAPITRE IV
+
+Clodion.
+
+
+Clodion est le plus ancien roi que les chants populaires des Francs
+saliens aient fait connaître à Grégoire de Tours. Voici ce qu’il en
+rapporte:
+
+«On raconte qu’à cette époque Chlodion, homme vaillant et le plus
+remarquable de sa race, régnait sur les Francs, et qu’il demeurait à
+Dispargum, qui est dans le pays des Thuringiens... Chlodion envoya ses
+éclaireurs reconnaître tout le pays jusqu’à la ville de Cambrai;
+lui-même arriva à leur suite, écrasa les Romains, s’empara de la ville,
+où il résida peu de temps, puis occupa tout le pays jusqu’à la Somme.»
+
+Frédégaire et le _Liber Historiae_ reproduisent ce récit de Grégoire,
+mais en essayant de rattacher l’origine des rois francs à la légende de
+Troie, résolument écartée ou absolument ignorée par Grégoire. Je ne
+reviendrai pas ici sur leurs efforts pour souder deux éléments si
+hétérogènes, et si rebelles à toute espèce de fusion[211]. La tradition
+nationale des Francs, je le répète, ne connaît pas les légendes
+troyennes, et tout ce que Frédégaire et le _Liber Historiae_, moins
+défiants que Grégoire de Tours, empruntent à cet ordre de récits, peut
+être écarté avec la plus grande assurance.
+
+ [211] Il en sera parlé plus longuement dans l’appendice de ce livre.
+
+Mais, ce départ fait, nous nous retrouvons encore en présence de
+quelques variantes sur lesquelles il est nécessaire de nous expliquer.
+Pour les faire apprécier, je place ici un tableau généalogique des rois
+francs d’après nos chroniqueurs:
+
+ Grégoire de Tours. Frédégaire. _Liber Historiae_
+ _Hist. Franc._ II, 9. _Chronic._ III, 2-9. 1-5.
+
+ » Priam. Priam. Antenor.
+ » Friga. »
+ » Francio. »
+ » » Marcomir, Marcomir. Sunno.
+ » » Sunno, »
+ » » Genebaudes, Faramond.
+ » » ducs. »
+ » Richimir, non roi. »
+ » Theudemar. »
+ Clodion. Clodion. Clodion.
+ Mérovée. Mérovée. Mérovée.
+
+Il résulte de cela que Frédégaire et le _Liber Historiae_ croient
+connaître l’un et l’autre l’origine de Clodion, inconnue de Grégoire de
+Tours. Mais la connaissance de Frédégaire est manifestement chimérique;
+en effet, on voit danser devant son imagination, avec les noms fournis
+par la légende érudite, d’autres noms qu’il n’a trouvés que dans
+Grégoire, et le lien qu’il établit entre eux est le fruit de ses
+combinaisons arbitraires. Pour montrer l’origine de son erreur, il
+suffit de replacer sous les yeux du lecteur le passage de Grégoire de
+Tours, qu’il a mal lu ou mal résumé:
+
+_Nam et in consolaribus legimus, Theudomerem regem Francorum, filium
+Richimiris quondam, et Ascylam matrem ejus, gladio interfectus. Ferunt
+etiam, tunc Chlogionem utilem ac nobilissimum in sua gente regem fuisse
+Francorum[212]._
+
+ [212] Greg. Tur. II, 9.
+
+Pour l’abréviateur du VIIe siècle, la notion d’une différence quelconque
+entre les diverses peuplades franques n’existe plus. Par suite, il fait
+de Theudemir et de Richimir des rois saliens: erreur manifeste, puisque
+autrement Grégoire, qui est la seule source par laquelle il connaisse
+tout ceci, aurait eu soin de le dire. De plus, il lit mal son auteur, et
+commet, en le résumant, une de ces bévues comme j’en ai signalé d’autres
+encore chez lui. Nous pouvons donc, en toute sécurité, faire abstraction
+de la généalogie donnée par Frédégaire: elle n’a rien qui mérite de nous
+arrêter plus longtemps[213].
+
+ [213] Huguenin, _Hist. du royaume mérovingien d’Austrasie_, p. 9,
+ croit que _peut-être_ l’opinion de Frédégaire ne s’éloignait pas
+ entièrement de la vérité, et que si le nouveau roi que se donnèrent
+ les Saliens au commencement du Ve siècle n’avait pas eu Theudemir
+ pour père, il sortait, _selon toute apparence_, de sa famille. Il
+ n’y a à cela aucune apparence quelconque. La distraction de Huguenin
+ est d’ailleurs étrange: il prétend que Frédégaire fait de Faramond
+ le fils de Theudemir, et six lignes plus haut, il dit lui-même, ce
+ qui est vrai, que le nom de Faramond n’est pas connu de Frédégaire.
+
+Celle du _Liber Historiae_ a-t-elle plus de valeur? Ce qui la rend tout
+aussi suspecte, c’est le double et imaginaire lien de filiation établi,
+d’abord entre Marcomir et Sunno d’une part, et Priam et Anténor de
+l’autre; puis, entre Marcomir et Clodion par l’intermédiaire de
+Faramond. Mais, s’il en est ainsi, que devient la personnalité de ce
+dernier? Est-il purement et simplement inventé pour fournir un anneau de
+plus à la chaîne un peu trop courte qui fait de Clodion un
+arrière-petit-fils de Priam? Cela est peu probable: l’invention
+proprement dite, consistant à créer de toutes pièces un nom imaginaire
+pour les besoins de la cause, ne peut guère être supposée chez des
+écrivains aussi simples que nos chroniqueurs mérovingiens, et je ne
+consentirai à l’admettre qu’à bon escient. Mais alors faudrait-il
+supposer que c’est la tradition populaire qui a fourni Faramond? Cela
+aussi me paraît invraisemblable, car comment supposer que Grégoire de
+Tours, qui a puisé également à la tradition populaire, aurait repoussé
+ce nom s’il l’y avait trouvé, lui qui s’est donné tant de peine pour
+faire remonter aussi haut que possible la lignée des ancêtres de Clovis?
+Reste une dernière supposition: Faramond est un nom que l’auteur du
+_Liber Historiae_ a trouvé dans quelque autre série de récits francs, et
+qu’il a cru pouvoir considérer comme un roi, pour des motifs que nous
+ignorons, mais qui sont sans doute aussi futiles que les précédents.
+Faramond, si je ne me trompe, a une royauté de même aloi que Marcomir et
+Sunno, et, probablement, n’a pas été inventé plus qu’eux. En fixant dans
+sa généalogie fallacieuse ce nom nomade et obscur, l’humble chroniqueur
+du VIIIe siècle était bien loin de se douter de la fortune prodigieuse
+dont il lui serait redevable dans la suite, puisque Sa Majesté Faramond
+I a depuis lors ouvert l’histoire des dynasties qui ont régné sur le
+beau pays de France, et que, récemment encore, un orateur académique,
+parlant au roi des Belges, le citait parmi une des gloires
+nationales[214]! Hélas! le trône de Faramond est désormais renversé
+comme tant d’autres, et, après avoir régné pendant douze siècles dans
+les écrits des historiens, le premier roi des Francs est convaincu de ne
+devoir son titre séculaire qu’à l’erreur d’un moine neustrien de
+Saint-Denys, qui écrivait au fond de son couvent, en l’an de grâce 727,
+une chronique remplie de fables et de légendes!
+
+ [214] Quetelet, dans _Académie de Belgique. Centième anniversaire de
+ fondation_, t. I, p. 13.
+
+N’essayons donc pas d’en savoir plus que Grégoire de Tours, et
+résignons-nous à ne pas faire remonter la dynastie royale des Francs
+saliens au-delà de Clodion. _Ferunt etiam tunc Chlogionem utilem ac
+nobilissimum in sua gente regem fuisse Francorum, qui apud Dispargum
+castrum habitabat quod est in terminum Thoringorum._ Telle est la
+première partie de l’histoire de ce héros dans notre chroniqueur.
+Clodion appartenait à la race la plus illustre des Francs, c’est-à-dire
+qu’il faisait partie de cette famille dans laquelle les Francs ont
+choisi leurs souverains dès l’origine, _de prima et ut ita dicam
+nobiliore suorum familia_. Il est de plus, selon la tradition, un homme
+vaillant, _utilis_, comme dit l’expression foncièrement
+mérovingienne[215].
+
+ [215] _Utilis_ se dit de celui qui a de la valeur, et répond assez
+ bien à ce que les Romains appellent _vir frugi_ et les Espagnols
+ _hombre de pro_. Cf. Ducange s. v. _utilis_. Basine dit à Childéric:
+ Novi utilitatem tuam, quod sis valde strinnus... Si in transmarinis
+ partibus aliquem cognovissem utiliorem tibi, expetissem utique
+ cohabitationem ejus. Clovis dit au soldat qui a brisé le vase de
+ Soissons, II, 27: Neque tibi hasta neque gladius neque securis est
+ utilis.
+
+Au sujet de ce roi, Frédégaire et le _Liber Historiae_ reproduisent le
+récit de Grégoire, le premier, en y ajoutant l’histoire de la naissance
+de Mérovée[216], dont il sera parlé plus loin; l’autre, en y intercalant
+quelques détails géographiques se déduisant eux-mêmes du récit de
+Grégoire[217], et en se rendant coupable, en outre, d’une bévue de
+copiste ou d’abréviateur.
+
+ [216] Frédég. III, 9.
+
+ [217] _Liber Historiae_, c. 5.
+
+Pour venir de Dispargum dans le Cambrésis, il fallait traverser la forêt
+Charbonnière, et il était peu probable que le conquérant franc
+s’aventurât au delà de cette barrière avant d’avoir soumis l’importante
+ville de Tournai, qui était à peu près sur son chemin[218]. Voilà
+comment a raisonné l’auteur du _Liber Historiae_, et c’est ainsi, sans
+qu’il faille lui chercher d’autres sources, qu’il a été amené à écrire
+cette phrase, dont la précision semble à première vue trahir une origine
+plus haute: _(Chlodio) Carbonaria silva ingressus Turnacinsem urbem
+obtenuit. Exinde Camaracum civitatem veniens_ etc. J’ai démontré
+ailleurs que cette manière particulière d’amplifier par besoin de
+précision géographique est habituelle à notre chroniqueur[219], et on a
+vu plus haut comment, chez lui, le géographe fait parfois tort à
+l’historien, puisque, à l’occasion de cette même histoire, se trompant
+sur la _Thoringia_, il rejette au delà du Rhin le séjour de Clodion, que
+Grégoire place évidemment de ce côté-ci du fleuve. Quant à la bévue dont
+je l’accuse, elle consiste à dire qu’après la prise de Cambrai, Clodion
+massacra les Romains qu’il y trouva, ce qui n’est pas dans Grégoire et
+n’est qu’une altération de son récit. Grégoire dit que Clodion écrasa
+les Romains et s’empara de Cambrai; le _Liber Historiae_, en
+intervertissant l’ordre de ces faits, donne au récit une couleur
+totalement différente[220]. Le massacre de la population romaine des
+villes n’était pas dans le plan des conquérants saliens, et le
+chroniqueur du VIIIe siècle n’en pouvait d’ailleurs rien savoir.
+
+ [218] Roricon (Bouquet, III, p. 4) fait arriver Clodion jusqu’à
+ Amiens, dont il aurait fait sa capitale, et où il aurait régné vingt
+ ans. Il serait mort au moment où il était en route pour rentrer dans
+ cette ville après sa victoire d’Angers (_cum ad solum proprium hoc
+ est Ambianorum urbem remeare cuperet_). Il est inutile de faire
+ remarquer combien tout ceci est arbitraire et voulu, et procède, non
+ d’une tradition populaire, mais du désir de localiser les premiers
+ Mérovingiens en Picardie.
+
+ [219] G. Kurth, _Étude sur le Gesta Regum Francorum_. (_Bulletin de
+ l’Académie roy. de Belg._ IIIe sér., t. XVIII, 1889.)
+
+ [220] Greg. Tur. II, 9: Chlogio autem, missis exploratibus ad urbem
+ Camaracum, perlustrata omnia, ipse secutus, _Romanus proteret,
+ civitatem adpraehendit_.
+
+ _Liber Historiae_, c. 5: Clodio autem rex misit exploratores de
+ Disbargo castello Toringorum usque ad urbem Camaracum. Ipse postea
+ cum grande exercitu [Renum transiit, multo Romanorum populum occidit
+ atque fugavit.] Carbonaria silva ingressus, Turnacinsem urbem
+ obtenuit. Exinde usque Camaracum civitatem veniens, illicque resedit
+ pauco temporis spacio; _Romanos quos ibi invenit interficit_.
+
+ Le passage que j’ai mis entre crochets est l’amplification de
+ l’erreur de notre écrivain sur l’emplacement de la Thuringe: en
+ effet, si elle est vraiment située au-delà du Rhin, il a fallu à
+ Clodion verser bien du sang avant d’arriver en vue de Cambrai.
+ Mettez la Thuringe à sa vraie place avec Grégoire, et ce passage
+ n’aura plus de raison d’être.
+
+Nous restons donc en présence de la notice de Grégoire de Tours seule.
+Certes, elle est bien sèche et absolument dénuée du souffle poétique,
+et, à première vue, on ne se persuaderait pas volontiers qu’elle ait été
+écrite sous l’influence de traditions épiques. Et cependant il n’est pas
+possible d’admettre qu’il en soit autrement. Nous devons le supposer _a
+priori_, puisque nous avons ici un de ces souvenirs que le père de
+l’histoire des Francs n’a pas trouvés dans les livres, et qui, dès lors,
+n’ont pu être transmis que par la mémoire populaire. Le nom de Clodion
+est d’ailleurs historique, puisque nous le retrouvons sous la plume d’un
+contemporain, Sidoine Apollinaire, dans son panégyrique de
+Majorien[221]. Il est à remarquer que Grégoire, qui est cependant un
+admirateur de Sidoine, et qui le cite de temps en temps, n’a pas connu
+ce poème, sinon, dans son extrême indigence de renseignements sur le
+premier roi des Francs, il n’aurait pas manqué de se jeter avec
+empressement sur l’épisode si pittoresque et si dramatique qui y est
+relaté. Ce ne sont pas non plus ses _Annales d’Angers_ qui lui ont fait
+connaître la conquête de Cambrai par Clodion. Ces _Annales_, si elles
+avaient remonté jusqu’à ce prince, et qu’elles eussent parlé de lui,
+auraient daté les faits qui lui étaient attribués, et Grégoire leur
+aurait emprunté la date. L’absence de toute indication chronologique est
+la preuve certaine que le renseignement ne vient pas d’une source
+annalistique. Il est probable aussi que ces _Annales_ nous auraient fait
+connaître la relation de parenté entre Clodion et Mérovée. Si Grégoire
+de Tours parle de cette relation en termes dubitatifs, c’est qu’il ne la
+connaît pas par une source écrite, et qu’il a l’habitude, comme je l’ai
+montré, de n’accueillir la tradition barbare qu’avec réserve. Lui-même,
+au surplus, prend soin de nous indiquer, par le mot _ferunt_, qu’il
+rapporte ici une version orale.
+
+ [221] Voir ci-dessous p. 144, n. [225].
+
+En regardant de près le passage, on s’aperçoit d’une autre
+particularité. Tout y a l’air d’un abrégé rappelant, par un simple mot,
+les phases diverses d’un récit articulé, si je puis ainsi parler, et qui
+doit avoir été raconté avec quelque détail à notre narrateur. Des mots
+comme _missis exploratoribus_, _perlustrata omnia_, _ipse secutus_,
+_tempus resedens_, marquent bien que ces phases sont encore présentes à
+son esprit, mais qu’il ne lui convient pas de nous les exposer plus
+largement. Peut-être les espions dont il s’agit eurent-ils des aventures
+dans le genre de celles d’Aurélien chez Gondebaud, peut-être le séjour
+de Clodion dans sa nouvelle conquête était-il lui-même l’occasion de
+nouveaux événements, avant qu’il continuât sa marche victorieuse sur la
+Somme. Je dis _peut-être_, parce que l’on comprend avec quelle
+circonspection il faut manier ici l’hypothèse; mais l’analogie est une
+preuve comme une autre, et puis, surtout, on ne voit pas pourquoi, si sa
+source n’avait contenu que ce qu’il dit lui-même, Grégoire aurait
+découpé l’action en phases, au lieu de se borner à nous dire que Clodion
+prit Cambrai.
+
+Il existait donc, au temps de Grégoire de Tours, si mes conjectures sont
+fondées, un chant populaire sur la prise de la Gaule Belgique par les
+Francs de Clodion. Et notre narrateur, fidèle à son procédé, a extrait
+de ce document la seule chose qu’il considérât comme historique. Mais,
+dépouillé de son caractère barbare et poétique par le résumé incolore du
+chroniqueur, le chant sur les victoires de Clodion est le plus effacé de
+tous ceux dont nous pouvons deviner l’existence. Et cependant il devait
+avoir une rare saveur. Là, sans doute, se retrouvaient quelques-uns des
+accents du _Prologue_, chantant la supériorité du guerrier franc sur le
+Romain amolli, et le célébrant comme le porteur prédestiné d’une mission
+providentielle. C’était, en effet, l’époque héroïque par excellence pour
+le peuple des Saliens, et il valait la peine de vivre alors, aux jours
+des grands dangers et des fortes jouissances, quand, se levant en masse,
+on s’en allait, la framée au poing et la chanson aux lèvres, prendre
+joyeusement possession de la plantureuse terre de Belgique, le long des
+rives de l’Escaut et de la Lys. La vieille chaussée romaine, hérissée de
+châteaux-forts et de postes militaires, qui était depuis plusieurs
+générations le dernier boulevard de l’Empire, se voyait débordée de tous
+les côtés, et ses _castella_ flambaient comme pour éclairer l’itinéraire
+des conquérants. Les vastes ombrages de l’antique forêt Charbonnière ne
+protégeaient plus contre leurs incursions les populations romaines qui
+vivaient au midi de ce vaste rideau de feuillage: voici que, sur les pas
+de leurs explorateurs, les hordes barbares apparaissent à la lisière du
+grand bois, et qu’elles arrivent sous les murs de Cambrai épouvantée. La
+joie du triomphe n’arrête pas longtemps le peuple vainqueur dans les
+délices de la ville prise; déjà, il reprend sa marche victorieuse en
+avant, et, de Cambrai jusqu’à la mer, il se répand, ivre d’air et
+d’espace, dans ces belles plaines dont il va recueillir les moissons.
+C’est là, dans les ruines des _villas_ romaines ou au milieu des forêts
+abattues par la cognée, qu’il éparpille ses essaims nombreux, et qu’il
+édifie ses foyers définitifs parmi les domaines partagés comme prix de
+la conquête.
+
+Pendant les générations suivantes, nous retrouvons le guerrier franc
+partout où il y aura du sang à verser et du butin à gagner: en
+Aquitaine, en Auvergne, en Burgondie, en Italie, toujours prêt à porter
+quelque bon coup à l’ennemi. Mais, la guerre finie, un irrésistible
+attrait le ramène dans les campagnes flamandes, où il a laissé sa
+famille et son bien. Fatigué des combats, il suspend son bouclier et sa
+lance aux murs de sa maison, et, devenu l’élève du Romain qu’il a
+vaincu, il apprendra de lui l’art plus difficile de remporter des
+victoires sur la terre rebelle[222].
+
+ [222] Cf. G. Kurth, _Les origines de la civilisation moderne_, 2e
+ édition, t. II, p. 55 et suivantes.
+
+A partir des premières générations qui suivent le moment de la conquête,
+nous le trouvons naturalisé sur les bords de l’Escaut, naviguant sur ses
+belles eaux dormantes, avec toute la tranquillité de l’homme qui se sent
+dans sa patrie et au milieu de son peuple[223]. La _Loi Salique_, dont
+la rédaction est de cette époque, nous le montre en pleine possession du
+sol de la Flandre, qu’il inonde de ses sueurs, et auquel il fait
+produire les mêmes moissons que les Romains. Il cultive le chanvre et le
+lin ainsi que les céréales, il a des ruches d’abeilles dans son jardin
+et un épervier sur son perchoir, il étend les conquêtes de l’industrie
+humaine en s’emparant de la forêt et du marécage, et il annonce de loin
+ce peuple d’agriculteurs tenaces qui a fait de la Flandre le jardin du
+monde: race douce et forte, qui, après le labeur de la journée, se
+repose dans une lourde somnolence au milieu de ses sillons, mais ayant
+aux heures du danger et de tourmente les réveils terribles du lion.
+
+ [223] Dum ego per Scaldem fluvium navigarem, dit Clovis dans un de nos
+ poèmes (Greg. Tur. II, 40), voulant dire qu’il ne pensait pas à se
+ mêler des affaires du dehors.
+
+Comme on voudrait surprendre, à travers les sèches paroles du
+chroniqueur, la mélodie lointaine de la chanson barbare, qui racontait
+comment les Francs s’étaient emparés de leur nouvelle patrie! J’imagine
+qu’on y sentait vibrer l’ardeur joyeuse et la gaieté matinale d’une race
+qui court au-devant de l’avenir avec la confiance intrépide de la
+jeunesse! Mais, si je ne me trompe, les populations romaines, avec
+lesquelles les Francs confondirent leurs destinées, ne devaient pas se
+soucier de redire des hymnes de ce genre. Grégoire de Tours aura froncé
+plus d’une fois le sourcil en l’entendant traduire, et les sentiments
+qu’elle doit lui avoir inspirés se devinent à la lecture de son texte,
+dont le laconisme est ici plus extrême que jamais. Il est donc probable
+que le chant de Clodion cessa de bonne heure de retentir au milieu des
+Francs devenus sédentaires.
+
+Mais il vint un jour où, au sein de ces masses apaisées et tranquilles,
+la fièvre d’aventures qui avait brûlé l’âme des guerriers de Clodion fit
+de nouveau ébullition chez leurs descendants. A l’appel des
+prédicateurs, les fils des conquérants de la Gaule coururent, sur les
+pas de leurs comtes, délivrer le tombeau du Sauveur en Palestine;
+d’autres, se trouvant à l’étroit dans la ruche flamande, prirent le
+chemin de l’Allemagne, et allèrent demander de nouveaux foyers aux
+régions de la Baltique. Pendant plusieurs générations, les Francs de
+Flandre se retrouvèrent sous l’empire des sentiments passionnés qui
+avaient rempli la jeunesse de leur nation, et revécurent ces jours
+d’ardentes espérances et de joyeuses perspectives. C’est de cette époque
+que des critiques ont cru pouvoir dater la première rédaction d’une
+cantilène pleine de fraîcheur, où peut-être s’exhale encore la dernière
+vibration du chant de Clodion:
+
+ Naar Oostland willen wij varen[224]
+ Naar Oostland willen wij heen!
+ Al over die groene heide
+ Vrisch over die heide,
+ Daar is er een betere stêe!
+
+ [224]
+
+ Nous partons pour l’Ostland!
+ Pour l’Ostland nous partons,
+ Par la verte bruyère
+ Gaîment par la bruyère!
+ C’est là qu’il fait bon vivre!
+
+ Willems, _Oude vlaemsche liederen_, p. 35 et suiv., avec la note de
+ l’éditeur.
+
+Il n’est pas facile, étant donnée la forme succincte sous laquelle
+Grégoire de Tours nous a conservé l’histoire de Clodion, de dire la part
+qui y revient à la réalité et à la légende. Un fait cependant est
+certain, c’est que Clodion a en effet guidé les Francs à la conquête de
+la Gaule Belgique. Le seul texte où, en dehors de la chronique de
+Grégoire, le nom de ce roi soit prononcé, nous dépeint, avec une
+vivacité de couleur bien rare au Ve siècle, une page de l’histoire de
+cette conquête franque. Clodion avait pénétré avec son armée dans les
+vastes campagnes de l’Artois. Campés auprès du _Vicus Helena_, les
+guerriers francs célébraient joyeusement la noce d’un des leurs, lorsque
+soudain, par la chaussée, Aétius déboucha dans la vallée pleine de
+chansons et d’appareils de fête. En un clin d’œil, le désordre des
+combats succède au désordre de la noce; la jeune fiancée tombe avec son
+époux aux mains des vainqueurs, et les Francs sont refoulés[225]. Cet
+épisode de la carrière militaire d’Aétius se place vers 431; il
+s’accorde donc parfaitement avec la source orale de Grégoire, en ce
+qu’il nous montre l’invasion franque s’abattant sur l’Artois et guidée
+par Clodion. Il s’écarte d’elle en ce qu’il nous fait assister à un
+échec des armes franques, qui, loin d’avoir dès lors pénétré jusqu’à la
+Somme, auraient été arrêtées au nord de l’Artois.
+
+ [225] Sidon. Apoll. _Carm._ V, 214 et suiv.
+
+Ici nous pouvons nous rendre compte de la distance qui sépare l’épopée
+de l’histoire. Oubliant tous les épisodes qui ont pu suspendre la marche
+victorieuse des ancêtres, laissant de côté, surtout, le souvenir
+humiliant du désastre qui leur fut infligé par le chef romain, la
+chanson franque n’a retenu les choses que d’une manière vague et
+générale, et a fait de l’occupation de la Gaule Belgique l’objet d’une
+seule campagne victorieuse[226]. Nous voyons par le récit de Sidoine
+qu’il y en eut au moins plusieurs. On ne sait d’ailleurs pas comment les
+choses se sont passées après le succès remporté par Aétius. Il peut
+avoir traité avec les barbares immédiatement après sa victoire, et leur
+avoir laissé le pays où ils s’étaient établis, comme fit Julien en 358
+après sa victoire en Toxandrie. Clodion, d’autre part, peut s’être
+étendu vers le sud à la faveur de ce traité, avec la qualité d’allié ou
+de confédéré.
+
+ [226] C’est un procédé peu critique que celui de Huguenin, qui,
+ cousant ensemble la tradition légendaire et les textes historiques,
+ écrit ce qui suit, p. 14: «Nous apprenons de Grégoire de Tours
+ qu’après avoir réintégré ses tribus sur le sol de la Gaule, Clodion
+ se retrancha dans la forteresse de Dispargum, sur les limites (V.
+ ci-dessus p. 118, n. [192]) de la Toxandrie et du territoire romain.
+ De là il envoya des éclaireurs pour reconnaître la situation de
+ Cambrai, qui dominait le cours supérieur de l’Escaut dans la
+ deuxième Belgique. D’un bond rapide, le chef salien se saisit de la
+ cité, s’empara de Tournai, et se dirigea ensuite vers le bourg
+ d’Helena, dans le territoire d’Arras.»
+
+Dans tous les cas, c’est à lui incontestablement qu’il faut faire
+remonter l’extension la plus méridionale prise par la race franque dans
+sa patrie flamande. Le gros de la population resta d’ailleurs confiné au
+nord de la Canche, et n’atteignit jamais la Somme. Tournai et Cambrai
+mêmes, ces conquêtes de la première heure, ne reçurent qu’un assez
+faible appoint de population franque, car ces localités ne cessèrent de
+rester romanes de langue. On peut en dire autant de Boulogne et de
+Térouanne, bien que les flots des agriculteurs francs soient venus, pour
+ainsi dire, battre le pied des murailles de ces deux villes épiscopales,
+que nous voyons cernées au moyen âge par des groupes de localités ne
+parlant que le flamand[227].
+
+ [227] Je renvoie, pour la preuve de ces allégations, à mon mémoire
+ _Sur la frontière linguistique en Belgique et dans le Nord de la
+ France_, qui paraîtra prochainement dans les _Mémoires couronnés de
+ l’Académie de Belgique_.
+
+J’ai à peine besoin d’ajouter, pour finir, que l’extermination de la
+population romaine de Cambrai par les Francs, telle qu’elle semble
+admise par le _Liber Historiae_, n’est qu’une hypothèse arbitraire, ou,
+pour mieux dire, une interprétation erronée qu’il faut laisser pour
+compte à l’auteur de cette chronique. Elle n’est, dans aucun cas, puisée
+dans la chanson populaire, qui, selon toute vraisemblance, lui est
+restée inconnue. Les habitants de Cambrai et de Tournai n’ont pu être
+massacrés par les Francs, puisque la toponymie nous montre le fond de la
+population de ces villes composé, à toutes les époques, d’éléments
+romans sans mélange.
+
+CONCLUSION.--La chanson de Clodion raconte avec quelques exagérations
+épiques les conquêtes de ce roi, laisse de côté tous les détails peu
+poétiques ou peu glorieux pour les Francs, et groupe en un seul récit
+une série d’événements qui s’éparpillèrent peut-être sur plusieurs
+années. Prise dans son ensemble cependant, elle est historique, ainsi
+que cela résulte du remarquable accord entre la tradition populaire
+recueillie par Grégoire, et le poème de Sidoine dont il ne paraît pas
+avoir eu connaissance.
+
+
+
+
+CHAPITRE V
+
+Mérovée.
+
+
+Tous les peuples primitifs ont cru à l’origine surnaturelle de leur
+dynastie. Leurs rois étaient les descendants des dieux: c’était leur
+principal titre à l’obéissance des guerriers, c’était aussi le plus beau
+titre de noblesse de la nation elle-même. De là les nombreuses
+traditions poétiques sur les généalogies royales. Les Francs ont eu la
+leur, que je vais exposer d’après Frédégaire, Grégoire de Tours ayant
+cru devoir la passer sous silence.
+
+Frédégaire, comme nous l’avons vu plus haut, n’a pas l’ombre d’esprit
+critique. Il raconte sans sourciller les récits les plus fabuleux, se
+bornant, lorsqu’il le faut, à sacrifier les détails les plus choquants
+pour l’esprit chrétien, et se figurant, dans sa naïveté, qu’ils seront
+plus vrais quand il les aura rendus plus vraisemblables. D’instinct, il
+applique, aux données que lui fournit la tradition germanique, le
+procédé banal d’Evhémère, qui consiste à laisser passer la mythologie
+entière, sauf à ramener ses dieux à des proportions humaines. Il a
+humanisé ici une légende qui célébrait la descendance divine de la
+dynastie mérovingienne.
+
+Pour faire toucher du doigt la vérité de cette observation et mettre
+dans tout son jour le procédé particulier de Frédégaire, je vais montrer
+de quelle manière, dans une occasion analogue, il a remanié un récit
+dont la version primitive nous est heureusement conservée. Il s’agit de
+la légende relative à l’origine du nom des Lombards. Cette tradition,
+dont, au VIe siècle, l’_Origo Gentis Langobardorum_ nous a reproduit la
+forme la plus pure, est foncièrement fabuleuse, et ce serait perdre sa
+peine que de vouloir y trouver un noyau historique. C’est ce qu’a fort
+bien vu Paul Diacre, qui, au VIIIe siècle, reproduit la même légende, et
+qui croit devoir ajouter qu’elle est ridicule et digne de mépris, sans
+essayer d’en garder quoi que ce soit. Si, au contraire, vous lisez la
+version de Frédégaire, vous ne pouvez que vous étonner des efforts
+désespérés du brave homme pour sauver la plus grande partie possible du
+récit. On en jugera par le petit tableau suivant, où je reproduis les
+trois versions en regard, en y ajoutant le résumé qu’en donne une
+_Historia Langobardorum_ qui n’est elle-même qu’un abrégé de l’_Origo_.
+
+
+ _Origo Gentis Langobardorum_, c. 1.
+
+ Tunc Ambri et Assi, hoc est duces Wandalorum, rogaverunt Godan ut
+ daret eis super Winniles victoriam. Respondit Godan dicens: Quos sol
+ surgente antea videro, ipsis dabo victoriam. Eo tempore Gambara cum
+ duobus filiis suis, id est Ybor et Agio, qui principes erant super
+ Winniles, rogaverunt Fream [uxorem Godan] ut ad Winniles esset
+ propitia. Tunc Frea dedit consilium, ut sol surgente venirent Winniles
+ et mulieres eorum crines solutae circa faciem in similitudinem barbae
+ et cum viris suis venirent. Tunc luciscente sol dum surgeret, giravit
+ Frea, uxor Godan, lectum ubi recumbebat vir ejus, et fecit faciem ejus
+ contra orientem, et excitavit eum. Et ille aspiciens vidit Winniles et
+ mulieres ipsorum habentes crines solutas circa faciem, et ait: Qui
+ sunt isti Longibarbae? Et dixit Frea ad Godan: Sicut dedisti nomen, da
+ illis et victoriam. Et dedit eis victoriam ut ubi visum esset
+ vindicarent se et victoriam haberent. Ab illo tempore Winnilis
+ Langobardi vocati sunt.
+
+
+ _Histor. Langobardorum._ (Codex Gothanus.)
+
+ Hic incipiens originem et nationem seu parentelam Langobardorum,
+ exitus et conversationem eorum, bella et vastationes quae fecerunt
+ reges eorum, et patrias quas vastarunt, Vindilicus dicitur amnis ab
+ extremis Galliae finibus; juxta eundem fluvio primis habitatio et
+ proprietas eorum fuit. Primis Winili proprio nomine seu et parentela,
+ nam ut asserit Hieronimus[228], postea ad vulgarem vocem Langobardi
+ nomen mutati sunt pro eo ad barba prolixa et nunquam tonsa.
+
+ [228] Erreur: c’est Isidore de Séville _Etymol._ IX, 226:
+ Langobardos vulgo ferunt nominatos a prolixa barba et numquam
+ tonsa. Vindilicus amnis ab extremis Galliae erumpens, juxta quem
+ fluvium habitasse et ex eo traxisse nomen Wandali perhibentur.
+
+ Ce passage nous montre la raison du rapport établi par notre
+ auteur entre les noms des Lombards et le Vindelicus: il croyait à
+ l’identité des _Vandales_ et des _Winiles_ ou Lombards, et il
+ s’est figuré que c’était encore de ces derniers que parlait S.
+ Isidore. (Voir _Script. Rer. Langob._, éd. Waitz, p. 8, n. 2.)
+
+
+ Paul Diacre, _Historia Langobardorum_, I, 8.
+
+ Refert hoc loco antiquitas ridiculam fabulam: quod accedentes Wandali
+ ad Godan victoriam de Winnilis postulaverint, illeque responderit, se
+ illis victoriam daturum quos primum oriente sole conspexisset. Tunc
+ accessisse Gambara ad Fream, uxorem Godan, et Winnilis victoriam
+ postulasse Freaque consilium dedisse, ut Winnilorum mulieres solutos
+ crines erga faciem ad barbae similitudinem componerent maneque primo
+ cum viris adessent seseque Godan videndas pariter e regione, qua ille
+ per fenestram orientem versus erat solitus aspicere, conlocarent.
+ Atque ita factum fuisse. Quas cum Godan oriente sole conspiceret
+ dixisse: Qui sunt isti Longibarbi? Tunc Frea subjunxisse, ut quibus
+ nomen tribuerat victoriam condonaret. Sicque Winnilis Godan victoriam
+ concessisse.
+
+ Haec risui digna sunt et pro nihilo habenda. Victoria enim non
+ potestati est adtributa hominum, sed de caelo potius ministratur.
+
+ 9. Certum tamen est Langobardos ab intactae ferro barbae longitudine
+ cum primis Winnili dicti fuerint ita postmodum appellatos. Nam juxta
+ illorum linguam _lang_ longam _bart_ barbam significat. Wotan sane,
+ quem adjecta littera Godan dixerunt ipse est qui apud Romanos
+ Mercurius dicitur et ab universis Germaniae gentibus ut deus adoratur;
+ qui non circa haec tempora, sed longe anterius, nec in Germania sed in
+ Graecia fuisse perhibetur.
+
+
+ Frédégaire, III, 65.
+
+ Langobardorum gens, priusquam hoc nomen adsumerit, exientes de
+ Scathanavia que est inter Danuvium et mare Ocianum cum uxores et
+ liberis Danuvium transmeant. Cum a Chunis Danuvium transeuntes
+ fuissent comperti, eis bellum conarint inferre, interrogati a Chuni,
+ que gens eorum terminos introire praesumerit. At ille mulieris eorum
+ praecipiunt comam capitis ad maxellas et mentum legarint, quo pocius
+ virorum habitum simulantes plurima multitudine hostium ostenderint, eo
+ quod erant mulierum coma circa maxellas et mentum ad instar barbae
+ valde longa. Fertur desuper uterque falangiae vox dixisse: Haec sunt
+ Langobardi, quod ab his gentibus fertur eorum deo fuisse locutum, quem
+ fanatice nominant Wodano. Tunc Langobardi clamassent: Qui instituerat
+ nomen, concidere victoriam. Hoc prilio Chunus superant, partem
+ Pannoniae invadunt.
+
+On le voit, l’_Origo_ et Paul Diacre nous ont gardé le récit
+traditionnel tel qu’ils l’ont eux-mêmes entendu. Frédégaire n’a pas la
+naïveté du premier ni le sens historique du second; il n’ose, ni croire
+à la fable, parce qu’elle est trop païenne, ni la rejeter résolument,
+parce que cela est trop hardi, et alors il la mutile pour la rendre
+vraisemblable. Dans la version qu’il nous présente, il ne reste plus que
+ceci: les femmes des Lombards ont été prises un jour pour des hommes à
+longue barbe, et de là vient le nom de leur peuple. Tout le reste a
+disparu: le danger couru par les Lombards, l’intervention de la déesse,
+le stratagème de celle-ci, le serment de Wodan et enfin Wodan lui-même.
+Il reste, il est vrai, le mot qu’il a prononcé, mais ce mot s’est
+prononcé tout seul, il est tombé du ciel, on ne sait de quelle bouche il
+est sorti. Tel est le procédé de Frédégaire. Il rend inepte et à peu
+près inintelligible l’histoire qu’il raconte, parce qu’il veut la sauver
+tout en la dépouillant de son caractère païen. N’eussions-nous pas
+conservé les documents qui nous ont permis de faire le contrôle de son
+récit, encore aurions-nous été autorisés, par la simple inspection de
+celui-ci, à conclure à la présence, dans la version primitive, d’un
+élément mythologique éliminé par le chroniqueur. Et, partout où nous le
+voyons raconter des récits analogues, et se débattre visiblement pour
+donner à la fable le masque de la réalité, nous sommes fondés à admettre
+qu’il se trouve aux prises avec une donnée mythologique.
+
+Appliquons à la légende de Mérovée le résultat de notre comparaison:
+nous y verrons tout de suite en quoi Frédégaire a altéré sa donnée. Le
+_bistea Neptuni_ n’est autre chose qu’un dieu marin ou fluvial, et
+l’expression _Quinotauro similis_ fait allusion aux cornes que les
+Germains, aussi bien que les peuples classiques, attribuaient à ce genre
+de divinités. Le _aut a bistea aut a viro_ est une assez plaisante
+expression de l’embarras où cette malencontreuse légende jette notre
+chroniqueur, qui, ne pouvant croire que Mérovée soit le fils d’un dieu,
+est obligé d’admettre qu’il doit le jour à une bête, à moins toutefois,
+ajoute-t-il dans sa simplicité, que la reine n’ait conçu de son mari. Le
+récit défiguré par Frédégaire se rétablit donc dans les termes suivants:
+un jour que la reine, femme de Clodion, se baignait dans la mer, un dieu
+s’unit à elle, et de cette union naquit Mérovée, le héros éponyme de la
+dynastie franque[229].
+
+ [229] Des légendes de ce type sont nombreuses chez tous les peuples
+ indo-européens. Sans essayer d’en faire l’énumération, je me
+ contenterai de signaler la curieuse ressemblance de la nôtre avec
+ une tradition lombarde sur la reine Théodelinde, qui est rapportée
+ par les frères Grimm dans _Deutsche Sagen_, II, p. 47, mais qui est
+ anthropomorphisée plus encore que celle de Mérovée.
+
+A quand remonte cette légende? Évidemment, elle est antérieure à la
+conversion du gros de la nation au christianisme: elle n’a pu naître que
+dans un milieu païen, et c’est tout au plus si, à partir de la
+conversion, elle aura traîné parmi les Francs une existence précaire,
+exposée à des mutilations du genre de celle que lui a infligée
+Frédégaire. Elle existait donc déjà du temps de Grégoire de Tours, et on
+est fondé à admettre qu’elle a dû être connue de lui. On devine bien ce
+qu’il en aura pensé. Évêque chrétien et fils de Romains, il avait un
+point de vue plus critique que Frédégaire, et il ne pouvait admettre
+d’aucune manière cette bête de Neptune, semblable au Minotaure, qui
+aurait été le père de Mérovée. Tout ce qui avait pour lui quelque
+couleur de vérité, c’est que Mérovée avait pour mère la femme de
+Clodion: sur ce point, nulle difficulté. Mais qui était son père?
+Évidemment pas le dieu marin, qui n’existait pas, ou qui n’était qu’un
+démon! Était-ce Clodion alors? Il était bien plus facile d’admettre
+cette hypothèse, sans compter qu’elle était la plus morale, la plus
+honorable pour la dynastie, la plus vraisemblable aussi. La seule
+difficulté, c’est qu’elle était en contradiction formelle avec l’unique
+source qui parlât de l’origine de Mérovée. Grégoire incline
+naturellement à admettre la paternité de Clodion, mais il n’ose
+cependant l’affirmer d’une manière absolue, en présence de la légende
+qui dit le contraire, et alors il écrit cette phrase dubitative, qui est
+l’expression adéquate de ses doutes et de sa somme d’esprit critique:
+_Quelques-uns croient que Mérovée est de la race de Clodion_[230]. On
+s’est généralement trompé sur la portée de ces paroles, se figurant
+qu’elles contenaient une allusion à une autre version sur l’origine de
+Mérovée[231]. Nous verrons, plus d’une fois encore, notre chroniqueur
+recourir à la même formule dubitative, lorsqu’il sera obligé de
+rapporter, sur la foi d’une tradition orale, un récit qu’il éprouve de
+la difficulté à croire. Pour peu qu’on soit familiarisé avec ses
+habitudes littéraires, on parvient, si je puis ainsi parler, à lire
+entre ses lignes, et la véritable portée de ses réticences apparaît avec
+une grande clarté. C’est comme si Grégoire nous disait formellement: «Je
+connais une tradition d’après laquelle Mérovée serait fils d’un dieu
+marin. Mais, comme il n’y a pas de dieu marin, et que, de plus, cette
+impertinente tradition attribue à notre dynastie royale une origine
+flétrissante, je préfère m’en tenir à l’opinion la plus vraisemblable,
+et qui a pour elle de bonnes autorités.»
+
+ [230] De hujus stirpe quidam Merovechum regem fuisse adserunt. Greg.
+ Tur., II, 9.
+
+ [231] Déjà le _Liber Historiae_ interprète les paroles de Grégoire
+ dans ce sens qu’il existerait une version d’après laquelle Mérovée
+ ne serait pas le fils, mais seulement le parent de Clodion, et c’est
+ cette version qu’il adopte: _Chlodione rege defuncto, Merovechus de
+ genere ejus regnum ejus accepit_ (c. 5). Une généalogie des rois
+ mérovingiens, qui semble être du VIIIe siècle, et que l’on trouvera
+ reproduite dans l’appendice de ce livre, fait hardiment un pas de
+ plus dans ce sens, et donne la lignée suivante de Faramond jusqu’à
+ Clovis: _Faramundus genuit Chlenum et Chlodionem. Chlodius genuit
+ Chlodebaudum. Chlodebaudus genuit Chlodericum, Chlodericus genuit
+ Chlodovaeum et Chlodmarum._ On le voit, Mérovée est tout simplement
+ éliminé, et Clovis se rattache par Chlodéric (= Childéric) à un fils
+ de Chlodion qui s’appelle Chlodebaud. Aimoin I, 6, s’en tient à la
+ version du _Liber Historiae_: Post haec Chlodione rege vita
+ decedente Meroveus ejus affinis regni Francorum gubernacula
+ suscepit. Un vieil auteur cité par Fauriel qui ne le nomme pas: Quia
+ sine filio fuit (Chlodio) successit ei in regno nepos ejus Meroveus.
+ De même les chroniques de Saint-Denis: Après lui (Clodion) régna
+ Mérovée. Cilz Mérovée ne fu pas son fils, mais il fu de son lignage
+ (Bouquet, III, p. 159). Ce point de vue a été, je pense, celui de la
+ plupart des chroniqueurs du moyen âge; je le retrouve encore dans
+ Robert Gaguin: _Compendium de Francorum gestis_, f. III. Fauriel s’y
+ est laissé prendre, et écrit: «Grégoire de Tours reconnaît qu’il y
+ avait de son temps des hommes qui affirmaient que Mérovée était,
+ sinon le fils de Clodion, du moins de sa race, de sa famille, mais
+ il ne se prononce point sur cette opinion, il ne l’adopte point, et
+ semble par là la déclarer douteuse (I, p. 215)». Fauriel va même
+ plus loin et fait état du témoignage de certains chroniqueurs que
+ lui-même dit «_de plusieurs siècles postérieurs à Frédégaire_», et
+ d’après lesquels Clodion n’avait pas de fils et Mérovée n’était que
+ son neveu (_Hist. de la Gaule mérid._, p. 216). Von Sybel aussi
+ croit pouvoir mettre sur la même ligne la tradition rapportée par
+ Grégoire, et les généalogies factices des Mérovingiens, compilées au
+ VIIIe siècle, pour conclure en faveur de son système, d’après lequel
+ l’existence d’une famille royale chez les Francs n’est pas prouvée
+ avant Childéric.
+
+La tradition franque sur l’origine de Mérovée existait donc dès le temps
+de Grégoire de Tours, et remontait jusqu’au passé de la nation. Mais que
+signifie-t-elle? Est-il vrai, comme l’a pensé Waitz[232], après
+d’autres[233], que ce soit simplement une légende étymologique, suggérée
+par le désir d’interpréter le nom de Mérovée, qui deviendrait ainsi le
+fils de la mer? Müllenhoff le nie. Mer se disait en franc _mari_, et il
+est peu probable que l’_umlaut_ ait atteint dès lors l’_a_ radical d’un
+mot pour en faire un _e_[234]. Ensuite, il est visible que Frédégaire ne
+pense nullement à expliquer le nom de Mérovée, et que sa source orale
+n’y pense pas davantage. Ce qu’il s’agit d’expliquer, c’est le nom de
+_Merovingi_ porté par les princes de la dynastie; aussi Frédégaire
+a-t-il soin d’ajouter, après avoir rapporté la légende: _Per eo regis
+Francorum post vocantur Merohingii_. Nous ne sommes donc pas ici en
+présence d’une fantaisie étymologique; les Francs du Ve siècle n’avaient
+pas d’érudit qui pût se passer cette distraction, et la légende a un
+caractère trop archaïque pour cela; elle est l’expression d’un sentiment
+national intense, qui pousse à la glorification de la dynastie, et qui
+le fait à la manière populaire, c’est-à-dire en lui attribuant une
+origine divine. L’ancêtre éponyme des Mérovingiens est un fils de dieu:
+voilà tout ce que veut dire la légende, rien de plus, rien de moins.
+
+ [232] Waitz, _Verfassungsgeschichte_, t. II, p. 33.
+
+ [233] Notamment Eckhart, cité ci-dessus, p. 9. Le passage que j’y
+ reproduis est précédé immédiatement des lignes suivantes: «Fabulam
+ hanc ex nomine Merovei ortam esse certum est. _Mer_ enim _mare_, et
+ sax. _veh_ vel german. _vieh_ bestiam, pecus vel animal notat, unde
+ si compositum facias _Mervich_ et latinobarbare _Meroveus_ id
+ designabit _animal marinum_ sive _bestiam Neptuni_.»
+
+ [234] K. Müllenhoff, _Die Merovingische Stammsage_ dans Haupt,
+ _Zeitschrift für deutsches Alterthum_, t. VI.
+
+Cela établi, faut-il aller, avec quelques-uns, jusqu’à contester
+l’historicité de Mérovée lui-même, et le regarder comme un être mythique
+inventé pour rendre compte du patronymique _Meroving_? Ceux qui le
+prétendent soutiennent que cet appellatif viendrait, non d’un héros qui
+n’a jamais existé, mais du nom de la Merwe, bras de mer à l’embouchure
+de l’Escaut, et dont les populations riveraines auraient fait un dieu.
+Les rois francs seraient des _Merwings_, c’est-à-dire des descendants de
+la Merwe, et leur éponyme Merovechus disparaîtrait de l’histoire, qui
+d’ailleurs ne connaît de lui que son nom. Du reste, si les rois francs
+devaient leur nom à _Merovech_, c’est _Meroveching_ qu’ils devraient
+s’appeler; or, ce nom ne figure nulle part dans les sources, qui
+écrivent unanimement _Meroving_.
+
+Ainsi raisonne K. Müllenhoff. Je ne saurais pas être de son avis, et je
+déclare ingénuement que, des deux interprétations du nom de _Meroving_,
+celle que nous donne le chroniqueur du VIIe siècle me paraît de beaucoup
+préférable à celle du savant notre contemporain. A une époque où l’on
+continuait de se servir du suffixe -_ing_ pour former des noms
+patronymiques, il était difficile qu’on se trompât sur la valeur du
+radical qui précédait le nom, et j’imagine que tout le monde sentait le
+nom de _Merovech_ à travers celui de _Meroving_. C’est toujours un nom
+propre d’homme qui forme le radical des mots ayant un suffixe en -_ing_,
+et, chaque fois, ce nom désigne l’ascendant commun ou le chef suprême.
+Je ne connais pas d’exemple du contraire en pays franc, et _Meroving_
+serait ici une exception unique. Müllenhoff, il est vrai, admet que la
+Merwe aurait été d’abord personnifiée, mais c’est là une supposition
+fort gratuite. Il se trompe également en niant que _Meroving_ vienne de
+_Merovechus_, parce qu’il ne présente pas la forme _Meroveching_;
+_Meroving_ n’est, en effet, que la contraction de la forme
+_Meroveching_, après la chute de l’aspirée _ch_, qui a produit la forme
+intermédiaire _Meroving_. Si les formes _Meroveching_ ou _Meroving_
+n’apparaissent jamais dans nos textes, c’est que le nom lui-même y est
+très rare: Grégoire de Tours ne l’emploie jamais, Frédégaire et le
+_Liber Historiae_ ne l’offrent qu’une seule fois chacun; après cela, on
+ne le trouve que dans le _Vita Columbani_ de Jonas, dans le prologue de
+la _Lex Alamannorum et Bauariorum_, dans le _Vita Agili_, dans le _Vita
+Karoli_ d’Eginhard, et dans quelques autres textes cités au bas de cette
+page[235]. La rareté du terme s’explique sans doute par ce fait que les
+écrivains romains n’avaient pas l’intelligence des patronymiques
+tudesques; mais elle suffit pour nous permettre d’expliquer l’absence
+d’une forme _Meroveching_. La chute de l’aspirée _ch_ apparaît dès le
+VIIe siècle dans _Meroveus_, _Chlodoveus_, etc., à plus forte raison
+devait-elle avoir lieu de bonne heure dans _Meroveching_, forme où
+l’aspiration gutturale était encore plus difficile à rendre pour des
+gosiers romains[236]. D’ailleurs, la preuve que _Meroving_ se rattache
+bien à _Merovech_ par un hypothétique _Meroveching_ est fournie par le
+poème anglo-saxon de Beowulf, qui le contient sous la forme
+_Merovioing_, dérivé de _Merovio_ qui est lui-même la forme saxonne du
+_Merovich_ franc[237]. _Meroving_ est donc bien, quoi qu’en dise
+Müllenhoff, le patronymique de _Merovech_. Et il reste constant que les
+Francs, comme tous les autres peuples, ont entendu désigner par ce
+patronymique la descendance de leurs rois d’un héros national, que
+celui-ci soit historique ou purement légendaire.
+
+ [235] Frédég., III, c. 9: Meroveum, per eo regis Francorum post
+ vocantur Merohingii.
+
+ _Liber Historiae_, c. 5: Ab ipso Merovecho rege utile reges
+ Francorum Merovingi sunt appellati.
+
+ Jonas, _Vita Columbani_, c. 57: Aiebant enim nunquam se audiisse
+ Merovingum in regno sublimatum voluntarium clericum fuisse.
+
+ Eginhard, _Vita Karoli_, I, _in init._: Gens Merovingorum, de qua
+ Franci reges sibi creare soliti erant.
+
+ _Lex Bajuvariorum_, tit. I: Regnum Mervungorum.
+
+ _Mirac. S. Agili_, c. 3: Rodberto apud Merovingiam, quae alio nomine
+ dicitur Francia, tenente jus regium.
+
+ Hariulf, _Chronic. Centul._ (Bouquet, III, p. 349): Intermisso
+ Sicambrorum vocabulo Merovingi dicti sunt.
+
+ Roricon (Bouquet, III, p. 4): A quo Franci et prius Merovinci dicti
+ sunt.
+
+ Beowulf, fitte XL:
+
+ Us waes â siddan
+ Merevioinga
+ Milti ungyfede.
+
+ C’est-à-dire: «Depuis lors, l’amitié des Mérovingiens nous a été
+ refusée.»
+
+ Bachlechner a restitué le mot _Merevioinga_, et montre d’ailleurs
+ qu’il vient de Merovio, forme anglo-saxonne de Merovig, comme
+ Osweoing de Osweo (Haupt, _Z. f. d. A._, VII (1849) p. 524 et
+ suiv.).
+
+ [236] Cf. les noms lorrains _Créhange_ et _Fleurange_, formes
+ françaises de _Krichingen_ et de _Florchingen_.
+
+ [237] V. Bachlechner, _Die Merovinger im Beowulf_ dans Haupt,
+ _Zeitschr. für deutsches Alterthum_, t. VII (1849) p. 524 et suiv.
+
+Je crois d’ailleurs à l’historicité du personnage de Mérovée. Sans
+doute, on aurait pu l’inventer pour rendre compte du nom dynastique;
+sans doute, ceux qui lui refusent une existence historique peuvent
+arguer de ce qu’il n’apparaît nulle part dans l’histoire des Francs,
+excepté dans ce passage-ci, qui est emprunté à une légende mythologique.
+Mais ces raisons ne suffisent pas pour l’écarter. Le nom que la légende
+donne à l’ancêtre éponyme des Francs est de ceux qui reparaissent
+fréquemment dans leur lignée: nous le voyons porté par des fils de
+Chilpéric, de Clotaire II, de Théodebert II et de Théodoric II: cela est
+déjà une présomption en faveur du Mérovée éponyme. Et pourquoi se
+figurer que la tradition poétique des Francs aurait pu se tromper sur
+l’existence d’un personnage qu’elle-même plaçait après Clodion,
+c’est-à-dire dans la seconde moitié du Ve siècle? L’historicité
+incontestée de Clodion nous garantit ici celle de son fils Mérovée. Si
+ce dernier était fictif, la tradition en aurait fait le père de Clodion,
+et non son fils. D’autre part, Grégoire de Tours, si défiant de la
+légende, parle cependant du roi Mérovée avec une assurance qui laisse
+croire qu’il le considère comme connu de tout le monde: à le regarder
+bien, ce texte semble écrit, non pour nous apprendre l’existence de
+Mérovée, qu’il suppose universellement connue, mais pour nous mettre au
+courant de ce qu’on raconte sur son origine. Il en résulterait que le
+nom de Mérovée lui était connu par ailleurs. Et je crois voir au moins
+un document dans lequel il aura pu être mentionné: c’est le chant épique
+sur la jeunesse de Childéric, dont je parlerai dans le chapitre suivant.
+Ce chant, qui racontait la captivité de Childéric et de sa mère chez les
+Huns, nommait sans doute, à cette occasion, le père du jeune prince.
+Dans tous les cas, il est certain que le lien de filiation qui rattache
+Childéric à Mérovée ne fait pas l’ombre d’un doute pour Grégoire. Or,
+comme il n’était point parlé de ce lien dans la légende que nous
+étudions, il est indispensable d’admettre qu’il a connu Mérovée par une
+autre source encore, soit orale, soit écrite. Et cette source, quelle
+qu’elle soit, ne peut s’être trompée sur le point qui nous occupe. Ou
+elle était écrite, et alors elle ne disait que ce qu’elle savait bien;
+ou elle était traditionnelle, et alors elle rapportait un chant qui
+s’était formé à une époque où nul ne pouvait avoir oublié le nom du père
+de Childéric.
+
+Si, comme tout le montre, Mérovée, fils de Clodion qui fleurit en 430,
+et père de Childéric qui règne déjà en 457, était roi des Francs lors de
+la bataille de Mauriac (451), c’est lui qui a été à la tête du
+contingent franc d’Aétius, et c’est lui qui, après la victoire, s’est
+laissé duper, au dire de la tradition, par le général romain. Aétius, en
+effet, était parvenu à réunir sous ses drapeaux les Francs et les
+Visigoths, et ils avaient été pour une bonne part dans son succès; même
+le roi des Visigoths, Théodoric, était resté sur le champ de bataille.
+De peur d’avoir à partager avec d’autres les profits de la victoire,
+Aétius renvoya sans retard Thorismund, fils de Théodoric, en lui faisant
+craindre la compétition de ses frères à la succession paternelle, et il
+se débarrassa du roi des Francs par une ruse semblable[238]. Voilà ce
+que nous raconte Grégoire, d’après des traditions qui ont déjà
+singulièrement élaboré la dramatique figure d’Aétius. Ces traditions ne
+sont pas franques; elles concentrent l’intérêt autour du général romain,
+elles ne font apparaître le roi des Francs qu’à l’arrière-plan, elles ne
+disent d’ailleurs pas même son nom, que Grégoire se serait bien gardé
+d’omettre ici s’il l’avait connu, et elles nous obligent à recourir à la
+conjecture pour le retrouver.
+
+ [238] Greg. Tur., II, 7.
+
+Je conclus de tout ce qui précède, que la légende poétique des Francs
+sur l’origine de la dynastie mérovingienne repose sur une base
+historique. Clodion, Mérovée et Childéric se succèdent de père en fils à
+la tête de leur peuple. Il n’y a pas lieu de douter de l’historicité des
+deux premiers, non plus que du lien de filiation qui rattache le
+troisième au second, et le second au premier. En revanche, la tradition
+relative à la naissance de Mérovée est un mythe populaire qui, suggéré
+peut-être par le nom de ce héros, était destiné à glorifier la dynastie
+royale conformément à l’habitude de tous les peuples germaniques.
+
+Je ne terminerai pas ce chapitre sans faire une autre observation qui ne
+trouverait nulle part sa place mieux qu’ici. C’est que les Francs n’ont
+point possédé, comme les autres peuples, des généalogies rattachant
+leurs rois aux dieux, et les faisant descendre de Wodan, l’ancêtre
+commun de tous les rois anglo-saxons et scandinaves. Leurs souvenirs, au
+moment où Grégoire de Tours les consigne, ne remontent pas au delà du
+troisième ascendant de Clovis, et ils ne lui connaissent aucune
+filiation divine. Cependant la tendance à faire descendre leurs rois des
+dieux apparaît chez eux également, et se manifeste dans la légende de
+Mérovée. Celui-ci est devenu le point de départ d’une tradition
+mythologique qui semblait appelée, si le christianisme n’était venu
+l’arrêter net, à servir de lien entre la dynastie des Francs et leurs
+dieux. Que conclure de là, sinon que la nation des Saliens, comme telle,
+devait être de date assez récente, puisque l’histoire poétique de sa
+dynastie n’avait pas encore subi l’élaboration ordinaire, et que le
+souvenir de ses origines historiques n’était pas encore effacé? Il n’est
+pas sans intérêt de constater ici l’accord entre les données de
+l’histoire et les souvenirs de la poésie autour d’un même fait, à savoir
+la formation tardive de la nationalité salienne et de ses traditions
+mythologiques.
+
+
+
+
+CHAPITRE VI
+
+La jeunesse de Childéric.
+
+
+Childéric semble avoir été le héros de plus d’un chant national chez les
+Francs. Ils doivent avoir eu quelque affection pour ce type de _vert
+galant_ dont la bravoure faisait pardonner les légèretés, et qui sut
+inspirer des amitiés et des amours également passionnées. Je crois
+trouver dans nos sources la trace d’au moins trois chansons qui lui
+étaient consacrées. La première était relative aux dramatiques aventures
+de son enfance; la seconde racontait sa brouille et sa réconciliation
+avec son peuple; la troisième célébrait son mariage avec Basine, et les
+visions prophétiques de sa nuit nuptiale. Chacune de ces trois chansons
+mérite un examen détaillé.
+
+Je commence par les _Enfances Childéric_. Qu’on me permette de donner ce
+nom au poème auquel il est fait allusion dans nos sources, et qui semble
+être resté inaperçu de tous les critiques. C’est Frédégaire qui nous en
+a conservé la mémoire. Parlant du fidèle Wiomad, dont nous nous
+occuperons plus longuement à l’occasion de la deuxième chanson sur
+Childéric, il dit: _Wiomadus Francus fidelissimus ceteris Childerico,
+qui eum cum a Chunis cum matre captivus duceretur, fugaciter
+liberavit_[239].
+
+ [239] Frédég. III, 11.
+
+Ces quelques lignes ouvrent toute une perspective. Elles nous laissent
+entrevoir l’existence de traditions franques sur les invasions
+hunniques; elles font apparaître, au fond de l’épopée mérovingienne, le
+redoutable roi des Huns avec son innombrable armée de peuples vassaux et
+de rois en tutelle.
+
+Il n’y a là rien de surprenant. Nous savions déjà, par le Nibelungenlied
+et par plusieurs poèmes du _Heldenbuch_, la place considérable occupée
+par Attila dans l’épopée du peuple allemand. Ces poèmes eux-mêmes ne
+sont que le dernier écho des nombreuses chansons germaniques sur le roi
+des Huns. La trace en est déjà manifeste dans les récits des historiens
+du Ve siècle, et Jordanès, qui a recueilli ceux des Goths, mêle plus
+d’une fois l’histoire et la légende dans ce qu’il dit des Huns[240]. Il
+n’y a aucune raison de croire que, seuls parmi les peuples germaniques,
+les Francs n’aient rien raconté sur ces terribles guerriers. Ils avaient
+été en contact avec eux; ils avaient été sur leur chemin à l’aller et au
+retour de leur expédition en Gaule, ils s’étaient mesurés avec eux à
+Mauriac, ils avaient vu les villes périr sous leurs coups ou sauvées par
+de saints évêques. Aussi avaient-ils, au VIe siècle, des récits
+émouvants dans lesquels ces tragiques péripéties étaient déjà racontées
+avec des ornements légendaires. A Maestricht, on rapportait que saint
+Servais, évêque de Tongres, avait prévu les malheurs qui allaient fondre
+sur sa ville, qu’il était allé à Rome pour implorer la clémence divine
+sur le tombeau de saint Pierre, et que le prince des Apôtres lui était
+apparu pour lui dire que Tongres était condamnée par le jugement de
+Dieu, mais que le spectacle de sa destruction lui serait épargné. Le
+saint était alors rentré chez lui, avait préparé son tombeau, et était
+allé mourir à Maestricht, où on l’enterra le long de la chaussée
+publique, sur les bords de la Meuse. Et, disait la légende, la neige
+était habituée à respecter son repos sacré: en plein hiver, quand elle
+couvrait tous les endroits, elle ne descendait jamais sur son
+tombeau[241].
+
+ [240] Voir en particulier les légendes sur l’origine des Huns (c. 24),
+ sur la guerre de Balamir, leur roi, avec Hermanaric (ibid.), et
+ surtout sur la bataille de Mauriac (c. 40): Nam, si senioribus
+ credere fas est, rivulus memorati campi humili ripa praelabens,
+ peremptorum vulneribus sanguine multo provectus est, non auctus
+ imbribus, ut solebat, sed liquore concitatus insolito, torrens
+ factus est cruoris augmento. Et quos illic coegit in aridam sitim
+ vulnus inflictum, fluenta mixta clade traxerunt: ita constricti
+ sorte miserabili sorbebant, potantes sanguinem quem fuderant
+ sauciati. Il y a là plusieurs traits épiques, notamment le ruisseau
+ gonflé de sang, et le sang avalé par les combattants: on retrouve le
+ dernier à plusieurs reprises dans la poésie épique du moyen âge, en
+ particulier dans le poème des Nibelungen et dans l’histoire du
+ combat des Trente (_Bois ton sang, Beaumanoir!_)
+
+ [241] Greg. Tur. II, 5, et _Glor. Conf._ c. 71.
+
+Metz et Orléans racontaient d’autres légendes de l’époque d’Attila. A
+Metz, les prières de saint Étienne n’avaient pas eu plus de succès que
+celles de saint Servais, et sa ville épiscopale avait été condamnée à
+périr sous les coups des hordes hunniques. Mais, par une faveur spéciale
+de la Providence, l’église qui lui était dédiée avait été sauvée
+miraculeusement[242]. Orléans avait une histoire plus réconfortante
+encore: là, une légende singulièrement dramatique, et qui semble avoir
+été stylisée d’assez bonne heure, montrait l’évêque saint Aignan tenant
+en quelque sorte les destins en suspens par ses prières, et amenant
+l’armée de secours sous les murailles de la ville au moment où l’ennemi
+les battait déjà en brèche[243]. A côté de ces saints pontifes
+protecteurs des cités apparaissait, dans les traditions des populations
+romanes, un personnage bien fait pour devenir un héros d’épopée, et dont
+la figure poétique suffirait à elle seule pour prouver que les
+Gallo-Romains du Ve siècle étaient capables de créations épiques: je
+veux dire Aétius, ce pendant civilisé du redoutable barbare, dont la
+physionomie a de bonne heure appelé les légendes. Aétius devient, dans
+les traditions des provinciaux, un Achille doublé d’un Ulysse, et qui
+est favorisé de la protection spéciale des saints[244]. Ces récits
+profondément populaires, dans lesquels la réalité historique ne se
+laisse plus qu’entrevoir, circulaient de bouche en bouche au temps de
+saint Grégoire de Tours, et les populations franques des bords de la
+Meuse les redisaient avec le même intérêt que les habitants
+gallo-romains de la Lorraine ou des bords de la Loire.
+
+ [242] Greg. Tur. II, 6.
+
+ [243] V. Greg. Tur. II, 7. Le récit de Grégoire offre une version déjà
+ fort épique de l’épisode du siège d’Orléans, qu’on retrouve sous une
+ forme plus conforme à l’histoire dans un _Vita Aniani_ publié par
+ Theiner.
+
+ [244] Greg. Tur. II, 7.
+
+Mais c’étaient là des traditions d’origine ecclésiastique et chrétienne;
+elles n’étaient pas nées au milieu du peuple franc, qui était encore
+barbare et païen à l’époque d’Attila, et elles ne furent jamais pour lui
+que des légendes adventices. Les souvenirs qu’il avait gardés lui-même
+du _fléau de Dieu_ avaient une couleur toute différente; c’étaient des
+épisodes de guerres et d’aventures, reflétant cette vie belliqueuse et
+mouvementée qui était celle de tous les peuples germaniques.
+
+L’histoire à laquelle fait allusion Frédégaire est elle-même le récit
+d’un des nombreux épisodes de l’invasion hunnique. Les Huns, en passant
+par le pays franc, ont fait prisonniers le jeune roi Childéric et sa
+mère. Dans quelles circonstances? A la prise d’une ville, ou à la suite
+d’une bataille dans laquelle aura péri le roi Mérovée? Il n’est pas
+facile de le savoir, puisqu’il ne reste rien de ce chant épique.
+Néanmoins, l’énigmatique sommaire que nous avons ici sous les yeux
+s’éclairera d’une certaine lumière, si on le rapproche de quelques
+autres histoires de captivité et de fuite, qui nous restent de l’époque
+des invasions.
+
+Paul Diacre nous en a conservé quelques-unes. Les Lombards ont eu, eux
+aussi, leurs envahisseurs: c’étaient les Avares, peuple redoutable et
+sauvage comme les Huns, dont ils étaient d’ailleurs les parents, et dont
+ils occupaient le territoire. Comme les Huns avaient été, au Ve siècle,
+le fléau de la Gaule, les Avares furent celui de l’Italie au VIe et au
+VIIe. Un jour, à la tête d’une armée innombrable, leur Cagan fit
+irruption en Vénétie. Gisulf, duc de Frioul, se jeta courageusement au
+devant de lui avec une poignée d’hommes, mais, entouré par l’immense
+multitude des ennemis, il tomba les armes à la main. Romilde, sa femme,
+se réfugia dans les murs de Friuli avec les débris de son armée. Elle
+avait avec elle ses quatre filles, dont deux seulement, Appa et Gaila,
+sont connues par leur nom, et ses quatre fils, parmi lesquels Taso et
+Cacco étaient déjà grands, tandis que Roduald et Grimoald étaient encore
+enfants. Les Avares vinrent mettre le siège devant la ville. Pendant que
+leur roi, suivi d’une grande escorte, faisait à cheval le tour des
+murailles pour voir par où il fallait l’attaquer, Romilde l’aperçut du
+haut des murs, et la beauté du jeune prince fit une telle impression sur
+la malheureuse, qu’elle lui fit dire que, s’il consentait à l’épouser,
+elle lui livrerait la ville. Le barbare accepta ces propositions, et
+aussitôt les portes de Friuli s’ouvrirent devant les hordes forcenées
+des Avares, qui mirent tout à feu et à sang. Ils emmenèrent aussi un
+grand nombre de captifs, en leur promettant d’une manière ironique de
+les reconduire dans la Pannonie, qui était leur berceau. Mais, arrivés à
+un endroit appelé _Campus Sacer_, ils se mirent à les massacrer. Les
+fils du duc Gisulf, qui étaient parmi les prisonniers, s’échappèrent à
+cheval pendant le carnage. Malheureusement, le cadet, Grimoald, était si
+petit et si faible, qu’il menaçait de ne pas fournir une longue course,
+et un de ses frères levait déjà sa lance sur lui pour le tuer, trouvant
+que la mort était préférable pour lui à la captivité. Mais l’enfant le
+supplia avec larmes de l’épargner, promettant qu’il saurait bien
+gouverner sa monture. Son frère alors, l’empoignant par le bras, le jeta
+à cru sur le dos d’un cheval, et lui, s’emparant des rênes, galopa à la
+suite de ses frères. Mais des Avares s’étaient aperçus de leur fuite;
+ils les poursuivirent, et, pendant que les trois autres frères
+parvenaient à gagner le large, ils rattrapèrent Grimoald. L’un de ces
+barbares, prenant la bride de son cheval, le ramena ainsi, fier et
+heureux de sa capture princière, car c’était, dit le chroniqueur, un bel
+enfant dont les yeux brillaient d’un éclat extraordinaire parmi les
+longues boucles de ses cheveux blonds. Mais son courage ne le cédait pas
+à sa beauté. Dégainant son épée, qui était presqu’un jouet, il en asséna
+un coup furieux par derrière sur la tête de l’Avare, qui tomba à terre,
+le crâne brisé. Aussitôt l’enfant tourna la bride à son cheval et se
+sauva. Lorsqu’il eut rejoint ses frères, il les réjouit doublement en
+leur racontant son aventure[245].
+
+ [245] Paul Diacre, IV, 37.
+
+Voilà comment le courage et la présence d’esprit du petit Grimoald le
+firent échapper aux horreurs de la captivité, pendant que la lâcheté et
+la perfidie de sa mère rencontraient un juste châtiment. En effet, pour
+se conformer à sa promesse, le Cagan reçut Romilde dans son lit après la
+prise de la ville, mais la livra ensuite à douze Avares qui lui
+infligèrent, pendant le reste de la nuit, les traitements les plus
+brutaux. Puis, il la fit empaler en plein champ en disant: «Voilà le
+mari que tu mérites.»
+
+Les filles de cette misérable femme n’imitèrent pas l’impudicité de leur
+mère. Elles étaient chastes, et, pour ne pas être outragées par les
+barbares, elles se placèrent sur la poitrine de la chair crue de poulet,
+qui, en pourrissant, dégagea bientôt une odeur insupportable. Les Avares
+qui voulurent s’approcher d’elles s’éloignèrent avec dégoût, imaginant
+que c’était leur odeur naturelle, et disant que toutes les Lombardes
+sentaient mauvais. Ces nobles vierges échappèrent ainsi au déshonneur:
+plus tard, vendues en divers pays, elles firent des mariages dignes de
+leur condition; l’une épousa le roi des Alamans, l’autre, dit-on, le
+prince de Bavière[246].
+
+ [246] Paul Diacre, _Hist. Langob._ IV, 37. C’est, ainsi que je l’ai
+ dit dans mon étude sur _La Lèpre en Occident avant les Croisades_,
+ dans le dernier trait de cette longue légende qu’il faut chercher
+ l’origine de l’opinion populaire au VIIIe siècle, d’après laquelle
+ la lèpre avait pris naissance parmi les Lombards, à moins toutefois
+ que la légende elle-même n’ait été inventée pour expliquer l’origine
+ de cette opinion dans un sens favorable à ce peuple. V. la lettre du
+ pape Étienne II à Charlemagne et à Carloman dans Jaffé _Bibl. Rer.
+ Germ._ IV, 159.
+
+Avec quelle émotion, avec quel intérêt ne devait-on pas écouter ces
+histoires dans un peuple où des événements semblables, arrivés hier
+encore, pouvaient arriver le lendemain! Aussi Paul Diacre ne croit-il
+pas abuser de la patience de ses lecteurs en faisant suivre un autre
+récit du même genre.
+
+Cinq frères, nous dit-il, faits prisonniers pendant cette même invasion
+des Avares, avaient été emmenés, enfants encore, en Pannonie, et réduits
+en esclavage. Quand ils furent devenus grands, l’un d’eux, nommé
+Lopichis, résolut de secouer le joug de la servitude et de se sauver en
+Italie. Le voilà donc qui prend la fuite, muni seulement d’un arc et
+d’un carquois, avec quelques provisions de route. Il ne savait de quel
+côté se diriger, lorsqu’un loup se présenta à lui qui devint son guide
+et son compagnon de voyage. L’animal marchait devant lui et regardait
+fréquemment en arrière: quand le fugitif s’arrêtait, il s’arrêtait
+également, et quand il se remettait en marche, il reprenait sa route
+aussi. Lopichis alors comprit que cet animal lui était envoyé par la
+Providence. Pendant plusieurs jours, l’homme et la bête cheminèrent
+ainsi par les montagnes à travers la solitude. Bientôt le voyageur fut à
+bout de vivres, et il fallut continuer sa route à jeun. Se sentant sur
+le point de mourir d’inanition, il banda son arc et se disposa à percer
+le loup, dans l’intention de le manger. Mais le loup, s’apercevant de
+ses intentions, se sauva. Alors le malheureux, de plus en plus affaibli
+par la faim, s’abandonna au désespoir et se jeta à terre. S’étant
+endormi, il vit en rêve un homme qui lui dit: «Debout! Il n’est pas
+temps de dormir; prends du côté vers lequel tu as les pieds tournés;
+c’est là qu’est l’Italie.» Lopichis, à son réveil, obéit à l’homme de sa
+vision, et bientôt il rencontra une habitation humaine, car il y avait
+des Slaves établis dans cette région. Une vieille femme accueillit le
+fugitif, le cacha dans sa maison, et lui donna à manger, mais en petite
+quantité à la fois, de peur que, si elle le rassasiait du coup, il ne
+vînt à périr[247]. Lorsqu’il eut repris ses forces, elle lui donna des
+provisions et lui indiqua le chemin qu’il devait prendre. Quelques jours
+après, Lopichis mettait les pieds sur le sol de l’Italie, et rentrait
+dans sa maison paternelle. Elle n’avait plus de toit; les ronces et les
+épines croissaient en épais buissons à l’intérieur. Lorsqu’il eut
+d’abord élagué toute cette végétation, il trouva un grand frêne auquel
+il suspendit son carquois. Avec les secours que lui fournirent ses
+proches et ses amis, il put rebâtir la maison, puis il se maria, mais il
+ne recouvra jamais les nombreux biens que son père avait possédés, car
+ceux qui les avaient envahis étaient protégés par la prescription. «Ce
+Lopichis, ajoute Paul Diacre par manière de conclusion, était mon
+bisaïeul, puisqu’il fut le père de mon grand-père Aréchis, et le
+grand-père de Warnefrid dont je suis le fils[248].»
+
+ [247] Paulatim ei victum ministravit, ne, si ei usque ad saturitatem
+ alimoniam praeberet, ejus vitam funditus extingueret.
+
+ [248] Paul Diacre, _Hist. Langob._, IV, 37.
+
+Plus célèbre et non moins dramatique est l’histoire de la fuite de
+Walther et d’Hildegonde, qui nous ramène d’ailleurs au beau milieu des
+invasions hunniques. Bien qu’elle n’ait été mise par écrit qu’au Xe
+siècle, dans le beau poème du moine Ekkehard de Saint-Gall, elle remonte
+par sa donnée première aux jours mêmes qui suivirent l’expédition
+d’Attila en Gaule, et c’est une raison de plus pour la rapprocher de
+notre chant inconnu sur la captivité de Childéric parmi les Huns.
+
+Walther, fils du roi d’Aquitaine, et Hildegonde, fille du roi des
+Burgondes, sont fiancés depuis longtemps. Livrés l’un et l’autre au roi
+barbare en qualité d’ôtages, ils vivent à sa cour dans les liens d’une
+captivité dorée, car, bien que le jeune homme ait conquis la faveur du
+roi, et que la jeune fille soit dans les bonnes grâces de la reine, ils
+ne sentent pas moins lourdement le poids de leurs chaînes. Un jour
+enfin, en revenant d’une expédition victorieuse qu’il a faite pour le
+compte d’Attila, et où il s’est couvert de gloire, Walther s’ouvre de
+ses projets à la princesse burgonde. «J’irai où tu iras, lui répond-elle
+avec une noble simplicité, et je partagerai ta destinée.» Walther offre
+un grand banquet au roi des Huns et à toute sa cour. Au milieu de la
+nuit, pendant que les convives, accablés par le vin, dorment éparpillés
+dans son palais, il fuit avec sa fiancée. Tous deux montent sur _Lion_,
+le cheval de Walther: lui, couvert de sa cuirasse et de son casque, les
+jambes garnies de guêtres d’or, une épée à chaque côté, le bouclier au
+bras, la lance au poing; elle, tenant les rênes du cheval en même temps
+que les filets de pêche, engins qui doivent leur procurer leur
+nourriture pendant la route. Aux deux flancs du coursier, ils ont pris
+la précaution de pendre un coffre rempli de trésors. Dans cet attirail,
+ils fuient, et leur fuite dure quarante jours. Pendant la nuit, le bon
+coursier leur fait dévorer l’espace; dès que vient l’aube, ils se
+tiennent cachés à l’ombre des forêts, sur la croupe des montagnes,
+prenant des oiseaux à la glu ou au piège, et du poisson quand ils
+arrivent dans les vallées. Les Huns envoyés à leur poursuite ne
+parviennent pas à les rattraper. Les deux fugitifs atteignent enfin les
+Vosges, où, dans le défilé de Wasgenstein, les attendent leurs suprêmes
+aventures.
+
+Telles étaient les histoires d’évasion qui circulaient parmi les peuples
+germaniques, et que la voix ailée de la poésie faisait retentir de
+peuple en peuple. Il y en avait peu qui inspirassent un intérêt plus
+passionné et plus universel. Aussi comprend-on que des épopées entières,
+comme l’est le _Waltharius_, soient sorties du récit d’un de ces simples
+épisodes. Chacun se retrouvait soi-même dans les héros de ces poèmes,
+et, en les entendant chanter, voyait se dresser devant sa mémoire le
+souvenir des heures les plus dramatiques de son passé. La poésie n’était
+ici que l’écho de la vie; elle la reflétait avec des couleurs à peine
+plus éclatantes, et l’imagination ne pouvait pas ajouter grand chose aux
+émotions de la réalité. Je ne vois presque aucune différence de qualité
+entre la fuite de Waltharius et d’Hildegonde, racontée par le poète du
+Xe siècle, et celle de Léon et d’Attale, telle qu’au VIe siècle le
+chroniqueur franc l’écrit sous la dictée de souvenirs personnels. Voici,
+dans le texte de Grégoire de Tours, cette curieuse aventure, que je ne
+veux pas déflorer par une analyse.
+
+«Théodoric et Childebert firent alliance, et, s’étant prêté serment de
+ne point marcher l’un contre l’autre, ils se donnèrent mutuellement des
+ôtages pour confirmer leurs promesses. Parmi ces ôtages se trouvaient
+beaucoup de fils de sénateurs, mais, de nouvelles discordes s’étant
+élevées entre les rois, ils furent voués aux travaux publics, et tous
+ceux qui les avaient en garde en firent leurs serviteurs. Un bon nombre
+cependant s’échappèrent par la fuite et retournèrent dans leur pays,
+tandis que quelques-uns demeurèrent en esclavage. Parmi ceux-ci, Attale,
+neveu du bienheureux Grégoire, évêque de Langres, avait été employé au
+service public et destiné à garder les chevaux; il avait pour maître un
+barbare qui habitait le territoire de Trèves. Le bienheureux Grégoire
+envoya des serviteurs à sa recherche, et, lorsqu’on l’eut trouvé, on
+apporta à cet homme des présents; mais il les refusa en disant: «De la
+race dont il est, il me faut dix livres d’or pour sa rançon.» Lorsque
+les serviteurs furent revenus, Léon, attaché à la cuisine de l’évêque,
+lui dit: «Si tu veux le permettre, peut-être pourrai-je le tirer de sa
+captivité.» Son maître fut joyeux de ces paroles, et Léon se rendit au
+lieu qu’on lui avait indiqué. Il voulut enlever secrètement le jeune
+homme, mais il ne put y parvenir. Alors, menant avec lui un autre homme,
+il lui dit: «Viens avec moi, vends-moi à ce barbare, et le prix de ma
+vente sera pour toi; tout ce que je veux, c’est d’être plus en liberté,
+de faire ce que j’ai résolu.» Le marché fait, l’homme alla avec lui, et
+s’en retourna après l’avoir vendu douze pièces d’or. Le maître de Léon,
+ayant demandé à son serviteur ce qu’il savait faire, celui-ci répondit:
+«Je suis très habile à faire tout ce qui doit se manger à la table de
+mes maîtres, et je ne crains pas qu’on en puisse trouver un autre égal à
+moi dans cette science. Je te le dis en vérité: quand tu voudras donner
+un festin au roi, je suis en état de composer des mets royaux, et
+personne ne les saurait mieux faire que moi.» Et le maître lui dit:
+«Voilà le jour du Soleil qui approche (car c’est ainsi que les barbares
+ont coutume d’appeler le jour du Seigneur), et ce jour-là, nos voisins
+et nos parents sont invités à ma maison; je te prie de me faire un repas
+qui excite leur admiration et duquel ils disent: «Nous n’aurions pas
+attendu mieux dans la maison du roi.» Et l’autre dit: «Que mon maître
+ordonne qu’on me rassemble une grande quantité de volailles, et je ferai
+ce que tu me commandes.» On prépara ce qu’avait demandé Léon. Le jour du
+Seigneur vint à luire, et il fit un grand repas plein de choses
+délicieuses. Tous mangèrent, tous louèrent le festin; les parents
+ensuite s’en allèrent, le maître remercia son serviteur, et celui-ci eut
+autorité sur tout ce que possédait son maître. Il avait grand soin de
+lui plaire, et distribuait à tous ceux qui étaient avec lui leur
+nourriture et les viandes préparées. Après l’espace d’un an, son maître
+ayant en lui une entière confiance, il se rendit dans la prairie proche
+de la maison, où Attale était à garder les chevaux, et, se couchant à
+terre loin de lui et le dos tourné de son côté, afin qu’on ne s’aperçût
+pas qu’ils parlaient ensemble, il dit au jeune homme: «Il est temps que
+nous songions à retourner dans notre patrie; je t’avertis donc, lorsque
+cette nuit tu auras ramené les chevaux dans l’enclos, de ne pas te
+laisser aller au sommeil, mais, dès que je t’appellerai, de venir, et
+nous nous mettrons en marche.» Le barbare avait invité ce soir-là à un
+festin beaucoup de ses parents, au nombre desquels était son gendre qui
+avait épousé sa fille. Au milieu de la nuit, comme ils eurent quitté la
+table et se furent livrés au repos, Léon porta un breuvage au gendre de
+son maître, et lui présenta à boire ce qu’il avait versé; l’autre lui
+parla ainsi: «Dis-moi donc, toi, l’homme de confiance de mon beau-père,
+quand te viendra l’envie de prendre des chevaux et de t’en retourner
+dans ton pays?» Ce qu’il lui disait par jeu et en s’amusant. Et lui, de
+même, en riant, lui dit avec vérité: «C’est mon projet cette nuit, s’il
+plaît à Dieu.» Et l’autre dit: «Il faut que mes serviteurs aient soin de
+me bien garder, afin que tu ne n’emportes rien.» Et ils se quittèrent en
+riant. Tout le monde étant endormi, Léon appela Attale, et, les chevaux
+sellés, il lui demanda s’il avait des armes. Attale répondit: «Non, je
+n’en ai pas, si ce n’est une petite lance.» Léon entra dans la demeure
+de son maître et lui prit son bouclier et sa framée. Celui-ci demanda
+qui c’était et ce qu’on lui voulait. Léon répondit: «C’est moi, Léon,
+ton serviteur, et je presse Attale de se lever en diligence et de
+conduire les chevaux au pâturage, car il est là endormi comme un
+ivrogne.» L’autre lui dit: «Fais ce qui te plaira», et, en disant cela,
+il s’endormit.
+
+Léon, étant ressorti, munit d’armes le jeune homme, et, par la grâce de
+Dieu, trouva ouverte la porte d’entrée qu’il avait fermée au
+commencement de la nuit avec des clous enfoncés à coups de marteau pour
+la sûreté des chevaux. Et, rendant grâces au Seigneur, ils prirent les
+autres chevaux et s’en allèrent, emportant aussi un paquet de vêtements.
+Mais lorsqu’ils furent arrivés à la Moselle, en la traversant, ils
+trouvèrent des hommes qui les arrêtèrent; et ayant laissé leurs chevaux
+et leurs vêtements, ils passèrent l’eau sur leur bouclier et arrivèrent
+sur l’autre rive, et, dans l’obscurité de la nuit, ils entrèrent dans la
+forêt où ils se cachèrent. La troisième nuit était arrivée depuis qu’ils
+voyageaient sans avoir goûté la moindre nourriture; alors, par la
+permission de Dieu, ils trouvèrent un arbre couvert du fruit appelé
+vulgairement prunes, et ils les mangèrent. S’étant un peu soutenus par
+ce moyen, ils continuèrent leur route et entrèrent en Champagne. Comme
+ils y voyageaient, ils entendirent le trépignement des chevaux qui
+arrivaient en courant, et dirent: «Couchons-nous à terre, afin que les
+gens qui viennent ne nous aperçoivent pas.» Et voilà que tout à coup ils
+virent un grand buisson de ronces, et, passant auprès, ils se jetèrent à
+terre, leurs épées nues, afin que, s’ils étaient attaqués, ils pussent
+se défendre avec leur framée, comme contre des voleurs. Lorsque ceux
+qu’ils avaient entendus arrivèrent auprès de ce buisson d’épines, ils
+s’arrêtèrent, et l’un des deux, pendant que leurs chevaux lâchaient
+l’urine, dit: «Malheur à moi, de ce que ces misérables se sont enfuis
+sans que je puisse les retrouver; mais je le dis, par mon salut, si nous
+les trouvons, l’un sera condamné au gibet, et je ferai hacher l’autre en
+pièces à coups d’épée.» C’était leur maître, le barbare, qui parlait
+ainsi; il venait de la ville de Reims, où il avait été à leur recherche,
+et il les aurait trouvés en route si la nuit ne l’en eût empêché. Les
+chevaux se mirent en route et repartirent. Cette même nuit, les deux
+autres arrivaient à la ville, et, y étant entrés, trouvèrent un homme
+auquel ils demandèrent la maison du prêtre Paulelle. Il la leur indiqua,
+et, comme ils traversaient la place, on sonna matines, car c’était le
+jour du Seigneur. Ils frappèrent à la porte du prêtre et entrèrent. Léon
+lui dit le nom de son maître. Alors le prêtre lui dit: «Ma vision s’est
+vérifiée, car j’ai vu cette nuit deux colombes qui sont venues en volant
+se poser sur ma main; l’une des deux était blanche et l’autre noire.»
+Ils dirent au prêtre: «Il faut que Dieu nous pardonne; malgré la
+solennité du jour, nous vous prions de nous donner quelque nourriture,
+car voilà la quatrième fois que le soleil se lève depuis que nous
+n’avons goûté ni pain, ni rien de cuit.» Ayant caché les deux jeunes
+gens, il leur donna du pain trempé dans du vin, et alla à matines. Il y
+fut suivi par le barbare qui revenait cherchant ses esclaves, mais,
+trompé par le prêtre, il s’en retourna, car le prêtre était depuis
+longtemps lié d’amitié avec le bienheureux Grégoire. Les jeunes gens
+ayant repris leurs forces en mangeant, demeurèrent deux jours dans la
+maison du prêtre, puis s’en allèrent; ils arrivèrent ainsi chez saint
+Grégoire. Le pontife, réjoui en les voyant, pleura sur le cou de son
+neveu Attale. Il délivra Léon et toute sa race du joug de la servitude,
+et lui donna des terres en propre, dans lesquelles il vécut libre le
+reste de ses jours avec sa femme et ses enfants[249].»
+
+ [249] Greg. Tur., III, 15, traduction Guizot, t. I, p. 129 et
+ suivantes. Cette traduction est peu sûre; j’en ai corrigé quelques
+ inexactitudes au passage et je prie le lecteur de ne pas m’attribuer
+ celles qui restent.
+
+Ce récit, et les autres que j’ai reproduits plus haut, différaient-ils
+considérablement de la chanson du Ve siècle, dans laquelle les Francs
+célébraient la fuite de Childéric et de sa mère? Je suis porté à croire
+qu’il devait y avoir une ressemblance singulière entre eux, et qu’ils
+étaient tous coulés, si je puis ainsi parler, dans le même moule. Le
+rôle du cuisinier Léon se retrouvait probablement, avec des variantes,
+dans celui du fidèle Wiomad, et c’était sans doute aussi grâce à un
+stratagème qu’il sauvait son jeune maître. Wiomad, d’ailleurs, on le
+verra plus loin, excellait dans l’art des inventions ingénieuses. Je ne
+veux pas aller plus loin dans la voie des conjectures, mais je ne puis
+m’empêcher de faire remarquer que, dans l’épisode d’Attale comme dans la
+légende de Walther, les prisonniers profitent de l’ivresse de leurs
+maîtres pour prendre le large. L’imagination est la même partout, et les
+événements qui se produisent dans les mêmes circonstances se ressemblent
+d’une manière frappante à travers tous les âges. Une reconstitution
+approximative de l’histoire de Childéric prisonnier des Huns ne serait
+donc pas une entreprise des plus téméraires, si toutefois il valait la
+peine de faire un travail de ce genre.
+
+Je me bornerai, en terminant, à deux réflexions. La première, c’est que
+l’histoire de la fuite de Childéric devait être assez répandue au VIe
+siècle pour que Frédégaire crût pouvoir en parler par simple voie
+d’allusion, comme s’il s’adressait à un public parfaitement au courant
+du sujet. La seconde, c’est que ce chant existait nécessairement à
+l’époque de Grégoire de Tours, et qu’il ne doit pas être resté ignoré de
+cet auteur. Nous possédons même un indice permettant de croire qu’il en
+a fait un certain usage. Mérovée est, pour lui, le père de Childéric: il
+n’élève aucun doute par rapport au lien de famille qui les unit. Or, on
+ne voit pas quel document pourrait lui avoir fait connaître cette
+filiation, sinon précisément notre chanson qui, à l’occasion de
+Childéric et de sa mère, prononçait sans doute, tout au moins, le nom de
+Mérovée. Grégoire en aura retenu ce point, laissant de côté le reste
+pour les mêmes raisons qui lui ont fait écarter plus d’une autre
+tradition barbare[250].
+
+ [250] Voir ci-dessus, p. 157.
+
+On comprend que je n’essaie pas de discuter l’historicité de la légende,
+puisque c’est à peine si nous en connaissons la substance. L’attitude
+que Grégoire semble avoir observée vis-à-vis d’elle, n’est pas pour
+donner une grande opinion de sa vraisemblance. Il faut cependant
+convenir que le fait lui-même ne présente ni impossibilité ni
+contradiction. Childéric, mort en 481, a bien pu n’être qu’un enfant
+trente ans auparavant, lors de la fameuse invasion d’Attila. Nous savons
+d’ailleurs, par Grégoire de Tours, que les Francs ont été mêlés dans une
+large mesure au drame sanglant de Mauriac, et qu’un roi de cette nation
+y a combattu dans les rangs des Romains[251]. Il y a plus. Au rapport de
+Priscus, un des historiens les plus dignes de foi du Bas-Empire, Attila,
+lors de son expédition de Gaule en 451, s’est attaqué directement aux
+Francs, et voici dans quelles circonstances. Le roi de ce peuple étant
+mort, ses deux fils se disputèrent sa succession, et chacun d’eux se
+procura des alliances. L’aîné obtint celle d’Attila; le cadet se mit
+sous la protection d’Aétius, qui l’adopta comme fils, le combla de
+présents, et l’envoya auprès de l’empereur. Priscus se souvient d’avoir
+rencontré ce jeune prince à Rome, avec sa barbe naissante et ses longs
+cheveux blonds qui flottaient sur ses épaules[252]. Il serait donc aussi
+facile que séduisant d’admettre, en combinant les textes de Grégoire, de
+Frédégaire et de Priscus, que le jeune roi franc qui jouissait de la
+protection des Romains n’est autre que Childéric, que c’est lui qui a
+combattu à Mauriac, et que, grâce à des circonstances qui nous
+échappent, il est devenu le héros d’un chant épique, racontant sa
+captivité chez les Huns avec sa mère, et sa délivrance, due à l’adresse
+du fidèle Wiomad[253]. Mais il ne serait pas prudent de se complaire
+dans cette hypothèse, étant donné que rien ne nous autorise à admettre
+que les Francs dont il est question dans Grégoire et dans Priscus soient
+des Saliens, et des Saliens de la famille de Mérovée. Bien plus, le
+texte de Priscus paraît se rapporter à d’autres personnages qu’au roi
+franc dont parle Grégoire de Tours, car celui-ci est un homme dans la
+force de l’âge, qui mène son peuple contre l’ennemi, tandis que le jeune
+prince rencontré par l’écrivain byzantin est un adolescent, et que
+Childéric n’est qu’un enfant à la même époque au dire de Frédégaire.
+Bornons-nous donc au témoignage de celui-ci, sans essayer de le combiner
+avec des matériaux de tout autre nature, et contentons-nous d’en garder
+le seul renseignement un peu positif qu’il fournisse: le conflit des
+Francs avec les Huns pendant la grande guerre de 451. Rien d’ailleurs
+n’empêche d’admettre comme un fait historique la captivité de Childéric.
+On ne voit pas comment il aurait pu naître une légende sur sa captivité
+chez les Huns, s’il n’avait jamais été leur captif.
+
+ [251] Greg. Tur. II, 7. Il ne le nomme pas, sans doute parce que sa
+ source orale, qui appartient au midi de la Gaule, ne connaissait pas
+ le nom. C’est un _Vita Lupi_ du IXe siècle qui, le premier, a risqué
+ le nom de Mérovée: Postremo Aurelianis urbem eis (sc. Hunnis)
+ obsidentibus, ad subsidium Galliarum advolavit patricius Romanorum
+ Etius, fultus et ipse Theodorici Wisigothorum et Merovei Francorum
+ regis aliorumque gentium copiis militaribus. _Acta Sanct._ 29 juill.
+ t. VII, p. 77E.
+
+ [252] Ὃν κατὰ τὴν Ῥώμην εἴδομεν πρεσβευόμενον, μήπω ἰούλου ἀρχομένου,
+ ξανθὸν τὴν κόμην τοῖς αὐτοῦ περικεχυμένην διὰ μέγεθος ὤμοις.
+ Priscus. _Fragmenta_ 8 (Bonn).
+
+ [253] Wietersheim, _Geschichte der Voelkerwanderungen_, 2e édition, t.
+ II, p. 247, admettant l’historicité du récit de Frédégaire, suppose
+ que la colonne septentrionale de l’armée des envahisseurs sera
+ entrée par Trèves dans la Belgique Ire, et aura donné sur
+ l’arrière-garde des Francs, en marche pour rejoindre Aétius.
+
+
+
+
+CHAPITRE VII[254]
+
+Childéric.
+
+(SUITE.)
+
+ [254] Je tiens à prévenir le lecteur que toutes les conclusions de ce
+ chapitre étaient tirées lorsque je pris connaissance du livre de M.
+ P. Rajna, _Le Origini dell’epopea francese_, qui était arrivé aux
+ mêmes résultats plusieurs années avant moi. Je fus moins contrarié
+ de me voir devancé sur un terrain que je croyais avoir exploré le
+ premier, que charmé de constater l’accord entre mes vues et celles
+ du maître de Florence: cette rencontre inattendue de nos recherches
+ respectives, parties de points de départ bien différents, était pour
+ moi, comme elle le sera pour le lecteur, une garantie assez sérieuse
+ de la justesse de leurs résultats.
+
+
+La suite de l’histoire poétique de Childéric répond au caractère de ses
+débuts. C’est, cette fois, Grégoire de Tours qui va nous la raconter.
+
+Childéric était très dissolu, et débauchait les filles des Francs.
+Irrités, ceux-ci se soulevèrent contre lui, et, sans une prompte fuite,
+il n’aurait pas échappé à la mort. Mais, avant de s’exiler, il avait
+partagé une pièce d’or avec un de ses fidèles, qui lui avait promis
+d’apaiser le peuple, et il avait été convenu, que quand l’heure serait
+venue pour le roi de rentrer dans son pays, l’ami lui enverrait la
+moitié de la pièce. Là-dessus, Childéric se retira en Thuringe auprès du
+roi Basin et de la reine Basine.
+
+Les Francs, cependant, avaient à l’unanimité pris pour chef Aegidius, le
+général romain. L’exil de Childéric dura huit années. Au bout de ce laps
+de temps, son fidèle étant parvenu à réconcilier en secret le peuple
+avec le souvenir de son roi, envoya à celui-ci le signe convenu.
+Childéric revint et fut bien accueilli par les Francs, qui le remirent à
+leur tête. Peu de temps après, la reine Basine abandonna son mari et
+vint le rejoindre. Interrogée par lui pourquoi elle avait fait un si
+long voyage, elle répondit: «C’est parce que je connais ta valeur. Si
+j’avais cru qu’il y avait, même au delà de la mer, quelqu’un qui
+l’emportât sur toi[255], c’est à lui que je me serais donnée.» Childéric
+joyeux en fit sa femme, et elle lui donna un fils qu’elle appela Clovis:
+celui-ci fut un grand et puissant guerrier[256].
+
+ [255] Si in transmarinis partibus aliquem cognovissem utiliorem tibi.
+ Sur le sens du mot _utilis_ v. ci-dessus p. 137, n. [215]. Cf. Greg.
+ Tur. III, 22: Matrona Deoteria nomine utilis valde atque sapiens.
+ Pétigny II, 359 se trompe étrangement sur la valeur de ce terme dans
+ la bouche de Basine; après l’avoir traduit par _brave_, il ajoute:
+ «L’expression de Grégoire de Tours, _virum utiliorem_, est beaucoup
+ plus naïve et ne peut se traduire.» Il n’y a de naïf ici que
+ l’étrange remarque de cet auteur.
+
+ [256] Greg. Tur. II, 12.
+
+Frédégaire et le _Liber Historiae_, qui reproduisent le même récit avec
+des variantes dont il sera question plus loin, nous font connaître le
+nom de l’ami fidèle qui rendit tant de services à Childéric: il
+s’appelait Wiomad[257]. Cet accord des deux chroniqueurs est d’autant
+plus remarquable, que, comme je l’ai montré ailleurs[258], le _Liber
+Historiae_ ne procède en rien de Frédégaire, qu’il n’a pas même connu:
+preuve que le Burgonde et le Neustrien ont trouvé l’un et l’autre le nom
+du personnage dans la tradition populaire. Mais pourquoi Grégoire de
+Tours s’obstine-t-il à éviter ce nom, et à désigner l’ami de Childéric
+par des expressions vagues comme _hominem sibi carum_, _amicus ejus_,
+_amicus ille fidelis_? Serait-ce parce que sa source populaire ne lui
+fournissait pas le nom? Une telle supposition est inadmissible: il n’y a
+pas d’exemple qu’une tradition épique fasse entrer en scène des
+personnages anonymes dans des rôles importants, et on ne peut douter que
+le nom de Wiomad ait été un des éléments constitutifs de la légende dont
+il est le héros. Si donc Grégoire ne nous l’a pas communiqué, ce ne peut
+être que parce qu’il éprouvait quelque scrupule à l’égard de la
+tradition. Sans doute, elle lui semblait trop peu sûre pour le
+déterminer à donner une place définitive dans l’histoire à un personnage
+qui n’était connu que par elle. Cet indice d’une faible mais réelle
+résistance de l’esprit critique doit être noté. Il atteste une fois de
+plus que, quand il s’agit de traditions orales, Grégoire ne se livre pas
+entièrement à ses sources, et que, dans le doute, il se décide à
+l’abstention. C’est ainsi que nous l’avons vu procéder plus haut envers
+la légende relative à la filiation de Mérovée: il n’en assume pas la
+responsabilité, et, forcé de la mentionner, il ne le fait qu’avec une
+formule dubitative (_quidam adserunt_)[259]. Nous aurons plus d’une fois
+encore, au cours de nos recherches, l’occasion de faire une constatation
+analogue.
+
+ [257] Frédég. III, 11; _Liber Historiae_, c. 6 et 7.
+
+ [258] _Étude sur le Gesta Regum Francorum_ dans les _Bull. de l’Acad.
+ royale de Belgique_, IIIe série, t. XVIII, 1889.
+
+ [259] V. ci-dessus p. 151 et suiv.
+
+Le choix du signe convenu entre Childéric et son fidèle est bien
+germanique, et, à lui seul, il trahirait sous la plume de Grégoire de
+Tours sa provenance barbare. Les Germains ne connaissaient pas
+l’écriture; lorsqu’il leur fallait vérifier l’authenticité d’un message
+venu de loin, leur embarras était souvent grand. Ils n’avaient pas de
+meilleur moyen que de partager par moitié un objet quelconque, dont les
+morceaux, rapprochés l’un de l’autre et se correspondant parfaitement,
+attestaient d’une manière irrécusable leur unité primitive. Le partage
+du sou d’or entre Childéric et Wiomad appartient à ce genre de
+correspondance rudimentaire: lorsque le roi exilé recevra de la main du
+messager le morceau qui, rapproché de celui qu’il garde, le complétera
+exactement (_quando quidem hanc partem tibi misero, partesque conjunctae
+unum efficerent solidum_) ce sera la preuve que le message est bien
+envoyé par Wiomad, et qu’il peut avoir pleine confiance dans ce que dira
+le messager[260].
+
+ [260] Ainsi s’explique également, en diplomatique, l’usage des chartes
+ connues sous le nom de _chirographes_, et dont le procédé de
+ vérification consiste également à rapprocher l’un de l’autre deux
+ exemplaires du même acte (_chartae pariclae_) écrits sur la même
+ feuille de parchemin, puis détachés l’un de l’autre, la coupure
+ traversant dans le sens longitudinal une ligne d’écriture contenant
+ le mot _cyrographum_ ou toute autre suite de lettres. V. Lebeuf,
+ _Dissertation sur l’époque de l’établissement des Francs dans les
+ Gaules_ p. 317. C’est en pays germanique, à savoir en Angleterre,
+ que nous rencontrons les plus anciennes traces de ce genre de
+ documents publics. Chifflet, _Anastasis Regis Childerici_ p. 65,
+ reproduit par Lebeuf l. l., avait déjà signalé l’usage, datant de
+ l’époque romaine, de casser des monnaies dont les morceaux servaient
+ de gages aux amis séparés par l’absence.
+
+Ce procédé de vérification est resté en usage dans le peuple, et j’en
+retrouve un exemple curieux dans ces mêmes régions où, il y a quatorze
+siècles, Childéric et son ami se séparaient après avoir partagé le sou.
+En 1821, quelques jeunes prêtres flamands du séminaire de Malines
+partaient en qualité de missionnaires pour l’Amérique. Sur le point de
+les quitter, un ami qui les avait accompagnés jusqu’à Waelhem, demanda à
+l’un d’eux de lui donner un souvenir: «N’ayant rien de mieux sur moi,
+écrit le héros de cette histoire, je tirai un sou de ma poche, le pliai
+en deux avec les dents, et le lui remis[261].» L’un de ces hommes, celui
+qui partait, était le P. Desmet, fondateur de la mission des Montagnes
+Rocheuses; l’autre, Monseigneur de Ram, premier recteur de l’université
+de Louvain. Je ne doute pas que si les dents du P. Desmet avaient eu,
+cette fois, la puissance dont il fit preuve en une autre occasion, il
+n’eût remis à Mgr de Ram la moitié du sou en question, et n’eût gardé
+l’autre pour lui: il semble bien que ce fût son intention, et qu’il ait,
+très inconsciemment, voulu renouveler le partage épique des deux héros
+francs.
+
+ [261] _Lettres choisies du R. P. Desmet_, 2e série, p. 219.
+
+Voici un autre exemple pris dans la légende. La chanson du duc de
+Brunswick, qui se chante encore aujourd’hui dans les provinces de
+l’ancien royaume de Childéric, nous montre le prince revenu après de
+longs voyages dans ses États, au moment même où sa femme célèbre la fête
+de son nouveau mariage. Sous le costume d’un mendiant, il lui fait
+demander à boire, et, dans la coupe d’or qu’elle lui a envoyée, il
+jette, après l’avoir vidée, la moitié d’une bague. «A la vue de cet
+objet, la duchesse s’écria avec force: Cet homme, c’est mon propre
+époux! Elle plaça la moitié de la bague près de celle qui lui était
+restée, et soudain les deux moitiés adhérèrent l’une à l’autre[262].»
+
+ [262]
+
+ Zy heeft zonder verzet het stuk van den ring verheven,
+ ’T een tegen ’t ander gezet: ’t is vast aan malkaer gebleven.
+
+ E. de Coussemaker. _Chants populaires des Flamands de France_, Gand
+ 1856, p. 160.
+
+Sauf de légères divergences dans le détail, Frédégaire et le _Liber
+Historiae_ sont d’accord avec Grégoire sur le choix du signe convenu
+entre Childéric et Wiomad, sur le lieu où se retire le prince, et sur
+l’élection d’Aegidius comme roi des Francs pendant son absence. Mais,
+tandis que Grégoire est à peu près muet en ce qui concerne le moyen
+employé par Wiomad pour réconcilier le peuple avec son souverain,
+Frédégaire entre à ce sujet dans de longues digressions, et le _Liber
+Historiae_, de son côté, dramatise l’action que Grégoire se borne à
+indiquer par ces mots: _pacatis occultae Francis_. Évidemment, ces trois
+mots laissent deviner plus qu’ils ne disent. On ne peut pas croire que
+la légende omettait de faire connaître les artifices de Wiomad. Ce
+fidèle serviteur était pour elle l’âme du récit, et les ruses auxquelles
+il recourait devaient être considérées, par les auditeurs barbares,
+comme la partie la plus intéressante de l’histoire. Le mot _occultae_
+est ici, encore une fois, un sommaire sous lequel un œil exercé peut
+entrevoir tout un développement épique. Si Grégoire le passe sous
+silence, c’est toujours à cause de sa défiance envers la légende
+populaire, surtout lorsqu’elle lui fournit des situations et des
+événements qui ne concordent pas avec les idées d’un Romain civilisé.
+Les ruses de Wiomad lui auront paru trop grossières ou trop
+invraisemblables pour être admises, et il aura préféré les passer sous
+silence[263]. Cet expédient n’est certes pas de ceux qu’approuverait la
+critique moderne, mais il n’en est pas qui ait été plus souvent employé,
+et, de nos jours encore, on voit des historiens qui n’appliquent pas
+d’autre méthode à l’examen des traditions populaires.
+
+ [263] C’est avec une vraie satisfaction que je vois ce point de vue
+ affirmé encore par Fauriel, dont j’ai déjà eu l’occasion de
+ constater la remarquable perspicacité: «Il y a toute apparence,
+ écrit-il, que ces traditions fabuleuses, relatives à Childéric,
+ étaient déjà en circulation du temps de Grégoire de Tours, qui doit
+ en avoir eu connaissance, _car il semble s’en être défié_ et avoir
+ eu le dessein formel de les faire disparaître de son récit. Mais ce
+ n’est pas chose facile que ce départ de la vérité et de la poésie
+ dans les documents primitifs où elles ont été une fois confondues,
+ et il n’est pas étonnant que Grégoire y ait mal réussi. _Il n’a
+ donné un certain air de vraisemblance historique à son récit qu’en y
+ laissant tout également dans le vague et dans l’obscurité._»
+ (_Histoire de la Gaule méridionale sous la domination des
+ conquérants germains_, I, p. 273.)
+
+Il faut avouer que les artifices de Wiomad étaient bien faits pour
+exciter la défiance d’un homme élevé au sein d’une civilisation dont le
+mécanisme savant ne permettait pas de comprendre la puérile simplicité
+de la légende germanique. Si l’on peut s’en rapporter ici à Frédégaire
+et au _Liber Historiae_, d’autant plus dignes de foi que leur accord ne
+provient pas d’un emprunt fait par l’un à l’autre, Wiomad aurait feint
+traîtreusement d’être l’ami d’Aegidius, et, après avoir gagné sa
+confiance, lui aurait persuadé de faire peser une dure oppression sur
+les Francs, puis, se retournant vers ceux-ci, il leur aurait reproché
+d’avoir chassé leur roi légitime et leur aurait suggéré l’idée de le
+rappeler. Voilà qui explique le _pacatis occultae Francis_ de Grégoire.
+Cette expression est manifestement une allusion à des faits de ce genre,
+et il faut admettre que, rapportés à la fois par Frédégaire et par le
+_Liber Historiae_, ils formaient le fond d’une version qui était déjà
+sous les yeux de Grégoire de Tours au moment où il écrivait.
+
+Quant à la nature de l’oppression qu’Aegidius fait subir aux Francs,
+elle est décrite par le _Liber Historiae_ d’une manière sommaire, par
+Frédégaire avec beaucoup de détails. D’après ce dernier, Aegidius,
+devenu souverain des Francs, nomme Wiomad sous-roi (_subregulus_).
+Celui-ci lui conseille de lever sur eux un impôt d’un sou d’or
+(_aureus_) par tête. Aegidius le fait, et les Francs paient. Wiomad lui
+persuade de tripler ce tribut pour mieux les dompter et humilier leur
+orgueil. Les Francs, ainsi accablés, s’exécutent cependant, se disant
+qu’il vaut mieux encore payer tribut que de supporter le joug d’un
+Childéric. Cela ne fait pas l’affaire de Wiomad, qui soutient à Aegidius
+que les Francs sont des rebelles, et que, pour avoir raison d’eux, il
+doit en faire périr plusieurs. Et lui-même en choisit une centaine qu’il
+envoie au roi, lequel, toujours plus aveuglé, les fait mettre à mort.
+Alors Wiomad s’adresse aux Francs et leur demande s’ils continueront de
+payer tribut, et de souffrir que les leurs soient immolés comme des
+troupeaux. Les Francs déclarent unanimement que, s’ils pouvaient trouver
+Childéric, ils le remettraient à leur tête, parce qu’ils n’en peuvent
+plus. Wiomad enchanté retourne auprès d’Aegidius, et lui affirme que
+cette fois les Francs sont décidément soumis. Toute cette suite
+d’intrigues manque dans le _Liber Historiae_, mais il paraît bien que
+l’auteur de celui-ci l’a connue, et c’est par seul amour de la brièveté
+qu’il le résume en disant: _Hortabatur_ (Wiomadus) _Egidio aliquos
+Francos dolose oppremere. Ille audiens consilium ejus acrius coepit
+oppremere eos[264]._
+
+ [264] _Liber Historiae_, c. 7.
+
+Voilà, sans doute, une histoire bien invraisemblable, mais de cette
+invraisemblance épique qui n’avait rien de choquant pour les auditoires
+populaires. L’épopée germanique nous présente plus d’une fois le type du
+conseiller perfide qui, devenu le mauvais génie de son maître, le pousse
+à tous les crimes et le précipite finalement dans la ruine. L’une des
+plus caractéristiques parmi ces figures est le traître Sibich, qui, pour
+se venger du roi Hermanaric qui a outragé sa femme, l’amène à se défaire
+successivement de tous les membres de sa famille. Qu’on lise cette
+légende dans le poème intitulé: _La fuite de Dietrich_[265], et l’on
+sera frappé de l’identité de Sibich et de Wiomad, bien qu’il y ait entre
+le récit de Frédégaire et la rédaction de l’épopée un intervalle
+d’environ sept siècles. De part et d’autre, le traître est conçu d’une
+manière tout à fait enfantine. Les mauvais conseils qu’il donne sont
+tellement absurdes que la perfidie crève les yeux, bien que celui auquel
+ils s’adressent se garde de s’en apercevoir jamais. On comprend que
+Grégoire de Tours, qui avait lu des auteurs classiques, et qui avait été
+habitué à des types d’une bien autre vérité psychologique[266], ait été
+mis en défiance, et se soit refusé à regarder l’histoire des ruses de
+Wiomad comme authentique. Frédégaire, qui, comme on le sait déjà,
+n’avait ni la même éducation littéraire ni les mêmes scrupules de
+critique, s’est borné à reproduire la tradition telle qu’il l’avait
+entendue, et sans se préoccuper de ce qu’elle valait.
+
+ [265] _Dietrichs Flucht_ éd. E. Martin dans le _Heldenbuch_, t. II,
+ Berlin 1866.
+
+ [266] Il devait connaître au moins le Sinon de l’Énéide: or, entre un
+ Sinon et un Sibich ou un Wiomad, quelle distance!
+
+Je continue maintenant l’examen de notre légende.
+
+Il semble bien qu’après avoir reconquis les sympathies du peuple pour
+Childéric, Wiomad n’ait plus qu’à lui renvoyer la demi-pièce d’or, pour
+lui marquer qu’il peut désormais revenir en toute sécurité. C’est ainsi,
+en effet, que les choses se passent dans Grégoire et dans le _Liber
+Historiae_. Mais il en est autrement chez Frédégaire, qui intercale ici
+un stratagème nouveau, et bien inutile, pour faire revenir Childéric. Le
+rusé personnage qui mène décidément son Aegidius par le bout du nez, lui
+persuade maintenant d’envoyer une ambassade à l’empereur Maurice, pour
+lui réclamer une somme de 50,000 sous d’or, destinés à payer la fidélité
+des barbares du voisinage. Lui-même demande la permission d’adjoindre à
+cette ambassade un sien esclave, qui doit acheter de l’argent à
+Constantinople[267]; en réalité, l’esclave est chargé de remettre la
+demi-pièce d’or à Childéric, qui se trouve dans la grande ville. Comment
+est-il arrivé là, alors que Grégoire et le _Liber Historiae_ ne parlent
+que de son exil en Thuringe, et que, dans le récit de Frédégaire
+lui-même, il n’a pas été question auparavant de son départ pour Byzance?
+C’est ce que nous apprendrons tout à l’heure. L’ambassade part;
+l’esclave de Wiomad s’en va avec elle, porteur d’un sac qui contient
+prétendûment l’or destiné à l’échange, mais qui, en réalité, est rempli
+de jetons de plomb. Ce qu’il a de plus précieux sur lui, c’est le
+demi-aureus que son maître l’a chargé de remettre en secret à Childéric.
+L’esclave a de plus reçu la mission de prendre les devants, et de
+prévenir sans retard Childéric que le malheureux Aegidius, au lieu
+d’envoyer à Constantinople les tributs de la Gaule, a l’audace d’en
+demander lui-même à l’empereur. Childéric court faire ce beau message à
+Maurice, qui, saisi d’indignation, fait jeter en prison les messagers
+d’Aegidius, et envoie Childéric en Gaule pour tirer vengeance du sujet
+infidèle.
+
+ [267] Addens dixitque ad eum: «Aliquantulum solidos tuae instantiae
+ locum accipiens militavi: parum servus tuus argentum habeo. Vellebam
+ cum tuis legatis puerum dirigere, ut melius Constantinopole mihi
+ argentum mercaret.» Tunc acceptis ab Eiegio quingentos in munere
+ aureos, quos ad hoc opus emendum transmitteret, misit puerum
+ creditarium sibi etc. Fredeg. III, 11. Ce passage ne manque pas
+ d’intérêt pour l’histoire monétaire des Francs.
+
+Childéric se met en route, comblé de cadeaux par Maurice. Wiomad,
+prévenu par son esclave revenu sur ces entrefaites, vient à sa rencontre
+à Bar, où le roi est reçu par ses sujets, et où, sur le conseil de
+Wiomad, il leur fait gracieusement remise de tous les tributs publics.
+Il est ensuite reconnu par tout le peuple franc, livre plusieurs combats
+à Aegidius et remporte de sanglants succès sur les Romains.
+
+Tel est le récit de Frédégaire. On voit qu’il se compose de deux
+légendes indépendantes, en partie contradictoires entre elles,
+d’ailleurs imparfaitement soudées l’une à l’autre, et dont l’une place
+l’exil de Childéric en Thuringe, tandis que l’autre lui assigne pour
+retraite Constantinople. Examinons d’abord cette dernière, qui est
+entièrement inconnue de Grégoire et du _Liber Historiae_.
+
+Cette légende est manifestement postérieure à Grégoire de Tours, et elle
+fait partie de ce développement graduel auquel sont soumises, dans la
+bouche du peuple, les données de la tradition, lorsqu’elles ont obtenu
+quelque popularité. D’abord, c’est bien de Thuringe que Grégoire fait
+revenir Childéric (_a Thoringia regressus_) ne laissant aucune place à
+l’hypothèse que l’histoire de l’exil à Constantinople aurait déjà été en
+circulation de son temps. Le caractère parasite de l’épisode ajouté par
+Frédégaire est d’ailleurs si frappant, qu’on pourrait le découper comme
+à l’emporte-pièce dans sa propre narration, sans qu’elle en fût altérée;
+au contraire, elle paraîtrait, après cette amputation, beaucoup plus
+logique et plus vraisemblable[268]. Enfin, la mention de l’empereur
+Maurice suffit pour assigner à l’épisode une date postérieure à Grégoire
+de Tours, car celui-ci est mort en 594, et Maurice monta sur le trône en
+582, plusieurs années après que Grégoire avait écrit les premiers livres
+de sa chronique[269].
+
+ [268] Mettez entre crochets tout le passage qui commence à _Dans
+ idemque consilio_ et qui s’arrête à _multis muneribus a Mauricio
+ ditatus_, et lisez le reste d’un trait; l’évidence alors sera
+ éclatante.
+
+ [269] Je vois par une note de l’édition Arndt-Krusch, que Labarte
+ (_Histoire des arts industriels au moyen âge_, I, p. 454) constatant
+ l’anachronisme, veut corriger Frédégaire, en mettant Marcianus à la
+ place de Mauricius. C’est une erreur, il ne faut pas corriger les
+ traditions épiques, il faut se borner à en prendre acte et à
+ constater leur procédé.
+
+Il vaut d’ailleurs la peine, pour l’historien autant que pour le
+critique, de scruter un peu plus attentivement les origines de la
+légende qui met en scène l’empereur Maurice. Évidemment, elle n’est pas
+née du vivant de celui-ci, qui ne mourut qu’en 602, et il est même peu
+probable qu’elle ait pris naissance sous le règne de son premier
+successeur Phocas (602-610). Même chez un peuple aussi barbare que
+l’étaient alors les Francs, on ne pouvait avoir oublié si vite le
+Maurice historique, dont on devait avoir parlé plus d’une fois en pays
+franc, à cause de ses fréquentes négociations avec les souverains de ce
+pays[270], et en particulier de certain conflit assez retentissant qu’il
+avait eu avec Childebert II[271]. C’est donc tout au plus sous le règne
+d’Héraclius, c’est-à-dire après 610, que les notions chronologiques sur
+le règne de Maurice auront été assez brouillées en Gaule pour qu’on fît
+de cet empereur un contemporain de Childéric, qui avait vécu plus d’un
+siècle avant lui.
+
+ [270] Greg. Tur. VI, 42; VIII, 18; IX, 25; X, 24. Paul Diacre, III,
+ 17, 22, 29, 31.
+
+ [271] Voir sur cette affaire Greg. Tur. X, 2 et 4.
+
+Pourquoi l’imagination populaire a fait choix du nom de Maurice, c’est
+ce que pourra dire quiconque a un peu réfléchi à la formation des
+légendes nationales. On a pris, parmi les empereurs du passé, celui dont
+on avait conservé le souvenir le plus vif, et il se trouvait, pour les
+raisons indiquées ci-dessus, que c’était Maurice. Ce _transfert épique_,
+s’il m’est permis de baptiser de la sorte le procédé en question,
+l’imagination populaire le fait toujours en pareil cas, et l’épopée n’en
+a pas de plus familier.
+
+Un dernier point resterait à élucider dans l’histoire de l’épisode
+ajouté par Frédégaire. D’où vient cette singulière légende qui, née au
+VIIe siècle, fait fuir le roi barbare à Constantinople, et montre la
+Gaule administrée pendant quelque temps au nom des empereurs? Nous avons
+établi qu’elle est dépourvue de tout fondement historique; il est, dès
+lors, parfaitement inutile de lui chercher un lointain point d’attache
+avec l’histoire dans le passage de Priscus, parlant d’un prince franc
+qu’il a vu à Rome[272]. Par contre, on trouve dans l’histoire du VIe
+siècle quelques faits qu’on pourrait considérer comme ayant fourni des
+matériaux à la fantaisie épique. Le premier de ces faits, c’est qu’un
+aventurier, nommé Gundovald, qui se disait fils de Clotaire I, après
+avoir fait quelque bruit chez les Francs, s’était réfugié auprès de
+Narsès et de là à Constantinople, d’où il était revenu au bout de
+quelque temps comme un véritable prétendant à la couronne (582)[273]. Il
+paraît que le duc Gonthran Boson, un intrigant de la pire espèce,
+l’avait appelé, et qu’il avait même fait exprès le voyage de
+Constantinople pour le décider à tenter l’aventure[274]. Parmi les
+grands, il y en avait plusieurs, notamment les ducs Mummolus et
+Desiderius, qui avaient ouvertement embrassé la cause du
+prétendant[275]. «Viens, lui avaient-ils dit, tu es attendu par tous les
+grands du royaume de Childebert, et il n’y a personne qui osera bouger
+devant toi. Nous savons tous que tu es le fils de Clotaire, et il ne
+reste personne en Gaule qui puisse gouverner le royaume, si tu ne
+viens[276].» De pareilles offres décidèrent Gundovald; il débarqua à
+Marseille, où il fut bien accueilli par l’évêque. Il fut élevé sur le
+pavois par son parti à Brives-la-Gaillarde, et il commença ensuite à
+parcourir le pays en véritable souverain. Il entra dans plusieurs villes
+importantes, comme Angoulême, Toulouse, Bordeaux, et envoya sommer
+impérieusement le roi Gonthran de lui restituer sa part d’héritage[277].
+
+ [272] V. ci-dessus p. 177.
+
+ [273] Greg. Tur. VI, 24.
+
+ [274] Id. VI, 26. Cf. VII, 14, 32 et 36.
+
+ [275] Id. VII, 10.
+
+ [276] Id. l. l.
+
+ [277] Id. VII, 32.
+
+Tous les traits de la vie de cet aventurier sont ici à noter. L’esprit
+public en avait été fort frappé, et en particulier de cette circonstance
+du voyage à Constantinople: elle est mentionnée nombre de fois. A cette
+date, en pays franc, on était un personnage quand on avait été à
+Constantinople, et qu’on avait vu l’empereur! Ajoutons que ceci se
+passait sous l’empereur Maurice, et que même beaucoup d’historiens ont
+voulu voir, dans l’équipée de Gundovald, une ambitieuse tentative de
+Byzance pour remettre la Gaule sous ses lois[278]. N’est-ce pas dans
+l’histoire de cet aventurier que la légende de l’exil de Childéric à
+Constantinople s’est fournie de ses traits principaux? Nous avons de
+part et d’autre un prétendant chassé du pays franc, réfugié à
+Constantinople, favorisé par l’empereur Maurice, rappelé par des Francs
+qui sont allés lui offrir de rentrer, enfin, revenant par mer en
+Gaule[279]. Certes, je ne soutiens pas que l’histoire de Gundovald soit
+devenue celle de Childéric, dont elle diffère d’ailleurs par son
+dénouement tragique, mais je dis qu’elle doit lui avoir servi de moule.
+Peut-être même est-ce du vivant du prétendant que la légende de
+Childéric s’est modelée sur la sienne. C’est du moins ce que laisserait
+croire la frappante analogie de certains traits, qu’on trouve à la fois
+dans le récit historique et dans la tradition légendaire. Ainsi,
+l’histoire des 50,000 sous d’or subtilisés par Childebert I à
+Maurice[280] a, très probablement, fourni à la légende l’idée de la même
+somme indûment réclamée par Aegidius au même empereur. D’autre part, il
+y a des aventures d’ambassadeurs francs envoyés à Maurice et maltraités
+en route, qui ont un singulier air de famille avec ce que nous lisons
+encore dans l’histoire de Gundovald[281]. Il n’est donc pas téméraire de
+voir, dans l’aventure réelle, le type sur lequel s’est modelé l’épisode
+légendaire ajouté par le chroniqueur du VIIe siècle à l’histoire de
+Childéric[282].
+
+ [278] Deloche dans les _Mémoires de l’Acad. des Inscript._, t. XXX, 2e
+ partie, contre Robert, _ibid._ A. Gasquet, _L’Empire byzantin et la
+ monarchie franque_, p. 186.
+
+ [279] Evicto navale revertit in Galliis (Frédég., III, 11). Gundovald
+ rentre par Marseille. Greg. Tur., VII, 36.
+
+ [280] Greg. Tur. VI, 42 (Childebertus) ab imperatore autem Mauricio
+ ante hos annos quinquaginta milia soledorum acceperat, ut
+ Langobardos de Italia extruderit. Audito autem imperator quod cum
+ his in pace conjunctus est pecuniam repetibat, sed hic fidus a
+ solaciis nec responsum quidem pro hac re voluit reddere.
+
+ [281] Par exemple Greg. Tur. X, 2.
+
+ [282] Sicchè, conchiudendo, a me pare verosimile un rifacimento del
+ poema di Childerico sullo scorcio del secolo VI, o al più tardi nei
+ primi anni del VII. Rajna, p. 67.
+
+La mention de la ville de Bar dans le récit de Frédégaire nous fournit
+une autre indication. Bar-le-Duc était la première ville du royaume
+d’Austrasie quand on y entrait par le sud; c’est pour cela que Wiomad y
+vient à la rencontre de son roi, et que l’on mentionne l’accueil que les
+habitants font à celui-ci. En d’autres termes, la légende veut dire que
+Childéric, en revenant de Constantinople, _est reçu aux frontières de
+son royaume par son peuple, et la remise d’impôts qu’il leur accorde est
+un véritable don de joyeuse entrée_ (_inicium receptonis_)[283]. Ce
+détail atteste que la chanson provient d’un endroit où l’on connaissait
+la frontière qui séparait l’Austrasie de la Bourgogne, c’est-à-dire du
+pays de Bar-le-Duc même, et je n’hésite pas à dire que c’est cette ville
+seule qui avait intérêt à rappeler la prétendue remise d’impôts accordée
+par le roi Childéric. Qui sait même si le détail n’a pas été ajouté dans
+une intention satirique, à un moment où l’on se débattait contre les
+exigences assez fréquentes du fisc mérovingien?
+
+ [283] Rajna, qui n’a pas vu cela, croit à tort qu’il s’agit de
+ Bar-sur-Aube, qui est en Bourgogne (p. 58), et qui ne répond point
+ par conséquent aux indications de Frédégaire.
+
+Notre histoire est d’ailleurs bien dans le goût des récits francs. Nous
+en rencontrons encore une autre dans la chronique de Frédégaire, qui,
+bien qu’elle se rapporte à des faits beaucoup plus rapprochés de lui,
+sent également sa légende. Adaloald, roi des Lombards, avait fait très
+bon accueil à Eusebius, que l’empereur Maurice lui avait envoyé pour le
+tromper[284]. Mais, après que sur le conseil d’Eusebius il s’était
+laissé oindre de divers onguents, il se trouva entièrement au pouvoir de
+ce dernier, et incapable de faire autre chose que ce qu’il lui disait.
+Instigué par lui, il donna ordre de faire périr tous les grands du
+royaume des Lombards; il voulait, après s’être débarrassé d’eux, se
+livrer avec tout son peuple à l’empire. Une douzaine ayant déjà péri par
+le glaive sans être coupables, les autres, se voyant menacés à leur
+tour, élurent roi le duc de Turin Charoald, qui avait épousé Gondeberge,
+sœur du roi Adaloald[285].
+
+ [284] Ingeniose ad se venientem. _Ingenium_ a déjà dans les textes
+ mérovingiens le sens qu’il a plus tard dans l’expression française:
+ _par fraude et mal engien_.
+
+ [285] Frédég. IV, 49.
+
+Cette historiette, qui nous offre, je crois, le plus ancien exemple de
+ce qu’on appelle aujourd’hui une suggestion, n’est autre chose qu’une
+légende. En effet, en 624, date prétendue de l’événement, l’empereur
+Maurice n’était plus de ce monde; il avait péri dès 602 sous les coups
+de Phocas, et ce dernier lui-même avait succombé, en 610, à la vengeance
+d’Héraclius. D’ailleurs, toute l’histoire a une saveur légendaire qui
+suffit à la faire écarter[286]. Je ne l’ai mentionnée ici que pour
+montrer la conformité de l’épisode qui nous occupe avec d’autres qui
+sont sortis du même moule.
+
+ [286] Has fabulas esse patet, dit Krusch dans une note l. l.
+
+Après cette digression, je reviens à la légende telle que la raconte
+Grégoire de Tours, suivi d’ailleurs par Frédégaire et par le _Liber
+Historiae_. Childéric, nous disent-ils tous les trois, a trouvé
+l’hospitalité chez Basin, roi des Thuringiens, et chez sa femme Basine.
+Après son retour au pays franc, Basine est venue le rejoindre, et elle
+est devenue sa femme. Ce récit porte sur lui la marque manifeste de sa
+provenance populaire, quand même le _respondisse fertur_, par lequel
+Grégoire de Tours introduit la repartie de Basine, n’en serait pas la
+preuve explicite. Après ce que j’ai dit plus haut au sujet de
+l’allitération dans les noms des quatre prud’hommes auteurs de la loi
+salique, il est inutile d’insister sur la parenté toute poétique créée
+entre le nom de Basin et celui de sa femme: à elle seule, elle suffit
+pour attester que nous nous trouvons ici sur le terrain de la fiction,
+et non sur celui de l’histoire[287]. Basine est d’ailleurs, comme l’a
+fort bien fait remarquer M. Rajna, le prototype de ces femmes amoureuses
+qui, dans les chansons de Geste, vont se jeter sans façon dans les bras
+des héros étrangers qu’elles aiment, en leur offrant leur amour avec
+plus de franchise que de dignité.
+
+ [287] Cf. P. Rajna, P. 54.
+
+Il faut noter de plus, dans le récit de Grégoire, une contradiction bien
+significative. Childéric a été pendant huit ans l’hôte de Basine; or, en
+la voyant reparaître, il lui adresse la parole comme s’il ne se doutait
+pas de ce qui l’amène, presque comme s’il ne la connaissait pas. Et
+elle-même lui répond comme si elle le voyait pour la première fois, et
+que jusqu’alors elle ne l’eût connu que par la renommée. Bien plus, il
+se réjouit du compliment qu’elle lui fait, et il la prend pour femme,
+sans qu’il soit seulement question entre eux de Basin ni de leurs
+relations antérieures[288]. Est-ce bien ainsi que devait se passer la
+scène où se revoyaient deux personnages qui, dans tous les cas, étaient
+l’un pour l’autre de vieilles connaissances, et qui s’apprêtaient à
+trahir, elle son époux, lui son ami? Évidemment non, et l’on peut dire
+sans exagération que le dialogue de Childéric et de Basine contredit le
+récit de Grégoire. Mais cette circonstance est précieuse parce qu’elle
+nous met sur la voie des diverses phases par lesquelles a passé
+l’évolution incomplète de la légende.
+
+ [288] Cette contradiction arrive à son comble dans les récits de
+ Roricon (Bouquet, III, p. 5) et d’Aimoin, I, VIII (ibid., p. 32)
+ qui, d’une part, amplifient sur Grégoire et sur Frédégaire en
+ parlant des relations adultères que Childéric aurait eues avec
+ Basine à la cour de Thuringe, et, qui, de l’autre, montrent
+ Childéric fort étonné de la visite de cette reine, et celle-ci
+ parlant comme si elle ne l’avait jamais vu.
+
+Et d’abord, en cherchant à démêler ce qu’elle contient de réel et de
+fictif, nous devons constater l’existence historique d’un roi des
+Thuringiens portant le nom de Basin. Nous savons par Fortunat que la
+reine Radegonde était la petite-fille de ce roi[289], et il est
+impossible d’admettre, comme l’ont fait quelques-uns, que ce
+renseignement manque d’autorité[290]. Fortunat, en effet, était lié
+d’amitié avec la sainte, et c’est par elle-même qu’il a connu ses
+relations de famille. D’autre part, Basin est encore mentionné dans
+l’_Origo Gentis Langobardorum_, document italien du VIIe siècle, qui
+nous apprend qu’une de ses filles avait épousé Wacco, roi des
+Lombards[291]; il est de plus nommé dans l’_Edictum Rothari Regis_, et
+indiqué dans l’_Histoire des Lombards_ de Paul Diacre. Voilà un ensemble
+de témoignages plus que suffisant pour élever au-dessus de tout doute
+l’historicité du roi Basin.
+
+ [289] Fortunat, _Vita Radegundis_, c. 1.
+
+ [290] Comme fait M. Rajna, d’après qui (p. 54, n. 4) sainte Radegonde
+ était venue en Gaule trop jeune pour se rappeler le nom de son
+ grand-père. Donc, l’assertion positive de Fortunatus émanerait, elle
+ aussi, de la tradition poétique. Mais de deux choses l’une: ou bien
+ Fortunat tenait son renseignement de la sainte elle-même, et alors
+ qui s’avisera d’en contester l’authenticité? ou bien il l’avait dû
+ demander ailleurs, et quelle apparence qu’il eût été connu autour de
+ lui, tout en restant inconnu de la principale intéressée?
+
+ [291] Nous possédons deux rédactions de l’_Origo Gentis
+ Langobardorum_. La première c. 4 écrit: Wacho habuit uxores tres:
+ Ranicundam filia Fisud regis Turingorum, etc. L’autre, conservée
+ dans le _Codex Gothanus_ du IXe siècle, dit: Wacho habuit uxores
+ tres: Ranicunda filia Pisen regis Turingorum.
+
+ L’_Edictum Rothari Regis_: Wacho habuit uxores tres: una Ratecunda,
+ filia Pisen regis Thuringorum.
+
+ Paul Diacre, _Hist. Langob._ I, 21: Ranicundam filiam regis
+ Turingorum.
+
+ Remarquez en outre ce nom de Radegonde porté par une tante de la
+ sainte: la fidélité bien connue des familles germaniques à certains
+ prénoms est ici, sinon une preuve, du moins un indice.
+
+D’autre part, il est difficile de contester le nom de Basine donné par
+la tradition à la mère de Clovis. A l’époque où cette tradition reçut sa
+forme actuelle, c’est-à-dire, si je ne me trompe, du vivant de Clovis ou
+peu après sa mort, ce nom n’était pas oublié[292], et il n’est pas
+admissible qu’on en ait imaginé un autre que celui que fournissait la
+réalité. Rien n’est plus vivace qu’un nom: il se perpétue avec le
+souvenir du personnage qui l’a porté, et il ne cesse de faire corps avec
+lui dans la mémoire de la multitude. Ajoutons que le vocable de Basine
+reparaît encore dans la famille mérovingienne: nous le trouvons porté
+par une fille du roi Chilpéric, religieuse à Poitiers, et il y a là tout
+au moins une présomption en faveur de son emploi antérieur parmi les
+ascendants de cette princesse[293]. Je crois donc pouvoir conclure que
+la mère de Clovis s’est réellement appelée Basine, tout comme le roi des
+Thuringiens a porté réellement le nom de Basin[294].
+
+ [292] «Il nous paraît, en effet, indubitable que la Basine dont parle
+ le poème a bien réellement donné le jour à Clodovech. Comment
+ supposer qu’un faux nom ait pu se répandre quand le véritable était
+ connu? Comment admettre surtout que celui de la mère de Clodovech
+ puisse être tombé dans l’oubli dès le temps de la mère de Grégoire?»
+ Junghans, _Histoire critique des rois Childéric et Clovis_, trad.
+ Monod, p. 11.
+
+ V. encore Rajna p. 54, n. 4: Che una moglie di Childerico, e
+ propriamente la madre di Clodoveo si chiamasse realmente Basina, non
+ mi pare improbabile, etc., etc.
+
+ [293] Greg, Tur. X, 39.
+
+ [294] C’est donc bien à tort que Bangert, dans son compte rendu du
+ livre de Rajna, p. 113, prétend trouver aux noms du roi et de la
+ reine de Thuringe un cachet tout romain (_ein auffallend romanisches
+ Gepraege_) et y voit la preuve que, _longtemps avant Grégoire de
+ Tours_, les Gallo-Romains auraient déjà appris, à l’école des
+ Francs, à inventer des chants épiques. La première assertion est
+ réfutée ci-dessus; la seconde le sera dans le chapitre final de ce
+ livre.
+
+Mais, s’il est certain que les populations franques du VIe siècle ont
+connu en même temps le roi Basin et la reine Basine, l’origine de la
+légende des amours de Childéric ne présente plus aucune difficulté.
+Fidèle à son procédé instinctif, l’imagination populaire aura rapproché
+les deux personnages qui portaient le même nom, le lien étymologique
+entre les noms étant pour elle la marque du lien qui reliait les
+personnes. Basine n’était et ne pouvait être, de par la loi de
+l’imagination épique, que la femme de Basin[295]. Cette supposition
+naïve, qui se présentait d’elle-même à l’esprit populaire, il l’a
+accueillie sans défiance et sans arrière-pensée, et il a subi la
+tyrannie des noms sans même se rendre compte de son illusion[296]. C’est
+ainsi que naissent les légendes et que se font les contaminations
+épiques. Le point de départ du chant que nous analysons consista donc
+dans la supposition suivante: Basine, femme de Childéric et mère de
+Clovis, avait été la femme de Basin, roi des Thuringiens. Mais comment
+était-elle devenue la femme de Childéric? Relisez le texte de Grégoire,
+et la forme primitive du récit vous sautera aux yeux. Ayant entendu
+parler de la valeur de Childéric, elle était partie de chez elle comme
+une nouvelle reine de Saba, et était venue spontanément offrir son cœur
+et sa main au héros franc. Childéric, étonné d’un pareil honneur, lui en
+avait demandé le motif, et, avec une ingénuité toute barbare, elle lui
+avait fait la déclaration rapportée ci-dessus. Et lui, tout joyeux, la
+prit pour femme.
+
+ [295] Sur ce procédé d’assonancer les noms, v. ci-dessus, p. 125 et
+ suiv.
+
+ [296] Voici, sans sortir du cycle mérovingien, un autre exemple du
+ même phénomène. Amalaberge, femme du roi des Thuringiens et fille de
+ Théodoric le Grand, devient dans Widukind (I, 9) la fille de Clovis.
+ Pourquoi? Sans doute parce que Clovis a un fils nommé Théodoric, que
+ l’on a commencé par confondre avec le roi des Ostrogoths: chose
+ d’autant plus facile, en l’espèce, que c’est Théodoric l’Austrasien
+ qui remplit l’histoire des Thuringiens, et que Théodoric l’Ostrogoth
+ reste pour eux un étranger.
+
+Voilà l’histoire dans sa simplicité primitive, telle qu’elle reparaît
+encore, je le répète, dans le discours de Basine, et antérieurement à
+toute autre transformation. Il est manifeste que cette version première
+ne connaissait pas le séjour de Childéric en Thuringe, et ne comportait
+pas de relations antérieures entre lui et la reine Basine: tout
+consistait dans l’escapade spontanée de celle-ci. Le discours qu’elle
+tient au héros a quelque chose de si vif et de si pittoresque dans son
+archaïsme barbare, qu’il est devenu en quelque sorte le centre du récit,
+et la formule immuable qui donnait son prix à l’historiette. Nous aurons
+plus d’une fois l’occasion de constater que bien souvent, dans les
+traditions épiques reproduites par des chroniqueurs, ce sont les paroles
+du héros principal qui sont le mieux conservées sous leur forme
+primitive. Pourquoi? Parce qu’elles sont la moëlle de l’histoire, et que
+toute la signification de celle-ci peut se résumer en elles. Il en est
+arrivé ainsi dans l’histoire de Basine: voilà pourquoi les paroles mises
+dans sa bouche se sont conservées sans altération, et qu’on ne s’est pas
+avisé d’y toucher, même alors que les développements nouveaux de la
+légende ont mis, entre ces paroles et le contexte, une contradiction
+dont la naïveté populaire ne s’est d’ailleurs jamais aperçue.
+
+Mais qui ne voit que, dans son état primitif, tel que nous venons de
+l’étudier, la légende appelait nécessairement une nouvelle évolution? Le
+premier venu, ou, pour mieux dire, tout le monde à la fois, dut imaginer
+de bonne heure une explication plus dramatique de la fugue de Basine. Si
+elle se laisse entraîner à un pareil oubli de son devoir, c’est
+évidemment--ainsi raisonne l’esprit populaire--parce qu’elle avait pour
+Childéric une passion ancienne, qui pouvait atténuer le caractère
+répugnant de sa démarche. Et cette passion supposait forcément un séjour
+prolongé des deux amants dans le même endroit. C’est ainsi que
+l’histoire de la résidence de Childéric à la cour de Thuringe est venue
+se souder à celle de l’escapade de Basine, sans que les auteurs de cette
+contamination aient songé à remanier le discours de celle-ci pour le
+mettre d’accord avec la nouvelle invention[297].
+
+ [297] Au reste, dans Grégoire et dans Frédégaire, qui en ceci ne font
+ sans doute que reproduire fidèlement leur source, la passion de
+ Basine pour Childéric est seulement sous-entendue; dans Roricon et
+ dans Aimoin, au contraire, elle est attestée formellement. C’est que
+ la légende a marché et s’est développée selon la nécessité de la
+ logique, et il faut remarquer que ce développement s’est produit en
+ dehors de la version populaire, laquelle ne semble pas avoir raconté
+ l’adultère.
+
+Est-ce l’obligation de faire résider Childéric à la cour de Thuringe
+assez longtemps pour expliquer ses relations avec Basine, qui a donné
+naissance à la fable de l’exil forcé de ce roi et du soulèvement de son
+peuple contre lui? Ou bien le fait de sa déposition temporaire était-il
+constant, et l’esprit épique s’est-il borné à le rapprocher de
+l’histoire de Basine pour fondre les deux récits en un seul? Je ne sais,
+et il me paraît difficile de résoudre la question avec les éléments qui
+sont dans nos mains. S’il s’agissait de se déterminer d’après de simples
+impressions, je serais assez porté à admettre une légende de la fuite de
+Childéric qui aura existé, pendant quelque temps, indépendamment de
+celle de Basine: du moins le rôle du fidèle Wiomad et celui d’Aegidius,
+qui auront été difficilement créés par des nécessités de pure logique,
+semblent le faire croire. Il aurait donc existé, dès l’origine, deux
+traditions collatérales et indépendantes l’une de l’autre, à savoir d’un
+côté l’exil de Childéric et de l’autre l’équipée de Basine, et l’élément
+fictif qui leur aurait servi de trait d’union, ce serait le choix de la
+Thuringe par Childéric comme lieu d’exil[298].
+
+ [298] Lorsque Junghans écrivait son livre, la mode était encore
+ d’expliquer toutes les légendes par la mythologie, et ce savant n’a
+ pas manqué de voir dans l’exil de Childéric en Orient un mythe de
+ Wodan. On est moins excusable aujourd’hui de reprendre avec
+ enthousiasme un point de vue aussi vieilli, comme fait Tamassia dans
+ son article intitulé _Egidio e Siagrio_ (_Rivista storica italiana_
+ 1886, 2). L’article de Müller et Schambach dans _Niedersaechsische
+ Sagen und Maerchen aus dem Munde des Volkes gesammelt_, Goettingen
+ 1854, p. 389, qui semble décisif au savant italien, ne prouve
+ absolument rien pour le cas présent.
+
+Je ne veux d’ailleurs pas me porter garant de l’authenticité de la
+tradition relative à la royauté franque d’Aegidius. La légende
+elle-même, avant de se contaminer avec celle de Basine, pouvait avoir
+passé par des phases qui avaient déjà modifié sa forme première. Et,
+s’il en fallait chercher les éléments dans l’histoire, je crois qu’on
+les trouverait dans les rapports militaires qui semblent avoir existé
+entre le général romain et le chef barbare. Childéric, qui, comme nous
+le voyons par Grégoire de Tours, livre des combats victorieux au centre
+de la Gaule romaine, à Orléans et à Angers notamment[299], Childéric,
+que le _Vita Genovefae_ nous montre maître incontesté de Paris[300], ne
+paraît pas être resté en possession d’un pouvoir si étendu. Il meurt à
+Tournai, comme qui dirait refoulé jusqu’aux extrémités septentrionales
+du domaine conquis par Clodion, et son fils Clovis est obligé de
+reprendre à Syagrius toutes les provinces où son père avait commandé.
+Cela semble attester que les dernières années de Childéric furent
+assombries par des revers, et que les Romains ont, pendant un certain
+temps, sous Aegidius ou sous Syagrius, repris quelque avantage sur les
+barbares[301]. La légende franque, à qui, comme bien l’on pense, il ne
+convenait pas de présenter ces faits humiliants sous leur vrai jour,
+aura expliqué la fuite de Childéric par la colère des Francs, et les
+succès d’Aegidius par le libre choix des barbares eux-mêmes. Cette
+légende, en se contaminant avec celle de Basine, trouvait d’ailleurs
+dans celle-ci la justification de l’expulsion temporaire de Childéric:
+Childéric devenait un séducteur de femmes! L’esprit populaire tenait
+enfin, ici, un tout poétique vraiment fait pour servir de sujet à une
+chanson, et la chanson, sans aucun doute, n’aura pas tardé à naître. Il
+semble qu’on en retrouve encore les paroles finales dans cette phrase de
+Grégoire, qu’on pourrait croire traduite de la conclusion: _Quae
+concipiens peperit filium vocavitque nomen ejus Chlodovechum. Hic fuit
+magnus et pugnator egregius._
+
+ [299] Greg. Tur. II, 18.
+
+ [300] _Vita Genovefae_ c. 6 ed. Kohler dans _Bibl. de l’École des
+ Hautes Études_ fasc. 48. Paris 1881.
+
+ [301] Aegidius était d’ailleurs un vaillant, qui, avec une énergie
+ digne d’un meilleur sort, défendit les restes de la culture romaine
+ en Italie. Fils de la Gaule occidentale, il tient tête aux Goths qui
+ la menacent, en même temps que lui-même menace l’Italie où Ricimer
+ vient de massacrer Majorien; dans sa lutte contre les Goths, Priscus
+ le montre s’illustrant par de grandes et belles actions. (Priscus,
+ _Fragm._ 14, p. 156.)
+
+La troisième légende childéricienne que je vais étudier se rattache à la
+précédente d’une manière trop intime pour pouvoir en être séparée. Cette
+légende pourrait être intitulée: _La vision de la nuit nuptiale_. La
+voici d’après Frédégaire:
+
+«La première nuit de leurs noces, Basine dit à Childéric: «Cette nuit,
+nous nous abstiendrons de relations conjugales. Lève-toi en secret, et
+viens redire à ta servante ce que tu auras vu devant la porte du
+palais.» Childéric, s’étant levé, vit comme des lions, des rhinocéros et
+des léopards qui cheminaient dans les ténèbres. Il revint et raconta sa
+vision à sa femme. «Retourne voir encore, seigneur, lui dit-elle, et
+viens redire à ta servante ce que tu auras vu.» Childéric obéit, et
+cette fois il vit circuler des bêtes comme des ours et des loups. Une
+troisième fois, Basine le renvoya avec le même message. Cette fois,
+Childéric vit des bêtes de petite taille comme des chiens et autres
+animaux de ce genre, qui se roulaient et s’entre-déchiraient. Il raconta
+tout cela à Basine, et les deux époux achevèrent la nuit dans la
+continence. Lorsqu’ils se levèrent le lendemain, Basine dit à son époux:
+«Ce que tu as vu représente des choses réelles, et en voici la
+signification. Il naîtra de nous un fils qui aura le courage et la force
+du lion. Ses fils sont représentés par le léopard et le rhinocéros; ils
+auront eux-mêmes des fils qui, par la vigueur et par l’avidité,
+rappelleront les ours et les loups. Ceux que tu as vus en troisième lieu
+sont les colonnes de ce royaume, ils règneront comme des chiens sur des
+animaux inférieurs, et ils auront un courage en proportion. Les bêtes de
+petite taille que tu as vues en grand nombre se déchirer et se rouler
+représentent les peuples qui, ne craignant plus leurs rois, se
+détruisent mutuellement.» Telle fut la prophétie de Basine[302].»
+
+ [302] Frédég. III, 12.
+
+Je ferai d’abord remarquer que cette légende, dont nous ne trouvons pas
+l’équivalent dans les littératures classiques, paraît bien reposer sur
+une donnée absolument germanique[303]. Dans l’innombrable quantité de
+songes et de visions qui peuplent l’épopée française, jamais on ne
+retrouve le songe prophétique d’un fondateur de dynastie voyant l’avenir
+de sa famille sous la figure de diverses espèces d’animaux; jamais non
+plus ce n’est une femme qui est l’interprète du songe[304].
+
+ [303] C’est aussi l’avis de M. Rajna, p. 60.
+
+ [304] V. R. Mentz, _Die Traeume in den altfranzoesischen Karls- und
+ Artusepen_. Marburg 1887 (dissertation), p. 50-53.
+
+Par contre, c’est aux traditions des Germains que Frédégaire a emprunté
+son autre exemple de ce genre d’épisodes. Les parents de Théodoric le
+Grand, Theudemir et Lilia[305], sont au service du patrice Idacius et de
+sa femme Eugenia. La nuit de leurs noces, Eugenia dit à Lilia: «Lorsque
+tu partageras la couche de ton mari, aie soin de me raconter le
+lendemain ce que tu auras vu pendant ton sommeil, car _c’est la croyance
+que ce que de nouveaux mariés voient la nuit de leurs noces est la
+vérité_[306].» C’est donc, on le voit, une croyance populaire relative
+aux visions nuptiales qui a donné naissance à la légende de Frédégaire.
+Quant au songe prophétique en lui-même, et au symbolisme des animaux qui
+y figurent, un autre chroniqueur germanique m’en fournit l’exemple
+suivant. Le duc Bernard I de Saxe (mort en 1011) connaissait, dit-on,
+l’avenir, et plus d’une fois il déclara en gémissant que ses fils
+étaient nés pour la destruction de l’église de Brême. Il vit, dans un
+songe, sortir du fond de sa maison et entrer dans l’église, des ours et
+des sangliers, puis des cerfs, et enfin des lièvres. Les ours et les
+sangliers, dit-il, c’étaient mes parents, armés de leur courage comme de
+dents. Les cerfs, c’est moi et mon frère, qui ne nous distinguons que
+par une vaine ramure. Pour les lièvres, ce seront nos fils, gens timides
+et de peu de valeur: je crains qu’en attaquant l’Église ils n’encourent
+la vengeance céleste[307].
+
+ [305] Il est inutile de prévenir le lecteur que ce sont des
+ personnages imaginaires: le père de Théodoric, Vidimir, était en
+ réalité roi des Ostrogoths.
+
+ [306] Frédég. II, 57. Cum ad viri coetum accesseris, quodcumque eadem
+ nocte sopore somnii visaveris, mihi in crastinum narrare non sileas,
+ quia creditur veritate subsistere, quod nubentes prima nocte
+ visaverint. V. la même histoire dans le _Gesta Theodorici_, c. 1
+ (dans _Mon. Script. Merov._ ed Krusch, t. II, p. 202).
+
+ [307] Adam Brem. III, 41. Le passage semble d’ailleurs interpolé.
+
+Il n’est pas difficile d’interpréter la vision de Basine. Nous voyons
+qu’elle prédit d’abord un lion, qui est, dit-elle, le fils de son
+mariage avec Childéric: il s’agit donc de Clovis. Le léopard et le
+rhinocéros représentent les fils de Clovis (_filii viro ejus_). Les ours
+et les loups représentent la génération issue de ces princes: ce sont
+donc, tout particulièrement, outre Théodebert fils de Théodoric I, les
+quatre fils de Clotaire I, à savoir Charibert, Chilpéric, Sigebert et
+Gonthran. Enfin, les chiens représentent les fils de ces derniers, et
+notamment Childebert II, fils de Sigebert, et Clotaire II, fils de
+Chilpéric, les seuls qui aient régné. La prophétie ne va pas au-delà, si
+ce n’est pour acter l’anarchie et le désordre qui succèdent à ces
+_colonnes_ du royaume. Cette dernière expression pourrait faire croire
+qu’aux yeux de l’auteur de la prophétie, la sécurité du royaume
+dépendait d’eux, et cela est très exact en ce qui concerne l’Austrasie
+et la Bourgogne. En effet, après la mort de Childebert II, ces deux pays
+ne connurent que des jours sombres sous la régence despotique et mal
+respectée de Brunehaut.
+
+Cette interprétation, dans laquelle j’ai serré du plus près possible le
+texte de Frédégaire, écarte l’opinion assez répandue qui voudrait voir,
+dans notre légende, une espèce de satire contre la dynastie
+mérovingienne[308]. Il n’en est rien. Sans doute, la vision établit une
+gradation entre les diverses générations de princes issus de Clovis,
+mais cette gradation correspond à la réalité des faits, et n’a aucune
+portée satirique. Au contraire, les derniers Mérovingiens sont présentés
+comme les colonnes du royaume, et leur disparition a pour conséquence
+l’anarchie. Il suit de là que la sinistre fiction doit être née, soit en
+Bourgogne, soit en Austrasie, dans les dernières années du VIe siècle ou
+dans les premières du VIIe. Je crois, avec M. Rajna, qu’elle est
+d’origine littéraire et non populaire[309]; elle appartient à cette
+littérature sibylline qui nous a donné également la prophétie relative à
+Brunehaut. Si Frédégaire l’avait puisée à même la source orale, il nous
+en aurait donné la suite jusqu’à son temps ou du moins jusqu’à sa
+génération. Quant à supposer qu’elle a pu exister d’abord sous une forme
+plus brève, et ne viser que les premières générations des rois francs,
+si bien que Grégoire de Tours l’aurait peut-être connue, c’est une
+hypothèse qui me semble dénuée de vraisemblance[310]. Toute l’histoire,
+en effet, converge vers le tableau final, c’est-à-dire l’état lamentable
+du pays sous la minorité des petits-fils de Brunehaut: c’est ce tableau
+qui a, si je puis ainsi parler, engendré le reste, et la vision
+prophétique de Basine n’est imaginée que pour l’encadrer. C’est cette
+vision qui donne à la narration son caractère et son originalité. Si on
+en fait honneur à la reine Basine, de préférence à toute autre, c’est
+parce qu’il a fallu faire remonter la prophétie le plus haut possible
+pour augmenter sa portée, et que Basine est la plus ancienne reine dont
+les Francs aient gardé le souvenir. On sait d’ailleurs que, chez les
+barbares germaniques, le don de prédire l’avenir était un attribut
+spécial du sexe féminin: _inesse quin etiam sanctum aliquid et providum
+putant_[311].
+
+ [308] Comme le croit notamment Pétigny I, p. 391, d’après lequel le
+ songe de Basine n’a pu être inventé que dans les derniers temps de
+ la dynastie mérovingienne, et dans l’intérêt des Carolingiens, et
+ qui en place la composition au VIIIe siècle, alors que nous le
+ trouvons dès le milieu du VIIe dans la chronique de Frédégaire! Cf.
+ Rajna p. 61 et 63.
+
+ [309] Rajna, p. 63.
+
+ [310] C’est l’opinion de Brosien p. 14 et de Rajna p. 61.
+
+ [311] Tacite. _Germania_ c. 8.
+
+CONCLUSION.--Il y a eu trois légendes ou chansons populaires sur le
+règne de Childéric. La première a laissé peu de traces, et n’a pas
+exercé une grande influence sur l’historiographie franque. Quant aux
+deux autres, elles ont été, au cours des générations, développées et
+chargées d’éléments nouveaux. Plus tard, elles ont été cousues ensemble,
+de manière à nous présenter l’histoire de Childéric comme un seul tout.
+
+De ces deux légendes, la première est celle de l’expulsion de Childéric
+et de son retour ménagé par le fidèle Wiomad. Sur cette histoire, dont
+le fonds est assez ancien, est venu se greffer, au commencement du VIIe
+siècle, l’épisode de la fuite de Childéric à Constantinople, suggéré
+lui-même, en partie, par les récentes aventures du prétendant Gundobald.
+
+L’autre légende, c’est celle du mariage de Childéric. Sur la foi de sa
+réputation de bravoure et de valeur, une reine étrangère, une reine de
+Thuringe vient lui faire l’offre de sa main. Il l’accepte avec joie, et
+elle devient la mère de Clovis. A ce récit, qui prit sa forme dernière
+vers le milieu du VIe siècle, s’ajouta, vers la fin du règne de
+Brunehaut, l’épisode de la vision nuptiale de Childéric.
+
+Antérieurement aux interpolations qu’ils ont reçues l’un et l’autre, les
+deux récits avaient déjà été réunis par quelque rhapsode, qui avait
+supposé entre Childéric et Basine des relations précédant l’équipée de
+celle-ci. Le long exil du roi franc offrait à cette conjecture un point
+d’appui, et il suffisait de supposer que le séjour de Childéric pendant
+son exil avait été la Thuringe, pour que l’épisode de ses amours avec
+Basine cadrât de toutes pièces avec le reste de son histoire légendaire.
+
+L’histoire de Childéric nous met donc en présence des principaux
+éléments qui contribuent à la formation de l’épopée. Des faits
+mémorables engendrant des légendes, ces légendes rattachées entre elles,
+et continuant de se charger d’épisodes nouveaux de manière à constituer
+un tout poétique, voilà bien les diverses phases du développement de
+toute épopée. Il n’a manqué à celle-ci qu’un Homère.
+
+
+_Saint Basinus_. A Tronchienne, près de Gand, on vénère un saint du nom
+de Basinus. Sa vie, reproduite dans les Bollandistes (14 juillet, t. IV)
+nous apprend que c’était un roi chrétien, et qu’il avait fondé une ville
+qui, de son nom, fut appelée _Basotes_. Un cerf, qu’il avait poursuivi
+pendant trois jours et trois nuits, finit par s’arrêter sur les bords de
+la Lys, à Tronchienne, où il lui déclara qu’il était son ange, et lui
+ordonna d’y bâtir trois églises. Le roi obéit, et depuis lors il se fit
+beaucoup de miracles dans cet endroit; sa propre fille Aldegonde y
+retrouva la vue. Plus tard, les barbares ayant envahi le pays, le roi
+marcha contre eux et périt au Melsvelt en les combattant. Ses reliques
+sont conservées à Tronchienne. Molanus parle de sa châsse, où il est
+représenté portant sur la poitrine une fleur de lys: Inde suspicio est,
+ajoute-t-il, eum non quidem Franciae, sed in Francia regem fuisse sive
+regulum. (_Natales Sanctorum Belgii_ p. 151.) Déjà avant lui, Rosweyde
+et Saussay avaient parlé du saint comme d’un roi; mais ils étaient les
+premiers à lui donner ce titre. Le Martyrologe de Galesinius, en 1578,
+se bornait à dire: _Truncinii ad Gandavum sancti Basini Martyris_. En
+1569, Corneille Jansen, 1er évêque de Gand, dans la lettre de visitation
+qu’il laissa à Tronchienne, le qualifiait également de martyr mais non
+de roi. La Chronique de Tronchienne, qui nous parle d’un oratoire de
+saint Basin martyr consacré en 1412 (dans Desmet, _Corpus Chronic.
+Flandriae_ I p. 625) et qui mentionne le même saint sous la date de 1569
+(ib. p. 655), ne fait nulle part allusion à sa qualité de roi. Qu’en
+faut-il conclure, sinon qu’il n’y a rien de commun entre le saint en
+question et le roi des Thuringiens, sauf le nom, et que c’est ce nom
+même qui, vers le XVIe siècle, a donné à des érudits l’idée de faire un
+roi du saint de Tronchienne, sans oser toutefois aller jusqu’à
+l’identifier avec le roi de Thuringe? Plus tard, faisant un pas de plus
+dans la voie de l’identification, un commentateur a écrit au bas de la
+chronique de Tronchienne ces lignes: Quod cum Flandri non recte
+efferrent vel non bene intelligerent, dixere _Tronghen_, forte
+_Toringhen_ a Turingia quæ antiquitus Toringia et Thoringia dicta. Sic
+nomen obtinuit a tempore sancti Basini, qui hic primum sacellum coepit.
+Quum vero conjecturis hâc in re sit agendum, non video cur huic minus,
+quam ceteris locis sit dandus, praesertim cum nihil olim familiarius
+fuerit antiquis temporibus, quam procerum aut locorum nomina arcibus
+oppidisque dare, etc. (Desmet l. l. 592, n. 2.) V. sur saint Basinus sa
+vie avec le commentaire de G. Cuperus dans les _Acta Sanctorum_ l. l. et
+Lippert o. c. dans _Zeitschr. für thür. Gesch. und Alterth._ t. XII
+(_Neue Folge_ IV) p. 91-96.
+
+
+
+
+
+LIVRE II
+
+Clovis et ses fils
+
+
+
+CHAPITRE I
+
+La guerre de Syagrius.
+
+
+«Childéric étant mort, son fils Clovis devint roi à sa place. La 5e
+année de son règne, Syagrius, _roi des Romains_, fils d’Aegidius, avait
+sa résidence dans la ville de Soissons, qu’avait autrefois possédée
+Aegidius nommé ci-dessus. Marchant contre lui avec son parent
+Ragnacaire, qui possédait lui aussi un royaume, _Clovis lui demanda de
+préparer un champ de bataille_. Syagrius ne se fit pas attendre et ne
+craignit pas de résister. Pendant qu’ils combattaient entre eux,
+Syagrius, voyant son armée taillée en pièces, tourna le dos et, fuyant
+rapidement, se réfugia à Toulouse, auprès du roi Alaric. Clovis fit dire
+à Alaric de le lui rendre, sinon, qu’il eût à savoir que son refus lui
+vaudrait une guerre. Alaric, craignant d’encourir la colère des Goths à
+cause du fugitif, _et tremblant comme c’est l’habitude des Goths_, le
+livra enchaîné. Clovis, ayant reçu le prisonnier, le fit mettre sous
+bonne garde, et, s’étant emparé de son royaume, le fit frapper de l’épée
+en secret[312].»
+
+ [312] Greg. Tur. II, 27. Dareste, _Hist. de France_, I, p. 189,
+ prétend savoir que saint Remy, archevêque de Reims, se déclara
+ contre Syagrius, mais c’est une pure supposition, et de plus fort
+ invraisemblable.
+
+C’est en ces termes, dont j’ai respecté autant que j’ai pu
+l’incorrection barbare, que Grégoire de Tours commence l’histoire de
+Clovis. Voyons ce qu’ils vont nous apprendre. Ainsi que je l’ai montré
+ailleurs[313], c’est à des annales, probablement à des _Annales
+d’Angers_, que notre auteur a emprunté ce récit. Nous ne connaissons
+pas, pour cette époque, d’autre écrit qui aurait pu le lui fournir; de
+plus, son exposé sec et sommaire a entièrement l’allure d’un récit de
+provenance annalistique; enfin, la mention de la date de l’événement
+est, elle aussi, un indice qui confirme les précédents. Il y a même dans
+la manière dont Grégoire nous la communique je ne sais quelle gaucherie
+de style provenant, si je ne me trompe, de ce qu’il n’a pas su
+s’assimiler assez complètement le texte des annales. Il dit: _Anno autem
+quinto ejus Siacrius Romanorum rex apud civitatem Sexonas... regnum
+habebat._ Ou je me trompe fort, ou, dans les annales consultées par
+Grégoire, l’indication de la date se rapportait à tout l’ensemble des
+événements racontés dans ce paragraphe, et, plus particulièrement, à la
+bataille de Soissons. Grégoire de Tours l’a entendu ainsi, mais on
+remarquera qu’il ne le dit pas tout à fait, parce qu’il a fondu dans sa
+première phrase les mots _Anno quinto_ qui, dans sa source, devaient
+être écrits hors texte.
+
+ [313] _Les Sources de l’histoire de Clovis_, etc., p. 389.
+
+Mais, si Grégoire a emprunté son exposé aux _Annales d’Angers_, il est
+certain toutefois qu’il n’en a pas reproduit servilement la teneur. Cela
+n’est guère dans ses habitudes, et les quelques lignes qu’il consacre au
+sujet contiennent des traits qui ne se trouvaient certainement pas dans
+les annales. Ainsi le _ut Gothorum pavere mos est_. Il y a là
+l’expression âpre et passablement injuste des sentiments du peuple franc
+pour des voisins qui l’avaient longtemps gêné, et ce n’est pas la seule
+fois qu’on trouve ces accents de mépris sous sa plume ou sous celle de
+ses compatriotes[314].
+
+ [314] Cumque secundum consuetudinem Gothi terga vertissent. Greg. Tur.
+ II, 37. Ibique legatus Chlodoviae Paternus nomen ad Alaricum
+ accessit, inquirens utrum ex habito Gothi inarmis, quo spoponderant,
+ placitum custodirent, aut forte more soleto, ut post probatum est,
+ mendaciis apparerint. Frédég. II, 58. D’autre part, comme le fait
+ remarquer Pétigny, II, p. 389, Sidonius, écrivant au ministre
+ d’Euric, nous montre les Francs tremblant devant ce roi.
+
+Je note ensuite deux traits qui, étrangers à sa source écrite,
+sembleraient faire croire qu’il a dû en connaître encore une autre,
+d’origine barbare celle-là. Le premier, c’est le titre de _roi des
+Romains_ donné à Syagrius[315]. Ce titre était trop étranger à la langue
+politique des Romains, et cette langue trop bien fixée depuis longtemps,
+pour qu’on puisse croire qu’un document, même de la plus basse époque de
+l’empire, pût l’employer par distraction[316]. Je passe sous silence la
+grossière erreur qu’il y aurait eu à attribuer ce titre à Syagrius, qui
+était tout au plus investi de la dignité de comte ou de duc. Par contre,
+un terme pareil se comprend fort bien dans la bouche des barbares, peu
+au courant de la hiérarchie des fonctionnaires romains, et qui leur
+donnaient naturellement les mêmes noms qu’à leurs propres chefs. Le mot
+_Romains_ dans le titre attribué à Syagrius y est de plus un véritable
+non-sens, si on le suppose donné par les provinciaux eux-mêmes. Par
+contre, il correspond parfaitement au point de vue des barbares, qui ne
+connaissaient que deux groupes de peuples: eux-mêmes et les Romains, et
+qui ne faisaient pas de catégories parmi ces derniers[317]. Syagrius,
+qui était pour les provinciaux le comte de la Lyonnaise, ou quelque
+chose d’approchant, était donc pour les barbares le roi des Romains. En
+le désignant sous ce nom, Grégoire nous fait comprendre qu’il l’a
+entendu appeler ainsi par les Francs. On a vu plus haut qu’en effet les
+Francs, dans leurs récits populaires, se figuraient les derniers
+généraux qui avaient commandé dans les provinces gauloises comme des
+rois, et qu’ils les avaient même rattachés les uns aux autres par les
+liens d’une parenté fictive, de manière à en faire une véritable
+dynastie[318]. Le roi Syagrius était donc pour eux le fils du roi
+Aegidius, fils lui-même du roi Aétius, qui avait eu pour père le roi
+Paul: conception vraiment épique et marquée, si je puis ainsi parler, au
+coin de la plus pure barbarie. Pour que Grégoire, d’ordinaire si défiant
+à l’égard des traditions franques, ait laissé passer dans son récit une
+expression aussi insolite que celle dont il se sert pour désigner
+Syagrius, il faut qu’il ait été singulièrement distrait, sinon il n’eût
+pas manqué d’être choqué par une pareille invasion de la terminologie
+barbare. Frédégaire lui-même, dont la crédulité vis-à-vis de ses sources
+est cependant bien plus épaisse, semble avoir été frappé de
+l’invraisemblance de la chose, puisqu’il transforme Syagrius en patrice
+des Romains[319].
+
+ [315] Voir sur ce point l’intéressante étude de Tamassia: _Egidio e
+ Siagrio_ (_Rivista storica italiana_, 1886, livraison II, p. 228 et
+ 229).
+
+ [316] Fustel de Coulanges, _L’invasion germanique et la fin de
+ l’Empire_, p. 489, n. 3. Le même auteur se trompe au surplus quand
+ il affirme (o. c. p. 8 et n. 4) que «l’emploi du mot _rex_ pour
+ désigner l’empereur était fréquent». Lui-même ne cite pas un seul
+ exemple où l’empereur soit formellement appelé _rex_; les textes
+ qu’il invoque, à part un, ne contiennent que l’adjectif _regius_
+ dans le sens de _imperatorius_, sans doute parce que ce dernier mot
+ avait quelque chose de trop lourd pour être employé usuellement.
+
+ [317] Si l’on me permet de faire ici une comparaison, je dirai que
+ l’erreur de l’écrivain gaulois qui, au Ve siècle, aurait appelé
+ Syagrius _roi des Romains_, ressemblerait assez à celle du
+ journaliste français qui appellerait le comte de Moltke _connétable
+ des Allemands_. Dahn, o. c. p. 63, ne voit pas pourquoi Syagrius
+ n’aurait pas porté le titre de roi, puisque 1º il était souverain de
+ fait, et que 2º ses voisins les rois barbares portaient tous le même
+ titre. Cette objection est réfutée d’avance, en excellents termes,
+ par Pétigny, II, p. 378: «Quelques chroniqueurs (_ils se réduisent à
+ un seul!_) disent que Syagrius prit le titre de roi; rien n’est
+ moins vraisemblable, car rien n’était plus éloigné des mœurs et des
+ idées de l’aristocratie romaine. Comme nous l’avons déjà fait
+ remarquer plusieurs fois, ce titre n’avait point, aux yeux des
+ Romains, la valeur que nous lui attribuons. Et ce n’était pas à
+ cause des idées républicaines qu’on leur suppose bien à tort, mais
+ parce que, depuis l’origine de l’Empire, il avait toujours servi à
+ désigner les chefs des nations barbares. Prendre le titre de roi,
+ c’était en quelque sorte abdiquer la qualité de Romain.» Dahn
+ d’ailleurs se réfute lui-même en disant, p. 66, n. 1, que Grégoire
+ n’avait à sa disposition, pour cette partie de son récit, que des
+ sources franques.
+
+ [318] V. ci-dessus p. 96 et suiv.
+
+ [319] Frédég. III, 15. Les raisons pour lesquelles il était amené à
+ choisir ce titre sont multiples: 1º Syagrius, à ses yeux, sans être
+ un souverain, occupait cependant en Gaule la plus haute position
+ politique possible, la souveraineté exceptée. Or, dans la hiérarchie
+ impériale, c’était précisément la situation du patrice: _sublimem
+ patriciatus honorem, qui ceteris omnibus anteponitur_, dit une loi
+ de l’empereur Zénon dans le Code de Justinien XII, III, 3. (V.
+ Gasquet, o. c. p. 150-153.) Aussi les barbares estimaient-ils fort
+ le titre de patrice: Gelimer, en se rendant à Bélisaire, et Odoacre,
+ en renvoyant les insignes impériaux à Constantinople, le demandèrent
+ à l’empereur. 2º En Bourgogne, où l’on avait gardé des relations
+ hiérarchiques assez suivies avec l’Empire, le titre de patrice était
+ resté en vigueur: il avait été porté d’abord par le roi, qui était
+ ainsi le premier dans l’empire après l’empereur, il le fut ensuite
+ par des grands, qui se trouvèrent les premiers dans le royaume après
+ le roi. Frédégaire, qui était Burgonde, a donc pu trouver dans le
+ vocabulaire politique de son pays le titre qu’il donne à Syagrius.
+ 3º Aétius avait porté le titre de patrice; or, en Gaule, Syagrius et
+ son père Aegidius avaient été les continuateurs et comme les
+ héritiers politiques de ce grand homme; bien plus, on a vu que de
+ bonne heure la tradition avait établi entre lui et eux un lien de
+ filiation: dès lors, on comprend facilement que les contemporains de
+ Syagrius lui aient attribué le titre porté par son ascendant
+ supposé. On voit combien Ranke est mal inspiré, lorsque, raisonnant
+ sur le _rex_ de Grégoire et sur le _patricius_ de Frédégaire, il en
+ conclut à la supériorité des informations du dernier (o. c. p. 346).
+ A ce prix, Hincmar, qui donne à Syagrius le titre de _duc_, devrait
+ avoir le pas sur Frédégaire, puisque ce titre se rapproche davantage
+ de la vérité. (Cf. G. Kurth, _L’hist. de Clovis d’après Frédégaire_,
+ p. 68.)
+
+Une autre preuve que Grégoire a connu une source orale et barbare, qui,
+à son insu et peut-être malgré lui, doit avoir influé sur son exposé,
+c’est le _campum pugnae praeparare deposcit_. En vrai barbare qui fait
+de la guerre un duel, et qui rougirait de la commencer sans avoir
+loyalement défié son adversaire, Clovis fait dire à Syagrius qu’il ait à
+faire choix d’un champ de bataille. C’est de la même manière que les
+Cimbres, en venant envahir l’Italie, avaient offert à Marius de fixer le
+lieu et le jour de leur rencontre. On me dira que l’annaliste du Ve
+siècle a bien pu être frappé du fait, et le noter, et qu’il n’est nul
+besoin de supposer qu’il a été raconté par une tradition barbare. Et je
+serais assez porté à le croire, si l’on pouvait me faire admettre que
+ses notes étaient assez détaillées pour qu’il marquât des particularités
+de ce genre. Il n’en est pas ainsi, et l’on aurait le droit de s’étonner
+que le bailleur de renseignements de Grégoire lui eût fourni ici ce
+détail ethnographique. Il est, au contraire, bien facile de supposer
+qu’il se sera trouvé, encore une fois, dans la tradition orale des
+Francs. Vrai ou faux--car son historicité ne m’est pas absolument
+prouvée--il est tout à fait dans la tonalité des récits barbares[320].
+
+ [320] «Clovis lança à son rival un défi dont les formes rappellent
+ l’esprit chevaleresque du moyen âge; il lui demandait un rendez-vous
+ en champ-clos et le sommait de fixer le jour et le lieu du combat.
+ Le général romain ne jugea pas à propos de répondre, et attendit les
+ Francs sous les murs de Soissons.» Pétigny, II, p. 385. Il y a là un
+ contre-sens énorme. Ignorant l’usage barbare, et ne connaissant que
+ celui du moyen âge, Pétigny s’est figuré que le combat demandé par
+ Clovis était un combat _singulier_ et un _combat en champ-clos_. Il
+ faut renverser les termes: la proposition de Clovis ne rappelle pas
+ le moyen âge, mais c’est le moyen âge qui rappelle l’usage franc.
+ L’usage de défier l’adversaire a passé également, comme une
+ obligation d’honneur, dans les traditions du monde féodal. Qui ne se
+ rappelle le mot de Roland à Olivier, quand celui-ci, déjà aveugle et
+ ne reconnaissant plus les siens, lui a porté un grand coup d’épée:
+ Par nule guise ne m’avez desfiet. (_La Chanson de Roland_, éd.
+ Müller 2002.)
+
+Je crois trouver un troisième et dernier indice de l’emprunt fait par
+Grégoire à une tradition barbare, dans le passage où il nous apprend que
+Ragnacaire, parent de Clovis, y a assisté. On pourra dire, encore une
+fois, que Grégoire sait cela par les _Annales d’Angers_, et je n’ai
+aucun argument qui me permette de le nier d’une manière formelle, bien
+que je doute fort que le recueil romain se soit occupé de ce barbare
+obscur. Par contre, j’ai deux raisons d’ordre positif pour m’incliner à
+croire que la mention faite ici de Ragnacaire provient d’une source
+franque. La première, c’est que Ragnacaire, comme nous le verrons, a été
+en réalité le héros de chants épiques. La seconde, c’est qu’il paraît
+bien certain que la bataille de Soissons a inspiré les poètes francs,
+puisque l’histoire incontestablement épique du roi Chararic nous fait
+connaître le rôle perfide que ce prince y aurait joué. On ne me
+demandera pas pourquoi, si Grégoire a connu ce chant, il ne lui a pas
+fait de plus larges emprunts. Fidèle à lui-même, Grégoire se défie des
+sources populaires, et surtout il se garde bien de s’adresser à elles
+tant qu’il dispose d’un document écrit qui le renseigne suffisamment.
+Or, c’était le cas ici: les _Annales_, malgré leur sécheresse, lui
+fournissaient tout ce qu’il croyait avoir besoin de savoir; par suite,
+il laissait la chanson épique dans l’ombre. Toutefois, il ne l’avait pas
+entendue en vain, et, sans le savoir, il lui a, dans son récit, emprunté
+un terme de son vocabulaire, ainsi que d’autres détails dont le cachet
+barbare marque suffisamment leur origine.
+
+Je ne pousserai pas plus loin ces inductions, et je n’ai d’ailleurs pas
+la présomption de croire que j’ai démontré entièrement ma thèse. Mais
+peut-être était-il impossible d’arriver à une certitude plus complète,
+dans l’état des matériaux sur lesquels il fallait opérer. Il y avait
+intérêt, dans tous les cas, à constater combien peu d’éléments épiques
+nous devons nous attendre à retrouver dans Grégoire de Tours. Même là où
+ils abondent à côté de sa main, le chroniqueur passe dédaigneusement.
+Deux lignes d’une source écrite valent plus pour lui que les plus
+brillantes créations de la muse populaire.
+
+Si j’ai réussi à retrouver les vestiges de la tradition barbare dans un
+récit où ils étaient si bien cachés, il me reste maintenant à l’éliminer
+d’un passage où l’on s’est accordé jusqu’ici à la reconnaître. Il s’agit
+du célèbre épisode du vase de Soissons. Les Francs de Clovis, du temps
+qu’ils étaient encore païens, pillaient les églises. Un jour, il se
+trouva dans leur butin un vase sacré d’une beauté extraordinaire.
+L’évêque auquel il appartenait fit supplier Clovis de le lui rendre, et
+le roi, pour lui complaire, demanda à ses guerriers de lui abandonner le
+vase hors part. Tout le monde y consentit, sauf un soldat qui protesta
+que le roi n’aurait pas plus que sa part légitime, et qui, pour bien
+montrer qu’il ne se prêterait à aucun accommodement, brisa le vase d’un
+coup de hache sous ses yeux. Le roi dut dévorer sa colère, mais, l’année
+suivante, comme il passait la revue de son armée, il fit à ce soldat de
+violents reproches sur la manière dont il était armé, et lui arracha son
+arme pour la jeter à terre. Comme le soldat se baissait pour la
+ramasser, le roi lui fendit la tête d’un coup de hache en lui disant:
+«C’est ce que tu as fait au vase de Soissons.» Sur quoi, il renvoya
+l’armée, où cet acte avait répandu la terreur[321].
+
+ [321] Greg. Tur. II, 28. Frédég. III, 16. _Liber Hist._ 10. Roricon,
+ l. II. (Bouquet III, 6), Aimoin I, 12 (ibid. III, 36).
+
+Voilà ce que raconte Grégoire de Tours, suivi par Frédégaire, par le
+_Liber Historiae_ et par les autres, qui se bornent à le répéter d’une
+manière plus ou moins exacte. Les différences de leurs versions par
+rapport à la sienne sont dues simplement à la distraction ou à la
+négligence, si l’on excepte celle qui est relative au nom de l’évêque;
+elles seront d’ailleurs discutées en leur lieu au cours de ce
+chapitre[322].
+
+ [322] Je signalerai dès maintenant, parce que je n’aurai plus
+ l’occasion d’y revenir, une bévue de Frédégaire qui provient
+ manifestement d’une lecture superficielle de son texte. D’après
+ Grégoire, le roi répond à l’envoyé qui réclame le vase de la part de
+ l’évêque: Suis-nous jusqu’à Soissons, où doit avoir lieu le partage
+ du butin. Dans Frédégaire, l’évêque va lui-même trouver le roi, qui
+ lui répond: Envoie un messager à Soissons, etc. Il est manifeste que
+ la seconde version est un calque maladroit de la première.
+
+Selon plusieurs critiques, rien ne serait plus franchement populaire que
+l’histoire du vase de Soissons. Rien ne l’est moins, selon moi. Je suis,
+au contraire, fort frappé de l’absence totale de la couleur épique et
+des détails barbares que nous constatons en nombre dans les autres
+récits. Chaque fois que nous en analysons un, nous y voyons la tendance
+à glorifier le héros, ou tout au moins à attirer l’intérêt et la
+sympathie sur sa personne: il est le centre de l’action, et c’est à lui
+qu’elle se rapporte. Il n’en est pas ainsi dans l’histoire du vase de
+Soissons, et tout le monde voit bien que l’intérêt se concentre ici
+autour de la personnalité absente et innommée de l’évêque. Il s’agit de
+savoir si on lui rendra le vase, ou si le premier barbare venu pourra
+impunément s’opposer à la générosité du roi qui veut le restituer. Tout
+est là; aussi l’épisode se termine-t-il logiquement par la mort de
+l’audacieux soldat. Moralité: que les barbares y regardent à deux fois
+avant de s’opposer à ce que justice soit rendue à un évêque et à son
+église. Ce n’est pas là le sujet d’une ballade germanique, mais bien
+plutôt celui d’un _miracle_: il n’y manque, en effet, que l’élément
+merveilleux pour le classer dans la catégorie des histoires en l’honneur
+des saints. Peut-on se figurer les guerriers de l’armée de Clovis
+racontant de pareilles aventures? Ces barbares qui pillaient les églises
+se seraient-ils avisés de célébrer la libéralité de leur roi envers un
+évêque, et des soldats si souvent indisciplinés devaient-ils chanter
+avec enthousiasme la mort d’un des leurs, massacré par le roi pour avoir
+fait respecter les droits de tous?
+
+Ce n’est donc pas une tradition orale barbare, c’est moins encore un
+chant épique qui nous a conservé cette anecdote. Si l’on a pu s’y
+tromper, c’est sans doute à cause de la conformité de couleur qu’elle
+présente avec la réalité historique. En effet, notre épisode offre
+certains traits foncièrement germaniques, et non seulement étrangers,
+mais même tout à fait opposés aux mœurs romaines. Le premier, c’est le
+caractère rigoureux de la loi qui préside au partage du butin. Le roi
+n’a que sa part réglementaire; s’il veut obtenir quelque chose de plus,
+il est obligé de le demander à ses guerriers, et, si l’opposition d’un
+seul ne suffit pas pour mettre obstacle à l’accomplissement de son
+désir, tout au moins est-il obligé d’endurer les récriminations du
+premier venu. Un pareil état de choses a dû disparaître de bonne heure.
+Aussi la mention qui en est faite ici ne peut-elle émaner que d’un
+contemporain, car les générations suivantes ne devaient plus guère avoir
+l’occasion d’assister à des scènes semblables.
+
+L’autre trait auquel je fais allusion a un cachet plus barbare encore.
+Le soldat mécontent brise le vase que Clovis a demandé hors part, et il
+le fait impunément. Nous avons vu tout à l’heure que sa protestation ne
+pouvait pas être réprimée: mais pourquoi lui laisse-t-on détruire un
+objet de prix? La réponse est bien simple: Parce que, à cette époque
+primitive, pour ces barbares qui pillaient les églises et qui étaient
+partout en quête de _l’or rouge_, les objets d’art n’avaient guère
+d’autre valeur que celle du métal, et qu’il fallait bien les mettre en
+pièces pour que chacun eût une part égale de butin. Le soldat mutin qui
+brisait le vase de Soissons ne commettait, au point de vue des Francs,
+d’autre délit que celui d’être désagréable au roi, en l’empêchant de
+renvoyer à l’évêque le vase intact; il ne portait pas atteinte à la
+propriété commune, il mettait au contraire l’objet en question dans
+l’état où le partage l’aurait mis peu après[323]. Ces deux détails sont
+donc bien barbares, et rien n’empêcherait de soutenir qu’ils émanent de
+l’imagination populaire. Mais, outre que leur _couleur locale_
+s’explique tout aussi bien dans l’hypothèse qu’ils sont historiques, il
+reste établi que la tendance du récit est bien nettement ecclésiastique,
+et partant, qu’il a dû être consigné par écrit par quelque contemporain,
+auquel Grégoire de Tours aura emprunté sa narration. Il fallait être un
+contemporain, et un observateur placé à proximité, pour reproduire de
+pareils traits sans être tenté de les souligner: une ou deux générations
+après, on ne les aurait plus compris, et, certes, on ne les aurait pas
+inventés. Déjà Frédégaire ne semble plus se rendre un compte exact de ce
+que fait le soldat: _voce magna urceum impulit_, dit-il, mais il ne
+paraît pas croire que le soldat ait brisé le vase. Il était Romain, et
+relativement plus civilisé, et il n’aura pu se figurer que l’audace d’un
+simple guerrier soit allée jusqu’au point de détruire un précieux objet
+d’art sous les yeux mêmes du roi qui voulait le sauver.
+
+ [323] L’histoire des Francs nous offre plusieurs exemples d’objets
+ d’art brisés par les rois ou par les grands. En 531, quand
+ Childebert I revint d’Espagne, il rapporta soixante calices, seize
+ patènes, vingt couvertures d’évangiliaire, le tout d’or pur et orné
+ de pierres précieuses, et Grégoire de Tours constate avec une
+ admiration naïve qu’il ne mit en pièces aucun de ces objets, mais
+ qu’il les distribua intacts aux églises. (III, 10.) En 586, quand le
+ roi Gonthran se fut emparé du butin de Gundowald, il brisa quinze
+ coupes (_catini_) et n’en garda que deux, parce qu’il en avait
+ assez. (Id. VIII, 3.) Encore en 842, Lothaire I fit mettre en
+ morceaux le merveilleux _discus_ cosmographique et géographique de
+ Charlemagne, pour le partager entre ses fidèles (_Annal. S. Bertin._
+ a. 842). Nous voyons aussi que, quand une église vendait ses objets
+ d’art pour racheter des captifs ou pour soulager des pauvres, ils
+ passaient généralement sous le marteau des _argentarii_; voir p.
+ exemple _Vita s. Leodegarii_ dans Bouquet, II, p. 617.
+
+La complexité des rapports du roi franc avec des évêques est un élément
+tout-à-fait incompréhensible pour la légende. Celle-ci ne procède que
+par grandes lignes et n’emploie que des couleurs bien tranchées; elle ne
+connaît pas les contours fuyants ni les nuances de transition. Ses héros
+à elle ne garderont jamais que deux attitudes en face des évêques: la
+hache levée ou le genou plié. Un Clovis qui laisse piller des églises
+par ses soldats, et qui ensuite s’emploie auprès d’eux pour qu’ils lui
+permettent de faire acte de courtoisie envers ses victimes, ce n’est pas
+là un concept populaire, mais c’est, en revanche, une donnée
+profondément historique. Le Ve et le VIe siècles nous offrent plus d’une
+fois des spectacles du même genre, et les écrivains ecclésiastiques se
+sont complu à les retracer[324].
+
+ [324] Je note ici le dernier exemple qui me soit connu: il est
+ postérieur de plus d’un demi-siècle à Clovis: Igitur Alboin cum ad
+ fluvium Plabem venisset ibi ei Felix episcopus Tarvisianae ecclesiae
+ occurit. Cui rex, ut erat largissimus, omnes suae ecclesiae
+ facultates postulanti concessit et per suum pracmaticum postulata
+ firmavit. Paul Diacre, _Hist. Langob._, II, 72.
+
+Pour avoir reproduit avec une telle fidélité des particularités si
+étrangères aux mœurs romaines, et d’un caractère si archaïque, il a
+fallu, je le répète, que le narrateur auquel Grégoire de Tours emprunte
+ses renseignements fût un contemporain de ce qu’il raconte, et que, de
+plus, il vécût à proximité des barbares ou au milieu d’eux. Je rencontre
+ici, dans le latin de notre chroniqueur, une expression fort archaïque
+dont il ne se sert jamais, et qui, si je ne me trompe, a passé de cette
+source contemporaine dans son texte: c’est celle de _papa_ employée dans
+le sens d’évêque. Dès la seconde moitié du VIe siècle, cette expression
+a disparu du vocabulaire usuel, et Grégoire de Tours lui-même ne lui
+donne jamais ce sens, sinon dans cet unique passage[325]. Ne sommes-nous
+pas fondés dès lors à supposer qu’elle se sera trouvée dans sa source,
+et que, s’il l’a gardée, c’est à cause de la fidélité spéciale qu’il met
+à reproduire les paroles de ses personnages?
+
+ [325] Voir pour la démonstration de ce point G. Kurth, _les Sources de
+ l’histoire de Clovis dans Grégoire de Tours_, p. 413 et 414.
+
+Mais connaissons-nous un document qui réunisse les deux notes en
+question, c’est-à-dire qui ait été écrit au nord de la Gaule, et au
+commencement du VIe siècle? Oui, et Grégoire de Tours, qui le mentionne
+lui-même, l’avait certainement lu: c’est le _Vita Remigii_[326]. Cet
+ouvrage, composé entre 533 et 574, ne pouvait guère passer sous silence
+un trait qui était entièrement à la louange de son héros, si toutefois
+on admet que saint Remy est l’évêque non nommé auquel fait allusion le
+récit de Grégoire. Et il semble impossible d’en douter. D’abord, la date
+assignée à l’épisode, qui est placé immédiatement après la bataille de
+Soissons, s’accorde bien avec celle où nous devons supposer qu’eut lieu
+la conquête du pays rémois par les Francs Saliens. Ensuite, l’offre
+faite par Clovis aux envoyés de l’évêque, de le suivre jusqu’à Soissons
+où doit être partagé le butin, fait penser que le diocèse de cet évêque
+ne devait pas être trop éloigné de Soissons: or, Reims est la voisine de
+Soissons à l’est, et c’est même, avec Senlis et Meaux, le seul diocèse
+qui ait pu recevoir la visite des Francs après la défaite de Syagrius,
+puisque les diocèses situés au nord et à l’ouest de Soissons devaient
+déjà être alors en leur possession. Enfin, la démarche de l’évêque ne
+s’expliquerait pas, si l’on ne supposait qu’il avait quelque lieu d’en
+attendre un bon résultat: et nous savons que c’était bien là le cas de
+saint Remy, dont les bonnes relations avec Clovis sont attestées par une
+lettre qu’il lui écrivit avant sa conversion[327]. D’ailleurs,
+Frédégaire et Hincmar nomment ici saint Remy: et, bien que ce nom ne
+leur ait été fourni par aucune tradition, mais simplement suggéré par la
+vraisemblance, il n’est pas moins remarquable combien la conjecture
+s’imposait en quelque sorte alors comme aujourd’hui[328].
+
+ [326] Est enim nunc liber vitae ejus, qui eum narrat mortuum
+ suscitasse. Greg. Tur., II, 31.
+
+ [327] Si toutefois cette lettre est adressée à Clovis, ce qui, je
+ l’avoue, me laisse des doutes.
+
+ [328] Frédég. III, 16. Aimoin I, 12 (Bouquet III p. 36). Hincmar _Vita
+ Remigii_, IV, 50 (_Acta Sanct._ oct. t. I, p. 144). Le _Liber
+ Historiae_ 10 et son caudataire Roricon (Bouquet III p. 6) imitent
+ le silence de Grégoire.
+
+On me demandera pourquoi, dans ce cas, Grégoire n’aurait pas reproduit
+le nom de l’évêque? Je pourrais me dispenser de répondre à cette
+question, car, s’il est établi qu’il a connu ce nom, son silence ne
+prouve pas plus contre celui de saint Remy que contre tout autre. Mais
+je crois avoir signalé les vraies raisons de ce silence. Grégoire n’a
+pas voulu croire ou n’a pu se résigner à raconter que le fondateur de la
+France chrétienne ait jamais pillé l’église de son père spirituel: soit
+qu’il ait eu un demi-doute, soit qu’il ait éprouvé une trop vive
+répugnance, soit qu’il n’ait pas cru devoir accorder assez d’importance
+à cet épisode dans sa narration en le rattachant à un nom en vue, il l’a
+raconté, mais il a omis le nom: ce procédé, d’une critique rudimentaire,
+il est vrai, lui est cependant familier, ainsi qu’on l’a vu précédemment
+à l’occasion de l’épisode de Wiomad[329].
+
+ [329] V. ci-dessus, p. 181. Il y a d’autres occasions encore où il
+ omet des noms, sans qu’il soit aussi facile d’en dire le motif
+ exact. Ainsi III, 20: Theodoricus autem filio suo Theudoberto
+ Wisigardem cujusdam regis filiam desponsaverat (il s’agit de Wacho,
+ roi des Lombards)--et ibid. IX, 26, où il est dit d’Ingoberge, veuve
+ du roi Charibert, qu’elle mourut à Tours, relinquens filiam unicam
+ quam in Canthia regis cujusdam filius matrimonio copulavit. Faut-il
+ croire que notre auteur ignorait le nom de Berthe et de son mari
+ Ethelbert, ou plutôt est-ce par une espèce d’indifférence pour des
+ faits placés trop loin de son sujet qu’il omet les noms? Je demande
+ qu’on ne s’étonne pas trop de cette conjecture: les principes de
+ l’art d’écrire n’étaient pas pour Grégoire ce qu’ils sont pour nous.
+ Qu’on se souvienne que Caton l’Ancien, dans ses _Origines_, ne nomme
+ jamais les personnages qu’il met en scène, ce qui ne l’a pas empêché
+ de faire une exception en faveur de l’éléphant Syrus. (Pline _H. N._
+ VIII, V, 11.) Cf. G. Kurth, _Caton l’Ancien_, p. 176. Le motif de ce
+ singulier procédé nous est resté inconnu, le fait lui-même est
+ incontestable.
+
+Telles sont les raisons qui nous autorisent à regarder l’épisode du vase
+de Soissons, non comme une légende fournie par la tradition orale des
+Francs, mais comme une histoire consignée par écrit dans un document
+contemporain, qui serait difficilement autre que le _Vita Remigii_. Tout
+d’ailleurs, dans cette histoire, porte le cachet d’une incontestable
+historicité.
+
+
+
+
+CHAPITRE II
+
+Le mariage de Clovis.
+
+
+L’histoire épique de Clovis est bien instructive, en ce qu’elle nous
+révèle le cercle d’idées dans lequel se meuvent les foules. Ce qui a
+frappé l’imagination populaire en Clovis, ce n’est pas l’homme
+prédestiné dont la Providence a fait son instrument de choix, ce n’est
+pas le porteur de la mission sublime réservée à son peuple par le
+_Christ qui aime les Francs_. Ce qu’elle a retenu de son histoire, ce
+n’est pas la conquête de toute la Gaule et la fondation d’un vaste
+empire, ce n’est pas davantage sa merveilleuse conversion à la suite
+d’un vœu exaucé, ni le spectacle grandiose d’un roi entrant avec tout
+son peuple dans la clientèle de l’Église catholique. Ces scènes
+magnifiques n’ont rien dit aux barbares, et ne les ont pas touchés. Ils
+n’ont rien compris à la grandeur du rôle joué par leur souverain, et
+leur coup d’œil n’a pas été assez perspicace pour entrevoir, au-delà de
+lui, la nation dont ses succès préparaient la grandeur sans pareille.
+Seul, le monde ecclésiastique a tressailli de joie et d’orgueil en
+recevant Clovis sous les voûtes de ses églises; seul, il a eu
+l’intuition de l’avenir dont sa conversion était le gage; seuls, ses
+écrivains ont trouvé, pour célébrer ce grand événement, les accents émus
+et enthousiastes de la poésie[330].
+
+ [330] Je fais ici allusion à l’auteur du grand prologue de la _Loi
+ salique_, dont l’inspiration toute catholique procède d’une autre
+ pensée, on l’a vu, que le récit relatif aux quatre prud’hommes. Je
+ pense également à l’auteur du _Vita Remigii_, dont Grégoire de Tours
+ II, 31, nous fait entendre quelques accents à travers sa prose
+ d’ordinaire si monotone: Velis depictis adumbrantur plateae,
+ ecclesiae curtinis albentibus adurnantur, baptistirium componitur,
+ balsama difunduntur, micant flagrantes odorem cerei, totum templum
+ baptistirii divino respergeretur ab odore... _Procedit novos
+ Constantinus ad lavacrum_, etc. Je rappellerai aussi les belles
+ paroles de saint Avitus de Vienne, écrivant à Clovis pour le
+ féliciter de son baptême. Il y a là de grandes et larges vues de
+ l’avenir, que l’histoire a confirmées.
+
+Les milieux populaires ne s’intéressent aux affaires publiques que par
+rapport à leur côté individuel et personnel. C’est le héros qui
+passionne le peuple, ce ne sont pas les destinées nationales dont il a
+la responsabilité, ni les graves intérêts qui reposent sur sa tête. Pour
+les Francs, les parties les plus importantes de la vie de Clovis, ce
+sont les péripéties de son mariage, c’est le tour qu’il s’est laissé
+jouer en Burgondie par un Romain artificieux, ce sont les grands coups
+d’épée par lesquels il s’est taillé un royaume, ce sont les meurtres par
+lesquels il s’est débarrassé de ses ennemis et de ses rivaux, ce sont,
+enfin, d’autres aventures du même genre, réelles ou fictives, dont le
+souvenir ne s’est pas conservé. Car, ainsi qu’on l’a vu dans le chapitre
+précédent, nous avons le droit de croire qu’on est loin de connaître
+complétement le Clovis de l’épopée. Son cycle, à n’en pas douter, était
+beaucoup plus riche qu’il n’y paraîtrait d’après Grégoire de Tours.
+
+Les amours des héros ont été de tout temps un des sujets favoris de la
+poésie populaire. Voici la seconde fois qu’une histoire de fiançailles
+et de mariage entre dans notre épopée. Écoutons le récit de Grégoire de
+Tours:
+
+«Gondioch, roi des Burgondes, était de la race d’Athanaric, le roi
+persécuteur dont nous avons parlé plus haut. Il avait quatre fils:
+Gondebaud, Godigisil, Chilpéric et Godomar. Gondebaud tua son frère
+Chilpéric par le glaive, et fit jeter sa femme à l’eau, une pierre
+attachée au cou; quant à ses deux filles, il les condamna à l’exil.
+L’aînée, qui se fit religieuse, s’appelait Chrona, la cadette Clotilde.
+Or, comme Clovis envoyait souvent des ambassades en Burgondie, ses
+émissaires découvrirent la jeune princesse. La voyant belle et sage, et
+sachant qu’elle était de sang royal, ils en parlèrent à Clovis, qui,
+aussitôt, envoya demander la main de Clotilde à Gondebaud. Celui-ci,
+n’osant la lui refuser, la remit aux envoyés, qui se hâtèrent de la
+conduire auprès de leur roi. Clovis se réjouit fort de la voir, et il en
+fit sa femme[331].»
+
+ [331] Greg. Tur. II, 28.
+
+Voici ce que cette histoire, si sobre et si peu légendaire d’aspect, est
+devenue sous la plume de Frédégaire:
+
+«Comme Clovis envoyait souvent des ambassades en Burgondie, ses
+émissaires entendirent parler de Clotilde. Et, comme il n’était pas
+permis de la voir, Clovis envoya un Romain du nom d’Aurélien, qui devait
+tâcher de parvenir à Clotilde par tel moyen qu’il pourrait. Aurélien se
+mit en route seul, ayant, comme un mendiant, la besace sur le dos et les
+vêtements déchirés, et emportant l’anneau de Clovis pour inspirer
+confiance. Arrivé à la ville de Genève, où Clotilde demeurait avec sa
+sœur Saedeleuba, il fut reçu par charité par les deux sœurs, qui
+pratiquaient l’hospitalité envers les étrangers. Pendant que Clotilde
+lui lavait les pieds, Aurélien se pencha vers elle et lui dit à voix
+basse: «Dame, j’ai un grand message à vous faire, si vous daignez
+m’accorder un endroit où je puisse vous parler en secret.» La princesse
+y consentit, et admis en sa présence, Aurélien lui dit: «C’est Clovis,
+le roi des Francs, qui m’a envoyé; il veut, si c’est la volonté de Dieu,
+vous faire partager son trône, et pour que vous soyez sûre de ses
+intentions, voici son anneau qu’il vous envoie.» Clotilde reçut l’anneau
+avec grande joie, et répondit: «Reçois cent sous d’or pour tes peines,
+et prends mon anneau. Hâte-toi de retourner auprès de ton maître, et
+dis-lui que, s’il veut m’avoir en mariage, il me fasse demander sans
+retard, par une ambassade, à mon oncle Gondebaud. Que les ambassadeurs
+fassent confirmer sur l’heure ce qu’il leur accordera, et qu’ils fassent
+en toute diligence réunir un plaid. S’ils ne se hâtent, je crains de
+voir revenir de Constantinople un certain sage nommé Aridius, qui, s’il
+arrive à temps, déjouera tout le projet.» Aurélien retourna chez lui
+dans le même attirail qu’il était venu. Arrivé aux frontières du pays
+d’Orléans, et pas loin de sa maison, il rencontra un pauvre mendiant qui
+devint son compagnon de route. Aurélien, qui était sans défiance,
+s’étant endormi, son camarade lui vola sa besace avec les sous d’or. A
+son réveil, saisi d’affliction, il se hâta de courir chez lui, d’où il
+lança ses domestiques à la poursuite du voleur. Ils le rattrapèrent et
+l’amenèrent à Aurélien, qui le fit rudement bâtonner pendant trois jours
+et le lâcha ensuite. Puis, il alla trouver Clovis à Soissons, et lui
+raconta en détail tout ce qui s’était passé. Clovis, charmé de l’esprit
+et des ressources de Clotilde, envoya demander à Gondebaud la main de sa
+nièce. Gondebaud, n’osant la lui refuser et espérant contracter amitié
+avec lui, promit de la lui donner. Les envoyés, ayant offert le sou et
+le denier selon la coutume franque, la fiancèrent à Clovis et
+demandèrent la convocation immédiate d’un plaid où elle serait donnée en
+mariage à leur maître. Le plaid eut lieu sans retard, et la noce fut
+préparée à Châlon (sur Saône). Aussitôt que les Francs eurent reçu la
+princesse des mains de Gondebaud, ils la firent monter dans une
+basterne, et, emportant son riche trésor, ils reprirent le chemin de
+leur pays. Mais Clotilde pressentait le retour d’Aridius, qui venait de
+l’empire, et elle dit au chef des Francs: «Si vous voulez que je
+parvienne jusqu’à votre maître, faites-moi descendre de cette basterne,
+et mettez-moi sur un cheval, puis faisons toute la diligence possible
+pour arriver chez vous. Jamais, si je reste sur ce char, je ne verrai
+votre roi.» Les Francs lui obéirent et la mirent sur un cheval, et en
+toute hâte on gagna la cour de Clovis.
+
+Cependant, Aridius, débarqué à Marseille, apprenait ce qui s’était
+passé, et accourait à marches forcées. Arrivé près de Gondebaud,
+celui-ci lui dit: «Tu sais que j’ai fait amitié avec les Francs, et que
+j’ai donné ma nièce Clotilde pour femme à Clovis?--Ce n’est pas là un
+pacte d’amitié, répondit Aridius, mais un germe de discorde perpétuelle.
+Vous auriez dû vous souvenir, seigneur, que vous avez fait périr par le
+glaive votre frère Chilpéric, père de Clotilde, que vous avez fait jeter
+sa mère à l’eau, une pierre attachée au cou, et précipiter au fond d’un
+puits ses deux frères, après leur avoir tranché la tête. Si elle devient
+puissante, elle vengera ses parents. Envoyez sans retard votre armée à
+sa poursuite, pour la ramener. Il vaut mieux pour vous avoir une
+querelle sur les bras une seule fois, que d’être sans cesse, avec tous
+les vôtres, en butte à la rancune des Francs.» Gondebaud, ayant entendu
+cela, envoya une armée à la poursuite de Clotilde, mais elle ne trouva
+plus que la basterne et les trésors, dont elle s’empara. Clotilde,
+arrivant dans le voisinage de Villery, dans le pays de Troyes, où
+résidait Clovis, avant de quitter le sol de la Burgondie, pria ses
+guides de piller et de brûler ce pays sur une étendue de douze lieues à
+la ronde. Lorsqu’ils l’eurent fait avec la permission de Clovis,
+Clotilde s’écria: «Je vous rends grâces, Dieu tout puissant, de ce que
+j’assiste au commencement de la vengeance de mes parents et de mes
+frères[332].»
+
+ [332] Frédég. III, 18-19.
+
+Écoutons maintenant la même légende telle que la rapporte au VIIIe
+siècle le _Liber Historiae_. L’accord de ce texte avec celui de
+Frédégaire apparaîtra d’autant plus remarquable si on se souvient qu’il
+ne l’a pas connu; quant à ses variantes, elles ne seront pas moins
+intéressantes, parce qu’elles nous aideront à refaire l’histoire de la
+légende dans deux milieux différents.
+
+Le _Liber Historiae_, qui s’appuie sur Grégoire de Tours et sur la
+tradition, ne sait rien des deux frères de Clotilde massacrés. Il
+connaît le personnage d’Aurélien, et il lui attribue la même mission que
+Frédégaire, seulement il ne le désigne pas par l’appellation de Romain.
+Il ne le fait pas partir habillé en mendiant, mais il nous le montre
+déposant ses habits pour en prendre de plus pauvres dans une forêt,
+avant d’arriver à la ville de Clotilde. Il ne mentionne pas la ville où
+réside Clotilde, et il ne donne pas le nom de sa sœur. La première
+rencontre d’Aurélien avec cette princesse est exposée un peu
+différemment: c’est un dimanche, pendant qu’elle allait à la messe,
+qu’il se trouve sur son passage parmi les mendiants, et vêtu comme eux.
+Au sortir de l’office, Clotilde leur distribua des aumônes, et le
+confident de Clovis profita du moment où elle lui donnait une pièce
+d’or, pour baiser sa main et pour la tirer par le pan de son vêtement.
+Sur quoi Clotilde, rentrée chez elle, le fait appeler par sa servante.
+Dans le _Liber Historiae_, comme dans Frédégaire, Aurélien alors expose
+le message de son maître en exhibant son anneau comme gage. Seulement,
+le _Liber Historiae_ ajoute ici des détails oiseux: au moment d’entrer
+chez Clotilde, Aurélien avait déposé derrière la porte de la chambre les
+ornements de fiançailles que lui avait remis Clovis, ne gardant en main
+que l’anneau; lorsqu’il voulut les offrir à la princesse, ils avaient
+disparu et c’est Clotilde qui les fit chercher et retrouver par ses
+gens. La manière dont Clotilde accueille le message a aussi subi
+quelques variantes. Elle ne donne pas cent sous au messager pour ses
+peines, elle n’accorde pas immédiatement son consentement, ni ne trace
+tout de suite la ligne de conduite à suivre pour faire aboutir les
+négociations. Elle commence par déposer l’anneau de Clovis dans le
+trésor de Gondebaud; elle fait ensuite observer à l’envoyé qu’il n’est
+pas convenable qu’une chrétienne épouse un païen; toutefois, elle lui
+laisse de l’espérance, en ajoutant qu’elle s’en remettra à la volonté de
+Dieu.
+
+Le _Liber Historiae_ ne connaît pas l’épisode du sac volé en route à
+Aurélien par son compagnon de voyage: on peut croire que c’est parce
+qu’il l’a remplacé par celui que nous venons d’analyser. Il ramène
+Aurélien tout droit chez Clovis, qui, loin de montrer, comme dans
+Frédégaire, une hâte extrême à conclure le mariage par peur du retour
+d’Aridius, laisse un an s’écouler avant de renvoyer une ambassade à
+Gondebaud.
+
+Cette seconde ambassade qui, dans Frédégaire, n’a pas de peine à obtenir
+de Gondebaud intimidé la main de Clotilde, a au contraire, dans le
+_Liber Historiae_, de nouvelles aventures. C’est Aurélien qui en est le
+chef, et lorsqu’il communique son message au roi des Burgondes, celui-ci
+se met en colère, affirmant que Clotilde n’est pas la fiancée de Clovis.
+Aurélien répond sur un ton menaçant, et alors les Burgondes, qui ont
+peur d’une guerre avec les Francs, décident leur maître à faire d’abord
+une enquête pour savoir ce qui en est des affirmations de l’ambassadeur,
+et si, par hasard, il n’aurait pas été apporté à Clotilde des cadeaux
+qui permettraient à Clovis de la dire sa fiancée. L’enquête établit que
+l’anneau de Clovis, contenant son image et son nom, se trouve en effet
+dans le trésor de Gondebaud. On fait venir Clotilde, qui déclare l’avoir
+reçu des envoyés du roi franc. Gondebaud a pour elle des paroles
+indulgentes, et la remet, malgré lui d’ailleurs, entre les mains
+d’Aurélien, qui l’amène à Clovis. Tout l’épisode d’Aridius et du
+stratagème employé à la dernière heure par Clotilde, ainsi que de la
+vengeance anticipée qu’elle exerce sur le pays burgonde, est passé sous
+silence. Par contre, le _Liber Historiae_ sait que, dès la nuit des
+noces, Clotilde a demandé à Clovis de se faire chrétien, et de réclamer
+sa part d’héritage à Gondebaud. Clovis fait une réponse évasive sur le
+premier point, et lui accorde le second. Il s’ensuit un troisième envoi
+d’Aurélien en Burgondie. Gondebaud s’irrite des réclamations de Clovis;
+Aurélien parle un langage plus fier que jamais, et de nouveau les
+Burgondes, par peur d’une guerre avec les Francs, conseillent à
+Gondebaud de céder. Gondebaud s’exécute en maugréant, Aurélien le
+remercie avec courtoisie, et les Burgondes, pleins d’admiration,
+s’écrient: «Vive le roi qui a de tels hommes!» Aurélien retourne auprès
+de son maître, qui, après la conquête de la Gaule romaine, le récompense
+en lui donnant le château de Melun et tout le duché[333].
+
+ [333] _Liber Historiae_ c. 12-14.
+
+Cette version du _Liber Historiae_ est devenue populaire: c’est elle
+qu’ont reproduite, non seulement Roricon[334] et Aimoin[335], mais aussi
+le _Vita Clotildis_[336]. Et on ne s’étonnera pas, si l’on pense que le
+_Liber Historiae_, généralement pris pour Grégoire de Tours lui-même, a
+été au moyen âge la seule ou du moins la principale source de l’histoire
+des Francs.
+
+ [334] Dans Bouquet III, p. 6-8.
+
+ [335] Id. ib. p. 37 et 38.
+
+ [336] Dans _Scriptor. Rer. Merov._ (Krusch) II, p. 342 et suiv. Je
+ dirai une fois pour toutes que le _Vita Chlothildis_, qui date tout
+ au plus du IXe siècle, n’est qu’une copie du _Liber Historiae_,
+ agrémentée de quelques amplifications oratoires, et enrichie de
+ quelques sèches notices sur des constructions d’églises. L’Histoire
+ poétique des Mérovingiens peut n’en tenir aucun compte. Cf. Krusch,
+ l. l.
+
+Que penser maintenant de nos trois versions? A première vue, on est
+tenté d’admettre que Grégoire ne connaît pas la légende relative au
+mariage, et qu’il raconte l’histoire telle qu’elle est arrivée, tandis
+que les deux autres chroniqueurs se feraient l’écho d’une tradition née
+après lui, et dont chacun nous aurait recueilli une version différente.
+Ainsi raisonne encore Junghans, qui admet sans réserve l’historicité du
+récit de Grégoire[337]. Mais plusieurs raisons sérieuses militent contre
+cette supposition, et je rappellerai en passant que déjà Fauriel avait
+ici entrevu la vérité[338]. D’abord, nous savons que les chants
+poétiques naissent au lendemain des événements qu’ils célèbrent, et sont
+engendrés en quelque sorte par l’actualité: ils se modifient au cours
+des temps, mais ils se rattachent, par leur origine, à une date très
+rapprochée des faits. Il n’est donc pas vraisemblable qu’à l’époque de
+Grégoire il n’ait pas existé de chant épique sur le mariage de Clovis,
+et on se créerait un insoluble problème historique si l’on admettait que
+cette légende ne s’est formée que plus tard, c’est-à-dire un bon siècle
+après l’événement. En second lieu, où Grégoire lui-même aurait-il puisé
+les quelques détails qu’il a conservés, s’ils ne s’étaient pas trouvés
+dans un chant épique, puisqu’il est impossible d’imaginer un autre
+document qui les aurait contenus? Il est donc probable que Grégoire a
+connu le chant en question, et qu’il s’en est inspiré dans une certaine
+mesure. Cette mesure, nous la connaissons déjà, et nous avons vu
+précédemment de quelle manière il l’applique. Il aura supprimé les
+détails qui lui paraissaient invraisemblables, il aura gardé le noyau de
+la légende, et, en la racontant en résumé, il lui aura donné l’aspect
+d’un fait historique. Un examen attentif de son texte, entrepris à la
+lumière de cette conjecture, transformera celle-ci en une espèce de
+certitude.
+
+ [337] Junghans, o. c. p. 55.
+
+ [338] Voir ci-dessus p. 12. Richter, dont le livre modeste contient
+ une si grande somme d’érudition et un esprit critique si juste,
+ reconnaît aussi, année 492, p. 35, que Grégoire s’est servi d’une
+ source légendaire dont il a essayé de démêler l’élément historique.
+
+Deux mots, dans la chronique de Grégoire de Tours, nous fournissent la
+preuve qu’il sait plus de choses qu’il n’en raconte. Il dit que les
+ambassadeurs de Clovis, qui vont souvent en Burgondie, _trouvent_
+Clotilde, la voient belle et apprennent qu’elle est de sang royal. Pour
+qu’ils la trouvent, il faut donc qu’elle soit cachée ou du moins gardée
+avec quelque soin: ce _reperitur_ est une allusion assez claire à la
+légende de Frédégaire et du _Liber Historiae_. Puis, quand ils ont
+obtenu de Gondebaud la main de Clotilde pour leur maître, ils partent et
+l’emmènent en hâte (_velotius_). Pourquoi cette hâte, sinon parce que
+Grégoire écrit sous l’impression de la légende qui lui montre Clotilde
+cédée à regret et menacée d’être reprise[339]?
+
+ [339] Rajna p. 69 et 70.
+
+Qu’on ne nous dise pas, avec quelques critiques, que les deux
+expressions notées, loin d’attester l’existence de la légende au temps
+de Grégoire de Tours, en sont au contraire l’origine. Il serait par trop
+naïf, en effet, de supposer que la légende aurait poussé sur un texte
+écrit, et non sur le sol vivant de la tradition populaire! Et il est
+bien inutile de réfuter une manière de voir qui suppose une totale
+ignorance des lois du développement épique.
+
+Mais la remarquable concordance entre les expressions de Grégoire visées
+ci-dessus et la légende telle qu’elle est donnée par Frédégaire et par
+le _Liber Historiae_ n’en a pas moins besoin d’explication: et, si l’on
+ne peut pas admettre celle qui vient d’être réfutée, il ne reste plus
+que l’hypothèse d’une source commune. Tout donc nous amène à conclure
+que Grégoire a connu la légende, et, qu’en la résumant, il n’a pu
+effacer certains traits qu’on retrouve mieux conservés dans ses
+successeurs, de même que plus haut, dans l’histoire de Childéric,
+_pacatis occultae Francis_ trahit chez lui la connaissance d’un épisode
+raconté au long par Frédégaire.
+
+Mais quelle est, dans l’histoire du mariage de Clovis, la version qu’il
+connaissait? Celle de Frédégaire ou celle du _Liber Historiae_? C’est
+celle de Frédégaire: le _velotius_ n’a aucune signification dans
+l’autre. D’ailleurs, la version du _Liber Historiae_ présente un
+caractère bien accentué de modernité au regard de celle de Frédégaire.
+On y trouve une note plus chrétienne, et une couleur attestant un milieu
+déjà plus civilisé. C’est un dimanche, en allant à la messe, que
+Clotilde rencontre Aurélien, et celui-ci est assis devant l’église avec
+les autres pauvres. La première parole de Clotilde en entendant les
+offres de Clovis, c’est qu’une chrétienne ne peut épouser un païen; elle
+déclare ensuite s’en remettre à la volonté de Dieu. La première chose
+qu’elle demande à Clovis après son mariage, c’est qu’il se convertisse à
+la foi chrétienne. Elle lui parle aussi de sa vengeance, mais ce n’est
+plus au sens barbare de la légende de Frédégaire: elle veut seulement se
+faire restituer par Gondebaud l’héritage auquel elle a droit. En
+comparant toute cette partie de l’histoire à la partie correspondante
+dans Frédégaire, on ne peut nier que le _Liber Historiae_ n’ait puisé
+dans un milieu plus chrétien et plus civilisé, ou encore que son auteur
+n’ait lui-même arrondi les angles barbares et adouci l’âpreté des
+sentiments de la tradition.
+
+D’autre part, l’histoire est devenue, dans le _Liber Historiae_, moins
+populaire, moins vraisemblable. L’épisode du sac perdu est parfaitement
+clair et logique dans Frédégaire; dans le _Liber_, il n’est plus qu’un
+hors-d’œuvre. La déposition de l’anneau de Clovis par Clotilde dans le
+trésor de Gondebaud, simplement en vue de l’y faire retrouver plus tard
+pour fournir un argument aux partisans du mariage, a quelque chose de
+maladroit et de niais; on dirait d’une ficelle littéraire. Qu’on donne
+Clotilde à Clovis parce qu’on a peur de lui, ainsi que le racontent
+Grégoire et Frédégaire, à la bonne heure! cela est clair et logique.
+Mais qu’on la lui livre, malgré soi, parce qu’on a trouvé dans le trésor
+de Gondebaud un anneau qui y a été glissé d’une manière subreptice, cela
+est sot; et nul ne soutiendra que nous avons ici la forme primitive du
+récit! Je ne dirai rien de la troisième ambassade d’Aurélien et du trait
+final: Vive le roi qui a de tels hommes! Toute la légende est écrite
+manifestement pour glorifier les Francs et rabaisser les Burgondes. On y
+sent, d’un bout à l’autre, l’effort d’un auteur qui veut amener les
+faits à prouver quelque chose, beaucoup plus que le plaisir inoffensif
+d’un narrateur qui se délecte à raconter une histoire intéressante. Il
+s’agit ici d’édifier le lecteur, il s’agit aussi de flatter le
+patriotisme franc, au risque de gâter le charme du récit. Rien de plus
+visible que cette tendance, et tant pis pour ceux qui, comme Ranke ou H.
+Martin, n’ont pas su ou pas voulu le voir!
+
+Au reste, nous avons moins à noter les divergences qu’à constater
+l’accord: et cet accord est remarquable entre le _Liber Historiae_ et
+Frédégaire, qui ne se sont pas connus. De part et d’autre, il y a une
+jeune princesse demandée en mariage par un héros, refusée par son père,
+et obtenue enfin par ruse, grâce au concours de serviteurs fidèles.
+Cette donnée est hautement épique, et on la raconte chez tous les
+peuples avec une étonnante identité. C’est le vrai moule dans lequel
+sont coulées toutes les légendes nuptiales; c’est, pour ainsi dire, la
+forme stylisée des histoires de mariages royaux. D’ordinaire, la jeune
+princesse vit dans la plus stricte réclusion: nul n’est admis à la voir.
+Elle ne sort que pour aller à la messe, mais elle n’y va guère souvent,
+car Herbert, dans la _Thidrekssaga_, reste bien longtemps sans avoir
+cette occasion de voir celle qui est aimée de son maître. Il en est de
+même pour Siegfried à la cour des rois de Bourgogne. Et encore, quand
+elle sort, elle est gardée à vue, et quelles précautions pour empêcher
+qu’on puisse lui parler! Elle est traitée dans l’épopée germanique
+presque comme une odalisque d’Orient[340].
+
+ [340] Il faut remarquer que cette rigoureuse réclusion des jeunes
+ filles semble considérée comme une réalité par Fortunat, V, 5, 101,
+ qui fait ainsi parler la princesse Galeswinthe, s’adressant à la
+ ville de Tolède au moment de la quitter pour aller épouser
+ Chilpéric:
+
+ _Antea clausa fui, modo te considero totam,
+ Nunc mihi nota prius quanda recedo ferox._
+
+Le père brutal (ici l’oncle), qui refuse la main de sa fille, et qui
+menace même de mort les prétendants, se rencontre dans toutes les
+histoires de mariage que nous a laissées l’épopée germanique: dans le
+_Hugdietrich_, dans l’_Ortnit_, dans le _Koenig Rother_, dans _Salomon
+und Morolf_, dans _Gudrun_ (deux fois), dans la _Thidrekssaga_, et dans
+plusieurs légendes reproduites par Saxo Grammaticus[341]. Il y en a même
+comme un écho dans le poème des _Nibelungen_, puisque, aussitôt que la
+mère de Siegfried apprend qu’il aime Kriemhild, elle commence à trembler
+pour son fils, à cause des hommes de Gunther[342].
+
+ [341] VII, 228, ed. Holder.
+
+ [342]
+
+ 51. Es gefriesch ouch Sigelint des edelen Küniges wîp
+ Si hete grôze Sorge umbe ir Kindes lîp
+ Den vorhte si verliegen von Gunthers man.
+
+ 60. Do vernam ouch disiu maere sîn muoter Sigelint
+ Si begunde trûren umbe ir liebez kint
+ Ja vorhte si vel sere diu Guntheres man
+ Diu edele Küniginne dar umbe weinen began.
+
+La demande en mariage écartée, c’est à la ruse qu’on a recours. Tantôt,
+le héros parvient sous un déguisement auprès de celle qu’il aime
+(_Hugdietrich_, _Koenig Rother_, _Ortnit_); tantôt, c’est un de ses amis
+qui se charge de faire parvenir son message à la bien-aimée (_Gudrun_,
+_Thidrekssaga_, légende d’Authari[343]). L’intermédiaire entre le royal
+amant et sa bien-aimée est toujours conçu comme le type de l’homme
+fidèle et ingénieux, qui triomphe de tous les obstacles, et qui mène à
+bonne fin l’entreprise la plus difficile possible. On fuit avec la
+belle, mais on est poursuivi, et, parfois, c’est cette fuite et cette
+poursuite qui constituent l’épisode le plus émouvant de l’histoire
+nuptiale (_Ortnit_, _Gudrun_).
+
+ [343] Cette dernière dans Paul Diacre, III, 30.
+
+Je ne puis naturellement pas entrer dans le détail, et je dépasserais
+les proportions assignées à ce livre si je voulais citer ici toutes les
+analogies que m’offre l’histoire littéraire des Germains. Il me suffira,
+je pense, de citer l’un des épisodes les plus instructifs dans ce genre,
+et peut-être aussi le plus inconnu; il appartient à la _Thidrekssaga_,
+ce monument littéraire du XIIIe siècle où se sont fondues tant de
+vieilles légendes.
+
+Le roi Thidrek veut se marier. Ses messagers, arrivés en Bertangenland
+(Bretagne), entendent parler de la belle Hilde, fille du roi Arthur,
+mais ils ne parviennent pas à la voir. Leur maître, auquel ils
+rapportent ces nouvelles, envoie alors son fidèle Herbert avec mission
+de demander la main de la princesse. Mais elle était si soigneusement
+gardée que ses propres compatriotes ne pouvaient pas la voir, à
+l’exception des meilleurs amis du roi. Herbert cependant fait à Arthur
+le message de son maître, mais Arthur lui répond que, selon l’usage du
+pays, il ne pourra voir la princesse que lorsqu’elle ira à la messe.
+Herbert reste longtemps à la cour du roi, attendant impatiemment cette
+occasion qui tarde à s’offrir. Enfin, lors d’une grande fête qui a lieu
+chez le roi, il est décidé que la princesse se rendra à l’église. Mais
+elle y va le visage voilé, sans regarder personne, et entourée d’un
+superbe cortège qui ne permet pas de l’aborder. Cependant Herbert, qui
+connaît le naturel féminin, lâche à côté d’elle deux souris, l’une ornée
+d’or, l’autre d’argent. La princesse les regarde, voit Herbert et lui
+sourit, puis elle lui fait demander par une de ses suivantes qui il est.
+Herbert décline son nom, mais ajoute qu’il ne veut confier qu’à la
+princesse seule le but de son voyage. Elle lui mande alors de l’attendre
+derrière la porte de l’église, où elle l’entretient après que tout le
+monde est sorti. Puis, à la demande de Herbert, elle obtient de son père
+l’autorisation de l’attacher à son service, et ainsi elle prépare à son
+aise, avec lui, leur évasion commune[344]. Je passe le reste, qui ne
+présente plus le même intérêt au point de vue de notre sujet.
+
+ [344] _Thidrekssaga_ dans A. Raszmann, _Deutsche Heldensage_. Hanovre
+ 1858.
+
+Allons plus loin, et examinons les protagonistes de notre petit drame
+nuptial. Aridius, d’abord, est l’être le plus épique possible. Il est
+investi d’une pénétration d’esprit incroyable, et d’un ascendant sans
+limite sur l’esprit de son maître. A peine a-t-il remis les pieds sur le
+sol du royaume burgonde, que tous les desseins ourdis contre les
+intérêts de Gondebaud, et si follement favorisés par ce dernier, sont
+sur le point d’être déjoués: il s’en faut de quelques heures que
+Clotilde ne soit pas la femme de Clovis. Et ce n’est pas le seul exploit
+de cet homme merveilleux, qu’une autre chanson nous montrera triomphant
+de la naïveté de Clovis lui-même. Voilà un type conçu comme pas un à la
+manière poétique.
+
+Aurélien n’est pas moins épique. Bien que son rôle soit plus modeste que
+celui d’Aridius, il l’emporte cependant sur celui-ci, et l’on peut dire
+que, sans lui, le mariage de Clovis et de Clotilde n’aurait pas lieu.
+Nombreuses sont les analogies qu’il présente avec les intermédiaires
+matrimoniaux de l’épopée barbare. Le fidèle Herbert qui porte le message
+de Thidrek au roi Arthur dans le Bertangenland semble un autre Aurélien,
+et il en est de même de plusieurs de ses pareils[345].
+
+ [345] Dans ce chapitre, je reproduis, parfois textuellement, certains
+ passages de mes études _Les sources de l’histoire de Clovis dans
+ Grégoire de Tours_ (_Revue des Quest. Histor._, octobre 1888) et sur
+ _l’Histoire de Clovis dans Frédégaire_ (même recueil, janvier 1890).
+
+On peut donc affirmer que l’histoire des amours de Clovis et de Clotilde
+est entièrement taillée sur le patron des légendes nuptiales, telles que
+les aimaient les Germains. Cela ne voudrait pas encore dire qu’elle est
+entièrement fausse: en effet, n’est-il pas possible que quelques traits
+en aient été empruntés à la réalité, et le moule même dans lequel on a
+coulé toutes les histoires de ce genre, ne représente-t-il pas une
+situation qui était alors possible et fréquente? Mais les nombreuses
+invraisemblances du récit ne permettent pas de s’arrêter longtemps
+devant cette conjecture, d’ailleurs absolument gratuite. La fiction
+populaire se laisse toucher ici du doigt. Quel inutile et en même temps
+puéril complot ourdi pour permettre aux ambassadeurs de Clovis de voir
+la jeune princesse! Quelle bizarrerie dans ce rôle de Clotilde, obligée
+de leur tracer elle-même leur ligne de conduite! Quelle contradiction
+dans l’attitude de Gondebaud, qui, d’un côté, n’ose refuser la main de
+Clotilde à Clovis, et qui, de l’autre, fait tout ce qu’il peut pour
+irriter ce redoutable voisin! Comment d’ailleurs Clotilde sait-elle
+qu’Aridius s’opposera à son mariage? Qui lui donne le pressentiment
+qu’il est déjà en route? Comment Aridius revient-il juste à temps, de
+Constantinople, pour constater qu’il arrive une heure trop tard? et
+comment l’avisé Gondebaud a-t-il besoin qu’on lui ouvre les yeux sur
+l’imprudence de sa conduite? Tout cela est assurément trop
+invraisemblable pour être vrai, mais ne l’est pas trop pour être épique.
+C’est même le propre de l’épopée de ne pas reculer devant
+l’invraisemblance, du moment qu’il s’agit de mieux accentuer un fait ou
+de dramatiser davantage une situation.
+
+Placé en présence de cette source, la seule, on l’a vu, où il trouvât
+l’histoire du mariage de Clovis, Grégoire de Tours a dû se sentir bien
+embarrassé. Je l’ai déjà dit, il sortait d’un milieu où l’on n’avait pas
+l’intelligence de la poésie épique. Celle-ci se distinguait si
+profondément de tout ce qu’il était habitué à lire ou à entendre, qu’à
+chaque instant elle heurtait ses habitudes d’esprit. Il était incapable
+d’apprécier le charme barbare de la poésie franque, il était au
+contraire vivement choqué par ce que ces fictions avaient d’enfantin. Ne
+pouvant ni les admettre sans contrôle ni les rejeter totalement, parce
+que, du moins dans leurs grandes lignes, ils étaient vraisemblables et
+s’harmonisaient avec l’histoire, que lui restait-il à faire? Ce qu’il a
+fait: conserver du récit légendaire ce qui en constituait la charpente,
+et laisser de côté les détails épisodiques et les ornements
+superflus[346]. A-t-il bien fait, et les confins entre l’histoire et la
+légende coïncident-ils vraiment, cette fois, avec la ligne de
+démarcation qu’il a tracée? En d’autres termes, pouvons-nous accorder un
+caractère d’authenticité à ce qu’il nous raconte des malheurs
+domestiques de Clotilde et des crimes de Gondebaud? Je ne le crois pas.
+Selon moi, le déchet est plus fort que ne l’a cru Grégoire, et un examen
+approfondi nous fait voir que la végétation était plus touffue, le noyau
+historique plus faible qu’il ne paraîtrait d’après son récit. Les torts
+de Gondebaud, l’exil de Clotilde, la rancune qu’elle lui garde, sont,
+comme les négociations et les aventures d’Aurélien, du domaine de la
+poésie épique. Ils ont été fournis à Grégoire par la même source
+populaire, ils se présentent à nous dans les mêmes conditions, ils
+doivent être rejetés au même titre. D’aucune manière on ne saurait
+admettre la prétention de les sauver en vertu d’un jugement purement
+subjectif fondé sur leur plus ou moins de vraisemblance. L’histoire,
+d’ailleurs, vient ici à l’aide de la critique, en opposant un démenti
+formel à la tradition contestée. Il ressort des documents les plus
+dignes de foi que ni Chilpéric, père de Clotilde, ni sa femme n’ont péri
+victimes de Gondebaud, et que par conséquent Clotilde n’avait aucune
+vengeance à tirer de son oncle. Non seulement aucun écrivain
+contemporain ne connaît ce prétendu meurtre, mais le témoignage de saint
+Avitus de Vienne l’exclut formellement. S’adressant à Gondebaud pour le
+consoler de la mort de sa fille, il lui écrit:
+
+ [346] Ce procédé, dans tous les cas, est au moins aussi conforme aux
+ lois d’une saine critique que celui de Pétigny, II, p. 411, n., qui
+ déclare prendre alternativement, dans les deux récits de Frédégaire
+ et du _Liber Historiae_, les traits qui _lui paraissent_ les plus
+ vraisemblables!
+
+«Autrefois, vous pleuriez avec une émotion inexprimable la perte de vos
+frères, et l’affliction de tout votre peuple s’associait à votre deuil
+royal. Et cependant, c’était la bonne fortune de votre royaume, qui, en
+diminuant le nombre des personnages royaux, ne gardait à la vie que ce
+qui suffisait pour le commandement, etc.[347]»
+
+ [347] S. Avit. _Epist._ 5.
+
+Il ne s’agit pas, dans cette lettre, de Godegisil, qui, à cette date,
+avait déjà péri dans la lutte qu’il soutint contre son frère: saint
+Avitus, qui lui consacre une mention discrète un peu plus loin, ne parle
+manifestement pas de lui, mais des deux autres frères de Gondebaud,
+parmi lesquels Chilpéric, père de Clotilde. Si donc Chilpéric a été
+pleuré de Gondebaud, qui prétendra qu’il serait tombé sous ses coups? On
+ne soutiendra pas que le passage de saint Avitus ne contient qu’une
+sanglante ironie à l’adresse du tyran: supposition invraisemblable, car
+l’ironie eût été singulièrement déplacée dans une lettre de condoléance,
+dans la bouche d’un sujet s’adressant à son roi, dans celle d’un évêque
+parlant au nom d’une religion de charité. Ou bien admettra-t-on, comme
+l’ont fait quelques-uns, que saint Avitus serait descendu jusqu’à ce
+degré d’abjection morale, d’écrire de pareilles choses par pure
+flatterie, à un roi fratricide? Que ceux-là le croient qui ont besoin de
+supposer chez les civilisateurs du VIe siècle de si monstrueuses
+aberrations: le bon sens proteste contre une pareille hypothèse, et la
+justice défend d’attribuer une telle perversion du sens moral à un
+personnage vénérable, aussi longtemps qu’il restera de ses paroles une
+explication plus compatible avec son caractère et ses vertus. Gondebaud
+n’est pas responsable du meurtre de Chilpéric, voilà ce que crie bien
+haut le passage cité de saint Avitus, et si on n’a pas compris cet
+éloquent témoignage, si on s’est obstiné à l’interpréter dans un sens
+absolument impossible, c’est parce qu’on s’y croyait forcé par
+l’historicité incontestée du récit de Grégoire. Il n’y aura plus
+personne pour interpréter le texte de saint Avitus comme une ironie ou
+comme une adulation, dès que la réalité des crimes de Gondebaud sera
+elle-même remise en question: bien plus, ce texte, reprenant d’un coup
+toute sa force, fera éclater la vérité avec une évidence lumineuse[348].
+
+ [348] Ceci a déjà été reconnu par Mascov, _Geschichte der Deutschen_,
+ Leipzig 1756, t. II, p. 19; par Gaupp, _Die Germanischen
+ Ansiedelungen und Landtheilungen_, Breslau 1844, p. 282; par Carlo
+ Troya, _Storia d’Italia nel Medio Evo_, vol. II, part. II, Napoli
+ 1846. _Appendice_.
+
+Mais ce n’est pas tout, et si l’on pouvait conserver un doute, il
+disparaîtrait devant une autre démonstration. Cette femme du roi
+Chilpéric, qui aurait prétendûment péri avec lui sous les coups de
+Gondebaud, nous la connaissons aujourd’hui, grâce à une épitaphe
+conservée dans une église de Lyon qu’elle avait bâtie. Elle s’appelait
+Caretena, et, après avoir survécu plusieurs années à son mari, elle
+mourut le 16 septembre 506, mère et grand’mère d’enfants élevés dans la
+foi catholique, et qui firent le bonheur de sa vieillesse. Il y avait
+quatorze ans que sa fille Clotilde était devenue la femme de Clovis: on
+conviendra que les gens tués par Gondebaud se portaient assez bien![349]
+
+ [349] Alph. de Boissieu, _Inscriptions antiques de Lyon_, in-4º, Lyon,
+ 1846-1854, p. 573. Leblant, _Inscriptions chrétiennes de la Gaule_,
+ t. I, p. 70, nº 31. Cf. Binding, _Das Burgundisch-Romanische
+ Koenigreich_, p. 114 et suiv. Je crois inutile de réfuter l’erreur
+ de de Boissieu, se figurant que l’histoire des crimes de Gondebaud
+ aurait été _fabriquée par les Francs, suivant les intérêts de leur
+ politique et pour la justification des misérables enfants de
+ Clovis_. On entend trop parler ici l’épigraphiste. Certes, si on
+ avait lu cette histoire sur un marbre du VIe siècle, j’accorderais
+ au savant qu’elle a été fabriquée; mais elle sort de l’imagination
+ inconsciente du peuple, qui conçoit des histoires en rêve, mais qui
+ ne les forge pas sciemment.
+
+Il ne reste donc rien des prétendus crimes de Gondebaud et des
+prétendues infortunes de Clotilde, et notre tâche serait remplie, si,
+après que nous avons fait le départ de l’histoire et de la légende, il
+n’y avait de l’intérêt à montrer comment s’est formée celle-ci. On n’a
+pas besoin de chercher beaucoup pour en trouver l’origine. En 523, la
+guerre éclata entre les Francs et Sigismond, roi des Burgondes, et elle
+se termina par la mort tragique de ce prince et de sa famille. Cet
+événement dut faire une grande impression sur l’esprit public. Selon ses
+habitudes, l’imagination populaire aura voulu posséder la raison d’une
+lutte qui mettait aux prises de si proches parents, et cela du vivant de
+Clotilde, mère des uns et tante de l’autre! Or, il n’y avait que deux
+explications possibles: l’explication historique, à savoir
+l’indifférence des rois francs pour les liens de la parenté,--et elle
+choquait trop le sens moral de la nation pour être adoptée par elle;--et
+l’explication poétique, qui, ne pouvant admettre que Clotilde eût laissé
+ses fils guerroyer contre ses parents sans de justes motifs, a fait des
+jeunes rois francs les vengeurs de leur mère outragée. L’infortune des
+Burgondes a dû être la punition de torts antérieurs qu’ils avaient vis à
+vis de Clotilde, voilà le premier thème suggéré aux imaginations.
+Partant, elles ont été obligées de trouver les causes du ressentiment de
+Clotilde, et, rebroussant chemin vers les événements antérieurs, elles
+ont soumis ceux-ci, à leur tour, au remaniement qui devait les
+harmoniser avec le point de vue nouveau. Il a fallu imaginer une
+Clotilde victime de Gondebaud, privée par lui de ses parents, de son
+rang, de sa liberté, et n’échappant finalement à sa tyrannie que grâce
+aux démarches de Clovis et à la peur qu’on avait de déplaire à celui-ci.
+Voilà comment Gondebaud, que la poésie franque n’avait d’ailleurs aucun
+intérêt à ménager, vu qu’il était arien et chef d’un peuple ennemi, est
+devenu le tyran cruel et soupçonneux qui a plongé dans le deuil la
+jeunesse de ses nièces, et dont les crimes ont attiré sur la tête des
+siens une juste expiation. Voilà comment Clotilde, dont l’austère et
+religieux veuvage s’est écoulé au milieu des bonnes œuvres, à l’ombre de
+la cathédrale de Saint-Martin de Tours[350], a dû se laisser transformer
+en la cruelle virago qui, plus de trente ans après ses griefs, et alors
+que l’auteur unique de ses malheurs est descendu au tombeau, pousse ses
+fils à une guerre fratricide dont la seule pensée devrait lui faire
+horreur! Et voilà aussi pourquoi, lorsque la légende nous montre Aridius
+exhortant Gondebaud à s’opposer au mariage de Clotilde, elle met dans sa
+bouche ces paroles significatives: _Si elle devient puissante, elle
+vengera les griefs de ses parents_[351]. Tout le monde nous accordera
+sans doute que cette prophétie n’a pu être faite qu’après coup,
+c’est-à-dire à un moment où l’imagination se figurait la vengeance
+prédite comme accomplie par la défaite des Burgondes et par la captivité
+de leur roi.
+
+ [350] Greg. Tur. II, 43 et IV, 1.
+
+ [351] Si praevaluerit, injuria parentum vindecavit. Fredeg. III, 19.
+
+Cette explication rend compte aussi de la forme spéciale revêtue par
+notre légende. La tragique destinée du roi burgonde étant conçue comme
+une application de la grande loi morale de l’expiation, il n’aura pas
+fallu un énorme effort à la fantaisie populaire pour se représenter les
+crimes qu’il s’agissait d’expier. «Œil pour œil, dent pour dent», dit
+l’adage barbare. Si le roi Sigismond est massacré avec sa femme, et si
+leurs cadavres sont jetés dans un puits[352], c’est sans doute parce que
+Gondebaud, son père, aura fait subir le même supplice au père et à la
+mère de Clotilde. Cette phase de l’évolution de la légende était déjà
+traversée lorsque Grégoire de Tours écrivit les paroles suivantes:
+_Igitur Gundobadus Chilpericum fratrem suum interfecit gladio uxoremque
+ejus ligato ad collum lapidem, aquis immersit_[353]. Mais la loi du
+talion voulait davantage. Les deux fils de Sigismond avaient péri avec
+lui, et l’esprit populaire s’aperçut bientôt que leur mort restait sans
+explication. Alors, par un nouvel effort créateur, il imagina deux fils
+de Chilpéric qui auraient partagé la triste destinée de leur père. On
+voit la raison pour laquelle Frédégaire, renchérissant sur Grégoire de
+Tours, a introduit dans son récit ces deux personnages nouveaux[354]. La
+légende avait marché depuis, et elle en était venue à appliquer dans le
+moindre détail sa loi de l’expiation, en établissant une similitude
+parfaite entre les crimes commis et le châtiment tardif qui les avait
+atteints.
+
+ [352] Greg. Tur. III, 6.
+
+ [353] Id. ibid. II, 28.
+
+ [354] Gundobadus Chilpericum fratrem suum interfecit gladium, uxorem
+ ejus, legato ad collum lapide, aquis immersit, _duos filios eorum
+ gladio trucidavit_, duas filias exilio condemnavit, quarum senior
+ nomen Saedeleuba mutata veste se Deo devovit, junior Chrothechildis
+ vocabatur. Fredeg. III, 17.
+
+Veut-on une dernière preuve que c’est bien la deuxième guerre de
+Burgondie, avec ses péripéties sanglantes, qui a déterminé la formation
+de la légende de Clotilde? Si cette princesse avait eu réellement à
+venger ses parents, et si elle avait été fidèle à la passion vindicative
+que lui attribue la légende, il en apparaîtrait quelque chose dans la
+guerre que Clovis fit au roi Gondebaud. C’était alors ou jamais le
+moment pour elle de se souvenir de sa vengeance. Ses griefs étaient
+récents; le cruel qui l’avait fait tant souffrir vivait encore, et
+l’époux qui l’avait arrachée au tyran était, lui aussi, dans la
+plénitude de sa force guerrière. Si elle avait eu les sentiments que lui
+prêtent les chroniqueurs, et que, de plus, elle eût eu un grief contre
+sa famille burgonde, c’est alors, c’est à son époux qu’elle aurait tenu
+le langage que la légende lui fait tenir ici à ses enfants. Mais non,
+elle n’intervient même pas, et la campagne de Clovis contre Gondebaud
+est déterminée par des mobiles qui excluent totalement les excitations
+de Clotilde. C’est, en effet, le frère de Gondebaud qui l’appelle au
+secours, en lui promettant de se faire son tributaire s’il l’aide à se
+débarrasser de ce roi. Ni dans cette occasion, ni dans la suite de
+l’histoire, le nom de Clotilde n’est prononcé: preuve manifeste qu’elle
+n’est pas intervenue dans les sanglants débats entre son époux et ses
+oncles, sans doute parce qu’elle les déplorait et qu’elle ne pouvait pas
+les empêcher[355].
+
+ [355] Il semble bien que le vieux Roricon ait remarqué cette
+ contradiction interne de l’histoire traditionnelle; aussi nous
+ dit-il que Clovis entreprit la guerre de Burgondie pour venger
+ Clotilde: Clodoveus igitur anno II sui baptismatis contra
+ Gundobaldum et Godigisilum arma corripuit, et in eos aciem dirigens,
+ ad ulciscendos veteres uxoris suae injurias Francorum animos acuit,
+ Burgundiones universos aut gladio trucidare, aut tributo gravi
+ subjugare decernens (Bouquet, III, p. 12). Mais il n’y a là qu’un
+ remaniement arbitraire des faits pour les rendre plus conformes à la
+ logique, et non un témoignage qui vaudrait la peine d’être pesé.
+
+Au surplus, la transformation à laquelle l’épopée soumettait le type de
+Clotilde, dont elle faisait la malheureuse victime d’un drame de
+famille, la rapprochait d’une figure historique que le peuple franc
+avait sous les yeux à cette époque, et qui inspirait dans bien des
+milieux un vif et sympathique intérêt. L’histoire très réelle de sainte
+Radegonde est en quelque sorte le prototype de l’histoire poétique de
+Clotilde: on retrouve dans celle-là les principaux traits dont
+l’imagination populaire a composé celle-ci. Le cadre est le même. De
+part et d’autre, ce sont trois frères dont l’un périt victime de la
+trahison paternelle, et dont les deux survivants se disputent son
+héritage; c’est l’un d’eux appelant le roi franc à la rescousse, c’est
+une guerre fratricide dans laquelle l’appui du roi mérovingien décide le
+succès, c’est, chez le vainqueur, l’oubli de la promesse qu’il a faite à
+son allié, c’est, enfin, l’explosion de l’inimitié entre lui et le
+monarque franc. Le parallélisme est frappant, surtout si l’on compare la
+destinée des deux princesses qui sont les héroïnes de ces deux récits.
+Toutes les deux ont vu leur père cruellement immolé par la trahison d’un
+oncle; toutes les deux ont vécu tristement à la cour du tyran, toutes
+les deux sont devenues ensuite reines des Francs, et ont gardé sur le
+trône la mélancolie de ces souvenirs. Incontestablement, les poètes qui
+ont confié à la chanson populaire l’histoire de Clotilde ont été, sans
+le savoir, inspirés par l’image douloureuse de Radegonde, et il en est
+resté quelque chose dans la forme sous laquelle celle de Clotilde est
+arrivée jusqu’à nous. Toutefois, ils n’ont pas su atteindre complétement
+le type qu’ils avaient sous les yeux, et la poésie est restée, cette
+fois, inférieure à la réalité. Leur imagination était trop grossière et
+leur âme trop barbare encore pour s’élever à la hauteur morale où le
+christianisme avait élevé la princesse de Thuringe. A cette femme si
+pure et si sainte, douce envers ses ennemis et douce envers ses
+malheurs, ils ne savent substituer qu’une Clotilde barbare et farouche,
+altérée de vengeance et ne vivant que pour cela: un type anticipé de la
+Chriemhild des Nibelungen. L’histoire a été ici plus belle que la
+fiction, et l’idéal que le christianisme avait réalisé dans une âme
+vivante, l’imagination ne s’est pas trouvée capable de le traduire dans
+une conception poétique[356].
+
+ [356] Ce serait ici l’occasion d’examiner l’opinion de quelques
+ savants allemands, d’après lesquels la figure poétique de Chriemhild
+ dans les Nibelungen aurait été modelée en partie sur le type
+ historique de Clotilde. Mais ce type n’ayant pas existé, comme je
+ viens de le démontrer, il devient inutile de discuter davantage
+ cette supposition. Il en serait autrement si quelqu’un s’avisait de
+ renverser les termes, et demandait avec Max Rieger, _Die
+ Nibelungensage_, p. 198, si l’existence du type poétique de
+ Chriemhild n’a pas pu contribuer à former la physionomie légendaire
+ de Clotilde. Mais on ne me fera pas facilement admettre que, dès le
+ VIe siècle, la femme de Sigfried avait déjà, dans l’épopée
+ germanique, la physionomie et le rôle que nous lui voyons dans les
+ Nibelungen.
+
+Il resterait à rendre compte de l’introduction d’Aurélien dans notre
+épisode. Je crois que ce nom est celui d’un personnage historique
+quelconque, lequel, pour des raisons qu’il faut nous résoudre à ignorer,
+a été mentionné à l’occasion du mariage de Clotilde. L’authenticité de
+son nom me semble garantie par le fait même de la relation que la
+légende établit entre lui et la ville d’Orléans (Aurelianis). Le nom a
+dû exister avant que la relation fût imaginée. Prétendre qu’on a appelé
+le personnage Aurelianus parce qu’on le croyait d’Aurelianis, ce n’est
+rien dire, car enfin pourquoi le croyait-on d’Orléans, sinon parce que
+son nom même suggérait une allusion à cette ville?[357] Donc, le nom a
+existé d’abord, et c’est sa ressemblance avec celui de la ville qui a
+déterminé la relation dont je parle. Mais cela même, je veux dire
+l’impossibilité d’expliquer l’origine du nom d’Aurélien par les
+nécessités de la fiction, suffit pour attester l’existence historique du
+personnage. L’auteur du _Liber Historiae_, qui écrivait au VIIIe siècle,
+croit pouvoir nous apprendre qu’Aurélien a été créé par Clovis duc de
+Melun. Cela ne constitue aucun renseignement nouveau sur ce personnage:
+il faut simplement y voir la preuve que ce chroniqueur avait entendu
+parler d’un duc de Melun qui s’était appelé Aurélien, et qu’il l’avait
+naïvement confondu avec notre héros. C’est l’éternel procédé de la
+poésie populaire: des noms identiques ou seulement semblables ne peuvent
+se rencontrer sans qu’elle identifie ou du moins rapproche les gens qui
+les portent. De même que Basine a dû être la femme de Basin parce
+qu’elle portait le même nom que lui, de même Aurélien a dû être
+d’Orléans, et fondre sa personnalité dans celle du duc de Melun qui
+était son homonyme.
+
+ [357] V. Fauriel o. c. t. II, p. 496: «C’est Orléans que le romancier
+ lui donne pour résidence, peut-être à cause du rapport qu’il y a
+ entre son nom d’Aurélien et celui d’Orléans.» Pour plus de détails,
+ voir mon article sur l’_Histoire de Clovis d’après Frédégaire_, p.
+ 77 et suivantes.
+
+On n’a pas toujours la bonne fortune de pouvoir ainsi placer la réalité
+à côté de la poésie, l’histoire à côté de l’épopée, et de montrer
+comment l’une a engendré l’autre. Il n’en est que plus instructif de
+faire ce rapprochement là où il est possible. Nous voyons combien se
+trompent ceux qui croient qu’on peut, au moyen d’une simple combinaison
+rationnelle, arriver à dégager le noyau d’une légende de son enveloppe
+poétique. Si nous n’étions pas, comme ici, en possession de faits qui
+innocentent complétement Gondebaud, qu’aurait fait la majorité des
+critiques? Ils auraient déclaré que, dans l’histoire de Clotilde, il y
+avait sans doute des ornements légendaires, tels que les circonstances
+de son mariage et d’autres encore, mais qu’il s’y rencontrait un fonds
+de vérité représenté par ses griefs contre Gondebaud, et sur lequel
+l’imagination populaire avait brodé le détail. Eh bien! il se trouve
+précisément que c’est ce noyau apparent qui est inventé, et qui
+constitue même la partie la plus moderne de toute l’histoire!
+
+En somme donc, l’esprit épique est plus hardi et plus inventif que ne le
+supposent beaucoup de critiques. Il fait plus que colorer et agrandir
+des faits; il remonte aux causes, il se fait une obligation morale de
+les trouver, et il se voit amené de la sorte à créer de toutes pièces
+des récits étiologiques ayant d’autant plus les apparences du vrai
+qu’ils sont mieux modelés sur lui.
+
+
+
+
+CHAPITRE III
+
+La première guerre de Burgondie.
+
+
+Nous possédons sur les guerres de Clovis contre Gondebaud deux
+témoignages contemporains l’un de l’autre: celui de Grégoire de Tours
+(538-594) et celui de Marius d’Avenches (530-594). Les récits des deux
+chroniqueurs cadrent parfaitement pour le fond; ils sont d’ailleurs
+puisés tous les deux à une même source, à savoir des _Annales Burgondes_
+rédigées au VIe siècle[358]. La seule différence entre Marius et
+Grégoire, c’est que ce dernier intercale dans son récit un long épisode
+inconnu de Marius. Cet épisode, qu’il n’a pas trouvé dans leur source
+commune, et qui est, de plus, en contradiction avec elle, a un ton
+épique des plus prononcés, et provient incontestablement d’une tradition
+populaire. On va en juger.
+
+ [358] V. G. Kurth, _Les Sources de l’histoire de Clovis dans Grégoire
+ de Tours_, p. 397-403, et les auteurs qui y sont cités.
+
+D’après la version commune à Marius et à Grégoire, Clovis marche contre
+Gondebaud après s’être allié secrètement à Godegisil, frère du roi des
+Burgondes. Gondebaud est battu à Dijon, et Clovis, satisfait de sa
+victoire, rentre chez lui. Mais le vaincu, qui s’était réfugié à
+Avignon, aux extrémités de son royaume, revient après le départ de
+Clovis, s’empare de Vienne où il fait périr son frère, et se rend maître
+de tout le royaume de Godegisil[359].
+
+ [359] Marius Avent., _Chronicon_; Greg. Tur., II, 32.
+
+C’est dans le récit de cette campagne, en somme stérile pour Clovis, que
+Grégoire de Tours intercale l’épisode que voici.
+
+Clovis a donné la chasse à Gondebaud jusque sous les murs d’Avignon, où
+il le tient assiégé. Gondebaud, effrayé, confie ses terreurs à cet
+ingénieux Aridius, que Grégoire mentionne ici pour la première fois,
+mais dont la légende conservée par Frédégaire nous a déjà révélé le rôle
+remarquable dans l’histoire du mariage de Clotilde. Aridius répond à
+Gondebaud: «Il faut adoucir la férocité de cet homme. Aie seulement soin
+de bien faire ce qu’il te demandera sur mon conseil.» Là-dessus, Aridius
+vient trouver Clovis, se donne à lui comme une victime de Gondebaud, et
+lui offre ses services. Clovis les accepte sans défiance, car cet
+Aridius était un maître homme qui s’entendait à l’art de gagner les
+cœurs: il était _jocundus in fabulis, strinuus in consiliis, justus in
+judiciis, et in commisso fidelis_. Lorsqu’il se fut introduit dans la
+confiance de Clovis, il lui dit un jour: «Pourquoi rester sous les murs
+de cette ville? Tu ravages les champs, tu manges les prés, tu coupes les
+vignobles et les oliviers, tu détruis toute la contrée, mais tu ne fais
+aucun mal à ton ennemi. Tu dois plutôt demander à Gondebaud de te payer
+un tribut annuel: de la sorte, le pays sera épargné, et tu resteras le
+maître.» Clovis fait ce que lui conseille Aridius, et Gondebaud s’engage
+naturellement à payer le tribut demandé. Alors le roi des Francs
+s’éloigne, mais Gondebaud ne s’acquitte envers lui que la première année
+et ne le fait plus par la suite. Clovis était joué.
+
+Qui ne voit éclater les traits légendaires dans ce récit, inconnu de
+Marius? Toutes les histoires du même genre appartiennent au domaine de
+la tradition orale, et aucune n’est garantie par une source digne de
+foi. Nous retrouvons ici les formes familières à l’imagination épique,
+et l’histoire de la ruse d’Aridius à Avignon sort du même moule que
+celle du stratagème de Zopyre à Babylone, ou de Sextus Tarquin à Gabies.
+Personne ne peut songer un seul instant à soutenir l’historicité d’un
+récit dans lequel on voit un vainqueur se laisser enlever avec tant de
+bonhomie les fruits de sa victoire, accueillir sans défiance le
+conseiller intime de son ennemi, prêter l’oreille à ses conseils les
+plus pernicieux, faire le premier des propositions transactionnelles au
+vaincu qui est à sa merci, enfin, licencier son armée avant même que
+l’ennemi ait souscrit aux conditions qui lui ont été posées.
+L’enfantillage épique est ici au comble[360].
+
+ [360] Fauriel semble avoir déjà flairé le caractère fabuleux de
+ l’épisode d’Aridius; du moins, il trouve que la suite de l’histoire
+ est _singulière_. (II, p. 44.) Luden, _Hist. d’Allem._ III, p. 79,
+ Binding p. 161, Junghans p. 72, Richter p. 37, Monod p. 99 et Rajna
+ p. 86, s’accordent à le regarder comme suspect. Le seul Jahn II, p.
+ 206, n., prétend sauver l’épisode; selon lui, l’authenticité en
+ serait confirmée _d’une manière splendide_ par une lettre de saint
+ Avitus à Aridius (_Epist._ III, dans Baluze _Miscell._) qui
+ contiendrait une allusion manifeste au rôle que Grégoire attribue à
+ ce personnage pendant le siège d’Avignon. Hélas! tout le monde peut
+ se convaincre, en lisant le passage en question, que l’allusion
+ n’existe que dans l’imagination de Jahn.
+
+Je rapprocherai volontiers, de cette histoire d’Aridius à Avignon, celle
+d’Aétius à Mauriac, rapportée par Frédégaire et déjà connue de Grégoire
+de Tours, qui, fidèle à son attitude de défiance vis à vis des sources
+populaires, n’en a reproduit que quelques traits. Aétius, selon son
+récit, doit sa victoire de Mauriac à la ruse, plus encore qu’à la
+stratégie et au courage. Après trois jours d’un combat sanglant, il va
+trouver Attila de nuit, lui persuade qu’il aurait bien voulu que le roi
+des Huns eût enlevé la Gaule aux Visigoths, mais que cela est devenu
+impossible, puisque les Visigoths vont recevoir un renfort considérable,
+et que c’est à grand’peine si Attila pourra échapper à leurs coups!
+Attila lui donne dix mille sous d’or pour ce charitable avertissement,
+et afin qu’il l’aide à regagner la Pannonie. De là, le bon apôtre va
+trouver le roi des Visigoths, et lui apprend que cette nuit même Attila
+sera renforcé par une nombreuse armée venant de Pannonie; au surplus,
+ajoute-t-il, ton frère Théodoric cherche à s’emparer de ton trône et de
+tes trésors, et si tu ne te hâtes de retourner, tu seras privé de ton
+royaume. Dix mille autres pièces d’or sont la récompense dont le roi des
+Goths paie cette preuve d’amitié. C’est ainsi qu’Aétius fait décamper
+les Goths qui auraient pu lui disputer l’honneur de la victoire, puis il
+donne la chasse aux Huns qu’il poursuit jusqu’en Thuringe, faisant la
+nuit allumer par son armée des feux innombrables, pour donner l’illusion
+d’une armée beaucoup plus forte qu’il n’en avait une. Voilà comment il
+délivra la Gaule de ses ennemis[361].
+
+ [361] Fredeg. II, 53.--Greg. Tur. II, 7, rapporte déjà quelques-uns
+ des traits les plus vraisemblables de cette légende; mais, selon sa
+ méthode ordinaire, il paraît avoir laissé de côté ceux qui le
+ choquaient le plus.
+
+Dans cette histoire si singulièrement défigurée, qui pourrait
+reconnaître le grandiose et tragique tableau tracé par Cassiodore, et
+qui nous reparaît avec des traits encore émouvants dans le résumé de
+Jordanès? Qui retrouverait, dans ce nocturne intrigant qui extorque de
+l’argent à ses amis et à ses ennemis, le grand général dont l’énergie
+surhumaine est parvenue à armer contre le fléau de Dieu l’occident tout
+entier? Il ne faut pas aller bien loin pour trouver l’explication d’un
+si étrange contraste. Frappé outre mesure par l’adroit conseil qu’Aétius
+donne à Thorismond après la victoire, l’esprit populaire n’a plus vu
+autre chose dans toute l’histoire de la bataille de Mauriac, et a tout
+expliqué par la ruse. Nul ne peut se refuser à méconnaître ici
+l’influence de l’esprit épique, intervenant pour expliquer le succès
+remporté par le madré Romain sur le brave barbare[362]. Au lecteur de
+développer ce parallèle, qui ne manquera pas d’être instructif; pour
+moi, je me borne à éclairer par cet exemple le travail que les
+narrateurs francs ont fait subir à l’histoire de la campagne de
+Burgondie, et je pense qu’il aidera à reconnaître le vrai caractère de
+l’épisode d’Avignon.
+
+ [362] Jordanes c. 41.
+
+Quel est, au surplus, le héros de notre épisode? C’est notre vieille
+connaissance Aridius, c’est-à-dire un personnage que nous ne rencontrons
+jamais sur le terrain des réalités historiques, mais qui nous a déjà
+apparu dans les nuages de la fiction. Aridius est l’être le plus épique
+possible. C’est le vrai type d’un héros de légende. Il est investi d’une
+pénétration d’esprit incroyable, et d’un ascendant sans limite sur son
+maître. On se souvient du flair merveilleux qu’il déploya lors du
+mariage de Clotilde, et du revirement subit que son seul retour
+détermina dans les dispositions de Gondebaud. Ici, il reste dans la
+donnée de son rôle poétique: il relève le moral de Gondebaud abattu, il
+dispose à son gré de la volonté de Clovis lui-même, il fait du vainqueur
+une dupe, et du vaincu le vainqueur de demain, en un mot, c’est le
+pendant d’Aurélien. Si les gens de son peuple avaient su peindre, je
+veux dire si les Burgondes avaient eu, comme les Francs, un chroniqueur
+ami des légendes, leur historien national eût pu mettre dans la bouche
+des Francs les paroles que le _Liber Historiae_ attribue aux seigneurs
+burgondes parlant d’Aurélien: _Vive le roi qui a de tels leudes!_
+
+Quelle est l’origine de notre récit? Est-il né parmi les Burgondes ou
+parmi les Francs? A première vue, on serait tenté de lui attribuer sans
+hésitation une origine burgonde. Il est, en effet, à l’honneur du peuple
+de Gondebaud; de plus, le héros principal est Burgonde, et cela explique
+pourquoi Frédégaire, qui appartient à la même nation, le fait intervenir
+à deux reprises, alors que Grégoire n’en parle qu’une fois. En outre, la
+mention des oliviers et des vignobles de la campagne d’Avignon dans le
+discours d’Aridius à Clovis (si toutefois ce n’est pas une simple
+amplification de Grégoire de Tours), servirait à confirmer l’hypothèse
+d’une origine méridionale. Il est vrai que, d’autre part, on ne voit pas
+comment on aurait pu créer de toutes pièces, dans le pays même,
+l’histoire d’une guerre qui n’y serait jamais arrivée, et cette seule
+objection est assez forte pour faire écarter résolument l’hypothèse.
+
+Nous sommes donc obligés d’admettre que l’épisode est né dans un milieu
+franc. Les Francs étaient habitués à voir leur souverain triompher
+partout: il était pour eux, comme tout chef aimé d’un peuple militaire,
+un vainqueur invincible. De fait, cependant, la guerre de Burgondie
+n’avait pas été un triomphe. Quelle que fût la complaisance de
+l’imagination poétique, elle ne pouvait faire abstraction des faits qui
+restaient dans les mémoires, et qui laissaient au retour de Clovis les
+apparences d’un insuccès. En effet, les Francs étaient rentrés en Gaule
+sans rapporter aucun fruit de leur victoire de Dijon, et, peu de temps
+après, leur allié Godegisil avait péri sous les coups de son frère sans
+qu’ils l’eussent vengé[363]. Il y avait là quelque chose de choquant
+pour l’amour-propre national: il ne devait guère supporter que Clovis,
+partout ailleurs glorifié et vainqueur sans conteste, se fût contenté
+des maigres lauriers de sa campagne de Burgondie. La trahison seule
+pouvait expliquer un pareil mécompte. Incontestablement, Gondebaud
+aurait succombé, Avignon aurait été pris, le pays des Burgondes aurait
+été en grande partie soumis, si, au moment décisif, une trahison n’avait
+mis obstacle au succès des invincibles armes des Francs. Telle était la
+donnée que suggérait spontanément le patriotisme, et c’est sur cette
+base que l’imagination se mit à édifier sa légende[364].
+
+ [363] Greg. Tur. II, 33.
+
+ [364] G. Kurth, _Les Sources de l’histoire de Clovis dans Grég. de
+ Tours_, p. 430.
+
+Je ne crois donc pas à la réalité du siège d’Avignon. Ignoré de Marius
+d’Avenches, et en contradiction avec le récit de Grégoire lui-même, il a
+été imaginé pour mettre dans un plus grand lustre l’expédition de
+Burgondie, et pour expliquer comment Gondebaud resta en somme impuni. Au
+surplus, je n’entends pas nier l’historicité du personnage d’Aridius.
+Sans doute, son rôle, ici et dans l’épisode du mariage de Clotilde, est
+très légendaire, mais ce rôle ne se concevrait pas s’il n’était le
+grossissement épique d’une réalité qui a d’abord frappé l’esprit des
+masses[365]. Pour quelles raisons et dans quelles circonstances
+l’imagination épique s’est-elle arrêtée sur lui? C’est ce que nous ne
+pouvons pas démêler. Selon toute vraisemblance, c’était un des Romains
+de l’entourage de Gondebaud. Tous les rois barbares avaient des Romains
+à leur service dans les postes principaux. A Ravenne, c’était
+Cassiodore; à Bordeaux, Léon de Narbonne; Clovis lui-même avait près de
+lui un Aurélien et un Paternus, et l’histoire nous fait connaître un
+Laconius qui, comme Aridius lui-même, jouissait de toute la confiance de
+Gondebaud[366].
+
+ [365] Et c’est dans cette mesure que j’accorde à Jahn que le
+ correspondant auquel saint Avitus s’adresse dans une lettre
+ conservée par Baluze (_Miscellan._ I, p. 358 _ep._ II et non _ep._
+ III sans plus, comme je le lui ai fait dire à tort ci-dessus, p.
+ 255) est bien notre Aridius. Il en résulte que ce personnage a vécu,
+ mais non que son histoire légendaire est authentique.
+
+ [366] Ennodius _Vita s. Epiphanii_ p. 374 dans le _Corp. Script.
+ eccles._ de Vienne, t. VI.
+
+Il faut remarquer, au surplus, que, si le récit qui vient d’être analysé
+porte le caractère d’une tradition populaire, il a moins que tout autre
+celui d’un chant épique. On n’y remarque pas, comme dans plusieurs
+autres, le développement organique d’une donnée selon les lois de la
+logique populaire, et l’histoire ne semble pas élaborée de manière à
+présenter l’apparence d’un tout poétique. D’autre part, ses points de
+contact avec la réalité sont nombreux et évidents, et la partie finale,
+qui suit immédiatement l’épisode d’Aridius, a une couleur historique sur
+laquelle il me paraît difficile de se méprendre. Il s’agit du retour
+offensif de Gondebaud contre son frère et du siège de Vienne.
+
+«Après cela, dit notre chroniqueur, Gondebaud, ayant repris des forces
+et dédaignant de payer encore à Clovis le tribut promis, dirigea son
+armée contre son frère Godegisil, et l’assiégea dans la ville de Vienne.
+Lorsque les aliments commencèrent à manquer, Godegisil, craignant que la
+famine ne le gagnât à son tour, fit chasser le petit peuple de la ville.
+Parmi les expulsés se trouvait l’ouvrier qui avait la garde de
+l’aqueduc. Indigné d’avoir été chassé avec les autres, il alla, dans sa
+fureur, trouver Gondebaud, et lui apprit de quelle manière il pouvait
+pénétrer dans la ville et se venger de son frère. Guidée par cet
+ouvrier, l’armée de Gondebaud s’engagea dans l’aqueduc, précédée de
+nombreux agents munis de leviers en fer, car l’ouverture de l’aqueduc au
+milieu de la ville était fermée par une grosse pierre. Sur les
+indications du traître, ils parvinrent à l’écarter avec leurs leviers,
+puis ils pénétrèrent dans la ville, et, pendant que les assiégés
+tiraient leurs flèches du haut des remparts, ils les surprirent par
+derrière. Au son de la trompette qui retentit au milieu des rues les
+assiégeants s’emparent des portes, qui s’ouvrent et leur livrent
+passage. Pris entre deux armées, et attaqué des deux côtés à la fois,
+Godegisil s’enfuit dans l’église hérétique, où il périt avec l’évêque
+arien[367]. Les Francs qui étaient à son service se réfugièrent dans une
+tour. Gondebaud défendit qu’on fît du tort à aucun d’eux; mais il les
+envoya à Toulouse au roi Alaric, après avoir tué les sénateurs burgondes
+qui avaient tenu le parti de Godegisil. Il remit sous son autorité tout
+le pays qui s’appelle aujourd’hui la Burgondie. Il donna aux Burgondes
+des lois plus douces, pour les empêcher d’opprimer les Romains[368].»
+
+ [367] Greg. Tur. II, 33.
+
+ [368] Godogisilus ad eclesiam hereticorum confugit, ibique cum
+ episcopo arriano interfectus est. Greg. Tur. II, 33. C’est sans
+ doute par distraction que Victor Duruy, _Hist. de France_, I, p. 87,
+ écrit: «Le roi des Francs était à peine éloigné, que Gondebaud
+ _surprenait_ (!) son frère dans Vienne et _le poignardait_ dans une
+ église où il s’était réfugié.»
+
+Je dis que nous sommes ici en présence d’un récit historique qui
+contient peut-être une erreur ou une inexactitude, mais qui, d’aucune
+manière, ne peut être considéré comme de provenance populaire. Malgré ce
+que l’épisode offre de dramatique, rien qui soit plus opposé au ton et
+aux procédés de la fiction épique. La réalité du siège et de la prise de
+Vienne nous est garantie par Marius d’Avenches, dont nul ne récusera ici
+le témoignage[369], et dont le récit s’achemine par les mêmes phases que
+celui de Grégoire: siège et prise de la ville, mort de Godegisil,
+punition des sénateurs ses partisans, restauration du pouvoir de
+Gondebaud sur toute la Burgondie. Grégoire, il est vrai, toujours plus
+abondant que l’aride Marius, a deux épisodes en plus: celui de l’aqueduc
+et celui des prisonniers francs; mais ces deux épisodes, à supposer
+qu’ils ne fussent pas historiques, n’ont nul besoin d’être expliqués par
+l’hypothèse d’un chant épique. Qu’on relise l’histoire de la prise de
+Naples par Bélisaire[370], et l’on saura le rôle que jouaient les
+aqueducs dans la poliorcétique des anciens. Verra-t-on une trace de
+l’esprit épique dans ce que Grégoire de Tours raconte des Francs
+auxiliaires de Godegisil, qui, tombés au pouvoir de Gondebaud, furent
+par lui protégés et envoyés à Alaric? Oui, s’il faut en croire Ranke,
+qui, entraîné par sa manie de trouver Frédégaire supérieur à Grégoire,
+soutient que ce dernier nous offre un récit altéré dont Frédégaire
+aurait conservé la forme authentique. Selon lui, la version primitive,
+c’est le massacre des Francs prisonniers, et c’est l’amour-propre
+national qui a transformé cette donnée[371]. Je n’en crois rien. A mon
+sens, si l’esprit épique avait passé par là, il se serait bien gardé de
+nous raconter que les Francs furent épargnés par un vainqueur généreux;
+il nous les aurait montrés illustrant leur mort par une résistance
+héroïque, et périssant à la fin, comme Roland, sur les cadavres de tous
+leurs ennemis.
+
+ [369] Eo anno Gundobagaudus resumptis viribus Viennam cum exercitu
+ circumdedit, captâque civitate fratrem suum interfecit, pluresque
+ seniores ac Burgundiones qui cum ipso senserant, multis
+ exquisitisque tormentis morte damnavit regnumque quod perdiderat cum
+ eo quod Godegeselus habuerat receptum, usque in diem mortis suae
+ feliciter gubernavit. Marius Avent., _Chron._
+
+ [370] Procop. _Bell. Goth._ I, 9, p. 330. (Bonn.)
+
+ [371] Ranke o. c. IV p. 354.
+
+Rien, d’ailleurs, n’est plus conforme à ce que l’on sait du caractère
+perplexe, prudent, et, en somme, assez humain de Gondebaud, que d’avoir
+épargné des hommes contre lesquels il n’avait pas de griefs personnels,
+et dont il fallait se garder d’irriter le souverain. Il est, au
+contraire, facile de comprendre que Frédégaire, qui ne voyait cette
+histoire qu’en gros, ait complété son récit au moyen d’une conjecture
+qui se présentait d’elle-même à son esprit: Gondebaud, dans sa
+vengeance, immolant à la fois tous ses ennemis. La version de Frédégaire
+était et devait être la plus vraisemblable pour l’imagination des
+multitudes, celle de Grégoire l’est certainement plus aux yeux d’un
+lecteur réfléchi. Que Frédégaire ait d’ailleurs trouvé lui-même, dans la
+tradition où avait déjà puisé Grégoire de Tours, certains détails
+négligés par son prédécesseur, comme le chiffre des Francs qu’il dit
+être de cinq mille, ou que ce chiffre appartienne à la fiction, il
+importe peu: ce qui est certain, c’est que l’épisode sur lequel portent
+ces variantes est historique et non épique, et que toute l’histoire de
+la guerre de Burgondie se présente à nous comme un récit à peine entamé
+par l’imagination populaire. L’inexactitude a pu déjà se glisser dans
+tel ou tel détail, mais l’ensemble garde son allure, et la part de la
+fiction se réduit au seul épisode d’Aridius. On le voit, le germe
+poétique n’est arrivé ici qu’à la première phase de son développement,
+et il est encore loin des caractères qui constituent la chanson
+épique[372].
+
+ [372] Je n’ai pas à m’occuper ici d’une autre erreur de Ranke,
+ soutenant que la fuite de Godegisil dans le temple arien et sa mort
+ avec l’évêque de sa confession sont une invention de Grégoire. Où
+ donc veut-il que Godegisil fugitif se soit réfugié, sinon dans
+ l’endroit qui, à ses yeux comme aux yeux de ses vainqueurs, était
+ l’asile le plus sacré? Qu’il me soit permis de reproduire ici ce que
+ j’écrivais à ce sujet _Rev. des Quest. hist._ janv. 1890 p. 93: «Se
+ figurer que Grégoire a inventé ce trait parce qu’il donne
+ satisfaction à ses préoccupations confessionnelles, c’est infliger
+ un démenti à toute sa vie. Grégoire était incapable d’_inventer_
+ quelque chose, dans quelque but que ce fût: tous ses écrits en sont
+ la preuve convaincante... Lorsque ailleurs, il nous montre dans ses
+ récits les plus illustres sanctuaires catholiques pillés (II, 27),
+ ou leur droit d’asile violé (IX, 10), et des évêques expirant de
+ douleur, parce qu’ils n’ont pu le faire respecter (IX, 23), est-ce
+ aussi à des préjugés confessionnels qu’il obéit? Qu’on renonce donc
+ une bonne fois à un argument qui n’est pas de mise ici, et qui ne
+ suppose des préjugés confessionnels qu’à ceux qui en attribuent si
+ généreusement à notre narrateur.» Je ferai remarquer de plus que
+ Binding lui-même, p. 162, n’ose pas révoquer en doute la mort de
+ Godegisil dans l’église arienne avec l’évêque de sa confession, et
+ ce n’est pas peu dire pour qui connaît la passion anticatholique de
+ cet auteur.
+
+
+
+
+CHAPITRE IV
+
+La guerre des Visigoths.
+
+
+Dans l’histoire de la guerre de Clovis contre les Visigoths, on sent
+passer comme un souffle de croisade. «Je m’ennuie fort, dit Clovis aux
+siens, de voir ces ariens occuper une partie de la Gaule. Courons leur
+donc sus avec l’aide de Dieu, et, après les avoir vaincus, mettons leur
+terre sous notre puissance. Tout le monde applaudit, et l’armée
+s’ébranle[373].» Voilà comment débute le récit de Grégoire de Tours, et
+la suite n’est pas indigne de ce début. C’est vraiment une guerre sainte
+que le roi des Francs va faire aux hérétiques. Les bienheureux patrons
+du pays protègent l’expédition: ils prédisent la victoire à Clovis, ils
+éclairent sa marche, ils lui montrent le chemin, ils font tomber devant
+lui les murailles des villes. Lui, de son côté, leur prodigue les
+marques de son respect et de sa reconnaissance, il défend que l’on
+touche à ce qui leur appartient, il leur fait porter ses présents et
+leur demande des oracles. Il semble que nous soyons ici, plus
+qu’ailleurs, sur le terrain de prédilection de l’épopée, et cependant,
+les récits en question n’ont rien d’épique. On y reconnaît la différence
+qu’il y a entre le chant épique et de simples traditions. Celles-ci
+consistent dans des anecdotes isolées, non élaborées par le génie
+poétique de la multitude, et bien distinctes, sous ce rapport, des
+légendes étudiées plus haut, qui se présentent comme un tout organique.
+Elles se font remarquer d’ailleurs par leur caractère ecclésiastique; un
+miracle en est d’ordinaire la conclusion; on voit qu’elles ne se sont
+pas formées au sein des masses, mais plutôt dans des milieux cléricaux,
+où l’on se bornait à acter des faits surnaturels comme preuve de la
+puissance du saint local. De plus, elles se détachent très nettement sur
+la trame grise et unie du récit annalistique qui a été sous les yeux de
+Grégoire, et qu’il doit avoir reproduit plus ou moins textuellement.
+Voici, si je ne me trompe, la substance de ce récit, antérieurement à sa
+combinaison avec les épisodes fournis par la tradition orale.
+
+ [373] Greg. Tur. II, 37.
+
+La vingt-cinquième année de son règne, Clovis marche contre Alaric. Il
+le rencontre dans les champs de Vouillé, à dix milles de Poitiers. Les
+Goths furent vaincus, et Alaric tomba sous les coups de Clovis. Alaric
+avait régné vingt-deux ans. Clovis envoya son fils Théodoric par Alby et
+Rodez, soumettre tout ce pays jusqu’à l’Auvergne, et de là jusqu’aux
+frontières des Burgondes. Clovis passa l’hiver à Bordeaux, où il avait
+emporté tout le trésor d’Alaric trouvé à Toulouse. En revenant, il
+s’empara d’Angoulême, puis il revint à Tours.
+
+Tout cela est rigoureusement historique, et se trouve confirmé par les
+autres documents contemporains. En ce qui concerne le champ de bataille,
+Isidore le place dans les environs de Poitiers, et l’appendice de Victor
+de Tunnuna le nomme Boglodoreta. Les mêmes auteurs, et, en outre, le
+pseudo-Sulpice Sévère disent qu’Alaric périt dans la bataille, et
+Isidore laisse entendre qu’il fut tué par Clovis. C’est Isidore
+également qui donne la durée du règne d’Alaric[374]. Mais, si nous
+devons tenir pour historique le noyau du récit de Grégoire, nous n’en
+dirons pas autant de la couleur de l’ensemble, et des épisodes dont il
+est émaillé. Il est permis de croire qu’en réalité, lorsqu’il conduisit
+ses soldats contre les Visigoths, Clovis fit appel au mobile religieux,
+et rappela aux siens la nécessité d’enlever à l’arianisme les belles
+provinces de la Gaule méridionale. Mais aucun texte contemporain ne nous
+l’affirme d’une manière positive, et il est manifeste que les paroles
+mises par Grégoire dans la bouche de Clovis expriment au moins autant
+les sentiments du narrateur et du public que ceux du héros[375]. En
+d’autres termes, Grégoire conjecture que Clovis a parlé ainsi, et il est
+probable que sa conjecture est fondée; mais, dans tous les cas, c’est
+une conjecture, tout au plus une tradition, ce n’est pas un témoignage
+historique. Voilà pour ce que j’ai appelé la couleur du récit.
+
+ [374] Voir tous les textes réunis dans Junghans, p. 150-152. Cf.
+ Richter, p. 38, n. 2.
+
+ [375] «Je ne sais, dit M. Fustel de Coulanges, si Clovis a parlé
+ ainsi, mais Grégoire de Tours, qui puise dans la tradition
+ populaire, croyait qu’il avait parlé ainsi. Et s’il n’y a pas là une
+ vérité matérielle, il y a une vérité d’impression que l’historien ne
+ doit pas négliger. Pour ces générations d’hommes, les questions
+ religieuses avaient l’importance capitale.» _L’Invasion germanique
+ et la fin de l’Empire_ p. 496. Il y a d’ailleurs lieu de rapprocher
+ le passage où Grégoire fait parler le roi Gonthran ordonnant, lui
+ aussi, une expédition contre les Visigoths: Prius Septimaniam
+ proventiam ditioni nostrae subdite, quae Galliis est propinqua, quia
+ indignum est, ut horrendorum Gothorum terminus usque in Galliis sit
+ extensus. Greg. Tur. VIII, 30.
+
+Quant au récit lui-même, abstraction faite des éléments historiques qui
+y représentent les _Annales_ consultées par Grégoire, il se décompose en
+un certain nombre d’historiettes sans lien logique entre elles. J’en
+reproduis la suite ci-dessous, en y ajoutant celles qui sont propres au
+_Liber Historiae_[376].
+
+ [376] Il est inutile de comprendre dans cette énumération
+ l’historiette racontée par Hincmar, _Vita Remigii_ 92, d’un flacon
+ de vin donné par saint Remy à Clovis avant le départ pour
+ l’Aquitaine, et qui avait la double propriété de ne pas se vider et
+ d’être un gage de victoire. Cette légende n’a qu’un rapport indirect
+ avec notre sujet, et n’a d’autre but que de glorifier saint Remy:
+ née à Reims et localisée autour de son église, elle est restée
+ inconnue partout ailleurs.
+
+1. Avant de partir pour la guerre contre les Visigoths, Clovis, sur le
+conseil de Clotilde, décide de bâtir une église en l’honneur de saint
+Pierre. Il jette au loin sa francisque en disant: Ainsi soit faite
+l’église Saint-Pierre, si nous revenons victorieux avec l’aide de
+Dieu[377].
+
+ [377] _Liber Historiae_ c. 17. Cf. Greg. Tur. II, 43.
+
+2. Clovis, en route pour le pays des Visigoths, défend aux siens de
+piller le domaine de saint Martin. Il punit de mort un soldat qui a
+enfreint sa défense, et il ajoute ces paroles: Où serait pour nous
+l’espoir de vaincre, si nous offensons saint Martin?[378]
+
+ [378] Greg. Tur. II, 37.
+
+3. Clovis envoie quelques-uns des siens, avec des cadeaux, dans la
+basilique de Saint-Martin à Tours, dans l’espoir qu’ils y trouveront un
+présage favorable. En effet, ses envoyés, en entrant dans l’église,
+entendent chanter l’antiphone: _Praecinxisti me Domine virtute ad
+bellum_, etc. Pleins de joie, ils rapportent cette nouvelle à leur
+maître[379].
+
+ [379] Greg. Tur. l. l. _Liber Historiae_ 17.
+
+4. Clovis, arrivé avec son armée sur les bords de la Vienne gonflée par
+les pluies, ne sait comment la passer: il prie Dieu, et, le lendemain
+matin, on voit apparaître une biche d’une grandeur prodigieuse, qui
+franchit la rivière à gué, indiquant ainsi le chemin aux soldats[380].
+
+ [380] Greg. Tur., l. l. _Liber Hist._ l. l.
+
+5. Clovis, arrivé en vue de Poitiers, venait d’y planter ses tentes,
+lorsque, du haut de la basilique Saint-Hilaire, un rayon de lumière
+descendit jusqu’à lui, comme pour lui apprendre qu’il vaincrait les
+ariens grâce à la protection de saint Hilaire, le grand adversaire de
+l’arianisme[381].
+
+ [381] Greg. Tur., l. l. _Lib. Hist._ l. l.
+
+6. Clovis, en revenant de Bordeaux où il a passé l’hiver après sa
+campagne d’Aquitaine, arrive devant Angoulême, où Dieu lui accorde une
+faveur signalée: à sa seule vue, les murailles de la ville
+croulèrent[382].
+
+ [382] Greg. Tur., l. l. _Lib. Hist._ l. l.
+
+7. Clovis, pour témoigner sa reconnaissance à saint Martin, lui fait
+cadeau de son cheval de guerre, puis verse cent sous d’or à sa basilique
+pour le racheter. Mais l’animal ne veut pas quitter l’église; le roi est
+obligé de verser encore cent sous d’or, et alors seulement la bête
+consent à le suivre. «Saint Martin, dit Clovis en riant, est un bon
+patron, mais un peu cher en affaires[383].»
+
+ [383] _Liber Historiae_ c. 17. Je ne parle pas ici de l’épisode de
+ saint Maixent, parce qu’il n’est pas de provenance orale, et que
+ Grégoire de Tours l’a emprunté à la vie de saint Maixent. Voir G.
+ Kurth, _Les Sources de l’hist. de Clovis_, p. 415-422.
+
+Voilà les matériaux fragmentaires que la voix publique a fournis à nos
+chroniqueurs. Ce sont, on le voit, autant d’anecdotes recueillies sur
+place, et il n’y a nulle trace d’un chant épique qui, comme dans
+l’épisode du mariage de Clovis, raconterait une histoire suivie. La
+provenance ecclésiastique de chacun de ces fragments est d’ailleurs
+manifeste. Le premier a été trouvé à Paris même, dans l’église
+Sainte-Geneviève, par le moine de Saint-Denis qui a écrit le _Liber
+Historiae_; le deuxième et le troisième ont été découverts par Grégoire
+dans sa propre basilique de Saint-Martin à Tours; le quatrième et à coup
+sûr le cinquième viennent de Saint-Hilaire de Poitiers, le sixième est
+originaire des environs d’Angoulême; le septième enfin, qui met dans la
+bouche de Clovis le premier bon mot de l’histoire de France, a été
+conservé dans le clergé d’une des églises voisines de Tours, et
+peut-être à Tours même.
+
+Et non seulement toutes ces anecdotes se présentent à nous sans unité
+poétique et sans aucune fusion entre elles, mais, à travers chacune, il
+est facile de reconnaître un noyau historique peu ou point altéré.
+
+L’histoire de la fondation de Sainte-Geneviève de Paris par Clovis,
+rapportée à la fois par Grégoire de Tours et par le _Liber
+Historiae_[384], n’a rien d’épique: c’est un souvenir qui a dû se
+conserver dans l’église même, et dont le moine de Saint-Denis a très
+bien pu être informé sur place. Remarquez qu’ici il n’a pas copié
+Grégoire: en effet, non seulement celui-ci passe sous silence la légende
+relative à la fondation, mais encore il désigne l’église sous le vocable
+des Saints-Apôtres, tandis que le _Liber Historiae_ l’appelle église
+Saint-Pierre, nom qu’elle paraît avoir porté avant de prendre celui de
+Sainte-Geneviève[385]. Que ce sanctuaire ait été réellement bâti par
+Clovis, cela ne paraît pas douteux: rien de mieux connu et de mieux
+gardé, dans les établissements religieux, que le souvenir de leur
+fondateur, et, à l’époque où celui-ci fut consigné pour la première fois
+par écrit, il n’y avait que deux générations d’écoulées. Quant aux
+circonstances pittoresques dans lesquelles aurait eu lieu cette
+fondation, au dire du _Liber Historiae_, il faut d’abord écouter
+celui-ci: «Clovis étant venu à Paris, dit à la reine et à son peuple:
+«Je m’ennuie fort de voir les Goths ariens occuper la meilleure partie
+de la Gaule. Allons, et, avec l’aide de Dieu, chassons-les de cette
+terre et soumettons-la à notre pouvoir, car elle est très bonne.» Ces
+paroles plurent aux grands du peuple franc. Alors Clotilde donna un
+conseil au roi, disant: «Que le Seigneur donne la victoire aux mains de
+mon seigneur le roi. Écoutez votre servante, et faisons une église en
+l’honneur du bienheureux Pierre, prince des apôtres, pour qu’il soit
+notre auxiliaire dans cette guerre.» Et le roi dit: «Je goûte ce
+conseil; faisons ainsi.» Alors le roi jeta droit devant lui sa hache,
+c’est-à-dire sa francisque, et dit: Qu’ainsi soit faite l’église des
+bienheureux apôtres, si nous revenons avec l’aide de Dieu[386].»
+
+ [384] Greg. Tur. II, 43; IV, 1; _Liber Historiae_ c. 17.
+
+ [385] Grégoire lui-même emploie indifféremment les deux noms: il dit
+ basilique des Saints-Apôtres (II, 43 et _Glor. Confess._ c. 89), et
+ basilique Saint-Pierre (III, 18; IV, 1; V, 18 et 49). Sur le tombeau
+ de sainte Geneviève dans cette église, v. Greg. Tur. IV, 1 et le
+ même _Glor. Conf._ c. 89. Sur les fluctuations du nom de l’église,
+ voir Kohler, _Étude critique sur le texte de la vie latine de sainte
+ Geneviève de Paris_, p. XC et suiv.
+
+ [386] _Liber Historiae_ c. 17: Tunc rex projecit in directum a se
+ bipennem suam, quod est francisca, et dixit: Sic fiatur ecclesia
+ beatorum apostolorum, dum auxiliante Domino revertimur. Cf. Roricon
+ (Bouquet III, p. 16). Aimoin I, 25 (ib. III, p. 44), se borne à dire
+ incidemment que Clovis avait bâti l’église Saint-Pierre à la demande
+ de Clotilde.
+
+Nous avons dans ce curieux épisode le souvenir, conservé avec beaucoup
+de précision, de la cérémonie symbolique avec laquelle, conformément à
+l’usage des Germains, Clovis aura fondé l’église Saint-Pierre. Selon la
+mythologie primitive, quand le redoutable dieu du ciel voulait prendre
+possession d’un terrain, il le consacrait en y laissant tomber son
+tonnerre, que l’on se figurait, chez les Germains, sous la figure d’une
+hache de pierre, c’est-à-dire d’un marteau: l’endroit était dès lors,
+comme le _bidental_ des Romains, inviolable et sacré. Eh bien, le
+guerrier barbare imitait son dieu dans la prise de possession d’un
+domaine: il y jetait son arme, et il marquait de la sorte qu’il le
+revendiquait comme sien. Cette arme, simple marteau de pierre à
+l’origine, fut plus tard une hache en fer lorsque ce métal se fut
+répandu, mais toujours son contact avec l’objet eut pour signification,
+dans le symbolisme du droit, de le consacrer à l’usage du propriétaire.
+On retrouve en divers pays des traces manifestes de ce concept très
+antique. Chez les Scandinaves, on consacrait les nouvelles mariées en
+leur mettant sur les genoux un marteau[387]. Chez les Grecs, le
+prisonnier s’appelait αἰχμάλωτος, c’est-à-dire _pris par la lance_. Chez
+les Romains, la forme la plus complète de la propriété était celle qu’on
+appelait _quiritaire_, c’est-à-dire celle qu’on tenait de sa _quir_ ou
+lance. C’est pour la même raison encore qu’au moyen âge, la propriété
+allodiale, qui représentait pour les gens de la féodalité à peu près la
+même chose que la propriété quiritaire pour les Romains, était celle
+qu’on ne relevait que de Dieu et de son épée. Enfin, pour ne pas
+allonger outre mesure la série de ces exemples, j’ajouterai que, chez
+les nègres d’Afrique, la lance et le bouclier sont encore aujourd’hui,
+au rapport de Stanley, les emblèmes de la propriété[388].
+
+ [387] Cf., dans l’Edda, la _Thrymskvida_, où Thor, déguisé en fiancée
+ du géant Thrymr, se fait rendre par celui-ci son marteau, qu’on
+ dépose sur ses genoux pour consacrer la nouvelle épouse (brude at
+ vigja).
+
+ [388] Stanley, _Dans les ténèbres de l’Afrique_, t. I. p. 138.
+
+Or, en conformité de cette idée, les Germains avaient une cérémonie
+spéciale pour marquer la prise de possession: c’était ce qu’ils
+appelaient le _hammerwurf_, c’est-à-dire le _jet du marteau_ ou le jet
+de la hache. Nous la trouvons répandue chez tous les peuples
+germaniques, depuis l’extrême nord scandinave jusque dans les Alpes
+bavaroises, et cela pendant tout le moyen âge. J. Grimm en a réuni une
+soixantaine d’exemples de toute date jusqu’au XVIe siècle[389]. Le
+_hammerwurf_ ne servait pas seulement à marquer une prise de possession
+initiale; on y recourut aussi, par la suite, pour délimiter les
+frontières d’un domaine. Dans les terrains contestés ou limitrophes,
+l’autorité de chaque propriétaire s’étendait aussi loin qu’il pouvait
+jeter son marteau (ou sa lance), en restant sur son propre sol. Plus
+tard, enfin, l’usage se perdit peu à peu, mais la légende en garda le
+souvenir, et, comme elle n’en comprenait plus la portée, elle lui
+attribua quelque chose comme une valeur oraculaire. Chaque fois qu’elle
+eut à raconter une histoire où il figurait, elle supposa que la volonté
+divine faisait tomber le marteau où elle voulait, et elle le montra qui
+prenait son essor pour aller retomber à une grande distance[390]. Telles
+furent les longues destinées de la coutume connue sous le nom de jet du
+marteau.
+
+ [389] J. Grimm, _Deutsche Rechtsalterthümer_, 2e édition Goettingen
+ 1854, p. 55-68. Il ne serait pas difficile de trouver des exemples
+ du même usage dans les pays de langue romane qui ont subi
+ l’influence des Germains. Ainsi, le Chemin le Duc ou Royal Chemin,
+ qui traversait le duché de Limbourg et allait du Rhin à la Meuse,
+ appartenait au duc «aussi avant qu’il pourrait jetter d’une lance
+ dedans la Meuse et aussi dedans le Rhin.» _Ancienne cout. du Limb._
+ § 46, dans Ernst, _Hist. du Limbourg_ I, p. 68.
+
+ [390] La dernière élaboration de cette donnée se trouve dans les
+ légendes du type de celle de Robermont: l’abbesse de la communauté
+ jette en l’air son trousseau de clefs, en décidant qu’on bâtira le
+ nouveau monastère à l’endroit où elles tomberont, et les clefs
+ prennent leur vol jusqu’à Robermont, où on les retrouve, et où le
+ monastère est bâti. V. Wolf, _Niederlaendische Sagen_, p. 422.
+
+Or donc, Clovis ne faisait qu’appliquer un procédé familier du droit
+germanique en marquant, par le jet du marteau, l’endroit où il voulait
+bâtir l’église Sainte-Geneviève. Il n’y a par conséquent rien de
+légendaire dans le récit de cet acte, qui faisait partie de la coutume
+juridique franque. Mais son symbolisme bizarre aura frappé les
+populations romaines de Paris, et c’est pour cette raison qu’elles
+auront retenu le fait, à titre de singularité. Voilà comment on
+s’explique que le moine neustrien qui est l’auteur du _Liber Historiae_
+nous ait conservé la mémoire de la cérémonie en question; il est
+d’ailleurs manifeste qu’il n’en a pas compris le sens.
+
+L’épisode du jet du marteau ne contient donc, on le voit, aucun élément
+imaginatif; bien plus, la parole de Clovis, qui est de toute l’anecdote
+la partie substantielle, me semble trahir son ancienneté par ce fait que
+là reparaît le nom archaïque de l’église, abandonné partout ailleurs par
+notre narrateur pour celui, plus moderne, de Saint-Pierre[391]. Il n’en
+est pas de même des autres circonstances rapportées par le _Liber
+Historiae_. Selon lui, Clovis aurait procédé au _jet du marteau_ à la
+suite d’un vœu fait sur le conseil de Clotilde, et avant l’expédition
+des Visigoths. Ce détail me semble postérieur à Grégoire, qui ne se
+serait pas abstenu de nous le communiquer s’il en avait eu connaissance;
+il est, de plus, en contradiction avec son texte, duquel il ressort que
+Clovis ne s’est établi à Paris qu’après la guerre contre les
+Visigoths[392]. On comprend d’ailleurs qu’une fois mise en relation avec
+cette guerre, l’histoire de la fondation de Saint-Pierre se soit bientôt
+transformée et ait été présentée comme le fruit d’un vœu: rien de plus
+fréquent dans les légendes ecclésiastiques. Mais l’esprit populaire n’a
+contribué en rien à cette transformation: il n’y a ici qu’une tradition
+conservée sous les voûtes de l’église, parmi le clergé qui la dessert,
+et on n’y retrouve aucune trace de cette imagination épique qui se
+saisit des faits pour les remanier profondément, et pour les organiser
+en un tout logique. Le langage même est tout biblique; _faciens faciat_
+est un véritable hébraïsme suggéré par la familiarité avec la Vulgate,
+et qui ne s’est jamais trouvé dans la bouche de Clovis.
+
+ [391] Sic fiatur ecclesia _beatorum apostolorum_, dum auxiliante
+ Domino revertimur. _Lib. Hist._, l. l.
+
+ [392] Egressus autem a Turonus Parisius venit ibique cathedram regni
+ constituit. Greg. Tur. II, 38.
+
+Je n’ai pas besoin de m’appesantir sur l’origine des légendes reprises
+sous les numéros 2 et 3. Elles portent, si je puis ainsi parler, leur
+signature, et elles appartiennent à la catégorie des récits qui
+remplissent en si grand nombre le _Miracula Martini_ et les autres
+recueils hagiographiques sortis de la plume féconde de notre auteur.
+Vraie ou fausse, la parole de Clovis sur le respect dû à saint Martin
+n’a pu être transmise que par le clergé de Tours, et quant à l’histoire
+des antiennes entendues en entrant dans l’église, elle ressemble d’une
+manière frappante à celle des oracles rendus par saint Martin au
+malheureux Mérovée[393]. Le peuple, encore une fois, était et devait
+rester étranger à ces traditions, qui supposent, dans le milieu où elles
+se produisent, une connaissance approfondie des Livres Saints.
+
+ [393] Greg. Tur. V, 14.
+
+La quatrième légende n’a rien qui la distingue de beaucoup d’autres du
+même genre: ce peut être fort bien le souvenir d’un fait naturel, auquel
+on aura prêté une signification surnaturelle. Effarouché par le
+mouvement et le bruit d’une grande multitude d’hommes, le gibier fuit,
+en plein jour, des retraites qui semblent avoir perdu toute sécurité,
+et, acculé aux cours d’eau, les franchit s’il trouve un gué. Il n’y a là
+rien que de fort explicable, mais il est facile de comprendre qu’aux
+yeux des multitudes, en pareille circonstance, des événements si
+importants par leurs suites changent facilement de caractère.
+L’imagination populaire ne concevra pas autrement l’intervention des
+puissances divines qui veulent montrer leur protection à des armées dans
+l’embarras. Il existe quantité de légendes analogues. C’est une biche
+qui, miraculeusement, montre à des chasseurs hunniques le passage à gué
+du Palus Méotide[394]. C’est, au dire de Frédégaire, une bête sauvage
+qui, en passant à gué le détroit de Gibraltar devant les Vandales, leur
+sert de guide et les amène en Mauritanie[395]. Quand le général burgonde
+Mummolus va au secours de Grenoble assiégée par les Lombards, c’est une
+bête sauvage qui, en traversant l’Isère, montre le gué de cette rivière
+à son armée[396]. Des particuliers qui portent des aumônes aux pauvres
+de saint Séverin dans le Norique sont guidés à travers les neiges des
+Alpes par un ours[397], et, comme on l’a vu plus haut, l’aïeul de Paul
+Diacre, en fuyant de chez les Avares, a pour guide un loup qui disparaît
+lorsqu’il approche de la terre d’Italie[398]. Enfin, lorsque
+Charlemagne, battu par les Saxons au rapport de la tradition saxonne,
+chercha un gué dans le Mein pour repasser ce fleuve, ce fut une biche
+qui le lui montra en le passant elle-même, et l’endroit a gardé depuis
+lors le nom de Francfort (_Francorum vadum_), c’est-à-dire passage des
+Francs[399].
+
+ [394] Jordanes, c. 24.
+
+ [395] Fredeg. II, 60.
+
+ [396] Greg. Tur. IV, 44.
+
+ [397] Eugipp. _Vita Severin._ c. 29.
+
+ [398] Ci-dessus p. 168.
+
+ [399] Thietmar Merseburg. VII, 53.
+
+Le miracle se renouvelle même à plusieurs reprises en faveur de ce
+héros. Lorsqu’il revint de son expédition d’Espagne, il arriva devant la
+Gironde, sur laquelle il n’y avait ni pont ni bateau. «Le roi se mit en
+prière, et aussitôt on voit un cerf blanc qui passe le fleuve, et
+indique ainsi à l’armée le gué qu’elle doit suivre[400].» Pareillement,
+en franchissant les Alpes pour aller délivrer Rome assiégée par les
+Sarrazins, Charlemagne fut guidé avec toute son armée par un cerf blanc
+qui leur fit suivre un itinéraire sûr et commode[401]. Enfin, pendant
+qu’il était en route avec son armée pour Jérusalem, c’est un oiseau
+apparu miraculeusement qui lui montra son chemin au travers d’une sombre
+forêt dans laquelle il s’était égaré[402].
+
+ [400] Gaston Paris, _Hist. poét. de Charlemagne_ p. 261, d’après le
+ _Karlamagnus-Saga_.
+
+ [401] Id. ibid. p. 250, d’après _Ogier le Danois_.
+
+ [402] Id. ibid. p. 339. d’après une légende latine du XIe siècle.
+
+Il est fort possible que l’épisode raconté dans l’histoire de Clovis
+soit dû à un fait réel, interprété dans le sens d’un miracle; mais, dans
+tous les cas, on voit qu’il n’a pas été élaboré par l’esprit populaire,
+et qu’il est resté à l’état d’anecdote.
+
+J’en dirai autant de la cinquième légende. C’est certainement un
+souvenir historique, altéré peut-être, mais reposant sur une donnée
+réelle. Je n’en veux d’autre preuve que le caractère même du récit, qui
+n’a pas de conclusion. S’il était légendaire, il contiendrait sa
+justification en lui-même, car c’est le propre de la légende qu’elle ne
+raconte rien sans but. C’est parce que ce récit ne prouve rien qu’il est
+peu probable qu’on l’ait inventé. Il faut d’ailleurs noter que Fortunat
+de Poitiers raconte la même chose dans sa _Vie de saint Hilaire_[403],
+et que les deux récits sont indépendants l’un de l’autre. Il serait
+assez oiseux de chercher à expliquer la légende. Soit que le trait de
+lumière en question ait été un signal donné à Clovis par ses partisans
+de Poitiers, soit qu’il faille croire à un événement fortuit qui aura
+été transformé en miracle par l’imagination des narrateurs, elle n’a pas
+à nous préoccuper autrement.
+
+ [403] _Liber de virtute s. Hilarii_ VII, 20 (ed. Krusch).
+
+Que croire de la chute des murs d’Angoulême, racontée dans la légende
+sixième? En soi, un accident de ce genre--abstraction faite du caractère
+surnaturel que lui prête le récit--n’a rien d’invraisemblable, et
+l’histoire des invasions nous fait connaître des aventures semblables
+arrivées à Metz[404] et à Aquilée[405]. Il est vrai que, pour la
+première, Frédégaire la considère comme merveilleuse, mais nous n’avons
+pas à discuter son interprétation du fait, et il suffit de constater la
+réalité de celui-ci. Il se peut d’ailleurs fort bien aussi que notre
+épisode ne soit autre chose que le souvenir déjà altéré d’un de ces
+tremblements de terre qui alors n’étaient pas inconnus en Gaule, comme
+le prouve celui de 467[406], celui de Vienne sous saint Mamert (avant
+477)[407], celui d’Auvergne en 485[408], celui de Chinon en 577[409],
+ceux d’Angers en 582[410] et en 584[411], celui de Saintes en 815[412],
+celui de Mayence en 858[413]. J’admettrai moins facilement que nous
+soyons ici devant une fiction inspirée par les souvenirs bibliques
+relatifs à la prise de Jéricho. On trouve plus tard, dans l’épopée
+carolingienne, plus d’une légende qui a sa source dans le récit du livre
+des _Juges_. Devant Charlemagne nous verrons crouler les murailles de
+Pampelune, de Grenoble, de Narbonne et de Tremogne[414]. Mais nous
+serons alors dans l’époque de la fiction délibérée et consciente, et qui
+travaille d’après des modèles littéraires. Il n’en peut être question
+ici: s’il y avait fiction poétique, nous nous trouverions en présence,
+encore une fois, de tout un récit stylisé, et non d’un simple trait.
+Embellie ou non, l’histoire de la prise d’Angoulême repose, selon moi,
+sur un événement historique, et n’a pas peu contribué à populariser,
+parmi les chansons de geste, les récits du même genre.
+
+ [404] Fredeg. II, 60.
+
+ [405] Jordan. c. 42.
+
+ [406] Greg. Tur. II, 19. Cf. la note d’Arndt.
+
+ [407] Id. II, 34.
+
+ [408] Id. II, 20.
+
+ [409] Id. V, 17.
+
+ [410] Id. VI, 22.
+
+ [411] Id. VII, 11.
+
+ [412] Einhard. _Annal._ 815.
+
+ [413] Prud. _Ann._ 858; Rud. Fuld. _Ann._ 858. Sans doute, on peut
+ s’étonner que, s’il en est ainsi, Grégoire de Tours ne l’ait pas
+ dit; mais c’est que, de son temps, le fait était déjà altéré, et,
+ d’autre part, lui-même n’observait pas toujours la relation de cause
+ à effet, car il écrit, sous la date de 582: _Muri urbis Sessionicæ
+ conruerunt; apud Andecavam urbem terra tremuit_ (VI, 21), sans avoir
+ l’air de se douter que le premier de ces faits trouve son
+ explication dans le second.
+
+ [414] Rajna, p. 247. Voir le détail dans Gaston Paris, p. 254 et suiv.
+
+Je n’ai rien à ajouter à ce que j’ai dit de la septième anecdote. C’est
+une de ces joyeuses saillies comme le clergé lui-même s’en permettait
+beaucoup vis à vis des siens, à une époque où la religion et l’autorité
+du prêtre n’étaient pas encore attaquées. Rien de plus fréquent, pendant
+tout le moyen âge, que des plaisanteries de ce genre, auxquelles
+aujourd’hui des écrivains naïfs prêtent l’esprit d’hostilité qu’ils y
+mettraient eux-mêmes. Disons ici, une fois pour toutes, que, dans les
+origines surtout, la très grande majorité des traits satiriques lancés
+contre le clergé ont été décochés par des clercs, aussi exempts
+d’arrière-pensée que les plaisants d’aujourd’hui qui raillent les
+médecins ou les femmes. C’est un clerc ou un moine qui, dans la
+simplicité de son cœur, a imaginé le bon mot de Clovis: paix à sa
+cendre, et honni soit qui mal y pense!
+
+Cette anecdote est intéressante en outre au point de vue de la critique.
+Ou je me trompe fort, ou le trait final qui lui donne, à nos yeux, un
+caractère satirique, a été ajouté après coup. Le miracle qui fait
+l’objet du récit est tout à fait à l’honneur de l’église de Tours, et il
+ne serait pas difficile d’en trouver le pendant chez nos vieux
+hagiographes[415]. C’est, à n’en pas douter, le clergé de l’église
+Saint-Martin qui a mis la légende en circulation; quant au trait final,
+rien ne nous empêche de supposer qu’il aura été aiguisé dans une des
+églises neustriennes voisines de Tours.
+
+ [415] Voir par ex. Jonas, _Miracula sancti Hucberti_ c. 14 (Mab. _Act.
+ Sanct._ IV, 1 p. 284) où l’on voit également un cheval que son
+ maître avait promis de donner à l’abbaye de Saint-Hubert refuser de
+ s’éloigner du monastère.
+
+Nous n’avons pas épuisé les matériaux légendaires qui ont servi à la
+constitution de l’histoire de la guerre des Visigoths. Il reste à
+classer quelques autres faits de diverse provenance. D’abord l’histoire
+de la rencontre de saint Maixent avec les soldats de Clovis, des excès
+de ceux-ci, et des miracles par lesquels le saint manifeste sa
+puissance. Cet épisode, comme Grégoire de Tours nous le dit lui-même,
+est tiré de la biographie du saint: j’ai montré ailleurs que celle-ci
+est perdue, et qu’on ne doit pas l’identifier avec le _Vita Maxentii_
+qui nous a été conservé[416].
+
+ [416] _Les sources de l’hist. de Clovis_, etc., p. 415-422.
+
+Grégoire raconte encore, au sujet de la bataille de Vouillé, quelques
+faits qu’il ne semble pas avoir puisés dans une source écrite: du moins
+on ne voit aucun document qui aurait contenu un récit assez détaillé
+pour comporter tant d’épisodes. A la bataille assistaient, dit-il,
+beaucoup d’Arvernes venus sous la conduite d’Apollinaire, et les
+principaux de leurs sénateurs y périrent. La source est ici apparente.
+C’est à Clermont, dans sa ville natale, de la bouche de ses parents et
+dans la conversation de tout le monde, que Grégoire a appris cet
+épisode. Il a pu connaître personnellement certains de ses concitoyens
+qui avaient été à Vouillé, où ils combattaient dans les rangs des
+Visigoths et contre Clovis, et c’est leur récit, d’ailleurs très
+dépourvu d’enthousiasme pour le vainqueur, que Grégoire a
+enregistré[417]. L’Apollinaire dont il s’agit était un des plus grands
+personnages de Clermont, et il n’est pas étonnant que Grégoire se
+souvienne de lui. Fils de Sidoine Apollinaire, qui était la gloire de sa
+ville natale, neveu de l’illustre Ecdicius, le héros chéri de Dieu, il
+parvint, en 515, à la dignité épiscopale de Clermont, grâce surtout,
+nous dit Grégoire qui rapporte ici des souvenirs précis, aux intrigues
+de sa femme Placidina et de sa sœur Alchima. Mais il ne jouit que trois
+ou quatre mois de cette haute dignité, dont il ne semble pas avoir fait
+un bon usage[418]. Son fils Arcadius, après avoir trahi Théodoric,
+appelé Childebert et attiré sur sa patrie toutes les horreurs de la
+guerre, se réfugia à Bourges, auprès de ce dernier roi: quelque temps
+après, nous le retrouvons mêlé à l’odieux assassinat des enfants de
+Clodomir, et c’est là le honteux épilogue de l’histoire d’une des
+grandes familles de la Gaule romaine[419].
+
+ [417] Voir ci-dessus p. 68 et suiv.
+
+ [418] Greg. Tur. III, 2; _Glor. Mart._ 44 et 64; _Vit. Pat._ 1.
+
+ [419] Greg. Tur. III, 9, 12, 18.
+
+Comme on le voit, malgré sa richesse apparente de détails, l’histoire de
+la guerre des Visigoths n’est nullement, dans Grégoire de Tours, un
+récit suivi, un tout homogène qui lui aurait été fourni de toutes pièces
+par la tradition: c’est, au contraire, une mosaïque construite par lui,
+au moyen de quantité de pièces de rapport assez ingénieusement combinées
+pour donner l’illusion de l’unité, même à des critiques exercés[420].
+Tours, Poitiers, Angoulême, Saint-Maixent et Clermont ont fourni chacune
+son anecdote; plus tard, Paris y a encore ajouté la sienne.
+
+ [420] Junghans pèche ici en partie par le vague et en partie par
+ l’inexactitude quand il écrit p. 86: «Le souvenir de cette guerre de
+ Clodovech a dû se conserver à Tours avec une vigueur toute
+ particulière, soit par la tradition écrite, soit par la tradition
+ orale, et c’est de ces traditions que provient évidemment le récit
+ de Grégoire.»
+
+Toute une poussière légendaire tourbillonne autour de l’histoire de la
+guerre des Visigoths, mais quant à la poésie épique, nous ne l’y avons
+pas encore rencontrée. Preuve incontestable qu’à cette date, à l’heure
+où les Francs redisaient de si fraîches et si vieilles cantilènes
+héroïques, l’imagination des peuples de la Gaule méridionale ne s’était
+pas encore éveillée à la voix de l’épopée. Mais ici, je me sens obligé
+de répondre à une autre question que le lecteur n’aura pas manqué de se
+poser déjà: Les Francs eux-mêmes n’avaient-ils donc pas de récit épique
+sur la guerre d’Aquitaine?
+
+Je réponds: oui, ils en avaient, et si Grégoire en fait un usage plus
+réservé ici qu’ailleurs, c’est précisément parce qu’il croit tenir, dans
+les souvenirs locaux dont il vient d’être question, assez de
+renseignements pour n’être pas obligé de recourir à des chansons
+barbares. Un seul trait emprunté à la tradition franque lui a semblé
+digne d’être mentionné: c’est la part prise à la bataille de Vouillé par
+Chlodéric, fils de Sigebert le Boiteux, roi des Ripuaires. «Ce Sigebert,
+ajoute notre chroniqueur, devait cette infirmité à une blessure au
+genou, qu’il avait reçue en combattant contre les Alamans près de la
+ville de Tolbiac[421].» Nous voici de nouveau en pleins souvenirs
+barbares, c’est-à-dire épiques. Ce ne sont à coup sûr ni les _Annales
+d’Angers_, beaucoup trop sommaires, ni les souvenirs locaux de Clermont,
+où le nom même du jeune prince ripuaire était sans doute inconnu, qui
+ont pu être ici la source de Grégoire. D’ailleurs, les Francs seuls ont
+pu porter un intérêt assez vif à Chlodéric pour le mentionner, et, s’ils
+l’ont fait, ce ne peut avoir été que dans un chant. Il est manifeste que
+le chant était à la gloire de Chlodéric: l’ampleur même de la place qui
+lui est faite en est un indice assez clair, car si l’on parle ici de son
+père Sigebert et des combats dans lesquels il a contracté son infirmité,
+ce n’est qu’à son occasion, et pour mieux le présenter comme un héros
+fils de héros. Mais quel était ici l’exploit, l’ἀριστεία qui a valu à
+Chlodéric l’honneur d’être glorifié par la chanson? Grégoire nous a
+condamnés à l’ignorer, soit parce que l’histoire lui paraît trop
+invraisemblable, soit parce qu’elle mettait dans un trop beau jour le
+jeune homme qui jouera un si laid rôle plus tard, et que
+l’invraisemblance interne de toute son histoire épique aura une fois de
+plus poussé Grégoire à pratiquer ici la rigoureuse discrétion qu’il met
+dans l’emploi de ses matériaux épiques. Il n’a pu, cependant, se
+défendre si complétement contre eux qu’il n’ait fait grâce au détail
+relatif à la claudication de Sigebert. Qu’il ait trouvé ce détail dans
+notre chanson et pas ailleurs, c’est ce qui résulte de l’usage même
+qu’il en fait ici, où c’est un hors d’œuvre, alors qu’il eût été bien
+plus à sa place là où Grégoire nous fait proprement l’histoire de
+Sigebert.
+
+ [421] Habebat autem in adjutorium suum filium Sigiberti Claudi nomine
+ Chlodericum. Hic Sigibertus pugnans contra Alamannos apud
+ Tulbiacensim oppidum percussus in genuculum claudicabat. Greg. Tur.
+ II, 37.
+
+Il est utile d’ajouter que la bataille de Tolbiac ne peut être
+aucunement identifiée avec celle que Clovis livra aux mêmes ennemis, et
+à la suite de laquelle il se convertit. Il y avait sans doute quelque
+chose d’ingénieux dans la conjecture qui les identifie, et qui a, depuis
+des siècles, acquis la valeur d’un fait prouvé, mais elle n’en a pas
+plus de fondement[422]. L’histoire de la victoire et de la conversion de
+Clovis nous est connue par le _Vita Remigii_, qui ne parlait ici que de
+Clovis, et qui, pour tout le reste, était si laconique, qu’il a omis
+jusqu’au nom du théâtre de la bataille et jusqu’à celui du roi alaman
+qui y périt. Grégoire de Tours, qui dépend exclusivement du _Vita
+Remigii_, les a ignorés l’un et l’autre, comme cela ressort à suffisance
+de son récit. Si la bataille de Tolbiac, où combattit Sigebert, était à
+ses yeux la même que celle où Clovis se convertit, il aurait eu soin de
+nous le dire, soit à propos de cette bataille, soit ici. Son silence est
+tout ce qu’il y a de plus significatif, et la bataille de Tolbiac n’est
+évidemment qu’une bataille entre les Ripuaires et les Alamans, qui s’est
+passée en dehors de toute participation de Clovis.
+
+ [422] Nous savons par Grégoire, qui parle ici d’après le _Vita
+ Remigii_, que Clovis a livré une bataille aux Alamans. D’autre part,
+ le même Grégoire nous apprend (II, 37) que le roi des Ripuaires
+ Sigebert a été blessé au genou en combattant contre les Alamans à
+ Tolbiac. Ceux qui tenaient beaucoup à donner un nom à la victoire de
+ Clovis, trouvant ici une bataille contre les Alamans, se sont figuré
+ que c’était la sienne, et ont conclu qu’il l’avait livrée de concert
+ avec les Ripuaires, double supposition fort gratuite d’abord, et en
+ contradiction avec le _Vita Vedasti_, qui nous oblige à chercher le
+ théâtre du combat en Alsace ou tout au moins sur le haut Rhin. Je ne
+ sais qui a le premier identifié la bataille de Clovis avec celle des
+ Alamans; je vois que Robert Gaguin, _Compendium super Francorum
+ Gestis_, Paris 1504, ne se doutait pas encore de la prétendue
+ identité.
+
+Faut-il croire que c’est à la même source barbare que Grégoire a
+emprunté le trait suivant? «Le roi venait de mettre en fuite les Goths
+et de tuer le roi Alaric, lorsque, subitement, deux guerriers ennemis,
+se jetant au-devant de lui, le blessèrent aux deux flancs avec leurs
+épées. Mais, grâce à sa cuirasse et à la rapidité de son cheval, il
+échappa à la mort.» Il n’y a rien qui empêche d’admettre cette
+supposition, bien qu’on puisse croire à la rigueur que le souvenir du
+danger couru par Clovis a pu se conserver aussi dans les traditions
+orales de Clermont. Si je penche plutôt pour une provenance épique,
+c’est parce que les Francs seuls portaient à Clovis assez d’intérêt pour
+noter avec sollicitude les périls auxquels il avait été exposé dans la
+bataille. Qu’on n’objecte pas le rôle peu héroïque prêté ici au
+vainqueur: car, outre que nous ne connaissons pas l’épisode tout entier,
+nous savons que la fuite dans le combat, si elle était dictée par la
+prudence, n’était pas une honte pour le Germain, à condition qu’il
+revînt à la charge, comme Clovis le fait ici, et qu’il remportât la
+victoire[423].
+
+ [423] Cedere loco, dum modo rursus instes, consilii quam formidinis
+ arbitrantur. Tacite, _German._ c. 6. Mais déjà le _Liber Historiae_,
+ c. 17, a soin de biffer la mention de la fuite de Clovis: sed
+ propter luricam qua indutus erat, eum non livoraverunt. Quant à
+ Hincmar, on ne sera pas étonné de lui voir écrire 94: Magis autem
+ Dominus lorica fidei indutum per orationem sancti Remigii patris et
+ patroni sui adjuvit eum.
+
+Il existait donc des chansons franques sur la guerre d’Aquitaine, et, si
+Grégoire de Tours en a fait un usage à notre gré trop parcimonieux,
+Frédégaire, cette fois encore, a puisé plus largement dans le trésor des
+souvenirs barbares. Le récit qu’il nous a conservé a trait à l’origine
+de la guerre contre les Visigoths, et la couleur en est si franchement
+germanique, qu’il serait oiseux de chercher d’autres preuves de sa
+provenance.
+
+Dans la partie de son _Epitome_ qui raconte la guerre des Visigoths,
+Frédégaire écrit: «Igitur Alaricus rex Gothorum cum amicicias
+_fraudulenter_ cum Chlodoveo inisset, quod Chlodoveus, _discurrente
+Paterno legato suo, cernens_, adversum Alaricum arma commovit[424].» Les
+mots en _italique_, qui manquent dans Grégoire et que Frédégaire a
+ajoutés au texte abrégé de celui-ci, sont une allusion à un récit plus
+développé, qu’on retrouve dans une partie antérieure de la chronique du
+même Frédégaire. Le voici:
+
+ [424] Fredeg. III, 24.
+
+«Un jour, Clovis, roi des Francs, et Alaric, roi des Visigoths, qui
+résidait à Toulouse, après s’être livré de nombreux combats,
+s’envoyèrent des ambassadeurs pour traiter de la paix. Il fut convenu
+qu’Alaric toucherait la barbe de Clovis et deviendrait ainsi son
+parrain[425], et que désormais la paix serait perpétuelle entre eux. Le
+lieu et le jour de l’entrevue furent fixés; aucun Franc ni Goth ne
+devait y assister en armes. Or, Paternus, envoyé de Clovis, se rendit
+auprès d’Alaric pour voir si les Goths observaient ces conditions, ou
+si, selon leur usage et comme l’événement le prouva par la suite, ils
+trahiraient leur promesse. Pendant que Paternus s’acquittait de son
+message, il voit des Goths qui, contrairement aux conventions, portaient
+des épées au lieu de bâtons[426]. Il en saisit un, le traîna hors de sa
+cachette, et reprocha au roi d’user de mensonge pour tromper Clovis. Le
+roi ne trouva rien à répondre, et il fut décidé que Théodoric serait
+pris pour arbitre. Les deux rois lui envoyèrent leurs ambassadeurs.
+Paternus, parlant pour Clovis et pour les Francs, y formula des plaintes
+qui réduisirent au silence les délégués d’Alaric. Théodoric, pressé de
+trancher le différend et rempli de jalousie envers les deux rois,
+imagina de les brouiller plus encore au moyen d’une solution impossible.
+Il décida que l’envoyé de Clovis viendrait à cheval, tenant en main une
+lance dressée, devant la porte du palais d’Alaric, et que celui-ci avec
+ses Goths jetterait des _solidi_ en nombre suffisant pour en couvrir le
+cheval, le cavalier et la pointe de sa lance. Les Goths, ne pouvant
+s’acquitter d’une amende aussi énorme, voulurent alors se débarrasser de
+Paternus; ils le firent tomber la nuit du haut de la terrasse d’une
+maison. Paternus se cassa le bras, mais ne périt pas. Le lendemain,
+Alaric le conduisit devant ses trésors, et lui affirma sous serment
+qu’il ne possédait pas plus que ce qu’il y avait dans ses coffres.
+Paternus, saisissant un denier, le jeta hors de sa main et dit: _His
+solidos adarrabo ad partem dominae mei Chlodovei regis et Francos._ Puis
+il retourna auprès de Clovis, auquel il raconta en détail tout ce qui
+s’était passé. Clovis, alors, prit les armes et marcha contre
+Alaric[427].
+
+ [425] Ut Alaricus barbam tangerit Chlodovei, effectus ille patrenus.
+ Fredeg. II, 58. Ut in tondenda barba Clodovei patrinus ejus
+ efficeretur Alaricus. Roricon IV (Bouquet III, p. 14).
+
+ [426] Ce passage est difficile. Frédégaire dit: Gothi frandulenter
+ uxos pro baculis in manum ferentis. Ce mot _uxus_ se retrouve
+ encore, avec le sens d’_épée_, dans Frédégaire IV, 64: Heraclius...
+ extrahens uxum, capud patriciae Persarum truncavit. Mais aucun autre
+ auteur ne l’emploie (cf. Ducange, s. v.), et Roricon et Aimoin, qui
+ ont reproduit la légende, paraissent ne l’avoir pas compris, ou
+ s’être trouvés en présence d’un autre texte. Le premier, livre IV
+ (Bouquet III, p. 15) écrit: cultellos permaximos, quos vulgariter
+ _scramsaxos_ corrupto vocabulo nominamus. L’autre I, 20 (ibid. III,
+ p. 41): ferreum ostii obicem pro baculo manu gerere.
+
+ [427] Fredeg. l. l. Cf. Roricon l. l. (Bouquet III, 14 et 15), Aimoin
+ I, 20 (ibid. III, p. 41), Hincmar, _Vita Remigii_ (ibid. III, 378).
+ Ce dernier, qui ne paraît pas avoir connu la chronique de
+ Frédégaire, semble s’appuyer ici sur la tradition orale: s’il en est
+ ainsi, on peut considérer sa version comme un remarquable exemple de
+ survivance des légendes mérovingiennes. Sur l’identité, dans
+ l’espèce, des deux expressions _tangere_ et _tondere_, v. Ducange s.
+ v. _barba_.
+
+Pour le coup, nous voici en pleine épopée barbare. Que le récit ait été
+transmis sous forme de chant populaire, comme je le crois, ou qu’il ait
+simplement passé de bouche en bouche sans le soutien du rythme, peu
+importe: c’est, à coup sûr, un thème traité d’après les règles du genre,
+c’est un tout arrondi et complet, comprenant une action qui commence,
+qui se déroule et qui s’achève, et fournissant le sujet d’une vraie
+narration poétique[428]. A ce point de vue, la différence avec les
+anecdotes étudiées ci-dessus, et dont chacune ne consiste qu’en un trait
+ou qu’en une parole piquante, est absolument incontestable. De plus, on
+remarquera que ce récit, à la différence de tous les précédents, est
+essentiellement germanique et barbare. Il ne s’agit pas ici de miracles
+ni de bons mots, il s’agit de l’origine d’une guerre et des causes de
+celle-ci. Le rôle déloyal attribué à Théodoric nous fait pénétrer dans
+les préoccupations populaires, qui tendent à incriminer d’une égale
+perfidie les deux branches de la race gothique. Les intentions odieuses
+et les tentatives de trahison mises à la charge des Goths répondent bien
+aux préventions qui régnaient chez les Francs à l’endroit de leurs
+voisins méridionaux, et dont on retrouve l’écho chez Grégoire
+lui-même[429]. Couper la barbe de celui qu’on adopte pour filleul, c’est
+une cérémonie toute barbare: il est possible qu’elle ait existé aussi
+dans l’empire, mais, d’aucune manière, les Germains ne la lui ont
+empruntée, et nous la voyons encore pratiquée par Charles Martel,
+lorsqu’il envoya son fils Pepin à Luitprand pour qu’il lui coupât les
+cheveux, et qu’ainsi il devînt son père d’adoption[430]. L’amende
+infligée aux Visigoths par Théodoric, et qui peut paraître extravagante
+au lecteur moderne, était parfaitement conforme au symbolisme juridique
+usité parmi les barbares. On _couvrait_ un délit à la lettre en en
+couvrant le corps, et lorsque celui-ci disparaissait sous le wergeld
+entassé, alors, naturellement, l’offense était expiée, puisqu’elle
+n’apparaissait plus. Paternus a été l’objet d’une tentative
+d’assassinat, eh bien, pour que ce crime soit couvert, il faut que
+Paternus le soit lui-même. Et comme il est un guerrier, c’est dans son
+attirail guerrier que doit le prendre l’amende pour qu’elle soit
+adéquate[431].
+
+ [428] «Nous devons reconnaître sans hésitation qu’ici encore nous
+ avons une relation dans laquelle la poésie s’est emparée de la
+ tradition historique.» Junghans-Monod, p. 85.
+
+ [429] V. ci-dessus p. 213, n. [314].
+
+ [430] Circa haec tempora Carolus princeps Francorum suum filium ad
+ Luidprandum direxit, ut ejus juxta morem capillum susciperet. Qui
+ ejus caesariem incidens, ei pater effectus est multisque eum ditatum
+ regiis muneribus genitori remisit. Paul Diacre, _Hist. Langob._, VI,
+ 53.
+
+ [431] V. sur cet usage Ducange, _Dissertations sur l’hist. de saint
+ Louis_ XXII (dans son _Glossaire_ éd. Didot, t, VII, p. 87), et J.
+ Grimm, _Deutsche Rechtsalterthümer_, p. 147.
+
+Tel est le type idéal de la composition. A-t-elle été payée sous cette
+forme dans les temps préhistoriques, et les formules où elle est
+rappelée sont-elles le dernier souvenir qu’en a conservé le langage? Ou
+bien ne faut-il pas voir ici qu’une simple fiction juridique destinée à
+exprimer, sous une figure saisissante, le but et la nature de la
+composition? Je ne sais, bien que je sois assez tenté de m’en tenir à la
+première hypothèse[432]. J. Grimm, dont je partage ici l’avis, n’a pu
+trouver l’usage que dans un texte mythologique de l’Edda, et dans
+quelques records germaniques, mais il ne s’agit là que d’animaux tués,
+et le texte de Frédégaire est relatif à la composition humaine. Par
+contre, un passage du poème de Waltharius me fournit une allusion
+manifeste à l’usage attesté par Frédégaire.
+
+ [432] J. Grimm, _Deutsche Rechtsalterthümer_ 2e édit. Goettingue 1854,
+ p. 680-674. Aux exemples cités par Grimm, on peut ajouter celui que
+ cite Lünig dans son édition de l’Edda, Zurich 1859, p. 359, note,
+ d’après Mone, _Anzeiger_ 1836, p. 42: il s’agit là du droit appelé
+ _Katzenrecht_, et pratiqué à Erlebach sur le lac de Zurich: «Quand
+ quelqu’un avait tué le chat de l’autre, on écorchait l’animal, on
+ étendait sa peau à terre au moyen de quatre pieux, et le meurtrier
+ devait jeter du grain dessus jusqu’à ce que la peau fût entièrement
+ cachée; le grain restait au propriétaire de l’animal.»
+
+Attila, furieux de la fuite de Walther et de Hildegonde, fait les plus
+superbes promesses à qui lui ramènera les deux jeunes gens:
+
+ Hunc ego mox auro vestirem saepe recocto
+ Et tellure quidem stantem hinc inde onerarem
+ Atque viam penitus clausissem vivo talentis.
+
+Le _vivo_, qui ne le voit? est ici la preuve que l’usage visé n’était
+pratiqué d’ordinaire que sur les morts, et en guise de composition,
+tandis que la générosité d’Attila devait consister à donner la même
+énorme somme à un vivant, et à titre de récompense. Nul ne doutera
+toutefois que l’idée primitive qui se traduit par ce mode de paiement
+ait été celle du _wergeld_. Ce dont il s’agit, c’est de donner à l’homme
+sa propre valeur en or. Sous ce rapport, la forme la plus pure et la
+plus ancienne de cette pratique nous est révélée dans le trait suivant:
+Au XIIIe siècle, Otton IV de Brandebourg, fait prisonnier par l’évêque
+de Magdebourg, est relâché moyennant une rançon de 4,000 marcs. A peine
+mis en liberté, il s’écrie: «Ce n’est pas là la rançon d’un margrave.
+_Sachez que j’aurais dû monter à cheval, tenant ma lance dressée dans ma
+main, et qu’on aurait dû me couvrir d’or et d’argent jusqu’à la pointe
+de la lance_: c’est là le taux de la rançon d’un Margrave. Mais vous ne
+le saviez pas[433]».
+
+ [433] Geyder dans Haupt, _Zeitschr. für deutsches Alterthum_ IX
+ (1853), p. 157.
+
+Enfin, nous trouvons dans la _Hervararsaga_ un exemple qui se rapproche
+singulièrement de celui de Frédégaire. Lorsque Hlaudr vient réclamer la
+moitié de la succession de son père, Angantyr, le frère aîné, refuse,
+mais lui fait des offres: «Assieds-toi sur ton siège élevé, et je te
+couvrirai complètement d’argent et d’or, et de tous côtés autour de toi
+rouleront les anneaux rouges[434]».
+
+ [434]
+
+ Doch dich auf deinem Hochsitz mit Silber umhaüf ich;
+ Gehst du hinein umschütt ich dich so mit Schaetzen Goldes
+ Dass um dich rothe Ringe von allen Seiten rollen.
+
+ (Trad. Freitag dans Herrig, _Archiv. f. das Studium der neueren
+ Sprachen_, t. LXIX, p. 151.)
+
+On voit par là le caractère incontestablement germanique de la légende
+racontée par Frédégaire: c’est tout ce qu’il s’agissait de prouver
+ici[435]. C’est donc bien chez les Francs qu’est née la tradition qu’il
+raconte, c’est de chez eux qu’elle est arrivée à cet écrivain, romain de
+nationalité. Je ne fais d’ailleurs aucun état de la présence de Paternus
+dans l’épisode: il ne prouve nullement, comme le croit M. Rajna, que le
+récit ait passé par des bouches romaines, non plus que les histoires où
+figurent les noms d’Aurélien et d’Aridius. Il est facile de comprendre
+qu’à partir du jour où ils ont été en contact avec des Romains, et où
+ceux-ci ont été employés d’une manière toute spéciale par les souverains
+en qualité de ministres et d’ambassadeurs, la chanson épique, qui en
+définitive part toujours de la réalité historique, a dû garder trace de
+cette situation. On peut donc fort bien admettre qu’il y a eu un
+personnage nommé Paternus, qui a servi d’ambassadeur à Clovis auprès des
+Visigoths, et autour duquel s’est formée la légende que nous venons
+d’étudier.
+
+ [435] Remarquez que ces compositions légendaires étaient impossibles à
+ payer en or, et que nos sources le disent elles-mêmes, mais cela
+ n’empêche pas qu’elles aient pu être exigées et même acquittées,
+ dans le temps où le métal n’avait pas encore pris, comme par la
+ suite, la place du blé, qui, plus anciennement, servait à couvrir le
+ corps du délit, et qui reparaît en effet dans les records de droit
+ rural cités plus haut.
+
+D’ailleurs, sans compter ce personnage, le récit de Frédégaire contient
+plus d’un élément historique. On a révoqué en doute les nombreux combats
+entre Francs et Visigoths qui auraient précédé la bataille décisive de
+Vouillé: je ne vois rien de plus vraisemblable. Tout mettait les deux
+nations aux prises: non seulement leur opposition confessionnelle, qui
+était fort vive, mais aussi leur ambition respective. Les Francs
+rêvaient de s’étendre au sud de la Loire, où ils avaient un parti, où
+plus d’un les attendait, où l’on opprimait les catholiques, où se
+réfugiaient leurs ennemis. Alaric, il est vrai, avait livré à Clovis
+victorieux le vaincu Syagrius; mais ce trait de lâcheté n’avait pas
+suffi pour faire de lui l’ami des Francs, et lui-même, devenu le gendre
+du puissant Théodoric, il avait vu sa situation s’améliorer assez pour
+lui permettre de prendre vis à vis des Francs une attitude plus fière.
+Aussi voyons-nous, par un continuateur de Prosper d’Aquitaine, qu’en 496
+Alaric s’emparait de Saintes, et qu’en 498 Clovis prenait Bordeaux en
+plein pays visigoth[436]. Si l’on réfléchit que Saintes faisait partie
+de cette Aquitaine seconde qui était le noyau des possessions
+visigothiques en Gaule, et que, pour qu’Alaric doive la reconquérir en
+496, il faut qu’elle lui ait été enlevée précédemment, ne sera-t-on pas
+autorisé à conclure que les _multa prilia_ dont parle Frédégaire ne sont
+pas chose si invraisemblable?
+
+ [436] (496) Alaricus ann. XII regni sui Santones obtinuit. _Auct.
+ Havn._ dans Pertz _Auctores Antiquissimi_, t. IX, p. 331 (édit.
+ Mommsen).
+
+ (498) Paulino v. c. consule. Ann. XIV Alarici Franci Burdigalam
+ obtinuerunt et a potestate Gothorum in possessionem sui redegerunt
+ capto Suatrio Gothorum duce. Ibid. Selon Mommsen, le continuateur
+ connu sous le nom de Auctor Havniensis a écrit en Italie pendant le
+ règne de l’empereur Heraclius (l. l. p. 267). Le témoignage de cet
+ auteur vient à point pour rendre compte d’une addition faite par le
+ _Liber Historiae_ au récit de la guerre des Visigoths d’après
+ Grégoire; il y est dit de Clovis, après la victoire de Vouillé: In
+ Sanctonico vel Burdigalense Francos precepit manere ad Gothorum
+ gentem delendam (c. 17). L’auteur du _Liber Historiae_ a _connu_ les
+ luttes livrées spécialement pour la possession de Saintes et de
+ Bordeaux, et il _conjecture_ que Clovis a dû prendre un soin
+ particulier de deux villes si disputées.
+
+L’intervention de Théodoric, roi des Ostrogoths, est également confirmée
+par le témoignage de l’histoire. Il nous reste en effet quatre lettres
+de ce prince, l’une adressée à Alaric pour lui conseiller de négocier,
+deux autres à Gondebaud et au roi des Hérules pour les exhorter à faire
+avec les autres rois une ligue pour la paix, une enfin à Clovis pour lui
+déclarer que celui qui ouvrira les hostilités le trouvera sur son
+chemin. Théodoric va plus loin: il conseille aux deux rivaux d’éteindre
+leur débat au moyen d’arbitres qu’ils choisiraient entre leurs parents:
+c’était se désigner assez clairement lui-même. Sa proposition fut-elle
+agréée, et devint-il réellement, comme le fait entendre le récit de
+Frédégaire, l’arbitre des deux nations? Je ne sais, mais, dans ce cas,
+il est peu probable qu’il ait été exempt d’une certaine partialité pour
+un peuple arien comme lui-même, et dont le roi était son gendre. Tout au
+moins on comprend que les Francs aient conçu de la défiance vis-à-vis
+d’un tel arbitre, et que leur légende épique s’en soit ressentie. Quant
+à l’entrevue de Clovis avec Alaric, on sait qu’elle eut lieu en effet
+dans une île de la Loire, et que les rois se quittèrent en excellents
+termes: la légende s’est donc bornée, encore une fois, à amplifier sur
+une réalité historique. Et l’on peut dire que le récit de Frédégaire, si
+bizarre et dans une certaine mesure si invraisemblable, a pourtant serré
+l’histoire de fort près, a respecté la succession des faits, et n’a jeté
+des fleurs que dans leurs interstices.
+
+
+
+
+CHAPITRE V
+
+Les meurtres de Clovis.
+
+
+Nous voici sur un terrain épique par excellence, et, chose remarquable,
+c’est celui qui a été reconnu le dernier. Alors que depuis longtemps le
+caractère fabuleux de l’histoire de Childéric ou du mariage de Clovis
+avait frappé les critiques, on continuait à regarder l’histoire des
+meurtres de Clovis comme une des plus solidement établies[437]. Et
+pourtant il n’y en a pas où le travail de l’imagination épique se laisse
+mieux toucher du doigt pour ainsi dire. Mais d’abord voici le récit de
+Grégoire, divisé en trois épisodes d’étendue inégale que nous
+examinerons successivement.
+
+ [437] C’est ainsi que Pétigny II, p. 546, croit pouvoir édifier toute
+ une combinaison historique sur l’épisode du meurtre des rois
+ ripuaires, qui aurait été suivi d’une révolte générale du pays
+ contre Clovis. Cf. ci-dessus p. 15 les déclarations de Loebell. M.
+ Gaston Paris lui-même écrivait en 1884, à l’occasion du livre de M.
+ Rajna, que l’origine épique de ces récits lui paraissait «fort
+ improbable», et que, dans la forme, on n’y trouve «rien d’épique»
+ (_Romania_, t. XIII, p. 605). Et il ajoutait: «On peut, sans
+ hésiter, faire remonter ces récits aux souvenirs de quelques
+ compagnons de Clovis, transmis plus ou moins directement à l’évêque
+ de Tours, familier de la cour mérovingienne.»
+
+Dans le premier, nous voyons _comment Clovis devint le roi des
+Ripuaires_. Clovis, étant à Paris, fait dire en secret au fils du roi
+Sigebert: Voilà que ton père est vieux et boiteux; s’il venait à mourir,
+tu serais son héritier, grâce à l’appui de notre amitié. Là-dessus, le
+jeune prince médite de tuer son père. Un jour que celui-ci, sorti de
+Cologne et passant par la forêt de Buchonia, dormait en plein midi sous
+sa tente, il le fait assassiner, puis il mande à Clovis de lui envoyer
+des ambassadeurs auxquels il remettra sa part des trésors du défunt.
+Clovis envoie, en effet, des émissaires qui, pendant que Chlodéric se
+baisse sur un coffre pour y chercher de l’argent, lui fendent la tête
+d’un coup de hache. Apprenant la mort du père et du fils, Clovis vient à
+Cologne, convoque le peuple entier et lui dit: «Écoutez ce qui est
+arrivé. Pendant que je naviguais sur l’Escaut, Chlodéric, fils de mon
+parent[438], poursuivait son père, et faisait courir le bruit que je
+voulais le tuer. Et comme le vieillard se sauvait par la forêt de
+Buchonia, il a lâché sur lui des assassins qui l’ont mis à mort.
+Lui-même, pendant qu’il ouvrait les trésors de son père, a été tué, je
+ne sais par qui. Je suis innocent de ces malheurs, car je sais que je
+n’ai pas le droit de verser le sang de mes proches; ce serait un
+crime[439]. Mais puisque tout cela est arrivé, voici mon conseil;
+j’espère que vous l’écouterez. Prenez-moi pour votre chef, et vous serez
+sous ma protection.» Les Francs acclament bruyamment cette proposition:
+ils mettent Clovis sur un pavois et en font leur monarque. C’est ainsi
+qu’il devient maître du royaume de Sigebert et de ses richesses[440].
+
+ [438] Chlodericus, filius parentis mei. Greg. Tur. II, 40. Et un peu
+ plus bas: Non enim possum sanguinem parentum meorum effundere, quod
+ fleri nefas est. Fustel de Coulanges se trompe donc lorsqu’il écrit
+ (_L’Invasion germanique et la fin de l’Empire_), p. 479, n. 3:
+ «Plusieurs de ces rois (non pas Sigebert) étaient parents de
+ Clovis.»
+
+ [439] Greg. Tur. I. 1. Fredeg. III, 25. Il est à remarquer que
+ l’épisode fait défaut dans le _Liber Historiae_, et, par suite,
+ également dans ses tenants Roricon et Aimoin. Sur la bévue commise
+ par Frédégaire dans son résumé du passage de Grégoire, v. G. Kurth,
+ _L’histoire de Clovis d’après Frédégaire_, p. 98.
+
+ [440] Greg. Tur. l. l.
+
+Tel est le premier épisode. Il nous a conservé tout ce que nous savons
+du royaume des Ripuaires. Établis à Cologne, ils ont un roi nommé
+Sigebert, dont le fils s’appelle Chlodéric. Grégoire nous a appris
+ailleurs que Sigebert, en combattant à Tolbiac contre les Allamans,
+avait été blessé au genou, et qu’il avait gardé le surnom de
+Boiteux[441]. Il sait aussi que Chlodéric, son fils, avait accompagné
+Clovis à la bataille de Vouillé. Ces deux notices, comme je l’ai montré
+plus haut[442], proviennent sans doute de la même source populaire qui
+nous a conservé l’histoire de la mort des deux princes de Cologne. Ils
+nous attestent l’existence d’une espèce de cycle ripuaire, dans lequel,
+selon toute apparence, figurait aussi un chant qui racontait les
+exploits de Sigebert contre les Allamans, et qui expliquait sa glorieuse
+blessure.
+
+ [441] Id. II, 37.
+
+ [442] V. ci-dessus p. 282.
+
+Tout a bien, dans la page de Grégoire qui vient d’être analysée, la
+saveur de la poésie populaire. Nous y trouvons une quantité de traits de
+couleur locale d’autant plus remarquables que Grégoire n’a jamais été à
+Cologne, et qu’il avait, personnellement, peu de relations avec la
+Germanie seconde. Nous voyons que Sigebert, au sortir de Cologne, doit
+passer le Rhin pour gagner la forêt de Buchonia[443]: cela est
+irréprochable au point de vue topographique. A la mort du monarque, on
+se partage son trésor; il est contenu dans un coffre, et c’est le
+nouveau roi lui-même qui se baisse et y plonge la main pour en retirer
+les objets précieux[444]. Clovis convoque le peuple pour se faire
+reconnaître roi des Ripuaires; il est élevé sur le pavois et
+acclamé[445]. Enfin, je dois encore noter un trait, le plus barbare et
+le moins inventé de tous: la claudication de Sigebert considérée comme
+un obstacle à ce qu’il puisse encore régner désormais. Rien n’est plus
+conforme au point de vue des Germains, d’après lequel une difformité
+physique était incompatible avec le prestige de la personne royale. Le
+roi qui avait perdu un œil était disqualifié[446] chez les Francs, il
+suffisait même qu’on lui eût coupé sa longue chevelure pour qu’il devînt
+incapable de régner, du moins aussi longtemps qu’elle n’avait pas
+repoussé[447]. Tous ces traits, incontestablement, attestent la
+provenance populaire de l’histoire qui les contient. Ce qui ne l’atteste
+pas moins, c’est le cachet d’invraisemblance dont elle est marquée d’un
+bout à l’autre. Rien d’enfantin comme les moyens auxquels Clovis recourt
+pour faire assassiner le père, puis pour se débarrasser du fils. En
+outre, les deux parties du récit se contredisent positivement. L’une
+nous offre le noyau presque intact de l’épisode, et semble nous en
+garder la forme la plus originale: c’est le discours mis dans la bouche
+de Clovis et résumant toute l’histoire. L’autre, c’est le récit des
+événements fait par Grégoire lui-même, analysant le tout et essayant de
+le présenter sous une forme acceptable. L’une a été recueillie et
+reproduite par Grégoire sous sa forme la plus pure; l’autre a subi
+l’action de son esprit critique. De là, sans doute, les contradictions
+que nous remarquons entre elles, et dont probablement Grégoire ne
+s’apercevait pas lui-même.
+
+ [443] Buchonia, la forêt des hêtres, occupait sur la rive droite du
+ Rhin une vaste région correspondant à peu près à la Hesse actuelle.
+
+ [444] Cf. dans Greg. Tur. IX, 34, une situation analogue. «Frédégonde
+ et sa fille Rigonthe se partagent le trésor de Chilpéric. Celle-ci
+ se baisse sur le coffre qui contient le trésor, et pendant qu’elle
+ en retire les objets précieux, sa mère fait retomber le couvercle et
+ le presse du genou pour étrangler sa fille.»
+
+ [445] On voit particulièrement élever sur le pavois les souverains
+ dont le pouvoir ne résulte pas immédiatement de l’hérédité, c’est le
+ cas ici pour Clovis, comme aussi pour Sigebert choisi à la place de
+ son frère Chilpéric (Greg. Tur., IV, 51) et pour le prétendant
+ Gundovald (Id., VII, 10); mais on ne voit pas que les fils de roi
+ succédant à leur père soient jamais élevés sur le pavois. Cf.
+ Loebell, 1e édition, p. 224.
+
+ [446] Accidit itaque ut supradicti regis, cujus filiam suscitaverat,
+ oculus vi nimii doloris ac cruciatu immenso in tantum corriperetur,
+ ut nulla medicorum arte ad modicum sopiretur. Erat enim angustia
+ intolerabilis et spes medelae penitus recuperandi sublata a medicis,
+ uniusque oculi lacrymabilis aegritudo oculorum multorum lacrymas
+ excitaverat in populo. Conturbabant animam regis incerti exitus, et
+ Francorum ne turpatio ei proveniret metuebat exercitus. Hinc
+ tangebat formido mortis, illinc magnitudo doloris; hinc metus
+ amittendi luminis, illinc admittendae timor deformitatis. _Nam si
+ rex aequale lumen oculorum non haberet maximum dedecus populis
+ exhiberet. Aut enim turpiter regnando deformitatis portaret
+ opprobrium aut cum perditione oculi forte perdidisset et regnum._
+ (_Vita Theoderici abb. Rem._ dans Mab., I. p. 619.) Toute la partie
+ de ce passage qui est soulignée manque dans l’extrait de Bouquet,
+ III, 405: cela prouve qu’il est toujours utile de recourir à des
+ textes complets, plutôt qu’aux extraits, si bien faits qu’ils
+ soient.
+
+ [447] C’est ce qui explique l’interjection du fils de Chararic: In
+ viridi lignum hae frondis succisae sunt, nec omnino ariscunt, sed
+ velociter emergent ut crescere queant, et le reste (Greg. Tur. II,
+ 41). V. aussi le mot de Clotilde au sujet des enfants de Clodomir:
+ Satius mihi enim est, si ad regnum non ereguntur, mortuos eos videre
+ quam tonsus (Id. III, 18). Aussi voyons-nous dans toute l’histoire
+ mérovingienne que _déposer un roi_ et le _tondre_ sont deux termes
+ synonymes.
+
+La première de ces contradictions porte sur la manière dont périt
+Sigebert. D’après le récit de Grégoire, ce fut pendant une partie de
+chasse dans la Buchonia, alors qu’il dormait sous sa tente en plein
+midi. D’après le discours de Clovis, au contraire, il fut tué pendant
+qu’il fuyait à travers la forêt, poursuivi par les émissaires de son
+fils qui prétendait agir au nom du roi des Saliens. L’autre
+contradiction est plus frappante encore. D’après le récit, Clovis
+complota le meurtre de Sigebert pendant qu’il était à Paris; d’après le
+discours, c’est pendant qu’il naviguait sur les flots de l’Escaut que
+Chlodéric, à son insu, commit le parricide.
+
+Il n’y a pas à hésiter entre le récit et le discours: c’est ce dernier,
+incontestablement, qui reproduit la version la plus originale. Dans des
+récits de ce genre, nous l’avons déjà vu[448], c’est généralement le
+discours qui est le plus respecté, le moins altéré; dans l’espèce, c’est
+là que se trouvent concentrés les traits de couleur locale. Un indice
+particulièrement précieux, c’est cette parole jetée comme négligemment:
+_Pendant que je naviguais sur l’Escaut_. L’Escaut est le vrai fleuve des
+Francs Saliens. _Naviguer sur l’Escaut_, c’est une expression qui, pour
+un souverain de ce peuple, signifie autant que: _se promener chez soi_.
+Elle n’a pu être employée ici que par les Francs eux-mêmes, par ces
+Francs dont la Flandre était réellement la patrie, et qui y avaient vécu
+à côté de leur monarque du temps que celui-ci n’était encore que le roi
+de Tournai. C’est aussi le discours seulement qui nous apprend le lien
+de parenté entre Clovis et Sigebert. On ne s’avisera pas, je pense, de
+soutenir que c’est par scrupule d’écrivain, et pour ne pas mentionner
+deux fois le même fait, que Grégoire en a omis la mention dans le récit
+et l’a refoulée ici.
+
+ [448] Voir ci-dessus, p. 199.
+
+La dualité de ton qui se remarque dans l’exposé de Grégoire confirme ce
+qui vient d’être dit de la dualité du récit. Il règne, dans la plus
+grande partie de l’épisode, je ne sais quelle causticité barbare qui se
+fait jour dans des accents pleins d’une mordante ironie. Cet air
+innocent avec lequel Clovis suggère le parricide, ce ton patelin sur
+lequel il le raconte à sa manière, cette audacieuse tartuferie du trait
+final, tout cela est bien populaire, et c’est bien ainsi que le peuple
+doit se figurer le héros chez qui il veut rencontrer autant d’esprit que
+de courage. Oui, ce Clovis est bien le héros national d’un peuple
+barbare, et ce qui nous révolte le plus dans cette conception poétique
+d’une immoralité si crue, c’est précisément ce qui lui donne son cachet
+d’origine. L’âme barbare tout entière est là, dans la complaisance
+presque cynique avec laquelle on étale les exploits les plus atroces du
+héros, dans cette grossière admiration pour la force quel que soit son
+usage, pour le succès quelle que soit son origine, dans cette indulgence
+sans nom pour les crimes les plus odieux et les trahisons les plus
+infâmes, du moment qu’il en résulte quelque profit pour la nation ou
+quelque dommage pour l’ennemi! C’est avec les mêmes yeux que les
+lecteurs d’Homère ont regardé leur Ulysse, qu’ils admiraient si fort et
+qui nous répugne tant; c’est avec la même inconscience qu’au moyen âge
+plus d’un s’est pâmé d’admiration pour l’immortel Renard, ce type de la
+fourberie heureuse, ou pour le féroce Hagen, ce champion aussi courageux
+que perfide qui représente comme l’atavisme de la barbarie dans la
+chevaleresque épopée des Nibelungen. Car la barbarie est de tous les
+temps, et vous la retrouverez même chez les civilisés, en cherchant un
+peu, dans certaines classes et dans certains milieux[449].
+
+ [449] Je ne crois pas avoir besoin de réfuter autrement l’opinion de
+ M. G. Paris (_quandoque bonus dormitat Homerus_). «Si les Francs,
+ dit-il, avaient chanté les victoires de leur chef sur Sigebert,
+ Chararic et Ragnachaire, ils ne les auraient pas représentées comme
+ dues à la ruse et à la trahison... L’individu peut raconter comme de
+ beaux traits, dont on rit en en profitant, les perfidies qui ont
+ fait triompher le héros dont il a gardé la mémoire enthousiaste;
+ l’épopée, quoi qu’on en dise, n’admet que dans des conditions
+ particulières, et avec bien des restrictions, cette glorification de
+ l’immoralité, dont les récits en question nous offriraient un
+ exemple unique.» (_Romania_, XIII, p. 605.) L’exemple est loin
+ d’être unique. Outre ceux que je mentionne dans le texte, je
+ rapporterai encore la complaisance patriotique de Widukind racontant
+ les crimes auxquels les Saxons doivent la possession de leur pays.
+ V. ci-dessus p. 47. Et si je ne craignais de paraître empiéter sur
+ un autre domaine, je rappellerais qu’une nation entière a pu de nos
+ jours, sous l’influence de la légende révolutionnaire, élever une
+ statue à Danton, le sinistre tueur qui en remontrerait bien à
+ Clovis.
+
+Grégoire de Tours, lui, n’aurait pas inventé de pareils types, et
+n’était pas capable de les admirer. Chrétien, Romain, évêque, il vivait
+dans une autre atmosphère morale, il avait d’autres conceptions
+esthétiques. Le Clovis de la légende ne pouvait être à ses yeux qu’une
+espèce de monstre. Mais, plus la donnée qu’il avait sous la main
+répugnait à sa conscience, plus il éprouvait le besoin de la corriger,
+de l’humaniser en quelque sorte. Il est impossible qu’il n’ait pas été
+frappé, au moins dans une certaine mesure, de l’opposition qui régnait
+entre les deux parties de la légende. Celle-là montrait Clovis
+ourdissant le crime; celle-ci déclarait qu’il en était innocent. Il
+n’est pas étonnant que Grégoire penche, en somme, pour la version
+contenue dans le discours de Clovis. Ce n’est pas qu’il s’en explique
+formellement. Au contraire, pour qui n’est pas au courant de ses doutes
+en face des traditions populaires, son langage pourrait être interprété
+dans un sens opposé. A tort cependant. Son vrai point de vue est formulé
+dans les réflexions morales qu’il intercale dans le récit, et dont la
+gravité fait un effet si étrange à côté des sanglants sarcasmes de la
+gaieté franque. L’histoire du parricide de Chlodéric est comme encadrée
+entre ces deux sentences: «_Par le jugement de Dieu, il tomba dans la
+fosse qu’il avait creusée méchamment pour son père.--C’est ainsi qu’il
+fut victime lui-même du crime qu’il avait commis sur son père._»
+
+Cette dualité de ton et de couleur doit être notée soigneusement. Une
+fois qu’on en a saisi l’origine, toutes les contradictions et toutes les
+singularités de l’épisode s’expliquent. Une histoire toute barbare ne
+passe pas par une bouche civilisée sans y être quelque peu altérée. De
+même que le gosier du Romain est incapable de former les sons gutturaux
+qui retentissent dans les rauques chansons des barbares, de même les
+lèvres de l’évêque sont incapables de redire dans toute leur crudité les
+histoires qu’il a entendu raconter aux Francs. Ce Clovis qui figure dans
+leurs chansons n’est pas, ne peut pas être le sien. Elles lui
+fournissent le type d’un Ulysse barbare pour qui tous les crimes sont
+justifiés par le succès; il a dans la mémoire le souvenir d’un nouveau
+Constantin, élève respectueux des évêques qui lui enseignent la morale
+chrétienne. Entre deux conceptions aussi opposées du même homme, le
+contraste est trop violent. Instinctivement, irrésistiblement, le Clovis
+civilisé qui est celui de l’évêque de Tours vient se substituer, sous la
+plume du narrateur, au Clodovech barbare qui est celui de la chanson
+franque. Dans la chanson, toute la tonalité du récit nous permet de le
+deviner, c’est Clovis qui a ourdi le meurtre de Sigebert et commandé
+celui de Chlodéric. Mais il semble que Grégoire de Tours ait décidé de
+prendre au sérieux les assurances hypocrites du meurtrier, et qu’il
+n’ait pas saisi lui-même l’ironie de son récit. Pour lui, Clovis n’est
+que l’exécuteur des vengeances divines qui ont permis le parricide; à
+deux reprises, il se croit obligé de nous le rappeler, et quand il a
+fini son récit, c’est encore la note du moraliste chrétien qu’il fait
+entendre. Si l’heureux Clovis devient le successeur du coupable
+Chlodéric, c’est parce que, lui, il n’a pas à se reprocher les crimes de
+ceux qu’il est appelé à punir. «_Dieu prosternait tous les jours devant
+lui ses ennemis, parce qu’il marchait le cœur droit devant lui, et qu’il
+faisait ce qui était agréable à ses yeux_[450].»
+
+ [450] C’est ce qu’avait déjà entrevu Gorini, _Défense de l’Église_,
+ etc., 3e édit., t. I, p. 421: «Entre les tragiques événements
+ racontés par l’évêque de Tours, _il en est un qu’il ne paraît pas
+ avoir regardé comme l’œuvre de Clovis_: c’est le meurtre de
+ Sigibert.» Et p. 426 il exprime de nouveau la même opinion, mais
+ sans s’aviser d’aller plus loin, et de mettre en doute l’historicité
+ des faits. Je n’ai pas besoin, après cela, de disculper le saint
+ évêque de Tours du reproche d’immoralité ou d’inconscience qui lui a
+ été si souvent et si injustement adressé par des historiens trop
+ pressés de trouver en défaut un évêque et un saint, et parmi
+ lesquels je regrette de rencontrer encore M. Rajna: «Uno degli
+ innumerevoli esempi in cui vediamo il criterio religioso pervertir
+ mostruosamente il criterio morale.» Combien plus juste et plus
+ vraiment critique est ici le point de vue d’un Loebell, _Gregor von
+ Tours_ p. 263, et d’un Richter, _Annalen des Fraenkischen Reichs_,
+ p. 44, n. 2, qui ne voient ici que l’emploi malencontreux d’une
+ expression biblique.
+
+La date et la provenance du récit me semblent indiquées, aussi
+clairement que cela se peut, dans le _dum navigarem per Scaldem_. Cette
+expression, je l’ai déjà dit, est d’un peuple qui se figure l’Escaut
+comme le fleuve par excellence du pays franc. Elle est aussi d’un temps
+où Tournai, la ville de l’Escaut, était encore considérée comme le siège
+du royaume, tout au moins où l’on avait encore le souvenir de sa qualité
+antérieure. On ne se trompera donc pas beaucoup en concluant que le
+chant sur la conquête du royaume des Ripuaires remonte aux premières
+années du VIe siècle, et qu’il est né parmi les habitants de la plaine
+flamande. C’est parce qu’il garde le reflet de la barbarie morale de ce
+milieu qu’il a été peu compris de Grégoire; c’est aussi pour la même
+raison qu’il a trouvé si peu d’écho parmi les populations romaines, plus
+civilisées. Frédégaire et le _Liber Historiae_ ne le connaissent que par
+Grégoire: il est probable qu’il avait cessé de retentir de leur temps.
+
+L’histoire de Chararic et de son fils suit immédiatement, dans Grégoire
+de Tours, celle de Sigebert et de Chlodéric. Bien qu’elle soit beaucoup
+plus résumée, elle a cependant aussi un caractère vraiment épique et
+populaire. Chararic, appelé au secours par Clovis lors de la guerre
+contre Syagrius, s’était prudemment abstenu de prendre parti, attendant
+que la victoire se fût prononcée. Clovis, indigné, marcha contre lui,
+s’empara par ruse de sa personne et de celle de son fils, et leur fit
+couper les cheveux; puis il fit conférer la prêtrise à Chararic et le
+diaconat au jeune homme. Comme Chararic se lamentait de son malheur, son
+fils, dit-on, lui dit: On a coupé le feuillage d’un arbre vert, mais il
+repoussera, et alors malheur à qui l’a coupé! Le propos ayant été
+rapporté à Clovis, celui-ci s’alarma et fit trancher la tête au père et
+au fils, puis il s’empara de leur royaume et de leur trésor[451].
+
+ [451] Greg. Tur. II, 41. Fredeg. III, 26, résume toute l’histoire en
+ une ligne: Charirico rege parentem suum Chlodoveus interfecit et
+ regnum suum sibi subdedit. Le _Liber Hist._ la passe entièrement
+ sous silence, et de même fait Roricon. Aimoin, I, 23, la reproduit
+ d’après Grégoire. (Bouquet III, 43.)
+
+Voilà bien, je pense, un récit de provenance orale; le _fertur_ ne
+laisse cette fois aucun doute à ce sujet. Grégoire semble d’ailleurs
+avoir abrégé sa source, soit par impatience, et parce que la longueur de
+ces histoires étranges l’ennuyait, soit parce qu’il y trouvait des
+détails obscurs, ou choquants, ou invraisemblables. La partie centrale
+du récit a été évidemment broyée, car Grégoire savait sans doute quelles
+ruses Clovis mit en œuvre pour s’emparer de Chararic et de son fils. Il
+a supprimé l’indication des moyens employés, pour ne relater que les
+résultats, tout comme il a fait pour l’histoire des ruses de
+Wiomad[452]. Malgré cela, il est facile de constater que l’histoire de
+Chararic a dû former un ensemble bien arrondi et complet, qui s’ouvrait
+par la faute et qui se fermait par l’expiation. Il y a ici autre chose
+qu’une simple anecdote comme celles que nous avons rencontrées à
+l’occasion de la guerre d’Aquitaine: c’est un tout poétique, dont on
+peut encore deviner les proportions et l’intérêt, malgré la disparition
+du détail vivant.
+
+ [452] C’est aussi l’opinion de M. P. Rajna o. c. p. 89: «Richiamero
+ particularmente l’attenzione sul capitolo riguardante Cararico, dove
+ l’incomplutezza e la sproporzione raggiungono il colmo.»
+
+Cette histoire de Chararic était, elle aussi, une histoire toute
+barbare, dont la provenance franque ne peut être révoquée en doute. Le
+mot du fils de Chararic est bien digne de la poésie des peuples
+germaniques, et il semble que dans le latin embrouillé de Grégoire on
+retrouve jusqu’à la gaucherie d’un traducteur embarrassé. «C’est sur un
+arbre vert, dit le jeune prince, que l’on a coupé ces feuilles, mais il
+n’est pas encore séché, et bientôt on les verra repousser: puisse périr
+avec la même rapidité celui qui a fait cela!» La comparaison est
+frappante de justesse pour tout Germain. En effet, comme on l’a vu plus
+haut, dépouillé de sa chevelure, qui était comme une couronne naturelle,
+un roi franc était incapable de régner, du moins aussi longtemps qu’elle
+n’avait pas repoussé. Il ne pouvait plus se montrer à la tête de son
+peuple, et l’on sait avec quel soin, pendant la période mérovingienne,
+ceux qui détrônaient des rois commençaient par les faire tondre. Nous
+avons ici le premier exemple de cet usage historique, mais il devait
+être depuis assez longtemps dans les mœurs pour qu’il fût connu de la
+poésie populaire. Il reposait lui-même sur ce principe barbare indiqué
+plus haut, qu’un roi qui avait perdu quelque chose de son extérieur
+n’avait plus le prestige qu’il faut à un souverain. Qui sait même si
+l’on ne considérait pas la force physique elle-même, du moins dans
+l’origine, comme attachée à la possession d’une longue chevelure? C’est
+du moins ce que semblent indiquer les paroles du prince captif, et aussi
+la crainte de Clovis, d’être tué par ses prisonniers le jour où leur
+chevelure aurait repoussé. Il n’y a d’ailleurs rien de plus conforme au
+point de vue des peuples primitifs qu’une conception de ce genre. Plus
+tard, sous l’influence de l’idée chrétienne, on abandonna cette manière
+de voir, mais le prestige de la longue chevelure royale ne disparut pas.
+N’étant plus un gage de force, elle restait au moins un signe de
+distinction, qui fut porté jusqu’à la fin par les derniers rejetons de
+la race mérovingienne[453].
+
+ [453] V. Eginhard _Vita Karoli_ c. 1: Neque regi aliud relinquebatur
+ quam ut, regio tantum nomine contentus, _crine profuso_ barbâ
+ summissâ solio resideret... Et le même auteur nous apprend _ibid._
+ que le dernier roi mérovingien fut à la fois depositus ac detonsus
+ atque in monasterium trusus.
+
+L’histoire de Chararic plonge, on le voit, dans un milieu bien archaïque
+et bien barbare, quant au fait principal que nous connaissons. Pour ce
+qui est de son cadre, elle a une remarquable analogie avec la légende de
+Mettius Fufetius, ce roi albain qui, sommé par Tullus Hostilius de lui
+porter secours dans sa lutte contre les Véiens et les Fidénates,
+attendit pour se décider en sa faveur que le sort lui eût donné la
+victoire. Ce perfide fut cruellement puni par le roi de Rome, comme
+Chararic et son fils le furent par le roi franc[454]. Quoi qu’il faille
+penser de ces ressemblances, il est intéressant de constater la parenté
+des deux vieilles légendes nationales.
+
+ [454] Tite Live, _Histor._ I, 27 et 28. C’est ici l’occasion de
+ rappeler que les anciens Romains avaient leurs chants épiques tout
+ comme les barbares. Atque utinam exstarent illa carmina quae multis
+ saeculis ante suam aetatem in epulis esse cantitata a singulis
+ convivis de clarorum virorum laudibus in Originibus scriptum
+ reliquit Cato! Cicer. _Brutus_ XIX, 75. Gravissimus auctor in
+ Originibus dixit Cato morem apud majores hunc epulorum fuisse, ut
+ deinceps qui accubarent canerent ad tibiam clarorum virorum laudes
+ atque virtutes. Id. _Tuscul._ IV, 2. Cf. Val. Max. II, 1, 10.
+
+Le dernier de nos trois épisodes de meurtre semble avoir moins souffert
+que le second dans la reproduction de Grégoire de Tours. A Cambrai, nous
+dit-il, il y avait un roi franc nommé Ragnacaire, si débauché qu’à peine
+il respectait sa propre famille. Il avait pour conseiller et pour ami un
+certain Farron, tout aussi adonné aux excès que lui-même. Tel était
+l’engouement du roi pour ce personnage que, lorsqu’on lui offrait
+n’importe quoi, il avait l’habitude de dire, à ce qu’on raconte (_de quo
+fertur... dicere solitum_), que cela suffisait pour lui et pour son
+Farron. Les Francs ne supportaient qu’avec indignation le joug de ces
+deux hommes. Clovis, encouragé par leurs dispositions, et voulant les
+gagner, leur distribua des bracelets et des baudriers dorés, qu’ils
+prirent pour de l’or véritable. Après quoi, ils se mirent en marche pour
+aller attaquer Ragnacaire. Celui-ci, l’apprenant, envoya des espions
+pour lui rendre compte de ce qui se passait. Les espions revinrent, et,
+interrogés par lui, répondirent: «C’est un fameux renfort pour toi et
+pour ton Farron.» Cependant Clovis arrive, la bataille s’engage,
+Ragnacaire vaincu s’enfuit, mais, fait prisonnier, il est amené à Clovis
+les mains liées derrière le dos, en compagnie de son frère Richaire.
+«Pourquoi, lui dit le vainqueur, as-tu permis que notre sang fût humilié
+en te laissant lier? Mieux valait pour toi mourir.» Et il lui fendit la
+tête d’un coup de hache. Puis, se retournant vers Richaire: «Si tu avais
+porté secours à ton frère, on ne l’aurait pas enchaîné.» Et, en disant
+ces mots, il le tua aussi d’un coup de hache. Après la mort des deux
+frères, les traîtres qui les avaient abandonnés s’aperçurent que Clovis
+leur avait distribué de l’or faux, et s’en plaignirent à lui. «Vous
+n’avez que ce que vous avez mérité, leur répondit-il, pour avoir trahi
+votre roi; contentez-vous de ce qu’on vous laisse vivre, et qu’on ne
+vous fait pas expier votre trahison dans les tourments.» Et eux,
+s’humiliant devant lui, protestèrent qu’en effet cela leur suffisait.
+Clovis fit encore périr au Mans Rignomir, le frère des deux précédentes
+victimes, puis il s’empara de leurs royaumes et de leurs trésors. Il
+immola de même plusieurs autres rois, ses parents, qui lui inspiraient
+de la jalousie ou de la défiance, et il étendit son autorité sur toute
+la Gaule. Cependant, un jour qu’il avait réuni les siens, on rapporte
+(_fertur_) qu’il dit: «Malheur à moi! Me voilà comme un étranger au
+milieu des étrangers, et, si l’adversité fondait sur moi, je n’aurais
+aucun parent pour me secourir!» Il ne parlait pas sincèrement, mais par
+ruse, et dans l’espoir de découvrir encore l’un ou l’autre parent à
+tuer[455].
+
+ [455] Greg. Tur. II, 42. Fredeg. III, 27. _Lib. Hist._ 18. Roricon IV
+ (Bouq. III, 19). Aimoin I, 23 (id. III, 43).
+
+Ici, j’ose dire que la trace du travail épique devient presque
+manifeste. Non-seulement l’histoire est comme faite au tour et modelée
+de façon à donner au sujet toute sa valeur dramatique et morale, mais
+même le récit semble trahir encore jusqu’à l’allure métrique de la
+chanson. Le ton est celui d’un mépris jovial pour ce roi présomptueux et
+inepte qui se livre à la débauche avec un misérable favori, et qui
+prépare lui-même, par sa sottise, la catastrophe dans laquelle il va
+périr. Il succombera sans grandeur et sans dignité, trahi par le peuple
+qu’il a exaspéré; jusque dans sa fin tragique, il sera incapable
+d’attirer l’intérêt sur sa personne, et c’est avec quelques mots
+empreints d’une ironie dédaigneuse que Clovis l’envoie dans l’autre
+monde. Mais, s’il a mérité de périr victime de la trahison, il ne
+s’ensuit pas que les traîtres doivent échapper à un juste châtiment:
+l’or qu’ils ont accepté pour prix de leur vile action se change dans
+leurs mains en un cuivre sans valeur, et lorsqu’ils auront l’impudence
+de s’en plaindre, ils entendront la raillerie vengeresse qu’ils ont
+eux-mêmes lancée à leur souverain: «Vous avez la vie, cela suffit pour
+des traîtres!» Et les misérables de s’humilier, protestant qu’en effet
+ils se tiennent pour satisfaits.
+
+N’y a-t-il pas, dans ce _cela suffit_ qui revient à intervalles
+réguliers, quelque chose comme le refrain qui doit avoir retenti à
+plusieurs reprises dans la chanson, et qui aura contribué à lui donner
+son caractère hautement ironique? Sans doute, Grégoire, médiocre
+écrivain et d’ailleurs sans intelligence pour la poésie germanique, n’en
+a pas saisi la saveur: mais il est d’autant plus remarquable qu’elle ne
+se soit pas entièrement évaporée dans son imparfait résumé. Ragnacaire a
+l’habitude de dire: Voilà qui suffit pour moi et pour mon Farron. Ses
+guerriers, le voyant sur le point d’être attaqué par l’armée de Clovis,
+le trompent en lui laissant croire que ce sont des secours qui lui
+viennent, et ajoutent en ricanant: Voilà qui suffit pour toi et pour ton
+Farron. Enfin, aux traîtres qui se plaignent d’avoir reçu en paiement de
+l’or faux, Clovis répond: Vous avez la vie sauve; voilà qui suffit pour
+des traîtres tels que vous (_hoc illis quod viverent debere sufficere_).
+Et, pour compléter l’ironie, il faut que les traîtres eux-mêmes se
+voient amenés à déclarer que c’est juste, et qu’en effet cela leur
+suffit (_illud sibi adserentes sufficere, si vivere mererentur_). Ainsi
+le motif initial du récit est ramené jusqu’à trois reprises différentes,
+chaque fois avec un _crescendo_ de raillerie caustique.
+
+On le voit, rien n’est plus dans la tonalité de la chanson barbare que
+l’histoire de Ragnacaire. Il ne serait pas difficile de lui trouver des
+pendants parmi les divers épisodes qui nous restent de l’épopée
+germanique. L’histoire de la défaite de Rodolphe, roi des Hérules, que
+j’ai reproduite plus haut d’après Paul Diacre[456], nous offre bien le
+même genre de chanson: de part et d’autre, ce sont des vainqueurs qui
+s’égaient aux dépens des vaincus, et qui les montrent ridicules dans
+leur défaite, en même temps que celle-ci apparaît comme le châtiment
+mérité d’un roi outrecuidant et présomptueux. La ressemblance est
+frappante. Si, dans Paul Diacre, la bévue des Hérules n’est qu’une
+énorme extravagance, cela prouve que cet écrivain, parfaitement au
+courant des traditions épiques de sa nation, les a reproduites avec
+d’autant plus de fidélité qu’il se sentait plus indépendant vis à vis
+d’elles, tandis que Grégoire, qui n’appréciait pas les légendes franques
+pour elles-mêmes, et qui ne leur empruntait que ce qu’il croyait être
+historique, a probablement éliminé des détails qui, si nous les
+possédions, auraient accentué le caractère légendaire de son récit.
+
+ [456] V. ci-dessus p. 38.
+
+Deux traits bien barbares sont restés. Le premier, c’est Clovis donnant
+de l’or faux sans que la chanson le lui reproche. Cette ruse est
+applaudie du moment qu’elle réussit; nous la trouvons pratiquée encore
+par d’autres peuples germaniques, notamment par les Saxons qui,
+traversant le pays franc, et obligés d’indemniser les populations, les
+paient en fausse monnaie[457]. Le tout est d’attraper l’ennemi, et l’on
+entend d’ici l’éclat de rire de la foule qui entend chanter ce superbe
+exploit de son héros. Qu’on n’allègue pas l’immoralité de l’acte en
+question: c’est là un défaut que, de tout temps, le patriotisme a
+pardonné au succès. Le sens moral se laisse volontiers mettre en défaut,
+dans l’esprit populaire, par l’admiration pour le héros national et par
+l’antipathie pour l’ennemi: quand le châtiment de ce dernier lui paraît
+juste, il lui semble tout naturel d’admirer celui qui en est
+l’instrument, même injuste.
+
+ [457] Perferebant ibi regulas aeris incisas pro auro. Greg. Tur. IV,
+ 42. Cf. Paul Diacre, III, 6.
+
+Remarquez aussi ces bracelets donnés par Clovis en même temps que la
+monnaie d’or et les baudriers d’or. Le bracelet est la plus ancienne
+monnaie barbare. Avant d’avoir appris à en frapper, il étendait le métal
+en anneaux minces, qui servaient de numéraire, et que l’on cassait en
+morceaux de diverse grandeur, selon l’importance du paiement ou du
+cadeau qu’il s’agissait de faire. Ces morceaux servaient en même temps
+de bracelets ou de colliers; les riches aimaient à s’en parer avec
+profusion[458], et ils portaient ainsi leur bourse au bras ou au cou:
+rien de plus fréquent que de les voir, dans les récits du nord, détacher
+un anneau pour le donner à quelqu’un qu’ils veulent honorer[459]. Une
+épithète homérique des rois, dans tous les poèmes germaniques ou
+scandinaves, c’est celle de _distributeur de bracelets_
+(_Ringenspender_) ou de _casseur d’anneaux_ (_Baugenbrecher_)[460]. Si
+je ne me trompe, ce sont des anneaux de ce genre que, dans la chanson,
+Clovis distribua aux guerriers de Ragnacaire; il est même probable que
+la source consultée par Grégoire ne parlait pas d’une autre monnaie, et
+que c’est lui qui, ne comprenant pas la signification véritable des
+_armillae_, et voulant rendre son récit plus intelligible, y a introduit
+les pièces d’or et les baudriers[461].
+
+ [458] Dans Saxo Grammaticus VIII, p. 268 ed. Holder, le vieux
+ Starkather, meurtrier de Ollo, porte au cou l’or qui lui a été donné
+ pour commettre ce meurtre: aurum quod pro Olonis interfeccione
+ meruerat collo apensum gerebat.
+
+ [459] Continuo rex armillam brachio suo detractam decrete mercedis
+ loco tradidit. Id. V, p. 137, 290 et 296.
+
+ [460] Goetzinger, _Reallexikon der deutschen Alterthuemer_, s. v.
+ _Ring_. Cf. Allen, _Histoire du Danemark_, trad. Beauvois, t. I, p.
+ 48: «A cette époque, on ne connaissait pas les monnaies, mais les
+ marchandises étaient échangées contre d’autres ou payées au moyen
+ d’anneaux d’or ou d’argent, entiers ou coupés. On exhume encore
+ fréquemment de ces anneaux, offrant des traces palpables
+ d’excision.» Et le même, p. 49, dit au sujet de la parure des
+ hommes: «Ils se distinguaient surtout par des anneaux d’or et
+ d’argent qu’ils portaient à la fois aux doigts, aux poignets et aux
+ bras, et qui étaient roulés en boudin, de sorte que l’on en pouvait
+ couper des morceaux pour servir de monnaie.»
+
+ [461] L’histoire de Tarpeja, que Tite Live I, 11, raconte sous une
+ forme déjà altérée, semble reposer sur la même donnée épique:
+ Trapeja demande aux Sabins ce qu’ils portent au bras, c’est-à-dire
+ leurs bracelets, et eux, avec cette même ironie vengeresse que notre
+ chanson met dans la bouche de Clovis, feignent de comprendre qu’elle
+ leur demande leurs boucliers, sous lesquels ils l’écrasent.
+
+Cette triple histoire de fraudes sanglantes et de meurtres de famille
+est couronnée par un trait final dont l’ironie est bien barbare. Il
+devait être assez difficile, pour un Gallo-Romain comme Grégoire de
+Tours, de pénétrer dans le sens véritable de l’exclamation de Clovis:
+«Me voilà comme un étranger, et il ne me reste aucun parent pour me
+porter secours, en cas d’adversité!» Le mot est si foncièrement
+germanique qu’il faut, pour en saisir la portée, se rappeler l’état
+social où se trouvait le peuple franc au jour de la conquête, l’absence
+de toute protection publique, et le rôle important de la famille comme
+institution protectrice de ses membres. C’est donc parmi les Francs
+seuls que le propos de Clovis a pu être répété, et l’origine germanique
+de l’histoire des meurtres reçoit de cette circonstance une confirmation
+nouvelle. Et comme il n’y avait peut-être pas, dans le répertoire épique
+de la nation, un seul morceau plus choquant pour les civilisés
+gallo-romains, il est plus que probable qu’il fut plus vite oublié que
+les autres. Aussi Frédégaire et l’auteur du _Liber Historiae_ ne
+connaissent-ils toute l’histoire que par le seul Grégoire: encore le
+moine neustrien ne reproduit-il que l’épisode de Ragnacaire; quant à
+Frédégaire, il la raconte en quelques lignes, et trouve bon, par dessus
+le marché, de glisser une grosse bévue dans son résumé de l’épisode de
+Chlodéric[462]: preuve évidente que la tradition orale était muette pour
+lui.
+
+ [462] V. ci-dessus, p. 294, n. [439].
+
+Est-ce un seul et même chant qui a contenu les trois épisodes, ou bien
+chacun a-t-il été l’objet d’un poème particulier? Ceux qui penchent pour
+la première opinion peuvent faire état d’une phrase qui revient à la fin
+de chacun comme une espèce de refrain, et qui semble créer le lien de
+continuité entre eux: _a) Regnumque Sigiberti acceptum cum thesauris,
+ipsos quoque suae ditioni adscivit.--b) Quibus mortuis, regnum eorum cum
+thesauris et populis adquesivit.--c) Quibus mortuis, omnem regnum et
+thesaurus Chlodovechus accepit._ Ils peuvent trouver un autre argument
+dans l’épiphonème de Clovis. Ce n’est pas après avoir tué Ragnacaire et
+ses frères qu’il se trouve sans proches, et qu’il est fondé à se
+plaindre de son isolement, c’est après qu’il a égorgé tous les membres
+de sa famille que ses paroles sont vraies à la lettre. L’épilogue, hors
+de toute proportion avec un épisode isolé, est au contraire le
+couronnement naturel d’une série de récits du même genre, qui
+aboutissent à l’extermination de toute la famille mérovingienne. Enfin,
+si les trois épisodes avaient été fournis par des chants différents,
+Grégoire n’aurait possédé aucun moyen pour les classer chronologiquement
+entre eux, et son style, reflet toujours sincère de sa pensée, nous
+aurait gardé la trace de ses hésitations. Au contraire, le _post haec_
+qui commence le second des trois épisodes montre qu’il n’existe pas de
+doute, dans l’esprit de Grégoire, sur l’ordre dans lequel ils se
+suivent: raison de plus pour croire qu’il les a trouvés classés ainsi
+dans sa source même. Si cette supposition est admise, on expliquera
+aisément pourquoi c’est l’histoire de Chararic qui a été la plus abrégée
+par Grégoire: c’était l’épisode central, et le narrateur pressé devait
+être plus tenté de résumer le milieu de son document que les deux
+extrémités[463].
+
+ [463] Je suis, comme on le voit, entièrement d’accord avec M. Rajna,
+ p. 88 et suiv. que le récit de Grégoire est plutôt le résumé que la
+ traduction d’un chant épique. Le savant florentin semble cependant
+ aller trop loin lorsqu’il dit p. 89: Il tuono in molti luoghi è
+ assolutamente quello della storia, non della poesia. Je crois avoir
+ fait ressortir, au contraire, ce qu’il y a de profondément
+ légendaire dans la tonalité de l’ensemble, et cela malgré les
+ atténuations inévitables que l’histoire a subies dans le résumé
+ latin de l’évêque!
+
+Que croire maintenant de l’historicité de nos récits? A dire le vrai, il
+est bien difficile de faire ici le départ de l’histoire et de la
+légende. Accepter le fond, c’est-à-dire les meurtres, et rejeter le
+détail épisodique, c’est là un de ces procédés arbitraires qu’une bonne
+critique ne permet plus d’employer, d’autant qu’en l’occurrence il y a
+tout lieu de croire qu’on ne ferait que répéter une opération déjà faite
+par Grégoire. La réalité de l’annexion des divers royaumes francs à
+celui de Clovis, et l’existence historique des personnages royaux
+mentionnés dans nos récits, voilà la seule chose qui puisse être
+affirmée avec quelque certitude; tout le reste flotte en plein
+brouillard. La date même des événements est controversable. Grégoire les
+fait descendre jusque dans les dernières années du règne de Clovis. En
+effet, Sigebert et son fils Chlodéric vivent encore en 507, d’après lui,
+puisque en cette année le dernier assiste à la bataille de Vouillé; or,
+il nous dit d’autre part que le meurtre de Chararic eut lieu après celui
+des princes ripuaires. Enfin, il place le meurtre de Ragnacaire et des
+autres roitelets saliens tout à la fin du règne de Clovis, puisque,
+après cela, ce roi se trouve à la tête de la Gaule entière, et que le
+narrateur ne voit plus rien à mentionner que sa mort (_His ita
+transactis apud Parisius obiit_).
+
+Cette chronologie a été attaquée. La plupart des critiques la
+considèrent comme fort douteuse, et plusieurs intervertissent l’ordre
+des faits. Giesebrecht va jusqu’à placer l’annexion des royaumes saliens
+avant la victoire sur Syagrius (507-511). Junghans, suivi par Schrœder,
+abonde dans le même sens et croit que la conquête de la Gaule par Clovis
+serait inexplicable, s’il n’avait été auparavant que le chef d’une
+petite tribu de Francs Saliens. Junghans croit de plus que,
+contrairement à ce que dit Grégoire, Clovis doit avoir conquis les
+divers royaumes saliens avant de s’être rendu maître de celui des
+Ripuaires[464]. Ces divers arguments, pourquoi ne le dirais-je pas? me
+touchent assez peu, et, sans vouloir avec M. Monod[465] et le crédule
+Bornhak[466] prendre la défense de la chronologie de Grégoire, je ne la
+crois guère menacée par des considérations aussi subjectives. On
+pourrait objecter, il est vrai, que le passage où Clovis est montré
+naviguant sur l’Escaut appartient à un temps où il n’avait pas encore
+transporté sa résidence à Paris (507), mais il n’y a là qu’une
+difficulté apparente. Les populations parmi lesquelles est née notre
+chanson ont pu, ont dû parler du pays de l’Escaut comme du siège de la
+monarchie de Clovis, parce qu’il l’avait été jusqu’alors, parce que le
+transfert à Paris était tout récent et n’avait rien d’un fait définitif
+et officiel, enfin, parce que c’est le propre de l’épopée de parler une
+langue archaïque, et de s’habituer difficilement aux nouveautés. Pour
+comparer les petites choses aux grandes, je dirai que Rome ne cessa pas
+de rester la ville impériale aux yeux des populations, même après que
+ses souverains l’eurent abandonnée: les légendes du moyen âge y firent
+toujours vivre les empereurs, contrairement à la réalité historique.
+
+ [464] Giesebrecht, _Geschichte des deutschen Kaiserzeit_ I, p. 72-73.
+ Junghans o. c. p. 119. Richter, _Annalen des fraenkischen Reichs im
+ Zeitalter der Merovingen_, Halle 1873, p. 44.
+
+ [465] Dans Junghans o. c. p. 120, n.
+
+ [466] Bornhak, _Geschichte der Franken unter den Merovingern_,
+ Greifswald 1863, p. 248, n. 3.
+
+Pour révoquer en doute l’ordre chronologique donné par Grégoire, il y a,
+me paraît-il, une raison plus sérieuse: c’est l’absence de toute date
+dans la source consultée par lui, et, par suite, le caractère arbitraire
+et purement conjectural de celle qu’il a fixée lui-même. L’épopée, on le
+sait, n’a pas de chronologie, et je crois ce point trop bien établi pour
+qu’il soit encore nécessaire de le démontrer pour ce cas spécial.
+Grégoire a donc été obligé de recourir au raisonnement pour assigner aux
+faits ici racontés leur place dans l’histoire du règne de Clovis, et le
+tout est de savoir si ses raisonnements sont exacts. Or, le fait de la
+présence de Chlodéric à Vouillé étant établi, il s’ensuit que la mort de
+ce dernier prince n’est pas antérieure à 507. Mais c’est tout, et il est
+loin d’être certain que les autres meurtres soient postérieurs à
+celui-là, l’ordre dans lequel ils ont eu lieu ayant fort bien pu être
+interverti par la tradition populaire. Celle-ci, en effet, a groupé en
+un seul chant toute l’histoire des accroissements de Clovis au détriment
+des autres princes de sa famille, et les a de la sorte rapprochés de
+manière à les présenter comme une suite continue d’événements enchaînés:
+or, qui nous dit qu’ils se sont succédé, en réalité, dans cet ordre et
+avec ces petits intervalles? Est-il vrai que Chararic ait péri après
+Sigebert et son fils? Si, comme le dit la chanson, il a été immolé pour
+avoir trahi Clovis lors de la bataille de Soissons, qui fut livrée en
+486, n’est-il pas fort probable que la chose sera arrivée bien avant
+507, et y a-t-il apparence que Clovis aurait laissé dormir sa rancune
+pendant plus de vingt années au fond de son cœur?[467] Quoi qu’il en
+soit de ces considérations, nous devons conclure que si la chronologie
+de Grégoire n’est pas suffisamment garantie pour s’imposer, il est
+impossible de lui en opposer une autre.
+
+ [467] Junghans p. 119.
+
+Il n’est pas plus facile de retrouver la réalité de ces faits que leur
+suite chronologique. L’histoire de Chararic et celle de Ragnacaire de
+Cambrai ont subi un remaniement trop accentué pour que nous puissions
+essayer d’en dégager l’élément réel: la trahison du premier et le
+despotisme capricieux du second, allégués de part et d’autre comme la
+justification des calamités qui les frappent, ont tout l’air de n’être
+que des conjectures épiques[468]. Que faut-il retenir, d’ailleurs, des
+aventures de Sigebert de Cologne et de son fils? Est-il vrai que
+Chlodéric se soit rendu coupable de parricide, ou cette grave accusation
+contre le prince étranger n’est-elle pas déjà inspirée par le besoin
+national de toujours diminuer l’ennemi vaincu? Le Ripuaire Chlodéric, à
+mon sens, peut fort bien avoir été, comme Gondebaud et comme
+Amalasonthe, une des victimes de l’épopée salienne: les contradictions
+du récit que Grégoire donne de la mort de Sigebert prouvent, dans tous
+les cas, qu’il y avait deux versions de l’événement. Il semble bien
+établi que Sigebert a péri de mort violente, mais il serait téméraire et
+peut-être injuste d’aller plus loin. De toute manière, le conseil
+insidieux donné par Clovis à Chlodéric appartient exclusivement à
+l’épopée. S’il avait été réellement donné, la chanson populaire n’en
+aurait rien su. Mais, dira-t-on, aurait-elle ainsi noirci à plaisir le
+héros national s’il n’y avait pas eu un fait de trahison certain et
+constaté? Je répéterai ici que le niveau moral des foules qui ont conçu
+le Clovis épique n’était pas assez élevé pour leur permettre de se
+rendre compte qu’elles le diminuaient au lieu de l’exalter, en lui
+attribuant ces crimes barbares. Les nations se font leur héros idéal à
+leur image et à leur ressemblance, et les couches populaires de ce
+peuple franc dont la perfidie était proverbiale ont inconsciemment terni
+la figure de Clovis. Cela se passe toujours ainsi. Les grands hommes
+perdent plus qu’ils ne gagnent à passer par le prisme de l’épopée, et
+Charlemagne, comme l’a fort bien montré M. Léon Gautier[469], est
+incontestablement plus grand dans l’histoire que dans tous les poèmes de
+la _Geste de France_.
+
+ [468] Où Depping a-t-il appris ce qui suit: «Clovis s’étant défait,
+ par la trahison, de plusieurs chefs des Francs, entre autres de
+ celui qui occupait Cambrai (pourquoi ne pas nommer Ragnacaire?), le
+ fils de ce chef, craignant le même sort, se réfugia chez Guithlac ou
+ Godleik (il valait mieux dire Hygelac)... Guithlac prit la défense
+ du chef franc qui implorait son secours; il débarqua vers l’an 515
+ dans le royaume d’Austrasie, et livra un district de ce pays au
+ pillage», etc. (_Hist. des expédit. maritimes des Normands_, I, p.
+ 60.) Il n’y a de vrai là que l’expédition de Hygelac en Frise (voir
+ ci-dessous ch. VII). Quant au rôle attribué au fils de Ragnacaire,
+ il n’en existe pas de trace dans les sources, qui ne connaissent
+ même pas ce personnage. On sait d’ailleurs par l’exclamation de
+ Clovis que, d’après la légende, il croyait avoir exterminé toute sa
+ famille.
+
+ [469] _Les Épopées françaises_, 2e édit., t. III, p. 785 et suiv. Ces
+ considérations sont à lire. Cf. ce que M. Alf. Rambaud écrit au
+ sujet du tsar Ivan IV le Terrible, le héros des bylines russes: «Le
+ Terrible est moins cruel dans l’histoire que dans la légende; il est
+ plus humain que ne le souhaiterait l’épopée.» (_La Russie épique_,
+ p. 245.)
+
+Je crois donc peu de chose des crimes qui auraient favorisé l’avénement
+de Clovis au trône des Ripuaires, et surtout j’écarte absolument le
+complot de Clovis et de Chlodéric, ainsi que la trahison du second par
+le premier. Je ne vois dans l’épisode de Chararic et de son fils qu’une
+simple légende de traître puni dont le _substratum_ historique nous
+échappe. Quant à celle de Ragnacaire de Cambrai, je la crois
+singulièrement embellie, et la critique à laquelle je l’ai soumise plus
+haut montre bien la part considérable qu’y peut revendiquer
+l’imagination populaire.
+
+Résumons-nous. Par la guerre et par l’hérédité, Clovis est devenu le
+maître de toutes les principautés barbares qui se partageaient la Gaule
+Belgique, à peu près comme Philippe le Bon le devint un millier d’années
+après lui. Les faits qui ont amené ces accroissements successifs, et qui
+se sont passés au milieu des populations franques, ont eu pour celles-ci
+un intérêt beaucoup plus grand que celui que leur présentaient ses
+guerres au dehors: il est donc facile de comprendre que de bonne heure
+on les ait réunis et chantés dans un poème spécial. Le besoin de motiver
+et de dramatiser l’histoire a naturellement altéré leur aspect, et,
+enfin, ils ont pris la couleur morale que pouvait leur donner le milieu
+d’où ils sortaient[470].
+
+ [470] Il y aurait lieu d’ajouter encore un chapitre à l’histoire
+ poétique de Clovis, s’il était vrai, comme le croit M. P. Rajna, p.
+ 272, n. 2, que Grégoire de Tours attribue à Clovis un pélerinage en
+ Terre-Sainte. Voici le passage invoqué: Hic fertur in Oriente fuisse
+ ac loca visitasse sanctorum, ipsamque adisse Hierosolymam, et loca
+ Passionis ac Resurrectionis Dominicae, quae in Evangeliis legimus,
+ saepe vidisse. (Greg. Tur. II, 39.) Le maître de Florence s’est
+ positivement trompé ici: une lecture un peu attentive du contexte
+ montre en effet qu’il s’agit, non pas de Clovis, mais de l’évêque de
+ Tours Licinius, qui fut son contemporain.
+
+
+
+
+CHAPITRE VI
+
+La deuxième guerre de Burgondie.
+
+
+Le récit de la fin du royaume et de la dynastie des Burgondes est
+empreint d’un cachet profondément épique. La tragique histoire de
+Sigismond a je ne sais quoi d’ému et de douloureux dans l’accent, comme
+si l’âme populaire qui l’a redite avait sympathisé avec les infortunes
+qu’elle raconte, et qu’elle eût laissé quelque chose d’elle-même dans la
+narration. Les grands dramaturges ont rarement eu sous la main un sujet
+plus pathétique que ce drame intime, où, pour la première fois dans
+cette poésie populaire, nous voyons la vie domestique jouer un rôle, et
+où les sentiments du cœur humain se révèlent par les larmes qu’ils font
+verser.
+
+Sigismond avait succédé à son père Gondebaud sur le trône de Burgondie.
+Marié en premières noces avec une fille de Théodoric le Grand, il en
+avait un fils nommé Sigéric. Sa seconde femme, comme fort généralement
+les marâtres, ne pouvait pas supporter cet enfant, qu’elle ne cessait
+d’accabler de ses vexations. Un jour de fête, Sigéric, reconnaissant sur
+le corps de sa marâtre des habits qui avaient appartenu à sa mère, fut
+ému d’indignation et lui déclara qu’elle n’était pas digne de les
+porter. Pleine de fureur, la reine se mit alors à accuser l’enfant
+auprès de son père: «Il voudrait, lui dit-elle, te tuer pour s’emparer
+de ton royaume, et pour le réunir à celui de son grand-père Théodoric,
+qu’il convoite également.» A force de répéter de pareilles accusations,
+elle finit par déterminer le roi à faire périr son fils. Un jour que
+Sigéric, ayant pris du vin, s’était endormi après l’heure de midi,
+Sigismond le fit étrangler par deux esclaves qui lui passèrent un
+mouchoir autour du cou et qui tirèrent chacun de son côté. Quand le
+crime fut commis, le malheureux père s’en repentit; il se jeta sur le
+cadavre de son fils, et pleura amèrement. On rapporte qu’un vieillard
+lui dit: «C’est sur toi qu’il faut pleurer, sur toi qui écoutant des
+conseils pervers, t’es laissé entraîner au parricide le plus cruel; mais
+la victime innocente de ton crime n’a pas besoin de tes larmes.»
+Sigismond se réfugia alors dans l’abbaye de Saint-Maurice d’Agaune,
+qu’il avait enrichie de ses libéralités, et là, pendant plusieurs jours,
+abîmé dans le jeûne et dans les larmes, il demanda pardon à Dieu. Après
+y avoir établi la psalmodie perpétuelle, il revint enfin à Lyon. Mais la
+vengeance divine marchait sur ses traces.
+
+«Vers ce temps, la reine Clotilde, s’adressant à son fils aîné Clodomir
+et aux frères de celui-ci, leur dit: Si vous ne voulez pas que je me
+repente des soins si tendres que j’ai consacrés à votre éducation,
+souvenez-vous de mes griefs, et vengez la mort de mon père et de ma
+mère. Animés par ces paroles, les trois princes se jetèrent sur la
+Burgondie et attaquèrent Sigismond et son frère Godomar. Les Burgondes
+furent vaincus, et Godomar prit la fuite. Quant à Sigismond, il tomba
+dans les mains de Clodomir avec sa femme et ses enfants, au moment où il
+allait se réfugier à Saint-Maurice, et il fut emmené captif à Orléans
+ainsi que les siens. A peine les Francs avaient-ils tourné le dos, que
+Godomar, rassemblant toutes ses forces, reprit l’offensive et s’empara
+de toute la Burgondie. Clodomir, sur le point d’aller le combattre,
+voulut se débarrasser d’abord de Sigismond en le tuant. Saint Avitus,
+alors abbé de Micy, lui dit: «Si tu te souviens de la loi de Dieu, et
+que, revenant à une meilleure inspiration, tu épargnes ces infortunés,
+Dieu sera avec toi et tu obtiendras la victoire; si, au contraire, tu
+les fais périr, tu tomberas toi-même aux mains de tes ennemis, tu
+périras sous leurs coups, et il te sera fait à toi, à ta femme et à tes
+fils, comme tu auras fait à Sigismond et aux siens.» Clodomir refusa
+d’écouter le saint vieillard et répondit: «C’est une folie, lorsqu’on
+marche contre ses ennemis, d’en laisser derrière soi et dans sa propre
+maison; ayant les uns en face et les autres à dos, je serais pris entre
+les deux. Il vaut mieux empêcher leur jonction; quand j’aurai tué l’un,
+il me sera plus facile d’avoir raison des autres.» Il fit donc périr
+Sigismond avec sa femme et ses fils à Coulmiers, bourgade d’Orléans, et
+fit jeter leurs cadavres dans un puits, puis il gagna la Burgondie en
+appelant au secours son frère Thierry. Thierry, sans égard pour les
+liens qui le rattachaient à Sigismond, dont il avait épousé la fille,
+promit à Clodomir de le rejoindre. Cependant les deux armées franques se
+rencontrèrent à Vézeronce, dans le pays de Vienne, et en vinrent aux
+mains avec celle de Godomar. Celui-ci s’enfuit avec les siens, et
+Clodomir se mit à leur poursuite. Mais, s’étant laissé entraîné loin de
+son armée, les soldats de Godomar l’attirèrent parmi eux en feignant
+d’être des siens. L’imprudent se rendit à leur appel et tomba au milieu
+de ses ennemis, qui lui coupèrent la tête et l’élevèrent au bout d’une
+pique. A la vue de ce spectacle, les Francs, qui avaient refait leurs
+forces, donnèrent une nouvelle fois la chasse à Godomar, taillèrent les
+Burgondes en pièces et s’emparèrent du pays. Peu de temps après,
+Clotaire épousa Guntheuca, la veuve de son frère Clodomir; quant à ses
+enfants, leur grand’mère Clotilde les prit auprès d’elle lorsque les
+jours de deuil furent passés. Ils étaient trois et s’appelaient
+Theudoald, Gunthar et Clodoald[471].»
+
+ [471] Greg. Tur. III, 5 et 6.
+
+Telle est cette lugubre histoire. C’est une de ces sombres trilogies de
+l’expiation dont le génie populaire a si souvent déroulé les actes.
+Sigismond a commis un crime, dont ses larmes, ses prières, ses
+austérités et ses fondations pieuses n’ont pas lavé la trace sanglante.
+Ce crime, il l’expiera par une fin tragique, et c’est le roi des Francs
+qui sera l’instrument des vengeances de la Providence. Mais, si la
+punition est juste, le crime par lequel Clodomir en devient l’auteur
+appelle lui-même un châtiment[472], et ce châtiment, il le trouve dans
+les champs fatals de Vézeronce, tandis que sa femme passera aux bras
+d’un autre époux, et que ses enfants seront réservés à périr sous les
+coups des frères de leur père. Ainsi sera satisfaite la justice divine,
+et, toute faute ayant été expiée, l’ordre moral sera enfin rétabli sur
+les cadavres des coupables.
+
+ [472] Cf. ci-dessus, p. 307.
+
+Ce récit, traversé tout entier par l’idée d’une justice implacable qui
+fait suivre toute faute par une expiation proportionnée, doit à cette
+idée une profonde et réelle unité, qui en rattache étroitement les
+divers épisodes l’un à l’autre. C’est comme une seule action tragique en
+trois actes. Au premier, c’est le parricide de Sigismond. Au second, la
+vengeance divine atteint le meurtrier. Au troisième, le cruel qui a été,
+sans le savoir, l’instrument de la sentence divine tombe à son tour sous
+les coups de l’éternelle justice. En outre, chacun de ces trois actes
+constitue comme un petit drame isolé qui a son intérêt particulier, sans
+compter celui qu’il tire de l’ensemble. Le tout est développé et exposé
+avec un art qui, pour être instinctif, n’en est pas moins très réel, et
+ne laisse pas de produire un grand effet.
+
+S’il s’agit d’apprécier la valeur historique du récit, nous nous
+rappellerons tout d’abord que l’un des procédés les plus familiers de
+l’imagination populaire consiste à expliquer toujours les grandes
+catastrophes comme étant les châtiments providentiels des grands crimes:
+idée qui, juste en elle-même, la conduit très souvent à chercher, et,
+par suite, à imaginer les fautes qui ont dû provoquer les malheurs dont
+elle est témoin. On serait donc facilement amené à se demander si la
+conduite barbare de Clodomir n’a pas été inventée par la légende pour
+fournir la justification de sa propre infortune, ou encore si le
+parricide de Sigismond n’est pas l’explication factice du désastre dans
+lequel il succomba. Je me hâte de dire que l’on ferait fausse voie dans
+cette direction, et que les trois faits, pris dans leur ensemble, ont
+une incontestable historicité.
+
+Notons d’abord, en ce qui concerne le premier, que le parricide de
+Sigismond est attesté par Marius d’Avenches, qui dit formellement sous
+la date de 522: Sigéric fut mis injustement à mort par ordre[473] de son
+père. Il est impossible de révoquer en doute ce témoignage d’un homme du
+pays, écrivant au milieu de souvenirs encore vivants, et d’après un
+recueil d’_Annales burgondes_ qui ne pouvait avoir passé sous silence un
+événement de cette nature. On objectera peut-être que le crime n’est pas
+raconté dans la version authentique du _Passio S. Sigismundi
+martyris_[474], mais qui ne voit qu’à moins d’être conçu d’une manière
+absolument objective--ce qui n’est pas le cas--ce document ne pouvait
+pas parler de ce qui était un acte flétrissant pour son héros?
+
+ [473] His consulibus Segericus filius Sigismundi regis jussu patris
+ sui injuste occisus est. Marius a. 522.
+
+ [474] Publié par Jahn, _Die Geschichte der Burgundionen und
+ Burgundiens_, Halle 1874, t. II, p. 504 et suiv. Le texte publié par
+ les Bollandistes, t. I de mai est interpolé d’après Frédégaire III,
+ 33, qui est lui-même le résumé de Greg. Tur. III, 5 et 6.
+
+Le crime de Clodomir n’est pas plus facile à contester. Il avait été
+commis depuis trop peu de temps (523) pour qu’une quarantaine d’années
+plus tard, ceux qui en avaient été les témoins ne pussent pas le
+raconter à Grégoire. Une bonne partie de la population de Coulmiers
+avait été contemporaine du fait; on y montrait encore le puits fatal.
+D’ailleurs, Marius d’Avenches et le _Passio Sigismundi_ sont d’accord
+avec Grégoire sur la manière dont périrent Sigismond et les siens. Le
+premier, à la vérité, ne parle pas du théâtre du crime, et le second ne
+le désigne que d’une manière vague, bien qu’exacte au fond, en disant
+que c’est un endroit appelé la Beauce[475]. En effet, le pays d’Orléans
+fait partie de la Beauce, et le témoignage de Grégoire reçoit ici une
+confirmation aussi éclatante qu’inattendue, tant du silence de Marius
+que du renseignement du _Passio_.
+
+ [475] Hoc consule Sigismundus rex Burgundionum a Burgundionibus
+ Francis traditus est, et _in Francia_ in habitu monachali
+ _perductus, ibique cum uxore et filiis in puteo est projectus_.
+ Marius Aventic.
+
+ Qui eum sub ardua custodiâ una cum conjuge et filiis Gisdeado et
+ Gundebado vinctum ad locum cujus vocabulum est Belsa perduxerunt
+ ibique puteum antiquitus constructum invenientes ut vesaniae suae
+ perfidiâ se satiarent capitali sententiae adjudicato capite deorsum
+ demerso, una cum conjuge et filiis suis in puteum jactaverunt.
+ _Passio S. Sigismundi_ c. 9, dans Jahn, o. c. II, p. 510.
+
+Enfin, aucun doute n’est possible sur la catastrophe de Vézeronce dans
+laquelle périt Clodomir. La nation tout entière devait avoir retenu le
+souvenir de cette bataille où elle avait laissé son roi; un très grand
+nombre d’hommes, encore en vie au moment où écrivait Grégoire, avaient
+pris part à l’expédition. D’ailleurs, l’événement est attesté aussi par
+la chronique de Marius d’Avenches, qui est Burgonde[476].
+
+ [476] Godemarus frater Sigismundi rex Burgundionum ordinatus est. Eo
+ anno contra Clodomerem regem Francorum Viseroncia proeliavit, ibique
+ interfectus est Chlodomerus. Marius Avent. a. 524.
+
+La charpente de notre récit est donc composée d’événements réels, et la
+tradition a, en somme, respecté leur caractère. On n’en peut pas dire
+autant du détail, et c’est ici que l’imagination reprend ses droits. Je
+crois la voir, dans chacun des trois épisodes, introduisant des
+circonstances qui doivent motiver plus fortement l’action, et peignant
+les tableaux divers avec des couleurs plus vives et plus éclatantes.
+
+L’histoire du trépas de Sigéric est évidemment embellie. Nous savons
+tout au plus par Marius que ce jeune prince a péri injustement,
+c’est-à-dire que son père a ordonné sa mort ou qu’il y a consenti. Tout
+ce que Grégoire y ajoute est de provenance populaire. La narration est
+si dramatisée, si pleine de couleur et de vie, que le travail de
+l’imagination épique s’y laisse reconnaître d’une manière manifeste. Le
+procédé particulièrement épique d’après lequel les motifs déterminants
+des événements politiques sont toujours cherchés dans les détails de la
+vie intime est ici des plus accusés. Un enfant voit les habits de sa
+mère sur le corps de sa marâtre, il tient à cette occasion un propos
+blessant pour celle-ci, et le voilà perdu, car toute une tragédie
+sanglante sort de cette parole fatale, l’entraînant dans l’abîme avec sa
+dynastie et avec son peuple. La parole sévère du vieillard, qui retentit
+aux oreilles du roi pénitent avec la solennité du chœur de la tragédie
+antique, n’est que la conclusion morale par laquelle la conscience
+populaire se soulage après le récit de ce grand crime; elle sert de plus
+à amener la suite d’une manière logique. D’autre part, la belle-mère
+faisant périr les enfants du premier lit est un type qui apparaît au
+moins aussi souvent dans la fiction que dans l’histoire. Il y a dans la
+littérature du nord un titre spécial pour les récits qui la mettent en
+scène: ce sont les _stjupmoedrasoegur_ ou _sagas de belles-mères_[477].
+A ces preuves du travail poétique dont le récit a été l’objet, nous
+pouvons ajouter le singulier anachronisme du discours de la marâtre.
+D’après elle, le jeune Sigéric rêve de devenir un jour le maître, non
+seulement de la Burgondie, mais encore de l’Italie, qui a été possédée
+par son grand-père Théodoric[478]. Or, à l’heure où elle parle (523),
+Théodoric est encore parmi les vivants[479]; il ne mourra que plusieurs
+années après (526). Il s’ensuit donc que le discours attribué à la
+marâtre est légendaire, à moins toutefois qu’on ne veuille le considérer
+comme une simple amplification de Grégoire.
+
+ [477] Cf. R. Heinzel, _Ueber die Ostgothische Heldensage_ dans
+ _Sitzungsber. der K. Akad. der Wissensch. Philos. histor. Classe_.
+ Wien 1889, t. 114, p. 7.
+
+ [478] Hic iniquos regnum tuum possedere desiderat, teque interfecto,
+ eum usque Italiam dilatare disponit, scilicet ut regnum, quod avus
+ ejus Theudoricus Italiae tenuit, et ipse possedeat. Greg. Tur. III,
+ 5.
+
+ [479] La contradiction est signalée par A. Jahn, _Die Geschichte der
+ Burgundionen und Burgundiens_, t. II, p. 48, n. 2.
+
+Dans la seconde partie du récit, la légende a également intercalé un
+motif purement poétique. La guerre, selon elle, aurait été entreprise
+par les rois francs à l’instigation de leur mère Clotilde, qui leur
+demandait de venger son père et sa mère. Comme nous avons montré plus
+haut que Clotilde n’avait pas de parents à venger, il n’est pas besoin
+d’autre preuve pour faire rejeter cette partie du récit. D’ailleurs,
+même en supposant qu’elle ne fût pas écartée par l’argument négatif,
+notre récit a un tel caractère d’invraisemblance qu’il est impossible de
+le défendre en bonne critique. Si Clotilde est si âpre à la vengeance,
+pourquoi n’a-t-elle pas armé le bras de son mari Clovis, et a-t-elle
+attendu la mort de Gondebaud, son persécuteur, pour décharger sa colère
+sur le fils innocent de celui-ci? Clovis, il est vrai, a fait la guerre
+au roi des Burgondes, mais nullement à l’instigation de Clotilde, qui
+n’apparaît pas une seule fois dans tout le récit de sa campagne: il l’a
+entreprise à la demande de Godegisil, et parce qu’on lui avait fait de
+magnifiques promesses, et il pense si peu à venger Clotilde qu’au moment
+où Gondebaud va devoir se rendre à sa merci, il lui fait grâce contre la
+promesse d’un tribut annuel. Gondebaud manque bientôt à ce dernier
+engagement, n’importe: Clovis ne bouge plus, et Clotilde elle-même, qui
+cette fois aurait si beau jeu à exciter son mari, garde le plus profond
+silence et a totalement oublié ses griefs. Elle les oublie tant que vit
+Gondebaud, qui en est l’auteur unique, elle les oublie tant que règne
+Clovis, qui en devrait être le vengeur d’office: et c’est seulement
+lorsque l’offenseur et le vengeur sont descendus tous les deux dans la
+tombe, l’un depuis neuf ans, l’autre depuis douze, c’est lorsqu’il ne
+reste plus personne à punir, que cette veuve retirée du monde, et qui
+vit exclusivement pour la religion et pour les bonnes œuvres, loin de
+ses fils, et n’ayant plus que la mort à attendre, sort soudainement
+comme d’un sommeil, et s’avise de couronner une vie remplie de bonnes
+œuvres en déchaînant une guerre fratricide dans laquelle périra son
+propre sang[480]. En vérité, il faudrait des témoignages plus sérieux
+que celui d’une tradition populaire pour nous faire admettre un tel
+entassement d’invraisemblances!
+
+ [480] Cette absurdité a frappé quelques écrivains qui, n’osant
+ d’ailleurs pas révoquer en doute le témoignage de Grégoire, ont
+ essayé de l’atténuer en attribuant une autre cause ou un autre
+ prétexte aux excitations de Clotilde. Ce serait, d’après eux, le
+ meurtre de Sigéric par son père qui l’aurait poussée à intervenir.
+ (Daguet, _Hist. de la Conféd. suisse_, p. 35; Jahn o. c. II, p. 51.)
+ Mais cette supposition contredit d’une manière formelle le texte de
+ Grégoire de Tours, que ces auteurs veulent sauver: autant vaut alors
+ l’abandonner tout à fait! Je n’ai pas besoin de dire que Gibbon, ch.
+ XXXVIII, et Henri Martin, _Hist. de France_, n’ont découvert ici
+ aucune invraisemblance: du moment qu’un crime est commis par un
+ personnage que l’Église catholique vénère parmi ses saints, ce crime
+ devient un point d’histoire incontestable pour certains historiens.
+ Je donne cependant la palme de la crédulité au brave Bornhak, selon
+ lequel Clotilde elle-même était excitée par le clergé catholique de
+ Tours. (_Geschichte der Franken unter der Merovingen_, p. 259.) Si
+ le pauvre homme s’était souvenu que le roi Sigismond était
+ catholique et que son peuple était en bonne voie de se convertir au
+ catholicisme, il se serait abstenu de cette nouvelle occasion de
+ dire une sottise.
+
+On voit d’ailleurs comment la légende a été amenée à introduire ici le
+nom de Clotilde. Ainsi que je l’ai montré plus haut[481], l’imagination
+populaire a vu dans la fin tragique de la dynastie burgonde le châtiment
+de quelque grand forfait. Et comme les fils de Clovis ont été les
+instruments de la justice divine contre leurs propres cousins, elle a dû
+se dire qu’ils avaient eux-mêmes à venger une cause sacrée: celle de
+leur mère. Ainsi fut créée d’abord la légende des crimes de Gondebaud,
+dont nous avons fait justice; ainsi fut imaginée, plus tard,
+l’intervention directe de Clotilde auprès de ses fils[482]. Cette
+intervention, en soi, n’avait rien d’invraisemblable, et on conçoit
+facilement que, croyant à la réalité des griefs de Clotilde contre ses
+parents de Burgondie, on lui ait prêté une attitude de vengeresse. Mais
+l’invraisemblance éclate du moment où l’épisode que nous discutons est
+rapproché des autres histoires dont la reine des Francs est l’héroïne.
+Alors, en effet, leur manque de cohésion devient manifeste: il apparaît
+que chacune a été imaginée de toutes pièces et vit de sa vie propre. On
+peut les souder entre elles; quant à les fondre en un tout logique
+constituant une histoire suivie, cela est impossible.
+
+ [481] Ci-dessus p. 245 et suiv.
+
+ [482] On ne peut plus que sourire aujourd’hui en voyant de quelle
+ manière les apologistes, embarrassés par cette légende dont le
+ caractère leur échappait, se sont évertués à innocenter sainte
+ Clotilde. Ces avocats d’une cause excellente avaient de bien pauvres
+ arguments. Selon l’abbé Du Barral, les trois fils de Clotilde ont
+ affirmé mensongèrement qu’ils avaient été poussés par leur mère à
+ entrer en Burgondie, et cela pour tenir en échec leur aîné
+ Théodoric, qui était un rival redoutable et qui pouvait s’opposer à
+ leur expédition. «En tout cas, continue le docte abbé, si le
+ discours de Clotilde à ses fils n’a pas été une fable inventée par
+ ceux-ci, elle a pu l’être par quelques autres, par des courtisans,
+ par des narrateurs jaloux d’excuser la conduite des princes,
+ peut-être aussi par les ennemis de sainte Clotilde, par quelque
+ Aredius bourguignon. Et c’est ce récit habilement et méchamment
+ répandu dans les masses qui est parvenu à Grégoire de Tours.»
+ Toujours le thème de l’invention mensongère et intéressée à la place
+ de l’invention poétique et inconsciente: toujours la fraude à la
+ place de la poésie! Mais le pauvre abbé a lui même si peu de foi
+ dans ses conjectures, qu’il finit en supposant que le tout pourrait
+ bien être une interpolation! (_Annales de philos. chrétienne_, déc.
+ 1862.) Sur quoi M. Charles Barthélemy, dans son mauvais livre
+ intitulé _Erreurs et mensonges historiques_, t. V, se hâte de
+ proclamer, en invoquant Boissieu et Carlo Troya, qu’il n’a pas lus,
+ mais en se gardant de citer Du Barral qu’il copie, que l’histoire en
+ question n’est qu’une interpolation!
+
+Nous pouvons accorder plus de confiance à l’histoire du trépas de
+Sigismond. La manière dont Grégoire de Tours en raconte la première
+partie montre qu’ici encore, comme dans plusieurs rencontres
+précédentes, il résume des données plus détaillées: _Sigismundus vero,
+dum ad sanctos Acaunos fugire nititur, a Chlodomere captus cum uxore et
+filiis captivus abducitur._ Le récit du _Passio Sigismundi_, dont nous
+avons déjà eu l’occasion de constater l’exactitude, vient ici fort
+heureusement ajouter au tableau les traits qui lui rendront la couleur
+et la vie.
+
+«Trahi par un grand nombre de Burgondes qui avaient pactisé avec les
+Francs, Sigismond s’était réfugié sur le mont Veresallis, où il vivait
+dans la solitude. Alors tous les Burgondes, le trahissant ouvertement,
+se donnèrent aux Francs, leur promettant de rechercher leur maître et de
+le leur livrer enchaîné. A cette nouvelle, Sigismond se rasa la tête et
+prit l’habit monastique. Il vivait au milieu de sa solitude montagneuse
+dans les jeûnes et dans les austérités, lorsque quelques Burgondes
+vinrent le trouver et lui promirent de le conduire en toute sécurité aux
+tombeaux des saints martyrs d’Agaune. Mais, arrivé devant les portes du
+monastère, l’infortuné tomba sur les cohortes de Burgondes et de Francs
+qui l’attendaient. Un Burgonde du nom de Trapsta, traître envers son roi
+comme Judas l’avait été envers son Dieu, mit la main sur lui; il fut
+enchaîné et livré aux Francs. Mais ceux-ci, craignant que le sang
+innocent ne retombât sur leurs têtes, chargèrent les Burgondes eux-mêmes
+de le conduire au lieu de son supplice. Il fut donc emmené ainsi sous
+bonne garde avec sa femme et ses fils Gisdead et Gundebad jusqu’à un
+endroit nommé Belsa, etc.» (V. le reste plus haut.)
+
+Il n’y a dans tout ce récit rien qui ne paraisse absolument digne de
+foi. L’exacte connaissance qu’a l’auteur des noms des principaux acteurs
+de ce drame, et la précision de ses renseignements d’ailleurs dépourvus
+de tout caractère poétique sont faits pour inspirer la plus grande
+confiance. Sa narration cadre parfaitement avec celle de Grégoire, dont
+elle nous ouvre l’intelligence en nous montrant ce qu’il y a derrière le
+_dum ad sanctos Acaunos fugire nititur_. Elle-même est confirmée, dans
+sa partie relative à la trahison des Burgondes, comme aussi dans un de
+ses détails les plus caractéristiques, par le témoignage formel de
+Marius, qui dit: «Sous ce consul, _le roi Sigismond fut livré aux Francs
+par les Burgondes_, et conduit en France _sous l’habit monastique_; là
+il fut jeté dans un puits avec sa femme et son fils.»
+
+Quant aux circonstances dans lesquelles Sigismond a péri selon Grégoire,
+nous n’en voyons aucune qui puisse être considérée comme légendaire. Le
+lieu du meurtre, la manière dont il fut accompli[483], le nombre des
+victimes sont attestés soit formellement, soit implicitement, par trois
+sources à la fois: rare et remarquable accord. Le seul fait qui ait pu
+être embelli par la tradition populaire, c’est le dialogue du saint et
+du roi. Que ce dialogue soit une amplification poétique, il n’est guère
+possible d’en douter; la poésie populaire a naturellement arrangé les
+paroles du saint en vue de leur donner le plus d’intensité dramatique
+possible. La prédiction relative aux destinées de la femme et des
+enfants de Clodomir vise des faits déjà accomplis; or, les deux aînés de
+Clodomir ont péri en 532, et nous devons croire que sa veuve Guntheuca,
+devenue après la mort de ce roi la femme de Clotaire I, aura succombé
+aussi d’une manière tragique, bien que nous la perdions de vue à partir
+de cette date, son nom n’étant plus prononcé dans nos sources. D’autre
+part, la réponse de Clodomir au saint est tout ce qu’il y a de
+légendaire. Parler d’ennemis qu’on laisse derrière soi, et du danger
+d’être pris entre deux feux, alors qu’il s’agit d’un malheureux
+prisonnier qu’on tient à sa merci, et au milieu de son propre pays,
+c’est, ou bien une atroce plaisanterie, ou bien une distraction de
+l’esprit populaire: dans les deux cas, elle trahit le travail de
+l’imagination épique. La démarche du saint ne peut pas être révoquée en
+doute, et on en devine assez la nature, mais l’entretien avec le roi est
+une amplification.
+
+ [483] La loi salique prévoit et punit le cas où on aurait jeté sa
+ victime dans un puits après l’avoir fait périr (XLI, 2 et 4): il
+ s’agit donc ici d’une pratique usitée chez les Francs.--Sur des
+ juifs tués à Tours et jetés dans un puits, cf. Greg. Tur. VII, 23.
+
+Enfin, l’épisode de la bataille de Vézeronce et de la mort tragique de
+Clodomir, bien qu’historique au fond, a reçu aussi quelques
+embellissements. Les faits étaient encore trop rapprochés pour que le
+souvenir eût pu en être effacé, ou pour qu’ils pussent être entièrement
+dénaturés. Mais déjà l’amour-propre national a répandu sur eux une
+couleur moins déplaisante. Clodomir a péri dans la bataille, soit,
+puisque aussi bien il n’est pas possible de le nier, mais il n’a
+succombé qu’à la trahison, et son armée n’en a pas moins remporté la
+victoire. Qui ne lit à travers ce récit que Clodomir a été vaincu en
+réalité, et que son peuple s’est consolé de sa défaite en la
+transformant quand même en une victoire? On n’imagine pas facilement un
+ennemi, qui, mis en fuite, tend un piège à son vainqueur, parvient à
+changer au dernier moment la défaite en un triomphe, et dresse au milieu
+du carnage la tête du roi victorieux. Que ferait-il de plus s’il avait
+remporté la victoire? D’ailleurs, le _reparatis viribus_ cadre mal avec
+tout cet épisode: si les Francs sont vainqueurs, ils n’ont nul besoin de
+réparer leurs forces pour mettre les Burgondes en fuite. Et puis,
+immédiatement après, Grégoire lui-même nous montre Godomar dans la
+paisible possession de son royaume, sans nous dire comment il l’aurait
+reconquis. Ses ennemis francs doivent attendre huit ans avant de
+reprendre les armes contre lui, et encore se ligueront-ils à deux et
+essayeront-ils de mettre leur frère aîné Théodoric en tiers dans leur
+alliance, tant il leur paraît un adversaire redoutable! Il y a donc,
+dans le récit de Grégoire, plus qu’il n’en faut pour le rendre suspect,
+et pour permettre de retrouver, sous la prétendue victoire des Francs,
+un grave désastre qui aura frappé l’armée de Clodomir. Cette conjecture
+va se changer en certitude si nous comparons la version du chroniqueur
+franc avec celle de deux autres témoins, mieux informés et plus
+indépendants d’esprit.
+
+Le premier est Marius d’Avenches. Il écrit sur place, d’après des
+_Annales_, n’accueille aucune rumeur populaire, et se contente
+d’enregistrer les faits tout nus. Or, voici ce que nous dit Marius:
+_Cette année, Godomar combattit à Vézeronce contre Clodomir, roi des
+Francs, et Clodomir y fut tué_[484]. Nul ne soutiendra, je pense, qu’il
+y ait dans cette laconique notice autre chose que le récit de la défaite
+de Clodomir. Or, lorsqu’il s’agit des événements burgondes, qui se sont
+passés sous ses yeux, ou, tout au moins, sous les yeux de son bailleur
+de renseignements, Marius mérite incontestablement plus de créance que
+Grégoire.
+
+ [484] Eo anno contra Chlodomerem regem Francorum Viseroncia
+ praeliavit, ibique interfectus est Chlodomeres. Marius Avent. a.
+ 524.
+
+Voici d’ailleurs un autre témoin qui, s’accordant au fond avec Marius,
+ne laisse rien à désirer pour la précision des détails et pour
+l’exactitude des informations. C’est le chroniqueur byzantin Agathias,
+mort en 572, et qui nous a conservé beaucoup de renseignements de
+première valeur sur les royaumes barbares de l’Occident:
+
+«Peu après, écrit Agathias, Clodomir marcha contre les Burgondes, nation
+de race gothique, entreprenante et belliqueuse. Il périt au milieu de la
+bataille, la poitrine traversée d’un dard. Lorsqu’il fut tombé, les
+Burgondes, voyant sa longue chevelure flottante qui lui descendait
+jusque sur le dos, reconnurent qu’ils avaient tué le chef des ennemis.
+Car c’est la coutume des rois francs de ne jamais se couper les cheveux:
+à partir de l’enfance, leur chevelure intacte flotte sur leurs épaules,
+et les cheveux de devant, bien partagés, retombent des deux côtés... Les
+Burgondes donc, ayant coupé la tête de Clodomir et l’ayant montrée à son
+armée, y jetèrent l’épouvante et le désespoir, et tel fut l’abattement
+des guerriers francs qu’ils ne voulurent plus combattre. Les vainqueurs
+terminèrent la guerre de la manière qui leur parut la plus avantageuse,
+et aux conditions qu’il leur plut de fixer. Quant aux débris de l’armée
+franque, ils furent heureux de pouvoir regagner leurs foyers[485].»
+
+ [485] Agathias, _Histor._ I, 3 (Bonn).
+
+Voilà qui est concluant. Le témoignage d’Agathias, qui est d’ailleurs un
+ami du peuple franc, s’ajoutant à celui de Marius d’Avenches, et opposé
+aux contradictions et aux invraisemblances du récit de Grégoire, montre
+que celui-ci n’est autre chose, encore une fois, qu’un récit populaire
+reproduit par notre chroniqueur à défaut de renseignement écrit.
+
+Je ne puis m’empêcher de faire ici une remarque qui trouve son
+application dans d’autres épisodes encore de ce livre. C’est que
+l’imagination populaire, qui s’est complu à développer l’histoire
+tragique de Clodomir, semble s’être désintéressée de la guerre
+victorieuse qui devait, quelques années après, venger la mort de ce
+prince et mettre définitivement la Burgondie sous l’autorité des rois
+francs. Lorsqu’il s’agit de célébrer des faits si glorieux, si flatteurs
+pour l’amour-propre national, elle reste muette[486], elle qui s’est
+étendue sur les douloureux épisodes qui ont obscurci l’éclat des armes
+franques à Vézeronce. Pourquoi cela? C’est parce que rien n’est plus
+naturel et plus ordinaire pour un peuple guerrier que le triomphe de ses
+chefs; il semble qu’il n’en puisse pas être autrement, et la victoire de
+la veille sera vite oubliée pour la victoire du lendemain. Rien, au
+contraire, de plus stupéfiant, de plus inexplicable que sa défaite.
+C’est pour l’amour-propre une blessure cuisante qui ne se ferme pas et à
+laquelle il pense toujours. Coûte que coûte, il faut qu’il parvienne à
+expliquer par quelque circonstance spéciale la honte du désastre. Partie
+pour cette raison, partie aussi par suite de la sympathie spéciale des
+peuples pour les héros qui ont péri, c’est autour de ceux-ci que se
+concentre le travail poétique. On leur forme une légende qui rend compte
+de leur mort de la manière la plus glorieuse pour eux; on s’arrange de
+telle sorte que la défaite et la mort soient pour eux un triomphe plus
+éclatant que la victoire elle-même. C’est cette persistante
+préoccupation nationale autour de leurs noms qui les élève à la hauteur
+de héros épiques. Achille, Sigfried, les Burgondes, Roland, doivent
+surtout leur gloire à leur mort. Clodomir eût pu aspirer à des destinées
+semblables, si l’imagination de son peuple n’avait pas été détournée de
+sa mémoire par des sujets nouveaux, et si, à un moment donné,
+l’apparition de la figure de Roland n’avait relégué dans l’ombre toutes
+les physionomies poétiques apparentées à la sienne.
+
+ [486] Voici tout ce que Grégoire de Tours trouve à en dire:
+ Chlothacharius vero et Childebertus in Burgundiam dirigunt,
+ Agustidunumque obsedentes, cunctam, fugato Godomaro, Burgundiam
+ occupaverunt, III, 11.
+
+
+
+
+CHAPITRE VII
+
+La guerre de Frise ou l’invasion danoise.
+
+
+Le roi Théodoric d’Austrasie, fils aîné de Clovis, a été, comme son
+père, le héros de plus d’une chanson épique. C’est ce qu’affirme
+formellement l’anonyme du IXe siècle mentionnant le nom de Théodoric
+parmi ceux des ancêtres de Charles que la voix populaire est habituée à
+célébrer[487]. Et ce nom a acquis de bonne heure une telle célébrité
+poétique, que le _Chant du voyageur_, poème anglo-saxon du VIIe siècle,
+le mentionne, seul de tous les rois francs, au milieu des héros les plus
+fameux de la légende et de l’histoire[488]. D’autre part, il n’était pas
+moins répandu dans les souvenirs poétiques des Saxons du continent, et,
+au Xe siècle, Widukind, leur premier chroniqueur, le met en scène comme
+un personnage parfaitement connu de son peuple[489]. Seulement, il était
+exposé à être confondu plus d’une fois avec son illustre homonyme, le
+héros de l’épopée ostrogothique. Aussi se préoccupa-t-on de bonne heure
+de le désigner par une épithète qui permît de distinguer ces deux
+personnages. Comme Théodoric l’Ostrogoth restait naturellement le
+Théodoric par excellence, qui n’avait pas besoin d’épithète, il fut,
+lui, Théodoric le Franc, ou comme disaient les barbares, Théodoric le
+Hugue (Huga Theodoricus). Huga ou Hugo était en effet, dès le VIIe
+siècle, le nom sous lequel la poésie barbare se plaisait à désigner les
+Francs[490]. Sous ce nom de Hugo-Theodoricus, ou, selon la forme
+allemande, de Hug-Dietrich, Théodoric d’Austrasie est entré dans
+l’épopée germanique, et y a occupé une position pleine d’éclat et de
+gloire. Pendant que son souvenir se perdait parmi les populations de
+langue romane, qui n’avaient eu avec lui que des rapports lointains, il
+retentissait de proche en proche parmi toutes les tribus
+germaniques[491]. Si défigurée que puisse être son histoire dans le
+poème de _Hug-Dietrich_, dont nous avons conservé la rédaction du XIIIe
+siècle[492], elle y est toutefois comme le germe fécond duquel est
+sortie toute la riche efflorescence de l’imagination populaire.
+
+ [487] V. ci-dessus p. 53.
+
+ [488] Theodoric weold Froncum. _Widsyth_ o. 24 (Grein-Wülcker,
+ _Bibliothek der angelsaechsischen Poesie_. Kassel 1883, t. I, p. 2.)
+
+ [489] Widukind I, 9 (Pertz, _Scriptor._ III, 420).
+
+ [490] Hugo Theodoricus iste dicitur, id est Francus, quia olim omnes
+ Franci Hugones vocabantur a suo quodam duce Hugone (_Annal.
+ Quedlinburg._ dans Pertz, _Script._ III, p. 31). On pourrait être
+ tenté de rapporter l’origine de ce nom à Hugues Capet, duc des
+ Francs, et à son père Hugues le Grand, et peut-être est-ce en effet
+ la pensée de l’auteur des _Annales_, qui écrivait au XIe siècle.
+ Mais c’est une erreur. Non seulement, dès le Xe siècle, Widukind
+ donne le nom de Huga à Clovis (Wid. I, 9), mais déjà le Beowulf, qui
+ est du VIIIe siècle, nomme les Francs Hûgas, v. 2195 et 2503.
+
+ [491] K. Müllenhoff, _Die Austrasiche Dietrichssage_.
+
+ [492] Publié dans le t. III du _Heldenbuch_ de K. Müllenhoff par
+ Jannicke, où il constitue proprement l’introduction du Wolfdietrich
+ B.
+
+Si donc, de très bonne heure, les Francs ont chanté leur roi Théodoric,
+ne sommes-nous pas fondés à supposer qu’un écho de leurs chants pourrait
+bien avoir passé dans les récits de leurs chroniqueurs? Cela est
+d’autant plus probable que Grégoire et ses successeurs ne possédaient
+aucun renseignement écrit sur le règne de ce prince, non plus que sur
+celui de son fils. Ils devaient donc forcément recourir à la tradition
+orale. Et celle-ci, sans doute, avait déjà revêtu la forme rythmique,
+car, est-il besoin de le répéter? c’est au lendemain des événements que
+naissent les chansons épiques, et si elles n’apparaissaient
+immédiatement après eux, le souvenir s’en perdrait, et elles ne
+pourraient plus éclore par la suite. Voyons ce que nous apprenons à cet
+égard dans la chronique de Grégoire[493].
+
+ [493] C’est le cas de rappeler ici les judicieuses paroles de M. G.
+ Paris: «A mon sens, il n’y a pas de tradition historique orale; les
+ faits les plus importants s’oublient s’ils ne sont pas conservés par
+ des récits poétiques.» (_Romania_, t. XIII (1884), p. 602.) Cf.
+ Darmesteter, _Revue critique_, t. XVIII (1884), p. 301: «Les plus
+ grands événements historiques passent sur le peuple sans laisser de
+ traces dans sa mémoire. La génération contemporaine en emporte avec
+ elle le souvenir dans l’oubli de la tombe, à moins qu’un poème dicté
+ à son auteur par l’impression immédiate des faits, devenu ensuite
+ populaire, n’en transmette la tradition aux générations futures.»
+
+Théodoric d’Austrasie y figure dans deux épisodes poétiques. Le premier,
+c’est la guerre qu’il eut à soutenir en Frise contre les pirates danois.
+
+«En 515, nous dit Grégoire, les Danois, sous la conduite de leur roi
+Chochilaicus, vinrent avec une flotte attaquer les Gaules. Ayant
+débarqué, ils ravagèrent un _pagus_ du royaume de Théodoric, et firent
+un grand nombre de captifs qu’ils entassèrent dans leurs vaisseaux avec
+le reste du butin, puis ils se préparèrent à regagner leur patrie. Assis
+sur le rivage, le roi attendait que la flotte prît le large pour la
+suivre. Mais, la nouvelle du désastre étant parvenue à Théodoric, il
+envoya son fils Théodebert avec une forte armée et bien équipé.
+Théodebert tua le roi, vainquit les pirates dans une bataille navale, et
+leur reprit leur butin, qu’il rendit aux indigènes[494].»
+
+ [494] Greg. Tur. III, 3.
+
+Tel est le récit de Grégoire de Tours, auquel je me suis borné à ajouter
+la date de l’événement. Frédégaire et le _Liber Historiae_ le
+reproduisent en le résumant; de plus, le _Liber_, toujours préoccupé de
+la précision géographique, désigne le _pagus Hattuarius_ comme le
+théâtre de la lutte[495].
+
+ [495] Fredeg. III, 30-31. _Liber Hist. Franc._ 19. Sur la part qui
+ reviendrait dans l’expédition de Hygelac à un prétendu fils de
+ Ragnacaire de Cambrai, comme le soutient Depping dans son _Hist. des
+ expéd. marit. des Normands_ I, p. 60, voir ci-dessus, p. 315, n.
+ [468].
+
+C’était un sujet hautement épique, cette rencontre à main armée des deux
+peuples sur les rivages de la Frise, et il était bien fait pour ne pas
+tomber dans l’oubli d’un peuple belliqueux et ami de la gloire. Rentrés
+dans leur patrie, après les sanglantes aventures qu’ils avaient eues en
+pays franc, les aventuriers scandinaves ont eu à répondre aux épouses et
+aux vierges qui s’informaient des héros aimés. On devine avec quels
+accents ils auront raconté la fin de ces braves. D’emblée, les
+narrateurs étaient en pleine épopée, et le rythme devait accourir de
+lui-même à des récits qui le sollicitaient avec tant d’énergie. Dès le
+lendemain, la gloire de Hygelac était sur toutes les bouches, et
+l’imagination se portait avec un intérêt passionné vers les vaillants
+qui dormaient là-bas sur la côte étrangère, après avoir offert un large
+festin de cadavres aux loups du combat et aux corbeaux d’Odin! Ainsi
+naquit, chez les Scandinaves, le chant d’Hygelac, et il était achevé
+depuis longtemps lorsque, à la fin du VIIe siècle, le Beowulf fut mis
+par écrit en Angleterre. Voici de quelle manière on en peut reconstituer
+les lignes principales, grâce aux allusions qui y sont faites à
+plusieurs reprises dans le vieux poème:
+
+Hygelac, roi des Goths de la Suède, avait fait une descente en Frise,
+dans le pays des Hetvares[496]. Dans le combat qui s’engagea entre lui
+et les guerriers francs, le sort des armes lui fut contraire. Ses
+guerriers jonchèrent le champ de bataille, et lui-même succomba dans la
+mêlée, pendant que sa cuirasse et son collier tombaient entre les mains
+des Francs. Son vainqueur, qui s’appelait Daeghrefn, ne se réjouit pas
+de sa victoire ni des dépouilles du roi, car un des guerriers de
+celui-ci, Beowulf, se jeta sur lui, et, sans se servir de l’épée, le fit
+périr en lui broyant les os de la poitrine sous sa cotte de mailles.
+Lorsque les débris des vaincus regagnèrent leur flotte, Beowulf avait
+trente blessures, mais les Hetvares avaient pâti autant que leurs
+ennemis, et il n’y en eut pas beaucoup d’entre eux qui revirent leur
+foyer[497].
+
+ [496] C’est Grundtvig qui a le mérite d’avoir le premier établi
+ l’identité de Chochilaicus avec Hygelac et des Hetvares du Beowulf
+ avec les Hattuarii (_Dannevirke_ 1817, t. II, p. 284, cité par K.
+ Müllenhoff _Z. f. d. A._ VI, p. 437).
+
+ [497] Beowulf (ed. Heyne, Paderborn 1873) 1206-1215, 2355-2367,
+ 2502-2509, 2911-2922.
+
+Ce récit s’accorde trait pour trait avec celui de nos sources franques,
+et les complète sous quelques rapports. A la vérité, il fait de Hygelac
+un roi des Goths et non des Danois: mais en cela, il se borne à préciser
+ce qui est vague chez Grégoire: en effet, sous le nom collectif de
+_Dani_ ou de _Nordmanni_, les écrivains francs, même au IXe siècle
+encore, étaient habitués à désigner indistinctement tous les
+Scandinaves. Par contre, le poème anglo-saxon n’a pas plus de précision
+en parlant de l’ennemi étranger, puisqu’il se sert pour le désigner de
+quatre noms différents, Frisons, Hetvares, Francs et Hugas. Il s’agit
+ici d’un même peuple, pris tantôt dans son ensemble et tantôt dans sa
+partie. Le _pagus Hattuarius_, indiqué par le _Liber Historiae_ comme le
+pays où eut lieu l’action, appartenait précisément à la Frise, qui,
+envisagée dans le sens large du mot, allait depuis les confins du
+Danemark jusqu’aux bouches de l’Escaut et jusqu’aux portes de Bruges. Ce
+pays faisait partie du royaume des Francs ripuaires, et c’est pourquoi
+les Hetvares sont ici mentionnés, d’un côté sous leur nom géographique
+de Frisons, de l’autre sous l’expression politique de Francs. Quant à
+_Hugas_, c’est, comme on l’a vu plus haut, l’appellation poétique sous
+laquelle les peuples barbares voisins des Francs désignaient ce peuple.
+
+C’est donc bien, comme le dit notre source neustrienne, dans le _pagus
+Hattuarius_, alors compris dans le royaume de Théodoric I, que fut
+livrée la bataille, et nous devons nous figurer les Scandinaves comme
+ayant pénétré assez loin dans les terres en remontant le cours de la
+Meuse, selon le procédé que nous les voyons employer au IXe siècle.
+Ainsi s’explique le récit de Grégoire, d’après lequel Théodoric,
+apprenant leur descente dans son pays, envoie contre eux son fils
+Théodebert, qui leur inflige une défaite, et leur reprend le butin et
+les captifs entassés sur leur flotte. Une fois les pirates taillés en
+pièces, cette flotte était en réalité prisonnière sur le cours du
+fleuve, à une distance assez considérable de la mer, et il suffisait de
+mettre la main dessus.
+
+Le poème anglo-saxon nous donne sur la bataille elle-même des
+indications qui laissent deviner un tableau fort dramatisé.
+Naturellement, il diminue autant que possible le désastre subi par les
+Scandinaves, et, s’il ne peut nier la mort de Hygelac, ni la fuite de
+son armée, il répand du moins sur ces tristes souvenirs un rayon de
+gloire. Il veut que Beowulf ait vengé son maître, et que les ennemis
+aient payé cher leur succès. Cela est dans l’ordre, et nous devons
+reconnaître ici la constance des lois épiques chez tous les peuples.
+
+Je ferai remarquer que le nom de Daeghrefn, donné au meurtrier de
+Hygelac, est le corrélatif saxon du franc Dagoramn, et qu’il désigne
+peut-être un personnage historique[498]. A la vérité, nos sources
+franques, si laconiques dans la mention de cet épisode, ne nous parlent
+pas de lui et laissent au jeune Théodebert toute la gloire de la
+journée, mais leur silence est loin d’être une preuve, et il est fort
+peu probable que l’auteur du Beowulf ait inventé le nom de Dagoramn.
+
+ [498] Le nom de Dagoramnus fait défaut dans le répertoire de
+ l’onomastique franque, tel du moins qu’il est dressé par Foerstemann
+ dans son _Altdeutsches Namenbuch_. Cependant, il est composé de la
+ manière la plus régulière, et correspond à une idée poétique que
+ nous retrouvons précisément dans le Beowulf. _Dagoramnus_ c’est le
+ _corbeau du jour_, c’est-à-dire le corbeau qui annonce le jour;
+ voyez Beowulf 1802, ed. Heyne: _Od that refn blaca heofenes wynne
+ Blid-heord bodode_, c’est-à-dire: jusqu’à ce que le noir corbeau
+ annonçât d’un cœur allègre la joie du ciel (= le soleil).
+
+On voudrait posséder encore le chant danois sur l’invasion de la Frise:
+il serait un des plus intéressants parmi ceux que nous fournit la
+littérature scandinave. Malheureusement, nous ne le connaissons plus que
+par les allusions du Beowulf, et il n’y a pas lieu d’espérer qu’on en
+retrouvera jamais autre chose. Aussi, au lieu de continuer mes
+recherches du côté de la poésie du nord, me retournerai-je vers nos
+chroniqueurs francs pour voir si je n’y trouverai pas quelque trace de
+l’existence d’un chant épique sur ce sujet.
+
+Il n’est pas probable qu’un épisode pareil ait passé inaperçu de la
+poésie franque. Quoi de plus émouvant que cette descente de la flotte
+ennemie, et ce pillage opéré par des aventuriers que les eaux du fleuve
+amenaient jusqu’au cœur du pays? Et, d’autre part, quoi de plus glorieux
+que la libération du sol et la reprise du butin et des captifs aux
+pirates? Les poètes populaires n’avaient pas tous les jours un si beau
+sujet à traiter, et les poètes ne manquaient pas en Frise, témoin ce
+vieil aède aveugle du nom de Bernlef, qui chantait les exploits et les
+guerres des rois du temps passé, et qui, guéri de sa cécité par saint
+Luidger, devint désormais le catéchiste de son peuple[499].
+
+ [499] _Vita Luidgeri_ dans Pertz, _Script._ III, p. 412.
+
+Ce qui est certain, c’est que Grégoire de Tours n’a pu avoir
+connaissance de l’événement que par la voix populaire, puisque, comme je
+l’ai montré plusieurs fois, il ne possédait aucune tradition écrite sur
+le règne des fils de Clovis. Que cette tradition populaire se fût déjà
+fixée dans un chant épique, cela n’est pas seulement fort vraisemblable
+en soi, cela est également suggéré par le récit même de notre
+chroniqueur. D’où, sinon d’une narration poétique, serait tiré ce détail
+si pittoresque et si vivant: _oneratis navibus... rex eorum in litus
+resedebat, donec navis alto mare compraehenderent ipse deinceps
+secuturus_. Il y a là tout un tableau. Ce roi surpris au milieu des
+agréables préparatifs du retour victorieux a manifestement passé sous
+les yeux du narrateur ecclésiastique dans cette vive et saisissante
+image, et Grégoire ne nous l’aurait pas peint avec ce relief énergique
+s’il ne l’avait vu, en quelque sorte, vivre et agir dans sa source
+populaire.
+
+Mais à ces conjectures, qui n’ont d’autre base que leur propre
+vraisemblance, nous sommes en état d’ajouter la preuve positive que la
+poésie populaire, chez les Francs des Pays-Bas, s’était réellement
+occupée de l’histoire de Chochilaïc. Au IXe et au Xe siècle, dans une
+île située vers l’embouchure du Rhin, on montrait des ossements d’une
+grandeur prodigieuse qu’on disait être ceux du roi Hunglac. Les
+populations accouraient de loin pour les voir, et racontaient des
+merveilles de ce souverain, qui, à l’âge de douze ans, était déjà
+tellement fort, que son cheval ne pouvait plus le porter[500].
+
+ [500] Voir la notice conservée dans un ms. de Phèdre du Xe siècle,
+ ayant appartenu à Pierre Pithou. Elle a été reproduite, après Berger
+ de Xivrey, _Traditions tératologiques_, Paris 1836, et d’autres, par
+ Haupt, _Zeitschrift für deutsches Alterthum_, t. V (1845), p. 10.
+ Müllenhoff (_ibid._ t. XII, p. 287) conjecture avec raison que
+ c’étaient sans doute les ossements de quelque baleine ou autre
+ cétacé qui avaient été pris pour ceux d’un homme gigantesque. Rien
+ de plus fréquent qu’une méprise de ce genre. V. saint Augustin, _De
+ civitate Dei_ XV, 9: Vidi ipse non solus, sed aliquot mecum in
+ Uticensi litore molarem hominis dentem tam ingentem, ut si in
+ nostrorum dentium modulos minutatim concideretur, centum nobis
+ videretur facere potuisse. Sed illum gigantis alicujus fuisse
+ crediderim. Sur quoi Poujoulat, _Hist. de saint Augustin_ (5e édit.
+ Tours 1866, t. II, p. 283) fait observer qu’il s’agissait sans doute
+ d’une dent de quelque animal antédiluvien. J’ajouterai que rien, à
+ mon sens, n’a plus contribué à répandre la créance aux géants de
+ l’antiquité que les découvertes faites à diverses reprises
+ d’ossements fossiles gigantesques, qu’on était toujours disposé à
+ attribuer à des êtres humains.
+
+Cette tradition, qui nous serait entièrement inconnue si le hasard ne
+l’avait fait retrouver dans un vieux manuscrit fort étranger à notre
+sujet, fournit, à mon sens, l’explication de la couleur poétique revêtue
+par le récit de Grégoire. Elle confirme la supposition que Chochilaïc
+était de bonne heure entré dans le domaine de la chanson épique. Il doit
+y avoir eu la vie longue, puisqu’à plusieurs siècles de distance il
+n’était pas encore oublié, et se trouvait même transformé en un
+personnage gigantesque, dont l’imagination aurait fait un monstre ou un
+demi-dieu, si la religion chrétienne ne l’avait confiné dans le monde
+des réalités. Grégoire de Tours, cela va sans dire, avait entendu la
+tradition sous une forme bien moins altérée, et nous n’avons aucune
+raison de croire qu’elle eût déjà abandonné le terrain de l’histoire
+pure au moment où il la mit par écrit. Le ton seul était celui de la
+poésie héroïque, le récit lui-même était la fidèle reproduction de
+l’événement. Mais, au fur et à mesure qu’il se répandit, il alla en
+s’altérant dans le sens indiqué par les lois de l’épopée. Si, selon
+l’ingénieuse conjecture de M. Rajna[501], il a fait partie du répertoire
+de Bernlef, l’aède frison du IXe siècle, nul doute qu’il n’y ait déjà
+revêtu une forme plus poétique et plus riche que dans le résumé de
+Grégoire.
+
+ [501] Rajna p. 110.
+
+Quoi qu’il en soit, la chanson franque sur Chochilaïc n’est pas la seule
+trace de la vie poétique aux Pays-Bas. Trois siècles et demi plus tard,
+une même inspiration devait dicter le _Ludwigslied_ aux habitants de la
+même contrée, visités par le même ennemi et vainqueurs dans les mêmes
+conditions. Mais le _Ludwigslied_, lui aussi, avait disparu, de telle
+sorte qu’il a fallu un hasard aussi rare qu’heureux pour le rendre au
+monde savant[502]. Que d’autres chants ont cessé de retentir sans avoir
+laissé la moindre trace, et quelle richesse ne doit pas avoir eue le
+répertoire épique des Francs, à en juger d’après le flot abondant de
+poésie populaire qui jaillit sur nos pas, chaque fois qu’en remuant le
+sol des traditions anciennes, nous parvenons jusqu’aux sources vives de
+l’histoire!
+
+ [502] On sait que le manuscrit de ce document, trouvé par Mabillon à
+ l’abbaye de Saint-Amand, et publié d’après sa copie par Schilter en
+ 1696 à Strasbourg, a été retrouvé de nos jours par Hoffmann von
+ Fallersleben, qui en a donné une nouvelle édition dans _Elnonensia_,
+ publié par lui et par Willems, Gand 1837.
+
+
+
+
+CHAPITRE VIII
+
+La guerre de Thuringe.
+
+
+«Cependant trois frères, Baderic, Hermanfried et Berthar, tenaient le
+royaume des Thuringiens. Hermanfried se rendit, par la force, maître de
+son frère Berthar et le tua. Celui-ci laissa orpheline en mourant sa
+fille Radegonde; il laissa aussi des fils dont nous parlerons dans la
+suite. Hermanfried avait une femme méchante et cruelle, nommée
+Amalaberge, qui semait la guerre civile entre les frères. Un jour son
+mari, se rendant au repas, trouva seulement la moitié de la table
+couverte, et, comme il demandait à sa femme ce que cela voulait dire:
+«Il convient, dit-elle, que celui qui se contente de la moitié du
+royaume, ait la moitié de sa table nue.» Excité par ces paroles et
+d’autres semblables, Hermanfried s’éleva contre son frère, et envoya
+secrètement des messagers au roi Théodoric, pour l’engager à l’attaquer:
+«Si tu le mets à mort, nous partagerons par moitié ce pays.» Celui-ci,
+réjoui de ce qu’il entendait, marcha vers Hermanfried avec son armée;
+ils s’allièrent en se donnant mutuellement leur foi, et partirent pour
+la guerre. En étant venus aux mains avec Baderic, ils écrasèrent son
+armée, le firent tomber sous le glaive, et, après la victoire, Théodoric
+retourna dans ses possessions. Mais ensuite, Hermanfried, oubliant sa
+foi, négligea d’accomplir ce qu’il avait promis au roi Théodoric, de
+sorte qu’il s’éleva entre eux une grande inimitié.
+
+. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+
+«Après cela, Théodoric, qui n’avait point oublié le parjure
+d’Hermanfried, roi de Thuringe, appela à son secours son frère Clotaire,
+et se prépara à marcher contre Hermanfried, promettant au roi Clotaire
+sa part du butin, si la bonté de Dieu leur accordait la victoire. Ayant
+donc rassemblé les Francs, il leur dit: «Ressentez, je vous prie, avec
+colère, et mon injure, et la mort de vos parents. Rappelez-vous que les
+Thuringiens sont venus attaquer violemment nos parents, et leur ont fait
+beaucoup de maux; que ceux-ci, leur ayant donné des ôtages, voulurent
+entrer en paix avec eux; mais eux firent périr les ôtages par différents
+genres de mort, et, revenant se jeter sur nos parents, leur enlevèrent
+tout ce qu’ils possédaient, suspendirent les enfants aux arbres par le
+nerf de la cuisse, firent périr d’une mort cruelle plus de deux cents
+jeunes filles, les liant par les bras au cou des chevaux, qu’on forçait,
+à coups d’aiguillons acérés, à s’écarter chacun de son côté, en sorte
+qu’elles furent déchirées en pièces. D’autres furent étendues sur les
+ornières des chemins, et clouées en terre avec des pieux; puis on
+faisait passer sur elles des chariots chargés; et, leurs os ainsi
+brisés, ils les laissaient pour servir de pâture aux chiens et aux
+oiseaux. Maintenant Hermanfried manque à ce qu’il m’a promis, et néglige
+entièrement de s’acquitter. Nous avons le droit de notre côté; marchons
+contre eux avec l’aide de Dieu.» Les Francs, ayant entendu ces paroles,
+et indignés de tant de crimes, demandèrent, d’une voix et d’une volonté
+unanimes, à marcher contre les Thuringiens. Théodoric, prenant avec lui,
+pour le seconder, son frère Clotaire et son fils Théodebert, partit avec
+son armée. Cependant les Thuringiens avaient préparé des embûches aux
+Francs: ils avaient creusé, dans le champ où devait se livrer le combat,
+des fosses dont ils avaient caché l’ouverture au moyen d’un gazon épais,
+en sorte que la plaine paraissait unie. Lorsqu’on commença donc à
+combattre, plusieurs des chevaux des Francs tombèrent dans ces fosses,
+ce qui leur causa beaucoup d’embarras; mais lorsqu’ils se furent aperçus
+de la fraude, ils prirent leurs mesures pour s’en garer. Enfin, les
+Thuringiens, voyant qu’on faisait parmi eux un grand carnage, et que
+leur roi Hermanfried avait pris la fuite, tournèrent le dos, et
+arrivèrent au bord du fleuve de l’Unstrut; et là, il y eut un tel
+massacre de Thuringiens que le lit de la rivière fut rempli par les
+cadavres amoncelés, et que les Francs s’en servirent comme de pont pour
+passer sur l’autre bord. Après cette victoire, ils prirent le pays et le
+réduisirent sous leur puissance. Clotaire, en revenant, emmena captive
+avec lui Radegonde, fille du roi Berthar, et la prit en mariage; il fit
+depuis tuer injustement son frère par des scélérats[503]. Elle, se
+tournant vers Dieu, prit l’habit religieux et se bâtit un monastère dans
+la ville de Poitiers. Elle s’y rendit tellement excellente dans
+l’oraison, les jeûnes, les aumônes, qu’elle acquit un grand crédit parmi
+les peuples.
+
+ [503] Cf. le poème de Fortunat, _De excidio Thuringiae_, 125.
+
+ Qualiter insidiis insons cecidisset iniquis
+ Oppositâque fide raptus ab orbe fuit.
+
+ (Pertz, _Script. Antiquiss._ IV, p. 274.)
+
+«Tandis que les rois francs étaient encore en Thuringe, Théodoric voulut
+tuer Clotaire, son frère; et, ayant disposé en secret des hommes armés,
+il le manda vers lui, comme pour conférer de quelque chose en
+particulier; puis, ayant fait étendre dans sa maison une toile d’un mur
+à l’autre, il ordonna à des hommes armés de se tenir derrière, mais
+comme la toile était trop courte, les pieds des hommes armés parurent
+au-dessous à découvert; ce qu’ayant vu Clotaire, il entra dans la
+maison, armé et accompagné des siens. Théodoric comprit alors que son
+projet était connu: il inventa une fable, et l’on parla de choses et
+d’autres. Puis, ne sachant de quoi s’aviser pour faire passer sa
+trahison, il donna à Clotaire, dans cette vue, un grand plat d’argent.
+Clotaire lui ayant dit adieu, et l’ayant remercié de ce présent,
+retourna dans son logis. Mais Théodoric se plaignit aux siens d’avoir
+perdu son plat sans aucun motif, et dit à son fils Théodebert: «Va
+trouver ton oncle[504], et prie-le de vouloir te céder le présent que je
+lui ai fait.» Il y alla, et obtint ce qu’il demandait. Théodoric était
+très habile en de telles ruses.
+
+ [504] _Patruum tuum_. C’est la leçon de B5 et C1, et il faut la
+ préférer à _patrem_, qui est celle de tous les autres manuscrits,
+ mais qui est manifestement fautive.
+
+«Lorsqu’il fut revenu chez lui, il engagea Hermanfried à venir le
+trouver, en lui donnant sa foi qu’il ne courait aucun danger; et il
+l’enrichit de présents honorifiques. Mais un jour qu’ils causaient sur
+les murs de la ville de Tolbiac, Hermanfried, poussé par je ne sais qui,
+tomba du haut du mur, et rendit l’esprit. Nous ignorons par qui il fut
+jeté en bas; mais plusieurs assurent que dans cette affaire la ruse de
+Théodoric éclata manifestement.»
+
+Tel est le récit de Grégoire de Tours[505].
+
+ [505] Greg. Tur. III, 4, 7 et 8.
+
+Frédégaire, qui le résume en quelques lignes, trouve le moyen d’y
+introduire une variante importante: d’après lui, c’est Théodebert, fils
+de Théodoric, qui aurait immolé Hermanfried[506]. Le _Liber Historiae_,
+fidèle en ceci au texte de Grégoire, s’en écarte en ce qu’il ajoute que
+Théodoric aurait fait périr aussi les enfants du roi de Thuringe[507].
+Sans nous arrêter à la discussion de ces variantes, qui seront examinées
+en leur lieu, nous allons immédiatement examiner le récit de Grégoire.
+
+ [506] Fredeg. III, 32.
+
+ [507] _Lib. Hist._ 22, suivi par Aimoin II, 9 (Bouquet III, 50).
+
+Par une bonne fortune bien rare, nous possédons sur cette guerre la
+tradition épique d’un autre peuple qui s’y est trouvé mêlé, je veux dire
+les Saxons. Cette tradition repose sur la base des mêmes événements
+historiques, seulement, elle met en relief le rôle qu’y ont joué les
+Saxons, et nous montre sous quels points de vue divers l’imagination des
+peuples différents peut concevoir une même donnée fournie par la
+réalité. Voici la tradition saxonne d’après les plus anciens
+chroniqueurs qui nous l’ont conservée:
+
+Huga, roi des Francs, étant mort, son peuple, par reconnaissance pour sa
+mémoire, prit pour successeur son fils naturel, Théodoric. Huga laissait
+une fille unique, Amalberge[508], qui avait épousé Hermanfried, roi des
+Thuringiens. Théodoric, devenu roi, fit tout ce qu’il put pour se
+concilier son beau-frère, et celui-ci, de son côté, était disposé à la
+paix, et son conseil pareillement. Mais l’ambitieuse Amalberge parvint à
+tout brouiller par l’intermédiaire d’Iring, qui était le familier de son
+mari, et dont elle avait fait son complice. Hermanfried se laissa
+persuader par cet intrigant personnage, et répondit à l’ambassadeur
+franc dans les termes les plus injurieux, disant que son maître n’était
+qu’un esclave. Là-dessus, Théodoric furieux se mit en campagne. Il
+rencontra son adversaire à Runibergun[509] et lui livra une bataille qui
+dura trois jours: le troisième, Hermanfried vaincu prit la fuite, et se
+réfugia dans la ville de Scheidungen sur l’Unstrut. Théodoric tint
+conseil sur ce qu’il avait à faire. Walderic lui conseilla de rentrer
+chez lui pour réunir une plus grande armée; un de ses esclaves, au
+contraire, lui persuada de rester et d’achever sa victoire. Le roi
+suivit ce dernier conseil, et s’allia aux Saxons, voisins et ennemis des
+Thuringiens, qui lui fournirent neuf mille soldats sous les ordres de
+neuf chefs. Avec eux, il fit le siège de la ville, qui se défendit
+vigoureusement; une sortie des assiégés coûta même la vie à six mille
+Saxons. Cependant, le roi des Thuringiens, dont l’armée avait été plus
+maltraitée encore, ouvrit des négociations avec Théodoric, et Iring, son
+ambassadeur, fit si bien par son éloquence et par son or qu’il parvint à
+gagner le conseil du roi ainsi que le roi lui-même. Il fut donc convenu
+entre les Francs et les Thuringiens qu’on ferait la paix, et, quant aux
+Saxons, ils furent tout bonnement lâchés. Iring, joyeux, manda de bonnes
+nouvelles à son maître, et resta lui-même dans le camp des Francs, de
+peur qu’il ne survînt la nuit quelque changement dans leurs
+dispositions. Malheureusement, les Saxons furent mis au courant, grâce à
+des circonstances fortuites, du danger qui les menaçait. Aussitôt le
+vieux Hathagat, déployant l’étendard national qui représentait un lion
+et un dragon surmontés d’un aigle aux ailes éployées, exhorta les Saxons
+à se conduire en gens de cœur, et, la nuit venue, ils se ruèrent sous sa
+direction à l’assaut de la ville, qui tomba entre leurs mains.
+Hermanfried n’eut que le temps de se sauver avec sa femme et ses
+enfants. Les Saxons victorieux offrirent un sacrifice à leurs divinités
+et s’abandonnèrent à toute l’ivresse du triomphe. Théodoric, après cela,
+leur fit bon accueil, leur céda pour toujours le sol conquis, et leur
+donna le titre d’amis des Francs. Quant à Hermanfried, Théodoric se
+servit d’Iring lui-même pour le faire sortir de sa cachette et l’attirer
+auprès de lui. Le malheureux se laissa décevoir, et, dès la première
+entrevue avec Théodoric, tomba sous les coups du perfide Iring. Le
+meurtre à peine accompli, le roi franc déclara à l’assassin qu’il en
+rejetait toute la responsabilité. Alors, plein de remords et de douleur
+d’avoir commis un crime inutile, Iring se jeta sur Théodoric lui-même,
+le massacra et étendit son cadavre sous celui de son maître, pour que ce
+dernier triomphât au moins dans la mort de l’ennemi qui l’avait dompté
+vivant. Puis le malheureux s’ouvrit un chemin à la pointe de l’épée et
+disparut. Son nom est resté en grand honneur auprès de son peuple,
+puisque la voie lactée s’appelle aujourd’hui encore le _chemin
+d’Iring_[510].
+
+ [508] Pourquoi les Saxons font-ils d’Amalberge la fille de Clovis,
+ alors qu’elle est la nièce de Théodoric, roi des Ostrogoths? Pour
+ deux raisons d’ordre épique: La première, c’est la confusion faite
+ éternellement entre deux personnages du même nom. Du moment qu’elle
+ était reliée par un lien de parenté avec un Théodoric quelconque, il
+ était inévitable que ce parent fût le Théodoric que les Saxons
+ connaissaient le mieux, à savoir, le roi d’Austrasie. 2º Le fait de
+ la guerre entre Théodoric d’Austrasie et les Thuringiens étant
+ acquis à l’histoire, il avait besoin d’être motivé: or, l’épopée,
+ qui ne conçoit que les motifs d’ordre individuel, en trouvait un
+ tout indiqué dans l’ambition présumée d’Amalberge.
+
+ [509] Ronneberg près de Hanovre, selon la plupart des historiens
+ modernes. D’après Boehme (_De Runibergo ubi victus a Francis est
+ Hermenefridus Thuringorum ultimus rex prolusio_, 2e édition in-4º,
+ Leipzig 1773 et 1774) dont l’opinion a été reprise récemment par E.
+ Lorenz (_Die Thüringische Catastrophe vom Jahr 531_, Jena 1891), il
+ faudrait, au contraire, placer le champ de bataille sur l’Unstrut
+ même, au lieu dit _Die Ronneberge_, près de Vitzburg et à peu de
+ distance de Burgscheidungen, qui est le Scithingi de nos sources. Ce
+ point de vue, très séduisant en lui-même, a malheureusement contre
+ lui le témoignage formel des _Annales Quedlinburgenses_, d’après
+ lesquelles Runibergun se trouverait dans le _pagus_ de Maerstem,
+ c’est-à-dire dans le pays actuel de Hanovre. Il faudrait, pour se
+ débarrasser de ce témoignage, admettre que l’auteur des _Annales_
+ s’est trompé, et que, ne connaissant que le Runibergun hanovrien, il
+ y a placé par conjecture le théâtre de l’action. C’est ce point de
+ vue que défend Lorenz o. c. p. 55 et suiv., et j’avoue que je suis
+ assez disposé à partager son avis. On a déjà vu plus haut, p. 338,
+ n. 2, que l’auteur des _Annales de Quedlinburg_ ne comprend pas
+ toujours fort bien les traditions historiques dont il se fait
+ l’écho.
+
+ [510] Widukind, I, 9-13. Les _Annales Quedlinburgenses_ contiennent le
+ même récit, se rapprochant par endroits beaucoup de celui de
+ Grégoire de Tours, ce qui s’explique par la circonstance que
+ l’auteur a consulté le _Liber Historiae_. (V. la préface de Pertz,
+ _Script._ t. III, p. 20.) Il est déjà fait allusion à cette histoire
+ dans la _Translatio S. Alexandri_ de Rodolphe et Meginhard, où l’on
+ voit que dès le IXe siècle, où fut composé cet ouvrage, elle avait
+ déjà une haute antiquité. La _Translatio_ est d’ailleurs curieuse à
+ plus d’un titre: Saxonum gens, _sicut tradit antiquitas_, ab Anglis
+ Britanniae incolis egressa, per Oceanum navigans Germaniae litoribus
+ studio et necessitate quaerendarum sedium appulsa est in loco qui
+ vocatur Hadaloba, eo tempore quo Thiotricus rex Francorum contra
+ Irminfridum _generum suum_ ducem Thoringorum dimicans, terram eorum
+ crudeliter ferro vastavit et igni. (Pertz, _Scriptor._ t. II.)
+ Enfin, nous possédons de la même légende une version assez mutilée
+ du XIIe siècle, dans laquelle les Souabes sont mis à la place des
+ Saxons. (K. Müllenhoff, _Von der Herkunft der Schwaben_ dans Haupt,
+ _Zeitschr._ t. XVII.)
+
+Ce récit poétique, dont je viens de reproduire la version la plus
+étendue que nous possédions, était déjà au IXe siècle une ancienne
+tradition parmi les Saxons, et il y avait sans doute revêtu la forme
+d’un chant épique. Rien n’est plus instructif que de suivre ses phases à
+partir de cette date, et de marquer ses principaux développements, mais
+ce travail serait trop étranger à notre sujet, auquel il nous faut
+revenir. Je dis donc que l’intérêt de la tradition saxonne se concentre
+pour nous dans les parties où elle est identique avec la version de
+Grégoire de Tours. Nul doute que deux traditions nationales sur un même
+événement, conçues à des points de vue opposés, et conservées
+indépendamment l’une de l’autre dans des milieux différents, n’impriment
+un cachet d’historicité aux parties du récit sur lesquelles elles sont
+d’accord. L’expédition de Théodoric en Thuringe, la défaite
+d’Hermanfried, et sa mort tragique à la cour du roi franc, voilà, par
+conséquent, trois points qui sont dès maintenant élevés au-dessus de
+toute contestation. Le reste doit faire l’objet d’un examen détaillé.
+
+Il faut d’abord nous rendre compte de la place qu’occupait dans les
+souvenirs populaires des Francs l’histoire de la guerre de Thuringe.
+Cette guerre, qui s’était déroulée en deux actes, et dont les derniers
+événements s’étaient passés peu avant la naissance de Grégoire de Tours,
+avait laissé dans leur esprit une trace considérable. Ils avaient, en
+effet, au milieu d’eux, et dans une condition qui attirait sur elle
+l’attention de tous, une princesse thuringienne, triste victime de cette
+lutte, que Clotaire avait ramenée captive, qu’il avait épousée, dont il
+avait massacré les frères, et qui, fuyant la couche du meurtrier des
+siens, avait enfin trouvé dans un monastère, à Poitiers, la paix et la
+solitude qu’il fallait à cette âme sainte et meurtrie. On se rend bien
+compte des sympathies qu’elle dut inspirer par ses vertus et par ses
+malheurs, même à ces populations franques si barbares encore, mais qui
+n’étaient inaccessibles cependant à aucun sentiment généreux. Grégoire
+de Tours a rendu un éclatant témoignage de sa popularité[511]. D’autre
+part, nous avons déjà vu que l’histoire de Radegonde a fait sentir son
+influence sur la légende de Clotilde[512], et que les événements réels
+de l’existence de la princesse thuringienne ont été transportés par
+l’imagination populaire dans l’histoire légendaire de la femme de
+Clovis. Quoi d’étonnant dès lors que la guerre de Thuringe soit restée
+un des sujets les plus familiers dans les souvenirs du peuple? Mais par
+là même qu’elle était de date récente, et que sainte Radegonde, présente
+au milieu des Francs, en pouvait redire les péripéties réelles, elle ne
+devait pas se présenter à l’esprit de notre chroniqueur sous une forme
+très altérée. Grégoire, en effet, était le contemporain de la sainte, et
+c’est du vivant de celle-ci qu’il a raconté cette histoire[513]. Comme
+il était en relations d’amitié avec saint Fortunat, l’ami de Radegonde,
+et que lui-même la connaissait et lui avait parlé à plusieurs reprises,
+il est peu probable qu’il ait négligé de s’informer auprès d’elle et
+auprès de l’évêque de Poitiers, et qu’il n’ait pas appris de tous les
+deux ce que la sainte était en état de connaître elle-même, à savoir,
+tout au moins, les traits généraux des événements. D’ailleurs, bien
+qu’emmenée fort jeune hors de son pays, elle avait dû entendre raconter,
+soit par son frère, soit par d’autres captifs thuringiens venus avec
+elle, la suite des malheurs de sa famille, et elle aura pu communiquer à
+Grégoire, sinon beaucoup de détails, du moins quelques faits positifs et
+certains. Le nom de son grand-père et de sa grand’mère, ceux de son père
+et de ses oncles, la triste destinée de ses proches parents, voilà ce
+qu’elle connaissait mieux que personne, et il n’y a pas l’ombre d’un
+doute à soulever contre cet ensemble de notions qui forme, en quelque
+sorte, la charpente du récit de Grégoire.
+
+ [511] Quae orationibus jejuniis atque elemosinis praedita, in tantum
+ emicuit, ut magna in populis haberetur. Greg. Tur. III, 7.
+
+ [512] V. ci-dessus, p. 248.
+
+ [513] Les quatre premiers livres de la chronique de Grégoire semblent
+ avoir été composés en 575 (Monod, Arndt.) et sainte Radegonde n’est
+ morte qu’en 587.
+
+Il n’en est plus de même pour les événements d’ordre purement militaire
+qui se sont déroulés sur les champs de bataille, ou qui se sont passés
+hors de la portée du regard de Radegonde encore enfant. A supposer même
+que ce fût elle qu’on devrait considérer ici comme la source de Grégoire
+de Tours, ces faits ne perdraient pas pour cela leur caractère épique,
+attendu qu’elle-même n’aurait pu les tenir que de la bouche populaire.
+Mais qui ne voit l’inutilité d’une telle supposition, alors que
+l’existence de chants épiques francs sur la guerre de Thuringe est pour
+ainsi dire établie? Nous pouvons certes admettre, au moins à titre
+provisoire, que si, dans l’histoire que nous venons de lire, l’arbre
+généalogique des princes thuringiens et l’histoire de la jeunesse de
+Radegonde sont des faits avérés, parce qu’ils nous sont connus par elle,
+en revanche l’histoire de la guerre et ses épisodes sont puisés à la
+source de l’imagination populaire, et ont retenu le caractère épique de
+tous les récits de cette provenance.
+
+L’analyse du récit lui-même confirmera cette manière de voir. Fidèle au
+procédé populaire, il se renferme dans quelques épisodes pleins de
+relief dramatique et laisse de côté le reste. Si Grégoire avait connu la
+guerre de Thuringe par une source écrite, non seulement il ignorerait
+ces épisodes-là, mais il en connaîtrait d’autres plus précis et d’un
+intérêt plus historique, bien que d’une couleur moins éclatante. Qu’on
+se rappelle la manière dont il rapporte, probablement d’après les
+_Annales d’Angers_, deux autres guerres de Thuringe. Il consacre une
+ligne à celle que Clovis entreprit en 491: _Nam decimo regni sui anno
+Thuringis bellum intulit, eosdemque suis diccionibus subjugavit[514]._
+Et il n’en accorde guère plus à celle de 555, qui a eu lieu de son
+vivant: _Eo anno rebellantibus Saxonibus, Chlothacharius rex, commoto
+contra eos exercito, maximam eorum partem delevit, peragrans totam
+Thoringiam ac devastans, pro eo quod Saxonibus solatium
+praebuisset[515]._
+
+ [514] Greg. Tur. II, 27.
+
+ [515] Id. IV, 10.
+
+Voilà comment parle une source annalistique. Elle marque un résultat,
+elle fixe une date, elle ne se préoccupe pas de plaire ou d’intéresser.
+La chanson populaire, elle, ne date jamais les faits, et elle n’y trouve
+d’autre intérêt que par rapport aux individualités poétiques qu’elle met
+en scène.
+
+Je passe maintenant en revue les principaux faits qui m’autorisent à
+admettre l’élaboration poétique dont notre récit garde l’empreinte.
+D’abord la destruction du royaume de Thuringe est scrupuleusement
+justifiée, conformément à cette loi de l’esprit épique qui ne permet
+jamais à ses héros d’avoir tort. Si Théodoric marche contre Hermanfried,
+c’est parce que celui-ci a trahi les promesses qu’il avait faites au roi
+franc, et oublié la reconnaissance qu’il lui devait. Le grief de
+Théodoric contre Hermanfried est d’ailleurs le même que celui de Clovis
+contre Gondebaud. Dans chacun des deux récits, le roi ennemi a un frère
+dont il veut se débarrasser et contre lequel il s’allie avec le roi
+franc; dans chacun, lorsque cette alliance lui a procuré la victoire, il
+trahit les serments par lesquels il s’est engagé envers son allié, et
+crée lui-même le juste motif du châtiment qui le frappera plus
+tard[516]. Cette similitude est-elle absolument fortuite? Je n’en
+voudrais pas jurer, et je crois ne pas me tromper en l’attribuant à
+l’action d’un même procédé poétique. Au surplus, deux versions saxonnes,
+celle de Widukind et celle de la _Translatio_, mettent également les
+torts du côté du roi des Thuringiens; seulement, allant déjà plus loin
+dans le sens épique, elles parlent d’un affront personnel fait par lui
+au roi des Francs. Il est difficile de se dérober à la conclusion que le
+grief de Théodoric doit avoir été réel, ou, tout au moins, qu’il doit
+avoir de bonne heure figuré dans les traditions des Francs comme dans
+celles des Saxons.
+
+ [516] V. ci-dessus p. 254 et suiv.
+
+Le grief de Théodoric est même double, à en croire notre récit. Outre
+l’affront que lui a infligé Hermanfried, il a sur le cœur une expédition
+que les Thuringiens ont faite contre les Francs au temps jadis, et dans
+laquelle ils ont commis les plus grandes atrocités. La guerre déclarée
+par les Francs à la Thuringe est donc des plus légitimes, et c’est le
+point capital pour l’esprit populaire, qui répète volontiers ici avec le
+roi: «_Ecce verbum directum habemus_, nous avons le droit pour nous!» A
+plusieurs siècles de distance, l’imagination populaire n’aura pas de
+préoccupation plus vive que de se convaincre de la justice de sa cause,
+et ses héros diront à leurs chevaliers, en modifiant à peine la parole
+de Théodoric:
+
+ Nos avum dreit, mais cist glutun unt tort![517]
+
+ [517] Chanson de Roland v. 1212, ed. Müller. Cf. _ibid._ v. 1549.
+
+Cette adaptation de tout le récit aux idées morales et aux prédilections
+patriotiques des Francs est une seconde preuve de son origine épique. En
+voici une troisième. Parmi les épisodes rapportés par Grégoire, il y en
+a plusieurs qui rentrent entièrement dans la tonalité des récits
+populaires; ce sont: 1º la table à moitié couverte, 2º les allusions
+faites dans le discours de Thierry aux anciennes atrocités des
+Thuringiens, 3º les fosses creusées par les Thuringiens pour y faire
+tomber les Francs, 4º le pont de cadavres sur l’Unstrut. Je reprends
+rapidement l’examen de ces quatre points.
+
+La raison pour laquelle Amalberge ne couvre qu’à demi la table où vient
+s’asseoir son mari, c’est que celui qui se contente de la moitié de son
+royaume peut bien se contenter d’une table à moitié dressée. Nous avons
+ici un exemple de ce riche symbolisme qui remplissait de ses
+manifestations variées la vie des barbares. Quiconque avait, n’importe
+de quelle manière, laissé attenter à son droit ou négligé de remplir un
+devoir était averti, par le langage muet des signes, d’avoir à se mettre
+en règle avec son honneur. Et voyez avec quelle persistance les usages
+germaniques les plus spéciaux se sont conservés jusqu’en plein moyen âge
+et au milieu des populations romanes! Voici comment s’exprime un traité
+du XVe siècle sur l’office des Hérauts d’armes: «Se aucun chevallier ou
+gentilhomme avoit fait trahison en aucune partie, et estoit assis à
+table avec autres chevaliers ou gentilshommes, _ledit roy d’armes ou
+héraut lui doit aller couper sa touaille devant lui_, et lui virer le
+pain au contraire, s’il en est requis par aucuns chevaliers ou
+gentilshommes, lequel doit estre prest de le combattre sur cette
+querelle, etc.»[518] Et Alain Chartier dit de son côté que, du temps de
+Bertrand Duguesclin, la chevalerie était observée avec tant de
+discipline «que quiconque homme noble se fourfaisoit reprochablement en
+son estat, _on lui venoit au manger trancher la nape devant soi_.»[519]
+Et pour qu’on ne croie pas qu’il s’agit ici d’une tradition dès lors
+archaïque et tombée en désuétude, je citerai l’aventure du jeune
+Guillaume de Bavière, comte d’Ostrevant, qui, se trouvant en la fête de
+l’Épiphanie 1395 à la table du roi de France avec un grand nombre
+d’autres princes, vit s’approcher de sa place un héraut d’armes qui
+coupa la nappe devant lui, ajoutant qu’il ne convenait pas qu’à la table
+du roi siégeât un seigneur qui était privé de son écu. Et comme
+Guillaume protestait qu’il avait son écu, le héraut ajouta: «Pardon,
+seigneur, le comte Guillaume votre aïeul a été tué par les Frisons, et,
+aujourd’hui encore, il gît sans vengeance sur la terre de
+l’ennemi[520].»
+
+ [518] Cités par Ducange s. v. _Mensale_.
+
+ [519] Id. ibid.
+
+ [520] Jean de Leyde, _Chronicon Comitum Hollandiae_ XXXI, 50, et
+ Willem Heda, _Historia episcoporum Ultrajectensium_ cités par
+ Ducange l. l.
+
+Mais, dira-t-on, si réellement l’usage dont il est question dans
+l’épisode existait dans l’antiquité germanique, n’est-il pas une preuve
+de son historicité, et peut-on en tirer argument pour affirmer l’origine
+légendaire du récit? J’aurai souvent l’occasion, au cours de ce livre,
+de rencontrer ou de prévenir cette objection, et j’y ferai toujours la
+même réponse. Une fois qu’il sera bien établi, comme c’est ici le cas,
+qu’aucune source écrite n’a transmis au chroniqueur un récit si
+détaillé, il faudra bien admettre qu’il lui a été fourni par la mémoire
+populaire, et dès lors, la conformité de ses détails aux usages de la
+vie franque sera une preuve de plus de sa provenance épique. Ce n’est
+pas, en effet, dans l’histoire, qu’elle ne connaît pas, mais dans la vie
+quotidienne que l’imagination populaire va puiser les éléments de son
+tableau: s’il ressemble au passé, c’est parce qu’il est copié sur le
+présent, dont le passé ne se distingue pas beaucoup.
+
+Ce qui ne me paraît pas moins légendaire que l’acte attribué à
+Amalberge, c’est l’intervention de cette princesse elle-même. Amalberge
+est, il est vrai, un personnage historique[521]. Nièce de Théodoric le
+Grand, elle avait peut-être apporté à la cour de Thuringe quelque chose
+du génie politique et des larges visées de son oncle, qui fait d’elle un
+grand éloge[522]. Procope, d’ailleurs, nous dit formellement que
+l’alliance conclue entre les Ostrogoths et les Thuringiens, au moyen du
+mariage de cette princesse avec Hermanfried, a été dirigée contre les
+Francs[523]. A première vue, il serait donc bien naturel d’admettre
+qu’elle a dû intervenir ici, et cela serait d’autant plus admissible que
+la légende saxonne, tout à fait indépendante de la franque, lui attribue
+également le rôle d’instigatrice. Mais, quoi qu’il faille penser de
+l’influence d’Amalberge, un fait reste certain, c’est que l’épisode a
+passé par le moule de l’imagination populaire, et que les faits sont
+inventés. En effet, ils diffèrent totalement dans les deux versions
+nationales: dans la franque, Amalberge excite son mari à dépouiller son
+frère Baderic; dans la saxonne, elle le pousse à outrager et à combattre
+son beau-frère Théodoric. Dira-t-on que les deux récits peuvent être
+vrais également, et que chacune des deux nations n’en a retenu qu’un?
+Mais encore restera-t-il que c’est de part et d’autre la mémoire
+populaire qui nous en est le seul garant, et que cette mémoire n’a pu
+que les élaborer conformément à son procédé instinctif. D’ailleurs,
+c’est l’invariable coutume de l’épopée de rapporter tous les faits
+d’ordre général à des mobiles individuels, et, dès la plus haute
+antiquité, elle n’a pas connu de mobile plus puissant que le caprice ou
+la volonté d’une femme. Amalberge prend dans la guerre de Thuringe la
+place assignée dans la guerre de Burgondie à Clotilde.
+
+ [521] Cassiod. _Variar._ IV, 1; Jordan. c. 58; Proc. _Bell. Goth._ I,
+ 12, p. 65 (Bonn); _Anon. Vales._ 70 (éd. Eyssenhardt à la suite
+ d’Ammien Marcellin).
+
+ [522] «L’heureuse Thuringe possédera, dans cette fille de l’Italie,
+ une personne instruite, cultivée, distinguée non seulement par la
+ naissance, mais par toute la dignité de son sexe. Ses mœurs ne font
+ pas moins d’honneur à votre patrie que vos triomphes.» Cassiod.
+ _Var._ l. l.
+
+ [523] Proc. _Bell. Goth._ l. l.
+
+Au surplus, rien de plus légendaire que les souvenirs rappelés par
+Théodoric dans son discours à son peuple. Quelle est cette expédition
+des Thuringiens contre les Francs, pendant laquelle l’ennemi aurait
+commis tant d’horreurs? Grégoire ne nous en a mentionné aucune, et il
+est certain qu’il n’en connaissait pas. Il cite bien la guerre que
+Clovis a faite aux Thuringiens la dixième année de son règne, mais, loin
+d’être attaqués, les Francs sont les agresseurs, et la guerre se termine
+par la défaite et par la soumission de l’ennemi. Dès lors n’y a-t-il pas
+lieu d’admettre que les Thuringiens de Clovis sont encore une fois,
+comme le croit Arndt, les Tongriens[524]? Quoi qu’il en faille croire,
+il reste certain que Grégoire n’a pas connu l’expédition à laquelle fait
+allusion Théodoric, puisqu’il n’en a parlé nulle part. Le discours qu’il
+met dans la bouche du roi franc, et dans lequel nous apprenons pour la
+première fois des faits que le chroniqueur aurait dû raconter plus haut,
+s’il les avait connus ou s’il les avait crus vrais, prouve qu’ici il ne
+fait encore une fois que reproduire fidèlement la partie substantielle
+de sa tradition épique. Comme dans l’histoire du meurtre de Sigebert et
+de Chlodéric, comme dans celle des amours de Childéric et de
+Basine[525], c’est le discours qui conserve de la manière la plus fidèle
+la source consultée. Bref, l’invasion thuringienne dont il est question
+dans le discours de Théodoric n’a été connue de Grégoire de Tours que
+par ce discours lui-même, et il ne l’a rencontrée dans aucune autre
+source. Aussi n’en a-t-il pas osé parler ailleurs, preuve et de la
+réserve qu’il garde toujours vis à vis de la tradition populaire, et de
+l’absence de tout indice chronologique dans le document qu’il a
+consulté. De toute manière, le caractère populaire du renseignement ne
+saurait être contesté.
+
+ [524] Je ne sais ce qu’il en faut penser. Comme c’est à sa source
+ annalistique que Grégoire a emprunté ses renseignements, il n’y a
+ guère lieu de supposer que _Thuringiens_ soit ici pour _Tongriens_,
+ les écrivains romains n’ayant nulle part, à notre connaissance,
+ employé le premier de ces mots pour le second. Il faudrait supposer,
+ d’après cela, que l’expédition en question a bien eu lieu contre les
+ Thuringiens proprement dits. Mais alors comment Grégoire peut-il
+ dire que Clovis les a soumis, puisque, plusieurs années après la
+ mort de ce roi, nous les trouvons encore en possession d’une entière
+ indépendance? Et puis, le moyen de croire que Clovis aurait combattu
+ en Thuringe avant d’avoir dompté les Allamans, avant d’avoir annexé
+ les Ripuaires, deux peuples auxquels il eût dû passer sur le corps
+ pour arriver à eux! Tout s’expliquerait s’il s’agissait ici de cette
+ partie de la Belgique occupée par la cité de Tongres, et qui ne
+ semble pas être tombée plus tôt au pouvoir des Saliens.
+
+ [525] V. ci-dessus p. 199 et 298, et cf. p. 15.
+
+Je tiens à rencontrer ici une objection qu’on peut me faire à l’occasion
+de chacun des discours mis par Grégoire dans la bouche de ses
+personnages. Ces discours, dira-t-on, sont de l’invention de Grégoire,
+qui aime à dramatiser ses écrits en faisant parler ses héros à la
+première personne: c’est chez lui une habitude courante, et la liste est
+longue des discours qui sont manifestement de son crû, et qui ne peuvent
+d’aucune manière être considérés comme historiques. J’accorde cela fort
+volontiers, mais je maintiens qu’il y a des exceptions, et que nous en
+avons une ici. D’ailleurs, si même il fallait admettre que la tradition
+n’a pas fourni la forme du discours direct, il faudrait tout au moins
+accorder l’origine traditionnelle du fond, et c’est tout ce qu’il faut
+retenir. Dans l’espèce, il importe peu que la chanson épique ait fait
+parler Théodoric à la première personne, ni qu’elle ait mis dans sa
+bouche l’évocation des atrocités commises autrefois par les Thuringiens;
+ce qui importe, c’est d’établir que ces atrocités ne sont pas de
+l’invention de Grégoire, mais qu’il en a trouvé la mention à une place
+quelconque du chant épique auquel il a emprunté cette histoire. Cette
+observation faite une fois pour toutes, je continue.
+
+Les souvenirs évoqués par le roi franc ont une couleur hautement
+poétique, et nul ne s’avisera, je pense, d’y voir le produit de la seule
+imagination du chroniqueur. Encore une fois, je ne veux pas dire que des
+atrocités comme celles qu’il raconte soient invraisemblables, et qu’on
+ne puisse pas en trouver des exemples tout aussi répugnants dans des
+faits historiques avérés; je dis que tracé avec une couleur si vive et
+avec un dessin si net, par un homme appartenant à une génération fort
+éloignée du temps où les faits sont censés avoir eu lieu, le récit est
+l’œuvre de l’imagination poétique et nullement celle de la mémoire
+historique. D’ailleurs, l’imagination en pareille matière n’invente que
+ce qui est conforme aux mœurs et à la réalité; la vraisemblance
+intrinsèque du tableau ne pourrait donc, à elle seule, être invoquée
+comme une preuve de sa réalité, elle en est une, tout au plus, de la
+fidélité avec laquelle l’imagination copie ou reproduit le réel.
+
+J’en dirai autant des fosses creusées par les Thuringiens pour y faire
+tomber les Francs. Ce stratagème figure souvent dans l’histoire des
+guerres entre peuples, et l’on ne peut nier qu’il en ait réellement été
+fait emploi[526]. Mais la plupart des récits où on en parle sont
+légendaires, et il faut avouer que l’idée d’un piège semblable se
+présentait trop facilement à l’esprit poétique pour qu’il résistât au
+plaisir de le supposer, là surtout où le souci de la gloire nationale
+suggérait cette facile explication de la défaite[527].
+
+ [526] Je citerai notamment: le stratagème des Normands au siège de
+ Paris, Regino, _Chronicon_ a. 887; celui de la ville de Crémone
+ assiégée par Frédéric Barberousse, Günther, _Ligurinus_; celui du
+ roi Frotho de Danemark en guerre avec les Curètes (Saxo Grammaticus
+ II, p. 39, Holder); celui du comte Florent de Hollande à Dordrecht
+ (Vossius, _Annal. Holland._ I, p. 44); celui des Flamands à la
+ bataille de Courtrai (Pirenne, _La version flamande et la version
+ française de la bataille de Courtrai_ dans _Comptes-rendus des
+ séances de la comm. roy. d’hist. de Belg._ IVe série, t. XVII).
+
+ [527] Il n’a pas tenu à Victor Hugo que le désastre de Waterloo
+ lui-même ne s’expliquât également, sinon par une fosse creusée
+ exprès, du moins par un profond ravin où la cavalerie française
+ serait allée se précipiter et s’écraser:
+
+ «Tout à coup, chose tragique, à la gauche des Anglais, à notre
+ droite, la tête de colonne des cuirassiers se cabra avec une clameur
+ effroyable. Parvenus au point culminant de la crête, effrénés, tout
+ à leur furie et à leur course d’extermination sur les carrés et les
+ canons, les cuirassiers venaient d’apercevoir, entre eux et les
+ Anglais, un fossé, une fosse. C’était le chemin creux d’Ohain.
+
+ L’instant fut épouvantable. Le ravin était là, inattendu, béant, à
+ pic sous les pieds des chevaux, profond de deux toises entre son
+ double talus; le second rang y poussa le premier, et le troisième y
+ poussa le second; les chevaux se dressaient, se rejetaient en
+ arrière, tombaient sur leur croupe, glissaient les quatre pieds en
+ l’air, pilant et bouleversant les cavaliers, aucun moyen de reculer,
+ toute la colonne n’était plus qu’un projectile, la force acquise
+ pour écraser les Anglais écrasa les Français, le ravin inexorable ne
+ pouvait se rendre que comblé: cavaliers et chevaux y roulèrent
+ pêle-mêle, se broyant les uns les autres, ne faisant qu’une chair
+ dans ce gouffre, et quand cette fosse fut pleine d’hommes vivants,
+ on marcha dessus et le reste passa. Presque un tiers de la brigade
+ Dubois croula dans cet abîme. Ceci commença la perte de la
+ bataille.» _Les Misérables_ IIe part., liv. I, ch. 9.
+
+ Comparez à ce récit poétique, je ne dis pas celui d’écrivains
+ allemands ou anglais, qui pourraient paraître portés à atténuer
+ l’importance de la prétendue cause de défaite mise en avant par
+ Victor Hugo, mais celui d’historiens français tels que Thiers, ou
+ encore Charras qui, peut-être, a fourni à V. Hugo le thème du chemin
+ creux dans les lignes mêmes qui en montrent l’inanité:
+
+ «Ney, écrit Charras, s’était mis à la tête des escadrons cuirassés.
+ Les boulets, puis la mitraille furent impuissants à les émouvoir.
+ _Ils atteignirent la crête._ Ney les dirigeait, en suivant le côté
+ ouest du contrefort où prenait naissance le vallon de Goumont et
+ celui de la Haie Sainte. _Il évitait ainsi d’aller tomber dans la
+ partie encaissée du chemin d’Ohain._» (_Hist. de la campagne de
+ 1815_, p. 278, Bruxelles 1857.)
+
+Il vaudrait la peine d’examiner l’un après l’autre tous ces épisodes de
+fossés creusés dans lesquels vient se précipiter et périr un ennemi
+imprudent; on les trouverait souvent, sinon totalement imaginaires, du
+moins singulièrement embellies. Il en est ainsi, tout particulièrement,
+de la fameuse histoire des chevaliers français venant s’écraser dans les
+fossés de Groeninghen, comme l’a démontré, d’une manière péremptoire
+selon moi, M. Pirenne, dans l’étude signalée ci-dessous[528].
+
+ [528] M. Funck-Brentano a essayé de sauver l’historicité de ce
+ renseignement dans son _Mémoire sur la bataille de Courtrai_ (dans
+ les _Mém. prés. par div. sav. à l’Acad. des Inscript. et B.
+ Lettres_, Ire série, t. X, 1891); il ne m’a pas convaincu. La
+ question n’est pas de savoir s’il y a eu ou non des fossés dans la
+ plaine de Groeninghen, mais bien si ces fossés ont été creusés par
+ les Flamands pour y faire tomber les Français, et si la bataille a
+ été gagnée grâce à ce stratagème.
+
+Enfin, le pont de cadavres sur l’Unstrut complète l’aspect poétique du
+récit et y imprime, pour ainsi dire, le cachet authentique de l’origine
+populaire. Une figure de langage ou une exagération de narrateur prise
+pour un fait réel, et transportée dans le récit de la bataille comme le
+fait le plus important à noter: voilà le pur esprit épique!
+
+Nous rencontrons souvent cette conception pour ainsi dire typique du
+génie populaire. Déjà les Romains racontaient qu’à la bataille de
+Cannes, l’armée d’Annibal avait traversé le Vergellus sur un pont de
+cadavres[529]. L’encombrement du champ de bataille par les cadavres des
+morts est rendu dans les écrits du moyen âge de diverses manières qui se
+rapprochent beaucoup de celle-là.
+
+ [529] Documenta cladis cruentus aliquamdiu Aufidus, pons de
+ cadaveribus _jussu ducis_ factus in torrente Vergelli, modii duo
+ annulorum Carthaginem missi dignitasque equestris taxata mensura.
+ Florus II, 6, 18.
+
+ Eorum dux Hannibal, cujus majore ex parte virtus saevitiâ constabat,
+ in flumine Vergello corporibus Romanis _ponte facto_ exercitum
+ transduxit, ut aeque terrestrium scelestum Karthaginiensium copiarum
+ egressum terra quam maritimarum Neptunus experiretur. Val. Max. IX,
+ 2, § 2.
+
+ J’ai souligné dans ces deux passages _jussu ducis_ et _ponte facto_,
+ desquels il me paraît résulter que ces deux écrivains classiques
+ n’ont pas bien compris la tradition populaire dont ils se font
+ l’écho, en attribuant à un ordre d’Annibal ce qui se trouve être le
+ résultat naturel d’une bataille. Mais combien, en toutes choses, la
+ littérature romaine s’est tenue à distance de l’âme populaire!
+
+Dans les traditions scandinaves, la mer, à la suite d’une bataille
+navale, est tellement couverte de cadavres, que la flotte victorieuse ne
+peut plus avancer[530]. D’après la tradition gothique, le sang est
+répandu à tels flots dans la bataille de Mauriac contre Attila, qu’il
+gonfle et fait déborder le ruisseau qui coule sur le théâtre du
+combat[531]. Dans la bataille livrée par Théodoric II à son frère
+Théodebert, la cohue et le massacre furent tels que les cadavres
+restèrent debout sur le champ de bataille, serrés dans les rangs des
+vivants qui continuaient de combattre[532]. Dans la bataille que le même
+livra à Clotaire II, près de Dormelles, il y eut tant de morts et tant
+de sang versé que la rivière, obstruée de cadavres et arrêtée par le
+sang figé, ne put plus couler[533]. L’histoire légendaire de la Pologne
+nous parle d’une victoire de Boleslas Chrobry, après laquelle on ne put
+traverser la plaine qu’en marchant sur les cadavres, tandis que le Bug
+roulait des flots de sang[534]. Au passage d’une rivière par l’armée du
+même prince, la multitude compacte des soldats ne laissait plus
+apercevoir les flots: on eût dit que les soldats passaient une route à
+pied sec[535].
+
+ [530] Frotho cum patriam repetere vellet, inauditum navigationis
+ impedimentum expertus est. Quippe crebra interfectorum corpora, nec
+ minus scutorum hastarumque fragmenta jactante estu universum maris
+ constraverant sinum... Igitur medii obstrictae cadaveribus hesere
+ puppes, etc. Saxo Gramm. _Gesta Danorum_ V, p. 156, Holder.
+
+ [531] Nam si senioribus credere fas est, rivulus memorati campi humili
+ ripa praelabens, peremptorum vulneribus sanguine multo provectus
+ est, non auctus imbribus, ut solebat, sed liquore concitatus
+ insolito, torrens factus est cruoris augmento. Jordan. c. 40.
+
+ [532] Fertur a Francorum ceterasque gentes ab antiquito sic forte nec
+ aliquando fuisse prilium conceptum. Ibique tantae estrages ab
+ uterque exercitus facta est, ubi falange ingresso certamenis contra
+ se priliabant, cadavera occisorum undique non haberint ubi inclinis
+ jacerint, sed stabant mortui inter citerorum cadavera stricti, quasi
+ viventes. Fredeg. IV, 38.
+
+ [533] _Liber Historiae_ c. 37. Tantus populus ibidem caecidit ut ipse
+ fluvius de corporibus mortuorum repletus, illa aqua currere non
+ valeret pro sanguine coacolata.
+
+ Et l’auteur ajoute immédiatement, comme pour ne pas laisser de doute
+ sur l’origine épique de son récit: In ipsâ pugnâ fuit angelus Domini
+ gladio evaginato super ipso populo.
+
+ [534] _Chronicon Polonorum_ I, 7. Tanta fuit ibi militum flumen
+ transeuntium multitudo, quod non aqua videbatur ab inferioribus, sed
+ quaedam itineris siccitudo. (Pertz, _Script._ IX, p. 430 et 432.)
+
+ [535] Je ne crois pas devoir réfuter l’étrange idée de Gloel,
+ _Forschungen_ IV, p. 200, n., qui, ignorant, à ce qu’il paraît, les
+ textes modernes que j’ai reproduits ci-dessus, se persuade que c’est
+ pour faire étalage de son érudition classique que Grégoire mentionne
+ ici un pont de cadavres.
+
+Je n’ai pas grand chose à dire de l’épisode du tour que Théodoric veut
+jouer à Clotaire, et de la manière dont, après avoir vu sa ruse déjouée,
+il parvient à se tirer d’embarras sans qu’il lui en coûte rien. De
+pareils traits n’ont pas besoin de plus amples commentaires. Celui qui
+ne voit pas derrière le rideau de cette fiction passer les pieds du
+génie populaire, celui-là, j’en suis sûr, aura depuis longtemps jeté ce
+livre, et je n’écris par pour le convaincre.
+
+L’épilogue du récit est bien significatif. Grégoire raconte et admet
+comme vrai que Théodoric a attiré Hermanfried à Tolbiac par des
+promesses, qu’il l’y a retenu par des présents, et que le malheureux
+prince thuringien a péri précipité du haut des murs de la ville, un jour
+qu’il y conversait avec le roi franc. «Mais, dit-il, nous ne savons pas
+qui l’a fait tomber; beaucoup croient retrouver ici la perfidie
+manifeste de Théodoric.» Nul doute, pour quiconque sait lire, que
+Grégoire se débat ici, une nouvelle fois, contre une source populaire
+dont il se refuse à admettre tout le contenu. Il éprouve du scrupule à
+accuser le roi d’un crime aussi grave sur la foi d’une source aussi peu
+sûre, il ne veut pas prendre la responsabilité de l’assertion, et la
+laisse pour compte à ceux dont il la tient. Son _multi tamen adserunt_,
+tout comme, plus haut, le _tradunt enim multi_ à l’occasion de l’origine
+des Francs[536], ou le _quidam adserunt_ au sujet de la descendance de
+Mérovée[537], désigne ici la tradition populaire, qui lui a déjà
+plusieurs fois inspiré une défiance instinctive[538]. Peut-être a-t-il
+eu encore une autre raison pour prononcer son _ignoramus_. La variante
+de Frédégaire, attribuant la mort de Hermanfried à Théodebert, pourrait
+faire croire qu’il y avait au moins deux versions, et que le fils et le
+père, à cause de leur succession et surtout de la quasi-identité de leur
+nom, ont été confondus entre eux, comme cela leur est arrivé si souvent
+dans l’épopée germanique[539]. Si Grégoire a déjà connu la double
+version, quoi d’étonnant qu’il ne se soit pas prononcé? Je dois
+cependant ajouter qu’à mon sens, il est peu probable qu’il ait connu la
+version de Frédégaire, qui a plutôt succédé à celle de Grégoire que
+coexisté avec elle. En général, une tradition orale n’a pas de gloses,
+et ne se charge pas de variantes marginales comme un manuscrit. Je ne
+sais l’importance qu’il faut attribuer à l’assertion du _Liber
+Historiae_, racontant que Théodoric fit mourir aussi les enfants de
+Hermanfried. Ce serait s’aventurer que de croire, sur la foi de ces
+paroles, que l’auteur puisait à même la source populaire. Au contraire,
+il ne raconte que d’après Grégoire, et cet unique détail ajouté par lui
+est dû, sans doute, au travail purement conjectural et explicatif qu’il
+fait sur le texte de son auteur, et dont j’ai donné quantité d’exemples.
+Ce qui reste acquis, de toute manière, c’est que la chanson vivait
+encore à l’époque de Frédégaire, et que la substitution épique de
+Théodebert à Théodoric remonte à une époque fort rapprochée de leur
+existence historique.
+
+ [536] V. ci-dessus p. 102 et 103.
+
+ [537] V. ci-dessus p. 152.
+
+ [538] Les critiques, cette fois encore, ont été trompés par le langage
+ de Grégoire de Tours, et se sont figuré les choses sous un jour
+ faux. Ampère (_Hist. litt. de la France avant Charlemagne_, 2e édit.
+ II, p. 281) voit ici _une sorte d’ironie au fond de la narration de
+ Grégoire_, qui, d’après lui, saurait parfaitement à quoi s’en tenir
+ sur l’auteur du meurtre de Théodoric. C’est méconnaître complètement
+ la nature du talent de Grégoire, qui ne sait pas manier l’arme de
+ l’ironie, et c’est ignorer l’attitude spéciale qu’il croit devoir
+ prendre vis à vis des traditions épiques. D’après Lippert o. c. XV,
+ p. 13, nous aurions ici la preuve que Théodoric a essayé de ne pas
+ porter la responsabilité de son crime et l’a fait exécuter par
+ autrui; cf. id. p. 16. D’après Gloel o. c. p. 230 qui croit pouvoir
+ combiner les récits de Grégoire et de Frédégaire, c’est Théodoric
+ qui a commandé le crime et Théodebert qui l’a perpétré: et si
+ Grégoire ne parle pas de ce dernier, c’est peut-être parce que, tout
+ en le sachant coupable, il a obéi à la prédilection qu’il a
+ manifestement pour ce roi. Enfin, Lorenz se persuade que si la
+ rumeur publique est indécise à l’endroit du coupable, cela tient à
+ ce que le crime avait été ourdi assez adroitement pour qu’on pût y
+ voir le fait d’un hasard malheureux. (_Die Thüringische
+ Katastrophe_, p. 64.) Je crois pouvoir laisser de côté la tentative
+ de Fischer, _Der Tod Hermanfrits, letzten Koenigs des Thüringischen
+ Reiches_, Culm 1863, qui veut voir dans le Tolbiacum de Grégoire le
+ Saubach thuringien, et qui prétend retrouver dans la toponymie de
+ cette dernière localité des souvenirs formels du roi Hermanfried. Il
+ est réfuté à suffisance par Lippert o. c. XV, p. 8 et suivantes.
+
+ [539] K. Müllenhoff, _Die Austrasische Dietrichssage_. Cette confusion
+ explique peut-être aussi pourquoi on attribue à Théodebert la
+ victoire remportée sur Chochilaicus sous le règne de son père
+ Théodoric. On verra plus loin qu’elle a persisté pendant tout le
+ moyen âge, et que sous les noms de Hugdietrich et de Wolfdietrich le
+ père et le fils n’ont cessé d’être pris l’un pour l’autre.
+
+Il ne faudrait pas croire d’ailleurs que le long récit qui vient d’être
+analysé soit le résumé d’une seule et même chanson épique. Il n’y règne,
+en effet, ni unité ni cohésion, et il paraît bien que Grégoire a eu sous
+les yeux au moins trois sources différentes. La première guerre de
+Thuringe, causée par les intrigues d’Amalberge, est l’objet d’un récit
+complet qui ne paraît pas attendre une suite. Sans doute, il ne raconte
+pas une histoire très satisfaisante pour les Francs, puisque Théodoric,
+après avoir rendu tant de services à son allié thuringien, se voit
+trompé par lui, mais ce manque de fidélité à la promesse faite couvre de
+honte le traître et non le roi franc, et celui-ci garde, aux yeux du
+peuple, tout l’honneur et de sa victoire et de sa générosité. En effet,
+l’épopée, qui glorifie la ruse chez le héros national quand elle
+réussit, la flétrit dans les mêmes conditions chez l’adversaire. Dans
+l’espèce, elle inculquait d’autant mieux aux masses le juste grief que
+le magnanime souverain avait contre des ingrats, et préparait ainsi les
+esprits à l’idée d’une revanche à prendre. Nous rencontrons ici la même
+situation que dans l’histoire de la première guerre de Burgondie: là
+aussi, on nous a montré Clovis victorieux, dupé, il est vrai, par un
+intrigant, mais parce qu’il était trop généreux, et léguant à son peuple
+un motif légitime pour attaquer les Burgondes dès qu’ils pourront.
+
+Le second récit, c’est l’histoire d’une nouvelle guerre de Thuringe,
+plus sanglante et plus décisive, et qui se termine par le splendide
+triomphe des armes franques. Ce récit est absolument indépendant du
+premier; une preuve manifeste en est dans le discours de Théodoric, qui
+a été analysé plus haut. Ce discours, en effet, rattache l’épisode non à
+la première guerre de Thuringe, que la source ne semble pas avoir
+connue, mais à une expédition hostile que les Thuringiens auraient faite
+en pays franc, et que les Francs auraient encore à venger. Il est vrai
+que le discours mis dans la bouche de Théodoric ajoute à ce long exposé,
+en sous-ordre et fort brièvement, le motif tiré du manque de fidélité de
+Hermanfried à sa promesse: _Nunc autem Hermanfredus quod mihi pollicitus
+est fefellit et omnino haec adimplere dissimulat_. Mais ces paroles, qui
+ne se rapportent en rien à la narration que le roi vient de faire à son
+peuple, sont même entièrement inintelligibles dans sa bouche: il est
+probable qu’elles ont été ajoutées ici par Grégoire, qui, lui, se
+rappelle l’épisode précédent, et qui essaie de mettre les deux récits
+d’accord entre eux. Mais la soudure reste visible, et trahit la
+diversité de provenance des deux narrations rattachées entre elles.
+
+De même qu’il ne dépend pas de ce qui précède, le récit de la seconde
+guerre ne se rattache pas à ce qui suit. Il trouve sa fin logique dans
+la défaite des Thuringiens et dans la conquête de leur pays par les
+Francs: _Patratam ergo victuriam, regionem illam capessunt et in suam
+redigunt potestatem._ Puis viennent des renseignements qui ne sont
+certes pas puisés à la source populaire, mais qui font partie des
+souvenirs personnels de Grégoire et de sa génération, et qui ont un tour
+bien historique:
+
+_Chlotacharius vero rediens, Radegundem filiam Bertecharii regis secum
+captivam abduxit sibique eam in matrimonio sociavit, cujus fratrem
+postea injuste per homines iniquos occidit. Illa quoque ad Deum
+conversa, mutata veste, monastirium sibi intra Pectavensem urbem
+construxit. Quae orationibus jejuniis atque elymosinis praedita in
+tantum emicuit, ut magna in populis haberetur[540]._
+
+ [540] Greg. Tur. III, 7.
+
+Et c’est après cela seulement que commence un troisième et dernier
+récit, indépendant de tout ce qui précède, et consacré aux ruses et aux
+artifices de Théodoric. Ce récit est d’une pièce, et le passage où il
+est question du piège tendu par Théodoric à Clotaire en faisait sans
+doute partie dès l’origine, bien qu’à première vue il y semble étranger.
+S’il en était autrement, on ne comprendrait pas pourquoi Grégoire aurait
+coupé de la sorte l’histoire de la guerre de Thuringe et des destinées
+de Hermanfried, alors qu’il eût été si simple d’achever d’abord toute
+cette histoire, pour y ajouter, comme conclusion, l’épisode donnant un
+échantillon de l’esprit ingénieux du roi franc. Tel était du moins
+l’ordre logique, et, s’il ne l’a pas adopté, c’est que sa source
+elle-même lui en imposait une autre.
+
+De plus, lui-même nous apprend que l’aventure en question s’est passée
+lorsque les rois francs étaient encore en Thuringe (_cum adhuc
+supradicti regis in Thoringiam essent_): où aurait-il appris cela, sinon
+dans la source même qui lui a fait connaître l’épisode?[541]
+
+ [541] M. Rajna, qui penche à voir dans cette anecdote le sujet d’une
+ espèce de _fableau_ indépendant, reconnaît d’ailleurs que l’autre
+ opinion se défend fort bien: «Jo non oserei escludere che questa
+ atroce commediola non potesse far parte del poema delle guerra
+ turingica. La nota comica non è pur nulla aliena dall’epopea eroica:
+ testimonio, per non dir altro, piu di un’episodio della stessa
+ Iliade.» O. c. p. 106.
+
+Qu’on ne se figure pas que cette source doive être considérée comme une
+satire inspirée par l’hostilité à la personne de Théodoric. Je crois,
+tout au contraire, que c’était une chanson en son honneur. Le public
+tout barbare de l’Austrasie se délectait à voir son souverain supérieur
+par la ruse à tous ses adversaires; de même qu’il glorifiait Clovis
+abattant sans scrupule les membres de sa famille et trouvant encore le
+mot pour rire au milieu de cette sinistre besogne, de même, ici, il ne
+devait pas redire sans satisfaction des aventures où Théodoric montre sa
+maîtrise aussi bien dans les subtilités de la ruse que dans les exploits
+de la guerre[542]. Il est vrai qu’en définitive la ruse de Théodoric
+semble échouer, puisque Clotaire devine le piège et qu’il en coûte un
+beau plateau d’argent à son frère pour l’amadouer. Mais c’est là une
+illusion: en réalité, pour le barbare qui écoutait ce récit, Théodoric
+se tirait à son honneur d’un mauvais pas, puisqu’il parvenait à se faire
+rendre l’objet qu’il avait dû donner à son frère. Et c’est là ce
+qu’appréciaient chez lui les grossiers auditeurs de sa _geste_. La
+mention de Tolbiac dans l’épisode nous signale d’une manière
+approximative la patrie de notre chant: il vient des pays rhénans, du
+cœur de l’Austrasie. Tolbiac semble d’ailleurs avoir été un foyer
+poétique pour l’épopée franque; c’est là qu’une chanson nous a montré
+précédemment le roi Sigebert combattant contre les Alamans et blessé au
+genou[543]; c’est là que plus tard, dans une guerre fratricide que
+chantera également la poésie contemporaine, les deux petits-fils de
+Brunehaut se livreront la bataille la plus sanglante qui se soit jamais
+livrée de mémoire de Franc[544].
+
+ [542] Rajna l. l.
+
+ [543] Greg. Tur. II, 37.
+
+ [544] Fredeg. IV, 38.
+
+Dans cet ensemble de narrations, le ton, la couleur, certains épisodes,
+particulièrement mis en relief, enfin, le discours de Théodoric et les
+motifs qu’il allègue pour justifier la guerre, voilà la part de
+l’élément légendaire et poétique. Mais la charpente générale de la
+narration repose, me semble-t-il, sur une base historique. Non seulement
+les événements étaient trop rapprochés encore pour pouvoir être fort
+défigurés par la bouche populaire, mais nous trouvons dans les faits les
+mieux attestés des points de raccordement avec cette tradition. Sainte
+Radegonde vit en plein jour historique; on connaît ses destinées, et on
+les trouve de tout point conformes à ce qui en est raconté ici. La
+concordance des légendes saxonnes du Xe siècle avec les traditions
+franques du VIe sur les faits principaux de la guerre atteste également
+le souvenir universel des victoires de l’Austrasie. Enfin, un
+contemporain de Grégoire de Tours, Procope, raconte que Hermanfried fut
+tué par les Francs[545], et fait allusion, ailleurs, à la perfidie
+qu’ils ont montrée vis à vis des Thuringiens[546]. Tout cela prouve que
+si la légende a amplifié ici, c’est sur la base solide de l’histoire, et
+que si elle a accentué la couleur des événements, elle n’en a pas fait
+disparaître les contours.
+
+ [545] Procop. _Bell. Goth._ I, 13, p. 69, Bonn.
+
+ [546] Id. ib. II, 28, p. 263, Bonn.
+
+Voilà tout ce que Grégoire nous a appris de Théodoric. C’est bien peu
+pour un personnage de cette importance. Mais cela se comprend.
+Théodoric, comme tous les rois austrasiens, est hors de la portée du
+regard de notre chroniqueur. Admirablement renseigné sur ce qui se passe
+en Bourgogne et en Neustrie, Grégoire l’est beaucoup moins sur la partie
+orientale du royaume franc. Il y a dans ses notions sur l’Austrasie des
+lacunes considérables. Théodoric partage chez lui la destinée de son
+fils Théodebert et celle de son petit-fils Théodebald, et encore celle
+de son neveu Sigebert, qui fut pourtant le contemporain et l’ami de
+Grégoire. Il a laissé dans l’ombre le règne de tous ces princes, tandis
+que, son livre en main, on peut raconter pour ainsi dire jour par jour
+la carrière de Chilpéric et de Gontran. Et toutefois, Théodoric, on l’a
+vu plus haut, a occupé une grande place non seulement dans l’histoire,
+mais encore dans la poésie[547]. Nous avons ici une preuve, et des plus
+convaincantes, de la singulière parcimonie avec laquelle Grégoire de
+Tours a puisé dans les souvenirs populaires des Francs. Il a passé à
+côté de tout un monde poétique sans peut-être s’en rendre compte, et,
+dans tous les cas, sans en tirer parti pour sa narration, aimant mieux
+laisser Théodoric en dehors de son récit que de l’y introduire sous le
+patronage de la poésie barbare. On voit aussi par là quelle erreur on
+commettrait en voulant juger de l’épopée mérovingienne d’après le peu
+qui en a passé dans les pages de ce chroniqueur.
+
+ [547] V. ci-dessus p. 53 et suiv.
+
+Théodebert est encore moins bien traité par lui. Ce prince, qui a régné
+de 533 à 548, était peut-être de tous les rois francs le plus digne
+d’inspirer la poésie épique. Ses grandes qualités guerrières[548], sa
+justice, sa piété, sa clémence, sa beauté royale[549], sa fidélité à ses
+amis[550], c’était là un ensemble de dons bien fait pour charmer ses
+peuples. Ajoutez à cela les luttes qu’il dut soutenir dans sa jeunesse
+contre ses oncles pour défendre son héritage[551], les vicissitudes
+dramatiques de ses amours[552], l’éclat dont il sut faire briller
+l’Austrasie à l’extérieur, tant par la diplomatie que par les armes,
+enfin, la mort tragique qui mit fin d’une manière prématurée à sa
+brillante carrière[553], et vous comprendrez la place qu’il dut prendre
+dans le souvenir et dans l’admiration des Francs d’Austrasie. Aussi
+entra-t-il de bonne heure dans leur épopée nationale, d’où il passa
+bientôt dans celle de toutes les tribus germaniques. Il avait été, de
+son vivant, associé aux combats et à la gloire de son père: la poésie
+populaire s’en est souvenue, et elle a si bien uni leurs deux mémoires
+qu’elle est arrivée, sinon à les confondre, du moins à attribuer à
+chacun d’eux ce qui revenait à l’autre. Dans l’histoire, nous trouvons à
+plusieurs reprises le jeune Théodebert aux côtés de son père comme son
+lieutenant: c’est lui qui va refouler les Danois[554]; c’est lui qui va
+reprendre aux Visigoths le midi de la Gaule[555]; c’est lui qui tire son
+père d’un mauvais cas en se faisant rendre par Clotaire la coupe donnée
+à celui-ci par Théodoric[556]. D’autre part, la tradition nous montre
+Théodebert accompagnant son père en Thuringe[557], et assure que c’est
+Théodebert qui a fait périr Hermanfried[558].
+
+ [548] Τολμητίας τε γὰρ ἦν ἐς τὰ μάλιστα καὶ τραχώδης καὶ πέρα τοῦ
+ ἀναγκαίου τὸ φιλοκίνδυνον κεκτημένος. Agath. I, 4, p. 21, Bonn.
+
+ [549] Elegantem et utilem. Greg. Tur. III, 1. At ille in regno
+ firmatus, magnum se atque in omni bonitate praecipuum reddidit. Erat
+ enim regnum cum justitia regens, sacerdotes venerans, eclesias
+ munerans, pauperes relevans et multa multis beneficia pia ac
+ dulcissima accommodans voluntate. Id. III, 25.
+
+ [550] Id. III, 23-24.
+
+ [551] Id. III, 23.
+
+ [552] Id. III, 27.
+
+ [553] Agathias, I, 4, p. 23 contredisant Greg. Tur. III, 36.
+
+ [554] Greg. Tur. III, 3. Fredeg. III, 30-31. _Liber Historiae_, 19.
+
+ [555] Greg. Tur. III, 21-22.
+
+ [556] Id. III, 7.
+
+ [557] _Liber Historiae_, 22.
+
+ [558] Fredeg. III, 32.
+
+Ainsi s’opérait lentement la confusion des deux physionomies poétiques.
+Ce qui la rendit inévitable, c’est que les deux héros portaient des noms
+à peu près identiques. Ces noms avaient pour élément constitutif deux
+radicaux dont le premier, _theod_, leur était commun. Or, il y a dans
+l’onomastique allemande du moyen âge une tendance incontestable à ne
+tenir compte que de l’un des deux radicaux, l’autre--c’est ordinairement
+le second--pouvant s’échanger contre un équivalent[559]. Il se fait
+qu’ainsi on a pu facilement donner à Théodebert le nom de Théodoric et
+_vice versâ_, et rien n’a dû aider davantage à la confusion des deux
+personnages. Cette confusion n’est pas allée jusqu’à la fusion: les deux
+héros ont gardé leur individualité, mais ils ont fait un large échange
+de leurs qualités et de leurs aventures. Théodoric, qui était déjà au Xe
+siècle le Huga Theodoricus de Widukind, a gardé dans la poésie allemande
+du XIIIe siècle ce nom traditionnel de _Hugdietrich_. Quant à
+Théodebert, il paraît bien que sa personnalité est venue aboutir, partie
+à celle de _Wolfdietrich_, partie à celle du _Roi Ortnit_[560]. Je ne
+sais si la juvénile et mélancolique figure du héros que je viens de
+nommer n’a pas conservé mieux qu’une autre l’impression que Théodebert
+avait faite sur l’imagination de ses Francs, et je remarque en passant
+que la légende les fait périr tous les deux victimes d’un accident de
+chasse qui prend naturellement, dans le poème, un caractère des plus
+émouvants. Au reste, la critique n’a pas encore suffisamment débrouillé
+les éléments qui ont servi à constituer le vaste cycle poétique des
+_Hugdietrich_ et des _Wolfdietrich_, et il convient de ne pas chercher à
+en savoir plus qu’elle. Si j’ai touché à ce sujet, ç’a été pour faire
+voir combien il est fécond en traditions épiques.
+
+ [559] Un moine qui, en 712, fait une donation à l’abbaye d’Echternach
+ est tour à tour appelé _Ansbertus_ et _Ansbaldus_ (Bréquigny et
+ Pardessus II, p. 291). Dans Saxo Grammaticus VIII, p. 297 (Holder)
+ on lit: Gotricus qui et Godefridus est appellatus. Il s’agit ici du
+ roi normand contemporain et ennemi de Charlemagne. Dans le nécrologe
+ de l’abbaye du Saint-Esprit à Luxembourg, la comtesse Ermesinde est
+ appelée _Irmengardis_. (_Public. de l’Instit. Grand-Ducal_, XXIX, p.
+ 357.) On pourrait multiplier ces exemples.
+
+ [560] Les trois poèmes de _Hugdietrich_, de _Wolfdietrich_ et
+ d’_Ortnit_ ont été l’objet d’une édition critique dans le _Deutsche
+ Heldenbuch_ de Karl Müllenhoff, par Amelung et Jaenicke, t. III et
+ IV.
+
+CONCLUSION.--L’existence de nombreuses chansons épiques sur Théodoric I
+et sur Théodebert I nous est attestée de trois manières:
+
+1º Par le témoignage formel de l’auteur du IXe siècle;
+
+2º Par les poèmes allemands du moyen âge dont ces princes sont devenus
+les héros, et qui eux-mêmes mettent en œuvre des chants plus anciens;
+
+3º Par les récits de Grégoire lui-même, dont quelques-uns sont
+manifestement empruntés à des chants épiques, et dont les autres portent
+la trace de l’impression profonde que les figures des deux héros ont
+faite sur le chroniqueur franc.
+
+
+
+
+
+LIVRE III
+
+Les derniers Mérovingiens
+
+
+
+CHAPITRE I
+
+Frédégonde.
+
+
+Après l’histoire de la guerre de Thuringe, il n’y a plus aucune trace de
+chant épique dans la chronique de Grégoire de Tours, et nous mettons
+désormais le pied sur le terrain de l’histoire pure. Les faits qu’il va
+raconter sont trop rapprochés de lui pour avoir pu s’altérer. Sans
+doute, il ne les connaît que par la tradition orale, et même son livre
+III est, sous ce rapport, le plus populaire de tous, car il ne repose ni
+sur des témoignages écrits ni sur l’observation personnelle, et il
+relève tout entier des rapports faits de vive voix au narrateur par ses
+contemporains. Néanmoins, il n’a rien d’épique. Les données que le
+chroniqueur y a recueillies ne sont ni défigurées ni idéalisées: elles
+se présentent à nous avec toute la couleur de la réalité et sans mélange
+de fiction. Le trait anecdotique, il est vrai, y tient une grande place,
+et, en général, l’importance accordée à l’élément dramatique et
+pittoresque est une preuve de leur origine populaire, mais c’est aussi
+la seule. Ces traditions sont restées au même degré de développement que
+les traditions gallo-romaines relatives à la guerre des Visigoths au
+moment où Grégoire les consigna par écrit: c’étaient des germes épiques
+pouvant s’ouvrir ou pouvant rester inféconds, selon les circonstances.
+Par endroits, vous voyez comme un commencement de germination, et l’œil
+exercé ne s’y trompe guère. C’est Clotilde qui, appelée à décider du
+sort de ses petits-enfants, s’écrie: «Je les aime mieux morts que
+tondus!»[561] C’est Deutérie, figure éminemment poétique et annonçant de
+loin celle de Brunehaut, qui, ayant conquis le cœur de Théodebert et
+craignant de trouver une rivale dans sa fille, attache celle-ci à un
+char traîné par des bœufs indomptés qui, du haut du pont de Verdun, se
+précipitent avec elle dans la Meuse[562]. C’est Childebert qui après
+avoir si souvent exprimé le désir de voir la Limagne d’Auvergne qu’on
+dit si belle, s’en voit empêché, le jour qu’il l’envahit, par un
+brouillard intense que Dieu envoie pour le punir[563]. C’est un orage
+miraculeux qui empêche le même Childebert, uni à Théodebert d’Austrasie,
+de détruire son frère Clotaire, lequel était sur le point de succomber à
+leurs coups[564]. C’est la fuite si dramatique du jeune Attale, souvenir
+de famille raconté à Grégoire par ses parents du côté maternel[565].
+C’est, la distance rétablissant les conditions nécessaires au
+développement épique, l’histoire d’Amalasonthe entièrement défigurée et
+devenue une sombre légende[566]. Mais, à part cet unique épisode qui
+n’appartient d’ailleurs pas aux annales franques, nous rencontrons
+l’histoire partout, l’épopée nulle part. Même une aventure comme celle
+de Mundéric[567], qui devait plus que toute autre intéresser le peuple,
+ne semble pas encore avoir été l’objet d’une véritable élaboration
+poétique. Il se peut qu’il ait existé une chanson sur ce sujet, au
+moment où Grégoire écrivait, mais ou bien le chroniqueur n’a pas cru
+devoir lui emprunter ce qui se rencontrait encore dans la mémoire de
+tout le monde, ou bien la chanson elle-même se sera tenue sur le terrain
+rigoureusement historique: en effet, l’épisode ne contient pas une ligne
+qui puisse faire reconnaître l’amplification poétique. Le seul passage
+où l’influence de l’esprit épique se trahisse encore, c’est l’histoire
+de la défaite de Clotaire I par les Saxons, en 556[568]. On n’en sera
+pas étonné: jamais une défaite n’a laissé l’imagination populaire
+passive; toujours elle s’est évertuée à la pallier ou à l’expliquer. «La
+défaite, a dit excellemment M. de Monge, c’est la muse épique par
+excellence[569].» Nous en avons un exemple bien frappant ici. La
+tradition est obligée de raconter le désastre subi par les Francs en
+Saxe: désastre incontestable, et trop récent encore pour qu’elle ait pu
+le nier ou le transformer en victoire. Que fera-t-elle? Elle en enlèvera
+la responsabilité au roi, pour la reporter sur ce coupable collectif et
+peu intéressant qui s’appelle la multitude; elle montrera le roi faisant
+à trois reprises des efforts pour détourner son armée d’une expédition
+funeste, et forcé par les clameurs de la foule d’y participer malgré
+lui; d’autre part, elle ne nous laissera pas ignorer que les Saxons
+eux-mêmes ne s’attendaient pas à leur triomphe, et qu’ils avaient fait
+tout leur possible pour fléchir le roi Clotaire, tant il était
+redoutable. La défaite apparaîtra ainsi comme la juste punition de
+l’arrogance populaire; elle mettra plutôt en relief la sagesse et la
+prudence du roi qui l’avait prévue. Et enfin, pour que, malgré son
+outrecuidance, le peuple franc ne sorte pas trop compromis de
+l’aventure, la légende qui racontera sa défaite saura aussi que du côté
+des ennemis le nombre des morts a été presque aussi considérable que du
+côté des Francs. Ainsi seront satisfaits à la fois, dans une certaine
+mesure, le sentiment dynastique et le sentiment national, et le roi
+franc pourra se consoler en se disant que _tout est perdu fors
+l’honneur_[570]!
+
+ [561] Greg. Tur. III, 18.
+
+ [562] Id. III, 22-26.
+
+ [563] Id. III, 9.
+
+ [564] Id. III, 28.
+
+ [565] Id. III, 15. _Cf._ ci-dessus p. 171 et suiv.
+
+ [566] Id. III, 31.
+
+ [567] Greg. Tur. III, 14.
+
+ [568] Id. IV, 14.
+
+ [569] L. de Monge, _Études morales et littéraires_ t. II, p. 67.
+
+ [570] Rajna o. c. p. 125 a fort bien reconnu, d’un côté, que ce récit
+ est historique, d’autre part, qu’il revêt déjà un coloris poétique.
+
+ «In essi (particolari) c’é innegabilmente del poetico; si direbbe di
+ sentire l’eco di un canto sassone. Particolarmente ci suona coma
+ qualcosa di epico la triplice ambasciata dei Sassoni col crescendo
+ delle offerte, e il triplice rifiuto dei Franchi. E manifesta
+ esagerazione, in cosa dove appunto l’epica ama sempre di esagerare,
+ sarà la moltitudine dei morti, e sassoni e franchi, tale che _nec
+ aestimari nec numerari possit_. Questo precisamente l’anno appresso
+ che la massima parte dei Sassoni era stata distrutta dal medesimo
+ Clotario: Chlotacharius rex... maximam eorum partem delevit!»
+
+ Ces observations sont fort justes, et en particulier celle qui est
+ relative à la _triplicité_ des offres des Saxons. L’épopée, comme le
+ dieu de Virgile, aime ce _numerus impar_. Rajna rappelle ici le
+ triple conseil de Wiomad à Aegidius; de mon côté, je signalerai la
+ triple exhortation de saint Anian au peuple d’Orléans (Greg. Tur.
+ II, 7), laquelle, comme j’aurai l’occasion de le démontrer ailleurs,
+ est d’origine épique et non historique.
+
+ Je ne saurais d’ailleurs pas accorder à M. Rajna qu’il y ait ici
+ trace d’un chant saxon. M. Rajna allègue les sentiments hostiles aux
+ Francs, et le fait que «solo il re è accarezzato»; mais pour
+ l’épopée populaire, c’est le roi et non son peuple, c’est le héros
+ individuel et non la collectivité qui concentre l’intérêt et qui a
+ toujours raison. Les poètes épiques ont de tout temps préféré les
+ rois à leurs peuples; quand ils présentaient à la multitude un des
+ siens, il s’appelait Thersite, et elle n’en était pas offusquée.
+
+Voilà toute la part de l’épopée dans la chronique de Grégoire à partir
+de la guerre de Thuringe: désormais, jusqu’à l’année 591, à laquelle il
+s’arrête, notre historien, à supposer même qu’il rencontre encore
+parfois la chanson épique sur son chemin, ne lui demande plus rien, ou
+ne trouve pas chez elle des souvenirs plus altérés que ceux que garde la
+mémoire publique. On pourrait croire que ses deux continuateurs,
+Frédégaire et le _Liber Historiae_, suppléent ici à son silence et nous
+apportent, encore une fois, l’écho de la poésie populaire sur ces sujets
+pour eux lointains. Mais non: ils se bornent à la résumer sèchement,
+ajoutant çà et là un détail assez suspect, mais n’enrichissant d’aucune
+légende le tissu de son récit. A part la tradition sur l’origine du nom
+des Lombards, qui appartient à un autre cycle, et une prétendue
+prophétie relative à Brunehaut, qui sera examinée plus loin, la légende
+épique est absente de toute la partie du résumé de Frédégaire relative à
+la période d’un demi-siècle qui s’écoule de 530 à 590. Et, bien qu’à
+partir de 584 Grégoire ait fait défaut au chroniqueur burgonde, et que
+ce fût une raison de plus pour qu’il demandât à la fiction populaire de
+suppléer à l’insuffisance de ses renseignements, il reste tout aussi sec
+pour les années 584-590 que pour les autres, et il en expédie l’histoire
+en quelques chapitres des plus sommaires.
+
+Quant au _Liber Historiae_, pour cette même période de 530 à 590, il se
+borne également à marcher sur les pas de Grégoire. Sauf les légendes
+relatives à Frédégonde, qui vont être étudiées sans retard, il n’ajoute
+absolument rien à son auteur, sinon, çà et là, un détail que des
+circonstances tout à fait fortuites ou spéciales lui ont permis de
+connaître. Ainsi, il raconte d’une manière plus complète que Grégoire
+l’expédition de Childebert en Espagne, en ce sens qu’il nous apprend
+comment ce roi est entré en possession de l’étole de saint Vincent: mais
+qui ne voit qu’il se fait ici l’écho d’une tradition monastique
+conservée dans l’abbaye que Childebert, au retour d’Espagne, avait bâtie
+pour abriter la précieuse relique? Saint-Vincent, devenu plus tard
+Saint-Germain des Prés, était voisin de Saint-Denis où paraît avoir vécu
+notre chroniqueur: on comprend donc qu’il connaisse assez bien les
+souvenirs de cette église[571]. D’autres additions peuvent sans doute
+s’expliquer par les mêmes raisons; elles n’ont, dans tous les cas, rien
+d’épique, et n’autorisent aucunement à croire que pour cette période le
+_Liber Historiae_ ait puisé à une source populaire. Il n’y a d’exception
+qu’en ce qui concerne l’histoire de Frédégonde, l’héroïne qui fait les
+frais de ce chapitre.
+
+ [571] V. G. Kurth, _Étude critique sur le Gesta Regum Francorum_.
+
+Il n’est pas étonnant que Frédégonde ait trouvé sa place dans la
+tradition populaire de la Neustrie. Peu de personnages devaient faire
+sur l’imagination de la foule une impression plus profonde que cette
+femme frénétique et endiablée, qui dépensait une somme prodigieuse
+d’énergie et d’intelligence à ourdir des intrigues et à préparer des
+crimes. Totalement dénuée de sens moral, mais animée des plus ardentes
+passions, toujours ivre d’ambition et altérée de vengeance, elle frappe
+sans pitié tout ce qui lui est obstacle, tout ce qui la menace,
+l’humilie ou la gêne. Souple et glacée comme la vipère, et possédant au
+plus haut degré cet art d’insinuation qui fut la cause de sa haute
+fortune et de son empire sur Chilpéric, elle a le talent de fixer le
+cœur de ce tyran luxurieux et mobile, bien plus, de le diriger à sa
+guise, et il n’est pas de crime qu’elle ne lui fasse commettre,
+puisqu’il va, sous son influence, jusqu’à sévir contre son propre sang
+et à exterminer sa race. Elle fera preuve des mêmes talents dans ses
+relations avec son beau-frère Gonthran de Bourgogne. Malgré les trop
+justes soupçons qu’elle inspirait à ce prince, et en dépit des charges
+accablantes qui pesaient sur elle, elle parvint, sinon à conquérir son
+entière confiance, du moins à lui inspirer une défiance incurable à
+l’endroit de son alliée naturelle, la reine d’Austrasie. Il n’était pas
+facile de prouver à Gonthran que Brunehaut, entourée d’ennemis et
+n’ayant d’autre espoir que dans le roi de Bourgogne, se fût avisée de
+comploter avec ses propres ennemis contre son unique allié. Eh bien, dès
+ses premières entrevues avec lui, Frédégonde avait obtenu ce grand
+résultat, et enfoncé dans l’esprit du roi le dard envenimé qui ne devait
+plus en sortir. En dépit de l’évidence, on le verra accueillir les
+calomnies les plus absurdes contre Brunehaut, lui prêter les projets les
+plus chimériques, et ne céder qu’à contre-cœur à l’évidence de son
+innocence, tant il y avait eu de force persuasive et insinuante dans les
+calomnies de Frédégonde! Mais Frédégonde savait jouer du couteau aussi
+bien que de la langue: par trois reprises, elle essaya, en armant des
+sicaires, de se débarrasser d’une rivale détestée, et ni sa propre
+détresse, ni l’indignation publique dont elle se sentait menacée ne
+purent arrêter le cours de ses forfaits.
+
+Cette misérable femme est toute dégouttante de sang: les fils de
+Chilpéric, leur mère, leur sœur, l’évêque Prétextat, le roi Sigebert,
+des hommes et des femmes de toute condition sont tombés sous ses coups;
+néanmoins, elle meurt _pleine de jours_[572], et sans jamais avoir été
+inquiétée sérieusement par la vengeance de ses victimes. Telle est la
+Frédégonde que nous fait connaître l’histoire. On conviendra que la
+réalité pouvait fournir à l’imagination peu de types mieux faits pour la
+frapper fortement. Aussi la légende s’est-elle de bonne heure emparée de
+cette physionomie sinistre, pour la placer au centre de tableaux dignes
+d’elle. Car, chose curieuse! alors que la plupart des héros que l’épopée
+a célébrés ont été défigurés par elle et desservis dans leur réputation,
+la couleur des récits dont Frédégonde est l’héroïne ne se distingue en
+rien de celles que revêtent ses aventures dans l’histoire avérée. La
+femme perverse est restée dans le monde de la fiction ce qu’elle était
+déjà dans celui de la réalité: elle est passée de plein pied, si je puis
+ainsi parler, de l’un dans l’autre, et même on peut se demander si sa
+légende ne reste pas en deçà de l’histoire. Voici, dans la série des
+monstrueux exploits de Frédégonde, la part de la fiction poétique.
+
+ [572] Eo enim tempore mortua est Fredegundis regina senex et plena
+ dierum. _Lib. Hist._ c. 37.
+
+«Nous allons raconter, écrit l’auteur du _Liber Historiae_, comment
+Frédégonde trompa sa maîtresse, la reine Audovère. Frédégonde
+appartenait à la domesticité inférieure du palais. Chilpéric étant allé
+avec son frère Sigebert à la guerre contre les Saxons, Audovère, qu’il
+avait laissée enceinte, mit au monde une fille. Frédégonde, par ruse, la
+conseilla de la sorte: «Madame, voici que mon seigneur le roi revient
+victorieux; comment pourra-t-il accueillir avec joie sa petite fille non
+encore baptisée?» La reine, là dessus, fit préparer le baptistère et
+appeler l’évêque qui devait ondoyer son enfant. L’évêque étant arrivé,
+il ne se trouva pas de femme qui pût tenir la petite sur les fonts.
+Alors Frédégonde dit à la mère: «Trouverons-nous jamais mieux que vous
+pour remplir ce service? Tenez-la donc vous-même.» Audovère obéit. Quand
+revint le roi victorieux, Frédégonde alla à sa rencontre et lui dit:
+«Dieu soit loué, de ce que le roi notre seigneur revient vainqueur de
+ses ennemis et de ce qu’il lui est né une petite fille. Avec qui le roi
+mon seigneur couchera-t-il cette nuit, puisque la reine est maintenant
+sa commère à raison de sa fille Childesinde?» Et le roi répondit: «Si je
+ne puis coucher avec elle, je coucherai avec toi.» Lorsque le roi fut
+entré dans le palais, la reine accourut à sa rencontre avec son enfant,
+et le roi dit: «Tu as fait, dans ta simplicité, une chose bien funeste;
+maintenant, tu ne peux plus être ma femme.» Il lui fit prendre le voile
+avec sa fille, et il lui donna quantité de terres et de fermes; il
+condamna à l’exil l’évêque qui avait fait le baptême; quant à
+Frédégonde, il en fit sa reine.»[573]
+
+ [573] _Liber Historiae_ c. 31.
+
+Pour bien apprécier cette histoire, il faut d’abord se remémorer les
+prescriptions du droit canonique de cette époque en matière
+d’empêchements de mariage. A partir d’une certaine date, on vit
+prévaloir dans l’Église cette idée que la parenté spirituelle contractée
+dans le baptême était un empêchement au même degré que la parenté selon
+la chair, que dis-je, qu’elle avait même un caractère plus sacré. Or, il
+y avait du chef du baptême diverses catégories de parenté. D’abord
+venait la parenté spirituelle qui rattachait le parrain et la marraine
+d’une part à leur filleule de l’autre: cet empêchement était le plus
+ancien et le plus grand de tous, et, dès 530, Justinien l’inscrivait
+dans le code civil[574]. En second lieu, il y avait l’empêchement qui
+existait entre les parents selon la chair d’une part et les parents
+selon le baptême de l’autre: ainsi le parrain ne pouvait épouser la mère
+de son filleul, ni la marraine le père de celui-ci, en vertu du canon 53
+du concile _in Trullo_, tenu en 692[575]. En troisième lieu, le parrain
+et la marraine, en leur qualité de père et mère spirituels du filleul,
+étaient conçus comme des époux selon le baptême, et ne pouvaient, par
+conséquent, devenir époux selon la chair. Ce dernier empêchement,
+promulgué pour la première fois dans un concile romain de 721[576], fut
+introduit peu de temps après, par le roi Liutprand, dans la loi civile
+des Lombards[577]. Néanmoins, bien que promulgué une seconde fois au
+concile romain de 743[578], et rappelé en termes énergiques par le pape
+Zacharie, dans sa lettre de 747 à Pepin le Bref[579], il ne semble pas
+s’être introduit sans résistance.
+
+ [574] Ea videlicet persona omnimodo ad nuptias venire prohibenda quam
+ aliquis... a sacrosancto suscepit baptismate, quum nihil aliud sic
+ inducere potest paternam affectionem et justam nuptiarum
+ prohibitionem, quam hujusmodi nexus, per quem Deo mediante eorum
+ animae copulatae sunt. _Cod. Justin._ V, IV, 26.
+
+ [575] Hefelé, _Conciliengeschichte_ t. III, p. 337. Il renvoie au
+ commentaire d’Assemani dans sa _Bibliotheca juris orientalis_ t. V.
+ p. 166 et suiv. Il faut remarquer que ce canon était resté inconnu
+ en Angleterre jusqu’au VIIIe siècle. Saint Boniface, qui avait
+ autorisé le mariage d’un homme avec la mère de sa filleule, fut fort
+ troublé d’apprendre que les Romains considéraient une union de ce
+ genre comme un péché mortel, et il recourut aux lumières de
+ plusieurs de ses amis d’Angleterre pour rassurer et éclairer sa
+ conscience. Jaffé, _Bibl. Rer. Germ._ III, 29-31, p. 95 et suiv.
+
+ [576] Id. o. c. III, p. 362.
+
+ [577] Leg. Liutprandi, c. 34 (Pertz _Legg._ IV, p. 124).
+
+ [578] Hefelé, o. c. III, p. 516.
+
+ [579] _Codex Carolinus_ ep. 3 dans Jaffé, _Bibl. Rer. German._ IV.
+
+Comme on le voit, le cas d’Audovère appartient à la seconde catégorie
+d’empêchements de mariage: celui qui s’oppose à l’union de la marraine
+et du père de l’enfant. Mais, si l’interdiction a été formulée pour la
+première fois en 692, l’histoire, qui est censée se passer vers le
+milieu du VIe siècle, perd toute vraisemblance, et trahit par là même sa
+provenance récente. D’ailleurs, à supposer qu’un empêchement eût existé
+dès cette date, il est d’autres motifs pour faire rejeter l’anecdote.
+Audovère n’étant qu’une des nombreuses compagnes de Chilpéric, il est
+difficile de décider si elle était considérée comme sa femme légitime ou
+comme sa concubine. Dans le premier cas, une simple bévue commise par
+ignorance n’avait pas le pouvoir de dissoudre un mariage, qui était de
+sa nature indissoluble. Dans le second cas, au contraire, les rapports
+entre Chilpéric et Audovère n’étaient d’aucune manière détruits aux yeux
+du roi, puisqu’ils n’avaient pas le caractère d’une union conjugale.
+Puis, le moyen de nous faire croire que ce barbare luxurieux, qui était
+habitué à violer tous les commandements de l’Église, eût été homme à
+renoncer à l’objet de sa passion pour une raison d’ordre théologique!
+
+L’épisode est, de plus, en contradiction formelle avec l’histoire. Il
+est faux que jamais Chilpéric ait fait une expédition en Saxe avec
+Sigebert. Sigebert a combattu seul contre ce peuple qui, de même que les
+Thuringiens, semble avoir troublé par ses révoltes la première année de
+son règne, et qu’il força de se soumettre[580]. Il paraît bien que cette
+révolte fut déterminée par une invasion des Avares, rapportée par
+Grégoire de Tours, et que les tribus germaniques soulevées firent cause
+commune avec les envahisseurs, dont elles partagèrent la défaite[581].
+Dans tous les cas, loin d’assister son frère dans ces difficultés,
+Chilpéric en profita pour lui enlever Reims et quelques autres villes,
+si bien qu’après son retour, Sigebert dut tourner ses armes contre lui
+et le mettre à la raison[582]. Ceci se passait en 562. Une seconde fois
+les Avares reviennent, sans que l’on puisse savoir s’ils ont eu les
+Saxons et les Thuringiens pour alliés. Sigebert, cette fois, fut vaincu,
+et se vit obligé de traiter avec eux. Est-il besoin de dire que
+Chilpéric se garda bien de lui porter secours?[583] Par la suite,
+Sigebert eut encore à s’occuper des Saxons revenus d’Italie, qu’il
+rétablit dans leur ancienne patrie: mais ce ne fut pas une expédition
+qu’il fit contre eux[584], et d’aucune manière Chilpéric ne l’assista:
+il ne cessa de se comporter comme son ennemi, et la guerre entre les
+deux frères fut presque permanente. Le cadre dans lequel le _Liber
+Historiae_ place sa légende est donc entièrement faux. Je ne veux pas
+aller plus loin, et je crois en avoir assez dit pour faire écarter de
+l’histoire cet épisode qui appartient en réalité au domaine de la
+fiction.
+
+ [580] Fortunat. _Carm._ VI, 1, 73:
+
+ Hic nomen avorum
+ Extendit bellante manu, cui de patre virtus
+ Quam Nablis ecce probat, Thoringia victa fatetur.
+
+ Id. VI, 1a, 9:
+
+ Cujus rapta semel sumpsit Victoria pinnas
+ Et tua vulgando prospera facta volat.
+ Saxone Thoringo resonat, sua damna moventes
+ Unius ad laudem tot cecidisse viros.
+
+ [581] Id. VII, 16, 47. Quae fuerit virtus, tristis Saxonia cantat.
+
+ [582] Greg. Tur. IV, 23.
+
+ [583] Id. IV, 29.
+
+ [584] Id. IV, 42.
+
+C’est encore une aventure de sérail qui fait le fond de la seconde
+légende relative à Frédégonde, mais, cette fois, la couleur en est
+sombre et l’accent tragique.
+
+«La reine Frédégonde était belle et avait un esprit fécond en
+ressources, mais elle trahissait son époux. Landéric était alors maire
+du palais: c’était un homme plein de talent; la reine l’aimait beaucoup
+et entretenait des relations adultères avec lui. Un jour que le roi
+partait de bonne heure pour aller chasser à Chelles, dans les environs
+de Paris, comme il aimait beaucoup la reine, il revint de l’écurie au
+moment où elle se lavait la tête dans sa chambre à coucher, et il lui
+donna un léger coup sur le dos. Elle, se persuadant que c’était
+Landéric: «Que fais-tu là, Landéric?» s’écria-t-elle. En même temps elle
+se retourna, et elle s’aperçut que c’était le roi, et elle fut saisie
+d’épouvante. Lui, en proie à la plus vive indignation, partit pour la
+chasse. Cependant Frédégonde fit venir Landéric et lui raconta tout ce
+qui venait de se passer: «Vois maintenant, dit-elle, ce qui te reste à
+faire, car les supplices nous attendent dès demain». Landéric,
+désespéré, s’écria en versant des larmes: «C’est à la male heure que mes
+yeux t’ont vue! Je ne sais que faire, et je me sens pris de tous
+côtés.--Ne crains rien, répondit-elle, écoute mon conseil, et nous ne
+périrons pas. Ce soir, quand le roi reviendra de la chasse, nous
+enverrons des assassins qui le tueront, et qui crieront que c’est un
+attentat de Childebert d’Austrasie; et lorsqu’il sera mort, nous
+règnerons avec mon fils Clotaire.» Et en effet, la nuit venue, comme
+Chilpéric rentrait de la chasse, des assassins gorgés de vin par
+Frédégonde lui plongèrent leur scramasax dans le ventre pendant qu’il
+descendait de cheval, et au moment où ses gens regagnaient chacun sa
+demeure. Il poussa un cri et tomba mort. Alors, obéissant au mot d’ordre
+de la reine, les meurtriers crièrent: Voilà ce que le roi d’Austrasie
+Childebert a fait du roi notre seigneur. Alors l’armée se dispersa dans
+tous les sens à la recherche des coupables, mais les soldats ne
+trouvèrent personne et rentrèrent chez eux.»[585]
+
+ [585] _Liber Historiae_ c. 35. Cf. Aimoin III, 56 (Bouquet III, p.
+ 92). Hildegaire _Vita Faronis_, c. 25 (Mab. saec. II, p. 586).
+
+Cette histoire, à première vue, n’a rien d’invraisemblable. On connaît
+les mœurs de Frédégonde. Grégoire de Tours l’accuse formellement d’avoir
+offert ses faveurs à un certain Eberulf[586], et le roi Gonthran n’était
+pas fort certain de la légitimité de la naissance de Clotaire II[587].
+Mais l’important rôle politique attribué à l’amant de la reine cadre mal
+avec l’histoire. Grégoire de Tours ne prononce pas même le nom de ce
+personnage, ce qui est tout au moins une présomption contre le récit du
+_Liber_. Dans Frédégaire, il est vrai, Landéric nous apparaît avec le
+titre de maire à la date de 603[588], et ce témoignage est confirmé par
+un autre document du VIIe siècle, qui nous le montre exerçant le même
+office auprès du roi Clotaire II à Chelles[589]. Mais cela ne prouve pas
+pour 584; tout au contraire, on pourrait se demander si l’histoire
+racontée par le _Liber_ n’a pas été imaginée après coup pour expliquer
+l’élévation de Landéric.
+
+ [586] Id. VII, 21: Rogatus enim fuerat ab ea, ut post mortem regis cum
+ ipsa resederet, sed optenere non potuit.
+
+ [587] Id. VIII, 9.
+
+ [588] Fredeg. IV, 25 et 26.
+
+ [589] _Vita Gaugerici_ dans Bouquet III, p. 488: _Anal. Boll._ VII, p.
+ 393: Viro illustri Landerico, tunc tempore majorem domus praefati
+ principis.
+
+L’histoire a d’ailleurs un autre défaut. Elle est trop intéressante,
+elle est trop dramatique, elle est, si je puis ainsi parler, trop
+flatteuse pour l’imagination et trop satisfaisante pour le sentiment
+moral du public: c’est ainsi qu’on doit souhaiter que les choses se
+soient passées, quand on veut que les fautes soient expiées ici-bas, et
+que la Providence intervienne par quelque coup de théâtre. On peut se
+demander comment Grégoire de Tours, si au courant des faits de son
+temps, aurait ignoré ce tragique épisode, ou pourquoi il n’aurait pas
+cru devoir le raconter. Ce n’était certes pas pour épargner Frédégonde,
+car il rapporte de cette reine des crimes si abominables que sa
+réputation n’avait plus rien à perdre. Lui-même d’ailleurs revient à
+plusieurs reprises sur le mystérieux assassinat de Chilpéric, nous
+communique toutes les versions qui ont circulé sur cet événement, nous
+montre les soupçons se portant tour à tour sur divers personnages, et
+formule sa propre opinion en des termes qui montrent qu’il ne sait trop
+que croire: «Ce qui a causé la mort de Chilpéric, dit-il, c’est sa
+propre méchanceté.»[590]
+
+ [590] Greg. Tur. VIII, 5. Cf. mon étude sur la _Reine Brunehaut_, p.
+ 26, n.
+
+Il met, comme on voit, Frédégonde hors de cause, et il faut bien que
+l’innocence de cette reine ait été, ici, bien réelle pour qu’il la
+décharge d’emblée. D’ailleurs, nul ne devait perdre plus que Frédégonde
+à la mort de son mari: on le vit bien aussitôt après, car elle tomba
+dans une détresse cruelle, et, pendant plusieurs années, elle vécut dans
+la situation la plus menaçante. Il n’y a donc aucune apparence qu’elle
+eût, de gaieté de cœur, créé elle-même la situation dans laquelle allait
+sombrer toute sa fortune. La légende, il est vrai, écarte cette
+objection en la montrant acculée, en quelque sorte, à la nécessité du
+meurtre pour échapper à la vengeance de son mari: mais, je le répète,
+pour ingénieuse qu’elle soit, cette explication tombe devant le silence
+de Grégoire de Tours.
+
+L’origine de la légende me semble claire. Il faut la chercher dans la
+série de raisonnements que l’imagination populaire a faits sur les
+événements pour les enchaîner d’une manière logique. Landéric était
+maire du palais sous la régence de Frédégonde pendant la minorité de
+Clotaire II: voilà le point de départ. Quelle explication plus
+inévitable y avait-il de sa fortune, sinon qu’il était l’amant de la
+reine?[591] Du coup, on trouvait le moyen d’expliquer aussi l’obscure
+histoire de la mort de Chilpéric: il suffisait de supposer que les
+relations coupables des deux amants étaient antérieures à sa mort, et
+qu’elles en avaient été la cause. Il ne restait plus qu’à faire
+connaître l’occasion qui les força à se débarrasser du roi par un crime.
+Ici, une imagination un peu inventive avait libre jeu, et la scène du
+lavabo, si je puis l’appeler ainsi, fut créée.
+
+ [591] On verra expliquer de la même manière, en Austrasie, l’arrivée
+ au pouvoir de Protadius. Cf. mon étude sur _la Reine Brunehaut_, p.
+ 48.
+
+Les deux légendes que je viens de raconter sont-elles d’origine
+populaire? Je ne sais, et je suis assez tenté de croire que non. Les
+histoires d’alcôve et les complots d’antichambre ne figurent
+généralement pas dans le répertoire populaire, et un mot comme: _Finis
+donc, Landéric!_ semble trahir le lettré plutôt que le rapsode. Tout au
+moins dirai-je que si les deux épisodes ont été racontés dans le peuple,
+ils auront subi quelques remaniements en passant par les milieux savants
+et monastiques où les a trouvés l’auteur du _Liber Historiae_.
+
+Par contre, la troisième légende a tout à fait l’accent d’un de ces
+récits étranges et extraordinaires dont le merveilleux ne heurte pas
+l’esprit des gens du peuple; je ne doute nullement qu’elle ait été
+recueillie dans les chaumières des paysans neustriens.
+
+«Childebert, roi d’Austrasie, apprenant que son oncle Chilpéric avait
+péri par les maléfices de Frédégonde, rassembla son armée, qui
+comprenait les Burgondes et les Austrasiens. Sous le commandement des
+patrices Gundoald et Wintrion, cette armée, traversant la Champagne,
+pénétra dans le pays de Soissons qu’elle livra au pillage. Frédégonde,
+en l’apprenant, réunit ses troupes sous les ordres de Landéric et des
+autres chefs des Francs, et arriva à Brennacum, faisant de grandes
+largesses à ses guerriers pour les exciter à combattre contre l’ennemi.
+Apprenant que l’armée des Austrasiens était considérable, elle convoqua
+les siens et leur dit: «Levons-nous la nuit et marchons contre eux des
+lanternes à la main; les camarades qui seront en tête tiendront des
+branches d’arbre et attacheront des sonnettes au cou de leurs chevaux,
+pour que les sentinelles de l’ennemi ne puissent pas nous reconnaître.
+Puis, le jour venu, nous nous précipiterons sur eux, et nous pourrons
+remporter la victoire.» On se rallia à cet avis. Il avait été convenu
+entre les deux armées qu’on en viendrait aux mains à tel jour, à
+Trucciacum, dans le Soissonnais[592]. Frédégonde, conformément au plan
+qu’elle avait fait prévaloir, se mit en marche au milieu de la nuit,
+précédée d’hommes portant des branches d’arbre et avec tout l’attirail
+décrit ci-dessus; elle-même, montée à cheval, portait le petit Clotaire
+dans ses bras. C’est ainsi qu’on arriva à Trucciacum. Cependant les
+sentinelles austrasiennes, apercevant sur les hauteurs les branches
+vertes que portaient les Francs, et entendant résonner les sonnettes de
+leurs chevaux, se dirent de proche en proche: «Est-ce que hier il n’y
+avait pas des champs découverts là où nous voyons maintenant des
+forêts?» Et le camarade en riant répondait à son camarade: «Tu as bu à
+coup sûr, et tu déraisonnes. N’entends-tu pas les sonnettes de nos
+chevaux qui paissent auprès de la forêt?[593]» Cependant le jour venait,
+et les Francs, se précipitant à grand son de trompettes sur les
+Austrasiens et les Burgondes endormis, en massacrèrent un grand nombre,
+tant grands que petits. Gundoald et Wintrion ne durent leur salut qu’à
+la rapidité de leurs chevaux. Quant à Frédégonde, elle arriva avec son
+armée jusqu’à Reims, pillant et saccageant, puis elle retourna chargée
+de butin à Soissons[594].
+
+ [592] Le point d’honneur germanique défendait d’attaquer un adversaire
+ sans l’avoir _défié_, c’est-à-dire sans l’avoir prévenu de son
+ attaque et lui en avoir fait connaître le jour et l’heure; tomber
+ sur lui à l’improviste était considéré comme une lâcheté. On se
+ souvient que Clovis, sur le point d’attaquer Syagrius, lui avait
+ demandé de faire choix d’un champ de bataille (cf. ci-dessus p.
+ 216). Nous avons donc ici une preuve de plus que notre récit est
+ d’origine populaire, c’est-à-dire né de la tradition orale et non de
+ l’histoire savante, qui n’aurait pas conservé ce trait.
+
+ [593] Sur les clochettes au cou du bétail v. Fortunatus, _Carmina_ II,
+ 16, 49.
+
+ [594] _Liber Historiae_ c. 36.
+
+Tel est le récit du _Liber Historiae_. Remarquons d’abord que la guerre
+dont il y est question eut lieu réellement en 592, et qu’elle se
+termina, comme dans notre épisode, par la victoire de la Neustrie. Les
+témoignages de Frédégaire et de Paul Diacre corroborent ici celui du
+_Liber Historiae_[595]. Celui-ci, il est vrai, s’écarte déjà de la
+réalité en nous montrant Clotaire II porté à la bataille dans les bras
+de sa mère: en 592, Clotaire II avait huit ans, ce qui gâte un peu la
+vraisemblance de ce pittoresque épisode. Au surplus, ni Frédégaire ni
+Paul Diacre ne disent mot d’un détail aussi remarquable, et cela est
+significatif, au moins en ce qui concerne le premier de ces deux
+auteurs. Peut-être la légende n’existait-elle pas encore de son temps;
+peut-être aussi ne s’était-elle pas encore répandue en dehors de son
+lieu d’origine. Localisée à Troussy, il paraît bien qu’elle a été
+trouvée sur place par le moine de Saint-Denis, qui avait, comme je l’ai
+montré ailleurs, une connaissance spéciale du Soissonnais, et qui était
+peut-être même un enfant de ce pays. La fraîcheur naïve et le parfum
+tout rustique qui règnent dans le récit attestent qu’il a été puisé à
+même la source populaire: dans toute l’histoire poétique des
+Mérovingiens, il n’y en a pas un, je crois, qui ait un caractère aussi
+accentué et un pareil goût de terroir. La vivacité dramatique y est
+extrême: il semble qu’on assiste à ces préparatifs nocturnes qui ont
+lieu dans le camp de Frédégonde, qu’on soit transporté ensuite dans
+celui des Austrasiens, qu’on entende le dialogue des soldats, qu’on
+perçoive dans le lointain le son des clochettes pendues au cou des
+chevaux pâturant dans la forêt, qu’on voie apparaître ces feuillages
+mouvants qui descendent du haut des coteaux, puis soudain voilà
+Frédégonde qui apparaît avec son armée, et le carnage qui commence!
+
+ [595] Fredeg. IV, 14: Eodem anno Quintrio dux Campanensim cum exercito
+ in regno Clothariae ingreditur. Clotharius cum suis obviam pergens,
+ hostiliter Quintrione in fugam vertit, sed utrosque exercitus nimium
+ trucidatus est.
+
+ Paul Diac. IV, 4: Childepertus quoque bellum gessit cum consobrino
+ suo Chilperici filio; in quo proelio usque ad triginta milia hominum
+ caesa sunt.
+
+Cette histoire de _la forêt qui marche_ était d’ailleurs un mythe
+répandu chez tous les peuples du Nord, et nous en retrouvons, chez
+plusieurs, des versions étonnamment semblables à celle que nous venons
+d’exposer. La plus célèbre est celle du roi d’Écosse Macbeth,
+immortalisée par le génie de Shakespeare[596]. Un contemporain de
+Macbeth, l’évêque Conon de Trèves, imposé aux Tréviriens par son oncle
+Annon de Cologne, périt victime du même stratagème employé par
+ses sujets rebelles (1066), au dire du _Gesta episcoporum
+Treverensium_[597]. Enfin, le chroniqueur danois Saxo Grammaticus, qui
+écrivait à la fin du XIIe siècle, nous montre le roi Hacon surprenant et
+vainquant ses adversaires à la faveur d’une ruse semblable[598]. Voilà
+donc, à quatre reprises, le motif de _la forêt qui marche_ reparaissant
+dans les annales des peuples, et sans que l’on puisse constater la
+parenté des diverses versions. Ce qui est certain, c’est que la légende
+du _Liber Historiae_ est la plus ancienne de toutes. Je n’oserais dire
+que c’est elle qui a le mieux conservé les traits primitifs de la
+tradition, si toutefois, comme je le pense, nos quatre versions peuvent
+être ramenées à un type unique. A mon sens, dans l’esprit de ceux qui
+ont les premiers mis en circulation la légende, _la forêt qui marche_
+n’était autre chose qu’une illusion produite par la science magique du
+personnage principal, et avait pour effet de jeter l’épouvante dans
+l’âme de l’ennemi, qui reconnaissait à ce signe l’action d’une puissance
+surnaturelle et irrésistible. Il semble qu’il soit resté quelque chose
+de cette donnée très ancienne dans l’histoire de Macbeth, telle qu’elle
+est reproduite par Boethius et vivifiée par Shakespeare. Macbeth, sans
+doute, voit dans la marche de la forêt l’accomplissement d’une prophétie
+funeste, mais cette prophétie elle-même n’était si redoutable que parce
+qu’un signe surnaturel devait en précéder l’accomplissement. Du moment
+que ce signe se produit, Macbeth doit reconnaître qu’il est perdu: car à
+quoi bon lutter contre une puissance qui dispose d’une force
+merveilleuse, et qui fait marcher la forêt contre le vaincu du destin?
+
+ [596] Hector Boethius, _Scotorum Historiae libri XIX_, Paris 1754, f.
+ 254 v.
+
+ [597] _Continuat._ c. 8 dans Pertz, _Scriptor._ VIII, p. 182. Il faut
+ remarquer que la vie de Conon, écrite par Thierry à la fin du XIe
+ siècle, raconte la fin tragique de Conon sans mentionner l’épisode
+ des branches d’arbres: la légende sera née depuis la rédaction de la
+ vie.
+
+ [598] Saxo Grammaticus V, p. 150 (Holder).
+
+Et ne serait-ce pas là aussi la forme première de la légende de
+Frédégonde? Qu’est-ce qui nous interdit de penser que, dans l’idée
+poétique des contemporains, cette reine, riche en inventions et en
+ruses, avait employé un charme magique pour laisser croire aux
+Austrasiens terrifiés que toutes les forces de la nature marchaient
+contre eux sous les ordres de leurs ennemis? L’histoire des Francs du
+VIe siècle nous montre Sigebert d’Austrasie vaincu par les artifices
+magiques des Huns, qui font apparaître aux yeux de son armée des visions
+fantastiques, grâce auxquelles ils lui infligent un sanglant
+désastre[599]. Et, dans d’autres traditions épiques, nous voyons
+également la victoire expliquée par des artifices du même genre. Dans la
+bataille de Moytura, lorsque Lug, le roi des Tuatha Dé Dannan, demande à
+ses deux sorcières ce qu’elles peuvent faire pour lui, elles répondent:
+«Nous ensorcellerons les arbres, les pierres et les mottes de terre qui,
+aux yeux des Fomoré, prendront l’apparence d’une troupe de soldats, et
+les Fomoré, tout effrayés, fuiront en tremblant[600].»
+
+ [599] Chuni vero iterum in Gallias venire conabantur. Adversum quos
+ Sigibertus cum exercitu dirigit, habens secum magnam multitudinem
+ virorum fortium. Cumque confligere deberent, isti magicis artibus
+ instructi, diversas eis fantasias ostendunt et eos valde superant.
+ Greg. Tur. IV, 29.
+
+ [600] Dans d’Arbois de Jubainville, _La Littérature épique de
+ l’Irlande_, p. 431.
+
+D’autre part, on pourrait aussi trouver l’origine de la légende dans une
+intention satirique des vainqueurs. Les ennemis Austrasiens auraient été
+conçus comme des gens tellement bornés et stupides, qu’ils ne se
+seraient pas même aperçus du mouvement de la forêt, ou qu’ils ne
+l’auraient remarqué que lorsqu’il était trop tard pour se défendre! Il y
+aurait là quelque énorme plaisanterie épique semblable à l’illusion de
+Ragnacaire dans la chanson sur les meurtres de Clovis, mieux encore, à
+celle des Hérules vaincus par les Lombards, lorsque, dans leur
+affolement, ils se jetèrent au milieu des champs de lin et s’y mirent à
+nager, croyant être en pleine mer[601]. Dans la forme qu’elle revêt sous
+la plume de l’auteur du _Liber Historiae_, la légende de Frédégonde
+s’harmonise plutôt avec cette dernière conjecture; de fait, l’écrivain
+semble se plaire à bien accentuer la niaiserie de ces bonshommes
+austrasiens, qui sont témoins du stratagème, et qui, jusqu’au dernier
+moment, ne savent rien deviner. Mais on pourrait également voir, dans le
+dialogue imaginaire qu’il leur prête, la préoccupation qu’aurait eue
+l’auteur monastique d’enlever à son récit toute trace de paganisme: or,
+une Frédégonde disposant des forces de la nature, et demandant son
+triomphe aux ressources infernales de la magie, choquait probablement
+les idées religieuses du chroniqueur anonyme qui écrivait sous les
+voûtes de Saint-Denis. Quoi qu’il en soit, la multitude de traits
+pittoresques conservés dans le récit ne permet pas de croire à un
+remaniement bien profond du sujet. Ces clochettes suspendues au cou du
+bétail dans les forêts, et cette Frédégonde qui chevauche au milieu de
+son armée, ce sont là des coups de pinceaux vifs et rapides auxquels
+notre froid annaliste ne nous a pas habitués, et qui semblent bien
+plutôt tracés par la main de ce grand peintre qui est l’imagination
+populaire. Si notre narrateur les a reproduits plus fidèlement, cela
+tient sans doute, comme je l’ai supposé, à ce que la légende, recueillie
+par lui dans son pays natal et sur les lèvres des vieillards, avait pour
+le vieux moine tout le charme d’un souvenir d’enfance, et qu’elle s’est
+gravée dans sa mémoire avec une vivacité particulière.
+
+ [601] V. ci-dessus p. 38 et 39.
+
+ Les _Mabinogion_ du pays de Galles nous offrent un curieux épisode
+ où la comparaison d’une flotte avec une forêt devient l’occasion
+ d’une espèce d’énigme. Bendigeit Vran, roi de Bretagne, a mis en mer
+ pour se venger d’un prince d’Irlande, et sa flotte apparaît en vue
+ des côtes de ce pays.
+
+ «Les porchers de Matholvoch, qui étaient sur le bord des eaux,
+ retournèrent auprès de lui: «Seigneur, dirent-ils, porte-toi
+ bien--Dieu vous donne bien, répondit-il, apportez-vous des
+ nouvelles?--Oui, seigneur, des nouvelles surprenantes. Nous avons
+ aperçu un bois sur les eaux, à un endroit où auparavant nous n’en
+ avons jamais vu trace.--Voilà une chose surprenante: c’est tout ce
+ que vous avez vu?--Nous avons vu encore, seigneur, une grande
+ montagne à côté du bois, et cette montagne marchait; sur la montagne
+ un pic, et de chaque côté du pic un lac. Le bois, la montagne, tout
+ était en marche.--Il n’y a personne ici à rien connaître à cela, si
+ ce n’est Branwen; interrogez-la.» Les messagers se rendirent auprès
+ de Branwen. «Princesse, dirent-ils, qu’est-ce que tout cela, à ton
+ avis?--Ce sont, répondit-elle, les hommes de l’île des Forts qui
+ traversent l’eau...--Qu’est-ce que ce bois qu’on a vu sur les
+ flots?--Ce sont des vergues et des mâts de navire.--Oh! dirent-ils,
+ et la montagne que l’on voyait à côté des navires?--C’est Bendigeit
+ Vran, mon frère, marchant à gué. Il n’y avait pas de navire dans
+ lequel il pût tenir.--Et le pic élevé et les lacs des deux côtés du
+ pic?--C’est lui jetant sur cette île des regards irrités; les lacs
+ des deux côtés du pic sont ses yeux de chaque côté de son nez.»
+ D’Arbois de Jubainville et Loth, _Cours de litt. celt._ III, p. 83.
+
+Telle est la place de Frédégonde dans les souvenirs légendaires des
+Neustriens. Deux histoires d’alcôve dont on n’oserait pas garantir
+l’origine populaire, et une légende locale dont le parfum épique est des
+plus prononcés, nous attestent dans tous les cas que cette femme
+étonnante n’a pas manqué d’occuper l’imagination de ses contemporains.
+
+
+
+
+CHAPITRE II
+
+La reine Brunehaut.
+
+
+La reine Brunehaut, qui a tenu une si grande place dans l’histoire de
+son temps, n’en a pas occupé une moindre dans l’épopée. Il ne se pouvait
+pas que cette figure grandiose et tragique ne frappât fortement les
+imaginations, et ne s’y gravât avec ces traits terribles que lui a
+donnés, dès le VIIe siècle, la plume des chroniqueurs et des
+hagiographes. Néanmoins, lorsqu’il s’agit de démêler dans sa physionomie
+les traits qu’elle a eus réellement et ceux qu’elle tient de la légende,
+on se trouve devant une difficulté que nous n’avons pas encore
+rencontrée au cours de ces recherches. Jusqu’ici, en effet, notre
+analyse n’a dégagé que deux éléments constitutifs de l’histoire: d’un
+côté, des souvenirs exacts et précis, qui ont été fixés par écrit
+d’assez bonne heure pour ne pas subir d’altération notable; de l’autre,
+des traditions poétiques qui, en passant par le prisme de l’esprit
+populaire, y ont été soumises à un remaniement profond et organique.
+Cette fois, nous aurons à tenir compte d’un troisième élément, celui
+qui, pour les historiens de la vieille école, était la seule source des
+inexactitudes de l’histoire, je veux dire la fable inventée de parti
+pris, l’erreur propagée par la malveillance, la légende défigurée par
+l’impopularité. En butte aux haines d’une classe nombreuse et puissante,
+qui constituait presque à elle seule toute la nation, Brunehaut a été
+atrocement calomniée par tous ceux que contrariait l’absolutisme de son
+gouvernement. Et les calomnies des grands, se répandant dans le peuple
+qui ne connaissait la souveraine que par ces rapports mensongers, y ont
+fait autour du nom de la malheureuse femme cette sinistre auréole
+d’infamie contre laquelle la critique a pour devoir de protester. Ces
+calomnies, tombées dans l’esprit populaire, y ont été comme les germes
+desquels est sortie toute la multitude des légendes épiques. Tous n’ont
+pas fructifié. Quand Frédégaire écrivit, c’est à peine si un ou deux
+s’ouvraient; les autres étaient restés stériles. Par contre, l’auteur du
+_Liber Historiae_ était justement placé à la distance nécessaire pour
+que le personnage lui apparût dans l’auréole épique: aussi trouvons-nous
+chez lui des traces manifestes d’épopée.
+
+Ma tâche n’est pas de relever, dans le récit de Frédégaire, les
+innombrables erreurs qu’il commet au détriment de la réputation de
+Brunehaut: je l’ai fait ailleurs[602], et, considérant les résultats de
+cette étude comme désormais acquis, je me bornerai ici à rechercher le
+travail de l’esprit populaire sur les données historiques plus ou moins
+pures dont il disposait.
+
+ [602] G. Kurth, _La Reine Brunehaut_ (_Rev. des Quest. histor._
+ juillet 1891).
+
+Dans la chronique de Frédégaire, il y a trois passages qui, à première
+vue, suggèrent l’idée d’une élaboration de l’histoire par l’imagination
+publique: nous allons les examiner successivement.
+
+Le premier passage est relatif à une prophétie sibylline au sujet de
+Brunehaut. Parlant du maire du palais Gogon, qui aurait été assassiné, à
+ce qu’il prétend, par Brunehaut[603], Frédégaire écrit: «Ce Gogon eut
+une administration prospère jusqu’au jour où il amena Brunehaut
+d’Espagne. Bientôt elle l’eut rendu odieux à Sigebert, qui, instigué par
+elle, le mit à mort. L’influence de cette femme a causé tant de maux et
+fait verser tant de sang dans le pays des Francs qu’alors fut réalisée
+la prophétie de la Sibylle qui dit: «Bruna viendra du pays d’Espagne, et
+devant sa face périront quantité de gens. Mais elle-même sera mise en
+pièces sous les sabots des chevaux[604]».
+
+ [603] J’ai montré o. c. p. 14 que c’est une erreur manifeste de
+ Frédégaire. Gogon survécut de quinze ans au mariage de Brunehaut et
+ mourut dans son lit. Voir Greg. Tur. VI, 1.
+
+ [604] Fredeg. III, 59: Prosperum haec Gogonem ad gubernandum fuit,
+ quoadusque Brunechildem de Spania adduxit. Quem Brunechildis
+ continuo apud Sigybertum fecit odiosum ipsumque suo instigante
+ consilio Sigybertus interfecit. Tanta mala et effusione sanguinum a
+ Brunechildis consilium in Francia factae sunt, ut prophetia Saeville
+ impleretur dicens: «Veniens Bruna de partibus Spaniae ante cujus
+ conspectum multae gentes peribunt. Haec vero aequitum calcibus
+ disrumpetur.» M. Krusch, dans son édition de Frédégaire, ferme les
+ guillemets après _peribunt_, à tort selon moi. La prophétie, qui est
+ postérieure à Brunehaut, comme tout le monde me l’accordera sans
+ doute, ne pouvait manquer de contenir l’histoire de la fin de cette
+ princesse, qui était l’expiation de ses crimes. D’ailleurs, quelle
+ apparence y a-t-il que Frédégaire eût ajouté ici, pour son compte,
+ une réflexion qui, si elle était de lui, serait parfaitement
+ oiseuse, pour ne rien dire de plus?
+
+Il résulte de ce texte qu’au moment où écrivait Frédégaire, il existait
+chez les Francs une prophétie attribuée à la sibylle, et qui prédisait
+le règne et la mort de Brunehaut. Ce texte était, par conséquent,
+postérieur à 613. Il était, comme on le voit, en prose, et avait cet
+accent biblique propre à tous les oracles sibyllins; il se tenait, au
+surplus, dans un certain vague fait pour en augmenter l’effet, évitait
+d’entrer dans le détail historique, ne désignait même Brunehaut que par
+la forme diminutive de son nom[605]. On reconnaît donc ici, sans
+contestation possible, une de ces prédictions après coup comme aimaient
+à les composer ces âges d’imaginations crédules, et qu’ils mettaient
+régulièrement sur le compte des sibylles païennes, auxquelles nul ne
+refusait alors le don de prophétie. L’auteur était probablement quelque
+clerc[606] ennemi de la reine d’Austrasie, peut-être le même qui écrivit
+les _Annales_ dont s’est servi Frédégaire. Celui-ci, trouvant ce texte
+dans sa source, n’a pas un instant douté de son authenticité; il l’a
+donc accueilli et reproduit avec la plus entière confiance. Il lui est
+même arrivé, à cette occasion, une petite mésaventure assez curieuse.
+Étranger, à ce qu’il paraît, à l’usage germanique d’abréger les noms, et
+voyant la reine d’Austrasie appelée Bruna, il s’est persuadé que ce
+devait être le nom primitif qu’elle avait porté en Espagne, et qu’on
+l’avait modifié en Austrasie pour lui faire honneur. Et c’est ce qui
+l’amène à écrire gravement, en parlant du mariage de cette princesse:
+_Ad nomen ejus ornandum est auctum, ut vocaretur Brunechildis_[607].
+
+ [605] L’immense majorité des noms propres germaniques se compose de
+ deux radicaux dont le premier est toujours le déterminatif du
+ second. Ex.: Brunechild, _la vierge à la cuirasse_ (cf. le mythe de
+ Brunehild dans l’Edda); Dagobert, _brillant comme le jour_;
+ Gunthramn, _le corbeau de la guerre_, etc. Or, ces noms sont
+ susceptibles de deux modifications organiques. L’une consiste à
+ échanger le second radical contre un autre de même valeur (voir sur
+ ce procédé ci-dessus p. 377). L’autre, beaucoup plus fréquente,
+ consiste à former le diminutif en laissant tomber le second radical:
+ ainsi Hugo = Hugbertus (_Vita Bonifat._ c. 27 et 28 dans _Anal.
+ boll._ I, p. 64); Racco = Ragnemod (Fortun. _Carm._ IX, 10): Ago =
+ Agilulf (Jaffé _Regest. Pontif. Roman._ I, 1273); Theudes =
+ Theudericus; (Il s’agit ici du roi des Visigoths Theudis, appelé
+ Théodoric dans les conciles de Valence et de Lérida en 546. Comme on
+ n’a pas vu l’identité du nom, on a cru devoir changer la date des
+ conciles et les placer sous le règne de Théodoric le Grand; de là
+ des contestations bien inutiles. Aschbach _Geschischte der
+ Westgothen._) Berta = Bertrada (Hontheim, _Hist. dipl. Trever._ I,
+ p. 112). Balzo = Baldwinus (Van Lokeren, _Chartes de Saint-Pierre de
+ Gand_, p. 38); Bruna équivaut donc à Brunehild. Cf. Stark, _Die
+ Kosenamen der Germanen_, Vienne 1866.
+
+ [606] _Ante conspectum_, pour dire _à cause de_, est un hébraïsme de
+ la Vulgate.
+
+ [607] Fredeg. III, 57. Je vois ici une nouvelle preuve que Frédégaire
+ est Romain d’origine. Cf. ci-dessus p. 79 et suiv.
+
+Cette naïve conjecture, qui ne pouvait entrer que dans la tête d’un
+Romain, a du moins l’avantage de nous montrer le travail d’exégèse et de
+divination que le bon chroniqueur faisait sur ses sources, et de nous
+faire retrouver un élément purement subjectif là où l’on croyait être en
+face d’un récit puisé dans la tradition écrite ou orale. Je n’ai
+d’ailleurs pas besoin d’insister davantage sur l’épisode, puisqu’après
+l’analyse qui vient d’être faite, il est évident qu’il n’a rien de
+populaire, et qu’il ne peut à aucun point de vue être rangé dans la
+catégorie des traditions épiques.
+
+Le deuxième passage de Frédégaire où l’histoire de Brunehaut semble
+offrir quelque couleur épique est celui-ci: «En 599, Brunehaut fut
+chassée par les Austrasiens, et trouvée toute seule par un pauvre dans
+la campagne d’Arcis-sur-Aube. Sur sa demande, il la conduisit à
+Théodoric, qui reçut sa grand’mère avec plaisir et la combla d’honneurs.
+En récompense, ce pauvre reçut l’évêché d’Auxerre avec l’appui de
+Brunehaut[608].»
+
+ [608] Fredeg. IV, 19.
+
+J’ai déjà montré que ce récit est radicalement faux, et je ne crois pas
+avoir besoin de refaire ici ma démonstration. Brunehaut n’a pas été
+chassée d’Austrasie, et n’a pu être rencontrée dans un état de dénuement
+complet sur les frontières de la Burgondie. Saint Didier d’Auxerre
+n’était pas un pauvre avant de devenir évêque; c’était un parent de
+Brunehaut, et l’un des hommes les plus riches de son temps[609]. La
+légende qui rassemble ces deux personnages dans la communauté de la
+misère ne paraît pas d’ailleurs avoir un caractère bien traditionnel. Je
+crois plutôt en saisir l’origine dans les rancunes des grands. «Saint
+Didier d’Auxerre, parent de Brunehaut, et, sans doute, parvenu à
+l’épiscopat grâce à elle (604), devait être le partisan et l’appui de
+cette reine; il était mal vu, par conséquent, de l’aristocratie rebelle
+de cette époque. Quoi d’étonnant, dès lors, si, pour expliquer les bons
+rapports entre l’évêque et la reine, des ignorants ou des malveillants
+ont imaginé une historiette qui permettait de faire d’une pierre deux
+coups, en frappant à la fois la protectrice et le protégé? Le prestige
+éclatant de ces deux personnages, alors au sommet de la fortune, ne
+pouvait qu’être diminué, si l’on parvenait à faire croire qu’il n’y
+avait pas longtemps qu’ils s’étaient trouvés l’un et l’autre dans
+l’abîme de la détresse, et qu’entre la reine et l’évêque le seul lien
+était le souvenir de leur commune misère[610].»
+
+ [609] G. Kurth, _art. cit._ p. 42-46.
+
+ [610] Id. ib. p. 43.
+
+Mais cette légende, forgée par l’ignorance ou par la haine, semble être
+tombée dans un milieu fertile et s’être développée dans les imaginations
+populaires. Si je ne me trompe, elle s’y est dépouillée du caractère
+satirique qu’elle avait à l’origine, et transformée en un de ces naïfs
+récits d’aventures comme le peuple en a toujours raconté. La rencontre
+entre le mendiant et la reine dans la campagne est peut-être la forme
+pittoresque dans laquelle l’imagination populaire a traduit la donnée
+qui lui était fournie par les grands au sujet des relations antérieures
+entre les deux personnages; peut-être est-ce le peuple aussi qui a
+localisé l’épisode en lui donnant pour théâtre la ville
+d’Arcis-sur-Aube. Il est d’ailleurs à remarquer que parmi les légendes
+de Frédégaire, il en est plus d’une qui provient des confins de la
+Burgondie et de l’Austrasie: qu’on se souvienne de l’exemption de
+tributs accordée par Childéric aux habitants de Bar, et du ravage des
+terres burgondes par Clotilde dans les environs de Villery. Voilà, dans
+la chronique de notre auteur, le troisième _border-tale_ que nous
+rencontrons: cela est assez remarquable, et jette peut-être un peu de
+lumière, sinon sur la patrie de l’auteur, du moins sur la provenance de
+ses renseignements.
+
+Jusqu’ici, nous avons pu constater dans l’histoire de Brunehaut la trace
+probable de légendes populaires qui sont elles-mêmes l’écho des
+calomnies des grands, mais nous n’y avons pas remarqué le travail de la
+chanson épique. Il est peut-être permis de reconnaître l’action de
+celle-ci dans l’histoire des luttes fratricides de Théodebert et de
+Théodoric, fomentées, d’après la tradition, par leur grand’mère
+Brunehaut. Cette histoire, dont Jonas et Frédégaire nous ont encore
+conservé la physionomie réelle, s’est altérée d’assez bonne heure, et
+nous apparaît, dans le _Liber Historiae_, sous des traits
+incontestablement poétiques. Elle était d’ailleurs faite, par son
+caractère hautement tragique, pour frapper vivement l’esprit de la
+multitude, et pour s’y refléter en des images agrandies[611].
+
+ [611] Fredeg. IV, 38; Jonas, _Vit. Columb._ c. 57; _Liber Historiae_,
+ 38.
+
+Voici d’abord la charpente des faits. Les deux frères, entre lesquels il
+existait depuis longtemps une animosité que leur grand’mère avait sans
+succès essayé d’apaiser[612], en vinrent finalement aux prises. Parti de
+Langres au mois de mai de l’année 612, Théodoric se dirigea par Andelot
+et par Nasium, dont il s’empara au passage, sur Toul, où il rencontra
+Théodebert qui avait pris l’offensive. Le sort des armes se prononça
+contre le roi d’Austrasie, qui, poursuivi par son frère, passa les
+Vosges, et, par Metz, se sauva jusqu’à Cologne. Là, il réunit à la hâte
+tout ce qu’il put trouver de soldats parmi les peuplades d’Outre-Rhin,
+puis il vint de nouveau se mesurer avec son frère à Tolbiac, où se livra
+une des plus sanglantes batailles dont les annales des Francs aient
+gardé le souvenir. Sur les pas du malheureux roi d’Austrasie fugitif de
+nouveau, Théodoric pénétra dans Cologne et envoya à la poursuite de son
+frère un détachement qui s’empara bientôt de sa personne. Il fut conduit
+enchaîné à Châlons-sur-Saône, pendant que son fils Mérovée, qui n’était
+qu’un petit enfant, avait la tête brisée contre une pierre. Une
+obscurité sinistre règne sur la fin du malheureux prisonnier; ce qui est
+certain, c’est qu’il périt bientôt dans les fers, et que son frère
+Théodoric le suivit de près dans la tombe, emporté par une de ces
+maladies qui fauchaient dans la fleur de l’âge les voluptueux princes de
+la famille mérovingienne. Leur grand’mère Brunehaut ne perdit pas
+courage dans ces conjonctures critiques. Elle fit proclamer souverain
+des deux royaumes le fils aîné de Sigebert, et arma pour repousser
+Clotaire II, qui, appelé par les Austrasiens révoltés, avait pénétré
+dans les états de ses parents. Mais tout s’unissait pour trahir cette
+femme intrépide: elle-même fut livrée à ses ennemis, et, victime de
+haines implacables et sauvages, elle périt du supplice atroce qui vaudra
+toujours à sa mémoire la pitié, et l’infamie à celle de ses bourreaux.
+
+ [612] Aucune partie de l’histoire de Brunehaut n’a été plus méchamment
+ défigurée que celle-là. Alors que les sources la montrent qui
+ travaille à pacifier ses petits-fils, la légende lui attribue la
+ responsabilité de la guerre entre eux. Voir mon travail cité p. 45
+ et suiv.
+
+Comme on le voit par ce rapide aperçu, il y a dans cette série
+d’événements une source d’émotions dramatiques comme on les
+rencontrerait difficilement ailleurs au même degré. Aussi l’imagination
+populaire en a-t-elle été profondément frappée. Frédégaire, qui écrit
+sous la dictée de la tradition orale, à un moment où elle n’a pas encore
+pu altérer les faits, nous permet cependant d’entrevoir les parties de
+cette histoire qui ont fait le plus d’impression sur le peuple. C’est
+d’abord la funeste bataille de Tolbiac, où deux peuples frères ont
+répandu le meilleur de leur sang pour assouvir des haines fratricides.
+«Jamais, dit Frédégaire, de toute antiquité, les Francs ni les autres
+peuples n’ont livré un combat si meurtrier. Les deux armées combattaient
+avec un tel acharnement et firent de part et d’autre un tel carnage, que
+les cadavres, ne trouvant pas de place pour tomber, restaient debout,
+serrés les uns contre les autres comme des vivants[613].» Voilà bien
+comme raconte la mémoire populaire. Non que je veuille soutenir que le
+détail est nécessairement fictif, mais je dis qu’il est de ceux qui
+frappent la multitude et qu’elle aime à retenir. Celui-ci était fait
+pour germer et pour fructifier dans d’autres imaginations. Des morts qui
+restent debout dans une mêlée, s’est dit le bon Aimoin, cela se
+comprend; mais lorsque cette mêlée se déplace, que deviennent ces morts?
+Nécessairement ils subissent l’impulsion donnée à toute la masse, et ils
+s’avancent avec les vivants: _Tanta utriusque partis animositate
+concursum est, ut cadavera interfectorum, prae multitudine comprimentium
+se populorum, non valentia ad terram ruere, quemadmodum equis
+insederant, una cum vivis circumferrentur_[614]. On le voit, le thème
+est riche: les morts marchent, leurs chevaux, morts ou vifs (Aimoin ne
+nous tire pas d’angoisse), participent au mouvement; nous aurons tout à
+l’heure une vraie bataille de spectres[615].
+
+ [613] Fertur a Francorum ceterasque gentes ab antiquito sic forte nec
+ aliquando fuisse prilium conceptum. Ibique tantae est rages ab
+ uterque exercitus facta est, ubi falange ingresso certamenis contra
+ se priliabant cadavera occisorum undique non haberint ubi inclinis
+ jacerint sed stabant mortui inter citerorum cadavera stricti, quasi
+ viventes. Fredeg. IV, 38. Cf. Jonas _Vita Columban._ c. 57: Ibi
+ proelio inito innumerae hominum phalanges ex utroque exercitu
+ perierunt.
+
+ [614] Aimoin III, 97 (Bouquet III, p. 115).
+
+ [615] C’est M. Lucien Double qui nous ménage ce régal: «La mêlée était
+ si épaisse, écrit-il, que des rangs entiers de morts, poussés par
+ les vivants qui les suivaient, _s’avançaient rigides et pâles_,
+ n’ayant pas la place de tomber, _s’enferrant à chaque pas davantage
+ sur les lances et sur les épées_; en plus d’un endroit, il y eut
+ même, de chaque côté, _des rencontres de bataillons entiers de
+ cadavres_ (authentique[616]) qui ne pouvaient même pas s’affaisser
+ sur le sol, étreints dans les remous de cette tempête humaine.» L.
+ Double, _Brunehaut_, Paris 1878, p. 185.
+
+ [616] La parenthèse est de M. Double.
+
+Rien ne produit plus d’effet sur les esprits peu cultivés que ces
+grandes scènes de carnage; ils y reviennent incessamment avec une
+curiosité enfantine et malsaine, et ils en embellissent le récit chaque
+fois qu’ils le reproduisent. Il n’y a presque pas une grande bataille de
+l’époque barbare qui ne soit connue par quelqu’un de ces traits
+affreux[617].
+
+ [617] V. ci-dessus p. 366 et suiv.
+
+Un autre épisode de la lutte fratricide a fait une vive impression sur
+l’imagination populaire: c’est l’intervention de l’archevêque de
+Mayence. Vaincu à la bataille de Toul, Théodebert fuyait devant les
+forces supérieures de son frère, qui le poursuivait l’épée dans les
+reins, lorsque, dit Frédégaire, le saint homme apostolique Lesio, évêque
+de la ville de Mayence, aimant la valeur de Théodoric et détestant la
+folie de Théodebert, vint trouver Théodoric et lui dit: «Achève ce que
+tu as commencé. Il faut que tu mènes cette affaire à terme d’une manière
+profitable. Une fable populaire dit que le loup étant monté sur une
+montagne, comme ses jeunes commençaient déjà à chasser, les appela à lui
+et leur dit: «Aussi loin que vos yeux peuvent voir dans tous les sens,
+vous n’avez pas d’amis, si ce n’est quelques-uns de votre race. Achevez
+ce que vous avez commencé.»
+
+Voilà, évidemment, une tradition populaire. Cela ne veut pas encore
+dire, assurément, que ce soit une légende épique: il suffit pour le
+moment d’acter que Frédégaire n’a pas trouvé l’épisode dans quelque
+source écrite. Le développement considérable qu’il prend ici dans la
+narration assez sommaire du chroniqueur, et la complaisance avec
+laquelle y est raconté l’apologue de l’évêque, sont à ce point de vue
+des indices caractéristiques. Ce qui ne l’est pas moins, c’est
+l’altération déjà toute romane du nom du prélat. Si Frédégaire le
+connaissait autrement que par la tradition orale, il aurait exactement
+reproduit son nom, qui est Leudegarius, au lieu qu’il n’en connaît que
+la forme romane Lesio[618]. Mais je vais plus loin, et je crois
+reconnaître une trace d’altération épique dans la contexture de
+l’épisode lui-même. On ne comprend pas bien celui-ci sous sa forme
+actuelle. L’évêque de Mayence, nous est-il dit, appréciait la valeur de
+Théodoric et méprisait la sottise de son frère; il vint donc trouver le
+roi de Burgondie et l’engagea à continuer son expédition contre
+Théodebert, jusqu’à ce qu’il eût raison de lui. Voilà qui se comprend.
+Ce qui ne se comprend plus, c’est que, pour l’encourager à persévérer
+dans ses desseins fratricides, l’évêque lui raconte une fable de
+laquelle il résulte qu’il devrait épargner son frère, vu qu’il n’a pas
+d’autre ami. Il y a là une contradiction interne qu’il est impossible de
+nier, et nul ne soutiendra qu’elle ait fait partie de la version
+primitive. De deux choses l’une: ou bien l’évêque a réellement exhorté
+Théodoric à détruire son frère, et alors il n’a pu lui raconter
+l’apologue du loup en chasse; ou bien il le lui a en effet raconté, et
+alors il est manifeste qu’il l’a fait pour détourner le roi d’un projet
+criminel.
+
+ [618] Cf. le nom de l’évêque d’Autun saint Leudegarius, devenu Léger
+ en français.
+
+Mais quelle était la version primitive, et serait-il permis de la
+retrouver en l’absence de tout témoignage qui pourrait nous mettre sur
+la voie? Je pense que oui, et je ne crois pas me tromper en admettant
+que le noyau du récit, ce qui en constitue la partie la plus originale
+comme aussi la plus frappante pour l’esprit populaire, c’est précisément
+l’apologue du loup en chasse. Le peuple est fidèle à ses fables; il les
+redit de bouche en bouche avec une exactitude scrupuleuse. Telles Bidpaï
+et Lokman les ont racontées, telles le bon La Fontaine les a mises en
+vers, et telles on continue de les faire apprendre à nos enfants.
+Celle-ci est d’ailleurs vraiment puisée à même la source populaire. Ce
+loup qui mène ses fils sur la montagne et qui leur fait jeter un coup
+d’œil sur tout le paysage étendu à leurs pieds, ce n’est pas un
+personnage inventé par le chroniqueur, c’est le héros animal de la
+grande comédie _aux cent actes divers_. Le discours qu’il adresse à ses
+fils (_Quam longe oculus vester in unamquemque parte videre prevalet,
+non habetis amicus, nisi paucus qui vestro genere sunt_), c’est sans
+doute, comme il arrive d’ordinaire dans les versions orales, la partie
+la mieux conservée de la tradition, précisément parce qu’elle en est
+l’élément essentiel, que tout le reste ne sert qu’à préparer, qu’à
+introduire en quelque sorte[619]. Or, ce discours contient une double
+leçon adressée par le vieux loup aux louveteaux: il leur rappelle
+d’abord qu’ils sont sans amis sur la terre, ensuite, qu’ils peuvent
+compter sur ceux de leur race. Qu’est-ce à dire, sinon que, Théodebert
+étant le frère de Théodoric, celui-ci doit compter sur l’amitié de
+celui-là, puisque _les loups ne se mangent pas entre eux_? Donc, si je
+ne fais erreur, la version primitive de notre récit présentait
+l’intervention de l’évêque de Mayence comme une tentative pour détourner
+Théodoric de son entreprise meurtrière, en lui rappelant qu’il avait peu
+d’amis, et qu’un frère est toujours le meilleur des soutiens.
+
+ [619] Comme dans l’histoire de Childéric et de Basine, les paroles de
+ celle-ci (si in transmarinis partibus aliquem cognovissem utiliorem
+ tibi, expetissem utique cohabitationem ejus); comme dans l’histoire
+ de la mort de Chlodéric le discours de Clovis (dum ego per Scaldem
+ fluvium navigarem, etc.); comme dans l’histoire de la guerre de
+ Thuringe, le discours de Théodoric à ses soldats (indignamini,
+ quaeso, tam meam injuriam quam interitum parentum vestrorum, etc.).
+
+Cette version, infiniment plus en harmonie avec le caractère sacré du
+prélat et avec sa mission de paix et de charité, l’est aussi avec tous
+les épisodes où nous voyons les évêques intervenir dans les luttes des
+rois pour les apaiser. Saint Avit de Micy n’a pas tenu un autre langage
+à Chlodomir partant pour la guerre de Burgondie[620], saint Germain de
+Paris a fait les mêmes exhortations à Sigebert lancé à la poursuite de
+son frère Chilpéric[621]. Partout, dans cette époque troublée, les
+évêques se sont interposés pour prévenir les violences; nulle part on ne
+voit qu’ils les aient approuvées, conseillées, que dis-je, qu’ils aient
+poussé directement au fratricide. Il y a eu, sans doute, de mauvais
+évêques à l’époque mérovingienne, il y en a même eu beaucoup; mais ceux
+qui auraient été capables de donner au roi des conseils si pervers se
+seraient souillés par d’autres crimes encore qui les auraient signalés à
+l’aversion de tous, et l’on ne voit pas qu’aucun de ces peu intéressants
+personnages ait été traité de _beatos et apostolicos vir_. L’épisode ne
+contient donc pas seulement une contradiction interne; il est, de plus,
+contredit lui-même par tout le milieu dans lequel nous le trouvons.
+Frédégaire semble s’en être rendu compte; aussi, tout en attribuant un
+rôle odieux à l’évêque, il fait effort pour en atténuer l’immoralité. Si
+Lesio intervient, c’est parce que Théodoric est un prince plein de
+valeur et son frère un insensé. Mais cela n’atténue rien et ne rend pas
+moins invraisemblable le rôle de Lesio. Il faut même ajouter qu’on ne
+voit pas bien pourquoi le prélat prend la peine d’adresser cette
+excitation à un prince en pleine chasse, et tout altéré du sang de sa
+victime? Il était tout au moins inutile de l’exciter; il était
+incontestablement nécessaire de l’adoucir. Concluons donc que le
+patriotisme burgonde, égaré par la haine que l’on vouait naturellement à
+l’ennemi austrasien, a inconsciemment altéré la physionomie de la
+tradition. Là où celle-ci nous montrait, comme dans toutes les aventures
+du même genre, un évêque rappelant à un roi sanguinaire les lois
+éternelles de l’humanité la légende nationale a voulu voir, tout au
+contraire, une approbation explicite donnée à la guerre impie par un
+saint personnage comme l’évêque de Mayence. Elle a, dans ce but, remanié
+la légende, mais elle ne l’a pas fait assez adroitement pour dissimuler
+la trace de son travail primitif, ou pour en effacer entièrement les
+traits originaux, et le discours du loup, auquel elle n’a pas osé
+toucher, rappelle et indique une contexture du récit toute différente de
+l’actuelle. Ainsi, dans les œuvres de la statuaire antique réparées par
+une main moderne, l’ensemble a pris plus d’une fois une attitude
+différente de celle que trahit la conformation des parties originales,
+et l’artiste, en étudiant celles-ci, peut restituer à l’ensemble son
+expression dramatique véritable.
+
+ [620] Greg. Tur. III, 6. Cf. ci-dessus, p. 321.
+
+ [621] Id. IV, 51.
+
+A part les deux épisodes qui viennent d’être étudiés, le récit de
+Frédégaire ne contient rien qui puisse être considéré comme épique. Si
+l’histoire de la lettre de Brunehaut à Alboin, déchirée par celui-ci et
+retrouvée par un esclave de Warnachaire qui la porta à son maître[622],
+peut être regardée comme historique, ou si elle doit plutôt être
+reléguée dans le domaine des fables, c’est un point que je n’ai pas à
+examiner ici: de toute manière, cette aventure n’a pas la couleur de
+l’épopée, et rien n’interdit de la considérer, si l’on veut, comme une
+des nombreuses historiettes qui ont été forgées par les grands sur le
+compte de cette malheureuse reine. Pour le reste, le récit de Frédégaire
+garde d’un bout à l’autre la couleur et l’accent de l’histoire: nulle
+digression à tendances dramatiques, nul développement d’une situation
+particulièrement émouvante, nul élément personnel mêlé aux sanglantes
+réalités de la chose publique. Sobre et ferme, le récit se moule en
+quelque sorte sur les faits, dont il reproduit les contours et les
+proportions avec un air de vérité qu’il est impossible de méconnaître.
+Manifestement, la légende épique de Brunehaut ne faisait que balbutier
+au moment où Frédégaire écrivait. Ou, pour mieux dire, les souvenirs
+personnels de ce chroniqueur, combinés avec ceux de ses bailleurs de
+renseignements, le dispensaient d’y recourir.
+
+ [622] Fredeg. IV, 40.
+
+Si maintenant nous ouvrons le _Liber Historiae_, nous serons frappés de
+voir jusqu’à quel point une histoire si nette et si sûre y est défigurée
+par les arabesques de l’imagination épique. Ce n’est plus la succession
+des faits, c’est un tout logique, un véritable poème dans lequel, du
+commencement à la fin, un seul caractère engendre toute la trame du
+récit, imprime sur tous les événements sa marque personnelle, et, en
+lutte avec toutes les forces morales et physiques, finit par succomber
+écrasé sous le poids des crimes qu’il a accumulés. Quelle intensité
+d’émotion, quelle puissance dramatique dans ces pages, si on les compare
+avec la sèche narration de Frédégaire! Pour des esprits incapables
+d’apprécier la sereine beauté de l’histoire pure, combien la Brunehaut
+du _Liber Historiae_ a dû paraître plus intéressante, plus poétique,
+plus vraie même que celle du chroniqueur burgonde! Il faut entendre ici
+la voix populaire. Bien que traduite dès l’origine dans l’aride et
+monotone latin du moine de Saint-Denis, et de là dans notre français
+moderne, qui est bien, je pense, le langage le moins épique du monde,
+elle garde encore une partie de la stupeur naïve avec laquelle elle a
+redit à la postérité les tragiques aventures de la reine d’Austrasie.
+
+«Brunehaut donnait tous les jours de pires conseils à Théodoric, disant:
+«Pourquoi négliges-tu de réclamer le trésor de ton père et son royaume
+des mains de Théodebert, puisque tu sais qu’il n’est pas ton frère,
+attendu qu’il a été créé de l’adultère de ton père avec une concubine?»
+Entendant cela, Théodoric, qui était de naturel farouche, rassembla une
+nombreuse armée et se mit en marche contre son frère Théodebert. Ils se
+rencontrèrent pour la bataille auprès du château de Tolbiac. Là on
+combattit ferme, et Théodebert, voyant son armée taillée en pièces, prit
+la fuite et se réfugia dans la ville de Cologne. Théodoric brûla et
+ravagea le pays des Ripuaires, et le peuple de ce pays se rendit dans
+ses mains en disant: «Roi notre seigneur, épargne-nous ainsi que notre
+terre; nous voici à toi: ne continue pas d’exterminer ce peuple.» Et il
+répondit: «Ou bien amenez-moi Théodebert vivant, ou bien coupez-lui la
+tête et me l’apportez, si vous voulez que je vous épargne.» Alors ils
+entrèrent dans la ville, et, inventant des mensonges, ils dirent à
+Théodebert: «Voici ce que décide ton frère. Rends le trésor de ton père
+que tu gardes par devers toi, et alors il retournera avec son peuple.»
+Lorsqu’ils lui eurent dit ce mensonge, il entra avec eux dans le palais
+de son trésor. Et comme, les coffres ayant été ouverts, il y cherchait
+les ornements, l’un d’eux, ayant tiré son glaive, le frappa par derrière
+sur le crâne, puis ils prirent la tête et ils l’exposèrent sur les murs
+de la ville de Cologne. Théodoric, voyant cela, prit la ville et s’y
+rendit maître de grands trésors. Comme les principaux des Francs lui
+prêtaient serment dans la basilique de Saint-Géréon martyr, il lui
+semblait qu’on le blessait traîtreusement au côté. Et il dit: «Gardez
+les portes; quelqu’un de ces traîtres de Ripuaires vient de me frapper.»
+Mais lorsqu’on eut découvert ses vêtements, on ne trouva rien qu’un
+petit signe couleur de pourpre. Il revint de là avec quantité de butin,
+ainsi que les fils et la fille de Théodebert, laquelle était belle, et
+il rentra dans la ville de Metz, où était arrivée la reine Brunehaut. Il
+prit les enfants de Théodebert et il les tua; le plus jeune, qui portait
+encore la robe blanche du baptême, il lui brisa la tête contre une
+pierre et en fit jaillir la cervelle.
+
+«Théodoric alors, voyant la beauté de la fille de Théodebert, sa nièce,
+voulut se l’unir par mariage. Brunehaut lui dit: «Comment peux-tu
+prendre pour femme la fille de ton frère?» Et il répondit: «Ne m’as-tu
+pas dit qu’il n’était pas mon frère? Pourquoi, mauvaise ennemie, m’as-tu
+fait commettre ce péché de devenir le meurtrier de mon frère?» Et,
+tirant son épée, il voulut la tuer. Elle, arrachée à ses coups par les
+nobles qui l’entouraient, se sauva à grand’peine dans la chambre du
+palais. Puis, remplie de haine, elle lui fit présenter un breuvage
+empoisonné par la main de ses domestiques. Le roi Théodoric le but sans
+se douter du poison, et, commençant à languir, il mourut et rendit son
+esprit pervers au milieu des péchés. Brunehaut fit périr ses fils, qui
+étaient encore enfants.
+
+«Ces princes étant morts, les Burgondes et les Austrasiens, ayant fait
+la paix avec les autres Francs, élevèrent le roi Clotaire à la
+souveraineté unique des trois royaumes. Le roi Clotaire, ayant mis son
+armée en mouvement, se dirigea sur la Burgondie, et fit dire à Brunehaut
+de venir le trouver en paix, feignant de vouloir l’épouser. Elle, parée
+d’ornements royaux, alla le trouver au château de Tiroa, sur la rivière
+du même nom. En l’apercevant, il lui dit: «Ennemie du Seigneur, pourquoi
+as-tu perpétré tant de crimes et as-tu osé faire périr une telle lignée
+royale?» Alors, l’armée des Francs et des Burgondes ayant été réunie,
+tous crièrent d’une seule voix que Brunehaut était digne de la mort la
+plus honteuse. Alors, sur l’ordre du roi Clotaire, elle fut hissée sur
+un chameau et promenée à travers toute l’armée, puis, attachée aux pieds
+de chevaux sauvages, elle fut mise en pièces et périt. Pour finir, son
+tombeau fut le feu, et ses ossements furent brûlés[623].»
+
+ [623] _Liber Historiae_ c. 38-40.
+
+Voilà bien, ou je me trompe fort, le ton et les motifs de la poésie
+épique. Cette histoire, fréquemment démentie par le silence de
+Frédégaire ou contredite par son témoignage formel, est en grande partie
+apocryphe; elle a, d’autre part, une vérité poétique remarquable. Le
+type de Brunehaut est conçu ici, d’un bout à l’autre, selon les lois de
+l’esprit poétique, qui exige un caractère fidèle à lui-même, qui
+attribue à un seul personnage la responsabilité de tous les événements,
+et qui proportionne d’une manière très consciencieuse l’expiation subie
+à la grandeur des forfaits commis. Il ne semble pas douteux qu’à la base
+d’une légende aussi organique se trouve un chant populaire.
+
+Je partagerai l’examen de l’histoire poétique de Brunehaut en trois
+parties. La première contient le récit de la guerre entre les deux
+frères; la deuxième, l’épisode des amours de Théodoric et de la
+vengeance de sa grand’mère; la troisième, celui de la mort tragique de
+Brunehaut elle-même.
+
+La première partie, comparée au récit de Frédégaire, laisse deviner tout
+de suite sa provenance populaire. La précision du détail historique y
+est entièrement sacrifiée. Les itinéraires suivis, les villes prises en
+route, la double bataille livrée, tout a disparu. Par contre, les motifs
+des événements sont indiqués: les excitations de Brunehaut apparaissent
+comme la cause directe de la guerre, et nous savons même la raison pour
+laquelle Théodoric devrait, d’après elle, s’armer contre le roi
+d’Austrasie. Il est inutile d’insister ici sur l’historicité de ce qui a
+été omis, sur la non historicité de ce qui a été ajouté. Le récit de la
+capture et de la mort tragique de Théodebert d’après le _Liber
+Historiae_ est en contradiction formelle avec celui des mêmes événements
+par Frédégaire, qui en a été presque le contemporain: c’est assez dire
+qu’il doit être écarté d’emblée par la critique[624].
+
+ [624] Il va sans dire qu’étant plus dramatique, la version du _Liber_
+ avait toute chance d’être préférée par les écrivains postérieurs;
+ aussi Aimoin l’a-t-il accueillie III, 99 (Bouquet III, page 176),
+ tout en reconnaissant qu’elle contredit Frédégaire.
+
+Le récit du _Liber Historiae_ ne porte pas seulement le caractère d’une
+véritable amplification poétique; il se trahit encore comme le
+développement nouveau d’un motif épique déjà ancien. Ce roi de Cologne
+qui périt assassiné par les ambassadeurs de son parent, pendant qu’il se
+baisse sur son coffre pour y chercher des trésors, nous l’avons déjà
+rencontré précédemment: il s’appelait Chlodéric, fils de Sigebert le
+Boiteux, et c’est un vrai transfert épique qui a fait attribuer ses
+aventures au roi Théodebert[625]. L’histoire de ce dernier aura été
+coulée, selon toute vraisemblance, dans un moule déjà existant et par là
+même elle aura fait oublier la précédente. L’épisode de la blessure de
+Théodoric à Saint-Géréon est beaucoup plus obscur. Il repose
+manifestement sur une donnée populaire: le cadre du moins ne peut avoir
+été inventé par le moine neustrien, et la couleur n’a absolument rien de
+monastique, mais est foncièrement barbare. Quant au fait en lui-même, je
+ne sais qu’en penser. Aimoin déjà n’y comprenait plus rien, puisque,
+reproduisant cette partie du récit du _Liber Historiae_, il écrit:
+_Solummodo signum quoddam apparuit purpureum, quod ego reor citae mortis
+fuisse indicium_. Il n’y a là qu’une ingénieuse conjecture personnelle,
+et à coup sûr les premiers narrateurs populaires de notre épisode ne lui
+ont pas attribué de caractère prophétique. J’incline à croire qu’il y a
+sous ce récit un fait historique défiguré, dont il serait oiseux de
+chercher à retrouver l’aspect primitif[626].
+
+ [625] L’auteur du _Liber Historiae_ n’a d’ailleurs pas reproduit
+ l’épisode de Chlodéric et de Sigebert dans son histoire de Clovis:
+ pourquoi, alors qu’il l’a dû lire dans Grégoire de Tours, et qu’il
+ reproduit d’après celui-ci l’histoire de Ragnacaire et de Rignomir?
+ Je n’irai pas jusqu’à dire qu’il ne voulait pas raconter deux fois
+ les mêmes aventures, et qu’il avait remarqué la parenté des deux
+ épisodes; je crois plutôt que le chant épique sur les meurtres de
+ Clovis avait déjà cessé d’être connu.
+
+ [626] Faudrait-il mettre en rapport ce _signum purpureum_ trouvé sur
+ le corps de Théodoric avec le _niello_ qui est, dans l’épopée
+ française, la marque de naissance des princes de la maison royale,
+ et sur lequel M. Rajna disserte savamment p. 295-299?
+
+La deuxième partie de notre récit a un caractère plus émouvant encore
+que la première. Elle relève de la même inspiration qui a déjà dicté
+l’étrange histoire de Frédégonde et de Landéric. Quelle ironie tragique
+dans la manière dont éclate la brouille entre le roi des Burgondes et sa
+grand’mère! C’est elle qui, par ses mensonges, l’a poussé à commettre un
+premier crime, et qui se révolte maintenant de lui voir commettre le
+second: mais quelle foudroyante repartie elle s’attire de la part de ce
+prince! Corneille n’a pas trouvé dans sa Rodogune de scène plus terrible
+que celle de cette mère poursuivie l’épée à la main par son petit-fils,
+et qui, arrachée à sa fureur par les gens de son entourage, se venge de
+lui en lui envoyant la mort dans un breuvage empoisonné. Emporté par son
+sujet, le poète va jusqu’à raconter le meurtre des enfants de Théodoric
+par Brunehaut: crime inventé contre lequel protestent à la fois
+l’histoire et la raison, mais qui était trop dans la tonalité du sujet
+pour pouvoir être épargné à la mémoire de cette malheureuse femme[627].
+
+ [627] G. Kurth o. c. p. 72.
+
+Maintenant vient l’expiation. Le châtiment de Brunehaut sera exemplaire:
+elle sera traitée comme Jézabel, dont elle est d’ailleurs, aux yeux de
+nos écrivains, la vivante image. Comme la perfide reine d’Israël, tombée
+dans sa vieillesse au pouvoir de Jéhu, avait essayé de le séduire en
+appelant à son secours tous les artifices de la toilette, ainsi
+Brunehaut, frappée d’aveuglement, se persuade que son neveu victorieux
+se laissera séduire par ses charmes flétris. Mais, de même que Jézabel a
+été, par ordre du vainqueur, précipitée du haut de sa fenêtre et foulée
+aux pieds des chevaux, ainsi la vieille furie sera traitée par le roi
+des Neustriens avec des outrages non moins raffinés. Le parallèle est
+frappant; il semble s’être présenté à la pensée des premiers narrateurs,
+même de ceux qui n’ont pas prononcé ici le nom de Jézabel[628]. Veux-je
+dire par là qu’il faille regarder comme inventée l’histoire du dernier
+supplice de Brunehaut? Nullement. J’ai établi ailleurs qu’elle est, au
+contraire, parfaitement historique, et je crois même que c’est son
+horrible supplice qui a le plus contribué à suggérer l’idée d’une
+comparaison entre ses destinées et celles de l’antique Jézabel. Mais
+c’est le propre de la chanson épique de mêler à doses égales, dans ses
+récits émus, le vrai et le faux, _pene historico ritu_, comme dit
+Jordanès[629]. Il ne faut d’ailleurs pas s’étonner que la poésie ait
+respecté l’histoire de la fin de Brunehaut. Quelle fiction aurait pu
+rivaliser ici avec la tragique horreur de la réalité?
+
+ [628] V. Jonas, _Vita Columbani_ c. 31; _Passio sancti Desiderii_ c. 2
+ (_Anal. Bolland._ IV, p. 253); Walafrid Strabo, _Vita S. Galli_
+ (Bouquet III, p. 475).
+
+ [629] La mention du chameau dans l’épisode du supplice de Brunehaut
+ pourrait être regardée comme un détail apocryphe ou poétique: il
+ n’en est rien. Pour ne parler ici que de la Gaule, nous voyons par
+ Grégoire de Tours que le prétendant Gundovald avait dans son armée
+ des chameaux qui faisaient office de bêtes de somme (Greg. Tur. VII,
+ 35), et par le _Vita Eligii_ que saint Éloi avait également un
+ chameau servant au même usage. (_Vita Eligii_ lib. II, pars 11 c. 12
+ dans Ghesquière t. III, p. 140.) C’est d’ailleurs sur un chameau
+ qu’on avait coutume d’exposer dans l’empire de Byzance les
+ malheureux qu’on vouait à l’infamie ou à la dérision; voir Socrate,
+ _Hist. eccl._ III, 2 _in fine_; Denys d’Alexandrie dans Eusèbe,
+ _Hist. eccl._ VI, 41; Procope, _Bell. goth._ III, 32.
+
+Plus qu’aucune autre, la mémoire de Brunehaut a vécu longtemps dans les
+imaginations populaires. Les terribles vicissitudes de sa vie et surtout
+sa fin épouvantable avaient fait sur les esprits une impression
+profonde: elle devint, pour la multitude, une espèce de magicienne douée
+d’un pouvoir presque surnaturel, et elle fut mise au rang de ces génies
+tour à tour bons ou mauvais qui, d’après les traditions rustiques,
+auraient présidé à la confection des principales œuvres de l’esprit
+humain. On sait que, dans les premiers siècles du moyen âge, les
+populations barbares qui remplacèrent l’Empire dans nos provinces ne
+purent se persuader que l’homme aurait été capable à lui seul de
+produire les gigantesques monuments dont les Romains avaient orné notre
+sol. Ces remparts inexpugnables, ces palais superbes, ces châteaux-forts
+sourcilleux, ces magnifiques routes militaires, en un mot, toutes les
+œuvres qui exigeaient quelque talent d’ingénieur et d’architecte,
+quelque grand déploiement de forces collectives, furent considérées
+comme dues à l’initiative, tout au moins à la collaboration de quelque
+puissance surnaturelle. Le diable est de toutes ces puissances celle
+qui, nous dit-on, est intervenue le plus souvent. On n’en finirait pas
+si l’on comptait les chaussées ou les édifices d’origine romaine qui
+sont mis sous le nom de ce maître ouvrier. Mais ce nom lui-même, dans
+son uniformité, paraît couvrir une multitude de désignations spéciales
+se rapportant à autant de divinités différentes, plus tard identifiées
+avec le diable en vertu de l’enseignement des docteurs, qui voyaient
+dans chaque faux dieu un démon. Plusieurs de ces noms ont survécu
+jusqu’aujourd’hui, et Wodan ainsi que Irmin occupent encore leur place
+dans le nom de plus d’une route en Angleterre et en Allemagne. Les
+géants et les fées ont partagé avec les dieux le privilège d’être
+regardés comme constructeurs de routes, et les personnages célèbres de
+l’histoire ou de la légende, principalement les femmes, ont été par la
+suite associés, sous ce rapport, aux fées et aux géants. C’est ainsi
+qu’en France, à côté du _chemin Henri IV_ (Béarn), du _chemin Charles_
+(Bretagne) et du _chemin César_ (Béarn), on connaît le _chemin de la
+reine Marguerite_ (Auvergne), le _chemin de la reine Achilette_
+(Languedoc), le _chemin de la reine Jeanne_ (Provence), le _chemin de la
+reine Blanche_ (Franche Comté), le _chemin de la reine de Hongrie_
+(Ardennes), le _chemin de la Pucelle_ (Champagne), le _chemin de la
+reine Haudiatte_ (Lorraine), le _chemin de la reine Anne_ (Bretagne),
+etc., etc., etc.[630]
+
+ [630] Paul Sébillot, _Traditions et superstitions des ponts et
+ chaussées_ (_Revue des tradit. popul._ t. VI, p. 2 et suiv.).
+
+En Angleterre, une légende consignée par écrit dès avant le XIIe siècle
+interprète également par l’initiative d’une reine l’origine des voies
+romaines dans cette île. Ce serait l’impératrice Hélène, qui, au dire
+d’un des Mabinogion, aurait eu «l’idée de faire faire de grandes routes
+de chaque ville forte à l’autre à travers l’île de Bretagne.» Les routes
+furent faites, et on les appelle les chemins d’Elen Lluydawc (la
+conductrice d’armées)[631].
+
+ [631] _Les Mabinogion_, trad. de J. Loth dans d’Arbois de Jubainville.
+ _Cours de littérature celtique_ t. III, p. 168. Une note l. l. nous
+ apprend que dans le pays de Galles les voies romaines portent par
+ endroits le nom de _Sarn Elen_ ou chaussée, chemin ferré d’Elen.
+
+Rien donc ne doit moins nous étonner que le nom de Brunehaut attribué en
+pays roman à un grand nombre de voies de communication et de ruines
+d’édifices anciens. J’en ai fait un relevé qui est sans contredit fort
+incomplet, mais qui permettra néanmoins de se faire une idée de la
+diffusion considérable de ce nom dans la toponymie.
+
+Tour Brunehaut à Izel (Luxembourg).
+
+Pierre Brunehaut à Hollain (Hainaut)[632].
+
+ [632] Nélis, _Réflexions sur un ancien monument du Tournaisis appelé
+ vulgairement la pierre Brunehaut_ (_Mémoires de l’Acad. impér. et
+ roy. de Bruxelles_, t. I, 1777), après avoir montré qu’on ne peut
+ attribuer à Brunehaut ni ce monument ni tous les autres qui portent
+ son nom dans les pays sur lesquels elle n’a pas régné, continue en
+ ces termes: «Le curé d’Hollain, dans la paroisse de qui se trouve
+ cette pierre, m’a dit d’avoir vu dans d’anciennes notes de ses
+ prédécesseurs, qu’avant le XIVe ou XVe siècle cette pierre
+ s’appelait _la brune pierre_, et que ç’a été sous ce nom qu’elle
+ servait de limite ou de borne à quelques portions de sa dîme... Plus
+ tard, après la renaissance des lettres, nos premiers géographes,
+ sans beaucoup d’examen et pour se donner peut-être un air
+ d’érudition, ayant entendu parler d’ailleurs des chaussées de
+ Brunehaut qui passent là tout près, en auront pris occasion
+ d’attribuer ce monument à notre reine, en changeant le nom de _brune
+ pierre_ en _Brunehaut pierre_ dont ils l’auront cru un abrégé. Voilà
+ comment peut être venu le nom de _pierre Brunehaut_.» (p. 480). A
+ comparer le chemin nommé _Brunestraete_, dans l’ancien duché de
+ Limbourg et mentionné par Ernst (_Hist. du Limbourg_ I, p. 213), qui
+ l’interprète par _chemin Brunehaut_.
+
+Brunehaut, hameau de Liberchies (Hainaut).
+
+Chaussée Brunehaut. Nom que la route romaine de Bavai à Cologne porte en
+Hesbaye. Appelée _Via Strata Brunichildis_ dès le XIVe siècle par le
+_Chronicon Gemblacense_, manuscr. 3803 de la bibliothèque royale de
+Bruxelles.
+
+Chemin Brunehaut, venant de Milmort (Hesbaye) vers la vallée de la
+Meuse, au nord de Liège.
+
+Fontaine Brunehaut (1391-1762) à Laon (Aisne) avec une ferme du même
+nom.
+
+Chaussée Brunehaut, venant de Scarponne à Nonsard (Meuse).
+
+Chemin de Brunehaut, dit aussi le _Haut Chemin_, sur le territoire
+d’Amblaincourt (Meuse).
+
+Brunehaut, bois communal de Pillon (Meuse).
+
+Brunechildis castrum, sur l’Aveyron, aujourd’hui Bruniquel (Tarn et
+Garonne).
+
+Chaussée Brunehaut ou _Levée de la reine de Sicile_ à Saint-Baussant
+(Meurthe).
+
+Chaussée Brunehaut ou _Chemin Saunaire_ à Ville-au-Val (Meurthe).
+
+Brunehaut, nom d’une tour du château de Vaudemont (Meurthe).
+
+Tour Brunehaut, près de l’église de Saint-Julien au pays d’Étampes.
+(Lecointe, _Annales Francorum_ a. 613 nº 16. Ad. de Valois, _Rer.
+Francicar._ l. XVII.)
+
+Butte Brunehaut ou Tombe Brunehaut, tumulus près de Laniscourt (Aisne),
+1178. _Sicut extendit a via que ducit ad tumulum Brunehaudis ultra
+Lanisicurtem_. (Matton, _Dict. topogr. de l’Aisne_.)
+
+Turris Brunichildis à Auxerre (Yonne). Le _Gesta Epp. antissiod._ de
+Heiric, qui est du IXe siècle, rapporte que l’évêque Maurinus,
+contemporain de Charlemagne, trouva un trésor _in turre Brunichildis_
+(Pertz _Scriptor._ XIII, p. 395).
+
+Château Brunehaut, dans le pays de Cahors (Lot).
+
+Chaussée Brunehaut, nom de la voie romaine de Cambrai à Arras et à la
+mer.
+
+Brunhild (1404, 1543), ancien canton du territoire de Volgelsheim
+(Haut-Rhin).
+
+Lectulus Brunihildis (1043, 1221), dans le Feldberg, près de
+Francfort-sur-Mein. Grimm, _Deutsche Heldensage_, p. 169, n.
+
+Domus Brunichildis. _Est in eâ (Aquitaniâ) et silva vocabulo Leccena,
+non contemnendae magnitudinis, Biturigibus atque Arvernis confinis, in
+quâ usque hodie ostenditur lapidea domus Brunichildis reginae quondam
+Francorum, amoeno, (ut nos quoque aspeximus), sita loco_, Aimoin, _Gesta
+Francor._ praefat. IV (Bouquet III, p. 26).
+
+Ce rapide aperçu, qui nous montre le nom de Brunehaut donné à des
+châteaux, à des tours, à des routes, à des fermes, à des hameaux, à des
+tombeaux, à des fontaines, à des bois, atteste combien se sont trompés
+ceux qui, se fondant sur des données incomplètes, ont cru que les
+chaussées baptisées du nom de Brunehaut le devaient à cette circonstance
+que cette reine les avait ou construites, ou réparées. Un phénomène
+général s’explique par une loi générale, et il faut bien abandonner
+l’hypothèse vulgaire d’une Brunehaut constructrice de routes, bien que,
+comme on l’a vu, elle ait déjà été formulée au Xe siècle par
+Aimoin[633]. Non, c’est l’idée presque surnaturelle qu’on se faisait de
+Brunehaut qui a fait mettre sous son nom une si grande multitude de
+choses. Elle a construit et bâti tout cela, mais dans l’imagination
+populaire seulement, et en sa qualité d’être doué d’un pouvoir
+surnaturel comme les démons ou les fées, dont elle est la proche
+parente. Je suis heureusement en état de fournir, à l’appui de mes
+interprétations, un texte du XIVe siècle attestant bien que tel était,
+alors et auparavant, la tradition populaire relative à Brunehaut.
+Écoutons Jean d’Outremeuse:
+
+ [633] Aedificia sane ab ipsâ constructa usque in hoc tempus durantia
+ ostenduntur tam innumera, ut incredibile videatur ab unâ muliere, et
+ in Austria tantum modo et Burgundia regnante, tanta in tam diversis
+ Franciae partibus fieri potuisse. _Gesta Franc._ IV, 1 (Bouquet III,
+ p. 115). On le voit, Aimoin lui-même nous fournit les arguments
+ contre la tradition dont il se fait l’écho. Voir N. Bergier,
+ _Histoire des grands chemins de l’empire romain_, édit. de Bruxelles
+ 1728, t. I, p. 98-104.
+
+«Item l’an Ve et XXVI commenchat à faire la royne Brucilde mult de
+mervelhe par nygromanche, et fist une cachie tout pavée de pires de la
+royalme d’Austrie jusques en la royalme de Franche, et de Neustrie
+jusques en Acquitaine et en Borgungne. Et d’aultre costeit elle les
+faisoit venir parmy la terre que ons nommoit Brabant, et d’aultre part
+vers le paiis où la grant Tongre avoit esteit destruit. Et tant de voies
+et de cachies elle fist que chu estoit grand mervelhe et briefement par
+tout l’isle de Europe estoient lesdits cachies, et estoient faites par
+teile maneire qu’elle ne jondoient mie tout ensemble, mais duroit cascon
+cachie II liwes, ou III, ou IV, ou V, ou VI, et alcunne fois plus ou
+moins en une piche, et puis faloit chis pavement, jusques a tant qu’il
+retrovoit une altre pieche del cachie. Et fut tout chu faite en une
+seule nuit, et les fit faire par les males espirs, enssi comme Virgile
+faisoit à son temps. Et chu faisoit-elle por accomplir sa male pensee
+que ele avoit del faire male: si voloit allier plus legierement del unc
+paiis a l’autre, pour nuit et pour jour. Cest cachie est encor et serat
+à tousjours, et le nommons no la cachie Brunehote, car Brucildis en
+latin, c’est Brunehote en franchois.»[634]
+
+ [634] Jean de Preis dit d’Outremeuse, _Ly Myreur des Histors_, ed.
+ Borgnet-Bormans, Bruxelles 1869, t. II, p. 225. Cf. la _Geste de
+ Liége_, même volume p. 576.
+
+Ainsi transformée en une puissance surnaturelle et malfaisante, la reine
+Brunehaut se voyait singulièrement rapprochée de la célèbre walkyrie qui
+portait le même nom, et dont le caractère de divinité, effacé par ses
+amours mortelles avec Sigfried, reparaît à plusieurs reprises dans les
+légendes qui ont parlé d’elle. Ne peut-on pas croire qu’elles ont été
+confondues entre elles, et que plus d’une fois nous devons interpréter
+par le souvenir de la walkyrie certains noms de lieu dans lesquels nous
+sommes habitués à retrouver celui de la reine? Ainsi nous savons par un
+écrivain du XIIIe siècle qu’au moyen âge, dans les Pays-Bas, la voie
+lactée s’appelait _Brunelstraet_[635], de même qu’au Xe siècle en Saxe
+on l’appelait _le chemin d’Iring_, et qu’à la même époque on la
+connaissait en France sous le nom de _chemin Saint-Jacques_. Qui nous
+interdit de voir ici une réminiscence de la mythologie, d’après laquelle
+la voie lactée aurait été le chemin par lequel la walkyrie menait au
+Walhalla les âmes des morts tués dans les combats? Cela n’est pas
+impossible. Et toutefois, je ne me sens pas pressé d’interpréter de la
+même manière les autres noms repris ci-dessus.
+
+ [635] «Aristoteles saghet van galaxa, dat heyt men ghemynliken in
+ duutsche die _Brunelstraet_ ende is een puur vuer ende wart meer
+ ontsteken ende verlicht. Ende darom scynt daer een lange licht, ende
+ dat is die Brunelstraet ende wart dese voorseide sterren ghevert syn
+ in eenre stat van den hemel, daerom siet men Brunelstraet in eenre
+ stede, daer sy niet af en gaet, also lange als sy duert.» Fr.
+ Thomas, _Natuurkunde_, cité par Van den Bergh dans _Nyhoff
+ Bijdragen_ IIIe série, t. II, p. 215.
+
+Sans doute, on trouve en pays germanique quelques noms de lieux qui se
+rapportent plus vraisemblablement à l’amante de Sigfried qu’à l’épouse
+de Sigebert, mais ils sont en petit nombre, et ils se rencontrent
+exclusivement en dehors de la Gaule romane. J’accorde fort volontiers,
+par conséquent, qu’un nom de lieu comme _lectulus Brunnihilde_ sur le
+Feldberg, près de Francfort-sur-Mein, renferme une allusion à la légende
+de la vierge endormie au milieu de la forêt enchantée[636]. Mais des
+exemples de ce genre ne prouvent rien pour la toponymie des régions
+gauloises, où une tradition attestée dès le Xe siècle rapporte
+manifestement son origine à la reine Brunehaut[637], et où il serait
+d’ailleurs fort difficile de prouver que la légende de Brunehild et de
+Sigfried ait jamais été répandue dans les milieux populaires qui ont
+créé les noms.
+
+ [636] V. W. Grimm, _Die deutsche Heldensage_, p. 199, n.
+
+ [637] Je ne crois pas nécessaire de discuter ici une autre tradition
+ d’après laquelle les grandes voies romaines qui rayonnent autour de
+ Bavai seraient l’œuvre d’un roi de Belgis nommé Brunehaldus. Cette
+ version, qui est déjà consignée au XIVe siècle dans la chronique de
+ Jacques de Guyse, et pour laquelle je renvoie à Bergier o. c. p.
+ 100, est manifestement d’origine érudite, et ne paraît pas avoir
+ jamais circulé dans le peuple.
+
+La conclusion de cette enquête, c’est que le nom de la reine Brunehaut a
+retenti longtemps sur les lèvres du peuple, associé à des souvenirs de
+grands crimes et de grandes actions, et mêlé par l’imagination de la
+multitude à bien des événements auxquels elle était restée étrangère.
+L’épopée, après avoir fait d’elle une grande criminelle, l’a finalement
+transformée en une espèce de magicienne, pouvant être comparée à ce
+grand enchanteur du nom de Virgile qui a tant occupé, lui aussi, les
+esprits du moyen âge.
+
+
+
+
+CHAPITRE III
+
+Clotaire II.
+
+
+L’histoire du roi Clotaire II, telle qu’elle nous est racontée par
+Frédégaire, se tient sur un terrain rigoureusement historique. Notre
+chroniqueur a été le contemporain de ce prince, dont il a parfaitement
+connu les annales, et dont les traits se sont reflétés avec une vérité
+entière dans le miroir de sa chronique. Aucun élément légendaire ne
+diminue la netteté de sa physionomie, aucun rayon de poésie n’en relève
+le caractère un peu terne. Cependant nous savons que Clotaire II a
+inspiré la muse populaire dès son vivant: c’est à lui que se rapporte le
+témoignage le plus ancien et le plus explicite que nous possédions sur
+l’existence de l’épopée franque. Et, de fait, dans le _Liber Historiae_,
+nous retrouvons l’écho de la chanson épique relative à ce prince, et
+dont il est parlé dans la _Vie de saint Faron_. Voici le récit du
+_Liber_:
+
+«Le roi Clotaire avait un fils nommé Dagobert, jeune prince vaillant et
+énergique, et plein de ressources. Lorsqu’il fut grand, son père
+l’envoya gouverner l’Austrasie sous la direction de Pepin. Les Francs
+Austrasiens s’assemblèrent et le proclamèrent leur roi. En ces jours,
+les Saxons se révoltèrent, et ils réunirent une armée composée de
+plusieurs peuples contre Dagobert et Clotaire. Dagobert, ayant rassemblé
+ses troupes, passa le Rhin et marcha hardiment contre les Saxons. Le
+combat s’étant engagé vigoureusement, Dagobert fut frappé sur son
+casque, et une partie de ses cheveux, tranchée par le coup, tomba à
+terre. Son écuyer, placé derrière lui, la ramassa. Dagobert, voyant son
+peuple sur le point de succomber, lui dit: «Cours vite avec cette
+poignée de mes cheveux trouver mon père, afin qu’il vienne à notre
+secours, avant que toute l’armée ne périsse.» L’écuyer prit sa course en
+hâte, traversa la forêt d’Ardenne et parvint jusqu’au fleuve. Là était
+arrivé le roi Clotaire avec une nombreuse armée. En voyant accourir le
+messager qui apportait la boucle de cheveux de son fils, il fut saisi de
+douleur, et, levant le camp au milieu de la nuit à grand son de
+trompettes, il passa le Rhin avec ses troupes et courut au secours de
+Dagobert. Lorsqu’ils eurent fait leur jonction, le cœur plein de joie et
+en battant des mains, ils gagnèrent ensemble le Wéser et y plantèrent
+leurs tentes. Berthoald, duc des Saxons, se tenait sur l’autre rive,
+tout prêt à l’entrevue qui déciderait du combat. Entendant le tumulte
+des Francs, il s’informa de ce qui se passait. «C’est, lui répondit-on,
+le seigneur Clotaire qui est arrivé, et de cela se réjouissent les
+Francs.»--«Vous en avez menti, répondit Bertoald en éclatant de rire, ou
+bien vous rêvez quand vous dites que Clotaire est parmi nous, alors que
+nous avons appris qu’il est mort.» Cependant le roi lui-même était
+debout sur la rive, revêtu de sa cuirasse et coiffé de son casque, qui
+cachait sa chevelure striée de poils blancs. Lorsqu’il se fut découvert,
+Bertoald le reconnut et lui cria: «Tu étais donc là, animal bigarré?» En
+entendant cet outrage, le roi indigné se jeta à cheval dans le Wéser,
+que sa monture rapide lui fit franchir à la nage. Toute l’armée franque
+entra dans le fleuve à la suite du roi, et le franchit à grand’peine
+avec Dagobert à cause de ses gouffres profonds. A peine sur l’autre
+rive, Clotaire, enflammé d’une ardeur farouche, engagea un combat
+acharné contre Bertoald. «Retire-toi de moi, ô roi, dit Bertoald, de
+peur que je ne te tue; si tu l’emportes, tout le monde dira que tu as
+tué ton serviteur Bertoald; si c’est moi qui l’emporte, alors il y aura
+grande rumeur parmi tous les peuples, et l’on dira que le roi des Francs
+a été tué par son esclave.» Mais le roi ne voulut pas l’écouter, et il
+persista à l’accabler. Un cavalier du roi, qui l’avait suivi de loin,
+s’écriait: «Courage, seigneur roi! Sus à votre ennemi!» Les mains du roi
+étaient lourdes; il était d’ailleurs protégé par sa cuirasse. Enfin le
+roi vint à bout de Bertoald; il lui coupa la tête et l’éleva au bout de
+son épée, puis il revint parmi les Francs. Ceux-ci, qui étaient plongés
+dans le deuil, ne sachant ce qu’il était devenu, furent alors remplis de
+joie. Le roi dévasta tout le pays des Saxons et y fit de grands
+massacres, n’épargnant que ceux des habitants dont la taille ne
+dépassait pas la longueur de son épée, appelée _spata_. Tel fut le signe
+qu’il établit dans ce pays. Après quoi il rentra victorieusement chez
+lui.»
+
+«Celui qui refuserait de reconnaître ici le squelette d’un poème, dit
+excellemment M. Rajna, devrait renoncer aussi à le reconnaître dans un
+résumé de l’Iliade ou de la chanson de Roland. L’évidence est telle,
+qu’elle ne frappe pas seulement le regard exercé de modernes comme
+Gaston Paris, Monod et Darmesteter, mais qu’elle a été entrevue même par
+des écrivains qui vivaient à une époque peu au courant des choses de la
+légende. Il y a plus de deux siècles qu’Adrien de Valois a déclaré que
+ce récit est une pure fiction, non seulement parce que les meilleures
+sources ne disent rien de l’expédition qui y est racontée, mais aussi à
+cause des absurdités et des invraisemblances de tout genre qui y sont
+accumulées.»[638]
+
+ [638] Rajna o. c. p. 114. Il faut d’ailleurs lire le passage d’Adrien
+ de Valois, _Rer. Franc._ III, p. 59, qui est une des meilleures
+ pages de la critique du XVIIe siècle. On ne saurait mieux établir,
+ de nos jours, l’impossibilité historique de l’épisode; tout ce qu’il
+ y faut ajouter, c’est sa provenance épique.
+
+Le récit du _Liber_ a été reproduit en entier, au IXe siècle, par le
+_Vita Dagoberti_[639], mais avec quelques variantes qui offrent un
+certain intérêt. Selon la première, ce ne sont pas seulement quelques
+cheveux, mais une partie de la tête du jeune prince (_particula de
+capite ejus_) qui est coupée par le fer de l’ennemi et portée à Clotaire
+II. La seconde nous donne le nom de l’écuyer de Dagobert, qu’elle
+appelle Adthyra. La troisième corrige la bévue qu’il y a à faire
+traverser l’Ardenne avant le Rhin par un messager qui vient des bords du
+Wéser: ici, en effet, le dit messager, en homme qui connaît sa
+géographie, passe d’abord le Rhin, et arrive ensuite en Ardenne, où il
+va trouver Clotaire II séjournant alors à Longolarium. La quatrième veut
+expliquer pourquoi les mains de ce roi sont appesanties dans son combat
+avec Bertoald: c’est que non seulement il porte sa cuirasse, comme dit
+la version du _Liber Historiae_, mais qu’ayant passé le fleuve à la
+nage, il a les vêtements remplis d’eau que sa cuirasse empêche de
+s’écouler.
+
+ [639] _Vita Dagoberti_ c. 14 dans _Script. Rer. Meroving._ t. II, p.
+ 404; Aimoin.
+
+Ces variantes pourraient donner à croire, à première vue, que l’auteur
+du _Vita Dagoberti_, qui a copié textuellement le récit du _Liber
+Historiae_, l’a retrempé à la source populaire et y a repris quelques
+détails omis par le précédent chroniqueur. Je me hâte de dire qu’il n’en
+est rien, et que tout s’explique d’une manière beaucoup plus simple. La
+première variante n’est qu’un malentendu suggéré par la ressemblance des
+mots. _Particula de capillis ejus_ (_Liber Historiae_, c. 41) est devenu
+_particula de capite ejus cum capillis_. La deuxième a le même
+caractère: _Adthyra_ est une transcription vicieuse pour _ad terram_ qui
+se trouve dans le _Liber_[640]. L’addition du nom de _Longolarium_ peut
+être considérée comme une conjecture de l’auteur du _Vita Dagoberti_,
+qui, voyant Clotaire II résider en Ardenne, tombe naturellement sur le
+nom d’une des rares villas royales qu’il y avait dans ce pays[641]: on
+sait d’ailleurs combien il aime ce genre de gloses géographiques[642].
+Mais il n’est pas même nécessaire de faire cette supposition, vu que le
+nom se trouve déjà dans un des manuscrits du _Liber Historiae_ que le
+_Vita Dagoberti_ peut avoir eu sous les yeux. La dernière variante,
+enfin, n’est qu’une amplification servant de commentaire à ces mots en
+effet assez obscurs: _Erat enim rex luricatus._ Nous restons donc en
+présence d’une seule version de notre récit.
+
+ [640] C’est du moins la conjecture assez probable de M. Krusch, dans
+ une note aux deux passages en question. (_Script. Rer. Meroving._
+ II, p. 311 et 404.) M. Rajna, p. 123, n., résout moins bien la
+ difficulté en proposant de lire _at tiro_, car le _autem_ qui suit
+ _Adthyra_ dans le _Vita Dagoberti_ est incompatible avec cette
+ leçon; aussi M. Rajna est-il obligé de le biffer, ce qui augmente
+ l’énigme.
+
+ [641] Il n’y avait, outre Longlier, que Belsonancum, où Childebert II
+ tint un plaid en 585 (Greg. Tur. VIII, 21). _Longolarium_ c’est
+ Longlier (province de Luxembourg belge) et non pas Lengeler
+ (grand-duché de Luxembourg). M. Rajna, p. 114, n., écrit:
+ «_Longolarium_ ora _Glare_ nella diocesi di Liegi.» Ce _Glare_
+ n’existe pas.
+
+ [642] Cf. G. Kurth, _Étude critique sur le Gesta Regum Francorum_.
+
+Tout y a le ton et la couleur épiques. D’abord les cheveux coupés par le
+glaive, que Dagobert envoie à son père en signe de sa détresse. Cet
+usage germanique reparaît au XIIe siècle encore, et dans une
+circonstance historique: Boémond de Tarente, tombé en 1100 au pouvoir
+des Turcs, envoya une touffe de ses cheveux à Baudouin d’Edesse, en
+signe de captivité et de deuil[643]. Le détail n’est donc pas de ceux
+qu’on rencontre seulement dans le monde de la fiction; il est
+légendaire, à la vérité, mais il reste conforme à la coutume, comme les
+choses épiques le sont toujours. Quant à la géographie bizarre en vertu
+de laquelle, venant du pays des Saxons, on traverse l’Ardenne pour
+arriver au Rhin, elle n’aurait rien qui dût surprendre un lecteur un peu
+au courant des choses épiques, s’il était certain que nous possédons ici
+le texte pur du _Liber Historiae_. Je suis porté à me demander si le
+_Vita Dagoberti_ ne nous a pas conservé une rédaction plus authentique
+de ce passage, et si l’on peut croire que l’auteur du _Liber Historiae_,
+si scrupuleux et d’ordinaire si bien informé en matière de géographie,
+aurait reproduit dans son récit des données aussi fantaisistes, lui qui,
+nous l’avons vu, ne se fait pas faute de corriger les traditions pour
+les mettre d’accord avec ses notions géographiques. Le nom du Rhin ne
+figure d’ailleurs que dans un seul manuscrit du _Liber_, les autres se
+bornent à dire: le fleuve[644], et qu’est-ce qui nous empêche d’entendre
+par là la Meuse plutôt que le Rhin? De la sorte, on mettrait d’accord la
+géographie et les textes, sans être obligé d’y faire aucune correction
+arbitraire.
+
+ [643] Albertus Aquensis VII, 29.
+
+ [644] V. l’édition de M. Krusch, p. 312. L’éditeur n’admet pas _Reno_
+ dans le texte et écrit en note: «Nomen fluvii in _B_ perperam
+ suppletum est, cum puer ex Saxonia profectus atque Ardennam silvam
+ transgressus, ad Rhenum pervenire minime potuerit.
+
+Clotaire va au secours de Dagobert. Il décampe la nuit _à grand son de
+trompettes_; il est accueilli dans le camp de son fils _par des
+applaudissements_. Ces détails dramatiques sont bien de provenance
+populaire. Le dialogue échangé de rive en rive entre Bertoald et les
+Francs ne l’est pas moins, et la scène où Clotaire se fait reconnaître
+en ôtant son casque porte en quelque sorte le cachet de l’épopée. C’est
+en effet lorsque, le casque enlevé, les flots de la longue chevelure
+royale du Mérovingien roulent sur ses épaules que, de loin, on reconnaît
+un prince de la famille de Clovis[645], et c’est à leur couleur
+grisonnante (_crines cum canicie variatas_) qu’on s’aperçoit que c’est
+Clotaire lui-même et non son fils. L’invraisemblance de la situation est
+foncièrement épique: mais, on le sait, jamais l’imagination populaire ne
+se laisse arrêter par des difficultés de temps et de lieu, et le
+caractère dramatique des scènes la préoccupe exclusivement.
+
+ [645] Il paraîtrait, d’après ce passage, que les rois mérovingiens
+ ramassaient leur chevelure sous le casque; c’est ce qu’insinuent
+ également ces paroles de la lettre de saint Avitus à Clovis:
+ Conferebamus namque... quale esset illud... cum sub casside crines
+ nutritos salutaris galea sacrae unctionis indueret, etc. (Bouquet
+ IV, p. 50).
+
+L’interpellation lancée au roi par Bertoald, de l’autre bord du fleuve,
+a évidemment le caractère de ces injures homériques familières aux héros
+d’épopée; elle est d’ailleurs assez difficile à comprendre, le mot
+_bale_ faisant défaut dans nos glossaires ou n’y ayant aucune
+interprétation satisfaisante[646]. Il est probable qu’elle contient une
+allusion à la couleur bigarrée des cheveux du roi franc; cela est dans
+le goût barbare, et un des épisodes les plus hautement épiques de Paul
+Diacre nous offre un exemple du même genre de plaisanterie. Les Lombards
+reçus au festin du roi des Gépides Turisind sont raillés par le fils de
+ce prince, parce qu’ils portent autour de la jambe des bandelettes
+blanches qui les font assez ressembler à des chevaux balzans. Mais cette
+imprudente plaisanterie lui vaut une foudroyante réplique: «Va voir le
+champ de bataille d’Asfeld, et tu verras quels coups de sabots peuvent
+donner ces cavales; là les ossements de ton frère gisent épars comme
+ceux d’une bête de somme[647].»
+
+ [646] L’adjectif _bale_ ne se rencontre nulle part qu’ici. Il y a dans
+ les manuscrits des variantes, _bile_ et _blare_, qui ne sont guère
+ plus instructives, à moins qu’avec Ducange on ne corrige _bile_ en
+ _vile_, ce qui donnerait au moins un sens quelconque. Paulin Paris
+ traduit par _cheval bai_, mais _bale_ ne donnerait jamais _bai_, et
+ _bai_ n’est pas non plus la couleur d’une chevelure noire et
+ blanche. Aimoin fait dire à Bertoald: _Tunc hic eras, muta bestia?_
+ et la chronique de Saint-Denis: «Es-tu là, vieille jument chauve?»
+ mais nous ne savons pas sur quoi reposent ces interprétations.
+ Rajna, p. 279, dont je résume ici la note, évite de se prononcer
+ lui-même; quant à Krusch, ad. l. l., il voit dans le mot un celtique
+ _bal_ = _falsus_ et traduit par: _fausse bête_, en rapprochant de
+ notre passage le nom de Ballomeris donné par mépris au prétendant
+ Gundovald (Greg. Tur. VII, 14).
+
+ [647] Paul Diacre, _Hist. Lang._ I, 24.
+
+Tout le reste de l’épisode respire un souffle vraiment épique. Comme
+Clotaire y apparaît redoutable à ses ennemis! Lui absent, tout va mal;
+il arrive, et aussitôt l’allégresse reparaît dans l’armée des Francs en
+même temps que la terreur dans celle des Saxons. L’insulte qui lui est
+adressée ne reste pas un moment sans vengeance, et son adversaire se
+rend si bien compte de la supériorité du roi franc qu’il fuit aussitôt,
+et qu’il le supplie de renoncer à la lutte. Il ne semble pas que le
+narrateur ait entièrement compris sa source, car la raison pour laquelle
+les mains du roi sont appesanties n’est pas sérieuse, et l’explication
+du _Vita Dagoberti_ n’est autre chose, on l’a vu, qu’une conjecture.
+Mais cela même est une preuve de sa fidélité relative à la reproduire:
+il ne l’a pas traitée comme certaines autres qui, en passant par ses
+mains, ont pris une couleur monastique: il l’a laissée telle qu’il l’a
+trouvée.
+
+Il me reste à dire un mot de l’épée de Clotaire employée comme mesure.
+Ce trait encore est bien populaire, ce qui, comme le fait observer M.
+Rajna, ne veut pas dire qu’il ne pourrait pas être historique[648]. Il
+signifie que Clotaire ordonne de massacrer tout ce qui est au-dessus
+d’une certaine taille, et d’épargner les enfants. La même chose est
+racontée de Charlemagne par le moine de Saint-Gall[649]. La mémoire du
+peuple aime à retenir des traits de ce genre, de préférence à des choses
+plus importantes.
+
+ [648] Cet auteur rappelle, p. 117, n., qu’à la prise de Negrepont,
+ Mahomet II ordonna de mettre à mort tout ce qui portait barbe, ce
+ qui équivalait à donner un signe matériel auquel se reconnaissaient
+ tous les hommes faits. Je noterai aussi la locution employée par les
+ Livres Saints dans les récits de massacres: on ne laisse vivre aucun
+ _mingentem ad parietem_, c’est-à-dire aucun mâle.
+
+ [649] _Monach. S. Gall._ II, 12.
+
+Par une bonne fortune bien rare, nous possédons un document ancien qui
+atteste l’existence, chez les Francs du VIIe siècle, d’une chanson
+populaire sur la victoire de Clotaire en Saxe: c’est, comme tout le
+monde le sait, la Vie de saint Faron de Meaux, écrite au IXe siècle par
+son successeur Helgaire, qui nous a même conservé deux strophes de la
+chanson. Nul doute qu’il n’ait reproduit d’après elle l’épisode qu’il
+raconte dans les termes suivants:
+
+«Sous le règne de Clotaire II, les Saxons, dont la fidélité était
+toujours branlante, se révoltèrent, et leur roi Berthold envoya au
+souverain des Francs un message conçu en termes d’une rare insolence.
+«Je sais, lui faisait-il dire, que tu n’es pas capable de me résister,
+et que tu n’as pas non plus cette prétention. Aussi je veux user de
+douceur envers ton pays, qui n’est pas à toi, mais à moi, et où je me
+propose de m’établir. Tu auras à venir à ma rencontre, et à me servir de
+guide dans cette région que je ne connais pas encore. Quand je serai là,
+je délibérerai avec les miens sur les guerres à entreprendre, car nous
+ne voulons pas la faire à toi et à tes lâches guerriers.» Lorsque le roi
+Clotaire II apprit de quel message étaient chargés pour lui les envoyés
+saxons, il fut saisi de fureur et il ordonna de les mettre à mort. En
+vain on lui démontra qu’il se déshonorerait en violant dans leur
+personne le droit des gens: il ne voulut rien entendre, et tout ce que
+put obtenir saint Faron, qui était dans son entourage, ce fut que le
+supplice des Saxons serait remis au lendemain. Mais ce délai devait lui
+suffire pour les sauver. Pénétrant la nuit dans la prison de ces
+malheureux, il les exhorta avec tant d’éloquence qu’il les persuada de
+se laisser baptiser et de devenir chrétiens. Le lendemain, le conseil du
+roi étant réuni pour délibérer de nouveau sur l’affaire, le saint homme
+déclara que les prisonniers n’étaient plus des Saxons, mais des
+chrétiens, et qu’il venait de les voir revêtus encore de la robe blanche
+des catéchumènes. Cette nouvelle frappa d’admiration tout le monde:
+naturellement il ne fut plus question de sentence capitale; au
+contraire, le roi combla de présents les nouveaux chrétiens et les
+renvoya libres dans leur patrie. Plus tard cependant, Clotaire ravagea
+la terre des Saxons, et n’y laissa la vie qu’à ceux des habitants dont
+la taille n’excédait pas la mesure de son épée. A la suite de cette
+victoire fut composé un chant populaire qui circula dans toutes les
+bouches, et que les femmes chantaient en chœur et en battant des mains.
+Voici le début de ce chant:
+
+ Il faut chanter Clotaire, roi des Francs,
+ Qui alla combattre au pays des Saxons.
+ Mal en eût pris aux envoyés Saxons
+ Sans l’illustre Faron, Burgonde de nation
+
+Et la fin:
+
+ Quand les envoyés Saxons vinrent en pays franc
+ Où était Faron, le prince,
+ Poussés par Dieu, ils passèrent par la ville de Meaux
+ Et ainsi ils ne furent pas tués par le roi des Francs
+
+Ce chant populaire, dit en terminant le biographe, montre quelle était
+l’universelle célébrité du saint[650].
+
+ [650] Hildegarii _Vita Faronis_ dans Mabillon, _Acta Sanct. sax._ II,
+ p. 590. Ex qua victoria carmen publicum juxta rusticitatem per
+ omnium pene volitabat ora ita canentium, feminaeque choros inde
+ plaudendo componebant... Hoc enim rustico carmine placuit ostendere,
+ quantum ab omnibus celeberrimus habebatur.
+
+Il faut remarquer que l’hagiographe ne cite de cette chanson que ce qui
+est nécessaire à la glorification de son héros, et celui-ci semble y
+avoir été mentionné seulement en passant, puisque l’auteur de sa vie ne
+trouve que deux strophes où il soit parlé de lui. Le reste de l’épisode,
+c’est-à-dire la manière dont Faron sauva de la mort les envoyés saxons,
+n’était donc pas célébré dans le chant populaire, qui était consacré à
+Clotaire (_de Clotario est canere_) et non à l’évêque de Meaux, et qui
+roulait sur les victoires de Saxe (_ex qua victoria carmen publicum
+juxta rusticitatem per omnium pene volitabat ora_). Cela étant, où
+Helgaire a-t-il trouvé le récit de l’intervention de saint Faron? Il l’a
+trouvé dans le même document qui lui a fourni le début et la fin de la
+chanson de Clotaire II, à savoir, dans un _Vita Chilleni_ qu’il cite à
+plusieurs reprises, et auquel il fait de larges emprunts[651]. Saint
+Quellien ou Kilien était un moine irlandais qui, venu en Gaule avec
+saint Colomban[652], avait fait un pèlerinage à Rome, et s’était ensuite
+établi auprès de son parent saint Fiacre[653] dans la Brie, d’où
+l’évêque de Meaux, saint Faron, l’avait envoyé évangéliser
+l’Artois[654]. Saint Faron avait en grande estime le missionnaire
+irlandais, et entretenait avec lui les relations les plus affectueuses,
+si bien que la biographie de saint Quellien est devenue, pour Helgaire,
+une source qui lui a fourni de précieux renseignements sur saint Faron.
+Cette biographie paraît avoir été écrite au cours du VIIe siècle: plus
+tard, elle n’aurait pas eu sur le saint des renseignements si nombreux
+et si précis. Helgaire, il est vrai, ne dit pas qu’il lui emprunte les
+deux strophes du chant de Clotaire, mais il n’a pas même besoin de
+prendre cette peine, tant la chose est manifeste. De supposer qu’au
+moment où il écrivait, c’est-à-dire à la fin du IXe siècle, il aurait
+encore circulé un chant sur Clotaire II, et qu’il aurait pu le
+recueillir à la source populaire, cela ne viendra à l’idée de personne:
+au temps d’Helgaire, Clotaire II était bien oublié, et s’il était encore
+resté quelque chose du chant en question, les noms, dans tous les cas,
+auraient fait place à celui de quelque autre héros, de Charlemagne
+probablement. D’ailleurs, Helgaire lui-même a soin de marquer, par la
+manière dont il parle de ce document, qu’il ne s’agit pas d’un poème
+encore vivant qu’il aurait entendu chanter lui-même, mais d’un souvenir
+du passé: la chanson, dit-il, _circulait_ sur les lèvres de tout le
+monde, les femmes la _chantaient_ en chœur en battant des mains. Voilà
+des imparfaits assez significatifs, et tout le monde conviendra que,
+après cela, on ne peut pas croire que Helgaire ait trouvé le passage
+ailleurs que dans une source écrite, je veux dire dans le _Vita
+Chilleni_[655].
+
+ [651] _Vita Faronis_ c. 70, 79 et 103 (Mabillon o. c. p. 589 et 592).
+
+ [652] V. sur lui le chant de Ratpert en l’honneur de saint Gall dans
+ Müllenhoff et Scherer, _Denkmaeler Deutscher Poesie und Prosa_, 2e
+ édition, p. 19.
+
+ [653] _Vita S. Fiacrii_ c. 4 (Mab. o. c. II, p. 573).
+
+ [654] C’est ce saint Quillien, d’ailleurs peu connu, qui est vénéré à
+ Aubigny en Artois.
+
+ [655] Cf. Rajna, p. 120 et suiv. qui a le premier restitué au _Vita
+ Chilleni_ la paternité du précieux renseignement sur le chant de
+ Clotaire.
+
+D’autre part, aux yeux de Helgaire, la guerre de Saxe dont il est parlé
+dans la chanson est bien celle que raconte le _Liber Historiae_. En
+effet, Helgaire connaît parfaitement le _Liber Historiae_; c’est à cet
+ouvrage qu’il emprunte ses renseignements généraux sur l’histoire des
+Francs, notamment dans son coup d’œil rétrospectif du chap. 25.
+Lorsqu’il le trouve en contradiction avec le _Vita Columbani_, auquel il
+emprunte également de nombreux extraits, il prend la peine de le
+noter[656]: preuve d’un sens critique qui s’éveille déjà. Si donc la
+chanson n’avait pas raconté les mêmes choses que le _Liber Historiae_ au
+sujet de la guerre de Clotaire en Saxe, n’avons-nous pas le droit de
+croire que notre auteur noterait le désaccord? Et si, au contraire, il
+parle avec un tel ton de certitude de Bertoald, de la victoire du roi
+franc, et de l’usage qu’il fit faire de son épée, n’est-ce pas parce que
+tout cela se trouvait dans la chanson aussi bien que dans le _Liber
+Historiae_? Comment d’ailleurs en aurait-il été autrement, puisque le
+_Liber_, on l’a vu, n’a pu que reproduire la chanson, et que la chanson
+ne pouvait raconter autre chose que cela? Nous devons conclure, par
+conséquent, que le récit de Helgaire et celui du _Liber Historiae_ nous
+présentent deux paraphrases différentes de la même source poétique, le
+_Liber_ racontant le tout, le _Vita_ le rappelant sous forme de résumé.
+
+ [656] Porro Theodoricus post internecionem sui fratris Theodeberti jam
+ supra revelati penes Mettense morans opidum, divinitus percussus
+ juxta Gesta B. Columbani, sed juxta Francorum a Brunechilde veneno
+ infectus infoeliciter hominem exiuit. _Vita S. Faronis_ c. 29 dans
+ Mabillon _Acta Sanct._ II, p. 586.
+
+Il faut cependant noter une différence entre les deux versions. Dans le
+_Liber_, les Saxons ont attaqué les Francs à l’improviste, et dans la
+persuasion que Clotaire était mort: aussi ils sont remplis d’épouvante
+quand ils apprennent qu’il est encore de ce monde, et qu’il vient
+d’arriver dans le camp de Dagobert. Dans le _Vita_, au contraire, ils
+ont provoqué Clotaire en lui faisant parvenir un message outrageant. De
+plus, dans le _Liber_, Bertoald n’est que le duc des Saxons, tandis que
+dans le _Vita_, il est leur roi. Le sujet a donc été altéré depuis le
+moment où il a été analysé dans le _Liber_, et des motifs nouveaux y ont
+été ajoutés, preuve que la chanson a joui d’une existence assez longue,
+et d’une véritable popularité.
+
+Quelle est maintenant l’historicité de notre récit? Nous l’avons déjà
+vu: les dangers courus par Dagobert et le duel entre Clotaire et
+Bertoald sont incontestablement du domaine de la fiction épique. Mais le
+cadre dans lequel sont placés ces intéressants récits, je veux dire
+l’histoire de la guerre de Clotaire II contre les Saxons, doit-elle
+aussi être regardée comme fictive et écartée de l’histoire? Après de
+longues hésitations, et après avoir soumis cette question à un minutieux
+examen, j’ai brûlé les pages dans lesquelles je la résolvais d’une
+manière négative, et je me suis rallié à l’opinion de M. Rajna, qui
+admet ici un transfert épique causé, comme presque toujours, par
+l’identité des noms[657]. Le chant que nous venons d’analyser a raconté
+sous le nom de Clotaire II, en les embellissant, des événements qui se
+sont passés sous le règne de Clotaire I: telle est la conclusion à
+laquelle je suis arrivé sur les pas de mon savant collègue italien, et à
+laquelle j’espère rallier aussi mes lecteurs.
+
+ [657] Rajna p. 124-130.
+
+D’abord, en dehors du _Liber Historiae_ et du _Vita Chilleni_, qui ont
+puisé l’un et l’autre à des sources épiques, et qui ont d’ailleurs
+écrit, l’un à cent, l’autre à deux cents ans de distance, aucun document
+ne mentionne une guerre de Clotaire II contre les Saxons. Frédégaire,
+qui est pour le règne de ce prince et de son successeur une source
+historique de premier ordre, ne se borne pas à ignorer totalement cette
+prétendue expédition; il donne par anticipation un démenti à ceux qui la
+racontent, en affirmant que, devenu maître de l’Austrasie et de la
+Burgondie, Clotaire II les gouverna heureusement pendant seize années,
+et vécut en paix avec tous ses voisins[658]. Voilà un témoignage qui ne
+laisse aucune place pour une guerre de Saxe sous Clotaire II. Un
+événement de cette importance n’aurait certes pas échappé à Frédégaire,
+qui écrivait peu d’années après la mort de Clotaire II et qui raconte
+tout ce qu’il sait: et, à supposer qu’il l’eût omis, par quelle autre
+voie la connaissance en serait-elle arrivée à l’auteur du _Liber
+Historiae_ et à celui du _Vita Chilleni_? Encore une fois, par la
+tradition épique seule, c’est-à-dire précisément par un témoignage qui
+ne prouve rien en matière d’histoire, aussi longtemps qu’il n’est pas
+corroboré par un témoignage d’autre nature.
+
+ [658] Firmatum est omnem regnum Francorum, sicut a priorem Chlotarium
+ fuerat dominatum, cunctis thinsauris dicione Chlothariae junioris
+ subjecitur, quod feliciter post sedecem annis tenuit, pacem habens
+ cum universas gentes vicinas. Fredeg. IV, 42.
+
+Mais il y a plus. Non seulement le récit du _Liber_ et du _Vita_ manque
+de preuve, mais il y a de fortes présomptions pour croire qu’il n’est
+qu’un remaniement de l’histoire d’une des deux guerres de Saxe de
+Clotaire I.
+
+Nous avons vu plus haut que cette guerre a fait certainement le sujet de
+chants épiques, et que la couleur de ceux-ci s’est déjà répandue sur la
+narration, d’ailleurs exacte, que Grégoire de Tours nous en a
+laissée[659]. Nous y avons surtout constaté une tendance déjà accentuée
+à transformer en victoire la défaite subie par le roi franc. Et cette
+tendance, chose curieuse, se remarque également dans la chronique de
+Marius d’Avenches et dans l’appendice de celle de Marcellin. Je dirai
+plus: ces deux derniers auteurs, confondant les deux expéditions de
+Clotaire entre elles et négligeant les détails essentiels, arrivent à
+les présenter comme des campagnes victorieuses et ne semblent pas se
+douter que les Francs aient jamais subi un désastre en Saxe. Qu’est-ce à
+dire, sinon que l’élaboration épique de cette histoire a commencé de
+fort bonne heure, et que Marius ainsi que le continuateur anonyme de
+Marcellin en ont même accueilli une version plus stylisée déjà que celle
+de Grégoire? Car de supposer que ce dernier, ou la source orale
+consultée par lui, auraient transformé en défaite le récit d’une
+victoire des armées franques, cela serait de toute invraisemblance, et
+je ne crois pas qu’une idée semblable vienne à aucun critique. Force
+nous est donc de conclure que, conformément aux lois de l’épopée,
+l’histoire de la guerre malheureuse de Clotaire I en Saxe a fait de
+bonne heure l’objet de chants populaires, qui l’ont insensiblement
+transformée en une éclatante victoire. Et si, comme cela me paraît
+indubitable, il a existé au VIIe siècle un chant de ce genre, il est
+certain qu’il a dû s’appliquer à Clotaire II en vertu de l’identité des
+noms, et de l’impossibilité pour le public de distinguer l’un des rois
+de l’autre par un signe mnémonique quelconque[660]. Donc, ou bien il n’y
+a pas eu de chant sur la guerre de Saxe de Clotaire I--et il paraît bien
+qu’il y en a eu--ou bien ce chant a été appliqué à Clotaire II. Une
+telle conclusion me semble s’imposer. Ajoutons qu’il n’est pas difficile
+de retrouver, dans l’histoire mise sous le nom de Clotaire II, un trait
+qui révèle celle de Clotaire I. D’après la version du _Vita_, c’est à
+Clotaire lui-même que les envoyés saxons apportent le message insolent
+de leur maître; or, cela ne se pouvait, puisqu’ils n’avaient pour voisin
+que l’Austrasie, et que l’Austrasie était sous l’autorité de son fils
+Dagobert[661]. Ce trait, que la chanson du VIIe siècle a conservé par
+mégarde, est parfaitement vraisemblable tant qu’il s’agit de Clotaire I,
+mais il devient contradictoire si le récit s’applique à Clotaire II.
+
+ [659] V. ci-dessus p. 383.
+
+ [660] Les chiffres par lesquels l’érudition moderne distingue les
+ divers rois qui ont porté le même nom n’existaient pas au moyen âge;
+ le peuple ne connaissait par suite qu’un seul roi Clotaire, un seul
+ roi Charles, et tout ce qui était raconté de l’un s’appliquait
+ d’emblée à l’autre.
+
+ [661] Cette objection a déjà été soulevée par A. de Valois _Rer.
+ Franc._ III, 59.
+
+Le travail de contamination et de fusion paraît d’ailleurs avoir
+commencé assez tôt. Parlant de l’expédition de Clotaire I en Saxe, qu’il
+rapporte inexactement à l’année 553, le continuateur de Marcellin dit
+que les rebelles furent domptés sur les bords du Wéser[662]. Aucune de
+nos sources écrites ne nous a conservé ce détail. D’autre part, nous
+voyons par les versions poétiques sur la guerre de Clotaire II que
+l’engagement avec l’ennemi a eu lieu sur les bords du Wéser. Cette
+circonstance ne doit pas être fortuite: j’y vois, au contraire, une
+preuve de plus que ce que la bouche populaire racontait de Clotaire I a
+passé dans la légende de Clotaire II. Aller plus loin, et rechercher la
+raison de l’introduction de Dagobert dans le récit me semble un travail
+aussi téméraire que peu fructueux: nous connaissons trop peu l’histoire
+du temps pour pouvoir dire quelle circonstance aujourd’hui oubliée a dû
+motiver les changements subis par la légende. Peut-être les principaux
+traits de la chanson étaient-ils déjà constitués à l’époque où elle
+n’était appliquée qu’à Clotaire I, et Dagobert n’est-il que le prête-nom
+d’un des fils de ce roi, de Sigebert, par exemple, qui devait lui
+succéder en Austrasie. Dans tous les cas, nous avons ici un nouvel
+exemple, et des plus curieux, de la manière dont l’esprit épique élabore
+les matériaux qui lui sont fournis par l’histoire.
+
+ [662] 553. Quo ipso anno Clotarius ipse Saxones rebellantes juxta
+ Wiseram fluvium magna caede domuit, et Thoringiam pervasam
+ devastavit. Bouquet II, 20.
+
+
+
+
+CHAPITRE IV
+
+Derniers accents épiques.
+
+
+Après Clotaire II, il n’y a plus trace de chants épiques dans nos
+sources, ou du moins on n’en trouve plus qu’elles aient analysé. Sans
+doute, il continue de s’en produire, mais ou bien les chroniqueurs les
+ignorent, ou bien ils ne leur demandent pas de renseignements sur des
+personnages et sur des faits qu’ils connaissent sans leur secours. C’est
+la notoriété publique désormais qui leur fournit leurs données. Tout le
+monde est au courant des événements du jour et de la veille, et peut les
+raconter avant qu’il y ait des chansons pour les célébrer. Il y a une
+mémoire publique qui est le réservoir commun où viennent puiser le poète
+et le chroniqueur. Seulement, il faut remarquer que cette mémoire est
+épique elle-même, c’est-à-dire qu’elle garde moins les faits que les
+impressions, et qu’elle obéit aux lois de l’imagination et non aux
+exigences de la science historique. Elle ne retient que quelques traits
+saillants des événements, de préférence ceux qui ont un caractère
+dramatique et pittoresque, et laisse les autres dans l’ombre sans se
+préoccuper de leur degré d’importance. L’histoire telle qu’elle s’en
+souvient n’est nullement l’histoire telle qu’elle s’est passée. Un
+triage s’est fait, qui a éliminé toutes les données pour lesquelles
+l’âme populaire n’a pas d’intelligence. Il n’est resté que les éléments
+susceptibles de subir l’action transformante du génie poétique. Et
+l’ensemble de ces éléments constitue la source exclusive où les
+chroniqueurs vont puiser leurs renseignements oraux.
+
+Si nous passons en revue les récits de nos chroniqueurs à partir du
+point où on n’y peut plus démêler l’influence des chants épiques, nous y
+constaterons sans peine la réalité du triage dont il vient d’être
+question. Chacun des faits racontés, pris isolément, a gardé son
+caractère historique; mais l’ensemble, par là même qu’il constitue un
+choix fait par l’imagination, a une couleur plutôt poétique. Le dessin
+est encore celui de l’histoire; la couleur est celle de la poésie.
+
+Voici, par exemple, dans le _Liber Historiae_, le roi Dagobert qui
+s’offre à l’admiration du lecteur. C’est le roi vaillant par excellence,
+le vrai soutien des Francs, le sévère justicier, le grand bienfaiteur
+des églises. La paix règne dans tout son royaume, protégé par sa forte
+épée. Le bruit de sa gloire retentit parmi les nations, et il inspire la
+terreur à tous ses voisins. Néanmoins, il est pacifique et bienveillant,
+et il règne sur le peuple franc comme un nouveau Salomon. Lorsqu’il
+meurt, il est universellement pleuré de ses sujets, et la voix des
+regrets populaires se fait entendre autour de sa tombe[663].
+
+ [663] _Liber Historiae_ c. 43.
+
+Ce portrait ne contient, à proprement parler, aucun élément qu’il faille
+regarder nécessairement comme épique, et toutefois, qui ne voit à quel
+point il est idéalisé? Aucun des traits qui caractérisent la physionomie
+individuelle n’y est conservé; tous ceux, au contraire, avec lesquels on
+peut tracer la figure du roi juste et sage s’y retrouvent. Ce n’est pas
+le portrait d’un souverain des Francs du VIIe siècle qui est peint ici:
+c’est le type du roi. Son vrai nom n’est pas Dagobert, c’est Salomon.
+
+Mais ce type du monarque, obtenu par l’élimination de tout ce qui est
+personnel ou individuel, n’est lui-même que l’élaboration d’un ensemble
+de matériaux recueillis par une plume contemporaine, et triés sous
+l’influence de l’imagination épique. Ces matériaux, nous les retrouvons
+dans les pages que Frédégaire a consacrées au règne de Dagobert I. Ce
+roi a produit sur le chroniqueur, ou du moins sur ses bailleurs de
+renseignements, une impression profondément épique. Il est pour eux, si
+l’on peut ainsi parler, le monarque par excellence. Lorsqu’il entre en
+Burgondie, il frappe de terreur les grands, tant ceux du clergé que les
+laïques; par contre, son arrivée comble de joie les pauvres et les
+affamés de justice. A Langres, il fait éclater sa haute impartialité vis
+à vis des grands et des petits. Inaccessible à la corruption, le roi ne
+fait aucune acception de personnes; la justice seule règne avec lui, et
+c’est ainsi qu’il se rend agréable au Très Haut. A Dijon, à Saint-Jean
+de Losne, à Châlons-sur-Saône, il déploie la même fermeté et la même
+grandeur d’âme. Le sommeil n’approche pas de ses paupières et la
+nourriture ne restaure pas ses membres, tant il est passionnément
+préoccupé de faire droit à tous, afin que personne ne sorte de sa
+présence sans avoir obtenu justice. Son règne est heureux et prospère:
+de sages conseillers, Arnulf et Pepin, en rehaussent l’éclat; il est
+aimé de ses peuples, et sa gloire retentit sur toutes les lèvres[664].
+Au dehors, il inspire une telle crainte que les peuples se soumettent
+spontanément à lui, ou l’appellent à leur secours quand ils sont
+attaqués. Pas un des rois francs ses prédécesseurs ne l’a égalé en
+gloire. Tel est ce souverain qui fait l’orgueil de l’Austrasie. Mais dès
+que, devenu par la mort de Clotaire II maître de tout l’empire franc, il
+met le pied sur le sol de la Neustrie corrompue, dont il s’éprend et où
+il veut fixer sa résidence, il tombe dans une irrémédiable et honteuse
+décadence. Il oublie cet amour de la justice qui l’animait autrefois, il
+se met à dépouiller l’Église et ses leudes pour remplir ses trésors, il
+se livre à la volupté, il a trois reines et une multitude de concubines.
+Son cœur reste bon, il est vrai, et sa main aime encore à s’ouvrir pour
+les malheureux, mais la cupidité maudite n’a-t-elle pas terni toutes ses
+qualités, et peut-on espérer pour lui le royaume éternel?[665]
+
+ [664] Ut a cunctis gentibus immenso ordine laudem haberit.
+
+ [665] Fredeg. IV, 58-60.
+
+Ce portrait en partie double est stylisé, c’est incontestable, et bien
+que le nom de Salomon ne soit pas prononcé, il est manifeste que c’est
+le souvenir de ce roi qui a flotté devant l’esprit du chroniqueur au
+moment où il esquissait la figure de Dagobert. C’est donc sous la dictée
+de l’imagination qu’il a écrit ces lignes, dans lesquelles on pourra ne
+relever aucun détail qui ne soit historique, bien que, pris dans son
+ensemble, le tableau donne l’idée d’une figure obtenue grâce à un vrai
+travail de sélection épique.
+
+Je crois devoir insister sur cette distinction entre l’impression que
+les faits historiques ont laissée, et l’élaboration dont ils ont été
+l’objet de la part du génie épique. Elle est particulièrement
+reconnaissable ici. Si le portrait de Dagobert qui vient de passer sous
+nos yeux atteste la vivacité de l’impression, la narration elle-même
+établit d’une manière non moins certaine la conformité stricte du récit
+à la réalité. Et cependant, il y a dans l’histoire de Dagobert I des
+épisodes qui semblaient appeler en quelque sorte l’imagination
+populaire. Tel est, par exemple, celui des Bulgares massacrés en Bavière
+par ordre du roi. Ces barbares s’étaient réfugiés, au nombre de neuf
+mille, sur le territoire de l’empire franc, pour échapper aux Avares qui
+leur avaient infligé une sanglante défaite. Dagobert ordonna d’abord aux
+Bavarois de leur accorder l’hospitalité, puis, sur le conseil des
+Francs, il commanda de les massacrer tous avec leurs femmes et leurs
+enfants, chose d’autant plus facile que ces malheureux étaient dispersés
+et sans défiance. Frédégaire, et à sa suite le _Gesta Dagoberti_[666],
+racontent avec une crudité naïve cette histoire flétrissante pour leur
+héros: ils ne blâment pas le vil expédient auquel il recourt pour se
+débarrasser d’hôtes encombrants, mais ils ne font rien non plus pour en
+diminuer l’odieux, preuve qu’ils se tiennent encore sur le terrain de
+l’histoire pure. Si la légende avait passé par là, elle nous aurait
+présenté les choses bien autrement: les Bulgares seraient devenus
+d’injustes envahisseurs, ou bien encore des hôtes perfides qui auraient
+récompensé par la plus noire trahison l’hospitalité du roi; leur
+massacre aurait été célébré comme une mesure de légitime défense et
+comme un triomphe remporté sur d’injustes agresseurs. Le récit de
+Frédégaire, on le voit, est antérieur à toute germination poétique du
+sujet, et la figure la plus épique peut-être des Mérovingiens est aussi
+celle qui, dans sa chronique, porte le moins le reflet de l’épopée.
+
+ [666] Fredeg. IV, 72. _Gesta Dagob._ 28.
+
+Qu’on ne s’étonne pas de cette qualification que je viens d’appliquer au
+personnage en question. Bien que tout témoignage positif me fasse défaut
+pour étayer mon affirmation, je n’hésite pas à répéter qu’à mon sens
+Dagobert I a été le centre de l’épopée mérovingienne. S’il n’a été donné
+à aucun roi de sa dynastie d’avoir aux yeux de ses sujets le prestige
+éclatant dont il est revêtu dans nos chroniqueurs, il en faut conclure
+qu’aucun d’eux n’a dû occuper une place aussi brillante que la sienne
+dans l’épopée nationale. Et plus d’un indice nous permet de croire qu’il
+en a été réellement ainsi. D’abord la mention qui est faite de lui dans
+le chant sur la guerre de Clotaire contre la Saxe. Nous avons vu que,
+selon toute apparence, il s’agit là d’une guerre de Clotaire I,
+attribuée à Clotaire II en vertu d’un simple transfert épique, et que,
+par conséquent, Dagobert I n’a pu y jouer aucun rôle. Si donc il y a été
+introduit en dépit de l’histoire, c’est évidemment à cause de sa haute
+signification de héros d’épopée. D’autre part, nous rencontrons dans
+l’épopée carolingienne certains traits dont l’histoire de Dagobert nous
+offre la forme la plus ancienne, preuve qu’ils ont dû être racontés de
+lui avant de se voir, par la suite des temps, attribués à d’autres
+héros. Il en est ainsi notamment pour le curieux épisode raconté dans le
+Floovant, chanson de geste du XIIe siècle. D’après ce poème, Floovant,
+fils de Clovis, par pure espièglerie d’adolescent, s’est avisé un jour,
+pendant que le duc Sénéchal, son gouverneur, était endormi, de lui
+couper la barbe. Or, on ne pouvait faire de plus mortelle injure à un
+Franc que de le défigurer ainsi et de le livrer à la risée publique. Le
+malheureux alla se plaindre amèrement à Clovis, et le roi irrité voulut
+mettre à mort le fils coupable: il ne céda qu’à grand’peine aux
+sollicitations de la reine sa femme, et consentit à commuer la peine en
+un exil de sept années.
+
+Cet épisode, comme MM. Guessard et Michelant le montraient dès
+1859[667], et comme, depuis lors, l’ont prouvé MM. Gaston Paris[668], A.
+Darmesteter[669] et Rajna[670], n’est autre chose qu’une version
+nouvelle et peu altérée d’un récit qui figure déjà dans le _Gesta
+Dagoberti_. Le voici dans le texte de ce document:
+
+ [667] _Floovant, chanson de geste_, publiée par MM. Guessard et
+ Michelant. Paris 1859, p. VI.
+
+ [668] Gaston Paris, _Hist. poét. de Charlemagne_, p. 444.
+
+ [669] A. Darmesteter, _De Floovante vetustiore gallico poemate_, p.
+ 103 et suiv.
+
+ [670] Pio Rajna o. c. p. 146 et suiv.
+
+«Dagobert croissait en vertu comme en âge, et il donnait par ses actions
+l’espérance qu’on trouverait en lui un excellent roi. Son père Clotaire
+avait choisi, pour traiter les affaires sous ses ordres, un certain
+Sadrégisile, d’une fidélité éprouvée, à ce qu’il croyait, et lui avait
+confié notamment le duché d’Aquitaine. Celui-ci, enorgueilli d’une si
+grande dignité, et travaillé soit par cet orgueil, soit par quelque
+espoir de posséder lui-même le royaume, souffrait impatiemment les
+heureux progrès de Dagobert, fils du roi. Quoiqu’il fît semblant de lui
+porter beaucoup d’amour, il ne put cacher longtemps ce qu’il méditait.
+Mais comme, craignant le roi Clotaire, il n’osait laisser éclater tout
+haut ses sentiments, sa secrète inimitié ne parut d’abord que par ses
+mépris répétés envers le fils du roi. Il alléguait pour excuse la
+jeunesse de celui-ci, disant qu’il ne fallait pas qu’un esprit encore
+inexpérimenté pût devenir insolent par la soumission des grands du
+royaume, ni que l’exercice d’un pouvoir acquis de trop bonne heure
+détournât le jeune homme du travail et de l’étude. On rapporta à
+Dagobert ce que faisait et disait cet homme; il s’était déjà aperçu
+lui-même de son inimitié, et par les paroles des autres il en fut tout à
+fait convaincu. Mais, ne pouvant le remettre aussitôt dans le devoir, il
+jugea qu’il fallait attendre une occasion pour examiner avec soin la
+chose, et faire subir à son rival le châtiment qu’il méritait. Un
+certain jour, Clotaire partit pour la chasse et s’en alla fort loin.
+Dagobert et le duc Sadrégisile restèrent à la maison. Alors Dagobert,
+ayant trouvé l’occasion qu’il désirait, manda le duc auprès de lui et
+l’invita à prendre son repas avec lui. Celui-ci, ne soupçonnant
+nullement ce qui devait arriver, commença à le traiter légèrement, et ne
+rendit point à son seigneur futur, que dis-je, à celui qui était déjà
+son seigneur, les honneurs qui lui étaient dus. Dagobert lui présenta la
+coupe trois fois, et cet homme, méritant de subir en ce jour la peine de
+ses précédentes insolences, la repoussa comme si elle lui eût été
+offerte, non par son seigneur, mais par un compagnon et à mauvais
+dessein. Alors Dagobert commença à l’accuser d’être infidèle envers son
+père, de le traiter lui-même en rival, de se montrer ennemi de ses
+compagnons, ajoutant qu’il ne fallait pas supporter longtemps les
+outrages d’un serviteur, ni tarder à venger ses injures, de peur que
+tant d’orgueil ne fût quelque jour poussé à l’excès; il le fit aussitôt
+battre de verges et le déshonora en lui faisant couper la barbe, ce qui
+était alors le plus grand affront. Ainsi cet homme qui s’était imaginé
+que, par une longue suite de prospérités, il deviendrait roi, apprit
+tout à coup combien il était loin de ce haut rang.
+
+«Au retour de Clotaire, Sadrégisile, déshonoré par ces affronts, se
+présente devant lui et lui raconte en pleurant ce qu’il a souffert, et
+de la part de qui. Le roi, touché des injures de son duc, et se
+répandant contre son fils en menaces furieuses, ordonne qu’on le fasse
+venir vers lui. A cette nouvelle, Dagobert, qui ne devait ni ne pouvait
+résister, jugea qu’il lui était au moins permis de fuir la colère de son
+père en se retirant dans l’église des saints martyrs dont j’ai parlé. Il
+prit donc la fuite vers cet asile, et, poursuivi par son père, se rendit
+en toute hâte là où s’était réfugié autrefois le cerf que lui-même
+poursuivait. Ce souvenir lui faisait croire que les saints qui avaient
+repoussé les chiens de leur sanctuaire le protégeraient aussi contre le
+courroux du roi, et l’événement ne trompa point son espérance[671].»
+
+ [671] _Gesta Dagoberti_ trad. Guizot (_Collection de Mém. relatifs à
+ l’histoire de France_, t. II, p. 276 et suiv.).
+
+La ressemblance, on le voit, est frappante. Dans les deux récits, il y a
+un fils de roi qui outrage mortellement le favori de son père; dans
+chacun, le caractère spécial de l’outrage est le même; et, enfin, de
+part et d’autre, le monarque irrité se propose de tirer un châtiment
+exemplaire du coupable, qui n’est sauvé que grâce à des circonstances
+spéciales. On ne pourra certes pas soutenir que l’épisode de Floovant
+soit tiré du _Gesta Dagoberti_: les divergences des deux récits sont
+trop nombreuses: le nom du jeune prince, de son père, de sa victime, la
+raison de l’insulte, la manière dont le coupable échappe au châtiment,
+tout diffère et atteste que le poète du Floovant s’est inspiré d’une
+autre source. Et cette source ne peut être que la tradition populaire, à
+laquelle avait déjà puisé l’auteur du _Gesta Dagoberti_ lui-même.
+
+Mais quelle est, dans ce cas, la plus ancienne des deux versions, et
+qui, du fils de Clovis ou du fils de Clotaire II, y a été célébré le
+premier? On ne peut pas nier que la version qui met en scène Dagobert I
+ait pour elle le privilège d’une antériorité considérable, puisqu’elle
+n’a pas été rédigée plus tard que 835[672]. Si Dagobert n’était devenu
+le héros de l’aventure que par suite d’un transfert épique en vertu
+duquel il aurait été substitué à un prince de l’âge précédent, ce
+transfert épique aurait fait totalement disparaître le nom et la
+personnalité de ce dernier, et on ne peut pas admettre qu’ils se fussent
+conservés jusqu’au XIIe siècle à côté de la version qui faisait
+intervenir Dagobert. D’aucune manière donc, nous ne sommes autorisés à
+croire que l’auteur du _Floovant_ aurait possédé, au XIIe siècle, la
+forme primitive d’une légende qui aurait été altérée dès le IXe: de
+pareils phénomènes de conservation ne se produisent jamais, et le
+transfert épique, une fois accompli, ne retourne pas sur ses pas.
+D’ailleurs, le Floovant de la _Chanson de Geste_ peut fort bien se
+ramener à Dagobert, avec qui il a en commun non seulement l’exploit de
+la barbe coupée, mais encore les combats contre les barbares de l’autre
+côté du Rhin; quant à son nom, ce n’est qu’un appellatif tellement vague
+qu’il peut être attribué à n’importe quel prince mérovingien. Floovant,
+en effet, comme l’a montré M. Gaston Paris, n’est autre chose que
+_Chlodoving_, forme patronymique signifiant _descendant de Clovis_[673].
+Je crois donc que l’auteur du _Floovant_ a puisé à une source contenant
+une version déjà altérée de l’épisode rapporté dans le _Gesta
+Dagoberti_[674].
+
+ [672] Krusch dans _Script. Rerum Merov._ II, p. 396.
+
+ [673] Mais cela même n’est qu’une ingénieuse conjecture, et j’avoue
+ que je ne suis pas absolument persuadé de l’identité de Floovant et
+ de Chlodoving.
+
+ [674] Bangert, _Beitrag zur Geschichte der Flooventsage_ dit avec
+ raison p. 21: «Die Geschichte Floovents ist die sagenhafte
+ Geschichte des Koenigs Dagobert.»
+
+Je crois aussi que la substitution de Clovis à Clotaire II comme père du
+héros est d’ordre purement littéraire, et que la tradition populaire en
+est bien innocente. Je m’abstiens d’ailleurs de tout jugement sur
+l’authenticité de l’épisode, qui est probablement inventé[675]. Si je
+devais dire toute ma pensée, j’avouerais que je le considère comme un
+motif poétique d’abord très indépendant de l’histoire de Dagobert, et
+qui, par la suite, n’y a été introduit qu’en vertu de la tendance
+constante des légendaires à mettre un nom connu sur les aventures qu’ils
+racontent.
+
+ [675] «Sadregisile paraît bien être un personnage inventé.» J. Havet,
+ _Questions Mérovingiennes_ dans _Bibl. de l’Éc. des Chartes_ LI, p.
+ 10.
+
+Ce n’est pas tout. Il est un événement du règne de Dagobert I qui, tout
+en gardant une allure foncièrement historique dans Frédégaire, a
+certainement inspiré les chants nationaux, et a même fini par devenir le
+vrai noyau de l’épopée française: je veux parler de son expédition
+contre les Basques rebelles.
+
+«La quatorzième année du règne de Dagobert, les Vascons se soulevaient
+violemment et faisaient de fréquents pillages dans le royaume franc
+qu’avait possédé Charibert. Le roi fit mettre en campagne toute l’armée
+du royaume des Burgondes, et en donna le commandement au référendaire
+Chadoindus, qui, du temps du roi Théodoric, avait fait preuve de sa
+valeur dans un grand nombre de combats. Celui-ci partit pour la Vasconie
+avec onze ducs[676] qui commandaient l’armée en sous-ordre, à savoir
+Arimbert, Amalgar, Leudebert, Wandalmar, Walderic, Ermeno, Barontus,
+Chairaard, tous de race franque, Chramnelen, de race romane, le patrice
+Willibald, de race burgonde, et Aigyna, de race saxonne, sans compter
+des comtes qui n’étaient pas sous l’autorité d’un duc. L’armée des
+Burgondes s’étant répandue par toute la Vasconie, les Vascons,
+descendant du haut de leurs rochers et de leurs montagnes, se hâtèrent à
+la guerre. La lutte ayant commencé, ils tournèrent le dos, selon leur
+usage, en voyant qu’ils allaient être vaincus, et se réfugièrent dans
+les gorges des Pyrénées où ils se tinrent cachés dans des endroits très
+sûrs au milieu des rochers. L’armée franque, les suivant à la trace sous
+le commandement de ses ducs, les vainquit, leur prit quantité de
+captifs, en tua un grand nombre, brûla leurs maisons, et s’empara de
+tous leurs biens. Enfin les Vascons, accablés et domptés, demandèrent
+leur pardon et la paix aux ducs ci-dessus nommés, promettant de se
+présenter par devant le glorieux roi Dagobert, de se livrer en son
+pouvoir et de faire tout ce qu’il leur ordonnerait. Cette armée serait
+retournée heureusement et sans dommage dans son pays, si le duc Arimbert
+n’eût été, par sa négligence, tué avec les seigneurs et les nobles de
+son armée par les Vascons dans la vallée de la Soule. L’armée des
+Francs, qui était allée de Burgondie en Vasconie, la victoire remportée,
+rentra chez elle[677].»
+
+ [676] Frédégaire ne parle que de _dix_ ducs et il en nomme _onze_,
+ preuve évidente que son texte a été altéré, et qu’il faut lire _Quod
+ cum undecem docis_ et non _quod cum decem_.
+
+ [677] Fredeg. IV, 78.
+
+Il n’est pas douteux, comme on l’a déjà fait observer à plusieurs
+reprises[678], que cet épisode dramatique, qui semble avoir très
+particulièrement intéressé Frédégaire, puisqu’il le raconte avec un
+détail inusité, n’ait été, peu de temps après lui, et peut-être de son
+vivant, le sujet d’un chant populaire. Et ce chant paraît avoir fourni
+un de ses éléments principaux au chant de Roncevaux, avec lequel il se
+sera fondu selon la loi du transfert épique dès que le désastre de 778
+eut été connu. En effet, ni la Vie de Charlemagne par Eginhard, ni les
+_Annales_ mises sous le nom du même auteur, ne nous parlent de douze
+chefs qui auraient commandé l’armée de Charlemagne[679], et pourtant,
+ces douze chefs font, si je puis ainsi parler, partie intégrante de la
+donnée traditionnelle qui sert de base au poème de Roland à Roncevaux.
+Pourquoi, si ce n’est pas parce qu’ils figuraient déjà dans une
+précédente histoire de désastre subi dans les Pyrénées, c’est-à-dire
+dans le chant qui célébrait la défaite glorieuse des douze pairs de
+l’armée mérovingienne? La preuve qu’il en est ainsi, c’est que les douze
+pairs n’apparaissent primitivement que dans la seule _Chanson de
+Roland_, à l’exclusion de tous les autres poèmes consacrés au règne de
+Charlemagne. Bien plus, si nous en croyons la _Karlamagnussaga_, qui
+certainement est ici l’écho de quelque voix plus ancienne, les douze
+pairs ont été choisis par Charlemagne au début de l’expédition, d’où il
+résulterait à l’évidence qu’ils n’ont pu figurer dans aucun autre
+épisode de l’histoire traditionnelle de ce grand roi, attendu qu’ils
+doivent périr à la fin de cette même expédition. Il est donc établi que
+les douze pairs forment, dans le cycle carolingien, un élément adventice
+qui y a été introduit par la poésie, et nullement fourni par l’histoire.
+Si, par la suite, ils trouvèrent encore une certaine place dans d’autres
+chansons de geste, d’ailleurs peu nombreuses, c’est parce que les
+auteurs de ces poèmes les ont empruntés à la _Chanson de Roland_, la
+seule où ils soient chez eux, si je puis ainsi parler[680].
+
+ [678] Il est difficile, écrivait déjà en 1852 Paulin Paris, de ne pas
+ reconnaître une grande analogie entre ce récit (l’histoire du
+ désastre de l’armée de Dagobert dans les Pyrénées) et les passages
+ d’Eginhard relatifs à la défaite de l’arrière-garde de Charlemagne
+ dans les Pyrénées... Il y a donc peut-être lieu de conjecturer que
+ la mort d’Haribert a pu fournir le sujet d’une ancienne chanson
+ française ou tudesque, et que, le langage en ayant vieilli ou
+ s’étant perdu, les poètes du siècle suivant en auront cousu des
+ fragments à la trame d’une chanson nouvelle, de façon à réunir dans
+ le même récit la mort de Roland et celle des douze ducs de Dagobert.
+ _Histoire littéraire de la France_ XXII, 731.
+
+ [679] V. Eginhard _Vita Karoli_ c. 9; _Annales Einhardi_ an. 778.
+
+ [680] V. G. Paris, _Hist. poét. de Charlemagne_, p. 417.
+
+Tout donc nous montre que, malgré le silence de nos sources, Dagobert a
+dû occuper une grande place dans les souvenirs épiques de son peuple. Il
+a été, si je puis ainsi parler, le Charlemagne de l’épopée
+mérovingienne. Après l’apparition du grand empereur carolingien, la
+légende du fils de Clotaire II semble être venue, obéissant à la loi du
+transfert, se confondre avec la sienne. Néanmoins, le nom de Dagobert
+survécut longtemps encore, sinon dans les chants populaires, du moins
+dans les traditions ecclésiastiques. Un grand nombre de monastères lui
+attribuaient leur fondation[681], et, s’il faut en croire un chroniqueur
+normand du XIIe siècle, les Francs de cette époque connaissaient
+parfaitement l’histoire de sa vie[682].
+
+ [681] V. Albers, _Koenig Dagobert in Geschichte Legende und Sage,
+ besonders des Elsasses und der Pfalz_. 2e édit. Kaiserslautern 1884.
+ Selon cet ouvrage qui promet plus qu’il ne tient, et qui n’est pas
+ exempt de graves erreurs, il y aurait, rien qu’en Austrasie,
+ vingt-et-un établissements qui se réclameraient de Dagobert comme
+ fondateur. Il est vrai qu’on l’aura confondu plus d’une fois avec
+ Dagobert II et Dagobert III.
+
+ [682] Order. Vital, _Hist. eccles._ VI, 7. Sic nimirum, omnibus
+ aemulis de medio ablatis, monarchiam Francorum solus obtinuit,
+ moriensque Dagoberto filio suo, cujus gesta Francis notissima sunt,
+ reliquit. On ne saurait dire si cet écrivain fait allusion au _Gesta
+ Dagoberti_ ou bien à quelque autre source écrite ou orale.
+
+Il est un autre épisode de la chronique de Frédégaire où, dans un exposé
+rigoureusement historique d’ailleurs, apparaît mieux encore l’impression
+épique qui devait déterminer, peu de temps après, l’éclosion de
+véritables chants. Les événements dont je veux parler se sont passés en
+642; ils étaient donc récents pour l’interpolateur qui, vers le milieu
+du VIIe siècle, a ajouté à la chronique de Frédégaire le chapitre où ils
+sont racontés[683]. Aussi n’avons-nous aucune raison de suspecter la
+véracité de la page suivante:
+
+ [683] V. Krusch, _Script. Rer. Merov._ II, p. 2 et _Neues Archiv_,
+ VII, p. 432.
+
+«La huitième année du règne de Sigebert, Radulf, duc de Thuringe,
+s’étant révolté contre lui, Sigebert fit convoquer pour la guerre tous
+les leudes d’Austrasie. Ayant passé le Rhin avec une armée, il fut joint
+par tous les peuples de son royaume qui habitaient au-delà de ce fleuve.
+A la première rencontre, les troupes de Sigebert défirent et tuèrent un
+fils de Chrodoald nommé Faro, qui s’était uni avec Radulf; on réduisit
+en captivité tous les soldats de Faro qui échappèrent à la mort. Tous
+les grands et les soldats se jurèrent réciproquement que personne
+n’accorderait la vie à Radulf; mais cet engagement n’eut aucun effet.
+Sigebert, ayant passé avec son armée la forêt de Buchonie, s’avança
+promptement dans la Thuringe. De son côté, Radulf établit son camp sur
+une colline aux bords de l’Unstrut en Thuringe, et, ayant rassemblé de
+toutes parts autant de troupes qu’il put, il se retrancha dans ce camp
+pour s’y défendre avec les femmes et les enfants. Sigebert, arrivé avec
+son armée, fit entourer le camp de toutes parts. Radulf, en dedans, se
+prépara à résister avec vigueur, mais le combat s’engagea sans prudence.
+La jeunesse du roi Sigebert en fut la cause, les uns voulant combattre
+le même jour, les autres attendre le lendemain, et les avis demeurant
+ainsi fort divisés. Ce que voyant, les ducs Grimoald et Adalgise, qui
+pressentaient du danger pour Sigebert, le gardèrent avec grand soin.
+Bobon, duc d’Auvergne, avec une partie des troupes d’Adalgise, et
+Aenovale, comte du Sundgau, avec les gens de son pays, et beaucoup
+d’autres corps de l’armée, s’avancèrent aussitôt à la porte du camp pour
+attaquer Radulf. Mais Radulf, en intelligence avec quelques ducs de
+l’armée de Sigebert, sachant qu’ils ne voulaient pas se jeter sur lui
+avec leurs troupes, sortit par la porte du camp, et se précipitant avec
+ses guerriers sur l’armée de Sigebert, en fit un carnage extraordinaire.
+Les gens de Mayence trahirent dans ce combat: on rapporte qu’il périt un
+grand nombre de milliers d’hommes. Radulf, ayant remporté la victoire,
+rentra dans son camp. Sigebert, saisi, ainsi que ses fidèles, d’une
+douleur extrême, restait assis sur son cheval, pleurant abondamment et
+regrettant ceux qu’il avait perdus. Le duc Bobon, le comte Aenovale,
+d’autres nobles et braves guerriers, et la plus grande partie de l’armée
+qui les avait suivis à ce combat, avaient été tués à la vue de Sigebert.
+Frédulf, domestique qu’on disait ami de Radulf, périt également la nuit
+suivante. Sigebert demeura avec son armée sous ses tentes, non loin du
+camp ennemi. Le lendemain, voyant qu’il ne pouvait rien contre Radulf,
+il lui envoya des messagers, afin de pouvoir repasser le Rhin en paix.
+Sigebert, s’étant accordé avec Radulf, retourna dans son pays avec ses
+troupes[684].»
+
+ [684] Fredeg. IV, 87, trad. Guizot o. c. II, p. 225.
+
+Est-il besoin de démontrer l’impression profondément épique que les
+événements ici racontés ont dû faire sur l’esprit des contemporains?
+Toutes les lignes de notre écrivain la trahissent: cette tristesse de
+l’accent, ces parenthèses toutes poétiques qui apprécient les faits et
+en prédisent les résultats (_sed haec promissio non sortitur
+effectum--sed hoc prilio sine consilio initum est--haec adoliscencia
+Sigyberti regis patravit_), ces images qui peignent la situation et qui
+semblent recueillies sur place: Bobon d’Auvergne combattant avec son
+peuple à la porte du camp ennemi, la plupart de ces braves périssant
+sous les yeux de Sigebert, ce jeune roi à cheval, pleurant sur la mort
+de ses fidèles, Adalgisile et Grimoald lui servant de gardes du corps
+pendant toute la bataille, voilà autant de traits pittoresques et
+frappants qui ont été vus par le peuple, et communiqués par lui au
+chroniqueur. Et surtout, le grand, l’éternel motif qui se rencontre dans
+l’histoire de toutes les défaites reparaît ici avec éclat: le jeune roi
+franc a été trahi! L’ennemi avait des intelligences avec plusieurs ducs
+de l’armée franque, et, tout spécialement, les gens de Mayence ont
+manqué à leur devoir: _Macancinsis hoc prilio non fuerunt fedelis!_
+Vraie ou fausse, cette accusation, qui a passé inaperçue des historiens,
+a ouvert aux poètes un domaine presque infini: c’est, en effet, la
+trahison des Mayençais qui, chantée et prodigieusement grossie par la
+voix populaire, est devenue le noyau de la geste de Mayence,
+c’est-à-dire de la geste des traîtres! Si, pendant des siècles, l’épopée
+carolingienne a flétri avec une patriotique indignation le nom des
+Mayençais, n’en cherchez pas la raison ailleurs que dans le fait obscur
+dont une ligne de Frédégaire nous a seule gardé le souvenir historique.
+Là est le germe épique d’où est sorti, avec une frondaison opulente et
+touffue, le vaste arbre généalogique d’une lignée de perfides et de
+rebelles, parmi lesquels apparaît Ganelon, le traître par excellence, le
+vrai Judas de son peuple!
+
+Ainsi, ce sont deux batailles malheureuses, à peu près oubliées par
+l’histoire, mais dont le cuisant souvenir n’a cessé d’obséder
+l’imagination populaire, qui ont donné à l’épopée française, l’une sa
+figure la plus aimée, l’autre son type le plus odieux. Et ce sont deux
+événements arrivés dans le siècle du Charlemagne mérovingien qui, en se
+combinant, sous l’action de l’imagination poétique, avec l’histoire plus
+récente du désastre de Roncevaux, ont formé le vivant et fécond noyau de
+l’épopée carolingienne. Toute la figure prise par l’histoire qui est le
+sujet de la _Chanson de Roland_ s’explique, en effet, par la combinaison
+légendaire de trois thèmes: la défaite de l’Unstrut, celle de la Soule
+et celle de Roncevaux. Si la poésie a gardé cette dernière localité pour
+théâtre de l’événement, c’est non seulement parce qu’elle avait été
+celui du plus récent de ces épisodes, mais encore parce que
+l’imagination française était plus familiarisée avec les vallées du midi
+de la Gaule qu’avec les rives lointaines du fleuve au nom barbare. Dès
+lors, la trahison des Mayençais a dû également être transportée dans les
+gorges des Pyrénées, et c’est sur eux, ou, pour mieux dire, sur l’un
+d’eux (l’épopée ne connaissant que des individus déterminés) qu’est
+venue retomber la responsabilité de la mort de Roland, le héros
+carolingien. Enfin, pour augmenter l’infamie de la trahison et l’intérêt
+du public pour la victime, l’épopée a de plus établi entre Ganelon et
+Roland le lien de parenté que nous savons. Tel est l’ensemble des
+opérations auxquelles s’est livré le génie épique pour aboutir
+finalement à mettre sur pied les héroïques figures de la _Chanson de
+Roland_. Long et fructueux labeur, dont les points de départ et
+d’arrivée sont d’un côté deux sèches notices écrites en un latin barbare
+au VIIe siècle, et, de l’autre, le poème le plus admirable que nous ait
+légué le moyen âge.
+
+En continuant cette revue, je remarque dans Frédégaire un autre passage
+encore où est relaté un événement bien fait pour inspirer la poésie
+épique: je veux parler de son récit du combat livré sous les murs
+d’Autun entre Flaochat, maire du palais de Burgondie, et Willehad,
+patrice du même pays. Cette lutte sanglante, dont la description remplit
+le dernier chapitre de sa chronique, et dont les deux acteurs principaux
+semblent lui avoir inspiré aussi peu de sympathie l’un que l’autre,
+Frédégaire nous la décrit dans une de ses pages les plus dramatiques,
+avec la netteté de dessin et la vivacité de couleur qui attestent un
+témoin placé à un bon poste d’observation. J’y relève surtout un épisode
+curieux et presque homérique. Au cours de la bataille, le Franc Berthar,
+qui combattait dans les rangs de Flaochat, apercevant parmi les ennemis
+le Burgonde Manaulf, qui avait été son ami, et qui était sur le point de
+succomber avec les siens, lui cria: «Viens sous mon bouclier, et je te
+délivrerai de ce péril.» Mais, comme il élevait son bouclier pour en
+couvrir son ami, celui-ci lui donna un coup de son glaive dans la
+poitrine, et tous les compagnons de Manaulf fondirent à la fois sur le
+téméraire et généreux Berthar, qui s’était trop avancé et qui fut blessé
+grièvement. Alors Chaubedo, son fils, le voyant en danger de mort,
+accourut, renversa d’un coup d’épée Manaulf et tua les autres
+agresseurs, et c’est ainsi qu’en fils fidèle, avec l’aide de Dieu, il
+arracha Berthar à la mort. Il y avait là un bien beau sujet pour la
+poésie épique, et je serais bien étonné qu’elle n’en eût tiré aucun
+parti.
+
+Nous pouvons donc conclure que Frédégaire écrit et achève son œuvre dans
+un milieu profondément remué par l’imagination épique, et qui devait
+l’être encore plusieurs siècles après lui. Les événements dont le récit
+occupe ses dernières pages ont été chantés par la voix populaire en même
+temps que racontés par la plume du chroniqueur. Si celui-ci n’a pas
+recouru aux productions du génie populaire, c’est qu’il disposait de
+moyens d’informations plus immédiats, et aussi parce qu’il avait une
+médiocre entente de la poésie barbare.
+
+Les impressions épiques n’ont pas manqué non plus à l’auteur du _Liber
+Historiae_. Sans doute, nous ne les trouvons pas dans les parties de sa
+chronique où il raconte un passé éloigné, et qui ne sont que le résumé
+sec et décharné de documents écrits. Il ne faut pas les voir non plus
+dans certaines traditions qui lui sont propres, et qui ont pour objet
+l’histoire de son monastère de Saint-Denis. Ce qu’il raconte, par
+exemple, du crime et de la folie de Clovis II[685] n’appartient en
+aucune manière à l’épopée: c’est une historiette pieuse qui ne doit
+avoir guère franchi l’enceinte du monastère, et qui, si elle était
+arrivée à la popularité, n’aurait jamais inspiré la poésie épique. Et
+toutefois, bien que vivant au fond du cloître, et à l’écart du milieu où
+retentit la voix de l’épopée, notre auteur n’a pu se dérober entièrement
+à cette espèce particulière d’impression que les grands événements de
+l’histoire font sur les masses populaires. C’est, si l’on me permet de
+parler ainsi, avec des yeux épiques qu’il a vu les deux grandes figures
+de son temps, je veux dire ses compatriotes Ebroïn et saint Audoën. Ces
+deux hommes, remarquables à des points de vue divers, dépassaient de
+toute la tête la multitude des personnages secondaires qui gravitaient
+autour d’eux. Audoën était le patriarche de la Neustrie, le plus vénéré
+de ses pontifes, le plus populaire de ses chefs, et tout nous fait
+croire qu’il a occupé une grande place dans les affaires publiques de
+son temps, où il semble être intervenu moins comme le maître auquel on
+obéit que comme l’oracle auquel on défère. La chronique, muette sur
+toute chose à cette époque, ne parle guère de lui, mais la multitude des
+écrits où il est mentionné, et l’accent respectueux avec lequel son nom
+y est prononcé permettent de suppléer au silence de la chronique et de
+deviner ce qu’elle ne dit pas[686]. Quant à Ebroïn, il est en quelque
+sorte la contre-partie du type de saint Audoën. Autant la figure
+lumineuse de l’évêque est entourée d’hommages, autant les malédictions
+s’amassent sur celle du maire du palais. C’est un tyran odieux, c’est un
+scélérat capable de toutes les perfidies, c’est le meurtrier des saints.
+Il faut voir sous quelles sombres couleurs il est dépeint notamment dans
+la Vie de saint Léodegar, qui a fixé pour la postérité les traits de ce
+personnage historique. Et la plupart des hagiographes le traitent avec
+tout aussi peu de ménagements[687]. Ebroïn était-il réellement, comme
+ils le soutiennent, le despote inhumain qui ne connaissait ni la justice
+ni la pitié, et dans la carrière duquel l’histoire ne peut relever que
+des crimes? Ou bien cet homme énergique et résolu a-t-il été, comme
+Brunehaut, calomnié par une aristocratie qui ne pouvait supporter aucune
+autorité, et qui considérait à l’égal d’un crime toute tentative de
+mettre une borne à son ambition effrénée? Il est difficile, en l’absence
+de données historiques explicites, de se prononcer d’une manière
+certaine, mais ce n’est pas trop s’aventurer que d’admettre, ici encore,
+qu’il y a eu de notables exagérations. S’expliquerait-on les relations
+d’amitié que cet homme chargé de tant d’anathèmes entretint avec saint
+Audoën, s’il n’avait été autre chose qu’un monstre altéré de sang?
+
+ [685] _Liber Historiae_ c. 44. Cf. _Gesta Dagoberti_ c. 52.
+
+ [686] Saint Audoën est mentionné dans les écrits suivants: Fredeg. IV,
+ 78; _Liber Historiae_ c. 42, 45, 47; Fredeg. _Contin._ c. 4
+ (Krusch); _Gesta Dagoberti_ c. 42 (cf. 44) et 51; _Vita Agili_ c.
+ 14-19; _Vita Columbani_ c. 50; _Vita Geremari_ c. 8, 10, 11, 17,
+ 23-25; _Vita Wandregisili_ c. 12 et 13; _Vita Balthildis_ c. 5;
+ _Vita Filiberti_ c. 1, 2, 23-27; _Vita Amandi_ c. 16; _Vita Eligii
+ passim_; _Vita Ansberti_ c. 9, 14; _Vita Desiderii_ c.
+
+ Voir aussi dans le _Neues Archiv_ XIV, 171, le poème acrostiche en
+ forme de croix, en l’honneur du même saint, publié par Wattenbach,
+ et qui est peut-être d’un contemporain.
+
+ [687] Cf. le _Liber Historiae_ c. 45, 46, 47; le continuateur de
+ Frédégaire c. 2, 3, 4; le _Vita Filiberti_ (Mabill. II, p. 789); le
+ _Vita Ragneberti_ (Bouquet III, p. 619); le _Vita Wilfridi_ (ib. p.
+ 601); le _Vita Anstrudis_ (ib. p. 615); l’appendice du _Vita Amandi_
+ par Milon (ib. p. 536).
+
+ Par contre, il est parlé de lui en termes plutôt favorables dans le
+ _Vita Eligii_, qui, soit dit entre parenthèses, n’est positivement
+ pas l’œuvre de saint Audoën (Bouquet III, 561), dans le _Vita
+ Drausii_ (ib. p. 610), dans le _Vita Balthildis_ (ib. III, 572), et
+ enfin dans le _Vita Praejecti_ (ib. III, 595) qui nous donne
+ peut-être la note la plus juste en l’appelant _alias strenuo viro,
+ sed in nece sacerdotum nimis feroce_.
+
+Il est vrai que ces relations mêmes sont devenues, pour l’imagination
+populaire, le point de départ d’une de ses plus sombres légendes. Il
+faut écouter ici le _Liber Historiae_, dont nous allons avoir à noter la
+dernière effusion épique.
+
+Après l’assassinat de Childéric II, en 675, les Neustriens, de concert
+avec saint Léodegar, avaient choisi pour maire du palais Leudesius, fils
+d’Erchinoald. Ebroïn crut le moment venu de tenter de nouveau la
+fortune. Sortant du couvent de Luxeuil où les partisans de Childéric II
+l’avaient enfermé, il reprit le chemin de la Neustrie avec une armée.
+C’est alors que, selon le _Liber Historiae_, il aurait envoyé demander
+conseil à saint Audoën et que le saint lui aurait répondu: «Qu’il te
+souvienne de Frédégonde.» Ebroïn aurait compris: après avoir mis en
+fuite l’armée de Leudesius, il lui aurait donné la chasse, se serait
+emparé des trésors royaux et de la personne du roi lui-même, puis, par
+de faux serments, il aurait attiré auprès de lui Leudesius et l’aurait
+fait périr; saint Léodegar et son frère Gérin auraient subi le même
+sort[688].
+
+ [688] _Liber Historiae_ c. 45.
+
+Dans cet exposé historique, le lecteur a déjà mis le doigt sur un
+épisode qui ne l’est pas: la consultation de saint Audoën. Écrivant à
+cinquante ans des faits, l’orateur du _Liber Historiae_ ne les
+connaissait pas d’assez près pour être renseigné sur un détail en
+soi-même aussi imperceptible que cette consultation. Quel besoin, au
+surplus, Ebroïn avait-il d’un conseil de saint Audoën, et quelle
+apparence que, comme le prétend le _Liber Historiae_, il se fût
+préoccupé de la manière dont il devait user de sa victoire avant d’être
+sûr de celle-ci? Puis, à qui fera-t-on croire que saint Audoën, le
+personnage le plus vénérable de son temps, eût donné pareil conseil
+formulé en pareils termes? Mais qu’Ebroïn ait agi comme si le conseil
+lui avait été donné; que l’imagination populaire, révoltée de sa
+cruauté, n’ait trouvé à lui comparer que l’exécrable Frédégonde, et
+qu’elle ait, dans une fiction au tour satirique, imaginé de lui faire
+proposer cette reine comme un modèle à suivre, voilà ce qui se comprend
+à merveille. Cela étant, et les besoins de la légende exigeant qu’elle
+nommât le conseiller, où pouvait-elle en trouver un qui fût plus écouté
+d’Ebroïn que l’archevêque de Rouen? Il était donc naturel qu’elle amenât
+ici le nom de ce saint personnage. On ne s’étonnera pas qu’elle ait mis
+dans sa bouche un conseil aussi atroce: le niveau moral de l’imagination
+populaire, nous avons eu l’occasion de le constater plus d’une fois, est
+fort inférieur à celui des saints qui font alors l’éducation des masses,
+et souvent il est arrivé à l’épopée de leur faire du tort à son insu, en
+leur attribuant des actes dont l’immoralité lui échappait ou du moins ne
+la révoltait pas. A ceux qui se refuseraient à admettre cette
+explication, je suis tenté de dire en modifiant un peu le mot de saint
+Audoën: «Qu’il vous souvienne de Clotilde!»[689]
+
+ [689] V. ci-dessus p. 327.
+
+Et si l’on m’accorde que le conseil de saint Audoën au maire du palais
+n’est autre chose qu’une légende, on ne sera pas embarrassé pour
+découvrir la catégorie de récits dans laquelle on peut faire rentrer
+l’épisode. L’histoire d’Ebroïn et d’Audoën, c’est celle de Denys de
+Syracuse, c’est celle de Tarquin le Superbe et de Sextus Tarquin au
+siège de Gabies, c’est encore, pour citer un exemple plus récent, celle
+de Charles d’Anjou et du pape Clément IV. Charles aurait fait demander
+au pape ce qu’il fallait faire de Conradin de Souabe, devenu son
+prisonnier, et le souverain pontife lui aurait répondu: _Vita Conradini
+mors Caroli[690]._
+
+ [690] Sur ce conte, répété par Giannone et qui paraît peu croyable à
+ Sismondi lui-même, v. César Cantu, _Hist. univ._ t. VI, p. 104 de la
+ trad. Aroux et Leopardi, Bruxelles 1846.
+
+Je retranche donc tout simplement de l’histoire des Mérovingiens cette
+anecdote suspecte, qui est d’ailleurs la dernière trace de
+l’intervention du génie populaire dans ce sujet. A partir de ce moment,
+les annales du VIIe siècle vont expirer dans le _Liber Historiae_ et
+dans la continuation de Frédégaire, sans qu’on y rencontre seulement une
+étincelle de poésie. Les rois mérovingiens ont cessé d’attirer
+l’attention de leurs peuples, ou, lorsqu’on leur accordera encore de
+temps en temps un regard, il sera chargé de raillerie et de mépris. La
+caricature des derniers descendants de Clovis, tracée par la plume
+d’Eginhard, tel sera l’épilogue de l’histoire poétique des
+Mérovingiens[691]. Ce n’est pas à dire que la faculté poétique du peuple
+franc se sera éteinte. Elle aura trouvé un sujet plus digne d’elle dans
+la dynastie qui grandit pleine de gloire et d’avenir, et qui refoulera
+les Mérovingiens non seulement du trône, mais encore de la place qu’ils
+avaient occupée dans l’épopée nationale.
+
+ [691] Eginhard, _Vita Karoli_ c. 1. Tous les termes de ce tableau
+ satirique sont à peser, et même, par ci par là, à contrôler.
+
+
+
+
+CHAPITRE V
+
+Résumé et conclusions.
+
+
+Notre dépouillement fait, nous pouvons conclure.
+
+Il est établi que les sources que nous venons d’étudier nous ont
+conservé l’histoire des premiers siècles francs, non seulement d’après
+des documents écrits et d’après des souvenirs personnels, mais aussi,
+dans une certaine mesure, d’après des traditions populaires.
+
+Nous avons déterminé la part qui revient à celles-ci dans
+l’historiographie mérovingienne, et nous avons montré que cette part est
+beaucoup plus considérable qu’on ne se le figure. Nous avons eu aussi
+l’occasion de démêler, dans ces traditions, plusieurs classes qui ne
+doivent pas être confondues entre elles, et qui représentent des phases
+distinctes de leur développement. Les unes reflètent simplement des
+_impressions épiques_, augmentant à la vérité la proportion des choses,
+mais conservant intacts leurs contours et aussi leurs rapports entre
+elles. Ce sont des données puisées à même la source populaire, au moment
+précis où l’image des faits vient s’y reproduire, et avant qu’elle ait
+pu être altérée. Les autres sont des récits populaires nés d’une
+impression épique, mais qui ont grandi et se sont développés au cours de
+leur voyage à travers les multitudes: on y trouve déjà tous les
+caractères de l’épopée, les confusions de personnages, les motivations
+arbitraires, les formes typiques des principales aventures, la tendance
+à expliquer tous les événements par l’intervention incessante d’une
+justice surnaturelle qui, dès ici-bas, récompense les bons et punit les
+méchants. Dans la dernière classe enfin de nos récits, nous rangeons
+tous ceux qui contiennent l’analyse ou, si l’on veut, le résumé de
+véritables _chants épiques_. On les reconnaît à ce qu’ils ont quelque
+chose de plus achevé et de plus complet, que l’action y naît, se noue et
+se dénoue selon des lois logiques, et que l’épisode s’enlève comme un
+tout indépendant sur la trame de la narration. Nous avons noté, au cours
+de nos recherches, plusieurs récits ayant ce caractère, tout en
+signalant la difficulté qu’il y a, plus d’une fois, de reconnaître les
+limites précises qui les séparent de ceux de la classe précédente.
+
+Tels sont donc les divers matériaux dont se compose notre histoire
+légendaire des Mérovingiens. Il a fallu les recueillir tous, à quelque
+phase de la formation épique qu’ils correspondent, parce que c’est
+seulement en les étudiant dans leur ensemble qu’on arrive à une idée un
+peu claire du procédé épique, c’est-à-dire de l’évolution que
+l’imagination populaire fait subir, en partie à son insu, aux faits
+historiques qui l’ont frappée, et dont elle nous offre finalement le
+reflet idéalisé. Il l’a fallu encore pour dégager l’histoire proprement
+dite, et pour délimiter exactement son domaine du côté où il confine à
+celui de la légende. Ce travail, si je ne me trompe, est fait désormais.
+Réunies, toutes nos légendes constituent un tout poétique dont l’apport
+dans l’historiographie franque est maintenant visible. C’est quelque
+chose comme un nuage assez déchiré et à moitié transparent qui passerait
+devant un paysage, masquant telle partie ou ne laissant entrevoir telle
+autre qu’à travers le brouillard doré. Mais ce que nous avons conservé
+en fait de traditions épiques est loin de représenter tout ce qui en
+existait chez les Francs. Ce n’en est, au contraire, qu’un faible
+spécimen, servant à établir irréfragablement l’existence de l’épopée
+mérovingienne, nullement à en faire connaître l’étendue ou l’intensité.
+La prodigieuse popularité de certains types épiques remontant jusqu’à
+l’époque des premiers rois francs, la longue durée et la vaste diffusion
+de certains moules poétiques datant de cette même époque, et que l’on
+retrouve à tous les âges de l’épopée française, ne s’expliquent pas
+sinon par l’extraordinaire vitalité et la singulière puissance de
+propagation que doit avoir eues la poésie mérovingienne qui leur a donné
+naissance. Nombreux sont les motifs qui, depuis les premiers jours de
+cette poésie, se sont transmis de siècle en siècle à travers tout le
+moyen âge. Je cite au hasard l’étranger qui fait la conquête de son
+hôtesse, la princesse amoureuse qui offre crûment ses faveurs à celui
+dont elle est éprise, le jeune héros qui commet une _desmesure_ et qui
+doit fuir sur la terre étrangère, l’ambassadeur qui s’acquitte de sa
+mission avec autant d’adresse que de courage, tantôt bravant en face
+l’ennemi qu’il intimide, tantôt le dupant avec un art consommé, la
+demande en mariage et les fiançailles ayant toujours lieu selon les
+mêmes circonstances typiques, sans compter des données poétiques comme
+la nappe coupée, le casque qui rend invisible, le bain qui rend
+invulnérable, l’épée prise pour mesure de la clémence, etc., etc.[692]
+Et que d’autres traits encore, propres à l’épopée française, et qui
+trouveraient leur origine incontestable dans les chants de l’époque
+mérovingienne, si nous connaissions mieux ceux-ci[693]!
+
+ [692] V. sur tout ceci le curieux chapitre de M. Rajna intitulé:
+ _Moduli comuni all’epopea carolingia e alla merovingia_ (p. 245 à
+ 273).
+
+ [693] Il y a même dans nos chansons de geste des traits qui remontent
+ bien plus haut que l’époque mérovingienne, et qui, par-delà le
+ christianisme, plongent en pleine antiquité germanique. Voir les
+ exemples cités par Heinzel dans le _Sitzungsberichte_ de l’Académie
+ de Vienne, t. CXIX, p. 92 et suiv. Il y a lieu cependant de
+ n’accueillir qu’avec beaucoup de réserves les rapprochements qu’il
+ plaît à certains écrivains allemands d’établir sous ce rapport: à
+ les entendre, les figures les plus incontestablement historiques de
+ la légende carolingienne ne seraient que des personnifications de
+ l’éternel dieu solaire, et tout se ramènerait au mythe du combat de
+ l’été contre l’hiver. Nul n’a plus divagué sur ce sujet que
+ Osterhagen dans deux articles de la _Zeitschrift für romanische
+ Philologie_ t. X et XI.
+
+Nous rencontrons, dans la poésie épique des Allemands, non seulement des
+traits, mais même des sujets entiers qui remontent à une origine
+mérovingienne. On a déjà vu que les poésies du moyen âge sur Hugdietrich
+et sur Wolfdietrich ne sont que la mise en œuvre de l’histoire
+légendaire des rois d’Austrasie Théodoric et Théodebert[694]. Quant au
+cycle des Nibelungen, ce sont également les Francs d’Austrasie qui lui
+ont fourni le plus sympathique et le plus brillant de ses héros, à
+savoir ce jeune Achille barbare, Sigfried, dont la tradition place la
+patrie à Xanten sur le Rhin, en plein pays ripuaire[695]! Voilà donc
+deux épopées franques dont les éléments constitutifs au moins devaient
+avoir déjà une existence propre à l’époque des Clotaire et des
+Théodoric, et dont nos sources écrites ne nous ont rien dit ni rien fait
+connaître! Et certes, les Saliens n’étaient pas moins riches que leurs
+frères orientaux en souvenirs poétiques. Nous ne pouvons douter que,
+comme les autres peuples barbares du VIe siècle dont les traditions nous
+sont mieux connues, ils n’aient possédé un florissant cycle de chansons
+tant nationales qu’étrangères. Comme les autres peuples, ils chantaient
+Théodoric, Attila et Sigfried; comme eux aussi, ils redisaient la gloire
+de leurs héros indigènes, dans une série de chants dont le nombre et
+l’importance devaient être considérables, puisqu’ils ont abouti, d’un
+côté, au poème des Nibelungen, de l’autre, à la _Chanson de Roland_,
+c’est-à-dire aux deux chefs-d’œuvre poétiques du moyen âge.
+
+ [694] Voir ci-dessus p. 377.
+
+ [695] Je sais bien qu’il est convenu que Sigfried n’est qu’un mythe
+ solaire; mais, sans vouloir discuter cette hypothèse assez difficile
+ à soutenir, je me bornerai à remarquer que de toute manière ce mythe
+ est localisé de temps immémorial parmi les Francs Ripuaires, et
+ c’est tout ce que je veux démontrer ici.
+
+Qui donc disait que les Francs n’ont pas eu le génie épique? Et où des
+critiques distraits ont-ils trouvé le moyen d’affirmer que l’épopée
+franque est pauvre, et que le peuple des Saliens, moins que tout autre,
+a éprouvé le besoin d’idéaliser sa vie dans un monument poétique[696]?
+Non, l’épopée franque, prise dans tout l’ensemble du majestueux
+développement qui la conduit depuis le mythe de Sigfried et l’histoire
+de Clovis jusqu’au-delà de la _Chanson de Roland_ et du poème des
+Nibelungen, et malgré les parties d’ombre que le caractère spécial de
+nos sources laisse sur les premières pages de ses annales, se présente à
+nous comme le tout le plus vaste et le plus grandiose que nous offre
+l’histoire de la poésie humaine. Jamais une pensée poétique n’est restée
+vivante pendant tant de siècles, ne s’est répandue sur tant de peuples,
+et n’a produit une si riche floraison. La race franque a occupé, dans
+l’histoire littéraire, la même place que dans l’histoire politique: et
+cette place est, depuis Clovis, incontestablement la première.
+
+ [696] Comme le soutient Giesebrecht, _Geschichte des Kaiserzeit_ II,
+ p. 265: Obwohl die Salier sich weniger zu einer poetischen
+ Auffassung ihrer Lebensverhaeltnisse hinneigten, als die meisten
+ andern germanischen Staemme, und ebendeshalb die Sage bei ihnen auch
+ minde reichhaltig sich gestaltete.
+
+ M. Léon Gautier est bien mieux inspiré quand il écrit: «Il est
+ certain que la race franke, autant et plus que toutes les autres
+ nations germaines, avait un esprit et des tendances énergiquement
+ poétiques.» _Les Épopées françaises_, 2e édition, I, p. 33.
+
+Ces affirmations, que j’ai le droit de présenter comme des vérités,
+n’étonneront, j’espère, aucun de ceux qui ont lu ce livre. S’il a fallu
+les démontrer si longuement, cela tient à ce que les quelques débris des
+souvenirs épiques qui nous ont été conservés par nos chroniqueurs
+formaient un ensemble trop maigre pour attirer l’attention. Avant que la
+critique des sources se familiarisât avec les recherches embryologiques,
+et ne fît, si je puis ainsi parler, usage du microscope dans l’étude des
+origines, il n’était guère possible de deviner, aux pâles reflets
+qu’elle jette dans les historiographes, l’éblouissante poésie de
+l’épopée mérovingienne. Et la parcimonie avec laquelle ils nous l’ont
+fait entrevoir s’explique, ainsi que je l’ai déjà montré, par leur
+indifférence de Gallo-Romains pour les produits de la poésie
+barbare[697]. Si le patrimoine poétique des Ostrogoths et des Lombards
+nous apparaît si riche dans les pages d’un Jordanès ou d’un Paul Diacre,
+c’est que ces écrivains avaient abordé avec des dispositions bien plus
+sympathiques le domaine mystérieux de l’épopée nationale. Cassiodore, à
+la vérité, était Romain, mais c’était un Romain de génie qui avait conçu
+un rêve sublime: celui de donner à la civilisation une base plus large
+en y faisant entrer les barbares, non pour les y assimiler absolument,
+mais pour les mettre à son service en leur conservant les qualités
+natives de leur race. Pour cela, il n’a pas suffi de faire apprécier et
+aimer par les barbares la civilisation romaine, il fallait encore
+apprendre aux Romains à respecter et à admirer dans les barbares un
+peuple qui les valait bien par l’ancienneté et par la gloire de son
+passé. De là ce livre d’histoire, unique dans son genre, où toutes les
+traditions de la race gothique, recueillies pieusement par le vieux
+Romain, sont rattachées par un effort hardi aux plus antiques souvenirs
+de la tradition gréco-latine. Les Goths, identifiés avec les Gètes,
+apparaissent désormais aux Romains comme de vieilles connaissances, et
+non comme les parvenus de l’histoire: c’était ce que voulait le ministre
+de Théodoric. Quant à Paul Diacre, il appartenait lui-même à ce peuple
+lombard dont il racontait les destinées; il connaissait à fond son passé
+légendaire, il avait, dans sa propre famille, des souvenirs qui s’y
+rattachaient d’une manière intime, et puis, fils d’une race vaincue, il
+devait trouver quelque douceur à se bercer du murmure de l’épopée
+nationale, au moment où le joug des Francs pesait si lourdement sur le
+pays! Nos deux chroniqueurs obéissaient donc chacun à une grande
+inspiration: raviver les traditions nationales était pour celui-ci un
+devoir de patriotisme, pour celui-là, un calcul de la politique.
+
+ [697] V. ci-dessus p. 78 et suiv.
+
+Rien de pareil chez les chroniqueurs francs. Ils sont tous étrangers,
+par leur origine et par leur éducation, au cercle d’idées dans lequel se
+meut l’épopée germanique. Ils n’ont pour les chants barbares ni
+intelligence, ni sympathie véritable. Ils ne les connaissent que d’une
+manière imparfaite, ne les comprennent pas toujours, n’y recourent qu’à
+défaut d’autres sources plus sûres, et, alors encore, n’en admettent que
+ce qui est conforme à leurs goûts et à leurs vues. Les traits les plus
+caractéristiques leur échappent, et jamais chez eux, comme chez
+d’autres, la bouche ne parle de l’abondance du cœur[698]. Ceci
+s’applique principalement, on le pense bien, à Grégoire de Tours, qui a
+dans l’historiographie mérovingienne une importance supérieure à celle
+de tous les autres chroniqueurs réunis. Je crois d’autant plus
+nécessaire d’insister sur son attitude spéciale vis à vis des traditions
+franques, qu’elle me semble avoir été, en général, peu comprise ou peu
+remarquée. Bien qu’il soit sur la lisière des deux mondes, et que par
+son rôle social il appartienne surtout au nouveau, il doit toute sa
+culture intellectuelle à l’ancien. Toutes ses attaches de famille, tous
+ses souvenirs d’enfance, toutes ses réminiscences littéraires plongent
+en pleine civilisation romaine. Fils de cette terre d’Auvergne qui a
+lutté la dernière, et non sans honneur, pour la défense de l’Empire, il
+a grandi dans l’espèce de rayonnement qui entourait la figure de son
+illustre compatriote Sidoine Apollinaire, la dernière gloire littéraire
+du vieux monde. Son front garde comme un reflet du soleil des lettres
+classiques, qui vient de disparaître à l’horizon, sans laisser à ceux
+qui se tournent vers lui l’espoir d’un lendemain. Il n’en apprécie
+qu’avec d’autant plus de ferveur l’éblouissante supériorité des
+écrivains d’autrefois, que personne ne parviendra plus à égaler.
+
+ [698] I Franchi ebbero le loro prime storie redatte da scrittori
+ accessibili molto alle leggende religiose, poco alle poetiche.
+ Rajna, p. 50.
+
+D’autre part, il n’a été mis que relativement tard en contact avec la
+barbarie franque, et, tout en lui rendant cette justice de reconnaître
+qu’il a observé vis à vis des maîtres de la Gaule une attitude exempte
+de préjugés et même pleine de sympathie, il faut convenir qu’il n’a
+jamais cherché à pénétrer leur génie, et que leur poésie est restée pour
+lui un livre fermé. Non seulement il devait en goûter très peu le
+charme, Sidoine et Virgile étant pour lui les uniques modèles, mais il
+ne devait pas davantage en apprécier la valeur historique. L’histoire,
+pour ce civilisé qui avait encore pu lire du Salluste, c’était un art
+qu’on apprenait à l’école, et une science qui s’enseignait dans les
+livres: il ne fallait pas la chercher dans les grossières chansons des
+barbares. Si toutefois, dans le silence des sources écrites, il lui
+arrivait parfois de prêter l’oreille aux récits populaires, il le
+faisait avec une prudence et une circonspection extrêmes. La raison en
+est facile à saisir. Ce je ne sais quoi de naïf et d’enfantin, qui est
+la marque distinctive des traditions populaires, devait être quelque
+chose de nouveau, je dirai même d’inquiétant pour un esprit nourri dans
+l’atmosphère des lettres classiques. L’_invraisemblance épique_ des
+traditions franques était bien faite pour mettre en défiance un homme
+qui, s’il était incapable d’écrire comme les historiens romains, avait
+cependant gardé l’idéal classique de l’histoire. Quand on lui présentait
+comme historiques des faits qui avaient un arôme légendaire si prononcé,
+il ne pouvait se défendre d’un certain malaise à se sentir transporté
+dans un monde si étrange; instinctivement il évitait d’y mettre le pied,
+ou n’y pénétrait que dans le cas d’absolue nécessité. Et même là où il
+reproduit, faute de mieux, les accents de la tradition populaire, c’est
+toujours, nous l’avons vu à satiété, avec une invincible répugnance.
+Jamais il ne s’y réfère comme à une source digne d’être citée, toujours
+il accompagne de quelque formule dubitative ou vague l’emprunt qu’il y
+fait. On dirait qu’il se réserve tacitement le droit de mutiler les
+témoignages de cette catégorie, chaque fois que leur invraisemblance
+dépasse la somme de sa crédulité. Et de fait, nous avons vu qu’il fait
+de ce droit un large usage. Si, par ci par là, un rayon d’épopée brille
+sur les pages de son récit, ce n’est pas qu’il l’ait cherché, c’est
+parce qu’il ne pouvait pas l’éviter[699].
+
+ [699] Je ne suis pas le premier à faire cette constatation. Déjà
+ Fauriel, parlant des traditions fabuleuses relatives à Childéric, a
+ émis l’avis que «Grégoire de Tours dut en avoir connaissance, car il
+ semble s’en être défié et avoir eu le dessein formel de les faire
+ disparaître de son récit. Mais, ajoute le même critique, ce n’est
+ pas chose facile que ce départ de la vérité et de la poésie dans les
+ documents primitifs où elles ont été une fois confondues, et il
+ n’est pas étonnant que Grégoire y ait mal réussi. Il n’a donné un
+ certain air de vraisemblance historique à son récit qu’en y laissant
+ tout également dans le vague et dans l’obscurité.» (_Hist. de la
+ Gaule mérid._ I, p. 273. Cf. ibid. II, p. 503.)
+
+ Loebell croit aussi qu’à part des cas isolés où les légendes se
+ seront développées postérieurement à Grégoire de Tours, elles ont
+ existé avant lui avec la plupart des ornements qu’on leur trouve
+ dans Frédégaire et dans le _Liber Historiae_, mais qu’il n’a pas
+ voulu les admettre, et qu’il s’est livré sur elles à un travail
+ d’épuration destiné à les faire paraître plus vraisemblables, plus
+ réelles, plus humaines. Selon lui, Grégoire montre une grande
+ répugnance à accueillir les légendes populaires (_eine grosse Scheu
+ Sagen aufzunehmen_) _Gregor von Tours_, 1re édit., p. 337 et 338.
+
+ Accentuant et développant ce point de vue, Giesebrecht écrit ces
+ paroles remarquables: «Und nicht allein hier bemerken wir dass
+ derselbe (Gregor von Tours) mit der sagenhaften Tradition der
+ Franken bekannt war. Aber nicht destoweniger ist deutlich erkennbar,
+ wie prüfend und zweifelnd er sich jener Volksüberlieferung gegenüber
+ verhaelt, was um so bemerkenswerther erscheint, als er sonst in der
+ Erzaehlung ihm naeher liegender Ereignisse gerade eine strengere
+ Kritik vielfach vermissen laesst. Man müsste die Natur der Sage
+ wenig kennen, wenn man annehmen wollte, dass die dürftigen Umrisse
+ derselben, wie sie sich bei Gregor finden, das Ursprüngliche seien,
+ was dann eine spaetere Zeit mannigfach ausgeschmückt habe. Vielmehr
+ sind wir berechtigt, Gregor als den Umbilder des sagenhaften Stoffes
+ anzusehen, der das phantastische auf das Maass des Alltaeglichen und
+ glaublichen zurückführte, und wo ihm dies nicht gelingen wollte,
+ lieber Stillschweigen beobachtete, als der Welt mittheilte wofür ihm
+ selbst der Glauben fehlte.» (Giesebrecht, _Zehn Bücher fraenkischer
+ Geschichte von Gregor von Tours_, 2e édition, II, p. 265, dans
+ _Geschichtschreiber der deutchen Vorzeit_.)
+
+ Enfin, écoutons encore Gloel: «Viele Sagen, die er (Gregor von
+ Tours) vorfand, benutzte er gar nicht, weil sie ihm zu
+ unwahrscheinlich vorkamen, oder er verkürzte sie, indem er das, was
+ dem menschlichen Verstande als allzu anstoessig erscheint,
+ weglaesst.» (Dans _Forschungen zur deutsche Gesch._ t. IV, p. 198.)
+
+ Je partage entièrement l’avis des maîtres dont je viens d’invoquer
+ le témoignage, et je crois en avoir mis la vérité dans une éclatante
+ lumière au cours des recherches qui font l’objet de ce livre. Je
+ rappellerai simplement ici les réticences de notre auteur sur la
+ filiation de Mérovée, sur les stratagèmes employés par Wiomad vis à
+ vis d’Aegidius, sur les principales circonstances des fiançailles et
+ du mariage de Clovis, sur les aventures de Chararic, sur la cause de
+ la mort d’Hermanfried, etc. Partout, dans ces récits, on voit
+ affleurer la légende; nulle part, il ne lui est donné de s’épanouir
+ comme dans Frédégaire ou dans le _Liber Historiae_. C’est qu’elle
+ est soumise chez Grégoire au contrôle sévère d’un esprit habitué aux
+ lettres classiques, et plein de défiance pour la tradition barbare.
+
+Ses successeurs n’ont plus vis à vis des légendes populaires la pointe
+de défiance qui se trahit parfois chez lui. Plongés dans le milieu le
+plus barbare, ils en participent intellectuellement et le reconnaissent
+eux-mêmes. Leur crédulité est extrême, et, sauf les cas très rares où
+leurs scrupules religieux de chrétiens leur interdisent de rapporter les
+énormités de la tradition païenne, ils croient tout ce qu’on leur
+raconte, ils le racontent à leur tour sans jamais rien contrôler. De
+pareilles dispositions seraient donc infiniment propices à l’épopée, si
+malheureusement ces auteurs n’étaient pour ainsi dire réduits aux seuls
+documents écrits, et si leur paresse d’esprit ne les avait empêchés de
+s’aviser d’une source aussi étrangère à leurs livres. Les rares légendes
+de Frédégaire sont plutôt des variantes de celles de Grégoire de Tours
+que des compléments de son répertoire. Et pour le _Liber Historiae_, il
+ne possède en propre que trois récits qui paraissent empruntés à la
+poésie populaire, la légende de Frédégonde, celle de Brunehaut, et celle
+de la guerre de Clotaire II en Saxe. Pourquoi celles-ci? Apparemment
+parce qu’elles étaient conçues en langue romane, tandis que les autres,
+dans leur idiome germanique, lui étaient restés complètement inconnues.
+Voilà cependant les seuls intermédiaires par lesquels les débris de
+l’ancienne poésie nationale des Francs soient venus jusqu’à nous. Ne
+nous étonnons donc pas de connaître si peu de chose de l’épopée franque,
+mais félicitons-nous plutôt de ce que, malgré tant de causes qui ont agi
+pour en effacer totalement le souvenir, il en soit resté assez de traces
+pour nous permettre d’établir la vérité scientifique à laquelle est
+consacré ce livre.
+
+Une autre fatalité a pesé sur l’épopée mérovingienne proprement dite, et
+a empêché qu’il en fût tenu compte, jusqu’ici, dans l’histoire du
+développement épique du peuple franc. Je veux parler des transformations
+organiques de ce genre de poésie pendant les premiers siècles du moyen
+âge. Celles-ci ont été déterminées elles-mêmes par les modifications
+profondes que la société franque a subies au cours de cette même époque.
+Du VIe au VIIIe siècle, le progrès social a été immense, et il s’est
+produit dans toutes les sphères, même dans celle de l’imagination.
+L’idéal poétique s’est épuré, le point de vue s’est élargi, le goût
+littéraire s’est porté sur des objets d’un ordre plus relevé. La naïve
+immoralité des héros de la chanson primitive a heurté plus d’une fois
+les consciences devenues chrétiennes; tels exploits, fort admirés des
+Francs païens, n’ont plus inspiré que répugnance ou mépris aux
+générations nouvelles. On se détourna donc d’un Childéric adultère, d’un
+Clovis sanguinaire et perfide, d’une Clotilde atrocement vindicative, et
+les chants qui les célébraient cessèrent bientôt de retentir. En petit,
+il semble être arrivé, vers l’époque de la Renaissance carolingienne, un
+phénomène semblable à celui dont la Renaissance du XVIe siècle nous a
+donné le spectacle: les héros en qui s’incarnait l’idéal démodé des
+ancêtres barbares ne trouvèrent plus d’admirateurs, et on leur en
+substitua d’autres qui répondaient mieux à l’esprit nouveau.
+
+Ces changements du goût public étaient profonds. Ajoutez-y ceux que le
+cours naturel de l’histoire amène dans les souvenirs des peuples. Ici
+intervient le phénomène que j’ai signalé à plusieurs reprises sous le
+nom de transfert épique. Il consiste en ce que les données une fois en
+possession de charmer la multitude ne disparaissent plus du répertoire
+de ses poètes, qui se bornent à en changer le personnel au fur et à
+mesure que les événements font apparaître sur la scène des hommes
+nouveaux. Les noms de ceux-ci, mieux connus, rafraîchissaient la
+popularité des vieux chants, et on pouvait d’autant plus facilement les
+substituer aux héros d’autrefois, que tous les personnages héroïques
+étaient conçus d’après le même type et avaient dans l’imagination
+populaire la même physionomie, la même histoire. C’est ainsi que Clovis
+fit place un jour, dans les récits poétiques du peuple franc, à Dagobert
+I, lui-même remplacé plus tard par Charles Martel, qui, à son tour,
+confondit sa personnalité poétique avec celle de son glorieux
+petit-fils. Seulement, arrivée à celui-ci, l’épopée s’est arrêtée,
+éblouie par le rayonnement prodigieux d’une physionomie plus auguste et
+plus majestueuse que toutes les précédentes, et l’impression qu’elle en
+a reçue a été tellement profonde, qu’elle n’a plus jamais pu s’en
+déprendre. Devenu le centre d’un cycle, Charlemagne vit converger vers
+lui l’intérêt épique universel. Non seulement on lui attribua tous les
+exploits et toutes les aventures de ses prédécesseurs, mais on fit
+remonter jusqu’à lui ceux de ses successeurs, par une espèce de
+transfert épique à rebours. En lui donc se concentre l’épopée de son
+peuple, et toute la somme de puissance épique qui réside dans le génie
+français vient resplendir dans les traits glorieux de l’_empereor à la
+barbe florie_.
+
+Je dis français et non plus franc. En effet, c’est le peuple français
+qui a créé la geste de Charlemagne et tout le cycle carolingien. Les
+Francs restés purement germaniques, les Francs Ripuaires si l’on veut,
+n’ont pas eu de part dans ce travail créateur. Ils avaient depuis
+longtemps leurs héros austrasiens; ils avaient leur Dietrich historique,
+ils avaient leur Sigfried légendaire, et ils leur gardèrent une fidélité
+exclusive. Dans les centres qui étaient comme les foyers de la poésie
+nationale, à Xanten et à Tolbiac, c’étaient ces héros-là qui absorbaient
+tout l’intérêt. L’épopée carolingienne n’y est arrivée que plus tard, et
+du dehors. Et cette épopée, je le répète, est essentiellement française.
+Elle est née sur le sol de la Neustrie et sur les lèvres de ses
+populations gallo-romaines. Comment? C’est là certainement une des
+questions les plus intéressantes que puisse se poser l’histoire. Il
+s’agit de savoir sous l’action de quels agents le génie national de la
+Gaule neustrienne, étranger à la poésie épique, a senti soudain pousser
+les ailes de son imagination, et s’est enrichi de la précieuse faculté
+qui a créé les chefs-d’œuvre de l’épopée moderne. Tel est le problème
+dont nous essayons de trouver la solution.
+
+Certes, nul ne soutiendra que le chant épique soit un produit spontané
+de l’esprit neustrien, une plante indigène du sol de la Gaule. Ce pays
+avait vécu cinq siècles sous le régime romain, et l’atmosphère
+surchauffée d’une culture excessive y avait été peu favorable aux
+progrès de la poésie populaire. La prépondérance des classes lettrées,
+qui étaient sceptiques et railleuses, le mépris de l’aristocratie pour
+les choses du peuple, des Gallo-Romains pour le génie barbare, c’en
+était plus qu’il ne fallait pour rendre impossible toute diffusion de la
+vie épique dans la Gaule du Ve siècle. Les vrais poètes de l’époque ne
+s’appelaient plus même Claudien. Ils avaient nom Ausone et Sidoine
+Apollinaire, et le dernier de leurs héritiers, c’est Fortunat: tous gens
+dont l’idéal poétique se trouve du côté du passé, dans les lettres
+classiques d’autrefois. Mais Fortunat, comme son ami Grégoire,
+représente la dernière génération qui ait connu l’éducation classique,
+et qui ait appris à penser dans les livres: celles qui grandissent
+restent à l’abri de toute influence lettrée. Elles ne savent plus même
+ce que c’est que la littérature, et elles ne connaissent d’autre poésie
+que celle qui est l’expression naïve et spontanée de leurs sentiments.
+Or, elles vont se trouver seules désormais à traduire l’idée nationale.
+Leurs chansons populaires, leurs récits poétiques vingt fois embellis et
+remaniés par les divers narrateurs, seront la seule histoire de la
+nation, de même que leur idiome vulgaire, qui s’écarte si fort du latin
+grammatical, sera la seule langue nationale. Les lettrés eux-mêmes se
+verront obligés de parler cette _langue rustique_ s’ils veulent être
+compris de la foule[700]: preuve que c’est pour longtemps le public
+illettré qui imposera et fera prévaloir sa manière à lui de concevoir et
+de traduire le beau.
+
+ [700] Philosophantem rhetorem intellegunt pauci, loquentem rusticum
+ multi. Greg. Tur. _Hist. Franc. praef._
+
+Or, quel était l’état intellectuel, quels étaient les aptitudes
+poétiques et le tour d’esprit de ces masses profondes, sur lesquelles
+les lettres classiques avaient à peine mordu, et qui maintenant se
+retrouvaient seules avec leurs facultés natives et incompressibles? Nul
+historien ne nous l’a dit, ni ne l’a su, ni n’a cherché à le savoir.
+Nous avons le droit de croire qu’elles participaient de la situation de
+tous les milieux populaires qui n’ont pas été pénétrés par la culture
+des hautes classes. Elles devaient avoir gardé notamment une tendance
+très forte à idéaliser les faits du monde réel; elles devaient avoir,
+comme les barbares eux-mêmes, l’habitude d’élaborer d’une manière
+progressive et continue les motifs historiques. Elles étaient un foyer
+d’impressions multiples, se traduisant à leur tour dans des récits
+populaires. Ces récits, il est vrai, n’avaient pas encore été coulés
+dans le moule du vers, et il leur manquait, à plus forte raison,
+l’accompagnement du chant. Les deux ailes qui soulèvent la poésie
+nationale et lui font prendre son large essor à travers toute la nation,
+le rythme et la mélodie, faisaient défaut encore aux traditions épiques
+des Gallo-Romains, mais le fond était déjà là. Lisez, si vous voulez,
+dans Grégoire de Tours, l’histoire de l’expédition d’Attila en Gaule, et
+en particulier l’épisode du siège d’Orléans[701]: il y a là des motifs
+aussi profondément épiques et des figures aussi richement idéalisées que
+partout ailleurs. Aétius est, à beaucoup d’égards, un vrai héros
+d’épopée, et sa figure, stylisée par le génie des seuls Gallo-Romains,
+atteste que l’esprit épique est vraiment l’apanage de tous les peuples
+ayant le même degré de culture[702]. Pénétrons dans les régions les plus
+inaccessibles de la Gaule, dans cette Auvergne celtique et romaine qui a
+vu à peine le visage des barbares, nous y trouverons un personnage qui a
+certainement mis en activité le génie épique de ses concitoyens: c’est
+le pieux Ecdicius, dans la physionomie duquel se marient les traits du
+héros et du saint, et dont l’histoire a sous la plume de Grégoire une
+remarquable saveur populaire[703]. Mais cette histoire est privée de
+l’expression rythmique et mélodique que les barbares donnent à leurs
+récits.
+
+ [701] Greg. Tur. II, 7.
+
+ [702] Greg. Tur. II, 5-7.
+
+ [703] Id. II, 24.
+
+Ce n’est pas que le chant populaire fasse défaut chez les Gallo-Romains,
+mais il est consacré à d’autres sujets. Il est lyrique et non épique. Le
+christianisme, qui avait renouvelé toute la vie de l’âme, avait fait
+aussi refleurir la poésie dans les masses[704]. Il leur avait appris à
+redire auprès des autels des hymnes dans lesquelles elles
+s’entretenaient avec Dieu de tout ce qui leur était cher et sacré. A ces
+chants composés par les clercs s’en ajoutaient d’autres d’un cachet plus
+rustique. Ils consistaient surtout en chœurs, chantés de préférence par
+des femmes. Ils retentissaient surtout les jours de fête, ils
+pénétraient même dans les églises sous forme de joyeuses farandoles, au
+risque de compromettre la majesté du lieu saint[705]: preuve de leur
+réelle popularité. Il y avait donc là une vraie vie poétique, et un
+milieu bien apte à se faire l’écho des poètes. Quiconque avait trouvé
+quelque beau vers pouvait espérer qu’un jour il serait répété par la
+foule. C’était un honneur auquel on ne restait pas insensible, même
+derrière les murailles du cloître, même sous le voile de la vie
+religieuse. Le cœur battait plus vite quand on entendait retentir sur
+les lèvres de la multitude les stances qu’on avait trouvées dans la
+solitude silencieuse de la cellule. Il en arriva ainsi à une des
+religieuses qui vivaient avec sainte Radegonde dans le monastère de
+Sainte-Croix à Poitiers: «Madame, s’écria-t-elle toute joyeuse, je viens
+de reconnaître un de mes cantiques chantés par ces gens qui dansent.» Et
+si la sainte se borna à blâmer la sœur de s’intéresser encore au siècle,
+c’est, apparemment, parce que ses cantiques étaient religieux, et
+qu’elle n’avait pas à lui reprocher le choix de ses sujets[706].
+
+ [704] Cf. G. Paris dans la _Romania_ 1884, p. 614.
+
+ [705] Concile de Châlon-sur-Saône en 650 c. 19. Valde enim omnibus
+ noscitur esse indecorum, quod per dedicationes basilicarum aut
+ festivitates martyrum ad ipsa solennia confluentes chorus femineus
+ turpia quidem et obscena cantica decantare videtur, dum aut orare
+ debent aut clericos psallentes audire. Unde convenit ut sacerdotes
+ loci talia a septis basilicarum vel porticibus ipsarum ac etiam ab
+ ipsis atriis vetare debeant et arcere. Et si voluntarie noluerint
+ emendare, aut excommunicari debeant aut disciplinae aculeum
+ sustinere. (Dans Sirmond, _Concil. Gall._ I, p. 493.)
+
+ [706] Quadam vice, obumbrante noctis crepusculo, inter coraulas et
+ citharas dum circa monasterium a saecularibus multo fremitu
+ cantaretur, et sancta duabus testibus perorasset diutius, dicit
+ quaedam monacha sermone joculari: Domina, recognovi unam de meis
+ canticis a saltantibus praedicari. Cui respondet: Grande est, si te
+ delectat conjunctam religioni audire odorem saeculi. Adhuc soror
+ pronuntiat: Vere, domina, duas et tres hic modo meas canticas audivi
+ quas tenui. Fortunat, _Vita Radegundis_ c. 36 (Krusch).
+
+Ainsi les Gallo-Romains du VIe siècle avaient déjà, à un degré
+remarquable, les deux éléments constitutifs de l’épopée, je veux dire
+l’imagination épique et le chant populaire, l’âme et le corps. Mais
+cette âme et ce corps étaient séparés l’un de l’autre, et il fallait les
+unir pour tirer de leur alliance cette création du génie national, le
+chant épique. Comment ce phénomène se passa-t-il? En d’autres termes,
+comment les populations romaines prirent-elles l’habitude de verser
+leurs souvenirs nationaux dans le moule déjà existant de la chanson
+populaire?
+
+Ce sont les Francs qui ont appris cet art à leurs compatriotes nouveaux.
+Les Francs, comme tous les barbares, possédaient de temps immémorial ces
+_antiquissima carmina_ qui résonnaient les jours de bataille sur le
+front de l’armée, et qui, pendant la paix, charmaient auprès du foyer la
+monotonie des longues heures d’oisiveté. Ils les entonnaient
+fréquemment, et ils les redisaient avec orgueil et amour, car ces
+chants, c’était toute leur histoire, c’étaient leurs irrécusables titres
+de supériorité sur l’ennemi vaincu.
+
+Il ne faudrait pas croire que les Gallo-Romains, à qui il arrivait de
+les entendre, fussent insensibles à l’émotion qu’ils communiquaient à
+leur auditoire barbare. Le temps était bien passé où les derniers
+lettrés de la Gaule ne parlaient qu’en souriant de la langue des
+Germains. Eux, ils avaient adopté les barbares pour protecteurs et pour
+patrons, ils avaient déposé à leurs pieds l’orgueil de la civilisation
+romaine. Fiers de faire partie du royaume fondé par leurs invincibles
+souverains, ils attachaient plus de prix au titre de Franc qu’à celui de
+Romain, et ils mettaient leur gloire à mériter de tout point leur
+nouveau nom national. Le costume des barbares, leurs armes, leurs mœurs,
+leurs vices mêmes, ils leur empruntèrent tout, et se les assimilèrent
+avec une facilité que jamais plus la race française n’a montrée au même
+degré vis à vis de l’étranger[707]. Ils ne dérogeaient donc pas en leur
+empruntant également le chant épique.
+
+ [707] G. Kurth, _Les origines de la civil. moderne_, 2e édition, II,
+ p. 67.
+
+Mais dans quelles circonstances les Romains du royaume franc ont-ils
+appris cet art par excellence? Ce fut, à n’en pas douter, la cour des
+rois et des grands qui leur servit d’école. Là, comme au confluent de
+toutes les ressources des deux races, les chantres barbares se
+rencontraient avec les poètes lettrés. Se figure-t-on bien une salle de
+festin comme celle de Charibert, où, à tour de rôle, le chant barbare et
+l’ode latine faisaient retentir l’éloge du souverain? Fortunat, qui
+était un familier du palais, nous dit que le monarque recevait dans les
+diverses langues les applaudissements de la poésie[708]. Les grands
+étaient l’objet des mêmes hommages. Nous voyons à la cour du duc Lupus
+la lyre romaine marier ses accents à ceux de la rote celtique et de la
+harpe des Germains[709]. «Nous autres poètes romains, disait au roi un
+des lettrés admis à ces joutes poétiques, nous t’offrons nos vers, les
+barbares entonnent leurs _lieds_, et c’est ainsi que l’éloge d’un seul
+héros retentit sur des rythmes variés[710].»
+
+ [708]
+
+ Hinc cui barbaries illinc Romania plaudit;
+ Diversis linguis laus sonat una viro.
+
+ Fortunat, _Carm._ VI, 2, 7.
+
+ [709]
+
+ Romanusque lyra plaudet tibi barbarus harpa
+ Graecus Achilliaca, crotta britanna canat.
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+ Nos tibi versiculos, dent barbara carmina leudos
+ Sic variante tropo laus sonat una viro.
+
+ Id. ib. VII, 8, 63 et suiv.
+
+ Fortunat reparle encore du _lied_ barbare dans le prologue de ses
+ _Carmina_ adressé à Grégoire: Sola saepe bombicans barbaros leudos
+ arpa relidens.
+
+ [710] Est-ce d’un de ces poètes que nous parle le _Vita Eligii_
+ (Ghesquière, Act. _Sanct. Belgii_ III, p. 233): Vir improbus
+ vocabulo Maurinus ut videbatur populis habitu religiosus, cantor in
+ regis palatio laudatus, atque ex hoc, ut rei docuit eventus, mente
+ turbidus corde protervus atque actione dissipatus?
+
+L’émulation qu’entretenaient ces rencontres était, sans contredit, une
+des plus fécondes sources de l’inspiration poétique: de part et d’autre,
+on devait faire effort pour se surpasser[711]. Mais, dans des luttes de
+ce genre, la palme de la victoire ne pouvait rester longtemps indécise.
+Si les Romains avaient pour eux l’avantage d’une langue savante et
+cultivée, c’étaient là des qualités qui ne contrebalançaient pas, à
+l’heure où il s’agissait d’entraîner l’auditeur, les chaudes effusions
+du génie barbare. Le plus disert des lettrés, le plus ingénieux des
+versificateurs latins était bientôt réduit au silence, lorsque, sa harpe
+à la main, les yeux brillant du feu de la poésie, le chanteur germanique
+rappelait à un auditoire éperdu d’admiration la gloire des héros
+nationaux et les exploits des ancêtres. Il y avait alors des transports
+d’enthousiasme auxquels les Romains eux-mêmes ne pouvaient pas rester
+étrangers. Ils voyaient quelle supériorité donne au poète le contact
+avec l’âme de sa nation par le moyen de la langue populaire. Aussi, quoi
+d’étonnant si ceux d’entre eux qui se sentaient vraiment poètes
+s’efforçaient, en sortant de là, de redire au peuple de leur race des
+chants aussi puissants? Et cela n’était pas difficile pour qui avait
+l’inspiration. La langue était à ses ordres avec son impressionnabilité
+populaire; l’auditoire lui-même, naïf et facile à émouvoir, venait en
+quelque sorte au-devant du poète avec la complaisance de son
+imagination. De pédants lettrés dont le sourire moqueur eût pu glacer
+son inspiration, il n’y en avait plus; les milieux réfractaires au goût
+nouveau qui se manifestait dans le peuple avaient disparu. A part le
+clergé, toutes les classes de la nation se trouvaient au même rang
+intellectuel. Le chant épique rencontrait donc en pays gallo-romain un
+accueil aussi sympathique que parmi les barbares eux-mêmes.
+
+ [711] Percy, dans l’_Essay on the ancient minstrels in England_ qui
+ figure en tête de ses _Relics of ancient poetry_, nous montre le
+ même phénomène dans l’Angleterre après la conquête normande: «At
+ more than a century after the conquest, the national distinction
+ must have begun to decline, and both the Norman and English
+ languages would be heard in the house of the great: so that probably
+ about this era, or soon after, we are to date that remarkable
+ intercommunity and exchange of each others’s compositions, which we
+ discover to have taken place at some early period between the French
+ and English minstrels; the same set of phrases, the same species of
+ characters, incidents, and adventures, and often the same identical
+ stories, being found in the old metrical romances of both nations.»
+ (Edit. _Chandos Classics_, p. 28.)
+
+Il est probable que les poètes francs contribuèrent dans une large
+mesure, par leur initiative, à l’éclosion de l’épopée en langue romane.
+Leurs chantres ambulants ne devaient pas se contenter de se faire
+entendre dans les milieux de leur nation: tout porte à croire qu’ils
+recherchaient aussi les applaudissements de la foule gallo-romaine. Le
+poète ambulant a été, pendant tout notre moyen âge, le vrai
+intermédiaire des nations et des idiomes. C’est lui qui a porté à
+travers tous les peuples les souvenirs de chacun d’eux; c’est grâce à
+lui que les Anglo-Saxons redisaient dans leur île les chants des
+barbares du continent, que les Francs étaient au courant de l’histoire
+de Théodoric de Vérone, et que les régions polaires se familiarisaient
+avec celle du jeune Ripuaire Sigfried. Maître de plusieurs langues, le
+poète ambulant, lorsqu’il arrivait dans un pays où on parlait un autre
+dialecte que le sien, se bornait à y transvaser sa poésie. Si le vase
+manquait d’élégance, si le langage péchait par incorrection ou par
+gaucherie, il ne s’en tourmentait pas outre mesure, certain que son
+public attachait trop d’importance au sujet pour regarder aux
+défectuosités de la forme. En un temps où nul n’avait de style
+personnel, et où l’intérêt s’attachait surtout à l’histoire et non à la
+manière de la raconter, de pareilles complaisances s’expliquent fort
+bien. Nous connaissons plusieurs de ces chantres polyglottes. Un poème
+anglo-saxon du VIIIe siècle, intitulé _Vidsyth_, met en scène un poète
+qui a voyagé chez tous les rois de l’histoire et de la légende, et qui a
+été partout bien reçu, parce qu’il répartit la gloire aux souverains.
+Évidemment, ce poète ne se bornait pas à chanter dans sa langue: il
+maniait aussi celle des peuples qu’il visitait, et il est probable qu’il
+s’est exercé dans toutes. Mais c’est le moyen âge français qui abonde en
+exemples de ce genre. Nous possédons des poèmes de chevalerie, tels que
+le _Fierabras_ et le _Betonnet_, qui ont été écrits par des jongleurs
+français pour des auditeurs provençaux, _en je ne sais quel provençal du
+vingtième ordre_[712], comme dit M. Léon Gautier, mais qui, enfin, ont
+dû être appréciés, puisqu’on a pris la peine de les mettre par
+écrit[713]. Pareillement, il y a toute une collection de chansons de
+geste écrites en une langue franco-italienne qui n’est ni l’italien ni
+le français, et qui sont l’œuvre, tantôt de poètes français essayant de
+se faire comprendre d’un auditoire italien, tantôt de poètes italiens
+s’enhardissant à manier la langue française. Et il faut bien que ces
+poètes aient été écoutés malgré l’étrangeté de leur langage hybride,
+puisqu’ils ont laissé tant de traces. Nous en connaissons un au moins de
+ces chanteurs ambulants et internationaux: il s’appelait Jeandeus de
+Brie, et il était auteur de la chanson de geste connue sous le nom de
+_La bataille Loquifer_. Voyant qu’il y avait en France trop de poètes
+qui pouvaient lui faire concurrence, il partit pour la Sicile où il
+exploita sa chanson, qui, à ce qu’il paraît, lui rapporta de forts
+revenus[714]. Ce qui était possible au XIIe siècle l’était à bien plus
+forte raison au VIe. «A l’époque mérovingienne, dit un critique, la muse
+est polyglotte comme la Gaule elle-même[715].» Faudrait-il donc tant
+s’étonner qu’à l’exemple du _Vidsyth_ anglo-saxon, et, devançant les
+italianiseurs des âges suivants, des poètes francs aient parcouru, la
+vielle en main, les provinces de langue latine, et y aient éveillé aux
+accents de leur narration barbare le génie épique endormi dans la
+multitude?[716]
+
+ [712] L. Gautier, _Les Épopées françaises_, 2e édition, I, p. 268.
+
+ [713] «La France, la langue d’_oui_, fournissait alors des jongleurs
+ au monde entier, comme nous fournissons aujourd’hui des acteurs à
+ tout l’univers. C’étaient des jongleurs français qui sillonnaient
+ les routes de ces beaux pays vénitien et lombard. Ils n’avaient pas
+ été, d’ailleurs, sans s’apercevoir que le public italien ne
+ comprenait pas aisément nos chansons de geste. Que firent-ils? Ils
+ accommodèrent ces chansons à l’italienne; ils firent en lombard ce
+ qu’ils avaient fait en langue d’oc; ils traduisirent grossièrement
+ leurs vers français en une espèce de charabia épouvantable, que les
+ érudits de ce temps-ci appellent poliment du franco-italien ou du
+ français italianisé.» Léon Gautier I, p. 28. Cf. le même p. 131 et
+ suiv. et p. 142.
+
+ [714] Léon Gautier I, p. 215.
+
+ [715] Aubertin, _Hist. de la langue et de la litt. franç. au moyen
+ âge_ I, p. 133.
+
+ [716] Quoi d’étonnant à ce que les poètes qui chantaient à la cour des
+ princes et des seigneurs francs, s’adressant d’ailleurs à deux
+ sortes de populations, l’aristocratie germanique et la population
+ romane, usassent tour à tour des deux idiomes, et tantôt
+ traduisissent en roman les chants germaniques composés par eux ou
+ reçus de tradition, tantôt en composassent en roman?» Darmesteter,
+ _Revue Critique_, nouv. série, t. XVIII, p. 496.
+
+Voilà les origines les plus lointaines de l’épopée française. Faut-il le
+dire? Je ne sais s’il existe, dans toute l’histoire littéraire, un
+spectacle d’un plus puissant intérêt que celui de cette fécondation de
+l’esprit roman par l’imagination germanique. Ce n’est pas ici
+l’éducation d’une nation par l’enseignement toujours un peu pédantesque
+des lettrés étrangers, c’est moins encore l’imitation servile et voulue,
+produisant, sur les bancs de l’école, une littérature d’emprunt, toute
+en formules et en recettes. C’est l’âme d’un peuple entier que le
+contact d’une âme vigoureuse et ardente anime d’une vitalité nouvelle,
+et qui sent insensiblement germer en lui l’inspiration et la faculté
+créatrice. Il n’imite pas, il se transfigure, il passe lui-même à la
+barbarie, si je puis ainsi parler, pour créer à son tour des chants
+comme ceux des barbares, mais portant l’empreinte d’un esprit nouveau.
+
+Le génie français n’a donc pas à rougir de son initiation poétique. Il a
+été le disciple des barbares, mais c’est un disciple qui bientôt égalera
+ses maîtres, que dis-je? qui les dépassera. La Neustrie sera au moyen
+âge la terre épique par excellence, la vraie patrie des _chansons de
+geste_. Par un de ces phénomènes qui ne sont rares ni dans le monde
+végétal, ni dans celui des idées, l’épopée, transplantée sur une terre
+qui n’est pas la sienne, y fleurit avec plus de vigueur et d’éclat que
+dans son climat natif. Nulle part le développement de ce genre de poésie
+ne se présente avec le caractère organique et les proportions
+harmonieuses que nous lui trouvons sur ce sol prédestiné. Nulle part les
+chefs-d’œuvre de l’inspiration épique n’auront une action si profonde
+sur les esprits, et ne feront partie, au même degré, du patrimoine
+intellectuel. Nulle part ils n’auront un souffle plus élevé, une unité
+plus puissante, une forme plus parfaite. De toutes nos épopées, la
+_Chanson de Roland_ est celle qui donne la mesure la plus juste du génie
+moderne. La vigueur du souffle épique de la Neustrie est telle qu’un
+jour viendra où le mouvement qu’il a créé se communiquera à l’Allemagne
+elle-même. Et ce jour, la France rendra à ses précepteurs barbares ce
+qu’elle a reçu d’eux. Au XIIe siècle, ce sont les chansons de geste
+françaises qui, traduites en allemand, réveilleront la vie littéraire
+d’Outre-Rhin, et détermineront la renaissance à laquelle nous devons
+l’épopée des _Nibelungen_. Les initiateurs redeviendront, à leur tour,
+les disciples de l’élève merveilleux qu’ils auront formé.
+
+Qu’on juge, par la grandeur de ces résultats, de ce qu’il doit y avoir
+eu d’énergique et de puissant dans le mouvement poétique d’où est sortie
+l’épopée française! J’ai essayé, dans ce livre, d’en faire reconnaître
+l’étendue, mais, pour en apprécier l’intensité, il faut descendre le
+cours de l’histoire littéraire du moyen âge, et suivre, dans les
+innombrables canaux par lesquels il s’épanche, ce large et fécond fleuve
+de l’inspiration épique, qui, de la France où il est né, se répand sur
+tous les peuples de l’Europe. On comprendra alors combien a dû être
+puissant le coup de verge qui l’a fait jaillir du rocher.
+
+
+
+
+ADDITIONS & CORRECTIONS
+
+
+P. 17. _Historicité des légendes._--En 1851, Pétigny, qui ne manque
+pourtant pas d’une certaine critique, reste convaincu de l’absolue
+historicité de toutes les légendes épiques des Francs: l’épisode
+d’Aurélien lui-même ne le choque pas. (V. _Études Mérovingiennes_ III,
+p. 168, 195, 403-410, 544-547, 551-553.)
+
+P. 21. _Les prédécesseurs de Rajna._--M. Gaston Paris n’est donc pas
+tout à fait dans le vrai lorsqu’il écrit dans la _Romania_, t. XIII
+(1884), p. 599: «C’est à notre pays qu’appartiennent les prédécesseurs
+que M. Rajna rencontre sur son chemin tantôt pour les accompagner,
+tantôt pour les combattre. Les Allemands, au contraire, chose étrange,
+ont fait très peu dans ce domaine.»
+
+P. 22. _L’opinion de Fustel de Coulanges._--Jusque dans ses derniers
+jours, Fustel de Coulanges est resté obstinément fidèle au point de vue
+étroit qui lui faisait nier l’existence de l’épopée franque, parce
+qu’elle n’était pas explicitement affirmée dans des textes. L’autorité
+qui s’attache au nom de cet écrivain ne permet pas de laisser passer ses
+dernières assertions sans les caractériser au passage; la réfutation en
+est généralement faite d’avance dans les diverses parties de ce livre.
+Fustel consent à admettre, parce que Tacite le dit formellement, que les
+Germains avaient des chants nationaux, mais, ajoute-t-il, _rien de tout
+cela n’est venu jusqu’à nous_. (_L’Invasion Germanique_, p. 228.) Mais
+qui donc lui a dit que parmi les chants épiques qui ont circulé au moyen
+âge, plus d’un ne plonge pas ses racines jusque dans ces âges barbares?
+Le Sigfried des Nibelungen n’est-il pas lui-même un héros que
+probablement célébraient déjà les Germains du premier siècle?
+
+Il veut bien accorder encore, puisqu’il y a un passage d’Eginhard qui
+l’y oblige, que Charlemagne a fait mettre par écrit les vieux chants
+barbares: c’est donc qu’il y en avait tout au moins, au VIIIe siècle,
+assez pour en faire un volume, bien qu’aucun texte antérieur à Eginhard
+n’ait formellement dit qu’ils existaient. Mais, cette concession faite,
+Fustel prend immédiatement sa revanche, et s’autorisant de ce qu’aucun
+texte postérieur à Eginhard ne reparle de ce recueil, il écrit
+hardiment: «Non seulement ces poésies ne nous sont pas parvenues, mais
+aucun auteur du moyen âge ne les mentionne: on ne voit plus trace
+d’elles après Charlemagne» (p. 228). Il déclare avec la même sérénité
+que le poème des Nibelungen ne contient aucun souvenir de l’époque des
+invasions, et conclut magistralement par ces paroles qui sont dignes du
+début: «On admettra volontiers que ces anciens Germains avaient des
+traditions, des légendes, des souvenirs comme tous les peuples en ont.
+Ce seraient pour nous des documents précieux. Mais aucune de ces
+traditions ne s’est conservée dans la mémoire des hommes. Les Francs
+n’en ont transporté aucune en Gaule. Je ne crois pas qu’on en ait trouvé
+jusqu’ici en Allemagne. Aucun document du moyen âge n’en signale
+l’existence. Les légendes mêmes avaient péri, etc.» Ces quelques lignes
+contiennent de véritables énormités. On ne saurait avec plus de
+désinvolture biffer tous les résultats acquis par un siècle de
+recherches philologiques. Il eût mieux valu de déclarer qu’on s’était
+tenu absolument en dehors de cet ordre d’études. Cela eût épargné la
+peine de conclure, après plusieurs pages du même goût, par les lignes
+suivantes, dont la naïveté a quelque chose de comique: «Il semble que
+ces Francs eux-mêmes eussent déjà oublié leur ancienne histoire et leur
+ancienne patrie. _On a peine à s’expliquer une si complète disparition
+des souvenirs nationaux des anciens Germains_» (p. 234). Cette
+disparition serait en effet tout à fait inexplicable, si elle était
+réelle. Si Fustel avait pris la peine d’ouvrir le volume de W. Grimm
+intitulé: _Die Deutsche Heldensage_, y aurait trouvé, je pense, assez de
+témoignages du moyen âge sur les traditions épiques des Germains pour le
+faire changer d’avis.
+
+P. 23. _La thèse de Rajna._--M. Gaston Paris dit même dans la _Romania_,
+t. XIII (1884), p. 601, que depuis son _Hist. poét. de Charlemagne_ il
+s’est de plus en plus rapproché de la thèse de Rajna: «Si M. Rajna
+n’avait pas écrit son livre, ajoute-t-il, j’en aurais probablement écrit
+un sur le même sujet.»
+
+P. 35. _Le chiffre trois dans l’épopée._--Dans le _Jugement de
+Liboucha_, le célèbre poème épique des Slaves de Bohême, Tchekh arrive
+dans ce pays _après avoir traversé trois rivières_. Plusieurs critiques
+se sont donné la peine de chercher ces rivières, mais Schafarik et
+Palacky croient que le nombre trois est employé ici comme déterminatif
+poétique. V. L. Léger, _Chants héroïques et chansons populaires des
+Slaves de Bohême_, p. 52.
+
+P. 48. _La conquête de la Saxe par les Saxons._--On trouve déjà la
+tradition saxonne consignée au IXe siècle dans la _Translatio S.
+Alexandri_ de Rodolphe et de Meginhard: Saxonum gens, sicut tradit
+antiquitas, ab Anglis Britanniae incolis egressa, per Oceanum navigans,
+Germaniae litoribus studio et necessitate quaerendarum sedium appulsa
+est in loco qui vocatur Haduloba, eo tempore quo Thiotricus rex
+Francorum contra Irminfridum generum suum ducem Thoringorum dimicans,
+terram eorum crudeliter ferro vastavit et igni, etc. (Pertz, _Script._
+II, p. 676). Les divergences de cet écrit avec celui de Widukind sont
+d’ailleurs grandes, et la supériorité de ce dernier incontestable.
+
+P. 51. _Chants populaires des Francs._--Tacite parle d’une _Sugambra
+cohors_ qui servait au premier siècle dans les armées romaines en Mésie;
+il la dit _promptam ad pericula, cantuum et armorum tumultu trucem_
+(_Annal._ IV, 47).
+
+P. 52. _Même sujet._--Fortunat écrit dans le prologue de ses poésies:
+Ubi mihi tantumdem valebat raucum gemere quod cantare apud quos nihil
+disparat aut stridor anseris aut canor oloris, sola saepe bombicans
+barbaros leudos arpa relidens: ut inter illos egomet non musicus poeta
+sed muricus deroso flore carminis poema non canerem sed garrirem, quo
+residentes auditores inter acernea pocula salute bibentes insana Baccho
+judice debaccharent. C’est, au VIe siècle, le même point de vue que
+celui de Julien l’Apostat au IVe.
+
+P. 56. _n. infra. Le recueil de Charlemagne._--L’origine de l’opinion
+erronée de De Smedt se trouve elle-même dans une erreur de Desroches,
+érudit belge du XVIIIe siècle, qui, dans son _Mémoire sur la religion
+des peuples de l’ancienne Belgique_ (_Mém. de l’Acad. imp. et roy. de
+Belgique_, t. I, p. 429), avait cru, sur la foi de quatre vers mal
+interprétés de Claes Colyn, que les chants des bardes (!) se
+conservaient encore au XIIe siècle à l’abbaye d’Egmond. Voici ces vers
+d’après la citation de Desroches:
+
+ En ti barden woizen lezen
+ Ti noch overich hebben wezen
+ Minen daghe binnen Hegmonde
+ Zulcks heb ic zo bevonden.
+
+Comme le même Desroches, quelques lignes avant ce passage, avait parlé
+aussi du recueil de Charlemagne, De Smedt, qui paraît l’avoir lu trop
+vite, se sera persuadé qu’il identifiait le recueil d’Egmond avec celui
+de Charlemagne, et a écrit que celui-ci se conservait à Egmond. Voilà
+comment s’élaborent les erreurs historiques!
+
+P. 78-79. _Grégoire de Tours savait-il le franc?_--M. Max Bonnet, dans
+son livre intitulé _Le latin de Grégoire de Tours_, Paris 1890, p. 28 et
+29, fait une réponse négative à cette question et apporte des arguments
+nouveaux.
+
+P. 126. _L’allitération familiale._--Lire sur ce procédé Stark, _Die
+Kosenamen der Germanen_, p. 343 et suiv.
+
+P. 147. _Paragraphe à rétablir._--Après le premier alinéa, il a été
+sauté un paragraphe contenant l’histoire de Mérovée d’après Frédégaire;
+je le rétablis ici.
+
+«On rapporte que, comme Clodion était assis sur le rivage de la mer avec
+sa femme pendant la saison d’été, sa femme alla vers midi prendre un
+bain dans la mer, et qu’une bête de Neptune, semblable au Quinotaure, se
+jeta sur elle. Elle conçut bientôt, soit de cette bête, soit de son
+mari, et elle mit au monde un fils du nom de Mérovée; à cause de lui les
+princes francs ont été appelés ensuite Mérovingiens.» (Fredeg. III, 9.)
+
+P. 152. _La filiation de Mérovée._--L’expression ambiguë de Grégoire de
+Tours a été interprétée par beaucoup d’écrivains dans ce sens que
+Mérovée ne serait pas le fils de Clodion, mais seulement son parent.
+Ainsi déjà le _Liber Historiae_ ne veut voir dans Mérovée qu’un parent
+de Clodion (_de genere ejus_) et Aimoin ne lui accorde pas d’autre
+qualité (_ejus affinis_), tandis que d’autres, aspirant à plus de
+précision, comme par exemple une généalogie des rois francs composée au
+XIIIe siècle, font de Mérovée le _neveu de Clodion_ (Bouquet II, P. 697)
+et que d’autres encore, comme Hugues de Flavigny, omettent purement le
+nom de Mérovée sur la liste des rois francs. (Bouquet III, p. 353).
+Encore Robert Gaguin écrit: Nullis relictis liberis... _Clodio vita
+excessit. Qui autem illi sanguine propior erat Meroveus regno praefectus
+est_. (_Compendium super gestis Francorum_, Paris 1504, fol. IIII.) Mais
+ce n’était pas assez, et d’autres, faisant un pas de plus, ont cru
+savoir non seulement que Mérovée n’était pas le fils de Clodion, mais
+encore que les fils de celui-ci avaient été détrônés par leur ambitieux
+cousin. On s’est enquis de ce qu’étaient devenus ces princes victimes de
+l’ambition de leur cousin, et, naturellement, on a fini par le
+découvrir; voir ce qu’au XIVe siècle Jacques de Guyse raconte dans ses
+_Annales du Hainaut_ IV, 6, 9, d’un certain Auberon de Mons, dernier
+fils de Clodion et adversaire acharné de Mérovée. Étienne Pasquier, lui,
+rattache assez ingénieusement les prétendus fils de Clodion aux rois mis
+à mort par Clovis: «Clodion, deuxiesme roy des François mourant, laissa
+trois petits princes ses enfants: Ranchaire, Renaut et Aulbert, sous la
+conduite de la Royne leur mère, et cognoissant la foiblesse du sexe de
+la mère, et du bas aage de ses enfants, il leur ordonna pour gouverneur
+Mérovée, sien parent grand capitaine. Lequel prenant ceste occasion à
+son advantage, se fit proclamer roy des François. De manière que la
+pauvre princesse fut contrainte de se blottir avec ses enfants dedans
+quelques villes des Pays-Bas, conquises par le feu roy son mary, où ils
+prindrent le nom et tiltre de roy de Cambresy Tournay et Cologne, mais
+au petit pied. Tiltre qui ne leur fut envié par Mérovée, etc.» (_Les
+recherches de la France_ V, ch. 1 dans ses _Œuvres_ t. I, col. 433.)
+
+P. 154. _L’historicité de Mérovée._--Nous ne possédons aucun témoignage
+contemporain sur Mérovée. Tous ceux qui en ont parlé sont les échos de
+Grégoire de Tours. Le premier écrit qui le mentionne comme ayant assisté
+à la bataille de Mauriac est le _Vita Lupi_ qui est du IXe siècle (_Acta
+Sanct._ t. VI de juill. p. 77 E), mais on peut croire qu’il n’y a là
+qu’une conjecture explicative du texte de Grégoire de Tours II, 7,
+d’après lequel un roi des Francs, qu’il ne nomme d’ailleurs pas, aurait
+assisté à la bataille (_Simili et Francorum regem dolo fugavit_). On
+s’est autorisé de cette absence de témoignages contemporains pour
+révoquer en doute l’existence même de Mérovée. C’est une erreur et une
+faute de méthode. Clodion, que Grégoire de Tours ne connaissait non plus
+que d’après les traditions, et qui, précédant Mérovée, devrait être plus
+problématique encore, appartient positivement à l’histoire, de par le
+témoignage de Sidoine Apollinaire étudié plus haut, p. 139. Si ce
+témoignage n’avait pas été accidentellement conservé, on raisonnerait _a
+fortiori_ sur Clodion comme sur Mérovée, et on serait dans le faux. Le
+silence des textes du VIe siècle sur des choses du Ve ne peut d’aucune
+manière être invoqué contre celles-ci. Au surplus, cette discussion
+elle-même n’aurait pas de raison d’être si l’on pouvait faire état d’une
+ligne qu’on lit dans le _Chronicon Imperiale_ (vulgairement appelé
+_Chronique de Prosper Tiro_) à la 25e année de Théodose II: _Meroveus
+regnat in Francia_. Mais déjà Henschen a démontré (_Acta Sanct._ mai t.
+XVI, praef. p. XL) que ce renseignement et tous les autres de cette
+chronique sur les premiers rois francs sont des interpolations tirées de
+la chronique de Sigebert de Gembloux, et l’on peut s’étonner que des
+érudits comme Roth (_Germania_ I, p. 41) et Zarncke (_Berichte der koen.
+saechsischen Gesellsch. des Wissensch. Phil. Hist. Klasse_ XVIII (1866),
+p. 285 et suiv.) aient encore cru à l’authenticité du passage en
+question. Il est vrai que le dernier s’est rétracté plus tard. (V.
+_Literarisches Zentralblatt_ 1869). Lire sur le _Chronicon Imperiale_
+l’importante étude de Holder-Egger (_Neues Archiv_ I (1876) p. 91-120),
+qui s’exprime ainsi au sujet des notices sur les rois francs: «Dass ein
+Chronist des V. Jahrhunderts, welcher sonst die Franken niemals
+erwaehnt, nicht wird die sagenhaften fraenkischen Koenige aufzaehlen und
+ihnen eine bestimmte Regierungsdauer zuweisen koennen, ist
+selbstverstaendlich, ebenso wird ihm der Begriff _Francia_ gaenzlich
+unbekannt sein.» (O. c. p. 97.)
+
+P. 193. _Bar-le-Duc._--V. dans Pétigny II, p. 197, une excellente note
+où il établit l’identité du _Barrum_ de Frédégaire avec Bar-le-Duc
+(Bar-sur-Ornain). Il ajoute: «Remarquons encore que l’arrivée de
+Childéric à Bar s’accorde bien avec la tradition qui le fait venir
+d’Italie, car s’il était venu de la Thuringe, il serait entré dans la
+Belgique par le nord et non par le midi.» L’observation est juste, mais
+ne prouve rien pour l’historicité du fait. Il en résulte seulement que
+la légende de l’arrivée de Childéric à Bar fait partie intégrante de
+celle qui le fait venir de Constantinople, et cela vaut en effet la
+peine d’être noté.
+
+P. 200. _Les motifs individuels dans l’épopée._--L’épopée, c’est-à-dire
+l’imagination populaire, incapable de saisir les raisons politiques des
+événements, les explique toujours par des motifs individuels. Parmi
+ceux-ci, le libertinage des rois est très fréquemment allégué comme la
+cause de leur chute. Je ne sais si l’histoire du meurtre de Valentinien
+III, causé par l’outrage qu’il avait infligé à la femme du sénateur
+Petronius Maximus, ne rentre déjà pas dans cette catégorie, mais à coup
+sûr il faut y faire rentrer la légende de l’empereur Avitus, telle
+qu’elle est racontée par Frédégaire III, 7.--M. Gaston Paris, _Romania_
+XIV, p. 603, fait remarquer qu’il y a trois chansons de geste françaises
+qui contiennent ce même motif: _Lohier et Mallard_, _Baudouin de
+Sebourc_ et _Hugues Capet_. On peut aussi faire rentrer dans cette
+catégorie de légendes l’histoire du roi visigoth Rodrigue et de la fille
+du comte Julien, et celle du ressentiment de Henri de Schwerin contre le
+roi Waldemar de Danemark.
+
+P. 201. Le _Vita Genovefae._--Le renseignement que j’emprunte à cet
+écrit sur la présence de Childéric à Paris a perdu beaucoup de son
+autorité depuis la dissertation de M. Krusch, _Die Faelschung der Vita
+Genovefae_ (_Neues Archiv_, t. XVIII). Je suis loin d’accorder à M.
+Krusch que cet ouvrage ne soit qu’un faux, dont l’auteur aurait connu de
+ce sujet tout autant que nous-mêmes, c’est-à-dire rien du tout;
+toutefois je reconnais que, selon toute vraisemblance, nous ne possédons
+du _Vita Genovefae_ qu’une recension de l’époque carolingienne, et c’en
+est assez pour infirmer singulièrement l’historicité de l’épisode où
+figure Childéric.
+
+P. 255, n. _Erratum._--La citation de la lettre de saint Avitus à
+Aridius doit être rectifiée et complétée comme suit: _Epist._ II dans
+Baluze, _Miscell._ I, 358.
+
+P. 276. _Animal montrant un gué à une armée._--En 971, au siège du
+château de Warcq, près de Givet, par l’archevêque Adalbéron de Reims,
+une génisse traversant la Meuse à gué montra le passage aux assiégeants.
+_Historia Monasterii Mosomensis_ c. 8 dans Pertz, _Script._ XIV, p. 605.
+
+P. 296. _Qualités physiques d’un roi barbare._--La _Lex Bajuvariorum_
+II, 9, dit: Si quis filius ducis tam superbus vel stultus fuerit vel
+patrem suum dehonestare voluerit per consilio malignorum vel per
+fortiam, et regnum ejus auferre ab eo, _dum pater ejus adhuc potest
+judicium contendere, in exercitu ambulare, populum judicare equum
+viriliter ascendere, arma sua vivaciter bajulare, non est nudus nec
+cecus, in omnibus jussionem regis potest implere, sciat se ille filius
+contra legem fecisse_, etc. (Pertz, _Leges_ III, p. 286.)
+
+P. 327. _Les excitations de Clotilde._--Robert Gaguin a parfaitement
+compris que si Clotilde a poussé ses fils à la deuxième guerre de
+Burgondie, elle doit avoir à plus forte raison poussé son mari à la
+première. Aussi n’hésite-t-il pas à écrire à l’occasion de celle-ci:
+«Paternam deinde necem animo frequenter volvens Clotildis ultionis
+percupida mulier Clodoveum adit queriturque paternum sibi regnum fraude
+Gundobaldi Burgundionis ereptum: necato ejus patre, matre vero in
+profluentum abjecta. Id inhumanum facinus causam maximam regi esse
+debere belli adversus Gundobaldum gerendi, quo et indignam parentum ejus
+necem ulcisceretur, et Burgundorum regnum reciperet.» (_Compendium super
+Francorum gestis_, fol. V.)
+
+P. 365. n. 1. _Fossés creusés pour y faire tomber l’ennemi._--Procope,
+_Bell. Pers._ I, 4, p. 21 (Bonn) raconte une histoire semblable des Huns
+Ephthalites, qui, en guerre avec Perozes, roi des Perses, creusent des
+fossés où leurs ennemis viennent tomber.
+
+
+
+
+APPENDICES
+
+
+
+
+I
+
+L’origine troyenne des Francs.
+
+
+La légende de l’origine troyenne des Francs n’a rien d’épique. C’est une
+fiction d’érudit, qu’il n’y avait pas lieu de discuter dans ce livre.
+Toutefois, elle confine de si près à notre sujet, qu’il convenait de ne
+pas l’exclure entièrement du cadre de nos recherches. Voilà pourquoi je
+lui consacre, à cette place, un rapide examen.
+
+La plupart des peuples européens ont eu la prétention de descendre d’une
+des nations de l’antiquité classique. Dès avant notre ère, nous voyons,
+outre les Romains, les Vénètes et les Arvernes se réclamer d’une origine
+troyenne. Bien plus, il paraîtrait même qu’à l’époque de Tacite, les
+Germains occidentaux se confectionnaient des arbres généalogiques non
+moins respectables, si la légende qui attribue à Ulysse la fondation
+d’Asciburgium sur le Rhin est née parmi eux[717]. Il est assez
+intéressant de constater que ces futurs destructeurs de l’Empire
+aimaient mieux descendre des conquérants de Troie que de ses défenseurs.
+Les Germains orientaux ont obéi à la même inspiration en se rattachant
+aux Gètes, ces constants ennemis de la civilisation hellénique[718].
+
+ [717] Tacite, _German._ c. 3.
+
+ [718] Jordanes, _passim_.
+
+On ne doit donc pas être surpris de voir circuler chez les Francs, à
+partir d’un moment donné, une légende qui raconte l’origine troyenne de
+ce peuple. Et il n’est nullement nécessaire, pour en rendre compte,
+d’admettre avec plusieurs critiques que le point de départ de cette
+légende se trouve dans le vague souvenir que les barbares auraient
+conservé de leur provenance asiatique[719]. Cette légende aura le
+caractère de toutes les fictions du même genre. Elle sera de provenance
+érudite et nullement populaire, elle se confinera dans le monde des
+livres, et elle ne se répandra jamais dans les masses. En un mot, ce ne
+sera pas une création vivante du génie poétique de la nation, ce sera un
+fabricat du pédantisme des lettrés.
+
+ [719] Comme croient Pétigny I, p. 91, et Ozanam, _Études germaniques_
+ t. I, p. 31, n. Nul n’a plus exagéré ce point de vue que Roth, _Die
+ Trojasage der Franken_ (_Germania_ t. I). On peut lire dans Heeger
+ (_Ueber die Trojanersagen der Franken und Normannen_, Landau 1890,
+ programme) l’intéressant historique de toutes les tentatives faites
+ jusqu’à nos jours pour rendre compte de la tradition
+ franco-troyenne, les uns admettant que c’est une vraie tradition
+ populaire et ancienne, comme Mone, Goerres, Roth, en Allemagne;
+ Ozanam, Moët de la Forte-Maison, etc., en France, les autres la
+ rattachant à des faits historiques postérieurs, comme, par exemple,
+ le retour des Francs établis sur le Pont Euxin par Probus (Mascou),
+ une prise de Troie par les Goths au IIIe siècle (Wormstall), la
+ _cohors sugambra de Tacite_ (Dederich), d’autres encore n’y voyant
+ qu’une invention, mais se partageant en multiples avis sur la date
+ et la nature de celle-ci.
+
+D’abord, qu’on veuille bien le remarquer, les traditions populaires qui,
+dès le VIe siècle, circulaient parmi les Francs au sujet de leur
+origine, excluaient formellement la légende d’une provenance troyenne.
+Suivant ces traditions, comme nous l’avons vu, les Francs descendaient
+de Mannus, l’ancêtre éponyme de tout le genre humain, ou du moins de
+toute la race germanique[720]. Quant à leur dynastie royale, loin
+d’avoir le moindre lien avec celle de Troie, elle se rattachait, par la
+filiation mystérieuse de Mérovée, au sang des dieux nationaux[721].
+Voilà ce que nous apprennent les souvenirs épiques de ce peuple, et cela
+suffit pour permettre d’affirmer qu’il n’y a pas de place dans ce récit
+pour des ancêtres troyens.
+
+ [720] Voir ci-dessus p. 87 et suiv.
+
+ [721] V. ci-dessus p. 147 et _Additions et corrections_ p. 501.
+
+Il y a plus. Les premiers essais qui furent faits pour expliquer le
+passé de la race autrement que par la mythologie barbare ne s’appuyaient
+pas sur l’hypothèse d’une origine troyenne. De bonne heure, on voit
+l’érudition s’évertuer à rendre compte du nom national des Francs. Ce
+sont d’abord des jeux de mots auxquels leurs auteurs eux-mêmes, sans
+doute, n’attachaient pas d’autre importance, comme quand, par exemple,
+Vopiscus écrit: _Franci quibus familiare est fidem frangere_[722], ou
+quand Libanius affecte d’appeler les Francs Φρακτοί, et cela simplement
+pour pouvoir en tirer ἔθνος πεφραγμένον πρὸς τὰ τῶν πολέμων ἐργα
+(_Oration._ III, 317 Reiske). Plus tard, on en vient à imaginer un héros
+éponyme Francus. Il semble qu’on s’en soit tenu là d’abord, et qu’on
+n’ait pas cherché les ancêtres de ce héros fictif. Du moins Jean Lydus,
+qui est ici notre autorité, se borne-t-il à dire, en parlant d’un projet
+d’expédition de Justinien contre les Francs: Ως δὲ καὶ Συγάμβροις
+ἐπαγρυπνεῖν ἠπείλει, (Φράγκους αὐτοὺς ἐξ ἡγεμόνος καλοῦσιν ἐπὶ τοῦ
+παρόντος οἱ περὶ Ῥῆνον καὶ Ῥοδανόν)[723]. Des écrivains postérieurs, il
+est vrai, feront de ce Francus ou Francio un descendant de Priam[724],
+mais rien ne permet de supposer que cette filiation fît déjà partie de
+la tradition connue de Jean Lydus. Celui-ci se borne à nous apprendre
+que les Francs doivent leur nom à un héros qui leur a laissé le sien; il
+ne dit rien de plus, et nous ne sommes pas autorisés à rien ajouter à
+ses paroles. Ne contiennent-elles qu’une simple conjecture personnelle
+de cet auteur, ou nous offrent-elles une tradition recueillie par lui? A
+le bien lire, il me paraît que cette dernière hypothèse est la plus
+probable: Lydus se fait l’écho des barbares et ne parle pas d’après
+lui-même.
+
+ [722] Vopiscus, _Procul._ 13.
+
+ [723] Joann. Lydus, _De Magistratibus_ III, 56 (Bonn).
+
+ [724] Comme fait Roth, _Die Trojasage der Franken_ (o. c. p. 39),
+ réfuté Zarncke o. c. p. 281.
+
+L’étymologie reproduite par Lydus n’était pas la seule. Dès une époque
+presque aussi ancienne, il y avait une seconde manière d’interpréter le
+nom des Francs. Au dire de saint Isidore de Séville, qui d’ailleurs
+rapporte aussi la précédente version, ils le devaient à leur naturel
+sauvage et farouche[725].
+
+ [725] Franci a quodam proprio duce vocati putantur. Alii eos a
+ feritate morum existimant. Sunt enim illis mores inconditi,
+ naturalis ferocitas animorum. Isid. Hispal. _Etymol._ IX, 11, 101.
+
+ V. plus loin la légende du _Liber Historiae_ sur les circonstances
+ dans lesquelles le nom fut donné pour la première fois.
+
+Tels sont les plus anciens essais qu’on ait faits pour rendre compte du
+nom national des Francs: ils sont indépendants l’un de l’autre, et fort
+antérieurs à la fiction de l’origine troyenne. Celle-ci apparaît pour la
+première fois au VIIe siècle, dans la chronique de Frédégaire, sous deux
+rédactions qui, tout en s’accordant pour le fond, varient un peu dans le
+détail[726]. La première se trouve dans la partie de la chronique de
+Frédégaire qui a été écrite vers 615, et que j’appelle Frédégaire I; la
+seconde appartient à la partie du même ouvrage qui n’est pas antérieure
+à 642, et qui est de Frédégaire II[727]. Les voici toutes les deux.
+
+ [726] Sur le prétendu témoignage du prétendu Prosper Tiro, v.
+ ci-dessus p. 502. Zarncke, lui-même, qui croit encore (p. 269) que
+ Frédégaire l’a consulté, ne sait pas expliquer pourquoi il ne lui a
+ pas emprunté son Pharamond, et se tire d’affaire en supposant qu’il
+ ne l’a utilisé qu’indirectement.
+
+ [727] M. Krusch a démontré d’une manière magistrale (_Neues Archiv_,
+ t. VII) que la chronique dite de Frédégaire est de trois auteurs
+ différents, dont les deux premiers ont écrit aux dates citées, et
+ dont le troisième, vers 658, a ajouté quelques chapitres à tendances
+ carolingiennes.
+
+«Les Francs, nous dit Frédégaire I, eurent pour premier roi Priam, le
+ravisseur d’Hélène, laquelle avait obtenu le prix de beauté d’un berger.
+On voit dans les livres des histoires qu’ensuite ils eurent pour roi
+Friga. Puis ils se partagèrent en deux groupes. Les premiers gagnèrent
+la Macédoine et ils y prirent le nom de Macédoniens, qui était celui du
+peuple habitant cette région: ils avaient été invités par ce peuple,
+opprimé par ses voisins, à lui porter secours. Ensuite, unis à eux, ils
+se multiplièrent par un grand nombre de générations, et c’est leur race
+qui a rendu les Macédoniens de vaillants guerriers; en dernier lieu,
+pendant les jours du roi Philippe et de son fils Alexandre, la renommée
+confirma ce qu’était leur valeur. Les autres, sortis de Frigie, et
+trompés par la ruse d’Ulysse, non faits prisonniers toutefois, mais
+chassés de leur pays, errèrent à travers beaucoup de régions avec leurs
+femmes et leurs enfants, et se choisirent un roi nommé Francio, duquel
+ils reçurent le nom de Francs. Enfin, ce Francio, qui passe pour avoir
+été très vaillant, et qui pendant longtemps fit la guerre à nombre de
+peuples, ayant dévasté une partie de l’Asie, se dirigea sur l’Europe et
+vint s’établir entre le Rhin et le Danube et la mer. Francio étant mort
+là, comme à cause des nombreux combats qu’il avait livrés il ne restait
+qu’un petit nombre de Francs, ils mirent à leur tête des ducs choisis
+dans leur sein.» Frédégaire, après quelques mots sur l’histoire de ces
+Francs jusqu’à son temps, ajoute qu’un troisième groupe de Troyens
+fugitifs vint s’établir sur les bords du Danube entre la mer et la
+Thrace, et qu’il reçut de son chef Torquotus le nom de Turcs[728].
+
+ [728] Fredeg. II, 4-6.
+
+Ce récit de Frédégaire I est reproduit en substance par Frédégaire II,
+qui l’attribue à saint Jérôme, et qui nous apprend qu’avant celui-ci il
+avait déjà été consigné dans l’_histoire du poète Virgile_. Ses paroles
+sont à citer textuellement: _De Francorum vero regibus beatus Hieronimus
+qui jam olym fuerant scripsit, quod prius Virgilii poetae narrat
+storia_[729]. Il y a là une double naïveté dont nous devons
+l’explication à M. Krusch. Le livre II de la chronique frédégarienne
+contenant la légende franco-troyenne est en effet un résumé de saint
+Jérôme, et porte même cet en-tête: _incpt capitolares cronece Gyronimi
+scarpsum_. L’affirmation de Frédégaire II est donc vraie en partie;
+seulement, cet écrivain ignore que le résumé est chargé
+d’interpolations, et que, précisément dans le passage qui nous occupe,
+sur trente-cinq lignes saint Jérôme ne peut revendiquer que les trois
+premières et la dernière.
+
+ [729] Lüthgen, _Die Quellen und der historische Werth der fraenkischen
+ Trojasage_, Bonn 1875 (dissertation).
+
+La mention de Virgile semble, à première vue, se justifier moins. Tout
+le monde sait que l’Énéide--c’est elle en effet qui est désignée
+incorrectement sous le nom de _storia_--ne contient pas une ligne qui se
+rapporte, de près ou de loin, à la fable franco-troyenne[730]. Mais il
+faut remarquer que la gaucherie du langage de Frédégaire II a ici trahi
+sa pensée en lui faisant dire plus qu’il ne voulait. Voyant dans son
+pseudo-Jérôme que des _livres d’histoire_ mentionnaient un roi Friga qui
+aurait été le successeur de Priam, et ne connaissant pas d’autre
+historien de la chute de Troie que Virgile, il se sera dit que c’était
+celui-ci que visait saint Jérôme. Il ne s’est pas avisé de rechercher si
+Virgile et saint Jérôme concordaient sur le fait qu’il nous raconte, il
+lui a suffi qu’ils racontassent tous les deux les événements postérieurs
+à la chute de Troie pour se persuader, dans sa simplicité, que leurs
+récits devaient être identiques[731].
+
+ [730] Je ne note ici que pour mémoire l’ingénieuse conjecture de
+ Rathaïl supposant que le Virgile auquel fait allusion Frédégaire
+ serait ce Virgile de Toulouse dont les œuvres ont été retrouvées et
+ publiées par A. Mai (_Classicorum Auctorum_ t. V, Rome 1833), et qui
+ aurait vécu vers le sixième siècle dans le midi de la Gaule. Et, de
+ fait, ce rhéteur bizarre, espèce de décadent à la moderne, raconte
+ toutes sortes d’histoires fabuleuses au sujet des Troyens. Mais 1º à
+ supposer que Virgile de Toulouse ait vécu avant Frédégaire, ce qui
+ n’est pas encore démontré, il est peu probable que notre ignorant
+ chroniqueur ait connu un écrivain de la Gaule méridionale qui n’a
+ jamais eu la moindre notoriété; 2º Virgile de Toulouse est un
+ rhéteur et un grammairien, et non un poète, et il n’a rien écrit qui
+ puisse justifier le titre de _storia_; 3º la légende en question ne
+ se trouve nulle part dans ses œuvres.
+
+ [731] Cf. Zarncke o. c. p. 267.
+
+Nous avons donc la preuve que le récit de Frédégaire II s’appuie sur
+celui de Frédégaire I, qu’il invoque et qu’il confirme. La seule
+variante un peu notable qu’on y remarque est la suivante.
+
+Frédégaire I s’était borné à nous montrer les Francs s’établissant entre
+le Rhin, le Danube et la mer. Frédégaire II affirme qu’ils occupèrent
+les rives du Rhin, et que non loin de ce fleuve ils se mirent à bâtir
+une ville à laquelle ils donnèrent le nom de Troie, à l’imitation de
+leur ville natale, mais, dit-il, l’ouvrage commencé resta inachevé[732].
+Nous examinerons tout à l’heure la provenance de cette variante; en
+attendant, constatons l’accord des deux versions dans leur partie
+substantielle, la seconde se bornant à commenter la première[733].
+C’est, par conséquent, le récit de Frédégaire I qui reste en possession
+de notre attention. En l’étudiant de près, on y remarque la
+préoccupation de le mettre d’accord avec le texte de Grégoire de Tours,
+évidemment connu de l’auteur. Grégoire dit avoir fait beaucoup d’efforts
+pour trouver les noms des premiers rois francs, mais n’avoir rencontré à
+l’origine que des ducs[734]. Frédégaire I a la prétention de remonter
+plus haut que son prédécesseur, et de nous révéler des noms de
+souverains restés inconnus de Grégoire. D’autre part, il s’en voudrait
+de contredire formellement ce dernier. Que fait-il? Il imagine, pour
+tout concilier, que les ducs dont parle Grégoire avaient pris la place
+d’anciens rois à une époque où la nation décimée par les infortunes
+était réduite à des proportions insignifiantes. Qui ne voit que c’est là
+une hypothèse toute personnelle, dictée exclusivement par le besoin de
+ménager le témoignage de Grégoire, et ne faisant nullement partie du
+noyau de la fiction troyenne?
+
+ [732] Fredeg. III, 2.
+
+ [733] Heeger o. c. p. 14 et 15 explique fort bien pourquoi Frédégaire
+ II croit devoir redire ce que contenait déjà Frédégaire I: il le
+ fait, en effet, à l’endroit même où dans son résumé de Grégoire de
+ Tours il rencontre cette phrase: De Francorum vero regibus quis
+ fuerit primus a multis ignoratur. Comme il croit savoir, lui, ce que
+ Grégoire ignore, il se voit obligé d’intercaler ici sa rectification
+ empruntée au prétendu saint Jérôme, et de là son résumé du récit de
+ celui-ci.
+
+ [734] Greg. Tur. II, 9: De Francorum vero regibus quis fuerit primus a
+ multis ignoratur. Nam cum multa de eis Sulpici Alexandri narret
+ historia, non tamen regem primum eorum ullatinus nominat sed duces
+ eos habuisse dicit.
+
+Je crois voir la trace d’un autre essai pour mettre la fiction d’accord
+avec Grégoire, là où Frédégaire nous dit que les Francs, arrivés en
+Europe, s’établirent entre le Rhin, le Danube et la mer. Cette notion,
+encore une fois, n’appartient pas à la légende de l’origine troyenne. Je
+me persuade que Frédégaire aura voulu faire droit, dans la mesure de ses
+fort maigres connaissances géographiques, à Grégoire de Tours racontant
+que, d’après la tradition, les Francs seraient venus de Pannonie. De la
+sorte, on ne pourrait lui reprocher de contredire Grégoire; il
+ratifierait tout ce que raconte celui-ci, seulement il aurait l’avantage
+de remonter plus haut que lui. Voilà pourquoi notre auteur a soin de
+placer tous les événements légendaires qu’il raconte dans une époque
+antérieure à celle qu’atteint Grégoire, et dans un pays où le regard de
+ce chroniqueur, guidé par ses sources romaines, n’avait pas pénétré. Si
+Grégoire nous apprend que les Francs avaient dans l’origine des ducs à
+leur tête, il ne dit pas d’inexactitude au sens de Frédégaire, il ignore
+seulement qu’avant d’être épuisés par les guerres et réduits de moitié
+par la sécession des races, ils avaient eu des rois qu’il n’a pas
+connus. Voilà comment Frédégaire soude son récit à celui de Grégoire. La
+soudure ne manque pas d’une certaine habileté, mais il est important de
+bien la marquer ici, pour qu’on ne se trompe pas sur ce qui revient à la
+fiction troyenne et ce qui appartient au récit de Grégoire.
+
+Le héros éponyme Francio n’appartient pas davantage au noyau primitif de
+la fiction troyenne, puisque, comme nous l’avons vu, il avait été
+imaginé pour rendre compte du nom des Francs à une époque où la légende
+de la filiation troyenne n’existait pas encore. Il n’a pas été créé avec
+la légende ni pour elle; il existait en dehors d’elle, avant elle, et
+c’est elle qui est allée le reprendre pour l’englober, parce qu’il
+fallait bien, si elle voulait rattacher les Francs aux Troyens, qu’elle
+y rattachât aussi leur héros éponyme. Aussi voit-on que, dans le récit
+de Frédégaire, Francio n’est pas donné comme un Troyen, ce qu’il sera
+plus tard; c’est un personnage que les Francs mettent à leur tête après
+qu’ils sont déjà sortis de Troie depuis longtemps, et que rien ne
+rattache au sang de Priam[735]. La fiction de l’origine troyenne est
+donc, à ses débuts, la fiction la plus pauvre du monde. Il ne s’y
+déploie aucun effort d’imagination, il ne s’y rencontre aucune trace de
+vitalité. Ce n’est pas une légende, c’est une conjecture. Elle peut se
+réduire tout entière à ces termes: «Les Francs descendent des Troyens.»
+Voilà tout. Encore est-ce la conjecture d’un homme prodigieusement
+ignorant, qui brouille de la manière la plus barbare les notions les
+plus élémentaires, et qui, avec une naïveté vraiment comique, se croit
+obligé de corriger ce qu’il prend pour des erreurs de sa source. Je
+remarquerai, en outre, que son langage ne laisse pas de doute sur sa
+nationalité. Il est de race franque, à preuve l’arbre généalogique par
+lequel il rattache les Francs non seulement aux Troyens, mais aux
+Macédoniens et à Alexandre d’une part, aux Turcs de l’autre; à preuve
+encore l’étonnante emphase avec laquelle il se plaît à noter, à diverses
+reprises, que les Francs n’ont jamais été domptés par personne. Pour
+retrouver un accent patriotique aussi fier, il faut lire le _Grand
+prologue_ de la Loi salique: toute la littérature mérovingienne ne
+contient pas une autre page qui rende le même son[736].
+
+ [735] Je tiens à bien préciser ceci en opposition avec Roth qui écrit:
+ «Nicht gleichgültig ist es dass diese Namen (Francus Francio Franco)
+ überall nur im Zusammenhang mit einer Trojasage gefunden werden.» o.
+ c. p. 40. Lui-même se contredit en prétendant retrouver un Francus
+ dans la table ethnique du VIe siècle; mais cette autre erreur a été
+ rectifiée à suffisance par Zarncke, p. 268, n. 6.
+
+ [736] Attamen semper alterius dicione negantes... Post haec nulla gens
+ usque in praesentem diem Francos potuit superare, qui tamen eos suae
+ dicione potuisset subjugare. Ad ipsum instar et Macedonis, qui ex
+ eadem generatione fuerunt, quamvis gravia tolle fuissent ad trites
+ tamen semper liberi ab externa dominatione vivere conati sunt...
+ Franci hujus aeteneris gressum cum uxores et liberes agebant, nec
+ erat gens qui eis in proelium posset resistere. Fredeg. II, 6. Cf.
+ ci-dessus p. 121.
+
+Mais où Frédégaire I, qui écrit vers 613, a-t-il trouvé l’histoire de
+l’origine troyenne des Francs? En est-il l’inventeur, ou existait-elle
+déjà avant lui? A cette question, les ingénieuses recherches de Heeger
+nous mettent à même de faire une réponse satisfaisante[737]. L’écrivain
+de 613 a inventé la légende de l’origine franco-troyenne, non d’une
+manière consciente et dans l’intention de tromper, mais, si je puis
+ainsi parler, fatalement, par suite de son énorme ignorance et parce
+qu’il s’est figuré la trouver dans sa source. Voici comment. Cette
+source est double. D’un côté, c’est la chronique de saint Jérôme; de
+l’autre, c’est un résumé partiel de cette même chronique, fait on ne
+sait quand ni à quelle intention, et dont l’auteur paraît avoir lu
+encore d’autres écrits[738]. C’est ce résumé que Frédégaire I avait en
+vue quand il écrivit dans son saint Jérôme: _Postea per historiarum
+libros scriptum est qualiter_, etc.[739]. En effet, le renseignement
+qu’il dit emprunter à ces _historiarum libri_ figure précisément dans ce
+résumé, comme on va le voir à l’instant. Voici donc ce que cet écrit,
+utilisé par Frédégaire I en même temps que la chronique de saint Jérôme,
+disait à l’endroit où il arrivait à l’histoire de la destruction de
+Troie: _Primus rex Latinorum tunc in ipso tempore surrexit, eo quod a
+Troja fugaciter exierant, et ex ipso genere et Frigas: fuerunt nisi per
+ipsa captivitate Trojae et inundatione Assiriorum et eorum persecutione,
+in duas partes egressi et ipsa civitate et regione. Unum exinde regnum
+Latinorum ereguntur et alium Frigorum... Aeneas et Frigas fertur germani
+fuissent._
+
+ [737] Heeger o. c. p. 18-23.
+
+ [738] Frédégaire I a fondu ce résumé partiel de saint Jérôme avec le
+ sien (Fredeg. I, 8), sans s’apercevoir que de la sorte il y avait
+ une partie de la chronique de saint Jérôme qui était résumée deux
+ fois: c’est cette circonstance qui a mis Heeger sur la voie de sa
+ découverte.
+
+ [739] Heeger, p. 24, suppose, non sans vraisemblance, que ce résumé
+ contenait des extraits d’Idatius, d’Orose, etc., et portait le titre
+ de _Historiarum libri_. Ainsi s’expliquerait la citation de
+ Frédégaire II.
+
+C’est ce court paragraphe qui a été le point de départ des
+interprétations aventureuses de Frédégaire I. Dans ces _Frigi_ de sa
+source, il a voulu voir les _Franci_, et de là toute la légende. Le
+_Primus rex_ est devenu _Priamus_, Friga est devenu le chef des Francs.
+Les autres assimilations résultent d’autres bévues volontaires ou
+involontaires; il nous suffira de noter celle-ci, qui contient en germe
+toute la fiction. C’est donc, comme cela est si souvent arrivé dans
+l’historiographie, la bévue et non la fraude, l’interprétation erronée
+et non l’invention voulue qui est l’origine de la fiction
+franco-troyenne. On comprend qu’une fois créée, celle-ci se développa et
+s’enrichit. On lui trouva partout des points d’attache et des
+confirmations inattendues. Les plus fallacieuses ressemblances de mots,
+les analogies les plus lointaines suffisaient à des esprits dominés par
+l’imagination, et dans lesquels la critique sommeillait encore. Je n’ai
+pas pris pour tâche de retracer ici le tableau de ce long et curieux
+développement de la légende, je me suis borné à en exposer l’origine, et
+je n’ajouterai plus que ce qui s’y rattache directement: je veux parler
+des additions de Frédégaire II.
+
+Frédégaire II, qui reproduit en résumé, au livre III, la légende exposée
+plus au long par Frédégaire I, le fait avec quelques inexactitudes dont
+nous n’avons pas à nous occuper ici, et une addition qui mérite de nous
+retenir un instant. Après avoir raconté l’arrivée des Francs sur les
+bords du Rhin, il ajoute: _Nec procul a Reno civitatem ad instar Trogiae
+nominis aedificare conati sunt. Ce tum quidem sed imperfectum opus
+remansit_[740]. Voici l’explication de ces lignes énigmatiques:
+
+ [740] Fredeg. III, 2.
+
+Non loin des bords du Rhin se dressaient, à l’époque de Frédégaire, les
+ruines d’une ville romaine qui avait porté pendant l’empire le nom de
+_Colonia Trajana_, et que la population continuait de nommer, par
+abréviation, _Trajana_, ou, selon la prononciation locale, _Trojana_. Un
+pareil nom était suggestif: _Trojana_ ne pouvait être autre chose qu’une
+colonie de _Troja_. Aussi, pendant le moyen âge tout entier, la ville de
+Xanten, née à proximité de la _Trojana_ romaine, fut-elle désignée par
+les chroniqueurs sous le nom de Petite-Troie (Troja Minor, Klein
+Trojen)[741]. Or, il faut remarquer que cette localité, située au cœur
+du pays des Francs Ripuaires, a été l’un de leurs principaux centres
+poétiques: c’est là notamment que leurs chants nationaux placent la
+patrie de Sigfried, qui était fils d’un roi de Xanten[742]. Xanten était
+donc, tout au moins, la capitale légendaire de ce peuple dès le moment
+où se forma la tradition de Sigfried, et en conséquence, ses fondateurs
+étaient les chefs du peuple franc. D’autre part, si Frédégaire nous
+apprend que la ville commencée ne fut pas achevée, cela veut simplement
+dire, en transposant ces paroles en langage critique, que les ruines des
+monuments anciens font souvent aux peuples primitifs l’effet de
+constructions interrompues. Ce n’est pas une tradition que Frédégaire
+nous communique, il se borne à émettre une conjecture étiologique déjà
+ancienne au moment où il écrivait.
+
+ [741] V. les témoignages recueillis par Braun, _Die Trojaner am
+ Rheine_, Bonn 1856. Le plus ancien est celui d’un diplôme de Henri
+ III, daté du 7 septembre 1047: _Trojae quod et Sanctum dicitur._
+ Puis celui du _Annolied_:
+
+ Franko gesaz mit den sini
+ Vili verre nidir bi Rini
+ Da worhtin si dü mit vrowedin eini lüzzele Troie
+ Den bach hizin si Sante
+ Nach demi wazzer in iri lante.
+
+ Pendant le même siècle, Otton de Frisingue écrit dans sa _Chronique_
+ III, 45, en parlant des martyrs de la légion thébéenne: _Victorem
+ etiam cum 360 in urbe Troia, quae nunc Xantis dicitur interemerunt._
+
+ On remarquera que l’_Annolied_ trouve un nouveau lien étymologique
+ entre les deux localités: Xanten (dont le nom est proprement _ad
+ Sanctos_, à cause des reliques des martyrs thébéens qu’on y gardait
+ dans l’église dédiée à l’un d’eux, saint Victor) devrait son nom à
+ son ruisseau, qui aurait été baptisé lui-même en souvenir du fleuve
+ Xanthos de Troie. Cette légende a été amplifiée à plusieurs reprises
+ au moyen âge.
+
+ [742] Cette tradition a été consacrée par le poème des Nibelungen av.
+ II:
+
+ Do wuohs in Niderlanden eins edelen Küniges kint
+ Des vater der hiez Sigemund sîn muoter Sigelint
+ In einer rîchen bürge wîten wol bekant
+ Nidene bî dem Rîne, diu was ze Santen genant.
+
+Ainsi, pour me résumer, la légende de l’origine troyenne des Francs a
+été suggérée au commencement du VIIe siècle, à un Ripuaire peu cultivé,
+par de simples analogies de noms. Elle ne lui coûta pas de grands frais
+d’imagination[743]. Il n’eut pas même besoin d’inventer le nom du
+fondateur de la ville, le héros éponyme des Francs étant déjà connu
+depuis une ou deux générations[744]. Bien que tout semblât lui
+conseiller de faire de ce personnage un fils de Priam, il ne paraît pas
+même y avoir pensé, et c’est après lui que les légendaires ont pourvu à
+la nécessité de rattacher la généalogie de Francio à celle des
+souverains de Troie. Rien, on le voit, de moins épique, rien de moins
+populaire que cette aride et incolore fiction.
+
+ [743] Selon Heeger, il n’en serait pas ainsi: Frédégaire II devrait
+ absolument tout ce qu’il sait sur la tradition franco-troyenne à
+ Frédégaire I, et, par conséquent, la phrase qu’il ajoute ne pourrait
+ avoir son origine que dans Frédégaire I mal compris. Mais la manière
+ dont Heeger cherche à prouver cette affirmation p. 15 et 16 ne me
+ satisfait nullement, et l’objection qu’il fait p. 16 à
+ l’identification de Xanten avec Troja dès le VIIe siècle est
+ oiseuse: «Xanten wird erst spaeter mit der Trojanersage in
+ Verbindung gebracht» p. 16. C’est justement ce qu’il s’agirait de
+ démontrer.
+
+ [744] Heeger a donc tort d’écrire p. 18: «_Der Namen Francio bildete
+ sich Fred. I selbst um davon den Namen Franci abzuleiten._» Francio
+ (Francus) est, comme nous l’avons vu, l’éponyme des Francs depuis le
+ VIe siècle au moins.
+
+Cette date assignée à l’origine de la légende ne permet pas de supposer
+que Grégoire de Tours en ait déjà eu connaissance. Je sais bien que
+beaucoup sont d’un avis contraire et les termes de Grégoire, avec
+lesquels on voit ceux de Frédégaire s’accorder en somme, laissent
+supposer, d’après eux, que l’évêque de Tours a connu la légende, mais
+qu’il s’en est défié[745].
+
+ [745] C’est notamment l’opinion de Roth p. 40, de Loebell, _Gregor von
+ Tours und seine Zeit_, et de Giesebrecht dans sa traduction de Grég.
+ de Tours II, p. 265 et suiv. Elle est combattue par Lüthgen p. 12 et
+ par Heeger p. 9.
+
+J’ai moi-même, à plusieurs reprises, indiqué les scrupules de l’esprit
+critique chez Grégoire; j’ai montré que son procédé ordinaire, lorsqu’il
+rencontre une légende qui lui inspire des doutes, c’est de la passer
+sous silence, ou de n’en garder que les éléments vraisemblables. Je ne
+serais donc pas éloigné d’admettre qu’ici encore il applique le même
+procédé, si je pouvais me persuader que cela résulte de son texte. Mais
+comment un homme qui s’est donné tant de mal pour trouver les rois des
+Francs, et qui avoue avec chagrin qu’il n’a rencontré que des ducs,
+aurait-il omis de signaler tout au moins, fût-ce même pour contester
+leur existence, ces rois francs d’origine troyenne? Je ne veux pas
+insister: ce point est assez obscur pour qu’un autre avis puisse se
+défendre avec succès, et j’avoue même que la mention de _Pannonia_ dans
+le texte de Grégoire semble une allusion à la fiction troyenne qui fait,
+elle aussi, venir les Francs par le chemin du Danube sur le Rhin. Dans
+cette hypothèse, il faudrait reculer l’origine de la légende troyenne
+jusqu’au milieu du VIe siècle au moins. A quelque parti qu’on s’arrête,
+il n’en résultera aucune modification dans les conclusions formulées
+ci-dessus.
+
+Telle est la forme primitive de la légende franco-troyenne. Elle se
+ramène originairement à la supposition pure et simple que les Francs
+sont des Troyens; ce que Frédégaire y ajoute est pure fiction, qui ne
+parvint jamais à la popularité. Tout ce qu’on savait et qu’on se disait
+chez les Francs, c’est qu’on avait pour ancêtres les rois de Troie. Sur
+cette base imaginaire on voit s’appuyer deux autres versions qui, tout
+en étant postérieures à celle de Frédégaire, sont indépendantes d’elle.
+La première est celle du _Liber Historiae_; la seconde se ramifie en
+trois rédactions différentes que nous rencontrons, l’une dans le
+pseudo-Ethicus, l’autre dans un résumé du pseudo-Darès interpolé dans
+quelques manuscrits de Frédégaire, la troisième dans un _Origo
+Francorum_ faisant partie d’une compilation du XIIe siècle.
+
+La version du _Liber Historiae_ date, comme on sait, du premier tiers du
+VIIIe siècle. Je dis qu’elle est indépendante de Frédégaire, parce qu’il
+est universellement admis que l’auteur du _Liber Historiae_ n’a pas
+connu cet auteur[746]. Elle a cela de particulier qu’elle contient, en
+réalité, deux traditions parfaitement distinctes. La première de ces
+traditions, c’est la légende franco-troyenne dans une rédaction
+originale, qui donne les deux noms de Troie (_Troja_, _Illium_), où Énée
+apparaît comme roi des Francs, où Anténor est donné comme compagnon de
+Priam dans sa fuite au Palus Meotides, et que termine le récit de la
+fondation de la ville de _Sicambria_ par les Francs en Pannonie, près
+des rives du Palus Meotides (_sic_). La seconde, c’est une légende qui
+développe le mot de saint Isidore de Séville: _Alii eos_ (sc. Francos)
+_a feritate morum existimant_.
+
+ [746] G. Kurth, _Étude critique sur le Gesta Reg. Franc._ Le seul
+ Rajna p. 74, n. se demande s’il est impossible que l’auteur du
+ _Liber Historiae_ ait connu l’_Historia Epitomata_, et n’ose se
+ prononcer.
+
+D’après cette légende, qui apparaît ici pour la première fois, les
+Alains révoltés contre l’empereur Valentinien se sont réfugiés dans le
+_Palus Meotides_. L’empereur ayant concédé la remise de dix ans de
+tribut à qui voudrait les en expulser, les Troyens de Priam s’en
+chargent et s’acquittent de la tâche. Alors Valentinien les appela, en
+langue attique, Francs, c’est-à-dire sauvages, par allusion à la dureté
+et à la fierté de leurs cœurs. Mais, les dix ans passés, les Francs ne
+voulurent pas se remettre à payer tribut, et ils tuèrent le duc
+Primarius envoyé pour le leur réclamer. Une seconde armée, plus
+nombreuse, commandée par Aristarque, eut raison de leur résistance.
+Priam fut tué, et son peuple, fuyant Sicambria, vint s’établir sur les
+bords du Rhin sous Marcomir, fils de Priam, et de Sunno, fils d’Anténor.
+Après la mort de Sunno, Marcomir leur donna le conseil d’élire un roi:
+ils s’y conformèrent et choisirent Faramond.
+
+L’auteur du _Liber Historiae_ a fondu assez ingénieusement ces deux
+récits en un seul. Pour cela, il lui a suffi d’écarter le héros éponyme
+Francio, à qui la seconde légende enlevait toute raison d’être. Preuve
+de plus, soit dit en passant, que Francio ne faisait pas partie de la
+forme primitive de la légende franco-troyenne, autrement le _Liber
+Historiae_ l’aurait conservé, et aurait écarté l’interprétation _Franci
+a feritate_. Je n’ai pas l’intention d’entrer dans l’examen du détail de
+chacune de ces deux légendes, cela m’entraînerait trop loin de mon
+sujet, qui est de prouver leur origine non populaire; je m’en tiendrai
+donc à ces quelques indications, qui suffisent, je crois, pour la
+démonstration de ma thèse. On remarquera surtout la peine qu’a prise
+notre auteur, comme déjà Frédégaire avant lui, pour raccorder son récit
+à celui de Grégoire: pour cela, il a fait de Marcomir et de Sunno les
+fils de Priam et d’Anténor, sans s’apercevoir, dirait-on, de l’écart
+prodigieux d’une douzaine de siècles au moins qui sépare ces personnages
+les uns des autres.
+
+L’autre version est, comme je l’ai dit, en trois rédactions. La première
+fait partie de la _Cosmographia_ du pseudo-Ethicus, compilation du VIIe
+ou du VIIIe siècle, que plusieurs ont eu la naïveté de prendre pour une
+œuvre ancienne qui aurait été traduite par saint Jérôme, et qui serait
+la vraie source à laquelle fait allusion Frédégaire II[747]. Il est tout
+au contraire établi que le pseudo-Ethicus, qui cite saint Avitus de
+Vienne et qui a beaucoup mis à contribution les _Étymologies_ de saint
+Isidore de Séville, est un produit de l’érudition mérovingienne, et de
+valeur fort médiocre[748]. Un simple coup d’œil sur la légende qu’il
+raconte suffit, dans tous les cas, pour faire reconnaître la modernité
+de celle-ci comme on va le voir tout à l’heure. Une deuxième rédaction
+de cette même légende se trouve dans un pseudo-Darès qu’un copiste de
+Frédégaire a insérée dans la chronique de celui-ci, et qui est
+reproduite par plusieurs des manuscrits de cet auteur[749]. Ce
+pseudo-Darès, différent du pseudo-Darès que nous possédions déjà,
+présente une forte ressemblance avec le pseudo-Ethicus dont il a été
+question; nous n’avons d’ailleurs aucun intérêt à constater ici le
+caractère spécial de leur rapport, et il suffira de noter que, malgré
+quelques divergences de détail, leur récit est le même. J’en dirai
+autant de la troisième rédaction contenue dans une compilation juridique
+du XIIe siècle: elle présente, avec ses variantes propres, le même fond
+légendaire que les deux précédentes.
+
+ [747] Par exemple H. Wuttke dans son édition de la _Cosmographia_, et
+ K. Pertz, _De Cosmographia Ethici Libri_ III, p. 142 et suiv.
+
+ [748] V. sur cette question Teuffel, _Geschichte der roemischen
+ Literatur_, 4e édit., p. 1194, et les autorités qu’il cite. Teuffel
+ se trompe seulement sur un point, à savoir lorsqu’il prétend que le
+ saint Jérôme dont parle Frédégaire II serait ce pseudo-Ethicus; il
+ se trompe surtout en attribuant cette opinion à Lüthgen, qui l’a au
+ contraire victorieusement réfutée.
+
+ [749] Ce texte a été publié pour la première fois par G. Paris,
+ _Romania_ III (1874), p. 129-144, puis d’après un plus grand nombre
+ de manuscrits par Krusch, _Script. Rer. Merov._ II, p. 194-200. Il
+ faut lire sur ce texte les observations de ces deux savants.
+
+La légende qui est à la base de ces trois rédactions a été évidemment
+imaginée pour rendre compte de deux termes de la langue politique des
+Francs, à savoir _Francus_ et _Vassus_. Francus et Vassus, d’après elle,
+sont deux princes troyens descendants de Priam, qui, après une série
+d’aventures diversement racontées dans nos trois rédactions, viennent
+fonder la ville de Sicambria, qui est la capitale des Francs. Cette
+légende, dont j’omets les détails extravagants, date d’une époque où les
+deux termes _Francus_ et _Vassus_ s’opposaient l’un à l’autre comme les
+désignations des deux principales catégories d’hommes libres du
+royaume[750]; elle ne peut donc pas être antérieure au VIIe siècle, et
+elle ne remonte probablement pas beaucoup plus haut que le VIIIe. Elle
+introduit d’ailleurs dans l’histoire légendaire des Francs un élément
+nouveau, qu’on y verra souvent figurer par la suite.
+
+ [750] Francus a signifié, jusqu’à Clovis, un barbare appartenant au
+ peuple des Francs. A partir de Clovis, tout en conservant ce sens
+ primitif, il s’est enrichi d’un autre plus large, désignant tout
+ homme libre faisant partie du royaume mérovingien. Vers le VIIIe
+ siècle, se greffant sur ce second sens, apparaît le troisième qui
+ signifie simplement _homme libre_. Vassus, d’autre part, est un
+ terme d’origine celtique qui a signifié primitivement esclave, et
+ qui, dans le royaume franc, a été employé vers le VIIIe siècle pour
+ désigner l’homme libre dans ses relations avec celui dont il
+ dépendait.
+
+ Il est manifeste que dans notre légende ces deux termes sont
+ employés l’un et l’autre dans leur sens le plus récent, et épuisent
+ à eux deux toute la classe libre du royaume franc. La légende n’est
+ donc pas antérieure à l’époque où est né ce sens dérivé.
+
+Tous les chroniqueurs du moyen âge qui ont rapporté la légende
+franco-troyenne se sont bornés à reproduire l’une ou l’autre de ces
+versions, parfois plusieurs à la fois, en cherchant, comme l’a déjà fait
+le _Liber Historiae_, à les combiner entre elles. Il ne serait pas sans
+intérêt de les passer en revue pour se rendre compte de l’étonnante
+vitalité qu’a eue la légende inventée par un barbare ignorant du VIIe
+siècle. On verrait la ténacité avec laquelle, à la manière d’un lierre,
+elle a enfoncé ses tendons dans toutes les fissures de l’histoire pour
+s’y faire de nouvelles attaches. Mais ce travail appartient à un autre
+ordre de recherches.
+
+
+
+
+II
+
+Les généalogies des rois mérovingiens.
+
+
+§ 1.
+
+Il a existé de bonne heure des généalogies des rois mérovingiens. La
+plus ancienne que je connaisse est celle que Pertz a trouvée dans le
+manuscrit 732 de la bibliothèque de Saint-Gall (IX-Xe siècle) et qu’il a
+publiée dans le tome II des _Monumenta_[751]. Elle présente deux
+caractères d’antiquité: 1º elle s’arrête à Dagobert I, ce qui ferait
+croire qu’elle a été composée de son temps; 2º elle s’appuie sur
+Grégoire de Tours et non sur le _Liber Historiae_, d’où il semble
+résulter qu’elle est pour le moins antérieure à cet ouvrage. On voit
+d’ailleurs qu’elle a été composée en Austrasie, puisqu’après avoir nommé
+tous les rois francs jusqu’à Clotaire I, à partir de son fils Sigebert,
+elle ne nomme plus que les successeurs de ce prince. La voici d’après
+Pertz:
+
+ [751] Pertz, _Script._ II, p. 307.
+
+
+DE REGUM FRANCORUM.
+
+_Primus rex Francorum Chloio._
+
+_Chloio genuit Glodobode._
+
+_Ghlodobedus genuit Mereveo._
+
+_Mereveus genuit Hilbricco._
+
+_Hildebricus genuit Genniodo._
+
+_Genniodus genuit Hilderico._
+
+_Childericus genuit Chlodoveo._
+
+_Chlodoveus genuit Theodorico Chlomiro Hildeberto Hlodoario._
+
+_Chlodharius genuit Chariberto Ghundrammo Chilberico Sigiberto._
+
+_Sigibertus genuit Hildeberto._
+
+_Hildebertus genuit Theodoberto et Theoderico et ante Hilbericus genuit
+Hlodhario._
+
+_Hlodharius genuit Dagobertum._
+
+Qu’est-ce que ces mystérieux personnages Chlodebaud, Chilpéric et
+Genniod, que cette généalogie intercale, le premier entre Clodion et
+Mérovée, les deux autres entre Mérovée et Childéric? Je ne les ai jamais
+rencontrés, ni dans les sources, ni dans les traditions fabuleuses du
+moyen âge. En attendant que de nouvelles recherches, peut-être destinées
+à rester infructueuses, me permettent de parler plus catégoriquement à
+leur sujet, je me borne à placer ici un point d’interrogation, et je
+passe outre.
+
+
+§ 2.
+
+Une seconde et une troisième généalogie des rois mérovingiens me sont
+fournies par les manuscrits 4628A, 9654 et 4631 de la bibliothèque
+nationale de Paris. Avant de les reproduire, je vais rapidement faire
+connaître ces manuscrits.
+
+4628A est un manuscrit du Xe siècle décrit par Guérard et
+Pardessus[752]. Il contient, en tête de la Loi Salique, un document
+composé de plusieurs pièces dont je copie les titres.
+
+ [752] V. Guérard dans _Notices et extraits des ms. de la bibliothèque
+ du Roi_, t. XIII, 2e partie, p. 62 et suiv., et Pardessus, _La Loi
+ Salique_ p. XVIII.
+
+I. _Incipiunt nomina regum qui super Francos regnaverunt._
+
+C’est une généalogie des rois de Neustrie allant de Faramond jusqu’à
+Pepin le Bref; on la trouvera ci-dessous.
+
+II. _Item de regibus Romanorum._
+
+C’est 1º le catalogue semi-légendaire des rois de la Gaule jusqu’à
+Syagrius; 2º la fameuse table ethnique des Francs; je les reproduis
+également ci-dessous.
+
+III. _Item de regibus Francorum quomodo regnaverint._
+
+C’est une autre généalogie des rois mérovingiens sur laquelle je
+m’expliquerai tout à l’heure.
+
+IV. _Laus Francorum._
+
+Sous ce titre est reproduit le grand prologue de la Loi Salique.
+
+V. _Incipit prologus legis salicae._
+
+C’est le petit prologue de la même loi, précédant immédiatement le texte
+de celle-ci.
+
+9654 est un manuscrit du Xe siècle contenant les textes I, III en
+partie, IV et V, et à qui manque II.
+
+4631 est une copie du XVe siècle, sur papier, de 4628A, et en reproduit
+les cinq textes en entier[753].
+
+ [753] En voir la description sommaire dans Pardessus, _Loi Salique_,
+ p. XXI.
+
+Je vais maintenant procéder à l’examen de ceux de ces textes qui
+m’intéressent, à savoir de I, II et III.
+
+Le texte I de 4628A, reproduit dans 9654 et 4631, est, comme je l’ai
+dit, une généalogie des rois de Neustrie[754]. Fait d’après le _Liber
+Historiae_, et même d’après un manuscrit appartenant à la classe B de
+Krusch[755], il suit fidèlement sa source, et là où il semble s’en
+écarter, il y a lieu de croire à une erreur du copiste, qui aura sauté
+une ligne: j’ai marqué par une série de points les deux passages où cela
+paraît avoir été le cas. Si Chilpéric II ne figure pas sur sa liste,
+c’est évidemment une omission voulue: ce roi était considéré comme un
+intrus par le _Liber Historiae_, c. 52, et notre auteur s’est conformé à
+ce point de vue. Il paraît d’ailleurs avoir l’esprit assez juste; c’est
+ainsi qu’il a reconnu l’identité étymologique des noms de Clodio et de
+Clodovechus, puisqu’il les emploie l’un pour l’autre, et qu’il ne se
+laisse pas induire en erreur, par le langage ambigu du _Liber_, sur le
+lien qui unit Mérovée à Clodion. Il n’est d’ailleurs pas exempt
+d’erreurs chronologiques. On a vu plus haut qu’il donne 34 ans de règne
+à Dagobert I, qui n’en eut en réalité que 16 (v. Fredeg. IV, 79), mais
+en cela il s’est borné à suivre sa source. Il donne 18 ans de règne à
+Clotaire III, qui n’en a régné que 14. Enfin, il fait de Childéric III
+le fils de Thierry IV, alors que selon l’opinion commune, il est fils de
+Chilpéric II: mais qui peut répondre qu’il n’a pas plus raison ici que
+ceux qu’il contredit?
+
+ [754] Il a été publié par Duchesne I, p. 793 et d’après lui par
+ Bouquet II, p. 695, et par Guérard (o. c. p. 63) qui la croit à tort
+ inédite.
+
+ [755] Ainsi, par exemple, avec B il donne 34 ans de règne à Dagobert,
+ tandis que, d’après les manuscrits de la classe A, ce roi en aurait
+ régné 44. Avec A il donne 23 ans de règne à Chilpéric, mais
+ seulement dans une correction qui laisse supposer qu’avec B il lui
+ en donnait 24.
+
+
+INCIPIUNT NOMINA REGUM QUI SUPER FRANCOS REGNAVERUNT[756].
+
+ [756] Dans l’indication des variantes, _B_ désigne le manuscrit 9654,
+ _C_ le manuscrit 4631, _Duch._ l’édition de Duchesne, et _Guér._,
+ celle de Guérard.
+
+_Primus rex Francorum Faramundus._
+
+_Secundus Chlodovecus[757] filius ejus._
+
+ [757] Chludio A. Chlodovetus _C. et Guér._
+
+_Tertius Merovius[758] filius Chlodoveci[759]._
+
+ [758] _Au-dessus de la ligne_: Als Meroveus _A et C._ als Merevius
+ _B._
+
+ [759] Merevei _Duch._
+
+_Quartus Childericus filius Merevii et regnavit annis XXIII._
+
+[En marge: Liber Historiae 19.] _Quintus Chlodoveus filius Childerici et
+regnavit annis XXX et habuit_ =filios IIII id est=[760] Theodoricum
+Chlodomirum Childebertum _et_ Chlotharium =qui= _regnum inter se
+diviserunt_.
+
+ [760] Hi sunt Theodericus Clodemirus Hildebertus Hlotharius _B. et
+ Duch._
+
+_Sextus[761] Chlotharius filius Chlodoveii et regnavit annis LI._
+
+ [761] Sextus rex _Duch._
+
+_Septimus rex Chilpericus regnum Chlotharii accepit._
+
+_Mortuus est Chilpericus filius Chlotharii et regnavit annis
+XXIII[762]._
+
+ [762] _Ex correctione A_.
+
+_Mortuus est Chlotharius filius Chilperici et regnavit annis XLV._
+
+_Dagobertus filius Chlotharii mortuus est et regnavit annis XXXIIII._
+
+_Chlotharius[763] filius Dagoberti._
+
+ [763] _Lisez_ Clodoveus.
+
+. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+
+_Chlotharius[764] filius Chlodoveii regnavit annis XVIII._
+
+ [764] Regnavit annos IIII Theodoricus _B. et Duch. Ce passage a fort
+ souffert depuis_ Dagoberti. _B. et Duch. lisent:_ Chlotharius filius
+ Dagoberti regnavit annos IIII. Theodoricus filius Clodovei, _et le
+ reste comme dans A. La vraie succession est:_ Chlodovecus filius
+ Dagoberti. Chlotharius filius Clodovechi. Theodoricus filius
+ Clodovechi. Chlodovechus filius Theodorici, _etc._
+
+_Chlodovecus filius Teoderici regnavit annis II._
+
+_Childebertus filius[765] regnavit annis XVII._
+
+ [765] Theodorici _B. et G. et Duch._ ejus _C._
+
+_Dagobertus filius Childeberti regnavit annis V[766]._
+
+ [766] VI _Duch._
+
+. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+
+_Teodericus genuit Childericum qui in Sithio monasterio constitutus
+est._
+
+_Pippinus regnavit annis XVI._
+
+
+§ 3.
+
+Je n’ai rien à dire du texte II, pour lequel je renvoie aux pages 87 et
+96 du présent volume, et je me borne à le reproduire.
+
+
+ITEM DE REGIBUS ROMANORUM.
+
+_Primus rex Romanorum Allanius[767] dictus est._
+
+ [767] Allanus _C_.
+
+_Allanius genuit Pabolum._
+
+_Pabolus Egetium._
+
+_Egetius genuit Egegium._
+
+_Egegius genuit Siagrium per quem Romani regnum perdiderunt._
+
+_Tres fuerunt qui dicti sunt primus Ermenius[768] secundus Ingo[769]
+tertius Escio. Inde adcreverunt gentes XIII._
+
+ [768] Hermenius _C_.
+
+_Primus Ermenius genuit Gothos Walagothos Wandalos Gippedios et
+Saxones._
+
+_Ingo[769] genuit Burgundiones Thoringos Lungobardos Baouueros._
+
+ [769] Higo _C_.
+
+_Escio genuit Romanos Brittones Francos et Alamannos._
+
+
+§ 4.
+
+J’arrive à la dernière de mes généalogies mérovingiennes. On la trouve
+dans les manuscrits 4628A, 9654 et 4631; de plus, elle a été éditée par
+Duchesne[770], par Guérard et par Pertz. Seulement, il y a entre ces
+divers textes une différence considérable. Celui de Duchesne ne va que
+jusqu’aux fils de Chilpéric I, tandis qu’à partir de cet endroit dans
+nos manuscrits, la généalogie se continue, devient même assez verbeuse
+et emprunte les paroles du _Liber Historiae_, pour ne s’arrêter qu’à
+Théodoric IV et à Childéric III. Il est bien manifeste, par la
+différence du style, que cette dernière partie est une continuation
+postérieure.
+
+ [770] Bouquet II. p. 696. se borne à reproduire le texte de Duchesne,
+ pris, nous dit celui-ci, ex veteri manuscripto codice legis salicae.
+
+
+ITEM DE REGIBUS FRANCORUM QUOMODO REGNAVERINT[771].
+
+ [771] _Tout le titre en marge dans A_. regnaverunt _C_.
+
+_Primus rex Francorum Faramundus dictus est._
+
+_Faramundus genuit Chlenum et Chlodionem[772]._
+
+ [772] Cleno et Cludiono _B_.
+
+_Chlodius genuit Chlodebaudum._
+
+_Chlodebaudus genuit Chlodericum._
+
+_Chlodericus genuit Chlodoveum et Chlodmarum[773]._
+
+ [773] Childevio et Hlodmaro _B_. Clodomir est présenté ici comme le
+ frère et non comme le fils de Clovis, sans doute par suite d’une
+ bévue de l’auteur de la généalogie qui aura lu les deux noms sur une
+ même ligne.
+
+_Chlodoveus genuit Childebertum Teodericum et Chlotharium._
+
+_Chlotharius genuit Guntharium Cherebertum Gunthrannum[774] Chrannum et
+Sigebertum._
+
+ [774] Gunthranno, Hilprico, Chranno. _Duch._
+
+_Sigebertus genuit Childebertum._
+
+_Childebertus genuit Tetbertum Teodericum et Chilpericum._
+
+_Chilpericus genuit Chlotharium[775]._
+
+ [775] Chlothario Flodrio _B. et Duch._
+
+[En marge: Liber. Histor. 40.] _Chlotharius regnavit annis XLIII filius
+Childerici et Fredegunde. Eo tempore_ Gondolandus major domus in aula
+regis =habebatur=.
+
+[En marge: Ibid. B. 43. 42.] _Dagobertus filius Chlotharii regnavit
+annis XXXXIIII, et_ monarchiam in totis tribus regnis accepit sagaciter.
+=Eo tempore Erconaldus major domus erat.=
+
+[En marge: Ibid. 44. 43.] =Chlodoveus filius Dagoberti regnavit annis
+XVI. Hunc= Franci super se =in regnum= statuunt. Accepitque uxorem de
+genere Saxonum nomine Balthildem pulchram.
+
+[En marge: Ibid. 44. 45.] Franci vero Chlotharium =filium ejus= seniorem
+=in totis= tribus =regnis= statuunt cum ipsa regina matre =sua=
+regnaturum. Eo tempore defuncto Erconaldo majore domus Franci in
+incertum vacillantes prefinito consilio Ebroinum hujus honoris
+altitudine majorem domus in aula regis statuunt.
+
+In his diebus Chlotharius regnavit annis III[776].
+
+ [776] IIII _Lib. Histor._ 45.
+
+Teodericus frater ejus rex elevatus est Francorum. Eo tempore Franci
+adversus Ebroinum insidiis preparatis super Teodericum consurgunt,
+eumque regno deiciunt crinesque capitis amborum incidunt. Ebroinum
+totunderunt[777] eumque Luxovio monasterio in Burgondiam[778] dirigunt.
+In Austrum =legationem= mittentes propter Childericum una cum Wulfaldo
+duce =ad se venire=.
+
+ [777] _Sic ex correct. A_ totundunt _Lib. Histor. et C._
+
+ [778] _A. et C. mais A corrige en_ Burgundiam.
+
+Franci autem Leodetium filium Erconaldi =nobilem= majorem domus
+=constituunt, et postea Ebroinus interficitur=.
+
+[En marge: Ibid. 47.] Franci vero consilio =accepto= Warratonem virum
+inlustrem in locum ejus =concessione= regis majorem domus =in palatio=
+constituunt.
+
+[En marge: Ibid. 48.] Erat =hisdem= temporibus memorato Waratoni filius
+Gislemarus =et Bertherium in majorem domatum restituunt=.
+
+[En marge: Ibid. 48. 49.] Post hec Pippinus Theodericum regem =accipit.
+Eo tempore quidam nomine= Drogo ducatum accepit a Campania[779]. Obiit
+rex regnavit annis XVIII.
+
+ [779] Cette phrase nous permet de juger de la manière dont l’auteur de
+ la généalogie a travaillé. Le _Liber Historiae_ avait écrit: Eratque
+ Pipino principe uxor nobilissima et sapientissima nomine Plectrudis.
+ Ex ipsa genuit filios duos: nomen majoris Drocus, nomen vero minoris
+ Grimoaldus. Drocus ducatum Campaniae accepit. L’auteur de la
+ généalogie, en quête seulement de noms, n’a lu que cette dernière
+ phrase et n’a pas même pris la peine de se convaincre, par la
+ lecture de la précédente, que son _quidam nomine Droco_ est en
+ réalité de Pepin.
+
+Flodoveus filius ejus puer regalem sedem suscepit nec multo =tempore=
+regnavit annis II.
+
+Childebertus frater ejus =junior= inclitum in regnum =statuunt=[780].
+
+ [780] Cette fois, notre auteur distrait, copiant une phrase au passif,
+ la continue à l’actif sans s’en apercevoir.
+
+[En marge: Ibid. 50.] =Tunc= est Grimoaldus Pippini filius junior in
+aula regis =constitutus=. Childebertus rex justus migravit ad Dominum
+regnavit annis XVII. Sepultus est in Cauciaco regnavitque Dagobertus
+filius ejus.
+
+[En marge: Ibid. 51.] =Eo tempore bone memorie Grimoaldus defunctus
+est.= Teodoaldus vero =juvenis filius ejus= in aula regis. Eo tempore
+Pippinus =et Febroaldus= mortuus est, habuitque principatum annis XXVII.
+
+In illis diebus Franci in Cocia silva =bella congesserunt=. Teodoaldus
+per fugam lapsus ereptus est.
+
+[En marge: Ibid. 52.] Teodoaldo effugato Ragemfredum in principatum in
+majorem =domatum elevaverunt=. Sequente[781] tempore Dagobertus rex
+egrotans mortuus est. Regnavit annis V.
+
+ [781] _Ex correct. A. et C._
+
+[En marge: Ibid. 53.] Franci Memorum[782] quondam clericum cesariae
+capitis recrescente eum in regno stabiliunt, atqi[783] Chilpericum
+=nolebant=. Eo tempore denuo exercitum commoventes =ipse Chilpericus=...
+Succedente igitur tempore iterum ipse Chilpericus cum Ragenfredo hostem
+=movente Ragenfredus et Chilpericus rex fuga elapsus= Karlus persecutor
+non repperit. Et Odo cum multis muneribus Chilpericum regem =Karlo=
+reddit. Regnavit=que= annis V.
+
+ [782] Le _Liber Historiae_ avait écrit: Franci nimirum Danielem
+ quondam clericum. Du _nimirum_, qui était vraisemblablement écrit
+ _nemerum_, notre auteur a fait _Memorum_. Il est probable que son
+ exemplaire du _Liber_ avait sauté _Danielem_.
+
+ [783] Atque _Liber Histor._ 52 _et C._
+
+Franci vero Teodericum Kala monasterio nutritum filium Dagoberti
+junioris...
+
+_Teodericus genuit Childericum qui in Sithio[784] monasterio constitutus
+est._
+
+ [784] Siduo _C._
+
+
+
+
+III
+
+Les noms poétiques des Francs.
+
+
+Le nom qu’un peuple porte dans l’histoire n’est, d’ordinaire, qu’un des
+nombreux vocables sous lesquels il a été désigné dans l’origine. Une
+série de circonstances fortuites, presque toujours oubliées, ont fait
+prévaloir ce nom sur les autres, qui, mis hors d’usage, se réfugient
+dans la langue poétique, ou ne survivent que dans le parler de certaines
+régions. Il n’est pas sans intérêt d’aller chercher dans les sous-sols
+de l’histoire les traces de ces noms qui n’ont pas servi: ils ont
+toujours quelque chose à nous apprendre.
+
+Remarquons d’abord la portée du nom de Franc. Nous n’en connaissons au
+juste ni le sens ni la date exacte, et il est peu probable que nous
+serons jamais plus savants. Nous voyons seulement que ce nom est la
+désignation collective de tout un ensemble de peuples germaniques du
+Bas-Rhin, et qu’à partir du milieu du IIIe siècle il se substitue
+insensiblement, pour chacun de ces peuples, à son nom spécifique.
+Saliens, Ripuaires, Sicambres, Bructères, Chamaves, Chattes,
+Ampsivariens[785] et autres ne se font plus appeler que Francs. On sait
+d’ailleurs que les Chamaves sont déjà signalés comme Francs sur la carte
+de Peutinger. Franc est comme un titre d’honneur. Plus tard, quand
+Clovis conquerra la Gaule, les Gallo-Romains revendiqueront à leur tour
+ce nom illustre, qui finira par rayonner sur la Gaule et sur la
+Germanie, en attendant qu’il devienne, dans le Levant, la désignation
+commune de tous les Occidentaux. A côté de ce nom, les Francs en ont
+porté plusieurs autres que nous allons examiner.
+
+ [785] Le passage principal sur les diverses peuplades qualifiées de
+ franques au IVe siècle est celui de Sulpice Alexandre dans Greg.
+ Tur. II, 9.
+
+
+§ 1.
+
+SICAMBRES
+
+Dans plusieurs sources, les Francs sont qualifiés de Sicambres. Cela
+veut-il dire que ceux à qui est donné ce nom sont en effet des Sicambres
+qui n’ont pas entièrement perdu leur vieux nom national? Il en
+résulterait cette conclusion importante qu’on pourrait en quelque sorte
+reconstituer le peuple des Sicambres au moyen de ses descendants, et
+qu’il faudrait lui attribuer dans l’histoire des Francs un rôle tout à
+fait hors ligne. Voyons ce qui en est.
+
+Le nom de Sicambre reparaît dans les passages suivants:
+
+Greg. Tur. II, 31. (Cf. _Lib. Hist._ 16) Paroles de saint Remy à Clovis:
+
+Mitis depone colla Sigamber[786].
+
+ [786] Je crois avoir montré _Rev. des Quest. hist._ oct 1888, p.
+ 403-415, que ces paroles sont empruntées à un _Vita Remigii_ écrit
+ dans la première moitié du VIe siècle.
+
+Fortunat, _Carm._ VI, 4, s’adressant au roi Charibert:
+
+Cum sis progenitus clara de gente Sigamber.
+
+_Vita Sigismundi Regis_ c. 2 (_Script. Rer. Merov._ II, p. 334):
+
+In ipsis temporibus Sicambrorum gens ilico convalescens. (Il s’agit des
+Francs conquérants de la Gaule).
+
+_Vita sancti Arnulfi_ c. 16 (Ibid. III, p. 439). Il s’agit du jeune roi
+Dagobert confié aux soins de saint Arnulf:
+
+Quem ille acceptum ita altissima et profunda erudivit sapientia, ut in
+Secambrorum natione rex nullus illi similis fuisse narraretur.
+
+_Vita sancti Dagoberti_ c. 3 (Ibid. II, p. 513). Il est question du roi
+Childebert III, frère de Dagobert III:
+
+Tali igitur protectore et gubernatore ac famosissimo rege viduata gens
+Sicambriae.
+
+_Vita sancti Medardi_ (Bouquet III, p. 452). Le roi Clothaire I procède
+à une translation du saint:
+
+Posthaec mitis Sicamber ulnas primus supponit[787].
+
+ [787] Ce passage contient une réminiscence manifeste de celui de Greg.
+ Tur. cité ci-dessus.
+
+_Vita sancti Columbani_ prol. (Mabill. _Acta Sanct._ II, p. 3):
+
+Quamquam me et per biennium Oceani per ora vehat et scabra lintris
+adacta, has quoque scatens molles sectando vias madefecit saepe et lenta
+palus Elnonis plantas ob venerabilis Amandi pontificis ferendum
+suffragium, qui his constitutus in locis veteres Sicambrorum errores
+evangelico mucrone coercet.
+
+_Vita sanctae Salabergae_ c. 9 (Id. II, p. 407):
+
+Morabatur denique iisdem temporibus in aula praedicti principis vir
+quidam strenuus consiliis regiis gratus, et inter suos fama celeber
+nomine Blandinus, qui cognomentum Baso acceperat, qui utpote et ipse ex
+Sicambrorum prosapia spectabilis ortus est...
+
+Ibid. c. 17 (p. 410):
+
+Nam inter ceteras nobilium Sicambrorum feminas, Odila nobilitate et
+ingenii natura boni pollens...
+
+Boboleni _Vita sancti Germani abbatis Grandivallensis primi_ c. 7 (Ib.
+II, P. 491):
+
+Erat autem pater monasterii illius (_scil._ Luxovii) Waldebertus nomine
+vir egregius ex genere Sicambrorum, et magnae conversionis vitae.
+
+Hariulfi _Chronic. Centul._ I, 1 (Bouquet III, p. 349):
+
+(Franci) primum regem traduntur habuisse Meroveum ob cujus potentia
+facta et mirificos triumphos, intermisso Sicambrorum vocabulo, Merovingi
+dicti sunt.
+
+Sygambros i. e. Francos. Sicambri gens Galliae i. e. Franci. Gloses
+haut-allemandes du XIIe siècle à Horace, Carm. IV, 2, 36 et 14, 51
+(_Germania_ XVIII, p. 75).
+
+_Translatio sancti Eugenii ad monasterium Broniense_ c. 2 (_Anal.
+Bolland._ III, p. 31):
+
+Diebus itaque incliti regis Karoli exstitit quidam nobilissimus
+Sicamber, nomine Gerardus, qui in Francia parvipendens commoda, etc.
+
+Simon Keza, _Chronic. Hungarorum_ I, 23 (Dans W. Grimm, _Die deutsche
+Heldensage_, p. 183):
+
+Erant tunc Sicambriae principes Germaniae multi regi Attilae ob metum
+illius, coacta servitute allegati, inter quos Detricus de Verona
+excellentiam habebat non ultimam.
+
+Ekkehard, _Waltharius_ (ed. Scheffel et Holder) v. 1435. Paroles de
+Walther à Hagen le Franc:
+
+Cur tam prosilies admiror lusce Sicamber.
+
+A ces textes, il faut ajouter ceux qui parlent d’une ville de Sicambria
+qui aurait été la capitale des Francs avant leur arrivée en Gaule, ou de
+la Sicambrie comme étant le pays des Francs; ce sont:
+
+_Liber Historiae_ c. 1 (_Script. Rer. Merov._ II, p. 242): (Franci)
+ingressi Meotidas paludes navigantes pervenerunt intra terminos
+Pannoniarum juxta Meotidas paludes et coeperunt aedificare civitatem ob
+memoriale eorum appellaveruntque eam Sicambriam.
+
+Id. c. 4 (ib. II, p. 244):
+
+Illi quoque egressi a Sicambria venerunt in extremis partibus Reni
+fluminis in Germaniarum oppidis, etc.
+
+Aethici _Cosmographia_ ed. Wuttke, p. 77:
+
+Urbem construunt Sichambriam barbarica sua lingua nuncupant, idem gladio
+et arcum more praedonum externorumque posita.
+
+Il suffit d’un coup d’œil rapide sur ces divers textes pour se
+convaincre que tous, sans exception, prennent ici le mot de _Sicambre_
+comme un synonyme pur et simple de celui de _Franc_. Nulle part on ne
+voit qu’il y soit question d’une espèce particulière de Francs qui
+descendraient de la peuplade des Sicambres; partout, depuis Grégoire de
+Tours jusqu’au moine Ekkehard, le nom garde son acception toute générale
+et poétique. Cette acception poétique est particulièrement frappante
+dans nos deux sources les plus anciennes, à savoir Grégoire de Tours et
+Fortunat: on y voit _Sicambre_ employé à peu près dans le même sens que
+barbare. Aucun de ces auteurs n’a pensé un seul instant à l’acception
+ethnographique du mot, et il faut croire qu’elle était bien oubliée.
+
+Mais pourquoi ce nom poétique de Sicambre donné aux Francs par nos
+sources mérovingiennes? Je pense que c’est une simple métonymie
+d’origine classique. Pour les poètes du temps de l’Empire, en effet, les
+Sicambres, avec lesquels les légions romaines avaient dû se mesurer
+plusieurs fois, étaient les représentants de toute la Germanie, les
+barbares par excellence. Tout Germain, dans ce sens, était un Sicambre,
+à peu près comme, pour le Parisien d’aujourd’hui, tout Allemand est un
+Prussien, et tout citoyen des États-Unis un Yankee. C’est ainsi que, dès
+l’époque impériale, à côté des textes dans lesquels _Sicambri_ garde sa
+valeur ethnique, il y en a d’autres où il n’a plus plus qu’une valeur
+poétique et désigne d’une manière générale tous les Germains.
+
+C’est ce dernier sens du mot qui finit par rester le seul, et qui se
+transmit aux écrivains mérovingiens. Le mot de _Sicambre_ n’est plus
+pour eux qu’une formule sonore et poétique pour désigner tous les
+barbares francs; il n’évoque pas une seule fois, dans leur esprit, le
+souvenir de la peuplade qui a valu à ce nom sa célébrité.
+
+
+§ 2.
+
+MÉROVINGIENS
+
+Les Francs ont été appelés aussi, pendant le haut moyen âge, les
+Mérovingiens, tout comme les princes de leur dynastie. (V. ci-dessus p.
+155, n. [235] les textes de Hariulf, de Roricon et du Beowulf, auxquels
+il faut joindre ceux, moins explicites il est vrai, de la _Lex
+Bajuvariorum_ et du _Miracula Agili_. Je reproduis également celui de
+Hincmar, _Vita Remigii_ dans Bouquet III, p. 273: Plurimis temporibus
+degerunt sub Clodione et Meroveo rege utili, a cujus celeberrimo nomine
+Franci vocati sunt Merovingi.) Ce nom n’a rien qui doive étonner. La
+désinence _ing_ servait dans les langues germaniques à désigner non
+seulement le fils de quelqu’un, mais en général quiconque dépendait de
+lui et vivait sous son autorité. Pour un chef barbare, il n’y avait
+aucune différence entre ses enfants et ses hommes; tous lui
+appartenaient. De même, pour le vieux Romain, le mot de _puer_ désignait
+à la fois son fils et son esclave, et sa _familia_ comprenait tout ce
+qui dépendait de lui, peu importe à quel titre. On peut dire que tous
+les peuples germaniques dont le nom se termine en _ingi_ le doivent à
+quelque héros national, historique ou non, dont ils se sont proclamés
+ainsi les fidèles. La plupart toutefois sont aujourd’hui indéchiffrables
+parce que leur origine remonte dans la nuit des temps; ceux qui sont de
+formation plus récente nous permettent de comprendre les autres. C’est
+ainsi que les Francs appelaient _Gundobadingi_ les Burgondes à cause de
+leur roi Gundobad; c’est ainsi que plus tard, au IXe siècle, quand les
+fils de Louis le Débonnaire se partagèrent l’Empire, les peuples de
+langue allemande appelèrent les sujets de Lothaire _Lotharingen_ (d’où
+Lothringen par contraction) et ceux de Charles _Kerlingen_. Bien plus,
+les pays habités par ces deux peuples prirent le même nom, et si la
+France ne l’a pas gardé, en revanche la Lorraine est encore aujourd’hui
+le pays du peuple de Lothaire[788].
+
+ [788] Remarquez que le mot _Lotharingia_ vient directement du
+ germanique Lotharingi et signifie le pays habité par le peuple de
+ Lothaire, et qu’il ne dérive nullement d’un _Lotharii regnum_ qui
+ n’a rien formé du tout. Les écrivains français disaient en latin
+ _Lotharia_ pour le pays et _Lotharienses_ pour ses habitants.
+
+Cet usage a été universel: dans la vie privée également il s’est fait
+sentir, et toutes les localités dont le nom se termine en _ingen_
+(_ange_ en Lorraine française) en rendent témoignage. Ces noms en effet
+désignent les domaines des personnages dont le nom forme le radical de
+ces vocables géographiques. Toute l’Allemagne est jonchée, si je puis
+ainsi parler, de désignations qui rappellent, par la manière dont elles
+sont formées, l’époque où tout le peuple franc s’appelait les
+Mérovingiens. Merovicus itaque iste, écrit le vieux Roricon, a quo
+Franci et prius Merovinci vocati sunt, propter utilitatem videlicet et
+prudentiam illius, in tantam venerationem apud Francos est habitus, _ut
+quasi communis pater ab omnibus coleretur_ (Bouquet III, p. 4). Il était
+écrit que les Francs ne garderaient pas ce nom, non plus que celui de
+Karolingiens (Kerlingen) qu’ils ont porté au IXe siècle, et qui, lui
+aussi, n’a pu tenir devant l’illustre appellation de Francs.
+
+
+§ 3.
+
+HUGAS
+
+J’ai réuni ci-dessus, p. 338, les témoignages attestant que les barbares
+du Nord donnaient aux Francs le nom de Hugas. Ce nom a été répandu à la
+fois chez les Saxons du continent et chez ceux de l’île, ainsi que chez
+les Scandinaves, et il a été employé du VIe au XIe siècle. Quelle en est
+l’origine? En parcourant la carte de l’empire franc, je trouve, aux
+confins de la Saxe et de la Frise, une contrée qui porte le nom de
+_Hugmerki_, nom qui signifie _la marche des Hugues_. Cette contrée est
+située précisément dans ces basses régions que visitaient volontiers les
+pirates scandinaves, et pas loin du champ de bataille où Chochilaïc, le
+roi des Danois, périt sous les coups des Hugas. Il est donc fort
+probable que ce Hugmerki nous présente l’ancien nom des Hugas localisé,
+comme il arrive, dans la partie de leur pays qui a été la plus
+rapprochée des voisins étrangers. Il y a même lieu de se demander si
+l’on ne peut découvrir l’étymologie de ce nom de Hugas. Il ne provient
+certes pas, comme le croit l’auteur des _Annales de Quedlinburg_, qui
+pense peut-être à Hugues le Grand et à Hugues Capet, d’un duc Hugo qui
+aurait donné son nom à tout le peuple: cette induction philologique est
+écartée par le simple fait que quatre ou cinq siècles auparavant, le nom
+existait déjà dans la poésie anglo-saxonne. Ne dériverait-il pas du nom
+d’une peuplade de ce pays qui aurait été ensuite, par extension et selon
+l’usage, appliqué à tout le peuple franc? Et, dans ce cas, y aurait-il
+témérité à retrouver, avec quelques chercheurs néerlandais, sous ce nom
+mystérieux les Chauci de Tacite[789], ce peuple ami de la paix et de la
+justice dont l’historien latin nous trace un tableau presque poétique?
+Ce nom, refoulé à l’extrémité occidentale du pays autrefois habité par
+les Chauques, et resté connu des Saxons, aurait fini par désigner toutes
+les populations qui vivaient en arrière d’elles au sud et à l’ouest.
+
+ [789] Van den Bergh, _De Verdeeling van Nederland in het Romeinsche
+ Tydvak_ (Nijhoff _Bijdragen_ 1re série t. X (1856). p. 7); Winkler,
+ _Oud Nederland_ p. 48. Menso Alting, _Descriptio agri Batavi et
+ Frisii_, supposait à tort _Hugonis marchia_.
+
+
+
+
+IV
+
+Le baptême de Clovis.
+
+
+Plus d’un lecteur aura été étonné de ne pas trouver dans ce livre une
+étude sur le baptême de Clovis, qu’on a si souvent présenté comme
+l’épisode de sa vie le plus fertile en légendes et le plus chanté par la
+poésie populaire (Voir encore ce qu’en dit M. G. Paris, _La Littérature
+française au moyen âge_ p. 25: «Cette épopée a pour point de départ et
+eut pour premier sujet le baptême de Clovis etc.»). Je crois au
+contraire avoir établi que cet épisode est emprunté par Grégoire de
+Tours à un _Vita Remigii_ très ancien, et qu’il y en a peu de plus
+historiques dans tout le règne de Clovis (_Les sources de l’histoire de
+Clovis dans Grégoire de Tours_ dans _Rev. des Quest. histor._ oct.
+1888). Les formules poétiques avec lesquelles Grégoire de Tours raconte
+l’histoire paraissent empruntées elles-mêmes à ce _Vita_, écrit, comme
+tant de documents de l’époque de la décadence, en cette prose qui
+affectait volontiers le langage de la poésie (_sic infit ore facundo_,
+_mitis depone colla Sicamber_, etc.).
+
+
+
+
+TABLE DES NOMS[790]
+
+ [790] Dans cette table ne sont pas repris les noms qui figurent dans
+ les notes au bas des pages et dans les appendices.
+
+
+A.
+
+ Achilette (chemin de la reine), 425.
+ Achille, 164, 335, 478.
+ Adalbéron de Reims, 503.
+ Adalgisile (Adalgise), duc franc, 465, 466.
+ Adaloald, 193, 194.
+ _Additiones sapientum_, 128.
+ Ado, 126.
+ Adovacrius, 71.
+ Adthyra, 436, 437.
+ Aegidius (Agegius, Egidius), 71, 96, 97, 180, 183, 185, 186, 188, 192,
+ 200, 201, 211, 214.
+ Aenovale, 465.
+ Aétius (Egetius), 52, 67, 68, 97, 144, 145, 164, 177, 214, 255, 257,
+ 489.
+ Afrique, 41, 42, 66, 272.
+ Agathias, 333, 334.
+ Agaune (Acaunos). 320, 329, 330.
+ Agegius, v. Aegidius.
+ Agilulfus, 128.
+ Agio, 149.
+ Aignan (saint) d’Orléans, 67, 163.
+ Aigyna, 461.
+ Aio, 107.
+ Aisne, 81, 426, 427.
+ Alanus (Alanius), 88, 90, 95.
+ Alard, 126.
+ Alaric, 68, 211, 261, 262, 266, 267, 284, 286, 291, 292.
+ Alboïn, 37, 39-41, 76, 126, 416.
+ Alby, 65, 66, 266.
+ Alchima, 69, 280.
+ Alcuin, 43, 44.
+ Aldegonde, 207.
+ Allamans, 88, 96, 128, 167, 282, 284, 295, 374.
+ Allemagne, 21, 24, 37, 110, 112, 115, 116, 143, 425, 498, 500.
+ Alpes, 36, 39, 276.
+ Alpes Bavaroises, 272.
+ Amal, 34.
+ Amalaberge (Amalberge), 347, 351, 352, 359, 361, 362, 370.
+ Amalasonthe, 316, 382.
+ Amalgar, 461.
+ Amazone, 81.
+ Amblaincourt, 427.
+ Ambri, 107, 149.
+ Ambroise (saint) de Milan, 51.
+ Amérique, 182.
+ Amiles, 126.
+ Amis, 120,
+ Ammien Marcellin, 115.
+ Ammius, 36.
+ Ampère, 12.
+ Amulius, 88, 90, 95.
+ Analeus, 88, 96.
+ Andelot, 409.
+ Angantyr, 289.
+ Angers (Andecavo), 71, 201, 278.
+ Angleterre, 45, 86, 340, 425.
+ Anglo-Saxons, 42, 44, 90, 126, 493.
+ Angoulême, 191, 266, 269, 270, 277, 275, 281.
+ Annales Arvernes, 61.
+ Annales Burgondes, 60, 253, 324.
+ Annales consulaires, 60, 101, 103.
+ Annales d’Angers, 60, 101, 139, 212, 216, 282, 357.
+ Annales d’Eginhard, 462.
+ Annales de Ravenne, 60.
+ Annales Visigothes, 61.
+ Anne (chemin de la reine), 425.
+ Annibal, 366.
+ Annon (saint) de Cologne, 399.
+ Anténor, 105, 134, 135.
+ Anthaib, 128.
+ Apollinaire V. Sidoine.
+ Appa, 165.
+ Aquilée, 277.
+ Aquitaine (Aquitania), 14, 169, 269, 281, 284, 291, 303, 427, 428,
+ 457.
+ Aravatius (saint), v. Servais (saint).
+ Arbogast, 51.
+ Arboryches, 115.
+ Arcadius, 280.
+ Arcis-sur-Aube, 407, 408.
+ Ardennes, 425, 434, 436, 438.
+ Aréchis, 169.
+ Aridius (Aredius), 12, 228, 229, 231, 232, 240, 241, 246, 254, 255,
+ 257, 260, 263, 290.
+ Ari-Froda, 91.
+ Arimbert, 461, 462.
+ Armbiorn, 126.
+ Arndt (W.), 21, 61, 362.
+ Arnulf de Carinthie, 56.
+ Arnulf (saint) de Metz, 77, 115, 454.
+ Arras, 427.
+ Arthur (le roi), 4, 40, 239, 240.
+ Artois, 52, 144, 443.
+ Arvernes, 280.
+ Ascyla, 60, 103, 135.
+ Asfeld, 440.
+ Asser, 43.
+ Assi, 107, 149.
+ Astingi, 42.
+ Athanaric, 227.
+ Attale, 171, 173, 175, 176, 382.
+ Attila, 7, 36, 66, 163, 164, 169, 177, 256, 289, 367, 479, 489.
+ Aubéron de Mons, 502.
+ Audoën (saint) de Rouen, 77, 470-473.
+ Audoin, 126.
+ Audovère, 388, 390.
+ Auguste, 114, 115.
+ Aulbert, 502.
+ Aurélien (Aurelianus), 227, 228, 230-232, 235, 236, 240, 242, 250,
+ 251, 258, 260, 290, 499.
+ Aurelianis, 250. V. Orléans.
+ Ausone, 488.
+ Austrasie, 48, 337, 338, 373-376, 382, 387, 393, 396, 400, 406, 409,
+ 410, 418, 421, 434, 446, 448, 449, 454, 464, 478.
+ Austrasien, 396, 398, 400, 407, 410, 434.
+ Austrie, 428.
+ Autharius (Authari), 40, 41, 126, 238.
+ Autun, 468.
+ Auvergne (Arverni), 69, 70, 79, 382, 425, 427, 465, 466, 482, 490.
+ Auxerre, 407, 427.
+ Avares, 41, 165, 167, 391, 455.
+ Aveyron, 427.
+ Avit de Micy (saint), 415.
+ Avitus (saint) de Clermont, 79.
+ Avitus (saint) de Vienne, 243, 244, 503.
+ Avitus, empereur, 80, 503.
+
+B.
+
+ Babylone, 255.
+ Baderic, 347, 348, 362.
+ Bacchus, 501.
+ Banthaib, 128.
+ Balamir, 36.
+ Baltique, 45, 143.
+ Bar-le-Duc, 188, 193, 409.
+ Barontus, 491.
+ Basan, 126.
+ Bas-Empire, 177.
+ Basile, 126.
+ Basin, 9, 180, 194-198, 251.
+ Basine, 9, 72, 113, 161, 180, 194-204, 206, 207, 251, 363.
+ Basinus (saint), 207.
+ Basques, 461.
+ Basse-Allemagne, 46.
+ Bataves, 112, 114, 118.
+ Batavie, 114.
+ Bavai, 426.
+ Bavarois, 40, 88, 455.
+ Bavière (Baiern, Bavaria), 117, 167, 455.
+ _Baudouin de Sebourc_, 503.
+ Baudouin d’Edesse, 438.
+ Béarn, 425.
+ Beauce (Belsa), 324, 330.
+ Beda le Vénérable, 44.
+ Belges, 10, 136.
+ Belgique, 10, 111, 114, 140, 141, 144. Cf. Gaule Belgique.
+ Bélisaire, 262.
+ Beowulf, 45, 136, 340, 343.
+ Berig, 106.
+ Bernard I (duc de Saxe), 204.
+ Bernlef, 46, 344, 346.
+ Berry (Bituriges), 427.
+ Bertangenland, 239, 240.
+ Berthar (Bertecharius), 347, 349, 372, 468, 469.
+ Bertoald (Berthold), 434-436, 439, 441, 445.
+ Betonnet, 495.
+ Bible, 91.
+ Bidpai, 414.
+ Bilviss, 126.
+ Blanche (chemin de la reine), 425.
+ Bobon, 465, 466.
+ Bodegast, 121.
+ Bodoheim (Bodeghem), 121, 127.
+ Boelviss, 126.
+ Boémond de Tarente, 438.
+ Boethius (Hector), 399.
+ Bohême, 500.
+ Boglodoreta, 267.
+ Boleslas Chrobry, 368.
+ Bonnet (Max), 501.
+ Bordeaux, 191, 260, 266, 269, 291.
+ Bordier (Henri), 21.
+ Bornhak, 313.
+ Boulogne-sur-Mer, 145.
+ Bouquet (Dom), 428.
+ Bourges (Bituricas), 69, 71, 281.
+ Bourgogne, 79, 80, 193, 205, 237, 375, 386, 387, 428.
+ Brabant, 115, 116, 118, 429.
+ Brachio, 79.
+ Brandebourg (marche de), 289.
+ Brême, 204.
+ Brennacum, 396.
+ Breslau, 15.
+ Bretagne, 44-46, 96, 239, 425.
+ Bretons (Britanni), 71, 88, 96, 97.
+ Brie, 443, 496.
+ Brives-la-Gaillarde, 191.
+ Bruges, 342.
+ Bruna, 405, 406.
+ Brunehaut (Brunehild, Brunichildis, Brunihildis, Brucildi,
+ Brunechote), 77, 205-207, 374, 382, 385, 387, 403-431, 477, 485. Cf.
+ Chaussée, Château, _Domus_.
+ Brunelstraet, 429.
+ Bruniquel, 427.
+ Brunswick, 183.
+ Bruxelles, 426.
+ Buchonia, 294, 295, 297, 465.
+ Bug, 368.
+ Bulgares, 455.
+ Burgondes (Burgondions), 88, 97, 126, 169, 181, 227, 232, 236, 245,
+ 246, 254, 258, 259, 261, 266, 319, 321, 322, 325-327, 329-335, 371,
+ 396, 397, 419, 420, 422, 442, 461, 468.
+ Burgondie, 141, 226, 227, 230, 232, 234, 247, 253, 257-259, 261, 263,
+ 319, 321, 329, 334, 362, 371, 407, 409, 413, 415, 419, 446, 453,
+ 462, 468.
+ Byrsa, 47.
+ Byzance, 188, 192.
+ Byzantin, 39.
+
+C.
+
+ Cacco, 165.
+ Caedmon, 43, 44.
+ Cagan, 165, 167.
+ Cahors, 427.
+ Cambrai (Camaracum), 104, 110, 112, 119, 133, 138, 141, 145, 146, 305,
+ 315, 317, 427.
+ Cambrésis, 137, 502.
+ Campine, 118.
+ _Campus Sacer_, 166.
+ Canche, 145.
+ Cannes (Italie), 366.
+ Canut Laward, 49.
+ Caretena, 244.
+ Carloman, 53.
+ Cassiodore, 34, 106, 256, 260, 480.
+ Cassius de Clermont, 69.
+ Celius, 91.
+ Chadoindus, 128, 461.
+ Chairaard, 461.
+ Châlon-sur-Saône, 80, 229, 410.
+ Champagne, 174, 396, 425.
+ Chaubedo, 469.
+ _Chanson de Roland_, 463, 467, 468, 479, 498.
+ _Chant du voyageur_ (le), 337.
+ Charlemagne, 23-25, 37, 42, 53-57, 276, 278, 316, 337, 427, 441, 444,
+ 462, 463, 467, 487, 500, 501.
+ Charles d’Anjou, 473.
+ Charles-Martel, 46, 53, 287, 487.
+ Charles (chemin), 425.
+ Chararic, 217, 302, 303, 305, 312, 313, 315, 317.
+ Charbonnière (forêt), 111, 137, 138, 141.
+ Charibert, 204, 461, 493.
+ Charoald, 194.
+ Chartier (Alain), 360.
+ Château-Brunehaut, 427.
+ Chaussée Brunehaut, 426, 427.
+ Chateaubriand, 10, 16.
+ Chattes, 94.
+ Chauques, 94.
+ Chelles, 392, 394.
+ Chérusques, 94.
+ Childebert I, 69, 121, 124, 171, 192, 280, 382, 385.
+ Childebert II, 190, 191, 204, 205, 393, 396.
+ Childéric I, 9, 10, 12, 15, 18, 52, 60-62, 71-73, 113, 126, 157, 158,
+ 161, 162, 165, 169, 175-202, 204, 206, 207, 211, 235, 293, 363, 409,
+ 486, 503.
+ Childéric II, 471.
+ Childesinde, 388.
+ Chillenus ou Quillien (saint), 443, 444, 446, 447.
+ Chinon, 278.
+ Chilpéric I, 157, 197, 204, 227, 229, 242-244, 247, 375, 386-392, 394,
+ 396, 415.
+ _Chlod_, 125.
+ Chlodebaud, 126.
+ Chloderic, 68, 126, 282, 294, 295, 297, 300, 302, 311, 313-317, 363,
+ 421.
+ Chlodoving, 460.
+ Chlotswindis, 125.
+ Chochilaicus, 339, 344-346.
+ Chramnelen, 461.
+ Chriemhild, 238, 249.
+ Christ, 121.
+ Chrobry v. Boleslas.
+ Chrocus, 69.
+ Chrodoald, 464.
+ Chrona, 227.
+ _Chronicon Gemblacense_, 426.
+ _Chronicon Imperiale_, 502.
+ _Chronique anglo-saxonne_, 92.
+ Chronique de Prosper Tiro, 502.
+ Cid (le), 4.
+ Cimbre, 94, 216.
+ Ciprius, 91.
+ _Civitas Thoringorum_, 116.
+ _Civitas Tungrorum_, 114, 116, 118.
+ Claes Colyn, 501.
+ Clarifan, 126.
+ Clarien, 126.
+ Claudien, poète, 488.
+ Claudius, 128.
+ Clément IV, pape, 473.
+ Clermont, 68-70, 79, 280-282, 284.
+ Clermontois, 68, 69.
+ Clodion (Chlodio, Chlogio), 9, 61, 72, 105, 110, 111, 125-126,
+ 133-146, 151, 152, 157, 158, 201, 501, 502.
+ Clodoald, 125, 322.
+ Clodomir (Chlodomar), 17, 125, 126, 281, 320, 325, 329, 331-335, 415.
+ Clotaire, 16, 52, 53, 191, 322, 348-350, 355, 368, 372, 373, 376, 382,
+ 384, 393, 397, 419, 420, 457, 458, 478.
+ Clotaire I (Chlotacharius), 16, 58, 59, 121, 124, 204, 331, 357, 372,
+ 383, 446-449, 456.
+ Clotaire II, 54, 157, 204, 367, 393, 395, 398, 410, 433-451, 454, 456,
+ 459, 460, 463, 485.
+ Clotilde, 15, 17, 72, 227-236, 240-251, 254, 257, 259, 268, 271, 274,
+ 320, 322, 326-329, 355, 362, 382, 409, 473, 486, 504.
+ Clovis I (Chlodovechus, etc.), 9, 13, 15, 17-20, 52, 53, 55, 61, 62,
+ 68, 73, 76, 81, 82, 96, 99, 102, 104, 109, 121, 124, 125, 126, 136,
+ 156, 159, 180, 197, 198, 201, 202, 204, 205, 207, 211, 212, 215-260,
+ 265-317, 327, 328, 337, 344, 355, 357, 358, 362, 371, 373, 401, 456,
+ 459, 460, 474, 479, 480, 486, 502.
+ _Codex Gothanus_, 149.
+ Cologne (Colonia), 104, 115, 294, 295, 316, 399, 410, 418, 421, 426,
+ 502.
+ Colomban (saint), 74, 443.
+ Conon, évêque de Trêves, 399.
+ Conradin de Souabe, 473.
+ Constantin le Grand, 301.
+ Constantinople, 187, 193, 206, 228, 241.
+ Corneille (Pierre), 422.
+ Coulmiers, 321, 324.
+ Cunimund, 39.
+ Cynewulf, 43.
+
+D.
+
+ _Daci_, 119.
+ Dacia, 119.
+ Dado, 126.
+ Daeghrefn, 341, 343.
+ Dagobert I, 24, 77, 82, 115, 128, 434-438, 445, 448, 449, 452-463,
+ 487.
+ Dagoramn, 343.
+ Danemark, 50, 119, 342.
+ _Dani_, 119, 341.
+ Daniel (le P.), 9, 10, 18.
+ Danois, 49, 126, 439, 441, 476.
+ Danube, 149.
+ Daras (la ville de), 80.
+ Darius, 91.
+ Darmesteter (A.), 24, 435, 457.
+ Denys (saint) de Paris, 136, 269, 270, 398, 418.
+ Denys de Syracuse, 473.
+ Desiderius, duc, 191.
+ Desroches, 501.
+ De Smedt (le chanoine), 501.
+ Desmet (le P.), 183.
+ Deutérie, 70, 382.
+ _Deutsche Heldensage_, 427.
+ Diacre (Paul), 38, 41, 44, 78, 107, 108, 128, 148-150, 165, 167, 169,
+ 196, 276, 308, 397, 398, 440, 480, 481.
+ Didier (saint) de Vienne, 74.
+ Didier d’Auxerre (saint), 507, 408.
+ Dietrich (d’Austrasie), 487, v. Hugdietrich, Wolfdietrich.
+ Dietrich von Bern, 7, 37, 186.
+ Diest, 118.
+ Dijon, 254, 259, 453.
+ Dioscures, 10, 111, 18, 33, 37.
+ Dispargum, 10, 11, 18, 33, 37.
+ Dol, 71.
+ _Domus Brunichildis_, 427.
+ Dordrecht, 112.
+ Dormelles, 367.
+ Douhet (de), 13.
+ Dubos (l’abbé), 112.
+ Duguesclin (Bertrand), 360.
+ Duurstede, 112.
+
+E.
+
+ Eberulf, 393.
+ Ebroïn, 77, 470-473.
+ Ecdicius, 69, 280, 490.
+ Eckhart, 9.
+ Écosse, 398.
+ Edda, 126, 288.
+ Edesse (d’), 438.
+ _Edictum Rothari Regis_, 196.
+ Egetius, v. Aétius.
+ Egidius, v. Aegidius.
+ Eginhard, 55, 155, 462, 474, 500.
+ Egmond (abbaye d’), 501.
+ Ekkehard de Saint-Gall, 169.
+ Elen Lluydawc, 425.
+ Eparchius (saint), 69.
+ Épiphanie, 360.
+ _Epitome_, 73, 285.
+ Erchinoald, 471.
+ Eric, roi de Danemark, 126.
+ Erichonius, 91.
+ Erin, 4, 127.
+ Ermanarich, v. Hermanaric.
+ Ermeno, 461.
+ Esbiorn, 126.
+ Escaut, 141, 142, 154, 294, 297, 298, 303, 314, 342.
+ Espagne, 276, 385, 405, 406.
+ Esras, 127.
+ Ethbald, 126.
+ Ethelberge, 126.
+ Ethelbert, 126.
+ Etzel, 7. Cf. Attila.
+ Eugène (saint) de Carthage, 65, 66.
+ Eugenia, 203.
+ Euric, 69.
+ Europe, 429, 498.
+ Eusebius, 193, 194.
+ Evhémère, 148.
+
+F.
+
+ Falias, 127.
+ Faramond (Pharamond), roi des Francs, 105, 106, 134-136.
+ Faro, 464.
+ Faron (saint) de Meaux, 433, 441-443.
+ Farron, 305-308.
+ Fauriel, 11, 12, 16, 18, 26, 233.
+ Feldberg, 427, 430.
+ Fiacre (saint), 443.
+ Fidenates, 305.
+ _Fierabras_, 495.
+ Filimer, 35, 106.
+ Findias, 127.
+ Fir-Bolgs, 4.
+ Flandre, 115, 142, 143, 298.
+ Flaochat, 468.
+ Floovant, 456, 459, 460.
+ Fomoré, 400.
+ Fomoriens, 5.
+ Fortunat (saint) de Poitiers, 82, 196, 277, 356, 488, 501.
+ Foulques de Reims, 56.
+ Français, 502.
+ France, 7, 10, 14, 21, 23, 136, 224, 270, 317, 360, 383, 425, 428,
+ 430, 496, 498.
+ Francfort-sur-Mein, 276, 427, 430.
+ Franche-Comté, 425.
+ _Francia_, 117, 134, 502.
+ _Franken_, 117.
+ Francs, 8-11, 19, 20, 22, 48, 51-53, 57, 59-61, 70, 71, 78, 79, 85,
+ 86, 88, 90, 95, 96, 98, 99, 102-106, 109-137, 139, 140-144, 146,
+ 147, 151, 154, 156-162, 175, 177-186, 189, 191, 192, 201, 206, 214,
+ 216, 218, 220, 223-230, 232, 233-236, 245, 249, 255, 258, 259,
+ 261-265, 276, 281, 287, 290-300, 305, 311, 313, 321, 322, 329-333,
+ 338-362, 365, 369, 372, 377, 384, 396, 397-400, 405, 410, 411, 420,
+ 427, 434, 435, 439-447, 452-456, 462, 464, 477-481, 485-487, 491,
+ 492, 495, 499, 500, 502.
+ Francs Ripuaires, 68, 282, 284, 294-296, 302, 313, 316, 317, 418, 419,
+ 487, 494, 495.
+ Francs Saliens, 118, 133, 137, 141, 159, 178, 223, 297, 298, 313, 478,
+ 479.
+ Frédégaire, 13, 16, 22, 53, 58, 72-76, 79-81, 82, 104, 105, 119,
+ 133-135, 137, 147-159, 162, 164, 176-178, 180, 181, 183-190, 193,
+ 194, 202-205, 215, 218, 221, 223, 227, 230, 231, 234-237, 247, 254,
+ 255, 258, 262, 263, 275, 277, 285, 288-292, 302, 311, 351, 369, 370,
+ 374-376, 385, 393, 397, 398, 404-417, 421, 433, 453, 455, 461, 462,
+ 464, 467, 468, 469, 473, 485, 501.
+ Frédégonde, 381, 385, 402, 422, 472, 485.
+ Frédéric, empereur, 40.
+ Frédulf, 465.
+ Freya (Frea), 107.
+ Fridigern, 34.
+ Friga, 134.
+ Frise, 46, 116, 337, 339-344.
+ Frison, 46, 128, 341, 342, 360.
+ Frioul, 165.
+ Friuli, 41, 165.
+ Fustel de Coulanges, 22, 23, 26, 57, 499, 500.
+
+G.
+
+ Gabies, 255, 473.
+ Gaila, 165.
+ Gallo-Romains, 115, 164, 310, 480, 488, 492.
+ Gallus (saint) de Clermont, 79.
+ Gambrives, 86.
+ Gambara, 107, 149.
+ Ganelon, 467, 468.
+ Garonne, 427.
+ Gaule, 14, 57, 69, 96, 112, 140, 143-145, 148, 190-192, 201, 222, 225,
+ 232, 256, 258, 265, 267, 271, 278, 281, 291, 306, 313, 339, 376,
+ 430, 443, 467, 482, 488-492, 496, 500.
+ Gaule Belgique, 140, 144, 145, 317.
+ Gaule neustrienne, 488.
+ Gaule romaine, 281.
+ Gaut, 34.
+ Gelimer, 42.
+ Genebaudes, 134.
+ Genève, 79, 227.
+ Geneviève (sainte), 62, 269, 270, 273.
+ Genèse, 90.
+ Gensimund, 35.
+ Gépides, 35, 39, 87, 96, 126, 440.
+ Gerbiorn, 126.
+ Géréon (saint) de Cologne, 419, 422.
+ Gerier, 126.
+ Gerin, 126.
+ Germanie, 14, 38, 47, 85, 87, 88, 96, 149, 295.
+ Germain (saint) de Paris, 415.
+ Germains, 32, 52, 85, 90, 91, 97, 98, 118, 125, 150, 181, 203, 228,
+ 240, 271, 272, 284, 287, 295, 304, 492, 493, 499, 500.
+ _Gesta Dagoberti_, 81, 82, 436-438, 440, 455, 457, 459, 460. Dans
+ plusieurs de ces passages, on a écrit à tort _Vita Dagoberti_.
+ _Gesta Episcoporum Antissiodorensium_, 427.
+ _Gesta Episcoporum Treverensium_, 370.
+ _Geste de France_, 317.
+ Gètes, 481.
+ Gibbon, 121.
+ Gibraltar, 275.
+ Giesebrecht, 313.
+ Gironde, 276.
+ Gisdead, 330.
+ Gisulf, duc de Frioul, 165, 166.
+ Givet, 503.
+ _Gloria Confessorum_, 66.
+ Godan v. Wodan.
+ Godegisil, 227, 243, 254, 259-262, 327.
+ Godomar, 227, 321, 322, 332, 333.
+ Goettingue, 21.
+ Gogon, 405.
+ Gondeberge, 194.
+ Gondebaud (Gundobad, Gundebad, Gundobald), 126, 140, 227, 228-232,
+ 234, 236, 240-248, 251, 253-255, 257-263, 292, 316, 319, 327, 328,
+ 330, 358, 504.
+ Gondioch, 227.
+ Gonthran (Gontran), roi de Burgondie, 53, 191, 204, 375, 386, 387,
+ 393.
+ Gonthran Boson, 191.
+ Gorias, 127.
+ Gorini, 17.
+ Goths, 34, 37, 41, 45, 68, 71, 78, 87, 106, 108, 162, 211, 213, 256,
+ 266, 271, 284, 287, 341, 481.
+ _Gothiscandza_, 106.
+ _Graecia_, 149.
+ Grande-Bretagne, 42.
+ Grecs, 272.
+ Grégoire (évêque de Langres), 171, 175.
+ Grégoire de Tours, 12, 13, 15-20, 22, 48, 58-72, 73, 77-79, 82, 101,
+ 106, 108, 114, 117, 121, 124, 129, 130, 133, 140, 143, 144, 146,
+ 147, 149, 151-153, 155, 157-159, 163, 165, 169, 171, 176-179, 181,
+ 183-185, 187-189, 194-196, 198, 201, 202, 205, 212, 214-218,
+ 221-224, 226, 227, 230, 233-236, 241, 242, 244, 247, 253-259, 262,
+ 263, 265, 267-270, 274, 280-285, 287, 294, 295, 297-303, 307, 308,
+ 310-316, 324-326, 329-330, 332-334, 339, 341, 342, 344-346, 350,
+ 351, 354-357, 359, 362-364, 368-372, 374, 375, 378, 381-385, 391,
+ 393-395, 405, 447, 481, 485, 488-490, 501, 501.
+ Grenoble, 276, 278.
+ Grimm (les frères), 11.
+ Grimm (J.), 272, 288.
+ Grimm (W.), 427, 500.
+ Grimoald, duc d’Austrasie, 465, 466.
+ Grimoald, duc de Frioul, 41, 165, 166.
+ Groeninghen, 366.
+ Gudrun, 45, 126, 238.
+ Guessard, 457.
+ Guichard, 126.
+ Guillaume de Bavière, 360.
+ Guillaume Tell, 4.
+ Gunbiorn, 126.
+ _Gund_, 126.
+ Gundichar, 126.
+ Gundoald, duc, 396, 397.
+ Gundovald, prétendant, 190, 191, 192.
+ Gundovech, 126.
+ Gunnar, 126.
+ Gunthar, fils de Clodomir, 322.
+ Gunther, roi des Burgondes, 238.
+ Guntheuca, 322, 331.
+
+H.
+
+ Hacon, 399.
+ Hadolaun, 107.
+ Hadubrant, 126.
+ Haduloba, 500.
+ Hagen, 299.
+ Hainaut, 426.
+ Hanala, 34.
+ Harald Harfagr, 91.
+ Hartungen, 42.
+ Hathagat, 353.
+ _Hattuarius (pagus)_, 340, 342.
+ Haudiatte (chemin de la reine), 425.
+ Haut-chemin, 427.
+ Haut-Rhin, 427.
+ Heiric, 427.
+ _Heldenbuch_, 162.
+ Hélène (sainte), impératrice, 425.
+ Helgaire, 441, 443, 445.
+ Henri IV (chemin), 425.
+ Henri de Schwerin, 503.
+ Henschen, 502.
+ Héraclius, empereur, 190, 194.
+ Herbert, 237, 239, 240.
+ Hermanaric, roi des Goths, 36, 56, 186.
+ Hermanfried, roi des Thuringiens, 48, 347-354, 358, 361, 368-372, 374,
+ 376.
+ Hermin, 87, 89.
+ Herminons, Herminones, 86, 89, 94.
+ Hermundures, 94.
+ Hérules, 38, 39, 292, 308, 401.
+ _Hervararsaga_, 289.
+ Hesbaye, 118, 426.
+ Hetvares, 341, 342.
+ Hilaire (saint), 209.
+ Hilde, 239.
+ Hildebrand, 126.
+ Hildegonde, 169, 171, 289.
+ Hillidius (saint), 69.
+ Hincmar, 20, 81, 82, 223.
+ _Historia Francorum_ de Grégoire de Tours, 61, 63, 64, 66.
+ _Historia Langobardorum_ de Paul Diacre, 196.
+ _Historia Langobardorum_ anonyme, 148, 149.
+ Hlaudr, 289.
+ Holder-Egger, 60.
+ Hollain, 426.
+ Hollande, 116.
+ Homère, 46, 207, 299.
+ Hongrie, 110, 111, 119.
+ Hongrie (chemin de la reine de), 425.
+ Huga, 338, 351.
+ Hugas, 341, 342.
+ Hugdietrich, 238, 338, 377, 378, 478.
+ Hugo (Hugue), 338.
+ Hugo-Theodoricus, 338, 377.
+ Hugues Capet, 503.
+ Hunglac, 344.
+ Huns (Chuni), 35, 36, 67, 149, 157, 162, 165, 169, 170, 176, 178, 256,
+ 400.
+ Huns Ephthalites, 504.
+ Hygelac, 340-343.
+ Hygbald de Lindisfarne, 43.
+
+I.
+
+ Ibor, 107.
+ Idacius, 203.
+ Iliade, 40.
+ Ilus, 91.
+ Ingévons (Ingaevones), 86, 89, 94.
+ Ingi, 87, 91.
+ Ingo, 87-89, 91.
+ Injuriosus, 69.
+ Iring, 48, 352, 353, 430.
+ Irlande, 4.
+ Irmin, 91, 425.
+ Irmino, 87, 91, 95, 97.
+ Irminfried, v. Hermanfried.
+ Iscio, v. Istio.
+ Isère, 276.
+ Isidore (saint) de Séville, 267.
+ Islande, 36, 44.
+ Israël, 423.
+ Istévons (Istaevones), 86, 89, 94.
+ Isti, 87.
+ Istio, 87, 88, 89, 91, 96, 97.
+ Italie, 39, 40, 45, 86, 95, 141, 165, 168, 169, 216, 276, 326, 391.
+ Ivoire, 126.
+ Ivon, 126.
+ Izel, 426.
+
+J.
+
+ Jacques (chemin de saint), 430.
+ Japhan, 91.
+ Japhet, 88, 90, 91.
+ Javoulz, 69.
+ Jeandeus de Brie, 496.
+ Jeanne (chemin de la reine), 425.
+ Jehu, 423.
+ Jéricho, 278.
+ Jérôme (saint), 149.
+ Jérusalem, 276.
+ Jézabel, 423.
+ Jésus-Christ, 121, 122.
+ Jonas de Suse, 74, 155, 409.
+ Jordanès, 34, 36, 78, 106, 162, 256, 424.
+ Judas, 330, 467.
+ _Juges (Le livre des)_, 278.
+ Julien (le comte), 503.
+ Julien l’Apostat, 145, 501.
+ Junghans (W.), 18, 19, 21, 22, 26, 233, 313.
+ Jupiter, 91.
+ Justinien, empereur, 389.
+
+K.
+
+ _Karlamagnussaga_, 463.
+ Kilien, v. Quillien.
+ _Koenig Rother_, 238.
+ Kriemhild, v. Chriemhild.
+ Krusch (B.), 58, 74.
+
+L.
+
+ Laconius, 260.
+ La Fontaine, 414.
+ Lamedon, 91.
+ Landéric, 392, 394-396, 422.
+ _Langfedgatal_, 91.
+ Laniscourt, 427.
+ Langres, 171, 409, 453.
+ Languedoc, 425.
+ Laon, 426.
+ Leccena, 427.
+ Lecointe, 9, 427.
+ Lecoy de la Marche, 19-21, 26.
+ _Lectulus Brunehildis_, 427.
+ Lenormant (Ch.), 17.
+ Leo (H.), 113.
+ Leocadius, 69.
+ Leodegar (saint), 470-472.
+ Léon, 171-175.
+ Léon de Narbonne, 260.
+ Leudebert, 461.
+ Leudegasius (Lesio), 413, 416. Le texte porte par erreur Leudegarius.
+ Leudesius, 471-472.
+ Levée de la reine de Sicile, 427.
+ _Lex Alamannorum_, 155.
+ Liberchies, 426.
+ _Liber Historiae_, 22, 58, 59, 81, 82, 104, 105, 110, 111, 119, 129,
+ 133-138, 146, 155, 180, 183-188, 194, 218, 230-237, 250, 258, 268,
+ 269, 270, 273, 274, 302, 311, 340, 342, 351, 370, 385, 386, 388,
+ 392, 401, 404, 409, 417, 421, 422, 433, 438, 444, 447, 469, 471-473,
+ 485, 501.
+ Liège (Leodium), 116, 426.
+ Lilia, 203.
+ Limagne d’Auvergne, 382.
+ Lion, 170.
+ Liudegar, 126.
+ Liudegast, 126.
+ Liudger, 46, 344.
+ Livres saints (les), 40, 275.
+ Lluydawc, 425.
+ Lofnheidr, 126.
+ _Lohier et Mallard_, 503.
+ Loire, 79, 164, 291, 292.
+ Loi Salique, 129-142.
+ Lokman, 414.
+ Lombards (Langobards), 37-41, 47, 88, 107, 108, 126, 128, 148-150,
+ 165, 167, 193, 194, 196, 276, 385, 390, 401, 440, 480.
+ _Longibarbae_, 149.
+ Longlier (Longolarum), 436, 437.
+ Lopichis, 41, 168, 169.
+ Loquifer, 496.
+ Lorraine, 164, 425.
+ Lot, 427.
+ Lothaire II, 118.
+ _Lotharia_, 118.
+ _Lotharingia_, 117.
+ Lothering (Lothring), 117, 118.
+ Louis le Débonnaire, 55.
+ Louvain, 183.
+ Lucius, sénateur romain, 80.
+ _Ludwigslied_, 346.
+ Lug, 400.
+ Lupus le duc franc, 493.
+ Luxembourg, 426.
+ Luxeuil, 471.
+ Lyngheidr, 126.
+ Lyon, 244, 320.
+ Lyonnaise (comte de la), 214.
+ Lys, 141.
+
+M.
+
+ _Mabinogion_, 425.
+ Macbeth, 398-400.
+ Maestricht, 66, 67, 163.
+ Magdebourg, 289.
+ Magnus, 128.
+ Maixent (saint), 279, 280.
+ Majorien, 139.
+ _Malbergslied_, 121.
+ Malines, 182.
+ Mamert (saint), 278.
+ Manaulf, 468, 469.
+ Mannus, 85, 86, 88, 90, 95, 99.
+ Mans (Le), 306.
+ Marcellin (Ammien), 34.
+ Marcellin, chroniqueur, 447, 448.
+ Marcomir, 102, 105, 134-136.
+ Marguerite (chemin de la reine), 425.
+ Marius, 216.
+ Marius d’Avenches, 60, 77, 253-255, 261, 262, 323-325, 330, 332-334.
+ Marses, 86.
+ Martin de Tours (saint), 246, 268, 269, 275, 279.
+ Martin (Henri), 16, 22, 73, 237.
+ Marseille, 191, 229.
+ Mauderan, 126.
+ Maudoire, 126.
+ Mauriac, 158, 163, 177, 255-257, 367, 502.
+ Maurice, empereur romain, 187-194.
+ Mauringa, 128.
+ Maurinus, 427.
+ Mauritanie, 275.
+ Mayençais, 466, 467.
+ Mayence, 278, 412, 413, 415, 416, 465-467.
+ Meaux, 223, 441-443.
+ Meginhard, 500.
+ Mein (Moenus), 111, 276.
+ Melun, 233, 250, 251.
+ Memmon, v. Mimon.
+ Mercurius, 149.
+ Merohingii, 154.
+ Mérovée (Merovech, Merovechus, Meroveus), 9, 72, 73, 134, 137, 139,
+ 147, 150-159, 165, 176, 178, 181, 275, 369, 410, 501, 502.
+ Meroving (Meroveching), 154-156.
+ Mérovingiens, 8, 11, 13, 84, 125, 154, 205, 398, 439, 455, 473, 474,
+ 476, 501.
+ Merwe, 154, 155.
+ Merwings, 154.
+ Mésie, 34, 500.
+ Mettius Fufetius, 305.
+ Metz, 66, 67, 163, 277, 410, 419.
+ Meurthe, 427.
+ Meuse, 163, 164, 342, 382, 426, 427, 438, 503.
+ Mézeray, 9.
+ Michelant, 457.
+ Micy, 321, 415.
+ Milmort, 426.
+ Mimon, 91.
+ Minotaure, 151.
+ _Miracula Martini_ (le), de Grégoire de Tours, 275.
+ Monge (Léon de), 383.
+ Monod (G.), 21, 61, 313, 435.
+ Montagnes Rocheuses, 183.
+ Morfeas, 127.
+ Morolf, 238.
+ Moytura, 5, 400.
+ Mulius, 88, 90.
+ Müllenhoff (K.), 95, 153-156.
+ Müller (H.), 112.
+ Mummolus, 191.
+ Munderic, 383.
+ Murias, 127.
+
+N.
+
+ Namatius (saint) de Clermont, 69.
+ Naples, 262.
+ Narbonne, 278.
+ Narsès, 191.
+ Nasium, 409.
+ Nennius, 86.
+ Nepotianus (saint) de Clermont, 69.
+ Neptune, 150, 151, 501.
+ Neustrie, 54, 115, 124, 375, 386, 397, 428, 454, 470, 471, 487, 497,
+ 498.
+ Neustrien, 81, 181, 402, 423, 471.
+ Nibelungen, 49, 126, 238, 249, 299, 478, 479, 498, 499, 500.
+ _Nibelungenlied_, 162.
+ Noé, 91-93.
+ Noire (mer), 106.
+ Normands (Nordmanni), 341.
+ Norique, 276.
+ Norvège, 44.
+ _Notitia civitatum Galliae_, 116.
+
+O.
+
+ Odin, 38, 91, 340.
+ Odyssée, 40.
+ Ogier le Danois, 4.
+ Oise, 81.
+ Oium, 106.
+ _Origo Gentis Langobardorum_, 128, 148-150, 196.
+ Orléans, 67, 71, 163, 201, 228, 250, 251, 321, 324, 489.
+ Orose (Paul), 59.
+ Ortnit (le roi), 238, 377.
+ Ostrevant, 360.
+ Ostrogoths, 36, 37, 95, 126, 291, 338, 361, 480.
+ Oswald, 126.
+ Oswin, 126.
+ Otton IV, 289.
+ Ouen (saint), v. Audoën.
+ Outre-Jura, 79.
+ Outremeuse (Jean d’), 428.
+ Outre-Rhin, 111, 113, 410, 498.
+
+P.
+
+ _Passio S. Sigismundi_, 324.
+ Placidina, 69, 280.
+ Pline l’Ancien, 94, 95, 97.
+ _Poeta Saxo_, 53.
+ Poitiers, 197, 266, 267, 269, 277, 281, 349, 355, 356, 372, 491.
+ Pologne, 368.
+ Prétextat de Rouen, 387.
+ Priam (Priamus), 91, 92, 104, 105, 134, 135.
+ Priamides, 105.
+ Priscus, historien grec, 177, 178, 190.
+ Procope, 115, 117, 361, 374.
+ Provence, 425.
+ Pucelle (chemin de la), 425.
+ Pyrénées, 461, 463, 467.
+
+Q.
+
+ Quillien (saint), 443.
+ Quinotaure, 501.
+
+R.
+
+ Radegonde (sainte), 196, 248, 249, 347, 349, 355-357, 372, 374, 491.
+ Rado, 126.
+ Radulf, duc de Thuringe, 464-466.
+ Ragnacaire, 211, 216, 217, 305-317, 401, 502.
+ Rajna (Pio), 25, 26, 195, 205, 290, 346, 435, 440, 446, 499, 500.
+ Ram (Mgr de), 183.
+ Ranchaire, v. Ragnacaire.
+ Ranke (L. von), 22, 26, 73, 237, 262.
+ Rathaïl (J. de), 13, 14.
+ Ravenne, 260.
+ _Regius (mons)_, 39.
+ Reims, 174, 223, 391, 397.
+ Remy (saint) de Reims, 62, 223, 224.
+ Renard, 299.
+ Renard (Renaud), fils Aymon, 126.
+ Renatus Frigeridus Profuturus, 59, 102.
+ Renaut, 502.
+ Respamara, 34.
+ Rhin, 21, 45, 102, 103, 105, 108-114, 118, 119, 124, 138, 295, 344,
+ 434, 436, 438, 460, 464, 466, 478.
+ Richaire, 306.
+ Richard, fils Aymon, 126.
+ Richimer, 60, 103, 134, 135.
+ Rignomir, 306.
+ Ripuaires, v. Francs Ripuaires.
+ Rodez, 266.
+ _Rodogune_, 422.
+ Rodolphe, roi des Hérules, 38, 308.
+ Rodolphe, moine de Fulda, 88, 500.
+ Rodrigue, roi des Visigoths, 503.
+ Roduald, 165.
+ Roland, 4, 7, 262, 335, 435, 463, 467, 488.
+ Romains, 10, 34, 71, 78, 79, 81, 88, 90, 96, 97, 108, 117, 121, 123,
+ 133, 138, 141, 142, 149, 151, 177, 184, 188, 201, 213-215, 221, 226,
+ 227, 230, 257, 260, 261, 271, 272, 290, 299, 300, 366, 407, 424,
+ 480, 481, 492.
+ _Romancero_, 33, 54.
+ Rome, 162, 177, 190, 276, 305, 314.
+ Romilde, 165, 167.
+ Romulus, 88.
+ Roncevaux, 462, 463, 467.
+ Ronneberg (Runibergun), 352.
+ Roricon, 233.
+ Rosamonde, femme d’Alboïn, 39, 40.
+ Rosomons, 36.
+ Roth, 502.
+ Rouen, 472.
+ Rumetrude, 38.
+ Rusticus (saint), 69.
+
+S.
+
+ Saba (reine de), 198.
+ Sadrégisile, duc franc, 24, 82, 457, 458.
+ Saemundus, prudhomme frison, 128.
+ Saedeleuba, 228.
+ Saint-Baussant, 427.
+ Saint-Denis, 81, 386, 402, 469.
+ Saint-Gall, 169, 441.
+ Saint-Germain des Prés, 386.
+ Saint-Hilaire, à Poitiers, 269.
+ Saint-Jacques (chemin), 430.
+ Saint-Jean de Losne, 453.
+ Saint-Julien au pays d’Étampes, 427.
+ Saint-Maurice d’Agaune, 320, 321.
+ Sainte-Croix (monastère), 491.
+ Saint-Pierre de Paris, 270, 271, 274.
+ Saintes, 278, 291.
+ Salegast, 121.
+ Saliens, v. Francs Saliens.
+ Salluste, 482.
+ Salomon (le roi), 238, 452-454.
+ Salvius (saint) d’Alby, 65.
+ Sarrazins, 276.
+ Sarus, 36.
+ Saturne, 91.
+ Saunaire (le chemin), 427.
+ Saxe, 116, 204, 383, 391, 430, 441, 443-448, 456, 485, 500.
+ Saxo Grammaticus, 49, 50, 78, 238, 399.
+ Saxons, 46-48, 54, 71, 87, 107, 108, 276, 309, 337, 351-354, 357, 358,
+ 383, 388, 391, 434, 435, 438, 440, 442, 445, 500.
+ Scadau (île de), 38.
+ Scandinave, 44, 49, 90, 91, 272, 340-342.
+ Scandinavie (Scandinavia, Scathanavia, Scandia), 35, 47, 107, 149.
+ Scandza, 106.
+ Scarponne, 426.
+ Schafarik, 500.
+ Scheidungen, 48, 352.
+ Schlegel (Auguste-Guillaume), 13.
+ Schroeder, 313.
+ Scolastica de Tours, 69.
+ Scoringa, 107.
+ Scythie, 106.
+ Ségeste, 125.
+ Segimir, 125.
+ Segimund, 125.
+ Shakespeare, 398, 399.
+ Semias, 127.
+ Senlis, 223.
+ Sénéchal, le duc franc, 456.
+ Servais (saint) de Maestricht, 66-68, 163.
+ Severin (saint) de Norique, 276.
+ Sextus Tarquin, 255, 473.
+ Sibich, 186.
+ Sibylle, 405.
+ Sicambria, 105, 119.
+ Sicile, 427, 496.
+ Sidoine Apollinaire, 61, 69, 78, 139, 145, 146, 280, 482, 488, 502.
+ Sigar, 126.
+ Sigebert I, roi d’Austrasie, 204, 375, 387, 388, 391, 400, 405, 410,
+ 430, 449.
+ Sigebert II, roi d’Austrasie, 464-466.
+ Sigebert, roi de Cologne, 68, 282, 283, 294, 298, 301, 302, 311, 313,
+ 315, 316, 363, 374, 421.
+ Sigebert de Gembloux, 502.
+ Sigéric, 320, 323, 325, 326.
+ Sigfried, 237, 238, 429, 430, 478, 479, 487, 495, 499.
+ Sigismond, roi des Burgondes, 245, 247, 419-424, 429, 430.
+ Sigivald, 70.
+ Siglind, 126.
+ Sigmund, 126.
+ Signe, 126.
+ Sigurd, 126.
+ Slaves, 168, 500.
+ Snorri Sturluson, 91.
+ Soissons, 211, 212, 217-220, 223, 224, 228, 315, 396, 397.
+ Soissonnais (Sexonas), 396, 398.
+ Somme, 110, 133, 140, 144, 145.
+ Soule (vallée de la), 462, 467.
+ Spales, 106.
+ Stanley, 272.
+ Stenbiorn, 126.
+ Suède, 341.
+ Suèves, 86, 94.
+ _Sugambra cohors_, 500.
+ Sulpice Alexandre, 59, 102.
+ Sulpice Sévère, 61.
+ Sulpice Sévère (le pseudo-), 267.
+ Sundgau, 465.
+ Sunno, 102, 105, 134-136.
+ Swanahilde, 36.
+ Syagrius, 71, 291, 302, 313.
+ Syracuse, 473.
+
+T.
+
+ Tacite, 3, 31, 32, 34, 87-89, 94, 98, 499.
+ Tarente, 438.
+ Tarquin le Superbe, 473.
+ Tarquin (Sextus), 255, 473.
+ Taso, 105.
+ Tato, 38.
+ Taxandrie, 114, 145.
+ Tchekh, 500.
+ Teuton, 94.
+ Thegan, 55.
+ Théodebald, roi d’Austrasie, 375.
+ Théodebert I, roi d’Austrasie, 204, 339, 343, 349-351, 376-378, 382,
+ 478.
+ Théodebert II, roi d’Austrasie, 157, 367, 370, 409, 412-414, 418-421.
+ Théodelinde, 40, 41.
+ Théodemir, 126.
+ Théodoric I (Thierry), roi d’Austrasie, 12, 48, 70, 128, 171, 204,
+ 266, 280, 321, 332, 337-339, 342, 347, 354, 358-359, 362, 364, 368,
+ 370-378, 478, 479.
+ Théodoric II, roi de Burgondie, 157, 367, 409, 415, 418-423, 461.
+ Théodoric, roi des Visigoths, 158, 256.
+ Théodoric le Grand, roi des Ostrogoths, 7, 34-37, 52, 203, 286-288,
+ 291, 292, 319, 320, 326, 338, 361, 481, 495.
+ Théodoric le Hugue, 338.
+ Théodose II, empereur, 502.
+ Thérouanne, 145.
+ Theudemar, 134.
+ Theudemir, 60, 103, 105, 135, 203.
+ Theudoald, 322.
+ Thidrek, 239, 240. Cf. Théodoric le Grand.
+ _Thidrekssaga_, 237-239.
+ Thierry (Augustin), 16.
+ Thor, 91, 92.
+ Thorbiorn, 126.
+ Thorgeidr, 126.
+ Thorismond, 247.
+ Thorismund, 126, 158.
+ Thorisund, 126.
+ Thormodr, 126.
+ Thuringe (Thoringia, Thüringen), 72, 102, 105, 110-113, 115-118, 138,
+ 180, 188, 189, 198, 200, 207, 249, 256, 347, 348, 350, 351, 354-358,
+ 361, 362, 370-373, 376, 381, 384, 464, 465.
+ Thuringiens (Thoringi), 12, 47, 48, 79, 88, 96, 107, 108, 113, 115,
+ 117, 133, 137, 194, 196, 198, 347-353, 358, 359, 361, 362, 364, 365,
+ 372, 374, 391.
+ Tolbiac, 282-284, 295, 350, 368, 373, 410, 411, 418, 487.
+ Tombe Brunehaut, 427.
+ Tongres, 112, 115, 116, 119, 173, 429.
+ Tongrie, 116, 117, 119.
+ Tongriens (Tungria, Tungri), 112, 115, 117, 118, 362.
+ Torismod, 39.
+ Toul, 409, 412.
+ Toulouse, 191, 211, 261, 266, 285.
+ Touraine, 79.
+ Tournai (Turnacinsis urbs, Turnacum), 10, 137, 138, 145, 146, 201,
+ 298, 302, 502.
+ Tours, 60, 102, 266, 268, 270, 275, 279, 281, 301.
+ _Translatio sancti Alexandri_, 88, 358.
+ Trapsta, 330.
+ Trémogne, 278.
+ Trêves, 171, 399.
+ Troie, 133.
+ Tronchienne, 208.
+ Tror, v. Thor.
+ Troes, 91.
+ Troussy (Trucciacum), 396, 398.
+ _Trullo_ (concile _in_), 389.
+ Tuatha Dé Dannan, 4, 127, 400.
+ Tuisco, 33, 85, 90.
+ Tullus Hostilius, 305.
+ Turin, 194.
+ _Turingawis_, 112.
+ Turisind, 39, 440.
+
+U.
+
+ Uiscias, 127.
+ Ulysse, 164, 299, 301.
+ Ulmerunges, 106.
+ Unno, 115.
+ Unstrut, 349, 352, 359, 366, 465, 467.
+ Upsala, 91.
+ Urbicus (saint) de Clermont, 69.
+
+V.
+
+ Vaast (saint), v. Vedast.
+ Valamir, 126.
+ Valentinien III, 503.
+ Valois (Adrien de), 111, 436.
+ Vandales, 41, 42, 65, 86, 87, 96, 106, 107, 149, 275.
+ Vasconie, 461.
+ Vascons, 461, 462.
+ Vaudemont, 427.
+ Vedast (saint), 62.
+ Véiens, 305.
+ Velly (le P.), 9.
+ Venerandus (saint) de Clermont, 69.
+ Vénétie, 165.
+ Verdun, 382.
+ Veresallis, 329.
+ Vergellus, 366.
+ Vérone, 40, 495.
+ Vézeronce, 321, 322, 325, 331, 333, 334.
+ _Via strata Brunichildis_, 426.
+ Victor de Tunnuna, 267.
+ Victorius, 69.
+ _Vicus Helena_, 144.
+ Vidigoia, 34.
+ Vidimir, 126.
+ _Vie de saint Faron de Meaux_, 433, 441.
+ _Vie de saint Hilaire_, 277.
+ _Vie de saint Léodegar_, 470.
+ Vienne en Dauphiné, 260, 261, 278, 321.
+ Vienne (la), rivière, 268.
+ Vignier (N.), 112.
+ Villery, 230, 409.
+ Vincent (saint), 385.
+ _Vindilicus_, 149.
+ Virgile, 429, 431, 482.
+ Virgile de Toulouse, 13.
+ Visigoths, 36, 68, 69, 72, 95, 96, 158, 256, 265, 267, 268, 274,
+ 279-281, 284, 285, 288, 290, 376, 382, 495, 496.
+ Vita (le), 445, 448.
+ _Vita Agili_, 155.
+ _Vita Arnulfi_, 117.
+ _Vita Chilleni_, 443-447.
+ _Vita Clotildis_, 233.
+ _Vita Columbani_, 155, 444.
+ _Vita Dagoberti_, v. _Gesta Dagoberti_.
+ _Vita Genovefae_, 201, 503.
+ _Vita Karoli_, 155.
+ _Vita Maxentii_, 280.
+ _Vita Lupi Trecensis_, 502.
+ _Vita Remigii_, 81, 82, 223, 224, 283.
+ Volgelsheim, 427.
+ Vosges, 170, 410.
+ Vouillé (Boglodoreta), 68, 69, 266, 280, 282, 291, 295, 313, 314.
+
+W.
+
+ Wacco, 196.
+ Waelhem, 182.
+ Wahal, 112.
+ Waitz (G.), 113, 115, 153.
+ Walagothes, 87, 95.
+ Waldémar, roi de Danemark, 503.
+ Waldéric, 352, 461.
+ Walhalla, 90, 430.
+ Waltharius (Walther d’Aquitaine), 169, 170, 171, 176, 289.
+ Wandalmar, 461.
+ Warnachaire, 416.
+ Warnefrid, père de Paul Diacre, 169.
+ Warcq, 503.
+ Wasgenstein, 170.
+ Welches, 96.
+ Wéser, 434, 435, 436, 448, 449.
+ Widoheim, 127.
+ Widukind, chroniqueur saxon, 47, 48, 107, 108, 338, 358, 377.
+ Willehad, 468.
+ Willibald, 461.
+ _Windili_, 97.
+ Windogast, 121.
+ Windoghem, 121.
+ Winili, 149.
+ Winniles, 107, 108, 149.
+ Wintrion, 396, 397.
+ Wiomad, 12, 162, 175, 178, 180-188, 193, 200, 206, 224, 303.
+ Wisogast, 121.
+ Wodan (Wotan, Godan), 91, 92, 107, 122, 149, 150, 159, 425.
+ Wolfdietrich, 377, 378, 478.
+ Wolff (F.-A.), 7.
+ Wulemarus, 128.
+
+X.
+
+ Xanten, 478, 487.
+
+Y.
+
+ Ybor, 149.
+ Yngvi-Frey, 91.
+ Yonne, 427.
+
+Z.
+
+ Zacharie, pape, 390.
+ Zarncke, 502.
+ Zechim, 91.
+ Zopyre, 255.
+
+
+
+
+TABLE DES MATIÈRES
+
+
+ Introduction 1-27
+
+ L’épopée est, chez toutes les nations, la forme primitive de
+ l’histoire, 1.--L’histoire ne commence qu’à partir du moment où
+ les peuples acquièrent la notion de sa différence d’avec l’épopée,
+ 3.--Cette notion ne s’acquiert que lentement et graduellement,
+ _ibid._--Quand on a commencé à pénétrer dans la vraie nature de
+ l’épopée, 7.--Premières lueurs de la critique dans le domaine
+ de l’épopée franque, 8.--Rôle des philologues. Les frères Grimm,
+ 11.--Fauriel, _ibid._--Ampère et Schlegel, 12.--Témérités de Rathaïl,
+ 13.--Les historiens restent étrangers aux vues des philologues,
+ 14.--Kries, Loebell, 15, Augustin Thierry, Henri Martin, 16,
+ Charles Lenormant, l’abbé Gorini, 17.--Rôle de Junghans, 18, et de
+ Lecoy de la Marche, 19.--Indifférence persistante des historiens:
+ Ranke, Fustel de Coulanges, 22.--Constatations des philologues:
+ G. Paris, 23, A. Darmesteter, 24.--Importance du livre de Rajna,
+ 25.--Ce qui restait à faire après lui, 26.
+
+ LIVRE I.
+ Les ancêtres de Clovis.
+
+ CHAPITRE I.--Les Sources 31-84
+
+ L’épopée a existé chez tous les peuples germaniques, 31.--Témoignages
+ historiques qui en attestent l’existence chez les Ostrogoths,
+ 34.--Les Lombards, 37.--Les Vandales, 41.--Les Anglo-Saxons, 42.--Les
+ Frisons, 46.--Les Saxons du continent, _ibid._--Les Scandinaves,
+ 49.--Témoignages spéciaux établissant l’existence de chants épiques
+ chez les Francs des premiers siècles, 51.--Le recueil de Charlemagne,
+ 54.--Les chroniqueurs mérovingiens ont-ils connu et utilisé les
+ chants épiques de leur nation? 57.--Arguments qui permettent de
+ résoudre cette question d’une manière affirmative pour Grégoire
+ de Tours, 59, pour Frédégaire, 72, pour le _Liber Historiae_
+ (_Gesta Francorum_), 76.--Dans quelle mesure ont-ils connu et
+ utilisé ces chants? 77.--Le _Gesta Dagoberti_ et le _Vita Remigii_,
+ 81.--Différence entre la tradition ecclésiastique et la tradition
+ populaire, 83.
+
+ CHAPITRE II.--La plus ancienne chanson germanique 85-99
+
+ Chant généalogique des anciens Germains signalé par Tacite, 85.--Le
+ contenu de ce chant s’est conservé au moyen âge, 86.--Ce n’est
+ point par Tacite que le moyen âge l’a connu, 88.--Remaniements
+ qu’il a subis, 89.--On y a rattaché la généalogie de tous les
+ peuples compris dans l’empire franc, 95.--La date probable de ce
+ remaniement est le VIe siècle, 96.
+
+ CHAPITRE III.--La plus ancienne chanson franque 101-131
+
+ Difficulté qu’il y a de discerner dans Grégoire de Tours les
+ traditions franques des renseignements annalistiques, 102.--Où
+ commencent les premières et à quoi on les reconnaît chez lui,
+ 102, et chez les autres chroniqueurs, 104.--Comparaison de ces
+ traditions avec celles des autres nations barbares sur leurs
+ origines, 106.--La _Thoringia_, 110.--Diverses interprétations de
+ ce nom, 110.--Preuve que c’est une contrée cis-rhénane et qu’elle
+ doit être identifiée avec le pays des _Tungri_, 112.--_Dispargum_,
+ 118.--La _Pannonia_, 119.--Autres documents sur les traditions
+ franques: les deux prologues de la _Loi Salique_, 120.--Leur date,
+ 123.--Leurs caractères, 124.--Ils contiennent la substance d’un
+ chant populaire très ancien, _ibid._--Preuves, 125.--Accord de leur
+ tradition avec celle de Grégoire sur les origines, 129.
+
+ CHAPITRE IV.--Clodion 133-146
+
+ Traditions diverses sur les origines de la dynastie mérovingienne,
+ 133.--Leur valeur, 134.--Histoire populaire de Clodion,
+ 139.--Comparaison de l’histoire et de la tradition, 140.
+
+ CHAPITRE V.--Mérovée 147-159
+
+ Légende relative à la naissance de Mérovée, 147.--Frédégaire a
+ altéré la forme primitive de cette légende, 148.--Son caractère
+ antéchrétien. Hésitations qu’elle a causées à Grégoire de Tours,
+ 151.--Origine de la légende, 153.--Historicité de Mérovée, 156.
+
+ CHAPITRE VI.--La jeunesse de Childéric 161-178
+
+ Légende populaire sur ses aventures d’enfance pendant l’invasion
+ d’Attila, 161.--Comparaison de cette légende avec d’autres traditions
+ germaniques du même genre, 162.--Récits Lombards, 165, Walther et
+ Hildegonde, 169, Attale, 171.--Ce qu’il y a d’historique dans la
+ légende childéricienne, 176.
+
+ CHAPITRE VII.--Childéric (suite) 179-208
+
+ Histoire de l’expulsion de Childéric par les Francs et de
+ ses amours avec la reine Basine, 179.--Caractère germanique
+ de cette histoire, 181.--Ce qu’en a pensé Grégoire de Tours,
+ _ibid._--Forme qu’elle revêt dans Frédégaire, 185.--Interpolations
+ manifestes de celui-ci, 187, et preuves de la date récente de
+ ces interpolations, 189.--Influence de l’histoire du prétendant
+ Gundovald sur leur formation, 190.--Leur lien de provenance,
+ 193.--Ce qu’il y a d’historique et ce qu’il y a de fictif dans
+ l’histoire de Basine, 194.--Que faut-il croire de la royauté franque
+ d’Aegidius? 201.--Examen de la légende de la vision nuptiale,
+ 202.--Interprétation de celle-ci, 204.--Sa date, 205.--Conclusion,
+ 206.--Note sur saint Basinus, 207.
+
+ LIVRE II.
+ Clovis et ses fils.
+
+ CHAPITRE I.--La guerre de Syagrius 211-224
+
+ Cette histoire est racontée par Grégoire d’après des _Annales_,
+ 211.--Toutefois, il a eu connaissance aussi d’une tradition
+ orale franque dont il se remarque des reflets dans son récit,
+ 213.--L’épisode du vase de Soissons n’est pas légendaire, mais
+ historique, 218.--Il est emprunté à une source contemporaine,
+ qui paraît être le _Vita Remigii_, 222.
+
+ CHAPITRE II.--Le mariage de Clovis 225-251
+
+ Pourquoi la tradition épique laisse de côté les événements
+ principaux de l’histoire de Clovis et s’attache à des épisodes
+ individuels, 225.--Histoire du mariage de Clovis d’après les
+ trois chroniqueurs francs. Variantes qu’elle présente et origine
+ de celles-ci, 227.--Grégoire de Tours a déjà connu l’histoire
+ légendaire, mais en a effacé les traits les plus invraisemblables,
+ 233.--Cette histoire était taillée sur le patron de toutes les
+ légendes sur les fiançailles et le mariage des héros, 237.--Analyse
+ de l’histoire et examen des types qu’elle met en scène. Aurélien,
+ 240, Aridius, _ibid._--Ce qui en reste d’historique, 242.--Les
+ crimes attribués à Gondebaud sont légendaires, _ibid._--Comment
+ ont-ils été inventés? 245.--Influence de l’histoire de sainte
+ Radegonde sur la formation de la légende de Clotilde, 248.
+
+ CHAPITRE III.--La première guerre de Burgondie 253-264
+
+ Histoire de cette guerre d’après Grégoire et Marius d’Avenches,
+ 253.--Leur accord, _ibid._--Interpolation de l’épisode du siège
+ d’Avignon par Grégoire, 254.--Cet épisode est légendaire, 255.--Il
+ a été imaginé en pays franc, 258.--Il ne provient pas d’un chant
+ épique proprement dit, 260.--Historicité de l’épisode de la prise
+ de Vienne, _ibid._
+
+ CHAPITRE IV.--La guerre des Visigoths 265-292
+
+ Grégoire rapporte sur cette guerre quantité de traditions orales,
+ 265.--Leur énumération, 268.--Elles sont d’origine romane et
+ ecclésiastique, et elles n’ont rien d’épique, 269.--Examen critique
+ de ces traditions: I. La construction de l’église Sainte-Geneviève,
+ 270.--II. Le respect de Clovis pour saint Martin. III. L’oracle rendu
+ par saint Martin à Clovis, 274.--IV. La biche qui montre le gué de
+ la Vienne, 275.--V. Le rayon lumineux de la basilique Saint-Hilaire,
+ 277.--VI. La chute des murs d’Angoulême, _ibid._--VII. Le cheval de
+ Clovis, 278.--Autres données traditionnelles, 279.--En quoi elles
+ se distinguent des traditions épiques franques, 281.--Il existait
+ pourtant des traditions barbares sur la guerre d’Aquitaine, à preuve
+ l’histoire de la présence de Chlodéric à la bataille de Vouillé,
+ 282, celle de la blessure reçue par Clovis, 284, et surtout celle
+ de l’origine de la guerre entre Clovis et Alaric II, 285.
+
+ CHAPITRE V.--Les meurtres de Clovis 293-317
+
+ Le récit de ces meurtres nous transporte sur un terrain épique par
+ excellence, 293.--Premier récit: Mort de Sigebert et de Chlodéric.
+ Caractère épique de ce récit. Ses contradictions internes,
+ 294.--Comment Grégoire l’a conçu, et comment il a essayé de
+ l’humaniser, 300.--Date du récit, 302.--Deuxième récit: Mort de
+ Chararic et de son fils, _ibid._--Preuve de sa provenance orale:
+ les traits barbares et archaïques, 303.--Troisième récit: La mort
+ de Ragnacaire de Cambrai, 305.--Même démonstration que ci-dessus,
+ 307.--Rapprochements et analogies avec d’autres légendes barbares,
+ 308.--Ces trois récits semblent avoir fait partie d’un même chant,
+ 311.--Discussion de l’ordre chronologique des événements auxquels
+ il y est fait allusion, 312.--Essai de reconstitution des faits
+ réels, 315.
+
+ CHAPITRE VI.--La deuxième guerre de Burgondie 319-335
+
+ Histoire de la deuxième guerre de Burgondie d’après Grégoire de
+ Tours, 319.--Cette histoire est élaborée par l’esprit épique, qui
+ explique les catastrophes par des fautes à punir, 322.--Parties
+ historiques et parties légendaires, 323.--Comment Clotilde a été
+ mise en scène, 326.--Historicité de la fin tragique de Sigismond,
+ 329.--Comment la bataille de Vézeronce a été transformée en victoire,
+ 331.--Importance de la défaite comme élément épique, 334.
+
+ CHAPITRE VII.--La guerre de Frise ou l’invasion danoise 337-346
+
+ Théodoric d’Austrasie a été chanté en Allemagne sous le nom de
+ Hugdietrich, 337.--Il y a trace d’un chant sur lui dans l’histoire
+ du débarquement de Chochilaicus et de sa défaite d’après Grégoire
+ de Tours, 339.--Cette histoire a été chantée par les Scandinaves
+ et a été recueillie dans le _Beowulf_, 340.--Preuve de l’identité
+ des deux traditions, 341.--Elle a été chantée aussi par les Francs,
+ 343.--Indices épiques contenus dans le récit de Grégoire de Tours,
+ 344.--Traces que la légende a laissées parmi les populations
+ frisonnes, _ibid._
+
+ CHAPITRE VIII.--La guerre de Thuringe 347-378
+
+ Récit de cette guerre d’après Grégoire de Tours, 347.--Récit de
+ Widukind, 351.--Sainte Radegonde a été chez les Francs le souvenir
+ vivant de cette guerre et a pu garantir les traits généraux du récit,
+ 355.--Quant aux détails, ils sont légendaires, 358.--Analyse des
+ éléments légendaires. _La nappe coupée_, 359.--Les souvenirs rappelés
+ par Théodoric, 362.--Les fossés creusés par les Thuringiens sur le
+ champ de bataille, 365.--Le pont de cadavres sur l’Unstrut, 366.--La
+ ruse de Théodoric envers Clotaire, 368.--La mort de Hermanfried,
+ _ibid._--Toute cette histoire se décompose en trois récits
+ indépendants, 370.--Ces récits sont nés parmi les Francs d’Austrasie,
+ 373.--Théodoric et son fils Théodebert dans l’épopée, 375.
+
+
+ LIVRE III.
+ Les derniers Mérovingiens.
+
+ CHAPITRE I.--Frédégonde 381-402
+
+ Derniers souvenirs épiques de Grégoire de Tours, 381.--Manque de
+ données légendaires dans Frédégaire et dans le _Liber Historiae_
+ sur la période de 530 à 590, 385.--Impression faite par Frédégonde
+ sur l’imagination populaire, 386.--Légendes du _Liber Historiae_:
+ comment Frédégonde supplanta la reine Audovère, 388.--Légende
+ de l’adultère de Frédégonde avec Landéric et de l’assassinat de
+ Chilpéric, 392.--La légende de la forêt qui marche, 396.
+
+ CHAPITRE II.--Brunehaut 403-431
+
+ Les calomnies dont elle a été l’objet l’ont fort défigurée, mais
+ elles n’ont rien d’épique, 403.--Il existe cependant quelques
+ légendes populaires sur elle, 404.--Prophétie sibylline sur
+ Brunehaut, 405.--Légende de l’expulsion de Brunehaut par les
+ Austrasiens, 407.--Son origine, 408.--La guerre de Théodoric
+ et de Théodebert, 409.--Traits épiques que présente le récit de
+ Frédégaire: les morts qui ne peuvent pas tomber, 411, l’intervention
+ de l’évêque de Mayence, 412.--Ce que l’histoire devient dans le
+ _Liber Historiae_, 417.--Origine de la guerre et épisodes principaux
+ de celle-ci, 418.--La mort de Théodebert rappelle celle de Chlodéric,
+ 421.--Amour incestueux de Théodoric, 422.--Brunehaut en Jézabel,
+ 423.--Historicité du récit de sa mort, _ibid._--Les _chaussées
+ Brunehaut_, 424.
+
+ CHAPITRE III.--Clotaire II 433-449
+
+ Frédégaire n’a pas de légendes sur ce roi, 433.--Mais le _Liber
+ Historiae_ en raconte une très caractéristique: l’histoire de la
+ guerre de Saxe, 434.--Cette histoire est reproduite avec quelques
+ variantes par le _Gesta Dagoberti_, 436.--Elle provient d’un chant
+ épique sur Clotaire II, 437.--Nous connaissons ce chant par le _Vita
+ Faronis_, qui cite même un fragment de l’original, 441.--Divergences
+ légères entre ces deux sources, 445.--Éléments historiques du récit,
+ _ibid._--La guerre de Saxe faite par Clotaire I, et attestée par
+ l’histoire, a été attribuée par suite d’un transfert épique à
+ Clotaire II, 446.
+
+ CHAPITRE IV.--Derniers accents épiques 451-474
+
+ Nos sources ne présentent plus de trace de chants épiques à partir
+ de Clotaire II, 451.--Mais on y trouve encore des impressions
+ épiques, par exemple dans le portrait du roi Dagobert I, 452.--A
+ une époque postérieure à celle de la rédaction de nos sources, ces
+ impressions ont dû se traduire en chants épiques, 456.--Ainsi le
+ Floovant du XIIe siècle reproduit un épisode déjà consigné dans le
+ _Gesta Dagoberti_, _ibid._--De même, un combat malheureux de douze
+ généraux francs dans les Pyrénées paraît avoir été le prototype
+ de l’histoire poétique de Roland et des douze pairs à Roncevaux,
+ 461.--Et un épisode du règne de Sigebert II, raconté par Frédégaire,
+ doit avoir été le point de départ de l’histoire des traîtres de la
+ _Geste de Mayence_, 464.--Enfin le récit de la bataille de Flaochat
+ contre Willehad a un caractère fort épique, 468.--Dans le _Liber
+ Historiae_, saint Ouen a laissé aussi une impression épique qui se
+ traduit par des légendes, notamment celle du conseil qu’il aurait
+ donné à Ebroïn, 469.
+
+ CHAPITRE V.--Résumé et conclusions 473-498
+
+ Origines différentes des récits analysés dans ce livre. Les uns
+ proviennent d’impressions, les autres de légendes populaires, les
+ autres de chants épiques, 475.--Ils ne représentent qu’une faible
+ partie des données épiques de l’époque mérovingienne, 477.--Celles-ci
+ se retrouvent dans un grand nombre de moules épiques de l’épopée
+ carolingienne, dont l’origine est ici, _ibid._--Raisons diverses
+ pour lesquelles nos chroniqueurs n’ont gardé qu’une petite partie
+ des récits fournis par la tradition épique. Tous étaient romans et
+ n’avaient pas, comme Cassiodore et Paul Diacre, intérêt à recueillir
+ les légendes barbares, 480.--La rapidité du progrès social a de
+ son côté contribué à fondre les sujets mérovingiens dans l’épopée
+ carolingienne, 485.--L’épopée carolingienne n’est plus franque,
+ mais française, 487.--L’épopée française est née de la germanique ou
+ franque à l’époque mérovingienne; comment, 488.--Éléments épiques
+ existant chez les populations gallo-romaines à l’époque de la
+ conquête franque, 489.--Rôle des cours, 492, et des poètes francs,
+ 494.--Valeur de l’épopée française, 497.
+
+ Additions et corrections 498
+
+ Appendices.
+ I. L’origine troyenne des Francs 505
+ II. Les généalogies des rois mérovingiens 517
+ III. Les noms poétiques des Francs 524
+ IV. Le baptême de Clovis 530
+
+ Table des noms 539
+
+
+
+
+DU MÊME AUTEUR:
+
+
+ Les Origines de la Civilisation moderne, 3e édition, 2 volumes
+ in-12.--Bruxelles, Société belge de librairie 7 fr.
+
+ La Croix et le Croissant, 2e édition.--Liège, Grandmont-Donders 1 fr.
+
+
+
+
+NOTE DU TRANSCRIPTEUR
+
+
+On a représenté entre caractères _soulignés_ les passages en italique,
+et entre signes =égale= les passages en typographie dilatée (gesperrt)
+dans l’appendice II.
+
+On a interverti la table des noms et la table des matières pour que
+cette dernière figure à la fin de l’ouvrage.
+
+
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 78135 ***