diff options
| author | www-data <www-data@mail.pglaf.org> | 2026-03-07 17:18:13 -0800 |
|---|---|---|
| committer | www-data <www-data@mail.pglaf.org> | 2026-03-07 17:18:13 -0800 |
| commit | e71d903aaf5ac884bf5a3ac070e5e5bcfa245197 (patch) | |
| tree | 2259b701a3a2db8d67bc7a9cef9bb2afb7388892 | |
| -rw-r--r-- | .gitattributes | 3 | ||||
| -rw-r--r-- | 78135-0.txt | 19386 | ||||
| -rw-r--r-- | 78135-h/78135-h.htm | 23405 | ||||
| -rw-r--r-- | 78135-h/images/cover.jpg | bin | 0 -> 132243 bytes | |||
| -rw-r--r-- | LICENSE.txt | 11 | ||||
| -rw-r--r-- | README.md | 2 |
6 files changed, 42807 insertions, 0 deletions
diff --git a/.gitattributes b/.gitattributes new file mode 100644 index 0000000..6833f05 --- /dev/null +++ b/.gitattributes @@ -0,0 +1,3 @@ +* text=auto +*.txt text +*.md text diff --git a/78135-0.txt b/78135-0.txt new file mode 100644 index 0000000..bf5622f --- /dev/null +++ b/78135-0.txt @@ -0,0 +1,19386 @@ +*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 78135 *** + + + + + + HISTOIRE POÉTIQUE + DES + MÉROVINGIENS + + PAR + GODEFROID KURTH + PROFESSEUR A L’UNIVERSITÉ DE LIÈGE + + + PARIS + ALPHONSE PICARD ET FILS, ÉDITEURS + 82, Rue Bonaparte, 82 + + BRUXELLES + Société belge de librairie + O. SCHEPENS, directeur + 16, Rue Treurenberg, 16 + + LEIPZIG + F.-A. BROCKHAUS + 16, Querstrasse, 16 + Même maison à Berlin et à Vienne + + 1893 + + + + +NAMUR.--IMPRIMERIE LAMBERT DE ROISIN, ÉDITEUR + +RUE DE L’ANGE, 26 + + + + +A Monsieur + +LE MARQUIS DE BEAUCOURT + +Auteur de l’HISTOIRE DE CHARLES VII + + +Recevez, cher ami, l’hommage de ce livre, auquel vous avez bien voulu +m’autoriser à attacher votre nom. En vous l’offrant, il me semble que je +paie une vieille dette, non seulement d’amitié mais encore de +reconnaissance. Vous vous êtes créé des titres durables à la gratitude +de tous les travailleurs qui ne séparent pas l’amour de la science de +celui de la religion. La SOCIÉTÉ BIBLIOGRAPHIQUE, dont nous célébrons +aujourd’hui le 25e anniversaire, est devenue pour beaucoup d’eux une +famille qui salue en vous son chef aimé. Je suis sûr de n’être désavoué +par aucun en vous offrant ce modeste cadeau de fête comme un témoignage +de nos sentiments unanimes d’affection. + +Paris, le 6 février 1893. + + + + +PRÉFACE + + +En 1887, pendant que je lisais avec mes élèves la chronique de Grégoire +de Tours, je fus frappé de la différence de couleur et d’accent qui +règne dans les diverses parties du livre II, consacré, comme on sait, à +l’histoire des premiers rois mérovingiens. + +Cette différence me parut surtout remarquable dans les pages qui +racontent le règne de Clovis; elles me faisaient l’effet d’une vraie +mosaïque, formée des morceaux les plus disparates. Je voulus me rendre +compte de l’origine de ce phénomène, et des recherches auxquelles je me +livrai résulta un mémoire intitulé: _les sources de l’histoire de Clovis +dans Grégoire de Tours_, qui fut lu le 9 avril 1888 à Paris, au premier +Congrès scientifique international des catholiques. A ce travail se +rattachèrent plus tard une étude sur l’_histoire de Clovis dans +Frédégaire_ et une autre sur le _Gesta Regum Francorum_, qui achevèrent +de me convaincre de l’existence d’un important élément traditionnel et +oral dans l’historiographie mérovingienne. Je m’attachai alors à dégager +cet élément, en remontant le cours de l’histoire des Francs jusqu’aux +origines de la nation, et en le redescendant jusqu’au dernier rejeton de +Mérovée. Ce fut un long et minutieux travail, souvent interrompu par des +besognes professionnelles: il est venu finalement aboutir à ce livre, +dont j’ai suffisamment fait connaître la nature et le plan dans +l’introduction. Qu’il me soit permis d’ajouter que dans l’étude de +questions si délicates et, sous certains rapports, si neuves, l’écrivain +a quelque droit de compter sur l’indulgence du lecteur. + +Liège, le 19 janvier 1893. + + + + +INTRODUCTION + + +L’épopée est, chez toutes les nations, la forme primitive de l’histoire. +C’est l’histoire avant les historiens, telle que le peuple tout entier +la raconte de vive voix, et la transmet de bouche en bouche à la +postérité. Elle ne retient que ce qui a frappé l’imagination ou fait +battre le cœur, et elle ne laisse à ses auditeurs que des images et des +impressions. Les faits réels ne valent à ses yeux que dans la mesure où +ils lui servent à l’élaboration d’un certain idéal qu’elle en a conçu, +et auquel elle les plie et les ramène tous. Sous l’influence de cet +idéal, la narration se détache graduellement des réalités auxquelles +elle doit l’existence; elle devient son but à elle-même, et tire de ses +propres nécessités organiques tout son développement ultérieur. Bientôt, +elle ne garde plus d’autre élément historique que le grand nom auquel se +rattache le souvenir des faits qu’elle raconte; tout le reste est +remanié ou ajouté par le génie populaire. Ainsi, en peu de temps, le +sujet est _stylisé_, pour emprunter aux archéologues le terme par lequel +ils désignent un travail semblable, bien que moins approfondi, dans le +domaine des arts du dessin. Le résultat de ce travail inconscient de +l’âme populaire sur les données qui lui sont fournies par la vie, c’est +ce que nous appelons la poésie épique. Celle-ci consiste donc +essentiellement dans des récits légendaires tenus pour historiques. Si +l’auditeur pouvait se persuader que les histoires qu’on lui raconte sont +des fictions, il se détournerait avec indignation de ce qu’il +considèrerait comme autant de mensonges odieux. Mais une pareille +persuasion est bien loin de lui. Dans la jeunesse des sociétés, comme +dans celle des individus, il n’y a pas de place pour les facultés +critiques, réservées à un âge plus mûr; l’imagination créatrice refoule +dans l’ombre toutes les autres formes de l’activité intellectuelle, et +l’histoire n’est et ne peut être que de la poésie épique. + +Et cette poésie--est-il besoin de le dire?--ne peut pas se passer +longtemps d’une forme matérielle. De très bonne heure, elle dégage son +rythme, qui est en quelque sorte le vêtement qu’elle se tisse elle-même. +De son côté, le rythme est inséparable de la mélodie, dont il ne sera +détaché que beaucoup plus tard, lorsque la croissance continuelle des +œuvres du génie humain obligera de les séparer, pour leur permettre à +chacune de se développer en toute liberté. Et ainsi stylisée, +c’est-à-dire transfigurée par l’imagination populaire, et soulevée sur +les deux ailes du rythme et de la mélodie, l’histoire prend son vol à +travers les multitudes sous la forme de chansons épiques. C’est le +dernier terme de ses métamorphoses progressives[1]. Ainsi sera parcouru +tout le cycle du développement organique des souvenirs nationaux; ainsi +les peuples se verront mis en possession d’un riche et précieux +répertoire de souvenirs poétiques, qui constituera tout l’ensemble de +leurs annales: _unum apud illos memoriæ et annalium genus_, comme Tacite +le dit avec une justesse et une concision admirables[2]. + + [1] Si l’on me demandait pourquoi je ne parle pas ici de l’éclosion + des grands poèmes épiques, je répondrais qu’au point de vue de + l’histoire, ils ne marquent pas une phase nouvelle, tandis qu’ils en + marquent une très considérable, au contraire, au point de vue + littéraire, dont je n’ai pas à m’occuper ici. + + [2] Tacite, _Germania_, c. 2. + +L’épopée et l’histoire resteront confondues tant que la nation ne sera +pas arrivée à la conscience de l’écart qu’il y a entre les réalités +historiques et les images qu’elle en garde dans son esprit. Dès qu’elle +commencera à s’en apercevoir, l’heure de l’histoire aura sonné. Mais +aussi cette heure sera celle du déclin de l’épopée. On peut dire, sans +exagération, que celle-ci cessera d’exister virtuellement le jour où +elle cessera d’être prise pour de l’histoire. + +Il faut du temps, à la vérité, pour que la notion de la différence en +question se dessine d’une manière claire et nette dans l’esprit humain. +L’historiographie est née depuis longtemps, et, depuis longtemps, on +emploie des procédés mnémoniques destinés, par l’exactitude même avec +laquelle ils fixent les notions acquises, à contrarier l’efflorescence +épique, sans que l’incompatibilité entre les deux manières de se +souvenir éclate à tous les yeux. L’annaliste qui, le premier, consigne +les faits historiques par écrit, ne s’aperçoit pas lui-même qu’il +inaugure un procédé différent de celui de l’épopée. S’il marque avec une +exactitude relative le contour des événements qui se déroulent à partir +de lui, il continue, pour tous les faits qui ont précédé son temps, de +rester tributaire de la tradition poétique. Il la reproduit sans se +douter de sa vraie nature, et soude avec la plus grande naïveté +l’histoire légendaire à l’histoire réelle, comme si ce n’étaient pas +deux éléments hétérogènes, entre lesquels aucune fusion n’est possible. + +Voilà comment, même après la naissance de l’historiographie, l’épopée +continue d’occuper une large place dans les annales des peuples. Ses +développements ultérieurs sont arrêtés, dans une mesure importante, par +la solide barrière que le procédé historique établit entre elle et les +faits, mais elle reste en possession de tout le domaine conquis par elle +pendant les siècles antérieurs. Elle ouvre les annales de toutes les +nations, et elle s’épanouit avec une liberté illimitée sur les premières +pages de tous les chroniqueurs et de tous les historiens. Pendant tout +le moyen âge, et longtemps encore après la Renaissance, on a raconté +comme de l’histoire véritable les exploits du roi Arthur, de Roland et +d’Ogier le Danois, ainsi que les pathétiques aventures du Cid ou de +Guillaume Tell. Malheur à qui eût contesté ces héroïques souvenirs, +auxquels les nations tenaient comme à un patrimoine sacré, et qui +avaient pour elles presque autant de valeur que leurs croyances +religieuses! Il n’y a pas beaucoup plus d’un siècle (1760) qu’on faisait +brûler par la main du bourreau le livre du téméraire qui, le premier, +osa élever quelques doutes sur l’historicité de Guillaume Tell[3]. Et +qui me dit qu’aujourd’hui encore, parmi les enfants de la verte Erin, il +ne s’élèverait pas un tolle général d’indignation contre le profane qui +se permettrait de révoquer en doute que Partholon soit venu coloniser +leur île l’an 2520 de la création, ou que les Tuatha Dé Dannan aient +enlevé l’Irlande aux Fir-Bolgs et aux Fomoriens dans les deux sanglantes +batailles de Moytura[4]? + + [3] C’est la dissertation du pasteur Freudenberger intitulée: + _Guillaume Tell, fable danoise_. Berne, 1760. V. J. J. Hisely, + _Recherches critiques sur l’histoire de Guillaume Tell_ dans les + _Mémoires et documents publiés par la Société d’histoire de la + Suisse romande_, t. III, p. 438-450. + + [4] Tous ces faits, empruntés aux souvenirs épiques de l’Irlande, sont + présentés comme historiques dans la plupart des histoires de ce + pays. + +Les historiens n’étaient pas en état d’arriver par eux-mêmes à découvrir +la vraie nature des matériaux qu’ils mettaient en œuvre dans leurs +premières pages. Ils s’aperçurent bien du manque de vraisemblance de +certaines traditions, mais ce fut une constatation stérile, et que +pouvait faire comme eux le premier venu. Ils remarquèrent aussi, par +l’étude critique des sources, que certaines autres, pour n’être pas +invraisemblables, n’étaient cependant pas établies, ou qu’elles +manquaient de garantie, mais ce fut tout. Or, ce n’était pas assez. Il +ne suffisait pas de classer dans la catégorie du faux tout ce qui +s’écartait de la réalité objective; il fallait rendre compte de +l’origine de l’altération qu’avaient subie les récits, voir dans quelle +mesure elle avait eu lieu, et quelles influences l’avaient produite: +tout cela importait, sinon pour l’histoire des faits eux-mêmes, du moins +pour celle des idées. Mais pour une pareille tâche, les historiens +n’étaient pas armés; leur cercle était trop étroit et leur procédé trop +technique. Ils n’étudiaient que des documents et non des esprits. Une +fois que les faits ne rendaient pas le son de l’authenticité, ils les +éliminaient impitoyablement, sans leur accorder aucune valeur +quelconque. Mensonge ou fable! tel était leur jugement sommaire, et ils +croyaient avoir rempli toute leur mission quand ils avaient expulsé de +l’histoire, non sans mépris et parfois avec colère, tout ce qui n’était +pas rigoureusement historique. Ils ne se rendaient pas compte que +l’esprit épique est un élément qui ne peut être confondu, à proprement +parler, avec l’erreur, moins encore avec le mensonge, et ils en jetaient +les produits comme des matériaux de rebut, à peu près comme, dans les +usines du siècle passé, on jetait des scories riches encore d’une +quantité de minerai que des procédés d’extraction imparfaits n’avaient +pas permis d’utiliser. + +Il était réservé à une science mieux outillée de retourner à ces déchets +dont l’historiographie n’avait rien su faire, et d’en tirer, par une +analyse minutieuse, de précieux matériaux. Pénétrant par l’étude du mot +dans celle de la pensée, les philologues ont approché les premiers de ce +grand foyer de poésie qui est l’imagination populaire. Les premiers, ils +ont reconnu et noté les caractères distinctifs de la poésie qui s’y est +développée, dans cette espèce de demi-sommeil pendant lequel +l’imagination revoit en rêve les figures de la réalité, avec des +proportions et dans des combinaisons qu’elle prend naïvement pour celles +de la réalité elle-même. Ces caractères, une fois notés, devinrent pour +les critiques la pierre de touche de tous les récits dans lesquels on +les voyait apparaître. On put alors discerner ceux qui étaient +historiques de ceux qui appartenaient plutôt au domaine de la poésie, et +dans lesquels tout au plus se retrouvait un petit résidu d’histoire. Ce +fut une importante conquête scientifique, car elle permit de distinguer +désormais la narration épique, non seulement des faits historiques +proprement dits, mais aussi des mensonges conscients ou des erreurs +individuelles des chroniqueurs. Il y eut dès lors, dans l’histoire, +entre le domaine du vrai et celui du faux, une région intermédiaire qui +était, si je puis ainsi parler, celle du rêve, et la science disposa +d’une série de matériaux ayant tout au moins une vérité subjective, +puisqu’ils étaient le reflet des événements dans l’imagination +nationale. + +Je n’ai pas à raconter ici toutes les phases par lesquelles passa la +laborieuse enquête qui aboutit à ces importantes constatations: cela +m’entraînerait trop loin de mon sujet, et je me bornerai à quelques +indications indispensables. Soulevée pour la première fois à la fin du +siècle dernier par F. A. Wolff[5], la question de l’origine de l’épopée +ne fut pas résolue d’une manière définitive par ce savant, mais il eut +au moins le mérite de l’avoir posée avec une telle netteté, et d’en +avoir si bien fait comprendre l’importance, que depuis lors elle n’a +plus disparu du programme des travaux de notre siècle. Elle n’aurait +peut-être jamais trouvé de solution tant qu’on l’aurait étudiée sur le +seul terrain de l’antiquité grecque, dont les origines épiques +disparaissent pour nous dans une ombre épaisse et à jamais impénétrable. +Mais il vint un moment où l’on fut en état de poursuivre les mêmes +recherches dans le domaine de la philologie germanique. Plus rapprochée +de nous, l’antiquité germanique s’offre à nos regards dans le demi-jour +d’un crépuscule qui permet de discerner, au moins en grande partie, les +phases du développement de son épopée. On vit alors de quelle manière +les personnages historiques passent du monde de la réalité dans celui de +la fiction; on constata la série des transformations subies par les +types d’Attila ou de Théodoric pour devenir l’Etzel ou le Dietrich von +Bern de la légende, et l’on commença à se rendre compte du caractère +naturel et organique de ces métamorphoses. + + [5] Dans ses _Prolegomena ad Homerum_, Halle, 1795. + +Ces conclusions gagnèrent en netteté et en certitude à partir du jour où +la France, rentrée en possession de son épopée à elle[6], put appliquer +à la chanson de Roland la même méthode d’investigation. Le milieu +historique dans lequel était éclos ce chef-d’œuvre était en effet plus +abordable encore, le sujet placé dans une lumière plus vive que partout +ailleurs; on pouvait ici observer de très près la gestation de l’épopée, +et surprendre jour par jour les phases les plus variées de sa formation. +Cette nouvelle expérience ayant donné des résultats identiques à la +première, la démonstration était faite, et la science se trouvait +désormais à même de formuler la loi générale de la naissance et du +développement de l’épopée. Toutes les recherches ultérieures ne firent +que confirmer et préciser ces résultats. On peut dire que la physiologie +ne suit pas avec plus d’exactitude le développement de l’embryon dans le +sein maternel, que la philologie ne voit grandir et se former l’épopée +dans les fécondes profondeurs de l’imagination populaire. + + [6] C’est en 1839 que Francisque Michel publia l’édition _princeps_ de + la chanson de Roland. + +Mais, si la loi est désormais découverte et formulée, il s’en faut qu’on +en ait vérifié toutes les applications. C’est cette vérification que +j’ai entreprise en ce qui concerne les origines de l’histoire des +Francs. Par quelles sources connaissons-nous les premières pages de +cette histoire? N’ont-elles point été écrites sous la dictée de +l’imagination épique, et les premiers annalistes de ce peuple n’ont-ils +pas, eux aussi, consigné, comme des faits réels, des traditions relevant +plutôt de la poésie que de l’histoire? S’il en est ainsi, dans quelle +mesure a eu lieu cette confusion, et la science ne peut-elle pas, au +moins d’une manière approximative, déterminer ce qui, dans ces annales, +appartient à la réalité et ce qui relève de la légende? + +On ne se doutait guère, avant notre siècle, qu’une telle question pût +seulement être posée. Ou bien, on admettait en bloc toute l’histoire des +Mérovingiens, ou bien, si l’on y trouvait par ci par là un épisode plus +particulièrement choquant ou invraisemblable, on le taxait de mensonge +grossier, de fable ridicule, et on passait outre. Il n’y avait pas de +milieu entre ces deux extrêmes. S’agissait-il, par exemple, d’une +histoire aussi hautement épique que celle du mariage de Childéric avec +Basine, on entendait l’honnête Velly protester avec une vertueuse +indignation contre cette union adultère, contractée, s’il faut +l’entendre, au _grand scandale de tous les gens de bien_[7]. Le bonhomme +Lecointe, lui, soucieux de mettre la reine des Francs en règle avec son +confesseur, et de donner à Clovis un état civil avouable, insinuait +charitablement que, sans doute, Basine avait fui Basin parce qu’il la +maltraitait, et qu’elle n’avait épousé Childéric qu’après avoir reçu la +nouvelle certaine de la mort de son mari[8]. Était-il question de faits +matériellement impossibles, et qui portent leur caractère épique sur le +front, comme la tradition de l’origine de Mérovée, nos historiens n’y +voyaient pas plus clair: pour Eckhart, c’était une allégorie signifiant +que la femme de Clodion avait eu Mérovée d’un précédent mariage[9], +tandis que, d’après Mezeray, la légende aurait été mise en vogue par +Mérovée lui-même, _ou pour couvrir la faute de sa mère, s’il est vray +qu’il fust bastard comme quelques l’assurent, ou pour imprimer dans +l’esprit des siens une plus respectueuse obéissance_[10]. Si nous +entendons le P. Daniel traiter de roman l’histoire des amours de +Childéric[11], ne nous y trompons point: ce n’est pas encore la +critique, c’est le patriotisme français qui parle. En effet, les érudits +belges du XVIIe siècle, avec une animosité qu’explique l’état de guerre +presque permanent entre leur pays et la France, revendiquaient pour la +Belgique l’honneur d’avoir été le berceau de la monarchie franque[12], +et d’avoir donné au royaume salien ses deux premières capitales, +Dispargum et Tournai. Le savant jésuite était indigné de ces prétentions +des Belges à confisquer les origines du royaume de France, et, pour les +réfuter, il se voyait amené à infirmer le plus possible les témoignages +établissant qu’en effet les fondateurs du royaume des Francs étaient +venus de Belgique. Voilà pourquoi l’histoire traditionnelle de +Childéric, si favorable aux prétentions de ses adversaires, devait être +un roman pour le P. Daniel. Et l’on voit par cet exemple combien +l’historien était encore loin de la vraie méthode d’investigation, +puisqu’il ne savait pas la trouver alors même que l’intérêt de sa thèse +lui en suggérait l’emploi. + + [7] «Basine était belle, elle avait de l’esprit; Childéric, trop + sensible à ce double avantage de la nature, l’épousa au grand + scandale de tous les gens de bien, qui réclamèrent en vain les + droits sacrés de l’hyménée et les lois inviolables de l’amitié.» + Velly, _Histoire de France_, Paris 1766, t. I, p. 49. + + [8] Stamus igitur a plerisque neotericis, qui Basinam quod a viro male + haberetur in Franciam profugisse contendunt, et Childerico nupsisse + postquam de Bisini morte constitit. Lecointe, _Annales Eccles. + Franc._, t. I, p. 94. + + [9] Fredegarius itaque sub hoc figmento etiam indicat, Meroveum + conjugis quidem Clodionis filium, sed non ex Clodione, verum ex + Meroveo fuisse. Ut haec concilientur statuendum omnino est, + Clodionis uxorem antequam ei jungeretur maritum habuisse Meroveum, + ex quo peperit alium Meroveum Clodionis privignum, etc. J.-G. ab. + Eckhart, _Commentarii de rebus Franciæ Orientalis_, Wuerzburg, 1729, + t. I, p. 29. + + [10] Mezeray, _Histoire de France_, 1643, t. I, p. 13. + + [11] _Histoire de France_, Paris, 1713, t. I, p. XIII. + + [12] Voir notamment Godefroid Wendelinus, _Leges Salicae Illustratae_, + Anvers 1649, et J. Chifflet, _Anastasis regis Childerici_, Anvers + 1659. + +Le XIXe siècle a abordé l’étude de l’histoire avec un esprit nouveau. +Appuyé sur la base solide que lui ont faite les recherches de +l’érudition des deux siècles précédents, et éclairé par le spectacle des +révolutions, qui a mûri en lui bien des notions naissantes, il regarde +le passé du haut de la ligne de faîte qui sépare deux mondes, et il +apprend à se rendre compte des lois qui régissent les transformations +sociales. Il en a comme l’intuition avant que son analyse les lui ait +montrées. Assis au seuil de l’époque nouvelle, Chateaubriand semble, +dans une page des _Martyrs_, devancer d’un demi-siècle les progrès de la +science historique. Sa célèbre description de la bataille des Romains +contre les Francs est un des plus beaux exemples de la puissance +évocatrice du génie. A sa voix, le monde barbare sort pour la première +fois des ténèbres préhistoriques où il se dérobait depuis quatorze +siècles, et reparaît devant le lecteur moderne dans une scène toute +remplie de l’émotion et de la couleur de l’épopée[13]. Mais la claire +vue est un don qui n’appartient pas à tout le monde; la majorité des +hommes ne trouvent que par le travail patient les voies que le vol de +l’inspiration a montrées de haut aux esprits d’élite. Il est vrai que le +travail, c’est aussi du génie, puisque le génie c’est de la patience! + + [13] V. _Les Martyrs_, I. VI. + +A peine la philologie est-elle née que, devançant le moment où elle +pourra donner ses preuves, elle reconnaît et affirme déjà le caractère +légendaire de notre histoire. Dès 1816, les frères Grimm, dans leur +recueil de _Légendes allemandes_, placent au nombre des légendes +plusieurs épisodes de l’histoire des Mérovingiens, qui continuaient de +figurer comme historiques dans les pages de tous nos annalistes[14]. A +vrai dire, il n’y avait là qu’une ingénieuse conjecture, attestant +l’esprit divinatoire des illustres fondateurs de la philologie +germanique, mais elle marquait l’ouverture d’une ère nouvelle dans +l’historiographie franque: celle de l’exploration philologique de ses +origines. + + [14] Brüder Grimm, _Deutsche Sagen_. Berlin, 1816, p. 72-84. + +L’honneur d’avoir fait le premier pas dans ce domaine appartient à l’un +des savants les plus ingénieux de ce siècle: à Fauriel[15]. Le premier, +il a reconnu que les Francs du VIe siècle avaient nécessairement eu des +traditions nationales sur leurs origines, et que ces traditions devaient +avoir été propagées par eux dans les milieux gallo-romains: d’où la +conclusion qu’elles étaient arrivées à la connaissance de nos premiers +chroniqueurs, et qu’il en était passé quelque chose dans leurs +récits[16]. Le premier aussi, il a prononcé avec autorité la parole qui +devait renouveler l’étude de l’histoire mérovingienne: nous sommes ici +en présence de _chants épiques_![17] Allant plus loin, il essayait de +faire le départ de leurs éléments constitutifs. Les uns de ces chants, +selon lui, étaient d’origine purement germanique, comme par exemple, +celui qui raconte l’histoire de Wiomad; d’autres, au contraire, après +avoir passé par des milieux romains, y avaient poussé des rameaux +nouveaux, et on les reconnaissait à l’addition de personnages empruntés +au monde romain, tels que Aredius et Aurélien. Ainsi les principales +conclusions que la critique de nos jours achève de formuler se +trouvaient déjà en germe dans les pages d’un livre écrit en 1836. + + [15] «Fauriel, dit avec une certaine exagération M. Renan, est sans + contredit l’homme de notre siècle qui a remué le plus d’idées, + inauguré le plus de branches d’études, aperçu, dans l’ordre des + travaux historiques, le plus de résultats nouveaux.» Cité par + Vapereau, _Diction. des Littératures_ s. v. Fauriel. + + [16] _Histoire de la poésie provençale_, 1846, t. I, p. 139. + + [17] _Histoire de la Gaule Méridionale sous la domination des + Germains_. Paris, 1836, t. II, p. 273. + +Au reste, les idées émises par Fauriel étaient en quelque sorte dans +l’air que respiraient les philologues et les critiques littéraires. +Quelques années après, Ampère déclarait retrouver dans Grégoire de Tours +_des portions de récits empruntés à de vieux chants épiques_, et +signalait spécialement, comme ayant une origine de ce genre, l’histoire +de Childéric et celle de la guerre de Théodoric I contre les +Thuringiens[18]. De son côté, Auguste-Guillaume Schlegel, dans une page +qui a été récemment mise en lumière, formulait des vues analogues pour +plusieurs épisodes de l’histoire des Mérovingiens, et affirmait que +Grégoire de Tours _avait déjà puisé son récit dans la tradition +poétique_[19]. + + [18] «J’ai cru trouver dans Grégoire de Tours des portions de récit + empruntées à de vieux chants épiques. On sait que toutes les nations + germaniques ont eu de ces chants; on le sait en particulier des + Francs, puisque Eginhard nous apprend que Charlemagne avait + recueilli _des chants très anciens_ composés dans la langue de ses + pères.» «Il n’y aurait donc rien d’étonnant à ce que des fragments + de Grégoire de Tours qui ont un caractère particulièrement épique + eussent réellement cette origine. Il serait arrivé là ce qui est + arrivé dans d’autres pays, où les anciens chants se sont fondus dans + l’histoire... Parmi les passages du récit de Grégoire de Tours qui + me semblent des fragments d’épopées perdues, je citerai le récit de + la guerre contre les Thuringiens.» Ampère, _Hist. Littéraire de + France avant Charlemagne_. 2e édition, t. II, p. 285 et 286. La + première édition est de 1839. + + [19] «Les aventures de Childéric, son exil, son séjour en Thuringe et + la passion de la reine Basine pour lui sont romanesques sans être + incroyables. Cependant, _je crois que Grégoire de Tours a déjà puisé + son récit dans la tradition poétique_. Frédégaire y ajoute un + nouveau trait, les visions de Childéric pendant la nuit de ses + noces. C’est une satire ingénieuse, sous forme de prophétie, sur le + déclin de la dynastie mérovingienne, et sur l’anarchie qui désolait + la France sous des rois faibles, avant que les maires du palais se + fussent emparés du pouvoir. Les intrigues secrètes entamées par un + ambassadeur de Clovis avec la pieuse et rusée Clotilde sont aussi + tirées d’un chant populaire.» A. G. Schlegel, _Essais littéraires et + historiques_. Bonn 1841, cité par P. Rajna, _Romania_, 1885, p. 400. + +La vérité historique commençait donc à se faire jour sous la protection +de la philologie, lorsqu’elle faillit être compromise pour longtemps par +les exagérations d’un zélateur, qui s’était engoué de ses conclusions +sans trop les comprendre. En 1848, M. de Douhet publiait, sous le +pseudonyme de J. de Rathaïl, un opuscule intitulé hardiment: _De +l’existence d’une épopée franque_[20]. «Ce mémoire, y lisait-on, a pour +but d’établir qu’il existe une histoire chantée de la race franque.» Et, +fidèle à sa promesse, l’auteur racontait la destinée de cette épopée, +consignée par écrit, au VIe siècle, par le grammairien Virgile de +Toulouse, et consultée par Frédégaire, qui en aurait extrait toutes ses +légendes. Elle se partageait en un cycle théogonique perdu, et un cycle +héroïque dans lequel étaient racontées les aventures des premiers rois +mérovingiens jusqu’à Clovis. L’auteur ne se bornait pas à restituer les +divers chants de cette épopée; il en retrouvait jusqu’au rythme, qui +consistait en vers octosyllabiques rimés et allitérés à la fois. Puis, +après cette preuve de sa perspicacité, il en donnait une de son +impartialité scientifique en faisant à la vérité le sacrifice d’avouer +que cette épopée était foncièrement germanique, c’est-à-dire qu’elle +n’appartenait pas à la France! Sacrifice trop généreux d’ailleurs, +puisqu’une œuvre écrite en vers latins et composée par un lettré du midi +de la Gaule pouvait être revendiquée par celle-ci aussi bien que par la +Germanie. + + [20] J. de Rathaïl, _De l’existence d’une épopée franque à propos de + la découverte d’un chant populaire mérovingien_. Paris 1848. Il est + fait allusion dans ce titre à un travail de Ch. Lenormant, intitulé: + _Restitution d’un poème barbare relatif à des événements du règne de + Childebert I_ (_Bibl. de l’École des Chartes_, Ie série, t. I, + 1840.) + +Si le moment où paraissait ce singulier opuscule n’avait tourné vers de +tout autres sujets les préoccupations du monde lettré, ou si la brochure +de M. de Rathaïl avait été signée d’un nom connu du public érudit, nul +doute qu’elle n’eût fait un grand tort à la thèse qu’elle défendait. +Elle n’avait de bon que le titre; le reste était un tissu de rêveries et +de conjectures arbitraires, œuvre d’un esprit entièrement étranger aux +délicats procédés de l’investigation philologique. La vérité historique +en sortait plus compromise que jamais; au lieu d’être débarrassée des +légendes, elle se voyait enrichie de légendes nouvelles, exclusivement +dues à la fantaisie de l’auteur[21]. Heureusement que ce livre bizarre +passa à peu près inaperçu des historiens, et qu’ils ne songèrent pas à +rendre la méthode nouvelle responsable des extravagances d’un adepte +sans autorité. + + [21] Il n’admettait pas, par exemple, que Clovis fût épris de Clotilde + avant de l’avoir vue, et qu’il recherchât sa main sur la seule foi + des rapports que lui en avaient faits ses ambassadeurs: donc, + concluait-il, il fallait, de toute nécessité, admettre qu’ils + avaient eu auparavant une entrevue où la passion du prince franc + avait pris naissance. Cette entrevue, M. de Rathaïl en connaissait + le lieu et la date: elle avait eu lieu en 484, au château de + Montmorat près de Lons-le-Saulnier, et le jeune monarque porta + pendant six ans dans son cœur l’amour que lui avait inspiré la + princesse burgonde avant qu’il pût s’unir à elle. Voilà dans quelles + mains était tombée la conjecture géniale des Grimm, voilà ce qu’on + faisait de l’héritage de Fauriel! + +Les historiens se bornaient à ignorer tranquillement la marche de la +science philologique, et ne s’apercevaient pas des incursions +victorieuses qu’elle faisait sur leur domaine. Chez l’auteur d’une +monographie sur Grégoire de Tours, qui parut à Breslau en 1839, on voit +poindre l’idée que Grégoire de Tours aurait pu se servir de chants +barbares pour raconter l’histoire des rois francs[22]. Seulement elle y +est formulée en termes tellement dubitatifs, et d’une manière si +incidente, qu’elle passa entièrement inaperçue. L’écrivain, lui-même qui +y recourt en passant ne sait rien en faire, et montre bien qu’il n’y +attache aucune importance. L’ouvrage estimé de Loebell, qui paraissait +la même année, ne semble pas même avoir soupçonné l’existence du +problème[23]. L’histoire des amours de Childéric et celle du mariage de +Clovis lui apparaissent, il est vrai, comme ayant une teinte assez +légendaire, mais il ne cherche pas à en rendre compte, et il admet +d’ailleurs l’absolue historicité des meurtres de Clovis et des +vengeances de Clotilde. Bien plus, dans le premier de ces épisodes, ce +qui le frappe, c’est l’absence de tout caractère légendaire: il y +trouve: _une brièveté, une précision, une sécheresse qui en attestent le +caractère historique, en même temps qu’elles en augmentent +l’horreur_[24]. + + [22] Voici le passage auquel je fais allusion: + + Orationem quam Chlodovechum, Sigiberto et ejus filiis interfectis, + ad Ripuarios habuisse refert, non solum longiorem sed etiam talem + exhibet quæ rerum conditioni optime conveniat. Chlodovechus enim ut + vir magnae quidem victoriâque confirmatæ auctoritatis loquitur, et + ducem quem socii sequantur, Ripuariis se praebet, nec tamen regem + divinitus constitutum se gerit. Huc quum accedat, quod hâc in + oratione nomen Chloderici. Sigiberti filii, appellatur, atque + Chlodovechi parentes hi dicuntur, denique Chlodovechus in Scaldi + flumine hoc tempore vexisse memoretur, quas res omnes Gregorius + narrando non exhibet. His permoti peculiarem esse causam judicamus + quâ factum sit ut aliis lautior haec oratio nobis reservata sit. Quæ + causa haud scio an ea fuerit, quod scriptam eam Gregorius invenerit: + _nisi quis carmina Germanorum proferre malit_. Kries, _De Gregorii + Turon. vitâ et scriptis_. Breslau 1839, p. 53. + + [23] Loebell, _Gregor von Tours und seine Zeit_. Bonn 1839. + + [24] Id. ibid. p. 342: Ueberdies tragen sie (il s’agit des récits sur + les meurtres de Clovis) durchaus nicht den Charakter des + Sagenhaften... sondern die Umstaende sind mit einer Kürze, Schærfe + und Trockenheit erzæhlt, welche den Eindruck des Græsslichen erhœhen + und für die Wahrheit die sie enthalten einstehen.» + +Augustin Thierry, qui a renouvelé en France l’étude de l’époque +mérovingienne, a passé, lui aussi, devant la question sans la voir. La +page mémorable de Chateaubriand, qui a déterminé sa vocation historique, +ne lui a rien suggéré au sujet de l’épopée franque[25], et il ne semble +pas que les ingénieuses considérations de Fauriel l’aient frappé. Aussi, +dans ses divers ouvrages, n’a-t-il jamais effleuré le sujet qui nous +occupe. Ses _Lettres sur l’Histoire de France_ ne l’abordent pas; ses +_Considérations_, où il l’a frôlé à plusieurs reprises, sont la +meilleure preuve qu’il ne l’a pas même entrevu. Quant à ses _Récits +Mérovingiens_, ils commencent avec les fils de Clotaire, non sans doute +par défiance pour l’historicité des épisodes antérieurs, mais parce que +ces épisodes, moins développés par les chroniqueurs, ne fournissent pas +à sa palette les vives couleurs dont il a besoin pour ses tableaux. + + [25] V. la préface de ses _Considérations sur l’Histoire de France_, + Paris 1840. + +Il est inutile de dire qu’on ne trouvera pas chez Henri Martin des +préoccupations critiques. Cet historien, qui n’a de scepticisme que +vis-à-vis des traditions religieuses, professe la plus pieuse crédulité +à l’endroit de toutes les historiettes épiques, surtout lorsqu’il y +trouve l’occasion de mettre à l’air les sentiments d’hostilité qu’il +nourrit contre l’Église. C’est d’ailleurs moins l’animosité de secte que +le manque absolu d’esprit critique qui détermine chez lui des erreurs +dont le XVIIe et le XVIIIe siècle avaient su se préserver. Non seulement +il ne se doute pas du caractère légendaire d’une partie des récits de +Grégoire, mais il ne l’aperçoit pas même là où tout le monde le voyait, +c’est-à-dire dans les amplifications que Frédégaire et le _Liber +Historiæ_ font de son texte. Ces amplifications, selon lui, c’est de +l’histoire vraie, et lorsque ces deux légendaires, allant plus loin que +Grégoire dans la voie des fictions épiques, arrivent à le contredire, +notre historien n’hésite pas à prendre parti pour eux contre lui. Il +faut reculer jusqu’en plein moyen âge pour trouver un exemple d’un +pareil point de vue historique: encore les écrivains du moyen âge +avaient-ils pour excuse l’ignorance universelle de leur temps[26]. + + [26] Henri Martin, _Histoire de France_. Paris, t. I, _passim_. + +Ce qui montre mieux encore combien le monde des historiens restait fermé +à des notions qui, dans un autre domaine, tendaient à devenir des lieux +communs, c’est l’attitude d’écrivains catholiques tels que Charles +Lenormant et l’abbé Gorini. L’un et l’autre rencontrent, dans l’histoire +traditionnelle des temps mérovingiens, des faits dont on se sert dans +une certaine école pour combattre l’Église: l’un et l’autre néanmoins +acceptent ces faits sans la moindre réserve, et se bornent à les +expliquer ou à les atténuer. Lenormant s’efforce de concilier la +sainteté de Clotilde avec la barbarie des sentiments qu’elle témoigne à +plusieurs reprises dans les récits traditionnels: c’est, dit-il, que la +religion ne l’a pas encore complètement transformée. Dans la soif de +vengeance qu’elle montre après son mariage, et même encore pendant son +veuvage, on reconnaît la fille des barbares. Plus tard, épurée par le +malheur, elle s’élèvera à un niveau moral supérieur, et la sainte +n’apparaîtra qu’après la mort des enfants de Clodomir[27]. + + [27] Charles Lenormant, _Questions Historiques_. Paris 1845, t. II, p. + 163 et 168. «Clotilde appartient encore à ces mœurs (_barbares_). La + religion qui la domine ne s’empare pas encore assez de son âme pour + la conduire immédiatement et de plein saut dans les voies de la + perfection chrétienne, pour faire taire la nature barbare qu’elle a + héritée de sa race et de ses malheurs. La religion la préserve du + crime, mais elle est impuissante sur des sentiments qui enfantent le + crime.» + +Quant à l’abbé Gorini, en présence du Clovis de la légende, meurtrier de +tous ses parents, il se borne à plaider les circonstances atténuantes, +non en faveur de celui-ci, mais en faveur de Grégoire de Tours, son +historien. Rien ne lui est plus étranger que l’idée de nier les crimes +rapportés, et il les admet en bloc sans que seulement les besoins de la +défense lui suggèrent une explication qui fait déjà le tour du monde +philologique. Il se retrouve en 1853, au même point que le P. Daniel en +1713, et il ne va pas même aussi loin que celui-ci[28]. + + [28] Gorini, _Défense de l’Église contre les erreurs historiques_, + etc. 1re édition, 1853. V. le chap. XIII: _Clovis et le clergé + gaulois_. + +C’est seulement en 1856 qu’on voit enfin un érudit reprendre l’idée +émise par Fauriel dès 1836, et faire un pas de plus dans la voie qu’il +avait ouverte. Nourri dans un de ces milieux universitaires où toutes +les sciences, en se rencontrant, échangent plus facilement leurs +résultats, W. Junghans fut frappé du profit que pourrait tirer +l’historiographie franque des progrès de la critique philologique, et il +essaya d’élucider l’une par l’autre dans ses _Recherches critiques sur +l’histoire des rois francs Childéric et Clovis_[29], ouvrage qu’il +remania et republia l’année suivante sous un titre plus général[30]. +Dans ce livre, qui atteste de remarquables facultés de critique, le +départ des éléments légendaires et des éléments historiques est +généralement fait d’une main sûre et habile, et l’on peut dire que ce +que l’auteur a éliminé du domaine de l’histoire devra en rester éliminé +désormais. C’était un progrès, mais la cause était loin d’être gagnée. +Junghans se bornait à affirmer, comme un axiome admis de tous, la +distinction entre faits historiques et chants populaires, il ne la +prouvait nulle part, faisait son triage sans initier le lecteur aux +motifs qui guidaient son choix, et le jetait en face de résultats +entièrement nouveaux sans le rassurer sur la valeur de sa méthode. +Lui-même, d’ailleurs, avait trop peu pénétré dans le monde de +l’imagination populaire pour le connaître tout entier, et pour pouvoir +en tracer les justes limites du côté de l’histoire. Les deux extrémités +de ce vaste domaine lui échappaient également: il n’avait pas remonté +jusqu’à l’origine des traditions épiques des Francs pour examiner par +quels liens elles se rattachaient aux faits, il n’en avait pas descendu +le cours plus bas que Clovis pour voir de quelle manière elles venaient +se perdre dans le grand courant de l’épopée carolingienne. Enfin, +obéissant à la fâcheuse manie qui a régné pendant ce siècle chez un +grand nombre de philologues, Junghans compromettait sa thèse en +prétendant retrouver dans les légendes mérovingiennes les traces de la +mythologie barbare, qui se serait emparée des sujets historiques pour +les verser dans ses moules et pour les teindre de ses couleurs. Il n’est +plus personne aujourd’hui, je pense, qui s’avise encore de soutenir de +pareilles idées, bien faites pour attirer le discrédit sur les résultats +historiques auxquels on les mêlait fort mal à propos. La démonstration +n’était donc pas achevée, et Junghans n’avait soulevé le voile que pour +le laisser retomber aussitôt. Quelques savants qui étaient déjà sur la +voie comprirent et adhérèrent: le gros des lecteurs ne fut pas atteint, +ni même les érudits de profession. + + [29] _Kritische Untersuchungen zur Geschichte der fraenkischen Koenige + Childerich und Clodovich_. (Dissertation) Goettingen 1856. + + [30] _Die Geschichte der fraenkischen Koenige Childerich und + Clodovich_. Goettingen 1857. + +Aussi la question n’avança-t-elle guère pendant la génération à laquelle +appartenait Junghans; en voici une preuve assez piquante. En 1861, un +jeune érudit français, M. Lecoy de la Marche, avait occasion de toucher +en passant à certains épisodes de l’histoire de Clovis, telle qu’elle +était racontée depuis Grégoire de Tours et d’après lui. Comme Junghans, +dont d’ailleurs il ne connaissait pas la dissertation, il y démêla +parfaitement certains éléments légendaires, notamment dans l’histoire +des meurtres politiques de Clovis, qu’il appela une _sorte de légende +agencée par le génie populaire avant d’avoir été confiée à l’écriture_. +Mais, étranger lui aussi aux études philologiques qui lui auraient +fourni, avec la preuve de cette conjecture si juste, la vraie notion de +ce travail du génie populaire, il imagina d’y voir _des traditions mises +en œuvre par l’esprit inventif et commentateur du peuple gaulois_, dans +le but de dénigrer le conquérant germanique[31]. C’était faire fausse +route, et chercher l’épopée sur le chemin de la satire. De plus, M. +Lecoy compromettait inutilement sa thèse en opposant à Grégoire de Tours +des témoignages du IXe et du Xe siècle. Ce n’est pas parce qu’il est +contredit par Aimoin ou par Hincmar sur des faits relatifs au règne de +Clovis que le père de l’histoire des Francs est ici une autorité +discutable, c’est parce que nous ne lui connaissons pas pour cette +période de sources dignes de foi, et que d’ailleurs ses récits ont ici +un caractère incontestablement épique. Il n’en est pas moins certain +qu’en posant résolument la question devant le public français, M. Lecoy +lui rendait un réel service, et attirait son attention sur un problème +qui méritait de le préoccuper. On ne lui en sut pas gré là où l’on se +targuait d’avoir le monopole de la critique. Soit que les arguments +défectueux dont la thèse était chargée par endroits empêchassent de +reconnaître la vérité de celle-ci, soit plutôt qu’on ne voulût accorder +aucune valeur à un travail dont l’auteur laissait percer des convictions +catholiques, plusieurs critiques se jetèrent sur l’œuvre de M. Lecoy, +non pour la contrôler, mais pour la démolir. Et l’on eut ce plaisant +spectacle de voir l’infaillibilité de Grégoire de Tours soutenue contre +un tenant de l’_école rétrograde_ par les champions de la critique +libre! L’article publié par M. Lecoy sur le même sujet, en 1866, dans la +_Revue des Questions historiques_[32], qui alors venait de naître, ne +reçut pas un meilleur accueil; d’ailleurs, avec les mêmes qualités, il +présentait au point de vue de la méthode les mêmes défauts. M. Henri +Bordier crut devoir protester contre l’_esprit de parti_ qu’il +découvrait dans la tentative du jeune téméraire[33], et, de l’autre côté +du Rhin, un savant d’ordinaire plus aimable, M. W. Arendt, faisait écho +à ces récriminations, en accusant M. Lecoy d’écrire _ad majorem cleri +catholici gloriam_[34]! Les idées défendues par M. Lecoy ne trouvèrent +grâce que lorsqu’elles furent découvertes par des érudits français dans +l’héritage de Junghans. M. G. Monod, qui avait étudié à Gœttingue, s’en +inspira en 1872 dans ses _Études critiques sur les sources de l’histoire +mérovingienne_[35], et, quelques années après, il traduisit même en +français le livre de l’érudit allemand[36]. + + [31] A. Lecoy de la Marche, _De l’autorité de Grégoire de Tours_, + Paris, 1861. + + [32] _Clovis, ses meurtres politiques_. (_Rev. des Quest. Hist._, t. + I.) + + [33] Dans la _Correspondance littéraire_, années 1861 et 1862. + Réplique de Lecoy, _ibid._ année 1862. + + [34] Dans la _Historische Zeitschrift_ de von Sybel, t. XXVIII, p. + 419. + + [35] Paris 1872 (8e fascicule de la _Bibliothèque de l’École des + Hautes Études_, p. 89-100). + + [36] _Histoire critique des rois Childéric et Clovis_. Paris 1879. + +Mais déjà ce livre était en retard sur les progrès réalisés par la +critique dans l’étude des origines de l’épopée: il avait de plus, ainsi +que je l’ai montré, le défaut d’être purement négatif, et de ne pas +entraîner la conviction du lecteur. J’étais au début de mes études +historiques, lorsque je le lus pour la première fois, et il me souvient +de l’avoir déposé avec une impression d’incrédulité dont mon ignorance +n’était pas la seule cause. Aussi ne creusa-t-il pas un sillon plus +profond en France qu’en Allemagne. Des deux côtés du Rhin, on continua +de répéter comme des faits historiques les légendes qui remplissent les +premières pages de nos chroniqueurs, et dont tout élève d’université +ayant suivi un bon cours d’histoire littéraire eût pu démontrer +l’inanité. Et, chose remarquable, ce ne sont pas les premiers venus qui +se signalent par cette obstination dans l’erreur, ce sont les princes de +la critique allemande et française. Je crois, en effet, que nul ne +protestera contre ce qualificatif appliqué à Léopold von Ranke et à +Fustel de Coulanges. Eh bien, le premier de ces deux savants écrit en +1883 une dissertation spéciale dans laquelle, se plaçant au niveau +critique d’Henri Martin, il accepte en bloc toutes les données +légendaires de Grégoire de Tours, de Frédégaire et de l’auteur du _Liber +Historiae_[37], se bornant à marquer en termes explicites sa préférence +pour les deux derniers, dont les récits ont à ses yeux le mérite d’être +moins entachés de cléricalisme et plus conformes à la source. Cette +œuvre d’un génie vieilli, que j’ai réfutée ailleurs[38], n’attestait pas +seulement un étonnant oubli des règles élémentaires de la critique, mais +aussi le désir d’enlever à l’histoire de la fondation du royaume Franc +la couleur trop religieuse qu’il avait pour l’historien protestant[39]. +Quant à M. Fustel de Coulanges, fidèle à sa règle du dédain transcendant +vis à vis de toutes les découvertes qu’il n’avait pas faites, il ne +prend pas même la peine de discuter, mais il daigne nous apprendre que +l’opinion qu’il ne connaît que par la traduction française de Junghans +est _une pure hypothèse sans aucun fondement_[40]. Un pareil jugement +prouve que M. Fustel de Coulanges n’avait pas cru devoir se déranger +pour s’enquérir par lui-même du véritable état d’une question placée en +dehors de son champ d’observation ordinaire; il montre aussi que les +résultats de la philologie continuaient de rester ignorés du monde des +historiens. + + [37] Ranke, _Weltgeschichte_, t. IV. _Appendice_. + + [38] G. Kurth, _L’histoire de Clovis d’après Frédégaire_ (_Rev. des + Quest. Hist._, janvier 1890). Le point de vue de Ranke est reproduit + par Hauck, _Kirchengeschichte Deutschlands_, Leipzig 1887, t. I, p. + 108. + + [39] V. pour la preuve de cette assertion mon article cité ci-dessus, + p. 99. + + [40] _Histoire des institutions politiques de la France_. Tome II. _La + monarchie franque_. Paris 1888, p. 6, note. Notons cependant que + dans la préface de son édition critique de Grégoire de Tours, W. + Arndt écrit ces paroles catégoriques: Carmina etiam epica in quibus + res a regibus heroibusque Merovingicis fortiter gestæ celebrabantur + ipsi ad manum fuerunt. (_Script. Rer. Merov._ I, p. 23.) + +Cependant, l’idée réprouvée par ceux-ci ne cessait de faire son chemin, +à leur insu, parmi les philologues. Dès 1865, l’homme qui est +aujourd’hui, en France, le représentant le plus éminent de la philologie +romane, M. Gaston Paris, déclarait qu’à son sens l’épopée carolingienne +n’était pas _une de ces plantes étrangères qui naissent en une nuit sur +une place vide_; qu’elle n’était _qu’un anneau dans une chaîne, qu’un +moment dans une série_ et qu’elle avait été _déterminée et préparée par +des végétations puissantes, enracinées dès longtemps dans le sol_[41]. +Il admettait _qu’avant Charlemagne, bien d’autres avaient vécu et +avaient été célébrés qui perdirent leur splendeur poétique, quand il fut +devenu le centre de tous les souvenirs héroïques et nationaux_[42]. Ces +quelques lignes du maître des romanistes, écrites en 1865, contiennent +en germe toutes les conclusions auxquelles la critique devait aboutir +vingt ans plus tard; nul doute qu’elles n’eussent été formulées dès +lors, si M. Gaston Paris n’avait consacré à d’autres études ses +puissantes facultés d’investigation et d’analyse. Mais la lumière se +faisait de plus en plus, et sur quelque point que la critique entamât +l’histoire de l’épopée française, elle aboutissait finalement à la +tradition mérovingienne. M. Paris lui-même, dans le livre qui vient +d’être cité, avait eu l’occasion de noter le caractère singulièrement +épique de plusieurs épisodes du règne de Dagobert I, notamment +l’histoire du châtiment bizarre infligé par lui à l’arrogant +Sadrégisile: il notait en passant qu’elle se retrouvait en substance +dans le _Floovent_, chanson de geste du XIIe siècle. En 1877, M. +Darmesteter, dans une étude approfondie sur le même sujet, arrivait à +conclure que l’histoire de Dagobert I devait avoir fourni de bonne heure +le thème de chants populaires desquels dérivait, par une série +d’intermédiaires plus ou moins nombreux, la version contenue dans le +poème du moyen âge. Et, précisant les indications de M. Gaston Paris, il +résumait ses idées dans ces propositions remarquables: «Il y a eu un +cycle épique mérovingien. Les légendes mérovingiennes ont revêtu la +forme de chants populaires. Le cycle carolingien s’est formé sur le type +du cycle mérovingien. Le cycle mérovingien est venu se perdre dans le +cycle carolingien à la manière d’un fleuve se perdant dans un lac que +lui seul alimente»[43]. + + [41] Gaston Paris, _Histoire poétique de Charlemagne_, Paris 1865, p. + 445. + + [42] Id. ib., p. 437. + + [43] Non temeraria igitur conjectura affirmare possumus Merovingas + fabulas cantilenarum formam induisse, et Merovingum cyclum + exstitisse... Constat igitur cyclum Merovingum exstitisse; illius + autem ad instar forsam fictum fuisse Carolingum... Sed Merovingus + ipse cyclus in Carolingum haud aliter quam fluvius in lacum quem + ipse alit sese immitteret et perderet necesse fuit. + + A. Darmesteter, _De Floovant vetustiore gallico poemate_. Paris + 1877, p. 110 et 113. + +Ces vues, que les historiens de profession rejetaient bien loin, étaient +accueillies sans la moindre opposition par la critique philologique. +L’Allemagne savante, faisant écho aux maîtres français, affirmait de son +côté l’existence d’un cycle de chants épiques mérovingiens[44], et +l’influence de ceux-ci sur la formation du cycle de Charlemagne. Mais il +était réservé à un savant italien d’apporter enfin la démonstration +scientifique d’une vérité si fréquemment entrevue d’une part, si +constamment niée de l’autre. Le livre de M. Pio Rajna sur les _Origines +de l’épopée française_, publié en 1884[45], dissipa tous les doutes. Une +étude attentive de l’épopée du moyen âge avait montré qu’elle ne s’était +pas formée après Charlemagne seulement, mais que ses racines plongeaient +dans un passé plus lointain, et se perdaient dans la nuit des origines +franques. D’autre part, l’examen critique des récits relatifs aux +premiers rois mérovingiens lui faisait constater, dans ces vieilles +traditions, des analogies frappantes avec celles qui constituent le fond +ordinaire des chansons de geste: malgré la rareté des matériaux de +l’époque mérovingienne, il y retrouvait les mêmes types, les mêmes +formes, les mêmes moules, pour ainsi dire, que dans les poèmes du XIIe +et du XIIIe siècle. Il en conclut que cette histoire avait dû, dans une +mesure considérable, subir l’action de l’imagination populaire, et, +partant, qu’il fallait admettre, dès l’origine du peuple franc, +l’existence d’une épopée franque, de laquelle était sortie plus tard +l’épopée française. + + [44] V. en particulier le compte-rendu de Darmesteter par Stengel, + _Zeitschrift für romanische Philologie_, 1878, t. II, p. 338: «Damit + soll indessen die frühere Existenz eines merovingischen + Sagenkreises, die schon bisher als wahrscheinlich angenommen wurde, + keineswegs geleugnet werden... Dass der alte Merovingische + Sagenkreis einen starken Einfluss auf die Bildung der spaetern + Karolingischen ausuebte, darf ebenfalls angenommen werden.» + + Em. Bangert, _Beitrag zur Geschichte der Flooventsage_. Heilbronn + 1879, p. 18: + + «Gewiss ist ausserdem, dass bis zum IX. Jahrhundert Lieder über + merovingische Koenige vom Volke gesungen wurden, und dass viele Züge + aus den alten volksthümlichen Liedern oder Erzaehlungen, welche sich + über das Leben und die Thaten dieser Koenige gebildet hatten, in die + poetische Geschichte Karls des grossen übergegangen sind.» + + [45] _Delle origini dell’epopea francese_. Florence, 1884. + +Certains points de la démonstration de M. Rajna sont susceptibles d’être +rectifiés et complétés: prise dans son ensemble, elle peut être +considérée comme définitive. Nul ne sera plus admis désormais à nier +l’existence d’une épopée mérovingienne, ni l’altération profonde qu’elle +doit avoir fait subir à l’histoire qui n’est connue que par elle. Ici se +trouve l’intérêt tout spécial des recherches de M. Rajna pour les +historiens, même ceux qui croient pouvoir rester étrangers à ce qui se +passe dans le monde de l’imagination poétique. C’est d’ailleurs à peu +près le seul point de contact du livre de M. Rajna avec l’histoire +proprement dite. Il est consacré à étudier les caractères de l’épopée +française en général, beaucoup plus qu’à faire la critique des vieux +annalistes pour démêler dans chacun d’eux la part de l’histoire et celle +de la légende. Il ne s’est pas donné pour mission de déblayer le terrain +de l’historien; il a posé le principe à la lumière duquel on pourra +désormais contrôler toute notre primitive histoire mérovingienne, mais +lui-même ne s’est pas chargé de ce contrôle. Il reste établi que cette +histoire est fortement mêlée d’épopée; mais dans quelles proportions a +eu lieu ce mélange et sur quelles parties elle porte, c’est ce qui n’est +pas encore déterminé. + +Il y avait donc place pour un livre qui, abordant le sujet par le côté +de l’histoire, entreprendrait de régler une bonne fois le compte de +l’histoire et de la légende, et montrerait quelle est au juste, dans les +annales mérovingiennes, la part de l’une et de l’autre. Ce livre, dans +ma pensée, aurait pour principale utilité de mettre à la disposition de +l’historien les résultats de cinquante années d’études philologiques, et +de terminer le malentendu si long et si tenace qui a régné, sur ce +terrain, entre les représentants des deux sciences. Chose étrange! Dans +des domaines si rapprochés l’un de l’autre, et entre lesquels il devrait +régner un perpétuel entrecours, on a travaillé de part et d’autre +pendant un demi-siècle sans se connaître, traçant des sillons parallèles +et recommençant chaque fois _ab ovo_, sans profiter des recherches du +devancier. Junghans n’a pas connu Fauriel; lui-même est resté inconnu de +Lecoy et de Rajna, et Ranke et Fustel ne semblent pas avoir lu ces deux +derniers. La chose n’était pas de grande importance pour les +philologues, mais elle a été, on l’a vu, désastreuse pour les +historiens. Je tâcherai, conformément aux devoirs spéciaux que m’impose +le sujet, de me tenir constamment sur la limite des deux domaines, de +manière à ne jamais perdre de vue ni l’un ni l’autre. Je ne me bornerai +pas à constater la provenance épique des récits qui font l’objet de +cette enquête, mais j’entreprendrai de rendre compte de l’évolution +qu’ils ont subi avant de prendre la forme sous laquelle ils se +présentent à nous. Le cas échéant, j’essayerai de marquer les phases +principales de cette évolution, et, lorsque cela sera possible, de +remonter de proche en proche jusqu’au fait historique. En un mot, je +mettrai en regard l’histoire telle qu’elle s’est passée dans la réalité, +et l’histoire telle qu’elle a été faite par la pensée épique des +peuples. Il pourra se dégager de ce travail un double enseignement. D’un +côté, l’historien de l’époque mérovingienne saura ce qu’il doit +désormais accepter comme réel et ce qu’il peut regarder comme +légendaire: départ indispensable et qui n’a pas encore été fait d’une +manière systématique. De l’autre, il prendra sur le fait, en quelque +sorte, un peuple transformant à son insu son propre passé, et lui créant +l’auréole poétique à travers laquelle il continuera désormais de le +voir. Si je ne me trompe, une pareille étude ne manque pas d’intérêt, et +ce sera ma faute si, sous ma plume, elle n’en a pas pour le lecteur +instruit. + + + + + +LIVRE I + +Les Premiers Mérovingiens + + + + +CHAPITRE PREMIER + +Les Sources. + + +Tous les peuples ont eu leurs récits épiques, c’est-à-dire des souvenirs +historiques idéalisés par l’imagination. Il n’est pas également certain +que tous, sans exception, aient donné à ces récits le moule du rythme +poétique; il suffit de constater que les peuples germaniques l’ont fait. +Tacite nous le dit expressément: toute leur histoire consistait en des +chants dans lesquels ils célébraient leurs dieux et leurs héros[46]. Ces +chants avaient déjà, à la date où écrivait le grand historien, un +caractère de haute antiquité, et supposent, par conséquent, une +productivité poétique agissant depuis un certain nombre de siècles; +néanmoins, la poésie épique n’avait pas encore dépassé les années de sa +jeunesse, et elle était toujours en pleine vitalité chez les Germains. +Les héros qui surgissaient parmi eux au cours des âges étaient célébrés +au même titre que les héros d’autrefois, et c’est ainsi que les barbares +contemporains de Tacite glorifiaient dans leurs chants la mémoire +d’Arminius, qui venait, quelques années auparavant, de délivrer son +peuple de la domination romaine. Au milieu de sa glorieuse carrière, il +avait succombé à la jalousie des siens, mais son nom retentissait +toujours sur les lèvres de ses compatriotes, et restait entouré d’une +auréole de gloire[47]. + + [46] Celebrant carminibus antiquis, quod unum apud illos memoriæ et + annalium genus, Tuisconem deum terra editum et filium Mannum, + originem gentis conditoresque, etc. _German._ c. 2. + + [47] Caniturque adhuc barbaras apud gentes. Tacit. _Annal._ II, 88. + +Si sommaires que soient ces renseignements de l’auteur des _Annales_, +ils nous donnent cependant une idée très juste et très nette de l’épopée +germanique des premiers temps. Telle qu’il nous la fait connaître, elle +nous apparaît avec tous les traits essentiels que nous lui connaissons +chez les autres peuples. Elle se confond avec l’histoire, ou plutôt elle +en tient lieu. Elle comprend tout l’ensemble des souvenirs nationaux, +qu’ils relèvent de la tradition mythologique ou qu’ils aient leur point +de départ dans les réalités du passé. Elle est revêtue de sa forme +propre, qui est le rythme poétique associé au chant. Ajoutez que, si +d’un côté elle possède une harmonie particulière sur les lèvres des +poètes de profession, elle n’est pas moins admirable lorsque ses accents +retentissent sur celles de multitudes entières, au moment où l’on marche +à la bataille[48]. Elle remplit alors une véritable fonction sociale, et +joue, dans la vie des peuples barbares, un rôle peu inférieur à celui de +la religion elle-même. + + [48] Tacit. _German._ c. 3. + +Telle est l’épopée germanique à l’époque où s’ouvre l’ère moderne, et +pendant bien des siècles elle restera fidèle à ce caractère. La verve +poétique des barbares, loin de s’appauvrir, gagna au contraire en +intensité et en richesse pendant leurs longues luttes avec l’empire +romain. Les sanglants combats qui furent livrés alors sur les frontières +de la civilisation et de la barbarie, et les incessantes migrations qui, +avec les alternatives du flux et du reflux, jetaient sur tous les +rivages les débris de tant de peuples divers, ne cessèrent de tenir en +éveil l’imagination des enfants de Tuisco. Tous les jours, des scènes +grandioses, des exploits fabuleux, des visions terribles et sublimes +engendraient des chants nouveaux, qui venaient grossir le répertoire +déjà si riche des générations précédentes. Aux traditions anciennes +s’ajoutait la splendide série des récits empruntés à l’histoire des +guerres d’indépendance et à celle des guerres d’invasion. Un immense et +lumineux foyer de poésie épique brûlait au sein de toute la race, +projetant jusque dans les plus lointaines chaumières les ombres mobiles +et gigantesques des héros dont il illuminait et transfigurait la +mémoire. Tout le passé resplendissait et palpitait dans ce flamboiement +prodigieux, et toutes les imaginations recevaient la réverbération de +ses confuses et ardentes couleurs. Nous ne pouvons nous faire qu’une +faible idée de l’état des esprits qui vivaient dans le charme de ce +monde idéal, les yeux toujours fixés sur ses créations merveilleuses, +mais il est facile, dans tous les cas, de se figurer la popularité d’un +répertoire poétique qui était le seul aliment intellectuel de multitudes +passionnées pour la poésie et pour la gloire. + +Aussi, au moment où s’ouvre l’histoire des nations issues de la grande +crise des invasions, tous leurs chroniqueurs les rencontrent en +possession d’un vaste et brillant _Romancero_ national. Et tous +empruntent à ce _Romancero_ les sujets qui remplissent les premières +pages de leurs chroniques. Pour bien faire apprécier l’importance et +l’universalité de ce fait, je vais passer rapidement en revue les +annales de ces divers peuples, telles qu’elles s’offrent à nous sous la +plume de leurs premiers chroniqueurs, et j’essayerai d’en dégager les +éléments épiques. + +Jordanès nous dit en termes formels que les Goths possédaient de vieux +chants nationaux contenant leurs souvenirs historiques, et célébrant les +exploits de leurs anciens héros[49]. Ces paroles, qui ressemblent d’une +manière si frappante à celles de Tacite, ont une autorité d’autant plus +grande qu’elles reproduisent un témoignage bien autrement précieux, +celui de Cassiodore, l’historien en quelque sorte officiel de la race +gothique. Bien plus, elles sont confirmées avec éclat par celui d’Ammien +Marcellin, qui nous montre les Goths, dans une bataille contre les +Romains en Mésie, entonnant des chants à la louange de leurs +ancêtres[50]. Ces chants déroulaient devant la mémoire des Goths et +devant l’imagination éblouie des Romains les longues et fabuleuses +annales du peuple et de sa dynastie. Ils redisaient l’origine divine des +Goths, la suite de leurs dieux et de leurs rois, depuis Gaut, qui semble +avoir laissé son nom à la nation, jusqu’à Amal, qui fut l’éponyme de sa +famille souveraine, et jusqu’à Théodoric le Grand, qui est devenu son +héros national par excellence[51]. Le courage et la vertu des héros +étrangers à la dynastie ne restaient pas dans l’oubli: on se redisait +les noms de Respamara, de Hanala, de Fridigern, de Vidigoia et d’autres +encore, et l’on tenait qu’ils n’avaient jamais eu leurs égaux[52]. «Tant +qu’il y aura une nation gothique, disait une plume officielle du VIe +siècle, elle glorifiera dans ses chants la fidélité de Gensimund»[53]. +Les _Chevelus_, espèce d’aristocratie primitive groupée autour du trône, +étaient chantés aussi dans ce répertoire des traditions nationales[54]. +D’autres chants, dont l’accent satirique est impossible à méconnaître à +travers la courte analyse du chroniqueur, racontaient à leur manière les +premiers jours des nations voisines et ennemies: ils interprétaient le +nom des Gépides d’après une tradition qui montrait ce peuple sortant de +la Scandinavie avec ses congénères les Goths, mais se laissant gagner de +vitesse par ceux-ci, et restant en arrière dans un des trois bateaux qui +composaient la flotte, ce qui leur valut l’épithète de _Gépides_, +c’est-à-dire de _traînards_[55]. Quant aux Huns, ils avaient une +filiation honteuse: _au dire de l’antiquité_, ils étaient nés du +commerce des démons avec les sorcières gothiques, chassées par le roi +Filimer[56]. C’est ainsi que tout, la réalité comme la mythologie, +devenait occasion de chants pour ce peuple si bien doué. Mais c’est +surtout autour des grands noms de son propre passé que semble s’être +concentrée l’activité de son génie poétique. Le roi Hermanaric était dès +lors le sujet d’une série de traditions où la légende et l’histoire se +confondaient de la manière la plus intime, et qui ont retenti pendant +tout le moyen âge depuis les Alpes jusque sous le ciel de l’Islande. +Hermanaric, dit en substance la plus ancienne version de ces récits, +régnait avec gloire sur un grand nombre de peuples. Un jour, ayant été +trahi par un chef des Rosomons, le vieux roi, dans sa fureur, fit saisir +la femme du traître, nommée Swanahilde, et la fit attacher à des chevaux +furieux qui la déchirèrent. Elle fut vengée par ses deux frères, Sarus +et Ammius, qui essayèrent de tuer le roi, et qui lui firent une blessure +dont il souffrit tout le reste de sa vie. C’est en ce moment fatal que +se produisit l’attaque des Huns. Pour comble de malheur, les Visigoths +venaient de se révolter aussi, et Balamir, roi des Huns, eut beau jeu +contre les Ostrogoths isolés et affaiblis. Hermanaric succomba tant aux +souffrances de sa blessure qu’au chagrin de ne pouvoir résister aux +Huns: il avait cent dix ans lorsqu’il mourut[57]. A ces souvenirs +épiques du IVe siècle s’ajoutait, chez les Goths du VIe, celui des +grandes luttes de leur peuple sous Attila. Ce prince apparaissait dans +leurs souvenirs avec des traits majestueux et grandioses, bien +différents de ceux que lui ont prêtés les chroniqueurs de la +civilisation romaine. Toutefois, sa légende ne semble pas encore avoir +pris à l’époque de Jordanès l’aspect que nous lui trouvons par la suite: +elle naissait à peine. Quant à Théodoric le Grand, le héros national par +excellence, il était encore trop rapproché pour que sa physionomie eût +pu s’altérer considérablement, mais déjà il se dressait comme un géant +dans l’imagination populaire, refoulant dans l’ombre les figures des +héros précédents, ou les faisant tourner autour de sa personne comme des +satellites autour d’un astre radieux. + + [49] Quemadmodum et in priscis eorum carminibus pene historico ritu in + commune recolitur. Jordan. c. 4. Antiquo etiam cantu majorum facta + modulationibus citharisque canebant Respamaræ Hanalæ Fridigerni + Vidigoiæ et aliorum, quorum in hâc gente magna opinio est, quales + vix heroas fuisse miranda jactat antiquitas. Id. c. 5. + + [50] Barbari vero majorum laudes clamoribus stridebant inconditis. + Amm. Marcell. XXXI, 7, 11. + + [51] Jordan. c. 14. Voir sur les différents rois légendaires des Goths + un curieux passage de Cassiodore, _Variar._ XI, 1. + + [52] Voir la note [49] de la page précédente. + + [53] Exstat gothicæ hujus probitatis exemplum. Gensimundus ille toto + orbe cantabilis, solum armis filius factus, tanta se Amalis + devotione conjunxit ut heredibus eorum curiosum exhibuerit + famulatum, quamvis ipse peteretur ad regnum. Impendebat aliis + meritum suum et moderatissimus omnium, quod ipsi conferri poterat + ille potius parvulis exhibebat. Atque ideo eum nostrorum fama + concelebrat. Vivit semper relationibus qui quandoque moritura + contempsit. Sic quamdiu nomen superest Gothorum fertur ejus + cunctorum attestatione præconium. Cassiod. _Variar._ VIII. 9. + + [54] Reliquam vero gentem capillatos dicere jussit, quod nomen Gothi + pro magno suscipientes adhuc hodie suis cantionibus reminiscunt. + Jordan. c. II. + + [55] Jordan. c. 17. C’est aussi en trois bateaux que les Anglo-Saxons + arrivent en Bretagne: Gens Anglorum sive Saxonum Britanniam tribus + longis navibus advehitur. Orderic Vital, H. E. Pars I, l. 1, c. 21. + Y a-t-il là une circonstance épique? + + [56] Jordan c. 24. Nam hos, ut refert antiquitas, ita extitisse + comperimus. Filimer rex Gothorum, etc. + + [57] Jordan. c. 24. Je ferai remarquer en passant que la longévité est + un des caractères des héros épiques. Dans le Roland, Charlemagne a + deux cents ans passés, et dans le _Dietrichs Flucht_, chacun des + ascendants de ce héros vit plusieurs siècles. + +Nous avons là, pour une date aussi reculée que le VIe siècle, les débris +d’une épopée magnifique, dont les grandes figures se sont perpétuées à +travers les âges, et qui, au XIIe et au XIIIe, aboutit en Allemagne à +une riche mais tardive moisson de poèmes narratifs. Rien d’intéressant à +suivre comme le développement de cette pensée poétique. Les Goths ont +disparu depuis longtemps de la scène de l’histoire, balayés comme par un +vent d’orage, et sans laisser aucune trace de leur existence politique, +mais les créations de leur brillante imagination leur survivent, et, +sous le nom de Dietrich von Bern, leur héros national occupe, dans les +souvenirs de la race germanique, une position semblable à celle de +Charlemagne dans l’épopée française. + +Les Lombards n’étaient guère en dessous des Ostrogoths sous le rapport +des dons poétiques. La gloire de leur héros Alboïn avait de bonne heure +franchi les limites de son pays, et il était célébré chez les autres +nations germaniques dans des chants qui attestaient sa libéralité, sa +gloire dans les combats, son courage et son bonheur[58]. Si le moyen +âge, trop préoccupé du souvenir de Théodoric le Grand, a oublié +entièrement le roi des Lombards et ses pathétiques aventures, un +dédommagement était réservé à ce peuple dernier venu de l’invasion. Nul +autre n’a trouvé, dans son historien national, un si fidèle écho de sa +vie, un interprète si ému de ses sentiments. Grâce à Paul Diacre, le +cycle des traditions lombardes se présente dans l’histoire comme le plus +riche et le plus complet que nous ait laissé aucune nation germanique. +Nous voyons ce peuple sortir de sa fabuleuse île de Scadan, n’ayant pas +encore le nom qu’il porte, et qui lui sera imposé par le dieu Odin dans +des circonstances extraordinairement épiques, lorsqu’en se réveillant un +matin il prendra la chevelure des femmes lombardes pour _les longues +barbes_ de leurs maris[59]. Nous l’accompagnons dans ses migrations à +travers la Germanie, et dans ses combats avec ses voisins; nous +assistons à ses dramatiques aventures dont le récit a incontestablement +passé à travers le prisme de l’imagination épique. Tel est notamment le +chant qui célébrait les derniers jours des Hérules. Rodolphe, le roi de +cette nation, arme pour venger le meurtre de son frère, qui a péri +victime d’un lâche attentat de la princesse lombarde Rumetrude, et il +attaque le roi des Lombards Tato. Sûr de la bravoure de son peuple et +plein de confiance dans la victoire, Rodolphe joue aux échecs pendant la +bataille[60]. Un des siens, perché sur un arbre, a reçu l’ordre de le +prévenir dès que les Hérules seront victorieux, avec défense, sous peine +de mort, de lui apprendre leur fuite. Cependant, la fortune trahit cette +fois le courage des Hérules, qui plient sous l’assaut des Lombards. Le +guetteur n’ose en prévenir son maître, jusqu’au moment où l’ennemi +pénètre dans sa propre tente et tue le roi avec les siens. Dans leur +fuite, les Hérules, victimes de la colère du ciel, prennent un champ de +lin pour la mer, et s’y jettent en faisant de grands efforts pour nager, +ce qui permet aux vainqueurs de les massacrer tout à leur aise[61]. + + [58] Paul Diacre, _Hist. Langob._ I, 27: Alboin vero ita præclarum + longe lateque nomen percrebruit ut hactenus etiam tam apud + Baioariorum gentem quamque et Saxonum, sed et alios ejusdem linguæ + homines ejus liberalitas et gloria bellorumque felicitas et virtus + in eorum carminibus celebretur. + + [59] Paul Diacre, _Hist. Langob._ I, 1-9. + + [60] De même, dans la _Chanson d’Antioche_, Corbaran, émir des Turcs, + joue aux échecs pendant que s’engage la bataille entre son armée et + celle des chrétiens. Le trait, il est vrai, est déjà dans Raimond + d’Agiles (_Rec. des hist. de la croisade, Hist. occident._, t. III, + p. 200): Inter haec dux Turcorum Corbaras infra tentorium suum + scaccis ludebat. Il serait intéressant de savoir si ce récit a une + base historique, ou si ce n’est pas le simple moule épique dans + lequel on traduit la sécurité de l’ennemi. + + [61] Paul Diacre, o. c. I, 20. Uhland, _Geschichte der altdeutschen + Poesie_, p. 461, écrit à ce sujet: «La fière figure de Rodolphe est + traitée avec prédilection, et les Lombards eux-mêmes, avec leur + perfide princesse, sont refoulés dans l’ombre; tout le tragique + éclat de la poésie se concentre autour du peuple héroïque qui trouve + son tombeau dans le champ de lin. On dirait que la chanson est due à + des survivants de la nation vaincue.» Une partie de cette + observation me paraît fondée. Si on lit dans Procope (_De bell. + goth._ II, 14), le récit historique de la guerre injuste faite par + les Hérules aux Lombards, qui les supplièrent en vain, par trois + reprises, de leur accorder la paix, on voit combien le rôle des + Hérules a été embelli dans la chronique de Paul Diacre, et on doit + conclure qu’il n’a pu l’être que par les Hérules eux-mêmes. Mais + cette conclusion ne me paraît pas vraie en ce qui concerne la + seconde partie de la légende. La manière dont est exposée la folle + présomption de Rodolphe, et l’épisode tragi-comique du champ de lin + font penser plutôt à une de ces anecdotes satiriques que les peuples + aimaient à raconter au sujet de leurs ennemis vaincus. Cf. un + épisode semblable dans la Bible, _Reg_. IV, III, 22, et Saxo + Grammat., I, V, p. 165 (Holder). + +La lutte des Lombards contre les Gépides est traitée avec la même +largeur épique: c’est là que se développe le caractère du jeune Alboïn, +le héros national de son peuple. Toute sa vie est un poème. Il tue en +bataille Torismod, fils de Turisind, roi des Gépides. Plus tard, il +reçoit à la cour de ce monarque la plus généreuse hospitalité, et est +protégé par lui contre la vengeance qui le menace de la part d’un de ses +autres fils. Celui-ci, devenu roi à son tour, se souvient de ses anciens +griefs, et voilà une nouvelle guerre dans laquelle Cunimund périt sous +les coups du héros lombard, qui épouse sa fille Rosamonde. Depuis ce +moment, c’en est fait des Gépides comme des Hérules[62]. + + [62] Id. ibid. I, 27. + +Déjà deux nations ont pâli devant le peuple lombard: maintenant il va +prendre un essor nouveau, et il s’élance sur l’Italie pour l’arracher au +Byzantin. Du haut d’un des sommets des Alpes, qui lui doit son nom +(_Mons Regius_), le héros lombard contemple sa future conquête[63]. +Toute l’Italie supérieure tombe entre ses mains; il est rassasié de +gloire. Mais tant de triomphes lui tournent la tête: il s’oublie dans +son bonheur, et s’abandonne à cette présomption que la tragédie grecque +nommait l’_hybris_ et l’épopée française la _desmesure_, et que les +Livres Saints, dans leur incomparable langage, appellent de son vrai nom +la _superbe de la vie_. Un jour, à Vérone, au milieu d’un banquet, il +force sa femme Rosamonde à boire dans le crâne de son père, dont il +avait fait une coupe. La vengeance de la femme outragée est terrible; +Alboïn tombe assassiné par ses ordres[64]. Mais cette expiation a suffi +à la conscience populaire: s’il a perdu la vie, il conserve sa gloire. +Mort, il reste la grande mémoire de son peuple, et son tombeau près de +Vérone est un endroit religieux. Là, comme plus tard Frédéric et Arthur, +il veille sous les armes, attendant le jour de quelque grande crise +nationale pour en sortir et voler au secours des siens[65]. + + [63] Id. ibid. II, 8. + + [64] Id. ibid. II, 28. + + [65] Id. ibid. II, 28. Cf. sur l’histoire poétique d’Alboïn, Uhland, + _Gesch. der altd. Poesie_, p. 461-467. + +A l’épopée d’Alboïn succède celle du roi Authari, qui a moins de +grandeur tragique, mais plus de fraîcheur et de charme sentimental, +comme l’Odyssée après l’Iliade. Authari devient l’époux de la princesse +Bavaroise Théodelinde, et de gracieuses légendes nuptiales ont gardé le +souvenir des circonstances romanesques de leur première rencontre[66]. +C’est Authari aussi qui a pris possession, par un acte symbolique, des +rivages méridionaux de l’Italie au nom de son peuple, et l’on montra +longtemps après lui, dans les flots de la mer, la colonne qu’il avait +touchée de sa lance, en disant: «Jusqu’ici s’étendent les frontières des +Lombards.» Cette colonne, du temps du narrateur, s’appelait toujours la +_colonne d’Authari_[67]. + + [66] Paul Diacre, III, 30. + + [67] Id. ibid. III, 32. + +Et ce n’est pas tout. Le puissant courant des traditions héroïques +réunies sous les noms d’Alboïn et d’Authari est accompagné de quantités +de petits courants charriant d’autres souvenirs nationaux, des épisodes +tour à tour riants ou tragiques, tels que le second mariage de la reine +Théodelinde, la lamentable prise de Friuli par les Avares, les aventures +de jeunesse du duc Grimoald, la poétique odyssée de Lopichis, aïeul de +Paul Diacre, etc. La fortune n’a point permis à l’épopée lombarde +d’avoir un développement comparable à celui de l’épopée gothique, sans +doute parce que la place était déjà prise, et que les grands rôles +étaient distribués. Mais, arrêtés dans leur développement, les bourgeons +de cette épopée se retrouvent aujourd’hui encore dans la prose du +chroniqueur, avec un caractère de fraîcheur et d’originalité auquel les +récits d’aucun autre peuple ne peuvent prétendre[68]. + + [68] Abel, dans la préface de la traduction de Paul Diacre + (_Geschichtschreiber der deutschen Vorzeit_, p. V, Berlin 1849), + écrit ces lignes: + + «Was der langobardischen Geschichte ihren ganz eigenthümlichen Werth + und Reiz gibt, das ist der reiche Sagenschatz, den kein anderer + deutscher Stamm in gleicher Fülle und Reinheit aufzuweisen hat. Wie + ein voller frischer Kranz schlingen sich diese herrlichen + Nationalsagen durch die ganze Geschichte der Langobarden von jener + grauen Zeit, da sie ausziehen aus dem Lande Skadan und ihnen Wodan + ihren Namen gibt, bis herab zum Untergang des Reichs: sie bilden ein + aneinanderhängendes Stück der schoensten epischen Dichtung, von + wahrem epischen Wesen durchdrungen.» + + On peut ajouter les traditions épiques sur la fin de la dynastie + lombarde recueillies par les frères Grimm, _Deutsche Sagen_, t. II, + p. 110-115: elles forment comme la dernière moisson poétique des + Lombards. + +Les Vandales d’Afrique n’ont pas eu, comme les Goths et les Lombards, un +chroniqueur national qui nous ait conservé, avec le récit de leurs hauts +faits, le souvenir de leurs traditions patriotiques: c’est la raison +pour laquelle leur épopée nous est restée entièrement inconnue. +Cependant, la critique moderne a cru retrouver dans le nom des +_Astingi_, porté à la fois par une moitié de ce peuple et par sa +dynastie royale, l’équivalent de celui des _Hartungen_, qui seraient à +la fois leurs Dioscures et leurs dieux nationaux. Au surplus, où trouver +une preuve plus frappante de la popularité de la poésie chez ce peuple +que dans l’épisode final de son histoire? Lorsque le roi Gélimer, +assiégé sur la montagne de Papua, qui avait été son dernier refuge, fut +obligé de se rendre au général byzantin, il fit demander à celui-ci de +lui envoyer trois choses: un pain, une éponge et une harpe. Étant en +effet un cithariste excellent, il avait, dit l’historien, composé un +chant sur ses malheurs actuels, et il éprouvait le désir de le chanter +en s’accompagnant de la cithare[69]. + + [69] Κιθαριστῇ δὲ ἀγαθῷ ὄντι ᾠδή τις αὐτῷ ἐς συμφορὰν τὴν παροῦσαν + πεποίηται ἣν δὴ πρὸς κιθάραν θρηνῆσαι τε καὶ ἀποκλαῦσαι ἐπείγεται. + Procop. _De bell. vandal._ II, 6. + +Voilà certes un épisode bien significatif: un roi barbare qui compose +des chants dans sa langue, qui les compose sur ses propres aventures, et +qui s’accompagne d’un instrument pour les chanter, c’est plus qu’il n’en +faut pour nous permettre d’affirmer que la poésie était en honneur chez +les Vandales comme chez tous leurs congénères, et qu’elle célébrait les +mêmes sujets. + +Si, des plaines torrides de l’Afrique, nous passons aux brumeux rivages +de la Grande Bretagne, nous y verrons, sous des cieux bien différents et +dans un tout autre milieu, la poésie épique s’épanouir avec une égale +richesse parmi les Anglo-Saxons. Leur Charlemagne, Alfred le Grand, +avait pour les chants nationaux de son peuple la même passion que le +monarque franc pour ceux du sien: il les savait par cœur, il se plaisait +à les réciter, et il se faisait l’auditeur assidu de tous ceux qui +pouvaient lui en apprendre de nouveaux. Ces poèmes, on ne se bornait pas +à les redire de vive voix, on les mettait par écrit, on les enrichissait +de belles vignettes, et la biographie du grand roi nous a raconté, dans +une intéressante anecdote, de quelle manière ce prince, encore enfant, +se fit donner par sa mère le beau livre qui en contenait, après qu’il +fut parvenu à l’apprendre par cœur[70]. + + [70] Indignâ suorum parentum et nutritorum incuriâ usque ad duodecimum + aetatis annum aut eo amplius illiteratus permansit. Sed saxonica + poemata die noctuque solers auditor relatu aliorum saepissime + audiens, docibilis memoriter retinebat.--Cum ergo quodam die mater + sua sibi et fratribus suis quendam Saxonicum poematicae artis + librum, quem in manu habebat, ostenderet, ait: Quisquis vestrum + discere citius istum codicem possit, dabo illi illum. Quâ voce immo + divinâ inspiratione instinctus et pulchritudine principalis litterae + illius libri illectus, ita matri respondens et fratres suos aetate + quamvis non gratiâ seniores anticipans inquit: Verene dabis istum + librum uni ex nobis, scilicet illi qui citissime intelligere et + recitare eum ante te possit? Ad haec illa arridens et gaudens atque + affirmans: dabo, infit, illi Tunc ille statim tollens librum de manu + suâ magistrum adiit et legit. Quo lecto matri retulit et recitavit. + Asser _Ann. Rer. gestar. Aelfredi_ dans _Scriptores rerum + britannicarum_. p. 473. + +On sera peut être tenté de voir, dans ces chants saxons que la mère +d’Alfred fait apprendre à son fils, et que la main des clercs a mis par +écrit et ornés de belles enluminures, des poésies chrétiennes à la +manière de Caedmon et de Cynewulf, plutôt que des poèmes sur des sujets +profanes et des aventures belliqueuses. Mais, à supposer qu’il faille +renoncer au témoignage d’Asser (ce que je ne crois pas d’ailleurs), nous +en possédons un de la fin du VIIIe siècle, qui ne laisse place à aucun +doute. C’est Alcuin qui se plaint de ce que, dans les festins de ses +compatriotes et jusque dans les assemblées de leurs prêtres, on entend +retentir les chants de l’époque païenne. «C’est la parole de Dieu qu’il +faut lire dans ces réunions, écrit-il en 797 dans sa lettre à l’évêque +Hygbald de Lindisfarne; c’est la lecture qu’il y faut entendre, et non +le joueur de cithare, ce sont les écrits des pères, et non les chants +des païens[71]». + + [71] Jaffé, _Bibliotheca rerum germanicarum_, t. IV, p. 357. + +L’indifférence du chroniqueur national, Beda le Vénérable, pour ces +souvenirs de l’époque légendaire, n’a point permis qu’ils arrivassent +jusqu’à nous, et il est manifeste qu’il en est peu passé dans ses +récits, dont l’hostilité aux traditions populaires forme un si étonnant +contraste avec l’amour passionné qu’elles inspirent à un Paul Diacre. +Néanmoins, et malgré l’art infini, si je puis ainsi parler, qu’il met à +éviter toute mention de cette poésie païenne, lui-même nous en révèle +l’existence dans la ravissante légende de Caedmon. Celui-ci, avant +l’inspiration divine qui fit de lui le premier poète chrétien de sa +nation, était entièrement étranger à l’art de la poésie; aussi lorsque, +dans les festins, chacun chantait à son tour, et qu’il voyait la cithare +s’approcher de lui, il se levait de table et quittait la réunion[72]. +Voilà confirmée, pour les Anglo-Saxons du VIIe siècle, l’existence d’une +coutume qu’Alcuin a encore rencontrée chez eux dans les dernières années +du VIIIe: celle de chanter des chants épiques à la fin des repas, en +s’accompagnant de la cithare[73]. + + [72] Siquidem in habitu saeculari usque ad tempora provectioris + aetatis constitutus nil carminum aliquando didicerat. Unde + nonnunquam in convivio, cum esset laetitiae causa decretum, ut omnes + per ordinem cantare deberent, ille, ubi appropinquare sibi citharam + cernebat, surgebat a media coena et egressus ad suam domum + repedabat. Beda _Hist. eccl. Angl._ IV, 24 (22). + + [73] Cf. dans le Beowulf, ed. Heyne, Paderborn 1873, plusieurs + passages où l’on voit le scôp chanter pendant les festins du roi, + tantôt le récit de la création (v. 90-98), tantôt l’histoire des + héros d’autrefois (v. 875 et suiv.), tantôt les exploits de la + veille. + +D’ailleurs, malgré le mutisme obstiné de Beda, nous possédons une bonne +partie des chants épiques des Anglo-Saxons du VIIe siècle, et nous +pouvons constater que cette race aventureuse, en venant coloniser la +Bretagne, y avait apporté tout le trésor de la poésie germanique, comme +plus tard devaient faire les Scandinaves de la Norvège émigrant sous le +ciel de l’Islande. Nous savons, par des témoignages contemporains, qu’au +VIIe siècle, on redisait en Angleterre l’histoire poétique des rois +Goths d’Italie et des héros francs du Rhin. De plus, il nous reste de +cette époque un poème d’une originalité et d’un charme sans pareil, +plein d’une haute inspiration poétique, et resplendissant d’une +admirable beauté morale. Je veux parler du Beowulf, œuvre anonyme de +quelque grand poète caché, dans laquelle, pour la première fois à une +date bien ancienne, on voit s’affirmer l’alliance féconde entre le génie +chrétien et l’esprit germanique. Que le sujet en ait été apporté des +bords de la Baltique, comme cela est vraisemblable, ou qu’il soit né en +Angleterre même, il est certain que nous possédons dans cet antique +monument le spécimen le plus instructif et le plus curieux de l’épopée +germanique au moyen âge. Nulle part, pas même dans la Gudrun, on ne voit +revivre avec une vérité si poétique cette existence maritime des peuples +du nord, errant de longues journées en pleine mer dans leurs +embarcations à la proue écumeuse, jusqu’à ce qu’enfin ils voient +apparaître au loin, battues par les flots blanchissants, les côtes +crayeuses et escarpées de la Bretagne. Nulle part, l’imagination +septentrionale ne se reflète plus vivement que dans ces récits de +combats contre des dragons et des monstres marins; nulle part non plus +n’apparaît sous un jour plus sympathique le type du héros tel que le +conçoit le génie anglo-saxon, l’homme fort et doux dont la bravoure +fabuleuse n’a d’égale que son inaltérable dévouement au devoir. Je ne +veux pas insister, mais il me sera bien permis de conclure que +l’existence d’un poème comme le Beowulf nous ouvre sur l’histoire de +l’épopée dans les premiers siècles du moyen âge des perspectives +singulièrement étendues. Que de chants épiques et que de souvenirs +nationaux doivent avoir été redits par la voix de la poésie dans un +peuple qui a produit un monument pareil! + +Nous connaissons très peu les Frisons, race énergique et tenace qui a +lutté avec la même constance contre les flots de sa mer, qu’elle a fini +par dompter, et contre la domination franque, sous laquelle elle a dû +enfin courber la tête. La Frise, en effet, a donné à Charles Martel +l’avant-goût des résistances que son petit-fils devait rencontrer parmi +les Saxons. Si ce peuple n’a pas eu d’Homère, ce n’est pas qu’il n’ait +pas eu son épopée. Nous savons tout au moins que chez les Frisons aussi, +encore au IXe siècle, il existait des chants nationaux à la gloire de +leurs héros, et que leurs poètes les chantaient en s’accompagnant de la +harpe. Nous connaissons également le nom d’un de ces aèdes, le vieux +Bernlef[74], aveugle comme Homère, et fort aimé de ses compatriotes, +qu’il charmait en leur racontant les hauts faits de leurs souverains +d’autrefois. Converti par saint Liudger, Bernlef ne dit pas adieu à la +poésie, mais il apprit à moduler les psaumes, et il les répéta dans la +langue de ses pères à l’auditoire ravi de leur beauté surhumaine. + + [74] Illo (Liudgero) discumbente cum discipulis suis, oblatus est + coecus vocabulo Bernlef, qui a vicinis suis valde diligebatur, eo + quod esset affabilis, et antiquorum actus regumque certamina bene + noverat psallendo promere. _Vita Liudgeri_ (_Mon. Germ. hist._ II, + 412.) + +Les Saxons du continent, sans nul doute, redisaient auprès de leurs +foyers les mêmes chants qui, sur la harpe des _scôps_, charmaient leurs +frères émigrés en Bretagne. Mais, il est probable qu’au cours de leur +lutte séculaire contre la civilisation chrétienne, beaucoup de leurs +traditions primitives se perdirent, et il est certain que les premiers +apôtres du christianisme ne durent pas voir d’un bon œil des chants +populaires qui ravivaient, avec le souvenir, l’amour des vieilles +croyances. Et cependant, malgré ces circonstances défavorables, l’esprit +épique ne disparut pas de la Basse Allemagne, et plus d’un vieux chant +s’est conservé dans ses plaines et parmi ses bruyères. Lorsque, au Xe +siècle, le moine Widukind écrivit la première histoire de sa nation, il +en circulait encore plus d’un, dont il fit passer la substance dans son +récit[75]. On y peut parfaitement démêler ce résidu poétique parmi les +matériaux de provenance diverse avec lesquels il y est combiné: Widukind +lui-même a conscience de leur nature différente. Il cite ses sources +lorsqu’il rapporte une de ces téméraires assertions d’érudit, comme dès +lors on s’en permettait pour rendre compte d’un nom propre, mais il +raconte avec beaucoup plus de confiance les récits anonymes qui lui sont +fournis par la voix collective de son peuple. Comme les Lombards, les +Saxons avaient une tradition qui les faisait arriver par mer sur les +rivages de la Germanie, sans doute du fond de la même île de Scandia, et +qui désignait l’endroit du continent où ils avaient débarqué pour la +première fois[76]. Elle racontait l’hostilité qu’ils avaient rencontrée +chez les Thuringiens, premiers habitants de ces rivages; elle redisait, +à l’imitation de la tradition carthaginoise sur la fondation de la +Byrsa, le stratagème employé par un jeune Saxon, qui, ayant acheté de la +terre au poids de l’or à un Thuringien, la répandit ensuite sur un vaste +espace dont les siens s’emparèrent, s’établissant ainsi sur une terre +qu’ils avaient achetée et payée[77]. Les Saxons ne se contentèrent pas +de cette ruse barbare; ils y ajoutèrent encore la trahison sanglante, +et, dans une entrevue pacifique avec les Thuringiens, ils tombèrent sur +ceux-ci et les massacrèrent avec leurs longs couteaux, qu’ils tenaient +cachés sous leurs vêtements. La chanson, qui incontestablement admirait +fort et la ruse et le meurtre, attribue même l’origine du nom des Saxons +à l’usage qu’ils firent ce jour-là de l’arme nationale[78]. L’accent du +récit respire une joie cruelle; on croit y entendre le cri de triomphe +du barbare, qui fait consister toute sa gloire dans le succès quel qu’il +soit: et il n’est pas difficile d’en deviner la tonalité primitive, +malgré les atténuations qu’y aura nécessairement apportées la plume +chrétienne de Widukind. + + [75] Et primum quidem de origine statuque gentis pauca expediam, solam + pene famam sequens in hac parte, nimia vetustate omnem fere + certitudinem obscurante. Widukind, _Res gestae Saxonicae_ I, c. 2. + + [76] Pro certo autem novimus, Saxones his regionibus navibus advectos, + et loco primum applicuisse qui usque hodie nuncupatur Hadolaun. Id. + ibid. I, 3. + + [77] Id. ibid. I, 5 et 6. + + [78] Fuerunt autem et qui hoc facinore nomen illis inditum tradant. + Cultelli enim nostra lingua _sahs_ dicuntur, ideoque Saxones + nuncupatos, quia cultellis tantam multitudinem fudissent. Widukind, + ibid. I, 7. + +Ce sont encore des chansons épiques qui ont fourni à Widukind ses +principaux renseignements sur la guerre entre les Francs d’Austrasie et +les Thuringiens. Tout ce qu’il ajoute ici au récit de Grégoire de Tours +a pour but la glorification des Saxons, et est manifestement emprunté à +leurs souvenirs nationaux. Vaincus par le roi d’Austrasie Théodoric, +grâce à son alliance avec les Saxons, les Thuringiens assiégés dans la +ville de Scheidungen vont succomber, lorsque, par un pacte secret avec +le monarque franc, ils obtiennent la promesse qu’ils seront épargnés, et +qu’on se débarrassera des Saxons. Une circonstance fortuite remarquable +met ceux-ci au courant du complot. Alors ils se jettent sur la ville +sans défense, s’en emparent et la gardent. Entre eux et les Francs, +l’amitié se rétablit tout à fait, au grand détriment des Thuringiens +vaincus. Le roi de ceux-ci, Irminfried, avait pris la fuite; mais, trahi +par un des siens, Iring, il fut amené devant Théodoric et massacré. +Iring se repentit bientôt de sa trahison; il égorgea Théodoric lui-même, +et coucha le cadavre de son maître sur celui du roi franc, pour lui +donner la victoire au moins dans la mort, puis il s’ouvrit un passage +l’épée à la main. «Au lecteur de juger, dit le bon narrateur, si ce +récit mérite quelque créance[79]». + + [79] Si qua fides his dictis adhibeatur, penes lectorem est. Id. ibid. + I, 13. + +Que dire maintenant des Scandinaves, qui, s’ils arrivent les derniers à +portée de notre regard, nous montrent, au seuil des temps modernes, +l’épopée germanique vivant et circulant avec une indéfectible vitalité +au milieu d’une race qui est restée jusqu’alors sans mélange? +L’existence de chants épiques chez les Danois, depuis la plus haute +antiquité jusqu’à son temps, est attestée à plusieurs reprises par Saxo +Grammaticus[80]. On savait ces chants par cœur[81], et on les +accompagnait de la lyre. Les rois eux-mêmes ne dédaignaient pas d’en +composer[82], ainsi que les autres héros: ils aimaient à célébrer leurs +propres exploits, soit qu’ils fussent au milieu des réjouissances du +festin[83], soit lorsque, attachés au pal du supplice, ils entonnaient +leur hymne de mort en face d’un ennemi dont ils bravaient la colère[84]. +Il n’est pas besoin d’ajouter que le répertoire poétique des autres +nations ne leur était pas moins familier que le leur, et que notamment +la tragique histoire des Nibelungen circulait depuis longtemps parmi le +peuple danois, puisqu’en 1134 un poète saxon en redisait un épisode +devant le duc Canut Laward, et qu’à cette occasion le chroniqueur nous +apprend que cette histoire était très belle[85]. + + [80] In vetustissimis Danorum carminibus. Saxo Grammaticus, _Gesta + Danorum_ ed. Holder l. I, p. 12. + + [81] Hanc maxime exhortacionum seriem idcirco metrica racione + compegerim, quod earumdem sentenciarum intellectus danici cujusdam + carminis compendio digestus a compluribus antiquitatis peritis + memoriter usurpatur. Id. ib. II, p. 67. + + [82] Tel le roi Haldanus: Erat enim condendorum patrio more poematum + pericia disertus. Id. ibid. VII, p. 221. + + [83] Ulvo, commensal de Canut le Grand (XIe siècle) chante ses propres + exploits: Ulvo... apud Roskildiam convivialiter accersitus... merse + nuper milicie cladem nocturnis laudum suarum cantibus celebrabat. Et + le roi s’irrite de ce contumeliosum carmen. Id. ibid. X, p. 351. + + [84] Id. ibid. VII, p. 235. + + [85] On connaît le célèbre passage de Saxo grammaticus XIII, p. 427, + auquel il est fait ici allusion: il sert à fixer la date d’une des + phases les plus importantes du développement de la légende des + Nibelungen. Le poète qui débite le chant en question à Canut Laward + doit supposer qu’il le connaît parfaitement, puisqu’il veut éveiller + sa défiance et lui apprendre indirectement le guet-apens qu’il a + juré de ne pas révéler. Il est vrai que Canut, duc de Slesvig, et + qui, au rapport du chroniqueur lui-même, était _Saxonici et ritus et + nominis amantissimus_ (l. 1) pouvait fort bien avoir appris ce poème + dans son entourage allemand; il est vrai encore que le poète qui le + lui chante est également un Saxon. Mais l’analogie nous force à + admettre _a fortiori_ que le Danemark connaissait tous les chants de + la Germanie, puisque l’Islande elle-même les connaissait depuis des + siècles. + + Sur la présence des chanteurs germaniques à la cour des princes + danois, voir encore Saxo Grammaticus, XIV, p. 490 et 497. + +Que fait Saxo Grammaticus de cette innombrable collection de récits +épiques recueillis par lui sur les lèvres de ses compatriotes, dont il +avait une connaissance approfondie? Il les traite à l’égal des matériaux +historiques les plus précieux, et les verse tous ensemble dans sa +chronique, dont ils remplissent les neuf premiers livres, et où ils +constituent pour une série de plusieurs siècles l’unique histoire du +Danemark. Là défile, dans une succession factice et selon un ordre +arbitraire, le splendide cortège de ces dieux et demi-dieux du Nord, +ramenés, il est vrai, au rang et aux proportions humaines par le +scrupule chrétien du chroniqueur, mais, pour le reste, considérés par +lui comme des personnages historiques. Les derniers venus de cette +procession de héros fabuleux se mêlent fraternellement aux plus anciens +héros historiques dont l’annaliste nous ait gardé le souvenir, sans +qu’il soit possible de tracer une ligne de démarcation entre des groupes +qui nous viennent de deux mondes si opposés. Nulle part, on ne vérifie +par un exemple plus saisissant l’éternelle confusion faite par les +historiens des premiers âges entre les souvenirs concrets de la réalité +et les figures idéales de la fiction. Et l’exemple est d’autant plus +instructif, que celui qui nous le fournit est loin d’être le premier +venu; c’est, au contraire, un écrivain de la brillante époque du moyen +âge, et, en outre, le plus savant homme de son pays. + +S’étonnera-t-on maintenant de nous voir revendiquer pour les Francs une +vitalité poétique semblable à celle des nations qui viennent d’être +passées en revue? On ne soutiendra pas qu’ils aient constitué une +exception unique au milieu des autres barbares, et dérogé seuls à une +loi dont nous venons de constater l’application chez tous leurs +congénères. Ils avaient, eux aussi, de grands souvenirs à faire revivre, +et des noms illustres à glorifier. Quant à leurs facultés poétiques, +elles n’étaient inférieures à celles d’aucun autre peuple de leur race. +Ils possédaient au suprême degré le don de s’exalter devant ce qui est +noble et beau, et cette puissance d’admiration se traduisait chez eux +par des formules d’une naïveté grandiose. Il y a un accent hautement +épique dans cette parole qu’ils adressaient à leur compatriote Arbogast, +dont ils expliquaient l’heureuse fortune par l’amitié que lui portait un +plus grand que lui, saint Ambroise de Milan. «Nous savons maintenant, +disaient-ils, pourquoi tu es invincible; c’est parce que tu es l’ami de +l’homme qui dit au soleil: arrête-toi, et le soleil s’arrête»[86]. Si +haut que nous remontions dans l’histoire, nous entendons l’écho de leurs +chants. Ils chantaient au IVe siècle, en allant aux combats, et le +rhéteur grec qui guidait contre eux les légions romaines, étonné de la +rauque harmonie de ces accords si nouveaux pour lui, les comparait à des +croassements de corbeaux[87]: comparaison que n’auraient d’ailleurs pas +reniée ces fiers barbares, qui voyaient dans le corbeau l’oiseau sacré +des batailles, et le conseiller prophétique du plus grand de leurs +dieux! Ils chantaient au Ve siècle, aux jours des grandes invasions et, +sans doute, ils redisaient les exploits des héros d’autrefois, lorsqu’au +milieu des plaines de l’Artois, ils furent surpris par les troupes +d’Aétius au moment où ils célébraient la noce d’un des leurs[88]. + + [86] Per idem tempus Arbogastes comes adversus gentem suam, hoc est + Francorum, bellum paravit, atque pugnando non parvam multitudinem + manu fudit, cum residuis vero pacem firmavit. Sed cum in convivio a + regibus gentis suae interrogaretur utrum sciret Ambrosium, et + respondisset nosse se virum et diligi ab eo, atque frequenter cum + illo convivari solitum, audivit: Ideo vincis, comes, quia ab illo + viro diligeris, qui dicit soli: Sta, et stat. (Paulin. _Vita + Ambrosii_ dans Mign. P. L. t. XIV, _col._ 39.) + + [87] Ἐθεασάμην τοι καὶ τοῖς ὑπὲρ τὸν Ῥῆνον βαρβάροις ἄγρια μέλη λέξει + πεποιημένα παραπλήσια τοῖς κρωγμοῖς τῶν τραχὺ βοώντων ὀρνίθων + ᾄδοντας, καὶ εὐφραινομένοις ἐν τοῖς μέλεσιν. Julien, _Misopogon, in + init._ + + [88] Sidon. Apoll. _Carm._ V, 212. + +Un peuple si amoureux de poésie, et chez lequel la fibre poétique devait +être excitée sans cesse par les émouvantes péripéties de l’invasion, ne +pouvait pas du jour au lendemain renoncer à une de ses facultés les plus +brillantes comme les plus enviables. Pour les Francs, comme pour tous +les autres Germains, il n’y eut peut-être pas d’époque plus favorable à +l’éclosion de chants populaires que ces jours inoubliables de la +conquête où, pauvres et demi-nus, au sortir des profondes forêts, ils +apprirent à connaître de près la splendeur de la vie romaine, et +s’enivrèrent d’avance du parfum d’une civilisation qui allait tomber +dans leurs mains. Les héros qui les menèrent à la conquête de cet Éden +de la culture durent prendre une grande place dans leurs imaginations, +et devenir le centre de leur poésie nationale. Les noms d’un Childéric +et d’un Clovis, comme plus tard ceux d’un Théodoric et d’un Clotaire, +étaient associés, dans leurs esprits, au souvenir de toutes les +aventures dramatiques et glorieuses qu’ils avaient eues à la suite de +ces chefs illustres: il n’en était pas de plus populaires parmi eux. +Ceci n’est pas une simple conjecture, c’est le témoignage formel d’un +écrivain vivant à une date où les chants consacrés à ces héros +circulaient encore dans toutes les bouches. Voici comment s’exprime, en +parlant de Charlemagne, le versificateur connu sous le nom de _Poeta +Saxo_: + + Est quoque jam notum: vulgaria carmina magnis + Laudibus ejus avos et proavos celebrant. + Pippinos Carolos Hludovicos et Theodricos + Et Carlomannos Hlotariosque canunt[89]. + + [89] _Poeta Saxo_ V, 115-120. (Pertz _Scriptor._ II.) Ces Hludovici, + ces Theodrici et ces Hlotharii ne sont autres que Clovis, Théodoric + I et Clotaire I, dont le poète fait des ancêtres de Charlemagne, + comme cela résulte manifestement des deux vers précédents: + + Cujus nunc insigne genus si pandere coner + Compellar regum scribere catalogum. + + V. 111-12. + + Il n’a pas inventé cette filiation. On sait que de bonne heure des + généalogistes complaisants, échos peut-être de la chanson populaire, + rattachèrent les Carolingiens à la famille Mérovingienne. Voir ces + généalogies dans Pertz, _Scriptor._ II, p. 304-314. + +Si donc, au IXe siècle encore, c’est à dire alors que des héros +nouveaux, comme Pepin d’Herstal et Charles Martel, auraient pu faire +oublier ceux des âges précédents, on continuait à répéter les chants à +la gloire de Clovis et des siens, quelle ne devait pas être la +popularité de ces chants au moment de leur éclosion, c’est-à-dire dans +la génération qui fut leur contemporaine, et dans celles qui suivirent +immédiatement? + +Au reste, l’imagination des Francs ne se borna pas à célébrer les rois +de la première époque: elle réserva également une part de gloire +poétique à leurs successeurs. Je ne crois pas me tromper en l’affirmant +d’une manière générale, et les quelques exemples que nous en fournissent +les trop maigres sources relatives à cette époque ne laissent pas de +justifier pleinement cette conjecture. Lorsque Frédégaire nous dit du +roi Gontran qu’il eut un règne tellement prospère, que tout le monde +chantait sa gloire, même chez les peuples voisins, on doit sans doute +prendre au pied de la lettre cette expression d’un écrivain peu habitué +au langage figuré[90]. Le roi Clotaire II a été célébré de la même +manière, et de son vivant, par les chants populaires de la Neustrie; +l’auteur qui nous l’atteste, d’après de bonnes sources, nous a même +conservé quelques passages du chant consacré à sa victoire sur les +Saxons, dont il sera parlé plus longuement au cours de ces +recherches[91]. Les rois, au surplus, n’étaient pas les seuls que +glorifiât la poésie épique; elle redisait également les exploits des +grands, et nous apprenons, par un contemporain, que tel duc, célébré par +les poètes classiques dans d’élégants hexamètres, recevait aussi les +hommages des poètes germaniques sous forme de chants barbares. + + [90] Tante prosperitatis regnum tenuit, ut omnes etiam vicinas gentes + ad plinitudinem de ipso laudis canerent. Fredeg. _Chronic._ IV, 1. + + [91] V. le _Vita Faronis_ de Hildegaire dans Mabillon, _Acta SS_, II, + p. 590. + + Nos tibi versiculos, dent barbara carmina leudes: + Sic, variante tropo, laus sonet una viro. + + Fortunat, _Carm._ VII, 8, 69. + +Il jaillissait donc, au milieu des populations franques du VIe siècle, +des sources toujours vives de poésie épique, qui versaient dans un même +flot continu les cantilènes du passé lointain, et les chansons écloses +sous la dictée de l’heure présente. En s’écoulant à travers les +générations, qui ne les laissaient point passer sans écho, toutes ces +productions du génie poétique de la nation devaient constituer, à la +longue, un véritable _Romancero_ contenant l’histoire légendaire du +peuple franc, depuis ses plus lointaines origines mythologiques +jusqu’aux plus récents exploits des monarques régnants. Un tel trésor +national ne pouvait laisser indifférent l’esprit universel de +Charlemagne. Avec cette sûreté de coup d’œil qui était l’un des +attributs caractéristiques de son génie, il en apprécia l’importance à +une époque où quiconque se piquait de culture littéraire aurait rougi +d’admirer autre chose que les écrits de l’antiquité classique. Et, pour +assurer à son peuple la conservation de ces monuments de son passé +poétique, il les fit recueillir par écrit. «C’étaient, dit Eginhard qui +nous l’apprend, de très vieilles chansons barbares qui célébraient les +guerres et les exploits des anciens rois[92].» Que ce recueil ait +contenu aussi les chants relatifs aux héros des autres cycles nationaux, +nous ne pouvons en douter, n’y eût-il, pour nous le faire croire, que la +diffusion générale des sujets épiques parmi tous les peuples barbares; +mais, ce qui est certain, c’est qu’il était consacré en toute première +ligne à l’histoire poétique des rois francs eux-mêmes. Clovis, ses +ancêtres et ses successeurs y occupaient sans doute la place d’honneur. + + [92] Item barbara et antiquissima carmina, quibus veterum regum actus + et bella canebantur, scripsit memoriaeque mandavit. Eginhard, _Vita + Karoli_ c. 29. + +Quel malheur que le recueil de Charlemagne ait disparu sans laisser +aucune trace, et sans qu’après ce grand homme aucun de ses successeurs +ait pensé à prendre des mesures pour en assurer la conservation! On a +cru à tort, sur la foi d’un passage mal interprété de Thegan, qu’il +fallait attribuer la responsabilité de cette disparition à Louis le +Débonnaire. C’est une erreur[93]. Il paraît bien plutôt que le recueil +existait encore vers la fin du IXe siècle, puisque, à cette date, +l’archevêque Foulques de Reims, écrivant à Arnulf de Carinthie, lui +rappelle l’histoire poétique du roi Ermanarich, qu’il avait trouvée, +nous dit l’auteur, dans des livres allemands. Or, quel aurait pu être, +en Gaule, à la fin du IXe siècle, le livre allemand relatant de vieux +chants épiques, si ce n’est précisément le recueil composé par ordre de +Charlemagne[94]? + + [93] L’erreur est d’ailleurs universellement commise, notamment par + Fauriel _Hist. de la poésie provenc._ I, p. 348; Ampère, _Histoire + litt. de la Gaule après Charlemagne_; Am. Thierry, _Hist. d’Attila_, + nouv. édit. II, p. 266; G. Paris, _Histoire poétique de + Charlemagne_, p. 449; A. W. Schlegel, _Essais historiques_ (passage + cité dans la _Romania_ 1885, p. 400.); W. Grimm, _Heldensage_, 3e + édition, 1889, p. 30; Ebert, _Allgem. Gesch. der Litt. des Mittel. + im Abendlande_, II, p. 116; W. Scherer, _Gesch. der deutschen. Lit._ + 4e édition, p. 28; B. Simson, _Jahrbücher des fraenk. Reichs unter + Ludwig dem Frommen_, p. 39; B. Symons, _Heldensage_, p. 8. (dans le + _Grundriss der Germanischen Philologie_ de Paul, t. II, I, p. 8); + Von Schubert, _Die Unterwerfung der Alamannen unter die Franken_, p. + 132; Bossert, _La littérature allemande au moyen-âge_, p. 140, etc., + etc. + + Certains de ces écrivains sont allés jusqu’à dire que Louis le + Débonnaire avait fait détruire le recueil en question, et beaucoup + ont rendu la piété de l’empereur responsable de son prétendu acte de + vandalisme. Tout cela tombe devant le texte de Thegan, que je + reproduis ici: + + Linguâ graecâ et latina valde eruditus, sed graecam melius + intellegere poterat quam loqui, latinam vero sicut naturalem + aequaliter loqui poterat. Sensum vero in omnibus scripturis + spiritalem et moralem, nec non et anagogen optime noverat. _Poetica + carmina gentilia quae in juventute didicerat respuit, nec legere nec + audire nec docere voluit._ (Thegan, dans Pertz _Scriptor._ II) Vita + _Hludovici, Imperatoris_, c. 19. + + Il faut être prévenu pour voir dans ces _poetica carmina gentilia_ + autre chose que les œuvres des classiques païens, que Louis le + Débonnaire avait effectivement apprises dans sa jeunesse, puisqu’on + lui avait donné la culture littéraire à la mode, et qui plus tard + inspirèrent à son esprit naturellement religieux le dégoût dont + parle Thegan. Les chants barbares ne sont jamais entrés dans le + programme de l’éducation carolingienne, tout le monde le sait; au + surplus, Louis n’aurait pas eu, pour mépriser ces traditions de ses + ancêtres, les mêmes raisons que vis à vis des fictions licencieuses + de la mythologie romaine. Il est à peine besoin de démontrer que le + mot _gentilis_ s’applique, dans la pensée de l’auteur, à tous ceux + qui n’ont pas eu le baptême; or, l’immense majorité des héros de + l’épopée germanique, Clovis et Théodoric en tête, étaient des + baptisés, et ceux-là même qui sont, comme Siegfried, antérieurs à + l’époque chrétienne, étaient conçus comme des chrétiens: le + qualificatif méprisant de Thegan ne peut donc pas se rapporter à + eux. D’autre part, l’adjectif _poeticus_ désigne des œuvres + littéraires et écrites, c’est-à-dire tout autre chose que ces chants + barbares et purement oraux, que Charlemagne fit le premier mettre + par écrit. Pour le lettré, les barbares n’avaient pas de _poètes_, + mais tout au plus des _chanteurs_, et s’ils possédaient des chants, + ils ignoraient l’art de la poésie. M. Léon Gautier a été seul à + comprendre cela: «Qui ne voit, dit-il, que les _poetica carmina_ + signifient uniquement les poètes de la gentilité?... Ce sens ne nous + semble pas douteux. Et il n’est question ici ni de cantilènes, ni de + chanson de geste.» _Les Épopées françaises_, I, p. 72. Au surplus, + ce n’est pas d’aujourd’hui que l’on se préoccupe de savoir ce que + pourrait être devenu le précieux _Romancero_ franc. Au XVIIIe + siècle, un gentilhomme allemand avait offert un prix de cent ducats + à qui retrouverait les chants des anciens bardes allemands que + Charlemagne avait fait mettre par écrit. Là-dessus, A. W. Schlegel, + après avoir avec raison écarté ce mot impropre de bardes, émit + l’opinion que le recueil de Charlemagne, c’était... les Nibelungen! + (_Atheneum_, 1799 B. II, 2e Stück, p. 306; reproduit dans ses œuvres + complètes, Leipzig 1847, p. 39. D’après Raumer _Geschichte der + germanischen Philologie_, Munich 1870, p. 306). De nos jours, un + érudit belge a cru pouvoir supposer, sur la foi d’un poète flamand + du moyen âge, que le recueil de Charlemagne s’était conservé + jusqu’au XIIe siècle dans l’abbaye d’Egmont en Hollande. (De Smedt, + _Hist. de Belgique_, 5e édition, Gand, 1840, t. II, p. 143). Mais + cette hypothèse ne résiste pas à l’examen. + + [94] Subjicit etiam ex libris teutonicis de rege quodam Hermenrico + nomine, qui omnem progeniem suam morti destinaverit impiis consiliis + cujusquam consiliarii sui, supplicatque ne sceleratis hic rex + acquiescat consiliis, sed misereatur gentis hujus et regio generi + subveniat decidenti. Flodoard, _Histor. Eccles. Remensis_ IV, + 5.--Grimm, _Die deutsche Heldensage_, p. 34, écrit à ce sujet: Die + _libri teutonici_ beweisen die Aufzeichnung der Gedichte und + bestaetigen die Angaben Eginharts. + +Nous pouvons donc affirmer que chez aucun autre peuple germanique +l’existence de chants narratifs à la gloire des héros nationaux n’est +attestée par un ensemble de témoignages aussi formels que chez les +Francs. C’est tout ce qu’il nous fallait pour conclure qu’il y a eu sans +contredit une épopée mérovingienne. + +A-t-il passé quelque chose de cette épopée dans les récits des +chroniqueurs de cette époque, ou bien faut-il croire que, par une +étonnante et unique exception, l’historiographie de ce peuple serait +restée totalement fermée aux échos de sa poésie populaire? Ici, nos +recherches deviennent d’autant plus délicates qu’aucun des premiers +chroniqueurs francs ne parle en termes explicites de chants populaires, +ni ne dit y avoir puisé: aussi est-il facile de triompher de leur +silence quand on veut, comme M. Fustel de Coulanges[95], se dispenser de +la tâche qui fait l’objet de ce livre. Mais qu’importe que ces écrivains +citent ou ne citent pas leurs sources, lorsque la critique a établi que +sur certaines époques de l’histoire, ils ne pouvaient avoir à leur +disposition que des traditions orales, c’est-à-dire, en partie du moins, +des chansons épiques? Qu’importe encore qu’ils se soient abstenus +d’inventorier, à la manière d’un érudit moderne, les documents oraux et +écrits qu’ils ont consultés, si l’analyse même de leurs ouvrages nous +fait apparaître avec un caractère de suffisante authenticité les +matériaux épiques fondus dans leur texte? Le second point sera établi +d’une manière spéciale, à l’occasion de chacun des épisodes qu’on +étudiera dans ce livre; il en fera proprement le sujet, et nous n’avons +pas à en parler plus longuement ici. Quant au premier, nous allons le +démontrer une fois pour toutes, afin de n’avoir plus à y revenir par la +suite. + + [95] _La Monarchie Franque_, p. 6, note. «Quelques modernes ont + prétendu, notamment Junghans et M. Monod, qu’il (Grégoire de Tours) + avait dû se servir de chants germaniques à la louange de Clovis et + des Francs; c’est une pure hypothèse, sans aucun fondement. Le seul + motif qu’ils donnent (!), c’est qu’il y a chez lui quelques phrases + d’un tour très poétique; mais ceux qui sont familiers avec les + écrivains de cette époque savent très bien que ce qui caractérisait + justement la prose, c’était l’abus des formes poétiques, tandis que, + par une interversion singulière, la poésie adoptait les formes les + plus prosaïques. Quelques épithètes brillantes (!) ne prouvent donc + aucunement, ainsi qu’on l’a soutenu, que Grégoire ait connu et + employé des poèmes, et aussi n’en parle-t-il jamais.» + +Nous possédons trois chroniqueurs de l’époque mérovingienne: Grégoire de +Tours, Frédégaire, et le moine neustrien qui a écrit le _Liber +Historiae_[96]. Chacun de ces trois auteurs raconte, en qualité de +témoin, une partie des faits contenus dans son livre, et relate d’après +le témoignage d’autrui ceux qui se sont passés avant lui. Grégoire a été +témoin des événements écoulés à partir de la mort de Clotaire I, en 561; +il est obligé de s’en rapporter à d’autres sources pour tout ce qui +précède cette date. Le point précis à partir duquel Frédégaire devient +témoin contemporain est plus difficile à fixer, selon qu’on le considère +comme ayant écrit vers 658, ou qu’on admet avec M. Krusch qu’il avait +fini son travail en 642[97]; dans tous les cas, on ne peut guère croire +que son autorité commence plus d’une génération avant le moment où il +écrit, et nous placerons vers 615 la date à partir de laquelle il +devient notre source. Enfin, pour ce qui concerne l’auteur du _Liber +Historiae_, dont le récit s’arrête à la date de 727, son autorité de +témoin ne s’étend pas au-delà des événements qui se déroulent à partir +de 681[98]. Tout ce qui, pour chacun de ces trois auteurs, remonte plus +haut que ces trois dates respectives, leur a été fourni soit par la +tradition, soit par des sources écrites. Si nous parvenons à déterminer +exactement ce qui, dans chacun d’eux, appartient à celles-ci, nous +aurons par là même délimité le domaine de celle-là, et circonscrit +d’avance le champ de nos explorations. + + [96] C’est le titre sous lequel M. Krusch a publié, dans les + _Scriptores Rerum Merovingicarum_, t. II, l’écrit connu jusqu’ici + sous le nom de _Gesta Regum Francorum_. Je regrette de voir + disparaître un titre qui avait acquis droit de bourgeoisie dans + l’érudition depuis trois siècles, mais je n’ose le conserver de peur + d’augmenter la confusion résultant de l’emploi concurrent de + désignations différentes. + + [97] V. Krusch dans le _Neues Archiv_, VII (_Die Chronicae des + sogenannten Fredegar_) et dans la préface de son édition de + Frédégaire (_Scriptores Rer. Meroving._ t. II). + + [98] G. Kurth. _Étude critique sur le Gesta Regum Francorum_. + +Or, il est facile, tout d’abord, de faire l’énumération des sources +écrites qui ont été à la disposition de Grégoire de Tours, pour +l’histoire des Francs antérieure à la mort de Clotaire I, c’est-à-dire +pour toute la partie de cette histoire comprise entre les dates extrêmes +de 429 à 561. D’historiens romains, c’est-à-dire de chronographes +écrivant l’histoire selon le procédé classique, il n’y en avait plus. +Ceux qu’il a pu consulter, ou bien n’atteignaient pas les commencements +des annales franques, comme saint Jérôme et Paul Orose, ou bien en +frôlaient seulement les premières années, comme Sulpice Alexandre, qui +s’arrête avant la fin du IVe siècle, et Renatus Frigeridus Profuturus, +qui ne va que jusqu’au commencement du Ve siècle. Ces deux derniers sont +les seuls écrivains romains dans lesquels il ait trouvé des +renseignements sur les Francs; il leur a emprunté des passages assez +étendus, mais on peut croire à bon droit que s’ils avaient contenu autre +chose sur le même sujet, il se serait gardé de l’omettre. Ces passages +sont d’ailleurs d’un intérêt purement romain; s’il y est parlé des +Francs, c’est à l’occasion des expéditions que les généraux romains ont +dû faire contre eux: leur histoire interne laisse les narrateurs +absolument indifférents, et ils nous fournissent, en somme, une preuve +convaincante du peu de curiosité qu’inspiraient aux derniers annalistes +de l’empire les barbares qui allaient le renverser. + +Il y avait, il est vrai, des annales, et Grégoire lui-même nous déclare +avoir tiré ces renseignements de celles qu’il appelle _Annales +consulaires_. _Nam et in Consolaribus legimus, Theudomerem regem +Francorum, filium Richimeris quendam, et Ascylam matrem ejus, gladio +interfectus_[99]. Ces annales consulaires, comme leur nom l’indique, +sont évidemment romaines, et Grégoire, qui ne les cite plus ailleurs, +semble nous indiquer qu’elles ne s’étendaient guère au-delà des +premières années du Ve siècle[100]. Il a consulté aussi les _Annales +d’Angers_[101], probablement continuées à Tours, qui lui ont fourni un +certain nombre de dates pour l’histoire de Childéric. Il a utilisé +encore des _Annales burgondes_[102], comme on le voit par la comparaison +de ses récits avec ceux de Marius d’Avenches, lequel a eu les mêmes +sources. Je ne sais s’il a encore mis à contribution d’autres recueils +du même genre; si, comme le croit M. Holder-Egger, il a eu sous la main +un exemplaire interpolé des _Annales de Ravenne_[103], ou si, comme +l’admet M. Arndt[104], modifiant une opinion de M. Monod, il s’est servi +d’_Annales arvernes_, ou encore, s’il faut croire, avec le même M. +Arndt, qu’il a connu aussi des _Annales Visigothes_[105]. Ce qui est +bien certain, c’est que, dans tous les cas, aucun de ces recueils ne +peut être la source des longs et vivants récits qu’il nous donne sur les +premiers rois francs et en particulier sur Childéric et Clovis. Tous +étaient écrits par des provinciaux qui avaient un médiocre intérêt pour +les choses du monde barbare, et qui se bornaient à relater en quelques +paroles sèches et succinctes les principaux faits qui s’étaient déroulés +dans leur horizon. Leur laconisme et leur sécheresse étaient extrêmes; +tout ce qu’ils pouvaient lui apprendre sur les Francs, c’étaient les +ravages commis par ces barbares dans les contrées où vivaient les +annalistes. + + [99] Greg. Tur. 11, 9. + + [100] Il fait de Theudomir un contemporain de Clodion, et le place + même avant celui-ci: c’est donc que le passage qu’il emprunte à ses + _Annales consulaires_ est relatif à une des premières années du Ve + siècle. + + [101] G. Kurth. _Les Sources de l’Histoire de Clovis dans Grégoire de + Tours_. (_Rev. des Quest. Histor._ 1 octobre 1888). + + [102] Id. ibid. Et Monod, _Études_ etc. + + [103] O. Holder-Egger, _Untersuchungen über einige annalistische + Quellen zur Geschichte des 5ten und 6ten Jahrhunderts_ (_Neues + Archiv der Gesellschaft fuer aeltere deutsche Geschichte_ 1876, t. + I, p. 268 et suiv.) + + [104] Préface de l’édition de Grégoire de Tours dans _Script. Rer. + Meroving._ I, p. 22. + + [105] Id. ib. p. 23. + +Je ne parle pas ici des écrivains romains du Ve siècle qui ne sont pas +historiens, comme Sulpice Sévère et Sidoine Apollinaire: leurs œuvres, +que nous possédons encore, n’étaient guère en état de renseigner +davantage notre chroniqueur au sujet des barbares, et encore est-il à +remarquer qu’il n’en a pas même tiré tout ce qu’il était possible de +leur emprunter. Ainsi, il paraît avoir ignoré le célèbre passage de +Sidoine Apollinaire sur Clodion[106], qui est, en dehors de l’_Historia +Francorum_, la seule preuve de l’existence historique de ce roi des +Francs, car il ne parle de lui que sur la foi de la tradition populaire. +Quant aux plus anciennes vies de saints de l’époque mérovingienne, il +est certain qu’il pouvait y trouver plus d’un bon renseignement: mais, +malgré la quantité de celles qu’il a lues, nous devons constater que des +trois plus importantes, celle de sainte Geneviève, celle de saint Vedast +et celle de saint Remy, il n’a connu que la dernière. Or, la première +contient un épisode qui jette une vive lumière sur l’histoire de +Childéric[107], et la seconde nous fait connaître plusieurs +circonstances historiques des plus curieuses accompagnant le baptême de +Clovis[108]. + + [106] V. ci-dessus p. 52, n. [88]. + + [107] _Vita b. Genovefae Virginis_ ed. Kohler, p. 26. + + [108] _Vita S. Vedasti_ (_Acta Sanct._ febr. t. I p. 792). + +Ainsi, malgré l’étendue de ses lectures et le zèle de ses recherches, +Grégoire de Tours n’était pas même parvenu à connaître tous les +documents écrits qui, à cette date, se trouvaient à sa portée. On ne +soutiendra pas qu’il en ait connu d’autres, aujourd’hui perdus, et +auxquels il aurait pu emprunter certains de ses renseignements dont nous +ne voyons pas la source littéraire. D’abord, nous sommes assez au +courant de la littérature latine du Ve et du VIe siècle pour en +connaître la bibliographie, et pour pouvoir affirmer qu’elle ne +contenait pas beaucoup d’autres richesses qui seraient aujourd’hui +perdues. Ensuite, quand Grégoire de Tours parle d’après une source +écrite, il a généralement soin de la mentionner, pour augmenter +l’autorité de son récit. Nous avons donc le droit de conclure que toute +la partie de sa chronique relative aux générations qui ont précédé la +sienne, et pour laquelle il n’invoque pas de source écrite, lui a été +fourni par la tradition orale. + +La tradition prend, dans son ouvrage, une place prépondérante, et l’on +peut dire qu’elle le constitue presque tout entier, avec l’observation +et l’expérience personnelle de l’auteur. Mais celle-ci ne s’exerce que +dans un horizon assez restreint, et est elle-même à chaque instant +éclairée par la relation d’autrui: elle n’atteint pas les faits qui se +passent à distance, encore moins ceux qui se sont écoulés avant le +moment où le narrateur a commencé d’observer. C’est donc la tradition +qui vient ici à son secours. Cette tradition est multiple. Un grand +nombre des récits de Grégoire, dispersés sur tous ses ouvrages, et en +particulier disséminés dans l’_Historia Francorum_, lui ont été fournis +par les souvenirs clermontois, soit qu’il les ait recueillis sur la +bouche de tout le monde, soit qu’ils lui aient été inculqués au jour le +jour par ses parents, auprès du foyer de la famille. D’autres lui ont +été communiqués au cours de ses voyages, pendant les visites qu’il a +reçues, dans les conciles et les assemblées auxquelles il a assisté, par +ses collègues dans l’épiscopat, par le clergé des églises ou par les +religieux des monastères. C’est à cette source-là qu’il a principalement +puisé l’histoire des miracles des saints. Il a fait également appel, et +dans une mesure considérable, au témoignage de laïques de toute +condition, depuis les grands personnages de l’entourage royal jusqu’aux +humbles fidèles perdus dans la foule, quand ils lui paraissaient dignes +de foi[109]. Tout cet ensemble de matériaux de provenance orale a été +fondu par lui, non sans habileté parfois, avec les récits empruntés à +des sources écrites, qu’il enrichit et dramatise de la sorte, sans que +le critique puisse toujours se rendre un compte exact de la proportion +dans laquelle il mêle le réel au fictif. + + [109] Voir sur toute la question des sources de Grégoire, et en + particulier de ses sources orales, G. Monod, _Études critiques sur + les sources de l’histoire mérovingienne_, p. 79-108; Arndt, préface + des œuvres de Grégoire de Tours dans les _Scriptores Rerum + Meroving._ p. 20-23; et Krusch, ibid. p. 456-459. + +Nous possédons cependant quelques indications qui nous mettent sur la +voie. Habitué à citer consciencieusement sa source écrite, lorsqu’il en +a une, Grégoire, en ne la citant pas, semble déjà trahir qu’elle lui +manque. Il y a plus. Lorsque, pour ses récits de provenance orale, il +peut invoquer le témoignage de personnes déterminées, il a soin de le +faire, au moins en termes généraux. Il prend cette précaution +spécialement lorsqu’il s’agit de miracles, d’abord parce qu’il les +connaît ordinairement par les individus qui en ont été témoins[110], +ensuite parce que la nature même de ces événements exige des preuves +plus certaines. Au contraire, lorsqu’il enregistre des traditions +populaires, ou bien il se contente de les indiquer négligemment par un +_ut ferunt_ ou toute autre formule, ou bien il laisse même de côté cette +vague indication, et il ne donne aucune preuve. Pourquoi? La raison en +est claire: c’est que la tradition populaire est trop impersonnelle pour +qu’il puisse se retrancher derrière elle, et une garantie anonyme n’en +est pas une à ses yeux. De plus, enfant de la civilisation lettrée de +Rome, il attache bien plus de valeur aux doctes notices que lui ont +laissées par écrit des gens cultivés et instruits, qu’aux grossières et +confuses notions de la voix populaire. Voilà pourquoi, parlant de faits +passés qu’il ne connaît que par le témoignage d’autrui, Grégoire évite +de mentionner ses sources, ou se borne à les introduire par des formules +comme _ut fertur_, _multi aiunt_, ou d’autres du même genre. + + [110] Testor Deum quia hoc a me non est compositum sed ipsa verba quae + audivi vobis exposui. _Virtut. Martini._ II, 1. + + Testor autem Deum quia hoc ab ipsius nautae ore cognovi. Id. Ibid. + II, 17. + + Quae ne incredibilia fortasse videantur, ego eum sospitem vidi, nec + audita ab aliquo, sed ab ejus ore narrata cognovi. Ibid. II, 24. + + Sed his omnibus medicatis, ore proprio quae retulimus enarravit. + Ibid. II, 40. + + Haec ab ipsius Florenti ore ita gesta cognovi. Ibid. III, 8. + +Mais il a beau omettre de faire connaître la provenance de ses données +orales: avec un peu d’attention on les démêle immédiatement. Qu’on me +permette de choisir mes exemples parmi ceux de ses récits dont l’origine +traditionnelle n’a pas encore été reconnue: on verra qu’elle est facile +à établir. Tout le monde sait que l’_Historia Francorum_ contient un +récit assez détaillé des persécutions des Vandales d’Afrique, non exempt +de grosses erreurs, puisqu’il intervertit notamment l’ordre de +succession des rois; utile pourtant, parce qu’il nous offre des +renseignements inédits, et parce qu’il reproduit seul le texte de la +lettre adressée par saint Eugène de Carthage, du fond de son exil, aux +fidèles de son diocèse[111]. D’où Grégoire a-t-il tiré ce long +historique? Il cite, il est vrai, quelques vies de saints qu’il aurait +consultées[112], mais la plupart des faits qu’il rapporte ici ne +figurent dans aucune source écrite, et sont empruntés ailleurs. Où? Je +réponds: c’est son ami, l’évêque saint Salvius d’Alby, qui lui a raconté +cette histoire, et qui lui a communiqué le texte de la lettre d’Eugène. +Alby possédait le tombeau de ce saint, qui y était mort en exil avec +plus d’un compagnon d’infortune, et de nombreux miracles continuaient de +se faire auprès de ses restes sacrés[113]. La population de cette ville +s’entretenait donc souvent de ce confesseur africain, et le clergé de +l’église conservait avec respect tout ce qui restait de lui, notamment +la copie de sa lettre pastorale à ses fidèles. Or, Salvius, évêque +d’Alby, était l’intime ami de Grégoire de Tours[114], et il lui avait +même raconté son histoire[115]. Qui ne voit que ce dernier, grand +chercheur de souvenirs et de documents, a dû plus d’une fois consulter +son vénérable frère, et avoir appris de lui tout ce qu’on savait à Alby +sur Eugène et sur les catholiques d’Afrique? Voilà donc, me paraît-il, +l’origine orale d’une page importante de l’_Historia Francorum_ établie +à suffisance, et la part de la tradition dans les sources de ce livre +augmentée d’autant[116]. + + [111] Greg. Tur. II, 2 et 3. + + [112] Legimus tamen quorumdam ex ipsis martyrum passiones, ex quibus + quaedam republicanda sunt ut ad ea quae spondemus veniamus. Greg. + Tur. II, 3. Arndt ad l. c. ne croit pas qu’il faille penser ici à + Victor de Vita, et je suis de son avis. + + [113] Tunc, suspenso gladio, apud Albigensem Galliarum urbem exilio + depotatus est; ubi et finem vitae presentis fecit. Ad cujus nunc + sepulchrum multae virtutis et creberrimae ostenduntur. Greg. Tur. + 11, 3. + + [114] Greg. Tur. V, 50. + + [115] Hic enim, ut ipse referre erat solitus, diu in habitu saeculari + commoratus etc... Testor Deum omnipotentem quia ab ipsius ore omnia + quae retuli audita cognovi. Id. VII, 1. + + [116] Et c’est ainsi, peut-on ajouter, que sont nées les étranges + erreurs commises par Grégoire dans l’ordre de succession des rois, + erreurs qui ne s’expliqueraient pas s’il avait eu devant lui une + source écrite, mais qui sont fort compréhensibles s’il ne doit ses + renseignements qu’à la tradition orale. On me dira: Mais pourquoi + Grégoire ne cite-t-il pas son bailleur de renseignements sur ces + faits? Parce qu’il sait fort bien que Salvius n’en est pas le + garant, et qu’il ne parle que d’après une vieille tradition + albigeoise. L’autorité de Salvius n’aurait donc rien ajouté à la + valeur du récit de Grégoire, et celui-ci paraît en avoir eu + conscience. + +D’où viennent à Grégoire de Tours les renseignements qu’il consigne, +dans l’_Historia Francorum_ et dans le _Gloria Confessorum_, sur saint +Servais de Maestricht?[117] D’une biographie aujourd’hui perdue de ce +saint, n’a-t-on cessé de répéter. Or, je crois avoir prouvé sans +réplique: 1º qu’avant Grégoire de Tours, il n’existait pas de vie écrite +de saint Servais; 2º que Grégoire tient d’une source orale tout ce qu’il +sait sur ce saint personnage[118]. Le nom même du saint n’a jamais été +sous ses yeux par écrit: voilà pourquoi, sur la foi d’un narrateur qui +prononçait mal, il l’a appelé _sanctus Aravatius_ au lieu de _sanctus +Servatius_. Cette erreur a fait verser en pure perte des flots d’encre +aux critiques, qu’elle a amenés à admettre deux évêques de Maestricht, +dont l’un se serait appelé Aravatius et l’autre Servatius[119]. + + [117] Greg. Tur. _Glor. Conf._, c. 71. + + [118] G. Kurth, _Deux biographies inédites de S. Servais._ (_Bulletin + de la Société d’art et d’histoire_, t. I. Liège 1881.) Id. + _Nouvelles recherches sur S. Servais._ (Ibid. t. III. Liège 1883.) + + [119] Cette circonstance a échappé même aux historiens assez bien + inspirés pour rejeter la légende pédantesque de deux évêques, et, + tout dernièrement encore, à M. A. Prost dans son article intitulé: + _S. Servais, examen d’une correction introduite dans les dernières + éditions de Grégoire de Tours._ (_Bullet. et Mém. de la Société nat. + des Antiquaires de France_, t. 50. Paris 1889.) + +L’histoire de la destruction de Metz par Attila est également de +provenance orale. Elle raconte, comme celle de Maestricht, une belle +légende de vision: un fidèle chrétien aurait vu saint Étienne suppliant +saint Pierre et saint Paul d’obtenir de Dieu que Metz fût épargné, ou, +tout au moins, que son église restât debout. Les apôtres lui accordèrent +cette dernière partie de sa prière. Cette fois Grégoire nous fait +connaître sa source: _de quo auditorio quod a quibusdam audivi narrare +non distuli_[120]. Pourquoi? Parce qu’il s’agit ici d’un événement +miraculeux, et qu’il sent le besoin de confirmer son récit par le +témoignage de gens dignes de foi, recueilli sur place. S’il n’en a pas +fait autant pour l’histoire de saint Servais racontée ci-dessus, c’est +que, n’ayant jamais été à Maestricht lui-même, il ne sait le fait que +par ouï-dire, et ne peut se retrancher, comme ici, derrière de +véritables autorités. + + [120] Greg. Tur. II, 6. + +Il en est de même du siège d’Orléans. Non seulement le récit de Grégoire +est stylisé à tel point qu’il est impossible d’y méconnaître le travail +de l’imagination populaire, mais encore il est en contradiction +flagrante avec la vie de saint Aignan, qui nous montre Orléans rendu aux +Huns, et le pillage commencé au moment où Aétius arrive au secours des +habitants[121]. Grégoire n’a donc puisé ici encore que dans la tradition +orale. On a pu s’y tromper parce qu’il écrit en parlant de saint Aignan: +_cujus virtutum gesta nobiscum fideliter retenentur_, mais cela veut +dire simplement que l’on conserve avec foi le souvenir de ses miracles, +et cela exclut même la supposition d’une histoire écrite de sa vie[122]. + + [121] Voir le texte du _Vita Aniani_ dans Theiner, _S. Aignan ou le + siège d’Orléans par Attila, notice historique suivie de la vie de ce + saint_ etc. Paris 1832. + + [122] Greg. Tur. II, 7. + +Je ferai une observation semblable sur les pages consacrées à l’histoire +d’Aétius[123]. La vision qui fit connaître à la femme de ce général +qu’il serait sauvé est entièrement légendaire, et tout à fait conçue +dans le goût des visions qui forment le noyau des épisodes relatifs à +saint Servais et à saint Étienne. Cette anecdote, qui manque dans toutes +les sources consultées par Grégoire de Tours, a évidemment été empruntée +à la tradition populaire, et nous avons ici une preuve de plus de la +place considérable que celle-ci occupe dans la chronique de Grégoire. + + [123] Greg. Tur. II, 7. + +Je prends encore un exemple: c’est le récit de la bataille de Vouillé. +Ce que Grégoire nous en dit peut se décomposer en trois anecdotes: 1. +Clovis a dans son armée le jeune Chlodéric, fils du roi des Ripuaires +Sigebert. 2. Au moment où Clovis venait de tuer Alaric, il fut assailli +de droite et de gauche par deux Goths qui cherchèrent à lui percer les +flancs, et il ne dut son salut qu’à la fuite. 3. Un grand nombre de +Clermontois qui, sous les ordres d’Apollinaire, combattaient dans les +rangs des Visigoths, périrent dans cette journée, et, parmi eux, les +membres des principales familles sénatoriales. Ce dernier trait est +évidemment un souvenir oral conservé à Clermont; dès lors, nous voyons +aussi d’où provient le second, pour lequel, comme on le verra plus loin, +Grégoire n’avait aucune source écrite. Manifestement, ils faisaient +partie l’un et l’autre d’une même tradition locale, et ce sont les +Clermontois, de retour de Vouillé, qui ont raconté chez eux ce qui était +arrivé à Clovis[124]. + + [124] M. Monod commet donc une erreur, à mon sens, lorsqu’il écrit p. + 99: «La guerre visigothique est également racontée par Grégoire + d’après une tradition à demi-cléricale, à demi-populaire, recueillie + à Tours et à Poitiers.» + +Au surplus, la place de la tradition populaire de Clermont dans l’œuvre +de notre historien est des plus considérables, et il n’est pas sans +utilité de faire une bonne fois le relevé complet de ce qu’il lui doit. +Le voici pour les premiers livres de sa chronique, c’est-à-dire jusqu’en +548: on ne me demandera pas, je pense, de poursuivre cette analyse plus +loin. + + +SOUVENIRS CLERMONTOIS. + +I, 31. Origine de l’église de Bourges, due à la charité du Clermontois +Leocadius. + +I, 32. Ravages de Chrocus à Clermont et aux environs. + +I, 33. Cassius et Victorius à Clermont. + +I, 34. Saint Privat à Javoulz. + +II, 44. Evêques clermontois: + +Saint Urbicus. + +I, 45. Saint Hillidius. + +I, 46. Saint Nepotianus. + +I, 47. Les époux vierges, Injuriosus et Scolastica, à Clermont. + +II, 11. Particularités sur la mort de l’empereur Avitus. + +II, 13. Evêques de Clermont: + +Saint Venerandus et saint Rusticus. + +II, 16-17. Saint Namatius et sa femme. + +II, 20. Gouvernement du duc Victorius à Clermont, pour le compte des +Visigoths. + +II, 21. Evêques clermontois: + +Saint Eparchius. + +II, 22-23. Saint Sidoine Apollinaire. + +II, 24. Vertus des Clermontois: Ecdicius. + +II, 28. Persécution d’Euric en Gaule. + +II, 37. Souvenirs clermontois sur la bataille de Vouillé. + +III, 2. Evêques de Clermont; intrigues d’Alchima et de Placidina. + +III, 9. Expédition de Childebert en Auvergne. + +III, 12-13. Ravage de l’Auvergne par Théodoric Ier. + +III, 16. Excès de Sigivald en Auvergne. + +III, 23. La reine Deutérie à Clermont. + +Pour me résumer, la tradition populaire a fourni à Grégoire non +seulement des légendes de saints et des épisodes de l’histoire locale, +mais elle a inspiré ou coloré une grande partie de ses récits relatifs +aux plus importants événements de l’ordre politique. Or si, traitant +l’histoire de son propre milieu gallo-romain, qu’il connaissait d’une +manière si approfondie, et qui avait été plus d’une fois mise par écrit, +il était souvent obligé de compléter par la tradition orale les données +insuffisantes de ses sources écrites, à bien plus forte raison ne +devait-il pas recourir à cette tradition lorsqu’il avait à raconter le +passé d’un peuple barbare comme les Francs, qui s’étaient trouvés hors +de son rayon visuel, qui n’avaient jamais eu d’historien, et dont toutes +les annales tenaient dans leurs chants épiques: _unum annalium genus_. +Il a donc fallu, s’il voulait en connaître quelque chose, qu’il +consultât leurs traditions orales. C’est là, c’est dans ces archives +vivantes et sonores du peuple qu’il a retrouvé les vieux héros +légendaires. Et le caractère qu’ils ont dans sa chronique est bien celui +qu’ils devaient avoir dans la poésie. Ils sont pleins de fougue, de +passion et d’exubérance; ils sont invraisemblables parfois, mais ils +sont toujours dramatiques, et des couleurs vives et tranchées règnent +sur leur physionomie. Rien de plus facile que de reconnaître ces récits +à leur style. D’une part, le laconisme et la sécheresse sont l’apanage +invariable de toutes les notices qu’il a empruntées à des sources +écrites du Ve siècle: on reconnaît, rien qu’à leur ton et à leur allure, +leur provenance annalistique. Qui s’aviserait, par exemple, de +revendiquer une source orale pour le passage suivant, ou de contester +qu’il soit emprunté à des annales gallo-romaines du Ve siècle? + +_Igitur Childericus Aurilianis pugnas egit. Adovacrius vero cum +Saxonibus Andecavo venit. Magna tunc lues populum devastavit. Mortuus +est autem Egidius et reliquit filium Syagrium nomine. Quo defuncto, +Adovacrius de Andecavo et aliis locis obsedes accepit. Brittani de +Bituricas a Gothis expulsi sunt, multis apud Dolensim vicum peremptis. +Paulos vero comes cum Romanis ac Francis Gothis bella intulit et praedas +egit[125]._ + + [125] Greg. Tur. II, 18. + +Par contre, lorsqu’il s’agit de faits intéressant exclusivement les +Francs barbares, et qui, je le répète, se sont passés en dehors du +domaine d’observation de notre auteur, alors il devient relativement +d’une abondance inattendue. Sa narration, large et complaisante, entre +dans les détails avec d’autant plus de familiarité qu’on s’explique +moins la manière dont il a pu connaître de si près les événements. Il +s’arrête de préférence devant des situations dramatiques, il met en +relief les épisodes de la vie intime, il fait parler les personnages, +expose les motifs de leurs actions et en montre les mobiles individuels; +en un mot, il écrit en poète et non plus en chroniqueur. D’autre part, +aucune date, aucune indication chronologique ne marque la place de ses +récits au milieu des autres événements qu’il rapporte. En un mot, il est +d’autant moins précis qu’il est plus détaillé, d’autant moins exact +qu’il a l’air mieux informé. Et tous ces caractères spéciaux d’une +partie de sa narration se rencontrent précisément dans ceux de ces +récits pour lesquels nous ne pouvons lui découvrir aucune source écrite. +En d’autres termes, là où l’examen interne de son texte nous fait +reconnaître tous les signes distinctifs de la tradition orale, l’étude +externe confirme ce résultat en nous apprenant qu’en effet toute source +écrite fait défaut. Ce remarquable accord entre les résultats de deux +procédés d’investigation bien différents ne peut pas, je le répète, être +l’œuvre du hasard, et nous avons le droit de tirer nos conclusions. +C’est la tradition orale qui a fourni, dans les premiers livres de la +chronique de Grégoire, tous les récits dans lesquels l’accent poétique +de la narration et l’absence de toute source écrite se réunissent pour +trahir une origine populaire et poétique. + +Nous comprendrons dans cette catégorie de récits tout ce qui est relatif +à Clodion et à Mérovée, l’épisode de la fuite de Childéric, celui de son +exil en Thuringe et de son mariage avec la reine Basine; puis, dans la +vie de Clovis, son mariage avec Clotilde, le siège d’Avignon, les traits +anecdotiques qui émaillent le récit de la guerre contre les Visigoths; +enfin, l’épisode qui raconte ses meurtres politiques, c’est-à-dire, tout +compté, les trois quarts de son histoire. Quant à celle des fils de +Clovis, elle est tout entière de provenance orale, aucun document ne +l’ayant mise par écrit avant Grégoire; il est vrai qu’étant beaucoup +plus rapprochée du narrateur, elle a pu arriver jusqu’à lui sans trop +d’altération, bien que, là aussi, l’esprit épique se trahisse de temps à +autre par des signes irrécusables. + +Telle est donc, dans Grégoire de Tours, la part de la tradition +poétique, autant qu’il est possible de la délimiter d’une manière +provisoire, et à ne tenir compte que de ses caractères externes. Il nous +reste à examiner au même point de vue ses deux successeurs. + +La chronique de Frédégaire, si nous n’y tenons compte que de l’histoire +franque, et en faisant abstraction de ses prétentions à être une +histoire universelle, se partage en trois parties distinctes. La +première est un abrégé de Grégoire de Tours et va jusqu’en 584; la +deuxième, qui va jusqu’en 613, raconte des faits que l’auteur n’a pu +connaître que par le témoignage d’autrui; la troisième enfin, de 614 à +642, s’étend sur une période pour laquelle il doit être considéré comme +témoin. Nous les passerons en revue successivement. + +Dans sa première partie, Frédégaire se borne, comme il le dit lui-même +dans sa préface, et comme le montre le titre d’_Epitome_ porté par son +livre III, à nous résumer la chronique de Grégoire. Ce résumé est +généralement fidèle, bien qu’il ne soit pas dépourvu de bévues et de +contre-sens, comme je l’ai montré ailleurs[126]. Il contient aussi, de +temps à autre, des versions plus détaillées et plus poétiques de +certains épisodes racontés par Grégoire de Tours. De ce nombre sont +l’histoire de l’origine de Mérovée, celle des aventures de Childéric, et +celle des fiançailles de Clovis, sans parler de quelques autres +additions de moindre importance. Ces épisodes, relatifs d’ailleurs à des +faits dont ne s’occupaient pas les sources écrites, et se greffant sur +d’autres qui avaient déjà eux-mêmes le caractère de traditions orales, +appartiennent sans contredit à la même catégorie, et sont de même +provenance. Soutenir qu’ils seraient empruntés à une source écrite, et +qu’ils conserveraient une version plus pure que celle de Grégoire de +Tours, comme l’ont fait Henri Martin et L. von Ranke, c’est aller à +l’encontre de toutes les règles de la critique, et se complaire dans la +défense d’une thèse impossible. Je n’en dirai pas davantage ici, ayant, +je pense, suffisamment démontré l’inanité de leurs assertions pour +n’avoir pas besoin de revenir sur ce sujet[127]. + + [126] _Rev. des Quest. hist._ 1 janv. 1890, p. 65 et 66. + + [127] Je demande au lecteur la permission de le renvoyer à mon étude + intitulée: _L’Histoire de Clovis d’après Frédégaire_ (_Rev. des + Quest. hist._ 1 janvier 1890) qui, si je ne me trompe, ne laisse + rien subsister des étranges affirmations de Ranke et de H. Martin. + +La seconde partie de la chronique de Frédégaire, celle qui forme dans +l’édition de M. Krusch le livre IV, et qui en constitue l’élément +original, s’étend sur une période d’une soixantaine d’années environ +(584-642). C’est assez dire qu’outre ses souvenirs personnels, auxquels +il a recouru pour le récit des dernières années, il a dû consulter le +témoignage d’autrui pour les événements les plus anciens. De quelle +nature était ce témoignage? Lui-même prend la peine de nous renseigner +là-dessus, d’une manière fort précise, dans la préface de son livre IV: + +_Transactis namque Gregorii libri volumine, temporum gesta, quae undique +scripta potui repperire, et mihi postea fuerunt cognita, acta regum et +bella gentium quae gesserunt, legendo simul et audiendo, etiam et +videndo cuncta que certeficatus cognovi hujus libelli volumine scribere +non solvi, sed curiosissime, quantum potui, inseri studui._ + +Ainsi, à côté de la tradition orale, il a eu à sa disposition des +sources écrites. Lesquelles? Il n’y avait plus de chroniqueur, et notre +historien, on l’a vu, ne connaissait pas même d’une manière complète le +seul qui existât dans ce siècle. En fait de vies de saints, il n’en a +utilisé qu’une seule: celle de saint Colomban, par le moine Jonas, à +laquelle il a emprunté textuellement plusieurs chapitres. Quant à la +biographie de saint Didier, rien ne prouve qu’il l’ait connue, et ce +qu’il raconte de ce saint est probablement de provenance orale[128]. Il +est incontestable, par contre, qu’il a consulté des _Annales_: +l’impossibilité d’expliquer par une autre source un grand nombre de ses +annotations, la précision, l’exactitude chronologique, l’allure +annalistique de celles-ci, tout trahit l’emploi d’un de ces recueils +obscurs rédigés dans les provinces, pour conserver au moins le souvenir +des faits les plus saillants du passé. Il n’est pas facile de dire +jusqu’à quelle année de sa chronique notre auteur a fait usage de ces +annales: néanmoins, plusieurs indices feraient croire qu’elles +arrivaient au moins jusqu’en 603. En effet, pour les années précédentes, +Frédégaire se plaît à noter les phénomènes naturels qui se produisent, +comme d’ailleurs il fait aussi dans son abrégé de Grégoire de +Tours[129]. Au contraire, à partir de cette année 604, ces annotations +cessent brusquement, sans doute parce que la source annalistique à +laquelle il les emprunte vient à lui manquer. Ce n’est là, je le sais +bien, qu’une présomption, et je me garderai d’insister pour obtenir une +précision plus grande. Au surplus, les _Annales_ consultées ne livraient +à notre chroniqueur qu’un canevas sur lequel son imagination ou celle du +populaire brodaient le détail: elles lui servaient à dater les faits, +mais ceux-ci eux-mêmes lui étaient fournis souvent, indépendamment +d’elles, par une tradition populaire, qui lui en offrait une image plus +vive et plus pittoresque. Il est donc arrivé plus d’une fois que, pour +certains sujets, il a possédé une version annalistique très sommaire, et +une version orale plus développée. La manière dont il a, dans ce cas, +combiné les données de la source écrite avec celles de la tradition +populaire échappe à nos regards; la fusion a été intime et ne manque pas +d’une certaine intelligence[130]. + + [128] Fredeg. _Chronic._ IV, 32. + + [129] Voir les années 587 (c. 6), 590 (11), 591 (13), 594 (15), 598 + (18), 600 (20), 602 (22), 603 (24). Cf. Brosien _op. cit._ p. 32. + + [130] Brosien _op. cit._ p. 34 dit excellemment à ce sujet: Denn + Fredegar besass... nicht geringe Fertigkeit, die Angaben der ihm + vorliegenden Quellen mit der mündlichen Tradition so zu einem Ganzen + zu verschmelzen, dass es schwierig ist beide Theile von einander zu + sondern, ja die Zusammensetzung überhaupt zu erkennen. + +Mais cette tradition populaire, qu’était-elle, et dans quelle mesure +avait-elle altéré le souvenir des choses qu’elle racontait? Je crois +qu’il faut se garder ici de toute exagération. Qu’elle fût chanson ou +simple récit, elle ne pouvait, à une génération de distance, avoir +effacé les souvenirs historiques ou altéré notablement leur physionomie. +Frédégaire était, pour tous les événements écoulés depuis son enfance, +un contemporain qui ne devait pas se tromper beaucoup sur leur portée et +sur leur physionomie générale. Il se trouvait vis à vis des autres dans +la même situation que Grégoire de Tours vis à vis de l’histoire des fils +de Clovis: elle s’était déroulée avant sa naissance, mais immédiatement +avant celle-ci, et elle avait pu lui être racontée encore selon sa +teneur véritable, par ceux qui en avaient été les acteurs ou les +témoins. Les faits pouvaient être motivés ou colorés par la narration +populaire, mais l’impression qu’ils avaient faite était trop vive et +trop récente pour qu’on eût pu entièrement les oublier. Attendons-nous +donc à trouver, dans le livre IV de Frédégaire, des récits déjà altérés, +mais pas d’une manière profonde. L’impuissance de l’esprit public à +reproduire les faits dans toute leur exactitude y sera déjà bien +manifeste, mais le travail approfondi de l’épopée qui les remanie +conformément à ses lois poétiques n’aura pas encore le temps de s’y +produire. Le narrateur est trop rapproché des événements pour avoir +besoin d’en demander l’histoire à la tradition épique: il les trouvera +altérés déjà, mais non encore stylisés, dans la mémoire du premier venu +de ses contemporains. + +J’arrive maintenant au moine neustrien qui a écrit, en 727, l’histoire +du peuple franc, depuis les origines de la dynastie mérovingienne +jusqu’à son propre temps. Ses souvenirs personnels ne remontent pas plus +haut que 681, date de la mort d’Alboïn; encore n’ont-ils une historicité +véritable qu’à partir de 700[131]; tout ce qui est au-delà lui est connu +par le témoignage d’autrui. Depuis les origines jusqu’à 584, il a pour +base le récit de Grégoire de Tours qu’il abrège, et auquel il s’efforce +de temps en temps de donner une précision géographique plus grande. Très +rarement, il lui arrive de développer certains épisodes et de les +traiter plus largement; dans ce cas, il n’invoque aucune source écrite, +et la nature même de ses récits en atteste l’origine orale. Pour la +période qui va de 584 à 681, il est extrêmement sommaire, et +manifestement il ne travaille pas ici d’après un document écrit, pas +même d’après des annales. Il n’a pas connu la chronique de Frédégaire, +qui racontait la plus grande partie de son propre sujet. Il paraît avoir +utilisé une courte notice de 624 sur la mort de la reine Brunehaut, qui +se trouvait consignée à la suite de la chronique de Marius d’Avenches, +et, si je le comprends bien, il avait vu aussi des documents +hagiographiques où la fin de Clovis II était mentionnée en passant. Mais +ce sont là toutes ses sources écrites. Aussi son exposé se borne-t-il à +quelques récits manifestement légendaires, qui prennent un peu plus +d’historicité et de consistance vers l’époque de la mort de Dagobert. La +figure de ce roi, et celles d’Ebroïn et de saint Ouen gardent dans son +récit un caractère suffisamment historique, bien que déjà quelques +nuages épiques passent sur leur physionomie, et ne la laissent pas +entrevoir tout entière. Quant à la partie de sa chronique dans laquelle +il est pour nous un témoin contemporain, elle est fort sommaire, et elle +se détourne de la dynastie mérovingienne pour appeler presque +exclusivement l’attention du lecteur sur la brillante carrière des +descendants d’Arnulf et de Pepin. + + [131] Krusch, p. 218. + +Il résulte de cette analyse de nos trois sources principales qu’elles +contiennent toutes, à doses diverses, un élément oral et traditionnel +consistant en souvenirs populaires, plus ou moins altérés d’après la loi +commune, selon la plus ou moins grande distance à laquelle ils sont de +la réalité. C’est cet élément qui nous fera retrouver les quelques +filons de poésie épique dont nous avons entrepris la recherche. Ils ne +seront pas aussi nombreux qu’on pourrait le croire, et on se tromperait +si l’on s’attendait à y rencontrer une partie un peu notable du +répertoire épique des Francs. Si l’on compare nos chroniqueurs avec un +Jordanès, un Paul Diacre, un Saxo Grammaticus, on sera étonné de la +pauvreté du fonds légendaire qu’ils nous ont conservé. C’est sans doute +parce que les traces de l’imagination épique sont si faibles chez eux +qu’il a fallu tant de temps pour les reconnaître, et qu’aujourd’hui +encore certains critiques s’obstinent à ne pas les voir. + +Mais d’où vient que l’historiographie franque a accueilli avec tant de +parcimonie les échos de la voix populaire, alors que chez les autres +peuples elle lui a assuré un si vaste retentissement? La raison en est +simple. Tandis que Paul Diacre et Saxo sont eux-mêmes de la nation dont +ils racontent l’histoire, et éprouvent pour ses légendes je ne sais quel +goût patriotique, tandis que, d’autre part, le grand homme d’État dont +Jordanès a abrégé le livre avait un intérêt politique de premier ordre à +populariser et à glorifier le passé poétique des Goths, aucune de ces +deux considérations n’existait pour les narrateurs du peuple franc. Tous +les trois étaient Romains, c’est-à-dire issus d’un milieu où les +souvenirs spécialement propres à la partie germanique de la nation +franque étaient moins connus et moins populaires que parmi les Francs +proprement dits. Il ne paraît pas même qu’aucun d’eux ait connu la +langue du peuple conquérant. Fils de cette contrée foncièrement celtique +où le génie romain a jeté sa dernière étincelle avec Sidoine +Apollinaire, et où les Francs étaient extrêmement clairsemés, Grégoire +n’a quitté son Auvergne que pour une autre terre latine, la Touraine. Où +aurait-il appris la langue franque? Ce n’est pas dans son enfance à +Clermont, ni sous la direction des saints Avitus et Gallus. Ce n’est pas +davantage à la cour: il n’y vint jamais ou ne fit qu’y passer. Pourquoi +l’aurait-il apprise? Il n’en avait pas besoin: les quelques Francs +établis au nord de la Loire savaient le latin. Les Romains n’avaient +aucun goût, aucune propension pour l’étude des langages barbares. Le +latin était l’unique idiome du gouvernement et de l’administration, et +les lois des barbares eux-mêmes étaient rédigées dans cette langue. +Aussi ne trouve-t-on dans les volumineux écrits de Grégoire pas le +moindre fait qui permettrait de croire qu’il possédât une certaine +connaissance des idiomes germaniques. Il sait, à la vérité, que, pour +les barbares, le dimanche s’appelle le jour du soleil[132], et il nous +apprend qu’un jeune Thuringien, établi à Clermont, s’appelait Brachio, +ce qui signifie ourson, ajoute-t-il[133]. Mais qui ne voit que le +premier Romain venu pouvait en savoir autant, tout en restant très +étranger à la connaissance de la langue franque? On chercherait +vainement les mots d’origine barbare que Grégoire aurait introduits dans +le latin de son temps. Il n’en manquait pas dans le parler mérovingien, +et l’on en trouvera assez si l’on consulte la loi salique et les +formulaires du temps. Mais ils lui sont restés étrangers, et son +vocabulaire à lui ne les a pas accueillis. + + [132] Greg. Tur. III, 15. + + [133] Id. _Vit. Patr._ XII, 2. + +Frédégaire, selon moi, était également un Romain. Il est originaire de +Bourgogne, bien qu’on ne sache pas au juste sa patrie, sinon qu’elle +était dans l’Outre-Jura. Les uns le font naître dans le pays d’Avenches, +les autres dans celui de Genève, d’autres encore dans celui de Châlon; +or, il faut remarquer que ces trois localités se trouvent en-deçà de la +frontière linguistique germano-romaine, et que, de toute manière, le +chroniqueur est né en pays romain. Ou je me trompe fort, ou bien la +langue germanique avait cessé d’être parlée en Bourgogne par les +indigènes, et, moins encore que Grégoire, notre chroniqueur devait avoir +l’envie ou l’occasion de l’apprendre. Nous n’en trouvons d’ailleurs +aucun vestige chez lui. S’il ajoute à Grégoire des légendes de +provenance germanique, et si elles ont même parfois un vrai cachet +barbare, cela ne prouve nullement qu’il les ait entendues dans leur +langue, et il serait bien étonnant que, dans ce cas, il n’en parût rien +dans sa traduction. Mais, pas plus que chez Grégoire, on ne trouve dans +son langage, dans son vocabulaire, dans sa syntaxe, aucune trace de +germanicité. Dans la préface de son livre IV, où il s’excuse de +l’incorrection de son style, ce n’est pas sa qualité de barbare qu’il +invoque à titre de circonstance atténuante, c’est la décadence +universelle de la société de son temps, preuve péremptoire, selon moi, +de sa nationalité romaine. Au reste, certaines légendes étymologiques +comme celle de l’origine du nom de la ville de Daras[134], certaines +historiettes du temps de la décadence romaine, comme, par exemple, le +mot d’Avitus au sénateur Lucius[135], certaines acceptions spéciales +données à certains mots, comme par exemple celui d’_Amazone_ pris dans +le sens de _fille de joie_[136], semblent attester quelqu’un qui est +familiarisé avec la langue populaire latine, et qui n’a jamais eu à +l’apprendre comme une langue étrangère. + + [134] Consenso senato et militum elevatus est Justinianus in regnum. + Oppraesso rege Persarum, cum vinctum tenerit, in cathedram quasi + honorifice sedere jussit, quaerens ei civitatis et provincias rei + publicae restituendas; factisque pactionis vinculum firmarit. Et + ille respondebat: Non dabo. Justinianus dicebat: Daras. Ob hoc loco + illo, ubi haec acta sunt, civetas nomen Daras fundata est jusso + Justiniano, quae usque hodiernum diem hoc nomen nuncopatur. Fredeg. + _Chron._ II, 62. + + [135] Treverorum civitas factione uni ex senatoribus nomen Luci a + Francis capta et incinsa est. Cum Avitus imperator esset luxoriae + deditus, et iste Lucius habens mulierem pulcherrimam cunctorum, + fingens Avitus ob infirmitatem corporis lectum depraemere, jussit ad + omnis sinatricis eum requererint. Cumque uxor venisset Lucio, vim ab + Avito oppressa fuisset in crastino surgens de stratu Avitus dixit ad + Lucio: Pulchras termas habes, nam frigido labas. Id. ib. III, 7. + + [136] Duas germanas de lopanar electas ex genere Amazonas etc. Id. ib. + II, 62. + +Il est à peine nécessaire de faire la même démonstration en ce qui +concerne l’auteur du _Liber Historiae_. C’est un Neustrien dont je crois +avoir déterminé avec quelque certitude le pays: il est originaire de la +vallée de l’Oise ou de l’Aisne, et dans cette contrée, à l’époque où il +prit la plume, il y avait beau temps que les accents de l’idiome +germanique avaient cessé de retentir. Devenu moine à Saint-Denys, il +n’avait pas davantage appris au cloître une langue que ne parlait pas +son peuple, et qui ne lui était d’aucun usage. Aussi n’en voit-on chez +lui aucune trace. Il semble d’ailleurs étranger aux choses barbares, et +il ne comprend guère celles qu’il raconte. Son récit du _hammerwurf_ de +Clovis en est la preuve: il attribue au jet du marteau une valeur +ominale qu’il n’a pas, et n’en aperçoit point la signification +symbolique. En général, il romanise et christianise les légendes dont +les types plus barbares lui sont fournis par Grégoire et par Frédégaire. +Celles qui lui sont propres se reconnaissent à la même couleur: elles +n’ont aucun des traits essentiels qui constituent le caractère +germanique. Faisons hardiment de notre historiographe, comme de ses deux +prédécesseurs, un Romain qui n’est guère au courant de la tradition +franque. + +Deux documents méritent encore d’être signalés ici, ne fût-ce qu’en +passant, parce qu’ils contiennent aussi certains souvenirs populaires. +Ce sont le _Vita Dagoberti_[137] d’un anonyme et le _Vita Remigii_ de +Hincmar[138], écrits l’un et l’autre au IXe siècle, par des lettrés +travaillant à distance des sujets, et sur des sources écrites. Elles +n’ont d’autre valeur historique que celle de ces sources, excepté là où +il leur arrive de nous conserver, sur certains points, l’état de la +tradition orale de leur temps. Le _Vita Remigii_ de Hincmar s’appuie +presque exclusivement sur le _Liber Historiae_, et sur le _Vita Remigii_ +attribué faussement à Fortunat: il n’a connu ni Grégoire, ni Frédégaire, +ni le _Vita Remigii_ primitif. Malgré cela, il nous apprend sur Clovis +beaucoup de choses qui ne se trouvent pas ailleurs, et dont +quelques-unes, au moins, doivent avoir été empruntées au trésor de la +tradition populaire. Je sais bien qu’on l’accuse fréquemment d’en avoir +inventé le plus grand nombre, mais ces inventions se ramènent en général +à des conjectures ou à des amplifications, et, si on ne peut pas les +prendre pour de la vraie histoire, il serait toutefois injuste de n’y +voir que des fraudes. Hincmar est un homme de son temps, et il écrit +l’histoire comme tous ses contemporains: quand il y ajoute quelque +chose, c’est, si je puis ainsi parler, à son insu, par un vice de +méthode et nullement par une intention frauduleuse[139]. + + [137] _Scriptores Rerum Merovingicarum_ ed. Krusch, t. II, p. 397-425. + + [138] _Acta Sanctorum_, octob., t. I. + + [139] G. Kurth, _Les sources de l’histoire de Clovis_, etc., p. 406 et + suiv. + +Quant au _Vita Dagoberti_, il a été compilé entre 800 et 835 par un +moine qui avait de la lecture, et qui, outre un certain nombre de vies +de saints, a surtout utilisé Frédégaire et le _Liber Historiae_. Il +n’entrerait pas en ligne de compte ici, si lui également ne contenait, à +côté de tous ses renseignements de provenance écrite, certain épisode +manifestement populaire, celui du duc Sadregisile, dont il sera question +dans nos recherches sur l’histoire de Dagobert I[140]. + + [140] Krusch dans _Scriptor. Rer. Merov._, II, p. 396. + +Tels sont les principaux documents auxquels nous allons demander +l’histoire populaire et épique des rois mérovingiens. Toutefois, avant +d’entreprendre l’analyse des textes qui vont passer sous nos yeux, il +est utile de bien déterminer, une dernière fois, ce que nous entendons +par une tradition épique. Il ne suffit pas, pour que nous lui +reconnaissions ce caractère, qu’elle se soit conservée longtemps sans +être mise par écrit, il faut encore qu’elle ait circulé dans les milieux +populaires et non lettrés. En effet, il y a deux espèces de traditions +orales qu’il faut bien distinguer: celles du peuple et celles de +l’Église. Les données fournies par l’une et par l’autre diffèrent +profondément. La tradition ecclésiastique, conservée dans un milieu plus +instruit, plus restreint, plus consciencieux, est moins sujette à +s’altérer et prend bien vite les formes stéréotypes avec lesquelles elle +traversera les siècles. Elle a, outre cela, une couleur et un ton à +part. Son idéal n’est pas, comme pour le peuple, un héros qui reproduit, +dans une image agrandie, les défauts et les qualités de sa race; c’est +un saint, en qui on voit vivre le type de la perfection humaine. Tandis +que, dans la tradition épique, on déroule devant nos yeux des scènes de +combat et de carnage, au milieu desquelles se déploient de grandes et +terribles passions, ici, il ne s’agit que de luttes morales, et de +triomphes pacifiques remportés sur les forces du désordre. Là, le récit +se déploie naïvement et plantureusement, pour le seul plaisir de +raconter; ici, il marche vers un but déterminé d’avance, et il a une +tendance nettement didactique et religieuse. Tout, dans le premier, +aboutit à l’exploit; tout, dans le second, se concentre autour du +miracle. Ces caractères différentiels sont si tranchés qu’ils ne +laissent presque jamais de place pour le doute: à première vue, ils +permettent de reconnaître le récit émanant de la foule, et celui qui +sort de l’enceinte d’un monastère. Dans ce livre, consacré avant tout à +l’étude des récits populaires, on aura plus d’une fois l’occasion de +revenir sur cette distinction, et d’éclairer les uns par le +rapprochement des autres. + +D’autre part, il n’est nullement indispensable que la tradition soit +arrivée jusqu’à la forme de la chanson épique pour être comprise dans +les faits étudiés par ce livre. L’objet de celui-ci, comme je l’ai déjà +indiqué plus haut, est beaucoup plus vaste: il se propose d’étudier +l’histoire poétique des Mérovingiens dans tout son ensemble, et de +suivre les traditions dans toutes les phases de leur développement +épique, depuis le moment où elles ne sont encore qu’un germe caché sous +l’enveloppe des faits, jusqu’à celui où, après une série de +transformations, elles sont arrivées à l’état définitif que nous leur +trouvons dans la chanson épique. Je ne serai pas toujours en état de +déterminer avec exactitude ce qui est devenu chanson et ce qui est resté +légende populaire, mais qu’importe? Le résultat, en somme, sera le même +pour l’histoire, si je parviens, comme je l’espère, à toujours bien +nettement faire le départ entre les éléments historiques et imaginatifs. + + + + +CHAPITRE II + +La plus ancienne chanson germanique. + + +Nous commencerons nos recherches sur l’épopée mérovingienne par une +constatation intéressante: c’est que les Francs du VIe siècle +connaissaient et redisaient les traditions ethnogoniques des Germains du +premier. En d’autres termes, les souvenirs épiques de la Germanie, qui +remontent incontestablement fort au-delà de notre ère, se sont conservés +jusque bien avant dans le moyen âge. Rien ne peint mieux leur puissante +vitalité. + +Tacite nous a fait connaître les traditions des Germains sur les +origines de leur race. Ils avaient, nous dit-il, des chants dans +lesquels ils célébraient le dieu Tuisco, fils de la Terre, et son fils +Mannus, les auteurs de leur nation[141]. Mannus aurait eu lui-même trois +fils, qui auraient laissé leurs noms aux Ingevons, voisins de l’Océan, +aux Herminons, établis dans l’intérieur, et aux Istévons. D’autres, +continue-t-il, prétendent que le dieu a eu plusieurs fils, et admettent +plusieurs noms de peuple: les Marses, les Gambrives, les Suèves, les +Vandales: ce sont d’ailleurs là des noms anciens et authentiques. + + [141] Celebrant carminibus antiquis, quod unum apud illos memoriae et + annalium genus, Tuisconem deum terrâ editum et filium Mannum, + originem gentis conditoresque. Manno tres filios assignant, e quorum + nominibus proximi oceano Ingaevones, medii Herminones, ceteri + Iscaevones vocentur. Quidam, ut in licentiâ vetustatis, plures deo + ortos pluresque gentis appellationes Marsos Gambrivios Suevos + Vandilios affirmant, eaque vera et antiqua nomina. Tacite _German._ + c. 2. + +De ces deux traditions, la seconde a péri sans laisser de traces, et +nous n’avons pas à nous en occuper ici[142]. L’autre, au contraire, a +survécu parmi les peuples du moyen âge, et y est restée longtemps en +vigueur. Au IXe siècle, les Francs la consignaient en tête de la loi +salique; au Xe, Nennius s’en faisait l’écho en Angleterre; au milieu du +XIIe, on la reproduisait en Italie, dans un manuscrit de la loi +lombarde. Notons d’abord que la tradition, comme on l’a bien vu, est +anthropogonique au moins autant qu’ethnogonique: le dieu fils de la +Terre donne naissance à l’Homme (_Mannus_), et des trois enfants de +celui-ci naissent les trois principaux groupes des peuples +germaniques[143]. Ce n’est pas que les autres peuples soient exclus de +cette généalogie. La tradition ne les nie pas, mais elle les ignore ou +néglige de s’en occuper, n’ayant les yeux fixés que sur la race +germanique. Les trois ancêtres des trois principales familles +germaniques sont des éponymes, c’est-à-dire qu’ils portaient un nom +duquel est dérivé celui de leurs descendants: cela nous permet de +reconstituer pour ces héros nationaux les appellations de Ingi, Hermin +et Isti. Or, ce sont précisément ces noms, absents dans la _Germanie_ de +Tacite, que la tradition du moyen âge nous a conservés, tandis que, par +contre, elle ignore les noms patronymiques portés par les peuples en +question, et que Tacite nous fait connaître. Au surplus, ces noms +patronymiques appartiennent plutôt au domaine de la mythologie ou de +l’épopée qu’à celui de l’histoire[144]; en dehors de Tacite, nous ne les +voyons mentionnés qu’une seule fois par un auteur ancien[145]. + + [142] N’est-il pas permis tout au moins d’admettre un certain rapport + entre le nom des Gambrives et celui de Gambara, mère des deux chefs + mythiques du peuple lombard sortant de la Scandinavie? V. Paul + Diacre, _Histor. Langob._ I, 3. + + [143] Wackernagel, _Die Anthropogonie der Germanen_ dans Haupt, + _Zeitschrift f. d. A._ t. VI. + + [144] C’est ainsi, par exemple, que le nom poétique donné aux Français + par leurs voisins germaniques était celui de _Kerlingen_ + (c’est-à-dire les _hommes de Charles_), de même que les sujets de + Lothaire II étaient connus sous celui de _Lothringen_. De ces deux + noms, le deuxième est entré dans la langue vulgaire, le premier + n’est jamais sorti du vocabulaire poétique. + + [145] Pline H. N. IV, 28 écrit: Germanorum genera quinque: Vindili + quorum pars Burgundiones, Varini Carini Guttones. Alterum genus + _Ingaevones_ quorum pars Cimbri Teutoni ac Chaucorum gentes. Proximi + autem Rheno _Istaevones_, quorum pars Cimbri mediterranei; + _Hermiones_, quorum Suevi Hermununduri Chatti Cherusci. Quinta pars + Peucini, Basternae, supradictis contermina Dacis. + +Voici la version du moyen âge telle qu’elle nous a été conservée par +plusieurs manuscrits, dont quelques-uns remontent jusqu’au IXe +siècle[146]. + + [146] Les manuscrits en question sont: Saint-Gall 732, Paris 609 et + Reichenau (Carlsruhe) 229, qui sont du IXe siècle; viennent ensuite + Paris 4628A et 9654, qui sont du XIe; La Cava (Naples), Vatican + 5001, ib. Ottoboni 3081, qui sont, le 1er du Xe, le second du XIIIe, + le dernier du XVe siècle. Nennius, _Historia_ c. 13 (_Script. Rer. + britann._ p. 58), et Hugues de Flavigny, (Pertz, _Script._ VIII p. + 314, avec l’importante note de l’éditeur), reproduisent la même + tradition. + + La version la plus pure est dans Paris 609 et La Cava. Une deuxième + version (Paris 4628A, Saint-Gall, Vatican) ajoute aux fils de Irmino + les Walagoths. Une 3e, qui découle de la 2e qui a aussi les + Walagoths, trouble de plus la descendance de Ingo et de Irmino, en + donnant à chacun d’eux pour descendants deux peuples qui figurent + parmi les descendants de l’autre. Cette troisième est représentée + par le manuscrit de Reichenau et par Nennius. + + Alaneus dictus est homo, qui genuit tres filios, id est Hisisione + Ermenone et Nigueo. MS. de Reichenau dans K. Müllenhoff, _Germania + antiqua_, p. 164. Un manuscrit de Nennius donne pour Alaneus la + variante Alanus. + +Il y a eu trois frères appelés Irmino, Ingo et Iscio, qui sont devenus +la souche de XII[I] peuples. + +Irmino a engendré les Goths, [les Walagoths], les Wandales, les Gépides +et les Saxons. + +Ingo a engendré les Burgondions, les Thuringiens, les Langobards, les +Bavarois. + +Iscio a engendré les Romains, les Bretons, les Francs, les Allamans. + +La plupart des versions s’en tiennent là, mais quelques-unes nous +apprennent aussi le nom du père des trois héros. Ce n’est plus Mannus, +fils mythologique d’un dieu païen, et condamné, par son origine même, à +disparaître de la mémoire des chrétiens, c’est, tantôt un descendant de +Japhet appelé Alanus (Alanius, Analeus)[147], tantôt un roi Mulius qui +pourrait bien être pris pour Amulius, le grand oncle de Romulus[148]. + + [147] Zeuss, _Die Deutschen_, p. 75, note 1, et J. Grimm, _Deutsche + Mythologie Anhang_, p. XXVIII, croyaient que Alanus était une + corruption de Mannus. K. Müllenhoff, _Sitzungsberichte der K. + Academie_, Berlin 1862, p. 535, a prouvé qu’il n’en est rien. + + [148] Comme dans le manuscrit de La Cava, qui écrit: Mulius rex tres + filios habuit, quorum nomina hec sunt: Armen. Tingjus. Ostjus. + Singuli genuerunt quatuor generationes. K. Müllenhoff, _Germania + antiqua_, p. 164. + +Il est impossible de soutenir que cette curieuse tradition soit arrivée +aux gens du moyen âge par le canal de Tacite. D’abord Tacite était à peu +près un inconnu avant la Renaissance. De tous les écrivains du moyen +âge, il n’y a guère que Rodolphe de Fulda chez lequel on puisse +constater un emprunt manifeste fait à la _Germanie_: c’est un passage +considérable de ce livre (ch. 4, 9, 10 et 11) qui a passé dans sa +_Translatio sancti Alexandri_. Plusieurs chroniqueurs reproduisent le +même passage, mais tous l’ont trouvé dans Rodolphe, et le donnent +d’après lui[149]. Ensuite, la tradition du moyen âge se distingue +singulièrement de celle de l’historien latin: il n’y a de commun entre +elle et lui que les noms des trois ancêtres; encore les donne-t-elle +sous leur forme simple (Ingo, Hermin, Istio), tandis que Tacite ne nous +les a conservés que sous celle du patronymique (Ingaevones Herminones +Istaevones). La version de Tacite s’en tient à cette triple filiation; +celle du moyen âge, au contraire, nous fait connaître en détail la +descendance des trois frères, et nous donne un aperçu de la généalogie +des principaux peuples occidentaux. De tels développements ne sont pas +de ceux qui se produisent sur un récit mort et desséché contenu dans un +manuscrit, mais de ceux qu’engendre une tradition vivante et ayant +conservé un certain degré de popularité. Aussi personne, que je sache, +n’a songé jusqu’ici à prétendre que le texte qui nous occupe devrait son +origine à une phrase copiée dans Tacite[150]. Par suite, c’est dans les +souvenirs populaires du peuple franc qu’ont puisé les premiers +rédacteurs de notre version, qu’ils ont ensuite remaniée et amplifiée en +vue de la mettre en harmonie avec les idées chrétiennes. + + [149] Teuffel, _Geschichte der roemischen Literatur_, 4te Auflage + bearbeitet von L. Schwabe, Leipzig 1882, p. 778. Maszmann, _Die + Germania des C. Cornelius Tacitus_, Quedlinburg 1847, p. 160-163. + + J. Grimm, qui n’osait pas encore se prononcer sur l’origine de notre + généalogie, écrit: Die Hauptfrage ist ob alle diese Nachrichten aus + Tacitus hergenommen erweitert und entstellt sind. Getraut man sich + nicht das zu bejahen, so haben sie meiner Meinung einen + ausserordentlichen Werth. _Deutsche Mythologie, Anhang_, p. XXVII et + suiv. + + Geffroy, _Rome et les Barbares_, 2e édit. Paris 1874, p. 33: «Les + variantes des documents ultérieurs paraissent démontrer que ce n’est + pas la relation des deux écrivains latins qui a servi de source + commune.» + + [150] V. Usinger dans _Forschungen zur deutschen Geschichte_, t. XI, + p. 609. + + Je ne veux d’ailleurs pas faire état du témoignage de Nennius c. 13, + affirmant qu’il a trouvé notre généalogie dans les souvenirs des + populations de la Grande Bretagne. Hanc genealogiam inveni + extraditione veterum, qui incolae fuerunt in primis Britanniae + temporibus c. 13. Les affirmations de Nennius sont trop souvent + sujettes à caution. + +Étudions de près ces remaniements. Il est manifeste que, sous la forme +dans laquelle elle se présentait au moyen âge, la tradition contenait +les noms des trois frères, celui de leur père et celui de leurs +descendants. Aucun de ces trois éléments constitutifs ne pouvait lui +faire défaut sans altérer son essence et sans lui faire perdre sa raison +d’être, qui était l’explication de l’origine des peuples. Or, nous +voyons que le nom de l’ancêtre commun a été remplacé par un nom plus +connu et moins compromettant. Deux tendances se sont manifestées dans le +choix de ce patriarche supposé. Ici, on a obéi à la préoccupation de +trouver une place pour les Germains sur les tables ethniques de la +Genèse, et l’on a imaginé un descendant de Japhet pour lequel on a forgé +le nom d’Alanius[151]. Là, on a été désireux de les rattacher par un +lien de parenté aux Romains, et on leur a donné pour ancêtre commun un +roi Mulius, qui semble bien devoir être identifié avec l’Amulius de +Tite-Live. Cette substitution de noms chrétiens, ou tout au moins +historiques, aux noms mythologiques et barbares de Tuisco et de Mannus +sauva sans doute la liste; nul n’eût voulu descendre des dieux +germaniques, qui étaient identifiés avec les démons. Dans d’autres +temps, c’est-à-dire à des époques beaucoup plus rapprochées de la +barbarie, et dans d’autres milieux, c’est-à-dire chez des peuples qui, +comme les Anglo-Saxons ou les Scandinaves, avaient gardé leur caractère +germanique pur, on traitait moins sévèrement les anciens dieux: au lieu +de les jeter à la porte, on se contentait de leur enlever l’auréole +divine et de les convertir en héros, ce qui les diminuait à peine, et +permettait de les laisser figurer sur les listes généalogiques, à la +grande satisfaction du patriotisme. Il n’en était pas ainsi là où, comme +chez les Francs, la race germanique s’était fondue avec des populations +d’origine romaine, beaucoup plus réfractaires aux souvenirs +mythologiques, et qui ne se seraient jamais familiarisées avec les héros +et les dieux de Walhalla. Disons cependant que Ingo, Irmino et Iscio +étaient peut-être conçus eux-mêmes comme des dieux par les anciens +Germains, et que c’est seulement pendant la période chrétienne qu’on les +aura humanisés. On sait du moins que Irmin est un personnage +mythologique, et que Ingi, qui figure dans les généalogies +anglo-saxonnes, est peut-être identique à Yngvi-Frey, que les +Scandinaves adoraient comme un dieu à Upsala. La plupart de ces dieux +germaniques se distinguaient si peu des héros qu’ils pouvaient être +acceptés de part et d’autre, qu’on en fît des divinités ou de simples +mortels. + + [151] A n’en pas douter, ceux qui ont les premiers rattaché Alanius à + Japhet n’ont pas mis d’intermédiaires entre eux; c’est plus tard + seulement qu’obéissant à des préoccupations plus érudites, on a + imaginé toute la série d’intermédiaires que donne Nennius l. l.: + Alanius autem ut aiunt fuit filius Sethevii filii Ogomun filii Thoi + filii Boib filii Semeon filii Mair filii Ethae filii Aurthae filii + Ecthet filii Oothz filii Abirth filii Ra filii Esra filii Isran + filii Barth filii Jona filii Jabath filii Japhet. + +Au surplus, et dans quelque mesure que l’on voulût humaniser la +généalogie des peuples, un fait est certain: c’est qu’il fallait, pour +la faire accepter des populations chrétiennes, la rattacher aux noms +antiques qui ouvraient l’histoire de celle-ci: à savoir, aux noms de la +Bible ou à ceux de l’antiquité classique. Cela était devenu un besoin +universel, et nous en trouvons la preuve même dans les généalogies +barbares qui ont osé conserver les noms de Wodan et de Thor sur la liste +des ancêtres nationaux. Ainsi, dans la généalogie scandinave connue sous +le nom de _Langfedgatal_, et que déjà Ari Froda, au XIe siècle, et après +lui Snorri Sturluson citent au nombre de leurs sources, le généalogiste, +partant du roi Harald Harfagr, remonte par une série de vingt-huit noms +jusqu’à Wodan ou Odin, et de Wodan, par une suite de trente autres noms, +jusqu’à Japhet, fils de Noé. La combinaison des trois catégories de noms +est trop curieuse pour qu’on ne fasse pas connaître ici le commencement +de la série. + +Noé--Japhet--Japhan--Zechim--Ciprius--Celius--Saturnus--Jupiter-- +Darius--Erichonius--Troes--Ilus--Lamedon--Priamus--Mimon ou Memmon, +gendre de Priam--Tror ou Thor--puis dix-sept autres noms, puis +Wodan[152]. + + [152] Langebeck, _Scriptores rerum Danicarum_ t. I. + +J’en dirai autant des généalogies royales consignées au IXe siècle dans +la _Chronique Anglo-Saxonne_, et qui, après s’être conformées à la +tradition nationale en rattachant les rois de l’heptarchie à Wodan par +une lignée ininterrompue de héros et de demi-dieux, obéissent aux +exigences de l’esprit chrétien en faisant de Wodan lui-même un homme, +qui descend, par une série de générations connues, du patriarche +Noé[153]. C’était la seule manière de sauver l’ancêtre commun des +dynasties nationales, que de le ramener aux proportions de +l’humanité[154]. D’ailleurs, c’était une croyance universelle, propagée +par le clergé chrétien depuis l’époque des premiers apologistes que les +dieux des barbares étaient des hommes divinisés, auxquels il suffisait +d’enlever leur auréole usurpée pour rétablir l’histoire et la généalogie +dans sa vraie lumière. D’autre part, aucune généalogie germanique +n’aurait pu vivre au moyen âge si elle ne s’était greffée sur celle des +patriarches. Il y avait là non seulement un besoin de conservation, mais +aussi une satisfaction de l’amour-propre national. Pas de plus haute +noblesse que celle qui remontait directement à Noé[155]. + + [153] Beda, _Histor. eccles._ I, 15; _Anglo Saxon Chronicle_ dans + _Scriptores Rerum Britannicarum_, p. 299, 302, 303, 308, 349. + Florentius Wigorniensis, ibid. p. 550, et _Appendice_ p. 627. Asser, + _De Rebus Gestis Aelfredi_, ibid. p. 468. Roger de Wendower, _Flores + Historiarum_. Cf. Kemble, _The Saxons in England_, Londres 1849 p. + 334. + + GÉNÉALOGIES DES ROIS ANGLO-SAXONS. + + _Kent._ Woden. Wecta. Witta. Wihtgils. Hengist et Horsa. + + _Northumbrie._ Woden. Baldaeg. Brand. Benoc. Aloc. Angemvit. Ingwi. + Esa. Eoppa. Ida. + + _Essex._ Woden. Seaxnete. Gesecg. Antsecg. Swaeppa. Sigefugel. + Bedca. Offa. Aescwine. Sledda. Saeberht. + + _Wessex._ Woden. Baldaeg. Brand. Freothogar. Freawine. Wig. Giwis. + Esla. Elesa. Cerdic. Cynric. + + _Estanglie._ Woden. Casere. Tytmon. Trygils. Hrothmund. Hryp. + Wilhelm. Weova. Wuffa. Tybla. Redwald. + + _Déirie._ Woden. Waegdaeg. Sigegar. Swebdaeg. Sigegeat. Saebald. + Saefugl. Westerfalcna. Wilgils. Uxfrea. Yffa. Aella. + + _Mercie._ Woden. Wihtlaeg. Waermund. Offa. Angeltheow. Eomaer. Icel. + Cnebba. Cynewald. Creoda. Pybba. Penda. + + Quant à Wodan lui-même, il a de nombreux ancêtres. Une première + lignée d’ascendants le ramène jusqu’à Geat, _quem Getam jamdudum + paguni pro Deo venerabantur_ (Asser, _De rebus gestis Aelfredi_ dans + _Script. Rer. Brit._ p. 468). Une 2e, ajoutée à l’époque chrétienne, + fait de Geata un simple mortel descendant de Noé, par un fils de + celui-ci, Sceaf, qui, dit la _Chronique Anglo-Saxonne_ p. 349 (cf. + Florentius Wigornensis o. c. p. 550), était né dans l’arche. Voici + toute la lignée: + + I. Sceaf fils de Noé. Bedwig. Hwala. Hathra. Itermon. Heremod. + Sceldwa. Beawa. Taetva. Geat. + + II. Geat. Godulf. Finn. Freothowulf. Freotholaf. Wodan. + + [154] Lire dans Kemble, _The Saxons in England_, p. 335-340, ses + instructives considérations sur la transformation du dieu Wodan en + homme. Lui-même renvoie à son ouvrage _Die Stammtafel der + Westsachsen_, Munich 1836, et à la préface de son édition du Beowulf + t. II. + + [155] V. _Vita Kentigerni_, nº 32 p. 820, dans _Acta Sanct._ 1 + janvier. + +L’apparition, dans le document soumis à notre critique, d’un nom +biblique ou classique destiné à relier l’origine traditionnelle des +peuples germaniques à des souvenirs ayant encore plus d’antiquité et +plus de prestige, est donc un fait rationnel et logique, qui s’est +produit d’une manière régulière partout ailleurs, dans des circonstances +analogues. Il atteste, avec la ténacité d’une tradition qui ne veut pas +mourir, les efforts ingénieux faits pour l’adapter aux exigences +intellectuelles d’un milieu nouveau. + +Là n’est pas, je pense, la seule transformation de la légende. Celle que +nous allons étudier a quelque chose de plus organique et de plus +naturel. Comme nous le voyons par Tacite, chacun des peuples germaniques +était compris dans une des trois grandes familles: Ingévons, Herminons, +Istévons[156]. L’historien ne nous dit pas les noms de tous ceux qui +appartenaient à ces divers groupes, soit que lui-même n’en sache pas +davantage, soit que la chose ne l’intéresse pas suffisamment. Pline, un +peu plus explicite, nous donne l’aperçu suivant: + + [156] Comme je l’ai dit plus haut, je n’attribue d’ailleurs aucune + valeur ethnographique à ces noms. Je les crois mythologiques dans + leur origine, et je ne pense pas qu’ils aient jamais eu cours comme + éléments de classification. Autrement, nous les verrions apparaître + au moins de temps en temps dans les historiens romains. + + { Cimbres. + Ingévons. { Teutons. + { Chauques. + + Istévons. Cimbres de l’intérieur. + + { Suèves. + Herminons. { Hermundures. + { Chattes. + { Chérusques[157]. + + [157] Voir le passage de Pline ci-dessus p. 87, n. [145]. + +Les noms de la plupart de ces peuples disparurent pendant l’époque des +grandes migrations, et les éléments qui les composaient se retrouvèrent, +dans des groupements et sous des noms nouveaux, après la chute de +l’empire romain. Chacun de ces peuples nouveaux se réclamait d’un des +trois ancêtres mythiques, et c’est ainsi que notre texte nous a gardé +leur arbre généalogique tel qu’ils se l’étaient fait à eux-mêmes. Fixons +d’abord sa forme authentique. Les manuscrits qui nous l’ont conservé se +partagent en deux groupes, l’un qui attribue le même nombre de fils, +c’est-à-dire quatre, à chacun des trois frères; l’autre qui trouble +cette symétrie en portant à cinq le nombre des fils de Irmino, et à +treize le nombre total des descendants de Mannus (Alanius, Amulius). _A +priori_, on est assez porté à croire que, dans ce second groupe, le nom +du cinquième peuple a été ajouté après coup, et que la forme primitive +de la tradition attribuait un même chiffre de descendants à chacun des +trois héros. Cette supposition est confirmée par le fait que le nom du +peuple mentionné en plus dans le second groupe est celui des +_Walagothi_, lesquels ne sont autres que les Goths d’Italie ou +Ostrogoths, comme l’a démontré Müllenhoff. Dans la version primitive, +ils étaient évidemment compris avec les Visigoths sous la désignation +générique de _Goths_. Plus tard cependant, ce dernier nom devint, du +moins parmi les Francs, l’apanage presque exclusif des Visigoths, et le +souvenir de l’identité primitive des deux peuples se perdit. Et c’est +ainsi que l’interpolateur qui voulut que les Ostrogoths fussent +mentionnés dans la table ethnique fut obligé de les désigner sous le nom +spécifique de _Walagothi_, ignorant qu’ils étaient compris, eux aussi, +dans le nom générique[158]. + + [158] Je n’ai pas compris pourquoi K. Müllenhoff, à qui j’emprunte + toute cette démonstration, veut que le nom de _Walagothi_ ait été + ajouté en Italie, et sous les Goths eux-mêmes (_Sitzungsberichte der + K. Academie von Berlin_, 1862). Tout s’explique beaucoup mieux si + l’on admet que l’interpolateur est un Franc, habitué à désigner sous + le nom de _Walh_ ou de _Walisc_ tous les habitants de l’Italie. Pour + un Ostrogoth, ses compatriotes n’auraient pas été les _Walagoths_, + mais les _Goths_ par excellence! + +C’est donc la liste aux douze noms de peuples qui nous offre la plus +ancienne des deux recensions de notre texte. Remarquons maintenant que +cette liste ne se borne plus, comme au temps de Pline et de Tacite, à +faire connaître la filiation d’un certain nombre de peuples germaniques. +Elle embrasse encore les Romains et les Bretons, preuve que le cadre est +élargi, et qu’il s’agit de rendre compte de l’origine de tous les +peuples connus de l’auteur. Les peuples germaniques repris sur cette +liste fournissent, de leur côté, matière à des observations +intéressantes. Nous y trouvons encore mentionnés les Gépides, bien +qu’ils aient cessé de constituer une nationalité indépendante à partir +de 567; les Vandales, qui ont disparu de la liste des peuples libres +depuis 534, et les Thuringiens, qui ont perdu leur indépendance dès 528. +Il n’est donc pas téméraire de supposer que notre catalogue aura été +arrêté sous sa forme actuelle à une date qui n’est pas postérieure à +528. + +Ce n’est pas tout. En examinant la liste des descendants d’Istio, on +s’aperçoit qu’il est le père de tous les peuples qui se sont trouvés +réunis, vers la fin du règne de Clovis, sous le sceptre de la dynastie +mérovingienne[159]: Francs, Allamans, Romains de la Gaule et Bretons de +la petite Bretagne. C’est, à n’en pas douter, en pays franc qu’on aura +imaginé de leur donner une origine commune; un étranger n’aurait pas +pris la peine de faire concorder le groupement mythologique avec le +groupement politique. C’est aussi un Franc qui a pris les Visigoths pour +les Goths par excellence, et qui a désigné leurs frères sous le nom de +Welches, nom que les Francs étaient habitués à donner à tous les +transalpins. Notons enfin que, dans la plupart de nos manuscrits, la +généalogie des trois frères est précédée d’un catalogue des rois des +Romains (il s’agit, encore une fois, des Romains de la Gaule) contenant +la filiation suivante: _Alaneus Papulo Egetius Agegius Siagrius, per +quem Romani regnum perdiderunt_. Ce catalogue confirme à la fois la +provenance franque de notre document et la date approximative que nous +lui avons donnée: en effet, l’auteur connaît encore Syagrius et son père +Aegidius, et même le nom d’Aétius ne lui est pas inconnu; néanmoins, il +n’a plus qu’une idée confuse des faits qui se sont passés au milieu du +Ve siècle, puisque entre ces deux derniers personnages il établit un +lien de filiation tout à fait imaginaire. Ceci, je le répète, nous +ramène vers le premier quart du VIe siècle, seul moment où se soient +trouvées réunies toutes les circonstances dont la concomitance se +reflète ici. Ai-je besoin d’ajouter que je ne revendique aucun caractère +traditionnel pour la classification généalogique des peuples compris +dans notre document du VIe siècle, et que je la crois purement +arbitraire? La preuve en est dans la mention des Romains et des Bretons, +qui certes n’ont pas été compris parmi les descendants d’Istio chez les +Germains de Tacite. D’autre part, Pline range dans le groupe des Windili +les Burgondes, qui figurent dans notre liste parmi les descendants +d’Irmino. Ces faits trahissent le travail personnel d’un arrangeur, qui +a fait des combinaisons arbitraires sur une tradition ancienne; ils ne +doivent cependant pas donner le change sur la vraie valeur de celle-ci. +Si elle n’avait pas joui d’une grande popularité à l’époque où se place +la composition de notre texte, et si l’arrangeur lui-même ne l’avait pas +considérée avec le respect que mérite une tradition nationale, il +n’aurait pas pris la peine d’en élargir le cadre pour l’adapter aux +idées et aux points de vue de son temps, et pour procurer le bienfait +d’une origine commune à tous les peuples du royaume auquel il +appartenait[160]. + + [159] Sur tout ceci K. Müllenhoff l. l., et le même, _Goetting. + Gelehrten Anzeigen_ 1851, _Stück_ 17 et 18, p. 174. + + [160] Il est assez intéressant de constater les destinées ultérieures + de notre tradition. Le manuscrit 648 (2291) d’Oxford, qui est du XVe + siècle, et qui a puisé dans Nennius, nous fait assister à une + nouvelle tentative de grouper dans le cadre de la vieille généalogie + tous les peuples connus. V. G. Waitz dans _Forschungen zur deutschen + Geschichte_, t. XVIII, p. 188. + +Il est temps de conclure. Les vieux souvenirs anthropogoniques des +Germains primitifs, dont Tacite nous avait apporté un écho au premier +siècle de notre ère, vivaient toujours parmi les Francs du VIe. Après +cinq cents ans révolus, ils y avaient gardé tant de fraîcheur et de +sève, qu’ils poussaient encore des rameaux nouveaux, et que les rudes +ethnographes de ce temps adaptaient simplement à la vieille tradition +nationale leurs notions nouvelles sur les peuples. A quelle profondeur +cette tradition devait avoir pénétré dans l’âme populaire, et quel +souffle vigoureux elle devait avoir conservé, pour qu’après les +émigrations, les destructions de royaumes, les changements de religion +et de patrie, elle reparût ainsi de siècle en siècle, toujours présente +aux imaginations, toujours vibrante et sonore![161] Une si merveilleuse +conservation ne s’expliquerait pas, si l’on ne savait que c’est le +rythme poétique, semblable à une cuirasse d’or, qui a permis à la +tradition de traverser les âges sans être ni mutilée ni déformée. C’est, +au dire de Tacite, dans des chants populaires que les Germains +racontaient la descendance des trois fils de Mannus; c’est donc aussi +sous forme de chants populaires que ces souvenirs ont continué de +circuler parmi les Francs. Et nous retrouvons ici, en plein royaume +chrétien de Clovis, la vieille cantilène qui retentissait autrefois dans +les forêts de la Germanie, au milieu des banquets et des fêtes sacrées! + + [161] Après cela, on ne me demandera pas de réfuter le passage suivant + de Fustel de Coulanges; le lecteur n’aura pas de peine à y démêler + le vrai et le faux, et se convaincra une fois de plus que le + puissant esprit de cet écrivain est resté, jusqu’à la fin, + obstinément fermé aux résultats de la science philologique. «Il est + possible, dit M. Fustel, que l’on trouve ici une trace des _antiqua + carmina_ qui disaient les généalogies d’Irmin, d’Inguo et d’Istio, + mais la tradition se serait bien altérée dans ses voyages, car il + n’y a que douze _gentes_, quatre par quatre, et sur ces douze il y a + _bien peu_ de noms qu’on retrouve dans Tacite. On y trouve en + revanche les Romains et les Bretons, qui pouvaient difficilement + figurer dans les vieux chants comme branches de la race de Teut. + Dans ce texte, je vois bien trois noms, Ermin, Inguo, Istio, qui + sont antiques et qu’on a pu recevoir d’une vieille légende, à moins + qu’on ne les ait empruntés à Tacite. Quant aux douze noms de + peuples, ce sont des noms du IVe siècle de notre ère, ou, plus + exactement encore, ce sont les noms que les auteurs de ces + manuscrits du IXe et du Xe siècle trouvaient dans ce qu’ils + connaissaient de l’histoire.» (_L’Invasion germanique et la fin de + l’Empire_, p. 233, n.) Il suffisait de se rappeler qu’une tradition + épique est une chose vivante, qui subit la loi de croissance et de + développement, pour s’épargner les erreurs et les inexactitudes dont + fourmille ce passage. + +L’intérêt de cette constatation est multiple. Non seulement elle nous +met à même d’apprécier l’étonnante vitalité des souvenirs barbares, mais +elle nous montre aussi, dans les Francs, un milieu vraiment épique, où +les paroles ailées de la poésie héroïque devaient retentir de proche en +proche avec des vibrations puissantes. Leur mélodie faisait partie de +toutes les mémoires et accompagnait tous les individus à travers +l’existence; elle suivait encore le barbare converti jusque sous les +voûtes religieuses du cloître. Si je ne me trompe, c’est dans une +cellule monastique du pays franc que celle-ci a été écrite par quelque +moine salien, qui aura voulu consacrer, en quelque sorte, les prémices +de sa science littéraire à dresser l’arbre généalogique de son peuple. +L’histoire de l’épopée mérovingienne ne pouvait s’ouvrir d’une manière +plus digne d’elle que par l’évocation de ce souvenir, qui rattache les +traditions nationales des Francs, par un lien vivant et fort, aux plus +lointaines réminiscences du monde germanique. + + + + +CHAPITRE III + +La plus ancienne chanson franque. + + +Dans la chronique de Grégoire de Tours, les derniers accents de +l’historiographie romaine qui expire se confondent tellement avec les +premiers murmures de la tradition barbare qui commence, que le départ, à +première vue, paraît assez difficile entre ces deux éléments. On peut +craindre d’attribuer à l’épopée ce qui appartient à l’historiographie, +et de confondre les deux domaines dont nous avons précisément à tracer +les frontières. En y regardant de près, cependant, on s’aperçoit que +l’auteur nous donne lui-même, en quelque sorte à son insu, des +indications servant à nous mettre sur la voie. + +Les plus récents documents écrits que Grégoire de Tours ait eus en main, +ou du moins ceux qui descendaient le plus bas, c’étaient, avec les +_Annales consulaires_, des _Annales d’Angers_ probablement continuées à +Tours, et les historiographes Renatus Frigeridus et Sulpice Alexandre. +Ni l’un ni l’autre de ces deux derniers n’atteignait seulement le milieu +du Ve siècle, et les _Annales_ elles-mêmes ne fournissaient à l’auteur +qu’un fort sec résumé des batailles et des expéditions des Francs, dont +il n’a plus fait usage à partir de la mort de Clovis. Grégoire, qui a +compulsé tous ces documents dans l’espoir d’y trouver quelques détails +sur les origines de la monarchie franque, nous avoue qu’il n’y a pas +rencontré ce qu’il cherchait. + +Sulpice Alexandre, dit-il, ne donne aux Francs que des ducs; plus loin, +il leur donne des _regales_, Marcomir et Sunno, sans que nous puissions +dire s’il entend par là des rois ou des vice-rois; plus loin, il parle +bien de rois francs, mais il n’en nomme aucun. Quant à Frigeridus, il a +l’occasion de s’occuper à plusieurs reprises du peuple franc, mais il ne +mentionne pas une seule fois ses rois. Et Grégoire conclut sa décevante +recherche par ces paroles: _Hanc nobis notitiam de Francis memorati +historici reliquere, regibus non nominatis_[162]. + + [162] Greg. Tur. II, 9. + +Tel est, chez notre chroniqueur, le bilan de l’historiographie: elle ne +lui a rien appris et ne pouvait rien lui apprendre, pour la bonne raison +qu’elle a les yeux fixés sur l’empire qui décline, et non sur les +barbares qui surgissent. Mais, à peine ses conclusions négatives +formulées, Grégoire reprend en ces termes: + +_Tradunt enim multi, eosdem de Pannonia fuisse degressus et primum +quidem litora Rheni omnes incoluisse, dehinc, transacto Rheno, +Thoringiam transmeasse, ibique juxta pagus vel civitates regis crinitos +super se creavisse de prima, et ut ita dicam, nobiliore suorum familia. +Quod postea probatum Chlodovechi victuriae tradiderunt itaque in +sequenti digerimus[163]._ + + [163] Id. l. l. + +Qu’est-ce que cette version qui vient suppléer au silence de +l’historiographie interrogée en vain, sinon celle qui représente ici +l’apport de la tradition orale? Si le _tradunt multi_ ne nous le faisait +sous-entendre, comme aussi, dans la phrase qui suit, le _ferunt etiam_, +nous serions en droit de le déduire logiquement. Cette version orale, +qui conserve les souvenirs les plus anciens de la nation franque, ne +peut pas être née en pays romain: c’est une tradition nationale des +Francs eux-mêmes sur leur origine et sur leurs migrations, depuis leur +sortie d’une contrée lointaine jusqu’au jour où ils franchirent le Rhin, +pour venir s’établir dans le pays qui allait devenir leur patrie. + +On pourrait être tenté de nier cette origine traditionnelle du récit. En +effet, le passage que nous avons cité continue de la sorte: _Nam et in +consolaribus legimus, Theudomerem regem Francorum filium Richimeris +quondam, et Ascylam matrem ejus, gladio interfectus_[164]. Ne sont-ce +pas, dira-t-on, les _Annales consulaires_ qui ont fourni, non seulement +cette dernière mention, mais toute l’histoire des émigrations franques +rapportées ci-dessus? Il faut répondre par une négation catégorique. +Loin de prouver l’origine écrite de la tradition, cette phrase établit +tout le contraire. Il est manifeste que les _Annales consulaires_ n’ont +fourni et n’ont pu fournir que la mention de la mort du roi franc et de +sa mère, seul fait qui leur offrît quelque intérêt, et que, d’ailleurs, +si elles avaient par exception parlé de l’origine du peuple franc, +elles-mêmes ne tiendraient leur renseignement que de la tradition. Le +passage de Grégoire signifie ceci: il y a une tradition orale sur +l’existence des rois francs à partir d’une certaine époque, et cette +tradition est confirmée par les _Annales consulaires_, qui nous parlent +d’un roi franc Theudemir. Si les _Annales_ avaient contenu autre chose +que cette preuve indirecte à l’appui de la tradition, Grégoire n’aurait +pas manqué de nous le dire, et il suffit de lire son texte pour se +convaincre qu’il ne supporte pas d’autre explication. + + [164] Id. l. l. + +J’attirerai encore l’attention sur ces mots: _Quod postea probatum +Chlodovechi victuriae tradiderunt, itaque in sequenti digerimus_. +Grégoire dit: la preuve qu’en effet les Francs, comme le rapporte leur +tradition, ont eu à leur tête plusieurs rois d’une même famille, nous +est fournie par l’histoire des agrandissements de Clovis[165]. En effet, +dans cette histoire, nous voyons qu’il y a d’autres rois francs que lui: +à Cologne et à Cambrai, notamment; et nous voyons aussi qu’ils sont ses +parents. Or, pour qu’elle soit invoquée comme preuve du lien de parenté +entre les divers rois des Francs, il faut manifestement que cette +parenté ne repose pas sur un témoignage écrit: autrement Grégoire ne +croirait pas qu’elle a besoin de confirmation, et il se bornerait à +mettre son récit sous le patronage de la source écrite. C’est donc une +tradition orale qu’il reproduit, et à laquelle il ajoute foi, bien que +peut-être il n’en admette pas tous les détails[166]. + + [165] C’est ce qu’a parfaitement vu Giesebrecht I, 69, note 2. Cf. von + Sybel, _Entstehung des deutschen Koenigthums_, 2e édition. Francfort + 1881, p. 162 + + [166] Guizot traduit, p. 67: «Comment les victoires de Clovis + assurèrent ensuite ce titre (de roi) à sa famille, c’est ce que nous + montrerons plus tard.» C’est là un contre-sens énorme et de nature à + dérouter entièrement le lecteur: il était important de le signaler. + +Il faut d’ailleurs bien distinguer cette tradition authentique des +interpolations qu’elle a subies dans Frédégaire et dans le _Liber +Historiae_. Là, les fictions relatives à l’origine troyenne des Francs +ont déjà reçu droit de bourgeoisie, et altèrent entièrement la +physionomie du récit barbare. Les Francs, selon Frédégaire, avaient des +rois descendants de Priam[167]. Cette donnée de pure fantaisie, +inconciliable avec Grégoire de Tours, oblige le pauvre chroniqueur à +faire les efforts les plus infructueux pour supprimer la contradiction. +Rencontrant, au seuil de l’histoire des Francs, les ducs mentionnés par +Grégoire, il suppose d’abord que le peuple avait pour un temps renoncé à +sa dynastie. Puis, voyant que Grégoire parle d’un roi Theudemir, il se +persuade que la nation s’était dégoûtée des ducs, et qu’elle était +revenue aux Priamides, parmi lesquels il lui plaît de ranger Theudemir +(_dehinc extinctis ducibus, in Francis dinuo regis creantur ex eadem +stirpe, qua prius fuerant_). Enfin, grâce à une lecture superficielle de +Grégoire de Tours, il crée entre Theudemir et Clodion un double lien de +succession et de filiation qui n’a jamais existé dans la pensée de cet +écrivain[168]. La version de Frédégaire repose donc sur un ensemble de +bévues, et sur la combinaison arbitraire des témoignages de Grégoire +avec les fictions franco-troyennes, fournies par quelque lettré de la +décadence. Elle n’ajoute rien à la tradition populaire, qu’elle semble +même avoir ignorée. + + [167] Frédégaire, III, 2. + + [168] Dehinc extinctis ducibus, in Francis dinuo reges creantur ex + eadem stirpe quâ prius fuerant... Franci electum a se regi sicut + prius fuerat crinitum, inquirentes diligenter, ex genere Priami + Frigi et Francionis super se creant nomen Theudemarum filium + Richemeris. Id. III, 5 et 9. + +Le _Liber Historiae_ nous fait assister au même travail de combinaison +arbitraire, et à la même intrusion de l’apocryphe. Les Francs sortis de +Sicambria avec leurs princes Marcomir, fils de Priam, et Sunno, fils +d’Anténor, s’établissent dans la Thuringie, que notre auteur, +naturellement, place sur la rive droite du Rhin. Après la mort de Sunno, +ils décident de n’avoir qu’un roi, comme les autres nations, et ils +choisissent Pharamond, son fils. L’auteur, pour ne pas nous laisser +d’inquiétude au sujet de la manière dont Marcomir prit cette +élimination, a la précaution d’ajouter qu’elle s’était faite sur son +conseil: _Marchomiris quoque eis dedit hoc consilium[169]._ + + [169] _Liber Historiae_, c. 4. + +Tout cela sent l’officine littéraire, et contredit d’ailleurs +formellement le récit de Grégoire de Tours: il faut choisir entre les +données de celui-ci et les inventions de l’interpolateur lettré. +D’aucune manière, il n’est permis de voir dans ces dernières un +supplément d’information puisé à la même source traditionnelle; si nous +en exceptons le nom de Pharamond, dont il sera reparlé plus loin, tout +le reste est étranger à la tradition orale des Francs. + +Nous restons donc en présence du récit de Grégoire seul, et, tout +sommaire qu’il est, nous devons nous en contenter. + +Ce récit a d’ailleurs, malgré son extrême concision, une véritable +saveur d’antiquité et de poésie, et nous en trouvons de semblables chez +tous les peuples barbares qui se souviennent de leurs origines. En voici +quelques exemples. + +Les Goths, nous dit Jordanès d’après Cassiodore, viennent de l’île de +Scandza. Sous leur roi Berig, ils débarquent sur le continent, et +donnent à la terre qu’ils y occupent le nom de Gothiscandza. Ils +soumettent les Ulmerunges et les Vandales, qui en étaient les habitants. +Sous leur cinquième roi, Filimer, le peuple étant venu à se multiplier, +on décida d’émigrer. L’armée gothique se dirigea sur la Scythie, qui +s’appelait dans la langue des Goths Oium. + +Comme la moitié de l’armée venait de passer un fleuve, le pont croula +derrière elle, et coupa toute communication avec l’arrière-garde. Les +Goths furent d’ailleurs enchantés de leur nouvelle patrie, qui était +fertile; ils battirent les Spales, qui la leur disputaient, et +s’étendirent jusqu’à la mer Noire. Voilà, ajoute l’historien, ce que +rapportent leurs vieux chants populaires, qui sont crus chez eux à peu +près comme de l’histoire[170]. + + [170] Jordanes, c. 4. + +Les Lombards, nous dit de son côté Paul Diacre, habitaient autrefois la +Scandinavia, et faisaient partie des Winniles. Ce peuple, étant devenu +trop nombreux, se partagea en trois groupes, dont un, désigné par le +sort, fut forcé de quitter la patrie. Sous leurs chefs Ibor et Aio, deux +jeunes héros fils de Gambara, les exilés débarquent dans un pays appelé +Scoringa, où ils restèrent établis plusieurs années. Mais les Vandales, +commandés par Assi et par Ambri, les accablant fort, ils durent finir +par combattre contre eux, et remportèrent une victoire à la suite d’un +épisode célèbre qui leur valut le nom de Langobards. Cet épisode tout à +fait mythologique, puisque Wodan et Freya y figurent, permet de dater ce +récit et de conclure aussi à un chant épique dont il reproduit la +substance[171]. + + [171] Paul Diacre I, 1-8. + + La version de l’_Origo Gentis Langobardorum_ (Waitz, _Scriptores + Rer. Langob._) présente quelques variantes; p. ex., elle ne parle + pas de l’exil des Langobards et de ses causes, etc. Néanmoins, ce + trait, et celui du _printemps sacré_ des Winniles m’ont paru trop + authentiques pour être laissés de côté, et il faut croire que Paul + Diacre possédait une forme plus complète de la tradition que celle + qu’il a reproduite. + +Les Saxons, dit Widukind, sont arrivés par mer dans leur patrie +actuelle, et c’est à Hadolaun qu’ils ont débarqué. Les Thuringiens les +attaquèrent, mais ils se défendirent vigoureusement, et, après un combat +indécis, on traita. Les Saxons devaient renoncer à s’emparer du sol et à +molester les habitants; par contre, ils auraient le droit de vendre et +d’acheter. Pendant plusieurs jours, les Saxons restèrent fidèles à ce +marché de dupes, qui les privait insensiblement de toutes leurs +richesses. Un jour, un de leurs jeunes gens, mourant de faim, fut obligé +de vendre à un Thuringien une énorme quantité d’or pour le prix qu’il +voudrait mettre. Le Thuringien n’imagina rien de mieux que de lui donner +quelques pelletées de terre, et partit tout joyeux de son marché. Mais +le Saxon ne le fut pas moins: il dispersa cette terre sur une grande +étendue des champs environnants, puis son peuple s’y établit, et, les +armes à la main, revendiqua le sol ainsi occupé contre les Thuringiens. +Ceux-ci furent vaincus, et, obligés de traiter, leurs chefs allèrent à +une entrevue où ils tombèrent sous les grands couteaux qui ont laissé +leur nom aux Saxons[172]. + + [172] Widukind, _Rer. Gestar. Saxon._ I, 4-6. + + Remarquez que la tradition ne flétrit pas la perfidie des Saxons qui + firent périr les Thuringiens dans une entrevue pacifique: c’est sans + doute que, dans son enthousiasme barbare pour le succès, et dans sa + prévention nationale pour les siens, elle ne trouve rien à y redire. + Nous aurons l’occasion de constater plus d’une fois l’immoralité des + chants épiques barbares: on voit trop bien qu’ils sont antérieurs à + l’époque chrétienne. + +On le voit, l’analogie est remarquable, et les traditions des divers +peuples sur leur patrie primitive se ressemblent d’une manière +frappante. L’exode a chaque fois deux actes: une première étape conduit +les émigrants dans une patrie provisoire, de laquelle ils partent +ensuite pour aller en occuper une définitive. Mais Grégoire, qui était +un Romain, a résumé d’une manière rapide le récit barbare que Paul +Diacre et Widukind, fils de barbares eux-mêmes, exposent longuement et +avec amour. Voilà la différence, et c’est ce qui explique que la +tradition franque soit sèche et incolore, alors que celle des Saxons et +des Lombards se présente pleine de fraîcheur et de vie. Dans l’état où +Grégoire nous l’a communiquée, elle a gardé cependant assez de ses +traits primitifs pour se faire reconnaître. Ainsi, d’après sa version, +la race franque est d’abord établie tout entière sur la rive droite du +Rhin, et c’est seulement une partie qui émigre, peut-être dans des +circonstances semblables à celles qui ont provoqué l’exode des Winniles +ou celui des Goths. De même, le _juxta pagos vel civitates_ marque le +fractionnement de la peuplade dans ses nouveaux foyers, et il est +possible que ce fractionnement fût exposé avec quelque détail dans notre +tradition. Il faut en dire autant du _reges crinitos_, que Grégoire a +sans doute trouvé dans la source reproduite par lui. En effet, ce mot si +significatif, et dont l’emploi chez les barbares nous est attesté par la +loi salique[173], ne se rencontre plus chez lui par la suite, et il ne +pense pas à y recourir même là où la circonstance en suggérerait +l’emploi[174]. Le _de prima et ut ita dicam nobiliori familia_ semble +également faire allusion à des données que Grégoire aura passées sous +silence. Le choix des divers roitelets francs au sein de la même famille +lui paraît d’ailleurs avéré, et la preuve qu’il en donne, c’est que les +rois que Clovis fera périr plus tard sont tous ses parents. J’ai déjà +montré plus haut ce que signifie pour nous ce raisonnement[175]. Pour +que Grégoire se croie obligé de nous offrir la preuve de ce qu’il +raconte, il faut qu’il soit l’organe d’une tradition orale, source +toujours peu sûre pour lui, et qui a sans cesse besoin d’être contrôlée. + + [173] Lex Salica, XXIV, 2; XLI, 9. + + [174] Bien plus, ayant à raconter plus loin la manière dont le cadavre + du prince Clovis fut reconnu grâce à sa longue chevelure, il emploie + l’expression _caesarie prolixa_ (H. F. VIII, 10.) Le terme ne + reparaît ni dans Frédégaire ni dans le _Liber historiae_, sauf à + l’endroit où ce dernier (c. 5) reproduit Grégoire, et où il est + évidemment emprunté à celui-ci. + + [175] Voir ci-dessus pages 103 et 104. + +Je crois donc pouvoir conclure qu’il existait chez les Francs une +tradition populaire au sujet de leur passage sur la rive gauche du Rhin, +et que Grégoire de Tours, faute d’autres renseignements, y a recouru +dans la mesure très restreinte de sa confiance en de pareils documents. +Cette tradition, quels qu’aient pu être ses détails mythiques, est +d’ailleurs parfaitement conforme, dans ses grandes lignes telles que +Grégoire nous les a conservées, à l’histoire. Le passage du Rhin, le +fractionnement du peuple en plusieurs royaumes, le choix de tous les +souverains au sein de la même famille noble, voilà qui est bien +germanique, et se trouve confirmé par tout ce que nous savons +d’authentique sur le peuple franc[176]. Un seul détail prête à des +difficultés considérables et n’a cessé de dérouter les historiens; c’est +le nom de Thoringia donné par Grégoire de Tours à la nouvelle patrie de +ce peuple. Je vais tâcher de rendre compte de ce nom: ou je me trompe, +ou il servira à mettre dans une lumière plus éclatante encore l’origine +populaire du récit. + + [176] Von Sybel, o. c. p. 163 et suiv. se donne beaucoup de mal pour + démontrer que le récit de Grégoire, en ce qui concerne la parenté + primitive de tous les rois francs, ne mérite pas de créance: mais + c’est son système qui l’oblige à nier cette parenté, et, dans tous + les cas, une tradition ancienne et vraisemblable mérite plus + d’égards qu’une conjecture moderne dictée par les nécessités d’un + système. + +D’après Grégoire de Tours, les Francs, venus de la Pannonie, passent le +Rhin, s’établissent en Thuringe, et de là s’en vont faire la conquête de +Cambrai et de tout le pays jusqu’à la Somme. Mais la Thuringe est au +centre de l’Allemagne, et dès lors que veut dire le passage? + +Cette difficulté a déjà fourvoyé les premiers successeurs de Grégoire. +Dès le VIIIe siècle, l’auteur du _Liber Historiae_, qui écrivait d’après +notre chroniqueur, se trouvait embarrassé: ne connaissant d’autre +Thuringe que celle de la rive droite du Rhin, et ne pouvant comprendre +que pour y arriver de la Hongrie les Francs dussent passer le Rhin, il +imagina de reculer le passage de ce fleuve jusqu’au moment où Clodion, +ayant envoyé ses espions dans le pays de Cambrai, se décide à aller +conquérir cette contrée[177]. Voilà qui est parfait au point de vue +géographique; mais, outre que ce n’est qu’une simple conjecture de +l’écrivain du VIIIe siècle, il faut remarquer qu’elle contient une +invraisemblance énorme. Si Dispargum est dans la Thuringe d’Outre-Rhin, +comment Clodion s’avise-t-il d’envoyer des espions à Cambrai et de venir +ensuite conquérir cette ville, à travers une partie de l’Allemagne qu’il +faut combattre, à travers toute la Belgique qu’il faut soumettre +d’abord? Dans Grégoire de Tours, où Clodion n’est séparé de Cambrai que +par l’épaisseur de la forêt Charbonnière, son expédition est tout ce +qu’il y a de naturel; dans le _Liber Historiae_, il n’y a rien de plus +fabuleux. La modification arbitraire du texte de Grégoire par son +abréviateur est donc bien peu heureuse. Néanmoins, elle fit loi pour +tout le moyen âge, et, comme on ne connaissait Grégoire que par le +_Liber Historiae_, elle passa de là dans tous les écrivains. + + [177] Clodio autem rex misit exploratores de Disbargo castello + Toringorum usque ad urbem Camaracum. Ipse postea cum grande exercitu + Renum transiit, multo Romanorum populo occidit atque fugavit. _Liber + historiae_ c. 5. + +Lorsque les érudits reprirent l’habitude d’aller aux sources, la +contradiction entre Grégoire et l’historiographie reçue fut remarquée, +et l’on essaya de l’écarter. Divers expédients furent imaginés. D’abord, +Adrien de Valois, ne pouvant expliquer le fâcheux texte, s’avisa de le +supprimer, en corrigeant d’autorité privée _Reno_ en _Moeno_: les +Francs, venant de Hongrie, passent le Mein et arrivent en Thuringe[178]. +La conjecture était ingénieuse, mais ne reposait, en somme, que sur le +violent besoin de faire dire à Grégoire autre chose que ce qu’il disait: +elle ne pouvait pas rallier beaucoup de partisans. D’autres, fidèles au +texte, et ne se préoccupant guère de l’invraisemblance, imaginèrent que, +d’après Grégoire, les Francs passèrent de la rive gauche du Rhin sur la +rive droite pour aller en Thuringe: ils sauvaient la lettre du texte, +mais ils en sacrifiaient l’esprit, car ils devaient admettre: 1º que +Grégoire avait passé sous silence les phases du voyage des Francs depuis +leur migration jusqu’à leur arrivée sur la rive gauche du Rhin, bien +que, dès lors, ils eussent été obligés de franchir ce fleuve; 2º que, +sans raison apparente, ce peuple, à peine établi en Gaule, l’avait +quittée pour retourner en Allemagne et s’établir au fond de la Thuringe; +3º que de là, obéissant à un nouveau caprice, il était venu d’un bond +fondre sur Cambrai. Pour sauver un passage du Rhin, il fallait en +supposer trois, tous d’une insigne invraisemblance[179]! + + [178] _Rerum Francicarum libri VIII_, Paris 1646, p. 128. + + [179] Daniel Bender, _Ueber Ursprung und Heimat der Franken_, + Braunsberg, 1857, p. 23, cité par Richter, _Annalen des Fraenkischen + Reichs_, 1873 p. 20, n. 1. + +On ne commença à voir un peu plus clair que le jour où, se résignant au +texte, on se décida à admettre une Thuringie cis-rhénane. Mais, ici +encore, on ne put pas se mettre d’accord. Déjà, Nicolas Vignier[180], et +après lui Dubos[181], suivi par Luden et par Müller, avaient remarqué la +ressemblance des noms de Tungri et de Thuringi, qu’une simple métathèse +identifierait, et, constatant que le pays des Tungri se trouve +précisément là où Grégoire place la _Thoringia_, c’est-à-dire de ce +côté-ci du Rhin et au sud de l’île des Bataves, ils avaient conclu que +la Thoringia de Grégoire de Tours n’était autre que le pays de Tongres. +Mais cette interprétation, malgré les adhésions importantes qu’elle a +recrutées successivement, n’est pas parvenue à s’imposer, et on s’est +jeté sur d’autres hypothèses. La Thoringia cis-rhénane serait, d’après +certains, une contrée voisine de la mer et du Wahal, dont le nom se +retrouverait dans ceux de Dordrecht et de Duurstede, et qu’on croit +pouvoir identifier avec un _pagus Turingawis_ mentionné dans une charte +du VIIIe siècle. Les défenseurs de cette opinion sont nombreux; +quelques-uns la précisent dans ce sens que la Thuringe cis-rhénane +serait une colonie des Thuringiens venus d’Outre-Rhin[182]. + + [180] V. A. de Valois _op. cit._ l. l. + + [181] Dubos t. I, p. 334 et suiv. + + [182] Waitz, _Das Alte Recht der Salischen Franken_, p. 44; Longnon, + _Géographie de la Gaule au VIe siècle_, p. 165. + +J’écarte résolument cette opinion. Une _Thuringia_ introuvable, un pays +mystérieux dont le nom et le souvenir auraient si bien disparu depuis le +VIe siècle que jamais plus il n’en aurait été parlé, quoi de plus +invraisemblable, et où y a-t-il un second exemple d’une telle étrangeté? +Aussi, quelle faiblesse dans l’argumentation des partisans de cette +Thuringe hollandaise! Ils vont jusqu’à chercher une preuve de +l’emplacement qu’ils lui attribuent dans le mot légendaire de Basine à +Childéric. «Sache que si j’avais connu au delà de la mer quelqu’un qui +eût valu mieux que toi, c’est son alliance que j’aurais +recherchée[183]». Ces paroles prouveraient, selon Waitz[184], qu’à +l’époque de Childéric les Francs demeuraient sur les bords de la mer, +c’est-à-dire là où sa conjecture le force à placer la Thuringe de +Grégoire. On ne me demandera pas de réfuter une si étrange supposition. + + [183] Greg. Tur., II, 12. + + [184] _Das Alte Recht_, p. 45, et Longnon o. c. p. 166. + +Ce qui restera de la conjecture de Waitz, c’est que la Thuringe de +Grégoire doit être cherchée de ce côté-ci du Rhin: là dessus il ne peut +y avoir de doute, et Leo a le mérite de l’avoir rappelé alors qu’on +semblait se plaire à l’oublier. Mais à quel pays correspond cette +indication? + +Rappelons-nous d’abord que les Francs sont établis dans l’île des +Bataves, et que c’est de là qu’ils sortent en passant sur la rive +gauche, au midi de ce fleuve[185]. Or, le pays limitrophe de la Batavie, +de ce côté, et qui n’est séparé d’elle que par le Rhin, fait partie +d’une vaste région qui, depuis Auguste, est connue sous le nom officiel +de _Civitas Tungrorum_. C’est donc dans la _Civitas Tungrorum_ que les +Francs s’établirent en quittant l’île des Bataves, et c’est à la +_Civitas Tungrorum_, ou du moins à la partie nord de celle-ci, que +Grégoire de Tours, qu’il ait conscience ou non de l’identité, donne le +nom de _Thoringia_. Non seulement c’est là la seule interprétation que +comporte le texte de notre chroniqueur, mais encore voyons-nous +l’histoire confirmer de la manière la plus formelle la conclusion qui +s’en dégage. En effet, la plus ancienne mention que nous ayons du +passage des Francs en Belgique nous les montre qui s’établissent en +Taxandrie, région qui, comme chacun sait, comprend la partie +septentrionale de la _Civitas Tungrorum_. L’histoire et la tradition +sont donc d’accord ici, et ce que les barbares du VIe siècle redisaient +sur les migrations de leurs ancêtres est identique avec ce qu’en +savaient les historiens du IVe[186]. + + [185] Ce point est établi d’une manière incontestable par le + _Panégyrique de Constantin_, attribué généralement au rhéteur + Eumène, et qui fut prononcé selon toute apparence à Trèves en 313 + (Teuffel, _Geschichte der roemischen Literatur_, § 401, 6). Parlant + de Constance Chlore, père de son héros, le rhéteur s’exprime ainsi: + Quis enim non dico reminiscitur sed quis non adhuc quodam modo videt + quantis ille rebus auxerit ornaritque rem publicam?... qui... terram + Bataviam sub ipso quondam alumno suo a diversis Francorum gentibus + occupatam omni hoste purgavit etc. c. 5. Le même orateur, dans son + panégyrique de Constance Chlore, avait déjà célébré cette expédition + de Batavie, c. 8: Illa regio divinis expeditionibus tuis Caesar + vindicata atque purgata, quam obliquis meatibus Vahalis interfluit + quamque divortio sui Rhenus amplectitur, paene, ut cum verbi + periculo loquar, terra non est. Un autre panégyrique, en l’honneur + de Maximien et de Constance Chlore, dit en parlant de ce dernier c. + 4: Multa ille Francorum millia qui Bataviam aliasque cis Rhenum + terras invaserant interfecit depulit cepit abduxit. Enfin, le + _Genethliacus_ en l’honneur de Maximien, par le rhéteur Mamertin, c. + 7, connaît aussi cette transrhenana victoria et domitis oppressa + Francis bella piratica. + + [186] Au sujet d’une expédition de Julien l’Apostat contre les Francs, + en 358, Ammien Marcellin écrit, XVII, 8, 3: Quibus paratis petit + primos omnium Francos, eos videlicet quos consuetudo Salios + appellavit, ausos olim in Romano solo apud Toxiandriam locum + habitacula sibi figere praelicenter. Cui cum Tungros venisset, + occurrit legatio praedictorum. Je ne réfuterai pas la puérile + interprétation de Toxiandria locus par Tessenderloo, et je me borne + à renvoyer pour la signification de _locus_ à Longnon, _Géographie + de la Gaule au VIe siècle_, p. 23. + +Au témoignage d’Ammien Marcellin, j’ajouterai celui de Procope. Les +Francs, dit-il, sont établis dans des contrées marécageuses sur les +bords de l’Océan; ils ont à l’ouest les Arboryches,--c’est le nom sous +lequel il désigne les Gallo-Romains de la Neustrie,--et à l’est les +Thuringiens, établis dans les terres que leur a concédées l’empereur +Auguste[187]. Si l’on veut bien se rappeler que Procope parle ici des +Francs saliens du VIe siècle, établis dans le Brabant et dans les deux +Flandres, on reconnaîtra que sa double indication relative aux +Thuringiens ne peut se rapporter qu’aux Tongres: ce sont les Tongres, en +effet, qui sont les voisins orientaux des Francs saliens, et ce sont les +Tongres qui ont été établis sur le sol de la Germanie seconde par +Auguste. J’accorde volontiers à Waitz[188] que Procope n’a pas sur ce +point des idées très claires, je crois même qu’il confond les +Thuringiens-Tongriens avec les Thuringiens d’Allemagne, mais cela nous +importe peu: il suffit que, pour lui aussi, les Tongriens soient +désignés sous le nom de Thuringiens, pour que notre thèse trouve dans +ses paroles une nouvelle confirmation. + + [187] Μετὰ δὲ αὐτοὺς (Φράγγους) ἐς τὰ πρὸς ἀνίσχοντα ἥλιον Θόριγγοι + βάρβαροι, δόντος Αὐγουστου πρώτου βασίλεως, ἱδρύσαντο. Procop. _De + Bell. Gothic._ I, 12. + + [188] _Das Alte Recht_, p. 51. + +L’emploi du mot _Thoringia_ pour désigner le pays de Tongres est +d’ailleurs attesté encore par un autre témoignage. Au IXe siècle, Unno, +dans sa biographie de saint Arnulf de Metz, écrit ces lignes +remarquables: _Idem praesul cum praefato rege Dagoberto Turingorum +regionem intraverat, quae non modica provinciae pars est Germaniae +secundae, in quâ est Colonia metropolis._ Remarquez que Unno ne fait ici +que paraphraser une vie plus ancienne du même saint, écrite au VIIe +siècle, et dans laquelle la Thuringe est citée sans aucune désignation +qui puisse induire à y voir la cis-rhénane plutôt que l’autre[189]; si +donc il interprète comme il le fait le texte du VIIe siècle, c’est que +l’interprétation était encore obvie de son temps, et c’est tout ce que +j’ai besoin de démontrer. + + [189] Post haec autem cum patrias Toringorum cum eodem rege invisendas + intrasset... _Vita Arnulfi_ c. 12 dans _Script. Rer. Merov._ II, p. + 436. Je crois d’ailleurs que l’auteur de ce document désigne la + Thuringe cis-rhénane; on voit que le roi Dagobert y est entré d’une + manière pacifique, qu’il n’y est pas question de combats, qu’on y + trouve des villas; bref, rien n’y fait penser à un pays barbare. + +Le nom de Thuringe dans le sens de Tongrie doit être resté assez +longtemps en usage parmi les populations germaniques. En effet, au XIIe +siècle, nous voyons le pays de Tongres mentionné sous ce nom dans un +poème allemand où il est cité avec le Brabant, la Hollande et la Frise, +en opposition avec la Thuringe d’Allemagne, qui fait partie d’une autre +région géographique où figurent la Saxe et d’autres pays[190]. +L’équivalence des deux noms n’était pas encore oubliée au XIVe siècle, +puisqu’en transcrivant la _Notitia civitatum_, un copiste de cette +époque y remplaça les mots _Civitas Tungrorum_ par _Civitas Thoringorum +quae nunc Leodium_[191]. + + [190] + + Dorringen unde Brabant, Vriesen unde Holland + Gaf he vier hêren. + Sachsen und Thuringe, Frisum und Sweven + Gaf he zên graven. + + _Koenig Rother_, v. 4829. + + Il faut cependant remarquer que l’édition de ce poème par H. Rückert + donne _Lotringin_ à la place de Dorringen; mais ne faut-il pas voir + dans _L._ une glose pour un nom devenu incompréhensible? V. H. + Lippert, _Beitraege zur aeltesten Geschichte der Thüringer dans Z. + des Ver. f. thür. Gesch. und Alt._, XII, p. 101. Je renonce à me + servir d’un témoignage qui serait décisif s’il était authentique; + c’est le vers 86 du poème anglo-saxon Vidsith (Mid East-Thyringum ic + waes) qui attesterait par là même l’existence des Thuringiens + occidentaux ou Tongriens au VIIe siècle (dans Haupt, _Zeitschr. für + deutsches Alterthum_ XI, p. 289). Il a été établi par Müllenhoff que + les vers 82-87 du Vidsyth sont interpolés, et cette opinion est + partagée par Grein, _Bibliothek der Angelsaechsischen Poesie_, t. I, + p. 401. Quant aux mentions de Thuringiens qui sont faites v. 30 et + 64, elles sont trop vagues pour permettre de les rapporter avec + quelque certitude aux Thuringiens (Tongriens) de Belgique. + + [191] C’est un MS. de la Vaticane (Palatin. 1357). M. Longnon, qui + cite ce fait o. c. p. 166, croit que le copiste aura été _obsédé + sans doute par les souvenirs du texte de Grégoire de Tours_; mais je + ferai remarquer que Grégoire était fort oublié au moyen âge, et qu’à + sa place on lisait le _Liber Historiae_. Celui-ci, il est vrai, + reproduit les indications de Grégoire, mais je ne crois pas que le + copiste du XIVe siècle ait eu besoin d’une réminiscence de cet + auteur pour tomber sur l’identification _Toringi Tungri_. Elle + s’imposait tellement que, dans la 1re édition de Grégoire de Tours + (par Jodocus Baudius à Paris 1512), _Tungri_ prend aux passages + visés la place de _Toringi_. Qu’on dise que ce sont là des + corrections de scribe, je l’admets; encore reste-t-il qu’une + conjecture qui s’offre d’elle-même à l’esprit de tout le monde a de + grandes probabilités pour elle. + +Cette dualité de noms s’explique d’ailleurs d’une manière très +naturelle. _Toringi_ ou _Turingi_ est la forme génuine du nom, dont +_Tongri_ ou _Tungri_ n’est que la transcription romane ou latine. La +métathèse s’explique par le besoin de l’euphonie, et aussi par +l’ignorance des Romains quant à la valeur patronymique du suffixe +-_ingen_. Ainsi s’explique aussi cette circonstance que nous trouvons +_Tungri_ chez tous les écrivains latins, tandis que _Thuringi_ est la +forme employée par ceux qui tirent leur renseignement de la tradition +orale des barbares, comme Grégoire de Tours, comme Procope, comme +l’auteur du _Vita Arnulfi_. Si l’on me demande pourquoi ces écrivains ne +nous avertissent pas de l’équivalence des deux noms, je répondrai que +c’est sans doute parce qu’eux-mêmes n’avaient pas une idée exacte de +l’identité des _Tungri_ et des _Thoringi_. C’est la même raison qui +permet d’écarter la fallacieuse objection d’après laquelle on ne +pourrait pas prétendre que _Thuringia_ soit pris pour _Tungria_, puisque +_Tungria_ n’existe pas: _Thuringia_, en effet, n’est ici que la +traduction du pluriel germanique _Thuringen_, qui signifie proprement le +pays des Thuringes, de même que _Francia_, _Lotharingia_, _Bavaria_, +etc., sont la transcription des pluriels germaniques _Franken_, +_Lothringen_, _Baiern_, et désignent les pays par le nom de leurs +habitants. C’était la toponymie barbare: dès l’origine, les Francs n’en +connurent pas d’autre, et jamais ils n’employèrent le vocabulaire +administratif des Romains. + +Traduisant une relation barbare qui parlait du pays de _Thuringen_, +Grégoire de Tours n’a pu rendre ce nom que par celui de _Thuringia_, +tout comme, au Xe siècle, les écrivains romans appelaient _Lotharia_ le +royaume qui était pour les Germains celui des _Lotherings_, c’est-à-dire +des hommes de Lothaire. Nous aurions donc ici le même peuple et la même +région désignés dans les sources écrites sous les noms de _Tungri_ et de +_Civitas Tungrorum_, et, dans les traditions orales de provenance +barbare, sous ceux de _Thuringi_ et de _Thuringia_. Ainsi disparaissent +les légères difficultés que les adversaires de l’identification élèvent +contre elle. + +C’est donc bien dans la _civitas Tungrorum_, c’est-à-dire dans les +vastes plaines de la Campine, de la Hesbaye et du Brabant actuels, que, +d’après la tradition recueillie par Grégoire, les Francs sont venus +s’établir après avoir quitté l’île des Bataves et franchi le Rhin. C’est +là aussi que nous devons chercher le _Dispargum castrum_ dont Grégoire +fait la résidence du premier roi connu des Saliens, puisqu’il nous dit +formellement que cette localité est située _in terminum Thoringorum_, +c’est-à-dire _dans le pays des Tongriens_[192]. Je ne fatiguerai pas le +lecteur à recommencer avec lui la décevante recherche de cet introuvable +séjour des premiers rois francs. Soit que le nom doive être considéré +comme la traduction germanique d’un nom latin[193], soit qu’il faille y +voir une appellation tout à fait légendaire, soit encore qu’on puisse le +rapporter à Diest ou à Duysbourg en Brabant, la chose importe assez peu +au point de vue de nos études: ce qui importe, c’est que, au dire de la +tradition franque elle-même, les Francs occupent tout au moins une +partie du pays de Tongres, et que leurs rois y ont même eu leur +résidence avant la conquête de Cambrai. + + [192] Aucun doute n’est possible sur la signification du mot + _terminus_ dans le langage de Grégoire de Tours. V. Longnon, p. 34, + et le _Lexique_ de Arndt et Krusch dans leur édition de Grégoire de + Tours, t. II, s. v. _terminus_. Les écrivains qui traduisent par + _les confins des Thuringiens_ ou par la _frontière du pays de + Tongres_, comme fait Guizot p. 68 de sa traduction, commettent donc + un contre-sens. + + [193] Une ingénieuse conjecture a voulu retrouver _Dispargum_ dans + _Famars_ (Fanum Martis). Mais, sans compter que bargum (burgum) ne + signifie pas _fanum_, la conjecture est géographiquement impossible. + Famars, en effet, est situé au sud de la forêt Charbonnière, tandis + que la tradition relative à Clodion nous force à placer Dispargum au + nord de la même forêt. + +Resterait à expliquer le _Pannonia_ de la tradition rapportée par +Grégoire de Tours. Faut-il y voir une trace de la légende érudite que +racontent Frédégaire et le _Liber Historiae_, et qui, de très bonne +heure, essaya de donner aux Francs une origine troyenne? La légende +érudite ne parle pas de la _Pannonia_. De _Sicambria_, leur prétendue +ville sur le Palus Meotides, elle fait venir directement les Francs +jusqu’au Rhin. Mais, si la _Pannonia_ ne figure pas dans la légende +érudite, est-il croyable que ce nom tout officiel se soit rencontré dans +une tradition populaire des Francs? Bien que cela ne me paraisse pas +matériellement impossible, je suis peu porté à admettre que la tradition +ait mentionné la _Pannonia_ proprement dite, et je croirais plutôt à une +de ces étymologies populaires dont les exemples sont si nombreux dans la +langue du moyen âge. Pendant des siècles entiers, le Danemark n’a-t-il +pas été désigné sous le nom de Dacia, simplement parce qu’entre les noms +des _Daci_ et des _Dani_ il y avait une ressemblance fortuite? Ne nous +empressons donc pas de traduire _Pannonia_ par Hongrie; qui sait si la +tradition franque ne se figurait pas sous ce nom un tout autre pays? +Grégoire, peu familiarisé avec la langue poétique des Francs et avec +leur géographie imaginaire, ne serait-il pas lui-même l’auteur de la +confusion entre le nom qu’il entendait prononcer et celui de la province +romaine avec lequel ce nom avait le plus d’analogie? + +Mais nous n’en avons pas encore fini avec la légende des origines. Si +Grégoire de Tours, exclusivement préoccupé de retrouver les premiers +rois de son peuple, est muet sur tout le reste, nous possédons de vieux +documents qui nous en apprennent un peu plus sur les premiers jours de +la nation franque. Je veux parler du grand et du petit prologue de la +loi salique, et d’un passage du _Liber Historiae_, c. 4, qui nous +donnent tous les trois un même renseignement. Les deux premiers nous +offrent deux rédactions, indépendantes l’une de l’autre, d’une tradition +franque relative à l’origine de la loi salique; le troisième reproduit +cette tradition d’après le second, et nous permet de fixer la date avant +laquelle elle a été mise par écrit pour la première fois: en effet, le +_Liber Historiae_ est de 727. Les deux prologues sont donc, tout au +moins, antérieurs au commencement du VIIIe siècle; on verra même +ci-dessous que rien n’empêche de leur attribuer une ancienneté plus +haute encore, et de les faire remonter jusqu’au VIe. C’est là ce qui +donne un intérêt considérable aux accents que l’on va entendre. Je copie +le texte du grand prologue: + +«La nation des Francs, illustre, ayant Dieu pour fondateur, forte sous +les armes, ferme dans les traités de paix, profonde en conseil, noble et +saine de corps, d’une blancheur et d’une beauté singulières, hardie, +agile et rude au combat, depuis peu convertie à la foi catholique, pure +d’hérésie, lorsqu’elle était encore sous une croyance barbare, avec +l’inspiration de Dieu, recherchant la clef de la science, selon la +nature de ses qualités, désirant la justice, gardant la piété; la loi +salique fut dictée par les chefs de cette nation, qui en ce temps +commandaient chez elle. + +«On choisit, parmi plusieurs, quatre hommes, savoir: Wisogast, Bodegast, +Salegast et Windogast, dans les lieux appelés Salaghem, Bodeghem, +Windoghem. Ces hommes se réunirent dans trois malls, discutèrent avec +soin toutes les causes de procès, traitèrent de chacune en particulier, +et décidèrent leur jugement en la manière qui suit. Puis, lorsque, avec +l’aide de Dieu, Chlodwig le chevelu, le beau, l’illustre roi des Francs, +eut reçu le premier le baptême catholique, tout ce qui dans ce pacte +était jugé peu convenable fut amendé avec clarté par les illustres rois +Chlodwig, Childebert et Chlotaire, et ainsi fut dressé le décret +suivant. + +«Vive le Christ qui aime les Francs! Qu’il garde leur royaume et +remplisse leurs chefs des lumières de sa grâce! Qu’il protège l’armée! +Qu’il leur accorde des signes qui attestent leur foi, la joie de la paix +et de la félicité! Que le Seigneur Jésus-Christ dirige dans les voies de +la piété les règnes de ceux qui gouvernent! Car cette nation est celle +qui, petite en nombre, mais brave et forte, secoua de sa tête le dur +joug des Romains, et qui, après avoir reconnu la sainteté du baptême, +orna somptueusement d’or et de pierres précieuses les corps des saints +martyrs, que les Romains avaient brûlés par le feu, massacrés, mutilés +par le fer, ou fait déchirer par les bêtes[194].» + + [194] Traduction Guizot dans _Hist. de la civilis. en France_ t. I, p. + 327. + +Le ton profondément inspiré de ce noble morceau et les souvenirs +incontestablement épiques fondus dans son texte ont enthousiasmé à bon +droit plus d’un critique. Gibbon déclarait qu’il y a là plus d’esprit +franc que dans tout Grégoire de Tours. De nos jours, on n’a pas manqué +d’y découvrir un véritable chant épique, contemporain de l’origine même +de la loi, un _Malbergslied_, un poème barbare enfin dont nous ne +posséderions que le remaniement de date chrétienne, et dans lequel Wodan +aurait tenu primitivement la place de Jésus-Christ[195]! C’est aller un +peu vite en besogne, et compromettre par d’imprudentes exagérations une +thèse d’ailleurs très fondée. Oui, l’inspiration franque est ici +incontestable, mais c’est une inspiration chrétienne, et il suffit d’une +lecture fugitive pour reconnaître que l’idée chrétienne n’est pas +seulement le vernis couvrant un fonds mythologique, mais l’âme même du +morceau, dont elle détermine le fond et dont elle ne pourrait être +arrachée. L’œuvre est lyrique et non épique, chrétienne et non barbare, +personnelle et non populaire; le poète auquel il en faut faire honneur, +c’est le clerc latin qui l’a mise par écrit dans le silence de sa +cellule. Quelle différence d’accent, de mouvement, de niveau moral, avec +les productions connues de l’esprit épique des barbares! Le vocabulaire +même atteste l’origine du texte. S’il n’était, comme on l’a soutenu, +qu’une traduction d’un chant populaire en langue franque, quels seraient +les termes de cet idiome que le latin aurait traduits par _catholicus, +heresis, barbara, scientiae clavis, pietas, torrens, lumen gratiae, +sancti martyres_, etc.? Pour faire un usage si étendu du vocabulaire +latino-chrétien de l’époque, il fallait n’être pas arrêté par les +besoins de la traduction. J’en dirai autant de l’étendue de la première +phrase poétique, et en général de toute la coupe du style, qui vise à la +période: aucun chant barbare n’avait cette allure. Nous sommes donc ici +en présence d’une œuvre personnelle, qui, à une heure d’inspiration, a +jailli de la plume de quelque poète franc: toute autre interprétation me +semble incompatible avec la vraie nature des choses[196]. + + [195] Herm. Müller, _Der _Lex Salica_ und der _Lex Anglorum et + Werinorum_ Alter und Heimath_. + + [196] M. L. Gautier écrit très justement à ce sujet: «Nous pensons que + dans une histoire de l’épopée française, il faut tenir compte d’un + monument tel que le célèbre prologue de la loi salique. _Non que ce + prologue ait rien d’épique_, non qu’il ait eu directement la moindre + influence sur nos chants populaires, mais parce qu’il montre quelles + étaient la jeunesse, la fierté, l’énergie et la poésie enfin de ce + peuple d’où la France a tiré son nom... Certes, il n’y a rien dans + la forme de ce prologue qui fasse penser à nos cantilènes et à nos + futures chansons de geste, mais nous ne craignons pas d’affirmer que + notre épopée est contenue en germe dans ces quelques lignes.» _Les + épopées françaises_, 2e édition, t. I, p. 33. + +Quant à la date du grand prologue, l’examen de ses caractères internes +nous permet, à mon avis, de la faire remonter jusqu’à la seconde moitié +du VIe siècle. Il semble que l’on y sente frémir encore le souffle de +toutes les grandes choses qui se passèrent pendant l’époque de la +fondation du royaume. La conversion des Francs est envisagée comme un +fait récent (_nuper ad fidem catholicam conversis_); c’est qu’il en +reste encore quelque souvenance dans le peuple. On se souvient également +du joug très dur des Romains, que les Francs ont l’honneur d’avoir +secoué. Je dirai plus: nulle part ailleurs, dans les monuments de +l’époque mérovingienne, on ne voit accentuer d’une manière si énergique +l’opposition entre les Francs, dévots serviteurs des saints et +vénérateurs de leurs reliques, et les Romains, qui les ont livrés aux +bêtes féroces. On dirait que tous les écrivains mérovingiens se sont +donné le mot pour passer sous silence ce qui divise les deux races: +seul, le grand prologue jette au milieu de ce silence une note âpre et +stridente, où vibre encore l’écho des colères belliqueuses[197]. Et +qu’est-ce encore cette mention _auctore Deo condita_, sinon une espèce +de compensation pour la filiation divine qui, dans l’époque païenne, +rattachait le peuple franc à ses dieux? C’est du moins l’universelle +coutume païenne des lignées de ce genre qui semble avoir suggéré à notre +auteur de commencer l’éloge des Francs par un trait n’ayant de valeur +précise et concrète que dans les traditions païennes. Ajoutons enfin que +si, parmi les souverains qui ont revisé la loi, le prologue ne +mentionne, outre Clovis, que les deux premiers monarques de la Neustrie, +Childebert I et Clotaire I († 561) cela tient sans doute à ce qu’il n’en +connaît pas d’autres, et c’est un dernier argument pour nous autoriser à +lui attribuer pour date la seconde moitié du VIe siècle. + + [197] G. Kurth, _Les Origines de la civilisation moderne_, 2e édition, + t. II, p. 66 et suiv. + +Mais de ce que le prologue n’est pas un chant épique, il ne s’ensuit +nullement qu’il n’ait pas utilisé des souvenirs qu’un chant épique peut +seul avoir conservés. Au milieu de la prose poétique du morceau, et de +ces effusions lyriques et chrétiennes que tout nous permet de dater, +nous rencontrons en effet un noyau légendaire dont les contours se +détachent avec une grande netteté sur tout ce qui l’entoure: c’est le +passage où il est parlé des quatre chefs qui ont rédigé la loi salique, +et des trois endroits où ils se sont réunis pour arrêter la rédaction. +Il est impossible de méconnaître la provenance épique de cette donnée, +que l’auteur n’a pu emprunter qu’à la tradition populaire, et qui se +trouve sous ses traits essentiels dans le petit prologue, dont elle +constitue également le noyau. Ce ne sont pas ici des amplifications +poétiques ni des conjectures personnelles; ce sont des indications très +précises, énoncées dans un formulaire vraiment barbare, et marquées, si +je puis ainsi parler, du cachet de leur origine. + +D’abord, il s’agit d’un fait qui remonte très haut, et que Grégoire de +Tours, malgré ses consciencieuses recherches, n’a pas trouvé dans ses +sources écrites. Ce fait se passe antérieurement à la conversion des +Francs (497), antérieurement à leur premier roi connu (_circa_ 425), +antérieurement même au passage du Rhin, si l’on pouvait en croire +quelques mots intercalés ici par le petit prologue. Même en écartant +cette dernière donnée, qui nous ramènerait vers le milieu du IVe siècle, +il reste établi que le prologue, écrit peu après 561, est postérieur +d’environ deux cents ans à la date qu’il assigne lui-même aux +événements. D’autre part, il faut convenir que la tradition doit s’être +formée assez tôt, sinon elle n’aurait pu garder en plein VIe siècle le +souvenir d’une époque où les Francs n’avaient pas encore de rois. Les +noms des quatre personnages cités déposent aussi en faveur de son +antiquité; en effet, les composés en -_gast_ appartiennent aux plus +anciens du vocabulaire onomastique des Germains, et ils cessèrent +d’assez bonne heure d’être employés[198]. + + [198] Les seuls noms avec suffixe en -_gast_ qui nous soient connus + sont, outre les quatre du prologue, les suivants, qui s’échelonnent + tous du IVe au VIe siècle: + + Anagast, Joann. Biclar. + Andragast, _Histor. Miscell._ + Arbogast, Aurel. Vict. _Epit._, 48 et _passim_. + Cunigast, Cassiod. _Variar._ VIII, 28. + Halidogast, Vopiscus, _Aurel_ c. 11. + Hartigast, _Histor. Miscell._ c. 17. + Nebiogast, Zosim. VI, 2; Olympiod. + + Je cite ces noms avec leurs références d’après Foerstemann, + _Altdeutsches Namenbuch_, I. _Personennamen_ Nordhausen 1856, p. + 491, qui croit aussi retrouver le radical _gast_ dans les désinences + de Baudastes, Bladastes, Leonastis, Leubastes, Leudastes et Nifast, + toutes formes du VIe siècle. A partir du Xe et du XIe siècles, + ajoute Foerstemann l. l., il ne se crée plus de noms nouveaux avec + le suffixe -_gast_. + +Il faut noter surtout l’assonance qui relie entre eux nos quatre noms. +Dans l’antiquité germanique, on aimait à créer un lien phonétique entre +les noms des membres d’une même famille. Ce lien était, tantôt un +suffixe ou un préfixe qui reparaissait dans chacun des noms, tantôt une +rime ou une allitération. Ainsi, le Chérusque Ségeste a pour frère +Segimir et pour fils Segimund. Chez les Mérovingiens, le radical +_Chlod_, qui apparaît dans le nom de Chlodovech et dans celui de son +ancêtre Chlodio, sert à former aussi ceux de ses fils Chlodomir et +Chlothar, et se retrouve dans ceux de Chlodoald et de Chlotswindis. Une +généalogie des rois francs, publiée dans l’appendice de ce livre, va +plus loin, et allitère tous les noms des rois mérovingiens: Chlodio, +Chlodebaud, Chloderic (Childéric), Chlodovech et Chlodomar. Chez les +Burgondes, le radical _Gund_, qui est déjà dans le nom du peuple, +reparaît dans ceux des rois Gundichar, Gundobad et Gundovech. Chez les +Ostrogoths, les trois frères qui commandent à ce peuple s’appellent +Théodemir, Valamir et Vidimir. Chez les Gépides, nous rencontrons le roi +Thorisund et son fils Thorismund. Chez les Lombards, Alboin est fils +d’Audoin. Chez les Francs, Autharius a trois fils: Ado, Rado et Dado. +Chez les Anglo-Saxons, Ethelbert est père d’Ethbald et d’Ethelberge, +Oswald est frère d’Oswiu. Enfin, chez les Danois, Eric a sept fils qui +s’appellent Gerbiorn, Gunbiorn, Armbiorn, Stenbiorn, Esbiorn, Thorbiorn +et Biorn[199]. + + [199] Saxo Grammaticus, V, p. 173 (ed. Holder). + +La poésie populaire obéit à la même tendance, et associe les noms de ses +héros d’après le même procédé. Ainsi, dans un fragment du VIIIe siècle, +Hildebrand est père de Hadubrant. Dans les Nibelungen, Liudegar est +frère de Liudegast. Dans l’Edda, Sigmund est mari de Siglind et père de +Sigurd. Le même recueil groupe les noms de Sigar et Signe, Gunnar et +Gudrun, Bilviss et Boelviss, Lyngheidr et Lofnheidr, Thorgeidr et +Thormodr. L’épopée française, de son côté, associe les noms de Gerin et +Gerier, Ivon et Ivoire, Basan et Basile, Clarifan et Clarien, Amis et +Amiles, Mauderan et Maudoire[200], sans compter les noms des quatre fils +Aymon: Renard, Richard, Guichard et Alard[201]. + + [200] V. K. Müllenhoff, _Z. f. d. A._ VII p. 527; Rajna p. 54; Nyrop, + _Storia dell’epopea francese nel medio evo_ p. 193. + + [201] Renaud est en effet la forme francisée de Reinhart. + +Dès lors, qui ne le voit? dans l’épisode qui nous occupe, l’allitération +est la preuve la plus manifeste de la fiction[202]. Si, en effet, les +quatre auteurs de la loi salique nous étaient présentés comme frères, +nous pourrions croire avec quelque probabilité à la réalité des noms +qu’ils portent; mais, du moment qu’aucun lien de parenté réelle n’est +affirmé entre eux, il faut bien conclure de l’incontestable parenté de +leurs noms que c’est l’imagination populaire qui les a forgés, et qui +les a reliés par son procédé mnémonique familier. Ce que nous venons de +dire des quatre prud’hommes s’applique également au nom des trois +localités où ils se réunissent: Saleheim, Bodoheim, Widoheim. Ici, à la +vérité, le travail de l’imagination est moins visible, parce que le +suffixe _heim_, qui a la signification de _demeure_ ou _maison_, est des +plus répandus dans la toponymie du pays franc, et qu’il n’aurait pas été +impossible que trois endroits de ce pays, choisis pour trois rendez-vous +successifs, portassent en réalité des noms affectés de la même +désinence. Mais la correspondance établie entre les radicaux des noms +des lieux et ceux des noms des quatre prud’hommes est ici probante. Au +surplus, nous trouvons dans les légendes épiques de l’Irlande un +phénomène trop apparenté à celui-ci pour n’être pas signalé: les Tuatha +Dé Dannan--ce sont les conquérants mythologiques de la verte Erin--ont +appris les arts magiques dans quatre villes qui s’appellent Falias, +Gorias, Murias et Findias, et il y avait dans ces quatre villes quatre +druides de haute science appelés Morfeas, Esras, Uiscias et Semias, qui +furent les initiateurs des Tuatha Dé Dannan[203]. Un autre élément de +comparaison m’est fourni par une légende épique des Lombards: au dire de +l’_Origo Gentis Langobardorum_ et de Paul Diacre, ce peuple, après sa +sortie du pays de Mauringa, aurait occupé trois localités nommées +Anthaib, Banthaib et Burgunthaib[204]. + + [202] C’est aussi l’opinion de Waitz, _Das Alte Recht_, p. 68 et 69, + suivi par Richter p. 27. + + [203] D’Arbois de Jubainville, _Cours de littérature celtique_, t. V, + p. 403 et 404. La forme Morfesa pour Morfeas m’a paru être le + résultat d’une erreur de scribe ou d’une faute d’impression. + + [204] _Origo Gent. Langob._ c. 2. Paul Diac. _Hist. Langob._ I, 13. + +Si la forme extérieure de la tradition nous fournit de précieux indices +quant à sa nature légendaire, nous en découvrons d’autres lorsque nous +en abordons le contenu. + +Ce sont, nous dit-elle, quatre personnages qui, se réunissant dans trois +endroits qu’elle désigne, ont arrêté ensemble le texte de la loi +salique, après avoir discuté avec soin toutes les causes de procès. Ces +quatre personnages sont, d’après le grand prologue, _proceres ipsius +gentis qui tunc ejusdem aderant rectores_. D’après le petit prologue, ce +sont _electi de pluribus quatuor viri_. Il n’y a rien là qui ne soit +conforme aux usages traditionnels des barbares. Lorsqu’on rédigea la loi +des Alamans, on fit choix aussi, selon le prologue, de prud’hommes +versés dans la connaissance de la tradition législative, et ils +arrêtèrent un avant-projet que le roi Théodoric compléta et corrigea +selon les exigences de la loi chrétienne[205]. Plus tard, des +changements étant devenus nécessaires, le roi Dagobert choisit quatre +prud’hommes appelés Claudius, Chadoindus, Magnus et Agilulfus[206], avec +le concours desquels il fit les modifications désirées. Le rôle des +prud’hommes est visible également dans la loi des Frisons, qui contient +des _Additiones Sapientum_ attribuées, les unes à Wulemarus, les autres +à Saemundus. Et nous entendons comme un écho de la tradition dans le +capitulaire de 789, qui déclare que les juges «doivent étudier avec soin +la loi élaborée par les prud’hommes pour le peuple[207]». + + [205] Viri sapientes qui... legibus antiquis eruditi erant. _Lex + Baiuwar._ ed. Merkel dans Pertz, _Legg._ t. III p. 259 cf. ib. 194. + + [206] Viros illustres Claudio Chodoindo Magno et Agilulfo. Id. ibid. + p. 259. + + [207] Judici diligenter discenda est lex a sapientibus populo + composita. (_Capitul._ ed. Boret. 22, c. 63.) + +Seulement, dans les textes législatifs qui viennent d’être cités, les +prud’hommes fonctionnent sur l’ordre du roi, tandis que, dans les +prologues de la _Loi salique_, aucun souverain n’est mentionné. A +entendre le petit prologue, c’est la nation elle-même qui a fait choix +des quatre prud’hommes; d’après le grand, au contraire, ce seraient +quatre chefs de tribus qui, en se réunissant spontanément, auraient +arrêté la rédaction[208]. La variante est considérable, comme on voit, +et je ne sais trop pour laquelle des deux versions me prononcer, car +enfin, toutes les deux sont compatibles avec notre notion des +institutions germaniques anciennes, et, d’autre part, je ne vois aucune +preuve externe qui fixe la supériorité de l’une sur l’autre. Qu’importe +d’ailleurs? L’une et l’autre nous ramènent devant une peuplade sans +rois, et gouvernée seulement par des chefs de tribus dont la réunion +constitue comme un sénat, et par une assemblée générale. Or, à l’époque +où notre tradition fut mise par écrit pour la première fois, on ne +connaissait plus cette forme primitive des institutions nationales. Par +conséquent, la tradition n’a pu inventer ceci, mais l’a dû trouver dans +un fonds d’histoire traditionnelle. Cette considération acquerra une +certaine force si l’on réfléchit que, de son côté, après avoir fait +beaucoup de recherches pour découvrir les origines de la dynastie +franque, Grégoire de Tours se trouve arrêté finalement devant des +témoignages écrits desquels il résulte que, dans les temps les plus +anciens, les Francs n’avaient pas de rois, mais seulement des _duces_ et +des _regales_[209]. L’accord de la tradition orale consignée dans les +prologues et des témoignages écrits recueillis par Grégoire est sur ce +point trop remarquable pour être fortuit; il ne peut pas s’expliquer +autrement que par leur conformité aux faits, ou du moins aux plus +anciennes traditions nationales. + + [208] La première de ces versions suppose une assemblée générale de la + nation qui donne un mandat spécial aux prud’hommes; l’autre suppose + une réunion des chefs de tribus délibérant entre eux, et, + probablement, soumettant ensuite leur travail à l’assemblée, qui le + ratifie. + + [209] Cum multa de eis Sulpici Alexandri narret historia, non tamen + regem primum eorum ullatinus nominat, sed duces eos habuisse + dicit... Haec acta cum duces essent retulit... Cum autem eos regales + vocet, nescimus utrum reges fuerint, an in vices tenuerint regnum... + Movet nos haec causa, quod cum aliarum gentium reges nominat, cur + non nominet et Francorum... Hanc nobis notitiam de Francis memorati + historici reliquere, regibus non nominatis. Greg. Tur. II, 9. + +De tout ceci, nous sommes autorisés à conclure à l’origine populaire, et +partant épique, des récits qui viennent d’être examinés. On comprendra +que je m’abstienne de pousser plus loin la recherche de leur +historicité. Il me suffira d’en avoir sauvé le cadre, renonçant à en +savoir davantage, et n’ayant nulle ambition (on a vu pourquoi) de +déterminer la personnalité des mythiques législateurs, ainsi que les +théâtres successifs de leurs délibérations constituantes[210]. Ces héros +relèvent de la poésie et non de l’histoire. Je ne voudrais cependant pas +aller jusqu’à dire qu’il y avait un chant épique sur l’origine de la +loi. Le peuple ne chante pas les faits d’un intérêt général, dans +lesquels la personnalité de quelque héros n’occupe pas la première +place, et qui ne parlent pas de guerre et d’amour. Le récit de nos +prologues serait plus détaillé et plus vivant s’il était puisé dans une +chanson contemporaine, et il y a tout lieu de croire que la tradition +tenait tout entière dans quelques vers mnémoniques, qui, par le procédé +de l’allitération, groupaient les noms des quatre législateurs et des +trois malbergs. Nous sommes déjà arrivés à la même conclusion en ce qui +concerne la table généalogique des peuples étudiée dans le chapitre +précédent. + + [210] Depuis les ingénieux travaux de Godefroid Wendelinus, _Leges + Salicae Illustratae_, p. 102 et suiv., localisant les héros dans les + villages belges de Seelhem, Boyenhoven (Brabant) et Wintershoven + (Limbourg), on a essayé à plusieurs reprises de résoudre ce problème + vraisemblablement insoluble. Encore Huguenin, p. 31, pense à la Bode + et à la Sale, deux rivières dont l’une est un affluent de l’Unstrut + et l’autre de l’Elbe, quant à Windesheim, il le trouve sur le cours + supérieur du Mein. Voilà une belle géographie, et à ce compte il ne + valait pas la peine de recommencer le travail de Wendelinus! + + + + +CHAPITRE IV + +Clodion. + + +Clodion est le plus ancien roi que les chants populaires des Francs +saliens aient fait connaître à Grégoire de Tours. Voici ce qu’il en +rapporte: + +«On raconte qu’à cette époque Chlodion, homme vaillant et le plus +remarquable de sa race, régnait sur les Francs, et qu’il demeurait à +Dispargum, qui est dans le pays des Thuringiens... Chlodion envoya ses +éclaireurs reconnaître tout le pays jusqu’à la ville de Cambrai; +lui-même arriva à leur suite, écrasa les Romains, s’empara de la ville, +où il résida peu de temps, puis occupa tout le pays jusqu’à la Somme.» + +Frédégaire et le _Liber Historiae_ reproduisent ce récit de Grégoire, +mais en essayant de rattacher l’origine des rois francs à la légende de +Troie, résolument écartée ou absolument ignorée par Grégoire. Je ne +reviendrai pas ici sur leurs efforts pour souder deux éléments si +hétérogènes, et si rebelles à toute espèce de fusion[211]. La tradition +nationale des Francs, je le répète, ne connaît pas les légendes +troyennes, et tout ce que Frédégaire et le _Liber Historiae_, moins +défiants que Grégoire de Tours, empruntent à cet ordre de récits, peut +être écarté avec la plus grande assurance. + + [211] Il en sera parlé plus longuement dans l’appendice de ce livre. + +Mais, ce départ fait, nous nous retrouvons encore en présence de +quelques variantes sur lesquelles il est nécessaire de nous expliquer. +Pour les faire apprécier, je place ici un tableau généalogique des rois +francs d’après nos chroniqueurs: + + Grégoire de Tours. Frédégaire. _Liber Historiae_ + _Hist. Franc._ II, 9. _Chronic._ III, 2-9. 1-5. + + » Priam. Priam. Antenor. + » Friga. » + » Francio. » + » » Marcomir, Marcomir. Sunno. + » » Sunno, » + » » Genebaudes, Faramond. + » » ducs. » + » Richimir, non roi. » + » Theudemar. » + Clodion. Clodion. Clodion. + Mérovée. Mérovée. Mérovée. + +Il résulte de cela que Frédégaire et le _Liber Historiae_ croient +connaître l’un et l’autre l’origine de Clodion, inconnue de Grégoire de +Tours. Mais la connaissance de Frédégaire est manifestement chimérique; +en effet, on voit danser devant son imagination, avec les noms fournis +par la légende érudite, d’autres noms qu’il n’a trouvés que dans +Grégoire, et le lien qu’il établit entre eux est le fruit de ses +combinaisons arbitraires. Pour montrer l’origine de son erreur, il +suffit de replacer sous les yeux du lecteur le passage de Grégoire de +Tours, qu’il a mal lu ou mal résumé: + +_Nam et in consolaribus legimus, Theudomerem regem Francorum, filium +Richimiris quondam, et Ascylam matrem ejus, gladio interfectus. Ferunt +etiam, tunc Chlogionem utilem ac nobilissimum in sua gente regem fuisse +Francorum[212]._ + + [212] Greg. Tur. II, 9. + +Pour l’abréviateur du VIIe siècle, la notion d’une différence quelconque +entre les diverses peuplades franques n’existe plus. Par suite, il fait +de Theudemir et de Richimir des rois saliens: erreur manifeste, puisque +autrement Grégoire, qui est la seule source par laquelle il connaisse +tout ceci, aurait eu soin de le dire. De plus, il lit mal son auteur, et +commet, en le résumant, une de ces bévues comme j’en ai signalé d’autres +encore chez lui. Nous pouvons donc, en toute sécurité, faire abstraction +de la généalogie donnée par Frédégaire: elle n’a rien qui mérite de nous +arrêter plus longtemps[213]. + + [213] Huguenin, _Hist. du royaume mérovingien d’Austrasie_, p. 9, + croit que _peut-être_ l’opinion de Frédégaire ne s’éloignait pas + entièrement de la vérité, et que si le nouveau roi que se donnèrent + les Saliens au commencement du Ve siècle n’avait pas eu Theudemir + pour père, il sortait, _selon toute apparence_, de sa famille. Il + n’y a à cela aucune apparence quelconque. La distraction de Huguenin + est d’ailleurs étrange: il prétend que Frédégaire fait de Faramond + le fils de Theudemir, et six lignes plus haut, il dit lui-même, ce + qui est vrai, que le nom de Faramond n’est pas connu de Frédégaire. + +Celle du _Liber Historiae_ a-t-elle plus de valeur? Ce qui la rend tout +aussi suspecte, c’est le double et imaginaire lien de filiation établi, +d’abord entre Marcomir et Sunno d’une part, et Priam et Anténor de +l’autre; puis, entre Marcomir et Clodion par l’intermédiaire de +Faramond. Mais, s’il en est ainsi, que devient la personnalité de ce +dernier? Est-il purement et simplement inventé pour fournir un anneau de +plus à la chaîne un peu trop courte qui fait de Clodion un +arrière-petit-fils de Priam? Cela est peu probable: l’invention +proprement dite, consistant à créer de toutes pièces un nom imaginaire +pour les besoins de la cause, ne peut guère être supposée chez des +écrivains aussi simples que nos chroniqueurs mérovingiens, et je ne +consentirai à l’admettre qu’à bon escient. Mais alors faudrait-il +supposer que c’est la tradition populaire qui a fourni Faramond? Cela +aussi me paraît invraisemblable, car comment supposer que Grégoire de +Tours, qui a puisé également à la tradition populaire, aurait repoussé +ce nom s’il l’y avait trouvé, lui qui s’est donné tant de peine pour +faire remonter aussi haut que possible la lignée des ancêtres de Clovis? +Reste une dernière supposition: Faramond est un nom que l’auteur du +_Liber Historiae_ a trouvé dans quelque autre série de récits francs, et +qu’il a cru pouvoir considérer comme un roi, pour des motifs que nous +ignorons, mais qui sont sans doute aussi futiles que les précédents. +Faramond, si je ne me trompe, a une royauté de même aloi que Marcomir et +Sunno, et, probablement, n’a pas été inventé plus qu’eux. En fixant dans +sa généalogie fallacieuse ce nom nomade et obscur, l’humble chroniqueur +du VIIIe siècle était bien loin de se douter de la fortune prodigieuse +dont il lui serait redevable dans la suite, puisque Sa Majesté Faramond +I a depuis lors ouvert l’histoire des dynasties qui ont régné sur le +beau pays de France, et que, récemment encore, un orateur académique, +parlant au roi des Belges, le citait parmi une des gloires +nationales[214]! Hélas! le trône de Faramond est désormais renversé +comme tant d’autres, et, après avoir régné pendant douze siècles dans +les écrits des historiens, le premier roi des Francs est convaincu de ne +devoir son titre séculaire qu’à l’erreur d’un moine neustrien de +Saint-Denys, qui écrivait au fond de son couvent, en l’an de grâce 727, +une chronique remplie de fables et de légendes! + + [214] Quetelet, dans _Académie de Belgique. Centième anniversaire de + fondation_, t. I, p. 13. + +N’essayons donc pas d’en savoir plus que Grégoire de Tours, et +résignons-nous à ne pas faire remonter la dynastie royale des Francs +saliens au-delà de Clodion. _Ferunt etiam tunc Chlogionem utilem ac +nobilissimum in sua gente regem fuisse Francorum, qui apud Dispargum +castrum habitabat quod est in terminum Thoringorum._ Telle est la +première partie de l’histoire de ce héros dans notre chroniqueur. +Clodion appartenait à la race la plus illustre des Francs, c’est-à-dire +qu’il faisait partie de cette famille dans laquelle les Francs ont +choisi leurs souverains dès l’origine, _de prima et ut ita dicam +nobiliore suorum familia_. Il est de plus, selon la tradition, un homme +vaillant, _utilis_, comme dit l’expression foncièrement +mérovingienne[215]. + + [215] _Utilis_ se dit de celui qui a de la valeur, et répond assez + bien à ce que les Romains appellent _vir frugi_ et les Espagnols + _hombre de pro_. Cf. Ducange s. v. _utilis_. Basine dit à Childéric: + Novi utilitatem tuam, quod sis valde strinnus... Si in transmarinis + partibus aliquem cognovissem utiliorem tibi, expetissem utique + cohabitationem ejus. Clovis dit au soldat qui a brisé le vase de + Soissons, II, 27: Neque tibi hasta neque gladius neque securis est + utilis. + +Au sujet de ce roi, Frédégaire et le _Liber Historiae_ reproduisent le +récit de Grégoire, le premier, en y ajoutant l’histoire de la naissance +de Mérovée[216], dont il sera parlé plus loin; l’autre, en y intercalant +quelques détails géographiques se déduisant eux-mêmes du récit de +Grégoire[217], et en se rendant coupable, en outre, d’une bévue de +copiste ou d’abréviateur. + + [216] Frédég. III, 9. + + [217] _Liber Historiae_, c. 5. + +Pour venir de Dispargum dans le Cambrésis, il fallait traverser la forêt +Charbonnière, et il était peu probable que le conquérant franc +s’aventurât au delà de cette barrière avant d’avoir soumis l’importante +ville de Tournai, qui était à peu près sur son chemin[218]. Voilà +comment a raisonné l’auteur du _Liber Historiae_, et c’est ainsi, sans +qu’il faille lui chercher d’autres sources, qu’il a été amené à écrire +cette phrase, dont la précision semble à première vue trahir une origine +plus haute: _(Chlodio) Carbonaria silva ingressus Turnacinsem urbem +obtenuit. Exinde Camaracum civitatem veniens_ etc. J’ai démontré +ailleurs que cette manière particulière d’amplifier par besoin de +précision géographique est habituelle à notre chroniqueur[219], et on a +vu plus haut comment, chez lui, le géographe fait parfois tort à +l’historien, puisque, à l’occasion de cette même histoire, se trompant +sur la _Thoringia_, il rejette au delà du Rhin le séjour de Clodion, que +Grégoire place évidemment de ce côté-ci du fleuve. Quant à la bévue dont +je l’accuse, elle consiste à dire qu’après la prise de Cambrai, Clodion +massacra les Romains qu’il y trouva, ce qui n’est pas dans Grégoire et +n’est qu’une altération de son récit. Grégoire dit que Clodion écrasa +les Romains et s’empara de Cambrai; le _Liber Historiae_, en +intervertissant l’ordre de ces faits, donne au récit une couleur +totalement différente[220]. Le massacre de la population romaine des +villes n’était pas dans le plan des conquérants saliens, et le +chroniqueur du VIIIe siècle n’en pouvait d’ailleurs rien savoir. + + [218] Roricon (Bouquet, III, p. 4) fait arriver Clodion jusqu’à + Amiens, dont il aurait fait sa capitale, et où il aurait régné vingt + ans. Il serait mort au moment où il était en route pour rentrer dans + cette ville après sa victoire d’Angers (_cum ad solum proprium hoc + est Ambianorum urbem remeare cuperet_). Il est inutile de faire + remarquer combien tout ceci est arbitraire et voulu, et procède, non + d’une tradition populaire, mais du désir de localiser les premiers + Mérovingiens en Picardie. + + [219] G. Kurth, _Étude sur le Gesta Regum Francorum_. (_Bulletin de + l’Académie roy. de Belg._ IIIe sér., t. XVIII, 1889.) + + [220] Greg. Tur. II, 9: Chlogio autem, missis exploratibus ad urbem + Camaracum, perlustrata omnia, ipse secutus, _Romanus proteret, + civitatem adpraehendit_. + + _Liber Historiae_, c. 5: Clodio autem rex misit exploratores de + Disbargo castello Toringorum usque ad urbem Camaracum. Ipse postea + cum grande exercitu [Renum transiit, multo Romanorum populum occidit + atque fugavit.] Carbonaria silva ingressus, Turnacinsem urbem + obtenuit. Exinde usque Camaracum civitatem veniens, illicque resedit + pauco temporis spacio; _Romanos quos ibi invenit interficit_. + + Le passage que j’ai mis entre crochets est l’amplification de + l’erreur de notre écrivain sur l’emplacement de la Thuringe: en + effet, si elle est vraiment située au-delà du Rhin, il a fallu à + Clodion verser bien du sang avant d’arriver en vue de Cambrai. + Mettez la Thuringe à sa vraie place avec Grégoire, et ce passage + n’aura plus de raison d’être. + +Nous restons donc en présence de la notice de Grégoire de Tours seule. +Certes, elle est bien sèche et absolument dénuée du souffle poétique, +et, à première vue, on ne se persuaderait pas volontiers qu’elle ait été +écrite sous l’influence de traditions épiques. Et cependant il n’est pas +possible d’admettre qu’il en soit autrement. Nous devons le supposer _a +priori_, puisque nous avons ici un de ces souvenirs que le père de +l’histoire des Francs n’a pas trouvés dans les livres, et qui, dès lors, +n’ont pu être transmis que par la mémoire populaire. Le nom de Clodion +est d’ailleurs historique, puisque nous le retrouvons sous la plume d’un +contemporain, Sidoine Apollinaire, dans son panégyrique de +Majorien[221]. Il est à remarquer que Grégoire, qui est cependant un +admirateur de Sidoine, et qui le cite de temps en temps, n’a pas connu +ce poème, sinon, dans son extrême indigence de renseignements sur le +premier roi des Francs, il n’aurait pas manqué de se jeter avec +empressement sur l’épisode si pittoresque et si dramatique qui y est +relaté. Ce ne sont pas non plus ses _Annales d’Angers_ qui lui ont fait +connaître la conquête de Cambrai par Clodion. Ces _Annales_, si elles +avaient remonté jusqu’à ce prince, et qu’elles eussent parlé de lui, +auraient daté les faits qui lui étaient attribués, et Grégoire leur +aurait emprunté la date. L’absence de toute indication chronologique est +la preuve certaine que le renseignement ne vient pas d’une source +annalistique. Il est probable aussi que ces _Annales_ nous auraient fait +connaître la relation de parenté entre Clodion et Mérovée. Si Grégoire +de Tours parle de cette relation en termes dubitatifs, c’est qu’il ne la +connaît pas par une source écrite, et qu’il a l’habitude, comme je l’ai +montré, de n’accueillir la tradition barbare qu’avec réserve. Lui-même, +au surplus, prend soin de nous indiquer, par le mot _ferunt_, qu’il +rapporte ici une version orale. + + [221] Voir ci-dessous p. 144, n. [225]. + +En regardant de près le passage, on s’aperçoit d’une autre +particularité. Tout y a l’air d’un abrégé rappelant, par un simple mot, +les phases diverses d’un récit articulé, si je puis ainsi parler, et qui +doit avoir été raconté avec quelque détail à notre narrateur. Des mots +comme _missis exploratoribus_, _perlustrata omnia_, _ipse secutus_, +_tempus resedens_, marquent bien que ces phases sont encore présentes à +son esprit, mais qu’il ne lui convient pas de nous les exposer plus +largement. Peut-être les espions dont il s’agit eurent-ils des aventures +dans le genre de celles d’Aurélien chez Gondebaud, peut-être le séjour +de Clodion dans sa nouvelle conquête était-il lui-même l’occasion de +nouveaux événements, avant qu’il continuât sa marche victorieuse sur la +Somme. Je dis _peut-être_, parce que l’on comprend avec quelle +circonspection il faut manier ici l’hypothèse; mais l’analogie est une +preuve comme une autre, et puis, surtout, on ne voit pas pourquoi, si sa +source n’avait contenu que ce qu’il dit lui-même, Grégoire aurait +découpé l’action en phases, au lieu de se borner à nous dire que Clodion +prit Cambrai. + +Il existait donc, au temps de Grégoire de Tours, si mes conjectures sont +fondées, un chant populaire sur la prise de la Gaule Belgique par les +Francs de Clodion. Et notre narrateur, fidèle à son procédé, a extrait +de ce document la seule chose qu’il considérât comme historique. Mais, +dépouillé de son caractère barbare et poétique par le résumé incolore du +chroniqueur, le chant sur les victoires de Clodion est le plus effacé de +tous ceux dont nous pouvons deviner l’existence. Et cependant il devait +avoir une rare saveur. Là, sans doute, se retrouvaient quelques-uns des +accents du _Prologue_, chantant la supériorité du guerrier franc sur le +Romain amolli, et le célébrant comme le porteur prédestiné d’une mission +providentielle. C’était, en effet, l’époque héroïque par excellence pour +le peuple des Saliens, et il valait la peine de vivre alors, aux jours +des grands dangers et des fortes jouissances, quand, se levant en masse, +on s’en allait, la framée au poing et la chanson aux lèvres, prendre +joyeusement possession de la plantureuse terre de Belgique, le long des +rives de l’Escaut et de la Lys. La vieille chaussée romaine, hérissée de +châteaux-forts et de postes militaires, qui était depuis plusieurs +générations le dernier boulevard de l’Empire, se voyait débordée de tous +les côtés, et ses _castella_ flambaient comme pour éclairer l’itinéraire +des conquérants. Les vastes ombrages de l’antique forêt Charbonnière ne +protégeaient plus contre leurs incursions les populations romaines qui +vivaient au midi de ce vaste rideau de feuillage: voici que, sur les pas +de leurs explorateurs, les hordes barbares apparaissent à la lisière du +grand bois, et qu’elles arrivent sous les murs de Cambrai épouvantée. La +joie du triomphe n’arrête pas longtemps le peuple vainqueur dans les +délices de la ville prise; déjà, il reprend sa marche victorieuse en +avant, et, de Cambrai jusqu’à la mer, il se répand, ivre d’air et +d’espace, dans ces belles plaines dont il va recueillir les moissons. +C’est là, dans les ruines des _villas_ romaines ou au milieu des forêts +abattues par la cognée, qu’il éparpille ses essaims nombreux, et qu’il +édifie ses foyers définitifs parmi les domaines partagés comme prix de +la conquête. + +Pendant les générations suivantes, nous retrouvons le guerrier franc +partout où il y aura du sang à verser et du butin à gagner: en +Aquitaine, en Auvergne, en Burgondie, en Italie, toujours prêt à porter +quelque bon coup à l’ennemi. Mais, la guerre finie, un irrésistible +attrait le ramène dans les campagnes flamandes, où il a laissé sa +famille et son bien. Fatigué des combats, il suspend son bouclier et sa +lance aux murs de sa maison, et, devenu l’élève du Romain qu’il a +vaincu, il apprendra de lui l’art plus difficile de remporter des +victoires sur la terre rebelle[222]. + + [222] Cf. G. Kurth, _Les origines de la civilisation moderne_, 2e + édition, t. II, p. 55 et suivantes. + +A partir des premières générations qui suivent le moment de la conquête, +nous le trouvons naturalisé sur les bords de l’Escaut, naviguant sur ses +belles eaux dormantes, avec toute la tranquillité de l’homme qui se sent +dans sa patrie et au milieu de son peuple[223]. La _Loi Salique_, dont +la rédaction est de cette époque, nous le montre en pleine possession du +sol de la Flandre, qu’il inonde de ses sueurs, et auquel il fait +produire les mêmes moissons que les Romains. Il cultive le chanvre et le +lin ainsi que les céréales, il a des ruches d’abeilles dans son jardin +et un épervier sur son perchoir, il étend les conquêtes de l’industrie +humaine en s’emparant de la forêt et du marécage, et il annonce de loin +ce peuple d’agriculteurs tenaces qui a fait de la Flandre le jardin du +monde: race douce et forte, qui, après le labeur de la journée, se +repose dans une lourde somnolence au milieu de ses sillons, mais ayant +aux heures du danger et de tourmente les réveils terribles du lion. + + [223] Dum ego per Scaldem fluvium navigarem, dit Clovis dans un de nos + poèmes (Greg. Tur. II, 40), voulant dire qu’il ne pensait pas à se + mêler des affaires du dehors. + +Comme on voudrait surprendre, à travers les sèches paroles du +chroniqueur, la mélodie lointaine de la chanson barbare, qui racontait +comment les Francs s’étaient emparés de leur nouvelle patrie! J’imagine +qu’on y sentait vibrer l’ardeur joyeuse et la gaieté matinale d’une race +qui court au-devant de l’avenir avec la confiance intrépide de la +jeunesse! Mais, si je ne me trompe, les populations romaines, avec +lesquelles les Francs confondirent leurs destinées, ne devaient pas se +soucier de redire des hymnes de ce genre. Grégoire de Tours aura froncé +plus d’une fois le sourcil en l’entendant traduire, et les sentiments +qu’elle doit lui avoir inspirés se devinent à la lecture de son texte, +dont le laconisme est ici plus extrême que jamais. Il est donc probable +que le chant de Clodion cessa de bonne heure de retentir au milieu des +Francs devenus sédentaires. + +Mais il vint un jour où, au sein de ces masses apaisées et tranquilles, +la fièvre d’aventures qui avait brûlé l’âme des guerriers de Clodion fit +de nouveau ébullition chez leurs descendants. A l’appel des +prédicateurs, les fils des conquérants de la Gaule coururent, sur les +pas de leurs comtes, délivrer le tombeau du Sauveur en Palestine; +d’autres, se trouvant à l’étroit dans la ruche flamande, prirent le +chemin de l’Allemagne, et allèrent demander de nouveaux foyers aux +régions de la Baltique. Pendant plusieurs générations, les Francs de +Flandre se retrouvèrent sous l’empire des sentiments passionnés qui +avaient rempli la jeunesse de leur nation, et revécurent ces jours +d’ardentes espérances et de joyeuses perspectives. C’est de cette époque +que des critiques ont cru pouvoir dater la première rédaction d’une +cantilène pleine de fraîcheur, où peut-être s’exhale encore la dernière +vibration du chant de Clodion: + + Naar Oostland willen wij varen[224] + Naar Oostland willen wij heen! + Al over die groene heide + Vrisch over die heide, + Daar is er een betere stêe! + + [224] + + Nous partons pour l’Ostland! + Pour l’Ostland nous partons, + Par la verte bruyère + Gaîment par la bruyère! + C’est là qu’il fait bon vivre! + + Willems, _Oude vlaemsche liederen_, p. 35 et suiv., avec la note de + l’éditeur. + +Il n’est pas facile, étant donnée la forme succincte sous laquelle +Grégoire de Tours nous a conservé l’histoire de Clodion, de dire la part +qui y revient à la réalité et à la légende. Un fait cependant est +certain, c’est que Clodion a en effet guidé les Francs à la conquête de +la Gaule Belgique. Le seul texte où, en dehors de la chronique de +Grégoire, le nom de ce roi soit prononcé, nous dépeint, avec une +vivacité de couleur bien rare au Ve siècle, une page de l’histoire de +cette conquête franque. Clodion avait pénétré avec son armée dans les +vastes campagnes de l’Artois. Campés auprès du _Vicus Helena_, les +guerriers francs célébraient joyeusement la noce d’un des leurs, lorsque +soudain, par la chaussée, Aétius déboucha dans la vallée pleine de +chansons et d’appareils de fête. En un clin d’œil, le désordre des +combats succède au désordre de la noce; la jeune fiancée tombe avec son +époux aux mains des vainqueurs, et les Francs sont refoulés[225]. Cet +épisode de la carrière militaire d’Aétius se place vers 431; il +s’accorde donc parfaitement avec la source orale de Grégoire, en ce +qu’il nous montre l’invasion franque s’abattant sur l’Artois et guidée +par Clodion. Il s’écarte d’elle en ce qu’il nous fait assister à un +échec des armes franques, qui, loin d’avoir dès lors pénétré jusqu’à la +Somme, auraient été arrêtées au nord de l’Artois. + + [225] Sidon. Apoll. _Carm._ V, 214 et suiv. + +Ici nous pouvons nous rendre compte de la distance qui sépare l’épopée +de l’histoire. Oubliant tous les épisodes qui ont pu suspendre la marche +victorieuse des ancêtres, laissant de côté, surtout, le souvenir +humiliant du désastre qui leur fut infligé par le chef romain, la +chanson franque n’a retenu les choses que d’une manière vague et +générale, et a fait de l’occupation de la Gaule Belgique l’objet d’une +seule campagne victorieuse[226]. Nous voyons par le récit de Sidoine +qu’il y en eut au moins plusieurs. On ne sait d’ailleurs pas comment les +choses se sont passées après le succès remporté par Aétius. Il peut +avoir traité avec les barbares immédiatement après sa victoire, et leur +avoir laissé le pays où ils s’étaient établis, comme fit Julien en 358 +après sa victoire en Toxandrie. Clodion, d’autre part, peut s’être +étendu vers le sud à la faveur de ce traité, avec la qualité d’allié ou +de confédéré. + + [226] C’est un procédé peu critique que celui de Huguenin, qui, + cousant ensemble la tradition légendaire et les textes historiques, + écrit ce qui suit, p. 14: «Nous apprenons de Grégoire de Tours + qu’après avoir réintégré ses tribus sur le sol de la Gaule, Clodion + se retrancha dans la forteresse de Dispargum, sur les limites (V. + ci-dessus p. 118, n. [192]) de la Toxandrie et du territoire romain. + De là il envoya des éclaireurs pour reconnaître la situation de + Cambrai, qui dominait le cours supérieur de l’Escaut dans la + deuxième Belgique. D’un bond rapide, le chef salien se saisit de la + cité, s’empara de Tournai, et se dirigea ensuite vers le bourg + d’Helena, dans le territoire d’Arras.» + +Dans tous les cas, c’est à lui incontestablement qu’il faut faire +remonter l’extension la plus méridionale prise par la race franque dans +sa patrie flamande. Le gros de la population resta d’ailleurs confiné au +nord de la Canche, et n’atteignit jamais la Somme. Tournai et Cambrai +mêmes, ces conquêtes de la première heure, ne reçurent qu’un assez +faible appoint de population franque, car ces localités ne cessèrent de +rester romanes de langue. On peut en dire autant de Boulogne et de +Térouanne, bien que les flots des agriculteurs francs soient venus, pour +ainsi dire, battre le pied des murailles de ces deux villes épiscopales, +que nous voyons cernées au moyen âge par des groupes de localités ne +parlant que le flamand[227]. + + [227] Je renvoie, pour la preuve de ces allégations, à mon mémoire + _Sur la frontière linguistique en Belgique et dans le Nord de la + France_, qui paraîtra prochainement dans les _Mémoires couronnés de + l’Académie de Belgique_. + +J’ai à peine besoin d’ajouter, pour finir, que l’extermination de la +population romaine de Cambrai par les Francs, telle qu’elle semble +admise par le _Liber Historiae_, n’est qu’une hypothèse arbitraire, ou, +pour mieux dire, une interprétation erronée qu’il faut laisser pour +compte à l’auteur de cette chronique. Elle n’est, dans aucun cas, puisée +dans la chanson populaire, qui, selon toute vraisemblance, lui est +restée inconnue. Les habitants de Cambrai et de Tournai n’ont pu être +massacrés par les Francs, puisque la toponymie nous montre le fond de la +population de ces villes composé, à toutes les époques, d’éléments +romans sans mélange. + +CONCLUSION.--La chanson de Clodion raconte avec quelques exagérations +épiques les conquêtes de ce roi, laisse de côté tous les détails peu +poétiques ou peu glorieux pour les Francs, et groupe en un seul récit +une série d’événements qui s’éparpillèrent peut-être sur plusieurs +années. Prise dans son ensemble cependant, elle est historique, ainsi +que cela résulte du remarquable accord entre la tradition populaire +recueillie par Grégoire, et le poème de Sidoine dont il ne paraît pas +avoir eu connaissance. + + + + +CHAPITRE V + +Mérovée. + + +Tous les peuples primitifs ont cru à l’origine surnaturelle de leur +dynastie. Leurs rois étaient les descendants des dieux: c’était leur +principal titre à l’obéissance des guerriers, c’était aussi le plus beau +titre de noblesse de la nation elle-même. De là les nombreuses +traditions poétiques sur les généalogies royales. Les Francs ont eu la +leur, que je vais exposer d’après Frédégaire, Grégoire de Tours ayant +cru devoir la passer sous silence. + +Frédégaire, comme nous l’avons vu plus haut, n’a pas l’ombre d’esprit +critique. Il raconte sans sourciller les récits les plus fabuleux, se +bornant, lorsqu’il le faut, à sacrifier les détails les plus choquants +pour l’esprit chrétien, et se figurant, dans sa naïveté, qu’ils seront +plus vrais quand il les aura rendus plus vraisemblables. D’instinct, il +applique, aux données que lui fournit la tradition germanique, le +procédé banal d’Evhémère, qui consiste à laisser passer la mythologie +entière, sauf à ramener ses dieux à des proportions humaines. Il a +humanisé ici une légende qui célébrait la descendance divine de la +dynastie mérovingienne. + +Pour faire toucher du doigt la vérité de cette observation et mettre +dans tout son jour le procédé particulier de Frédégaire, je vais montrer +de quelle manière, dans une occasion analogue, il a remanié un récit +dont la version primitive nous est heureusement conservée. Il s’agit de +la légende relative à l’origine du nom des Lombards. Cette tradition, +dont, au VIe siècle, l’_Origo Gentis Langobardorum_ nous a reproduit la +forme la plus pure, est foncièrement fabuleuse, et ce serait perdre sa +peine que de vouloir y trouver un noyau historique. C’est ce qu’a fort +bien vu Paul Diacre, qui, au VIIIe siècle, reproduit la même légende, et +qui croit devoir ajouter qu’elle est ridicule et digne de mépris, sans +essayer d’en garder quoi que ce soit. Si, au contraire, vous lisez la +version de Frédégaire, vous ne pouvez que vous étonner des efforts +désespérés du brave homme pour sauver la plus grande partie possible du +récit. On en jugera par le petit tableau suivant, où je reproduis les +trois versions en regard, en y ajoutant le résumé qu’en donne une +_Historia Langobardorum_ qui n’est elle-même qu’un abrégé de l’_Origo_. + + + _Origo Gentis Langobardorum_, c. 1. + + Tunc Ambri et Assi, hoc est duces Wandalorum, rogaverunt Godan ut + daret eis super Winniles victoriam. Respondit Godan dicens: Quos sol + surgente antea videro, ipsis dabo victoriam. Eo tempore Gambara cum + duobus filiis suis, id est Ybor et Agio, qui principes erant super + Winniles, rogaverunt Fream [uxorem Godan] ut ad Winniles esset + propitia. Tunc Frea dedit consilium, ut sol surgente venirent Winniles + et mulieres eorum crines solutae circa faciem in similitudinem barbae + et cum viris suis venirent. Tunc luciscente sol dum surgeret, giravit + Frea, uxor Godan, lectum ubi recumbebat vir ejus, et fecit faciem ejus + contra orientem, et excitavit eum. Et ille aspiciens vidit Winniles et + mulieres ipsorum habentes crines solutas circa faciem, et ait: Qui + sunt isti Longibarbae? Et dixit Frea ad Godan: Sicut dedisti nomen, da + illis et victoriam. Et dedit eis victoriam ut ubi visum esset + vindicarent se et victoriam haberent. Ab illo tempore Winnilis + Langobardi vocati sunt. + + + _Histor. Langobardorum._ (Codex Gothanus.) + + Hic incipiens originem et nationem seu parentelam Langobardorum, + exitus et conversationem eorum, bella et vastationes quae fecerunt + reges eorum, et patrias quas vastarunt, Vindilicus dicitur amnis ab + extremis Galliae finibus; juxta eundem fluvio primis habitatio et + proprietas eorum fuit. Primis Winili proprio nomine seu et parentela, + nam ut asserit Hieronimus[228], postea ad vulgarem vocem Langobardi + nomen mutati sunt pro eo ad barba prolixa et nunquam tonsa. + + [228] Erreur: c’est Isidore de Séville _Etymol._ IX, 226: + Langobardos vulgo ferunt nominatos a prolixa barba et numquam + tonsa. Vindilicus amnis ab extremis Galliae erumpens, juxta quem + fluvium habitasse et ex eo traxisse nomen Wandali perhibentur. + + Ce passage nous montre la raison du rapport établi par notre + auteur entre les noms des Lombards et le Vindelicus: il croyait à + l’identité des _Vandales_ et des _Winiles_ ou Lombards, et il + s’est figuré que c’était encore de ces derniers que parlait S. + Isidore. (Voir _Script. Rer. Langob._, éd. Waitz, p. 8, n. 2.) + + + Paul Diacre, _Historia Langobardorum_, I, 8. + + Refert hoc loco antiquitas ridiculam fabulam: quod accedentes Wandali + ad Godan victoriam de Winnilis postulaverint, illeque responderit, se + illis victoriam daturum quos primum oriente sole conspexisset. Tunc + accessisse Gambara ad Fream, uxorem Godan, et Winnilis victoriam + postulasse Freaque consilium dedisse, ut Winnilorum mulieres solutos + crines erga faciem ad barbae similitudinem componerent maneque primo + cum viris adessent seseque Godan videndas pariter e regione, qua ille + per fenestram orientem versus erat solitus aspicere, conlocarent. + Atque ita factum fuisse. Quas cum Godan oriente sole conspiceret + dixisse: Qui sunt isti Longibarbi? Tunc Frea subjunxisse, ut quibus + nomen tribuerat victoriam condonaret. Sicque Winnilis Godan victoriam + concessisse. + + Haec risui digna sunt et pro nihilo habenda. Victoria enim non + potestati est adtributa hominum, sed de caelo potius ministratur. + + 9. Certum tamen est Langobardos ab intactae ferro barbae longitudine + cum primis Winnili dicti fuerint ita postmodum appellatos. Nam juxta + illorum linguam _lang_ longam _bart_ barbam significat. Wotan sane, + quem adjecta littera Godan dixerunt ipse est qui apud Romanos + Mercurius dicitur et ab universis Germaniae gentibus ut deus adoratur; + qui non circa haec tempora, sed longe anterius, nec in Germania sed in + Graecia fuisse perhibetur. + + + Frédégaire, III, 65. + + Langobardorum gens, priusquam hoc nomen adsumerit, exientes de + Scathanavia que est inter Danuvium et mare Ocianum cum uxores et + liberis Danuvium transmeant. Cum a Chunis Danuvium transeuntes + fuissent comperti, eis bellum conarint inferre, interrogati a Chuni, + que gens eorum terminos introire praesumerit. At ille mulieris eorum + praecipiunt comam capitis ad maxellas et mentum legarint, quo pocius + virorum habitum simulantes plurima multitudine hostium ostenderint, eo + quod erant mulierum coma circa maxellas et mentum ad instar barbae + valde longa. Fertur desuper uterque falangiae vox dixisse: Haec sunt + Langobardi, quod ab his gentibus fertur eorum deo fuisse locutum, quem + fanatice nominant Wodano. Tunc Langobardi clamassent: Qui instituerat + nomen, concidere victoriam. Hoc prilio Chunus superant, partem + Pannoniae invadunt. + +On le voit, l’_Origo_ et Paul Diacre nous ont gardé le récit +traditionnel tel qu’ils l’ont eux-mêmes entendu. Frédégaire n’a pas la +naïveté du premier ni le sens historique du second; il n’ose, ni croire +à la fable, parce qu’elle est trop païenne, ni la rejeter résolument, +parce que cela est trop hardi, et alors il la mutile pour la rendre +vraisemblable. Dans la version qu’il nous présente, il ne reste plus que +ceci: les femmes des Lombards ont été prises un jour pour des hommes à +longue barbe, et de là vient le nom de leur peuple. Tout le reste a +disparu: le danger couru par les Lombards, l’intervention de la déesse, +le stratagème de celle-ci, le serment de Wodan et enfin Wodan lui-même. +Il reste, il est vrai, le mot qu’il a prononcé, mais ce mot s’est +prononcé tout seul, il est tombé du ciel, on ne sait de quelle bouche il +est sorti. Tel est le procédé de Frédégaire. Il rend inepte et à peu +près inintelligible l’histoire qu’il raconte, parce qu’il veut la sauver +tout en la dépouillant de son caractère païen. N’eussions-nous pas +conservé les documents qui nous ont permis de faire le contrôle de son +récit, encore aurions-nous été autorisés, par la simple inspection de +celui-ci, à conclure à la présence, dans la version primitive, d’un +élément mythologique éliminé par le chroniqueur. Et, partout où nous le +voyons raconter des récits analogues, et se débattre visiblement pour +donner à la fable le masque de la réalité, nous sommes fondés à admettre +qu’il se trouve aux prises avec une donnée mythologique. + +Appliquons à la légende de Mérovée le résultat de notre comparaison: +nous y verrons tout de suite en quoi Frédégaire a altéré sa donnée. Le +_bistea Neptuni_ n’est autre chose qu’un dieu marin ou fluvial, et +l’expression _Quinotauro similis_ fait allusion aux cornes que les +Germains, aussi bien que les peuples classiques, attribuaient à ce genre +de divinités. Le _aut a bistea aut a viro_ est une assez plaisante +expression de l’embarras où cette malencontreuse légende jette notre +chroniqueur, qui, ne pouvant croire que Mérovée soit le fils d’un dieu, +est obligé d’admettre qu’il doit le jour à une bête, à moins toutefois, +ajoute-t-il dans sa simplicité, que la reine n’ait conçu de son mari. Le +récit défiguré par Frédégaire se rétablit donc dans les termes suivants: +un jour que la reine, femme de Clodion, se baignait dans la mer, un dieu +s’unit à elle, et de cette union naquit Mérovée, le héros éponyme de la +dynastie franque[229]. + + [229] Des légendes de ce type sont nombreuses chez tous les peuples + indo-européens. Sans essayer d’en faire l’énumération, je me + contenterai de signaler la curieuse ressemblance de la nôtre avec + une tradition lombarde sur la reine Théodelinde, qui est rapportée + par les frères Grimm dans _Deutsche Sagen_, II, p. 47, mais qui est + anthropomorphisée plus encore que celle de Mérovée. + +A quand remonte cette légende? Évidemment, elle est antérieure à la +conversion du gros de la nation au christianisme: elle n’a pu naître que +dans un milieu païen, et c’est tout au plus si, à partir de la +conversion, elle aura traîné parmi les Francs une existence précaire, +exposée à des mutilations du genre de celle que lui a infligée +Frédégaire. Elle existait donc déjà du temps de Grégoire de Tours, et on +est fondé à admettre qu’elle a dû être connue de lui. On devine bien ce +qu’il en aura pensé. Évêque chrétien et fils de Romains, il avait un +point de vue plus critique que Frédégaire, et il ne pouvait admettre +d’aucune manière cette bête de Neptune, semblable au Minotaure, qui +aurait été le père de Mérovée. Tout ce qui avait pour lui quelque +couleur de vérité, c’est que Mérovée avait pour mère la femme de +Clodion: sur ce point, nulle difficulté. Mais qui était son père? +Évidemment pas le dieu marin, qui n’existait pas, ou qui n’était qu’un +démon! Était-ce Clodion alors? Il était bien plus facile d’admettre +cette hypothèse, sans compter qu’elle était la plus morale, la plus +honorable pour la dynastie, la plus vraisemblable aussi. La seule +difficulté, c’est qu’elle était en contradiction formelle avec l’unique +source qui parlât de l’origine de Mérovée. Grégoire incline +naturellement à admettre la paternité de Clodion, mais il n’ose +cependant l’affirmer d’une manière absolue, en présence de la légende +qui dit le contraire, et alors il écrit cette phrase dubitative, qui est +l’expression adéquate de ses doutes et de sa somme d’esprit critique: +_Quelques-uns croient que Mérovée est de la race de Clodion_[230]. On +s’est généralement trompé sur la portée de ces paroles, se figurant +qu’elles contenaient une allusion à une autre version sur l’origine de +Mérovée[231]. Nous verrons, plus d’une fois encore, notre chroniqueur +recourir à la même formule dubitative, lorsqu’il sera obligé de +rapporter, sur la foi d’une tradition orale, un récit qu’il éprouve de +la difficulté à croire. Pour peu qu’on soit familiarisé avec ses +habitudes littéraires, on parvient, si je puis ainsi parler, à lire +entre ses lignes, et la véritable portée de ses réticences apparaît avec +une grande clarté. C’est comme si Grégoire nous disait formellement: «Je +connais une tradition d’après laquelle Mérovée serait fils d’un dieu +marin. Mais, comme il n’y a pas de dieu marin, et que, de plus, cette +impertinente tradition attribue à notre dynastie royale une origine +flétrissante, je préfère m’en tenir à l’opinion la plus vraisemblable, +et qui a pour elle de bonnes autorités.» + + [230] De hujus stirpe quidam Merovechum regem fuisse adserunt. Greg. + Tur., II, 9. + + [231] Déjà le _Liber Historiae_ interprète les paroles de Grégoire + dans ce sens qu’il existerait une version d’après laquelle Mérovée + ne serait pas le fils, mais seulement le parent de Clodion, et c’est + cette version qu’il adopte: _Chlodione rege defuncto, Merovechus de + genere ejus regnum ejus accepit_ (c. 5). Une généalogie des rois + mérovingiens, qui semble être du VIIIe siècle, et que l’on trouvera + reproduite dans l’appendice de ce livre, fait hardiment un pas de + plus dans ce sens, et donne la lignée suivante de Faramond jusqu’à + Clovis: _Faramundus genuit Chlenum et Chlodionem. Chlodius genuit + Chlodebaudum. Chlodebaudus genuit Chlodericum, Chlodericus genuit + Chlodovaeum et Chlodmarum._ On le voit, Mérovée est tout simplement + éliminé, et Clovis se rattache par Chlodéric (= Childéric) à un fils + de Chlodion qui s’appelle Chlodebaud. Aimoin I, 6, s’en tient à la + version du _Liber Historiae_: Post haec Chlodione rege vita + decedente Meroveus ejus affinis regni Francorum gubernacula + suscepit. Un vieil auteur cité par Fauriel qui ne le nomme pas: Quia + sine filio fuit (Chlodio) successit ei in regno nepos ejus Meroveus. + De même les chroniques de Saint-Denis: Après lui (Clodion) régna + Mérovée. Cilz Mérovée ne fu pas son fils, mais il fu de son lignage + (Bouquet, III, p. 159). Ce point de vue a été, je pense, celui de la + plupart des chroniqueurs du moyen âge; je le retrouve encore dans + Robert Gaguin: _Compendium de Francorum gestis_, f. III. Fauriel s’y + est laissé prendre, et écrit: «Grégoire de Tours reconnaît qu’il y + avait de son temps des hommes qui affirmaient que Mérovée était, + sinon le fils de Clodion, du moins de sa race, de sa famille, mais + il ne se prononce point sur cette opinion, il ne l’adopte point, et + semble par là la déclarer douteuse (I, p. 215)». Fauriel va même + plus loin et fait état du témoignage de certains chroniqueurs que + lui-même dit «_de plusieurs siècles postérieurs à Frédégaire_», et + d’après lesquels Clodion n’avait pas de fils et Mérovée n’était que + son neveu (_Hist. de la Gaule mérid._, p. 216). Von Sybel aussi + croit pouvoir mettre sur la même ligne la tradition rapportée par + Grégoire, et les généalogies factices des Mérovingiens, compilées au + VIIIe siècle, pour conclure en faveur de son système, d’après lequel + l’existence d’une famille royale chez les Francs n’est pas prouvée + avant Childéric. + +La tradition franque sur l’origine de Mérovée existait donc dès le temps +de Grégoire de Tours, et remontait jusqu’au passé de la nation. Mais que +signifie-t-elle? Est-il vrai, comme l’a pensé Waitz[232], après +d’autres[233], que ce soit simplement une légende étymologique, suggérée +par le désir d’interpréter le nom de Mérovée, qui deviendrait ainsi le +fils de la mer? Müllenhoff le nie. Mer se disait en franc _mari_, et il +est peu probable que l’_umlaut_ ait atteint dès lors l’_a_ radical d’un +mot pour en faire un _e_[234]. Ensuite, il est visible que Frédégaire ne +pense nullement à expliquer le nom de Mérovée, et que sa source orale +n’y pense pas davantage. Ce qu’il s’agit d’expliquer, c’est le nom de +_Merovingi_ porté par les princes de la dynastie; aussi Frédégaire +a-t-il soin d’ajouter, après avoir rapporté la légende: _Per eo regis +Francorum post vocantur Merohingii_. Nous ne sommes donc pas ici en +présence d’une fantaisie étymologique; les Francs du Ve siècle n’avaient +pas d’érudit qui pût se passer cette distraction, et la légende a un +caractère trop archaïque pour cela; elle est l’expression d’un sentiment +national intense, qui pousse à la glorification de la dynastie, et qui +le fait à la manière populaire, c’est-à-dire en lui attribuant une +origine divine. L’ancêtre éponyme des Mérovingiens est un fils de dieu: +voilà tout ce que veut dire la légende, rien de plus, rien de moins. + + [232] Waitz, _Verfassungsgeschichte_, t. II, p. 33. + + [233] Notamment Eckhart, cité ci-dessus, p. 9. Le passage que j’y + reproduis est précédé immédiatement des lignes suivantes: «Fabulam + hanc ex nomine Merovei ortam esse certum est. _Mer_ enim _mare_, et + sax. _veh_ vel german. _vieh_ bestiam, pecus vel animal notat, unde + si compositum facias _Mervich_ et latinobarbare _Meroveus_ id + designabit _animal marinum_ sive _bestiam Neptuni_.» + + [234] K. Müllenhoff, _Die Merovingische Stammsage_ dans Haupt, + _Zeitschrift für deutsches Alterthum_, t. VI. + +Cela établi, faut-il aller, avec quelques-uns, jusqu’à contester +l’historicité de Mérovée lui-même, et le regarder comme un être mythique +inventé pour rendre compte du patronymique _Meroving_? Ceux qui le +prétendent soutiennent que cet appellatif viendrait, non d’un héros qui +n’a jamais existé, mais du nom de la Merwe, bras de mer à l’embouchure +de l’Escaut, et dont les populations riveraines auraient fait un dieu. +Les rois francs seraient des _Merwings_, c’est-à-dire des descendants de +la Merwe, et leur éponyme Merovechus disparaîtrait de l’histoire, qui +d’ailleurs ne connaît de lui que son nom. Du reste, si les rois francs +devaient leur nom à _Merovech_, c’est _Meroveching_ qu’ils devraient +s’appeler; or, ce nom ne figure nulle part dans les sources, qui +écrivent unanimement _Meroving_. + +Ainsi raisonne K. Müllenhoff. Je ne saurais pas être de son avis, et je +déclare ingénuement que, des deux interprétations du nom de _Meroving_, +celle que nous donne le chroniqueur du VIIe siècle me paraît de beaucoup +préférable à celle du savant notre contemporain. A une époque où l’on +continuait de se servir du suffixe -_ing_ pour former des noms +patronymiques, il était difficile qu’on se trompât sur la valeur du +radical qui précédait le nom, et j’imagine que tout le monde sentait le +nom de _Merovech_ à travers celui de _Meroving_. C’est toujours un nom +propre d’homme qui forme le radical des mots ayant un suffixe en -_ing_, +et, chaque fois, ce nom désigne l’ascendant commun ou le chef suprême. +Je ne connais pas d’exemple du contraire en pays franc, et _Meroving_ +serait ici une exception unique. Müllenhoff, il est vrai, admet que la +Merwe aurait été d’abord personnifiée, mais c’est là une supposition +fort gratuite. Il se trompe également en niant que _Meroving_ vienne de +_Merovechus_, parce qu’il ne présente pas la forme _Meroveching_; +_Meroving_ n’est, en effet, que la contraction de la forme +_Meroveching_, après la chute de l’aspirée _ch_, qui a produit la forme +intermédiaire _Meroving_. Si les formes _Meroveching_ ou _Meroving_ +n’apparaissent jamais dans nos textes, c’est que le nom lui-même y est +très rare: Grégoire de Tours ne l’emploie jamais, Frédégaire et le +_Liber Historiae_ ne l’offrent qu’une seule fois chacun; après cela, on +ne le trouve que dans le _Vita Columbani_ de Jonas, dans le prologue de +la _Lex Alamannorum et Bauariorum_, dans le _Vita Agili_, dans le _Vita +Karoli_ d’Eginhard, et dans quelques autres textes cités au bas de cette +page[235]. La rareté du terme s’explique sans doute par ce fait que les +écrivains romains n’avaient pas l’intelligence des patronymiques +tudesques; mais elle suffit pour nous permettre d’expliquer l’absence +d’une forme _Meroveching_. La chute de l’aspirée _ch_ apparaît dès le +VIIe siècle dans _Meroveus_, _Chlodoveus_, etc., à plus forte raison +devait-elle avoir lieu de bonne heure dans _Meroveching_, forme où +l’aspiration gutturale était encore plus difficile à rendre pour des +gosiers romains[236]. D’ailleurs, la preuve que _Meroving_ se rattache +bien à _Merovech_ par un hypothétique _Meroveching_ est fournie par le +poème anglo-saxon de Beowulf, qui le contient sous la forme +_Merovioing_, dérivé de _Merovio_ qui est lui-même la forme saxonne du +_Merovich_ franc[237]. _Meroving_ est donc bien, quoi qu’en dise +Müllenhoff, le patronymique de _Merovech_. Et il reste constant que les +Francs, comme tous les autres peuples, ont entendu désigner par ce +patronymique la descendance de leurs rois d’un héros national, que +celui-ci soit historique ou purement légendaire. + + [235] Frédég., III, c. 9: Meroveum, per eo regis Francorum post + vocantur Merohingii. + + _Liber Historiae_, c. 5: Ab ipso Merovecho rege utile reges + Francorum Merovingi sunt appellati. + + Jonas, _Vita Columbani_, c. 57: Aiebant enim nunquam se audiisse + Merovingum in regno sublimatum voluntarium clericum fuisse. + + Eginhard, _Vita Karoli_, I, _in init._: Gens Merovingorum, de qua + Franci reges sibi creare soliti erant. + + _Lex Bajuvariorum_, tit. I: Regnum Mervungorum. + + _Mirac. S. Agili_, c. 3: Rodberto apud Merovingiam, quae alio nomine + dicitur Francia, tenente jus regium. + + Hariulf, _Chronic. Centul._ (Bouquet, III, p. 349): Intermisso + Sicambrorum vocabulo Merovingi dicti sunt. + + Roricon (Bouquet, III, p. 4): A quo Franci et prius Merovinci dicti + sunt. + + Beowulf, fitte XL: + + Us waes â siddan + Merevioinga + Milti ungyfede. + + C’est-à-dire: «Depuis lors, l’amitié des Mérovingiens nous a été + refusée.» + + Bachlechner a restitué le mot _Merevioinga_, et montre d’ailleurs + qu’il vient de Merovio, forme anglo-saxonne de Merovig, comme + Osweoing de Osweo (Haupt, _Z. f. d. A._, VII (1849) p. 524 et + suiv.). + + [236] Cf. les noms lorrains _Créhange_ et _Fleurange_, formes + françaises de _Krichingen_ et de _Florchingen_. + + [237] V. Bachlechner, _Die Merovinger im Beowulf_ dans Haupt, + _Zeitschr. für deutsches Alterthum_, t. VII (1849) p. 524 et suiv. + +Je crois d’ailleurs à l’historicité du personnage de Mérovée. Sans +doute, on aurait pu l’inventer pour rendre compte du nom dynastique; +sans doute, ceux qui lui refusent une existence historique peuvent +arguer de ce qu’il n’apparaît nulle part dans l’histoire des Francs, +excepté dans ce passage-ci, qui est emprunté à une légende mythologique. +Mais ces raisons ne suffisent pas pour l’écarter. Le nom que la légende +donne à l’ancêtre éponyme des Francs est de ceux qui reparaissent +fréquemment dans leur lignée: nous le voyons porté par des fils de +Chilpéric, de Clotaire II, de Théodebert II et de Théodoric II: cela est +déjà une présomption en faveur du Mérovée éponyme. Et pourquoi se +figurer que la tradition poétique des Francs aurait pu se tromper sur +l’existence d’un personnage qu’elle-même plaçait après Clodion, +c’est-à-dire dans la seconde moitié du Ve siècle? L’historicité +incontestée de Clodion nous garantit ici celle de son fils Mérovée. Si +ce dernier était fictif, la tradition en aurait fait le père de Clodion, +et non son fils. D’autre part, Grégoire de Tours, si défiant de la +légende, parle cependant du roi Mérovée avec une assurance qui laisse +croire qu’il le considère comme connu de tout le monde: à le regarder +bien, ce texte semble écrit, non pour nous apprendre l’existence de +Mérovée, qu’il suppose universellement connue, mais pour nous mettre au +courant de ce qu’on raconte sur son origine. Il en résulterait que le +nom de Mérovée lui était connu par ailleurs. Et je crois voir au moins +un document dans lequel il aura pu être mentionné: c’est le chant épique +sur la jeunesse de Childéric, dont je parlerai dans le chapitre suivant. +Ce chant, qui racontait la captivité de Childéric et de sa mère chez les +Huns, nommait sans doute, à cette occasion, le père du jeune prince. +Dans tous les cas, il est certain que le lien de filiation qui rattache +Childéric à Mérovée ne fait pas l’ombre d’un doute pour Grégoire. Or, +comme il n’était point parlé de ce lien dans la légende que nous +étudions, il est indispensable d’admettre qu’il a connu Mérovée par une +autre source encore, soit orale, soit écrite. Et cette source, quelle +qu’elle soit, ne peut s’être trompée sur le point qui nous occupe. Ou +elle était écrite, et alors elle ne disait que ce qu’elle savait bien; +ou elle était traditionnelle, et alors elle rapportait un chant qui +s’était formé à une époque où nul ne pouvait avoir oublié le nom du père +de Childéric. + +Si, comme tout le montre, Mérovée, fils de Clodion qui fleurit en 430, +et père de Childéric qui règne déjà en 457, était roi des Francs lors de +la bataille de Mauriac (451), c’est lui qui a été à la tête du +contingent franc d’Aétius, et c’est lui qui, après la victoire, s’est +laissé duper, au dire de la tradition, par le général romain. Aétius, en +effet, était parvenu à réunir sous ses drapeaux les Francs et les +Visigoths, et ils avaient été pour une bonne part dans son succès; même +le roi des Visigoths, Théodoric, était resté sur le champ de bataille. +De peur d’avoir à partager avec d’autres les profits de la victoire, +Aétius renvoya sans retard Thorismund, fils de Théodoric, en lui faisant +craindre la compétition de ses frères à la succession paternelle, et il +se débarrassa du roi des Francs par une ruse semblable[238]. Voilà ce +que nous raconte Grégoire, d’après des traditions qui ont déjà +singulièrement élaboré la dramatique figure d’Aétius. Ces traditions ne +sont pas franques; elles concentrent l’intérêt autour du général romain, +elles ne font apparaître le roi des Francs qu’à l’arrière-plan, elles ne +disent d’ailleurs pas même son nom, que Grégoire se serait bien gardé +d’omettre ici s’il l’avait connu, et elles nous obligent à recourir à la +conjecture pour le retrouver. + + [238] Greg. Tur., II, 7. + +Je conclus de tout ce qui précède, que la légende poétique des Francs +sur l’origine de la dynastie mérovingienne repose sur une base +historique. Clodion, Mérovée et Childéric se succèdent de père en fils à +la tête de leur peuple. Il n’y a pas lieu de douter de l’historicité des +deux premiers, non plus que du lien de filiation qui rattache le +troisième au second, et le second au premier. En revanche, la tradition +relative à la naissance de Mérovée est un mythe populaire qui, suggéré +peut-être par le nom de ce héros, était destiné à glorifier la dynastie +royale conformément à l’habitude de tous les peuples germaniques. + +Je ne terminerai pas ce chapitre sans faire une autre observation qui ne +trouverait nulle part sa place mieux qu’ici. C’est que les Francs n’ont +point possédé, comme les autres peuples, des généalogies rattachant +leurs rois aux dieux, et les faisant descendre de Wodan, l’ancêtre +commun de tous les rois anglo-saxons et scandinaves. Leurs souvenirs, au +moment où Grégoire de Tours les consigne, ne remontent pas au delà du +troisième ascendant de Clovis, et ils ne lui connaissent aucune +filiation divine. Cependant la tendance à faire descendre leurs rois des +dieux apparaît chez eux également, et se manifeste dans la légende de +Mérovée. Celui-ci est devenu le point de départ d’une tradition +mythologique qui semblait appelée, si le christianisme n’était venu +l’arrêter net, à servir de lien entre la dynastie des Francs et leurs +dieux. Que conclure de là, sinon que la nation des Saliens, comme telle, +devait être de date assez récente, puisque l’histoire poétique de sa +dynastie n’avait pas encore subi l’élaboration ordinaire, et que le +souvenir de ses origines historiques n’était pas encore effacé? Il n’est +pas sans intérêt de constater ici l’accord entre les données de +l’histoire et les souvenirs de la poésie autour d’un même fait, à savoir +la formation tardive de la nationalité salienne et de ses traditions +mythologiques. + + + + +CHAPITRE VI + +La jeunesse de Childéric. + + +Childéric semble avoir été le héros de plus d’un chant national chez les +Francs. Ils doivent avoir eu quelque affection pour ce type de _vert +galant_ dont la bravoure faisait pardonner les légèretés, et qui sut +inspirer des amitiés et des amours également passionnées. Je crois +trouver dans nos sources la trace d’au moins trois chansons qui lui +étaient consacrées. La première était relative aux dramatiques aventures +de son enfance; la seconde racontait sa brouille et sa réconciliation +avec son peuple; la troisième célébrait son mariage avec Basine, et les +visions prophétiques de sa nuit nuptiale. Chacune de ces trois chansons +mérite un examen détaillé. + +Je commence par les _Enfances Childéric_. Qu’on me permette de donner ce +nom au poème auquel il est fait allusion dans nos sources, et qui semble +être resté inaperçu de tous les critiques. C’est Frédégaire qui nous en +a conservé la mémoire. Parlant du fidèle Wiomad, dont nous nous +occuperons plus longuement à l’occasion de la deuxième chanson sur +Childéric, il dit: _Wiomadus Francus fidelissimus ceteris Childerico, +qui eum cum a Chunis cum matre captivus duceretur, fugaciter +liberavit_[239]. + + [239] Frédég. III, 11. + +Ces quelques lignes ouvrent toute une perspective. Elles nous laissent +entrevoir l’existence de traditions franques sur les invasions +hunniques; elles font apparaître, au fond de l’épopée mérovingienne, le +redoutable roi des Huns avec son innombrable armée de peuples vassaux et +de rois en tutelle. + +Il n’y a là rien de surprenant. Nous savions déjà, par le Nibelungenlied +et par plusieurs poèmes du _Heldenbuch_, la place considérable occupée +par Attila dans l’épopée du peuple allemand. Ces poèmes eux-mêmes ne +sont que le dernier écho des nombreuses chansons germaniques sur le roi +des Huns. La trace en est déjà manifeste dans les récits des historiens +du Ve siècle, et Jordanès, qui a recueilli ceux des Goths, mêle plus +d’une fois l’histoire et la légende dans ce qu’il dit des Huns[240]. Il +n’y a aucune raison de croire que, seuls parmi les peuples germaniques, +les Francs n’aient rien raconté sur ces terribles guerriers. Ils avaient +été en contact avec eux; ils avaient été sur leur chemin à l’aller et au +retour de leur expédition en Gaule, ils s’étaient mesurés avec eux à +Mauriac, ils avaient vu les villes périr sous leurs coups ou sauvées par +de saints évêques. Aussi avaient-ils, au VIe siècle, des récits +émouvants dans lesquels ces tragiques péripéties étaient déjà racontées +avec des ornements légendaires. A Maestricht, on rapportait que saint +Servais, évêque de Tongres, avait prévu les malheurs qui allaient fondre +sur sa ville, qu’il était allé à Rome pour implorer la clémence divine +sur le tombeau de saint Pierre, et que le prince des Apôtres lui était +apparu pour lui dire que Tongres était condamnée par le jugement de +Dieu, mais que le spectacle de sa destruction lui serait épargné. Le +saint était alors rentré chez lui, avait préparé son tombeau, et était +allé mourir à Maestricht, où on l’enterra le long de la chaussée +publique, sur les bords de la Meuse. Et, disait la légende, la neige +était habituée à respecter son repos sacré: en plein hiver, quand elle +couvrait tous les endroits, elle ne descendait jamais sur son +tombeau[241]. + + [240] Voir en particulier les légendes sur l’origine des Huns (c. 24), + sur la guerre de Balamir, leur roi, avec Hermanaric (ibid.), et + surtout sur la bataille de Mauriac (c. 40): Nam, si senioribus + credere fas est, rivulus memorati campi humili ripa praelabens, + peremptorum vulneribus sanguine multo provectus est, non auctus + imbribus, ut solebat, sed liquore concitatus insolito, torrens + factus est cruoris augmento. Et quos illic coegit in aridam sitim + vulnus inflictum, fluenta mixta clade traxerunt: ita constricti + sorte miserabili sorbebant, potantes sanguinem quem fuderant + sauciati. Il y a là plusieurs traits épiques, notamment le ruisseau + gonflé de sang, et le sang avalé par les combattants: on retrouve le + dernier à plusieurs reprises dans la poésie épique du moyen âge, en + particulier dans le poème des Nibelungen et dans l’histoire du + combat des Trente (_Bois ton sang, Beaumanoir!_) + + [241] Greg. Tur. II, 5, et _Glor. Conf._ c. 71. + +Metz et Orléans racontaient d’autres légendes de l’époque d’Attila. A +Metz, les prières de saint Étienne n’avaient pas eu plus de succès que +celles de saint Servais, et sa ville épiscopale avait été condamnée à +périr sous les coups des hordes hunniques. Mais, par une faveur spéciale +de la Providence, l’église qui lui était dédiée avait été sauvée +miraculeusement[242]. Orléans avait une histoire plus réconfortante +encore: là, une légende singulièrement dramatique, et qui semble avoir +été stylisée d’assez bonne heure, montrait l’évêque saint Aignan tenant +en quelque sorte les destins en suspens par ses prières, et amenant +l’armée de secours sous les murailles de la ville au moment où l’ennemi +les battait déjà en brèche[243]. A côté de ces saints pontifes +protecteurs des cités apparaissait, dans les traditions des populations +romanes, un personnage bien fait pour devenir un héros d’épopée, et dont +la figure poétique suffirait à elle seule pour prouver que les +Gallo-Romains du Ve siècle étaient capables de créations épiques: je +veux dire Aétius, ce pendant civilisé du redoutable barbare, dont la +physionomie a de bonne heure appelé les légendes. Aétius devient, dans +les traditions des provinciaux, un Achille doublé d’un Ulysse, et qui +est favorisé de la protection spéciale des saints[244]. Ces récits +profondément populaires, dans lesquels la réalité historique ne se +laisse plus qu’entrevoir, circulaient de bouche en bouche au temps de +saint Grégoire de Tours, et les populations franques des bords de la +Meuse les redisaient avec le même intérêt que les habitants +gallo-romains de la Lorraine ou des bords de la Loire. + + [242] Greg. Tur. II, 6. + + [243] V. Greg. Tur. II, 7. Le récit de Grégoire offre une version déjà + fort épique de l’épisode du siège d’Orléans, qu’on retrouve sous une + forme plus conforme à l’histoire dans un _Vita Aniani_ publié par + Theiner. + + [244] Greg. Tur. II, 7. + +Mais c’étaient là des traditions d’origine ecclésiastique et chrétienne; +elles n’étaient pas nées au milieu du peuple franc, qui était encore +barbare et païen à l’époque d’Attila, et elles ne furent jamais pour lui +que des légendes adventices. Les souvenirs qu’il avait gardés lui-même +du _fléau de Dieu_ avaient une couleur toute différente; c’étaient des +épisodes de guerres et d’aventures, reflétant cette vie belliqueuse et +mouvementée qui était celle de tous les peuples germaniques. + +L’histoire à laquelle fait allusion Frédégaire est elle-même le récit +d’un des nombreux épisodes de l’invasion hunnique. Les Huns, en passant +par le pays franc, ont fait prisonniers le jeune roi Childéric et sa +mère. Dans quelles circonstances? A la prise d’une ville, ou à la suite +d’une bataille dans laquelle aura péri le roi Mérovée? Il n’est pas +facile de le savoir, puisqu’il ne reste rien de ce chant épique. +Néanmoins, l’énigmatique sommaire que nous avons ici sous les yeux +s’éclairera d’une certaine lumière, si on le rapproche de quelques +autres histoires de captivité et de fuite, qui nous restent de l’époque +des invasions. + +Paul Diacre nous en a conservé quelques-unes. Les Lombards ont eu, eux +aussi, leurs envahisseurs: c’étaient les Avares, peuple redoutable et +sauvage comme les Huns, dont ils étaient d’ailleurs les parents, et dont +ils occupaient le territoire. Comme les Huns avaient été, au Ve siècle, +le fléau de la Gaule, les Avares furent celui de l’Italie au VIe et au +VIIe. Un jour, à la tête d’une armée innombrable, leur Cagan fit +irruption en Vénétie. Gisulf, duc de Frioul, se jeta courageusement au +devant de lui avec une poignée d’hommes, mais, entouré par l’immense +multitude des ennemis, il tomba les armes à la main. Romilde, sa femme, +se réfugia dans les murs de Friuli avec les débris de son armée. Elle +avait avec elle ses quatre filles, dont deux seulement, Appa et Gaila, +sont connues par leur nom, et ses quatre fils, parmi lesquels Taso et +Cacco étaient déjà grands, tandis que Roduald et Grimoald étaient encore +enfants. Les Avares vinrent mettre le siège devant la ville. Pendant que +leur roi, suivi d’une grande escorte, faisait à cheval le tour des +murailles pour voir par où il fallait l’attaquer, Romilde l’aperçut du +haut des murs, et la beauté du jeune prince fit une telle impression sur +la malheureuse, qu’elle lui fit dire que, s’il consentait à l’épouser, +elle lui livrerait la ville. Le barbare accepta ces propositions, et +aussitôt les portes de Friuli s’ouvrirent devant les hordes forcenées +des Avares, qui mirent tout à feu et à sang. Ils emmenèrent aussi un +grand nombre de captifs, en leur promettant d’une manière ironique de +les reconduire dans la Pannonie, qui était leur berceau. Mais, arrivés à +un endroit appelé _Campus Sacer_, ils se mirent à les massacrer. Les +fils du duc Gisulf, qui étaient parmi les prisonniers, s’échappèrent à +cheval pendant le carnage. Malheureusement, le cadet, Grimoald, était si +petit et si faible, qu’il menaçait de ne pas fournir une longue course, +et un de ses frères levait déjà sa lance sur lui pour le tuer, trouvant +que la mort était préférable pour lui à la captivité. Mais l’enfant le +supplia avec larmes de l’épargner, promettant qu’il saurait bien +gouverner sa monture. Son frère alors, l’empoignant par le bras, le jeta +à cru sur le dos d’un cheval, et lui, s’emparant des rênes, galopa à la +suite de ses frères. Mais des Avares s’étaient aperçus de leur fuite; +ils les poursuivirent, et, pendant que les trois autres frères +parvenaient à gagner le large, ils rattrapèrent Grimoald. L’un de ces +barbares, prenant la bride de son cheval, le ramena ainsi, fier et +heureux de sa capture princière, car c’était, dit le chroniqueur, un bel +enfant dont les yeux brillaient d’un éclat extraordinaire parmi les +longues boucles de ses cheveux blonds. Mais son courage ne le cédait pas +à sa beauté. Dégainant son épée, qui était presqu’un jouet, il en asséna +un coup furieux par derrière sur la tête de l’Avare, qui tomba à terre, +le crâne brisé. Aussitôt l’enfant tourna la bride à son cheval et se +sauva. Lorsqu’il eut rejoint ses frères, il les réjouit doublement en +leur racontant son aventure[245]. + + [245] Paul Diacre, IV, 37. + +Voilà comment le courage et la présence d’esprit du petit Grimoald le +firent échapper aux horreurs de la captivité, pendant que la lâcheté et +la perfidie de sa mère rencontraient un juste châtiment. En effet, pour +se conformer à sa promesse, le Cagan reçut Romilde dans son lit après la +prise de la ville, mais la livra ensuite à douze Avares qui lui +infligèrent, pendant le reste de la nuit, les traitements les plus +brutaux. Puis, il la fit empaler en plein champ en disant: «Voilà le +mari que tu mérites.» + +Les filles de cette misérable femme n’imitèrent pas l’impudicité de leur +mère. Elles étaient chastes, et, pour ne pas être outragées par les +barbares, elles se placèrent sur la poitrine de la chair crue de poulet, +qui, en pourrissant, dégagea bientôt une odeur insupportable. Les Avares +qui voulurent s’approcher d’elles s’éloignèrent avec dégoût, imaginant +que c’était leur odeur naturelle, et disant que toutes les Lombardes +sentaient mauvais. Ces nobles vierges échappèrent ainsi au déshonneur: +plus tard, vendues en divers pays, elles firent des mariages dignes de +leur condition; l’une épousa le roi des Alamans, l’autre, dit-on, le +prince de Bavière[246]. + + [246] Paul Diacre, _Hist. Langob._ IV, 37. C’est, ainsi que je l’ai + dit dans mon étude sur _La Lèpre en Occident avant les Croisades_, + dans le dernier trait de cette longue légende qu’il faut chercher + l’origine de l’opinion populaire au VIIIe siècle, d’après laquelle + la lèpre avait pris naissance parmi les Lombards, à moins toutefois + que la légende elle-même n’ait été inventée pour expliquer l’origine + de cette opinion dans un sens favorable à ce peuple. V. la lettre du + pape Étienne II à Charlemagne et à Carloman dans Jaffé _Bibl. Rer. + Germ._ IV, 159. + +Avec quelle émotion, avec quel intérêt ne devait-on pas écouter ces +histoires dans un peuple où des événements semblables, arrivés hier +encore, pouvaient arriver le lendemain! Aussi Paul Diacre ne croit-il +pas abuser de la patience de ses lecteurs en faisant suivre un autre +récit du même genre. + +Cinq frères, nous dit-il, faits prisonniers pendant cette même invasion +des Avares, avaient été emmenés, enfants encore, en Pannonie, et réduits +en esclavage. Quand ils furent devenus grands, l’un d’eux, nommé +Lopichis, résolut de secouer le joug de la servitude et de se sauver en +Italie. Le voilà donc qui prend la fuite, muni seulement d’un arc et +d’un carquois, avec quelques provisions de route. Il ne savait de quel +côté se diriger, lorsqu’un loup se présenta à lui qui devint son guide +et son compagnon de voyage. L’animal marchait devant lui et regardait +fréquemment en arrière: quand le fugitif s’arrêtait, il s’arrêtait +également, et quand il se remettait en marche, il reprenait sa route +aussi. Lopichis alors comprit que cet animal lui était envoyé par la +Providence. Pendant plusieurs jours, l’homme et la bête cheminèrent +ainsi par les montagnes à travers la solitude. Bientôt le voyageur fut à +bout de vivres, et il fallut continuer sa route à jeun. Se sentant sur +le point de mourir d’inanition, il banda son arc et se disposa à percer +le loup, dans l’intention de le manger. Mais le loup, s’apercevant de +ses intentions, se sauva. Alors le malheureux, de plus en plus affaibli +par la faim, s’abandonna au désespoir et se jeta à terre. S’étant +endormi, il vit en rêve un homme qui lui dit: «Debout! Il n’est pas +temps de dormir; prends du côté vers lequel tu as les pieds tournés; +c’est là qu’est l’Italie.» Lopichis, à son réveil, obéit à l’homme de sa +vision, et bientôt il rencontra une habitation humaine, car il y avait +des Slaves établis dans cette région. Une vieille femme accueillit le +fugitif, le cacha dans sa maison, et lui donna à manger, mais en petite +quantité à la fois, de peur que, si elle le rassasiait du coup, il ne +vînt à périr[247]. Lorsqu’il eut repris ses forces, elle lui donna des +provisions et lui indiqua le chemin qu’il devait prendre. Quelques jours +après, Lopichis mettait les pieds sur le sol de l’Italie, et rentrait +dans sa maison paternelle. Elle n’avait plus de toit; les ronces et les +épines croissaient en épais buissons à l’intérieur. Lorsqu’il eut +d’abord élagué toute cette végétation, il trouva un grand frêne auquel +il suspendit son carquois. Avec les secours que lui fournirent ses +proches et ses amis, il put rebâtir la maison, puis il se maria, mais il +ne recouvra jamais les nombreux biens que son père avait possédés, car +ceux qui les avaient envahis étaient protégés par la prescription. «Ce +Lopichis, ajoute Paul Diacre par manière de conclusion, était mon +bisaïeul, puisqu’il fut le père de mon grand-père Aréchis, et le +grand-père de Warnefrid dont je suis le fils[248].» + + [247] Paulatim ei victum ministravit, ne, si ei usque ad saturitatem + alimoniam praeberet, ejus vitam funditus extingueret. + + [248] Paul Diacre, _Hist. Langob._, IV, 37. + +Plus célèbre et non moins dramatique est l’histoire de la fuite de +Walther et d’Hildegonde, qui nous ramène d’ailleurs au beau milieu des +invasions hunniques. Bien qu’elle n’ait été mise par écrit qu’au Xe +siècle, dans le beau poème du moine Ekkehard de Saint-Gall, elle remonte +par sa donnée première aux jours mêmes qui suivirent l’expédition +d’Attila en Gaule, et c’est une raison de plus pour la rapprocher de +notre chant inconnu sur la captivité de Childéric parmi les Huns. + +Walther, fils du roi d’Aquitaine, et Hildegonde, fille du roi des +Burgondes, sont fiancés depuis longtemps. Livrés l’un et l’autre au roi +barbare en qualité d’ôtages, ils vivent à sa cour dans les liens d’une +captivité dorée, car, bien que le jeune homme ait conquis la faveur du +roi, et que la jeune fille soit dans les bonnes grâces de la reine, ils +ne sentent pas moins lourdement le poids de leurs chaînes. Un jour +enfin, en revenant d’une expédition victorieuse qu’il a faite pour le +compte d’Attila, et où il s’est couvert de gloire, Walther s’ouvre de +ses projets à la princesse burgonde. «J’irai où tu iras, lui répond-elle +avec une noble simplicité, et je partagerai ta destinée.» Walther offre +un grand banquet au roi des Huns et à toute sa cour. Au milieu de la +nuit, pendant que les convives, accablés par le vin, dorment éparpillés +dans son palais, il fuit avec sa fiancée. Tous deux montent sur _Lion_, +le cheval de Walther: lui, couvert de sa cuirasse et de son casque, les +jambes garnies de guêtres d’or, une épée à chaque côté, le bouclier au +bras, la lance au poing; elle, tenant les rênes du cheval en même temps +que les filets de pêche, engins qui doivent leur procurer leur +nourriture pendant la route. Aux deux flancs du coursier, ils ont pris +la précaution de pendre un coffre rempli de trésors. Dans cet attirail, +ils fuient, et leur fuite dure quarante jours. Pendant la nuit, le bon +coursier leur fait dévorer l’espace; dès que vient l’aube, ils se +tiennent cachés à l’ombre des forêts, sur la croupe des montagnes, +prenant des oiseaux à la glu ou au piège, et du poisson quand ils +arrivent dans les vallées. Les Huns envoyés à leur poursuite ne +parviennent pas à les rattraper. Les deux fugitifs atteignent enfin les +Vosges, où, dans le défilé de Wasgenstein, les attendent leurs suprêmes +aventures. + +Telles étaient les histoires d’évasion qui circulaient parmi les peuples +germaniques, et que la voix ailée de la poésie faisait retentir de +peuple en peuple. Il y en avait peu qui inspirassent un intérêt plus +passionné et plus universel. Aussi comprend-on que des épopées entières, +comme l’est le _Waltharius_, soient sorties du récit d’un de ces simples +épisodes. Chacun se retrouvait soi-même dans les héros de ces poèmes, +et, en les entendant chanter, voyait se dresser devant sa mémoire le +souvenir des heures les plus dramatiques de son passé. La poésie n’était +ici que l’écho de la vie; elle la reflétait avec des couleurs à peine +plus éclatantes, et l’imagination ne pouvait pas ajouter grand chose aux +émotions de la réalité. Je ne vois presque aucune différence de qualité +entre la fuite de Waltharius et d’Hildegonde, racontée par le poète du +Xe siècle, et celle de Léon et d’Attale, telle qu’au VIe siècle le +chroniqueur franc l’écrit sous la dictée de souvenirs personnels. Voici, +dans le texte de Grégoire de Tours, cette curieuse aventure, que je ne +veux pas déflorer par une analyse. + +«Théodoric et Childebert firent alliance, et, s’étant prêté serment de +ne point marcher l’un contre l’autre, ils se donnèrent mutuellement des +ôtages pour confirmer leurs promesses. Parmi ces ôtages se trouvaient +beaucoup de fils de sénateurs, mais, de nouvelles discordes s’étant +élevées entre les rois, ils furent voués aux travaux publics, et tous +ceux qui les avaient en garde en firent leurs serviteurs. Un bon nombre +cependant s’échappèrent par la fuite et retournèrent dans leur pays, +tandis que quelques-uns demeurèrent en esclavage. Parmi ceux-ci, Attale, +neveu du bienheureux Grégoire, évêque de Langres, avait été employé au +service public et destiné à garder les chevaux; il avait pour maître un +barbare qui habitait le territoire de Trèves. Le bienheureux Grégoire +envoya des serviteurs à sa recherche, et, lorsqu’on l’eut trouvé, on +apporta à cet homme des présents; mais il les refusa en disant: «De la +race dont il est, il me faut dix livres d’or pour sa rançon.» Lorsque +les serviteurs furent revenus, Léon, attaché à la cuisine de l’évêque, +lui dit: «Si tu veux le permettre, peut-être pourrai-je le tirer de sa +captivité.» Son maître fut joyeux de ces paroles, et Léon se rendit au +lieu qu’on lui avait indiqué. Il voulut enlever secrètement le jeune +homme, mais il ne put y parvenir. Alors, menant avec lui un autre homme, +il lui dit: «Viens avec moi, vends-moi à ce barbare, et le prix de ma +vente sera pour toi; tout ce que je veux, c’est d’être plus en liberté, +de faire ce que j’ai résolu.» Le marché fait, l’homme alla avec lui, et +s’en retourna après l’avoir vendu douze pièces d’or. Le maître de Léon, +ayant demandé à son serviteur ce qu’il savait faire, celui-ci répondit: +«Je suis très habile à faire tout ce qui doit se manger à la table de +mes maîtres, et je ne crains pas qu’on en puisse trouver un autre égal à +moi dans cette science. Je te le dis en vérité: quand tu voudras donner +un festin au roi, je suis en état de composer des mets royaux, et +personne ne les saurait mieux faire que moi.» Et le maître lui dit: +«Voilà le jour du Soleil qui approche (car c’est ainsi que les barbares +ont coutume d’appeler le jour du Seigneur), et ce jour-là, nos voisins +et nos parents sont invités à ma maison; je te prie de me faire un repas +qui excite leur admiration et duquel ils disent: «Nous n’aurions pas +attendu mieux dans la maison du roi.» Et l’autre dit: «Que mon maître +ordonne qu’on me rassemble une grande quantité de volailles, et je ferai +ce que tu me commandes.» On prépara ce qu’avait demandé Léon. Le jour du +Seigneur vint à luire, et il fit un grand repas plein de choses +délicieuses. Tous mangèrent, tous louèrent le festin; les parents +ensuite s’en allèrent, le maître remercia son serviteur, et celui-ci eut +autorité sur tout ce que possédait son maître. Il avait grand soin de +lui plaire, et distribuait à tous ceux qui étaient avec lui leur +nourriture et les viandes préparées. Après l’espace d’un an, son maître +ayant en lui une entière confiance, il se rendit dans la prairie proche +de la maison, où Attale était à garder les chevaux, et, se couchant à +terre loin de lui et le dos tourné de son côté, afin qu’on ne s’aperçût +pas qu’ils parlaient ensemble, il dit au jeune homme: «Il est temps que +nous songions à retourner dans notre patrie; je t’avertis donc, lorsque +cette nuit tu auras ramené les chevaux dans l’enclos, de ne pas te +laisser aller au sommeil, mais, dès que je t’appellerai, de venir, et +nous nous mettrons en marche.» Le barbare avait invité ce soir-là à un +festin beaucoup de ses parents, au nombre desquels était son gendre qui +avait épousé sa fille. Au milieu de la nuit, comme ils eurent quitté la +table et se furent livrés au repos, Léon porta un breuvage au gendre de +son maître, et lui présenta à boire ce qu’il avait versé; l’autre lui +parla ainsi: «Dis-moi donc, toi, l’homme de confiance de mon beau-père, +quand te viendra l’envie de prendre des chevaux et de t’en retourner +dans ton pays?» Ce qu’il lui disait par jeu et en s’amusant. Et lui, de +même, en riant, lui dit avec vérité: «C’est mon projet cette nuit, s’il +plaît à Dieu.» Et l’autre dit: «Il faut que mes serviteurs aient soin de +me bien garder, afin que tu ne n’emportes rien.» Et ils se quittèrent en +riant. Tout le monde étant endormi, Léon appela Attale, et, les chevaux +sellés, il lui demanda s’il avait des armes. Attale répondit: «Non, je +n’en ai pas, si ce n’est une petite lance.» Léon entra dans la demeure +de son maître et lui prit son bouclier et sa framée. Celui-ci demanda +qui c’était et ce qu’on lui voulait. Léon répondit: «C’est moi, Léon, +ton serviteur, et je presse Attale de se lever en diligence et de +conduire les chevaux au pâturage, car il est là endormi comme un +ivrogne.» L’autre lui dit: «Fais ce qui te plaira», et, en disant cela, +il s’endormit. + +Léon, étant ressorti, munit d’armes le jeune homme, et, par la grâce de +Dieu, trouva ouverte la porte d’entrée qu’il avait fermée au +commencement de la nuit avec des clous enfoncés à coups de marteau pour +la sûreté des chevaux. Et, rendant grâces au Seigneur, ils prirent les +autres chevaux et s’en allèrent, emportant aussi un paquet de vêtements. +Mais lorsqu’ils furent arrivés à la Moselle, en la traversant, ils +trouvèrent des hommes qui les arrêtèrent; et ayant laissé leurs chevaux +et leurs vêtements, ils passèrent l’eau sur leur bouclier et arrivèrent +sur l’autre rive, et, dans l’obscurité de la nuit, ils entrèrent dans la +forêt où ils se cachèrent. La troisième nuit était arrivée depuis qu’ils +voyageaient sans avoir goûté la moindre nourriture; alors, par la +permission de Dieu, ils trouvèrent un arbre couvert du fruit appelé +vulgairement prunes, et ils les mangèrent. S’étant un peu soutenus par +ce moyen, ils continuèrent leur route et entrèrent en Champagne. Comme +ils y voyageaient, ils entendirent le trépignement des chevaux qui +arrivaient en courant, et dirent: «Couchons-nous à terre, afin que les +gens qui viennent ne nous aperçoivent pas.» Et voilà que tout à coup ils +virent un grand buisson de ronces, et, passant auprès, ils se jetèrent à +terre, leurs épées nues, afin que, s’ils étaient attaqués, ils pussent +se défendre avec leur framée, comme contre des voleurs. Lorsque ceux +qu’ils avaient entendus arrivèrent auprès de ce buisson d’épines, ils +s’arrêtèrent, et l’un des deux, pendant que leurs chevaux lâchaient +l’urine, dit: «Malheur à moi, de ce que ces misérables se sont enfuis +sans que je puisse les retrouver; mais je le dis, par mon salut, si nous +les trouvons, l’un sera condamné au gibet, et je ferai hacher l’autre en +pièces à coups d’épée.» C’était leur maître, le barbare, qui parlait +ainsi; il venait de la ville de Reims, où il avait été à leur recherche, +et il les aurait trouvés en route si la nuit ne l’en eût empêché. Les +chevaux se mirent en route et repartirent. Cette même nuit, les deux +autres arrivaient à la ville, et, y étant entrés, trouvèrent un homme +auquel ils demandèrent la maison du prêtre Paulelle. Il la leur indiqua, +et, comme ils traversaient la place, on sonna matines, car c’était le +jour du Seigneur. Ils frappèrent à la porte du prêtre et entrèrent. Léon +lui dit le nom de son maître. Alors le prêtre lui dit: «Ma vision s’est +vérifiée, car j’ai vu cette nuit deux colombes qui sont venues en volant +se poser sur ma main; l’une des deux était blanche et l’autre noire.» +Ils dirent au prêtre: «Il faut que Dieu nous pardonne; malgré la +solennité du jour, nous vous prions de nous donner quelque nourriture, +car voilà la quatrième fois que le soleil se lève depuis que nous +n’avons goûté ni pain, ni rien de cuit.» Ayant caché les deux jeunes +gens, il leur donna du pain trempé dans du vin, et alla à matines. Il y +fut suivi par le barbare qui revenait cherchant ses esclaves, mais, +trompé par le prêtre, il s’en retourna, car le prêtre était depuis +longtemps lié d’amitié avec le bienheureux Grégoire. Les jeunes gens +ayant repris leurs forces en mangeant, demeurèrent deux jours dans la +maison du prêtre, puis s’en allèrent; ils arrivèrent ainsi chez saint +Grégoire. Le pontife, réjoui en les voyant, pleura sur le cou de son +neveu Attale. Il délivra Léon et toute sa race du joug de la servitude, +et lui donna des terres en propre, dans lesquelles il vécut libre le +reste de ses jours avec sa femme et ses enfants[249].» + + [249] Greg. Tur., III, 15, traduction Guizot, t. I, p. 129 et + suivantes. Cette traduction est peu sûre; j’en ai corrigé quelques + inexactitudes au passage et je prie le lecteur de ne pas m’attribuer + celles qui restent. + +Ce récit, et les autres que j’ai reproduits plus haut, différaient-ils +considérablement de la chanson du Ve siècle, dans laquelle les Francs +célébraient la fuite de Childéric et de sa mère? Je suis porté à croire +qu’il devait y avoir une ressemblance singulière entre eux, et qu’ils +étaient tous coulés, si je puis ainsi parler, dans le même moule. Le +rôle du cuisinier Léon se retrouvait probablement, avec des variantes, +dans celui du fidèle Wiomad, et c’était sans doute aussi grâce à un +stratagème qu’il sauvait son jeune maître. Wiomad, d’ailleurs, on le +verra plus loin, excellait dans l’art des inventions ingénieuses. Je ne +veux pas aller plus loin dans la voie des conjectures, mais je ne puis +m’empêcher de faire remarquer que, dans l’épisode d’Attale comme dans la +légende de Walther, les prisonniers profitent de l’ivresse de leurs +maîtres pour prendre le large. L’imagination est la même partout, et les +événements qui se produisent dans les mêmes circonstances se ressemblent +d’une manière frappante à travers tous les âges. Une reconstitution +approximative de l’histoire de Childéric prisonnier des Huns ne serait +donc pas une entreprise des plus téméraires, si toutefois il valait la +peine de faire un travail de ce genre. + +Je me bornerai, en terminant, à deux réflexions. La première, c’est que +l’histoire de la fuite de Childéric devait être assez répandue au VIe +siècle pour que Frédégaire crût pouvoir en parler par simple voie +d’allusion, comme s’il s’adressait à un public parfaitement au courant +du sujet. La seconde, c’est que ce chant existait nécessairement à +l’époque de Grégoire de Tours, et qu’il ne doit pas être resté ignoré de +cet auteur. Nous possédons même un indice permettant de croire qu’il en +a fait un certain usage. Mérovée est, pour lui, le père de Childéric: il +n’élève aucun doute par rapport au lien de famille qui les unit. Or, on +ne voit pas quel document pourrait lui avoir fait connaître cette +filiation, sinon précisément notre chanson qui, à l’occasion de +Childéric et de sa mère, prononçait sans doute, tout au moins, le nom de +Mérovée. Grégoire en aura retenu ce point, laissant de côté le reste +pour les mêmes raisons qui lui ont fait écarter plus d’une autre +tradition barbare[250]. + + [250] Voir ci-dessus, p. 157. + +On comprend que je n’essaie pas de discuter l’historicité de la légende, +puisque c’est à peine si nous en connaissons la substance. L’attitude +que Grégoire semble avoir observée vis-à-vis d’elle, n’est pas pour +donner une grande opinion de sa vraisemblance. Il faut cependant +convenir que le fait lui-même ne présente ni impossibilité ni +contradiction. Childéric, mort en 481, a bien pu n’être qu’un enfant +trente ans auparavant, lors de la fameuse invasion d’Attila. Nous savons +d’ailleurs, par Grégoire de Tours, que les Francs ont été mêlés dans une +large mesure au drame sanglant de Mauriac, et qu’un roi de cette nation +y a combattu dans les rangs des Romains[251]. Il y a plus. Au rapport de +Priscus, un des historiens les plus dignes de foi du Bas-Empire, Attila, +lors de son expédition de Gaule en 451, s’est attaqué directement aux +Francs, et voici dans quelles circonstances. Le roi de ce peuple étant +mort, ses deux fils se disputèrent sa succession, et chacun d’eux se +procura des alliances. L’aîné obtint celle d’Attila; le cadet se mit +sous la protection d’Aétius, qui l’adopta comme fils, le combla de +présents, et l’envoya auprès de l’empereur. Priscus se souvient d’avoir +rencontré ce jeune prince à Rome, avec sa barbe naissante et ses longs +cheveux blonds qui flottaient sur ses épaules[252]. Il serait donc aussi +facile que séduisant d’admettre, en combinant les textes de Grégoire, de +Frédégaire et de Priscus, que le jeune roi franc qui jouissait de la +protection des Romains n’est autre que Childéric, que c’est lui qui a +combattu à Mauriac, et que, grâce à des circonstances qui nous +échappent, il est devenu le héros d’un chant épique, racontant sa +captivité chez les Huns avec sa mère, et sa délivrance, due à l’adresse +du fidèle Wiomad[253]. Mais il ne serait pas prudent de se complaire +dans cette hypothèse, étant donné que rien ne nous autorise à admettre +que les Francs dont il est question dans Grégoire et dans Priscus soient +des Saliens, et des Saliens de la famille de Mérovée. Bien plus, le +texte de Priscus paraît se rapporter à d’autres personnages qu’au roi +franc dont parle Grégoire de Tours, car celui-ci est un homme dans la +force de l’âge, qui mène son peuple contre l’ennemi, tandis que le jeune +prince rencontré par l’écrivain byzantin est un adolescent, et que +Childéric n’est qu’un enfant à la même époque au dire de Frédégaire. +Bornons-nous donc au témoignage de celui-ci, sans essayer de le combiner +avec des matériaux de tout autre nature, et contentons-nous d’en garder +le seul renseignement un peu positif qu’il fournisse: le conflit des +Francs avec les Huns pendant la grande guerre de 451. Rien d’ailleurs +n’empêche d’admettre comme un fait historique la captivité de Childéric. +On ne voit pas comment il aurait pu naître une légende sur sa captivité +chez les Huns, s’il n’avait jamais été leur captif. + + [251] Greg. Tur. II, 7. Il ne le nomme pas, sans doute parce que sa + source orale, qui appartient au midi de la Gaule, ne connaissait pas + le nom. C’est un _Vita Lupi_ du IXe siècle qui, le premier, a risqué + le nom de Mérovée: Postremo Aurelianis urbem eis (sc. Hunnis) + obsidentibus, ad subsidium Galliarum advolavit patricius Romanorum + Etius, fultus et ipse Theodorici Wisigothorum et Merovei Francorum + regis aliorumque gentium copiis militaribus. _Acta Sanct._ 29 juill. + t. VII, p. 77E. + + [252] Ὃν κατὰ τὴν Ῥώμην εἴδομεν πρεσβευόμενον, μήπω ἰούλου ἀρχομένου, + ξανθὸν τὴν κόμην τοῖς αὐτοῦ περικεχυμένην διὰ μέγεθος ὤμοις. + Priscus. _Fragmenta_ 8 (Bonn). + + [253] Wietersheim, _Geschichte der Voelkerwanderungen_, 2e édition, t. + II, p. 247, admettant l’historicité du récit de Frédégaire, suppose + que la colonne septentrionale de l’armée des envahisseurs sera + entrée par Trèves dans la Belgique Ire, et aura donné sur + l’arrière-garde des Francs, en marche pour rejoindre Aétius. + + + + +CHAPITRE VII[254] + +Childéric. + +(SUITE.) + + [254] Je tiens à prévenir le lecteur que toutes les conclusions de ce + chapitre étaient tirées lorsque je pris connaissance du livre de M. + P. Rajna, _Le Origini dell’epopea francese_, qui était arrivé aux + mêmes résultats plusieurs années avant moi. Je fus moins contrarié + de me voir devancé sur un terrain que je croyais avoir exploré le + premier, que charmé de constater l’accord entre mes vues et celles + du maître de Florence: cette rencontre inattendue de nos recherches + respectives, parties de points de départ bien différents, était pour + moi, comme elle le sera pour le lecteur, une garantie assez sérieuse + de la justesse de leurs résultats. + + +La suite de l’histoire poétique de Childéric répond au caractère de ses +débuts. C’est, cette fois, Grégoire de Tours qui va nous la raconter. + +Childéric était très dissolu, et débauchait les filles des Francs. +Irrités, ceux-ci se soulevèrent contre lui, et, sans une prompte fuite, +il n’aurait pas échappé à la mort. Mais, avant de s’exiler, il avait +partagé une pièce d’or avec un de ses fidèles, qui lui avait promis +d’apaiser le peuple, et il avait été convenu, que quand l’heure serait +venue pour le roi de rentrer dans son pays, l’ami lui enverrait la +moitié de la pièce. Là-dessus, Childéric se retira en Thuringe auprès du +roi Basin et de la reine Basine. + +Les Francs, cependant, avaient à l’unanimité pris pour chef Aegidius, le +général romain. L’exil de Childéric dura huit années. Au bout de ce laps +de temps, son fidèle étant parvenu à réconcilier en secret le peuple +avec le souvenir de son roi, envoya à celui-ci le signe convenu. +Childéric revint et fut bien accueilli par les Francs, qui le remirent à +leur tête. Peu de temps après, la reine Basine abandonna son mari et +vint le rejoindre. Interrogée par lui pourquoi elle avait fait un si +long voyage, elle répondit: «C’est parce que je connais ta valeur. Si +j’avais cru qu’il y avait, même au delà de la mer, quelqu’un qui +l’emportât sur toi[255], c’est à lui que je me serais donnée.» Childéric +joyeux en fit sa femme, et elle lui donna un fils qu’elle appela Clovis: +celui-ci fut un grand et puissant guerrier[256]. + + [255] Si in transmarinis partibus aliquem cognovissem utiliorem tibi. + Sur le sens du mot _utilis_ v. ci-dessus p. 137, n. [215]. Cf. Greg. + Tur. III, 22: Matrona Deoteria nomine utilis valde atque sapiens. + Pétigny II, 359 se trompe étrangement sur la valeur de ce terme dans + la bouche de Basine; après l’avoir traduit par _brave_, il ajoute: + «L’expression de Grégoire de Tours, _virum utiliorem_, est beaucoup + plus naïve et ne peut se traduire.» Il n’y a de naïf ici que + l’étrange remarque de cet auteur. + + [256] Greg. Tur. II, 12. + +Frédégaire et le _Liber Historiae_, qui reproduisent le même récit avec +des variantes dont il sera question plus loin, nous font connaître le +nom de l’ami fidèle qui rendit tant de services à Childéric: il +s’appelait Wiomad[257]. Cet accord des deux chroniqueurs est d’autant +plus remarquable, que, comme je l’ai montré ailleurs[258], le _Liber +Historiae_ ne procède en rien de Frédégaire, qu’il n’a pas même connu: +preuve que le Burgonde et le Neustrien ont trouvé l’un et l’autre le nom +du personnage dans la tradition populaire. Mais pourquoi Grégoire de +Tours s’obstine-t-il à éviter ce nom, et à désigner l’ami de Childéric +par des expressions vagues comme _hominem sibi carum_, _amicus ejus_, +_amicus ille fidelis_? Serait-ce parce que sa source populaire ne lui +fournissait pas le nom? Une telle supposition est inadmissible: il n’y a +pas d’exemple qu’une tradition épique fasse entrer en scène des +personnages anonymes dans des rôles importants, et on ne peut douter que +le nom de Wiomad ait été un des éléments constitutifs de la légende dont +il est le héros. Si donc Grégoire ne nous l’a pas communiqué, ce ne peut +être que parce qu’il éprouvait quelque scrupule à l’égard de la +tradition. Sans doute, elle lui semblait trop peu sûre pour le +déterminer à donner une place définitive dans l’histoire à un personnage +qui n’était connu que par elle. Cet indice d’une faible mais réelle +résistance de l’esprit critique doit être noté. Il atteste une fois de +plus que, quand il s’agit de traditions orales, Grégoire ne se livre pas +entièrement à ses sources, et que, dans le doute, il se décide à +l’abstention. C’est ainsi que nous l’avons vu procéder plus haut envers +la légende relative à la filiation de Mérovée: il n’en assume pas la +responsabilité, et, forcé de la mentionner, il ne le fait qu’avec une +formule dubitative (_quidam adserunt_)[259]. Nous aurons plus d’une fois +encore, au cours de nos recherches, l’occasion de faire une constatation +analogue. + + [257] Frédég. III, 11; _Liber Historiae_, c. 6 et 7. + + [258] _Étude sur le Gesta Regum Francorum_ dans les _Bull. de l’Acad. + royale de Belgique_, IIIe série, t. XVIII, 1889. + + [259] V. ci-dessus p. 151 et suiv. + +Le choix du signe convenu entre Childéric et son fidèle est bien +germanique, et, à lui seul, il trahirait sous la plume de Grégoire de +Tours sa provenance barbare. Les Germains ne connaissaient pas +l’écriture; lorsqu’il leur fallait vérifier l’authenticité d’un message +venu de loin, leur embarras était souvent grand. Ils n’avaient pas de +meilleur moyen que de partager par moitié un objet quelconque, dont les +morceaux, rapprochés l’un de l’autre et se correspondant parfaitement, +attestaient d’une manière irrécusable leur unité primitive. Le partage +du sou d’or entre Childéric et Wiomad appartient à ce genre de +correspondance rudimentaire: lorsque le roi exilé recevra de la main du +messager le morceau qui, rapproché de celui qu’il garde, le complétera +exactement (_quando quidem hanc partem tibi misero, partesque conjunctae +unum efficerent solidum_) ce sera la preuve que le message est bien +envoyé par Wiomad, et qu’il peut avoir pleine confiance dans ce que dira +le messager[260]. + + [260] Ainsi s’explique également, en diplomatique, l’usage des chartes + connues sous le nom de _chirographes_, et dont le procédé de + vérification consiste également à rapprocher l’un de l’autre deux + exemplaires du même acte (_chartae pariclae_) écrits sur la même + feuille de parchemin, puis détachés l’un de l’autre, la coupure + traversant dans le sens longitudinal une ligne d’écriture contenant + le mot _cyrographum_ ou toute autre suite de lettres. V. Lebeuf, + _Dissertation sur l’époque de l’établissement des Francs dans les + Gaules_ p. 317. C’est en pays germanique, à savoir en Angleterre, + que nous rencontrons les plus anciennes traces de ce genre de + documents publics. Chifflet, _Anastasis Regis Childerici_ p. 65, + reproduit par Lebeuf l. l., avait déjà signalé l’usage, datant de + l’époque romaine, de casser des monnaies dont les morceaux servaient + de gages aux amis séparés par l’absence. + +Ce procédé de vérification est resté en usage dans le peuple, et j’en +retrouve un exemple curieux dans ces mêmes régions où, il y a quatorze +siècles, Childéric et son ami se séparaient après avoir partagé le sou. +En 1821, quelques jeunes prêtres flamands du séminaire de Malines +partaient en qualité de missionnaires pour l’Amérique. Sur le point de +les quitter, un ami qui les avait accompagnés jusqu’à Waelhem, demanda à +l’un d’eux de lui donner un souvenir: «N’ayant rien de mieux sur moi, +écrit le héros de cette histoire, je tirai un sou de ma poche, le pliai +en deux avec les dents, et le lui remis[261].» L’un de ces hommes, celui +qui partait, était le P. Desmet, fondateur de la mission des Montagnes +Rocheuses; l’autre, Monseigneur de Ram, premier recteur de l’université +de Louvain. Je ne doute pas que si les dents du P. Desmet avaient eu, +cette fois, la puissance dont il fit preuve en une autre occasion, il +n’eût remis à Mgr de Ram la moitié du sou en question, et n’eût gardé +l’autre pour lui: il semble bien que ce fût son intention, et qu’il ait, +très inconsciemment, voulu renouveler le partage épique des deux héros +francs. + + [261] _Lettres choisies du R. P. Desmet_, 2e série, p. 219. + +Voici un autre exemple pris dans la légende. La chanson du duc de +Brunswick, qui se chante encore aujourd’hui dans les provinces de +l’ancien royaume de Childéric, nous montre le prince revenu après de +longs voyages dans ses États, au moment même où sa femme célèbre la fête +de son nouveau mariage. Sous le costume d’un mendiant, il lui fait +demander à boire, et, dans la coupe d’or qu’elle lui a envoyée, il +jette, après l’avoir vidée, la moitié d’une bague. «A la vue de cet +objet, la duchesse s’écria avec force: Cet homme, c’est mon propre +époux! Elle plaça la moitié de la bague près de celle qui lui était +restée, et soudain les deux moitiés adhérèrent l’une à l’autre[262].» + + [262] + + Zy heeft zonder verzet het stuk van den ring verheven, + ’T een tegen ’t ander gezet: ’t is vast aan malkaer gebleven. + + E. de Coussemaker. _Chants populaires des Flamands de France_, Gand + 1856, p. 160. + +Sauf de légères divergences dans le détail, Frédégaire et le _Liber +Historiae_ sont d’accord avec Grégoire sur le choix du signe convenu +entre Childéric et Wiomad, sur le lieu où se retire le prince, et sur +l’élection d’Aegidius comme roi des Francs pendant son absence. Mais, +tandis que Grégoire est à peu près muet en ce qui concerne le moyen +employé par Wiomad pour réconcilier le peuple avec son souverain, +Frédégaire entre à ce sujet dans de longues digressions, et le _Liber +Historiae_, de son côté, dramatise l’action que Grégoire se borne à +indiquer par ces mots: _pacatis occultae Francis_. Évidemment, ces trois +mots laissent deviner plus qu’ils ne disent. On ne peut pas croire que +la légende omettait de faire connaître les artifices de Wiomad. Ce +fidèle serviteur était pour elle l’âme du récit, et les ruses auxquelles +il recourait devaient être considérées, par les auditeurs barbares, +comme la partie la plus intéressante de l’histoire. Le mot _occultae_ +est ici, encore une fois, un sommaire sous lequel un œil exercé peut +entrevoir tout un développement épique. Si Grégoire le passe sous +silence, c’est toujours à cause de sa défiance envers la légende +populaire, surtout lorsqu’elle lui fournit des situations et des +événements qui ne concordent pas avec les idées d’un Romain civilisé. +Les ruses de Wiomad lui auront paru trop grossières ou trop +invraisemblables pour être admises, et il aura préféré les passer sous +silence[263]. Cet expédient n’est certes pas de ceux qu’approuverait la +critique moderne, mais il n’en est pas qui ait été plus souvent employé, +et, de nos jours encore, on voit des historiens qui n’appliquent pas +d’autre méthode à l’examen des traditions populaires. + + [263] C’est avec une vraie satisfaction que je vois ce point de vue + affirmé encore par Fauriel, dont j’ai déjà eu l’occasion de + constater la remarquable perspicacité: «Il y a toute apparence, + écrit-il, que ces traditions fabuleuses, relatives à Childéric, + étaient déjà en circulation du temps de Grégoire de Tours, qui doit + en avoir eu connaissance, _car il semble s’en être défié_ et avoir + eu le dessein formel de les faire disparaître de son récit. Mais ce + n’est pas chose facile que ce départ de la vérité et de la poésie + dans les documents primitifs où elles ont été une fois confondues, + et il n’est pas étonnant que Grégoire y ait mal réussi. _Il n’a + donné un certain air de vraisemblance historique à son récit qu’en y + laissant tout également dans le vague et dans l’obscurité._» + (_Histoire de la Gaule méridionale sous la domination des + conquérants germains_, I, p. 273.) + +Il faut avouer que les artifices de Wiomad étaient bien faits pour +exciter la défiance d’un homme élevé au sein d’une civilisation dont le +mécanisme savant ne permettait pas de comprendre la puérile simplicité +de la légende germanique. Si l’on peut s’en rapporter ici à Frédégaire +et au _Liber Historiae_, d’autant plus dignes de foi que leur accord ne +provient pas d’un emprunt fait par l’un à l’autre, Wiomad aurait feint +traîtreusement d’être l’ami d’Aegidius, et, après avoir gagné sa +confiance, lui aurait persuadé de faire peser une dure oppression sur +les Francs, puis, se retournant vers ceux-ci, il leur aurait reproché +d’avoir chassé leur roi légitime et leur aurait suggéré l’idée de le +rappeler. Voilà qui explique le _pacatis occultae Francis_ de Grégoire. +Cette expression est manifestement une allusion à des faits de ce genre, +et il faut admettre que, rapportés à la fois par Frédégaire et par le +_Liber Historiae_, ils formaient le fond d’une version qui était déjà +sous les yeux de Grégoire de Tours au moment où il écrivait. + +Quant à la nature de l’oppression qu’Aegidius fait subir aux Francs, +elle est décrite par le _Liber Historiae_ d’une manière sommaire, par +Frédégaire avec beaucoup de détails. D’après ce dernier, Aegidius, +devenu souverain des Francs, nomme Wiomad sous-roi (_subregulus_). +Celui-ci lui conseille de lever sur eux un impôt d’un sou d’or +(_aureus_) par tête. Aegidius le fait, et les Francs paient. Wiomad lui +persuade de tripler ce tribut pour mieux les dompter et humilier leur +orgueil. Les Francs, ainsi accablés, s’exécutent cependant, se disant +qu’il vaut mieux encore payer tribut que de supporter le joug d’un +Childéric. Cela ne fait pas l’affaire de Wiomad, qui soutient à Aegidius +que les Francs sont des rebelles, et que, pour avoir raison d’eux, il +doit en faire périr plusieurs. Et lui-même en choisit une centaine qu’il +envoie au roi, lequel, toujours plus aveuglé, les fait mettre à mort. +Alors Wiomad s’adresse aux Francs et leur demande s’ils continueront de +payer tribut, et de souffrir que les leurs soient immolés comme des +troupeaux. Les Francs déclarent unanimement que, s’ils pouvaient trouver +Childéric, ils le remettraient à leur tête, parce qu’ils n’en peuvent +plus. Wiomad enchanté retourne auprès d’Aegidius, et lui affirme que +cette fois les Francs sont décidément soumis. Toute cette suite +d’intrigues manque dans le _Liber Historiae_, mais il paraît bien que +l’auteur de celui-ci l’a connue, et c’est par seul amour de la brièveté +qu’il le résume en disant: _Hortabatur_ (Wiomadus) _Egidio aliquos +Francos dolose oppremere. Ille audiens consilium ejus acrius coepit +oppremere eos[264]._ + + [264] _Liber Historiae_, c. 7. + +Voilà, sans doute, une histoire bien invraisemblable, mais de cette +invraisemblance épique qui n’avait rien de choquant pour les auditoires +populaires. L’épopée germanique nous présente plus d’une fois le type du +conseiller perfide qui, devenu le mauvais génie de son maître, le pousse +à tous les crimes et le précipite finalement dans la ruine. L’une des +plus caractéristiques parmi ces figures est le traître Sibich, qui, pour +se venger du roi Hermanaric qui a outragé sa femme, l’amène à se défaire +successivement de tous les membres de sa famille. Qu’on lise cette +légende dans le poème intitulé: _La fuite de Dietrich_[265], et l’on +sera frappé de l’identité de Sibich et de Wiomad, bien qu’il y ait entre +le récit de Frédégaire et la rédaction de l’épopée un intervalle +d’environ sept siècles. De part et d’autre, le traître est conçu d’une +manière tout à fait enfantine. Les mauvais conseils qu’il donne sont +tellement absurdes que la perfidie crève les yeux, bien que celui auquel +ils s’adressent se garde de s’en apercevoir jamais. On comprend que +Grégoire de Tours, qui avait lu des auteurs classiques, et qui avait été +habitué à des types d’une bien autre vérité psychologique[266], ait été +mis en défiance, et se soit refusé à regarder l’histoire des ruses de +Wiomad comme authentique. Frédégaire, qui, comme on le sait déjà, +n’avait ni la même éducation littéraire ni les mêmes scrupules de +critique, s’est borné à reproduire la tradition telle qu’il l’avait +entendue, et sans se préoccuper de ce qu’elle valait. + + [265] _Dietrichs Flucht_ éd. E. Martin dans le _Heldenbuch_, t. II, + Berlin 1866. + + [266] Il devait connaître au moins le Sinon de l’Énéide: or, entre un + Sinon et un Sibich ou un Wiomad, quelle distance! + +Je continue maintenant l’examen de notre légende. + +Il semble bien qu’après avoir reconquis les sympathies du peuple pour +Childéric, Wiomad n’ait plus qu’à lui renvoyer la demi-pièce d’or, pour +lui marquer qu’il peut désormais revenir en toute sécurité. C’est ainsi, +en effet, que les choses se passent dans Grégoire et dans le _Liber +Historiae_. Mais il en est autrement chez Frédégaire, qui intercale ici +un stratagème nouveau, et bien inutile, pour faire revenir Childéric. Le +rusé personnage qui mène décidément son Aegidius par le bout du nez, lui +persuade maintenant d’envoyer une ambassade à l’empereur Maurice, pour +lui réclamer une somme de 50,000 sous d’or, destinés à payer la fidélité +des barbares du voisinage. Lui-même demande la permission d’adjoindre à +cette ambassade un sien esclave, qui doit acheter de l’argent à +Constantinople[267]; en réalité, l’esclave est chargé de remettre la +demi-pièce d’or à Childéric, qui se trouve dans la grande ville. Comment +est-il arrivé là, alors que Grégoire et le _Liber Historiae_ ne parlent +que de son exil en Thuringe, et que, dans le récit de Frédégaire +lui-même, il n’a pas été question auparavant de son départ pour Byzance? +C’est ce que nous apprendrons tout à l’heure. L’ambassade part; +l’esclave de Wiomad s’en va avec elle, porteur d’un sac qui contient +prétendûment l’or destiné à l’échange, mais qui, en réalité, est rempli +de jetons de plomb. Ce qu’il a de plus précieux sur lui, c’est le +demi-aureus que son maître l’a chargé de remettre en secret à Childéric. +L’esclave a de plus reçu la mission de prendre les devants, et de +prévenir sans retard Childéric que le malheureux Aegidius, au lieu +d’envoyer à Constantinople les tributs de la Gaule, a l’audace d’en +demander lui-même à l’empereur. Childéric court faire ce beau message à +Maurice, qui, saisi d’indignation, fait jeter en prison les messagers +d’Aegidius, et envoie Childéric en Gaule pour tirer vengeance du sujet +infidèle. + + [267] Addens dixitque ad eum: «Aliquantulum solidos tuae instantiae + locum accipiens militavi: parum servus tuus argentum habeo. Vellebam + cum tuis legatis puerum dirigere, ut melius Constantinopole mihi + argentum mercaret.» Tunc acceptis ab Eiegio quingentos in munere + aureos, quos ad hoc opus emendum transmitteret, misit puerum + creditarium sibi etc. Fredeg. III, 11. Ce passage ne manque pas + d’intérêt pour l’histoire monétaire des Francs. + +Childéric se met en route, comblé de cadeaux par Maurice. Wiomad, +prévenu par son esclave revenu sur ces entrefaites, vient à sa rencontre +à Bar, où le roi est reçu par ses sujets, et où, sur le conseil de +Wiomad, il leur fait gracieusement remise de tous les tributs publics. +Il est ensuite reconnu par tout le peuple franc, livre plusieurs combats +à Aegidius et remporte de sanglants succès sur les Romains. + +Tel est le récit de Frédégaire. On voit qu’il se compose de deux +légendes indépendantes, en partie contradictoires entre elles, +d’ailleurs imparfaitement soudées l’une à l’autre, et dont l’une place +l’exil de Childéric en Thuringe, tandis que l’autre lui assigne pour +retraite Constantinople. Examinons d’abord cette dernière, qui est +entièrement inconnue de Grégoire et du _Liber Historiae_. + +Cette légende est manifestement postérieure à Grégoire de Tours, et elle +fait partie de ce développement graduel auquel sont soumises, dans la +bouche du peuple, les données de la tradition, lorsqu’elles ont obtenu +quelque popularité. D’abord, c’est bien de Thuringe que Grégoire fait +revenir Childéric (_a Thoringia regressus_) ne laissant aucune place à +l’hypothèse que l’histoire de l’exil à Constantinople aurait déjà été en +circulation de son temps. Le caractère parasite de l’épisode ajouté par +Frédégaire est d’ailleurs si frappant, qu’on pourrait le découper comme +à l’emporte-pièce dans sa propre narration, sans qu’elle en fût altérée; +au contraire, elle paraîtrait, après cette amputation, beaucoup plus +logique et plus vraisemblable[268]. Enfin, la mention de l’empereur +Maurice suffit pour assigner à l’épisode une date postérieure à Grégoire +de Tours, car celui-ci est mort en 594, et Maurice monta sur le trône en +582, plusieurs années après que Grégoire avait écrit les premiers livres +de sa chronique[269]. + + [268] Mettez entre crochets tout le passage qui commence à _Dans + idemque consilio_ et qui s’arrête à _multis muneribus a Mauricio + ditatus_, et lisez le reste d’un trait; l’évidence alors sera + éclatante. + + [269] Je vois par une note de l’édition Arndt-Krusch, que Labarte + (_Histoire des arts industriels au moyen âge_, I, p. 454) constatant + l’anachronisme, veut corriger Frédégaire, en mettant Marcianus à la + place de Mauricius. C’est une erreur, il ne faut pas corriger les + traditions épiques, il faut se borner à en prendre acte et à + constater leur procédé. + +Il vaut d’ailleurs la peine, pour l’historien autant que pour le +critique, de scruter un peu plus attentivement les origines de la +légende qui met en scène l’empereur Maurice. Évidemment, elle n’est pas +née du vivant de celui-ci, qui ne mourut qu’en 602, et il est même peu +probable qu’elle ait pris naissance sous le règne de son premier +successeur Phocas (602-610). Même chez un peuple aussi barbare que +l’étaient alors les Francs, on ne pouvait avoir oublié si vite le +Maurice historique, dont on devait avoir parlé plus d’une fois en pays +franc, à cause de ses fréquentes négociations avec les souverains de ce +pays[270], et en particulier de certain conflit assez retentissant qu’il +avait eu avec Childebert II[271]. C’est donc tout au plus sous le règne +d’Héraclius, c’est-à-dire après 610, que les notions chronologiques sur +le règne de Maurice auront été assez brouillées en Gaule pour qu’on fît +de cet empereur un contemporain de Childéric, qui avait vécu plus d’un +siècle avant lui. + + [270] Greg. Tur. VI, 42; VIII, 18; IX, 25; X, 24. Paul Diacre, III, + 17, 22, 29, 31. + + [271] Voir sur cette affaire Greg. Tur. X, 2 et 4. + +Pourquoi l’imagination populaire a fait choix du nom de Maurice, c’est +ce que pourra dire quiconque a un peu réfléchi à la formation des +légendes nationales. On a pris, parmi les empereurs du passé, celui dont +on avait conservé le souvenir le plus vif, et il se trouvait, pour les +raisons indiquées ci-dessus, que c’était Maurice. Ce _transfert épique_, +s’il m’est permis de baptiser de la sorte le procédé en question, +l’imagination populaire le fait toujours en pareil cas, et l’épopée n’en +a pas de plus familier. + +Un dernier point resterait à élucider dans l’histoire de l’épisode +ajouté par Frédégaire. D’où vient cette singulière légende qui, née au +VIIe siècle, fait fuir le roi barbare à Constantinople, et montre la +Gaule administrée pendant quelque temps au nom des empereurs? Nous avons +établi qu’elle est dépourvue de tout fondement historique; il est, dès +lors, parfaitement inutile de lui chercher un lointain point d’attache +avec l’histoire dans le passage de Priscus, parlant d’un prince franc +qu’il a vu à Rome[272]. Par contre, on trouve dans l’histoire du VIe +siècle quelques faits qu’on pourrait considérer comme ayant fourni des +matériaux à la fantaisie épique. Le premier de ces faits, c’est qu’un +aventurier, nommé Gundovald, qui se disait fils de Clotaire I, après +avoir fait quelque bruit chez les Francs, s’était réfugié auprès de +Narsès et de là à Constantinople, d’où il était revenu au bout de +quelque temps comme un véritable prétendant à la couronne (582)[273]. Il +paraît que le duc Gonthran Boson, un intrigant de la pire espèce, +l’avait appelé, et qu’il avait même fait exprès le voyage de +Constantinople pour le décider à tenter l’aventure[274]. Parmi les +grands, il y en avait plusieurs, notamment les ducs Mummolus et +Desiderius, qui avaient ouvertement embrassé la cause du +prétendant[275]. «Viens, lui avaient-ils dit, tu es attendu par tous les +grands du royaume de Childebert, et il n’y a personne qui osera bouger +devant toi. Nous savons tous que tu es le fils de Clotaire, et il ne +reste personne en Gaule qui puisse gouverner le royaume, si tu ne +viens[276].» De pareilles offres décidèrent Gundovald; il débarqua à +Marseille, où il fut bien accueilli par l’évêque. Il fut élevé sur le +pavois par son parti à Brives-la-Gaillarde, et il commença ensuite à +parcourir le pays en véritable souverain. Il entra dans plusieurs villes +importantes, comme Angoulême, Toulouse, Bordeaux, et envoya sommer +impérieusement le roi Gonthran de lui restituer sa part d’héritage[277]. + + [272] V. ci-dessus p. 177. + + [273] Greg. Tur. VI, 24. + + [274] Id. VI, 26. Cf. VII, 14, 32 et 36. + + [275] Id. VII, 10. + + [276] Id. l. l. + + [277] Id. VII, 32. + +Tous les traits de la vie de cet aventurier sont ici à noter. L’esprit +public en avait été fort frappé, et en particulier de cette circonstance +du voyage à Constantinople: elle est mentionnée nombre de fois. A cette +date, en pays franc, on était un personnage quand on avait été à +Constantinople, et qu’on avait vu l’empereur! Ajoutons que ceci se +passait sous l’empereur Maurice, et que même beaucoup d’historiens ont +voulu voir, dans l’équipée de Gundovald, une ambitieuse tentative de +Byzance pour remettre la Gaule sous ses lois[278]. N’est-ce pas dans +l’histoire de cet aventurier que la légende de l’exil de Childéric à +Constantinople s’est fournie de ses traits principaux? Nous avons de +part et d’autre un prétendant chassé du pays franc, réfugié à +Constantinople, favorisé par l’empereur Maurice, rappelé par des Francs +qui sont allés lui offrir de rentrer, enfin, revenant par mer en +Gaule[279]. Certes, je ne soutiens pas que l’histoire de Gundovald soit +devenue celle de Childéric, dont elle diffère d’ailleurs par son +dénouement tragique, mais je dis qu’elle doit lui avoir servi de moule. +Peut-être même est-ce du vivant du prétendant que la légende de +Childéric s’est modelée sur la sienne. C’est du moins ce que laisserait +croire la frappante analogie de certains traits, qu’on trouve à la fois +dans le récit historique et dans la tradition légendaire. Ainsi, +l’histoire des 50,000 sous d’or subtilisés par Childebert I à +Maurice[280] a, très probablement, fourni à la légende l’idée de la même +somme indûment réclamée par Aegidius au même empereur. D’autre part, il +y a des aventures d’ambassadeurs francs envoyés à Maurice et maltraités +en route, qui ont un singulier air de famille avec ce que nous lisons +encore dans l’histoire de Gundovald[281]. Il n’est donc pas téméraire de +voir, dans l’aventure réelle, le type sur lequel s’est modelé l’épisode +légendaire ajouté par le chroniqueur du VIIe siècle à l’histoire de +Childéric[282]. + + [278] Deloche dans les _Mémoires de l’Acad. des Inscript._, t. XXX, 2e + partie, contre Robert, _ibid._ A. Gasquet, _L’Empire byzantin et la + monarchie franque_, p. 186. + + [279] Evicto navale revertit in Galliis (Frédég., III, 11). Gundovald + rentre par Marseille. Greg. Tur., VII, 36. + + [280] Greg. Tur. VI, 42 (Childebertus) ab imperatore autem Mauricio + ante hos annos quinquaginta milia soledorum acceperat, ut + Langobardos de Italia extruderit. Audito autem imperator quod cum + his in pace conjunctus est pecuniam repetibat, sed hic fidus a + solaciis nec responsum quidem pro hac re voluit reddere. + + [281] Par exemple Greg. Tur. X, 2. + + [282] Sicchè, conchiudendo, a me pare verosimile un rifacimento del + poema di Childerico sullo scorcio del secolo VI, o al più tardi nei + primi anni del VII. Rajna, p. 67. + +La mention de la ville de Bar dans le récit de Frédégaire nous fournit +une autre indication. Bar-le-Duc était la première ville du royaume +d’Austrasie quand on y entrait par le sud; c’est pour cela que Wiomad y +vient à la rencontre de son roi, et que l’on mentionne l’accueil que les +habitants font à celui-ci. En d’autres termes, la légende veut dire que +Childéric, en revenant de Constantinople, _est reçu aux frontières de +son royaume par son peuple, et la remise d’impôts qu’il leur accorde est +un véritable don de joyeuse entrée_ (_inicium receptonis_)[283]. Ce +détail atteste que la chanson provient d’un endroit où l’on connaissait +la frontière qui séparait l’Austrasie de la Bourgogne, c’est-à-dire du +pays de Bar-le-Duc même, et je n’hésite pas à dire que c’est cette ville +seule qui avait intérêt à rappeler la prétendue remise d’impôts accordée +par le roi Childéric. Qui sait même si le détail n’a pas été ajouté dans +une intention satirique, à un moment où l’on se débattait contre les +exigences assez fréquentes du fisc mérovingien? + + [283] Rajna, qui n’a pas vu cela, croit à tort qu’il s’agit de + Bar-sur-Aube, qui est en Bourgogne (p. 58), et qui ne répond point + par conséquent aux indications de Frédégaire. + +Notre histoire est d’ailleurs bien dans le goût des récits francs. Nous +en rencontrons encore une autre dans la chronique de Frédégaire, qui, +bien qu’elle se rapporte à des faits beaucoup plus rapprochés de lui, +sent également sa légende. Adaloald, roi des Lombards, avait fait très +bon accueil à Eusebius, que l’empereur Maurice lui avait envoyé pour le +tromper[284]. Mais, après que sur le conseil d’Eusebius il s’était +laissé oindre de divers onguents, il se trouva entièrement au pouvoir de +ce dernier, et incapable de faire autre chose que ce qu’il lui disait. +Instigué par lui, il donna ordre de faire périr tous les grands du +royaume des Lombards; il voulait, après s’être débarrassé d’eux, se +livrer avec tout son peuple à l’empire. Une douzaine ayant déjà péri par +le glaive sans être coupables, les autres, se voyant menacés à leur +tour, élurent roi le duc de Turin Charoald, qui avait épousé Gondeberge, +sœur du roi Adaloald[285]. + + [284] Ingeniose ad se venientem. _Ingenium_ a déjà dans les textes + mérovingiens le sens qu’il a plus tard dans l’expression française: + _par fraude et mal engien_. + + [285] Frédég. IV, 49. + +Cette historiette, qui nous offre, je crois, le plus ancien exemple de +ce qu’on appelle aujourd’hui une suggestion, n’est autre chose qu’une +légende. En effet, en 624, date prétendue de l’événement, l’empereur +Maurice n’était plus de ce monde; il avait péri dès 602 sous les coups +de Phocas, et ce dernier lui-même avait succombé, en 610, à la vengeance +d’Héraclius. D’ailleurs, toute l’histoire a une saveur légendaire qui +suffit à la faire écarter[286]. Je ne l’ai mentionnée ici que pour +montrer la conformité de l’épisode qui nous occupe avec d’autres qui +sont sortis du même moule. + + [286] Has fabulas esse patet, dit Krusch dans une note l. l. + +Après cette digression, je reviens à la légende telle que la raconte +Grégoire de Tours, suivi d’ailleurs par Frédégaire et par le _Liber +Historiae_. Childéric, nous disent-ils tous les trois, a trouvé +l’hospitalité chez Basin, roi des Thuringiens, et chez sa femme Basine. +Après son retour au pays franc, Basine est venue le rejoindre, et elle +est devenue sa femme. Ce récit porte sur lui la marque manifeste de sa +provenance populaire, quand même le _respondisse fertur_, par lequel +Grégoire de Tours introduit la repartie de Basine, n’en serait pas la +preuve explicite. Après ce que j’ai dit plus haut au sujet de +l’allitération dans les noms des quatre prud’hommes auteurs de la loi +salique, il est inutile d’insister sur la parenté toute poétique créée +entre le nom de Basin et celui de sa femme: à elle seule, elle suffit +pour attester que nous nous trouvons ici sur le terrain de la fiction, +et non sur celui de l’histoire[287]. Basine est d’ailleurs, comme l’a +fort bien fait remarquer M. Rajna, le prototype de ces femmes amoureuses +qui, dans les chansons de Geste, vont se jeter sans façon dans les bras +des héros étrangers qu’elles aiment, en leur offrant leur amour avec +plus de franchise que de dignité. + + [287] Cf. P. Rajna, P. 54. + +Il faut noter de plus, dans le récit de Grégoire, une contradiction bien +significative. Childéric a été pendant huit ans l’hôte de Basine; or, en +la voyant reparaître, il lui adresse la parole comme s’il ne se doutait +pas de ce qui l’amène, presque comme s’il ne la connaissait pas. Et +elle-même lui répond comme si elle le voyait pour la première fois, et +que jusqu’alors elle ne l’eût connu que par la renommée. Bien plus, il +se réjouit du compliment qu’elle lui fait, et il la prend pour femme, +sans qu’il soit seulement question entre eux de Basin ni de leurs +relations antérieures[288]. Est-ce bien ainsi que devait se passer la +scène où se revoyaient deux personnages qui, dans tous les cas, étaient +l’un pour l’autre de vieilles connaissances, et qui s’apprêtaient à +trahir, elle son époux, lui son ami? Évidemment non, et l’on peut dire +sans exagération que le dialogue de Childéric et de Basine contredit le +récit de Grégoire. Mais cette circonstance est précieuse parce qu’elle +nous met sur la voie des diverses phases par lesquelles a passé +l’évolution incomplète de la légende. + + [288] Cette contradiction arrive à son comble dans les récits de + Roricon (Bouquet, III, p. 5) et d’Aimoin, I, VIII (ibid., p. 32) + qui, d’une part, amplifient sur Grégoire et sur Frédégaire en + parlant des relations adultères que Childéric aurait eues avec + Basine à la cour de Thuringe, et, qui, de l’autre, montrent + Childéric fort étonné de la visite de cette reine, et celle-ci + parlant comme si elle ne l’avait jamais vu. + +Et d’abord, en cherchant à démêler ce qu’elle contient de réel et de +fictif, nous devons constater l’existence historique d’un roi des +Thuringiens portant le nom de Basin. Nous savons par Fortunat que la +reine Radegonde était la petite-fille de ce roi[289], et il est +impossible d’admettre, comme l’ont fait quelques-uns, que ce +renseignement manque d’autorité[290]. Fortunat, en effet, était lié +d’amitié avec la sainte, et c’est par elle-même qu’il a connu ses +relations de famille. D’autre part, Basin est encore mentionné dans +l’_Origo Gentis Langobardorum_, document italien du VIIe siècle, qui +nous apprend qu’une de ses filles avait épousé Wacco, roi des +Lombards[291]; il est de plus nommé dans l’_Edictum Rothari Regis_, et +indiqué dans l’_Histoire des Lombards_ de Paul Diacre. Voilà un ensemble +de témoignages plus que suffisant pour élever au-dessus de tout doute +l’historicité du roi Basin. + + [289] Fortunat, _Vita Radegundis_, c. 1. + + [290] Comme fait M. Rajna, d’après qui (p. 54, n. 4) sainte Radegonde + était venue en Gaule trop jeune pour se rappeler le nom de son + grand-père. Donc, l’assertion positive de Fortunatus émanerait, elle + aussi, de la tradition poétique. Mais de deux choses l’une: ou bien + Fortunat tenait son renseignement de la sainte elle-même, et alors + qui s’avisera d’en contester l’authenticité? ou bien il l’avait dû + demander ailleurs, et quelle apparence qu’il eût été connu autour de + lui, tout en restant inconnu de la principale intéressée? + + [291] Nous possédons deux rédactions de l’_Origo Gentis + Langobardorum_. La première c. 4 écrit: Wacho habuit uxores tres: + Ranicundam filia Fisud regis Turingorum, etc. L’autre, conservée + dans le _Codex Gothanus_ du IXe siècle, dit: Wacho habuit uxores + tres: Ranicunda filia Pisen regis Turingorum. + + L’_Edictum Rothari Regis_: Wacho habuit uxores tres: una Ratecunda, + filia Pisen regis Thuringorum. + + Paul Diacre, _Hist. Langob._ I, 21: Ranicundam filiam regis + Turingorum. + + Remarquez en outre ce nom de Radegonde porté par une tante de la + sainte: la fidélité bien connue des familles germaniques à certains + prénoms est ici, sinon une preuve, du moins un indice. + +D’autre part, il est difficile de contester le nom de Basine donné par +la tradition à la mère de Clovis. A l’époque où cette tradition reçut sa +forme actuelle, c’est-à-dire, si je ne me trompe, du vivant de Clovis ou +peu après sa mort, ce nom n’était pas oublié[292], et il n’est pas +admissible qu’on en ait imaginé un autre que celui que fournissait la +réalité. Rien n’est plus vivace qu’un nom: il se perpétue avec le +souvenir du personnage qui l’a porté, et il ne cesse de faire corps avec +lui dans la mémoire de la multitude. Ajoutons que le vocable de Basine +reparaît encore dans la famille mérovingienne: nous le trouvons porté +par une fille du roi Chilpéric, religieuse à Poitiers, et il y a là tout +au moins une présomption en faveur de son emploi antérieur parmi les +ascendants de cette princesse[293]. Je crois donc pouvoir conclure que +la mère de Clovis s’est réellement appelée Basine, tout comme le roi des +Thuringiens a porté réellement le nom de Basin[294]. + + [292] «Il nous paraît, en effet, indubitable que la Basine dont parle + le poème a bien réellement donné le jour à Clodovech. Comment + supposer qu’un faux nom ait pu se répandre quand le véritable était + connu? Comment admettre surtout que celui de la mère de Clodovech + puisse être tombé dans l’oubli dès le temps de la mère de Grégoire?» + Junghans, _Histoire critique des rois Childéric et Clovis_, trad. + Monod, p. 11. + + V. encore Rajna p. 54, n. 4: Che una moglie di Childerico, e + propriamente la madre di Clodoveo si chiamasse realmente Basina, non + mi pare improbabile, etc., etc. + + [293] Greg, Tur. X, 39. + + [294] C’est donc bien à tort que Bangert, dans son compte rendu du + livre de Rajna, p. 113, prétend trouver aux noms du roi et de la + reine de Thuringe un cachet tout romain (_ein auffallend romanisches + Gepraege_) et y voit la preuve que, _longtemps avant Grégoire de + Tours_, les Gallo-Romains auraient déjà appris, à l’école des + Francs, à inventer des chants épiques. La première assertion est + réfutée ci-dessus; la seconde le sera dans le chapitre final de ce + livre. + +Mais, s’il est certain que les populations franques du VIe siècle ont +connu en même temps le roi Basin et la reine Basine, l’origine de la +légende des amours de Childéric ne présente plus aucune difficulté. +Fidèle à son procédé instinctif, l’imagination populaire aura rapproché +les deux personnages qui portaient le même nom, le lien étymologique +entre les noms étant pour elle la marque du lien qui reliait les +personnes. Basine n’était et ne pouvait être, de par la loi de +l’imagination épique, que la femme de Basin[295]. Cette supposition +naïve, qui se présentait d’elle-même à l’esprit populaire, il l’a +accueillie sans défiance et sans arrière-pensée, et il a subi la +tyrannie des noms sans même se rendre compte de son illusion[296]. C’est +ainsi que naissent les légendes et que se font les contaminations +épiques. Le point de départ du chant que nous analysons consista donc +dans la supposition suivante: Basine, femme de Childéric et mère de +Clovis, avait été la femme de Basin, roi des Thuringiens. Mais comment +était-elle devenue la femme de Childéric? Relisez le texte de Grégoire, +et la forme primitive du récit vous sautera aux yeux. Ayant entendu +parler de la valeur de Childéric, elle était partie de chez elle comme +une nouvelle reine de Saba, et était venue spontanément offrir son cœur +et sa main au héros franc. Childéric, étonné d’un pareil honneur, lui en +avait demandé le motif, et, avec une ingénuité toute barbare, elle lui +avait fait la déclaration rapportée ci-dessus. Et lui, tout joyeux, la +prit pour femme. + + [295] Sur ce procédé d’assonancer les noms, v. ci-dessus, p. 125 et + suiv. + + [296] Voici, sans sortir du cycle mérovingien, un autre exemple du + même phénomène. Amalaberge, femme du roi des Thuringiens et fille de + Théodoric le Grand, devient dans Widukind (I, 9) la fille de Clovis. + Pourquoi? Sans doute parce que Clovis a un fils nommé Théodoric, que + l’on a commencé par confondre avec le roi des Ostrogoths: chose + d’autant plus facile, en l’espèce, que c’est Théodoric l’Austrasien + qui remplit l’histoire des Thuringiens, et que Théodoric l’Ostrogoth + reste pour eux un étranger. + +Voilà l’histoire dans sa simplicité primitive, telle qu’elle reparaît +encore, je le répète, dans le discours de Basine, et antérieurement à +toute autre transformation. Il est manifeste que cette version première +ne connaissait pas le séjour de Childéric en Thuringe, et ne comportait +pas de relations antérieures entre lui et la reine Basine: tout +consistait dans l’escapade spontanée de celle-ci. Le discours qu’elle +tient au héros a quelque chose de si vif et de si pittoresque dans son +archaïsme barbare, qu’il est devenu en quelque sorte le centre du récit, +et la formule immuable qui donnait son prix à l’historiette. Nous aurons +plus d’une fois l’occasion de constater que bien souvent, dans les +traditions épiques reproduites par des chroniqueurs, ce sont les paroles +du héros principal qui sont le mieux conservées sous leur forme +primitive. Pourquoi? Parce qu’elles sont la moëlle de l’histoire, et que +toute la signification de celle-ci peut se résumer en elles. Il en est +arrivé ainsi dans l’histoire de Basine: voilà pourquoi les paroles mises +dans sa bouche se sont conservées sans altération, et qu’on ne s’est pas +avisé d’y toucher, même alors que les développements nouveaux de la +légende ont mis, entre ces paroles et le contexte, une contradiction +dont la naïveté populaire ne s’est d’ailleurs jamais aperçue. + +Mais qui ne voit que, dans son état primitif, tel que nous venons de +l’étudier, la légende appelait nécessairement une nouvelle évolution? Le +premier venu, ou, pour mieux dire, tout le monde à la fois, dut imaginer +de bonne heure une explication plus dramatique de la fugue de Basine. Si +elle se laisse entraîner à un pareil oubli de son devoir, c’est +évidemment--ainsi raisonne l’esprit populaire--parce qu’elle avait pour +Childéric une passion ancienne, qui pouvait atténuer le caractère +répugnant de sa démarche. Et cette passion supposait forcément un séjour +prolongé des deux amants dans le même endroit. C’est ainsi que +l’histoire de la résidence de Childéric à la cour de Thuringe est venue +se souder à celle de l’escapade de Basine, sans que les auteurs de cette +contamination aient songé à remanier le discours de celle-ci pour le +mettre d’accord avec la nouvelle invention[297]. + + [297] Au reste, dans Grégoire et dans Frédégaire, qui en ceci ne font + sans doute que reproduire fidèlement leur source, la passion de + Basine pour Childéric est seulement sous-entendue; dans Roricon et + dans Aimoin, au contraire, elle est attestée formellement. C’est que + la légende a marché et s’est développée selon la nécessité de la + logique, et il faut remarquer que ce développement s’est produit en + dehors de la version populaire, laquelle ne semble pas avoir raconté + l’adultère. + +Est-ce l’obligation de faire résider Childéric à la cour de Thuringe +assez longtemps pour expliquer ses relations avec Basine, qui a donné +naissance à la fable de l’exil forcé de ce roi et du soulèvement de son +peuple contre lui? Ou bien le fait de sa déposition temporaire était-il +constant, et l’esprit épique s’est-il borné à le rapprocher de +l’histoire de Basine pour fondre les deux récits en un seul? Je ne sais, +et il me paraît difficile de résoudre la question avec les éléments qui +sont dans nos mains. S’il s’agissait de se déterminer d’après de simples +impressions, je serais assez porté à admettre une légende de la fuite de +Childéric qui aura existé, pendant quelque temps, indépendamment de +celle de Basine: du moins le rôle du fidèle Wiomad et celui d’Aegidius, +qui auront été difficilement créés par des nécessités de pure logique, +semblent le faire croire. Il aurait donc existé, dès l’origine, deux +traditions collatérales et indépendantes l’une de l’autre, à savoir d’un +côté l’exil de Childéric et de l’autre l’équipée de Basine, et l’élément +fictif qui leur aurait servi de trait d’union, ce serait le choix de la +Thuringe par Childéric comme lieu d’exil[298]. + + [298] Lorsque Junghans écrivait son livre, la mode était encore + d’expliquer toutes les légendes par la mythologie, et ce savant n’a + pas manqué de voir dans l’exil de Childéric en Orient un mythe de + Wodan. On est moins excusable aujourd’hui de reprendre avec + enthousiasme un point de vue aussi vieilli, comme fait Tamassia dans + son article intitulé _Egidio e Siagrio_ (_Rivista storica italiana_ + 1886, 2). L’article de Müller et Schambach dans _Niedersaechsische + Sagen und Maerchen aus dem Munde des Volkes gesammelt_, Goettingen + 1854, p. 389, qui semble décisif au savant italien, ne prouve + absolument rien pour le cas présent. + +Je ne veux d’ailleurs pas me porter garant de l’authenticité de la +tradition relative à la royauté franque d’Aegidius. La légende +elle-même, avant de se contaminer avec celle de Basine, pouvait avoir +passé par des phases qui avaient déjà modifié sa forme première. Et, +s’il en fallait chercher les éléments dans l’histoire, je crois qu’on +les trouverait dans les rapports militaires qui semblent avoir existé +entre le général romain et le chef barbare. Childéric, qui, comme nous +le voyons par Grégoire de Tours, livre des combats victorieux au centre +de la Gaule romaine, à Orléans et à Angers notamment[299], Childéric, +que le _Vita Genovefae_ nous montre maître incontesté de Paris[300], ne +paraît pas être resté en possession d’un pouvoir si étendu. Il meurt à +Tournai, comme qui dirait refoulé jusqu’aux extrémités septentrionales +du domaine conquis par Clodion, et son fils Clovis est obligé de +reprendre à Syagrius toutes les provinces où son père avait commandé. +Cela semble attester que les dernières années de Childéric furent +assombries par des revers, et que les Romains ont, pendant un certain +temps, sous Aegidius ou sous Syagrius, repris quelque avantage sur les +barbares[301]. La légende franque, à qui, comme bien l’on pense, il ne +convenait pas de présenter ces faits humiliants sous leur vrai jour, +aura expliqué la fuite de Childéric par la colère des Francs, et les +succès d’Aegidius par le libre choix des barbares eux-mêmes. Cette +légende, en se contaminant avec celle de Basine, trouvait d’ailleurs +dans celle-ci la justification de l’expulsion temporaire de Childéric: +Childéric devenait un séducteur de femmes! L’esprit populaire tenait +enfin, ici, un tout poétique vraiment fait pour servir de sujet à une +chanson, et la chanson, sans aucun doute, n’aura pas tardé à naître. Il +semble qu’on en retrouve encore les paroles finales dans cette phrase de +Grégoire, qu’on pourrait croire traduite de la conclusion: _Quae +concipiens peperit filium vocavitque nomen ejus Chlodovechum. Hic fuit +magnus et pugnator egregius._ + + [299] Greg. Tur. II, 18. + + [300] _Vita Genovefae_ c. 6 ed. Kohler dans _Bibl. de l’École des + Hautes Études_ fasc. 48. Paris 1881. + + [301] Aegidius était d’ailleurs un vaillant, qui, avec une énergie + digne d’un meilleur sort, défendit les restes de la culture romaine + en Italie. Fils de la Gaule occidentale, il tient tête aux Goths qui + la menacent, en même temps que lui-même menace l’Italie où Ricimer + vient de massacrer Majorien; dans sa lutte contre les Goths, Priscus + le montre s’illustrant par de grandes et belles actions. (Priscus, + _Fragm._ 14, p. 156.) + +La troisième légende childéricienne que je vais étudier se rattache à la +précédente d’une manière trop intime pour pouvoir en être séparée. Cette +légende pourrait être intitulée: _La vision de la nuit nuptiale_. La +voici d’après Frédégaire: + +«La première nuit de leurs noces, Basine dit à Childéric: «Cette nuit, +nous nous abstiendrons de relations conjugales. Lève-toi en secret, et +viens redire à ta servante ce que tu auras vu devant la porte du +palais.» Childéric, s’étant levé, vit comme des lions, des rhinocéros et +des léopards qui cheminaient dans les ténèbres. Il revint et raconta sa +vision à sa femme. «Retourne voir encore, seigneur, lui dit-elle, et +viens redire à ta servante ce que tu auras vu.» Childéric obéit, et +cette fois il vit circuler des bêtes comme des ours et des loups. Une +troisième fois, Basine le renvoya avec le même message. Cette fois, +Childéric vit des bêtes de petite taille comme des chiens et autres +animaux de ce genre, qui se roulaient et s’entre-déchiraient. Il raconta +tout cela à Basine, et les deux époux achevèrent la nuit dans la +continence. Lorsqu’ils se levèrent le lendemain, Basine dit à son époux: +«Ce que tu as vu représente des choses réelles, et en voici la +signification. Il naîtra de nous un fils qui aura le courage et la force +du lion. Ses fils sont représentés par le léopard et le rhinocéros; ils +auront eux-mêmes des fils qui, par la vigueur et par l’avidité, +rappelleront les ours et les loups. Ceux que tu as vus en troisième lieu +sont les colonnes de ce royaume, ils règneront comme des chiens sur des +animaux inférieurs, et ils auront un courage en proportion. Les bêtes de +petite taille que tu as vues en grand nombre se déchirer et se rouler +représentent les peuples qui, ne craignant plus leurs rois, se +détruisent mutuellement.» Telle fut la prophétie de Basine[302].» + + [302] Frédég. III, 12. + +Je ferai d’abord remarquer que cette légende, dont nous ne trouvons pas +l’équivalent dans les littératures classiques, paraît bien reposer sur +une donnée absolument germanique[303]. Dans l’innombrable quantité de +songes et de visions qui peuplent l’épopée française, jamais on ne +retrouve le songe prophétique d’un fondateur de dynastie voyant l’avenir +de sa famille sous la figure de diverses espèces d’animaux; jamais non +plus ce n’est une femme qui est l’interprète du songe[304]. + + [303] C’est aussi l’avis de M. Rajna, p. 60. + + [304] V. R. Mentz, _Die Traeume in den altfranzoesischen Karls- und + Artusepen_. Marburg 1887 (dissertation), p. 50-53. + +Par contre, c’est aux traditions des Germains que Frédégaire a emprunté +son autre exemple de ce genre d’épisodes. Les parents de Théodoric le +Grand, Theudemir et Lilia[305], sont au service du patrice Idacius et de +sa femme Eugenia. La nuit de leurs noces, Eugenia dit à Lilia: «Lorsque +tu partageras la couche de ton mari, aie soin de me raconter le +lendemain ce que tu auras vu pendant ton sommeil, car _c’est la croyance +que ce que de nouveaux mariés voient la nuit de leurs noces est la +vérité_[306].» C’est donc, on le voit, une croyance populaire relative +aux visions nuptiales qui a donné naissance à la légende de Frédégaire. +Quant au songe prophétique en lui-même, et au symbolisme des animaux qui +y figurent, un autre chroniqueur germanique m’en fournit l’exemple +suivant. Le duc Bernard I de Saxe (mort en 1011) connaissait, dit-on, +l’avenir, et plus d’une fois il déclara en gémissant que ses fils +étaient nés pour la destruction de l’église de Brême. Il vit, dans un +songe, sortir du fond de sa maison et entrer dans l’église, des ours et +des sangliers, puis des cerfs, et enfin des lièvres. Les ours et les +sangliers, dit-il, c’étaient mes parents, armés de leur courage comme de +dents. Les cerfs, c’est moi et mon frère, qui ne nous distinguons que +par une vaine ramure. Pour les lièvres, ce seront nos fils, gens timides +et de peu de valeur: je crains qu’en attaquant l’Église ils n’encourent +la vengeance céleste[307]. + + [305] Il est inutile de prévenir le lecteur que ce sont des + personnages imaginaires: le père de Théodoric, Vidimir, était en + réalité roi des Ostrogoths. + + [306] Frédég. II, 57. Cum ad viri coetum accesseris, quodcumque eadem + nocte sopore somnii visaveris, mihi in crastinum narrare non sileas, + quia creditur veritate subsistere, quod nubentes prima nocte + visaverint. V. la même histoire dans le _Gesta Theodorici_, c. 1 + (dans _Mon. Script. Merov._ ed Krusch, t. II, p. 202). + + [307] Adam Brem. III, 41. Le passage semble d’ailleurs interpolé. + +Il n’est pas difficile d’interpréter la vision de Basine. Nous voyons +qu’elle prédit d’abord un lion, qui est, dit-elle, le fils de son +mariage avec Childéric: il s’agit donc de Clovis. Le léopard et le +rhinocéros représentent les fils de Clovis (_filii viro ejus_). Les ours +et les loups représentent la génération issue de ces princes: ce sont +donc, tout particulièrement, outre Théodebert fils de Théodoric I, les +quatre fils de Clotaire I, à savoir Charibert, Chilpéric, Sigebert et +Gonthran. Enfin, les chiens représentent les fils de ces derniers, et +notamment Childebert II, fils de Sigebert, et Clotaire II, fils de +Chilpéric, les seuls qui aient régné. La prophétie ne va pas au-delà, si +ce n’est pour acter l’anarchie et le désordre qui succèdent à ces +_colonnes_ du royaume. Cette dernière expression pourrait faire croire +qu’aux yeux de l’auteur de la prophétie, la sécurité du royaume +dépendait d’eux, et cela est très exact en ce qui concerne l’Austrasie +et la Bourgogne. En effet, après la mort de Childebert II, ces deux pays +ne connurent que des jours sombres sous la régence despotique et mal +respectée de Brunehaut. + +Cette interprétation, dans laquelle j’ai serré du plus près possible le +texte de Frédégaire, écarte l’opinion assez répandue qui voudrait voir, +dans notre légende, une espèce de satire contre la dynastie +mérovingienne[308]. Il n’en est rien. Sans doute, la vision établit une +gradation entre les diverses générations de princes issus de Clovis, +mais cette gradation correspond à la réalité des faits, et n’a aucune +portée satirique. Au contraire, les derniers Mérovingiens sont présentés +comme les colonnes du royaume, et leur disparition a pour conséquence +l’anarchie. Il suit de là que la sinistre fiction doit être née, soit en +Bourgogne, soit en Austrasie, dans les dernières années du VIe siècle ou +dans les premières du VIIe. Je crois, avec M. Rajna, qu’elle est +d’origine littéraire et non populaire[309]; elle appartient à cette +littérature sibylline qui nous a donné également la prophétie relative à +Brunehaut. Si Frédégaire l’avait puisée à même la source orale, il nous +en aurait donné la suite jusqu’à son temps ou du moins jusqu’à sa +génération. Quant à supposer qu’elle a pu exister d’abord sous une forme +plus brève, et ne viser que les premières générations des rois francs, +si bien que Grégoire de Tours l’aurait peut-être connue, c’est une +hypothèse qui me semble dénuée de vraisemblance[310]. Toute l’histoire, +en effet, converge vers le tableau final, c’est-à-dire l’état lamentable +du pays sous la minorité des petits-fils de Brunehaut: c’est ce tableau +qui a, si je puis ainsi parler, engendré le reste, et la vision +prophétique de Basine n’est imaginée que pour l’encadrer. C’est cette +vision qui donne à la narration son caractère et son originalité. Si on +en fait honneur à la reine Basine, de préférence à toute autre, c’est +parce qu’il a fallu faire remonter la prophétie le plus haut possible +pour augmenter sa portée, et que Basine est la plus ancienne reine dont +les Francs aient gardé le souvenir. On sait d’ailleurs que, chez les +barbares germaniques, le don de prédire l’avenir était un attribut +spécial du sexe féminin: _inesse quin etiam sanctum aliquid et providum +putant_[311]. + + [308] Comme le croit notamment Pétigny I, p. 391, d’après lequel le + songe de Basine n’a pu être inventé que dans les derniers temps de + la dynastie mérovingienne, et dans l’intérêt des Carolingiens, et + qui en place la composition au VIIIe siècle, alors que nous le + trouvons dès le milieu du VIIe dans la chronique de Frédégaire! Cf. + Rajna p. 61 et 63. + + [309] Rajna, p. 63. + + [310] C’est l’opinion de Brosien p. 14 et de Rajna p. 61. + + [311] Tacite. _Germania_ c. 8. + +CONCLUSION.--Il y a eu trois légendes ou chansons populaires sur le +règne de Childéric. La première a laissé peu de traces, et n’a pas +exercé une grande influence sur l’historiographie franque. Quant aux +deux autres, elles ont été, au cours des générations, développées et +chargées d’éléments nouveaux. Plus tard, elles ont été cousues ensemble, +de manière à nous présenter l’histoire de Childéric comme un seul tout. + +De ces deux légendes, la première est celle de l’expulsion de Childéric +et de son retour ménagé par le fidèle Wiomad. Sur cette histoire, dont +le fonds est assez ancien, est venu se greffer, au commencement du VIIe +siècle, l’épisode de la fuite de Childéric à Constantinople, suggéré +lui-même, en partie, par les récentes aventures du prétendant Gundobald. + +L’autre légende, c’est celle du mariage de Childéric. Sur la foi de sa +réputation de bravoure et de valeur, une reine étrangère, une reine de +Thuringe vient lui faire l’offre de sa main. Il l’accepte avec joie, et +elle devient la mère de Clovis. A ce récit, qui prit sa forme dernière +vers le milieu du VIe siècle, s’ajouta, vers la fin du règne de +Brunehaut, l’épisode de la vision nuptiale de Childéric. + +Antérieurement aux interpolations qu’ils ont reçues l’un et l’autre, les +deux récits avaient déjà été réunis par quelque rhapsode, qui avait +supposé entre Childéric et Basine des relations précédant l’équipée de +celle-ci. Le long exil du roi franc offrait à cette conjecture un point +d’appui, et il suffisait de supposer que le séjour de Childéric pendant +son exil avait été la Thuringe, pour que l’épisode de ses amours avec +Basine cadrât de toutes pièces avec le reste de son histoire légendaire. + +L’histoire de Childéric nous met donc en présence des principaux +éléments qui contribuent à la formation de l’épopée. Des faits +mémorables engendrant des légendes, ces légendes rattachées entre elles, +et continuant de se charger d’épisodes nouveaux de manière à constituer +un tout poétique, voilà bien les diverses phases du développement de +toute épopée. Il n’a manqué à celle-ci qu’un Homère. + + +_Saint Basinus_. A Tronchienne, près de Gand, on vénère un saint du nom +de Basinus. Sa vie, reproduite dans les Bollandistes (14 juillet, t. IV) +nous apprend que c’était un roi chrétien, et qu’il avait fondé une ville +qui, de son nom, fut appelée _Basotes_. Un cerf, qu’il avait poursuivi +pendant trois jours et trois nuits, finit par s’arrêter sur les bords de +la Lys, à Tronchienne, où il lui déclara qu’il était son ange, et lui +ordonna d’y bâtir trois églises. Le roi obéit, et depuis lors il se fit +beaucoup de miracles dans cet endroit; sa propre fille Aldegonde y +retrouva la vue. Plus tard, les barbares ayant envahi le pays, le roi +marcha contre eux et périt au Melsvelt en les combattant. Ses reliques +sont conservées à Tronchienne. Molanus parle de sa châsse, où il est +représenté portant sur la poitrine une fleur de lys: Inde suspicio est, +ajoute-t-il, eum non quidem Franciae, sed in Francia regem fuisse sive +regulum. (_Natales Sanctorum Belgii_ p. 151.) Déjà avant lui, Rosweyde +et Saussay avaient parlé du saint comme d’un roi; mais ils étaient les +premiers à lui donner ce titre. Le Martyrologe de Galesinius, en 1578, +se bornait à dire: _Truncinii ad Gandavum sancti Basini Martyris_. En +1569, Corneille Jansen, 1er évêque de Gand, dans la lettre de visitation +qu’il laissa à Tronchienne, le qualifiait également de martyr mais non +de roi. La Chronique de Tronchienne, qui nous parle d’un oratoire de +saint Basin martyr consacré en 1412 (dans Desmet, _Corpus Chronic. +Flandriae_ I p. 625) et qui mentionne le même saint sous la date de 1569 +(ib. p. 655), ne fait nulle part allusion à sa qualité de roi. Qu’en +faut-il conclure, sinon qu’il n’y a rien de commun entre le saint en +question et le roi des Thuringiens, sauf le nom, et que c’est ce nom +même qui, vers le XVIe siècle, a donné à des érudits l’idée de faire un +roi du saint de Tronchienne, sans oser toutefois aller jusqu’à +l’identifier avec le roi de Thuringe? Plus tard, faisant un pas de plus +dans la voie de l’identification, un commentateur a écrit au bas de la +chronique de Tronchienne ces lignes: Quod cum Flandri non recte +efferrent vel non bene intelligerent, dixere _Tronghen_, forte +_Toringhen_ a Turingia quæ antiquitus Toringia et Thoringia dicta. Sic +nomen obtinuit a tempore sancti Basini, qui hic primum sacellum coepit. +Quum vero conjecturis hâc in re sit agendum, non video cur huic minus, +quam ceteris locis sit dandus, praesertim cum nihil olim familiarius +fuerit antiquis temporibus, quam procerum aut locorum nomina arcibus +oppidisque dare, etc. (Desmet l. l. 592, n. 2.) V. sur saint Basinus sa +vie avec le commentaire de G. Cuperus dans les _Acta Sanctorum_ l. l. et +Lippert o. c. dans _Zeitschr. für thür. Gesch. und Alterth._ t. XII +(_Neue Folge_ IV) p. 91-96. + + + + + +LIVRE II + +Clovis et ses fils + + + +CHAPITRE I + +La guerre de Syagrius. + + +«Childéric étant mort, son fils Clovis devint roi à sa place. La 5e +année de son règne, Syagrius, _roi des Romains_, fils d’Aegidius, avait +sa résidence dans la ville de Soissons, qu’avait autrefois possédée +Aegidius nommé ci-dessus. Marchant contre lui avec son parent +Ragnacaire, qui possédait lui aussi un royaume, _Clovis lui demanda de +préparer un champ de bataille_. Syagrius ne se fit pas attendre et ne +craignit pas de résister. Pendant qu’ils combattaient entre eux, +Syagrius, voyant son armée taillée en pièces, tourna le dos et, fuyant +rapidement, se réfugia à Toulouse, auprès du roi Alaric. Clovis fit dire +à Alaric de le lui rendre, sinon, qu’il eût à savoir que son refus lui +vaudrait une guerre. Alaric, craignant d’encourir la colère des Goths à +cause du fugitif, _et tremblant comme c’est l’habitude des Goths_, le +livra enchaîné. Clovis, ayant reçu le prisonnier, le fit mettre sous +bonne garde, et, s’étant emparé de son royaume, le fit frapper de l’épée +en secret[312].» + + [312] Greg. Tur. II, 27. Dareste, _Hist. de France_, I, p. 189, + prétend savoir que saint Remy, archevêque de Reims, se déclara + contre Syagrius, mais c’est une pure supposition, et de plus fort + invraisemblable. + +C’est en ces termes, dont j’ai respecté autant que j’ai pu +l’incorrection barbare, que Grégoire de Tours commence l’histoire de +Clovis. Voyons ce qu’ils vont nous apprendre. Ainsi que je l’ai montré +ailleurs[313], c’est à des annales, probablement à des _Annales +d’Angers_, que notre auteur a emprunté ce récit. Nous ne connaissons +pas, pour cette époque, d’autre écrit qui aurait pu le lui fournir; de +plus, son exposé sec et sommaire a entièrement l’allure d’un récit de +provenance annalistique; enfin, la mention de la date de l’événement +est, elle aussi, un indice qui confirme les précédents. Il y a même dans +la manière dont Grégoire nous la communique je ne sais quelle gaucherie +de style provenant, si je ne me trompe, de ce qu’il n’a pas su +s’assimiler assez complètement le texte des annales. Il dit: _Anno autem +quinto ejus Siacrius Romanorum rex apud civitatem Sexonas... regnum +habebat._ Ou je me trompe fort, ou, dans les annales consultées par +Grégoire, l’indication de la date se rapportait à tout l’ensemble des +événements racontés dans ce paragraphe, et, plus particulièrement, à la +bataille de Soissons. Grégoire de Tours l’a entendu ainsi, mais on +remarquera qu’il ne le dit pas tout à fait, parce qu’il a fondu dans sa +première phrase les mots _Anno quinto_ qui, dans sa source, devaient +être écrits hors texte. + + [313] _Les Sources de l’histoire de Clovis_, etc., p. 389. + +Mais, si Grégoire a emprunté son exposé aux _Annales d’Angers_, il est +certain toutefois qu’il n’en a pas reproduit servilement la teneur. Cela +n’est guère dans ses habitudes, et les quelques lignes qu’il consacre au +sujet contiennent des traits qui ne se trouvaient certainement pas dans +les annales. Ainsi le _ut Gothorum pavere mos est_. Il y a là +l’expression âpre et passablement injuste des sentiments du peuple franc +pour des voisins qui l’avaient longtemps gêné, et ce n’est pas la seule +fois qu’on trouve ces accents de mépris sous sa plume ou sous celle de +ses compatriotes[314]. + + [314] Cumque secundum consuetudinem Gothi terga vertissent. Greg. Tur. + II, 37. Ibique legatus Chlodoviae Paternus nomen ad Alaricum + accessit, inquirens utrum ex habito Gothi inarmis, quo spoponderant, + placitum custodirent, aut forte more soleto, ut post probatum est, + mendaciis apparerint. Frédég. II, 58. D’autre part, comme le fait + remarquer Pétigny, II, p. 389, Sidonius, écrivant au ministre + d’Euric, nous montre les Francs tremblant devant ce roi. + +Je note ensuite deux traits qui, étrangers à sa source écrite, +sembleraient faire croire qu’il a dû en connaître encore une autre, +d’origine barbare celle-là. Le premier, c’est le titre de _roi des +Romains_ donné à Syagrius[315]. Ce titre était trop étranger à la langue +politique des Romains, et cette langue trop bien fixée depuis longtemps, +pour qu’on puisse croire qu’un document, même de la plus basse époque de +l’empire, pût l’employer par distraction[316]. Je passe sous silence la +grossière erreur qu’il y aurait eu à attribuer ce titre à Syagrius, qui +était tout au plus investi de la dignité de comte ou de duc. Par contre, +un terme pareil se comprend fort bien dans la bouche des barbares, peu +au courant de la hiérarchie des fonctionnaires romains, et qui leur +donnaient naturellement les mêmes noms qu’à leurs propres chefs. Le mot +_Romains_ dans le titre attribué à Syagrius y est de plus un véritable +non-sens, si on le suppose donné par les provinciaux eux-mêmes. Par +contre, il correspond parfaitement au point de vue des barbares, qui ne +connaissaient que deux groupes de peuples: eux-mêmes et les Romains, et +qui ne faisaient pas de catégories parmi ces derniers[317]. Syagrius, +qui était pour les provinciaux le comte de la Lyonnaise, ou quelque +chose d’approchant, était donc pour les barbares le roi des Romains. En +le désignant sous ce nom, Grégoire nous fait comprendre qu’il l’a +entendu appeler ainsi par les Francs. On a vu plus haut qu’en effet les +Francs, dans leurs récits populaires, se figuraient les derniers +généraux qui avaient commandé dans les provinces gauloises comme des +rois, et qu’ils les avaient même rattachés les uns aux autres par les +liens d’une parenté fictive, de manière à en faire une véritable +dynastie[318]. Le roi Syagrius était donc pour eux le fils du roi +Aegidius, fils lui-même du roi Aétius, qui avait eu pour père le roi +Paul: conception vraiment épique et marquée, si je puis ainsi parler, au +coin de la plus pure barbarie. Pour que Grégoire, d’ordinaire si défiant +à l’égard des traditions franques, ait laissé passer dans son récit une +expression aussi insolite que celle dont il se sert pour désigner +Syagrius, il faut qu’il ait été singulièrement distrait, sinon il n’eût +pas manqué d’être choqué par une pareille invasion de la terminologie +barbare. Frédégaire lui-même, dont la crédulité vis-à-vis de ses sources +est cependant bien plus épaisse, semble avoir été frappé de +l’invraisemblance de la chose, puisqu’il transforme Syagrius en patrice +des Romains[319]. + + [315] Voir sur ce point l’intéressante étude de Tamassia: _Egidio e + Siagrio_ (_Rivista storica italiana_, 1886, livraison II, p. 228 et + 229). + + [316] Fustel de Coulanges, _L’invasion germanique et la fin de + l’Empire_, p. 489, n. 3. Le même auteur se trompe au surplus quand + il affirme (o. c. p. 8 et n. 4) que «l’emploi du mot _rex_ pour + désigner l’empereur était fréquent». Lui-même ne cite pas un seul + exemple où l’empereur soit formellement appelé _rex_; les textes + qu’il invoque, à part un, ne contiennent que l’adjectif _regius_ + dans le sens de _imperatorius_, sans doute parce que ce dernier mot + avait quelque chose de trop lourd pour être employé usuellement. + + [317] Si l’on me permet de faire ici une comparaison, je dirai que + l’erreur de l’écrivain gaulois qui, au Ve siècle, aurait appelé + Syagrius _roi des Romains_, ressemblerait assez à celle du + journaliste français qui appellerait le comte de Moltke _connétable + des Allemands_. Dahn, o. c. p. 63, ne voit pas pourquoi Syagrius + n’aurait pas porté le titre de roi, puisque 1º il était souverain de + fait, et que 2º ses voisins les rois barbares portaient tous le même + titre. Cette objection est réfutée d’avance, en excellents termes, + par Pétigny, II, p. 378: «Quelques chroniqueurs (_ils se réduisent à + un seul!_) disent que Syagrius prit le titre de roi; rien n’est + moins vraisemblable, car rien n’était plus éloigné des mœurs et des + idées de l’aristocratie romaine. Comme nous l’avons déjà fait + remarquer plusieurs fois, ce titre n’avait point, aux yeux des + Romains, la valeur que nous lui attribuons. Et ce n’était pas à + cause des idées républicaines qu’on leur suppose bien à tort, mais + parce que, depuis l’origine de l’Empire, il avait toujours servi à + désigner les chefs des nations barbares. Prendre le titre de roi, + c’était en quelque sorte abdiquer la qualité de Romain.» Dahn + d’ailleurs se réfute lui-même en disant, p. 66, n. 1, que Grégoire + n’avait à sa disposition, pour cette partie de son récit, que des + sources franques. + + [318] V. ci-dessus p. 96 et suiv. + + [319] Frédég. III, 15. Les raisons pour lesquelles il était amené à + choisir ce titre sont multiples: 1º Syagrius, à ses yeux, sans être + un souverain, occupait cependant en Gaule la plus haute position + politique possible, la souveraineté exceptée. Or, dans la hiérarchie + impériale, c’était précisément la situation du patrice: _sublimem + patriciatus honorem, qui ceteris omnibus anteponitur_, dit une loi + de l’empereur Zénon dans le Code de Justinien XII, III, 3. (V. + Gasquet, o. c. p. 150-153.) Aussi les barbares estimaient-ils fort + le titre de patrice: Gelimer, en se rendant à Bélisaire, et Odoacre, + en renvoyant les insignes impériaux à Constantinople, le demandèrent + à l’empereur. 2º En Bourgogne, où l’on avait gardé des relations + hiérarchiques assez suivies avec l’Empire, le titre de patrice était + resté en vigueur: il avait été porté d’abord par le roi, qui était + ainsi le premier dans l’empire après l’empereur, il le fut ensuite + par des grands, qui se trouvèrent les premiers dans le royaume après + le roi. Frédégaire, qui était Burgonde, a donc pu trouver dans le + vocabulaire politique de son pays le titre qu’il donne à Syagrius. + 3º Aétius avait porté le titre de patrice; or, en Gaule, Syagrius et + son père Aegidius avaient été les continuateurs et comme les + héritiers politiques de ce grand homme; bien plus, on a vu que de + bonne heure la tradition avait établi entre lui et eux un lien de + filiation: dès lors, on comprend facilement que les contemporains de + Syagrius lui aient attribué le titre porté par son ascendant + supposé. On voit combien Ranke est mal inspiré, lorsque, raisonnant + sur le _rex_ de Grégoire et sur le _patricius_ de Frédégaire, il en + conclut à la supériorité des informations du dernier (o. c. p. 346). + A ce prix, Hincmar, qui donne à Syagrius le titre de _duc_, devrait + avoir le pas sur Frédégaire, puisque ce titre se rapproche davantage + de la vérité. (Cf. G. Kurth, _L’hist. de Clovis d’après Frédégaire_, + p. 68.) + +Une autre preuve que Grégoire a connu une source orale et barbare, qui, +à son insu et peut-être malgré lui, doit avoir influé sur son exposé, +c’est le _campum pugnae praeparare deposcit_. En vrai barbare qui fait +de la guerre un duel, et qui rougirait de la commencer sans avoir +loyalement défié son adversaire, Clovis fait dire à Syagrius qu’il ait à +faire choix d’un champ de bataille. C’est de la même manière que les +Cimbres, en venant envahir l’Italie, avaient offert à Marius de fixer le +lieu et le jour de leur rencontre. On me dira que l’annaliste du Ve +siècle a bien pu être frappé du fait, et le noter, et qu’il n’est nul +besoin de supposer qu’il a été raconté par une tradition barbare. Et je +serais assez porté à le croire, si l’on pouvait me faire admettre que +ses notes étaient assez détaillées pour qu’il marquât des particularités +de ce genre. Il n’en est pas ainsi, et l’on aurait le droit de s’étonner +que le bailleur de renseignements de Grégoire lui eût fourni ici ce +détail ethnographique. Il est, au contraire, bien facile de supposer +qu’il se sera trouvé, encore une fois, dans la tradition orale des +Francs. Vrai ou faux--car son historicité ne m’est pas absolument +prouvée--il est tout à fait dans la tonalité des récits barbares[320]. + + [320] «Clovis lança à son rival un défi dont les formes rappellent + l’esprit chevaleresque du moyen âge; il lui demandait un rendez-vous + en champ-clos et le sommait de fixer le jour et le lieu du combat. + Le général romain ne jugea pas à propos de répondre, et attendit les + Francs sous les murs de Soissons.» Pétigny, II, p. 385. Il y a là un + contre-sens énorme. Ignorant l’usage barbare, et ne connaissant que + celui du moyen âge, Pétigny s’est figuré que le combat demandé par + Clovis était un combat _singulier_ et un _combat en champ-clos_. Il + faut renverser les termes: la proposition de Clovis ne rappelle pas + le moyen âge, mais c’est le moyen âge qui rappelle l’usage franc. + L’usage de défier l’adversaire a passé également, comme une + obligation d’honneur, dans les traditions du monde féodal. Qui ne se + rappelle le mot de Roland à Olivier, quand celui-ci, déjà aveugle et + ne reconnaissant plus les siens, lui a porté un grand coup d’épée: + Par nule guise ne m’avez desfiet. (_La Chanson de Roland_, éd. + Müller 2002.) + +Je crois trouver un troisième et dernier indice de l’emprunt fait par +Grégoire à une tradition barbare, dans le passage où il nous apprend que +Ragnacaire, parent de Clovis, y a assisté. On pourra dire, encore une +fois, que Grégoire sait cela par les _Annales d’Angers_, et je n’ai +aucun argument qui me permette de le nier d’une manière formelle, bien +que je doute fort que le recueil romain se soit occupé de ce barbare +obscur. Par contre, j’ai deux raisons d’ordre positif pour m’incliner à +croire que la mention faite ici de Ragnacaire provient d’une source +franque. La première, c’est que Ragnacaire, comme nous le verrons, a été +en réalité le héros de chants épiques. La seconde, c’est qu’il paraît +bien certain que la bataille de Soissons a inspiré les poètes francs, +puisque l’histoire incontestablement épique du roi Chararic nous fait +connaître le rôle perfide que ce prince y aurait joué. On ne me +demandera pas pourquoi, si Grégoire a connu ce chant, il ne lui a pas +fait de plus larges emprunts. Fidèle à lui-même, Grégoire se défie des +sources populaires, et surtout il se garde bien de s’adresser à elles +tant qu’il dispose d’un document écrit qui le renseigne suffisamment. +Or, c’était le cas ici: les _Annales_, malgré leur sécheresse, lui +fournissaient tout ce qu’il croyait avoir besoin de savoir; par suite, +il laissait la chanson épique dans l’ombre. Toutefois, il ne l’avait pas +entendue en vain, et, sans le savoir, il lui a, dans son récit, emprunté +un terme de son vocabulaire, ainsi que d’autres détails dont le cachet +barbare marque suffisamment leur origine. + +Je ne pousserai pas plus loin ces inductions, et je n’ai d’ailleurs pas +la présomption de croire que j’ai démontré entièrement ma thèse. Mais +peut-être était-il impossible d’arriver à une certitude plus complète, +dans l’état des matériaux sur lesquels il fallait opérer. Il y avait +intérêt, dans tous les cas, à constater combien peu d’éléments épiques +nous devons nous attendre à retrouver dans Grégoire de Tours. Même là où +ils abondent à côté de sa main, le chroniqueur passe dédaigneusement. +Deux lignes d’une source écrite valent plus pour lui que les plus +brillantes créations de la muse populaire. + +Si j’ai réussi à retrouver les vestiges de la tradition barbare dans un +récit où ils étaient si bien cachés, il me reste maintenant à l’éliminer +d’un passage où l’on s’est accordé jusqu’ici à la reconnaître. Il s’agit +du célèbre épisode du vase de Soissons. Les Francs de Clovis, du temps +qu’ils étaient encore païens, pillaient les églises. Un jour, il se +trouva dans leur butin un vase sacré d’une beauté extraordinaire. +L’évêque auquel il appartenait fit supplier Clovis de le lui rendre, et +le roi, pour lui complaire, demanda à ses guerriers de lui abandonner le +vase hors part. Tout le monde y consentit, sauf un soldat qui protesta +que le roi n’aurait pas plus que sa part légitime, et qui, pour bien +montrer qu’il ne se prêterait à aucun accommodement, brisa le vase d’un +coup de hache sous ses yeux. Le roi dut dévorer sa colère, mais, l’année +suivante, comme il passait la revue de son armée, il fit à ce soldat de +violents reproches sur la manière dont il était armé, et lui arracha son +arme pour la jeter à terre. Comme le soldat se baissait pour la +ramasser, le roi lui fendit la tête d’un coup de hache en lui disant: +«C’est ce que tu as fait au vase de Soissons.» Sur quoi, il renvoya +l’armée, où cet acte avait répandu la terreur[321]. + + [321] Greg. Tur. II, 28. Frédég. III, 16. _Liber Hist._ 10. Roricon, + l. II. (Bouquet III, 6), Aimoin I, 12 (ibid. III, 36). + +Voilà ce que raconte Grégoire de Tours, suivi par Frédégaire, par le +_Liber Historiae_ et par les autres, qui se bornent à le répéter d’une +manière plus ou moins exacte. Les différences de leurs versions par +rapport à la sienne sont dues simplement à la distraction ou à la +négligence, si l’on excepte celle qui est relative au nom de l’évêque; +elles seront d’ailleurs discutées en leur lieu au cours de ce +chapitre[322]. + + [322] Je signalerai dès maintenant, parce que je n’aurai plus + l’occasion d’y revenir, une bévue de Frédégaire qui provient + manifestement d’une lecture superficielle de son texte. D’après + Grégoire, le roi répond à l’envoyé qui réclame le vase de la part de + l’évêque: Suis-nous jusqu’à Soissons, où doit avoir lieu le partage + du butin. Dans Frédégaire, l’évêque va lui-même trouver le roi, qui + lui répond: Envoie un messager à Soissons, etc. Il est manifeste que + la seconde version est un calque maladroit de la première. + +Selon plusieurs critiques, rien ne serait plus franchement populaire que +l’histoire du vase de Soissons. Rien ne l’est moins, selon moi. Je suis, +au contraire, fort frappé de l’absence totale de la couleur épique et +des détails barbares que nous constatons en nombre dans les autres +récits. Chaque fois que nous en analysons un, nous y voyons la tendance +à glorifier le héros, ou tout au moins à attirer l’intérêt et la +sympathie sur sa personne: il est le centre de l’action, et c’est à lui +qu’elle se rapporte. Il n’en est pas ainsi dans l’histoire du vase de +Soissons, et tout le monde voit bien que l’intérêt se concentre ici +autour de la personnalité absente et innommée de l’évêque. Il s’agit de +savoir si on lui rendra le vase, ou si le premier barbare venu pourra +impunément s’opposer à la générosité du roi qui veut le restituer. Tout +est là; aussi l’épisode se termine-t-il logiquement par la mort de +l’audacieux soldat. Moralité: que les barbares y regardent à deux fois +avant de s’opposer à ce que justice soit rendue à un évêque et à son +église. Ce n’est pas là le sujet d’une ballade germanique, mais bien +plutôt celui d’un _miracle_: il n’y manque, en effet, que l’élément +merveilleux pour le classer dans la catégorie des histoires en l’honneur +des saints. Peut-on se figurer les guerriers de l’armée de Clovis +racontant de pareilles aventures? Ces barbares qui pillaient les églises +se seraient-ils avisés de célébrer la libéralité de leur roi envers un +évêque, et des soldats si souvent indisciplinés devaient-ils chanter +avec enthousiasme la mort d’un des leurs, massacré par le roi pour avoir +fait respecter les droits de tous? + +Ce n’est donc pas une tradition orale barbare, c’est moins encore un +chant épique qui nous a conservé cette anecdote. Si l’on a pu s’y +tromper, c’est sans doute à cause de la conformité de couleur qu’elle +présente avec la réalité historique. En effet, notre épisode offre +certains traits foncièrement germaniques, et non seulement étrangers, +mais même tout à fait opposés aux mœurs romaines. Le premier, c’est le +caractère rigoureux de la loi qui préside au partage du butin. Le roi +n’a que sa part réglementaire; s’il veut obtenir quelque chose de plus, +il est obligé de le demander à ses guerriers, et, si l’opposition d’un +seul ne suffit pas pour mettre obstacle à l’accomplissement de son +désir, tout au moins est-il obligé d’endurer les récriminations du +premier venu. Un pareil état de choses a dû disparaître de bonne heure. +Aussi la mention qui en est faite ici ne peut-elle émaner que d’un +contemporain, car les générations suivantes ne devaient plus guère avoir +l’occasion d’assister à des scènes semblables. + +L’autre trait auquel je fais allusion a un cachet plus barbare encore. +Le soldat mécontent brise le vase que Clovis a demandé hors part, et il +le fait impunément. Nous avons vu tout à l’heure que sa protestation ne +pouvait pas être réprimée: mais pourquoi lui laisse-t-on détruire un +objet de prix? La réponse est bien simple: Parce que, à cette époque +primitive, pour ces barbares qui pillaient les églises et qui étaient +partout en quête de _l’or rouge_, les objets d’art n’avaient guère +d’autre valeur que celle du métal, et qu’il fallait bien les mettre en +pièces pour que chacun eût une part égale de butin. Le soldat mutin qui +brisait le vase de Soissons ne commettait, au point de vue des Francs, +d’autre délit que celui d’être désagréable au roi, en l’empêchant de +renvoyer à l’évêque le vase intact; il ne portait pas atteinte à la +propriété commune, il mettait au contraire l’objet en question dans +l’état où le partage l’aurait mis peu après[323]. Ces deux détails sont +donc bien barbares, et rien n’empêcherait de soutenir qu’ils émanent de +l’imagination populaire. Mais, outre que leur _couleur locale_ +s’explique tout aussi bien dans l’hypothèse qu’ils sont historiques, il +reste établi que la tendance du récit est bien nettement ecclésiastique, +et partant, qu’il a dû être consigné par écrit par quelque contemporain, +auquel Grégoire de Tours aura emprunté sa narration. Il fallait être un +contemporain, et un observateur placé à proximité, pour reproduire de +pareils traits sans être tenté de les souligner: une ou deux générations +après, on ne les aurait plus compris, et, certes, on ne les aurait pas +inventés. Déjà Frédégaire ne semble plus se rendre un compte exact de ce +que fait le soldat: _voce magna urceum impulit_, dit-il, mais il ne +paraît pas croire que le soldat ait brisé le vase. Il était Romain, et +relativement plus civilisé, et il n’aura pu se figurer que l’audace d’un +simple guerrier soit allée jusqu’au point de détruire un précieux objet +d’art sous les yeux mêmes du roi qui voulait le sauver. + + [323] L’histoire des Francs nous offre plusieurs exemples d’objets + d’art brisés par les rois ou par les grands. En 531, quand + Childebert I revint d’Espagne, il rapporta soixante calices, seize + patènes, vingt couvertures d’évangiliaire, le tout d’or pur et orné + de pierres précieuses, et Grégoire de Tours constate avec une + admiration naïve qu’il ne mit en pièces aucun de ces objets, mais + qu’il les distribua intacts aux églises. (III, 10.) En 586, quand le + roi Gonthran se fut emparé du butin de Gundowald, il brisa quinze + coupes (_catini_) et n’en garda que deux, parce qu’il en avait + assez. (Id. VIII, 3.) Encore en 842, Lothaire I fit mettre en + morceaux le merveilleux _discus_ cosmographique et géographique de + Charlemagne, pour le partager entre ses fidèles (_Annal. S. Bertin._ + a. 842). Nous voyons aussi que, quand une église vendait ses objets + d’art pour racheter des captifs ou pour soulager des pauvres, ils + passaient généralement sous le marteau des _argentarii_; voir p. + exemple _Vita s. Leodegarii_ dans Bouquet, II, p. 617. + +La complexité des rapports du roi franc avec des évêques est un élément +tout-à-fait incompréhensible pour la légende. Celle-ci ne procède que +par grandes lignes et n’emploie que des couleurs bien tranchées; elle ne +connaît pas les contours fuyants ni les nuances de transition. Ses héros +à elle ne garderont jamais que deux attitudes en face des évêques: la +hache levée ou le genou plié. Un Clovis qui laisse piller des églises +par ses soldats, et qui ensuite s’emploie auprès d’eux pour qu’ils lui +permettent de faire acte de courtoisie envers ses victimes, ce n’est pas +là un concept populaire, mais c’est, en revanche, une donnée +profondément historique. Le Ve et le VIe siècles nous offrent plus d’une +fois des spectacles du même genre, et les écrivains ecclésiastiques se +sont complu à les retracer[324]. + + [324] Je note ici le dernier exemple qui me soit connu: il est + postérieur de plus d’un demi-siècle à Clovis: Igitur Alboin cum ad + fluvium Plabem venisset ibi ei Felix episcopus Tarvisianae ecclesiae + occurit. Cui rex, ut erat largissimus, omnes suae ecclesiae + facultates postulanti concessit et per suum pracmaticum postulata + firmavit. Paul Diacre, _Hist. Langob._, II, 72. + +Pour avoir reproduit avec une telle fidélité des particularités si +étrangères aux mœurs romaines, et d’un caractère si archaïque, il a +fallu, je le répète, que le narrateur auquel Grégoire de Tours emprunte +ses renseignements fût un contemporain de ce qu’il raconte, et que, de +plus, il vécût à proximité des barbares ou au milieu d’eux. Je rencontre +ici, dans le latin de notre chroniqueur, une expression fort archaïque +dont il ne se sert jamais, et qui, si je ne me trompe, a passé de cette +source contemporaine dans son texte: c’est celle de _papa_ employée dans +le sens d’évêque. Dès la seconde moitié du VIe siècle, cette expression +a disparu du vocabulaire usuel, et Grégoire de Tours lui-même ne lui +donne jamais ce sens, sinon dans cet unique passage[325]. Ne sommes-nous +pas fondés dès lors à supposer qu’elle se sera trouvée dans sa source, +et que, s’il l’a gardée, c’est à cause de la fidélité spéciale qu’il met +à reproduire les paroles de ses personnages? + + [325] Voir pour la démonstration de ce point G. Kurth, _les Sources de + l’histoire de Clovis dans Grégoire de Tours_, p. 413 et 414. + +Mais connaissons-nous un document qui réunisse les deux notes en +question, c’est-à-dire qui ait été écrit au nord de la Gaule, et au +commencement du VIe siècle? Oui, et Grégoire de Tours, qui le mentionne +lui-même, l’avait certainement lu: c’est le _Vita Remigii_[326]. Cet +ouvrage, composé entre 533 et 574, ne pouvait guère passer sous silence +un trait qui était entièrement à la louange de son héros, si toutefois +on admet que saint Remy est l’évêque non nommé auquel fait allusion le +récit de Grégoire. Et il semble impossible d’en douter. D’abord, la date +assignée à l’épisode, qui est placé immédiatement après la bataille de +Soissons, s’accorde bien avec celle où nous devons supposer qu’eut lieu +la conquête du pays rémois par les Francs Saliens. Ensuite, l’offre +faite par Clovis aux envoyés de l’évêque, de le suivre jusqu’à Soissons +où doit être partagé le butin, fait penser que le diocèse de cet évêque +ne devait pas être trop éloigné de Soissons: or, Reims est la voisine de +Soissons à l’est, et c’est même, avec Senlis et Meaux, le seul diocèse +qui ait pu recevoir la visite des Francs après la défaite de Syagrius, +puisque les diocèses situés au nord et à l’ouest de Soissons devaient +déjà être alors en leur possession. Enfin, la démarche de l’évêque ne +s’expliquerait pas, si l’on ne supposait qu’il avait quelque lieu d’en +attendre un bon résultat: et nous savons que c’était bien là le cas de +saint Remy, dont les bonnes relations avec Clovis sont attestées par une +lettre qu’il lui écrivit avant sa conversion[327]. D’ailleurs, +Frédégaire et Hincmar nomment ici saint Remy: et, bien que ce nom ne +leur ait été fourni par aucune tradition, mais simplement suggéré par la +vraisemblance, il n’est pas moins remarquable combien la conjecture +s’imposait en quelque sorte alors comme aujourd’hui[328]. + + [326] Est enim nunc liber vitae ejus, qui eum narrat mortuum + suscitasse. Greg. Tur., II, 31. + + [327] Si toutefois cette lettre est adressée à Clovis, ce qui, je + l’avoue, me laisse des doutes. + + [328] Frédég. III, 16. Aimoin I, 12 (Bouquet III p. 36). Hincmar _Vita + Remigii_, IV, 50 (_Acta Sanct._ oct. t. I, p. 144). Le _Liber + Historiae_ 10 et son caudataire Roricon (Bouquet III p. 6) imitent + le silence de Grégoire. + +On me demandera pourquoi, dans ce cas, Grégoire n’aurait pas reproduit +le nom de l’évêque? Je pourrais me dispenser de répondre à cette +question, car, s’il est établi qu’il a connu ce nom, son silence ne +prouve pas plus contre celui de saint Remy que contre tout autre. Mais +je crois avoir signalé les vraies raisons de ce silence. Grégoire n’a +pas voulu croire ou n’a pu se résigner à raconter que le fondateur de la +France chrétienne ait jamais pillé l’église de son père spirituel: soit +qu’il ait eu un demi-doute, soit qu’il ait éprouvé une trop vive +répugnance, soit qu’il n’ait pas cru devoir accorder assez d’importance +à cet épisode dans sa narration en le rattachant à un nom en vue, il l’a +raconté, mais il a omis le nom: ce procédé, d’une critique rudimentaire, +il est vrai, lui est cependant familier, ainsi qu’on l’a vu précédemment +à l’occasion de l’épisode de Wiomad[329]. + + [329] V. ci-dessus, p. 181. Il y a d’autres occasions encore où il + omet des noms, sans qu’il soit aussi facile d’en dire le motif + exact. Ainsi III, 20: Theodoricus autem filio suo Theudoberto + Wisigardem cujusdam regis filiam desponsaverat (il s’agit de Wacho, + roi des Lombards)--et ibid. IX, 26, où il est dit d’Ingoberge, veuve + du roi Charibert, qu’elle mourut à Tours, relinquens filiam unicam + quam in Canthia regis cujusdam filius matrimonio copulavit. Faut-il + croire que notre auteur ignorait le nom de Berthe et de son mari + Ethelbert, ou plutôt est-ce par une espèce d’indifférence pour des + faits placés trop loin de son sujet qu’il omet les noms? Je demande + qu’on ne s’étonne pas trop de cette conjecture: les principes de + l’art d’écrire n’étaient pas pour Grégoire ce qu’ils sont pour nous. + Qu’on se souvienne que Caton l’Ancien, dans ses _Origines_, ne nomme + jamais les personnages qu’il met en scène, ce qui ne l’a pas empêché + de faire une exception en faveur de l’éléphant Syrus. (Pline _H. N._ + VIII, V, 11.) Cf. G. Kurth, _Caton l’Ancien_, p. 176. Le motif de ce + singulier procédé nous est resté inconnu, le fait lui-même est + incontestable. + +Telles sont les raisons qui nous autorisent à regarder l’épisode du vase +de Soissons, non comme une légende fournie par la tradition orale des +Francs, mais comme une histoire consignée par écrit dans un document +contemporain, qui serait difficilement autre que le _Vita Remigii_. Tout +d’ailleurs, dans cette histoire, porte le cachet d’une incontestable +historicité. + + + + +CHAPITRE II + +Le mariage de Clovis. + + +L’histoire épique de Clovis est bien instructive, en ce qu’elle nous +révèle le cercle d’idées dans lequel se meuvent les foules. Ce qui a +frappé l’imagination populaire en Clovis, ce n’est pas l’homme +prédestiné dont la Providence a fait son instrument de choix, ce n’est +pas le porteur de la mission sublime réservée à son peuple par le +_Christ qui aime les Francs_. Ce qu’elle a retenu de son histoire, ce +n’est pas la conquête de toute la Gaule et la fondation d’un vaste +empire, ce n’est pas davantage sa merveilleuse conversion à la suite +d’un vœu exaucé, ni le spectacle grandiose d’un roi entrant avec tout +son peuple dans la clientèle de l’Église catholique. Ces scènes +magnifiques n’ont rien dit aux barbares, et ne les ont pas touchés. Ils +n’ont rien compris à la grandeur du rôle joué par leur souverain, et +leur coup d’œil n’a pas été assez perspicace pour entrevoir, au-delà de +lui, la nation dont ses succès préparaient la grandeur sans pareille. +Seul, le monde ecclésiastique a tressailli de joie et d’orgueil en +recevant Clovis sous les voûtes de ses églises; seul, il a eu +l’intuition de l’avenir dont sa conversion était le gage; seuls, ses +écrivains ont trouvé, pour célébrer ce grand événement, les accents émus +et enthousiastes de la poésie[330]. + + [330] Je fais ici allusion à l’auteur du grand prologue de la _Loi + salique_, dont l’inspiration toute catholique procède d’une autre + pensée, on l’a vu, que le récit relatif aux quatre prud’hommes. Je + pense également à l’auteur du _Vita Remigii_, dont Grégoire de Tours + II, 31, nous fait entendre quelques accents à travers sa prose + d’ordinaire si monotone: Velis depictis adumbrantur plateae, + ecclesiae curtinis albentibus adurnantur, baptistirium componitur, + balsama difunduntur, micant flagrantes odorem cerei, totum templum + baptistirii divino respergeretur ab odore... _Procedit novos + Constantinus ad lavacrum_, etc. Je rappellerai aussi les belles + paroles de saint Avitus de Vienne, écrivant à Clovis pour le + féliciter de son baptême. Il y a là de grandes et larges vues de + l’avenir, que l’histoire a confirmées. + +Les milieux populaires ne s’intéressent aux affaires publiques que par +rapport à leur côté individuel et personnel. C’est le héros qui +passionne le peuple, ce ne sont pas les destinées nationales dont il a +la responsabilité, ni les graves intérêts qui reposent sur sa tête. Pour +les Francs, les parties les plus importantes de la vie de Clovis, ce +sont les péripéties de son mariage, c’est le tour qu’il s’est laissé +jouer en Burgondie par un Romain artificieux, ce sont les grands coups +d’épée par lesquels il s’est taillé un royaume, ce sont les meurtres par +lesquels il s’est débarrassé de ses ennemis et de ses rivaux, ce sont, +enfin, d’autres aventures du même genre, réelles ou fictives, dont le +souvenir ne s’est pas conservé. Car, ainsi qu’on l’a vu dans le chapitre +précédent, nous avons le droit de croire qu’on est loin de connaître +complétement le Clovis de l’épopée. Son cycle, à n’en pas douter, était +beaucoup plus riche qu’il n’y paraîtrait d’après Grégoire de Tours. + +Les amours des héros ont été de tout temps un des sujets favoris de la +poésie populaire. Voici la seconde fois qu’une histoire de fiançailles +et de mariage entre dans notre épopée. Écoutons le récit de Grégoire de +Tours: + +«Gondioch, roi des Burgondes, était de la race d’Athanaric, le roi +persécuteur dont nous avons parlé plus haut. Il avait quatre fils: +Gondebaud, Godigisil, Chilpéric et Godomar. Gondebaud tua son frère +Chilpéric par le glaive, et fit jeter sa femme à l’eau, une pierre +attachée au cou; quant à ses deux filles, il les condamna à l’exil. +L’aînée, qui se fit religieuse, s’appelait Chrona, la cadette Clotilde. +Or, comme Clovis envoyait souvent des ambassades en Burgondie, ses +émissaires découvrirent la jeune princesse. La voyant belle et sage, et +sachant qu’elle était de sang royal, ils en parlèrent à Clovis, qui, +aussitôt, envoya demander la main de Clotilde à Gondebaud. Celui-ci, +n’osant la lui refuser, la remit aux envoyés, qui se hâtèrent de la +conduire auprès de leur roi. Clovis se réjouit fort de la voir, et il en +fit sa femme[331].» + + [331] Greg. Tur. II, 28. + +Voici ce que cette histoire, si sobre et si peu légendaire d’aspect, est +devenue sous la plume de Frédégaire: + +«Comme Clovis envoyait souvent des ambassades en Burgondie, ses +émissaires entendirent parler de Clotilde. Et, comme il n’était pas +permis de la voir, Clovis envoya un Romain du nom d’Aurélien, qui devait +tâcher de parvenir à Clotilde par tel moyen qu’il pourrait. Aurélien se +mit en route seul, ayant, comme un mendiant, la besace sur le dos et les +vêtements déchirés, et emportant l’anneau de Clovis pour inspirer +confiance. Arrivé à la ville de Genève, où Clotilde demeurait avec sa +sœur Saedeleuba, il fut reçu par charité par les deux sœurs, qui +pratiquaient l’hospitalité envers les étrangers. Pendant que Clotilde +lui lavait les pieds, Aurélien se pencha vers elle et lui dit à voix +basse: «Dame, j’ai un grand message à vous faire, si vous daignez +m’accorder un endroit où je puisse vous parler en secret.» La princesse +y consentit, et admis en sa présence, Aurélien lui dit: «C’est Clovis, +le roi des Francs, qui m’a envoyé; il veut, si c’est la volonté de Dieu, +vous faire partager son trône, et pour que vous soyez sûre de ses +intentions, voici son anneau qu’il vous envoie.» Clotilde reçut l’anneau +avec grande joie, et répondit: «Reçois cent sous d’or pour tes peines, +et prends mon anneau. Hâte-toi de retourner auprès de ton maître, et +dis-lui que, s’il veut m’avoir en mariage, il me fasse demander sans +retard, par une ambassade, à mon oncle Gondebaud. Que les ambassadeurs +fassent confirmer sur l’heure ce qu’il leur accordera, et qu’ils fassent +en toute diligence réunir un plaid. S’ils ne se hâtent, je crains de +voir revenir de Constantinople un certain sage nommé Aridius, qui, s’il +arrive à temps, déjouera tout le projet.» Aurélien retourna chez lui +dans le même attirail qu’il était venu. Arrivé aux frontières du pays +d’Orléans, et pas loin de sa maison, il rencontra un pauvre mendiant qui +devint son compagnon de route. Aurélien, qui était sans défiance, +s’étant endormi, son camarade lui vola sa besace avec les sous d’or. A +son réveil, saisi d’affliction, il se hâta de courir chez lui, d’où il +lança ses domestiques à la poursuite du voleur. Ils le rattrapèrent et +l’amenèrent à Aurélien, qui le fit rudement bâtonner pendant trois jours +et le lâcha ensuite. Puis, il alla trouver Clovis à Soissons, et lui +raconta en détail tout ce qui s’était passé. Clovis, charmé de l’esprit +et des ressources de Clotilde, envoya demander à Gondebaud la main de sa +nièce. Gondebaud, n’osant la lui refuser et espérant contracter amitié +avec lui, promit de la lui donner. Les envoyés, ayant offert le sou et +le denier selon la coutume franque, la fiancèrent à Clovis et +demandèrent la convocation immédiate d’un plaid où elle serait donnée en +mariage à leur maître. Le plaid eut lieu sans retard, et la noce fut +préparée à Châlon (sur Saône). Aussitôt que les Francs eurent reçu la +princesse des mains de Gondebaud, ils la firent monter dans une +basterne, et, emportant son riche trésor, ils reprirent le chemin de +leur pays. Mais Clotilde pressentait le retour d’Aridius, qui venait de +l’empire, et elle dit au chef des Francs: «Si vous voulez que je +parvienne jusqu’à votre maître, faites-moi descendre de cette basterne, +et mettez-moi sur un cheval, puis faisons toute la diligence possible +pour arriver chez vous. Jamais, si je reste sur ce char, je ne verrai +votre roi.» Les Francs lui obéirent et la mirent sur un cheval, et en +toute hâte on gagna la cour de Clovis. + +Cependant, Aridius, débarqué à Marseille, apprenait ce qui s’était +passé, et accourait à marches forcées. Arrivé près de Gondebaud, +celui-ci lui dit: «Tu sais que j’ai fait amitié avec les Francs, et que +j’ai donné ma nièce Clotilde pour femme à Clovis?--Ce n’est pas là un +pacte d’amitié, répondit Aridius, mais un germe de discorde perpétuelle. +Vous auriez dû vous souvenir, seigneur, que vous avez fait périr par le +glaive votre frère Chilpéric, père de Clotilde, que vous avez fait jeter +sa mère à l’eau, une pierre attachée au cou, et précipiter au fond d’un +puits ses deux frères, après leur avoir tranché la tête. Si elle devient +puissante, elle vengera ses parents. Envoyez sans retard votre armée à +sa poursuite, pour la ramener. Il vaut mieux pour vous avoir une +querelle sur les bras une seule fois, que d’être sans cesse, avec tous +les vôtres, en butte à la rancune des Francs.» Gondebaud, ayant entendu +cela, envoya une armée à la poursuite de Clotilde, mais elle ne trouva +plus que la basterne et les trésors, dont elle s’empara. Clotilde, +arrivant dans le voisinage de Villery, dans le pays de Troyes, où +résidait Clovis, avant de quitter le sol de la Burgondie, pria ses +guides de piller et de brûler ce pays sur une étendue de douze lieues à +la ronde. Lorsqu’ils l’eurent fait avec la permission de Clovis, +Clotilde s’écria: «Je vous rends grâces, Dieu tout puissant, de ce que +j’assiste au commencement de la vengeance de mes parents et de mes +frères[332].» + + [332] Frédég. III, 18-19. + +Écoutons maintenant la même légende telle que la rapporte au VIIIe +siècle le _Liber Historiae_. L’accord de ce texte avec celui de +Frédégaire apparaîtra d’autant plus remarquable si on se souvient qu’il +ne l’a pas connu; quant à ses variantes, elles ne seront pas moins +intéressantes, parce qu’elles nous aideront à refaire l’histoire de la +légende dans deux milieux différents. + +Le _Liber Historiae_, qui s’appuie sur Grégoire de Tours et sur la +tradition, ne sait rien des deux frères de Clotilde massacrés. Il +connaît le personnage d’Aurélien, et il lui attribue la même mission que +Frédégaire, seulement il ne le désigne pas par l’appellation de Romain. +Il ne le fait pas partir habillé en mendiant, mais il nous le montre +déposant ses habits pour en prendre de plus pauvres dans une forêt, +avant d’arriver à la ville de Clotilde. Il ne mentionne pas la ville où +réside Clotilde, et il ne donne pas le nom de sa sœur. La première +rencontre d’Aurélien avec cette princesse est exposée un peu +différemment: c’est un dimanche, pendant qu’elle allait à la messe, +qu’il se trouve sur son passage parmi les mendiants, et vêtu comme eux. +Au sortir de l’office, Clotilde leur distribua des aumônes, et le +confident de Clovis profita du moment où elle lui donnait une pièce +d’or, pour baiser sa main et pour la tirer par le pan de son vêtement. +Sur quoi Clotilde, rentrée chez elle, le fait appeler par sa servante. +Dans le _Liber Historiae_, comme dans Frédégaire, Aurélien alors expose +le message de son maître en exhibant son anneau comme gage. Seulement, +le _Liber Historiae_ ajoute ici des détails oiseux: au moment d’entrer +chez Clotilde, Aurélien avait déposé derrière la porte de la chambre les +ornements de fiançailles que lui avait remis Clovis, ne gardant en main +que l’anneau; lorsqu’il voulut les offrir à la princesse, ils avaient +disparu et c’est Clotilde qui les fit chercher et retrouver par ses +gens. La manière dont Clotilde accueille le message a aussi subi +quelques variantes. Elle ne donne pas cent sous au messager pour ses +peines, elle n’accorde pas immédiatement son consentement, ni ne trace +tout de suite la ligne de conduite à suivre pour faire aboutir les +négociations. Elle commence par déposer l’anneau de Clovis dans le +trésor de Gondebaud; elle fait ensuite observer à l’envoyé qu’il n’est +pas convenable qu’une chrétienne épouse un païen; toutefois, elle lui +laisse de l’espérance, en ajoutant qu’elle s’en remettra à la volonté de +Dieu. + +Le _Liber Historiae_ ne connaît pas l’épisode du sac volé en route à +Aurélien par son compagnon de voyage: on peut croire que c’est parce +qu’il l’a remplacé par celui que nous venons d’analyser. Il ramène +Aurélien tout droit chez Clovis, qui, loin de montrer, comme dans +Frédégaire, une hâte extrême à conclure le mariage par peur du retour +d’Aridius, laisse un an s’écouler avant de renvoyer une ambassade à +Gondebaud. + +Cette seconde ambassade qui, dans Frédégaire, n’a pas de peine à obtenir +de Gondebaud intimidé la main de Clotilde, a au contraire, dans le +_Liber Historiae_, de nouvelles aventures. C’est Aurélien qui en est le +chef, et lorsqu’il communique son message au roi des Burgondes, celui-ci +se met en colère, affirmant que Clotilde n’est pas la fiancée de Clovis. +Aurélien répond sur un ton menaçant, et alors les Burgondes, qui ont +peur d’une guerre avec les Francs, décident leur maître à faire d’abord +une enquête pour savoir ce qui en est des affirmations de l’ambassadeur, +et si, par hasard, il n’aurait pas été apporté à Clotilde des cadeaux +qui permettraient à Clovis de la dire sa fiancée. L’enquête établit que +l’anneau de Clovis, contenant son image et son nom, se trouve en effet +dans le trésor de Gondebaud. On fait venir Clotilde, qui déclare l’avoir +reçu des envoyés du roi franc. Gondebaud a pour elle des paroles +indulgentes, et la remet, malgré lui d’ailleurs, entre les mains +d’Aurélien, qui l’amène à Clovis. Tout l’épisode d’Aridius et du +stratagème employé à la dernière heure par Clotilde, ainsi que de la +vengeance anticipée qu’elle exerce sur le pays burgonde, est passé sous +silence. Par contre, le _Liber Historiae_ sait que, dès la nuit des +noces, Clotilde a demandé à Clovis de se faire chrétien, et de réclamer +sa part d’héritage à Gondebaud. Clovis fait une réponse évasive sur le +premier point, et lui accorde le second. Il s’ensuit un troisième envoi +d’Aurélien en Burgondie. Gondebaud s’irrite des réclamations de Clovis; +Aurélien parle un langage plus fier que jamais, et de nouveau les +Burgondes, par peur d’une guerre avec les Francs, conseillent à +Gondebaud de céder. Gondebaud s’exécute en maugréant, Aurélien le +remercie avec courtoisie, et les Burgondes, pleins d’admiration, +s’écrient: «Vive le roi qui a de tels hommes!» Aurélien retourne auprès +de son maître, qui, après la conquête de la Gaule romaine, le récompense +en lui donnant le château de Melun et tout le duché[333]. + + [333] _Liber Historiae_ c. 12-14. + +Cette version du _Liber Historiae_ est devenue populaire: c’est elle +qu’ont reproduite, non seulement Roricon[334] et Aimoin[335], mais aussi +le _Vita Clotildis_[336]. Et on ne s’étonnera pas, si l’on pense que le +_Liber Historiae_, généralement pris pour Grégoire de Tours lui-même, a +été au moyen âge la seule ou du moins la principale source de l’histoire +des Francs. + + [334] Dans Bouquet III, p. 6-8. + + [335] Id. ib. p. 37 et 38. + + [336] Dans _Scriptor. Rer. Merov._ (Krusch) II, p. 342 et suiv. Je + dirai une fois pour toutes que le _Vita Chlothildis_, qui date tout + au plus du IXe siècle, n’est qu’une copie du _Liber Historiae_, + agrémentée de quelques amplifications oratoires, et enrichie de + quelques sèches notices sur des constructions d’églises. L’Histoire + poétique des Mérovingiens peut n’en tenir aucun compte. Cf. Krusch, + l. l. + +Que penser maintenant de nos trois versions? A première vue, on est +tenté d’admettre que Grégoire ne connaît pas la légende relative au +mariage, et qu’il raconte l’histoire telle qu’elle est arrivée, tandis +que les deux autres chroniqueurs se feraient l’écho d’une tradition née +après lui, et dont chacun nous aurait recueilli une version différente. +Ainsi raisonne encore Junghans, qui admet sans réserve l’historicité du +récit de Grégoire[337]. Mais plusieurs raisons sérieuses militent contre +cette supposition, et je rappellerai en passant que déjà Fauriel avait +ici entrevu la vérité[338]. D’abord, nous savons que les chants +poétiques naissent au lendemain des événements qu’ils célèbrent, et sont +engendrés en quelque sorte par l’actualité: ils se modifient au cours +des temps, mais ils se rattachent, par leur origine, à une date très +rapprochée des faits. Il n’est donc pas vraisemblable qu’à l’époque de +Grégoire il n’ait pas existé de chant épique sur le mariage de Clovis, +et on se créerait un insoluble problème historique si l’on admettait que +cette légende ne s’est formée que plus tard, c’est-à-dire un bon siècle +après l’événement. En second lieu, où Grégoire lui-même aurait-il puisé +les quelques détails qu’il a conservés, s’ils ne s’étaient pas trouvés +dans un chant épique, puisqu’il est impossible d’imaginer un autre +document qui les aurait contenus? Il est donc probable que Grégoire a +connu le chant en question, et qu’il s’en est inspiré dans une certaine +mesure. Cette mesure, nous la connaissons déjà, et nous avons vu +précédemment de quelle manière il l’applique. Il aura supprimé les +détails qui lui paraissaient invraisemblables, il aura gardé le noyau de +la légende, et, en la racontant en résumé, il lui aura donné l’aspect +d’un fait historique. Un examen attentif de son texte, entrepris à la +lumière de cette conjecture, transformera celle-ci en une espèce de +certitude. + + [337] Junghans, o. c. p. 55. + + [338] Voir ci-dessus p. 12. Richter, dont le livre modeste contient + une si grande somme d’érudition et un esprit critique si juste, + reconnaît aussi, année 492, p. 35, que Grégoire s’est servi d’une + source légendaire dont il a essayé de démêler l’élément historique. + +Deux mots, dans la chronique de Grégoire de Tours, nous fournissent la +preuve qu’il sait plus de choses qu’il n’en raconte. Il dit que les +ambassadeurs de Clovis, qui vont souvent en Burgondie, _trouvent_ +Clotilde, la voient belle et apprennent qu’elle est de sang royal. Pour +qu’ils la trouvent, il faut donc qu’elle soit cachée ou du moins gardée +avec quelque soin: ce _reperitur_ est une allusion assez claire à la +légende de Frédégaire et du _Liber Historiae_. Puis, quand ils ont +obtenu de Gondebaud la main de Clotilde pour leur maître, ils partent et +l’emmènent en hâte (_velotius_). Pourquoi cette hâte, sinon parce que +Grégoire écrit sous l’impression de la légende qui lui montre Clotilde +cédée à regret et menacée d’être reprise[339]? + + [339] Rajna p. 69 et 70. + +Qu’on ne nous dise pas, avec quelques critiques, que les deux +expressions notées, loin d’attester l’existence de la légende au temps +de Grégoire de Tours, en sont au contraire l’origine. Il serait par trop +naïf, en effet, de supposer que la légende aurait poussé sur un texte +écrit, et non sur le sol vivant de la tradition populaire! Et il est +bien inutile de réfuter une manière de voir qui suppose une totale +ignorance des lois du développement épique. + +Mais la remarquable concordance entre les expressions de Grégoire visées +ci-dessus et la légende telle qu’elle est donnée par Frédégaire et par +le _Liber Historiae_ n’en a pas moins besoin d’explication: et, si l’on +ne peut pas admettre celle qui vient d’être réfutée, il ne reste plus +que l’hypothèse d’une source commune. Tout donc nous amène à conclure +que Grégoire a connu la légende, et, qu’en la résumant, il n’a pu +effacer certains traits qu’on retrouve mieux conservés dans ses +successeurs, de même que plus haut, dans l’histoire de Childéric, +_pacatis occultae Francis_ trahit chez lui la connaissance d’un épisode +raconté au long par Frédégaire. + +Mais quelle est, dans l’histoire du mariage de Clovis, la version qu’il +connaissait? Celle de Frédégaire ou celle du _Liber Historiae_? C’est +celle de Frédégaire: le _velotius_ n’a aucune signification dans +l’autre. D’ailleurs, la version du _Liber Historiae_ présente un +caractère bien accentué de modernité au regard de celle de Frédégaire. +On y trouve une note plus chrétienne, et une couleur attestant un milieu +déjà plus civilisé. C’est un dimanche, en allant à la messe, que +Clotilde rencontre Aurélien, et celui-ci est assis devant l’église avec +les autres pauvres. La première parole de Clotilde en entendant les +offres de Clovis, c’est qu’une chrétienne ne peut épouser un païen; elle +déclare ensuite s’en remettre à la volonté de Dieu. La première chose +qu’elle demande à Clovis après son mariage, c’est qu’il se convertisse à +la foi chrétienne. Elle lui parle aussi de sa vengeance, mais ce n’est +plus au sens barbare de la légende de Frédégaire: elle veut seulement se +faire restituer par Gondebaud l’héritage auquel elle a droit. En +comparant toute cette partie de l’histoire à la partie correspondante +dans Frédégaire, on ne peut nier que le _Liber Historiae_ n’ait puisé +dans un milieu plus chrétien et plus civilisé, ou encore que son auteur +n’ait lui-même arrondi les angles barbares et adouci l’âpreté des +sentiments de la tradition. + +D’autre part, l’histoire est devenue, dans le _Liber Historiae_, moins +populaire, moins vraisemblable. L’épisode du sac perdu est parfaitement +clair et logique dans Frédégaire; dans le _Liber_, il n’est plus qu’un +hors-d’œuvre. La déposition de l’anneau de Clovis par Clotilde dans le +trésor de Gondebaud, simplement en vue de l’y faire retrouver plus tard +pour fournir un argument aux partisans du mariage, a quelque chose de +maladroit et de niais; on dirait d’une ficelle littéraire. Qu’on donne +Clotilde à Clovis parce qu’on a peur de lui, ainsi que le racontent +Grégoire et Frédégaire, à la bonne heure! cela est clair et logique. +Mais qu’on la lui livre, malgré soi, parce qu’on a trouvé dans le trésor +de Gondebaud un anneau qui y a été glissé d’une manière subreptice, cela +est sot; et nul ne soutiendra que nous avons ici la forme primitive du +récit! Je ne dirai rien de la troisième ambassade d’Aurélien et du trait +final: Vive le roi qui a de tels hommes! Toute la légende est écrite +manifestement pour glorifier les Francs et rabaisser les Burgondes. On y +sent, d’un bout à l’autre, l’effort d’un auteur qui veut amener les +faits à prouver quelque chose, beaucoup plus que le plaisir inoffensif +d’un narrateur qui se délecte à raconter une histoire intéressante. Il +s’agit ici d’édifier le lecteur, il s’agit aussi de flatter le +patriotisme franc, au risque de gâter le charme du récit. Rien de plus +visible que cette tendance, et tant pis pour ceux qui, comme Ranke ou H. +Martin, n’ont pas su ou pas voulu le voir! + +Au reste, nous avons moins à noter les divergences qu’à constater +l’accord: et cet accord est remarquable entre le _Liber Historiae_ et +Frédégaire, qui ne se sont pas connus. De part et d’autre, il y a une +jeune princesse demandée en mariage par un héros, refusée par son père, +et obtenue enfin par ruse, grâce au concours de serviteurs fidèles. +Cette donnée est hautement épique, et on la raconte chez tous les +peuples avec une étonnante identité. C’est le vrai moule dans lequel +sont coulées toutes les légendes nuptiales; c’est, pour ainsi dire, la +forme stylisée des histoires de mariages royaux. D’ordinaire, la jeune +princesse vit dans la plus stricte réclusion: nul n’est admis à la voir. +Elle ne sort que pour aller à la messe, mais elle n’y va guère souvent, +car Herbert, dans la _Thidrekssaga_, reste bien longtemps sans avoir +cette occasion de voir celle qui est aimée de son maître. Il en est de +même pour Siegfried à la cour des rois de Bourgogne. Et encore, quand +elle sort, elle est gardée à vue, et quelles précautions pour empêcher +qu’on puisse lui parler! Elle est traitée dans l’épopée germanique +presque comme une odalisque d’Orient[340]. + + [340] Il faut remarquer que cette rigoureuse réclusion des jeunes + filles semble considérée comme une réalité par Fortunat, V, 5, 101, + qui fait ainsi parler la princesse Galeswinthe, s’adressant à la + ville de Tolède au moment de la quitter pour aller épouser + Chilpéric: + + _Antea clausa fui, modo te considero totam, + Nunc mihi nota prius quanda recedo ferox._ + +Le père brutal (ici l’oncle), qui refuse la main de sa fille, et qui +menace même de mort les prétendants, se rencontre dans toutes les +histoires de mariage que nous a laissées l’épopée germanique: dans le +_Hugdietrich_, dans l’_Ortnit_, dans le _Koenig Rother_, dans _Salomon +und Morolf_, dans _Gudrun_ (deux fois), dans la _Thidrekssaga_, et dans +plusieurs légendes reproduites par Saxo Grammaticus[341]. Il y en a même +comme un écho dans le poème des _Nibelungen_, puisque, aussitôt que la +mère de Siegfried apprend qu’il aime Kriemhild, elle commence à trembler +pour son fils, à cause des hommes de Gunther[342]. + + [341] VII, 228, ed. Holder. + + [342] + + 51. Es gefriesch ouch Sigelint des edelen Küniges wîp + Si hete grôze Sorge umbe ir Kindes lîp + Den vorhte si verliegen von Gunthers man. + + 60. Do vernam ouch disiu maere sîn muoter Sigelint + Si begunde trûren umbe ir liebez kint + Ja vorhte si vel sere diu Guntheres man + Diu edele Küniginne dar umbe weinen began. + +La demande en mariage écartée, c’est à la ruse qu’on a recours. Tantôt, +le héros parvient sous un déguisement auprès de celle qu’il aime +(_Hugdietrich_, _Koenig Rother_, _Ortnit_); tantôt, c’est un de ses amis +qui se charge de faire parvenir son message à la bien-aimée (_Gudrun_, +_Thidrekssaga_, légende d’Authari[343]). L’intermédiaire entre le royal +amant et sa bien-aimée est toujours conçu comme le type de l’homme +fidèle et ingénieux, qui triomphe de tous les obstacles, et qui mène à +bonne fin l’entreprise la plus difficile possible. On fuit avec la +belle, mais on est poursuivi, et, parfois, c’est cette fuite et cette +poursuite qui constituent l’épisode le plus émouvant de l’histoire +nuptiale (_Ortnit_, _Gudrun_). + + [343] Cette dernière dans Paul Diacre, III, 30. + +Je ne puis naturellement pas entrer dans le détail, et je dépasserais +les proportions assignées à ce livre si je voulais citer ici toutes les +analogies que m’offre l’histoire littéraire des Germains. Il me suffira, +je pense, de citer l’un des épisodes les plus instructifs dans ce genre, +et peut-être aussi le plus inconnu; il appartient à la _Thidrekssaga_, +ce monument littéraire du XIIIe siècle où se sont fondues tant de +vieilles légendes. + +Le roi Thidrek veut se marier. Ses messagers, arrivés en Bertangenland +(Bretagne), entendent parler de la belle Hilde, fille du roi Arthur, +mais ils ne parviennent pas à la voir. Leur maître, auquel ils +rapportent ces nouvelles, envoie alors son fidèle Herbert avec mission +de demander la main de la princesse. Mais elle était si soigneusement +gardée que ses propres compatriotes ne pouvaient pas la voir, à +l’exception des meilleurs amis du roi. Herbert cependant fait à Arthur +le message de son maître, mais Arthur lui répond que, selon l’usage du +pays, il ne pourra voir la princesse que lorsqu’elle ira à la messe. +Herbert reste longtemps à la cour du roi, attendant impatiemment cette +occasion qui tarde à s’offrir. Enfin, lors d’une grande fête qui a lieu +chez le roi, il est décidé que la princesse se rendra à l’église. Mais +elle y va le visage voilé, sans regarder personne, et entourée d’un +superbe cortège qui ne permet pas de l’aborder. Cependant Herbert, qui +connaît le naturel féminin, lâche à côté d’elle deux souris, l’une ornée +d’or, l’autre d’argent. La princesse les regarde, voit Herbert et lui +sourit, puis elle lui fait demander par une de ses suivantes qui il est. +Herbert décline son nom, mais ajoute qu’il ne veut confier qu’à la +princesse seule le but de son voyage. Elle lui mande alors de l’attendre +derrière la porte de l’église, où elle l’entretient après que tout le +monde est sorti. Puis, à la demande de Herbert, elle obtient de son père +l’autorisation de l’attacher à son service, et ainsi elle prépare à son +aise, avec lui, leur évasion commune[344]. Je passe le reste, qui ne +présente plus le même intérêt au point de vue de notre sujet. + + [344] _Thidrekssaga_ dans A. Raszmann, _Deutsche Heldensage_. Hanovre + 1858. + +Allons plus loin, et examinons les protagonistes de notre petit drame +nuptial. Aridius, d’abord, est l’être le plus épique possible. Il est +investi d’une pénétration d’esprit incroyable, et d’un ascendant sans +limite sur l’esprit de son maître. A peine a-t-il remis les pieds sur le +sol du royaume burgonde, que tous les desseins ourdis contre les +intérêts de Gondebaud, et si follement favorisés par ce dernier, sont +sur le point d’être déjoués: il s’en faut de quelques heures que +Clotilde ne soit pas la femme de Clovis. Et ce n’est pas le seul exploit +de cet homme merveilleux, qu’une autre chanson nous montrera triomphant +de la naïveté de Clovis lui-même. Voilà un type conçu comme pas un à la +manière poétique. + +Aurélien n’est pas moins épique. Bien que son rôle soit plus modeste que +celui d’Aridius, il l’emporte cependant sur celui-ci, et l’on peut dire +que, sans lui, le mariage de Clovis et de Clotilde n’aurait pas lieu. +Nombreuses sont les analogies qu’il présente avec les intermédiaires +matrimoniaux de l’épopée barbare. Le fidèle Herbert qui porte le message +de Thidrek au roi Arthur dans le Bertangenland semble un autre Aurélien, +et il en est de même de plusieurs de ses pareils[345]. + + [345] Dans ce chapitre, je reproduis, parfois textuellement, certains + passages de mes études _Les sources de l’histoire de Clovis dans + Grégoire de Tours_ (_Revue des Quest. Histor._, octobre 1888) et sur + _l’Histoire de Clovis dans Frédégaire_ (même recueil, janvier 1890). + +On peut donc affirmer que l’histoire des amours de Clovis et de Clotilde +est entièrement taillée sur le patron des légendes nuptiales, telles que +les aimaient les Germains. Cela ne voudrait pas encore dire qu’elle est +entièrement fausse: en effet, n’est-il pas possible que quelques traits +en aient été empruntés à la réalité, et le moule même dans lequel on a +coulé toutes les histoires de ce genre, ne représente-t-il pas une +situation qui était alors possible et fréquente? Mais les nombreuses +invraisemblances du récit ne permettent pas de s’arrêter longtemps +devant cette conjecture, d’ailleurs absolument gratuite. La fiction +populaire se laisse toucher ici du doigt. Quel inutile et en même temps +puéril complot ourdi pour permettre aux ambassadeurs de Clovis de voir +la jeune princesse! Quelle bizarrerie dans ce rôle de Clotilde, obligée +de leur tracer elle-même leur ligne de conduite! Quelle contradiction +dans l’attitude de Gondebaud, qui, d’un côté, n’ose refuser la main de +Clotilde à Clovis, et qui, de l’autre, fait tout ce qu’il peut pour +irriter ce redoutable voisin! Comment d’ailleurs Clotilde sait-elle +qu’Aridius s’opposera à son mariage? Qui lui donne le pressentiment +qu’il est déjà en route? Comment Aridius revient-il juste à temps, de +Constantinople, pour constater qu’il arrive une heure trop tard? et +comment l’avisé Gondebaud a-t-il besoin qu’on lui ouvre les yeux sur +l’imprudence de sa conduite? Tout cela est assurément trop +invraisemblable pour être vrai, mais ne l’est pas trop pour être épique. +C’est même le propre de l’épopée de ne pas reculer devant +l’invraisemblance, du moment qu’il s’agit de mieux accentuer un fait ou +de dramatiser davantage une situation. + +Placé en présence de cette source, la seule, on l’a vu, où il trouvât +l’histoire du mariage de Clovis, Grégoire de Tours a dû se sentir bien +embarrassé. Je l’ai déjà dit, il sortait d’un milieu où l’on n’avait pas +l’intelligence de la poésie épique. Celle-ci se distinguait si +profondément de tout ce qu’il était habitué à lire ou à entendre, qu’à +chaque instant elle heurtait ses habitudes d’esprit. Il était incapable +d’apprécier le charme barbare de la poésie franque, il était au +contraire vivement choqué par ce que ces fictions avaient d’enfantin. Ne +pouvant ni les admettre sans contrôle ni les rejeter totalement, parce +que, du moins dans leurs grandes lignes, ils étaient vraisemblables et +s’harmonisaient avec l’histoire, que lui restait-il à faire? Ce qu’il a +fait: conserver du récit légendaire ce qui en constituait la charpente, +et laisser de côté les détails épisodiques et les ornements +superflus[346]. A-t-il bien fait, et les confins entre l’histoire et la +légende coïncident-ils vraiment, cette fois, avec la ligne de +démarcation qu’il a tracée? En d’autres termes, pouvons-nous accorder un +caractère d’authenticité à ce qu’il nous raconte des malheurs +domestiques de Clotilde et des crimes de Gondebaud? Je ne le crois pas. +Selon moi, le déchet est plus fort que ne l’a cru Grégoire, et un examen +approfondi nous fait voir que la végétation était plus touffue, le noyau +historique plus faible qu’il ne paraîtrait d’après son récit. Les torts +de Gondebaud, l’exil de Clotilde, la rancune qu’elle lui garde, sont, +comme les négociations et les aventures d’Aurélien, du domaine de la +poésie épique. Ils ont été fournis à Grégoire par la même source +populaire, ils se présentent à nous dans les mêmes conditions, ils +doivent être rejetés au même titre. D’aucune manière on ne saurait +admettre la prétention de les sauver en vertu d’un jugement purement +subjectif fondé sur leur plus ou moins de vraisemblance. L’histoire, +d’ailleurs, vient ici à l’aide de la critique, en opposant un démenti +formel à la tradition contestée. Il ressort des documents les plus +dignes de foi que ni Chilpéric, père de Clotilde, ni sa femme n’ont péri +victimes de Gondebaud, et que par conséquent Clotilde n’avait aucune +vengeance à tirer de son oncle. Non seulement aucun écrivain +contemporain ne connaît ce prétendu meurtre, mais le témoignage de saint +Avitus de Vienne l’exclut formellement. S’adressant à Gondebaud pour le +consoler de la mort de sa fille, il lui écrit: + + [346] Ce procédé, dans tous les cas, est au moins aussi conforme aux + lois d’une saine critique que celui de Pétigny, II, p. 411, n., qui + déclare prendre alternativement, dans les deux récits de Frédégaire + et du _Liber Historiae_, les traits qui _lui paraissent_ les plus + vraisemblables! + +«Autrefois, vous pleuriez avec une émotion inexprimable la perte de vos +frères, et l’affliction de tout votre peuple s’associait à votre deuil +royal. Et cependant, c’était la bonne fortune de votre royaume, qui, en +diminuant le nombre des personnages royaux, ne gardait à la vie que ce +qui suffisait pour le commandement, etc.[347]» + + [347] S. Avit. _Epist._ 5. + +Il ne s’agit pas, dans cette lettre, de Godegisil, qui, à cette date, +avait déjà péri dans la lutte qu’il soutint contre son frère: saint +Avitus, qui lui consacre une mention discrète un peu plus loin, ne parle +manifestement pas de lui, mais des deux autres frères de Gondebaud, +parmi lesquels Chilpéric, père de Clotilde. Si donc Chilpéric a été +pleuré de Gondebaud, qui prétendra qu’il serait tombé sous ses coups? On +ne soutiendra pas que le passage de saint Avitus ne contient qu’une +sanglante ironie à l’adresse du tyran: supposition invraisemblable, car +l’ironie eût été singulièrement déplacée dans une lettre de condoléance, +dans la bouche d’un sujet s’adressant à son roi, dans celle d’un évêque +parlant au nom d’une religion de charité. Ou bien admettra-t-on, comme +l’ont fait quelques-uns, que saint Avitus serait descendu jusqu’à ce +degré d’abjection morale, d’écrire de pareilles choses par pure +flatterie, à un roi fratricide? Que ceux-là le croient qui ont besoin de +supposer chez les civilisateurs du VIe siècle de si monstrueuses +aberrations: le bon sens proteste contre une pareille hypothèse, et la +justice défend d’attribuer une telle perversion du sens moral à un +personnage vénérable, aussi longtemps qu’il restera de ses paroles une +explication plus compatible avec son caractère et ses vertus. Gondebaud +n’est pas responsable du meurtre de Chilpéric, voilà ce que crie bien +haut le passage cité de saint Avitus, et si on n’a pas compris cet +éloquent témoignage, si on s’est obstiné à l’interpréter dans un sens +absolument impossible, c’est parce qu’on s’y croyait forcé par +l’historicité incontestée du récit de Grégoire. Il n’y aura plus +personne pour interpréter le texte de saint Avitus comme une ironie ou +comme une adulation, dès que la réalité des crimes de Gondebaud sera +elle-même remise en question: bien plus, ce texte, reprenant d’un coup +toute sa force, fera éclater la vérité avec une évidence lumineuse[348]. + + [348] Ceci a déjà été reconnu par Mascov, _Geschichte der Deutschen_, + Leipzig 1756, t. II, p. 19; par Gaupp, _Die Germanischen + Ansiedelungen und Landtheilungen_, Breslau 1844, p. 282; par Carlo + Troya, _Storia d’Italia nel Medio Evo_, vol. II, part. II, Napoli + 1846. _Appendice_. + +Mais ce n’est pas tout, et si l’on pouvait conserver un doute, il +disparaîtrait devant une autre démonstration. Cette femme du roi +Chilpéric, qui aurait prétendûment péri avec lui sous les coups de +Gondebaud, nous la connaissons aujourd’hui, grâce à une épitaphe +conservée dans une église de Lyon qu’elle avait bâtie. Elle s’appelait +Caretena, et, après avoir survécu plusieurs années à son mari, elle +mourut le 16 septembre 506, mère et grand’mère d’enfants élevés dans la +foi catholique, et qui firent le bonheur de sa vieillesse. Il y avait +quatorze ans que sa fille Clotilde était devenue la femme de Clovis: on +conviendra que les gens tués par Gondebaud se portaient assez bien![349] + + [349] Alph. de Boissieu, _Inscriptions antiques de Lyon_, in-4º, Lyon, + 1846-1854, p. 573. Leblant, _Inscriptions chrétiennes de la Gaule_, + t. I, p. 70, nº 31. Cf. Binding, _Das Burgundisch-Romanische + Koenigreich_, p. 114 et suiv. Je crois inutile de réfuter l’erreur + de de Boissieu, se figurant que l’histoire des crimes de Gondebaud + aurait été _fabriquée par les Francs, suivant les intérêts de leur + politique et pour la justification des misérables enfants de + Clovis_. On entend trop parler ici l’épigraphiste. Certes, si on + avait lu cette histoire sur un marbre du VIe siècle, j’accorderais + au savant qu’elle a été fabriquée; mais elle sort de l’imagination + inconsciente du peuple, qui conçoit des histoires en rêve, mais qui + ne les forge pas sciemment. + +Il ne reste donc rien des prétendus crimes de Gondebaud et des +prétendues infortunes de Clotilde, et notre tâche serait remplie, si, +après que nous avons fait le départ de l’histoire et de la légende, il +n’y avait de l’intérêt à montrer comment s’est formée celle-ci. On n’a +pas besoin de chercher beaucoup pour en trouver l’origine. En 523, la +guerre éclata entre les Francs et Sigismond, roi des Burgondes, et elle +se termina par la mort tragique de ce prince et de sa famille. Cet +événement dut faire une grande impression sur l’esprit public. Selon ses +habitudes, l’imagination populaire aura voulu posséder la raison d’une +lutte qui mettait aux prises de si proches parents, et cela du vivant de +Clotilde, mère des uns et tante de l’autre! Or, il n’y avait que deux +explications possibles: l’explication historique, à savoir +l’indifférence des rois francs pour les liens de la parenté,--et elle +choquait trop le sens moral de la nation pour être adoptée par elle;--et +l’explication poétique, qui, ne pouvant admettre que Clotilde eût laissé +ses fils guerroyer contre ses parents sans de justes motifs, a fait des +jeunes rois francs les vengeurs de leur mère outragée. L’infortune des +Burgondes a dû être la punition de torts antérieurs qu’ils avaient vis à +vis de Clotilde, voilà le premier thème suggéré aux imaginations. +Partant, elles ont été obligées de trouver les causes du ressentiment de +Clotilde, et, rebroussant chemin vers les événements antérieurs, elles +ont soumis ceux-ci, à leur tour, au remaniement qui devait les +harmoniser avec le point de vue nouveau. Il a fallu imaginer une +Clotilde victime de Gondebaud, privée par lui de ses parents, de son +rang, de sa liberté, et n’échappant finalement à sa tyrannie que grâce +aux démarches de Clovis et à la peur qu’on avait de déplaire à celui-ci. +Voilà comment Gondebaud, que la poésie franque n’avait d’ailleurs aucun +intérêt à ménager, vu qu’il était arien et chef d’un peuple ennemi, est +devenu le tyran cruel et soupçonneux qui a plongé dans le deuil la +jeunesse de ses nièces, et dont les crimes ont attiré sur la tête des +siens une juste expiation. Voilà comment Clotilde, dont l’austère et +religieux veuvage s’est écoulé au milieu des bonnes œuvres, à l’ombre de +la cathédrale de Saint-Martin de Tours[350], a dû se laisser transformer +en la cruelle virago qui, plus de trente ans après ses griefs, et alors +que l’auteur unique de ses malheurs est descendu au tombeau, pousse ses +fils à une guerre fratricide dont la seule pensée devrait lui faire +horreur! Et voilà aussi pourquoi, lorsque la légende nous montre Aridius +exhortant Gondebaud à s’opposer au mariage de Clotilde, elle met dans sa +bouche ces paroles significatives: _Si elle devient puissante, elle +vengera les griefs de ses parents_[351]. Tout le monde nous accordera +sans doute que cette prophétie n’a pu être faite qu’après coup, +c’est-à-dire à un moment où l’imagination se figurait la vengeance +prédite comme accomplie par la défaite des Burgondes et par la captivité +de leur roi. + + [350] Greg. Tur. II, 43 et IV, 1. + + [351] Si praevaluerit, injuria parentum vindecavit. Fredeg. III, 19. + +Cette explication rend compte aussi de la forme spéciale revêtue par +notre légende. La tragique destinée du roi burgonde étant conçue comme +une application de la grande loi morale de l’expiation, il n’aura pas +fallu un énorme effort à la fantaisie populaire pour se représenter les +crimes qu’il s’agissait d’expier. «Œil pour œil, dent pour dent», dit +l’adage barbare. Si le roi Sigismond est massacré avec sa femme, et si +leurs cadavres sont jetés dans un puits[352], c’est sans doute parce que +Gondebaud, son père, aura fait subir le même supplice au père et à la +mère de Clotilde. Cette phase de l’évolution de la légende était déjà +traversée lorsque Grégoire de Tours écrivit les paroles suivantes: +_Igitur Gundobadus Chilpericum fratrem suum interfecit gladio uxoremque +ejus ligato ad collum lapidem, aquis immersit_[353]. Mais la loi du +talion voulait davantage. Les deux fils de Sigismond avaient péri avec +lui, et l’esprit populaire s’aperçut bientôt que leur mort restait sans +explication. Alors, par un nouvel effort créateur, il imagina deux fils +de Chilpéric qui auraient partagé la triste destinée de leur père. On +voit la raison pour laquelle Frédégaire, renchérissant sur Grégoire de +Tours, a introduit dans son récit ces deux personnages nouveaux[354]. La +légende avait marché depuis, et elle en était venue à appliquer dans le +moindre détail sa loi de l’expiation, en établissant une similitude +parfaite entre les crimes commis et le châtiment tardif qui les avait +atteints. + + [352] Greg. Tur. III, 6. + + [353] Id. ibid. II, 28. + + [354] Gundobadus Chilpericum fratrem suum interfecit gladium, uxorem + ejus, legato ad collum lapide, aquis immersit, _duos filios eorum + gladio trucidavit_, duas filias exilio condemnavit, quarum senior + nomen Saedeleuba mutata veste se Deo devovit, junior Chrothechildis + vocabatur. Fredeg. III, 17. + +Veut-on une dernière preuve que c’est bien la deuxième guerre de +Burgondie, avec ses péripéties sanglantes, qui a déterminé la formation +de la légende de Clotilde? Si cette princesse avait eu réellement à +venger ses parents, et si elle avait été fidèle à la passion vindicative +que lui attribue la légende, il en apparaîtrait quelque chose dans la +guerre que Clovis fit au roi Gondebaud. C’était alors ou jamais le +moment pour elle de se souvenir de sa vengeance. Ses griefs étaient +récents; le cruel qui l’avait fait tant souffrir vivait encore, et +l’époux qui l’avait arrachée au tyran était, lui aussi, dans la +plénitude de sa force guerrière. Si elle avait eu les sentiments que lui +prêtent les chroniqueurs, et que, de plus, elle eût eu un grief contre +sa famille burgonde, c’est alors, c’est à son époux qu’elle aurait tenu +le langage que la légende lui fait tenir ici à ses enfants. Mais non, +elle n’intervient même pas, et la campagne de Clovis contre Gondebaud +est déterminée par des mobiles qui excluent totalement les excitations +de Clotilde. C’est, en effet, le frère de Gondebaud qui l’appelle au +secours, en lui promettant de se faire son tributaire s’il l’aide à se +débarrasser de ce roi. Ni dans cette occasion, ni dans la suite de +l’histoire, le nom de Clotilde n’est prononcé: preuve manifeste qu’elle +n’est pas intervenue dans les sanglants débats entre son époux et ses +oncles, sans doute parce qu’elle les déplorait et qu’elle ne pouvait pas +les empêcher[355]. + + [355] Il semble bien que le vieux Roricon ait remarqué cette + contradiction interne de l’histoire traditionnelle; aussi nous + dit-il que Clovis entreprit la guerre de Burgondie pour venger + Clotilde: Clodoveus igitur anno II sui baptismatis contra + Gundobaldum et Godigisilum arma corripuit, et in eos aciem dirigens, + ad ulciscendos veteres uxoris suae injurias Francorum animos acuit, + Burgundiones universos aut gladio trucidare, aut tributo gravi + subjugare decernens (Bouquet, III, p. 12). Mais il n’y a là qu’un + remaniement arbitraire des faits pour les rendre plus conformes à la + logique, et non un témoignage qui vaudrait la peine d’être pesé. + +Au surplus, la transformation à laquelle l’épopée soumettait le type de +Clotilde, dont elle faisait la malheureuse victime d’un drame de +famille, la rapprochait d’une figure historique que le peuple franc +avait sous les yeux à cette époque, et qui inspirait dans bien des +milieux un vif et sympathique intérêt. L’histoire très réelle de sainte +Radegonde est en quelque sorte le prototype de l’histoire poétique de +Clotilde: on retrouve dans celle-là les principaux traits dont +l’imagination populaire a composé celle-ci. Le cadre est le même. De +part et d’autre, ce sont trois frères dont l’un périt victime de la +trahison paternelle, et dont les deux survivants se disputent son +héritage; c’est l’un d’eux appelant le roi franc à la rescousse, c’est +une guerre fratricide dans laquelle l’appui du roi mérovingien décide le +succès, c’est, chez le vainqueur, l’oubli de la promesse qu’il a faite à +son allié, c’est, enfin, l’explosion de l’inimitié entre lui et le +monarque franc. Le parallélisme est frappant, surtout si l’on compare la +destinée des deux princesses qui sont les héroïnes de ces deux récits. +Toutes les deux ont vu leur père cruellement immolé par la trahison d’un +oncle; toutes les deux ont vécu tristement à la cour du tyran, toutes +les deux sont devenues ensuite reines des Francs, et ont gardé sur le +trône la mélancolie de ces souvenirs. Incontestablement, les poètes qui +ont confié à la chanson populaire l’histoire de Clotilde ont été, sans +le savoir, inspirés par l’image douloureuse de Radegonde, et il en est +resté quelque chose dans la forme sous laquelle celle de Clotilde est +arrivée jusqu’à nous. Toutefois, ils n’ont pas su atteindre complétement +le type qu’ils avaient sous les yeux, et la poésie est restée, cette +fois, inférieure à la réalité. Leur imagination était trop grossière et +leur âme trop barbare encore pour s’élever à la hauteur morale où le +christianisme avait élevé la princesse de Thuringe. A cette femme si +pure et si sainte, douce envers ses ennemis et douce envers ses +malheurs, ils ne savent substituer qu’une Clotilde barbare et farouche, +altérée de vengeance et ne vivant que pour cela: un type anticipé de la +Chriemhild des Nibelungen. L’histoire a été ici plus belle que la +fiction, et l’idéal que le christianisme avait réalisé dans une âme +vivante, l’imagination ne s’est pas trouvée capable de le traduire dans +une conception poétique[356]. + + [356] Ce serait ici l’occasion d’examiner l’opinion de quelques + savants allemands, d’après lesquels la figure poétique de Chriemhild + dans les Nibelungen aurait été modelée en partie sur le type + historique de Clotilde. Mais ce type n’ayant pas existé, comme je + viens de le démontrer, il devient inutile de discuter davantage + cette supposition. Il en serait autrement si quelqu’un s’avisait de + renverser les termes, et demandait avec Max Rieger, _Die + Nibelungensage_, p. 198, si l’existence du type poétique de + Chriemhild n’a pas pu contribuer à former la physionomie légendaire + de Clotilde. Mais on ne me fera pas facilement admettre que, dès le + VIe siècle, la femme de Sigfried avait déjà, dans l’épopée + germanique, la physionomie et le rôle que nous lui voyons dans les + Nibelungen. + +Il resterait à rendre compte de l’introduction d’Aurélien dans notre +épisode. Je crois que ce nom est celui d’un personnage historique +quelconque, lequel, pour des raisons qu’il faut nous résoudre à ignorer, +a été mentionné à l’occasion du mariage de Clotilde. L’authenticité de +son nom me semble garantie par le fait même de la relation que la +légende établit entre lui et la ville d’Orléans (Aurelianis). Le nom a +dû exister avant que la relation fût imaginée. Prétendre qu’on a appelé +le personnage Aurelianus parce qu’on le croyait d’Aurelianis, ce n’est +rien dire, car enfin pourquoi le croyait-on d’Orléans, sinon parce que +son nom même suggérait une allusion à cette ville?[357] Donc, le nom a +existé d’abord, et c’est sa ressemblance avec celui de la ville qui a +déterminé la relation dont je parle. Mais cela même, je veux dire +l’impossibilité d’expliquer l’origine du nom d’Aurélien par les +nécessités de la fiction, suffit pour attester l’existence historique du +personnage. L’auteur du _Liber Historiae_, qui écrivait au VIIIe siècle, +croit pouvoir nous apprendre qu’Aurélien a été créé par Clovis duc de +Melun. Cela ne constitue aucun renseignement nouveau sur ce personnage: +il faut simplement y voir la preuve que ce chroniqueur avait entendu +parler d’un duc de Melun qui s’était appelé Aurélien, et qu’il l’avait +naïvement confondu avec notre héros. C’est l’éternel procédé de la +poésie populaire: des noms identiques ou seulement semblables ne peuvent +se rencontrer sans qu’elle identifie ou du moins rapproche les gens qui +les portent. De même que Basine a dû être la femme de Basin parce +qu’elle portait le même nom que lui, de même Aurélien a dû être +d’Orléans, et fondre sa personnalité dans celle du duc de Melun qui +était son homonyme. + + [357] V. Fauriel o. c. t. II, p. 496: «C’est Orléans que le romancier + lui donne pour résidence, peut-être à cause du rapport qu’il y a + entre son nom d’Aurélien et celui d’Orléans.» Pour plus de détails, + voir mon article sur l’_Histoire de Clovis d’après Frédégaire_, p. + 77 et suivantes. + +On n’a pas toujours la bonne fortune de pouvoir ainsi placer la réalité +à côté de la poésie, l’histoire à côté de l’épopée, et de montrer +comment l’une a engendré l’autre. Il n’en est que plus instructif de +faire ce rapprochement là où il est possible. Nous voyons combien se +trompent ceux qui croient qu’on peut, au moyen d’une simple combinaison +rationnelle, arriver à dégager le noyau d’une légende de son enveloppe +poétique. Si nous n’étions pas, comme ici, en possession de faits qui +innocentent complétement Gondebaud, qu’aurait fait la majorité des +critiques? Ils auraient déclaré que, dans l’histoire de Clotilde, il y +avait sans doute des ornements légendaires, tels que les circonstances +de son mariage et d’autres encore, mais qu’il s’y rencontrait un fonds +de vérité représenté par ses griefs contre Gondebaud, et sur lequel +l’imagination populaire avait brodé le détail. Eh bien! il se trouve +précisément que c’est ce noyau apparent qui est inventé, et qui +constitue même la partie la plus moderne de toute l’histoire! + +En somme donc, l’esprit épique est plus hardi et plus inventif que ne le +supposent beaucoup de critiques. Il fait plus que colorer et agrandir +des faits; il remonte aux causes, il se fait une obligation morale de +les trouver, et il se voit amené de la sorte à créer de toutes pièces +des récits étiologiques ayant d’autant plus les apparences du vrai +qu’ils sont mieux modelés sur lui. + + + + +CHAPITRE III + +La première guerre de Burgondie. + + +Nous possédons sur les guerres de Clovis contre Gondebaud deux +témoignages contemporains l’un de l’autre: celui de Grégoire de Tours +(538-594) et celui de Marius d’Avenches (530-594). Les récits des deux +chroniqueurs cadrent parfaitement pour le fond; ils sont d’ailleurs +puisés tous les deux à une même source, à savoir des _Annales Burgondes_ +rédigées au VIe siècle[358]. La seule différence entre Marius et +Grégoire, c’est que ce dernier intercale dans son récit un long épisode +inconnu de Marius. Cet épisode, qu’il n’a pas trouvé dans leur source +commune, et qui est, de plus, en contradiction avec elle, a un ton +épique des plus prononcés, et provient incontestablement d’une tradition +populaire. On va en juger. + + [358] V. G. Kurth, _Les Sources de l’histoire de Clovis dans Grégoire + de Tours_, p. 397-403, et les auteurs qui y sont cités. + +D’après la version commune à Marius et à Grégoire, Clovis marche contre +Gondebaud après s’être allié secrètement à Godegisil, frère du roi des +Burgondes. Gondebaud est battu à Dijon, et Clovis, satisfait de sa +victoire, rentre chez lui. Mais le vaincu, qui s’était réfugié à +Avignon, aux extrémités de son royaume, revient après le départ de +Clovis, s’empare de Vienne où il fait périr son frère, et se rend maître +de tout le royaume de Godegisil[359]. + + [359] Marius Avent., _Chronicon_; Greg. Tur., II, 32. + +C’est dans le récit de cette campagne, en somme stérile pour Clovis, que +Grégoire de Tours intercale l’épisode que voici. + +Clovis a donné la chasse à Gondebaud jusque sous les murs d’Avignon, où +il le tient assiégé. Gondebaud, effrayé, confie ses terreurs à cet +ingénieux Aridius, que Grégoire mentionne ici pour la première fois, +mais dont la légende conservée par Frédégaire nous a déjà révélé le rôle +remarquable dans l’histoire du mariage de Clotilde. Aridius répond à +Gondebaud: «Il faut adoucir la férocité de cet homme. Aie seulement soin +de bien faire ce qu’il te demandera sur mon conseil.» Là-dessus, Aridius +vient trouver Clovis, se donne à lui comme une victime de Gondebaud, et +lui offre ses services. Clovis les accepte sans défiance, car cet +Aridius était un maître homme qui s’entendait à l’art de gagner les +cœurs: il était _jocundus in fabulis, strinuus in consiliis, justus in +judiciis, et in commisso fidelis_. Lorsqu’il se fut introduit dans la +confiance de Clovis, il lui dit un jour: «Pourquoi rester sous les murs +de cette ville? Tu ravages les champs, tu manges les prés, tu coupes les +vignobles et les oliviers, tu détruis toute la contrée, mais tu ne fais +aucun mal à ton ennemi. Tu dois plutôt demander à Gondebaud de te payer +un tribut annuel: de la sorte, le pays sera épargné, et tu resteras le +maître.» Clovis fait ce que lui conseille Aridius, et Gondebaud s’engage +naturellement à payer le tribut demandé. Alors le roi des Francs +s’éloigne, mais Gondebaud ne s’acquitte envers lui que la première année +et ne le fait plus par la suite. Clovis était joué. + +Qui ne voit éclater les traits légendaires dans ce récit, inconnu de +Marius? Toutes les histoires du même genre appartiennent au domaine de +la tradition orale, et aucune n’est garantie par une source digne de +foi. Nous retrouvons ici les formes familières à l’imagination épique, +et l’histoire de la ruse d’Aridius à Avignon sort du même moule que +celle du stratagème de Zopyre à Babylone, ou de Sextus Tarquin à Gabies. +Personne ne peut songer un seul instant à soutenir l’historicité d’un +récit dans lequel on voit un vainqueur se laisser enlever avec tant de +bonhomie les fruits de sa victoire, accueillir sans défiance le +conseiller intime de son ennemi, prêter l’oreille à ses conseils les +plus pernicieux, faire le premier des propositions transactionnelles au +vaincu qui est à sa merci, enfin, licencier son armée avant même que +l’ennemi ait souscrit aux conditions qui lui ont été posées. +L’enfantillage épique est ici au comble[360]. + + [360] Fauriel semble avoir déjà flairé le caractère fabuleux de + l’épisode d’Aridius; du moins, il trouve que la suite de l’histoire + est _singulière_. (II, p. 44.) Luden, _Hist. d’Allem._ III, p. 79, + Binding p. 161, Junghans p. 72, Richter p. 37, Monod p. 99 et Rajna + p. 86, s’accordent à le regarder comme suspect. Le seul Jahn II, p. + 206, n., prétend sauver l’épisode; selon lui, l’authenticité en + serait confirmée _d’une manière splendide_ par une lettre de saint + Avitus à Aridius (_Epist._ III, dans Baluze _Miscell._) qui + contiendrait une allusion manifeste au rôle que Grégoire attribue à + ce personnage pendant le siège d’Avignon. Hélas! tout le monde peut + se convaincre, en lisant le passage en question, que l’allusion + n’existe que dans l’imagination de Jahn. + +Je rapprocherai volontiers, de cette histoire d’Aridius à Avignon, celle +d’Aétius à Mauriac, rapportée par Frédégaire et déjà connue de Grégoire +de Tours, qui, fidèle à son attitude de défiance vis à vis des sources +populaires, n’en a reproduit que quelques traits. Aétius, selon son +récit, doit sa victoire de Mauriac à la ruse, plus encore qu’à la +stratégie et au courage. Après trois jours d’un combat sanglant, il va +trouver Attila de nuit, lui persuade qu’il aurait bien voulu que le roi +des Huns eût enlevé la Gaule aux Visigoths, mais que cela est devenu +impossible, puisque les Visigoths vont recevoir un renfort considérable, +et que c’est à grand’peine si Attila pourra échapper à leurs coups! +Attila lui donne dix mille sous d’or pour ce charitable avertissement, +et afin qu’il l’aide à regagner la Pannonie. De là, le bon apôtre va +trouver le roi des Visigoths, et lui apprend que cette nuit même Attila +sera renforcé par une nombreuse armée venant de Pannonie; au surplus, +ajoute-t-il, ton frère Théodoric cherche à s’emparer de ton trône et de +tes trésors, et si tu ne te hâtes de retourner, tu seras privé de ton +royaume. Dix mille autres pièces d’or sont la récompense dont le roi des +Goths paie cette preuve d’amitié. C’est ainsi qu’Aétius fait décamper +les Goths qui auraient pu lui disputer l’honneur de la victoire, puis il +donne la chasse aux Huns qu’il poursuit jusqu’en Thuringe, faisant la +nuit allumer par son armée des feux innombrables, pour donner l’illusion +d’une armée beaucoup plus forte qu’il n’en avait une. Voilà comment il +délivra la Gaule de ses ennemis[361]. + + [361] Fredeg. II, 53.--Greg. Tur. II, 7, rapporte déjà quelques-uns + des traits les plus vraisemblables de cette légende; mais, selon sa + méthode ordinaire, il paraît avoir laissé de côté ceux qui le + choquaient le plus. + +Dans cette histoire si singulièrement défigurée, qui pourrait +reconnaître le grandiose et tragique tableau tracé par Cassiodore, et +qui nous reparaît avec des traits encore émouvants dans le résumé de +Jordanès? Qui retrouverait, dans ce nocturne intrigant qui extorque de +l’argent à ses amis et à ses ennemis, le grand général dont l’énergie +surhumaine est parvenue à armer contre le fléau de Dieu l’occident tout +entier? Il ne faut pas aller bien loin pour trouver l’explication d’un +si étrange contraste. Frappé outre mesure par l’adroit conseil qu’Aétius +donne à Thorismond après la victoire, l’esprit populaire n’a plus vu +autre chose dans toute l’histoire de la bataille de Mauriac, et a tout +expliqué par la ruse. Nul ne peut se refuser à méconnaître ici +l’influence de l’esprit épique, intervenant pour expliquer le succès +remporté par le madré Romain sur le brave barbare[362]. Au lecteur de +développer ce parallèle, qui ne manquera pas d’être instructif; pour +moi, je me borne à éclairer par cet exemple le travail que les +narrateurs francs ont fait subir à l’histoire de la campagne de +Burgondie, et je pense qu’il aidera à reconnaître le vrai caractère de +l’épisode d’Avignon. + + [362] Jordanes c. 41. + +Quel est, au surplus, le héros de notre épisode? C’est notre vieille +connaissance Aridius, c’est-à-dire un personnage que nous ne rencontrons +jamais sur le terrain des réalités historiques, mais qui nous a déjà +apparu dans les nuages de la fiction. Aridius est l’être le plus épique +possible. C’est le vrai type d’un héros de légende. Il est investi d’une +pénétration d’esprit incroyable, et d’un ascendant sans limite sur son +maître. On se souvient du flair merveilleux qu’il déploya lors du +mariage de Clotilde, et du revirement subit que son seul retour +détermina dans les dispositions de Gondebaud. Ici, il reste dans la +donnée de son rôle poétique: il relève le moral de Gondebaud abattu, il +dispose à son gré de la volonté de Clovis lui-même, il fait du vainqueur +une dupe, et du vaincu le vainqueur de demain, en un mot, c’est le +pendant d’Aurélien. Si les gens de son peuple avaient su peindre, je +veux dire si les Burgondes avaient eu, comme les Francs, un chroniqueur +ami des légendes, leur historien national eût pu mettre dans la bouche +des Francs les paroles que le _Liber Historiae_ attribue aux seigneurs +burgondes parlant d’Aurélien: _Vive le roi qui a de tels leudes!_ + +Quelle est l’origine de notre récit? Est-il né parmi les Burgondes ou +parmi les Francs? A première vue, on serait tenté de lui attribuer sans +hésitation une origine burgonde. Il est, en effet, à l’honneur du peuple +de Gondebaud; de plus, le héros principal est Burgonde, et cela explique +pourquoi Frédégaire, qui appartient à la même nation, le fait intervenir +à deux reprises, alors que Grégoire n’en parle qu’une fois. En outre, la +mention des oliviers et des vignobles de la campagne d’Avignon dans le +discours d’Aridius à Clovis (si toutefois ce n’est pas une simple +amplification de Grégoire de Tours), servirait à confirmer l’hypothèse +d’une origine méridionale. Il est vrai que, d’autre part, on ne voit pas +comment on aurait pu créer de toutes pièces, dans le pays même, +l’histoire d’une guerre qui n’y serait jamais arrivée, et cette seule +objection est assez forte pour faire écarter résolument l’hypothèse. + +Nous sommes donc obligés d’admettre que l’épisode est né dans un milieu +franc. Les Francs étaient habitués à voir leur souverain triompher +partout: il était pour eux, comme tout chef aimé d’un peuple militaire, +un vainqueur invincible. De fait, cependant, la guerre de Burgondie +n’avait pas été un triomphe. Quelle que fût la complaisance de +l’imagination poétique, elle ne pouvait faire abstraction des faits qui +restaient dans les mémoires, et qui laissaient au retour de Clovis les +apparences d’un insuccès. En effet, les Francs étaient rentrés en Gaule +sans rapporter aucun fruit de leur victoire de Dijon, et, peu de temps +après, leur allié Godegisil avait péri sous les coups de son frère sans +qu’ils l’eussent vengé[363]. Il y avait là quelque chose de choquant +pour l’amour-propre national: il ne devait guère supporter que Clovis, +partout ailleurs glorifié et vainqueur sans conteste, se fût contenté +des maigres lauriers de sa campagne de Burgondie. La trahison seule +pouvait expliquer un pareil mécompte. Incontestablement, Gondebaud +aurait succombé, Avignon aurait été pris, le pays des Burgondes aurait +été en grande partie soumis, si, au moment décisif, une trahison n’avait +mis obstacle au succès des invincibles armes des Francs. Telle était la +donnée que suggérait spontanément le patriotisme, et c’est sur cette +base que l’imagination se mit à édifier sa légende[364]. + + [363] Greg. Tur. II, 33. + + [364] G. Kurth, _Les Sources de l’histoire de Clovis dans Grég. de + Tours_, p. 430. + +Je ne crois donc pas à la réalité du siège d’Avignon. Ignoré de Marius +d’Avenches, et en contradiction avec le récit de Grégoire lui-même, il a +été imaginé pour mettre dans un plus grand lustre l’expédition de +Burgondie, et pour expliquer comment Gondebaud resta en somme impuni. Au +surplus, je n’entends pas nier l’historicité du personnage d’Aridius. +Sans doute, son rôle, ici et dans l’épisode du mariage de Clotilde, est +très légendaire, mais ce rôle ne se concevrait pas s’il n’était le +grossissement épique d’une réalité qui a d’abord frappé l’esprit des +masses[365]. Pour quelles raisons et dans quelles circonstances +l’imagination épique s’est-elle arrêtée sur lui? C’est ce que nous ne +pouvons pas démêler. Selon toute vraisemblance, c’était un des Romains +de l’entourage de Gondebaud. Tous les rois barbares avaient des Romains +à leur service dans les postes principaux. A Ravenne, c’était +Cassiodore; à Bordeaux, Léon de Narbonne; Clovis lui-même avait près de +lui un Aurélien et un Paternus, et l’histoire nous fait connaître un +Laconius qui, comme Aridius lui-même, jouissait de toute la confiance de +Gondebaud[366]. + + [365] Et c’est dans cette mesure que j’accorde à Jahn que le + correspondant auquel saint Avitus s’adresse dans une lettre + conservée par Baluze (_Miscellan._ I, p. 358 _ep._ II et non _ep._ + III sans plus, comme je le lui ai fait dire à tort ci-dessus, p. + 255) est bien notre Aridius. Il en résulte que ce personnage a vécu, + mais non que son histoire légendaire est authentique. + + [366] Ennodius _Vita s. Epiphanii_ p. 374 dans le _Corp. Script. + eccles._ de Vienne, t. VI. + +Il faut remarquer, au surplus, que, si le récit qui vient d’être analysé +porte le caractère d’une tradition populaire, il a moins que tout autre +celui d’un chant épique. On n’y remarque pas, comme dans plusieurs +autres, le développement organique d’une donnée selon les lois de la +logique populaire, et l’histoire ne semble pas élaborée de manière à +présenter l’apparence d’un tout poétique. D’autre part, ses points de +contact avec la réalité sont nombreux et évidents, et la partie finale, +qui suit immédiatement l’épisode d’Aridius, a une couleur historique sur +laquelle il me paraît difficile de se méprendre. Il s’agit du retour +offensif de Gondebaud contre son frère et du siège de Vienne. + +«Après cela, dit notre chroniqueur, Gondebaud, ayant repris des forces +et dédaignant de payer encore à Clovis le tribut promis, dirigea son +armée contre son frère Godegisil, et l’assiégea dans la ville de Vienne. +Lorsque les aliments commencèrent à manquer, Godegisil, craignant que la +famine ne le gagnât à son tour, fit chasser le petit peuple de la ville. +Parmi les expulsés se trouvait l’ouvrier qui avait la garde de +l’aqueduc. Indigné d’avoir été chassé avec les autres, il alla, dans sa +fureur, trouver Gondebaud, et lui apprit de quelle manière il pouvait +pénétrer dans la ville et se venger de son frère. Guidée par cet +ouvrier, l’armée de Gondebaud s’engagea dans l’aqueduc, précédée de +nombreux agents munis de leviers en fer, car l’ouverture de l’aqueduc au +milieu de la ville était fermée par une grosse pierre. Sur les +indications du traître, ils parvinrent à l’écarter avec leurs leviers, +puis ils pénétrèrent dans la ville, et, pendant que les assiégés +tiraient leurs flèches du haut des remparts, ils les surprirent par +derrière. Au son de la trompette qui retentit au milieu des rues les +assiégeants s’emparent des portes, qui s’ouvrent et leur livrent +passage. Pris entre deux armées, et attaqué des deux côtés à la fois, +Godegisil s’enfuit dans l’église hérétique, où il périt avec l’évêque +arien[367]. Les Francs qui étaient à son service se réfugièrent dans une +tour. Gondebaud défendit qu’on fît du tort à aucun d’eux; mais il les +envoya à Toulouse au roi Alaric, après avoir tué les sénateurs burgondes +qui avaient tenu le parti de Godegisil. Il remit sous son autorité tout +le pays qui s’appelle aujourd’hui la Burgondie. Il donna aux Burgondes +des lois plus douces, pour les empêcher d’opprimer les Romains[368].» + + [367] Greg. Tur. II, 33. + + [368] Godogisilus ad eclesiam hereticorum confugit, ibique cum + episcopo arriano interfectus est. Greg. Tur. II, 33. C’est sans + doute par distraction que Victor Duruy, _Hist. de France_, I, p. 87, + écrit: «Le roi des Francs était à peine éloigné, que Gondebaud + _surprenait_ (!) son frère dans Vienne et _le poignardait_ dans une + église où il s’était réfugié.» + +Je dis que nous sommes ici en présence d’un récit historique qui +contient peut-être une erreur ou une inexactitude, mais qui, d’aucune +manière, ne peut être considéré comme de provenance populaire. Malgré ce +que l’épisode offre de dramatique, rien qui soit plus opposé au ton et +aux procédés de la fiction épique. La réalité du siège et de la prise de +Vienne nous est garantie par Marius d’Avenches, dont nul ne récusera ici +le témoignage[369], et dont le récit s’achemine par les mêmes phases que +celui de Grégoire: siège et prise de la ville, mort de Godegisil, +punition des sénateurs ses partisans, restauration du pouvoir de +Gondebaud sur toute la Burgondie. Grégoire, il est vrai, toujours plus +abondant que l’aride Marius, a deux épisodes en plus: celui de l’aqueduc +et celui des prisonniers francs; mais ces deux épisodes, à supposer +qu’ils ne fussent pas historiques, n’ont nul besoin d’être expliqués par +l’hypothèse d’un chant épique. Qu’on relise l’histoire de la prise de +Naples par Bélisaire[370], et l’on saura le rôle que jouaient les +aqueducs dans la poliorcétique des anciens. Verra-t-on une trace de +l’esprit épique dans ce que Grégoire de Tours raconte des Francs +auxiliaires de Godegisil, qui, tombés au pouvoir de Gondebaud, furent +par lui protégés et envoyés à Alaric? Oui, s’il faut en croire Ranke, +qui, entraîné par sa manie de trouver Frédégaire supérieur à Grégoire, +soutient que ce dernier nous offre un récit altéré dont Frédégaire +aurait conservé la forme authentique. Selon lui, la version primitive, +c’est le massacre des Francs prisonniers, et c’est l’amour-propre +national qui a transformé cette donnée[371]. Je n’en crois rien. A mon +sens, si l’esprit épique avait passé par là, il se serait bien gardé de +nous raconter que les Francs furent épargnés par un vainqueur généreux; +il nous les aurait montrés illustrant leur mort par une résistance +héroïque, et périssant à la fin, comme Roland, sur les cadavres de tous +leurs ennemis. + + [369] Eo anno Gundobagaudus resumptis viribus Viennam cum exercitu + circumdedit, captâque civitate fratrem suum interfecit, pluresque + seniores ac Burgundiones qui cum ipso senserant, multis + exquisitisque tormentis morte damnavit regnumque quod perdiderat cum + eo quod Godegeselus habuerat receptum, usque in diem mortis suae + feliciter gubernavit. Marius Avent., _Chron._ + + [370] Procop. _Bell. Goth._ I, 9, p. 330. (Bonn.) + + [371] Ranke o. c. IV p. 354. + +Rien, d’ailleurs, n’est plus conforme à ce que l’on sait du caractère +perplexe, prudent, et, en somme, assez humain de Gondebaud, que d’avoir +épargné des hommes contre lesquels il n’avait pas de griefs personnels, +et dont il fallait se garder d’irriter le souverain. Il est, au +contraire, facile de comprendre que Frédégaire, qui ne voyait cette +histoire qu’en gros, ait complété son récit au moyen d’une conjecture +qui se présentait d’elle-même à son esprit: Gondebaud, dans sa +vengeance, immolant à la fois tous ses ennemis. La version de Frédégaire +était et devait être la plus vraisemblable pour l’imagination des +multitudes, celle de Grégoire l’est certainement plus aux yeux d’un +lecteur réfléchi. Que Frédégaire ait d’ailleurs trouvé lui-même, dans la +tradition où avait déjà puisé Grégoire de Tours, certains détails +négligés par son prédécesseur, comme le chiffre des Francs qu’il dit +être de cinq mille, ou que ce chiffre appartienne à la fiction, il +importe peu: ce qui est certain, c’est que l’épisode sur lequel portent +ces variantes est historique et non épique, et que toute l’histoire de +la guerre de Burgondie se présente à nous comme un récit à peine entamé +par l’imagination populaire. L’inexactitude a pu déjà se glisser dans +tel ou tel détail, mais l’ensemble garde son allure, et la part de la +fiction se réduit au seul épisode d’Aridius. On le voit, le germe +poétique n’est arrivé ici qu’à la première phase de son développement, +et il est encore loin des caractères qui constituent la chanson +épique[372]. + + [372] Je n’ai pas à m’occuper ici d’une autre erreur de Ranke, + soutenant que la fuite de Godegisil dans le temple arien et sa mort + avec l’évêque de sa confession sont une invention de Grégoire. Où + donc veut-il que Godegisil fugitif se soit réfugié, sinon dans + l’endroit qui, à ses yeux comme aux yeux de ses vainqueurs, était + l’asile le plus sacré? Qu’il me soit permis de reproduire ici ce que + j’écrivais à ce sujet _Rev. des Quest. hist._ janv. 1890 p. 93: «Se + figurer que Grégoire a inventé ce trait parce qu’il donne + satisfaction à ses préoccupations confessionnelles, c’est infliger + un démenti à toute sa vie. Grégoire était incapable d’_inventer_ + quelque chose, dans quelque but que ce fût: tous ses écrits en sont + la preuve convaincante... Lorsque ailleurs, il nous montre dans ses + récits les plus illustres sanctuaires catholiques pillés (II, 27), + ou leur droit d’asile violé (IX, 10), et des évêques expirant de + douleur, parce qu’ils n’ont pu le faire respecter (IX, 23), est-ce + aussi à des préjugés confessionnels qu’il obéit? Qu’on renonce donc + une bonne fois à un argument qui n’est pas de mise ici, et qui ne + suppose des préjugés confessionnels qu’à ceux qui en attribuent si + généreusement à notre narrateur.» Je ferai remarquer de plus que + Binding lui-même, p. 162, n’ose pas révoquer en doute la mort de + Godegisil dans l’église arienne avec l’évêque de sa confession, et + ce n’est pas peu dire pour qui connaît la passion anticatholique de + cet auteur. + + + + +CHAPITRE IV + +La guerre des Visigoths. + + +Dans l’histoire de la guerre de Clovis contre les Visigoths, on sent +passer comme un souffle de croisade. «Je m’ennuie fort, dit Clovis aux +siens, de voir ces ariens occuper une partie de la Gaule. Courons leur +donc sus avec l’aide de Dieu, et, après les avoir vaincus, mettons leur +terre sous notre puissance. Tout le monde applaudit, et l’armée +s’ébranle[373].» Voilà comment débute le récit de Grégoire de Tours, et +la suite n’est pas indigne de ce début. C’est vraiment une guerre sainte +que le roi des Francs va faire aux hérétiques. Les bienheureux patrons +du pays protègent l’expédition: ils prédisent la victoire à Clovis, ils +éclairent sa marche, ils lui montrent le chemin, ils font tomber devant +lui les murailles des villes. Lui, de son côté, leur prodigue les +marques de son respect et de sa reconnaissance, il défend que l’on +touche à ce qui leur appartient, il leur fait porter ses présents et +leur demande des oracles. Il semble que nous soyons ici, plus +qu’ailleurs, sur le terrain de prédilection de l’épopée, et cependant, +les récits en question n’ont rien d’épique. On y reconnaît la différence +qu’il y a entre le chant épique et de simples traditions. Celles-ci +consistent dans des anecdotes isolées, non élaborées par le génie +poétique de la multitude, et bien distinctes, sous ce rapport, des +légendes étudiées plus haut, qui se présentent comme un tout organique. +Elles se font remarquer d’ailleurs par leur caractère ecclésiastique; un +miracle en est d’ordinaire la conclusion; on voit qu’elles ne se sont +pas formées au sein des masses, mais plutôt dans des milieux cléricaux, +où l’on se bornait à acter des faits surnaturels comme preuve de la +puissance du saint local. De plus, elles se détachent très nettement sur +la trame grise et unie du récit annalistique qui a été sous les yeux de +Grégoire, et qu’il doit avoir reproduit plus ou moins textuellement. +Voici, si je ne me trompe, la substance de ce récit, antérieurement à sa +combinaison avec les épisodes fournis par la tradition orale. + + [373] Greg. Tur. II, 37. + +La vingt-cinquième année de son règne, Clovis marche contre Alaric. Il +le rencontre dans les champs de Vouillé, à dix milles de Poitiers. Les +Goths furent vaincus, et Alaric tomba sous les coups de Clovis. Alaric +avait régné vingt-deux ans. Clovis envoya son fils Théodoric par Alby et +Rodez, soumettre tout ce pays jusqu’à l’Auvergne, et de là jusqu’aux +frontières des Burgondes. Clovis passa l’hiver à Bordeaux, où il avait +emporté tout le trésor d’Alaric trouvé à Toulouse. En revenant, il +s’empara d’Angoulême, puis il revint à Tours. + +Tout cela est rigoureusement historique, et se trouve confirmé par les +autres documents contemporains. En ce qui concerne le champ de bataille, +Isidore le place dans les environs de Poitiers, et l’appendice de Victor +de Tunnuna le nomme Boglodoreta. Les mêmes auteurs, et, en outre, le +pseudo-Sulpice Sévère disent qu’Alaric périt dans la bataille, et +Isidore laisse entendre qu’il fut tué par Clovis. C’est Isidore +également qui donne la durée du règne d’Alaric[374]. Mais, si nous +devons tenir pour historique le noyau du récit de Grégoire, nous n’en +dirons pas autant de la couleur de l’ensemble, et des épisodes dont il +est émaillé. Il est permis de croire qu’en réalité, lorsqu’il conduisit +ses soldats contre les Visigoths, Clovis fit appel au mobile religieux, +et rappela aux siens la nécessité d’enlever à l’arianisme les belles +provinces de la Gaule méridionale. Mais aucun texte contemporain ne nous +l’affirme d’une manière positive, et il est manifeste que les paroles +mises par Grégoire dans la bouche de Clovis expriment au moins autant +les sentiments du narrateur et du public que ceux du héros[375]. En +d’autres termes, Grégoire conjecture que Clovis a parlé ainsi, et il est +probable que sa conjecture est fondée; mais, dans tous les cas, c’est +une conjecture, tout au plus une tradition, ce n’est pas un témoignage +historique. Voilà pour ce que j’ai appelé la couleur du récit. + + [374] Voir tous les textes réunis dans Junghans, p. 150-152. Cf. + Richter, p. 38, n. 2. + + [375] «Je ne sais, dit M. Fustel de Coulanges, si Clovis a parlé + ainsi, mais Grégoire de Tours, qui puise dans la tradition + populaire, croyait qu’il avait parlé ainsi. Et s’il n’y a pas là une + vérité matérielle, il y a une vérité d’impression que l’historien ne + doit pas négliger. Pour ces générations d’hommes, les questions + religieuses avaient l’importance capitale.» _L’Invasion germanique + et la fin de l’Empire_ p. 496. Il y a d’ailleurs lieu de rapprocher + le passage où Grégoire fait parler le roi Gonthran ordonnant, lui + aussi, une expédition contre les Visigoths: Prius Septimaniam + proventiam ditioni nostrae subdite, quae Galliis est propinqua, quia + indignum est, ut horrendorum Gothorum terminus usque in Galliis sit + extensus. Greg. Tur. VIII, 30. + +Quant au récit lui-même, abstraction faite des éléments historiques qui +y représentent les _Annales_ consultées par Grégoire, il se décompose en +un certain nombre d’historiettes sans lien logique entre elles. J’en +reproduis la suite ci-dessous, en y ajoutant celles qui sont propres au +_Liber Historiae_[376]. + + [376] Il est inutile de comprendre dans cette énumération + l’historiette racontée par Hincmar, _Vita Remigii_ 92, d’un flacon + de vin donné par saint Remy à Clovis avant le départ pour + l’Aquitaine, et qui avait la double propriété de ne pas se vider et + d’être un gage de victoire. Cette légende n’a qu’un rapport indirect + avec notre sujet, et n’a d’autre but que de glorifier saint Remy: + née à Reims et localisée autour de son église, elle est restée + inconnue partout ailleurs. + +1. Avant de partir pour la guerre contre les Visigoths, Clovis, sur le +conseil de Clotilde, décide de bâtir une église en l’honneur de saint +Pierre. Il jette au loin sa francisque en disant: Ainsi soit faite +l’église Saint-Pierre, si nous revenons victorieux avec l’aide de +Dieu[377]. + + [377] _Liber Historiae_ c. 17. Cf. Greg. Tur. II, 43. + +2. Clovis, en route pour le pays des Visigoths, défend aux siens de +piller le domaine de saint Martin. Il punit de mort un soldat qui a +enfreint sa défense, et il ajoute ces paroles: Où serait pour nous +l’espoir de vaincre, si nous offensons saint Martin?[378] + + [378] Greg. Tur. II, 37. + +3. Clovis envoie quelques-uns des siens, avec des cadeaux, dans la +basilique de Saint-Martin à Tours, dans l’espoir qu’ils y trouveront un +présage favorable. En effet, ses envoyés, en entrant dans l’église, +entendent chanter l’antiphone: _Praecinxisti me Domine virtute ad +bellum_, etc. Pleins de joie, ils rapportent cette nouvelle à leur +maître[379]. + + [379] Greg. Tur. l. l. _Liber Historiae_ 17. + +4. Clovis, arrivé avec son armée sur les bords de la Vienne gonflée par +les pluies, ne sait comment la passer: il prie Dieu, et, le lendemain +matin, on voit apparaître une biche d’une grandeur prodigieuse, qui +franchit la rivière à gué, indiquant ainsi le chemin aux soldats[380]. + + [380] Greg. Tur., l. l. _Liber Hist._ l. l. + +5. Clovis, arrivé en vue de Poitiers, venait d’y planter ses tentes, +lorsque, du haut de la basilique Saint-Hilaire, un rayon de lumière +descendit jusqu’à lui, comme pour lui apprendre qu’il vaincrait les +ariens grâce à la protection de saint Hilaire, le grand adversaire de +l’arianisme[381]. + + [381] Greg. Tur., l. l. _Lib. Hist._ l. l. + +6. Clovis, en revenant de Bordeaux où il a passé l’hiver après sa +campagne d’Aquitaine, arrive devant Angoulême, où Dieu lui accorde une +faveur signalée: à sa seule vue, les murailles de la ville +croulèrent[382]. + + [382] Greg. Tur., l. l. _Lib. Hist._ l. l. + +7. Clovis, pour témoigner sa reconnaissance à saint Martin, lui fait +cadeau de son cheval de guerre, puis verse cent sous d’or à sa basilique +pour le racheter. Mais l’animal ne veut pas quitter l’église; le roi est +obligé de verser encore cent sous d’or, et alors seulement la bête +consent à le suivre. «Saint Martin, dit Clovis en riant, est un bon +patron, mais un peu cher en affaires[383].» + + [383] _Liber Historiae_ c. 17. Je ne parle pas ici de l’épisode de + saint Maixent, parce qu’il n’est pas de provenance orale, et que + Grégoire de Tours l’a emprunté à la vie de saint Maixent. Voir G. + Kurth, _Les Sources de l’hist. de Clovis_, p. 415-422. + +Voilà les matériaux fragmentaires que la voix publique a fournis à nos +chroniqueurs. Ce sont, on le voit, autant d’anecdotes recueillies sur +place, et il n’y a nulle trace d’un chant épique qui, comme dans +l’épisode du mariage de Clovis, raconterait une histoire suivie. La +provenance ecclésiastique de chacun de ces fragments est d’ailleurs +manifeste. Le premier a été trouvé à Paris même, dans l’église +Sainte-Geneviève, par le moine de Saint-Denis qui a écrit le _Liber +Historiae_; le deuxième et le troisième ont été découverts par Grégoire +dans sa propre basilique de Saint-Martin à Tours; le quatrième et à coup +sûr le cinquième viennent de Saint-Hilaire de Poitiers, le sixième est +originaire des environs d’Angoulême; le septième enfin, qui met dans la +bouche de Clovis le premier bon mot de l’histoire de France, a été +conservé dans le clergé d’une des églises voisines de Tours, et +peut-être à Tours même. + +Et non seulement toutes ces anecdotes se présentent à nous sans unité +poétique et sans aucune fusion entre elles, mais, à travers chacune, il +est facile de reconnaître un noyau historique peu ou point altéré. + +L’histoire de la fondation de Sainte-Geneviève de Paris par Clovis, +rapportée à la fois par Grégoire de Tours et par le _Liber +Historiae_[384], n’a rien d’épique: c’est un souvenir qui a dû se +conserver dans l’église même, et dont le moine de Saint-Denis a très +bien pu être informé sur place. Remarquez qu’ici il n’a pas copié +Grégoire: en effet, non seulement celui-ci passe sous silence la légende +relative à la fondation, mais encore il désigne l’église sous le vocable +des Saints-Apôtres, tandis que le _Liber Historiae_ l’appelle église +Saint-Pierre, nom qu’elle paraît avoir porté avant de prendre celui de +Sainte-Geneviève[385]. Que ce sanctuaire ait été réellement bâti par +Clovis, cela ne paraît pas douteux: rien de mieux connu et de mieux +gardé, dans les établissements religieux, que le souvenir de leur +fondateur, et, à l’époque où celui-ci fut consigné pour la première fois +par écrit, il n’y avait que deux générations d’écoulées. Quant aux +circonstances pittoresques dans lesquelles aurait eu lieu cette +fondation, au dire du _Liber Historiae_, il faut d’abord écouter +celui-ci: «Clovis étant venu à Paris, dit à la reine et à son peuple: +«Je m’ennuie fort de voir les Goths ariens occuper la meilleure partie +de la Gaule. Allons, et, avec l’aide de Dieu, chassons-les de cette +terre et soumettons-la à notre pouvoir, car elle est très bonne.» Ces +paroles plurent aux grands du peuple franc. Alors Clotilde donna un +conseil au roi, disant: «Que le Seigneur donne la victoire aux mains de +mon seigneur le roi. Écoutez votre servante, et faisons une église en +l’honneur du bienheureux Pierre, prince des apôtres, pour qu’il soit +notre auxiliaire dans cette guerre.» Et le roi dit: «Je goûte ce +conseil; faisons ainsi.» Alors le roi jeta droit devant lui sa hache, +c’est-à-dire sa francisque, et dit: Qu’ainsi soit faite l’église des +bienheureux apôtres, si nous revenons avec l’aide de Dieu[386].» + + [384] Greg. Tur. II, 43; IV, 1; _Liber Historiae_ c. 17. + + [385] Grégoire lui-même emploie indifféremment les deux noms: il dit + basilique des Saints-Apôtres (II, 43 et _Glor. Confess._ c. 89), et + basilique Saint-Pierre (III, 18; IV, 1; V, 18 et 49). Sur le tombeau + de sainte Geneviève dans cette église, v. Greg. Tur. IV, 1 et le + même _Glor. Conf._ c. 89. Sur les fluctuations du nom de l’église, + voir Kohler, _Étude critique sur le texte de la vie latine de sainte + Geneviève de Paris_, p. XC et suiv. + + [386] _Liber Historiae_ c. 17: Tunc rex projecit in directum a se + bipennem suam, quod est francisca, et dixit: Sic fiatur ecclesia + beatorum apostolorum, dum auxiliante Domino revertimur. Cf. Roricon + (Bouquet III, p. 16). Aimoin I, 25 (ib. III, p. 44), se borne à dire + incidemment que Clovis avait bâti l’église Saint-Pierre à la demande + de Clotilde. + +Nous avons dans ce curieux épisode le souvenir, conservé avec beaucoup +de précision, de la cérémonie symbolique avec laquelle, conformément à +l’usage des Germains, Clovis aura fondé l’église Saint-Pierre. Selon la +mythologie primitive, quand le redoutable dieu du ciel voulait prendre +possession d’un terrain, il le consacrait en y laissant tomber son +tonnerre, que l’on se figurait, chez les Germains, sous la figure d’une +hache de pierre, c’est-à-dire d’un marteau: l’endroit était dès lors, +comme le _bidental_ des Romains, inviolable et sacré. Eh bien, le +guerrier barbare imitait son dieu dans la prise de possession d’un +domaine: il y jetait son arme, et il marquait de la sorte qu’il le +revendiquait comme sien. Cette arme, simple marteau de pierre à +l’origine, fut plus tard une hache en fer lorsque ce métal se fut +répandu, mais toujours son contact avec l’objet eut pour signification, +dans le symbolisme du droit, de le consacrer à l’usage du propriétaire. +On retrouve en divers pays des traces manifestes de ce concept très +antique. Chez les Scandinaves, on consacrait les nouvelles mariées en +leur mettant sur les genoux un marteau[387]. Chez les Grecs, le +prisonnier s’appelait αἰχμάλωτος, c’est-à-dire _pris par la lance_. Chez +les Romains, la forme la plus complète de la propriété était celle qu’on +appelait _quiritaire_, c’est-à-dire celle qu’on tenait de sa _quir_ ou +lance. C’est pour la même raison encore qu’au moyen âge, la propriété +allodiale, qui représentait pour les gens de la féodalité à peu près la +même chose que la propriété quiritaire pour les Romains, était celle +qu’on ne relevait que de Dieu et de son épée. Enfin, pour ne pas +allonger outre mesure la série de ces exemples, j’ajouterai que, chez +les nègres d’Afrique, la lance et le bouclier sont encore aujourd’hui, +au rapport de Stanley, les emblèmes de la propriété[388]. + + [387] Cf., dans l’Edda, la _Thrymskvida_, où Thor, déguisé en fiancée + du géant Thrymr, se fait rendre par celui-ci son marteau, qu’on + dépose sur ses genoux pour consacrer la nouvelle épouse (brude at + vigja). + + [388] Stanley, _Dans les ténèbres de l’Afrique_, t. I. p. 138. + +Or, en conformité de cette idée, les Germains avaient une cérémonie +spéciale pour marquer la prise de possession: c’était ce qu’ils +appelaient le _hammerwurf_, c’est-à-dire le _jet du marteau_ ou le jet +de la hache. Nous la trouvons répandue chez tous les peuples +germaniques, depuis l’extrême nord scandinave jusque dans les Alpes +bavaroises, et cela pendant tout le moyen âge. J. Grimm en a réuni une +soixantaine d’exemples de toute date jusqu’au XVIe siècle[389]. Le +_hammerwurf_ ne servait pas seulement à marquer une prise de possession +initiale; on y recourut aussi, par la suite, pour délimiter les +frontières d’un domaine. Dans les terrains contestés ou limitrophes, +l’autorité de chaque propriétaire s’étendait aussi loin qu’il pouvait +jeter son marteau (ou sa lance), en restant sur son propre sol. Plus +tard, enfin, l’usage se perdit peu à peu, mais la légende en garda le +souvenir, et, comme elle n’en comprenait plus la portée, elle lui +attribua quelque chose comme une valeur oraculaire. Chaque fois qu’elle +eut à raconter une histoire où il figurait, elle supposa que la volonté +divine faisait tomber le marteau où elle voulait, et elle le montra qui +prenait son essor pour aller retomber à une grande distance[390]. Telles +furent les longues destinées de la coutume connue sous le nom de jet du +marteau. + + [389] J. Grimm, _Deutsche Rechtsalterthümer_, 2e édition Goettingen + 1854, p. 55-68. Il ne serait pas difficile de trouver des exemples + du même usage dans les pays de langue romane qui ont subi + l’influence des Germains. Ainsi, le Chemin le Duc ou Royal Chemin, + qui traversait le duché de Limbourg et allait du Rhin à la Meuse, + appartenait au duc «aussi avant qu’il pourrait jetter d’une lance + dedans la Meuse et aussi dedans le Rhin.» _Ancienne cout. du Limb._ + § 46, dans Ernst, _Hist. du Limbourg_ I, p. 68. + + [390] La dernière élaboration de cette donnée se trouve dans les + légendes du type de celle de Robermont: l’abbesse de la communauté + jette en l’air son trousseau de clefs, en décidant qu’on bâtira le + nouveau monastère à l’endroit où elles tomberont, et les clefs + prennent leur vol jusqu’à Robermont, où on les retrouve, et où le + monastère est bâti. V. Wolf, _Niederlaendische Sagen_, p. 422. + +Or donc, Clovis ne faisait qu’appliquer un procédé familier du droit +germanique en marquant, par le jet du marteau, l’endroit où il voulait +bâtir l’église Sainte-Geneviève. Il n’y a par conséquent rien de +légendaire dans le récit de cet acte, qui faisait partie de la coutume +juridique franque. Mais son symbolisme bizarre aura frappé les +populations romaines de Paris, et c’est pour cette raison qu’elles +auront retenu le fait, à titre de singularité. Voilà comment on +s’explique que le moine neustrien qui est l’auteur du _Liber Historiae_ +nous ait conservé la mémoire de la cérémonie en question; il est +d’ailleurs manifeste qu’il n’en a pas compris le sens. + +L’épisode du jet du marteau ne contient donc, on le voit, aucun élément +imaginatif; bien plus, la parole de Clovis, qui est de toute l’anecdote +la partie substantielle, me semble trahir son ancienneté par ce fait que +là reparaît le nom archaïque de l’église, abandonné partout ailleurs par +notre narrateur pour celui, plus moderne, de Saint-Pierre[391]. Il n’en +est pas de même des autres circonstances rapportées par le _Liber +Historiae_. Selon lui, Clovis aurait procédé au _jet du marteau_ à la +suite d’un vœu fait sur le conseil de Clotilde, et avant l’expédition +des Visigoths. Ce détail me semble postérieur à Grégoire, qui ne se +serait pas abstenu de nous le communiquer s’il en avait eu connaissance; +il est, de plus, en contradiction avec son texte, duquel il ressort que +Clovis ne s’est établi à Paris qu’après la guerre contre les +Visigoths[392]. On comprend d’ailleurs qu’une fois mise en relation avec +cette guerre, l’histoire de la fondation de Saint-Pierre se soit bientôt +transformée et ait été présentée comme le fruit d’un vœu: rien de plus +fréquent dans les légendes ecclésiastiques. Mais l’esprit populaire n’a +contribué en rien à cette transformation: il n’y a ici qu’une tradition +conservée sous les voûtes de l’église, parmi le clergé qui la dessert, +et on n’y retrouve aucune trace de cette imagination épique qui se +saisit des faits pour les remanier profondément, et pour les organiser +en un tout logique. Le langage même est tout biblique; _faciens faciat_ +est un véritable hébraïsme suggéré par la familiarité avec la Vulgate, +et qui ne s’est jamais trouvé dans la bouche de Clovis. + + [391] Sic fiatur ecclesia _beatorum apostolorum_, dum auxiliante + Domino revertimur. _Lib. Hist._, l. l. + + [392] Egressus autem a Turonus Parisius venit ibique cathedram regni + constituit. Greg. Tur. II, 38. + +Je n’ai pas besoin de m’appesantir sur l’origine des légendes reprises +sous les numéros 2 et 3. Elles portent, si je puis ainsi parler, leur +signature, et elles appartiennent à la catégorie des récits qui +remplissent en si grand nombre le _Miracula Martini_ et les autres +recueils hagiographiques sortis de la plume féconde de notre auteur. +Vraie ou fausse, la parole de Clovis sur le respect dû à saint Martin +n’a pu être transmise que par le clergé de Tours, et quant à l’histoire +des antiennes entendues en entrant dans l’église, elle ressemble d’une +manière frappante à celle des oracles rendus par saint Martin au +malheureux Mérovée[393]. Le peuple, encore une fois, était et devait +rester étranger à ces traditions, qui supposent, dans le milieu où elles +se produisent, une connaissance approfondie des Livres Saints. + + [393] Greg. Tur. V, 14. + +La quatrième légende n’a rien qui la distingue de beaucoup d’autres du +même genre: ce peut être fort bien le souvenir d’un fait naturel, auquel +on aura prêté une signification surnaturelle. Effarouché par le +mouvement et le bruit d’une grande multitude d’hommes, le gibier fuit, +en plein jour, des retraites qui semblent avoir perdu toute sécurité, +et, acculé aux cours d’eau, les franchit s’il trouve un gué. Il n’y a là +rien que de fort explicable, mais il est facile de comprendre qu’aux +yeux des multitudes, en pareille circonstance, des événements si +importants par leurs suites changent facilement de caractère. +L’imagination populaire ne concevra pas autrement l’intervention des +puissances divines qui veulent montrer leur protection à des armées dans +l’embarras. Il existe quantité de légendes analogues. C’est une biche +qui, miraculeusement, montre à des chasseurs hunniques le passage à gué +du Palus Méotide[394]. C’est, au dire de Frédégaire, une bête sauvage +qui, en passant à gué le détroit de Gibraltar devant les Vandales, leur +sert de guide et les amène en Mauritanie[395]. Quand le général burgonde +Mummolus va au secours de Grenoble assiégée par les Lombards, c’est une +bête sauvage qui, en traversant l’Isère, montre le gué de cette rivière +à son armée[396]. Des particuliers qui portent des aumônes aux pauvres +de saint Séverin dans le Norique sont guidés à travers les neiges des +Alpes par un ours[397], et, comme on l’a vu plus haut, l’aïeul de Paul +Diacre, en fuyant de chez les Avares, a pour guide un loup qui disparaît +lorsqu’il approche de la terre d’Italie[398]. Enfin, lorsque +Charlemagne, battu par les Saxons au rapport de la tradition saxonne, +chercha un gué dans le Mein pour repasser ce fleuve, ce fut une biche +qui le lui montra en le passant elle-même, et l’endroit a gardé depuis +lors le nom de Francfort (_Francorum vadum_), c’est-à-dire passage des +Francs[399]. + + [394] Jordanes, c. 24. + + [395] Fredeg. II, 60. + + [396] Greg. Tur. IV, 44. + + [397] Eugipp. _Vita Severin._ c. 29. + + [398] Ci-dessus p. 168. + + [399] Thietmar Merseburg. VII, 53. + +Le miracle se renouvelle même à plusieurs reprises en faveur de ce +héros. Lorsqu’il revint de son expédition d’Espagne, il arriva devant la +Gironde, sur laquelle il n’y avait ni pont ni bateau. «Le roi se mit en +prière, et aussitôt on voit un cerf blanc qui passe le fleuve, et +indique ainsi à l’armée le gué qu’elle doit suivre[400].» Pareillement, +en franchissant les Alpes pour aller délivrer Rome assiégée par les +Sarrazins, Charlemagne fut guidé avec toute son armée par un cerf blanc +qui leur fit suivre un itinéraire sûr et commode[401]. Enfin, pendant +qu’il était en route avec son armée pour Jérusalem, c’est un oiseau +apparu miraculeusement qui lui montra son chemin au travers d’une sombre +forêt dans laquelle il s’était égaré[402]. + + [400] Gaston Paris, _Hist. poét. de Charlemagne_ p. 261, d’après le + _Karlamagnus-Saga_. + + [401] Id. ibid. p. 250, d’après _Ogier le Danois_. + + [402] Id. ibid. p. 339. d’après une légende latine du XIe siècle. + +Il est fort possible que l’épisode raconté dans l’histoire de Clovis +soit dû à un fait réel, interprété dans le sens d’un miracle; mais, dans +tous les cas, on voit qu’il n’a pas été élaboré par l’esprit populaire, +et qu’il est resté à l’état d’anecdote. + +J’en dirai autant de la cinquième légende. C’est certainement un +souvenir historique, altéré peut-être, mais reposant sur une donnée +réelle. Je n’en veux d’autre preuve que le caractère même du récit, qui +n’a pas de conclusion. S’il était légendaire, il contiendrait sa +justification en lui-même, car c’est le propre de la légende qu’elle ne +raconte rien sans but. C’est parce que ce récit ne prouve rien qu’il est +peu probable qu’on l’ait inventé. Il faut d’ailleurs noter que Fortunat +de Poitiers raconte la même chose dans sa _Vie de saint Hilaire_[403], +et que les deux récits sont indépendants l’un de l’autre. Il serait +assez oiseux de chercher à expliquer la légende. Soit que le trait de +lumière en question ait été un signal donné à Clovis par ses partisans +de Poitiers, soit qu’il faille croire à un événement fortuit qui aura +été transformé en miracle par l’imagination des narrateurs, elle n’a pas +à nous préoccuper autrement. + + [403] _Liber de virtute s. Hilarii_ VII, 20 (ed. Krusch). + +Que croire de la chute des murs d’Angoulême, racontée dans la légende +sixième? En soi, un accident de ce genre--abstraction faite du caractère +surnaturel que lui prête le récit--n’a rien d’invraisemblable, et +l’histoire des invasions nous fait connaître des aventures semblables +arrivées à Metz[404] et à Aquilée[405]. Il est vrai que, pour la +première, Frédégaire la considère comme merveilleuse, mais nous n’avons +pas à discuter son interprétation du fait, et il suffit de constater la +réalité de celui-ci. Il se peut d’ailleurs fort bien aussi que notre +épisode ne soit autre chose que le souvenir déjà altéré d’un de ces +tremblements de terre qui alors n’étaient pas inconnus en Gaule, comme +le prouve celui de 467[406], celui de Vienne sous saint Mamert (avant +477)[407], celui d’Auvergne en 485[408], celui de Chinon en 577[409], +ceux d’Angers en 582[410] et en 584[411], celui de Saintes en 815[412], +celui de Mayence en 858[413]. J’admettrai moins facilement que nous +soyons ici devant une fiction inspirée par les souvenirs bibliques +relatifs à la prise de Jéricho. On trouve plus tard, dans l’épopée +carolingienne, plus d’une légende qui a sa source dans le récit du livre +des _Juges_. Devant Charlemagne nous verrons crouler les murailles de +Pampelune, de Grenoble, de Narbonne et de Tremogne[414]. Mais nous +serons alors dans l’époque de la fiction délibérée et consciente, et qui +travaille d’après des modèles littéraires. Il n’en peut être question +ici: s’il y avait fiction poétique, nous nous trouverions en présence, +encore une fois, de tout un récit stylisé, et non d’un simple trait. +Embellie ou non, l’histoire de la prise d’Angoulême repose, selon moi, +sur un événement historique, et n’a pas peu contribué à populariser, +parmi les chansons de geste, les récits du même genre. + + [404] Fredeg. II, 60. + + [405] Jordan. c. 42. + + [406] Greg. Tur. II, 19. Cf. la note d’Arndt. + + [407] Id. II, 34. + + [408] Id. II, 20. + + [409] Id. V, 17. + + [410] Id. VI, 22. + + [411] Id. VII, 11. + + [412] Einhard. _Annal._ 815. + + [413] Prud. _Ann._ 858; Rud. Fuld. _Ann._ 858. Sans doute, on peut + s’étonner que, s’il en est ainsi, Grégoire de Tours ne l’ait pas + dit; mais c’est que, de son temps, le fait était déjà altéré, et, + d’autre part, lui-même n’observait pas toujours la relation de cause + à effet, car il écrit, sous la date de 582: _Muri urbis Sessionicæ + conruerunt; apud Andecavam urbem terra tremuit_ (VI, 21), sans avoir + l’air de se douter que le premier de ces faits trouve son + explication dans le second. + + [414] Rajna, p. 247. Voir le détail dans Gaston Paris, p. 254 et suiv. + +Je n’ai rien à ajouter à ce que j’ai dit de la septième anecdote. C’est +une de ces joyeuses saillies comme le clergé lui-même s’en permettait +beaucoup vis à vis des siens, à une époque où la religion et l’autorité +du prêtre n’étaient pas encore attaquées. Rien de plus fréquent, pendant +tout le moyen âge, que des plaisanteries de ce genre, auxquelles +aujourd’hui des écrivains naïfs prêtent l’esprit d’hostilité qu’ils y +mettraient eux-mêmes. Disons ici, une fois pour toutes, que, dans les +origines surtout, la très grande majorité des traits satiriques lancés +contre le clergé ont été décochés par des clercs, aussi exempts +d’arrière-pensée que les plaisants d’aujourd’hui qui raillent les +médecins ou les femmes. C’est un clerc ou un moine qui, dans la +simplicité de son cœur, a imaginé le bon mot de Clovis: paix à sa +cendre, et honni soit qui mal y pense! + +Cette anecdote est intéressante en outre au point de vue de la critique. +Ou je me trompe fort, ou le trait final qui lui donne, à nos yeux, un +caractère satirique, a été ajouté après coup. Le miracle qui fait +l’objet du récit est tout à fait à l’honneur de l’église de Tours, et il +ne serait pas difficile d’en trouver le pendant chez nos vieux +hagiographes[415]. C’est, à n’en pas douter, le clergé de l’église +Saint-Martin qui a mis la légende en circulation; quant au trait final, +rien ne nous empêche de supposer qu’il aura été aiguisé dans une des +églises neustriennes voisines de Tours. + + [415] Voir par ex. Jonas, _Miracula sancti Hucberti_ c. 14 (Mab. _Act. + Sanct._ IV, 1 p. 284) où l’on voit également un cheval que son + maître avait promis de donner à l’abbaye de Saint-Hubert refuser de + s’éloigner du monastère. + +Nous n’avons pas épuisé les matériaux légendaires qui ont servi à la +constitution de l’histoire de la guerre des Visigoths. Il reste à +classer quelques autres faits de diverse provenance. D’abord l’histoire +de la rencontre de saint Maixent avec les soldats de Clovis, des excès +de ceux-ci, et des miracles par lesquels le saint manifeste sa +puissance. Cet épisode, comme Grégoire de Tours nous le dit lui-même, +est tiré de la biographie du saint: j’ai montré ailleurs que celle-ci +est perdue, et qu’on ne doit pas l’identifier avec le _Vita Maxentii_ +qui nous a été conservé[416]. + + [416] _Les sources de l’hist. de Clovis_, etc., p. 415-422. + +Grégoire raconte encore, au sujet de la bataille de Vouillé, quelques +faits qu’il ne semble pas avoir puisés dans une source écrite: du moins +on ne voit aucun document qui aurait contenu un récit assez détaillé +pour comporter tant d’épisodes. A la bataille assistaient, dit-il, +beaucoup d’Arvernes venus sous la conduite d’Apollinaire, et les +principaux de leurs sénateurs y périrent. La source est ici apparente. +C’est à Clermont, dans sa ville natale, de la bouche de ses parents et +dans la conversation de tout le monde, que Grégoire a appris cet +épisode. Il a pu connaître personnellement certains de ses concitoyens +qui avaient été à Vouillé, où ils combattaient dans les rangs des +Visigoths et contre Clovis, et c’est leur récit, d’ailleurs très +dépourvu d’enthousiasme pour le vainqueur, que Grégoire a +enregistré[417]. L’Apollinaire dont il s’agit était un des plus grands +personnages de Clermont, et il n’est pas étonnant que Grégoire se +souvienne de lui. Fils de Sidoine Apollinaire, qui était la gloire de sa +ville natale, neveu de l’illustre Ecdicius, le héros chéri de Dieu, il +parvint, en 515, à la dignité épiscopale de Clermont, grâce surtout, +nous dit Grégoire qui rapporte ici des souvenirs précis, aux intrigues +de sa femme Placidina et de sa sœur Alchima. Mais il ne jouit que trois +ou quatre mois de cette haute dignité, dont il ne semble pas avoir fait +un bon usage[418]. Son fils Arcadius, après avoir trahi Théodoric, +appelé Childebert et attiré sur sa patrie toutes les horreurs de la +guerre, se réfugia à Bourges, auprès de ce dernier roi: quelque temps +après, nous le retrouvons mêlé à l’odieux assassinat des enfants de +Clodomir, et c’est là le honteux épilogue de l’histoire d’une des +grandes familles de la Gaule romaine[419]. + + [417] Voir ci-dessus p. 68 et suiv. + + [418] Greg. Tur. III, 2; _Glor. Mart._ 44 et 64; _Vit. Pat._ 1. + + [419] Greg. Tur. III, 9, 12, 18. + +Comme on le voit, malgré sa richesse apparente de détails, l’histoire de +la guerre des Visigoths n’est nullement, dans Grégoire de Tours, un +récit suivi, un tout homogène qui lui aurait été fourni de toutes pièces +par la tradition: c’est, au contraire, une mosaïque construite par lui, +au moyen de quantité de pièces de rapport assez ingénieusement combinées +pour donner l’illusion de l’unité, même à des critiques exercés[420]. +Tours, Poitiers, Angoulême, Saint-Maixent et Clermont ont fourni chacune +son anecdote; plus tard, Paris y a encore ajouté la sienne. + + [420] Junghans pèche ici en partie par le vague et en partie par + l’inexactitude quand il écrit p. 86: «Le souvenir de cette guerre de + Clodovech a dû se conserver à Tours avec une vigueur toute + particulière, soit par la tradition écrite, soit par la tradition + orale, et c’est de ces traditions que provient évidemment le récit + de Grégoire.» + +Toute une poussière légendaire tourbillonne autour de l’histoire de la +guerre des Visigoths, mais quant à la poésie épique, nous ne l’y avons +pas encore rencontrée. Preuve incontestable qu’à cette date, à l’heure +où les Francs redisaient de si fraîches et si vieilles cantilènes +héroïques, l’imagination des peuples de la Gaule méridionale ne s’était +pas encore éveillée à la voix de l’épopée. Mais ici, je me sens obligé +de répondre à une autre question que le lecteur n’aura pas manqué de se +poser déjà: Les Francs eux-mêmes n’avaient-ils donc pas de récit épique +sur la guerre d’Aquitaine? + +Je réponds: oui, ils en avaient, et si Grégoire en fait un usage plus +réservé ici qu’ailleurs, c’est précisément parce qu’il croit tenir, dans +les souvenirs locaux dont il vient d’être question, assez de +renseignements pour n’être pas obligé de recourir à des chansons +barbares. Un seul trait emprunté à la tradition franque lui a semblé +digne d’être mentionné: c’est la part prise à la bataille de Vouillé par +Chlodéric, fils de Sigebert le Boiteux, roi des Ripuaires. «Ce Sigebert, +ajoute notre chroniqueur, devait cette infirmité à une blessure au +genou, qu’il avait reçue en combattant contre les Alamans près de la +ville de Tolbiac[421].» Nous voici de nouveau en pleins souvenirs +barbares, c’est-à-dire épiques. Ce ne sont à coup sûr ni les _Annales +d’Angers_, beaucoup trop sommaires, ni les souvenirs locaux de Clermont, +où le nom même du jeune prince ripuaire était sans doute inconnu, qui +ont pu être ici la source de Grégoire. D’ailleurs, les Francs seuls ont +pu porter un intérêt assez vif à Chlodéric pour le mentionner, et, s’ils +l’ont fait, ce ne peut avoir été que dans un chant. Il est manifeste que +le chant était à la gloire de Chlodéric: l’ampleur même de la place qui +lui est faite en est un indice assez clair, car si l’on parle ici de son +père Sigebert et des combats dans lesquels il a contracté son infirmité, +ce n’est qu’à son occasion, et pour mieux le présenter comme un héros +fils de héros. Mais quel était ici l’exploit, l’ἀριστεία qui a valu à +Chlodéric l’honneur d’être glorifié par la chanson? Grégoire nous a +condamnés à l’ignorer, soit parce que l’histoire lui paraît trop +invraisemblable, soit parce qu’elle mettait dans un trop beau jour le +jeune homme qui jouera un si laid rôle plus tard, et que +l’invraisemblance interne de toute son histoire épique aura une fois de +plus poussé Grégoire à pratiquer ici la rigoureuse discrétion qu’il met +dans l’emploi de ses matériaux épiques. Il n’a pu, cependant, se +défendre si complétement contre eux qu’il n’ait fait grâce au détail +relatif à la claudication de Sigebert. Qu’il ait trouvé ce détail dans +notre chanson et pas ailleurs, c’est ce qui résulte de l’usage même +qu’il en fait ici, où c’est un hors d’œuvre, alors qu’il eût été bien +plus à sa place là où Grégoire nous fait proprement l’histoire de +Sigebert. + + [421] Habebat autem in adjutorium suum filium Sigiberti Claudi nomine + Chlodericum. Hic Sigibertus pugnans contra Alamannos apud + Tulbiacensim oppidum percussus in genuculum claudicabat. Greg. Tur. + II, 37. + +Il est utile d’ajouter que la bataille de Tolbiac ne peut être +aucunement identifiée avec celle que Clovis livra aux mêmes ennemis, et +à la suite de laquelle il se convertit. Il y avait sans doute quelque +chose d’ingénieux dans la conjecture qui les identifie, et qui a, depuis +des siècles, acquis la valeur d’un fait prouvé, mais elle n’en a pas +plus de fondement[422]. L’histoire de la victoire et de la conversion de +Clovis nous est connue par le _Vita Remigii_, qui ne parlait ici que de +Clovis, et qui, pour tout le reste, était si laconique, qu’il a omis +jusqu’au nom du théâtre de la bataille et jusqu’à celui du roi alaman +qui y périt. Grégoire de Tours, qui dépend exclusivement du _Vita +Remigii_, les a ignorés l’un et l’autre, comme cela ressort à suffisance +de son récit. Si la bataille de Tolbiac, où combattit Sigebert, était à +ses yeux la même que celle où Clovis se convertit, il aurait eu soin de +nous le dire, soit à propos de cette bataille, soit ici. Son silence est +tout ce qu’il y a de plus significatif, et la bataille de Tolbiac n’est +évidemment qu’une bataille entre les Ripuaires et les Alamans, qui s’est +passée en dehors de toute participation de Clovis. + + [422] Nous savons par Grégoire, qui parle ici d’après le _Vita + Remigii_, que Clovis a livré une bataille aux Alamans. D’autre part, + le même Grégoire nous apprend (II, 37) que le roi des Ripuaires + Sigebert a été blessé au genou en combattant contre les Alamans à + Tolbiac. Ceux qui tenaient beaucoup à donner un nom à la victoire de + Clovis, trouvant ici une bataille contre les Alamans, se sont figuré + que c’était la sienne, et ont conclu qu’il l’avait livrée de concert + avec les Ripuaires, double supposition fort gratuite d’abord, et en + contradiction avec le _Vita Vedasti_, qui nous oblige à chercher le + théâtre du combat en Alsace ou tout au moins sur le haut Rhin. Je ne + sais qui a le premier identifié la bataille de Clovis avec celle des + Alamans; je vois que Robert Gaguin, _Compendium super Francorum + Gestis_, Paris 1504, ne se doutait pas encore de la prétendue + identité. + +Faut-il croire que c’est à la même source barbare que Grégoire a +emprunté le trait suivant? «Le roi venait de mettre en fuite les Goths +et de tuer le roi Alaric, lorsque, subitement, deux guerriers ennemis, +se jetant au-devant de lui, le blessèrent aux deux flancs avec leurs +épées. Mais, grâce à sa cuirasse et à la rapidité de son cheval, il +échappa à la mort.» Il n’y a rien qui empêche d’admettre cette +supposition, bien qu’on puisse croire à la rigueur que le souvenir du +danger couru par Clovis a pu se conserver aussi dans les traditions +orales de Clermont. Si je penche plutôt pour une provenance épique, +c’est parce que les Francs seuls portaient à Clovis assez d’intérêt pour +noter avec sollicitude les périls auxquels il avait été exposé dans la +bataille. Qu’on n’objecte pas le rôle peu héroïque prêté ici au +vainqueur: car, outre que nous ne connaissons pas l’épisode tout entier, +nous savons que la fuite dans le combat, si elle était dictée par la +prudence, n’était pas une honte pour le Germain, à condition qu’il +revînt à la charge, comme Clovis le fait ici, et qu’il remportât la +victoire[423]. + + [423] Cedere loco, dum modo rursus instes, consilii quam formidinis + arbitrantur. Tacite, _German._ c. 6. Mais déjà le _Liber Historiae_, + c. 17, a soin de biffer la mention de la fuite de Clovis: sed + propter luricam qua indutus erat, eum non livoraverunt. Quant à + Hincmar, on ne sera pas étonné de lui voir écrire 94: Magis autem + Dominus lorica fidei indutum per orationem sancti Remigii patris et + patroni sui adjuvit eum. + +Il existait donc des chansons franques sur la guerre d’Aquitaine, et, si +Grégoire de Tours en a fait un usage à notre gré trop parcimonieux, +Frédégaire, cette fois encore, a puisé plus largement dans le trésor des +souvenirs barbares. Le récit qu’il nous a conservé a trait à l’origine +de la guerre contre les Visigoths, et la couleur en est si franchement +germanique, qu’il serait oiseux de chercher d’autres preuves de sa +provenance. + +Dans la partie de son _Epitome_ qui raconte la guerre des Visigoths, +Frédégaire écrit: «Igitur Alaricus rex Gothorum cum amicicias +_fraudulenter_ cum Chlodoveo inisset, quod Chlodoveus, _discurrente +Paterno legato suo, cernens_, adversum Alaricum arma commovit[424].» Les +mots en _italique_, qui manquent dans Grégoire et que Frédégaire a +ajoutés au texte abrégé de celui-ci, sont une allusion à un récit plus +développé, qu’on retrouve dans une partie antérieure de la chronique du +même Frédégaire. Le voici: + + [424] Fredeg. III, 24. + +«Un jour, Clovis, roi des Francs, et Alaric, roi des Visigoths, qui +résidait à Toulouse, après s’être livré de nombreux combats, +s’envoyèrent des ambassadeurs pour traiter de la paix. Il fut convenu +qu’Alaric toucherait la barbe de Clovis et deviendrait ainsi son +parrain[425], et que désormais la paix serait perpétuelle entre eux. Le +lieu et le jour de l’entrevue furent fixés; aucun Franc ni Goth ne +devait y assister en armes. Or, Paternus, envoyé de Clovis, se rendit +auprès d’Alaric pour voir si les Goths observaient ces conditions, ou +si, selon leur usage et comme l’événement le prouva par la suite, ils +trahiraient leur promesse. Pendant que Paternus s’acquittait de son +message, il voit des Goths qui, contrairement aux conventions, portaient +des épées au lieu de bâtons[426]. Il en saisit un, le traîna hors de sa +cachette, et reprocha au roi d’user de mensonge pour tromper Clovis. Le +roi ne trouva rien à répondre, et il fut décidé que Théodoric serait +pris pour arbitre. Les deux rois lui envoyèrent leurs ambassadeurs. +Paternus, parlant pour Clovis et pour les Francs, y formula des plaintes +qui réduisirent au silence les délégués d’Alaric. Théodoric, pressé de +trancher le différend et rempli de jalousie envers les deux rois, +imagina de les brouiller plus encore au moyen d’une solution impossible. +Il décida que l’envoyé de Clovis viendrait à cheval, tenant en main une +lance dressée, devant la porte du palais d’Alaric, et que celui-ci avec +ses Goths jetterait des _solidi_ en nombre suffisant pour en couvrir le +cheval, le cavalier et la pointe de sa lance. Les Goths, ne pouvant +s’acquitter d’une amende aussi énorme, voulurent alors se débarrasser de +Paternus; ils le firent tomber la nuit du haut de la terrasse d’une +maison. Paternus se cassa le bras, mais ne périt pas. Le lendemain, +Alaric le conduisit devant ses trésors, et lui affirma sous serment +qu’il ne possédait pas plus que ce qu’il y avait dans ses coffres. +Paternus, saisissant un denier, le jeta hors de sa main et dit: _His +solidos adarrabo ad partem dominae mei Chlodovei regis et Francos._ Puis +il retourna auprès de Clovis, auquel il raconta en détail tout ce qui +s’était passé. Clovis, alors, prit les armes et marcha contre +Alaric[427]. + + [425] Ut Alaricus barbam tangerit Chlodovei, effectus ille patrenus. + Fredeg. II, 58. Ut in tondenda barba Clodovei patrinus ejus + efficeretur Alaricus. Roricon IV (Bouquet III, p. 14). + + [426] Ce passage est difficile. Frédégaire dit: Gothi frandulenter + uxos pro baculis in manum ferentis. Ce mot _uxus_ se retrouve + encore, avec le sens d’_épée_, dans Frédégaire IV, 64: Heraclius... + extrahens uxum, capud patriciae Persarum truncavit. Mais aucun autre + auteur ne l’emploie (cf. Ducange, s. v.), et Roricon et Aimoin, qui + ont reproduit la légende, paraissent ne l’avoir pas compris, ou + s’être trouvés en présence d’un autre texte. Le premier, livre IV + (Bouquet III, p. 15) écrit: cultellos permaximos, quos vulgariter + _scramsaxos_ corrupto vocabulo nominamus. L’autre I, 20 (ibid. III, + p. 41): ferreum ostii obicem pro baculo manu gerere. + + [427] Fredeg. l. l. Cf. Roricon l. l. (Bouquet III, 14 et 15), Aimoin + I, 20 (ibid. III, p. 41), Hincmar, _Vita Remigii_ (ibid. III, 378). + Ce dernier, qui ne paraît pas avoir connu la chronique de + Frédégaire, semble s’appuyer ici sur la tradition orale: s’il en est + ainsi, on peut considérer sa version comme un remarquable exemple de + survivance des légendes mérovingiennes. Sur l’identité, dans + l’espèce, des deux expressions _tangere_ et _tondere_, v. Ducange s. + v. _barba_. + +Pour le coup, nous voici en pleine épopée barbare. Que le récit ait été +transmis sous forme de chant populaire, comme je le crois, ou qu’il ait +simplement passé de bouche en bouche sans le soutien du rythme, peu +importe: c’est, à coup sûr, un thème traité d’après les règles du genre, +c’est un tout arrondi et complet, comprenant une action qui commence, +qui se déroule et qui s’achève, et fournissant le sujet d’une vraie +narration poétique[428]. A ce point de vue, la différence avec les +anecdotes étudiées ci-dessus, et dont chacune ne consiste qu’en un trait +ou qu’en une parole piquante, est absolument incontestable. De plus, on +remarquera que ce récit, à la différence de tous les précédents, est +essentiellement germanique et barbare. Il ne s’agit pas ici de miracles +ni de bons mots, il s’agit de l’origine d’une guerre et des causes de +celle-ci. Le rôle déloyal attribué à Théodoric nous fait pénétrer dans +les préoccupations populaires, qui tendent à incriminer d’une égale +perfidie les deux branches de la race gothique. Les intentions odieuses +et les tentatives de trahison mises à la charge des Goths répondent bien +aux préventions qui régnaient chez les Francs à l’endroit de leurs +voisins méridionaux, et dont on retrouve l’écho chez Grégoire +lui-même[429]. Couper la barbe de celui qu’on adopte pour filleul, c’est +une cérémonie toute barbare: il est possible qu’elle ait existé aussi +dans l’empire, mais, d’aucune manière, les Germains ne la lui ont +empruntée, et nous la voyons encore pratiquée par Charles Martel, +lorsqu’il envoya son fils Pepin à Luitprand pour qu’il lui coupât les +cheveux, et qu’ainsi il devînt son père d’adoption[430]. L’amende +infligée aux Visigoths par Théodoric, et qui peut paraître extravagante +au lecteur moderne, était parfaitement conforme au symbolisme juridique +usité parmi les barbares. On _couvrait_ un délit à la lettre en en +couvrant le corps, et lorsque celui-ci disparaissait sous le wergeld +entassé, alors, naturellement, l’offense était expiée, puisqu’elle +n’apparaissait plus. Paternus a été l’objet d’une tentative +d’assassinat, eh bien, pour que ce crime soit couvert, il faut que +Paternus le soit lui-même. Et comme il est un guerrier, c’est dans son +attirail guerrier que doit le prendre l’amende pour qu’elle soit +adéquate[431]. + + [428] «Nous devons reconnaître sans hésitation qu’ici encore nous + avons une relation dans laquelle la poésie s’est emparée de la + tradition historique.» Junghans-Monod, p. 85. + + [429] V. ci-dessus p. 213, n. [314]. + + [430] Circa haec tempora Carolus princeps Francorum suum filium ad + Luidprandum direxit, ut ejus juxta morem capillum susciperet. Qui + ejus caesariem incidens, ei pater effectus est multisque eum ditatum + regiis muneribus genitori remisit. Paul Diacre, _Hist. Langob._, VI, + 53. + + [431] V. sur cet usage Ducange, _Dissertations sur l’hist. de saint + Louis_ XXII (dans son _Glossaire_ éd. Didot, t, VII, p. 87), et J. + Grimm, _Deutsche Rechtsalterthümer_, p. 147. + +Tel est le type idéal de la composition. A-t-elle été payée sous cette +forme dans les temps préhistoriques, et les formules où elle est +rappelée sont-elles le dernier souvenir qu’en a conservé le langage? Ou +bien ne faut-il pas voir ici qu’une simple fiction juridique destinée à +exprimer, sous une figure saisissante, le but et la nature de la +composition? Je ne sais, bien que je sois assez tenté de m’en tenir à la +première hypothèse[432]. J. Grimm, dont je partage ici l’avis, n’a pu +trouver l’usage que dans un texte mythologique de l’Edda, et dans +quelques records germaniques, mais il ne s’agit là que d’animaux tués, +et le texte de Frédégaire est relatif à la composition humaine. Par +contre, un passage du poème de Waltharius me fournit une allusion +manifeste à l’usage attesté par Frédégaire. + + [432] J. Grimm, _Deutsche Rechtsalterthümer_ 2e édit. Goettingue 1854, + p. 680-674. Aux exemples cités par Grimm, on peut ajouter celui que + cite Lünig dans son édition de l’Edda, Zurich 1859, p. 359, note, + d’après Mone, _Anzeiger_ 1836, p. 42: il s’agit là du droit appelé + _Katzenrecht_, et pratiqué à Erlebach sur le lac de Zurich: «Quand + quelqu’un avait tué le chat de l’autre, on écorchait l’animal, on + étendait sa peau à terre au moyen de quatre pieux, et le meurtrier + devait jeter du grain dessus jusqu’à ce que la peau fût entièrement + cachée; le grain restait au propriétaire de l’animal.» + +Attila, furieux de la fuite de Walther et de Hildegonde, fait les plus +superbes promesses à qui lui ramènera les deux jeunes gens: + + Hunc ego mox auro vestirem saepe recocto + Et tellure quidem stantem hinc inde onerarem + Atque viam penitus clausissem vivo talentis. + +Le _vivo_, qui ne le voit? est ici la preuve que l’usage visé n’était +pratiqué d’ordinaire que sur les morts, et en guise de composition, +tandis que la générosité d’Attila devait consister à donner la même +énorme somme à un vivant, et à titre de récompense. Nul ne doutera +toutefois que l’idée primitive qui se traduit par ce mode de paiement +ait été celle du _wergeld_. Ce dont il s’agit, c’est de donner à l’homme +sa propre valeur en or. Sous ce rapport, la forme la plus pure et la +plus ancienne de cette pratique nous est révélée dans le trait suivant: +Au XIIIe siècle, Otton IV de Brandebourg, fait prisonnier par l’évêque +de Magdebourg, est relâché moyennant une rançon de 4,000 marcs. A peine +mis en liberté, il s’écrie: «Ce n’est pas là la rançon d’un margrave. +_Sachez que j’aurais dû monter à cheval, tenant ma lance dressée dans ma +main, et qu’on aurait dû me couvrir d’or et d’argent jusqu’à la pointe +de la lance_: c’est là le taux de la rançon d’un Margrave. Mais vous ne +le saviez pas[433]». + + [433] Geyder dans Haupt, _Zeitschr. für deutsches Alterthum_ IX + (1853), p. 157. + +Enfin, nous trouvons dans la _Hervararsaga_ un exemple qui se rapproche +singulièrement de celui de Frédégaire. Lorsque Hlaudr vient réclamer la +moitié de la succession de son père, Angantyr, le frère aîné, refuse, +mais lui fait des offres: «Assieds-toi sur ton siège élevé, et je te +couvrirai complètement d’argent et d’or, et de tous côtés autour de toi +rouleront les anneaux rouges[434]». + + [434] + + Doch dich auf deinem Hochsitz mit Silber umhaüf ich; + Gehst du hinein umschütt ich dich so mit Schaetzen Goldes + Dass um dich rothe Ringe von allen Seiten rollen. + + (Trad. Freitag dans Herrig, _Archiv. f. das Studium der neueren + Sprachen_, t. LXIX, p. 151.) + +On voit par là le caractère incontestablement germanique de la légende +racontée par Frédégaire: c’est tout ce qu’il s’agissait de prouver +ici[435]. C’est donc bien chez les Francs qu’est née la tradition qu’il +raconte, c’est de chez eux qu’elle est arrivée à cet écrivain, romain de +nationalité. Je ne fais d’ailleurs aucun état de la présence de Paternus +dans l’épisode: il ne prouve nullement, comme le croit M. Rajna, que le +récit ait passé par des bouches romaines, non plus que les histoires où +figurent les noms d’Aurélien et d’Aridius. Il est facile de comprendre +qu’à partir du jour où ils ont été en contact avec des Romains, et où +ceux-ci ont été employés d’une manière toute spéciale par les souverains +en qualité de ministres et d’ambassadeurs, la chanson épique, qui en +définitive part toujours de la réalité historique, a dû garder trace de +cette situation. On peut donc fort bien admettre qu’il y a eu un +personnage nommé Paternus, qui a servi d’ambassadeur à Clovis auprès des +Visigoths, et autour duquel s’est formée la légende que nous venons +d’étudier. + + [435] Remarquez que ces compositions légendaires étaient impossibles à + payer en or, et que nos sources le disent elles-mêmes, mais cela + n’empêche pas qu’elles aient pu être exigées et même acquittées, + dans le temps où le métal n’avait pas encore pris, comme par la + suite, la place du blé, qui, plus anciennement, servait à couvrir le + corps du délit, et qui reparaît en effet dans les records de droit + rural cités plus haut. + +D’ailleurs, sans compter ce personnage, le récit de Frédégaire contient +plus d’un élément historique. On a révoqué en doute les nombreux combats +entre Francs et Visigoths qui auraient précédé la bataille décisive de +Vouillé: je ne vois rien de plus vraisemblable. Tout mettait les deux +nations aux prises: non seulement leur opposition confessionnelle, qui +était fort vive, mais aussi leur ambition respective. Les Francs +rêvaient de s’étendre au sud de la Loire, où ils avaient un parti, où +plus d’un les attendait, où l’on opprimait les catholiques, où se +réfugiaient leurs ennemis. Alaric, il est vrai, avait livré à Clovis +victorieux le vaincu Syagrius; mais ce trait de lâcheté n’avait pas +suffi pour faire de lui l’ami des Francs, et lui-même, devenu le gendre +du puissant Théodoric, il avait vu sa situation s’améliorer assez pour +lui permettre de prendre vis à vis des Francs une attitude plus fière. +Aussi voyons-nous, par un continuateur de Prosper d’Aquitaine, qu’en 496 +Alaric s’emparait de Saintes, et qu’en 498 Clovis prenait Bordeaux en +plein pays visigoth[436]. Si l’on réfléchit que Saintes faisait partie +de cette Aquitaine seconde qui était le noyau des possessions +visigothiques en Gaule, et que, pour qu’Alaric doive la reconquérir en +496, il faut qu’elle lui ait été enlevée précédemment, ne sera-t-on pas +autorisé à conclure que les _multa prilia_ dont parle Frédégaire ne sont +pas chose si invraisemblable? + + [436] (496) Alaricus ann. XII regni sui Santones obtinuit. _Auct. + Havn._ dans Pertz _Auctores Antiquissimi_, t. IX, p. 331 (édit. + Mommsen). + + (498) Paulino v. c. consule. Ann. XIV Alarici Franci Burdigalam + obtinuerunt et a potestate Gothorum in possessionem sui redegerunt + capto Suatrio Gothorum duce. Ibid. Selon Mommsen, le continuateur + connu sous le nom de Auctor Havniensis a écrit en Italie pendant le + règne de l’empereur Heraclius (l. l. p. 267). Le témoignage de cet + auteur vient à point pour rendre compte d’une addition faite par le + _Liber Historiae_ au récit de la guerre des Visigoths d’après + Grégoire; il y est dit de Clovis, après la victoire de Vouillé: In + Sanctonico vel Burdigalense Francos precepit manere ad Gothorum + gentem delendam (c. 17). L’auteur du _Liber Historiae_ a _connu_ les + luttes livrées spécialement pour la possession de Saintes et de + Bordeaux, et il _conjecture_ que Clovis a dû prendre un soin + particulier de deux villes si disputées. + +L’intervention de Théodoric, roi des Ostrogoths, est également confirmée +par le témoignage de l’histoire. Il nous reste en effet quatre lettres +de ce prince, l’une adressée à Alaric pour lui conseiller de négocier, +deux autres à Gondebaud et au roi des Hérules pour les exhorter à faire +avec les autres rois une ligue pour la paix, une enfin à Clovis pour lui +déclarer que celui qui ouvrira les hostilités le trouvera sur son +chemin. Théodoric va plus loin: il conseille aux deux rivaux d’éteindre +leur débat au moyen d’arbitres qu’ils choisiraient entre leurs parents: +c’était se désigner assez clairement lui-même. Sa proposition fut-elle +agréée, et devint-il réellement, comme le fait entendre le récit de +Frédégaire, l’arbitre des deux nations? Je ne sais, mais, dans ce cas, +il est peu probable qu’il ait été exempt d’une certaine partialité pour +un peuple arien comme lui-même, et dont le roi était son gendre. Tout au +moins on comprend que les Francs aient conçu de la défiance vis-à-vis +d’un tel arbitre, et que leur légende épique s’en soit ressentie. Quant +à l’entrevue de Clovis avec Alaric, on sait qu’elle eut lieu en effet +dans une île de la Loire, et que les rois se quittèrent en excellents +termes: la légende s’est donc bornée, encore une fois, à amplifier sur +une réalité historique. Et l’on peut dire que le récit de Frédégaire, si +bizarre et dans une certaine mesure si invraisemblable, a pourtant serré +l’histoire de fort près, a respecté la succession des faits, et n’a jeté +des fleurs que dans leurs interstices. + + + + +CHAPITRE V + +Les meurtres de Clovis. + + +Nous voici sur un terrain épique par excellence, et, chose remarquable, +c’est celui qui a été reconnu le dernier. Alors que depuis longtemps le +caractère fabuleux de l’histoire de Childéric ou du mariage de Clovis +avait frappé les critiques, on continuait à regarder l’histoire des +meurtres de Clovis comme une des plus solidement établies[437]. Et +pourtant il n’y en a pas où le travail de l’imagination épique se laisse +mieux toucher du doigt pour ainsi dire. Mais d’abord voici le récit de +Grégoire, divisé en trois épisodes d’étendue inégale que nous +examinerons successivement. + + [437] C’est ainsi que Pétigny II, p. 546, croit pouvoir édifier toute + une combinaison historique sur l’épisode du meurtre des rois + ripuaires, qui aurait été suivi d’une révolte générale du pays + contre Clovis. Cf. ci-dessus p. 15 les déclarations de Loebell. M. + Gaston Paris lui-même écrivait en 1884, à l’occasion du livre de M. + Rajna, que l’origine épique de ces récits lui paraissait «fort + improbable», et que, dans la forme, on n’y trouve «rien d’épique» + (_Romania_, t. XIII, p. 605). Et il ajoutait: «On peut, sans + hésiter, faire remonter ces récits aux souvenirs de quelques + compagnons de Clovis, transmis plus ou moins directement à l’évêque + de Tours, familier de la cour mérovingienne.» + +Dans le premier, nous voyons _comment Clovis devint le roi des +Ripuaires_. Clovis, étant à Paris, fait dire en secret au fils du roi +Sigebert: Voilà que ton père est vieux et boiteux; s’il venait à mourir, +tu serais son héritier, grâce à l’appui de notre amitié. Là-dessus, le +jeune prince médite de tuer son père. Un jour que celui-ci, sorti de +Cologne et passant par la forêt de Buchonia, dormait en plein midi sous +sa tente, il le fait assassiner, puis il mande à Clovis de lui envoyer +des ambassadeurs auxquels il remettra sa part des trésors du défunt. +Clovis envoie, en effet, des émissaires qui, pendant que Chlodéric se +baisse sur un coffre pour y chercher de l’argent, lui fendent la tête +d’un coup de hache. Apprenant la mort du père et du fils, Clovis vient à +Cologne, convoque le peuple entier et lui dit: «Écoutez ce qui est +arrivé. Pendant que je naviguais sur l’Escaut, Chlodéric, fils de mon +parent[438], poursuivait son père, et faisait courir le bruit que je +voulais le tuer. Et comme le vieillard se sauvait par la forêt de +Buchonia, il a lâché sur lui des assassins qui l’ont mis à mort. +Lui-même, pendant qu’il ouvrait les trésors de son père, a été tué, je +ne sais par qui. Je suis innocent de ces malheurs, car je sais que je +n’ai pas le droit de verser le sang de mes proches; ce serait un +crime[439]. Mais puisque tout cela est arrivé, voici mon conseil; +j’espère que vous l’écouterez. Prenez-moi pour votre chef, et vous serez +sous ma protection.» Les Francs acclament bruyamment cette proposition: +ils mettent Clovis sur un pavois et en font leur monarque. C’est ainsi +qu’il devient maître du royaume de Sigebert et de ses richesses[440]. + + [438] Chlodericus, filius parentis mei. Greg. Tur. II, 40. Et un peu + plus bas: Non enim possum sanguinem parentum meorum effundere, quod + fleri nefas est. Fustel de Coulanges se trompe donc lorsqu’il écrit + (_L’Invasion germanique et la fin de l’Empire_), p. 479, n. 3: + «Plusieurs de ces rois (non pas Sigebert) étaient parents de + Clovis.» + + [439] Greg. Tur. I. 1. Fredeg. III, 25. Il est à remarquer que + l’épisode fait défaut dans le _Liber Historiae_, et, par suite, + également dans ses tenants Roricon et Aimoin. Sur la bévue commise + par Frédégaire dans son résumé du passage de Grégoire, v. G. Kurth, + _L’histoire de Clovis d’après Frédégaire_, p. 98. + + [440] Greg. Tur. l. l. + +Tel est le premier épisode. Il nous a conservé tout ce que nous savons +du royaume des Ripuaires. Établis à Cologne, ils ont un roi nommé +Sigebert, dont le fils s’appelle Chlodéric. Grégoire nous a appris +ailleurs que Sigebert, en combattant à Tolbiac contre les Allamans, +avait été blessé au genou, et qu’il avait gardé le surnom de +Boiteux[441]. Il sait aussi que Chlodéric, son fils, avait accompagné +Clovis à la bataille de Vouillé. Ces deux notices, comme je l’ai montré +plus haut[442], proviennent sans doute de la même source populaire qui +nous a conservé l’histoire de la mort des deux princes de Cologne. Ils +nous attestent l’existence d’une espèce de cycle ripuaire, dans lequel, +selon toute apparence, figurait aussi un chant qui racontait les +exploits de Sigebert contre les Allamans, et qui expliquait sa glorieuse +blessure. + + [441] Id. II, 37. + + [442] V. ci-dessus p. 282. + +Tout a bien, dans la page de Grégoire qui vient d’être analysée, la +saveur de la poésie populaire. Nous y trouvons une quantité de traits de +couleur locale d’autant plus remarquables que Grégoire n’a jamais été à +Cologne, et qu’il avait, personnellement, peu de relations avec la +Germanie seconde. Nous voyons que Sigebert, au sortir de Cologne, doit +passer le Rhin pour gagner la forêt de Buchonia[443]: cela est +irréprochable au point de vue topographique. A la mort du monarque, on +se partage son trésor; il est contenu dans un coffre, et c’est le +nouveau roi lui-même qui se baisse et y plonge la main pour en retirer +les objets précieux[444]. Clovis convoque le peuple pour se faire +reconnaître roi des Ripuaires; il est élevé sur le pavois et +acclamé[445]. Enfin, je dois encore noter un trait, le plus barbare et +le moins inventé de tous: la claudication de Sigebert considérée comme +un obstacle à ce qu’il puisse encore régner désormais. Rien n’est plus +conforme au point de vue des Germains, d’après lequel une difformité +physique était incompatible avec le prestige de la personne royale. Le +roi qui avait perdu un œil était disqualifié[446] chez les Francs, il +suffisait même qu’on lui eût coupé sa longue chevelure pour qu’il devînt +incapable de régner, du moins aussi longtemps qu’elle n’avait pas +repoussé[447]. Tous ces traits, incontestablement, attestent la +provenance populaire de l’histoire qui les contient. Ce qui ne l’atteste +pas moins, c’est le cachet d’invraisemblance dont elle est marquée d’un +bout à l’autre. Rien d’enfantin comme les moyens auxquels Clovis recourt +pour faire assassiner le père, puis pour se débarrasser du fils. En +outre, les deux parties du récit se contredisent positivement. L’une +nous offre le noyau presque intact de l’épisode, et semble nous en +garder la forme la plus originale: c’est le discours mis dans la bouche +de Clovis et résumant toute l’histoire. L’autre, c’est le récit des +événements fait par Grégoire lui-même, analysant le tout et essayant de +le présenter sous une forme acceptable. L’une a été recueillie et +reproduite par Grégoire sous sa forme la plus pure; l’autre a subi +l’action de son esprit critique. De là, sans doute, les contradictions +que nous remarquons entre elles, et dont probablement Grégoire ne +s’apercevait pas lui-même. + + [443] Buchonia, la forêt des hêtres, occupait sur la rive droite du + Rhin une vaste région correspondant à peu près à la Hesse actuelle. + + [444] Cf. dans Greg. Tur. IX, 34, une situation analogue. «Frédégonde + et sa fille Rigonthe se partagent le trésor de Chilpéric. Celle-ci + se baisse sur le coffre qui contient le trésor, et pendant qu’elle + en retire les objets précieux, sa mère fait retomber le couvercle et + le presse du genou pour étrangler sa fille.» + + [445] On voit particulièrement élever sur le pavois les souverains + dont le pouvoir ne résulte pas immédiatement de l’hérédité, c’est le + cas ici pour Clovis, comme aussi pour Sigebert choisi à la place de + son frère Chilpéric (Greg. Tur., IV, 51) et pour le prétendant + Gundovald (Id., VII, 10); mais on ne voit pas que les fils de roi + succédant à leur père soient jamais élevés sur le pavois. Cf. + Loebell, 1e édition, p. 224. + + [446] Accidit itaque ut supradicti regis, cujus filiam suscitaverat, + oculus vi nimii doloris ac cruciatu immenso in tantum corriperetur, + ut nulla medicorum arte ad modicum sopiretur. Erat enim angustia + intolerabilis et spes medelae penitus recuperandi sublata a medicis, + uniusque oculi lacrymabilis aegritudo oculorum multorum lacrymas + excitaverat in populo. Conturbabant animam regis incerti exitus, et + Francorum ne turpatio ei proveniret metuebat exercitus. Hinc + tangebat formido mortis, illinc magnitudo doloris; hinc metus + amittendi luminis, illinc admittendae timor deformitatis. _Nam si + rex aequale lumen oculorum non haberet maximum dedecus populis + exhiberet. Aut enim turpiter regnando deformitatis portaret + opprobrium aut cum perditione oculi forte perdidisset et regnum._ + (_Vita Theoderici abb. Rem._ dans Mab., I. p. 619.) Toute la partie + de ce passage qui est soulignée manque dans l’extrait de Bouquet, + III, 405: cela prouve qu’il est toujours utile de recourir à des + textes complets, plutôt qu’aux extraits, si bien faits qu’ils + soient. + + [447] C’est ce qui explique l’interjection du fils de Chararic: In + viridi lignum hae frondis succisae sunt, nec omnino ariscunt, sed + velociter emergent ut crescere queant, et le reste (Greg. Tur. II, + 41). V. aussi le mot de Clotilde au sujet des enfants de Clodomir: + Satius mihi enim est, si ad regnum non ereguntur, mortuos eos videre + quam tonsus (Id. III, 18). Aussi voyons-nous dans toute l’histoire + mérovingienne que _déposer un roi_ et le _tondre_ sont deux termes + synonymes. + +La première de ces contradictions porte sur la manière dont périt +Sigebert. D’après le récit de Grégoire, ce fut pendant une partie de +chasse dans la Buchonia, alors qu’il dormait sous sa tente en plein +midi. D’après le discours de Clovis, au contraire, il fut tué pendant +qu’il fuyait à travers la forêt, poursuivi par les émissaires de son +fils qui prétendait agir au nom du roi des Saliens. L’autre +contradiction est plus frappante encore. D’après le récit, Clovis +complota le meurtre de Sigebert pendant qu’il était à Paris; d’après le +discours, c’est pendant qu’il naviguait sur les flots de l’Escaut que +Chlodéric, à son insu, commit le parricide. + +Il n’y a pas à hésiter entre le récit et le discours: c’est ce dernier, +incontestablement, qui reproduit la version la plus originale. Dans des +récits de ce genre, nous l’avons déjà vu[448], c’est généralement le +discours qui est le plus respecté, le moins altéré; dans l’espèce, c’est +là que se trouvent concentrés les traits de couleur locale. Un indice +particulièrement précieux, c’est cette parole jetée comme négligemment: +_Pendant que je naviguais sur l’Escaut_. L’Escaut est le vrai fleuve des +Francs Saliens. _Naviguer sur l’Escaut_, c’est une expression qui, pour +un souverain de ce peuple, signifie autant que: _se promener chez soi_. +Elle n’a pu être employée ici que par les Francs eux-mêmes, par ces +Francs dont la Flandre était réellement la patrie, et qui y avaient vécu +à côté de leur monarque du temps que celui-ci n’était encore que le roi +de Tournai. C’est aussi le discours seulement qui nous apprend le lien +de parenté entre Clovis et Sigebert. On ne s’avisera pas, je pense, de +soutenir que c’est par scrupule d’écrivain, et pour ne pas mentionner +deux fois le même fait, que Grégoire en a omis la mention dans le récit +et l’a refoulée ici. + + [448] Voir ci-dessus, p. 199. + +La dualité de ton qui se remarque dans l’exposé de Grégoire confirme ce +qui vient d’être dit de la dualité du récit. Il règne, dans la plus +grande partie de l’épisode, je ne sais quelle causticité barbare qui se +fait jour dans des accents pleins d’une mordante ironie. Cet air +innocent avec lequel Clovis suggère le parricide, ce ton patelin sur +lequel il le raconte à sa manière, cette audacieuse tartuferie du trait +final, tout cela est bien populaire, et c’est bien ainsi que le peuple +doit se figurer le héros chez qui il veut rencontrer autant d’esprit que +de courage. Oui, ce Clovis est bien le héros national d’un peuple +barbare, et ce qui nous révolte le plus dans cette conception poétique +d’une immoralité si crue, c’est précisément ce qui lui donne son cachet +d’origine. L’âme barbare tout entière est là, dans la complaisance +presque cynique avec laquelle on étale les exploits les plus atroces du +héros, dans cette grossière admiration pour la force quel que soit son +usage, pour le succès quelle que soit son origine, dans cette indulgence +sans nom pour les crimes les plus odieux et les trahisons les plus +infâmes, du moment qu’il en résulte quelque profit pour la nation ou +quelque dommage pour l’ennemi! C’est avec les mêmes yeux que les +lecteurs d’Homère ont regardé leur Ulysse, qu’ils admiraient si fort et +qui nous répugne tant; c’est avec la même inconscience qu’au moyen âge +plus d’un s’est pâmé d’admiration pour l’immortel Renard, ce type de la +fourberie heureuse, ou pour le féroce Hagen, ce champion aussi courageux +que perfide qui représente comme l’atavisme de la barbarie dans la +chevaleresque épopée des Nibelungen. Car la barbarie est de tous les +temps, et vous la retrouverez même chez les civilisés, en cherchant un +peu, dans certaines classes et dans certains milieux[449]. + + [449] Je ne crois pas avoir besoin de réfuter autrement l’opinion de + M. G. Paris (_quandoque bonus dormitat Homerus_). «Si les Francs, + dit-il, avaient chanté les victoires de leur chef sur Sigebert, + Chararic et Ragnachaire, ils ne les auraient pas représentées comme + dues à la ruse et à la trahison... L’individu peut raconter comme de + beaux traits, dont on rit en en profitant, les perfidies qui ont + fait triompher le héros dont il a gardé la mémoire enthousiaste; + l’épopée, quoi qu’on en dise, n’admet que dans des conditions + particulières, et avec bien des restrictions, cette glorification de + l’immoralité, dont les récits en question nous offriraient un + exemple unique.» (_Romania_, XIII, p. 605.) L’exemple est loin + d’être unique. Outre ceux que je mentionne dans le texte, je + rapporterai encore la complaisance patriotique de Widukind racontant + les crimes auxquels les Saxons doivent la possession de leur pays. + V. ci-dessus p. 47. Et si je ne craignais de paraître empiéter sur + un autre domaine, je rappellerais qu’une nation entière a pu de nos + jours, sous l’influence de la légende révolutionnaire, élever une + statue à Danton, le sinistre tueur qui en remontrerait bien à + Clovis. + +Grégoire de Tours, lui, n’aurait pas inventé de pareils types, et +n’était pas capable de les admirer. Chrétien, Romain, évêque, il vivait +dans une autre atmosphère morale, il avait d’autres conceptions +esthétiques. Le Clovis de la légende ne pouvait être à ses yeux qu’une +espèce de monstre. Mais, plus la donnée qu’il avait sous la main +répugnait à sa conscience, plus il éprouvait le besoin de la corriger, +de l’humaniser en quelque sorte. Il est impossible qu’il n’ait pas été +frappé, au moins dans une certaine mesure, de l’opposition qui régnait +entre les deux parties de la légende. Celle-là montrait Clovis +ourdissant le crime; celle-ci déclarait qu’il en était innocent. Il +n’est pas étonnant que Grégoire penche, en somme, pour la version +contenue dans le discours de Clovis. Ce n’est pas qu’il s’en explique +formellement. Au contraire, pour qui n’est pas au courant de ses doutes +en face des traditions populaires, son langage pourrait être interprété +dans un sens opposé. A tort cependant. Son vrai point de vue est formulé +dans les réflexions morales qu’il intercale dans le récit, et dont la +gravité fait un effet si étrange à côté des sanglants sarcasmes de la +gaieté franque. L’histoire du parricide de Chlodéric est comme encadrée +entre ces deux sentences: «_Par le jugement de Dieu, il tomba dans la +fosse qu’il avait creusée méchamment pour son père.--C’est ainsi qu’il +fut victime lui-même du crime qu’il avait commis sur son père._» + +Cette dualité de ton et de couleur doit être notée soigneusement. Une +fois qu’on en a saisi l’origine, toutes les contradictions et toutes les +singularités de l’épisode s’expliquent. Une histoire toute barbare ne +passe pas par une bouche civilisée sans y être quelque peu altérée. De +même que le gosier du Romain est incapable de former les sons gutturaux +qui retentissent dans les rauques chansons des barbares, de même les +lèvres de l’évêque sont incapables de redire dans toute leur crudité les +histoires qu’il a entendu raconter aux Francs. Ce Clovis qui figure dans +leurs chansons n’est pas, ne peut pas être le sien. Elles lui +fournissent le type d’un Ulysse barbare pour qui tous les crimes sont +justifiés par le succès; il a dans la mémoire le souvenir d’un nouveau +Constantin, élève respectueux des évêques qui lui enseignent la morale +chrétienne. Entre deux conceptions aussi opposées du même homme, le +contraste est trop violent. Instinctivement, irrésistiblement, le Clovis +civilisé qui est celui de l’évêque de Tours vient se substituer, sous la +plume du narrateur, au Clodovech barbare qui est celui de la chanson +franque. Dans la chanson, toute la tonalité du récit nous permet de le +deviner, c’est Clovis qui a ourdi le meurtre de Sigebert et commandé +celui de Chlodéric. Mais il semble que Grégoire de Tours ait décidé de +prendre au sérieux les assurances hypocrites du meurtrier, et qu’il +n’ait pas saisi lui-même l’ironie de son récit. Pour lui, Clovis n’est +que l’exécuteur des vengeances divines qui ont permis le parricide; à +deux reprises, il se croit obligé de nous le rappeler, et quand il a +fini son récit, c’est encore la note du moraliste chrétien qu’il fait +entendre. Si l’heureux Clovis devient le successeur du coupable +Chlodéric, c’est parce que, lui, il n’a pas à se reprocher les crimes de +ceux qu’il est appelé à punir. «_Dieu prosternait tous les jours devant +lui ses ennemis, parce qu’il marchait le cœur droit devant lui, et qu’il +faisait ce qui était agréable à ses yeux_[450].» + + [450] C’est ce qu’avait déjà entrevu Gorini, _Défense de l’Église_, + etc., 3e édit., t. I, p. 421: «Entre les tragiques événements + racontés par l’évêque de Tours, _il en est un qu’il ne paraît pas + avoir regardé comme l’œuvre de Clovis_: c’est le meurtre de + Sigibert.» Et p. 426 il exprime de nouveau la même opinion, mais + sans s’aviser d’aller plus loin, et de mettre en doute l’historicité + des faits. Je n’ai pas besoin, après cela, de disculper le saint + évêque de Tours du reproche d’immoralité ou d’inconscience qui lui a + été si souvent et si injustement adressé par des historiens trop + pressés de trouver en défaut un évêque et un saint, et parmi + lesquels je regrette de rencontrer encore M. Rajna: «Uno degli + innumerevoli esempi in cui vediamo il criterio religioso pervertir + mostruosamente il criterio morale.» Combien plus juste et plus + vraiment critique est ici le point de vue d’un Loebell, _Gregor von + Tours_ p. 263, et d’un Richter, _Annalen des Fraenkischen Reichs_, + p. 44, n. 2, qui ne voient ici que l’emploi malencontreux d’une + expression biblique. + +La date et la provenance du récit me semblent indiquées, aussi +clairement que cela se peut, dans le _dum navigarem per Scaldem_. Cette +expression, je l’ai déjà dit, est d’un peuple qui se figure l’Escaut +comme le fleuve par excellence du pays franc. Elle est aussi d’un temps +où Tournai, la ville de l’Escaut, était encore considérée comme le siège +du royaume, tout au moins où l’on avait encore le souvenir de sa qualité +antérieure. On ne se trompera donc pas beaucoup en concluant que le +chant sur la conquête du royaume des Ripuaires remonte aux premières +années du VIe siècle, et qu’il est né parmi les habitants de la plaine +flamande. C’est parce qu’il garde le reflet de la barbarie morale de ce +milieu qu’il a été peu compris de Grégoire; c’est aussi pour la même +raison qu’il a trouvé si peu d’écho parmi les populations romaines, plus +civilisées. Frédégaire et le _Liber Historiae_ ne le connaissent que par +Grégoire: il est probable qu’il avait cessé de retentir de leur temps. + +L’histoire de Chararic et de son fils suit immédiatement, dans Grégoire +de Tours, celle de Sigebert et de Chlodéric. Bien qu’elle soit beaucoup +plus résumée, elle a cependant aussi un caractère vraiment épique et +populaire. Chararic, appelé au secours par Clovis lors de la guerre +contre Syagrius, s’était prudemment abstenu de prendre parti, attendant +que la victoire se fût prononcée. Clovis, indigné, marcha contre lui, +s’empara par ruse de sa personne et de celle de son fils, et leur fit +couper les cheveux; puis il fit conférer la prêtrise à Chararic et le +diaconat au jeune homme. Comme Chararic se lamentait de son malheur, son +fils, dit-on, lui dit: On a coupé le feuillage d’un arbre vert, mais il +repoussera, et alors malheur à qui l’a coupé! Le propos ayant été +rapporté à Clovis, celui-ci s’alarma et fit trancher la tête au père et +au fils, puis il s’empara de leur royaume et de leur trésor[451]. + + [451] Greg. Tur. II, 41. Fredeg. III, 26, résume toute l’histoire en + une ligne: Charirico rege parentem suum Chlodoveus interfecit et + regnum suum sibi subdedit. Le _Liber Hist._ la passe entièrement + sous silence, et de même fait Roricon. Aimoin, I, 23, la reproduit + d’après Grégoire. (Bouquet III, 43.) + +Voilà bien, je pense, un récit de provenance orale; le _fertur_ ne +laisse cette fois aucun doute à ce sujet. Grégoire semble d’ailleurs +avoir abrégé sa source, soit par impatience, et parce que la longueur de +ces histoires étranges l’ennuyait, soit parce qu’il y trouvait des +détails obscurs, ou choquants, ou invraisemblables. La partie centrale +du récit a été évidemment broyée, car Grégoire savait sans doute quelles +ruses Clovis mit en œuvre pour s’emparer de Chararic et de son fils. Il +a supprimé l’indication des moyens employés, pour ne relater que les +résultats, tout comme il a fait pour l’histoire des ruses de +Wiomad[452]. Malgré cela, il est facile de constater que l’histoire de +Chararic a dû former un ensemble bien arrondi et complet, qui s’ouvrait +par la faute et qui se fermait par l’expiation. Il y a ici autre chose +qu’une simple anecdote comme celles que nous avons rencontrées à +l’occasion de la guerre d’Aquitaine: c’est un tout poétique, dont on +peut encore deviner les proportions et l’intérêt, malgré la disparition +du détail vivant. + + [452] C’est aussi l’opinion de M. P. Rajna o. c. p. 89: «Richiamero + particularmente l’attenzione sul capitolo riguardante Cararico, dove + l’incomplutezza e la sproporzione raggiungono il colmo.» + +Cette histoire de Chararic était, elle aussi, une histoire toute +barbare, dont la provenance franque ne peut être révoquée en doute. Le +mot du fils de Chararic est bien digne de la poésie des peuples +germaniques, et il semble que dans le latin embrouillé de Grégoire on +retrouve jusqu’à la gaucherie d’un traducteur embarrassé. «C’est sur un +arbre vert, dit le jeune prince, que l’on a coupé ces feuilles, mais il +n’est pas encore séché, et bientôt on les verra repousser: puisse périr +avec la même rapidité celui qui a fait cela!» La comparaison est +frappante de justesse pour tout Germain. En effet, comme on l’a vu plus +haut, dépouillé de sa chevelure, qui était comme une couronne naturelle, +un roi franc était incapable de régner, du moins aussi longtemps qu’elle +n’avait pas repoussé. Il ne pouvait plus se montrer à la tête de son +peuple, et l’on sait avec quel soin, pendant la période mérovingienne, +ceux qui détrônaient des rois commençaient par les faire tondre. Nous +avons ici le premier exemple de cet usage historique, mais il devait +être depuis assez longtemps dans les mœurs pour qu’il fût connu de la +poésie populaire. Il reposait lui-même sur ce principe barbare indiqué +plus haut, qu’un roi qui avait perdu quelque chose de son extérieur +n’avait plus le prestige qu’il faut à un souverain. Qui sait même si +l’on ne considérait pas la force physique elle-même, du moins dans +l’origine, comme attachée à la possession d’une longue chevelure? C’est +du moins ce que semblent indiquer les paroles du prince captif, et aussi +la crainte de Clovis, d’être tué par ses prisonniers le jour où leur +chevelure aurait repoussé. Il n’y a d’ailleurs rien de plus conforme au +point de vue des peuples primitifs qu’une conception de ce genre. Plus +tard, sous l’influence de l’idée chrétienne, on abandonna cette manière +de voir, mais le prestige de la longue chevelure royale ne disparut pas. +N’étant plus un gage de force, elle restait au moins un signe de +distinction, qui fut porté jusqu’à la fin par les derniers rejetons de +la race mérovingienne[453]. + + [453] V. Eginhard _Vita Karoli_ c. 1: Neque regi aliud relinquebatur + quam ut, regio tantum nomine contentus, _crine profuso_ barbâ + summissâ solio resideret... Et le même auteur nous apprend _ibid._ + que le dernier roi mérovingien fut à la fois depositus ac detonsus + atque in monasterium trusus. + +L’histoire de Chararic plonge, on le voit, dans un milieu bien archaïque +et bien barbare, quant au fait principal que nous connaissons. Pour ce +qui est de son cadre, elle a une remarquable analogie avec la légende de +Mettius Fufetius, ce roi albain qui, sommé par Tullus Hostilius de lui +porter secours dans sa lutte contre les Véiens et les Fidénates, +attendit pour se décider en sa faveur que le sort lui eût donné la +victoire. Ce perfide fut cruellement puni par le roi de Rome, comme +Chararic et son fils le furent par le roi franc[454]. Quoi qu’il faille +penser de ces ressemblances, il est intéressant de constater la parenté +des deux vieilles légendes nationales. + + [454] Tite Live, _Histor._ I, 27 et 28. C’est ici l’occasion de + rappeler que les anciens Romains avaient leurs chants épiques tout + comme les barbares. Atque utinam exstarent illa carmina quae multis + saeculis ante suam aetatem in epulis esse cantitata a singulis + convivis de clarorum virorum laudibus in Originibus scriptum + reliquit Cato! Cicer. _Brutus_ XIX, 75. Gravissimus auctor in + Originibus dixit Cato morem apud majores hunc epulorum fuisse, ut + deinceps qui accubarent canerent ad tibiam clarorum virorum laudes + atque virtutes. Id. _Tuscul._ IV, 2. Cf. Val. Max. II, 1, 10. + +Le dernier de nos trois épisodes de meurtre semble avoir moins souffert +que le second dans la reproduction de Grégoire de Tours. A Cambrai, nous +dit-il, il y avait un roi franc nommé Ragnacaire, si débauché qu’à peine +il respectait sa propre famille. Il avait pour conseiller et pour ami un +certain Farron, tout aussi adonné aux excès que lui-même. Tel était +l’engouement du roi pour ce personnage que, lorsqu’on lui offrait +n’importe quoi, il avait l’habitude de dire, à ce qu’on raconte (_de quo +fertur... dicere solitum_), que cela suffisait pour lui et pour son +Farron. Les Francs ne supportaient qu’avec indignation le joug de ces +deux hommes. Clovis, encouragé par leurs dispositions, et voulant les +gagner, leur distribua des bracelets et des baudriers dorés, qu’ils +prirent pour de l’or véritable. Après quoi, ils se mirent en marche pour +aller attaquer Ragnacaire. Celui-ci, l’apprenant, envoya des espions +pour lui rendre compte de ce qui se passait. Les espions revinrent, et, +interrogés par lui, répondirent: «C’est un fameux renfort pour toi et +pour ton Farron.» Cependant Clovis arrive, la bataille s’engage, +Ragnacaire vaincu s’enfuit, mais, fait prisonnier, il est amené à Clovis +les mains liées derrière le dos, en compagnie de son frère Richaire. +«Pourquoi, lui dit le vainqueur, as-tu permis que notre sang fût humilié +en te laissant lier? Mieux valait pour toi mourir.» Et il lui fendit la +tête d’un coup de hache. Puis, se retournant vers Richaire: «Si tu avais +porté secours à ton frère, on ne l’aurait pas enchaîné.» Et, en disant +ces mots, il le tua aussi d’un coup de hache. Après la mort des deux +frères, les traîtres qui les avaient abandonnés s’aperçurent que Clovis +leur avait distribué de l’or faux, et s’en plaignirent à lui. «Vous +n’avez que ce que vous avez mérité, leur répondit-il, pour avoir trahi +votre roi; contentez-vous de ce qu’on vous laisse vivre, et qu’on ne +vous fait pas expier votre trahison dans les tourments.» Et eux, +s’humiliant devant lui, protestèrent qu’en effet cela leur suffisait. +Clovis fit encore périr au Mans Rignomir, le frère des deux précédentes +victimes, puis il s’empara de leurs royaumes et de leurs trésors. Il +immola de même plusieurs autres rois, ses parents, qui lui inspiraient +de la jalousie ou de la défiance, et il étendit son autorité sur toute +la Gaule. Cependant, un jour qu’il avait réuni les siens, on rapporte +(_fertur_) qu’il dit: «Malheur à moi! Me voilà comme un étranger au +milieu des étrangers, et, si l’adversité fondait sur moi, je n’aurais +aucun parent pour me secourir!» Il ne parlait pas sincèrement, mais par +ruse, et dans l’espoir de découvrir encore l’un ou l’autre parent à +tuer[455]. + + [455] Greg. Tur. II, 42. Fredeg. III, 27. _Lib. Hist._ 18. Roricon IV + (Bouq. III, 19). Aimoin I, 23 (id. III, 43). + +Ici, j’ose dire que la trace du travail épique devient presque +manifeste. Non-seulement l’histoire est comme faite au tour et modelée +de façon à donner au sujet toute sa valeur dramatique et morale, mais +même le récit semble trahir encore jusqu’à l’allure métrique de la +chanson. Le ton est celui d’un mépris jovial pour ce roi présomptueux et +inepte qui se livre à la débauche avec un misérable favori, et qui +prépare lui-même, par sa sottise, la catastrophe dans laquelle il va +périr. Il succombera sans grandeur et sans dignité, trahi par le peuple +qu’il a exaspéré; jusque dans sa fin tragique, il sera incapable +d’attirer l’intérêt sur sa personne, et c’est avec quelques mots +empreints d’une ironie dédaigneuse que Clovis l’envoie dans l’autre +monde. Mais, s’il a mérité de périr victime de la trahison, il ne +s’ensuit pas que les traîtres doivent échapper à un juste châtiment: +l’or qu’ils ont accepté pour prix de leur vile action se change dans +leurs mains en un cuivre sans valeur, et lorsqu’ils auront l’impudence +de s’en plaindre, ils entendront la raillerie vengeresse qu’ils ont +eux-mêmes lancée à leur souverain: «Vous avez la vie, cela suffit pour +des traîtres!» Et les misérables de s’humilier, protestant qu’en effet +ils se tiennent pour satisfaits. + +N’y a-t-il pas, dans ce _cela suffit_ qui revient à intervalles +réguliers, quelque chose comme le refrain qui doit avoir retenti à +plusieurs reprises dans la chanson, et qui aura contribué à lui donner +son caractère hautement ironique? Sans doute, Grégoire, médiocre +écrivain et d’ailleurs sans intelligence pour la poésie germanique, n’en +a pas saisi la saveur: mais il est d’autant plus remarquable qu’elle ne +se soit pas entièrement évaporée dans son imparfait résumé. Ragnacaire a +l’habitude de dire: Voilà qui suffit pour moi et pour mon Farron. Ses +guerriers, le voyant sur le point d’être attaqué par l’armée de Clovis, +le trompent en lui laissant croire que ce sont des secours qui lui +viennent, et ajoutent en ricanant: Voilà qui suffit pour toi et pour ton +Farron. Enfin, aux traîtres qui se plaignent d’avoir reçu en paiement de +l’or faux, Clovis répond: Vous avez la vie sauve; voilà qui suffit pour +des traîtres tels que vous (_hoc illis quod viverent debere sufficere_). +Et, pour compléter l’ironie, il faut que les traîtres eux-mêmes se +voient amenés à déclarer que c’est juste, et qu’en effet cela leur +suffit (_illud sibi adserentes sufficere, si vivere mererentur_). Ainsi +le motif initial du récit est ramené jusqu’à trois reprises différentes, +chaque fois avec un _crescendo_ de raillerie caustique. + +On le voit, rien n’est plus dans la tonalité de la chanson barbare que +l’histoire de Ragnacaire. Il ne serait pas difficile de lui trouver des +pendants parmi les divers épisodes qui nous restent de l’épopée +germanique. L’histoire de la défaite de Rodolphe, roi des Hérules, que +j’ai reproduite plus haut d’après Paul Diacre[456], nous offre bien le +même genre de chanson: de part et d’autre, ce sont des vainqueurs qui +s’égaient aux dépens des vaincus, et qui les montrent ridicules dans +leur défaite, en même temps que celle-ci apparaît comme le châtiment +mérité d’un roi outrecuidant et présomptueux. La ressemblance est +frappante. Si, dans Paul Diacre, la bévue des Hérules n’est qu’une +énorme extravagance, cela prouve que cet écrivain, parfaitement au +courant des traditions épiques de sa nation, les a reproduites avec +d’autant plus de fidélité qu’il se sentait plus indépendant vis à vis +d’elles, tandis que Grégoire, qui n’appréciait pas les légendes franques +pour elles-mêmes, et qui ne leur empruntait que ce qu’il croyait être +historique, a probablement éliminé des détails qui, si nous les +possédions, auraient accentué le caractère légendaire de son récit. + + [456] V. ci-dessus p. 38. + +Deux traits bien barbares sont restés. Le premier, c’est Clovis donnant +de l’or faux sans que la chanson le lui reproche. Cette ruse est +applaudie du moment qu’elle réussit; nous la trouvons pratiquée encore +par d’autres peuples germaniques, notamment par les Saxons qui, +traversant le pays franc, et obligés d’indemniser les populations, les +paient en fausse monnaie[457]. Le tout est d’attraper l’ennemi, et l’on +entend d’ici l’éclat de rire de la foule qui entend chanter ce superbe +exploit de son héros. Qu’on n’allègue pas l’immoralité de l’acte en +question: c’est là un défaut que, de tout temps, le patriotisme a +pardonné au succès. Le sens moral se laisse volontiers mettre en défaut, +dans l’esprit populaire, par l’admiration pour le héros national et par +l’antipathie pour l’ennemi: quand le châtiment de ce dernier lui paraît +juste, il lui semble tout naturel d’admirer celui qui en est +l’instrument, même injuste. + + [457] Perferebant ibi regulas aeris incisas pro auro. Greg. Tur. IV, + 42. Cf. Paul Diacre, III, 6. + +Remarquez aussi ces bracelets donnés par Clovis en même temps que la +monnaie d’or et les baudriers d’or. Le bracelet est la plus ancienne +monnaie barbare. Avant d’avoir appris à en frapper, il étendait le métal +en anneaux minces, qui servaient de numéraire, et que l’on cassait en +morceaux de diverse grandeur, selon l’importance du paiement ou du +cadeau qu’il s’agissait de faire. Ces morceaux servaient en même temps +de bracelets ou de colliers; les riches aimaient à s’en parer avec +profusion[458], et ils portaient ainsi leur bourse au bras ou au cou: +rien de plus fréquent que de les voir, dans les récits du nord, détacher +un anneau pour le donner à quelqu’un qu’ils veulent honorer[459]. Une +épithète homérique des rois, dans tous les poèmes germaniques ou +scandinaves, c’est celle de _distributeur de bracelets_ +(_Ringenspender_) ou de _casseur d’anneaux_ (_Baugenbrecher_)[460]. Si +je ne me trompe, ce sont des anneaux de ce genre que, dans la chanson, +Clovis distribua aux guerriers de Ragnacaire; il est même probable que +la source consultée par Grégoire ne parlait pas d’une autre monnaie, et +que c’est lui qui, ne comprenant pas la signification véritable des +_armillae_, et voulant rendre son récit plus intelligible, y a introduit +les pièces d’or et les baudriers[461]. + + [458] Dans Saxo Grammaticus VIII, p. 268 ed. Holder, le vieux + Starkather, meurtrier de Ollo, porte au cou l’or qui lui a été donné + pour commettre ce meurtre: aurum quod pro Olonis interfeccione + meruerat collo apensum gerebat. + + [459] Continuo rex armillam brachio suo detractam decrete mercedis + loco tradidit. Id. V, p. 137, 290 et 296. + + [460] Goetzinger, _Reallexikon der deutschen Alterthuemer_, s. v. + _Ring_. Cf. Allen, _Histoire du Danemark_, trad. Beauvois, t. I, p. + 48: «A cette époque, on ne connaissait pas les monnaies, mais les + marchandises étaient échangées contre d’autres ou payées au moyen + d’anneaux d’or ou d’argent, entiers ou coupés. On exhume encore + fréquemment de ces anneaux, offrant des traces palpables + d’excision.» Et le même, p. 49, dit au sujet de la parure des + hommes: «Ils se distinguaient surtout par des anneaux d’or et + d’argent qu’ils portaient à la fois aux doigts, aux poignets et aux + bras, et qui étaient roulés en boudin, de sorte que l’on en pouvait + couper des morceaux pour servir de monnaie.» + + [461] L’histoire de Tarpeja, que Tite Live I, 11, raconte sous une + forme déjà altérée, semble reposer sur la même donnée épique: + Trapeja demande aux Sabins ce qu’ils portent au bras, c’est-à-dire + leurs bracelets, et eux, avec cette même ironie vengeresse que notre + chanson met dans la bouche de Clovis, feignent de comprendre qu’elle + leur demande leurs boucliers, sous lesquels ils l’écrasent. + +Cette triple histoire de fraudes sanglantes et de meurtres de famille +est couronnée par un trait final dont l’ironie est bien barbare. Il +devait être assez difficile, pour un Gallo-Romain comme Grégoire de +Tours, de pénétrer dans le sens véritable de l’exclamation de Clovis: +«Me voilà comme un étranger, et il ne me reste aucun parent pour me +porter secours, en cas d’adversité!» Le mot est si foncièrement +germanique qu’il faut, pour en saisir la portée, se rappeler l’état +social où se trouvait le peuple franc au jour de la conquête, l’absence +de toute protection publique, et le rôle important de la famille comme +institution protectrice de ses membres. C’est donc parmi les Francs +seuls que le propos de Clovis a pu être répété, et l’origine germanique +de l’histoire des meurtres reçoit de cette circonstance une confirmation +nouvelle. Et comme il n’y avait peut-être pas, dans le répertoire épique +de la nation, un seul morceau plus choquant pour les civilisés +gallo-romains, il est plus que probable qu’il fut plus vite oublié que +les autres. Aussi Frédégaire et l’auteur du _Liber Historiae_ ne +connaissent-ils toute l’histoire que par le seul Grégoire: encore le +moine neustrien ne reproduit-il que l’épisode de Ragnacaire; quant à +Frédégaire, il la raconte en quelques lignes, et trouve bon, par dessus +le marché, de glisser une grosse bévue dans son résumé de l’épisode de +Chlodéric[462]: preuve évidente que la tradition orale était muette pour +lui. + + [462] V. ci-dessus, p. 294, n. [439]. + +Est-ce un seul et même chant qui a contenu les trois épisodes, ou bien +chacun a-t-il été l’objet d’un poème particulier? Ceux qui penchent pour +la première opinion peuvent faire état d’une phrase qui revient à la fin +de chacun comme une espèce de refrain, et qui semble créer le lien de +continuité entre eux: _a) Regnumque Sigiberti acceptum cum thesauris, +ipsos quoque suae ditioni adscivit.--b) Quibus mortuis, regnum eorum cum +thesauris et populis adquesivit.--c) Quibus mortuis, omnem regnum et +thesaurus Chlodovechus accepit._ Ils peuvent trouver un autre argument +dans l’épiphonème de Clovis. Ce n’est pas après avoir tué Ragnacaire et +ses frères qu’il se trouve sans proches, et qu’il est fondé à se +plaindre de son isolement, c’est après qu’il a égorgé tous les membres +de sa famille que ses paroles sont vraies à la lettre. L’épilogue, hors +de toute proportion avec un épisode isolé, est au contraire le +couronnement naturel d’une série de récits du même genre, qui +aboutissent à l’extermination de toute la famille mérovingienne. Enfin, +si les trois épisodes avaient été fournis par des chants différents, +Grégoire n’aurait possédé aucun moyen pour les classer chronologiquement +entre eux, et son style, reflet toujours sincère de sa pensée, nous +aurait gardé la trace de ses hésitations. Au contraire, le _post haec_ +qui commence le second des trois épisodes montre qu’il n’existe pas de +doute, dans l’esprit de Grégoire, sur l’ordre dans lequel ils se +suivent: raison de plus pour croire qu’il les a trouvés classés ainsi +dans sa source même. Si cette supposition est admise, on expliquera +aisément pourquoi c’est l’histoire de Chararic qui a été la plus abrégée +par Grégoire: c’était l’épisode central, et le narrateur pressé devait +être plus tenté de résumer le milieu de son document que les deux +extrémités[463]. + + [463] Je suis, comme on le voit, entièrement d’accord avec M. Rajna, + p. 88 et suiv. que le récit de Grégoire est plutôt le résumé que la + traduction d’un chant épique. Le savant florentin semble cependant + aller trop loin lorsqu’il dit p. 89: Il tuono in molti luoghi è + assolutamente quello della storia, non della poesia. Je crois avoir + fait ressortir, au contraire, ce qu’il y a de profondément + légendaire dans la tonalité de l’ensemble, et cela malgré les + atténuations inévitables que l’histoire a subies dans le résumé + latin de l’évêque! + +Que croire maintenant de l’historicité de nos récits? A dire le vrai, il +est bien difficile de faire ici le départ de l’histoire et de la +légende. Accepter le fond, c’est-à-dire les meurtres, et rejeter le +détail épisodique, c’est là un de ces procédés arbitraires qu’une bonne +critique ne permet plus d’employer, d’autant qu’en l’occurrence il y a +tout lieu de croire qu’on ne ferait que répéter une opération déjà faite +par Grégoire. La réalité de l’annexion des divers royaumes francs à +celui de Clovis, et l’existence historique des personnages royaux +mentionnés dans nos récits, voilà la seule chose qui puisse être +affirmée avec quelque certitude; tout le reste flotte en plein +brouillard. La date même des événements est controversable. Grégoire les +fait descendre jusque dans les dernières années du règne de Clovis. En +effet, Sigebert et son fils Chlodéric vivent encore en 507, d’après lui, +puisque en cette année le dernier assiste à la bataille de Vouillé; or, +il nous dit d’autre part que le meurtre de Chararic eut lieu après celui +des princes ripuaires. Enfin, il place le meurtre de Ragnacaire et des +autres roitelets saliens tout à la fin du règne de Clovis, puisque, +après cela, ce roi se trouve à la tête de la Gaule entière, et que le +narrateur ne voit plus rien à mentionner que sa mort (_His ita +transactis apud Parisius obiit_). + +Cette chronologie a été attaquée. La plupart des critiques la +considèrent comme fort douteuse, et plusieurs intervertissent l’ordre +des faits. Giesebrecht va jusqu’à placer l’annexion des royaumes saliens +avant la victoire sur Syagrius (507-511). Junghans, suivi par Schrœder, +abonde dans le même sens et croit que la conquête de la Gaule par Clovis +serait inexplicable, s’il n’avait été auparavant que le chef d’une +petite tribu de Francs Saliens. Junghans croit de plus que, +contrairement à ce que dit Grégoire, Clovis doit avoir conquis les +divers royaumes saliens avant de s’être rendu maître de celui des +Ripuaires[464]. Ces divers arguments, pourquoi ne le dirais-je pas? me +touchent assez peu, et, sans vouloir avec M. Monod[465] et le crédule +Bornhak[466] prendre la défense de la chronologie de Grégoire, je ne la +crois guère menacée par des considérations aussi subjectives. On +pourrait objecter, il est vrai, que le passage où Clovis est montré +naviguant sur l’Escaut appartient à un temps où il n’avait pas encore +transporté sa résidence à Paris (507), mais il n’y a là qu’une +difficulté apparente. Les populations parmi lesquelles est née notre +chanson ont pu, ont dû parler du pays de l’Escaut comme du siège de la +monarchie de Clovis, parce qu’il l’avait été jusqu’alors, parce que le +transfert à Paris était tout récent et n’avait rien d’un fait définitif +et officiel, enfin, parce que c’est le propre de l’épopée de parler une +langue archaïque, et de s’habituer difficilement aux nouveautés. Pour +comparer les petites choses aux grandes, je dirai que Rome ne cessa pas +de rester la ville impériale aux yeux des populations, même après que +ses souverains l’eurent abandonnée: les légendes du moyen âge y firent +toujours vivre les empereurs, contrairement à la réalité historique. + + [464] Giesebrecht, _Geschichte des deutschen Kaiserzeit_ I, p. 72-73. + Junghans o. c. p. 119. Richter, _Annalen des fraenkischen Reichs im + Zeitalter der Merovingen_, Halle 1873, p. 44. + + [465] Dans Junghans o. c. p. 120, n. + + [466] Bornhak, _Geschichte der Franken unter den Merovingern_, + Greifswald 1863, p. 248, n. 3. + +Pour révoquer en doute l’ordre chronologique donné par Grégoire, il y a, +me paraît-il, une raison plus sérieuse: c’est l’absence de toute date +dans la source consultée par lui, et, par suite, le caractère arbitraire +et purement conjectural de celle qu’il a fixée lui-même. L’épopée, on le +sait, n’a pas de chronologie, et je crois ce point trop bien établi pour +qu’il soit encore nécessaire de le démontrer pour ce cas spécial. +Grégoire a donc été obligé de recourir au raisonnement pour assigner aux +faits ici racontés leur place dans l’histoire du règne de Clovis, et le +tout est de savoir si ses raisonnements sont exacts. Or, le fait de la +présence de Chlodéric à Vouillé étant établi, il s’ensuit que la mort de +ce dernier prince n’est pas antérieure à 507. Mais c’est tout, et il est +loin d’être certain que les autres meurtres soient postérieurs à +celui-là, l’ordre dans lequel ils ont eu lieu ayant fort bien pu être +interverti par la tradition populaire. Celle-ci, en effet, a groupé en +un seul chant toute l’histoire des accroissements de Clovis au détriment +des autres princes de sa famille, et les a de la sorte rapprochés de +manière à les présenter comme une suite continue d’événements enchaînés: +or, qui nous dit qu’ils se sont succédé, en réalité, dans cet ordre et +avec ces petits intervalles? Est-il vrai que Chararic ait péri après +Sigebert et son fils? Si, comme le dit la chanson, il a été immolé pour +avoir trahi Clovis lors de la bataille de Soissons, qui fut livrée en +486, n’est-il pas fort probable que la chose sera arrivée bien avant +507, et y a-t-il apparence que Clovis aurait laissé dormir sa rancune +pendant plus de vingt années au fond de son cœur?[467] Quoi qu’il en +soit de ces considérations, nous devons conclure que si la chronologie +de Grégoire n’est pas suffisamment garantie pour s’imposer, il est +impossible de lui en opposer une autre. + + [467] Junghans p. 119. + +Il n’est pas plus facile de retrouver la réalité de ces faits que leur +suite chronologique. L’histoire de Chararic et celle de Ragnacaire de +Cambrai ont subi un remaniement trop accentué pour que nous puissions +essayer d’en dégager l’élément réel: la trahison du premier et le +despotisme capricieux du second, allégués de part et d’autre comme la +justification des calamités qui les frappent, ont tout l’air de n’être +que des conjectures épiques[468]. Que faut-il retenir, d’ailleurs, des +aventures de Sigebert de Cologne et de son fils? Est-il vrai que +Chlodéric se soit rendu coupable de parricide, ou cette grave accusation +contre le prince étranger n’est-elle pas déjà inspirée par le besoin +national de toujours diminuer l’ennemi vaincu? Le Ripuaire Chlodéric, à +mon sens, peut fort bien avoir été, comme Gondebaud et comme +Amalasonthe, une des victimes de l’épopée salienne: les contradictions +du récit que Grégoire donne de la mort de Sigebert prouvent, dans tous +les cas, qu’il y avait deux versions de l’événement. Il semble bien +établi que Sigebert a péri de mort violente, mais il serait téméraire et +peut-être injuste d’aller plus loin. De toute manière, le conseil +insidieux donné par Clovis à Chlodéric appartient exclusivement à +l’épopée. S’il avait été réellement donné, la chanson populaire n’en +aurait rien su. Mais, dira-t-on, aurait-elle ainsi noirci à plaisir le +héros national s’il n’y avait pas eu un fait de trahison certain et +constaté? Je répéterai ici que le niveau moral des foules qui ont conçu +le Clovis épique n’était pas assez élevé pour leur permettre de se +rendre compte qu’elles le diminuaient au lieu de l’exalter, en lui +attribuant ces crimes barbares. Les nations se font leur héros idéal à +leur image et à leur ressemblance, et les couches populaires de ce +peuple franc dont la perfidie était proverbiale ont inconsciemment terni +la figure de Clovis. Cela se passe toujours ainsi. Les grands hommes +perdent plus qu’ils ne gagnent à passer par le prisme de l’épopée, et +Charlemagne, comme l’a fort bien montré M. Léon Gautier[469], est +incontestablement plus grand dans l’histoire que dans tous les poèmes de +la _Geste de France_. + + [468] Où Depping a-t-il appris ce qui suit: «Clovis s’étant défait, + par la trahison, de plusieurs chefs des Francs, entre autres de + celui qui occupait Cambrai (pourquoi ne pas nommer Ragnacaire?), le + fils de ce chef, craignant le même sort, se réfugia chez Guithlac ou + Godleik (il valait mieux dire Hygelac)... Guithlac prit la défense + du chef franc qui implorait son secours; il débarqua vers l’an 515 + dans le royaume d’Austrasie, et livra un district de ce pays au + pillage», etc. (_Hist. des expédit. maritimes des Normands_, I, p. + 60.) Il n’y a de vrai là que l’expédition de Hygelac en Frise (voir + ci-dessous ch. VII). Quant au rôle attribué au fils de Ragnacaire, + il n’en existe pas de trace dans les sources, qui ne connaissent + même pas ce personnage. On sait d’ailleurs par l’exclamation de + Clovis que, d’après la légende, il croyait avoir exterminé toute sa + famille. + + [469] _Les Épopées françaises_, 2e édit., t. III, p. 785 et suiv. Ces + considérations sont à lire. Cf. ce que M. Alf. Rambaud écrit au + sujet du tsar Ivan IV le Terrible, le héros des bylines russes: «Le + Terrible est moins cruel dans l’histoire que dans la légende; il est + plus humain que ne le souhaiterait l’épopée.» (_La Russie épique_, + p. 245.) + +Je crois donc peu de chose des crimes qui auraient favorisé l’avénement +de Clovis au trône des Ripuaires, et surtout j’écarte absolument le +complot de Clovis et de Chlodéric, ainsi que la trahison du second par +le premier. Je ne vois dans l’épisode de Chararic et de son fils qu’une +simple légende de traître puni dont le _substratum_ historique nous +échappe. Quant à celle de Ragnacaire de Cambrai, je la crois +singulièrement embellie, et la critique à laquelle je l’ai soumise plus +haut montre bien la part considérable qu’y peut revendiquer +l’imagination populaire. + +Résumons-nous. Par la guerre et par l’hérédité, Clovis est devenu le +maître de toutes les principautés barbares qui se partageaient la Gaule +Belgique, à peu près comme Philippe le Bon le devint un millier d’années +après lui. Les faits qui ont amené ces accroissements successifs, et qui +se sont passés au milieu des populations franques, ont eu pour celles-ci +un intérêt beaucoup plus grand que celui que leur présentaient ses +guerres au dehors: il est donc facile de comprendre que de bonne heure +on les ait réunis et chantés dans un poème spécial. Le besoin de motiver +et de dramatiser l’histoire a naturellement altéré leur aspect, et, +enfin, ils ont pris la couleur morale que pouvait leur donner le milieu +d’où ils sortaient[470]. + + [470] Il y aurait lieu d’ajouter encore un chapitre à l’histoire + poétique de Clovis, s’il était vrai, comme le croit M. P. Rajna, p. + 272, n. 2, que Grégoire de Tours attribue à Clovis un pélerinage en + Terre-Sainte. Voici le passage invoqué: Hic fertur in Oriente fuisse + ac loca visitasse sanctorum, ipsamque adisse Hierosolymam, et loca + Passionis ac Resurrectionis Dominicae, quae in Evangeliis legimus, + saepe vidisse. (Greg. Tur. II, 39.) Le maître de Florence s’est + positivement trompé ici: une lecture un peu attentive du contexte + montre en effet qu’il s’agit, non pas de Clovis, mais de l’évêque de + Tours Licinius, qui fut son contemporain. + + + + +CHAPITRE VI + +La deuxième guerre de Burgondie. + + +Le récit de la fin du royaume et de la dynastie des Burgondes est +empreint d’un cachet profondément épique. La tragique histoire de +Sigismond a je ne sais quoi d’ému et de douloureux dans l’accent, comme +si l’âme populaire qui l’a redite avait sympathisé avec les infortunes +qu’elle raconte, et qu’elle eût laissé quelque chose d’elle-même dans la +narration. Les grands dramaturges ont rarement eu sous la main un sujet +plus pathétique que ce drame intime, où, pour la première fois dans +cette poésie populaire, nous voyons la vie domestique jouer un rôle, et +où les sentiments du cœur humain se révèlent par les larmes qu’ils font +verser. + +Sigismond avait succédé à son père Gondebaud sur le trône de Burgondie. +Marié en premières noces avec une fille de Théodoric le Grand, il en +avait un fils nommé Sigéric. Sa seconde femme, comme fort généralement +les marâtres, ne pouvait pas supporter cet enfant, qu’elle ne cessait +d’accabler de ses vexations. Un jour de fête, Sigéric, reconnaissant sur +le corps de sa marâtre des habits qui avaient appartenu à sa mère, fut +ému d’indignation et lui déclara qu’elle n’était pas digne de les +porter. Pleine de fureur, la reine se mit alors à accuser l’enfant +auprès de son père: «Il voudrait, lui dit-elle, te tuer pour s’emparer +de ton royaume, et pour le réunir à celui de son grand-père Théodoric, +qu’il convoite également.» A force de répéter de pareilles accusations, +elle finit par déterminer le roi à faire périr son fils. Un jour que +Sigéric, ayant pris du vin, s’était endormi après l’heure de midi, +Sigismond le fit étrangler par deux esclaves qui lui passèrent un +mouchoir autour du cou et qui tirèrent chacun de son côté. Quand le +crime fut commis, le malheureux père s’en repentit; il se jeta sur le +cadavre de son fils, et pleura amèrement. On rapporte qu’un vieillard +lui dit: «C’est sur toi qu’il faut pleurer, sur toi qui écoutant des +conseils pervers, t’es laissé entraîner au parricide le plus cruel; mais +la victime innocente de ton crime n’a pas besoin de tes larmes.» +Sigismond se réfugia alors dans l’abbaye de Saint-Maurice d’Agaune, +qu’il avait enrichie de ses libéralités, et là, pendant plusieurs jours, +abîmé dans le jeûne et dans les larmes, il demanda pardon à Dieu. Après +y avoir établi la psalmodie perpétuelle, il revint enfin à Lyon. Mais la +vengeance divine marchait sur ses traces. + +«Vers ce temps, la reine Clotilde, s’adressant à son fils aîné Clodomir +et aux frères de celui-ci, leur dit: Si vous ne voulez pas que je me +repente des soins si tendres que j’ai consacrés à votre éducation, +souvenez-vous de mes griefs, et vengez la mort de mon père et de ma +mère. Animés par ces paroles, les trois princes se jetèrent sur la +Burgondie et attaquèrent Sigismond et son frère Godomar. Les Burgondes +furent vaincus, et Godomar prit la fuite. Quant à Sigismond, il tomba +dans les mains de Clodomir avec sa femme et ses enfants, au moment où il +allait se réfugier à Saint-Maurice, et il fut emmené captif à Orléans +ainsi que les siens. A peine les Francs avaient-ils tourné le dos, que +Godomar, rassemblant toutes ses forces, reprit l’offensive et s’empara +de toute la Burgondie. Clodomir, sur le point d’aller le combattre, +voulut se débarrasser d’abord de Sigismond en le tuant. Saint Avitus, +alors abbé de Micy, lui dit: «Si tu te souviens de la loi de Dieu, et +que, revenant à une meilleure inspiration, tu épargnes ces infortunés, +Dieu sera avec toi et tu obtiendras la victoire; si, au contraire, tu +les fais périr, tu tomberas toi-même aux mains de tes ennemis, tu +périras sous leurs coups, et il te sera fait à toi, à ta femme et à tes +fils, comme tu auras fait à Sigismond et aux siens.» Clodomir refusa +d’écouter le saint vieillard et répondit: «C’est une folie, lorsqu’on +marche contre ses ennemis, d’en laisser derrière soi et dans sa propre +maison; ayant les uns en face et les autres à dos, je serais pris entre +les deux. Il vaut mieux empêcher leur jonction; quand j’aurai tué l’un, +il me sera plus facile d’avoir raison des autres.» Il fit donc périr +Sigismond avec sa femme et ses fils à Coulmiers, bourgade d’Orléans, et +fit jeter leurs cadavres dans un puits, puis il gagna la Burgondie en +appelant au secours son frère Thierry. Thierry, sans égard pour les +liens qui le rattachaient à Sigismond, dont il avait épousé la fille, +promit à Clodomir de le rejoindre. Cependant les deux armées franques se +rencontrèrent à Vézeronce, dans le pays de Vienne, et en vinrent aux +mains avec celle de Godomar. Celui-ci s’enfuit avec les siens, et +Clodomir se mit à leur poursuite. Mais, s’étant laissé entraîné loin de +son armée, les soldats de Godomar l’attirèrent parmi eux en feignant +d’être des siens. L’imprudent se rendit à leur appel et tomba au milieu +de ses ennemis, qui lui coupèrent la tête et l’élevèrent au bout d’une +pique. A la vue de ce spectacle, les Francs, qui avaient refait leurs +forces, donnèrent une nouvelle fois la chasse à Godomar, taillèrent les +Burgondes en pièces et s’emparèrent du pays. Peu de temps après, +Clotaire épousa Guntheuca, la veuve de son frère Clodomir; quant à ses +enfants, leur grand’mère Clotilde les prit auprès d’elle lorsque les +jours de deuil furent passés. Ils étaient trois et s’appelaient +Theudoald, Gunthar et Clodoald[471].» + + [471] Greg. Tur. III, 5 et 6. + +Telle est cette lugubre histoire. C’est une de ces sombres trilogies de +l’expiation dont le génie populaire a si souvent déroulé les actes. +Sigismond a commis un crime, dont ses larmes, ses prières, ses +austérités et ses fondations pieuses n’ont pas lavé la trace sanglante. +Ce crime, il l’expiera par une fin tragique, et c’est le roi des Francs +qui sera l’instrument des vengeances de la Providence. Mais, si la +punition est juste, le crime par lequel Clodomir en devient l’auteur +appelle lui-même un châtiment[472], et ce châtiment, il le trouve dans +les champs fatals de Vézeronce, tandis que sa femme passera aux bras +d’un autre époux, et que ses enfants seront réservés à périr sous les +coups des frères de leur père. Ainsi sera satisfaite la justice divine, +et, toute faute ayant été expiée, l’ordre moral sera enfin rétabli sur +les cadavres des coupables. + + [472] Cf. ci-dessus, p. 307. + +Ce récit, traversé tout entier par l’idée d’une justice implacable qui +fait suivre toute faute par une expiation proportionnée, doit à cette +idée une profonde et réelle unité, qui en rattache étroitement les +divers épisodes l’un à l’autre. C’est comme une seule action tragique en +trois actes. Au premier, c’est le parricide de Sigismond. Au second, la +vengeance divine atteint le meurtrier. Au troisième, le cruel qui a été, +sans le savoir, l’instrument de la sentence divine tombe à son tour sous +les coups de l’éternelle justice. En outre, chacun de ces trois actes +constitue comme un petit drame isolé qui a son intérêt particulier, sans +compter celui qu’il tire de l’ensemble. Le tout est développé et exposé +avec un art qui, pour être instinctif, n’en est pas moins très réel, et +ne laisse pas de produire un grand effet. + +S’il s’agit d’apprécier la valeur historique du récit, nous nous +rappellerons tout d’abord que l’un des procédés les plus familiers de +l’imagination populaire consiste à expliquer toujours les grandes +catastrophes comme étant les châtiments providentiels des grands crimes: +idée qui, juste en elle-même, la conduit très souvent à chercher, et, +par suite, à imaginer les fautes qui ont dû provoquer les malheurs dont +elle est témoin. On serait donc facilement amené à se demander si la +conduite barbare de Clodomir n’a pas été inventée par la légende pour +fournir la justification de sa propre infortune, ou encore si le +parricide de Sigismond n’est pas l’explication factice du désastre dans +lequel il succomba. Je me hâte de dire que l’on ferait fausse voie dans +cette direction, et que les trois faits, pris dans leur ensemble, ont +une incontestable historicité. + +Notons d’abord, en ce qui concerne le premier, que le parricide de +Sigismond est attesté par Marius d’Avenches, qui dit formellement sous +la date de 522: Sigéric fut mis injustement à mort par ordre[473] de son +père. Il est impossible de révoquer en doute ce témoignage d’un homme du +pays, écrivant au milieu de souvenirs encore vivants, et d’après un +recueil d’_Annales burgondes_ qui ne pouvait avoir passé sous silence un +événement de cette nature. On objectera peut-être que le crime n’est pas +raconté dans la version authentique du _Passio S. Sigismundi +martyris_[474], mais qui ne voit qu’à moins d’être conçu d’une manière +absolument objective--ce qui n’est pas le cas--ce document ne pouvait +pas parler de ce qui était un acte flétrissant pour son héros? + + [473] His consulibus Segericus filius Sigismundi regis jussu patris + sui injuste occisus est. Marius a. 522. + + [474] Publié par Jahn, _Die Geschichte der Burgundionen und + Burgundiens_, Halle 1874, t. II, p. 504 et suiv. Le texte publié par + les Bollandistes, t. I de mai est interpolé d’après Frédégaire III, + 33, qui est lui-même le résumé de Greg. Tur. III, 5 et 6. + +Le crime de Clodomir n’est pas plus facile à contester. Il avait été +commis depuis trop peu de temps (523) pour qu’une quarantaine d’années +plus tard, ceux qui en avaient été les témoins ne pussent pas le +raconter à Grégoire. Une bonne partie de la population de Coulmiers +avait été contemporaine du fait; on y montrait encore le puits fatal. +D’ailleurs, Marius d’Avenches et le _Passio Sigismundi_ sont d’accord +avec Grégoire sur la manière dont périrent Sigismond et les siens. Le +premier, à la vérité, ne parle pas du théâtre du crime, et le second ne +le désigne que d’une manière vague, bien qu’exacte au fond, en disant +que c’est un endroit appelé la Beauce[475]. En effet, le pays d’Orléans +fait partie de la Beauce, et le témoignage de Grégoire reçoit ici une +confirmation aussi éclatante qu’inattendue, tant du silence de Marius +que du renseignement du _Passio_. + + [475] Hoc consule Sigismundus rex Burgundionum a Burgundionibus + Francis traditus est, et _in Francia_ in habitu monachali + _perductus, ibique cum uxore et filiis in puteo est projectus_. + Marius Aventic. + + Qui eum sub ardua custodiâ una cum conjuge et filiis Gisdeado et + Gundebado vinctum ad locum cujus vocabulum est Belsa perduxerunt + ibique puteum antiquitus constructum invenientes ut vesaniae suae + perfidiâ se satiarent capitali sententiae adjudicato capite deorsum + demerso, una cum conjuge et filiis suis in puteum jactaverunt. + _Passio S. Sigismundi_ c. 9, dans Jahn, o. c. II, p. 510. + +Enfin, aucun doute n’est possible sur la catastrophe de Vézeronce dans +laquelle périt Clodomir. La nation tout entière devait avoir retenu le +souvenir de cette bataille où elle avait laissé son roi; un très grand +nombre d’hommes, encore en vie au moment où écrivait Grégoire, avaient +pris part à l’expédition. D’ailleurs, l’événement est attesté aussi par +la chronique de Marius d’Avenches, qui est Burgonde[476]. + + [476] Godemarus frater Sigismundi rex Burgundionum ordinatus est. Eo + anno contra Clodomerem regem Francorum Viseroncia proeliavit, ibique + interfectus est Chlodomerus. Marius Avent. a. 524. + +La charpente de notre récit est donc composée d’événements réels, et la +tradition a, en somme, respecté leur caractère. On n’en peut pas dire +autant du détail, et c’est ici que l’imagination reprend ses droits. Je +crois la voir, dans chacun des trois épisodes, introduisant des +circonstances qui doivent motiver plus fortement l’action, et peignant +les tableaux divers avec des couleurs plus vives et plus éclatantes. + +L’histoire du trépas de Sigéric est évidemment embellie. Nous savons +tout au plus par Marius que ce jeune prince a péri injustement, +c’est-à-dire que son père a ordonné sa mort ou qu’il y a consenti. Tout +ce que Grégoire y ajoute est de provenance populaire. La narration est +si dramatisée, si pleine de couleur et de vie, que le travail de +l’imagination épique s’y laisse reconnaître d’une manière manifeste. Le +procédé particulièrement épique d’après lequel les motifs déterminants +des événements politiques sont toujours cherchés dans les détails de la +vie intime est ici des plus accusés. Un enfant voit les habits de sa +mère sur le corps de sa marâtre, il tient à cette occasion un propos +blessant pour celle-ci, et le voilà perdu, car toute une tragédie +sanglante sort de cette parole fatale, l’entraînant dans l’abîme avec sa +dynastie et avec son peuple. La parole sévère du vieillard, qui retentit +aux oreilles du roi pénitent avec la solennité du chœur de la tragédie +antique, n’est que la conclusion morale par laquelle la conscience +populaire se soulage après le récit de ce grand crime; elle sert de plus +à amener la suite d’une manière logique. D’autre part, la belle-mère +faisant périr les enfants du premier lit est un type qui apparaît au +moins aussi souvent dans la fiction que dans l’histoire. Il y a dans la +littérature du nord un titre spécial pour les récits qui la mettent en +scène: ce sont les _stjupmoedrasoegur_ ou _sagas de belles-mères_[477]. +A ces preuves du travail poétique dont le récit a été l’objet, nous +pouvons ajouter le singulier anachronisme du discours de la marâtre. +D’après elle, le jeune Sigéric rêve de devenir un jour le maître, non +seulement de la Burgondie, mais encore de l’Italie, qui a été possédée +par son grand-père Théodoric[478]. Or, à l’heure où elle parle (523), +Théodoric est encore parmi les vivants[479]; il ne mourra que plusieurs +années après (526). Il s’ensuit donc que le discours attribué à la +marâtre est légendaire, à moins toutefois qu’on ne veuille le considérer +comme une simple amplification de Grégoire. + + [477] Cf. R. Heinzel, _Ueber die Ostgothische Heldensage_ dans + _Sitzungsber. der K. Akad. der Wissensch. Philos. histor. Classe_. + Wien 1889, t. 114, p. 7. + + [478] Hic iniquos regnum tuum possedere desiderat, teque interfecto, + eum usque Italiam dilatare disponit, scilicet ut regnum, quod avus + ejus Theudoricus Italiae tenuit, et ipse possedeat. Greg. Tur. III, + 5. + + [479] La contradiction est signalée par A. Jahn, _Die Geschichte der + Burgundionen und Burgundiens_, t. II, p. 48, n. 2. + +Dans la seconde partie du récit, la légende a également intercalé un +motif purement poétique. La guerre, selon elle, aurait été entreprise +par les rois francs à l’instigation de leur mère Clotilde, qui leur +demandait de venger son père et sa mère. Comme nous avons montré plus +haut que Clotilde n’avait pas de parents à venger, il n’est pas besoin +d’autre preuve pour faire rejeter cette partie du récit. D’ailleurs, +même en supposant qu’elle ne fût pas écartée par l’argument négatif, +notre récit a un tel caractère d’invraisemblance qu’il est impossible de +le défendre en bonne critique. Si Clotilde est si âpre à la vengeance, +pourquoi n’a-t-elle pas armé le bras de son mari Clovis, et a-t-elle +attendu la mort de Gondebaud, son persécuteur, pour décharger sa colère +sur le fils innocent de celui-ci? Clovis, il est vrai, a fait la guerre +au roi des Burgondes, mais nullement à l’instigation de Clotilde, qui +n’apparaît pas une seule fois dans tout le récit de sa campagne: il l’a +entreprise à la demande de Godegisil, et parce qu’on lui avait fait de +magnifiques promesses, et il pense si peu à venger Clotilde qu’au moment +où Gondebaud va devoir se rendre à sa merci, il lui fait grâce contre la +promesse d’un tribut annuel. Gondebaud manque bientôt à ce dernier +engagement, n’importe: Clovis ne bouge plus, et Clotilde elle-même, qui +cette fois aurait si beau jeu à exciter son mari, garde le plus profond +silence et a totalement oublié ses griefs. Elle les oublie tant que vit +Gondebaud, qui en est l’auteur unique, elle les oublie tant que règne +Clovis, qui en devrait être le vengeur d’office: et c’est seulement +lorsque l’offenseur et le vengeur sont descendus tous les deux dans la +tombe, l’un depuis neuf ans, l’autre depuis douze, c’est lorsqu’il ne +reste plus personne à punir, que cette veuve retirée du monde, et qui +vit exclusivement pour la religion et pour les bonnes œuvres, loin de +ses fils, et n’ayant plus que la mort à attendre, sort soudainement +comme d’un sommeil, et s’avise de couronner une vie remplie de bonnes +œuvres en déchaînant une guerre fratricide dans laquelle périra son +propre sang[480]. En vérité, il faudrait des témoignages plus sérieux +que celui d’une tradition populaire pour nous faire admettre un tel +entassement d’invraisemblances! + + [480] Cette absurdité a frappé quelques écrivains qui, n’osant + d’ailleurs pas révoquer en doute le témoignage de Grégoire, ont + essayé de l’atténuer en attribuant une autre cause ou un autre + prétexte aux excitations de Clotilde. Ce serait, d’après eux, le + meurtre de Sigéric par son père qui l’aurait poussée à intervenir. + (Daguet, _Hist. de la Conféd. suisse_, p. 35; Jahn o. c. II, p. 51.) + Mais cette supposition contredit d’une manière formelle le texte de + Grégoire de Tours, que ces auteurs veulent sauver: autant vaut alors + l’abandonner tout à fait! Je n’ai pas besoin de dire que Gibbon, ch. + XXXVIII, et Henri Martin, _Hist. de France_, n’ont découvert ici + aucune invraisemblance: du moment qu’un crime est commis par un + personnage que l’Église catholique vénère parmi ses saints, ce crime + devient un point d’histoire incontestable pour certains historiens. + Je donne cependant la palme de la crédulité au brave Bornhak, selon + lequel Clotilde elle-même était excitée par le clergé catholique de + Tours. (_Geschichte der Franken unter der Merovingen_, p. 259.) Si + le pauvre homme s’était souvenu que le roi Sigismond était + catholique et que son peuple était en bonne voie de se convertir au + catholicisme, il se serait abstenu de cette nouvelle occasion de + dire une sottise. + +On voit d’ailleurs comment la légende a été amenée à introduire ici le +nom de Clotilde. Ainsi que je l’ai montré plus haut[481], l’imagination +populaire a vu dans la fin tragique de la dynastie burgonde le châtiment +de quelque grand forfait. Et comme les fils de Clovis ont été les +instruments de la justice divine contre leurs propres cousins, elle a dû +se dire qu’ils avaient eux-mêmes à venger une cause sacrée: celle de +leur mère. Ainsi fut créée d’abord la légende des crimes de Gondebaud, +dont nous avons fait justice; ainsi fut imaginée, plus tard, +l’intervention directe de Clotilde auprès de ses fils[482]. Cette +intervention, en soi, n’avait rien d’invraisemblable, et on conçoit +facilement que, croyant à la réalité des griefs de Clotilde contre ses +parents de Burgondie, on lui ait prêté une attitude de vengeresse. Mais +l’invraisemblance éclate du moment où l’épisode que nous discutons est +rapproché des autres histoires dont la reine des Francs est l’héroïne. +Alors, en effet, leur manque de cohésion devient manifeste: il apparaît +que chacune a été imaginée de toutes pièces et vit de sa vie propre. On +peut les souder entre elles; quant à les fondre en un tout logique +constituant une histoire suivie, cela est impossible. + + [481] Ci-dessus p. 245 et suiv. + + [482] On ne peut plus que sourire aujourd’hui en voyant de quelle + manière les apologistes, embarrassés par cette légende dont le + caractère leur échappait, se sont évertués à innocenter sainte + Clotilde. Ces avocats d’une cause excellente avaient de bien pauvres + arguments. Selon l’abbé Du Barral, les trois fils de Clotilde ont + affirmé mensongèrement qu’ils avaient été poussés par leur mère à + entrer en Burgondie, et cela pour tenir en échec leur aîné + Théodoric, qui était un rival redoutable et qui pouvait s’opposer à + leur expédition. «En tout cas, continue le docte abbé, si le + discours de Clotilde à ses fils n’a pas été une fable inventée par + ceux-ci, elle a pu l’être par quelques autres, par des courtisans, + par des narrateurs jaloux d’excuser la conduite des princes, + peut-être aussi par les ennemis de sainte Clotilde, par quelque + Aredius bourguignon. Et c’est ce récit habilement et méchamment + répandu dans les masses qui est parvenu à Grégoire de Tours.» + Toujours le thème de l’invention mensongère et intéressée à la place + de l’invention poétique et inconsciente: toujours la fraude à la + place de la poésie! Mais le pauvre abbé a lui même si peu de foi + dans ses conjectures, qu’il finit en supposant que le tout pourrait + bien être une interpolation! (_Annales de philos. chrétienne_, déc. + 1862.) Sur quoi M. Charles Barthélemy, dans son mauvais livre + intitulé _Erreurs et mensonges historiques_, t. V, se hâte de + proclamer, en invoquant Boissieu et Carlo Troya, qu’il n’a pas lus, + mais en se gardant de citer Du Barral qu’il copie, que l’histoire en + question n’est qu’une interpolation! + +Nous pouvons accorder plus de confiance à l’histoire du trépas de +Sigismond. La manière dont Grégoire de Tours en raconte la première +partie montre qu’ici encore, comme dans plusieurs rencontres +précédentes, il résume des données plus détaillées: _Sigismundus vero, +dum ad sanctos Acaunos fugire nititur, a Chlodomere captus cum uxore et +filiis captivus abducitur._ Le récit du _Passio Sigismundi_, dont nous +avons déjà eu l’occasion de constater l’exactitude, vient ici fort +heureusement ajouter au tableau les traits qui lui rendront la couleur +et la vie. + +«Trahi par un grand nombre de Burgondes qui avaient pactisé avec les +Francs, Sigismond s’était réfugié sur le mont Veresallis, où il vivait +dans la solitude. Alors tous les Burgondes, le trahissant ouvertement, +se donnèrent aux Francs, leur promettant de rechercher leur maître et de +le leur livrer enchaîné. A cette nouvelle, Sigismond se rasa la tête et +prit l’habit monastique. Il vivait au milieu de sa solitude montagneuse +dans les jeûnes et dans les austérités, lorsque quelques Burgondes +vinrent le trouver et lui promirent de le conduire en toute sécurité aux +tombeaux des saints martyrs d’Agaune. Mais, arrivé devant les portes du +monastère, l’infortuné tomba sur les cohortes de Burgondes et de Francs +qui l’attendaient. Un Burgonde du nom de Trapsta, traître envers son roi +comme Judas l’avait été envers son Dieu, mit la main sur lui; il fut +enchaîné et livré aux Francs. Mais ceux-ci, craignant que le sang +innocent ne retombât sur leurs têtes, chargèrent les Burgondes eux-mêmes +de le conduire au lieu de son supplice. Il fut donc emmené ainsi sous +bonne garde avec sa femme et ses fils Gisdead et Gundebad jusqu’à un +endroit nommé Belsa, etc.» (V. le reste plus haut.) + +Il n’y a dans tout ce récit rien qui ne paraisse absolument digne de +foi. L’exacte connaissance qu’a l’auteur des noms des principaux acteurs +de ce drame, et la précision de ses renseignements d’ailleurs dépourvus +de tout caractère poétique sont faits pour inspirer la plus grande +confiance. Sa narration cadre parfaitement avec celle de Grégoire, dont +elle nous ouvre l’intelligence en nous montrant ce qu’il y a derrière le +_dum ad sanctos Acaunos fugire nititur_. Elle-même est confirmée, dans +sa partie relative à la trahison des Burgondes, comme aussi dans un de +ses détails les plus caractéristiques, par le témoignage formel de +Marius, qui dit: «Sous ce consul, _le roi Sigismond fut livré aux Francs +par les Burgondes_, et conduit en France _sous l’habit monastique_; là +il fut jeté dans un puits avec sa femme et son fils.» + +Quant aux circonstances dans lesquelles Sigismond a péri selon Grégoire, +nous n’en voyons aucune qui puisse être considérée comme légendaire. Le +lieu du meurtre, la manière dont il fut accompli[483], le nombre des +victimes sont attestés soit formellement, soit implicitement, par trois +sources à la fois: rare et remarquable accord. Le seul fait qui ait pu +être embelli par la tradition populaire, c’est le dialogue du saint et +du roi. Que ce dialogue soit une amplification poétique, il n’est guère +possible d’en douter; la poésie populaire a naturellement arrangé les +paroles du saint en vue de leur donner le plus d’intensité dramatique +possible. La prédiction relative aux destinées de la femme et des +enfants de Clodomir vise des faits déjà accomplis; or, les deux aînés de +Clodomir ont péri en 532, et nous devons croire que sa veuve Guntheuca, +devenue après la mort de ce roi la femme de Clotaire I, aura succombé +aussi d’une manière tragique, bien que nous la perdions de vue à partir +de cette date, son nom n’étant plus prononcé dans nos sources. D’autre +part, la réponse de Clodomir au saint est tout ce qu’il y a de +légendaire. Parler d’ennemis qu’on laisse derrière soi, et du danger +d’être pris entre deux feux, alors qu’il s’agit d’un malheureux +prisonnier qu’on tient à sa merci, et au milieu de son propre pays, +c’est, ou bien une atroce plaisanterie, ou bien une distraction de +l’esprit populaire: dans les deux cas, elle trahit le travail de +l’imagination épique. La démarche du saint ne peut pas être révoquée en +doute, et on en devine assez la nature, mais l’entretien avec le roi est +une amplification. + + [483] La loi salique prévoit et punit le cas où on aurait jeté sa + victime dans un puits après l’avoir fait périr (XLI, 2 et 4): il + s’agit donc ici d’une pratique usitée chez les Francs.--Sur des + juifs tués à Tours et jetés dans un puits, cf. Greg. Tur. VII, 23. + +Enfin, l’épisode de la bataille de Vézeronce et de la mort tragique de +Clodomir, bien qu’historique au fond, a reçu aussi quelques +embellissements. Les faits étaient encore trop rapprochés pour que le +souvenir eût pu en être effacé, ou pour qu’ils pussent être entièrement +dénaturés. Mais déjà l’amour-propre national a répandu sur eux une +couleur moins déplaisante. Clodomir a péri dans la bataille, soit, +puisque aussi bien il n’est pas possible de le nier, mais il n’a +succombé qu’à la trahison, et son armée n’en a pas moins remporté la +victoire. Qui ne lit à travers ce récit que Clodomir a été vaincu en +réalité, et que son peuple s’est consolé de sa défaite en la +transformant quand même en une victoire? On n’imagine pas facilement un +ennemi, qui, mis en fuite, tend un piège à son vainqueur, parvient à +changer au dernier moment la défaite en un triomphe, et dresse au milieu +du carnage la tête du roi victorieux. Que ferait-il de plus s’il avait +remporté la victoire? D’ailleurs, le _reparatis viribus_ cadre mal avec +tout cet épisode: si les Francs sont vainqueurs, ils n’ont nul besoin de +réparer leurs forces pour mettre les Burgondes en fuite. Et puis, +immédiatement après, Grégoire lui-même nous montre Godomar dans la +paisible possession de son royaume, sans nous dire comment il l’aurait +reconquis. Ses ennemis francs doivent attendre huit ans avant de +reprendre les armes contre lui, et encore se ligueront-ils à deux et +essayeront-ils de mettre leur frère aîné Théodoric en tiers dans leur +alliance, tant il leur paraît un adversaire redoutable! Il y a donc, +dans le récit de Grégoire, plus qu’il n’en faut pour le rendre suspect, +et pour permettre de retrouver, sous la prétendue victoire des Francs, +un grave désastre qui aura frappé l’armée de Clodomir. Cette conjecture +va se changer en certitude si nous comparons la version du chroniqueur +franc avec celle de deux autres témoins, mieux informés et plus +indépendants d’esprit. + +Le premier est Marius d’Avenches. Il écrit sur place, d’après des +_Annales_, n’accueille aucune rumeur populaire, et se contente +d’enregistrer les faits tout nus. Or, voici ce que nous dit Marius: +_Cette année, Godomar combattit à Vézeronce contre Clodomir, roi des +Francs, et Clodomir y fut tué_[484]. Nul ne soutiendra, je pense, qu’il +y ait dans cette laconique notice autre chose que le récit de la défaite +de Clodomir. Or, lorsqu’il s’agit des événements burgondes, qui se sont +passés sous ses yeux, ou, tout au moins, sous les yeux de son bailleur +de renseignements, Marius mérite incontestablement plus de créance que +Grégoire. + + [484] Eo anno contra Chlodomerem regem Francorum Viseroncia + praeliavit, ibique interfectus est Chlodomeres. Marius Avent. a. + 524. + +Voici d’ailleurs un autre témoin qui, s’accordant au fond avec Marius, +ne laisse rien à désirer pour la précision des détails et pour +l’exactitude des informations. C’est le chroniqueur byzantin Agathias, +mort en 572, et qui nous a conservé beaucoup de renseignements de +première valeur sur les royaumes barbares de l’Occident: + +«Peu après, écrit Agathias, Clodomir marcha contre les Burgondes, nation +de race gothique, entreprenante et belliqueuse. Il périt au milieu de la +bataille, la poitrine traversée d’un dard. Lorsqu’il fut tombé, les +Burgondes, voyant sa longue chevelure flottante qui lui descendait +jusque sur le dos, reconnurent qu’ils avaient tué le chef des ennemis. +Car c’est la coutume des rois francs de ne jamais se couper les cheveux: +à partir de l’enfance, leur chevelure intacte flotte sur leurs épaules, +et les cheveux de devant, bien partagés, retombent des deux côtés... Les +Burgondes donc, ayant coupé la tête de Clodomir et l’ayant montrée à son +armée, y jetèrent l’épouvante et le désespoir, et tel fut l’abattement +des guerriers francs qu’ils ne voulurent plus combattre. Les vainqueurs +terminèrent la guerre de la manière qui leur parut la plus avantageuse, +et aux conditions qu’il leur plut de fixer. Quant aux débris de l’armée +franque, ils furent heureux de pouvoir regagner leurs foyers[485].» + + [485] Agathias, _Histor._ I, 3 (Bonn). + +Voilà qui est concluant. Le témoignage d’Agathias, qui est d’ailleurs un +ami du peuple franc, s’ajoutant à celui de Marius d’Avenches, et opposé +aux contradictions et aux invraisemblances du récit de Grégoire, montre +que celui-ci n’est autre chose, encore une fois, qu’un récit populaire +reproduit par notre chroniqueur à défaut de renseignement écrit. + +Je ne puis m’empêcher de faire ici une remarque qui trouve son +application dans d’autres épisodes encore de ce livre. C’est que +l’imagination populaire, qui s’est complu à développer l’histoire +tragique de Clodomir, semble s’être désintéressée de la guerre +victorieuse qui devait, quelques années après, venger la mort de ce +prince et mettre définitivement la Burgondie sous l’autorité des rois +francs. Lorsqu’il s’agit de célébrer des faits si glorieux, si flatteurs +pour l’amour-propre national, elle reste muette[486], elle qui s’est +étendue sur les douloureux épisodes qui ont obscurci l’éclat des armes +franques à Vézeronce. Pourquoi cela? C’est parce que rien n’est plus +naturel et plus ordinaire pour un peuple guerrier que le triomphe de ses +chefs; il semble qu’il n’en puisse pas être autrement, et la victoire de +la veille sera vite oubliée pour la victoire du lendemain. Rien, au +contraire, de plus stupéfiant, de plus inexplicable que sa défaite. +C’est pour l’amour-propre une blessure cuisante qui ne se ferme pas et à +laquelle il pense toujours. Coûte que coûte, il faut qu’il parvienne à +expliquer par quelque circonstance spéciale la honte du désastre. Partie +pour cette raison, partie aussi par suite de la sympathie spéciale des +peuples pour les héros qui ont péri, c’est autour de ceux-ci que se +concentre le travail poétique. On leur forme une légende qui rend compte +de leur mort de la manière la plus glorieuse pour eux; on s’arrange de +telle sorte que la défaite et la mort soient pour eux un triomphe plus +éclatant que la victoire elle-même. C’est cette persistante +préoccupation nationale autour de leurs noms qui les élève à la hauteur +de héros épiques. Achille, Sigfried, les Burgondes, Roland, doivent +surtout leur gloire à leur mort. Clodomir eût pu aspirer à des destinées +semblables, si l’imagination de son peuple n’avait pas été détournée de +sa mémoire par des sujets nouveaux, et si, à un moment donné, +l’apparition de la figure de Roland n’avait relégué dans l’ombre toutes +les physionomies poétiques apparentées à la sienne. + + [486] Voici tout ce que Grégoire de Tours trouve à en dire: + Chlothacharius vero et Childebertus in Burgundiam dirigunt, + Agustidunumque obsedentes, cunctam, fugato Godomaro, Burgundiam + occupaverunt, III, 11. + + + + +CHAPITRE VII + +La guerre de Frise ou l’invasion danoise. + + +Le roi Théodoric d’Austrasie, fils aîné de Clovis, a été, comme son +père, le héros de plus d’une chanson épique. C’est ce qu’affirme +formellement l’anonyme du IXe siècle mentionnant le nom de Théodoric +parmi ceux des ancêtres de Charles que la voix populaire est habituée à +célébrer[487]. Et ce nom a acquis de bonne heure une telle célébrité +poétique, que le _Chant du voyageur_, poème anglo-saxon du VIIe siècle, +le mentionne, seul de tous les rois francs, au milieu des héros les plus +fameux de la légende et de l’histoire[488]. D’autre part, il n’était pas +moins répandu dans les souvenirs poétiques des Saxons du continent, et, +au Xe siècle, Widukind, leur premier chroniqueur, le met en scène comme +un personnage parfaitement connu de son peuple[489]. Seulement, il était +exposé à être confondu plus d’une fois avec son illustre homonyme, le +héros de l’épopée ostrogothique. Aussi se préoccupa-t-on de bonne heure +de le désigner par une épithète qui permît de distinguer ces deux +personnages. Comme Théodoric l’Ostrogoth restait naturellement le +Théodoric par excellence, qui n’avait pas besoin d’épithète, il fut, +lui, Théodoric le Franc, ou comme disaient les barbares, Théodoric le +Hugue (Huga Theodoricus). Huga ou Hugo était en effet, dès le VIIe +siècle, le nom sous lequel la poésie barbare se plaisait à désigner les +Francs[490]. Sous ce nom de Hugo-Theodoricus, ou, selon la forme +allemande, de Hug-Dietrich, Théodoric d’Austrasie est entré dans +l’épopée germanique, et y a occupé une position pleine d’éclat et de +gloire. Pendant que son souvenir se perdait parmi les populations de +langue romane, qui n’avaient eu avec lui que des rapports lointains, il +retentissait de proche en proche parmi toutes les tribus +germaniques[491]. Si défigurée que puisse être son histoire dans le +poème de _Hug-Dietrich_, dont nous avons conservé la rédaction du XIIIe +siècle[492], elle y est toutefois comme le germe fécond duquel est +sortie toute la riche efflorescence de l’imagination populaire. + + [487] V. ci-dessus p. 53. + + [488] Theodoric weold Froncum. _Widsyth_ o. 24 (Grein-Wülcker, + _Bibliothek der angelsaechsischen Poesie_. Kassel 1883, t. I, p. 2.) + + [489] Widukind I, 9 (Pertz, _Scriptor._ III, 420). + + [490] Hugo Theodoricus iste dicitur, id est Francus, quia olim omnes + Franci Hugones vocabantur a suo quodam duce Hugone (_Annal. + Quedlinburg._ dans Pertz, _Script._ III, p. 31). On pourrait être + tenté de rapporter l’origine de ce nom à Hugues Capet, duc des + Francs, et à son père Hugues le Grand, et peut-être est-ce en effet + la pensée de l’auteur des _Annales_, qui écrivait au XIe siècle. + Mais c’est une erreur. Non seulement, dès le Xe siècle, Widukind + donne le nom de Huga à Clovis (Wid. I, 9), mais déjà le Beowulf, qui + est du VIIIe siècle, nomme les Francs Hûgas, v. 2195 et 2503. + + [491] K. Müllenhoff, _Die Austrasiche Dietrichssage_. + + [492] Publié dans le t. III du _Heldenbuch_ de K. Müllenhoff par + Jannicke, où il constitue proprement l’introduction du Wolfdietrich + B. + +Si donc, de très bonne heure, les Francs ont chanté leur roi Théodoric, +ne sommes-nous pas fondés à supposer qu’un écho de leurs chants pourrait +bien avoir passé dans les récits de leurs chroniqueurs? Cela est +d’autant plus probable que Grégoire et ses successeurs ne possédaient +aucun renseignement écrit sur le règne de ce prince, non plus que sur +celui de son fils. Ils devaient donc forcément recourir à la tradition +orale. Et celle-ci, sans doute, avait déjà revêtu la forme rythmique, +car, est-il besoin de le répéter? c’est au lendemain des événements que +naissent les chansons épiques, et si elles n’apparaissaient +immédiatement après eux, le souvenir s’en perdrait, et elles ne +pourraient plus éclore par la suite. Voyons ce que nous apprenons à cet +égard dans la chronique de Grégoire[493]. + + [493] C’est le cas de rappeler ici les judicieuses paroles de M. G. + Paris: «A mon sens, il n’y a pas de tradition historique orale; les + faits les plus importants s’oublient s’ils ne sont pas conservés par + des récits poétiques.» (_Romania_, t. XIII (1884), p. 602.) Cf. + Darmesteter, _Revue critique_, t. XVIII (1884), p. 301: «Les plus + grands événements historiques passent sur le peuple sans laisser de + traces dans sa mémoire. La génération contemporaine en emporte avec + elle le souvenir dans l’oubli de la tombe, à moins qu’un poème dicté + à son auteur par l’impression immédiate des faits, devenu ensuite + populaire, n’en transmette la tradition aux générations futures.» + +Théodoric d’Austrasie y figure dans deux épisodes poétiques. Le premier, +c’est la guerre qu’il eut à soutenir en Frise contre les pirates danois. + +«En 515, nous dit Grégoire, les Danois, sous la conduite de leur roi +Chochilaicus, vinrent avec une flotte attaquer les Gaules. Ayant +débarqué, ils ravagèrent un _pagus_ du royaume de Théodoric, et firent +un grand nombre de captifs qu’ils entassèrent dans leurs vaisseaux avec +le reste du butin, puis ils se préparèrent à regagner leur patrie. Assis +sur le rivage, le roi attendait que la flotte prît le large pour la +suivre. Mais, la nouvelle du désastre étant parvenue à Théodoric, il +envoya son fils Théodebert avec une forte armée et bien équipé. +Théodebert tua le roi, vainquit les pirates dans une bataille navale, et +leur reprit leur butin, qu’il rendit aux indigènes[494].» + + [494] Greg. Tur. III, 3. + +Tel est le récit de Grégoire de Tours, auquel je me suis borné à ajouter +la date de l’événement. Frédégaire et le _Liber Historiae_ le +reproduisent en le résumant; de plus, le _Liber_, toujours préoccupé de +la précision géographique, désigne le _pagus Hattuarius_ comme le +théâtre de la lutte[495]. + + [495] Fredeg. III, 30-31. _Liber Hist. Franc._ 19. Sur la part qui + reviendrait dans l’expédition de Hygelac à un prétendu fils de + Ragnacaire de Cambrai, comme le soutient Depping dans son _Hist. des + expéd. marit. des Normands_ I, p. 60, voir ci-dessus, p. 315, n. + [468]. + +C’était un sujet hautement épique, cette rencontre à main armée des deux +peuples sur les rivages de la Frise, et il était bien fait pour ne pas +tomber dans l’oubli d’un peuple belliqueux et ami de la gloire. Rentrés +dans leur patrie, après les sanglantes aventures qu’ils avaient eues en +pays franc, les aventuriers scandinaves ont eu à répondre aux épouses et +aux vierges qui s’informaient des héros aimés. On devine avec quels +accents ils auront raconté la fin de ces braves. D’emblée, les +narrateurs étaient en pleine épopée, et le rythme devait accourir de +lui-même à des récits qui le sollicitaient avec tant d’énergie. Dès le +lendemain, la gloire de Hygelac était sur toutes les bouches, et +l’imagination se portait avec un intérêt passionné vers les vaillants +qui dormaient là-bas sur la côte étrangère, après avoir offert un large +festin de cadavres aux loups du combat et aux corbeaux d’Odin! Ainsi +naquit, chez les Scandinaves, le chant d’Hygelac, et il était achevé +depuis longtemps lorsque, à la fin du VIIe siècle, le Beowulf fut mis +par écrit en Angleterre. Voici de quelle manière on en peut reconstituer +les lignes principales, grâce aux allusions qui y sont faites à +plusieurs reprises dans le vieux poème: + +Hygelac, roi des Goths de la Suède, avait fait une descente en Frise, +dans le pays des Hetvares[496]. Dans le combat qui s’engagea entre lui +et les guerriers francs, le sort des armes lui fut contraire. Ses +guerriers jonchèrent le champ de bataille, et lui-même succomba dans la +mêlée, pendant que sa cuirasse et son collier tombaient entre les mains +des Francs. Son vainqueur, qui s’appelait Daeghrefn, ne se réjouit pas +de sa victoire ni des dépouilles du roi, car un des guerriers de +celui-ci, Beowulf, se jeta sur lui, et, sans se servir de l’épée, le fit +périr en lui broyant les os de la poitrine sous sa cotte de mailles. +Lorsque les débris des vaincus regagnèrent leur flotte, Beowulf avait +trente blessures, mais les Hetvares avaient pâti autant que leurs +ennemis, et il n’y en eut pas beaucoup d’entre eux qui revirent leur +foyer[497]. + + [496] C’est Grundtvig qui a le mérite d’avoir le premier établi + l’identité de Chochilaicus avec Hygelac et des Hetvares du Beowulf + avec les Hattuarii (_Dannevirke_ 1817, t. II, p. 284, cité par K. + Müllenhoff _Z. f. d. A._ VI, p. 437). + + [497] Beowulf (ed. Heyne, Paderborn 1873) 1206-1215, 2355-2367, + 2502-2509, 2911-2922. + +Ce récit s’accorde trait pour trait avec celui de nos sources franques, +et les complète sous quelques rapports. A la vérité, il fait de Hygelac +un roi des Goths et non des Danois: mais en cela, il se borne à préciser +ce qui est vague chez Grégoire: en effet, sous le nom collectif de +_Dani_ ou de _Nordmanni_, les écrivains francs, même au IXe siècle +encore, étaient habitués à désigner indistinctement tous les +Scandinaves. Par contre, le poème anglo-saxon n’a pas plus de précision +en parlant de l’ennemi étranger, puisqu’il se sert pour le désigner de +quatre noms différents, Frisons, Hetvares, Francs et Hugas. Il s’agit +ici d’un même peuple, pris tantôt dans son ensemble et tantôt dans sa +partie. Le _pagus Hattuarius_, indiqué par le _Liber Historiae_ comme le +pays où eut lieu l’action, appartenait précisément à la Frise, qui, +envisagée dans le sens large du mot, allait depuis les confins du +Danemark jusqu’aux bouches de l’Escaut et jusqu’aux portes de Bruges. Ce +pays faisait partie du royaume des Francs ripuaires, et c’est pourquoi +les Hetvares sont ici mentionnés, d’un côté sous leur nom géographique +de Frisons, de l’autre sous l’expression politique de Francs. Quant à +_Hugas_, c’est, comme on l’a vu plus haut, l’appellation poétique sous +laquelle les peuples barbares voisins des Francs désignaient ce peuple. + +C’est donc bien, comme le dit notre source neustrienne, dans le _pagus +Hattuarius_, alors compris dans le royaume de Théodoric I, que fut +livrée la bataille, et nous devons nous figurer les Scandinaves comme +ayant pénétré assez loin dans les terres en remontant le cours de la +Meuse, selon le procédé que nous les voyons employer au IXe siècle. +Ainsi s’explique le récit de Grégoire, d’après lequel Théodoric, +apprenant leur descente dans son pays, envoie contre eux son fils +Théodebert, qui leur inflige une défaite, et leur reprend le butin et +les captifs entassés sur leur flotte. Une fois les pirates taillés en +pièces, cette flotte était en réalité prisonnière sur le cours du +fleuve, à une distance assez considérable de la mer, et il suffisait de +mettre la main dessus. + +Le poème anglo-saxon nous donne sur la bataille elle-même des +indications qui laissent deviner un tableau fort dramatisé. +Naturellement, il diminue autant que possible le désastre subi par les +Scandinaves, et, s’il ne peut nier la mort de Hygelac, ni la fuite de +son armée, il répand du moins sur ces tristes souvenirs un rayon de +gloire. Il veut que Beowulf ait vengé son maître, et que les ennemis +aient payé cher leur succès. Cela est dans l’ordre, et nous devons +reconnaître ici la constance des lois épiques chez tous les peuples. + +Je ferai remarquer que le nom de Daeghrefn, donné au meurtrier de +Hygelac, est le corrélatif saxon du franc Dagoramn, et qu’il désigne +peut-être un personnage historique[498]. A la vérité, nos sources +franques, si laconiques dans la mention de cet épisode, ne nous parlent +pas de lui et laissent au jeune Théodebert toute la gloire de la +journée, mais leur silence est loin d’être une preuve, et il est fort +peu probable que l’auteur du Beowulf ait inventé le nom de Dagoramn. + + [498] Le nom de Dagoramnus fait défaut dans le répertoire de + l’onomastique franque, tel du moins qu’il est dressé par Foerstemann + dans son _Altdeutsches Namenbuch_. Cependant, il est composé de la + manière la plus régulière, et correspond à une idée poétique que + nous retrouvons précisément dans le Beowulf. _Dagoramnus_ c’est le + _corbeau du jour_, c’est-à-dire le corbeau qui annonce le jour; + voyez Beowulf 1802, ed. Heyne: _Od that refn blaca heofenes wynne + Blid-heord bodode_, c’est-à-dire: jusqu’à ce que le noir corbeau + annonçât d’un cœur allègre la joie du ciel (= le soleil). + +On voudrait posséder encore le chant danois sur l’invasion de la Frise: +il serait un des plus intéressants parmi ceux que nous fournit la +littérature scandinave. Malheureusement, nous ne le connaissons plus que +par les allusions du Beowulf, et il n’y a pas lieu d’espérer qu’on en +retrouvera jamais autre chose. Aussi, au lieu de continuer mes +recherches du côté de la poésie du nord, me retournerai-je vers nos +chroniqueurs francs pour voir si je n’y trouverai pas quelque trace de +l’existence d’un chant épique sur ce sujet. + +Il n’est pas probable qu’un épisode pareil ait passé inaperçu de la +poésie franque. Quoi de plus émouvant que cette descente de la flotte +ennemie, et ce pillage opéré par des aventuriers que les eaux du fleuve +amenaient jusqu’au cœur du pays? Et, d’autre part, quoi de plus glorieux +que la libération du sol et la reprise du butin et des captifs aux +pirates? Les poètes populaires n’avaient pas tous les jours un si beau +sujet à traiter, et les poètes ne manquaient pas en Frise, témoin ce +vieil aède aveugle du nom de Bernlef, qui chantait les exploits et les +guerres des rois du temps passé, et qui, guéri de sa cécité par saint +Luidger, devint désormais le catéchiste de son peuple[499]. + + [499] _Vita Luidgeri_ dans Pertz, _Script._ III, p. 412. + +Ce qui est certain, c’est que Grégoire de Tours n’a pu avoir +connaissance de l’événement que par la voix populaire, puisque, comme je +l’ai montré plusieurs fois, il ne possédait aucune tradition écrite sur +le règne des fils de Clovis. Que cette tradition populaire se fût déjà +fixée dans un chant épique, cela n’est pas seulement fort vraisemblable +en soi, cela est également suggéré par le récit même de notre +chroniqueur. D’où, sinon d’une narration poétique, serait tiré ce détail +si pittoresque et si vivant: _oneratis navibus... rex eorum in litus +resedebat, donec navis alto mare compraehenderent ipse deinceps +secuturus_. Il y a là tout un tableau. Ce roi surpris au milieu des +agréables préparatifs du retour victorieux a manifestement passé sous +les yeux du narrateur ecclésiastique dans cette vive et saisissante +image, et Grégoire ne nous l’aurait pas peint avec ce relief énergique +s’il ne l’avait vu, en quelque sorte, vivre et agir dans sa source +populaire. + +Mais à ces conjectures, qui n’ont d’autre base que leur propre +vraisemblance, nous sommes en état d’ajouter la preuve positive que la +poésie populaire, chez les Francs des Pays-Bas, s’était réellement +occupée de l’histoire de Chochilaïc. Au IXe et au Xe siècle, dans une +île située vers l’embouchure du Rhin, on montrait des ossements d’une +grandeur prodigieuse qu’on disait être ceux du roi Hunglac. Les +populations accouraient de loin pour les voir, et racontaient des +merveilles de ce souverain, qui, à l’âge de douze ans, était déjà +tellement fort, que son cheval ne pouvait plus le porter[500]. + + [500] Voir la notice conservée dans un ms. de Phèdre du Xe siècle, + ayant appartenu à Pierre Pithou. Elle a été reproduite, après Berger + de Xivrey, _Traditions tératologiques_, Paris 1836, et d’autres, par + Haupt, _Zeitschrift für deutsches Alterthum_, t. V (1845), p. 10. + Müllenhoff (_ibid._ t. XII, p. 287) conjecture avec raison que + c’étaient sans doute les ossements de quelque baleine ou autre + cétacé qui avaient été pris pour ceux d’un homme gigantesque. Rien + de plus fréquent qu’une méprise de ce genre. V. saint Augustin, _De + civitate Dei_ XV, 9: Vidi ipse non solus, sed aliquot mecum in + Uticensi litore molarem hominis dentem tam ingentem, ut si in + nostrorum dentium modulos minutatim concideretur, centum nobis + videretur facere potuisse. Sed illum gigantis alicujus fuisse + crediderim. Sur quoi Poujoulat, _Hist. de saint Augustin_ (5e édit. + Tours 1866, t. II, p. 283) fait observer qu’il s’agissait sans doute + d’une dent de quelque animal antédiluvien. J’ajouterai que rien, à + mon sens, n’a plus contribué à répandre la créance aux géants de + l’antiquité que les découvertes faites à diverses reprises + d’ossements fossiles gigantesques, qu’on était toujours disposé à + attribuer à des êtres humains. + +Cette tradition, qui nous serait entièrement inconnue si le hasard ne +l’avait fait retrouver dans un vieux manuscrit fort étranger à notre +sujet, fournit, à mon sens, l’explication de la couleur poétique revêtue +par le récit de Grégoire. Elle confirme la supposition que Chochilaïc +était de bonne heure entré dans le domaine de la chanson épique. Il doit +y avoir eu la vie longue, puisqu’à plusieurs siècles de distance il +n’était pas encore oublié, et se trouvait même transformé en un +personnage gigantesque, dont l’imagination aurait fait un monstre ou un +demi-dieu, si la religion chrétienne ne l’avait confiné dans le monde +des réalités. Grégoire de Tours, cela va sans dire, avait entendu la +tradition sous une forme bien moins altérée, et nous n’avons aucune +raison de croire qu’elle eût déjà abandonné le terrain de l’histoire +pure au moment où il la mit par écrit. Le ton seul était celui de la +poésie héroïque, le récit lui-même était la fidèle reproduction de +l’événement. Mais, au fur et à mesure qu’il se répandit, il alla en +s’altérant dans le sens indiqué par les lois de l’épopée. Si, selon +l’ingénieuse conjecture de M. Rajna[501], il a fait partie du répertoire +de Bernlef, l’aède frison du IXe siècle, nul doute qu’il n’y ait déjà +revêtu une forme plus poétique et plus riche que dans le résumé de +Grégoire. + + [501] Rajna p. 110. + +Quoi qu’il en soit, la chanson franque sur Chochilaïc n’est pas la seule +trace de la vie poétique aux Pays-Bas. Trois siècles et demi plus tard, +une même inspiration devait dicter le _Ludwigslied_ aux habitants de la +même contrée, visités par le même ennemi et vainqueurs dans les mêmes +conditions. Mais le _Ludwigslied_, lui aussi, avait disparu, de telle +sorte qu’il a fallu un hasard aussi rare qu’heureux pour le rendre au +monde savant[502]. Que d’autres chants ont cessé de retentir sans avoir +laissé la moindre trace, et quelle richesse ne doit pas avoir eue le +répertoire épique des Francs, à en juger d’après le flot abondant de +poésie populaire qui jaillit sur nos pas, chaque fois qu’en remuant le +sol des traditions anciennes, nous parvenons jusqu’aux sources vives de +l’histoire! + + [502] On sait que le manuscrit de ce document, trouvé par Mabillon à + l’abbaye de Saint-Amand, et publié d’après sa copie par Schilter en + 1696 à Strasbourg, a été retrouvé de nos jours par Hoffmann von + Fallersleben, qui en a donné une nouvelle édition dans _Elnonensia_, + publié par lui et par Willems, Gand 1837. + + + + +CHAPITRE VIII + +La guerre de Thuringe. + + +«Cependant trois frères, Baderic, Hermanfried et Berthar, tenaient le +royaume des Thuringiens. Hermanfried se rendit, par la force, maître de +son frère Berthar et le tua. Celui-ci laissa orpheline en mourant sa +fille Radegonde; il laissa aussi des fils dont nous parlerons dans la +suite. Hermanfried avait une femme méchante et cruelle, nommée +Amalaberge, qui semait la guerre civile entre les frères. Un jour son +mari, se rendant au repas, trouva seulement la moitié de la table +couverte, et, comme il demandait à sa femme ce que cela voulait dire: +«Il convient, dit-elle, que celui qui se contente de la moitié du +royaume, ait la moitié de sa table nue.» Excité par ces paroles et +d’autres semblables, Hermanfried s’éleva contre son frère, et envoya +secrètement des messagers au roi Théodoric, pour l’engager à l’attaquer: +«Si tu le mets à mort, nous partagerons par moitié ce pays.» Celui-ci, +réjoui de ce qu’il entendait, marcha vers Hermanfried avec son armée; +ils s’allièrent en se donnant mutuellement leur foi, et partirent pour +la guerre. En étant venus aux mains avec Baderic, ils écrasèrent son +armée, le firent tomber sous le glaive, et, après la victoire, Théodoric +retourna dans ses possessions. Mais ensuite, Hermanfried, oubliant sa +foi, négligea d’accomplir ce qu’il avait promis au roi Théodoric, de +sorte qu’il s’éleva entre eux une grande inimitié. + +. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + +«Après cela, Théodoric, qui n’avait point oublié le parjure +d’Hermanfried, roi de Thuringe, appela à son secours son frère Clotaire, +et se prépara à marcher contre Hermanfried, promettant au roi Clotaire +sa part du butin, si la bonté de Dieu leur accordait la victoire. Ayant +donc rassemblé les Francs, il leur dit: «Ressentez, je vous prie, avec +colère, et mon injure, et la mort de vos parents. Rappelez-vous que les +Thuringiens sont venus attaquer violemment nos parents, et leur ont fait +beaucoup de maux; que ceux-ci, leur ayant donné des ôtages, voulurent +entrer en paix avec eux; mais eux firent périr les ôtages par différents +genres de mort, et, revenant se jeter sur nos parents, leur enlevèrent +tout ce qu’ils possédaient, suspendirent les enfants aux arbres par le +nerf de la cuisse, firent périr d’une mort cruelle plus de deux cents +jeunes filles, les liant par les bras au cou des chevaux, qu’on forçait, +à coups d’aiguillons acérés, à s’écarter chacun de son côté, en sorte +qu’elles furent déchirées en pièces. D’autres furent étendues sur les +ornières des chemins, et clouées en terre avec des pieux; puis on +faisait passer sur elles des chariots chargés; et, leurs os ainsi +brisés, ils les laissaient pour servir de pâture aux chiens et aux +oiseaux. Maintenant Hermanfried manque à ce qu’il m’a promis, et néglige +entièrement de s’acquitter. Nous avons le droit de notre côté; marchons +contre eux avec l’aide de Dieu.» Les Francs, ayant entendu ces paroles, +et indignés de tant de crimes, demandèrent, d’une voix et d’une volonté +unanimes, à marcher contre les Thuringiens. Théodoric, prenant avec lui, +pour le seconder, son frère Clotaire et son fils Théodebert, partit avec +son armée. Cependant les Thuringiens avaient préparé des embûches aux +Francs: ils avaient creusé, dans le champ où devait se livrer le combat, +des fosses dont ils avaient caché l’ouverture au moyen d’un gazon épais, +en sorte que la plaine paraissait unie. Lorsqu’on commença donc à +combattre, plusieurs des chevaux des Francs tombèrent dans ces fosses, +ce qui leur causa beaucoup d’embarras; mais lorsqu’ils se furent aperçus +de la fraude, ils prirent leurs mesures pour s’en garer. Enfin, les +Thuringiens, voyant qu’on faisait parmi eux un grand carnage, et que +leur roi Hermanfried avait pris la fuite, tournèrent le dos, et +arrivèrent au bord du fleuve de l’Unstrut; et là, il y eut un tel +massacre de Thuringiens que le lit de la rivière fut rempli par les +cadavres amoncelés, et que les Francs s’en servirent comme de pont pour +passer sur l’autre bord. Après cette victoire, ils prirent le pays et le +réduisirent sous leur puissance. Clotaire, en revenant, emmena captive +avec lui Radegonde, fille du roi Berthar, et la prit en mariage; il fit +depuis tuer injustement son frère par des scélérats[503]. Elle, se +tournant vers Dieu, prit l’habit religieux et se bâtit un monastère dans +la ville de Poitiers. Elle s’y rendit tellement excellente dans +l’oraison, les jeûnes, les aumônes, qu’elle acquit un grand crédit parmi +les peuples. + + [503] Cf. le poème de Fortunat, _De excidio Thuringiae_, 125. + + Qualiter insidiis insons cecidisset iniquis + Oppositâque fide raptus ab orbe fuit. + + (Pertz, _Script. Antiquiss._ IV, p. 274.) + +«Tandis que les rois francs étaient encore en Thuringe, Théodoric voulut +tuer Clotaire, son frère; et, ayant disposé en secret des hommes armés, +il le manda vers lui, comme pour conférer de quelque chose en +particulier; puis, ayant fait étendre dans sa maison une toile d’un mur +à l’autre, il ordonna à des hommes armés de se tenir derrière, mais +comme la toile était trop courte, les pieds des hommes armés parurent +au-dessous à découvert; ce qu’ayant vu Clotaire, il entra dans la +maison, armé et accompagné des siens. Théodoric comprit alors que son +projet était connu: il inventa une fable, et l’on parla de choses et +d’autres. Puis, ne sachant de quoi s’aviser pour faire passer sa +trahison, il donna à Clotaire, dans cette vue, un grand plat d’argent. +Clotaire lui ayant dit adieu, et l’ayant remercié de ce présent, +retourna dans son logis. Mais Théodoric se plaignit aux siens d’avoir +perdu son plat sans aucun motif, et dit à son fils Théodebert: «Va +trouver ton oncle[504], et prie-le de vouloir te céder le présent que je +lui ai fait.» Il y alla, et obtint ce qu’il demandait. Théodoric était +très habile en de telles ruses. + + [504] _Patruum tuum_. C’est la leçon de B5 et C1, et il faut la + préférer à _patrem_, qui est celle de tous les autres manuscrits, + mais qui est manifestement fautive. + +«Lorsqu’il fut revenu chez lui, il engagea Hermanfried à venir le +trouver, en lui donnant sa foi qu’il ne courait aucun danger; et il +l’enrichit de présents honorifiques. Mais un jour qu’ils causaient sur +les murs de la ville de Tolbiac, Hermanfried, poussé par je ne sais qui, +tomba du haut du mur, et rendit l’esprit. Nous ignorons par qui il fut +jeté en bas; mais plusieurs assurent que dans cette affaire la ruse de +Théodoric éclata manifestement.» + +Tel est le récit de Grégoire de Tours[505]. + + [505] Greg. Tur. III, 4, 7 et 8. + +Frédégaire, qui le résume en quelques lignes, trouve le moyen d’y +introduire une variante importante: d’après lui, c’est Théodebert, fils +de Théodoric, qui aurait immolé Hermanfried[506]. Le _Liber Historiae_, +fidèle en ceci au texte de Grégoire, s’en écarte en ce qu’il ajoute que +Théodoric aurait fait périr aussi les enfants du roi de Thuringe[507]. +Sans nous arrêter à la discussion de ces variantes, qui seront examinées +en leur lieu, nous allons immédiatement examiner le récit de Grégoire. + + [506] Fredeg. III, 32. + + [507] _Lib. Hist._ 22, suivi par Aimoin II, 9 (Bouquet III, 50). + +Par une bonne fortune bien rare, nous possédons sur cette guerre la +tradition épique d’un autre peuple qui s’y est trouvé mêlé, je veux dire +les Saxons. Cette tradition repose sur la base des mêmes événements +historiques, seulement, elle met en relief le rôle qu’y ont joué les +Saxons, et nous montre sous quels points de vue divers l’imagination des +peuples différents peut concevoir une même donnée fournie par la +réalité. Voici la tradition saxonne d’après les plus anciens +chroniqueurs qui nous l’ont conservée: + +Huga, roi des Francs, étant mort, son peuple, par reconnaissance pour sa +mémoire, prit pour successeur son fils naturel, Théodoric. Huga laissait +une fille unique, Amalberge[508], qui avait épousé Hermanfried, roi des +Thuringiens. Théodoric, devenu roi, fit tout ce qu’il put pour se +concilier son beau-frère, et celui-ci, de son côté, était disposé à la +paix, et son conseil pareillement. Mais l’ambitieuse Amalberge parvint à +tout brouiller par l’intermédiaire d’Iring, qui était le familier de son +mari, et dont elle avait fait son complice. Hermanfried se laissa +persuader par cet intrigant personnage, et répondit à l’ambassadeur +franc dans les termes les plus injurieux, disant que son maître n’était +qu’un esclave. Là-dessus, Théodoric furieux se mit en campagne. Il +rencontra son adversaire à Runibergun[509] et lui livra une bataille qui +dura trois jours: le troisième, Hermanfried vaincu prit la fuite, et se +réfugia dans la ville de Scheidungen sur l’Unstrut. Théodoric tint +conseil sur ce qu’il avait à faire. Walderic lui conseilla de rentrer +chez lui pour réunir une plus grande armée; un de ses esclaves, au +contraire, lui persuada de rester et d’achever sa victoire. Le roi +suivit ce dernier conseil, et s’allia aux Saxons, voisins et ennemis des +Thuringiens, qui lui fournirent neuf mille soldats sous les ordres de +neuf chefs. Avec eux, il fit le siège de la ville, qui se défendit +vigoureusement; une sortie des assiégés coûta même la vie à six mille +Saxons. Cependant, le roi des Thuringiens, dont l’armée avait été plus +maltraitée encore, ouvrit des négociations avec Théodoric, et Iring, son +ambassadeur, fit si bien par son éloquence et par son or qu’il parvint à +gagner le conseil du roi ainsi que le roi lui-même. Il fut donc convenu +entre les Francs et les Thuringiens qu’on ferait la paix, et, quant aux +Saxons, ils furent tout bonnement lâchés. Iring, joyeux, manda de bonnes +nouvelles à son maître, et resta lui-même dans le camp des Francs, de +peur qu’il ne survînt la nuit quelque changement dans leurs +dispositions. Malheureusement, les Saxons furent mis au courant, grâce à +des circonstances fortuites, du danger qui les menaçait. Aussitôt le +vieux Hathagat, déployant l’étendard national qui représentait un lion +et un dragon surmontés d’un aigle aux ailes éployées, exhorta les Saxons +à se conduire en gens de cœur, et, la nuit venue, ils se ruèrent sous sa +direction à l’assaut de la ville, qui tomba entre leurs mains. +Hermanfried n’eut que le temps de se sauver avec sa femme et ses +enfants. Les Saxons victorieux offrirent un sacrifice à leurs divinités +et s’abandonnèrent à toute l’ivresse du triomphe. Théodoric, après cela, +leur fit bon accueil, leur céda pour toujours le sol conquis, et leur +donna le titre d’amis des Francs. Quant à Hermanfried, Théodoric se +servit d’Iring lui-même pour le faire sortir de sa cachette et l’attirer +auprès de lui. Le malheureux se laissa décevoir, et, dès la première +entrevue avec Théodoric, tomba sous les coups du perfide Iring. Le +meurtre à peine accompli, le roi franc déclara à l’assassin qu’il en +rejetait toute la responsabilité. Alors, plein de remords et de douleur +d’avoir commis un crime inutile, Iring se jeta sur Théodoric lui-même, +le massacra et étendit son cadavre sous celui de son maître, pour que ce +dernier triomphât au moins dans la mort de l’ennemi qui l’avait dompté +vivant. Puis le malheureux s’ouvrit un chemin à la pointe de l’épée et +disparut. Son nom est resté en grand honneur auprès de son peuple, +puisque la voie lactée s’appelle aujourd’hui encore le _chemin +d’Iring_[510]. + + [508] Pourquoi les Saxons font-ils d’Amalberge la fille de Clovis, + alors qu’elle est la nièce de Théodoric, roi des Ostrogoths? Pour + deux raisons d’ordre épique: La première, c’est la confusion faite + éternellement entre deux personnages du même nom. Du moment qu’elle + était reliée par un lien de parenté avec un Théodoric quelconque, il + était inévitable que ce parent fût le Théodoric que les Saxons + connaissaient le mieux, à savoir, le roi d’Austrasie. 2º Le fait de + la guerre entre Théodoric d’Austrasie et les Thuringiens étant + acquis à l’histoire, il avait besoin d’être motivé: or, l’épopée, + qui ne conçoit que les motifs d’ordre individuel, en trouvait un + tout indiqué dans l’ambition présumée d’Amalberge. + + [509] Ronneberg près de Hanovre, selon la plupart des historiens + modernes. D’après Boehme (_De Runibergo ubi victus a Francis est + Hermenefridus Thuringorum ultimus rex prolusio_, 2e édition in-4º, + Leipzig 1773 et 1774) dont l’opinion a été reprise récemment par E. + Lorenz (_Die Thüringische Catastrophe vom Jahr 531_, Jena 1891), il + faudrait, au contraire, placer le champ de bataille sur l’Unstrut + même, au lieu dit _Die Ronneberge_, près de Vitzburg et à peu de + distance de Burgscheidungen, qui est le Scithingi de nos sources. Ce + point de vue, très séduisant en lui-même, a malheureusement contre + lui le témoignage formel des _Annales Quedlinburgenses_, d’après + lesquelles Runibergun se trouverait dans le _pagus_ de Maerstem, + c’est-à-dire dans le pays actuel de Hanovre. Il faudrait, pour se + débarrasser de ce témoignage, admettre que l’auteur des _Annales_ + s’est trompé, et que, ne connaissant que le Runibergun hanovrien, il + y a placé par conjecture le théâtre de l’action. C’est ce point de + vue que défend Lorenz o. c. p. 55 et suiv., et j’avoue que je suis + assez disposé à partager son avis. On a déjà vu plus haut, p. 338, + n. 2, que l’auteur des _Annales de Quedlinburg_ ne comprend pas + toujours fort bien les traditions historiques dont il se fait + l’écho. + + [510] Widukind, I, 9-13. Les _Annales Quedlinburgenses_ contiennent le + même récit, se rapprochant par endroits beaucoup de celui de + Grégoire de Tours, ce qui s’explique par la circonstance que + l’auteur a consulté le _Liber Historiae_. (V. la préface de Pertz, + _Script._ t. III, p. 20.) Il est déjà fait allusion à cette histoire + dans la _Translatio S. Alexandri_ de Rodolphe et Meginhard, où l’on + voit que dès le IXe siècle, où fut composé cet ouvrage, elle avait + déjà une haute antiquité. La _Translatio_ est d’ailleurs curieuse à + plus d’un titre: Saxonum gens, _sicut tradit antiquitas_, ab Anglis + Britanniae incolis egressa, per Oceanum navigans Germaniae litoribus + studio et necessitate quaerendarum sedium appulsa est in loco qui + vocatur Hadaloba, eo tempore quo Thiotricus rex Francorum contra + Irminfridum _generum suum_ ducem Thoringorum dimicans, terram eorum + crudeliter ferro vastavit et igni. (Pertz, _Scriptor._ t. II.) + Enfin, nous possédons de la même légende une version assez mutilée + du XIIe siècle, dans laquelle les Souabes sont mis à la place des + Saxons. (K. Müllenhoff, _Von der Herkunft der Schwaben_ dans Haupt, + _Zeitschr._ t. XVII.) + +Ce récit poétique, dont je viens de reproduire la version la plus +étendue que nous possédions, était déjà au IXe siècle une ancienne +tradition parmi les Saxons, et il y avait sans doute revêtu la forme +d’un chant épique. Rien n’est plus instructif que de suivre ses phases à +partir de cette date, et de marquer ses principaux développements, mais +ce travail serait trop étranger à notre sujet, auquel il nous faut +revenir. Je dis donc que l’intérêt de la tradition saxonne se concentre +pour nous dans les parties où elle est identique avec la version de +Grégoire de Tours. Nul doute que deux traditions nationales sur un même +événement, conçues à des points de vue opposés, et conservées +indépendamment l’une de l’autre dans des milieux différents, n’impriment +un cachet d’historicité aux parties du récit sur lesquelles elles sont +d’accord. L’expédition de Théodoric en Thuringe, la défaite +d’Hermanfried, et sa mort tragique à la cour du roi franc, voilà, par +conséquent, trois points qui sont dès maintenant élevés au-dessus de +toute contestation. Le reste doit faire l’objet d’un examen détaillé. + +Il faut d’abord nous rendre compte de la place qu’occupait dans les +souvenirs populaires des Francs l’histoire de la guerre de Thuringe. +Cette guerre, qui s’était déroulée en deux actes, et dont les derniers +événements s’étaient passés peu avant la naissance de Grégoire de Tours, +avait laissé dans leur esprit une trace considérable. Ils avaient, en +effet, au milieu d’eux, et dans une condition qui attirait sur elle +l’attention de tous, une princesse thuringienne, triste victime de cette +lutte, que Clotaire avait ramenée captive, qu’il avait épousée, dont il +avait massacré les frères, et qui, fuyant la couche du meurtrier des +siens, avait enfin trouvé dans un monastère, à Poitiers, la paix et la +solitude qu’il fallait à cette âme sainte et meurtrie. On se rend bien +compte des sympathies qu’elle dut inspirer par ses vertus et par ses +malheurs, même à ces populations franques si barbares encore, mais qui +n’étaient inaccessibles cependant à aucun sentiment généreux. Grégoire +de Tours a rendu un éclatant témoignage de sa popularité[511]. D’autre +part, nous avons déjà vu que l’histoire de Radegonde a fait sentir son +influence sur la légende de Clotilde[512], et que les événements réels +de l’existence de la princesse thuringienne ont été transportés par +l’imagination populaire dans l’histoire légendaire de la femme de +Clovis. Quoi d’étonnant dès lors que la guerre de Thuringe soit restée +un des sujets les plus familiers dans les souvenirs du peuple? Mais par +là même qu’elle était de date récente, et que sainte Radegonde, présente +au milieu des Francs, en pouvait redire les péripéties réelles, elle ne +devait pas se présenter à l’esprit de notre chroniqueur sous une forme +très altérée. Grégoire, en effet, était le contemporain de la sainte, et +c’est du vivant de celle-ci qu’il a raconté cette histoire[513]. Comme +il était en relations d’amitié avec saint Fortunat, l’ami de Radegonde, +et que lui-même la connaissait et lui avait parlé à plusieurs reprises, +il est peu probable qu’il ait négligé de s’informer auprès d’elle et +auprès de l’évêque de Poitiers, et qu’il n’ait pas appris de tous les +deux ce que la sainte était en état de connaître elle-même, à savoir, +tout au moins, les traits généraux des événements. D’ailleurs, bien +qu’emmenée fort jeune hors de son pays, elle avait dû entendre raconter, +soit par son frère, soit par d’autres captifs thuringiens venus avec +elle, la suite des malheurs de sa famille, et elle aura pu communiquer à +Grégoire, sinon beaucoup de détails, du moins quelques faits positifs et +certains. Le nom de son grand-père et de sa grand’mère, ceux de son père +et de ses oncles, la triste destinée de ses proches parents, voilà ce +qu’elle connaissait mieux que personne, et il n’y a pas l’ombre d’un +doute à soulever contre cet ensemble de notions qui forme, en quelque +sorte, la charpente du récit de Grégoire. + + [511] Quae orationibus jejuniis atque elemosinis praedita, in tantum + emicuit, ut magna in populis haberetur. Greg. Tur. III, 7. + + [512] V. ci-dessus, p. 248. + + [513] Les quatre premiers livres de la chronique de Grégoire semblent + avoir été composés en 575 (Monod, Arndt.) et sainte Radegonde n’est + morte qu’en 587. + +Il n’en est plus de même pour les événements d’ordre purement militaire +qui se sont déroulés sur les champs de bataille, ou qui se sont passés +hors de la portée du regard de Radegonde encore enfant. A supposer même +que ce fût elle qu’on devrait considérer ici comme la source de Grégoire +de Tours, ces faits ne perdraient pas pour cela leur caractère épique, +attendu qu’elle-même n’aurait pu les tenir que de la bouche populaire. +Mais qui ne voit l’inutilité d’une telle supposition, alors que +l’existence de chants épiques francs sur la guerre de Thuringe est pour +ainsi dire établie? Nous pouvons certes admettre, au moins à titre +provisoire, que si, dans l’histoire que nous venons de lire, l’arbre +généalogique des princes thuringiens et l’histoire de la jeunesse de +Radegonde sont des faits avérés, parce qu’ils nous sont connus par elle, +en revanche l’histoire de la guerre et ses épisodes sont puisés à la +source de l’imagination populaire, et ont retenu le caractère épique de +tous les récits de cette provenance. + +L’analyse du récit lui-même confirmera cette manière de voir. Fidèle au +procédé populaire, il se renferme dans quelques épisodes pleins de +relief dramatique et laisse de côté le reste. Si Grégoire avait connu la +guerre de Thuringe par une source écrite, non seulement il ignorerait +ces épisodes-là, mais il en connaîtrait d’autres plus précis et d’un +intérêt plus historique, bien que d’une couleur moins éclatante. Qu’on +se rappelle la manière dont il rapporte, probablement d’après les +_Annales d’Angers_, deux autres guerres de Thuringe. Il consacre une +ligne à celle que Clovis entreprit en 491: _Nam decimo regni sui anno +Thuringis bellum intulit, eosdemque suis diccionibus subjugavit[514]._ +Et il n’en accorde guère plus à celle de 555, qui a eu lieu de son +vivant: _Eo anno rebellantibus Saxonibus, Chlothacharius rex, commoto +contra eos exercito, maximam eorum partem delevit, peragrans totam +Thoringiam ac devastans, pro eo quod Saxonibus solatium +praebuisset[515]._ + + [514] Greg. Tur. II, 27. + + [515] Id. IV, 10. + +Voilà comment parle une source annalistique. Elle marque un résultat, +elle fixe une date, elle ne se préoccupe pas de plaire ou d’intéresser. +La chanson populaire, elle, ne date jamais les faits, et elle n’y trouve +d’autre intérêt que par rapport aux individualités poétiques qu’elle met +en scène. + +Je passe maintenant en revue les principaux faits qui m’autorisent à +admettre l’élaboration poétique dont notre récit garde l’empreinte. +D’abord la destruction du royaume de Thuringe est scrupuleusement +justifiée, conformément à cette loi de l’esprit épique qui ne permet +jamais à ses héros d’avoir tort. Si Théodoric marche contre Hermanfried, +c’est parce que celui-ci a trahi les promesses qu’il avait faites au roi +franc, et oublié la reconnaissance qu’il lui devait. Le grief de +Théodoric contre Hermanfried est d’ailleurs le même que celui de Clovis +contre Gondebaud. Dans chacun des deux récits, le roi ennemi a un frère +dont il veut se débarrasser et contre lequel il s’allie avec le roi +franc; dans chacun, lorsque cette alliance lui a procuré la victoire, il +trahit les serments par lesquels il s’est engagé envers son allié, et +crée lui-même le juste motif du châtiment qui le frappera plus +tard[516]. Cette similitude est-elle absolument fortuite? Je n’en +voudrais pas jurer, et je crois ne pas me tromper en l’attribuant à +l’action d’un même procédé poétique. Au surplus, deux versions saxonnes, +celle de Widukind et celle de la _Translatio_, mettent également les +torts du côté du roi des Thuringiens; seulement, allant déjà plus loin +dans le sens épique, elles parlent d’un affront personnel fait par lui +au roi des Francs. Il est difficile de se dérober à la conclusion que le +grief de Théodoric doit avoir été réel, ou, tout au moins, qu’il doit +avoir de bonne heure figuré dans les traditions des Francs comme dans +celles des Saxons. + + [516] V. ci-dessus p. 254 et suiv. + +Le grief de Théodoric est même double, à en croire notre récit. Outre +l’affront que lui a infligé Hermanfried, il a sur le cœur une expédition +que les Thuringiens ont faite contre les Francs au temps jadis, et dans +laquelle ils ont commis les plus grandes atrocités. La guerre déclarée +par les Francs à la Thuringe est donc des plus légitimes, et c’est le +point capital pour l’esprit populaire, qui répète volontiers ici avec le +roi: «_Ecce verbum directum habemus_, nous avons le droit pour nous!» A +plusieurs siècles de distance, l’imagination populaire n’aura pas de +préoccupation plus vive que de se convaincre de la justice de sa cause, +et ses héros diront à leurs chevaliers, en modifiant à peine la parole +de Théodoric: + + Nos avum dreit, mais cist glutun unt tort![517] + + [517] Chanson de Roland v. 1212, ed. Müller. Cf. _ibid._ v. 1549. + +Cette adaptation de tout le récit aux idées morales et aux prédilections +patriotiques des Francs est une seconde preuve de son origine épique. En +voici une troisième. Parmi les épisodes rapportés par Grégoire, il y en +a plusieurs qui rentrent entièrement dans la tonalité des récits +populaires; ce sont: 1º la table à moitié couverte, 2º les allusions +faites dans le discours de Thierry aux anciennes atrocités des +Thuringiens, 3º les fosses creusées par les Thuringiens pour y faire +tomber les Francs, 4º le pont de cadavres sur l’Unstrut. Je reprends +rapidement l’examen de ces quatre points. + +La raison pour laquelle Amalberge ne couvre qu’à demi la table où vient +s’asseoir son mari, c’est que celui qui se contente de la moitié de son +royaume peut bien se contenter d’une table à moitié dressée. Nous avons +ici un exemple de ce riche symbolisme qui remplissait de ses +manifestations variées la vie des barbares. Quiconque avait, n’importe +de quelle manière, laissé attenter à son droit ou négligé de remplir un +devoir était averti, par le langage muet des signes, d’avoir à se mettre +en règle avec son honneur. Et voyez avec quelle persistance les usages +germaniques les plus spéciaux se sont conservés jusqu’en plein moyen âge +et au milieu des populations romanes! Voici comment s’exprime un traité +du XVe siècle sur l’office des Hérauts d’armes: «Se aucun chevallier ou +gentilhomme avoit fait trahison en aucune partie, et estoit assis à +table avec autres chevaliers ou gentilshommes, _ledit roy d’armes ou +héraut lui doit aller couper sa touaille devant lui_, et lui virer le +pain au contraire, s’il en est requis par aucuns chevaliers ou +gentilshommes, lequel doit estre prest de le combattre sur cette +querelle, etc.»[518] Et Alain Chartier dit de son côté que, du temps de +Bertrand Duguesclin, la chevalerie était observée avec tant de +discipline «que quiconque homme noble se fourfaisoit reprochablement en +son estat, _on lui venoit au manger trancher la nape devant soi_.»[519] +Et pour qu’on ne croie pas qu’il s’agit ici d’une tradition dès lors +archaïque et tombée en désuétude, je citerai l’aventure du jeune +Guillaume de Bavière, comte d’Ostrevant, qui, se trouvant en la fête de +l’Épiphanie 1395 à la table du roi de France avec un grand nombre +d’autres princes, vit s’approcher de sa place un héraut d’armes qui +coupa la nappe devant lui, ajoutant qu’il ne convenait pas qu’à la table +du roi siégeât un seigneur qui était privé de son écu. Et comme +Guillaume protestait qu’il avait son écu, le héraut ajouta: «Pardon, +seigneur, le comte Guillaume votre aïeul a été tué par les Frisons, et, +aujourd’hui encore, il gît sans vengeance sur la terre de +l’ennemi[520].» + + [518] Cités par Ducange s. v. _Mensale_. + + [519] Id. ibid. + + [520] Jean de Leyde, _Chronicon Comitum Hollandiae_ XXXI, 50, et + Willem Heda, _Historia episcoporum Ultrajectensium_ cités par + Ducange l. l. + +Mais, dira-t-on, si réellement l’usage dont il est question dans +l’épisode existait dans l’antiquité germanique, n’est-il pas une preuve +de son historicité, et peut-on en tirer argument pour affirmer l’origine +légendaire du récit? J’aurai souvent l’occasion, au cours de ce livre, +de rencontrer ou de prévenir cette objection, et j’y ferai toujours la +même réponse. Une fois qu’il sera bien établi, comme c’est ici le cas, +qu’aucune source écrite n’a transmis au chroniqueur un récit si +détaillé, il faudra bien admettre qu’il lui a été fourni par la mémoire +populaire, et dès lors, la conformité de ses détails aux usages de la +vie franque sera une preuve de plus de sa provenance épique. Ce n’est +pas, en effet, dans l’histoire, qu’elle ne connaît pas, mais dans la vie +quotidienne que l’imagination populaire va puiser les éléments de son +tableau: s’il ressemble au passé, c’est parce qu’il est copié sur le +présent, dont le passé ne se distingue pas beaucoup. + +Ce qui ne me paraît pas moins légendaire que l’acte attribué à +Amalberge, c’est l’intervention de cette princesse elle-même. Amalberge +est, il est vrai, un personnage historique[521]. Nièce de Théodoric le +Grand, elle avait peut-être apporté à la cour de Thuringe quelque chose +du génie politique et des larges visées de son oncle, qui fait d’elle un +grand éloge[522]. Procope, d’ailleurs, nous dit formellement que +l’alliance conclue entre les Ostrogoths et les Thuringiens, au moyen du +mariage de cette princesse avec Hermanfried, a été dirigée contre les +Francs[523]. A première vue, il serait donc bien naturel d’admettre +qu’elle a dû intervenir ici, et cela serait d’autant plus admissible que +la légende saxonne, tout à fait indépendante de la franque, lui attribue +également le rôle d’instigatrice. Mais, quoi qu’il faille penser de +l’influence d’Amalberge, un fait reste certain, c’est que l’épisode a +passé par le moule de l’imagination populaire, et que les faits sont +inventés. En effet, ils diffèrent totalement dans les deux versions +nationales: dans la franque, Amalberge excite son mari à dépouiller son +frère Baderic; dans la saxonne, elle le pousse à outrager et à combattre +son beau-frère Théodoric. Dira-t-on que les deux récits peuvent être +vrais également, et que chacune des deux nations n’en a retenu qu’un? +Mais encore restera-t-il que c’est de part et d’autre la mémoire +populaire qui nous en est le seul garant, et que cette mémoire n’a pu +que les élaborer conformément à son procédé instinctif. D’ailleurs, +c’est l’invariable coutume de l’épopée de rapporter tous les faits +d’ordre général à des mobiles individuels, et, dès la plus haute +antiquité, elle n’a pas connu de mobile plus puissant que le caprice ou +la volonté d’une femme. Amalberge prend dans la guerre de Thuringe la +place assignée dans la guerre de Burgondie à Clotilde. + + [521] Cassiod. _Variar._ IV, 1; Jordan. c. 58; Proc. _Bell. Goth._ I, + 12, p. 65 (Bonn); _Anon. Vales._ 70 (éd. Eyssenhardt à la suite + d’Ammien Marcellin). + + [522] «L’heureuse Thuringe possédera, dans cette fille de l’Italie, + une personne instruite, cultivée, distinguée non seulement par la + naissance, mais par toute la dignité de son sexe. Ses mœurs ne font + pas moins d’honneur à votre patrie que vos triomphes.» Cassiod. + _Var._ l. l. + + [523] Proc. _Bell. Goth._ l. l. + +Au surplus, rien de plus légendaire que les souvenirs rappelés par +Théodoric dans son discours à son peuple. Quelle est cette expédition +des Thuringiens contre les Francs, pendant laquelle l’ennemi aurait +commis tant d’horreurs? Grégoire ne nous en a mentionné aucune, et il +est certain qu’il n’en connaissait pas. Il cite bien la guerre que +Clovis a faite aux Thuringiens la dixième année de son règne, mais, loin +d’être attaqués, les Francs sont les agresseurs, et la guerre se termine +par la défaite et par la soumission de l’ennemi. Dès lors n’y a-t-il pas +lieu d’admettre que les Thuringiens de Clovis sont encore une fois, +comme le croit Arndt, les Tongriens[524]? Quoi qu’il en faille croire, +il reste certain que Grégoire n’a pas connu l’expédition à laquelle fait +allusion Théodoric, puisqu’il n’en a parlé nulle part. Le discours qu’il +met dans la bouche du roi franc, et dans lequel nous apprenons pour la +première fois des faits que le chroniqueur aurait dû raconter plus haut, +s’il les avait connus ou s’il les avait crus vrais, prouve qu’ici il ne +fait encore une fois que reproduire fidèlement la partie substantielle +de sa tradition épique. Comme dans l’histoire du meurtre de Sigebert et +de Chlodéric, comme dans celle des amours de Childéric et de +Basine[525], c’est le discours qui conserve de la manière la plus fidèle +la source consultée. Bref, l’invasion thuringienne dont il est question +dans le discours de Théodoric n’a été connue de Grégoire de Tours que +par ce discours lui-même, et il ne l’a rencontrée dans aucune autre +source. Aussi n’en a-t-il pas osé parler ailleurs, preuve et de la +réserve qu’il garde toujours vis à vis de la tradition populaire, et de +l’absence de tout indice chronologique dans le document qu’il a +consulté. De toute manière, le caractère populaire du renseignement ne +saurait être contesté. + + [524] Je ne sais ce qu’il en faut penser. Comme c’est à sa source + annalistique que Grégoire a emprunté ses renseignements, il n’y a + guère lieu de supposer que _Thuringiens_ soit ici pour _Tongriens_, + les écrivains romains n’ayant nulle part, à notre connaissance, + employé le premier de ces mots pour le second. Il faudrait supposer, + d’après cela, que l’expédition en question a bien eu lieu contre les + Thuringiens proprement dits. Mais alors comment Grégoire peut-il + dire que Clovis les a soumis, puisque, plusieurs années après la + mort de ce roi, nous les trouvons encore en possession d’une entière + indépendance? Et puis, le moyen de croire que Clovis aurait combattu + en Thuringe avant d’avoir dompté les Allamans, avant d’avoir annexé + les Ripuaires, deux peuples auxquels il eût dû passer sur le corps + pour arriver à eux! Tout s’expliquerait s’il s’agissait ici de cette + partie de la Belgique occupée par la cité de Tongres, et qui ne + semble pas être tombée plus tôt au pouvoir des Saliens. + + [525] V. ci-dessus p. 199 et 298, et cf. p. 15. + +Je tiens à rencontrer ici une objection qu’on peut me faire à l’occasion +de chacun des discours mis par Grégoire dans la bouche de ses +personnages. Ces discours, dira-t-on, sont de l’invention de Grégoire, +qui aime à dramatiser ses écrits en faisant parler ses héros à la +première personne: c’est chez lui une habitude courante, et la liste est +longue des discours qui sont manifestement de son crû, et qui ne peuvent +d’aucune manière être considérés comme historiques. J’accorde cela fort +volontiers, mais je maintiens qu’il y a des exceptions, et que nous en +avons une ici. D’ailleurs, si même il fallait admettre que la tradition +n’a pas fourni la forme du discours direct, il faudrait tout au moins +accorder l’origine traditionnelle du fond, et c’est tout ce qu’il faut +retenir. Dans l’espèce, il importe peu que la chanson épique ait fait +parler Théodoric à la première personne, ni qu’elle ait mis dans sa +bouche l’évocation des atrocités commises autrefois par les Thuringiens; +ce qui importe, c’est d’établir que ces atrocités ne sont pas de +l’invention de Grégoire, mais qu’il en a trouvé la mention à une place +quelconque du chant épique auquel il a emprunté cette histoire. Cette +observation faite une fois pour toutes, je continue. + +Les souvenirs évoqués par le roi franc ont une couleur hautement +poétique, et nul ne s’avisera, je pense, d’y voir le produit de la seule +imagination du chroniqueur. Encore une fois, je ne veux pas dire que des +atrocités comme celles qu’il raconte soient invraisemblables, et qu’on +ne puisse pas en trouver des exemples tout aussi répugnants dans des +faits historiques avérés; je dis que tracé avec une couleur si vive et +avec un dessin si net, par un homme appartenant à une génération fort +éloignée du temps où les faits sont censés avoir eu lieu, le récit est +l’œuvre de l’imagination poétique et nullement celle de la mémoire +historique. D’ailleurs, l’imagination en pareille matière n’invente que +ce qui est conforme aux mœurs et à la réalité; la vraisemblance +intrinsèque du tableau ne pourrait donc, à elle seule, être invoquée +comme une preuve de sa réalité, elle en est une, tout au plus, de la +fidélité avec laquelle l’imagination copie ou reproduit le réel. + +J’en dirai autant des fosses creusées par les Thuringiens pour y faire +tomber les Francs. Ce stratagème figure souvent dans l’histoire des +guerres entre peuples, et l’on ne peut nier qu’il en ait réellement été +fait emploi[526]. Mais la plupart des récits où on en parle sont +légendaires, et il faut avouer que l’idée d’un piège semblable se +présentait trop facilement à l’esprit poétique pour qu’il résistât au +plaisir de le supposer, là surtout où le souci de la gloire nationale +suggérait cette facile explication de la défaite[527]. + + [526] Je citerai notamment: le stratagème des Normands au siège de + Paris, Regino, _Chronicon_ a. 887; celui de la ville de Crémone + assiégée par Frédéric Barberousse, Günther, _Ligurinus_; celui du + roi Frotho de Danemark en guerre avec les Curètes (Saxo Grammaticus + II, p. 39, Holder); celui du comte Florent de Hollande à Dordrecht + (Vossius, _Annal. Holland._ I, p. 44); celui des Flamands à la + bataille de Courtrai (Pirenne, _La version flamande et la version + française de la bataille de Courtrai_ dans _Comptes-rendus des + séances de la comm. roy. d’hist. de Belg._ IVe série, t. XVII). + + [527] Il n’a pas tenu à Victor Hugo que le désastre de Waterloo + lui-même ne s’expliquât également, sinon par une fosse creusée + exprès, du moins par un profond ravin où la cavalerie française + serait allée se précipiter et s’écraser: + + «Tout à coup, chose tragique, à la gauche des Anglais, à notre + droite, la tête de colonne des cuirassiers se cabra avec une clameur + effroyable. Parvenus au point culminant de la crête, effrénés, tout + à leur furie et à leur course d’extermination sur les carrés et les + canons, les cuirassiers venaient d’apercevoir, entre eux et les + Anglais, un fossé, une fosse. C’était le chemin creux d’Ohain. + + L’instant fut épouvantable. Le ravin était là, inattendu, béant, à + pic sous les pieds des chevaux, profond de deux toises entre son + double talus; le second rang y poussa le premier, et le troisième y + poussa le second; les chevaux se dressaient, se rejetaient en + arrière, tombaient sur leur croupe, glissaient les quatre pieds en + l’air, pilant et bouleversant les cavaliers, aucun moyen de reculer, + toute la colonne n’était plus qu’un projectile, la force acquise + pour écraser les Anglais écrasa les Français, le ravin inexorable ne + pouvait se rendre que comblé: cavaliers et chevaux y roulèrent + pêle-mêle, se broyant les uns les autres, ne faisant qu’une chair + dans ce gouffre, et quand cette fosse fut pleine d’hommes vivants, + on marcha dessus et le reste passa. Presque un tiers de la brigade + Dubois croula dans cet abîme. Ceci commença la perte de la + bataille.» _Les Misérables_ IIe part., liv. I, ch. 9. + + Comparez à ce récit poétique, je ne dis pas celui d’écrivains + allemands ou anglais, qui pourraient paraître portés à atténuer + l’importance de la prétendue cause de défaite mise en avant par + Victor Hugo, mais celui d’historiens français tels que Thiers, ou + encore Charras qui, peut-être, a fourni à V. Hugo le thème du chemin + creux dans les lignes mêmes qui en montrent l’inanité: + + «Ney, écrit Charras, s’était mis à la tête des escadrons cuirassés. + Les boulets, puis la mitraille furent impuissants à les émouvoir. + _Ils atteignirent la crête._ Ney les dirigeait, en suivant le côté + ouest du contrefort où prenait naissance le vallon de Goumont et + celui de la Haie Sainte. _Il évitait ainsi d’aller tomber dans la + partie encaissée du chemin d’Ohain._» (_Hist. de la campagne de + 1815_, p. 278, Bruxelles 1857.) + +Il vaudrait la peine d’examiner l’un après l’autre tous ces épisodes de +fossés creusés dans lesquels vient se précipiter et périr un ennemi +imprudent; on les trouverait souvent, sinon totalement imaginaires, du +moins singulièrement embellies. Il en est ainsi, tout particulièrement, +de la fameuse histoire des chevaliers français venant s’écraser dans les +fossés de Groeninghen, comme l’a démontré, d’une manière péremptoire +selon moi, M. Pirenne, dans l’étude signalée ci-dessous[528]. + + [528] M. Funck-Brentano a essayé de sauver l’historicité de ce + renseignement dans son _Mémoire sur la bataille de Courtrai_ (dans + les _Mém. prés. par div. sav. à l’Acad. des Inscript. et B. + Lettres_, Ire série, t. X, 1891); il ne m’a pas convaincu. La + question n’est pas de savoir s’il y a eu ou non des fossés dans la + plaine de Groeninghen, mais bien si ces fossés ont été creusés par + les Flamands pour y faire tomber les Français, et si la bataille a + été gagnée grâce à ce stratagème. + +Enfin, le pont de cadavres sur l’Unstrut complète l’aspect poétique du +récit et y imprime, pour ainsi dire, le cachet authentique de l’origine +populaire. Une figure de langage ou une exagération de narrateur prise +pour un fait réel, et transportée dans le récit de la bataille comme le +fait le plus important à noter: voilà le pur esprit épique! + +Nous rencontrons souvent cette conception pour ainsi dire typique du +génie populaire. Déjà les Romains racontaient qu’à la bataille de +Cannes, l’armée d’Annibal avait traversé le Vergellus sur un pont de +cadavres[529]. L’encombrement du champ de bataille par les cadavres des +morts est rendu dans les écrits du moyen âge de diverses manières qui se +rapprochent beaucoup de celle-là. + + [529] Documenta cladis cruentus aliquamdiu Aufidus, pons de + cadaveribus _jussu ducis_ factus in torrente Vergelli, modii duo + annulorum Carthaginem missi dignitasque equestris taxata mensura. + Florus II, 6, 18. + + Eorum dux Hannibal, cujus majore ex parte virtus saevitiâ constabat, + in flumine Vergello corporibus Romanis _ponte facto_ exercitum + transduxit, ut aeque terrestrium scelestum Karthaginiensium copiarum + egressum terra quam maritimarum Neptunus experiretur. Val. Max. IX, + 2, § 2. + + J’ai souligné dans ces deux passages _jussu ducis_ et _ponte facto_, + desquels il me paraît résulter que ces deux écrivains classiques + n’ont pas bien compris la tradition populaire dont ils se font + l’écho, en attribuant à un ordre d’Annibal ce qui se trouve être le + résultat naturel d’une bataille. Mais combien, en toutes choses, la + littérature romaine s’est tenue à distance de l’âme populaire! + +Dans les traditions scandinaves, la mer, à la suite d’une bataille +navale, est tellement couverte de cadavres, que la flotte victorieuse ne +peut plus avancer[530]. D’après la tradition gothique, le sang est +répandu à tels flots dans la bataille de Mauriac contre Attila, qu’il +gonfle et fait déborder le ruisseau qui coule sur le théâtre du +combat[531]. Dans la bataille livrée par Théodoric II à son frère +Théodebert, la cohue et le massacre furent tels que les cadavres +restèrent debout sur le champ de bataille, serrés dans les rangs des +vivants qui continuaient de combattre[532]. Dans la bataille que le même +livra à Clotaire II, près de Dormelles, il y eut tant de morts et tant +de sang versé que la rivière, obstruée de cadavres et arrêtée par le +sang figé, ne put plus couler[533]. L’histoire légendaire de la Pologne +nous parle d’une victoire de Boleslas Chrobry, après laquelle on ne put +traverser la plaine qu’en marchant sur les cadavres, tandis que le Bug +roulait des flots de sang[534]. Au passage d’une rivière par l’armée du +même prince, la multitude compacte des soldats ne laissait plus +apercevoir les flots: on eût dit que les soldats passaient une route à +pied sec[535]. + + [530] Frotho cum patriam repetere vellet, inauditum navigationis + impedimentum expertus est. Quippe crebra interfectorum corpora, nec + minus scutorum hastarumque fragmenta jactante estu universum maris + constraverant sinum... Igitur medii obstrictae cadaveribus hesere + puppes, etc. Saxo Gramm. _Gesta Danorum_ V, p. 156, Holder. + + [531] Nam si senioribus credere fas est, rivulus memorati campi humili + ripa praelabens, peremptorum vulneribus sanguine multo provectus + est, non auctus imbribus, ut solebat, sed liquore concitatus + insolito, torrens factus est cruoris augmento. Jordan. c. 40. + + [532] Fertur a Francorum ceterasque gentes ab antiquito sic forte nec + aliquando fuisse prilium conceptum. Ibique tantae estrages ab + uterque exercitus facta est, ubi falange ingresso certamenis contra + se priliabant, cadavera occisorum undique non haberint ubi inclinis + jacerint, sed stabant mortui inter citerorum cadavera stricti, quasi + viventes. Fredeg. IV, 38. + + [533] _Liber Historiae_ c. 37. Tantus populus ibidem caecidit ut ipse + fluvius de corporibus mortuorum repletus, illa aqua currere non + valeret pro sanguine coacolata. + + Et l’auteur ajoute immédiatement, comme pour ne pas laisser de doute + sur l’origine épique de son récit: In ipsâ pugnâ fuit angelus Domini + gladio evaginato super ipso populo. + + [534] _Chronicon Polonorum_ I, 7. Tanta fuit ibi militum flumen + transeuntium multitudo, quod non aqua videbatur ab inferioribus, sed + quaedam itineris siccitudo. (Pertz, _Script._ IX, p. 430 et 432.) + + [535] Je ne crois pas devoir réfuter l’étrange idée de Gloel, + _Forschungen_ IV, p. 200, n., qui, ignorant, à ce qu’il paraît, les + textes modernes que j’ai reproduits ci-dessus, se persuade que c’est + pour faire étalage de son érudition classique que Grégoire mentionne + ici un pont de cadavres. + +Je n’ai pas grand chose à dire de l’épisode du tour que Théodoric veut +jouer à Clotaire, et de la manière dont, après avoir vu sa ruse déjouée, +il parvient à se tirer d’embarras sans qu’il lui en coûte rien. De +pareils traits n’ont pas besoin de plus amples commentaires. Celui qui +ne voit pas derrière le rideau de cette fiction passer les pieds du +génie populaire, celui-là, j’en suis sûr, aura depuis longtemps jeté ce +livre, et je n’écris par pour le convaincre. + +L’épilogue du récit est bien significatif. Grégoire raconte et admet +comme vrai que Théodoric a attiré Hermanfried à Tolbiac par des +promesses, qu’il l’y a retenu par des présents, et que le malheureux +prince thuringien a péri précipité du haut des murs de la ville, un jour +qu’il y conversait avec le roi franc. «Mais, dit-il, nous ne savons pas +qui l’a fait tomber; beaucoup croient retrouver ici la perfidie +manifeste de Théodoric.» Nul doute, pour quiconque sait lire, que +Grégoire se débat ici, une nouvelle fois, contre une source populaire +dont il se refuse à admettre tout le contenu. Il éprouve du scrupule à +accuser le roi d’un crime aussi grave sur la foi d’une source aussi peu +sûre, il ne veut pas prendre la responsabilité de l’assertion, et la +laisse pour compte à ceux dont il la tient. Son _multi tamen adserunt_, +tout comme, plus haut, le _tradunt enim multi_ à l’occasion de l’origine +des Francs[536], ou le _quidam adserunt_ au sujet de la descendance de +Mérovée[537], désigne ici la tradition populaire, qui lui a déjà +plusieurs fois inspiré une défiance instinctive[538]. Peut-être a-t-il +eu encore une autre raison pour prononcer son _ignoramus_. La variante +de Frédégaire, attribuant la mort de Hermanfried à Théodebert, pourrait +faire croire qu’il y avait au moins deux versions, et que le fils et le +père, à cause de leur succession et surtout de la quasi-identité de leur +nom, ont été confondus entre eux, comme cela leur est arrivé si souvent +dans l’épopée germanique[539]. Si Grégoire a déjà connu la double +version, quoi d’étonnant qu’il ne se soit pas prononcé? Je dois +cependant ajouter qu’à mon sens, il est peu probable qu’il ait connu la +version de Frédégaire, qui a plutôt succédé à celle de Grégoire que +coexisté avec elle. En général, une tradition orale n’a pas de gloses, +et ne se charge pas de variantes marginales comme un manuscrit. Je ne +sais l’importance qu’il faut attribuer à l’assertion du _Liber +Historiae_, racontant que Théodoric fit mourir aussi les enfants de +Hermanfried. Ce serait s’aventurer que de croire, sur la foi de ces +paroles, que l’auteur puisait à même la source populaire. Au contraire, +il ne raconte que d’après Grégoire, et cet unique détail ajouté par lui +est dû, sans doute, au travail purement conjectural et explicatif qu’il +fait sur le texte de son auteur, et dont j’ai donné quantité d’exemples. +Ce qui reste acquis, de toute manière, c’est que la chanson vivait +encore à l’époque de Frédégaire, et que la substitution épique de +Théodebert à Théodoric remonte à une époque fort rapprochée de leur +existence historique. + + [536] V. ci-dessus p. 102 et 103. + + [537] V. ci-dessus p. 152. + + [538] Les critiques, cette fois encore, ont été trompés par le langage + de Grégoire de Tours, et se sont figuré les choses sous un jour + faux. Ampère (_Hist. litt. de la France avant Charlemagne_, 2e édit. + II, p. 281) voit ici _une sorte d’ironie au fond de la narration de + Grégoire_, qui, d’après lui, saurait parfaitement à quoi s’en tenir + sur l’auteur du meurtre de Théodoric. C’est méconnaître complètement + la nature du talent de Grégoire, qui ne sait pas manier l’arme de + l’ironie, et c’est ignorer l’attitude spéciale qu’il croit devoir + prendre vis à vis des traditions épiques. D’après Lippert o. c. XV, + p. 13, nous aurions ici la preuve que Théodoric a essayé de ne pas + porter la responsabilité de son crime et l’a fait exécuter par + autrui; cf. id. p. 16. D’après Gloel o. c. p. 230 qui croit pouvoir + combiner les récits de Grégoire et de Frédégaire, c’est Théodoric + qui a commandé le crime et Théodebert qui l’a perpétré: et si + Grégoire ne parle pas de ce dernier, c’est peut-être parce que, tout + en le sachant coupable, il a obéi à la prédilection qu’il a + manifestement pour ce roi. Enfin, Lorenz se persuade que si la + rumeur publique est indécise à l’endroit du coupable, cela tient à + ce que le crime avait été ourdi assez adroitement pour qu’on pût y + voir le fait d’un hasard malheureux. (_Die Thüringische + Katastrophe_, p. 64.) Je crois pouvoir laisser de côté la tentative + de Fischer, _Der Tod Hermanfrits, letzten Koenigs des Thüringischen + Reiches_, Culm 1863, qui veut voir dans le Tolbiacum de Grégoire le + Saubach thuringien, et qui prétend retrouver dans la toponymie de + cette dernière localité des souvenirs formels du roi Hermanfried. Il + est réfuté à suffisance par Lippert o. c. XV, p. 8 et suivantes. + + [539] K. Müllenhoff, _Die Austrasische Dietrichssage_. Cette confusion + explique peut-être aussi pourquoi on attribue à Théodebert la + victoire remportée sur Chochilaicus sous le règne de son père + Théodoric. On verra plus loin qu’elle a persisté pendant tout le + moyen âge, et que sous les noms de Hugdietrich et de Wolfdietrich le + père et le fils n’ont cessé d’être pris l’un pour l’autre. + +Il ne faudrait pas croire d’ailleurs que le long récit qui vient d’être +analysé soit le résumé d’une seule et même chanson épique. Il n’y règne, +en effet, ni unité ni cohésion, et il paraît bien que Grégoire a eu sous +les yeux au moins trois sources différentes. La première guerre de +Thuringe, causée par les intrigues d’Amalberge, est l’objet d’un récit +complet qui ne paraît pas attendre une suite. Sans doute, il ne raconte +pas une histoire très satisfaisante pour les Francs, puisque Théodoric, +après avoir rendu tant de services à son allié thuringien, se voit +trompé par lui, mais ce manque de fidélité à la promesse faite couvre de +honte le traître et non le roi franc, et celui-ci garde, aux yeux du +peuple, tout l’honneur et de sa victoire et de sa générosité. En effet, +l’épopée, qui glorifie la ruse chez le héros national quand elle +réussit, la flétrit dans les mêmes conditions chez l’adversaire. Dans +l’espèce, elle inculquait d’autant mieux aux masses le juste grief que +le magnanime souverain avait contre des ingrats, et préparait ainsi les +esprits à l’idée d’une revanche à prendre. Nous rencontrons ici la même +situation que dans l’histoire de la première guerre de Burgondie: là +aussi, on nous a montré Clovis victorieux, dupé, il est vrai, par un +intrigant, mais parce qu’il était trop généreux, et léguant à son peuple +un motif légitime pour attaquer les Burgondes dès qu’ils pourront. + +Le second récit, c’est l’histoire d’une nouvelle guerre de Thuringe, +plus sanglante et plus décisive, et qui se termine par le splendide +triomphe des armes franques. Ce récit est absolument indépendant du +premier; une preuve manifeste en est dans le discours de Théodoric, qui +a été analysé plus haut. Ce discours, en effet, rattache l’épisode non à +la première guerre de Thuringe, que la source ne semble pas avoir +connue, mais à une expédition hostile que les Thuringiens auraient faite +en pays franc, et que les Francs auraient encore à venger. Il est vrai +que le discours mis dans la bouche de Théodoric ajoute à ce long exposé, +en sous-ordre et fort brièvement, le motif tiré du manque de fidélité de +Hermanfried à sa promesse: _Nunc autem Hermanfredus quod mihi pollicitus +est fefellit et omnino haec adimplere dissimulat_. Mais ces paroles, qui +ne se rapportent en rien à la narration que le roi vient de faire à son +peuple, sont même entièrement inintelligibles dans sa bouche: il est +probable qu’elles ont été ajoutées ici par Grégoire, qui, lui, se +rappelle l’épisode précédent, et qui essaie de mettre les deux récits +d’accord entre eux. Mais la soudure reste visible, et trahit la +diversité de provenance des deux narrations rattachées entre elles. + +De même qu’il ne dépend pas de ce qui précède, le récit de la seconde +guerre ne se rattache pas à ce qui suit. Il trouve sa fin logique dans +la défaite des Thuringiens et dans la conquête de leur pays par les +Francs: _Patratam ergo victuriam, regionem illam capessunt et in suam +redigunt potestatem._ Puis viennent des renseignements qui ne sont +certes pas puisés à la source populaire, mais qui font partie des +souvenirs personnels de Grégoire et de sa génération, et qui ont un tour +bien historique: + +_Chlotacharius vero rediens, Radegundem filiam Bertecharii regis secum +captivam abduxit sibique eam in matrimonio sociavit, cujus fratrem +postea injuste per homines iniquos occidit. Illa quoque ad Deum +conversa, mutata veste, monastirium sibi intra Pectavensem urbem +construxit. Quae orationibus jejuniis atque elymosinis praedita in +tantum emicuit, ut magna in populis haberetur[540]._ + + [540] Greg. Tur. III, 7. + +Et c’est après cela seulement que commence un troisième et dernier +récit, indépendant de tout ce qui précède, et consacré aux ruses et aux +artifices de Théodoric. Ce récit est d’une pièce, et le passage où il +est question du piège tendu par Théodoric à Clotaire en faisait sans +doute partie dès l’origine, bien qu’à première vue il y semble étranger. +S’il en était autrement, on ne comprendrait pas pourquoi Grégoire aurait +coupé de la sorte l’histoire de la guerre de Thuringe et des destinées +de Hermanfried, alors qu’il eût été si simple d’achever d’abord toute +cette histoire, pour y ajouter, comme conclusion, l’épisode donnant un +échantillon de l’esprit ingénieux du roi franc. Tel était du moins +l’ordre logique, et, s’il ne l’a pas adopté, c’est que sa source +elle-même lui en imposait une autre. + +De plus, lui-même nous apprend que l’aventure en question s’est passée +lorsque les rois francs étaient encore en Thuringe (_cum adhuc +supradicti regis in Thoringiam essent_): où aurait-il appris cela, sinon +dans la source même qui lui a fait connaître l’épisode?[541] + + [541] M. Rajna, qui penche à voir dans cette anecdote le sujet d’une + espèce de _fableau_ indépendant, reconnaît d’ailleurs que l’autre + opinion se défend fort bien: «Jo non oserei escludere che questa + atroce commediola non potesse far parte del poema delle guerra + turingica. La nota comica non è pur nulla aliena dall’epopea eroica: + testimonio, per non dir altro, piu di un’episodio della stessa + Iliade.» O. c. p. 106. + +Qu’on ne se figure pas que cette source doive être considérée comme une +satire inspirée par l’hostilité à la personne de Théodoric. Je crois, +tout au contraire, que c’était une chanson en son honneur. Le public +tout barbare de l’Austrasie se délectait à voir son souverain supérieur +par la ruse à tous ses adversaires; de même qu’il glorifiait Clovis +abattant sans scrupule les membres de sa famille et trouvant encore le +mot pour rire au milieu de cette sinistre besogne, de même, ici, il ne +devait pas redire sans satisfaction des aventures où Théodoric montre sa +maîtrise aussi bien dans les subtilités de la ruse que dans les exploits +de la guerre[542]. Il est vrai qu’en définitive la ruse de Théodoric +semble échouer, puisque Clotaire devine le piège et qu’il en coûte un +beau plateau d’argent à son frère pour l’amadouer. Mais c’est là une +illusion: en réalité, pour le barbare qui écoutait ce récit, Théodoric +se tirait à son honneur d’un mauvais pas, puisqu’il parvenait à se faire +rendre l’objet qu’il avait dû donner à son frère. Et c’est là ce +qu’appréciaient chez lui les grossiers auditeurs de sa _geste_. La +mention de Tolbiac dans l’épisode nous signale d’une manière +approximative la patrie de notre chant: il vient des pays rhénans, du +cœur de l’Austrasie. Tolbiac semble d’ailleurs avoir été un foyer +poétique pour l’épopée franque; c’est là qu’une chanson nous a montré +précédemment le roi Sigebert combattant contre les Alamans et blessé au +genou[543]; c’est là que plus tard, dans une guerre fratricide que +chantera également la poésie contemporaine, les deux petits-fils de +Brunehaut se livreront la bataille la plus sanglante qui se soit jamais +livrée de mémoire de Franc[544]. + + [542] Rajna l. l. + + [543] Greg. Tur. II, 37. + + [544] Fredeg. IV, 38. + +Dans cet ensemble de narrations, le ton, la couleur, certains épisodes, +particulièrement mis en relief, enfin, le discours de Théodoric et les +motifs qu’il allègue pour justifier la guerre, voilà la part de +l’élément légendaire et poétique. Mais la charpente générale de la +narration repose, me semble-t-il, sur une base historique. Non seulement +les événements étaient trop rapprochés encore pour pouvoir être fort +défigurés par la bouche populaire, mais nous trouvons dans les faits les +mieux attestés des points de raccordement avec cette tradition. Sainte +Radegonde vit en plein jour historique; on connaît ses destinées, et on +les trouve de tout point conformes à ce qui en est raconté ici. La +concordance des légendes saxonnes du Xe siècle avec les traditions +franques du VIe sur les faits principaux de la guerre atteste également +le souvenir universel des victoires de l’Austrasie. Enfin, un +contemporain de Grégoire de Tours, Procope, raconte que Hermanfried fut +tué par les Francs[545], et fait allusion, ailleurs, à la perfidie +qu’ils ont montrée vis à vis des Thuringiens[546]. Tout cela prouve que +si la légende a amplifié ici, c’est sur la base solide de l’histoire, et +que si elle a accentué la couleur des événements, elle n’en a pas fait +disparaître les contours. + + [545] Procop. _Bell. Goth._ I, 13, p. 69, Bonn. + + [546] Id. ib. II, 28, p. 263, Bonn. + +Voilà tout ce que Grégoire nous a appris de Théodoric. C’est bien peu +pour un personnage de cette importance. Mais cela se comprend. +Théodoric, comme tous les rois austrasiens, est hors de la portée du +regard de notre chroniqueur. Admirablement renseigné sur ce qui se passe +en Bourgogne et en Neustrie, Grégoire l’est beaucoup moins sur la partie +orientale du royaume franc. Il y a dans ses notions sur l’Austrasie des +lacunes considérables. Théodoric partage chez lui la destinée de son +fils Théodebert et celle de son petit-fils Théodebald, et encore celle +de son neveu Sigebert, qui fut pourtant le contemporain et l’ami de +Grégoire. Il a laissé dans l’ombre le règne de tous ces princes, tandis +que, son livre en main, on peut raconter pour ainsi dire jour par jour +la carrière de Chilpéric et de Gontran. Et toutefois, Théodoric, on l’a +vu plus haut, a occupé une grande place non seulement dans l’histoire, +mais encore dans la poésie[547]. Nous avons ici une preuve, et des plus +convaincantes, de la singulière parcimonie avec laquelle Grégoire de +Tours a puisé dans les souvenirs populaires des Francs. Il a passé à +côté de tout un monde poétique sans peut-être s’en rendre compte, et, +dans tous les cas, sans en tirer parti pour sa narration, aimant mieux +laisser Théodoric en dehors de son récit que de l’y introduire sous le +patronage de la poésie barbare. On voit aussi par là quelle erreur on +commettrait en voulant juger de l’épopée mérovingienne d’après le peu +qui en a passé dans les pages de ce chroniqueur. + + [547] V. ci-dessus p. 53 et suiv. + +Théodebert est encore moins bien traité par lui. Ce prince, qui a régné +de 533 à 548, était peut-être de tous les rois francs le plus digne +d’inspirer la poésie épique. Ses grandes qualités guerrières[548], sa +justice, sa piété, sa clémence, sa beauté royale[549], sa fidélité à ses +amis[550], c’était là un ensemble de dons bien fait pour charmer ses +peuples. Ajoutez à cela les luttes qu’il dut soutenir dans sa jeunesse +contre ses oncles pour défendre son héritage[551], les vicissitudes +dramatiques de ses amours[552], l’éclat dont il sut faire briller +l’Austrasie à l’extérieur, tant par la diplomatie que par les armes, +enfin, la mort tragique qui mit fin d’une manière prématurée à sa +brillante carrière[553], et vous comprendrez la place qu’il dut prendre +dans le souvenir et dans l’admiration des Francs d’Austrasie. Aussi +entra-t-il de bonne heure dans leur épopée nationale, d’où il passa +bientôt dans celle de toutes les tribus germaniques. Il avait été, de +son vivant, associé aux combats et à la gloire de son père: la poésie +populaire s’en est souvenue, et elle a si bien uni leurs deux mémoires +qu’elle est arrivée, sinon à les confondre, du moins à attribuer à +chacun d’eux ce qui revenait à l’autre. Dans l’histoire, nous trouvons à +plusieurs reprises le jeune Théodebert aux côtés de son père comme son +lieutenant: c’est lui qui va refouler les Danois[554]; c’est lui qui va +reprendre aux Visigoths le midi de la Gaule[555]; c’est lui qui tire son +père d’un mauvais cas en se faisant rendre par Clotaire la coupe donnée +à celui-ci par Théodoric[556]. D’autre part, la tradition nous montre +Théodebert accompagnant son père en Thuringe[557], et assure que c’est +Théodebert qui a fait périr Hermanfried[558]. + + [548] Τολμητίας τε γὰρ ἦν ἐς τὰ μάλιστα καὶ τραχώδης καὶ πέρα τοῦ + ἀναγκαίου τὸ φιλοκίνδυνον κεκτημένος. Agath. I, 4, p. 21, Bonn. + + [549] Elegantem et utilem. Greg. Tur. III, 1. At ille in regno + firmatus, magnum se atque in omni bonitate praecipuum reddidit. Erat + enim regnum cum justitia regens, sacerdotes venerans, eclesias + munerans, pauperes relevans et multa multis beneficia pia ac + dulcissima accommodans voluntate. Id. III, 25. + + [550] Id. III, 23-24. + + [551] Id. III, 23. + + [552] Id. III, 27. + + [553] Agathias, I, 4, p. 23 contredisant Greg. Tur. III, 36. + + [554] Greg. Tur. III, 3. Fredeg. III, 30-31. _Liber Historiae_, 19. + + [555] Greg. Tur. III, 21-22. + + [556] Id. III, 7. + + [557] _Liber Historiae_, 22. + + [558] Fredeg. III, 32. + +Ainsi s’opérait lentement la confusion des deux physionomies poétiques. +Ce qui la rendit inévitable, c’est que les deux héros portaient des noms +à peu près identiques. Ces noms avaient pour élément constitutif deux +radicaux dont le premier, _theod_, leur était commun. Or, il y a dans +l’onomastique allemande du moyen âge une tendance incontestable à ne +tenir compte que de l’un des deux radicaux, l’autre--c’est ordinairement +le second--pouvant s’échanger contre un équivalent[559]. Il se fait +qu’ainsi on a pu facilement donner à Théodebert le nom de Théodoric et +_vice versâ_, et rien n’a dû aider davantage à la confusion des deux +personnages. Cette confusion n’est pas allée jusqu’à la fusion: les deux +héros ont gardé leur individualité, mais ils ont fait un large échange +de leurs qualités et de leurs aventures. Théodoric, qui était déjà au Xe +siècle le Huga Theodoricus de Widukind, a gardé dans la poésie allemande +du XIIIe siècle ce nom traditionnel de _Hugdietrich_. Quant à +Théodebert, il paraît bien que sa personnalité est venue aboutir, partie +à celle de _Wolfdietrich_, partie à celle du _Roi Ortnit_[560]. Je ne +sais si la juvénile et mélancolique figure du héros que je viens de +nommer n’a pas conservé mieux qu’une autre l’impression que Théodebert +avait faite sur l’imagination de ses Francs, et je remarque en passant +que la légende les fait périr tous les deux victimes d’un accident de +chasse qui prend naturellement, dans le poème, un caractère des plus +émouvants. Au reste, la critique n’a pas encore suffisamment débrouillé +les éléments qui ont servi à constituer le vaste cycle poétique des +_Hugdietrich_ et des _Wolfdietrich_, et il convient de ne pas chercher à +en savoir plus qu’elle. Si j’ai touché à ce sujet, ç’a été pour faire +voir combien il est fécond en traditions épiques. + + [559] Un moine qui, en 712, fait une donation à l’abbaye d’Echternach + est tour à tour appelé _Ansbertus_ et _Ansbaldus_ (Bréquigny et + Pardessus II, p. 291). Dans Saxo Grammaticus VIII, p. 297 (Holder) + on lit: Gotricus qui et Godefridus est appellatus. Il s’agit ici du + roi normand contemporain et ennemi de Charlemagne. Dans le nécrologe + de l’abbaye du Saint-Esprit à Luxembourg, la comtesse Ermesinde est + appelée _Irmengardis_. (_Public. de l’Instit. Grand-Ducal_, XXIX, p. + 357.) On pourrait multiplier ces exemples. + + [560] Les trois poèmes de _Hugdietrich_, de _Wolfdietrich_ et + d’_Ortnit_ ont été l’objet d’une édition critique dans le _Deutsche + Heldenbuch_ de Karl Müllenhoff, par Amelung et Jaenicke, t. III et + IV. + +CONCLUSION.--L’existence de nombreuses chansons épiques sur Théodoric I +et sur Théodebert I nous est attestée de trois manières: + +1º Par le témoignage formel de l’auteur du IXe siècle; + +2º Par les poèmes allemands du moyen âge dont ces princes sont devenus +les héros, et qui eux-mêmes mettent en œuvre des chants plus anciens; + +3º Par les récits de Grégoire lui-même, dont quelques-uns sont +manifestement empruntés à des chants épiques, et dont les autres portent +la trace de l’impression profonde que les figures des deux héros ont +faite sur le chroniqueur franc. + + + + + +LIVRE III + +Les derniers Mérovingiens + + + +CHAPITRE I + +Frédégonde. + + +Après l’histoire de la guerre de Thuringe, il n’y a plus aucune trace de +chant épique dans la chronique de Grégoire de Tours, et nous mettons +désormais le pied sur le terrain de l’histoire pure. Les faits qu’il va +raconter sont trop rapprochés de lui pour avoir pu s’altérer. Sans +doute, il ne les connaît que par la tradition orale, et même son livre +III est, sous ce rapport, le plus populaire de tous, car il ne repose ni +sur des témoignages écrits ni sur l’observation personnelle, et il +relève tout entier des rapports faits de vive voix au narrateur par ses +contemporains. Néanmoins, il n’a rien d’épique. Les données que le +chroniqueur y a recueillies ne sont ni défigurées ni idéalisées: elles +se présentent à nous avec toute la couleur de la réalité et sans mélange +de fiction. Le trait anecdotique, il est vrai, y tient une grande place, +et, en général, l’importance accordée à l’élément dramatique et +pittoresque est une preuve de leur origine populaire, mais c’est aussi +la seule. Ces traditions sont restées au même degré de développement que +les traditions gallo-romaines relatives à la guerre des Visigoths au +moment où Grégoire les consigna par écrit: c’étaient des germes épiques +pouvant s’ouvrir ou pouvant rester inféconds, selon les circonstances. +Par endroits, vous voyez comme un commencement de germination, et l’œil +exercé ne s’y trompe guère. C’est Clotilde qui, appelée à décider du +sort de ses petits-enfants, s’écrie: «Je les aime mieux morts que +tondus!»[561] C’est Deutérie, figure éminemment poétique et annonçant de +loin celle de Brunehaut, qui, ayant conquis le cœur de Théodebert et +craignant de trouver une rivale dans sa fille, attache celle-ci à un +char traîné par des bœufs indomptés qui, du haut du pont de Verdun, se +précipitent avec elle dans la Meuse[562]. C’est Childebert qui après +avoir si souvent exprimé le désir de voir la Limagne d’Auvergne qu’on +dit si belle, s’en voit empêché, le jour qu’il l’envahit, par un +brouillard intense que Dieu envoie pour le punir[563]. C’est un orage +miraculeux qui empêche le même Childebert, uni à Théodebert d’Austrasie, +de détruire son frère Clotaire, lequel était sur le point de succomber à +leurs coups[564]. C’est la fuite si dramatique du jeune Attale, souvenir +de famille raconté à Grégoire par ses parents du côté maternel[565]. +C’est, la distance rétablissant les conditions nécessaires au +développement épique, l’histoire d’Amalasonthe entièrement défigurée et +devenue une sombre légende[566]. Mais, à part cet unique épisode qui +n’appartient d’ailleurs pas aux annales franques, nous rencontrons +l’histoire partout, l’épopée nulle part. Même une aventure comme celle +de Mundéric[567], qui devait plus que toute autre intéresser le peuple, +ne semble pas encore avoir été l’objet d’une véritable élaboration +poétique. Il se peut qu’il ait existé une chanson sur ce sujet, au +moment où Grégoire écrivait, mais ou bien le chroniqueur n’a pas cru +devoir lui emprunter ce qui se rencontrait encore dans la mémoire de +tout le monde, ou bien la chanson elle-même se sera tenue sur le terrain +rigoureusement historique: en effet, l’épisode ne contient pas une ligne +qui puisse faire reconnaître l’amplification poétique. Le seul passage +où l’influence de l’esprit épique se trahisse encore, c’est l’histoire +de la défaite de Clotaire I par les Saxons, en 556[568]. On n’en sera +pas étonné: jamais une défaite n’a laissé l’imagination populaire +passive; toujours elle s’est évertuée à la pallier ou à l’expliquer. «La +défaite, a dit excellemment M. de Monge, c’est la muse épique par +excellence[569].» Nous en avons un exemple bien frappant ici. La +tradition est obligée de raconter le désastre subi par les Francs en +Saxe: désastre incontestable, et trop récent encore pour qu’elle ait pu +le nier ou le transformer en victoire. Que fera-t-elle? Elle en enlèvera +la responsabilité au roi, pour la reporter sur ce coupable collectif et +peu intéressant qui s’appelle la multitude; elle montrera le roi faisant +à trois reprises des efforts pour détourner son armée d’une expédition +funeste, et forcé par les clameurs de la foule d’y participer malgré +lui; d’autre part, elle ne nous laissera pas ignorer que les Saxons +eux-mêmes ne s’attendaient pas à leur triomphe, et qu’ils avaient fait +tout leur possible pour fléchir le roi Clotaire, tant il était +redoutable. La défaite apparaîtra ainsi comme la juste punition de +l’arrogance populaire; elle mettra plutôt en relief la sagesse et la +prudence du roi qui l’avait prévue. Et enfin, pour que, malgré son +outrecuidance, le peuple franc ne sorte pas trop compromis de +l’aventure, la légende qui racontera sa défaite saura aussi que du côté +des ennemis le nombre des morts a été presque aussi considérable que du +côté des Francs. Ainsi seront satisfaits à la fois, dans une certaine +mesure, le sentiment dynastique et le sentiment national, et le roi +franc pourra se consoler en se disant que _tout est perdu fors +l’honneur_[570]! + + [561] Greg. Tur. III, 18. + + [562] Id. III, 22-26. + + [563] Id. III, 9. + + [564] Id. III, 28. + + [565] Id. III, 15. _Cf._ ci-dessus p. 171 et suiv. + + [566] Id. III, 31. + + [567] Greg. Tur. III, 14. + + [568] Id. IV, 14. + + [569] L. de Monge, _Études morales et littéraires_ t. II, p. 67. + + [570] Rajna o. c. p. 125 a fort bien reconnu, d’un côté, que ce récit + est historique, d’autre part, qu’il revêt déjà un coloris poétique. + + «In essi (particolari) c’é innegabilmente del poetico; si direbbe di + sentire l’eco di un canto sassone. Particolarmente ci suona coma + qualcosa di epico la triplice ambasciata dei Sassoni col crescendo + delle offerte, e il triplice rifiuto dei Franchi. E manifesta + esagerazione, in cosa dove appunto l’epica ama sempre di esagerare, + sarà la moltitudine dei morti, e sassoni e franchi, tale che _nec + aestimari nec numerari possit_. Questo precisamente l’anno appresso + che la massima parte dei Sassoni era stata distrutta dal medesimo + Clotario: Chlotacharius rex... maximam eorum partem delevit!» + + Ces observations sont fort justes, et en particulier celle qui est + relative à la _triplicité_ des offres des Saxons. L’épopée, comme le + dieu de Virgile, aime ce _numerus impar_. Rajna rappelle ici le + triple conseil de Wiomad à Aegidius; de mon côté, je signalerai la + triple exhortation de saint Anian au peuple d’Orléans (Greg. Tur. + II, 7), laquelle, comme j’aurai l’occasion de le démontrer ailleurs, + est d’origine épique et non historique. + + Je ne saurais d’ailleurs pas accorder à M. Rajna qu’il y ait ici + trace d’un chant saxon. M. Rajna allègue les sentiments hostiles aux + Francs, et le fait que «solo il re è accarezzato»; mais pour + l’épopée populaire, c’est le roi et non son peuple, c’est le héros + individuel et non la collectivité qui concentre l’intérêt et qui a + toujours raison. Les poètes épiques ont de tout temps préféré les + rois à leurs peuples; quand ils présentaient à la multitude un des + siens, il s’appelait Thersite, et elle n’en était pas offusquée. + +Voilà toute la part de l’épopée dans la chronique de Grégoire à partir +de la guerre de Thuringe: désormais, jusqu’à l’année 591, à laquelle il +s’arrête, notre historien, à supposer même qu’il rencontre encore +parfois la chanson épique sur son chemin, ne lui demande plus rien, ou +ne trouve pas chez elle des souvenirs plus altérés que ceux que garde la +mémoire publique. On pourrait croire que ses deux continuateurs, +Frédégaire et le _Liber Historiae_, suppléent ici à son silence et nous +apportent, encore une fois, l’écho de la poésie populaire sur ces sujets +pour eux lointains. Mais non: ils se bornent à la résumer sèchement, +ajoutant çà et là un détail assez suspect, mais n’enrichissant d’aucune +légende le tissu de son récit. A part la tradition sur l’origine du nom +des Lombards, qui appartient à un autre cycle, et une prétendue +prophétie relative à Brunehaut, qui sera examinée plus loin, la légende +épique est absente de toute la partie du résumé de Frédégaire relative à +la période d’un demi-siècle qui s’écoule de 530 à 590. Et, bien qu’à +partir de 584 Grégoire ait fait défaut au chroniqueur burgonde, et que +ce fût une raison de plus pour qu’il demandât à la fiction populaire de +suppléer à l’insuffisance de ses renseignements, il reste tout aussi sec +pour les années 584-590 que pour les autres, et il en expédie l’histoire +en quelques chapitres des plus sommaires. + +Quant au _Liber Historiae_, pour cette même période de 530 à 590, il se +borne également à marcher sur les pas de Grégoire. Sauf les légendes +relatives à Frédégonde, qui vont être étudiées sans retard, il n’ajoute +absolument rien à son auteur, sinon, çà et là, un détail que des +circonstances tout à fait fortuites ou spéciales lui ont permis de +connaître. Ainsi, il raconte d’une manière plus complète que Grégoire +l’expédition de Childebert en Espagne, en ce sens qu’il nous apprend +comment ce roi est entré en possession de l’étole de saint Vincent: mais +qui ne voit qu’il se fait ici l’écho d’une tradition monastique +conservée dans l’abbaye que Childebert, au retour d’Espagne, avait bâtie +pour abriter la précieuse relique? Saint-Vincent, devenu plus tard +Saint-Germain des Prés, était voisin de Saint-Denis où paraît avoir vécu +notre chroniqueur: on comprend donc qu’il connaisse assez bien les +souvenirs de cette église[571]. D’autres additions peuvent sans doute +s’expliquer par les mêmes raisons; elles n’ont, dans tous les cas, rien +d’épique, et n’autorisent aucunement à croire que pour cette période le +_Liber Historiae_ ait puisé à une source populaire. Il n’y a d’exception +qu’en ce qui concerne l’histoire de Frédégonde, l’héroïne qui fait les +frais de ce chapitre. + + [571] V. G. Kurth, _Étude critique sur le Gesta Regum Francorum_. + +Il n’est pas étonnant que Frédégonde ait trouvé sa place dans la +tradition populaire de la Neustrie. Peu de personnages devaient faire +sur l’imagination de la foule une impression plus profonde que cette +femme frénétique et endiablée, qui dépensait une somme prodigieuse +d’énergie et d’intelligence à ourdir des intrigues et à préparer des +crimes. Totalement dénuée de sens moral, mais animée des plus ardentes +passions, toujours ivre d’ambition et altérée de vengeance, elle frappe +sans pitié tout ce qui lui est obstacle, tout ce qui la menace, +l’humilie ou la gêne. Souple et glacée comme la vipère, et possédant au +plus haut degré cet art d’insinuation qui fut la cause de sa haute +fortune et de son empire sur Chilpéric, elle a le talent de fixer le +cœur de ce tyran luxurieux et mobile, bien plus, de le diriger à sa +guise, et il n’est pas de crime qu’elle ne lui fasse commettre, +puisqu’il va, sous son influence, jusqu’à sévir contre son propre sang +et à exterminer sa race. Elle fera preuve des mêmes talents dans ses +relations avec son beau-frère Gonthran de Bourgogne. Malgré les trop +justes soupçons qu’elle inspirait à ce prince, et en dépit des charges +accablantes qui pesaient sur elle, elle parvint, sinon à conquérir son +entière confiance, du moins à lui inspirer une défiance incurable à +l’endroit de son alliée naturelle, la reine d’Austrasie. Il n’était pas +facile de prouver à Gonthran que Brunehaut, entourée d’ennemis et +n’ayant d’autre espoir que dans le roi de Bourgogne, se fût avisée de +comploter avec ses propres ennemis contre son unique allié. Eh bien, dès +ses premières entrevues avec lui, Frédégonde avait obtenu ce grand +résultat, et enfoncé dans l’esprit du roi le dard envenimé qui ne devait +plus en sortir. En dépit de l’évidence, on le verra accueillir les +calomnies les plus absurdes contre Brunehaut, lui prêter les projets les +plus chimériques, et ne céder qu’à contre-cœur à l’évidence de son +innocence, tant il y avait eu de force persuasive et insinuante dans les +calomnies de Frédégonde! Mais Frédégonde savait jouer du couteau aussi +bien que de la langue: par trois reprises, elle essaya, en armant des +sicaires, de se débarrasser d’une rivale détestée, et ni sa propre +détresse, ni l’indignation publique dont elle se sentait menacée ne +purent arrêter le cours de ses forfaits. + +Cette misérable femme est toute dégouttante de sang: les fils de +Chilpéric, leur mère, leur sœur, l’évêque Prétextat, le roi Sigebert, +des hommes et des femmes de toute condition sont tombés sous ses coups; +néanmoins, elle meurt _pleine de jours_[572], et sans jamais avoir été +inquiétée sérieusement par la vengeance de ses victimes. Telle est la +Frédégonde que nous fait connaître l’histoire. On conviendra que la +réalité pouvait fournir à l’imagination peu de types mieux faits pour la +frapper fortement. Aussi la légende s’est-elle de bonne heure emparée de +cette physionomie sinistre, pour la placer au centre de tableaux dignes +d’elle. Car, chose curieuse! alors que la plupart des héros que l’épopée +a célébrés ont été défigurés par elle et desservis dans leur réputation, +la couleur des récits dont Frédégonde est l’héroïne ne se distingue en +rien de celles que revêtent ses aventures dans l’histoire avérée. La +femme perverse est restée dans le monde de la fiction ce qu’elle était +déjà dans celui de la réalité: elle est passée de plein pied, si je puis +ainsi parler, de l’un dans l’autre, et même on peut se demander si sa +légende ne reste pas en deçà de l’histoire. Voici, dans la série des +monstrueux exploits de Frédégonde, la part de la fiction poétique. + + [572] Eo enim tempore mortua est Fredegundis regina senex et plena + dierum. _Lib. Hist._ c. 37. + +«Nous allons raconter, écrit l’auteur du _Liber Historiae_, comment +Frédégonde trompa sa maîtresse, la reine Audovère. Frédégonde +appartenait à la domesticité inférieure du palais. Chilpéric étant allé +avec son frère Sigebert à la guerre contre les Saxons, Audovère, qu’il +avait laissée enceinte, mit au monde une fille. Frédégonde, par ruse, la +conseilla de la sorte: «Madame, voici que mon seigneur le roi revient +victorieux; comment pourra-t-il accueillir avec joie sa petite fille non +encore baptisée?» La reine, là dessus, fit préparer le baptistère et +appeler l’évêque qui devait ondoyer son enfant. L’évêque étant arrivé, +il ne se trouva pas de femme qui pût tenir la petite sur les fonts. +Alors Frédégonde dit à la mère: «Trouverons-nous jamais mieux que vous +pour remplir ce service? Tenez-la donc vous-même.» Audovère obéit. Quand +revint le roi victorieux, Frédégonde alla à sa rencontre et lui dit: +«Dieu soit loué, de ce que le roi notre seigneur revient vainqueur de +ses ennemis et de ce qu’il lui est né une petite fille. Avec qui le roi +mon seigneur couchera-t-il cette nuit, puisque la reine est maintenant +sa commère à raison de sa fille Childesinde?» Et le roi répondit: «Si je +ne puis coucher avec elle, je coucherai avec toi.» Lorsque le roi fut +entré dans le palais, la reine accourut à sa rencontre avec son enfant, +et le roi dit: «Tu as fait, dans ta simplicité, une chose bien funeste; +maintenant, tu ne peux plus être ma femme.» Il lui fit prendre le voile +avec sa fille, et il lui donna quantité de terres et de fermes; il +condamna à l’exil l’évêque qui avait fait le baptême; quant à +Frédégonde, il en fit sa reine.»[573] + + [573] _Liber Historiae_ c. 31. + +Pour bien apprécier cette histoire, il faut d’abord se remémorer les +prescriptions du droit canonique de cette époque en matière +d’empêchements de mariage. A partir d’une certaine date, on vit +prévaloir dans l’Église cette idée que la parenté spirituelle contractée +dans le baptême était un empêchement au même degré que la parenté selon +la chair, que dis-je, qu’elle avait même un caractère plus sacré. Or, il +y avait du chef du baptême diverses catégories de parenté. D’abord +venait la parenté spirituelle qui rattachait le parrain et la marraine +d’une part à leur filleule de l’autre: cet empêchement était le plus +ancien et le plus grand de tous, et, dès 530, Justinien l’inscrivait +dans le code civil[574]. En second lieu, il y avait l’empêchement qui +existait entre les parents selon la chair d’une part et les parents +selon le baptême de l’autre: ainsi le parrain ne pouvait épouser la mère +de son filleul, ni la marraine le père de celui-ci, en vertu du canon 53 +du concile _in Trullo_, tenu en 692[575]. En troisième lieu, le parrain +et la marraine, en leur qualité de père et mère spirituels du filleul, +étaient conçus comme des époux selon le baptême, et ne pouvaient, par +conséquent, devenir époux selon la chair. Ce dernier empêchement, +promulgué pour la première fois dans un concile romain de 721[576], fut +introduit peu de temps après, par le roi Liutprand, dans la loi civile +des Lombards[577]. Néanmoins, bien que promulgué une seconde fois au +concile romain de 743[578], et rappelé en termes énergiques par le pape +Zacharie, dans sa lettre de 747 à Pepin le Bref[579], il ne semble pas +s’être introduit sans résistance. + + [574] Ea videlicet persona omnimodo ad nuptias venire prohibenda quam + aliquis... a sacrosancto suscepit baptismate, quum nihil aliud sic + inducere potest paternam affectionem et justam nuptiarum + prohibitionem, quam hujusmodi nexus, per quem Deo mediante eorum + animae copulatae sunt. _Cod. Justin._ V, IV, 26. + + [575] Hefelé, _Conciliengeschichte_ t. III, p. 337. Il renvoie au + commentaire d’Assemani dans sa _Bibliotheca juris orientalis_ t. V. + p. 166 et suiv. Il faut remarquer que ce canon était resté inconnu + en Angleterre jusqu’au VIIIe siècle. Saint Boniface, qui avait + autorisé le mariage d’un homme avec la mère de sa filleule, fut fort + troublé d’apprendre que les Romains considéraient une union de ce + genre comme un péché mortel, et il recourut aux lumières de + plusieurs de ses amis d’Angleterre pour rassurer et éclairer sa + conscience. Jaffé, _Bibl. Rer. Germ._ III, 29-31, p. 95 et suiv. + + [576] Id. o. c. III, p. 362. + + [577] Leg. Liutprandi, c. 34 (Pertz _Legg._ IV, p. 124). + + [578] Hefelé, o. c. III, p. 516. + + [579] _Codex Carolinus_ ep. 3 dans Jaffé, _Bibl. Rer. German._ IV. + +Comme on le voit, le cas d’Audovère appartient à la seconde catégorie +d’empêchements de mariage: celui qui s’oppose à l’union de la marraine +et du père de l’enfant. Mais, si l’interdiction a été formulée pour la +première fois en 692, l’histoire, qui est censée se passer vers le +milieu du VIe siècle, perd toute vraisemblance, et trahit par là même sa +provenance récente. D’ailleurs, à supposer qu’un empêchement eût existé +dès cette date, il est d’autres motifs pour faire rejeter l’anecdote. +Audovère n’étant qu’une des nombreuses compagnes de Chilpéric, il est +difficile de décider si elle était considérée comme sa femme légitime ou +comme sa concubine. Dans le premier cas, une simple bévue commise par +ignorance n’avait pas le pouvoir de dissoudre un mariage, qui était de +sa nature indissoluble. Dans le second cas, au contraire, les rapports +entre Chilpéric et Audovère n’étaient d’aucune manière détruits aux yeux +du roi, puisqu’ils n’avaient pas le caractère d’une union conjugale. +Puis, le moyen de nous faire croire que ce barbare luxurieux, qui était +habitué à violer tous les commandements de l’Église, eût été homme à +renoncer à l’objet de sa passion pour une raison d’ordre théologique! + +L’épisode est, de plus, en contradiction formelle avec l’histoire. Il +est faux que jamais Chilpéric ait fait une expédition en Saxe avec +Sigebert. Sigebert a combattu seul contre ce peuple qui, de même que les +Thuringiens, semble avoir troublé par ses révoltes la première année de +son règne, et qu’il força de se soumettre[580]. Il paraît bien que cette +révolte fut déterminée par une invasion des Avares, rapportée par +Grégoire de Tours, et que les tribus germaniques soulevées firent cause +commune avec les envahisseurs, dont elles partagèrent la défaite[581]. +Dans tous les cas, loin d’assister son frère dans ces difficultés, +Chilpéric en profita pour lui enlever Reims et quelques autres villes, +si bien qu’après son retour, Sigebert dut tourner ses armes contre lui +et le mettre à la raison[582]. Ceci se passait en 562. Une seconde fois +les Avares reviennent, sans que l’on puisse savoir s’ils ont eu les +Saxons et les Thuringiens pour alliés. Sigebert, cette fois, fut vaincu, +et se vit obligé de traiter avec eux. Est-il besoin de dire que +Chilpéric se garda bien de lui porter secours?[583] Par la suite, +Sigebert eut encore à s’occuper des Saxons revenus d’Italie, qu’il +rétablit dans leur ancienne patrie: mais ce ne fut pas une expédition +qu’il fit contre eux[584], et d’aucune manière Chilpéric ne l’assista: +il ne cessa de se comporter comme son ennemi, et la guerre entre les +deux frères fut presque permanente. Le cadre dans lequel le _Liber +Historiae_ place sa légende est donc entièrement faux. Je ne veux pas +aller plus loin, et je crois en avoir assez dit pour faire écarter de +l’histoire cet épisode qui appartient en réalité au domaine de la +fiction. + + [580] Fortunat. _Carm._ VI, 1, 73: + + Hic nomen avorum + Extendit bellante manu, cui de patre virtus + Quam Nablis ecce probat, Thoringia victa fatetur. + + Id. VI, 1a, 9: + + Cujus rapta semel sumpsit Victoria pinnas + Et tua vulgando prospera facta volat. + Saxone Thoringo resonat, sua damna moventes + Unius ad laudem tot cecidisse viros. + + [581] Id. VII, 16, 47. Quae fuerit virtus, tristis Saxonia cantat. + + [582] Greg. Tur. IV, 23. + + [583] Id. IV, 29. + + [584] Id. IV, 42. + +C’est encore une aventure de sérail qui fait le fond de la seconde +légende relative à Frédégonde, mais, cette fois, la couleur en est +sombre et l’accent tragique. + +«La reine Frédégonde était belle et avait un esprit fécond en +ressources, mais elle trahissait son époux. Landéric était alors maire +du palais: c’était un homme plein de talent; la reine l’aimait beaucoup +et entretenait des relations adultères avec lui. Un jour que le roi +partait de bonne heure pour aller chasser à Chelles, dans les environs +de Paris, comme il aimait beaucoup la reine, il revint de l’écurie au +moment où elle se lavait la tête dans sa chambre à coucher, et il lui +donna un léger coup sur le dos. Elle, se persuadant que c’était +Landéric: «Que fais-tu là, Landéric?» s’écria-t-elle. En même temps elle +se retourna, et elle s’aperçut que c’était le roi, et elle fut saisie +d’épouvante. Lui, en proie à la plus vive indignation, partit pour la +chasse. Cependant Frédégonde fit venir Landéric et lui raconta tout ce +qui venait de se passer: «Vois maintenant, dit-elle, ce qui te reste à +faire, car les supplices nous attendent dès demain». Landéric, +désespéré, s’écria en versant des larmes: «C’est à la male heure que mes +yeux t’ont vue! Je ne sais que faire, et je me sens pris de tous +côtés.--Ne crains rien, répondit-elle, écoute mon conseil, et nous ne +périrons pas. Ce soir, quand le roi reviendra de la chasse, nous +enverrons des assassins qui le tueront, et qui crieront que c’est un +attentat de Childebert d’Austrasie; et lorsqu’il sera mort, nous +règnerons avec mon fils Clotaire.» Et en effet, la nuit venue, comme +Chilpéric rentrait de la chasse, des assassins gorgés de vin par +Frédégonde lui plongèrent leur scramasax dans le ventre pendant qu’il +descendait de cheval, et au moment où ses gens regagnaient chacun sa +demeure. Il poussa un cri et tomba mort. Alors, obéissant au mot d’ordre +de la reine, les meurtriers crièrent: Voilà ce que le roi d’Austrasie +Childebert a fait du roi notre seigneur. Alors l’armée se dispersa dans +tous les sens à la recherche des coupables, mais les soldats ne +trouvèrent personne et rentrèrent chez eux.»[585] + + [585] _Liber Historiae_ c. 35. Cf. Aimoin III, 56 (Bouquet III, p. + 92). Hildegaire _Vita Faronis_, c. 25 (Mab. saec. II, p. 586). + +Cette histoire, à première vue, n’a rien d’invraisemblable. On connaît +les mœurs de Frédégonde. Grégoire de Tours l’accuse formellement d’avoir +offert ses faveurs à un certain Eberulf[586], et le roi Gonthran n’était +pas fort certain de la légitimité de la naissance de Clotaire II[587]. +Mais l’important rôle politique attribué à l’amant de la reine cadre mal +avec l’histoire. Grégoire de Tours ne prononce pas même le nom de ce +personnage, ce qui est tout au moins une présomption contre le récit du +_Liber_. Dans Frédégaire, il est vrai, Landéric nous apparaît avec le +titre de maire à la date de 603[588], et ce témoignage est confirmé par +un autre document du VIIe siècle, qui nous le montre exerçant le même +office auprès du roi Clotaire II à Chelles[589]. Mais cela ne prouve pas +pour 584; tout au contraire, on pourrait se demander si l’histoire +racontée par le _Liber_ n’a pas été imaginée après coup pour expliquer +l’élévation de Landéric. + + [586] Id. VII, 21: Rogatus enim fuerat ab ea, ut post mortem regis cum + ipsa resederet, sed optenere non potuit. + + [587] Id. VIII, 9. + + [588] Fredeg. IV, 25 et 26. + + [589] _Vita Gaugerici_ dans Bouquet III, p. 488: _Anal. Boll._ VII, p. + 393: Viro illustri Landerico, tunc tempore majorem domus praefati + principis. + +L’histoire a d’ailleurs un autre défaut. Elle est trop intéressante, +elle est trop dramatique, elle est, si je puis ainsi parler, trop +flatteuse pour l’imagination et trop satisfaisante pour le sentiment +moral du public: c’est ainsi qu’on doit souhaiter que les choses se +soient passées, quand on veut que les fautes soient expiées ici-bas, et +que la Providence intervienne par quelque coup de théâtre. On peut se +demander comment Grégoire de Tours, si au courant des faits de son +temps, aurait ignoré ce tragique épisode, ou pourquoi il n’aurait pas +cru devoir le raconter. Ce n’était certes pas pour épargner Frédégonde, +car il rapporte de cette reine des crimes si abominables que sa +réputation n’avait plus rien à perdre. Lui-même d’ailleurs revient à +plusieurs reprises sur le mystérieux assassinat de Chilpéric, nous +communique toutes les versions qui ont circulé sur cet événement, nous +montre les soupçons se portant tour à tour sur divers personnages, et +formule sa propre opinion en des termes qui montrent qu’il ne sait trop +que croire: «Ce qui a causé la mort de Chilpéric, dit-il, c’est sa +propre méchanceté.»[590] + + [590] Greg. Tur. VIII, 5. Cf. mon étude sur la _Reine Brunehaut_, p. + 26, n. + +Il met, comme on voit, Frédégonde hors de cause, et il faut bien que +l’innocence de cette reine ait été, ici, bien réelle pour qu’il la +décharge d’emblée. D’ailleurs, nul ne devait perdre plus que Frédégonde +à la mort de son mari: on le vit bien aussitôt après, car elle tomba +dans une détresse cruelle, et, pendant plusieurs années, elle vécut dans +la situation la plus menaçante. Il n’y a donc aucune apparence qu’elle +eût, de gaieté de cœur, créé elle-même la situation dans laquelle allait +sombrer toute sa fortune. La légende, il est vrai, écarte cette +objection en la montrant acculée, en quelque sorte, à la nécessité du +meurtre pour échapper à la vengeance de son mari: mais, je le répète, +pour ingénieuse qu’elle soit, cette explication tombe devant le silence +de Grégoire de Tours. + +L’origine de la légende me semble claire. Il faut la chercher dans la +série de raisonnements que l’imagination populaire a faits sur les +événements pour les enchaîner d’une manière logique. Landéric était +maire du palais sous la régence de Frédégonde pendant la minorité de +Clotaire II: voilà le point de départ. Quelle explication plus +inévitable y avait-il de sa fortune, sinon qu’il était l’amant de la +reine?[591] Du coup, on trouvait le moyen d’expliquer aussi l’obscure +histoire de la mort de Chilpéric: il suffisait de supposer que les +relations coupables des deux amants étaient antérieures à sa mort, et +qu’elles en avaient été la cause. Il ne restait plus qu’à faire +connaître l’occasion qui les força à se débarrasser du roi par un crime. +Ici, une imagination un peu inventive avait libre jeu, et la scène du +lavabo, si je puis l’appeler ainsi, fut créée. + + [591] On verra expliquer de la même manière, en Austrasie, l’arrivée + au pouvoir de Protadius. Cf. mon étude sur _la Reine Brunehaut_, p. + 48. + +Les deux légendes que je viens de raconter sont-elles d’origine +populaire? Je ne sais, et je suis assez tenté de croire que non. Les +histoires d’alcôve et les complots d’antichambre ne figurent +généralement pas dans le répertoire populaire, et un mot comme: _Finis +donc, Landéric!_ semble trahir le lettré plutôt que le rapsode. Tout au +moins dirai-je que si les deux épisodes ont été racontés dans le peuple, +ils auront subi quelques remaniements en passant par les milieux savants +et monastiques où les a trouvés l’auteur du _Liber Historiae_. + +Par contre, la troisième légende a tout à fait l’accent d’un de ces +récits étranges et extraordinaires dont le merveilleux ne heurte pas +l’esprit des gens du peuple; je ne doute nullement qu’elle ait été +recueillie dans les chaumières des paysans neustriens. + +«Childebert, roi d’Austrasie, apprenant que son oncle Chilpéric avait +péri par les maléfices de Frédégonde, rassembla son armée, qui +comprenait les Burgondes et les Austrasiens. Sous le commandement des +patrices Gundoald et Wintrion, cette armée, traversant la Champagne, +pénétra dans le pays de Soissons qu’elle livra au pillage. Frédégonde, +en l’apprenant, réunit ses troupes sous les ordres de Landéric et des +autres chefs des Francs, et arriva à Brennacum, faisant de grandes +largesses à ses guerriers pour les exciter à combattre contre l’ennemi. +Apprenant que l’armée des Austrasiens était considérable, elle convoqua +les siens et leur dit: «Levons-nous la nuit et marchons contre eux des +lanternes à la main; les camarades qui seront en tête tiendront des +branches d’arbre et attacheront des sonnettes au cou de leurs chevaux, +pour que les sentinelles de l’ennemi ne puissent pas nous reconnaître. +Puis, le jour venu, nous nous précipiterons sur eux, et nous pourrons +remporter la victoire.» On se rallia à cet avis. Il avait été convenu +entre les deux armées qu’on en viendrait aux mains à tel jour, à +Trucciacum, dans le Soissonnais[592]. Frédégonde, conformément au plan +qu’elle avait fait prévaloir, se mit en marche au milieu de la nuit, +précédée d’hommes portant des branches d’arbre et avec tout l’attirail +décrit ci-dessus; elle-même, montée à cheval, portait le petit Clotaire +dans ses bras. C’est ainsi qu’on arriva à Trucciacum. Cependant les +sentinelles austrasiennes, apercevant sur les hauteurs les branches +vertes que portaient les Francs, et entendant résonner les sonnettes de +leurs chevaux, se dirent de proche en proche: «Est-ce que hier il n’y +avait pas des champs découverts là où nous voyons maintenant des +forêts?» Et le camarade en riant répondait à son camarade: «Tu as bu à +coup sûr, et tu déraisonnes. N’entends-tu pas les sonnettes de nos +chevaux qui paissent auprès de la forêt?[593]» Cependant le jour venait, +et les Francs, se précipitant à grand son de trompettes sur les +Austrasiens et les Burgondes endormis, en massacrèrent un grand nombre, +tant grands que petits. Gundoald et Wintrion ne durent leur salut qu’à +la rapidité de leurs chevaux. Quant à Frédégonde, elle arriva avec son +armée jusqu’à Reims, pillant et saccageant, puis elle retourna chargée +de butin à Soissons[594]. + + [592] Le point d’honneur germanique défendait d’attaquer un adversaire + sans l’avoir _défié_, c’est-à-dire sans l’avoir prévenu de son + attaque et lui en avoir fait connaître le jour et l’heure; tomber + sur lui à l’improviste était considéré comme une lâcheté. On se + souvient que Clovis, sur le point d’attaquer Syagrius, lui avait + demandé de faire choix d’un champ de bataille (cf. ci-dessus p. + 216). Nous avons donc ici une preuve de plus que notre récit est + d’origine populaire, c’est-à-dire né de la tradition orale et non de + l’histoire savante, qui n’aurait pas conservé ce trait. + + [593] Sur les clochettes au cou du bétail v. Fortunatus, _Carmina_ II, + 16, 49. + + [594] _Liber Historiae_ c. 36. + +Tel est le récit du _Liber Historiae_. Remarquons d’abord que la guerre +dont il y est question eut lieu réellement en 592, et qu’elle se +termina, comme dans notre épisode, par la victoire de la Neustrie. Les +témoignages de Frédégaire et de Paul Diacre corroborent ici celui du +_Liber Historiae_[595]. Celui-ci, il est vrai, s’écarte déjà de la +réalité en nous montrant Clotaire II porté à la bataille dans les bras +de sa mère: en 592, Clotaire II avait huit ans, ce qui gâte un peu la +vraisemblance de ce pittoresque épisode. Au surplus, ni Frédégaire ni +Paul Diacre ne disent mot d’un détail aussi remarquable, et cela est +significatif, au moins en ce qui concerne le premier de ces deux +auteurs. Peut-être la légende n’existait-elle pas encore de son temps; +peut-être aussi ne s’était-elle pas encore répandue en dehors de son +lieu d’origine. Localisée à Troussy, il paraît bien qu’elle a été +trouvée sur place par le moine de Saint-Denis, qui avait, comme je l’ai +montré ailleurs, une connaissance spéciale du Soissonnais, et qui était +peut-être même un enfant de ce pays. La fraîcheur naïve et le parfum +tout rustique qui règnent dans le récit attestent qu’il a été puisé à +même la source populaire: dans toute l’histoire poétique des +Mérovingiens, il n’y en a pas un, je crois, qui ait un caractère aussi +accentué et un pareil goût de terroir. La vivacité dramatique y est +extrême: il semble qu’on assiste à ces préparatifs nocturnes qui ont +lieu dans le camp de Frédégonde, qu’on soit transporté ensuite dans +celui des Austrasiens, qu’on entende le dialogue des soldats, qu’on +perçoive dans le lointain le son des clochettes pendues au cou des +chevaux pâturant dans la forêt, qu’on voie apparaître ces feuillages +mouvants qui descendent du haut des coteaux, puis soudain voilà +Frédégonde qui apparaît avec son armée, et le carnage qui commence! + + [595] Fredeg. IV, 14: Eodem anno Quintrio dux Campanensim cum exercito + in regno Clothariae ingreditur. Clotharius cum suis obviam pergens, + hostiliter Quintrione in fugam vertit, sed utrosque exercitus nimium + trucidatus est. + + Paul Diac. IV, 4: Childepertus quoque bellum gessit cum consobrino + suo Chilperici filio; in quo proelio usque ad triginta milia hominum + caesa sunt. + +Cette histoire de _la forêt qui marche_ était d’ailleurs un mythe +répandu chez tous les peuples du Nord, et nous en retrouvons, chez +plusieurs, des versions étonnamment semblables à celle que nous venons +d’exposer. La plus célèbre est celle du roi d’Écosse Macbeth, +immortalisée par le génie de Shakespeare[596]. Un contemporain de +Macbeth, l’évêque Conon de Trèves, imposé aux Tréviriens par son oncle +Annon de Cologne, périt victime du même stratagème employé par +ses sujets rebelles (1066), au dire du _Gesta episcoporum +Treverensium_[597]. Enfin, le chroniqueur danois Saxo Grammaticus, qui +écrivait à la fin du XIIe siècle, nous montre le roi Hacon surprenant et +vainquant ses adversaires à la faveur d’une ruse semblable[598]. Voilà +donc, à quatre reprises, le motif de _la forêt qui marche_ reparaissant +dans les annales des peuples, et sans que l’on puisse constater la +parenté des diverses versions. Ce qui est certain, c’est que la légende +du _Liber Historiae_ est la plus ancienne de toutes. Je n’oserais dire +que c’est elle qui a le mieux conservé les traits primitifs de la +tradition, si toutefois, comme je le pense, nos quatre versions peuvent +être ramenées à un type unique. A mon sens, dans l’esprit de ceux qui +ont les premiers mis en circulation la légende, _la forêt qui marche_ +n’était autre chose qu’une illusion produite par la science magique du +personnage principal, et avait pour effet de jeter l’épouvante dans +l’âme de l’ennemi, qui reconnaissait à ce signe l’action d’une puissance +surnaturelle et irrésistible. Il semble qu’il soit resté quelque chose +de cette donnée très ancienne dans l’histoire de Macbeth, telle qu’elle +est reproduite par Boethius et vivifiée par Shakespeare. Macbeth, sans +doute, voit dans la marche de la forêt l’accomplissement d’une prophétie +funeste, mais cette prophétie elle-même n’était si redoutable que parce +qu’un signe surnaturel devait en précéder l’accomplissement. Du moment +que ce signe se produit, Macbeth doit reconnaître qu’il est perdu: car à +quoi bon lutter contre une puissance qui dispose d’une force +merveilleuse, et qui fait marcher la forêt contre le vaincu du destin? + + [596] Hector Boethius, _Scotorum Historiae libri XIX_, Paris 1754, f. + 254 v. + + [597] _Continuat._ c. 8 dans Pertz, _Scriptor._ VIII, p. 182. Il faut + remarquer que la vie de Conon, écrite par Thierry à la fin du XIe + siècle, raconte la fin tragique de Conon sans mentionner l’épisode + des branches d’arbres: la légende sera née depuis la rédaction de la + vie. + + [598] Saxo Grammaticus V, p. 150 (Holder). + +Et ne serait-ce pas là aussi la forme première de la légende de +Frédégonde? Qu’est-ce qui nous interdit de penser que, dans l’idée +poétique des contemporains, cette reine, riche en inventions et en +ruses, avait employé un charme magique pour laisser croire aux +Austrasiens terrifiés que toutes les forces de la nature marchaient +contre eux sous les ordres de leurs ennemis? L’histoire des Francs du +VIe siècle nous montre Sigebert d’Austrasie vaincu par les artifices +magiques des Huns, qui font apparaître aux yeux de son armée des visions +fantastiques, grâce auxquelles ils lui infligent un sanglant +désastre[599]. Et, dans d’autres traditions épiques, nous voyons +également la victoire expliquée par des artifices du même genre. Dans la +bataille de Moytura, lorsque Lug, le roi des Tuatha Dé Dannan, demande à +ses deux sorcières ce qu’elles peuvent faire pour lui, elles répondent: +«Nous ensorcellerons les arbres, les pierres et les mottes de terre qui, +aux yeux des Fomoré, prendront l’apparence d’une troupe de soldats, et +les Fomoré, tout effrayés, fuiront en tremblant[600].» + + [599] Chuni vero iterum in Gallias venire conabantur. Adversum quos + Sigibertus cum exercitu dirigit, habens secum magnam multitudinem + virorum fortium. Cumque confligere deberent, isti magicis artibus + instructi, diversas eis fantasias ostendunt et eos valde superant. + Greg. Tur. IV, 29. + + [600] Dans d’Arbois de Jubainville, _La Littérature épique de + l’Irlande_, p. 431. + +D’autre part, on pourrait aussi trouver l’origine de la légende dans une +intention satirique des vainqueurs. Les ennemis Austrasiens auraient été +conçus comme des gens tellement bornés et stupides, qu’ils ne se +seraient pas même aperçus du mouvement de la forêt, ou qu’ils ne +l’auraient remarqué que lorsqu’il était trop tard pour se défendre! Il y +aurait là quelque énorme plaisanterie épique semblable à l’illusion de +Ragnacaire dans la chanson sur les meurtres de Clovis, mieux encore, à +celle des Hérules vaincus par les Lombards, lorsque, dans leur +affolement, ils se jetèrent au milieu des champs de lin et s’y mirent à +nager, croyant être en pleine mer[601]. Dans la forme qu’elle revêt sous +la plume de l’auteur du _Liber Historiae_, la légende de Frédégonde +s’harmonise plutôt avec cette dernière conjecture; de fait, l’écrivain +semble se plaire à bien accentuer la niaiserie de ces bonshommes +austrasiens, qui sont témoins du stratagème, et qui, jusqu’au dernier +moment, ne savent rien deviner. Mais on pourrait également voir, dans le +dialogue imaginaire qu’il leur prête, la préoccupation qu’aurait eue +l’auteur monastique d’enlever à son récit toute trace de paganisme: or, +une Frédégonde disposant des forces de la nature, et demandant son +triomphe aux ressources infernales de la magie, choquait probablement +les idées religieuses du chroniqueur anonyme qui écrivait sous les +voûtes de Saint-Denis. Quoi qu’il en soit, la multitude de traits +pittoresques conservés dans le récit ne permet pas de croire à un +remaniement bien profond du sujet. Ces clochettes suspendues au cou du +bétail dans les forêts, et cette Frédégonde qui chevauche au milieu de +son armée, ce sont là des coups de pinceaux vifs et rapides auxquels +notre froid annaliste ne nous a pas habitués, et qui semblent bien +plutôt tracés par la main de ce grand peintre qui est l’imagination +populaire. Si notre narrateur les a reproduits plus fidèlement, cela +tient sans doute, comme je l’ai supposé, à ce que la légende, recueillie +par lui dans son pays natal et sur les lèvres des vieillards, avait pour +le vieux moine tout le charme d’un souvenir d’enfance, et qu’elle s’est +gravée dans sa mémoire avec une vivacité particulière. + + [601] V. ci-dessus p. 38 et 39. + + Les _Mabinogion_ du pays de Galles nous offrent un curieux épisode + où la comparaison d’une flotte avec une forêt devient l’occasion + d’une espèce d’énigme. Bendigeit Vran, roi de Bretagne, a mis en mer + pour se venger d’un prince d’Irlande, et sa flotte apparaît en vue + des côtes de ce pays. + + «Les porchers de Matholvoch, qui étaient sur le bord des eaux, + retournèrent auprès de lui: «Seigneur, dirent-ils, porte-toi + bien--Dieu vous donne bien, répondit-il, apportez-vous des + nouvelles?--Oui, seigneur, des nouvelles surprenantes. Nous avons + aperçu un bois sur les eaux, à un endroit où auparavant nous n’en + avons jamais vu trace.--Voilà une chose surprenante: c’est tout ce + que vous avez vu?--Nous avons vu encore, seigneur, une grande + montagne à côté du bois, et cette montagne marchait; sur la montagne + un pic, et de chaque côté du pic un lac. Le bois, la montagne, tout + était en marche.--Il n’y a personne ici à rien connaître à cela, si + ce n’est Branwen; interrogez-la.» Les messagers se rendirent auprès + de Branwen. «Princesse, dirent-ils, qu’est-ce que tout cela, à ton + avis?--Ce sont, répondit-elle, les hommes de l’île des Forts qui + traversent l’eau...--Qu’est-ce que ce bois qu’on a vu sur les + flots?--Ce sont des vergues et des mâts de navire.--Oh! dirent-ils, + et la montagne que l’on voyait à côté des navires?--C’est Bendigeit + Vran, mon frère, marchant à gué. Il n’y avait pas de navire dans + lequel il pût tenir.--Et le pic élevé et les lacs des deux côtés du + pic?--C’est lui jetant sur cette île des regards irrités; les lacs + des deux côtés du pic sont ses yeux de chaque côté de son nez.» + D’Arbois de Jubainville et Loth, _Cours de litt. celt._ III, p. 83. + +Telle est la place de Frédégonde dans les souvenirs légendaires des +Neustriens. Deux histoires d’alcôve dont on n’oserait pas garantir +l’origine populaire, et une légende locale dont le parfum épique est des +plus prononcés, nous attestent dans tous les cas que cette femme +étonnante n’a pas manqué d’occuper l’imagination de ses contemporains. + + + + +CHAPITRE II + +La reine Brunehaut. + + +La reine Brunehaut, qui a tenu une si grande place dans l’histoire de +son temps, n’en a pas occupé une moindre dans l’épopée. Il ne se pouvait +pas que cette figure grandiose et tragique ne frappât fortement les +imaginations, et ne s’y gravât avec ces traits terribles que lui a +donnés, dès le VIIe siècle, la plume des chroniqueurs et des +hagiographes. Néanmoins, lorsqu’il s’agit de démêler dans sa physionomie +les traits qu’elle a eus réellement et ceux qu’elle tient de la légende, +on se trouve devant une difficulté que nous n’avons pas encore +rencontrée au cours de ces recherches. Jusqu’ici, en effet, notre +analyse n’a dégagé que deux éléments constitutifs de l’histoire: d’un +côté, des souvenirs exacts et précis, qui ont été fixés par écrit +d’assez bonne heure pour ne pas subir d’altération notable; de l’autre, +des traditions poétiques qui, en passant par le prisme de l’esprit +populaire, y ont été soumises à un remaniement profond et organique. +Cette fois, nous aurons à tenir compte d’un troisième élément, celui +qui, pour les historiens de la vieille école, était la seule source des +inexactitudes de l’histoire, je veux dire la fable inventée de parti +pris, l’erreur propagée par la malveillance, la légende défigurée par +l’impopularité. En butte aux haines d’une classe nombreuse et puissante, +qui constituait presque à elle seule toute la nation, Brunehaut a été +atrocement calomniée par tous ceux que contrariait l’absolutisme de son +gouvernement. Et les calomnies des grands, se répandant dans le peuple +qui ne connaissait la souveraine que par ces rapports mensongers, y ont +fait autour du nom de la malheureuse femme cette sinistre auréole +d’infamie contre laquelle la critique a pour devoir de protester. Ces +calomnies, tombées dans l’esprit populaire, y ont été comme les germes +desquels est sortie toute la multitude des légendes épiques. Tous n’ont +pas fructifié. Quand Frédégaire écrivit, c’est à peine si un ou deux +s’ouvraient; les autres étaient restés stériles. Par contre, l’auteur du +_Liber Historiae_ était justement placé à la distance nécessaire pour +que le personnage lui apparût dans l’auréole épique: aussi trouvons-nous +chez lui des traces manifestes d’épopée. + +Ma tâche n’est pas de relever, dans le récit de Frédégaire, les +innombrables erreurs qu’il commet au détriment de la réputation de +Brunehaut: je l’ai fait ailleurs[602], et, considérant les résultats de +cette étude comme désormais acquis, je me bornerai ici à rechercher le +travail de l’esprit populaire sur les données historiques plus ou moins +pures dont il disposait. + + [602] G. Kurth, _La Reine Brunehaut_ (_Rev. des Quest. histor._ + juillet 1891). + +Dans la chronique de Frédégaire, il y a trois passages qui, à première +vue, suggèrent l’idée d’une élaboration de l’histoire par l’imagination +publique: nous allons les examiner successivement. + +Le premier passage est relatif à une prophétie sibylline au sujet de +Brunehaut. Parlant du maire du palais Gogon, qui aurait été assassiné, à +ce qu’il prétend, par Brunehaut[603], Frédégaire écrit: «Ce Gogon eut +une administration prospère jusqu’au jour où il amena Brunehaut +d’Espagne. Bientôt elle l’eut rendu odieux à Sigebert, qui, instigué par +elle, le mit à mort. L’influence de cette femme a causé tant de maux et +fait verser tant de sang dans le pays des Francs qu’alors fut réalisée +la prophétie de la Sibylle qui dit: «Bruna viendra du pays d’Espagne, et +devant sa face périront quantité de gens. Mais elle-même sera mise en +pièces sous les sabots des chevaux[604]». + + [603] J’ai montré o. c. p. 14 que c’est une erreur manifeste de + Frédégaire. Gogon survécut de quinze ans au mariage de Brunehaut et + mourut dans son lit. Voir Greg. Tur. VI, 1. + + [604] Fredeg. III, 59: Prosperum haec Gogonem ad gubernandum fuit, + quoadusque Brunechildem de Spania adduxit. Quem Brunechildis + continuo apud Sigybertum fecit odiosum ipsumque suo instigante + consilio Sigybertus interfecit. Tanta mala et effusione sanguinum a + Brunechildis consilium in Francia factae sunt, ut prophetia Saeville + impleretur dicens: «Veniens Bruna de partibus Spaniae ante cujus + conspectum multae gentes peribunt. Haec vero aequitum calcibus + disrumpetur.» M. Krusch, dans son édition de Frédégaire, ferme les + guillemets après _peribunt_, à tort selon moi. La prophétie, qui est + postérieure à Brunehaut, comme tout le monde me l’accordera sans + doute, ne pouvait manquer de contenir l’histoire de la fin de cette + princesse, qui était l’expiation de ses crimes. D’ailleurs, quelle + apparence y a-t-il que Frédégaire eût ajouté ici, pour son compte, + une réflexion qui, si elle était de lui, serait parfaitement + oiseuse, pour ne rien dire de plus? + +Il résulte de ce texte qu’au moment où écrivait Frédégaire, il existait +chez les Francs une prophétie attribuée à la sibylle, et qui prédisait +le règne et la mort de Brunehaut. Ce texte était, par conséquent, +postérieur à 613. Il était, comme on le voit, en prose, et avait cet +accent biblique propre à tous les oracles sibyllins; il se tenait, au +surplus, dans un certain vague fait pour en augmenter l’effet, évitait +d’entrer dans le détail historique, ne désignait même Brunehaut que par +la forme diminutive de son nom[605]. On reconnaît donc ici, sans +contestation possible, une de ces prédictions après coup comme aimaient +à les composer ces âges d’imaginations crédules, et qu’ils mettaient +régulièrement sur le compte des sibylles païennes, auxquelles nul ne +refusait alors le don de prophétie. L’auteur était probablement quelque +clerc[606] ennemi de la reine d’Austrasie, peut-être le même qui écrivit +les _Annales_ dont s’est servi Frédégaire. Celui-ci, trouvant ce texte +dans sa source, n’a pas un instant douté de son authenticité; il l’a +donc accueilli et reproduit avec la plus entière confiance. Il lui est +même arrivé, à cette occasion, une petite mésaventure assez curieuse. +Étranger, à ce qu’il paraît, à l’usage germanique d’abréger les noms, et +voyant la reine d’Austrasie appelée Bruna, il s’est persuadé que ce +devait être le nom primitif qu’elle avait porté en Espagne, et qu’on +l’avait modifié en Austrasie pour lui faire honneur. Et c’est ce qui +l’amène à écrire gravement, en parlant du mariage de cette princesse: +_Ad nomen ejus ornandum est auctum, ut vocaretur Brunechildis_[607]. + + [605] L’immense majorité des noms propres germaniques se compose de + deux radicaux dont le premier est toujours le déterminatif du + second. Ex.: Brunechild, _la vierge à la cuirasse_ (cf. le mythe de + Brunehild dans l’Edda); Dagobert, _brillant comme le jour_; + Gunthramn, _le corbeau de la guerre_, etc. Or, ces noms sont + susceptibles de deux modifications organiques. L’une consiste à + échanger le second radical contre un autre de même valeur (voir sur + ce procédé ci-dessus p. 377). L’autre, beaucoup plus fréquente, + consiste à former le diminutif en laissant tomber le second radical: + ainsi Hugo = Hugbertus (_Vita Bonifat._ c. 27 et 28 dans _Anal. + boll._ I, p. 64); Racco = Ragnemod (Fortun. _Carm._ IX, 10): Ago = + Agilulf (Jaffé _Regest. Pontif. Roman._ I, 1273); Theudes = + Theudericus; (Il s’agit ici du roi des Visigoths Theudis, appelé + Théodoric dans les conciles de Valence et de Lérida en 546. Comme on + n’a pas vu l’identité du nom, on a cru devoir changer la date des + conciles et les placer sous le règne de Théodoric le Grand; de là + des contestations bien inutiles. Aschbach _Geschischte der + Westgothen._) Berta = Bertrada (Hontheim, _Hist. dipl. Trever._ I, + p. 112). Balzo = Baldwinus (Van Lokeren, _Chartes de Saint-Pierre de + Gand_, p. 38); Bruna équivaut donc à Brunehild. Cf. Stark, _Die + Kosenamen der Germanen_, Vienne 1866. + + [606] _Ante conspectum_, pour dire _à cause de_, est un hébraïsme de + la Vulgate. + + [607] Fredeg. III, 57. Je vois ici une nouvelle preuve que Frédégaire + est Romain d’origine. Cf. ci-dessus p. 79 et suiv. + +Cette naïve conjecture, qui ne pouvait entrer que dans la tête d’un +Romain, a du moins l’avantage de nous montrer le travail d’exégèse et de +divination que le bon chroniqueur faisait sur ses sources, et de nous +faire retrouver un élément purement subjectif là où l’on croyait être en +face d’un récit puisé dans la tradition écrite ou orale. Je n’ai +d’ailleurs pas besoin d’insister davantage sur l’épisode, puisqu’après +l’analyse qui vient d’être faite, il est évident qu’il n’a rien de +populaire, et qu’il ne peut à aucun point de vue être rangé dans la +catégorie des traditions épiques. + +Le deuxième passage de Frédégaire où l’histoire de Brunehaut semble +offrir quelque couleur épique est celui-ci: «En 599, Brunehaut fut +chassée par les Austrasiens, et trouvée toute seule par un pauvre dans +la campagne d’Arcis-sur-Aube. Sur sa demande, il la conduisit à +Théodoric, qui reçut sa grand’mère avec plaisir et la combla d’honneurs. +En récompense, ce pauvre reçut l’évêché d’Auxerre avec l’appui de +Brunehaut[608].» + + [608] Fredeg. IV, 19. + +J’ai déjà montré que ce récit est radicalement faux, et je ne crois pas +avoir besoin de refaire ici ma démonstration. Brunehaut n’a pas été +chassée d’Austrasie, et n’a pu être rencontrée dans un état de dénuement +complet sur les frontières de la Burgondie. Saint Didier d’Auxerre +n’était pas un pauvre avant de devenir évêque; c’était un parent de +Brunehaut, et l’un des hommes les plus riches de son temps[609]. La +légende qui rassemble ces deux personnages dans la communauté de la +misère ne paraît pas d’ailleurs avoir un caractère bien traditionnel. Je +crois plutôt en saisir l’origine dans les rancunes des grands. «Saint +Didier d’Auxerre, parent de Brunehaut, et, sans doute, parvenu à +l’épiscopat grâce à elle (604), devait être le partisan et l’appui de +cette reine; il était mal vu, par conséquent, de l’aristocratie rebelle +de cette époque. Quoi d’étonnant, dès lors, si, pour expliquer les bons +rapports entre l’évêque et la reine, des ignorants ou des malveillants +ont imaginé une historiette qui permettait de faire d’une pierre deux +coups, en frappant à la fois la protectrice et le protégé? Le prestige +éclatant de ces deux personnages, alors au sommet de la fortune, ne +pouvait qu’être diminué, si l’on parvenait à faire croire qu’il n’y +avait pas longtemps qu’ils s’étaient trouvés l’un et l’autre dans +l’abîme de la détresse, et qu’entre la reine et l’évêque le seul lien +était le souvenir de leur commune misère[610].» + + [609] G. Kurth, _art. cit._ p. 42-46. + + [610] Id. ib. p. 43. + +Mais cette légende, forgée par l’ignorance ou par la haine, semble être +tombée dans un milieu fertile et s’être développée dans les imaginations +populaires. Si je ne me trompe, elle s’y est dépouillée du caractère +satirique qu’elle avait à l’origine, et transformée en un de ces naïfs +récits d’aventures comme le peuple en a toujours raconté. La rencontre +entre le mendiant et la reine dans la campagne est peut-être la forme +pittoresque dans laquelle l’imagination populaire a traduit la donnée +qui lui était fournie par les grands au sujet des relations antérieures +entre les deux personnages; peut-être est-ce le peuple aussi qui a +localisé l’épisode en lui donnant pour théâtre la ville +d’Arcis-sur-Aube. Il est d’ailleurs à remarquer que parmi les légendes +de Frédégaire, il en est plus d’une qui provient des confins de la +Burgondie et de l’Austrasie: qu’on se souvienne de l’exemption de +tributs accordée par Childéric aux habitants de Bar, et du ravage des +terres burgondes par Clotilde dans les environs de Villery. Voilà, dans +la chronique de notre auteur, le troisième _border-tale_ que nous +rencontrons: cela est assez remarquable, et jette peut-être un peu de +lumière, sinon sur la patrie de l’auteur, du moins sur la provenance de +ses renseignements. + +Jusqu’ici, nous avons pu constater dans l’histoire de Brunehaut la trace +probable de légendes populaires qui sont elles-mêmes l’écho des +calomnies des grands, mais nous n’y avons pas remarqué le travail de la +chanson épique. Il est peut-être permis de reconnaître l’action de +celle-ci dans l’histoire des luttes fratricides de Théodebert et de +Théodoric, fomentées, d’après la tradition, par leur grand’mère +Brunehaut. Cette histoire, dont Jonas et Frédégaire nous ont encore +conservé la physionomie réelle, s’est altérée d’assez bonne heure, et +nous apparaît, dans le _Liber Historiae_, sous des traits +incontestablement poétiques. Elle était d’ailleurs faite, par son +caractère hautement tragique, pour frapper vivement l’esprit de la +multitude, et pour s’y refléter en des images agrandies[611]. + + [611] Fredeg. IV, 38; Jonas, _Vit. Columb._ c. 57; _Liber Historiae_, + 38. + +Voici d’abord la charpente des faits. Les deux frères, entre lesquels il +existait depuis longtemps une animosité que leur grand’mère avait sans +succès essayé d’apaiser[612], en vinrent finalement aux prises. Parti de +Langres au mois de mai de l’année 612, Théodoric se dirigea par Andelot +et par Nasium, dont il s’empara au passage, sur Toul, où il rencontra +Théodebert qui avait pris l’offensive. Le sort des armes se prononça +contre le roi d’Austrasie, qui, poursuivi par son frère, passa les +Vosges, et, par Metz, se sauva jusqu’à Cologne. Là, il réunit à la hâte +tout ce qu’il put trouver de soldats parmi les peuplades d’Outre-Rhin, +puis il vint de nouveau se mesurer avec son frère à Tolbiac, où se livra +une des plus sanglantes batailles dont les annales des Francs aient +gardé le souvenir. Sur les pas du malheureux roi d’Austrasie fugitif de +nouveau, Théodoric pénétra dans Cologne et envoya à la poursuite de son +frère un détachement qui s’empara bientôt de sa personne. Il fut conduit +enchaîné à Châlons-sur-Saône, pendant que son fils Mérovée, qui n’était +qu’un petit enfant, avait la tête brisée contre une pierre. Une +obscurité sinistre règne sur la fin du malheureux prisonnier; ce qui est +certain, c’est qu’il périt bientôt dans les fers, et que son frère +Théodoric le suivit de près dans la tombe, emporté par une de ces +maladies qui fauchaient dans la fleur de l’âge les voluptueux princes de +la famille mérovingienne. Leur grand’mère Brunehaut ne perdit pas +courage dans ces conjonctures critiques. Elle fit proclamer souverain +des deux royaumes le fils aîné de Sigebert, et arma pour repousser +Clotaire II, qui, appelé par les Austrasiens révoltés, avait pénétré +dans les états de ses parents. Mais tout s’unissait pour trahir cette +femme intrépide: elle-même fut livrée à ses ennemis, et, victime de +haines implacables et sauvages, elle périt du supplice atroce qui vaudra +toujours à sa mémoire la pitié, et l’infamie à celle de ses bourreaux. + + [612] Aucune partie de l’histoire de Brunehaut n’a été plus méchamment + défigurée que celle-là. Alors que les sources la montrent qui + travaille à pacifier ses petits-fils, la légende lui attribue la + responsabilité de la guerre entre eux. Voir mon travail cité p. 45 + et suiv. + +Comme on le voit par ce rapide aperçu, il y a dans cette série +d’événements une source d’émotions dramatiques comme on les +rencontrerait difficilement ailleurs au même degré. Aussi l’imagination +populaire en a-t-elle été profondément frappée. Frédégaire, qui écrit +sous la dictée de la tradition orale, à un moment où elle n’a pas encore +pu altérer les faits, nous permet cependant d’entrevoir les parties de +cette histoire qui ont fait le plus d’impression sur le peuple. C’est +d’abord la funeste bataille de Tolbiac, où deux peuples frères ont +répandu le meilleur de leur sang pour assouvir des haines fratricides. +«Jamais, dit Frédégaire, de toute antiquité, les Francs ni les autres +peuples n’ont livré un combat si meurtrier. Les deux armées combattaient +avec un tel acharnement et firent de part et d’autre un tel carnage, que +les cadavres, ne trouvant pas de place pour tomber, restaient debout, +serrés les uns contre les autres comme des vivants[613].» Voilà bien +comme raconte la mémoire populaire. Non que je veuille soutenir que le +détail est nécessairement fictif, mais je dis qu’il est de ceux qui +frappent la multitude et qu’elle aime à retenir. Celui-ci était fait +pour germer et pour fructifier dans d’autres imaginations. Des morts qui +restent debout dans une mêlée, s’est dit le bon Aimoin, cela se +comprend; mais lorsque cette mêlée se déplace, que deviennent ces morts? +Nécessairement ils subissent l’impulsion donnée à toute la masse, et ils +s’avancent avec les vivants: _Tanta utriusque partis animositate +concursum est, ut cadavera interfectorum, prae multitudine comprimentium +se populorum, non valentia ad terram ruere, quemadmodum equis +insederant, una cum vivis circumferrentur_[614]. On le voit, le thème +est riche: les morts marchent, leurs chevaux, morts ou vifs (Aimoin ne +nous tire pas d’angoisse), participent au mouvement; nous aurons tout à +l’heure une vraie bataille de spectres[615]. + + [613] Fertur a Francorum ceterasque gentes ab antiquito sic forte nec + aliquando fuisse prilium conceptum. Ibique tantae est rages ab + uterque exercitus facta est, ubi falange ingresso certamenis contra + se priliabant cadavera occisorum undique non haberint ubi inclinis + jacerint sed stabant mortui inter citerorum cadavera stricti, quasi + viventes. Fredeg. IV, 38. Cf. Jonas _Vita Columban._ c. 57: Ibi + proelio inito innumerae hominum phalanges ex utroque exercitu + perierunt. + + [614] Aimoin III, 97 (Bouquet III, p. 115). + + [615] C’est M. Lucien Double qui nous ménage ce régal: «La mêlée était + si épaisse, écrit-il, que des rangs entiers de morts, poussés par + les vivants qui les suivaient, _s’avançaient rigides et pâles_, + n’ayant pas la place de tomber, _s’enferrant à chaque pas davantage + sur les lances et sur les épées_; en plus d’un endroit, il y eut + même, de chaque côté, _des rencontres de bataillons entiers de + cadavres_ (authentique[616]) qui ne pouvaient même pas s’affaisser + sur le sol, étreints dans les remous de cette tempête humaine.» L. + Double, _Brunehaut_, Paris 1878, p. 185. + + [616] La parenthèse est de M. Double. + +Rien ne produit plus d’effet sur les esprits peu cultivés que ces +grandes scènes de carnage; ils y reviennent incessamment avec une +curiosité enfantine et malsaine, et ils en embellissent le récit chaque +fois qu’ils le reproduisent. Il n’y a presque pas une grande bataille de +l’époque barbare qui ne soit connue par quelqu’un de ces traits +affreux[617]. + + [617] V. ci-dessus p. 366 et suiv. + +Un autre épisode de la lutte fratricide a fait une vive impression sur +l’imagination populaire: c’est l’intervention de l’archevêque de +Mayence. Vaincu à la bataille de Toul, Théodebert fuyait devant les +forces supérieures de son frère, qui le poursuivait l’épée dans les +reins, lorsque, dit Frédégaire, le saint homme apostolique Lesio, évêque +de la ville de Mayence, aimant la valeur de Théodoric et détestant la +folie de Théodebert, vint trouver Théodoric et lui dit: «Achève ce que +tu as commencé. Il faut que tu mènes cette affaire à terme d’une manière +profitable. Une fable populaire dit que le loup étant monté sur une +montagne, comme ses jeunes commençaient déjà à chasser, les appela à lui +et leur dit: «Aussi loin que vos yeux peuvent voir dans tous les sens, +vous n’avez pas d’amis, si ce n’est quelques-uns de votre race. Achevez +ce que vous avez commencé.» + +Voilà, évidemment, une tradition populaire. Cela ne veut pas encore +dire, assurément, que ce soit une légende épique: il suffit pour le +moment d’acter que Frédégaire n’a pas trouvé l’épisode dans quelque +source écrite. Le développement considérable qu’il prend ici dans la +narration assez sommaire du chroniqueur, et la complaisance avec +laquelle y est raconté l’apologue de l’évêque, sont à ce point de vue +des indices caractéristiques. Ce qui ne l’est pas moins, c’est +l’altération déjà toute romane du nom du prélat. Si Frédégaire le +connaissait autrement que par la tradition orale, il aurait exactement +reproduit son nom, qui est Leudegarius, au lieu qu’il n’en connaît que +la forme romane Lesio[618]. Mais je vais plus loin, et je crois +reconnaître une trace d’altération épique dans la contexture de +l’épisode lui-même. On ne comprend pas bien celui-ci sous sa forme +actuelle. L’évêque de Mayence, nous est-il dit, appréciait la valeur de +Théodoric et méprisait la sottise de son frère; il vint donc trouver le +roi de Burgondie et l’engagea à continuer son expédition contre +Théodebert, jusqu’à ce qu’il eût raison de lui. Voilà qui se comprend. +Ce qui ne se comprend plus, c’est que, pour l’encourager à persévérer +dans ses desseins fratricides, l’évêque lui raconte une fable de +laquelle il résulte qu’il devrait épargner son frère, vu qu’il n’a pas +d’autre ami. Il y a là une contradiction interne qu’il est impossible de +nier, et nul ne soutiendra qu’elle ait fait partie de la version +primitive. De deux choses l’une: ou bien l’évêque a réellement exhorté +Théodoric à détruire son frère, et alors il n’a pu lui raconter +l’apologue du loup en chasse; ou bien il le lui a en effet raconté, et +alors il est manifeste qu’il l’a fait pour détourner le roi d’un projet +criminel. + + [618] Cf. le nom de l’évêque d’Autun saint Leudegarius, devenu Léger + en français. + +Mais quelle était la version primitive, et serait-il permis de la +retrouver en l’absence de tout témoignage qui pourrait nous mettre sur +la voie? Je pense que oui, et je ne crois pas me tromper en admettant +que le noyau du récit, ce qui en constitue la partie la plus originale +comme aussi la plus frappante pour l’esprit populaire, c’est précisément +l’apologue du loup en chasse. Le peuple est fidèle à ses fables; il les +redit de bouche en bouche avec une exactitude scrupuleuse. Telles Bidpaï +et Lokman les ont racontées, telles le bon La Fontaine les a mises en +vers, et telles on continue de les faire apprendre à nos enfants. +Celle-ci est d’ailleurs vraiment puisée à même la source populaire. Ce +loup qui mène ses fils sur la montagne et qui leur fait jeter un coup +d’œil sur tout le paysage étendu à leurs pieds, ce n’est pas un +personnage inventé par le chroniqueur, c’est le héros animal de la +grande comédie _aux cent actes divers_. Le discours qu’il adresse à ses +fils (_Quam longe oculus vester in unamquemque parte videre prevalet, +non habetis amicus, nisi paucus qui vestro genere sunt_), c’est sans +doute, comme il arrive d’ordinaire dans les versions orales, la partie +la mieux conservée de la tradition, précisément parce qu’elle en est +l’élément essentiel, que tout le reste ne sert qu’à préparer, qu’à +introduire en quelque sorte[619]. Or, ce discours contient une double +leçon adressée par le vieux loup aux louveteaux: il leur rappelle +d’abord qu’ils sont sans amis sur la terre, ensuite, qu’ils peuvent +compter sur ceux de leur race. Qu’est-ce à dire, sinon que, Théodebert +étant le frère de Théodoric, celui-ci doit compter sur l’amitié de +celui-là, puisque _les loups ne se mangent pas entre eux_? Donc, si je +ne fais erreur, la version primitive de notre récit présentait +l’intervention de l’évêque de Mayence comme une tentative pour détourner +Théodoric de son entreprise meurtrière, en lui rappelant qu’il avait peu +d’amis, et qu’un frère est toujours le meilleur des soutiens. + + [619] Comme dans l’histoire de Childéric et de Basine, les paroles de + celle-ci (si in transmarinis partibus aliquem cognovissem utiliorem + tibi, expetissem utique cohabitationem ejus); comme dans l’histoire + de la mort de Chlodéric le discours de Clovis (dum ego per Scaldem + fluvium navigarem, etc.); comme dans l’histoire de la guerre de + Thuringe, le discours de Théodoric à ses soldats (indignamini, + quaeso, tam meam injuriam quam interitum parentum vestrorum, etc.). + +Cette version, infiniment plus en harmonie avec le caractère sacré du +prélat et avec sa mission de paix et de charité, l’est aussi avec tous +les épisodes où nous voyons les évêques intervenir dans les luttes des +rois pour les apaiser. Saint Avit de Micy n’a pas tenu un autre langage +à Chlodomir partant pour la guerre de Burgondie[620], saint Germain de +Paris a fait les mêmes exhortations à Sigebert lancé à la poursuite de +son frère Chilpéric[621]. Partout, dans cette époque troublée, les +évêques se sont interposés pour prévenir les violences; nulle part on ne +voit qu’ils les aient approuvées, conseillées, que dis-je, qu’ils aient +poussé directement au fratricide. Il y a eu, sans doute, de mauvais +évêques à l’époque mérovingienne, il y en a même eu beaucoup; mais ceux +qui auraient été capables de donner au roi des conseils si pervers se +seraient souillés par d’autres crimes encore qui les auraient signalés à +l’aversion de tous, et l’on ne voit pas qu’aucun de ces peu intéressants +personnages ait été traité de _beatos et apostolicos vir_. L’épisode ne +contient donc pas seulement une contradiction interne; il est, de plus, +contredit lui-même par tout le milieu dans lequel nous le trouvons. +Frédégaire semble s’en être rendu compte; aussi, tout en attribuant un +rôle odieux à l’évêque, il fait effort pour en atténuer l’immoralité. Si +Lesio intervient, c’est parce que Théodoric est un prince plein de +valeur et son frère un insensé. Mais cela n’atténue rien et ne rend pas +moins invraisemblable le rôle de Lesio. Il faut même ajouter qu’on ne +voit pas bien pourquoi le prélat prend la peine d’adresser cette +excitation à un prince en pleine chasse, et tout altéré du sang de sa +victime? Il était tout au moins inutile de l’exciter; il était +incontestablement nécessaire de l’adoucir. Concluons donc que le +patriotisme burgonde, égaré par la haine que l’on vouait naturellement à +l’ennemi austrasien, a inconsciemment altéré la physionomie de la +tradition. Là où celle-ci nous montrait, comme dans toutes les aventures +du même genre, un évêque rappelant à un roi sanguinaire les lois +éternelles de l’humanité la légende nationale a voulu voir, tout au +contraire, une approbation explicite donnée à la guerre impie par un +saint personnage comme l’évêque de Mayence. Elle a, dans ce but, remanié +la légende, mais elle ne l’a pas fait assez adroitement pour dissimuler +la trace de son travail primitif, ou pour en effacer entièrement les +traits originaux, et le discours du loup, auquel elle n’a pas osé +toucher, rappelle et indique une contexture du récit toute différente de +l’actuelle. Ainsi, dans les œuvres de la statuaire antique réparées par +une main moderne, l’ensemble a pris plus d’une fois une attitude +différente de celle que trahit la conformation des parties originales, +et l’artiste, en étudiant celles-ci, peut restituer à l’ensemble son +expression dramatique véritable. + + [620] Greg. Tur. III, 6. Cf. ci-dessus, p. 321. + + [621] Id. IV, 51. + +A part les deux épisodes qui viennent d’être étudiés, le récit de +Frédégaire ne contient rien qui puisse être considéré comme épique. Si +l’histoire de la lettre de Brunehaut à Alboin, déchirée par celui-ci et +retrouvée par un esclave de Warnachaire qui la porta à son maître[622], +peut être regardée comme historique, ou si elle doit plutôt être +reléguée dans le domaine des fables, c’est un point que je n’ai pas à +examiner ici: de toute manière, cette aventure n’a pas la couleur de +l’épopée, et rien n’interdit de la considérer, si l’on veut, comme une +des nombreuses historiettes qui ont été forgées par les grands sur le +compte de cette malheureuse reine. Pour le reste, le récit de Frédégaire +garde d’un bout à l’autre la couleur et l’accent de l’histoire: nulle +digression à tendances dramatiques, nul développement d’une situation +particulièrement émouvante, nul élément personnel mêlé aux sanglantes +réalités de la chose publique. Sobre et ferme, le récit se moule en +quelque sorte sur les faits, dont il reproduit les contours et les +proportions avec un air de vérité qu’il est impossible de méconnaître. +Manifestement, la légende épique de Brunehaut ne faisait que balbutier +au moment où Frédégaire écrivait. Ou, pour mieux dire, les souvenirs +personnels de ce chroniqueur, combinés avec ceux de ses bailleurs de +renseignements, le dispensaient d’y recourir. + + [622] Fredeg. IV, 40. + +Si maintenant nous ouvrons le _Liber Historiae_, nous serons frappés de +voir jusqu’à quel point une histoire si nette et si sûre y est défigurée +par les arabesques de l’imagination épique. Ce n’est plus la succession +des faits, c’est un tout logique, un véritable poème dans lequel, du +commencement à la fin, un seul caractère engendre toute la trame du +récit, imprime sur tous les événements sa marque personnelle, et, en +lutte avec toutes les forces morales et physiques, finit par succomber +écrasé sous le poids des crimes qu’il a accumulés. Quelle intensité +d’émotion, quelle puissance dramatique dans ces pages, si on les compare +avec la sèche narration de Frédégaire! Pour des esprits incapables +d’apprécier la sereine beauté de l’histoire pure, combien la Brunehaut +du _Liber Historiae_ a dû paraître plus intéressante, plus poétique, +plus vraie même que celle du chroniqueur burgonde! Il faut entendre ici +la voix populaire. Bien que traduite dès l’origine dans l’aride et +monotone latin du moine de Saint-Denis, et de là dans notre français +moderne, qui est bien, je pense, le langage le moins épique du monde, +elle garde encore une partie de la stupeur naïve avec laquelle elle a +redit à la postérité les tragiques aventures de la reine d’Austrasie. + +«Brunehaut donnait tous les jours de pires conseils à Théodoric, disant: +«Pourquoi négliges-tu de réclamer le trésor de ton père et son royaume +des mains de Théodebert, puisque tu sais qu’il n’est pas ton frère, +attendu qu’il a été créé de l’adultère de ton père avec une concubine?» +Entendant cela, Théodoric, qui était de naturel farouche, rassembla une +nombreuse armée et se mit en marche contre son frère Théodebert. Ils se +rencontrèrent pour la bataille auprès du château de Tolbiac. Là on +combattit ferme, et Théodebert, voyant son armée taillée en pièces, prit +la fuite et se réfugia dans la ville de Cologne. Théodoric brûla et +ravagea le pays des Ripuaires, et le peuple de ce pays se rendit dans +ses mains en disant: «Roi notre seigneur, épargne-nous ainsi que notre +terre; nous voici à toi: ne continue pas d’exterminer ce peuple.» Et il +répondit: «Ou bien amenez-moi Théodebert vivant, ou bien coupez-lui la +tête et me l’apportez, si vous voulez que je vous épargne.» Alors ils +entrèrent dans la ville, et, inventant des mensonges, ils dirent à +Théodebert: «Voici ce que décide ton frère. Rends le trésor de ton père +que tu gardes par devers toi, et alors il retournera avec son peuple.» +Lorsqu’ils lui eurent dit ce mensonge, il entra avec eux dans le palais +de son trésor. Et comme, les coffres ayant été ouverts, il y cherchait +les ornements, l’un d’eux, ayant tiré son glaive, le frappa par derrière +sur le crâne, puis ils prirent la tête et ils l’exposèrent sur les murs +de la ville de Cologne. Théodoric, voyant cela, prit la ville et s’y +rendit maître de grands trésors. Comme les principaux des Francs lui +prêtaient serment dans la basilique de Saint-Géréon martyr, il lui +semblait qu’on le blessait traîtreusement au côté. Et il dit: «Gardez +les portes; quelqu’un de ces traîtres de Ripuaires vient de me frapper.» +Mais lorsqu’on eut découvert ses vêtements, on ne trouva rien qu’un +petit signe couleur de pourpre. Il revint de là avec quantité de butin, +ainsi que les fils et la fille de Théodebert, laquelle était belle, et +il rentra dans la ville de Metz, où était arrivée la reine Brunehaut. Il +prit les enfants de Théodebert et il les tua; le plus jeune, qui portait +encore la robe blanche du baptême, il lui brisa la tête contre une +pierre et en fit jaillir la cervelle. + +«Théodoric alors, voyant la beauté de la fille de Théodebert, sa nièce, +voulut se l’unir par mariage. Brunehaut lui dit: «Comment peux-tu +prendre pour femme la fille de ton frère?» Et il répondit: «Ne m’as-tu +pas dit qu’il n’était pas mon frère? Pourquoi, mauvaise ennemie, m’as-tu +fait commettre ce péché de devenir le meurtrier de mon frère?» Et, +tirant son épée, il voulut la tuer. Elle, arrachée à ses coups par les +nobles qui l’entouraient, se sauva à grand’peine dans la chambre du +palais. Puis, remplie de haine, elle lui fit présenter un breuvage +empoisonné par la main de ses domestiques. Le roi Théodoric le but sans +se douter du poison, et, commençant à languir, il mourut et rendit son +esprit pervers au milieu des péchés. Brunehaut fit périr ses fils, qui +étaient encore enfants. + +«Ces princes étant morts, les Burgondes et les Austrasiens, ayant fait +la paix avec les autres Francs, élevèrent le roi Clotaire à la +souveraineté unique des trois royaumes. Le roi Clotaire, ayant mis son +armée en mouvement, se dirigea sur la Burgondie, et fit dire à Brunehaut +de venir le trouver en paix, feignant de vouloir l’épouser. Elle, parée +d’ornements royaux, alla le trouver au château de Tiroa, sur la rivière +du même nom. En l’apercevant, il lui dit: «Ennemie du Seigneur, pourquoi +as-tu perpétré tant de crimes et as-tu osé faire périr une telle lignée +royale?» Alors, l’armée des Francs et des Burgondes ayant été réunie, +tous crièrent d’une seule voix que Brunehaut était digne de la mort la +plus honteuse. Alors, sur l’ordre du roi Clotaire, elle fut hissée sur +un chameau et promenée à travers toute l’armée, puis, attachée aux pieds +de chevaux sauvages, elle fut mise en pièces et périt. Pour finir, son +tombeau fut le feu, et ses ossements furent brûlés[623].» + + [623] _Liber Historiae_ c. 38-40. + +Voilà bien, ou je me trompe fort, le ton et les motifs de la poésie +épique. Cette histoire, fréquemment démentie par le silence de +Frédégaire ou contredite par son témoignage formel, est en grande partie +apocryphe; elle a, d’autre part, une vérité poétique remarquable. Le +type de Brunehaut est conçu ici, d’un bout à l’autre, selon les lois de +l’esprit poétique, qui exige un caractère fidèle à lui-même, qui +attribue à un seul personnage la responsabilité de tous les événements, +et qui proportionne d’une manière très consciencieuse l’expiation subie +à la grandeur des forfaits commis. Il ne semble pas douteux qu’à la base +d’une légende aussi organique se trouve un chant populaire. + +Je partagerai l’examen de l’histoire poétique de Brunehaut en trois +parties. La première contient le récit de la guerre entre les deux +frères; la deuxième, l’épisode des amours de Théodoric et de la +vengeance de sa grand’mère; la troisième, celui de la mort tragique de +Brunehaut elle-même. + +La première partie, comparée au récit de Frédégaire, laisse deviner tout +de suite sa provenance populaire. La précision du détail historique y +est entièrement sacrifiée. Les itinéraires suivis, les villes prises en +route, la double bataille livrée, tout a disparu. Par contre, les motifs +des événements sont indiqués: les excitations de Brunehaut apparaissent +comme la cause directe de la guerre, et nous savons même la raison pour +laquelle Théodoric devrait, d’après elle, s’armer contre le roi +d’Austrasie. Il est inutile d’insister ici sur l’historicité de ce qui a +été omis, sur la non historicité de ce qui a été ajouté. Le récit de la +capture et de la mort tragique de Théodebert d’après le _Liber +Historiae_ est en contradiction formelle avec celui des mêmes événements +par Frédégaire, qui en a été presque le contemporain: c’est assez dire +qu’il doit être écarté d’emblée par la critique[624]. + + [624] Il va sans dire qu’étant plus dramatique, la version du _Liber_ + avait toute chance d’être préférée par les écrivains postérieurs; + aussi Aimoin l’a-t-il accueillie III, 99 (Bouquet III, page 176), + tout en reconnaissant qu’elle contredit Frédégaire. + +Le récit du _Liber Historiae_ ne porte pas seulement le caractère d’une +véritable amplification poétique; il se trahit encore comme le +développement nouveau d’un motif épique déjà ancien. Ce roi de Cologne +qui périt assassiné par les ambassadeurs de son parent, pendant qu’il se +baisse sur son coffre pour y chercher des trésors, nous l’avons déjà +rencontré précédemment: il s’appelait Chlodéric, fils de Sigebert le +Boiteux, et c’est un vrai transfert épique qui a fait attribuer ses +aventures au roi Théodebert[625]. L’histoire de ce dernier aura été +coulée, selon toute vraisemblance, dans un moule déjà existant et par là +même elle aura fait oublier la précédente. L’épisode de la blessure de +Théodoric à Saint-Géréon est beaucoup plus obscur. Il repose +manifestement sur une donnée populaire: le cadre du moins ne peut avoir +été inventé par le moine neustrien, et la couleur n’a absolument rien de +monastique, mais est foncièrement barbare. Quant au fait en lui-même, je +ne sais qu’en penser. Aimoin déjà n’y comprenait plus rien, puisque, +reproduisant cette partie du récit du _Liber Historiae_, il écrit: +_Solummodo signum quoddam apparuit purpureum, quod ego reor citae mortis +fuisse indicium_. Il n’y a là qu’une ingénieuse conjecture personnelle, +et à coup sûr les premiers narrateurs populaires de notre épisode ne lui +ont pas attribué de caractère prophétique. J’incline à croire qu’il y a +sous ce récit un fait historique défiguré, dont il serait oiseux de +chercher à retrouver l’aspect primitif[626]. + + [625] L’auteur du _Liber Historiae_ n’a d’ailleurs pas reproduit + l’épisode de Chlodéric et de Sigebert dans son histoire de Clovis: + pourquoi, alors qu’il l’a dû lire dans Grégoire de Tours, et qu’il + reproduit d’après celui-ci l’histoire de Ragnacaire et de Rignomir? + Je n’irai pas jusqu’à dire qu’il ne voulait pas raconter deux fois + les mêmes aventures, et qu’il avait remarqué la parenté des deux + épisodes; je crois plutôt que le chant épique sur les meurtres de + Clovis avait déjà cessé d’être connu. + + [626] Faudrait-il mettre en rapport ce _signum purpureum_ trouvé sur + le corps de Théodoric avec le _niello_ qui est, dans l’épopée + française, la marque de naissance des princes de la maison royale, + et sur lequel M. Rajna disserte savamment p. 295-299? + +La deuxième partie de notre récit a un caractère plus émouvant encore +que la première. Elle relève de la même inspiration qui a déjà dicté +l’étrange histoire de Frédégonde et de Landéric. Quelle ironie tragique +dans la manière dont éclate la brouille entre le roi des Burgondes et sa +grand’mère! C’est elle qui, par ses mensonges, l’a poussé à commettre un +premier crime, et qui se révolte maintenant de lui voir commettre le +second: mais quelle foudroyante repartie elle s’attire de la part de ce +prince! Corneille n’a pas trouvé dans sa Rodogune de scène plus terrible +que celle de cette mère poursuivie l’épée à la main par son petit-fils, +et qui, arrachée à sa fureur par les gens de son entourage, se venge de +lui en lui envoyant la mort dans un breuvage empoisonné. Emporté par son +sujet, le poète va jusqu’à raconter le meurtre des enfants de Théodoric +par Brunehaut: crime inventé contre lequel protestent à la fois +l’histoire et la raison, mais qui était trop dans la tonalité du sujet +pour pouvoir être épargné à la mémoire de cette malheureuse femme[627]. + + [627] G. Kurth o. c. p. 72. + +Maintenant vient l’expiation. Le châtiment de Brunehaut sera exemplaire: +elle sera traitée comme Jézabel, dont elle est d’ailleurs, aux yeux de +nos écrivains, la vivante image. Comme la perfide reine d’Israël, tombée +dans sa vieillesse au pouvoir de Jéhu, avait essayé de le séduire en +appelant à son secours tous les artifices de la toilette, ainsi +Brunehaut, frappée d’aveuglement, se persuade que son neveu victorieux +se laissera séduire par ses charmes flétris. Mais, de même que Jézabel a +été, par ordre du vainqueur, précipitée du haut de sa fenêtre et foulée +aux pieds des chevaux, ainsi la vieille furie sera traitée par le roi +des Neustriens avec des outrages non moins raffinés. Le parallèle est +frappant; il semble s’être présenté à la pensée des premiers narrateurs, +même de ceux qui n’ont pas prononcé ici le nom de Jézabel[628]. Veux-je +dire par là qu’il faille regarder comme inventée l’histoire du dernier +supplice de Brunehaut? Nullement. J’ai établi ailleurs qu’elle est, au +contraire, parfaitement historique, et je crois même que c’est son +horrible supplice qui a le plus contribué à suggérer l’idée d’une +comparaison entre ses destinées et celles de l’antique Jézabel. Mais +c’est le propre de la chanson épique de mêler à doses égales, dans ses +récits émus, le vrai et le faux, _pene historico ritu_, comme dit +Jordanès[629]. Il ne faut d’ailleurs pas s’étonner que la poésie ait +respecté l’histoire de la fin de Brunehaut. Quelle fiction aurait pu +rivaliser ici avec la tragique horreur de la réalité? + + [628] V. Jonas, _Vita Columbani_ c. 31; _Passio sancti Desiderii_ c. 2 + (_Anal. Bolland._ IV, p. 253); Walafrid Strabo, _Vita S. Galli_ + (Bouquet III, p. 475). + + [629] La mention du chameau dans l’épisode du supplice de Brunehaut + pourrait être regardée comme un détail apocryphe ou poétique: il + n’en est rien. Pour ne parler ici que de la Gaule, nous voyons par + Grégoire de Tours que le prétendant Gundovald avait dans son armée + des chameaux qui faisaient office de bêtes de somme (Greg. Tur. VII, + 35), et par le _Vita Eligii_ que saint Éloi avait également un + chameau servant au même usage. (_Vita Eligii_ lib. II, pars 11 c. 12 + dans Ghesquière t. III, p. 140.) C’est d’ailleurs sur un chameau + qu’on avait coutume d’exposer dans l’empire de Byzance les + malheureux qu’on vouait à l’infamie ou à la dérision; voir Socrate, + _Hist. eccl._ III, 2 _in fine_; Denys d’Alexandrie dans Eusèbe, + _Hist. eccl._ VI, 41; Procope, _Bell. goth._ III, 32. + +Plus qu’aucune autre, la mémoire de Brunehaut a vécu longtemps dans les +imaginations populaires. Les terribles vicissitudes de sa vie et surtout +sa fin épouvantable avaient fait sur les esprits une impression +profonde: elle devint, pour la multitude, une espèce de magicienne douée +d’un pouvoir presque surnaturel, et elle fut mise au rang de ces génies +tour à tour bons ou mauvais qui, d’après les traditions rustiques, +auraient présidé à la confection des principales œuvres de l’esprit +humain. On sait que, dans les premiers siècles du moyen âge, les +populations barbares qui remplacèrent l’Empire dans nos provinces ne +purent se persuader que l’homme aurait été capable à lui seul de +produire les gigantesques monuments dont les Romains avaient orné notre +sol. Ces remparts inexpugnables, ces palais superbes, ces châteaux-forts +sourcilleux, ces magnifiques routes militaires, en un mot, toutes les +œuvres qui exigeaient quelque talent d’ingénieur et d’architecte, +quelque grand déploiement de forces collectives, furent considérées +comme dues à l’initiative, tout au moins à la collaboration de quelque +puissance surnaturelle. Le diable est de toutes ces puissances celle +qui, nous dit-on, est intervenue le plus souvent. On n’en finirait pas +si l’on comptait les chaussées ou les édifices d’origine romaine qui +sont mis sous le nom de ce maître ouvrier. Mais ce nom lui-même, dans +son uniformité, paraît couvrir une multitude de désignations spéciales +se rapportant à autant de divinités différentes, plus tard identifiées +avec le diable en vertu de l’enseignement des docteurs, qui voyaient +dans chaque faux dieu un démon. Plusieurs de ces noms ont survécu +jusqu’aujourd’hui, et Wodan ainsi que Irmin occupent encore leur place +dans le nom de plus d’une route en Angleterre et en Allemagne. Les +géants et les fées ont partagé avec les dieux le privilège d’être +regardés comme constructeurs de routes, et les personnages célèbres de +l’histoire ou de la légende, principalement les femmes, ont été par la +suite associés, sous ce rapport, aux fées et aux géants. C’est ainsi +qu’en France, à côté du _chemin Henri IV_ (Béarn), du _chemin Charles_ +(Bretagne) et du _chemin César_ (Béarn), on connaît le _chemin de la +reine Marguerite_ (Auvergne), le _chemin de la reine Achilette_ +(Languedoc), le _chemin de la reine Jeanne_ (Provence), le _chemin de la +reine Blanche_ (Franche Comté), le _chemin de la reine de Hongrie_ +(Ardennes), le _chemin de la Pucelle_ (Champagne), le _chemin de la +reine Haudiatte_ (Lorraine), le _chemin de la reine Anne_ (Bretagne), +etc., etc., etc.[630] + + [630] Paul Sébillot, _Traditions et superstitions des ponts et + chaussées_ (_Revue des tradit. popul._ t. VI, p. 2 et suiv.). + +En Angleterre, une légende consignée par écrit dès avant le XIIe siècle +interprète également par l’initiative d’une reine l’origine des voies +romaines dans cette île. Ce serait l’impératrice Hélène, qui, au dire +d’un des Mabinogion, aurait eu «l’idée de faire faire de grandes routes +de chaque ville forte à l’autre à travers l’île de Bretagne.» Les routes +furent faites, et on les appelle les chemins d’Elen Lluydawc (la +conductrice d’armées)[631]. + + [631] _Les Mabinogion_, trad. de J. Loth dans d’Arbois de Jubainville. + _Cours de littérature celtique_ t. III, p. 168. Une note l. l. nous + apprend que dans le pays de Galles les voies romaines portent par + endroits le nom de _Sarn Elen_ ou chaussée, chemin ferré d’Elen. + +Rien donc ne doit moins nous étonner que le nom de Brunehaut attribué en +pays roman à un grand nombre de voies de communication et de ruines +d’édifices anciens. J’en ai fait un relevé qui est sans contredit fort +incomplet, mais qui permettra néanmoins de se faire une idée de la +diffusion considérable de ce nom dans la toponymie. + +Tour Brunehaut à Izel (Luxembourg). + +Pierre Brunehaut à Hollain (Hainaut)[632]. + + [632] Nélis, _Réflexions sur un ancien monument du Tournaisis appelé + vulgairement la pierre Brunehaut_ (_Mémoires de l’Acad. impér. et + roy. de Bruxelles_, t. I, 1777), après avoir montré qu’on ne peut + attribuer à Brunehaut ni ce monument ni tous les autres qui portent + son nom dans les pays sur lesquels elle n’a pas régné, continue en + ces termes: «Le curé d’Hollain, dans la paroisse de qui se trouve + cette pierre, m’a dit d’avoir vu dans d’anciennes notes de ses + prédécesseurs, qu’avant le XIVe ou XVe siècle cette pierre + s’appelait _la brune pierre_, et que ç’a été sous ce nom qu’elle + servait de limite ou de borne à quelques portions de sa dîme... Plus + tard, après la renaissance des lettres, nos premiers géographes, + sans beaucoup d’examen et pour se donner peut-être un air + d’érudition, ayant entendu parler d’ailleurs des chaussées de + Brunehaut qui passent là tout près, en auront pris occasion + d’attribuer ce monument à notre reine, en changeant le nom de _brune + pierre_ en _Brunehaut pierre_ dont ils l’auront cru un abrégé. Voilà + comment peut être venu le nom de _pierre Brunehaut_.» (p. 480). A + comparer le chemin nommé _Brunestraete_, dans l’ancien duché de + Limbourg et mentionné par Ernst (_Hist. du Limbourg_ I, p. 213), qui + l’interprète par _chemin Brunehaut_. + +Brunehaut, hameau de Liberchies (Hainaut). + +Chaussée Brunehaut. Nom que la route romaine de Bavai à Cologne porte en +Hesbaye. Appelée _Via Strata Brunichildis_ dès le XIVe siècle par le +_Chronicon Gemblacense_, manuscr. 3803 de la bibliothèque royale de +Bruxelles. + +Chemin Brunehaut, venant de Milmort (Hesbaye) vers la vallée de la +Meuse, au nord de Liège. + +Fontaine Brunehaut (1391-1762) à Laon (Aisne) avec une ferme du même +nom. + +Chaussée Brunehaut, venant de Scarponne à Nonsard (Meuse). + +Chemin de Brunehaut, dit aussi le _Haut Chemin_, sur le territoire +d’Amblaincourt (Meuse). + +Brunehaut, bois communal de Pillon (Meuse). + +Brunechildis castrum, sur l’Aveyron, aujourd’hui Bruniquel (Tarn et +Garonne). + +Chaussée Brunehaut ou _Levée de la reine de Sicile_ à Saint-Baussant +(Meurthe). + +Chaussée Brunehaut ou _Chemin Saunaire_ à Ville-au-Val (Meurthe). + +Brunehaut, nom d’une tour du château de Vaudemont (Meurthe). + +Tour Brunehaut, près de l’église de Saint-Julien au pays d’Étampes. +(Lecointe, _Annales Francorum_ a. 613 nº 16. Ad. de Valois, _Rer. +Francicar._ l. XVII.) + +Butte Brunehaut ou Tombe Brunehaut, tumulus près de Laniscourt (Aisne), +1178. _Sicut extendit a via que ducit ad tumulum Brunehaudis ultra +Lanisicurtem_. (Matton, _Dict. topogr. de l’Aisne_.) + +Turris Brunichildis à Auxerre (Yonne). Le _Gesta Epp. antissiod._ de +Heiric, qui est du IXe siècle, rapporte que l’évêque Maurinus, +contemporain de Charlemagne, trouva un trésor _in turre Brunichildis_ +(Pertz _Scriptor._ XIII, p. 395). + +Château Brunehaut, dans le pays de Cahors (Lot). + +Chaussée Brunehaut, nom de la voie romaine de Cambrai à Arras et à la +mer. + +Brunhild (1404, 1543), ancien canton du territoire de Volgelsheim +(Haut-Rhin). + +Lectulus Brunihildis (1043, 1221), dans le Feldberg, près de +Francfort-sur-Mein. Grimm, _Deutsche Heldensage_, p. 169, n. + +Domus Brunichildis. _Est in eâ (Aquitaniâ) et silva vocabulo Leccena, +non contemnendae magnitudinis, Biturigibus atque Arvernis confinis, in +quâ usque hodie ostenditur lapidea domus Brunichildis reginae quondam +Francorum, amoeno, (ut nos quoque aspeximus), sita loco_, Aimoin, _Gesta +Francor._ praefat. IV (Bouquet III, p. 26). + +Ce rapide aperçu, qui nous montre le nom de Brunehaut donné à des +châteaux, à des tours, à des routes, à des fermes, à des hameaux, à des +tombeaux, à des fontaines, à des bois, atteste combien se sont trompés +ceux qui, se fondant sur des données incomplètes, ont cru que les +chaussées baptisées du nom de Brunehaut le devaient à cette circonstance +que cette reine les avait ou construites, ou réparées. Un phénomène +général s’explique par une loi générale, et il faut bien abandonner +l’hypothèse vulgaire d’une Brunehaut constructrice de routes, bien que, +comme on l’a vu, elle ait déjà été formulée au Xe siècle par +Aimoin[633]. Non, c’est l’idée presque surnaturelle qu’on se faisait de +Brunehaut qui a fait mettre sous son nom une si grande multitude de +choses. Elle a construit et bâti tout cela, mais dans l’imagination +populaire seulement, et en sa qualité d’être doué d’un pouvoir +surnaturel comme les démons ou les fées, dont elle est la proche +parente. Je suis heureusement en état de fournir, à l’appui de mes +interprétations, un texte du XIVe siècle attestant bien que tel était, +alors et auparavant, la tradition populaire relative à Brunehaut. +Écoutons Jean d’Outremeuse: + + [633] Aedificia sane ab ipsâ constructa usque in hoc tempus durantia + ostenduntur tam innumera, ut incredibile videatur ab unâ muliere, et + in Austria tantum modo et Burgundia regnante, tanta in tam diversis + Franciae partibus fieri potuisse. _Gesta Franc._ IV, 1 (Bouquet III, + p. 115). On le voit, Aimoin lui-même nous fournit les arguments + contre la tradition dont il se fait l’écho. Voir N. Bergier, + _Histoire des grands chemins de l’empire romain_, édit. de Bruxelles + 1728, t. I, p. 98-104. + +«Item l’an Ve et XXVI commenchat à faire la royne Brucilde mult de +mervelhe par nygromanche, et fist une cachie tout pavée de pires de la +royalme d’Austrie jusques en la royalme de Franche, et de Neustrie +jusques en Acquitaine et en Borgungne. Et d’aultre costeit elle les +faisoit venir parmy la terre que ons nommoit Brabant, et d’aultre part +vers le paiis où la grant Tongre avoit esteit destruit. Et tant de voies +et de cachies elle fist que chu estoit grand mervelhe et briefement par +tout l’isle de Europe estoient lesdits cachies, et estoient faites par +teile maneire qu’elle ne jondoient mie tout ensemble, mais duroit cascon +cachie II liwes, ou III, ou IV, ou V, ou VI, et alcunne fois plus ou +moins en une piche, et puis faloit chis pavement, jusques a tant qu’il +retrovoit une altre pieche del cachie. Et fut tout chu faite en une +seule nuit, et les fit faire par les males espirs, enssi comme Virgile +faisoit à son temps. Et chu faisoit-elle por accomplir sa male pensee +que ele avoit del faire male: si voloit allier plus legierement del unc +paiis a l’autre, pour nuit et pour jour. Cest cachie est encor et serat +à tousjours, et le nommons no la cachie Brunehote, car Brucildis en +latin, c’est Brunehote en franchois.»[634] + + [634] Jean de Preis dit d’Outremeuse, _Ly Myreur des Histors_, ed. + Borgnet-Bormans, Bruxelles 1869, t. II, p. 225. Cf. la _Geste de + Liége_, même volume p. 576. + +Ainsi transformée en une puissance surnaturelle et malfaisante, la reine +Brunehaut se voyait singulièrement rapprochée de la célèbre walkyrie qui +portait le même nom, et dont le caractère de divinité, effacé par ses +amours mortelles avec Sigfried, reparaît à plusieurs reprises dans les +légendes qui ont parlé d’elle. Ne peut-on pas croire qu’elles ont été +confondues entre elles, et que plus d’une fois nous devons interpréter +par le souvenir de la walkyrie certains noms de lieu dans lesquels nous +sommes habitués à retrouver celui de la reine? Ainsi nous savons par un +écrivain du XIIIe siècle qu’au moyen âge, dans les Pays-Bas, la voie +lactée s’appelait _Brunelstraet_[635], de même qu’au Xe siècle en Saxe +on l’appelait _le chemin d’Iring_, et qu’à la même époque on la +connaissait en France sous le nom de _chemin Saint-Jacques_. Qui nous +interdit de voir ici une réminiscence de la mythologie, d’après laquelle +la voie lactée aurait été le chemin par lequel la walkyrie menait au +Walhalla les âmes des morts tués dans les combats? Cela n’est pas +impossible. Et toutefois, je ne me sens pas pressé d’interpréter de la +même manière les autres noms repris ci-dessus. + + [635] «Aristoteles saghet van galaxa, dat heyt men ghemynliken in + duutsche die _Brunelstraet_ ende is een puur vuer ende wart meer + ontsteken ende verlicht. Ende darom scynt daer een lange licht, ende + dat is die Brunelstraet ende wart dese voorseide sterren ghevert syn + in eenre stat van den hemel, daerom siet men Brunelstraet in eenre + stede, daer sy niet af en gaet, also lange als sy duert.» Fr. + Thomas, _Natuurkunde_, cité par Van den Bergh dans _Nyhoff + Bijdragen_ IIIe série, t. II, p. 215. + +Sans doute, on trouve en pays germanique quelques noms de lieux qui se +rapportent plus vraisemblablement à l’amante de Sigfried qu’à l’épouse +de Sigebert, mais ils sont en petit nombre, et ils se rencontrent +exclusivement en dehors de la Gaule romane. J’accorde fort volontiers, +par conséquent, qu’un nom de lieu comme _lectulus Brunnihilde_ sur le +Feldberg, près de Francfort-sur-Mein, renferme une allusion à la légende +de la vierge endormie au milieu de la forêt enchantée[636]. Mais des +exemples de ce genre ne prouvent rien pour la toponymie des régions +gauloises, où une tradition attestée dès le Xe siècle rapporte +manifestement son origine à la reine Brunehaut[637], et où il serait +d’ailleurs fort difficile de prouver que la légende de Brunehild et de +Sigfried ait jamais été répandue dans les milieux populaires qui ont +créé les noms. + + [636] V. W. Grimm, _Die deutsche Heldensage_, p. 199, n. + + [637] Je ne crois pas nécessaire de discuter ici une autre tradition + d’après laquelle les grandes voies romaines qui rayonnent autour de + Bavai seraient l’œuvre d’un roi de Belgis nommé Brunehaldus. Cette + version, qui est déjà consignée au XIVe siècle dans la chronique de + Jacques de Guyse, et pour laquelle je renvoie à Bergier o. c. p. + 100, est manifestement d’origine érudite, et ne paraît pas avoir + jamais circulé dans le peuple. + +La conclusion de cette enquête, c’est que le nom de la reine Brunehaut a +retenti longtemps sur les lèvres du peuple, associé à des souvenirs de +grands crimes et de grandes actions, et mêlé par l’imagination de la +multitude à bien des événements auxquels elle était restée étrangère. +L’épopée, après avoir fait d’elle une grande criminelle, l’a finalement +transformée en une espèce de magicienne, pouvant être comparée à ce +grand enchanteur du nom de Virgile qui a tant occupé, lui aussi, les +esprits du moyen âge. + + + + +CHAPITRE III + +Clotaire II. + + +L’histoire du roi Clotaire II, telle qu’elle nous est racontée par +Frédégaire, se tient sur un terrain rigoureusement historique. Notre +chroniqueur a été le contemporain de ce prince, dont il a parfaitement +connu les annales, et dont les traits se sont reflétés avec une vérité +entière dans le miroir de sa chronique. Aucun élément légendaire ne +diminue la netteté de sa physionomie, aucun rayon de poésie n’en relève +le caractère un peu terne. Cependant nous savons que Clotaire II a +inspiré la muse populaire dès son vivant: c’est à lui que se rapporte le +témoignage le plus ancien et le plus explicite que nous possédions sur +l’existence de l’épopée franque. Et, de fait, dans le _Liber Historiae_, +nous retrouvons l’écho de la chanson épique relative à ce prince, et +dont il est parlé dans la _Vie de saint Faron_. Voici le récit du +_Liber_: + +«Le roi Clotaire avait un fils nommé Dagobert, jeune prince vaillant et +énergique, et plein de ressources. Lorsqu’il fut grand, son père +l’envoya gouverner l’Austrasie sous la direction de Pepin. Les Francs +Austrasiens s’assemblèrent et le proclamèrent leur roi. En ces jours, +les Saxons se révoltèrent, et ils réunirent une armée composée de +plusieurs peuples contre Dagobert et Clotaire. Dagobert, ayant rassemblé +ses troupes, passa le Rhin et marcha hardiment contre les Saxons. Le +combat s’étant engagé vigoureusement, Dagobert fut frappé sur son +casque, et une partie de ses cheveux, tranchée par le coup, tomba à +terre. Son écuyer, placé derrière lui, la ramassa. Dagobert, voyant son +peuple sur le point de succomber, lui dit: «Cours vite avec cette +poignée de mes cheveux trouver mon père, afin qu’il vienne à notre +secours, avant que toute l’armée ne périsse.» L’écuyer prit sa course en +hâte, traversa la forêt d’Ardenne et parvint jusqu’au fleuve. Là était +arrivé le roi Clotaire avec une nombreuse armée. En voyant accourir le +messager qui apportait la boucle de cheveux de son fils, il fut saisi de +douleur, et, levant le camp au milieu de la nuit à grand son de +trompettes, il passa le Rhin avec ses troupes et courut au secours de +Dagobert. Lorsqu’ils eurent fait leur jonction, le cœur plein de joie et +en battant des mains, ils gagnèrent ensemble le Wéser et y plantèrent +leurs tentes. Berthoald, duc des Saxons, se tenait sur l’autre rive, +tout prêt à l’entrevue qui déciderait du combat. Entendant le tumulte +des Francs, il s’informa de ce qui se passait. «C’est, lui répondit-on, +le seigneur Clotaire qui est arrivé, et de cela se réjouissent les +Francs.»--«Vous en avez menti, répondit Bertoald en éclatant de rire, ou +bien vous rêvez quand vous dites que Clotaire est parmi nous, alors que +nous avons appris qu’il est mort.» Cependant le roi lui-même était +debout sur la rive, revêtu de sa cuirasse et coiffé de son casque, qui +cachait sa chevelure striée de poils blancs. Lorsqu’il se fut découvert, +Bertoald le reconnut et lui cria: «Tu étais donc là, animal bigarré?» En +entendant cet outrage, le roi indigné se jeta à cheval dans le Wéser, +que sa monture rapide lui fit franchir à la nage. Toute l’armée franque +entra dans le fleuve à la suite du roi, et le franchit à grand’peine +avec Dagobert à cause de ses gouffres profonds. A peine sur l’autre +rive, Clotaire, enflammé d’une ardeur farouche, engagea un combat +acharné contre Bertoald. «Retire-toi de moi, ô roi, dit Bertoald, de +peur que je ne te tue; si tu l’emportes, tout le monde dira que tu as +tué ton serviteur Bertoald; si c’est moi qui l’emporte, alors il y aura +grande rumeur parmi tous les peuples, et l’on dira que le roi des Francs +a été tué par son esclave.» Mais le roi ne voulut pas l’écouter, et il +persista à l’accabler. Un cavalier du roi, qui l’avait suivi de loin, +s’écriait: «Courage, seigneur roi! Sus à votre ennemi!» Les mains du roi +étaient lourdes; il était d’ailleurs protégé par sa cuirasse. Enfin le +roi vint à bout de Bertoald; il lui coupa la tête et l’éleva au bout de +son épée, puis il revint parmi les Francs. Ceux-ci, qui étaient plongés +dans le deuil, ne sachant ce qu’il était devenu, furent alors remplis de +joie. Le roi dévasta tout le pays des Saxons et y fit de grands +massacres, n’épargnant que ceux des habitants dont la taille ne +dépassait pas la longueur de son épée, appelée _spata_. Tel fut le signe +qu’il établit dans ce pays. Après quoi il rentra victorieusement chez +lui.» + +«Celui qui refuserait de reconnaître ici le squelette d’un poème, dit +excellemment M. Rajna, devrait renoncer aussi à le reconnaître dans un +résumé de l’Iliade ou de la chanson de Roland. L’évidence est telle, +qu’elle ne frappe pas seulement le regard exercé de modernes comme +Gaston Paris, Monod et Darmesteter, mais qu’elle a été entrevue même par +des écrivains qui vivaient à une époque peu au courant des choses de la +légende. Il y a plus de deux siècles qu’Adrien de Valois a déclaré que +ce récit est une pure fiction, non seulement parce que les meilleures +sources ne disent rien de l’expédition qui y est racontée, mais aussi à +cause des absurdités et des invraisemblances de tout genre qui y sont +accumulées.»[638] + + [638] Rajna o. c. p. 114. Il faut d’ailleurs lire le passage d’Adrien + de Valois, _Rer. Franc._ III, p. 59, qui est une des meilleures + pages de la critique du XVIIe siècle. On ne saurait mieux établir, + de nos jours, l’impossibilité historique de l’épisode; tout ce qu’il + y faut ajouter, c’est sa provenance épique. + +Le récit du _Liber_ a été reproduit en entier, au IXe siècle, par le +_Vita Dagoberti_[639], mais avec quelques variantes qui offrent un +certain intérêt. Selon la première, ce ne sont pas seulement quelques +cheveux, mais une partie de la tête du jeune prince (_particula de +capite ejus_) qui est coupée par le fer de l’ennemi et portée à Clotaire +II. La seconde nous donne le nom de l’écuyer de Dagobert, qu’elle +appelle Adthyra. La troisième corrige la bévue qu’il y a à faire +traverser l’Ardenne avant le Rhin par un messager qui vient des bords du +Wéser: ici, en effet, le dit messager, en homme qui connaît sa +géographie, passe d’abord le Rhin, et arrive ensuite en Ardenne, où il +va trouver Clotaire II séjournant alors à Longolarium. La quatrième veut +expliquer pourquoi les mains de ce roi sont appesanties dans son combat +avec Bertoald: c’est que non seulement il porte sa cuirasse, comme dit +la version du _Liber Historiae_, mais qu’ayant passé le fleuve à la +nage, il a les vêtements remplis d’eau que sa cuirasse empêche de +s’écouler. + + [639] _Vita Dagoberti_ c. 14 dans _Script. Rer. Meroving._ t. II, p. + 404; Aimoin. + +Ces variantes pourraient donner à croire, à première vue, que l’auteur +du _Vita Dagoberti_, qui a copié textuellement le récit du _Liber +Historiae_, l’a retrempé à la source populaire et y a repris quelques +détails omis par le précédent chroniqueur. Je me hâte de dire qu’il n’en +est rien, et que tout s’explique d’une manière beaucoup plus simple. La +première variante n’est qu’un malentendu suggéré par la ressemblance des +mots. _Particula de capillis ejus_ (_Liber Historiae_, c. 41) est devenu +_particula de capite ejus cum capillis_. La deuxième a le même +caractère: _Adthyra_ est une transcription vicieuse pour _ad terram_ qui +se trouve dans le _Liber_[640]. L’addition du nom de _Longolarium_ peut +être considérée comme une conjecture de l’auteur du _Vita Dagoberti_, +qui, voyant Clotaire II résider en Ardenne, tombe naturellement sur le +nom d’une des rares villas royales qu’il y avait dans ce pays[641]: on +sait d’ailleurs combien il aime ce genre de gloses géographiques[642]. +Mais il n’est pas même nécessaire de faire cette supposition, vu que le +nom se trouve déjà dans un des manuscrits du _Liber Historiae_ que le +_Vita Dagoberti_ peut avoir eu sous les yeux. La dernière variante, +enfin, n’est qu’une amplification servant de commentaire à ces mots en +effet assez obscurs: _Erat enim rex luricatus._ Nous restons donc en +présence d’une seule version de notre récit. + + [640] C’est du moins la conjecture assez probable de M. Krusch, dans + une note aux deux passages en question. (_Script. Rer. Meroving._ + II, p. 311 et 404.) M. Rajna, p. 123, n., résout moins bien la + difficulté en proposant de lire _at tiro_, car le _autem_ qui suit + _Adthyra_ dans le _Vita Dagoberti_ est incompatible avec cette + leçon; aussi M. Rajna est-il obligé de le biffer, ce qui augmente + l’énigme. + + [641] Il n’y avait, outre Longlier, que Belsonancum, où Childebert II + tint un plaid en 585 (Greg. Tur. VIII, 21). _Longolarium_ c’est + Longlier (province de Luxembourg belge) et non pas Lengeler + (grand-duché de Luxembourg). M. Rajna, p. 114, n., écrit: + «_Longolarium_ ora _Glare_ nella diocesi di Liegi.» Ce _Glare_ + n’existe pas. + + [642] Cf. G. Kurth, _Étude critique sur le Gesta Regum Francorum_. + +Tout y a le ton et la couleur épiques. D’abord les cheveux coupés par le +glaive, que Dagobert envoie à son père en signe de sa détresse. Cet +usage germanique reparaît au XIIe siècle encore, et dans une +circonstance historique: Boémond de Tarente, tombé en 1100 au pouvoir +des Turcs, envoya une touffe de ses cheveux à Baudouin d’Edesse, en +signe de captivité et de deuil[643]. Le détail n’est donc pas de ceux +qu’on rencontre seulement dans le monde de la fiction; il est +légendaire, à la vérité, mais il reste conforme à la coutume, comme les +choses épiques le sont toujours. Quant à la géographie bizarre en vertu +de laquelle, venant du pays des Saxons, on traverse l’Ardenne pour +arriver au Rhin, elle n’aurait rien qui dût surprendre un lecteur un peu +au courant des choses épiques, s’il était certain que nous possédons ici +le texte pur du _Liber Historiae_. Je suis porté à me demander si le +_Vita Dagoberti_ ne nous a pas conservé une rédaction plus authentique +de ce passage, et si l’on peut croire que l’auteur du _Liber Historiae_, +si scrupuleux et d’ordinaire si bien informé en matière de géographie, +aurait reproduit dans son récit des données aussi fantaisistes, lui qui, +nous l’avons vu, ne se fait pas faute de corriger les traditions pour +les mettre d’accord avec ses notions géographiques. Le nom du Rhin ne +figure d’ailleurs que dans un seul manuscrit du _Liber_, les autres se +bornent à dire: le fleuve[644], et qu’est-ce qui nous empêche d’entendre +par là la Meuse plutôt que le Rhin? De la sorte, on mettrait d’accord la +géographie et les textes, sans être obligé d’y faire aucune correction +arbitraire. + + [643] Albertus Aquensis VII, 29. + + [644] V. l’édition de M. Krusch, p. 312. L’éditeur n’admet pas _Reno_ + dans le texte et écrit en note: «Nomen fluvii in _B_ perperam + suppletum est, cum puer ex Saxonia profectus atque Ardennam silvam + transgressus, ad Rhenum pervenire minime potuerit. + +Clotaire va au secours de Dagobert. Il décampe la nuit _à grand son de +trompettes_; il est accueilli dans le camp de son fils _par des +applaudissements_. Ces détails dramatiques sont bien de provenance +populaire. Le dialogue échangé de rive en rive entre Bertoald et les +Francs ne l’est pas moins, et la scène où Clotaire se fait reconnaître +en ôtant son casque porte en quelque sorte le cachet de l’épopée. C’est +en effet lorsque, le casque enlevé, les flots de la longue chevelure +royale du Mérovingien roulent sur ses épaules que, de loin, on reconnaît +un prince de la famille de Clovis[645], et c’est à leur couleur +grisonnante (_crines cum canicie variatas_) qu’on s’aperçoit que c’est +Clotaire lui-même et non son fils. L’invraisemblance de la situation est +foncièrement épique: mais, on le sait, jamais l’imagination populaire ne +se laisse arrêter par des difficultés de temps et de lieu, et le +caractère dramatique des scènes la préoccupe exclusivement. + + [645] Il paraîtrait, d’après ce passage, que les rois mérovingiens + ramassaient leur chevelure sous le casque; c’est ce qu’insinuent + également ces paroles de la lettre de saint Avitus à Clovis: + Conferebamus namque... quale esset illud... cum sub casside crines + nutritos salutaris galea sacrae unctionis indueret, etc. (Bouquet + IV, p. 50). + +L’interpellation lancée au roi par Bertoald, de l’autre bord du fleuve, +a évidemment le caractère de ces injures homériques familières aux héros +d’épopée; elle est d’ailleurs assez difficile à comprendre, le mot +_bale_ faisant défaut dans nos glossaires ou n’y ayant aucune +interprétation satisfaisante[646]. Il est probable qu’elle contient une +allusion à la couleur bigarrée des cheveux du roi franc; cela est dans +le goût barbare, et un des épisodes les plus hautement épiques de Paul +Diacre nous offre un exemple du même genre de plaisanterie. Les Lombards +reçus au festin du roi des Gépides Turisind sont raillés par le fils de +ce prince, parce qu’ils portent autour de la jambe des bandelettes +blanches qui les font assez ressembler à des chevaux balzans. Mais cette +imprudente plaisanterie lui vaut une foudroyante réplique: «Va voir le +champ de bataille d’Asfeld, et tu verras quels coups de sabots peuvent +donner ces cavales; là les ossements de ton frère gisent épars comme +ceux d’une bête de somme[647].» + + [646] L’adjectif _bale_ ne se rencontre nulle part qu’ici. Il y a dans + les manuscrits des variantes, _bile_ et _blare_, qui ne sont guère + plus instructives, à moins qu’avec Ducange on ne corrige _bile_ en + _vile_, ce qui donnerait au moins un sens quelconque. Paulin Paris + traduit par _cheval bai_, mais _bale_ ne donnerait jamais _bai_, et + _bai_ n’est pas non plus la couleur d’une chevelure noire et + blanche. Aimoin fait dire à Bertoald: _Tunc hic eras, muta bestia?_ + et la chronique de Saint-Denis: «Es-tu là, vieille jument chauve?» + mais nous ne savons pas sur quoi reposent ces interprétations. + Rajna, p. 279, dont je résume ici la note, évite de se prononcer + lui-même; quant à Krusch, ad. l. l., il voit dans le mot un celtique + _bal_ = _falsus_ et traduit par: _fausse bête_, en rapprochant de + notre passage le nom de Ballomeris donné par mépris au prétendant + Gundovald (Greg. Tur. VII, 14). + + [647] Paul Diacre, _Hist. Lang._ I, 24. + +Tout le reste de l’épisode respire un souffle vraiment épique. Comme +Clotaire y apparaît redoutable à ses ennemis! Lui absent, tout va mal; +il arrive, et aussitôt l’allégresse reparaît dans l’armée des Francs en +même temps que la terreur dans celle des Saxons. L’insulte qui lui est +adressée ne reste pas un moment sans vengeance, et son adversaire se +rend si bien compte de la supériorité du roi franc qu’il fuit aussitôt, +et qu’il le supplie de renoncer à la lutte. Il ne semble pas que le +narrateur ait entièrement compris sa source, car la raison pour laquelle +les mains du roi sont appesanties n’est pas sérieuse, et l’explication +du _Vita Dagoberti_ n’est autre chose, on l’a vu, qu’une conjecture. +Mais cela même est une preuve de sa fidélité relative à la reproduire: +il ne l’a pas traitée comme certaines autres qui, en passant par ses +mains, ont pris une couleur monastique: il l’a laissée telle qu’il l’a +trouvée. + +Il me reste à dire un mot de l’épée de Clotaire employée comme mesure. +Ce trait encore est bien populaire, ce qui, comme le fait observer M. +Rajna, ne veut pas dire qu’il ne pourrait pas être historique[648]. Il +signifie que Clotaire ordonne de massacrer tout ce qui est au-dessus +d’une certaine taille, et d’épargner les enfants. La même chose est +racontée de Charlemagne par le moine de Saint-Gall[649]. La mémoire du +peuple aime à retenir des traits de ce genre, de préférence à des choses +plus importantes. + + [648] Cet auteur rappelle, p. 117, n., qu’à la prise de Negrepont, + Mahomet II ordonna de mettre à mort tout ce qui portait barbe, ce + qui équivalait à donner un signe matériel auquel se reconnaissaient + tous les hommes faits. Je noterai aussi la locution employée par les + Livres Saints dans les récits de massacres: on ne laisse vivre aucun + _mingentem ad parietem_, c’est-à-dire aucun mâle. + + [649] _Monach. S. Gall._ II, 12. + +Par une bonne fortune bien rare, nous possédons un document ancien qui +atteste l’existence, chez les Francs du VIIe siècle, d’une chanson +populaire sur la victoire de Clotaire en Saxe: c’est, comme tout le +monde le sait, la Vie de saint Faron de Meaux, écrite au IXe siècle par +son successeur Helgaire, qui nous a même conservé deux strophes de la +chanson. Nul doute qu’il n’ait reproduit d’après elle l’épisode qu’il +raconte dans les termes suivants: + +«Sous le règne de Clotaire II, les Saxons, dont la fidélité était +toujours branlante, se révoltèrent, et leur roi Berthold envoya au +souverain des Francs un message conçu en termes d’une rare insolence. +«Je sais, lui faisait-il dire, que tu n’es pas capable de me résister, +et que tu n’as pas non plus cette prétention. Aussi je veux user de +douceur envers ton pays, qui n’est pas à toi, mais à moi, et où je me +propose de m’établir. Tu auras à venir à ma rencontre, et à me servir de +guide dans cette région que je ne connais pas encore. Quand je serai là, +je délibérerai avec les miens sur les guerres à entreprendre, car nous +ne voulons pas la faire à toi et à tes lâches guerriers.» Lorsque le roi +Clotaire II apprit de quel message étaient chargés pour lui les envoyés +saxons, il fut saisi de fureur et il ordonna de les mettre à mort. En +vain on lui démontra qu’il se déshonorerait en violant dans leur +personne le droit des gens: il ne voulut rien entendre, et tout ce que +put obtenir saint Faron, qui était dans son entourage, ce fut que le +supplice des Saxons serait remis au lendemain. Mais ce délai devait lui +suffire pour les sauver. Pénétrant la nuit dans la prison de ces +malheureux, il les exhorta avec tant d’éloquence qu’il les persuada de +se laisser baptiser et de devenir chrétiens. Le lendemain, le conseil du +roi étant réuni pour délibérer de nouveau sur l’affaire, le saint homme +déclara que les prisonniers n’étaient plus des Saxons, mais des +chrétiens, et qu’il venait de les voir revêtus encore de la robe blanche +des catéchumènes. Cette nouvelle frappa d’admiration tout le monde: +naturellement il ne fut plus question de sentence capitale; au +contraire, le roi combla de présents les nouveaux chrétiens et les +renvoya libres dans leur patrie. Plus tard cependant, Clotaire ravagea +la terre des Saxons, et n’y laissa la vie qu’à ceux des habitants dont +la taille n’excédait pas la mesure de son épée. A la suite de cette +victoire fut composé un chant populaire qui circula dans toutes les +bouches, et que les femmes chantaient en chœur et en battant des mains. +Voici le début de ce chant: + + Il faut chanter Clotaire, roi des Francs, + Qui alla combattre au pays des Saxons. + Mal en eût pris aux envoyés Saxons + Sans l’illustre Faron, Burgonde de nation + +Et la fin: + + Quand les envoyés Saxons vinrent en pays franc + Où était Faron, le prince, + Poussés par Dieu, ils passèrent par la ville de Meaux + Et ainsi ils ne furent pas tués par le roi des Francs + +Ce chant populaire, dit en terminant le biographe, montre quelle était +l’universelle célébrité du saint[650]. + + [650] Hildegarii _Vita Faronis_ dans Mabillon, _Acta Sanct. sax._ II, + p. 590. Ex qua victoria carmen publicum juxta rusticitatem per + omnium pene volitabat ora ita canentium, feminaeque choros inde + plaudendo componebant... Hoc enim rustico carmine placuit ostendere, + quantum ab omnibus celeberrimus habebatur. + +Il faut remarquer que l’hagiographe ne cite de cette chanson que ce qui +est nécessaire à la glorification de son héros, et celui-ci semble y +avoir été mentionné seulement en passant, puisque l’auteur de sa vie ne +trouve que deux strophes où il soit parlé de lui. Le reste de l’épisode, +c’est-à-dire la manière dont Faron sauva de la mort les envoyés saxons, +n’était donc pas célébré dans le chant populaire, qui était consacré à +Clotaire (_de Clotario est canere_) et non à l’évêque de Meaux, et qui +roulait sur les victoires de Saxe (_ex qua victoria carmen publicum +juxta rusticitatem per omnium pene volitabat ora_). Cela étant, où +Helgaire a-t-il trouvé le récit de l’intervention de saint Faron? Il l’a +trouvé dans le même document qui lui a fourni le début et la fin de la +chanson de Clotaire II, à savoir, dans un _Vita Chilleni_ qu’il cite à +plusieurs reprises, et auquel il fait de larges emprunts[651]. Saint +Quellien ou Kilien était un moine irlandais qui, venu en Gaule avec +saint Colomban[652], avait fait un pèlerinage à Rome, et s’était ensuite +établi auprès de son parent saint Fiacre[653] dans la Brie, d’où +l’évêque de Meaux, saint Faron, l’avait envoyé évangéliser +l’Artois[654]. Saint Faron avait en grande estime le missionnaire +irlandais, et entretenait avec lui les relations les plus affectueuses, +si bien que la biographie de saint Quellien est devenue, pour Helgaire, +une source qui lui a fourni de précieux renseignements sur saint Faron. +Cette biographie paraît avoir été écrite au cours du VIIe siècle: plus +tard, elle n’aurait pas eu sur le saint des renseignements si nombreux +et si précis. Helgaire, il est vrai, ne dit pas qu’il lui emprunte les +deux strophes du chant de Clotaire, mais il n’a pas même besoin de +prendre cette peine, tant la chose est manifeste. De supposer qu’au +moment où il écrivait, c’est-à-dire à la fin du IXe siècle, il aurait +encore circulé un chant sur Clotaire II, et qu’il aurait pu le +recueillir à la source populaire, cela ne viendra à l’idée de personne: +au temps d’Helgaire, Clotaire II était bien oublié, et s’il était encore +resté quelque chose du chant en question, les noms, dans tous les cas, +auraient fait place à celui de quelque autre héros, de Charlemagne +probablement. D’ailleurs, Helgaire lui-même a soin de marquer, par la +manière dont il parle de ce document, qu’il ne s’agit pas d’un poème +encore vivant qu’il aurait entendu chanter lui-même, mais d’un souvenir +du passé: la chanson, dit-il, _circulait_ sur les lèvres de tout le +monde, les femmes la _chantaient_ en chœur en battant des mains. Voilà +des imparfaits assez significatifs, et tout le monde conviendra que, +après cela, on ne peut pas croire que Helgaire ait trouvé le passage +ailleurs que dans une source écrite, je veux dire dans le _Vita +Chilleni_[655]. + + [651] _Vita Faronis_ c. 70, 79 et 103 (Mabillon o. c. p. 589 et 592). + + [652] V. sur lui le chant de Ratpert en l’honneur de saint Gall dans + Müllenhoff et Scherer, _Denkmaeler Deutscher Poesie und Prosa_, 2e + édition, p. 19. + + [653] _Vita S. Fiacrii_ c. 4 (Mab. o. c. II, p. 573). + + [654] C’est ce saint Quillien, d’ailleurs peu connu, qui est vénéré à + Aubigny en Artois. + + [655] Cf. Rajna, p. 120 et suiv. qui a le premier restitué au _Vita + Chilleni_ la paternité du précieux renseignement sur le chant de + Clotaire. + +D’autre part, aux yeux de Helgaire, la guerre de Saxe dont il est parlé +dans la chanson est bien celle que raconte le _Liber Historiae_. En +effet, Helgaire connaît parfaitement le _Liber Historiae_; c’est à cet +ouvrage qu’il emprunte ses renseignements généraux sur l’histoire des +Francs, notamment dans son coup d’œil rétrospectif du chap. 25. +Lorsqu’il le trouve en contradiction avec le _Vita Columbani_, auquel il +emprunte également de nombreux extraits, il prend la peine de le +noter[656]: preuve d’un sens critique qui s’éveille déjà. Si donc la +chanson n’avait pas raconté les mêmes choses que le _Liber Historiae_ au +sujet de la guerre de Clotaire en Saxe, n’avons-nous pas le droit de +croire que notre auteur noterait le désaccord? Et si, au contraire, il +parle avec un tel ton de certitude de Bertoald, de la victoire du roi +franc, et de l’usage qu’il fit faire de son épée, n’est-ce pas parce que +tout cela se trouvait dans la chanson aussi bien que dans le _Liber +Historiae_? Comment d’ailleurs en aurait-il été autrement, puisque le +_Liber_, on l’a vu, n’a pu que reproduire la chanson, et que la chanson +ne pouvait raconter autre chose que cela? Nous devons conclure, par +conséquent, que le récit de Helgaire et celui du _Liber Historiae_ nous +présentent deux paraphrases différentes de la même source poétique, le +_Liber_ racontant le tout, le _Vita_ le rappelant sous forme de résumé. + + [656] Porro Theodoricus post internecionem sui fratris Theodeberti jam + supra revelati penes Mettense morans opidum, divinitus percussus + juxta Gesta B. Columbani, sed juxta Francorum a Brunechilde veneno + infectus infoeliciter hominem exiuit. _Vita S. Faronis_ c. 29 dans + Mabillon _Acta Sanct._ II, p. 586. + +Il faut cependant noter une différence entre les deux versions. Dans le +_Liber_, les Saxons ont attaqué les Francs à l’improviste, et dans la +persuasion que Clotaire était mort: aussi ils sont remplis d’épouvante +quand ils apprennent qu’il est encore de ce monde, et qu’il vient +d’arriver dans le camp de Dagobert. Dans le _Vita_, au contraire, ils +ont provoqué Clotaire en lui faisant parvenir un message outrageant. De +plus, dans le _Liber_, Bertoald n’est que le duc des Saxons, tandis que +dans le _Vita_, il est leur roi. Le sujet a donc été altéré depuis le +moment où il a été analysé dans le _Liber_, et des motifs nouveaux y ont +été ajoutés, preuve que la chanson a joui d’une existence assez longue, +et d’une véritable popularité. + +Quelle est maintenant l’historicité de notre récit? Nous l’avons déjà +vu: les dangers courus par Dagobert et le duel entre Clotaire et +Bertoald sont incontestablement du domaine de la fiction épique. Mais le +cadre dans lequel sont placés ces intéressants récits, je veux dire +l’histoire de la guerre de Clotaire II contre les Saxons, doit-elle +aussi être regardée comme fictive et écartée de l’histoire? Après de +longues hésitations, et après avoir soumis cette question à un minutieux +examen, j’ai brûlé les pages dans lesquelles je la résolvais d’une +manière négative, et je me suis rallié à l’opinion de M. Rajna, qui +admet ici un transfert épique causé, comme presque toujours, par +l’identité des noms[657]. Le chant que nous venons d’analyser a raconté +sous le nom de Clotaire II, en les embellissant, des événements qui se +sont passés sous le règne de Clotaire I: telle est la conclusion à +laquelle je suis arrivé sur les pas de mon savant collègue italien, et à +laquelle j’espère rallier aussi mes lecteurs. + + [657] Rajna p. 124-130. + +D’abord, en dehors du _Liber Historiae_ et du _Vita Chilleni_, qui ont +puisé l’un et l’autre à des sources épiques, et qui ont d’ailleurs +écrit, l’un à cent, l’autre à deux cents ans de distance, aucun document +ne mentionne une guerre de Clotaire II contre les Saxons. Frédégaire, +qui est pour le règne de ce prince et de son successeur une source +historique de premier ordre, ne se borne pas à ignorer totalement cette +prétendue expédition; il donne par anticipation un démenti à ceux qui la +racontent, en affirmant que, devenu maître de l’Austrasie et de la +Burgondie, Clotaire II les gouverna heureusement pendant seize années, +et vécut en paix avec tous ses voisins[658]. Voilà un témoignage qui ne +laisse aucune place pour une guerre de Saxe sous Clotaire II. Un +événement de cette importance n’aurait certes pas échappé à Frédégaire, +qui écrivait peu d’années après la mort de Clotaire II et qui raconte +tout ce qu’il sait: et, à supposer qu’il l’eût omis, par quelle autre +voie la connaissance en serait-elle arrivée à l’auteur du _Liber +Historiae_ et à celui du _Vita Chilleni_? Encore une fois, par la +tradition épique seule, c’est-à-dire précisément par un témoignage qui +ne prouve rien en matière d’histoire, aussi longtemps qu’il n’est pas +corroboré par un témoignage d’autre nature. + + [658] Firmatum est omnem regnum Francorum, sicut a priorem Chlotarium + fuerat dominatum, cunctis thinsauris dicione Chlothariae junioris + subjecitur, quod feliciter post sedecem annis tenuit, pacem habens + cum universas gentes vicinas. Fredeg. IV, 42. + +Mais il y a plus. Non seulement le récit du _Liber_ et du _Vita_ manque +de preuve, mais il y a de fortes présomptions pour croire qu’il n’est +qu’un remaniement de l’histoire d’une des deux guerres de Saxe de +Clotaire I. + +Nous avons vu plus haut que cette guerre a fait certainement le sujet de +chants épiques, et que la couleur de ceux-ci s’est déjà répandue sur la +narration, d’ailleurs exacte, que Grégoire de Tours nous en a +laissée[659]. Nous y avons surtout constaté une tendance déjà accentuée +à transformer en victoire la défaite subie par le roi franc. Et cette +tendance, chose curieuse, se remarque également dans la chronique de +Marius d’Avenches et dans l’appendice de celle de Marcellin. Je dirai +plus: ces deux derniers auteurs, confondant les deux expéditions de +Clotaire entre elles et négligeant les détails essentiels, arrivent à +les présenter comme des campagnes victorieuses et ne semblent pas se +douter que les Francs aient jamais subi un désastre en Saxe. Qu’est-ce à +dire, sinon que l’élaboration épique de cette histoire a commencé de +fort bonne heure, et que Marius ainsi que le continuateur anonyme de +Marcellin en ont même accueilli une version plus stylisée déjà que celle +de Grégoire? Car de supposer que ce dernier, ou la source orale +consultée par lui, auraient transformé en défaite le récit d’une +victoire des armées franques, cela serait de toute invraisemblance, et +je ne crois pas qu’une idée semblable vienne à aucun critique. Force +nous est donc de conclure que, conformément aux lois de l’épopée, +l’histoire de la guerre malheureuse de Clotaire I en Saxe a fait de +bonne heure l’objet de chants populaires, qui l’ont insensiblement +transformée en une éclatante victoire. Et si, comme cela me paraît +indubitable, il a existé au VIIe siècle un chant de ce genre, il est +certain qu’il a dû s’appliquer à Clotaire II en vertu de l’identité des +noms, et de l’impossibilité pour le public de distinguer l’un des rois +de l’autre par un signe mnémonique quelconque[660]. Donc, ou bien il n’y +a pas eu de chant sur la guerre de Saxe de Clotaire I--et il paraît bien +qu’il y en a eu--ou bien ce chant a été appliqué à Clotaire II. Une +telle conclusion me semble s’imposer. Ajoutons qu’il n’est pas difficile +de retrouver, dans l’histoire mise sous le nom de Clotaire II, un trait +qui révèle celle de Clotaire I. D’après la version du _Vita_, c’est à +Clotaire lui-même que les envoyés saxons apportent le message insolent +de leur maître; or, cela ne se pouvait, puisqu’ils n’avaient pour voisin +que l’Austrasie, et que l’Austrasie était sous l’autorité de son fils +Dagobert[661]. Ce trait, que la chanson du VIIe siècle a conservé par +mégarde, est parfaitement vraisemblable tant qu’il s’agit de Clotaire I, +mais il devient contradictoire si le récit s’applique à Clotaire II. + + [659] V. ci-dessus p. 383. + + [660] Les chiffres par lesquels l’érudition moderne distingue les + divers rois qui ont porté le même nom n’existaient pas au moyen âge; + le peuple ne connaissait par suite qu’un seul roi Clotaire, un seul + roi Charles, et tout ce qui était raconté de l’un s’appliquait + d’emblée à l’autre. + + [661] Cette objection a déjà été soulevée par A. de Valois _Rer. + Franc._ III, 59. + +Le travail de contamination et de fusion paraît d’ailleurs avoir +commencé assez tôt. Parlant de l’expédition de Clotaire I en Saxe, qu’il +rapporte inexactement à l’année 553, le continuateur de Marcellin dit +que les rebelles furent domptés sur les bords du Wéser[662]. Aucune de +nos sources écrites ne nous a conservé ce détail. D’autre part, nous +voyons par les versions poétiques sur la guerre de Clotaire II que +l’engagement avec l’ennemi a eu lieu sur les bords du Wéser. Cette +circonstance ne doit pas être fortuite: j’y vois, au contraire, une +preuve de plus que ce que la bouche populaire racontait de Clotaire I a +passé dans la légende de Clotaire II. Aller plus loin, et rechercher la +raison de l’introduction de Dagobert dans le récit me semble un travail +aussi téméraire que peu fructueux: nous connaissons trop peu l’histoire +du temps pour pouvoir dire quelle circonstance aujourd’hui oubliée a dû +motiver les changements subis par la légende. Peut-être les principaux +traits de la chanson étaient-ils déjà constitués à l’époque où elle +n’était appliquée qu’à Clotaire I, et Dagobert n’est-il que le prête-nom +d’un des fils de ce roi, de Sigebert, par exemple, qui devait lui +succéder en Austrasie. Dans tous les cas, nous avons ici un nouvel +exemple, et des plus curieux, de la manière dont l’esprit épique élabore +les matériaux qui lui sont fournis par l’histoire. + + [662] 553. Quo ipso anno Clotarius ipse Saxones rebellantes juxta + Wiseram fluvium magna caede domuit, et Thoringiam pervasam + devastavit. Bouquet II, 20. + + + + +CHAPITRE IV + +Derniers accents épiques. + + +Après Clotaire II, il n’y a plus trace de chants épiques dans nos +sources, ou du moins on n’en trouve plus qu’elles aient analysé. Sans +doute, il continue de s’en produire, mais ou bien les chroniqueurs les +ignorent, ou bien ils ne leur demandent pas de renseignements sur des +personnages et sur des faits qu’ils connaissent sans leur secours. C’est +la notoriété publique désormais qui leur fournit leurs données. Tout le +monde est au courant des événements du jour et de la veille, et peut les +raconter avant qu’il y ait des chansons pour les célébrer. Il y a une +mémoire publique qui est le réservoir commun où viennent puiser le poète +et le chroniqueur. Seulement, il faut remarquer que cette mémoire est +épique elle-même, c’est-à-dire qu’elle garde moins les faits que les +impressions, et qu’elle obéit aux lois de l’imagination et non aux +exigences de la science historique. Elle ne retient que quelques traits +saillants des événements, de préférence ceux qui ont un caractère +dramatique et pittoresque, et laisse les autres dans l’ombre sans se +préoccuper de leur degré d’importance. L’histoire telle qu’elle s’en +souvient n’est nullement l’histoire telle qu’elle s’est passée. Un +triage s’est fait, qui a éliminé toutes les données pour lesquelles +l’âme populaire n’a pas d’intelligence. Il n’est resté que les éléments +susceptibles de subir l’action transformante du génie poétique. Et +l’ensemble de ces éléments constitue la source exclusive où les +chroniqueurs vont puiser leurs renseignements oraux. + +Si nous passons en revue les récits de nos chroniqueurs à partir du +point où on n’y peut plus démêler l’influence des chants épiques, nous y +constaterons sans peine la réalité du triage dont il vient d’être +question. Chacun des faits racontés, pris isolément, a gardé son +caractère historique; mais l’ensemble, par là même qu’il constitue un +choix fait par l’imagination, a une couleur plutôt poétique. Le dessin +est encore celui de l’histoire; la couleur est celle de la poésie. + +Voici, par exemple, dans le _Liber Historiae_, le roi Dagobert qui +s’offre à l’admiration du lecteur. C’est le roi vaillant par excellence, +le vrai soutien des Francs, le sévère justicier, le grand bienfaiteur +des églises. La paix règne dans tout son royaume, protégé par sa forte +épée. Le bruit de sa gloire retentit parmi les nations, et il inspire la +terreur à tous ses voisins. Néanmoins, il est pacifique et bienveillant, +et il règne sur le peuple franc comme un nouveau Salomon. Lorsqu’il +meurt, il est universellement pleuré de ses sujets, et la voix des +regrets populaires se fait entendre autour de sa tombe[663]. + + [663] _Liber Historiae_ c. 43. + +Ce portrait ne contient, à proprement parler, aucun élément qu’il faille +regarder nécessairement comme épique, et toutefois, qui ne voit à quel +point il est idéalisé? Aucun des traits qui caractérisent la physionomie +individuelle n’y est conservé; tous ceux, au contraire, avec lesquels on +peut tracer la figure du roi juste et sage s’y retrouvent. Ce n’est pas +le portrait d’un souverain des Francs du VIIe siècle qui est peint ici: +c’est le type du roi. Son vrai nom n’est pas Dagobert, c’est Salomon. + +Mais ce type du monarque, obtenu par l’élimination de tout ce qui est +personnel ou individuel, n’est lui-même que l’élaboration d’un ensemble +de matériaux recueillis par une plume contemporaine, et triés sous +l’influence de l’imagination épique. Ces matériaux, nous les retrouvons +dans les pages que Frédégaire a consacrées au règne de Dagobert I. Ce +roi a produit sur le chroniqueur, ou du moins sur ses bailleurs de +renseignements, une impression profondément épique. Il est pour eux, si +l’on peut ainsi parler, le monarque par excellence. Lorsqu’il entre en +Burgondie, il frappe de terreur les grands, tant ceux du clergé que les +laïques; par contre, son arrivée comble de joie les pauvres et les +affamés de justice. A Langres, il fait éclater sa haute impartialité vis +à vis des grands et des petits. Inaccessible à la corruption, le roi ne +fait aucune acception de personnes; la justice seule règne avec lui, et +c’est ainsi qu’il se rend agréable au Très Haut. A Dijon, à Saint-Jean +de Losne, à Châlons-sur-Saône, il déploie la même fermeté et la même +grandeur d’âme. Le sommeil n’approche pas de ses paupières et la +nourriture ne restaure pas ses membres, tant il est passionnément +préoccupé de faire droit à tous, afin que personne ne sorte de sa +présence sans avoir obtenu justice. Son règne est heureux et prospère: +de sages conseillers, Arnulf et Pepin, en rehaussent l’éclat; il est +aimé de ses peuples, et sa gloire retentit sur toutes les lèvres[664]. +Au dehors, il inspire une telle crainte que les peuples se soumettent +spontanément à lui, ou l’appellent à leur secours quand ils sont +attaqués. Pas un des rois francs ses prédécesseurs ne l’a égalé en +gloire. Tel est ce souverain qui fait l’orgueil de l’Austrasie. Mais dès +que, devenu par la mort de Clotaire II maître de tout l’empire franc, il +met le pied sur le sol de la Neustrie corrompue, dont il s’éprend et où +il veut fixer sa résidence, il tombe dans une irrémédiable et honteuse +décadence. Il oublie cet amour de la justice qui l’animait autrefois, il +se met à dépouiller l’Église et ses leudes pour remplir ses trésors, il +se livre à la volupté, il a trois reines et une multitude de concubines. +Son cœur reste bon, il est vrai, et sa main aime encore à s’ouvrir pour +les malheureux, mais la cupidité maudite n’a-t-elle pas terni toutes ses +qualités, et peut-on espérer pour lui le royaume éternel?[665] + + [664] Ut a cunctis gentibus immenso ordine laudem haberit. + + [665] Fredeg. IV, 58-60. + +Ce portrait en partie double est stylisé, c’est incontestable, et bien +que le nom de Salomon ne soit pas prononcé, il est manifeste que c’est +le souvenir de ce roi qui a flotté devant l’esprit du chroniqueur au +moment où il esquissait la figure de Dagobert. C’est donc sous la dictée +de l’imagination qu’il a écrit ces lignes, dans lesquelles on pourra ne +relever aucun détail qui ne soit historique, bien que, pris dans son +ensemble, le tableau donne l’idée d’une figure obtenue grâce à un vrai +travail de sélection épique. + +Je crois devoir insister sur cette distinction entre l’impression que +les faits historiques ont laissée, et l’élaboration dont ils ont été +l’objet de la part du génie épique. Elle est particulièrement +reconnaissable ici. Si le portrait de Dagobert qui vient de passer sous +nos yeux atteste la vivacité de l’impression, la narration elle-même +établit d’une manière non moins certaine la conformité stricte du récit +à la réalité. Et cependant, il y a dans l’histoire de Dagobert I des +épisodes qui semblaient appeler en quelque sorte l’imagination +populaire. Tel est, par exemple, celui des Bulgares massacrés en Bavière +par ordre du roi. Ces barbares s’étaient réfugiés, au nombre de neuf +mille, sur le territoire de l’empire franc, pour échapper aux Avares qui +leur avaient infligé une sanglante défaite. Dagobert ordonna d’abord aux +Bavarois de leur accorder l’hospitalité, puis, sur le conseil des +Francs, il commanda de les massacrer tous avec leurs femmes et leurs +enfants, chose d’autant plus facile que ces malheureux étaient dispersés +et sans défiance. Frédégaire, et à sa suite le _Gesta Dagoberti_[666], +racontent avec une crudité naïve cette histoire flétrissante pour leur +héros: ils ne blâment pas le vil expédient auquel il recourt pour se +débarrasser d’hôtes encombrants, mais ils ne font rien non plus pour en +diminuer l’odieux, preuve qu’ils se tiennent encore sur le terrain de +l’histoire pure. Si la légende avait passé par là, elle nous aurait +présenté les choses bien autrement: les Bulgares seraient devenus +d’injustes envahisseurs, ou bien encore des hôtes perfides qui auraient +récompensé par la plus noire trahison l’hospitalité du roi; leur +massacre aurait été célébré comme une mesure de légitime défense et +comme un triomphe remporté sur d’injustes agresseurs. Le récit de +Frédégaire, on le voit, est antérieur à toute germination poétique du +sujet, et la figure la plus épique peut-être des Mérovingiens est aussi +celle qui, dans sa chronique, porte le moins le reflet de l’épopée. + + [666] Fredeg. IV, 72. _Gesta Dagob._ 28. + +Qu’on ne s’étonne pas de cette qualification que je viens d’appliquer au +personnage en question. Bien que tout témoignage positif me fasse défaut +pour étayer mon affirmation, je n’hésite pas à répéter qu’à mon sens +Dagobert I a été le centre de l’épopée mérovingienne. S’il n’a été donné +à aucun roi de sa dynastie d’avoir aux yeux de ses sujets le prestige +éclatant dont il est revêtu dans nos chroniqueurs, il en faut conclure +qu’aucun d’eux n’a dû occuper une place aussi brillante que la sienne +dans l’épopée nationale. Et plus d’un indice nous permet de croire qu’il +en a été réellement ainsi. D’abord la mention qui est faite de lui dans +le chant sur la guerre de Clotaire contre la Saxe. Nous avons vu que, +selon toute apparence, il s’agit là d’une guerre de Clotaire I, +attribuée à Clotaire II en vertu d’un simple transfert épique, et que, +par conséquent, Dagobert I n’a pu y jouer aucun rôle. Si donc il y a été +introduit en dépit de l’histoire, c’est évidemment à cause de sa haute +signification de héros d’épopée. D’autre part, nous rencontrons dans +l’épopée carolingienne certains traits dont l’histoire de Dagobert nous +offre la forme la plus ancienne, preuve qu’ils ont dû être racontés de +lui avant de se voir, par la suite des temps, attribués à d’autres +héros. Il en est ainsi notamment pour le curieux épisode raconté dans le +Floovant, chanson de geste du XIIe siècle. D’après ce poème, Floovant, +fils de Clovis, par pure espièglerie d’adolescent, s’est avisé un jour, +pendant que le duc Sénéchal, son gouverneur, était endormi, de lui +couper la barbe. Or, on ne pouvait faire de plus mortelle injure à un +Franc que de le défigurer ainsi et de le livrer à la risée publique. Le +malheureux alla se plaindre amèrement à Clovis, et le roi irrité voulut +mettre à mort le fils coupable: il ne céda qu’à grand’peine aux +sollicitations de la reine sa femme, et consentit à commuer la peine en +un exil de sept années. + +Cet épisode, comme MM. Guessard et Michelant le montraient dès +1859[667], et comme, depuis lors, l’ont prouvé MM. Gaston Paris[668], A. +Darmesteter[669] et Rajna[670], n’est autre chose qu’une version +nouvelle et peu altérée d’un récit qui figure déjà dans le _Gesta +Dagoberti_. Le voici dans le texte de ce document: + + [667] _Floovant, chanson de geste_, publiée par MM. Guessard et + Michelant. Paris 1859, p. VI. + + [668] Gaston Paris, _Hist. poét. de Charlemagne_, p. 444. + + [669] A. Darmesteter, _De Floovante vetustiore gallico poemate_, p. + 103 et suiv. + + [670] Pio Rajna o. c. p. 146 et suiv. + +«Dagobert croissait en vertu comme en âge, et il donnait par ses actions +l’espérance qu’on trouverait en lui un excellent roi. Son père Clotaire +avait choisi, pour traiter les affaires sous ses ordres, un certain +Sadrégisile, d’une fidélité éprouvée, à ce qu’il croyait, et lui avait +confié notamment le duché d’Aquitaine. Celui-ci, enorgueilli d’une si +grande dignité, et travaillé soit par cet orgueil, soit par quelque +espoir de posséder lui-même le royaume, souffrait impatiemment les +heureux progrès de Dagobert, fils du roi. Quoiqu’il fît semblant de lui +porter beaucoup d’amour, il ne put cacher longtemps ce qu’il méditait. +Mais comme, craignant le roi Clotaire, il n’osait laisser éclater tout +haut ses sentiments, sa secrète inimitié ne parut d’abord que par ses +mépris répétés envers le fils du roi. Il alléguait pour excuse la +jeunesse de celui-ci, disant qu’il ne fallait pas qu’un esprit encore +inexpérimenté pût devenir insolent par la soumission des grands du +royaume, ni que l’exercice d’un pouvoir acquis de trop bonne heure +détournât le jeune homme du travail et de l’étude. On rapporta à +Dagobert ce que faisait et disait cet homme; il s’était déjà aperçu +lui-même de son inimitié, et par les paroles des autres il en fut tout à +fait convaincu. Mais, ne pouvant le remettre aussitôt dans le devoir, il +jugea qu’il fallait attendre une occasion pour examiner avec soin la +chose, et faire subir à son rival le châtiment qu’il méritait. Un +certain jour, Clotaire partit pour la chasse et s’en alla fort loin. +Dagobert et le duc Sadrégisile restèrent à la maison. Alors Dagobert, +ayant trouvé l’occasion qu’il désirait, manda le duc auprès de lui et +l’invita à prendre son repas avec lui. Celui-ci, ne soupçonnant +nullement ce qui devait arriver, commença à le traiter légèrement, et ne +rendit point à son seigneur futur, que dis-je, à celui qui était déjà +son seigneur, les honneurs qui lui étaient dus. Dagobert lui présenta la +coupe trois fois, et cet homme, méritant de subir en ce jour la peine de +ses précédentes insolences, la repoussa comme si elle lui eût été +offerte, non par son seigneur, mais par un compagnon et à mauvais +dessein. Alors Dagobert commença à l’accuser d’être infidèle envers son +père, de le traiter lui-même en rival, de se montrer ennemi de ses +compagnons, ajoutant qu’il ne fallait pas supporter longtemps les +outrages d’un serviteur, ni tarder à venger ses injures, de peur que +tant d’orgueil ne fût quelque jour poussé à l’excès; il le fit aussitôt +battre de verges et le déshonora en lui faisant couper la barbe, ce qui +était alors le plus grand affront. Ainsi cet homme qui s’était imaginé +que, par une longue suite de prospérités, il deviendrait roi, apprit +tout à coup combien il était loin de ce haut rang. + +«Au retour de Clotaire, Sadrégisile, déshonoré par ces affronts, se +présente devant lui et lui raconte en pleurant ce qu’il a souffert, et +de la part de qui. Le roi, touché des injures de son duc, et se +répandant contre son fils en menaces furieuses, ordonne qu’on le fasse +venir vers lui. A cette nouvelle, Dagobert, qui ne devait ni ne pouvait +résister, jugea qu’il lui était au moins permis de fuir la colère de son +père en se retirant dans l’église des saints martyrs dont j’ai parlé. Il +prit donc la fuite vers cet asile, et, poursuivi par son père, se rendit +en toute hâte là où s’était réfugié autrefois le cerf que lui-même +poursuivait. Ce souvenir lui faisait croire que les saints qui avaient +repoussé les chiens de leur sanctuaire le protégeraient aussi contre le +courroux du roi, et l’événement ne trompa point son espérance[671].» + + [671] _Gesta Dagoberti_ trad. Guizot (_Collection de Mém. relatifs à + l’histoire de France_, t. II, p. 276 et suiv.). + +La ressemblance, on le voit, est frappante. Dans les deux récits, il y a +un fils de roi qui outrage mortellement le favori de son père; dans +chacun, le caractère spécial de l’outrage est le même; et, enfin, de +part et d’autre, le monarque irrité se propose de tirer un châtiment +exemplaire du coupable, qui n’est sauvé que grâce à des circonstances +spéciales. On ne pourra certes pas soutenir que l’épisode de Floovant +soit tiré du _Gesta Dagoberti_: les divergences des deux récits sont +trop nombreuses: le nom du jeune prince, de son père, de sa victime, la +raison de l’insulte, la manière dont le coupable échappe au châtiment, +tout diffère et atteste que le poète du Floovant s’est inspiré d’une +autre source. Et cette source ne peut être que la tradition populaire, à +laquelle avait déjà puisé l’auteur du _Gesta Dagoberti_ lui-même. + +Mais quelle est, dans ce cas, la plus ancienne des deux versions, et +qui, du fils de Clovis ou du fils de Clotaire II, y a été célébré le +premier? On ne peut pas nier que la version qui met en scène Dagobert I +ait pour elle le privilège d’une antériorité considérable, puisqu’elle +n’a pas été rédigée plus tard que 835[672]. Si Dagobert n’était devenu +le héros de l’aventure que par suite d’un transfert épique en vertu +duquel il aurait été substitué à un prince de l’âge précédent, ce +transfert épique aurait fait totalement disparaître le nom et la +personnalité de ce dernier, et on ne peut pas admettre qu’ils se fussent +conservés jusqu’au XIIe siècle à côté de la version qui faisait +intervenir Dagobert. D’aucune manière donc, nous ne sommes autorisés à +croire que l’auteur du _Floovant_ aurait possédé, au XIIe siècle, la +forme primitive d’une légende qui aurait été altérée dès le IXe: de +pareils phénomènes de conservation ne se produisent jamais, et le +transfert épique, une fois accompli, ne retourne pas sur ses pas. +D’ailleurs, le Floovant de la _Chanson de Geste_ peut fort bien se +ramener à Dagobert, avec qui il a en commun non seulement l’exploit de +la barbe coupée, mais encore les combats contre les barbares de l’autre +côté du Rhin; quant à son nom, ce n’est qu’un appellatif tellement vague +qu’il peut être attribué à n’importe quel prince mérovingien. Floovant, +en effet, comme l’a montré M. Gaston Paris, n’est autre chose que +_Chlodoving_, forme patronymique signifiant _descendant de Clovis_[673]. +Je crois donc que l’auteur du _Floovant_ a puisé à une source contenant +une version déjà altérée de l’épisode rapporté dans le _Gesta +Dagoberti_[674]. + + [672] Krusch dans _Script. Rerum Merov._ II, p. 396. + + [673] Mais cela même n’est qu’une ingénieuse conjecture, et j’avoue + que je ne suis pas absolument persuadé de l’identité de Floovant et + de Chlodoving. + + [674] Bangert, _Beitrag zur Geschichte der Flooventsage_ dit avec + raison p. 21: «Die Geschichte Floovents ist die sagenhafte + Geschichte des Koenigs Dagobert.» + +Je crois aussi que la substitution de Clovis à Clotaire II comme père du +héros est d’ordre purement littéraire, et que la tradition populaire en +est bien innocente. Je m’abstiens d’ailleurs de tout jugement sur +l’authenticité de l’épisode, qui est probablement inventé[675]. Si je +devais dire toute ma pensée, j’avouerais que je le considère comme un +motif poétique d’abord très indépendant de l’histoire de Dagobert, et +qui, par la suite, n’y a été introduit qu’en vertu de la tendance +constante des légendaires à mettre un nom connu sur les aventures qu’ils +racontent. + + [675] «Sadregisile paraît bien être un personnage inventé.» J. Havet, + _Questions Mérovingiennes_ dans _Bibl. de l’Éc. des Chartes_ LI, p. + 10. + +Ce n’est pas tout. Il est un événement du règne de Dagobert I qui, tout +en gardant une allure foncièrement historique dans Frédégaire, a +certainement inspiré les chants nationaux, et a même fini par devenir le +vrai noyau de l’épopée française: je veux parler de son expédition +contre les Basques rebelles. + +«La quatorzième année du règne de Dagobert, les Vascons se soulevaient +violemment et faisaient de fréquents pillages dans le royaume franc +qu’avait possédé Charibert. Le roi fit mettre en campagne toute l’armée +du royaume des Burgondes, et en donna le commandement au référendaire +Chadoindus, qui, du temps du roi Théodoric, avait fait preuve de sa +valeur dans un grand nombre de combats. Celui-ci partit pour la Vasconie +avec onze ducs[676] qui commandaient l’armée en sous-ordre, à savoir +Arimbert, Amalgar, Leudebert, Wandalmar, Walderic, Ermeno, Barontus, +Chairaard, tous de race franque, Chramnelen, de race romane, le patrice +Willibald, de race burgonde, et Aigyna, de race saxonne, sans compter +des comtes qui n’étaient pas sous l’autorité d’un duc. L’armée des +Burgondes s’étant répandue par toute la Vasconie, les Vascons, +descendant du haut de leurs rochers et de leurs montagnes, se hâtèrent à +la guerre. La lutte ayant commencé, ils tournèrent le dos, selon leur +usage, en voyant qu’ils allaient être vaincus, et se réfugièrent dans +les gorges des Pyrénées où ils se tinrent cachés dans des endroits très +sûrs au milieu des rochers. L’armée franque, les suivant à la trace sous +le commandement de ses ducs, les vainquit, leur prit quantité de +captifs, en tua un grand nombre, brûla leurs maisons, et s’empara de +tous leurs biens. Enfin les Vascons, accablés et domptés, demandèrent +leur pardon et la paix aux ducs ci-dessus nommés, promettant de se +présenter par devant le glorieux roi Dagobert, de se livrer en son +pouvoir et de faire tout ce qu’il leur ordonnerait. Cette armée serait +retournée heureusement et sans dommage dans son pays, si le duc Arimbert +n’eût été, par sa négligence, tué avec les seigneurs et les nobles de +son armée par les Vascons dans la vallée de la Soule. L’armée des +Francs, qui était allée de Burgondie en Vasconie, la victoire remportée, +rentra chez elle[677].» + + [676] Frédégaire ne parle que de _dix_ ducs et il en nomme _onze_, + preuve évidente que son texte a été altéré, et qu’il faut lire _Quod + cum undecem docis_ et non _quod cum decem_. + + [677] Fredeg. IV, 78. + +Il n’est pas douteux, comme on l’a déjà fait observer à plusieurs +reprises[678], que cet épisode dramatique, qui semble avoir très +particulièrement intéressé Frédégaire, puisqu’il le raconte avec un +détail inusité, n’ait été, peu de temps après lui, et peut-être de son +vivant, le sujet d’un chant populaire. Et ce chant paraît avoir fourni +un de ses éléments principaux au chant de Roncevaux, avec lequel il se +sera fondu selon la loi du transfert épique dès que le désastre de 778 +eut été connu. En effet, ni la Vie de Charlemagne par Eginhard, ni les +_Annales_ mises sous le nom du même auteur, ne nous parlent de douze +chefs qui auraient commandé l’armée de Charlemagne[679], et pourtant, +ces douze chefs font, si je puis ainsi parler, partie intégrante de la +donnée traditionnelle qui sert de base au poème de Roland à Roncevaux. +Pourquoi, si ce n’est pas parce qu’ils figuraient déjà dans une +précédente histoire de désastre subi dans les Pyrénées, c’est-à-dire +dans le chant qui célébrait la défaite glorieuse des douze pairs de +l’armée mérovingienne? La preuve qu’il en est ainsi, c’est que les douze +pairs n’apparaissent primitivement que dans la seule _Chanson de +Roland_, à l’exclusion de tous les autres poèmes consacrés au règne de +Charlemagne. Bien plus, si nous en croyons la _Karlamagnussaga_, qui +certainement est ici l’écho de quelque voix plus ancienne, les douze +pairs ont été choisis par Charlemagne au début de l’expédition, d’où il +résulterait à l’évidence qu’ils n’ont pu figurer dans aucun autre +épisode de l’histoire traditionnelle de ce grand roi, attendu qu’ils +doivent périr à la fin de cette même expédition. Il est donc établi que +les douze pairs forment, dans le cycle carolingien, un élément adventice +qui y a été introduit par la poésie, et nullement fourni par l’histoire. +Si, par la suite, ils trouvèrent encore une certaine place dans d’autres +chansons de geste, d’ailleurs peu nombreuses, c’est parce que les +auteurs de ces poèmes les ont empruntés à la _Chanson de Roland_, la +seule où ils soient chez eux, si je puis ainsi parler[680]. + + [678] Il est difficile, écrivait déjà en 1852 Paulin Paris, de ne pas + reconnaître une grande analogie entre ce récit (l’histoire du + désastre de l’armée de Dagobert dans les Pyrénées) et les passages + d’Eginhard relatifs à la défaite de l’arrière-garde de Charlemagne + dans les Pyrénées... Il y a donc peut-être lieu de conjecturer que + la mort d’Haribert a pu fournir le sujet d’une ancienne chanson + française ou tudesque, et que, le langage en ayant vieilli ou + s’étant perdu, les poètes du siècle suivant en auront cousu des + fragments à la trame d’une chanson nouvelle, de façon à réunir dans + le même récit la mort de Roland et celle des douze ducs de Dagobert. + _Histoire littéraire de la France_ XXII, 731. + + [679] V. Eginhard _Vita Karoli_ c. 9; _Annales Einhardi_ an. 778. + + [680] V. G. Paris, _Hist. poét. de Charlemagne_, p. 417. + +Tout donc nous montre que, malgré le silence de nos sources, Dagobert a +dû occuper une grande place dans les souvenirs épiques de son peuple. Il +a été, si je puis ainsi parler, le Charlemagne de l’épopée +mérovingienne. Après l’apparition du grand empereur carolingien, la +légende du fils de Clotaire II semble être venue, obéissant à la loi du +transfert, se confondre avec la sienne. Néanmoins, le nom de Dagobert +survécut longtemps encore, sinon dans les chants populaires, du moins +dans les traditions ecclésiastiques. Un grand nombre de monastères lui +attribuaient leur fondation[681], et, s’il faut en croire un chroniqueur +normand du XIIe siècle, les Francs de cette époque connaissaient +parfaitement l’histoire de sa vie[682]. + + [681] V. Albers, _Koenig Dagobert in Geschichte Legende und Sage, + besonders des Elsasses und der Pfalz_. 2e édit. Kaiserslautern 1884. + Selon cet ouvrage qui promet plus qu’il ne tient, et qui n’est pas + exempt de graves erreurs, il y aurait, rien qu’en Austrasie, + vingt-et-un établissements qui se réclameraient de Dagobert comme + fondateur. Il est vrai qu’on l’aura confondu plus d’une fois avec + Dagobert II et Dagobert III. + + [682] Order. Vital, _Hist. eccles._ VI, 7. Sic nimirum, omnibus + aemulis de medio ablatis, monarchiam Francorum solus obtinuit, + moriensque Dagoberto filio suo, cujus gesta Francis notissima sunt, + reliquit. On ne saurait dire si cet écrivain fait allusion au _Gesta + Dagoberti_ ou bien à quelque autre source écrite ou orale. + +Il est un autre épisode de la chronique de Frédégaire où, dans un exposé +rigoureusement historique d’ailleurs, apparaît mieux encore l’impression +épique qui devait déterminer, peu de temps après, l’éclosion de +véritables chants. Les événements dont je veux parler se sont passés en +642; ils étaient donc récents pour l’interpolateur qui, vers le milieu +du VIIe siècle, a ajouté à la chronique de Frédégaire le chapitre où ils +sont racontés[683]. Aussi n’avons-nous aucune raison de suspecter la +véracité de la page suivante: + + [683] V. Krusch, _Script. Rer. Merov._ II, p. 2 et _Neues Archiv_, + VII, p. 432. + +«La huitième année du règne de Sigebert, Radulf, duc de Thuringe, +s’étant révolté contre lui, Sigebert fit convoquer pour la guerre tous +les leudes d’Austrasie. Ayant passé le Rhin avec une armée, il fut joint +par tous les peuples de son royaume qui habitaient au-delà de ce fleuve. +A la première rencontre, les troupes de Sigebert défirent et tuèrent un +fils de Chrodoald nommé Faro, qui s’était uni avec Radulf; on réduisit +en captivité tous les soldats de Faro qui échappèrent à la mort. Tous +les grands et les soldats se jurèrent réciproquement que personne +n’accorderait la vie à Radulf; mais cet engagement n’eut aucun effet. +Sigebert, ayant passé avec son armée la forêt de Buchonie, s’avança +promptement dans la Thuringe. De son côté, Radulf établit son camp sur +une colline aux bords de l’Unstrut en Thuringe, et, ayant rassemblé de +toutes parts autant de troupes qu’il put, il se retrancha dans ce camp +pour s’y défendre avec les femmes et les enfants. Sigebert, arrivé avec +son armée, fit entourer le camp de toutes parts. Radulf, en dedans, se +prépara à résister avec vigueur, mais le combat s’engagea sans prudence. +La jeunesse du roi Sigebert en fut la cause, les uns voulant combattre +le même jour, les autres attendre le lendemain, et les avis demeurant +ainsi fort divisés. Ce que voyant, les ducs Grimoald et Adalgise, qui +pressentaient du danger pour Sigebert, le gardèrent avec grand soin. +Bobon, duc d’Auvergne, avec une partie des troupes d’Adalgise, et +Aenovale, comte du Sundgau, avec les gens de son pays, et beaucoup +d’autres corps de l’armée, s’avancèrent aussitôt à la porte du camp pour +attaquer Radulf. Mais Radulf, en intelligence avec quelques ducs de +l’armée de Sigebert, sachant qu’ils ne voulaient pas se jeter sur lui +avec leurs troupes, sortit par la porte du camp, et se précipitant avec +ses guerriers sur l’armée de Sigebert, en fit un carnage extraordinaire. +Les gens de Mayence trahirent dans ce combat: on rapporte qu’il périt un +grand nombre de milliers d’hommes. Radulf, ayant remporté la victoire, +rentra dans son camp. Sigebert, saisi, ainsi que ses fidèles, d’une +douleur extrême, restait assis sur son cheval, pleurant abondamment et +regrettant ceux qu’il avait perdus. Le duc Bobon, le comte Aenovale, +d’autres nobles et braves guerriers, et la plus grande partie de l’armée +qui les avait suivis à ce combat, avaient été tués à la vue de Sigebert. +Frédulf, domestique qu’on disait ami de Radulf, périt également la nuit +suivante. Sigebert demeura avec son armée sous ses tentes, non loin du +camp ennemi. Le lendemain, voyant qu’il ne pouvait rien contre Radulf, +il lui envoya des messagers, afin de pouvoir repasser le Rhin en paix. +Sigebert, s’étant accordé avec Radulf, retourna dans son pays avec ses +troupes[684].» + + [684] Fredeg. IV, 87, trad. Guizot o. c. II, p. 225. + +Est-il besoin de démontrer l’impression profondément épique que les +événements ici racontés ont dû faire sur l’esprit des contemporains? +Toutes les lignes de notre écrivain la trahissent: cette tristesse de +l’accent, ces parenthèses toutes poétiques qui apprécient les faits et +en prédisent les résultats (_sed haec promissio non sortitur +effectum--sed hoc prilio sine consilio initum est--haec adoliscencia +Sigyberti regis patravit_), ces images qui peignent la situation et qui +semblent recueillies sur place: Bobon d’Auvergne combattant avec son +peuple à la porte du camp ennemi, la plupart de ces braves périssant +sous les yeux de Sigebert, ce jeune roi à cheval, pleurant sur la mort +de ses fidèles, Adalgisile et Grimoald lui servant de gardes du corps +pendant toute la bataille, voilà autant de traits pittoresques et +frappants qui ont été vus par le peuple, et communiqués par lui au +chroniqueur. Et surtout, le grand, l’éternel motif qui se rencontre dans +l’histoire de toutes les défaites reparaît ici avec éclat: le jeune roi +franc a été trahi! L’ennemi avait des intelligences avec plusieurs ducs +de l’armée franque, et, tout spécialement, les gens de Mayence ont +manqué à leur devoir: _Macancinsis hoc prilio non fuerunt fedelis!_ +Vraie ou fausse, cette accusation, qui a passé inaperçue des historiens, +a ouvert aux poètes un domaine presque infini: c’est, en effet, la +trahison des Mayençais qui, chantée et prodigieusement grossie par la +voix populaire, est devenue le noyau de la geste de Mayence, +c’est-à-dire de la geste des traîtres! Si, pendant des siècles, l’épopée +carolingienne a flétri avec une patriotique indignation le nom des +Mayençais, n’en cherchez pas la raison ailleurs que dans le fait obscur +dont une ligne de Frédégaire nous a seule gardé le souvenir historique. +Là est le germe épique d’où est sorti, avec une frondaison opulente et +touffue, le vaste arbre généalogique d’une lignée de perfides et de +rebelles, parmi lesquels apparaît Ganelon, le traître par excellence, le +vrai Judas de son peuple! + +Ainsi, ce sont deux batailles malheureuses, à peu près oubliées par +l’histoire, mais dont le cuisant souvenir n’a cessé d’obséder +l’imagination populaire, qui ont donné à l’épopée française, l’une sa +figure la plus aimée, l’autre son type le plus odieux. Et ce sont deux +événements arrivés dans le siècle du Charlemagne mérovingien qui, en se +combinant, sous l’action de l’imagination poétique, avec l’histoire plus +récente du désastre de Roncevaux, ont formé le vivant et fécond noyau de +l’épopée carolingienne. Toute la figure prise par l’histoire qui est le +sujet de la _Chanson de Roland_ s’explique, en effet, par la combinaison +légendaire de trois thèmes: la défaite de l’Unstrut, celle de la Soule +et celle de Roncevaux. Si la poésie a gardé cette dernière localité pour +théâtre de l’événement, c’est non seulement parce qu’elle avait été +celui du plus récent de ces épisodes, mais encore parce que +l’imagination française était plus familiarisée avec les vallées du midi +de la Gaule qu’avec les rives lointaines du fleuve au nom barbare. Dès +lors, la trahison des Mayençais a dû également être transportée dans les +gorges des Pyrénées, et c’est sur eux, ou, pour mieux dire, sur l’un +d’eux (l’épopée ne connaissant que des individus déterminés) qu’est +venue retomber la responsabilité de la mort de Roland, le héros +carolingien. Enfin, pour augmenter l’infamie de la trahison et l’intérêt +du public pour la victime, l’épopée a de plus établi entre Ganelon et +Roland le lien de parenté que nous savons. Tel est l’ensemble des +opérations auxquelles s’est livré le génie épique pour aboutir +finalement à mettre sur pied les héroïques figures de la _Chanson de +Roland_. Long et fructueux labeur, dont les points de départ et +d’arrivée sont d’un côté deux sèches notices écrites en un latin barbare +au VIIe siècle, et, de l’autre, le poème le plus admirable que nous ait +légué le moyen âge. + +En continuant cette revue, je remarque dans Frédégaire un autre passage +encore où est relaté un événement bien fait pour inspirer la poésie +épique: je veux parler de son récit du combat livré sous les murs +d’Autun entre Flaochat, maire du palais de Burgondie, et Willehad, +patrice du même pays. Cette lutte sanglante, dont la description remplit +le dernier chapitre de sa chronique, et dont les deux acteurs principaux +semblent lui avoir inspiré aussi peu de sympathie l’un que l’autre, +Frédégaire nous la décrit dans une de ses pages les plus dramatiques, +avec la netteté de dessin et la vivacité de couleur qui attestent un +témoin placé à un bon poste d’observation. J’y relève surtout un épisode +curieux et presque homérique. Au cours de la bataille, le Franc Berthar, +qui combattait dans les rangs de Flaochat, apercevant parmi les ennemis +le Burgonde Manaulf, qui avait été son ami, et qui était sur le point de +succomber avec les siens, lui cria: «Viens sous mon bouclier, et je te +délivrerai de ce péril.» Mais, comme il élevait son bouclier pour en +couvrir son ami, celui-ci lui donna un coup de son glaive dans la +poitrine, et tous les compagnons de Manaulf fondirent à la fois sur le +téméraire et généreux Berthar, qui s’était trop avancé et qui fut blessé +grièvement. Alors Chaubedo, son fils, le voyant en danger de mort, +accourut, renversa d’un coup d’épée Manaulf et tua les autres +agresseurs, et c’est ainsi qu’en fils fidèle, avec l’aide de Dieu, il +arracha Berthar à la mort. Il y avait là un bien beau sujet pour la +poésie épique, et je serais bien étonné qu’elle n’en eût tiré aucun +parti. + +Nous pouvons donc conclure que Frédégaire écrit et achève son œuvre dans +un milieu profondément remué par l’imagination épique, et qui devait +l’être encore plusieurs siècles après lui. Les événements dont le récit +occupe ses dernières pages ont été chantés par la voix populaire en même +temps que racontés par la plume du chroniqueur. Si celui-ci n’a pas +recouru aux productions du génie populaire, c’est qu’il disposait de +moyens d’informations plus immédiats, et aussi parce qu’il avait une +médiocre entente de la poésie barbare. + +Les impressions épiques n’ont pas manqué non plus à l’auteur du _Liber +Historiae_. Sans doute, nous ne les trouvons pas dans les parties de sa +chronique où il raconte un passé éloigné, et qui ne sont que le résumé +sec et décharné de documents écrits. Il ne faut pas les voir non plus +dans certaines traditions qui lui sont propres, et qui ont pour objet +l’histoire de son monastère de Saint-Denis. Ce qu’il raconte, par +exemple, du crime et de la folie de Clovis II[685] n’appartient en +aucune manière à l’épopée: c’est une historiette pieuse qui ne doit +avoir guère franchi l’enceinte du monastère, et qui, si elle était +arrivée à la popularité, n’aurait jamais inspiré la poésie épique. Et +toutefois, bien que vivant au fond du cloître, et à l’écart du milieu où +retentit la voix de l’épopée, notre auteur n’a pu se dérober entièrement +à cette espèce particulière d’impression que les grands événements de +l’histoire font sur les masses populaires. C’est, si l’on me permet de +parler ainsi, avec des yeux épiques qu’il a vu les deux grandes figures +de son temps, je veux dire ses compatriotes Ebroïn et saint Audoën. Ces +deux hommes, remarquables à des points de vue divers, dépassaient de +toute la tête la multitude des personnages secondaires qui gravitaient +autour d’eux. Audoën était le patriarche de la Neustrie, le plus vénéré +de ses pontifes, le plus populaire de ses chefs, et tout nous fait +croire qu’il a occupé une grande place dans les affaires publiques de +son temps, où il semble être intervenu moins comme le maître auquel on +obéit que comme l’oracle auquel on défère. La chronique, muette sur +toute chose à cette époque, ne parle guère de lui, mais la multitude des +écrits où il est mentionné, et l’accent respectueux avec lequel son nom +y est prononcé permettent de suppléer au silence de la chronique et de +deviner ce qu’elle ne dit pas[686]. Quant à Ebroïn, il est en quelque +sorte la contre-partie du type de saint Audoën. Autant la figure +lumineuse de l’évêque est entourée d’hommages, autant les malédictions +s’amassent sur celle du maire du palais. C’est un tyran odieux, c’est un +scélérat capable de toutes les perfidies, c’est le meurtrier des saints. +Il faut voir sous quelles sombres couleurs il est dépeint notamment dans +la Vie de saint Léodegar, qui a fixé pour la postérité les traits de ce +personnage historique. Et la plupart des hagiographes le traitent avec +tout aussi peu de ménagements[687]. Ebroïn était-il réellement, comme +ils le soutiennent, le despote inhumain qui ne connaissait ni la justice +ni la pitié, et dans la carrière duquel l’histoire ne peut relever que +des crimes? Ou bien cet homme énergique et résolu a-t-il été, comme +Brunehaut, calomnié par une aristocratie qui ne pouvait supporter aucune +autorité, et qui considérait à l’égal d’un crime toute tentative de +mettre une borne à son ambition effrénée? Il est difficile, en l’absence +de données historiques explicites, de se prononcer d’une manière +certaine, mais ce n’est pas trop s’aventurer que d’admettre, ici encore, +qu’il y a eu de notables exagérations. S’expliquerait-on les relations +d’amitié que cet homme chargé de tant d’anathèmes entretint avec saint +Audoën, s’il n’avait été autre chose qu’un monstre altéré de sang? + + [685] _Liber Historiae_ c. 44. Cf. _Gesta Dagoberti_ c. 52. + + [686] Saint Audoën est mentionné dans les écrits suivants: Fredeg. IV, + 78; _Liber Historiae_ c. 42, 45, 47; Fredeg. _Contin._ c. 4 + (Krusch); _Gesta Dagoberti_ c. 42 (cf. 44) et 51; _Vita Agili_ c. + 14-19; _Vita Columbani_ c. 50; _Vita Geremari_ c. 8, 10, 11, 17, + 23-25; _Vita Wandregisili_ c. 12 et 13; _Vita Balthildis_ c. 5; + _Vita Filiberti_ c. 1, 2, 23-27; _Vita Amandi_ c. 16; _Vita Eligii + passim_; _Vita Ansberti_ c. 9, 14; _Vita Desiderii_ c. + + Voir aussi dans le _Neues Archiv_ XIV, 171, le poème acrostiche en + forme de croix, en l’honneur du même saint, publié par Wattenbach, + et qui est peut-être d’un contemporain. + + [687] Cf. le _Liber Historiae_ c. 45, 46, 47; le continuateur de + Frédégaire c. 2, 3, 4; le _Vita Filiberti_ (Mabill. II, p. 789); le + _Vita Ragneberti_ (Bouquet III, p. 619); le _Vita Wilfridi_ (ib. p. + 601); le _Vita Anstrudis_ (ib. p. 615); l’appendice du _Vita Amandi_ + par Milon (ib. p. 536). + + Par contre, il est parlé de lui en termes plutôt favorables dans le + _Vita Eligii_, qui, soit dit entre parenthèses, n’est positivement + pas l’œuvre de saint Audoën (Bouquet III, 561), dans le _Vita + Drausii_ (ib. p. 610), dans le _Vita Balthildis_ (ib. III, 572), et + enfin dans le _Vita Praejecti_ (ib. III, 595) qui nous donne + peut-être la note la plus juste en l’appelant _alias strenuo viro, + sed in nece sacerdotum nimis feroce_. + +Il est vrai que ces relations mêmes sont devenues, pour l’imagination +populaire, le point de départ d’une de ses plus sombres légendes. Il +faut écouter ici le _Liber Historiae_, dont nous allons avoir à noter la +dernière effusion épique. + +Après l’assassinat de Childéric II, en 675, les Neustriens, de concert +avec saint Léodegar, avaient choisi pour maire du palais Leudesius, fils +d’Erchinoald. Ebroïn crut le moment venu de tenter de nouveau la +fortune. Sortant du couvent de Luxeuil où les partisans de Childéric II +l’avaient enfermé, il reprit le chemin de la Neustrie avec une armée. +C’est alors que, selon le _Liber Historiae_, il aurait envoyé demander +conseil à saint Audoën et que le saint lui aurait répondu: «Qu’il te +souvienne de Frédégonde.» Ebroïn aurait compris: après avoir mis en +fuite l’armée de Leudesius, il lui aurait donné la chasse, se serait +emparé des trésors royaux et de la personne du roi lui-même, puis, par +de faux serments, il aurait attiré auprès de lui Leudesius et l’aurait +fait périr; saint Léodegar et son frère Gérin auraient subi le même +sort[688]. + + [688] _Liber Historiae_ c. 45. + +Dans cet exposé historique, le lecteur a déjà mis le doigt sur un +épisode qui ne l’est pas: la consultation de saint Audoën. Écrivant à +cinquante ans des faits, l’orateur du _Liber Historiae_ ne les +connaissait pas d’assez près pour être renseigné sur un détail en +soi-même aussi imperceptible que cette consultation. Quel besoin, au +surplus, Ebroïn avait-il d’un conseil de saint Audoën, et quelle +apparence que, comme le prétend le _Liber Historiae_, il se fût +préoccupé de la manière dont il devait user de sa victoire avant d’être +sûr de celle-ci? Puis, à qui fera-t-on croire que saint Audoën, le +personnage le plus vénérable de son temps, eût donné pareil conseil +formulé en pareils termes? Mais qu’Ebroïn ait agi comme si le conseil +lui avait été donné; que l’imagination populaire, révoltée de sa +cruauté, n’ait trouvé à lui comparer que l’exécrable Frédégonde, et +qu’elle ait, dans une fiction au tour satirique, imaginé de lui faire +proposer cette reine comme un modèle à suivre, voilà ce qui se comprend +à merveille. Cela étant, et les besoins de la légende exigeant qu’elle +nommât le conseiller, où pouvait-elle en trouver un qui fût plus écouté +d’Ebroïn que l’archevêque de Rouen? Il était donc naturel qu’elle amenât +ici le nom de ce saint personnage. On ne s’étonnera pas qu’elle ait mis +dans sa bouche un conseil aussi atroce: le niveau moral de l’imagination +populaire, nous avons eu l’occasion de le constater plus d’une fois, est +fort inférieur à celui des saints qui font alors l’éducation des masses, +et souvent il est arrivé à l’épopée de leur faire du tort à son insu, en +leur attribuant des actes dont l’immoralité lui échappait ou du moins ne +la révoltait pas. A ceux qui se refuseraient à admettre cette +explication, je suis tenté de dire en modifiant un peu le mot de saint +Audoën: «Qu’il vous souvienne de Clotilde!»[689] + + [689] V. ci-dessus p. 327. + +Et si l’on m’accorde que le conseil de saint Audoën au maire du palais +n’est autre chose qu’une légende, on ne sera pas embarrassé pour +découvrir la catégorie de récits dans laquelle on peut faire rentrer +l’épisode. L’histoire d’Ebroïn et d’Audoën, c’est celle de Denys de +Syracuse, c’est celle de Tarquin le Superbe et de Sextus Tarquin au +siège de Gabies, c’est encore, pour citer un exemple plus récent, celle +de Charles d’Anjou et du pape Clément IV. Charles aurait fait demander +au pape ce qu’il fallait faire de Conradin de Souabe, devenu son +prisonnier, et le souverain pontife lui aurait répondu: _Vita Conradini +mors Caroli[690]._ + + [690] Sur ce conte, répété par Giannone et qui paraît peu croyable à + Sismondi lui-même, v. César Cantu, _Hist. univ._ t. VI, p. 104 de la + trad. Aroux et Leopardi, Bruxelles 1846. + +Je retranche donc tout simplement de l’histoire des Mérovingiens cette +anecdote suspecte, qui est d’ailleurs la dernière trace de +l’intervention du génie populaire dans ce sujet. A partir de ce moment, +les annales du VIIe siècle vont expirer dans le _Liber Historiae_ et +dans la continuation de Frédégaire, sans qu’on y rencontre seulement une +étincelle de poésie. Les rois mérovingiens ont cessé d’attirer +l’attention de leurs peuples, ou, lorsqu’on leur accordera encore de +temps en temps un regard, il sera chargé de raillerie et de mépris. La +caricature des derniers descendants de Clovis, tracée par la plume +d’Eginhard, tel sera l’épilogue de l’histoire poétique des +Mérovingiens[691]. Ce n’est pas à dire que la faculté poétique du peuple +franc se sera éteinte. Elle aura trouvé un sujet plus digne d’elle dans +la dynastie qui grandit pleine de gloire et d’avenir, et qui refoulera +les Mérovingiens non seulement du trône, mais encore de la place qu’ils +avaient occupée dans l’épopée nationale. + + [691] Eginhard, _Vita Karoli_ c. 1. Tous les termes de ce tableau + satirique sont à peser, et même, par ci par là, à contrôler. + + + + +CHAPITRE V + +Résumé et conclusions. + + +Notre dépouillement fait, nous pouvons conclure. + +Il est établi que les sources que nous venons d’étudier nous ont +conservé l’histoire des premiers siècles francs, non seulement d’après +des documents écrits et d’après des souvenirs personnels, mais aussi, +dans une certaine mesure, d’après des traditions populaires. + +Nous avons déterminé la part qui revient à celles-ci dans +l’historiographie mérovingienne, et nous avons montré que cette part est +beaucoup plus considérable qu’on ne se le figure. Nous avons eu aussi +l’occasion de démêler, dans ces traditions, plusieurs classes qui ne +doivent pas être confondues entre elles, et qui représentent des phases +distinctes de leur développement. Les unes reflètent simplement des +_impressions épiques_, augmentant à la vérité la proportion des choses, +mais conservant intacts leurs contours et aussi leurs rapports entre +elles. Ce sont des données puisées à même la source populaire, au moment +précis où l’image des faits vient s’y reproduire, et avant qu’elle ait +pu être altérée. Les autres sont des récits populaires nés d’une +impression épique, mais qui ont grandi et se sont développés au cours de +leur voyage à travers les multitudes: on y trouve déjà tous les +caractères de l’épopée, les confusions de personnages, les motivations +arbitraires, les formes typiques des principales aventures, la tendance +à expliquer tous les événements par l’intervention incessante d’une +justice surnaturelle qui, dès ici-bas, récompense les bons et punit les +méchants. Dans la dernière classe enfin de nos récits, nous rangeons +tous ceux qui contiennent l’analyse ou, si l’on veut, le résumé de +véritables _chants épiques_. On les reconnaît à ce qu’ils ont quelque +chose de plus achevé et de plus complet, que l’action y naît, se noue et +se dénoue selon des lois logiques, et que l’épisode s’enlève comme un +tout indépendant sur la trame de la narration. Nous avons noté, au cours +de nos recherches, plusieurs récits ayant ce caractère, tout en +signalant la difficulté qu’il y a, plus d’une fois, de reconnaître les +limites précises qui les séparent de ceux de la classe précédente. + +Tels sont donc les divers matériaux dont se compose notre histoire +légendaire des Mérovingiens. Il a fallu les recueillir tous, à quelque +phase de la formation épique qu’ils correspondent, parce que c’est +seulement en les étudiant dans leur ensemble qu’on arrive à une idée un +peu claire du procédé épique, c’est-à-dire de l’évolution que +l’imagination populaire fait subir, en partie à son insu, aux faits +historiques qui l’ont frappée, et dont elle nous offre finalement le +reflet idéalisé. Il l’a fallu encore pour dégager l’histoire proprement +dite, et pour délimiter exactement son domaine du côté où il confine à +celui de la légende. Ce travail, si je ne me trompe, est fait désormais. +Réunies, toutes nos légendes constituent un tout poétique dont l’apport +dans l’historiographie franque est maintenant visible. C’est quelque +chose comme un nuage assez déchiré et à moitié transparent qui passerait +devant un paysage, masquant telle partie ou ne laissant entrevoir telle +autre qu’à travers le brouillard doré. Mais ce que nous avons conservé +en fait de traditions épiques est loin de représenter tout ce qui en +existait chez les Francs. Ce n’en est, au contraire, qu’un faible +spécimen, servant à établir irréfragablement l’existence de l’épopée +mérovingienne, nullement à en faire connaître l’étendue ou l’intensité. +La prodigieuse popularité de certains types épiques remontant jusqu’à +l’époque des premiers rois francs, la longue durée et la vaste diffusion +de certains moules poétiques datant de cette même époque, et que l’on +retrouve à tous les âges de l’épopée française, ne s’expliquent pas +sinon par l’extraordinaire vitalité et la singulière puissance de +propagation que doit avoir eues la poésie mérovingienne qui leur a donné +naissance. Nombreux sont les motifs qui, depuis les premiers jours de +cette poésie, se sont transmis de siècle en siècle à travers tout le +moyen âge. Je cite au hasard l’étranger qui fait la conquête de son +hôtesse, la princesse amoureuse qui offre crûment ses faveurs à celui +dont elle est éprise, le jeune héros qui commet une _desmesure_ et qui +doit fuir sur la terre étrangère, l’ambassadeur qui s’acquitte de sa +mission avec autant d’adresse que de courage, tantôt bravant en face +l’ennemi qu’il intimide, tantôt le dupant avec un art consommé, la +demande en mariage et les fiançailles ayant toujours lieu selon les +mêmes circonstances typiques, sans compter des données poétiques comme +la nappe coupée, le casque qui rend invisible, le bain qui rend +invulnérable, l’épée prise pour mesure de la clémence, etc., etc.[692] +Et que d’autres traits encore, propres à l’épopée française, et qui +trouveraient leur origine incontestable dans les chants de l’époque +mérovingienne, si nous connaissions mieux ceux-ci[693]! + + [692] V. sur tout ceci le curieux chapitre de M. Rajna intitulé: + _Moduli comuni all’epopea carolingia e alla merovingia_ (p. 245 à + 273). + + [693] Il y a même dans nos chansons de geste des traits qui remontent + bien plus haut que l’époque mérovingienne, et qui, par-delà le + christianisme, plongent en pleine antiquité germanique. Voir les + exemples cités par Heinzel dans le _Sitzungsberichte_ de l’Académie + de Vienne, t. CXIX, p. 92 et suiv. Il y a lieu cependant de + n’accueillir qu’avec beaucoup de réserves les rapprochements qu’il + plaît à certains écrivains allemands d’établir sous ce rapport: à + les entendre, les figures les plus incontestablement historiques de + la légende carolingienne ne seraient que des personnifications de + l’éternel dieu solaire, et tout se ramènerait au mythe du combat de + l’été contre l’hiver. Nul n’a plus divagué sur ce sujet que + Osterhagen dans deux articles de la _Zeitschrift für romanische + Philologie_ t. X et XI. + +Nous rencontrons, dans la poésie épique des Allemands, non seulement des +traits, mais même des sujets entiers qui remontent à une origine +mérovingienne. On a déjà vu que les poésies du moyen âge sur Hugdietrich +et sur Wolfdietrich ne sont que la mise en œuvre de l’histoire +légendaire des rois d’Austrasie Théodoric et Théodebert[694]. Quant au +cycle des Nibelungen, ce sont également les Francs d’Austrasie qui lui +ont fourni le plus sympathique et le plus brillant de ses héros, à +savoir ce jeune Achille barbare, Sigfried, dont la tradition place la +patrie à Xanten sur le Rhin, en plein pays ripuaire[695]! Voilà donc +deux épopées franques dont les éléments constitutifs au moins devaient +avoir déjà une existence propre à l’époque des Clotaire et des +Théodoric, et dont nos sources écrites ne nous ont rien dit ni rien fait +connaître! Et certes, les Saliens n’étaient pas moins riches que leurs +frères orientaux en souvenirs poétiques. Nous ne pouvons douter que, +comme les autres peuples barbares du VIe siècle dont les traditions nous +sont mieux connues, ils n’aient possédé un florissant cycle de chansons +tant nationales qu’étrangères. Comme les autres peuples, ils chantaient +Théodoric, Attila et Sigfried; comme eux aussi, ils redisaient la gloire +de leurs héros indigènes, dans une série de chants dont le nombre et +l’importance devaient être considérables, puisqu’ils ont abouti, d’un +côté, au poème des Nibelungen, de l’autre, à la _Chanson de Roland_, +c’est-à-dire aux deux chefs-d’œuvre poétiques du moyen âge. + + [694] Voir ci-dessus p. 377. + + [695] Je sais bien qu’il est convenu que Sigfried n’est qu’un mythe + solaire; mais, sans vouloir discuter cette hypothèse assez difficile + à soutenir, je me bornerai à remarquer que de toute manière ce mythe + est localisé de temps immémorial parmi les Francs Ripuaires, et + c’est tout ce que je veux démontrer ici. + +Qui donc disait que les Francs n’ont pas eu le génie épique? Et où des +critiques distraits ont-ils trouvé le moyen d’affirmer que l’épopée +franque est pauvre, et que le peuple des Saliens, moins que tout autre, +a éprouvé le besoin d’idéaliser sa vie dans un monument poétique[696]? +Non, l’épopée franque, prise dans tout l’ensemble du majestueux +développement qui la conduit depuis le mythe de Sigfried et l’histoire +de Clovis jusqu’au-delà de la _Chanson de Roland_ et du poème des +Nibelungen, et malgré les parties d’ombre que le caractère spécial de +nos sources laisse sur les premières pages de ses annales, se présente à +nous comme le tout le plus vaste et le plus grandiose que nous offre +l’histoire de la poésie humaine. Jamais une pensée poétique n’est restée +vivante pendant tant de siècles, ne s’est répandue sur tant de peuples, +et n’a produit une si riche floraison. La race franque a occupé, dans +l’histoire littéraire, la même place que dans l’histoire politique: et +cette place est, depuis Clovis, incontestablement la première. + + [696] Comme le soutient Giesebrecht, _Geschichte des Kaiserzeit_ II, + p. 265: Obwohl die Salier sich weniger zu einer poetischen + Auffassung ihrer Lebensverhaeltnisse hinneigten, als die meisten + andern germanischen Staemme, und ebendeshalb die Sage bei ihnen auch + minde reichhaltig sich gestaltete. + + M. Léon Gautier est bien mieux inspiré quand il écrit: «Il est + certain que la race franke, autant et plus que toutes les autres + nations germaines, avait un esprit et des tendances énergiquement + poétiques.» _Les Épopées françaises_, 2e édition, I, p. 33. + +Ces affirmations, que j’ai le droit de présenter comme des vérités, +n’étonneront, j’espère, aucun de ceux qui ont lu ce livre. S’il a fallu +les démontrer si longuement, cela tient à ce que les quelques débris des +souvenirs épiques qui nous ont été conservés par nos chroniqueurs +formaient un ensemble trop maigre pour attirer l’attention. Avant que la +critique des sources se familiarisât avec les recherches embryologiques, +et ne fît, si je puis ainsi parler, usage du microscope dans l’étude des +origines, il n’était guère possible de deviner, aux pâles reflets +qu’elle jette dans les historiographes, l’éblouissante poésie de +l’épopée mérovingienne. Et la parcimonie avec laquelle ils nous l’ont +fait entrevoir s’explique, ainsi que je l’ai déjà montré, par leur +indifférence de Gallo-Romains pour les produits de la poésie +barbare[697]. Si le patrimoine poétique des Ostrogoths et des Lombards +nous apparaît si riche dans les pages d’un Jordanès ou d’un Paul Diacre, +c’est que ces écrivains avaient abordé avec des dispositions bien plus +sympathiques le domaine mystérieux de l’épopée nationale. Cassiodore, à +la vérité, était Romain, mais c’était un Romain de génie qui avait conçu +un rêve sublime: celui de donner à la civilisation une base plus large +en y faisant entrer les barbares, non pour les y assimiler absolument, +mais pour les mettre à son service en leur conservant les qualités +natives de leur race. Pour cela, il n’a pas suffi de faire apprécier et +aimer par les barbares la civilisation romaine, il fallait encore +apprendre aux Romains à respecter et à admirer dans les barbares un +peuple qui les valait bien par l’ancienneté et par la gloire de son +passé. De là ce livre d’histoire, unique dans son genre, où toutes les +traditions de la race gothique, recueillies pieusement par le vieux +Romain, sont rattachées par un effort hardi aux plus antiques souvenirs +de la tradition gréco-latine. Les Goths, identifiés avec les Gètes, +apparaissent désormais aux Romains comme de vieilles connaissances, et +non comme les parvenus de l’histoire: c’était ce que voulait le ministre +de Théodoric. Quant à Paul Diacre, il appartenait lui-même à ce peuple +lombard dont il racontait les destinées; il connaissait à fond son passé +légendaire, il avait, dans sa propre famille, des souvenirs qui s’y +rattachaient d’une manière intime, et puis, fils d’une race vaincue, il +devait trouver quelque douceur à se bercer du murmure de l’épopée +nationale, au moment où le joug des Francs pesait si lourdement sur le +pays! Nos deux chroniqueurs obéissaient donc chacun à une grande +inspiration: raviver les traditions nationales était pour celui-ci un +devoir de patriotisme, pour celui-là, un calcul de la politique. + + [697] V. ci-dessus p. 78 et suiv. + +Rien de pareil chez les chroniqueurs francs. Ils sont tous étrangers, +par leur origine et par leur éducation, au cercle d’idées dans lequel se +meut l’épopée germanique. Ils n’ont pour les chants barbares ni +intelligence, ni sympathie véritable. Ils ne les connaissent que d’une +manière imparfaite, ne les comprennent pas toujours, n’y recourent qu’à +défaut d’autres sources plus sûres, et, alors encore, n’en admettent que +ce qui est conforme à leurs goûts et à leurs vues. Les traits les plus +caractéristiques leur échappent, et jamais chez eux, comme chez +d’autres, la bouche ne parle de l’abondance du cœur[698]. Ceci +s’applique principalement, on le pense bien, à Grégoire de Tours, qui a +dans l’historiographie mérovingienne une importance supérieure à celle +de tous les autres chroniqueurs réunis. Je crois d’autant plus +nécessaire d’insister sur son attitude spéciale vis à vis des traditions +franques, qu’elle me semble avoir été, en général, peu comprise ou peu +remarquée. Bien qu’il soit sur la lisière des deux mondes, et que par +son rôle social il appartienne surtout au nouveau, il doit toute sa +culture intellectuelle à l’ancien. Toutes ses attaches de famille, tous +ses souvenirs d’enfance, toutes ses réminiscences littéraires plongent +en pleine civilisation romaine. Fils de cette terre d’Auvergne qui a +lutté la dernière, et non sans honneur, pour la défense de l’Empire, il +a grandi dans l’espèce de rayonnement qui entourait la figure de son +illustre compatriote Sidoine Apollinaire, la dernière gloire littéraire +du vieux monde. Son front garde comme un reflet du soleil des lettres +classiques, qui vient de disparaître à l’horizon, sans laisser à ceux +qui se tournent vers lui l’espoir d’un lendemain. Il n’en apprécie +qu’avec d’autant plus de ferveur l’éblouissante supériorité des +écrivains d’autrefois, que personne ne parviendra plus à égaler. + + [698] I Franchi ebbero le loro prime storie redatte da scrittori + accessibili molto alle leggende religiose, poco alle poetiche. + Rajna, p. 50. + +D’autre part, il n’a été mis que relativement tard en contact avec la +barbarie franque, et, tout en lui rendant cette justice de reconnaître +qu’il a observé vis à vis des maîtres de la Gaule une attitude exempte +de préjugés et même pleine de sympathie, il faut convenir qu’il n’a +jamais cherché à pénétrer leur génie, et que leur poésie est restée pour +lui un livre fermé. Non seulement il devait en goûter très peu le +charme, Sidoine et Virgile étant pour lui les uniques modèles, mais il +ne devait pas davantage en apprécier la valeur historique. L’histoire, +pour ce civilisé qui avait encore pu lire du Salluste, c’était un art +qu’on apprenait à l’école, et une science qui s’enseignait dans les +livres: il ne fallait pas la chercher dans les grossières chansons des +barbares. Si toutefois, dans le silence des sources écrites, il lui +arrivait parfois de prêter l’oreille aux récits populaires, il le +faisait avec une prudence et une circonspection extrêmes. La raison en +est facile à saisir. Ce je ne sais quoi de naïf et d’enfantin, qui est +la marque distinctive des traditions populaires, devait être quelque +chose de nouveau, je dirai même d’inquiétant pour un esprit nourri dans +l’atmosphère des lettres classiques. L’_invraisemblance épique_ des +traditions franques était bien faite pour mettre en défiance un homme +qui, s’il était incapable d’écrire comme les historiens romains, avait +cependant gardé l’idéal classique de l’histoire. Quand on lui présentait +comme historiques des faits qui avaient un arôme légendaire si prononcé, +il ne pouvait se défendre d’un certain malaise à se sentir transporté +dans un monde si étrange; instinctivement il évitait d’y mettre le pied, +ou n’y pénétrait que dans le cas d’absolue nécessité. Et même là où il +reproduit, faute de mieux, les accents de la tradition populaire, c’est +toujours, nous l’avons vu à satiété, avec une invincible répugnance. +Jamais il ne s’y réfère comme à une source digne d’être citée, toujours +il accompagne de quelque formule dubitative ou vague l’emprunt qu’il y +fait. On dirait qu’il se réserve tacitement le droit de mutiler les +témoignages de cette catégorie, chaque fois que leur invraisemblance +dépasse la somme de sa crédulité. Et de fait, nous avons vu qu’il fait +de ce droit un large usage. Si, par ci par là, un rayon d’épopée brille +sur les pages de son récit, ce n’est pas qu’il l’ait cherché, c’est +parce qu’il ne pouvait pas l’éviter[699]. + + [699] Je ne suis pas le premier à faire cette constatation. Déjà + Fauriel, parlant des traditions fabuleuses relatives à Childéric, a + émis l’avis que «Grégoire de Tours dut en avoir connaissance, car il + semble s’en être défié et avoir eu le dessein formel de les faire + disparaître de son récit. Mais, ajoute le même critique, ce n’est + pas chose facile que ce départ de la vérité et de la poésie dans les + documents primitifs où elles ont été une fois confondues, et il + n’est pas étonnant que Grégoire y ait mal réussi. Il n’a donné un + certain air de vraisemblance historique à son récit qu’en y laissant + tout également dans le vague et dans l’obscurité.» (_Hist. de la + Gaule mérid._ I, p. 273. Cf. ibid. II, p. 503.) + + Loebell croit aussi qu’à part des cas isolés où les légendes se + seront développées postérieurement à Grégoire de Tours, elles ont + existé avant lui avec la plupart des ornements qu’on leur trouve + dans Frédégaire et dans le _Liber Historiae_, mais qu’il n’a pas + voulu les admettre, et qu’il s’est livré sur elles à un travail + d’épuration destiné à les faire paraître plus vraisemblables, plus + réelles, plus humaines. Selon lui, Grégoire montre une grande + répugnance à accueillir les légendes populaires (_eine grosse Scheu + Sagen aufzunehmen_) _Gregor von Tours_, 1re édit., p. 337 et 338. + + Accentuant et développant ce point de vue, Giesebrecht écrit ces + paroles remarquables: «Und nicht allein hier bemerken wir dass + derselbe (Gregor von Tours) mit der sagenhaften Tradition der + Franken bekannt war. Aber nicht destoweniger ist deutlich erkennbar, + wie prüfend und zweifelnd er sich jener Volksüberlieferung gegenüber + verhaelt, was um so bemerkenswerther erscheint, als er sonst in der + Erzaehlung ihm naeher liegender Ereignisse gerade eine strengere + Kritik vielfach vermissen laesst. Man müsste die Natur der Sage + wenig kennen, wenn man annehmen wollte, dass die dürftigen Umrisse + derselben, wie sie sich bei Gregor finden, das Ursprüngliche seien, + was dann eine spaetere Zeit mannigfach ausgeschmückt habe. Vielmehr + sind wir berechtigt, Gregor als den Umbilder des sagenhaften Stoffes + anzusehen, der das phantastische auf das Maass des Alltaeglichen und + glaublichen zurückführte, und wo ihm dies nicht gelingen wollte, + lieber Stillschweigen beobachtete, als der Welt mittheilte wofür ihm + selbst der Glauben fehlte.» (Giesebrecht, _Zehn Bücher fraenkischer + Geschichte von Gregor von Tours_, 2e édition, II, p. 265, dans + _Geschichtschreiber der deutchen Vorzeit_.) + + Enfin, écoutons encore Gloel: «Viele Sagen, die er (Gregor von + Tours) vorfand, benutzte er gar nicht, weil sie ihm zu + unwahrscheinlich vorkamen, oder er verkürzte sie, indem er das, was + dem menschlichen Verstande als allzu anstoessig erscheint, + weglaesst.» (Dans _Forschungen zur deutsche Gesch._ t. IV, p. 198.) + + Je partage entièrement l’avis des maîtres dont je viens d’invoquer + le témoignage, et je crois en avoir mis la vérité dans une éclatante + lumière au cours des recherches qui font l’objet de ce livre. Je + rappellerai simplement ici les réticences de notre auteur sur la + filiation de Mérovée, sur les stratagèmes employés par Wiomad vis à + vis d’Aegidius, sur les principales circonstances des fiançailles et + du mariage de Clovis, sur les aventures de Chararic, sur la cause de + la mort d’Hermanfried, etc. Partout, dans ces récits, on voit + affleurer la légende; nulle part, il ne lui est donné de s’épanouir + comme dans Frédégaire ou dans le _Liber Historiae_. C’est qu’elle + est soumise chez Grégoire au contrôle sévère d’un esprit habitué aux + lettres classiques, et plein de défiance pour la tradition barbare. + +Ses successeurs n’ont plus vis à vis des légendes populaires la pointe +de défiance qui se trahit parfois chez lui. Plongés dans le milieu le +plus barbare, ils en participent intellectuellement et le reconnaissent +eux-mêmes. Leur crédulité est extrême, et, sauf les cas très rares où +leurs scrupules religieux de chrétiens leur interdisent de rapporter les +énormités de la tradition païenne, ils croient tout ce qu’on leur +raconte, ils le racontent à leur tour sans jamais rien contrôler. De +pareilles dispositions seraient donc infiniment propices à l’épopée, si +malheureusement ces auteurs n’étaient pour ainsi dire réduits aux seuls +documents écrits, et si leur paresse d’esprit ne les avait empêchés de +s’aviser d’une source aussi étrangère à leurs livres. Les rares légendes +de Frédégaire sont plutôt des variantes de celles de Grégoire de Tours +que des compléments de son répertoire. Et pour le _Liber Historiae_, il +ne possède en propre que trois récits qui paraissent empruntés à la +poésie populaire, la légende de Frédégonde, celle de Brunehaut, et celle +de la guerre de Clotaire II en Saxe. Pourquoi celles-ci? Apparemment +parce qu’elles étaient conçues en langue romane, tandis que les autres, +dans leur idiome germanique, lui étaient restés complètement inconnues. +Voilà cependant les seuls intermédiaires par lesquels les débris de +l’ancienne poésie nationale des Francs soient venus jusqu’à nous. Ne +nous étonnons donc pas de connaître si peu de chose de l’épopée franque, +mais félicitons-nous plutôt de ce que, malgré tant de causes qui ont agi +pour en effacer totalement le souvenir, il en soit resté assez de traces +pour nous permettre d’établir la vérité scientifique à laquelle est +consacré ce livre. + +Une autre fatalité a pesé sur l’épopée mérovingienne proprement dite, et +a empêché qu’il en fût tenu compte, jusqu’ici, dans l’histoire du +développement épique du peuple franc. Je veux parler des transformations +organiques de ce genre de poésie pendant les premiers siècles du moyen +âge. Celles-ci ont été déterminées elles-mêmes par les modifications +profondes que la société franque a subies au cours de cette même époque. +Du VIe au VIIIe siècle, le progrès social a été immense, et il s’est +produit dans toutes les sphères, même dans celle de l’imagination. +L’idéal poétique s’est épuré, le point de vue s’est élargi, le goût +littéraire s’est porté sur des objets d’un ordre plus relevé. La naïve +immoralité des héros de la chanson primitive a heurté plus d’une fois +les consciences devenues chrétiennes; tels exploits, fort admirés des +Francs païens, n’ont plus inspiré que répugnance ou mépris aux +générations nouvelles. On se détourna donc d’un Childéric adultère, d’un +Clovis sanguinaire et perfide, d’une Clotilde atrocement vindicative, et +les chants qui les célébraient cessèrent bientôt de retentir. En petit, +il semble être arrivé, vers l’époque de la Renaissance carolingienne, un +phénomène semblable à celui dont la Renaissance du XVIe siècle nous a +donné le spectacle: les héros en qui s’incarnait l’idéal démodé des +ancêtres barbares ne trouvèrent plus d’admirateurs, et on leur en +substitua d’autres qui répondaient mieux à l’esprit nouveau. + +Ces changements du goût public étaient profonds. Ajoutez-y ceux que le +cours naturel de l’histoire amène dans les souvenirs des peuples. Ici +intervient le phénomène que j’ai signalé à plusieurs reprises sous le +nom de transfert épique. Il consiste en ce que les données une fois en +possession de charmer la multitude ne disparaissent plus du répertoire +de ses poètes, qui se bornent à en changer le personnel au fur et à +mesure que les événements font apparaître sur la scène des hommes +nouveaux. Les noms de ceux-ci, mieux connus, rafraîchissaient la +popularité des vieux chants, et on pouvait d’autant plus facilement les +substituer aux héros d’autrefois, que tous les personnages héroïques +étaient conçus d’après le même type et avaient dans l’imagination +populaire la même physionomie, la même histoire. C’est ainsi que Clovis +fit place un jour, dans les récits poétiques du peuple franc, à Dagobert +I, lui-même remplacé plus tard par Charles Martel, qui, à son tour, +confondit sa personnalité poétique avec celle de son glorieux +petit-fils. Seulement, arrivée à celui-ci, l’épopée s’est arrêtée, +éblouie par le rayonnement prodigieux d’une physionomie plus auguste et +plus majestueuse que toutes les précédentes, et l’impression qu’elle en +a reçue a été tellement profonde, qu’elle n’a plus jamais pu s’en +déprendre. Devenu le centre d’un cycle, Charlemagne vit converger vers +lui l’intérêt épique universel. Non seulement on lui attribua tous les +exploits et toutes les aventures de ses prédécesseurs, mais on fit +remonter jusqu’à lui ceux de ses successeurs, par une espèce de +transfert épique à rebours. En lui donc se concentre l’épopée de son +peuple, et toute la somme de puissance épique qui réside dans le génie +français vient resplendir dans les traits glorieux de l’_empereor à la +barbe florie_. + +Je dis français et non plus franc. En effet, c’est le peuple français +qui a créé la geste de Charlemagne et tout le cycle carolingien. Les +Francs restés purement germaniques, les Francs Ripuaires si l’on veut, +n’ont pas eu de part dans ce travail créateur. Ils avaient depuis +longtemps leurs héros austrasiens; ils avaient leur Dietrich historique, +ils avaient leur Sigfried légendaire, et ils leur gardèrent une fidélité +exclusive. Dans les centres qui étaient comme les foyers de la poésie +nationale, à Xanten et à Tolbiac, c’étaient ces héros-là qui absorbaient +tout l’intérêt. L’épopée carolingienne n’y est arrivée que plus tard, et +du dehors. Et cette épopée, je le répète, est essentiellement française. +Elle est née sur le sol de la Neustrie et sur les lèvres de ses +populations gallo-romaines. Comment? C’est là certainement une des +questions les plus intéressantes que puisse se poser l’histoire. Il +s’agit de savoir sous l’action de quels agents le génie national de la +Gaule neustrienne, étranger à la poésie épique, a senti soudain pousser +les ailes de son imagination, et s’est enrichi de la précieuse faculté +qui a créé les chefs-d’œuvre de l’épopée moderne. Tel est le problème +dont nous essayons de trouver la solution. + +Certes, nul ne soutiendra que le chant épique soit un produit spontané +de l’esprit neustrien, une plante indigène du sol de la Gaule. Ce pays +avait vécu cinq siècles sous le régime romain, et l’atmosphère +surchauffée d’une culture excessive y avait été peu favorable aux +progrès de la poésie populaire. La prépondérance des classes lettrées, +qui étaient sceptiques et railleuses, le mépris de l’aristocratie pour +les choses du peuple, des Gallo-Romains pour le génie barbare, c’en +était plus qu’il ne fallait pour rendre impossible toute diffusion de la +vie épique dans la Gaule du Ve siècle. Les vrais poètes de l’époque ne +s’appelaient plus même Claudien. Ils avaient nom Ausone et Sidoine +Apollinaire, et le dernier de leurs héritiers, c’est Fortunat: tous gens +dont l’idéal poétique se trouve du côté du passé, dans les lettres +classiques d’autrefois. Mais Fortunat, comme son ami Grégoire, +représente la dernière génération qui ait connu l’éducation classique, +et qui ait appris à penser dans les livres: celles qui grandissent +restent à l’abri de toute influence lettrée. Elles ne savent plus même +ce que c’est que la littérature, et elles ne connaissent d’autre poésie +que celle qui est l’expression naïve et spontanée de leurs sentiments. +Or, elles vont se trouver seules désormais à traduire l’idée nationale. +Leurs chansons populaires, leurs récits poétiques vingt fois embellis et +remaniés par les divers narrateurs, seront la seule histoire de la +nation, de même que leur idiome vulgaire, qui s’écarte si fort du latin +grammatical, sera la seule langue nationale. Les lettrés eux-mêmes se +verront obligés de parler cette _langue rustique_ s’ils veulent être +compris de la foule[700]: preuve que c’est pour longtemps le public +illettré qui imposera et fera prévaloir sa manière à lui de concevoir et +de traduire le beau. + + [700] Philosophantem rhetorem intellegunt pauci, loquentem rusticum + multi. Greg. Tur. _Hist. Franc. praef._ + +Or, quel était l’état intellectuel, quels étaient les aptitudes +poétiques et le tour d’esprit de ces masses profondes, sur lesquelles +les lettres classiques avaient à peine mordu, et qui maintenant se +retrouvaient seules avec leurs facultés natives et incompressibles? Nul +historien ne nous l’a dit, ni ne l’a su, ni n’a cherché à le savoir. +Nous avons le droit de croire qu’elles participaient de la situation de +tous les milieux populaires qui n’ont pas été pénétrés par la culture +des hautes classes. Elles devaient avoir gardé notamment une tendance +très forte à idéaliser les faits du monde réel; elles devaient avoir, +comme les barbares eux-mêmes, l’habitude d’élaborer d’une manière +progressive et continue les motifs historiques. Elles étaient un foyer +d’impressions multiples, se traduisant à leur tour dans des récits +populaires. Ces récits, il est vrai, n’avaient pas encore été coulés +dans le moule du vers, et il leur manquait, à plus forte raison, +l’accompagnement du chant. Les deux ailes qui soulèvent la poésie +nationale et lui font prendre son large essor à travers toute la nation, +le rythme et la mélodie, faisaient défaut encore aux traditions épiques +des Gallo-Romains, mais le fond était déjà là. Lisez, si vous voulez, +dans Grégoire de Tours, l’histoire de l’expédition d’Attila en Gaule, et +en particulier l’épisode du siège d’Orléans[701]: il y a là des motifs +aussi profondément épiques et des figures aussi richement idéalisées que +partout ailleurs. Aétius est, à beaucoup d’égards, un vrai héros +d’épopée, et sa figure, stylisée par le génie des seuls Gallo-Romains, +atteste que l’esprit épique est vraiment l’apanage de tous les peuples +ayant le même degré de culture[702]. Pénétrons dans les régions les plus +inaccessibles de la Gaule, dans cette Auvergne celtique et romaine qui a +vu à peine le visage des barbares, nous y trouverons un personnage qui a +certainement mis en activité le génie épique de ses concitoyens: c’est +le pieux Ecdicius, dans la physionomie duquel se marient les traits du +héros et du saint, et dont l’histoire a sous la plume de Grégoire une +remarquable saveur populaire[703]. Mais cette histoire est privée de +l’expression rythmique et mélodique que les barbares donnent à leurs +récits. + + [701] Greg. Tur. II, 7. + + [702] Greg. Tur. II, 5-7. + + [703] Id. II, 24. + +Ce n’est pas que le chant populaire fasse défaut chez les Gallo-Romains, +mais il est consacré à d’autres sujets. Il est lyrique et non épique. Le +christianisme, qui avait renouvelé toute la vie de l’âme, avait fait +aussi refleurir la poésie dans les masses[704]. Il leur avait appris à +redire auprès des autels des hymnes dans lesquelles elles +s’entretenaient avec Dieu de tout ce qui leur était cher et sacré. A ces +chants composés par les clercs s’en ajoutaient d’autres d’un cachet plus +rustique. Ils consistaient surtout en chœurs, chantés de préférence par +des femmes. Ils retentissaient surtout les jours de fête, ils +pénétraient même dans les églises sous forme de joyeuses farandoles, au +risque de compromettre la majesté du lieu saint[705]: preuve de leur +réelle popularité. Il y avait donc là une vraie vie poétique, et un +milieu bien apte à se faire l’écho des poètes. Quiconque avait trouvé +quelque beau vers pouvait espérer qu’un jour il serait répété par la +foule. C’était un honneur auquel on ne restait pas insensible, même +derrière les murailles du cloître, même sous le voile de la vie +religieuse. Le cœur battait plus vite quand on entendait retentir sur +les lèvres de la multitude les stances qu’on avait trouvées dans la +solitude silencieuse de la cellule. Il en arriva ainsi à une des +religieuses qui vivaient avec sainte Radegonde dans le monastère de +Sainte-Croix à Poitiers: «Madame, s’écria-t-elle toute joyeuse, je viens +de reconnaître un de mes cantiques chantés par ces gens qui dansent.» Et +si la sainte se borna à blâmer la sœur de s’intéresser encore au siècle, +c’est, apparemment, parce que ses cantiques étaient religieux, et +qu’elle n’avait pas à lui reprocher le choix de ses sujets[706]. + + [704] Cf. G. Paris dans la _Romania_ 1884, p. 614. + + [705] Concile de Châlon-sur-Saône en 650 c. 19. Valde enim omnibus + noscitur esse indecorum, quod per dedicationes basilicarum aut + festivitates martyrum ad ipsa solennia confluentes chorus femineus + turpia quidem et obscena cantica decantare videtur, dum aut orare + debent aut clericos psallentes audire. Unde convenit ut sacerdotes + loci talia a septis basilicarum vel porticibus ipsarum ac etiam ab + ipsis atriis vetare debeant et arcere. Et si voluntarie noluerint + emendare, aut excommunicari debeant aut disciplinae aculeum + sustinere. (Dans Sirmond, _Concil. Gall._ I, p. 493.) + + [706] Quadam vice, obumbrante noctis crepusculo, inter coraulas et + citharas dum circa monasterium a saecularibus multo fremitu + cantaretur, et sancta duabus testibus perorasset diutius, dicit + quaedam monacha sermone joculari: Domina, recognovi unam de meis + canticis a saltantibus praedicari. Cui respondet: Grande est, si te + delectat conjunctam religioni audire odorem saeculi. Adhuc soror + pronuntiat: Vere, domina, duas et tres hic modo meas canticas audivi + quas tenui. Fortunat, _Vita Radegundis_ c. 36 (Krusch). + +Ainsi les Gallo-Romains du VIe siècle avaient déjà, à un degré +remarquable, les deux éléments constitutifs de l’épopée, je veux dire +l’imagination épique et le chant populaire, l’âme et le corps. Mais +cette âme et ce corps étaient séparés l’un de l’autre, et il fallait les +unir pour tirer de leur alliance cette création du génie national, le +chant épique. Comment ce phénomène se passa-t-il? En d’autres termes, +comment les populations romaines prirent-elles l’habitude de verser +leurs souvenirs nationaux dans le moule déjà existant de la chanson +populaire? + +Ce sont les Francs qui ont appris cet art à leurs compatriotes nouveaux. +Les Francs, comme tous les barbares, possédaient de temps immémorial ces +_antiquissima carmina_ qui résonnaient les jours de bataille sur le +front de l’armée, et qui, pendant la paix, charmaient auprès du foyer la +monotonie des longues heures d’oisiveté. Ils les entonnaient +fréquemment, et ils les redisaient avec orgueil et amour, car ces +chants, c’était toute leur histoire, c’étaient leurs irrécusables titres +de supériorité sur l’ennemi vaincu. + +Il ne faudrait pas croire que les Gallo-Romains, à qui il arrivait de +les entendre, fussent insensibles à l’émotion qu’ils communiquaient à +leur auditoire barbare. Le temps était bien passé où les derniers +lettrés de la Gaule ne parlaient qu’en souriant de la langue des +Germains. Eux, ils avaient adopté les barbares pour protecteurs et pour +patrons, ils avaient déposé à leurs pieds l’orgueil de la civilisation +romaine. Fiers de faire partie du royaume fondé par leurs invincibles +souverains, ils attachaient plus de prix au titre de Franc qu’à celui de +Romain, et ils mettaient leur gloire à mériter de tout point leur +nouveau nom national. Le costume des barbares, leurs armes, leurs mœurs, +leurs vices mêmes, ils leur empruntèrent tout, et se les assimilèrent +avec une facilité que jamais plus la race française n’a montrée au même +degré vis à vis de l’étranger[707]. Ils ne dérogeaient donc pas en leur +empruntant également le chant épique. + + [707] G. Kurth, _Les origines de la civil. moderne_, 2e édition, II, + p. 67. + +Mais dans quelles circonstances les Romains du royaume franc ont-ils +appris cet art par excellence? Ce fut, à n’en pas douter, la cour des +rois et des grands qui leur servit d’école. Là, comme au confluent de +toutes les ressources des deux races, les chantres barbares se +rencontraient avec les poètes lettrés. Se figure-t-on bien une salle de +festin comme celle de Charibert, où, à tour de rôle, le chant barbare et +l’ode latine faisaient retentir l’éloge du souverain? Fortunat, qui +était un familier du palais, nous dit que le monarque recevait dans les +diverses langues les applaudissements de la poésie[708]. Les grands +étaient l’objet des mêmes hommages. Nous voyons à la cour du duc Lupus +la lyre romaine marier ses accents à ceux de la rote celtique et de la +harpe des Germains[709]. «Nous autres poètes romains, disait au roi un +des lettrés admis à ces joutes poétiques, nous t’offrons nos vers, les +barbares entonnent leurs _lieds_, et c’est ainsi que l’éloge d’un seul +héros retentit sur des rythmes variés[710].» + + [708] + + Hinc cui barbaries illinc Romania plaudit; + Diversis linguis laus sonat una viro. + + Fortunat, _Carm._ VI, 2, 7. + + [709] + + Romanusque lyra plaudet tibi barbarus harpa + Graecus Achilliaca, crotta britanna canat. + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + Nos tibi versiculos, dent barbara carmina leudos + Sic variante tropo laus sonat una viro. + + Id. ib. VII, 8, 63 et suiv. + + Fortunat reparle encore du _lied_ barbare dans le prologue de ses + _Carmina_ adressé à Grégoire: Sola saepe bombicans barbaros leudos + arpa relidens. + + [710] Est-ce d’un de ces poètes que nous parle le _Vita Eligii_ + (Ghesquière, Act. _Sanct. Belgii_ III, p. 233): Vir improbus + vocabulo Maurinus ut videbatur populis habitu religiosus, cantor in + regis palatio laudatus, atque ex hoc, ut rei docuit eventus, mente + turbidus corde protervus atque actione dissipatus? + +L’émulation qu’entretenaient ces rencontres était, sans contredit, une +des plus fécondes sources de l’inspiration poétique: de part et d’autre, +on devait faire effort pour se surpasser[711]. Mais, dans des luttes de +ce genre, la palme de la victoire ne pouvait rester longtemps indécise. +Si les Romains avaient pour eux l’avantage d’une langue savante et +cultivée, c’étaient là des qualités qui ne contrebalançaient pas, à +l’heure où il s’agissait d’entraîner l’auditeur, les chaudes effusions +du génie barbare. Le plus disert des lettrés, le plus ingénieux des +versificateurs latins était bientôt réduit au silence, lorsque, sa harpe +à la main, les yeux brillant du feu de la poésie, le chanteur germanique +rappelait à un auditoire éperdu d’admiration la gloire des héros +nationaux et les exploits des ancêtres. Il y avait alors des transports +d’enthousiasme auxquels les Romains eux-mêmes ne pouvaient pas rester +étrangers. Ils voyaient quelle supériorité donne au poète le contact +avec l’âme de sa nation par le moyen de la langue populaire. Aussi, quoi +d’étonnant si ceux d’entre eux qui se sentaient vraiment poètes +s’efforçaient, en sortant de là, de redire au peuple de leur race des +chants aussi puissants? Et cela n’était pas difficile pour qui avait +l’inspiration. La langue était à ses ordres avec son impressionnabilité +populaire; l’auditoire lui-même, naïf et facile à émouvoir, venait en +quelque sorte au-devant du poète avec la complaisance de son +imagination. De pédants lettrés dont le sourire moqueur eût pu glacer +son inspiration, il n’y en avait plus; les milieux réfractaires au goût +nouveau qui se manifestait dans le peuple avaient disparu. A part le +clergé, toutes les classes de la nation se trouvaient au même rang +intellectuel. Le chant épique rencontrait donc en pays gallo-romain un +accueil aussi sympathique que parmi les barbares eux-mêmes. + + [711] Percy, dans l’_Essay on the ancient minstrels in England_ qui + figure en tête de ses _Relics of ancient poetry_, nous montre le + même phénomène dans l’Angleterre après la conquête normande: «At + more than a century after the conquest, the national distinction + must have begun to decline, and both the Norman and English + languages would be heard in the house of the great: so that probably + about this era, or soon after, we are to date that remarkable + intercommunity and exchange of each others’s compositions, which we + discover to have taken place at some early period between the French + and English minstrels; the same set of phrases, the same species of + characters, incidents, and adventures, and often the same identical + stories, being found in the old metrical romances of both nations.» + (Edit. _Chandos Classics_, p. 28.) + +Il est probable que les poètes francs contribuèrent dans une large +mesure, par leur initiative, à l’éclosion de l’épopée en langue romane. +Leurs chantres ambulants ne devaient pas se contenter de se faire +entendre dans les milieux de leur nation: tout porte à croire qu’ils +recherchaient aussi les applaudissements de la foule gallo-romaine. Le +poète ambulant a été, pendant tout notre moyen âge, le vrai +intermédiaire des nations et des idiomes. C’est lui qui a porté à +travers tous les peuples les souvenirs de chacun d’eux; c’est grâce à +lui que les Anglo-Saxons redisaient dans leur île les chants des +barbares du continent, que les Francs étaient au courant de l’histoire +de Théodoric de Vérone, et que les régions polaires se familiarisaient +avec celle du jeune Ripuaire Sigfried. Maître de plusieurs langues, le +poète ambulant, lorsqu’il arrivait dans un pays où on parlait un autre +dialecte que le sien, se bornait à y transvaser sa poésie. Si le vase +manquait d’élégance, si le langage péchait par incorrection ou par +gaucherie, il ne s’en tourmentait pas outre mesure, certain que son +public attachait trop d’importance au sujet pour regarder aux +défectuosités de la forme. En un temps où nul n’avait de style +personnel, et où l’intérêt s’attachait surtout à l’histoire et non à la +manière de la raconter, de pareilles complaisances s’expliquent fort +bien. Nous connaissons plusieurs de ces chantres polyglottes. Un poème +anglo-saxon du VIIIe siècle, intitulé _Vidsyth_, met en scène un poète +qui a voyagé chez tous les rois de l’histoire et de la légende, et qui a +été partout bien reçu, parce qu’il répartit la gloire aux souverains. +Évidemment, ce poète ne se bornait pas à chanter dans sa langue: il +maniait aussi celle des peuples qu’il visitait, et il est probable qu’il +s’est exercé dans toutes. Mais c’est le moyen âge français qui abonde en +exemples de ce genre. Nous possédons des poèmes de chevalerie, tels que +le _Fierabras_ et le _Betonnet_, qui ont été écrits par des jongleurs +français pour des auditeurs provençaux, _en je ne sais quel provençal du +vingtième ordre_[712], comme dit M. Léon Gautier, mais qui, enfin, ont +dû être appréciés, puisqu’on a pris la peine de les mettre par +écrit[713]. Pareillement, il y a toute une collection de chansons de +geste écrites en une langue franco-italienne qui n’est ni l’italien ni +le français, et qui sont l’œuvre, tantôt de poètes français essayant de +se faire comprendre d’un auditoire italien, tantôt de poètes italiens +s’enhardissant à manier la langue française. Et il faut bien que ces +poètes aient été écoutés malgré l’étrangeté de leur langage hybride, +puisqu’ils ont laissé tant de traces. Nous en connaissons un au moins de +ces chanteurs ambulants et internationaux: il s’appelait Jeandeus de +Brie, et il était auteur de la chanson de geste connue sous le nom de +_La bataille Loquifer_. Voyant qu’il y avait en France trop de poètes +qui pouvaient lui faire concurrence, il partit pour la Sicile où il +exploita sa chanson, qui, à ce qu’il paraît, lui rapporta de forts +revenus[714]. Ce qui était possible au XIIe siècle l’était à bien plus +forte raison au VIe. «A l’époque mérovingienne, dit un critique, la muse +est polyglotte comme la Gaule elle-même[715].» Faudrait-il donc tant +s’étonner qu’à l’exemple du _Vidsyth_ anglo-saxon, et, devançant les +italianiseurs des âges suivants, des poètes francs aient parcouru, la +vielle en main, les provinces de langue latine, et y aient éveillé aux +accents de leur narration barbare le génie épique endormi dans la +multitude?[716] + + [712] L. Gautier, _Les Épopées françaises_, 2e édition, I, p. 268. + + [713] «La France, la langue d’_oui_, fournissait alors des jongleurs + au monde entier, comme nous fournissons aujourd’hui des acteurs à + tout l’univers. C’étaient des jongleurs français qui sillonnaient + les routes de ces beaux pays vénitien et lombard. Ils n’avaient pas + été, d’ailleurs, sans s’apercevoir que le public italien ne + comprenait pas aisément nos chansons de geste. Que firent-ils? Ils + accommodèrent ces chansons à l’italienne; ils firent en lombard ce + qu’ils avaient fait en langue d’oc; ils traduisirent grossièrement + leurs vers français en une espèce de charabia épouvantable, que les + érudits de ce temps-ci appellent poliment du franco-italien ou du + français italianisé.» Léon Gautier I, p. 28. Cf. le même p. 131 et + suiv. et p. 142. + + [714] Léon Gautier I, p. 215. + + [715] Aubertin, _Hist. de la langue et de la litt. franç. au moyen + âge_ I, p. 133. + + [716] Quoi d’étonnant à ce que les poètes qui chantaient à la cour des + princes et des seigneurs francs, s’adressant d’ailleurs à deux + sortes de populations, l’aristocratie germanique et la population + romane, usassent tour à tour des deux idiomes, et tantôt + traduisissent en roman les chants germaniques composés par eux ou + reçus de tradition, tantôt en composassent en roman?» Darmesteter, + _Revue Critique_, nouv. série, t. XVIII, p. 496. + +Voilà les origines les plus lointaines de l’épopée française. Faut-il le +dire? Je ne sais s’il existe, dans toute l’histoire littéraire, un +spectacle d’un plus puissant intérêt que celui de cette fécondation de +l’esprit roman par l’imagination germanique. Ce n’est pas ici +l’éducation d’une nation par l’enseignement toujours un peu pédantesque +des lettrés étrangers, c’est moins encore l’imitation servile et voulue, +produisant, sur les bancs de l’école, une littérature d’emprunt, toute +en formules et en recettes. C’est l’âme d’un peuple entier que le +contact d’une âme vigoureuse et ardente anime d’une vitalité nouvelle, +et qui sent insensiblement germer en lui l’inspiration et la faculté +créatrice. Il n’imite pas, il se transfigure, il passe lui-même à la +barbarie, si je puis ainsi parler, pour créer à son tour des chants +comme ceux des barbares, mais portant l’empreinte d’un esprit nouveau. + +Le génie français n’a donc pas à rougir de son initiation poétique. Il a +été le disciple des barbares, mais c’est un disciple qui bientôt égalera +ses maîtres, que dis-je? qui les dépassera. La Neustrie sera au moyen +âge la terre épique par excellence, la vraie patrie des _chansons de +geste_. Par un de ces phénomènes qui ne sont rares ni dans le monde +végétal, ni dans celui des idées, l’épopée, transplantée sur une terre +qui n’est pas la sienne, y fleurit avec plus de vigueur et d’éclat que +dans son climat natif. Nulle part le développement de ce genre de poésie +ne se présente avec le caractère organique et les proportions +harmonieuses que nous lui trouvons sur ce sol prédestiné. Nulle part les +chefs-d’œuvre de l’inspiration épique n’auront une action si profonde +sur les esprits, et ne feront partie, au même degré, du patrimoine +intellectuel. Nulle part ils n’auront un souffle plus élevé, une unité +plus puissante, une forme plus parfaite. De toutes nos épopées, la +_Chanson de Roland_ est celle qui donne la mesure la plus juste du génie +moderne. La vigueur du souffle épique de la Neustrie est telle qu’un +jour viendra où le mouvement qu’il a créé se communiquera à l’Allemagne +elle-même. Et ce jour, la France rendra à ses précepteurs barbares ce +qu’elle a reçu d’eux. Au XIIe siècle, ce sont les chansons de geste +françaises qui, traduites en allemand, réveilleront la vie littéraire +d’Outre-Rhin, et détermineront la renaissance à laquelle nous devons +l’épopée des _Nibelungen_. Les initiateurs redeviendront, à leur tour, +les disciples de l’élève merveilleux qu’ils auront formé. + +Qu’on juge, par la grandeur de ces résultats, de ce qu’il doit y avoir +eu d’énergique et de puissant dans le mouvement poétique d’où est sortie +l’épopée française! J’ai essayé, dans ce livre, d’en faire reconnaître +l’étendue, mais, pour en apprécier l’intensité, il faut descendre le +cours de l’histoire littéraire du moyen âge, et suivre, dans les +innombrables canaux par lesquels il s’épanche, ce large et fécond fleuve +de l’inspiration épique, qui, de la France où il est né, se répand sur +tous les peuples de l’Europe. On comprendra alors combien a dû être +puissant le coup de verge qui l’a fait jaillir du rocher. + + + + +ADDITIONS & CORRECTIONS + + +P. 17. _Historicité des légendes._--En 1851, Pétigny, qui ne manque +pourtant pas d’une certaine critique, reste convaincu de l’absolue +historicité de toutes les légendes épiques des Francs: l’épisode +d’Aurélien lui-même ne le choque pas. (V. _Études Mérovingiennes_ III, +p. 168, 195, 403-410, 544-547, 551-553.) + +P. 21. _Les prédécesseurs de Rajna._--M. Gaston Paris n’est donc pas +tout à fait dans le vrai lorsqu’il écrit dans la _Romania_, t. XIII +(1884), p. 599: «C’est à notre pays qu’appartiennent les prédécesseurs +que M. Rajna rencontre sur son chemin tantôt pour les accompagner, +tantôt pour les combattre. Les Allemands, au contraire, chose étrange, +ont fait très peu dans ce domaine.» + +P. 22. _L’opinion de Fustel de Coulanges._--Jusque dans ses derniers +jours, Fustel de Coulanges est resté obstinément fidèle au point de vue +étroit qui lui faisait nier l’existence de l’épopée franque, parce +qu’elle n’était pas explicitement affirmée dans des textes. L’autorité +qui s’attache au nom de cet écrivain ne permet pas de laisser passer ses +dernières assertions sans les caractériser au passage; la réfutation en +est généralement faite d’avance dans les diverses parties de ce livre. +Fustel consent à admettre, parce que Tacite le dit formellement, que les +Germains avaient des chants nationaux, mais, ajoute-t-il, _rien de tout +cela n’est venu jusqu’à nous_. (_L’Invasion Germanique_, p. 228.) Mais +qui donc lui a dit que parmi les chants épiques qui ont circulé au moyen +âge, plus d’un ne plonge pas ses racines jusque dans ces âges barbares? +Le Sigfried des Nibelungen n’est-il pas lui-même un héros que +probablement célébraient déjà les Germains du premier siècle? + +Il veut bien accorder encore, puisqu’il y a un passage d’Eginhard qui +l’y oblige, que Charlemagne a fait mettre par écrit les vieux chants +barbares: c’est donc qu’il y en avait tout au moins, au VIIIe siècle, +assez pour en faire un volume, bien qu’aucun texte antérieur à Eginhard +n’ait formellement dit qu’ils existaient. Mais, cette concession faite, +Fustel prend immédiatement sa revanche, et s’autorisant de ce qu’aucun +texte postérieur à Eginhard ne reparle de ce recueil, il écrit +hardiment: «Non seulement ces poésies ne nous sont pas parvenues, mais +aucun auteur du moyen âge ne les mentionne: on ne voit plus trace +d’elles après Charlemagne» (p. 228). Il déclare avec la même sérénité +que le poème des Nibelungen ne contient aucun souvenir de l’époque des +invasions, et conclut magistralement par ces paroles qui sont dignes du +début: «On admettra volontiers que ces anciens Germains avaient des +traditions, des légendes, des souvenirs comme tous les peuples en ont. +Ce seraient pour nous des documents précieux. Mais aucune de ces +traditions ne s’est conservée dans la mémoire des hommes. Les Francs +n’en ont transporté aucune en Gaule. Je ne crois pas qu’on en ait trouvé +jusqu’ici en Allemagne. Aucun document du moyen âge n’en signale +l’existence. Les légendes mêmes avaient péri, etc.» Ces quelques lignes +contiennent de véritables énormités. On ne saurait avec plus de +désinvolture biffer tous les résultats acquis par un siècle de +recherches philologiques. Il eût mieux valu de déclarer qu’on s’était +tenu absolument en dehors de cet ordre d’études. Cela eût épargné la +peine de conclure, après plusieurs pages du même goût, par les lignes +suivantes, dont la naïveté a quelque chose de comique: «Il semble que +ces Francs eux-mêmes eussent déjà oublié leur ancienne histoire et leur +ancienne patrie. _On a peine à s’expliquer une si complète disparition +des souvenirs nationaux des anciens Germains_» (p. 234). Cette +disparition serait en effet tout à fait inexplicable, si elle était +réelle. Si Fustel avait pris la peine d’ouvrir le volume de W. Grimm +intitulé: _Die Deutsche Heldensage_, y aurait trouvé, je pense, assez de +témoignages du moyen âge sur les traditions épiques des Germains pour le +faire changer d’avis. + +P. 23. _La thèse de Rajna._--M. Gaston Paris dit même dans la _Romania_, +t. XIII (1884), p. 601, que depuis son _Hist. poét. de Charlemagne_ il +s’est de plus en plus rapproché de la thèse de Rajna: «Si M. Rajna +n’avait pas écrit son livre, ajoute-t-il, j’en aurais probablement écrit +un sur le même sujet.» + +P. 35. _Le chiffre trois dans l’épopée._--Dans le _Jugement de +Liboucha_, le célèbre poème épique des Slaves de Bohême, Tchekh arrive +dans ce pays _après avoir traversé trois rivières_. Plusieurs critiques +se sont donné la peine de chercher ces rivières, mais Schafarik et +Palacky croient que le nombre trois est employé ici comme déterminatif +poétique. V. L. Léger, _Chants héroïques et chansons populaires des +Slaves de Bohême_, p. 52. + +P. 48. _La conquête de la Saxe par les Saxons._--On trouve déjà la +tradition saxonne consignée au IXe siècle dans la _Translatio S. +Alexandri_ de Rodolphe et de Meginhard: Saxonum gens, sicut tradit +antiquitas, ab Anglis Britanniae incolis egressa, per Oceanum navigans, +Germaniae litoribus studio et necessitate quaerendarum sedium appulsa +est in loco qui vocatur Haduloba, eo tempore quo Thiotricus rex +Francorum contra Irminfridum generum suum ducem Thoringorum dimicans, +terram eorum crudeliter ferro vastavit et igni, etc. (Pertz, _Script._ +II, p. 676). Les divergences de cet écrit avec celui de Widukind sont +d’ailleurs grandes, et la supériorité de ce dernier incontestable. + +P. 51. _Chants populaires des Francs._--Tacite parle d’une _Sugambra +cohors_ qui servait au premier siècle dans les armées romaines en Mésie; +il la dit _promptam ad pericula, cantuum et armorum tumultu trucem_ +(_Annal._ IV, 47). + +P. 52. _Même sujet._--Fortunat écrit dans le prologue de ses poésies: +Ubi mihi tantumdem valebat raucum gemere quod cantare apud quos nihil +disparat aut stridor anseris aut canor oloris, sola saepe bombicans +barbaros leudos arpa relidens: ut inter illos egomet non musicus poeta +sed muricus deroso flore carminis poema non canerem sed garrirem, quo +residentes auditores inter acernea pocula salute bibentes insana Baccho +judice debaccharent. C’est, au VIe siècle, le même point de vue que +celui de Julien l’Apostat au IVe. + +P. 56. _n. infra. Le recueil de Charlemagne._--L’origine de l’opinion +erronée de De Smedt se trouve elle-même dans une erreur de Desroches, +érudit belge du XVIIIe siècle, qui, dans son _Mémoire sur la religion +des peuples de l’ancienne Belgique_ (_Mém. de l’Acad. imp. et roy. de +Belgique_, t. I, p. 429), avait cru, sur la foi de quatre vers mal +interprétés de Claes Colyn, que les chants des bardes (!) se +conservaient encore au XIIe siècle à l’abbaye d’Egmond. Voici ces vers +d’après la citation de Desroches: + + En ti barden woizen lezen + Ti noch overich hebben wezen + Minen daghe binnen Hegmonde + Zulcks heb ic zo bevonden. + +Comme le même Desroches, quelques lignes avant ce passage, avait parlé +aussi du recueil de Charlemagne, De Smedt, qui paraît l’avoir lu trop +vite, se sera persuadé qu’il identifiait le recueil d’Egmond avec celui +de Charlemagne, et a écrit que celui-ci se conservait à Egmond. Voilà +comment s’élaborent les erreurs historiques! + +P. 78-79. _Grégoire de Tours savait-il le franc?_--M. Max Bonnet, dans +son livre intitulé _Le latin de Grégoire de Tours_, Paris 1890, p. 28 et +29, fait une réponse négative à cette question et apporte des arguments +nouveaux. + +P. 126. _L’allitération familiale._--Lire sur ce procédé Stark, _Die +Kosenamen der Germanen_, p. 343 et suiv. + +P. 147. _Paragraphe à rétablir._--Après le premier alinéa, il a été +sauté un paragraphe contenant l’histoire de Mérovée d’après Frédégaire; +je le rétablis ici. + +«On rapporte que, comme Clodion était assis sur le rivage de la mer avec +sa femme pendant la saison d’été, sa femme alla vers midi prendre un +bain dans la mer, et qu’une bête de Neptune, semblable au Quinotaure, se +jeta sur elle. Elle conçut bientôt, soit de cette bête, soit de son +mari, et elle mit au monde un fils du nom de Mérovée; à cause de lui les +princes francs ont été appelés ensuite Mérovingiens.» (Fredeg. III, 9.) + +P. 152. _La filiation de Mérovée._--L’expression ambiguë de Grégoire de +Tours a été interprétée par beaucoup d’écrivains dans ce sens que +Mérovée ne serait pas le fils de Clodion, mais seulement son parent. +Ainsi déjà le _Liber Historiae_ ne veut voir dans Mérovée qu’un parent +de Clodion (_de genere ejus_) et Aimoin ne lui accorde pas d’autre +qualité (_ejus affinis_), tandis que d’autres, aspirant à plus de +précision, comme par exemple une généalogie des rois francs composée au +XIIIe siècle, font de Mérovée le _neveu de Clodion_ (Bouquet II, P. 697) +et que d’autres encore, comme Hugues de Flavigny, omettent purement le +nom de Mérovée sur la liste des rois francs. (Bouquet III, p. 353). +Encore Robert Gaguin écrit: Nullis relictis liberis... _Clodio vita +excessit. Qui autem illi sanguine propior erat Meroveus regno praefectus +est_. (_Compendium super gestis Francorum_, Paris 1504, fol. IIII.) Mais +ce n’était pas assez, et d’autres, faisant un pas de plus, ont cru +savoir non seulement que Mérovée n’était pas le fils de Clodion, mais +encore que les fils de celui-ci avaient été détrônés par leur ambitieux +cousin. On s’est enquis de ce qu’étaient devenus ces princes victimes de +l’ambition de leur cousin, et, naturellement, on a fini par le +découvrir; voir ce qu’au XIVe siècle Jacques de Guyse raconte dans ses +_Annales du Hainaut_ IV, 6, 9, d’un certain Auberon de Mons, dernier +fils de Clodion et adversaire acharné de Mérovée. Étienne Pasquier, lui, +rattache assez ingénieusement les prétendus fils de Clodion aux rois mis +à mort par Clovis: «Clodion, deuxiesme roy des François mourant, laissa +trois petits princes ses enfants: Ranchaire, Renaut et Aulbert, sous la +conduite de la Royne leur mère, et cognoissant la foiblesse du sexe de +la mère, et du bas aage de ses enfants, il leur ordonna pour gouverneur +Mérovée, sien parent grand capitaine. Lequel prenant ceste occasion à +son advantage, se fit proclamer roy des François. De manière que la +pauvre princesse fut contrainte de se blottir avec ses enfants dedans +quelques villes des Pays-Bas, conquises par le feu roy son mary, où ils +prindrent le nom et tiltre de roy de Cambresy Tournay et Cologne, mais +au petit pied. Tiltre qui ne leur fut envié par Mérovée, etc.» (_Les +recherches de la France_ V, ch. 1 dans ses _Œuvres_ t. I, col. 433.) + +P. 154. _L’historicité de Mérovée._--Nous ne possédons aucun témoignage +contemporain sur Mérovée. Tous ceux qui en ont parlé sont les échos de +Grégoire de Tours. Le premier écrit qui le mentionne comme ayant assisté +à la bataille de Mauriac est le _Vita Lupi_ qui est du IXe siècle (_Acta +Sanct._ t. VI de juill. p. 77 E), mais on peut croire qu’il n’y a là +qu’une conjecture explicative du texte de Grégoire de Tours II, 7, +d’après lequel un roi des Francs, qu’il ne nomme d’ailleurs pas, aurait +assisté à la bataille (_Simili et Francorum regem dolo fugavit_). On +s’est autorisé de cette absence de témoignages contemporains pour +révoquer en doute l’existence même de Mérovée. C’est une erreur et une +faute de méthode. Clodion, que Grégoire de Tours ne connaissait non plus +que d’après les traditions, et qui, précédant Mérovée, devrait être plus +problématique encore, appartient positivement à l’histoire, de par le +témoignage de Sidoine Apollinaire étudié plus haut, p. 139. Si ce +témoignage n’avait pas été accidentellement conservé, on raisonnerait _a +fortiori_ sur Clodion comme sur Mérovée, et on serait dans le faux. Le +silence des textes du VIe siècle sur des choses du Ve ne peut d’aucune +manière être invoqué contre celles-ci. Au surplus, cette discussion +elle-même n’aurait pas de raison d’être si l’on pouvait faire état d’une +ligne qu’on lit dans le _Chronicon Imperiale_ (vulgairement appelé +_Chronique de Prosper Tiro_) à la 25e année de Théodose II: _Meroveus +regnat in Francia_. Mais déjà Henschen a démontré (_Acta Sanct._ mai t. +XVI, praef. p. XL) que ce renseignement et tous les autres de cette +chronique sur les premiers rois francs sont des interpolations tirées de +la chronique de Sigebert de Gembloux, et l’on peut s’étonner que des +érudits comme Roth (_Germania_ I, p. 41) et Zarncke (_Berichte der koen. +saechsischen Gesellsch. des Wissensch. Phil. Hist. Klasse_ XVIII (1866), +p. 285 et suiv.) aient encore cru à l’authenticité du passage en +question. Il est vrai que le dernier s’est rétracté plus tard. (V. +_Literarisches Zentralblatt_ 1869). Lire sur le _Chronicon Imperiale_ +l’importante étude de Holder-Egger (_Neues Archiv_ I (1876) p. 91-120), +qui s’exprime ainsi au sujet des notices sur les rois francs: «Dass ein +Chronist des V. Jahrhunderts, welcher sonst die Franken niemals +erwaehnt, nicht wird die sagenhaften fraenkischen Koenige aufzaehlen und +ihnen eine bestimmte Regierungsdauer zuweisen koennen, ist +selbstverstaendlich, ebenso wird ihm der Begriff _Francia_ gaenzlich +unbekannt sein.» (O. c. p. 97.) + +P. 193. _Bar-le-Duc._--V. dans Pétigny II, p. 197, une excellente note +où il établit l’identité du _Barrum_ de Frédégaire avec Bar-le-Duc +(Bar-sur-Ornain). Il ajoute: «Remarquons encore que l’arrivée de +Childéric à Bar s’accorde bien avec la tradition qui le fait venir +d’Italie, car s’il était venu de la Thuringe, il serait entré dans la +Belgique par le nord et non par le midi.» L’observation est juste, mais +ne prouve rien pour l’historicité du fait. Il en résulte seulement que +la légende de l’arrivée de Childéric à Bar fait partie intégrante de +celle qui le fait venir de Constantinople, et cela vaut en effet la +peine d’être noté. + +P. 200. _Les motifs individuels dans l’épopée._--L’épopée, c’est-à-dire +l’imagination populaire, incapable de saisir les raisons politiques des +événements, les explique toujours par des motifs individuels. Parmi +ceux-ci, le libertinage des rois est très fréquemment allégué comme la +cause de leur chute. Je ne sais si l’histoire du meurtre de Valentinien +III, causé par l’outrage qu’il avait infligé à la femme du sénateur +Petronius Maximus, ne rentre déjà pas dans cette catégorie, mais à coup +sûr il faut y faire rentrer la légende de l’empereur Avitus, telle +qu’elle est racontée par Frédégaire III, 7.--M. Gaston Paris, _Romania_ +XIV, p. 603, fait remarquer qu’il y a trois chansons de geste françaises +qui contiennent ce même motif: _Lohier et Mallard_, _Baudouin de +Sebourc_ et _Hugues Capet_. On peut aussi faire rentrer dans cette +catégorie de légendes l’histoire du roi visigoth Rodrigue et de la fille +du comte Julien, et celle du ressentiment de Henri de Schwerin contre le +roi Waldemar de Danemark. + +P. 201. Le _Vita Genovefae._--Le renseignement que j’emprunte à cet +écrit sur la présence de Childéric à Paris a perdu beaucoup de son +autorité depuis la dissertation de M. Krusch, _Die Faelschung der Vita +Genovefae_ (_Neues Archiv_, t. XVIII). Je suis loin d’accorder à M. +Krusch que cet ouvrage ne soit qu’un faux, dont l’auteur aurait connu de +ce sujet tout autant que nous-mêmes, c’est-à-dire rien du tout; +toutefois je reconnais que, selon toute vraisemblance, nous ne possédons +du _Vita Genovefae_ qu’une recension de l’époque carolingienne, et c’en +est assez pour infirmer singulièrement l’historicité de l’épisode où +figure Childéric. + +P. 255, n. _Erratum._--La citation de la lettre de saint Avitus à +Aridius doit être rectifiée et complétée comme suit: _Epist._ II dans +Baluze, _Miscell._ I, 358. + +P. 276. _Animal montrant un gué à une armée._--En 971, au siège du +château de Warcq, près de Givet, par l’archevêque Adalbéron de Reims, +une génisse traversant la Meuse à gué montra le passage aux assiégeants. +_Historia Monasterii Mosomensis_ c. 8 dans Pertz, _Script._ XIV, p. 605. + +P. 296. _Qualités physiques d’un roi barbare._--La _Lex Bajuvariorum_ +II, 9, dit: Si quis filius ducis tam superbus vel stultus fuerit vel +patrem suum dehonestare voluerit per consilio malignorum vel per +fortiam, et regnum ejus auferre ab eo, _dum pater ejus adhuc potest +judicium contendere, in exercitu ambulare, populum judicare equum +viriliter ascendere, arma sua vivaciter bajulare, non est nudus nec +cecus, in omnibus jussionem regis potest implere, sciat se ille filius +contra legem fecisse_, etc. (Pertz, _Leges_ III, p. 286.) + +P. 327. _Les excitations de Clotilde._--Robert Gaguin a parfaitement +compris que si Clotilde a poussé ses fils à la deuxième guerre de +Burgondie, elle doit avoir à plus forte raison poussé son mari à la +première. Aussi n’hésite-t-il pas à écrire à l’occasion de celle-ci: +«Paternam deinde necem animo frequenter volvens Clotildis ultionis +percupida mulier Clodoveum adit queriturque paternum sibi regnum fraude +Gundobaldi Burgundionis ereptum: necato ejus patre, matre vero in +profluentum abjecta. Id inhumanum facinus causam maximam regi esse +debere belli adversus Gundobaldum gerendi, quo et indignam parentum ejus +necem ulcisceretur, et Burgundorum regnum reciperet.» (_Compendium super +Francorum gestis_, fol. V.) + +P. 365. n. 1. _Fossés creusés pour y faire tomber l’ennemi._--Procope, +_Bell. Pers._ I, 4, p. 21 (Bonn) raconte une histoire semblable des Huns +Ephthalites, qui, en guerre avec Perozes, roi des Perses, creusent des +fossés où leurs ennemis viennent tomber. + + + + +APPENDICES + + + + +I + +L’origine troyenne des Francs. + + +La légende de l’origine troyenne des Francs n’a rien d’épique. C’est une +fiction d’érudit, qu’il n’y avait pas lieu de discuter dans ce livre. +Toutefois, elle confine de si près à notre sujet, qu’il convenait de ne +pas l’exclure entièrement du cadre de nos recherches. Voilà pourquoi je +lui consacre, à cette place, un rapide examen. + +La plupart des peuples européens ont eu la prétention de descendre d’une +des nations de l’antiquité classique. Dès avant notre ère, nous voyons, +outre les Romains, les Vénètes et les Arvernes se réclamer d’une origine +troyenne. Bien plus, il paraîtrait même qu’à l’époque de Tacite, les +Germains occidentaux se confectionnaient des arbres généalogiques non +moins respectables, si la légende qui attribue à Ulysse la fondation +d’Asciburgium sur le Rhin est née parmi eux[717]. Il est assez +intéressant de constater que ces futurs destructeurs de l’Empire +aimaient mieux descendre des conquérants de Troie que de ses défenseurs. +Les Germains orientaux ont obéi à la même inspiration en se rattachant +aux Gètes, ces constants ennemis de la civilisation hellénique[718]. + + [717] Tacite, _German._ c. 3. + + [718] Jordanes, _passim_. + +On ne doit donc pas être surpris de voir circuler chez les Francs, à +partir d’un moment donné, une légende qui raconte l’origine troyenne de +ce peuple. Et il n’est nullement nécessaire, pour en rendre compte, +d’admettre avec plusieurs critiques que le point de départ de cette +légende se trouve dans le vague souvenir que les barbares auraient +conservé de leur provenance asiatique[719]. Cette légende aura le +caractère de toutes les fictions du même genre. Elle sera de provenance +érudite et nullement populaire, elle se confinera dans le monde des +livres, et elle ne se répandra jamais dans les masses. En un mot, ce ne +sera pas une création vivante du génie poétique de la nation, ce sera un +fabricat du pédantisme des lettrés. + + [719] Comme croient Pétigny I, p. 91, et Ozanam, _Études germaniques_ + t. I, p. 31, n. Nul n’a plus exagéré ce point de vue que Roth, _Die + Trojasage der Franken_ (_Germania_ t. I). On peut lire dans Heeger + (_Ueber die Trojanersagen der Franken und Normannen_, Landau 1890, + programme) l’intéressant historique de toutes les tentatives faites + jusqu’à nos jours pour rendre compte de la tradition + franco-troyenne, les uns admettant que c’est une vraie tradition + populaire et ancienne, comme Mone, Goerres, Roth, en Allemagne; + Ozanam, Moët de la Forte-Maison, etc., en France, les autres la + rattachant à des faits historiques postérieurs, comme, par exemple, + le retour des Francs établis sur le Pont Euxin par Probus (Mascou), + une prise de Troie par les Goths au IIIe siècle (Wormstall), la + _cohors sugambra de Tacite_ (Dederich), d’autres encore n’y voyant + qu’une invention, mais se partageant en multiples avis sur la date + et la nature de celle-ci. + +D’abord, qu’on veuille bien le remarquer, les traditions populaires qui, +dès le VIe siècle, circulaient parmi les Francs au sujet de leur +origine, excluaient formellement la légende d’une provenance troyenne. +Suivant ces traditions, comme nous l’avons vu, les Francs descendaient +de Mannus, l’ancêtre éponyme de tout le genre humain, ou du moins de +toute la race germanique[720]. Quant à leur dynastie royale, loin +d’avoir le moindre lien avec celle de Troie, elle se rattachait, par la +filiation mystérieuse de Mérovée, au sang des dieux nationaux[721]. +Voilà ce que nous apprennent les souvenirs épiques de ce peuple, et cela +suffit pour permettre d’affirmer qu’il n’y a pas de place dans ce récit +pour des ancêtres troyens. + + [720] Voir ci-dessus p. 87 et suiv. + + [721] V. ci-dessus p. 147 et _Additions et corrections_ p. 501. + +Il y a plus. Les premiers essais qui furent faits pour expliquer le +passé de la race autrement que par la mythologie barbare ne s’appuyaient +pas sur l’hypothèse d’une origine troyenne. De bonne heure, on voit +l’érudition s’évertuer à rendre compte du nom national des Francs. Ce +sont d’abord des jeux de mots auxquels leurs auteurs eux-mêmes, sans +doute, n’attachaient pas d’autre importance, comme quand, par exemple, +Vopiscus écrit: _Franci quibus familiare est fidem frangere_[722], ou +quand Libanius affecte d’appeler les Francs Φρακτοί, et cela simplement +pour pouvoir en tirer ἔθνος πεφραγμένον πρὸς τὰ τῶν πολέμων ἐργα +(_Oration._ III, 317 Reiske). Plus tard, on en vient à imaginer un héros +éponyme Francus. Il semble qu’on s’en soit tenu là d’abord, et qu’on +n’ait pas cherché les ancêtres de ce héros fictif. Du moins Jean Lydus, +qui est ici notre autorité, se borne-t-il à dire, en parlant d’un projet +d’expédition de Justinien contre les Francs: Ως δὲ καὶ Συγάμβροις +ἐπαγρυπνεῖν ἠπείλει, (Φράγκους αὐτοὺς ἐξ ἡγεμόνος καλοῦσιν ἐπὶ τοῦ +παρόντος οἱ περὶ Ῥῆνον καὶ Ῥοδανόν)[723]. Des écrivains postérieurs, il +est vrai, feront de ce Francus ou Francio un descendant de Priam[724], +mais rien ne permet de supposer que cette filiation fît déjà partie de +la tradition connue de Jean Lydus. Celui-ci se borne à nous apprendre +que les Francs doivent leur nom à un héros qui leur a laissé le sien; il +ne dit rien de plus, et nous ne sommes pas autorisés à rien ajouter à +ses paroles. Ne contiennent-elles qu’une simple conjecture personnelle +de cet auteur, ou nous offrent-elles une tradition recueillie par lui? A +le bien lire, il me paraît que cette dernière hypothèse est la plus +probable: Lydus se fait l’écho des barbares et ne parle pas d’après +lui-même. + + [722] Vopiscus, _Procul._ 13. + + [723] Joann. Lydus, _De Magistratibus_ III, 56 (Bonn). + + [724] Comme fait Roth, _Die Trojasage der Franken_ (o. c. p. 39), + réfuté Zarncke o. c. p. 281. + +L’étymologie reproduite par Lydus n’était pas la seule. Dès une époque +presque aussi ancienne, il y avait une seconde manière d’interpréter le +nom des Francs. Au dire de saint Isidore de Séville, qui d’ailleurs +rapporte aussi la précédente version, ils le devaient à leur naturel +sauvage et farouche[725]. + + [725] Franci a quodam proprio duce vocati putantur. Alii eos a + feritate morum existimant. Sunt enim illis mores inconditi, + naturalis ferocitas animorum. Isid. Hispal. _Etymol._ IX, 11, 101. + + V. plus loin la légende du _Liber Historiae_ sur les circonstances + dans lesquelles le nom fut donné pour la première fois. + +Tels sont les plus anciens essais qu’on ait faits pour rendre compte du +nom national des Francs: ils sont indépendants l’un de l’autre, et fort +antérieurs à la fiction de l’origine troyenne. Celle-ci apparaît pour la +première fois au VIIe siècle, dans la chronique de Frédégaire, sous deux +rédactions qui, tout en s’accordant pour le fond, varient un peu dans le +détail[726]. La première se trouve dans la partie de la chronique de +Frédégaire qui a été écrite vers 615, et que j’appelle Frédégaire I; la +seconde appartient à la partie du même ouvrage qui n’est pas antérieure +à 642, et qui est de Frédégaire II[727]. Les voici toutes les deux. + + [726] Sur le prétendu témoignage du prétendu Prosper Tiro, v. + ci-dessus p. 502. Zarncke, lui-même, qui croit encore (p. 269) que + Frédégaire l’a consulté, ne sait pas expliquer pourquoi il ne lui a + pas emprunté son Pharamond, et se tire d’affaire en supposant qu’il + ne l’a utilisé qu’indirectement. + + [727] M. Krusch a démontré d’une manière magistrale (_Neues Archiv_, + t. VII) que la chronique dite de Frédégaire est de trois auteurs + différents, dont les deux premiers ont écrit aux dates citées, et + dont le troisième, vers 658, a ajouté quelques chapitres à tendances + carolingiennes. + +«Les Francs, nous dit Frédégaire I, eurent pour premier roi Priam, le +ravisseur d’Hélène, laquelle avait obtenu le prix de beauté d’un berger. +On voit dans les livres des histoires qu’ensuite ils eurent pour roi +Friga. Puis ils se partagèrent en deux groupes. Les premiers gagnèrent +la Macédoine et ils y prirent le nom de Macédoniens, qui était celui du +peuple habitant cette région: ils avaient été invités par ce peuple, +opprimé par ses voisins, à lui porter secours. Ensuite, unis à eux, ils +se multiplièrent par un grand nombre de générations, et c’est leur race +qui a rendu les Macédoniens de vaillants guerriers; en dernier lieu, +pendant les jours du roi Philippe et de son fils Alexandre, la renommée +confirma ce qu’était leur valeur. Les autres, sortis de Frigie, et +trompés par la ruse d’Ulysse, non faits prisonniers toutefois, mais +chassés de leur pays, errèrent à travers beaucoup de régions avec leurs +femmes et leurs enfants, et se choisirent un roi nommé Francio, duquel +ils reçurent le nom de Francs. Enfin, ce Francio, qui passe pour avoir +été très vaillant, et qui pendant longtemps fit la guerre à nombre de +peuples, ayant dévasté une partie de l’Asie, se dirigea sur l’Europe et +vint s’établir entre le Rhin et le Danube et la mer. Francio étant mort +là, comme à cause des nombreux combats qu’il avait livrés il ne restait +qu’un petit nombre de Francs, ils mirent à leur tête des ducs choisis +dans leur sein.» Frédégaire, après quelques mots sur l’histoire de ces +Francs jusqu’à son temps, ajoute qu’un troisième groupe de Troyens +fugitifs vint s’établir sur les bords du Danube entre la mer et la +Thrace, et qu’il reçut de son chef Torquotus le nom de Turcs[728]. + + [728] Fredeg. II, 4-6. + +Ce récit de Frédégaire I est reproduit en substance par Frédégaire II, +qui l’attribue à saint Jérôme, et qui nous apprend qu’avant celui-ci il +avait déjà été consigné dans l’_histoire du poète Virgile_. Ses paroles +sont à citer textuellement: _De Francorum vero regibus beatus Hieronimus +qui jam olym fuerant scripsit, quod prius Virgilii poetae narrat +storia_[729]. Il y a là une double naïveté dont nous devons +l’explication à M. Krusch. Le livre II de la chronique frédégarienne +contenant la légende franco-troyenne est en effet un résumé de saint +Jérôme, et porte même cet en-tête: _incpt capitolares cronece Gyronimi +scarpsum_. L’affirmation de Frédégaire II est donc vraie en partie; +seulement, cet écrivain ignore que le résumé est chargé +d’interpolations, et que, précisément dans le passage qui nous occupe, +sur trente-cinq lignes saint Jérôme ne peut revendiquer que les trois +premières et la dernière. + + [729] Lüthgen, _Die Quellen und der historische Werth der fraenkischen + Trojasage_, Bonn 1875 (dissertation). + +La mention de Virgile semble, à première vue, se justifier moins. Tout +le monde sait que l’Énéide--c’est elle en effet qui est désignée +incorrectement sous le nom de _storia_--ne contient pas une ligne qui se +rapporte, de près ou de loin, à la fable franco-troyenne[730]. Mais il +faut remarquer que la gaucherie du langage de Frédégaire II a ici trahi +sa pensée en lui faisant dire plus qu’il ne voulait. Voyant dans son +pseudo-Jérôme que des _livres d’histoire_ mentionnaient un roi Friga qui +aurait été le successeur de Priam, et ne connaissant pas d’autre +historien de la chute de Troie que Virgile, il se sera dit que c’était +celui-ci que visait saint Jérôme. Il ne s’est pas avisé de rechercher si +Virgile et saint Jérôme concordaient sur le fait qu’il nous raconte, il +lui a suffi qu’ils racontassent tous les deux les événements postérieurs +à la chute de Troie pour se persuader, dans sa simplicité, que leurs +récits devaient être identiques[731]. + + [730] Je ne note ici que pour mémoire l’ingénieuse conjecture de + Rathaïl supposant que le Virgile auquel fait allusion Frédégaire + serait ce Virgile de Toulouse dont les œuvres ont été retrouvées et + publiées par A. Mai (_Classicorum Auctorum_ t. V, Rome 1833), et qui + aurait vécu vers le sixième siècle dans le midi de la Gaule. Et, de + fait, ce rhéteur bizarre, espèce de décadent à la moderne, raconte + toutes sortes d’histoires fabuleuses au sujet des Troyens. Mais 1º à + supposer que Virgile de Toulouse ait vécu avant Frédégaire, ce qui + n’est pas encore démontré, il est peu probable que notre ignorant + chroniqueur ait connu un écrivain de la Gaule méridionale qui n’a + jamais eu la moindre notoriété; 2º Virgile de Toulouse est un + rhéteur et un grammairien, et non un poète, et il n’a rien écrit qui + puisse justifier le titre de _storia_; 3º la légende en question ne + se trouve nulle part dans ses œuvres. + + [731] Cf. Zarncke o. c. p. 267. + +Nous avons donc la preuve que le récit de Frédégaire II s’appuie sur +celui de Frédégaire I, qu’il invoque et qu’il confirme. La seule +variante un peu notable qu’on y remarque est la suivante. + +Frédégaire I s’était borné à nous montrer les Francs s’établissant entre +le Rhin, le Danube et la mer. Frédégaire II affirme qu’ils occupèrent +les rives du Rhin, et que non loin de ce fleuve ils se mirent à bâtir +une ville à laquelle ils donnèrent le nom de Troie, à l’imitation de +leur ville natale, mais, dit-il, l’ouvrage commencé resta inachevé[732]. +Nous examinerons tout à l’heure la provenance de cette variante; en +attendant, constatons l’accord des deux versions dans leur partie +substantielle, la seconde se bornant à commenter la première[733]. +C’est, par conséquent, le récit de Frédégaire I qui reste en possession +de notre attention. En l’étudiant de près, on y remarque la +préoccupation de le mettre d’accord avec le texte de Grégoire de Tours, +évidemment connu de l’auteur. Grégoire dit avoir fait beaucoup d’efforts +pour trouver les noms des premiers rois francs, mais n’avoir rencontré à +l’origine que des ducs[734]. Frédégaire I a la prétention de remonter +plus haut que son prédécesseur, et de nous révéler des noms de +souverains restés inconnus de Grégoire. D’autre part, il s’en voudrait +de contredire formellement ce dernier. Que fait-il? Il imagine, pour +tout concilier, que les ducs dont parle Grégoire avaient pris la place +d’anciens rois à une époque où la nation décimée par les infortunes +était réduite à des proportions insignifiantes. Qui ne voit que c’est là +une hypothèse toute personnelle, dictée exclusivement par le besoin de +ménager le témoignage de Grégoire, et ne faisant nullement partie du +noyau de la fiction troyenne? + + [732] Fredeg. III, 2. + + [733] Heeger o. c. p. 14 et 15 explique fort bien pourquoi Frédégaire + II croit devoir redire ce que contenait déjà Frédégaire I: il le + fait, en effet, à l’endroit même où dans son résumé de Grégoire de + Tours il rencontre cette phrase: De Francorum vero regibus quis + fuerit primus a multis ignoratur. Comme il croit savoir, lui, ce que + Grégoire ignore, il se voit obligé d’intercaler ici sa rectification + empruntée au prétendu saint Jérôme, et de là son résumé du récit de + celui-ci. + + [734] Greg. Tur. II, 9: De Francorum vero regibus quis fuerit primus a + multis ignoratur. Nam cum multa de eis Sulpici Alexandri narret + historia, non tamen regem primum eorum ullatinus nominat sed duces + eos habuisse dicit. + +Je crois voir la trace d’un autre essai pour mettre la fiction d’accord +avec Grégoire, là où Frédégaire nous dit que les Francs, arrivés en +Europe, s’établirent entre le Rhin, le Danube et la mer. Cette notion, +encore une fois, n’appartient pas à la légende de l’origine troyenne. Je +me persuade que Frédégaire aura voulu faire droit, dans la mesure de ses +fort maigres connaissances géographiques, à Grégoire de Tours racontant +que, d’après la tradition, les Francs seraient venus de Pannonie. De la +sorte, on ne pourrait lui reprocher de contredire Grégoire; il +ratifierait tout ce que raconte celui-ci, seulement il aurait l’avantage +de remonter plus haut que lui. Voilà pourquoi notre auteur a soin de +placer tous les événements légendaires qu’il raconte dans une époque +antérieure à celle qu’atteint Grégoire, et dans un pays où le regard de +ce chroniqueur, guidé par ses sources romaines, n’avait pas pénétré. Si +Grégoire nous apprend que les Francs avaient dans l’origine des ducs à +leur tête, il ne dit pas d’inexactitude au sens de Frédégaire, il ignore +seulement qu’avant d’être épuisés par les guerres et réduits de moitié +par la sécession des races, ils avaient eu des rois qu’il n’a pas +connus. Voilà comment Frédégaire soude son récit à celui de Grégoire. La +soudure ne manque pas d’une certaine habileté, mais il est important de +bien la marquer ici, pour qu’on ne se trompe pas sur ce qui revient à la +fiction troyenne et ce qui appartient au récit de Grégoire. + +Le héros éponyme Francio n’appartient pas davantage au noyau primitif de +la fiction troyenne, puisque, comme nous l’avons vu, il avait été +imaginé pour rendre compte du nom des Francs à une époque où la légende +de la filiation troyenne n’existait pas encore. Il n’a pas été créé avec +la légende ni pour elle; il existait en dehors d’elle, avant elle, et +c’est elle qui est allée le reprendre pour l’englober, parce qu’il +fallait bien, si elle voulait rattacher les Francs aux Troyens, qu’elle +y rattachât aussi leur héros éponyme. Aussi voit-on que, dans le récit +de Frédégaire, Francio n’est pas donné comme un Troyen, ce qu’il sera +plus tard; c’est un personnage que les Francs mettent à leur tête après +qu’ils sont déjà sortis de Troie depuis longtemps, et que rien ne +rattache au sang de Priam[735]. La fiction de l’origine troyenne est +donc, à ses débuts, la fiction la plus pauvre du monde. Il ne s’y +déploie aucun effort d’imagination, il ne s’y rencontre aucune trace de +vitalité. Ce n’est pas une légende, c’est une conjecture. Elle peut se +réduire tout entière à ces termes: «Les Francs descendent des Troyens.» +Voilà tout. Encore est-ce la conjecture d’un homme prodigieusement +ignorant, qui brouille de la manière la plus barbare les notions les +plus élémentaires, et qui, avec une naïveté vraiment comique, se croit +obligé de corriger ce qu’il prend pour des erreurs de sa source. Je +remarquerai, en outre, que son langage ne laisse pas de doute sur sa +nationalité. Il est de race franque, à preuve l’arbre généalogique par +lequel il rattache les Francs non seulement aux Troyens, mais aux +Macédoniens et à Alexandre d’une part, aux Turcs de l’autre; à preuve +encore l’étonnante emphase avec laquelle il se plaît à noter, à diverses +reprises, que les Francs n’ont jamais été domptés par personne. Pour +retrouver un accent patriotique aussi fier, il faut lire le _Grand +prologue_ de la Loi salique: toute la littérature mérovingienne ne +contient pas une autre page qui rende le même son[736]. + + [735] Je tiens à bien préciser ceci en opposition avec Roth qui écrit: + «Nicht gleichgültig ist es dass diese Namen (Francus Francio Franco) + überall nur im Zusammenhang mit einer Trojasage gefunden werden.» o. + c. p. 40. Lui-même se contredit en prétendant retrouver un Francus + dans la table ethnique du VIe siècle; mais cette autre erreur a été + rectifiée à suffisance par Zarncke, p. 268, n. 6. + + [736] Attamen semper alterius dicione negantes... Post haec nulla gens + usque in praesentem diem Francos potuit superare, qui tamen eos suae + dicione potuisset subjugare. Ad ipsum instar et Macedonis, qui ex + eadem generatione fuerunt, quamvis gravia tolle fuissent ad trites + tamen semper liberi ab externa dominatione vivere conati sunt... + Franci hujus aeteneris gressum cum uxores et liberes agebant, nec + erat gens qui eis in proelium posset resistere. Fredeg. II, 6. Cf. + ci-dessus p. 121. + +Mais où Frédégaire I, qui écrit vers 613, a-t-il trouvé l’histoire de +l’origine troyenne des Francs? En est-il l’inventeur, ou existait-elle +déjà avant lui? A cette question, les ingénieuses recherches de Heeger +nous mettent à même de faire une réponse satisfaisante[737]. L’écrivain +de 613 a inventé la légende de l’origine franco-troyenne, non d’une +manière consciente et dans l’intention de tromper, mais, si je puis +ainsi parler, fatalement, par suite de son énorme ignorance et parce +qu’il s’est figuré la trouver dans sa source. Voici comment. Cette +source est double. D’un côté, c’est la chronique de saint Jérôme; de +l’autre, c’est un résumé partiel de cette même chronique, fait on ne +sait quand ni à quelle intention, et dont l’auteur paraît avoir lu +encore d’autres écrits[738]. C’est ce résumé que Frédégaire I avait en +vue quand il écrivit dans son saint Jérôme: _Postea per historiarum +libros scriptum est qualiter_, etc.[739]. En effet, le renseignement +qu’il dit emprunter à ces _historiarum libri_ figure précisément dans ce +résumé, comme on va le voir à l’instant. Voici donc ce que cet écrit, +utilisé par Frédégaire I en même temps que la chronique de saint Jérôme, +disait à l’endroit où il arrivait à l’histoire de la destruction de +Troie: _Primus rex Latinorum tunc in ipso tempore surrexit, eo quod a +Troja fugaciter exierant, et ex ipso genere et Frigas: fuerunt nisi per +ipsa captivitate Trojae et inundatione Assiriorum et eorum persecutione, +in duas partes egressi et ipsa civitate et regione. Unum exinde regnum +Latinorum ereguntur et alium Frigorum... Aeneas et Frigas fertur germani +fuissent._ + + [737] Heeger o. c. p. 18-23. + + [738] Frédégaire I a fondu ce résumé partiel de saint Jérôme avec le + sien (Fredeg. I, 8), sans s’apercevoir que de la sorte il y avait + une partie de la chronique de saint Jérôme qui était résumée deux + fois: c’est cette circonstance qui a mis Heeger sur la voie de sa + découverte. + + [739] Heeger, p. 24, suppose, non sans vraisemblance, que ce résumé + contenait des extraits d’Idatius, d’Orose, etc., et portait le titre + de _Historiarum libri_. Ainsi s’expliquerait la citation de + Frédégaire II. + +C’est ce court paragraphe qui a été le point de départ des +interprétations aventureuses de Frédégaire I. Dans ces _Frigi_ de sa +source, il a voulu voir les _Franci_, et de là toute la légende. Le +_Primus rex_ est devenu _Priamus_, Friga est devenu le chef des Francs. +Les autres assimilations résultent d’autres bévues volontaires ou +involontaires; il nous suffira de noter celle-ci, qui contient en germe +toute la fiction. C’est donc, comme cela est si souvent arrivé dans +l’historiographie, la bévue et non la fraude, l’interprétation erronée +et non l’invention voulue qui est l’origine de la fiction +franco-troyenne. On comprend qu’une fois créée, celle-ci se développa et +s’enrichit. On lui trouva partout des points d’attache et des +confirmations inattendues. Les plus fallacieuses ressemblances de mots, +les analogies les plus lointaines suffisaient à des esprits dominés par +l’imagination, et dans lesquels la critique sommeillait encore. Je n’ai +pas pris pour tâche de retracer ici le tableau de ce long et curieux +développement de la légende, je me suis borné à en exposer l’origine, et +je n’ajouterai plus que ce qui s’y rattache directement: je veux parler +des additions de Frédégaire II. + +Frédégaire II, qui reproduit en résumé, au livre III, la légende exposée +plus au long par Frédégaire I, le fait avec quelques inexactitudes dont +nous n’avons pas à nous occuper ici, et une addition qui mérite de nous +retenir un instant. Après avoir raconté l’arrivée des Francs sur les +bords du Rhin, il ajoute: _Nec procul a Reno civitatem ad instar Trogiae +nominis aedificare conati sunt. Ce tum quidem sed imperfectum opus +remansit_[740]. Voici l’explication de ces lignes énigmatiques: + + [740] Fredeg. III, 2. + +Non loin des bords du Rhin se dressaient, à l’époque de Frédégaire, les +ruines d’une ville romaine qui avait porté pendant l’empire le nom de +_Colonia Trajana_, et que la population continuait de nommer, par +abréviation, _Trajana_, ou, selon la prononciation locale, _Trojana_. Un +pareil nom était suggestif: _Trojana_ ne pouvait être autre chose qu’une +colonie de _Troja_. Aussi, pendant le moyen âge tout entier, la ville de +Xanten, née à proximité de la _Trojana_ romaine, fut-elle désignée par +les chroniqueurs sous le nom de Petite-Troie (Troja Minor, Klein +Trojen)[741]. Or, il faut remarquer que cette localité, située au cœur +du pays des Francs Ripuaires, a été l’un de leurs principaux centres +poétiques: c’est là notamment que leurs chants nationaux placent la +patrie de Sigfried, qui était fils d’un roi de Xanten[742]. Xanten était +donc, tout au moins, la capitale légendaire de ce peuple dès le moment +où se forma la tradition de Sigfried, et en conséquence, ses fondateurs +étaient les chefs du peuple franc. D’autre part, si Frédégaire nous +apprend que la ville commencée ne fut pas achevée, cela veut simplement +dire, en transposant ces paroles en langage critique, que les ruines des +monuments anciens font souvent aux peuples primitifs l’effet de +constructions interrompues. Ce n’est pas une tradition que Frédégaire +nous communique, il se borne à émettre une conjecture étiologique déjà +ancienne au moment où il écrivait. + + [741] V. les témoignages recueillis par Braun, _Die Trojaner am + Rheine_, Bonn 1856. Le plus ancien est celui d’un diplôme de Henri + III, daté du 7 septembre 1047: _Trojae quod et Sanctum dicitur._ + Puis celui du _Annolied_: + + Franko gesaz mit den sini + Vili verre nidir bi Rini + Da worhtin si dü mit vrowedin eini lüzzele Troie + Den bach hizin si Sante + Nach demi wazzer in iri lante. + + Pendant le même siècle, Otton de Frisingue écrit dans sa _Chronique_ + III, 45, en parlant des martyrs de la légion thébéenne: _Victorem + etiam cum 360 in urbe Troia, quae nunc Xantis dicitur interemerunt._ + + On remarquera que l’_Annolied_ trouve un nouveau lien étymologique + entre les deux localités: Xanten (dont le nom est proprement _ad + Sanctos_, à cause des reliques des martyrs thébéens qu’on y gardait + dans l’église dédiée à l’un d’eux, saint Victor) devrait son nom à + son ruisseau, qui aurait été baptisé lui-même en souvenir du fleuve + Xanthos de Troie. Cette légende a été amplifiée à plusieurs reprises + au moyen âge. + + [742] Cette tradition a été consacrée par le poème des Nibelungen av. + II: + + Do wuohs in Niderlanden eins edelen Küniges kint + Des vater der hiez Sigemund sîn muoter Sigelint + In einer rîchen bürge wîten wol bekant + Nidene bî dem Rîne, diu was ze Santen genant. + +Ainsi, pour me résumer, la légende de l’origine troyenne des Francs a +été suggérée au commencement du VIIe siècle, à un Ripuaire peu cultivé, +par de simples analogies de noms. Elle ne lui coûta pas de grands frais +d’imagination[743]. Il n’eut pas même besoin d’inventer le nom du +fondateur de la ville, le héros éponyme des Francs étant déjà connu +depuis une ou deux générations[744]. Bien que tout semblât lui +conseiller de faire de ce personnage un fils de Priam, il ne paraît pas +même y avoir pensé, et c’est après lui que les légendaires ont pourvu à +la nécessité de rattacher la généalogie de Francio à celle des +souverains de Troie. Rien, on le voit, de moins épique, rien de moins +populaire que cette aride et incolore fiction. + + [743] Selon Heeger, il n’en serait pas ainsi: Frédégaire II devrait + absolument tout ce qu’il sait sur la tradition franco-troyenne à + Frédégaire I, et, par conséquent, la phrase qu’il ajoute ne pourrait + avoir son origine que dans Frédégaire I mal compris. Mais la manière + dont Heeger cherche à prouver cette affirmation p. 15 et 16 ne me + satisfait nullement, et l’objection qu’il fait p. 16 à + l’identification de Xanten avec Troja dès le VIIe siècle est + oiseuse: «Xanten wird erst spaeter mit der Trojanersage in + Verbindung gebracht» p. 16. C’est justement ce qu’il s’agirait de + démontrer. + + [744] Heeger a donc tort d’écrire p. 18: «_Der Namen Francio bildete + sich Fred. I selbst um davon den Namen Franci abzuleiten._» Francio + (Francus) est, comme nous l’avons vu, l’éponyme des Francs depuis le + VIe siècle au moins. + +Cette date assignée à l’origine de la légende ne permet pas de supposer +que Grégoire de Tours en ait déjà eu connaissance. Je sais bien que +beaucoup sont d’un avis contraire et les termes de Grégoire, avec +lesquels on voit ceux de Frédégaire s’accorder en somme, laissent +supposer, d’après eux, que l’évêque de Tours a connu la légende, mais +qu’il s’en est défié[745]. + + [745] C’est notamment l’opinion de Roth p. 40, de Loebell, _Gregor von + Tours und seine Zeit_, et de Giesebrecht dans sa traduction de Grég. + de Tours II, p. 265 et suiv. Elle est combattue par Lüthgen p. 12 et + par Heeger p. 9. + +J’ai moi-même, à plusieurs reprises, indiqué les scrupules de l’esprit +critique chez Grégoire; j’ai montré que son procédé ordinaire, lorsqu’il +rencontre une légende qui lui inspire des doutes, c’est de la passer +sous silence, ou de n’en garder que les éléments vraisemblables. Je ne +serais donc pas éloigné d’admettre qu’ici encore il applique le même +procédé, si je pouvais me persuader que cela résulte de son texte. Mais +comment un homme qui s’est donné tant de mal pour trouver les rois des +Francs, et qui avoue avec chagrin qu’il n’a rencontré que des ducs, +aurait-il omis de signaler tout au moins, fût-ce même pour contester +leur existence, ces rois francs d’origine troyenne? Je ne veux pas +insister: ce point est assez obscur pour qu’un autre avis puisse se +défendre avec succès, et j’avoue même que la mention de _Pannonia_ dans +le texte de Grégoire semble une allusion à la fiction troyenne qui fait, +elle aussi, venir les Francs par le chemin du Danube sur le Rhin. Dans +cette hypothèse, il faudrait reculer l’origine de la légende troyenne +jusqu’au milieu du VIe siècle au moins. A quelque parti qu’on s’arrête, +il n’en résultera aucune modification dans les conclusions formulées +ci-dessus. + +Telle est la forme primitive de la légende franco-troyenne. Elle se +ramène originairement à la supposition pure et simple que les Francs +sont des Troyens; ce que Frédégaire y ajoute est pure fiction, qui ne +parvint jamais à la popularité. Tout ce qu’on savait et qu’on se disait +chez les Francs, c’est qu’on avait pour ancêtres les rois de Troie. Sur +cette base imaginaire on voit s’appuyer deux autres versions qui, tout +en étant postérieures à celle de Frédégaire, sont indépendantes d’elle. +La première est celle du _Liber Historiae_; la seconde se ramifie en +trois rédactions différentes que nous rencontrons, l’une dans le +pseudo-Ethicus, l’autre dans un résumé du pseudo-Darès interpolé dans +quelques manuscrits de Frédégaire, la troisième dans un _Origo +Francorum_ faisant partie d’une compilation du XIIe siècle. + +La version du _Liber Historiae_ date, comme on sait, du premier tiers du +VIIIe siècle. Je dis qu’elle est indépendante de Frédégaire, parce qu’il +est universellement admis que l’auteur du _Liber Historiae_ n’a pas +connu cet auteur[746]. Elle a cela de particulier qu’elle contient, en +réalité, deux traditions parfaitement distinctes. La première de ces +traditions, c’est la légende franco-troyenne dans une rédaction +originale, qui donne les deux noms de Troie (_Troja_, _Illium_), où Énée +apparaît comme roi des Francs, où Anténor est donné comme compagnon de +Priam dans sa fuite au Palus Meotides, et que termine le récit de la +fondation de la ville de _Sicambria_ par les Francs en Pannonie, près +des rives du Palus Meotides (_sic_). La seconde, c’est une légende qui +développe le mot de saint Isidore de Séville: _Alii eos_ (sc. Francos) +_a feritate morum existimant_. + + [746] G. Kurth, _Étude critique sur le Gesta Reg. Franc._ Le seul + Rajna p. 74, n. se demande s’il est impossible que l’auteur du + _Liber Historiae_ ait connu l’_Historia Epitomata_, et n’ose se + prononcer. + +D’après cette légende, qui apparaît ici pour la première fois, les +Alains révoltés contre l’empereur Valentinien se sont réfugiés dans le +_Palus Meotides_. L’empereur ayant concédé la remise de dix ans de +tribut à qui voudrait les en expulser, les Troyens de Priam s’en +chargent et s’acquittent de la tâche. Alors Valentinien les appela, en +langue attique, Francs, c’est-à-dire sauvages, par allusion à la dureté +et à la fierté de leurs cœurs. Mais, les dix ans passés, les Francs ne +voulurent pas se remettre à payer tribut, et ils tuèrent le duc +Primarius envoyé pour le leur réclamer. Une seconde armée, plus +nombreuse, commandée par Aristarque, eut raison de leur résistance. +Priam fut tué, et son peuple, fuyant Sicambria, vint s’établir sur les +bords du Rhin sous Marcomir, fils de Priam, et de Sunno, fils d’Anténor. +Après la mort de Sunno, Marcomir leur donna le conseil d’élire un roi: +ils s’y conformèrent et choisirent Faramond. + +L’auteur du _Liber Historiae_ a fondu assez ingénieusement ces deux +récits en un seul. Pour cela, il lui a suffi d’écarter le héros éponyme +Francio, à qui la seconde légende enlevait toute raison d’être. Preuve +de plus, soit dit en passant, que Francio ne faisait pas partie de la +forme primitive de la légende franco-troyenne, autrement le _Liber +Historiae_ l’aurait conservé, et aurait écarté l’interprétation _Franci +a feritate_. Je n’ai pas l’intention d’entrer dans l’examen du détail de +chacune de ces deux légendes, cela m’entraînerait trop loin de mon +sujet, qui est de prouver leur origine non populaire; je m’en tiendrai +donc à ces quelques indications, qui suffisent, je crois, pour la +démonstration de ma thèse. On remarquera surtout la peine qu’a prise +notre auteur, comme déjà Frédégaire avant lui, pour raccorder son récit +à celui de Grégoire: pour cela, il a fait de Marcomir et de Sunno les +fils de Priam et d’Anténor, sans s’apercevoir, dirait-on, de l’écart +prodigieux d’une douzaine de siècles au moins qui sépare ces personnages +les uns des autres. + +L’autre version est, comme je l’ai dit, en trois rédactions. La première +fait partie de la _Cosmographia_ du pseudo-Ethicus, compilation du VIIe +ou du VIIIe siècle, que plusieurs ont eu la naïveté de prendre pour une +œuvre ancienne qui aurait été traduite par saint Jérôme, et qui serait +la vraie source à laquelle fait allusion Frédégaire II[747]. Il est tout +au contraire établi que le pseudo-Ethicus, qui cite saint Avitus de +Vienne et qui a beaucoup mis à contribution les _Étymologies_ de saint +Isidore de Séville, est un produit de l’érudition mérovingienne, et de +valeur fort médiocre[748]. Un simple coup d’œil sur la légende qu’il +raconte suffit, dans tous les cas, pour faire reconnaître la modernité +de celle-ci comme on va le voir tout à l’heure. Une deuxième rédaction +de cette même légende se trouve dans un pseudo-Darès qu’un copiste de +Frédégaire a insérée dans la chronique de celui-ci, et qui est +reproduite par plusieurs des manuscrits de cet auteur[749]. Ce +pseudo-Darès, différent du pseudo-Darès que nous possédions déjà, +présente une forte ressemblance avec le pseudo-Ethicus dont il a été +question; nous n’avons d’ailleurs aucun intérêt à constater ici le +caractère spécial de leur rapport, et il suffira de noter que, malgré +quelques divergences de détail, leur récit est le même. J’en dirai +autant de la troisième rédaction contenue dans une compilation juridique +du XIIe siècle: elle présente, avec ses variantes propres, le même fond +légendaire que les deux précédentes. + + [747] Par exemple H. Wuttke dans son édition de la _Cosmographia_, et + K. Pertz, _De Cosmographia Ethici Libri_ III, p. 142 et suiv. + + [748] V. sur cette question Teuffel, _Geschichte der roemischen + Literatur_, 4e édit., p. 1194, et les autorités qu’il cite. Teuffel + se trompe seulement sur un point, à savoir lorsqu’il prétend que le + saint Jérôme dont parle Frédégaire II serait ce pseudo-Ethicus; il + se trompe surtout en attribuant cette opinion à Lüthgen, qui l’a au + contraire victorieusement réfutée. + + [749] Ce texte a été publié pour la première fois par G. Paris, + _Romania_ III (1874), p. 129-144, puis d’après un plus grand nombre + de manuscrits par Krusch, _Script. Rer. Merov._ II, p. 194-200. Il + faut lire sur ce texte les observations de ces deux savants. + +La légende qui est à la base de ces trois rédactions a été évidemment +imaginée pour rendre compte de deux termes de la langue politique des +Francs, à savoir _Francus_ et _Vassus_. Francus et Vassus, d’après elle, +sont deux princes troyens descendants de Priam, qui, après une série +d’aventures diversement racontées dans nos trois rédactions, viennent +fonder la ville de Sicambria, qui est la capitale des Francs. Cette +légende, dont j’omets les détails extravagants, date d’une époque où les +deux termes _Francus_ et _Vassus_ s’opposaient l’un à l’autre comme les +désignations des deux principales catégories d’hommes libres du +royaume[750]; elle ne peut donc pas être antérieure au VIIe siècle, et +elle ne remonte probablement pas beaucoup plus haut que le VIIIe. Elle +introduit d’ailleurs dans l’histoire légendaire des Francs un élément +nouveau, qu’on y verra souvent figurer par la suite. + + [750] Francus a signifié, jusqu’à Clovis, un barbare appartenant au + peuple des Francs. A partir de Clovis, tout en conservant ce sens + primitif, il s’est enrichi d’un autre plus large, désignant tout + homme libre faisant partie du royaume mérovingien. Vers le VIIIe + siècle, se greffant sur ce second sens, apparaît le troisième qui + signifie simplement _homme libre_. Vassus, d’autre part, est un + terme d’origine celtique qui a signifié primitivement esclave, et + qui, dans le royaume franc, a été employé vers le VIIIe siècle pour + désigner l’homme libre dans ses relations avec celui dont il + dépendait. + + Il est manifeste que dans notre légende ces deux termes sont + employés l’un et l’autre dans leur sens le plus récent, et épuisent + à eux deux toute la classe libre du royaume franc. La légende n’est + donc pas antérieure à l’époque où est né ce sens dérivé. + +Tous les chroniqueurs du moyen âge qui ont rapporté la légende +franco-troyenne se sont bornés à reproduire l’une ou l’autre de ces +versions, parfois plusieurs à la fois, en cherchant, comme l’a déjà fait +le _Liber Historiae_, à les combiner entre elles. Il ne serait pas sans +intérêt de les passer en revue pour se rendre compte de l’étonnante +vitalité qu’a eue la légende inventée par un barbare ignorant du VIIe +siècle. On verrait la ténacité avec laquelle, à la manière d’un lierre, +elle a enfoncé ses tendons dans toutes les fissures de l’histoire pour +s’y faire de nouvelles attaches. Mais ce travail appartient à un autre +ordre de recherches. + + + + +II + +Les généalogies des rois mérovingiens. + + +§ 1. + +Il a existé de bonne heure des généalogies des rois mérovingiens. La +plus ancienne que je connaisse est celle que Pertz a trouvée dans le +manuscrit 732 de la bibliothèque de Saint-Gall (IX-Xe siècle) et qu’il a +publiée dans le tome II des _Monumenta_[751]. Elle présente deux +caractères d’antiquité: 1º elle s’arrête à Dagobert I, ce qui ferait +croire qu’elle a été composée de son temps; 2º elle s’appuie sur +Grégoire de Tours et non sur le _Liber Historiae_, d’où il semble +résulter qu’elle est pour le moins antérieure à cet ouvrage. On voit +d’ailleurs qu’elle a été composée en Austrasie, puisqu’après avoir nommé +tous les rois francs jusqu’à Clotaire I, à partir de son fils Sigebert, +elle ne nomme plus que les successeurs de ce prince. La voici d’après +Pertz: + + [751] Pertz, _Script._ II, p. 307. + + +DE REGUM FRANCORUM. + +_Primus rex Francorum Chloio._ + +_Chloio genuit Glodobode._ + +_Ghlodobedus genuit Mereveo._ + +_Mereveus genuit Hilbricco._ + +_Hildebricus genuit Genniodo._ + +_Genniodus genuit Hilderico._ + +_Childericus genuit Chlodoveo._ + +_Chlodoveus genuit Theodorico Chlomiro Hildeberto Hlodoario._ + +_Chlodharius genuit Chariberto Ghundrammo Chilberico Sigiberto._ + +_Sigibertus genuit Hildeberto._ + +_Hildebertus genuit Theodoberto et Theoderico et ante Hilbericus genuit +Hlodhario._ + +_Hlodharius genuit Dagobertum._ + +Qu’est-ce que ces mystérieux personnages Chlodebaud, Chilpéric et +Genniod, que cette généalogie intercale, le premier entre Clodion et +Mérovée, les deux autres entre Mérovée et Childéric? Je ne les ai jamais +rencontrés, ni dans les sources, ni dans les traditions fabuleuses du +moyen âge. En attendant que de nouvelles recherches, peut-être destinées +à rester infructueuses, me permettent de parler plus catégoriquement à +leur sujet, je me borne à placer ici un point d’interrogation, et je +passe outre. + + +§ 2. + +Une seconde et une troisième généalogie des rois mérovingiens me sont +fournies par les manuscrits 4628A, 9654 et 4631 de la bibliothèque +nationale de Paris. Avant de les reproduire, je vais rapidement faire +connaître ces manuscrits. + +4628A est un manuscrit du Xe siècle décrit par Guérard et +Pardessus[752]. Il contient, en tête de la Loi Salique, un document +composé de plusieurs pièces dont je copie les titres. + + [752] V. Guérard dans _Notices et extraits des ms. de la bibliothèque + du Roi_, t. XIII, 2e partie, p. 62 et suiv., et Pardessus, _La Loi + Salique_ p. XVIII. + +I. _Incipiunt nomina regum qui super Francos regnaverunt._ + +C’est une généalogie des rois de Neustrie allant de Faramond jusqu’à +Pepin le Bref; on la trouvera ci-dessous. + +II. _Item de regibus Romanorum._ + +C’est 1º le catalogue semi-légendaire des rois de la Gaule jusqu’à +Syagrius; 2º la fameuse table ethnique des Francs; je les reproduis +également ci-dessous. + +III. _Item de regibus Francorum quomodo regnaverint._ + +C’est une autre généalogie des rois mérovingiens sur laquelle je +m’expliquerai tout à l’heure. + +IV. _Laus Francorum._ + +Sous ce titre est reproduit le grand prologue de la Loi Salique. + +V. _Incipit prologus legis salicae._ + +C’est le petit prologue de la même loi, précédant immédiatement le texte +de celle-ci. + +9654 est un manuscrit du Xe siècle contenant les textes I, III en +partie, IV et V, et à qui manque II. + +4631 est une copie du XVe siècle, sur papier, de 4628A, et en reproduit +les cinq textes en entier[753]. + + [753] En voir la description sommaire dans Pardessus, _Loi Salique_, + p. XXI. + +Je vais maintenant procéder à l’examen de ceux de ces textes qui +m’intéressent, à savoir de I, II et III. + +Le texte I de 4628A, reproduit dans 9654 et 4631, est, comme je l’ai +dit, une généalogie des rois de Neustrie[754]. Fait d’après le _Liber +Historiae_, et même d’après un manuscrit appartenant à la classe B de +Krusch[755], il suit fidèlement sa source, et là où il semble s’en +écarter, il y a lieu de croire à une erreur du copiste, qui aura sauté +une ligne: j’ai marqué par une série de points les deux passages où cela +paraît avoir été le cas. Si Chilpéric II ne figure pas sur sa liste, +c’est évidemment une omission voulue: ce roi était considéré comme un +intrus par le _Liber Historiae_, c. 52, et notre auteur s’est conformé à +ce point de vue. Il paraît d’ailleurs avoir l’esprit assez juste; c’est +ainsi qu’il a reconnu l’identité étymologique des noms de Clodio et de +Clodovechus, puisqu’il les emploie l’un pour l’autre, et qu’il ne se +laisse pas induire en erreur, par le langage ambigu du _Liber_, sur le +lien qui unit Mérovée à Clodion. Il n’est d’ailleurs pas exempt +d’erreurs chronologiques. On a vu plus haut qu’il donne 34 ans de règne +à Dagobert I, qui n’en eut en réalité que 16 (v. Fredeg. IV, 79), mais +en cela il s’est borné à suivre sa source. Il donne 18 ans de règne à +Clotaire III, qui n’en a régné que 14. Enfin, il fait de Childéric III +le fils de Thierry IV, alors que selon l’opinion commune, il est fils de +Chilpéric II: mais qui peut répondre qu’il n’a pas plus raison ici que +ceux qu’il contredit? + + [754] Il a été publié par Duchesne I, p. 793 et d’après lui par + Bouquet II, p. 695, et par Guérard (o. c. p. 63) qui la croit à tort + inédite. + + [755] Ainsi, par exemple, avec B il donne 34 ans de règne à Dagobert, + tandis que, d’après les manuscrits de la classe A, ce roi en aurait + régné 44. Avec A il donne 23 ans de règne à Chilpéric, mais + seulement dans une correction qui laisse supposer qu’avec B il lui + en donnait 24. + + +INCIPIUNT NOMINA REGUM QUI SUPER FRANCOS REGNAVERUNT[756]. + + [756] Dans l’indication des variantes, _B_ désigne le manuscrit 9654, + _C_ le manuscrit 4631, _Duch._ l’édition de Duchesne, et _Guér._, + celle de Guérard. + +_Primus rex Francorum Faramundus._ + +_Secundus Chlodovecus[757] filius ejus._ + + [757] Chludio A. Chlodovetus _C. et Guér._ + +_Tertius Merovius[758] filius Chlodoveci[759]._ + + [758] _Au-dessus de la ligne_: Als Meroveus _A et C._ als Merevius + _B._ + + [759] Merevei _Duch._ + +_Quartus Childericus filius Merevii et regnavit annis XXIII._ + +[En marge: Liber Historiae 19.] _Quintus Chlodoveus filius Childerici et +regnavit annis XXX et habuit_ =filios IIII id est=[760] Theodoricum +Chlodomirum Childebertum _et_ Chlotharium =qui= _regnum inter se +diviserunt_. + + [760] Hi sunt Theodericus Clodemirus Hildebertus Hlotharius _B. et + Duch._ + +_Sextus[761] Chlotharius filius Chlodoveii et regnavit annis LI._ + + [761] Sextus rex _Duch._ + +_Septimus rex Chilpericus regnum Chlotharii accepit._ + +_Mortuus est Chilpericus filius Chlotharii et regnavit annis +XXIII[762]._ + + [762] _Ex correctione A_. + +_Mortuus est Chlotharius filius Chilperici et regnavit annis XLV._ + +_Dagobertus filius Chlotharii mortuus est et regnavit annis XXXIIII._ + +_Chlotharius[763] filius Dagoberti._ + + [763] _Lisez_ Clodoveus. + +. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + +_Chlotharius[764] filius Chlodoveii regnavit annis XVIII._ + + [764] Regnavit annos IIII Theodoricus _B. et Duch. Ce passage a fort + souffert depuis_ Dagoberti. _B. et Duch. lisent:_ Chlotharius filius + Dagoberti regnavit annos IIII. Theodoricus filius Clodovei, _et le + reste comme dans A. La vraie succession est:_ Chlodovecus filius + Dagoberti. Chlotharius filius Clodovechi. Theodoricus filius + Clodovechi. Chlodovechus filius Theodorici, _etc._ + +_Chlodovecus filius Teoderici regnavit annis II._ + +_Childebertus filius[765] regnavit annis XVII._ + + [765] Theodorici _B. et G. et Duch._ ejus _C._ + +_Dagobertus filius Childeberti regnavit annis V[766]._ + + [766] VI _Duch._ + +. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + +_Teodericus genuit Childericum qui in Sithio monasterio constitutus +est._ + +_Pippinus regnavit annis XVI._ + + +§ 3. + +Je n’ai rien à dire du texte II, pour lequel je renvoie aux pages 87 et +96 du présent volume, et je me borne à le reproduire. + + +ITEM DE REGIBUS ROMANORUM. + +_Primus rex Romanorum Allanius[767] dictus est._ + + [767] Allanus _C_. + +_Allanius genuit Pabolum._ + +_Pabolus Egetium._ + +_Egetius genuit Egegium._ + +_Egegius genuit Siagrium per quem Romani regnum perdiderunt._ + +_Tres fuerunt qui dicti sunt primus Ermenius[768] secundus Ingo[769] +tertius Escio. Inde adcreverunt gentes XIII._ + + [768] Hermenius _C_. + +_Primus Ermenius genuit Gothos Walagothos Wandalos Gippedios et +Saxones._ + +_Ingo[769] genuit Burgundiones Thoringos Lungobardos Baouueros._ + + [769] Higo _C_. + +_Escio genuit Romanos Brittones Francos et Alamannos._ + + +§ 4. + +J’arrive à la dernière de mes généalogies mérovingiennes. On la trouve +dans les manuscrits 4628A, 9654 et 4631; de plus, elle a été éditée par +Duchesne[770], par Guérard et par Pertz. Seulement, il y a entre ces +divers textes une différence considérable. Celui de Duchesne ne va que +jusqu’aux fils de Chilpéric I, tandis qu’à partir de cet endroit dans +nos manuscrits, la généalogie se continue, devient même assez verbeuse +et emprunte les paroles du _Liber Historiae_, pour ne s’arrêter qu’à +Théodoric IV et à Childéric III. Il est bien manifeste, par la +différence du style, que cette dernière partie est une continuation +postérieure. + + [770] Bouquet II. p. 696. se borne à reproduire le texte de Duchesne, + pris, nous dit celui-ci, ex veteri manuscripto codice legis salicae. + + +ITEM DE REGIBUS FRANCORUM QUOMODO REGNAVERINT[771]. + + [771] _Tout le titre en marge dans A_. regnaverunt _C_. + +_Primus rex Francorum Faramundus dictus est._ + +_Faramundus genuit Chlenum et Chlodionem[772]._ + + [772] Cleno et Cludiono _B_. + +_Chlodius genuit Chlodebaudum._ + +_Chlodebaudus genuit Chlodericum._ + +_Chlodericus genuit Chlodoveum et Chlodmarum[773]._ + + [773] Childevio et Hlodmaro _B_. Clodomir est présenté ici comme le + frère et non comme le fils de Clovis, sans doute par suite d’une + bévue de l’auteur de la généalogie qui aura lu les deux noms sur une + même ligne. + +_Chlodoveus genuit Childebertum Teodericum et Chlotharium._ + +_Chlotharius genuit Guntharium Cherebertum Gunthrannum[774] Chrannum et +Sigebertum._ + + [774] Gunthranno, Hilprico, Chranno. _Duch._ + +_Sigebertus genuit Childebertum._ + +_Childebertus genuit Tetbertum Teodericum et Chilpericum._ + +_Chilpericus genuit Chlotharium[775]._ + + [775] Chlothario Flodrio _B. et Duch._ + +[En marge: Liber. Histor. 40.] _Chlotharius regnavit annis XLIII filius +Childerici et Fredegunde. Eo tempore_ Gondolandus major domus in aula +regis =habebatur=. + +[En marge: Ibid. B. 43. 42.] _Dagobertus filius Chlotharii regnavit +annis XXXXIIII, et_ monarchiam in totis tribus regnis accepit sagaciter. +=Eo tempore Erconaldus major domus erat.= + +[En marge: Ibid. 44. 43.] =Chlodoveus filius Dagoberti regnavit annis +XVI. Hunc= Franci super se =in regnum= statuunt. Accepitque uxorem de +genere Saxonum nomine Balthildem pulchram. + +[En marge: Ibid. 44. 45.] Franci vero Chlotharium =filium ejus= seniorem +=in totis= tribus =regnis= statuunt cum ipsa regina matre =sua= +regnaturum. Eo tempore defuncto Erconaldo majore domus Franci in +incertum vacillantes prefinito consilio Ebroinum hujus honoris +altitudine majorem domus in aula regis statuunt. + +In his diebus Chlotharius regnavit annis III[776]. + + [776] IIII _Lib. Histor._ 45. + +Teodericus frater ejus rex elevatus est Francorum. Eo tempore Franci +adversus Ebroinum insidiis preparatis super Teodericum consurgunt, +eumque regno deiciunt crinesque capitis amborum incidunt. Ebroinum +totunderunt[777] eumque Luxovio monasterio in Burgondiam[778] dirigunt. +In Austrum =legationem= mittentes propter Childericum una cum Wulfaldo +duce =ad se venire=. + + [777] _Sic ex correct. A_ totundunt _Lib. Histor. et C._ + + [778] _A. et C. mais A corrige en_ Burgundiam. + +Franci autem Leodetium filium Erconaldi =nobilem= majorem domus +=constituunt, et postea Ebroinus interficitur=. + +[En marge: Ibid. 47.] Franci vero consilio =accepto= Warratonem virum +inlustrem in locum ejus =concessione= regis majorem domus =in palatio= +constituunt. + +[En marge: Ibid. 48.] Erat =hisdem= temporibus memorato Waratoni filius +Gislemarus =et Bertherium in majorem domatum restituunt=. + +[En marge: Ibid. 48. 49.] Post hec Pippinus Theodericum regem =accipit. +Eo tempore quidam nomine= Drogo ducatum accepit a Campania[779]. Obiit +rex regnavit annis XVIII. + + [779] Cette phrase nous permet de juger de la manière dont l’auteur de + la généalogie a travaillé. Le _Liber Historiae_ avait écrit: Eratque + Pipino principe uxor nobilissima et sapientissima nomine Plectrudis. + Ex ipsa genuit filios duos: nomen majoris Drocus, nomen vero minoris + Grimoaldus. Drocus ducatum Campaniae accepit. L’auteur de la + généalogie, en quête seulement de noms, n’a lu que cette dernière + phrase et n’a pas même pris la peine de se convaincre, par la + lecture de la précédente, que son _quidam nomine Droco_ est en + réalité de Pepin. + +Flodoveus filius ejus puer regalem sedem suscepit nec multo =tempore= +regnavit annis II. + +Childebertus frater ejus =junior= inclitum in regnum =statuunt=[780]. + + [780] Cette fois, notre auteur distrait, copiant une phrase au passif, + la continue à l’actif sans s’en apercevoir. + +[En marge: Ibid. 50.] =Tunc= est Grimoaldus Pippini filius junior in +aula regis =constitutus=. Childebertus rex justus migravit ad Dominum +regnavit annis XVII. Sepultus est in Cauciaco regnavitque Dagobertus +filius ejus. + +[En marge: Ibid. 51.] =Eo tempore bone memorie Grimoaldus defunctus +est.= Teodoaldus vero =juvenis filius ejus= in aula regis. Eo tempore +Pippinus =et Febroaldus= mortuus est, habuitque principatum annis XXVII. + +In illis diebus Franci in Cocia silva =bella congesserunt=. Teodoaldus +per fugam lapsus ereptus est. + +[En marge: Ibid. 52.] Teodoaldo effugato Ragemfredum in principatum in +majorem =domatum elevaverunt=. Sequente[781] tempore Dagobertus rex +egrotans mortuus est. Regnavit annis V. + + [781] _Ex correct. A. et C._ + +[En marge: Ibid. 53.] Franci Memorum[782] quondam clericum cesariae +capitis recrescente eum in regno stabiliunt, atqi[783] Chilpericum +=nolebant=. Eo tempore denuo exercitum commoventes =ipse Chilpericus=... +Succedente igitur tempore iterum ipse Chilpericus cum Ragenfredo hostem +=movente Ragenfredus et Chilpericus rex fuga elapsus= Karlus persecutor +non repperit. Et Odo cum multis muneribus Chilpericum regem =Karlo= +reddit. Regnavit=que= annis V. + + [782] Le _Liber Historiae_ avait écrit: Franci nimirum Danielem + quondam clericum. Du _nimirum_, qui était vraisemblablement écrit + _nemerum_, notre auteur a fait _Memorum_. Il est probable que son + exemplaire du _Liber_ avait sauté _Danielem_. + + [783] Atque _Liber Histor._ 52 _et C._ + +Franci vero Teodericum Kala monasterio nutritum filium Dagoberti +junioris... + +_Teodericus genuit Childericum qui in Sithio[784] monasterio constitutus +est._ + + [784] Siduo _C._ + + + + +III + +Les noms poétiques des Francs. + + +Le nom qu’un peuple porte dans l’histoire n’est, d’ordinaire, qu’un des +nombreux vocables sous lesquels il a été désigné dans l’origine. Une +série de circonstances fortuites, presque toujours oubliées, ont fait +prévaloir ce nom sur les autres, qui, mis hors d’usage, se réfugient +dans la langue poétique, ou ne survivent que dans le parler de certaines +régions. Il n’est pas sans intérêt d’aller chercher dans les sous-sols +de l’histoire les traces de ces noms qui n’ont pas servi: ils ont +toujours quelque chose à nous apprendre. + +Remarquons d’abord la portée du nom de Franc. Nous n’en connaissons au +juste ni le sens ni la date exacte, et il est peu probable que nous +serons jamais plus savants. Nous voyons seulement que ce nom est la +désignation collective de tout un ensemble de peuples germaniques du +Bas-Rhin, et qu’à partir du milieu du IIIe siècle il se substitue +insensiblement, pour chacun de ces peuples, à son nom spécifique. +Saliens, Ripuaires, Sicambres, Bructères, Chamaves, Chattes, +Ampsivariens[785] et autres ne se font plus appeler que Francs. On sait +d’ailleurs que les Chamaves sont déjà signalés comme Francs sur la carte +de Peutinger. Franc est comme un titre d’honneur. Plus tard, quand +Clovis conquerra la Gaule, les Gallo-Romains revendiqueront à leur tour +ce nom illustre, qui finira par rayonner sur la Gaule et sur la +Germanie, en attendant qu’il devienne, dans le Levant, la désignation +commune de tous les Occidentaux. A côté de ce nom, les Francs en ont +porté plusieurs autres que nous allons examiner. + + [785] Le passage principal sur les diverses peuplades qualifiées de + franques au IVe siècle est celui de Sulpice Alexandre dans Greg. + Tur. II, 9. + + +§ 1. + +SICAMBRES + +Dans plusieurs sources, les Francs sont qualifiés de Sicambres. Cela +veut-il dire que ceux à qui est donné ce nom sont en effet des Sicambres +qui n’ont pas entièrement perdu leur vieux nom national? Il en +résulterait cette conclusion importante qu’on pourrait en quelque sorte +reconstituer le peuple des Sicambres au moyen de ses descendants, et +qu’il faudrait lui attribuer dans l’histoire des Francs un rôle tout à +fait hors ligne. Voyons ce qui en est. + +Le nom de Sicambre reparaît dans les passages suivants: + +Greg. Tur. II, 31. (Cf. _Lib. Hist._ 16) Paroles de saint Remy à Clovis: + +Mitis depone colla Sigamber[786]. + + [786] Je crois avoir montré _Rev. des Quest. hist._ oct 1888, p. + 403-415, que ces paroles sont empruntées à un _Vita Remigii_ écrit + dans la première moitié du VIe siècle. + +Fortunat, _Carm._ VI, 4, s’adressant au roi Charibert: + +Cum sis progenitus clara de gente Sigamber. + +_Vita Sigismundi Regis_ c. 2 (_Script. Rer. Merov._ II, p. 334): + +In ipsis temporibus Sicambrorum gens ilico convalescens. (Il s’agit des +Francs conquérants de la Gaule). + +_Vita sancti Arnulfi_ c. 16 (Ibid. III, p. 439). Il s’agit du jeune roi +Dagobert confié aux soins de saint Arnulf: + +Quem ille acceptum ita altissima et profunda erudivit sapientia, ut in +Secambrorum natione rex nullus illi similis fuisse narraretur. + +_Vita sancti Dagoberti_ c. 3 (Ibid. II, p. 513). Il est question du roi +Childebert III, frère de Dagobert III: + +Tali igitur protectore et gubernatore ac famosissimo rege viduata gens +Sicambriae. + +_Vita sancti Medardi_ (Bouquet III, p. 452). Le roi Clothaire I procède +à une translation du saint: + +Posthaec mitis Sicamber ulnas primus supponit[787]. + + [787] Ce passage contient une réminiscence manifeste de celui de Greg. + Tur. cité ci-dessus. + +_Vita sancti Columbani_ prol. (Mabill. _Acta Sanct._ II, p. 3): + +Quamquam me et per biennium Oceani per ora vehat et scabra lintris +adacta, has quoque scatens molles sectando vias madefecit saepe et lenta +palus Elnonis plantas ob venerabilis Amandi pontificis ferendum +suffragium, qui his constitutus in locis veteres Sicambrorum errores +evangelico mucrone coercet. + +_Vita sanctae Salabergae_ c. 9 (Id. II, p. 407): + +Morabatur denique iisdem temporibus in aula praedicti principis vir +quidam strenuus consiliis regiis gratus, et inter suos fama celeber +nomine Blandinus, qui cognomentum Baso acceperat, qui utpote et ipse ex +Sicambrorum prosapia spectabilis ortus est... + +Ibid. c. 17 (p. 410): + +Nam inter ceteras nobilium Sicambrorum feminas, Odila nobilitate et +ingenii natura boni pollens... + +Boboleni _Vita sancti Germani abbatis Grandivallensis primi_ c. 7 (Ib. +II, P. 491): + +Erat autem pater monasterii illius (_scil._ Luxovii) Waldebertus nomine +vir egregius ex genere Sicambrorum, et magnae conversionis vitae. + +Hariulfi _Chronic. Centul._ I, 1 (Bouquet III, p. 349): + +(Franci) primum regem traduntur habuisse Meroveum ob cujus potentia +facta et mirificos triumphos, intermisso Sicambrorum vocabulo, Merovingi +dicti sunt. + +Sygambros i. e. Francos. Sicambri gens Galliae i. e. Franci. Gloses +haut-allemandes du XIIe siècle à Horace, Carm. IV, 2, 36 et 14, 51 +(_Germania_ XVIII, p. 75). + +_Translatio sancti Eugenii ad monasterium Broniense_ c. 2 (_Anal. +Bolland._ III, p. 31): + +Diebus itaque incliti regis Karoli exstitit quidam nobilissimus +Sicamber, nomine Gerardus, qui in Francia parvipendens commoda, etc. + +Simon Keza, _Chronic. Hungarorum_ I, 23 (Dans W. Grimm, _Die deutsche +Heldensage_, p. 183): + +Erant tunc Sicambriae principes Germaniae multi regi Attilae ob metum +illius, coacta servitute allegati, inter quos Detricus de Verona +excellentiam habebat non ultimam. + +Ekkehard, _Waltharius_ (ed. Scheffel et Holder) v. 1435. Paroles de +Walther à Hagen le Franc: + +Cur tam prosilies admiror lusce Sicamber. + +A ces textes, il faut ajouter ceux qui parlent d’une ville de Sicambria +qui aurait été la capitale des Francs avant leur arrivée en Gaule, ou de +la Sicambrie comme étant le pays des Francs; ce sont: + +_Liber Historiae_ c. 1 (_Script. Rer. Merov._ II, p. 242): (Franci) +ingressi Meotidas paludes navigantes pervenerunt intra terminos +Pannoniarum juxta Meotidas paludes et coeperunt aedificare civitatem ob +memoriale eorum appellaveruntque eam Sicambriam. + +Id. c. 4 (ib. II, p. 244): + +Illi quoque egressi a Sicambria venerunt in extremis partibus Reni +fluminis in Germaniarum oppidis, etc. + +Aethici _Cosmographia_ ed. Wuttke, p. 77: + +Urbem construunt Sichambriam barbarica sua lingua nuncupant, idem gladio +et arcum more praedonum externorumque posita. + +Il suffit d’un coup d’œil rapide sur ces divers textes pour se +convaincre que tous, sans exception, prennent ici le mot de _Sicambre_ +comme un synonyme pur et simple de celui de _Franc_. Nulle part on ne +voit qu’il y soit question d’une espèce particulière de Francs qui +descendraient de la peuplade des Sicambres; partout, depuis Grégoire de +Tours jusqu’au moine Ekkehard, le nom garde son acception toute générale +et poétique. Cette acception poétique est particulièrement frappante +dans nos deux sources les plus anciennes, à savoir Grégoire de Tours et +Fortunat: on y voit _Sicambre_ employé à peu près dans le même sens que +barbare. Aucun de ces auteurs n’a pensé un seul instant à l’acception +ethnographique du mot, et il faut croire qu’elle était bien oubliée. + +Mais pourquoi ce nom poétique de Sicambre donné aux Francs par nos +sources mérovingiennes? Je pense que c’est une simple métonymie +d’origine classique. Pour les poètes du temps de l’Empire, en effet, les +Sicambres, avec lesquels les légions romaines avaient dû se mesurer +plusieurs fois, étaient les représentants de toute la Germanie, les +barbares par excellence. Tout Germain, dans ce sens, était un Sicambre, +à peu près comme, pour le Parisien d’aujourd’hui, tout Allemand est un +Prussien, et tout citoyen des États-Unis un Yankee. C’est ainsi que, dès +l’époque impériale, à côté des textes dans lesquels _Sicambri_ garde sa +valeur ethnique, il y en a d’autres où il n’a plus plus qu’une valeur +poétique et désigne d’une manière générale tous les Germains. + +C’est ce dernier sens du mot qui finit par rester le seul, et qui se +transmit aux écrivains mérovingiens. Le mot de _Sicambre_ n’est plus +pour eux qu’une formule sonore et poétique pour désigner tous les +barbares francs; il n’évoque pas une seule fois, dans leur esprit, le +souvenir de la peuplade qui a valu à ce nom sa célébrité. + + +§ 2. + +MÉROVINGIENS + +Les Francs ont été appelés aussi, pendant le haut moyen âge, les +Mérovingiens, tout comme les princes de leur dynastie. (V. ci-dessus p. +155, n. [235] les textes de Hariulf, de Roricon et du Beowulf, auxquels +il faut joindre ceux, moins explicites il est vrai, de la _Lex +Bajuvariorum_ et du _Miracula Agili_. Je reproduis également celui de +Hincmar, _Vita Remigii_ dans Bouquet III, p. 273: Plurimis temporibus +degerunt sub Clodione et Meroveo rege utili, a cujus celeberrimo nomine +Franci vocati sunt Merovingi.) Ce nom n’a rien qui doive étonner. La +désinence _ing_ servait dans les langues germaniques à désigner non +seulement le fils de quelqu’un, mais en général quiconque dépendait de +lui et vivait sous son autorité. Pour un chef barbare, il n’y avait +aucune différence entre ses enfants et ses hommes; tous lui +appartenaient. De même, pour le vieux Romain, le mot de _puer_ désignait +à la fois son fils et son esclave, et sa _familia_ comprenait tout ce +qui dépendait de lui, peu importe à quel titre. On peut dire que tous +les peuples germaniques dont le nom se termine en _ingi_ le doivent à +quelque héros national, historique ou non, dont ils se sont proclamés +ainsi les fidèles. La plupart toutefois sont aujourd’hui indéchiffrables +parce que leur origine remonte dans la nuit des temps; ceux qui sont de +formation plus récente nous permettent de comprendre les autres. C’est +ainsi que les Francs appelaient _Gundobadingi_ les Burgondes à cause de +leur roi Gundobad; c’est ainsi que plus tard, au IXe siècle, quand les +fils de Louis le Débonnaire se partagèrent l’Empire, les peuples de +langue allemande appelèrent les sujets de Lothaire _Lotharingen_ (d’où +Lothringen par contraction) et ceux de Charles _Kerlingen_. Bien plus, +les pays habités par ces deux peuples prirent le même nom, et si la +France ne l’a pas gardé, en revanche la Lorraine est encore aujourd’hui +le pays du peuple de Lothaire[788]. + + [788] Remarquez que le mot _Lotharingia_ vient directement du + germanique Lotharingi et signifie le pays habité par le peuple de + Lothaire, et qu’il ne dérive nullement d’un _Lotharii regnum_ qui + n’a rien formé du tout. Les écrivains français disaient en latin + _Lotharia_ pour le pays et _Lotharienses_ pour ses habitants. + +Cet usage a été universel: dans la vie privée également il s’est fait +sentir, et toutes les localités dont le nom se termine en _ingen_ +(_ange_ en Lorraine française) en rendent témoignage. Ces noms en effet +désignent les domaines des personnages dont le nom forme le radical de +ces vocables géographiques. Toute l’Allemagne est jonchée, si je puis +ainsi parler, de désignations qui rappellent, par la manière dont elles +sont formées, l’époque où tout le peuple franc s’appelait les +Mérovingiens. Merovicus itaque iste, écrit le vieux Roricon, a quo +Franci et prius Merovinci vocati sunt, propter utilitatem videlicet et +prudentiam illius, in tantam venerationem apud Francos est habitus, _ut +quasi communis pater ab omnibus coleretur_ (Bouquet III, p. 4). Il était +écrit que les Francs ne garderaient pas ce nom, non plus que celui de +Karolingiens (Kerlingen) qu’ils ont porté au IXe siècle, et qui, lui +aussi, n’a pu tenir devant l’illustre appellation de Francs. + + +§ 3. + +HUGAS + +J’ai réuni ci-dessus, p. 338, les témoignages attestant que les barbares +du Nord donnaient aux Francs le nom de Hugas. Ce nom a été répandu à la +fois chez les Saxons du continent et chez ceux de l’île, ainsi que chez +les Scandinaves, et il a été employé du VIe au XIe siècle. Quelle en est +l’origine? En parcourant la carte de l’empire franc, je trouve, aux +confins de la Saxe et de la Frise, une contrée qui porte le nom de +_Hugmerki_, nom qui signifie _la marche des Hugues_. Cette contrée est +située précisément dans ces basses régions que visitaient volontiers les +pirates scandinaves, et pas loin du champ de bataille où Chochilaïc, le +roi des Danois, périt sous les coups des Hugas. Il est donc fort +probable que ce Hugmerki nous présente l’ancien nom des Hugas localisé, +comme il arrive, dans la partie de leur pays qui a été la plus +rapprochée des voisins étrangers. Il y a même lieu de se demander si +l’on ne peut découvrir l’étymologie de ce nom de Hugas. Il ne provient +certes pas, comme le croit l’auteur des _Annales de Quedlinburg_, qui +pense peut-être à Hugues le Grand et à Hugues Capet, d’un duc Hugo qui +aurait donné son nom à tout le peuple: cette induction philologique est +écartée par le simple fait que quatre ou cinq siècles auparavant, le nom +existait déjà dans la poésie anglo-saxonne. Ne dériverait-il pas du nom +d’une peuplade de ce pays qui aurait été ensuite, par extension et selon +l’usage, appliqué à tout le peuple franc? Et, dans ce cas, y aurait-il +témérité à retrouver, avec quelques chercheurs néerlandais, sous ce nom +mystérieux les Chauci de Tacite[789], ce peuple ami de la paix et de la +justice dont l’historien latin nous trace un tableau presque poétique? +Ce nom, refoulé à l’extrémité occidentale du pays autrefois habité par +les Chauques, et resté connu des Saxons, aurait fini par désigner toutes +les populations qui vivaient en arrière d’elles au sud et à l’ouest. + + [789] Van den Bergh, _De Verdeeling van Nederland in het Romeinsche + Tydvak_ (Nijhoff _Bijdragen_ 1re série t. X (1856). p. 7); Winkler, + _Oud Nederland_ p. 48. Menso Alting, _Descriptio agri Batavi et + Frisii_, supposait à tort _Hugonis marchia_. + + + + +IV + +Le baptême de Clovis. + + +Plus d’un lecteur aura été étonné de ne pas trouver dans ce livre une +étude sur le baptême de Clovis, qu’on a si souvent présenté comme +l’épisode de sa vie le plus fertile en légendes et le plus chanté par la +poésie populaire (Voir encore ce qu’en dit M. G. Paris, _La Littérature +française au moyen âge_ p. 25: «Cette épopée a pour point de départ et +eut pour premier sujet le baptême de Clovis etc.»). Je crois au +contraire avoir établi que cet épisode est emprunté par Grégoire de +Tours à un _Vita Remigii_ très ancien, et qu’il y en a peu de plus +historiques dans tout le règne de Clovis (_Les sources de l’histoire de +Clovis dans Grégoire de Tours_ dans _Rev. des Quest. histor._ oct. +1888). Les formules poétiques avec lesquelles Grégoire de Tours raconte +l’histoire paraissent empruntées elles-mêmes à ce _Vita_, écrit, comme +tant de documents de l’époque de la décadence, en cette prose qui +affectait volontiers le langage de la poésie (_sic infit ore facundo_, +_mitis depone colla Sicamber_, etc.). + + + + +TABLE DES NOMS[790] + + [790] Dans cette table ne sont pas repris les noms qui figurent dans + les notes au bas des pages et dans les appendices. + + +A. + + Achilette (chemin de la reine), 425. + Achille, 164, 335, 478. + Adalbéron de Reims, 503. + Adalgisile (Adalgise), duc franc, 465, 466. + Adaloald, 193, 194. + _Additiones sapientum_, 128. + Ado, 126. + Adovacrius, 71. + Adthyra, 436, 437. + Aegidius (Agegius, Egidius), 71, 96, 97, 180, 183, 185, 186, 188, 192, + 200, 201, 211, 214. + Aenovale, 465. + Aétius (Egetius), 52, 67, 68, 97, 144, 145, 164, 177, 214, 255, 257, + 489. + Afrique, 41, 42, 66, 272. + Agathias, 333, 334. + Agaune (Acaunos). 320, 329, 330. + Agegius, v. Aegidius. + Agilulfus, 128. + Agio, 149. + Aignan (saint) d’Orléans, 67, 163. + Aigyna, 461. + Aio, 107. + Aisne, 81, 426, 427. + Alanus (Alanius), 88, 90, 95. + Alard, 126. + Alaric, 68, 211, 261, 262, 266, 267, 284, 286, 291, 292. + Alboïn, 37, 39-41, 76, 126, 416. + Alby, 65, 66, 266. + Alchima, 69, 280. + Alcuin, 43, 44. + Aldegonde, 207. + Allamans, 88, 96, 128, 167, 282, 284, 295, 374. + Allemagne, 21, 24, 37, 110, 112, 115, 116, 143, 425, 498, 500. + Alpes, 36, 39, 276. + Alpes Bavaroises, 272. + Amal, 34. + Amalaberge (Amalberge), 347, 351, 352, 359, 361, 362, 370. + Amalasonthe, 316, 382. + Amalgar, 461. + Amazone, 81. + Amblaincourt, 427. + Ambri, 107, 149. + Ambroise (saint) de Milan, 51. + Amérique, 182. + Amiles, 126. + Amis, 120, + Ammien Marcellin, 115. + Ammius, 36. + Ampère, 12. + Amulius, 88, 90, 95. + Analeus, 88, 96. + Andelot, 409. + Angantyr, 289. + Angers (Andecavo), 71, 201, 278. + Angleterre, 45, 86, 340, 425. + Anglo-Saxons, 42, 44, 90, 126, 493. + Angoulême, 191, 266, 269, 270, 277, 275, 281. + Annales Arvernes, 61. + Annales Burgondes, 60, 253, 324. + Annales consulaires, 60, 101, 103. + Annales d’Angers, 60, 101, 139, 212, 216, 282, 357. + Annales d’Eginhard, 462. + Annales de Ravenne, 60. + Annales Visigothes, 61. + Anne (chemin de la reine), 425. + Annibal, 366. + Annon (saint) de Cologne, 399. + Anténor, 105, 134, 135. + Anthaib, 128. + Apollinaire V. Sidoine. + Appa, 165. + Aquilée, 277. + Aquitaine (Aquitania), 14, 169, 269, 281, 284, 291, 303, 427, 428, + 457. + Aravatius (saint), v. Servais (saint). + Arbogast, 51. + Arboryches, 115. + Arcadius, 280. + Arcis-sur-Aube, 407, 408. + Ardennes, 425, 434, 436, 438. + Aréchis, 169. + Aridius (Aredius), 12, 228, 229, 231, 232, 240, 241, 246, 254, 255, + 257, 260, 263, 290. + Ari-Froda, 91. + Arimbert, 461, 462. + Armbiorn, 126. + Arndt (W.), 21, 61, 362. + Arnulf de Carinthie, 56. + Arnulf (saint) de Metz, 77, 115, 454. + Arras, 427. + Arthur (le roi), 4, 40, 239, 240. + Artois, 52, 144, 443. + Arvernes, 280. + Ascyla, 60, 103, 135. + Asfeld, 440. + Asser, 43. + Assi, 107, 149. + Astingi, 42. + Athanaric, 227. + Attale, 171, 173, 175, 176, 382. + Attila, 7, 36, 66, 163, 164, 169, 177, 256, 289, 367, 479, 489. + Aubéron de Mons, 502. + Audoën (saint) de Rouen, 77, 470-473. + Audoin, 126. + Audovère, 388, 390. + Auguste, 114, 115. + Aulbert, 502. + Aurélien (Aurelianus), 227, 228, 230-232, 235, 236, 240, 242, 250, + 251, 258, 260, 290, 499. + Aurelianis, 250. V. Orléans. + Ausone, 488. + Austrasie, 48, 337, 338, 373-376, 382, 387, 393, 396, 400, 406, 409, + 410, 418, 421, 434, 446, 448, 449, 454, 464, 478. + Austrasien, 396, 398, 400, 407, 410, 434. + Austrie, 428. + Autharius (Authari), 40, 41, 126, 238. + Autun, 468. + Auvergne (Arverni), 69, 70, 79, 382, 425, 427, 465, 466, 482, 490. + Auxerre, 407, 427. + Avares, 41, 165, 167, 391, 455. + Aveyron, 427. + Avit de Micy (saint), 415. + Avitus (saint) de Clermont, 79. + Avitus (saint) de Vienne, 243, 244, 503. + Avitus, empereur, 80, 503. + +B. + + Babylone, 255. + Baderic, 347, 348, 362. + Bacchus, 501. + Banthaib, 128. + Balamir, 36. + Baltique, 45, 143. + Bar-le-Duc, 188, 193, 409. + Barontus, 491. + Basan, 126. + Bas-Empire, 177. + Basile, 126. + Basin, 9, 180, 194-198, 251. + Basine, 9, 72, 113, 161, 180, 194-204, 206, 207, 251, 363. + Basinus (saint), 207. + Basques, 461. + Basse-Allemagne, 46. + Bataves, 112, 114, 118. + Batavie, 114. + Bavai, 426. + Bavarois, 40, 88, 455. + Bavière (Baiern, Bavaria), 117, 167, 455. + _Baudouin de Sebourc_, 503. + Baudouin d’Edesse, 438. + Béarn, 425. + Beauce (Belsa), 324, 330. + Beda le Vénérable, 44. + Belges, 10, 136. + Belgique, 10, 111, 114, 140, 141, 144. Cf. Gaule Belgique. + Bélisaire, 262. + Beowulf, 45, 136, 340, 343. + Berig, 106. + Bernard I (duc de Saxe), 204. + Bernlef, 46, 344, 346. + Berry (Bituriges), 427. + Bertangenland, 239, 240. + Berthar (Bertecharius), 347, 349, 372, 468, 469. + Bertoald (Berthold), 434-436, 439, 441, 445. + Betonnet, 495. + Bible, 91. + Bidpai, 414. + Bilviss, 126. + Blanche (chemin de la reine), 425. + Bobon, 465, 466. + Bodegast, 121. + Bodoheim (Bodeghem), 121, 127. + Boelviss, 126. + Boémond de Tarente, 438. + Boethius (Hector), 399. + Bohême, 500. + Boglodoreta, 267. + Boleslas Chrobry, 368. + Bonnet (Max), 501. + Bordeaux, 191, 260, 266, 269, 291. + Bordier (Henri), 21. + Bornhak, 313. + Boulogne-sur-Mer, 145. + Bouquet (Dom), 428. + Bourges (Bituricas), 69, 71, 281. + Bourgogne, 79, 80, 193, 205, 237, 375, 386, 387, 428. + Brabant, 115, 116, 118, 429. + Brachio, 79. + Brandebourg (marche de), 289. + Brême, 204. + Brennacum, 396. + Breslau, 15. + Bretagne, 44-46, 96, 239, 425. + Bretons (Britanni), 71, 88, 96, 97. + Brie, 443, 496. + Brives-la-Gaillarde, 191. + Bruges, 342. + Bruna, 405, 406. + Brunehaut (Brunehild, Brunichildis, Brunihildis, Brucildi, + Brunechote), 77, 205-207, 374, 382, 385, 387, 403-431, 477, 485. Cf. + Chaussée, Château, _Domus_. + Brunelstraet, 429. + Bruniquel, 427. + Brunswick, 183. + Bruxelles, 426. + Buchonia, 294, 295, 297, 465. + Bug, 368. + Bulgares, 455. + Burgondes (Burgondions), 88, 97, 126, 169, 181, 227, 232, 236, 245, + 246, 254, 258, 259, 261, 266, 319, 321, 322, 325-327, 329-335, 371, + 396, 397, 419, 420, 422, 442, 461, 468. + Burgondie, 141, 226, 227, 230, 232, 234, 247, 253, 257-259, 261, 263, + 319, 321, 329, 334, 362, 371, 407, 409, 413, 415, 419, 446, 453, + 462, 468. + Byrsa, 47. + Byzance, 188, 192. + Byzantin, 39. + +C. + + Cacco, 165. + Caedmon, 43, 44. + Cagan, 165, 167. + Cahors, 427. + Cambrai (Camaracum), 104, 110, 112, 119, 133, 138, 141, 145, 146, 305, + 315, 317, 427. + Cambrésis, 137, 502. + Campine, 118. + _Campus Sacer_, 166. + Canche, 145. + Cannes (Italie), 366. + Canut Laward, 49. + Caretena, 244. + Carloman, 53. + Cassiodore, 34, 106, 256, 260, 480. + Cassius de Clermont, 69. + Celius, 91. + Chadoindus, 128, 461. + Chairaard, 461. + Châlon-sur-Saône, 80, 229, 410. + Champagne, 174, 396, 425. + Chaubedo, 469. + _Chanson de Roland_, 463, 467, 468, 479, 498. + _Chant du voyageur_ (le), 337. + Charlemagne, 23-25, 37, 42, 53-57, 276, 278, 316, 337, 427, 441, 444, + 462, 463, 467, 487, 500, 501. + Charles d’Anjou, 473. + Charles-Martel, 46, 53, 287, 487. + Charles (chemin), 425. + Chararic, 217, 302, 303, 305, 312, 313, 315, 317. + Charbonnière (forêt), 111, 137, 138, 141. + Charibert, 204, 461, 493. + Charoald, 194. + Chartier (Alain), 360. + Château-Brunehaut, 427. + Chaussée Brunehaut, 426, 427. + Chateaubriand, 10, 16. + Chattes, 94. + Chauques, 94. + Chelles, 392, 394. + Chérusques, 94. + Childebert I, 69, 121, 124, 171, 192, 280, 382, 385. + Childebert II, 190, 191, 204, 205, 393, 396. + Childéric I, 9, 10, 12, 15, 18, 52, 60-62, 71-73, 113, 126, 157, 158, + 161, 162, 165, 169, 175-202, 204, 206, 207, 211, 235, 293, 363, 409, + 486, 503. + Childéric II, 471. + Childesinde, 388. + Chillenus ou Quillien (saint), 443, 444, 446, 447. + Chinon, 278. + Chilpéric I, 157, 197, 204, 227, 229, 242-244, 247, 375, 386-392, 394, + 396, 415. + _Chlod_, 125. + Chlodebaud, 126. + Chloderic, 68, 126, 282, 294, 295, 297, 300, 302, 311, 313-317, 363, + 421. + Chlodoving, 460. + Chlotswindis, 125. + Chochilaicus, 339, 344-346. + Chramnelen, 461. + Chriemhild, 238, 249. + Christ, 121. + Chrobry v. Boleslas. + Chrocus, 69. + Chrodoald, 464. + Chrona, 227. + _Chronicon Gemblacense_, 426. + _Chronicon Imperiale_, 502. + _Chronique anglo-saxonne_, 92. + Chronique de Prosper Tiro, 502. + Cid (le), 4. + Cimbre, 94, 216. + Ciprius, 91. + _Civitas Thoringorum_, 116. + _Civitas Tungrorum_, 114, 116, 118. + Claes Colyn, 501. + Clarifan, 126. + Clarien, 126. + Claudien, poète, 488. + Claudius, 128. + Clément IV, pape, 473. + Clermont, 68-70, 79, 280-282, 284. + Clermontois, 68, 69. + Clodion (Chlodio, Chlogio), 9, 61, 72, 105, 110, 111, 125-126, + 133-146, 151, 152, 157, 158, 201, 501, 502. + Clodoald, 125, 322. + Clodomir (Chlodomar), 17, 125, 126, 281, 320, 325, 329, 331-335, 415. + Clotaire, 16, 52, 53, 191, 322, 348-350, 355, 368, 372, 373, 376, 382, + 384, 393, 397, 419, 420, 457, 458, 478. + Clotaire I (Chlotacharius), 16, 58, 59, 121, 124, 204, 331, 357, 372, + 383, 446-449, 456. + Clotaire II, 54, 157, 204, 367, 393, 395, 398, 410, 433-451, 454, 456, + 459, 460, 463, 485. + Clotilde, 15, 17, 72, 227-236, 240-251, 254, 257, 259, 268, 271, 274, + 320, 322, 326-329, 355, 362, 382, 409, 473, 486, 504. + Clovis I (Chlodovechus, etc.), 9, 13, 15, 17-20, 52, 53, 55, 61, 62, + 68, 73, 76, 81, 82, 96, 99, 102, 104, 109, 121, 124, 125, 126, 136, + 156, 159, 180, 197, 198, 201, 202, 204, 205, 207, 211, 212, 215-260, + 265-317, 327, 328, 337, 344, 355, 357, 358, 362, 371, 373, 401, 456, + 459, 460, 474, 479, 480, 486, 502. + _Codex Gothanus_, 149. + Cologne (Colonia), 104, 115, 294, 295, 316, 399, 410, 418, 421, 426, + 502. + Colomban (saint), 74, 443. + Conon, évêque de Trêves, 399. + Conradin de Souabe, 473. + Constantin le Grand, 301. + Constantinople, 187, 193, 206, 228, 241. + Corneille (Pierre), 422. + Coulmiers, 321, 324. + Cunimund, 39. + Cynewulf, 43. + +D. + + _Daci_, 119. + Dacia, 119. + Dado, 126. + Daeghrefn, 341, 343. + Dagobert I, 24, 77, 82, 115, 128, 434-438, 445, 448, 449, 452-463, + 487. + Dagoramn, 343. + Danemark, 50, 119, 342. + _Dani_, 119, 341. + Daniel (le P.), 9, 10, 18. + Danois, 49, 126, 439, 441, 476. + Danube, 149. + Daras (la ville de), 80. + Darius, 91. + Darmesteter (A.), 24, 435, 457. + Denys (saint) de Paris, 136, 269, 270, 398, 418. + Denys de Syracuse, 473. + Desiderius, duc, 191. + Desroches, 501. + De Smedt (le chanoine), 501. + Desmet (le P.), 183. + Deutérie, 70, 382. + _Deutsche Heldensage_, 427. + Diacre (Paul), 38, 41, 44, 78, 107, 108, 128, 148-150, 165, 167, 169, + 196, 276, 308, 397, 398, 440, 480, 481. + Didier (saint) de Vienne, 74. + Didier d’Auxerre (saint), 507, 408. + Dietrich (d’Austrasie), 487, v. Hugdietrich, Wolfdietrich. + Dietrich von Bern, 7, 37, 186. + Diest, 118. + Dijon, 254, 259, 453. + Dioscures, 10, 111, 18, 33, 37. + Dispargum, 10, 11, 18, 33, 37. + Dol, 71. + _Domus Brunichildis_, 427. + Dordrecht, 112. + Dormelles, 367. + Douhet (de), 13. + Dubos (l’abbé), 112. + Duguesclin (Bertrand), 360. + Duurstede, 112. + +E. + + Eberulf, 393. + Ebroïn, 77, 470-473. + Ecdicius, 69, 280, 490. + Eckhart, 9. + Écosse, 398. + Edda, 126, 288. + Edesse (d’), 438. + _Edictum Rothari Regis_, 196. + Egetius, v. Aétius. + Egidius, v. Aegidius. + Eginhard, 55, 155, 462, 474, 500. + Egmond (abbaye d’), 501. + Ekkehard de Saint-Gall, 169. + Elen Lluydawc, 425. + Eparchius (saint), 69. + Épiphanie, 360. + _Epitome_, 73, 285. + Erchinoald, 471. + Eric, roi de Danemark, 126. + Erichonius, 91. + Erin, 4, 127. + Ermanarich, v. Hermanaric. + Ermeno, 461. + Esbiorn, 126. + Escaut, 141, 142, 154, 294, 297, 298, 303, 314, 342. + Espagne, 276, 385, 405, 406. + Esras, 127. + Ethbald, 126. + Ethelberge, 126. + Ethelbert, 126. + Etzel, 7. Cf. Attila. + Eugène (saint) de Carthage, 65, 66. + Eugenia, 203. + Euric, 69. + Europe, 429, 498. + Eusebius, 193, 194. + Evhémère, 148. + +F. + + Falias, 127. + Faramond (Pharamond), roi des Francs, 105, 106, 134-136. + Faro, 464. + Faron (saint) de Meaux, 433, 441-443. + Farron, 305-308. + Fauriel, 11, 12, 16, 18, 26, 233. + Feldberg, 427, 430. + Fiacre (saint), 443. + Fidenates, 305. + _Fierabras_, 495. + Filimer, 35, 106. + Findias, 127. + Fir-Bolgs, 4. + Flandre, 115, 142, 143, 298. + Flaochat, 468. + Floovant, 456, 459, 460. + Fomoré, 400. + Fomoriens, 5. + Fortunat (saint) de Poitiers, 82, 196, 277, 356, 488, 501. + Foulques de Reims, 56. + Français, 502. + France, 7, 10, 14, 21, 23, 136, 224, 270, 317, 360, 383, 425, 428, + 430, 496, 498. + Francfort-sur-Mein, 276, 427, 430. + Franche-Comté, 425. + _Francia_, 117, 134, 502. + _Franken_, 117. + Francs, 8-11, 19, 20, 22, 48, 51-53, 57, 59-61, 70, 71, 78, 79, 85, + 86, 88, 90, 95, 96, 98, 99, 102-106, 109-137, 139, 140-144, 146, + 147, 151, 154, 156-162, 175, 177-186, 189, 191, 192, 201, 206, 214, + 216, 218, 220, 223-230, 232, 233-236, 245, 249, 255, 258, 259, + 261-265, 276, 281, 287, 290-300, 305, 311, 313, 321, 322, 329-333, + 338-362, 365, 369, 372, 377, 384, 396, 397-400, 405, 410, 411, 420, + 427, 434, 435, 439-447, 452-456, 462, 464, 477-481, 485-487, 491, + 492, 495, 499, 500, 502. + Francs Ripuaires, 68, 282, 284, 294-296, 302, 313, 316, 317, 418, 419, + 487, 494, 495. + Francs Saliens, 118, 133, 137, 141, 159, 178, 223, 297, 298, 313, 478, + 479. + Frédégaire, 13, 16, 22, 53, 58, 72-76, 79-81, 82, 104, 105, 119, + 133-135, 137, 147-159, 162, 164, 176-178, 180, 181, 183-190, 193, + 194, 202-205, 215, 218, 221, 223, 227, 230, 231, 234-237, 247, 254, + 255, 258, 262, 263, 275, 277, 285, 288-292, 302, 311, 351, 369, 370, + 374-376, 385, 393, 397, 398, 404-417, 421, 433, 453, 455, 461, 462, + 464, 467, 468, 469, 473, 485, 501. + Frédégonde, 381, 385, 402, 422, 472, 485. + Frédéric, empereur, 40. + Frédulf, 465. + Freya (Frea), 107. + Fridigern, 34. + Friga, 134. + Frise, 46, 116, 337, 339-344. + Frison, 46, 128, 341, 342, 360. + Frioul, 165. + Friuli, 41, 165. + Fustel de Coulanges, 22, 23, 26, 57, 499, 500. + +G. + + Gabies, 255, 473. + Gaila, 165. + Gallo-Romains, 115, 164, 310, 480, 488, 492. + Gallus (saint) de Clermont, 79. + Gambrives, 86. + Gambara, 107, 149. + Ganelon, 467, 468. + Garonne, 427. + Gaule, 14, 57, 69, 96, 112, 140, 143-145, 148, 190-192, 201, 222, 225, + 232, 256, 258, 265, 267, 271, 278, 281, 291, 306, 313, 339, 376, + 430, 443, 467, 482, 488-492, 496, 500. + Gaule Belgique, 140, 144, 145, 317. + Gaule neustrienne, 488. + Gaule romaine, 281. + Gaut, 34. + Gelimer, 42. + Genebaudes, 134. + Genève, 79, 227. + Geneviève (sainte), 62, 269, 270, 273. + Genèse, 90. + Gensimund, 35. + Gépides, 35, 39, 87, 96, 126, 440. + Gerbiorn, 126. + Géréon (saint) de Cologne, 419, 422. + Gerier, 126. + Gerin, 126. + Germanie, 14, 38, 47, 85, 87, 88, 96, 149, 295. + Germain (saint) de Paris, 415. + Germains, 32, 52, 85, 90, 91, 97, 98, 118, 125, 150, 181, 203, 228, + 240, 271, 272, 284, 287, 295, 304, 492, 493, 499, 500. + _Gesta Dagoberti_, 81, 82, 436-438, 440, 455, 457, 459, 460. Dans + plusieurs de ces passages, on a écrit à tort _Vita Dagoberti_. + _Gesta Episcoporum Antissiodorensium_, 427. + _Gesta Episcoporum Treverensium_, 370. + _Geste de France_, 317. + Gètes, 481. + Gibbon, 121. + Gibraltar, 275. + Giesebrecht, 313. + Gironde, 276. + Gisdead, 330. + Gisulf, duc de Frioul, 165, 166. + Givet, 503. + _Gloria Confessorum_, 66. + Godan v. Wodan. + Godegisil, 227, 243, 254, 259-262, 327. + Godomar, 227, 321, 322, 332, 333. + Goettingue, 21. + Gogon, 405. + Gondeberge, 194. + Gondebaud (Gundobad, Gundebad, Gundobald), 126, 140, 227, 228-232, + 234, 236, 240-248, 251, 253-255, 257-263, 292, 316, 319, 327, 328, + 330, 358, 504. + Gondioch, 227. + Gonthran (Gontran), roi de Burgondie, 53, 191, 204, 375, 386, 387, + 393. + Gonthran Boson, 191. + Gorias, 127. + Gorini, 17. + Goths, 34, 37, 41, 45, 68, 71, 78, 87, 106, 108, 162, 211, 213, 256, + 266, 271, 284, 287, 341, 481. + _Gothiscandza_, 106. + _Graecia_, 149. + Grande-Bretagne, 42. + Grecs, 272. + Grégoire (évêque de Langres), 171, 175. + Grégoire de Tours, 12, 13, 15-20, 22, 48, 58-72, 73, 77-79, 82, 101, + 106, 108, 114, 117, 121, 124, 129, 130, 133, 140, 143, 144, 146, + 147, 149, 151-153, 155, 157-159, 163, 165, 169, 171, 176-179, 181, + 183-185, 187-189, 194-196, 198, 201, 202, 205, 212, 214-218, + 221-224, 226, 227, 230, 233-236, 241, 242, 244, 247, 253-259, 262, + 263, 265, 267-270, 274, 280-285, 287, 294, 295, 297-303, 307, 308, + 310-316, 324-326, 329-330, 332-334, 339, 341, 342, 344-346, 350, + 351, 354-357, 359, 362-364, 368-372, 374, 375, 378, 381-385, 391, + 393-395, 405, 447, 481, 485, 488-490, 501, 501. + Grenoble, 276, 278. + Grimm (les frères), 11. + Grimm (J.), 272, 288. + Grimm (W.), 427, 500. + Grimoald, duc d’Austrasie, 465, 466. + Grimoald, duc de Frioul, 41, 165, 166. + Groeninghen, 366. + Gudrun, 45, 126, 238. + Guessard, 457. + Guichard, 126. + Guillaume de Bavière, 360. + Guillaume Tell, 4. + Gunbiorn, 126. + _Gund_, 126. + Gundichar, 126. + Gundoald, duc, 396, 397. + Gundovald, prétendant, 190, 191, 192. + Gundovech, 126. + Gunnar, 126. + Gunthar, fils de Clodomir, 322. + Gunther, roi des Burgondes, 238. + Guntheuca, 322, 331. + +H. + + Hacon, 399. + Hadolaun, 107. + Hadubrant, 126. + Haduloba, 500. + Hagen, 299. + Hainaut, 426. + Hanala, 34. + Harald Harfagr, 91. + Hartungen, 42. + Hathagat, 353. + _Hattuarius (pagus)_, 340, 342. + Haudiatte (chemin de la reine), 425. + Haut-chemin, 427. + Haut-Rhin, 427. + Heiric, 427. + _Heldenbuch_, 162. + Hélène (sainte), impératrice, 425. + Helgaire, 441, 443, 445. + Henri IV (chemin), 425. + Henri de Schwerin, 503. + Henschen, 502. + Héraclius, empereur, 190, 194. + Herbert, 237, 239, 240. + Hermanaric, roi des Goths, 36, 56, 186. + Hermanfried, roi des Thuringiens, 48, 347-354, 358, 361, 368-372, 374, + 376. + Hermin, 87, 89. + Herminons, Herminones, 86, 89, 94. + Hermundures, 94. + Hérules, 38, 39, 292, 308, 401. + _Hervararsaga_, 289. + Hesbaye, 118, 426. + Hetvares, 341, 342. + Hilaire (saint), 209. + Hilde, 239. + Hildebrand, 126. + Hildegonde, 169, 171, 289. + Hillidius (saint), 69. + Hincmar, 20, 81, 82, 223. + _Historia Francorum_ de Grégoire de Tours, 61, 63, 64, 66. + _Historia Langobardorum_ de Paul Diacre, 196. + _Historia Langobardorum_ anonyme, 148, 149. + Hlaudr, 289. + Holder-Egger, 60. + Hollain, 426. + Hollande, 116. + Homère, 46, 207, 299. + Hongrie, 110, 111, 119. + Hongrie (chemin de la reine de), 425. + Huga, 338, 351. + Hugas, 341, 342. + Hugdietrich, 238, 338, 377, 378, 478. + Hugo (Hugue), 338. + Hugo-Theodoricus, 338, 377. + Hugues Capet, 503. + Hunglac, 344. + Huns (Chuni), 35, 36, 67, 149, 157, 162, 165, 169, 170, 176, 178, 256, + 400. + Huns Ephthalites, 504. + Hygelac, 340-343. + Hygbald de Lindisfarne, 43. + +I. + + Ibor, 107. + Idacius, 203. + Iliade, 40. + Ilus, 91. + Ingévons (Ingaevones), 86, 89, 94. + Ingi, 87, 91. + Ingo, 87-89, 91. + Injuriosus, 69. + Iring, 48, 352, 353, 430. + Irlande, 4. + Irmin, 91, 425. + Irmino, 87, 91, 95, 97. + Irminfried, v. Hermanfried. + Iscio, v. Istio. + Isère, 276. + Isidore (saint) de Séville, 267. + Islande, 36, 44. + Israël, 423. + Istévons (Istaevones), 86, 89, 94. + Isti, 87. + Istio, 87, 88, 89, 91, 96, 97. + Italie, 39, 40, 45, 86, 95, 141, 165, 168, 169, 216, 276, 326, 391. + Ivoire, 126. + Ivon, 126. + Izel, 426. + +J. + + Jacques (chemin de saint), 430. + Japhan, 91. + Japhet, 88, 90, 91. + Javoulz, 69. + Jeandeus de Brie, 496. + Jeanne (chemin de la reine), 425. + Jehu, 423. + Jéricho, 278. + Jérôme (saint), 149. + Jérusalem, 276. + Jézabel, 423. + Jésus-Christ, 121, 122. + Jonas de Suse, 74, 155, 409. + Jordanès, 34, 36, 78, 106, 162, 256, 424. + Judas, 330, 467. + _Juges (Le livre des)_, 278. + Julien (le comte), 503. + Julien l’Apostat, 145, 501. + Junghans (W.), 18, 19, 21, 22, 26, 233, 313. + Jupiter, 91. + Justinien, empereur, 389. + +K. + + _Karlamagnussaga_, 463. + Kilien, v. Quillien. + _Koenig Rother_, 238. + Kriemhild, v. Chriemhild. + Krusch (B.), 58, 74. + +L. + + Laconius, 260. + La Fontaine, 414. + Lamedon, 91. + Landéric, 392, 394-396, 422. + _Langfedgatal_, 91. + Laniscourt, 427. + Langres, 171, 409, 453. + Languedoc, 425. + Laon, 426. + Leccena, 427. + Lecointe, 9, 427. + Lecoy de la Marche, 19-21, 26. + _Lectulus Brunehildis_, 427. + Lenormant (Ch.), 17. + Leo (H.), 113. + Leocadius, 69. + Leodegar (saint), 470-472. + Léon, 171-175. + Léon de Narbonne, 260. + Leudebert, 461. + Leudegasius (Lesio), 413, 416. Le texte porte par erreur Leudegarius. + Leudesius, 471-472. + Levée de la reine de Sicile, 427. + _Lex Alamannorum_, 155. + Liberchies, 426. + _Liber Historiae_, 22, 58, 59, 81, 82, 104, 105, 110, 111, 119, 129, + 133-138, 146, 155, 180, 183-188, 194, 218, 230-237, 250, 258, 268, + 269, 270, 273, 274, 302, 311, 340, 342, 351, 370, 385, 386, 388, + 392, 401, 404, 409, 417, 421, 422, 433, 438, 444, 447, 469, 471-473, + 485, 501. + Liège (Leodium), 116, 426. + Lilia, 203. + Limagne d’Auvergne, 382. + Lion, 170. + Liudegar, 126. + Liudegast, 126. + Liudger, 46, 344. + Livres saints (les), 40, 275. + Lluydawc, 425. + Lofnheidr, 126. + _Lohier et Mallard_, 503. + Loire, 79, 164, 291, 292. + Loi Salique, 129-142. + Lokman, 414. + Lombards (Langobards), 37-41, 47, 88, 107, 108, 126, 128, 148-150, + 165, 167, 193, 194, 196, 276, 385, 390, 401, 440, 480. + _Longibarbae_, 149. + Longlier (Longolarum), 436, 437. + Lopichis, 41, 168, 169. + Loquifer, 496. + Lorraine, 164, 425. + Lot, 427. + Lothaire II, 118. + _Lotharia_, 118. + _Lotharingia_, 117. + Lothering (Lothring), 117, 118. + Louis le Débonnaire, 55. + Louvain, 183. + Lucius, sénateur romain, 80. + _Ludwigslied_, 346. + Lug, 400. + Lupus le duc franc, 493. + Luxembourg, 426. + Luxeuil, 471. + Lyngheidr, 126. + Lyon, 244, 320. + Lyonnaise (comte de la), 214. + Lys, 141. + +M. + + _Mabinogion_, 425. + Macbeth, 398-400. + Maestricht, 66, 67, 163. + Magdebourg, 289. + Magnus, 128. + Maixent (saint), 279, 280. + Majorien, 139. + _Malbergslied_, 121. + Malines, 182. + Mamert (saint), 278. + Manaulf, 468, 469. + Mannus, 85, 86, 88, 90, 95, 99. + Mans (Le), 306. + Marcellin (Ammien), 34. + Marcellin, chroniqueur, 447, 448. + Marcomir, 102, 105, 134-136. + Marguerite (chemin de la reine), 425. + Marius, 216. + Marius d’Avenches, 60, 77, 253-255, 261, 262, 323-325, 330, 332-334. + Marses, 86. + Martin de Tours (saint), 246, 268, 269, 275, 279. + Martin (Henri), 16, 22, 73, 237. + Marseille, 191, 229. + Mauderan, 126. + Maudoire, 126. + Mauriac, 158, 163, 177, 255-257, 367, 502. + Maurice, empereur romain, 187-194. + Mauringa, 128. + Maurinus, 427. + Mauritanie, 275. + Mayençais, 466, 467. + Mayence, 278, 412, 413, 415, 416, 465-467. + Meaux, 223, 441-443. + Meginhard, 500. + Mein (Moenus), 111, 276. + Melun, 233, 250, 251. + Memmon, v. Mimon. + Mercurius, 149. + Merohingii, 154. + Mérovée (Merovech, Merovechus, Meroveus), 9, 72, 73, 134, 137, 139, + 147, 150-159, 165, 176, 178, 181, 275, 369, 410, 501, 502. + Meroving (Meroveching), 154-156. + Mérovingiens, 8, 11, 13, 84, 125, 154, 205, 398, 439, 455, 473, 474, + 476, 501. + Merwe, 154, 155. + Merwings, 154. + Mésie, 34, 500. + Mettius Fufetius, 305. + Metz, 66, 67, 163, 277, 410, 419. + Meurthe, 427. + Meuse, 163, 164, 342, 382, 426, 427, 438, 503. + Mézeray, 9. + Michelant, 457. + Micy, 321, 415. + Milmort, 426. + Mimon, 91. + Minotaure, 151. + _Miracula Martini_ (le), de Grégoire de Tours, 275. + Monge (Léon de), 383. + Monod (G.), 21, 61, 313, 435. + Montagnes Rocheuses, 183. + Morfeas, 127. + Morolf, 238. + Moytura, 5, 400. + Mulius, 88, 90. + Müllenhoff (K.), 95, 153-156. + Müller (H.), 112. + Mummolus, 191. + Munderic, 383. + Murias, 127. + +N. + + Namatius (saint) de Clermont, 69. + Naples, 262. + Narbonne, 278. + Narsès, 191. + Nasium, 409. + Nennius, 86. + Nepotianus (saint) de Clermont, 69. + Neptune, 150, 151, 501. + Neustrie, 54, 115, 124, 375, 386, 397, 428, 454, 470, 471, 487, 497, + 498. + Neustrien, 81, 181, 402, 423, 471. + Nibelungen, 49, 126, 238, 249, 299, 478, 479, 498, 499, 500. + _Nibelungenlied_, 162. + Noé, 91-93. + Noire (mer), 106. + Normands (Nordmanni), 341. + Norique, 276. + Norvège, 44. + _Notitia civitatum Galliae_, 116. + +O. + + Odin, 38, 91, 340. + Odyssée, 40. + Ogier le Danois, 4. + Oise, 81. + Oium, 106. + _Origo Gentis Langobardorum_, 128, 148-150, 196. + Orléans, 67, 71, 163, 201, 228, 250, 251, 321, 324, 489. + Orose (Paul), 59. + Ortnit (le roi), 238, 377. + Ostrevant, 360. + Ostrogoths, 36, 37, 95, 126, 291, 338, 361, 480. + Oswald, 126. + Oswin, 126. + Otton IV, 289. + Ouen (saint), v. Audoën. + Outre-Jura, 79. + Outremeuse (Jean d’), 428. + Outre-Rhin, 111, 113, 410, 498. + +P. + + _Passio S. Sigismundi_, 324. + Placidina, 69, 280. + Pline l’Ancien, 94, 95, 97. + _Poeta Saxo_, 53. + Poitiers, 197, 266, 267, 269, 277, 281, 349, 355, 356, 372, 491. + Pologne, 368. + Prétextat de Rouen, 387. + Priam (Priamus), 91, 92, 104, 105, 134, 135. + Priamides, 105. + Priscus, historien grec, 177, 178, 190. + Procope, 115, 117, 361, 374. + Provence, 425. + Pucelle (chemin de la), 425. + Pyrénées, 461, 463, 467. + +Q. + + Quillien (saint), 443. + Quinotaure, 501. + +R. + + Radegonde (sainte), 196, 248, 249, 347, 349, 355-357, 372, 374, 491. + Rado, 126. + Radulf, duc de Thuringe, 464-466. + Ragnacaire, 211, 216, 217, 305-317, 401, 502. + Rajna (Pio), 25, 26, 195, 205, 290, 346, 435, 440, 446, 499, 500. + Ram (Mgr de), 183. + Ranchaire, v. Ragnacaire. + Ranke (L. von), 22, 26, 73, 237, 262. + Rathaïl (J. de), 13, 14. + Ravenne, 260. + _Regius (mons)_, 39. + Reims, 174, 223, 391, 397. + Remy (saint) de Reims, 62, 223, 224. + Renard, 299. + Renard (Renaud), fils Aymon, 126. + Renatus Frigeridus Profuturus, 59, 102. + Renaut, 502. + Respamara, 34. + Rhin, 21, 45, 102, 103, 105, 108-114, 118, 119, 124, 138, 295, 344, + 434, 436, 438, 460, 464, 466, 478. + Richaire, 306. + Richard, fils Aymon, 126. + Richimer, 60, 103, 134, 135. + Rignomir, 306. + Ripuaires, v. Francs Ripuaires. + Rodez, 266. + _Rodogune_, 422. + Rodolphe, roi des Hérules, 38, 308. + Rodolphe, moine de Fulda, 88, 500. + Rodrigue, roi des Visigoths, 503. + Roduald, 165. + Roland, 4, 7, 262, 335, 435, 463, 467, 488. + Romains, 10, 34, 71, 78, 79, 81, 88, 90, 96, 97, 108, 117, 121, 123, + 133, 138, 141, 142, 149, 151, 177, 184, 188, 201, 213-215, 221, 226, + 227, 230, 257, 260, 261, 271, 272, 290, 299, 300, 366, 407, 424, + 480, 481, 492. + _Romancero_, 33, 54. + Rome, 162, 177, 190, 276, 305, 314. + Romilde, 165, 167. + Romulus, 88. + Roncevaux, 462, 463, 467. + Ronneberg (Runibergun), 352. + Roricon, 233. + Rosamonde, femme d’Alboïn, 39, 40. + Rosomons, 36. + Roth, 502. + Rouen, 472. + Rumetrude, 38. + Rusticus (saint), 69. + +S. + + Saba (reine de), 198. + Sadrégisile, duc franc, 24, 82, 457, 458. + Saemundus, prudhomme frison, 128. + Saedeleuba, 228. + Saint-Baussant, 427. + Saint-Denis, 81, 386, 402, 469. + Saint-Gall, 169, 441. + Saint-Germain des Prés, 386. + Saint-Hilaire, à Poitiers, 269. + Saint-Jacques (chemin), 430. + Saint-Jean de Losne, 453. + Saint-Julien au pays d’Étampes, 427. + Saint-Maurice d’Agaune, 320, 321. + Sainte-Croix (monastère), 491. + Saint-Pierre de Paris, 270, 271, 274. + Saintes, 278, 291. + Salegast, 121. + Saliens, v. Francs Saliens. + Salluste, 482. + Salomon (le roi), 238, 452-454. + Salvius (saint) d’Alby, 65. + Sarrazins, 276. + Sarus, 36. + Saturne, 91. + Saunaire (le chemin), 427. + Saxe, 116, 204, 383, 391, 430, 441, 443-448, 456, 485, 500. + Saxo Grammaticus, 49, 50, 78, 238, 399. + Saxons, 46-48, 54, 71, 87, 107, 108, 276, 309, 337, 351-354, 357, 358, + 383, 388, 391, 434, 435, 438, 440, 442, 445, 500. + Scadau (île de), 38. + Scandinave, 44, 49, 90, 91, 272, 340-342. + Scandinavie (Scandinavia, Scathanavia, Scandia), 35, 47, 107, 149. + Scandza, 106. + Scarponne, 426. + Schafarik, 500. + Scheidungen, 48, 352. + Schlegel (Auguste-Guillaume), 13. + Schroeder, 313. + Scolastica de Tours, 69. + Scoringa, 107. + Scythie, 106. + Ségeste, 125. + Segimir, 125. + Segimund, 125. + Shakespeare, 398, 399. + Semias, 127. + Senlis, 223. + Sénéchal, le duc franc, 456. + Servais (saint) de Maestricht, 66-68, 163. + Severin (saint) de Norique, 276. + Sextus Tarquin, 255, 473. + Sibich, 186. + Sibylle, 405. + Sicambria, 105, 119. + Sicile, 427, 496. + Sidoine Apollinaire, 61, 69, 78, 139, 145, 146, 280, 482, 488, 502. + Sigar, 126. + Sigebert I, roi d’Austrasie, 204, 375, 387, 388, 391, 400, 405, 410, + 430, 449. + Sigebert II, roi d’Austrasie, 464-466. + Sigebert, roi de Cologne, 68, 282, 283, 294, 298, 301, 302, 311, 313, + 315, 316, 363, 374, 421. + Sigebert de Gembloux, 502. + Sigéric, 320, 323, 325, 326. + Sigfried, 237, 238, 429, 430, 478, 479, 487, 495, 499. + Sigismond, roi des Burgondes, 245, 247, 419-424, 429, 430. + Sigivald, 70. + Siglind, 126. + Sigmund, 126. + Signe, 126. + Sigurd, 126. + Slaves, 168, 500. + Snorri Sturluson, 91. + Soissons, 211, 212, 217-220, 223, 224, 228, 315, 396, 397. + Soissonnais (Sexonas), 396, 398. + Somme, 110, 133, 140, 144, 145. + Soule (vallée de la), 462, 467. + Spales, 106. + Stanley, 272. + Stenbiorn, 126. + Suède, 341. + Suèves, 86, 94. + _Sugambra cohors_, 500. + Sulpice Alexandre, 59, 102. + Sulpice Sévère, 61. + Sulpice Sévère (le pseudo-), 267. + Sundgau, 465. + Sunno, 102, 105, 134-136. + Swanahilde, 36. + Syagrius, 71, 291, 302, 313. + Syracuse, 473. + +T. + + Tacite, 3, 31, 32, 34, 87-89, 94, 98, 499. + Tarente, 438. + Tarquin le Superbe, 473. + Tarquin (Sextus), 255, 473. + Taso, 105. + Tato, 38. + Taxandrie, 114, 145. + Tchekh, 500. + Teuton, 94. + Thegan, 55. + Théodebald, roi d’Austrasie, 375. + Théodebert I, roi d’Austrasie, 204, 339, 343, 349-351, 376-378, 382, + 478. + Théodebert II, roi d’Austrasie, 157, 367, 370, 409, 412-414, 418-421. + Théodelinde, 40, 41. + Théodemir, 126. + Théodoric I (Thierry), roi d’Austrasie, 12, 48, 70, 128, 171, 204, + 266, 280, 321, 332, 337-339, 342, 347, 354, 358-359, 362, 364, 368, + 370-378, 478, 479. + Théodoric II, roi de Burgondie, 157, 367, 409, 415, 418-423, 461. + Théodoric, roi des Visigoths, 158, 256. + Théodoric le Grand, roi des Ostrogoths, 7, 34-37, 52, 203, 286-288, + 291, 292, 319, 320, 326, 338, 361, 481, 495. + Théodoric le Hugue, 338. + Théodose II, empereur, 502. + Thérouanne, 145. + Theudemar, 134. + Theudemir, 60, 103, 105, 135, 203. + Theudoald, 322. + Thidrek, 239, 240. Cf. Théodoric le Grand. + _Thidrekssaga_, 237-239. + Thierry (Augustin), 16. + Thor, 91, 92. + Thorbiorn, 126. + Thorgeidr, 126. + Thorismond, 247. + Thorismund, 126, 158. + Thorisund, 126. + Thormodr, 126. + Thuringe (Thoringia, Thüringen), 72, 102, 105, 110-113, 115-118, 138, + 180, 188, 189, 198, 200, 207, 249, 256, 347, 348, 350, 351, 354-358, + 361, 362, 370-373, 376, 381, 384, 464, 465. + Thuringiens (Thoringi), 12, 47, 48, 79, 88, 96, 107, 108, 113, 115, + 117, 133, 137, 194, 196, 198, 347-353, 358, 359, 361, 362, 364, 365, + 372, 374, 391. + Tolbiac, 282-284, 295, 350, 368, 373, 410, 411, 418, 487. + Tombe Brunehaut, 427. + Tongres, 112, 115, 116, 119, 173, 429. + Tongrie, 116, 117, 119. + Tongriens (Tungria, Tungri), 112, 115, 117, 118, 362. + Torismod, 39. + Toul, 409, 412. + Toulouse, 191, 211, 261, 266, 285. + Touraine, 79. + Tournai (Turnacinsis urbs, Turnacum), 10, 137, 138, 145, 146, 201, + 298, 302, 502. + Tours, 60, 102, 266, 268, 270, 275, 279, 281, 301. + _Translatio sancti Alexandri_, 88, 358. + Trapsta, 330. + Trémogne, 278. + Trêves, 171, 399. + Troie, 133. + Tronchienne, 208. + Tror, v. Thor. + Troes, 91. + Troussy (Trucciacum), 396, 398. + _Trullo_ (concile _in_), 389. + Tuatha Dé Dannan, 4, 127, 400. + Tuisco, 33, 85, 90. + Tullus Hostilius, 305. + Turin, 194. + _Turingawis_, 112. + Turisind, 39, 440. + +U. + + Uiscias, 127. + Ulysse, 164, 299, 301. + Ulmerunges, 106. + Unno, 115. + Unstrut, 349, 352, 359, 366, 465, 467. + Upsala, 91. + Urbicus (saint) de Clermont, 69. + +V. + + Vaast (saint), v. Vedast. + Valamir, 126. + Valentinien III, 503. + Valois (Adrien de), 111, 436. + Vandales, 41, 42, 65, 86, 87, 96, 106, 107, 149, 275. + Vasconie, 461. + Vascons, 461, 462. + Vaudemont, 427. + Vedast (saint), 62. + Véiens, 305. + Velly (le P.), 9. + Venerandus (saint) de Clermont, 69. + Vénétie, 165. + Verdun, 382. + Veresallis, 329. + Vergellus, 366. + Vérone, 40, 495. + Vézeronce, 321, 322, 325, 331, 333, 334. + _Via strata Brunichildis_, 426. + Victor de Tunnuna, 267. + Victorius, 69. + _Vicus Helena_, 144. + Vidigoia, 34. + Vidimir, 126. + _Vie de saint Faron de Meaux_, 433, 441. + _Vie de saint Hilaire_, 277. + _Vie de saint Léodegar_, 470. + Vienne en Dauphiné, 260, 261, 278, 321. + Vienne (la), rivière, 268. + Vignier (N.), 112. + Villery, 230, 409. + Vincent (saint), 385. + _Vindilicus_, 149. + Virgile, 429, 431, 482. + Virgile de Toulouse, 13. + Visigoths, 36, 68, 69, 72, 95, 96, 158, 256, 265, 267, 268, 274, + 279-281, 284, 285, 288, 290, 376, 382, 495, 496. + Vita (le), 445, 448. + _Vita Agili_, 155. + _Vita Arnulfi_, 117. + _Vita Chilleni_, 443-447. + _Vita Clotildis_, 233. + _Vita Columbani_, 155, 444. + _Vita Dagoberti_, v. _Gesta Dagoberti_. + _Vita Genovefae_, 201, 503. + _Vita Karoli_, 155. + _Vita Maxentii_, 280. + _Vita Lupi Trecensis_, 502. + _Vita Remigii_, 81, 82, 223, 224, 283. + Volgelsheim, 427. + Vosges, 170, 410. + Vouillé (Boglodoreta), 68, 69, 266, 280, 282, 291, 295, 313, 314. + +W. + + Wacco, 196. + Waelhem, 182. + Wahal, 112. + Waitz (G.), 113, 115, 153. + Walagothes, 87, 95. + Waldémar, roi de Danemark, 503. + Waldéric, 352, 461. + Walhalla, 90, 430. + Waltharius (Walther d’Aquitaine), 169, 170, 171, 176, 289. + Wandalmar, 461. + Warnachaire, 416. + Warnefrid, père de Paul Diacre, 169. + Warcq, 503. + Wasgenstein, 170. + Welches, 96. + Wéser, 434, 435, 436, 448, 449. + Widoheim, 127. + Widukind, chroniqueur saxon, 47, 48, 107, 108, 338, 358, 377. + Willehad, 468. + Willibald, 461. + _Windili_, 97. + Windogast, 121. + Windoghem, 121. + Winili, 149. + Winniles, 107, 108, 149. + Wintrion, 396, 397. + Wiomad, 12, 162, 175, 178, 180-188, 193, 200, 206, 224, 303. + Wisogast, 121. + Wodan (Wotan, Godan), 91, 92, 107, 122, 149, 150, 159, 425. + Wolfdietrich, 377, 378, 478. + Wolff (F.-A.), 7. + Wulemarus, 128. + +X. + + Xanten, 478, 487. + +Y. + + Ybor, 149. + Yngvi-Frey, 91. + Yonne, 427. + +Z. + + Zacharie, pape, 390. + Zarncke, 502. + Zechim, 91. + Zopyre, 255. + + + + +TABLE DES MATIÈRES + + + Introduction 1-27 + + L’épopée est, chez toutes les nations, la forme primitive de + l’histoire, 1.--L’histoire ne commence qu’à partir du moment où + les peuples acquièrent la notion de sa différence d’avec l’épopée, + 3.--Cette notion ne s’acquiert que lentement et graduellement, + _ibid._--Quand on a commencé à pénétrer dans la vraie nature de + l’épopée, 7.--Premières lueurs de la critique dans le domaine + de l’épopée franque, 8.--Rôle des philologues. Les frères Grimm, + 11.--Fauriel, _ibid._--Ampère et Schlegel, 12.--Témérités de Rathaïl, + 13.--Les historiens restent étrangers aux vues des philologues, + 14.--Kries, Loebell, 15, Augustin Thierry, Henri Martin, 16, + Charles Lenormant, l’abbé Gorini, 17.--Rôle de Junghans, 18, et de + Lecoy de la Marche, 19.--Indifférence persistante des historiens: + Ranke, Fustel de Coulanges, 22.--Constatations des philologues: + G. Paris, 23, A. Darmesteter, 24.--Importance du livre de Rajna, + 25.--Ce qui restait à faire après lui, 26. + + LIVRE I. + Les ancêtres de Clovis. + + CHAPITRE I.--Les Sources 31-84 + + L’épopée a existé chez tous les peuples germaniques, 31.--Témoignages + historiques qui en attestent l’existence chez les Ostrogoths, + 34.--Les Lombards, 37.--Les Vandales, 41.--Les Anglo-Saxons, 42.--Les + Frisons, 46.--Les Saxons du continent, _ibid._--Les Scandinaves, + 49.--Témoignages spéciaux établissant l’existence de chants épiques + chez les Francs des premiers siècles, 51.--Le recueil de Charlemagne, + 54.--Les chroniqueurs mérovingiens ont-ils connu et utilisé les + chants épiques de leur nation? 57.--Arguments qui permettent de + résoudre cette question d’une manière affirmative pour Grégoire + de Tours, 59, pour Frédégaire, 72, pour le _Liber Historiae_ + (_Gesta Francorum_), 76.--Dans quelle mesure ont-ils connu et + utilisé ces chants? 77.--Le _Gesta Dagoberti_ et le _Vita Remigii_, + 81.--Différence entre la tradition ecclésiastique et la tradition + populaire, 83. + + CHAPITRE II.--La plus ancienne chanson germanique 85-99 + + Chant généalogique des anciens Germains signalé par Tacite, 85.--Le + contenu de ce chant s’est conservé au moyen âge, 86.--Ce n’est + point par Tacite que le moyen âge l’a connu, 88.--Remaniements + qu’il a subis, 89.--On y a rattaché la généalogie de tous les + peuples compris dans l’empire franc, 95.--La date probable de ce + remaniement est le VIe siècle, 96. + + CHAPITRE III.--La plus ancienne chanson franque 101-131 + + Difficulté qu’il y a de discerner dans Grégoire de Tours les + traditions franques des renseignements annalistiques, 102.--Où + commencent les premières et à quoi on les reconnaît chez lui, + 102, et chez les autres chroniqueurs, 104.--Comparaison de ces + traditions avec celles des autres nations barbares sur leurs + origines, 106.--La _Thoringia_, 110.--Diverses interprétations de + ce nom, 110.--Preuve que c’est une contrée cis-rhénane et qu’elle + doit être identifiée avec le pays des _Tungri_, 112.--_Dispargum_, + 118.--La _Pannonia_, 119.--Autres documents sur les traditions + franques: les deux prologues de la _Loi Salique_, 120.--Leur date, + 123.--Leurs caractères, 124.--Ils contiennent la substance d’un + chant populaire très ancien, _ibid._--Preuves, 125.--Accord de leur + tradition avec celle de Grégoire sur les origines, 129. + + CHAPITRE IV.--Clodion 133-146 + + Traditions diverses sur les origines de la dynastie mérovingienne, + 133.--Leur valeur, 134.--Histoire populaire de Clodion, + 139.--Comparaison de l’histoire et de la tradition, 140. + + CHAPITRE V.--Mérovée 147-159 + + Légende relative à la naissance de Mérovée, 147.--Frédégaire a + altéré la forme primitive de cette légende, 148.--Son caractère + antéchrétien. Hésitations qu’elle a causées à Grégoire de Tours, + 151.--Origine de la légende, 153.--Historicité de Mérovée, 156. + + CHAPITRE VI.--La jeunesse de Childéric 161-178 + + Légende populaire sur ses aventures d’enfance pendant l’invasion + d’Attila, 161.--Comparaison de cette légende avec d’autres traditions + germaniques du même genre, 162.--Récits Lombards, 165, Walther et + Hildegonde, 169, Attale, 171.--Ce qu’il y a d’historique dans la + légende childéricienne, 176. + + CHAPITRE VII.--Childéric (suite) 179-208 + + Histoire de l’expulsion de Childéric par les Francs et de + ses amours avec la reine Basine, 179.--Caractère germanique + de cette histoire, 181.--Ce qu’en a pensé Grégoire de Tours, + _ibid._--Forme qu’elle revêt dans Frédégaire, 185.--Interpolations + manifestes de celui-ci, 187, et preuves de la date récente de + ces interpolations, 189.--Influence de l’histoire du prétendant + Gundovald sur leur formation, 190.--Leur lien de provenance, + 193.--Ce qu’il y a d’historique et ce qu’il y a de fictif dans + l’histoire de Basine, 194.--Que faut-il croire de la royauté franque + d’Aegidius? 201.--Examen de la légende de la vision nuptiale, + 202.--Interprétation de celle-ci, 204.--Sa date, 205.--Conclusion, + 206.--Note sur saint Basinus, 207. + + LIVRE II. + Clovis et ses fils. + + CHAPITRE I.--La guerre de Syagrius 211-224 + + Cette histoire est racontée par Grégoire d’après des _Annales_, + 211.--Toutefois, il a eu connaissance aussi d’une tradition + orale franque dont il se remarque des reflets dans son récit, + 213.--L’épisode du vase de Soissons n’est pas légendaire, mais + historique, 218.--Il est emprunté à une source contemporaine, + qui paraît être le _Vita Remigii_, 222. + + CHAPITRE II.--Le mariage de Clovis 225-251 + + Pourquoi la tradition épique laisse de côté les événements + principaux de l’histoire de Clovis et s’attache à des épisodes + individuels, 225.--Histoire du mariage de Clovis d’après les + trois chroniqueurs francs. Variantes qu’elle présente et origine + de celles-ci, 227.--Grégoire de Tours a déjà connu l’histoire + légendaire, mais en a effacé les traits les plus invraisemblables, + 233.--Cette histoire était taillée sur le patron de toutes les + légendes sur les fiançailles et le mariage des héros, 237.--Analyse + de l’histoire et examen des types qu’elle met en scène. Aurélien, + 240, Aridius, _ibid._--Ce qui en reste d’historique, 242.--Les + crimes attribués à Gondebaud sont légendaires, _ibid._--Comment + ont-ils été inventés? 245.--Influence de l’histoire de sainte + Radegonde sur la formation de la légende de Clotilde, 248. + + CHAPITRE III.--La première guerre de Burgondie 253-264 + + Histoire de cette guerre d’après Grégoire et Marius d’Avenches, + 253.--Leur accord, _ibid._--Interpolation de l’épisode du siège + d’Avignon par Grégoire, 254.--Cet épisode est légendaire, 255.--Il + a été imaginé en pays franc, 258.--Il ne provient pas d’un chant + épique proprement dit, 260.--Historicité de l’épisode de la prise + de Vienne, _ibid._ + + CHAPITRE IV.--La guerre des Visigoths 265-292 + + Grégoire rapporte sur cette guerre quantité de traditions orales, + 265.--Leur énumération, 268.--Elles sont d’origine romane et + ecclésiastique, et elles n’ont rien d’épique, 269.--Examen critique + de ces traditions: I. La construction de l’église Sainte-Geneviève, + 270.--II. Le respect de Clovis pour saint Martin. III. L’oracle rendu + par saint Martin à Clovis, 274.--IV. La biche qui montre le gué de + la Vienne, 275.--V. Le rayon lumineux de la basilique Saint-Hilaire, + 277.--VI. La chute des murs d’Angoulême, _ibid._--VII. Le cheval de + Clovis, 278.--Autres données traditionnelles, 279.--En quoi elles + se distinguent des traditions épiques franques, 281.--Il existait + pourtant des traditions barbares sur la guerre d’Aquitaine, à preuve + l’histoire de la présence de Chlodéric à la bataille de Vouillé, + 282, celle de la blessure reçue par Clovis, 284, et surtout celle + de l’origine de la guerre entre Clovis et Alaric II, 285. + + CHAPITRE V.--Les meurtres de Clovis 293-317 + + Le récit de ces meurtres nous transporte sur un terrain épique par + excellence, 293.--Premier récit: Mort de Sigebert et de Chlodéric. + Caractère épique de ce récit. Ses contradictions internes, + 294.--Comment Grégoire l’a conçu, et comment il a essayé de + l’humaniser, 300.--Date du récit, 302.--Deuxième récit: Mort de + Chararic et de son fils, _ibid._--Preuve de sa provenance orale: + les traits barbares et archaïques, 303.--Troisième récit: La mort + de Ragnacaire de Cambrai, 305.--Même démonstration que ci-dessus, + 307.--Rapprochements et analogies avec d’autres légendes barbares, + 308.--Ces trois récits semblent avoir fait partie d’un même chant, + 311.--Discussion de l’ordre chronologique des événements auxquels + il y est fait allusion, 312.--Essai de reconstitution des faits + réels, 315. + + CHAPITRE VI.--La deuxième guerre de Burgondie 319-335 + + Histoire de la deuxième guerre de Burgondie d’après Grégoire de + Tours, 319.--Cette histoire est élaborée par l’esprit épique, qui + explique les catastrophes par des fautes à punir, 322.--Parties + historiques et parties légendaires, 323.--Comment Clotilde a été + mise en scène, 326.--Historicité de la fin tragique de Sigismond, + 329.--Comment la bataille de Vézeronce a été transformée en victoire, + 331.--Importance de la défaite comme élément épique, 334. + + CHAPITRE VII.--La guerre de Frise ou l’invasion danoise 337-346 + + Théodoric d’Austrasie a été chanté en Allemagne sous le nom de + Hugdietrich, 337.--Il y a trace d’un chant sur lui dans l’histoire + du débarquement de Chochilaicus et de sa défaite d’après Grégoire + de Tours, 339.--Cette histoire a été chantée par les Scandinaves + et a été recueillie dans le _Beowulf_, 340.--Preuve de l’identité + des deux traditions, 341.--Elle a été chantée aussi par les Francs, + 343.--Indices épiques contenus dans le récit de Grégoire de Tours, + 344.--Traces que la légende a laissées parmi les populations + frisonnes, _ibid._ + + CHAPITRE VIII.--La guerre de Thuringe 347-378 + + Récit de cette guerre d’après Grégoire de Tours, 347.--Récit de + Widukind, 351.--Sainte Radegonde a été chez les Francs le souvenir + vivant de cette guerre et a pu garantir les traits généraux du récit, + 355.--Quant aux détails, ils sont légendaires, 358.--Analyse des + éléments légendaires. _La nappe coupée_, 359.--Les souvenirs rappelés + par Théodoric, 362.--Les fossés creusés par les Thuringiens sur le + champ de bataille, 365.--Le pont de cadavres sur l’Unstrut, 366.--La + ruse de Théodoric envers Clotaire, 368.--La mort de Hermanfried, + _ibid._--Toute cette histoire se décompose en trois récits + indépendants, 370.--Ces récits sont nés parmi les Francs d’Austrasie, + 373.--Théodoric et son fils Théodebert dans l’épopée, 375. + + + LIVRE III. + Les derniers Mérovingiens. + + CHAPITRE I.--Frédégonde 381-402 + + Derniers souvenirs épiques de Grégoire de Tours, 381.--Manque de + données légendaires dans Frédégaire et dans le _Liber Historiae_ + sur la période de 530 à 590, 385.--Impression faite par Frédégonde + sur l’imagination populaire, 386.--Légendes du _Liber Historiae_: + comment Frédégonde supplanta la reine Audovère, 388.--Légende + de l’adultère de Frédégonde avec Landéric et de l’assassinat de + Chilpéric, 392.--La légende de la forêt qui marche, 396. + + CHAPITRE II.--Brunehaut 403-431 + + Les calomnies dont elle a été l’objet l’ont fort défigurée, mais + elles n’ont rien d’épique, 403.--Il existe cependant quelques + légendes populaires sur elle, 404.--Prophétie sibylline sur + Brunehaut, 405.--Légende de l’expulsion de Brunehaut par les + Austrasiens, 407.--Son origine, 408.--La guerre de Théodoric + et de Théodebert, 409.--Traits épiques que présente le récit de + Frédégaire: les morts qui ne peuvent pas tomber, 411, l’intervention + de l’évêque de Mayence, 412.--Ce que l’histoire devient dans le + _Liber Historiae_, 417.--Origine de la guerre et épisodes principaux + de celle-ci, 418.--La mort de Théodebert rappelle celle de Chlodéric, + 421.--Amour incestueux de Théodoric, 422.--Brunehaut en Jézabel, + 423.--Historicité du récit de sa mort, _ibid._--Les _chaussées + Brunehaut_, 424. + + CHAPITRE III.--Clotaire II 433-449 + + Frédégaire n’a pas de légendes sur ce roi, 433.--Mais le _Liber + Historiae_ en raconte une très caractéristique: l’histoire de la + guerre de Saxe, 434.--Cette histoire est reproduite avec quelques + variantes par le _Gesta Dagoberti_, 436.--Elle provient d’un chant + épique sur Clotaire II, 437.--Nous connaissons ce chant par le _Vita + Faronis_, qui cite même un fragment de l’original, 441.--Divergences + légères entre ces deux sources, 445.--Éléments historiques du récit, + _ibid._--La guerre de Saxe faite par Clotaire I, et attestée par + l’histoire, a été attribuée par suite d’un transfert épique à + Clotaire II, 446. + + CHAPITRE IV.--Derniers accents épiques 451-474 + + Nos sources ne présentent plus de trace de chants épiques à partir + de Clotaire II, 451.--Mais on y trouve encore des impressions + épiques, par exemple dans le portrait du roi Dagobert I, 452.--A + une époque postérieure à celle de la rédaction de nos sources, ces + impressions ont dû se traduire en chants épiques, 456.--Ainsi le + Floovant du XIIe siècle reproduit un épisode déjà consigné dans le + _Gesta Dagoberti_, _ibid._--De même, un combat malheureux de douze + généraux francs dans les Pyrénées paraît avoir été le prototype + de l’histoire poétique de Roland et des douze pairs à Roncevaux, + 461.--Et un épisode du règne de Sigebert II, raconté par Frédégaire, + doit avoir été le point de départ de l’histoire des traîtres de la + _Geste de Mayence_, 464.--Enfin le récit de la bataille de Flaochat + contre Willehad a un caractère fort épique, 468.--Dans le _Liber + Historiae_, saint Ouen a laissé aussi une impression épique qui se + traduit par des légendes, notamment celle du conseil qu’il aurait + donné à Ebroïn, 469. + + CHAPITRE V.--Résumé et conclusions 473-498 + + Origines différentes des récits analysés dans ce livre. Les uns + proviennent d’impressions, les autres de légendes populaires, les + autres de chants épiques, 475.--Ils ne représentent qu’une faible + partie des données épiques de l’époque mérovingienne, 477.--Celles-ci + se retrouvent dans un grand nombre de moules épiques de l’épopée + carolingienne, dont l’origine est ici, _ibid._--Raisons diverses + pour lesquelles nos chroniqueurs n’ont gardé qu’une petite partie + des récits fournis par la tradition épique. Tous étaient romans et + n’avaient pas, comme Cassiodore et Paul Diacre, intérêt à recueillir + les légendes barbares, 480.--La rapidité du progrès social a de + son côté contribué à fondre les sujets mérovingiens dans l’épopée + carolingienne, 485.--L’épopée carolingienne n’est plus franque, + mais française, 487.--L’épopée française est née de la germanique ou + franque à l’époque mérovingienne; comment, 488.--Éléments épiques + existant chez les populations gallo-romaines à l’époque de la + conquête franque, 489.--Rôle des cours, 492, et des poètes francs, + 494.--Valeur de l’épopée française, 497. + + Additions et corrections 498 + + Appendices. + I. L’origine troyenne des Francs 505 + II. Les généalogies des rois mérovingiens 517 + III. Les noms poétiques des Francs 524 + IV. Le baptême de Clovis 530 + + Table des noms 539 + + + + +DU MÊME AUTEUR: + + + Les Origines de la Civilisation moderne, 3e édition, 2 volumes + in-12.--Bruxelles, Société belge de librairie 7 fr. + + La Croix et le Croissant, 2e édition.--Liège, Grandmont-Donders 1 fr. + + + + +NOTE DU TRANSCRIPTEUR + + +On a représenté entre caractères _soulignés_ les passages en italique, +et entre signes =égale= les passages en typographie dilatée (gesperrt) +dans l’appendice II. + +On a interverti la table des noms et la table des matières pour que +cette dernière figure à la fin de l’ouvrage. + + + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 78135 *** diff --git a/78135-h/78135-h.htm b/78135-h/78135-h.htm new file mode 100644 index 0000000..e7def66 --- /dev/null +++ b/78135-h/78135-h.htm @@ -0,0 +1,23405 @@ +<!DOCTYPE html> +<html lang="fr"> +<head> + <meta charset="UTF-8"> + <meta name="format-detection" content="telephone=no,date=no,address=no,email=no,url=no"> + <title>Histoire poétique des Mérovingiens | Project Gutenberg</title> + <link rel="icon" href="images/cover.jpg" type="image/x-cover"> + <style> + +p { text-align: justify; line-height: 1.2em; text-indent: 1.5em; + margin: .3em 0;} + +.fakebrace { border-top: solid thin; border-left: solid thin; border-bottom: solid thin; } + +h1 { text-align: center; line-height: 1.5em; margin: 1em 0; } +h2 { text-align: center; line-height: 1.5em; margin: 4em 0 2em 0; } +h3 { text-align: center; line-height: 1.5em; margin: 3em 0 1.5em 0; } +.h4 { text-align: center; text-indent: 0; margin: 2em 0 1em 0; } + +div.c, p.c { text-align: center; line-height: 1.5em; text-indent: 0; + margin: 1em 0; } + +span.w45 { display: inline-block; width: 45%; text-align: center; + text-indent: 0; max-width: 14em; } + +.large { font-size: 130%; } +.small { font-size: 90%; } +.xsmall { font-size: 80%; } +small { font-size: 80%; letter-spacing: .05em; } + +.b { font-weight: bold; } +.i { font-style: italic; } +.i i, .rm { font-style: normal; } + +.sc { font-variant: small-caps; } +.ssf { font-family: sans-serif; } + +.poetry { text-align: left; margin: 1em 0 1em 5%; } +.stanza { margin-top: 1em; } +.verse { padding-left: 3em; text-indent: -3em; } +.i1 { text-indent: -2em; } +.i2 { text-indent: -1em; } +.i3 { text-indent: 0; } +.i6 { text-indent: 3em; } + +div.index p { text-indent: -1.5em; padding-left: 1.5em; font-size: 90%; + margin: 0 0; } +.ind { margin: 1em 0 1em 3em; } + +.attr { margin: -.5em 5% 1em 20%; text-align: right; text-indent: 0; } + +hr { width: 20%; margin: 1em 40%; } +div.dots { margin: .5em 0; text-align: center; } +div.dots b { display: inline-block; width: 4.8%; } + +.pagenum { position: absolute; right: 1%; font-size: small; font-style: normal; + text-align: right; font-variant: small-caps; text-indent: 0; +} + +.trnote { font-family: sans-serif; font-size: 95%; padding: .5em; + margin: 3em 5% 1em 5%; border: thin dotted; } +.trnote h2 { margin: .5em 0; } + + +sup { font-size: smaller; vertical-align: 30%; line-height: 1em; } + +li { list-style: none; text-indent: -1.5em; padding-left: 1.5em; } + +div.flex { display: flex; justify-content: center; } +table { margin: 1em auto; } +td { vertical-align: top; } +td.bot { vertical-align: bottom; padding-left: 1em; } +td.left1 { padding-left: 1em; } +td.c div { text-align: center; } +td.r div { text-align: right; } +td.h { text-indent: -1.5em; padding-left: 1.5em; text-align: left; } +td.h2 { text-indent: -1.5em; padding-left: 3em; text-align: left; } +td.w3 { width: 3em; } +td.w4 { width: 4em; } +td.pad { padding-top: 1em; padding-bottom: .7em; } +td.p { text-indent: 1.2em; padding-top: .3em; text-align: justify; } +td.v { vertical-align: middle; } + +span.d3 { display: inline-block; width: 1.5em; text-indent: 0; text-align: left; } + +a { text-decoration: none; } + +.fnanchor { font-size: 80%; vertical-align: 0.35em; padding: 0 .15em; + text-decoration: none; font-style: normal; line-height: 1em; +} +.footnote { margin: 1em 0 1em 20%; font-size: 90%; } +.footnote .label { } +.footnote + .footnote { margin-top: -.5em; } + +.ugap { margin-top: 1em; } +div.gap, p.gap { margin-top: 2.5em; } +.break, .chapter { margin-top: 4em; } + +img { max-width: 100%; } + +@media screen { + body { max-width: 40em; width: 80%; margin: 0 auto; } + img { max-height: 700px; } +} + +.x-ebookmaker .break, .x-ebookmaker .chapter { page-break-before: always; } +.top2em { padding-top: 2em; } +.top4em { padding-top: 4em; } +.nobreak { page-break-before: avoid; } + + </style> +</head> +<body> +<div style='text-align:center'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 78135 ***</div> +<div class="x-ebookmaker-drop c"><img src="images/cover.jpg" alt=""></div> +<div class="x-ebookmaker-drop break"></div> +<h1 class="top2em">HISTOIRE POÉTIQUE<br> +<span class="xsmall">DES</span><br> +MÉROVINGIENS</h1> + +<p class="c"><span class="xsmall">PAR</span><br> +<span class="large">GODEFROID KURTH</span><br> +<span class="xsmall">PROFESSEUR A L’UNIVERSITÉ DE LIÈGE</span></p> + + +<p class="c gap"><span class="large">PARIS</span><br> +ALPHONSE PICARD ET FILS, ÉDITEURS<br> +82, Rue Bonaparte, 82</p> + +<p class="c"><span class="w45"><span class="b ssf small">BRUXELLES</span><br> +<span class="b">Société belge de librairie</span><br> +O. SCHEPENS, <span class="xsmall">DIRECTEUR</span><br> +16, Rue Treurenberg, 16</span> +<span class="w45"><span class="b ssf small">LEIPZIG</span><br> +F.-A. BROCKHAUS<br> +16, <span class="sc" lang="de" xml:lang="de">Querstrasse</span>, 16<br> +<span class="small">Même maison à Berlin et à Vienne</span></span></p> + +<p class="c large">1893</p> + +<div class="break"></div> + +<p class="c top4em xsmall">NAMUR. — IMPRIMERIE LAMBERT DE ROISIN, ÉDITEUR<br> +<span class="b ssf">RUE DE L’ANGE, 26</span></p> + +<div class="chapter"></div> + +<p class="c top4em"><span class="sc">A Monsieur</span><br> +<span class="large">LE MARQUIS DE BEAUCOURT</span><br> +<span class="ssf b">Auteur de l’HISTOIRE DE CHARLES VII</span></p> + + +<p class="i">Recevez, cher ami, l’hommage de ce livre, auquel +vous avez bien voulu m’autoriser à attacher votre nom. +En vous l’offrant, il me semble que je paie une vieille +dette, non seulement d’amitié mais encore de reconnaissance. +Vous vous êtes créé des titres durables à la +gratitude de tous les travailleurs qui ne séparent pas +l’amour de la science de celui de la religion. La <span class="rm"><span class="sc">Société +Bibliographique</span>,</span> dont nous célébrons aujourd’hui le +25<sup>e</sup> anniversaire, est devenue pour beaucoup d’eux une +famille qui salue en vous son chef aimé. Je suis sûr de +n’être désavoué par aucun en vous offrant ce modeste +cadeau de fête comme un témoignage de nos sentiments +unanimes d’affection.</p> + +<p class="ind i">Paris, le 6 février 1893.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak">PRÉFACE</h2> + + +<p class="i">En 1887, pendant que je lisais avec mes élèves la +chronique de Grégoire de Tours, je fus frappé de la +différence de couleur et d’accent qui règne dans les diverses +parties du livre II, consacré, comme on sait, à l’histoire +des premiers rois mérovingiens.</p> + +<p class="i">Cette différence me parut surtout remarquable dans +les pages qui racontent le règne de Clovis ; elles me faisaient +l’effet d’une vraie mosaïque, formée des morceaux +les plus disparates. Je voulus me rendre compte de l’origine +de ce phénomène, et des recherches auxquelles je me +livrai résulta un mémoire intitulé : <i class="rm sc">les sources de +l’histoire de Clovis dans Grégoire de Tours</i><span class="rm">,</span> +qui fut lu le 9 avril 1888 à Paris, au premier Congrès +scientifique international des catholiques. A ce travail +se rattachèrent plus tard une étude sur l’<i class="rm sc">histoire de +Clovis dans Frédégaire</i> et une autre sur le <i class="rm sc" lang="la" xml:lang="la">Gesta +Regum Francorum</i><span class="rm">,</span> qui achevèrent de me convaincre +de l’existence d’un important élément traditionnel et oral +dans l’historiographie mérovingienne. Je m’attachai alors +à dégager cet élément, en remontant le cours de l’histoire +des Francs jusqu’aux origines de la nation, et en le +redescendant jusqu’au dernier rejeton de Mérovée. Ce fut +un long et minutieux travail, souvent interrompu par +des besognes professionnelles : il est venu finalement +aboutir à ce livre, dont j’ai suffisamment fait connaître +la nature et le plan dans l’introduction. Qu’il me soit +permis d’ajouter que dans l’étude de questions si délicates +et, sous certains rapports, si neuves, l’écrivain a quelque +droit de compter sur l’indulgence du lecteur.</p> + +<p class="ind i">Liège, le 19 janvier 1893.</p> + +<div class="chapter"></div> +<p><span class="pagenum" id="p1">-1-</span></p> + +<h2 class="nobreak" id="intro">INTRODUCTION</h2> + + +<p>L’épopée est, chez toutes les nations, la forme +primitive de l’histoire. C’est l’histoire avant les +historiens, telle que le peuple tout entier la raconte +de vive voix, et la transmet de bouche en bouche à la +postérité. Elle ne retient que ce qui a frappé l’imagination +ou fait battre le cœur, et elle ne laisse à ses +auditeurs que des images et des impressions. Les faits +réels ne valent à ses yeux que dans la mesure où ils +lui servent à l’élaboration d’un certain idéal qu’elle +en a conçu, et auquel elle les plie et les ramène tous. +Sous l’influence de cet idéal, la narration se détache +graduellement des réalités auxquelles elle doit l’existence ; +elle devient son but à elle-même, et tire de ses +propres nécessités organiques tout son développement +ultérieur. Bientôt, elle ne garde plus d’autre élément +historique que le grand nom auquel se rattache le +souvenir des faits qu’elle raconte ; tout le reste est +remanié ou ajouté par le génie populaire. Ainsi, en +peu de temps, le sujet est <i>stylisé</i>, pour emprunter aux +archéologues le terme par lequel ils désignent un +<span class="pagenum" id="p2">-2-</span> travail semblable, bien que moins approfondi, dans le +domaine des arts du dessin. Le résultat de ce travail +inconscient de l’âme populaire sur les données qui lui +sont fournies par la vie, c’est ce que nous appelons +la poésie épique. Celle-ci consiste donc essentiellement +dans des récits légendaires tenus pour historiques. +Si l’auditeur pouvait se persuader que les +histoires qu’on lui raconte sont des fictions, il se +détournerait avec indignation de ce qu’il considèrerait +comme autant de mensonges odieux. Mais une pareille +persuasion est bien loin de lui. Dans la jeunesse des +sociétés, comme dans celle des individus, il n’y a pas +de place pour les facultés critiques, réservées à un +âge plus mûr ; l’imagination créatrice refoule dans +l’ombre toutes les autres formes de l’activité intellectuelle, +et l’histoire n’est et ne peut être que de la +poésie épique.</p> + +<p>Et cette poésie — est-il besoin de le dire ? — ne +peut pas se passer longtemps d’une forme matérielle. +De très bonne heure, elle dégage son rythme, qui est +en quelque sorte le vêtement qu’elle se tisse elle-même. +De son côté, le rythme est inséparable de la +mélodie, dont il ne sera détaché que beaucoup plus +tard, lorsque la croissance continuelle des œuvres du +génie humain obligera de les séparer, pour leur permettre +à chacune de se développer en toute liberté. +Et ainsi stylisée, c’est-à-dire transfigurée par l’imagination +populaire, et soulevée sur les deux ailes du +rythme et de la mélodie, l’histoire prend son vol à +travers les multitudes sous la forme de chansons +épiques. C’est le dernier terme de ses métamorphoses +progressives<a id="FNanchor_1" href="#Footnote_1" class="fnanchor">[1]</a>. Ainsi sera parcouru tout le cycle du +<span class="pagenum" id="p3">-3-</span> développement organique des souvenirs nationaux ; +ainsi les peuples se verront mis en possession d’un +riche et précieux répertoire de souvenirs poétiques, +qui constituera tout l’ensemble de leurs annales : +<i lang="la" xml:lang="la">unum apud illos memoriæ et annalium genus</i>, comme +Tacite le dit avec une justesse et une concision admirables<a id="FNanchor_2" href="#Footnote_2" class="fnanchor">[2]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_1" href="#FNanchor_1"><span class="label">[1]</span></a> Si l’on me demandait pourquoi je ne parle pas ici de l’éclosion des grands +poèmes épiques, je répondrais qu’au point de vue de l’histoire, ils ne marquent +pas une phase nouvelle, tandis qu’ils en marquent une très considérable, +au contraire, au point de vue littéraire, dont je n’ai pas à m’occuper ici.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_2" href="#FNanchor_2"><span class="label">[2]</span></a> Tacite, <i lang="la" xml:lang="la">Germania</i>, c. 2.</p> +</div> +<p>L’épopée et l’histoire resteront confondues tant +que la nation ne sera pas arrivée à la conscience +de l’écart qu’il y a entre les réalités historiques +et les images qu’elle en garde dans son esprit. +Dès qu’elle commencera à s’en apercevoir, l’heure +de l’histoire aura sonné. Mais aussi cette heure +sera celle du déclin de l’épopée. On peut dire, +sans exagération, que celle-ci cessera d’exister virtuellement +le jour où elle cessera d’être prise pour +de l’histoire.</p> + +<p>Il faut du temps, à la vérité, pour que la notion de +la différence en question se dessine d’une manière +claire et nette dans l’esprit humain. L’historiographie +est née depuis longtemps, et, depuis longtemps, on +emploie des procédés mnémoniques destinés, par +l’exactitude même avec laquelle ils fixent les notions +acquises, à contrarier l’efflorescence épique, sans que +l’incompatibilité entre les deux manières de se souvenir +éclate à tous les yeux. L’annaliste qui, le +premier, consigne les faits historiques par écrit, ne +s’aperçoit pas lui-même qu’il inaugure un procédé +différent de celui de l’épopée. S’il marque avec +une exactitude relative le contour des événements +qui se déroulent à partir de lui, il continue, pour +tous les faits qui ont précédé son temps, de rester +tributaire de la tradition poétique. Il la reproduit +sans se douter de sa vraie nature, et soude avec la +<span class="pagenum" id="p4">-4-</span> plus grande naïveté l’histoire légendaire à l’histoire +réelle, comme si ce n’étaient pas deux éléments hétérogènes, +entre lesquels aucune fusion n’est possible.</p> + +<p>Voilà comment, même après la naissance de l’historiographie, +l’épopée continue d’occuper une large +place dans les annales des peuples. Ses développements +ultérieurs sont arrêtés, dans une mesure +importante, par la solide barrière que le procédé +historique établit entre elle et les faits, mais elle reste +en possession de tout le domaine conquis par elle +pendant les siècles antérieurs. Elle ouvre les annales +de toutes les nations, et elle s’épanouit avec une liberté +illimitée sur les premières pages de tous les chroniqueurs +et de tous les historiens. Pendant tout le +moyen âge, et longtemps encore après la Renaissance, +on a raconté comme de l’histoire véritable les exploits +du roi Arthur, de Roland et d’Ogier le Danois, ainsi +que les pathétiques aventures du Cid ou de Guillaume +Tell. Malheur à qui eût contesté ces héroïques souvenirs, +auxquels les nations tenaient comme à un +patrimoine sacré, et qui avaient pour elles presque +autant de valeur que leurs croyances religieuses ! Il +n’y a pas beaucoup plus d’un siècle (1760) qu’on +faisait brûler par la main du bourreau le livre du +téméraire qui, le premier, osa élever quelques doutes +sur l’historicité de Guillaume Tell<a id="FNanchor_3" href="#Footnote_3" class="fnanchor">[3]</a>. Et qui me dit +qu’aujourd’hui encore, parmi les enfants de la verte +Erin, il ne s’élèverait pas un <span lang="la" xml:lang="la">tolle</span> général d’indignation +contre le profane qui se permettrait de révoquer +en doute que Partholon soit venu coloniser +leur île l’an 2520 de la création, ou que les Tuatha +Dé Dannan aient enlevé l’Irlande aux Fir-Bolgs +<span class="pagenum" id="p5">-5-</span> et aux Fomoriens dans les deux sanglantes batailles +de Moytura<a id="FNanchor_4" href="#Footnote_4" class="fnanchor">[4]</a> ?</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_3" href="#FNanchor_3"><span class="label">[3]</span></a> C’est la dissertation du pasteur Freudenberger intitulée : <i>Guillaume Tell, +fable danoise</i>. Berne, 1760. V. J. J. Hisely, <i>Recherches critiques sur l’histoire +de Guillaume Tell</i> dans les <i>Mémoires et documents publiés par la Société +d’histoire de la Suisse romande</i>, t. III, p. 438-450.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_4" href="#FNanchor_4"><span class="label">[4]</span></a> Tous ces faits, empruntés aux souvenirs épiques de l’Irlande, sont présentés +comme historiques dans la plupart des histoires de ce pays.</p> +</div> +<p>Les historiens n’étaient pas en état d’arriver par +eux-mêmes à découvrir la vraie nature des matériaux +qu’ils mettaient en œuvre dans leurs premières pages. +Ils s’aperçurent bien du manque de vraisemblance de +certaines traditions, mais ce fut une constatation +stérile, et que pouvait faire comme eux le premier +venu. Ils remarquèrent aussi, par l’étude critique des +sources, que certaines autres, pour n’être pas invraisemblables, +n’étaient cependant pas établies, ou +qu’elles manquaient de garantie, mais ce fut tout. +Or, ce n’était pas assez. Il ne suffisait pas de classer +dans la catégorie du faux tout ce qui s’écartait de la +réalité objective ; il fallait rendre compte de l’origine +de l’altération qu’avaient subie les récits, voir dans +quelle mesure elle avait eu lieu, et quelles influences +l’avaient produite : tout cela importait, sinon pour +l’histoire des faits eux-mêmes, du moins pour celle +des idées. Mais pour une pareille tâche, les historiens +n’étaient pas armés ; leur cercle était trop étroit et +leur procédé trop technique. Ils n’étudiaient que des +documents et non des esprits. Une fois que les faits +ne rendaient pas le son de l’authenticité, ils les éliminaient +impitoyablement, sans leur accorder aucune +valeur quelconque. Mensonge ou fable ! tel était leur +jugement sommaire, et ils croyaient avoir rempli toute +leur mission quand ils avaient expulsé de l’histoire, +non sans mépris et parfois avec colère, tout ce qui n’était +pas rigoureusement historique. Ils ne se rendaient +pas compte que l’esprit épique est un élément qui ne +peut être confondu, à proprement parler, avec l’erreur, +moins encore avec le mensonge, et ils en jetaient les +<span class="pagenum" id="p6">-6-</span> produits comme des matériaux de rebut, à peu près +comme, dans les usines du siècle passé, on jetait des +scories riches encore d’une quantité de minerai que +des procédés d’extraction imparfaits n’avaient pas permis +d’utiliser.</p> + +<p>Il était réservé à une science mieux outillée de +retourner à ces déchets dont l’historiographie n’avait +rien su faire, et d’en tirer, par une analyse minutieuse, +de précieux matériaux. Pénétrant par l’étude +du mot dans celle de la pensée, les philologues ont +approché les premiers de ce grand foyer de poésie qui +est l’imagination populaire. Les premiers, ils ont +reconnu et noté les caractères distinctifs de la poésie +qui s’y est développée, dans cette espèce de demi-sommeil +pendant lequel l’imagination revoit en rêve +les figures de la réalité, avec des proportions et dans +des combinaisons qu’elle prend naïvement pour celles +de la réalité elle-même. Ces caractères, une fois notés, +devinrent pour les critiques la pierre de touche de +tous les récits dans lesquels on les voyait apparaître. +On put alors discerner ceux qui étaient historiques de +ceux qui appartenaient plutôt au domaine de la +poésie, et dans lesquels tout au plus se retrouvait +un petit résidu d’histoire. Ce fut une importante conquête +scientifique, car elle permit de distinguer désormais +la narration épique, non seulement des faits +historiques proprement dits, mais aussi des mensonges +conscients ou des erreurs individuelles des +chroniqueurs. Il y eut dès lors, dans l’histoire, entre +le domaine du vrai et celui du faux, une région intermédiaire +qui était, si je puis ainsi parler, celle du +rêve, et la science disposa d’une série de matériaux +ayant tout au moins une vérité subjective, puisqu’ils +étaient le reflet des événements dans l’imagination +nationale.</p> + +<p>Je n’ai pas à raconter ici toutes les phases par +<span class="pagenum" id="p7">-7-</span> lesquelles passa la laborieuse enquête qui aboutit à +ces importantes constatations : cela m’entraînerait +trop loin de mon sujet, et je me bornerai à quelques +indications indispensables. Soulevée pour la première +fois à la fin du siècle dernier par F. A. Wolff<a id="FNanchor_5" href="#Footnote_5" class="fnanchor">[5]</a>, la +question de l’origine de l’épopée ne fut pas résolue +d’une manière définitive par ce savant, mais il eut au +moins le mérite de l’avoir posée avec une telle netteté, +et d’en avoir si bien fait comprendre l’importance, que +depuis lors elle n’a plus disparu du programme des +travaux de notre siècle. Elle n’aurait peut-être jamais +trouvé de solution tant qu’on l’aurait étudiée sur le +seul terrain de l’antiquité grecque, dont les origines +épiques disparaissent pour nous dans une ombre +épaisse et à jamais impénétrable. Mais il vint un +moment où l’on fut en état de poursuivre les mêmes +recherches dans le domaine de la philologie germanique. +Plus rapprochée de nous, l’antiquité germanique +s’offre à nos regards dans le demi-jour d’un +crépuscule qui permet de discerner, au moins en +grande partie, les phases du développement de son +épopée. On vit alors de quelle manière les personnages +historiques passent du monde de la réalité dans +celui de la fiction ; on constata la série des transformations +subies par les types d’Attila ou de Théodoric +pour devenir l’Etzel ou le Dietrich von Bern de la +légende, et l’on commença à se rendre compte du +caractère naturel et organique de ces métamorphoses.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_5" href="#FNanchor_5"><span class="label">[5]</span></a> Dans ses <i lang="la" xml:lang="la">Prolegomena ad Homerum</i>, Halle, 1795.</p> +</div> +<p>Ces conclusions gagnèrent en netteté et en certitude +à partir du jour où la France, rentrée en possession +de son épopée à elle<a id="FNanchor_6" href="#Footnote_6" class="fnanchor">[6]</a>, put appliquer à la chanson de +Roland la même méthode d’investigation. Le milieu +historique dans lequel était éclos ce chef-d’œuvre était +<span class="pagenum" id="p8">-8-</span> en effet plus abordable encore, le sujet placé dans une +lumière plus vive que partout ailleurs ; on pouvait ici +observer de très près la gestation de l’épopée, et +surprendre jour par jour les phases les plus variées +de sa formation. Cette nouvelle expérience ayant +donné des résultats identiques à la première, la +démonstration était faite, et la science se trouvait +désormais à même de formuler la loi générale de la +naissance et du développement de l’épopée. Toutes +les recherches ultérieures ne firent que confirmer et +préciser ces résultats. On peut dire que la physiologie +ne suit pas avec plus d’exactitude le développement +de l’embryon dans le sein maternel, que la philologie +ne voit grandir et se former l’épopée dans les fécondes +profondeurs de l’imagination populaire.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_6" href="#FNanchor_6"><span class="label">[6]</span></a> C’est en 1839 que Francisque Michel publia l’édition <i lang="la" xml:lang="la">princeps</i> de la +chanson de Roland.</p> +</div> +<p>Mais, si la loi est désormais découverte et formulée, +il s’en faut qu’on en ait vérifié toutes les applications. +C’est cette vérification que j’ai entreprise en ce qui +concerne les origines de l’histoire des Francs. Par +quelles sources connaissons-nous les premières pages +de cette histoire ? N’ont-elles point été écrites sous la +dictée de l’imagination épique, et les premiers annalistes +de ce peuple n’ont-ils pas, eux aussi, consigné, +comme des faits réels, des traditions relevant plutôt +de la poésie que de l’histoire ? S’il en est ainsi, dans +quelle mesure a eu lieu cette confusion, et la science +ne peut-elle pas, au moins d’une manière approximative, +déterminer ce qui, dans ces annales, appartient +à la réalité et ce qui relève de la légende ?</p> + +<p>On ne se doutait guère, avant notre siècle, qu’une +telle question pût seulement être posée. Ou bien, on +admettait en bloc toute l’histoire des Mérovingiens, +ou bien, si l’on y trouvait par ci par là un épisode +plus particulièrement choquant ou invraisemblable, +on le taxait de mensonge grossier, de fable ridicule, +et on passait outre. Il n’y avait pas de milieu entre +<span class="pagenum" id="p9">-9-</span> ces deux extrêmes. S’agissait-il, par exemple, d’une +histoire aussi hautement épique que celle du mariage +de Childéric avec Basine, on entendait l’honnête +Velly protester avec une vertueuse indignation contre +cette union adultère, contractée, s’il faut l’entendre, au +<i>grand scandale de tous les gens de bien</i><a id="FNanchor_7" href="#Footnote_7" class="fnanchor">[7]</a>. Le bonhomme +Lecointe, lui, soucieux de mettre la reine des Francs +en règle avec son confesseur, et de donner à Clovis un +état civil avouable, insinuait charitablement que, sans +doute, Basine avait fui Basin parce qu’il la maltraitait, +et qu’elle n’avait épousé Childéric qu’après avoir reçu +la nouvelle certaine de la mort de son mari<a id="FNanchor_8" href="#Footnote_8" class="fnanchor">[8]</a>. Était-il +question de faits matériellement impossibles, et qui +portent leur caractère épique sur le front, comme +la tradition de l’origine de Mérovée, nos historiens +n’y voyaient pas plus clair : pour Eckhart, c’était une +allégorie signifiant que la femme de Clodion avait eu +Mérovée d’un précédent mariage<a id="FNanchor_9" href="#Footnote_9" class="fnanchor">[9]</a>, tandis que, d’après +Mezeray, la légende aurait été mise en vogue par +Mérovée lui-même, <i>ou pour couvrir la faute de sa mère, +s’il est vray qu’il fust bastard comme quelques l’assurent, +ou pour imprimer dans l’esprit des siens une plus respectueuse +obéissance</i><a id="FNanchor_10" href="#Footnote_10" class="fnanchor">[10]</a>. Si nous entendons le P. Daniel traiter de +roman l’histoire des amours de Childéric<a id="FNanchor_11" href="#Footnote_11" class="fnanchor">[11]</a>, ne nous y +<span class="pagenum" id="p10">-10-</span> trompons point : ce n’est pas encore la critique, c’est +le patriotisme français qui parle. En effet, les érudits +belges du XVII<sup>e</sup> siècle, avec une animosité qu’explique +l’état de guerre presque permanent entre leur pays et +la France, revendiquaient pour la Belgique l’honneur +d’avoir été le berceau de la monarchie franque<a id="FNanchor_12" href="#Footnote_12" class="fnanchor">[12]</a>, et +d’avoir donné au royaume salien ses deux premières +capitales, Dispargum et Tournai. Le savant jésuite +était indigné de ces prétentions des Belges à confisquer +les origines du royaume de France, et, pour +les réfuter, il se voyait amené à infirmer le plus +possible les témoignages établissant qu’en effet les +fondateurs du royaume des Francs étaient venus de +Belgique. Voilà pourquoi l’histoire traditionnelle de +Childéric, si favorable aux prétentions de ses adversaires, +devait être un roman pour le P. Daniel. Et +l’on voit par cet exemple combien l’historien était +encore loin de la vraie méthode d’investigation, puisqu’il +ne savait pas la trouver alors même que l’intérêt +de sa thèse lui en suggérait l’emploi.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_7" href="#FNanchor_7"><span class="label">[7]</span></a> « Basine était belle, elle avait de l’esprit ; Childéric, trop sensible à ce double +avantage de la nature, l’épousa au grand scandale de tous les gens de bien, qui +réclamèrent en vain les droits sacrés de l’hyménée et les lois inviolables de +l’amitié. » Velly, <i>Histoire de France</i>, Paris 1766, t. I, p. 49.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_8" href="#FNanchor_8"><span class="label">[8]</span></a> <span lang="la" xml:lang="la">Stamus igitur a plerisque neotericis, qui Basinam quod a viro male haberetur +in Franciam profugisse contendunt, et Childerico nupsisse postquam de +Bisini morte constitit.</span> Lecointe, <i lang="la" xml:lang="la">Annales Eccles. Franc.</i>, t. I, p. 94.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_9" href="#FNanchor_9"><span class="label">[9]</span></a> <span lang="la" xml:lang="la">Fredegarius itaque sub hoc figmento etiam indicat, Meroveum conjugis +quidem Clodionis filium, sed non ex Clodione, verum ex Meroveo fuisse. Ut +haec concilientur statuendum omnino est, Clodionis uxorem antequam ei +jungeretur maritum habuisse Meroveum, ex quo peperit alium Meroveum +Clodionis privignum</span>, etc. J.-G. ab. Eckhart, <i lang="la" xml:lang="la">Commentarii de rebus Franciæ +Orientalis</i>, Wuerzburg, 1729, t. I, p. 29.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_10" href="#FNanchor_10"><span class="label">[10]</span></a> Mezeray, <i>Histoire de France</i>, 1643, t. I, p. 13.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_11" href="#FNanchor_11"><span class="label">[11]</span></a> <i>Histoire de France</i>, Paris, 1713, t. I, p. XIII.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_12" href="#FNanchor_12"><span class="label">[12]</span></a> Voir notamment Godefroid Wendelinus, <i lang="la" xml:lang="la">Leges Salicae Illustratae</i>, Anvers +1649, et J. Chifflet, <i lang="la" xml:lang="la">Anastasis regis Childerici</i>, Anvers 1659.</p> +</div> +<p>Le XIX<sup>e</sup> siècle a abordé l’étude de l’histoire avec un +esprit nouveau. Appuyé sur la base solide que lui ont +faite les recherches de l’érudition des deux siècles +précédents, et éclairé par le spectacle des révolutions, +qui a mûri en lui bien des notions naissantes, il +regarde le passé du haut de la ligne de faîte qui +sépare deux mondes, et il apprend à se rendre compte +des lois qui régissent les transformations sociales. Il +en a comme l’intuition avant que son analyse les lui ait +montrées. Assis au seuil de l’époque nouvelle, Chateaubriand +semble, dans une page des <i>Martyrs</i>, devancer +d’un demi-siècle les progrès de la science historique. +Sa célèbre description de la bataille des Romains +contre les Francs est un des plus beaux exemples de +<span class="pagenum" id="p11">-11-</span> la puissance évocatrice du génie. A sa voix, le monde +barbare sort pour la première fois des ténèbres préhistoriques +où il se dérobait depuis quatorze siècles, et +reparaît devant le lecteur moderne dans une scène +toute remplie de l’émotion et de la couleur de l’épopée<a id="FNanchor_13" href="#Footnote_13" class="fnanchor">[13]</a>. +Mais la claire vue est un don qui n’appartient pas à +tout le monde ; la majorité des hommes ne trouvent +que par le travail patient les voies que le vol de +l’inspiration a montrées de haut aux esprits d’élite. +Il est vrai que le travail, c’est aussi du génie, puisque +le génie c’est de la patience !</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_13" href="#FNanchor_13"><span class="label">[13]</span></a> V. <i>Les Martyrs</i>, I. VI.</p> +</div> +<p>A peine la philologie est-elle née que, devançant le +moment où elle pourra donner ses preuves, elle reconnaît +et affirme déjà le caractère légendaire de notre +histoire. Dès 1816, les frères Grimm, dans leur recueil +de <i>Légendes allemandes</i>, placent au nombre des légendes +plusieurs épisodes de l’histoire des Mérovingiens, qui +continuaient de figurer comme historiques dans les +pages de tous nos annalistes<a id="FNanchor_14" href="#Footnote_14" class="fnanchor">[14]</a>. A vrai dire, il n’y avait +là qu’une ingénieuse conjecture, attestant l’esprit +divinatoire des illustres fondateurs de la philologie +germanique, mais elle marquait l’ouverture d’une ère +nouvelle dans l’historiographie franque : celle de +l’exploration philologique de ses origines.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_14" href="#FNanchor_14"><span class="label">[14]</span></a> <span lang="de" xml:lang="de">Brüder</span> Grimm, <i lang="de" xml:lang="de">Deutsche Sagen</i>. Berlin, 1816, p. 72-84.</p> +</div> +<p>L’honneur d’avoir fait le premier pas dans ce +domaine appartient à l’un des savants les plus ingénieux +de ce siècle : à Fauriel<a id="FNanchor_15" href="#Footnote_15" class="fnanchor">[15]</a>. Le premier, il a reconnu +que les Francs du VI<sup>e</sup> siècle avaient nécessairement +eu des traditions nationales sur leurs origines, +et que ces traditions devaient avoir été propagées par +eux dans les milieux gallo-romains : d’où la conclusion +<span class="pagenum" id="p12">-12-</span> qu’elles étaient arrivées à la connaissance de nos +premiers chroniqueurs, et qu’il en était passé quelque +chose dans leurs récits<a id="FNanchor_16" href="#Footnote_16" class="fnanchor">[16]</a>. Le premier aussi, il a prononcé +avec autorité la parole qui devait renouveler +l’étude de l’histoire mérovingienne : nous sommes ici +en présence de <i>chants épiques</i> !<a id="FNanchor_17" href="#Footnote_17" class="fnanchor">[17]</a> Allant plus loin, il +essayait de faire le départ de leurs éléments constitutifs. +Les uns de ces chants, selon lui, étaient d’origine +purement germanique, comme par exemple, celui +qui raconte l’histoire de Wiomad ; d’autres, au contraire, +après avoir passé par des milieux romains, y +avaient poussé des rameaux nouveaux, et on les reconnaissait +à l’addition de personnages empruntés au +monde romain, tels que Aredius et Aurélien. Ainsi +les principales conclusions que la critique de nos +jours achève de formuler se trouvaient déjà en germe +dans les pages d’un livre écrit en 1836.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_15" href="#FNanchor_15"><span class="label">[15]</span></a> « Fauriel, dit avec une certaine exagération M. Renan, est sans contredit +l’homme de notre siècle qui a remué le plus d’idées, inauguré le plus de branches +d’études, aperçu, dans l’ordre des travaux historiques, le plus de résultats +nouveaux. » Cité par Vapereau, <i>Diction. des Littératures</i> s. v. Fauriel.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_16" href="#FNanchor_16"><span class="label">[16]</span></a> <i>Histoire de la poésie provençale</i>, 1846, t. I, p. 139.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_17" href="#FNanchor_17"><span class="label">[17]</span></a> <i>Histoire de la Gaule Méridionale sous la domination des Germains</i>. Paris, +1836, t. II, p. 273.</p> +</div> +<p>Au reste, les idées émises par Fauriel étaient en +quelque sorte dans l’air que respiraient les philologues +et les critiques littéraires. Quelques années après, +Ampère déclarait retrouver dans Grégoire de Tours +<i>des portions de récits empruntés à de vieux chants épiques</i>, +et signalait spécialement, comme ayant une origine +de ce genre, l’histoire de Childéric et celle de la +guerre de Théodoric I contre les Thuringiens<a id="FNanchor_18" href="#Footnote_18" class="fnanchor">[18]</a>. De son +<span class="pagenum" id="p13">-13-</span> côté, Auguste-Guillaume Schlegel, dans une page qui +a été récemment mise en lumière, formulait des vues +analogues pour plusieurs épisodes de l’histoire des +Mérovingiens, et affirmait que Grégoire de Tours <i>avait +déjà puisé son récit dans la tradition poétique</i><a id="FNanchor_19" href="#Footnote_19" class="fnanchor">[19]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_18" href="#FNanchor_18"><span class="label">[18]</span></a> « J’ai cru trouver dans Grégoire de Tours des portions de récit empruntées +à de vieux chants épiques. On sait que toutes les nations germaniques ont eu +de ces chants ; on le sait en particulier des Francs, puisque Eginhard nous +apprend que Charlemagne avait recueilli <i>des chants très anciens</i> composés dans +la langue de ses pères. » « Il n’y aurait donc rien d’étonnant à ce que des fragments +de Grégoire de Tours qui ont un caractère particulièrement épique +eussent réellement cette origine. Il serait arrivé là ce qui est arrivé dans d’autres +pays, où les anciens chants se sont fondus dans l’histoire… Parmi les passages +du récit de Grégoire de Tours qui me semblent des fragments d’épopées +perdues, je citerai le récit de la guerre contre les Thuringiens. » Ampère, <i>Hist. +Littéraire de France avant Charlemagne</i>. 2<sup>e</sup> édition, t. II, p. 285 et 286. La +première édition est de 1839.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_19" href="#FNanchor_19"><span class="label">[19]</span></a> « Les aventures de Childéric, son exil, son séjour en Thuringe et la passion +de la reine Basine pour lui sont romanesques sans être incroyables. Cependant, +<i>je crois que Grégoire de Tours a déjà puisé son récit dans la tradition poétique</i>. +Frédégaire y ajoute un nouveau trait, les visions de Childéric pendant la +nuit de ses noces. C’est une satire ingénieuse, sous forme de prophétie, sur le +déclin de la dynastie mérovingienne, et sur l’anarchie qui désolait la France +sous des rois faibles, avant que les maires du palais se fussent emparés du pouvoir. +Les intrigues secrètes entamées par un ambassadeur de Clovis avec la +pieuse et rusée Clotilde sont aussi tirées d’un chant populaire. » A. G. Schlegel, +<i>Essais littéraires et historiques</i>. Bonn 1841, cité par P. Rajna, <i lang="la" xml:lang="la">Romania</i>, 1885, +p. 400.</p> +</div> +<p>La vérité historique commençait donc à se faire +jour sous la protection de la philologie, lorsqu’elle +faillit être compromise pour longtemps par les exagérations +d’un zélateur, qui s’était engoué de ses conclusions +sans trop les comprendre. En 1848, M. de +Douhet publiait, sous le pseudonyme de J. de Rathaïl, +un opuscule intitulé hardiment : <i>De l’existence d’une +épopée franque</i><a id="FNanchor_20" href="#Footnote_20" class="fnanchor">[20]</a>. « Ce mémoire, y lisait-on, a pour +but d’établir qu’il existe une histoire chantée de la +race franque. » Et, fidèle à sa promesse, l’auteur +racontait la destinée de cette épopée, consignée par +écrit, au VI<sup>e</sup> siècle, par le grammairien Virgile de +Toulouse, et consultée par Frédégaire, qui en aurait +extrait toutes ses légendes. Elle se partageait en un +cycle théogonique perdu, et un cycle héroïque dans +lequel étaient racontées les aventures des premiers +rois mérovingiens jusqu’à Clovis. L’auteur ne se bornait +pas à restituer les divers chants de cette épopée ; +<span class="pagenum" id="p14">-14-</span> il en retrouvait jusqu’au rythme, qui consistait en vers +octosyllabiques rimés et allitérés à la fois. Puis, après +cette preuve de sa perspicacité, il en donnait une de +son impartialité scientifique en faisant à la vérité le +sacrifice d’avouer que cette épopée était foncièrement +germanique, c’est-à-dire qu’elle n’appartenait pas à +la France ! Sacrifice trop généreux d’ailleurs, puisqu’une +œuvre écrite en vers latins et composée par un +lettré du midi de la Gaule pouvait être revendiquée +par celle-ci aussi bien que par la Germanie.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_20" href="#FNanchor_20"><span class="label">[20]</span></a> J. de Rathaïl, <i>De l’existence d’une épopée franque à propos de la découverte +d’un chant populaire mérovingien</i>. Paris 1848. Il est fait allusion dans +ce titre à un travail de Ch. Lenormant, intitulé : <i>Restitution d’un poème barbare +relatif à des événements du règne de Childebert I</i> (<i>Bibl. de l’École des +Chartes</i>, I<sup>e</sup> série, t. I, 1840.)</p> +</div> +<p>Si le moment où paraissait ce singulier opuscule +n’avait tourné vers de tout autres sujets les préoccupations +du monde lettré, ou si la brochure de M. de +Rathaïl avait été signée d’un nom connu du public +érudit, nul doute qu’elle n’eût fait un grand tort à la +thèse qu’elle défendait. Elle n’avait de bon que le +titre ; le reste était un tissu de rêveries et de conjectures +arbitraires, œuvre d’un esprit entièrement étranger +aux délicats procédés de l’investigation philologique. +La vérité historique en sortait plus compromise que +jamais ; au lieu d’être débarrassée des légendes, elle +se voyait enrichie de légendes nouvelles, exclusivement +dues à la fantaisie de l’auteur<a id="FNanchor_21" href="#Footnote_21" class="fnanchor">[21]</a>. Heureusement +que ce livre bizarre passa à peu près inaperçu des +historiens, et qu’ils ne songèrent pas à rendre la +méthode nouvelle responsable des extravagances d’un +adepte sans autorité.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_21" href="#FNanchor_21"><span class="label">[21]</span></a> Il n’admettait pas, par exemple, que Clovis fût épris de Clotilde avant de +l’avoir vue, et qu’il recherchât sa main sur la seule foi des rapports que lui en +avaient faits ses ambassadeurs : donc, concluait-il, il fallait, de toute nécessité, +admettre qu’ils avaient eu auparavant une entrevue où la passion du prince franc +avait pris naissance. Cette entrevue, M. de Rathaïl en connaissait le lieu et la +date : elle avait eu lieu en 484, au château de Montmorat près de Lons-le-Saulnier, +et le jeune monarque porta pendant six ans dans son cœur l’amour que lui +avait inspiré la princesse burgonde avant qu’il pût s’unir à elle. Voilà dans +quelles mains était tombée la conjecture géniale des Grimm, voilà ce qu’on faisait +de l’héritage de Fauriel !</p> +</div> +<p>Les historiens se bornaient à ignorer tranquillement +<span class="pagenum" id="p15">-15-</span> la marche de la science philologique, et ne +s’apercevaient pas des incursions victorieuses qu’elle +faisait sur leur domaine. Chez l’auteur d’une monographie +sur Grégoire de Tours, qui parut à Breslau +en 1839, on voit poindre l’idée que Grégoire de Tours +aurait pu se servir de chants barbares pour raconter +l’histoire des rois francs<a id="FNanchor_22" href="#Footnote_22" class="fnanchor">[22]</a>. Seulement elle y est formulée +en termes tellement dubitatifs, et d’une manière +si incidente, qu’elle passa entièrement inaperçue. +L’écrivain, lui-même qui y recourt en passant ne +sait rien en faire, et montre bien qu’il n’y attache +aucune importance. L’ouvrage estimé de Loebell, qui +paraissait la même année, ne semble pas même avoir +soupçonné l’existence du problème<a id="FNanchor_23" href="#Footnote_23" class="fnanchor">[23]</a>. L’histoire des +amours de Childéric et celle du mariage de Clovis +lui apparaissent, il est vrai, comme ayant une teinte +assez légendaire, mais il ne cherche pas à en rendre +compte, et il admet d’ailleurs l’absolue historicité des +meurtres de Clovis et des vengeances de Clotilde. +Bien plus, dans le premier de ces épisodes, ce qui le +frappe, c’est l’absence de tout caractère légendaire : +il y trouve : <i>une brièveté, une précision, une sécheresse +qui en attestent le caractère historique, en même temps qu’elles +en augmentent l’horreur</i><a id="FNanchor_24" href="#Footnote_24" class="fnanchor">[24]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_22" href="#FNanchor_22"><span class="label">[22]</span></a> Voici le passage auquel je fais allusion :</p> + +<p><span lang="la" xml:lang="la">Orationem quam Chlodovechum, Sigiberto et ejus filiis interfectis, ad Ripuarios +habuisse refert, non solum longiorem sed etiam talem exhibet quæ rerum +conditioni optime conveniat. Chlodovechus enim ut vir magnae quidem victoriâque +confirmatæ auctoritatis loquitur, et ducem quem socii sequantur, Ripuariis +se praebet, nec tamen regem divinitus constitutum se gerit. Huc quum +accedat, quod hâc in oratione nomen Chloderici. Sigiberti filii, appellatur, atque +Chlodovechi parentes hi dicuntur, denique Chlodovechus in Scaldi flumine +hoc tempore vexisse memoretur, quas res omnes Gregorius narrando non exhibet. +His permoti peculiarem esse causam judicamus quâ factum sit ut aliis +lautior haec oratio nobis reservata sit. Quæ causa haud scio an ea fuerit, quod +scriptam eam Gregorius invenerit : <i>nisi quis carmina Germanorum proferre +malit</i>.</span> Kries, <i lang="la" xml:lang="la">De Gregorii Turon. vitâ et scriptis</i>. Breslau 1839, p. 53.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_23" href="#FNanchor_23"><span class="label">[23]</span></a> Loebell, <i lang="de" xml:lang="de">Gregor von Tours und seine Zeit</i>. Bonn 1839.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_24" href="#FNanchor_24"><span class="label">[24]</span></a> Id. ibid. p. 342 : <span lang="de" xml:lang="de">Ueberdies tragen sie</span> (il s’agit des récits sur les meurtres +de Clovis) <span lang="de" xml:lang="de">durchaus nicht den Charakter des Sagenhaften… sondern die Umstaende +sind mit einer Kürze, Schærfe und Trockenheit erzæhlt, welche den +Eindruck des Græsslichen erhœhen und für die Wahrheit die sie enthalten +einstehen.</span> »</p> +</div> +<p><span class="pagenum" id="p16">-16-</span> Augustin Thierry, qui a renouvelé en France +l’étude de l’époque mérovingienne, a passé, lui aussi, +devant la question sans la voir. La page mémorable +de Chateaubriand, qui a déterminé sa vocation historique, +ne lui a rien suggéré au sujet de l’épopée +franque<a id="FNanchor_25" href="#Footnote_25" class="fnanchor">[25]</a>, et il ne semble pas que les ingénieuses considérations +de Fauriel l’aient frappé. Aussi, dans ses +divers ouvrages, n’a-t-il jamais effleuré le sujet qui +nous occupe. Ses <i>Lettres sur l’Histoire de France</i> ne +l’abordent pas ; ses <i>Considérations</i>, où il l’a frôlé à plusieurs +reprises, sont la meilleure preuve qu’il ne l’a +pas même entrevu. Quant à ses <i>Récits Mérovingiens</i>, ils +commencent avec les fils de Clotaire, non sans doute +par défiance pour l’historicité des épisodes antérieurs, +mais parce que ces épisodes, moins développés par les +chroniqueurs, ne fournissent pas à sa palette les vives +couleurs dont il a besoin pour ses tableaux.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_25" href="#FNanchor_25"><span class="label">[25]</span></a> V. la préface de ses <i>Considérations sur l’Histoire de France</i>, Paris 1840.</p> +</div> +<p>Il est inutile de dire qu’on ne trouvera pas chez +Henri Martin des préoccupations critiques. Cet historien, +qui n’a de scepticisme que vis-à-vis des traditions +religieuses, professe la plus pieuse crédulité à l’endroit +de toutes les historiettes épiques, surtout lorsqu’il y +trouve l’occasion de mettre à l’air les sentiments d’hostilité +qu’il nourrit contre l’Église. C’est d’ailleurs +moins l’animosité de secte que le manque absolu +d’esprit critique qui détermine chez lui des erreurs +dont le XVII<sup>e</sup> et le XVIII<sup>e</sup> siècle avaient su se préserver. +Non seulement il ne se doute pas du caractère +légendaire d’une partie des récits de Grégoire, mais il +ne l’aperçoit pas même là où tout le monde le voyait, +c’est-à-dire dans les amplifications que Frédégaire et +le <i lang="la" xml:lang="la">Liber Historiæ</i> font de son texte. Ces amplifications, +<span class="pagenum" id="p17">-17-</span> selon lui, c’est de l’histoire vraie, et lorsque ces deux +légendaires, allant plus loin que Grégoire dans la voie +des fictions épiques, arrivent à le contredire, notre +historien n’hésite pas à prendre parti pour eux contre +lui. Il faut reculer jusqu’en plein moyen âge pour +trouver un exemple d’un pareil point de vue historique : +encore les écrivains du moyen âge avaient-ils +pour excuse l’ignorance universelle de leur temps<a id="FNanchor_26" href="#Footnote_26" class="fnanchor">[26]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_26" href="#FNanchor_26"><span class="label">[26]</span></a> Henri Martin, <i>Histoire de France</i>. Paris, t. I, <i>passim</i>.</p> +</div> +<p>Ce qui montre mieux encore combien le monde des +historiens restait fermé à des notions qui, dans un +autre domaine, tendaient à devenir des lieux communs, +c’est l’attitude d’écrivains catholiques tels que +Charles Lenormant et l’abbé Gorini. L’un et l’autre +rencontrent, dans l’histoire traditionnelle des temps +mérovingiens, des faits dont on se sert dans une +certaine école pour combattre l’Église : l’un et l’autre +néanmoins acceptent ces faits sans la moindre réserve, +et se bornent à les expliquer ou à les atténuer. +Lenormant s’efforce de concilier la sainteté de +Clotilde avec la barbarie des sentiments qu’elle +témoigne à plusieurs reprises dans les récits traditionnels : +c’est, dit-il, que la religion ne l’a pas encore +complètement transformée. Dans la soif de vengeance +qu’elle montre après son mariage, et même encore +pendant son veuvage, on reconnaît la fille des barbares. +Plus tard, épurée par le malheur, elle s’élèvera +à un niveau moral supérieur, et la sainte n’apparaîtra +qu’après la mort des enfants de Clodomir<a id="FNanchor_27" href="#Footnote_27" class="fnanchor">[27]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_27" href="#FNanchor_27"><span class="label">[27]</span></a> Charles Lenormant, <i>Questions Historiques</i>. Paris 1845, t. II, p. 163 et +168. « Clotilde appartient encore à ces mœurs (<i>barbares</i>). La religion qui la +domine ne s’empare pas encore assez de son âme pour la conduire immédiatement +et de plein saut dans les voies de la perfection chrétienne, pour faire +taire la nature barbare qu’elle a héritée de sa race et de ses malheurs. La +religion la préserve du crime, mais elle est impuissante sur des sentiments +qui enfantent le crime. »</p> +</div> +<p>Quant à l’abbé Gorini, en présence du Clovis de la +<span class="pagenum" id="p18">-18-</span> légende, meurtrier de tous ses parents, il se borne à +plaider les circonstances atténuantes, non en faveur de +celui-ci, mais en faveur de Grégoire de Tours, son +historien. Rien ne lui est plus étranger que l’idée de +nier les crimes rapportés, et il les admet en bloc sans +que seulement les besoins de la défense lui suggèrent +une explication qui fait déjà le tour du monde philologique. +Il se retrouve en 1853, au même point que +le P. Daniel en 1713, et il ne va pas même aussi loin +que celui-ci<a id="FNanchor_28" href="#Footnote_28" class="fnanchor">[28]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_28" href="#FNanchor_28"><span class="label">[28]</span></a> Gorini, <i>Défense de l’Église contre les erreurs historiques</i>, etc. 1<sup>re</sup> édition, +1853. V. le chap. XIII : <i>Clovis et le clergé gaulois</i>.</p> +</div> +<p>C’est seulement en 1856 qu’on voit enfin un érudit +reprendre l’idée émise par Fauriel dès 1836, et faire un +pas de plus dans la voie qu’il avait ouverte. Nourri +dans un de ces milieux universitaires où toutes les +sciences, en se rencontrant, échangent plus facilement +leurs résultats, W. Junghans fut frappé du profit que +pourrait tirer l’historiographie franque des progrès de +la critique philologique, et il essaya d’élucider l’une +par l’autre dans ses <i>Recherches critiques sur l’histoire des +rois francs Childéric et Clovis</i><a id="FNanchor_29" href="#Footnote_29" class="fnanchor">[29]</a>, ouvrage qu’il remania et +republia l’année suivante sous un titre plus général<a id="FNanchor_30" href="#Footnote_30" class="fnanchor">[30]</a>. +Dans ce livre, qui atteste de remarquables facultés de +critique, le départ des éléments légendaires et des éléments +historiques est généralement fait d’une main +sûre et habile, et l’on peut dire que ce que l’auteur a +éliminé du domaine de l’histoire devra en rester éliminé +désormais. C’était un progrès, mais la cause était +loin d’être gagnée. Junghans se bornait à affirmer, +comme un axiome admis de tous, la distinction entre +faits historiques et chants populaires, il ne la prouvait +nulle part, faisait son triage sans initier le lecteur aux +<span class="pagenum" id="p19">-19-</span> motifs qui guidaient son choix, et le jetait en face de +résultats entièrement nouveaux sans le rassurer sur la +valeur de sa méthode. Lui-même, d’ailleurs, avait +trop peu pénétré dans le monde de l’imagination +populaire pour le connaître tout entier, et pour pouvoir +en tracer les justes limites du côté de l’histoire. +Les deux extrémités de ce vaste domaine lui échappaient +également : il n’avait pas remonté jusqu’à l’origine +des traditions épiques des Francs pour examiner +par quels liens elles se rattachaient aux faits, il n’en +avait pas descendu le cours plus bas que Clovis pour +voir de quelle manière elles venaient se perdre dans +le grand courant de l’épopée carolingienne. Enfin, +obéissant à la fâcheuse manie qui a régné pendant ce +siècle chez un grand nombre de philologues, Junghans +compromettait sa thèse en prétendant retrouver dans +les légendes mérovingiennes les traces de la mythologie +barbare, qui se serait emparée des sujets historiques +pour les verser dans ses moules et pour les teindre de +ses couleurs. Il n’est plus personne aujourd’hui, je +pense, qui s’avise encore de soutenir de pareilles idées, +bien faites pour attirer le discrédit sur les résultats historiques +auxquels on les mêlait fort mal à propos. La +démonstration n’était donc pas achevée, et Junghans +n’avait soulevé le voile que pour le laisser retomber +aussitôt. Quelques savants qui étaient déjà sur la voie +comprirent et adhérèrent : le gros des lecteurs ne fut +pas atteint, ni même les érudits de profession.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_29" href="#FNanchor_29"><span class="label">[29]</span></a> <i lang="de" xml:lang="de">Kritische Untersuchungen zur Geschichte der fraenkischen Koenige Childerich +und Clodovich</i>. (Dissertation) Goettingen 1856.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_30" href="#FNanchor_30"><span class="label">[30]</span></a> <i lang="de" xml:lang="de">Die Geschichte der fraenkischen Koenige Childerich und Clodovich</i>. Goettingen +1857.</p> +</div> +<p>Aussi la question n’avança-t-elle guère pendant la +génération à laquelle appartenait Junghans ; en voici +une preuve assez piquante. En 1861, un jeune érudit +français, M. Lecoy de la Marche, avait occasion de +toucher en passant à certains épisodes de l’histoire de +Clovis, telle qu’elle était racontée depuis Grégoire de +Tours et d’après lui. Comme Junghans, dont d’ailleurs +il ne connaissait pas la dissertation, il y démêla parfaitement +<span class="pagenum" id="p20">-20-</span> certains éléments légendaires, notamment dans +l’histoire des meurtres politiques de Clovis, qu’il appela +une <i>sorte de légende agencée par le génie populaire avant +d’avoir été confiée à l’écriture</i>. Mais, étranger lui aussi aux +études philologiques qui lui auraient fourni, avec la +preuve de cette conjecture si juste, la vraie notion de +ce travail du génie populaire, il imagina d’y voir <i>des +traditions mises en œuvre par l’esprit inventif et commentateur +du peuple gaulois</i>, dans le but de dénigrer le conquérant +germanique<a id="FNanchor_31" href="#Footnote_31" class="fnanchor">[31]</a>. C’était faire fausse route, et +chercher l’épopée sur le chemin de la satire. De plus, +M. Lecoy compromettait inutilement sa thèse en +opposant à Grégoire de Tours des témoignages du +IX<sup>e</sup> et du X<sup>e</sup> siècle. Ce n’est pas parce qu’il est contredit +par Aimoin ou par Hincmar sur des faits relatifs +au règne de Clovis que le père de l’histoire des +Francs est ici une autorité discutable, c’est parce que +nous ne lui connaissons pas pour cette période de +sources dignes de foi, et que d’ailleurs ses récits ont +ici un caractère incontestablement épique. Il n’en est +pas moins certain qu’en posant résolument la question +devant le public français, M. Lecoy lui rendait un +réel service, et attirait son attention sur un problème +qui méritait de le préoccuper. On ne lui en sut +pas gré là où l’on se targuait d’avoir le monopole +de la critique. Soit que les arguments défectueux +dont la thèse était chargée par endroits empêchassent +de reconnaître la vérité de celle-ci, soit plutôt qu’on +ne voulût accorder aucune valeur à un travail dont +l’auteur laissait percer des convictions catholiques, +plusieurs critiques se jetèrent sur l’œuvre de M. Lecoy, +non pour la contrôler, mais pour la démolir. Et l’on +eut ce plaisant spectacle de voir l’infaillibilité de Grégoire +de Tours soutenue contre un tenant de l’<i>école +<span class="pagenum" id="p21">-21-</span> rétrograde</i> par les champions de la critique libre ! L’article +publié par M. Lecoy sur le même sujet, en 1866, +dans la <i>Revue des Questions historiques</i><a id="FNanchor_32" href="#Footnote_32" class="fnanchor">[32]</a>, qui alors venait +de naître, ne reçut pas un meilleur accueil ; d’ailleurs, +avec les mêmes qualités, il présentait au point de vue +de la méthode les mêmes défauts. M. Henri Bordier +crut devoir protester contre l’<i>esprit de parti</i> qu’il découvrait +dans la tentative du jeune téméraire<a id="FNanchor_33" href="#Footnote_33" class="fnanchor">[33]</a>, et, de +l’autre côté du Rhin, un savant d’ordinaire plus +aimable, M. W. Arendt, faisait écho à ces récriminations, +en accusant M. Lecoy d’écrire <i lang="la" xml:lang="la">ad majorem cleri +catholici gloriam</i><a id="FNanchor_34" href="#Footnote_34" class="fnanchor">[34]</a> ! Les idées défendues par M. Lecoy +ne trouvèrent grâce que lorsqu’elles furent découvertes +par des érudits français dans l’héritage de Junghans. +M. G. Monod, qui avait étudié à Gœttingue, s’en +inspira en 1872 dans ses <i>Études critiques sur les sources +de l’histoire mérovingienne</i><a id="FNanchor_35" href="#Footnote_35" class="fnanchor">[35]</a>, et, quelques années après, +il traduisit même en français le livre de l’érudit +allemand<a id="FNanchor_36" href="#Footnote_36" class="fnanchor">[36]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_31" href="#FNanchor_31"><span class="label">[31]</span></a> A. Lecoy de la Marche, <i>De l’autorité de Grégoire de Tours</i>, Paris, 1861.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_32" href="#FNanchor_32"><span class="label">[32]</span></a> <i>Clovis, ses meurtres politiques</i>. (<i>Rev. des Quest. Hist.</i>, t. I.)</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_33" href="#FNanchor_33"><span class="label">[33]</span></a> Dans la <i>Correspondance littéraire</i>, années 1861 et 1862. Réplique de +Lecoy, <i>ibid.</i> année 1862.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_34" href="#FNanchor_34"><span class="label">[34]</span></a> Dans la <i lang="de" xml:lang="de">Historische Zeitschrift</i> de von Sybel, t. XXVIII, p. 419.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_35" href="#FNanchor_35"><span class="label">[35]</span></a> Paris 1872 (8<sup>e</sup> fascicule de la <i>Bibliothèque de l’École des Hautes Études</i>, +p. 89-100).</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_36" href="#FNanchor_36"><span class="label">[36]</span></a> <i>Histoire critique des rois Childéric et Clovis</i>. Paris 1879.</p> +</div> +<p>Mais déjà ce livre était en retard sur les progrès +réalisés par la critique dans l’étude des origines de +l’épopée : il avait de plus, ainsi que je l’ai montré, +le défaut d’être purement négatif, et de ne pas +entraîner la conviction du lecteur. J’étais au début +de mes études historiques, lorsque je le lus pour +la première fois, et il me souvient de l’avoir déposé +avec une impression d’incrédulité dont mon ignorance +n’était pas la seule cause. Aussi ne creusa-t-il pas un +sillon plus profond en France qu’en Allemagne. Des +deux côtés du Rhin, on continua de répéter comme +<span class="pagenum" id="p22">-22-</span> des faits historiques les légendes qui remplissent les +premières pages de nos chroniqueurs, et dont tout +élève d’université ayant suivi un bon cours d’histoire +littéraire eût pu démontrer l’inanité. Et, chose remarquable, +ce ne sont pas les premiers venus qui se +signalent par cette obstination dans l’erreur, ce sont +les princes de la critique allemande et française. Je +crois, en effet, que nul ne protestera contre ce qualificatif +appliqué à Léopold von Ranke et à Fustel de +Coulanges. Eh bien, le premier de ces deux savants +écrit en 1883 une dissertation spéciale dans laquelle, +se plaçant au niveau critique d’Henri Martin, il +accepte en bloc toutes les données légendaires de +Grégoire de Tours, de Frédégaire et de l’auteur du +<i lang="la" xml:lang="la">Liber Historiae</i><a id="FNanchor_37" href="#Footnote_37" class="fnanchor">[37]</a>, se bornant à marquer en termes +explicites sa préférence pour les deux derniers, dont +les récits ont à ses yeux le mérite d’être moins +entachés de cléricalisme et plus conformes à la source. +Cette œuvre d’un génie vieilli, que j’ai réfutée ailleurs<a id="FNanchor_38" href="#Footnote_38" class="fnanchor">[38]</a>, +n’attestait pas seulement un étonnant oubli +des règles élémentaires de la critique, mais aussi le +désir d’enlever à l’histoire de la fondation du royaume +Franc la couleur trop religieuse qu’il avait pour l’historien +protestant<a id="FNanchor_39" href="#Footnote_39" class="fnanchor">[39]</a>. Quant à M. Fustel de Coulanges, +fidèle à sa règle du dédain transcendant vis à vis de +toutes les découvertes qu’il n’avait pas faites, il ne +prend pas même la peine de discuter, mais il daigne +nous apprendre que l’opinion qu’il ne connaît que +par la traduction française de Junghans est <i>une pure +hypothèse sans aucun fondement</i><a id="FNanchor_40" href="#Footnote_40" class="fnanchor">[40]</a>. Un pareil jugement +<span class="pagenum" id="p23">-23-</span> prouve que M. Fustel de Coulanges n’avait pas cru +devoir se déranger pour s’enquérir par lui-même du +véritable état d’une question placée en dehors de son +champ d’observation ordinaire ; il montre aussi que +les résultats de la philologie continuaient de rester +ignorés du monde des historiens.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_37" href="#FNanchor_37"><span class="label">[37]</span></a> Ranke, <i>Weltgeschichte</i>, t. IV. <i>Appendice</i>.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_38" href="#FNanchor_38"><span class="label">[38]</span></a> G. Kurth, <i>L’histoire de Clovis d’après Frédégaire</i> (<i>Rev. des Quest. Hist.</i>, +janvier 1890). Le point de vue de Ranke est reproduit par Hauck, <i lang="de" xml:lang="de">Kirchengeschichte +Deutschlands</i>, Leipzig 1887, t. I, p. 108.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_39" href="#FNanchor_39"><span class="label">[39]</span></a> V. pour la preuve de cette assertion mon article cité ci-dessus, p. 99.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_40" href="#FNanchor_40"><span class="label">[40]</span></a> <i>Histoire des institutions politiques de la France</i>. Tome II. <i>La monarchie +franque</i>. Paris 1888, p. 6, note. Notons cependant que dans la préface de son +édition critique de Grégoire de Tours, W. Arndt écrit ces paroles catégoriques : +<span lang="la" xml:lang="la">Carmina etiam epica in quibus res a regibus heroibusque Merovingicis fortiter +gestæ celebrabantur ipsi ad manum fuerunt.</span> (<i lang="la" xml:lang="la">Script. Rer. Merov.</i> I, p. 23.)</p> +</div> +<p>Cependant, l’idée réprouvée par ceux-ci ne cessait +de faire son chemin, à leur insu, parmi les philologues. +Dès 1865, l’homme qui est aujourd’hui, en +France, le représentant le plus éminent de la philologie +romane, M. Gaston Paris, déclarait qu’à son +sens l’épopée carolingienne n’était pas <i>une de ces +plantes étrangères qui naissent en une nuit sur une place +vide</i> ; qu’elle n’était <i>qu’un anneau dans une chaîne, +qu’un moment dans une série</i> et qu’elle avait été <i>déterminée +et préparée par des végétations puissantes, enracinées +dès longtemps dans le sol</i><a id="FNanchor_41" href="#Footnote_41" class="fnanchor">[41]</a>. Il admettait <i>qu’avant +Charlemagne, bien d’autres avaient vécu et avaient été célébrés +qui perdirent leur splendeur poétique, quand il fut +devenu le centre de tous les souvenirs héroïques et nationaux</i><a id="FNanchor_42" href="#Footnote_42" class="fnanchor">[42]</a>. +Ces quelques lignes du maître des romanistes, +écrites en 1865, contiennent en germe toutes +les conclusions auxquelles la critique devait aboutir +vingt ans plus tard ; nul doute qu’elles n’eussent été +formulées dès lors, si M. Gaston Paris n’avait consacré +à d’autres études ses puissantes facultés d’investigation +et d’analyse. Mais la lumière se faisait de plus en +plus, et sur quelque point que la critique entamât +l’histoire de l’épopée française, elle aboutissait finalement +à la tradition mérovingienne. M. Paris lui-même, +dans le livre qui vient d’être cité, avait eu l’occasion +<span class="pagenum" id="p24">-24-</span> de noter le caractère singulièrement épique de plusieurs +épisodes du règne de Dagobert I, notamment +l’histoire du châtiment bizarre infligé par lui à l’arrogant +Sadrégisile : il notait en passant qu’elle se +retrouvait en substance dans le <i>Floovent</i>, chanson de +geste du XII<sup>e</sup> siècle. En 1877, M. Darmesteter, dans +une étude approfondie sur le même sujet, arrivait à +conclure que l’histoire de Dagobert I devait avoir +fourni de bonne heure le thème de chants populaires +desquels dérivait, par une série d’intermédiaires plus +ou moins nombreux, la version contenue dans le +poème du moyen âge. Et, précisant les indications de +M. Gaston Paris, il résumait ses idées dans ces propositions +remarquables : « Il y a eu un cycle épique +mérovingien. Les légendes mérovingiennes ont revêtu +la forme de chants populaires. Le cycle carolingien +s’est formé sur le type du cycle mérovingien. Le cycle +mérovingien est venu se perdre dans le cycle carolingien +à la manière d’un fleuve se perdant dans un lac +que lui seul alimente »<a id="FNanchor_43" href="#Footnote_43" class="fnanchor">[43]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_41" href="#FNanchor_41"><span class="label">[41]</span></a> Gaston Paris, <i>Histoire poétique de Charlemagne</i>, Paris 1865, p. 445.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_42" href="#FNanchor_42"><span class="label">[42]</span></a> Id. ib., p. 437.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_43" href="#FNanchor_43"><span class="label">[43]</span></a> <span lang="la" xml:lang="la">Non temeraria igitur conjectura affirmare possumus Merovingas fabulas +cantilenarum formam induisse, et Merovingum cyclum exstitisse… Constat +igitur cyclum Merovingum exstitisse ; illius autem ad instar forsam fictum fuisse +Carolingum… Sed Merovingus ipse cyclus in Carolingum haud aliter quam +fluvius in lacum quem ipse alit sese immitteret et perderet necesse fuit.</span></p> + +<p>A. Darmesteter, <i lang="la" xml:lang="la">De Floovant vetustiore gallico poemate</i>. Paris 1877, p. 110 +et 113.</p> +</div> +<p>Ces vues, que les historiens de profession rejetaient +bien loin, étaient accueillies sans la moindre opposition +par la critique philologique. L’Allemagne savante, +faisant écho aux maîtres français, affirmait de son côté +l’existence d’un cycle de chants épiques mérovingiens<a id="FNanchor_44" href="#Footnote_44" class="fnanchor">[44]</a>, +et l’influence de ceux-ci sur la formation du cycle de +Charlemagne. Mais il était réservé à un savant italien +<span class="pagenum" id="p25">-25-</span> d’apporter enfin la démonstration scientifique d’une +vérité si fréquemment entrevue d’une part, si constamment +niée de l’autre. Le livre de M. Pio Rajna sur +les <i>Origines de l’épopée française</i>, publié en 1884<a id="FNanchor_45" href="#Footnote_45" class="fnanchor">[45]</a>, dissipa +tous les doutes. Une étude attentive de l’épopée du +moyen âge avait montré qu’elle ne s’était pas formée +après Charlemagne seulement, mais que ses racines +plongeaient dans un passé plus lointain, et se perdaient +dans la nuit des origines franques. D’autre part, l’examen +critique des récits relatifs aux premiers rois +mérovingiens lui faisait constater, dans ces vieilles +traditions, des analogies frappantes avec celles qui +constituent le fond ordinaire des chansons de geste : +malgré la rareté des matériaux de l’époque mérovingienne, +il y retrouvait les mêmes types, les mêmes +formes, les mêmes moules, pour ainsi dire, que dans +les poèmes du XII<sup>e</sup> et du XIII<sup>e</sup> siècle. Il en conclut +que cette histoire avait dû, dans une mesure considérable, +subir l’action de l’imagination populaire, et, +partant, qu’il fallait admettre, dès l’origine du peuple +franc, l’existence d’une épopée franque, de laquelle +était sortie plus tard l’épopée française.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_44" href="#FNanchor_44"><span class="label">[44]</span></a> V. en particulier le compte-rendu de Darmesteter par Stengel, <i lang="de" xml:lang="de">Zeitschrift für +romanische Philologie</i>, 1878, t. II, p. 338 : « <span lang="de" xml:lang="de">Damit soll indessen die frühere +Existenz eines merovingischen Sagenkreises, die schon bisher als wahrscheinlich +angenommen wurde, keineswegs geleugnet werden… Dass der alte Merovingische +Sagenkreis einen starken Einfluss auf die Bildung der spaetern Karolingischen +ausuebte, darf ebenfalls angenommen werden.</span> »</p> + +<p>Em. Bangert, <i lang="de" xml:lang="de">Beitrag zur Geschichte der Flooventsage</i>. Heilbronn 1879, +p. 18 :</p> + +<p>« <span lang="la" xml:lang="la">Gewiss ist ausserdem, dass bis zum IX. Jahrhundert Lieder über merovingische +Koenige vom Volke gesungen wurden, und dass viele Züge aus den alten +volksthümlichen Liedern oder Erzaehlungen, welche sich über das Leben und +die Thaten dieser Koenige gebildet hatten, in die poetische Geschichte Karls +des grossen übergegangen sind.</span> »</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_45" href="#FNanchor_45"><span class="label">[45]</span></a> <i lang="it" xml:lang="it">Delle origini dell’epopea francese</i>. Florence, 1884.</p> +</div> +<p>Certains points de la démonstration de M. Rajna +sont susceptibles d’être rectifiés et complétés : prise +dans son ensemble, elle peut être considérée comme +définitive. Nul ne sera plus admis désormais à nier +l’existence d’une épopée mérovingienne, ni l’altération +profonde qu’elle doit avoir fait subir à l’histoire qui +<span class="pagenum" id="p26">-26-</span> n’est connue que par elle. Ici se trouve l’intérêt tout +spécial des recherches de M. Rajna pour les historiens, +même ceux qui croient pouvoir rester étrangers à ce +qui se passe dans le monde de l’imagination poétique. +C’est d’ailleurs à peu près le seul point de contact du +livre de M. Rajna avec l’histoire proprement dite. Il +est consacré à étudier les caractères de l’épopée française +en général, beaucoup plus qu’à faire la critique +des vieux annalistes pour démêler dans chacun d’eux +la part de l’histoire et celle de la légende. Il ne s’est +pas donné pour mission de déblayer le terrain de +l’historien ; il a posé le principe à la lumière duquel +on pourra désormais contrôler toute notre primitive +histoire mérovingienne, mais lui-même ne s’est pas +chargé de ce contrôle. Il reste établi que cette histoire +est fortement mêlée d’épopée ; mais dans quelles proportions +a eu lieu ce mélange et sur quelles parties +elle porte, c’est ce qui n’est pas encore déterminé.</p> + +<p>Il y avait donc place pour un livre qui, abordant le +sujet par le côté de l’histoire, entreprendrait de régler +une bonne fois le compte de l’histoire et de la légende, +et montrerait quelle est au juste, dans les annales +mérovingiennes, la part de l’une et de l’autre. Ce +livre, dans ma pensée, aurait pour principale utilité +de mettre à la disposition de l’historien les résultats +de cinquante années d’études philologiques, et de +terminer le malentendu si long et si tenace qui a +régné, sur ce terrain, entre les représentants des deux +sciences. Chose étrange ! Dans des domaines si rapprochés +l’un de l’autre, et entre lesquels il devrait +régner un perpétuel entrecours, on a travaillé de part +et d’autre pendant un demi-siècle sans se connaître, +traçant des sillons parallèles et recommençant chaque +fois <i lang="la" xml:lang="la">ab ovo</i>, sans profiter des recherches du devancier. +Junghans n’a pas connu Fauriel ; lui-même est resté +inconnu de Lecoy et de Rajna, et Ranke et Fustel ne +<span class="pagenum" id="p27">-27-</span> semblent pas avoir lu ces deux derniers. La chose +n’était pas de grande importance pour les philologues, +mais elle a été, on l’a vu, désastreuse pour les historiens. +Je tâcherai, conformément aux devoirs spéciaux +que m’impose le sujet, de me tenir constamment sur +la limite des deux domaines, de manière à ne jamais +perdre de vue ni l’un ni l’autre. Je ne me bornerai pas +à constater la provenance épique des récits qui font +l’objet de cette enquête, mais j’entreprendrai de rendre +compte de l’évolution qu’ils ont subi avant de prendre +la forme sous laquelle ils se présentent à nous. Le cas +échéant, j’essayerai de marquer les phases principales +de cette évolution, et, lorsque cela sera possible, +de remonter de proche en proche jusqu’au fait historique. +En un mot, je mettrai en regard l’histoire telle +qu’elle s’est passée dans la réalité, et l’histoire telle +qu’elle a été faite par la pensée épique des peuples. +Il pourra se dégager de ce travail un double enseignement. +D’un côté, l’historien de l’époque mérovingienne +saura ce qu’il doit désormais accepter comme réel et +ce qu’il peut regarder comme légendaire : départ +indispensable et qui n’a pas encore été fait d’une +manière systématique. De l’autre, il prendra sur le +fait, en quelque sorte, un peuple transformant à son +insu son propre passé, et lui créant l’auréole poétique +à travers laquelle il continuera désormais de le voir. +Si je ne me trompe, une pareille étude ne manque +pas d’intérêt, et ce sera ma faute si, sous ma plume, +elle n’en a pas pour le lecteur instruit.</p> + +<div class="chapter"></div> + + +<h2 class="nobreak">LIVRE I<br> +Les Premiers Mérovingiens</h2> + +<p><span class="pagenum" id="p31">-31-</span></p> + + + +<h3 id="l1c1">CHAPITRE PREMIER<br> +Les Sources.</h3> + + +<p>Tous les peuples ont eu leurs récits épiques, +c’est-à-dire des souvenirs historiques idéalisés par +l’imagination. Il n’est pas également certain que tous, +sans exception, aient donné à ces récits le moule du +rythme poétique ; il suffit de constater que les peuples +germaniques l’ont fait. Tacite nous le dit expressément : +toute leur histoire consistait en des chants +dans lesquels ils célébraient leurs dieux et leurs +héros<a id="FNanchor_46" href="#Footnote_46" class="fnanchor">[46]</a>. Ces chants avaient déjà, à la date où écrivait +le grand historien, un caractère de haute antiquité, et +supposent, par conséquent, une productivité poétique +agissant depuis un certain nombre de siècles ; néanmoins, +la poésie épique n’avait pas encore dépassé les +<span class="pagenum" id="p32">-32-</span> années de sa jeunesse, et elle était toujours en pleine +vitalité chez les Germains. Les héros qui surgissaient +parmi eux au cours des âges étaient célébrés au même +titre que les héros d’autrefois, et c’est ainsi que les +barbares contemporains de Tacite glorifiaient dans +leurs chants la mémoire d’Arminius, qui venait, +quelques années auparavant, de délivrer son peuple +de la domination romaine. Au milieu de sa glorieuse +carrière, il avait succombé à la jalousie des siens, +mais son nom retentissait toujours sur les lèvres de +ses compatriotes, et restait entouré d’une auréole de +gloire<a id="FNanchor_47" href="#Footnote_47" class="fnanchor">[47]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_46" href="#FNanchor_46"><span class="label">[46]</span></a> <span lang="la" xml:lang="la">Celebrant carminibus antiquis, quod unum apud illos memoriæ et annalium +genus, Tuisconem deum terra editum et filium Mannum, originem gentis +conditoresque</span>, etc. <i lang="la" xml:lang="la">German.</i> c. 2.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_47" href="#FNanchor_47"><span class="label">[47]</span></a> <span lang="la" xml:lang="la">Caniturque adhuc barbaras apud gentes.</span> Tacit. <i>Annal.</i> II, 88.</p> +</div> +<p>Si sommaires que soient ces renseignements de +l’auteur des <i>Annales</i>, ils nous donnent cependant une +idée très juste et très nette de l’épopée germanique +des premiers temps. Telle qu’il nous la fait connaître, +elle nous apparaît avec tous les traits essentiels que +nous lui connaissons chez les autres peuples. Elle se +confond avec l’histoire, ou plutôt elle en tient lieu. +Elle comprend tout l’ensemble des souvenirs nationaux, +qu’ils relèvent de la tradition mythologique ou qu’ils +aient leur point de départ dans les réalités du passé. +Elle est revêtue de sa forme propre, qui est le rythme +poétique associé au chant. Ajoutez que, si d’un côté +elle possède une harmonie particulière sur les lèvres +des poètes de profession, elle n’est pas moins admirable +lorsque ses accents retentissent sur celles de multitudes +entières, au moment où l’on marche à la +bataille<a id="FNanchor_48" href="#Footnote_48" class="fnanchor">[48]</a>. Elle remplit alors une véritable fonction +sociale, et joue, dans la vie des peuples barbares, un +rôle peu inférieur à celui de la religion elle-même.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_48" href="#FNanchor_48"><span class="label">[48]</span></a> Tacit. <i>German.</i> c. 3.</p> +</div> +<p>Telle est l’épopée germanique à l’époque où s’ouvre +l’ère moderne, et pendant bien des siècles elle restera +<span class="pagenum" id="p33">-33-</span> fidèle à ce caractère. La verve poétique des barbares, +loin de s’appauvrir, gagna au contraire en intensité et +en richesse pendant leurs longues luttes avec l’empire +romain. Les sanglants combats qui furent livrés alors +sur les frontières de la civilisation et de la barbarie, +et les incessantes migrations qui, avec les alternatives +du flux et du reflux, jetaient sur tous les rivages les +débris de tant de peuples divers, ne cessèrent de +tenir en éveil l’imagination des enfants de Tuisco. +Tous les jours, des scènes grandioses, des exploits fabuleux, +des visions terribles et sublimes engendraient +des chants nouveaux, qui venaient grossir le répertoire +déjà si riche des générations précédentes. Aux traditions +anciennes s’ajoutait la splendide série des récits +empruntés à l’histoire des guerres d’indépendance et à +celle des guerres d’invasion. Un immense et lumineux +foyer de poésie épique brûlait au sein de toute +la race, projetant jusque dans les plus lointaines chaumières +les ombres mobiles et gigantesques des héros +dont il illuminait et transfigurait la mémoire. Tout le +passé resplendissait et palpitait dans ce flamboiement +prodigieux, et toutes les imaginations recevaient la +réverbération de ses confuses et ardentes couleurs. +Nous ne pouvons nous faire qu’une faible idée de l’état +des esprits qui vivaient dans le charme de ce monde +idéal, les yeux toujours fixés sur ses créations merveilleuses, +mais il est facile, dans tous les cas, de se figurer +la popularité d’un répertoire poétique qui était le seul +aliment intellectuel de multitudes passionnées pour la +poésie et pour la gloire.</p> + +<p>Aussi, au moment où s’ouvre l’histoire des nations +issues de la grande crise des invasions, tous leurs +chroniqueurs les rencontrent en possession d’un vaste +et brillant <i lang="es" xml:lang="es">Romancero</i> national. Et tous empruntent à +ce <i lang="es" xml:lang="es">Romancero</i> les sujets qui remplissent les premières +pages de leurs chroniques. Pour bien faire apprécier +<span class="pagenum" id="p34">-34-</span> l’importance et l’universalité de ce fait, je vais passer +rapidement en revue les annales de ces divers peuples, +telles qu’elles s’offrent à nous sous la plume de leurs +premiers chroniqueurs, et j’essayerai d’en dégager les +éléments épiques.</p> + +<p>Jordanès nous dit en termes formels que les Goths +possédaient de vieux chants nationaux contenant leurs +souvenirs historiques, et célébrant les exploits de +leurs anciens héros<a id="FNanchor_49" href="#Footnote_49" class="fnanchor">[49]</a>. Ces paroles, qui ressemblent +d’une manière si frappante à celles de Tacite, ont une +autorité d’autant plus grande qu’elles reproduisent un +témoignage bien autrement précieux, celui de Cassiodore, +l’historien en quelque sorte officiel de la race +gothique. Bien plus, elles sont confirmées avec éclat +par celui d’Ammien Marcellin, qui nous montre les +Goths, dans une bataille contre les Romains en Mésie, +entonnant des chants à la louange de leurs ancêtres<a id="FNanchor_50" href="#Footnote_50" class="fnanchor">[50]</a>. +Ces chants déroulaient devant la mémoire des Goths +et devant l’imagination éblouie des Romains les longues +et fabuleuses annales du peuple et de sa dynastie. +Ils redisaient l’origine divine des Goths, la suite de +leurs dieux et de leurs rois, depuis Gaut, qui semble +avoir laissé son nom à la nation, jusqu’à Amal, qui fut +l’éponyme de sa famille souveraine, et jusqu’à Théodoric +le Grand, qui est devenu son héros national par +excellence<a id="FNanchor_51" href="#Footnote_51" class="fnanchor">[51]</a>. Le courage et la vertu des héros étrangers +à la dynastie ne restaient pas dans l’oubli : +on se redisait les noms de Respamara, de Hanala, +de Fridigern, de Vidigoia et d’autres encore, et l’on +<span class="pagenum" id="p35">-35-</span> tenait qu’ils n’avaient jamais eu leurs égaux<a id="FNanchor_52" href="#Footnote_52" class="fnanchor">[52]</a>. « Tant +qu’il y aura une nation gothique, disait une plume +officielle du VI<sup>e</sup> siècle, elle glorifiera dans ses +chants la fidélité de Gensimund »<a id="FNanchor_53" href="#Footnote_53" class="fnanchor">[53]</a>. Les <i>Chevelus</i>, +espèce d’aristocratie primitive groupée autour du +trône, étaient chantés aussi dans ce répertoire des +traditions nationales<a id="FNanchor_54" href="#Footnote_54" class="fnanchor">[54]</a>. D’autres chants, dont l’accent +satirique est impossible à méconnaître à travers la +courte analyse du chroniqueur, racontaient à leur +manière les premiers jours des nations voisines et +ennemies : ils interprétaient le nom des Gépides d’après +une tradition qui montrait ce peuple sortant de +la Scandinavie avec ses congénères les Goths, mais se +laissant gagner de vitesse par ceux-ci, et restant en +arrière dans un des trois bateaux qui composaient la +flotte, ce qui leur valut l’épithète de <i>Gépides</i>, c’est-à-dire +de <i>traînards</i><a id="FNanchor_55" href="#Footnote_55" class="fnanchor">[55]</a>. Quant aux Huns, ils avaient une filiation +honteuse : <i>au dire de l’antiquité</i>, ils étaient nés du +commerce des démons avec les sorcières gothiques, +chassées par le roi Filimer<a id="FNanchor_56" href="#Footnote_56" class="fnanchor">[56]</a>. C’est ainsi que tout, la +réalité comme la mythologie, devenait occasion de +chants pour ce peuple si bien doué. Mais c’est surtout +autour des grands noms de son propre passé que +<span class="pagenum" id="p36">-36-</span> semble s’être concentrée l’activité de son génie poétique. +Le roi Hermanaric était dès lors le sujet d’une série +de traditions où la légende et l’histoire se confondaient +de la manière la plus intime, et qui ont retenti pendant +tout le moyen âge depuis les Alpes jusque sous +le ciel de l’Islande. Hermanaric, dit en substance la +plus ancienne version de ces récits, régnait avec gloire +sur un grand nombre de peuples. Un jour, ayant été +trahi par un chef des Rosomons, le vieux roi, dans sa +fureur, fit saisir la femme du traître, nommée Swanahilde, +et la fit attacher à des chevaux furieux qui la +déchirèrent. Elle fut vengée par ses deux frères, Sarus +et Ammius, qui essayèrent de tuer le roi, et qui lui +firent une blessure dont il souffrit tout le reste de sa vie. +C’est en ce moment fatal que se produisit l’attaque des +Huns. Pour comble de malheur, les Visigoths venaient +de se révolter aussi, et Balamir, roi des Huns, eut +beau jeu contre les Ostrogoths isolés et affaiblis. +Hermanaric succomba tant aux souffrances de sa blessure +qu’au chagrin de ne pouvoir résister aux Huns : +il avait cent dix ans lorsqu’il mourut<a id="FNanchor_57" href="#Footnote_57" class="fnanchor">[57]</a>. A ces souvenirs +épiques du IV<sup>e</sup> siècle s’ajoutait, chez les Goths +du VI<sup>e</sup>, celui des grandes luttes de leur peuple sous +Attila. Ce prince apparaissait dans leurs souvenirs +avec des traits majestueux et grandioses, bien différents +de ceux que lui ont prêtés les chroniqueurs de +la civilisation romaine. Toutefois, sa légende ne semble +pas encore avoir pris à l’époque de Jordanès l’aspect +que nous lui trouvons par la suite : elle naissait à +peine. Quant à Théodoric le Grand, le héros national +par excellence, il était encore trop rapproché pour que +sa physionomie eût pu s’altérer considérablement, +<span class="pagenum" id="p37">-37-</span> mais déjà il se dressait comme un géant dans l’imagination +populaire, refoulant dans l’ombre les figures +des héros précédents, ou les faisant tourner autour de +sa personne comme des satellites autour d’un astre +radieux.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_49" href="#FNanchor_49"><span class="label">[49]</span></a> <span lang="la" xml:lang="la">Quemadmodum et in priscis eorum carminibus pene historico ritu in commune +recolitur.</span> Jordan. c. 4. <span lang="la" xml:lang="la">Antiquo etiam cantu majorum facta modulationibus +citharisque canebant Respamaræ Hanalæ Fridigerni Vidigoiæ et aliorum, +quorum in hâc gente magna opinio est, quales vix heroas fuisse miranda jactat +antiquitas.</span> Id. c. 5.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_50" href="#FNanchor_50"><span class="label">[50]</span></a> <span lang="la" xml:lang="la">Barbari vero majorum laudes clamoribus stridebant inconditis.</span> Amm. Marcell. +XXXI, 7, 11.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_51" href="#FNanchor_51"><span class="label">[51]</span></a> Jordan. c. 14. Voir sur les différents rois légendaires des Goths un curieux +passage de Cassiodore, <i lang="la" xml:lang="la">Variar.</i> XI, 1.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_52" href="#FNanchor_52"><span class="label">[52]</span></a> Voir la note <a href="#Footnote_49">[49]</a> de la page précédente.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_53" href="#FNanchor_53"><span class="label">[53]</span></a> <span lang="la" xml:lang="la">Exstat gothicæ hujus probitatis exemplum. Gensimundus ille toto orbe cantabilis, +solum armis filius factus, tanta se Amalis devotione conjunxit ut heredibus +eorum curiosum exhibuerit famulatum, quamvis ipse peteretur ad regnum. +Impendebat aliis meritum suum et moderatissimus omnium, quod ipsi conferri +poterat ille potius parvulis exhibebat. Atque ideo eum nostrorum fama concelebrat. +Vivit semper relationibus qui quandoque moritura contempsit. Sic +quamdiu nomen superest Gothorum fertur ejus cunctorum attestatione præconium.</span> +Cassiod. <i lang="la" xml:lang="la">Variar.</i> VIII. 9.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_54" href="#FNanchor_54"><span class="label">[54]</span></a> <span lang="la" xml:lang="la">Reliquam vero gentem capillatos dicere jussit, quod nomen Gothi pro +magno suscipientes adhuc hodie suis cantionibus reminiscunt.</span> Jordan. c. II.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_55" href="#FNanchor_55"><span class="label">[55]</span></a> Jordan. c. 17. C’est aussi en trois bateaux que les Anglo-Saxons arrivent en +Bretagne : <span lang="la" xml:lang="la">Gens Anglorum sive Saxonum Britanniam tribus longis navibus advehitur.</span> +Orderic Vital, H. E. Pars I, l. 1, c. 21. Y a-t-il là une circonstance +épique ?</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_56" href="#FNanchor_56"><span class="label">[56]</span></a> Jordan c. 24. <span lang="la" xml:lang="la">Nam hos, ut refert antiquitas, ita extitisse comperimus. Filimer +rex Gothorum</span>, etc.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_57" href="#FNanchor_57"><span class="label">[57]</span></a> Jordan. c. 24. Je ferai remarquer en passant que la longévité est un des +caractères des héros épiques. Dans le Roland, Charlemagne a deux cents ans +passés, et dans le <i lang="de" xml:lang="de">Dietrichs Flucht</i>, chacun des ascendants de ce héros vit plusieurs +siècles.</p> +</div> +<p>Nous avons là, pour une date aussi reculée que le +VI<sup>e</sup> siècle, les débris d’une épopée magnifique, dont +les grandes figures se sont perpétuées à travers les +âges, et qui, au XII<sup>e</sup> et au XIII<sup>e</sup>, aboutit en Allemagne +à une riche mais tardive moisson de poèmes +narratifs. Rien d’intéressant à suivre comme le développement +de cette pensée poétique. Les Goths ont +disparu depuis longtemps de la scène de l’histoire, +balayés comme par un vent d’orage, et sans laisser +aucune trace de leur existence politique, mais les +créations de leur brillante imagination leur survivent, +et, sous le nom de Dietrich von Bern, leur héros +national occupe, dans les souvenirs de la race germanique, +une position semblable à celle de Charlemagne +dans l’épopée française.</p> + +<p>Les Lombards n’étaient guère en dessous des Ostrogoths +sous le rapport des dons poétiques. La gloire de +leur héros Alboïn avait de bonne heure franchi les +limites de son pays, et il était célébré chez les autres +nations germaniques dans des chants qui attestaient sa +libéralité, sa gloire dans les combats, son courage et +son bonheur<a id="FNanchor_58" href="#Footnote_58" class="fnanchor">[58]</a>. Si le moyen âge, trop préoccupé du +souvenir de Théodoric le Grand, a oublié entièrement +le roi des Lombards et ses pathétiques aventures, un +dédommagement était réservé à ce peuple dernier +venu de l’invasion. Nul autre n’a trouvé, dans son +historien national, un si fidèle écho de sa vie, un +<span class="pagenum" id="p38">-38-</span> interprète si ému de ses sentiments. Grâce à Paul +Diacre, le cycle des traditions lombardes se présente +dans l’histoire comme le plus riche et le plus complet +que nous ait laissé aucune nation germanique. Nous +voyons ce peuple sortir de sa fabuleuse île de Scadan, +n’ayant pas encore le nom qu’il porte, et qui lui sera +imposé par le dieu Odin dans des circonstances +extraordinairement épiques, lorsqu’en se réveillant un +matin il prendra la chevelure des femmes lombardes +pour <i>les longues barbes</i> de leurs maris<a id="FNanchor_59" href="#Footnote_59" class="fnanchor">[59]</a>. Nous l’accompagnons +dans ses migrations à travers la Germanie, +et dans ses combats avec ses voisins ; nous assistons +à ses dramatiques aventures dont le récit a incontestablement +passé à travers le prisme de l’imagination +épique. Tel est notamment le chant qui célébrait +les derniers jours des Hérules. Rodolphe, le roi de +cette nation, arme pour venger le meurtre de son +frère, qui a péri victime d’un lâche attentat de la +princesse lombarde Rumetrude, et il attaque le roi des +Lombards Tato. Sûr de la bravoure de son peuple +et plein de confiance dans la victoire, Rodolphe joue +aux échecs pendant la bataille<a id="FNanchor_60" href="#Footnote_60" class="fnanchor">[60]</a>. Un des siens, perché +sur un arbre, a reçu l’ordre de le prévenir dès que les +Hérules seront victorieux, avec défense, sous peine de +mort, de lui apprendre leur fuite. Cependant, la fortune +trahit cette fois le courage des Hérules, qui plient sous +l’assaut des Lombards. Le guetteur n’ose en prévenir +son maître, jusqu’au moment où l’ennemi pénètre +dans sa propre tente et tue le roi avec les siens. Dans +<span class="pagenum" id="p39">-39-</span> leur fuite, les Hérules, victimes de la colère du ciel, +prennent un champ de lin pour la mer, et s’y jettent +en faisant de grands efforts pour nager, ce qui permet +aux vainqueurs de les massacrer tout à leur aise<a id="FNanchor_61" href="#Footnote_61" class="fnanchor">[61]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_58" href="#FNanchor_58"><span class="label">[58]</span></a> Paul Diacre, <i lang="la" xml:lang="la">Hist. Langob.</i> I, 27 : <span lang="la" xml:lang="la">Alboin vero ita præclarum longe lateque +nomen percrebruit ut hactenus etiam tam apud Baioariorum gentem quamque et +Saxonum, sed et alios ejusdem linguæ homines ejus liberalitas et gloria bellorumque +felicitas et virtus in eorum carminibus celebretur.</span></p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_59" href="#FNanchor_59"><span class="label">[59]</span></a> Paul Diacre, <i lang="la" xml:lang="la">Hist. Langob.</i> I, 1-9.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_60" href="#FNanchor_60"><span class="label">[60]</span></a> De même, dans la <i>Chanson d’Antioche</i>, Corbaran, émir des Turcs, joue aux +échecs pendant que s’engage la bataille entre son armée et celle des chrétiens. +Le trait, il est vrai, est déjà dans Raimond d’Agiles (<i>Rec. des hist. de la croisade, +Hist. occident.</i>, t. III, p. 200) : <span lang="la" xml:lang="la">Inter haec dux Turcorum Corbaras infra +tentorium suum scaccis ludebat.</span> Il serait intéressant de savoir si ce récit a une +base historique, ou si ce n’est pas le simple moule épique dans lequel on traduit +la sécurité de l’ennemi.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_61" href="#FNanchor_61"><span class="label">[61]</span></a> Paul Diacre, o. c. I, 20. Uhland, <i lang="de" xml:lang="de">Geschichte der altdeutschen Poesie</i>, +p. 461, écrit à ce sujet : « La fière figure de Rodolphe est traitée avec prédilection, +et les Lombards eux-mêmes, avec leur perfide princesse, sont refoulés dans +l’ombre ; tout le tragique éclat de la poésie se concentre autour du peuple +héroïque qui trouve son tombeau dans le champ de lin. On dirait que la chanson +est due à des survivants de la nation vaincue. » Une partie de cette observation +me paraît fondée. Si on lit dans Procope (<i lang="la" xml:lang="la">De bell. goth.</i> II, 14), le récit +historique de la guerre injuste faite par les Hérules aux Lombards, qui les supplièrent +en vain, par trois reprises, de leur accorder la paix, on voit combien +le rôle des Hérules a été embelli dans la chronique de Paul Diacre, et on doit +conclure qu’il n’a pu l’être que par les Hérules eux-mêmes. Mais cette conclusion +ne me paraît pas vraie en ce qui concerne la seconde partie de la légende. La +manière dont est exposée la folle présomption de Rodolphe, et l’épisode tragi-comique +du champ de lin font penser plutôt à une de ces anecdotes satiriques +que les peuples aimaient à raconter au sujet de leurs ennemis vaincus. Cf. un +épisode semblable dans la Bible, <i>Reg</i>. IV, <small>III</small>, 22, et Saxo Grammat., I, V, +p. 165 (Holder).</p> +</div> +<p>La lutte des Lombards contre les Gépides est traitée +avec la même largeur épique : c’est là que se développe +le caractère du jeune Alboïn, le héros national +de son peuple. Toute sa vie est un poème. Il tue en +bataille Torismod, fils de Turisind, roi des Gépides. +Plus tard, il reçoit à la cour de ce monarque la plus +généreuse hospitalité, et est protégé par lui contre la +vengeance qui le menace de la part d’un de ses autres +fils. Celui-ci, devenu roi à son tour, se souvient de ses +anciens griefs, et voilà une nouvelle guerre dans +laquelle Cunimund périt sous les coups du héros lombard, +qui épouse sa fille Rosamonde. Depuis ce moment, +c’en est fait des Gépides comme des Hérules<a id="FNanchor_62" href="#Footnote_62" class="fnanchor">[62]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_62" href="#FNanchor_62"><span class="label">[62]</span></a> Id. ibid. I, 27.</p> +</div> +<p>Déjà deux nations ont pâli devant le peuple lombard : +maintenant il va prendre un essor nouveau, et +il s’élance sur l’Italie pour l’arracher au Byzantin. Du +haut d’un des sommets des Alpes, qui lui doit son nom +(<i>Mons Regius</i>), le héros lombard contemple sa future +<span class="pagenum" id="p40">-40-</span> conquête<a id="FNanchor_63" href="#Footnote_63" class="fnanchor">[63]</a>. Toute l’Italie supérieure tombe entre ses +mains ; il est rassasié de gloire. Mais tant de triomphes +lui tournent la tête : il s’oublie dans son bonheur, +et s’abandonne à cette présomption que la tragédie +grecque nommait l’<i>hybris</i> et l’épopée française la <i>desmesure</i>, +et que les Livres Saints, dans leur incomparable +langage, appellent de son vrai nom la <i>superbe de la vie</i>. +Un jour, à Vérone, au milieu d’un banquet, il force sa +femme Rosamonde à boire dans le crâne de son père, +dont il avait fait une coupe. La vengeance de la +femme outragée est terrible ; Alboïn tombe assassiné +par ses ordres<a id="FNanchor_64" href="#Footnote_64" class="fnanchor">[64]</a>. Mais cette expiation a suffi à la +conscience populaire : s’il a perdu la vie, il conserve +sa gloire. Mort, il reste la grande mémoire de son +peuple, et son tombeau près de Vérone est un endroit +religieux. Là, comme plus tard Frédéric et Arthur, il +veille sous les armes, attendant le jour de quelque +grande crise nationale pour en sortir et voler au +secours des siens<a id="FNanchor_65" href="#Footnote_65" class="fnanchor">[65]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_63" href="#FNanchor_63"><span class="label">[63]</span></a> Id. ibid. II, 8.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_64" href="#FNanchor_64"><span class="label">[64]</span></a> Id. ibid. II, 28.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_65" href="#FNanchor_65"><span class="label">[65]</span></a> Id. ibid. II, 28. Cf. sur l’histoire poétique d’Alboïn, Uhland, <i lang="de" xml:lang="de">Gesch. der +altd. Poesie</i>, p. 461-467.</p> +</div> +<p>A l’épopée d’Alboïn succède celle du roi Authari, +qui a moins de grandeur tragique, mais plus de fraîcheur +et de charme sentimental, comme l’Odyssée après +l’Iliade. Authari devient l’époux de la princesse Bavaroise +Théodelinde, et de gracieuses légendes nuptiales +ont gardé le souvenir des circonstances romanesques de +leur première rencontre<a id="FNanchor_66" href="#Footnote_66" class="fnanchor">[66]</a>. C’est Authari aussi qui a +pris possession, par un acte symbolique, des rivages +méridionaux de l’Italie au nom de son peuple, et l’on +montra longtemps après lui, dans les flots de la mer, +la colonne qu’il avait touchée de sa lance, en disant : +« Jusqu’ici s’étendent les frontières des Lombards. » +<span class="pagenum" id="p41">-41-</span> Cette colonne, du temps du narrateur, s’appelait toujours +la <i>colonne d’Authari</i><a id="FNanchor_67" href="#Footnote_67" class="fnanchor">[67]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_66" href="#FNanchor_66"><span class="label">[66]</span></a> Paul Diacre, III, 30.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_67" href="#FNanchor_67"><span class="label">[67]</span></a> Id. ibid. III, 32.</p> +</div> +<p>Et ce n’est pas tout. Le puissant courant des traditions +héroïques réunies sous les noms d’Alboïn et +d’Authari est accompagné de quantités de petits +courants charriant d’autres souvenirs nationaux, des +épisodes tour à tour riants ou tragiques, tels que le +second mariage de la reine Théodelinde, la lamentable +prise de Friuli par les Avares, les aventures de jeunesse +du duc Grimoald, la poétique odyssée de Lopichis, +aïeul de Paul Diacre, etc. La fortune n’a point +permis à l’épopée lombarde d’avoir un développement +comparable à celui de l’épopée gothique, sans +doute parce que la place était déjà prise, et que les +grands rôles étaient distribués. Mais, arrêtés dans +leur développement, les bourgeons de cette épopée se +retrouvent aujourd’hui encore dans la prose du chroniqueur, +avec un caractère de fraîcheur et d’originalité +auquel les récits d’aucun autre peuple ne peuvent +prétendre<a id="FNanchor_68" href="#Footnote_68" class="fnanchor">[68]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_68" href="#FNanchor_68"><span class="label">[68]</span></a> Abel, dans la préface de la traduction de Paul Diacre (<i lang="de" xml:lang="de">Geschichtschreiber +der deutschen Vorzeit</i>, p. V, Berlin 1849), écrit ces lignes :</p> + +<p>« <span lang="de" xml:lang="de">Was der langobardischen Geschichte ihren ganz eigenthümlichen Werth +und Reiz gibt, das ist der reiche Sagenschatz, den kein anderer deutscher +Stamm in gleicher Fülle und Reinheit aufzuweisen hat. Wie ein voller frischer +Kranz schlingen sich diese herrlichen Nationalsagen durch die ganze Geschichte +der Langobarden von jener grauen Zeit, da sie ausziehen aus dem Lande +Skadan und ihnen Wodan ihren Namen gibt, bis herab zum Untergang des +Reichs : sie bilden ein aneinanderhängendes Stück der schoensten epischen +Dichtung, von wahrem epischen Wesen durchdrungen.</span> »</p> + +<p>On peut ajouter les traditions épiques sur la fin de la dynastie lombarde +recueillies par les frères Grimm, <i lang="de" xml:lang="de">Deutsche Sagen</i>, t. II, p. 110-115 : elles forment +comme la dernière moisson poétique des Lombards.</p> +</div> +<p>Les Vandales d’Afrique n’ont pas eu, comme les +Goths et les Lombards, un chroniqueur national qui +nous ait conservé, avec le récit de leurs hauts faits, le +souvenir de leurs traditions patriotiques : c’est la +raison pour laquelle leur épopée nous est restée +<span class="pagenum" id="p42">-42-</span> entièrement inconnue. Cependant, la critique moderne +a cru retrouver dans le nom des <i>Astingi</i>, porté à la +fois par une moitié de ce peuple et par sa dynastie +royale, l’équivalent de celui des <i lang="de" xml:lang="de">Hartungen</i>, qui seraient +à la fois leurs Dioscures et leurs dieux nationaux. +Au surplus, où trouver une preuve plus frappante de +la popularité de la poésie chez ce peuple que dans +l’épisode final de son histoire ? Lorsque le roi Gélimer, +assiégé sur la montagne de Papua, qui avait été son +dernier refuge, fut obligé de se rendre au général +byzantin, il fit demander à celui-ci de lui envoyer +trois choses : un pain, une éponge et une harpe. Étant +en effet un cithariste excellent, il avait, dit l’historien, +composé un chant sur ses malheurs actuels, et il +éprouvait le désir de le chanter en s’accompagnant de +la cithare<a id="FNanchor_69" href="#Footnote_69" class="fnanchor">[69]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_69" href="#FNanchor_69"><span class="label">[69]</span></a> Κιθαριστῇ δὲ ἀγαθῷ ὄντι ᾠδή τις αὐτῷ ἐς συμφορὰν τὴν παροῦσαν +πεποίηται ἣν δὴ πρὸς κιθάραν θρηνῆσαι τε καὶ ἀποκλαῦσαι ἐπείγεται. Procop. +<i lang="la" xml:lang="la">De bell. vandal.</i> II, 6.</p> +</div> +<p>Voilà certes un épisode bien significatif : un roi +barbare qui compose des chants dans sa langue, qui +les compose sur ses propres aventures, et qui s’accompagne +d’un instrument pour les chanter, c’est +plus qu’il n’en faut pour nous permettre d’affirmer +que la poésie était en honneur chez les Vandales +comme chez tous leurs congénères, et qu’elle célébrait +les mêmes sujets.</p> + +<p>Si, des plaines torrides de l’Afrique, nous passons +aux brumeux rivages de la Grande Bretagne, nous y +verrons, sous des cieux bien différents et dans un tout +autre milieu, la poésie épique s’épanouir avec une +égale richesse parmi les Anglo-Saxons. Leur Charlemagne, +Alfred le Grand, avait pour les chants nationaux +de son peuple la même passion que le monarque +franc pour ceux du sien : il les savait par cœur, il se +plaisait à les réciter, et il se faisait l’auditeur assidu +<span class="pagenum" id="p43">-43-</span> de tous ceux qui pouvaient lui en apprendre de nouveaux. +Ces poèmes, on ne se bornait pas à les redire +de vive voix, on les mettait par écrit, on les enrichissait +de belles vignettes, et la biographie du grand roi +nous a raconté, dans une intéressante anecdote, de +quelle manière ce prince, encore enfant, se fit donner +par sa mère le beau livre qui en contenait, après qu’il +fut parvenu à l’apprendre par cœur<a id="FNanchor_70" href="#Footnote_70" class="fnanchor">[70]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_70" href="#FNanchor_70"><span class="label">[70]</span></a> <span lang="la" xml:lang="la">Indignâ suorum parentum et nutritorum incuriâ usque ad duodecimum +aetatis annum aut eo amplius illiteratus permansit. Sed saxonica poemata die +noctuque solers auditor relatu aliorum saepissime audiens, docibilis memoriter +retinebat. — Cum ergo quodam die mater sua sibi et fratribus suis quendam +Saxonicum poematicae artis librum, quem in manu habebat, ostenderet, ait : +Quisquis vestrum discere citius istum codicem possit, dabo illi illum. Quâ +voce immo divinâ inspiratione instinctus et pulchritudine principalis litterae +illius libri illectus, ita matri respondens et fratres suos aetate quamvis non gratiâ +seniores anticipans inquit : Verene dabis istum librum uni ex nobis, scilicet +illi qui citissime intelligere et recitare eum ante te possit ? Ad haec illa arridens +et gaudens atque affirmans : dabo, infit, illi Tunc ille statim tollens librum +de manu suâ magistrum adiit et legit. Quo lecto matri retulit et recitavit.</span> Asser +<i lang="la" xml:lang="la">Ann. Rer. gestar. Aelfredi</i> dans <i lang="la" xml:lang="la">Scriptores rerum britannicarum</i>. p. 473.</p> +</div> +<p>On sera peut être tenté de voir, dans ces chants +saxons que la mère d’Alfred fait apprendre à son fils, +et que la main des clercs a mis par écrit et ornés de +belles enluminures, des poésies chrétiennes à la +manière de Caedmon et de Cynewulf, plutôt que des +poèmes sur des sujets profanes et des aventures +belliqueuses. Mais, à supposer qu’il faille renoncer au +témoignage d’Asser (ce que je ne crois pas d’ailleurs), +nous en possédons un de la fin du VIII<sup>e</sup> siècle, qui ne +laisse place à aucun doute. C’est Alcuin qui se plaint +de ce que, dans les festins de ses compatriotes et +jusque dans les assemblées de leurs prêtres, on entend +retentir les chants de l’époque païenne. « C’est la +parole de Dieu qu’il faut lire dans ces réunions, +écrit-il en 797 dans sa lettre à l’évêque Hygbald de +Lindisfarne ; c’est la lecture qu’il y faut entendre, et +non le joueur de cithare, ce sont les écrits des pères, +et non les chants des païens<a id="FNanchor_71" href="#Footnote_71" class="fnanchor">[71]</a> ».</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_71" href="#FNanchor_71"><span class="label">[71]</span></a> Jaffé, <i lang="la" xml:lang="la">Bibliotheca rerum germanicarum</i>, t. IV, p. 357.</p> +</div> +<p><span class="pagenum" id="p44">-44-</span> L’indifférence du chroniqueur national, Beda le +Vénérable, pour ces souvenirs de l’époque légendaire, +n’a point permis qu’ils arrivassent jusqu’à nous, et il +est manifeste qu’il en est peu passé dans ses récits, +dont l’hostilité aux traditions populaires forme un si +étonnant contraste avec l’amour passionné qu’elles +inspirent à un Paul Diacre. Néanmoins, et malgré +l’art infini, si je puis ainsi parler, qu’il met à éviter +toute mention de cette poésie païenne, lui-même nous +en révèle l’existence dans la ravissante légende de +Caedmon. Celui-ci, avant l’inspiration divine qui fit +de lui le premier poète chrétien de sa nation, +était entièrement étranger à l’art de la poésie ; +aussi lorsque, dans les festins, chacun chantait à son +tour, et qu’il voyait la cithare s’approcher de lui, +il se levait de table et quittait la réunion<a id="FNanchor_72" href="#Footnote_72" class="fnanchor">[72]</a>. Voilà confirmée, +pour les Anglo-Saxons du VII<sup>e</sup> siècle, l’existence +d’une coutume qu’Alcuin a encore rencontrée +chez eux dans les dernières années du VIII<sup>e</sup> : celle de +chanter des chants épiques à la fin des repas, en s’accompagnant +de la cithare<a id="FNanchor_73" href="#Footnote_73" class="fnanchor">[73]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_72" href="#FNanchor_72"><span class="label">[72]</span></a> <span lang="la" xml:lang="la">Siquidem in habitu saeculari usque ad tempora provectioris aetatis constitutus +nil carminum aliquando didicerat. Unde nonnunquam in convivio, cum +esset laetitiae causa decretum, ut omnes per ordinem cantare deberent, ille, ubi +appropinquare sibi citharam cernebat, surgebat a media coena et egressus ad +suam domum repedabat.</span> Beda <i lang="la" xml:lang="la">Hist. eccl. Angl.</i> IV, 24 (22).</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_73" href="#FNanchor_73"><span class="label">[73]</span></a> Cf. dans le Beowulf, ed. Heyne, Paderborn 1873, plusieurs passages où +l’on voit le scôp chanter pendant les festins du roi, tantôt le récit de la création +(v. 90-98), tantôt l’histoire des héros d’autrefois (v. 875 et suiv.), tantôt les +exploits de la veille.</p> +</div> +<p>D’ailleurs, malgré le mutisme obstiné de Beda, +nous possédons une bonne partie des chants épiques +des Anglo-Saxons du VII<sup>e</sup> siècle, et nous +pouvons constater que cette race aventureuse, en +venant coloniser la Bretagne, y avait apporté tout +le trésor de la poésie germanique, comme plus +tard devaient faire les Scandinaves de la Norvège +émigrant sous le ciel de l’Islande. Nous savons, par +<span class="pagenum" id="p45">-45-</span> des témoignages contemporains, qu’au VII<sup>e</sup> siècle, on +redisait en Angleterre l’histoire poétique des rois +Goths d’Italie et des héros francs du Rhin. De plus, +il nous reste de cette époque un poème d’une originalité +et d’un charme sans pareil, plein d’une haute +inspiration poétique, et resplendissant d’une admirable +beauté morale. Je veux parler du Beowulf, +œuvre anonyme de quelque grand poète caché, dans +laquelle, pour la première fois à une date bien +ancienne, on voit s’affirmer l’alliance féconde entre le +génie chrétien et l’esprit germanique. Que le sujet en +ait été apporté des bords de la Baltique, comme cela +est vraisemblable, ou qu’il soit né en Angleterre +même, il est certain que nous possédons dans cet +antique monument le spécimen le plus instructif et le +plus curieux de l’épopée germanique au moyen âge. +Nulle part, pas même dans la Gudrun, on ne voit +revivre avec une vérité si poétique cette existence +maritime des peuples du nord, errant de longues +journées en pleine mer dans leurs embarcations à la +proue écumeuse, jusqu’à ce qu’enfin ils voient apparaître +au loin, battues par les flots blanchissants, les +côtes crayeuses et escarpées de la Bretagne. Nulle +part, l’imagination septentrionale ne se reflète plus +vivement que dans ces récits de combats contre des +dragons et des monstres marins ; nulle part non plus +n’apparaît sous un jour plus sympathique le type du +héros tel que le conçoit le génie anglo-saxon, l’homme +fort et doux dont la bravoure fabuleuse n’a d’égale que +son inaltérable dévouement au devoir. Je ne veux +pas insister, mais il me sera bien permis de conclure +que l’existence d’un poème comme le Beowulf nous +ouvre sur l’histoire de l’épopée dans les premiers +siècles du moyen âge des perspectives singulièrement +étendues. Que de chants épiques et que de souvenirs +nationaux doivent avoir été redits par la voix de la +<span class="pagenum" id="p46">-46-</span> poésie dans un peuple qui a produit un monument +pareil !</p> + +<p>Nous connaissons très peu les Frisons, race énergique +et tenace qui a lutté avec la même constance +contre les flots de sa mer, qu’elle a fini par dompter, +et contre la domination franque, sous laquelle elle a +dû enfin courber la tête. La Frise, en effet, a donné à +Charles Martel l’avant-goût des résistances que son +petit-fils devait rencontrer parmi les Saxons. Si ce +peuple n’a pas eu d’Homère, ce n’est pas qu’il n’ait +pas eu son épopée. Nous savons tout au moins que +chez les Frisons aussi, encore au IX<sup>e</sup> siècle, il existait +des chants nationaux à la gloire de leurs héros, et que +leurs poètes les chantaient en s’accompagnant de la +harpe. Nous connaissons également le nom d’un de +ces aèdes, le vieux Bernlef<a id="FNanchor_74" href="#Footnote_74" class="fnanchor">[74]</a>, aveugle comme Homère, +et fort aimé de ses compatriotes, qu’il charmait en +leur racontant les hauts faits de leurs souverains d’autrefois. +Converti par saint Liudger, Bernlef ne dit +pas adieu à la poésie, mais il apprit à moduler les +psaumes, et il les répéta dans la langue de ses pères +à l’auditoire ravi de leur beauté surhumaine.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_74" href="#FNanchor_74"><span class="label">[74]</span></a> <span lang="la" xml:lang="la">Illo (Liudgero) discumbente cum discipulis suis, oblatus est coecus vocabulo +Bernlef, qui a vicinis suis valde diligebatur, eo quod esset affabilis, et antiquorum +actus regumque certamina bene noverat psallendo promere.</span> <i lang="la" xml:lang="la">Vita Liudgeri</i> +(<i lang="la" xml:lang="la">Mon. Germ. hist.</i> II, 412.)</p> +</div> +<p>Les Saxons du continent, sans nul doute, redisaient +auprès de leurs foyers les mêmes chants qui, sur +la harpe des <i>scôps</i>, charmaient leurs frères émigrés +en Bretagne. Mais, il est probable qu’au cours de leur +lutte séculaire contre la civilisation chrétienne, beaucoup +de leurs traditions primitives se perdirent, et il +est certain que les premiers apôtres du christianisme +ne durent pas voir d’un bon œil des chants populaires +qui ravivaient, avec le souvenir, l’amour des vieilles +croyances. Et cependant, malgré ces circonstances +<span class="pagenum" id="p47">-47-</span> défavorables, l’esprit épique ne disparut pas de la +Basse Allemagne, et plus d’un vieux chant s’est conservé +dans ses plaines et parmi ses bruyères. Lorsque, +au X<sup>e</sup> siècle, le moine Widukind écrivit la première +histoire de sa nation, il en circulait encore plus d’un, +dont il fit passer la substance dans son récit<a id="FNanchor_75" href="#Footnote_75" class="fnanchor">[75]</a>. On y +peut parfaitement démêler ce résidu poétique parmi +les matériaux de provenance diverse avec lesquels il +y est combiné : Widukind lui-même a conscience de +leur nature différente. Il cite ses sources lorsqu’il rapporte +une de ces téméraires assertions d’érudit, comme +dès lors on s’en permettait pour rendre compte d’un +nom propre, mais il raconte avec beaucoup plus de +confiance les récits anonymes qui lui sont fournis par +la voix collective de son peuple. Comme les Lombards, +les Saxons avaient une tradition qui les faisait arriver +par mer sur les rivages de la Germanie, sans doute du +fond de la même île de Scandia, et qui désignait +l’endroit du continent où ils avaient débarqué pour la +première fois<a id="FNanchor_76" href="#Footnote_76" class="fnanchor">[76]</a>. Elle racontait l’hostilité qu’ils avaient +rencontrée chez les Thuringiens, premiers habitants +de ces rivages ; elle redisait, à l’imitation de la tradition +carthaginoise sur la fondation de la Byrsa, le +stratagème employé par un jeune Saxon, qui, ayant +acheté de la terre au poids de l’or à un Thuringien, la +répandit ensuite sur un vaste espace dont les siens +s’emparèrent, s’établissant ainsi sur une terre qu’ils +avaient achetée et payée<a id="FNanchor_77" href="#Footnote_77" class="fnanchor">[77]</a>. Les Saxons ne se contentèrent +pas de cette ruse barbare ; ils y ajoutèrent +encore la trahison sanglante, et, dans une entrevue +pacifique avec les Thuringiens, ils tombèrent sur +<span class="pagenum" id="p48">-48-</span> ceux-ci et les massacrèrent avec leurs longs couteaux, +qu’ils tenaient cachés sous leurs vêtements. La chanson, +qui incontestablement admirait fort et la ruse et +le meurtre, attribue même l’origine du nom des Saxons +à l’usage qu’ils firent ce jour-là de l’arme nationale<a id="FNanchor_78" href="#Footnote_78" class="fnanchor">[78]</a>. +L’accent du récit respire une joie cruelle ; on croit +y entendre le cri de triomphe du barbare, qui fait +consister toute sa gloire dans le succès quel qu’il soit : +et il n’est pas difficile d’en deviner la tonalité primitive, +malgré les atténuations qu’y aura nécessairement +apportées la plume chrétienne de Widukind.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_75" href="#FNanchor_75"><span class="label">[75]</span></a> <span lang="la" xml:lang="la">Et primum quidem de origine statuque gentis pauca expediam, solam pene +famam sequens in hac parte, nimia vetustate omnem fere certitudinem obscurante.</span> +Widukind, <i lang="la" xml:lang="la">Res gestae Saxonicae</i> I, c. 2.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_76" href="#FNanchor_76"><span class="label">[76]</span></a> <span lang="la" xml:lang="la">Pro certo autem novimus, Saxones his regionibus navibus advectos, et loco +primum applicuisse qui usque hodie nuncupatur Hadolaun.</span> Id. ibid. I, 3.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_77" href="#FNanchor_77"><span class="label">[77]</span></a> Id. ibid. I, 5 et 6.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_78" href="#FNanchor_78"><span class="label">[78]</span></a> <span lang="la" xml:lang="la">Fuerunt autem et qui hoc facinore nomen illis inditum tradant. Cultelli +enim nostra lingua <i>sahs</i> dicuntur, ideoque Saxones nuncupatos, quia cultellis +tantam multitudinem fudissent.</span> Widukind, ibid. I, 7.</p> +</div> +<p>Ce sont encore des chansons épiques qui ont fourni +à Widukind ses principaux renseignements sur la +guerre entre les Francs d’Austrasie et les Thuringiens. +Tout ce qu’il ajoute ici au récit de Grégoire de Tours +a pour but la glorification des Saxons, et est manifestement +emprunté à leurs souvenirs nationaux. Vaincus +par le roi d’Austrasie Théodoric, grâce à son alliance +avec les Saxons, les Thuringiens assiégés dans la ville +de Scheidungen vont succomber, lorsque, par un pacte +secret avec le monarque franc, ils obtiennent la promesse +qu’ils seront épargnés, et qu’on se débarrassera +des Saxons. Une circonstance fortuite remarquable +met ceux-ci au courant du complot. Alors ils se +jettent sur la ville sans défense, s’en emparent et la +gardent. Entre eux et les Francs, l’amitié se rétablit +tout à fait, au grand détriment des Thuringiens +vaincus. Le roi de ceux-ci, Irminfried, avait pris +la fuite ; mais, trahi par un des siens, Iring, il +fut amené devant Théodoric et massacré. Iring se +repentit bientôt de sa trahison ; il égorgea Théodoric +lui-même, et coucha le cadavre de son maître sur celui +du roi franc, pour lui donner la victoire au moins +<span class="pagenum" id="p49">-49-</span> dans la mort, puis il s’ouvrit un passage l’épée à la +main. « Au lecteur de juger, dit le bon narrateur, si ce +récit mérite quelque créance<a id="FNanchor_79" href="#Footnote_79" class="fnanchor">[79]</a> ».</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_79" href="#FNanchor_79"><span class="label">[79]</span></a> <span lang="la" xml:lang="la">Si qua fides his dictis adhibeatur, penes lectorem est.</span> Id. ibid. I, 13.</p> +</div> +<p>Que dire maintenant des Scandinaves, qui, s’ils +arrivent les derniers à portée de notre regard, nous +montrent, au seuil des temps modernes, l’épopée germanique +vivant et circulant avec une indéfectible vitalité +au milieu d’une race qui est restée jusqu’alors +sans mélange ? L’existence de chants épiques chez +les Danois, depuis la plus haute antiquité jusqu’à +son temps, est attestée à plusieurs reprises par Saxo +Grammaticus<a id="FNanchor_80" href="#Footnote_80" class="fnanchor">[80]</a>. On savait ces chants par cœur<a id="FNanchor_81" href="#Footnote_81" class="fnanchor">[81]</a>, et on +les accompagnait de la lyre. Les rois eux-mêmes +ne dédaignaient pas d’en composer<a id="FNanchor_82" href="#Footnote_82" class="fnanchor">[82]</a>, ainsi que les +autres héros : ils aimaient à célébrer leurs propres +exploits, soit qu’ils fussent au milieu des réjouissances +du festin<a id="FNanchor_83" href="#Footnote_83" class="fnanchor">[83]</a>, soit lorsque, attachés au pal du +supplice, ils entonnaient leur hymne de mort en +face d’un ennemi dont ils bravaient la colère<a id="FNanchor_84" href="#Footnote_84" class="fnanchor">[84]</a>. Il +n’est pas besoin d’ajouter que le répertoire poétique +des autres nations ne leur était pas moins familier +que le leur, et que notamment la tragique histoire +des <span lang="de" xml:lang="de">Nibelungen</span> circulait depuis longtemps parmi le +peuple danois, puisqu’en 1134 un poète saxon en redisait +un épisode devant le duc Canut Laward, et qu’à +<span class="pagenum" id="p50">-50-</span> cette occasion le chroniqueur nous apprend que cette +histoire était très belle<a id="FNanchor_85" href="#Footnote_85" class="fnanchor">[85]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_80" href="#FNanchor_80"><span class="label">[80]</span></a> <span lang="la" xml:lang="la">In vetustissimis Danorum carminibus.</span> Saxo Grammaticus, <i lang="la" xml:lang="la">Gesta Danorum</i> +ed. Holder l. I, p. 12.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_81" href="#FNanchor_81"><span class="label">[81]</span></a> <span lang="la" xml:lang="la">Hanc maxime exhortacionum seriem idcirco metrica racione compegerim, +quod earumdem sentenciarum intellectus danici cujusdam carminis compendio +digestus a compluribus antiquitatis peritis memoriter usurpatur.</span> Id. ib. II, +p. 67.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_82" href="#FNanchor_82"><span class="label">[82]</span></a> Tel le roi Haldanus : <span lang="la" xml:lang="la">Erat enim condendorum patrio more poematum +pericia disertus.</span> Id. ibid. VII, p. 221.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_83" href="#FNanchor_83"><span class="label">[83]</span></a> Ulvo, commensal de Canut le Grand (XI<sup>e</sup> siècle) chante ses propres +exploits : <span lang="la" xml:lang="la">Ulvo… apud Roskildiam convivialiter accersitus… merse nuper +milicie cladem nocturnis laudum suarum cantibus celebrabat.</span> Et le roi s’irrite +de ce <span lang="la" xml:lang="la">contumeliosum carmen</span>. Id. ibid. X, p. 351.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_84" href="#FNanchor_84"><span class="label">[84]</span></a> Id. ibid. VII, p. 235.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_85" href="#FNanchor_85"><span class="label">[85]</span></a> On connaît le célèbre passage de Saxo grammaticus XIII, p. 427, auquel il +est fait ici allusion : il sert à fixer la date d’une des phases les plus importantes +du développement de la légende des <span lang="de" xml:lang="de">Nibelungen</span>. Le poète qui débite le chant +en question à Canut Laward doit supposer qu’il le connaît parfaitement, puisqu’il +veut éveiller sa défiance et lui apprendre indirectement le guet-apens qu’il +a juré de ne pas révéler. Il est vrai que Canut, duc de Slesvig, et qui, au rapport +du chroniqueur lui-même, était <i lang="la" xml:lang="la">Saxonici et ritus et nominis amantissimus</i> (l. 1) +pouvait fort bien avoir appris ce poème dans son entourage allemand ; il est +vrai encore que le poète qui le lui chante est également un Saxon. Mais l’analogie +nous force à admettre <i lang="la" xml:lang="la">a fortiori</i> que le Danemark connaissait tous les chants +de la Germanie, puisque l’Islande elle-même les connaissait depuis des siècles.</p> + +<p>Sur la présence des chanteurs germaniques à la cour des princes danois, voir +encore Saxo Grammaticus, XIV, p. 490 et 497.</p> +</div> +<p>Que fait Saxo Grammaticus de cette innombrable +collection de récits épiques recueillis par lui sur les +lèvres de ses compatriotes, dont il avait une connaissance +approfondie ? Il les traite à l’égal des matériaux +historiques les plus précieux, et les verse tous +ensemble dans sa chronique, dont ils remplissent les +neuf premiers livres, et où ils constituent pour une +série de plusieurs siècles l’unique histoire du Danemark. +Là défile, dans une succession factice et selon +un ordre arbitraire, le splendide cortège de ces dieux +et demi-dieux du Nord, ramenés, il est vrai, au rang +et aux proportions humaines par le scrupule chrétien +du chroniqueur, mais, pour le reste, considérés par +lui comme des personnages historiques. Les derniers +venus de cette procession de héros fabuleux se +mêlent fraternellement aux plus anciens héros historiques +dont l’annaliste nous ait gardé le souvenir, +sans qu’il soit possible de tracer une ligne de démarcation +entre des groupes qui nous viennent de deux +mondes si opposés. Nulle part, on ne vérifie par un +exemple plus saisissant l’éternelle confusion faite par +les historiens des premiers âges entre les souvenirs +concrets de la réalité et les figures idéales de la fiction. +Et l’exemple est d’autant plus instructif, que celui qui +<span class="pagenum" id="p51">-51-</span> nous le fournit est loin d’être le premier venu ; c’est, +au contraire, un écrivain de la brillante époque du +moyen âge, et, en outre, le plus savant homme de son +pays.</p> + +<p>S’étonnera-t-on maintenant de nous voir revendiquer +pour les Francs une vitalité poétique semblable à celle +des nations qui viennent d’être passées en revue ? On +ne soutiendra pas qu’ils aient constitué une exception +unique au milieu des autres barbares, et dérogé seuls +à une loi dont nous venons de constater l’application +chez tous leurs congénères. Ils avaient, eux aussi, de +grands souvenirs à faire revivre, et des noms illustres +à glorifier. Quant à leurs facultés poétiques, elles n’étaient +inférieures à celles d’aucun autre peuple de leur +race. Ils possédaient au suprême degré le don de +s’exalter devant ce qui est noble et beau, et cette puissance +d’admiration se traduisait chez eux par des +formules d’une naïveté grandiose. Il y a un accent +hautement épique dans cette parole qu’ils adressaient +à leur compatriote Arbogast, dont ils expliquaient +l’heureuse fortune par l’amitié que lui portait un plus +grand que lui, saint Ambroise de Milan. « Nous savons +maintenant, disaient-ils, pourquoi tu es invincible ; +c’est parce que tu es l’ami de l’homme qui dit au +soleil : arrête-toi, et le soleil s’arrête »<a id="FNanchor_86" href="#Footnote_86" class="fnanchor">[86]</a>. Si haut que +nous remontions dans l’histoire, nous entendons l’écho +de leurs chants. Ils chantaient au IV<sup>e</sup> siècle, en +allant aux combats, et le rhéteur grec qui guidait +contre eux les légions romaines, étonné de la rauque +harmonie de ces accords si nouveaux pour lui, les +<span class="pagenum" id="p52">-52-</span> comparait à des croassements de corbeaux<a id="FNanchor_87" href="#Footnote_87" class="fnanchor">[87]</a> : comparaison +que n’auraient d’ailleurs pas reniée ces fiers barbares, +qui voyaient dans le corbeau l’oiseau sacré des +batailles, et le conseiller prophétique du plus grand +de leurs dieux ! Ils chantaient au V<sup>e</sup> siècle, aux jours +des grandes invasions et, sans doute, ils redisaient les +exploits des héros d’autrefois, lorsqu’au milieu des +plaines de l’Artois, ils furent surpris par les troupes +d’Aétius au moment où ils célébraient la noce d’un +des leurs<a id="FNanchor_88" href="#Footnote_88" class="fnanchor">[88]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_86" href="#FNanchor_86"><span class="label">[86]</span></a> <span lang="la" xml:lang="la">Per idem tempus Arbogastes comes adversus gentem suam, hoc est Francorum, +bellum paravit, atque pugnando non parvam multitudinem manu fudit, +cum residuis vero pacem firmavit. Sed cum in convivio a regibus gentis suae +interrogaretur utrum sciret Ambrosium, et respondisset nosse se virum et diligi +ab eo, atque frequenter cum illo convivari solitum, audivit : Ideo vincis, comes, +quia ab illo viro diligeris, qui dicit soli : Sta, et stat.</span> (Paulin. <i lang="la" xml:lang="la">Vita Ambrosii</i> +dans Mign. P. L. t. XIV, <i>col.</i> 39.)</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_87" href="#FNanchor_87"><span class="label">[87]</span></a> Ἐθεασάμην τοι καὶ τοῖς ὑπὲρ τὸν Ῥῆνον βαρβάροις ἄγρια μέλη λέξει +πεποιημένα παραπλήσια τοῖς κρωγμοῖς τῶν τραχὺ βοώντων ὀρνίθων ᾄδοντας, +καὶ εὐφραινομένοις ἐν τοῖς μέλεσιν. Julien, <i>Misopogon, in init.</i></p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_88" href="#FNanchor_88"><span class="label">[88]</span></a> Sidon. Apoll. <i lang="la" xml:lang="la">Carm.</i> V, 212.</p> +</div> +<p>Un peuple si amoureux de poésie, et chez lequel +la fibre poétique devait être excitée sans cesse par +les émouvantes péripéties de l’invasion, ne pouvait +pas du jour au lendemain renoncer à une de ses +facultés les plus brillantes comme les plus enviables. +Pour les Francs, comme pour tous les autres Germains, +il n’y eut peut-être pas d’époque plus favorable +à l’éclosion de chants populaires que ces jours inoubliables +de la conquête où, pauvres et demi-nus, au +sortir des profondes forêts, ils apprirent à connaître +de près la splendeur de la vie romaine, et s’enivrèrent +d’avance du parfum d’une civilisation qui allait tomber +dans leurs mains. Les héros qui les menèrent à la +conquête de cet Éden de la culture durent prendre +une grande place dans leurs imaginations, et devenir +le centre de leur poésie nationale. Les noms d’un +Childéric et d’un Clovis, comme plus tard ceux +d’un Théodoric et d’un Clotaire, étaient associés, +dans leurs esprits, au souvenir de toutes les aventures +dramatiques et glorieuses qu’ils avaient eues à +la suite de ces chefs illustres : il n’en était pas de +plus populaires parmi eux. Ceci n’est pas une +<span class="pagenum" id="p53">-53-</span> simple conjecture, c’est le témoignage formel d’un +écrivain vivant à une date où les chants consacrés à +ces héros circulaient encore dans toutes les bouches. +Voici comment s’exprime, en parlant de Charlemagne, +le versificateur connu sous le nom de <i lang="la" xml:lang="la">Poeta Saxo</i> :</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse" lang="la" xml:lang="la">Est quoque jam notum : vulgaria carmina magnis</div> +<div class="verse i2" lang="la" xml:lang="la">Laudibus ejus avos et proavos celebrant.</div> +<div class="verse" lang="la" xml:lang="la">Pippinos Carolos Hludovicos et Theodricos</div> +<div class="verse i2" lang="la" xml:lang="la">Et Carlomannos Hlotariosque canunt<a id="FNanchor_89" href="#Footnote_89" class="fnanchor">[89]</a>.</div> +</div> + +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_89" href="#FNanchor_89"><span class="label">[89]</span></a> <i lang="la" xml:lang="la">Poeta Saxo</i> V, 115-120. (Pertz <i lang="la" xml:lang="la">Scriptor.</i> II.) Ces Hludovici, ces <span lang="la" xml:lang="la">Theodrici</span> et +ces <span lang="la" xml:lang="la">Hlotharii</span> ne sont autres que Clovis, Théodoric I et Clotaire I, dont le poète +fait des ancêtres de Charlemagne, comme cela résulte manifestement des deux +vers précédents :</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse" lang="la" xml:lang="la">Cujus nunc insigne genus si pandere coner</div> +<div class="verse i2" lang="la" xml:lang="la">Compellar regum scribere catalogum.</div> +</div> + +</div> +<p class="attr">V. 111-12.</p> + +<p>Il n’a pas inventé cette filiation. On sait que de bonne heure des généalogistes +complaisants, échos peut-être de la chanson populaire, rattachèrent les Carolingiens +à la famille Mérovingienne. Voir ces généalogies dans Pertz, <i lang="la" xml:lang="la">Scriptor.</i> II, +p. 304-314.</p> +</div> +<p>Si donc, au IX<sup>e</sup> siècle encore, c’est à dire alors que +des héros nouveaux, comme Pepin d’Herstal et +Charles Martel, auraient pu faire oublier ceux des +âges précédents, on continuait à répéter les chants +à la gloire de Clovis et des siens, quelle ne devait pas +être la popularité de ces chants au moment de leur +éclosion, c’est-à-dire dans la génération qui fut leur +contemporaine, et dans celles qui suivirent immédiatement ?</p> + +<p>Au reste, l’imagination des Francs ne se borna pas +à célébrer les rois de la première époque : elle réserva +également une part de gloire poétique à leurs successeurs. +Je ne crois pas me tromper en l’affirmant d’une +manière générale, et les quelques exemples que nous +en fournissent les trop maigres sources relatives à +cette époque ne laissent pas de justifier pleinement +cette conjecture. Lorsque Frédégaire nous dit du roi +Gontran qu’il eut un règne tellement prospère, que +tout le monde chantait sa gloire, même chez les +peuples voisins, on doit sans doute prendre au pied +<span class="pagenum" id="p54">-54-</span> de la lettre cette expression d’un écrivain peu habitué +au langage figuré<a id="FNanchor_90" href="#Footnote_90" class="fnanchor">[90]</a>. Le roi Clotaire II a été célébré de +la même manière, et de son vivant, par les chants +populaires de la Neustrie ; l’auteur qui nous l’atteste, +d’après de bonnes sources, nous a même conservé +quelques passages du chant consacré à sa victoire sur +les Saxons, dont il sera parlé plus longuement au +cours de ces recherches<a id="FNanchor_91" href="#Footnote_91" class="fnanchor">[91]</a>. Les rois, au surplus, +n’étaient pas les seuls que glorifiât la poésie épique ; +elle redisait également les exploits des grands, et +nous apprenons, par un contemporain, que tel duc, +célébré par les poètes classiques dans d’élégants hexamètres, +recevait aussi les hommages des poètes germaniques +sous forme de chants barbares.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_90" href="#FNanchor_90"><span class="label">[90]</span></a> <span lang="la" xml:lang="la">Tante prosperitatis regnum tenuit, ut omnes etiam vicinas gentes ad plinitudinem +de ipso laudis canerent.</span> Fredeg. <i lang="la" xml:lang="la">Chronic.</i> IV, 1.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_91" href="#FNanchor_91"><span class="label">[91]</span></a> V. le <i lang="la" xml:lang="la">Vita Faronis</i> de Hildegaire dans Mabillon, <i lang="la" xml:lang="la">Acta SS</i>, II, p. 590.</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse" lang="la" xml:lang="la">Nos tibi versiculos, dent barbara carmina leudes :</div> +<div class="verse" lang="la" xml:lang="la">Sic, variante tropo, laus sonet una viro.</div> +</div> + +</div> +<p class="attr">Fortunat, <i lang="la" xml:lang="la">Carm.</i> VII, 8, 69.</p> +</div> +<p>Il jaillissait donc, au milieu des populations franques +du VI<sup>e</sup> siècle, des sources toujours vives de poésie +épique, qui versaient dans un même flot continu les +cantilènes du passé lointain, et les chansons écloses +sous la dictée de l’heure présente. En s’écoulant à +travers les générations, qui ne les laissaient point +passer sans écho, toutes ces productions du génie +poétique de la nation devaient constituer, à la longue, +un véritable <i>Romancero</i> contenant l’histoire légendaire +du peuple franc, depuis ses plus lointaines origines +mythologiques jusqu’aux plus récents exploits des +monarques régnants. Un tel trésor national ne pouvait +laisser indifférent l’esprit universel de Charlemagne. +Avec cette sûreté de coup d’œil qui était l’un +des attributs caractéristiques de son génie, il en +apprécia l’importance à une époque où quiconque se +piquait de culture littéraire aurait rougi d’admirer +<span class="pagenum" id="p55">-55-</span> autre chose que les écrits de l’antiquité classique. Et, +pour assurer à son peuple la conservation de ces +monuments de son passé poétique, il les fit recueillir +par écrit. « C’étaient, dit Eginhard qui nous l’apprend, +de très vieilles chansons barbares qui célébraient les +guerres et les exploits des anciens rois<a id="FNanchor_92" href="#Footnote_92" class="fnanchor">[92]</a>. » Que ce +recueil ait contenu aussi les chants relatifs aux héros +des autres cycles nationaux, nous ne pouvons en +douter, n’y eût-il, pour nous le faire croire, que la +diffusion générale des sujets épiques parmi tous les +peuples barbares ; mais, ce qui est certain, c’est qu’il +était consacré en toute première ligne à l’histoire poétique +des rois francs eux-mêmes. Clovis, ses ancêtres +et ses successeurs y occupaient sans doute la place +d’honneur.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_92" href="#FNanchor_92"><span class="label">[92]</span></a> <span lang="la" xml:lang="la">Item barbara et antiquissima carmina, quibus veterum regum actus et bella +canebantur, scripsit memoriaeque mandavit.</span> Eginhard, <i lang="la" xml:lang="la">Vita Karoli</i> c. 29.</p> +</div> +<p>Quel malheur que le recueil de Charlemagne ait +disparu sans laisser aucune trace, et sans qu’après ce +grand homme aucun de ses successeurs ait pensé à +prendre des mesures pour en assurer la conservation ! +On a cru à tort, sur la foi d’un passage mal interprété +de Thegan, qu’il fallait attribuer la responsabilité de +cette disparition à Louis le Débonnaire. C’est une +erreur<a id="FNanchor_93" href="#Footnote_93" class="fnanchor">[93]</a>. Il paraît bien plutôt que le recueil existait +<span class="pagenum" id="p56">-56-</span> encore vers la fin du IX<sup>e</sup> siècle, puisque, à cette date, +l’archevêque Foulques de Reims, écrivant à Arnulf de +Carinthie, lui rappelle l’histoire poétique du roi +Ermanarich, qu’il avait trouvée, nous dit l’auteur, +<span class="pagenum" id="p57">-57-</span> dans des livres allemands. Or, quel aurait pu être, en +Gaule, à la fin du IX<sup>e</sup> siècle, le livre allemand +relatant de vieux chants épiques, si ce n’est précisément +le recueil composé par ordre de Charlemagne<a id="FNanchor_94" href="#Footnote_94" class="fnanchor">[94]</a> ?</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_93" href="#FNanchor_93"><span class="label">[93]</span></a> L’erreur est d’ailleurs universellement commise, notamment par Fauriel +<i>Hist. de la poésie provenc.</i> I, p. 348 ; Ampère, <i>Histoire litt. de la Gaule après +Charlemagne</i> ; Am. Thierry, <i>Hist. d’Attila</i>, nouv. édit. II, p. 266 ; G. Paris, +<i>Histoire poétique de Charlemagne</i>, p. 449 ; A. W. Schlegel, <i>Essais historiques</i> +(passage cité dans la <i lang="la" xml:lang="la">Romania</i> 1885, p. 400.) ; W. Grimm, <i lang="de" xml:lang="de">Heldensage</i>, 3<sup>e</sup> édition, +1889, p. 30 ; Ebert, <i lang="de" xml:lang="de">Allgem. Gesch. der Litt. des Mittel. im Abendlande</i>, II, +p. 116 ; W. Scherer, <i lang="de" xml:lang="de">Gesch. der deutschen. Lit.</i> 4<sup>e</sup> édition, p. 28 ; B. Simson, +<i lang="de" xml:lang="de">Jahrbücher des fraenk. Reichs unter Ludwig dem Frommen</i>, p. 39 ; B. Symons, +<i lang="de" xml:lang="de">Heldensage</i>, p. 8. (dans le <i lang="de" xml:lang="de">Grundriss der Germanischen Philologie</i> de +Paul, t. II, I, p. 8) ; Von Schubert, <i lang="de" xml:lang="de">Die Unterwerfung der Alamannen unter +die Franken</i>, p. 132 ; Bossert, <i>La littérature allemande au moyen-âge</i>, p. 140, +etc., etc.</p> + +<p>Certains de ces écrivains sont allés jusqu’à dire que Louis le Débonnaire +avait fait détruire le recueil en question, et beaucoup ont rendu la piété de l’empereur +responsable de son prétendu acte de vandalisme. Tout cela tombe devant +le texte de Thegan, que je reproduis ici :</p> + +<p><span lang="la" xml:lang="la">Linguâ graecâ et latina valde eruditus, sed graecam melius intellegere poterat +quam loqui, latinam vero sicut naturalem aequaliter loqui poterat. Sensum vero +in omnibus scripturis spiritalem et moralem, nec non et anagogen optime +noverat. <i>Poetica carmina gentilia quae in juventute didicerat respuit, nec +legere nec audire nec docere voluit.</i></span> (Thegan, dans Pertz <i lang="la" xml:lang="la">Scriptor.</i> II) <span lang="la" xml:lang="la">Vita +<i>Hludovici, Imperatoris</i></span>, c. 19.</p> + +<p>Il faut être prévenu pour voir dans ces <i lang="la" xml:lang="la">poetica carmina gentilia</i> autre chose +que les œuvres des classiques païens, que Louis le Débonnaire avait effectivement +apprises dans sa jeunesse, puisqu’on lui avait donné la culture littéraire à +la mode, et qui plus tard inspirèrent à son esprit naturellement religieux le +dégoût dont parle Thegan. Les chants barbares ne sont jamais entrés dans le +programme de l’éducation carolingienne, tout le monde le sait ; au surplus, +Louis n’aurait pas eu, pour mépriser ces traditions de ses ancêtres, les mêmes +raisons que vis à vis des fictions licencieuses de la mythologie romaine. Il est à +peine besoin de démontrer que le mot <i lang="la" xml:lang="la">gentilis</i> s’applique, dans la pensée de l’auteur, +à tous ceux qui n’ont pas eu le baptême ; or, l’immense majorité des héros +de l’épopée germanique, Clovis et Théodoric en tête, étaient des baptisés, et +ceux-là même qui sont, comme Siegfried, antérieurs à l’époque chrétienne, +étaient conçus comme des chrétiens : le qualificatif méprisant de Thegan ne +peut donc pas se rapporter à eux. D’autre part, l’adjectif <i lang="la" xml:lang="la">poeticus</i> désigne des +œuvres littéraires et écrites, c’est-à-dire tout autre chose que ces chants barbares +et purement oraux, que Charlemagne fit le premier mettre par écrit. Pour +le lettré, les barbares n’avaient pas de <i>poètes</i>, mais tout au plus des <i>chanteurs</i>, +et s’ils possédaient des chants, ils ignoraient l’art de la poésie. M. Léon Gautier +a été seul à comprendre cela : « Qui ne voit, dit-il, que les <i lang="la" xml:lang="la">poetica carmina</i> +signifient uniquement les poètes de la gentilité ?… Ce sens ne nous semble pas +douteux. Et il n’est question ici ni de cantilènes, ni de chanson de geste. » <i>Les +Épopées françaises</i>, I, p. 72. Au surplus, ce n’est pas d’aujourd’hui que l’on se +préoccupe de savoir ce que pourrait être devenu le précieux <i lang="es" xml:lang="es">Romancero</i> franc. +Au XVIII<sup>e</sup> siècle, un gentilhomme allemand avait offert un prix de cent ducats +à qui retrouverait les chants des anciens bardes allemands que Charlemagne +avait fait mettre par écrit. Là-dessus, A. W. Schlegel, après avoir avec raison +écarté ce mot impropre de bardes, émit l’opinion que le recueil de Charlemagne, +c’était… les <span lang="de" xml:lang="de">Nibelungen</span> ! (<i lang="la" xml:lang="la">Atheneum</i>, 1799 B. II, 2<sup>e</sup> Stück, p. 306 ; reproduit +dans ses œuvres complètes, Leipzig 1847, p. 39. D’après Raumer <i lang="de" xml:lang="de">Geschichte der +germanischen Philologie</i>, Munich 1870, p. 306). De nos jours, un érudit belge +a cru pouvoir supposer, sur la foi d’un poète flamand du moyen âge, que le +recueil de Charlemagne s’était conservé jusqu’au XII<sup>e</sup> siècle dans l’abbaye +d’Egmont en Hollande. (De Smedt, <i>Hist. de Belgique</i>, 5<sup>e</sup> édition, Gand, 1840, +t. II, p. 143). Mais cette hypothèse ne résiste pas à l’examen.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_94" href="#FNanchor_94"><span class="label">[94]</span></a> <span lang="la" xml:lang="la">Subjicit etiam ex libris teutonicis de rege quodam Hermenrico nomine, +qui omnem progeniem suam morti destinaverit impiis consiliis cujusquam consiliarii +sui, supplicatque ne sceleratis hic rex acquiescat consiliis, sed misereatur +gentis hujus et regio generi subveniat decidenti.</span> Flodoard, <i lang="la" xml:lang="la">Histor. Eccles. +Remensis</i> IV, 5. — Grimm, <i lang="de" xml:lang="de">Die deutsche Heldensage</i>, p. 34, écrit à ce sujet : +<span lang="de" xml:lang="de">Die <i lang="la" xml:lang="la">libri teutonici</i> beweisen die Aufzeichnung der Gedichte und bestaetigen die +Angaben Eginharts.</span></p> +</div> +<p>Nous pouvons donc affirmer que chez aucun autre +peuple germanique l’existence de chants narratifs à la +gloire des héros nationaux n’est attestée par un +ensemble de témoignages aussi formels que chez les +Francs. C’est tout ce qu’il nous fallait pour conclure +qu’il y a eu sans contredit une épopée mérovingienne.</p> + +<p>A-t-il passé quelque chose de cette épopée dans les +récits des chroniqueurs de cette époque, ou bien faut-il +croire que, par une étonnante et unique exception, +l’historiographie de ce peuple serait restée totalement +fermée aux échos de sa poésie populaire ? Ici, nos +recherches deviennent d’autant plus délicates qu’aucun +des premiers chroniqueurs francs ne parle en termes +explicites de chants populaires, ni ne dit y avoir puisé : +aussi est-il facile de triompher de leur silence quand +on veut, comme M. Fustel de Coulanges<a id="FNanchor_95" href="#Footnote_95" class="fnanchor">[95]</a>, se dispenser +de la tâche qui fait l’objet de ce livre. Mais +qu’importe que ces écrivains citent ou ne citent pas +leurs sources, lorsque la critique a établi que sur certaines +<span class="pagenum" id="p58">-58-</span> époques de l’histoire, ils ne pouvaient avoir à +leur disposition que des traditions orales, c’est-à-dire, +en partie du moins, des chansons épiques ? Qu’importe +encore qu’ils se soient abstenus d’inventorier, à la +manière d’un érudit moderne, les documents oraux et +écrits qu’ils ont consultés, si l’analyse même de leurs +ouvrages nous fait apparaître avec un caractère de suffisante +authenticité les matériaux épiques fondus dans +leur texte ? Le second point sera établi d’une manière +spéciale, à l’occasion de chacun des épisodes qu’on étudiera +dans ce livre ; il en fera proprement le sujet, et +nous n’avons pas à en parler plus longuement ici. +Quant au premier, nous allons le démontrer une fois +pour toutes, afin de n’avoir plus à y revenir par la +suite.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_95" href="#FNanchor_95"><span class="label">[95]</span></a> <i>La Monarchie Franque</i>, p. 6, note. « Quelques modernes ont prétendu, +notamment Junghans et M. Monod, qu’il (Grégoire de Tours) avait dû se servir +de chants germaniques à la louange de Clovis et des Francs ; c’est une pure +hypothèse, sans aucun fondement. Le seul motif qu’ils donnent (!), c’est qu’il y +a chez lui quelques phrases d’un tour très poétique ; mais ceux qui sont familiers +avec les écrivains de cette époque savent très bien que ce qui caractérisait justement +la prose, c’était l’abus des formes poétiques, tandis que, par une interversion +singulière, la poésie adoptait les formes les plus prosaïques. Quelques +épithètes brillantes (!) ne prouvent donc aucunement, ainsi qu’on l’a soutenu, +que Grégoire ait connu et employé des poèmes, et aussi n’en parle-t-il jamais. »</p> +</div> +<p>Nous possédons trois chroniqueurs de l’époque mérovingienne : +Grégoire de Tours, Frédégaire, et le +moine neustrien qui a écrit le <i lang="la" xml:lang="la">Liber Historiae</i><a id="FNanchor_96" href="#Footnote_96" class="fnanchor">[96]</a>. Chacun +de ces trois auteurs raconte, en qualité de témoin, +une partie des faits contenus dans son livre, et relate +d’après le témoignage d’autrui ceux qui se sont passés +avant lui. Grégoire a été témoin des événements +écoulés à partir de la mort de Clotaire I, en 561 ; il +est obligé de s’en rapporter à d’autres sources pour +tout ce qui précède cette date. Le point précis à partir +duquel Frédégaire devient témoin contemporain +est plus difficile à fixer, selon qu’on le considère comme +ayant écrit vers 658, ou qu’on admet avec M. Krusch +qu’il avait fini son travail en 642<a id="FNanchor_97" href="#Footnote_97" class="fnanchor">[97]</a> ; dans tous les cas, +<span class="pagenum" id="p59">-59-</span> on ne peut guère croire que son autorité commence +plus d’une génération avant le moment où +il écrit, et nous placerons vers 615 la date à partir +de laquelle il devient notre source. Enfin, pour ce +qui concerne l’auteur du <i lang="la" xml:lang="la">Liber Historiae</i>, dont le récit +s’arrête à la date de 727, son autorité de témoin +ne s’étend pas au-delà des événements qui se déroulent +à partir de 681<a id="FNanchor_98" href="#Footnote_98" class="fnanchor">[98]</a>. Tout ce qui, pour chacun de +ces trois auteurs, remonte plus haut que ces trois +dates respectives, leur a été fourni soit par la tradition, +soit par des sources écrites. Si nous parvenons à +déterminer exactement ce qui, dans chacun d’eux, +appartient à celles-ci, nous aurons par là même délimité +le domaine de celle-là, et circonscrit d’avance le +champ de nos explorations.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_96" href="#FNanchor_96"><span class="label">[96]</span></a> C’est le titre sous lequel M. Krusch a publié, dans les <i lang="la" xml:lang="la">Scriptores Rerum Merovingicarum</i>, +t. II, l’écrit connu jusqu’ici sous le nom de <i lang="la" xml:lang="la">Gesta Regum +Francorum</i>. Je regrette de voir disparaître un titre qui avait acquis droit de +bourgeoisie dans l’érudition depuis trois siècles, mais je n’ose le conserver de +peur d’augmenter la confusion résultant de l’emploi concurrent de désignations +différentes.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_97" href="#FNanchor_97"><span class="label">[97]</span></a> V. Krusch dans le <i lang="de" xml:lang="de">Neues Archiv</i>, VII (<i lang="de" xml:lang="de">Die <span lang="la" xml:lang="la">Chronicae</span> des sogenannten +Fredegar</i>) et dans la préface de son édition de Frédégaire (<i lang="la" xml:lang="la">Scriptores Rer. +Meroving.</i> t. II).</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_98" href="#FNanchor_98"><span class="label">[98]</span></a> G. Kurth. <i>Étude critique sur le <span class="rm" lang="la" xml:lang="la">Gesta Regum Francorum</span></i>.</p> +</div> +<p>Or, il est facile, tout d’abord, de faire l’énumération +des sources écrites qui ont été à la disposition de Grégoire +de Tours, pour l’histoire des Francs antérieure à +la mort de Clotaire I, c’est-à-dire pour toute la partie +de cette histoire comprise entre les dates extrêmes de +429 à 561. D’historiens romains, c’est-à-dire de chronographes +écrivant l’histoire selon le procédé classique, +il n’y en avait plus. Ceux qu’il a pu consulter, +ou bien n’atteignaient pas les commencements des +annales franques, comme saint Jérôme et Paul Orose, +ou bien en frôlaient seulement les premières années, +comme Sulpice Alexandre, qui s’arrête avant la fin du +IV<sup>e</sup> siècle, et Renatus Frigeridus Profuturus, qui ne +va que jusqu’au commencement du V<sup>e</sup> siècle. Ces deux +derniers sont les seuls écrivains romains dans lesquels +il ait trouvé des renseignements sur les Francs ; il +leur a emprunté des passages assez étendus, mais on +peut croire à bon droit que s’ils avaient contenu autre +chose sur le même sujet, il se serait gardé de l’omettre. +<span class="pagenum" id="p60">-60-</span> Ces passages sont d’ailleurs d’un intérêt purement +romain ; s’il y est parlé des Francs, c’est à l’occasion +des expéditions que les généraux romains ont dû faire +contre eux : leur histoire interne laisse les narrateurs +absolument indifférents, et ils nous fournissent, en +somme, une preuve convaincante du peu de curiosité +qu’inspiraient aux derniers annalistes de l’empire les +barbares qui allaient le renverser.</p> + +<p>Il y avait, il est vrai, des annales, et Grégoire lui-même +nous déclare avoir tiré ces renseignements de +celles qu’il appelle <i>Annales consulaires</i>. <i lang="la" xml:lang="la">Nam et in Consolaribus +legimus, Theudomerem regem Francorum, filium +Richimeris quendam, et Ascylam matrem ejus, gladio interfectus</i><a id="FNanchor_99" href="#Footnote_99" class="fnanchor">[99]</a>. +Ces annales consulaires, comme leur nom l’indique, +sont évidemment romaines, et Grégoire, qui +ne les cite plus ailleurs, semble nous indiquer qu’elles +ne s’étendaient guère au-delà des premières années du +V<sup>e</sup> siècle<a id="FNanchor_100" href="#Footnote_100" class="fnanchor">[100]</a>. Il a consulté aussi les <i>Annales d’Angers</i><a id="FNanchor_101" href="#Footnote_101" class="fnanchor">[101]</a>, +probablement continuées à Tours, qui lui ont fourni +un certain nombre de dates pour l’histoire de Childéric. +Il a utilisé encore des <i>Annales burgondes</i><a id="FNanchor_102" href="#Footnote_102" class="fnanchor">[102]</a>, +comme on le voit par la comparaison de ses récits +avec ceux de Marius d’Avenches, lequel a eu les +mêmes sources. Je ne sais s’il a encore mis à contribution +d’autres recueils du même genre ; si, comme le +croit M. Holder-Egger, il a eu sous la main un +exemplaire interpolé des <i>Annales de Ravenne</i><a id="FNanchor_103" href="#Footnote_103" class="fnanchor">[103]</a>, ou si, +<span class="pagenum" id="p61">-61-</span> comme l’admet M. Arndt<a id="FNanchor_104" href="#Footnote_104" class="fnanchor">[104]</a>, modifiant une opinion de +M. Monod, il s’est servi d’<i>Annales arvernes</i>, ou encore, +s’il faut croire, avec le même M. Arndt, qu’il a connu +aussi des <i>Annales Visigothes</i><a id="FNanchor_105" href="#Footnote_105" class="fnanchor">[105]</a>. Ce qui est bien certain, +c’est que, dans tous les cas, aucun de ces recueils ne +peut être la source des longs et vivants récits qu’il +nous donne sur les premiers rois francs et en particulier +sur Childéric et Clovis. Tous étaient écrits par +des provinciaux qui avaient un médiocre intérêt pour +les choses du monde barbare, et qui se bornaient à +relater en quelques paroles sèches et succinctes les principaux +faits qui s’étaient déroulés dans leur horizon. +Leur laconisme et leur sécheresse étaient extrêmes ; +tout ce qu’ils pouvaient lui apprendre sur les Francs, +c’étaient les ravages commis par ces barbares dans les +contrées où vivaient les annalistes.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_99" href="#FNanchor_99"><span class="label">[99]</span></a> Greg. Tur. 11, 9.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_100" href="#FNanchor_100"><span class="label">[100]</span></a> Il fait de Theudomir un contemporain de Clodion, et le place même avant +celui-ci : c’est donc que le passage qu’il emprunte à ses <i>Annales consulaires</i> +est relatif à une des premières années du V<sup>e</sup> siècle.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_101" href="#FNanchor_101"><span class="label">[101]</span></a> G. Kurth. <i>Les Sources de l’Histoire de Clovis dans Grégoire de Tours</i>. +(<i>Rev. des Quest. Histor.</i> 1 octobre 1888).</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_102" href="#FNanchor_102"><span class="label">[102]</span></a> Id. ibid. Et Monod, <i>Études</i> etc.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_103" href="#FNanchor_103"><span class="label">[103]</span></a> O. Holder-Egger, <i lang="de" xml:lang="de">Untersuchungen über einige annalistische Quellen zur +Geschichte des 5<sup>ten</sup> und 6<sup>ten</sup> Jahrhunderts</i> (<i lang="de" xml:lang="de">Neues Archiv der Gesellschaft fuer +aeltere deutsche Geschichte</i> 1876, t. I, p. 268 et suiv.)</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_104" href="#FNanchor_104"><span class="label">[104]</span></a> Préface de l’édition de Grégoire de Tours dans <i lang="la" xml:lang="la">Script. Rer. Meroving.</i> I, +p. 22.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_105" href="#FNanchor_105"><span class="label">[105]</span></a> Id. ib. p. 23.</p> +</div> +<p>Je ne parle pas ici des écrivains romains du +V<sup>e</sup> siècle qui ne sont pas historiens, comme Sulpice +Sévère et Sidoine Apollinaire : leurs œuvres, que nous +possédons encore, n’étaient guère en état de renseigner +davantage notre chroniqueur au sujet des +barbares, et encore est-il à remarquer qu’il n’en a pas +même tiré tout ce qu’il était possible de leur emprunter. +Ainsi, il paraît avoir ignoré le célèbre passage +de Sidoine Apollinaire sur Clodion<a id="FNanchor_106" href="#Footnote_106" class="fnanchor">[106]</a>, qui est, en dehors +de l’<i lang="la" xml:lang="la">Historia Francorum</i>, la seule preuve de l’existence +historique de ce roi des Francs, car il ne parle de lui +que sur la foi de la tradition populaire. Quant aux +plus anciennes vies de saints de l’époque mérovingienne, +il est certain qu’il pouvait y trouver plus d’un +bon renseignement : mais, malgré la quantité de celles +qu’il a lues, nous devons constater que des trois plus +<span class="pagenum" id="p62">-62-</span> importantes, celle de sainte Geneviève, celle de saint +Vedast et celle de saint Remy, il n’a connu que la +dernière. Or, la première contient un épisode qui jette +une vive lumière sur l’histoire de Childéric<a id="FNanchor_107" href="#Footnote_107" class="fnanchor">[107]</a>, et la +seconde nous fait connaître plusieurs circonstances +historiques des plus curieuses accompagnant le baptême +de Clovis<a id="FNanchor_108" href="#Footnote_108" class="fnanchor">[108]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_106" href="#FNanchor_106"><span class="label">[106]</span></a> V. ci-dessus p. <a href="#p52">52</a>, n. <a href="#Footnote_88">[88]</a>.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_107" href="#FNanchor_107"><span class="label">[107]</span></a> <i lang="la" xml:lang="la">Vita b. Genovefae Virginis</i> ed. Kohler, p. 26.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_108" href="#FNanchor_108"><span class="label">[108]</span></a> <i lang="la" xml:lang="la">Vita S. Vedasti</i> (<i lang="la" xml:lang="la">Acta Sanct.</i> febr. t. I p. 792).</p> +</div> +<p>Ainsi, malgré l’étendue de ses lectures et le zèle de +ses recherches, Grégoire de Tours n’était pas même +parvenu à connaître tous les documents écrits qui, à +cette date, se trouvaient à sa portée. On ne soutiendra +pas qu’il en ait connu d’autres, aujourd’hui perdus, et +auxquels il aurait pu emprunter certains de ses renseignements +dont nous ne voyons pas la source littéraire. +D’abord, nous sommes assez au courant de la +littérature latine du V<sup>e</sup> et du VI<sup>e</sup> siècle pour en connaître +la bibliographie, et pour pouvoir affirmer qu’elle +ne contenait pas beaucoup d’autres richesses qui seraient +aujourd’hui perdues. Ensuite, quand Grégoire +de Tours parle d’après une source écrite, il a généralement +soin de la mentionner, pour augmenter l’autorité +de son récit. Nous avons donc le droit de conclure +que toute la partie de sa chronique relative aux générations +qui ont précédé la sienne, et pour laquelle il +n’invoque pas de source écrite, lui a été fourni par la +tradition orale.</p> + +<p>La tradition prend, dans son ouvrage, une place prépondérante, +et l’on peut dire qu’elle le constitue +presque tout entier, avec l’observation et l’expérience +personnelle de l’auteur. Mais celle-ci ne s’exerce que +dans un horizon assez restreint, et est elle-même à +chaque instant éclairée par la relation d’autrui : elle +n’atteint pas les faits qui se passent à distance, encore +moins ceux qui se sont écoulés avant le moment où le +<span class="pagenum" id="p63">-63-</span> narrateur a commencé d’observer. C’est donc la tradition +qui vient ici à son secours. Cette tradition est +multiple. Un grand nombre des récits de Grégoire, +dispersés sur tous ses ouvrages, et en particulier disséminés +dans l’<i lang="la" xml:lang="la">Historia Francorum</i>, lui ont été fournis +par les souvenirs clermontois, soit qu’il les ait recueillis +sur la bouche de tout le monde, soit qu’ils lui aient +été inculqués au jour le jour par ses parents, auprès +du foyer de la famille. D’autres lui ont été communiqués +au cours de ses voyages, pendant les visites qu’il +a reçues, dans les conciles et les assemblées auxquelles +il a assisté, par ses collègues dans l’épiscopat, par +le clergé des églises ou par les religieux des monastères. +C’est à cette source-là qu’il a principalement +puisé l’histoire des miracles des saints. Il a fait également +appel, et dans une mesure considérable, +au témoignage de laïques de toute condition, depuis +les grands personnages de l’entourage royal +jusqu’aux humbles fidèles perdus dans la foule, quand +ils lui paraissaient dignes de foi<a id="FNanchor_109" href="#Footnote_109" class="fnanchor">[109]</a>. Tout cet ensemble +de matériaux de provenance orale a été fondu par lui, +non sans habileté parfois, avec les récits empruntés à +des sources écrites, qu’il enrichit et dramatise de la +sorte, sans que le critique puisse toujours se rendre un +compte exact de la proportion dans laquelle il mêle le +réel au fictif.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_109" href="#FNanchor_109"><span class="label">[109]</span></a> Voir sur toute la question des sources de Grégoire, et en particulier de ses +sources orales, G. Monod, <i>Études critiques sur les sources de l’histoire mérovingienne</i>, +p. 79-108 ; Arndt, préface des œuvres de Grégoire de Tours dans les +<i lang="la" xml:lang="la">Scriptores Rerum Meroving.</i> p. 20-23 ; et Krusch, ibid. p. 456-459.</p> +</div> +<p>Nous possédons cependant quelques indications qui +nous mettent sur la voie. Habitué à citer consciencieusement +sa source écrite, lorsqu’il en a une, Grégoire, +en ne la citant pas, semble déjà trahir qu’elle +lui manque. Il y a plus. Lorsque, pour ses récits de +provenance orale, il peut invoquer le témoignage de +<span class="pagenum" id="p64">-64-</span> personnes déterminées, il a soin de le faire, au moins +en termes généraux. Il prend cette précaution spécialement +lorsqu’il s’agit de miracles, d’abord parce qu’il +les connaît ordinairement par les individus qui en +ont été témoins<a id="FNanchor_110" href="#Footnote_110" class="fnanchor">[110]</a>, ensuite parce que la nature même +de ces événements exige des preuves plus certaines. +Au contraire, lorsqu’il enregistre des traditions populaires, +ou bien il se contente de les indiquer négligemment +par un <i lang="la" xml:lang="la">ut ferunt</i> ou toute autre formule, ou +bien il laisse même de côté cette vague indication, et +il ne donne aucune preuve. Pourquoi ? La raison en est +claire : c’est que la tradition populaire est trop impersonnelle +pour qu’il puisse se retrancher derrière elle, +et une garantie anonyme n’en est pas une à ses yeux. +De plus, enfant de la civilisation lettrée de Rome, il +attache bien plus de valeur aux doctes notices que lui +ont laissées par écrit des gens cultivés et instruits, +qu’aux grossières et confuses notions de la voix populaire. +Voilà pourquoi, parlant de faits passés qu’il ne +connaît que par le témoignage d’autrui, Grégoire évite +de mentionner ses sources, ou se borne à les introduire +par des formules comme <i lang="la" xml:lang="la">ut fertur</i>, <i lang="la" xml:lang="la">multi aiunt</i>, ou +d’autres du même genre.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_110" href="#FNanchor_110"><span class="label">[110]</span></a> <span lang="la" xml:lang="la">Testor Deum quia hoc a me non est compositum sed ipsa verba quae +audivi vobis exposui.</span> <i lang="la" xml:lang="la">Virtut. Martini.</i> II, 1.</p> + +<p><span lang="la" xml:lang="la">Testor autem Deum quia hoc ab ipsius nautae ore cognovi.</span> Id. Ibid. II, 17.</p> + +<p><span lang="la" xml:lang="la">Quae ne incredibilia fortasse videantur, ego eum sospitem vidi, nec audita +ab aliquo, sed ab ejus ore narrata cognovi.</span> Ibid. II, 24.</p> + +<p><span lang="la" xml:lang="la">Sed his omnibus medicatis, ore proprio quae retulimus enarravit.</span> Ibid. II, 40.</p> + +<p><span lang="la" xml:lang="la">Haec ab ipsius Florenti ore ita gesta cognovi.</span> Ibid. III, 8.</p> +</div> +<p>Mais il a beau omettre de faire connaître la provenance +de ses données orales : avec un peu d’attention +on les démêle immédiatement. Qu’on me permette +de choisir mes exemples parmi ceux de ses récits +dont l’origine traditionnelle n’a pas encore été reconnue : +on verra qu’elle est facile à établir. Tout le +monde sait que l’<i lang="la" xml:lang="la">Historia Francorum</i> contient un récit +<span class="pagenum" id="p65">-65-</span> assez détaillé des persécutions des Vandales d’Afrique, +non exempt de grosses erreurs, puisqu’il intervertit +notamment l’ordre de succession des rois ; utile pourtant, +parce qu’il nous offre des renseignements inédits, +et parce qu’il reproduit seul le texte de la lettre +adressée par saint Eugène de Carthage, du fond de +son exil, aux fidèles de son diocèse<a id="FNanchor_111" href="#Footnote_111" class="fnanchor">[111]</a>. D’où Grégoire +a-t-il tiré ce long historique ? Il cite, il est vrai, quelques +vies de saints qu’il aurait consultées<a id="FNanchor_112" href="#Footnote_112" class="fnanchor">[112]</a>, mais la +plupart des faits qu’il rapporte ici ne figurent dans +aucune source écrite, et sont empruntés ailleurs. Où ? +Je réponds : c’est son ami, l’évêque saint Salvius +d’Alby, qui lui a raconté cette histoire, et qui lui a +communiqué le texte de la lettre d’Eugène. Alby possédait +le tombeau de ce saint, qui y était mort en +exil avec plus d’un compagnon d’infortune, et de +nombreux miracles continuaient de se faire auprès +de ses restes sacrés<a id="FNanchor_113" href="#Footnote_113" class="fnanchor">[113]</a>. La population de cette ville +s’entretenait donc souvent de ce confesseur africain, +et le clergé de l’église conservait avec respect tout +ce qui restait de lui, notamment la copie de sa lettre +pastorale à ses fidèles. Or, Salvius, évêque d’Alby, +était l’intime ami de Grégoire de Tours<a id="FNanchor_114" href="#Footnote_114" class="fnanchor">[114]</a>, et il lui avait +même raconté son histoire<a id="FNanchor_115" href="#Footnote_115" class="fnanchor">[115]</a>. Qui ne voit que ce +dernier, grand chercheur de souvenirs et de documents, +a dû plus d’une fois consulter son vénérable +frère, et avoir appris de lui tout ce qu’on savait à +<span class="pagenum" id="p66">-66-</span> Alby sur Eugène et sur les catholiques d’Afrique ? +Voilà donc, me paraît-il, l’origine orale d’une page +importante de l’<i lang="la" xml:lang="la">Historia Francorum</i> établie à suffisance, +et la part de la tradition dans les sources de ce livre +augmentée d’autant<a id="FNanchor_116" href="#Footnote_116" class="fnanchor">[116]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_111" href="#FNanchor_111"><span class="label">[111]</span></a> Greg. Tur. II, 2 et 3.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_112" href="#FNanchor_112"><span class="label">[112]</span></a> <span lang="la" xml:lang="la">Legimus tamen quorumdam ex ipsis martyrum passiones, ex quibus quaedam +republicanda sunt ut ad ea quae spondemus veniamus.</span> Greg. Tur. II, 3. +Arndt ad l. c. ne croit pas qu’il faille penser ici à Victor de Vita, et je suis de +son avis.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_113" href="#FNanchor_113"><span class="label">[113]</span></a> <span lang="la" xml:lang="la">Tunc, suspenso gladio, apud Albigensem Galliarum urbem exilio depotatus +est ; ubi et finem vitae presentis fecit. Ad cujus nunc sepulchrum multae virtutis +et creberrimae ostenduntur.</span> Greg. Tur. 11, 3.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_114" href="#FNanchor_114"><span class="label">[114]</span></a> Greg. Tur. V, 50.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_115" href="#FNanchor_115"><span class="label">[115]</span></a> <span lang="la" xml:lang="la">Hic enim, ut ipse referre erat solitus, diu in habitu saeculari commoratus +etc… Testor Deum omnipotentem quia ab ipsius ore omnia quae retuli audita +cognovi.</span> Id. VII, 1.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_116" href="#FNanchor_116"><span class="label">[116]</span></a> Et c’est ainsi, peut-on ajouter, que sont nées les étranges erreurs commises +par Grégoire dans l’ordre de succession des rois, erreurs qui ne s’expliqueraient +pas s’il avait eu devant lui une source écrite, mais qui sont fort compréhensibles +s’il ne doit ses renseignements qu’à la tradition orale. On me dira : Mais pourquoi +Grégoire ne cite-t-il pas son bailleur de renseignements sur ces faits ? Parce +qu’il sait fort bien que Salvius n’en est pas le garant, et qu’il ne parle +que d’après une vieille tradition albigeoise. L’autorité de Salvius n’aurait donc +rien ajouté à la valeur du récit de Grégoire, et celui-ci paraît en avoir eu +conscience.</p> +</div> +<p>D’où viennent à Grégoire de Tours les renseignements +qu’il consigne, dans l’<i lang="la" xml:lang="la">Historia Francorum</i> et dans +le <i lang="la" xml:lang="la">Gloria Confessorum</i>, sur saint Servais de Maestricht ?<a id="FNanchor_117" href="#Footnote_117" class="fnanchor">[117]</a> +D’une biographie aujourd’hui perdue de ce saint, n’a-t-on +cessé de répéter. Or, je crois avoir prouvé sans +réplique : 1<sup>o</sup> qu’avant Grégoire de Tours, il n’existait +pas de vie écrite de saint Servais ; 2<sup>o</sup> que Grégoire +tient d’une source orale tout ce qu’il sait sur ce saint +personnage<a id="FNanchor_118" href="#Footnote_118" class="fnanchor">[118]</a>. Le nom même du saint n’a jamais été +sous ses yeux par écrit : voilà pourquoi, sur la foi +d’un narrateur qui prononçait mal, il l’a appelé <i lang="la" xml:lang="la">sanctus +Aravatius</i> au lieu de <i lang="la" xml:lang="la">sanctus Servatius</i>. Cette erreur a fait +verser en pure perte des flots d’encre aux critiques, +qu’elle a amenés à admettre deux évêques de Maestricht, +dont l’un se serait appelé Aravatius et l’autre +Servatius<a id="FNanchor_119" href="#Footnote_119" class="fnanchor">[119]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_117" href="#FNanchor_117"><span class="label">[117]</span></a> Greg. Tur. <i lang="la" xml:lang="la">Glor. Conf.</i>, c. 71.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_118" href="#FNanchor_118"><span class="label">[118]</span></a> G. Kurth, <i>Deux biographies inédites de S. Servais.</i> (<i>Bulletin de la Société +d’art et d’histoire</i>, t. I. Liège 1881.) Id. <i>Nouvelles recherches sur S. Servais.</i> +(Ibid. t. III. Liège 1883.)</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_119" href="#FNanchor_119"><span class="label">[119]</span></a> Cette circonstance a échappé même aux historiens assez bien inspirés pour +rejeter la légende pédantesque de deux évêques, et, tout dernièrement encore, à +M. A. Prost dans son article intitulé : <i>S. Servais, examen d’une correction +introduite dans les dernières éditions de Grégoire de Tours.</i> (<i>Bullet. et Mém. +de la Société nat. des Antiquaires de France</i>, t. 50. Paris 1889.)</p> +</div> +<p>L’histoire de la destruction de Metz par Attila est +<span class="pagenum" id="p67">-67-</span> également de provenance orale. Elle raconte, comme +celle de Maestricht, une belle légende de vision : un +fidèle chrétien aurait vu saint Étienne suppliant saint +Pierre et saint Paul d’obtenir de Dieu que Metz fût +épargné, ou, tout au moins, que son église restât +debout. Les apôtres lui accordèrent cette dernière +partie de sa prière. Cette fois Grégoire nous fait connaître +sa source : <i lang="la" xml:lang="la">de quo auditorio quod a quibusdam +audivi narrare non distuli</i><a id="FNanchor_120" href="#Footnote_120" class="fnanchor">[120]</a>. Pourquoi ? Parce qu’il s’agit +ici d’un événement miraculeux, et qu’il sent le besoin +de confirmer son récit par le témoignage de gens +dignes de foi, recueilli sur place. S’il n’en a pas fait +autant pour l’histoire de saint Servais racontée ci-dessus, +c’est que, n’ayant jamais été à Maestricht lui-même, +il ne sait le fait que par ouï-dire, et ne peut +se retrancher, comme ici, derrière de véritables autorités.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_120" href="#FNanchor_120"><span class="label">[120]</span></a> Greg. Tur. II, 6.</p> +</div> +<p>Il en est de même du siège d’Orléans. Non seulement +le récit de Grégoire est stylisé à tel point qu’il +est impossible d’y méconnaître le travail de l’imagination +populaire, mais encore il est en contradiction +flagrante avec la vie de saint Aignan, qui nous montre +Orléans rendu aux Huns, et le pillage commencé au +moment où Aétius arrive au secours des habitants<a id="FNanchor_121" href="#Footnote_121" class="fnanchor">[121]</a>. +Grégoire n’a donc puisé ici encore que dans la tradition +orale. On a pu s’y tromper parce qu’il écrit en +parlant de saint Aignan : <i lang="la" xml:lang="la">cujus virtutum gesta nobiscum +fideliter retenentur</i>, mais cela veut dire simplement que +l’on conserve avec foi le souvenir de ses miracles, et +cela exclut même la supposition d’une histoire écrite +de sa vie<a id="FNanchor_122" href="#Footnote_122" class="fnanchor">[122]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_121" href="#FNanchor_121"><span class="label">[121]</span></a> Voir le texte du <i lang="la" xml:lang="la">Vita Aniani</i> dans Theiner, <i>S. Aignan ou le siège d’Orléans +par Attila, notice historique suivie de la vie de ce saint</i> etc. Paris 1832.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_122" href="#FNanchor_122"><span class="label">[122]</span></a> Greg. Tur. II, 7.</p> +</div> +<p>Je ferai une observation semblable sur les pages +<span class="pagenum" id="p68">-68-</span> consacrées à l’histoire d’Aétius<a id="FNanchor_123" href="#Footnote_123" class="fnanchor">[123]</a>. La vision qui fit connaître +à la femme de ce général qu’il serait sauvé est +entièrement légendaire, et tout à fait conçue dans le +goût des visions qui forment le noyau des épisodes +relatifs à saint Servais et à saint Étienne. Cette anecdote, +qui manque dans toutes les sources consultées +par Grégoire de Tours, a évidemment été empruntée +à la tradition populaire, et nous avons ici une preuve +de plus de la place considérable que celle-ci occupe +dans la chronique de Grégoire.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_123" href="#FNanchor_123"><span class="label">[123]</span></a> Greg. Tur. II, 7.</p> +</div> +<p>Je prends encore un exemple : c’est le récit de la +bataille de Vouillé. Ce que Grégoire nous en dit peut +se décomposer en trois anecdotes : 1. Clovis a dans +son armée le jeune Chlodéric, fils du roi des Ripuaires +Sigebert. 2. Au moment où Clovis venait de tuer +Alaric, il fut assailli de droite et de gauche par deux +Goths qui cherchèrent à lui percer les flancs, et il ne +dut son salut qu’à la fuite. 3. Un grand nombre de +Clermontois qui, sous les ordres d’Apollinaire, combattaient +dans les rangs des Visigoths, périrent dans cette +journée, et, parmi eux, les membres des principales +familles sénatoriales. Ce dernier trait est évidemment +un souvenir oral conservé à Clermont ; dès lors, nous +voyons aussi d’où provient le second, pour lequel, +comme on le verra plus loin, Grégoire n’avait aucune +source écrite. Manifestement, ils faisaient partie l’un et +l’autre d’une même tradition locale, et ce sont les +Clermontois, de retour de Vouillé, qui ont raconté +chez eux ce qui était arrivé à Clovis<a id="FNanchor_124" href="#Footnote_124" class="fnanchor">[124]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_124" href="#FNanchor_124"><span class="label">[124]</span></a> M. Monod commet donc une erreur, à mon sens, lorsqu’il écrit p. 99 : « La +guerre visigothique est également racontée par Grégoire d’après une tradition à +demi-cléricale, à demi-populaire, recueillie à Tours et à Poitiers. »</p> +</div> +<p>Au surplus, la place de la tradition populaire de +Clermont dans l’œuvre de notre historien est des plus +considérables, et il n’est pas sans utilité de faire une +<span class="pagenum" id="p69">-69-</span> bonne fois le relevé complet de ce qu’il lui doit. Le +voici pour les premiers livres de sa chronique, c’est-à-dire +jusqu’en 548 : on ne me demandera pas, je +pense, de poursuivre cette analyse plus loin.</p> + + +<p class="c xsmall">SOUVENIRS CLERMONTOIS.</p> + +<p>I, 31. Origine de l’église de Bourges, due à la +charité du Clermontois Leocadius.</p> + +<p>I, 32. Ravages de Chrocus à Clermont et aux environs.</p> + +<p>I, 33. Cassius et Victorius à Clermont.</p> + +<p>I, 34. Saint Privat à Javoulz.</p> + +<p>II, 44. Evêques clermontois :</p> + +<p>Saint Urbicus.</p> + +<p>I, 45. Saint Hillidius.</p> + +<p>I, 46. Saint Nepotianus.</p> + +<p>I, 47. Les époux vierges, <span lang="la" xml:lang="la">Injuriosus</span> et <span lang="la" xml:lang="la">Scolastica</span>, à +Clermont.</p> + +<p>II, 11. Particularités sur la mort de l’empereur +Avitus.</p> + +<p>II, 13. Evêques de Clermont :</p> + +<p>Saint Venerandus et saint Rusticus.</p> + +<p>II, 16-17. Saint Namatius et sa femme.</p> + +<p>II, 20. Gouvernement du duc Victorius à Clermont, +pour le compte des Visigoths.</p> + +<p>II, 21. Evêques clermontois :</p> + +<p>Saint Eparchius.</p> + +<p>II, 22-23. Saint Sidoine Apollinaire.</p> + +<p>II, 24. Vertus des Clermontois : Ecdicius.</p> + +<p>II, 28. Persécution d’Euric en Gaule.</p> + +<p>II, 37. Souvenirs clermontois sur la bataille de +Vouillé.</p> + +<p>III, 2. Evêques de Clermont ; intrigues d’Alchima +et de Placidina.</p> + +<p>III, 9. Expédition de Childebert en Auvergne.</p> + +<p><span class="pagenum" id="p70">-70-</span> III, 12-13. Ravage de l’Auvergne par Théodoric I<sup>er</sup>.</p> + +<p>III, 16. Excès de Sigivald en Auvergne.</p> + +<p>III, 23. La reine Deutérie à Clermont.</p> + +<p>Pour me résumer, la tradition populaire a fourni à +Grégoire non seulement des légendes de saints et +des épisodes de l’histoire locale, mais elle a inspiré +ou coloré une grande partie de ses récits relatifs +aux plus importants événements de l’ordre politique. +Or si, traitant l’histoire de son propre milieu gallo-romain, +qu’il connaissait d’une manière si approfondie, +et qui avait été plus d’une fois mise par +écrit, il était souvent obligé de compléter par la tradition +orale les données insuffisantes de ses sources +écrites, à bien plus forte raison ne devait-il pas +recourir à cette tradition lorsqu’il avait à raconter le +passé d’un peuple barbare comme les Francs, qui +s’étaient trouvés hors de son rayon visuel, qui +n’avaient jamais eu d’historien, et dont toutes les +annales tenaient dans leurs chants épiques : <i lang="la" xml:lang="la">unum +annalium genus</i>. Il a donc fallu, s’il voulait en connaître +quelque chose, qu’il consultât leurs traditions +orales. C’est là, c’est dans ces archives vivantes +et sonores du peuple qu’il a retrouvé les vieux héros +légendaires. Et le caractère qu’ils ont dans sa chronique +est bien celui qu’ils devaient avoir dans la +poésie. Ils sont pleins de fougue, de passion et d’exubérance ; +ils sont invraisemblables parfois, mais ils +sont toujours dramatiques, et des couleurs vives et +tranchées règnent sur leur physionomie. Rien de plus +facile que de reconnaître ces récits à leur style. D’une +part, le laconisme et la sécheresse sont l’apanage invariable +de toutes les notices qu’il a empruntées à des +sources écrites du V<sup>e</sup> siècle : on reconnaît, rien qu’à +leur ton et à leur allure, leur provenance annalistique. +Qui s’aviserait, par exemple, de revendiquer une +source orale pour le passage suivant, ou de contester +<span class="pagenum" id="p71">-71-</span> qu’il soit emprunté à des annales gallo-romaines du +V<sup>e</sup> siècle ?</p> + +<p><i lang="la" xml:lang="la">Igitur Childericus Aurilianis pugnas egit. Adovacrius vero +cum Saxonibus Andecavo venit. Magna tunc lues populum +devastavit. Mortuus est autem Egidius et reliquit filium +Syagrium nomine. Quo defuncto, Adovacrius de Andecavo et +aliis locis obsedes accepit. Brittani de Bituricas a Gothis +expulsi sunt, multis apud Dolensim vicum peremptis. Paulos +vero comes cum Romanis ac Francis Gothis bella intulit et +praedas egit<a id="FNanchor_125" href="#Footnote_125" class="fnanchor">[125]</a>.</i></p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_125" href="#FNanchor_125"><span class="label">[125]</span></a> Greg. Tur. II, 18.</p> +</div> +<p>Par contre, lorsqu’il s’agit de faits intéressant exclusivement +les Francs barbares, et qui, je le répète, se +sont passés en dehors du domaine d’observation de +notre auteur, alors il devient relativement d’une abondance +inattendue. Sa narration, large et complaisante, +entre dans les détails avec d’autant plus de familiarité +qu’on s’explique moins la manière dont il a pu connaître +de si près les événements. Il s’arrête de préférence +devant des situations dramatiques, il met en +relief les épisodes de la vie intime, il fait parler les +personnages, expose les motifs de leurs actions et en +montre les mobiles individuels ; en un mot, il écrit en +poète et non plus en chroniqueur. D’autre part, +aucune date, aucune indication chronologique ne +marque la place de ses récits au milieu des autres +événements qu’il rapporte. En un mot, il est d’autant +moins précis qu’il est plus détaillé, d’autant +moins exact qu’il a l’air mieux informé. Et tous ces +caractères spéciaux d’une partie de sa narration se +rencontrent précisément dans ceux de ces récits pour +lesquels nous ne pouvons lui découvrir aucune source +écrite. En d’autres termes, là où l’examen interne de +son texte nous fait reconnaître tous les signes distinctifs +de la tradition orale, l’étude externe confirme +<span class="pagenum" id="p72">-72-</span> ce résultat en nous apprenant qu’en effet toute source +écrite fait défaut. Ce remarquable accord entre les +résultats de deux procédés d’investigation bien différents +ne peut pas, je le répète, être l’œuvre du hasard, +et nous avons le droit de tirer nos conclusions. C’est +la tradition orale qui a fourni, dans les premiers livres +de la chronique de Grégoire, tous les récits dans +lesquels l’accent poétique de la narration et l’absence +de toute source écrite se réunissent pour trahir une +origine populaire et poétique.</p> + +<p>Nous comprendrons dans cette catégorie de récits +tout ce qui est relatif à Clodion et à Mérovée, l’épisode +de la fuite de Childéric, celui de son exil en +Thuringe et de son mariage avec la reine Basine ; puis, +dans la vie de Clovis, son mariage avec Clotilde, le +siège d’Avignon, les traits anecdotiques qui émaillent le +récit de la guerre contre les Visigoths ; enfin, l’épisode +qui raconte ses meurtres politiques, c’est-à-dire, tout +compté, les trois quarts de son histoire. Quant à celle +des fils de Clovis, elle est tout entière de provenance +orale, aucun document ne l’ayant mise par écrit avant +Grégoire ; il est vrai qu’étant beaucoup plus rapprochée +du narrateur, elle a pu arriver jusqu’à lui sans trop +d’altération, bien que, là aussi, l’esprit épique se +trahisse de temps à autre par des signes irrécusables.</p> + +<p>Telle est donc, dans Grégoire de Tours, la part de +la tradition poétique, autant qu’il est possible de la +délimiter d’une manière provisoire, et à ne tenir +compte que de ses caractères externes. Il nous reste à +examiner au même point de vue ses deux successeurs.</p> + +<p>La chronique de Frédégaire, si nous n’y tenons +compte que de l’histoire franque, et en faisant abstraction +de ses prétentions à être une histoire universelle, +se partage en trois parties distinctes. La première est +un abrégé de Grégoire de Tours et va jusqu’en 584 ; la +deuxième, qui va jusqu’en 613, raconte des faits que +<span class="pagenum" id="p73">-73-</span> l’auteur n’a pu connaître que par le témoignage d’autrui ; +la troisième enfin, de 614 à 642, s’étend sur une +période pour laquelle il doit être considéré comme +témoin. Nous les passerons en revue successivement.</p> + +<p>Dans sa première partie, Frédégaire se borne, comme +il le dit lui-même dans sa préface, et comme le +montre le titre d’<i lang="la" xml:lang="la">Epitome</i> porté par son livre III, +à nous résumer la chronique de Grégoire. Ce +résumé est généralement fidèle, bien qu’il ne soit +pas dépourvu de bévues et de contre-sens, comme je +l’ai montré ailleurs<a id="FNanchor_126" href="#Footnote_126" class="fnanchor">[126]</a>. Il contient aussi, de temps à +autre, des versions plus détaillées et plus poétiques +de certains épisodes racontés par Grégoire de Tours. +De ce nombre sont l’histoire de l’origine de Mérovée, +celle des aventures de Childéric, et celle des +fiançailles de Clovis, sans parler de quelques autres +additions de moindre importance. Ces épisodes, relatifs +d’ailleurs à des faits dont ne s’occupaient pas les +sources écrites, et se greffant sur d’autres qui avaient +déjà eux-mêmes le caractère de traditions orales, +appartiennent sans contredit à la même catégorie, et +sont de même provenance. Soutenir qu’ils seraient +empruntés à une source écrite, et qu’ils conserveraient +une version plus pure que celle de Grégoire +de Tours, comme l’ont fait Henri Martin et L. von +Ranke, c’est aller à l’encontre de toutes les règles de +la critique, et se complaire dans la défense d’une thèse +impossible. Je n’en dirai pas davantage ici, ayant, je +pense, suffisamment démontré l’inanité de leurs assertions +pour n’avoir pas besoin de revenir sur ce sujet<a id="FNanchor_127" href="#Footnote_127" class="fnanchor">[127]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_126" href="#FNanchor_126"><span class="label">[126]</span></a> <i>Rev. des Quest. hist.</i> 1 janv. 1890, p. 65 et 66.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_127" href="#FNanchor_127"><span class="label">[127]</span></a> Je demande au lecteur la permission de le renvoyer à mon étude intitulée : +<i>L’Histoire de Clovis d’après Frédégaire</i> (<i>Rev. des Quest. hist.</i> 1 janvier 1890) +qui, si je ne me trompe, ne laisse rien subsister des étranges affirmations de +Ranke et de H. Martin.</p> +</div> +<p>La seconde partie de la chronique de Frédégaire, +<span class="pagenum" id="p74">-74-</span> celle qui forme dans l’édition de M. Krusch le livre IV, +et qui en constitue l’élément original, s’étend sur une +période d’une soixantaine d’années environ (584-642). +C’est assez dire qu’outre ses souvenirs personnels, auxquels +il a recouru pour le récit des dernières années, +il a dû consulter le témoignage d’autrui pour les événements +les plus anciens. De quelle nature était ce +témoignage ? Lui-même prend la peine de nous renseigner +là-dessus, d’une manière fort précise, dans la préface +de son livre IV :</p> + +<p><i lang="la" xml:lang="la">Transactis namque Gregorii libri volumine, temporum +gesta, quae undique scripta potui repperire, et mihi postea +fuerunt cognita, acta regum et bella gentium quae gesserunt, +legendo simul et audiendo, etiam et videndo cuncta que certeficatus +cognovi hujus libelli volumine scribere non solvi, sed +curiosissime, quantum potui, inseri studui.</i></p> + +<p>Ainsi, à côté de la tradition orale, il a eu à sa disposition +des sources écrites. Lesquelles ? Il n’y avait +plus de chroniqueur, et notre historien, on l’a vu, ne +connaissait pas même d’une manière complète le seul +qui existât dans ce siècle. En fait de vies de saints, il +n’en a utilisé qu’une seule : celle de saint Colomban, +par le moine Jonas, à laquelle il a emprunté textuellement +plusieurs chapitres. Quant à la biographie de +saint Didier, rien ne prouve qu’il l’ait connue, et ce +qu’il raconte de ce saint est probablement de provenance +orale<a id="FNanchor_128" href="#Footnote_128" class="fnanchor">[128]</a>. Il est incontestable, par contre, qu’il a +consulté des <i>Annales</i> : l’impossibilité d’expliquer par +une autre source un grand nombre de ses annotations, +la précision, l’exactitude chronologique, l’allure annalistique +de celles-ci, tout trahit l’emploi d’un de ces +recueils obscurs rédigés dans les provinces, pour conserver +au moins le souvenir des faits les plus saillants +du passé. Il n’est pas facile de dire jusqu’à quelle +<span class="pagenum" id="p75">-75-</span> année de sa chronique notre auteur a fait usage de ces +annales : néanmoins, plusieurs indices feraient croire +qu’elles arrivaient au moins jusqu’en 603. En effet, +pour les années précédentes, Frédégaire se plaît à +noter les phénomènes naturels qui se produisent, +comme d’ailleurs il fait aussi dans son abrégé de +Grégoire de Tours<a id="FNanchor_129" href="#Footnote_129" class="fnanchor">[129]</a>. Au contraire, à partir de cette +année 604, ces annotations cessent brusquement, sans +doute parce que la source annalistique à laquelle il les +emprunte vient à lui manquer. Ce n’est là, je le sais +bien, qu’une présomption, et je me garderai d’insister +pour obtenir une précision plus grande. Au surplus, +les <i>Annales</i> consultées ne livraient à notre chroniqueur +qu’un canevas sur lequel son imagination ou +celle du populaire brodaient le détail : elles lui servaient +à dater les faits, mais ceux-ci eux-mêmes lui +étaient fournis souvent, indépendamment d’elles, par +une tradition populaire, qui lui en offrait une image +plus vive et plus pittoresque. Il est donc arrivé plus +d’une fois que, pour certains sujets, il a possédé une +version annalistique très sommaire, et une version +orale plus développée. La manière dont il a, dans ce +cas, combiné les données de la source écrite avec celles +de la tradition populaire échappe à nos regards ; la +fusion a été intime et ne manque pas d’une certaine +intelligence<a id="FNanchor_130" href="#Footnote_130" class="fnanchor">[130]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_128" href="#FNanchor_128"><span class="label">[128]</span></a> Fredeg. <i lang="la" xml:lang="la">Chronic.</i> IV, 32.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_129" href="#FNanchor_129"><span class="label">[129]</span></a> Voir les années 587 (c. 6), 590 (11), 591 (13), 594 (15), 598 (18), 600 (20), 602 +(22), 603 (24). Cf. Brosien <i>op. cit.</i> p. 32.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_130" href="#FNanchor_130"><span class="label">[130]</span></a> Brosien <i>op. cit.</i> p. 34 dit excellemment à ce sujet : <span lang="de" xml:lang="de">Denn Fredegar besass… +nicht geringe Fertigkeit, die Angaben der ihm vorliegenden Quellen mit der +mündlichen Tradition so zu einem Ganzen zu verschmelzen, dass es schwierig +ist beide Theile von einander zu sondern, ja die Zusammensetzung überhaupt zu +erkennen.</span></p> +</div> +<p>Mais cette tradition populaire, qu’était-elle, et dans +quelle mesure avait-elle altéré le souvenir des choses +qu’elle racontait ? Je crois qu’il faut se garder ici de +toute exagération. Qu’elle fût chanson ou simple récit, +<span class="pagenum" id="p76">-76-</span> elle ne pouvait, à une génération de distance, avoir +effacé les souvenirs historiques ou altéré notablement +leur physionomie. Frédégaire était, pour tous les +événements écoulés depuis son enfance, un contemporain +qui ne devait pas se tromper beaucoup sur leur +portée et sur leur physionomie générale. Il se trouvait +vis à vis des autres dans la même situation que Grégoire +de Tours vis à vis de l’histoire des fils de +Clovis : elle s’était déroulée avant sa naissance, mais +immédiatement avant celle-ci, et elle avait pu lui être +racontée encore selon sa teneur véritable, par ceux qui +en avaient été les acteurs ou les témoins. Les faits +pouvaient être motivés ou colorés par la narration +populaire, mais l’impression qu’ils avaient faite était trop +vive et trop récente pour qu’on eût pu entièrement les +oublier. Attendons-nous donc à trouver, dans le +livre IV de Frédégaire, des récits déjà altérés, mais +pas d’une manière profonde. L’impuissance de l’esprit +public à reproduire les faits dans toute leur exactitude +y sera déjà bien manifeste, mais le travail approfondi +de l’épopée qui les remanie conformément à ses +lois poétiques n’aura pas encore le temps de s’y produire. +Le narrateur est trop rapproché des événements +pour avoir besoin d’en demander l’histoire à la tradition +épique : il les trouvera altérés déjà, mais non +encore stylisés, dans la mémoire du premier venu de +ses contemporains.</p> + +<p>J’arrive maintenant au moine neustrien qui a écrit, +en 727, l’histoire du peuple franc, depuis les origines +de la dynastie mérovingienne jusqu’à son propre +temps. Ses souvenirs personnels ne remontent pas +plus haut que 681, date de la mort d’Alboïn ; encore +n’ont-ils une historicité véritable qu’à partir de 700<a id="FNanchor_131" href="#Footnote_131" class="fnanchor">[131]</a> ; +tout ce qui est au-delà lui est connu par le témoignage +<span class="pagenum" id="p77">-77-</span> d’autrui. Depuis les origines jusqu’à 584, il a pour +base le récit de Grégoire de Tours qu’il abrège, et +auquel il s’efforce de temps en temps de donner une +précision géographique plus grande. Très rarement, +il lui arrive de développer certains épisodes et de +les traiter plus largement ; dans ce cas, il n’invoque +aucune source écrite, et la nature même de ses +récits en atteste l’origine orale. Pour la période qui +va de 584 à 681, il est extrêmement sommaire, et +manifestement il ne travaille pas ici d’après un document +écrit, pas même d’après des annales. Il n’a +pas connu la chronique de Frédégaire, qui racontait +la plus grande partie de son propre sujet. Il paraît +avoir utilisé une courte notice de 624 sur la mort +de la reine Brunehaut, qui se trouvait consignée à +la suite de la chronique de Marius d’Avenches, +et, si je le comprends bien, il avait vu aussi des +documents hagiographiques où la fin de Clovis II +était mentionnée en passant. Mais ce sont là toutes +ses sources écrites. Aussi son exposé se borne-t-il +à quelques récits manifestement légendaires, qui +prennent un peu plus d’historicité et de consistance +vers l’époque de la mort de Dagobert. La figure de ce +roi, et celles d’Ebroïn et de saint Ouen gardent +dans son récit un caractère suffisamment historique, +bien que déjà quelques nuages épiques passent sur leur +physionomie, et ne la laissent pas entrevoir tout entière. +Quant à la partie de sa chronique dans laquelle il est +pour nous un témoin contemporain, elle est fort sommaire, +et elle se détourne de la dynastie mérovingienne +pour appeler presque exclusivement l’attention du +lecteur sur la brillante carrière des descendants d’Arnulf +et de Pepin.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_131" href="#FNanchor_131"><span class="label">[131]</span></a> Krusch, p. 218.</p> +</div> +<p>Il résulte de cette analyse de nos trois sources principales +qu’elles contiennent toutes, à doses diverses, un +élément oral et traditionnel consistant en souvenirs +<span class="pagenum" id="p78">-78-</span> populaires, plus ou moins altérés d’après la loi commune, +selon la plus ou moins grande distance à +laquelle ils sont de la réalité. C’est cet élément qui +nous fera retrouver les quelques filons de poésie épique +dont nous avons entrepris la recherche. Ils ne +seront pas aussi nombreux qu’on pourrait le croire, et +on se tromperait si l’on s’attendait à y rencontrer une +partie un peu notable du répertoire épique des Francs. +Si l’on compare nos chroniqueurs avec un Jordanès, +un Paul Diacre, un Saxo Grammaticus, on sera étonné +de la pauvreté du fonds légendaire qu’ils nous ont +conservé. C’est sans doute parce que les traces de +l’imagination épique sont si faibles chez eux qu’il a +fallu tant de temps pour les reconnaître, et qu’aujourd’hui +encore certains critiques s’obstinent à ne pas +les voir.</p> + +<p>Mais d’où vient que l’historiographie franque a accueilli +avec tant de parcimonie les échos de la voix +populaire, alors que chez les autres peuples elle lui a +assuré un si vaste retentissement ? La raison en est +simple. Tandis que Paul Diacre et Saxo sont eux-mêmes +de la nation dont ils racontent l’histoire, et +éprouvent pour ses légendes je ne sais quel goût patriotique, +tandis que, d’autre part, le grand homme d’État +dont Jordanès a abrégé le livre avait un intérêt politique +de premier ordre à populariser et à glorifier le +passé poétique des Goths, aucune de ces deux considérations +n’existait pour les narrateurs du peuple franc. +Tous les trois étaient Romains, c’est-à-dire issus d’un +milieu où les souvenirs spécialement propres à la partie +germanique de la nation franque étaient moins connus +et moins populaires que parmi les Francs proprement +dits. Il ne paraît pas même qu’aucun d’eux ait +connu la langue du peuple conquérant. Fils de cette +contrée foncièrement celtique où le génie romain a +jeté sa dernière étincelle avec Sidoine Apollinaire, et +<span class="pagenum" id="p79">-79-</span> où les Francs étaient extrêmement clairsemés, Grégoire +n’a quitté son Auvergne que pour une autre +terre latine, la Touraine. Où aurait-il appris la +langue franque ? Ce n’est pas dans son enfance à Clermont, +ni sous la direction des saints Avitus et Gallus. +Ce n’est pas davantage à la cour : il n’y vint jamais +ou ne fit qu’y passer. Pourquoi l’aurait-il apprise ? Il +n’en avait pas besoin : les quelques Francs établis au +nord de la Loire savaient le latin. Les Romains n’avaient +aucun goût, aucune propension pour l’étude des +langages barbares. Le latin était l’unique idiome du +gouvernement et de l’administration, et les lois des +barbares eux-mêmes étaient rédigées dans cette langue. +Aussi ne trouve-t-on dans les volumineux écrits de +Grégoire pas le moindre fait qui permettrait de croire +qu’il possédât une certaine connaissance des idiomes +germaniques. Il sait, à la vérité, que, pour les barbares, +le dimanche s’appelle le jour du soleil<a id="FNanchor_132" href="#Footnote_132" class="fnanchor">[132]</a>, et il nous +apprend qu’un jeune Thuringien, établi à Clermont, +s’appelait Brachio, ce qui signifie ourson, ajoute-t-il<a id="FNanchor_133" href="#Footnote_133" class="fnanchor">[133]</a>. +Mais qui ne voit que le premier Romain venu pouvait +en savoir autant, tout en restant très étranger à la connaissance +de la langue franque ? On chercherait vainement +les mots d’origine barbare que Grégoire aurait +introduits dans le latin de son temps. Il n’en manquait +pas dans le parler mérovingien, et l’on en trouvera +assez si l’on consulte la loi salique et les formulaires +du temps. Mais ils lui sont restés étrangers, +et son vocabulaire à lui ne les a pas accueillis.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_132" href="#FNanchor_132"><span class="label">[132]</span></a> Greg. Tur. III, 15.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_133" href="#FNanchor_133"><span class="label">[133]</span></a> Id. <i lang="la" xml:lang="la">Vit. Patr.</i> XII, 2.</p> +</div> +<p>Frédégaire, selon moi, était également un Romain. +Il est originaire de Bourgogne, bien qu’on ne sache pas +au juste sa patrie, sinon qu’elle était dans l’Outre-Jura. +Les uns le font naître dans le pays d’Avenches, +les autres dans celui de Genève, d’autres encore dans +<span class="pagenum" id="p80">-80-</span> celui de Châlon ; or, il faut remarquer que ces trois +localités se trouvent en-deçà de la frontière linguistique +germano-romaine, et que, de toute manière, le chroniqueur +est né en pays romain. Ou je me trompe fort, +ou bien la langue germanique avait cessé d’être parlée +en Bourgogne par les indigènes, et, moins encore que +Grégoire, notre chroniqueur devait avoir l’envie ou +l’occasion de l’apprendre. Nous n’en trouvons d’ailleurs +aucun vestige chez lui. S’il ajoute à Grégoire des +légendes de provenance germanique, et si elles ont +même parfois un vrai cachet barbare, cela ne prouve +nullement qu’il les ait entendues dans leur langue, et +il serait bien étonnant que, dans ce cas, il n’en parût +rien dans sa traduction. Mais, pas plus que chez Grégoire, +on ne trouve dans son langage, dans son vocabulaire, +dans sa syntaxe, aucune trace de germanicité. +Dans la préface de son livre IV, où il s’excuse de l’incorrection +de son style, ce n’est pas sa qualité de barbare +qu’il invoque à titre de circonstance atténuante, +c’est la décadence universelle de la société de son +temps, preuve péremptoire, selon moi, de sa nationalité +romaine. Au reste, certaines légendes étymologiques +comme celle de l’origine du nom de la ville de +Daras<a id="FNanchor_134" href="#Footnote_134" class="fnanchor">[134]</a>, certaines historiettes du temps de la décadence +romaine, comme, par exemple, le mot d’Avitus au +sénateur Lucius<a id="FNanchor_135" href="#Footnote_135" class="fnanchor">[135]</a>, certaines acceptions spéciales données +<span class="pagenum" id="p81">-81-</span> à certains mots, comme par exemple celui +d’<i>Amazone</i> pris dans le sens de <i>fille de joie</i><a id="FNanchor_136" href="#Footnote_136" class="fnanchor">[136]</a>, semblent +attester quelqu’un qui est familiarisé avec la langue +populaire latine, et qui n’a jamais eu à l’apprendre +comme une langue étrangère.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_134" href="#FNanchor_134"><span class="label">[134]</span></a> <span lang="la" xml:lang="la">Consenso senato et militum elevatus est Justinianus in regnum. Oppraesso +rege Persarum, cum vinctum tenerit, in cathedram quasi honorifice sedere jussit, +quaerens ei civitatis et provincias rei publicae restituendas ; factisque pactionis +vinculum firmarit. Et ille respondebat : Non dabo. Justinianus dicebat : Daras. +Ob hoc loco illo, ubi haec acta sunt, civetas nomen Daras fundata est jusso +Justiniano, quae usque hodiernum diem hoc nomen nuncopatur.</span> Fredeg. +<i>Chron.</i> II, 62.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_135" href="#FNanchor_135"><span class="label">[135]</span></a> <span lang="la" xml:lang="la">Treverorum civitas factione uni ex senatoribus nomen Luci a Francis capta +et incinsa est. Cum Avitus imperator esset luxoriae deditus, et iste Lucius habens +mulierem pulcherrimam cunctorum, fingens Avitus ob infirmitatem corporis +lectum depraemere, jussit ad omnis sinatricis eum requererint. Cumque uxor +venisset Lucio, vim ab Avito oppressa fuisset in crastino surgens de stratu Avitus +dixit ad Lucio : Pulchras termas habes, nam frigido labas.</span> Id. ib. III, 7.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_136" href="#FNanchor_136"><span class="label">[136]</span></a> <span lang="la" xml:lang="la">Duas germanas de lopanar electas ex genere Amazonas</span> etc. Id. ib. II, 62.</p> +</div> +<p>Il est à peine nécessaire de faire la même démonstration +en ce qui concerne l’auteur du <i lang="la" xml:lang="la">Liber Historiae</i>. +C’est un Neustrien dont je crois avoir déterminé avec +quelque certitude le pays : il est originaire de la +vallée de l’Oise ou de l’Aisne, et dans cette contrée, à +l’époque où il prit la plume, il y avait beau temps +que les accents de l’idiome germanique avaient cessé +de retentir. Devenu moine à Saint-Denys, il n’avait +pas davantage appris au cloître une langue que ne +parlait pas son peuple, et qui ne lui était d’aucun +usage. Aussi n’en voit-on chez lui aucune trace. Il +semble d’ailleurs étranger aux choses barbares, et il +ne comprend guère celles qu’il raconte. Son récit du +<i lang="de" xml:lang="de">hammerwurf</i> de Clovis en est la preuve : il attribue au +jet du marteau une valeur ominale qu’il n’a pas, et +n’en aperçoit point la signification symbolique. En +général, il romanise et christianise les légendes dont +les types plus barbares lui sont fournis par Grégoire +et par Frédégaire. Celles qui lui sont propres se +reconnaissent à la même couleur : elles n’ont aucun +des traits essentiels qui constituent le caractère germanique. +Faisons hardiment de notre historiographe, +comme de ses deux prédécesseurs, un Romain qui +n’est guère au courant de la tradition franque.</p> + +<p>Deux documents méritent encore d’être signalés ici, +ne fût-ce qu’en passant, parce qu’ils contiennent aussi +certains souvenirs populaires. Ce sont le <i lang="la" xml:lang="la">Vita Dagoberti</i><a id="FNanchor_137" href="#Footnote_137" class="fnanchor">[137]</a> +d’un anonyme et le <i lang="la" xml:lang="la">Vita Remigii</i> de Hincmar<a id="FNanchor_138" href="#Footnote_138" class="fnanchor">[138]</a>, +<span class="pagenum" id="p82">-82-</span> écrits l’un et l’autre au IX<sup>e</sup> siècle, par des lettrés +travaillant à distance des sujets, et sur des sources +écrites. Elles n’ont d’autre valeur historique que celle +de ces sources, excepté là où il leur arrive de nous +conserver, sur certains points, l’état de la tradition +orale de leur temps. Le <i lang="la" xml:lang="la">Vita Remigii</i> de Hincmar s’appuie +presque exclusivement sur le <i lang="la" xml:lang="la">Liber Historiae</i>, et +sur le <i lang="la" xml:lang="la">Vita Remigii</i> attribué faussement à Fortunat : il +n’a connu ni Grégoire, ni Frédégaire, ni le <i lang="la" xml:lang="la">Vita Remigii</i> +primitif. Malgré cela, il nous apprend sur Clovis beaucoup +de choses qui ne se trouvent pas ailleurs, et dont +quelques-unes, au moins, doivent avoir été empruntées +au trésor de la tradition populaire. Je sais bien +qu’on l’accuse fréquemment d’en avoir inventé le plus +grand nombre, mais ces inventions se ramènent en +général à des conjectures ou à des amplifications, et, +si on ne peut pas les prendre pour de la vraie histoire, +il serait toutefois injuste de n’y voir que des fraudes. +Hincmar est un homme de son temps, et il écrit l’histoire +comme tous ses contemporains : quand il y +ajoute quelque chose, c’est, si je puis ainsi parler, à +son insu, par un vice de méthode et nullement par +une intention frauduleuse<a id="FNanchor_139" href="#Footnote_139" class="fnanchor">[139]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_137" href="#FNanchor_137"><span class="label">[137]</span></a> <i lang="la" xml:lang="la">Scriptores Rerum Merovingicarum</i> ed. Krusch, t. II, p. 397-425.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_138" href="#FNanchor_138"><span class="label">[138]</span></a> <i lang="la" xml:lang="la">Acta Sanctorum</i>, octob., t. I.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_139" href="#FNanchor_139"><span class="label">[139]</span></a> G. Kurth, <i>Les sources de l’histoire de Clovis</i>, etc., p. 406 et suiv.</p> +</div> +<p>Quant au <i lang="la" xml:lang="la">Vita Dagoberti</i>, il a été compilé entre 800 +et 835 par un moine qui avait de la lecture, et qui, +outre un certain nombre de vies de saints, a surtout +utilisé Frédégaire et le <i lang="la" xml:lang="la">Liber Historiae</i>. Il n’entrerait +pas en ligne de compte ici, si lui également ne contenait, +à côté de tous ses renseignements de provenance +écrite, certain épisode manifestement populaire, celui +du duc Sadregisile, dont il sera question dans nos +recherches sur l’histoire de Dagobert I<a id="FNanchor_140" href="#Footnote_140" class="fnanchor">[140]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_140" href="#FNanchor_140"><span class="label">[140]</span></a> Krusch dans <i lang="la" xml:lang="la">Scriptor. Rer. Merov.</i>, II, p. 396.</p> +</div> +<p>Tels sont les principaux documents auxquels nous +allons demander l’histoire populaire et épique des rois +<span class="pagenum" id="p83">-83-</span> mérovingiens. Toutefois, avant d’entreprendre l’analyse +des textes qui vont passer sous nos yeux, il est +utile de bien déterminer, une dernière fois, ce que +nous entendons par une tradition épique. Il ne suffit +pas, pour que nous lui reconnaissions ce caractère, +qu’elle se soit conservée longtemps sans être mise par +écrit, il faut encore qu’elle ait circulé dans les milieux +populaires et non lettrés. En effet, il y a deux +espèces de traditions orales qu’il faut bien distinguer : +celles du peuple et celles de l’Église. Les données +fournies par l’une et par l’autre diffèrent profondément. +La tradition ecclésiastique, conservée dans +un milieu plus instruit, plus restreint, plus consciencieux, +est moins sujette à s’altérer et prend bien vite +les formes stéréotypes avec lesquelles elle traversera +les siècles. Elle a, outre cela, une couleur et un ton à +part. Son idéal n’est pas, comme pour le peuple, un +héros qui reproduit, dans une image agrandie, les +défauts et les qualités de sa race ; c’est un saint, en +qui on voit vivre le type de la perfection humaine. +Tandis que, dans la tradition épique, on déroule +devant nos yeux des scènes de combat et de carnage, +au milieu desquelles se déploient de grandes et terribles +passions, ici, il ne s’agit que de luttes morales, +et de triomphes pacifiques remportés sur les forces du +désordre. Là, le récit se déploie naïvement et plantureusement, +pour le seul plaisir de raconter ; ici, il +marche vers un but déterminé d’avance, et il a une +tendance nettement didactique et religieuse. Tout, +dans le premier, aboutit à l’exploit ; tout, dans le +second, se concentre autour du miracle. Ces caractères +différentiels sont si tranchés qu’ils ne laissent presque +jamais de place pour le doute : à première vue, ils +permettent de reconnaître le récit émanant de la foule, +et celui qui sort de l’enceinte d’un monastère. Dans ce +livre, consacré avant tout à l’étude des récits populaires, +<span class="pagenum" id="p84">-84-</span> on aura plus d’une fois l’occasion de revenir +sur cette distinction, et d’éclairer les uns par le rapprochement +des autres.</p> + +<p>D’autre part, il n’est nullement indispensable que +la tradition soit arrivée jusqu’à la forme de la chanson +épique pour être comprise dans les faits étudiés par +ce livre. L’objet de celui-ci, comme je l’ai déjà indiqué +plus haut, est beaucoup plus vaste : il se propose +d’étudier l’histoire poétique des Mérovingiens dans +tout son ensemble, et de suivre les traditions dans +toutes les phases de leur développement épique, +depuis le moment où elles ne sont encore qu’un +germe caché sous l’enveloppe des faits, jusqu’à celui +où, après une série de transformations, elles sont arrivées +à l’état définitif que nous leur trouvons dans la +chanson épique. Je ne serai pas toujours en état de +déterminer avec exactitude ce qui est devenu chanson +et ce qui est resté légende populaire, mais qu’importe ? +Le résultat, en somme, sera le même pour l’histoire, +si je parviens, comme je l’espère, à toujours bien nettement +faire le départ entre les éléments historiques +et imaginatifs.</p> + +<div class="chapter"></div> +<p><span class="pagenum" id="p85">-85-</span></p> + +<h3 id="l1c2">CHAPITRE II<br> +La plus ancienne chanson germanique.</h3> + + +<p>Nous commencerons nos recherches sur l’épopée +mérovingienne par une constatation intéressante : +c’est que les Francs du VI<sup>e</sup> siècle connaissaient et +redisaient les traditions ethnogoniques des Germains +du premier. En d’autres termes, les souvenirs épiques +de la Germanie, qui remontent incontestablement fort +au-delà de notre ère, se sont conservés jusque bien +avant dans le moyen âge. Rien ne peint mieux leur +puissante vitalité.</p> + +<p>Tacite nous a fait connaître les traditions des Germains +sur les origines de leur race. Ils avaient, nous +dit-il, des chants dans lesquels ils célébraient le dieu +Tuisco, fils de la Terre, et son fils Mannus, les auteurs +de leur nation<a id="FNanchor_141" href="#Footnote_141" class="fnanchor">[141]</a>. Mannus aurait eu lui-même trois fils, +<span class="pagenum" id="p86">-86-</span> qui auraient laissé leurs noms aux Ingevons, voisins +de l’Océan, aux Herminons, établis dans l’intérieur, +et aux Istévons. D’autres, continue-t-il, prétendent +que le dieu a eu plusieurs fils, et admettent plusieurs +noms de peuple : les Marses, les Gambrives, les +Suèves, les Vandales : ce sont d’ailleurs là des noms +anciens et authentiques.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_141" href="#FNanchor_141"><span class="label">[141]</span></a> <span lang="la" xml:lang="la">Celebrant carminibus antiquis, quod unum apud illos memoriae et annalium +genus, Tuisconem deum terrâ editum et filium Mannum, originem gentis +conditoresque. Manno tres filios assignant, e quorum nominibus proximi oceano +Ingaevones, medii Herminones, ceteri Iscaevones vocentur. Quidam, ut in +licentiâ vetustatis, plures deo ortos pluresque gentis appellationes Marsos +Gambrivios Suevos Vandilios affirmant, eaque vera et antiqua nomina.</span> Tacite +<i>German.</i> c. 2.</p> +</div> +<p>De ces deux traditions, la seconde a péri sans +laisser de traces, et nous n’avons pas à nous en occuper +ici<a id="FNanchor_142" href="#Footnote_142" class="fnanchor">[142]</a>. L’autre, au contraire, a survécu parmi les peuples +du moyen âge, et y est restée longtemps en vigueur. +Au IX<sup>e</sup> siècle, les Francs la consignaient en tête de la +loi salique ; au X<sup>e</sup>, Nennius s’en faisait l’écho en +Angleterre ; au milieu du XII<sup>e</sup>, on la reproduisait en +Italie, dans un manuscrit de la loi lombarde. Notons +d’abord que la tradition, comme on l’a bien vu, est +anthropogonique au moins autant qu’ethnogonique : +le dieu fils de la Terre donne naissance à l’Homme +(<i lang="la" xml:lang="la">Mannus</i>), et des trois enfants de celui-ci naissent les +trois principaux groupes des peuples germaniques<a id="FNanchor_143" href="#Footnote_143" class="fnanchor">[143]</a>. Ce +n’est pas que les autres peuples soient exclus de cette +généalogie. La tradition ne les nie pas, mais elle les +ignore ou néglige de s’en occuper, n’ayant les yeux +fixés que sur la race germanique. Les trois ancêtres +des trois principales familles germaniques sont des +éponymes, c’est-à-dire qu’ils portaient un nom duquel +est dérivé celui de leurs descendants : cela nous permet +de reconstituer pour ces héros nationaux les +<span class="pagenum" id="p87">-87-</span> appellations de Ingi, Hermin et Isti. Or, ce sont précisément +ces noms, absents dans la <i>Germanie</i> de +Tacite, que la tradition du moyen âge nous a conservés, +tandis que, par contre, elle ignore les noms +patronymiques portés par les peuples en question, et +que Tacite nous fait connaître. Au surplus, ces noms +patronymiques appartiennent plutôt au domaine de +la mythologie ou de l’épopée qu’à celui de l’histoire<a id="FNanchor_144" href="#Footnote_144" class="fnanchor">[144]</a> ; +en dehors de Tacite, nous ne les voyons mentionnés +qu’une seule fois par un auteur ancien<a id="FNanchor_145" href="#Footnote_145" class="fnanchor">[145]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_142" href="#FNanchor_142"><span class="label">[142]</span></a> N’est-il pas permis tout au moins d’admettre un certain rapport entre le +nom des Gambrives et celui de Gambara, mère des deux chefs mythiques du +peuple lombard sortant de la Scandinavie ? V. Paul Diacre, <i lang="la" xml:lang="la">Histor. Langob.</i> I, 3.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_143" href="#FNanchor_143"><span class="label">[143]</span></a> Wackernagel, <i lang="de" xml:lang="de">Die Anthropogonie der Germanen</i> dans Haupt, <i lang="de" xml:lang="de">Zeitschrift f. +d. A.</i> t. VI.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_144" href="#FNanchor_144"><span class="label">[144]</span></a> C’est ainsi, par exemple, que le nom poétique donné aux Français par leurs +voisins germaniques était celui de <i lang="de" xml:lang="de">Kerlingen</i> (c’est-à-dire les <i>hommes de +Charles</i>), de même que les sujets de Lothaire II étaient connus sous celui de +<i lang="de" xml:lang="de">Lothringen</i>. De ces deux noms, le deuxième est entré dans la langue vulgaire, +le premier n’est jamais sorti du vocabulaire poétique.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_145" href="#FNanchor_145"><span class="label">[145]</span></a> Pline H. N. IV, 28 écrit : <span lang="la" xml:lang="la">Germanorum genera quinque : Vindili quorum +pars Burgundiones, Varini Carini Guttones. Alterum genus <i>Ingaevones</i> quorum +pars Cimbri Teutoni ac Chaucorum gentes. Proximi autem Rheno <i>Istaevones</i>, +quorum pars Cimbri mediterranei ; <i>Hermiones</i>, quorum Suevi Hermununduri +Chatti Cherusci. Quinta pars Peucini, Basternae, supradictis contermina +Dacis.</span></p> +</div> +<p>Voici la version du moyen âge telle qu’elle nous a +été conservée par plusieurs manuscrits, dont quelques-uns +remontent jusqu’au IX<sup>e</sup> siècle<a id="FNanchor_146" href="#Footnote_146" class="fnanchor">[146]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_146" href="#FNanchor_146"><span class="label">[146]</span></a> Les manuscrits en question sont : Saint-Gall 732, Paris 609 et Reichenau +(Carlsruhe) 229, qui sont du IX<sup>e</sup> siècle ; viennent ensuite Paris 4628A et 9654, qui +sont du XI<sup>e</sup> ; La Cava (Naples), Vatican 5001, ib. Ottoboni 3081, qui sont, le 1<sup>er</sup> +du X<sup>e</sup>, le second du XIII<sup>e</sup>, le dernier du XV<sup>e</sup> siècle. Nennius, <i lang="la" xml:lang="la">Historia</i> c. 13 +(<i lang="la" xml:lang="la">Script. Rer. britann.</i> p. 58), et Hugues de Flavigny, (Pertz, <i lang="la" xml:lang="la">Script.</i> VIII p. 314, +avec l’importante note de l’éditeur), reproduisent la même tradition.</p> + +<p>La version la plus pure est dans Paris 609 et La Cava. Une deuxième version +(Paris 4628A, Saint-Gall, Vatican) ajoute aux fils de Irmino les Walagoths. Une +3<sup>e</sup>, qui découle de la 2<sup>e</sup> qui a aussi les Walagoths, trouble de plus la descendance +de Ingo et de Irmino, en donnant à chacun d’eux pour descendants deux +peuples qui figurent parmi les descendants de l’autre. Cette troisième est représentée +par le manuscrit de Reichenau et par Nennius.</p> + +<p><span lang="la" xml:lang="la">Alaneus dictus est homo, qui genuit tres filios, id est Hisisione Ermenone et +Nigueo.</span> MS. de Reichenau dans K. Müllenhoff, <i lang="la" xml:lang="la">Germania antiqua</i>, p. 164. Un +manuscrit de Nennius donne pour <span lang="la" xml:lang="la">Alaneus</span> la variante <span lang="la" xml:lang="la">Alanus</span>.</p> +</div> +<p>Il y a eu trois frères appelés Irmino, Ingo et Iscio, +qui sont devenus la souche de XII[I] peuples.</p> + +<p>Irmino a engendré les Goths, [les Walagoths], les +Wandales, les Gépides et les Saxons.</p> + +<p><span class="pagenum" id="p88">-88-</span> Ingo a engendré les Burgondions, les Thuringiens, +les Langobards, les Bavarois.</p> + +<p>Iscio a engendré les Romains, les Bretons, les +Francs, les Allamans.</p> + +<p>La plupart des versions s’en tiennent là, mais quelques-unes +nous apprennent aussi le nom du père des +trois héros. Ce n’est plus Mannus, fils mythologique +d’un dieu païen, et condamné, par son origine même, +à disparaître de la mémoire des chrétiens, c’est, tantôt +un descendant de Japhet appelé Alanus (Alanius, +Analeus)<a id="FNanchor_147" href="#Footnote_147" class="fnanchor">[147]</a>, tantôt un roi Mulius qui pourrait bien être +pris pour Amulius, le grand oncle de Romulus<a id="FNanchor_148" href="#Footnote_148" class="fnanchor">[148]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_147" href="#FNanchor_147"><span class="label">[147]</span></a> Zeuss, <i lang="de" xml:lang="de">Die Deutschen</i>, p. 75, note 1, et J. Grimm, <i lang="de" xml:lang="de">Deutsche Mythologie +Anhang</i>, p. XXVIII, croyaient que Alanus était une corruption de Mannus. +K. Müllenhoff, <i lang="de" xml:lang="de">Sitzungsberichte der K. Academie</i>, Berlin 1862, p. 535, a +prouvé qu’il n’en est rien.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_148" href="#FNanchor_148"><span class="label">[148]</span></a> Comme dans le manuscrit de La Cava, qui écrit : <span lang="la" xml:lang="la">Mulius rex tres filios +habuit, quorum nomina hec sunt : Armen. Tingjus. Ostjus. Singuli genuerunt +quatuor generationes.</span> K. Müllenhoff, <i lang="la" xml:lang="la">Germania antiqua</i>, p. 164.</p> +</div> +<p>Il est impossible de soutenir que cette curieuse tradition +soit arrivée aux gens du moyen âge par le canal +de Tacite. D’abord Tacite était à peu près un inconnu +avant la Renaissance. De tous les écrivains du moyen +âge, il n’y a guère que Rodolphe de Fulda chez lequel +on puisse constater un emprunt manifeste fait à la +<i>Germanie</i> : c’est un passage considérable de ce livre +(ch. 4, 9, 10 et 11) qui a passé dans sa <i lang="la" xml:lang="la">Translatio sancti +Alexandri</i>. Plusieurs chroniqueurs reproduisent le même +passage, mais tous l’ont trouvé dans Rodolphe, et le +donnent d’après lui<a id="FNanchor_149" href="#Footnote_149" class="fnanchor">[149]</a>. Ensuite, la tradition du moyen +<span class="pagenum" id="p89">-89-</span> âge se distingue singulièrement de celle de l’historien +latin : il n’y a de commun entre elle et lui que les +noms des trois ancêtres ; encore les donne-t-elle sous +leur forme simple (Ingo, Hermin, Istio), tandis que +Tacite ne nous les a conservés que sous celle du +patronymique (<span lang="la" xml:lang="la">Ingaevones Herminones Istaevones</span>). La +version de Tacite s’en tient à cette triple filiation ; +celle du moyen âge, au contraire, nous fait connaître +en détail la descendance des trois frères, et nous +donne un aperçu de la généalogie des principaux +peuples occidentaux. De tels développements ne sont +pas de ceux qui se produisent sur un récit mort et +desséché contenu dans un manuscrit, mais de ceux +qu’engendre une tradition vivante et ayant conservé un +certain degré de popularité. Aussi personne, que je +sache, n’a songé jusqu’ici à prétendre que le texte qui +nous occupe devrait son origine à une phrase copiée +dans Tacite<a id="FNanchor_150" href="#Footnote_150" class="fnanchor">[150]</a>. Par suite, c’est dans les souvenirs populaires +du peuple franc qu’ont puisé les premiers rédacteurs +de notre version, qu’ils ont ensuite remaniée et +amplifiée en vue de la mettre en harmonie avec les +idées chrétiennes.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_149" href="#FNanchor_149"><span class="label">[149]</span></a> Teuffel, <i lang="de" xml:lang="de">Geschichte der roemischen Literatur</i>, <span lang="la" xml:lang="la">4<sup>te</sup> Auflage bearbeitet von</span> +L. Schwabe, Leipzig 1882, p. 778. Maszmann, <i lang="la" xml:lang="la">Die <span lang="la" xml:lang="la">Germania</span> des C. Cornelius +Tacitus</i>, Quedlinburg 1847, p. 160-163.</p> + +<p>J. Grimm, qui n’osait pas encore se prononcer sur l’origine de notre généalogie, +écrit : <span lang="de" xml:lang="de">Die Hauptfrage ist ob alle diese Nachrichten aus Tacitus hergenommen +erweitert und entstellt sind. Getraut man sich nicht das zu bejahen, +so haben sie meiner Meinung einen ausserordentlichen Werth.</span> <i lang="de" xml:lang="de">Deutsche Mythologie, +Anhang</i>, p. XXVII et suiv.</p> + +<p>Geffroy, <i>Rome et les Barbares</i>, 2<sup>e</sup> édit. Paris 1874, p. 33 : « Les variantes +des documents ultérieurs paraissent démontrer que ce n’est pas la relation des +deux écrivains latins qui a servi de source commune. »</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_150" href="#FNanchor_150"><span class="label">[150]</span></a> V. Usinger dans <i lang="de" xml:lang="de">Forschungen zur deutschen Geschichte</i>, t. XI, p. 609.</p> + +<p>Je ne veux d’ailleurs pas faire état du témoignage de Nennius c. 13, affirmant +qu’il a trouvé notre généalogie dans les souvenirs des populations de la Grande +Bretagne. <span lang="la" xml:lang="la">Hanc genealogiam inveni extraditione veterum, qui incolae fuerunt +in primis Britanniae temporibus</span> c. 13. Les affirmations de Nennius sont trop +souvent sujettes à caution.</p> +</div> +<p>Étudions de près ces remaniements. Il est manifeste +que, sous la forme dans laquelle elle se présentait au +moyen âge, la tradition contenait les noms des trois +frères, celui de leur père et celui de leurs descendants. +Aucun de ces trois éléments constitutifs ne pouvait lui +faire défaut sans altérer son essence et sans lui faire +perdre sa raison d’être, qui était l’explication de l’origine +des peuples. Or, nous voyons que le nom de l’ancêtre +commun a été remplacé par un nom plus connu et +<span class="pagenum" id="p90">-90-</span> moins compromettant. Deux tendances se sont manifestées +dans le choix de ce patriarche supposé. Ici, on +a obéi à la préoccupation de trouver une place pour +les Germains sur les tables ethniques de la Genèse, et +l’on a imaginé un descendant de Japhet pour lequel +on a forgé le nom d’Alanius<a id="FNanchor_151" href="#Footnote_151" class="fnanchor">[151]</a>. Là, on a été désireux +de les rattacher par un lien de parenté aux Romains, +et on leur a donné pour ancêtre commun un roi +Mulius, qui semble bien devoir être identifié avec +l’Amulius de Tite-Live. Cette substitution de noms +chrétiens, ou tout au moins historiques, aux noms +mythologiques et barbares de Tuisco et de Mannus +sauva sans doute la liste ; nul n’eût voulu descendre +des dieux germaniques, qui étaient identifiés avec les +démons. Dans d’autres temps, c’est-à-dire à des époques +beaucoup plus rapprochées de la barbarie, et dans +d’autres milieux, c’est-à-dire chez des peuples qui, +comme les Anglo-Saxons ou les Scandinaves, avaient +gardé leur caractère germanique pur, on traitait moins +sévèrement les anciens dieux : au lieu de les jeter à la +porte, on se contentait de leur enlever l’auréole divine +et de les convertir en héros, ce qui les diminuait à +peine, et permettait de les laisser figurer sur les listes +généalogiques, à la grande satisfaction du patriotisme. +Il n’en était pas ainsi là où, comme chez les Francs, +la race germanique s’était fondue avec des populations +d’origine romaine, beaucoup plus réfractaires aux souvenirs +mythologiques, et qui ne se seraient jamais +familiarisées avec les héros et les dieux de Walhalla. +<span class="pagenum" id="p91">-91-</span> Disons cependant que Ingo, Irmino et Iscio étaient +peut-être conçus eux-mêmes comme des dieux par les +anciens Germains, et que c’est seulement pendant la +période chrétienne qu’on les aura humanisés. On sait du +moins que Irmin est un personnage mythologique, +et que Ingi, qui figure dans les généalogies anglo-saxonnes, +est peut-être identique à Yngvi-Frey, que +les Scandinaves adoraient comme un dieu à Upsala. +La plupart de ces dieux germaniques se distinguaient +si peu des héros qu’ils pouvaient être acceptés de part +et d’autre, qu’on en fît des divinités ou de simples +mortels.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_151" href="#FNanchor_151"><span class="label">[151]</span></a> A n’en pas douter, ceux qui ont les premiers rattaché Alanius à Japhet +n’ont pas mis d’intermédiaires entre eux ; c’est plus tard seulement qu’obéissant +à des préoccupations plus érudites, on a imaginé toute la série d’intermédiaires +que donne Nennius l. l. : <span lang="la" xml:lang="la">Alanius autem ut aiunt fuit filius Sethevii filii Ogomun +filii Thoi filii Boib filii Semeon filii Mair filii Ethae filii Aurthae filii +Ecthet filii Oothz filii Abirth filii Ra filii Esra filii Isran filii Barth filii Jona +filii Jabath filii Japhet.</span></p> +</div> +<p>Au surplus, et dans quelque mesure que l’on +voulût humaniser la généalogie des peuples, un fait +est certain : c’est qu’il fallait, pour la faire accepter +des populations chrétiennes, la rattacher aux noms +antiques qui ouvraient l’histoire de celle-ci : à savoir, +aux noms de la Bible ou à ceux de l’antiquité classique. +Cela était devenu un besoin universel, et nous en +trouvons la preuve même dans les généalogies barbares +qui ont osé conserver les noms de Wodan et de +Thor sur la liste des ancêtres nationaux. Ainsi, dans +la généalogie scandinave connue sous le nom de +<i>Langfedgatal</i>, et que déjà Ari Froda, au XI<sup>e</sup> siècle, et +après lui Snorri Sturluson citent au nombre de leurs +sources, le généalogiste, partant du roi Harald Harfagr, +remonte par une série de vingt-huit noms jusqu’à +Wodan ou Odin, et de Wodan, par une suite de trente +autres noms, jusqu’à Japhet, fils de Noé. La combinaison +des trois catégories de noms est trop curieuse +pour qu’on ne fasse pas connaître ici le commencement +de la série.</p> + +<p>Noé — Japhet — Japhan — Zechim — Ciprius — Celius — Saturnus — Jupiter — Darius — Erichonius — Troes — Ilus — Lamedon — Priamus — Mimon +<span class="pagenum" id="p92">-92-</span> ou Memmon, gendre de Priam — Tror ou Thor — puis +dix-sept autres noms, puis Wodan<a id="FNanchor_152" href="#Footnote_152" class="fnanchor">[152]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_152" href="#FNanchor_152"><span class="label">[152]</span></a> Langebeck, <i lang="la" xml:lang="la">Scriptores rerum Danicarum</i> t. I.</p> +</div> +<p>J’en dirai autant des généalogies royales consignées +au IX<sup>e</sup> siècle dans la <i>Chronique Anglo-Saxonne</i>, et qui, +après s’être conformées à la tradition nationale en rattachant +les rois de l’heptarchie à Wodan par une +lignée ininterrompue de héros et de demi-dieux, obéissent +aux exigences de l’esprit chrétien en faisant de +Wodan lui-même un homme, qui descend, par une +série de générations connues, du patriarche Noé<a id="FNanchor_153" href="#Footnote_153" class="fnanchor">[153]</a>. +<span class="pagenum" id="p93">-93-</span> C’était la seule manière de sauver l’ancêtre commun +des dynasties nationales, que de le ramener aux proportions +de l’humanité<a id="FNanchor_154" href="#Footnote_154" class="fnanchor">[154]</a>. D’ailleurs, c’était une croyance +universelle, propagée par le clergé chrétien depuis +l’époque des premiers apologistes que les dieux des +barbares étaient des hommes divinisés, auxquels il +suffisait d’enlever leur auréole usurpée pour rétablir +l’histoire et la généalogie dans sa vraie lumière. +D’autre part, aucune généalogie germanique n’aurait +pu vivre au moyen âge si elle ne s’était greffée sur +celle des patriarches. Il y avait là non seulement un +besoin de conservation, mais aussi une satisfaction de +l’amour-propre national. Pas de plus haute noblesse +que celle qui remontait directement à Noé<a id="FNanchor_155" href="#Footnote_155" class="fnanchor">[155]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_153" href="#FNanchor_153"><span class="label">[153]</span></a> Beda, <i lang="la" xml:lang="la">Histor. eccles.</i> I, 15 ; <i lang="en" xml:lang="en">Anglo Saxon Chronicle</i> dans <i lang="la" xml:lang="la">Scriptores Rerum +Britannicarum</i>, p. 299, 302, 303, 308, 349. Florentius Wigorniensis, ibid. +p. 550, et <i>Appendice</i> p. 627. Asser, <i lang="la" xml:lang="la">De Rebus Gestis Aelfredi</i>, ibid. p. 468. +Roger de Wendower, <i lang="la" xml:lang="la">Flores Historiarum</i>. Cf. Kemble, <i lang="en" xml:lang="en">The Saxons in England</i>, +Londres 1849 p. 334.</p> + +<p class="c xsmall">GÉNÉALOGIES DES ROIS ANGLO-SAXONS.</p> + +<ul><li><i>Kent.</i> Woden. Wecta. Witta. Wihtgils. Hengist et Horsa.</li> +<li><i>Northumbrie.</i> Woden. Baldaeg. Brand. Benoc. Aloc. Angemvit. +Ingwi. Esa. Eoppa. Ida.</li> +<li><i>Essex.</i> Woden. Seaxnete. Gesecg. Antsecg. Swaeppa. Sigefugel. Bedca. +Offa. Aescwine. Sledda. Saeberht.</li> +<li><i>Wessex.</i> Woden. Baldaeg. Brand. Freothogar. Freawine. Wig. Giwis. +Esla. Elesa. Cerdic. Cynric.</li> +<li><i>Estanglie.</i> Woden. Casere. Tytmon. Trygils. Hrothmund. Hryp. +Wilhelm. Weova. Wuffa. Tybla. Redwald.</li> +<li><i>Déirie.</i> Woden. Waegdaeg. Sigegar. Swebdaeg. Sigegeat. Saebald. +Saefugl. Westerfalcna. Wilgils. Uxfrea. Yffa. Aella.</li> +<li><i>Mercie.</i> Woden. Wihtlaeg. Waermund. Offa. Angeltheow. +Eomaer. Icel. Cnebba. Cynewald. Creoda. Pybba. Penda.</li></ul> +<p>Quant à Wodan lui-même, il a de nombreux ancêtres. Une première lignée +d’ascendants le ramène jusqu’à Geat, <i lang="la" xml:lang="la">quem Getam jamdudum paguni pro Deo +venerabantur</i> (Asser, <i lang="la" xml:lang="la">De rebus gestis Aelfredi</i> dans <i lang="la" xml:lang="la">Script. Rer. Brit.</i> p. 468). +Une 2<sup>e</sup>, ajoutée à l’époque chrétienne, fait de Geata un simple mortel descendant +de Noé, par un fils de celui-ci, Sceaf, qui, dit la <i>Chronique Anglo-Saxonne</i> +p. 349 (cf. Florentius Wigornensis o. c. p. 550), était né dans l’arche. Voici +toute la lignée :</p> + +<ul><li>I. +Sceaf fils de Noé. +Bedwig. +Hwala. +Hathra. +Itermon. +Heremod. +Sceldwa. +Beawa. +Taetva. +Geat.</li> +<li>II. +Geat. +Godulf. +Finn. +Freothowulf. +Freotholaf. +Wodan.</li></ul></div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_154" href="#FNanchor_154"><span class="label">[154]</span></a> Lire dans Kemble, <i lang="en" xml:lang="en">The Saxons in England</i>, p. 335-340, ses instructives considérations +sur la transformation du dieu Wodan en homme. Lui-même renvoie +à son ouvrage <i lang="de" xml:lang="de">Die Stammtafel der Westsachsen</i>, Munich 1836, et à la préface +de son édition du Beowulf t. II.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_155" href="#FNanchor_155"><span class="label">[155]</span></a> V. <i lang="la" xml:lang="la">Vita Kentigerni</i>, n<sup>o</sup> 32 p. 820, dans <i lang="la" xml:lang="la">Acta Sanct.</i> 1 janvier.</p> +</div> +<p>L’apparition, dans le document soumis à notre critique, +d’un nom biblique ou classique destiné à relier +l’origine traditionnelle des peuples germaniques à des +souvenirs ayant encore plus d’antiquité et plus de +prestige, est donc un fait rationnel et logique, qui s’est +produit d’une manière régulière partout ailleurs, dans +des circonstances analogues. Il atteste, avec la ténacité +d’une tradition qui ne veut pas mourir, les efforts +<span class="pagenum" id="p94">-94-</span> ingénieux faits pour l’adapter aux exigences intellectuelles +d’un milieu nouveau.</p> + +<p>Là n’est pas, je pense, la seule transformation de +la légende. Celle que nous allons étudier a quelque +chose de plus organique et de plus naturel. Comme +nous le voyons par Tacite, chacun des peuples germaniques +était compris dans une des trois grandes +familles : Ingévons, Herminons, Istévons<a id="FNanchor_156" href="#Footnote_156" class="fnanchor">[156]</a>. L’historien +ne nous dit pas les noms de tous ceux qui appartenaient +à ces divers groupes, soit que lui-même n’en +sache pas davantage, soit que la chose ne l’intéresse +pas suffisamment. Pline, un peu plus explicite, nous +donne l’aperçu suivant :</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_156" href="#FNanchor_156"><span class="label">[156]</span></a> Comme je l’ai dit plus haut, je n’attribue d’ailleurs aucune valeur ethnographique +à ces noms. Je les crois mythologiques dans leur origine, et je ne pense +pas qu’ils aient jamais eu cours comme éléments de classification. Autrement, nous +les verrions apparaître au moins de temps en temps dans les historiens romains.</p> +</div> +<table> +<tr><td rowspan="3" class="v">Ingévons.</td> +<td rowspan="3" class="fakebrace v"> </td> +<td>Cimbres.</td></tr> +<tr><td>Teutons.</td></tr> +<tr><td>Chauques.</td></tr> +<tr><td>Istévons.</td> +<td> </td> +<td>Cimbres de l’intérieur.</td></tr> +<tr><td rowspan="4" class="v">Herminons.</td> +<td rowspan="4" class="fakebrace v"> </td> +<td>Suèves.</td></tr> +<tr><td>Hermundures.</td></tr> +<tr><td>Chattes.</td></tr> +<tr><td>Chérusques<a id="FNanchor_157" href="#Footnote_157" class="fnanchor">[157]</a>.</td></tr> +</table> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_157" href="#FNanchor_157"><span class="label">[157]</span></a> Voir le passage de Pline ci-dessus p. <a href="#p87">87</a>, n. +<a href="#Footnote_145">[145]</a>.</p> +</div> +<p>Les noms de la plupart de ces peuples disparurent +pendant l’époque des grandes migrations, et les éléments +qui les composaient se retrouvèrent, dans des +groupements et sous des noms nouveaux, après la chute +de l’empire romain. Chacun de ces peuples nouveaux se +réclamait d’un des trois ancêtres mythiques, et c’est +ainsi que notre texte nous a gardé leur arbre généalogique +tel qu’ils se l’étaient fait à eux-mêmes. Fixons +d’abord sa forme authentique. Les manuscrits qui +nous l’ont conservé se partagent en deux groupes, +<span class="pagenum" id="p95">-95-</span> l’un qui attribue le même nombre de fils, c’est-à-dire +quatre, à chacun des trois frères ; l’autre qui trouble +cette symétrie en portant à cinq le nombre des fils de +Irmino, et à treize le nombre total des descendants +de Mannus (Alanius, Amulius). <i lang="la" xml:lang="la">A priori</i>, on est assez +porté à croire que, dans ce second groupe, le nom du +cinquième peuple a été ajouté après coup, et que la +forme primitive de la tradition attribuait un même +chiffre de descendants à chacun des trois héros. Cette +supposition est confirmée par le fait que le nom du +peuple mentionné en plus dans le second groupe est +celui des <i lang="la" xml:lang="la">Walagothi</i>, lesquels ne sont autres que les +Goths d’Italie ou Ostrogoths, comme l’a démontré +Müllenhoff. Dans la version primitive, ils étaient évidemment +compris avec les Visigoths sous la désignation +générique de <i>Goths</i>. Plus tard cependant, ce dernier +nom devint, du moins parmi les Francs, l’apanage +presque exclusif des Visigoths, et le souvenir de l’identité +primitive des deux peuples se perdit. Et c’est +ainsi que l’interpolateur qui voulut que les Ostrogoths +fussent mentionnés dans la table ethnique fut obligé +de les désigner sous le nom spécifique de <i lang="la" xml:lang="la">Walagothi</i>, +ignorant qu’ils étaient compris, eux aussi, dans le +nom générique<a id="FNanchor_158" href="#Footnote_158" class="fnanchor">[158]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_158" href="#FNanchor_158"><span class="label">[158]</span></a> Je n’ai pas compris pourquoi K. Müllenhoff, à qui j’emprunte toute cette +démonstration, veut que le nom de <i lang="la" xml:lang="la">Walagothi</i> ait été ajouté en Italie, et sous +les Goths eux-mêmes (<i lang="de" xml:lang="de">Sitzungsberichte der K. Academie von Berlin</i>, 1862). +Tout s’explique beaucoup mieux si l’on admet que l’interpolateur est un Franc, +habitué à désigner sous le nom de <i>Walh</i> ou de <i>Walisc</i> tous les habitants +de l’Italie. Pour un Ostrogoth, ses compatriotes n’auraient pas été les <i>Walagoths</i>, +mais les <i>Goths</i> par excellence !</p> +</div> +<p>C’est donc la liste aux douze noms de peuples qui +nous offre la plus ancienne des deux recensions de +notre texte. Remarquons maintenant que cette liste +ne se borne plus, comme au temps de Pline et de +Tacite, à faire connaître la filiation d’un certain +nombre de peuples germaniques. Elle embrasse encore +<span class="pagenum" id="p96">-96-</span> les Romains et les Bretons, preuve que le cadre est +élargi, et qu’il s’agit de rendre compte de l’origine de +tous les peuples connus de l’auteur. Les peuples germaniques +repris sur cette liste fournissent, de leur +côté, matière à des observations intéressantes. Nous +y trouvons encore mentionnés les Gépides, bien qu’ils +aient cessé de constituer une nationalité indépendante +à partir de 567 ; les Vandales, qui ont disparu de la +liste des peuples libres depuis 534, et les Thuringiens, +qui ont perdu leur indépendance dès 528. Il n’est +donc pas téméraire de supposer que notre catalogue +aura été arrêté sous sa forme actuelle à une date qui +n’est pas postérieure à 528.</p> + +<p>Ce n’est pas tout. En examinant la liste des descendants +d’Istio, on s’aperçoit qu’il est le père de tous les +peuples qui se sont trouvés réunis, vers la fin du règne de +Clovis, sous le sceptre de la dynastie mérovingienne<a id="FNanchor_159" href="#Footnote_159" class="fnanchor">[159]</a> : +Francs, Allamans, Romains de la Gaule et Bretons +de la petite Bretagne. C’est, à n’en pas douter, en pays +franc qu’on aura imaginé de leur donner une origine +commune ; un étranger n’aurait pas pris la peine de +faire concorder le groupement mythologique avec le +groupement politique. C’est aussi un Franc qui a pris +les Visigoths pour les Goths par excellence, et qui a +désigné leurs frères sous le nom de Welches, nom que les +Francs étaient habitués à donner à tous les transalpins. +Notons enfin que, dans la plupart de nos manuscrits, +la généalogie des trois frères est précédée d’un catalogue +des rois des Romains (il s’agit, encore une fois, +des Romains de la Gaule) contenant la filiation suivante : +<i lang="la" xml:lang="la">Alaneus Papulo Egetius Agegius Siagrius, per quem +Romani regnum perdiderunt</i>. Ce catalogue confirme à la +fois la provenance franque de notre document et la +<span class="pagenum" id="p97">-97-</span> date approximative que nous lui avons donnée : en +effet, l’auteur connaît encore Syagrius et son père +Aegidius, et même le nom d’Aétius ne lui est pas +inconnu ; néanmoins, il n’a plus qu’une idée confuse +des faits qui se sont passés au milieu du V<sup>e</sup> siècle, +puisque entre ces deux derniers personnages il établit +un lien de filiation tout à fait imaginaire. Ceci, je +le répète, nous ramène vers le premier quart du +VI<sup>e</sup> siècle, seul moment où se soient trouvées réunies +toutes les circonstances dont la concomitance se reflète +ici. Ai-je besoin d’ajouter que je ne revendique +aucun caractère traditionnel pour la classification +généalogique des peuples compris dans notre document +du VI<sup>e</sup> siècle, et que je la crois purement arbitraire ? +La preuve en est dans la mention des +Romains et des Bretons, qui certes n’ont pas été compris +parmi les descendants d’Istio chez les Germains de +Tacite. D’autre part, Pline range dans le groupe des +Windili les Burgondes, qui figurent dans notre liste +parmi les descendants d’Irmino. Ces faits trahissent +le travail personnel d’un arrangeur, qui a fait des +combinaisons arbitraires sur une tradition ancienne ; +ils ne doivent cependant pas donner le change sur la +vraie valeur de celle-ci. Si elle n’avait pas joui d’une +grande popularité à l’époque où se place la composition +de notre texte, et si l’arrangeur lui-même ne +l’avait pas considérée avec le respect que mérite une +tradition nationale, il n’aurait pas pris la peine d’en +élargir le cadre pour l’adapter aux idées et aux points +de vue de son temps, et pour procurer le bienfait +d’une origine commune à tous les peuples du royaume +auquel il appartenait<a id="FNanchor_160" href="#Footnote_160" class="fnanchor">[160]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_159" href="#FNanchor_159"><span class="label">[159]</span></a> Sur tout ceci K. Müllenhoff l. l., et le même, <i lang="de" xml:lang="de">Goetting. Gelehrten Anzeigen</i> +1851, <i lang="de" xml:lang="de">Stück</i> 17 et 18, p. 174.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_160" href="#FNanchor_160"><span class="label">[160]</span></a> Il est assez intéressant de constater les destinées ultérieures de notre tradition. +Le manuscrit 648 (2291) d’Oxford, qui est du XV<sup>e</sup> siècle, et qui a puisé +dans Nennius, nous fait assister à une nouvelle tentative de grouper dans le +cadre de la vieille généalogie tous les peuples connus. V. G. Waitz dans <i lang="de" xml:lang="de">Forschungen +zur deutschen Geschichte</i>, t. XVIII, p. 188.</p> +</div> +<p><span class="pagenum" id="p98">-98-</span> Il est temps de conclure. Les vieux souvenirs +anthropogoniques des Germains primitifs, dont Tacite +nous avait apporté un écho au premier siècle de notre +ère, vivaient toujours parmi les Francs du VI<sup>e</sup>. Après +cinq cents ans révolus, ils y avaient gardé tant de fraîcheur +et de sève, qu’ils poussaient encore des rameaux +nouveaux, et que les rudes ethnographes de ce temps +adaptaient simplement à la vieille tradition nationale +leurs notions nouvelles sur les peuples. A quelle profondeur +cette tradition devait avoir pénétré dans +l’âme populaire, et quel souffle vigoureux elle devait +avoir conservé, pour qu’après les émigrations, les +destructions de royaumes, les changements de religion +et de patrie, elle reparût ainsi de siècle en siècle, +toujours présente aux imaginations, toujours vibrante +et sonore !<a id="FNanchor_161" href="#Footnote_161" class="fnanchor">[161]</a> Une si merveilleuse conservation ne s’expliquerait +pas, si l’on ne savait que c’est le rythme +poétique, semblable à une cuirasse d’or, qui a permis +à la tradition de traverser les âges sans être ni mutilée +ni déformée. C’est, au dire de Tacite, dans des chants +populaires que les Germains racontaient la descendance +<span class="pagenum" id="p99">-99-</span> des trois fils de Mannus ; c’est donc aussi sous +forme de chants populaires que ces souvenirs ont continué +de circuler parmi les Francs. Et nous retrouvons +ici, en plein royaume chrétien de Clovis, la vieille +cantilène qui retentissait autrefois dans les forêts de +la Germanie, au milieu des banquets et des fêtes +sacrées !</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_161" href="#FNanchor_161"><span class="label">[161]</span></a> Après cela, on ne me demandera pas de réfuter le passage suivant de Fustel +de Coulanges ; le lecteur n’aura pas de peine à y démêler le vrai et le faux, et +se convaincra une fois de plus que le puissant esprit de cet écrivain est resté, +jusqu’à la fin, obstinément fermé aux résultats de la science philologique. « Il +est possible, dit M. Fustel, que l’on trouve ici une trace des <i lang="la" xml:lang="la">antiqua carmina</i> +qui disaient les généalogies d’Irmin, d’Inguo et d’Istio, mais la tradition se serait +bien altérée dans ses voyages, car il n’y a que douze <i lang="la" xml:lang="la">gentes</i>, quatre par quatre, +et sur ces douze il y a <i>bien peu</i> de noms qu’on retrouve dans Tacite. On y +trouve en revanche les Romains et les Bretons, qui pouvaient difficilement +figurer dans les vieux chants comme branches de la race de Teut. Dans ce +texte, je vois bien trois noms, Ermin, Inguo, Istio, qui sont antiques et qu’on +a pu recevoir d’une vieille légende, à moins qu’on ne les ait empruntés à Tacite. +Quant aux douze noms de peuples, ce sont des noms du IV<sup>e</sup> siècle de notre ère, +ou, plus exactement encore, ce sont les noms que les auteurs de ces manuscrits +du IX<sup>e</sup> et du X<sup>e</sup> siècle trouvaient dans ce qu’ils connaissaient de l’histoire. » +(<i>L’Invasion germanique et la fin de l’Empire</i>, p. 233, n.) Il suffisait de se rappeler +qu’une tradition épique est une chose vivante, qui subit la loi de croissance +et de développement, pour s’épargner les erreurs et les inexactitudes dont fourmille +ce passage.</p> +</div> +<p>L’intérêt de cette constatation est multiple. Non +seulement elle nous met à même d’apprécier l’étonnante +vitalité des souvenirs barbares, mais elle nous +montre aussi, dans les Francs, un milieu vraiment +épique, où les paroles ailées de la poésie héroïque +devaient retentir de proche en proche avec des vibrations +puissantes. Leur mélodie faisait partie de toutes +les mémoires et accompagnait tous les individus à +travers l’existence ; elle suivait encore le barbare converti +jusque sous les voûtes religieuses du cloître. Si +je ne me trompe, c’est dans une cellule monastique du +pays franc que celle-ci a été écrite par quelque moine +salien, qui aura voulu consacrer, en quelque sorte, les +prémices de sa science littéraire à dresser l’arbre généalogique +de son peuple. L’histoire de l’épopée mérovingienne +ne pouvait s’ouvrir d’une manière plus digne +d’elle que par l’évocation de ce souvenir, qui rattache +les traditions nationales des Francs, par un lien vivant +et fort, aux plus lointaines réminiscences du monde +germanique.</p> + +<div class="chapter"></div> +<p><span class="pagenum" id="p101">-101-</span></p> + +<h3 id="l1c3">CHAPITRE III<br> +La plus ancienne chanson franque.</h3> + + +<p>Dans la chronique de Grégoire de Tours, les derniers +accents de l’historiographie romaine qui +expire se confondent tellement avec les premiers murmures +de la tradition barbare qui commence, que le +départ, à première vue, paraît assez difficile entre ces +deux éléments. On peut craindre d’attribuer à l’épopée +ce qui appartient à l’historiographie, et de confondre +les deux domaines dont nous avons précisément à +tracer les frontières. En y regardant de près, cependant, +on s’aperçoit que l’auteur nous donne lui-même, +en quelque sorte à son insu, des indications servant à +nous mettre sur la voie.</p> + +<p>Les plus récents documents écrits que Grégoire de +Tours ait eus en main, ou du moins ceux qui descendaient +le plus bas, c’étaient, avec les <i>Annales consulaires</i>, +des <i>Annales d’Angers</i> probablement continuées à +<span class="pagenum" id="p102">-102-</span> Tours, et les historiographes Renatus Frigeridus et +Sulpice Alexandre. Ni l’un ni l’autre de ces deux derniers +n’atteignait seulement le milieu du V<sup>e</sup> siècle, +et les <i>Annales</i> elles-mêmes ne fournissaient à l’auteur +qu’un fort sec résumé des batailles et des expéditions +des Francs, dont il n’a plus fait usage à partir de la +mort de Clovis. Grégoire, qui a compulsé tous ces +documents dans l’espoir d’y trouver quelques détails +sur les origines de la monarchie franque, nous avoue +qu’il n’y a pas rencontré ce qu’il cherchait.</p> + +<p>Sulpice Alexandre, dit-il, ne donne aux Francs que +des ducs ; plus loin, il leur donne des <i lang="la" xml:lang="la">regales</i>, Marcomir +et Sunno, sans que nous puissions dire s’il entend par +là des rois ou des vice-rois ; plus loin, il parle bien +de rois francs, mais il n’en nomme aucun. Quant à +Frigeridus, il a l’occasion de s’occuper à plusieurs reprises +du peuple franc, mais il ne mentionne pas une +seule fois ses rois. Et Grégoire conclut sa décevante +recherche par ces paroles : <i lang="la" xml:lang="la">Hanc nobis notitiam de Francis +memorati historici reliquere, regibus non nominatis</i><a id="FNanchor_162" href="#Footnote_162" class="fnanchor">[162]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_162" href="#FNanchor_162"><span class="label">[162]</span></a> Greg. Tur. II, 9.</p> +</div> +<p>Tel est, chez notre chroniqueur, le bilan de l’historiographie : +elle ne lui a rien appris et ne pouvait +rien lui apprendre, pour la bonne raison qu’elle a les +yeux fixés sur l’empire qui décline, et non sur les +barbares qui surgissent. Mais, à peine ses conclusions +négatives formulées, Grégoire reprend en ces termes :</p> + +<p><i lang="la" xml:lang="la">Tradunt enim multi, eosdem de Pannonia fuisse degressus +et primum quidem litora Rheni omnes incoluisse, dehinc, +transacto Rheno, Thoringiam transmeasse, ibique juxta +pagus vel civitates regis crinitos super se creavisse de prima, et +ut ita dicam, nobiliore suorum familia. Quod postea probatum +Chlodovechi victuriae tradiderunt itaque in sequenti +digerimus<a id="FNanchor_163" href="#Footnote_163" class="fnanchor">[163]</a>.</i></p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_163" href="#FNanchor_163"><span class="label">[163]</span></a> Id. l. l.</p> +</div> +<p>Qu’est-ce que cette version qui vient suppléer au silence +<span class="pagenum" id="p103">-103-</span> de l’historiographie interrogée en vain, sinon +celle qui représente ici l’apport de la tradition orale ? Si +le <i lang="la" xml:lang="la">tradunt multi</i> ne nous le faisait sous-entendre, comme +aussi, dans la phrase qui suit, le <i lang="la" xml:lang="la">ferunt etiam</i>, nous serions +en droit de le déduire logiquement. Cette version +orale, qui conserve les souvenirs les plus anciens +de la nation franque, ne peut pas être née en pays +romain : c’est une tradition nationale des Francs eux-mêmes +sur leur origine et sur leurs migrations, depuis +leur sortie d’une contrée lointaine jusqu’au jour où ils +franchirent le Rhin, pour venir s’établir dans le pays +qui allait devenir leur patrie.</p> + +<p>On pourrait être tenté de nier cette origine traditionnelle +du récit. En effet, le passage que nous avons +cité continue de la sorte : <i lang="la" xml:lang="la">Nam et in consolaribus legimus, +Theudomerem regem Francorum filium Richimeris +quondam, et Ascylam matrem ejus, gladio interfectus</i><a id="FNanchor_164" href="#Footnote_164" class="fnanchor">[164]</a>. Ne +sont-ce pas, dira-t-on, les <i>Annales consulaires</i> qui ont +fourni, non seulement cette dernière mention, mais +toute l’histoire des émigrations franques rapportées +ci-dessus ? Il faut répondre par une négation catégorique. +Loin de prouver l’origine écrite de la tradition, +cette phrase établit tout le contraire. Il est +manifeste que les <i>Annales consulaires</i> n’ont fourni et +n’ont pu fournir que la mention de la mort du roi +franc et de sa mère, seul fait qui leur offrît quelque +intérêt, et que, d’ailleurs, si elles avaient par exception +parlé de l’origine du peuple franc, elles-mêmes ne +tiendraient leur renseignement que de la tradition. +Le passage de Grégoire signifie ceci : il y a une tradition +orale sur l’existence des rois francs à partir +d’une certaine époque, et cette tradition est confirmée +par les <i>Annales consulaires</i>, qui nous parlent d’un roi +franc Theudemir. Si les <i>Annales</i> avaient contenu autre +<span class="pagenum" id="p104">-104-</span> chose que cette preuve indirecte à l’appui de la tradition, +Grégoire n’aurait pas manqué de nous le dire, +et il suffit de lire son texte pour se convaincre qu’il +ne supporte pas d’autre explication.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_164" href="#FNanchor_164"><span class="label">[164]</span></a> Id. l. l.</p> +</div> +<p>J’attirerai encore l’attention sur ces mots : <i lang="la" xml:lang="la">Quod +postea probatum Chlodovechi victuriae tradiderunt, itaque in +sequenti digerimus</i>. Grégoire dit : la preuve qu’en effet +les Francs, comme le rapporte leur tradition, ont eu à +leur tête plusieurs rois d’une même famille, nous est +fournie par l’histoire des agrandissements de Clovis<a id="FNanchor_165" href="#Footnote_165" class="fnanchor">[165]</a>. +En effet, dans cette histoire, nous voyons qu’il y a +d’autres rois francs que lui : à Cologne et à Cambrai, +notamment ; et nous voyons aussi qu’ils sont ses +parents. Or, pour qu’elle soit invoquée comme preuve +du lien de parenté entre les divers rois des Francs, il +faut manifestement que cette parenté ne repose pas +sur un témoignage écrit : autrement Grégoire ne +croirait pas qu’elle a besoin de confirmation, et il se +bornerait à mettre son récit sous le patronage de la +source écrite. C’est donc une tradition orale qu’il +reproduit, et à laquelle il ajoute foi, bien que peut-être +il n’en admette pas tous les détails<a id="FNanchor_166" href="#Footnote_166" class="fnanchor">[166]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_165" href="#FNanchor_165"><span class="label">[165]</span></a> C’est ce qu’a parfaitement vu Giesebrecht I, 69, note 2. Cf. von Sybel, +<i lang="de" xml:lang="de">Entstehung des deutschen Koenigthums</i>, 2<sup>e</sup> édition. Francfort 1881, p. 162</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_166" href="#FNanchor_166"><span class="label">[166]</span></a> Guizot traduit, p. 67 : « Comment les victoires de Clovis assurèrent ensuite +ce titre (de roi) à sa famille, c’est ce que nous montrerons plus tard. » C’est là +un contre-sens énorme et de nature à dérouter entièrement le lecteur : il était +important de le signaler.</p> +</div> +<p>Il faut d’ailleurs bien distinguer cette tradition +authentique des interpolations qu’elle a subies dans +Frédégaire et dans le <i lang="la" xml:lang="la">Liber Historiae</i>. Là, les fictions +relatives à l’origine troyenne des Francs ont déjà +reçu droit de bourgeoisie, et altèrent entièrement la +physionomie du récit barbare. Les Francs, selon +Frédégaire, avaient des rois descendants de Priam<a id="FNanchor_167" href="#Footnote_167" class="fnanchor">[167]</a>. +Cette donnée de pure fantaisie, inconciliable avec +Grégoire de Tours, oblige le pauvre chroniqueur +<span class="pagenum" id="p105">-105-</span> à faire les efforts les plus infructueux pour supprimer +la contradiction. Rencontrant, au seuil de +l’histoire des Francs, les ducs mentionnés par Grégoire, +il suppose d’abord que le peuple avait pour un +temps renoncé à sa dynastie. Puis, voyant que Grégoire +parle d’un roi Theudemir, il se persuade que la +nation s’était dégoûtée des ducs, et qu’elle était +revenue aux Priamides, parmi lesquels il lui plaît de +ranger Theudemir (<i lang="la" xml:lang="la">dehinc extinctis ducibus, in Francis +dinuo regis creantur ex eadem stirpe, qua prius fuerant</i>). +Enfin, grâce à une lecture superficielle de Grégoire de +Tours, il crée entre Theudemir et Clodion un double +lien de succession et de filiation qui n’a jamais existé +dans la pensée de cet écrivain<a id="FNanchor_168" href="#Footnote_168" class="fnanchor">[168]</a>. La version de Frédégaire +repose donc sur un ensemble de bévues, et sur +la combinaison arbitraire des témoignages de Grégoire +avec les fictions franco-troyennes, fournies par quelque +lettré de la décadence. Elle n’ajoute rien à la tradition +populaire, qu’elle semble même avoir ignorée.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_167" href="#FNanchor_167"><span class="label">[167]</span></a> Frédégaire, III, 2.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_168" href="#FNanchor_168"><span class="label">[168]</span></a> <span lang="la" xml:lang="la">Dehinc extinctis ducibus, in Francis dinuo reges creantur ex eadem stirpe +quâ prius fuerant… Franci electum a se regi sicut prius fuerat crinitum, inquirentes +diligenter, ex genere Priami Frigi et Francionis super se creant nomen +Theudemarum filium Richemeris.</span> Id. III, 5 et 9.</p> +</div> +<p>Le <i lang="la" xml:lang="la">Liber Historiae</i> nous fait assister au même travail +de combinaison arbitraire, et à la même intrusion de +l’apocryphe. Les Francs sortis de Sicambria avec leurs +princes Marcomir, fils de Priam, et Sunno, fils d’Anténor, +s’établissent dans la Thuringie, que notre +auteur, naturellement, place sur la rive droite du +Rhin. Après la mort de Sunno, ils décident de n’avoir +qu’un roi, comme les autres nations, et ils choisissent +Pharamond, son fils. L’auteur, pour ne pas nous +laisser d’inquiétude au sujet de la manière dont +Marcomir prit cette élimination, a la précaution +d’ajouter qu’elle s’était faite sur son conseil : <i lang="la" xml:lang="la">Marchomiris +quoque eis dedit hoc consilium<a id="FNanchor_169" href="#Footnote_169" class="fnanchor">[169]</a>.</i></p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_169" href="#FNanchor_169"><span class="label">[169]</span></a> <i lang="la" xml:lang="la">Liber Historiae</i>, c. 4.</p> +</div> +<p><span class="pagenum" id="p106">-106-</span> Tout cela sent l’officine littéraire, et contredit +d’ailleurs formellement le récit de Grégoire de Tours : +il faut choisir entre les données de celui-ci et les inventions +de l’interpolateur lettré. D’aucune manière, +il n’est permis de voir dans ces dernières un supplément +d’information puisé à la même source traditionnelle ; +si nous en exceptons le nom de Pharamond, +dont il sera reparlé plus loin, tout le reste est étranger +à la tradition orale des Francs.</p> + +<p>Nous restons donc en présence du récit de Grégoire +seul, et, tout sommaire qu’il est, nous devons nous en +contenter.</p> + +<p>Ce récit a d’ailleurs, malgré son extrême concision, +une véritable saveur d’antiquité et de poésie, et nous +en trouvons de semblables chez tous les peuples barbares +qui se souviennent de leurs origines. En voici +quelques exemples.</p> + +<p>Les Goths, nous dit Jordanès d’après Cassiodore, +viennent de l’île de Scandza. Sous leur roi Berig, ils +débarquent sur le continent, et donnent à la terre qu’ils +y occupent le nom de Gothiscandza. Ils soumettent les +Ulmerunges et les Vandales, qui en étaient les habitants. +Sous leur cinquième roi, Filimer, le peuple +étant venu à se multiplier, on décida d’émigrer. L’armée +gothique se dirigea sur la Scythie, qui s’appelait +dans la langue des Goths Oium.</p> + +<p>Comme la moitié de l’armée venait de passer un +fleuve, le pont croula derrière elle, et coupa toute +communication avec l’arrière-garde. Les Goths furent +d’ailleurs enchantés de leur nouvelle patrie, qui était +fertile ; ils battirent les Spales, qui la leur disputaient, +et s’étendirent jusqu’à la mer Noire. Voilà, ajoute +l’historien, ce que rapportent leurs vieux chants populaires, +qui sont crus chez eux à peu près comme de +l’histoire<a id="FNanchor_170" href="#Footnote_170" class="fnanchor">[170]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_170" href="#FNanchor_170"><span class="label">[170]</span></a> Jordanes, c. 4.</p> +</div> +<p><span class="pagenum" id="p107">-107-</span> Les Lombards, nous dit de son côté Paul Diacre, +habitaient autrefois la Scandinavia, et faisaient partie +des Winniles. Ce peuple, étant devenu trop nombreux, +se partagea en trois groupes, dont un, désigné par le +sort, fut forcé de quitter la patrie. Sous leurs chefs +Ibor et Aio, deux jeunes héros fils de Gambara, les +exilés débarquent dans un pays appelé Scoringa, où +ils restèrent établis plusieurs années. Mais les Vandales, +commandés par Assi et par Ambri, les accablant +fort, ils durent finir par combattre contre eux, et remportèrent +une victoire à la suite d’un épisode célèbre +qui leur valut le nom de Langobards. Cet épisode +tout à fait mythologique, puisque Wodan et Freya y +figurent, permet de dater ce récit et de conclure aussi +à un chant épique dont il reproduit la substance<a id="FNanchor_171" href="#Footnote_171" class="fnanchor">[171]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_171" href="#FNanchor_171"><span class="label">[171]</span></a> Paul Diacre I, 1-8.</p> + +<p>La version de l’<i lang="la" xml:lang="la">Origo Gentis Langobardorum</i> (Waitz, <i lang="la" xml:lang="la">Scriptores Rer. Langob.</i>) +présente quelques variantes ; p. ex., elle ne parle pas de l’exil des Langobards +et de ses causes, etc. Néanmoins, ce trait, et celui du <i>printemps sacré</i> des Winniles +m’ont paru trop authentiques pour être laissés de côté, et il faut croire +que Paul Diacre possédait une forme plus complète de la tradition que celle +qu’il a reproduite.</p> +</div> +<p>Les Saxons, dit Widukind, sont arrivés par mer +dans leur patrie actuelle, et c’est à Hadolaun qu’ils +ont débarqué. Les Thuringiens les attaquèrent, mais +ils se défendirent vigoureusement, et, après un combat +indécis, on traita. Les Saxons devaient renoncer à +s’emparer du sol et à molester les habitants ; par contre, +ils auraient le droit de vendre et d’acheter. Pendant +plusieurs jours, les Saxons restèrent fidèles à ce marché +de dupes, qui les privait insensiblement de toutes +leurs richesses. Un jour, un de leurs jeunes gens, +mourant de faim, fut obligé de vendre à un Thuringien +une énorme quantité d’or pour le prix qu’il voudrait +mettre. Le Thuringien n’imagina rien de mieux que +de lui donner quelques pelletées de terre, et partit +tout joyeux de son marché. Mais le Saxon ne le fut +<span class="pagenum" id="p108">-108-</span> pas moins : il dispersa cette terre sur une grande +étendue des champs environnants, puis son peuple +s’y établit, et, les armes à la main, revendiqua le sol +ainsi occupé contre les Thuringiens. Ceux-ci furent +vaincus, et, obligés de traiter, leurs chefs allèrent à +une entrevue où ils tombèrent sous les grands couteaux +qui ont laissé leur nom aux Saxons<a id="FNanchor_172" href="#Footnote_172" class="fnanchor">[172]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_172" href="#FNanchor_172"><span class="label">[172]</span></a> Widukind, <i lang="la" xml:lang="la">Rer. Gestar. Saxon.</i> I, 4-6.</p> + +<p>Remarquez que la tradition ne flétrit pas la perfidie des Saxons qui firent +périr les Thuringiens dans une entrevue pacifique : c’est sans doute que, dans +son enthousiasme barbare pour le succès, et dans sa prévention nationale pour +les siens, elle ne trouve rien à y redire. Nous aurons l’occasion de constater +plus d’une fois l’immoralité des chants épiques barbares : on voit trop bien +qu’ils sont antérieurs à l’époque chrétienne.</p> +</div> +<p>On le voit, l’analogie est remarquable, et les traditions +des divers peuples sur leur patrie primitive se +ressemblent d’une manière frappante. L’exode a chaque +fois deux actes : une première étape conduit les +émigrants dans une patrie provisoire, de laquelle ils +partent ensuite pour aller en occuper une définitive. +Mais Grégoire, qui était un Romain, a résumé d’une +manière rapide le récit barbare que Paul Diacre et +Widukind, fils de barbares eux-mêmes, exposent longuement +et avec amour. Voilà la différence, et c’est ce +qui explique que la tradition franque soit sèche et +incolore, alors que celle des Saxons et des Lombards +se présente pleine de fraîcheur et de vie. Dans l’état +où Grégoire nous l’a communiquée, elle a gardé cependant +assez de ses traits primitifs pour se faire reconnaître. +Ainsi, d’après sa version, la race franque est +d’abord établie tout entière sur la rive droite du Rhin, +et c’est seulement une partie qui émigre, peut-être +dans des circonstances semblables à celles qui ont provoqué +l’exode des Winniles ou celui des Goths. De +même, le <i lang="la" xml:lang="la">juxta pagos vel civitates</i> marque le fractionnement +de la peuplade dans ses nouveaux foyers, et il +est possible que ce fractionnement fût exposé avec +<span class="pagenum" id="p109">-109-</span> quelque détail dans notre tradition. Il faut en dire +autant du <i lang="la" xml:lang="la">reges crinitos</i>, que Grégoire a sans doute +trouvé dans la source reproduite par lui. En effet, ce +mot si significatif, et dont l’emploi chez les barbares +nous est attesté par la loi salique<a id="FNanchor_173" href="#Footnote_173" class="fnanchor">[173]</a>, ne se rencontre plus +chez lui par la suite, et il ne pense pas à y recourir +même là où la circonstance en suggérerait l’emploi<a id="FNanchor_174" href="#Footnote_174" class="fnanchor">[174]</a>. +Le <i lang="la" xml:lang="la">de prima et ut ita dicam nobiliori familia</i> semble également +faire allusion à des données que Grégoire aura +passées sous silence. Le choix des divers roitelets +francs au sein de la même famille lui paraît d’ailleurs +avéré, et la preuve qu’il en donne, c’est que les rois +que Clovis fera périr plus tard sont tous ses parents. +J’ai déjà montré plus haut ce que signifie pour nous +ce raisonnement<a id="FNanchor_175" href="#Footnote_175" class="fnanchor">[175]</a>. Pour que Grégoire se croie obligé +de nous offrir la preuve de ce qu’il raconte, il faut +qu’il soit l’organe d’une tradition orale, source toujours +peu sûre pour lui, et qui a sans cesse besoin d’être +contrôlée.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_173" href="#FNanchor_173"><span class="label">[173]</span></a> <span lang="la" xml:lang="la">Lex Salica</span>, XXIV, 2 ; XLI, 9.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_174" href="#FNanchor_174"><span class="label">[174]</span></a> Bien plus, ayant à raconter plus loin la manière dont le cadavre du prince +Clovis fut reconnu grâce à sa longue chevelure, il emploie l’expression <i lang="la" xml:lang="la">caesarie +prolixa</i> (H. F. VIII, 10.) Le terme ne reparaît ni dans Frédégaire ni dans le +<i lang="la" xml:lang="la">Liber historiae</i>, sauf à l’endroit où ce dernier (c. 5) reproduit Grégoire, et où il +est évidemment emprunté à celui-ci.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_175" href="#FNanchor_175"><span class="label">[175]</span></a> Voir ci-dessus pages <a href="#p103">103</a> et <a href="#p104">104</a>.</p> +</div> +<p>Je crois donc pouvoir conclure qu’il existait chez les +Francs une tradition populaire au sujet de leur passage +sur la rive gauche du Rhin, et que Grégoire de +Tours, faute d’autres renseignements, y a recouru +dans la mesure très restreinte de sa confiance en de +pareils documents. Cette tradition, quels qu’aient pu +être ses détails mythiques, est d’ailleurs parfaitement +conforme, dans ses grandes lignes telles que Grégoire +nous les a conservées, à l’histoire. Le passage du +Rhin, le fractionnement du peuple en plusieurs +royaumes, le choix de tous les souverains au sein de +<span class="pagenum" id="p110">-110-</span> la même famille noble, voilà qui est bien germanique, +et se trouve confirmé par tout ce que nous savons +d’authentique sur le peuple franc<a id="FNanchor_176" href="#Footnote_176" class="fnanchor">[176]</a>. Un seul détail +prête à des difficultés considérables et n’a cessé de +dérouter les historiens ; c’est le nom de Thoringia +donné par Grégoire de Tours à la nouvelle patrie de +ce peuple. Je vais tâcher de rendre compte de ce nom : +ou je me trompe, ou il servira à mettre dans une +lumière plus éclatante encore l’origine populaire du +récit.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_176" href="#FNanchor_176"><span class="label">[176]</span></a> Von Sybel, o. c. p. 163 et suiv. se donne beaucoup de mal pour démontrer +que le récit de Grégoire, en ce qui concerne la parenté primitive de tous les +rois francs, ne mérite pas de créance : mais c’est son système qui l’oblige à +nier cette parenté, et, dans tous les cas, une tradition ancienne et vraisemblable +mérite plus d’égards qu’une conjecture moderne dictée par les nécessités d’un +système.</p> +</div> +<p>D’après Grégoire de Tours, les Francs, venus de la +Pannonie, passent le Rhin, s’établissent en Thuringe, +et de là s’en vont faire la conquête de Cambrai et de +tout le pays jusqu’à la Somme. Mais la Thuringe +est au centre de l’Allemagne, et dès lors que veut dire +le passage ?</p> + +<p>Cette difficulté a déjà fourvoyé les premiers successeurs +de Grégoire. Dès le VIII<sup>e</sup> siècle, l’auteur du +<i lang="la" xml:lang="la">Liber Historiae</i>, qui écrivait d’après notre chroniqueur, +se trouvait embarrassé : ne connaissant d’autre +Thuringe que celle de la rive droite du Rhin, et ne +pouvant comprendre que pour y arriver de la Hongrie +les Francs dussent passer le Rhin, il imagina de +reculer le passage de ce fleuve jusqu’au moment où +Clodion, ayant envoyé ses espions dans le pays de +Cambrai, se décide à aller conquérir cette contrée<a id="FNanchor_177" href="#Footnote_177" class="fnanchor">[177]</a>. +Voilà qui est parfait au point de vue géographique ; +mais, outre que ce n’est qu’une simple conjecture de +l’écrivain du VIII<sup>e</sup> siècle, il faut remarquer qu’elle +<span class="pagenum" id="p111">-111-</span> contient une invraisemblance énorme. Si Dispargum +est dans la Thuringe d’Outre-Rhin, comment Clodion +s’avise-t-il d’envoyer des espions à Cambrai et de venir +ensuite conquérir cette ville, à travers une partie de +l’Allemagne qu’il faut combattre, à travers toute la +Belgique qu’il faut soumettre d’abord ? Dans Grégoire +de Tours, où Clodion n’est séparé de Cambrai que +par l’épaisseur de la forêt Charbonnière, son expédition +est tout ce qu’il y a de naturel ; dans le <i lang="la" xml:lang="la">Liber Historiae</i>, +il n’y a rien de plus fabuleux. La modification arbitraire +du texte de Grégoire par son abréviateur est +donc bien peu heureuse. Néanmoins, elle fit loi pour +tout le moyen âge, et, comme on ne connaissait Grégoire +que par le <i lang="la" xml:lang="la">Liber Historiae</i>, elle passa de là dans +tous les écrivains.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_177" href="#FNanchor_177"><span class="label">[177]</span></a> <span lang="la" xml:lang="la">Clodio autem rex misit exploratores de Disbargo castello Toringorum usque +ad urbem Camaracum. Ipse postea cum grande exercitu Renum transiit, multo +Romanorum populo occidit atque fugavit.</span> <i lang="la" xml:lang="la">Liber historiae</i> c. 5.</p> +</div> +<p>Lorsque les érudits reprirent l’habitude d’aller aux +sources, la contradiction entre Grégoire et l’historiographie +reçue fut remarquée, et l’on essaya de l’écarter. +Divers expédients furent imaginés. D’abord, +Adrien de Valois, ne pouvant expliquer le fâcheux +texte, s’avisa de le supprimer, en corrigeant d’autorité +privée <i lang="la" xml:lang="la">Reno</i> en <i lang="la" xml:lang="la">Moeno</i> : les Francs, venant de Hongrie, +passent le Mein et arrivent en Thuringe<a id="FNanchor_178" href="#Footnote_178" class="fnanchor">[178]</a>. La conjecture +était ingénieuse, mais ne reposait, en somme, +que sur le violent besoin de faire dire à Grégoire +autre chose que ce qu’il disait : elle ne pouvait pas +rallier beaucoup de partisans. D’autres, fidèles au +texte, et ne se préoccupant guère de l’invraisemblance, +imaginèrent que, d’après Grégoire, les Francs passèrent +de la rive gauche du Rhin sur la rive droite +pour aller en Thuringe : ils sauvaient la lettre du +texte, mais ils en sacrifiaient l’esprit, car ils devaient +admettre : 1<sup>o</sup> que Grégoire avait passé sous silence les +phases du voyage des Francs depuis leur migration +<span class="pagenum" id="p112">-112-</span> jusqu’à leur arrivée sur la rive gauche du Rhin, bien +que, dès lors, ils eussent été obligés de franchir ce +fleuve ; 2<sup>o</sup> que, sans raison apparente, ce peuple, à +peine établi en Gaule, l’avait quittée pour retourner +en Allemagne et s’établir au fond de la Thuringe ; +3<sup>o</sup> que de là, obéissant à un nouveau caprice, il était +venu d’un bond fondre sur Cambrai. Pour sauver un +passage du Rhin, il fallait en supposer trois, tous +d’une insigne invraisemblance<a id="FNanchor_179" href="#Footnote_179" class="fnanchor">[179]</a> !</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_178" href="#FNanchor_178"><span class="label">[178]</span></a> <i lang="la" xml:lang="la">Rerum Francicarum libri VIII</i>, Paris 1646, p. 128.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_179" href="#FNanchor_179"><span class="label">[179]</span></a> Daniel Bender, <i lang="de" xml:lang="de">Ueber Ursprung und Heimat der Franken</i>, Braunsberg, +1857, p. 23, cité par Richter, <i lang="de" xml:lang="de">Annalen des Fraenkischen Reichs</i>, 1873 p. 20, n. 1.</p> +</div> +<p>On ne commença à voir un peu plus clair que le +jour où, se résignant au texte, on se décida à admettre +une Thuringie cis-rhénane. Mais, ici encore, on ne put +pas se mettre d’accord. Déjà, Nicolas Vignier<a id="FNanchor_180" href="#Footnote_180" class="fnanchor">[180]</a>, et +après lui Dubos<a id="FNanchor_181" href="#Footnote_181" class="fnanchor">[181]</a>, suivi par Luden et par Müller, +avaient remarqué la ressemblance des noms de Tungri +et de Thuringi, qu’une simple métathèse identifierait, +et, constatant que le pays des Tungri se trouve précisément +là où Grégoire place la <i lang="la" xml:lang="la">Thoringia</i>, c’est-à-dire +de ce côté-ci du Rhin et au sud de l’île des Bataves, +ils avaient conclu que la Thoringia de Grégoire de +Tours n’était autre que le pays de Tongres. Mais +cette interprétation, malgré les adhésions importantes +qu’elle a recrutées successivement, n’est pas parvenue +à s’imposer, et on s’est jeté sur d’autres hypothèses. +La Thoringia cis-rhénane serait, d’après certains, une +contrée voisine de la mer et du Wahal, dont le nom +se retrouverait dans ceux de Dordrecht et de Duurstede, +et qu’on croit pouvoir identifier avec un <i lang="la" xml:lang="la">pagus +Turingawis</i> mentionné dans une charte du VIII<sup>e</sup> siècle. +Les défenseurs de cette opinion sont nombreux ; +quelques-uns la précisent dans ce sens que la Thuringe +<span class="pagenum" id="p113">-113-</span> cis-rhénane serait une colonie des Thuringiens +venus d’Outre-Rhin<a id="FNanchor_182" href="#Footnote_182" class="fnanchor">[182]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_180" href="#FNanchor_180"><span class="label">[180]</span></a> V. A. de Valois <i>op. cit.</i> l. l.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_181" href="#FNanchor_181"><span class="label">[181]</span></a> Dubos t. I, p. 334 et suiv.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_182" href="#FNanchor_182"><span class="label">[182]</span></a> Waitz, <i lang="de" xml:lang="de">Das Alte Recht der Salischen Franken</i>, p. 44 ; Longnon, <i>Géographie +de la Gaule au VI<sup>e</sup> siècle</i>, p. 165.</p> +</div> +<p>J’écarte résolument cette opinion. Une <i lang="la" xml:lang="la">Thuringia</i> +introuvable, un pays mystérieux dont le nom et le +souvenir auraient si bien disparu depuis le VI<sup>e</sup> siècle +que jamais plus il n’en aurait été parlé, quoi de plus +invraisemblable, et où y a-t-il un second exemple +d’une telle étrangeté ? Aussi, quelle faiblesse dans l’argumentation +des partisans de cette Thuringe hollandaise ! +Ils vont jusqu’à chercher une preuve de l’emplacement +qu’ils lui attribuent dans le mot légendaire +de Basine à Childéric. « Sache que si j’avais connu +au delà de la mer quelqu’un qui eût valu mieux que +toi, c’est son alliance que j’aurais recherchée<a id="FNanchor_183" href="#Footnote_183" class="fnanchor">[183]</a> ». Ces +paroles prouveraient, selon Waitz<a id="FNanchor_184" href="#Footnote_184" class="fnanchor">[184]</a>, qu’à l’époque de +Childéric les Francs demeuraient sur les bords de la +mer, c’est-à-dire là où sa conjecture le force à placer +la Thuringe de Grégoire. On ne me demandera pas +de réfuter une si étrange supposition.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_183" href="#FNanchor_183"><span class="label">[183]</span></a> Greg. Tur., II, 12.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_184" href="#FNanchor_184"><span class="label">[184]</span></a> <i lang="de" xml:lang="de">Das Alte Recht</i>, p. 45, et Longnon o. c. p. 166.</p> +</div> +<p>Ce qui restera de la conjecture de Waitz, c’est que +la Thuringe de Grégoire doit être cherchée de ce +côté-ci du Rhin : là dessus il ne peut y avoir de doute, +et Leo a le mérite de l’avoir rappelé alors qu’on semblait +se plaire à l’oublier. Mais à quel pays correspond +cette indication ?</p> + +<p>Rappelons-nous d’abord que les Francs sont établis +dans l’île des Bataves, et que c’est de là qu’ils sortent +en passant sur la rive gauche, au midi de ce fleuve<a id="FNanchor_185" href="#Footnote_185" class="fnanchor">[185]</a>. +<span class="pagenum" id="p114">-114-</span> Or, le pays limitrophe de la Batavie, de ce côté, et qui +n’est séparé d’elle que par le Rhin, fait partie d’une +vaste région qui, depuis Auguste, est connue sous le +nom officiel de <i lang="la" xml:lang="la">Civitas Tungrorum</i>. C’est donc dans la +<i lang="la" xml:lang="la">Civitas Tungrorum</i> que les Francs s’établirent en quittant +l’île des Bataves, et c’est à la <i lang="la" xml:lang="la">Civitas Tungrorum</i>, +ou du moins à la partie nord de celle-ci, que Grégoire +de Tours, qu’il ait conscience ou non de l’identité, +donne le nom de <i lang="la" xml:lang="la">Thoringia</i>. Non seulement c’est là la +seule interprétation que comporte le texte de notre +chroniqueur, mais encore voyons-nous l’histoire confirmer +de la manière la plus formelle la conclusion +qui s’en dégage. En effet, la plus ancienne mention +que nous ayons du passage des Francs en Belgique +nous les montre qui s’établissent en Taxandrie, région +qui, comme chacun sait, comprend la partie septentrionale +de la <i lang="la" xml:lang="la">Civitas Tungrorum</i>. L’histoire et la tradition +sont donc d’accord ici, et ce que les barbares +du VI<sup>e</sup> siècle redisaient sur les migrations de leurs +ancêtres est identique avec ce qu’en savaient les historiens +du IV<sup>e</sup><a id="FNanchor_186" href="#Footnote_186" class="fnanchor">[186]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_185" href="#FNanchor_185"><span class="label">[185]</span></a> Ce point est établi d’une manière incontestable par le <i>Panégyrique de +Constantin</i>, attribué généralement au rhéteur Eumène, et qui fut prononcé +selon toute apparence à Trèves en 313 (Teuffel, <i lang="de" xml:lang="de">Geschichte der roemischen +Literatur</i>, § 401, 6). Parlant de Constance Chlore, père de son héros, le rhéteur +s’exprime ainsi : <span lang="la" xml:lang="la">Quis enim non dico reminiscitur sed quis non adhuc +quodam modo videt quantis ille rebus auxerit ornaritque rem publicam ?… +qui… terram Bataviam sub ipso quondam alumno suo a diversis Francorum +gentibus occupatam omni hoste purgavit</span> etc. c. 5. Le même orateur, dans son +panégyrique de Constance Chlore, avait déjà célébré cette expédition de Batavie, +c. 8 : <span lang="la" xml:lang="la">Illa regio divinis expeditionibus tuis Caesar vindicata atque purgata, quam +obliquis meatibus Vahalis interfluit quamque divortio sui Rhenus amplectitur, +paene, ut cum verbi periculo loquar, terra non est.</span> Un autre panégyrique, en +l’honneur de Maximien et de Constance Chlore, dit en parlant de ce dernier +c. 4 : <span lang="la" xml:lang="la">Multa ille Francorum millia qui Bataviam aliasque cis Rhenum terras +invaserant interfecit depulit cepit abduxit.</span> Enfin, le <i lang="la" xml:lang="la">Genethliacus</i> en l’honneur +de Maximien, par le rhéteur Mamertin, c. 7, connaît aussi cette <span lang="la" xml:lang="la">transrhenana +victoria et domitis oppressa Francis bella piratica</span>.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_186" href="#FNanchor_186"><span class="label">[186]</span></a> Au sujet d’une expédition de Julien l’Apostat contre les Francs, en 358, +Ammien Marcellin écrit, XVII, 8, 3 : <span lang="la" xml:lang="la">Quibus paratis petit primos omnium +Francos, eos videlicet quos consuetudo Salios appellavit, ausos olim in Romano +solo apud Toxiandriam locum habitacula sibi figere praelicenter. Cui cum +Tungros venisset, occurrit legatio praedictorum.</span> Je ne réfuterai pas la puérile +interprétation de <span lang="la" xml:lang="la">Toxiandria locus</span> par Tessenderloo, et je me borne à renvoyer +pour la signification de <i lang="la" xml:lang="la">locus</i> à Longnon, <i>Géographie de la Gaule au VI<sup>e</sup> siècle</i>, +p. 23.</p> +</div> +<p><span class="pagenum" id="p115">-115-</span> Au témoignage d’Ammien Marcellin, j’ajouterai celui +de Procope. Les Francs, dit-il, sont établis dans des +contrées marécageuses sur les bords de l’Océan ; ils +ont à l’ouest les Arboryches, — c’est le nom sous +lequel il désigne les Gallo-Romains de la Neustrie, — et +à l’est les Thuringiens, établis dans les terres +que leur a concédées l’empereur Auguste<a id="FNanchor_187" href="#Footnote_187" class="fnanchor">[187]</a>. Si l’on veut +bien se rappeler que Procope parle ici des Francs +saliens du VI<sup>e</sup> siècle, établis dans le Brabant et dans +les deux Flandres, on reconnaîtra que sa double indication +relative aux Thuringiens ne peut se rapporter +qu’aux Tongres : ce sont les Tongres, en effet, qui +sont les voisins orientaux des Francs saliens, et ce +sont les Tongres qui ont été établis sur le sol de la +Germanie seconde par Auguste. J’accorde volontiers à +Waitz<a id="FNanchor_188" href="#Footnote_188" class="fnanchor">[188]</a> que Procope n’a pas sur ce point des idées très +claires, je crois même qu’il confond les Thuringiens-Tongriens +avec les Thuringiens d’Allemagne, mais +cela nous importe peu : il suffit que, pour lui aussi, +les Tongriens soient désignés sous le nom de Thuringiens, +pour que notre thèse trouve dans ses paroles +une nouvelle confirmation.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_187" href="#FNanchor_187"><span class="label">[187]</span></a> Μετὰ δὲ αὐτοὺς (Φράγγους) ἐς τὰ πρὸς ἀνίσχοντα ἥλιον Θόριγγοι βάρβαροι, +δόντος Αὐγουστου πρώτου βασίλεως, ἱδρύσαντο. Procop. <i lang="la" xml:lang="la">De Bell. Gothic.</i> I, 12.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_188" href="#FNanchor_188"><span class="label">[188]</span></a> <i lang="de" xml:lang="de">Das Alte Recht</i>, p. 51.</p> +</div> +<p>L’emploi du mot <i lang="la" xml:lang="la">Thoringia</i> pour désigner le pays de +Tongres est d’ailleurs attesté encore par un autre +témoignage. Au IX<sup>e</sup> siècle, Unno, dans sa biographie +de saint Arnulf de Metz, écrit ces lignes remarquables : +<i lang="la" xml:lang="la">Idem praesul cum praefato rege Dagoberto Turingorum +regionem intraverat, quae non modica provinciae pars +est Germaniae secundae, in quâ est Colonia metropolis.</i> +Remarquez que Unno ne fait ici que paraphraser une +vie plus ancienne du même saint, écrite au VII<sup>e</sup> siècle, +et dans laquelle la Thuringe est citée sans aucune désignation +qui puisse induire à y voir la cis-rhénane +<span class="pagenum" id="p116">-116-</span> plutôt que l’autre<a id="FNanchor_189" href="#Footnote_189" class="fnanchor">[189]</a> ; si donc il interprète comme il le +fait le texte du VII<sup>e</sup> siècle, c’est que l’interprétation +était encore obvie de son temps, et c’est tout ce que +j’ai besoin de démontrer.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_189" href="#FNanchor_189"><span class="label">[189]</span></a> <span lang="la" xml:lang="la">Post haec autem cum patrias Toringorum cum eodem rege invisendas +intrasset…</span> <i lang="la" xml:lang="la">Vita Arnulfi</i> c. 12 dans <i lang="la" xml:lang="la">Script. Rer. Merov.</i> II, p. 436. Je crois +d’ailleurs que l’auteur de ce document désigne la Thuringe cis-rhénane ; on voit +que le roi Dagobert y est entré d’une manière pacifique, qu’il n’y est pas question +de combats, qu’on y trouve des villas ; bref, rien n’y fait penser à un pays barbare.</p> +</div> +<p>Le nom de Thuringe dans le sens de Tongrie doit +être resté assez longtemps en usage parmi les populations +germaniques. En effet, au XII<sup>e</sup> siècle, nous +voyons le pays de Tongres mentionné sous ce nom +dans un poème allemand où il est cité avec le Brabant, +la Hollande et la Frise, en opposition avec la Thuringe +d’Allemagne, qui fait partie d’une autre région géographique +où figurent la Saxe et d’autres pays<a id="FNanchor_190" href="#Footnote_190" class="fnanchor">[190]</a>. +L’équivalence des deux noms n’était pas encore oubliée +au XIV<sup>e</sup> siècle, puisqu’en transcrivant la <i lang="la" xml:lang="la">Notitia civitatum</i>, +un copiste de cette époque y remplaça les mots +<i lang="la" xml:lang="la">Civitas Tungrorum</i> par <i lang="la" xml:lang="la">Civitas Thoringorum quae nunc +Leodium</i><a id="FNanchor_191" href="#Footnote_191" class="fnanchor">[191]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_190" href="#FNanchor_190"><span class="label">[190]</span></a></p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse" lang="de" xml:lang="de">Dorringen unde Brabant, Vriesen unde Holland</div> +<div class="verse i6" lang="de" xml:lang="de">Gaf he vier hêren.</div> +<div class="verse" lang="de" xml:lang="de">Sachsen und Thuringe, Frisum und Sweven</div> +<div class="verse i6" lang="de" xml:lang="de">Gaf he zên graven.</div> +</div> + +</div> +<p class="attr"><i lang="de" xml:lang="de">Koenig Rother</i>, v. 4829.</p> + +<p>Il faut cependant remarquer que l’édition de ce poème par H. Rückert donne +<i lang="de" xml:lang="de">Lotringin</i> à la place de Dorringen ; mais ne faut-il pas voir dans <i>L.</i> une glose +pour un nom devenu incompréhensible ? V. H. Lippert, <i lang="de" xml:lang="de">Beitraege zur aeltesten +Geschichte der Thüringer dans Z. des Ver. f. thür. Gesch. und Alt.</i>, XII, p. 101. +Je renonce à me servir d’un témoignage qui serait décisif s’il était authentique ; +c’est le vers 86 du poème anglo-saxon Vidsith (<span lang="ang" xml:lang="ang">Mid East-Thyringum ic waes</span>) +qui attesterait par là même l’existence des Thuringiens occidentaux ou Tongriens +au VII<sup>e</sup> siècle (dans Haupt, <i lang="de" xml:lang="de">Zeitschr. für deutsches Alterthum</i> XI, p. 289). Il a +été établi par Müllenhoff que les vers 82-87 du Vidsyth sont interpolés, et cette +opinion est partagée par Grein, <i lang="de" xml:lang="de">Bibliothek der Angelsaechsischen Poesie</i>, t. I, +p. 401. Quant aux mentions de Thuringiens qui sont faites v. 30 et 64, elles +sont trop vagues pour permettre de les rapporter avec quelque certitude aux +Thuringiens (Tongriens) de Belgique.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_191" href="#FNanchor_191"><span class="label">[191]</span></a> C’est un MS. de la Vaticane (Palatin. 1357). M. Longnon, qui cite ce fait +o. c. p. 166, croit que le copiste aura été <i>obsédé sans doute par les souvenirs du +texte de Grégoire de Tours</i> ; mais je ferai remarquer que Grégoire était fort +oublié au moyen âge, et qu’à sa place on lisait le <i lang="la" xml:lang="la">Liber Historiae</i>. Celui-ci, il +est vrai, reproduit les indications de Grégoire, mais je ne crois pas que le copiste +du XIV<sup>e</sup> siècle ait eu besoin d’une réminiscence de cet auteur pour tomber sur +l’identification <i lang="la" xml:lang="la">Toringi Tungri</i>. Elle s’imposait tellement que, dans la 1<sup>re</sup> édition +de Grégoire de Tours (par Jodocus Baudius à Paris 1512), <i lang="la" xml:lang="la">Tungri</i> prend +aux passages visés la place de <i lang="la" xml:lang="la">Toringi</i>. Qu’on dise que ce sont là des corrections +de scribe, je l’admets ; encore reste-t-il qu’une conjecture qui s’offre d’elle-même +à l’esprit de tout le monde a de grandes probabilités pour elle.</p> +</div> +<p><span class="pagenum" id="p117">-117-</span> Cette dualité de noms s’explique d’ailleurs d’une +manière très naturelle. <i lang="la" xml:lang="la">Toringi</i> ou <i lang="la" xml:lang="la">Turingi</i> est la forme +génuine du nom, dont <i lang="la" xml:lang="la">Tongri</i> ou <i lang="la" xml:lang="la">Tungri</i> n’est que la +transcription romane ou latine. La métathèse s’explique +par le besoin de l’euphonie, et aussi par l’ignorance +des Romains quant à la valeur patronymique du +suffixe -<i lang="de" xml:lang="de">ingen</i>. Ainsi s’explique aussi cette circonstance +que nous trouvons <i lang="la" xml:lang="la">Tungri</i> chez tous les écrivains latins, +tandis que <i lang="la" xml:lang="la">Thuringi</i> est la forme employée par ceux +qui tirent leur renseignement de la tradition orale des +barbares, comme Grégoire de Tours, comme Procope, +comme l’auteur du <i lang="la" xml:lang="la">Vita Arnulfi</i>. Si l’on me demande +pourquoi ces écrivains ne nous avertissent pas de +l’équivalence des deux noms, je répondrai que c’est +sans doute parce qu’eux-mêmes n’avaient pas une +idée exacte de l’identité des <i lang="la" xml:lang="la">Tungri</i> et des <i lang="la" xml:lang="la">Thoringi</i>. +C’est la même raison qui permet d’écarter +la fallacieuse objection d’après laquelle on ne pourrait +pas prétendre que <i lang="la" xml:lang="la">Thuringia</i> soit pris pour <i lang="la" xml:lang="la">Tungria</i>, +puisque <i lang="la" xml:lang="la">Tungria</i> n’existe pas : <i lang="la" xml:lang="la">Thuringia</i>, en effet, +n’est ici que la traduction du pluriel germanique <i lang="de" xml:lang="de">Thuringen</i>, +qui signifie proprement le pays des Thuringes, +de même que <i lang="la" xml:lang="la">Francia</i>, <i lang="la" xml:lang="la">Lotharingia</i>, <i lang="la" xml:lang="la">Bavaria</i>, etc., +sont la transcription des pluriels germaniques <i lang="de" xml:lang="de">Franken</i>, +<i lang="de" xml:lang="de">Lothringen</i>, <i lang="de" xml:lang="de">Baiern</i>, et désignent les pays par le nom +de leurs habitants. C’était la toponymie barbare : +dès l’origine, les Francs n’en connurent pas d’autre, et +jamais ils n’employèrent le vocabulaire administratif +des Romains.</p> + +<p><span class="pagenum" id="p118">-118-</span> Traduisant une relation barbare qui parlait du pays +de <i lang="de" xml:lang="de">Thuringen</i>, Grégoire de Tours n’a pu rendre ce nom +que par celui de <i lang="la" xml:lang="la">Thuringia</i>, tout comme, au X<sup>e</sup> siècle, +les écrivains romans appelaient <i lang="la" xml:lang="la">Lotharia</i> le royaume +qui était pour les Germains celui des <i lang="de" xml:lang="de">Lotherings</i>, +c’est-à-dire des hommes de Lothaire. Nous aurions +donc ici le même peuple et la même région désignés +dans les sources écrites sous les noms de <i lang="la" xml:lang="la">Tungri</i> +et de <i lang="la" xml:lang="la">Civitas Tungrorum</i>, et, dans les traditions orales +de provenance barbare, sous ceux de <i lang="la" xml:lang="la">Thuringi</i> et de +<i lang="la" xml:lang="la">Thuringia</i>. Ainsi disparaissent les légères difficultés +que les adversaires de l’identification élèvent contre +elle.</p> + +<p>C’est donc bien dans la <i lang="la" xml:lang="la">civitas Tungrorum</i>, c’est-à-dire +dans les vastes plaines de la Campine, de la Hesbaye +et du Brabant actuels, que, d’après la tradition +recueillie par Grégoire, les Francs sont venus s’établir +après avoir quitté l’île des Bataves et franchi le +Rhin. C’est là aussi que nous devons chercher le <i lang="la" xml:lang="la">Dispargum +castrum</i> dont Grégoire fait la résidence du premier +roi connu des Saliens, puisqu’il nous dit formellement +que cette localité est située <i lang="la" xml:lang="la">in terminum Thoringorum</i>, +c’est-à-dire <i>dans le pays des Tongriens</i><a id="FNanchor_192" href="#Footnote_192" class="fnanchor">[192]</a>. Je ne +fatiguerai pas le lecteur à recommencer avec lui la +décevante recherche de cet introuvable séjour des +premiers rois francs. Soit que le nom doive être +considéré comme la traduction germanique d’un nom +latin<a id="FNanchor_193" href="#Footnote_193" class="fnanchor">[193]</a>, soit qu’il faille y voir une appellation tout à +fait légendaire, soit encore qu’on puisse le rapporter +à Diest ou à Duysbourg en Brabant, la chose importe +<span class="pagenum" id="p119">-119-</span> assez peu au point de vue de nos études : ce qui +importe, c’est que, au dire de la tradition franque +elle-même, les Francs occupent tout au moins une +partie du pays de Tongres, et que leurs rois y ont +même eu leur résidence avant la conquête de Cambrai.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_192" href="#FNanchor_192"><span class="label">[192]</span></a> Aucun doute n’est possible sur la signification du mot <i lang="la" xml:lang="la">terminus</i> dans le +langage de Grégoire de Tours. V. Longnon, p. 34, et le <i>Lexique</i> de Arndt et +Krusch dans leur édition de Grégoire de Tours, t. II, s. v. <i lang="la" xml:lang="la">terminus</i>. Les écrivains +qui traduisent par <i>les confins des Thuringiens</i> ou par la <i>frontière du +pays de Tongres</i>, comme fait Guizot p. 68 de sa traduction, commettent donc +un contre-sens.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_193" href="#FNanchor_193"><span class="label">[193]</span></a> Une ingénieuse conjecture a voulu retrouver <i lang="la" xml:lang="la">Dispargum</i> dans <i>Famars</i> +(<span lang="la" xml:lang="la">Fanum Martis</span>). Mais, sans compter que bargum (burgum) ne signifie pas +<i lang="la" xml:lang="la">fanum</i>, la conjecture est géographiquement impossible. Famars, en effet, est +situé au sud de la forêt Charbonnière, tandis que la tradition relative à Clodion +nous force à placer Dispargum au nord de la même forêt.</p> +</div> +<p>Resterait à expliquer le <i lang="la" xml:lang="la">Pannonia</i> de la tradition +rapportée par Grégoire de Tours. Faut-il y voir une +trace de la légende érudite que racontent Frédégaire +et le <i lang="la" xml:lang="la">Liber Historiae</i>, et qui, de très bonne heure, +essaya de donner aux Francs une origine troyenne ? +La légende érudite ne parle pas de la <i lang="la" xml:lang="la">Pannonia</i>. De +<i>Sicambria</i>, leur prétendue ville sur le <span lang="la" xml:lang="la">Palus Meotides</span>, +elle fait venir directement les Francs jusqu’au Rhin. +Mais, si la <i lang="la" xml:lang="la">Pannonia</i> ne figure pas dans la légende érudite, +est-il croyable que ce nom tout officiel se soit +rencontré dans une tradition populaire des Francs ? +Bien que cela ne me paraisse pas matériellement +impossible, je suis peu porté à admettre que la tradition +ait mentionné la <i lang="la" xml:lang="la">Pannonia</i> proprement dite, et je +croirais plutôt à une de ces étymologies populaires +dont les exemples sont si nombreux dans la langue du +moyen âge. Pendant des siècles entiers, le Danemark +n’a-t-il pas été désigné sous le nom de <span lang="la" xml:lang="la">Dacia</span>, simplement +parce qu’entre les noms des <i lang="la" xml:lang="la">Daci</i> et des <i lang="la" xml:lang="la">Dani</i> +il y avait une ressemblance fortuite ? Ne nous empressons +donc pas de traduire <i lang="la" xml:lang="la">Pannonia</i> par Hongrie ; qui +sait si la tradition franque ne se figurait pas sous ce +nom un tout autre pays ? Grégoire, peu familiarisé +avec la langue poétique des Francs et avec leur géographie +imaginaire, ne serait-il pas lui-même l’auteur +de la confusion entre le nom qu’il entendait prononcer +<span class="pagenum" id="p120">-120-</span> et celui de la province romaine avec lequel ce nom +avait le plus d’analogie ?</p> + +<p>Mais nous n’en avons pas encore fini avec la légende +des origines. Si Grégoire de Tours, exclusivement +préoccupé de retrouver les premiers rois de son peuple, +est muet sur tout le reste, nous possédons de +vieux documents qui nous en apprennent un peu plus +sur les premiers jours de la nation franque. Je veux +parler du grand et du petit prologue de la loi salique, +et d’un passage du <i lang="la" xml:lang="la">Liber Historiae</i>, c. 4, qui nous donnent +tous les trois un même renseignement. Les deux +premiers nous offrent deux rédactions, indépendantes +l’une de l’autre, d’une tradition franque relative à +l’origine de la loi salique ; le troisième reproduit cette +tradition d’après le second, et nous permet de fixer la +date avant laquelle elle a été mise par écrit pour la +première fois : en effet, le <i lang="la" xml:lang="la">Liber Historiae</i> est de 727. +Les deux prologues sont donc, tout au moins, antérieurs +au commencement du VIII<sup>e</sup> siècle ; on verra +même ci-dessous que rien n’empêche de leur attribuer +une ancienneté plus haute encore, et de les faire +remonter jusqu’au VI<sup>e</sup>. C’est là ce qui donne un intérêt +considérable aux accents que l’on va entendre. Je +copie le texte du grand prologue :</p> + +<p>« La nation des Francs, illustre, ayant Dieu pour +fondateur, forte sous les armes, ferme dans les traités +de paix, profonde en conseil, noble et saine de corps, +d’une blancheur et d’une beauté singulières, hardie, +agile et rude au combat, depuis peu convertie à la foi +catholique, pure d’hérésie, lorsqu’elle était encore sous +une croyance barbare, avec l’inspiration de Dieu, +recherchant la clef de la science, selon la nature de +ses qualités, désirant la justice, gardant la piété ; la +loi salique fut dictée par les chefs de cette nation, qui +en ce temps commandaient chez elle.</p> + +<p>« On choisit, parmi plusieurs, quatre hommes, savoir : +<span class="pagenum" id="p121">-121-</span> Wisogast, Bodegast, Salegast et Windogast, +dans les lieux appelés Salaghem, Bodeghem, Windoghem. +Ces hommes se réunirent dans trois malls, +discutèrent avec soin toutes les causes de procès, traitèrent +de chacune en particulier, et décidèrent leur +jugement en la manière qui suit. Puis, lorsque, avec +l’aide de Dieu, Chlodwig le chevelu, le beau, l’illustre +roi des Francs, eut reçu le premier le baptême catholique, +tout ce qui dans ce pacte était jugé peu convenable +fut amendé avec clarté par les illustres rois +Chlodwig, Childebert et Chlotaire, et ainsi fut dressé +le décret suivant.</p> + +<p>« Vive le Christ qui aime les Francs ! Qu’il garde +leur royaume et remplisse leurs chefs des lumières de +sa grâce ! Qu’il protège l’armée ! Qu’il leur accorde des +signes qui attestent leur foi, la joie de la paix et de la +félicité ! Que le Seigneur Jésus-Christ dirige dans les +voies de la piété les règnes de ceux qui gouvernent ! +Car cette nation est celle qui, petite en nombre, mais +brave et forte, secoua de sa tête le dur joug des +Romains, et qui, après avoir reconnu la sainteté du +baptême, orna somptueusement d’or et de pierres précieuses +les corps des saints martyrs, que les Romains +avaient brûlés par le feu, massacrés, mutilés par le +fer, ou fait déchirer par les bêtes<a id="FNanchor_194" href="#Footnote_194" class="fnanchor">[194]</a>. »</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_194" href="#FNanchor_194"><span class="label">[194]</span></a> Traduction Guizot dans <i>Hist. de la civilis. en France</i> t. I, p. 327.</p> +</div> +<p>Le ton profondément inspiré de ce noble morceau +et les souvenirs incontestablement épiques fondus +dans son texte ont enthousiasmé à bon droit plus d’un +critique. Gibbon déclarait qu’il y a là plus d’esprit +franc que dans tout Grégoire de Tours. De nos jours, +on n’a pas manqué d’y découvrir un véritable chant +épique, contemporain de l’origine même de la loi, un +<i lang="de" xml:lang="de">Malbergslied</i>, un poème barbare enfin dont nous ne +posséderions que le remaniement de date chrétienne, +<span class="pagenum" id="p122">-122-</span> et dans lequel Wodan aurait tenu primitivement la +place de Jésus-Christ<a id="FNanchor_195" href="#Footnote_195" class="fnanchor">[195]</a> ! C’est aller un peu vite en +besogne, et compromettre par d’imprudentes exagérations +une thèse d’ailleurs très fondée. Oui, l’inspiration +franque est ici incontestable, mais c’est une inspiration +chrétienne, et il suffit d’une lecture fugitive +pour reconnaître que l’idée chrétienne n’est pas seulement +le vernis couvrant un fonds mythologique, +mais l’âme même du morceau, dont elle détermine +le fond et dont elle ne pourrait être arrachée. L’œuvre +est lyrique et non épique, chrétienne et non +barbare, personnelle et non populaire ; le poète auquel +il en faut faire honneur, c’est le clerc latin qui l’a +mise par écrit dans le silence de sa cellule. Quelle +différence d’accent, de mouvement, de niveau moral, +avec les productions connues de l’esprit épique des +barbares ! Le vocabulaire même atteste l’origine du +texte. S’il n’était, comme on l’a soutenu, qu’une +traduction d’un chant populaire en langue franque, +quels seraient les termes de cet idiome que le +latin aurait traduits par <i lang="la" xml:lang="la">catholicus, heresis, barbara, +scientiae clavis, pietas, torrens, lumen gratiae, sancti martyres</i>, +etc. ? Pour faire un usage si étendu du vocabulaire +latino-chrétien de l’époque, il fallait n’être pas +arrêté par les besoins de la traduction. J’en dirai +autant de l’étendue de la première phrase poétique, et +en général de toute la coupe du style, qui vise à la +période : aucun chant barbare n’avait cette allure. +Nous sommes donc ici en présence d’une œuvre personnelle, +qui, à une heure d’inspiration, a jailli de la +plume de quelque poète franc : toute autre interprétation +me semble incompatible avec la vraie nature des +choses<a id="FNanchor_196" href="#Footnote_196" class="fnanchor">[196]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_195" href="#FNanchor_195"><span class="label">[195]</span></a> Herm. Müller, <i lang="de" xml:lang="de">Der <span class="rm" lang="la" xml:lang="la">Lex Salica</span> +und der <span class="rm" lang="la" xml:lang="la">Lex Anglorum et Werinorum</span> Alter +und Heimath</i>.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_196" href="#FNanchor_196"><span class="label">[196]</span></a> M. L. Gautier écrit très justement à ce sujet : « Nous pensons que dans +une histoire de l’épopée française, il faut tenir compte d’un monument tel que +le célèbre prologue de la loi salique. <i>Non que ce prologue ait rien d’épique</i>, +non qu’il ait eu directement la moindre influence sur nos chants populaires, +mais parce qu’il montre quelles étaient la jeunesse, la fierté, l’énergie et la poésie +enfin de ce peuple d’où la France a tiré son nom… Certes, il n’y a rien dans la +forme de ce prologue qui fasse penser à nos cantilènes et à nos futures chansons +de geste, mais nous ne craignons pas d’affirmer que notre épopée est contenue +en germe dans ces quelques lignes. » <i>Les épopées françaises</i>, 2<sup>e</sup> édition, +t. I, p. 33.</p> +</div> +<p><span class="pagenum" id="p123">-123-</span> Quant à la date du grand prologue, l’examen de ses +caractères internes nous permet, à mon avis, de la +faire remonter jusqu’à la seconde moitié du VI<sup>e</sup> siècle. +Il semble que l’on y sente frémir encore le souffle de +toutes les grandes choses qui se passèrent pendant +l’époque de la fondation du royaume. La conversion +des Francs est envisagée comme un fait récent (<i lang="la" xml:lang="la">nuper +ad fidem catholicam conversis</i>) ; c’est qu’il en reste encore +quelque souvenance dans le peuple. On se souvient +également du joug très dur des Romains, que les +Francs ont l’honneur d’avoir secoué. Je dirai plus : +nulle part ailleurs, dans les monuments de l’époque +mérovingienne, on ne voit accentuer d’une manière si +énergique l’opposition entre les Francs, dévots serviteurs +des saints et vénérateurs de leurs reliques, et les +Romains, qui les ont livrés aux bêtes féroces. On dirait +que tous les écrivains mérovingiens se sont donné le +mot pour passer sous silence ce qui divise les deux +races : seul, le grand prologue jette au milieu de ce +silence une note âpre et stridente, où vibre encore +l’écho des colères belliqueuses<a id="FNanchor_197" href="#Footnote_197" class="fnanchor">[197]</a>. Et qu’est-ce encore +cette mention <i lang="la" xml:lang="la">auctore Deo condita</i>, sinon une espèce +de compensation pour la filiation divine qui, dans +l’époque païenne, rattachait le peuple franc à ses +dieux ? C’est du moins l’universelle coutume païenne +des lignées de ce genre qui semble avoir suggéré à +notre auteur de commencer l’éloge des Francs par un +<span class="pagenum" id="p124">-124-</span> trait n’ayant de valeur précise et concrète que dans les +traditions païennes. Ajoutons enfin que si, parmi les +souverains qui ont revisé la loi, le prologue ne mentionne, +outre Clovis, que les deux premiers monarques +de la Neustrie, Childebert I et Clotaire I († 561) cela +tient sans doute à ce qu’il n’en connaît pas d’autres, et +c’est un dernier argument pour nous autoriser à lui +attribuer pour date la seconde moitié du VI<sup>e</sup> siècle.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_197" href="#FNanchor_197"><span class="label">[197]</span></a> G. Kurth, <i>Les Origines de la civilisation moderne</i>, 2<sup>e</sup> édition, t. II, p. 66 +et suiv.</p> +</div> +<p>Mais de ce que le prologue n’est pas un chant +épique, il ne s’ensuit nullement qu’il n’ait pas utilisé +des souvenirs qu’un chant épique peut seul avoir +conservés. Au milieu de la prose poétique du morceau, +et de ces effusions lyriques et chrétiennes que tout +nous permet de dater, nous rencontrons en effet un +noyau légendaire dont les contours se détachent avec +une grande netteté sur tout ce qui l’entoure : c’est le +passage où il est parlé des quatre chefs qui ont rédigé +la loi salique, et des trois endroits où ils se sont réunis +pour arrêter la rédaction. Il est impossible de méconnaître +la provenance épique de cette donnée, que l’auteur +n’a pu emprunter qu’à la tradition populaire, et +qui se trouve sous ses traits essentiels dans le petit +prologue, dont elle constitue également le noyau. Ce +ne sont pas ici des amplifications poétiques ni des conjectures +personnelles ; ce sont des indications très précises, +énoncées dans un formulaire vraiment barbare, +et marquées, si je puis ainsi parler, du cachet de leur +origine.</p> + +<p>D’abord, il s’agit d’un fait qui remonte très haut, et +que Grégoire de Tours, malgré ses consciencieuses +recherches, n’a pas trouvé dans ses sources écrites. +Ce fait se passe antérieurement à la conversion des +Francs (497), antérieurement à leur premier roi connu +(<i lang="la" xml:lang="la">circa</i> 425), antérieurement même au passage du Rhin, +si l’on pouvait en croire quelques mots intercalés ici +par le petit prologue. Même en écartant cette dernière +<span class="pagenum" id="p125">-125-</span> donnée, qui nous ramènerait vers le milieu du IV<sup>e</sup> +siècle, il reste établi que le prologue, écrit peu après +561, est postérieur d’environ deux cents ans à la date +qu’il assigne lui-même aux événements. D’autre part, +il faut convenir que la tradition doit s’être formée +assez tôt, sinon elle n’aurait pu garder en plein VI<sup>e</sup> +siècle le souvenir d’une époque où les Francs n’avaient +pas encore de rois. Les noms des quatre personnages +cités déposent aussi en faveur de son antiquité ; en +effet, les composés en -<i>gast</i> appartiennent aux plus +anciens du vocabulaire onomastique des Germains, et +ils cessèrent d’assez bonne heure d’être employés<a id="FNanchor_198" href="#Footnote_198" class="fnanchor">[198]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_198" href="#FNanchor_198"><span class="label">[198]</span></a> Les seuls noms avec suffixe en -<i>gast</i> qui nous soient connus sont, outre les +quatre du prologue, les suivants, qui s’échelonnent tous du IV<sup>e</sup> au VI<sup>e</sup> siècle :</p> + +<ul> +<li>Anagast, Joann. Biclar.</li> +<li>Andragast, <i>Histor. Miscell.</i></li> +<li>Arbogast, Aurel. Vict. <i>Epit.</i>, 48 et <i>passim</i>.</li> +<li>Cunigast, Cassiod. <i>Variar.</i> VIII, 28.</li> +<li>Halidogast, Vopiscus, <i>Aurel</i> c. 11.</li> +<li>Hartigast, <i>Histor. Miscell.</i> c. 17.</li> +<li>Nebiogast, Zosim. VI, 2 ; Olympiod.</li> +</ul> +<p>Je cite ces noms avec leurs références d’après Foerstemann, <i lang="de" xml:lang="de">Altdeutsches +Namenbuch</i>, I. <i lang="de" xml:lang="de">Personennamen</i> Nordhausen 1856, p. 491, qui croit aussi +retrouver le radical <i>gast</i> dans les désinences de Baudastes, Bladastes, Leonastis, +Leubastes, Leudastes et Nifast, toutes formes du VI<sup>e</sup> siècle. A partir du X<sup>e</sup> +et du XI<sup>e</sup> siècles, ajoute Foerstemann l. l., il ne se crée plus de noms nouveaux +avec le suffixe -<i>gast</i>.</p> +</div> +<p>Il faut noter surtout l’assonance qui relie entre eux +nos quatre noms. Dans l’antiquité germanique, on +aimait à créer un lien phonétique entre les noms des +membres d’une même famille. Ce lien était, tantôt un +suffixe ou un préfixe qui reparaissait dans chacun +des noms, tantôt une rime ou une allitération. +Ainsi, le Chérusque Ségeste a pour frère Segimir et +pour fils Segimund. Chez les Mérovingiens, le radical +<i>Chlod</i>, qui apparaît dans le nom de Chlodovech et dans +celui de son ancêtre Chlodio, sert à former aussi ceux de +ses fils Chlodomir et Chlothar, et se retrouve dans ceux +de Chlodoald et de Chlotswindis. Une généalogie des +<span class="pagenum" id="p126">-126-</span> rois francs, publiée dans l’appendice de ce livre, va plus +loin, et allitère tous les noms des rois mérovingiens : +Chlodio, Chlodebaud, Chloderic (Childéric), Chlodovech +et Chlodomar. Chez les Burgondes, le radical +<i>Gund</i>, qui est déjà dans le nom du peuple, reparaît +dans ceux des rois Gundichar, Gundobad et Gundovech. +Chez les Ostrogoths, les trois frères qui commandent +à ce peuple s’appellent Théodemir, Valamir et +Vidimir. Chez les Gépides, nous rencontrons le roi +Thorisund et son fils Thorismund. Chez les Lombards, +Alboin est fils d’Audoin. Chez les Francs, +Autharius a trois fils : Ado, Rado et Dado. Chez les +Anglo-Saxons, Ethelbert est père d’Ethbald et d’Ethelberge, +Oswald est frère d’Oswiu. Enfin, chez les +Danois, Eric a sept fils qui s’appellent Gerbiorn, +Gunbiorn, Armbiorn, Stenbiorn, Esbiorn, Thorbiorn +et Biorn<a id="FNanchor_199" href="#Footnote_199" class="fnanchor">[199]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_199" href="#FNanchor_199"><span class="label">[199]</span></a> Saxo Grammaticus, V, p. 173 (ed. Holder).</p> +</div> +<p>La poésie populaire obéit à la même tendance, et +associe les noms de ses héros d’après le même procédé. +Ainsi, dans un fragment du VIII<sup>e</sup> siècle, Hildebrand +est père de Hadubrant. Dans les <span lang="de" xml:lang="de">Nibelungen</span>, +Liudegar est frère de Liudegast. Dans l’Edda, Sigmund +est mari de Siglind et père de Sigurd. Le +même recueil groupe les noms de Sigar et Signe, +Gunnar et Gudrun, Bilviss et Boelviss, Lyngheidr et +Lofnheidr, Thorgeidr et Thormodr. L’épopée française, +de son côté, associe les noms de Gerin et +Gerier, Ivon et Ivoire, Basan et Basile, Clarifan et +Clarien, Amis et Amiles, Mauderan et Maudoire<a id="FNanchor_200" href="#Footnote_200" class="fnanchor">[200]</a>, +sans compter les noms des quatre fils Aymon : Renard, +Richard, Guichard et Alard<a id="FNanchor_201" href="#Footnote_201" class="fnanchor">[201]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_200" href="#FNanchor_200"><span class="label">[200]</span></a> V. K. Müllenhoff, <i lang="de" xml:lang="de">Z. f. d. A.</i> VII p. 527 ; Rajna p. 54 ; Nyrop, <i lang="it" xml:lang="it">Storia +dell’epopea francese nel medio evo</i> p. 193.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_201" href="#FNanchor_201"><span class="label">[201]</span></a> Renaud est en effet la forme francisée de <span lang="de" xml:lang="de">Reinhart</span>.</p> +</div> +<p>Dès lors, qui ne le voit ? dans l’épisode qui nous +<span class="pagenum" id="p127">-127-</span> occupe, l’allitération est la preuve la plus manifeste de +la fiction<a id="FNanchor_202" href="#Footnote_202" class="fnanchor">[202]</a>. Si, en effet, les quatre auteurs de la loi +salique nous étaient présentés comme frères, nous +pourrions croire avec quelque probabilité à la réalité +des noms qu’ils portent ; mais, du moment qu’aucun +lien de parenté réelle n’est affirmé entre eux, il faut +bien conclure de l’incontestable parenté de leurs noms +que c’est l’imagination populaire qui les a forgés, et +qui les a reliés par son procédé mnémonique familier. +Ce que nous venons de dire des quatre +prud’hommes s’applique également au nom des trois +localités où ils se réunissent : Saleheim, Bodoheim, +Widoheim. Ici, à la vérité, le travail de l’imagination +est moins visible, parce que le suffixe <i lang="de" xml:lang="de">heim</i>, qui a la +signification de <i>demeure</i> ou <i>maison</i>, est des plus répandus +dans la toponymie du pays franc, et qu’il n’aurait pas +été impossible que trois endroits de ce pays, choisis +pour trois rendez-vous successifs, portassent en réalité +des noms affectés de la même désinence. Mais la correspondance +établie entre les radicaux des noms des +lieux et ceux des noms des quatre prud’hommes est ici +probante. Au surplus, nous trouvons dans les légendes +épiques de l’Irlande un phénomène trop apparenté à +celui-ci pour n’être pas signalé : les Tuatha Dé Dannan — ce +sont les conquérants mythologiques de la verte +Erin — ont appris les arts magiques dans quatre villes +qui s’appellent Falias, Gorias, Murias et Findias, et il +y avait dans ces quatre villes quatre druides de haute +science appelés Morfeas, Esras, Uiscias et Semias, +qui furent les initiateurs des Tuatha Dé Dannan<a id="FNanchor_203" href="#Footnote_203" class="fnanchor">[203]</a>. +Un autre élément de comparaison m’est fourni par +<span class="pagenum" id="p128">-128-</span> une légende épique des Lombards : au dire de l’<i lang="la" xml:lang="la">Origo +Gentis Langobardorum</i> et de Paul Diacre, ce peuple, +après sa sortie du pays de Mauringa, aurait occupé +trois localités nommées Anthaib, Banthaib et Burgunthaib<a id="FNanchor_204" href="#Footnote_204" class="fnanchor">[204]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_202" href="#FNanchor_202"><span class="label">[202]</span></a> C’est aussi l’opinion de Waitz, <i lang="de" xml:lang="de">Das Alte Recht</i>, p. 68 et 69, suivi par Richter +p. 27.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_203" href="#FNanchor_203"><span class="label">[203]</span></a> D’Arbois de Jubainville, <i>Cours de littérature celtique</i>, t. V, p. 403 et 404. +La forme Morfesa pour Morfeas m’a paru être le résultat d’une erreur de scribe +ou d’une faute d’impression.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_204" href="#FNanchor_204"><span class="label">[204]</span></a> <i lang="la" xml:lang="la">Origo Gent. Langob.</i> c. 2. Paul Diac. <i lang="la" xml:lang="la">Hist. Langob.</i> I, 13.</p> +</div> +<p>Si la forme extérieure de la tradition nous fournit +de précieux indices quant à sa nature légendaire, +nous en découvrons d’autres lorsque nous en abordons +le contenu.</p> + +<p>Ce sont, nous dit-elle, quatre personnages qui, se +réunissant dans trois endroits qu’elle désigne, ont +arrêté ensemble le texte de la loi salique, après avoir +discuté avec soin toutes les causes de procès. Ces +quatre personnages sont, d’après le grand prologue, +<i lang="la" xml:lang="la">proceres ipsius gentis qui tunc ejusdem aderant rectores</i>. +D’après le petit prologue, ce sont <i lang="la" xml:lang="la">electi de pluribus +quatuor viri</i>. Il n’y a rien là qui ne soit conforme aux +usages traditionnels des barbares. Lorsqu’on rédigea +la loi des Alamans, on fit choix aussi, selon le prologue, +de prud’hommes versés dans la connaissance de +la tradition législative, et ils arrêtèrent un avant-projet +que le roi Théodoric compléta et corrigea selon +les exigences de la loi chrétienne<a id="FNanchor_205" href="#Footnote_205" class="fnanchor">[205]</a>. Plus tard, des +changements étant devenus nécessaires, le roi Dagobert +choisit quatre prud’hommes appelés Claudius, +Chadoindus, Magnus et Agilulfus<a id="FNanchor_206" href="#Footnote_206" class="fnanchor">[206]</a>, avec le concours +desquels il fit les modifications désirées. Le rôle des +prud’hommes est visible également dans la loi des +Frisons, qui contient des <i lang="la" xml:lang="la">Additiones Sapientum</i> attribuées, +les unes à Wulemarus, les autres à Saemundus. +Et nous entendons comme un écho de la tradition +dans le capitulaire de 789, qui déclare que les juges +<span class="pagenum" id="p129">-129-</span> « doivent étudier avec soin la loi élaborée par les +prud’hommes pour le peuple<a id="FNanchor_207" href="#Footnote_207" class="fnanchor">[207]</a> ».</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_205" href="#FNanchor_205"><span class="label">[205]</span></a> <span lang="la" xml:lang="la">Viri sapientes qui… legibus antiquis eruditi erant.</span> <i lang="la" xml:lang="la">Lex Baiuwar.</i> ed. +Merkel dans Pertz, <i>Legg.</i> t. III p. 259 cf. ib. 194.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_206" href="#FNanchor_206"><span class="label">[206]</span></a> <span lang="la" xml:lang="la">Viros illustres Claudio Chodoindo Magno et Agilulfo.</span> Id. ibid. p. 259.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_207" href="#FNanchor_207"><span class="label">[207]</span></a> <span lang="la" xml:lang="la">Judici diligenter discenda est lex a sapientibus populo composita.</span> (<i>Capitul.</i> +ed. Boret. 22, c. 63.)</p> +</div> +<p>Seulement, dans les textes législatifs qui viennent +d’être cités, les prud’hommes fonctionnent sur l’ordre +du roi, tandis que, dans les prologues de la <i>Loi +salique</i>, aucun souverain n’est mentionné. A entendre +le petit prologue, c’est la nation elle-même qui a fait +choix des quatre prud’hommes ; d’après le grand, au +contraire, ce seraient quatre chefs de tribus qui, en se +réunissant spontanément, auraient arrêté la rédaction<a id="FNanchor_208" href="#Footnote_208" class="fnanchor">[208]</a>. +La variante est considérable, comme on voit, et je ne +sais trop pour laquelle des deux versions me prononcer, +car enfin, toutes les deux sont compatibles avec notre +notion des institutions germaniques anciennes, et, +d’autre part, je ne vois aucune preuve externe qui fixe +la supériorité de l’une sur l’autre. Qu’importe d’ailleurs ? +L’une et l’autre nous ramènent devant une +peuplade sans rois, et gouvernée seulement par des +chefs de tribus dont la réunion constitue comme un +sénat, et par une assemblée générale. Or, à l’époque +où notre tradition fut mise par écrit pour la première +fois, on ne connaissait plus cette forme primitive des +institutions nationales. Par conséquent, la tradition +n’a pu inventer ceci, mais l’a dû trouver dans un fonds +d’histoire traditionnelle. Cette considération acquerra +une certaine force si l’on réfléchit que, de son côté, +après avoir fait beaucoup de recherches pour découvrir +les origines de la dynastie franque, Grégoire de Tours +se trouve arrêté finalement devant des témoignages +écrits desquels il résulte que, dans les temps les plus +anciens, les Francs n’avaient pas de rois, mais seulement +<span class="pagenum" id="p130">-130-</span> des <i lang="la" xml:lang="la">duces</i> et des <i lang="la" xml:lang="la">regales</i><a id="FNanchor_209" href="#Footnote_209" class="fnanchor">[209]</a>. L’accord de la tradition +orale consignée dans les prologues et des témoignages +écrits recueillis par Grégoire est sur ce point trop +remarquable pour être fortuit ; il ne peut pas s’expliquer +autrement que par leur conformité aux faits, ou +du moins aux plus anciennes traditions nationales.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_208" href="#FNanchor_208"><span class="label">[208]</span></a> La première de ces versions suppose une assemblée générale de la nation +qui donne un mandat spécial aux prud’hommes ; l’autre suppose une réunion des +chefs de tribus délibérant entre eux, et, probablement, soumettant ensuite leur +travail à l’assemblée, qui le ratifie.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_209" href="#FNanchor_209"><span class="label">[209]</span></a> <span lang="la" xml:lang="la">Cum multa de eis Sulpici Alexandri narret historia, non tamen regem primum +eorum ullatinus nominat, sed duces eos habuisse dicit… Haec acta cum +duces essent retulit… Cum autem eos regales vocet, nescimus utrum reges +fuerint, an in vices tenuerint regnum… Movet nos haec causa, quod cum +aliarum gentium reges nominat, cur non nominet et Francorum… Hanc nobis +notitiam de Francis memorati historici reliquere, regibus non nominatis.</span> Greg. +Tur. II, 9.</p> +</div> +<p>De tout ceci, nous sommes autorisés à conclure à +l’origine populaire, et partant épique, des récits qui +viennent d’être examinés. On comprendra que je +m’abstienne de pousser plus loin la recherche de leur +historicité. Il me suffira d’en avoir sauvé le cadre, +renonçant à en savoir davantage, et n’ayant nulle +ambition (on a vu pourquoi) de déterminer la personnalité +des mythiques législateurs, ainsi que les théâtres +successifs de leurs délibérations constituantes<a id="FNanchor_210" href="#Footnote_210" class="fnanchor">[210]</a>. Ces +héros relèvent de la poésie et non de l’histoire. Je ne +voudrais cependant pas aller jusqu’à dire qu’il y avait +un chant épique sur l’origine de la loi. Le peuple ne +chante pas les faits d’un intérêt général, dans lesquels +la personnalité de quelque héros n’occupe pas la première +place, et qui ne parlent pas de guerre et d’amour. +Le récit de nos prologues serait plus détaillé et plus +vivant s’il était puisé dans une chanson contemporaine, +et il y a tout lieu de croire que la tradition +<span class="pagenum" id="p131">-131-</span> tenait tout entière dans quelques vers mnémoniques, +qui, par le procédé de l’allitération, groupaient les +noms des quatre législateurs et des trois malbergs. +Nous sommes déjà arrivés à la même conclusion en +ce qui concerne la table généalogique des peuples +étudiée dans le chapitre précédent.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_210" href="#FNanchor_210"><span class="label">[210]</span></a> Depuis les ingénieux travaux de Godefroid Wendelinus, <i lang="la" xml:lang="la">Leges Salicae +Illustratae</i>, p. 102 et suiv., localisant les héros dans les villages belges de Seelhem, +Boyenhoven (Brabant) et Wintershoven (Limbourg), on a essayé à plusieurs +reprises de résoudre ce problème vraisemblablement insoluble. Encore +Huguenin, p. 31, pense à la Bode et à la Sale, deux rivières dont l’une est un +affluent de l’Unstrut et l’autre de l’Elbe, quant à Windesheim, il le trouve sur +le cours supérieur du Mein. Voilà une belle géographie, et à ce compte il ne +valait pas la peine de recommencer le travail de Wendelinus !</p> +</div> +<div class="chapter"></div> +<p><span class="pagenum" id="p133">-133-</span></p> + +<h3 id="l1c4">CHAPITRE IV<br> +Clodion.</h3> + + +<p>Clodion est le plus ancien roi que les chants +populaires des Francs saliens aient fait connaître +à Grégoire de Tours. Voici ce qu’il en rapporte :</p> + +<p>« On raconte qu’à cette époque Chlodion, homme +vaillant et le plus remarquable de sa race, régnait +sur les Francs, et qu’il demeurait à Dispargum, qui +est dans le pays des Thuringiens… Chlodion envoya +ses éclaireurs reconnaître tout le pays jusqu’à la +ville de Cambrai ; lui-même arriva à leur suite, +écrasa les Romains, s’empara de la ville, où il +résida peu de temps, puis occupa tout le pays jusqu’à +la Somme. »</p> + +<p>Frédégaire et le <i lang="la" xml:lang="la">Liber Historiae</i> reproduisent ce +récit de Grégoire, mais en essayant de rattacher l’origine +des rois francs à la légende de Troie, résolument +écartée ou absolument ignorée par Grégoire. Je ne +<span class="pagenum" id="p134">-134-</span> reviendrai pas ici sur leurs efforts pour souder deux +éléments si hétérogènes, et si rebelles à toute espèce +de fusion<a id="FNanchor_211" href="#Footnote_211" class="fnanchor">[211]</a>. La tradition nationale des Francs, je le +répète, ne connaît pas les légendes troyennes, et tout +ce que Frédégaire et le <i lang="la" xml:lang="la">Liber Historiae</i>, moins défiants +que Grégoire de Tours, empruntent à cet ordre de +récits, peut être écarté avec la plus grande assurance.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_211" href="#FNanchor_211"><span class="label">[211]</span></a> Il en sera parlé plus longuement dans l’<a href="#app1">appendice</a> de ce livre.</p> +</div> +<p>Mais, ce départ fait, nous nous retrouvons encore en +présence de quelques variantes sur lesquelles il est +nécessaire de nous expliquer. Pour les faire apprécier, +je place ici un tableau généalogique des rois +francs d’après nos chroniqueurs :</p> + +<table> +<tr><td class="c"><div>Grégoire de Tours.<br> +<i>Hist. Franc.</i> II, 9.</div></td> +<td class="c left1"><div>Frédégaire.<br> +<i>Chronic.</i> III, 2-9.</div></td> +<td colspan="2" class="c left1"><div><i lang="la" xml:lang="la">Liber Historiae</i><br> +1-5.</div></td></tr> +<tr><td> »</td> +<td class="left1">Priam.</td> +<td class="left1">Priam.</td> +<td class="left1">Antenor.</td></tr> +<tr><td> »</td> +<td class="left1">Friga.</td> +<td colspan="2" class="left1"> »</td></tr> +<tr><td> »</td> +<td class="left1">Francio.</td> +<td colspan="2" class="left1"> »</td></tr> +<tr><td> »</td> +<td class="left1"> » Marcomir,</td> +<td class="left1">Marcomir.</td> +<td class="left1">Sunno.</td></tr> +<tr><td> »</td> +<td class="left1"> » Sunno,</td> +<td colspan="2" class="left1"> »</td></tr> +<tr><td> »</td> +<td class="left1"> » Genebaudes,</td> +<td colspan="2" class="left1">Faramond.</td></tr> +<tr><td> »</td> +<td class="left1"> » ducs.</td> +<td colspan="2" class="left1"> »</td></tr> +<tr><td> »</td> +<td class="left1">Richimir, non roi.</td> +<td colspan="2" class="left1"> »</td></tr> +<tr><td> »</td> +<td class="left1">Theudemar.</td> +<td colspan="2" class="left1"> »</td></tr> +<tr><td>Clodion.</td> +<td class="left1">Clodion.</td> +<td colspan="2" class="left1">Clodion.</td></tr> +<tr><td>Mérovée.</td> +<td class="left1">Mérovée.</td> +<td colspan="2" class="left1">Mérovée.</td></tr> +</table> +<p>Il résulte de cela que Frédégaire et le <i lang="la" xml:lang="la">Liber Historiae</i> +croient connaître l’un et l’autre l’origine de Clodion, +inconnue de Grégoire de Tours. Mais la connaissance +de Frédégaire est manifestement chimérique ; en effet, +on voit danser devant son imagination, avec les noms +fournis par la légende érudite, d’autres noms qu’il +n’a trouvés que dans Grégoire, et le lien qu’il établit +entre eux est le fruit de ses combinaisons arbitraires. +Pour montrer l’origine de son erreur, il suffit de +replacer sous les yeux du lecteur le passage de Grégoire +de Tours, qu’il a mal lu ou mal résumé :</p> + +<p><span class="pagenum" id="p135">-135-</span> <i lang="la" xml:lang="la">Nam et in consolaribus legimus, Theudomerem regem +Francorum, filium Richimiris quondam, et Ascylam matrem +ejus, gladio interfectus. Ferunt etiam, tunc Chlogionem +utilem ac nobilissimum in sua gente regem fuisse Francorum<a id="FNanchor_212" href="#Footnote_212" class="fnanchor">[212]</a>.</i></p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_212" href="#FNanchor_212"><span class="label">[212]</span></a> Greg. Tur. II, 9.</p> +</div> +<p>Pour l’abréviateur du VII<sup>e</sup> siècle, la notion d’une +différence quelconque entre les diverses peuplades +franques n’existe plus. Par suite, il fait de Theudemir +et de Richimir des rois saliens : erreur manifeste, +puisque autrement Grégoire, qui est la seule source +par laquelle il connaisse tout ceci, aurait eu soin de le +dire. De plus, il lit mal son auteur, et commet, en le +résumant, une de ces bévues comme j’en ai signalé +d’autres encore chez lui. Nous pouvons donc, en toute +sécurité, faire abstraction de la généalogie donnée par +Frédégaire : elle n’a rien qui mérite de nous arrêter +plus longtemps<a id="FNanchor_213" href="#Footnote_213" class="fnanchor">[213]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_213" href="#FNanchor_213"><span class="label">[213]</span></a> Huguenin, <i>Hist. du royaume mérovingien d’Austrasie</i>, p. 9, croit que +<i>peut-être</i> l’opinion de Frédégaire ne s’éloignait pas entièrement de la vérité, et +que si le nouveau roi que se donnèrent les Saliens au commencement du V<sup>e</sup> +siècle n’avait pas eu Theudemir pour père, il sortait, <i>selon toute apparence</i>, +de sa famille. Il n’y a à cela aucune apparence quelconque. La distraction de +Huguenin est d’ailleurs étrange : il prétend que Frédégaire fait de Faramond le +fils de Theudemir, et six lignes plus haut, il dit lui-même, ce qui est vrai, que +le nom de Faramond n’est pas connu de Frédégaire.</p> +</div> +<p>Celle du <i lang="la" xml:lang="la">Liber Historiae</i> a-t-elle plus de valeur ? Ce +qui la rend tout aussi suspecte, c’est le double et imaginaire +lien de filiation établi, d’abord entre Marcomir +et Sunno d’une part, et Priam et Anténor de l’autre ; +puis, entre Marcomir et Clodion par l’intermédiaire +de Faramond. Mais, s’il en est ainsi, que devient la +personnalité de ce dernier ? Est-il purement et simplement +inventé pour fournir un anneau de plus à la +chaîne un peu trop courte qui fait de Clodion un +arrière-petit-fils de Priam ? Cela est peu probable : +l’invention proprement dite, consistant à créer de +toutes pièces un nom imaginaire pour les besoins de +<span class="pagenum" id="p136">-136-</span> la cause, ne peut guère être supposée chez des écrivains +aussi simples que nos chroniqueurs mérovingiens, +et je ne consentirai à l’admettre qu’à bon +escient. Mais alors faudrait-il supposer que c’est +la tradition populaire qui a fourni Faramond ? Cela +aussi me paraît invraisemblable, car comment supposer +que Grégoire de Tours, qui a puisé également +à la tradition populaire, aurait repoussé ce nom s’il +l’y avait trouvé, lui qui s’est donné tant de peine +pour faire remonter aussi haut que possible la lignée +des ancêtres de Clovis ? Reste une dernière supposition : +Faramond est un nom que l’auteur du <i lang="la" xml:lang="la">Liber +Historiae</i> a trouvé dans quelque autre série de récits +francs, et qu’il a cru pouvoir considérer comme un roi, +pour des motifs que nous ignorons, mais qui sont sans +doute aussi futiles que les précédents. Faramond, si +je ne me trompe, a une royauté de même aloi que +Marcomir et Sunno, et, probablement, n’a pas été +inventé plus qu’eux. En fixant dans sa généalogie +fallacieuse ce nom nomade et obscur, l’humble chroniqueur +du VIII<sup>e</sup> siècle était bien loin de se douter +de la fortune prodigieuse dont il lui serait redevable +dans la suite, puisque Sa Majesté Faramond I a +depuis lors ouvert l’histoire des dynasties qui ont +régné sur le beau pays de France, et que, récemment +encore, un orateur académique, parlant au roi des +Belges, le citait parmi une des gloires nationales<a id="FNanchor_214" href="#Footnote_214" class="fnanchor">[214]</a> ! +Hélas ! le trône de Faramond est désormais renversé +comme tant d’autres, et, après avoir régné pendant +douze siècles dans les écrits des historiens, le premier +roi des Francs est convaincu de ne devoir son titre +séculaire qu’à l’erreur d’un moine neustrien de Saint-Denys, +qui écrivait au fond de son couvent, en l’an de +<span class="pagenum" id="p137">-137-</span> grâce 727, une chronique remplie de fables et de +légendes !</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_214" href="#FNanchor_214"><span class="label">[214]</span></a> Quetelet, dans <i>Académie de Belgique. Centième anniversaire de fondation</i>, +t. I, p. 13.</p> +</div> +<p>N’essayons donc pas d’en savoir plus que Grégoire +de Tours, et résignons-nous à ne pas faire remonter +la dynastie royale des Francs saliens au-delà de Clodion. +<i lang="la" xml:lang="la">Ferunt etiam tunc Chlogionem utilem ac nobilissimum +in sua gente regem fuisse Francorum, qui apud +Dispargum castrum habitabat quod est in terminum Thoringorum.</i> +Telle est la première partie de l’histoire de ce +héros dans notre chroniqueur. Clodion appartenait à +la race la plus illustre des Francs, c’est-à-dire qu’il +faisait partie de cette famille dans laquelle les Francs +ont choisi leurs souverains dès l’origine, <i lang="la" xml:lang="la">de prima et ut +ita dicam nobiliore suorum familia</i>. Il est de plus, selon +la tradition, un homme vaillant, <i lang="la" xml:lang="la">utilis</i>, comme dit +l’expression foncièrement mérovingienne<a id="FNanchor_215" href="#Footnote_215" class="fnanchor">[215]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_215" href="#FNanchor_215"><span class="label">[215]</span></a> <i lang="la" xml:lang="la">Utilis</i> se dit de celui qui a de la valeur, et répond assez bien à ce que +les Romains appellent <i lang="la" xml:lang="la">vir frugi</i> et les Espagnols <i lang="es" xml:lang="es">hombre de pro</i>. Cf. Ducange +s. v. <i lang="la" xml:lang="la">utilis</i>. Basine dit à Childéric : <span lang="la" xml:lang="la">Novi utilitatem tuam, quod sis valde +strinnus… Si in transmarinis partibus aliquem cognovissem utiliorem tibi, +expetissem utique cohabitationem ejus.</span> Clovis dit au soldat qui a brisé le vase +de Soissons, II, 27 : <span lang="la" xml:lang="la">Neque tibi hasta neque gladius neque securis est utilis.</span></p> +</div> +<p>Au sujet de ce roi, Frédégaire et le <i lang="la" xml:lang="la">Liber Historiae</i> +reproduisent le récit de Grégoire, le premier, en y +ajoutant l’histoire de la naissance de Mérovée<a id="FNanchor_216" href="#Footnote_216" class="fnanchor">[216]</a>, dont +il sera parlé plus loin ; l’autre, en y intercalant quelques +détails géographiques se déduisant eux-mêmes du récit +de Grégoire<a id="FNanchor_217" href="#Footnote_217" class="fnanchor">[217]</a>, et en se rendant coupable, en outre, +d’une bévue de copiste ou d’abréviateur.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_216" href="#FNanchor_216"><span class="label">[216]</span></a> Frédég. III, 9.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_217" href="#FNanchor_217"><span class="label">[217]</span></a> <i lang="la" xml:lang="la">Liber Historiae</i>, c. 5.</p> +</div> +<p>Pour venir de Dispargum dans le Cambrésis, il +fallait traverser la forêt Charbonnière, et il était peu +probable que le conquérant franc s’aventurât au delà +de cette barrière avant d’avoir soumis l’importante +ville de Tournai, qui était à peu près sur son chemin<a id="FNanchor_218" href="#Footnote_218" class="fnanchor">[218]</a>. +<span class="pagenum" id="p138">-138-</span> Voilà comment a raisonné l’auteur du <i lang="la" xml:lang="la">Liber Historiae</i>, +et c’est ainsi, sans qu’il faille lui chercher d’autres +sources, qu’il a été amené à écrire cette phrase, dont +la précision semble à première vue trahir une origine +plus haute : <i lang="la" xml:lang="la">(Chlodio) Carbonaria silva ingressus +Turnacinsem urbem obtenuit. Exinde Camaracum civitatem +veniens</i> etc. J’ai démontré ailleurs que cette manière +particulière d’amplifier par besoin de précision géographique +est habituelle à notre chroniqueur<a id="FNanchor_219" href="#Footnote_219" class="fnanchor">[219]</a>, et on a +vu plus haut comment, chez lui, le géographe fait +parfois tort à l’historien, puisque, à l’occasion de cette +même histoire, se trompant sur la <i lang="la" xml:lang="la">Thoringia</i>, il rejette +au delà du Rhin le séjour de Clodion, que Grégoire +place évidemment de ce côté-ci du fleuve. Quant à la +bévue dont je l’accuse, elle consiste à dire qu’après la +prise de Cambrai, Clodion massacra les Romains qu’il +y trouva, ce qui n’est pas dans Grégoire et n’est qu’une +altération de son récit. Grégoire dit que Clodion +écrasa les Romains et s’empara de Cambrai ; le <i lang="la" xml:lang="la">Liber +Historiae</i>, en intervertissant l’ordre de ces faits, donne +au récit une couleur totalement différente<a id="FNanchor_220" href="#Footnote_220" class="fnanchor">[220]</a>. Le massacre +<span class="pagenum" id="p139">-139-</span> de la population romaine des villes n’était pas +dans le plan des conquérants saliens, et le chroniqueur +du VIII<sup>e</sup> siècle n’en pouvait d’ailleurs rien savoir.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_218" href="#FNanchor_218"><span class="label">[218]</span></a> Roricon (Bouquet, III, p. 4) fait arriver Clodion jusqu’à Amiens, dont +il aurait fait sa capitale, et où il aurait régné vingt ans. Il serait mort au moment +où il était en route pour rentrer dans cette ville après sa victoire d’Angers (<i lang="la" xml:lang="la">cum +ad solum proprium hoc est Ambianorum urbem remeare cuperet</i>). Il est inutile +de faire remarquer combien tout ceci est arbitraire et voulu, et procède, non +d’une tradition populaire, mais du désir de localiser les premiers Mérovingiens +en Picardie.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_219" href="#FNanchor_219"><span class="label">[219]</span></a> G. Kurth, <i>Étude sur le <span class="rm" lang="la" xml:lang="la">Gesta Regum Francorum</span></i>. (<i>Bulletin de l’Académie +roy. de Belg.</i> III<sup>e</sup> sér., t. XVIII, 1889.)</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_220" href="#FNanchor_220"><span class="label">[220]</span></a> Greg. Tur. II, 9 : <span lang="la" xml:lang="la">Chlogio autem, missis exploratibus ad urbem Camaracum, +perlustrata omnia, ipse secutus, <i>Romanus proteret, civitatem adpraehendit</i>.</span></p> + +<p><i lang="la" xml:lang="la">Liber Historiae</i>, c. 5 : <span lang="la" xml:lang="la">Clodio autem rex misit exploratores de Disbargo castello +Toringorum usque ad urbem Camaracum. Ipse postea cum grande exercitu +[Renum transiit, multo Romanorum populum occidit atque fugavit.] Carbonaria +silva ingressus, Turnacinsem urbem obtenuit. Exinde usque Camaracum +civitatem veniens, illicque resedit pauco temporis spacio ; <i>Romanos quos ibi +invenit interficit</i>.</span></p> + +<p>Le passage que j’ai mis entre crochets est l’amplification de l’erreur de +notre écrivain sur l’emplacement de la Thuringe : en effet, si elle est vraiment +située au-delà du Rhin, il a fallu à Clodion verser bien du sang avant d’arriver +en vue de Cambrai. Mettez la Thuringe à sa vraie place avec Grégoire, et ce +passage n’aura plus de raison d’être.</p> +</div> +<p>Nous restons donc en présence de la notice de Grégoire +de Tours seule. Certes, elle est bien sèche et +absolument dénuée du souffle poétique, et, à première +vue, on ne se persuaderait pas volontiers qu’elle ait +été écrite sous l’influence de traditions épiques. Et +cependant il n’est pas possible d’admettre qu’il en soit +autrement. Nous devons le supposer <i lang="la" xml:lang="la">a priori</i>, puisque +nous avons ici un de ces souvenirs que le père de +l’histoire des Francs n’a pas trouvés dans les livres, et +qui, dès lors, n’ont pu être transmis que par la mémoire +populaire. Le nom de Clodion est d’ailleurs historique, +puisque nous le retrouvons sous la plume d’un +contemporain, Sidoine Apollinaire, dans son panégyrique +de Majorien<a id="FNanchor_221" href="#Footnote_221" class="fnanchor">[221]</a>. Il est à remarquer que Grégoire, +qui est cependant un admirateur de Sidoine, et qui le +cite de temps en temps, n’a pas connu ce poème, +sinon, dans son extrême indigence de renseignements +sur le premier roi des Francs, il n’aurait pas manqué +de se jeter avec empressement sur l’épisode si pittoresque +et si dramatique qui y est relaté. Ce ne sont +pas non plus ses <i>Annales d’Angers</i> qui lui ont fait +connaître la conquête de Cambrai par Clodion. Ces +<i>Annales</i>, si elles avaient remonté jusqu’à ce prince, et +qu’elles eussent parlé de lui, auraient daté les faits +qui lui étaient attribués, et Grégoire leur aurait +emprunté la date. L’absence de toute indication chronologique +est la preuve certaine que le renseignement +ne vient pas d’une source annalistique. Il est probable +aussi que ces <i>Annales</i> nous auraient fait connaître la +relation de parenté entre Clodion et Mérovée. Si +Grégoire de Tours parle de cette relation en termes +<span class="pagenum" id="p140">-140-</span> dubitatifs, c’est qu’il ne la connaît pas par une source +écrite, et qu’il a l’habitude, comme je l’ai montré, de +n’accueillir la tradition barbare qu’avec réserve. Lui-même, +au surplus, prend soin de nous indiquer, par +le mot <i lang="la" xml:lang="la">ferunt</i>, qu’il rapporte ici une version orale.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_221" href="#FNanchor_221"><span class="label">[221]</span></a> Voir ci-dessous p. <a href="#p144">144</a>, n. +<a href="#Footnote_225">[225]</a>.</p> +</div> +<p>En regardant de près le passage, on s’aperçoit d’une +autre particularité. Tout y a l’air d’un abrégé rappelant, +par un simple mot, les phases diverses d’un +récit articulé, si je puis ainsi parler, et qui doit avoir +été raconté avec quelque détail à notre narrateur. +Des mots comme <i lang="la" xml:lang="la">missis exploratoribus</i>, <i lang="la" xml:lang="la">perlustrata omnia</i>, +<i lang="la" xml:lang="la">ipse secutus</i>, <i lang="la" xml:lang="la">tempus resedens</i>, marquent bien que ces +phases sont encore présentes à son esprit, mais qu’il +ne lui convient pas de nous les exposer plus largement. +Peut-être les espions dont il s’agit eurent-ils des aventures +dans le genre de celles d’Aurélien chez Gondebaud, +peut-être le séjour de Clodion dans sa nouvelle +conquête était-il lui-même l’occasion de nouveaux +événements, avant qu’il continuât sa marche victorieuse +sur la Somme. Je dis <i>peut-être</i>, parce que l’on +comprend avec quelle circonspection il faut manier ici +l’hypothèse ; mais l’analogie est une preuve comme +une autre, et puis, surtout, on ne voit pas pourquoi, +si sa source n’avait contenu que ce qu’il dit lui-même, +Grégoire aurait découpé l’action en phases, au lieu de +se borner à nous dire que Clodion prit Cambrai.</p> + +<p>Il existait donc, au temps de Grégoire de Tours, si +mes conjectures sont fondées, un chant populaire sur +la prise de la Gaule Belgique par les Francs de Clodion. +Et notre narrateur, fidèle à son procédé, a +extrait de ce document la seule chose qu’il considérât +comme historique. Mais, dépouillé de son caractère +barbare et poétique par le résumé incolore du chroniqueur, +le chant sur les victoires de Clodion est le plus +effacé de tous ceux dont nous pouvons deviner l’existence. +Et cependant il devait avoir une rare saveur. +<span class="pagenum" id="p141">-141-</span> Là, sans doute, se retrouvaient quelques-uns des accents +du <i>Prologue</i>, chantant la supériorité du guerrier franc +sur le Romain amolli, et le célébrant comme le porteur +prédestiné d’une mission providentielle. C’était, +en effet, l’époque héroïque par excellence pour le peuple +des Saliens, et il valait la peine de vivre alors, +aux jours des grands dangers et des fortes jouissances, +quand, se levant en masse, on s’en allait, la framée +au poing et la chanson aux lèvres, prendre joyeusement +possession de la plantureuse terre de Belgique, +le long des rives de l’Escaut et de la Lys. La vieille +chaussée romaine, hérissée de châteaux-forts et de +postes militaires, qui était depuis plusieurs générations +le dernier boulevard de l’Empire, se voyait +débordée de tous les côtés, et ses <i lang="la" xml:lang="la">castella</i> flambaient +comme pour éclairer l’itinéraire des conquérants. Les +vastes ombrages de l’antique forêt Charbonnière ne +protégeaient plus contre leurs incursions les populations +romaines qui vivaient au midi de ce vaste +rideau de feuillage : voici que, sur les pas de leurs +explorateurs, les hordes barbares apparaissent à la +lisière du grand bois, et qu’elles arrivent sous les murs +de Cambrai épouvantée. La joie du triomphe n’arrête +pas longtemps le peuple vainqueur dans les délices +de la ville prise ; déjà, il reprend sa marche victorieuse +en avant, et, de Cambrai jusqu’à la mer, il se répand, +ivre d’air et d’espace, dans ces belles plaines dont il +va recueillir les moissons. C’est là, dans les ruines des +<i>villas</i> romaines ou au milieu des forêts abattues par +la cognée, qu’il éparpille ses essaims nombreux, et +qu’il édifie ses foyers définitifs parmi les domaines +partagés comme prix de la conquête.</p> + +<p>Pendant les générations suivantes, nous retrouvons +le guerrier franc partout où il y aura du sang à verser +et du butin à gagner : en Aquitaine, en Auvergne, en +Burgondie, en Italie, toujours prêt à porter quelque +<span class="pagenum" id="p142">-142-</span> bon coup à l’ennemi. Mais, la guerre finie, un irrésistible +attrait le ramène dans les campagnes flamandes, +où il a laissé sa famille et son bien. Fatigué des combats, +il suspend son bouclier et sa lance aux murs de +sa maison, et, devenu l’élève du Romain qu’il a vaincu, +il apprendra de lui l’art plus difficile de remporter des +victoires sur la terre rebelle<a id="FNanchor_222" href="#Footnote_222" class="fnanchor">[222]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_222" href="#FNanchor_222"><span class="label">[222]</span></a> Cf. G. Kurth, <i>Les origines de la civilisation moderne</i>, 2<sup>e</sup> édition, t. II, +p. 55 et suivantes.</p> +</div> +<p>A partir des premières générations qui suivent le +moment de la conquête, nous le trouvons naturalisé +sur les bords de l’Escaut, naviguant sur ses belles +eaux dormantes, avec toute la tranquillité de l’homme +qui se sent dans sa patrie et au milieu de son peuple<a id="FNanchor_223" href="#Footnote_223" class="fnanchor">[223]</a>. +La <i>Loi Salique</i>, dont la rédaction est de cette époque, +nous le montre en pleine possession du sol de la +Flandre, qu’il inonde de ses sueurs, et auquel il fait +produire les mêmes moissons que les Romains. Il +cultive le chanvre et le lin ainsi que les céréales, il +a des ruches d’abeilles dans son jardin et un épervier +sur son perchoir, il étend les conquêtes de l’industrie +humaine en s’emparant de la forêt et du marécage, et +il annonce de loin ce peuple d’agriculteurs tenaces qui +a fait de la Flandre le jardin du monde : race douce +et forte, qui, après le labeur de la journée, se repose +dans une lourde somnolence au milieu de ses sillons, +mais ayant aux heures du danger et de tourmente les +réveils terribles du lion.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_223" href="#FNanchor_223"><span class="label">[223]</span></a> <span lang="la" xml:lang="la">Dum ego per Scaldem fluvium navigarem</span>, dit Clovis dans un de nos poèmes +(Greg. Tur. II, 40), voulant dire qu’il ne pensait pas à se mêler des affaires +du dehors.</p> +</div> +<p>Comme on voudrait surprendre, à travers les sèches +paroles du chroniqueur, la mélodie lointaine de la +chanson barbare, qui racontait comment les Francs +s’étaient emparés de leur nouvelle patrie ! J’imagine +qu’on y sentait vibrer l’ardeur joyeuse et la gaieté +<span class="pagenum" id="p143">-143-</span> matinale d’une race qui court au-devant de l’avenir +avec la confiance intrépide de la jeunesse ! Mais, si je ne +me trompe, les populations romaines, avec lesquelles +les Francs confondirent leurs destinées, ne devaient +pas se soucier de redire des hymnes de ce genre. Grégoire +de Tours aura froncé plus d’une fois le sourcil +en l’entendant traduire, et les sentiments qu’elle doit +lui avoir inspirés se devinent à la lecture de son +texte, dont le laconisme est ici plus extrême que +jamais. Il est donc probable que le chant de Clodion +cessa de bonne heure de retentir au milieu des Francs +devenus sédentaires.</p> + +<p>Mais il vint un jour où, au sein de ces masses apaisées +et tranquilles, la fièvre d’aventures qui avait brûlé +l’âme des guerriers de Clodion fit de nouveau ébullition +chez leurs descendants. A l’appel des prédicateurs, +les fils des conquérants de la Gaule coururent, sur +les pas de leurs comtes, délivrer le tombeau du Sauveur +en Palestine ; d’autres, se trouvant à l’étroit +dans la ruche flamande, prirent le chemin de l’Allemagne, +et allèrent demander de nouveaux foyers aux +régions de la Baltique. Pendant plusieurs générations, +les Francs de Flandre se retrouvèrent sous l’empire +des sentiments passionnés qui avaient rempli la jeunesse +de leur nation, et revécurent ces jours d’ardentes +espérances et de joyeuses perspectives. C’est de cette +époque que des critiques ont cru pouvoir dater la +première rédaction d’une cantilène pleine de fraîcheur, +où peut-être s’exhale encore la dernière vibration du +chant de Clodion :</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse" lang="nl" xml:lang="nl">Naar Oostland willen wij varen<a id="FNanchor_224" href="#Footnote_224" class="fnanchor">[224]</a></div> +<div class="verse" lang="nl" xml:lang="nl">Naar Oostland willen wij heen !</div> +<div class="verse" lang="nl" xml:lang="nl">Al over die groene heide</div> +<div class="verse" lang="nl" xml:lang="nl">Vrisch over die heide,</div> +<div class="verse" lang="nl" xml:lang="nl">Daar is er een betere stêe !</div> +</div> + +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_224" href="#FNanchor_224"><span class="label">[224]</span></a></p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">Nous partons pour l’Ostland !</div> +<div class="verse">Pour l’Ostland nous partons,</div> +<div class="verse">Par la verte bruyère</div> +<div class="verse">Gaîment par la bruyère !</div> +<div class="verse">C’est là qu’il fait bon vivre !</div> +</div> + +</div> +<p>Willems, <i lang="nl" xml:lang="nl">Oude vlaemsche liederen</i>, p. 35 et suiv., avec la note de l’éditeur.</p> +</div> +<p><span class="pagenum" id="p144">-144-</span> Il n’est pas facile, étant donnée la forme succincte +sous laquelle Grégoire de Tours nous a conservé +l’histoire de Clodion, de dire la part qui y revient à +la réalité et à la légende. Un fait cependant est certain, +c’est que Clodion a en effet guidé les Francs à la +conquête de la Gaule Belgique. Le seul texte où, +en dehors de la chronique de Grégoire, le nom +de ce roi soit prononcé, nous dépeint, avec une +vivacité de couleur bien rare au V<sup>e</sup> siècle, une page de +l’histoire de cette conquête franque. Clodion avait +pénétré avec son armée dans les vastes campagnes de +l’Artois. Campés auprès du <i lang="la" xml:lang="la">Vicus Helena</i>, les guerriers +francs célébraient joyeusement la noce d’un des leurs, +lorsque soudain, par la chaussée, Aétius déboucha +dans la vallée pleine de chansons et d’appareils de +fête. En un clin d’œil, le désordre des combats succède +au désordre de la noce ; la jeune fiancée tombe avec +son époux aux mains des vainqueurs, et les Francs +sont refoulés<a id="FNanchor_225" href="#Footnote_225" class="fnanchor">[225]</a>. Cet épisode de la carrière militaire +d’Aétius se place vers 431 ; il s’accorde donc parfaitement +avec la source orale de Grégoire, en ce qu’il +nous montre l’invasion franque s’abattant sur l’Artois +et guidée par Clodion. Il s’écarte d’elle en ce qu’il +nous fait assister à un échec des armes franques, qui, +loin d’avoir dès lors pénétré jusqu’à la Somme, auraient +été arrêtées au nord de l’Artois.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_225" href="#FNanchor_225"><span class="label">[225]</span></a> Sidon. Apoll. <i lang="la" xml:lang="la">Carm.</i> V, 214 et suiv.</p> +</div> +<p>Ici nous pouvons nous rendre compte de la distance +qui sépare l’épopée de l’histoire. Oubliant tous les +épisodes qui ont pu suspendre la marche victorieuse +des ancêtres, laissant de côté, surtout, le souvenir +humiliant du désastre qui leur fut infligé par le chef +<span class="pagenum" id="p145">-145-</span> romain, la chanson franque n’a retenu les choses que +d’une manière vague et générale, et a fait de l’occupation +de la Gaule Belgique l’objet d’une seule campagne +victorieuse<a id="FNanchor_226" href="#Footnote_226" class="fnanchor">[226]</a>. Nous voyons par le récit de +Sidoine qu’il y en eut au moins plusieurs. On ne sait +d’ailleurs pas comment les choses se sont passées +après le succès remporté par Aétius. Il peut avoir +traité avec les barbares immédiatement après sa victoire, +et leur avoir laissé le pays où ils s’étaient établis, +comme fit Julien en 358 après sa victoire en Toxandrie. +Clodion, d’autre part, peut s’être étendu vers le +sud à la faveur de ce traité, avec la qualité d’allié ou +de confédéré.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_226" href="#FNanchor_226"><span class="label">[226]</span></a> C’est un procédé peu critique que celui de Huguenin, qui, cousant ensemble +la tradition légendaire et les textes historiques, écrit ce qui suit, p. 14 : « Nous +apprenons de Grégoire de Tours qu’après avoir réintégré ses tribus sur le sol +de la Gaule, Clodion se retrancha dans la forteresse de Dispargum, sur les +limites (V. ci-dessus p. <a href="#p118">118</a>, n. <a href="#Footnote_192">[192]</a>) +de la Toxandrie et du territoire romain. De là +il envoya des éclaireurs pour reconnaître la situation de Cambrai, qui dominait +le cours supérieur de l’Escaut dans la deuxième Belgique. D’un bond rapide, +le chef salien se saisit de la cité, s’empara de Tournai, et se dirigea ensuite +vers le bourg d’Helena, dans le territoire d’Arras. »</p> +</div> +<p>Dans tous les cas, c’est à lui incontestablement +qu’il faut faire remonter l’extension la plus méridionale +prise par la race franque dans sa patrie flamande. +Le gros de la population resta d’ailleurs confiné au +nord de la Canche, et n’atteignit jamais la Somme. +Tournai et Cambrai mêmes, ces conquêtes de la première +heure, ne reçurent qu’un assez faible appoint +de population franque, car ces localités ne cessèrent +de rester romanes de langue. On peut en dire autant +de Boulogne et de Térouanne, bien que les flots des +agriculteurs francs soient venus, pour ainsi dire, +battre le pied des murailles de ces deux villes épiscopales, +que nous voyons cernées au moyen âge par des +groupes de localités ne parlant que le flamand<a id="FNanchor_227" href="#Footnote_227" class="fnanchor">[227]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_227" href="#FNanchor_227"><span class="label">[227]</span></a> Je renvoie, pour la preuve de ces allégations, à mon mémoire <i>Sur la frontière +linguistique en Belgique et dans le Nord de la France</i>, qui paraîtra +prochainement dans les <i>Mémoires couronnés de l’Académie de Belgique</i>.</p> +</div> +<p><span class="pagenum" id="p146">-146-</span> J’ai à peine besoin d’ajouter, pour finir, que l’extermination +de la population romaine de Cambrai par +les Francs, telle qu’elle semble admise par le <i lang="la" xml:lang="la">Liber +Historiae</i>, n’est qu’une hypothèse arbitraire, ou, pour +mieux dire, une interprétation erronée qu’il faut laisser +pour compte à l’auteur de cette chronique. Elle n’est, +dans aucun cas, puisée dans la chanson populaire, qui, +selon toute vraisemblance, lui est restée inconnue. Les +habitants de Cambrai et de Tournai n’ont pu être +massacrés par les Francs, puisque la toponymie nous +montre le fond de la population de ces villes composé, +à toutes les époques, d’éléments romans sans mélange.</p> + +<p><span class="sc">Conclusion.</span> — La chanson de Clodion raconte avec +quelques exagérations épiques les conquêtes de ce roi, +laisse de côté tous les détails peu poétiques ou peu +glorieux pour les Francs, et groupe en un seul récit +une série d’événements qui s’éparpillèrent peut-être +sur plusieurs années. Prise dans son ensemble +cependant, elle est historique, ainsi que cela résulte +du remarquable accord entre la tradition populaire +recueillie par Grégoire, et le poème de Sidoine dont +il ne paraît pas avoir eu connaissance.</p> + +<div class="chapter"></div> +<p><span class="pagenum" id="p147">-147-</span></p> + +<h3 id="l1c5">CHAPITRE V<br> +Mérovée.</h3> + + +<p>Tous les peuples primitifs ont cru à l’origine surnaturelle +de leur dynastie. Leurs rois étaient les +descendants des dieux : c’était leur principal titre à +l’obéissance des guerriers, c’était aussi le plus beau +titre de noblesse de la nation elle-même. De là les +nombreuses traditions poétiques sur les généalogies +royales. Les Francs ont eu la leur, que je vais exposer +d’après Frédégaire, Grégoire de Tours ayant cru +devoir la passer sous silence.</p> + +<p>Frédégaire, comme nous l’avons vu plus haut, n’a +pas l’ombre d’esprit critique. Il raconte sans sourciller +les récits les plus fabuleux, se bornant, lorsqu’il le +faut, à sacrifier les détails les plus choquants pour +l’esprit chrétien, et se figurant, dans sa naïveté, qu’ils +seront plus vrais quand il les aura rendus plus vraisemblables. +D’instinct, il applique, aux données que +<span class="pagenum" id="p148">-148-</span> lui fournit la tradition germanique, le procédé banal +d’Evhémère, qui consiste à laisser passer la mythologie +entière, sauf à ramener ses dieux à des proportions +humaines. Il a humanisé ici une légende qui +célébrait la descendance divine de la dynastie mérovingienne.</p> + +<p>Pour faire toucher du doigt la vérité de cette +observation et mettre dans tout son jour le procédé +particulier de Frédégaire, je vais montrer de quelle +manière, dans une occasion analogue, il a remanié un +récit dont la version primitive nous est heureusement +conservée. Il s’agit de la légende relative à l’origine +du nom des Lombards. Cette tradition, dont, au VI<sup>e</sup> +siècle, l’<i lang="la" xml:lang="la">Origo Gentis Langobardorum</i> nous a reproduit la +forme la plus pure, est foncièrement fabuleuse, et ce +serait perdre sa peine que de vouloir y trouver un +noyau historique. C’est ce qu’a fort bien vu Paul +Diacre, qui, au VIII<sup>e</sup> siècle, reproduit la même +légende, et qui croit devoir ajouter qu’elle est ridicule +et digne de mépris, sans essayer d’en garder quoi que +ce soit. Si, au contraire, vous lisez la version de +Frédégaire, vous ne pouvez que vous étonner des +efforts désespérés du brave homme pour sauver la plus +grande partie possible du récit. On en jugera par le +petit tableau suivant, où je reproduis les trois versions +en regard, en y ajoutant le résumé qu’en donne +une <i lang="la" xml:lang="la">Historia Langobardorum</i> qui n’est elle-même qu’un +abrégé de l’<i lang="la" xml:lang="la">Origo</i>.</p> + +<p><span class="pagenum" id="p149">-149-</span></p> + +<blockquote> +<p class="c"><i lang="la" xml:lang="la">Origo Gentis Langobardorum</i>, +c. 1.</p> + +<p lang="la" xml:lang="la">Tunc Ambri et Assi, hoc est +duces Wandalorum, rogaverunt +Godan ut daret eis super Winniles +victoriam. Respondit Godan +dicens : Quos sol surgente antea +videro, ipsis dabo victoriam. Eo +tempore Gambara cum duobus +filiis suis, id est Ybor et Agio, +qui principes erant super Winniles, +rogaverunt Fream [uxorem +Godan] ut ad Winniles esset propitia. +Tunc Frea dedit consilium, +ut sol surgente venirent Winniles +et mulieres eorum crines solutae +circa faciem in similitudinem barbae +et cum viris suis venirent. +Tunc luciscente sol dum surgeret, +giravit Frea, uxor Godan, lectum +ubi recumbebat vir ejus, et fecit +faciem ejus contra orientem, et +excitavit eum. Et ille aspiciens +vidit Winniles et mulieres ipsorum +habentes crines solutas +circa faciem, et ait : Qui sunt isti +Longibarbae ? Et dixit Frea ad +Godan : Sicut dedisti nomen, da +illis et victoriam. Et dedit eis +victoriam ut ubi visum esset vindicarent +se et victoriam haberent. +Ab illo tempore Winnilis +Langobardi vocati sunt.</p> + + +<p class="c"><i lang="la" xml:lang="la">Histor. Langobardorum.</i> +(Codex Gothanus.)</p> + +<p lang="la" xml:lang="la">Hic incipiens originem et +nationem seu parentelam Langobardorum, +exitus et conversationem +eorum, bella et +vastationes quae fecerunt reges +eorum, et patrias quas +vastarunt, Vindilicus dicitur +amnis ab extremis Galliae +finibus ; juxta eundem fluvio +primis habitatio et proprietas +eorum fuit. Primis Winili +proprio nomine seu et parentela, +nam ut asserit Hieronimus<a id="FNanchor_228" href="#Footnote_228" class="fnanchor">[228]</a>, +postea ad vulgarem +vocem Langobardi nomen +mutati sunt pro eo ad barba +prolixa et nunquam tonsa.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_228" href="#FNanchor_228"><span class="label">[228]</span></a> Erreur : c’est Isidore de Séville +<i>Etymol.</i> IX, 226 : <span lang="la" xml:lang="la">Langobardos vulgo +ferunt nominatos a prolixa barba et +numquam tonsa. Vindilicus amnis +ab extremis Galliae erumpens, juxta +quem fluvium habitasse et ex eo +traxisse nomen Wandali perhibentur.</span></p> + +<p>Ce passage nous montre la raison +du rapport établi par notre auteur +entre les noms des Lombards et le +Vindelicus : il croyait à l’identité +des <i>Vandales</i> et des <i>Winiles</i> ou Lombards, +et il s’est figuré que c’était +encore de ces derniers que parlait +S. Isidore. (Voir <i lang="la" xml:lang="la">Script. Rer. Langob.</i>, +éd. Waitz, p. 8, n. 2.)</p> +</div> +<p><span class="pagenum" id="p150">-150-</span></p> + +<p class="c">Paul Diacre, +<i lang="la" xml:lang="la">Historia Langobardorum</i>, I, 8.</p> + +<p lang="la" xml:lang="la">Refert hoc loco antiquitas ridiculam fabulam : +quod accedentes Wandali ad Godan +victoriam de Winnilis postulaverint, +illeque responderit, se illis victoriam daturum +quos primum oriente sole conspexisset. +Tunc accessisse Gambara ad Fream, +uxorem Godan, et Winnilis victoriam postulasse +Freaque consilium dedisse, ut +Winnilorum mulieres solutos crines erga +faciem ad barbae similitudinem componerent +maneque primo cum viris adessent +seseque Godan videndas pariter e regione, +qua ille per fenestram orientem versus +erat solitus aspicere, conlocarent. Atque +ita factum fuisse. Quas cum Godan oriente +sole conspiceret dixisse : Qui sunt isti +Longibarbi ? Tunc Frea subjunxisse, ut +quibus nomen tribuerat victoriam condonaret. +Sicque Winnilis Godan victoriam +concessisse.</p> + +<p lang="la" xml:lang="la">Haec risui digna sunt et pro nihilo habenda. +Victoria enim non potestati est +adtributa hominum, sed de caelo potius +ministratur.</p> + +<p lang="la" xml:lang="la">9. Certum tamen est Langobardos ab +intactae ferro barbae longitudine cum primis +Winnili dicti fuerint ita postmodum +appellatos. Nam juxta illorum linguam +<i>lang</i> longam <i>bart</i> barbam significat. Wotan +sane, quem adjecta littera Godan dixerunt +ipse est qui apud Romanos Mercurius dicitur +et ab universis Germaniae gentibus +ut deus adoratur ; qui non circa haec tempora, +sed longe anterius, nec in Germania +sed in Graecia fuisse perhibetur.</p> + + +<p class="c">Frédégaire, +III, 65.</p> + +<p lang="la" xml:lang="la">Langobardorum gens, priusquam +hoc nomen adsumerit, +exientes de Scathanavia +que est inter Danuvium et +mare Ocianum cum uxores +et liberis Danuvium transmeant. +Cum a Chunis Danuvium +transeuntes fuissent +comperti, eis bellum conarint +inferre, interrogati a Chuni, +que gens eorum terminos introire +praesumerit. At ille +mulieris eorum praecipiunt +comam capitis ad maxellas et +mentum legarint, quo pocius +virorum habitum simulantes +plurima multitudine hostium +ostenderint, eo quod erant +mulierum coma circa maxellas +et mentum ad instar barbae +valde longa. Fertur desuper +uterque falangiae vox +dixisse : Haec sunt Langobardi, +quod ab his gentibus +fertur eorum deo fuisse locutum, +quem fanatice nominant +Wodano. Tunc Langobardi +clamassent : Qui instituerat +nomen, concidere victoriam. +Hoc prilio Chunus superant, +partem Pannoniae invadunt.</p> +</blockquote> + +<p>On le voit, l’<i lang="la" xml:lang="la">Origo</i> et Paul Diacre nous ont gardé le +récit traditionnel tel qu’ils l’ont eux-mêmes entendu. +Frédégaire n’a pas la naïveté du premier ni le sens +historique du second ; il n’ose, ni croire à la fable, +parce qu’elle est trop païenne, ni la rejeter résolument, +parce que cela est trop hardi, et alors il la +mutile pour la rendre vraisemblable. Dans la version +qu’il nous présente, il ne reste plus que ceci : les +femmes des Lombards ont été prises un jour pour des +hommes à longue barbe, et de là vient le nom de +leur peuple. Tout le reste a disparu : le danger couru +par les Lombards, l’intervention de la déesse, le stratagème +de celle-ci, le serment de Wodan et enfin +Wodan lui-même. Il reste, il est vrai, le mot qu’il a +prononcé, mais ce mot s’est prononcé tout seul, il est +tombé du ciel, on ne sait de quelle bouche il est sorti. +Tel est le procédé de Frédégaire. Il rend inepte et à +peu près inintelligible l’histoire qu’il raconte, parce qu’il +veut la sauver tout en la dépouillant de son caractère +païen. N’eussions-nous pas conservé les documents +qui nous ont permis de faire le contrôle de son récit, +encore aurions-nous été autorisés, par la simple inspection +de celui-ci, à conclure à la présence, dans la +version primitive, d’un élément mythologique éliminé +par le chroniqueur. Et, partout où nous le voyons +raconter des récits analogues, et se débattre visiblement +pour donner à la fable le masque de la réalité, +nous sommes fondés à admettre qu’il se trouve aux +prises avec une donnée mythologique.</p> + +<p>Appliquons à la légende de Mérovée le résultat de +notre comparaison : nous y verrons tout de suite en +quoi Frédégaire a altéré sa donnée. Le <i lang="la" xml:lang="la">bistea Neptuni</i> +n’est autre chose qu’un dieu marin ou fluvial, et l’expression +<i lang="la" xml:lang="la">Quinotauro similis</i> fait allusion aux cornes que +les Germains, aussi bien que les peuples classiques, +attribuaient à ce genre de divinités. Le <i lang="la" xml:lang="la">aut a bistea aut +<span class="pagenum" id="p151">-151-</span> a viro</i> est une assez plaisante expression de l’embarras +où cette malencontreuse légende jette notre chroniqueur, +qui, ne pouvant croire que Mérovée soit le fils +d’un dieu, est obligé d’admettre qu’il doit le jour à +une bête, à moins toutefois, ajoute-t-il dans sa +simplicité, que la reine n’ait conçu de son mari. Le +récit défiguré par Frédégaire se rétablit donc dans les +termes suivants : un jour que la reine, femme de +Clodion, se baignait dans la mer, un dieu s’unit à +elle, et de cette union naquit Mérovée, le héros éponyme +de la dynastie franque<a id="FNanchor_229" href="#Footnote_229" class="fnanchor">[229]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_229" href="#FNanchor_229"><span class="label">[229]</span></a> Des légendes de ce type sont nombreuses chez tous les peuples indo-européens. +Sans essayer d’en faire l’énumération, je me contenterai de signaler la +curieuse ressemblance de la nôtre avec une tradition lombarde sur la reine +Théodelinde, qui est rapportée par les frères Grimm dans <i lang="de" xml:lang="de">Deutsche Sagen</i>, II, +p. 47, mais qui est anthropomorphisée plus encore que celle de Mérovée.</p> +</div> +<p>A quand remonte cette légende ? Évidemment, elle +est antérieure à la conversion du gros de la nation au +christianisme : elle n’a pu naître que dans un milieu +païen, et c’est tout au plus si, à partir de la conversion, +elle aura traîné parmi les Francs une existence +précaire, exposée à des mutilations du genre de celle +que lui a infligée Frédégaire. Elle existait donc déjà +du temps de Grégoire de Tours, et on est fondé à +admettre qu’elle a dû être connue de lui. On devine +bien ce qu’il en aura pensé. Évêque chrétien et fils +de Romains, il avait un point de vue plus critique +que Frédégaire, et il ne pouvait admettre d’aucune +manière cette bête de Neptune, semblable au Minotaure, +qui aurait été le père de Mérovée. Tout ce qui +avait pour lui quelque couleur de vérité, c’est que +Mérovée avait pour mère la femme de Clodion : sur +ce point, nulle difficulté. Mais qui était son père ? +Évidemment pas le dieu marin, qui n’existait pas, +ou qui n’était qu’un démon ! Était-ce Clodion alors ? +Il était bien plus facile d’admettre cette hypothèse, +<span class="pagenum" id="p152">-152-</span> sans compter qu’elle était la plus morale, la +plus honorable pour la dynastie, la plus vraisemblable +aussi. La seule difficulté, c’est qu’elle était en contradiction +formelle avec l’unique source qui parlât de +l’origine de Mérovée. Grégoire incline naturellement +à admettre la paternité de Clodion, mais il n’ose +cependant l’affirmer d’une manière absolue, en présence +de la légende qui dit le contraire, et alors il +écrit cette phrase dubitative, qui est l’expression adéquate +de ses doutes et de sa somme d’esprit critique : +<i>Quelques-uns croient que Mérovée est de la race de Clodion</i><a id="FNanchor_230" href="#Footnote_230" class="fnanchor">[230]</a>. +On s’est généralement trompé sur la portée de ces +paroles, se figurant qu’elles contenaient une allusion à +une autre version sur l’origine de Mérovée<a id="FNanchor_231" href="#Footnote_231" class="fnanchor">[231]</a>. Nous +<span class="pagenum" id="p153">-153-</span> verrons, plus d’une fois encore, notre chroniqueur +recourir à la même formule dubitative, lorsqu’il sera +obligé de rapporter, sur la foi d’une tradition orale, +un récit qu’il éprouve de la difficulté à croire. Pour +peu qu’on soit familiarisé avec ses habitudes littéraires, +on parvient, si je puis ainsi parler, à lire entre +ses lignes, et la véritable portée de ses réticences +apparaît avec une grande clarté. C’est comme si Grégoire +nous disait formellement : « Je connais une +tradition d’après laquelle Mérovée serait fils d’un dieu +marin. Mais, comme il n’y a pas de dieu marin, et +que, de plus, cette impertinente tradition attribue à +notre dynastie royale une origine flétrissante, je préfère +m’en tenir à l’opinion la plus vraisemblable, et qui +a pour elle de bonnes autorités. »</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_230" href="#FNanchor_230"><span class="label">[230]</span></a> <span lang="la" xml:lang="la">De hujus stirpe quidam Merovechum regem fuisse adserunt.</span> Greg. Tur., +II, 9.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_231" href="#FNanchor_231"><span class="label">[231]</span></a> Déjà le <i lang="la" xml:lang="la">Liber Historiae</i> interprète les paroles de Grégoire dans ce sens qu’il +existerait une version d’après laquelle Mérovée ne serait pas le fils, mais seulement +le parent de Clodion, et c’est cette version qu’il adopte : <i lang="la" xml:lang="la">Chlodione rege +defuncto, Merovechus de genere ejus regnum ejus accepit</i> (c. 5). Une généalogie +des rois mérovingiens, qui semble être du VIII<sup>e</sup> siècle, et que l’on trouvera +reproduite dans l’appendice de ce livre, fait hardiment un pas de plus dans ce +sens, et donne la lignée suivante de Faramond jusqu’à Clovis : <i lang="la" xml:lang="la">Faramundus +genuit Chlenum et Chlodionem. Chlodius genuit Chlodebaudum. Chlodebaudus +genuit Chlodericum, Chlodericus genuit Chlodovaeum et Chlodmarum.</i> On le +voit, Mérovée est tout simplement éliminé, et Clovis se rattache par Chlodéric +(= Childéric) à un fils de Chlodion qui s’appelle Chlodebaud. Aimoin I, 6, s’en +tient à la version du <i lang="la" xml:lang="la">Liber Historiae</i> : <span lang="la" xml:lang="la">Post haec Chlodione rege vita decedente +Meroveus ejus affinis regni Francorum gubernacula suscepit.</span> Un vieil auteur +cité par Fauriel qui ne le nomme pas : <span lang="la" xml:lang="la">Quia sine filio fuit (Chlodio) successit ei +in regno nepos ejus Meroveus.</span> De même les chroniques de Saint-Denis : Après +lui (Clodion) régna Mérovée. Cilz Mérovée ne fu pas son fils, mais il fu de son +lignage (Bouquet, III, p. 159). Ce point de vue a été, je pense, celui de la plupart +des chroniqueurs du moyen âge ; je le retrouve encore dans Robert Gaguin : +<i lang="la" xml:lang="la">Compendium de Francorum gestis</i>, f. III. Fauriel s’y est laissé prendre, +et écrit : « Grégoire de Tours reconnaît qu’il y avait de son temps des hommes +qui affirmaient que Mérovée était, sinon le fils de Clodion, du moins de sa race, +de sa famille, mais il ne se prononce point sur cette opinion, il ne l’adopte point, +et semble par là la déclarer douteuse (I, p. 215) ». Fauriel va même plus loin et +fait état du témoignage de certains chroniqueurs que lui-même dit « <i>de plusieurs +siècles postérieurs à Frédégaire</i> », et d’après lesquels Clodion n’avait pas de fils +et Mérovée n’était que son neveu (<i>Hist. de la Gaule mérid.</i>, p. 216). Von Sybel +aussi croit pouvoir mettre sur la même ligne la tradition rapportée par Grégoire, +et les généalogies factices des Mérovingiens, compilées au VIII<sup>e</sup> siècle, pour +conclure en faveur de son système, d’après lequel l’existence d’une famille royale +chez les Francs n’est pas prouvée avant Childéric.</p> +</div> +<p>La tradition franque sur l’origine de Mérovée existait +donc dès le temps de Grégoire de Tours, et +remontait jusqu’au passé de la nation. Mais que signifie-t-elle ? +Est-il vrai, comme l’a pensé Waitz<a id="FNanchor_232" href="#Footnote_232" class="fnanchor">[232]</a>, après +d’autres<a id="FNanchor_233" href="#Footnote_233" class="fnanchor">[233]</a>, que ce soit simplement une légende étymologique, +suggérée par le désir d’interpréter le nom de +Mérovée, qui deviendrait ainsi le fils de la mer ? Müllenhoff +le nie. Mer se disait en franc <i>mari</i>, et il est +peu probable que l’<i lang="de" xml:lang="de">umlaut</i> ait atteint dès lors l’<i>a</i> radical +d’un mot pour en faire un <i>e</i><a id="FNanchor_234" href="#Footnote_234" class="fnanchor">[234]</a>. Ensuite, il est visible +que Frédégaire ne pense nullement à expliquer le nom +de Mérovée, et que sa source orale n’y pense pas +<span class="pagenum" id="p154">-154-</span> davantage. Ce qu’il s’agit d’expliquer, c’est le nom de +<i lang="la" xml:lang="la">Merovingi</i> porté par les princes de la dynastie ; aussi +Frédégaire a-t-il soin d’ajouter, après avoir rapporté +la légende : <i lang="la" xml:lang="la">Per eo regis Francorum post vocantur Merohingii</i>. +Nous ne sommes donc pas ici en présence d’une +fantaisie étymologique ; les Francs du V<sup>e</sup> siècle n’avaient +pas d’érudit qui pût se passer cette distraction, +et la légende a un caractère trop archaïque pour cela ; +elle est l’expression d’un sentiment national intense, +qui pousse à la glorification de la dynastie, et qui le +fait à la manière populaire, c’est-à-dire en lui attribuant +une origine divine. L’ancêtre éponyme des Mérovingiens +est un fils de dieu : voilà tout ce que veut dire +la légende, rien de plus, rien de moins.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_232" href="#FNanchor_232"><span class="label">[232]</span></a> Waitz, <i lang="de" xml:lang="de">Verfassungsgeschichte</i>, t. II, p. 33.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_233" href="#FNanchor_233"><span class="label">[233]</span></a> Notamment Eckhart, cité ci-dessus, p. 9. Le passage que j’y reproduis est +précédé immédiatement des lignes suivantes : « <span lang="la" xml:lang="la">Fabulam hanc ex nomine Merovei +ortam esse certum est. <i>Mer</i> enim <i>mare</i>, et sax. <i>veh</i> vel german. <i>vieh</i> bestiam, +pecus vel animal notat, unde si compositum facias <i>Mervich</i> et latinobarbare +<i>Meroveus</i> id designabit <i>animal marinum</i> sive <i>bestiam Neptuni</i>.</span> »</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_234" href="#FNanchor_234"><span class="label">[234]</span></a> K. Müllenhoff, <i lang="de" xml:lang="de">Die Merovingische Stammsage</i> dans Haupt, <i lang="de" xml:lang="de">Zeitschrift für +deutsches Alterthum</i>, t. VI.</p> +</div> +<p>Cela établi, faut-il aller, avec quelques-uns, jusqu’à +contester l’historicité de Mérovée lui-même, et le regarder +comme un être mythique inventé pour rendre +compte du patronymique <i>Meroving</i> ? Ceux qui le prétendent +soutiennent que cet appellatif viendrait, non +d’un héros qui n’a jamais existé, mais du nom de la +Merwe, bras de mer à l’embouchure de l’Escaut, et +dont les populations riveraines auraient fait un dieu. +Les rois francs seraient des <i>Merwings</i>, c’est-à-dire des +descendants de la Merwe, et leur éponyme Merovechus +disparaîtrait de l’histoire, qui d’ailleurs ne connaît +de lui que son nom. Du reste, si les rois francs devaient +leur nom à <i>Merovech</i>, c’est <i>Meroveching</i> qu’ils +devraient s’appeler ; or, ce nom ne figure nulle part +dans les sources, qui écrivent unanimement <i>Meroving</i>.</p> + +<p>Ainsi raisonne K. Müllenhoff. Je ne saurais pas +être de son avis, et je déclare ingénuement que, des +deux interprétations du nom de <i>Meroving</i>, celle que +nous donne le chroniqueur du VII<sup>e</sup> siècle me paraît +de beaucoup préférable à celle du savant notre contemporain. +A une époque où l’on continuait de se servir +du suffixe -<i>ing</i> pour former des noms patronymiques, +<span class="pagenum" id="p155">-155-</span> il était difficile qu’on se trompât sur la valeur du +radical qui précédait le nom, et j’imagine que tout le +monde sentait le nom de <i>Merovech</i> à travers celui de +<i>Meroving</i>. C’est toujours un nom propre d’homme qui +forme le radical des mots ayant un suffixe en -<i>ing</i>, et, +chaque fois, ce nom désigne l’ascendant commun ou le +chef suprême. Je ne connais pas d’exemple du contraire +en pays franc, et <i>Meroving</i> serait ici une +exception unique. Müllenhoff, il est vrai, admet que +la Merwe aurait été d’abord personnifiée, mais c’est là +une supposition fort gratuite. Il se trompe également +en niant que <i>Meroving</i> vienne de <i>Merovechus</i>, parce +qu’il ne présente pas la forme <i>Meroveching</i> ; <i>Meroving</i> +n’est, en effet, que la contraction de la forme <i>Meroveching</i>, +après la chute de l’aspirée <i>ch</i>, qui a produit la +forme intermédiaire <i>Meroving</i>. Si les formes <i>Meroveching</i> +ou <i>Meroving</i> n’apparaissent jamais dans nos +textes, c’est que le nom lui-même y est très rare : +Grégoire de Tours ne l’emploie jamais, Frédégaire et +le <i lang="la" xml:lang="la">Liber Historiae</i> ne l’offrent qu’une seule fois chacun ; +après cela, on ne le trouve que dans le <i lang="la" xml:lang="la">Vita Columbani</i> +de Jonas, dans le prologue de la <i lang="la" xml:lang="la">Lex Alamannorum et +Bauariorum</i>, dans le <i lang="la" xml:lang="la">Vita Agili</i>, dans le <i lang="la" xml:lang="la">Vita Karoli</i> +d’Eginhard, et dans quelques autres textes cités au +bas de cette page<a id="FNanchor_235" href="#Footnote_235" class="fnanchor">[235]</a>. La rareté du terme s’explique +<span class="pagenum" id="p156">-156-</span> sans doute par ce fait que les écrivains romains +n’avaient pas l’intelligence des patronymiques tudesques ; +mais elle suffit pour nous permettre d’expliquer +l’absence d’une forme <i>Meroveching</i>. La chute +de l’aspirée <i>ch</i> apparaît dès le VII<sup>e</sup> siècle dans <i lang="la" xml:lang="la">Meroveus</i>, +<i lang="la" xml:lang="la">Chlodoveus</i>, etc., à plus forte raison devait-elle +avoir lieu de bonne heure dans <i>Meroveching</i>, forme où +l’aspiration gutturale était encore plus difficile à rendre +pour des gosiers romains<a id="FNanchor_236" href="#Footnote_236" class="fnanchor">[236]</a>. D’ailleurs, la preuve que +<i>Meroving</i> se rattache bien à <i>Merovech</i> par un hypothétique +<i>Meroveching</i> est fournie par le poème anglo-saxon +de Beowulf, qui le contient sous la forme <i>Merovioing</i>, +dérivé de <i>Merovio</i> qui est lui-même la forme saxonne +du <i>Merovich</i> franc<a id="FNanchor_237" href="#Footnote_237" class="fnanchor">[237]</a>. <i>Meroving</i> est donc bien, quoi qu’en +dise Müllenhoff, le patronymique de <i>Merovech</i>. Et il +reste constant que les Francs, comme tous les autres +peuples, ont entendu désigner par ce patronymique +la descendance de leurs rois d’un héros national, que +celui-ci soit historique ou purement légendaire.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_235" href="#FNanchor_235"><span class="label">[235]</span></a> Frédég., III, c. 9 : <span lang="la" xml:lang="la">Meroveum, per eo regis Francorum post vocantur +Merohingii.</span></p> + +<p><i lang="la" xml:lang="la">Liber Historiae</i>, c. 5 : <span lang="la" xml:lang="la">Ab ipso Merovecho rege utile reges Francorum Merovingi +sunt appellati.</span></p> + +<p>Jonas, <i lang="la" xml:lang="la">Vita Columbani</i>, c. 57 : <span lang="la" xml:lang="la">Aiebant enim nunquam se audiisse Merovingum +in regno sublimatum voluntarium clericum fuisse.</span></p> + +<p>Eginhard, <i lang="la" xml:lang="la">Vita Karoli</i>, I, <i lang="la" xml:lang="la">in init.</i> : <span lang="la" xml:lang="la">Gens Merovingorum, de qua Franci reges +sibi creare soliti erant.</span></p> + +<p><i lang="la" xml:lang="la">Lex Bajuvariorum</i>, tit. I : <span lang="la" xml:lang="la">Regnum Mervungorum.</span></p> + +<p><i lang="la" xml:lang="la">Mirac. S. Agili</i>, c. 3 : <span lang="la" xml:lang="la">Rodberto apud Merovingiam, quae alio nomine dicitur +Francia, tenente jus regium.</span></p> + +<p>Hariulf, <i lang="la" xml:lang="la">Chronic. Centul.</i> (Bouquet, III, p. 349) : <span lang="la" xml:lang="la">Intermisso Sicambrorum vocabulo +Merovingi dicti sunt.</span></p> + +<p>Roricon (Bouquet, III, p. 4) : <span lang="la" xml:lang="la">A quo Franci et prius Merovinci dicti sunt.</span></p> + +<p>Beowulf, fitte XL :</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse" lang="ang" xml:lang="ang">Us waes â siddan</div> +<div class="verse" lang="ang" xml:lang="ang">Merevioinga</div> +<div class="verse" lang="ang" xml:lang="ang">Milti ungyfede.</div> +</div> + +</div> +<p>C’est-à-dire : « Depuis lors, l’amitié des Mérovingiens nous a été refusée. »</p> + +<p>Bachlechner a restitué le mot <i>Merevioinga</i>, et montre d’ailleurs qu’il vient +de Merovio, forme anglo-saxonne de Merovig, comme Osweoing de Osweo +(Haupt, <i lang="de" xml:lang="de">Z. f. d. A.</i>, VII (1849) p. 524 et suiv.).</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_236" href="#FNanchor_236"><span class="label">[236]</span></a> Cf. les noms lorrains <i>Créhange</i> et <i>Fleurange</i>, formes françaises de <i lang="de" xml:lang="de">Krichingen</i> +et de <i lang="de" xml:lang="de">Florchingen</i>.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_237" href="#FNanchor_237"><span class="label">[237]</span></a> V. Bachlechner, <i lang="de" xml:lang="de">Die Merovinger im Beowulf</i> dans Haupt, <i lang="de" xml:lang="de">Zeitschr. für +deutsches Alterthum</i>, t. VII (1849) p. 524 et suiv.</p> +</div> +<p>Je crois d’ailleurs à l’historicité du personnage de +Mérovée. Sans doute, on aurait pu l’inventer pour +rendre compte du nom dynastique ; sans doute, ceux +qui lui refusent une existence historique peuvent +arguer de ce qu’il n’apparaît nulle part dans l’histoire +des Francs, excepté dans ce passage-ci, qui est +emprunté à une légende mythologique. Mais ces raisons +ne suffisent pas pour l’écarter. Le nom que la +<span class="pagenum" id="p157">-157-</span> légende donne à l’ancêtre éponyme des Francs est de +ceux qui reparaissent fréquemment dans leur lignée : +nous le voyons porté par des fils de Chilpéric, de +Clotaire II, de Théodebert II et de Théodoric II : +cela est déjà une présomption en faveur du Mérovée +éponyme. Et pourquoi se figurer que la tradition poétique +des Francs aurait pu se tromper sur l’existence +d’un personnage qu’elle-même plaçait après Clodion, +c’est-à-dire dans la seconde moitié du V<sup>e</sup> siècle ? L’historicité +incontestée de Clodion nous garantit ici celle +de son fils Mérovée. Si ce dernier était fictif, la +tradition en aurait fait le père de Clodion, et non son +fils. D’autre part, Grégoire de Tours, si défiant de la +légende, parle cependant du roi Mérovée avec une +assurance qui laisse croire qu’il le considère comme +connu de tout le monde : à le regarder bien, ce texte +semble écrit, non pour nous apprendre l’existence de +Mérovée, qu’il suppose universellement connue, mais +pour nous mettre au courant de ce qu’on raconte sur +son origine. Il en résulterait que le nom de Mérovée +lui était connu par ailleurs. Et je crois voir au moins +un document dans lequel il aura pu être mentionné : +c’est le chant épique sur la jeunesse de Childéric, dont +je parlerai dans le chapitre suivant. Ce chant, qui +racontait la captivité de Childéric et de sa mère chez +les Huns, nommait sans doute, à cette occasion, le +père du jeune prince. Dans tous les cas, il est certain +que le lien de filiation qui rattache Childéric à Mérovée +ne fait pas l’ombre d’un doute pour Grégoire. Or, +comme il n’était point parlé de ce lien dans la légende +que nous étudions, il est indispensable d’admettre +qu’il a connu Mérovée par une autre source encore, +soit orale, soit écrite. Et cette source, quelle qu’elle +soit, ne peut s’être trompée sur le point qui nous +occupe. Ou elle était écrite, et alors elle ne disait que +ce qu’elle savait bien ; ou elle était traditionnelle, et +<span class="pagenum" id="p158">-158-</span> alors elle rapportait un chant qui s’était formé à une +époque où nul ne pouvait avoir oublié le nom du père +de Childéric.</p> + +<p>Si, comme tout le montre, Mérovée, fils de Clodion +qui fleurit en 430, et père de Childéric qui règne déjà +en 457, était roi des Francs lors de la bataille de Mauriac +(451), c’est lui qui a été à la tête du contingent +franc d’Aétius, et c’est lui qui, après la victoire, s’est +laissé duper, au dire de la tradition, par le général +romain. Aétius, en effet, était parvenu à réunir sous +ses drapeaux les Francs et les Visigoths, et ils avaient +été pour une bonne part dans son succès ; même le +roi des Visigoths, Théodoric, était resté sur le champ +de bataille. De peur d’avoir à partager avec d’autres +les profits de la victoire, Aétius renvoya sans retard +Thorismund, fils de Théodoric, en lui faisant craindre +la compétition de ses frères à la succession paternelle, +et il se débarrassa du roi des Francs par une ruse +semblable<a id="FNanchor_238" href="#Footnote_238" class="fnanchor">[238]</a>. Voilà ce que nous raconte Grégoire, d’après +des traditions qui ont déjà singulièrement élaboré +la dramatique figure d’Aétius. Ces traditions ne sont +pas franques ; elles concentrent l’intérêt autour du +général romain, elles ne font apparaître le roi des +Francs qu’à l’arrière-plan, elles ne disent d’ailleurs +pas même son nom, que Grégoire se serait bien gardé +d’omettre ici s’il l’avait connu, et elles nous obligent +à recourir à la conjecture pour le retrouver.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_238" href="#FNanchor_238"><span class="label">[238]</span></a> Greg. Tur., II, 7.</p> +</div> +<p>Je conclus de tout ce qui précède, que la légende +poétique des Francs sur l’origine de la dynastie mérovingienne +repose sur une base historique. Clodion, +Mérovée et Childéric se succèdent de père en fils à la +tête de leur peuple. Il n’y a pas lieu de douter de +l’historicité des deux premiers, non plus que du lien +de filiation qui rattache le troisième au second, et le +<span class="pagenum" id="p159">-159-</span> second au premier. En revanche, la tradition relative +à la naissance de Mérovée est un mythe populaire +qui, suggéré peut-être par le nom de ce héros, était +destiné à glorifier la dynastie royale conformément à +l’habitude de tous les peuples germaniques.</p> + +<p>Je ne terminerai pas ce chapitre sans faire une autre +observation qui ne trouverait nulle part sa place +mieux qu’ici. C’est que les Francs n’ont point possédé, +comme les autres peuples, des généalogies rattachant +leurs rois aux dieux, et les faisant descendre de +Wodan, l’ancêtre commun de tous les rois anglo-saxons +et scandinaves. Leurs souvenirs, au moment +où Grégoire de Tours les consigne, ne remontent pas +au delà du troisième ascendant de Clovis, et ils ne lui +connaissent aucune filiation divine. Cependant la tendance +à faire descendre leurs rois des dieux apparaît +chez eux également, et se manifeste dans la légende +de Mérovée. Celui-ci est devenu le point de départ +d’une tradition mythologique qui semblait appelée, +si le christianisme n’était venu l’arrêter net, à servir +de lien entre la dynastie des Francs et leurs dieux. +Que conclure de là, sinon que la nation des Saliens, +comme telle, devait être de date assez récente, puisque +l’histoire poétique de sa dynastie n’avait pas encore +subi l’élaboration ordinaire, et que le souvenir de ses +origines historiques n’était pas encore effacé ? Il n’est +pas sans intérêt de constater ici l’accord entre les +données de l’histoire et les souvenirs de la poésie +autour d’un même fait, à savoir la formation tardive +de la nationalité salienne et de ses traditions mythologiques.</p> + +<div class="chapter"></div> +<p><span class="pagenum" id="p161">-161-</span></p> + +<h3 id="l1c6">CHAPITRE VI<br> +La jeunesse de Childéric.</h3> + + +<p>Childéric semble avoir été le héros de plus d’un +chant national chez les Francs. Ils doivent avoir +eu quelque affection pour ce type de <i>vert galant</i> dont +la bravoure faisait pardonner les légèretés, et qui sut +inspirer des amitiés et des amours également passionnées. +Je crois trouver dans nos sources la trace d’au +moins trois chansons qui lui étaient consacrées. La +première était relative aux dramatiques aventures de +son enfance ; la seconde racontait sa brouille et sa +réconciliation avec son peuple ; la troisième célébrait +son mariage avec Basine, et les visions prophétiques +de sa nuit nuptiale. Chacune de ces trois chansons +mérite un examen détaillé.</p> + +<p>Je commence par les <i>Enfances Childéric</i>. Qu’on me +permette de donner ce nom au poème auquel il est +fait allusion dans nos sources, et qui semble être resté +<span class="pagenum" id="p162">-162-</span> inaperçu de tous les critiques. C’est Frédégaire qui +nous en a conservé la mémoire. Parlant du fidèle +Wiomad, dont nous nous occuperons plus longuement +à l’occasion de la deuxième chanson sur Childéric, il +dit : <i lang="la" xml:lang="la">Wiomadus Francus fidelissimus ceteris Childerico, +qui eum cum a Chunis cum matre captivus duceretur, fugaciter +liberavit</i><a id="FNanchor_239" href="#Footnote_239" class="fnanchor">[239]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_239" href="#FNanchor_239"><span class="label">[239]</span></a> Frédég. III, 11.</p> +</div> +<p>Ces quelques lignes ouvrent toute une perspective. +Elles nous laissent entrevoir l’existence de traditions +franques sur les invasions hunniques ; elles font apparaître, +au fond de l’épopée mérovingienne, le redoutable +roi des Huns avec son innombrable armée de +peuples vassaux et de rois en tutelle.</p> + +<p>Il n’y a là rien de surprenant. Nous savions +déjà, par le <span lang="de" xml:lang="de">Nibelungenlied</span> et par plusieurs poèmes +du <i lang="de" xml:lang="de">Heldenbuch</i>, la place considérable occupée par +Attila dans l’épopée du peuple allemand. Ces +poèmes eux-mêmes ne sont que le dernier écho +des nombreuses chansons germaniques sur le roi +des Huns. La trace en est déjà manifeste dans les +récits des historiens du V<sup>e</sup> siècle, et Jordanès, qui a +recueilli ceux des Goths, mêle plus d’une fois l’histoire +et la légende dans ce qu’il dit des Huns<a id="FNanchor_240" href="#Footnote_240" class="fnanchor">[240]</a>. Il n’y a +aucune raison de croire que, seuls parmi les peuples +germaniques, les Francs n’aient rien raconté sur ces +terribles guerriers. Ils avaient été en contact avec +<span class="pagenum" id="p163">-163-</span> eux ; ils avaient été sur leur chemin à l’aller et au +retour de leur expédition en Gaule, ils s’étaient +mesurés avec eux à Mauriac, ils avaient vu les villes +périr sous leurs coups ou sauvées par de saints +évêques. Aussi avaient-ils, au VI<sup>e</sup> siècle, des récits +émouvants dans lesquels ces tragiques péripéties +étaient déjà racontées avec des ornements légendaires. +A Maestricht, on rapportait que saint Servais, évêque +de Tongres, avait prévu les malheurs qui allaient +fondre sur sa ville, qu’il était allé à Rome pour +implorer la clémence divine sur le tombeau de saint +Pierre, et que le prince des Apôtres lui était apparu +pour lui dire que Tongres était condamnée par le jugement +de Dieu, mais que le spectacle de sa destruction +lui serait épargné. Le saint était alors rentré chez lui, +avait préparé son tombeau, et était allé mourir à Maestricht, +où on l’enterra le long de la chaussée publique, +sur les bords de la Meuse. Et, disait la légende, la +neige était habituée à respecter son repos sacré : en +plein hiver, quand elle couvrait tous les endroits, elle +ne descendait jamais sur son tombeau<a id="FNanchor_241" href="#Footnote_241" class="fnanchor">[241]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_240" href="#FNanchor_240"><span class="label">[240]</span></a> Voir en particulier les légendes sur l’origine des Huns (c. 24), sur la guerre +de Balamir, leur roi, avec Hermanaric (ibid.), et surtout sur la bataille de +Mauriac (c. 40) : <span lang="la" xml:lang="la">Nam, si senioribus credere fas est, rivulus memorati campi +humili ripa praelabens, peremptorum vulneribus sanguine multo provectus est, +non auctus imbribus, ut solebat, sed liquore concitatus insolito, torrens factus +est cruoris augmento. Et quos illic coegit in aridam sitim vulnus inflictum, +fluenta mixta clade traxerunt : ita constricti sorte miserabili sorbebant, potantes +sanguinem quem fuderant sauciati.</span> Il y a là plusieurs traits épiques, notamment +le ruisseau gonflé de sang, et le sang avalé par les combattants : on retrouve +le dernier à plusieurs reprises dans la poésie épique du moyen âge, en particulier +dans le poème des <span lang="de" xml:lang="de">Nibelungen</span> et dans l’histoire du combat des Trente +(<i>Bois ton sang, Beaumanoir !</i>)</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_241" href="#FNanchor_241"><span class="label">[241]</span></a> Greg. Tur. II, 5, et <i lang="la" xml:lang="la">Glor. Conf.</i> c. 71.</p> +</div> +<p>Metz et Orléans racontaient d’autres légendes de +l’époque d’Attila. A Metz, les prières de saint Étienne +n’avaient pas eu plus de succès que celles de saint +Servais, et sa ville épiscopale avait été condamnée à +périr sous les coups des hordes hunniques. Mais, par +une faveur spéciale de la Providence, l’église qui +lui était dédiée avait été sauvée miraculeusement<a id="FNanchor_242" href="#Footnote_242" class="fnanchor">[242]</a>. +Orléans avait une histoire plus réconfortante encore : +là, une légende singulièrement dramatique, et qui +semble avoir été stylisée d’assez bonne heure, montrait +l’évêque saint Aignan tenant en quelque sorte +les destins en suspens par ses prières, et amenant +<span class="pagenum" id="p164">-164-</span> l’armée de secours sous les murailles de la ville au +moment où l’ennemi les battait déjà en brèche<a id="FNanchor_243" href="#Footnote_243" class="fnanchor">[243]</a>. A +côté de ces saints pontifes protecteurs des cités +apparaissait, dans les traditions des populations +romanes, un personnage bien fait pour devenir un +héros d’épopée, et dont la figure poétique suffirait à +elle seule pour prouver que les Gallo-Romains du +V<sup>e</sup> siècle étaient capables de créations épiques : je +veux dire Aétius, ce pendant civilisé du redoutable +barbare, dont la physionomie a de bonne heure +appelé les légendes. Aétius devient, dans les traditions +des provinciaux, un Achille doublé d’un Ulysse, +et qui est favorisé de la protection spéciale des +saints<a id="FNanchor_244" href="#Footnote_244" class="fnanchor">[244]</a>. Ces récits profondément populaires, dans +lesquels la réalité historique ne se laisse plus qu’entrevoir, +circulaient de bouche en bouche au temps de +saint Grégoire de Tours, et les populations franques +des bords de la Meuse les redisaient avec le même +intérêt que les habitants gallo-romains de la Lorraine +ou des bords de la Loire.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_242" href="#FNanchor_242"><span class="label">[242]</span></a> Greg. Tur. II, 6.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_243" href="#FNanchor_243"><span class="label">[243]</span></a> V. Greg. Tur. II, 7. Le récit de Grégoire offre une version déjà fort épique +de l’épisode du siège d’Orléans, qu’on retrouve sous une forme plus conforme à +l’histoire dans un <i lang="la" xml:lang="la">Vita Aniani</i> publié par Theiner.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_244" href="#FNanchor_244"><span class="label">[244]</span></a> Greg. Tur. II, 7.</p> +</div> +<p>Mais c’étaient là des traditions d’origine ecclésiastique +et chrétienne ; elles n’étaient pas nées au milieu +du peuple franc, qui était encore barbare et païen à +l’époque d’Attila, et elles ne furent jamais pour lui que +des légendes adventices. Les souvenirs qu’il avait gardés +lui-même du <i>fléau de Dieu</i> avaient une couleur +toute différente ; c’étaient des épisodes de guerres et +d’aventures, reflétant cette vie belliqueuse et mouvementée +qui était celle de tous les peuples germaniques.</p> + +<p>L’histoire à laquelle fait allusion Frédégaire est +elle-même le récit d’un des nombreux épisodes de l’invasion +<span class="pagenum" id="p165">-165-</span> hunnique. Les Huns, en passant par le pays +franc, ont fait prisonniers le jeune roi Childéric et sa +mère. Dans quelles circonstances ? A la prise d’une +ville, ou à la suite d’une bataille dans laquelle aura +péri le roi Mérovée ? Il n’est pas facile de le savoir, +puisqu’il ne reste rien de ce chant épique. Néanmoins, +l’énigmatique sommaire que nous avons ici sous les +yeux s’éclairera d’une certaine lumière, si on le rapproche +de quelques autres histoires de captivité et de +fuite, qui nous restent de l’époque des invasions.</p> + +<p>Paul Diacre nous en a conservé quelques-unes. Les +Lombards ont eu, eux aussi, leurs envahisseurs : +c’étaient les Avares, peuple redoutable et sauvage +comme les Huns, dont ils étaient d’ailleurs les parents, +et dont ils occupaient le territoire. Comme les Huns +avaient été, au V<sup>e</sup> siècle, le fléau de la Gaule, les +Avares furent celui de l’Italie au VI<sup>e</sup> et au VII<sup>e</sup>. +Un jour, à la tête d’une armée innombrable, leur +Cagan fit irruption en Vénétie. Gisulf, duc de Frioul, +se jeta courageusement au devant de lui avec une poignée +d’hommes, mais, entouré par l’immense multitude +des ennemis, il tomba les armes à la main. Romilde, +sa femme, se réfugia dans les murs de Friuli avec les +débris de son armée. Elle avait avec elle ses quatre +filles, dont deux seulement, Appa et Gaila, sont connues +par leur nom, et ses quatre fils, parmi lesquels +Taso et Cacco étaient déjà grands, tandis que Roduald +et Grimoald étaient encore enfants. Les Avares vinrent +mettre le siège devant la ville. Pendant que leur roi, +suivi d’une grande escorte, faisait à cheval le tour +des murailles pour voir par où il fallait l’attaquer, +Romilde l’aperçut du haut des murs, et la beauté +du jeune prince fit une telle impression sur la +malheureuse, qu’elle lui fit dire que, s’il consentait +à l’épouser, elle lui livrerait la ville. Le barbare +accepta ces propositions, et aussitôt les portes de Friuli +<span class="pagenum" id="p166">-166-</span> s’ouvrirent devant les hordes forcenées des Avares, qui +mirent tout à feu et à sang. Ils emmenèrent aussi un +grand nombre de captifs, en leur promettant d’une +manière ironique de les reconduire dans la Pannonie, +qui était leur berceau. Mais, arrivés à un endroit appelé +<i lang="la" xml:lang="la">Campus Sacer</i>, ils se mirent à les massacrer. Les fils du +duc Gisulf, qui étaient parmi les prisonniers, s’échappèrent +à cheval pendant le carnage. Malheureusement, +le cadet, Grimoald, était si petit et si faible, qu’il +menaçait de ne pas fournir une longue course, et un +de ses frères levait déjà sa lance sur lui pour le tuer, +trouvant que la mort était préférable pour lui à la +captivité. Mais l’enfant le supplia avec larmes de +l’épargner, promettant qu’il saurait bien gouverner sa +monture. Son frère alors, l’empoignant par le bras, le +jeta à cru sur le dos d’un cheval, et lui, s’emparant +des rênes, galopa à la suite de ses frères. Mais des +Avares s’étaient aperçus de leur fuite ; ils les poursuivirent, +et, pendant que les trois autres frères parvenaient +à gagner le large, ils rattrapèrent Grimoald. +L’un de ces barbares, prenant la bride de son cheval, +le ramena ainsi, fier et heureux de sa capture princière, +car c’était, dit le chroniqueur, un bel enfant +dont les yeux brillaient d’un éclat extraordinaire +parmi les longues boucles de ses cheveux blonds. +Mais son courage ne le cédait pas à sa beauté. Dégainant +son épée, qui était presqu’un jouet, il en asséna +un coup furieux par derrière sur la tête de l’Avare, qui +tomba à terre, le crâne brisé. Aussitôt l’enfant tourna +la bride à son cheval et se sauva. Lorsqu’il eut rejoint +ses frères, il les réjouit doublement en leur racontant +son aventure<a id="FNanchor_245" href="#Footnote_245" class="fnanchor">[245]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_245" href="#FNanchor_245"><span class="label">[245]</span></a> Paul Diacre, IV, 37.</p> +</div> +<p>Voilà comment le courage et la présence d’esprit du +petit Grimoald le firent échapper aux horreurs de la +<span class="pagenum" id="p167">-167-</span> captivité, pendant que la lâcheté et la perfidie de sa +mère rencontraient un juste châtiment. En effet, pour +se conformer à sa promesse, le Cagan reçut Romilde +dans son lit après la prise de la ville, mais la livra +ensuite à douze Avares qui lui infligèrent, pendant le +reste de la nuit, les traitements les plus brutaux. Puis, +il la fit empaler en plein champ en disant : « Voilà le +mari que tu mérites. »</p> + +<p>Les filles de cette misérable femme n’imitèrent pas +l’impudicité de leur mère. Elles étaient chastes, et, +pour ne pas être outragées par les barbares, elles se +placèrent sur la poitrine de la chair crue de poulet, qui, +en pourrissant, dégagea bientôt une odeur insupportable. +Les Avares qui voulurent s’approcher d’elles +s’éloignèrent avec dégoût, imaginant que c’était leur +odeur naturelle, et disant que toutes les Lombardes +sentaient mauvais. Ces nobles vierges échappèrent +ainsi au déshonneur : plus tard, vendues en divers +pays, elles firent des mariages dignes de leur condition ; +l’une épousa le roi des Alamans, l’autre, dit-on, +le prince de Bavière<a id="FNanchor_246" href="#Footnote_246" class="fnanchor">[246]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_246" href="#FNanchor_246"><span class="label">[246]</span></a> Paul Diacre, <i lang="la" xml:lang="la">Hist. Langob.</i> IV, 37. C’est, ainsi que je l’ai dit dans mon +étude sur <i>La Lèpre en Occident avant les Croisades</i>, dans le dernier trait de +cette longue légende qu’il faut chercher l’origine de l’opinion populaire au +VIII<sup>e</sup> siècle, d’après laquelle la lèpre avait pris naissance parmi les Lombards, +à moins toutefois que la légende elle-même n’ait été inventée pour expliquer +l’origine de cette opinion dans un sens favorable à ce peuple. V. la lettre du +pape Étienne II à Charlemagne et à Carloman dans Jaffé <i lang="la" xml:lang="la">Bibl. Rer. Germ.</i> +IV, 159.</p> +</div> +<p>Avec quelle émotion, avec quel intérêt ne devait-on +pas écouter ces histoires dans un peuple où des événements +semblables, arrivés hier encore, pouvaient +arriver le lendemain ! Aussi Paul Diacre ne croit-il pas +abuser de la patience de ses lecteurs en faisant suivre +un autre récit du même genre.</p> + +<p>Cinq frères, nous dit-il, faits prisonniers pendant +cette même invasion des Avares, avaient été emmenés, +<span class="pagenum" id="p168">-168-</span> enfants encore, en Pannonie, et réduits en esclavage. +Quand ils furent devenus grands, l’un d’eux, nommé +Lopichis, résolut de secouer le joug de la servitude et +de se sauver en Italie. Le voilà donc qui prend la fuite, +muni seulement d’un arc et d’un carquois, avec quelques +provisions de route. Il ne savait de quel côté se +diriger, lorsqu’un loup se présenta à lui qui devint +son guide et son compagnon de voyage. L’animal +marchait devant lui et regardait fréquemment en +arrière : quand le fugitif s’arrêtait, il s’arrêtait également, +et quand il se remettait en marche, il reprenait +sa route aussi. Lopichis alors comprit que cet animal +lui était envoyé par la Providence. Pendant plusieurs +jours, l’homme et la bête cheminèrent ainsi par les +montagnes à travers la solitude. Bientôt le voyageur +fut à bout de vivres, et il fallut continuer sa route à +jeun. Se sentant sur le point de mourir d’inanition, il +banda son arc et se disposa à percer le loup, dans +l’intention de le manger. Mais le loup, s’apercevant +de ses intentions, se sauva. Alors le malheureux, +de plus en plus affaibli par la faim, s’abandonna +au désespoir et se jeta à terre. S’étant endormi, il +vit en rêve un homme qui lui dit : « Debout ! +Il n’est pas temps de dormir ; prends du côté vers +lequel tu as les pieds tournés ; c’est là qu’est l’Italie. » +Lopichis, à son réveil, obéit à l’homme de sa vision, +et bientôt il rencontra une habitation humaine, car +il y avait des Slaves établis dans cette région. Une +vieille femme accueillit le fugitif, le cacha dans sa +maison, et lui donna à manger, mais en petite +quantité à la fois, de peur que, si elle le rassasiait du +coup, il ne vînt à périr<a id="FNanchor_247" href="#Footnote_247" class="fnanchor">[247]</a>. Lorsqu’il eut repris ses +forces, elle lui donna des provisions et lui indiqua le +<span class="pagenum" id="p169">-169-</span> chemin qu’il devait prendre. Quelques jours après, +Lopichis mettait les pieds sur le sol de l’Italie, et +rentrait dans sa maison paternelle. Elle n’avait plus +de toit ; les ronces et les épines croissaient en épais +buissons à l’intérieur. Lorsqu’il eut d’abord élagué +toute cette végétation, il trouva un grand frêne auquel +il suspendit son carquois. Avec les secours que lui +fournirent ses proches et ses amis, il put rebâtir la +maison, puis il se maria, mais il ne recouvra jamais +les nombreux biens que son père avait possédés, car +ceux qui les avaient envahis étaient protégés par la +prescription. « Ce Lopichis, ajoute Paul Diacre par +manière de conclusion, était mon bisaïeul, puisqu’il +fut le père de mon grand-père Aréchis, et le grand-père +de Warnefrid dont je suis le fils<a id="FNanchor_248" href="#Footnote_248" class="fnanchor">[248]</a>. »</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_247" href="#FNanchor_247"><span class="label">[247]</span></a> <span lang="la" xml:lang="la">Paulatim ei victum ministravit, ne, si ei usque ad saturitatem alimoniam +praeberet, ejus vitam funditus extingueret.</span></p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_248" href="#FNanchor_248"><span class="label">[248]</span></a> Paul Diacre, <i lang="la" xml:lang="la">Hist. Langob.</i>, IV, 37.</p> +</div> +<p>Plus célèbre et non moins dramatique est l’histoire +de la fuite de Walther et d’Hildegonde, qui nous +ramène d’ailleurs au beau milieu des invasions hunniques. +Bien qu’elle n’ait été mise par écrit qu’au X<sup>e</sup> +siècle, dans le beau poème du moine Ekkehard de +Saint-Gall, elle remonte par sa donnée première aux +jours mêmes qui suivirent l’expédition d’Attila en +Gaule, et c’est une raison de plus pour la rapprocher +de notre chant inconnu sur la captivité de Childéric +parmi les Huns.</p> + +<p>Walther, fils du roi d’Aquitaine, et Hildegonde, fille +du roi des Burgondes, sont fiancés depuis longtemps. +Livrés l’un et l’autre au roi barbare en qualité d’ôtages, +ils vivent à sa cour dans les liens d’une captivité +dorée, car, bien que le jeune homme ait conquis la +faveur du roi, et que la jeune fille soit dans les bonnes +grâces de la reine, ils ne sentent pas moins lourdement +le poids de leurs chaînes. Un jour enfin, en +revenant d’une expédition victorieuse qu’il a faite +<span class="pagenum" id="p170">-170-</span> pour le compte d’Attila, et où il s’est couvert de +gloire, Walther s’ouvre de ses projets à la princesse +burgonde. « J’irai où tu iras, lui répond-elle avec une +noble simplicité, et je partagerai ta destinée. » +Walther offre un grand banquet au roi des Huns et à +toute sa cour. Au milieu de la nuit, pendant que les +convives, accablés par le vin, dorment éparpillés dans +son palais, il fuit avec sa fiancée. Tous deux montent +sur <i>Lion</i>, le cheval de Walther : lui, couvert de sa cuirasse +et de son casque, les jambes garnies de guêtres +d’or, une épée à chaque côté, le bouclier au bras, la +lance au poing ; elle, tenant les rênes du cheval en même +temps que les filets de pêche, engins qui doivent leur +procurer leur nourriture pendant la route. Aux deux +flancs du coursier, ils ont pris la précaution de pendre +un coffre rempli de trésors. Dans cet attirail, ils fuient, +et leur fuite dure quarante jours. Pendant la nuit, le +bon coursier leur fait dévorer l’espace ; dès que vient +l’aube, ils se tiennent cachés à l’ombre des forêts, sur +la croupe des montagnes, prenant des oiseaux à la +glu ou au piège, et du poisson quand ils arrivent dans +les vallées. Les Huns envoyés à leur poursuite ne +parviennent pas à les rattraper. Les deux fugitifs +atteignent enfin les Vosges, où, dans le défilé de +Wasgenstein, les attendent leurs suprêmes aventures.</p> + +<p>Telles étaient les histoires d’évasion qui circulaient +parmi les peuples germaniques, et que la voix ailée +de la poésie faisait retentir de peuple en peuple. Il y +en avait peu qui inspirassent un intérêt plus passionné +et plus universel. Aussi comprend-on que des épopées +entières, comme l’est le <i>Waltharius</i>, soient sorties du +récit d’un de ces simples épisodes. Chacun se retrouvait +soi-même dans les héros de ces poèmes, et, +en les entendant chanter, voyait se dresser devant sa +mémoire le souvenir des heures les plus dramatiques +de son passé. La poésie n’était ici que l’écho de la +<span class="pagenum" id="p171">-171-</span> vie ; elle la reflétait avec des couleurs à peine plus +éclatantes, et l’imagination ne pouvait pas ajouter +grand chose aux émotions de la réalité. Je ne vois +presque aucune différence de qualité entre la fuite de +Waltharius et d’Hildegonde, racontée par le poète du +X<sup>e</sup> siècle, et celle de Léon et d’Attale, telle qu’au +VI<sup>e</sup> siècle le chroniqueur franc l’écrit sous la dictée +de souvenirs personnels. Voici, dans le texte de Grégoire +de Tours, cette curieuse aventure, que je ne +veux pas déflorer par une analyse.</p> + +<p>« Théodoric et Childebert firent alliance, et, s’étant +prêté serment de ne point marcher l’un contre l’autre, +ils se donnèrent mutuellement des ôtages pour confirmer +leurs promesses. Parmi ces ôtages se trouvaient +beaucoup de fils de sénateurs, mais, de nouvelles discordes +s’étant élevées entre les rois, ils furent voués aux +travaux publics, et tous ceux qui les avaient en garde +en firent leurs serviteurs. Un bon nombre cependant +s’échappèrent par la fuite et retournèrent dans leur +pays, tandis que quelques-uns demeurèrent en esclavage. +Parmi ceux-ci, Attale, neveu du bienheureux Grégoire, +évêque de Langres, avait été employé au service +public et destiné à garder les chevaux ; il avait pour +maître un barbare qui habitait le territoire de Trèves. +Le bienheureux Grégoire envoya des serviteurs à sa +recherche, et, lorsqu’on l’eut trouvé, on apporta à cet +homme des présents ; mais il les refusa en disant : +« De la race dont il est, il me faut dix livres d’or pour +sa rançon. » Lorsque les serviteurs furent revenus, +Léon, attaché à la cuisine de l’évêque, lui dit : « Si +tu veux le permettre, peut-être pourrai-je le tirer de sa +captivité. » Son maître fut joyeux de ces paroles, et +Léon se rendit au lieu qu’on lui avait indiqué. Il +voulut enlever secrètement le jeune homme, mais il +ne put y parvenir. Alors, menant avec lui un autre +homme, il lui dit : « Viens avec moi, vends-moi à ce +<span class="pagenum" id="p172">-172-</span> barbare, et le prix de ma vente sera pour toi ; tout ce +que je veux, c’est d’être plus en liberté, de faire ce que +j’ai résolu. » Le marché fait, l’homme alla avec lui, et +s’en retourna après l’avoir vendu douze pièces d’or. +Le maître de Léon, ayant demandé à son serviteur +ce qu’il savait faire, celui-ci répondit : « Je suis +très habile à faire tout ce qui doit se manger à la table +de mes maîtres, et je ne crains pas qu’on en puisse +trouver un autre égal à moi dans cette science. Je te +le dis en vérité : quand tu voudras donner un festin +au roi, je suis en état de composer des mets royaux, +et personne ne les saurait mieux faire que moi. » Et +le maître lui dit : « Voilà le jour du Soleil qui approche +(car c’est ainsi que les barbares ont coutume d’appeler +le jour du Seigneur), et ce jour-là, nos voisins et nos +parents sont invités à ma maison ; je te prie de me +faire un repas qui excite leur admiration et duquel ils +disent : « Nous n’aurions pas attendu mieux dans la +maison du roi. » Et l’autre dit : « Que mon maître +ordonne qu’on me rassemble une grande quantité de +volailles, et je ferai ce que tu me commandes. » On prépara +ce qu’avait demandé Léon. Le jour du Seigneur +vint à luire, et il fit un grand repas plein de choses +délicieuses. Tous mangèrent, tous louèrent le festin ; +les parents ensuite s’en allèrent, le maître remercia +son serviteur, et celui-ci eut autorité sur tout ce que +possédait son maître. Il avait grand soin de lui plaire, +et distribuait à tous ceux qui étaient avec lui leur +nourriture et les viandes préparées. Après l’espace +d’un an, son maître ayant en lui une entière confiance, +il se rendit dans la prairie proche de la maison, où +Attale était à garder les chevaux, et, se couchant à +terre loin de lui et le dos tourné de son côté, afin qu’on +ne s’aperçût pas qu’ils parlaient ensemble, il dit au +jeune homme : « Il est temps que nous songions à retourner +dans notre patrie ; je t’avertis donc, lorsque cette +<span class="pagenum" id="p173">-173-</span> nuit tu auras ramené les chevaux dans l’enclos, de ne +pas te laisser aller au sommeil, mais, dès que je t’appellerai, +de venir, et nous nous mettrons en marche. » +Le barbare avait invité ce soir-là à un festin beaucoup +de ses parents, au nombre desquels était son gendre +qui avait épousé sa fille. Au milieu de la nuit, comme +ils eurent quitté la table et se furent livrés au repos, +Léon porta un breuvage au gendre de son maître, et +lui présenta à boire ce qu’il avait versé ; l’autre lui +parla ainsi : « Dis-moi donc, toi, l’homme de confiance +de mon beau-père, quand te viendra l’envie de +prendre des chevaux et de t’en retourner dans ton +pays ? » Ce qu’il lui disait par jeu et en s’amusant. Et +lui, de même, en riant, lui dit avec vérité : « C’est mon +projet cette nuit, s’il plaît à Dieu. » Et l’autre dit : « Il +faut que mes serviteurs aient soin de me bien garder, +afin que tu ne n’emportes rien. » Et ils se quittèrent +en riant. Tout le monde étant endormi, Léon appela +Attale, et, les chevaux sellés, il lui demanda s’il avait +des armes. Attale répondit : « Non, je n’en ai pas, +si ce n’est une petite lance. » Léon entra dans la +demeure de son maître et lui prit son bouclier et sa +framée. Celui-ci demanda qui c’était et ce qu’on lui voulait. +Léon répondit : « C’est moi, Léon, ton serviteur, +et je presse Attale de se lever en diligence et de conduire +les chevaux au pâturage, car il est là endormi +comme un ivrogne. » L’autre lui dit : « Fais ce qui +te plaira », et, en disant cela, il s’endormit.</p> + +<p>Léon, étant ressorti, munit d’armes le jeune homme, +et, par la grâce de Dieu, trouva ouverte la porte d’entrée +qu’il avait fermée au commencement de la nuit +avec des clous enfoncés à coups de marteau pour la +sûreté des chevaux. Et, rendant grâces au Seigneur, ils +prirent les autres chevaux et s’en allèrent, emportant +aussi un paquet de vêtements. Mais lorsqu’ils furent +arrivés à la Moselle, en la traversant, ils trouvèrent des +<span class="pagenum" id="p174">-174-</span> hommes qui les arrêtèrent ; et ayant laissé leurs chevaux +et leurs vêtements, ils passèrent l’eau sur leur +bouclier et arrivèrent sur l’autre rive, et, dans l’obscurité +de la nuit, ils entrèrent dans la forêt où ils se cachèrent. +La troisième nuit était arrivée depuis qu’ils +voyageaient sans avoir goûté la moindre nourriture ; +alors, par la permission de Dieu, ils trouvèrent un arbre +couvert du fruit appelé vulgairement prunes, et ils les +mangèrent. S’étant un peu soutenus par ce moyen, ils +continuèrent leur route et entrèrent en Champagne. +Comme ils y voyageaient, ils entendirent le trépignement +des chevaux qui arrivaient en courant, et dirent : +« Couchons-nous à terre, afin que les gens qui viennent +ne nous aperçoivent pas. » Et voilà que tout à +coup ils virent un grand buisson de ronces, et, passant +auprès, ils se jetèrent à terre, leurs épées nues, afin +que, s’ils étaient attaqués, ils pussent se défendre +avec leur framée, comme contre des voleurs. Lorsque +ceux qu’ils avaient entendus arrivèrent auprès de ce +buisson d’épines, ils s’arrêtèrent, et l’un des deux, +pendant que leurs chevaux lâchaient l’urine, dit : +« Malheur à moi, de ce que ces misérables se sont +enfuis sans que je puisse les retrouver ; mais je le dis, +par mon salut, si nous les trouvons, l’un sera condamné +au gibet, et je ferai hacher l’autre en pièces à +coups d’épée. » C’était leur maître, le barbare, qui +parlait ainsi ; il venait de la ville de Reims, où il avait +été à leur recherche, et il les aurait trouvés en route +si la nuit ne l’en eût empêché. Les chevaux se mirent +en route et repartirent. Cette même nuit, les deux +autres arrivaient à la ville, et, y étant entrés, trouvèrent +un homme auquel ils demandèrent la maison +du prêtre Paulelle. Il la leur indiqua, et, comme ils +traversaient la place, on sonna matines, car c’était le +jour du Seigneur. Ils frappèrent à la porte du prêtre +et entrèrent. Léon lui dit le nom de son maître. Alors +<span class="pagenum" id="p175">-175-</span> le prêtre lui dit : « Ma vision s’est vérifiée, car j’ai vu +cette nuit deux colombes qui sont venues en volant se +poser sur ma main ; l’une des deux était blanche et +l’autre noire. » Ils dirent au prêtre : « Il faut que Dieu +nous pardonne ; malgré la solennité du jour, nous +vous prions de nous donner quelque nourriture, car +voilà la quatrième fois que le soleil se lève depuis que +nous n’avons goûté ni pain, ni rien de cuit. » Ayant +caché les deux jeunes gens, il leur donna du pain +trempé dans du vin, et alla à matines. Il y fut suivi +par le barbare qui revenait cherchant ses esclaves, +mais, trompé par le prêtre, il s’en retourna, car le +prêtre était depuis longtemps lié d’amitié avec le +bienheureux Grégoire. Les jeunes gens ayant repris +leurs forces en mangeant, demeurèrent deux jours +dans la maison du prêtre, puis s’en allèrent ; ils arrivèrent +ainsi chez saint Grégoire. Le pontife, réjoui +en les voyant, pleura sur le cou de son neveu Attale. +Il délivra Léon et toute sa race du joug de la servitude, +et lui donna des terres en propre, dans lesquelles +il vécut libre le reste de ses jours avec sa femme et ses +enfants<a id="FNanchor_249" href="#Footnote_249" class="fnanchor">[249]</a>. »</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_249" href="#FNanchor_249"><span class="label">[249]</span></a> Greg. Tur., III, 15, traduction Guizot, t. I, p. 129 et suivantes. Cette traduction +est peu sûre ; j’en ai corrigé quelques inexactitudes au passage et je prie +le lecteur de ne pas m’attribuer celles qui restent.</p> +</div> +<p>Ce récit, et les autres que j’ai reproduits plus haut, +différaient-ils considérablement de la chanson du V<sup>e</sup> +siècle, dans laquelle les Francs célébraient la fuite de +Childéric et de sa mère ? Je suis porté à croire qu’il +devait y avoir une ressemblance singulière entre eux, et +qu’ils étaient tous coulés, si je puis ainsi parler, dans le +même moule. Le rôle du cuisinier Léon se retrouvait +probablement, avec des variantes, dans celui du fidèle +Wiomad, et c’était sans doute aussi grâce à un stratagème +qu’il sauvait son jeune maître. Wiomad, d’ailleurs, +on le verra plus loin, excellait dans l’art des +<span class="pagenum" id="p176">-176-</span> inventions ingénieuses. Je ne veux pas aller plus loin +dans la voie des conjectures, mais je ne puis m’empêcher +de faire remarquer que, dans l’épisode d’Attale +comme dans la légende de Walther, les prisonniers +profitent de l’ivresse de leurs maîtres pour prendre le +large. L’imagination est la même partout, et les événements +qui se produisent dans les mêmes circonstances +se ressemblent d’une manière frappante à +travers tous les âges. Une reconstitution approximative +de l’histoire de Childéric prisonnier des Huns ne serait +donc pas une entreprise des plus téméraires, si toutefois +il valait la peine de faire un travail de ce genre.</p> + +<p>Je me bornerai, en terminant, à deux réflexions. La +première, c’est que l’histoire de la fuite de Childéric +devait être assez répandue au VI<sup>e</sup> siècle pour que Frédégaire +crût pouvoir en parler par simple voie d’allusion, +comme s’il s’adressait à un public parfaitement +au courant du sujet. La seconde, c’est que ce chant +existait nécessairement à l’époque de Grégoire de +Tours, et qu’il ne doit pas être resté ignoré de cet +auteur. Nous possédons même un indice permettant +de croire qu’il en a fait un certain usage. Mérovée est, +pour lui, le père de Childéric : il n’élève aucun doute +par rapport au lien de famille qui les unit. Or, on ne +voit pas quel document pourrait lui avoir fait connaître +cette filiation, sinon précisément notre chanson qui, à +l’occasion de Childéric et de sa mère, prononçait sans +doute, tout au moins, le nom de Mérovée. Grégoire en +aura retenu ce point, laissant de côté le reste pour les +mêmes raisons qui lui ont fait écarter plus d’une autre +tradition barbare<a id="FNanchor_250" href="#Footnote_250" class="fnanchor">[250]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_250" href="#FNanchor_250"><span class="label">[250]</span></a> Voir ci-dessus, p. <a href="#p157">157</a>.</p> +</div> +<p>On comprend que je n’essaie pas de discuter l’historicité +de la légende, puisque c’est à peine si nous en +connaissons la substance. L’attitude que Grégoire +<span class="pagenum" id="p177">-177-</span> semble avoir observée vis-à-vis d’elle, n’est pas pour +donner une grande opinion de sa vraisemblance. Il +faut cependant convenir que le fait lui-même ne présente +ni impossibilité ni contradiction. Childéric, mort +en 481, a bien pu n’être qu’un enfant trente ans auparavant, +lors de la fameuse invasion d’Attila. Nous +savons d’ailleurs, par Grégoire de Tours, que les +Francs ont été mêlés dans une large mesure au drame +sanglant de Mauriac, et qu’un roi de cette nation y a +combattu dans les rangs des Romains<a id="FNanchor_251" href="#Footnote_251" class="fnanchor">[251]</a>. Il y a plus. +Au rapport de Priscus, un des historiens les plus +dignes de foi du Bas-Empire, Attila, lors de son expédition +de Gaule en 451, s’est attaqué directement aux +Francs, et voici dans quelles circonstances. Le roi de +ce peuple étant mort, ses deux fils se disputèrent sa +succession, et chacun d’eux se procura des alliances. +L’aîné obtint celle d’Attila ; le cadet se mit sous la +protection d’Aétius, qui l’adopta comme fils, le combla +de présents, et l’envoya auprès de l’empereur. Priscus +se souvient d’avoir rencontré ce jeune prince à Rome, +avec sa barbe naissante et ses longs cheveux blonds +qui flottaient sur ses épaules<a id="FNanchor_252" href="#Footnote_252" class="fnanchor">[252]</a>. Il serait donc aussi +facile que séduisant d’admettre, en combinant les +textes de Grégoire, de Frédégaire et de Priscus, que +le jeune roi franc qui jouissait de la protection des +Romains n’est autre que Childéric, que c’est lui qui a +combattu à Mauriac, et que, grâce à des circonstances +qui nous échappent, il est devenu le héros d’un chant +<span class="pagenum" id="p178">-178-</span> épique, racontant sa captivité chez les Huns avec sa +mère, et sa délivrance, due à l’adresse du fidèle +Wiomad<a id="FNanchor_253" href="#Footnote_253" class="fnanchor">[253]</a>. Mais il ne serait pas prudent de se complaire +dans cette hypothèse, étant donné que rien ne +nous autorise à admettre que les Francs dont il est +question dans Grégoire et dans Priscus soient des +Saliens, et des Saliens de la famille de Mérovée. Bien +plus, le texte de Priscus paraît se rapporter à d’autres +personnages qu’au roi franc dont parle Grégoire de +Tours, car celui-ci est un homme dans la force de +l’âge, qui mène son peuple contre l’ennemi, tandis que +le jeune prince rencontré par l’écrivain byzantin est +un adolescent, et que Childéric n’est qu’un enfant à la +même époque au dire de Frédégaire. Bornons-nous +donc au témoignage de celui-ci, sans essayer de le +combiner avec des matériaux de tout autre nature, et +contentons-nous d’en garder le seul renseignement un +peu positif qu’il fournisse : le conflit des Francs avec +les Huns pendant la grande guerre de 451. Rien +d’ailleurs n’empêche d’admettre comme un fait historique +la captivité de Childéric. On ne voit pas comment +il aurait pu naître une légende sur sa captivité chez +les Huns, s’il n’avait jamais été leur captif.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_251" href="#FNanchor_251"><span class="label">[251]</span></a> Greg. Tur. II, 7. Il ne le nomme pas, sans doute parce que sa source orale, +qui appartient au midi de la Gaule, ne connaissait pas le nom. C’est un <i lang="la" xml:lang="la">Vita +Lupi</i> du IX<sup>e</sup> siècle qui, le premier, a risqué le nom de Mérovée : <span lang="la" xml:lang="la">Postremo +Aurelianis urbem eis (sc. Hunnis) obsidentibus, ad subsidium Galliarum advolavit +patricius Romanorum Etius, fultus et ipse Theodorici Wisigothorum et +Merovei Francorum regis aliorumque gentium copiis militaribus.</span> <i lang="la" xml:lang="la">Acta Sanct.</i> +29 juill. t. VII, p. 77<small>E</small>.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_252" href="#FNanchor_252"><span class="label">[252]</span></a> Ὃν κατὰ τὴν Ῥώμην εἴδομεν πρεσβευόμενον, μήπω ἰούλου ἀρχομένου, +ξανθὸν τὴν κόμην τοῖς αὐτοῦ περικεχυμένην διὰ μέγεθος ὤμοις. Priscus. <i lang="la" xml:lang="la">Fragmenta</i> +8 (Bonn).</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_253" href="#FNanchor_253"><span class="label">[253]</span></a> Wietersheim, <i lang="de" xml:lang="de">Geschichte der Voelkerwanderungen</i>, 2<sup>e</sup> édition, t. II, p. 247, +admettant l’historicité du récit de Frédégaire, suppose que la colonne septentrionale +de l’armée des envahisseurs sera entrée par Trèves dans la Belgique I<sup>re</sup>, +et aura donné sur l’arrière-garde des Francs, en marche pour rejoindre Aétius.</p> +</div> +<div class="chapter"></div> +<p><span class="pagenum" id="p179">-179-</span></p> + +<h3 id="l1c7" title="CHAPITRE VII Childéric (Suite)">CHAPITRE VII<a id="FNanchor_254" href="#Footnote_254" class="fnanchor">[254]</a><br> +Childéric.<br> +(<span class="xsmall">SUITE.</span>)</h3> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_254" href="#FNanchor_254"><span class="label">[254]</span></a> Je tiens à prévenir le lecteur que toutes les conclusions de ce chapitre +étaient tirées lorsque je pris connaissance du livre de M. P. Rajna, <i lang="it" xml:lang="it">Le Origini +dell’epopea francese</i>, qui était arrivé aux mêmes résultats plusieurs années +avant moi. Je fus moins contrarié de me voir devancé sur un terrain que je +croyais avoir exploré le premier, que charmé de constater l’accord entre mes +vues et celles du maître de Florence : cette rencontre inattendue de nos recherches +respectives, parties de points de départ bien différents, était pour moi, +comme elle le sera pour le lecteur, une garantie assez sérieuse de la justesse de +leurs résultats.</p> +</div> + +<p>La suite de l’histoire poétique de Childéric répond +au caractère de ses débuts. C’est, cette fois, Grégoire +de Tours qui va nous la raconter.</p> + +<p>Childéric était très dissolu, et débauchait les filles +des Francs. Irrités, ceux-ci se soulevèrent contre lui, +et, sans une prompte fuite, il n’aurait pas échappé à la +mort. Mais, avant de s’exiler, il avait partagé une +pièce d’or avec un de ses fidèles, qui lui avait promis +<span class="pagenum" id="p180">-180-</span> d’apaiser le peuple, et il avait été convenu, que quand +l’heure serait venue pour le roi de rentrer dans son +pays, l’ami lui enverrait la moitié de la pièce. Là-dessus, +Childéric se retira en Thuringe auprès du roi +Basin et de la reine Basine.</p> + +<p>Les Francs, cependant, avaient à l’unanimité pris +pour chef Aegidius, le général romain. L’exil de Childéric +dura huit années. Au bout de ce laps de temps, +son fidèle étant parvenu à réconcilier en secret le +peuple avec le souvenir de son roi, envoya à celui-ci +le signe convenu. Childéric revint et fut bien accueilli +par les Francs, qui le remirent à leur tête. Peu de +temps après, la reine Basine abandonna son mari et +vint le rejoindre. Interrogée par lui pourquoi elle avait +fait un si long voyage, elle répondit : « C’est parce que +je connais ta valeur. Si j’avais cru qu’il y avait, même +au delà de la mer, quelqu’un qui l’emportât sur toi<a id="FNanchor_255" href="#Footnote_255" class="fnanchor">[255]</a>, +c’est à lui que je me serais donnée. » Childéric joyeux +en fit sa femme, et elle lui donna un fils qu’elle appela +Clovis : celui-ci fut un grand et puissant guerrier<a id="FNanchor_256" href="#Footnote_256" class="fnanchor">[256]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_255" href="#FNanchor_255"><span class="label">[255]</span></a> <span lang="la" xml:lang="la">Si in transmarinis partibus aliquem cognovissem utiliorem tibi.</span> Sur le sens +du mot <i lang="la" xml:lang="la">utilis</i> v. ci-dessus p. <a href="#p137">137</a>, n. +<a href="#Footnote_215">[215]</a>. Cf. Greg. Tur. III, 22 : <span lang="la" xml:lang="la">Matrona Deoteria +nomine utilis valde atque sapiens.</span> Pétigny II, 359 se trompe étrangement sur la +valeur de ce terme dans la bouche de Basine ; après l’avoir traduit par <i>brave</i>, il +ajoute : « L’expression de Grégoire de Tours, <i lang="la" xml:lang="la">virum utiliorem</i>, est beaucoup +plus naïve et ne peut se traduire. » Il n’y a de naïf ici que l’étrange remarque +de cet auteur.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_256" href="#FNanchor_256"><span class="label">[256]</span></a> Greg. Tur. II, 12.</p> +</div> +<p>Frédégaire et le <i lang="la" xml:lang="la">Liber Historiae</i>, qui reproduisent le +même récit avec des variantes dont il sera question +plus loin, nous font connaître le nom de l’ami fidèle +qui rendit tant de services à Childéric : il s’appelait +Wiomad<a id="FNanchor_257" href="#Footnote_257" class="fnanchor">[257]</a>. Cet accord des deux chroniqueurs est d’autant +plus remarquable, que, comme je l’ai montré +ailleurs<a id="FNanchor_258" href="#Footnote_258" class="fnanchor">[258]</a>, le <i lang="la" xml:lang="la">Liber Historiae</i> ne procède en rien de +<span class="pagenum" id="p181">-181-</span> Frédégaire, qu’il n’a pas même connu : preuve que le +Burgonde et le Neustrien ont trouvé l’un et l’autre le +nom du personnage dans la tradition populaire. Mais +pourquoi Grégoire de Tours s’obstine-t-il à éviter ce +nom, et à désigner l’ami de Childéric par des expressions +vagues comme <i lang="la" xml:lang="la">hominem sibi carum</i>, <i lang="la" xml:lang="la">amicus ejus</i>, +<i lang="la" xml:lang="la">amicus ille fidelis</i> ? Serait-ce parce que sa source populaire +ne lui fournissait pas le nom ? Une telle supposition +est inadmissible : il n’y a pas d’exemple qu’une +tradition épique fasse entrer en scène des personnages +anonymes dans des rôles importants, et on ne peut +douter que le nom de Wiomad ait été un des éléments +constitutifs de la légende dont il est le héros. Si donc +Grégoire ne nous l’a pas communiqué, ce ne peut être +que parce qu’il éprouvait quelque scrupule à l’égard de +la tradition. Sans doute, elle lui semblait trop peu +sûre pour le déterminer à donner une place définitive +dans l’histoire à un personnage qui n’était connu que +par elle. Cet indice d’une faible mais réelle résistance +de l’esprit critique doit être noté. Il atteste une fois de +plus que, quand il s’agit de traditions orales, Grégoire +ne se livre pas entièrement à ses sources, et que, dans +le doute, il se décide à l’abstention. C’est ainsi que +nous l’avons vu procéder plus haut envers la légende +relative à la filiation de Mérovée : il n’en assume pas +la responsabilité, et, forcé de la mentionner, il ne le +fait qu’avec une formule dubitative (<i lang="la" xml:lang="la">quidam adserunt</i>)<a id="FNanchor_259" href="#Footnote_259" class="fnanchor">[259]</a>. +Nous aurons plus d’une fois encore, au cours de nos +recherches, l’occasion de faire une constatation analogue.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_257" href="#FNanchor_257"><span class="label">[257]</span></a> Frédég. III, 11 ; <i lang="la" xml:lang="la">Liber Historiae</i>, c. 6 et 7.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_258" href="#FNanchor_258"><span class="label">[258]</span></a> <i>Étude sur le <span class="rm" lang="la" xml:lang="la">Gesta Regum Francorum</span></i> dans les <i>Bull. de l’Acad. royale +de Belgique</i>, III<sup>e</sup> série, t. XVIII, 1889.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_259" href="#FNanchor_259"><span class="label">[259]</span></a> V. ci-dessus p. <a href="#p151">151</a> et suiv.</p> +</div> +<p>Le choix du signe convenu entre Childéric et son +fidèle est bien germanique, et, à lui seul, il trahirait +sous la plume de Grégoire de Tours sa provenance +barbare. Les Germains ne connaissaient pas l’écriture ; +<span class="pagenum" id="p182">-182-</span> lorsqu’il leur fallait vérifier l’authenticité d’un message +venu de loin, leur embarras était souvent grand. Ils +n’avaient pas de meilleur moyen que de partager par +moitié un objet quelconque, dont les morceaux, rapprochés +l’un de l’autre et se correspondant parfaitement, +attestaient d’une manière irrécusable leur unité +primitive. Le partage du sou d’or entre Childéric et +Wiomad appartient à ce genre de correspondance +rudimentaire : lorsque le roi exilé recevra de la main +du messager le morceau qui, rapproché de celui qu’il +garde, le complétera exactement (<i lang="la" xml:lang="la">quando quidem hanc +partem tibi misero, partesque conjunctae unum efficerent +solidum</i>) ce sera la preuve que le message est bien +envoyé par Wiomad, et qu’il peut avoir pleine confiance +dans ce que dira le messager<a id="FNanchor_260" href="#Footnote_260" class="fnanchor">[260]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_260" href="#FNanchor_260"><span class="label">[260]</span></a> Ainsi s’explique également, en diplomatique, l’usage des chartes connues +sous le nom de <i>chirographes</i>, et dont le procédé de vérification consiste également +à rapprocher l’un de l’autre deux exemplaires du même acte (<i lang="la" xml:lang="la">chartae +pariclae</i>) écrits sur la même feuille de parchemin, puis détachés l’un de l’autre, +la coupure traversant dans le sens longitudinal une ligne d’écriture contenant le +mot <i lang="la" xml:lang="la">cyrographum</i> ou toute autre suite de lettres. V. Lebeuf, <i>Dissertation +sur l’époque de l’établissement des Francs dans les Gaules</i> p. 317. C’est en +pays germanique, à savoir en Angleterre, que nous rencontrons les plus anciennes +traces de ce genre de documents publics. Chifflet, <i lang="la" xml:lang="la">Anastasis Regis Childerici</i> +p. 65, reproduit par Lebeuf l. l., avait déjà signalé l’usage, datant de +l’époque romaine, de casser des monnaies dont les morceaux servaient de +gages aux amis séparés par l’absence.</p> +</div> +<p>Ce procédé de vérification est resté en usage +dans le peuple, et j’en retrouve un exemple curieux +dans ces mêmes régions où, il y a quatorze siècles, +Childéric et son ami se séparaient après avoir partagé +le sou. En 1821, quelques jeunes prêtres flamands +du séminaire de Malines partaient en qualité +de missionnaires pour l’Amérique. Sur le point de +les quitter, un ami qui les avait accompagnés jusqu’à +Waelhem, demanda à l’un d’eux de lui donner un +souvenir : « N’ayant rien de mieux sur moi, écrit +le héros de cette histoire, je tirai un sou de ma poche, +<span class="pagenum" id="p183">-183-</span> le pliai en deux avec les dents, et le lui remis<a id="FNanchor_261" href="#Footnote_261" class="fnanchor">[261]</a>. » L’un +de ces hommes, celui qui partait, était le P. Desmet, +fondateur de la mission des Montagnes Rocheuses ; +l’autre, Monseigneur de Ram, premier recteur de +l’université de Louvain. Je ne doute pas que si les +dents du P. Desmet avaient eu, cette fois, la puissance +dont il fit preuve en une autre occasion, il n’eût +remis à M<sup>gr</sup> de Ram la moitié du sou en question, et +n’eût gardé l’autre pour lui : il semble bien que ce fût +son intention, et qu’il ait, très inconsciemment, +voulu renouveler le partage épique des deux héros +francs.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_261" href="#FNanchor_261"><span class="label">[261]</span></a> <i>Lettres choisies du R. P. Desmet</i>, 2<sup>e</sup> série, p. 219.</p> +</div> +<p>Voici un autre exemple pris dans la légende. +La chanson du duc de Brunswick, qui se chante +encore aujourd’hui dans les provinces de l’ancien +royaume de Childéric, nous montre le prince revenu +après de longs voyages dans ses États, au moment +même où sa femme célèbre la fête de son nouveau +mariage. Sous le costume d’un mendiant, il lui fait +demander à boire, et, dans la coupe d’or qu’elle lui +a envoyée, il jette, après l’avoir vidée, la moitié +d’une bague. « A la vue de cet objet, la duchesse +s’écria avec force : Cet homme, c’est mon propre +époux ! Elle plaça la moitié de la bague près de celle +qui lui était restée, et soudain les deux moitiés adhérèrent +l’une à l’autre<a id="FNanchor_262" href="#Footnote_262" class="fnanchor">[262]</a>. »</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_262" href="#FNanchor_262"><span class="label">[262]</span></a></p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse" lang="nl" xml:lang="nl">Zy heeft zonder verzet het stuk van den ring verheven,</div> +<div class="verse" lang="nl" xml:lang="nl">’T een tegen ’t ander gezet : ’t is vast aan malkaer gebleven.</div> +</div> + +</div> +<p>E. de Coussemaker. <i>Chants populaires des Flamands de France</i>, Gand 1856, +p. 160.</p> +</div> +<p>Sauf de légères divergences dans le détail, Frédégaire +et le <i lang="la" xml:lang="la">Liber Historiae</i> sont d’accord avec Grégoire +sur le choix du signe convenu entre Childéric et Wiomad, +sur le lieu où se retire le prince, et sur l’élection +d’Aegidius comme roi des Francs pendant son absence. +<span class="pagenum" id="p184">-184-</span> Mais, tandis que Grégoire est à peu près muet en ce +qui concerne le moyen employé par Wiomad pour +réconcilier le peuple avec son souverain, Frédégaire +entre à ce sujet dans de longues digressions, et le +<i lang="la" xml:lang="la">Liber Historiae</i>, de son côté, dramatise l’action que +Grégoire se borne à indiquer par ces mots : <i lang="la" xml:lang="la">pacatis +occultae Francis</i>. Évidemment, ces trois mots laissent +deviner plus qu’ils ne disent. On ne peut pas croire +que la légende omettait de faire connaître les artifices +de Wiomad. Ce fidèle serviteur était pour elle l’âme +du récit, et les ruses auxquelles il recourait devaient +être considérées, par les auditeurs barbares, comme la +partie la plus intéressante de l’histoire. Le mot <i lang="la" xml:lang="la">occultae</i> +est ici, encore une fois, un sommaire sous lequel un +œil exercé peut entrevoir tout un développement +épique. Si Grégoire le passe sous silence, c’est toujours +à cause de sa défiance envers la légende populaire, +surtout lorsqu’elle lui fournit des situations et +des événements qui ne concordent pas avec les idées +d’un Romain civilisé. Les ruses de Wiomad lui auront +paru trop grossières ou trop invraisemblables pour +être admises, et il aura préféré les passer sous silence<a id="FNanchor_263" href="#Footnote_263" class="fnanchor">[263]</a>. +Cet expédient n’est certes pas de ceux qu’approuverait +la critique moderne, mais il n’en est pas qui ait +été plus souvent employé, et, de nos jours encore, on +voit des historiens qui n’appliquent pas d’autre méthode +à l’examen des traditions populaires.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_263" href="#FNanchor_263"><span class="label">[263]</span></a> C’est avec une vraie satisfaction que je vois ce point de vue affirmé encore +par Fauriel, dont j’ai déjà eu l’occasion de constater la remarquable perspicacité : +« Il y a toute apparence, écrit-il, que ces traditions fabuleuses, relatives à +Childéric, étaient déjà en circulation du temps de Grégoire de Tours, qui doit en +avoir eu connaissance, <i>car il semble s’en être défié</i> et avoir eu le dessein formel +de les faire disparaître de son récit. Mais ce n’est pas chose facile que ce départ +de la vérité et de la poésie dans les documents primitifs où elles ont été une +fois confondues, et il n’est pas étonnant que Grégoire y ait mal réussi. <i>Il n’a +donné un certain air de vraisemblance historique à son récit qu’en y laissant +tout également dans le vague et dans l’obscurité.</i> » (<i>Histoire de la Gaule méridionale +sous la domination des conquérants germains</i>, I, p. 273.)</p> +</div> +<p><span class="pagenum" id="p185">-185-</span> Il faut avouer que les artifices de Wiomad étaient +bien faits pour exciter la défiance d’un homme élevé +au sein d’une civilisation dont le mécanisme savant +ne permettait pas de comprendre la puérile simplicité +de la légende germanique. Si l’on peut s’en rapporter +ici à Frédégaire et au <i lang="la" xml:lang="la">Liber Historiae</i>, d’autant plus +dignes de foi que leur accord ne provient pas d’un +emprunt fait par l’un à l’autre, Wiomad aurait feint +traîtreusement d’être l’ami d’Aegidius, et, après avoir +gagné sa confiance, lui aurait persuadé de faire peser +une dure oppression sur les Francs, puis, se retournant +vers ceux-ci, il leur aurait reproché d’avoir chassé +leur roi légitime et leur aurait suggéré l’idée de le +rappeler. Voilà qui explique le <i lang="la" xml:lang="la">pacatis occultae Francis</i> +de Grégoire. Cette expression est manifestement une +allusion à des faits de ce genre, et il faut admettre +que, rapportés à la fois par Frédégaire et par le <i lang="la" xml:lang="la">Liber +Historiae</i>, ils formaient le fond d’une version qui était +déjà sous les yeux de Grégoire de Tours au moment +où il écrivait.</p> + +<p>Quant à la nature de l’oppression qu’Aegidius fait +subir aux Francs, elle est décrite par le <i lang="la" xml:lang="la">Liber Historiae</i> +d’une manière sommaire, par Frédégaire avec +beaucoup de détails. D’après ce dernier, Aegidius, +devenu souverain des Francs, nomme Wiomad sous-roi +(<i lang="la" xml:lang="la">subregulus</i>). Celui-ci lui conseille de lever sur eux +un impôt d’un sou d’or (<i lang="la" xml:lang="la">aureus</i>) par tête. Aegidius le +fait, et les Francs paient. Wiomad lui persuade de +tripler ce tribut pour mieux les dompter et humilier +leur orgueil. Les Francs, ainsi accablés, s’exécutent +cependant, se disant qu’il vaut mieux encore payer +tribut que de supporter le joug d’un Childéric. Cela +ne fait pas l’affaire de Wiomad, qui soutient à Aegidius +que les Francs sont des rebelles, et que, pour avoir +raison d’eux, il doit en faire périr plusieurs. Et lui-même +en choisit une centaine qu’il envoie au roi, +<span class="pagenum" id="p186">-186-</span> lequel, toujours plus aveuglé, les fait mettre à mort. +Alors Wiomad s’adresse aux Francs et leur demande +s’ils continueront de payer tribut, et de souffrir que +les leurs soient immolés comme des troupeaux. Les +Francs déclarent unanimement que, s’ils pouvaient +trouver Childéric, ils le remettraient à leur tête, parce +qu’ils n’en peuvent plus. Wiomad enchanté retourne +auprès d’Aegidius, et lui affirme que cette fois les +Francs sont décidément soumis. Toute cette suite +d’intrigues manque dans le <i lang="la" xml:lang="la">Liber Historiae</i>, mais il +paraît bien que l’auteur de celui-ci l’a connue, et c’est +par seul amour de la brièveté qu’il le résume en +disant : <i lang="la" xml:lang="la">Hortabatur</i> (Wiomadus) <i lang="la" xml:lang="la">Egidio aliquos Francos +dolose oppremere. Ille audiens consilium ejus acrius coepit +oppremere eos<a id="FNanchor_264" href="#Footnote_264" class="fnanchor">[264]</a>.</i></p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_264" href="#FNanchor_264"><span class="label">[264]</span></a> <i lang="la" xml:lang="la">Liber Historiae</i>, c. 7.</p> +</div> +<p>Voilà, sans doute, une histoire bien invraisemblable, +mais de cette invraisemblance épique qui n’avait +rien de choquant pour les auditoires populaires. L’épopée +germanique nous présente plus d’une fois le +type du conseiller perfide qui, devenu le mauvais +génie de son maître, le pousse à tous les crimes +et le précipite finalement dans la ruine. L’une des +plus caractéristiques parmi ces figures est le traître +Sibich, qui, pour se venger du roi Hermanaric qui a +outragé sa femme, l’amène à se défaire successivement +de tous les membres de sa famille. Qu’on lise cette +légende dans le poème intitulé : <i>La fuite de Dietrich</i><a id="FNanchor_265" href="#Footnote_265" class="fnanchor">[265]</a>, +et l’on sera frappé de l’identité de Sibich et de Wiomad, +bien qu’il y ait entre le récit de Frédégaire et +la rédaction de l’épopée un intervalle d’environ sept +siècles. De part et d’autre, le traître est conçu d’une +manière tout à fait enfantine. Les mauvais conseils +qu’il donne sont tellement absurdes que la perfidie +<span class="pagenum" id="p187">-187-</span> crève les yeux, bien que celui auquel ils s’adressent +se garde de s’en apercevoir jamais. On comprend +que Grégoire de Tours, qui avait lu des auteurs +classiques, et qui avait été habitué à des types +d’une bien autre vérité psychologique<a id="FNanchor_266" href="#Footnote_266" class="fnanchor">[266]</a>, ait été mis en +défiance, et se soit refusé à regarder l’histoire des ruses +de Wiomad comme authentique. Frédégaire, qui, +comme on le sait déjà, n’avait ni la même éducation +littéraire ni les mêmes scrupules de critique, s’est +borné à reproduire la tradition telle qu’il l’avait entendue, +et sans se préoccuper de ce qu’elle valait.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_265" href="#FNanchor_265"><span class="label">[265]</span></a> <i lang="de" xml:lang="de">Dietrichs Flucht</i> éd. E. Martin dans le <i lang="de" xml:lang="de">Heldenbuch</i>, t. II, Berlin 1866.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_266" href="#FNanchor_266"><span class="label">[266]</span></a> Il devait connaître au moins le Sinon de l’Énéide : or, entre un Sinon et +un Sibich ou un Wiomad, quelle distance !</p> +</div> +<p>Je continue maintenant l’examen de notre légende.</p> + +<p>Il semble bien qu’après avoir reconquis les sympathies +du peuple pour Childéric, Wiomad n’ait plus +qu’à lui renvoyer la demi-pièce d’or, pour lui marquer +qu’il peut désormais revenir en toute sécurité. C’est +ainsi, en effet, que les choses se passent dans Grégoire +et dans le <i lang="la" xml:lang="la">Liber Historiae</i>. Mais il en est autrement +chez Frédégaire, qui intercale ici un stratagème +nouveau, et bien inutile, pour faire revenir Childéric. +Le rusé personnage qui mène décidément son Aegidius +par le bout du nez, lui persuade maintenant d’envoyer +une ambassade à l’empereur Maurice, pour lui réclamer +une somme de 50,000 sous d’or, destinés à payer la +fidélité des barbares du voisinage. Lui-même demande +la permission d’adjoindre à cette ambassade un sien +esclave, qui doit acheter de l’argent à Constantinople<a id="FNanchor_267" href="#Footnote_267" class="fnanchor">[267]</a> ; +en réalité, l’esclave est chargé de remettre la demi-pièce +d’or à Childéric, qui se trouve dans la grande +<span class="pagenum" id="p188">-188-</span> ville. Comment est-il arrivé là, alors que Grégoire et +le <i lang="la" xml:lang="la">Liber Historiae</i> ne parlent que de son exil en Thuringe, +et que, dans le récit de Frédégaire lui-même, il +n’a pas été question auparavant de son départ pour +Byzance ? C’est ce que nous apprendrons tout à l’heure. +L’ambassade part ; l’esclave de Wiomad s’en va avec +elle, porteur d’un sac qui contient prétendûment l’or +destiné à l’échange, mais qui, en réalité, est rempli de +jetons de plomb. Ce qu’il a de plus précieux sur lui, +c’est le demi-<span lang="la" xml:lang="la">aureus</span> que son maître l’a chargé de +remettre en secret à Childéric. L’esclave a de plus +reçu la mission de prendre les devants, et de prévenir +sans retard Childéric que le malheureux Aegidius, au +lieu d’envoyer à Constantinople les tributs de la +Gaule, a l’audace d’en demander lui-même à l’empereur. +Childéric court faire ce beau message à Maurice, +qui, saisi d’indignation, fait jeter en prison les +messagers d’Aegidius, et envoie Childéric en Gaule +pour tirer vengeance du sujet infidèle.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_267" href="#FNanchor_267"><span class="label">[267]</span></a> <span lang="la" xml:lang="la">Addens dixitque ad eum : « Aliquantulum solidos tuae instantiae locum +accipiens militavi : parum servus tuus argentum habeo. Vellebam cum tuis +legatis puerum dirigere, ut melius Constantinopole mihi argentum mercaret. » +Tunc acceptis ab Eiegio quingentos in munere aureos, quos ad hoc opus emendum +transmitteret, misit puerum creditarium sibi</span> etc. Fredeg. III, 11. Ce passage +ne manque pas d’intérêt pour l’histoire monétaire des Francs.</p> +</div> +<p>Childéric se met en route, comblé de cadeaux par +Maurice. Wiomad, prévenu par son esclave revenu +sur ces entrefaites, vient à sa rencontre à Bar, où le +roi est reçu par ses sujets, et où, sur le conseil de +Wiomad, il leur fait gracieusement remise de tous +les tributs publics. Il est ensuite reconnu par tout le +peuple franc, livre plusieurs combats à Aegidius et +remporte de sanglants succès sur les Romains.</p> + +<p>Tel est le récit de Frédégaire. On voit qu’il se +compose de deux légendes indépendantes, en partie +contradictoires entre elles, d’ailleurs imparfaitement +soudées l’une à l’autre, et dont l’une place l’exil de +Childéric en Thuringe, tandis que l’autre lui assigne +pour retraite Constantinople. Examinons d’abord +cette dernière, qui est entièrement inconnue de Grégoire +et du <i lang="la" xml:lang="la">Liber Historiae</i>.</p> + +<p>Cette légende est manifestement postérieure à Grégoire +<span class="pagenum" id="p189">-189-</span> de Tours, et elle fait partie de ce développement +graduel auquel sont soumises, dans la bouche du +peuple, les données de la tradition, lorsqu’elles ont +obtenu quelque popularité. D’abord, c’est bien de +Thuringe que Grégoire fait revenir Childéric (<i lang="la" xml:lang="la">a Thoringia +regressus</i>) ne laissant aucune place à l’hypothèse +que l’histoire de l’exil à Constantinople aurait déjà été +en circulation de son temps. Le caractère parasite de +l’épisode ajouté par Frédégaire est d’ailleurs si frappant, +qu’on pourrait le découper comme à l’emporte-pièce +dans sa propre narration, sans qu’elle en fût +altérée ; au contraire, elle paraîtrait, après cette amputation, +beaucoup plus logique et plus vraisemblable<a id="FNanchor_268" href="#Footnote_268" class="fnanchor">[268]</a>. +Enfin, la mention de l’empereur Maurice suffit pour +assigner à l’épisode une date postérieure à Grégoire +de Tours, car celui-ci est mort en 594, et Maurice +monta sur le trône en 582, plusieurs années après que +Grégoire avait écrit les premiers livres de sa chronique<a id="FNanchor_269" href="#Footnote_269" class="fnanchor">[269]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_268" href="#FNanchor_268"><span class="label">[268]</span></a> Mettez entre crochets tout le passage qui commence à <i lang="la" xml:lang="la">Dans idemque consilio</i> +et qui s’arrête à <i lang="la" xml:lang="la">multis muneribus a Mauricio ditatus</i>, et lisez le reste d’un +trait ; l’évidence alors sera éclatante.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_269" href="#FNanchor_269"><span class="label">[269]</span></a> Je vois par une note de l’édition Arndt-Krusch, que Labarte (<i>Histoire des +arts industriels au moyen âge</i>, I, p. 454) constatant l’anachronisme, veut corriger +Frédégaire, en mettant Marcianus à la place de Mauricius. C’est une +erreur, il ne faut pas corriger les traditions épiques, il faut se borner à en +prendre acte et à constater leur procédé.</p> +</div> +<p>Il vaut d’ailleurs la peine, pour l’historien autant que +pour le critique, de scruter un peu plus attentivement +les origines de la légende qui met en scène l’empereur +Maurice. Évidemment, elle n’est pas née du vivant +de celui-ci, qui ne mourut qu’en 602, et il est même +peu probable qu’elle ait pris naissance sous le règne +de son premier successeur Phocas (602-610). Même +chez un peuple aussi barbare que l’étaient alors les +Francs, on ne pouvait avoir oublié si vite le Maurice +historique, dont on devait avoir parlé plus d’une fois +<span class="pagenum" id="p190">-190-</span> en pays franc, à cause de ses fréquentes négociations +avec les souverains de ce pays<a id="FNanchor_270" href="#Footnote_270" class="fnanchor">[270]</a>, et en particulier +de certain conflit assez retentissant qu’il avait eu +avec Childebert II<a id="FNanchor_271" href="#Footnote_271" class="fnanchor">[271]</a>. C’est donc tout au plus sous +le règne d’Héraclius, c’est-à-dire après 610, que les +notions chronologiques sur le règne de Maurice auront +été assez brouillées en Gaule pour qu’on fît de cet +empereur un contemporain de Childéric, qui avait +vécu plus d’un siècle avant lui.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_270" href="#FNanchor_270"><span class="label">[270]</span></a> Greg. Tur. VI, 42 ; VIII, 18 ; IX, 25 ; X, 24. Paul Diacre, III, 17, 22, 29, 31.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_271" href="#FNanchor_271"><span class="label">[271]</span></a> Voir sur cette affaire Greg. Tur. X, 2 et 4.</p> +</div> +<p>Pourquoi l’imagination populaire a fait choix du +nom de Maurice, c’est ce que pourra dire quiconque a +un peu réfléchi à la formation des légendes nationales. +On a pris, parmi les empereurs du passé, celui dont on +avait conservé le souvenir le plus vif, et il se trouvait, +pour les raisons indiquées ci-dessus, que c’était Maurice. +Ce <i>transfert épique</i>, s’il m’est permis de baptiser +de la sorte le procédé en question, l’imagination populaire +le fait toujours en pareil cas, et l’épopée n’en a +pas de plus familier.</p> + +<p>Un dernier point resterait à élucider dans l’histoire +de l’épisode ajouté par Frédégaire. D’où vient cette +singulière légende qui, née au VII<sup>e</sup> siècle, fait fuir le +roi barbare à Constantinople, et montre la Gaule +administrée pendant quelque temps au nom des empereurs ? +Nous avons établi qu’elle est dépourvue de tout +fondement historique ; il est, dès lors, parfaitement +inutile de lui chercher un lointain point d’attache avec +l’histoire dans le passage de Priscus, parlant d’un +prince franc qu’il a vu à Rome<a id="FNanchor_272" href="#Footnote_272" class="fnanchor">[272]</a>. Par contre, on +trouve dans l’histoire du VI<sup>e</sup> siècle quelques faits +qu’on pourrait considérer comme ayant fourni des +matériaux à la fantaisie épique. Le premier de ces +faits, c’est qu’un aventurier, nommé Gundovald, qui +<span class="pagenum" id="p191">-191-</span> se disait fils de Clotaire I, après avoir fait quelque +bruit chez les Francs, s’était réfugié auprès de Narsès +et de là à Constantinople, d’où il était revenu au bout +de quelque temps comme un véritable prétendant à la +couronne (582)<a id="FNanchor_273" href="#Footnote_273" class="fnanchor">[273]</a>. Il paraît que le duc Gonthran Boson, +un intrigant de la pire espèce, l’avait appelé, et qu’il +avait même fait exprès le voyage de Constantinople +pour le décider à tenter l’aventure<a id="FNanchor_274" href="#Footnote_274" class="fnanchor">[274]</a>. Parmi les grands, +il y en avait plusieurs, notamment les ducs Mummolus +et Desiderius, qui avaient ouvertement embrassé la +cause du prétendant<a id="FNanchor_275" href="#Footnote_275" class="fnanchor">[275]</a>. « Viens, lui avaient-ils dit, tu +es attendu par tous les grands du royaume de Childebert, +et il n’y a personne qui osera bouger devant toi. +Nous savons tous que tu es le fils de Clotaire, et il ne +reste personne en Gaule qui puisse gouverner le +royaume, si tu ne viens<a id="FNanchor_276" href="#Footnote_276" class="fnanchor">[276]</a>. » De pareilles offres décidèrent +Gundovald ; il débarqua à Marseille, où il fut +bien accueilli par l’évêque. Il fut élevé sur le pavois +par son parti à Brives-la-Gaillarde, et il commença +ensuite à parcourir le pays en véritable souverain. Il +entra dans plusieurs villes importantes, comme Angoulême, +Toulouse, Bordeaux, et envoya sommer +impérieusement le roi Gonthran de lui restituer sa +part d’héritage<a id="FNanchor_277" href="#Footnote_277" class="fnanchor">[277]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_272" href="#FNanchor_272"><span class="label">[272]</span></a> V. ci-dessus p. <a href="#p177">177</a>.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_273" href="#FNanchor_273"><span class="label">[273]</span></a> Greg. Tur. VI, 24.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_274" href="#FNanchor_274"><span class="label">[274]</span></a> Id. VI, 26. Cf. VII, 14, 32 et 36.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_275" href="#FNanchor_275"><span class="label">[275]</span></a> Id. VII, 10.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_276" href="#FNanchor_276"><span class="label">[276]</span></a> Id. l. l.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_277" href="#FNanchor_277"><span class="label">[277]</span></a> Id. VII, 32.</p> +</div> +<p>Tous les traits de la vie de cet aventurier sont +ici à noter. L’esprit public en avait été fort frappé, +et en particulier de cette circonstance du voyage à +Constantinople : elle est mentionnée nombre de +fois. A cette date, en pays franc, on était un personnage +quand on avait été à Constantinople, et qu’on +avait vu l’empereur ! Ajoutons que ceci se passait +<span class="pagenum" id="p192">-192-</span> sous l’empereur Maurice, et que même beaucoup +d’historiens ont voulu voir, dans l’équipée de Gundovald, +une ambitieuse tentative de Byzance pour +remettre la Gaule sous ses lois<a id="FNanchor_278" href="#Footnote_278" class="fnanchor">[278]</a>. N’est-ce pas dans +l’histoire de cet aventurier que la légende de l’exil de +Childéric à Constantinople s’est fournie de ses traits +principaux ? Nous avons de part et d’autre un prétendant +chassé du pays franc, réfugié à Constantinople, +favorisé par l’empereur Maurice, rappelé par des +Francs qui sont allés lui offrir de rentrer, enfin, revenant +par mer en Gaule<a id="FNanchor_279" href="#Footnote_279" class="fnanchor">[279]</a>. Certes, je ne soutiens pas +que l’histoire de Gundovald soit devenue celle de +Childéric, dont elle diffère d’ailleurs par son dénouement +tragique, mais je dis qu’elle doit lui avoir servi +de moule. Peut-être même est-ce du vivant du prétendant +que la légende de Childéric s’est modelée sur la +sienne. C’est du moins ce que laisserait croire la frappante +analogie de certains traits, qu’on trouve à la fois +dans le récit historique et dans la tradition légendaire. +Ainsi, l’histoire des 50,000 sous d’or subtilisés par +Childebert I à Maurice<a id="FNanchor_280" href="#Footnote_280" class="fnanchor">[280]</a> a, très probablement, fourni à +la légende l’idée de la même somme indûment réclamée +par Aegidius au même empereur. D’autre part, il y a +des aventures d’ambassadeurs francs envoyés à Maurice +et maltraités en route, qui ont un singulier air de +famille avec ce que nous lisons encore dans l’histoire +de Gundovald<a id="FNanchor_281" href="#Footnote_281" class="fnanchor">[281]</a>. Il n’est donc pas téméraire de voir, +<span class="pagenum" id="p193">-193-</span> dans l’aventure réelle, le type sur lequel s’est modelé +l’épisode légendaire ajouté par le chroniqueur du VII<sup>e</sup> +siècle à l’histoire de Childéric<a id="FNanchor_282" href="#Footnote_282" class="fnanchor">[282]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_278" href="#FNanchor_278"><span class="label">[278]</span></a> Deloche dans les <i>Mémoires de l’Acad. des Inscript.</i>, t. XXX, 2<sup>e</sup> partie, +contre Robert, <i>ibid.</i> A. Gasquet, <i>L’Empire byzantin et la monarchie franque</i>, +p. 186.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_279" href="#FNanchor_279"><span class="label">[279]</span></a> <span lang="la" xml:lang="la">Evicto navale revertit in Galliis</span> (Frédég., III, 11). Gundovald rentre par +Marseille. Greg. Tur., VII, 36.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_280" href="#FNanchor_280"><span class="label">[280]</span></a> Greg. Tur. VI, 42 <span lang="la" xml:lang="la">(Childebertus) ab imperatore autem Mauricio ante hos +annos quinquaginta milia soledorum acceperat, ut Langobardos de Italia extruderit. +Audito autem imperator quod cum his in pace conjunctus est pecuniam +repetibat, sed hic fidus a solaciis nec responsum quidem pro hac re voluit reddere.</span></p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_281" href="#FNanchor_281"><span class="label">[281]</span></a> Par exemple Greg. Tur. X, 2.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_282" href="#FNanchor_282"><span class="label">[282]</span></a> <span lang="it" xml:lang="it">Sicchè, conchiudendo, a me pare verosimile un rifacimento del poema di +Childerico sullo scorcio del secolo VI, o al più tardi nei primi anni del VII.</span> +Rajna, p. 67.</p> +</div> +<p>La mention de la ville de Bar dans le récit de Frédégaire +nous fournit une autre indication. Bar-le-Duc +était la première ville du royaume d’Austrasie quand +on y entrait par le sud ; c’est pour cela que Wiomad y +vient à la rencontre de son roi, et que l’on mentionne +l’accueil que les habitants font à celui-ci. En d’autres +termes, la légende veut dire que Childéric, en revenant +de Constantinople, <i>est reçu aux frontières de son +royaume par son peuple, et la remise d’impôts qu’il leur +accorde est un véritable don de joyeuse entrée</i> (<i lang="la" xml:lang="la">inicium receptonis</i>)<a id="FNanchor_283" href="#Footnote_283" class="fnanchor">[283]</a>. +Ce détail atteste que la chanson provient d’un +endroit où l’on connaissait la frontière qui séparait +l’Austrasie de la Bourgogne, c’est-à-dire du pays de +Bar-le-Duc même, et je n’hésite pas à dire que c’est +cette ville seule qui avait intérêt à rappeler la +prétendue remise d’impôts accordée par le roi Childéric. +Qui sait même si le détail n’a pas été ajouté +dans une intention satirique, à un moment où l’on se +débattait contre les exigences assez fréquentes du fisc +mérovingien ?</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_283" href="#FNanchor_283"><span class="label">[283]</span></a> Rajna, qui n’a pas vu cela, croit à tort qu’il s’agit de Bar-sur-Aube, qui est +en Bourgogne (p. 58), et qui ne répond point par conséquent aux indications de +Frédégaire.</p> +</div> +<p>Notre histoire est d’ailleurs bien dans le goût des +récits francs. Nous en rencontrons encore une autre +dans la chronique de Frédégaire, qui, bien qu’elle se +rapporte à des faits beaucoup plus rapprochés de lui, +sent également sa légende. Adaloald, roi des Lombards, +avait fait très bon accueil à Eusebius, que +l’empereur Maurice lui avait envoyé pour le tromper<a id="FNanchor_284" href="#Footnote_284" class="fnanchor">[284]</a>. +<span class="pagenum" id="p194">-194-</span> Mais, après que sur le conseil d’Eusebius il s’était +laissé oindre de divers onguents, il se trouva entièrement +au pouvoir de ce dernier, et incapable de faire +autre chose que ce qu’il lui disait. Instigué par lui, il +donna ordre de faire périr tous les grands du royaume +des Lombards ; il voulait, après s’être débarrassé d’eux, +se livrer avec tout son peuple à l’empire. Une douzaine +ayant déjà péri par le glaive sans être coupables, les +autres, se voyant menacés à leur tour, élurent roi le +duc de Turin Charoald, qui avait épousé Gondeberge, +sœur du roi Adaloald<a id="FNanchor_285" href="#Footnote_285" class="fnanchor">[285]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_284" href="#FNanchor_284"><span class="label">[284]</span></a> <span lang="la" xml:lang="la">Ingeniose ad se venientem.</span> <i lang="la" xml:lang="la">Ingenium</i> a déjà dans les textes mérovingiens +le sens qu’il a plus tard dans l’expression française : <i>par fraude et mal +engien</i>.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_285" href="#FNanchor_285"><span class="label">[285]</span></a> Frédég. IV, 49.</p> +</div> +<p>Cette historiette, qui nous offre, je crois, le plus +ancien exemple de ce qu’on appelle aujourd’hui une +suggestion, n’est autre chose qu’une légende. En effet, +en 624, date prétendue de l’événement, l’empereur +Maurice n’était plus de ce monde ; il avait péri dès +602 sous les coups de Phocas, et ce dernier lui-même +avait succombé, en 610, à la vengeance d’Héraclius. +D’ailleurs, toute l’histoire a une saveur légendaire qui +suffit à la faire écarter<a id="FNanchor_286" href="#Footnote_286" class="fnanchor">[286]</a>. Je ne l’ai mentionnée ici que +pour montrer la conformité de l’épisode qui nous +occupe avec d’autres qui sont sortis du même moule.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_286" href="#FNanchor_286"><span class="label">[286]</span></a> <span lang="la" xml:lang="la">Has fabulas esse patet</span>, dit Krusch dans une note l. l.</p> +</div> +<p>Après cette digression, je reviens à la légende telle +que la raconte Grégoire de Tours, suivi d’ailleurs +par Frédégaire et par le <i lang="la" xml:lang="la">Liber Historiae</i>. Childéric, +nous disent-ils tous les trois, a trouvé l’hospitalité +chez Basin, roi des Thuringiens, et chez sa femme +Basine. Après son retour au pays franc, Basine est +venue le rejoindre, et elle est devenue sa femme. Ce +récit porte sur lui la marque manifeste de sa provenance +populaire, quand même le <i lang="la" xml:lang="la">respondisse fertur</i>, par +<span class="pagenum" id="p195">-195-</span> lequel Grégoire de Tours introduit la repartie de +Basine, n’en serait pas la preuve explicite. Après ce +que j’ai dit plus haut au sujet de l’allitération dans les +noms des quatre prud’hommes auteurs de la loi salique, +il est inutile d’insister sur la parenté toute poétique +créée entre le nom de Basin et celui de sa femme : à elle +seule, elle suffit pour attester que nous nous trouvons +ici sur le terrain de la fiction, et non sur celui de l’histoire<a id="FNanchor_287" href="#Footnote_287" class="fnanchor">[287]</a>. +Basine est d’ailleurs, comme l’a fort bien fait +remarquer M. Rajna, le prototype de ces femmes +amoureuses qui, dans les chansons de Geste, vont se +jeter sans façon dans les bras des héros étrangers +qu’elles aiment, en leur offrant leur amour avec plus +de franchise que de dignité.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_287" href="#FNanchor_287"><span class="label">[287]</span></a> Cf. P. Rajna, P. 54.</p> +</div> +<p>Il faut noter de plus, dans le récit de Grégoire, une +contradiction bien significative. Childéric a été pendant +huit ans l’hôte de Basine ; or, en la voyant reparaître, +il lui adresse la parole comme s’il ne se doutait +pas de ce qui l’amène, presque comme s’il ne la connaissait +pas. Et elle-même lui répond comme si elle +le voyait pour la première fois, et que jusqu’alors +elle ne l’eût connu que par la renommée. Bien plus, +il se réjouit du compliment qu’elle lui fait, et il la +prend pour femme, sans qu’il soit seulement question +entre eux de Basin ni de leurs relations antérieures<a id="FNanchor_288" href="#Footnote_288" class="fnanchor">[288]</a>. +Est-ce bien ainsi que devait se passer la scène où se +revoyaient deux personnages qui, dans tous les cas, +étaient l’un pour l’autre de vieilles connaissances, et +qui s’apprêtaient à trahir, elle son époux, lui son +ami ? Évidemment non, et l’on peut dire sans exagération +<span class="pagenum" id="p196">-196-</span> que le dialogue de Childéric et de Basine contredit +le récit de Grégoire. Mais cette circonstance +est précieuse parce qu’elle nous met sur la voie des +diverses phases par lesquelles a passé l’évolution +incomplète de la légende.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_288" href="#FNanchor_288"><span class="label">[288]</span></a> Cette contradiction arrive à son comble dans les récits de Roricon (Bouquet, +III, p. 5) et d’Aimoin, I, <small>VIII</small> (ibid., p. 32) qui, d’une part, amplifient sur +Grégoire et sur Frédégaire en parlant des relations adultères que Childéric aurait +eues avec Basine à la cour de Thuringe, et, qui, de l’autre, montrent Childéric +fort étonné de la visite de cette reine, et celle-ci parlant comme si elle ne +l’avait jamais vu.</p> +</div> +<p>Et d’abord, en cherchant à démêler ce qu’elle contient +de réel et de fictif, nous devons constater l’existence +historique d’un roi des Thuringiens portant le +nom de Basin. Nous savons par Fortunat que la +reine Radegonde était la petite-fille de ce roi<a id="FNanchor_289" href="#Footnote_289" class="fnanchor">[289]</a>, et il +est impossible d’admettre, comme l’ont fait quelques-uns, +que ce renseignement manque d’autorité<a id="FNanchor_290" href="#Footnote_290" class="fnanchor">[290]</a>. Fortunat, +en effet, était lié d’amitié avec la sainte, et c’est +par elle-même qu’il a connu ses relations de famille. +D’autre part, Basin est encore mentionné dans +l’<i lang="la" xml:lang="la">Origo Gentis Langobardorum</i>, document italien du VII<sup>e</sup> +siècle, qui nous apprend qu’une de ses filles avait +épousé Wacco, roi des Lombards<a id="FNanchor_291" href="#Footnote_291" class="fnanchor">[291]</a> ; il est de plus +nommé dans l’<i lang="la" xml:lang="la">Edictum Rothari Regis</i>, et indiqué dans +l’<i>Histoire des Lombards</i> de Paul Diacre. Voilà un ensemble +de témoignages plus que suffisant pour élever +au-dessus de tout doute l’historicité du roi Basin.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_289" href="#FNanchor_289"><span class="label">[289]</span></a> Fortunat, <i lang="la" xml:lang="la">Vita Radegundis</i>, c. 1.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_290" href="#FNanchor_290"><span class="label">[290]</span></a> Comme fait M. Rajna, d’après qui (p. 54, n. 4) sainte Radegonde était +venue en Gaule trop jeune pour se rappeler le nom de son grand-père. Donc, +l’assertion positive de Fortunatus émanerait, elle aussi, de la tradition poétique. +Mais de deux choses l’une : ou bien Fortunat tenait son renseignement de la +sainte elle-même, et alors qui s’avisera d’en contester l’authenticité ? ou bien il +l’avait dû demander ailleurs, et quelle apparence qu’il eût été connu autour de +lui, tout en restant inconnu de la principale intéressée ?</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_291" href="#FNanchor_291"><span class="label">[291]</span></a> Nous possédons deux rédactions de l’<i lang="la" xml:lang="la">Origo Gentis Langobardorum</i>. La +première c. 4 écrit : <span lang="la" xml:lang="la">Wacho habuit uxores tres : Ranicundam filia Fisud regis +Turingorum</span>, etc. L’autre, conservée dans le <i lang="la" xml:lang="la">Codex Gothanus</i> du IX<sup>e</sup> siècle, dit : +<span lang="la" xml:lang="la">Wacho habuit uxores tres : Ranicunda filia Pisen regis Turingorum.</span></p> + +<p><span class="pagenum" id="p197">-197-</span> L’<i lang="la" xml:lang="la">Edictum Rothari Regis</i> : <span lang="la" xml:lang="la">Wacho habuit uxores tres : una Ratecunda, filia +Pisen regis Thuringorum.</span></p> + +<p>Paul Diacre, <i lang="la" xml:lang="la">Hist. Langob.</i> I, 21 : <span lang="la" xml:lang="la">Ranicundam filiam regis Turingorum.</span></p> + +<p>Remarquez en outre ce nom de Radegonde porté par une tante de la sainte : +la fidélité bien connue des familles germaniques à certains prénoms est ici, +sinon une preuve, du moins un indice.</p> +</div> +<p>D’autre part, il est difficile de contester le nom de +Basine donné par la tradition à la mère de Clovis. A +l’époque où cette tradition reçut sa forme actuelle, +c’est-à-dire, si je ne me trompe, du vivant de Clovis +ou peu après sa mort, ce nom n’était pas oublié<a id="FNanchor_292" href="#Footnote_292" class="fnanchor">[292]</a>, et +il n’est pas admissible qu’on en ait imaginé un autre +que celui que fournissait la réalité. Rien n’est plus +vivace qu’un nom : il se perpétue avec le souvenir du +personnage qui l’a porté, et il ne cesse de faire corps +avec lui dans la mémoire de la multitude. Ajoutons +que le vocable de Basine reparaît encore dans la famille +mérovingienne : nous le trouvons porté par une fille +du roi Chilpéric, religieuse à Poitiers, et il y a là tout +au moins une présomption en faveur de son emploi +antérieur parmi les ascendants de cette princesse<a id="FNanchor_293" href="#Footnote_293" class="fnanchor">[293]</a>. +Je crois donc pouvoir conclure que la mère de Clovis +s’est réellement appelée Basine, tout comme le roi des +Thuringiens a porté réellement le nom de Basin<a id="FNanchor_294" href="#Footnote_294" class="fnanchor">[294]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_292" href="#FNanchor_292"><span class="label">[292]</span></a> « Il nous paraît, en effet, indubitable que la Basine dont parle le poème a +bien réellement donné le jour à Clodovech. Comment supposer qu’un faux nom +ait pu se répandre quand le véritable était connu ? Comment admettre surtout +que celui de la mère de Clodovech puisse être tombé dans l’oubli dès le temps +de la mère de Grégoire ? » Junghans, <i>Histoire critique des rois Childéric et +Clovis</i>, trad. Monod, p. 11.</p> + +<p>V. encore Rajna p. 54, n. 4 : <span lang="it" xml:lang="it">Che una moglie di Childerico, e propriamente +la madre di Clodoveo si chiamasse realmente Basina, non mi pare improbabile</span>, +etc., etc.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_293" href="#FNanchor_293"><span class="label">[293]</span></a> Greg, Tur. X, 39.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_294" href="#FNanchor_294"><span class="label">[294]</span></a> C’est donc bien à tort que Bangert, dans son compte rendu du livre de +Rajna, p. 113, prétend trouver aux noms du roi et de la reine de Thuringe un +cachet tout romain (<i lang="de" xml:lang="de">ein auffallend romanisches Gepraege</i>) et y voit la preuve +que, <i>longtemps avant Grégoire de Tours</i>, les Gallo-Romains auraient déjà +appris, à l’école des Francs, à inventer des chants épiques. La première assertion +est réfutée ci-dessus ; la seconde le sera dans le chapitre final de ce livre.</p> +</div> +<p>Mais, s’il est certain que les populations franques +du VI<sup>e</sup> siècle ont connu en même temps le roi Basin +et la reine Basine, l’origine de la légende des amours +de Childéric ne présente plus aucune difficulté. Fidèle +à son procédé instinctif, l’imagination populaire aura +rapproché les deux personnages qui portaient le même +<span class="pagenum" id="p198">-198-</span> nom, le lien étymologique entre les noms étant pour +elle la marque du lien qui reliait les personnes. Basine +n’était et ne pouvait être, de par la loi de l’imagination +épique, que la femme de Basin<a id="FNanchor_295" href="#Footnote_295" class="fnanchor">[295]</a>. Cette supposition +naïve, qui se présentait d’elle-même à l’esprit populaire, +il l’a accueillie sans défiance et sans arrière-pensée, +et il a subi la tyrannie des noms sans même se +rendre compte de son illusion<a id="FNanchor_296" href="#Footnote_296" class="fnanchor">[296]</a>. C’est ainsi que naissent +les légendes et que se font les contaminations +épiques. Le point de départ du chant que nous analysons +consista donc dans la supposition suivante : +Basine, femme de Childéric et mère de Clovis, avait +été la femme de Basin, roi des Thuringiens. Mais +comment était-elle devenue la femme de Childéric ? +Relisez le texte de Grégoire, et la forme primitive du +récit vous sautera aux yeux. Ayant entendu parler de +la valeur de Childéric, elle était partie de chez elle +comme une nouvelle reine de Saba, et était venue +spontanément offrir son cœur et sa main au héros +franc. Childéric, étonné d’un pareil honneur, lui en +avait demandé le motif, et, avec une ingénuité +toute barbare, elle lui avait fait la déclaration rapportée +ci-dessus. Et lui, tout joyeux, la prit pour +femme.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_295" href="#FNanchor_295"><span class="label">[295]</span></a> Sur ce procédé d’assonancer les noms, v. ci-dessus, p. <a href="#p125">125</a> et suiv.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_296" href="#FNanchor_296"><span class="label">[296]</span></a> Voici, sans sortir du cycle mérovingien, un autre exemple du même phénomène. +Amalaberge, femme du roi des Thuringiens et fille de Théodoric le +Grand, devient dans Widukind (I, 9) la fille de Clovis. Pourquoi ? Sans doute +parce que Clovis a un fils nommé Théodoric, que l’on a commencé par confondre +avec le roi des Ostrogoths : chose d’autant plus facile, en l’espèce, que c’est +Théodoric l’Austrasien qui remplit l’histoire des Thuringiens, et que Théodoric +l’Ostrogoth reste pour eux un étranger.</p> +</div> +<p>Voilà l’histoire dans sa simplicité primitive, telle +qu’elle reparaît encore, je le répète, dans le discours +de Basine, et antérieurement à toute autre transformation. +Il est manifeste que cette version première ne +connaissait pas le séjour de Childéric en Thuringe, et +<span class="pagenum" id="p199">-199-</span> ne comportait pas de relations antérieures entre lui et +la reine Basine : tout consistait dans l’escapade spontanée +de celle-ci. Le discours qu’elle tient au héros a +quelque chose de si vif et de si pittoresque dans son +archaïsme barbare, qu’il est devenu en quelque sorte +le centre du récit, et la formule immuable qui donnait +son prix à l’historiette. Nous aurons plus d’une fois +l’occasion de constater que bien souvent, dans les traditions +épiques reproduites par des chroniqueurs, ce +sont les paroles du héros principal qui sont le mieux +conservées sous leur forme primitive. Pourquoi ? Parce +qu’elles sont la moëlle de l’histoire, et que toute +la signification de celle-ci peut se résumer en elles. +Il en est arrivé ainsi dans l’histoire de Basine : +voilà pourquoi les paroles mises dans sa bouche se +sont conservées sans altération, et qu’on ne s’est pas +avisé d’y toucher, même alors que les développements +nouveaux de la légende ont mis, entre ces paroles et +le contexte, une contradiction dont la naïveté populaire +ne s’est d’ailleurs jamais aperçue.</p> + +<p>Mais qui ne voit que, dans son état primitif, tel +que nous venons de l’étudier, la légende appelait +nécessairement une nouvelle évolution ? Le premier +venu, ou, pour mieux dire, tout le monde à la +fois, dut imaginer de bonne heure une explication +plus dramatique de la fugue de Basine. Si elle se +laisse entraîner à un pareil oubli de son devoir, c’est +évidemment — ainsi raisonne l’esprit populaire — parce +qu’elle avait pour Childéric une passion ancienne, +qui pouvait atténuer le caractère répugnant +de sa démarche. Et cette passion supposait forcément +un séjour prolongé des deux amants dans le +même endroit. C’est ainsi que l’histoire de la résidence +de Childéric à la cour de Thuringe est venue +se souder à celle de l’escapade de Basine, sans que +les auteurs de cette contamination aient songé à remanier +<span class="pagenum" id="p200">-200-</span> le discours de celle-ci pour le mettre d’accord avec +la nouvelle invention<a id="FNanchor_297" href="#Footnote_297" class="fnanchor">[297]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_297" href="#FNanchor_297"><span class="label">[297]</span></a> Au reste, dans Grégoire et dans Frédégaire, qui en ceci ne font sans doute +que reproduire fidèlement leur source, la passion de Basine pour Childéric est +seulement sous-entendue ; dans Roricon et dans Aimoin, au contraire, elle est +attestée formellement. C’est que la légende a marché et s’est développée selon +la nécessité de la logique, et il faut remarquer que ce développement s’est produit +en dehors de la version populaire, laquelle ne semble pas avoir raconté +l’adultère.</p> +</div> +<p>Est-ce l’obligation de faire résider Childéric à la +cour de Thuringe assez longtemps pour expliquer ses +relations avec Basine, qui a donné naissance à la fable +de l’exil forcé de ce roi et du soulèvement de son +peuple contre lui ? Ou bien le fait de sa déposition +temporaire était-il constant, et l’esprit épique s’est-il +borné à le rapprocher de l’histoire de Basine pour +fondre les deux récits en un seul ? Je ne sais, et il me +paraît difficile de résoudre la question avec les éléments +qui sont dans nos mains. S’il s’agissait de se +déterminer d’après de simples impressions, je serais +assez porté à admettre une légende de la fuite de Childéric +qui aura existé, pendant quelque temps, indépendamment +de celle de Basine : du moins le rôle du +fidèle Wiomad et celui d’Aegidius, qui auront été difficilement +créés par des nécessités de pure logique, semblent +le faire croire. Il aurait donc existé, dès l’origine, +deux traditions collatérales et indépendantes l’une de +l’autre, à savoir d’un côté l’exil de Childéric et de +l’autre l’équipée de Basine, et l’élément fictif qui leur +aurait servi de trait d’union, ce serait le choix de la +Thuringe par Childéric comme lieu d’exil<a id="FNanchor_298" href="#Footnote_298" class="fnanchor">[298]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_298" href="#FNanchor_298"><span class="label">[298]</span></a> Lorsque Junghans écrivait son livre, la mode était encore d’expliquer toutes +les légendes par la mythologie, et ce savant n’a pas manqué de voir dans l’exil +de Childéric en Orient un mythe de Wodan. On est moins excusable aujourd’hui +de reprendre avec enthousiasme un point de vue aussi vieilli, comme fait +Tamassia dans son article intitulé <i lang="it" xml:lang="it">Egidio e Siagrio</i> (<i lang="it" xml:lang="it">Rivista storica italiana</i> +1886, 2). L’article de Müller et Schambach dans <i lang="de" xml:lang="de">Niedersaechsische Sagen und +Maerchen aus dem Munde des Volkes gesammelt</i>, Goettingen 1854, p. 389, qui +semble décisif au savant italien, ne prouve absolument rien pour le cas présent.</p> +</div> +<p><span class="pagenum" id="p201">-201-</span> Je ne veux d’ailleurs pas me porter garant de l’authenticité +de la tradition relative à la royauté franque +d’Aegidius. La légende elle-même, avant de se contaminer +avec celle de Basine, pouvait avoir passé par +des phases qui avaient déjà modifié sa forme première. +Et, s’il en fallait chercher les éléments dans l’histoire, +je crois qu’on les trouverait dans les rapports militaires +qui semblent avoir existé entre le général +romain et le chef barbare. Childéric, qui, comme +nous le voyons par Grégoire de Tours, livre des +combats victorieux au centre de la Gaule romaine, à +Orléans et à Angers notamment<a id="FNanchor_299" href="#Footnote_299" class="fnanchor">[299]</a>, Childéric, que le +<i lang="la" xml:lang="la">Vita Genovefae</i> nous montre maître incontesté de +Paris<a id="FNanchor_300" href="#Footnote_300" class="fnanchor">[300]</a>, ne paraît pas être resté en possession d’un +pouvoir si étendu. Il meurt à Tournai, comme qui +dirait refoulé jusqu’aux extrémités septentrionales du +domaine conquis par Clodion, et son fils Clovis est +obligé de reprendre à Syagrius toutes les provinces où +son père avait commandé. Cela semble attester que +les dernières années de Childéric furent assombries +par des revers, et que les Romains ont, pendant un +certain temps, sous Aegidius ou sous Syagrius, repris +quelque avantage sur les barbares<a id="FNanchor_301" href="#Footnote_301" class="fnanchor">[301]</a>. La légende +franque, à qui, comme bien l’on pense, il ne convenait +pas de présenter ces faits humiliants sous leur +vrai jour, aura expliqué la fuite de Childéric par la +colère des Francs, et les succès d’Aegidius par +le libre choix des barbares eux-mêmes. Cette +<span class="pagenum" id="p202">-202-</span> légende, en se contaminant avec celle de Basine, trouvait +d’ailleurs dans celle-ci la justification de l’expulsion +temporaire de Childéric : Childéric devenait un +séducteur de femmes ! L’esprit populaire tenait enfin, +ici, un tout poétique vraiment fait pour servir de +sujet à une chanson, et la chanson, sans aucun doute, +n’aura pas tardé à naître. Il semble qu’on en retrouve +encore les paroles finales dans cette phrase de Grégoire, +qu’on pourrait croire traduite de la conclusion : +<i lang="la" xml:lang="la">Quae concipiens peperit filium vocavitque nomen ejus Chlodovechum. +Hic fuit magnus et pugnator egregius.</i></p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_299" href="#FNanchor_299"><span class="label">[299]</span></a> Greg. Tur. II, 18.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_300" href="#FNanchor_300"><span class="label">[300]</span></a> <i lang="la" xml:lang="la">Vita Genovefae</i> c. 6 ed. Kohler dans <i>Bibl. de l’École des Hautes Études</i> +fasc. 48. Paris 1881.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_301" href="#FNanchor_301"><span class="label">[301]</span></a> Aegidius était d’ailleurs un vaillant, qui, avec une énergie digne d’un meilleur +sort, défendit les restes de la culture romaine en Italie. Fils de la Gaule occidentale, +il tient tête aux Goths qui la menacent, en même temps que lui-même +menace l’Italie où Ricimer vient de massacrer Majorien ; dans sa lutte contre +les Goths, Priscus le montre s’illustrant par de grandes et belles actions. (Priscus, +<i>Fragm.</i> 14, p. 156.)</p> +</div> +<p>La troisième légende childéricienne que je vais +étudier se rattache à la précédente d’une manière +trop intime pour pouvoir en être séparée. Cette +légende pourrait être intitulée : <i>La vision de la nuit +nuptiale</i>. La voici d’après Frédégaire :</p> + +<p>« La première nuit de leurs noces, Basine dit à +Childéric : « Cette nuit, nous nous abstiendrons de relations +conjugales. Lève-toi en secret, et viens redire à +ta servante ce que tu auras vu devant la porte du +palais. » Childéric, s’étant levé, vit comme des lions, +des rhinocéros et des léopards qui cheminaient dans +les ténèbres. Il revint et raconta sa vision à sa femme. +« Retourne voir encore, seigneur, lui dit-elle, et viens +redire à ta servante ce que tu auras vu. » Childéric +obéit, et cette fois il vit circuler des bêtes comme des +ours et des loups. Une troisième fois, Basine le renvoya +avec le même message. Cette fois, Childéric vit +des bêtes de petite taille comme des chiens et autres +animaux de ce genre, qui se roulaient et s’entre-déchiraient. +Il raconta tout cela à Basine, et les deux +époux achevèrent la nuit dans la continence. Lorsqu’ils +se levèrent le lendemain, Basine dit à son époux : « Ce +que tu as vu représente des choses réelles, et en voici +la signification. Il naîtra de nous un fils qui aura le +courage et la force du lion. Ses fils sont représentés +<span class="pagenum" id="p203">-203-</span> par le léopard et le rhinocéros ; ils auront eux-mêmes +des fils qui, par la vigueur et par l’avidité, rappelleront +les ours et les loups. Ceux que tu as vus en troisième +lieu sont les colonnes de ce royaume, ils règneront +comme des chiens sur des animaux inférieurs, et ils +auront un courage en proportion. Les bêtes de petite +taille que tu as vues en grand nombre se déchirer et +se rouler représentent les peuples qui, ne craignant +plus leurs rois, se détruisent mutuellement. » Telle +fut la prophétie de Basine<a id="FNanchor_302" href="#Footnote_302" class="fnanchor">[302]</a>. »</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_302" href="#FNanchor_302"><span class="label">[302]</span></a> Frédég. III, 12.</p> +</div> +<p>Je ferai d’abord remarquer que cette légende, dont +nous ne trouvons pas l’équivalent dans les littératures +classiques, paraît bien reposer sur une donnée absolument +germanique<a id="FNanchor_303" href="#Footnote_303" class="fnanchor">[303]</a>. Dans l’innombrable quantité de +songes et de visions qui peuplent l’épopée française, +jamais on ne retrouve le songe prophétique d’un fondateur +de dynastie voyant l’avenir de sa famille sous +la figure de diverses espèces d’animaux ; jamais non +plus ce n’est une femme qui est l’interprète du songe<a id="FNanchor_304" href="#Footnote_304" class="fnanchor">[304]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_303" href="#FNanchor_303"><span class="label">[303]</span></a> C’est aussi l’avis de M. Rajna, p. 60.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_304" href="#FNanchor_304"><span class="label">[304]</span></a> V. R. Mentz, <i lang="de" xml:lang="de">Die Traeume in den altfranzoesischen Karls- und Artusepen</i>. +Marburg 1887 (dissertation), p. 50-53.</p> +</div> +<p>Par contre, c’est aux traditions des Germains que +Frédégaire a emprunté son autre exemple de ce genre +d’épisodes. Les parents de Théodoric le Grand, Theudemir +et Lilia<a id="FNanchor_305" href="#Footnote_305" class="fnanchor">[305]</a>, sont au service du patrice Idacius et +de sa femme Eugenia. La nuit de leurs noces, Eugenia +dit à Lilia : « Lorsque tu partageras la couche de ton +mari, aie soin de me raconter le lendemain ce que tu +auras vu pendant ton sommeil, car <i>c’est la croyance que +ce que de nouveaux mariés voient la nuit de leurs noces est la +vérité</i><a id="FNanchor_306" href="#Footnote_306" class="fnanchor">[306]</a>. » C’est donc, on le voit, une croyance populaire +<span class="pagenum" id="p204">-204-</span> relative aux visions nuptiales qui a donné naissance à +la légende de Frédégaire. Quant au songe prophétique +en lui-même, et au symbolisme des animaux qui +y figurent, un autre chroniqueur germanique m’en +fournit l’exemple suivant. Le duc Bernard I de Saxe +(mort en 1011) connaissait, dit-on, l’avenir, et plus +d’une fois il déclara en gémissant que ses fils étaient +nés pour la destruction de l’église de Brême. Il vit, +dans un songe, sortir du fond de sa maison et +entrer dans l’église, des ours et des sangliers, puis +des cerfs, et enfin des lièvres. Les ours et les sangliers, +dit-il, c’étaient mes parents, armés de leur +courage comme de dents. Les cerfs, c’est moi et mon +frère, qui ne nous distinguons que par une vaine +ramure. Pour les lièvres, ce seront nos fils, gens +timides et de peu de valeur : je crains qu’en attaquant +l’Église ils n’encourent la vengeance céleste<a id="FNanchor_307" href="#Footnote_307" class="fnanchor">[307]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_305" href="#FNanchor_305"><span class="label">[305]</span></a> Il est inutile de prévenir le lecteur que ce sont des personnages imaginaires : +le père de Théodoric, Vidimir, était en réalité roi des Ostrogoths.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_306" href="#FNanchor_306"><span class="label">[306]</span></a> Frédég. II, 57. <span lang="la" xml:lang="la">Cum ad viri coetum accesseris, quodcumque eadem nocte +sopore somnii visaveris, mihi in crastinum narrare non sileas, quia creditur +veritate subsistere, quod nubentes prima nocte visaverint.</span> V. la même histoire +dans le <i lang="la" xml:lang="la">Gesta Theodorici</i>, c. 1 (dans <i lang="la" xml:lang="la">Mon. Script. Merov.</i> ed Krusch, t. II, +p. 202).</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_307" href="#FNanchor_307"><span class="label">[307]</span></a> Adam Brem. III, 41. Le passage semble d’ailleurs interpolé.</p> +</div> +<p>Il n’est pas difficile d’interpréter la vision de Basine. +Nous voyons qu’elle prédit d’abord un lion, qui est, +dit-elle, le fils de son mariage avec Childéric : il s’agit +donc de Clovis. Le léopard et le rhinocéros représentent +les fils de Clovis (<i lang="la" xml:lang="la">filii viro ejus</i>). Les ours et les +loups représentent la génération issue de ces princes : +ce sont donc, tout particulièrement, outre Théodebert +fils de Théodoric I, les quatre fils de Clotaire I, à savoir +Charibert, Chilpéric, Sigebert et Gonthran. Enfin, les +chiens représentent les fils de ces derniers, et notamment +Childebert II, fils de Sigebert, et Clotaire II, +fils de Chilpéric, les seuls qui aient régné. La prophétie +ne va pas au-delà, si ce n’est pour acter l’anarchie +et le désordre qui succèdent à ces <i>colonnes</i> du +royaume. Cette dernière expression pourrait faire +<span class="pagenum" id="p205">-205-</span> croire qu’aux yeux de l’auteur de la prophétie, la sécurité +du royaume dépendait d’eux, et cela est très exact +en ce qui concerne l’Austrasie et la Bourgogne. En +effet, après la mort de Childebert II, ces deux pays +ne connurent que des jours sombres sous la régence +despotique et mal respectée de Brunehaut.</p> + +<p>Cette interprétation, dans laquelle j’ai serré du plus +près possible le texte de Frédégaire, écarte l’opinion +assez répandue qui voudrait voir, dans notre légende, +une espèce de satire contre la dynastie mérovingienne<a id="FNanchor_308" href="#Footnote_308" class="fnanchor">[308]</a>. +Il n’en est rien. Sans doute, la vision établit une gradation +entre les diverses générations de princes issus de +Clovis, mais cette gradation correspond à la réalité +des faits, et n’a aucune portée satirique. Au contraire, +les derniers Mérovingiens sont présentés comme les +colonnes du royaume, et leur disparition a pour +conséquence l’anarchie. Il suit de là que la sinistre +fiction doit être née, soit en Bourgogne, soit en Austrasie, +dans les dernières années du VI<sup>e</sup> siècle ou dans +les premières du VII<sup>e</sup>. Je crois, avec M. Rajna, qu’elle +est d’origine littéraire et non populaire<a id="FNanchor_309" href="#Footnote_309" class="fnanchor">[309]</a> ; elle appartient +à cette littérature sibylline qui nous a donné +également la prophétie relative à Brunehaut. Si Frédégaire +l’avait puisée à même la source orale, il nous +en aurait donné la suite jusqu’à son temps ou du moins +jusqu’à sa génération. Quant à supposer qu’elle a pu +exister d’abord sous une forme plus brève, et ne viser +que les premières générations des rois francs, si bien +que Grégoire de Tours l’aurait peut-être connue, c’est +une hypothèse qui me semble dénuée de vraisemblance<a id="FNanchor_310" href="#Footnote_310" class="fnanchor">[310]</a>. +<span class="pagenum" id="p206">-206-</span> Toute l’histoire, en effet, converge vers le +tableau final, c’est-à-dire l’état lamentable du pays +sous la minorité des petits-fils de Brunehaut : c’est ce +tableau qui a, si je puis ainsi parler, engendré le +reste, et la vision prophétique de Basine n’est imaginée +que pour l’encadrer. C’est cette vision qui donne +à la narration son caractère et son originalité. Si on +en fait honneur à la reine Basine, de préférence à toute +autre, c’est parce qu’il a fallu faire remonter la prophétie +le plus haut possible pour augmenter sa portée, +et que Basine est la plus ancienne reine dont les +Francs aient gardé le souvenir. On sait d’ailleurs que, +chez les barbares germaniques, le don de prédire +l’avenir était un attribut spécial du sexe féminin : +<i lang="la" xml:lang="la">inesse quin etiam sanctum aliquid et providum putant</i><a id="FNanchor_311" href="#Footnote_311" class="fnanchor">[311]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_308" href="#FNanchor_308"><span class="label">[308]</span></a> Comme le croit notamment Pétigny I, p. 391, d’après lequel le songe de +Basine n’a pu être inventé que dans les derniers temps de la dynastie mérovingienne, +et dans l’intérêt des Carolingiens, et qui en place la composition au +VIII<sup>e</sup> siècle, alors que nous le trouvons dès le milieu du VII<sup>e</sup> dans la chronique +de Frédégaire ! Cf. Rajna p. 61 et 63.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_309" href="#FNanchor_309"><span class="label">[309]</span></a> Rajna, p. 63.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_310" href="#FNanchor_310"><span class="label">[310]</span></a> C’est l’opinion de Brosien p. 14 et de Rajna p. 61.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_311" href="#FNanchor_311"><span class="label">[311]</span></a> Tacite. <i lang="la" xml:lang="la">Germania</i> c. 8.</p> +</div> +<p><span class="sc">Conclusion.</span> — Il y a eu trois légendes ou chansons +populaires sur le règne de Childéric. La première a +laissé peu de traces, et n’a pas exercé une grande +influence sur l’historiographie franque. Quant aux +deux autres, elles ont été, au cours des générations, +développées et chargées d’éléments nouveaux. Plus +tard, elles ont été cousues ensemble, de manière à +nous présenter l’histoire de Childéric comme un seul +tout.</p> + +<p>De ces deux légendes, la première est celle de +l’expulsion de Childéric et de son retour ménagé par +le fidèle Wiomad. Sur cette histoire, dont le fonds est +assez ancien, est venu se greffer, au commencement +du VII<sup>e</sup> siècle, l’épisode de la fuite de Childéric à +Constantinople, suggéré lui-même, en partie, par les +récentes aventures du prétendant Gundobald.</p> + +<p>L’autre légende, c’est celle du mariage de Childéric. +Sur la foi de sa réputation de bravoure et de valeur, +<span class="pagenum" id="p207">-207-</span> une reine étrangère, une reine de Thuringe vient lui +faire l’offre de sa main. Il l’accepte avec joie, et elle +devient la mère de Clovis. A ce récit, qui prit sa +forme dernière vers le milieu du VI<sup>e</sup> siècle, s’ajouta, +vers la fin du règne de Brunehaut, l’épisode de la +vision nuptiale de Childéric.</p> + +<p>Antérieurement aux interpolations qu’ils ont reçues +l’un et l’autre, les deux récits avaient déjà été réunis +par quelque rhapsode, qui avait supposé entre Childéric +et Basine des relations précédant l’équipée +de celle-ci. Le long exil du roi franc offrait à cette +conjecture un point d’appui, et il suffisait de supposer +que le séjour de Childéric pendant son exil avait été +la Thuringe, pour que l’épisode de ses amours avec +Basine cadrât de toutes pièces avec le reste de son +histoire légendaire.</p> + +<p>L’histoire de Childéric nous met donc en présence +des principaux éléments qui contribuent à la formation +de l’épopée. Des faits mémorables engendrant des +légendes, ces légendes rattachées entre elles, et continuant +de se charger d’épisodes nouveaux de manière à +constituer un tout poétique, voilà bien les diverses +phases du développement de toute épopée. Il n’a +manqué à celle-ci qu’un Homère.</p> + + +<p class="gap small"><i>Saint Basinus</i>. A Tronchienne, près de Gand, on vénère un saint du nom +de Basinus. Sa vie, reproduite dans les Bollandistes (14 juillet, t. IV) nous +apprend que c’était un roi chrétien, et qu’il avait fondé une ville qui, de son +nom, fut appelée <i>Basotes</i>. Un cerf, qu’il avait poursuivi pendant trois jours et +trois nuits, finit par s’arrêter sur les bords de la Lys, à Tronchienne, où il lui +déclara qu’il était son ange, et lui ordonna d’y bâtir trois églises. Le roi obéit, +et depuis lors il se fit beaucoup de miracles dans cet endroit ; sa propre fille +Aldegonde y retrouva la vue. Plus tard, les barbares ayant envahi le pays, le +roi marcha contre eux et périt au Melsvelt en les combattant. Ses reliques sont +conservées à Tronchienne. Molanus parle de sa châsse, où il est représenté +portant sur la poitrine une fleur de lys : <span lang="la" xml:lang="la">Inde suspicio est</span>, ajoute-t-il, <span lang="la" xml:lang="la">eum non +quidem Franciae, sed in Francia regem fuisse sive regulum.</span> (<i lang="la" xml:lang="la">Natales Sanctorum +Belgii</i> p. 151.) Déjà avant lui, Rosweyde et Saussay avaient parlé du saint +comme d’un roi ; mais ils étaient les premiers à lui donner ce titre. Le Martyrologe +de Galesinius, en 1578, se bornait à dire : <i lang="la" xml:lang="la">Truncinii ad Gandavum sancti +Basini Martyris</i>. En 1569, Corneille Jansen, 1<sup>er</sup> évêque de Gand, dans la lettre +<span class="pagenum" id="p208">-208-</span> de visitation qu’il laissa à Tronchienne, le qualifiait également de martyr mais +non de roi. La Chronique de Tronchienne, qui nous parle d’un oratoire de +saint Basin martyr consacré en 1412 (dans Desmet, <i lang="la" xml:lang="la">Corpus Chronic. Flandriae</i> +I p. 625) et qui mentionne le même saint sous la date de 1569 (ib. p. 655), ne fait +nulle part allusion à sa qualité de roi. Qu’en faut-il conclure, sinon qu’il n’y a +rien de commun entre le saint en question et le roi des Thuringiens, sauf le +nom, et que c’est ce nom même qui, vers le XVI<sup>e</sup> siècle, a donné à des +érudits l’idée de faire un roi du saint de Tronchienne, sans oser toutefois +aller jusqu’à l’identifier avec le roi de Thuringe ? Plus tard, faisant un pas de plus +dans la voie de l’identification, un commentateur a écrit au bas de la chronique +de Tronchienne ces lignes : <span lang="la" xml:lang="la">Quod cum Flandri non recte efferrent vel non bene +intelligerent, dixere <i>Tronghen</i>, forte <i>Toringhen</i> a Turingia quæ antiquitus +Toringia et Thoringia dicta. Sic nomen obtinuit a tempore sancti Basini, qui +hic primum sacellum coepit. Quum vero conjecturis hâc in re sit agendum, non +video cur huic minus, quam ceteris locis sit dandus, praesertim cum nihil olim +familiarius fuerit antiquis temporibus, quam procerum aut locorum nomina +arcibus oppidisque dare</span>, etc. (Desmet l. l. 592, n. 2.) V. sur saint Basinus sa vie +avec le commentaire de G. Cuperus dans les <i lang="la" xml:lang="la">Acta Sanctorum</i> l. l. et Lippert +o. c. dans <i lang="de" xml:lang="de">Zeitschr. für thür. Gesch. und Alterth.</i> t. XII (<i lang="de" xml:lang="de">Neue Folge</i> IV) +p. 91-96.</p> + +<div class="chapter"></div> + + +<h2 class="nobreak">LIVRE II<br> +Clovis et ses fils</h2> + +<p><span class="pagenum" id="p211">-211-</span></p> + + +<h3 id="l2c1">CHAPITRE I<br> +La guerre de Syagrius.</h3> + + +<p>« Childéric étant mort, son fils Clovis devint roi +à sa place. La 5<sup>e</sup> année de son règne, Syagrius, +<i>roi des Romains</i>, fils d’Aegidius, avait sa résidence dans +la ville de Soissons, qu’avait autrefois possédée Aegidius +nommé ci-dessus. Marchant contre lui avec son +parent Ragnacaire, qui possédait lui aussi un royaume, +<i>Clovis lui demanda de préparer un champ de bataille</i>. +Syagrius ne se fit pas attendre et ne craignit pas de +résister. Pendant qu’ils combattaient entre eux, Syagrius, +voyant son armée taillée en pièces, tourna le +dos et, fuyant rapidement, se réfugia à Toulouse, +auprès du roi Alaric. Clovis fit dire à Alaric de le lui +rendre, sinon, qu’il eût à savoir que son refus lui vaudrait +une guerre. Alaric, craignant d’encourir la colère +des Goths à cause du fugitif, <i>et tremblant comme c’est +l’habitude des Goths</i>, le livra enchaîné. Clovis, ayant +reçu le prisonnier, le fit mettre sous bonne garde, et, +<span class="pagenum" id="p212">-212-</span> s’étant emparé de son royaume, le fit frapper de l’épée +en secret<a id="FNanchor_312" href="#Footnote_312" class="fnanchor">[312]</a>. »</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_312" href="#FNanchor_312"><span class="label">[312]</span></a> Greg. Tur. II, 27. Dareste, <i>Hist. de France</i>, I, p. 189, prétend savoir que +saint Remy, archevêque de Reims, se déclara contre Syagrius, mais c’est une +pure supposition, et de plus fort invraisemblable.</p> +</div> +<p>C’est en ces termes, dont j’ai respecté autant que +j’ai pu l’incorrection barbare, que Grégoire de Tours +commence l’histoire de Clovis. Voyons ce qu’ils vont +nous apprendre. Ainsi que je l’ai montré ailleurs<a id="FNanchor_313" href="#Footnote_313" class="fnanchor">[313]</a>, +c’est à des annales, probablement à des <i>Annales d’Angers</i>, +que notre auteur a emprunté ce récit. Nous ne +connaissons pas, pour cette époque, d’autre écrit +qui aurait pu le lui fournir ; de plus, son exposé sec et +sommaire a entièrement l’allure d’un récit de provenance +annalistique ; enfin, la mention de la date de +l’événement est, elle aussi, un indice qui confirme les +précédents. Il y a même dans la manière dont Grégoire +nous la communique je ne sais quelle gaucherie +de style provenant, si je ne me trompe, de ce qu’il n’a +pas su s’assimiler assez complètement le texte des +annales. Il dit : <i lang="la" xml:lang="la">Anno autem quinto ejus Siacrius Romanorum +rex apud civitatem Sexonas… regnum habebat.</i> Ou +je me trompe fort, ou, dans les annales consultées par +Grégoire, l’indication de la date se rapportait à tout +l’ensemble des événements racontés dans ce paragraphe, +et, plus particulièrement, à la bataille de +Soissons. Grégoire de Tours l’a entendu ainsi, mais +on remarquera qu’il ne le dit pas tout à fait, parce +qu’il a fondu dans sa première phrase les mots <i lang="la" xml:lang="la">Anno +quinto</i> qui, dans sa source, devaient être écrits hors +texte.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_313" href="#FNanchor_313"><span class="label">[313]</span></a> <i>Les Sources de l’histoire de Clovis</i>, etc., p. 389.</p> +</div> +<p>Mais, si Grégoire a emprunté son exposé aux +<i>Annales d’Angers</i>, il est certain toutefois qu’il n’en a +pas reproduit servilement la teneur. Cela n’est guère +dans ses habitudes, et les quelques lignes qu’il consacre +<span class="pagenum" id="p213">-213-</span> au sujet contiennent des traits qui ne se trouvaient +certainement pas dans les annales. Ainsi le <i lang="la" xml:lang="la">ut +Gothorum pavere mos est</i>. Il y a là l’expression âpre et +passablement injuste des sentiments du peuple franc +pour des voisins qui l’avaient longtemps gêné, et ce +n’est pas la seule fois qu’on trouve ces accents de +mépris sous sa plume ou sous celle de ses compatriotes<a id="FNanchor_314" href="#Footnote_314" class="fnanchor">[314]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_314" href="#FNanchor_314"><span class="label">[314]</span></a> <span lang="la" xml:lang="la">Cumque secundum consuetudinem Gothi terga vertissent. Greg. Tur. II, 37. +Ibique legatus Chlodoviae Paternus nomen ad Alaricum accessit, inquirens +utrum ex habito Gothi inarmis, quo spoponderant, placitum custodirent, aut +forte more soleto, ut post probatum est, mendaciis apparerint.</span> Frédég. II, 58. +D’autre part, comme le fait remarquer Pétigny, II, p. 389, Sidonius, écrivant +au ministre d’Euric, nous montre les Francs tremblant devant ce roi.</p> +</div> +<p>Je note ensuite deux traits qui, étrangers à +sa source écrite, sembleraient faire croire qu’il a dû +en connaître encore une autre, d’origine barbare +celle-là. Le premier, c’est le titre de <i>roi des Romains</i> +donné à Syagrius<a id="FNanchor_315" href="#Footnote_315" class="fnanchor">[315]</a>. Ce titre était trop étranger à la +langue politique des Romains, et cette langue trop bien +fixée depuis longtemps, pour qu’on puisse croire qu’un +document, même de la plus basse époque de l’empire, +pût l’employer par distraction<a id="FNanchor_316" href="#Footnote_316" class="fnanchor">[316]</a>. Je passe sous silence +la grossière erreur qu’il y aurait eu à attribuer ce +titre à Syagrius, qui était tout au plus investi de la +dignité de comte ou de duc. Par contre, un terme +pareil se comprend fort bien dans la bouche des +barbares, peu au courant de la hiérarchie des fonctionnaires +romains, et qui leur donnaient naturellement +les mêmes noms qu’à leurs propres chefs. Le +<span class="pagenum" id="p214">-214-</span> mot <i>Romains</i> dans le titre attribué à Syagrius y est de +plus un véritable non-sens, si on le suppose donné +par les provinciaux eux-mêmes. Par contre, il correspond +parfaitement au point de vue des barbares, qui +ne connaissaient que deux groupes de peuples : eux-mêmes +et les Romains, et qui ne faisaient pas de +catégories parmi ces derniers<a id="FNanchor_317" href="#Footnote_317" class="fnanchor">[317]</a>. Syagrius, qui était +pour les provinciaux le comte de la Lyonnaise, ou +quelque chose d’approchant, était donc pour les barbares +le roi des Romains. En le désignant sous ce +nom, Grégoire nous fait comprendre qu’il l’a entendu +appeler ainsi par les Francs. On a vu plus haut qu’en +effet les Francs, dans leurs récits populaires, se figuraient +les derniers généraux qui avaient commandé +dans les provinces gauloises comme des rois, et qu’ils +les avaient même rattachés les uns aux autres par les +liens d’une parenté fictive, de manière à en faire une +véritable dynastie<a id="FNanchor_318" href="#Footnote_318" class="fnanchor">[318]</a>. Le roi Syagrius était donc pour +eux le fils du roi Aegidius, fils lui-même du roi Aétius, +qui avait eu pour père le roi Paul : conception vraiment +épique et marquée, si je puis ainsi parler, au +coin de la plus pure barbarie. Pour que Grégoire, +<span class="pagenum" id="p215">-215-</span> d’ordinaire si défiant à l’égard des traditions franques, +ait laissé passer dans son récit une expression aussi +insolite que celle dont il se sert pour désigner Syagrius, +il faut qu’il ait été singulièrement distrait, +sinon il n’eût pas manqué d’être choqué par une +pareille invasion de la terminologie barbare. Frédégaire +lui-même, dont la crédulité vis-à-vis de ses +sources est cependant bien plus épaisse, semble avoir +été frappé de l’invraisemblance de la chose, puisqu’il +transforme Syagrius en patrice des Romains<a id="FNanchor_319" href="#Footnote_319" class="fnanchor">[319]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_315" href="#FNanchor_315"><span class="label">[315]</span></a> Voir sur ce point l’intéressante étude de Tamassia : <i lang="it" xml:lang="it">Egidio e Siagrio</i> (<i lang="it" xml:lang="it">Rivista +storica italiana</i>, 1886, livraison II, p. 228 et 229).</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_316" href="#FNanchor_316"><span class="label">[316]</span></a> Fustel de Coulanges, <i>L’invasion germanique et la fin de l’Empire</i>, p. 489, +n. 3. Le même auteur se trompe au surplus quand il affirme (o. c. p. 8 et n. 4) +que « l’emploi du mot <i lang="la" xml:lang="la">rex</i> pour désigner l’empereur était fréquent ». Lui-même +ne cite pas un seul exemple où l’empereur soit formellement appelé <i lang="la" xml:lang="la">rex</i> ; les +textes qu’il invoque, à part un, ne contiennent que l’adjectif <i lang="la" xml:lang="la">regius</i> dans le sens +de <i lang="la" xml:lang="la">imperatorius</i>, sans doute parce que ce dernier mot avait quelque chose de +trop lourd pour être employé usuellement.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_317" href="#FNanchor_317"><span class="label">[317]</span></a> Si l’on me permet de faire ici une comparaison, je dirai que l’erreur de +l’écrivain gaulois qui, au V<sup>e</sup> siècle, aurait appelé Syagrius <i>roi des Romains</i>, +ressemblerait assez à celle du journaliste français qui appellerait le comte de +Moltke <i>connétable des Allemands</i>. Dahn, o. c. p. 63, ne voit pas pourquoi +Syagrius n’aurait pas porté le titre de roi, puisque 1<sup>o</sup> il était souverain de fait, +et que 2<sup>o</sup> ses voisins les rois barbares portaient tous le même titre. Cette objection +est réfutée d’avance, en excellents termes, par Pétigny, II, p. 378 : « Quelques +chroniqueurs (<i>ils se réduisent à un seul !</i>) disent que Syagrius prit le titre +de roi ; rien n’est moins vraisemblable, car rien n’était plus éloigné des mœurs +et des idées de l’aristocratie romaine. Comme nous l’avons déjà fait remarquer +plusieurs fois, ce titre n’avait point, aux yeux des Romains, la valeur que nous +lui attribuons. Et ce n’était pas à cause des idées républicaines qu’on leur suppose +bien à tort, mais parce que, depuis l’origine de l’Empire, il avait toujours +servi à désigner les chefs des nations barbares. Prendre le titre de roi, c’était +en quelque sorte abdiquer la qualité de Romain. » Dahn d’ailleurs se réfute +lui-même en disant, p. 66, n. 1, que Grégoire n’avait à sa disposition, pour +cette partie de son récit, que des sources franques.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_318" href="#FNanchor_318"><span class="label">[318]</span></a> V. ci-dessus p. <a href="#p96">96</a> et suiv.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_319" href="#FNanchor_319"><span class="label">[319]</span></a> Frédég. III, 15. Les raisons pour lesquelles il était amené à choisir ce titre +sont multiples : 1<sup>o</sup> Syagrius, à ses yeux, sans être un souverain, occupait cependant en +Gaule la plus haute position politique possible, la souveraineté exceptée. +Or, dans la hiérarchie impériale, c’était précisément la situation du patrice : +<i lang="la" xml:lang="la">sublimem patriciatus honorem, qui ceteris omnibus anteponitur</i>, dit une loi de +l’empereur Zénon dans le Code de Justinien XII, <small>III</small>, 3. (V. Gasquet, o. c. p. +150-153.) Aussi les barbares estimaient-ils fort le titre de patrice : Gelimer, en +se rendant à Bélisaire, et Odoacre, en renvoyant les insignes impériaux à Constantinople, +le demandèrent à l’empereur. 2<sup>o</sup> En Bourgogne, où l’on avait +gardé des relations hiérarchiques assez suivies avec l’Empire, le titre de +patrice était resté en vigueur : il avait été porté d’abord par le roi, qui était +ainsi le premier dans l’empire après l’empereur, il le fut ensuite par des grands, +qui se trouvèrent les premiers dans le royaume après le roi. Frédégaire, qui +était Burgonde, a donc pu trouver dans le vocabulaire politique de son pays le +titre qu’il donne à Syagrius. 3<sup>o</sup> Aétius avait porté le titre de patrice ; or, en +Gaule, Syagrius et son père Aegidius avaient été les continuateurs et comme +les héritiers politiques de ce grand homme ; bien plus, on a vu que de bonne +heure la tradition avait établi entre lui et eux un lien de filiation : dès lors, on +comprend facilement que les contemporains de Syagrius lui aient attribué le +titre porté par son ascendant supposé. On voit combien Ranke est mal inspiré, +lorsque, raisonnant sur le <i lang="la" xml:lang="la">rex</i> de Grégoire et sur le <i lang="la" xml:lang="la">patricius</i> de Frédégaire, il +en conclut à la supériorité des informations du dernier (o. c. p. 346). A ce prix, +Hincmar, qui donne à Syagrius le titre de <i>duc</i>, devrait avoir le pas sur Frédégaire, +puisque ce titre se rapproche davantage de la vérité. (Cf. G. Kurth, +<i>L’hist. de Clovis d’après Frédégaire</i>, p. 68.)</p> +</div> +<p>Une autre preuve que Grégoire a connu une source +orale et barbare, qui, à son insu et peut-être malgré +lui, doit avoir influé sur son exposé, c’est le <i lang="la" xml:lang="la">campum +pugnae praeparare deposcit</i>. En vrai barbare qui fait de la +guerre un duel, et qui rougirait de la commencer sans +avoir loyalement défié son adversaire, Clovis fait dire +à Syagrius qu’il ait à faire choix d’un champ de +<span class="pagenum" id="p216">-216-</span> bataille. C’est de la même manière que les Cimbres, +en venant envahir l’Italie, avaient offert à Marius de +fixer le lieu et le jour de leur rencontre. On me dira que +l’annaliste du V<sup>e</sup> siècle a bien pu être frappé du fait, +et le noter, et qu’il n’est nul besoin de supposer qu’il +a été raconté par une tradition barbare. Et je serais +assez porté à le croire, si l’on pouvait me faire admettre +que ses notes étaient assez détaillées pour qu’il marquât +des particularités de ce genre. Il n’en est pas ainsi, +et l’on aurait le droit de s’étonner que le bailleur de +renseignements de Grégoire lui eût fourni ici ce détail +ethnographique. Il est, au contraire, bien facile de +supposer qu’il se sera trouvé, encore une fois, dans la +tradition orale des Francs. Vrai ou faux — car son +historicité ne m’est pas absolument prouvée — il est +tout à fait dans la tonalité des récits barbares<a id="FNanchor_320" href="#Footnote_320" class="fnanchor">[320]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_320" href="#FNanchor_320"><span class="label">[320]</span></a> « Clovis lança à son rival un défi dont les formes rappellent l’esprit chevaleresque +du moyen âge ; il lui demandait un rendez-vous en champ-clos et le +sommait de fixer le jour et le lieu du combat. Le général romain ne jugea pas à +propos de répondre, et attendit les Francs sous les murs de Soissons. » Pétigny, +II, p. 385. Il y a là un contre-sens énorme. Ignorant l’usage barbare, et ne connaissant +que celui du moyen âge, Pétigny s’est figuré que le combat demandé +par Clovis était un combat <i>singulier</i> et un <i>combat en champ-clos</i>. Il faut renverser +les termes : la proposition de Clovis ne rappelle pas le moyen âge, mais +c’est le moyen âge qui rappelle l’usage franc. L’usage de défier l’adversaire a +passé également, comme une obligation d’honneur, dans les traditions du monde +féodal. Qui ne se rappelle le mot de Roland à Olivier, quand celui-ci, déjà +aveugle et ne reconnaissant plus les siens, lui a porté un grand coup d’épée : +Par nule guise ne m’avez desfiet. (<i>La Chanson de Roland</i>, éd. Müller 2002.)</p> +</div> +<p>Je crois trouver un troisième et dernier indice de +l’emprunt fait par Grégoire à une tradition barbare, +dans le passage où il nous apprend que Ragnacaire, +parent de Clovis, y a assisté. On pourra +dire, encore une fois, que Grégoire sait cela par les +<i>Annales d’Angers</i>, et je n’ai aucun argument qui me permette +de le nier d’une manière formelle, bien que je +doute fort que le recueil romain se soit occupé de ce +barbare obscur. Par contre, j’ai deux raisons d’ordre +positif pour m’incliner à croire que la mention faite +<span class="pagenum" id="p217">-217-</span> ici de Ragnacaire provient d’une source franque. La +première, c’est que Ragnacaire, comme nous le verrons, +a été en réalité le héros de chants épiques. La +seconde, c’est qu’il paraît bien certain que la bataille +de Soissons a inspiré les poètes francs, puisque l’histoire +incontestablement épique du roi Chararic nous +fait connaître le rôle perfide que ce prince y aurait +joué. On ne me demandera pas pourquoi, si Grégoire +a connu ce chant, il ne lui a pas fait de plus larges +emprunts. Fidèle à lui-même, Grégoire se défie des +sources populaires, et surtout il se garde bien de +s’adresser à elles tant qu’il dispose d’un document +écrit qui le renseigne suffisamment. Or, c’était le cas +ici : les <i>Annales</i>, malgré leur sécheresse, lui fournissaient +tout ce qu’il croyait avoir besoin de savoir ; par +suite, il laissait la chanson épique dans l’ombre. Toutefois, +il ne l’avait pas entendue en vain, et, sans le +savoir, il lui a, dans son récit, emprunté un terme de +son vocabulaire, ainsi que d’autres détails dont le +cachet barbare marque suffisamment leur origine.</p> + +<p>Je ne pousserai pas plus loin ces inductions, et je +n’ai d’ailleurs pas la présomption de croire que j’ai +démontré entièrement ma thèse. Mais peut-être était-il +impossible d’arriver à une certitude plus complète, +dans l’état des matériaux sur lesquels il fallait opérer. +Il y avait intérêt, dans tous les cas, à constater combien +peu d’éléments épiques nous devons nous attendre +à retrouver dans Grégoire de Tours. Même là où ils +abondent à côté de sa main, le chroniqueur passe +dédaigneusement. Deux lignes d’une source écrite +valent plus pour lui que les plus brillantes créations +de la muse populaire.</p> + +<p>Si j’ai réussi à retrouver les vestiges de la tradition +barbare dans un récit où ils étaient si bien cachés, il +me reste maintenant à l’éliminer d’un passage où l’on +s’est accordé jusqu’ici à la reconnaître. Il s’agit du +<span class="pagenum" id="p218">-218-</span> célèbre épisode du vase de Soissons. Les Francs de +Clovis, du temps qu’ils étaient encore païens, pillaient +les églises. Un jour, il se trouva dans leur butin un +vase sacré d’une beauté extraordinaire. L’évêque +auquel il appartenait fit supplier Clovis de le lui rendre, +et le roi, pour lui complaire, demanda à ses +guerriers de lui abandonner le vase hors part. Tout +le monde y consentit, sauf un soldat qui protesta +que le roi n’aurait pas plus que sa part légitime, et +qui, pour bien montrer qu’il ne se prêterait à aucun +accommodement, brisa le vase d’un coup de hache +sous ses yeux. Le roi dut dévorer sa colère, mais, +l’année suivante, comme il passait la revue de son +armée, il fit à ce soldat de violents reproches sur la +manière dont il était armé, et lui arracha son arme +pour la jeter à terre. Comme le soldat se baissait pour +la ramasser, le roi lui fendit la tête d’un coup de hache +en lui disant : « C’est ce que tu as fait au vase de +Soissons. » Sur quoi, il renvoya l’armée, où cet acte +avait répandu la terreur<a id="FNanchor_321" href="#Footnote_321" class="fnanchor">[321]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_321" href="#FNanchor_321"><span class="label">[321]</span></a> Greg. Tur. II, 28. Frédég. III, 16. <i lang="la" xml:lang="la">Liber Hist.</i> 10. Roricon, l. II. (Bouquet +III, 6), Aimoin I, 12 (ibid. III, 36).</p> +</div> +<p>Voilà ce que raconte Grégoire de Tours, suivi par +Frédégaire, par le <i lang="la" xml:lang="la">Liber Historiae</i> et par les autres, qui +se bornent à le répéter d’une manière plus ou moins +exacte. Les différences de leurs versions par rapport +à la sienne sont dues simplement à la distraction ou à +la négligence, si l’on excepte celle qui est relative au +nom de l’évêque ; elles seront d’ailleurs discutées en +leur lieu au cours de ce chapitre<a id="FNanchor_322" href="#Footnote_322" class="fnanchor">[322]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_322" href="#FNanchor_322"><span class="label">[322]</span></a> Je signalerai dès maintenant, parce que je n’aurai plus l’occasion d’y revenir, +une bévue de Frédégaire qui provient manifestement d’une lecture superficielle +de son texte. D’après Grégoire, le roi répond à l’envoyé qui réclame le +vase de la part de l’évêque : Suis-nous jusqu’à Soissons, où doit avoir lieu le +partage du butin. Dans Frédégaire, l’évêque va lui-même trouver le roi, qui lui +répond : Envoie un messager à Soissons, etc. Il est manifeste que la seconde +version est un calque maladroit de la première.</p> +</div> +<p>Selon plusieurs critiques, rien ne serait plus franchement +<span class="pagenum" id="p219">-219-</span> populaire que l’histoire du vase de Soissons. +Rien ne l’est moins, selon moi. Je suis, au contraire, +fort frappé de l’absence totale de la couleur épique et +des détails barbares que nous constatons en nombre +dans les autres récits. Chaque fois que nous en analysons +un, nous y voyons la tendance à glorifier le +héros, ou tout au moins à attirer l’intérêt et la sympathie +sur sa personne : il est le centre de l’action, et +c’est à lui qu’elle se rapporte. Il n’en est pas ainsi +dans l’histoire du vase de Soissons, et tout le monde +voit bien que l’intérêt se concentre ici autour de la +personnalité absente et innommée de l’évêque. Il s’agit +de savoir si on lui rendra le vase, ou si le premier +barbare venu pourra impunément s’opposer à la générosité +du roi qui veut le restituer. Tout est là ; aussi +l’épisode se termine-t-il logiquement par la mort de +l’audacieux soldat. Moralité : que les barbares y +regardent à deux fois avant de s’opposer à ce que +justice soit rendue à un évêque et à son église. Ce +n’est pas là le sujet d’une ballade germanique, mais +bien plutôt celui d’un <i>miracle</i> : il n’y manque, en effet, +que l’élément merveilleux pour le classer dans la +catégorie des histoires en l’honneur des saints. Peut-on +se figurer les guerriers de l’armée de Clovis racontant +de pareilles aventures ? Ces barbares qui pillaient +les églises se seraient-ils avisés de célébrer la libéralité +de leur roi envers un évêque, et des soldats si +souvent indisciplinés devaient-ils chanter avec enthousiasme +la mort d’un des leurs, massacré par le roi +pour avoir fait respecter les droits de tous ?</p> + +<p>Ce n’est donc pas une tradition orale barbare, c’est +moins encore un chant épique qui nous a conservé +cette anecdote. Si l’on a pu s’y tromper, c’est sans +doute à cause de la conformité de couleur qu’elle présente +avec la réalité historique. En effet, notre épisode +offre certains traits foncièrement germaniques, +<span class="pagenum" id="p220">-220-</span> et non seulement étrangers, mais même tout à fait +opposés aux mœurs romaines. Le premier, c’est le +caractère rigoureux de la loi qui préside au partage du +butin. Le roi n’a que sa part réglementaire ; s’il veut +obtenir quelque chose de plus, il est obligé de le +demander à ses guerriers, et, si l’opposition d’un seul +ne suffit pas pour mettre obstacle à l’accomplissement +de son désir, tout au moins est-il obligé d’endurer les +récriminations du premier venu. Un pareil état de +choses a dû disparaître de bonne heure. Aussi la mention +qui en est faite ici ne peut-elle émaner que d’un +contemporain, car les générations suivantes ne devaient +plus guère avoir l’occasion d’assister à des scènes +semblables.</p> + +<p>L’autre trait auquel je fais allusion a un cachet plus +barbare encore. Le soldat mécontent brise le vase que +Clovis a demandé hors part, et il le fait impunément. +Nous avons vu tout à l’heure que sa protestation ne pouvait +pas être réprimée : mais pourquoi lui laisse-t-on +détruire un objet de prix ? La réponse est bien simple : +Parce que, à cette époque primitive, pour ces barbares +qui pillaient les églises et qui étaient partout en quête +de <i>l’or rouge</i>, les objets d’art n’avaient guère d’autre +valeur que celle du métal, et qu’il fallait bien les +mettre en pièces pour que chacun eût une part égale +de butin. Le soldat mutin qui brisait le vase de Soissons +ne commettait, au point de vue des Francs, +d’autre délit que celui d’être désagréable au roi, en +l’empêchant de renvoyer à l’évêque le vase intact ; il +ne portait pas atteinte à la propriété commune, il +mettait au contraire l’objet en question dans l’état où +le partage l’aurait mis peu après<a id="FNanchor_323" href="#Footnote_323" class="fnanchor">[323]</a>. Ces deux détails +<span class="pagenum" id="p221">-221-</span> sont donc bien barbares, et rien n’empêcherait de +soutenir qu’ils émanent de l’imagination populaire. +Mais, outre que leur <i>couleur locale</i> s’explique tout aussi +bien dans l’hypothèse qu’ils sont historiques, il reste +établi que la tendance du récit est bien nettement +ecclésiastique, et partant, qu’il a dû être consigné par +écrit par quelque contemporain, auquel Grégoire de +Tours aura emprunté sa narration. Il fallait être un +contemporain, et un observateur placé à proximité, +pour reproduire de pareils traits sans être tenté de les +souligner : une ou deux générations après, on ne les +aurait plus compris, et, certes, on ne les aurait pas +inventés. Déjà Frédégaire ne semble plus se rendre +un compte exact de ce que fait le soldat : <i lang="la" xml:lang="la">voce magna +urceum impulit</i>, dit-il, mais il ne paraît pas croire que +le soldat ait brisé le vase. Il était Romain, et relativement +plus civilisé, et il n’aura pu se figurer que l’audace +d’un simple guerrier soit allée jusqu’au point de +détruire un précieux objet d’art sous les yeux mêmes +du roi qui voulait le sauver.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_323" href="#FNanchor_323"><span class="label">[323]</span></a> L’histoire des Francs nous offre plusieurs exemples d’objets d’art brisés +par les rois ou par les grands. En 531, quand Childebert I revint d’Espagne, il +rapporta soixante calices, seize patènes, vingt couvertures d’évangiliaire, le +tout d’or pur et orné de pierres précieuses, et Grégoire de Tours constate avec +une admiration naïve qu’il ne mit en pièces aucun de ces objets, mais qu’il les +distribua intacts aux églises. (III, 10.) En 586, quand le roi Gonthran se fut +emparé du butin de Gundowald, il brisa quinze coupes (<i lang="la" xml:lang="la">catini</i>) et n’en garda +que deux, parce qu’il en avait assez. (Id. VIII, 3.) Encore en 842, Lothaire I +fit mettre en morceaux le merveilleux <i lang="la" xml:lang="la">discus</i> cosmographique et géographique +de Charlemagne, pour le partager entre ses fidèles (<i lang="la" xml:lang="la">Annal. S. Bertin.</i> a. 842). +Nous voyons aussi que, quand une église vendait ses objets d’art pour racheter +des captifs ou pour soulager des pauvres, ils passaient généralement sous le +marteau des <i lang="la" xml:lang="la">argentarii</i> ; voir p. exemple <i lang="la" xml:lang="la">Vita s. Leodegarii</i> dans Bouquet, II, +p. 617.</p> +</div> +<p>La complexité des rapports du roi franc avec des +évêques est un élément tout-à-fait incompréhensible +pour la légende. Celle-ci ne procède que par grandes +lignes et n’emploie que des couleurs bien tranchées ; +elle ne connaît pas les contours fuyants ni les nuances +de transition. Ses héros à elle ne garderont jamais +que deux attitudes en face des évêques : la hache +levée ou le genou plié. Un Clovis qui laisse piller des +<span class="pagenum" id="p222">-222-</span> églises par ses soldats, et qui ensuite s’emploie auprès +d’eux pour qu’ils lui permettent de faire acte de courtoisie +envers ses victimes, ce n’est pas là un concept +populaire, mais c’est, en revanche, une donnée profondément +historique. Le V<sup>e</sup> et le VI<sup>e</sup> siècles nous offrent +plus d’une fois des spectacles du même genre, et les +écrivains ecclésiastiques se sont complu à les retracer<a id="FNanchor_324" href="#Footnote_324" class="fnanchor">[324]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_324" href="#FNanchor_324"><span class="label">[324]</span></a> Je note ici le dernier exemple qui me soit connu : il est postérieur de plus +d’un demi-siècle à Clovis : <span lang="la" xml:lang="la">Igitur Alboin cum ad fluvium Plabem venisset ibi +ei Felix episcopus Tarvisianae ecclesiae occurit. Cui rex, ut erat largissimus, +omnes suae ecclesiae facultates postulanti concessit et per suum pracmaticum +postulata firmavit.</span> Paul Diacre, <i lang="la" xml:lang="la">Hist. Langob.</i>, II, 72.</p> +</div> +<p>Pour avoir reproduit avec une telle fidélité des particularités +si étrangères aux mœurs romaines, et d’un +caractère si archaïque, il a fallu, je le répète, que le +narrateur auquel Grégoire de Tours emprunte ses +renseignements fût un contemporain de ce qu’il +raconte, et que, de plus, il vécût à proximité des barbares +ou au milieu d’eux. Je rencontre ici, dans le latin +de notre chroniqueur, une expression fort archaïque +dont il ne se sert jamais, et qui, si je ne me trompe, a +passé de cette source contemporaine dans son texte : +c’est celle de <i lang="la" xml:lang="la">papa</i> employée dans le sens d’évêque. +Dès la seconde moitié du VI<sup>e</sup> siècle, cette expression +a disparu du vocabulaire usuel, et Grégoire de Tours +lui-même ne lui donne jamais ce sens, sinon dans +cet unique passage<a id="FNanchor_325" href="#Footnote_325" class="fnanchor">[325]</a>. Ne sommes-nous pas fondés dès +lors à supposer qu’elle se sera trouvée dans sa source, +et que, s’il l’a gardée, c’est à cause de la fidélité +spéciale qu’il met à reproduire les paroles de ses personnages ?</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_325" href="#FNanchor_325"><span class="label">[325]</span></a> Voir pour la démonstration de ce point G. Kurth, <i>les Sources de l’histoire +de Clovis dans Grégoire de Tours</i>, p. 413 et 414.</p> +</div> +<p>Mais connaissons-nous un document qui réunisse les +deux notes en question, c’est-à-dire qui ait été écrit au +nord de la Gaule, et au commencement du VI<sup>e</sup> siècle ? +<span class="pagenum" id="p223">-223-</span> Oui, et Grégoire de Tours, qui le mentionne lui-même, +l’avait certainement lu : c’est le <i lang="la" xml:lang="la">Vita Remigii</i><a id="FNanchor_326" href="#Footnote_326" class="fnanchor">[326]</a>. +Cet ouvrage, composé entre 533 et 574, ne pouvait +guère passer sous silence un trait qui était entièrement +à la louange de son héros, si toutefois on admet +que saint Remy est l’évêque non nommé auquel fait +allusion le récit de Grégoire. Et il semble impossible +d’en douter. D’abord, la date assignée à l’épisode, qui +est placé immédiatement après la bataille de Soissons, +s’accorde bien avec celle où nous devons supposer +qu’eut lieu la conquête du pays rémois par les Francs +Saliens. Ensuite, l’offre faite par Clovis aux envoyés +de l’évêque, de le suivre jusqu’à Soissons où doit être +partagé le butin, fait penser que le diocèse de cet +évêque ne devait pas être trop éloigné de Soissons : +or, Reims est la voisine de Soissons à l’est, et c’est +même, avec Senlis et Meaux, le seul diocèse qui ait +pu recevoir la visite des Francs après la défaite de +Syagrius, puisque les diocèses situés au nord et à +l’ouest de Soissons devaient déjà être alors en leur +possession. Enfin, la démarche de l’évêque ne s’expliquerait +pas, si l’on ne supposait qu’il avait quelque +lieu d’en attendre un bon résultat : et nous savons +que c’était bien là le cas de saint Remy, dont les +bonnes relations avec Clovis sont attestées par une +lettre qu’il lui écrivit avant sa conversion<a id="FNanchor_327" href="#Footnote_327" class="fnanchor">[327]</a>. D’ailleurs, +Frédégaire et Hincmar nomment ici saint Remy : et, +bien que ce nom ne leur ait été fourni par aucune tradition, +mais simplement suggéré par la vraisemblance, +il n’est pas moins remarquable combien la conjecture +s’imposait en quelque sorte alors comme aujourd’hui<a id="FNanchor_328" href="#Footnote_328" class="fnanchor">[328]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_326" href="#FNanchor_326"><span class="label">[326]</span></a> <span lang="la" xml:lang="la">Est enim nunc liber vitae ejus, qui eum narrat mortuum suscitasse.</span> Greg. +Tur., II, 31.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_327" href="#FNanchor_327"><span class="label">[327]</span></a> Si toutefois cette lettre est adressée à Clovis, ce qui, je l’avoue, me laisse +des doutes.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_328" href="#FNanchor_328"><span class="label">[328]</span></a> Frédég. III, 16. Aimoin I, 12 (Bouquet III p. 36). Hincmar <i lang="la" xml:lang="la">Vita Remigii</i>, +IV, 50 (<i lang="la" xml:lang="la">Acta Sanct.</i> oct. t. I, p. 144). Le <i lang="la" xml:lang="la">Liber Historiae</i> 10 et son caudataire +Roricon (Bouquet III p. 6) imitent le silence de Grégoire.</p> +</div> +<p><span class="pagenum" id="p224">-224-</span> On me demandera pourquoi, dans ce cas, Grégoire +n’aurait pas reproduit le nom de l’évêque ? Je pourrais +me dispenser de répondre à cette question, car, s’il est +établi qu’il a connu ce nom, son silence ne prouve pas +plus contre celui de saint Remy que contre tout autre. +Mais je crois avoir signalé les vraies raisons de ce +silence. Grégoire n’a pas voulu croire ou n’a pu se +résigner à raconter que le fondateur de la France +chrétienne ait jamais pillé l’église de son père spirituel : +soit qu’il ait eu un demi-doute, soit qu’il ait +éprouvé une trop vive répugnance, soit qu’il n’ait pas +cru devoir accorder assez d’importance à cet épisode +dans sa narration en le rattachant à un nom en vue, +il l’a raconté, mais il a omis le nom : ce procédé, +d’une critique rudimentaire, il est vrai, lui est cependant +familier, ainsi qu’on l’a vu précédemment à +l’occasion de l’épisode de Wiomad<a id="FNanchor_329" href="#Footnote_329" class="fnanchor">[329]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_329" href="#FNanchor_329"><span class="label">[329]</span></a> V. ci-dessus, p. <a href="#p181">181</a>. Il y a d’autres occasions encore où il omet des noms, +sans qu’il soit aussi facile d’en dire le motif exact. Ainsi III, 20 : <span lang="la" xml:lang="la">Theodoricus +autem filio suo Theudoberto Wisigardem cujusdam regis filiam desponsaverat</span> +(il s’agit de Wacho, roi des Lombards) — et ibid. IX, 26, où il est dit +d’Ingoberge, veuve du roi Charibert, qu’elle mourut à Tours, <span lang="la" xml:lang="la">relinquens +filiam unicam quam in Canthia regis cujusdam filius matrimonio copulavit</span>. +Faut-il croire que notre auteur ignorait le nom de Berthe et de son mari Ethelbert, +ou plutôt est-ce par une espèce d’indifférence pour des faits placés trop +loin de son sujet qu’il omet les noms ? Je demande qu’on ne s’étonne pas trop +de cette conjecture : les principes de l’art d’écrire n’étaient pas pour Grégoire +ce qu’ils sont pour nous. Qu’on se souvienne que Caton l’Ancien, dans ses +<i>Origines</i>, ne nomme jamais les personnages qu’il met en scène, ce qui ne l’a +pas empêché de faire une exception en faveur de l’éléphant Syrus. (Pline <i>H. N.</i> +VIII, V, 11.) Cf. G. Kurth, <i>Caton l’Ancien</i>, p. 176. Le motif de ce singulier +procédé nous est resté inconnu, le fait lui-même est incontestable.</p> +</div> +<p>Telles sont les raisons qui nous autorisent à regarder +l’épisode du vase de Soissons, non comme une +légende fournie par la tradition orale des Francs, +mais comme une histoire consignée par écrit dans un +document contemporain, qui serait difficilement autre +que le <i lang="la" xml:lang="la">Vita Remigii</i>. Tout d’ailleurs, dans cette histoire, +porte le cachet d’une incontestable historicité.</p> + +<div class="chapter"></div> +<p><span class="pagenum" id="p225">-225-</span></p> + +<h3 id="l2c2">CHAPITRE II<br> +Le mariage de Clovis.</h3> + + +<p>L’histoire épique de Clovis est bien instructive, en +ce qu’elle nous révèle le cercle d’idées dans lequel +se meuvent les foules. Ce qui a frappé l’imagination +populaire en Clovis, ce n’est pas l’homme prédestiné +dont la Providence a fait son instrument de choix, +ce n’est pas le porteur de la mission sublime réservée +à son peuple par le <i>Christ qui aime les Francs</i>. Ce +qu’elle a retenu de son histoire, ce n’est pas la conquête +de toute la Gaule et la fondation d’un vaste empire, +ce n’est pas davantage sa merveilleuse conversion +à la suite d’un vœu exaucé, ni le spectacle grandiose +d’un roi entrant avec tout son peuple dans la +clientèle de l’Église catholique. Ces scènes magnifiques +n’ont rien dit aux barbares, et ne les ont pas touchés. +Ils n’ont rien compris à la grandeur du rôle joué par +leur souverain, et leur coup d’œil n’a pas été assez +<span class="pagenum" id="p226">-226-</span> perspicace pour entrevoir, au-delà de lui, la nation +dont ses succès préparaient la grandeur sans pareille. +Seul, le monde ecclésiastique a tressailli de joie et +d’orgueil en recevant Clovis sous les voûtes de ses +églises ; seul, il a eu l’intuition de l’avenir dont sa +conversion était le gage ; seuls, ses écrivains ont trouvé, +pour célébrer ce grand événement, les accents émus +et enthousiastes de la poésie<a id="FNanchor_330" href="#Footnote_330" class="fnanchor">[330]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_330" href="#FNanchor_330"><span class="label">[330]</span></a> Je fais ici allusion à l’auteur du grand prologue de la <i>Loi salique</i>, dont +l’inspiration toute catholique procède d’une autre pensée, on l’a vu, que +le récit relatif aux quatre prud’hommes. Je pense également à l’auteur du <i lang="la" xml:lang="la">Vita +Remigii</i>, dont Grégoire de Tours II, 31, nous fait entendre quelques accents à +travers sa prose d’ordinaire si monotone : <span lang="la" xml:lang="la">Velis depictis adumbrantur plateae, +ecclesiae curtinis albentibus adurnantur, baptistirium componitur, balsama difunduntur, +micant flagrantes odorem cerei, totum templum baptistirii divino +respergeretur ab odore… <i>Procedit novos Constantinus ad lavacrum</i></span>, etc. Je +rappellerai aussi les belles paroles de saint Avitus de Vienne, écrivant à Clovis +pour le féliciter de son baptême. Il y a là de grandes et larges vues de l’avenir, +que l’histoire a confirmées.</p> +</div> +<p>Les milieux populaires ne s’intéressent aux affaires +publiques que par rapport à leur côté individuel et +personnel. C’est le héros qui passionne le peuple, ce +ne sont pas les destinées nationales dont il a la responsabilité, +ni les graves intérêts qui reposent sur sa +tête. Pour les Francs, les parties les plus importantes +de la vie de Clovis, ce sont les péripéties de son mariage, +c’est le tour qu’il s’est laissé jouer en Burgondie +par un Romain artificieux, ce sont les grands coups +d’épée par lesquels il s’est taillé un royaume, ce sont +les meurtres par lesquels il s’est débarrassé de ses +ennemis et de ses rivaux, ce sont, enfin, d’autres +aventures du même genre, réelles ou fictives, dont le +souvenir ne s’est pas conservé. Car, ainsi qu’on l’a +vu dans le chapitre précédent, nous avons le droit +de croire qu’on est loin de connaître complétement le +Clovis de l’épopée. Son cycle, à n’en pas douter, était +beaucoup plus riche qu’il n’y paraîtrait d’après Grégoire +de Tours.</p> + +<p><span class="pagenum" id="p227">-227-</span> Les amours des héros ont été de tout temps un des +sujets favoris de la poésie populaire. Voici la seconde +fois qu’une histoire de fiançailles et de mariage entre +dans notre épopée. Écoutons le récit de Grégoire de +Tours :</p> + +<p>« Gondioch, roi des Burgondes, était de la race +d’Athanaric, le roi persécuteur dont nous avons parlé +plus haut. Il avait quatre fils : Gondebaud, Godigisil, +Chilpéric et Godomar. Gondebaud tua son frère +Chilpéric par le glaive, et fit jeter sa femme à l’eau, +une pierre attachée au cou ; quant à ses deux filles, il +les condamna à l’exil. L’aînée, qui se fit religieuse, +s’appelait Chrona, la cadette Clotilde. Or, comme +Clovis envoyait souvent des ambassades en Burgondie, +ses émissaires découvrirent la jeune princesse. +La voyant belle et sage, et sachant qu’elle était de +sang royal, ils en parlèrent à Clovis, qui, aussitôt, +envoya demander la main de Clotilde à Gondebaud. +Celui-ci, n’osant la lui refuser, la remit aux envoyés, +qui se hâtèrent de la conduire auprès de leur roi. +Clovis se réjouit fort de la voir, et il en fit sa +femme<a id="FNanchor_331" href="#Footnote_331" class="fnanchor">[331]</a>. »</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_331" href="#FNanchor_331"><span class="label">[331]</span></a> Greg. Tur. II, 28.</p> +</div> +<p>Voici ce que cette histoire, si sobre et si peu +légendaire d’aspect, est devenue sous la plume de +Frédégaire :</p> + +<p>« Comme Clovis envoyait souvent des ambassades +en Burgondie, ses émissaires entendirent parler de +Clotilde. Et, comme il n’était pas permis de la voir, +Clovis envoya un Romain du nom d’Aurélien, qui +devait tâcher de parvenir à Clotilde par tel moyen +qu’il pourrait. Aurélien se mit en route seul, ayant, +comme un mendiant, la besace sur le dos et les vêtements +déchirés, et emportant l’anneau de Clovis pour +inspirer confiance. Arrivé à la ville de Genève, où +<span class="pagenum" id="p228">-228-</span> Clotilde demeurait avec sa sœur Saedeleuba, il fut +reçu par charité par les deux sœurs, qui pratiquaient +l’hospitalité envers les étrangers. Pendant que Clotilde +lui lavait les pieds, Aurélien se pencha vers elle et lui +dit à voix basse : « Dame, j’ai un grand message à vous +faire, si vous daignez m’accorder un endroit où je +puisse vous parler en secret. » La princesse y consentit, +et admis en sa présence, Aurélien lui dit : +« C’est Clovis, le roi des Francs, qui m’a envoyé ; il +veut, si c’est la volonté de Dieu, vous faire partager +son trône, et pour que vous soyez sûre de ses intentions, +voici son anneau qu’il vous envoie. » Clotilde +reçut l’anneau avec grande joie, et répondit : « Reçois +cent sous d’or pour tes peines, et prends mon anneau. +Hâte-toi de retourner auprès de ton maître, et dis-lui +que, s’il veut m’avoir en mariage, il me fasse demander +sans retard, par une ambassade, à mon oncle +Gondebaud. Que les ambassadeurs fassent confirmer +sur l’heure ce qu’il leur accordera, et qu’ils fassent en +toute diligence réunir un plaid. S’ils ne se hâtent, je +crains de voir revenir de Constantinople un certain +sage nommé Aridius, qui, s’il arrive à temps, déjouera +tout le projet. » Aurélien retourna chez lui dans le +même attirail qu’il était venu. Arrivé aux frontières +du pays d’Orléans, et pas loin de sa maison, il rencontra +un pauvre mendiant qui devint son compagnon +de route. Aurélien, qui était sans défiance, s’étant +endormi, son camarade lui vola sa besace avec les sous +d’or. A son réveil, saisi d’affliction, il se hâta de courir +chez lui, d’où il lança ses domestiques à la poursuite +du voleur. Ils le rattrapèrent et l’amenèrent à Aurélien, +qui le fit rudement bâtonner pendant trois jours +et le lâcha ensuite. Puis, il alla trouver Clovis à +Soissons, et lui raconta en détail tout ce qui s’était +passé. Clovis, charmé de l’esprit et des ressources de +Clotilde, envoya demander à Gondebaud la main de +<span class="pagenum" id="p229">-229-</span> sa nièce. Gondebaud, n’osant la lui refuser et espérant +contracter amitié avec lui, promit de la lui donner. +Les envoyés, ayant offert le sou et le denier selon la +coutume franque, la fiancèrent à Clovis et demandèrent +la convocation immédiate d’un plaid où elle +serait donnée en mariage à leur maître. Le plaid eut +lieu sans retard, et la noce fut préparée à Châlon (sur +Saône). Aussitôt que les Francs eurent reçu la princesse +des mains de Gondebaud, ils la firent monter +dans une basterne, et, emportant son riche trésor, ils +reprirent le chemin de leur pays. Mais Clotilde pressentait +le retour d’Aridius, qui venait de l’empire, et +elle dit au chef des Francs : « Si vous voulez que je +parvienne jusqu’à votre maître, faites-moi descendre +de cette basterne, et mettez-moi sur un cheval, puis +faisons toute la diligence possible pour arriver chez +vous. Jamais, si je reste sur ce char, je ne verrai +votre roi. » Les Francs lui obéirent et la mirent +sur un cheval, et en toute hâte on gagna la cour de +Clovis.</p> + +<p>Cependant, Aridius, débarqué à Marseille, apprenait +ce qui s’était passé, et accourait à marches forcées. +Arrivé près de Gondebaud, celui-ci lui dit : « Tu sais +que j’ai fait amitié avec les Francs, et que j’ai donné +ma nièce Clotilde pour femme à Clovis ? — Ce n’est +pas là un pacte d’amitié, répondit Aridius, mais un +germe de discorde perpétuelle. Vous auriez dû vous +souvenir, seigneur, que vous avez fait périr par le +glaive votre frère Chilpéric, père de Clotilde, que +vous avez fait jeter sa mère à l’eau, une pierre attachée +au cou, et précipiter au fond d’un puits ses deux +frères, après leur avoir tranché la tête. Si elle devient +puissante, elle vengera ses parents. Envoyez sans +retard votre armée à sa poursuite, pour la ramener. +Il vaut mieux pour vous avoir une querelle sur les +bras une seule fois, que d’être sans cesse, avec tous +<span class="pagenum" id="p230">-230-</span> les vôtres, en butte à la rancune des Francs. » Gondebaud, +ayant entendu cela, envoya une armée à la +poursuite de Clotilde, mais elle ne trouva plus que la +basterne et les trésors, dont elle s’empara. Clotilde, +arrivant dans le voisinage de Villery, dans le pays de +Troyes, où résidait Clovis, avant de quitter le sol de +la Burgondie, pria ses guides de piller et de brûler ce +pays sur une étendue de douze lieues à la ronde. +Lorsqu’ils l’eurent fait avec la permission de Clovis, +Clotilde s’écria : « Je vous rends grâces, Dieu tout +puissant, de ce que j’assiste au commencement de la +vengeance de mes parents et de mes frères<a id="FNanchor_332" href="#Footnote_332" class="fnanchor">[332]</a>. »</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_332" href="#FNanchor_332"><span class="label">[332]</span></a> Frédég. III, 18-19.</p> +</div> +<p>Écoutons maintenant la même légende telle que la +rapporte au VIII<sup>e</sup> siècle le <i lang="la" xml:lang="la">Liber Historiae</i>. L’accord de +ce texte avec celui de Frédégaire apparaîtra d’autant +plus remarquable si on se souvient qu’il ne l’a pas +connu ; quant à ses variantes, elles ne seront pas +moins intéressantes, parce qu’elles nous aideront à +refaire l’histoire de la légende dans deux milieux +différents.</p> + +<p>Le <i lang="la" xml:lang="la">Liber Historiae</i>, qui s’appuie sur Grégoire de +Tours et sur la tradition, ne sait rien des deux frères +de Clotilde massacrés. Il connaît le personnage d’Aurélien, +et il lui attribue la même mission que Frédégaire, +seulement il ne le désigne pas par l’appellation +de Romain. Il ne le fait pas partir habillé en mendiant, +mais il nous le montre déposant ses habits pour +en prendre de plus pauvres dans une forêt, avant +d’arriver à la ville de Clotilde. Il ne mentionne pas la +ville où réside Clotilde, et il ne donne pas le nom de +sa sœur. La première rencontre d’Aurélien avec cette +princesse est exposée un peu différemment : c’est un +dimanche, pendant qu’elle allait à la messe, qu’il +se trouve sur son passage parmi les mendiants, et +<span class="pagenum" id="p231">-231-</span> vêtu comme eux. Au sortir de l’office, Clotilde leur +distribua des aumônes, et le confident de Clovis profita +du moment où elle lui donnait une pièce d’or, pour +baiser sa main et pour la tirer par le pan de son vêtement. +Sur quoi Clotilde, rentrée chez elle, le fait +appeler par sa servante. Dans le <i lang="la" xml:lang="la">Liber Historiae</i>, +comme dans Frédégaire, Aurélien alors expose le +message de son maître en exhibant son anneau comme +gage. Seulement, le <i lang="la" xml:lang="la">Liber Historiae</i> ajoute ici des +détails oiseux : au moment d’entrer chez Clotilde, +Aurélien avait déposé derrière la porte de la chambre +les ornements de fiançailles que lui avait remis Clovis, +ne gardant en main que l’anneau ; lorsqu’il voulut +les offrir à la princesse, ils avaient disparu +et c’est Clotilde qui les fit chercher et retrouver par +ses gens. La manière dont Clotilde accueille le message +a aussi subi quelques variantes. Elle ne donne pas +cent sous au messager pour ses peines, elle n’accorde +pas immédiatement son consentement, ni ne trace +tout de suite la ligne de conduite à suivre pour faire +aboutir les négociations. Elle commence par déposer +l’anneau de Clovis dans le trésor de Gondebaud ; elle +fait ensuite observer à l’envoyé qu’il n’est pas convenable +qu’une chrétienne épouse un païen ; toutefois, +elle lui laisse de l’espérance, en ajoutant qu’elle s’en +remettra à la volonté de Dieu.</p> + +<p>Le <i lang="la" xml:lang="la">Liber Historiae</i> ne connaît pas l’épisode du sac +volé en route à Aurélien par son compagnon de +voyage : on peut croire que c’est parce qu’il l’a remplacé +par celui que nous venons d’analyser. Il ramène +Aurélien tout droit chez Clovis, qui, loin de montrer, +comme dans Frédégaire, une hâte extrême à conclure +le mariage par peur du retour d’Aridius, laisse un an +s’écouler avant de renvoyer une ambassade à Gondebaud.</p> + +<p>Cette seconde ambassade qui, dans Frédégaire, n’a +<span class="pagenum" id="p232">-232-</span> pas de peine à obtenir de Gondebaud intimidé la +main de Clotilde, a au contraire, dans le <i lang="la" xml:lang="la">Liber Historiae</i>, +de nouvelles aventures. C’est Aurélien qui en est +le chef, et lorsqu’il communique son message au roi +des Burgondes, celui-ci se met en colère, affirmant +que Clotilde n’est pas la fiancée de Clovis. Aurélien +répond sur un ton menaçant, et alors les Burgondes, +qui ont peur d’une guerre avec les Francs, décident +leur maître à faire d’abord une enquête pour savoir +ce qui en est des affirmations de l’ambassadeur, et si, +par hasard, il n’aurait pas été apporté à Clotilde des +cadeaux qui permettraient à Clovis de la dire sa +fiancée. L’enquête établit que l’anneau de Clovis, contenant +son image et son nom, se trouve en effet dans +le trésor de Gondebaud. On fait venir Clotilde, qui +déclare l’avoir reçu des envoyés du roi franc. Gondebaud +a pour elle des paroles indulgentes, et la remet, +malgré lui d’ailleurs, entre les mains d’Aurélien, qui +l’amène à Clovis. Tout l’épisode d’Aridius et du stratagème +employé à la dernière heure par Clotilde, ainsi +que de la vengeance anticipée qu’elle exerce sur le +pays burgonde, est passé sous silence. Par contre, le +<i lang="la" xml:lang="la">Liber Historiae</i> sait que, dès la nuit des noces, Clotilde +a demandé à Clovis de se faire chrétien, et +de réclamer sa part d’héritage à Gondebaud. Clovis +fait une réponse évasive sur le premier point, et +lui accorde le second. Il s’ensuit un troisième envoi +d’Aurélien en Burgondie. Gondebaud s’irrite des réclamations +de Clovis ; Aurélien parle un langage plus +fier que jamais, et de nouveau les Burgondes, par +peur d’une guerre avec les Francs, conseillent à Gondebaud +de céder. Gondebaud s’exécute en maugréant, +Aurélien le remercie avec courtoisie, et les Burgondes, +pleins d’admiration, s’écrient : « Vive le roi qui a de +tels hommes ! » Aurélien retourne auprès de son +maître, qui, après la conquête de la Gaule romaine, +<span class="pagenum" id="p233">-233-</span> le récompense en lui donnant le château de Melun et +tout le duché<a id="FNanchor_333" href="#Footnote_333" class="fnanchor">[333]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_333" href="#FNanchor_333"><span class="label">[333]</span></a> <i lang="la" xml:lang="la">Liber Historiae</i> c. 12-14.</p> +</div> +<p>Cette version du <i lang="la" xml:lang="la">Liber Historiae</i> est devenue populaire : +c’est elle qu’ont reproduite, non seulement +Roricon<a id="FNanchor_334" href="#Footnote_334" class="fnanchor">[334]</a> et Aimoin<a id="FNanchor_335" href="#Footnote_335" class="fnanchor">[335]</a>, mais aussi le <i lang="la" xml:lang="la">Vita Clotildis</i><a id="FNanchor_336" href="#Footnote_336" class="fnanchor">[336]</a>. +Et on ne s’étonnera pas, si l’on pense que le <i lang="la" xml:lang="la">Liber +Historiae</i>, généralement pris pour Grégoire de Tours +lui-même, a été au moyen âge la seule ou du moins +la principale source de l’histoire des Francs.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_334" href="#FNanchor_334"><span class="label">[334]</span></a> Dans Bouquet III, p. 6-8.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_335" href="#FNanchor_335"><span class="label">[335]</span></a> Id. ib. p. 37 et 38.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_336" href="#FNanchor_336"><span class="label">[336]</span></a> Dans <i lang="la" xml:lang="la">Scriptor. Rer. Merov.</i> (Krusch) II, p. 342 et suiv. Je dirai une fois +pour toutes que le <i lang="la" xml:lang="la">Vita Chlothildis</i>, qui date tout au plus du IX<sup>e</sup> siècle, n’est +qu’une copie du <i lang="la" xml:lang="la">Liber Historiae</i>, agrémentée de quelques amplifications oratoires, +et enrichie de quelques sèches notices sur des constructions d’églises. +L’Histoire poétique des Mérovingiens peut n’en tenir aucun compte. Cf. Krusch, l. l.</p> +</div> +<p>Que penser maintenant de nos trois versions ? A +première vue, on est tenté d’admettre que Grégoire +ne connaît pas la légende relative au mariage, et qu’il +raconte l’histoire telle qu’elle est arrivée, tandis que +les deux autres chroniqueurs se feraient l’écho d’une +tradition née après lui, et dont chacun nous aurait +recueilli une version différente. Ainsi raisonne +encore Junghans, qui admet sans réserve l’historicité +du récit de Grégoire<a id="FNanchor_337" href="#Footnote_337" class="fnanchor">[337]</a>. Mais plusieurs raisons sérieuses +militent contre cette supposition, et je rappellerai en +passant que déjà Fauriel avait ici entrevu la vérité<a id="FNanchor_338" href="#Footnote_338" class="fnanchor">[338]</a>. +D’abord, nous savons que les chants poétiques naissent +au lendemain des événements qu’ils célèbrent, et +sont engendrés en quelque sorte par l’actualité : ils se +modifient au cours des temps, mais ils se rattachent, +par leur origine, à une date très rapprochée des faits. +<span class="pagenum" id="p234">-234-</span> Il n’est donc pas vraisemblable qu’à l’époque de Grégoire +il n’ait pas existé de chant épique sur le mariage +de Clovis, et on se créerait un insoluble problème +historique si l’on admettait que cette légende ne s’est +formée que plus tard, c’est-à-dire un bon siècle après +l’événement. En second lieu, où Grégoire lui-même +aurait-il puisé les quelques détails qu’il a conservés, +s’ils ne s’étaient pas trouvés dans un chant épique, puisqu’il +est impossible d’imaginer un autre document qui +les aurait contenus ? Il est donc probable que Grégoire +a connu le chant en question, et qu’il s’en est inspiré +dans une certaine mesure. Cette mesure, nous la connaissons +déjà, et nous avons vu précédemment de +quelle manière il l’applique. Il aura supprimé les +détails qui lui paraissaient invraisemblables, il aura +gardé le noyau de la légende, et, en la racontant en +résumé, il lui aura donné l’aspect d’un fait historique. +Un examen attentif de son texte, entrepris à la lumière +de cette conjecture, transformera celle-ci en une espèce +de certitude.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_337" href="#FNanchor_337"><span class="label">[337]</span></a> Junghans, o. c. p. 55.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_338" href="#FNanchor_338"><span class="label">[338]</span></a> Voir ci-dessus p. <a href="#p12">12</a>. Richter, dont le livre modeste contient une si grande +somme d’érudition et un esprit critique si juste, reconnaît aussi, année 492, +p. 35, que Grégoire s’est servi d’une source légendaire dont il a essayé de démêler +l’élément historique.</p> +</div> +<p>Deux mots, dans la chronique de Grégoire de Tours, +nous fournissent la preuve qu’il sait plus de choses +qu’il n’en raconte. Il dit que les ambassadeurs de +Clovis, qui vont souvent en Burgondie, <i>trouvent</i> Clotilde, +la voient belle et apprennent qu’elle est de sang +royal. Pour qu’ils la trouvent, il faut donc qu’elle soit +cachée ou du moins gardée avec quelque soin : ce +<i lang="la" xml:lang="la">reperitur</i> est une allusion assez claire à la légende de +Frédégaire et du <i lang="la" xml:lang="la">Liber Historiae</i>. Puis, quand ils ont +obtenu de Gondebaud la main de Clotilde pour leur +maître, ils partent et l’emmènent en hâte (<i lang="la" xml:lang="la">velotius</i>). +Pourquoi cette hâte, sinon parce que Grégoire écrit +sous l’impression de la légende qui lui montre Clotilde +cédée à regret et menacée d’être reprise<a id="FNanchor_339" href="#Footnote_339" class="fnanchor">[339]</a> ?</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_339" href="#FNanchor_339"><span class="label">[339]</span></a> Rajna p. 69 et 70.</p> +</div> +<p><span class="pagenum" id="p235">-235-</span> Qu’on ne nous dise pas, avec quelques critiques, +que les deux expressions notées, loin d’attester l’existence +de la légende au temps de Grégoire de Tours, +en sont au contraire l’origine. Il serait par trop naïf, +en effet, de supposer que la légende aurait poussé sur +un texte écrit, et non sur le sol vivant de la tradition +populaire ! Et il est bien inutile de réfuter une manière +de voir qui suppose une totale ignorance des lois du +développement épique.</p> + +<p>Mais la remarquable concordance entre les expressions +de Grégoire visées ci-dessus et la légende telle +qu’elle est donnée par Frédégaire et par le <i lang="la" xml:lang="la">Liber Historiae</i> +n’en a pas moins besoin d’explication : et, si l’on +ne peut pas admettre celle qui vient d’être réfutée, il +ne reste plus que l’hypothèse d’une source commune. +Tout donc nous amène à conclure que Grégoire a +connu la légende, et, qu’en la résumant, il n’a pu +effacer certains traits qu’on retrouve mieux conservés +dans ses successeurs, de même que plus haut, dans +l’histoire de Childéric, <i lang="la" xml:lang="la">pacatis occultae Francis</i> trahit +chez lui la connaissance d’un épisode raconté au long +par Frédégaire.</p> + +<p>Mais quelle est, dans l’histoire du mariage de Clovis, +la version qu’il connaissait ? Celle de Frédégaire +ou celle du <i lang="la" xml:lang="la">Liber Historiae</i> ? C’est celle de Frédégaire : +le <i lang="la" xml:lang="la">velotius</i> n’a aucune signification dans l’autre. D’ailleurs, +la version du <i lang="la" xml:lang="la">Liber Historiae</i> présente un caractère +bien accentué de modernité au regard de celle de +Frédégaire. On y trouve une note plus chrétienne, et +une couleur attestant un milieu déjà plus civilisé. +C’est un dimanche, en allant à la messe, que Clotilde +rencontre Aurélien, et celui-ci est assis devant l’église +avec les autres pauvres. La première parole de Clotilde +en entendant les offres de Clovis, c’est qu’une chrétienne +ne peut épouser un païen ; elle déclare ensuite +s’en remettre à la volonté de Dieu. La première chose +<span class="pagenum" id="p236">-236-</span> qu’elle demande à Clovis après son mariage, c’est +qu’il se convertisse à la foi chrétienne. Elle lui parle +aussi de sa vengeance, mais ce n’est plus au sens barbare +de la légende de Frédégaire : elle veut seulement +se faire restituer par Gondebaud l’héritage auquel elle +a droit. En comparant toute cette partie de l’histoire +à la partie correspondante dans Frédégaire, on ne +peut nier que le <i lang="la" xml:lang="la">Liber Historiae</i> n’ait puisé dans un +milieu plus chrétien et plus civilisé, ou encore que +son auteur n’ait lui-même arrondi les angles barbares +et adouci l’âpreté des sentiments de la tradition.</p> + +<p>D’autre part, l’histoire est devenue, dans le <i lang="la" xml:lang="la">Liber +Historiae</i>, moins populaire, moins vraisemblable. L’épisode +du sac perdu est parfaitement clair et logique +dans Frédégaire ; dans le <i lang="la" xml:lang="la">Liber</i>, il n’est plus qu’un +hors-d’œuvre. La déposition de l’anneau de Clovis par +Clotilde dans le trésor de Gondebaud, simplement en +vue de l’y faire retrouver plus tard pour fournir un +argument aux partisans du mariage, a quelque chose +de maladroit et de niais ; on dirait d’une ficelle littéraire. +Qu’on donne Clotilde à Clovis parce qu’on +a peur de lui, ainsi que le racontent Grégoire et Frédégaire, +à la bonne heure ! cela est clair et logique. +Mais qu’on la lui livre, malgré soi, parce qu’on +a trouvé dans le trésor de Gondebaud un anneau +qui y a été glissé d’une manière subreptice, cela est +sot ; et nul ne soutiendra que nous avons ici la forme +primitive du récit ! Je ne dirai rien de la troisième +ambassade d’Aurélien et du trait final : Vive le roi qui +a de tels hommes ! Toute la légende est écrite manifestement +pour glorifier les Francs et rabaisser les +Burgondes. On y sent, d’un bout à l’autre, l’effort +d’un auteur qui veut amener les faits à prouver +quelque chose, beaucoup plus que le plaisir inoffensif +d’un narrateur qui se délecte à raconter une histoire +intéressante. Il s’agit ici d’édifier le lecteur, il s’agit +<span class="pagenum" id="p237">-237-</span> aussi de flatter le patriotisme franc, au risque de +gâter le charme du récit. Rien de plus visible que +cette tendance, et tant pis pour ceux qui, comme +Ranke ou H. Martin, n’ont pas su ou pas voulu le +voir !</p> + +<p>Au reste, nous avons moins à noter les divergences +qu’à constater l’accord : et cet accord est remarquable +entre le <i lang="la" xml:lang="la">Liber Historiae</i> et Frédégaire, qui ne se sont +pas connus. De part et d’autre, il y a une jeune princesse +demandée en mariage par un héros, refusée par +son père, et obtenue enfin par ruse, grâce au concours +de serviteurs fidèles. Cette donnée est hautement +épique, et on la raconte chez tous les peuples avec +une étonnante identité. C’est le vrai moule dans lequel +sont coulées toutes les légendes nuptiales ; c’est, pour +ainsi dire, la forme stylisée des histoires de mariages +royaux. D’ordinaire, la jeune princesse vit dans la +plus stricte réclusion : nul n’est admis à la voir. Elle +ne sort que pour aller à la messe, mais elle n’y va +guère souvent, car Herbert, dans la <i>Thidrekssaga</i>, reste +bien longtemps sans avoir cette occasion de voir celle +qui est aimée de son maître. Il en est de même pour +Siegfried à la cour des rois de Bourgogne. Et encore, +quand elle sort, elle est gardée à vue, et quelles précautions +pour empêcher qu’on puisse lui parler ! Elle +est traitée dans l’épopée germanique presque comme +une odalisque d’Orient<a id="FNanchor_340" href="#Footnote_340" class="fnanchor">[340]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_340" href="#FNanchor_340"><span class="label">[340]</span></a> Il faut remarquer que cette rigoureuse réclusion des jeunes filles semble +considérée comme une réalité par Fortunat, V, 5, 101, qui fait ainsi parler la +princesse Galeswinthe, s’adressant à la ville de Tolède au moment de la quitter +pour aller épouser Chilpéric :</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse"><i lang="la" xml:lang="la">Antea clausa fui, modo te considero totam,</i></div> +<div class="verse i1"><i lang="la" xml:lang="la">Nunc mihi nota prius quanda recedo ferox.</i></div> +</div> + +</div></div> +<p>Le père brutal (ici l’oncle), qui refuse la main de sa +fille, et qui menace même de mort les prétendants, se +rencontre dans toutes les histoires de mariage que +<span class="pagenum" id="p238">-238-</span> nous a laissées l’épopée germanique : dans le <i lang="de" xml:lang="de">Hugdietrich</i>, +dans l’<i>Ortnit</i>, dans le <i lang="de" xml:lang="de">Koenig Rother</i>, dans <i lang="de" xml:lang="de">Salomon +und Morolf</i>, dans <i lang="de" xml:lang="de">Gudrun</i> (deux fois), dans la <i>Thidrekssaga</i>, +et dans plusieurs légendes reproduites par Saxo +Grammaticus<a id="FNanchor_341" href="#Footnote_341" class="fnanchor">[341]</a>. Il y en a même comme un écho dans +le poème des <i lang="de" xml:lang="de">Nibelungen</i>, puisque, aussitôt que la mère +de Siegfried apprend qu’il aime Kriemhild, elle commence +à trembler pour son fils, à cause des hommes +de Gunther<a id="FNanchor_342" href="#Footnote_342" class="fnanchor">[342]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_341" href="#FNanchor_341"><span class="label">[341]</span></a> VII, 228, ed. Holder.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_342" href="#FNanchor_342"><span class="label">[342]</span></a></p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse" lang="gmh" xml:lang="gmh"><span class="d3">51.</span> Es gefriesch ouch Sigelint des edelen Küniges wîp</div> +<div class="verse" lang="gmh" xml:lang="gmh"><span class="d3"> </span> Si hete grôze Sorge umbe ir Kindes lîp</div> +<div class="verse" lang="gmh" xml:lang="gmh"><span class="d3"> </span> Den vorhte si verliegen von Gunthers man.</div> + +<div class="verse stanza" lang="gmh" xml:lang="gmh"><span class="d3">60.</span> Do vernam ouch disiu maere sîn muoter Sigelint</div> +<div class="verse" lang="gmh" xml:lang="gmh"><span class="d3"> </span> Si begunde trûren umbe ir liebez kint</div> +<div class="verse" lang="gmh" xml:lang="gmh"><span class="d3"> </span> Ja vorhte si vel sere diu Guntheres man</div> +<div class="verse" lang="gmh" xml:lang="gmh"><span class="d3"> </span> Diu edele Küniginne dar umbe weinen began.</div> +</div> + +</div></div> +<p>La demande en mariage écartée, c’est à la ruse +qu’on a recours. Tantôt, le héros parvient sous un +déguisement auprès de celle qu’il aime (<i lang="de" xml:lang="de">Hugdietrich</i>, +<i lang="de" xml:lang="de">Koenig Rother</i>, <i>Ortnit</i>) ; tantôt, c’est un de ses amis qui +se charge de faire parvenir son message à la bien-aimée +(<i lang="de" xml:lang="de">Gudrun</i>, <i>Thidrekssaga</i>, légende d’Authari<a id="FNanchor_343" href="#Footnote_343" class="fnanchor">[343]</a>). L’intermédiaire +entre le royal amant et sa bien-aimée +est toujours conçu comme le type de l’homme fidèle +et ingénieux, qui triomphe de tous les obstacles, et +qui mène à bonne fin l’entreprise la plus difficile +possible. On fuit avec la belle, mais on est poursuivi, +et, parfois, c’est cette fuite et cette poursuite qui +constituent l’épisode le plus émouvant de l’histoire +nuptiale (<i>Ortnit</i>, <i lang="de" xml:lang="de">Gudrun</i>).</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_343" href="#FNanchor_343"><span class="label">[343]</span></a> Cette dernière dans Paul Diacre, III, 30.</p> +</div> +<p>Je ne puis naturellement pas entrer dans le détail, +et je dépasserais les proportions assignées à ce livre +si je voulais citer ici toutes les analogies que m’offre +l’histoire littéraire des Germains. Il me suffira, je +pense, de citer l’un des épisodes les plus instructifs +<span class="pagenum" id="p239">-239-</span> dans ce genre, et peut-être aussi le plus inconnu ; il +appartient à la <i>Thidrekssaga</i>, ce monument littéraire +du XIII<sup>e</sup> siècle où se sont fondues tant de vieilles +légendes.</p> + +<p>Le roi Thidrek veut se marier. Ses messagers, arrivés +en Bertangenland (Bretagne), entendent parler de +la belle Hilde, fille du roi Arthur, mais ils ne parviennent +pas à la voir. Leur maître, auquel ils rapportent +ces nouvelles, envoie alors son fidèle Herbert +avec mission de demander la main de la princesse. +Mais elle était si soigneusement gardée que ses propres +compatriotes ne pouvaient pas la voir, à l’exception +des meilleurs amis du roi. Herbert cependant fait à +Arthur le message de son maître, mais Arthur lui +répond que, selon l’usage du pays, il ne pourra voir +la princesse que lorsqu’elle ira à la messe. Herbert +reste longtemps à la cour du roi, attendant impatiemment +cette occasion qui tarde à s’offrir. Enfin, lors +d’une grande fête qui a lieu chez le roi, il est décidé +que la princesse se rendra à l’église. Mais elle y va le +visage voilé, sans regarder personne, et entourée d’un +superbe cortège qui ne permet pas de l’aborder. Cependant +Herbert, qui connaît le naturel féminin, lâche +à côté d’elle deux souris, l’une ornée d’or, l’autre d’argent. +La princesse les regarde, voit Herbert et lui +sourit, puis elle lui fait demander par une de ses suivantes +qui il est. Herbert décline son nom, mais +ajoute qu’il ne veut confier qu’à la princesse seule le +but de son voyage. Elle lui mande alors de l’attendre +derrière la porte de l’église, où elle l’entretient après +que tout le monde est sorti. Puis, à la demande de +Herbert, elle obtient de son père l’autorisation de +l’attacher à son service, et ainsi elle prépare à son +aise, avec lui, leur évasion commune<a id="FNanchor_344" href="#Footnote_344" class="fnanchor">[344]</a>. Je passe le +<span class="pagenum" id="p240">-240-</span> reste, qui ne présente plus le même intérêt au point +de vue de notre sujet.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_344" href="#FNanchor_344"><span class="label">[344]</span></a> <i>Thidrekssaga</i> dans A. Raszmann, <i lang="de" xml:lang="de">Deutsche Heldensage</i>. Hanovre 1858.</p> +</div> +<p>Allons plus loin, et examinons les protagonistes de +notre petit drame nuptial. Aridius, d’abord, est l’être le +plus épique possible. Il est investi d’une pénétration +d’esprit incroyable, et d’un ascendant sans limite sur +l’esprit de son maître. A peine a-t-il remis les pieds +sur le sol du royaume burgonde, que tous les desseins +ourdis contre les intérêts de Gondebaud, et si follement +favorisés par ce dernier, sont sur le point d’être +déjoués : il s’en faut de quelques heures que Clotilde +ne soit pas la femme de Clovis. Et ce n’est pas le seul +exploit de cet homme merveilleux, qu’une autre chanson +nous montrera triomphant de la naïveté de Clovis +lui-même. Voilà un type conçu comme pas un à la +manière poétique.</p> + +<p>Aurélien n’est pas moins épique. Bien que son rôle +soit plus modeste que celui d’Aridius, il l’emporte +cependant sur celui-ci, et l’on peut dire que, sans lui, +le mariage de Clovis et de Clotilde n’aurait pas lieu. +Nombreuses sont les analogies qu’il présente avec les +intermédiaires matrimoniaux de l’épopée barbare. Le +fidèle Herbert qui porte le message de Thidrek au roi +Arthur dans le Bertangenland semble un autre Aurélien, +et il en est de même de plusieurs de ses pareils<a id="FNanchor_345" href="#Footnote_345" class="fnanchor">[345]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_345" href="#FNanchor_345"><span class="label">[345]</span></a> Dans ce chapitre, je reproduis, parfois textuellement, certains passages de +mes études <i>Les sources de l’histoire de Clovis dans Grégoire de Tours</i> (<i>Revue +des Quest. Histor.</i>, octobre 1888) et sur <i>l’Histoire de Clovis dans Frédégaire</i> +(même recueil, janvier 1890).</p> +</div> +<p>On peut donc affirmer que l’histoire des amours de +Clovis et de Clotilde est entièrement taillée sur le +patron des légendes nuptiales, telles que les aimaient +les Germains. Cela ne voudrait pas encore dire qu’elle +est entièrement fausse : en effet, n’est-il pas possible +que quelques traits en aient été empruntés à la réalité, +et le moule même dans lequel on a coulé toutes les +<span class="pagenum" id="p241">-241-</span> histoires de ce genre, ne représente-t-il pas une situation +qui était alors possible et fréquente ? Mais les +nombreuses invraisemblances du récit ne permettent +pas de s’arrêter longtemps devant cette conjecture, +d’ailleurs absolument gratuite. La fiction populaire +se laisse toucher ici du doigt. Quel inutile et en +même temps puéril complot ourdi pour permettre aux +ambassadeurs de Clovis de voir la jeune princesse ! +Quelle bizarrerie dans ce rôle de Clotilde, obligée +de leur tracer elle-même leur ligne de conduite ! +Quelle contradiction dans l’attitude de Gondebaud, +qui, d’un côté, n’ose refuser la main de Clotilde à +Clovis, et qui, de l’autre, fait tout ce qu’il peut pour +irriter ce redoutable voisin ! Comment d’ailleurs Clotilde +sait-elle qu’Aridius s’opposera à son mariage ? +Qui lui donne le pressentiment qu’il est déjà en route ? +Comment Aridius revient-il juste à temps, de Constantinople, +pour constater qu’il arrive une heure trop +tard ? et comment l’avisé Gondebaud a-t-il besoin qu’on +lui ouvre les yeux sur l’imprudence de sa conduite ? +Tout cela est assurément trop invraisemblable pour +être vrai, mais ne l’est pas trop pour être épique. +C’est même le propre de l’épopée de ne pas reculer +devant l’invraisemblance, du moment qu’il s’agit de +mieux accentuer un fait ou de dramatiser davantage +une situation.</p> + +<p>Placé en présence de cette source, la seule, on l’a +vu, où il trouvât l’histoire du mariage de Clovis, +Grégoire de Tours a dû se sentir bien embarrassé. +Je l’ai déjà dit, il sortait d’un milieu où l’on n’avait +pas l’intelligence de la poésie épique. Celle-ci se distinguait +si profondément de tout ce qu’il était habitué +à lire ou à entendre, qu’à chaque instant elle heurtait +ses habitudes d’esprit. Il était incapable d’apprécier le +charme barbare de la poésie franque, il était au contraire +vivement choqué par ce que ces fictions avaient +<span class="pagenum" id="p242">-242-</span> d’enfantin. Ne pouvant ni les admettre sans contrôle +ni les rejeter totalement, parce que, du moins dans +leurs grandes lignes, ils étaient vraisemblables et +s’harmonisaient avec l’histoire, que lui restait-il à +faire ? Ce qu’il a fait : conserver du récit légendaire +ce qui en constituait la charpente, et laisser de côté +les détails épisodiques et les ornements superflus<a id="FNanchor_346" href="#Footnote_346" class="fnanchor">[346]</a>. +A-t-il bien fait, et les confins entre l’histoire et la +légende coïncident-ils vraiment, cette fois, avec la +ligne de démarcation qu’il a tracée ? En d’autres +termes, pouvons-nous accorder un caractère d’authenticité +à ce qu’il nous raconte des malheurs domestiques +de Clotilde et des crimes de Gondebaud ? Je +ne le crois pas. Selon moi, le déchet est plus +fort que ne l’a cru Grégoire, et un examen approfondi +nous fait voir que la végétation était plus +touffue, le noyau historique plus faible qu’il ne +paraîtrait d’après son récit. Les torts de Gondebaud, +l’exil de Clotilde, la rancune qu’elle lui garde, sont, +comme les négociations et les aventures d’Aurélien, +du domaine de la poésie épique. Ils ont été fournis +à Grégoire par la même source populaire, ils se +présentent à nous dans les mêmes conditions, ils +doivent être rejetés au même titre. D’aucune manière +on ne saurait admettre la prétention de les sauver +en vertu d’un jugement purement subjectif fondé +sur leur plus ou moins de vraisemblance. L’histoire, +d’ailleurs, vient ici à l’aide de la critique, en +opposant un démenti formel à la tradition contestée. +Il ressort des documents les plus dignes de foi que ni +Chilpéric, père de Clotilde, ni sa femme n’ont péri +victimes de Gondebaud, et que par conséquent Clotilde +<span class="pagenum" id="p243">-243-</span> n’avait aucune vengeance à tirer de son oncle. +Non seulement aucun écrivain contemporain ne connaît +ce prétendu meurtre, mais le témoignage de saint +Avitus de Vienne l’exclut formellement. S’adressant à +Gondebaud pour le consoler de la mort de sa fille, il +lui écrit :</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_346" href="#FNanchor_346"><span class="label">[346]</span></a> Ce procédé, dans tous les cas, est au moins aussi conforme aux lois d’une +saine critique que celui de Pétigny, II, p. 411, n., qui déclare prendre alternativement, +dans les deux récits de Frédégaire et du <i lang="la" xml:lang="la">Liber Historiae</i>, les traits +qui <i>lui paraissent</i> les plus vraisemblables !</p> +</div> +<p>« Autrefois, vous pleuriez avec une émotion inexprimable +la perte de vos frères, et l’affliction de tout +votre peuple s’associait à votre deuil royal. Et cependant, +c’était la bonne fortune de votre royaume, qui, +en diminuant le nombre des personnages royaux, ne +gardait à la vie que ce qui suffisait pour le commandement, +etc.<a id="FNanchor_347" href="#Footnote_347" class="fnanchor">[347]</a> »</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_347" href="#FNanchor_347"><span class="label">[347]</span></a> S. Avit. <i>Epist.</i> 5.</p> +</div> +<p>Il ne s’agit pas, dans cette lettre, de Godegisil, qui, +à cette date, avait déjà péri dans la lutte qu’il soutint +contre son frère : saint Avitus, qui lui consacre une +mention discrète un peu plus loin, ne parle manifestement +pas de lui, mais des deux autres frères de Gondebaud, +parmi lesquels Chilpéric, père de Clotilde. +Si donc Chilpéric a été pleuré de Gondebaud, qui +prétendra qu’il serait tombé sous ses coups ? On ne +soutiendra pas que le passage de saint Avitus ne contient +qu’une sanglante ironie à l’adresse du tyran : +supposition invraisemblable, car l’ironie eût été singulièrement +déplacée dans une lettre de condoléance, +dans la bouche d’un sujet s’adressant à son roi, dans +celle d’un évêque parlant au nom d’une religion de +charité. Ou bien admettra-t-on, comme l’ont fait quelques-uns, +que saint Avitus serait descendu jusqu’à ce +degré d’abjection morale, d’écrire de pareilles choses +par pure flatterie, à un roi fratricide ? Que ceux-là le +croient qui ont besoin de supposer chez les civilisateurs +du VI<sup>e</sup> siècle de si monstrueuses aberrations : +le bon sens proteste contre une pareille hypothèse, +<span class="pagenum" id="p244">-244-</span> et la justice défend d’attribuer une telle perversion du +sens moral à un personnage vénérable, aussi longtemps +qu’il restera de ses paroles une explication plus +compatible avec son caractère et ses vertus. Gondebaud +n’est pas responsable du meurtre de Chilpéric, +voilà ce que crie bien haut le passage cité de saint +Avitus, et si on n’a pas compris cet éloquent témoignage, +si on s’est obstiné à l’interpréter dans un sens +absolument impossible, c’est parce qu’on s’y croyait +forcé par l’historicité incontestée du récit de Grégoire. +Il n’y aura plus personne pour interpréter le texte de +saint Avitus comme une ironie ou comme une adulation, +dès que la réalité des crimes de Gondebaud sera +elle-même remise en question : bien plus, ce texte, +reprenant d’un coup toute sa force, fera éclater la +vérité avec une évidence lumineuse<a id="FNanchor_348" href="#Footnote_348" class="fnanchor">[348]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_348" href="#FNanchor_348"><span class="label">[348]</span></a> Ceci a déjà été reconnu par Mascov, <i lang="de" xml:lang="de">Geschichte der Deutschen</i>, Leipzig +1756, t. II, p. 19 ; par Gaupp, <i lang="de" xml:lang="de">Die Germanischen Ansiedelungen und Landtheilungen</i>, +Breslau 1844, p. 282 ; par Carlo Troya, <i lang="it" xml:lang="it">Storia d’Italia nel Medio +Evo</i>, vol. II, part. II, <span lang="it" xml:lang="it">Napoli</span> 1846. <i>Appendice</i>.</p> +</div> +<p>Mais ce n’est pas tout, et si l’on pouvait conserver +un doute, il disparaîtrait devant une autre démonstration. +Cette femme du roi Chilpéric, qui aurait +prétendûment péri avec lui sous les coups de +Gondebaud, nous la connaissons aujourd’hui, grâce +à une épitaphe conservée dans une église de Lyon +qu’elle avait bâtie. Elle s’appelait Caretena, et, après +avoir survécu plusieurs années à son mari, elle mourut +le 16 septembre 506, mère et grand’mère d’enfants +élevés dans la foi catholique, et qui firent le bonheur +de sa vieillesse. Il y avait quatorze ans que sa fille +Clotilde était devenue la femme de Clovis : on conviendra +que les gens tués par Gondebaud se portaient +assez bien !<a id="FNanchor_349" href="#Footnote_349" class="fnanchor">[349]</a></p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_349" href="#FNanchor_349"><span class="label">[349]</span></a> Alph. de Boissieu, <i>Inscriptions antiques de Lyon</i>, in-4<sup>o</sup>, Lyon, 1846-1854, +p. 573. Leblant, <i>Inscriptions chrétiennes de la Gaule</i>, t. I, p. 70, n<sup>o</sup> 31. Cf. +Binding, <i lang="de" xml:lang="de">Das Burgundisch-Romanische Koenigreich</i>, p. 114 et suiv. Je crois +inutile de réfuter l’erreur de de Boissieu, se figurant que l’histoire des crimes +de Gondebaud aurait été <i>fabriquée par les Francs, suivant les intérêts de leur +politique et pour la justification des misérables enfants de Clovis</i>. On entend +trop parler ici l’épigraphiste. Certes, si on avait lu cette histoire sur un marbre +du VI<sup>e</sup> siècle, j’accorderais au savant qu’elle a été fabriquée ; mais elle sort de +l’imagination inconsciente du peuple, qui conçoit des histoires en rêve, mais +qui ne les forge pas sciemment.</p> +</div> +<p><span class="pagenum" id="p245">-245-</span> Il ne reste donc rien des prétendus crimes de +Gondebaud et des prétendues infortunes de Clotilde, +et notre tâche serait remplie, si, après que nous +avons fait le départ de l’histoire et de la légende, il +n’y avait de l’intérêt à montrer comment s’est formée +celle-ci. On n’a pas besoin de chercher beaucoup pour +en trouver l’origine. En 523, la guerre éclata entre +les Francs et Sigismond, roi des Burgondes, et elle +se termina par la mort tragique de ce prince et de +sa famille. Cet événement dut faire une grande +impression sur l’esprit public. Selon ses habitudes, +l’imagination populaire aura voulu posséder la raison +d’une lutte qui mettait aux prises de si proches +parents, et cela du vivant de Clotilde, mère des uns et +tante de l’autre ! Or, il n’y avait que deux explications +possibles : l’explication historique, à savoir l’indifférence +des rois francs pour les liens de la parenté, — et +elle choquait trop le sens moral de la nation pour +être adoptée par elle ; — et l’explication poétique, qui, +ne pouvant admettre que Clotilde eût laissé ses fils +guerroyer contre ses parents sans de justes motifs, a +fait des jeunes rois francs les vengeurs de leur mère +outragée. L’infortune des Burgondes a dû être la +punition de torts antérieurs qu’ils avaient vis à vis de +Clotilde, voilà le premier thème suggéré aux imaginations. +Partant, elles ont été obligées de trouver les +causes du ressentiment de Clotilde, et, rebroussant +chemin vers les événements antérieurs, elles ont soumis +ceux-ci, à leur tour, au remaniement qui devait les +harmoniser avec le point de vue nouveau. Il a fallu +<span class="pagenum" id="p246">-246-</span> imaginer une Clotilde victime de Gondebaud, privée +par lui de ses parents, de son rang, de sa liberté, et +n’échappant finalement à sa tyrannie que grâce aux +démarches de Clovis et à la peur qu’on avait de +déplaire à celui-ci. Voilà comment Gondebaud, que la +poésie franque n’avait d’ailleurs aucun intérêt à ménager, +vu qu’il était arien et chef d’un peuple ennemi, +est devenu le tyran cruel et soupçonneux qui a plongé +dans le deuil la jeunesse de ses nièces, et dont les +crimes ont attiré sur la tête des siens une juste expiation. +Voilà comment Clotilde, dont l’austère et religieux +veuvage s’est écoulé au milieu des bonnes +œuvres, à l’ombre de la cathédrale de Saint-Martin de +Tours<a id="FNanchor_350" href="#Footnote_350" class="fnanchor">[350]</a>, a dû se laisser transformer en la cruelle virago +qui, plus de trente ans après ses griefs, et alors que +l’auteur unique de ses malheurs est descendu au tombeau, +pousse ses fils à une guerre fratricide dont la +seule pensée devrait lui faire horreur ! Et voilà aussi +pourquoi, lorsque la légende nous montre Aridius +exhortant Gondebaud à s’opposer au mariage de Clotilde, +elle met dans sa bouche ces paroles significatives : +<i>Si elle devient puissante, elle vengera les griefs de ses parents</i><a id="FNanchor_351" href="#Footnote_351" class="fnanchor">[351]</a>. +Tout le monde nous accordera sans doute que cette +prophétie n’a pu être faite qu’après coup, c’est-à-dire à +un moment où l’imagination se figurait la vengeance +prédite comme accomplie par la défaite des Burgondes +et par la captivité de leur roi.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_350" href="#FNanchor_350"><span class="label">[350]</span></a> Greg. Tur. II, 43 et IV, 1.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_351" href="#FNanchor_351"><span class="label">[351]</span></a> <span lang="la" xml:lang="la">Si praevaluerit, injuria parentum vindecavit.</span> Fredeg. III, 19.</p> +</div> +<p>Cette explication rend compte aussi de la forme +spéciale revêtue par notre légende. La tragique destinée +du roi burgonde étant conçue comme une +application de la grande loi morale de l’expiation, +il n’aura pas fallu un énorme effort à la fantaisie +populaire pour se représenter les crimes qu’il s’agissait +<span class="pagenum" id="p247">-247-</span> d’expier. « Œil pour œil, dent pour dent », dit +l’adage barbare. Si le roi Sigismond est massacré avec +sa femme, et si leurs cadavres sont jetés dans un +puits<a id="FNanchor_352" href="#Footnote_352" class="fnanchor">[352]</a>, c’est sans doute parce que Gondebaud, son +père, aura fait subir le même supplice au père et à la +mère de Clotilde. Cette phase de l’évolution de la +légende était déjà traversée lorsque Grégoire de Tours +écrivit les paroles suivantes : <i lang="la" xml:lang="la">Igitur Gundobadus Chilpericum +fratrem suum interfecit gladio uxoremque ejus ligato +ad collum lapidem, aquis immersit</i><a id="FNanchor_353" href="#Footnote_353" class="fnanchor">[353]</a>. Mais la loi du talion +voulait davantage. Les deux fils de Sigismond avaient +péri avec lui, et l’esprit populaire s’aperçut bientôt +que leur mort restait sans explication. Alors, par un +nouvel effort créateur, il imagina deux fils de Chilpéric +qui auraient partagé la triste destinée de leur +père. On voit la raison pour laquelle Frédégaire, renchérissant +sur Grégoire de Tours, a introduit dans +son récit ces deux personnages nouveaux<a id="FNanchor_354" href="#Footnote_354" class="fnanchor">[354]</a>. La légende +avait marché depuis, et elle en était venue à appliquer +dans le moindre détail sa loi de l’expiation, en établissant +une similitude parfaite entre les crimes commis +et le châtiment tardif qui les avait atteints.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_352" href="#FNanchor_352"><span class="label">[352]</span></a> Greg. Tur. III, 6.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_353" href="#FNanchor_353"><span class="label">[353]</span></a> Id. ibid. II, 28.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_354" href="#FNanchor_354"><span class="label">[354]</span></a> <span lang="la" xml:lang="la">Gundobadus Chilpericum fratrem suum interfecit gladium, uxorem ejus, +legato ad collum lapide, aquis immersit, <i>duos filios eorum gladio trucidavit</i>, +duas filias exilio condemnavit, quarum senior nomen Saedeleuba mutata veste +se Deo devovit, junior Chrothechildis vocabatur.</span> Fredeg. III, 17.</p> +</div> +<p>Veut-on une dernière preuve que c’est bien la +deuxième guerre de Burgondie, avec ses péripéties +sanglantes, qui a déterminé la formation de la légende +de Clotilde ? Si cette princesse avait eu réellement à +venger ses parents, et si elle avait été fidèle à la passion +vindicative que lui attribue la légende, il en apparaîtrait +quelque chose dans la guerre que Clovis fit +au roi Gondebaud. C’était alors ou jamais le moment +pour elle de se souvenir de sa vengeance. Ses griefs +<span class="pagenum" id="p248">-248-</span> étaient récents ; le cruel qui l’avait fait tant souffrir +vivait encore, et l’époux qui l’avait arrachée au tyran +était, lui aussi, dans la plénitude de sa force guerrière. +Si elle avait eu les sentiments que lui prêtent les chroniqueurs, +et que, de plus, elle eût eu un grief contre sa +famille burgonde, c’est alors, c’est à son époux qu’elle +aurait tenu le langage que la légende lui fait tenir ici +à ses enfants. Mais non, elle n’intervient même pas, +et la campagne de Clovis contre Gondebaud est déterminée +par des mobiles qui excluent totalement les excitations +de Clotilde. C’est, en effet, le frère de Gondebaud +qui l’appelle au secours, en lui promettant de se +faire son tributaire s’il l’aide à se débarrasser de ce roi. +Ni dans cette occasion, ni dans la suite de l’histoire, le +nom de Clotilde n’est prononcé : preuve manifeste +qu’elle n’est pas intervenue dans les sanglants débats +entre son époux et ses oncles, sans doute parce qu’elle +les déplorait et qu’elle ne pouvait pas les empêcher<a id="FNanchor_355" href="#Footnote_355" class="fnanchor">[355]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_355" href="#FNanchor_355"><span class="label">[355]</span></a> Il semble bien que le vieux Roricon ait remarqué cette contradiction interne +de l’histoire traditionnelle ; aussi nous dit-il que Clovis entreprit la guerre de +Burgondie pour venger Clotilde : <span lang="la" xml:lang="la">Clodoveus igitur anno II sui baptismatis +contra Gundobaldum et Godigisilum arma corripuit, et in eos aciem dirigens, +ad ulciscendos veteres uxoris suae injurias Francorum animos acuit, Burgundiones +universos aut gladio trucidare, aut tributo gravi subjugare decernens</span> +(Bouquet, III, p. 12). Mais il n’y a là qu’un remaniement arbitraire des faits +pour les rendre plus conformes à la logique, et non un témoignage qui vaudrait +la peine d’être pesé.</p> +</div> +<p>Au surplus, la transformation à laquelle l’épopée +soumettait le type de Clotilde, dont elle faisait la +malheureuse victime d’un drame de famille, la rapprochait +d’une figure historique que le peuple franc avait +sous les yeux à cette époque, et qui inspirait dans +bien des milieux un vif et sympathique intérêt. L’histoire +très réelle de sainte Radegonde est en quelque +sorte le prototype de l’histoire poétique de Clotilde : +on retrouve dans celle-là les principaux traits dont +l’imagination populaire a composé celle-ci. Le cadre +<span class="pagenum" id="p249">-249-</span> est le même. De part et d’autre, ce sont trois frères +dont l’un périt victime de la trahison paternelle, et +dont les deux survivants se disputent son héritage ; +c’est l’un d’eux appelant le roi franc à la rescousse, +c’est une guerre fratricide dans laquelle l’appui du roi +mérovingien décide le succès, c’est, chez le vainqueur, +l’oubli de la promesse qu’il a faite à son allié, c’est, +enfin, l’explosion de l’inimitié entre lui et le monarque +franc. Le parallélisme est frappant, surtout si l’on +compare la destinée des deux princesses qui sont +les héroïnes de ces deux récits. Toutes les deux ont +vu leur père cruellement immolé par la trahison d’un +oncle ; toutes les deux ont vécu tristement à la cour +du tyran, toutes les deux sont devenues ensuite reines +des Francs, et ont gardé sur le trône la mélancolie de +ces souvenirs. Incontestablement, les poètes qui ont +confié à la chanson populaire l’histoire de Clotilde +ont été, sans le savoir, inspirés par l’image +douloureuse de Radegonde, et il en est resté quelque +chose dans la forme sous laquelle celle de Clotilde +est arrivée jusqu’à nous. Toutefois, ils n’ont pas su +atteindre complétement le type qu’ils avaient sous les +yeux, et la poésie est restée, cette fois, inférieure à la +réalité. Leur imagination était trop grossière et leur +âme trop barbare encore pour s’élever à la hauteur +morale où le christianisme avait élevé la princesse de +Thuringe. A cette femme si pure et si sainte, douce +envers ses ennemis et douce envers ses malheurs, ils +ne savent substituer qu’une Clotilde barbare et farouche, +altérée de vengeance et ne vivant que pour cela : +un type anticipé de la Chriemhild des <span lang="de" xml:lang="de">Nibelungen</span>. +L’histoire a été ici plus belle que la fiction, et l’idéal +que le christianisme avait réalisé dans une âme +vivante, l’imagination ne s’est pas trouvée capable de +le traduire dans une conception poétique<a id="FNanchor_356" href="#Footnote_356" class="fnanchor">[356]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_356" href="#FNanchor_356"><span class="label">[356]</span></a> Ce serait ici l’occasion d’examiner l’opinion de quelques savants allemands, +d’après lesquels la figure poétique de Chriemhild dans les <span lang="de" xml:lang="de">Nibelungen</span> aurait +été modelée en partie sur le type historique de Clotilde. Mais ce type n’ayant +pas existé, comme je viens de le démontrer, il devient inutile de discuter davantage +cette supposition. Il en serait autrement si quelqu’un s’avisait de renverser +les termes, et demandait avec Max Rieger, <i lang="de" xml:lang="de">Die Nibelungensage</i>, p. 198, si l’existence +du type poétique de Chriemhild n’a pas pu contribuer à former la +physionomie légendaire de Clotilde. Mais on ne me fera pas facilement admettre +que, dès le VI<sup>e</sup> siècle, la femme de Sigfried avait déjà, dans l’épopée germanique, +la physionomie et le rôle que nous lui voyons dans les <span lang="de" xml:lang="de">Nibelungen</span>.</p> +</div> +<p><span class="pagenum" id="p250">-250-</span> Il resterait à rendre compte de l’introduction d’Aurélien +dans notre épisode. Je crois que ce nom est +celui d’un personnage historique quelconque, lequel, +pour des raisons qu’il faut nous résoudre à ignorer, a +été mentionné à l’occasion du mariage de Clotilde. +L’authenticité de son nom me semble garantie par le +fait même de la relation que la légende établit entre lui +et la ville d’Orléans (<span lang="la" xml:lang="la">Aurelianis</span>). Le nom a dû exister +avant que la relation fût imaginée. Prétendre qu’on a +appelé le personnage <span lang="la" xml:lang="la">Aurelianus</span> parce qu’on le croyait +d’<span lang="la" xml:lang="la">Aurelianis</span>, ce n’est rien dire, car enfin pourquoi le +croyait-on d’Orléans, sinon parce que son nom même +suggérait une allusion à cette ville ?<a id="FNanchor_357" href="#Footnote_357" class="fnanchor">[357]</a> Donc, le nom a +existé d’abord, et c’est sa ressemblance avec celui de la +ville qui a déterminé la relation dont je parle. Mais cela +même, je veux dire l’impossibilité d’expliquer l’origine +du nom d’Aurélien par les nécessités de la fiction, +suffit pour attester l’existence historique du personnage. +L’auteur du <i lang="la" xml:lang="la">Liber Historiae</i>, qui écrivait au VIII<sup>e</sup> +siècle, croit pouvoir nous apprendre qu’Aurélien a été +créé par Clovis duc de Melun. Cela ne constitue aucun +renseignement nouveau sur ce personnage : il faut +simplement y voir la preuve que ce chroniqueur avait +entendu parler d’un duc de Melun qui s’était appelé +Aurélien, et qu’il l’avait naïvement confondu avec notre +héros. C’est l’éternel procédé de la poésie populaire : +<span class="pagenum" id="p251">-251-</span> des noms identiques ou seulement semblables ne +peuvent se rencontrer sans qu’elle identifie ou du +moins rapproche les gens qui les portent. De même +que Basine a dû être la femme de Basin parce qu’elle +portait le même nom que lui, de même Aurélien a dû +être d’Orléans, et fondre sa personnalité dans celle du +duc de Melun qui était son homonyme.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_357" href="#FNanchor_357"><span class="label">[357]</span></a> V. Fauriel o. c. t. II, p. 496 : « C’est Orléans que le romancier lui donne +pour résidence, peut-être à cause du rapport qu’il y a entre son nom d’Aurélien +et celui d’Orléans. » Pour plus de détails, voir mon article sur l’<i>Histoire de +Clovis d’après Frédégaire</i>, p. 77 et suivantes.</p> +</div> +<p>On n’a pas toujours la bonne fortune de pouvoir +ainsi placer la réalité à côté de la poésie, l’histoire à +côté de l’épopée, et de montrer comment l’une a +engendré l’autre. Il n’en est que plus instructif de +faire ce rapprochement là où il est possible. Nous +voyons combien se trompent ceux qui croient qu’on peut, +au moyen d’une simple combinaison rationnelle, arriver +à dégager le noyau d’une légende de son enveloppe +poétique. Si nous n’étions pas, comme ici, en possession +de faits qui innocentent complétement Gondebaud, +qu’aurait fait la majorité des critiques ? Ils +auraient déclaré que, dans l’histoire de Clotilde, il y +avait sans doute des ornements légendaires, tels que +les circonstances de son mariage et d’autres encore, +mais qu’il s’y rencontrait un fonds de vérité représenté +par ses griefs contre Gondebaud, et sur lequel l’imagination +populaire avait brodé le détail. Eh bien ! il se +trouve précisément que c’est ce noyau apparent qui +est inventé, et qui constitue même la partie la plus +moderne de toute l’histoire !</p> + +<p>En somme donc, l’esprit épique est plus hardi et +plus inventif que ne le supposent beaucoup de critiques. +Il fait plus que colorer et agrandir des faits ; il +remonte aux causes, il se fait une obligation morale +de les trouver, et il se voit amené de la sorte à créer +de toutes pièces des récits étiologiques ayant d’autant +plus les apparences du vrai qu’ils sont mieux modelés +sur lui.</p> + +<div class="chapter"></div> +<p><span class="pagenum" id="p253">-253-</span></p> + +<h3 id="l2c3">CHAPITRE III<br> +La première guerre de Burgondie.</h3> + + +<p>Nous possédons sur les guerres de Clovis contre +Gondebaud deux témoignages contemporains l’un +de l’autre : celui de Grégoire de Tours (538-594) et +celui de Marius d’Avenches (530-594). Les récits des +deux chroniqueurs cadrent parfaitement pour le fond ; +ils sont d’ailleurs puisés tous les deux à une même +source, à savoir des <i>Annales Burgondes</i> rédigées au +VI<sup>e</sup> siècle<a id="FNanchor_358" href="#Footnote_358" class="fnanchor">[358]</a>. La seule différence entre Marius et +Grégoire, c’est que ce dernier intercale dans son +récit un long épisode inconnu de Marius. Cet épisode, +qu’il n’a pas trouvé dans leur source commune, et qui +est, de plus, en contradiction avec elle, a un ton +épique des plus prononcés, et provient incontestablement +d’une tradition populaire. On va en juger.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_358" href="#FNanchor_358"><span class="label">[358]</span></a> V. G. Kurth, <i>Les Sources de l’histoire de Clovis dans Grégoire de Tours</i>, +p. 397-403, et les auteurs qui y sont cités.</p> +</div> +<p><span class="pagenum" id="p254">-254-</span> D’après la version commune à Marius et à Grégoire, +Clovis marche contre Gondebaud après s’être +allié secrètement à Godegisil, frère du roi des Burgondes. +Gondebaud est battu à Dijon, et Clovis, satisfait +de sa victoire, rentre chez lui. Mais le vaincu, qui +s’était réfugié à Avignon, aux extrémités de son +royaume, revient après le départ de Clovis, s’empare +de Vienne où il fait périr son frère, et se rend maître +de tout le royaume de Godegisil<a id="FNanchor_359" href="#Footnote_359" class="fnanchor">[359]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_359" href="#FNanchor_359"><span class="label">[359]</span></a> Marius Avent., <i lang="la" xml:lang="la">Chronicon</i> ; Greg. Tur., II, 32.</p> +</div> +<p>C’est dans le récit de cette campagne, en somme +stérile pour Clovis, que Grégoire de Tours intercale +l’épisode que voici.</p> + +<p>Clovis a donné la chasse à Gondebaud jusque +sous les murs d’Avignon, où il le tient assiégé. +Gondebaud, effrayé, confie ses terreurs à cet ingénieux +Aridius, que Grégoire mentionne ici pour +la première fois, mais dont la légende conservée par +Frédégaire nous a déjà révélé le rôle remarquable +dans l’histoire du mariage de Clotilde. Aridius répond +à Gondebaud : « Il faut adoucir la férocité de cet +homme. Aie seulement soin de bien faire ce qu’il te +demandera sur mon conseil. » Là-dessus, Aridius +vient trouver Clovis, se donne à lui comme une victime +de Gondebaud, et lui offre ses services. Clovis +les accepte sans défiance, car cet Aridius était un +maître homme qui s’entendait à l’art de gagner les +cœurs : il était <i lang="la" xml:lang="la">jocundus in fabulis, strinuus in consiliis, +justus in judiciis, et in commisso fidelis</i>. Lorsqu’il se fut +introduit dans la confiance de Clovis, il lui dit un +jour : « Pourquoi rester sous les murs de cette ville ? +Tu ravages les champs, tu manges les prés, tu coupes +les vignobles et les oliviers, tu détruis toute la contrée, +mais tu ne fais aucun mal à ton ennemi. Tu dois +plutôt demander à Gondebaud de te payer un tribut +<span class="pagenum" id="p255">-255-</span> annuel : de la sorte, le pays sera épargné, et tu +resteras le maître. » Clovis fait ce que lui conseille +Aridius, et Gondebaud s’engage naturellement à payer +le tribut demandé. Alors le roi des Francs s’éloigne, +mais Gondebaud ne s’acquitte envers lui que la première +année et ne le fait plus par la suite. Clovis était +joué.</p> + +<p>Qui ne voit éclater les traits légendaires dans ce +récit, inconnu de Marius ? Toutes les histoires du +même genre appartiennent au domaine de la tradition +orale, et aucune n’est garantie par une source digne +de foi. Nous retrouvons ici les formes familières à +l’imagination épique, et l’histoire de la ruse d’Aridius +à Avignon sort du même moule que celle du stratagème +de Zopyre à Babylone, ou de Sextus Tarquin à +Gabies. Personne ne peut songer un seul instant à +soutenir l’historicité d’un récit dans lequel on voit un +vainqueur se laisser enlever avec tant de bonhomie +les fruits de sa victoire, accueillir sans défiance le conseiller +intime de son ennemi, prêter l’oreille à ses +conseils les plus pernicieux, faire le premier des propositions +transactionnelles au vaincu qui est à sa +merci, enfin, licencier son armée avant même que +l’ennemi ait souscrit aux conditions qui lui ont été +posées. L’enfantillage épique est ici au comble<a id="FNanchor_360" href="#Footnote_360" class="fnanchor">[360]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_360" href="#FNanchor_360"><span class="label">[360]</span></a> Fauriel semble avoir déjà flairé le caractère fabuleux de l’épisode d’Aridius ; +du moins, il trouve que la suite de l’histoire est <i>singulière</i>. (II, p. 44.) +Luden, <i>Hist. d’Allem.</i> III, p. 79, Binding p. 161, Junghans p. 72, Richter +p. 37, Monod p. 99 et Rajna p. 86, s’accordent à le regarder comme suspect. Le +seul Jahn II, p. 206, n., prétend sauver l’épisode ; selon lui, l’authenticité en +serait confirmée <i>d’une manière splendide</i> par une lettre de saint Avitus à +Aridius (<i lang="la" xml:lang="la">Epist.</i> III, dans Baluze <i lang="la" xml:lang="la">Miscell.</i>) qui contiendrait une allusion manifeste +au rôle que Grégoire attribue à ce personnage pendant le siège d’Avignon. +Hélas ! tout le monde peut se convaincre, en lisant le passage en question, +que l’allusion n’existe que dans l’imagination de Jahn.</p> +</div> +<p>Je rapprocherai volontiers, de cette histoire d’Aridius +à Avignon, celle d’Aétius à Mauriac, rapportée +par Frédégaire et déjà connue de Grégoire de Tours, +<span class="pagenum" id="p256">-256-</span> qui, fidèle à son attitude de défiance vis à vis des +sources populaires, n’en a reproduit que quelques +traits. Aétius, selon son récit, doit sa victoire de Mauriac +à la ruse, plus encore qu’à la stratégie et au courage. +Après trois jours d’un combat sanglant, il va +trouver Attila de nuit, lui persuade qu’il aurait bien +voulu que le roi des Huns eût enlevé la Gaule aux +Visigoths, mais que cela est devenu impossible, puisque +les Visigoths vont recevoir un renfort considérable, +et que c’est à grand’peine si Attila pourra échapper à +leurs coups ! Attila lui donne dix mille sous d’or pour +ce charitable avertissement, et afin qu’il l’aide à +regagner la Pannonie. De là, le bon apôtre va +trouver le roi des Visigoths, et lui apprend que cette +nuit même Attila sera renforcé par une nombreuse +armée venant de Pannonie ; au surplus, ajoute-t-il, +ton frère Théodoric cherche à s’emparer de ton trône +et de tes trésors, et si tu ne te hâtes de retourner, tu +seras privé de ton royaume. Dix mille autres pièces +d’or sont la récompense dont le roi des Goths paie +cette preuve d’amitié. C’est ainsi qu’Aétius fait +décamper les Goths qui auraient pu lui disputer l’honneur +de la victoire, puis il donne la chasse aux Huns +qu’il poursuit jusqu’en Thuringe, faisant la nuit allumer +par son armée des feux innombrables, pour +donner l’illusion d’une armée beaucoup plus forte qu’il +n’en avait une. Voilà comment il délivra la Gaule de +ses ennemis<a id="FNanchor_361" href="#Footnote_361" class="fnanchor">[361]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_361" href="#FNanchor_361"><span class="label">[361]</span></a> Fredeg. II, 53. — Greg. Tur. II, 7, rapporte déjà quelques-uns des traits +les plus vraisemblables de cette légende ; mais, selon sa méthode ordinaire, il +paraît avoir laissé de côté ceux qui le choquaient le plus.</p> +</div> +<p>Dans cette histoire si singulièrement défigurée, qui +pourrait reconnaître le grandiose et tragique tableau +tracé par Cassiodore, et qui nous reparaît avec des +traits encore émouvants dans le résumé de Jordanès ? +Qui retrouverait, dans ce nocturne intrigant qui extorque +<span class="pagenum" id="p257">-257-</span> de l’argent à ses amis et à ses ennemis, le +grand général dont l’énergie surhumaine est parvenue +à armer contre le fléau de Dieu l’occident tout entier ? +Il ne faut pas aller bien loin pour trouver l’explication +d’un si étrange contraste. Frappé outre mesure par +l’adroit conseil qu’Aétius donne à Thorismond après +la victoire, l’esprit populaire n’a plus vu autre chose +dans toute l’histoire de la bataille de Mauriac, et a +tout expliqué par la ruse. Nul ne peut se refuser à +méconnaître ici l’influence de l’esprit épique, intervenant +pour expliquer le succès remporté par le madré +Romain sur le brave barbare<a id="FNanchor_362" href="#Footnote_362" class="fnanchor">[362]</a>. Au lecteur de développer +ce parallèle, qui ne manquera pas d’être instructif ; +pour moi, je me borne à éclairer par cet +exemple le travail que les narrateurs francs ont fait +subir à l’histoire de la campagne de Burgondie, et +je pense qu’il aidera à reconnaître le vrai caractère +de l’épisode d’Avignon.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_362" href="#FNanchor_362"><span class="label">[362]</span></a> Jordanes c. 41.</p> +</div> +<p>Quel est, au surplus, le héros de notre épisode ? C’est +notre vieille connaissance Aridius, c’est-à-dire un +personnage que nous ne rencontrons jamais sur le +terrain des réalités historiques, mais qui nous a déjà +apparu dans les nuages de la fiction. Aridius est l’être +le plus épique possible. C’est le vrai type d’un héros +de légende. Il est investi d’une pénétration d’esprit +incroyable, et d’un ascendant sans limite sur son +maître. On se souvient du flair merveilleux qu’il +déploya lors du mariage de Clotilde, et du revirement +subit que son seul retour détermina dans +les dispositions de Gondebaud. Ici, il reste dans la +donnée de son rôle poétique : il relève le moral de +Gondebaud abattu, il dispose à son gré de la volonté +de Clovis lui-même, il fait du vainqueur une dupe, +et du vaincu le vainqueur de demain, en un mot, +<span class="pagenum" id="p258">-258-</span> c’est le pendant d’Aurélien. Si les gens de son peuple +avaient su peindre, je veux dire si les Burgondes +avaient eu, comme les Francs, un chroniqueur ami +des légendes, leur historien national eût pu mettre +dans la bouche des Francs les paroles que le <i lang="la" xml:lang="la">Liber +Historiae</i> attribue aux seigneurs burgondes parlant +d’Aurélien : <i>Vive le roi qui a de tels leudes !</i></p> + +<p>Quelle est l’origine de notre récit ? Est-il né parmi +les Burgondes ou parmi les Francs ? A première vue, +on serait tenté de lui attribuer sans hésitation une +origine burgonde. Il est, en effet, à l’honneur du +peuple de Gondebaud ; de plus, le héros principal +est Burgonde, et cela explique pourquoi Frédégaire, +qui appartient à la même nation, le fait intervenir +à deux reprises, alors que Grégoire n’en parle +qu’une fois. En outre, la mention des oliviers et des +vignobles de la campagne d’Avignon dans le discours +d’Aridius à Clovis (si toutefois ce n’est pas une simple +amplification de Grégoire de Tours), servirait à confirmer +l’hypothèse d’une origine méridionale. Il est +vrai que, d’autre part, on ne voit pas comment on +aurait pu créer de toutes pièces, dans le pays même, +l’histoire d’une guerre qui n’y serait jamais arrivée, +et cette seule objection est assez forte pour faire +écarter résolument l’hypothèse.</p> + +<p>Nous sommes donc obligés d’admettre que l’épisode +est né dans un milieu franc. Les Francs étaient +habitués à voir leur souverain triompher partout : +il était pour eux, comme tout chef aimé d’un +peuple militaire, un vainqueur invincible. De fait, +cependant, la guerre de Burgondie n’avait pas été +un triomphe. Quelle que fût la complaisance de +l’imagination poétique, elle ne pouvait faire abstraction +des faits qui restaient dans les mémoires, et qui +laissaient au retour de Clovis les apparences d’un +insuccès. En effet, les Francs étaient rentrés en Gaule +<span class="pagenum" id="p259">-259-</span> sans rapporter aucun fruit de leur victoire de Dijon, +et, peu de temps après, leur allié Godegisil avait péri +sous les coups de son frère sans qu’ils l’eussent vengé<a id="FNanchor_363" href="#Footnote_363" class="fnanchor">[363]</a>. +Il y avait là quelque chose de choquant pour l’amour-propre +national : il ne devait guère supporter que +Clovis, partout ailleurs glorifié et vainqueur sans conteste, +se fût contenté des maigres lauriers de sa campagne +de Burgondie. La trahison seule pouvait expliquer +un pareil mécompte. Incontestablement, Gondebaud +aurait succombé, Avignon aurait été pris, le pays des +Burgondes aurait été en grande partie soumis, si, au +moment décisif, une trahison n’avait mis obstacle au +succès des invincibles armes des Francs. Telle était +la donnée que suggérait spontanément le patriotisme, +et c’est sur cette base que l’imagination se mit à édifier +sa légende<a id="FNanchor_364" href="#Footnote_364" class="fnanchor">[364]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_363" href="#FNanchor_363"><span class="label">[363]</span></a> Greg. Tur. II, 33.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_364" href="#FNanchor_364"><span class="label">[364]</span></a> G. Kurth, <i>Les Sources de l’histoire de Clovis dans Grég. de Tours</i>, p. 430.</p> +</div> +<p>Je ne crois donc pas à la réalité du siège d’Avignon. +Ignoré de Marius d’Avenches, et en contradiction avec +le récit de Grégoire lui-même, il a été imaginé pour +mettre dans un plus grand lustre l’expédition de +Burgondie, et pour expliquer comment Gondebaud +resta en somme impuni. Au surplus, je n’entends +pas nier l’historicité du personnage d’Aridius. Sans +doute, son rôle, ici et dans l’épisode du mariage de +Clotilde, est très légendaire, mais ce rôle ne se concevrait +pas s’il n’était le grossissement épique d’une réalité +qui a d’abord frappé l’esprit des masses<a id="FNanchor_365" href="#Footnote_365" class="fnanchor">[365]</a>. Pour quelles +raisons et dans quelles circonstances l’imagination +épique s’est-elle arrêtée sur lui ? C’est ce que nous ne +pouvons pas démêler. Selon toute vraisemblance, c’était +<span class="pagenum" id="p260">-260-</span> un des Romains de l’entourage de Gondebaud. +Tous les rois barbares avaient des Romains à leur service +dans les postes principaux. A Ravenne, c’était +Cassiodore ; à Bordeaux, Léon de Narbonne ; Clovis +lui-même avait près de lui un Aurélien et un Paternus, +et l’histoire nous fait connaître un Laconius qui, comme +Aridius lui-même, jouissait de toute la confiance de +Gondebaud<a id="FNanchor_366" href="#Footnote_366" class="fnanchor">[366]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_365" href="#FNanchor_365"><span class="label">[365]</span></a> Et c’est dans cette mesure que j’accorde à Jahn que le correspondant auquel +saint Avitus s’adresse dans une lettre conservée par Baluze (<i lang="la" xml:lang="la">Miscellan.</i> I, p. 358 +<i>ep.</i> II et non <i>ep.</i> III sans plus, comme je le lui ai fait dire à tort ci-dessus, +p. 255) est bien notre Aridius. Il en résulte que ce personnage a vécu, mais non +que son histoire légendaire est authentique.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_366" href="#FNanchor_366"><span class="label">[366]</span></a> Ennodius <i lang="la" xml:lang="la">Vita s. Epiphanii</i> p. 374 dans le <i lang="la" xml:lang="la">Corp. Script. eccles.</i> de Vienne, +t. VI.</p> +</div> +<p>Il faut remarquer, au surplus, que, si le récit qui +vient d’être analysé porte le caractère d’une tradition +populaire, il a moins que tout autre celui d’un chant +épique. On n’y remarque pas, comme dans plusieurs +autres, le développement organique d’une donnée selon +les lois de la logique populaire, et l’histoire ne semble +pas élaborée de manière à présenter l’apparence d’un +tout poétique. D’autre part, ses points de contact avec +la réalité sont nombreux et évidents, et la partie +finale, qui suit immédiatement l’épisode d’Aridius, a +une couleur historique sur laquelle il me paraît difficile +de se méprendre. Il s’agit du retour offensif de +Gondebaud contre son frère et du siège de Vienne.</p> + +<p>« Après cela, dit notre chroniqueur, Gondebaud, +ayant repris des forces et dédaignant de payer encore +à Clovis le tribut promis, dirigea son armée contre +son frère Godegisil, et l’assiégea dans la ville de +Vienne. Lorsque les aliments commencèrent à manquer, +Godegisil, craignant que la famine ne le +gagnât à son tour, fit chasser le petit peuple de la +ville. Parmi les expulsés se trouvait l’ouvrier qui +avait la garde de l’aqueduc. Indigné d’avoir été chassé +avec les autres, il alla, dans sa fureur, trouver Gondebaud, +et lui apprit de quelle manière il pouvait +pénétrer dans la ville et se venger de son frère. Guidée +par cet ouvrier, l’armée de Gondebaud s’engagea +<span class="pagenum" id="p261">-261-</span> dans l’aqueduc, précédée de nombreux agents munis +de leviers en fer, car l’ouverture de l’aqueduc au +milieu de la ville était fermée par une grosse pierre. +Sur les indications du traître, ils parvinrent à l’écarter +avec leurs leviers, puis ils pénétrèrent dans la +ville, et, pendant que les assiégés tiraient leurs flèches +du haut des remparts, ils les surprirent par derrière. +Au son de la trompette qui retentit au milieu des rues +les assiégeants s’emparent des portes, qui s’ouvrent et +leur livrent passage. Pris entre deux armées, et attaqué +des deux côtés à la fois, Godegisil s’enfuit dans +l’église hérétique, où il périt avec l’évêque arien<a id="FNanchor_367" href="#Footnote_367" class="fnanchor">[367]</a>. Les +Francs qui étaient à son service se réfugièrent dans +une tour. Gondebaud défendit qu’on fît du tort à +aucun d’eux ; mais il les envoya à Toulouse au roi +Alaric, après avoir tué les sénateurs burgondes qui +avaient tenu le parti de Godegisil. Il remit sous son +autorité tout le pays qui s’appelle aujourd’hui la Burgondie. +Il donna aux Burgondes des lois plus douces, +pour les empêcher d’opprimer les Romains<a id="FNanchor_368" href="#Footnote_368" class="fnanchor">[368]</a>. »</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_367" href="#FNanchor_367"><span class="label">[367]</span></a> Greg. Tur. II, 33.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_368" href="#FNanchor_368"><span class="label">[368]</span></a> <span lang="la" xml:lang="la">Godogisilus ad eclesiam hereticorum confugit, ibique cum episcopo arriano +interfectus est.</span> Greg. Tur. II, 33. C’est sans doute par distraction que Victor +Duruy, <i>Hist. de France</i>, I, p. 87, écrit : « Le roi des Francs était à peine +éloigné, que Gondebaud <i>surprenait</i> (!) son frère dans Vienne et <i>le poignardait</i> +dans une église où il s’était réfugié. »</p> +</div> +<p>Je dis que nous sommes ici en présence d’un récit +historique qui contient peut-être une erreur ou une +inexactitude, mais qui, d’aucune manière, ne peut être +considéré comme de provenance populaire. Malgré +ce que l’épisode offre de dramatique, rien qui soit plus +opposé au ton et aux procédés de la fiction épique. +La réalité du siège et de la prise de Vienne nous est +garantie par Marius d’Avenches, dont nul ne récusera +ici le témoignage<a id="FNanchor_369" href="#Footnote_369" class="fnanchor">[369]</a>, et dont le récit s’achemine par les +<span class="pagenum" id="p262">-262-</span> mêmes phases que celui de Grégoire : siège et prise de +la ville, mort de Godegisil, punition des sénateurs ses +partisans, restauration du pouvoir de Gondebaud sur +toute la Burgondie. Grégoire, il est vrai, toujours plus +abondant que l’aride Marius, a deux épisodes en plus : +celui de l’aqueduc et celui des prisonniers francs ; mais +ces deux épisodes, à supposer qu’ils ne fussent pas +historiques, n’ont nul besoin d’être expliqués par l’hypothèse +d’un chant épique. Qu’on relise l’histoire de +la prise de Naples par Bélisaire<a id="FNanchor_370" href="#Footnote_370" class="fnanchor">[370]</a>, et l’on saura le rôle +que jouaient les aqueducs dans la poliorcétique des +anciens. Verra-t-on une trace de l’esprit épique dans +ce que Grégoire de Tours raconte des Francs auxiliaires +de Godegisil, qui, tombés au pouvoir de Gondebaud, +furent par lui protégés et envoyés à Alaric ? +Oui, s’il faut en croire Ranke, qui, entraîné par sa +manie de trouver Frédégaire supérieur à Grégoire, +soutient que ce dernier nous offre un récit altéré dont +Frédégaire aurait conservé la forme authentique. +Selon lui, la version primitive, c’est le massacre des +Francs prisonniers, et c’est l’amour-propre national +qui a transformé cette donnée<a id="FNanchor_371" href="#Footnote_371" class="fnanchor">[371]</a>. Je n’en crois rien. +A mon sens, si l’esprit épique avait passé par là, il se +serait bien gardé de nous raconter que les Francs +furent épargnés par un vainqueur généreux ; il nous +les aurait montrés illustrant leur mort par une résistance +héroïque, et périssant à la fin, comme Roland, +sur les cadavres de tous leurs ennemis.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_369" href="#FNanchor_369"><span class="label">[369]</span></a> <span lang="la" xml:lang="la">Eo anno Gundobagaudus resumptis viribus Viennam cum exercitu circumdedit, +captâque civitate fratrem suum interfecit, pluresque seniores ac Burgundiones +qui cum ipso senserant, multis exquisitisque tormentis morte damnavit +regnumque quod perdiderat cum eo quod Godegeselus habuerat receptum, +usque in diem mortis suae feliciter gubernavit.</span> Marius Avent., <i>Chron.</i></p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_370" href="#FNanchor_370"><span class="label">[370]</span></a> Procop. <i lang="la" xml:lang="la">Bell. Goth.</i> I, 9, p. 330. (Bonn.)</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_371" href="#FNanchor_371"><span class="label">[371]</span></a> Ranke o. c. IV p. 354.</p> +</div> +<p>Rien, d’ailleurs, n’est plus conforme à ce que l’on +sait du caractère perplexe, prudent, et, en somme, +assez humain de Gondebaud, que d’avoir épargné des +<span class="pagenum" id="p263">-263-</span> hommes contre lesquels il n’avait pas de griefs personnels, +et dont il fallait se garder d’irriter le souverain. +Il est, au contraire, facile de comprendre +que Frédégaire, qui ne voyait cette histoire qu’en +gros, ait complété son récit au moyen d’une conjecture +qui se présentait d’elle-même à son esprit : Gondebaud, +dans sa vengeance, immolant à la fois tous ses +ennemis. La version de Frédégaire était et devait être +la plus vraisemblable pour l’imagination des multitudes, +celle de Grégoire l’est certainement plus aux +yeux d’un lecteur réfléchi. Que Frédégaire ait d’ailleurs +trouvé lui-même, dans la tradition où avait déjà +puisé Grégoire de Tours, certains détails négligés par +son prédécesseur, comme le chiffre des Francs qu’il +dit être de cinq mille, ou que ce chiffre appartienne +à la fiction, il importe peu : ce qui est certain, c’est +que l’épisode sur lequel portent ces variantes est +historique et non épique, et que toute l’histoire +de la guerre de Burgondie se présente à nous comme +un récit à peine entamé par l’imagination populaire. +L’inexactitude a pu déjà se glisser dans tel ou tel +détail, mais l’ensemble garde son allure, et la part de +la fiction se réduit au seul épisode d’Aridius. On le +voit, le germe poétique n’est arrivé ici qu’à la première +phase de son développement, et il est encore loin des +caractères qui constituent la chanson épique<a id="FNanchor_372" href="#Footnote_372" class="fnanchor">[372]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_372" href="#FNanchor_372"><span class="label">[372]</span></a> Je n’ai pas à m’occuper ici d’une autre erreur de Ranke, soutenant que +la fuite de Godegisil dans le temple arien et sa mort avec l’évêque de sa confession +sont une invention de Grégoire. Où donc veut-il que Godegisil fugitif se +soit réfugié, sinon dans l’endroit qui, à ses yeux comme aux yeux de ses vainqueurs, +était l’asile le plus sacré ? Qu’il me soit permis de reproduire ici ce que +j’écrivais à ce sujet <i>Rev. des Quest. hist.</i> janv. 1890 p. 93 : « Se figurer que +Grégoire a inventé ce trait parce qu’il donne satisfaction à ses préoccupations +confessionnelles, c’est infliger un démenti à toute sa vie. Grégoire était incapable +d’<i>inventer</i> quelque chose, dans quelque but que ce fût : tous ses écrits en +sont la preuve convaincante… Lorsque ailleurs, il nous montre dans ses récits +les plus illustres sanctuaires catholiques pillés (II, 27), ou leur droit d’asile violé +(IX, 10), et des évêques expirant de douleur, parce qu’ils n’ont pu le faire respecter +(IX, 23), est-ce aussi à des préjugés confessionnels qu’il obéit ? Qu’on +renonce donc une bonne fois à un argument qui n’est pas de mise ici, et qui +ne suppose des préjugés confessionnels qu’à ceux qui en attribuent si généreusement +à notre narrateur. » Je ferai remarquer de plus que Binding lui-même, +p. 162, n’ose pas révoquer en doute la mort de Godegisil dans l’église arienne +avec l’évêque de sa confession, et ce n’est pas peu dire pour qui connaît la passion +anticatholique de cet auteur.</p> +</div> +<div class="chapter"></div> +<p><span class="pagenum" id="p265">-265-</span></p> + +<h3 id="l2c4">CHAPITRE IV<br> +La guerre des Visigoths.</h3> + + +<p>Dans l’histoire de la guerre de Clovis contre les +Visigoths, on sent passer comme un souffle de +croisade. « Je m’ennuie fort, dit Clovis aux siens, de +voir ces ariens occuper une partie de la Gaule. Courons +leur donc sus avec l’aide de Dieu, et, après les +avoir vaincus, mettons leur terre sous notre puissance. +Tout le monde applaudit, et l’armée s’ébranle<a id="FNanchor_373" href="#Footnote_373" class="fnanchor">[373]</a>. » +Voilà comment débute le récit de Grégoire de Tours, +et la suite n’est pas indigne de ce début. C’est vraiment +une guerre sainte que le roi des Francs va faire +aux hérétiques. Les bienheureux patrons du pays protègent +l’expédition : ils prédisent la victoire à Clovis, +ils éclairent sa marche, ils lui montrent le chemin, ils +font tomber devant lui les murailles des villes. Lui, +<span class="pagenum" id="p266">-266-</span> de son côté, leur prodigue les marques de son respect +et de sa reconnaissance, il défend que l’on touche à ce +qui leur appartient, il leur fait porter ses présents et +leur demande des oracles. Il semble que nous soyons +ici, plus qu’ailleurs, sur le terrain de prédilection de +l’épopée, et cependant, les récits en question n’ont +rien d’épique. On y reconnaît la différence qu’il y a +entre le chant épique et de simples traditions. Celles-ci +consistent dans des anecdotes isolées, non élaborées +par le génie poétique de la multitude, et bien distinctes, +sous ce rapport, des légendes étudiées plus haut, qui +se présentent comme un tout organique. Elles se font +remarquer d’ailleurs par leur caractère ecclésiastique ; +un miracle en est d’ordinaire la conclusion ; on voit +qu’elles ne se sont pas formées au sein des masses, +mais plutôt dans des milieux cléricaux, où l’on se +bornait à acter des faits surnaturels comme preuve de +la puissance du saint local. De plus, elles se détachent +très nettement sur la trame grise et unie du récit +annalistique qui a été sous les yeux de Grégoire, et +qu’il doit avoir reproduit plus ou moins textuellement. +Voici, si je ne me trompe, la substance de ce récit, +antérieurement à sa combinaison avec les épisodes +fournis par la tradition orale.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_373" href="#FNanchor_373"><span class="label">[373]</span></a> Greg. Tur. II, 37.</p> +</div> +<p>La vingt-cinquième année de son règne, Clovis +marche contre Alaric. Il le rencontre dans les champs +de Vouillé, à dix milles de Poitiers. Les Goths furent +vaincus, et Alaric tomba sous les coups de Clovis. +Alaric avait régné vingt-deux ans. Clovis envoya son +fils Théodoric par Alby et Rodez, soumettre tout ce +pays jusqu’à l’Auvergne, et de là jusqu’aux frontières +des Burgondes. Clovis passa l’hiver à Bordeaux, où il +avait emporté tout le trésor d’Alaric trouvé à Toulouse. +En revenant, il s’empara d’Angoulême, puis il +revint à Tours.</p> + +<p>Tout cela est rigoureusement historique, et se trouve +<span class="pagenum" id="p267">-267-</span> confirmé par les autres documents contemporains. En +ce qui concerne le champ de bataille, Isidore le place +dans les environs de Poitiers, et l’appendice de Victor +de Tunnuna le nomme Boglodoreta. Les mêmes +auteurs, et, en outre, le pseudo-Sulpice Sévère disent +qu’Alaric périt dans la bataille, et Isidore laisse +entendre qu’il fut tué par Clovis. C’est Isidore également +qui donne la durée du règne d’Alaric<a id="FNanchor_374" href="#Footnote_374" class="fnanchor">[374]</a>. Mais, si +nous devons tenir pour historique le noyau du récit +de Grégoire, nous n’en dirons pas autant de la couleur +de l’ensemble, et des épisodes dont il est émaillé. +Il est permis de croire qu’en réalité, lorsqu’il conduisit +ses soldats contre les Visigoths, Clovis fit +appel au mobile religieux, et rappela aux siens la +nécessité d’enlever à l’arianisme les belles provinces +de la Gaule méridionale. Mais aucun texte contemporain +ne nous l’affirme d’une manière positive, et il +est manifeste que les paroles mises par Grégoire dans +la bouche de Clovis expriment au moins autant les sentiments +du narrateur et du public que ceux du héros<a id="FNanchor_375" href="#Footnote_375" class="fnanchor">[375]</a>. +En d’autres termes, Grégoire conjecture que Clovis a +parlé ainsi, et il est probable que sa conjecture est +fondée ; mais, dans tous les cas, c’est une conjecture, +tout au plus une tradition, ce n’est pas un témoignage +historique. Voilà pour ce que j’ai appelé la couleur +du récit.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_374" href="#FNanchor_374"><span class="label">[374]</span></a> Voir tous les textes réunis dans Junghans, p. 150-152. Cf. Richter, p. 38, n. 2.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_375" href="#FNanchor_375"><span class="label">[375]</span></a> « Je ne sais, dit M. Fustel de Coulanges, si Clovis a parlé ainsi, mais Grégoire +de Tours, qui puise dans la tradition populaire, croyait qu’il avait parlé ainsi. +Et s’il n’y a pas là une vérité matérielle, il y a une vérité d’impression que l’historien +ne doit pas négliger. Pour ces générations d’hommes, les questions religieuses +avaient l’importance capitale. » <i>L’Invasion germanique et la fin de +l’Empire</i> p. 496. Il y a d’ailleurs lieu de rapprocher le passage où Grégoire fait +parler le roi Gonthran ordonnant, lui aussi, une expédition contre les Visigoths : +<span lang="la" xml:lang="la">Prius Septimaniam proventiam ditioni nostrae subdite, quae Galliis est +propinqua, quia indignum est, ut horrendorum Gothorum terminus usque in +Galliis sit extensus.</span> Greg. Tur. VIII, 30.</p> +</div> +<p>Quant au récit lui-même, abstraction faite des éléments +<span class="pagenum" id="p268">-268-</span> historiques qui y représentent les <i>Annales</i> consultées +par Grégoire, il se décompose en un certain +nombre d’historiettes sans lien logique entre elles. +J’en reproduis la suite ci-dessous, en y ajoutant celles +qui sont propres au <i lang="la" xml:lang="la">Liber Historiae</i><a id="FNanchor_376" href="#Footnote_376" class="fnanchor">[376]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_376" href="#FNanchor_376"><span class="label">[376]</span></a> Il est inutile de comprendre dans cette énumération l’historiette racontée +par Hincmar, <i lang="la" xml:lang="la">Vita Remigii</i> 92, d’un flacon de vin donné par saint Remy à Clovis +avant le départ pour l’Aquitaine, et qui avait la double propriété de ne pas se +vider et d’être un gage de victoire. Cette légende n’a qu’un rapport indirect avec +notre sujet, et n’a d’autre but que de glorifier saint Remy : née à Reims et localisée +autour de son église, elle est restée inconnue partout ailleurs.</p> +</div> +<p>1. Avant de partir pour la guerre contre les Visigoths, +Clovis, sur le conseil de Clotilde, décide de +bâtir une église en l’honneur de saint Pierre. Il jette +au loin sa francisque en disant : Ainsi soit faite l’église +Saint-Pierre, si nous revenons victorieux avec l’aide +de Dieu<a id="FNanchor_377" href="#Footnote_377" class="fnanchor">[377]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_377" href="#FNanchor_377"><span class="label">[377]</span></a> <i lang="la" xml:lang="la">Liber Historiae</i> c. 17. Cf. Greg. Tur. II, 43.</p> +</div> +<p>2. Clovis, en route pour le pays des Visigoths, +défend aux siens de piller le domaine de saint Martin. +Il punit de mort un soldat qui a enfreint sa défense, +et il ajoute ces paroles : Où serait pour nous l’espoir +de vaincre, si nous offensons saint Martin ?<a id="FNanchor_378" href="#Footnote_378" class="fnanchor">[378]</a></p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_378" href="#FNanchor_378"><span class="label">[378]</span></a> Greg. Tur. II, 37.</p> +</div> +<p>3. Clovis envoie quelques-uns des siens, avec des +cadeaux, dans la basilique de Saint-Martin à Tours, +dans l’espoir qu’ils y trouveront un présage favorable. +En effet, ses envoyés, en entrant dans l’église, entendent +chanter l’antiphone : <i lang="la" xml:lang="la">Praecinxisti me Domine +virtute ad bellum</i>, etc. Pleins de joie, ils rapportent +cette nouvelle à leur maître<a id="FNanchor_379" href="#Footnote_379" class="fnanchor">[379]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_379" href="#FNanchor_379"><span class="label">[379]</span></a> Greg. Tur. l. l. <i lang="la" xml:lang="la">Liber Historiae</i> 17.</p> +</div> +<p>4. Clovis, arrivé avec son armée sur les bords de la +Vienne gonflée par les pluies, ne sait comment la +passer : il prie Dieu, et, le lendemain matin, on voit +apparaître une biche d’une grandeur prodigieuse, qui +franchit la rivière à gué, indiquant ainsi le chemin +aux soldats<a id="FNanchor_380" href="#Footnote_380" class="fnanchor">[380]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_380" href="#FNanchor_380"><span class="label">[380]</span></a> Greg. Tur., l. l. <i lang="la" xml:lang="la">Liber Hist.</i> l. l.</p> +</div> +<p><span class="pagenum" id="p269">-269-</span> 5. Clovis, arrivé en vue de Poitiers, venait d’y +planter ses tentes, lorsque, du haut de la basilique +Saint-Hilaire, un rayon de lumière descendit jusqu’à +lui, comme pour lui apprendre qu’il vaincrait les ariens +grâce à la protection de saint Hilaire, le grand adversaire +de l’arianisme<a id="FNanchor_381" href="#Footnote_381" class="fnanchor">[381]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_381" href="#FNanchor_381"><span class="label">[381]</span></a> Greg. Tur., l. l. <i lang="la" xml:lang="la">Lib. Hist.</i> l. l.</p> +</div> +<p>6. Clovis, en revenant de Bordeaux où il a passé +l’hiver après sa campagne d’Aquitaine, arrive devant +Angoulême, où Dieu lui accorde une faveur signalée : +à sa seule vue, les murailles de la ville croulèrent<a id="FNanchor_382" href="#Footnote_382" class="fnanchor">[382]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_382" href="#FNanchor_382"><span class="label">[382]</span></a> Greg. Tur., l. l. <i lang="la" xml:lang="la">Lib. Hist.</i> l. l.</p> +</div> +<p>7. Clovis, pour témoigner sa reconnaissance à saint +Martin, lui fait cadeau de son cheval de guerre, puis +verse cent sous d’or à sa basilique pour le racheter. +Mais l’animal ne veut pas quitter l’église ; le roi est +obligé de verser encore cent sous d’or, et alors seulement +la bête consent à le suivre. « Saint Martin, dit +Clovis en riant, est un bon patron, mais un peu cher +en affaires<a id="FNanchor_383" href="#Footnote_383" class="fnanchor">[383]</a>. »</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_383" href="#FNanchor_383"><span class="label">[383]</span></a> <i lang="la" xml:lang="la">Liber Historiae</i> c. 17. Je ne parle pas ici de l’épisode de saint Maixent, +parce qu’il n’est pas de provenance orale, et que Grégoire de Tours l’a emprunté +à la vie de saint Maixent. Voir G. Kurth, <i>Les Sources de l’hist. de Clovis</i>, +p. 415-422.</p> +</div> +<p>Voilà les matériaux fragmentaires que la voix publique +a fournis à nos chroniqueurs. Ce sont, on le +voit, autant d’anecdotes recueillies sur place, et il n’y +a nulle trace d’un chant épique qui, comme dans l’épisode +du mariage de Clovis, raconterait une histoire +suivie. La provenance ecclésiastique de chacun de ces +fragments est d’ailleurs manifeste. Le premier a été +trouvé à Paris même, dans l’église Sainte-Geneviève, +par le moine de Saint-Denis qui a écrit le <i lang="la" xml:lang="la">Liber Historiae</i> ; +le deuxième et le troisième ont été découverts par +Grégoire dans sa propre basilique de Saint-Martin à +Tours ; le quatrième et à coup sûr le cinquième +viennent de Saint-Hilaire de Poitiers, le sixième +<span class="pagenum" id="p270">-270-</span> est originaire des environs d’Angoulême ; le septième +enfin, qui met dans la bouche de Clovis le premier bon +mot de l’histoire de France, a été conservé dans le +clergé d’une des églises voisines de Tours, et peut-être +à Tours même.</p> + +<p>Et non seulement toutes ces anecdotes se présentent +à nous sans unité poétique et sans aucune fusion entre +elles, mais, à travers chacune, il est facile de reconnaître +un noyau historique peu ou point altéré.</p> + +<p>L’histoire de la fondation de Sainte-Geneviève de +Paris par Clovis, rapportée à la fois par Grégoire de +Tours et par le <i lang="la" xml:lang="la">Liber Historiae</i><a id="FNanchor_384" href="#Footnote_384" class="fnanchor">[384]</a>, n’a rien d’épique : +c’est un souvenir qui a dû se conserver dans l’église +même, et dont le moine de Saint-Denis a très +bien pu être informé sur place. Remarquez qu’ici +il n’a pas copié Grégoire : en effet, non seulement +celui-ci passe sous silence la légende relative à +la fondation, mais encore il désigne l’église sous le +vocable des Saints-Apôtres, tandis que le <i lang="la" xml:lang="la">Liber Historiae</i> +l’appelle église Saint-Pierre, nom qu’elle paraît avoir +porté avant de prendre celui de Sainte-Geneviève<a id="FNanchor_385" href="#Footnote_385" class="fnanchor">[385]</a>. +Que ce sanctuaire ait été réellement bâti par Clovis, +cela ne paraît pas douteux : rien de mieux connu et +de mieux gardé, dans les établissements religieux, que +le souvenir de leur fondateur, et, à l’époque où celui-ci +fut consigné pour la première fois par écrit, il n’y avait +que deux générations d’écoulées. Quant aux circonstances +pittoresques dans lesquelles aurait eu lieu +cette fondation, au dire du <i lang="la" xml:lang="la">Liber Historiae</i>, il faut +d’abord écouter celui-ci : « Clovis étant venu à Paris, +<span class="pagenum" id="p271">-271-</span> dit à la reine et à son peuple : « Je m’ennuie fort de +voir les Goths ariens occuper la meilleure partie de +la Gaule. Allons, et, avec l’aide de Dieu, chassons-les +de cette terre et soumettons-la à notre pouvoir, car +elle est très bonne. » Ces paroles plurent aux grands +du peuple franc. Alors Clotilde donna un conseil au +roi, disant : « Que le Seigneur donne la victoire aux +mains de mon seigneur le roi. Écoutez votre servante, +et faisons une église en l’honneur du bienheureux +Pierre, prince des apôtres, pour qu’il soit notre auxiliaire +dans cette guerre. » Et le roi dit : « Je goûte ce +conseil ; faisons ainsi. » Alors le roi jeta droit devant +lui sa hache, c’est-à-dire sa francisque, et dit : Qu’ainsi +soit faite l’église des bienheureux apôtres, si nous revenons +avec l’aide de Dieu<a id="FNanchor_386" href="#Footnote_386" class="fnanchor">[386]</a>. »</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_384" href="#FNanchor_384"><span class="label">[384]</span></a> Greg. Tur. II, 43 ; IV, 1 ; <i lang="la" xml:lang="la">Liber Historiae</i> c. 17.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_385" href="#FNanchor_385"><span class="label">[385]</span></a> Grégoire lui-même emploie indifféremment les deux noms : il dit basilique +des Saints-Apôtres (II, 43 et <i lang="la" xml:lang="la">Glor. Confess.</i> c. 89), et basilique Saint-Pierre +(III, 18 ; IV, 1 ; V, 18 et 49). Sur le tombeau de sainte Geneviève dans cette +église, v. Greg. Tur. IV, 1 et le même <i lang="la" xml:lang="la">Glor. Conf.</i> c. 89. Sur les fluctuations du +nom de l’église, voir Kohler, <i>Étude critique sur le texte de la vie latine de sainte +Geneviève de Paris</i>, p. XC et suiv.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_386" href="#FNanchor_386"><span class="label">[386]</span></a> <i lang="la" xml:lang="la">Liber Historiae</i> c. 17 : <span lang="la" xml:lang="la">Tunc rex projecit in directum a se bipennem suam, +quod est francisca, et dixit : Sic fiatur ecclesia beatorum apostolorum, dum +auxiliante Domino revertimur.</span> Cf. Roricon (Bouquet III, p. 16). Aimoin I, 25 +(ib. III, p. 44), se borne à dire incidemment que Clovis avait bâti l’église Saint-Pierre +à la demande de Clotilde.</p> +</div> +<p>Nous avons dans ce curieux épisode le souvenir, +conservé avec beaucoup de précision, de la cérémonie +symbolique avec laquelle, conformément à l’usage des +Germains, Clovis aura fondé l’église Saint-Pierre. +Selon la mythologie primitive, quand le redoutable +dieu du ciel voulait prendre possession d’un terrain, +il le consacrait en y laissant tomber son tonnerre, que +l’on se figurait, chez les Germains, sous la figure d’une +hache de pierre, c’est-à-dire d’un marteau : l’endroit +était dès lors, comme le <i>bidental</i> des Romains, inviolable +et sacré. Eh bien, le guerrier barbare imitait +son dieu dans la prise de possession d’un domaine : il +y jetait son arme, et il marquait de la sorte qu’il le +revendiquait comme sien. Cette arme, simple marteau +de pierre à l’origine, fut plus tard une hache en fer +lorsque ce métal se fut répandu, mais toujours son +<span class="pagenum" id="p272">-272-</span> contact avec l’objet eut pour signification, dans le +symbolisme du droit, de le consacrer à l’usage du +propriétaire. On retrouve en divers pays des traces +manifestes de ce concept très antique. Chez les Scandinaves, +on consacrait les nouvelles mariées en leur +mettant sur les genoux un marteau<a id="FNanchor_387" href="#Footnote_387" class="fnanchor">[387]</a>. Chez les Grecs, +le prisonnier s’appelait αἰχμάλωτος, c’est-à-dire <i>pris par +la lance</i>. Chez les Romains, la forme la plus complète +de la propriété était celle qu’on appelait <i>quiritaire</i>, +c’est-à-dire celle qu’on tenait de sa <i>quir</i> ou lance. C’est +pour la même raison encore qu’au moyen âge, la propriété +allodiale, qui représentait pour les gens de la +féodalité à peu près la même chose que la propriété +quiritaire pour les Romains, était celle qu’on ne relevait +que de Dieu et de son épée. Enfin, pour ne pas +allonger outre mesure la série de ces exemples, j’ajouterai +que, chez les nègres d’Afrique, la lance et le +bouclier sont encore aujourd’hui, au rapport de Stanley, +les emblèmes de la propriété<a id="FNanchor_388" href="#Footnote_388" class="fnanchor">[388]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_387" href="#FNanchor_387"><span class="label">[387]</span></a> Cf., dans l’Edda, la <i>Thrymskvida</i>, où Thor, déguisé en fiancée du géant +Thrymr, se fait rendre par celui-ci son marteau, qu’on dépose sur ses genoux +pour consacrer la nouvelle épouse (<span lang="non" xml:lang="non">brude at vigja</span>).</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_388" href="#FNanchor_388"><span class="label">[388]</span></a> Stanley, <i>Dans les ténèbres de l’Afrique</i>, t. I. p. 138.</p> +</div> +<p>Or, en conformité de cette idée, les Germains +avaient une cérémonie spéciale pour marquer la prise +de possession : c’était ce qu’ils appelaient le <i lang="de" xml:lang="de">hammerwurf</i>, +c’est-à-dire le <i>jet du marteau</i> ou le jet de la hache. +Nous la trouvons répandue chez tous les peuples germaniques, +depuis l’extrême nord scandinave jusque +dans les Alpes bavaroises, et cela pendant tout le +moyen âge. J. Grimm en a réuni une soixantaine +d’exemples de toute date jusqu’au XVI<sup>e</sup> siècle<a id="FNanchor_389" href="#Footnote_389" class="fnanchor">[389]</a>. +<span class="pagenum" id="p273">-273-</span> Le <i lang="de" xml:lang="de">hammerwurf</i> ne servait pas seulement à marquer +une prise de possession initiale ; on y recourut +aussi, par la suite, pour délimiter les frontières d’un +domaine. Dans les terrains contestés ou limitrophes, +l’autorité de chaque propriétaire s’étendait aussi loin +qu’il pouvait jeter son marteau (ou sa lance), en +restant sur son propre sol. Plus tard, enfin, l’usage se +perdit peu à peu, mais la légende en garda le souvenir, +et, comme elle n’en comprenait plus la portée, elle lui +attribua quelque chose comme une valeur oraculaire. +Chaque fois qu’elle eut à raconter une histoire où il +figurait, elle supposa que la volonté divine faisait +tomber le marteau où elle voulait, et elle le montra +qui prenait son essor pour aller retomber à une grande +distance<a id="FNanchor_390" href="#Footnote_390" class="fnanchor">[390]</a>. Telles furent les longues destinées de la +coutume connue sous le nom de jet du marteau.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_389" href="#FNanchor_389"><span class="label">[389]</span></a> J. Grimm, <i lang="de" xml:lang="de">Deutsche Rechtsalterthümer</i>, 2<sup>e</sup> édition Goettingen 1854, p. 55-68. +Il ne serait pas difficile de trouver des exemples du même usage dans les pays +de langue romane qui ont subi l’influence des Germains. Ainsi, le Chemin +le Duc ou Royal Chemin, qui traversait le duché de Limbourg et allait du Rhin +à la Meuse, appartenait au duc « aussi avant qu’il pourrait jetter d’une lance +dedans la Meuse et aussi dedans le Rhin. » <i>Ancienne cout. du Limb.</i> § 46, +dans Ernst, <i>Hist. du Limbourg</i> I, p. 68.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_390" href="#FNanchor_390"><span class="label">[390]</span></a> La dernière élaboration de cette donnée se trouve dans les légendes du +type de celle de Robermont : l’abbesse de la communauté jette en l’air son +trousseau de clefs, en décidant qu’on bâtira le nouveau monastère à l’endroit +où elles tomberont, et les clefs prennent leur vol jusqu’à Robermont, où on les +retrouve, et où le monastère est bâti. V. Wolf, <i lang="de" xml:lang="de">Niederlaendische Sagen</i>, p. 422.</p> +</div> +<p>Or donc, Clovis ne faisait qu’appliquer un procédé +familier du droit germanique en marquant, par le jet +du marteau, l’endroit où il voulait bâtir l’église Sainte-Geneviève. +Il n’y a par conséquent rien de légendaire +dans le récit de cet acte, qui faisait partie de la coutume +juridique franque. Mais son symbolisme bizarre +aura frappé les populations romaines de Paris, et +c’est pour cette raison qu’elles auront retenu le fait, à +titre de singularité. Voilà comment on s’explique que +le moine neustrien qui est l’auteur du <i lang="la" xml:lang="la">Liber Historiae</i> +nous ait conservé la mémoire de la cérémonie en question ; +il est d’ailleurs manifeste qu’il n’en a pas compris +le sens.</p> + +<p>L’épisode du jet du marteau ne contient donc, on +le voit, aucun élément imaginatif ; bien plus, la parole +<span class="pagenum" id="p274">-274-</span> de Clovis, qui est de toute l’anecdote la partie substantielle, +me semble trahir son ancienneté par ce fait que +là reparaît le nom archaïque de l’église, abandonné +partout ailleurs par notre narrateur pour celui, plus +moderne, de Saint-Pierre<a id="FNanchor_391" href="#Footnote_391" class="fnanchor">[391]</a>. Il n’en est pas de même +des autres circonstances rapportées par le <i lang="la" xml:lang="la">Liber Historiae</i>. +Selon lui, Clovis aurait procédé au <i>jet du marteau</i> +à la suite d’un vœu fait sur le conseil de Clotilde, et +avant l’expédition des Visigoths. Ce détail me semble +postérieur à Grégoire, qui ne se serait pas abstenu de +nous le communiquer s’il en avait eu connaissance ; +il est, de plus, en contradiction avec son texte, +duquel il ressort que Clovis ne s’est établi à Paris +qu’après la guerre contre les Visigoths<a id="FNanchor_392" href="#Footnote_392" class="fnanchor">[392]</a>. On comprend +d’ailleurs qu’une fois mise en relation avec +cette guerre, l’histoire de la fondation de Saint-Pierre +se soit bientôt transformée et ait été présentée comme +le fruit d’un vœu : rien de plus fréquent dans les +légendes ecclésiastiques. Mais l’esprit populaire n’a +contribué en rien à cette transformation : il n’y a ici +qu’une tradition conservée sous les voûtes de l’église, +parmi le clergé qui la dessert, et on n’y retrouve +aucune trace de cette imagination épique qui se saisit +des faits pour les remanier profondément, et pour les +organiser en un tout logique. Le langage même est +tout biblique ; <i lang="la" xml:lang="la">faciens faciat</i> est un véritable hébraïsme +suggéré par la familiarité avec la Vulgate, et qui ne +s’est jamais trouvé dans la bouche de Clovis.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_391" href="#FNanchor_391"><span class="label">[391]</span></a> <span lang="la" xml:lang="la">Sic fiatur ecclesia <i>beatorum apostolorum</i>, dum auxiliante Domino revertimur.</span> +<i lang="la" xml:lang="la">Lib. Hist.</i>, l. l.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_392" href="#FNanchor_392"><span class="label">[392]</span></a> <span lang="la" xml:lang="la">Egressus autem a Turonus Parisius venit ibique cathedram regni constituit.</span> +Greg. Tur. II, 38.</p> +</div> +<p>Je n’ai pas besoin de m’appesantir sur l’origine des +légendes reprises sous les numéros 2 et 3. Elles portent, +si je puis ainsi parler, leur signature, et elles +appartiennent à la catégorie des récits qui remplissent +<span class="pagenum" id="p275">-275-</span> en si grand nombre le <i lang="la" xml:lang="la">Miracula Martini</i> et les autres +recueils hagiographiques sortis de la plume féconde de +notre auteur. Vraie ou fausse, la parole de Clovis sur +le respect dû à saint Martin n’a pu être transmise +que par le clergé de Tours, et quant à l’histoire des +antiennes entendues en entrant dans l’église, elle +ressemble d’une manière frappante à celle des oracles +rendus par saint Martin au malheureux Mérovée<a id="FNanchor_393" href="#Footnote_393" class="fnanchor">[393]</a>. Le +peuple, encore une fois, était et devait rester étranger +à ces traditions, qui supposent, dans le milieu où +elles se produisent, une connaissance approfondie des +Livres Saints.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_393" href="#FNanchor_393"><span class="label">[393]</span></a> Greg. Tur. V, 14.</p> +</div> +<p>La quatrième légende n’a rien qui la distingue de +beaucoup d’autres du même genre : ce peut être fort +bien le souvenir d’un fait naturel, auquel on aura prêté +une signification surnaturelle. Effarouché par le mouvement +et le bruit d’une grande multitude d’hommes, +le gibier fuit, en plein jour, des retraites qui semblent +avoir perdu toute sécurité, et, acculé aux cours d’eau, +les franchit s’il trouve un gué. Il n’y a là rien que de +fort explicable, mais il est facile de comprendre qu’aux +yeux des multitudes, en pareille circonstance, des +événements si importants par leurs suites changent +facilement de caractère. L’imagination populaire ne +concevra pas autrement l’intervention des puissances +divines qui veulent montrer leur protection à des armées +dans l’embarras. Il existe quantité de légendes analogues. +C’est une biche qui, miraculeusement, montre à +des chasseurs hunniques le passage à gué du Palus +Méotide<a id="FNanchor_394" href="#Footnote_394" class="fnanchor">[394]</a>. C’est, au dire de Frédégaire, une bête sauvage +qui, en passant à gué le détroit de Gibraltar +devant les Vandales, leur sert de guide et les amène en +Mauritanie<a id="FNanchor_395" href="#Footnote_395" class="fnanchor">[395]</a>. Quand le général burgonde Mummolus +<span class="pagenum" id="p276">-276-</span> va au secours de Grenoble assiégée par les Lombards, +c’est une bête sauvage qui, en traversant l’Isère, montre +le gué de cette rivière à son armée<a id="FNanchor_396" href="#Footnote_396" class="fnanchor">[396]</a>. Des particuliers +qui portent des aumônes aux pauvres de saint Séverin +dans le Norique sont guidés à travers les neiges des +Alpes par un ours<a id="FNanchor_397" href="#Footnote_397" class="fnanchor">[397]</a>, et, comme on l’a vu plus haut, +l’aïeul de Paul Diacre, en fuyant de chez les Avares, +a pour guide un loup qui disparaît lorsqu’il approche +de la terre d’Italie<a id="FNanchor_398" href="#Footnote_398" class="fnanchor">[398]</a>. Enfin, lorsque Charlemagne, battu +par les Saxons au rapport de la tradition saxonne, +chercha un gué dans le Mein pour repasser ce fleuve, +ce fut une biche qui le lui montra en le passant elle-même, +et l’endroit a gardé depuis lors le nom de +Francfort (<i lang="la" xml:lang="la">Francorum vadum</i>), c’est-à-dire passage des +Francs<a id="FNanchor_399" href="#Footnote_399" class="fnanchor">[399]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_394" href="#FNanchor_394"><span class="label">[394]</span></a> Jordanes, c. 24.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_395" href="#FNanchor_395"><span class="label">[395]</span></a> Fredeg. II, 60.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_396" href="#FNanchor_396"><span class="label">[396]</span></a> Greg. Tur. IV, 44.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_397" href="#FNanchor_397"><span class="label">[397]</span></a> Eugipp. <i lang="la" xml:lang="la">Vita Severin.</i> c. 29.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_398" href="#FNanchor_398"><span class="label">[398]</span></a> Ci-dessus p. <a href="#p168">168</a>.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_399" href="#FNanchor_399"><span class="label">[399]</span></a> Thietmar Merseburg. VII, 53.</p> +</div> +<p>Le miracle se renouvelle même à plusieurs reprises +en faveur de ce héros. Lorsqu’il revint de son expédition +d’Espagne, il arriva devant la Gironde, sur laquelle il +n’y avait ni pont ni bateau. « Le roi se mit en prière, +et aussitôt on voit un cerf blanc qui passe le fleuve, et +indique ainsi à l’armée le gué qu’elle doit suivre<a id="FNanchor_400" href="#Footnote_400" class="fnanchor">[400]</a>. » +Pareillement, en franchissant les Alpes pour aller délivrer +Rome assiégée par les Sarrazins, Charlemagne +fut guidé avec toute son armée par un cerf blanc qui +leur fit suivre un itinéraire sûr et commode<a id="FNanchor_401" href="#Footnote_401" class="fnanchor">[401]</a>. Enfin, +pendant qu’il était en route avec son armée pour Jérusalem, +c’est un oiseau apparu miraculeusement qui lui +montra son chemin au travers d’une sombre forêt dans +laquelle il s’était égaré<a id="FNanchor_402" href="#Footnote_402" class="fnanchor">[402]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_400" href="#FNanchor_400"><span class="label">[400]</span></a> Gaston Paris, <i>Hist. poét. de Charlemagne</i> p. 261, d’après le <i lang="de" xml:lang="de">Karlamagnus-Saga</i>.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_401" href="#FNanchor_401"><span class="label">[401]</span></a> Id. ibid. p. 250, d’après <i>Ogier le Danois</i>.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_402" href="#FNanchor_402"><span class="label">[402]</span></a> Id. ibid. p. 339. d’après une légende latine du XI<sup>e</sup> siècle.</p> +</div> +<p><span class="pagenum" id="p277">-277-</span> Il est fort possible que l’épisode raconté dans l’histoire +de Clovis soit dû à un fait réel, interprété dans +le sens d’un miracle ; mais, dans tous les cas, on voit +qu’il n’a pas été élaboré par l’esprit populaire, et qu’il +est resté à l’état d’anecdote.</p> + +<p>J’en dirai autant de la cinquième légende. C’est certainement +un souvenir historique, altéré peut-être, +mais reposant sur une donnée réelle. Je n’en veux +d’autre preuve que le caractère même du récit, qui n’a +pas de conclusion. S’il était légendaire, il contiendrait +sa justification en lui-même, car c’est le propre de la +légende qu’elle ne raconte rien sans but. C’est parce +que ce récit ne prouve rien qu’il est peu probable +qu’on l’ait inventé. Il faut d’ailleurs noter que Fortunat +de Poitiers raconte la même chose dans sa <i>Vie +de saint Hilaire</i><a id="FNanchor_403" href="#Footnote_403" class="fnanchor">[403]</a>, et que les deux récits sont indépendants +l’un de l’autre. Il serait assez oiseux de chercher +à expliquer la légende. Soit que le trait de lumière en +question ait été un signal donné à Clovis par ses partisans +de Poitiers, soit qu’il faille croire à un événement +fortuit qui aura été transformé en miracle par +l’imagination des narrateurs, elle n’a pas à nous +préoccuper autrement.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_403" href="#FNanchor_403"><span class="label">[403]</span></a> <i lang="la" xml:lang="la">Liber de virtute s. Hilarii</i> VII, 20 (ed. Krusch).</p> +</div> +<p>Que croire de la chute des murs d’Angoulême, +racontée dans la légende sixième ? En soi, un accident +de ce genre — abstraction faite du caractère surnaturel +que lui prête le récit — n’a rien d’invraisemblable, +et l’histoire des invasions nous fait connaître des +aventures semblables arrivées à Metz<a id="FNanchor_404" href="#Footnote_404" class="fnanchor">[404]</a> et à Aquilée<a id="FNanchor_405" href="#Footnote_405" class="fnanchor">[405]</a>. +Il est vrai que, pour la première, Frédégaire +la considère comme merveilleuse, mais nous n’avons +pas à discuter son interprétation du fait, et il suffit de +constater la réalité de celui-ci. Il se peut d’ailleurs +<span class="pagenum" id="p278">-278-</span> fort bien aussi que notre épisode ne soit autre chose +que le souvenir déjà altéré d’un de ces tremblements +de terre qui alors n’étaient pas inconnus en Gaule, +comme le prouve celui de 467<a id="FNanchor_406" href="#Footnote_406" class="fnanchor">[406]</a>, celui de Vienne sous +saint Mamert (avant 477)<a id="FNanchor_407" href="#Footnote_407" class="fnanchor">[407]</a>, celui d’Auvergne en +485<a id="FNanchor_408" href="#Footnote_408" class="fnanchor">[408]</a>, celui de Chinon en 577<a id="FNanchor_409" href="#Footnote_409" class="fnanchor">[409]</a>, ceux d’Angers en 582<a id="FNanchor_410" href="#Footnote_410" class="fnanchor">[410]</a> +et en 584<a id="FNanchor_411" href="#Footnote_411" class="fnanchor">[411]</a>, celui de Saintes en 815<a id="FNanchor_412" href="#Footnote_412" class="fnanchor">[412]</a>, celui de Mayence +en 858<a id="FNanchor_413" href="#Footnote_413" class="fnanchor">[413]</a>. J’admettrai moins facilement que nous soyons +ici devant une fiction inspirée par les souvenirs bibliques +relatifs à la prise de Jéricho. On trouve plus tard, +dans l’épopée carolingienne, plus d’une légende qui a sa +source dans le récit du livre des <i>Juges</i>. Devant Charlemagne +nous verrons crouler les murailles de Pampelune, +de Grenoble, de Narbonne et de Tremogne<a id="FNanchor_414" href="#Footnote_414" class="fnanchor">[414]</a>. +Mais nous serons alors dans l’époque de la fiction +délibérée et consciente, et qui travaille d’après des +modèles littéraires. Il n’en peut être question ici : s’il y +avait fiction poétique, nous nous trouverions en présence, +encore une fois, de tout un récit stylisé, et non +d’un simple trait. Embellie ou non, l’histoire de la +prise d’Angoulême repose, selon moi, sur un événement +historique, et n’a pas peu contribué à populariser, +parmi les chansons de geste, les récits du même genre.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_404" href="#FNanchor_404"><span class="label">[404]</span></a> Fredeg. II, 60.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_405" href="#FNanchor_405"><span class="label">[405]</span></a> Jordan. c. 42.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_406" href="#FNanchor_406"><span class="label">[406]</span></a> Greg. Tur. II, 19. Cf. la note d’Arndt.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_407" href="#FNanchor_407"><span class="label">[407]</span></a> Id. II, 34.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_408" href="#FNanchor_408"><span class="label">[408]</span></a> Id. II, 20.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_409" href="#FNanchor_409"><span class="label">[409]</span></a> Id. V, 17.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_410" href="#FNanchor_410"><span class="label">[410]</span></a> Id. VI, 22.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_411" href="#FNanchor_411"><span class="label">[411]</span></a> Id. VII, 11.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_412" href="#FNanchor_412"><span class="label">[412]</span></a> Einhard. <i>Annal.</i> 815.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_413" href="#FNanchor_413"><span class="label">[413]</span></a> Prud. <i>Ann.</i> 858 ; Rud. Fuld. <i>Ann.</i> 858. Sans doute, on peut s’étonner que, +s’il en est ainsi, Grégoire de Tours ne l’ait pas dit ; mais c’est que, de son temps, +le fait était déjà altéré, et, d’autre part, lui-même n’observait pas toujours la +relation de cause à effet, car il écrit, sous la date de 582 : <i lang="la" xml:lang="la">Muri urbis Sessionicæ +conruerunt ; apud Andecavam urbem terra tremuit</i> (VI, 21), sans avoir +l’air de se douter que le premier de ces faits trouve son explication dans le +second.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_414" href="#FNanchor_414"><span class="label">[414]</span></a> Rajna, p. 247. Voir le détail dans Gaston Paris, p. 254 et suiv.</p> +</div> +<p>Je n’ai rien à ajouter à ce que j’ai dit de la septième +<span class="pagenum" id="p279">-279-</span> anecdote. C’est une de ces joyeuses saillies comme le +clergé lui-même s’en permettait beaucoup vis à vis des +siens, à une époque où la religion et l’autorité du prêtre +n’étaient pas encore attaquées. Rien de plus fréquent, +pendant tout le moyen âge, que des plaisanteries de +ce genre, auxquelles aujourd’hui des écrivains naïfs +prêtent l’esprit d’hostilité qu’ils y mettraient eux-mêmes. +Disons ici, une fois pour toutes, que, dans les +origines surtout, la très grande majorité des traits +satiriques lancés contre le clergé ont été décochés par +des clercs, aussi exempts d’arrière-pensée que les +plaisants d’aujourd’hui qui raillent les médecins ou +les femmes. C’est un clerc ou un moine qui, dans la +simplicité de son cœur, a imaginé le bon mot de +Clovis : paix à sa cendre, et honni soit qui mal y +pense !</p> + +<p>Cette anecdote est intéressante en outre au point de +vue de la critique. Ou je me trompe fort, ou le trait +final qui lui donne, à nos yeux, un caractère satirique, +a été ajouté après coup. Le miracle qui fait l’objet du +récit est tout à fait à l’honneur de l’église de Tours, et +il ne serait pas difficile d’en trouver le pendant chez +nos vieux hagiographes<a id="FNanchor_415" href="#Footnote_415" class="fnanchor">[415]</a>. C’est, à n’en pas douter, le +clergé de l’église Saint-Martin qui a mis la légende en +circulation ; quant au trait final, rien ne nous empêche +de supposer qu’il aura été aiguisé dans une des +églises neustriennes voisines de Tours.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_415" href="#FNanchor_415"><span class="label">[415]</span></a> Voir par ex. Jonas, <i lang="la" xml:lang="la">Miracula sancti Hucberti</i> c. 14 (Mab. <i>Act. Sanct.</i> IV, 1 +p. 284) où l’on voit également un cheval que son maître avait promis de donner +à l’abbaye de Saint-Hubert refuser de s’éloigner du monastère.</p> +</div> +<p>Nous n’avons pas épuisé les matériaux légendaires +qui ont servi à la constitution de l’histoire de la guerre +des Visigoths. Il reste à classer quelques autres faits +de diverse provenance. D’abord l’histoire de la rencontre +de saint Maixent avec les soldats de Clovis, des +excès de ceux-ci, et des miracles par lesquels le saint +<span class="pagenum" id="p280">-280-</span> manifeste sa puissance. Cet épisode, comme Grégoire +de Tours nous le dit lui-même, est tiré de la biographie +du saint : j’ai montré ailleurs que celle-ci est +perdue, et qu’on ne doit pas l’identifier avec le <i lang="la" xml:lang="la">Vita +Maxentii</i> qui nous a été conservé<a id="FNanchor_416" href="#Footnote_416" class="fnanchor">[416]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_416" href="#FNanchor_416"><span class="label">[416]</span></a> <i>Les sources de l’hist. de Clovis</i>, etc., p. 415-422.</p> +</div> +<p>Grégoire raconte encore, au sujet de la bataille de +Vouillé, quelques faits qu’il ne semble pas avoir puisés +dans une source écrite : du moins on ne voit aucun +document qui aurait contenu un récit assez détaillé +pour comporter tant d’épisodes. A la bataille assistaient, +dit-il, beaucoup d’Arvernes venus sous la conduite +d’Apollinaire, et les principaux de leurs sénateurs y +périrent. La source est ici apparente. C’est à Clermont, +dans sa ville natale, de la bouche de ses parents et dans +la conversation de tout le monde, que Grégoire a appris +cet épisode. Il a pu connaître personnellement certains +de ses concitoyens qui avaient été à Vouillé, où ils +combattaient dans les rangs des Visigoths et contre +Clovis, et c’est leur récit, d’ailleurs très dépourvu +d’enthousiasme pour le vainqueur, que Grégoire a +enregistré<a id="FNanchor_417" href="#Footnote_417" class="fnanchor">[417]</a>. L’Apollinaire dont il s’agit était un des +plus grands personnages de Clermont, et il n’est pas +étonnant que Grégoire se souvienne de lui. Fils de +Sidoine Apollinaire, qui était la gloire de sa ville +natale, neveu de l’illustre Ecdicius, le héros chéri de +Dieu, il parvint, en 515, à la dignité épiscopale de +Clermont, grâce surtout, nous dit Grégoire qui rapporte +ici des souvenirs précis, aux intrigues de sa +femme Placidina et de sa sœur Alchima. Mais il ne +jouit que trois ou quatre mois de cette haute dignité, +dont il ne semble pas avoir fait un bon usage<a id="FNanchor_418" href="#Footnote_418" class="fnanchor">[418]</a>. Son +fils Arcadius, après avoir trahi Théodoric, appelé +Childebert et attiré sur sa patrie toutes les horreurs +<span class="pagenum" id="p281">-281-</span> de la guerre, se réfugia à Bourges, auprès de ce dernier +roi : quelque temps après, nous le retrouvons +mêlé à l’odieux assassinat des enfants de Clodomir, +et c’est là le honteux épilogue de l’histoire d’une des +grandes familles de la Gaule romaine<a id="FNanchor_419" href="#Footnote_419" class="fnanchor">[419]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_417" href="#FNanchor_417"><span class="label">[417]</span></a> Voir ci-dessus p. <a href="#p68">68</a> et suiv.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_418" href="#FNanchor_418"><span class="label">[418]</span></a> Greg. Tur. III, 2 ; <i lang="la" xml:lang="la">Glor. Mart.</i> 44 et 64 ; <i lang="la" xml:lang="la">Vit. Pat.</i> 1.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_419" href="#FNanchor_419"><span class="label">[419]</span></a> Greg. Tur. III, 9, 12, 18.</p> +</div> +<p>Comme on le voit, malgré sa richesse apparente de +détails, l’histoire de la guerre des Visigoths n’est nullement, +dans Grégoire de Tours, un récit suivi, un +tout homogène qui lui aurait été fourni de toutes +pièces par la tradition : c’est, au contraire, une mosaïque +construite par lui, au moyen de quantité de +pièces de rapport assez ingénieusement combinées +pour donner l’illusion de l’unité, même à des critiques +exercés<a id="FNanchor_420" href="#Footnote_420" class="fnanchor">[420]</a>. Tours, Poitiers, Angoulême, Saint-Maixent +et Clermont ont fourni chacune son anecdote ; plus +tard, Paris y a encore ajouté la sienne.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_420" href="#FNanchor_420"><span class="label">[420]</span></a> Junghans pèche ici en partie par le vague et en partie par l’inexactitude +quand il écrit p. 86 : « Le souvenir de cette guerre de Clodovech a dû se conserver +à Tours avec une vigueur toute particulière, soit par la tradition écrite, +soit par la tradition orale, et c’est de ces traditions que provient évidemment +le récit de Grégoire. »</p> +</div> +<p>Toute une poussière légendaire tourbillonne autour +de l’histoire de la guerre des Visigoths, mais quant à +la poésie épique, nous ne l’y avons pas encore rencontrée. +Preuve incontestable qu’à cette date, à l’heure +où les Francs redisaient de si fraîches et si vieilles +cantilènes héroïques, l’imagination des peuples de la +Gaule méridionale ne s’était pas encore éveillée à la +voix de l’épopée. Mais ici, je me sens obligé de répondre +à une autre question que le lecteur n’aura +pas manqué de se poser déjà : Les Francs eux-mêmes +n’avaient-ils donc pas de récit épique sur la guerre +d’Aquitaine ?</p> + +<p>Je réponds : oui, ils en avaient, et si Grégoire en +fait un usage plus réservé ici qu’ailleurs, c’est précisément +parce qu’il croit tenir, dans les souvenirs +<span class="pagenum" id="p282">-282-</span> locaux dont il vient d’être question, assez de renseignements +pour n’être pas obligé de recourir à +des chansons barbares. Un seul trait emprunté à la +tradition franque lui a semblé digne d’être mentionné : +c’est la part prise à la bataille de Vouillé par Chlodéric, +fils de Sigebert le Boiteux, roi des Ripuaires. +« Ce Sigebert, ajoute notre chroniqueur, devait cette +infirmité à une blessure au genou, qu’il avait reçue en +combattant contre les Alamans près de la ville de +Tolbiac<a id="FNanchor_421" href="#Footnote_421" class="fnanchor">[421]</a>. » Nous voici de nouveau en pleins souvenirs +barbares, c’est-à-dire épiques. Ce ne sont à coup +sûr ni les <i>Annales d’Angers</i>, beaucoup trop sommaires, +ni les souvenirs locaux de Clermont, où le nom même +du jeune prince ripuaire était sans doute inconnu, qui +ont pu être ici la source de Grégoire. D’ailleurs, les +Francs seuls ont pu porter un intérêt assez vif à +Chlodéric pour le mentionner, et, s’ils l’ont fait, ce +ne peut avoir été que dans un chant. Il est manifeste +que le chant était à la gloire de Chlodéric : +l’ampleur même de la place qui lui est faite en est un +indice assez clair, car si l’on parle ici de son père +Sigebert et des combats dans lesquels il a contracté +son infirmité, ce n’est qu’à son occasion, et pour mieux +le présenter comme un héros fils de héros. Mais quel +était ici l’exploit, l’ἀριστεία qui a valu à Chlodéric l’honneur +d’être glorifié par la chanson ? Grégoire nous a +condamnés à l’ignorer, soit parce que l’histoire lui +paraît trop invraisemblable, soit parce qu’elle mettait +dans un trop beau jour le jeune homme qui jouera un +si laid rôle plus tard, et que l’invraisemblance interne +de toute son histoire épique aura une fois de plus +poussé Grégoire à pratiquer ici la rigoureuse discrétion +qu’il met dans l’emploi de ses matériaux épiques. +<span class="pagenum" id="p283">-283-</span> Il n’a pu, cependant, se défendre si complétement +contre eux qu’il n’ait fait grâce au détail relatif à la +claudication de Sigebert. Qu’il ait trouvé ce détail +dans notre chanson et pas ailleurs, c’est ce qui résulte +de l’usage même qu’il en fait ici, où c’est un hors +d’œuvre, alors qu’il eût été bien plus à sa place là où +Grégoire nous fait proprement l’histoire de Sigebert.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_421" href="#FNanchor_421"><span class="label">[421]</span></a> <span lang="la" xml:lang="la">Habebat autem in adjutorium suum filium Sigiberti Claudi nomine Chlodericum. +Hic Sigibertus pugnans contra Alamannos apud Tulbiacensim oppidum +percussus in genuculum claudicabat.</span> Greg. Tur. II, 37.</p> +</div> +<p>Il est utile d’ajouter que la bataille de Tolbiac +ne peut être aucunement identifiée avec celle que +Clovis livra aux mêmes ennemis, et à la suite de +laquelle il se convertit. Il y avait sans doute quelque +chose d’ingénieux dans la conjecture qui les identifie, +et qui a, depuis des siècles, acquis la valeur +d’un fait prouvé, mais elle n’en a pas plus de +fondement<a id="FNanchor_422" href="#Footnote_422" class="fnanchor">[422]</a>. L’histoire de la victoire et de la conversion +de Clovis nous est connue par le <i lang="la" xml:lang="la">Vita Remigii</i>, +qui ne parlait ici que de Clovis, et qui, pour tout le +reste, était si laconique, qu’il a omis jusqu’au nom +du théâtre de la bataille et jusqu’à celui du roi alaman +qui y périt. Grégoire de Tours, qui dépend exclusivement +du <i lang="la" xml:lang="la">Vita Remigii</i>, les a ignorés l’un et l’autre, +comme cela ressort à suffisance de son récit. Si la +bataille de Tolbiac, où combattit Sigebert, était à ses +yeux la même que celle où Clovis se convertit, il +aurait eu soin de nous le dire, soit à propos de cette +bataille, soit ici. Son silence est tout ce qu’il y a de +<span class="pagenum" id="p284">-284-</span> plus significatif, et la bataille de Tolbiac n’est évidemment +qu’une bataille entre les Ripuaires et les +Alamans, qui s’est passée en dehors de toute participation +de Clovis.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_422" href="#FNanchor_422"><span class="label">[422]</span></a> Nous savons par Grégoire, qui parle ici d’après le <i lang="la" xml:lang="la">Vita Remigii</i>, que +Clovis a livré une bataille aux Alamans. D’autre part, le même Grégoire nous +apprend (II, 37) que le roi des Ripuaires Sigebert a été blessé au genou en +combattant contre les Alamans à Tolbiac. Ceux qui tenaient beaucoup à donner +un nom à la victoire de Clovis, trouvant ici une bataille contre les Alamans, se +sont figuré que c’était la sienne, et ont conclu qu’il l’avait livrée de concert +avec les Ripuaires, double supposition fort gratuite d’abord, et en contradiction +avec le <i lang="la" xml:lang="la">Vita Vedasti</i>, qui nous oblige à chercher le théâtre du combat en +Alsace ou tout au moins sur le haut Rhin. Je ne sais qui a le premier identifié +la bataille de Clovis avec celle des Alamans ; je vois que Robert Gaguin, +<i lang="la" xml:lang="la">Compendium super Francorum Gestis</i>, Paris 1504, ne se doutait pas encore +de la prétendue identité.</p> +</div> +<p>Faut-il croire que c’est à la même source barbare +que Grégoire a emprunté le trait suivant ? « Le roi +venait de mettre en fuite les Goths et de tuer le roi +Alaric, lorsque, subitement, deux guerriers ennemis, se +jetant au-devant de lui, le blessèrent aux deux flancs +avec leurs épées. Mais, grâce à sa cuirasse et à la +rapidité de son cheval, il échappa à la mort. » Il n’y +a rien qui empêche d’admettre cette supposition, bien +qu’on puisse croire à la rigueur que le souvenir du +danger couru par Clovis a pu se conserver aussi dans +les traditions orales de Clermont. Si je penche plutôt +pour une provenance épique, c’est parce que les Francs +seuls portaient à Clovis assez d’intérêt pour noter +avec sollicitude les périls auxquels il avait été exposé +dans la bataille. Qu’on n’objecte pas le rôle peu +héroïque prêté ici au vainqueur : car, outre que nous +ne connaissons pas l’épisode tout entier, nous savons +que la fuite dans le combat, si elle était dictée par +la prudence, n’était pas une honte pour le Germain, +à condition qu’il revînt à la charge, comme Clovis +le fait ici, et qu’il remportât la victoire<a id="FNanchor_423" href="#Footnote_423" class="fnanchor">[423]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_423" href="#FNanchor_423"><span class="label">[423]</span></a> <span lang="la" xml:lang="la">Cedere loco, dum modo rursus instes, consilii quam formidinis arbitrantur.</span> +Tacite, <i>German.</i> c. 6. Mais déjà le <i lang="la" xml:lang="la">Liber Historiae</i>, c. 17, a soin de biffer la +mention de la fuite de Clovis : <span lang="la" xml:lang="la">sed propter luricam qua indutus erat, eum non +livoraverunt.</span> Quant à Hincmar, on ne sera pas étonné de lui voir écrire 94 : +<span lang="la" xml:lang="la">Magis autem Dominus lorica fidei indutum per orationem sancti Remigii +patris et patroni sui adjuvit eum.</span></p> +</div> +<p>Il existait donc des chansons franques sur la guerre +d’Aquitaine, et, si Grégoire de Tours en a fait un +usage à notre gré trop parcimonieux, Frédégaire, cette +fois encore, a puisé plus largement dans le trésor des +souvenirs barbares. Le récit qu’il nous a conservé a +trait à l’origine de la guerre contre les Visigoths, et +<span class="pagenum" id="p285">-285-</span> la couleur en est si franchement germanique, qu’il +serait oiseux de chercher d’autres preuves de sa provenance.</p> + +<p>Dans la partie de son <i lang="la" xml:lang="la">Epitome</i> qui raconte la guerre +des Visigoths, Frédégaire écrit : « <span lang="la" xml:lang="la">Igitur Alaricus rex +Gothorum cum amicicias <i>fraudulenter</i> cum Chlodoveo +inisset, quod Chlodoveus, <i>discurrente Paterno legato suo, +cernens</i>, adversum Alaricum arma commovit<a id="FNanchor_424" href="#Footnote_424" class="fnanchor">[424]</a>.</span> » Les mots +en <i>italique</i>, qui manquent dans Grégoire et que Frédégaire +a ajoutés au texte abrégé de celui-ci, sont une +allusion à un récit plus développé, qu’on retrouve dans +une partie antérieure de la chronique du même Frédégaire. +Le voici :</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_424" href="#FNanchor_424"><span class="label">[424]</span></a> Fredeg. III, 24.</p> +</div> +<p>« Un jour, Clovis, roi des Francs, et Alaric, roi +des Visigoths, qui résidait à Toulouse, après s’être +livré de nombreux combats, s’envoyèrent des ambassadeurs +pour traiter de la paix. Il fut convenu qu’Alaric +toucherait la barbe de Clovis et deviendrait ainsi son +parrain<a id="FNanchor_425" href="#Footnote_425" class="fnanchor">[425]</a>, et que désormais la paix serait perpétuelle +entre eux. Le lieu et le jour de l’entrevue furent fixés ; +aucun Franc ni Goth ne devait y assister en armes. +Or, Paternus, envoyé de Clovis, se rendit auprès +d’Alaric pour voir si les Goths observaient ces conditions, +ou si, selon leur usage et comme l’événement le +prouva par la suite, ils trahiraient leur promesse. +Pendant que Paternus s’acquittait de son message, il +voit des Goths qui, contrairement aux conventions, +portaient des épées au lieu de bâtons<a id="FNanchor_426" href="#Footnote_426" class="fnanchor">[426]</a>. Il en saisit un, +le traîna hors de sa cachette, et reprocha au roi d’user +de mensonge pour tromper Clovis. Le roi ne trouva +<span class="pagenum" id="p286">-286-</span> rien à répondre, et il fut décidé que Théodoric serait +pris pour arbitre. Les deux rois lui envoyèrent leurs +ambassadeurs. Paternus, parlant pour Clovis et pour +les Francs, y formula des plaintes qui réduisirent au +silence les délégués d’Alaric. Théodoric, pressé de +trancher le différend et rempli de jalousie envers les +deux rois, imagina de les brouiller plus encore au +moyen d’une solution impossible. Il décida que l’envoyé +de Clovis viendrait à cheval, tenant en main une +lance dressée, devant la porte du palais d’Alaric, et que +celui-ci avec ses Goths jetterait des <i lang="la" xml:lang="la">solidi</i> en nombre +suffisant pour en couvrir le cheval, le cavalier et la +pointe de sa lance. Les Goths, ne pouvant s’acquitter +d’une amende aussi énorme, voulurent alors se débarrasser +de Paternus ; ils le firent tomber la nuit du +haut de la terrasse d’une maison. Paternus se cassa le +bras, mais ne périt pas. Le lendemain, Alaric le conduisit +devant ses trésors, et lui affirma sous serment +qu’il ne possédait pas plus que ce qu’il y avait dans +ses coffres. Paternus, saisissant un denier, le jeta hors +de sa main et dit : <i lang="la" xml:lang="la">His solidos adarrabo ad partem dominae +mei Chlodovei regis et Francos.</i> Puis il retourna +auprès de Clovis, auquel il raconta en détail tout ce +qui s’était passé. Clovis, alors, prit les armes et marcha +contre Alaric<a id="FNanchor_427" href="#Footnote_427" class="fnanchor">[427]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_425" href="#FNanchor_425"><span class="label">[425]</span></a> <span lang="la" xml:lang="la">Ut Alaricus barbam tangerit Chlodovei, effectus ille patrenus.</span> Fredeg. +II, 58. <span lang="la" xml:lang="la">Ut in tondenda barba Clodovei patrinus ejus efficeretur Alaricus.</span> Roricon +IV (Bouquet III, p. 14).</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_426" href="#FNanchor_426"><span class="label">[426]</span></a> Ce passage est difficile. Frédégaire dit : <span lang="la" xml:lang="la">Gothi frandulenter uxos pro baculis +in manum ferentis.</span> Ce mot <i lang="la" xml:lang="la">uxus</i> se retrouve encore, avec le sens d’<i>épée</i>, dans +Frédégaire IV, 64 : <span lang="la" xml:lang="la">Heraclius… extrahens uxum, capud patriciae Persarum +truncavit.</span> Mais aucun autre auteur ne l’emploie (cf. Ducange, s. v.), et Roricon +et Aimoin, qui ont reproduit la légende, paraissent ne l’avoir pas compris, ou +s’être trouvés en présence d’un autre texte. Le premier, livre IV (Bouquet +III, p. 15) écrit : <span lang="la" xml:lang="la">cultellos permaximos, quos vulgariter <i>scramsaxos</i> corrupto +vocabulo nominamus.</span> L’autre I, 20 (ibid. III, p. 41) : <span lang="la" xml:lang="la">ferreum ostii obicem pro +baculo manu gerere.</span></p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_427" href="#FNanchor_427"><span class="label">[427]</span></a> Fredeg. l. l. Cf. Roricon l. l. (Bouquet III, 14 et 15), Aimoin I, 20 (ibid. +III, p. 41), Hincmar, <i lang="la" xml:lang="la">Vita Remigii</i> (ibid. III, 378). Ce dernier, qui ne paraît +pas avoir connu la chronique de Frédégaire, semble s’appuyer ici sur la tradition +orale : s’il en est ainsi, on peut considérer sa version comme un remarquable +exemple de survivance des légendes mérovingiennes. Sur l’identité, +dans l’espèce, des deux expressions <i lang="la" xml:lang="la">tangere</i> et <i lang="la" xml:lang="la">tondere</i>, v. Ducange s. v. +<i lang="la" xml:lang="la">barba</i>.</p> +</div> +<p>Pour le coup, nous voici en pleine épopée barbare. +Que le récit ait été transmis sous forme de chant +<span class="pagenum" id="p287">-287-</span> populaire, comme je le crois, ou qu’il ait simplement +passé de bouche en bouche sans le soutien du rythme, +peu importe : c’est, à coup sûr, un thème traité d’après +les règles du genre, c’est un tout arrondi et complet, +comprenant une action qui commence, qui se déroule +et qui s’achève, et fournissant le sujet d’une vraie narration +poétique<a id="FNanchor_428" href="#Footnote_428" class="fnanchor">[428]</a>. A ce point de vue, la différence avec +les anecdotes étudiées ci-dessus, et dont chacune ne +consiste qu’en un trait ou qu’en une parole piquante, +est absolument incontestable. De plus, on remarquera +que ce récit, à la différence de tous les précédents, +est essentiellement germanique et barbare. Il ne s’agit +pas ici de miracles ni de bons mots, il s’agit de l’origine +d’une guerre et des causes de celle-ci. Le rôle déloyal +attribué à Théodoric nous fait pénétrer dans les préoccupations +populaires, qui tendent à incriminer d’une +égale perfidie les deux branches de la race gothique. +Les intentions odieuses et les tentatives de trahison +mises à la charge des Goths répondent bien aux préventions +qui régnaient chez les Francs à l’endroit de +leurs voisins méridionaux, et dont on retrouve l’écho +chez Grégoire lui-même<a id="FNanchor_429" href="#Footnote_429" class="fnanchor">[429]</a>. Couper la barbe de celui +qu’on adopte pour filleul, c’est une cérémonie toute +barbare : il est possible qu’elle ait existé aussi dans +l’empire, mais, d’aucune manière, les Germains ne la +lui ont empruntée, et nous la voyons encore pratiquée +par Charles Martel, lorsqu’il envoya son fils Pepin +à Luitprand pour qu’il lui coupât les cheveux, et +qu’ainsi il devînt son père d’adoption<a id="FNanchor_430" href="#Footnote_430" class="fnanchor">[430]</a>. L’amende +<span class="pagenum" id="p288">-288-</span> infligée aux Visigoths par Théodoric, et qui peut +paraître extravagante au lecteur moderne, était parfaitement +conforme au symbolisme juridique usité parmi +les barbares. On <i>couvrait</i> un délit à la lettre en en +couvrant le corps, et lorsque celui-ci disparaissait sous +le wergeld entassé, alors, naturellement, l’offense était +expiée, puisqu’elle n’apparaissait plus. Paternus a été +l’objet d’une tentative d’assassinat, eh bien, pour que +ce crime soit couvert, il faut que Paternus le soit +lui-même. Et comme il est un guerrier, c’est dans son +attirail guerrier que doit le prendre l’amende pour +qu’elle soit adéquate<a id="FNanchor_431" href="#Footnote_431" class="fnanchor">[431]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_428" href="#FNanchor_428"><span class="label">[428]</span></a> « Nous devons reconnaître sans hésitation qu’ici encore nous avons une +relation dans laquelle la poésie s’est emparée de la tradition historique. » Junghans-Monod, +p. 85.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_429" href="#FNanchor_429"><span class="label">[429]</span></a> V. ci-dessus p. <a href="#p213">213</a>, n. <a href="#Footnote_314">[314]</a>.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_430" href="#FNanchor_430"><span class="label">[430]</span></a> <span lang="la" xml:lang="la">Circa haec tempora Carolus princeps Francorum suum filium ad Luidprandum +direxit, ut ejus juxta morem capillum susciperet. Qui ejus caesariem +incidens, ei pater effectus est multisque eum ditatum regiis muneribus genitori +remisit.</span> Paul Diacre, <i lang="la" xml:lang="la">Hist. Langob.</i>, VI, 53.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_431" href="#FNanchor_431"><span class="label">[431]</span></a> V. sur cet usage Ducange, <i>Dissertations sur l’hist. de saint Louis</i> XXII +(dans son <i>Glossaire</i> éd. Didot, t, VII, p. 87), et J. Grimm, <i lang="de" xml:lang="de">Deutsche Rechtsalterthümer</i>, +p. 147.</p> +</div> +<p>Tel est le type idéal de la composition. A-t-elle été +payée sous cette forme dans les temps préhistoriques, +et les formules où elle est rappelée sont-elles le dernier +souvenir qu’en a conservé le langage ? Ou bien +ne faut-il pas voir ici qu’une simple fiction juridique +destinée à exprimer, sous une figure saisissante, le +but et la nature de la composition ? Je ne sais, bien +que je sois assez tenté de m’en tenir à la première +hypothèse<a id="FNanchor_432" href="#Footnote_432" class="fnanchor">[432]</a>. J. Grimm, dont je partage ici l’avis, n’a +pu trouver l’usage que dans un texte mythologique +de l’Edda, et dans quelques records germaniques, +mais il ne s’agit là que d’animaux tués, et le texte +de Frédégaire est relatif à la composition humaine. +<span class="pagenum" id="p289">-289-</span> Par contre, un passage du poème de Waltharius me +fournit une allusion manifeste à l’usage attesté par +Frédégaire.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_432" href="#FNanchor_432"><span class="label">[432]</span></a> J. Grimm, <i lang="de" xml:lang="de">Deutsche Rechtsalterthümer</i> 2<sup>e</sup> édit. Goettingue 1854, p. 680-674. +Aux exemples cités par Grimm, on peut ajouter celui que cite Lünig dans +son édition de l’Edda, Zurich 1859, p. 359, note, d’après Mone, <i lang="de" xml:lang="de">Anzeiger</i> 1836, +p. 42 : il s’agit là du droit appelé <i lang="de" xml:lang="de">Katzenrecht</i>, et pratiqué à Erlebach sur le +lac de Zurich : « Quand quelqu’un avait tué le chat de l’autre, on écorchait +l’animal, on étendait sa peau à terre au moyen de quatre pieux, et le meurtrier +devait jeter du grain dessus jusqu’à ce que la peau fût entièrement cachée ; le +grain restait au propriétaire de l’animal. »</p> +</div> +<p>Attila, furieux de la fuite de Walther et de Hildegonde, +fait les plus superbes promesses à qui lui ramènera +les deux jeunes gens :</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse" lang="la" xml:lang="la">Hunc ego mox auro vestirem saepe recocto</div> +<div class="verse" lang="la" xml:lang="la">Et tellure quidem stantem hinc inde onerarem</div> +<div class="verse" lang="la" xml:lang="la">Atque viam penitus clausissem vivo talentis.</div> +</div> + +</div> +<p>Le <i lang="la" xml:lang="la">vivo</i>, qui ne le voit ? est ici la preuve que l’usage +visé n’était pratiqué d’ordinaire que sur les morts, et +en guise de composition, tandis que la générosité +d’Attila devait consister à donner la même énorme +somme à un vivant, et à titre de récompense. Nul ne +doutera toutefois que l’idée primitive qui se traduit +par ce mode de paiement ait été celle du <i lang="de" xml:lang="de">wergeld</i>. Ce +dont il s’agit, c’est de donner à l’homme sa propre +valeur en or. Sous ce rapport, la forme la plus pure et +la plus ancienne de cette pratique nous est révélée +dans le trait suivant : Au XIII<sup>e</sup> siècle, Otton IV de +Brandebourg, fait prisonnier par l’évêque de Magdebourg, +est relâché moyennant une rançon de 4,000 +marcs. A peine mis en liberté, il s’écrie : « Ce n’est +pas là la rançon d’un margrave. <i>Sachez que j’aurais dû +monter à cheval, tenant ma lance dressée dans ma main, +et qu’on aurait dû me couvrir d’or et d’argent jusqu’à la +pointe de la lance</i> : c’est là le taux de la rançon d’un +Margrave. Mais vous ne le saviez pas<a id="FNanchor_433" href="#Footnote_433" class="fnanchor">[433]</a> ».</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_433" href="#FNanchor_433"><span class="label">[433]</span></a> Geyder dans Haupt, <i lang="de" xml:lang="de">Zeitschr. für deutsches Alterthum</i> IX (1853), p. 157.</p> +</div> +<p>Enfin, nous trouvons dans la <i>Hervararsaga</i> un +exemple qui se rapproche singulièrement de celui de +Frédégaire. Lorsque Hlaudr vient réclamer la moitié +de la succession de son père, Angantyr, le frère aîné, +refuse, mais lui fait des offres : « Assieds-toi sur ton +siège élevé, et je te couvrirai complètement d’argent +<span class="pagenum" id="p290">-290-</span> et d’or, et de tous côtés autour de toi rouleront les +anneaux rouges<a id="FNanchor_434" href="#Footnote_434" class="fnanchor">[434]</a> ».</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_434" href="#FNanchor_434"><span class="label">[434]</span></a></p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse" lang="de" xml:lang="de">Doch dich auf deinem Hochsitz mit Silber umhaüf ich ;</div> +<div class="verse" lang="de" xml:lang="de">Gehst du hinein umschütt ich dich so mit Schaetzen Goldes</div> +<div class="verse" lang="de" xml:lang="de">Dass um dich rothe Ringe von allen Seiten rollen.</div> +</div> + +</div> +<p>(Trad. Freitag dans Herrig, <i lang="de" xml:lang="de">Archiv. f. das Studium der neueren Sprachen</i>, +t. LXIX, p. 151.)</p> +</div> +<p>On voit par là le caractère incontestablement germanique +de la légende racontée par Frédégaire : c’est +tout ce qu’il s’agissait de prouver ici<a id="FNanchor_435" href="#Footnote_435" class="fnanchor">[435]</a>. C’est donc bien +chez les Francs qu’est née la tradition qu’il raconte, +c’est de chez eux qu’elle est arrivée à cet écrivain, +romain de nationalité. Je ne fais d’ailleurs aucun +état de la présence de Paternus dans l’épisode : il ne +prouve nullement, comme le croit M. Rajna, que le +récit ait passé par des bouches romaines, non plus +que les histoires où figurent les noms d’Aurélien et +d’Aridius. Il est facile de comprendre qu’à partir du +jour où ils ont été en contact avec des Romains, et où +ceux-ci ont été employés d’une manière toute spéciale +par les souverains en qualité de ministres et d’ambassadeurs, +la chanson épique, qui en définitive part +toujours de la réalité historique, a dû garder trace de +cette situation. On peut donc fort bien admettre qu’il +y a eu un personnage nommé Paternus, qui a servi +d’ambassadeur à Clovis auprès des Visigoths, et autour +duquel s’est formée la légende que nous venons d’étudier.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_435" href="#FNanchor_435"><span class="label">[435]</span></a> Remarquez que ces compositions légendaires étaient impossibles à payer +en or, et que nos sources le disent elles-mêmes, mais cela n’empêche pas +qu’elles aient pu être exigées et même acquittées, dans le temps où le métal +n’avait pas encore pris, comme par la suite, la place du blé, qui, plus anciennement, +servait à couvrir le corps du délit, et qui reparaît en effet dans les +records de droit rural cités plus haut.</p> +</div> +<p>D’ailleurs, sans compter ce personnage, le récit +de Frédégaire contient plus d’un élément historique. +On a révoqué en doute les nombreux combats +entre Francs et Visigoths qui auraient précédé la +<span class="pagenum" id="p291">-291-</span> bataille décisive de Vouillé : je ne vois rien de plus +vraisemblable. Tout mettait les deux nations aux +prises : non seulement leur opposition confessionnelle, +qui était fort vive, mais aussi leur ambition respective. +Les Francs rêvaient de s’étendre au sud de la Loire, +où ils avaient un parti, où plus d’un les attendait, où +l’on opprimait les catholiques, où se réfugiaient leurs +ennemis. Alaric, il est vrai, avait livré à Clovis victorieux +le vaincu Syagrius ; mais ce trait de lâcheté +n’avait pas suffi pour faire de lui l’ami des Francs, +et lui-même, devenu le gendre du puissant Théodoric, +il avait vu sa situation s’améliorer assez pour lui permettre +de prendre vis à vis des Francs une attitude +plus fière. Aussi voyons-nous, par un continuateur de +Prosper d’Aquitaine, qu’en 496 Alaric s’emparait de +Saintes, et qu’en 498 Clovis prenait Bordeaux en plein +pays visigoth<a id="FNanchor_436" href="#Footnote_436" class="fnanchor">[436]</a>. Si l’on réfléchit que Saintes faisait +partie de cette Aquitaine seconde qui était le noyau +des possessions visigothiques en Gaule, et que, pour +qu’Alaric doive la reconquérir en 496, il faut qu’elle +lui ait été enlevée précédemment, ne sera-t-on pas +autorisé à conclure que les <i lang="la" xml:lang="la">multa prilia</i> dont parle +Frédégaire ne sont pas chose si invraisemblable ?</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_436" href="#FNanchor_436"><span class="label">[436]</span></a> (496) <span lang="la" xml:lang="la">Alaricus ann. XII regni sui Santones obtinuit.</span> <i lang="la" xml:lang="la">Auct. Havn.</i> dans Pertz +<i lang="la" xml:lang="la">Auctores Antiquissimi</i>, t. IX, p. 331 (édit. Mommsen).</p> + +<p>(498) <span lang="la" xml:lang="la">Paulino v. c. consule. Ann. XIV Alarici Franci Burdigalam obtinuerunt +et a potestate Gothorum in possessionem sui redegerunt capto Suatrio Gothorum +duce.</span> Ibid. Selon Mommsen, le continuateur connu sous le nom de <span lang="la" xml:lang="la">Auctor +Havniensis</span> a écrit en Italie pendant le règne de l’empereur Heraclius (l. l. +p. 267). Le témoignage de cet auteur vient à point pour rendre compte d’une +addition faite par le <i lang="la" xml:lang="la">Liber Historiae</i> au récit de la guerre des Visigoths d’après +Grégoire ; il y est dit de Clovis, après la victoire de Vouillé : <span lang="la" xml:lang="la">In Sanctonico vel +Burdigalense Francos precepit manere ad Gothorum gentem delendam</span> (c. 17). +L’auteur du <i lang="la" xml:lang="la">Liber Historiae</i> a <i>connu</i> les luttes livrées spécialement pour la +possession de Saintes et de Bordeaux, et il <i>conjecture</i> que Clovis a dû prendre +un soin particulier de deux villes si disputées.</p> +</div> +<p>L’intervention de Théodoric, roi des Ostrogoths, est +également confirmée par le témoignage de l’histoire. +Il nous reste en effet quatre lettres de ce prince, l’une +<span class="pagenum" id="p292">-292-</span> adressée à Alaric pour lui conseiller de négocier, deux +autres à Gondebaud et au roi des Hérules pour les +exhorter à faire avec les autres rois une ligue pour la +paix, une enfin à Clovis pour lui déclarer que celui qui +ouvrira les hostilités le trouvera sur son chemin. +Théodoric va plus loin : il conseille aux deux rivaux +d’éteindre leur débat au moyen d’arbitres qu’ils choisiraient +entre leurs parents : c’était se désigner assez +clairement lui-même. Sa proposition fut-elle agréée, +et devint-il réellement, comme le fait entendre le récit +de Frédégaire, l’arbitre des deux nations ? Je ne sais, +mais, dans ce cas, il est peu probable qu’il ait été +exempt d’une certaine partialité pour un peuple arien +comme lui-même, et dont le roi était son gendre. Tout +au moins on comprend que les Francs aient conçu +de la défiance vis-à-vis d’un tel arbitre, et que leur +légende épique s’en soit ressentie. Quant à l’entrevue +de Clovis avec Alaric, on sait qu’elle eut lieu en effet +dans une île de la Loire, et que les rois se quittèrent +en excellents termes : la légende s’est donc bornée, +encore une fois, à amplifier sur une réalité historique. +Et l’on peut dire que le récit de Frédégaire, si bizarre +et dans une certaine mesure si invraisemblable, a +pourtant serré l’histoire de fort près, a respecté la +succession des faits, et n’a jeté des fleurs que dans +leurs interstices.</p> + +<div class="chapter"></div> +<p><span class="pagenum" id="p293">-293-</span></p> + +<h3 id="l2c5">CHAPITRE V<br> +Les meurtres de Clovis.</h3> + + +<p>Nous voici sur un terrain épique par excellence, +et, chose remarquable, c’est celui qui a été +reconnu le dernier. Alors que depuis longtemps le +caractère fabuleux de l’histoire de Childéric ou du +mariage de Clovis avait frappé les critiques, on continuait +à regarder l’histoire des meurtres de Clovis +comme une des plus solidement établies<a id="FNanchor_437" href="#Footnote_437" class="fnanchor">[437]</a>. Et pourtant +il n’y en a pas où le travail de l’imagination +<span class="pagenum" id="p294">-294-</span> épique se laisse mieux toucher du doigt pour ainsi +dire. Mais d’abord voici le récit de Grégoire, divisé +en trois épisodes d’étendue inégale que nous examinerons +successivement.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_437" href="#FNanchor_437"><span class="label">[437]</span></a> C’est ainsi que Pétigny II, p. 546, croit pouvoir édifier toute une combinaison +historique sur l’épisode du meurtre des rois ripuaires, qui aurait été +suivi d’une révolte générale du pays contre Clovis. Cf. ci-dessus p. <a href="#p15">15</a> les déclarations +de Loebell. M. Gaston Paris lui-même écrivait en 1884, à l’occasion +du livre de M. Rajna, que l’origine épique de ces récits lui paraissait « fort +improbable », et que, dans la forme, on n’y trouve « rien d’épique » (<i lang="la" xml:lang="la">Romania</i>, +t. XIII, p. 605). Et il ajoutait : « On peut, sans hésiter, faire +remonter ces récits aux souvenirs de quelques compagnons de Clovis, transmis +plus ou moins directement à l’évêque de Tours, familier de la cour mérovingienne. »</p> +</div> +<p>Dans le premier, nous voyons <i>comment Clovis devint +le roi des Ripuaires</i>. Clovis, étant à Paris, fait dire en +secret au fils du roi Sigebert : Voilà que ton père est +vieux et boiteux ; s’il venait à mourir, tu serais son +héritier, grâce à l’appui de notre amitié. Là-dessus, le +jeune prince médite de tuer son père. Un jour que +celui-ci, sorti de Cologne et passant par la forêt de +Buchonia, dormait en plein midi sous sa tente, il le +fait assassiner, puis il mande à Clovis de lui envoyer +des ambassadeurs auxquels il remettra sa part des +trésors du défunt. Clovis envoie, en effet, des émissaires +qui, pendant que Chlodéric se baisse sur un +coffre pour y chercher de l’argent, lui fendent la +tête d’un coup de hache. Apprenant la mort du père +et du fils, Clovis vient à Cologne, convoque le peuple +entier et lui dit : « Écoutez ce qui est arrivé. Pendant +que je naviguais sur l’Escaut, Chlodéric, fils de mon +parent<a id="FNanchor_438" href="#Footnote_438" class="fnanchor">[438]</a>, poursuivait son père, et faisait courir le bruit +que je voulais le tuer. Et comme le vieillard se sauvait +par la forêt de Buchonia, il a lâché sur lui des assassins +qui l’ont mis à mort. Lui-même, pendant qu’il +ouvrait les trésors de son père, a été tué, je ne sais +par qui. Je suis innocent de ces malheurs, car je sais +que je n’ai pas le droit de verser le sang de mes +proches ; ce serait un crime<a id="FNanchor_439" href="#Footnote_439" class="fnanchor">[439]</a>. Mais puisque tout cela +<span class="pagenum" id="p295">-295-</span> est arrivé, voici mon conseil ; j’espère que vous l’écouterez. +Prenez-moi pour votre chef, et vous serez sous +ma protection. » Les Francs acclament bruyamment +cette proposition : ils mettent Clovis sur un pavois et +en font leur monarque. C’est ainsi qu’il devient maître +du royaume de Sigebert et de ses richesses<a id="FNanchor_440" href="#Footnote_440" class="fnanchor">[440]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_438" href="#FNanchor_438"><span class="label">[438]</span></a> <span lang="la" xml:lang="la">Chlodericus, filius parentis mei.</span> Greg. Tur. II, 40. Et un peu plus bas : +<span lang="la" xml:lang="la">Non enim possum sanguinem parentum meorum effundere, quod fleri nefas +est.</span> Fustel de Coulanges se trompe donc lorsqu’il écrit (<i>L’Invasion germanique +et la fin de l’Empire</i>), p. 479, n. 3 : « Plusieurs de ces rois (non pas Sigebert) +étaient parents de Clovis. »</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_439" href="#FNanchor_439"><span class="label">[439]</span></a> Greg. Tur. I. 1. Fredeg. III, 25. Il est à remarquer que l’épisode fait défaut +dans le <i lang="la" xml:lang="la">Liber Historiae</i>, et, par suite, également dans ses tenants Roricon et +Aimoin. Sur la bévue commise par Frédégaire dans son résumé du passage de +Grégoire, v. G. Kurth, <i>L’histoire de Clovis d’après Frédégaire</i>, p. 98.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_440" href="#FNanchor_440"><span class="label">[440]</span></a> Greg. Tur. l. l.</p> +</div> +<p>Tel est le premier épisode. Il nous a conservé tout +ce que nous savons du royaume des Ripuaires. Établis +à Cologne, ils ont un roi nommé Sigebert, dont le fils +s’appelle Chlodéric. Grégoire nous a appris ailleurs +que Sigebert, en combattant à Tolbiac contre les Allamans, +avait été blessé au genou, et qu’il avait gardé +le surnom de Boiteux<a id="FNanchor_441" href="#Footnote_441" class="fnanchor">[441]</a>. Il sait aussi que Chlodéric, +son fils, avait accompagné Clovis à la bataille de +Vouillé. Ces deux notices, comme je l’ai montré plus +haut<a id="FNanchor_442" href="#Footnote_442" class="fnanchor">[442]</a>, proviennent sans doute de la même source +populaire qui nous a conservé l’histoire de la mort des +deux princes de Cologne. Ils nous attestent l’existence +d’une espèce de cycle ripuaire, dans lequel, selon toute +apparence, figurait aussi un chant qui racontait les +exploits de Sigebert contre les Allamans, et qui expliquait +sa glorieuse blessure.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_441" href="#FNanchor_441"><span class="label">[441]</span></a> Id. II, 37.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_442" href="#FNanchor_442"><span class="label">[442]</span></a> V. ci-dessus p. <a href="#p282">282</a>.</p> +</div> +<p>Tout a bien, dans la page de Grégoire qui vient +d’être analysée, la saveur de la poésie populaire. +Nous y trouvons une quantité de traits de couleur +locale d’autant plus remarquables que Grégoire n’a +jamais été à Cologne, et qu’il avait, personnellement, +peu de relations avec la Germanie seconde. Nous +voyons que Sigebert, au sortir de Cologne, doit passer +le Rhin pour gagner la forêt de Buchonia<a id="FNanchor_443" href="#Footnote_443" class="fnanchor">[443]</a> : cela est +<span class="pagenum" id="p296">-296-</span> irréprochable au point de vue topographique. A la mort +du monarque, on se partage son trésor ; il est contenu +dans un coffre, et c’est le nouveau roi lui-même qui se +baisse et y plonge la main pour en retirer les objets +précieux<a id="FNanchor_444" href="#Footnote_444" class="fnanchor">[444]</a>. Clovis convoque le peuple pour se faire reconnaître +roi des Ripuaires ; il est élevé sur le pavois et +acclamé<a id="FNanchor_445" href="#Footnote_445" class="fnanchor">[445]</a>. Enfin, je dois encore noter un trait, le plus +barbare et le moins inventé de tous : la claudication de +Sigebert considérée comme un obstacle à ce qu’il +puisse encore régner désormais. Rien n’est plus conforme +au point de vue des Germains, d’après lequel une +difformité physique était incompatible avec le prestige +de la personne royale. Le roi qui avait perdu un œil +était disqualifié<a id="FNanchor_446" href="#Footnote_446" class="fnanchor">[446]</a> chez les Francs, il suffisait même qu’on +lui eût coupé sa longue chevelure pour qu’il devînt +incapable de régner, du moins aussi longtemps qu’elle +n’avait pas repoussé<a id="FNanchor_447" href="#Footnote_447" class="fnanchor">[447]</a>. Tous ces traits, incontestablement, +<span class="pagenum" id="p297">-297-</span> attestent la provenance populaire de l’histoire +qui les contient. Ce qui ne l’atteste pas moins, c’est le +cachet d’invraisemblance dont elle est marquée d’un +bout à l’autre. Rien d’enfantin comme les moyens +auxquels Clovis recourt pour faire assassiner le père, +puis pour se débarrasser du fils. En outre, les deux +parties du récit se contredisent positivement. L’une +nous offre le noyau presque intact de l’épisode, et +semble nous en garder la forme la plus originale : +c’est le discours mis dans la bouche de Clovis et résumant +toute l’histoire. L’autre, c’est le récit des événements +fait par Grégoire lui-même, analysant le tout et +essayant de le présenter sous une forme acceptable. +L’une a été recueillie et reproduite par Grégoire sous +sa forme la plus pure ; l’autre a subi l’action de son +esprit critique. De là, sans doute, les contradictions +que nous remarquons entre elles, et dont probablement +Grégoire ne s’apercevait pas lui-même.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_443" href="#FNanchor_443"><span class="label">[443]</span></a> Buchonia, la forêt des hêtres, occupait sur la rive droite du Rhin une vaste +région correspondant à peu près à la Hesse actuelle.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_444" href="#FNanchor_444"><span class="label">[444]</span></a> Cf. dans Greg. Tur. IX, 34, une situation analogue. « Frédégonde et sa fille +Rigonthe se partagent le trésor de Chilpéric. Celle-ci se baisse sur le coffre qui +contient le trésor, et pendant qu’elle en retire les objets précieux, sa mère fait +retomber le couvercle et le presse du genou pour étrangler sa fille. »</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_445" href="#FNanchor_445"><span class="label">[445]</span></a> On voit particulièrement élever sur le pavois les souverains dont le pouvoir +ne résulte pas immédiatement de l’hérédité, c’est le cas ici pour Clovis, comme +aussi pour Sigebert choisi à la place de son frère Chilpéric (Greg. Tur., IV, 51) +et pour le prétendant Gundovald (Id., VII, 10) ; mais on ne voit pas que les +fils de roi succédant à leur père soient jamais élevés sur le pavois. Cf. Loebell, +1<sup>e</sup> édition, p. 224.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_446" href="#FNanchor_446"><span class="label">[446]</span></a> <span lang="la" xml:lang="la">Accidit itaque ut supradicti regis, cujus filiam suscitaverat, oculus vi nimii +doloris ac cruciatu immenso in tantum corriperetur, ut nulla medicorum arte +ad modicum sopiretur. Erat enim angustia intolerabilis et spes medelae penitus +recuperandi sublata a medicis, uniusque oculi lacrymabilis aegritudo oculorum +multorum lacrymas excitaverat in populo. Conturbabant animam regis incerti +exitus, et Francorum ne turpatio ei proveniret metuebat exercitus. Hinc tangebat +formido mortis, illinc magnitudo doloris ; hinc metus amittendi luminis, illinc +admittendae timor deformitatis. <i>Nam si rex aequale lumen oculorum non +haberet maximum dedecus populis exhiberet. Aut enim turpiter regnando +deformitatis portaret opprobrium aut cum perditione oculi forte perdidisset et +regnum.</i></span> (<i lang="la" xml:lang="la">Vita Theoderici abb. Rem.</i> dans Mab., I. p. 619.) Toute la partie de +ce passage qui est soulignée manque dans l’extrait de Bouquet, III, 405 : cela +prouve qu’il est toujours utile de recourir à des textes complets, plutôt qu’aux +extraits, si bien faits qu’ils soient.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_447" href="#FNanchor_447"><span class="label">[447]</span></a> C’est ce qui explique l’interjection du fils de Chararic : <span lang="la" xml:lang="la">In viridi lignum +hae frondis succisae sunt, nec omnino ariscunt, sed velociter emergent ut crescere +queant</span>, et le reste (Greg. Tur. II, 41). V. aussi le mot de Clotilde au sujet +des enfants de Clodomir : <span lang="la" xml:lang="la">Satius mihi enim est, si ad regnum non ereguntur, +mortuos eos videre quam tonsus</span> (Id. III, 18). Aussi voyons-nous dans toute +l’histoire mérovingienne que <i>déposer un roi</i> et le <i>tondre</i> sont deux termes synonymes.</p> +</div> +<p>La première de ces contradictions porte sur la +manière dont périt Sigebert. D’après le récit de Grégoire, +ce fut pendant une partie de chasse dans la +Buchonia, alors qu’il dormait sous sa tente en plein +midi. D’après le discours de Clovis, au contraire, il +fut tué pendant qu’il fuyait à travers la forêt, poursuivi +par les émissaires de son fils qui prétendait agir +au nom du roi des Saliens. L’autre contradiction est +plus frappante encore. D’après le récit, Clovis complota +le meurtre de Sigebert pendant qu’il était à +Paris ; d’après le discours, c’est pendant qu’il naviguait +sur les flots de l’Escaut que Chlodéric, à son insu, +commit le parricide.</p> + +<p><span class="pagenum" id="p298">-298-</span> Il n’y a pas à hésiter entre le récit et le discours : +c’est ce dernier, incontestablement, qui reproduit la +version la plus originale. Dans des récits de ce genre, +nous l’avons déjà vu<a id="FNanchor_448" href="#Footnote_448" class="fnanchor">[448]</a>, c’est généralement le discours +qui est le plus respecté, le moins altéré ; dans l’espèce, +c’est là que se trouvent concentrés les traits de +couleur locale. Un indice particulièrement précieux, +c’est cette parole jetée comme négligemment : <i>Pendant +que je naviguais sur l’Escaut</i>. L’Escaut est le vrai fleuve +des Francs Saliens. <i>Naviguer sur l’Escaut</i>, c’est une +expression qui, pour un souverain de ce peuple, +signifie autant que : <i>se promener chez soi</i>. Elle n’a pu +être employée ici que par les Francs eux-mêmes, par +ces Francs dont la Flandre était réellement la patrie, +et qui y avaient vécu à côté de leur monarque du +temps que celui-ci n’était encore que le roi de Tournai. +C’est aussi le discours seulement qui nous apprend le +lien de parenté entre Clovis et Sigebert. On ne s’avisera +pas, je pense, de soutenir que c’est par scrupule +d’écrivain, et pour ne pas mentionner deux fois le +même fait, que Grégoire en a omis la mention dans +le récit et l’a refoulée ici.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_448" href="#FNanchor_448"><span class="label">[448]</span></a> Voir ci-dessus, p. <a href="#p199">199</a>.</p> +</div> +<p>La dualité de ton qui se remarque dans l’exposé de +Grégoire confirme ce qui vient d’être dit de la dualité +du récit. Il règne, dans la plus grande partie de l’épisode, +je ne sais quelle causticité barbare qui se fait +jour dans des accents pleins d’une mordante ironie. +Cet air innocent avec lequel Clovis suggère le parricide, +ce ton patelin sur lequel il le raconte à sa +manière, cette audacieuse tartuferie du trait final, tout +cela est bien populaire, et c’est bien ainsi que le +peuple doit se figurer le héros chez qui il veut rencontrer +autant d’esprit que de courage. Oui, ce Clovis est +bien le héros national d’un peuple barbare, et ce qui +<span class="pagenum" id="p299">-299-</span> nous révolte le plus dans cette conception poétique +d’une immoralité si crue, c’est précisément ce qui lui +donne son cachet d’origine. L’âme barbare tout entière +est là, dans la complaisance presque cynique avec +laquelle on étale les exploits les plus atroces du héros, +dans cette grossière admiration pour la force quel que +soit son usage, pour le succès quelle que soit son origine, +dans cette indulgence sans nom pour les crimes +les plus odieux et les trahisons les plus infâmes, du +moment qu’il en résulte quelque profit pour la nation ou +quelque dommage pour l’ennemi ! C’est avec les mêmes +yeux que les lecteurs d’Homère ont regardé leur +Ulysse, qu’ils admiraient si fort et qui nous répugne +tant ; c’est avec la même inconscience qu’au moyen +âge plus d’un s’est pâmé d’admiration pour l’immortel +Renard, ce type de la fourberie heureuse, ou pour le +féroce Hagen, ce champion aussi courageux que perfide +qui représente comme l’atavisme de la barbarie dans +la chevaleresque épopée des <span lang="de" xml:lang="de">Nibelungen</span>. Car la barbarie +est de tous les temps, et vous la retrouverez +même chez les civilisés, en cherchant un peu, dans +certaines classes et dans certains milieux<a id="FNanchor_449" href="#Footnote_449" class="fnanchor">[449]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_449" href="#FNanchor_449"><span class="label">[449]</span></a> Je ne crois pas avoir besoin de réfuter autrement l’opinion de M. G. Paris +(<i lang="la" xml:lang="la">quandoque bonus dormitat Homerus</i>). « Si les Francs, dit-il, avaient chanté +les victoires de leur chef sur Sigebert, Chararic et Ragnachaire, ils ne les +auraient pas représentées comme dues à la ruse et à la trahison… L’individu +peut raconter comme de beaux traits, dont on rit en en profitant, les perfidies +qui ont fait triompher le héros dont il a gardé la mémoire enthousiaste ; l’épopée, +quoi qu’on en dise, n’admet que dans des conditions particulières, et avec bien +des restrictions, cette glorification de l’immoralité, dont les récits en question +nous offriraient un exemple unique. » (<i lang="la" xml:lang="la">Romania</i>, XIII, p. 605.) L’exemple est +loin d’être unique. Outre ceux que je mentionne dans le texte, je rapporterai +encore la complaisance patriotique de Widukind racontant les crimes auxquels +les Saxons doivent la possession de leur pays. V. ci-dessus p. <a href="#p47">47</a>. Et si je ne +craignais de paraître empiéter sur un autre domaine, je rappellerais qu’une +nation entière a pu de nos jours, sous l’influence de la légende révolutionnaire, +élever une statue à Danton, le sinistre tueur qui en remontrerait bien à Clovis.</p> +</div> +<p>Grégoire de Tours, lui, n’aurait pas inventé de +pareils types, et n’était pas capable de les admirer. +Chrétien, Romain, évêque, il vivait dans une autre +<span class="pagenum" id="p300">-300-</span> atmosphère morale, il avait d’autres conceptions esthétiques. +Le Clovis de la légende ne pouvait être à ses +yeux qu’une espèce de monstre. Mais, plus la donnée +qu’il avait sous la main répugnait à sa conscience, +plus il éprouvait le besoin de la corriger, de l’humaniser +en quelque sorte. Il est impossible qu’il n’ait pas +été frappé, au moins dans une certaine mesure, de +l’opposition qui régnait entre les deux parties de la +légende. Celle-là montrait Clovis ourdissant le crime ; +celle-ci déclarait qu’il en était innocent. Il n’est pas +étonnant que Grégoire penche, en somme, pour la +version contenue dans le discours de Clovis. Ce n’est +pas qu’il s’en explique formellement. Au contraire, +pour qui n’est pas au courant de ses doutes en face +des traditions populaires, son langage pourrait être +interprété dans un sens opposé. A tort cependant. +Son vrai point de vue est formulé dans les réflexions +morales qu’il intercale dans le récit, et dont la +gravité fait un effet si étrange à côté des sanglants +sarcasmes de la gaieté franque. L’histoire du parricide +de Chlodéric est comme encadrée entre ces deux sentences : +« <i>Par le jugement de Dieu, il tomba dans la fosse +qu’il avait creusée méchamment pour son père. — C’est +ainsi qu’il fut victime lui-même du crime qu’il avait commis +sur son père.</i> »</p> + +<p>Cette dualité de ton et de couleur doit être notée +soigneusement. Une fois qu’on en a saisi l’origine, +toutes les contradictions et toutes les singularités de +l’épisode s’expliquent. Une histoire toute barbare ne +passe pas par une bouche civilisée sans y être quelque +peu altérée. De même que le gosier du Romain est incapable +de former les sons gutturaux qui retentissent +dans les rauques chansons des barbares, de même les +lèvres de l’évêque sont incapables de redire dans toute +leur crudité les histoires qu’il a entendu raconter aux +Francs. Ce Clovis qui figure dans leurs chansons n’est +<span class="pagenum" id="p301">-301-</span> pas, ne peut pas être le sien. Elles lui fournissent le +type d’un Ulysse barbare pour qui tous les crimes +sont justifiés par le succès ; il a dans la mémoire +le souvenir d’un nouveau Constantin, élève respectueux +des évêques qui lui enseignent la morale chrétienne. +Entre deux conceptions aussi opposées du même +homme, le contraste est trop violent. Instinctivement, +irrésistiblement, le Clovis civilisé qui est celui de +l’évêque de Tours vient se substituer, sous la plume +du narrateur, au Clodovech barbare qui est celui de la +chanson franque. Dans la chanson, toute la tonalité +du récit nous permet de le deviner, c’est Clovis qui a +ourdi le meurtre de Sigebert et commandé celui de +Chlodéric. Mais il semble que Grégoire de Tours ait +décidé de prendre au sérieux les assurances hypocrites +du meurtrier, et qu’il n’ait pas saisi lui-même l’ironie +de son récit. Pour lui, Clovis n’est que l’exécuteur des +vengeances divines qui ont permis le parricide ; à deux +reprises, il se croit obligé de nous le rappeler, et +quand il a fini son récit, c’est encore la note du moraliste +chrétien qu’il fait entendre. Si l’heureux Clovis +devient le successeur du coupable Chlodéric, c’est +parce que, lui, il n’a pas à se reprocher les crimes de +ceux qu’il est appelé à punir. « <i>Dieu prosternait tous les +jours devant lui ses ennemis, parce qu’il marchait le cœur +droit devant lui, et qu’il faisait ce qui était agréable à ses +yeux</i><a id="FNanchor_450" href="#Footnote_450" class="fnanchor">[450]</a>. »</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_450" href="#FNanchor_450"><span class="label">[450]</span></a> C’est ce qu’avait déjà entrevu Gorini, <i>Défense de l’Église</i>, etc., 3<sup>e</sup> édit., +t. I, p. 421 : « Entre les tragiques événements racontés par l’évêque de Tours, +<i>il en est un qu’il ne paraît pas avoir regardé comme l’œuvre de Clovis</i> : c’est +le meurtre de Sigibert. » Et p. 426 il exprime de nouveau la même opinion, +mais sans s’aviser d’aller plus loin, et de mettre en doute l’historicité des faits. +Je n’ai pas besoin, après cela, de disculper le saint évêque de Tours du reproche +d’immoralité ou d’inconscience qui lui a été si souvent et si injustement adressé +par des historiens trop pressés de trouver en défaut un évêque et un saint, et +parmi lesquels je regrette de rencontrer encore M. Rajna : « <span lang="it" xml:lang="it">Uno degli innumerevoli +esempi in cui vediamo il criterio religioso pervertir mostruosamente il +criterio morale.</span> » Combien plus juste et plus vraiment critique est ici le point +de vue d’un Loebell, <i lang="de" xml:lang="de">Gregor von Tours</i> p. 263, et d’un Richter, <i lang="de" xml:lang="de">Annalen des +Fraenkischen Reichs</i>, p. 44, n. 2, qui ne voient ici que l’emploi malencontreux +d’une expression biblique.</p> +</div> +<p><span class="pagenum" id="p302">-302-</span> La date et la provenance du récit me semblent indiquées, +aussi clairement que cela se peut, dans le <i lang="la" xml:lang="la">dum +navigarem per Scaldem</i>. Cette expression, je l’ai déjà +dit, est d’un peuple qui se figure l’Escaut comme le +fleuve par excellence du pays franc. Elle est aussi d’un +temps où Tournai, la ville de l’Escaut, était encore +considérée comme le siège du royaume, tout au +moins où l’on avait encore le souvenir de sa qualité +antérieure. On ne se trompera donc pas beaucoup en +concluant que le chant sur la conquête du royaume +des Ripuaires remonte aux premières années du +VI<sup>e</sup> siècle, et qu’il est né parmi les habitants de +la plaine flamande. C’est parce qu’il garde le reflet +de la barbarie morale de ce milieu qu’il a été peu +compris de Grégoire ; c’est aussi pour la même +raison qu’il a trouvé si peu d’écho parmi les populations +romaines, plus civilisées. Frédégaire et le <i lang="la" xml:lang="la">Liber +Historiae</i> ne le connaissent que par Grégoire : il est +probable qu’il avait cessé de retentir de leur temps.</p> + +<p>L’histoire de Chararic et de son fils suit immédiatement, +dans Grégoire de Tours, celle de Sigebert et +de Chlodéric. Bien qu’elle soit beaucoup plus résumée, +elle a cependant aussi un caractère vraiment épique +et populaire. Chararic, appelé au secours par Clovis +lors de la guerre contre Syagrius, s’était prudemment +abstenu de prendre parti, attendant que la victoire se +fût prononcée. Clovis, indigné, marcha contre lui, +s’empara par ruse de sa personne et de celle de son +fils, et leur fit couper les cheveux ; puis il fit conférer la +prêtrise à Chararic et le diaconat au jeune homme. +Comme Chararic se lamentait de son malheur, son fils, +dit-on, lui dit : On a coupé le feuillage d’un arbre vert, +mais il repoussera, et alors malheur à qui l’a coupé ! +<span class="pagenum" id="p303">-303-</span> Le propos ayant été rapporté à Clovis, celui-ci +s’alarma et fit trancher la tête au père et au fils, +puis il s’empara de leur royaume et de leur trésor<a id="FNanchor_451" href="#Footnote_451" class="fnanchor">[451]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_451" href="#FNanchor_451"><span class="label">[451]</span></a> Greg. Tur. II, 41. Fredeg. III, 26, résume toute l’histoire en une ligne : +<span lang="la" xml:lang="la">Charirico rege parentem suum Chlodoveus interfecit et regnum suum sibi +subdedit.</span> Le <i lang="la" xml:lang="la">Liber Hist.</i> la passe entièrement sous silence, et de même fait +Roricon. Aimoin, I, 23, la reproduit d’après Grégoire. (Bouquet III, 43.)</p> +</div> +<p>Voilà bien, je pense, un récit de provenance orale ; +le <i lang="la" xml:lang="la">fertur</i> ne laisse cette fois aucun doute à ce sujet. +Grégoire semble d’ailleurs avoir abrégé sa source, soit +par impatience, et parce que la longueur de ces histoires +étranges l’ennuyait, soit parce qu’il y trouvait +des détails obscurs, ou choquants, ou invraisemblables. +La partie centrale du récit a été évidemment broyée, +car Grégoire savait sans doute quelles ruses Clovis +mit en œuvre pour s’emparer de Chararic et de son fils. +Il a supprimé l’indication des moyens employés, pour +ne relater que les résultats, tout comme il a fait pour +l’histoire des ruses de Wiomad<a id="FNanchor_452" href="#Footnote_452" class="fnanchor">[452]</a>. Malgré cela, il est +facile de constater que l’histoire de Chararic a dû +former un ensemble bien arrondi et complet, qui s’ouvrait +par la faute et qui se fermait par l’expiation. Il +y a ici autre chose qu’une simple anecdote comme +celles que nous avons rencontrées à l’occasion de la +guerre d’Aquitaine : c’est un tout poétique, dont on +peut encore deviner les proportions et l’intérêt, malgré +la disparition du détail vivant.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_452" href="#FNanchor_452"><span class="label">[452]</span></a> C’est aussi l’opinion de M. P. Rajna o. c. p. 89 : « <span lang="it" xml:lang="it">Richiamero particularmente +l’attenzione sul capitolo riguardante Cararico, dove l’incomplutezza e la +sproporzione raggiungono il colmo.</span> »</p> +</div> +<p>Cette histoire de Chararic était, elle aussi, une histoire +toute barbare, dont la provenance franque ne +peut être révoquée en doute. Le mot du fils de Chararic +est bien digne de la poésie des peuples germaniques, +et il semble que dans le latin embrouillé de +Grégoire on retrouve jusqu’à la gaucherie d’un traducteur +embarrassé. « C’est sur un arbre vert, dit le jeune +<span class="pagenum" id="p304">-304-</span> prince, que l’on a coupé ces feuilles, mais il n’est pas +encore séché, et bientôt on les verra repousser : puisse +périr avec la même rapidité celui qui a fait cela ! » La +comparaison est frappante de justesse pour tout Germain. +En effet, comme on l’a vu plus haut, dépouillé +de sa chevelure, qui était comme une couronne naturelle, +un roi franc était incapable de régner, du moins +aussi longtemps qu’elle n’avait pas repoussé. Il ne +pouvait plus se montrer à la tête de son peuple, et +l’on sait avec quel soin, pendant la période mérovingienne, +ceux qui détrônaient des rois commençaient +par les faire tondre. Nous avons ici le premier exemple +de cet usage historique, mais il devait être depuis +assez longtemps dans les mœurs pour qu’il fût connu +de la poésie populaire. Il reposait lui-même sur ce +principe barbare indiqué plus haut, qu’un roi qui +avait perdu quelque chose de son extérieur n’avait +plus le prestige qu’il faut à un souverain. Qui sait +même si l’on ne considérait pas la force physique +elle-même, du moins dans l’origine, comme attachée +à la possession d’une longue chevelure ? C’est du +moins ce que semblent indiquer les paroles du prince +captif, et aussi la crainte de Clovis, d’être tué par ses +prisonniers le jour où leur chevelure aurait repoussé. +Il n’y a d’ailleurs rien de plus conforme au point de +vue des peuples primitifs qu’une conception de ce +genre. Plus tard, sous l’influence de l’idée chrétienne, +on abandonna cette manière de voir, mais le prestige +de la longue chevelure royale ne disparut pas. N’étant +plus un gage de force, elle restait au moins un signe +de distinction, qui fut porté jusqu’à la fin par les derniers +rejetons de la race mérovingienne<a id="FNanchor_453" href="#Footnote_453" class="fnanchor">[453]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_453" href="#FNanchor_453"><span class="label">[453]</span></a> V. Eginhard <i lang="la" xml:lang="la">Vita Karoli</i> c. 1 : <span lang="la" xml:lang="la">Neque regi aliud relinquebatur quam ut, +regio tantum nomine contentus, <i>crine profuso</i> barbâ summissâ solio resideret…</span> +Et le même auteur nous apprend <i>ibid.</i> que le dernier roi mérovingien fut à la +fois <span lang="la" xml:lang="la">depositus ac detonsus atque in monasterium trusus</span>.</p> +</div> +<p><span class="pagenum" id="p305">-305-</span> L’histoire de Chararic plonge, on le voit, dans un +milieu bien archaïque et bien barbare, quant au fait +principal que nous connaissons. Pour ce qui est de +son cadre, elle a une remarquable analogie avec la +légende de Mettius Fufetius, ce roi albain qui, sommé +par Tullus Hostilius de lui porter secours dans sa lutte +contre les Véiens et les Fidénates, attendit pour se +décider en sa faveur que le sort lui eût donné la victoire. +Ce perfide fut cruellement puni par le roi de +Rome, comme Chararic et son fils le furent par le roi +franc<a id="FNanchor_454" href="#Footnote_454" class="fnanchor">[454]</a>. Quoi qu’il faille penser de ces ressemblances, +il est intéressant de constater la parenté des deux +vieilles légendes nationales.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_454" href="#FNanchor_454"><span class="label">[454]</span></a> Tite Live, <i>Histor.</i> I, 27 et 28. C’est ici l’occasion de rappeler que les anciens +Romains avaient leurs chants épiques tout comme les barbares. <span lang="la" xml:lang="la">Atque utinam +exstarent illa carmina quae multis saeculis ante suam aetatem in epulis esse cantitata +a singulis convivis de clarorum virorum laudibus in Originibus scriptum +reliquit Cato !</span> Cicer. <i lang="la" xml:lang="la">Brutus</i> XIX, 75. <span lang="la" xml:lang="la">Gravissimus auctor in Originibus dixit +Cato morem apud majores hunc epulorum fuisse, ut deinceps qui accubarent +canerent ad tibiam clarorum virorum laudes atque virtutes.</span> Id. <i lang="la" xml:lang="la">Tuscul.</i> IV, 2. +Cf. Val. Max. II, 1, 10.</p> +</div> +<p>Le dernier de nos trois épisodes de meurtre semble +avoir moins souffert que le second dans la reproduction +de Grégoire de Tours. A Cambrai, nous dit-il, il +y avait un roi franc nommé Ragnacaire, si débauché +qu’à peine il respectait sa propre famille. Il avait pour +conseiller et pour ami un certain Farron, tout aussi +adonné aux excès que lui-même. Tel était l’engouement +du roi pour ce personnage que, lorsqu’on lui +offrait n’importe quoi, il avait l’habitude de dire, à ce +qu’on raconte (<i lang="la" xml:lang="la">de quo fertur… dicere solitum</i>), que cela +suffisait pour lui et pour son Farron. Les Francs ne +supportaient qu’avec indignation le joug de ces deux +hommes. Clovis, encouragé par leurs dispositions, et +voulant les gagner, leur distribua des bracelets et des +baudriers dorés, qu’ils prirent pour de l’or véritable. +Après quoi, ils se mirent en marche pour aller attaquer +<span class="pagenum" id="p306">-306-</span> Ragnacaire. Celui-ci, l’apprenant, envoya des +espions pour lui rendre compte de ce qui se passait. +Les espions revinrent, et, interrogés par lui, répondirent : +« C’est un fameux renfort pour toi et pour ton +Farron. » Cependant Clovis arrive, la bataille s’engage, +Ragnacaire vaincu s’enfuit, mais, fait prisonnier, +il est amené à Clovis les mains liées derrière le +dos, en compagnie de son frère Richaire. « Pourquoi, +lui dit le vainqueur, as-tu permis que notre sang fût +humilié en te laissant lier ? Mieux valait pour toi mourir. » +Et il lui fendit la tête d’un coup de hache. +Puis, se retournant vers Richaire : « Si tu avais porté +secours à ton frère, on ne l’aurait pas enchaîné. » Et, +en disant ces mots, il le tua aussi d’un coup de hache. +Après la mort des deux frères, les traîtres qui les +avaient abandonnés s’aperçurent que Clovis leur avait +distribué de l’or faux, et s’en plaignirent à lui. « Vous +n’avez que ce que vous avez mérité, leur répondit-il, +pour avoir trahi votre roi ; contentez-vous de ce qu’on +vous laisse vivre, et qu’on ne vous fait pas expier +votre trahison dans les tourments. » Et eux, s’humiliant +devant lui, protestèrent qu’en effet cela leur +suffisait. Clovis fit encore périr au Mans Rignomir, le +frère des deux précédentes victimes, puis il s’empara +de leurs royaumes et de leurs trésors. Il immola de +même plusieurs autres rois, ses parents, qui lui inspiraient +de la jalousie ou de la défiance, et il étendit +son autorité sur toute la Gaule. Cependant, un jour +qu’il avait réuni les siens, on rapporte (<i lang="la" xml:lang="la">fertur</i>) qu’il +dit : « Malheur à moi ! Me voilà comme un étranger +au milieu des étrangers, et, si l’adversité fondait sur +moi, je n’aurais aucun parent pour me secourir ! » Il +ne parlait pas sincèrement, mais par ruse, et dans l’espoir +de découvrir encore l’un ou l’autre parent à tuer<a id="FNanchor_455" href="#Footnote_455" class="fnanchor">[455]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_455" href="#FNanchor_455"><span class="label">[455]</span></a> Greg. Tur. II, 42. Fredeg. III, 27. <i lang="la" xml:lang="la">Lib. Hist.</i> 18. Roricon IV (Bouq. III, +19). Aimoin I, 23 (id. III, 43).</p> +</div> +<p><span class="pagenum" id="p307">-307-</span> Ici, j’ose dire que la trace du travail épique devient +presque manifeste. Non-seulement l’histoire est comme +faite au tour et modelée de façon à donner au sujet +toute sa valeur dramatique et morale, mais même le +récit semble trahir encore jusqu’à l’allure métrique de +la chanson. Le ton est celui d’un mépris jovial pour +ce roi présomptueux et inepte qui se livre à la débauche +avec un misérable favori, et qui prépare lui-même, +par sa sottise, la catastrophe dans laquelle il +va périr. Il succombera sans grandeur et sans dignité, +trahi par le peuple qu’il a exaspéré ; jusque dans sa +fin tragique, il sera incapable d’attirer l’intérêt sur sa +personne, et c’est avec quelques mots empreints d’une +ironie dédaigneuse que Clovis l’envoie dans l’autre +monde. Mais, s’il a mérité de périr victime de la trahison, +il ne s’ensuit pas que les traîtres doivent échapper +à un juste châtiment : l’or qu’ils ont accepté pour +prix de leur vile action se change dans leurs mains en +un cuivre sans valeur, et lorsqu’ils auront l’impudence +de s’en plaindre, ils entendront la raillerie vengeresse +qu’ils ont eux-mêmes lancée à leur souverain : « Vous +avez la vie, cela suffit pour des traîtres ! » Et les misérables +de s’humilier, protestant qu’en effet ils se tiennent +pour satisfaits.</p> + +<p>N’y a-t-il pas, dans ce <i>cela suffit</i> qui revient à intervalles +réguliers, quelque chose comme le refrain +qui doit avoir retenti à plusieurs reprises dans la +chanson, et qui aura contribué à lui donner son +caractère hautement ironique ? Sans doute, Grégoire, +médiocre écrivain et d’ailleurs sans intelligence pour +la poésie germanique, n’en a pas saisi la saveur : +mais il est d’autant plus remarquable qu’elle ne se +soit pas entièrement évaporée dans son imparfait +résumé. Ragnacaire a l’habitude de dire : Voilà qui +suffit pour moi et pour mon Farron. Ses guerriers, +le voyant sur le point d’être attaqué par l’armée +<span class="pagenum" id="p308">-308-</span> de Clovis, le trompent en lui laissant croire que +ce sont des secours qui lui viennent, et ajoutent +en ricanant : Voilà qui suffit pour toi et pour ton +Farron. Enfin, aux traîtres qui se plaignent d’avoir +reçu en paiement de l’or faux, Clovis répond : Vous +avez la vie sauve ; voilà qui suffit pour des traîtres tels +que vous (<i lang="la" xml:lang="la">hoc illis quod viverent debere sufficere</i>). Et, +pour compléter l’ironie, il faut que les traîtres eux-mêmes +se voient amenés à déclarer que c’est juste, et +qu’en effet cela leur suffit (<i lang="la" xml:lang="la">illud sibi adserentes sufficere, +si vivere mererentur</i>). Ainsi le motif initial du récit est +ramené jusqu’à trois reprises différentes, chaque fois +avec un <i lang="it" xml:lang="it">crescendo</i> de raillerie caustique.</p> + +<p>On le voit, rien n’est plus dans la tonalité de la +chanson barbare que l’histoire de Ragnacaire. Il ne +serait pas difficile de lui trouver des pendants parmi +les divers épisodes qui nous restent de l’épopée germanique. +L’histoire de la défaite de Rodolphe, roi +des Hérules, que j’ai reproduite plus haut d’après +Paul Diacre<a id="FNanchor_456" href="#Footnote_456" class="fnanchor">[456]</a>, nous offre bien le même genre de +chanson : de part et d’autre, ce sont des vainqueurs +qui s’égaient aux dépens des vaincus, et qui les +montrent ridicules dans leur défaite, en même temps +que celle-ci apparaît comme le châtiment mérité +d’un roi outrecuidant et présomptueux. La ressemblance +est frappante. Si, dans Paul Diacre, la +bévue des Hérules n’est qu’une énorme extravagance, +cela prouve que cet écrivain, parfaitement au courant +des traditions épiques de sa nation, les a reproduites +avec d’autant plus de fidélité qu’il se sentait +plus indépendant vis à vis d’elles, tandis que Grégoire, +qui n’appréciait pas les légendes franques pour elles-mêmes, +et qui ne leur empruntait que ce qu’il croyait +être historique, a probablement éliminé des détails +<span class="pagenum" id="p309">-309-</span> qui, si nous les possédions, auraient accentué le caractère +légendaire de son récit.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_456" href="#FNanchor_456"><span class="label">[456]</span></a> V. ci-dessus p. <a href="#p38">38</a>.</p> +</div> +<p>Deux traits bien barbares sont restés. Le premier, +c’est Clovis donnant de l’or faux sans que la chanson +le lui reproche. Cette ruse est applaudie du moment +qu’elle réussit ; nous la trouvons pratiquée encore par +d’autres peuples germaniques, notamment par les +Saxons qui, traversant le pays franc, et obligés d’indemniser +les populations, les paient en fausse monnaie<a id="FNanchor_457" href="#Footnote_457" class="fnanchor">[457]</a>. +Le tout est d’attraper l’ennemi, et l’on entend +d’ici l’éclat de rire de la foule qui entend chanter ce +superbe exploit de son héros. Qu’on n’allègue pas +l’immoralité de l’acte en question : c’est là un défaut +que, de tout temps, le patriotisme a pardonné au +succès. Le sens moral se laisse volontiers mettre en +défaut, dans l’esprit populaire, par l’admiration pour +le héros national et par l’antipathie pour l’ennemi : +quand le châtiment de ce dernier lui paraît juste, il lui +semble tout naturel d’admirer celui qui en est l’instrument, +même injuste.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_457" href="#FNanchor_457"><span class="label">[457]</span></a> <span lang="la" xml:lang="la">Perferebant ibi regulas aeris incisas pro auro.</span> Greg. Tur. IV, 42. Cf. Paul +Diacre, III, 6.</p> +</div> +<p>Remarquez aussi ces bracelets donnés par Clovis en +même temps que la monnaie d’or et les baudriers +d’or. Le bracelet est la plus ancienne monnaie barbare. +Avant d’avoir appris à en frapper, il étendait +le métal en anneaux minces, qui servaient +de numéraire, et que l’on cassait en morceaux de +diverse grandeur, selon l’importance du paiement +ou du cadeau qu’il s’agissait de faire. Ces morceaux +servaient en même temps de bracelets ou de colliers ; +les riches aimaient à s’en parer avec profusion<a id="FNanchor_458" href="#Footnote_458" class="fnanchor">[458]</a>, et ils +portaient ainsi leur bourse au bras ou au cou : rien +<span class="pagenum" id="p310">-310-</span> de plus fréquent que de les voir, dans les récits du +nord, détacher un anneau pour le donner à quelqu’un +qu’ils veulent honorer<a id="FNanchor_459" href="#Footnote_459" class="fnanchor">[459]</a>. Une épithète homérique +des rois, dans tous les poèmes germaniques ou scandinaves, +c’est celle de <i>distributeur de bracelets</i> (<i lang="de" xml:lang="de">Ringenspender</i>) +ou de <i>casseur d’anneaux</i> (<i lang="de" xml:lang="de">Baugenbrecher</i>)<a id="FNanchor_460" href="#Footnote_460" class="fnanchor">[460]</a>. Si je +ne me trompe, ce sont des anneaux de ce genre que, +dans la chanson, Clovis distribua aux guerriers de +Ragnacaire ; il est même probable que la source consultée +par Grégoire ne parlait pas d’une autre monnaie, +et que c’est lui qui, ne comprenant pas la signification +véritable des <i lang="la" xml:lang="la">armillae</i>, et voulant rendre son récit plus +intelligible, y a introduit les pièces d’or et les baudriers<a id="FNanchor_461" href="#Footnote_461" class="fnanchor">[461]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_458" href="#FNanchor_458"><span class="label">[458]</span></a> Dans Saxo Grammaticus VIII, p. 268 ed. Holder, le vieux Starkather, meurtrier +de Ollo, porte au cou l’or qui lui a été donné pour commettre ce meurtre : +<span lang="la" xml:lang="la">aurum quod pro Olonis interfeccione meruerat collo apensum gerebat.</span></p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_459" href="#FNanchor_459"><span class="label">[459]</span></a> <span lang="la" xml:lang="la">Continuo rex armillam brachio suo detractam decrete mercedis loco tradidit.</span> +Id. V, p. 137, 290 et 296.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_460" href="#FNanchor_460"><span class="label">[460]</span></a> Goetzinger, <i lang="de" xml:lang="de">Reallexikon der deutschen Alterthuemer</i>, s. v. <i lang="de" xml:lang="de">Ring</i>. Cf. +Allen, <i>Histoire du Danemark</i>, trad. Beauvois, t. I, p. 48 : « A cette +époque, on ne connaissait pas les monnaies, mais les marchandises étaient +échangées contre d’autres ou payées au moyen d’anneaux d’or ou d’argent, +entiers ou coupés. On exhume encore fréquemment de ces anneaux, offrant des +traces palpables d’excision. » Et le même, p. 49, dit au sujet de la parure des +hommes : « Ils se distinguaient surtout par des anneaux d’or et d’argent qu’ils +portaient à la fois aux doigts, aux poignets et aux bras, et qui étaient roulés en +boudin, de sorte que l’on en pouvait couper des morceaux pour servir de +monnaie. »</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_461" href="#FNanchor_461"><span class="label">[461]</span></a> L’histoire de Tarpeja, que Tite Live I, 11, raconte sous une forme déjà altérée, +semble reposer sur la même donnée épique : Trapeja demande aux Sabins +ce qu’ils portent au bras, c’est-à-dire leurs bracelets, et eux, avec cette même +ironie vengeresse que notre chanson met dans la bouche de Clovis, feignent de +comprendre qu’elle leur demande leurs boucliers, sous lesquels ils l’écrasent.</p> +</div> +<p>Cette triple histoire de fraudes sanglantes et de +meurtres de famille est couronnée par un trait final +dont l’ironie est bien barbare. Il devait être assez +difficile, pour un Gallo-Romain comme Grégoire de +Tours, de pénétrer dans le sens véritable de l’exclamation +de Clovis : « Me voilà comme un étranger, et +il ne me reste aucun parent pour me porter secours, +en cas d’adversité ! » Le mot est si foncièrement germanique +qu’il faut, pour en saisir la portée, se rappeler +<span class="pagenum" id="p311">-311-</span> l’état social où se trouvait le peuple franc au jour de +la conquête, l’absence de toute protection publique, +et le rôle important de la famille comme institution +protectrice de ses membres. C’est donc parmi les +Francs seuls que le propos de Clovis a pu être répété, +et l’origine germanique de l’histoire des meurtres +reçoit de cette circonstance une confirmation nouvelle. +Et comme il n’y avait peut-être pas, dans le répertoire +épique de la nation, un seul morceau plus choquant +pour les civilisés gallo-romains, il est plus que probable +qu’il fut plus vite oublié que les autres. Aussi +Frédégaire et l’auteur du <i lang="la" xml:lang="la">Liber Historiae</i> ne connaissent-ils +toute l’histoire que par le seul Grégoire : encore +le moine neustrien ne reproduit-il que l’épisode de +Ragnacaire ; quant à Frédégaire, il la raconte en +quelques lignes, et trouve bon, par dessus le marché, +de glisser une grosse bévue dans son résumé de l’épisode +de Chlodéric<a id="FNanchor_462" href="#Footnote_462" class="fnanchor">[462]</a> : preuve évidente que la tradition +orale était muette pour lui.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_462" href="#FNanchor_462"><span class="label">[462]</span></a> V. ci-dessus, p. <a href="#p294">294</a>, n. <a href="#Footnote_439">[439]</a>.</p> +</div> +<p>Est-ce un seul et même chant qui a contenu les +trois épisodes, ou bien chacun a-t-il été l’objet d’un +poème particulier ? Ceux qui penchent pour la première +opinion peuvent faire état d’une phrase qui +revient à la fin de chacun comme une espèce de +refrain, et qui semble créer le lien de continuité +entre eux : <i lang="la" xml:lang="la">a) Regnumque Sigiberti acceptum cum thesauris, +ipsos quoque suae ditioni adscivit. — b) Quibus mortuis, +regnum eorum cum thesauris et populis adquesivit. — c) +Quibus mortuis, omnem regnum et thesaurus Chlodovechus +accepit.</i> Ils peuvent trouver un autre argument +dans l’épiphonème de Clovis. Ce n’est pas après avoir +tué Ragnacaire et ses frères qu’il se trouve sans +proches, et qu’il est fondé à se plaindre de son isolement, +c’est après qu’il a égorgé tous les membres +<span class="pagenum" id="p312">-312-</span> de sa famille que ses paroles sont vraies à la lettre. +L’épilogue, hors de toute proportion avec un épisode +isolé, est au contraire le couronnement naturel d’une +série de récits du même genre, qui aboutissent à +l’extermination de toute la famille mérovingienne. +Enfin, si les trois épisodes avaient été fournis par +des chants différents, Grégoire n’aurait possédé +aucun moyen pour les classer chronologiquement +entre eux, et son style, reflet toujours sincère de sa +pensée, nous aurait gardé la trace de ses hésitations. +Au contraire, le <i lang="la" xml:lang="la">post haec</i> qui commence le second des +trois épisodes montre qu’il n’existe pas de doute, dans +l’esprit de Grégoire, sur l’ordre dans lequel ils se suivent : +raison de plus pour croire qu’il les a trouvés +classés ainsi dans sa source même. Si cette supposition +est admise, on expliquera aisément pourquoi c’est +l’histoire de Chararic qui a été la plus abrégée par +Grégoire : c’était l’épisode central, et le narrateur +pressé devait être plus tenté de résumer le milieu de +son document que les deux extrémités<a id="FNanchor_463" href="#Footnote_463" class="fnanchor">[463]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_463" href="#FNanchor_463"><span class="label">[463]</span></a> Je suis, comme on le voit, entièrement d’accord avec M. Rajna, p. 88 et suiv. +que le récit de Grégoire est plutôt le résumé que la traduction d’un chant +épique. Le savant florentin semble cependant aller trop loin lorsqu’il dit p. 89 : +<span lang="it" xml:lang="it">Il tuono in molti luoghi è assolutamente quello della storia, non della poesia.</span> +Je crois avoir fait ressortir, au contraire, ce qu’il y a de profondément légendaire +dans la tonalité de l’ensemble, et cela malgré les atténuations inévitables +que l’histoire a subies dans le résumé latin de l’évêque !</p> +</div> +<p>Que croire maintenant de l’historicité de nos récits ? +A dire le vrai, il est bien difficile de faire ici le départ +de l’histoire et de la légende. Accepter le fond, c’est-à-dire +les meurtres, et rejeter le détail épisodique, c’est +là un de ces procédés arbitraires qu’une bonne critique +ne permet plus d’employer, d’autant qu’en l’occurrence +il y a tout lieu de croire qu’on ne ferait que +répéter une opération déjà faite par Grégoire. La +réalité de l’annexion des divers royaumes francs à +celui de Clovis, et l’existence historique des personnages +<span class="pagenum" id="p313">-313-</span> royaux mentionnés dans nos récits, voilà +la seule chose qui puisse être affirmée avec quelque +certitude ; tout le reste flotte en plein brouillard. La +date même des événements est controversable. Grégoire +les fait descendre jusque dans les dernières +années du règne de Clovis. En effet, Sigebert et son +fils Chlodéric vivent encore en 507, d’après lui, puisque +en cette année le dernier assiste à la bataille de Vouillé ; +or, il nous dit d’autre part que le meurtre de Chararic +eut lieu après celui des princes ripuaires. Enfin, il +place le meurtre de Ragnacaire et des autres roitelets +saliens tout à la fin du règne de Clovis, puisque, après +cela, ce roi se trouve à la tête de la Gaule entière, et +que le narrateur ne voit plus rien à mentionner que sa +mort (<i lang="la" xml:lang="la">His ita transactis apud Parisius obiit</i>).</p> + +<p>Cette chronologie a été attaquée. La plupart des +critiques la considèrent comme fort douteuse, et plusieurs +intervertissent l’ordre des faits. Giesebrecht va +jusqu’à placer l’annexion des royaumes saliens avant +la victoire sur Syagrius (507-511). Junghans, suivi par +Schrœder, abonde dans le même sens et croit que la +conquête de la Gaule par Clovis serait inexplicable, +s’il n’avait été auparavant que le chef d’une petite +tribu de Francs Saliens. Junghans croit de plus que, +contrairement à ce que dit Grégoire, Clovis doit avoir +conquis les divers royaumes saliens avant de s’être +rendu maître de celui des Ripuaires<a id="FNanchor_464" href="#Footnote_464" class="fnanchor">[464]</a>. Ces divers arguments, +pourquoi ne le dirais-je pas ? me touchent assez +peu, et, sans vouloir avec M. Monod<a id="FNanchor_465" href="#Footnote_465" class="fnanchor">[465]</a> et le crédule +Bornhak<a id="FNanchor_466" href="#Footnote_466" class="fnanchor">[466]</a> prendre la défense de la chronologie de +Grégoire, je ne la crois guère menacée par des considérations +<span class="pagenum" id="p314">-314-</span> aussi subjectives. On pourrait objecter, il +est vrai, que le passage où Clovis est montré naviguant +sur l’Escaut appartient à un temps où il n’avait +pas encore transporté sa résidence à Paris (507), mais +il n’y a là qu’une difficulté apparente. Les populations +parmi lesquelles est née notre chanson ont pu, ont +dû parler du pays de l’Escaut comme du siège de la +monarchie de Clovis, parce qu’il l’avait été jusqu’alors, +parce que le transfert à Paris était tout récent et +n’avait rien d’un fait définitif et officiel, enfin, parce +que c’est le propre de l’épopée de parler une langue +archaïque, et de s’habituer difficilement aux nouveautés. +Pour comparer les petites choses aux grandes, je +dirai que Rome ne cessa pas de rester la ville impériale +aux yeux des populations, même après que ses +souverains l’eurent abandonnée : les légendes du +moyen âge y firent toujours vivre les empereurs, contrairement +à la réalité historique.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_464" href="#FNanchor_464"><span class="label">[464]</span></a> Giesebrecht, <i lang="de" xml:lang="de">Geschichte des deutschen Kaiserzeit</i> I, p. 72-73. Junghans +o. c. p. 119. Richter, <i lang="de" xml:lang="de">Annalen des fraenkischen Reichs im Zeitalter der Merovingen</i>, +Halle 1873, p. 44.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_465" href="#FNanchor_465"><span class="label">[465]</span></a> Dans Junghans o. c. p. 120, n.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_466" href="#FNanchor_466"><span class="label">[466]</span></a> Bornhak, <i lang="de" xml:lang="de">Geschichte der Franken unter den Merovingern</i>, Greifswald +1863, p. 248, n. 3.</p> +</div> +<p>Pour révoquer en doute l’ordre chronologique donné +par Grégoire, il y a, me paraît-il, une raison plus +sérieuse : c’est l’absence de toute date dans la source +consultée par lui, et, par suite, le caractère arbitraire +et purement conjectural de celle qu’il a fixée +lui-même. L’épopée, on le sait, n’a pas de chronologie, +et je crois ce point trop bien établi pour qu’il soit +encore nécessaire de le démontrer pour ce cas spécial. +Grégoire a donc été obligé de recourir au raisonnement +pour assigner aux faits ici racontés leur place +dans l’histoire du règne de Clovis, et le tout est de +savoir si ses raisonnements sont exacts. Or, le fait de +la présence de Chlodéric à Vouillé étant établi, il +s’ensuit que la mort de ce dernier prince n’est pas +antérieure à 507. Mais c’est tout, et il est loin d’être +certain que les autres meurtres soient postérieurs à +celui-là, l’ordre dans lequel ils ont eu lieu ayant fort +bien pu être interverti par la tradition populaire. +<span class="pagenum" id="p315">-315-</span> Celle-ci, en effet, a groupé en un seul chant toute +l’histoire des accroissements de Clovis au détriment +des autres princes de sa famille, et les a de la sorte +rapprochés de manière à les présenter comme une +suite continue d’événements enchaînés : or, qui nous +dit qu’ils se sont succédé, en réalité, dans cet ordre +et avec ces petits intervalles ? Est-il vrai que Chararic +ait péri après Sigebert et son fils ? Si, comme le dit la +chanson, il a été immolé pour avoir trahi Clovis lors +de la bataille de Soissons, qui fut livrée en 486, +n’est-il pas fort probable que la chose sera arrivée +bien avant 507, et y a-t-il apparence que Clovis +aurait laissé dormir sa rancune pendant plus de vingt +années au fond de son cœur ?<a id="FNanchor_467" href="#Footnote_467" class="fnanchor">[467]</a> Quoi qu’il en soit de +ces considérations, nous devons conclure que si la +chronologie de Grégoire n’est pas suffisamment garantie +pour s’imposer, il est impossible de lui en +opposer une autre.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_467" href="#FNanchor_467"><span class="label">[467]</span></a> Junghans p. 119.</p> +</div> +<p>Il n’est pas plus facile de retrouver la réalité +de ces faits que leur suite chronologique. L’histoire +de Chararic et celle de Ragnacaire de Cambrai ont +subi un remaniement trop accentué pour que nous +puissions essayer d’en dégager l’élément réel : la trahison +du premier et le despotisme capricieux du +second, allégués de part et d’autre comme la justification +des calamités qui les frappent, ont tout l’air de +n’être que des conjectures épiques<a id="FNanchor_468" href="#Footnote_468" class="fnanchor">[468]</a>. Que faut-il retenir, +<span class="pagenum" id="p316">-316-</span> d’ailleurs, des aventures de Sigebert de Cologne et de +son fils ? Est-il vrai que Chlodéric se soit rendu coupable +de parricide, ou cette grave accusation contre le +prince étranger n’est-elle pas déjà inspirée par le +besoin national de toujours diminuer l’ennemi vaincu ? +Le Ripuaire Chlodéric, à mon sens, peut fort bien +avoir été, comme Gondebaud et comme Amalasonthe, +une des victimes de l’épopée salienne : les contradictions +du récit que Grégoire donne de la mort de +Sigebert prouvent, dans tous les cas, qu’il y avait deux +versions de l’événement. Il semble bien établi que +Sigebert a péri de mort violente, mais il serait téméraire +et peut-être injuste d’aller plus loin. De toute +manière, le conseil insidieux donné par Clovis à +Chlodéric appartient exclusivement à l’épopée. S’il +avait été réellement donné, la chanson populaire n’en +aurait rien su. Mais, dira-t-on, aurait-elle ainsi noirci +à plaisir le héros national s’il n’y avait pas eu un fait +de trahison certain et constaté ? Je répéterai ici que le +niveau moral des foules qui ont conçu le Clovis +épique n’était pas assez élevé pour leur permettre de +se rendre compte qu’elles le diminuaient au lieu de +l’exalter, en lui attribuant ces crimes barbares. Les +nations se font leur héros idéal à leur image et à leur +ressemblance, et les couches populaires de ce peuple +franc dont la perfidie était proverbiale ont inconsciemment +terni la figure de Clovis. Cela se passe +toujours ainsi. Les grands hommes perdent plus qu’ils +ne gagnent à passer par le prisme de l’épopée, et +Charlemagne, comme l’a fort bien montré M. Léon +Gautier<a id="FNanchor_469" href="#Footnote_469" class="fnanchor">[469]</a>, est incontestablement plus grand dans l’histoire +<span class="pagenum" id="p317">-317-</span> que dans tous les poèmes de la <i>Geste de France</i>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_468" href="#FNanchor_468"><span class="label">[468]</span></a> Où Depping a-t-il appris ce qui suit : « Clovis s’étant défait, par la trahison, +de plusieurs chefs des Francs, entre autres de celui qui occupait Cambrai +(pourquoi ne pas nommer Ragnacaire ?), le fils de ce chef, craignant le même +sort, se réfugia chez Guithlac ou Godleik (il valait mieux dire Hygelac)… +Guithlac prit la défense du chef franc qui implorait son secours ; il débarqua +vers l’an 515 dans le royaume d’Austrasie, et livra un district de ce pays au +pillage », etc. (<i>Hist. des expédit. maritimes des Normands</i>, I, p. 60.) Il n’y a +de vrai là que l’expédition de Hygelac en Frise (voir ci-dessous ch. <a href="#l2c7">VII</a>). Quant +au rôle attribué au fils de Ragnacaire, il n’en existe pas de trace dans les +sources, qui ne connaissent même pas ce personnage. On sait d’ailleurs par +l’exclamation de Clovis que, d’après la légende, il croyait avoir exterminé toute +sa famille.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_469" href="#FNanchor_469"><span class="label">[469]</span></a> <i>Les Épopées françaises</i>, 2<sup>e</sup> édit., t. III, p. 785 et suiv. Ces considérations +sont à lire. Cf. ce que M. Alf. Rambaud écrit au sujet du tsar Ivan IV le +Terrible, le héros des bylines russes : « Le Terrible est moins cruel dans l’histoire +que dans la légende ; il est plus humain que ne le souhaiterait l’épopée. » +(<i>La Russie épique</i>, p. 245.)</p> +</div> +<p>Je crois donc peu de chose des crimes qui auraient +favorisé l’avénement de Clovis au trône des Ripuaires, +et surtout j’écarte absolument le complot de Clovis et +de Chlodéric, ainsi que la trahison du second par le +premier. Je ne vois dans l’épisode de Chararic et de +son fils qu’une simple légende de traître puni dont le +<i>substratum</i> historique nous échappe. Quant à celle de +Ragnacaire de Cambrai, je la crois singulièrement +embellie, et la critique à laquelle je l’ai soumise plus +haut montre bien la part considérable qu’y peut +revendiquer l’imagination populaire.</p> + +<p>Résumons-nous. Par la guerre et par l’hérédité, +Clovis est devenu le maître de toutes les principautés +barbares qui se partageaient la Gaule Belgique, à peu +près comme Philippe le Bon le devint un millier d’années +après lui. Les faits qui ont amené ces accroissements +successifs, et qui se sont passés au milieu des populations +franques, ont eu pour celles-ci un intérêt beaucoup +plus grand que celui que leur présentaient ses +guerres au dehors : il est donc facile de comprendre +que de bonne heure on les ait réunis et chantés dans +un poème spécial. Le besoin de motiver et de dramatiser +l’histoire a naturellement altéré leur aspect, et, +enfin, ils ont pris la couleur morale que pouvait leur +donner le milieu d’où ils sortaient<a id="FNanchor_470" href="#Footnote_470" class="fnanchor">[470]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_470" href="#FNanchor_470"><span class="label">[470]</span></a> Il y aurait lieu d’ajouter encore un chapitre à l’histoire poétique de Clovis, +s’il était vrai, comme le croit M. P. Rajna, p. 272, n. 2, que Grégoire de Tours +attribue à Clovis un pélerinage en Terre-Sainte. Voici le passage invoqué : <span lang="la" xml:lang="la">Hic +fertur in Oriente fuisse ac loca visitasse sanctorum, ipsamque adisse Hierosolymam, +et loca Passionis ac Resurrectionis Dominicae, quae in Evangeliis legimus, +saepe vidisse.</span> (Greg. Tur. II, 39.) Le maître de Florence s’est positivement +trompé ici : une lecture un peu attentive du contexte montre en effet qu’il +s’agit, non pas de Clovis, mais de l’évêque de Tours Licinius, qui fut son contemporain.</p> +</div> +<div class="chapter"></div> +<p><span class="pagenum" id="p319">-319-</span></p> + +<h3 id="l2c6">CHAPITRE VI<br> +La deuxième guerre de Burgondie.</h3> + + +<p>Le récit de la fin du royaume et de la dynastie des +Burgondes est empreint d’un cachet profondément +épique. La tragique histoire de Sigismond a je +ne sais quoi d’ému et de douloureux dans l’accent, +comme si l’âme populaire qui l’a redite avait sympathisé +avec les infortunes qu’elle raconte, et qu’elle eût +laissé quelque chose d’elle-même dans la narration. +Les grands dramaturges ont rarement eu sous la main +un sujet plus pathétique que ce drame intime, où, +pour la première fois dans cette poésie populaire, +nous voyons la vie domestique jouer un rôle, et où les +sentiments du cœur humain se révèlent par les larmes +qu’ils font verser.</p> + +<p>Sigismond avait succédé à son père Gondebaud sur +le trône de Burgondie. Marié en premières noces avec +une fille de Théodoric le Grand, il en avait un fils +<span class="pagenum" id="p320">-320-</span> nommé Sigéric. Sa seconde femme, comme fort généralement +les marâtres, ne pouvait pas supporter cet +enfant, qu’elle ne cessait d’accabler de ses vexations. +Un jour de fête, Sigéric, reconnaissant sur le corps de +sa marâtre des habits qui avaient appartenu à sa +mère, fut ému d’indignation et lui déclara qu’elle +n’était pas digne de les porter. Pleine de fureur, la +reine se mit alors à accuser l’enfant auprès de son +père : « Il voudrait, lui dit-elle, te tuer pour s’emparer +de ton royaume, et pour le réunir à celui de son +grand-père Théodoric, qu’il convoite également. » A +force de répéter de pareilles accusations, elle finit par +déterminer le roi à faire périr son fils. Un jour que +Sigéric, ayant pris du vin, s’était endormi après +l’heure de midi, Sigismond le fit étrangler par deux +esclaves qui lui passèrent un mouchoir autour du cou +et qui tirèrent chacun de son côté. Quand le crime fut +commis, le malheureux père s’en repentit ; il se jeta +sur le cadavre de son fils, et pleura amèrement. On +rapporte qu’un vieillard lui dit : « C’est sur toi qu’il +faut pleurer, sur toi qui écoutant des conseils pervers, +t’es laissé entraîner au parricide le plus cruel ; mais la +victime innocente de ton crime n’a pas besoin de tes +larmes. » Sigismond se réfugia alors dans l’abbaye de +Saint-Maurice d’Agaune, qu’il avait enrichie de ses +libéralités, et là, pendant plusieurs jours, abîmé dans +le jeûne et dans les larmes, il demanda pardon à Dieu. +Après y avoir établi la psalmodie perpétuelle, il revint +enfin à Lyon. Mais la vengeance divine marchait sur +ses traces.</p> + +<p>« Vers ce temps, la reine Clotilde, s’adressant à son +fils aîné Clodomir et aux frères de celui-ci, leur dit : +Si vous ne voulez pas que je me repente des soins si +tendres que j’ai consacrés à votre éducation, souvenez-vous +de mes griefs, et vengez la mort de mon père et +de ma mère. Animés par ces paroles, les trois princes +<span class="pagenum" id="p321">-321-</span> se jetèrent sur la Burgondie et attaquèrent Sigismond +et son frère Godomar. Les Burgondes furent vaincus, +et Godomar prit la fuite. Quant à Sigismond, il tomba +dans les mains de Clodomir avec sa femme et ses +enfants, au moment où il allait se réfugier à Saint-Maurice, +et il fut emmené captif à Orléans ainsi que +les siens. A peine les Francs avaient-ils tourné le dos, +que Godomar, rassemblant toutes ses forces, reprit +l’offensive et s’empara de toute la Burgondie. Clodomir, +sur le point d’aller le combattre, voulut se débarrasser +d’abord de Sigismond en le tuant. Saint Avitus, +alors abbé de Micy, lui dit : « Si tu te souviens de la +loi de Dieu, et que, revenant à une meilleure inspiration, +tu épargnes ces infortunés, Dieu sera avec toi et +tu obtiendras la victoire ; si, au contraire, tu les fais +périr, tu tomberas toi-même aux mains de tes ennemis, +tu périras sous leurs coups, et il te sera fait à +toi, à ta femme et à tes fils, comme tu auras fait à +Sigismond et aux siens. » Clodomir refusa d’écouter +le saint vieillard et répondit : « C’est une folie, lorsqu’on +marche contre ses ennemis, d’en laisser derrière +soi et dans sa propre maison ; ayant les uns en face et +les autres à dos, je serais pris entre les deux. Il vaut +mieux empêcher leur jonction ; quand j’aurai tué l’un, +il me sera plus facile d’avoir raison des autres. » Il +fit donc périr Sigismond avec sa femme et ses fils à +Coulmiers, bourgade d’Orléans, et fit jeter leurs cadavres +dans un puits, puis il gagna la Burgondie en +appelant au secours son frère Thierry. Thierry, sans +égard pour les liens qui le rattachaient à Sigismond, +dont il avait épousé la fille, promit à Clodomir de le +rejoindre. Cependant les deux armées franques se +rencontrèrent à Vézeronce, dans le pays de Vienne, +et en vinrent aux mains avec celle de Godomar. +Celui-ci s’enfuit avec les siens, et Clodomir se mit à +leur poursuite. Mais, s’étant laissé entraîné loin de +<span class="pagenum" id="p322">-322-</span> son armée, les soldats de Godomar l’attirèrent parmi +eux en feignant d’être des siens. L’imprudent se +rendit à leur appel et tomba au milieu de ses ennemis, +qui lui coupèrent la tête et l’élevèrent au bout d’une +pique. A la vue de ce spectacle, les Francs, qui +avaient refait leurs forces, donnèrent une nouvelle +fois la chasse à Godomar, taillèrent les Burgondes en +pièces et s’emparèrent du pays. Peu de temps après, +Clotaire épousa Guntheuca, la veuve de son frère Clodomir ; +quant à ses enfants, leur grand’mère Clotilde +les prit auprès d’elle lorsque les jours de deuil furent +passés. Ils étaient trois et s’appelaient Theudoald, +Gunthar et Clodoald<a id="FNanchor_471" href="#Footnote_471" class="fnanchor">[471]</a>. »</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_471" href="#FNanchor_471"><span class="label">[471]</span></a> Greg. Tur. III, 5 et 6.</p> +</div> +<p>Telle est cette lugubre histoire. C’est une de ces +sombres trilogies de l’expiation dont le génie populaire +a si souvent déroulé les actes. Sigismond a commis un +crime, dont ses larmes, ses prières, ses austérités et +ses fondations pieuses n’ont pas lavé la trace sanglante. +Ce crime, il l’expiera par une fin tragique, et c’est le +roi des Francs qui sera l’instrument des vengeances +de la Providence. Mais, si la punition est juste, le +crime par lequel Clodomir en devient l’auteur appelle +lui-même un châtiment<a id="FNanchor_472" href="#Footnote_472" class="fnanchor">[472]</a>, et ce châtiment, il le trouve +dans les champs fatals de Vézeronce, tandis que sa +femme passera aux bras d’un autre époux, et que ses +enfants seront réservés à périr sous les coups des +frères de leur père. Ainsi sera satisfaite la justice +divine, et, toute faute ayant été expiée, l’ordre +moral sera enfin rétabli sur les cadavres des coupables.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_472" href="#FNanchor_472"><span class="label">[472]</span></a> Cf. ci-dessus, p. <a href="#p307">307</a>.</p> +</div> +<p>Ce récit, traversé tout entier par l’idée d’une justice +implacable qui fait suivre toute faute par une expiation +proportionnée, doit à cette idée une profonde et +réelle unité, qui en rattache étroitement les divers +<span class="pagenum" id="p323">-323-</span> épisodes l’un à l’autre. C’est comme une seule action +tragique en trois actes. Au premier, c’est le parricide +de Sigismond. Au second, la vengeance divine atteint +le meurtrier. Au troisième, le cruel qui a été, sans le +savoir, l’instrument de la sentence divine tombe à son +tour sous les coups de l’éternelle justice. En outre, +chacun de ces trois actes constitue comme un petit +drame isolé qui a son intérêt particulier, sans compter +celui qu’il tire de l’ensemble. Le tout est développé et +exposé avec un art qui, pour être instinctif, n’en est +pas moins très réel, et ne laisse pas de produire un +grand effet.</p> + +<p>S’il s’agit d’apprécier la valeur historique du récit, +nous nous rappellerons tout d’abord que l’un des procédés +les plus familiers de l’imagination populaire +consiste à expliquer toujours les grandes catastrophes +comme étant les châtiments providentiels des grands +crimes : idée qui, juste en elle-même, la conduit +très souvent à chercher, et, par suite, à imaginer +les fautes qui ont dû provoquer les malheurs dont elle +est témoin. On serait donc facilement amené à se +demander si la conduite barbare de Clodomir n’a pas +été inventée par la légende pour fournir la justification +de sa propre infortune, ou encore si le parricide +de Sigismond n’est pas l’explication factice du désastre +dans lequel il succomba. Je me hâte de dire que l’on +ferait fausse voie dans cette direction, et que les trois +faits, pris dans leur ensemble, ont une incontestable +historicité.</p> + +<p>Notons d’abord, en ce qui concerne le premier, que +le parricide de Sigismond est attesté par Marius +d’Avenches, qui dit formellement sous la date de +522 : Sigéric fut mis injustement à mort par ordre<a id="FNanchor_473" href="#Footnote_473" class="fnanchor">[473]</a> +de son père. Il est impossible de révoquer en doute +<span class="pagenum" id="p324">-324-</span> ce témoignage d’un homme du pays, écrivant au milieu +de souvenirs encore vivants, et d’après un recueil +d’<i>Annales burgondes</i> qui ne pouvait avoir passé sous +silence un événement de cette nature. On objectera +peut-être que le crime n’est pas raconté dans la version +authentique du <i lang="la" xml:lang="la">Passio S. Sigismundi martyris</i><a id="FNanchor_474" href="#Footnote_474" class="fnanchor">[474]</a>, +mais qui ne voit qu’à moins d’être conçu d’une +manière absolument objective — ce qui n’est pas le cas — ce +document ne pouvait pas parler de ce qui était +un acte flétrissant pour son héros ?</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_473" href="#FNanchor_473"><span class="label">[473]</span></a> <span lang="la" xml:lang="la">His consulibus Segericus filius Sigismundi regis jussu patris sui injuste +occisus est.</span> Marius a. 522.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_474" href="#FNanchor_474"><span class="label">[474]</span></a> Publié par Jahn, <i lang="de" xml:lang="de">Die Geschichte der Burgundionen und Burgundiens</i>, +Halle 1874, t. II, p. 504 et suiv. Le texte publié par les Bollandistes, t. I de +mai est interpolé d’après Frédégaire III, 33, qui est lui-même le résumé de +Greg. Tur. III, 5 et 6.</p> +</div> +<p>Le crime de Clodomir n’est pas plus facile à contester. +Il avait été commis depuis trop peu de temps +(523) pour qu’une quarantaine d’années plus tard, +ceux qui en avaient été les témoins ne pussent pas le +raconter à Grégoire. Une bonne partie de la population +de Coulmiers avait été contemporaine du fait ; on +y montrait encore le puits fatal. D’ailleurs, Marius +d’Avenches et le <i lang="la" xml:lang="la">Passio Sigismundi</i> sont d’accord avec +Grégoire sur la manière dont périrent Sigismond et +les siens. Le premier, à la vérité, ne parle pas du +théâtre du crime, et le second ne le désigne que d’une +manière vague, bien qu’exacte au fond, en disant que +c’est un endroit appelé la Beauce<a id="FNanchor_475" href="#Footnote_475" class="fnanchor">[475]</a>. En effet, le pays +d’Orléans fait partie de la Beauce, et le témoignage +de Grégoire reçoit ici une confirmation aussi éclatante +<span class="pagenum" id="p325">-325-</span> qu’inattendue, tant du silence de Marius que du renseignement +du <i lang="la" xml:lang="la">Passio</i>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_475" href="#FNanchor_475"><span class="label">[475]</span></a> <span lang="la" xml:lang="la">Hoc consule Sigismundus rex Burgundionum a Burgundionibus Francis +traditus est, et <i>in Francia</i> in habitu monachali <i>perductus, ibique cum uxore et +filiis in puteo est projectus</i>.</span> Marius Aventic.</p> + +<p><span lang="la" xml:lang="la">Qui eum sub ardua custodiâ una cum conjuge et filiis Gisdeado et Gundebado +vinctum ad locum cujus vocabulum est Belsa perduxerunt ibique puteum +antiquitus constructum invenientes ut vesaniae suae perfidiâ se satiarent capitali +sententiae adjudicato capite deorsum demerso, una cum conjuge et filiis +suis in puteum jactaverunt.</span> <i lang="la" xml:lang="la">Passio S. Sigismundi</i> c. 9, dans Jahn, o. c. II, +p. 510.</p> +</div> +<p>Enfin, aucun doute n’est possible sur la catastrophe +de Vézeronce dans laquelle périt Clodomir. La nation +tout entière devait avoir retenu le souvenir de cette +bataille où elle avait laissé son roi ; un très grand +nombre d’hommes, encore en vie au moment où écrivait +Grégoire, avaient pris part à l’expédition. D’ailleurs, +l’événement est attesté aussi par la chronique +de Marius d’Avenches, qui est Burgonde<a id="FNanchor_476" href="#Footnote_476" class="fnanchor">[476]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_476" href="#FNanchor_476"><span class="label">[476]</span></a> <span lang="la" xml:lang="la">Godemarus frater Sigismundi rex Burgundionum ordinatus est. Eo anno +contra Clodomerem regem Francorum Viseroncia proeliavit, ibique interfectus +est Chlodomerus.</span> Marius Avent. a. 524.</p> +</div> +<p>La charpente de notre récit est donc composée d’événements +réels, et la tradition a, en somme, respecté +leur caractère. On n’en peut pas dire autant du détail, +et c’est ici que l’imagination reprend ses droits. Je +crois la voir, dans chacun des trois épisodes, introduisant +des circonstances qui doivent motiver plus +fortement l’action, et peignant les tableaux divers avec +des couleurs plus vives et plus éclatantes.</p> + +<p>L’histoire du trépas de Sigéric est évidemment +embellie. Nous savons tout au plus par Marius que ce +jeune prince a péri injustement, c’est-à-dire que son +père a ordonné sa mort ou qu’il y a consenti. Tout +ce que Grégoire y ajoute est de provenance populaire. +La narration est si dramatisée, si pleine de couleur +et de vie, que le travail de l’imagination épique +s’y laisse reconnaître d’une manière manifeste. Le +procédé particulièrement épique d’après lequel les +motifs déterminants des événements politiques sont +toujours cherchés dans les détails de la vie intime est +ici des plus accusés. Un enfant voit les habits de sa +mère sur le corps de sa marâtre, il tient à cette occasion +un propos blessant pour celle-ci, et le voilà perdu, +car toute une tragédie sanglante sort de cette parole +<span class="pagenum" id="p326">-326-</span> fatale, l’entraînant dans l’abîme avec sa dynastie et +avec son peuple. La parole sévère du vieillard, qui +retentit aux oreilles du roi pénitent avec la solennité +du chœur de la tragédie antique, n’est que la conclusion +morale par laquelle la conscience populaire se +soulage après le récit de ce grand crime ; elle sert de +plus à amener la suite d’une manière logique. D’autre +part, la belle-mère faisant périr les enfants du premier +lit est un type qui apparaît au moins aussi souvent +dans la fiction que dans l’histoire. Il y a dans la littérature +du nord un titre spécial pour les récits qui la +mettent en scène : ce sont les <i>stjupmoedrasoegur</i> ou <i>sagas +de belles-mères</i><a id="FNanchor_477" href="#Footnote_477" class="fnanchor">[477]</a>. A ces preuves du travail poétique dont +le récit a été l’objet, nous pouvons ajouter le singulier +anachronisme du discours de la marâtre. D’après elle, +le jeune Sigéric rêve de devenir un jour le maître, non +seulement de la Burgondie, mais encore de l’Italie, +qui a été possédée par son grand-père Théodoric<a id="FNanchor_478" href="#Footnote_478" class="fnanchor">[478]</a>. +Or, à l’heure où elle parle (523), Théodoric est encore +parmi les vivants<a id="FNanchor_479" href="#Footnote_479" class="fnanchor">[479]</a> ; il ne mourra que plusieurs années +après (526). Il s’ensuit donc que le discours attribué à +la marâtre est légendaire, à moins toutefois qu’on ne +veuille le considérer comme une simple amplification +de Grégoire.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_477" href="#FNanchor_477"><span class="label">[477]</span></a> Cf. R. Heinzel, <i lang="de" xml:lang="de">Ueber die Ostgothische Heldensage</i> dans <i lang="de" xml:lang="de">Sitzungsber. der +K. Akad. der Wissensch. Philos. histor. Classe</i>. <span lang="de" xml:lang="de">Wien</span> 1889, t. 114, p. 7.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_478" href="#FNanchor_478"><span class="label">[478]</span></a> <span lang="la" xml:lang="la">Hic iniquos regnum tuum possedere desiderat, teque interfecto, eum usque +Italiam dilatare disponit, scilicet ut regnum, quod avus ejus Theudoricus Italiae +tenuit, et ipse possedeat.</span> Greg. Tur. III, 5.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_479" href="#FNanchor_479"><span class="label">[479]</span></a> La contradiction est signalée par A. Jahn, <i lang="de" xml:lang="de">Die Geschichte der Burgundionen +und Burgundiens</i>, t. II, p. 48, n. 2.</p> +</div> +<p>Dans la seconde partie du récit, la légende a également +intercalé un motif purement poétique. La guerre, +selon elle, aurait été entreprise par les rois francs à +l’instigation de leur mère Clotilde, qui leur demandait +de venger son père et sa mère. Comme nous avons +montré plus haut que Clotilde n’avait pas de parents +<span class="pagenum" id="p327">-327-</span> à venger, il n’est pas besoin d’autre preuve pour faire +rejeter cette partie du récit. D’ailleurs, même en supposant +qu’elle ne fût pas écartée par l’argument négatif, +notre récit a un tel caractère d’invraisemblance +qu’il est impossible de le défendre en bonne critique. +Si Clotilde est si âpre à la vengeance, pourquoi n’a-t-elle +pas armé le bras de son mari Clovis, et a-t-elle +attendu la mort de Gondebaud, son persécuteur, pour +décharger sa colère sur le fils innocent de celui-ci ? +Clovis, il est vrai, a fait la guerre au roi des Burgondes, +mais nullement à l’instigation de Clotilde, qui +n’apparaît pas une seule fois dans tout le récit de sa +campagne : il l’a entreprise à la demande de Godegisil, +et parce qu’on lui avait fait de magnifiques promesses, +et il pense si peu à venger Clotilde qu’au moment où +Gondebaud va devoir se rendre à sa merci, il lui fait +grâce contre la promesse d’un tribut annuel. Gondebaud +manque bientôt à ce dernier engagement, n’importe : +Clovis ne bouge plus, et Clotilde elle-même, +qui cette fois aurait si beau jeu à exciter son mari, +garde le plus profond silence et a totalement oublié +ses griefs. Elle les oublie tant que vit Gondebaud, +qui en est l’auteur unique, elle les oublie tant que +règne Clovis, qui en devrait être le vengeur d’office : +et c’est seulement lorsque l’offenseur et le vengeur +sont descendus tous les deux dans la tombe, l’un +depuis neuf ans, l’autre depuis douze, c’est lorsqu’il +ne reste plus personne à punir, que cette veuve retirée +du monde, et qui vit exclusivement pour la religion +et pour les bonnes œuvres, loin de ses fils, et n’ayant +plus que la mort à attendre, sort soudainement comme +d’un sommeil, et s’avise de couronner une vie remplie +de bonnes œuvres en déchaînant une guerre fratricide +dans laquelle périra son propre sang<a id="FNanchor_480" href="#Footnote_480" class="fnanchor">[480]</a>. En vérité, il +<span class="pagenum" id="p328">-328-</span> faudrait des témoignages plus sérieux que celui d’une +tradition populaire pour nous faire admettre un tel +entassement d’invraisemblances !</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_480" href="#FNanchor_480"><span class="label">[480]</span></a> Cette absurdité a frappé quelques écrivains qui, n’osant d’ailleurs pas révoquer +en doute le témoignage de Grégoire, ont essayé de l’atténuer en attribuant +une autre cause ou un autre prétexte aux excitations de Clotilde. Ce serait, +d’après eux, le meurtre de Sigéric par son père qui l’aurait poussée à intervenir. +(Daguet, <i>Hist. de la Conféd. suisse</i>, p. 35 ; Jahn o. c. II, p. 51.) Mais +cette supposition contredit d’une manière formelle le texte de Grégoire de +Tours, que ces auteurs veulent sauver : autant vaut alors l’abandonner tout à +fait ! Je n’ai pas besoin de dire que Gibbon, ch. XXXVIII, et Henri Martin, +<i>Hist. de France</i>, n’ont découvert ici aucune invraisemblance : du moment +qu’un crime est commis par un personnage que l’Église catholique vénère parmi +ses saints, ce crime devient un point d’histoire incontestable pour certains historiens. +Je donne cependant la palme de la crédulité au brave Bornhak, selon +lequel Clotilde elle-même était excitée par le clergé catholique de Tours. +(<i lang="de" xml:lang="de">Geschichte der Franken unter der Merovingen</i>, p. 259.) Si le pauvre homme +s’était souvenu que le roi Sigismond était catholique et que son peuple était en +bonne voie de se convertir au catholicisme, il se serait abstenu de cette nouvelle +occasion de dire une sottise.</p> +</div> +<p>On voit d’ailleurs comment la légende a été amenée +à introduire ici le nom de Clotilde. Ainsi que je l’ai +montré plus haut<a id="FNanchor_481" href="#Footnote_481" class="fnanchor">[481]</a>, l’imagination populaire a vu dans +la fin tragique de la dynastie burgonde le châtiment +de quelque grand forfait. Et comme les fils de +Clovis ont été les instruments de la justice divine +contre leurs propres cousins, elle a dû se dire +qu’ils avaient eux-mêmes à venger une cause sacrée : +celle de leur mère. Ainsi fut créée d’abord la légende +des crimes de Gondebaud, dont nous avons +fait justice ; ainsi fut imaginée, plus tard, l’intervention +directe de Clotilde auprès de ses fils<a id="FNanchor_482" href="#Footnote_482" class="fnanchor">[482]</a>. Cette +<span class="pagenum" id="p329">-329-</span> intervention, en soi, n’avait rien d’invraisemblable, et +on conçoit facilement que, croyant à la réalité des +griefs de Clotilde contre ses parents de Burgondie, +on lui ait prêté une attitude de vengeresse. Mais l’invraisemblance +éclate du moment où l’épisode que nous +discutons est rapproché des autres histoires dont la +reine des Francs est l’héroïne. Alors, en effet, leur +manque de cohésion devient manifeste : il apparaît +que chacune a été imaginée de toutes pièces et vit de +sa vie propre. On peut les souder entre elles ; quant à +les fondre en un tout logique constituant une histoire +suivie, cela est impossible.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_481" href="#FNanchor_481"><span class="label">[481]</span></a> Ci-dessus p. <a href="#p245">245</a> et suiv.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_482" href="#FNanchor_482"><span class="label">[482]</span></a> On ne peut plus que sourire aujourd’hui en voyant de quelle manière les +apologistes, embarrassés par cette légende dont le caractère leur échappait, se +sont évertués à innocenter sainte Clotilde. Ces avocats d’une cause excellente +avaient de bien pauvres arguments. Selon l’abbé Du Barral, les trois fils de +Clotilde ont affirmé mensongèrement qu’ils avaient été poussés par leur mère à +entrer en Burgondie, et cela pour tenir en échec leur aîné Théodoric, qui était +un rival redoutable et qui pouvait s’opposer à leur expédition. « En tout cas, +continue le docte abbé, si le discours de Clotilde à ses fils n’a pas été une fable +inventée par ceux-ci, elle a pu l’être par quelques autres, par des courtisans, +par des narrateurs jaloux d’excuser la conduite des princes, peut-être aussi par +les ennemis de sainte Clotilde, par quelque Aredius bourguignon. Et c’est ce +récit habilement et méchamment répandu dans les masses qui est parvenu à +Grégoire de Tours. » Toujours le thème de l’invention mensongère et intéressée +à la place de l’invention poétique et inconsciente : toujours la fraude à la place +de la poésie ! Mais le pauvre abbé a lui même si peu de foi dans ses conjectures, +qu’il finit en supposant que le tout pourrait bien être une interpolation ! +(<i>Annales de philos. chrétienne</i>, déc. 1862.) Sur quoi M. Charles Barthélemy, +dans son mauvais livre intitulé <i>Erreurs et mensonges historiques</i>, t. V, se hâte +de proclamer, en invoquant Boissieu et Carlo Troya, qu’il n’a pas lus, mais +en se gardant de citer Du Barral qu’il copie, que l’histoire en question n’est +qu’une interpolation !</p> +</div> +<p>Nous pouvons accorder plus de confiance à l’histoire +du trépas de Sigismond. La manière dont Grégoire +de Tours en raconte la première partie montre qu’ici +encore, comme dans plusieurs rencontres précédentes, +il résume des données plus détaillées : <i lang="la" xml:lang="la">Sigismundus +vero, dum ad sanctos Acaunos fugire nititur, a Chlodomere +captus cum uxore et filiis captivus abducitur.</i> Le récit du +<i lang="la" xml:lang="la">Passio Sigismundi</i>, dont nous avons déjà eu l’occasion +de constater l’exactitude, vient ici fort heureusement +ajouter au tableau les traits qui lui rendront la couleur +et la vie.</p> + +<p>« Trahi par un grand nombre de Burgondes qui +avaient pactisé avec les Francs, Sigismond s’était réfugié +sur le mont Veresallis, où il vivait dans la solitude. +Alors tous les Burgondes, le trahissant ouvertement, +se donnèrent aux Francs, leur promettant de rechercher +leur maître et de le leur livrer enchaîné. A cette +<span class="pagenum" id="p330">-330-</span> nouvelle, Sigismond se rasa la tête et prit l’habit +monastique. Il vivait au milieu de sa solitude montagneuse +dans les jeûnes et dans les austérités, lorsque +quelques Burgondes vinrent le trouver et lui promirent +de le conduire en toute sécurité aux tombeaux +des saints martyrs d’Agaune. Mais, arrivé devant les +portes du monastère, l’infortuné tomba sur les cohortes +de Burgondes et de Francs qui l’attendaient. Un +Burgonde du nom de Trapsta, traître envers son roi +comme Judas l’avait été envers son Dieu, mit la main +sur lui ; il fut enchaîné et livré aux Francs. Mais +ceux-ci, craignant que le sang innocent ne retombât +sur leurs têtes, chargèrent les Burgondes eux-mêmes +de le conduire au lieu de son supplice. Il fut donc +emmené ainsi sous bonne garde avec sa femme et ses +fils Gisdead et Gundebad jusqu’à un endroit nommé +Belsa, etc. » (V. le reste plus haut.)</p> + +<p>Il n’y a dans tout ce récit rien qui ne paraisse absolument +digne de foi. L’exacte connaissance qu’a l’auteur +des noms des principaux acteurs de ce drame, et +la précision de ses renseignements d’ailleurs dépourvus +de tout caractère poétique sont faits pour inspirer +la plus grande confiance. Sa narration cadre parfaitement +avec celle de Grégoire, dont elle nous ouvre +l’intelligence en nous montrant ce qu’il y a derrière le +<i lang="la" xml:lang="la">dum ad sanctos Acaunos fugire nititur</i>. Elle-même est +confirmée, dans sa partie relative à la trahison des +Burgondes, comme aussi dans un de ses détails les +plus caractéristiques, par le témoignage formel de +Marius, qui dit : « Sous ce consul, <i>le roi Sigismond fut +livré aux Francs par les Burgondes</i>, et conduit en France +<i>sous l’habit monastique</i> ; là il fut jeté dans un puits avec +sa femme et son fils. »</p> + +<p>Quant aux circonstances dans lesquelles Sigismond +a péri selon Grégoire, nous n’en voyons aucune qui +puisse être considérée comme légendaire. Le lieu du +<span class="pagenum" id="p331">-331-</span> meurtre, la manière dont il fut accompli<a id="FNanchor_483" href="#Footnote_483" class="fnanchor">[483]</a>, le nombre +des victimes sont attestés soit formellement, soit +implicitement, par trois sources à la fois : rare et +remarquable accord. Le seul fait qui ait pu être +embelli par la tradition populaire, c’est le dialogue +du saint et du roi. Que ce dialogue soit une amplification +poétique, il n’est guère possible d’en douter ; la +poésie populaire a naturellement arrangé les paroles +du saint en vue de leur donner le plus d’intensité +dramatique possible. La prédiction relative aux destinées +de la femme et des enfants de Clodomir vise +des faits déjà accomplis ; or, les deux aînés de Clodomir +ont péri en 532, et nous devons croire que sa +veuve Guntheuca, devenue après la mort de ce roi la +femme de Clotaire I, aura succombé aussi d’une manière +tragique, bien que nous la perdions de vue à +partir de cette date, son nom n’étant plus prononcé +dans nos sources. D’autre part, la réponse de Clodomir +au saint est tout ce qu’il y a de légendaire. Parler +d’ennemis qu’on laisse derrière soi, et du danger d’être +pris entre deux feux, alors qu’il s’agit d’un malheureux +prisonnier qu’on tient à sa merci, et au milieu +de son propre pays, c’est, ou bien une atroce plaisanterie, +ou bien une distraction de l’esprit populaire : +dans les deux cas, elle trahit le travail de l’imagination +épique. La démarche du saint ne peut pas être révoquée +en doute, et on en devine assez la nature, mais +l’entretien avec le roi est une amplification.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_483" href="#FNanchor_483"><span class="label">[483]</span></a> La loi salique prévoit et punit le cas où on aurait jeté sa victime dans +un puits après l’avoir fait périr (XLI, 2 et 4) : il s’agit donc ici d’une pratique +usitée chez les Francs. — Sur des juifs tués à Tours et jetés dans un puits, cf. +Greg. Tur. VII, 23.</p> +</div> +<p>Enfin, l’épisode de la bataille de Vézeronce et de la +mort tragique de Clodomir, bien qu’historique au +fond, a reçu aussi quelques embellissements. Les faits +étaient encore trop rapprochés pour que le souvenir +<span class="pagenum" id="p332">-332-</span> eût pu en être effacé, ou pour qu’ils pussent être entièrement +dénaturés. Mais déjà l’amour-propre national a +répandu sur eux une couleur moins déplaisante. Clodomir +a péri dans la bataille, soit, puisque aussi bien +il n’est pas possible de le nier, mais il n’a succombé +qu’à la trahison, et son armée n’en a pas moins remporté +la victoire. Qui ne lit à travers ce récit que +Clodomir a été vaincu en réalité, et que son peuple +s’est consolé de sa défaite en la transformant quand +même en une victoire ? On n’imagine pas facilement +un ennemi, qui, mis en fuite, tend un piège à son +vainqueur, parvient à changer au dernier moment la +défaite en un triomphe, et dresse au milieu du carnage +la tête du roi victorieux. Que ferait-il de plus s’il +avait remporté la victoire ? D’ailleurs, le <i lang="la" xml:lang="la">reparatis viribus</i> +cadre mal avec tout cet épisode : si les Francs +sont vainqueurs, ils n’ont nul besoin de réparer leurs +forces pour mettre les Burgondes en fuite. Et puis, +immédiatement après, Grégoire lui-même nous montre +Godomar dans la paisible possession de son royaume, +sans nous dire comment il l’aurait reconquis. Ses +ennemis francs doivent attendre huit ans avant de +reprendre les armes contre lui, et encore se ligueront-ils +à deux et essayeront-ils de mettre leur frère aîné +Théodoric en tiers dans leur alliance, tant il leur +paraît un adversaire redoutable ! Il y a donc, dans +le récit de Grégoire, plus qu’il n’en faut pour le +rendre suspect, et pour permettre de retrouver, sous +la prétendue victoire des Francs, un grave désastre +qui aura frappé l’armée de Clodomir. Cette conjecture +va se changer en certitude si nous comparons +la version du chroniqueur franc avec celle de +deux autres témoins, mieux informés et plus indépendants +d’esprit.</p> + +<p>Le premier est Marius d’Avenches. Il écrit sur place, +d’après des <i>Annales</i>, n’accueille aucune rumeur populaire, +<span class="pagenum" id="p333">-333-</span> et se contente d’enregistrer les faits tout nus. +Or, voici ce que nous dit Marius : <i>Cette année, Godomar +combattit à Vézeronce contre Clodomir, roi des Francs, et +Clodomir y fut tué</i><a id="FNanchor_484" href="#Footnote_484" class="fnanchor">[484]</a>. Nul ne soutiendra, je pense, qu’il +y ait dans cette laconique notice autre chose que le +récit de la défaite de Clodomir. Or, lorsqu’il s’agit des +événements burgondes, qui se sont passés sous ses +yeux, ou, tout au moins, sous les yeux de son bailleur +de renseignements, Marius mérite incontestablement +plus de créance que Grégoire.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_484" href="#FNanchor_484"><span class="label">[484]</span></a> <span lang="la" xml:lang="la">Eo anno contra Chlodomerem regem Francorum Viseroncia praeliavit, +ibique interfectus est Chlodomeres.</span> Marius Avent. a. 524.</p> +</div> +<p>Voici d’ailleurs un autre témoin qui, s’accordant au +fond avec Marius, ne laisse rien à désirer pour la précision +des détails et pour l’exactitude des informations. +C’est le chroniqueur byzantin Agathias, mort en 572, +et qui nous a conservé beaucoup de renseignements de +première valeur sur les royaumes barbares de l’Occident :</p> + +<p>« Peu après, écrit Agathias, Clodomir marcha contre +les Burgondes, nation de race gothique, entreprenante +et belliqueuse. Il périt au milieu de la bataille, la +poitrine traversée d’un dard. Lorsqu’il fut tombé, les +Burgondes, voyant sa longue chevelure flottante qui lui +descendait jusque sur le dos, reconnurent qu’ils avaient +tué le chef des ennemis. Car c’est la coutume des rois +francs de ne jamais se couper les cheveux : à partir +de l’enfance, leur chevelure intacte flotte sur leurs +épaules, et les cheveux de devant, bien partagés, +retombent des deux côtés… Les Burgondes donc, +ayant coupé la tête de Clodomir et l’ayant montrée à +son armée, y jetèrent l’épouvante et le désespoir, et +tel fut l’abattement des guerriers francs qu’ils ne voulurent +plus combattre. Les vainqueurs terminèrent la +guerre de la manière qui leur parut la plus avantageuse, +<span class="pagenum" id="p334">-334-</span> et aux conditions qu’il leur plut de fixer. Quant +aux débris de l’armée franque, ils furent heureux de +pouvoir regagner leurs foyers<a id="FNanchor_485" href="#Footnote_485" class="fnanchor">[485]</a>. »</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_485" href="#FNanchor_485"><span class="label">[485]</span></a> Agathias, <i lang="la" xml:lang="la">Histor.</i> I, 3 (Bonn).</p> +</div> +<p>Voilà qui est concluant. Le témoignage d’Agathias, +qui est d’ailleurs un ami du peuple franc, s’ajoutant à +celui de Marius d’Avenches, et opposé aux contradictions +et aux invraisemblances du récit de Grégoire, +montre que celui-ci n’est autre chose, encore une fois, +qu’un récit populaire reproduit par notre chroniqueur +à défaut de renseignement écrit.</p> + +<p>Je ne puis m’empêcher de faire ici une remarque +qui trouve son application dans d’autres épisodes +encore de ce livre. C’est que l’imagination populaire, +qui s’est complu à développer l’histoire tragique +de Clodomir, semble s’être désintéressée de la guerre +victorieuse qui devait, quelques années après, venger +la mort de ce prince et mettre définitivement la Burgondie +sous l’autorité des rois francs. Lorsqu’il s’agit +de célébrer des faits si glorieux, si flatteurs pour +l’amour-propre national, elle reste muette<a id="FNanchor_486" href="#Footnote_486" class="fnanchor">[486]</a>, elle qui +s’est étendue sur les douloureux épisodes qui ont +obscurci l’éclat des armes franques à Vézeronce. Pourquoi +cela ? C’est parce que rien n’est plus naturel et +plus ordinaire pour un peuple guerrier que le triomphe +de ses chefs ; il semble qu’il n’en puisse pas être autrement, +et la victoire de la veille sera vite oubliée pour +la victoire du lendemain. Rien, au contraire, de plus +stupéfiant, de plus inexplicable que sa défaite. C’est +pour l’amour-propre une blessure cuisante qui ne se +ferme pas et à laquelle il pense toujours. Coûte que +coûte, il faut qu’il parvienne à expliquer par quelque +circonstance spéciale la honte du désastre. Partie pour +<span class="pagenum" id="p335">-335-</span> cette raison, partie aussi par suite de la sympathie +spéciale des peuples pour les héros qui ont péri, c’est +autour de ceux-ci que se concentre le travail poétique. +On leur forme une légende qui rend compte de leur +mort de la manière la plus glorieuse pour eux ; on +s’arrange de telle sorte que la défaite et la mort +soient pour eux un triomphe plus éclatant que la victoire +elle-même. C’est cette persistante préoccupation +nationale autour de leurs noms qui les élève à la hauteur +de héros épiques. Achille, Sigfried, les Burgondes, +Roland, doivent surtout leur gloire à leur mort. Clodomir +eût pu aspirer à des destinées semblables, si +l’imagination de son peuple n’avait pas été détournée +de sa mémoire par des sujets nouveaux, et si, à un +moment donné, l’apparition de la figure de Roland +n’avait relégué dans l’ombre toutes les physionomies +poétiques apparentées à la sienne.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_486" href="#FNanchor_486"><span class="label">[486]</span></a> Voici tout ce que Grégoire de Tours trouve à en dire : <span lang="la" xml:lang="la">Chlothacharius vero +et Childebertus in Burgundiam dirigunt, Agustidunumque obsedentes, cunctam, +fugato Godomaro, Burgundiam occupaverunt</span>, III, 11.</p> +</div> +<div class="chapter"></div> +<p><span class="pagenum" id="p337">-337-</span></p> + +<h3 id="l2c7">CHAPITRE VII<br> +La guerre de Frise ou l’invasion +danoise.</h3> + + +<p>Le roi Théodoric d’Austrasie, fils aîné de Clovis, a +été, comme son père, le héros de plus d’une +chanson épique. C’est ce qu’affirme formellement l’anonyme +du IX<sup>e</sup> siècle mentionnant le nom de Théodoric +parmi ceux des ancêtres de Charles que la voix populaire +est habituée à célébrer<a id="FNanchor_487" href="#Footnote_487" class="fnanchor">[487]</a>. Et ce nom a acquis de +bonne heure une telle célébrité poétique, que le <i>Chant +du voyageur</i>, poème anglo-saxon du VII<sup>e</sup> siècle, le +mentionne, seul de tous les rois francs, au milieu des +héros les plus fameux de la légende et de l’histoire<a id="FNanchor_488" href="#Footnote_488" class="fnanchor">[488]</a>. +D’autre part, il n’était pas moins répandu dans les +souvenirs poétiques des Saxons du continent, et, au +<span class="pagenum" id="p338">-338-</span> X<sup>e</sup> siècle, Widukind, leur premier chroniqueur, le +met en scène comme un personnage parfaitement +connu de son peuple<a id="FNanchor_489" href="#Footnote_489" class="fnanchor">[489]</a>. Seulement, il était exposé à +être confondu plus d’une fois avec son illustre homonyme, +le héros de l’épopée ostrogothique. Aussi se +préoccupa-t-on de bonne heure de le désigner par une +épithète qui permît de distinguer ces deux personnages. +Comme Théodoric l’Ostrogoth restait naturellement le +Théodoric par excellence, qui n’avait pas besoin d’épithète, +il fut, lui, Théodoric le Franc, ou comme disaient +les barbares, Théodoric le Hugue (Huga Theodoricus). +Huga ou Hugo était en effet, dès le VII<sup>e</sup> siècle, le +nom sous lequel la poésie barbare se plaisait à désigner +les Francs<a id="FNanchor_490" href="#Footnote_490" class="fnanchor">[490]</a>. Sous ce nom de Hugo-Theodoricus, +ou, selon la forme allemande, de <span lang="de" xml:lang="de">Hug-Dietrich</span>, Théodoric +d’Austrasie est entré dans l’épopée germanique, +et y a occupé une position pleine d’éclat et de gloire. +Pendant que son souvenir se perdait parmi les populations +de langue romane, qui n’avaient eu avec lui +que des rapports lointains, il retentissait de proche en +proche parmi toutes les tribus germaniques<a id="FNanchor_491" href="#Footnote_491" class="fnanchor">[491]</a>. Si défigurée +que puisse être son histoire dans le poème de +<i lang="de" xml:lang="de">Hug-Dietrich</i>, dont nous avons conservé la rédaction +du XIII<sup>e</sup> siècle<a id="FNanchor_492" href="#Footnote_492" class="fnanchor">[492]</a>, elle y est toutefois comme le germe +fécond duquel est sortie toute la riche efflorescence de +l’imagination populaire.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_487" href="#FNanchor_487"><span class="label">[487]</span></a> V. ci-dessus p. <a href="#p53">53</a>.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_488" href="#FNanchor_488"><span class="label">[488]</span></a> Theodoric weold Froncum. <i>Widsyth</i> o. 24 (Grein-Wülcker, <i lang="de" xml:lang="de">Bibliothek der +angelsaechsischen Poesie</i>. Kassel 1883, t. I, p. 2.)</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_489" href="#FNanchor_489"><span class="label">[489]</span></a> Widukind I, 9 (Pertz, <i lang="la" xml:lang="la">Scriptor.</i> III, 420).</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_490" href="#FNanchor_490"><span class="label">[490]</span></a> <span lang="la" xml:lang="la">Hugo Theodoricus iste dicitur, id est Francus, quia olim omnes Franci +Hugones vocabantur a suo quodam duce Hugone</span> (<i>Annal. Quedlinburg.</i> dans +Pertz, <i>Script.</i> III, p. 31). On pourrait être tenté de rapporter l’origine de ce +nom à Hugues Capet, duc des Francs, et à son père Hugues le Grand, et peut-être +est-ce en effet la pensée de l’auteur des <i>Annales</i>, qui écrivait au XI<sup>e</sup> siècle. +Mais c’est une erreur. Non seulement, dès le X<sup>e</sup> siècle, Widukind donne le nom +de Huga à Clovis (Wid. I, 9), mais déjà le Beowulf, qui est du VIII<sup>e</sup> siècle, +nomme les Francs Hûgas, v. 2195 et 2503.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_491" href="#FNanchor_491"><span class="label">[491]</span></a> K. Müllenhoff, <i lang="de" xml:lang="de">Die Austrasiche Dietrichssage</i>.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_492" href="#FNanchor_492"><span class="label">[492]</span></a> Publié dans le t. III du <i lang="de" xml:lang="de">Heldenbuch</i> de K. Müllenhoff par Jannicke, où il +constitue proprement l’introduction du Wolfdietrich B.</p> +</div> +<p><span class="pagenum" id="p339">-339-</span> Si donc, de très bonne heure, les Francs ont chanté +leur roi Théodoric, ne sommes-nous pas fondés à supposer +qu’un écho de leurs chants pourrait bien avoir +passé dans les récits de leurs chroniqueurs ? Cela est +d’autant plus probable que Grégoire et ses successeurs +ne possédaient aucun renseignement écrit sur le règne +de ce prince, non plus que sur celui de son fils. Ils +devaient donc forcément recourir à la tradition orale. +Et celle-ci, sans doute, avait déjà revêtu la forme +rythmique, car, est-il besoin de le répéter ? c’est au +lendemain des événements que naissent les chansons +épiques, et si elles n’apparaissaient immédiatement +après eux, le souvenir s’en perdrait, et elles ne pourraient +plus éclore par la suite. Voyons ce que nous +apprenons à cet égard dans la chronique de Grégoire<a id="FNanchor_493" href="#Footnote_493" class="fnanchor">[493]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_493" href="#FNanchor_493"><span class="label">[493]</span></a> C’est le cas de rappeler ici les judicieuses paroles de M. G. Paris : « A mon +sens, il n’y a pas de tradition historique orale ; les faits les plus importants s’oublient +s’ils ne sont pas conservés par des récits poétiques. » (<i lang="la" xml:lang="la">Romania</i>, t. XIII +(1884), p. 602.) Cf. Darmesteter, <i>Revue critique</i>, t. XVIII (1884), p. 301 : « Les +plus grands événements historiques passent sur le peuple sans laisser de traces +dans sa mémoire. La génération contemporaine en emporte avec elle le souvenir +dans l’oubli de la tombe, à moins qu’un poème dicté à son auteur par l’impression +immédiate des faits, devenu ensuite populaire, n’en transmette la tradition +aux générations futures. »</p> +</div> +<p>Théodoric d’Austrasie y figure dans deux épisodes +poétiques. Le premier, c’est la guerre qu’il eut à soutenir +en Frise contre les pirates danois.</p> + +<p>« En 515, nous dit Grégoire, les Danois, sous la +conduite de leur roi Chochilaicus, vinrent avec une +flotte attaquer les Gaules. Ayant débarqué, ils ravagèrent +un <i lang="la" xml:lang="la">pagus</i> du royaume de Théodoric, et firent un +grand nombre de captifs qu’ils entassèrent dans leurs +vaisseaux avec le reste du butin, puis ils se préparèrent +à regagner leur patrie. Assis sur le rivage, le +roi attendait que la flotte prît le large pour la suivre. +Mais, la nouvelle du désastre étant parvenue à Théodoric, +il envoya son fils Théodebert avec une forte +<span class="pagenum" id="p340">-340-</span> armée et bien équipé. Théodebert tua le roi, vainquit +les pirates dans une bataille navale, et leur reprit +leur butin, qu’il rendit aux indigènes<a id="FNanchor_494" href="#Footnote_494" class="fnanchor">[494]</a>. »</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_494" href="#FNanchor_494"><span class="label">[494]</span></a> Greg. Tur. III, 3.</p> +</div> +<p>Tel est le récit de Grégoire de Tours, auquel je +me suis borné à ajouter la date de l’événement. Frédégaire +et le <i lang="la" xml:lang="la">Liber Historiae</i> le reproduisent en le +résumant ; de plus, le <i lang="la" xml:lang="la">Liber</i>, toujours préoccupé de la +précision géographique, désigne le <i lang="la" xml:lang="la">pagus Hattuarius</i> +comme le théâtre de la lutte<a id="FNanchor_495" href="#Footnote_495" class="fnanchor">[495]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_495" href="#FNanchor_495"><span class="label">[495]</span></a> Fredeg. III, 30-31. <i lang="la" xml:lang="la">Liber Hist. Franc.</i> 19. Sur la part qui reviendrait dans +l’expédition de Hygelac à un prétendu fils de Ragnacaire de Cambrai, comme le +soutient Depping dans son <i>Hist. des expéd. marit. des Normands</i> I, p. 60, +voir ci-dessus, p. <a href="#p315">315</a>, n. <a href="#Footnote_468">[468]</a>.</p> +</div> +<p>C’était un sujet hautement épique, cette rencontre +à main armée des deux peuples sur les rivages de la +Frise, et il était bien fait pour ne pas tomber dans +l’oubli d’un peuple belliqueux et ami de la gloire. +Rentrés dans leur patrie, après les sanglantes aventures +qu’ils avaient eues en pays franc, les aventuriers +scandinaves ont eu à répondre aux épouses et aux +vierges qui s’informaient des héros aimés. On devine +avec quels accents ils auront raconté la fin de ces +braves. D’emblée, les narrateurs étaient en pleine +épopée, et le rythme devait accourir de lui-même à +des récits qui le sollicitaient avec tant d’énergie. +Dès le lendemain, la gloire de Hygelac était sur +toutes les bouches, et l’imagination se portait avec +un intérêt passionné vers les vaillants qui dormaient +là-bas sur la côte étrangère, après avoir offert un +large festin de cadavres aux loups du combat et aux +corbeaux d’Odin ! Ainsi naquit, chez les Scandinaves, +le chant d’Hygelac, et il était achevé depuis longtemps +lorsque, à la fin du VII<sup>e</sup> siècle, le Beowulf fut +mis par écrit en Angleterre. Voici de quelle manière +on en peut reconstituer les lignes principales, grâce +<span class="pagenum" id="p341">-341-</span> aux allusions qui y sont faites à plusieurs reprises +dans le vieux poème :</p> + +<p>Hygelac, roi des Goths de la Suède, avait fait une +descente en Frise, dans le pays des Hetvares<a id="FNanchor_496" href="#Footnote_496" class="fnanchor">[496]</a>. Dans +le combat qui s’engagea entre lui et les guerriers +francs, le sort des armes lui fut contraire. Ses guerriers +jonchèrent le champ de bataille, et lui-même +succomba dans la mêlée, pendant que sa cuirasse et +son collier tombaient entre les mains des Francs. Son +vainqueur, qui s’appelait Daeghrefn, ne se réjouit pas +de sa victoire ni des dépouilles du roi, car un des +guerriers de celui-ci, Beowulf, se jeta sur lui, et, sans +se servir de l’épée, le fit périr en lui broyant les os +de la poitrine sous sa cotte de mailles. Lorsque les +débris des vaincus regagnèrent leur flotte, Beowulf +avait trente blessures, mais les Hetvares avaient pâti +autant que leurs ennemis, et il n’y en eut pas beaucoup +d’entre eux qui revirent leur foyer<a id="FNanchor_497" href="#Footnote_497" class="fnanchor">[497]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_496" href="#FNanchor_496"><span class="label">[496]</span></a> C’est Grundtvig qui a le mérite d’avoir le premier établi l’identité de Chochilaicus +avec Hygelac et des Hetvares du Beowulf avec les Hattuarii (<i>Dannevirke</i> +1817, t. II, p. 284, cité par K. Müllenhoff <i>Z. f. d. A.</i> VI, p. 437).</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_497" href="#FNanchor_497"><span class="label">[497]</span></a> Beowulf (ed. Heyne, Paderborn 1873) 1206-1215, 2355-2367, 2502-2509, +2911-2922.</p> +</div> +<p>Ce récit s’accorde trait pour trait avec celui de nos +sources franques, et les complète sous quelques rapports. +A la vérité, il fait de Hygelac un roi des Goths +et non des Danois : mais en cela, il se borne à préciser +ce qui est vague chez Grégoire : en effet, sous le +nom collectif de <i lang="la" xml:lang="la">Dani</i> ou de <i lang="la" xml:lang="la">Nordmanni</i>, les écrivains +francs, même au IX<sup>e</sup> siècle encore, étaient habitués à +désigner indistinctement tous les Scandinaves. Par +contre, le poème anglo-saxon n’a pas plus de précision +en parlant de l’ennemi étranger, puisqu’il se sert pour +le désigner de quatre noms différents, Frisons, Hetvares, +Francs et Hugas. Il s’agit ici d’un même peuple, +pris tantôt dans son ensemble et tantôt dans sa partie. +<span class="pagenum" id="p342">-342-</span> Le <i lang="la" xml:lang="la">pagus Hattuarius</i>, indiqué par le <i lang="la" xml:lang="la">Liber Historiae</i> +comme le pays où eut lieu l’action, appartenait précisément +à la Frise, qui, envisagée dans le sens large +du mot, allait depuis les confins du Danemark jusqu’aux +bouches de l’Escaut et jusqu’aux portes de +Bruges. Ce pays faisait partie du royaume des Francs +ripuaires, et c’est pourquoi les Hetvares sont ici +mentionnés, d’un côté sous leur nom géographique de +Frisons, de l’autre sous l’expression politique de +Francs. Quant à <i>Hugas</i>, c’est, comme on l’a vu plus +haut, l’appellation poétique sous laquelle les peuples +barbares voisins des Francs désignaient ce peuple.</p> + +<p>C’est donc bien, comme le dit notre source neustrienne, +dans le <i lang="la" xml:lang="la">pagus Hattuarius</i>, alors compris dans +le royaume de Théodoric I, que fut livrée la bataille, +et nous devons nous figurer les Scandinaves comme +ayant pénétré assez loin dans les terres en remontant +le cours de la Meuse, selon le procédé que nous les +voyons employer au IX<sup>e</sup> siècle. Ainsi s’explique le +récit de Grégoire, d’après lequel Théodoric, apprenant +leur descente dans son pays, envoie contre eux +son fils Théodebert, qui leur inflige une défaite, et +leur reprend le butin et les captifs entassés sur leur +flotte. Une fois les pirates taillés en pièces, cette +flotte était en réalité prisonnière sur le cours du +fleuve, à une distance assez considérable de la mer, et +il suffisait de mettre la main dessus.</p> + +<p>Le poème anglo-saxon nous donne sur la bataille +elle-même des indications qui laissent deviner un +tableau fort dramatisé. Naturellement, il diminue autant +que possible le désastre subi par les Scandinaves, +et, s’il ne peut nier la mort de Hygelac, ni la fuite de +son armée, il répand du moins sur ces tristes souvenirs +un rayon de gloire. Il veut que Beowulf ait vengé +son maître, et que les ennemis aient payé cher leur +succès. Cela est dans l’ordre, et nous devons reconnaître +<span class="pagenum" id="p343">-343-</span> ici la constance des lois épiques chez tous les +peuples.</p> + +<p>Je ferai remarquer que le nom de Daeghrefn, donné +au meurtrier de Hygelac, est le corrélatif saxon du +franc Dagoramn, et qu’il désigne peut-être un personnage +historique<a id="FNanchor_498" href="#Footnote_498" class="fnanchor">[498]</a>. A la vérité, nos sources franques, si +laconiques dans la mention de cet épisode, ne nous +parlent pas de lui et laissent au jeune Théodebert +toute la gloire de la journée, mais leur silence est loin +d’être une preuve, et il est fort peu probable que l’auteur +du Beowulf ait inventé le nom de Dagoramn.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_498" href="#FNanchor_498"><span class="label">[498]</span></a> Le nom de Dagoramnus fait défaut dans le répertoire de l’onomastique +franque, tel du moins qu’il est dressé par Foerstemann dans son <i lang="de" xml:lang="de">Altdeutsches +Namenbuch</i>. Cependant, il est composé de la manière la plus régulière, et correspond +à une idée poétique que nous retrouvons précisément dans le Beowulf. +<i>Dagoramnus</i> c’est le <i>corbeau du jour</i>, c’est-à-dire le corbeau qui annonce le +jour ; voyez Beowulf 1802, ed. Heyne : <i lang="ang" xml:lang="ang">Od that refn blaca heofenes wynne +Blid-heord bodode</i>, c’est-à-dire : jusqu’à ce que le noir corbeau annonçât d’un +cœur allègre la joie du ciel (= le soleil).</p> +</div> +<p>On voudrait posséder encore le chant danois sur +l’invasion de la Frise : il serait un des plus intéressants +parmi ceux que nous fournit la littérature scandinave. +Malheureusement, nous ne le connaissons plus +que par les allusions du Beowulf, et il n’y a pas lieu +d’espérer qu’on en retrouvera jamais autre chose. +Aussi, au lieu de continuer mes recherches du côté +de la poésie du nord, me retournerai-je vers nos +chroniqueurs francs pour voir si je n’y trouverai pas +quelque trace de l’existence d’un chant épique sur ce +sujet.</p> + +<p>Il n’est pas probable qu’un épisode pareil ait passé +inaperçu de la poésie franque. Quoi de plus émouvant +que cette descente de la flotte ennemie, et ce pillage +opéré par des aventuriers que les eaux du fleuve +amenaient jusqu’au cœur du pays ? Et, d’autre part, +quoi de plus glorieux que la libération du sol et la +reprise du butin et des captifs aux pirates ? Les poètes +<span class="pagenum" id="p344">-344-</span> populaires n’avaient pas tous les jours un si beau +sujet à traiter, et les poètes ne manquaient pas en +Frise, témoin ce vieil aède aveugle du nom de +Bernlef, qui chantait les exploits et les guerres des +rois du temps passé, et qui, guéri de sa cécité par +saint Luidger, devint désormais le catéchiste de son +peuple<a id="FNanchor_499" href="#Footnote_499" class="fnanchor">[499]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_499" href="#FNanchor_499"><span class="label">[499]</span></a> <i lang="la" xml:lang="la">Vita Luidgeri</i> dans Pertz, <i lang="la" xml:lang="la">Script.</i> III, p. 412.</p> +</div> +<p>Ce qui est certain, c’est que Grégoire de Tours n’a +pu avoir connaissance de l’événement que par la voix +populaire, puisque, comme je l’ai montré plusieurs +fois, il ne possédait aucune tradition écrite sur le +règne des fils de Clovis. Que cette tradition populaire +se fût déjà fixée dans un chant épique, cela n’est +pas seulement fort vraisemblable en soi, cela est également +suggéré par le récit même de notre chroniqueur. +D’où, sinon d’une narration poétique, serait +tiré ce détail si pittoresque et si vivant : <i lang="la" xml:lang="la">oneratis navibus… +rex eorum in litus resedebat, donec navis alto mare +compraehenderent ipse deinceps secuturus</i>. Il y a là tout un +tableau. Ce roi surpris au milieu des agréables préparatifs +du retour victorieux a manifestement passé sous +les yeux du narrateur ecclésiastique dans cette vive et +saisissante image, et Grégoire ne nous l’aurait pas +peint avec ce relief énergique s’il ne l’avait vu, en +quelque sorte, vivre et agir dans sa source populaire.</p> + +<p>Mais à ces conjectures, qui n’ont d’autre base que +leur propre vraisemblance, nous sommes en état +d’ajouter la preuve positive que la poésie populaire, +chez les Francs des Pays-Bas, s’était réellement occupée +de l’histoire de Chochilaïc. Au IX<sup>e</sup> et au X<sup>e</sup> siècle, +dans une île située vers l’embouchure du Rhin, on +montrait des ossements d’une grandeur prodigieuse +qu’on disait être ceux du roi Hunglac. Les populations +accouraient de loin pour les voir, et racontaient +<span class="pagenum" id="p345">-345-</span> des merveilles de ce souverain, qui, à l’âge de douze +ans, était déjà tellement fort, que son cheval ne pouvait +plus le porter<a id="FNanchor_500" href="#Footnote_500" class="fnanchor">[500]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_500" href="#FNanchor_500"><span class="label">[500]</span></a> Voir la notice conservée dans un ms. de Phèdre du X<sup>e</sup> siècle, ayant appartenu +à Pierre Pithou. Elle a été reproduite, après Berger de Xivrey, <i>Traditions +tératologiques</i>, Paris 1836, et d’autres, par Haupt, <i lang="de" xml:lang="de">Zeitschrift für deutsches +Alterthum</i>, t. V (1845), p. 10. Müllenhoff (<i>ibid.</i> t. XII, p. 287) conjecture avec +raison que c’étaient sans doute les ossements de quelque baleine ou autre cétacé +qui avaient été pris pour ceux d’un homme gigantesque. Rien de plus fréquent +qu’une méprise de ce genre. V. saint Augustin, <i lang="la" xml:lang="la">De civitate Dei</i> XV, 9 : <span lang="la" xml:lang="la">Vidi +ipse non solus, sed aliquot mecum in Uticensi litore molarem hominis dentem +tam ingentem, ut si in nostrorum dentium modulos minutatim concideretur, +centum nobis videretur facere potuisse. Sed illum gigantis alicujus fuisse crediderim.</span> +Sur quoi Poujoulat, <i>Hist. de saint Augustin</i> (5<sup>e</sup> édit. Tours 1866, +t. II, p. 283) fait observer qu’il s’agissait sans doute d’une dent de quelque animal +antédiluvien. J’ajouterai que rien, à mon sens, n’a plus contribué à répandre +la créance aux géants de l’antiquité que les découvertes faites à diverses +reprises d’ossements fossiles gigantesques, qu’on était toujours disposé à attribuer +à des êtres humains.</p> +</div> +<p>Cette tradition, qui nous serait entièrement inconnue +si le hasard ne l’avait fait retrouver dans un vieux +manuscrit fort étranger à notre sujet, fournit, à mon +sens, l’explication de la couleur poétique revêtue par +le récit de Grégoire. Elle confirme la supposition que +Chochilaïc était de bonne heure entré dans le domaine +de la chanson épique. Il doit y avoir eu la vie longue, +puisqu’à plusieurs siècles de distance il n’était pas +encore oublié, et se trouvait même transformé en un +personnage gigantesque, dont l’imagination aurait fait +un monstre ou un demi-dieu, si la religion chrétienne +ne l’avait confiné dans le monde des réalités. Grégoire +de Tours, cela va sans dire, avait entendu la tradition +sous une forme bien moins altérée, et nous n’avons +aucune raison de croire qu’elle eût déjà abandonné le +terrain de l’histoire pure au moment où il la mit par +écrit. Le ton seul était celui de la poésie héroïque, le +récit lui-même était la fidèle reproduction de l’événement. +Mais, au fur et à mesure qu’il se répandit, il +alla en s’altérant dans le sens indiqué par les lois de +<span class="pagenum" id="p346">-346-</span> l’épopée. Si, selon l’ingénieuse conjecture de M. Rajna<a id="FNanchor_501" href="#Footnote_501" class="fnanchor">[501]</a>, +il a fait partie du répertoire de Bernlef, l’aède frison +du IX<sup>e</sup> siècle, nul doute qu’il n’y ait déjà revêtu une +forme plus poétique et plus riche que dans le résumé +de Grégoire.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_501" href="#FNanchor_501"><span class="label">[501]</span></a> Rajna p. 110.</p> +</div> +<p>Quoi qu’il en soit, la chanson franque sur Chochilaïc +n’est pas la seule trace de la vie poétique aux +Pays-Bas. Trois siècles et demi plus tard, une même +inspiration devait dicter le <i lang="de" xml:lang="de">Ludwigslied</i> aux habitants +de la même contrée, visités par le même ennemi et +vainqueurs dans les mêmes conditions. Mais le <i lang="de" xml:lang="de">Ludwigslied</i>, +lui aussi, avait disparu, de telle sorte qu’il a +fallu un hasard aussi rare qu’heureux pour le rendre +au monde savant<a id="FNanchor_502" href="#Footnote_502" class="fnanchor">[502]</a>. Que d’autres chants ont cessé de +retentir sans avoir laissé la moindre trace, et quelle +richesse ne doit pas avoir eue le répertoire épique des +Francs, à en juger d’après le flot abondant de poésie +populaire qui jaillit sur nos pas, chaque fois qu’en +remuant le sol des traditions anciennes, nous parvenons +jusqu’aux sources vives de l’histoire !</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_502" href="#FNanchor_502"><span class="label">[502]</span></a> On sait que le manuscrit de ce document, trouvé par Mabillon à l’abbaye de +Saint-Amand, et publié d’après sa copie par Schilter en 1696 à Strasbourg, a été +retrouvé de nos jours par Hoffmann von Fallersleben, qui en a donné une nouvelle +édition dans <i>Elnonensia</i>, publié par lui et par Willems, Gand 1837.</p> +</div> +<div class="chapter"></div> +<p><span class="pagenum" id="p347">-347-</span></p> + +<h3 id="l2c8">CHAPITRE VIII<br> +La guerre de Thuringe.</h3> + + +<p>« Cependant trois frères, Baderic, Hermanfried +et Berthar, tenaient le royaume des Thuringiens. +Hermanfried se rendit, par la force, maître de +son frère Berthar et le tua. Celui-ci laissa orpheline +en mourant sa fille Radegonde ; il laissa aussi des fils +dont nous parlerons dans la suite. Hermanfried avait +une femme méchante et cruelle, nommée Amalaberge, +qui semait la guerre civile entre les frères. Un jour +son mari, se rendant au repas, trouva seulement la +moitié de la table couverte, et, comme il demandait à +sa femme ce que cela voulait dire : « Il convient, dit-elle, +que celui qui se contente de la moitié du royaume, +ait la moitié de sa table nue. » Excité par ces paroles +et d’autres semblables, Hermanfried s’éleva contre +son frère, et envoya secrètement des messagers au roi +Théodoric, pour l’engager à l’attaquer : « Si tu le +<span class="pagenum" id="p348">-348-</span> mets à mort, nous partagerons par moitié ce pays. » +Celui-ci, réjoui de ce qu’il entendait, marcha vers +Hermanfried avec son armée ; ils s’allièrent en se +donnant mutuellement leur foi, et partirent pour la +guerre. En étant venus aux mains avec Baderic, ils +écrasèrent son armée, le firent tomber sous le glaive, +et, après la victoire, Théodoric retourna dans ses possessions. +Mais ensuite, Hermanfried, oubliant sa foi, +négligea d’accomplir ce qu’il avait promis au roi Théodoric, +de sorte qu’il s’éleva entre eux une grande +inimitié.</p> + +<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. +</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. +</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div> +<p>« Après cela, Théodoric, qui n’avait point oublié le +parjure d’Hermanfried, roi de Thuringe, appela à son +secours son frère Clotaire, et se prépara à marcher +contre Hermanfried, promettant au roi Clotaire sa +part du butin, si la bonté de Dieu leur accordait la +victoire. Ayant donc rassemblé les Francs, il leur dit : +« Ressentez, je vous prie, avec colère, et mon injure, +et la mort de vos parents. Rappelez-vous que les Thuringiens +sont venus attaquer violemment nos parents, +et leur ont fait beaucoup de maux ; que ceux-ci, leur +ayant donné des ôtages, voulurent entrer en paix avec +eux ; mais eux firent périr les ôtages par différents +genres de mort, et, revenant se jeter sur nos parents, +leur enlevèrent tout ce qu’ils possédaient, suspendirent +les enfants aux arbres par le nerf de la cuisse, +firent périr d’une mort cruelle plus de deux cents jeunes +filles, les liant par les bras au cou des chevaux, qu’on +forçait, à coups d’aiguillons acérés, à s’écarter chacun +de son côté, en sorte qu’elles furent déchirées en +pièces. D’autres furent étendues sur les ornières des +chemins, et clouées en terre avec des pieux ; puis on +faisait passer sur elles des chariots chargés ; et, leurs +os ainsi brisés, ils les laissaient pour servir de pâture +aux chiens et aux oiseaux. Maintenant Hermanfried +<span class="pagenum" id="p349">-349-</span> manque à ce qu’il m’a promis, et néglige entièrement +de s’acquitter. Nous avons le droit de notre côté ; marchons +contre eux avec l’aide de Dieu. » Les Francs, +ayant entendu ces paroles, et indignés de tant de +crimes, demandèrent, d’une voix et d’une volonté unanimes, +à marcher contre les Thuringiens. Théodoric, +prenant avec lui, pour le seconder, son frère Clotaire +et son fils Théodebert, partit avec son armée. Cependant +les Thuringiens avaient préparé des embûches +aux Francs : ils avaient creusé, dans le champ où +devait se livrer le combat, des fosses dont ils avaient +caché l’ouverture au moyen d’un gazon épais, en sorte +que la plaine paraissait unie. Lorsqu’on commença +donc à combattre, plusieurs des chevaux des Francs +tombèrent dans ces fosses, ce qui leur causa beaucoup +d’embarras ; mais lorsqu’ils se furent aperçus de la +fraude, ils prirent leurs mesures pour s’en garer. +Enfin, les Thuringiens, voyant qu’on faisait parmi eux +un grand carnage, et que leur roi Hermanfried avait +pris la fuite, tournèrent le dos, et arrivèrent au bord +du fleuve de l’Unstrut ; et là, il y eut un tel massacre +de Thuringiens que le lit de la rivière fut rempli par +les cadavres amoncelés, et que les Francs s’en servirent +comme de pont pour passer sur l’autre bord. +Après cette victoire, ils prirent le pays et le réduisirent +sous leur puissance. Clotaire, en revenant, +emmena captive avec lui Radegonde, fille du roi +Berthar, et la prit en mariage ; il fit depuis tuer +injustement son frère par des scélérats<a id="FNanchor_503" href="#Footnote_503" class="fnanchor">[503]</a>. Elle, se +tournant vers Dieu, prit l’habit religieux et se bâtit +un monastère dans la ville de Poitiers. Elle s’y rendit +tellement excellente dans l’oraison, les jeûnes, les +<span class="pagenum" id="p350">-350-</span> aumônes, qu’elle acquit un grand crédit parmi les +peuples.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_503" href="#FNanchor_503"><span class="label">[503]</span></a> Cf. le poème de Fortunat, <i lang="la" xml:lang="la">De excidio Thuringiae</i>, 125.</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse" lang="la" xml:lang="la">Qualiter insidiis insons cecidisset iniquis</div> +<div class="verse i1" lang="la" xml:lang="la">Oppositâque fide raptus ab orbe fuit.</div> +</div> + +</div> +<p class="attr">(Pertz, <i lang="la" xml:lang="la">Script. Antiquiss.</i> IV, p. 274.)</p> +</div> +<p>« Tandis que les rois francs étaient encore en Thuringe, +Théodoric voulut tuer Clotaire, son frère ; et, +ayant disposé en secret des hommes armés, il le +manda vers lui, comme pour conférer de quelque +chose en particulier ; puis, ayant fait étendre dans sa +maison une toile d’un mur à l’autre, il ordonna à des +hommes armés de se tenir derrière, mais comme la +toile était trop courte, les pieds des hommes armés +parurent au-dessous à découvert ; ce qu’ayant vu Clotaire, +il entra dans la maison, armé et accompagné +des siens. Théodoric comprit alors que son projet +était connu : il inventa une fable, et l’on parla de +choses et d’autres. Puis, ne sachant de quoi s’aviser +pour faire passer sa trahison, il donna à Clotaire, +dans cette vue, un grand plat d’argent. Clotaire lui +ayant dit adieu, et l’ayant remercié de ce présent, +retourna dans son logis. Mais Théodoric se plaignit +aux siens d’avoir perdu son plat sans aucun motif, et +dit à son fils Théodebert : « Va trouver ton oncle<a id="FNanchor_504" href="#Footnote_504" class="fnanchor">[504]</a>, et +prie-le de vouloir te céder le présent que je lui ai fait. » +Il y alla, et obtint ce qu’il demandait. Théodoric était +très habile en de telles ruses.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_504" href="#FNanchor_504"><span class="label">[504]</span></a> <i lang="la" xml:lang="la">Patruum tuum</i>. C’est la leçon de B<sup>5</sup> et C<sup>1</sup>, et il faut la préférer à <i>patrem</i>, +qui est celle de tous les autres manuscrits, mais qui est manifestement fautive.</p> +</div> +<p>« Lorsqu’il fut revenu chez lui, il engagea Hermanfried +à venir le trouver, en lui donnant sa foi qu’il ne +courait aucun danger ; et il l’enrichit de présents honorifiques. +Mais un jour qu’ils causaient sur les murs de +la ville de Tolbiac, Hermanfried, poussé par je ne +sais qui, tomba du haut du mur, et rendit l’esprit. +Nous ignorons par qui il fut jeté en bas ; mais plusieurs +assurent que dans cette affaire la ruse de Théodoric +éclata manifestement. »</p> + +<p>Tel est le récit de Grégoire de Tours<a id="FNanchor_505" href="#Footnote_505" class="fnanchor">[505]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_505" href="#FNanchor_505"><span class="label">[505]</span></a> Greg. Tur. III, 4, 7 et 8.</p> +</div> +<p><span class="pagenum" id="p351">-351-</span> Frédégaire, qui le résume en quelques lignes, trouve +le moyen d’y introduire une variante importante : +d’après lui, c’est Théodebert, fils de Théodoric, qui +aurait immolé Hermanfried<a id="FNanchor_506" href="#Footnote_506" class="fnanchor">[506]</a>. Le <i lang="la" xml:lang="la">Liber Historiae</i>, fidèle +en ceci au texte de Grégoire, s’en écarte en ce qu’il +ajoute que Théodoric aurait fait périr aussi les +enfants du roi de Thuringe<a id="FNanchor_507" href="#Footnote_507" class="fnanchor">[507]</a>. Sans nous arrêter à la +discussion de ces variantes, qui seront examinées en +leur lieu, nous allons immédiatement examiner le +récit de Grégoire.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_506" href="#FNanchor_506"><span class="label">[506]</span></a> Fredeg. III, 32.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_507" href="#FNanchor_507"><span class="label">[507]</span></a> <i lang="la" xml:lang="la">Lib. Hist.</i> 22, suivi par Aimoin II, 9 (Bouquet III, 50).</p> +</div> +<p>Par une bonne fortune bien rare, nous possédons +sur cette guerre la tradition épique d’un autre peuple +qui s’y est trouvé mêlé, je veux dire les Saxons. Cette +tradition repose sur la base des mêmes événements +historiques, seulement, elle met en relief le rôle qu’y +ont joué les Saxons, et nous montre sous quels points +de vue divers l’imagination des peuples différents peut +concevoir une même donnée fournie par la réalité. +Voici la tradition saxonne d’après les plus anciens +chroniqueurs qui nous l’ont conservée :</p> + +<p>Huga, roi des Francs, étant mort, son peuple, par +reconnaissance pour sa mémoire, prit pour successeur +son fils naturel, Théodoric. Huga laissait une fille unique, +Amalberge<a id="FNanchor_508" href="#Footnote_508" class="fnanchor">[508]</a>, qui avait épousé Hermanfried, roi +des Thuringiens. Théodoric, devenu roi, fit tout ce +qu’il put pour se concilier son beau-frère, et celui-ci, de +son côté, était disposé à la paix, et son conseil pareillement. +<span class="pagenum" id="p352">-352-</span> Mais l’ambitieuse Amalberge parvint à tout +brouiller par l’intermédiaire d’Iring, qui était le familier +de son mari, et dont elle avait fait son complice. +Hermanfried se laissa persuader par cet intrigant +personnage, et répondit à l’ambassadeur franc dans les +termes les plus injurieux, disant que son maître n’était +qu’un esclave. Là-dessus, Théodoric furieux se mit en +campagne. Il rencontra son adversaire à Runibergun<a id="FNanchor_509" href="#Footnote_509" class="fnanchor">[509]</a> +et lui livra une bataille qui dura trois jours : le troisième, +Hermanfried vaincu prit la fuite, et se réfugia dans la +ville de Scheidungen sur l’Unstrut. Théodoric tint +conseil sur ce qu’il avait à faire. Walderic lui conseilla +de rentrer chez lui pour réunir une plus grande +armée ; un de ses esclaves, au contraire, lui persuada +de rester et d’achever sa victoire. Le roi suivit ce dernier +conseil, et s’allia aux Saxons, voisins et ennemis +des Thuringiens, qui lui fournirent neuf mille soldats +sous les ordres de neuf chefs. Avec eux, il fit le siège +de la ville, qui se défendit vigoureusement ; une sortie +des assiégés coûta même la vie à six mille Saxons. +Cependant, le roi des Thuringiens, dont l’armée +avait été plus maltraitée encore, ouvrit des négociations +avec Théodoric, et Iring, son ambassadeur, fit si bien +<span class="pagenum" id="p353">-353-</span> par son éloquence et par son or qu’il parvint à gagner +le conseil du roi ainsi que le roi lui-même. Il fut donc +convenu entre les Francs et les Thuringiens qu’on +ferait la paix, et, quant aux Saxons, ils furent tout +bonnement lâchés. Iring, joyeux, manda de bonnes +nouvelles à son maître, et resta lui-même dans le camp +des Francs, de peur qu’il ne survînt la nuit quelque +changement dans leurs dispositions. Malheureusement, +les Saxons furent mis au courant, grâce à des circonstances +fortuites, du danger qui les menaçait. Aussitôt +le vieux Hathagat, déployant l’étendard national qui +représentait un lion et un dragon surmontés d’un aigle +aux ailes éployées, exhorta les Saxons à se conduire +en gens de cœur, et, la nuit venue, ils se ruèrent sous +sa direction à l’assaut de la ville, qui tomba entre leurs +mains. Hermanfried n’eut que le temps de se sauver +avec sa femme et ses enfants. Les Saxons victorieux +offrirent un sacrifice à leurs divinités et s’abandonnèrent +à toute l’ivresse du triomphe. Théodoric, après +cela, leur fit bon accueil, leur céda pour toujours le +sol conquis, et leur donna le titre d’amis des Francs. +Quant à Hermanfried, Théodoric se servit d’Iring lui-même +pour le faire sortir de sa cachette et l’attirer +auprès de lui. Le malheureux se laissa décevoir, et, +dès la première entrevue avec Théodoric, tomba sous +les coups du perfide Iring. Le meurtre à peine accompli, +le roi franc déclara à l’assassin qu’il en rejetait +toute la responsabilité. Alors, plein de remords et de +douleur d’avoir commis un crime inutile, Iring se jeta +sur Théodoric lui-même, le massacra et étendit son +cadavre sous celui de son maître, pour que ce dernier +triomphât au moins dans la mort de l’ennemi qui +l’avait dompté vivant. Puis le malheureux s’ouvrit un +chemin à la pointe de l’épée et disparut. Son nom est +resté en grand honneur auprès de son peuple, puisque +<span class="pagenum" id="p354">-354-</span> la voie lactée s’appelle aujourd’hui encore le <i>chemin +d’Iring</i><a id="FNanchor_510" href="#Footnote_510" class="fnanchor">[510]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_508" href="#FNanchor_508"><span class="label">[508]</span></a> Pourquoi les Saxons font-ils d’Amalberge la fille de Clovis, alors qu’elle est +la nièce de Théodoric, roi des Ostrogoths ? Pour deux raisons d’ordre épique : +La première, c’est la confusion faite éternellement entre deux personnages du +même nom. Du moment qu’elle était reliée par un lien de parenté avec un +Théodoric quelconque, il était inévitable que ce parent fût le Théodoric que les +Saxons connaissaient le mieux, à savoir, le roi d’Austrasie. 2<sup>o</sup> Le fait de la +guerre entre Théodoric d’Austrasie et les Thuringiens étant acquis à l’histoire, +il avait besoin d’être motivé : or, l’épopée, qui ne conçoit que les motifs d’ordre +individuel, en trouvait un tout indiqué dans l’ambition présumée d’Amalberge.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_509" href="#FNanchor_509"><span class="label">[509]</span></a> Ronneberg près de Hanovre, selon la plupart des historiens modernes. +D’après Boehme (<i lang="la" xml:lang="la">De Runibergo ubi victus a Francis est Hermenefridus Thuringorum +ultimus rex prolusio</i>, 2<sup>e</sup> édition in-4<sup>o</sup>, Leipzig 1773 et 1774) dont +l’opinion a été reprise récemment par E. Lorenz (<i lang="de" xml:lang="de">Die Thüringische Catastrophe +vom Jahr 531</i>, Jena 1891), il faudrait, au contraire, placer le champ de bataille +sur l’Unstrut même, au lieu dit <i lang="de" xml:lang="de">Die Ronneberge</i>, près de Vitzburg et à peu de +distance de Burgscheidungen, qui est le Scithingi de nos sources. Ce point de +vue, très séduisant en lui-même, a malheureusement contre lui le témoignage +formel des <i lang="la" xml:lang="la">Annales Quedlinburgenses</i>, d’après lesquelles Runibergun se trouverait +dans le <i lang="la" xml:lang="la">pagus</i> de Maerstem, c’est-à-dire dans le pays actuel de Hanovre. +Il faudrait, pour se débarrasser de ce témoignage, admettre que l’auteur des +<i>Annales</i> s’est trompé, et que, ne connaissant que le Runibergun hanovrien, il +y a placé par conjecture le théâtre de l’action. C’est ce point de vue que défend +Lorenz o. c. p. 55 et suiv., et j’avoue que je suis assez disposé à partager son +avis. On a déjà vu plus haut, p. 338, n. 2, que l’auteur des <i>Annales de Quedlinburg</i> +ne comprend pas toujours fort bien les traditions historiques dont il +se fait l’écho.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_510" href="#FNanchor_510"><span class="label">[510]</span></a> Widukind, I, 9-13. Les <i lang="la" xml:lang="la">Annales Quedlinburgenses</i> contiennent le même +récit, se rapprochant par endroits beaucoup de celui de Grégoire de Tours, ce +qui s’explique par la circonstance que l’auteur a consulté le <i lang="la" xml:lang="la">Liber Historiae</i>. +(V. la préface de Pertz, <i lang="la" xml:lang="la">Script.</i> t. III, p. 20.) Il est déjà fait allusion à cette +histoire dans la <i lang="la" xml:lang="la">Translatio S. Alexandri</i> de Rodolphe et Meginhard, où l’on +voit que dès le IX<sup>e</sup> siècle, où fut composé cet ouvrage, elle avait déjà une haute +antiquité. La <i lang="la" xml:lang="la">Translatio</i> est d’ailleurs curieuse à plus d’un titre : <span lang="la" xml:lang="la">Saxonum +gens, <i>sicut tradit antiquitas</i>, ab Anglis Britanniae incolis egressa, per Oceanum +navigans Germaniae litoribus studio et necessitate quaerendarum sedium +appulsa est in loco qui vocatur Hadaloba, eo tempore quo Thiotricus rex Francorum +contra Irminfridum <i>generum suum</i> ducem Thoringorum dimicans, +terram eorum crudeliter ferro vastavit et igni.</span> (Pertz, <i lang="la" xml:lang="la">Scriptor.</i> t. II.) Enfin, +nous possédons de la même légende une version assez mutilée du XII<sup>e</sup> siècle, +dans laquelle les Souabes sont mis à la place des Saxons. (K. Müllenhoff, <i lang="de" xml:lang="de">Von +der Herkunft der Schwaben</i> dans Haupt, <i>Zeitschr.</i> t. XVII.)</p> +</div> +<p>Ce récit poétique, dont je viens de reproduire la +version la plus étendue que nous possédions, était +déjà au IX<sup>e</sup> siècle une ancienne tradition parmi les +Saxons, et il y avait sans doute revêtu la forme d’un +chant épique. Rien n’est plus instructif que de suivre +ses phases à partir de cette date, et de marquer ses +principaux développements, mais ce travail serait trop +étranger à notre sujet, auquel il nous faut revenir. Je +dis donc que l’intérêt de la tradition saxonne se concentre +pour nous dans les parties où elle est identique +avec la version de Grégoire de Tours. Nul doute que +deux traditions nationales sur un même événement, +conçues à des points de vue opposés, et conservées +indépendamment l’une de l’autre dans des milieux +différents, n’impriment un cachet d’historicité aux +parties du récit sur lesquelles elles sont d’accord. +L’expédition de Théodoric en Thuringe, la défaite +d’Hermanfried, et sa mort tragique à la cour du roi +franc, voilà, par conséquent, trois points qui sont dès +maintenant élevés au-dessus de toute contestation. Le +reste doit faire l’objet d’un examen détaillé.</p> + +<p>Il faut d’abord nous rendre compte de la place qu’occupait +<span class="pagenum" id="p355">-355-</span> dans les souvenirs populaires des Francs l’histoire +de la guerre de Thuringe. Cette guerre, qui s’était +déroulée en deux actes, et dont les derniers événements +s’étaient passés peu avant la naissance de Grégoire de +Tours, avait laissé dans leur esprit une trace considérable. +Ils avaient, en effet, au milieu d’eux, et dans +une condition qui attirait sur elle l’attention de tous, +une princesse thuringienne, triste victime de cette +lutte, que Clotaire avait ramenée captive, qu’il avait +épousée, dont il avait massacré les frères, et qui, +fuyant la couche du meurtrier des siens, avait enfin +trouvé dans un monastère, à Poitiers, la paix et la +solitude qu’il fallait à cette âme sainte et meurtrie. +On se rend bien compte des sympathies qu’elle dut +inspirer par ses vertus et par ses malheurs, même à +ces populations franques si barbares encore, mais qui +n’étaient inaccessibles cependant à aucun sentiment +généreux. Grégoire de Tours a rendu un éclatant +témoignage de sa popularité<a id="FNanchor_511" href="#Footnote_511" class="fnanchor">[511]</a>. D’autre part, nous +avons déjà vu que l’histoire de Radegonde a fait +sentir son influence sur la légende de Clotilde<a id="FNanchor_512" href="#Footnote_512" class="fnanchor">[512]</a>, et +que les événements réels de l’existence de la princesse +thuringienne ont été transportés par l’imagination +populaire dans l’histoire légendaire de la femme de +Clovis. Quoi d’étonnant dès lors que la guerre de +Thuringe soit restée un des sujets les plus familiers +dans les souvenirs du peuple ? Mais par là même +qu’elle était de date récente, et que sainte Radegonde, +présente au milieu des Francs, en pouvait redire +les péripéties réelles, elle ne devait pas se présenter à +l’esprit de notre chroniqueur sous une forme très +altérée. Grégoire, en effet, était le contemporain de +la sainte, et c’est du vivant de celle-ci qu’il a raconté +<span class="pagenum" id="p356">-356-</span> cette histoire<a id="FNanchor_513" href="#Footnote_513" class="fnanchor">[513]</a>. Comme il était en relations d’amitié +avec saint Fortunat, l’ami de Radegonde, et que lui-même +la connaissait et lui avait parlé à plusieurs +reprises, il est peu probable qu’il ait négligé de s’informer +auprès d’elle et auprès de l’évêque de Poitiers, +et qu’il n’ait pas appris de tous les deux ce que la +sainte était en état de connaître elle-même, à savoir, +tout au moins, les traits généraux des événements. +D’ailleurs, bien qu’emmenée fort jeune hors de son +pays, elle avait dû entendre raconter, soit par son +frère, soit par d’autres captifs thuringiens venus avec +elle, la suite des malheurs de sa famille, et elle aura +pu communiquer à Grégoire, sinon beaucoup de détails, +du moins quelques faits positifs et certains. Le +nom de son grand-père et de sa grand’mère, ceux de +son père et de ses oncles, la triste destinée de ses +proches parents, voilà ce qu’elle connaissait mieux +que personne, et il n’y a pas l’ombre d’un doute à +soulever contre cet ensemble de notions qui forme, en +quelque sorte, la charpente du récit de Grégoire.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_511" href="#FNanchor_511"><span class="label">[511]</span></a> <span lang="la" xml:lang="la">Quae orationibus jejuniis atque elemosinis praedita, in tantum emicuit, +ut magna in populis haberetur.</span> Greg. Tur. III, 7.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_512" href="#FNanchor_512"><span class="label">[512]</span></a> V. ci-dessus, p. <a href="#p248">248</a>.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_513" href="#FNanchor_513"><span class="label">[513]</span></a> Les quatre premiers livres de la chronique de Grégoire semblent avoir été +composés en 575 (Monod, Arndt.) et sainte Radegonde n’est morte qu’en 587.</p> +</div> +<p>Il n’en est plus de même pour les événements +d’ordre purement militaire qui se sont déroulés sur +les champs de bataille, ou qui se sont passés hors de +la portée du regard de Radegonde encore enfant. A +supposer même que ce fût elle qu’on devrait considérer +ici comme la source de Grégoire de Tours, ces +faits ne perdraient pas pour cela leur caractère épique, +attendu qu’elle-même n’aurait pu les tenir que de la +bouche populaire. Mais qui ne voit l’inutilité d’une +telle supposition, alors que l’existence de chants +épiques francs sur la guerre de Thuringe est pour +ainsi dire établie ? Nous pouvons certes admettre, au +moins à titre provisoire, que si, dans l’histoire que +nous venons de lire, l’arbre généalogique des princes +<span class="pagenum" id="p357">-357-</span> thuringiens et l’histoire de la jeunesse de Radegonde +sont des faits avérés, parce qu’ils nous sont connus +par elle, en revanche l’histoire de la guerre et ses épisodes +sont puisés à la source de l’imagination populaire, +et ont retenu le caractère épique de tous les +récits de cette provenance.</p> + +<p>L’analyse du récit lui-même confirmera cette manière +de voir. Fidèle au procédé populaire, il se +renferme dans quelques épisodes pleins de relief dramatique +et laisse de côté le reste. Si Grégoire avait +connu la guerre de Thuringe par une source écrite, +non seulement il ignorerait ces épisodes-là, mais il en +connaîtrait d’autres plus précis et d’un intérêt plus +historique, bien que d’une couleur moins éclatante. +Qu’on se rappelle la manière dont il rapporte, probablement +d’après les <i>Annales d’Angers</i>, deux autres +guerres de Thuringe. Il consacre une ligne à celle que +Clovis entreprit en 491 : <i lang="la" xml:lang="la">Nam decimo regni sui anno +Thuringis bellum intulit, eosdemque suis diccionibus subjugavit<a id="FNanchor_514" href="#Footnote_514" class="fnanchor">[514]</a>.</i> +Et il n’en accorde guère plus à celle de 555, +qui a eu lieu de son vivant : <i lang="la" xml:lang="la">Eo anno rebellantibus +Saxonibus, Chlothacharius rex, commoto contra eos exercito, +maximam eorum partem delevit, peragrans totam +Thoringiam ac devastans, pro eo quod Saxonibus solatium +praebuisset<a id="FNanchor_515" href="#Footnote_515" class="fnanchor">[515]</a>.</i></p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_514" href="#FNanchor_514"><span class="label">[514]</span></a> Greg. Tur. II, 27.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_515" href="#FNanchor_515"><span class="label">[515]</span></a> Id. IV, 10.</p> +</div> +<p>Voilà comment parle une source annalistique. Elle +marque un résultat, elle fixe une date, elle ne se préoccupe +pas de plaire ou d’intéresser. La chanson populaire, +elle, ne date jamais les faits, et elle n’y trouve +d’autre intérêt que par rapport aux individualités +poétiques qu’elle met en scène.</p> + +<p>Je passe maintenant en revue les principaux faits +qui m’autorisent à admettre l’élaboration poétique +<span class="pagenum" id="p358">-358-</span> dont notre récit garde l’empreinte. D’abord la destruction +du royaume de Thuringe est scrupuleusement +justifiée, conformément à cette loi de l’esprit épique +qui ne permet jamais à ses héros d’avoir tort. Si +Théodoric marche contre Hermanfried, c’est parce +que celui-ci a trahi les promesses qu’il avait faites +au roi franc, et oublié la reconnaissance qu’il lui +devait. Le grief de Théodoric contre Hermanfried +est d’ailleurs le même que celui de Clovis contre +Gondebaud. Dans chacun des deux récits, le roi +ennemi a un frère dont il veut se débarrasser et +contre lequel il s’allie avec le roi franc ; dans chacun, +lorsque cette alliance lui a procuré la victoire, il trahit +les serments par lesquels il s’est engagé envers son +allié, et crée lui-même le juste motif du châtiment qui +le frappera plus tard<a id="FNanchor_516" href="#Footnote_516" class="fnanchor">[516]</a>. Cette similitude est-elle absolument +fortuite ? Je n’en voudrais pas jurer, et je crois +ne pas me tromper en l’attribuant à l’action d’un +même procédé poétique. Au surplus, deux versions +saxonnes, celle de Widukind et celle de la <i lang="la" xml:lang="la">Translatio</i>, +mettent également les torts du côté du roi des Thuringiens ; +seulement, allant déjà plus loin dans le sens +épique, elles parlent d’un affront personnel fait par +lui au roi des Francs. Il est difficile de se dérober à la +conclusion que le grief de Théodoric doit avoir été +réel, ou, tout au moins, qu’il doit avoir de bonne +heure figuré dans les traditions des Francs comme +dans celles des Saxons.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_516" href="#FNanchor_516"><span class="label">[516]</span></a> V. ci-dessus p. <a href="#p254">254</a> et suiv.</p> +</div> +<p>Le grief de Théodoric est même double, à en croire +notre récit. Outre l’affront que lui a infligé Hermanfried, +il a sur le cœur une expédition que les Thuringiens +ont faite contre les Francs au temps jadis, et dans +laquelle ils ont commis les plus grandes atrocités. La +guerre déclarée par les Francs à la Thuringe est donc +<span class="pagenum" id="p359">-359-</span> des plus légitimes, et c’est le point capital pour l’esprit +populaire, qui répète volontiers ici avec le roi : « <i lang="la" xml:lang="la">Ecce +verbum directum habemus</i>, nous avons le droit pour +nous ! » A plusieurs siècles de distance, l’imagination +populaire n’aura pas de préoccupation plus vive que +de se convaincre de la justice de sa cause, et ses héros +diront à leurs chevaliers, en modifiant à peine la +parole de Théodoric :</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">Nos avum dreit, mais cist glutun unt tort !<a id="FNanchor_517" href="#Footnote_517" class="fnanchor">[517]</a></div> +</div> + +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_517" href="#FNanchor_517"><span class="label">[517]</span></a> Chanson de Roland v. 1212, ed. Müller. Cf. <i>ibid.</i> v. 1549.</p> +</div> +<p>Cette adaptation de tout le récit aux idées morales +et aux prédilections patriotiques des Francs est une +seconde preuve de son origine épique. En voici une +troisième. Parmi les épisodes rapportés par Grégoire, +il y en a plusieurs qui rentrent entièrement dans la +tonalité des récits populaires ; ce sont : 1<sup>o</sup> la table +à moitié couverte, 2<sup>o</sup> les allusions faites dans le +discours de Thierry aux anciennes atrocités des +Thuringiens, 3<sup>o</sup> les fosses creusées par les Thuringiens +pour y faire tomber les Francs, 4<sup>o</sup> le pont de cadavres +sur l’Unstrut. Je reprends rapidement l’examen de +ces quatre points.</p> + +<p>La raison pour laquelle Amalberge ne couvre qu’à +demi la table où vient s’asseoir son mari, c’est que +celui qui se contente de la moitié de son royaume peut +bien se contenter d’une table à moitié dressée. Nous +avons ici un exemple de ce riche symbolisme qui +remplissait de ses manifestations variées la vie des +barbares. Quiconque avait, n’importe de quelle manière, +laissé attenter à son droit ou négligé de remplir +un devoir était averti, par le langage muet des signes, +d’avoir à se mettre en règle avec son honneur. Et +voyez avec quelle persistance les usages germaniques +les plus spéciaux se sont conservés jusqu’en plein +<span class="pagenum" id="p360">-360-</span> moyen âge et au milieu des populations romanes ! +Voici comment s’exprime un traité du XV<sup>e</sup> siècle sur +l’office des Hérauts d’armes : « Se aucun chevallier +ou gentilhomme avoit fait trahison en aucune partie, +et estoit assis à table avec autres chevaliers ou gentilshommes, +<i>ledit roy d’armes ou héraut lui doit aller couper +sa touaille devant lui</i>, et lui virer le pain au contraire, +s’il en est requis par aucuns chevaliers ou gentilshommes, +lequel doit estre prest de le combattre sur +cette querelle, etc. »<a id="FNanchor_518" href="#Footnote_518" class="fnanchor">[518]</a> Et Alain Chartier dit de son +côté que, du temps de Bertrand Duguesclin, la chevalerie +était observée avec tant de discipline « que quiconque +homme noble se fourfaisoit reprochablement en +son estat, <i>on lui venoit au manger trancher la nape devant +soi</i>. »<a id="FNanchor_519" href="#Footnote_519" class="fnanchor">[519]</a> Et pour qu’on ne croie pas qu’il s’agit ici d’une +tradition dès lors archaïque et tombée en désuétude, +je citerai l’aventure du jeune Guillaume de Bavière, +comte d’Ostrevant, qui, se trouvant en la fête de l’Épiphanie +1395 à la table du roi de France avec un grand +nombre d’autres princes, vit s’approcher de sa place +un héraut d’armes qui coupa la nappe devant lui, +ajoutant qu’il ne convenait pas qu’à la table du roi +siégeât un seigneur qui était privé de son écu. Et +comme Guillaume protestait qu’il avait son écu, le +héraut ajouta : « Pardon, seigneur, le comte Guillaume +votre aïeul a été tué par les Frisons, et, aujourd’hui +encore, il gît sans vengeance sur la terre de +l’ennemi<a id="FNanchor_520" href="#Footnote_520" class="fnanchor">[520]</a>. »</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_518" href="#FNanchor_518"><span class="label">[518]</span></a> Cités par Ducange s. v. <i lang="la" xml:lang="la">Mensale</i>.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_519" href="#FNanchor_519"><span class="label">[519]</span></a> Id. ibid.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_520" href="#FNanchor_520"><span class="label">[520]</span></a> Jean de Leyde, <i lang="la" xml:lang="la">Chronicon Comitum Hollandiae</i> XXXI, 50, et Willem Heda, +<i lang="la" xml:lang="la">Historia episcoporum Ultrajectensium</i> cités par Ducange l. l.</p> +</div> +<p>Mais, dira-t-on, si réellement l’usage dont il est +question dans l’épisode existait dans l’antiquité germanique, +n’est-il pas une preuve de son historicité, +et peut-on en tirer argument pour affirmer l’origine +<span class="pagenum" id="p361">-361-</span> légendaire du récit ? J’aurai souvent l’occasion, au cours +de ce livre, de rencontrer ou de prévenir cette objection, +et j’y ferai toujours la même réponse. Une fois +qu’il sera bien établi, comme c’est ici le cas, qu’aucune +source écrite n’a transmis au chroniqueur un récit si +détaillé, il faudra bien admettre qu’il lui a été fourni +par la mémoire populaire, et dès lors, la conformité +de ses détails aux usages de la vie franque sera une +preuve de plus de sa provenance épique. Ce n’est pas, +en effet, dans l’histoire, qu’elle ne connaît pas, mais +dans la vie quotidienne que l’imagination populaire +va puiser les éléments de son tableau : s’il ressemble +au passé, c’est parce qu’il est copié sur le présent, +dont le passé ne se distingue pas beaucoup.</p> + +<p>Ce qui ne me paraît pas moins légendaire que l’acte +attribué à Amalberge, c’est l’intervention de cette princesse +elle-même. Amalberge est, il est vrai, un personnage +historique<a id="FNanchor_521" href="#Footnote_521" class="fnanchor">[521]</a>. Nièce de Théodoric le Grand, +elle avait peut-être apporté à la cour de Thuringe +quelque chose du génie politique et des larges visées +de son oncle, qui fait d’elle un grand éloge<a id="FNanchor_522" href="#Footnote_522" class="fnanchor">[522]</a>. Procope, +d’ailleurs, nous dit formellement que l’alliance conclue +entre les Ostrogoths et les Thuringiens, au moyen du +mariage de cette princesse avec Hermanfried, a été +dirigée contre les Francs<a id="FNanchor_523" href="#Footnote_523" class="fnanchor">[523]</a>. A première vue, il serait +donc bien naturel d’admettre qu’elle a dû intervenir +ici, et cela serait d’autant plus admissible que la +légende saxonne, tout à fait indépendante de la franque, +lui attribue également le rôle d’instigatrice. +Mais, quoi qu’il faille penser de l’influence d’Amalberge, +<span class="pagenum" id="p362">-362-</span> un fait reste certain, c’est que l’épisode a passé +par le moule de l’imagination populaire, et que les +faits sont inventés. En effet, ils diffèrent totalement +dans les deux versions nationales : dans la franque, +Amalberge excite son mari à dépouiller son frère +Baderic ; dans la saxonne, elle le pousse à outrager et +à combattre son beau-frère Théodoric. Dira-t-on que +les deux récits peuvent être vrais également, et que +chacune des deux nations n’en a retenu qu’un ? Mais +encore restera-t-il que c’est de part et d’autre la mémoire +populaire qui nous en est le seul garant, +et que cette mémoire n’a pu que les élaborer conformément +à son procédé instinctif. D’ailleurs, c’est l’invariable +coutume de l’épopée de rapporter tous les +faits d’ordre général à des mobiles individuels, et, dès +la plus haute antiquité, elle n’a pas connu de mobile +plus puissant que le caprice ou la volonté d’une femme. +Amalberge prend dans la guerre de Thuringe la place +assignée dans la guerre de Burgondie à Clotilde.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_521" href="#FNanchor_521"><span class="label">[521]</span></a> Cassiod. <i lang="la" xml:lang="la">Variar.</i> IV, 1 ; Jordan. c. 58 ; Proc. <i lang="la" xml:lang="la">Bell. Goth.</i> I, 12, p. 65 +(Bonn) ; <i>Anon. Vales.</i> 70 (éd. Eyssenhardt à la suite d’Ammien Marcellin).</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_522" href="#FNanchor_522"><span class="label">[522]</span></a> « L’heureuse Thuringe possédera, dans cette fille de l’Italie, une personne +instruite, cultivée, distinguée non seulement par la naissance, mais par toute la +dignité de son sexe. Ses mœurs ne font pas moins d’honneur à votre patrie que +vos triomphes. » Cassiod. <i lang="la" xml:lang="la">Var.</i> l. l.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_523" href="#FNanchor_523"><span class="label">[523]</span></a> Proc. <i>Bell. Goth.</i> l. l.</p> +</div> +<p>Au surplus, rien de plus légendaire que les souvenirs +rappelés par Théodoric dans son discours à son +peuple. Quelle est cette expédition des Thuringiens +contre les Francs, pendant laquelle l’ennemi aurait +commis tant d’horreurs ? Grégoire ne nous en a mentionné +aucune, et il est certain qu’il n’en connaissait +pas. Il cite bien la guerre que Clovis a faite aux Thuringiens +la dixième année de son règne, mais, +loin d’être attaqués, les Francs sont les agresseurs, et +la guerre se termine par la défaite et par la soumission +de l’ennemi. Dès lors n’y a-t-il pas lieu d’admettre +que les Thuringiens de Clovis sont encore une fois, +comme le croit Arndt, les Tongriens<a id="FNanchor_524" href="#Footnote_524" class="fnanchor">[524]</a> ? Quoi qu’il en +<span class="pagenum" id="p363">-363-</span> faille croire, il reste certain que Grégoire n’a pas +connu l’expédition à laquelle fait allusion Théodoric, +puisqu’il n’en a parlé nulle part. Le discours qu’il +met dans la bouche du roi franc, et dans lequel nous +apprenons pour la première fois des faits que le chroniqueur +aurait dû raconter plus haut, s’il les avait +connus ou s’il les avait crus vrais, prouve qu’ici il ne +fait encore une fois que reproduire fidèlement la partie +substantielle de sa tradition épique. Comme dans +l’histoire du meurtre de Sigebert et de Chlodéric, +comme dans celle des amours de Childéric et de +Basine<a id="FNanchor_525" href="#Footnote_525" class="fnanchor">[525]</a>, c’est le discours qui conserve de la manière +la plus fidèle la source consultée. Bref, l’invasion thuringienne +dont il est question dans le discours de +Théodoric n’a été connue de Grégoire de Tours que +par ce discours lui-même, et il ne l’a rencontrée dans +aucune autre source. Aussi n’en a-t-il pas osé parler +ailleurs, preuve et de la réserve qu’il garde toujours +vis à vis de la tradition populaire, et de l’absence de +tout indice chronologique dans le document qu’il a +consulté. De toute manière, le caractère populaire du +renseignement ne saurait être contesté.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_524" href="#FNanchor_524"><span class="label">[524]</span></a> Je ne sais ce qu’il en faut penser. Comme c’est à sa source annalistique que +Grégoire a emprunté ses renseignements, il n’y a guère lieu de supposer que +<i>Thuringiens</i> soit ici pour <i>Tongriens</i>, les écrivains romains n’ayant nulle part, +à notre connaissance, employé le premier de ces mots pour le second. Il faudrait +supposer, d’après cela, que l’expédition en question a bien eu lieu contre les +Thuringiens proprement dits. Mais alors comment Grégoire peut-il dire que +Clovis les a soumis, puisque, plusieurs années après la mort de ce roi, nous les +trouvons encore en possession d’une entière indépendance ? Et puis, le moyen +de croire que Clovis aurait combattu en Thuringe avant d’avoir dompté les +Allamans, avant d’avoir annexé les Ripuaires, deux peuples auxquels il eût +dû passer sur le corps pour arriver à eux ! Tout s’expliquerait s’il s’agissait ici +de cette partie de la Belgique occupée par la cité de Tongres, et qui ne semble +pas être tombée plus tôt au pouvoir des Saliens.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_525" href="#FNanchor_525"><span class="label">[525]</span></a> V. ci-dessus p. <a href="#p199">199</a> et <a href="#p298">298</a>, et cf. p. <a href="#p15">15</a>.</p> +</div> +<p>Je tiens à rencontrer ici une objection qu’on peut +me faire à l’occasion de chacun des discours mis par +Grégoire dans la bouche de ses personnages. Ces discours, +dira-t-on, sont de l’invention de Grégoire, qui +aime à dramatiser ses écrits en faisant parler ses +héros à la première personne : c’est chez lui une habitude +<span class="pagenum" id="p364">-364-</span> courante, et la liste est longue des discours qui +sont manifestement de son crû, et qui ne peuvent +d’aucune manière être considérés comme historiques. +J’accorde cela fort volontiers, mais je maintiens qu’il +y a des exceptions, et que nous en avons une ici. +D’ailleurs, si même il fallait admettre que la tradition +n’a pas fourni la forme du discours direct, il faudrait +tout au moins accorder l’origine traditionnelle du fond, +et c’est tout ce qu’il faut retenir. Dans l’espèce, il +importe peu que la chanson épique ait fait parler +Théodoric à la première personne, ni qu’elle ait mis +dans sa bouche l’évocation des atrocités commises +autrefois par les Thuringiens ; ce qui importe, c’est +d’établir que ces atrocités ne sont pas de l’invention +de Grégoire, mais qu’il en a trouvé la mention à une +place quelconque du chant épique auquel il a emprunté +cette histoire. Cette observation faite une fois pour +toutes, je continue.</p> + +<p>Les souvenirs évoqués par le roi franc ont une +couleur hautement poétique, et nul ne s’avisera, +je pense, d’y voir le produit de la seule imagination +du chroniqueur. Encore une fois, je ne veux pas dire +que des atrocités comme celles qu’il raconte soient +invraisemblables, et qu’on ne puisse pas en trouver +des exemples tout aussi répugnants dans des faits historiques +avérés ; je dis que tracé avec une couleur si +vive et avec un dessin si net, par un homme appartenant +à une génération fort éloignée du temps où les +faits sont censés avoir eu lieu, le récit est l’œuvre +de l’imagination poétique et nullement celle de la +mémoire historique. D’ailleurs, l’imagination en pareille +matière n’invente que ce qui est conforme aux +mœurs et à la réalité ; la vraisemblance intrinsèque +du tableau ne pourrait donc, à elle seule, être invoquée +comme une preuve de sa réalité, elle en est une, +tout au plus, de la fidélité avec laquelle l’imagination +copie ou reproduit le réel.</p> + +<p><span class="pagenum" id="p365">-365-</span> J’en dirai autant des fosses creusées par les Thuringiens +pour y faire tomber les Francs. Ce stratagème +figure souvent dans l’histoire des guerres entre peuples, +et l’on ne peut nier qu’il en ait réellement été +fait emploi<a id="FNanchor_526" href="#Footnote_526" class="fnanchor">[526]</a>. Mais la plupart des récits où on en parle +sont légendaires, et il faut avouer que l’idée d’un piège +semblable se présentait trop facilement à l’esprit poétique +pour qu’il résistât au plaisir de le supposer, là +surtout où le souci de la gloire nationale suggérait +cette facile explication de la défaite<a id="FNanchor_527" href="#Footnote_527" class="fnanchor">[527]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_526" href="#FNanchor_526"><span class="label">[526]</span></a> Je citerai notamment : le stratagème des Normands au siège de Paris, +Regino, <i lang="la" xml:lang="la">Chronicon</i> a. 887 ; celui de la ville de Crémone assiégée par Frédéric +Barberousse, Günther, <i>Ligurinus</i> ; celui du roi Frotho de Danemark en guerre +avec les Curètes (Saxo Grammaticus II, p. 39, Holder) ; celui du comte Florent +de Hollande à Dordrecht (Vossius, <i>Annal. Holland.</i> I, p. 44) ; celui des Flamands +à la bataille de Courtrai (Pirenne, <i>La version flamande et la version +française de la bataille de Courtrai</i> dans <i>Comptes-rendus des séances de la +comm. roy. d’hist. de Belg.</i> IV<sup>e</sup> série, t. XVII).</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_527" href="#FNanchor_527"><span class="label">[527]</span></a> Il n’a pas tenu à Victor Hugo que le désastre de Waterloo lui-même ne +s’expliquât également, sinon par une fosse creusée exprès, du moins par un +profond ravin où la cavalerie française serait allée se précipiter et s’écraser :</p> + +<p>« Tout à coup, chose tragique, à la gauche des Anglais, à notre droite, la tête +de colonne des cuirassiers se cabra avec une clameur effroyable. Parvenus au +point culminant de la crête, effrénés, tout à leur furie et à leur course d’extermination +sur les carrés et les canons, les cuirassiers venaient d’apercevoir, entre +eux et les Anglais, un fossé, une fosse. C’était le chemin creux d’Ohain.</p> + +<p>L’instant fut épouvantable. Le ravin était là, inattendu, béant, à pic sous les +pieds des chevaux, profond de deux toises entre son double talus ; le second +rang y poussa le premier, et le troisième y poussa le second ; les chevaux se +dressaient, se rejetaient en arrière, tombaient sur leur croupe, glissaient les +quatre pieds en l’air, pilant et bouleversant les cavaliers, aucun moyen de +reculer, toute la colonne n’était plus qu’un projectile, la force acquise pour +écraser les Anglais écrasa les Français, le ravin inexorable ne pouvait se +rendre que comblé : cavaliers et chevaux y roulèrent pêle-mêle, se broyant les +uns les autres, ne faisant qu’une chair dans ce gouffre, et quand cette fosse fut +pleine d’hommes vivants, on marcha dessus et le reste passa. Presque un tiers +de la brigade Dubois croula dans cet abîme. Ceci commença la perte de la +bataille. » <i>Les Misérables</i> II<sup>e</sup> part., liv. I, ch. 9.</p> + +<p>Comparez à ce récit poétique, je ne dis pas celui d’écrivains allemands ou +anglais, qui pourraient paraître portés à atténuer l’importance de la prétendue +cause de défaite mise en avant par Victor Hugo, mais celui d’historiens français +tels que Thiers, ou encore Charras qui, peut-être, a fourni à V. Hugo le +thème du chemin creux dans les lignes mêmes qui en montrent l’inanité :</p> + +<p>« Ney, écrit Charras, s’était mis à la tête des escadrons cuirassés. Les boulets, +puis la mitraille furent impuissants à les émouvoir. <i>Ils atteignirent la +crête.</i> Ney les dirigeait, en suivant le côté ouest du contrefort où prenait +naissance le vallon de Goumont et celui de la Haie Sainte. <i>Il évitait ainsi d’aller +tomber dans la partie encaissée du chemin d’Ohain.</i> » (<i>Hist. de la campagne +de 1815</i>, p. 278, Bruxelles 1857.)</p> +</div> +<p>Il vaudrait la peine d’examiner l’un après l’autre +tous ces épisodes de fossés creusés dans lesquels vient +se précipiter et périr un ennemi imprudent ; on les +trouverait souvent, sinon totalement imaginaires, du +<span class="pagenum" id="p366">-366-</span> moins singulièrement embellies. Il en est ainsi, tout +particulièrement, de la fameuse histoire des chevaliers +français venant s’écraser dans les fossés de Groeninghen, +comme l’a démontré, d’une manière péremptoire +selon moi, M. Pirenne, dans l’étude signalée ci-dessous<a id="FNanchor_528" href="#Footnote_528" class="fnanchor">[528]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_528" href="#FNanchor_528"><span class="label">[528]</span></a> M. Funck-Brentano a essayé de sauver l’historicité de ce renseignement +dans son <i>Mémoire sur la bataille de Courtrai</i> (dans les <i>Mém. prés. par div. +sav. à l’Acad. des Inscript. et B. Lettres</i>, I<sup>re</sup> série, t. X, 1891) ; il ne m’a pas +convaincu. La question n’est pas de savoir s’il y a eu ou non des fossés dans la +plaine de Groeninghen, mais bien si ces fossés ont été creusés par les Flamands +pour y faire tomber les Français, et si la bataille a été gagnée grâce à ce stratagème.</p> +</div> +<p>Enfin, le pont de cadavres sur l’Unstrut complète +l’aspect poétique du récit et y imprime, pour ainsi +dire, le cachet authentique de l’origine populaire. Une +figure de langage ou une exagération de narrateur +prise pour un fait réel, et transportée dans le récit de +la bataille comme le fait le plus important à noter : +voilà le pur esprit épique !</p> + +<p>Nous rencontrons souvent cette conception pour +ainsi dire typique du génie populaire. Déjà les Romains +racontaient qu’à la bataille de Cannes, l’armée +d’Annibal avait traversé le Vergellus sur un pont +de cadavres<a id="FNanchor_529" href="#Footnote_529" class="fnanchor">[529]</a>. L’encombrement du champ de bataille +<span class="pagenum" id="p367">-367-</span> par les cadavres des morts est rendu dans les écrits +du moyen âge de diverses manières qui se rapprochent +beaucoup de celle-là.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_529" href="#FNanchor_529"><span class="label">[529]</span></a> <span lang="la" xml:lang="la">Documenta cladis cruentus aliquamdiu Aufidus, pons de cadaveribus <i>jussu +ducis</i> factus in torrente Vergelli, modii duo annulorum Carthaginem missi +dignitasque equestris taxata mensura.</span> Florus II, 6, 18.</p> + +<p><span lang="la" xml:lang="la">Eorum dux Hannibal, cujus majore ex parte virtus saevitiâ constabat, in +flumine Vergello corporibus Romanis <i>ponte facto</i> exercitum transduxit, ut +aeque terrestrium scelestum Karthaginiensium copiarum egressum terra quam +maritimarum Neptunus experiretur.</span> Val. Max. IX, 2, § 2.</p> + +<p>J’ai souligné dans ces deux passages <i lang="la" xml:lang="la">jussu ducis</i> et <i lang="la" xml:lang="la">ponte facto</i>, desquels il +me paraît résulter que ces deux écrivains classiques n’ont pas bien compris la +tradition populaire dont ils se font l’écho, en attribuant à un ordre d’Annibal +ce qui se trouve être le résultat naturel d’une bataille. Mais combien, en toutes +choses, la littérature romaine s’est tenue à distance de l’âme populaire !</p> +</div> +<p>Dans les traditions scandinaves, la mer, à la suite +d’une bataille navale, est tellement couverte de cadavres, +que la flotte victorieuse ne peut plus avancer<a id="FNanchor_530" href="#Footnote_530" class="fnanchor">[530]</a>. +D’après la tradition gothique, le sang est répandu à +tels flots dans la bataille de Mauriac contre Attila, +qu’il gonfle et fait déborder le ruisseau qui coule sur +le théâtre du combat<a id="FNanchor_531" href="#Footnote_531" class="fnanchor">[531]</a>. Dans la bataille livrée par +Théodoric II à son frère Théodebert, la cohue et le +massacre furent tels que les cadavres restèrent debout +sur le champ de bataille, serrés dans les rangs des +vivants qui continuaient de combattre<a id="FNanchor_532" href="#Footnote_532" class="fnanchor">[532]</a>. Dans la +bataille que le même livra à Clotaire II, près de Dormelles, +il y eut tant de morts et tant de sang versé +que la rivière, obstruée de cadavres et arrêtée par le +sang figé, ne put plus couler<a id="FNanchor_533" href="#Footnote_533" class="fnanchor">[533]</a>. L’histoire légendaire +<span class="pagenum" id="p368">-368-</span> de la Pologne nous parle d’une victoire de Boleslas +Chrobry, après laquelle on ne put traverser la plaine +qu’en marchant sur les cadavres, tandis que le Bug +roulait des flots de sang<a id="FNanchor_534" href="#Footnote_534" class="fnanchor">[534]</a>. Au passage d’une rivière +par l’armée du même prince, la multitude compacte +des soldats ne laissait plus apercevoir les flots : on +eût dit que les soldats passaient une route à pied +sec<a id="FNanchor_535" href="#Footnote_535" class="fnanchor">[535]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_530" href="#FNanchor_530"><span class="label">[530]</span></a> <span lang="la" xml:lang="la">Frotho cum patriam repetere vellet, inauditum navigationis impedimentum +expertus est. Quippe crebra interfectorum corpora, nec minus scutorum hastarumque +fragmenta jactante estu universum maris constraverant sinum… Igitur +medii obstrictae cadaveribus hesere puppes</span>, etc. Saxo Gramm. <i lang="la" xml:lang="la">Gesta Danorum</i> +V, p. 156, Holder.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_531" href="#FNanchor_531"><span class="label">[531]</span></a> <span lang="la" xml:lang="la">Nam si senioribus credere fas est, rivulus memorati campi humili ripa +praelabens, peremptorum vulneribus sanguine multo provectus est, non auctus +imbribus, ut solebat, sed liquore concitatus insolito, torrens factus est cruoris +augmento.</span> Jordan. c. 40.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_532" href="#FNanchor_532"><span class="label">[532]</span></a> <span lang="la" xml:lang="la">Fertur a Francorum ceterasque gentes ab antiquito sic forte nec aliquando +fuisse prilium conceptum. Ibique tantae estrages ab uterque exercitus facta est, +ubi falange ingresso certamenis contra se priliabant, cadavera occisorum undique +non haberint ubi inclinis jacerint, sed stabant mortui inter citerorum +cadavera stricti, quasi viventes.</span> Fredeg. IV, 38.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_533" href="#FNanchor_533"><span class="label">[533]</span></a> <i lang="la" xml:lang="la">Liber Historiae</i> c. 37. <span lang="la" xml:lang="la">Tantus populus ibidem caecidit ut ipse fluvius de +corporibus mortuorum repletus, illa aqua currere non valeret pro sanguine +coacolata.</span></p> + +<p>Et l’auteur ajoute immédiatement, comme pour ne pas laisser de doute sur +l’origine épique de son récit : <span lang="la" xml:lang="la">In ipsâ pugnâ fuit angelus Domini gladio evaginato +super ipso populo.</span></p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_534" href="#FNanchor_534"><span class="label">[534]</span></a> <i lang="la" xml:lang="la">Chronicon Polonorum</i> I, 7. <span lang="la" xml:lang="la">Tanta fuit ibi militum flumen transeuntium +multitudo, quod non aqua videbatur ab inferioribus, sed quaedam itineris +siccitudo.</span> (Pertz, <i lang="la" xml:lang="la">Script.</i> IX, p. 430 et 432.)</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_535" href="#FNanchor_535"><span class="label">[535]</span></a> Je ne crois pas devoir réfuter l’étrange idée de Gloel, <i lang="de" xml:lang="de">Forschungen</i> IV, +p. 200, n., qui, ignorant, à ce qu’il paraît, les textes modernes que j’ai reproduits +ci-dessus, se persuade que c’est pour faire étalage de son érudition classique +que Grégoire mentionne ici un pont de cadavres.</p> +</div> +<p>Je n’ai pas grand chose à dire de l’épisode du tour +que Théodoric veut jouer à Clotaire, et de la manière +dont, après avoir vu sa ruse déjouée, il parvient à se +tirer d’embarras sans qu’il lui en coûte rien. De pareils +traits n’ont pas besoin de plus amples commentaires. +Celui qui ne voit pas derrière le rideau de cette +fiction passer les pieds du génie populaire, celui-là, +j’en suis sûr, aura depuis longtemps jeté ce livre, et je +n’écris par pour le convaincre.</p> + +<p>L’épilogue du récit est bien significatif. Grégoire +raconte et admet comme vrai que Théodoric a attiré +Hermanfried à Tolbiac par des promesses, qu’il l’y a +retenu par des présents, et que le malheureux prince +thuringien a péri précipité du haut des murs de la +ville, un jour qu’il y conversait avec le roi franc. +« Mais, dit-il, nous ne savons pas qui l’a fait tomber ; +beaucoup croient retrouver ici la perfidie manifeste +de Théodoric. » Nul doute, pour quiconque sait lire, +que Grégoire se débat ici, une nouvelle fois, contre +une source populaire dont il se refuse à admettre tout +le contenu. Il éprouve du scrupule à accuser le roi +d’un crime aussi grave sur la foi d’une source aussi +<span class="pagenum" id="p369">-369-</span> peu sûre, il ne veut pas prendre la responsabilité de +l’assertion, et la laisse pour compte à ceux dont il la +tient. Son <i lang="la" xml:lang="la">multi tamen adserunt</i>, tout comme, plus haut, +le <i lang="la" xml:lang="la">tradunt enim multi</i> à l’occasion de l’origine des +Francs<a id="FNanchor_536" href="#Footnote_536" class="fnanchor">[536]</a>, ou le <i lang="la" xml:lang="la">quidam adserunt</i> au sujet de la descendance +de Mérovée<a id="FNanchor_537" href="#Footnote_537" class="fnanchor">[537]</a>, désigne ici la tradition populaire, +qui lui a déjà plusieurs fois inspiré une défiance instinctive<a id="FNanchor_538" href="#Footnote_538" class="fnanchor">[538]</a>. +Peut-être a-t-il eu encore une autre raison +pour prononcer son <i lang="la" xml:lang="la">ignoramus</i>. La variante de Frédégaire, +attribuant la mort de Hermanfried à Théodebert, +pourrait faire croire qu’il y avait au moins deux versions, +et que le fils et le père, à cause de leur succession +et surtout de la quasi-identité de leur nom, ont +été confondus entre eux, comme cela leur est arrivé +si souvent dans l’épopée germanique<a id="FNanchor_539" href="#Footnote_539" class="fnanchor">[539]</a>. Si Grégoire a +<span class="pagenum" id="p370">-370-</span> déjà connu la double version, quoi d’étonnant qu’il ne +se soit pas prononcé ? Je dois cependant ajouter qu’à +mon sens, il est peu probable qu’il ait connu la version +de Frédégaire, qui a plutôt succédé à celle de +Grégoire que coexisté avec elle. En général, une tradition +orale n’a pas de gloses, et ne se charge +pas de variantes marginales comme un manuscrit. Je +ne sais l’importance qu’il faut attribuer à l’assertion +du <i lang="la" xml:lang="la">Liber Historiae</i>, racontant que Théodoric fit mourir +aussi les enfants de Hermanfried. Ce serait s’aventurer +que de croire, sur la foi de ces paroles, que +l’auteur puisait à même la source populaire. Au contraire, +il ne raconte que d’après Grégoire, et cet unique +détail ajouté par lui est dû, sans doute, au travail +purement conjectural et explicatif qu’il fait sur le +texte de son auteur, et dont j’ai donné quantité d’exemples. +Ce qui reste acquis, de toute manière, c’est que +la chanson vivait encore à l’époque de Frédégaire, et +que la substitution épique de Théodebert à Théodoric +remonte à une époque fort rapprochée de leur existence +historique.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_536" href="#FNanchor_536"><span class="label">[536]</span></a> V. ci-dessus p. <a href="#p102">102</a> et <a href="#p103">103</a>.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_537" href="#FNanchor_537"><span class="label">[537]</span></a> V. ci-dessus p. <a href="#p152">152</a>.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_538" href="#FNanchor_538"><span class="label">[538]</span></a> Les critiques, cette fois encore, ont été trompés par le langage de Grégoire +de Tours, et se sont figuré les choses sous un jour faux. Ampère (<i>Hist. litt. de +la France avant Charlemagne</i>, 2<sup>e</sup> édit. II, p. 281) voit ici <i>une sorte d’ironie au +fond de la narration de Grégoire</i>, qui, d’après lui, saurait parfaitement à quoi s’en +tenir sur l’auteur du meurtre de Théodoric. C’est méconnaître complètement la +nature du talent de Grégoire, qui ne sait pas manier l’arme de l’ironie, et c’est +ignorer l’attitude spéciale qu’il croit devoir prendre vis à vis des traditions +épiques. D’après Lippert o. c. XV, p. 13, nous aurions ici la preuve que Théodoric +a essayé de ne pas porter la responsabilité de son crime et l’a fait exécuter +par autrui ; cf. id. p. 16. D’après Gloel o. c. p. 230 qui croit pouvoir combiner +les récits de Grégoire et de Frédégaire, c’est Théodoric qui a commandé le +crime et Théodebert qui l’a perpétré : et si Grégoire ne parle pas de ce dernier, +c’est peut-être parce que, tout en le sachant coupable, il a obéi à la prédilection +qu’il a manifestement pour ce roi. Enfin, Lorenz se persuade que si la +rumeur publique est indécise à l’endroit du coupable, cela tient à ce que le +crime avait été ourdi assez adroitement pour qu’on pût y voir le fait d’un hasard +malheureux. (<i lang="de" xml:lang="de">Die Thüringische Katastrophe</i>, p. 64.) Je crois pouvoir laisser de +côté la tentative de Fischer, <i lang="de" xml:lang="de">Der Tod Hermanfrits, letzten Koenigs des Thüringischen +Reiches</i>, Culm 1863, qui veut voir dans le Tolbiacum de Grégoire +le Saubach thuringien, et qui prétend retrouver dans la toponymie de cette dernière +localité des souvenirs formels du roi Hermanfried. Il est réfuté à suffisance +par Lippert o. c. XV, p. 8 et suivantes.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_539" href="#FNanchor_539"><span class="label">[539]</span></a> K. Müllenhoff, <i lang="de" xml:lang="de">Die Austrasische Dietrichssage</i>. Cette confusion explique +peut-être aussi pourquoi on attribue à Théodebert la victoire remportée sur +Chochilaicus sous le règne de son père Théodoric. On verra plus loin qu’elle a +persisté pendant tout le moyen âge, et que sous les noms de <span lang="de" xml:lang="de">Hugdietrich</span> et de +<span lang="de" xml:lang="de">Wolfdietrich</span> le père et le fils n’ont cessé d’être pris l’un pour l’autre.</p> +</div> +<p>Il ne faudrait pas croire d’ailleurs que le long récit +qui vient d’être analysé soit le résumé d’une seule et +même chanson épique. Il n’y règne, en effet, ni unité +ni cohésion, et il paraît bien que Grégoire a eu sous +les yeux au moins trois sources différentes. La première +guerre de Thuringe, causée par les intrigues +d’Amalberge, est l’objet d’un récit complet qui ne +paraît pas attendre une suite. Sans doute, il ne raconte +pas une histoire très satisfaisante pour les Francs, +puisque Théodoric, après avoir rendu tant de services +à son allié thuringien, se voit trompé par lui, mais ce +manque de fidélité à la promesse faite couvre de honte +le traître et non le roi franc, et celui-ci garde, aux +yeux du peuple, tout l’honneur et de sa victoire et de +sa générosité. En effet, l’épopée, qui glorifie la ruse +<span class="pagenum" id="p371">-371-</span> chez le héros national quand elle réussit, la flétrit dans +les mêmes conditions chez l’adversaire. Dans l’espèce, +elle inculquait d’autant mieux aux masses le juste +grief que le magnanime souverain avait contre des +ingrats, et préparait ainsi les esprits à l’idée d’une +revanche à prendre. Nous rencontrons ici la même +situation que dans l’histoire de la première guerre de +Burgondie : là aussi, on nous a montré Clovis victorieux, +dupé, il est vrai, par un intrigant, mais parce +qu’il était trop généreux, et léguant à son peuple un +motif légitime pour attaquer les Burgondes dès qu’ils +pourront.</p> + +<p>Le second récit, c’est l’histoire d’une nouvelle guerre +de Thuringe, plus sanglante et plus décisive, et qui +se termine par le splendide triomphe des armes franques. +Ce récit est absolument indépendant du premier ; +une preuve manifeste en est dans le discours de +Théodoric, qui a été analysé plus haut. Ce discours, +en effet, rattache l’épisode non à la première guerre +de Thuringe, que la source ne semble pas avoir connue, +mais à une expédition hostile que les Thuringiens +auraient faite en pays franc, et que les Francs +auraient encore à venger. Il est vrai que le discours +mis dans la bouche de Théodoric ajoute à ce long +exposé, en sous-ordre et fort brièvement, le motif tiré +du manque de fidélité de Hermanfried à sa promesse : +<i lang="la" xml:lang="la">Nunc autem Hermanfredus quod mihi pollicitus est fefellit +et omnino haec adimplere dissimulat</i>. Mais ces paroles, qui +ne se rapportent en rien à la narration que le roi vient +de faire à son peuple, sont même entièrement inintelligibles +dans sa bouche : il est probable qu’elles +ont été ajoutées ici par Grégoire, qui, lui, se rappelle +l’épisode précédent, et qui essaie de mettre les deux +récits d’accord entre eux. Mais la soudure reste visible, +et trahit la diversité de provenance des deux narrations +rattachées entre elles.</p> + +<p><span class="pagenum" id="p372">-372-</span> De même qu’il ne dépend pas de ce qui précède, le +récit de la seconde guerre ne se rattache pas à ce qui +suit. Il trouve sa fin logique dans la défaite des Thuringiens +et dans la conquête de leur pays par les +Francs : <i lang="la" xml:lang="la">Patratam ergo victuriam, regionem illam capessunt +et in suam redigunt potestatem.</i> Puis viennent des +renseignements qui ne sont certes pas puisés à la +source populaire, mais qui font partie des souvenirs +personnels de Grégoire et de sa génération, et qui ont +un tour bien historique :</p> + +<p><i lang="la" xml:lang="la">Chlotacharius vero rediens, Radegundem filiam Bertecharii +regis secum captivam abduxit sibique eam in matrimonio +sociavit, cujus fratrem postea injuste per homines iniquos +occidit. Illa quoque ad Deum conversa, mutata veste, +monastirium sibi intra Pectavensem urbem construxit. Quae +orationibus jejuniis atque elymosinis praedita in tantum +emicuit, ut magna in populis haberetur<a id="FNanchor_540" href="#Footnote_540" class="fnanchor">[540]</a>.</i></p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_540" href="#FNanchor_540"><span class="label">[540]</span></a> Greg. Tur. III, 7.</p> +</div> +<p>Et c’est après cela seulement que commence un troisième +et dernier récit, indépendant de tout ce qui précède, +et consacré aux ruses et aux artifices de Théodoric. +Ce récit est d’une pièce, et le passage où il est question +du piège tendu par Théodoric à Clotaire en +faisait sans doute partie dès l’origine, bien qu’à première +vue il y semble étranger. S’il en était autrement, +on ne comprendrait pas pourquoi Grégoire +aurait coupé de la sorte l’histoire de la guerre de +Thuringe et des destinées de Hermanfried, alors qu’il +eût été si simple d’achever d’abord toute cette histoire, +pour y ajouter, comme conclusion, l’épisode donnant +un échantillon de l’esprit ingénieux du roi franc. Tel +était du moins l’ordre logique, et, s’il ne l’a pas adopté, +c’est que sa source elle-même lui en imposait une +autre.</p> + +<p>De plus, lui-même nous apprend que l’aventure en +<span class="pagenum" id="p373">-373-</span> question s’est passée lorsque les rois francs étaient +encore en Thuringe (<i lang="la" xml:lang="la">cum adhuc supradicti regis in Thoringiam +essent</i>) : où aurait-il appris cela, sinon dans la +source même qui lui a fait connaître l’épisode ?<a id="FNanchor_541" href="#Footnote_541" class="fnanchor">[541]</a></p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_541" href="#FNanchor_541"><span class="label">[541]</span></a> M. Rajna, qui penche à voir dans cette anecdote le sujet d’une espèce de +<i>fableau</i> indépendant, reconnaît d’ailleurs que l’autre opinion se défend fort +bien : « <span lang="it" xml:lang="it">Jo non oserei escludere che questa atroce commediola non potesse far +parte del poema delle guerra turingica. La nota comica non è pur nulla aliena +dall’epopea eroica : testimonio, per non dir altro, piu di un’episodio della +stessa Iliade.</span> » O. c. p. 106.</p> +</div> +<p>Qu’on ne se figure pas que cette source doive être +considérée comme une satire inspirée par l’hostilité à +la personne de Théodoric. Je crois, tout au contraire, +que c’était une chanson en son honneur. Le public +tout barbare de l’Austrasie se délectait à voir son +souverain supérieur par la ruse à tous ses adversaires ; +de même qu’il glorifiait Clovis abattant sans scrupule +les membres de sa famille et trouvant encore le mot +pour rire au milieu de cette sinistre besogne, de +même, ici, il ne devait pas redire sans satisfaction des +aventures où Théodoric montre sa maîtrise aussi bien +dans les subtilités de la ruse que dans les exploits de +la guerre<a id="FNanchor_542" href="#Footnote_542" class="fnanchor">[542]</a>. Il est vrai qu’en définitive la ruse de +Théodoric semble échouer, puisque Clotaire devine +le piège et qu’il en coûte un beau plateau d’argent à +son frère pour l’amadouer. Mais c’est là une illusion : +en réalité, pour le barbare qui écoutait ce récit, Théodoric +se tirait à son honneur d’un mauvais pas, puisqu’il +parvenait à se faire rendre l’objet qu’il avait dû +donner à son frère. Et c’est là ce qu’appréciaient +chez lui les grossiers auditeurs de sa <i>geste</i>. La mention +de Tolbiac dans l’épisode nous signale d’une +manière approximative la patrie de notre chant : il +vient des pays rhénans, du cœur de l’Austrasie. Tolbiac +semble d’ailleurs avoir été un foyer poétique +pour l’épopée franque ; c’est là qu’une chanson nous +<span class="pagenum" id="p374">-374-</span> a montré précédemment le roi Sigebert combattant +contre les Alamans et blessé au genou<a id="FNanchor_543" href="#Footnote_543" class="fnanchor">[543]</a> ; c’est là que +plus tard, dans une guerre fratricide que chantera +également la poésie contemporaine, les deux petits-fils +de Brunehaut se livreront la bataille la plus sanglante +qui se soit jamais livrée de mémoire de Franc<a id="FNanchor_544" href="#Footnote_544" class="fnanchor">[544]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_542" href="#FNanchor_542"><span class="label">[542]</span></a> Rajna l. l.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_543" href="#FNanchor_543"><span class="label">[543]</span></a> Greg. Tur. II, 37.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_544" href="#FNanchor_544"><span class="label">[544]</span></a> Fredeg. IV, 38.</p> +</div> +<p>Dans cet ensemble de narrations, le ton, la couleur, +certains épisodes, particulièrement mis en relief, +enfin, le discours de Théodoric et les motifs qu’il +allègue pour justifier la guerre, voilà la part de l’élément +légendaire et poétique. Mais la charpente générale +de la narration repose, me semble-t-il, sur une base +historique. Non seulement les événements étaient +trop rapprochés encore pour pouvoir être fort défigurés +par la bouche populaire, mais nous trouvons +dans les faits les mieux attestés des points de raccordement +avec cette tradition. Sainte Radegonde vit +en plein jour historique ; on connaît ses destinées, et +on les trouve de tout point conformes à ce qui en est +raconté ici. La concordance des légendes saxonnes +du X<sup>e</sup> siècle avec les traditions franques du VI<sup>e</sup> sur +les faits principaux de la guerre atteste également +le souvenir universel des victoires de l’Austrasie. +Enfin, un contemporain de Grégoire de Tours, Procope, +raconte que Hermanfried fut tué par les Francs<a id="FNanchor_545" href="#Footnote_545" class="fnanchor">[545]</a>, +et fait allusion, ailleurs, à la perfidie qu’ils ont montrée +vis à vis des Thuringiens<a id="FNanchor_546" href="#Footnote_546" class="fnanchor">[546]</a>. Tout cela prouve que +si la légende a amplifié ici, c’est sur la base solide de +l’histoire, et que si elle a accentué la couleur des événements, +elle n’en a pas fait disparaître les contours.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_545" href="#FNanchor_545"><span class="label">[545]</span></a> Procop. <i lang="la" xml:lang="la">Bell. Goth.</i> I, 13, p. 69, Bonn.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_546" href="#FNanchor_546"><span class="label">[546]</span></a> Id. ib. II, 28, p. 263, Bonn.</p> +</div> +<p>Voilà tout ce que Grégoire nous a appris de Théodoric. +C’est bien peu pour un personnage de cette +<span class="pagenum" id="p375">-375-</span> importance. Mais cela se comprend. Théodoric, comme +tous les rois austrasiens, est hors de la portée du +regard de notre chroniqueur. Admirablement renseigné +sur ce qui se passe en Bourgogne et en Neustrie, +Grégoire l’est beaucoup moins sur la partie orientale +du royaume franc. Il y a dans ses notions sur +l’Austrasie des lacunes considérables. Théodoric partage +chez lui la destinée de son fils Théodebert +et celle de son petit-fils Théodebald, et encore +celle de son neveu Sigebert, qui fut pourtant le +contemporain et l’ami de Grégoire. Il a laissé dans +l’ombre le règne de tous ces princes, tandis que, +son livre en main, on peut raconter pour ainsi dire +jour par jour la carrière de Chilpéric et de Gontran. +Et toutefois, Théodoric, on l’a vu plus haut, a +occupé une grande place non seulement dans l’histoire, +mais encore dans la poésie<a id="FNanchor_547" href="#Footnote_547" class="fnanchor">[547]</a>. Nous avons ici une +preuve, et des plus convaincantes, de la singulière +parcimonie avec laquelle Grégoire de Tours a puisé +dans les souvenirs populaires des Francs. Il a passé à +côté de tout un monde poétique sans peut-être s’en +rendre compte, et, dans tous les cas, sans en tirer +parti pour sa narration, aimant mieux laisser Théodoric +en dehors de son récit que de l’y introduire sous +le patronage de la poésie barbare. On voit aussi par là +quelle erreur on commettrait en voulant juger de +l’épopée mérovingienne d’après le peu qui en a passé +dans les pages de ce chroniqueur.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_547" href="#FNanchor_547"><span class="label">[547]</span></a> V. ci-dessus p. <a href="#p53">53</a> et suiv.</p> +</div> +<p>Théodebert est encore moins bien traité par lui. Ce +prince, qui a régné de 533 à 548, était peut-être de +tous les rois francs le plus digne d’inspirer la poésie +épique. Ses grandes qualités guerrières<a id="FNanchor_548" href="#Footnote_548" class="fnanchor">[548]</a>, sa justice, +sa piété, sa clémence, sa beauté royale<a id="FNanchor_549" href="#Footnote_549" class="fnanchor">[549]</a>, sa fidélité à +<span class="pagenum" id="p376">-376-</span> ses amis<a id="FNanchor_550" href="#Footnote_550" class="fnanchor">[550]</a>, c’était là un ensemble de dons bien fait +pour charmer ses peuples. Ajoutez à cela les luttes +qu’il dut soutenir dans sa jeunesse contre ses oncles +pour défendre son héritage<a id="FNanchor_551" href="#Footnote_551" class="fnanchor">[551]</a>, les vicissitudes dramatiques +de ses amours<a id="FNanchor_552" href="#Footnote_552" class="fnanchor">[552]</a>, l’éclat dont il sut faire briller +l’Austrasie à l’extérieur, tant par la diplomatie que par +les armes, enfin, la mort tragique qui mit fin d’une +manière prématurée à sa brillante carrière<a id="FNanchor_553" href="#Footnote_553" class="fnanchor">[553]</a>, et vous +comprendrez la place qu’il dut prendre dans le souvenir +et dans l’admiration des Francs d’Austrasie. +Aussi entra-t-il de bonne heure dans leur épopée +nationale, d’où il passa bientôt dans celle de toutes +les tribus germaniques. Il avait été, de son vivant, +associé aux combats et à la gloire de son père : +la poésie populaire s’en est souvenue, et elle a si bien +uni leurs deux mémoires qu’elle est arrivée, sinon à +les confondre, du moins à attribuer à chacun d’eux ce +qui revenait à l’autre. Dans l’histoire, nous trouvons +à plusieurs reprises le jeune Théodebert aux côtés de +son père comme son lieutenant : c’est lui qui va +refouler les Danois<a id="FNanchor_554" href="#Footnote_554" class="fnanchor">[554]</a> ; c’est lui qui va reprendre aux +Visigoths le midi de la Gaule<a id="FNanchor_555" href="#Footnote_555" class="fnanchor">[555]</a> ; c’est lui qui tire son +père d’un mauvais cas en se faisant rendre par Clotaire +la coupe donnée à celui-ci par Théodoric<a id="FNanchor_556" href="#Footnote_556" class="fnanchor">[556]</a>. D’autre +part, la tradition nous montre Théodebert accompagnant +son père en Thuringe<a id="FNanchor_557" href="#Footnote_557" class="fnanchor">[557]</a>, et assure que c’est +Théodebert qui a fait périr Hermanfried<a id="FNanchor_558" href="#Footnote_558" class="fnanchor">[558]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_548" href="#FNanchor_548"><span class="label">[548]</span></a> Τολμητίας τε γὰρ ἦν ἐς τὰ μάλιστα καὶ τραχώδης καὶ πέρα τοῦ ἀναγκαίου +τὸ φιλοκίνδυνον κεκτημένος. Agath. I, 4, p. 21, Bonn.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_549" href="#FNanchor_549"><span class="label">[549]</span></a> <span lang="la" xml:lang="la">Elegantem et utilem.</span> Greg. Tur. III, 1. <span lang="la" xml:lang="la">At ille in regno firmatus, magnum se +atque in omni bonitate praecipuum reddidit. Erat enim regnum cum justitia +regens, sacerdotes venerans, eclesias munerans, pauperes relevans et multa +multis beneficia pia ac dulcissima accommodans voluntate.</span> Id. III, 25.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_550" href="#FNanchor_550"><span class="label">[550]</span></a> Id. III, 23-24.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_551" href="#FNanchor_551"><span class="label">[551]</span></a> Id. III, 23.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_552" href="#FNanchor_552"><span class="label">[552]</span></a> Id. III, 27.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_553" href="#FNanchor_553"><span class="label">[553]</span></a> Agathias, I, 4, p. 23 contredisant Greg. Tur. III, 36.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_554" href="#FNanchor_554"><span class="label">[554]</span></a> Greg. Tur. III, 3. Fredeg. III, 30-31. <i lang="la" xml:lang="la">Liber Historiae</i>, 19.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_555" href="#FNanchor_555"><span class="label">[555]</span></a> Greg. Tur. III, 21-22.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_556" href="#FNanchor_556"><span class="label">[556]</span></a> Id. III, 7.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_557" href="#FNanchor_557"><span class="label">[557]</span></a> <i lang="la" xml:lang="la">Liber Historiae</i>, 22.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_558" href="#FNanchor_558"><span class="label">[558]</span></a> Fredeg. III, 32.</p> +</div> +<p><span class="pagenum" id="p377">-377-</span> Ainsi s’opérait lentement la confusion des deux +physionomies poétiques. Ce qui la rendit inévitable, +c’est que les deux héros portaient des noms à peu +près identiques. Ces noms avaient pour élément constitutif +deux radicaux dont le premier, <i>theod</i>, leur était +commun. Or, il y a dans l’onomastique allemande du +moyen âge une tendance incontestable à ne tenir +compte que de l’un des deux radicaux, l’autre — c’est +ordinairement le second — pouvant s’échanger contre +un équivalent<a id="FNanchor_559" href="#Footnote_559" class="fnanchor">[559]</a>. Il se fait qu’ainsi on a pu facilement +donner à Théodebert le nom de Théodoric et <i lang="la" xml:lang="la">vice +versâ</i>, et rien n’a dû aider davantage à la confusion +des deux personnages. Cette confusion n’est pas allée +jusqu’à la fusion : les deux héros ont gardé leur individualité, +mais ils ont fait un large échange de leurs +qualités et de leurs aventures. Théodoric, qui était +déjà au X<sup>e</sup> siècle le Huga Theodoricus de Widukind, a +gardé dans la poésie allemande du XIII<sup>e</sup> siècle ce nom +traditionnel de <i lang="de" xml:lang="de">Hugdietrich</i>. Quant à Théodebert, il +paraît bien que sa personnalité est venue aboutir, +partie à celle de <i lang="de" xml:lang="de">Wolfdietrich</i>, partie à celle du <i>Roi +Ortnit</i><a id="FNanchor_560" href="#Footnote_560" class="fnanchor">[560]</a>. Je ne sais si la juvénile et mélancolique figure +du héros que je viens de nommer n’a pas conservé +mieux qu’une autre l’impression que Théodebert avait +faite sur l’imagination de ses Francs, et je remarque +en passant que la légende les fait périr tous les deux +victimes d’un accident de chasse qui prend naturellement, +dans le poème, un caractère des plus émouvants. +<span class="pagenum" id="p378">-378-</span> Au reste, la critique n’a pas encore suffisamment +débrouillé les éléments qui ont servi à constituer le +vaste cycle poétique des <i lang="de" xml:lang="de">Hugdietrich</i> et des <i lang="de" xml:lang="de">Wolfdietrich</i>, +et il convient de ne pas chercher à en savoir plus +qu’elle. Si j’ai touché à ce sujet, ç’a été pour faire voir +combien il est fécond en traditions épiques.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_559" href="#FNanchor_559"><span class="label">[559]</span></a> Un moine qui, en 712, fait une donation à l’abbaye d’Echternach est tour à +tour appelé <i>Ansbertus</i> et <i>Ansbaldus</i> (Bréquigny et Pardessus II, p. 291). Dans +Saxo Grammaticus VIII, p. 297 (Holder) on lit : <span lang="la" xml:lang="la">Gotricus qui et Godefridus est +appellatus.</span> Il s’agit ici du roi normand contemporain et ennemi de Charlemagne. +Dans le nécrologe de l’abbaye du Saint-Esprit à Luxembourg, la comtesse +Ermesinde est appelée <i>Irmengardis</i>. (<i>Public. de l’Instit. Grand-Ducal</i>, +XXIX, p. 357.) On pourrait multiplier ces exemples.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_560" href="#FNanchor_560"><span class="label">[560]</span></a> Les trois poèmes de <i lang="de" xml:lang="de">Hugdietrich</i>, de <i lang="de" xml:lang="de">Wolfdietrich</i> et d’<i>Ortnit</i> ont été l’objet +d’une édition critique dans le <i lang="de" xml:lang="de">Deutsche Heldenbuch</i> de Karl Müllenhoff, par +Amelung et Jaenicke, t. III et IV.</p> +</div> +<p><span class="sc">Conclusion.</span> — L’existence de nombreuses chansons +épiques sur Théodoric I et sur Théodebert I nous +est attestée de trois manières :</p> + +<p>1<sup>o</sup> Par le témoignage formel de l’auteur du IX<sup>e</sup> +siècle ;</p> + +<p>2<sup>o</sup> Par les poèmes allemands du moyen âge dont +ces princes sont devenus les héros, et qui eux-mêmes +mettent en œuvre des chants plus anciens ;</p> + +<p>3<sup>o</sup> Par les récits de Grégoire lui-même, dont quelques-uns +sont manifestement empruntés à des chants +épiques, et dont les autres portent la trace de l’impression +profonde que les figures des deux héros ont +faite sur le chroniqueur franc.</p> + +<div class="chapter"></div> + + +<h2 class="nobreak">LIVRE III<br> +Les derniers Mérovingiens</h2> + +<p><span class="pagenum" id="p381">-381-</span></p> + + +<h3 id="l3c1">CHAPITRE I<br> +Frédégonde.</h3> + + +<p>Après l’histoire de la guerre de Thuringe, il n’y a +plus aucune trace de chant épique dans la chronique +de Grégoire de Tours, et nous mettons désormais +le pied sur le terrain de l’histoire pure. Les faits +qu’il va raconter sont trop rapprochés de lui pour +avoir pu s’altérer. Sans doute, il ne les connaît que +par la tradition orale, et même son livre III est, sous +ce rapport, le plus populaire de tous, car il ne repose +ni sur des témoignages écrits ni sur l’observation personnelle, +et il relève tout entier des rapports faits +de vive voix au narrateur par ses contemporains. +Néanmoins, il n’a rien d’épique. Les données que +le chroniqueur y a recueillies ne sont ni défigurées ni +idéalisées : elles se présentent à nous avec toute la +couleur de la réalité et sans mélange de fiction. Le +trait anecdotique, il est vrai, y tient une grande place, +<span class="pagenum" id="p382">-382-</span> et, en général, l’importance accordée à l’élément dramatique +et pittoresque est une preuve de leur origine +populaire, mais c’est aussi la seule. Ces traditions sont +restées au même degré de développement que les +traditions gallo-romaines relatives à la guerre des +Visigoths au moment où Grégoire les consigna +par écrit : c’étaient des germes épiques pouvant +s’ouvrir ou pouvant rester inféconds, selon les circonstances. +Par endroits, vous voyez comme un +commencement de germination, et l’œil exercé ne s’y +trompe guère. C’est Clotilde qui, appelée à décider du +sort de ses petits-enfants, s’écrie : « Je les aime mieux +morts que tondus ! »<a id="FNanchor_561" href="#Footnote_561" class="fnanchor">[561]</a> C’est Deutérie, figure éminemment +poétique et annonçant de loin celle de Brunehaut, +qui, ayant conquis le cœur de Théodebert et +craignant de trouver une rivale dans sa fille, attache +celle-ci à un char traîné par des bœufs indomptés qui, +du haut du pont de Verdun, se précipitent avec elle +dans la Meuse<a id="FNanchor_562" href="#Footnote_562" class="fnanchor">[562]</a>. C’est Childebert qui après avoir si +souvent exprimé le désir de voir la Limagne d’Auvergne +qu’on dit si belle, s’en voit empêché, le jour +qu’il l’envahit, par un brouillard intense que Dieu +envoie pour le punir<a id="FNanchor_563" href="#Footnote_563" class="fnanchor">[563]</a>. C’est un orage miraculeux qui +empêche le même Childebert, uni à Théodebert d’Austrasie, +de détruire son frère Clotaire, lequel était sur +le point de succomber à leurs coups<a id="FNanchor_564" href="#Footnote_564" class="fnanchor">[564]</a>. C’est la fuite si +dramatique du jeune Attale, souvenir de famille +raconté à Grégoire par ses parents du côté maternel<a id="FNanchor_565" href="#Footnote_565" class="fnanchor">[565]</a>. +C’est, la distance rétablissant les conditions nécessaires +au développement épique, l’histoire d’Amalasonthe entièrement +défigurée et devenue une sombre légende<a id="FNanchor_566" href="#Footnote_566" class="fnanchor">[566]</a>. +<span class="pagenum" id="p383">-383-</span> Mais, à part cet unique épisode qui n’appartient d’ailleurs +pas aux annales franques, nous rencontrons l’histoire +partout, l’épopée nulle part. Même une aventure +comme celle de Mundéric<a id="FNanchor_567" href="#Footnote_567" class="fnanchor">[567]</a>, qui devait plus que toute +autre intéresser le peuple, ne semble pas encore avoir +été l’objet d’une véritable élaboration poétique. Il se +peut qu’il ait existé une chanson sur ce sujet, au +moment où Grégoire écrivait, mais ou bien le chroniqueur +n’a pas cru devoir lui emprunter ce qui se +rencontrait encore dans la mémoire de tout le monde, +ou bien la chanson elle-même se sera tenue sur le terrain +rigoureusement historique : en effet, l’épisode ne +contient pas une ligne qui puisse faire reconnaître +l’amplification poétique. Le seul passage où l’influence +de l’esprit épique se trahisse encore, c’est l’histoire de +la défaite de Clotaire I par les Saxons, en 556<a id="FNanchor_568" href="#Footnote_568" class="fnanchor">[568]</a>. On +n’en sera pas étonné : jamais une défaite n’a laissé +l’imagination populaire passive ; toujours elle s’est +évertuée à la pallier ou à l’expliquer. « La défaite, a +dit excellemment M. de Monge, c’est la muse épique +par excellence<a id="FNanchor_569" href="#Footnote_569" class="fnanchor">[569]</a>. » Nous en avons un exemple bien +frappant ici. La tradition est obligée de raconter le +désastre subi par les Francs en Saxe : désastre incontestable, +et trop récent encore pour qu’elle ait pu le +nier ou le transformer en victoire. Que fera-t-elle ? +Elle en enlèvera la responsabilité au roi, pour la +reporter sur ce coupable collectif et peu intéressant +qui s’appelle la multitude ; elle montrera le roi faisant +à trois reprises des efforts pour détourner son armée +d’une expédition funeste, et forcé par les clameurs de +la foule d’y participer malgré lui ; d’autre part, elle ne +nous laissera pas ignorer que les Saxons eux-mêmes +ne s’attendaient pas à leur triomphe, et qu’ils avaient +<span class="pagenum" id="p384">-384-</span> fait tout leur possible pour fléchir le roi Clotaire, tant +il était redoutable. La défaite apparaîtra ainsi comme +la juste punition de l’arrogance populaire ; elle mettra +plutôt en relief la sagesse et la prudence du roi qui +l’avait prévue. Et enfin, pour que, malgré son outrecuidance, +le peuple franc ne sorte pas trop compromis de +l’aventure, la légende qui racontera sa défaite saura +aussi que du côté des ennemis le nombre des morts a +été presque aussi considérable que du côté des Francs. +Ainsi seront satisfaits à la fois, dans une certaine +mesure, le sentiment dynastique et le sentiment +national, et le roi franc pourra se consoler en se +disant que <i>tout est perdu fors l’honneur</i><a id="FNanchor_570" href="#Footnote_570" class="fnanchor">[570]</a> !</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_561" href="#FNanchor_561"><span class="label">[561]</span></a> Greg. Tur. III, 18.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_562" href="#FNanchor_562"><span class="label">[562]</span></a> Id. III, 22-26.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_563" href="#FNanchor_563"><span class="label">[563]</span></a> Id. III, 9.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_564" href="#FNanchor_564"><span class="label">[564]</span></a> Id. III, 28.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_565" href="#FNanchor_565"><span class="label">[565]</span></a> Id. III, 15. <i>Cf.</i> ci-dessus p. <a href="#p171">171</a> et suiv.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_566" href="#FNanchor_566"><span class="label">[566]</span></a> Id. III, 31.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_567" href="#FNanchor_567"><span class="label">[567]</span></a> Greg. Tur. III, 14.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_568" href="#FNanchor_568"><span class="label">[568]</span></a> Id. IV, 14.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_569" href="#FNanchor_569"><span class="label">[569]</span></a> L. de Monge, <i>Études morales et littéraires</i> t. II, p. 67.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_570" href="#FNanchor_570"><span class="label">[570]</span></a> Rajna o. c. p. 125 a fort bien reconnu, d’un côté, que ce récit est historique, +d’autre part, qu’il revêt déjà un coloris poétique.</p> + +<p>« <span lang="it" xml:lang="it">In essi (particolari) c’é innegabilmente del poetico ; si direbbe di sentire +l’eco di un canto sassone. Particolarmente ci suona coma qualcosa di epico la +triplice ambasciata dei Sassoni col crescendo delle offerte, e il triplice rifiuto +dei Franchi. E manifesta esagerazione, in cosa dove appunto l’epica ama sempre +di esagerare, sarà la moltitudine dei morti, e sassoni e franchi, tale che <i lang="la" xml:lang="la">nec +aestimari nec numerari possit</i>. Questo precisamente l’anno appresso che la +massima parte dei Sassoni era stata distrutta dal medesimo Clotario</span> : <span lang="la" xml:lang="la">Chlotacharius +rex… maximam eorum partem delevit !</span> »</p> + +<p>Ces observations sont fort justes, et en particulier celle qui est relative à la +<i>triplicité</i> des offres des Saxons. L’épopée, comme le dieu de Virgile, aime ce +<i lang="la" xml:lang="la">numerus impar</i>. Rajna rappelle ici le triple conseil de Wiomad à Aegidius ; +de mon côté, je signalerai la triple exhortation de saint Anian au peuple d’Orléans +(Greg. Tur. II, 7), laquelle, comme j’aurai l’occasion de le démontrer +ailleurs, est d’origine épique et non historique.</p> + +<p>Je ne saurais d’ailleurs pas accorder à M. Rajna qu’il y ait ici trace d’un chant +saxon. M. Rajna allègue les sentiments hostiles aux Francs, et le fait que « <span lang="it" xml:lang="it">solo +il re è accarezzato</span> » ; mais pour l’épopée populaire, c’est le roi et non son +peuple, c’est le héros individuel et non la collectivité qui concentre l’intérêt +et qui a toujours raison. Les poètes épiques ont de tout temps préféré les rois à +leurs peuples ; quand ils présentaient à la multitude un des siens, il s’appelait +Thersite, et elle n’en était pas offusquée.</p> +</div> +<p>Voilà toute la part de l’épopée dans la chronique de +Grégoire à partir de la guerre de Thuringe : désormais, +jusqu’à l’année 591, à laquelle il s’arrête, notre +historien, à supposer même qu’il rencontre encore +parfois la chanson épique sur son chemin, ne lui +<span class="pagenum" id="p385">-385-</span> demande plus rien, ou ne trouve pas chez elle des +souvenirs plus altérés que ceux que garde la mémoire +publique. On pourrait croire que ses deux continuateurs, +Frédégaire et le <i lang="la" xml:lang="la">Liber Historiae</i>, suppléent ici à +son silence et nous apportent, encore une fois, l’écho +de la poésie populaire sur ces sujets pour eux lointains. +Mais non : ils se bornent à la résumer sèchement, +ajoutant çà et là un détail assez suspect, mais +n’enrichissant d’aucune légende le tissu de son récit. +A part la tradition sur l’origine du nom des Lombards, +qui appartient à un autre cycle, et une prétendue +prophétie relative à Brunehaut, qui sera examinée +plus loin, la légende épique est absente de toute la +partie du résumé de Frédégaire relative à la période +d’un demi-siècle qui s’écoule de 530 à 590. Et, bien +qu’à partir de 584 Grégoire ait fait défaut au chroniqueur +burgonde, et que ce fût une raison de plus pour +qu’il demandât à la fiction populaire de suppléer à +l’insuffisance de ses renseignements, il reste tout aussi +sec pour les années 584-590 que pour les autres, et il +en expédie l’histoire en quelques chapitres des plus +sommaires.</p> + +<p>Quant au <i lang="la" xml:lang="la">Liber Historiae</i>, pour cette même période +de 530 à 590, il se borne également à marcher sur les +pas de Grégoire. Sauf les légendes relatives à Frédégonde, +qui vont être étudiées sans retard, il n’ajoute +absolument rien à son auteur, sinon, çà et là, un détail +que des circonstances tout à fait fortuites ou spéciales +lui ont permis de connaître. Ainsi, il raconte d’une +manière plus complète que Grégoire l’expédition de +Childebert en Espagne, en ce sens qu’il nous apprend +comment ce roi est entré en possession de l’étole de +saint Vincent : mais qui ne voit qu’il se fait ici l’écho +d’une tradition monastique conservée dans l’abbaye +que Childebert, au retour d’Espagne, avait bâtie pour +abriter la précieuse relique ? Saint-Vincent, devenu +<span class="pagenum" id="p386">-386-</span> plus tard Saint-Germain des Prés, était voisin de +Saint-Denis où paraît avoir vécu notre chroniqueur : +on comprend donc qu’il connaisse assez bien les souvenirs +de cette église<a id="FNanchor_571" href="#Footnote_571" class="fnanchor">[571]</a>. D’autres additions peuvent +sans doute s’expliquer par les mêmes raisons ; elles +n’ont, dans tous les cas, rien d’épique, et n’autorisent +aucunement à croire que pour cette période le <i lang="la" xml:lang="la">Liber +Historiae</i> ait puisé à une source populaire. Il n’y a +d’exception qu’en ce qui concerne l’histoire de Frédégonde, +l’héroïne qui fait les frais de ce chapitre.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_571" href="#FNanchor_571"><span class="label">[571]</span></a> V. G. Kurth, <i>Étude critique sur le <span class="rm" lang="la" xml:lang="la">Gesta Regum Francorum</span></i>.</p> +</div> +<p>Il n’est pas étonnant que Frédégonde ait trouvé sa +place dans la tradition populaire de la Neustrie. Peu +de personnages devaient faire sur l’imagination de la +foule une impression plus profonde que cette femme +frénétique et endiablée, qui dépensait une somme prodigieuse +d’énergie et d’intelligence à ourdir des intrigues +et à préparer des crimes. Totalement dénuée de +sens moral, mais animée des plus ardentes passions, +toujours ivre d’ambition et altérée de vengeance, elle +frappe sans pitié tout ce qui lui est obstacle, tout +ce qui la menace, l’humilie ou la gêne. Souple et +glacée comme la vipère, et possédant au plus haut +degré cet art d’insinuation qui fut la cause de sa +haute fortune et de son empire sur Chilpéric, elle +a le talent de fixer le cœur de ce tyran luxurieux +et mobile, bien plus, de le diriger à sa guise, et il +n’est pas de crime qu’elle ne lui fasse commettre, +puisqu’il va, sous son influence, jusqu’à sévir contre +son propre sang et à exterminer sa race. Elle fera +preuve des mêmes talents dans ses relations avec son +beau-frère Gonthran de Bourgogne. Malgré les trop +justes soupçons qu’elle inspirait à ce prince, et en +dépit des charges accablantes qui pesaient sur elle, +elle parvint, sinon à conquérir son entière confiance, +<span class="pagenum" id="p387">-387-</span> du moins à lui inspirer une défiance incurable à +l’endroit de son alliée naturelle, la reine d’Austrasie. +Il n’était pas facile de prouver à Gonthran que Brunehaut, +entourée d’ennemis et n’ayant d’autre espoir que +dans le roi de Bourgogne, se fût avisée de comploter +avec ses propres ennemis contre son unique allié. +Eh bien, dès ses premières entrevues avec lui, Frédégonde +avait obtenu ce grand résultat, et enfoncé dans +l’esprit du roi le dard envenimé qui ne devait plus en +sortir. En dépit de l’évidence, on le verra accueillir +les calomnies les plus absurdes contre Brunehaut, lui +prêter les projets les plus chimériques, et ne céder +qu’à contre-cœur à l’évidence de son innocence, tant +il y avait eu de force persuasive et insinuante dans les +calomnies de Frédégonde ! Mais Frédégonde savait +jouer du couteau aussi bien que de la langue : par +trois reprises, elle essaya, en armant des sicaires, de +se débarrasser d’une rivale détestée, et ni sa propre +détresse, ni l’indignation publique dont elle se sentait +menacée ne purent arrêter le cours de ses forfaits.</p> + +<p>Cette misérable femme est toute dégouttante de +sang : les fils de Chilpéric, leur mère, leur sœur, +l’évêque Prétextat, le roi Sigebert, des hommes et +des femmes de toute condition sont tombés sous ses +coups ; néanmoins, elle meurt <i>pleine de jours</i><a id="FNanchor_572" href="#Footnote_572" class="fnanchor">[572]</a>, et sans +jamais avoir été inquiétée sérieusement par la vengeance +de ses victimes. Telle est la Frédégonde que +nous fait connaître l’histoire. On conviendra que la +réalité pouvait fournir à l’imagination peu de types +mieux faits pour la frapper fortement. Aussi la légende +s’est-elle de bonne heure emparée de cette physionomie +sinistre, pour la placer au centre de tableaux +dignes d’elle. Car, chose curieuse ! alors que la plupart +des héros que l’épopée a célébrés ont été défigurés +<span class="pagenum" id="p388">-388-</span> par elle et desservis dans leur réputation, la +couleur des récits dont Frédégonde est l’héroïne ne se +distingue en rien de celles que revêtent ses aventures +dans l’histoire avérée. La femme perverse est restée +dans le monde de la fiction ce qu’elle était déjà dans +celui de la réalité : elle est passée de plein pied, si je +puis ainsi parler, de l’un dans l’autre, et même on peut +se demander si sa légende ne reste pas en deçà de +l’histoire. Voici, dans la série des monstrueux exploits +de Frédégonde, la part de la fiction poétique.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_572" href="#FNanchor_572"><span class="label">[572]</span></a> <span lang="la" xml:lang="la">Eo enim tempore mortua est Fredegundis regina senex et plena dierum.</span> +<i lang="la" xml:lang="la">Lib. Hist.</i> c. 37.</p> +</div> +<p>« Nous allons raconter, écrit l’auteur du <i lang="la" xml:lang="la">Liber Historiae</i>, +comment Frédégonde trompa sa maîtresse, la +reine Audovère. Frédégonde appartenait à la domesticité +inférieure du palais. Chilpéric étant allé avec +son frère Sigebert à la guerre contre les Saxons, +Audovère, qu’il avait laissée enceinte, mit au monde +une fille. Frédégonde, par ruse, la conseilla de la +sorte : « Madame, voici que mon seigneur le roi +revient victorieux ; comment pourra-t-il accueillir avec +joie sa petite fille non encore baptisée ? » La reine, là +dessus, fit préparer le baptistère et appeler l’évêque +qui devait ondoyer son enfant. L’évêque étant arrivé, +il ne se trouva pas de femme qui pût tenir la petite +sur les fonts. Alors Frédégonde dit à la mère : +« Trouverons-nous jamais mieux que vous pour remplir +ce service ? Tenez-la donc vous-même. » Audovère +obéit. Quand revint le roi victorieux, Frédégonde alla +à sa rencontre et lui dit : « Dieu soit loué, de ce que +le roi notre seigneur revient vainqueur de ses ennemis +et de ce qu’il lui est né une petite fille. Avec qui +le roi mon seigneur couchera-t-il cette nuit, puisque +la reine est maintenant sa commère à raison de sa fille +Childesinde ? » Et le roi répondit : « Si je ne puis +coucher avec elle, je coucherai avec toi. » Lorsque le +roi fut entré dans le palais, la reine accourut à sa rencontre +avec son enfant, et le roi dit : « Tu as fait, +<span class="pagenum" id="p389">-389-</span> dans ta simplicité, une chose bien funeste ; maintenant, +tu ne peux plus être ma femme. » Il lui fit +prendre le voile avec sa fille, et il lui donna quantité +de terres et de fermes ; il condamna à l’exil l’évêque +qui avait fait le baptême ; quant à Frédégonde, il en +fit sa reine. »<a id="FNanchor_573" href="#Footnote_573" class="fnanchor">[573]</a></p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_573" href="#FNanchor_573"><span class="label">[573]</span></a> <i lang="la" xml:lang="la">Liber Historiae</i> c. 31.</p> +</div> +<p>Pour bien apprécier cette histoire, il faut d’abord +se remémorer les prescriptions du droit canonique de +cette époque en matière d’empêchements de mariage. +A partir d’une certaine date, on vit prévaloir dans +l’Église cette idée que la parenté spirituelle contractée +dans le baptême était un empêchement au même +degré que la parenté selon la chair, que dis-je, qu’elle +avait même un caractère plus sacré. Or, il y avait du +chef du baptême diverses catégories de parenté. D’abord +venait la parenté spirituelle qui rattachait le +parrain et la marraine d’une part à leur filleule de +l’autre : cet empêchement était le plus ancien et le plus +grand de tous, et, dès 530, Justinien l’inscrivait dans +le code civil<a id="FNanchor_574" href="#Footnote_574" class="fnanchor">[574]</a>. En second lieu, il y avait l’empêchement +qui existait entre les parents selon la chair d’une part +et les parents selon le baptême de l’autre : ainsi le +parrain ne pouvait épouser la mère de son filleul, ni +la marraine le père de celui-ci, en vertu du canon 53 +du concile <i lang="la" xml:lang="la">in Trullo</i>, tenu en 692<a id="FNanchor_575" href="#Footnote_575" class="fnanchor">[575]</a>. En troisième lieu, +<span class="pagenum" id="p390">-390-</span> le parrain et la marraine, en leur qualité de père et +mère spirituels du filleul, étaient conçus comme des +époux selon le baptême, et ne pouvaient, par conséquent, +devenir époux selon la chair. Ce dernier empêchement, +promulgué pour la première fois dans un +concile romain de 721<a id="FNanchor_576" href="#Footnote_576" class="fnanchor">[576]</a>, fut introduit peu de temps +après, par le roi Liutprand, dans la loi civile des +Lombards<a id="FNanchor_577" href="#Footnote_577" class="fnanchor">[577]</a>. Néanmoins, bien que promulgué une +seconde fois au concile romain de 743<a id="FNanchor_578" href="#Footnote_578" class="fnanchor">[578]</a>, et rappelé en +termes énergiques par le pape Zacharie, dans sa lettre +de 747 à Pepin le Bref<a id="FNanchor_579" href="#Footnote_579" class="fnanchor">[579]</a>, il ne semble pas s’être introduit +sans résistance.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_574" href="#FNanchor_574"><span class="label">[574]</span></a> <span lang="la" xml:lang="la">Ea videlicet persona omnimodo ad nuptias venire prohibenda quam aliquis… +a sacrosancto suscepit baptismate, quum nihil aliud sic inducere potest +paternam affectionem et justam nuptiarum prohibitionem, quam hujusmodi +nexus, per quem Deo mediante eorum animae copulatae sunt.</span> <i lang="la" xml:lang="la">Cod. Justin.</i> V, +IV, 26.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_575" href="#FNanchor_575"><span class="label">[575]</span></a> Hefelé, <i lang="de" xml:lang="de">Conciliengeschichte</i> t. III, p. 337. Il renvoie au commentaire d’Assemani +dans sa <i lang="la" xml:lang="la">Bibliotheca juris orientalis</i> t. V. p. 166 et suiv. Il faut remarquer +que ce canon était resté inconnu en Angleterre jusqu’au VIII<sup>e</sup> siècle. Saint +Boniface, qui avait autorisé le mariage d’un homme avec la mère de sa filleule, +fut fort troublé d’apprendre que les Romains considéraient une union de ce +genre comme un péché mortel, et il recourut aux lumières de plusieurs de ses +amis d’Angleterre pour rassurer et éclairer sa conscience. Jaffé, <i lang="la" xml:lang="la">Bibl. Rer. +Germ.</i> III, 29-31, p. 95 et suiv.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_576" href="#FNanchor_576"><span class="label">[576]</span></a> Id. o. c. III, p. 362.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_577" href="#FNanchor_577"><span class="label">[577]</span></a> Leg. Liutprandi, c. 34 (Pertz <i>Legg.</i> IV, p. 124).</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_578" href="#FNanchor_578"><span class="label">[578]</span></a> Hefelé, o. c. III, p. 516.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_579" href="#FNanchor_579"><span class="label">[579]</span></a> <i lang="la" xml:lang="la">Codex Carolinus</i> ep. 3 dans Jaffé, <i lang="la" xml:lang="la">Bibl. Rer. German.</i> IV.</p> +</div> +<p>Comme on le voit, le cas d’Audovère appartient à +la seconde catégorie d’empêchements de mariage : +celui qui s’oppose à l’union de la marraine et du père +de l’enfant. Mais, si l’interdiction a été formulée pour +la première fois en 692, l’histoire, qui est censée se +passer vers le milieu du VI<sup>e</sup> siècle, perd toute vraisemblance, +et trahit par là même sa provenance +récente. D’ailleurs, à supposer qu’un empêchement eût +existé dès cette date, il est d’autres motifs pour faire +rejeter l’anecdote. Audovère n’étant qu’une des nombreuses +compagnes de Chilpéric, il est difficile de +décider si elle était considérée comme sa femme légitime +ou comme sa concubine. Dans le premier cas, +une simple bévue commise par ignorance n’avait pas +le pouvoir de dissoudre un mariage, qui était de sa +nature indissoluble. Dans le second cas, au contraire, +les rapports entre Chilpéric et Audovère n’étaient +d’aucune manière détruits aux yeux du roi, puisqu’ils +n’avaient pas le caractère d’une union conjugale. Puis, +le moyen de nous faire croire que ce barbare luxurieux, +<span class="pagenum" id="p391">-391-</span> qui était habitué à violer tous les commandements de +l’Église, eût été homme à renoncer à l’objet de sa +passion pour une raison d’ordre théologique !</p> + +<p>L’épisode est, de plus, en contradiction formelle +avec l’histoire. Il est faux que jamais Chilpéric ait fait +une expédition en Saxe avec Sigebert. Sigebert a +combattu seul contre ce peuple qui, de même que +les Thuringiens, semble avoir troublé par ses +révoltes la première année de son règne, et qu’il força +de se soumettre<a id="FNanchor_580" href="#Footnote_580" class="fnanchor">[580]</a>. Il paraît bien que cette révolte fut +déterminée par une invasion des Avares, rapportée +par Grégoire de Tours, et que les tribus germaniques +soulevées firent cause commune avec les envahisseurs, +dont elles partagèrent la défaite<a id="FNanchor_581" href="#Footnote_581" class="fnanchor">[581]</a>. Dans tous les cas, +loin d’assister son frère dans ces difficultés, Chilpéric +en profita pour lui enlever Reims et quelques autres +villes, si bien qu’après son retour, Sigebert dut tourner +ses armes contre lui et le mettre à la raison<a id="FNanchor_582" href="#Footnote_582" class="fnanchor">[582]</a>. +Ceci se passait en 562. Une seconde fois les Avares +reviennent, sans que l’on puisse savoir s’ils ont eu les +Saxons et les Thuringiens pour alliés. Sigebert, cette +fois, fut vaincu, et se vit obligé de traiter avec eux. +Est-il besoin de dire que Chilpéric se garda bien de +lui porter secours ?<a id="FNanchor_583" href="#Footnote_583" class="fnanchor">[583]</a> Par la suite, Sigebert eut encore +à s’occuper des Saxons revenus d’Italie, qu’il rétablit +<span class="pagenum" id="p392">-392-</span> dans leur ancienne patrie : mais ce ne fut pas une +expédition qu’il fit contre eux<a id="FNanchor_584" href="#Footnote_584" class="fnanchor">[584]</a>, et d’aucune manière +Chilpéric ne l’assista : il ne cessa de se comporter +comme son ennemi, et la guerre entre les deux frères +fut presque permanente. Le cadre dans lequel le +<i lang="la" xml:lang="la">Liber Historiae</i> place sa légende est donc entièrement +faux. Je ne veux pas aller plus loin, et je crois +en avoir assez dit pour faire écarter de l’histoire cet +épisode qui appartient en réalité au domaine de la +fiction.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_580" href="#FNanchor_580"><span class="label">[580]</span></a> Fortunat. <i lang="la" xml:lang="la">Carm.</i> VI, 1, 73 :</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse i3" lang="la" xml:lang="la">Hic nomen avorum</div> +<div class="verse" lang="la" xml:lang="la">Extendit bellante manu, cui de patre virtus</div> +<div class="verse" lang="la" xml:lang="la">Quam Nablis ecce probat, Thoringia victa fatetur.</div> +</div> + +</div> +<p>Id. VI, 1<span class="i">a</span>, 9 :</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse" lang="la" xml:lang="la">Cujus rapta semel sumpsit Victoria pinnas</div> +<div class="verse i1" lang="la" xml:lang="la">Et tua vulgando prospera facta volat.</div> +<div class="verse" lang="la" xml:lang="la">Saxone Thoringo resonat, sua damna moventes</div> +<div class="verse i1" lang="la" xml:lang="la">Unius ad laudem tot cecidisse viros.</div> +</div> + +</div></div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_581" href="#FNanchor_581"><span class="label">[581]</span></a> Id. VII, 16, 47. <span lang="la" xml:lang="la">Quae fuerit virtus, tristis Saxonia cantat.</span></p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_582" href="#FNanchor_582"><span class="label">[582]</span></a> Greg. Tur. IV, 23.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_583" href="#FNanchor_583"><span class="label">[583]</span></a> Id. IV, 29.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_584" href="#FNanchor_584"><span class="label">[584]</span></a> Id. IV, 42.</p> +</div> +<p>C’est encore une aventure de sérail qui fait le fond +de la seconde légende relative à Frédégonde, mais, +cette fois, la couleur en est sombre et l’accent tragique.</p> + +<p>« La reine Frédégonde était belle et avait un esprit +fécond en ressources, mais elle trahissait son époux. +Landéric était alors maire du palais : c’était un homme +plein de talent ; la reine l’aimait beaucoup et entretenait +des relations adultères avec lui. Un jour que le +roi partait de bonne heure pour aller chasser à +Chelles, dans les environs de Paris, comme il aimait +beaucoup la reine, il revint de l’écurie au moment où +elle se lavait la tête dans sa chambre à coucher, et il +lui donna un léger coup sur le dos. Elle, se persuadant +que c’était Landéric : « Que fais-tu là, Landéric ? » +s’écria-t-elle. En même temps elle se retourna, et elle +s’aperçut que c’était le roi, et elle fut saisie d’épouvante. +Lui, en proie à la plus vive indignation, partit pour +la chasse. Cependant Frédégonde fit venir Landéric +et lui raconta tout ce qui venait de se passer : « Vois +maintenant, dit-elle, ce qui te reste à faire, car les supplices +nous attendent dès demain ». Landéric, désespéré, +s’écria en versant des larmes : « C’est à la male +heure que mes yeux t’ont vue ! Je ne sais que faire, et +<span class="pagenum" id="p393">-393-</span> je me sens pris de tous côtés. — Ne crains rien, +répondit-elle, écoute mon conseil, et nous ne périrons +pas. Ce soir, quand le roi reviendra de la chasse, nous +enverrons des assassins qui le tueront, et qui crieront +que c’est un attentat de Childebert d’Austrasie ; +et lorsqu’il sera mort, nous règnerons avec mon fils +Clotaire. » Et en effet, la nuit venue, comme Chilpéric +rentrait de la chasse, des assassins gorgés de vin +par Frédégonde lui plongèrent leur scramasax dans le +ventre pendant qu’il descendait de cheval, et au moment +où ses gens regagnaient chacun sa demeure. +Il poussa un cri et tomba mort. Alors, obéissant au +mot d’ordre de la reine, les meurtriers crièrent : Voilà +ce que le roi d’Austrasie Childebert a fait du roi notre +seigneur. Alors l’armée se dispersa dans tous les sens +à la recherche des coupables, mais les soldats ne trouvèrent +personne et rentrèrent chez eux. »<a id="FNanchor_585" href="#Footnote_585" class="fnanchor">[585]</a></p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_585" href="#FNanchor_585"><span class="label">[585]</span></a> <i lang="la" xml:lang="la">Liber Historiae</i> c. 35. Cf. Aimoin III, 56 (Bouquet III, p. 92). Hildegaire +<i lang="la" xml:lang="la">Vita Faronis</i>, c. 25 (Mab. saec. II, p. 586).</p> +</div> +<p>Cette histoire, à première vue, n’a rien d’invraisemblable. +On connaît les mœurs de Frédégonde. +Grégoire de Tours l’accuse formellement d’avoir offert +ses faveurs à un certain Eberulf<a id="FNanchor_586" href="#Footnote_586" class="fnanchor">[586]</a>, et le roi Gonthran +n’était pas fort certain de la légitimité de la naissance +de Clotaire II<a id="FNanchor_587" href="#Footnote_587" class="fnanchor">[587]</a>. Mais l’important rôle politique attribué +à l’amant de la reine cadre mal avec l’histoire. +Grégoire de Tours ne prononce pas même le nom de +ce personnage, ce qui est tout au moins une présomption +contre le récit du <i lang="la" xml:lang="la">Liber</i>. Dans Frédégaire, il est +vrai, Landéric nous apparaît avec le titre de maire à +la date de 603<a id="FNanchor_588" href="#Footnote_588" class="fnanchor">[588]</a>, et ce témoignage est confirmé par un +autre document du VII<sup>e</sup> siècle, qui nous le montre +exerçant le même office auprès du roi Clotaire II à +<span class="pagenum" id="p394">-394-</span> Chelles<a id="FNanchor_589" href="#Footnote_589" class="fnanchor">[589]</a>. Mais cela ne prouve pas pour 584 ; tout au +contraire, on pourrait se demander si l’histoire racontée +par le <i lang="la" xml:lang="la">Liber</i> n’a pas été imaginée après coup pour +expliquer l’élévation de Landéric.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_586" href="#FNanchor_586"><span class="label">[586]</span></a> Id. VII, 21 : <span lang="la" xml:lang="la">Rogatus enim fuerat ab ea, ut post mortem regis cum ipsa +resederet, sed optenere non potuit.</span></p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_587" href="#FNanchor_587"><span class="label">[587]</span></a> Id. VIII, 9.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_588" href="#FNanchor_588"><span class="label">[588]</span></a> Fredeg. IV, 25 et 26.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_589" href="#FNanchor_589"><span class="label">[589]</span></a> <i lang="la" xml:lang="la">Vita Gaugerici</i> dans Bouquet III, p. 488 : <i lang="la" xml:lang="la">Anal. Boll.</i> VII, p. 393 : <span lang="la" xml:lang="la">Viro +illustri Landerico, tunc tempore majorem domus praefati principis.</span></p> +</div> +<p>L’histoire a d’ailleurs un autre défaut. Elle est trop +intéressante, elle est trop dramatique, elle est, si je +puis ainsi parler, trop flatteuse pour l’imagination et +trop satisfaisante pour le sentiment moral du public : +c’est ainsi qu’on doit souhaiter que les choses se +soient passées, quand on veut que les fautes soient +expiées ici-bas, et que la Providence intervienne par +quelque coup de théâtre. On peut se demander comment +Grégoire de Tours, si au courant des faits de +son temps, aurait ignoré ce tragique épisode, ou +pourquoi il n’aurait pas cru devoir le raconter. Ce +n’était certes pas pour épargner Frédégonde, car il +rapporte de cette reine des crimes si abominables que +sa réputation n’avait plus rien à perdre. Lui-même +d’ailleurs revient à plusieurs reprises sur le mystérieux +assassinat de Chilpéric, nous communique toutes +les versions qui ont circulé sur cet événement, nous +montre les soupçons se portant tour à tour sur divers +personnages, et formule sa propre opinion en des +termes qui montrent qu’il ne sait trop que croire : +« Ce qui a causé la mort de Chilpéric, dit-il, c’est +sa propre méchanceté. »<a id="FNanchor_590" href="#Footnote_590" class="fnanchor">[590]</a></p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_590" href="#FNanchor_590"><span class="label">[590]</span></a> Greg. Tur. VIII, 5. Cf. mon étude sur la <i>Reine Brunehaut</i>, p. 26, n.</p> +</div> +<p>Il met, comme on voit, Frédégonde hors de cause, +et il faut bien que l’innocence de cette reine ait été, +ici, bien réelle pour qu’il la décharge d’emblée. D’ailleurs, +nul ne devait perdre plus que Frédégonde à la +mort de son mari : on le vit bien aussitôt après, car +elle tomba dans une détresse cruelle, et, pendant plusieurs +années, elle vécut dans la situation la plus +<span class="pagenum" id="p395">-395-</span> menaçante. Il n’y a donc aucune apparence qu’elle +eût, de gaieté de cœur, créé elle-même la situation +dans laquelle allait sombrer toute sa fortune. La +légende, il est vrai, écarte cette objection en la montrant +acculée, en quelque sorte, à la nécessité du +meurtre pour échapper à la vengeance de son mari : +mais, je le répète, pour ingénieuse qu’elle soit, cette +explication tombe devant le silence de Grégoire de +Tours.</p> + +<p>L’origine de la légende me semble claire. Il faut la +chercher dans la série de raisonnements que l’imagination +populaire a faits sur les événements pour les +enchaîner d’une manière logique. Landéric était maire +du palais sous la régence de Frédégonde pendant la +minorité de Clotaire II : voilà le point de départ. +Quelle explication plus inévitable y avait-il de sa fortune, +sinon qu’il était l’amant de la reine ?<a id="FNanchor_591" href="#Footnote_591" class="fnanchor">[591]</a> Du coup, +on trouvait le moyen d’expliquer aussi l’obscure histoire +de la mort de Chilpéric : il suffisait de supposer +que les relations coupables des deux amants étaient +antérieures à sa mort, et qu’elles en avaient été la +cause. Il ne restait plus qu’à faire connaître l’occasion +qui les força à se débarrasser du roi par un crime. Ici, +une imagination un peu inventive avait libre jeu, et +la scène du lavabo, si je puis l’appeler ainsi, fut créée.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_591" href="#FNanchor_591"><span class="label">[591]</span></a> On verra expliquer de la même manière, en Austrasie, l’arrivée au pouvoir +de Protadius. Cf. mon étude sur <i>la Reine Brunehaut</i>, p. 48.</p> +</div> +<p>Les deux légendes que je viens de raconter sont-elles +d’origine populaire ? Je ne sais, et je suis assez +tenté de croire que non. Les histoires d’alcôve et les +complots d’antichambre ne figurent généralement pas +dans le répertoire populaire, et un mot comme : <i>Finis +donc, Landéric !</i> semble trahir le lettré plutôt que le +rapsode. Tout au moins dirai-je que si les deux épisodes +ont été racontés dans le peuple, ils auront subi +<span class="pagenum" id="p396">-396-</span> quelques remaniements en passant par les milieux +savants et monastiques où les a trouvés l’auteur du +<i lang="la" xml:lang="la">Liber Historiae</i>.</p> + +<p>Par contre, la troisième légende a tout à fait l’accent +d’un de ces récits étranges et extraordinaires dont +le merveilleux ne heurte pas l’esprit des gens du +peuple ; je ne doute nullement qu’elle ait été recueillie +dans les chaumières des paysans neustriens.</p> + +<p>« Childebert, roi d’Austrasie, apprenant que son +oncle Chilpéric avait péri par les maléfices de Frédégonde, +rassembla son armée, qui comprenait les Burgondes +et les Austrasiens. Sous le commandement des +patrices Gundoald et Wintrion, cette armée, traversant +la Champagne, pénétra dans le pays de Soissons +qu’elle livra au pillage. Frédégonde, en l’apprenant, +réunit ses troupes sous les ordres de Landéric et des +autres chefs des Francs, et arriva à Brennacum, faisant +de grandes largesses à ses guerriers pour les +exciter à combattre contre l’ennemi. Apprenant que +l’armée des Austrasiens était considérable, elle convoqua +les siens et leur dit : « Levons-nous la nuit et +marchons contre eux des lanternes à la main ; les +camarades qui seront en tête tiendront des branches +d’arbre et attacheront des sonnettes au cou de leurs +chevaux, pour que les sentinelles de l’ennemi ne puissent +pas nous reconnaître. Puis, le jour venu, nous +nous précipiterons sur eux, et nous pourrons remporter +la victoire. » On se rallia à cet avis. Il avait été +convenu entre les deux armées qu’on en viendrait aux +mains à tel jour, à Trucciacum, dans le Soissonnais<a id="FNanchor_592" href="#Footnote_592" class="fnanchor">[592]</a>. +<span class="pagenum" id="p397">-397-</span> Frédégonde, conformément au plan qu’elle avait fait +prévaloir, se mit en marche au milieu de la nuit, précédée +d’hommes portant des branches d’arbre et avec +tout l’attirail décrit ci-dessus ; elle-même, montée à +cheval, portait le petit Clotaire dans ses bras. C’est +ainsi qu’on arriva à Trucciacum. Cependant les sentinelles +austrasiennes, apercevant sur les hauteurs les +branches vertes que portaient les Francs, et entendant +résonner les sonnettes de leurs chevaux, se dirent +de proche en proche : « Est-ce que hier il n’y avait +pas des champs découverts là où nous voyons maintenant +des forêts ? » Et le camarade en riant répondait +à son camarade : « Tu as bu à coup sûr, et tu déraisonnes. +N’entends-tu pas les sonnettes de nos chevaux +qui paissent auprès de la forêt ?<a id="FNanchor_593" href="#Footnote_593" class="fnanchor">[593]</a> » Cependant le jour +venait, et les Francs, se précipitant à grand son de +trompettes sur les Austrasiens et les Burgondes endormis, +en massacrèrent un grand nombre, tant grands +que petits. Gundoald et Wintrion ne durent leur salut +qu’à la rapidité de leurs chevaux. Quant à Frédégonde, +elle arriva avec son armée jusqu’à Reims, pillant et +saccageant, puis elle retourna chargée de butin à +Soissons<a id="FNanchor_594" href="#Footnote_594" class="fnanchor">[594]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_592" href="#FNanchor_592"><span class="label">[592]</span></a> Le point d’honneur germanique défendait d’attaquer un adversaire sans +l’avoir <i>défié</i>, c’est-à-dire sans l’avoir prévenu de son attaque et lui en avoir fait +connaître le jour et l’heure ; tomber sur lui à l’improviste était considéré comme +une lâcheté. On se souvient que Clovis, sur le point d’attaquer Syagrius, lui +avait demandé de faire choix d’un champ de bataille (cf. ci-dessus p. <a href="#p216">216</a>). Nous +avons donc ici une preuve de plus que notre récit est d’origine populaire, c’est-à-dire +né de la tradition orale et non de l’histoire savante, qui n’aurait pas conservé +ce trait.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_593" href="#FNanchor_593"><span class="label">[593]</span></a> Sur les clochettes au cou du bétail v. Fortunatus, <i lang="la" xml:lang="la">Carmina</i> II, 16, 49.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_594" href="#FNanchor_594"><span class="label">[594]</span></a> <i lang="la" xml:lang="la">Liber Historiae</i> c. 36.</p> +</div> +<p>Tel est le récit du <i lang="la" xml:lang="la">Liber Historiae</i>. Remarquons +d’abord que la guerre dont il y est question eut lieu +réellement en 592, et qu’elle se termina, comme dans +notre épisode, par la victoire de la Neustrie. Les +témoignages de Frédégaire et de Paul Diacre corroborent +ici celui du <i lang="la" xml:lang="la">Liber Historiae</i><a id="FNanchor_595" href="#Footnote_595" class="fnanchor">[595]</a>. Celui-ci, il est +vrai, s’écarte déjà de la réalité en nous montrant +<span class="pagenum" id="p398">-398-</span> Clotaire II porté à la bataille dans les bras de sa +mère : en 592, Clotaire II avait huit ans, ce qui gâte +un peu la vraisemblance de ce pittoresque épisode. +Au surplus, ni Frédégaire ni Paul Diacre ne disent +mot d’un détail aussi remarquable, et cela est significatif, +au moins en ce qui concerne le premier de +ces deux auteurs. Peut-être la légende n’existait-elle +pas encore de son temps ; peut-être aussi ne s’était-elle +pas encore répandue en dehors de son lieu d’origine. +Localisée à Troussy, il paraît bien qu’elle a été +trouvée sur place par le moine de Saint-Denis, qui +avait, comme je l’ai montré ailleurs, une connaissance +spéciale du Soissonnais, et qui était peut-être même un +enfant de ce pays. La fraîcheur naïve et le parfum tout +rustique qui règnent dans le récit attestent qu’il a été +puisé à même la source populaire : dans toute l’histoire +poétique des Mérovingiens, il n’y en a pas un, +je crois, qui ait un caractère aussi accentué et un +pareil goût de terroir. La vivacité dramatique y est +extrême : il semble qu’on assiste à ces préparatifs +nocturnes qui ont lieu dans le camp de Frédégonde, +qu’on soit transporté ensuite dans celui des Austrasiens, +qu’on entende le dialogue des soldats, qu’on +perçoive dans le lointain le son des clochettes pendues +au cou des chevaux pâturant dans la forêt, qu’on voie +apparaître ces feuillages mouvants qui descendent du +haut des coteaux, puis soudain voilà Frédégonde qui +apparaît avec son armée, et le carnage qui commence !</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_595" href="#FNanchor_595"><span class="label">[595]</span></a> Fredeg. IV, 14 : <span lang="la" xml:lang="la">Eodem anno Quintrio dux Campanensim cum exercito in +regno Clothariae ingreditur. Clotharius cum suis obviam pergens, hostiliter +Quintrione in fugam vertit, sed utrosque exercitus nimium trucidatus est.</span></p> + +<p>Paul Diac. IV, 4 : <span lang="la" xml:lang="la">Childepertus quoque bellum gessit cum consobrino suo +Chilperici filio ; in quo proelio usque ad triginta milia hominum caesa sunt.</span></p> +</div> +<p>Cette histoire de <i>la forêt qui marche</i> était d’ailleurs +un mythe répandu chez tous les peuples du Nord, +et nous en retrouvons, chez plusieurs, des versions +étonnamment semblables à celle que nous venons +d’exposer. La plus célèbre est celle du roi d’Écosse +Macbeth, immortalisée par le génie de Shakespeare<a id="FNanchor_596" href="#Footnote_596" class="fnanchor">[596]</a>. +<span class="pagenum" id="p399">-399-</span> Un contemporain de Macbeth, l’évêque Conon de +Trèves, imposé aux Tréviriens par son oncle Annon +de Cologne, périt victime du même stratagème +employé par ses sujets rebelles (1066), au dire du +<i lang="la" xml:lang="la">Gesta episcoporum Treverensium</i><a id="FNanchor_597" href="#Footnote_597" class="fnanchor">[597]</a>. Enfin, le chroniqueur +danois Saxo Grammaticus, qui écrivait à la fin du +XII<sup>e</sup> siècle, nous montre le roi Hacon surprenant et +vainquant ses adversaires à la faveur d’une ruse semblable<a id="FNanchor_598" href="#Footnote_598" class="fnanchor">[598]</a>. +Voilà donc, à quatre reprises, le motif de <i>la +forêt qui marche</i> reparaissant dans les annales des +peuples, et sans que l’on puisse constater la parenté +des diverses versions. Ce qui est certain, c’est que +la légende du <i lang="la" xml:lang="la">Liber Historiae</i> est la plus ancienne +de toutes. Je n’oserais dire que c’est elle qui a le +mieux conservé les traits primitifs de la tradition, si +toutefois, comme je le pense, nos quatre versions +peuvent être ramenées à un type unique. A mon +sens, dans l’esprit de ceux qui ont les premiers mis +en circulation la légende, <i>la forêt qui marche</i> n’était +autre chose qu’une illusion produite par la science +magique du personnage principal, et avait pour effet +de jeter l’épouvante dans l’âme de l’ennemi, qui reconnaissait +à ce signe l’action d’une puissance surnaturelle +et irrésistible. Il semble qu’il soit resté quelque chose +de cette donnée très ancienne dans l’histoire de Macbeth, +telle qu’elle est reproduite par Boethius et vivifiée +par Shakespeare. Macbeth, sans doute, voit dans +la marche de la forêt l’accomplissement d’une prophétie +funeste, mais cette prophétie elle-même n’était si +redoutable que parce qu’un signe surnaturel devait en +précéder l’accomplissement. Du moment que ce signe +<span class="pagenum" id="p400">-400-</span> se produit, Macbeth doit reconnaître qu’il est perdu : +car à quoi bon lutter contre une puissance qui dispose +d’une force merveilleuse, et qui fait marcher la forêt +contre le vaincu du destin ?</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_596" href="#FNanchor_596"><span class="label">[596]</span></a> Hector Boethius, <i lang="la" xml:lang="la">Scotorum Historiae libri XIX</i>, Paris 1754, f. 254 v.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_597" href="#FNanchor_597"><span class="label">[597]</span></a> <i>Continuat.</i> c. 8 dans Pertz, <i lang="la" xml:lang="la">Scriptor.</i> VIII, p. 182. Il faut remarquer +que la vie de Conon, écrite par Thierry à la fin du XI<sup>e</sup> siècle, raconte la fin +tragique de Conon sans mentionner l’épisode des branches d’arbres : la légende +sera née depuis la rédaction de la vie.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_598" href="#FNanchor_598"><span class="label">[598]</span></a> Saxo Grammaticus V, p. 150 (Holder).</p> +</div> +<p>Et ne serait-ce pas là aussi la forme première de la +légende de Frédégonde ? Qu’est-ce qui nous interdit de +penser que, dans l’idée poétique des contemporains, +cette reine, riche en inventions et en ruses, avait +employé un charme magique pour laisser croire aux +Austrasiens terrifiés que toutes les forces de la nature +marchaient contre eux sous les ordres de leurs ennemis ? +L’histoire des Francs du VI<sup>e</sup> siècle nous montre +Sigebert d’Austrasie vaincu par les artifices magiques +des Huns, qui font apparaître aux yeux de son armée +des visions fantastiques, grâce auxquelles ils lui infligent +un sanglant désastre<a id="FNanchor_599" href="#Footnote_599" class="fnanchor">[599]</a>. Et, dans d’autres traditions +épiques, nous voyons également la victoire +expliquée par des artifices du même genre. Dans la +bataille de Moytura, lorsque Lug, le roi des Tuatha +Dé Dannan, demande à ses deux sorcières ce qu’elles +peuvent faire pour lui, elles répondent : « Nous ensorcellerons +les arbres, les pierres et les mottes de terre +qui, aux yeux des Fomoré, prendront l’apparence +d’une troupe de soldats, et les Fomoré, tout effrayés, +fuiront en tremblant<a id="FNanchor_600" href="#Footnote_600" class="fnanchor">[600]</a>. »</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_599" href="#FNanchor_599"><span class="label">[599]</span></a> <span lang="la" xml:lang="la">Chuni vero iterum in Gallias venire conabantur. Adversum quos Sigibertus +cum exercitu dirigit, habens secum magnam multitudinem virorum fortium. +Cumque confligere deberent, isti magicis artibus instructi, diversas eis fantasias +ostendunt et eos valde superant.</span> Greg. Tur. IV, 29.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_600" href="#FNanchor_600"><span class="label">[600]</span></a> Dans d’Arbois de Jubainville, <i>La Littérature épique de l’Irlande</i>, p. 431.</p> +</div> +<p>D’autre part, on pourrait aussi trouver l’origine de +la légende dans une intention satirique des vainqueurs. +Les ennemis Austrasiens auraient été conçus comme +des gens tellement bornés et stupides, qu’ils ne se +seraient pas même aperçus du mouvement de la forêt, +ou qu’ils ne l’auraient remarqué que lorsqu’il était +<span class="pagenum" id="p401">-401-</span> trop tard pour se défendre ! Il y aurait là quelque +énorme plaisanterie épique semblable à l’illusion de +Ragnacaire dans la chanson sur les meurtres de +Clovis, mieux encore, à celle des Hérules vaincus +par les Lombards, lorsque, dans leur affolement, ils +se jetèrent au milieu des champs de lin et s’y +mirent à nager, croyant être en pleine mer<a id="FNanchor_601" href="#Footnote_601" class="fnanchor">[601]</a>. Dans +la forme qu’elle revêt sous la plume de l’auteur du +<i lang="la" xml:lang="la">Liber Historiae</i>, la légende de Frédégonde s’harmonise +plutôt avec cette dernière conjecture ; de fait, l’écrivain +semble se plaire à bien accentuer la niaiserie de ces +bonshommes austrasiens, qui sont témoins du stratagème, +et qui, jusqu’au dernier moment, ne savent rien +deviner. Mais on pourrait également voir, dans le +dialogue imaginaire qu’il leur prête, la préoccupation +qu’aurait eue l’auteur monastique d’enlever à son récit +toute trace de paganisme : or, une Frédégonde disposant +des forces de la nature, et demandant son triomphe +aux ressources infernales de la magie, choquait +<span class="pagenum" id="p402">-402-</span> probablement les idées religieuses du chroniqueur +anonyme qui écrivait sous les voûtes de Saint-Denis. +Quoi qu’il en soit, la multitude de traits pittoresques +conservés dans le récit ne permet pas de croire à un +remaniement bien profond du sujet. Ces clochettes +suspendues au cou du bétail dans les forêts, et cette +Frédégonde qui chevauche au milieu de son armée, +ce sont là des coups de pinceaux vifs et rapides auxquels +notre froid annaliste ne nous a pas habitués, et +qui semblent bien plutôt tracés par la main de ce +grand peintre qui est l’imagination populaire. Si notre +narrateur les a reproduits plus fidèlement, cela tient +sans doute, comme je l’ai supposé, à ce que la légende, +recueillie par lui dans son pays natal et sur les lèvres +des vieillards, avait pour le vieux moine tout le charme +d’un souvenir d’enfance, et qu’elle s’est gravée dans sa +mémoire avec une vivacité particulière.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_601" href="#FNanchor_601"><span class="label">[601]</span></a> V. ci-dessus p. <a href="#p38">38</a> et <a href="#p39">39</a>.</p> + +<p>Les <i>Mabinogion</i> du pays de Galles nous offrent un curieux épisode où la +comparaison d’une flotte avec une forêt devient l’occasion d’une espèce +d’énigme. Bendigeit Vran, roi de Bretagne, a mis en mer pour se venger d’un +prince d’Irlande, et sa flotte apparaît en vue des côtes de ce pays.</p> + +<p>« Les porchers de Matholvoch, qui étaient sur le bord des eaux, retournèrent +auprès de lui : « Seigneur, dirent-ils, porte-toi bien — Dieu vous donne bien, +répondit-il, apportez-vous des nouvelles ? — Oui, seigneur, des nouvelles surprenantes. +Nous avons aperçu un bois sur les eaux, à un endroit où auparavant +nous n’en avons jamais vu trace. — Voilà une chose surprenante : c’est tout ce +que vous avez vu ? — Nous avons vu encore, seigneur, une grande montagne à +côté du bois, et cette montagne marchait ; sur la montagne un pic, et de chaque +côté du pic un lac. Le bois, la montagne, tout était en marche. — Il n’y a personne +ici à rien connaître à cela, si ce n’est Branwen ; interrogez-la. » Les +messagers se rendirent auprès de Branwen. « Princesse, dirent-ils, qu’est-ce que +tout cela, à ton avis ? — Ce sont, répondit-elle, les hommes de l’île des Forts +qui traversent l’eau… — Qu’est-ce que ce bois qu’on a vu sur les flots ? — Ce +sont des vergues et des mâts de navire. — Oh ! dirent-ils, et la montagne que +l’on voyait à côté des navires ? — C’est Bendigeit Vran, mon frère, marchant à +gué. Il n’y avait pas de navire dans lequel il pût tenir. — Et le pic élevé et les +lacs des deux côtés du pic ? — C’est lui jetant sur cette île des regards irrités ; +les lacs des deux côtés du pic sont ses yeux de chaque côté de son nez. » +D’Arbois de Jubainville et Loth, <i>Cours de litt. celt.</i> III, p. 83.</p> +</div> +<p>Telle est la place de Frédégonde dans les souvenirs +légendaires des Neustriens. Deux histoires d’alcôve +dont on n’oserait pas garantir l’origine populaire, et +une légende locale dont le parfum épique est des plus +prononcés, nous attestent dans tous les cas que cette +femme étonnante n’a pas manqué d’occuper l’imagination +de ses contemporains.</p> + +<div class="chapter"></div> +<p><span class="pagenum" id="p403">-403-</span></p> + +<h3 id="l3c2">CHAPITRE II<br> +La reine Brunehaut.</h3> + + +<p>La reine Brunehaut, qui a tenu une si grande place +dans l’histoire de son temps, n’en a pas occupé +une moindre dans l’épopée. Il ne se pouvait pas que +cette figure grandiose et tragique ne frappât fortement +les imaginations, et ne s’y gravât avec ces traits terribles +que lui a donnés, dès le VII<sup>e</sup> siècle, la plume +des chroniqueurs et des hagiographes. Néanmoins, +lorsqu’il s’agit de démêler dans sa physionomie les +traits qu’elle a eus réellement et ceux qu’elle tient de +la légende, on se trouve devant une difficulté que +nous n’avons pas encore rencontrée au cours de ces +recherches. Jusqu’ici, en effet, notre analyse n’a dégagé +que deux éléments constitutifs de l’histoire : d’un +côté, des souvenirs exacts et précis, qui ont été fixés +par écrit d’assez bonne heure pour ne pas subir d’altération +notable ; de l’autre, des traditions poétiques qui, +<span class="pagenum" id="p404">-404-</span> en passant par le prisme de l’esprit populaire, y ont +été soumises à un remaniement profond et organique. +Cette fois, nous aurons à tenir compte d’un troisième +élément, celui qui, pour les historiens de la +vieille école, était la seule source des inexactitudes de +l’histoire, je veux dire la fable inventée de parti +pris, l’erreur propagée par la malveillance, la légende +défigurée par l’impopularité. En butte aux haines +d’une classe nombreuse et puissante, qui constituait +presque à elle seule toute la nation, Brunehaut a +été atrocement calomniée par tous ceux que contrariait +l’absolutisme de son gouvernement. Et les calomnies +des grands, se répandant dans le peuple qui ne +connaissait la souveraine que par ces rapports mensongers, +y ont fait autour du nom de la malheureuse +femme cette sinistre auréole d’infamie contre laquelle +la critique a pour devoir de protester. Ces calomnies, +tombées dans l’esprit populaire, y ont été comme les +germes desquels est sortie toute la multitude des +légendes épiques. Tous n’ont pas fructifié. Quand +Frédégaire écrivit, c’est à peine si un ou deux s’ouvraient ; +les autres étaient restés stériles. Par contre, +l’auteur du <i lang="la" xml:lang="la">Liber Historiae</i> était justement placé à la +distance nécessaire pour que le personnage lui apparût +dans l’auréole épique : aussi trouvons-nous chez lui +des traces manifestes d’épopée.</p> + +<p>Ma tâche n’est pas de relever, dans le récit de Frédégaire, +les innombrables erreurs qu’il commet au +détriment de la réputation de Brunehaut : je l’ai fait +ailleurs<a id="FNanchor_602" href="#Footnote_602" class="fnanchor">[602]</a>, et, considérant les résultats de cette étude +comme désormais acquis, je me bornerai ici à rechercher +le travail de l’esprit populaire sur les données +historiques plus ou moins pures dont il disposait.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_602" href="#FNanchor_602"><span class="label">[602]</span></a> G. Kurth, <i>La Reine Brunehaut</i> (<i>Rev. des Quest. histor.</i> juillet 1891).</p> +</div> +<p>Dans la chronique de Frédégaire, il y a trois passages +<span class="pagenum" id="p405">-405-</span> qui, à première vue, suggèrent l’idée d’une +élaboration de l’histoire par l’imagination publique : +nous allons les examiner successivement.</p> + +<p>Le premier passage est relatif à une prophétie +sibylline au sujet de Brunehaut. Parlant du maire du +palais Gogon, qui aurait été assassiné, à ce qu’il prétend, +par Brunehaut<a id="FNanchor_603" href="#Footnote_603" class="fnanchor">[603]</a>, Frédégaire écrit : « Ce Gogon +eut une administration prospère jusqu’au jour où +il amena Brunehaut d’Espagne. Bientôt elle l’eut +rendu odieux à Sigebert, qui, instigué par elle, le +mit à mort. L’influence de cette femme a causé +tant de maux et fait verser tant de sang dans le +pays des Francs qu’alors fut réalisée la prophétie de +la Sibylle qui dit : « Bruna viendra du pays d’Espagne, +et devant sa face périront quantité de gens. +Mais elle-même sera mise en pièces sous les sabots +des chevaux<a id="FNanchor_604" href="#Footnote_604" class="fnanchor">[604]</a> ».</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_603" href="#FNanchor_603"><span class="label">[603]</span></a> J’ai montré o. c. p. 14 que c’est une erreur manifeste de Frédégaire. Gogon +survécut de quinze ans au mariage de Brunehaut et mourut dans son lit. Voir +Greg. Tur. VI, 1.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_604" href="#FNanchor_604"><span class="label">[604]</span></a> Fredeg. III, 59 : <span lang="la" xml:lang="la">Prosperum haec Gogonem ad gubernandum fuit, quoadusque +Brunechildem de Spania adduxit. Quem Brunechildis continuo apud +Sigybertum fecit odiosum ipsumque suo instigante consilio Sigybertus interfecit. +Tanta mala et effusione sanguinum a Brunechildis consilium in Francia +factae sunt, ut prophetia Saeville impleretur dicens : « Veniens Bruna de partibus +Spaniae ante cujus conspectum multae gentes peribunt. Haec vero +aequitum calcibus disrumpetur. »</span> M. Krusch, dans son édition de Frédégaire, +ferme les guillemets après <i lang="la" xml:lang="la">peribunt</i>, à tort selon moi. La prophétie, qui +est postérieure à Brunehaut, comme tout le monde me l’accordera sans doute, +ne pouvait manquer de contenir l’histoire de la fin de cette princesse, qui était +l’expiation de ses crimes. D’ailleurs, quelle apparence y a-t-il que Frédégaire +eût ajouté ici, pour son compte, une réflexion qui, si elle était de lui, serait +parfaitement oiseuse, pour ne rien dire de plus ?</p> +</div> +<p>Il résulte de ce texte qu’au moment où écrivait Frédégaire, +il existait chez les Francs une prophétie +attribuée à la sibylle, et qui prédisait le règne et la +mort de Brunehaut. Ce texte était, par conséquent, +postérieur à 613. Il était, comme on le voit, en prose, +et avait cet accent biblique propre à tous les oracles +<span class="pagenum" id="p406">-406-</span> sibyllins ; il se tenait, au surplus, dans un certain +vague fait pour en augmenter l’effet, évitait d’entrer +dans le détail historique, ne désignait même Brunehaut +que par la forme diminutive de son nom<a id="FNanchor_605" href="#Footnote_605" class="fnanchor">[605]</a>. On +reconnaît donc ici, sans contestation possible, une de +ces prédictions après coup comme aimaient à les +composer ces âges d’imaginations crédules, et qu’ils +mettaient régulièrement sur le compte des sibylles +païennes, auxquelles nul ne refusait alors le don de +prophétie. L’auteur était probablement quelque clerc<a id="FNanchor_606" href="#Footnote_606" class="fnanchor">[606]</a> +ennemi de la reine d’Austrasie, peut-être le même qui +écrivit les <i>Annales</i> dont s’est servi Frédégaire. Celui-ci, +trouvant ce texte dans sa source, n’a pas un instant +douté de son authenticité ; il l’a donc accueilli et +reproduit avec la plus entière confiance. Il lui est +même arrivé, à cette occasion, une petite mésaventure +assez curieuse. Étranger, à ce qu’il paraît, à l’usage +germanique d’abréger les noms, et voyant la reine +d’Austrasie appelée Bruna, il s’est persuadé que ce +devait être le nom primitif qu’elle avait porté en +Espagne, et qu’on l’avait modifié en Austrasie pour lui +<span class="pagenum" id="p407">-407-</span> faire honneur. Et c’est ce qui l’amène à écrire gravement, +en parlant du mariage de cette princesse : <i lang="la" xml:lang="la">Ad +nomen ejus ornandum est auctum, ut vocaretur Brunechildis</i><a id="FNanchor_607" href="#Footnote_607" class="fnanchor">[607]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_605" href="#FNanchor_605"><span class="label">[605]</span></a> L’immense majorité des noms propres germaniques se compose de deux +radicaux dont le premier est toujours le déterminatif du second. Ex. : Brunechild, +<i>la vierge à la cuirasse</i> (cf. le mythe de Brunehild dans l’Edda) ; Dagobert, +<i>brillant comme le jour</i> ; Gunthramn, <i>le corbeau de la guerre</i>, etc. Or, ces noms +sont susceptibles de deux modifications organiques. L’une consiste à échanger +le second radical contre un autre de même valeur (voir sur ce procédé ci-dessus +p. <a href="#p377">377</a>). L’autre, beaucoup plus fréquente, consiste à former le diminutif en +laissant tomber le second radical : ainsi Hugo = Hugbertus (<i lang="la" xml:lang="la">Vita Bonifat.</i> c. 27 +et 28 dans <i lang="la" xml:lang="la">Anal. boll.</i> I, p. 64) ; Racco = Ragnemod (Fortun. <i lang="la" xml:lang="la">Carm.</i> IX, 10) : +Ago = Agilulf (Jaffé <i>Regest. Pontif. Roman.</i> I, 1273) ; Theudes = Theudericus ; +(Il s’agit ici du roi des Visigoths Theudis, appelé Théodoric dans les conciles +de Valence et de Lérida en 546. Comme on n’a pas vu l’identité du nom, on +a cru devoir changer la date des conciles et les placer sous le règne de Théodoric +le Grand ; de là des contestations bien inutiles. Aschbach <i lang="de" xml:lang="de">Geschischte der +Westgothen.</i>) Berta = Bertrada (Hontheim, <i>Hist. dipl. Trever.</i> I, p. 112). +Balzo = Baldwinus (Van Lokeren, <i>Chartes de Saint-Pierre de Gand</i>, p. 38) ; +Bruna équivaut donc à Brunehild. Cf. Stark, <i lang="de" xml:lang="de">Die Kosenamen der Germanen</i>, +Vienne 1866.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_606" href="#FNanchor_606"><span class="label">[606]</span></a> <i lang="la" xml:lang="la">Ante conspectum</i>, pour dire <i>à cause de</i>, est un hébraïsme de la Vulgate.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_607" href="#FNanchor_607"><span class="label">[607]</span></a> Fredeg. III, 57. Je vois ici une nouvelle preuve que Frédégaire est Romain +d’origine. Cf. ci-dessus p. <a href="#p79">79</a> et suiv.</p> +</div> +<p>Cette naïve conjecture, qui ne pouvait entrer que +dans la tête d’un Romain, a du moins l’avantage de +nous montrer le travail d’exégèse et de divination que +le bon chroniqueur faisait sur ses sources, et de nous +faire retrouver un élément purement subjectif là où +l’on croyait être en face d’un récit puisé dans la tradition +écrite ou orale. Je n’ai d’ailleurs pas besoin d’insister +davantage sur l’épisode, puisqu’après l’analyse +qui vient d’être faite, il est évident qu’il n’a rien de +populaire, et qu’il ne peut à aucun point de vue être +rangé dans la catégorie des traditions épiques.</p> + +<p>Le deuxième passage de Frédégaire où l’histoire de +Brunehaut semble offrir quelque couleur épique est +celui-ci : « En 599, Brunehaut fut chassée par les +Austrasiens, et trouvée toute seule par un pauvre dans +la campagne d’Arcis-sur-Aube. Sur sa demande, il la +conduisit à Théodoric, qui reçut sa grand’mère avec +plaisir et la combla d’honneurs. En récompense, ce +pauvre reçut l’évêché d’Auxerre avec l’appui de Brunehaut<a id="FNanchor_608" href="#Footnote_608" class="fnanchor">[608]</a>. »</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_608" href="#FNanchor_608"><span class="label">[608]</span></a> Fredeg. IV, 19.</p> +</div> +<p>J’ai déjà montré que ce récit est radicalement faux, +et je ne crois pas avoir besoin de refaire ici ma +démonstration. Brunehaut n’a pas été chassée d’Austrasie, +et n’a pu être rencontrée dans un état de +dénuement complet sur les frontières de la Burgondie. +Saint Didier d’Auxerre n’était pas un pauvre +avant de devenir évêque ; c’était un parent de Brunehaut, +et l’un des hommes les plus riches de son +temps<a id="FNanchor_609" href="#Footnote_609" class="fnanchor">[609]</a>. La légende qui rassemble ces deux personnages +<span class="pagenum" id="p408">-408-</span> dans la communauté de la misère ne paraît +pas d’ailleurs avoir un caractère bien traditionnel. Je +crois plutôt en saisir l’origine dans les rancunes des +grands. « Saint Didier d’Auxerre, parent de Brunehaut, +et, sans doute, parvenu à l’épiscopat grâce à elle (604), +devait être le partisan et l’appui de cette reine ; il était +mal vu, par conséquent, de l’aristocratie rebelle de +cette époque. Quoi d’étonnant, dès lors, si, pour +expliquer les bons rapports entre l’évêque et la reine, +des ignorants ou des malveillants ont imaginé une +historiette qui permettait de faire d’une pierre deux +coups, en frappant à la fois la protectrice et le protégé ? +Le prestige éclatant de ces deux personnages, +alors au sommet de la fortune, ne pouvait qu’être +diminué, si l’on parvenait à faire croire qu’il n’y avait +pas longtemps qu’ils s’étaient trouvés l’un et l’autre +dans l’abîme de la détresse, et qu’entre la reine et +l’évêque le seul lien était le souvenir de leur commune +misère<a id="FNanchor_610" href="#Footnote_610" class="fnanchor">[610]</a>. »</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_609" href="#FNanchor_609"><span class="label">[609]</span></a> G. Kurth, <i>art. cit.</i> p. 42-46.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_610" href="#FNanchor_610"><span class="label">[610]</span></a> Id. ib. p. 43.</p> +</div> +<p>Mais cette légende, forgée par l’ignorance ou par la +haine, semble être tombée dans un milieu fertile et +s’être développée dans les imaginations populaires. Si +je ne me trompe, elle s’y est dépouillée du caractère +satirique qu’elle avait à l’origine, et transformée en +un de ces naïfs récits d’aventures comme le peuple en +a toujours raconté. La rencontre entre le mendiant et +la reine dans la campagne est peut-être la forme pittoresque +dans laquelle l’imagination populaire a traduit +la donnée qui lui était fournie par les grands au +sujet des relations antérieures entre les deux personnages ; +peut-être est-ce le peuple aussi qui a localisé +l’épisode en lui donnant pour théâtre la ville d’Arcis-sur-Aube. +Il est d’ailleurs à remarquer que parmi les +légendes de Frédégaire, il en est plus d’une qui provient +<span class="pagenum" id="p409">-409-</span> des confins de la Burgondie et de l’Austrasie : +qu’on se souvienne de l’exemption de tributs accordée +par Childéric aux habitants de Bar, et du ravage des +terres burgondes par Clotilde dans les environs de +Villery. Voilà, dans la chronique de notre auteur, le +troisième <i lang="en" xml:lang="en">border-tale</i> que nous rencontrons : cela est +assez remarquable, et jette peut-être un peu de lumière, +sinon sur la patrie de l’auteur, du moins sur la provenance +de ses renseignements.</p> + +<p>Jusqu’ici, nous avons pu constater dans l’histoire de +Brunehaut la trace probable de légendes populaires +qui sont elles-mêmes l’écho des calomnies des grands, +mais nous n’y avons pas remarqué le travail de la +chanson épique. Il est peut-être permis de reconnaître +l’action de celle-ci dans l’histoire des luttes fratricides +de Théodebert et de Théodoric, fomentées, d’après la +tradition, par leur grand’mère Brunehaut. Cette histoire, +dont Jonas et Frédégaire nous ont encore conservé +la physionomie réelle, s’est altérée d’assez bonne +heure, et nous apparaît, dans le <i lang="la" xml:lang="la">Liber Historiae</i>, sous +des traits incontestablement poétiques. Elle était +d’ailleurs faite, par son caractère hautement tragique, +pour frapper vivement l’esprit de la multitude, et pour +s’y refléter en des images agrandies<a id="FNanchor_611" href="#Footnote_611" class="fnanchor">[611]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_611" href="#FNanchor_611"><span class="label">[611]</span></a> Fredeg. IV, 38 ; Jonas, <i lang="la" xml:lang="la">Vit. Columb.</i> c. 57 ; <i lang="la" xml:lang="la">Liber Historiae</i>, 38.</p> +</div> +<p>Voici d’abord la charpente des faits. Les deux +frères, entre lesquels il existait depuis longtemps une +animosité que leur grand’mère avait sans succès essayé +d’apaiser<a id="FNanchor_612" href="#Footnote_612" class="fnanchor">[612]</a>, en vinrent finalement aux prises. Parti de +Langres au mois de mai de l’année 612, Théodoric se +dirigea par Andelot et par Nasium, dont il s’empara au +passage, sur Toul, où il rencontra Théodebert qui avait +<span class="pagenum" id="p410">-410-</span> pris l’offensive. Le sort des armes se prononça contre +le roi d’Austrasie, qui, poursuivi par son frère, passa +les Vosges, et, par Metz, se sauva jusqu’à Cologne. +Là, il réunit à la hâte tout ce qu’il put trouver de +soldats parmi les peuplades d’Outre-Rhin, puis il vint +de nouveau se mesurer avec son frère à Tolbiac, où +se livra une des plus sanglantes batailles dont les +annales des Francs aient gardé le souvenir. Sur les +pas du malheureux roi d’Austrasie fugitif de nouveau, +Théodoric pénétra dans Cologne et envoya à la poursuite +de son frère un détachement qui s’empara bientôt +de sa personne. Il fut conduit enchaîné à Châlons-sur-Saône, +pendant que son fils Mérovée, qui n’était +qu’un petit enfant, avait la tête brisée contre une +pierre. Une obscurité sinistre règne sur la fin du malheureux +prisonnier ; ce qui est certain, c’est qu’il périt +bientôt dans les fers, et que son frère Théodoric le +suivit de près dans la tombe, emporté par une de +ces maladies qui fauchaient dans la fleur de l’âge les +voluptueux princes de la famille mérovingienne. Leur +grand’mère Brunehaut ne perdit pas courage dans ces +conjonctures critiques. Elle fit proclamer souverain +des deux royaumes le fils aîné de Sigebert, et arma +pour repousser Clotaire II, qui, appelé par les Austrasiens +révoltés, avait pénétré dans les états de ses +parents. Mais tout s’unissait pour trahir cette femme +intrépide : elle-même fut livrée à ses ennemis, et, +victime de haines implacables et sauvages, elle périt +du supplice atroce qui vaudra toujours à sa mémoire +la pitié, et l’infamie à celle de ses bourreaux.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_612" href="#FNanchor_612"><span class="label">[612]</span></a> Aucune partie de l’histoire de Brunehaut n’a été plus méchamment défigurée +que celle-là. Alors que les sources la montrent qui travaille à pacifier ses petits-fils, +la légende lui attribue la responsabilité de la guerre entre eux. Voir mon +travail cité p. 45 et suiv.</p> +</div> +<p>Comme on le voit par ce rapide aperçu, il y a +dans cette série d’événements une source d’émotions +dramatiques comme on les rencontrerait difficilement +ailleurs au même degré. Aussi l’imagination populaire +en a-t-elle été profondément frappée. Frédégaire, +qui écrit sous la dictée de la tradition orale, +<span class="pagenum" id="p411">-411-</span> à un moment où elle n’a pas encore pu altérer les +faits, nous permet cependant d’entrevoir les parties +de cette histoire qui ont fait le plus d’impression +sur le peuple. C’est d’abord la funeste bataille de +Tolbiac, où deux peuples frères ont répandu le meilleur +de leur sang pour assouvir des haines fratricides. +« Jamais, dit Frédégaire, de toute antiquité, +les Francs ni les autres peuples n’ont livré un combat +si meurtrier. Les deux armées combattaient avec un +tel acharnement et firent de part et d’autre un tel +carnage, que les cadavres, ne trouvant pas de place +pour tomber, restaient debout, serrés les uns contre +les autres comme des vivants<a id="FNanchor_613" href="#Footnote_613" class="fnanchor">[613]</a>. » Voilà bien comme +raconte la mémoire populaire. Non que je veuille soutenir +que le détail est nécessairement fictif, mais je +dis qu’il est de ceux qui frappent la multitude et +qu’elle aime à retenir. Celui-ci était fait pour germer +et pour fructifier dans d’autres imaginations. Des +morts qui restent debout dans une mêlée, s’est dit le +bon Aimoin, cela se comprend ; mais lorsque cette +mêlée se déplace, que deviennent ces morts ? Nécessairement +ils subissent l’impulsion donnée à toute la +masse, et ils s’avancent avec les vivants : <i lang="la" xml:lang="la">Tanta +utriusque partis animositate concursum est, ut cadavera +interfectorum, prae multitudine comprimentium se populorum, +non valentia ad terram ruere, quemadmodum equis +insederant, una cum vivis circumferrentur</i><a id="FNanchor_614" href="#Footnote_614" class="fnanchor">[614]</a>. On le voit, le +thème est riche : les morts marchent, leurs chevaux, +morts ou vifs (Aimoin ne nous tire pas d’angoisse), +<span class="pagenum" id="p412">-412-</span> participent au mouvement ; nous aurons tout à l’heure +une vraie bataille de spectres<a id="FNanchor_615" href="#Footnote_615" class="fnanchor">[615]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_613" href="#FNanchor_613"><span class="label">[613]</span></a> <span lang="la" xml:lang="la">Fertur a Francorum ceterasque gentes ab antiquito sic forte nec aliquando +fuisse prilium conceptum. Ibique tantae est rages ab uterque exercitus facta est, +ubi falange ingresso certamenis contra se priliabant cadavera occisorum undique +non haberint ubi inclinis jacerint sed stabant mortui inter citerorum cadavera +stricti, quasi viventes.</span> Fredeg. IV, 38. Cf. Jonas <i lang="la" xml:lang="la">Vita Columban.</i> c. 57 : +<span lang="la" xml:lang="la">Ibi proelio inito innumerae hominum phalanges ex utroque exercitu perierunt.</span></p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_614" href="#FNanchor_614"><span class="label">[614]</span></a> Aimoin III, 97 (Bouquet III, p. 115).</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_615" href="#FNanchor_615"><span class="label">[615]</span></a> C’est M. Lucien Double qui nous ménage ce régal : « La mêlée était si +épaisse, écrit-il, que des rangs entiers de morts, poussés par les vivants qui les +suivaient, <i>s’avançaient rigides et pâles</i>, n’ayant pas la place de tomber, <i>s’enferrant +à chaque pas davantage sur les lances et sur les épées</i> ; en plus d’un endroit, +il y eut même, de chaque côté, <i>des rencontres de bataillons entiers de cadavres</i> +(authentique<a id="FNanchor_616" href="#Footnote_616" class="fnanchor">[616]</a>) qui ne pouvaient même pas s’affaisser sur le sol, étreints +dans les remous de cette tempête humaine. » L. Double, <i>Brunehaut</i>, Paris 1878, +p. 185.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_616" href="#FNanchor_616"><span class="label">[616]</span></a> La parenthèse est de M. Double.</p> +</div> +<p>Rien ne produit plus d’effet sur les esprits peu +cultivés que ces grandes scènes de carnage ; ils y +reviennent incessamment avec une curiosité enfantine +et malsaine, et ils en embellissent le récit chaque fois +qu’ils le reproduisent. Il n’y a presque pas une +grande bataille de l’époque barbare qui ne soit connue +par quelqu’un de ces traits affreux<a id="FNanchor_617" href="#Footnote_617" class="fnanchor">[617]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_617" href="#FNanchor_617"><span class="label">[617]</span></a> V. ci-dessus p. <a href="#p366">366</a> et suiv.</p> +</div> +<p>Un autre épisode de la lutte fratricide a fait une +vive impression sur l’imagination populaire : c’est +l’intervention de l’archevêque de Mayence. Vaincu à +la bataille de Toul, Théodebert fuyait devant les +forces supérieures de son frère, qui le poursuivait +l’épée dans les reins, lorsque, dit Frédégaire, le saint +homme apostolique Lesio, évêque de la ville de +Mayence, aimant la valeur de Théodoric et détestant +la folie de Théodebert, vint trouver Théodoric et lui +dit : « Achève ce que tu as commencé. Il faut que tu +mènes cette affaire à terme d’une manière profitable. +Une fable populaire dit que le loup étant monté sur +une montagne, comme ses jeunes commençaient déjà +à chasser, les appela à lui et leur dit : « Aussi loin +que vos yeux peuvent voir dans tous les sens, vous +n’avez pas d’amis, si ce n’est quelques-uns de votre +race. Achevez ce que vous avez commencé. »</p> + +<p>Voilà, évidemment, une tradition populaire. Cela +<span class="pagenum" id="p413">-413-</span> ne veut pas encore dire, assurément, que ce soit une +légende épique : il suffit pour le moment d’acter que +Frédégaire n’a pas trouvé l’épisode dans quelque +source écrite. Le développement considérable qu’il +prend ici dans la narration assez sommaire du chroniqueur, +et la complaisance avec laquelle y est raconté +l’apologue de l’évêque, sont à ce point de vue des +indices caractéristiques. Ce qui ne l’est pas moins, +c’est l’altération déjà toute romane du nom du prélat. +Si Frédégaire le connaissait autrement que par la tradition +orale, il aurait exactement reproduit son nom, +qui est Leudegarius, au lieu qu’il n’en connaît que la +forme romane Lesio<a id="FNanchor_618" href="#Footnote_618" class="fnanchor">[618]</a>. Mais je vais plus loin, et je +crois reconnaître une trace d’altération épique dans la +contexture de l’épisode lui-même. On ne comprend +pas bien celui-ci sous sa forme actuelle. L’évêque de +Mayence, nous est-il dit, appréciait la valeur de Théodoric +et méprisait la sottise de son frère ; il vint donc +trouver le roi de Burgondie et l’engagea à continuer +son expédition contre Théodebert, jusqu’à ce qu’il eût +raison de lui. Voilà qui se comprend. Ce qui ne se +comprend plus, c’est que, pour l’encourager à persévérer +dans ses desseins fratricides, l’évêque lui raconte +une fable de laquelle il résulte qu’il devrait épargner +son frère, vu qu’il n’a pas d’autre ami. Il y a là une +contradiction interne qu’il est impossible de nier, et +nul ne soutiendra qu’elle ait fait partie de la version +primitive. De deux choses l’une : ou bien l’évêque a +réellement exhorté Théodoric à détruire son frère, et +alors il n’a pu lui raconter l’apologue du loup en +chasse ; ou bien il le lui a en effet raconté, et alors il +est manifeste qu’il l’a fait pour détourner le roi d’un +projet criminel.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_618" href="#FNanchor_618"><span class="label">[618]</span></a> Cf. le nom de l’évêque d’Autun saint Leudegarius, devenu Léger en français.</p> +</div> +<p>Mais quelle était la version primitive, et serait-il +<span class="pagenum" id="p414">-414-</span> permis de la retrouver en l’absence de tout +témoignage qui pourrait nous mettre sur la voie ? Je +pense que oui, et je ne crois pas me tromper en +admettant que le noyau du récit, ce qui en constitue +la partie la plus originale comme aussi la plus frappante +pour l’esprit populaire, c’est précisément l’apologue +du loup en chasse. Le peuple est fidèle à ses +fables ; il les redit de bouche en bouche avec une +exactitude scrupuleuse. Telles Bidpaï et Lokman les +ont racontées, telles le bon La Fontaine les a mises en +vers, et telles on continue de les faire apprendre à nos +enfants. Celle-ci est d’ailleurs vraiment puisée à même +la source populaire. Ce loup qui mène ses fils sur la +montagne et qui leur fait jeter un coup d’œil sur tout +le paysage étendu à leurs pieds, ce n’est pas un personnage +inventé par le chroniqueur, c’est le héros +animal de la grande comédie <i>aux cent actes divers</i>. Le +discours qu’il adresse à ses fils (<i lang="la" xml:lang="la">Quam longe oculus vester +in unamquemque parte videre prevalet, non habetis amicus, +nisi paucus qui vestro genere sunt</i>), c’est sans doute, +comme il arrive d’ordinaire dans les versions orales, +la partie la mieux conservée de la tradition, précisément +parce qu’elle en est l’élément essentiel, que tout +le reste ne sert qu’à préparer, qu’à introduire en +quelque sorte<a id="FNanchor_619" href="#Footnote_619" class="fnanchor">[619]</a>. Or, ce discours contient une double +leçon adressée par le vieux loup aux louveteaux : il +leur rappelle d’abord qu’ils sont sans amis sur la +terre, ensuite, qu’ils peuvent compter sur ceux de leur +race. Qu’est-ce à dire, sinon que, Théodebert étant le +frère de Théodoric, celui-ci doit compter sur l’amitié +de celui-là, puisque <i>les loups ne se mangent pas entre eux</i> ? +<span class="pagenum" id="p415">-415-</span> Donc, si je ne fais erreur, la version primitive de +notre récit présentait l’intervention de l’évêque de +Mayence comme une tentative pour détourner Théodoric +de son entreprise meurtrière, en lui rappelant +qu’il avait peu d’amis, et qu’un frère est toujours le +meilleur des soutiens.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_619" href="#FNanchor_619"><span class="label">[619]</span></a> Comme dans l’histoire de Childéric et de Basine, les paroles de celle-ci (<span lang="la" xml:lang="la">si +in transmarinis partibus aliquem cognovissem utiliorem tibi, expetissem utique +cohabitationem ejus</span>) ; comme dans l’histoire de la mort de Chlodéric le discours +de Clovis (<span lang="la" xml:lang="la">dum ego per Scaldem fluvium navigarem</span>, etc.) ; comme dans l’histoire +de la guerre de Thuringe, le discours de Théodoric à ses soldats (<span lang="la" xml:lang="la">indignamini, +quaeso, tam meam injuriam quam interitum parentum vestrorum</span>, etc.).</p> +</div> +<p>Cette version, infiniment plus en harmonie avec +le caractère sacré du prélat et avec sa mission de +paix et de charité, l’est aussi avec tous les épisodes +où nous voyons les évêques intervenir dans les +luttes des rois pour les apaiser. Saint Avit de Micy +n’a pas tenu un autre langage à Chlodomir partant +pour la guerre de Burgondie<a id="FNanchor_620" href="#Footnote_620" class="fnanchor">[620]</a>, saint Germain de +Paris a fait les mêmes exhortations à Sigebert lancé +à la poursuite de son frère Chilpéric<a id="FNanchor_621" href="#Footnote_621" class="fnanchor">[621]</a>. Partout, dans +cette époque troublée, les évêques se sont interposés +pour prévenir les violences ; nulle part on ne +voit qu’ils les aient approuvées, conseillées, que dis-je, +qu’ils aient poussé directement au fratricide. Il y a +eu, sans doute, de mauvais évêques à l’époque mérovingienne, +il y en a même eu beaucoup ; mais ceux +qui auraient été capables de donner au roi des conseils +si pervers se seraient souillés par d’autres crimes +encore qui les auraient signalés à l’aversion de tous, +et l’on ne voit pas qu’aucun de ces peu intéressants +personnages ait été traité de <i lang="la" xml:lang="la">beatos et apostolicos vir</i>. +L’épisode ne contient donc pas seulement une contradiction +interne ; il est, de plus, contredit lui-même +par tout le milieu dans lequel nous le trouvons. Frédégaire +semble s’en être rendu compte ; aussi, tout en +attribuant un rôle odieux à l’évêque, il fait effort pour +en atténuer l’immoralité. Si Lesio intervient, c’est +parce que Théodoric est un prince plein de valeur et +son frère un insensé. Mais cela n’atténue rien et ne +<span class="pagenum" id="p416">-416-</span> rend pas moins invraisemblable le rôle de Lesio. Il +faut même ajouter qu’on ne voit pas bien pourquoi le +prélat prend la peine d’adresser cette excitation à un +prince en pleine chasse, et tout altéré du sang de sa +victime ? Il était tout au moins inutile de l’exciter ; il +était incontestablement nécessaire de l’adoucir. Concluons +donc que le patriotisme burgonde, égaré par la +haine que l’on vouait naturellement à l’ennemi austrasien, +a inconsciemment altéré la physionomie de la +tradition. Là où celle-ci nous montrait, comme dans +toutes les aventures du même genre, un évêque rappelant +à un roi sanguinaire les lois éternelles de l’humanité +la légende nationale a voulu voir, tout au contraire, +une approbation explicite donnée à la guerre impie +par un saint personnage comme l’évêque de Mayence. +Elle a, dans ce but, remanié la légende, mais elle ne +l’a pas fait assez adroitement pour dissimuler la trace +de son travail primitif, ou pour en effacer entièrement +les traits originaux, et le discours du loup, auquel elle +n’a pas osé toucher, rappelle et indique une contexture +du récit toute différente de l’actuelle. Ainsi, +dans les œuvres de la statuaire antique réparées par +une main moderne, l’ensemble a pris plus d’une fois +une attitude différente de celle que trahit la conformation +des parties originales, et l’artiste, en étudiant +celles-ci, peut restituer à l’ensemble son expression +dramatique véritable.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_620" href="#FNanchor_620"><span class="label">[620]</span></a> Greg. Tur. III, 6. Cf. ci-dessus, p. <a href="#p321">321</a>.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_621" href="#FNanchor_621"><span class="label">[621]</span></a> Id. IV, 51.</p> +</div> +<p>A part les deux épisodes qui viennent d’être étudiés, +le récit de Frédégaire ne contient rien qui puisse +être considéré comme épique. Si l’histoire de la lettre +de Brunehaut à Alboin, déchirée par celui-ci et retrouvée +par un esclave de Warnachaire qui la porta à +son maître<a id="FNanchor_622" href="#Footnote_622" class="fnanchor">[622]</a>, peut être regardée comme historique, ou +si elle doit plutôt être reléguée dans le domaine des +<span class="pagenum" id="p417">-417-</span> fables, c’est un point que je n’ai pas à examiner ici : +de toute manière, cette aventure n’a pas la couleur de +l’épopée, et rien n’interdit de la considérer, si l’on +veut, comme une des nombreuses historiettes qui ont +été forgées par les grands sur le compte de cette malheureuse +reine. Pour le reste, le récit de Frédégaire +garde d’un bout à l’autre la couleur et l’accent de l’histoire : +nulle digression à tendances dramatiques, nul +développement d’une situation particulièrement émouvante, +nul élément personnel mêlé aux sanglantes +réalités de la chose publique. Sobre et ferme, le récit +se moule en quelque sorte sur les faits, dont il reproduit +les contours et les proportions avec un air de +vérité qu’il est impossible de méconnaître. Manifestement, +la légende épique de Brunehaut ne faisait que +balbutier au moment où Frédégaire écrivait. Ou, pour +mieux dire, les souvenirs personnels de ce chroniqueur, +combinés avec ceux de ses bailleurs de renseignements, +le dispensaient d’y recourir.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_622" href="#FNanchor_622"><span class="label">[622]</span></a> Fredeg. IV, 40.</p> +</div> +<p>Si maintenant nous ouvrons le <i lang="la" xml:lang="la">Liber Historiae</i>, nous +serons frappés de voir jusqu’à quel point une histoire +si nette et si sûre y est défigurée par les arabesques +de l’imagination épique. Ce n’est plus la succession +des faits, c’est un tout logique, un véritable poème +dans lequel, du commencement à la fin, un seul caractère +engendre toute la trame du récit, imprime sur +tous les événements sa marque personnelle, et, en +lutte avec toutes les forces morales et physiques, finit +par succomber écrasé sous le poids des crimes qu’il +a accumulés. Quelle intensité d’émotion, quelle puissance +dramatique dans ces pages, si on les compare +avec la sèche narration de Frédégaire ! Pour des +esprits incapables d’apprécier la sereine beauté de +l’histoire pure, combien la Brunehaut du <i lang="la" xml:lang="la">Liber Historiae</i> +a dû paraître plus intéressante, plus poétique, +plus vraie même que celle du chroniqueur burgonde ! +<span class="pagenum" id="p418">-418-</span> Il faut entendre ici la voix populaire. Bien que traduite +dès l’origine dans l’aride et monotone latin du +moine de Saint-Denis, et de là dans notre français +moderne, qui est bien, je pense, le langage le moins +épique du monde, elle garde encore une partie de +la stupeur naïve avec laquelle elle a redit à la postérité +les tragiques aventures de la reine d’Austrasie.</p> + +<p>« Brunehaut donnait tous les jours de pires conseils +à Théodoric, disant : « Pourquoi négliges-tu de réclamer +le trésor de ton père et son royaume des mains +de Théodebert, puisque tu sais qu’il n’est pas ton frère, +attendu qu’il a été créé de l’adultère de ton père avec +une concubine ? » Entendant cela, Théodoric, qui +était de naturel farouche, rassembla une nombreuse +armée et se mit en marche contre son frère Théodebert. +Ils se rencontrèrent pour la bataille auprès du +château de Tolbiac. Là on combattit ferme, et Théodebert, +voyant son armée taillée en pièces, prit la +fuite et se réfugia dans la ville de Cologne. Théodoric +brûla et ravagea le pays des Ripuaires, et le peuple +de ce pays se rendit dans ses mains en disant : « Roi +notre seigneur, épargne-nous ainsi que notre terre ; +nous voici à toi : ne continue pas d’exterminer ce +peuple. » Et il répondit : « Ou bien amenez-moi +Théodebert vivant, ou bien coupez-lui la tête et me +l’apportez, si vous voulez que je vous épargne. » Alors +ils entrèrent dans la ville, et, inventant des mensonges, +ils dirent à Théodebert : « Voici ce que décide +ton frère. Rends le trésor de ton père que tu gardes +par devers toi, et alors il retournera avec son peuple. » +Lorsqu’ils lui eurent dit ce mensonge, il entra avec +eux dans le palais de son trésor. Et comme, les coffres +ayant été ouverts, il y cherchait les ornements, l’un +d’eux, ayant tiré son glaive, le frappa par derrière sur +le crâne, puis ils prirent la tête et ils l’exposèrent sur +les murs de la ville de Cologne. Théodoric, voyant +<span class="pagenum" id="p419">-419-</span> cela, prit la ville et s’y rendit maître de grands trésors. +Comme les principaux des Francs lui prêtaient +serment dans la basilique de Saint-Géréon martyr, il +lui semblait qu’on le blessait traîtreusement au côté. +Et il dit : « Gardez les portes ; quelqu’un de ces traîtres +de Ripuaires vient de me frapper. » Mais lorsqu’on +eut découvert ses vêtements, on ne trouva rien qu’un +petit signe couleur de pourpre. Il revint de là avec +quantité de butin, ainsi que les fils et la fille de Théodebert, +laquelle était belle, et il rentra dans la ville +de Metz, où était arrivée la reine Brunehaut. Il prit +les enfants de Théodebert et il les tua ; le plus jeune, +qui portait encore la robe blanche du baptême, il lui +brisa la tête contre une pierre et en fit jaillir la +cervelle.</p> + +<p>« Théodoric alors, voyant la beauté de la fille de +Théodebert, sa nièce, voulut se l’unir par mariage. +Brunehaut lui dit : « Comment peux-tu prendre pour +femme la fille de ton frère ? » Et il répondit : « Ne +m’as-tu pas dit qu’il n’était pas mon frère ? Pourquoi, +mauvaise ennemie, m’as-tu fait commettre ce péché +de devenir le meurtrier de mon frère ? » Et, tirant son +épée, il voulut la tuer. Elle, arrachée à ses coups par +les nobles qui l’entouraient, se sauva à grand’peine +dans la chambre du palais. Puis, remplie de haine, +elle lui fit présenter un breuvage empoisonné par la +main de ses domestiques. Le roi Théodoric le but +sans se douter du poison, et, commençant à languir, +il mourut et rendit son esprit pervers au milieu des +péchés. Brunehaut fit périr ses fils, qui étaient encore +enfants.</p> + +<p>« Ces princes étant morts, les Burgondes et les Austrasiens, +ayant fait la paix avec les autres Francs, +élevèrent le roi Clotaire à la souveraineté unique des +trois royaumes. Le roi Clotaire, ayant mis son armée +en mouvement, se dirigea sur la Burgondie, et fit +<span class="pagenum" id="p420">-420-</span> dire à Brunehaut de venir le trouver en paix, feignant +de vouloir l’épouser. Elle, parée d’ornements royaux, +alla le trouver au château de Tiroa, sur la rivière du +même nom. En l’apercevant, il lui dit : « Ennemie +du Seigneur, pourquoi as-tu perpétré tant de crimes +et as-tu osé faire périr une telle lignée royale ? » Alors, +l’armée des Francs et des Burgondes ayant été réunie, +tous crièrent d’une seule voix que Brunehaut était +digne de la mort la plus honteuse. Alors, sur l’ordre +du roi Clotaire, elle fut hissée sur un chameau et promenée +à travers toute l’armée, puis, attachée aux pieds +de chevaux sauvages, elle fut mise en pièces et périt. +Pour finir, son tombeau fut le feu, et ses ossements +furent brûlés<a id="FNanchor_623" href="#Footnote_623" class="fnanchor">[623]</a>. »</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_623" href="#FNanchor_623"><span class="label">[623]</span></a> <i lang="la" xml:lang="la">Liber Historiae</i> c. 38-40.</p> +</div> +<p>Voilà bien, ou je me trompe fort, le ton et les +motifs de la poésie épique. Cette histoire, fréquemment +démentie par le silence de Frédégaire ou contredite +par son témoignage formel, est en grande +partie apocryphe ; elle a, d’autre part, une vérité +poétique remarquable. Le type de Brunehaut est +conçu ici, d’un bout à l’autre, selon les lois de l’esprit +poétique, qui exige un caractère fidèle à lui-même, qui +attribue à un seul personnage la responsabilité de tous +les événements, et qui proportionne d’une manière très +consciencieuse l’expiation subie à la grandeur des forfaits +commis. Il ne semble pas douteux qu’à la base +d’une légende aussi organique se trouve un chant populaire.</p> + +<p>Je partagerai l’examen de l’histoire poétique de +Brunehaut en trois parties. La première contient le +récit de la guerre entre les deux frères ; la deuxième, +l’épisode des amours de Théodoric et de la vengeance +de sa grand’mère ; la troisième, celui de la mort tragique +de Brunehaut elle-même.</p> + +<p><span class="pagenum" id="p421">-421-</span> La première partie, comparée au récit de Frédégaire, +laisse deviner tout de suite sa provenance +populaire. La précision du détail historique y est entièrement +sacrifiée. Les itinéraires suivis, les villes prises +en route, la double bataille livrée, tout a disparu. Par +contre, les motifs des événements sont indiqués : les +excitations de Brunehaut apparaissent comme la cause +directe de la guerre, et nous savons même la raison +pour laquelle Théodoric devrait, d’après elle, s’armer +contre le roi d’Austrasie. Il est inutile d’insister ici +sur l’historicité de ce qui a été omis, sur la non +historicité de ce qui a été ajouté. Le récit de la capture +et de la mort tragique de Théodebert d’après le +<i lang="la" xml:lang="la">Liber Historiae</i> est en contradiction formelle avec celui +des mêmes événements par Frédégaire, qui en a été +presque le contemporain : c’est assez dire qu’il doit +être écarté d’emblée par la critique<a id="FNanchor_624" href="#Footnote_624" class="fnanchor">[624]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_624" href="#FNanchor_624"><span class="label">[624]</span></a> Il va sans dire qu’étant plus dramatique, la version du <i lang="la" xml:lang="la">Liber</i> avait toute +chance d’être préférée par les écrivains postérieurs ; aussi Aimoin l’a-t-il accueillie +III, 99 (Bouquet III, page 176), tout en reconnaissant qu’elle contredit +Frédégaire.</p> +</div> +<p>Le récit du <i lang="la" xml:lang="la">Liber Historiae</i> ne porte pas seulement +le caractère d’une véritable amplification poétique ; il +se trahit encore comme le développement nouveau +d’un motif épique déjà ancien. Ce roi de Cologne qui +périt assassiné par les ambassadeurs de son parent, +pendant qu’il se baisse sur son coffre pour y chercher +des trésors, nous l’avons déjà rencontré précédemment : +il s’appelait Chlodéric, fils de Sigebert le +Boiteux, et c’est un vrai transfert épique qui a fait +attribuer ses aventures au roi Théodebert<a id="FNanchor_625" href="#Footnote_625" class="fnanchor">[625]</a>. L’histoire +<span class="pagenum" id="p422">-422-</span> de ce dernier aura été coulée, selon toute vraisemblance, +dans un moule déjà existant et par là même +elle aura fait oublier la précédente. L’épisode de la +blessure de Théodoric à Saint-Géréon est beaucoup +plus obscur. Il repose manifestement sur une donnée +populaire : le cadre du moins ne peut avoir été inventé +par le moine neustrien, et la couleur n’a absolument +rien de monastique, mais est foncièrement +barbare. Quant au fait en lui-même, je ne sais qu’en +penser. Aimoin déjà n’y comprenait plus rien, puisque, +reproduisant cette partie du récit du <i lang="la" xml:lang="la">Liber Historiae</i>, +il écrit : <i lang="la" xml:lang="la">Solummodo signum quoddam apparuit purpureum, +quod ego reor citae mortis fuisse indicium</i>. Il n’y a là +qu’une ingénieuse conjecture personnelle, et à coup +sûr les premiers narrateurs populaires de notre épisode +ne lui ont pas attribué de caractère prophétique. J’incline +à croire qu’il y a sous ce récit un fait historique +défiguré, dont il serait oiseux de chercher à retrouver +l’aspect primitif<a id="FNanchor_626" href="#Footnote_626" class="fnanchor">[626]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_625" href="#FNanchor_625"><span class="label">[625]</span></a> L’auteur du <i lang="la" xml:lang="la">Liber Historiae</i> n’a d’ailleurs pas reproduit l’épisode de Chlodéric +et de Sigebert dans son histoire de Clovis : pourquoi, alors qu’il l’a dû lire +dans Grégoire de Tours, et qu’il reproduit d’après celui-ci l’histoire de Ragnacaire +et de Rignomir ? Je n’irai pas jusqu’à dire qu’il ne voulait pas raconter +deux fois les mêmes aventures, et qu’il avait remarqué la parenté des deux +épisodes ; je crois plutôt que le chant épique sur les meurtres de Clovis avait +déjà cessé d’être connu.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_626" href="#FNanchor_626"><span class="label">[626]</span></a> Faudrait-il mettre en rapport ce <i lang="la" xml:lang="la">signum purpureum</i> trouvé sur le corps de +Théodoric avec le <i lang="la" xml:lang="la">niello</i> qui est, dans l’épopée française, la marque de naissance +des princes de la maison royale, et sur lequel M. Rajna disserte savamment +p. 295-299 ?</p> +</div> +<p>La deuxième partie de notre récit a un caractère +plus émouvant encore que la première. Elle relève de +la même inspiration qui a déjà dicté l’étrange histoire +de Frédégonde et de Landéric. Quelle ironie tragique +dans la manière dont éclate la brouille entre le roi +des Burgondes et sa grand’mère ! C’est elle qui, par +ses mensonges, l’a poussé à commettre un premier +crime, et qui se révolte maintenant de lui voir commettre +le second : mais quelle foudroyante repartie +elle s’attire de la part de ce prince ! Corneille n’a pas +trouvé dans sa Rodogune de scène plus terrible que +celle de cette mère poursuivie l’épée à la main par son +petit-fils, et qui, arrachée à sa fureur par les gens de +<span class="pagenum" id="p423">-423-</span> son entourage, se venge de lui en lui envoyant la +mort dans un breuvage empoisonné. Emporté par +son sujet, le poète va jusqu’à raconter le meurtre +des enfants de Théodoric par Brunehaut : crime +inventé contre lequel protestent à la fois l’histoire +et la raison, mais qui était trop dans la tonalité du +sujet pour pouvoir être épargné à la mémoire de cette +malheureuse femme<a id="FNanchor_627" href="#Footnote_627" class="fnanchor">[627]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_627" href="#FNanchor_627"><span class="label">[627]</span></a> G. Kurth o. c. p. 72.</p> +</div> +<p>Maintenant vient l’expiation. Le châtiment de Brunehaut +sera exemplaire : elle sera traitée comme +Jézabel, dont elle est d’ailleurs, aux yeux de nos +écrivains, la vivante image. Comme la perfide reine +d’Israël, tombée dans sa vieillesse au pouvoir de Jéhu, +avait essayé de le séduire en appelant à son secours +tous les artifices de la toilette, ainsi Brunehaut, frappée +d’aveuglement, se persuade que son neveu victorieux +se laissera séduire par ses charmes flétris. Mais, +de même que Jézabel a été, par ordre du vainqueur, +précipitée du haut de sa fenêtre et foulée aux pieds +des chevaux, ainsi la vieille furie sera traitée par le +roi des Neustriens avec des outrages non moins raffinés. +Le parallèle est frappant ; il semble s’être présenté +à la pensée des premiers narrateurs, même de +ceux qui n’ont pas prononcé ici le nom de Jézabel<a id="FNanchor_628" href="#Footnote_628" class="fnanchor">[628]</a>. +Veux-je dire par là qu’il faille regarder comme inventée +l’histoire du dernier supplice de Brunehaut ? Nullement. +J’ai établi ailleurs qu’elle est, au contraire, +parfaitement historique, et je crois même que c’est +son horrible supplice qui a le plus contribué à suggérer +l’idée d’une comparaison entre ses destinées et +celles de l’antique Jézabel. Mais c’est le propre de la +chanson épique de mêler à doses égales, dans ses récits +émus, le vrai et le faux, <i lang="la" xml:lang="la">pene historico ritu</i>, comme dit +<span class="pagenum" id="p424">-424-</span> Jordanès<a id="FNanchor_629" href="#Footnote_629" class="fnanchor">[629]</a>. Il ne faut d’ailleurs pas s’étonner que la +poésie ait respecté l’histoire de la fin de Brunehaut. +Quelle fiction aurait pu rivaliser ici avec la tragique +horreur de la réalité ?</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_628" href="#FNanchor_628"><span class="label">[628]</span></a> V. Jonas, <i lang="la" xml:lang="la">Vita Columbani</i> c. 31 ; <i lang="la" xml:lang="la">Passio sancti Desiderii</i> c. 2 (<i lang="la" xml:lang="la">Anal. +Bolland.</i> IV, p. 253) ; Walafrid Strabo, <i lang="la" xml:lang="la">Vita S. Galli</i> (Bouquet III, p. 475).</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_629" href="#FNanchor_629"><span class="label">[629]</span></a> La mention du chameau dans l’épisode du supplice de Brunehaut pourrait +être regardée comme un détail apocryphe ou poétique : il n’en est rien. Pour +ne parler ici que de la Gaule, nous voyons par Grégoire de Tours que le prétendant +Gundovald avait dans son armée des chameaux qui faisaient office de +bêtes de somme (Greg. Tur. VII, 35), et par le <i lang="la" xml:lang="la">Vita Eligii</i> que saint Éloi avait +également un chameau servant au même usage. (<i lang="la" xml:lang="la">Vita Eligii</i> lib. II, pars 11 c. +12 dans Ghesquière t. III, p. 140.) C’est d’ailleurs sur un chameau qu’on avait +coutume d’exposer dans l’empire de Byzance les malheureux qu’on vouait à +l’infamie ou à la dérision ; voir Socrate, <i lang="la" xml:lang="la">Hist. eccl.</i> III, 2 <i lang="la" xml:lang="la">in fine</i> ; Denys +d’Alexandrie dans Eusèbe, <i lang="la" xml:lang="la">Hist. eccl.</i> VI, 41 ; Procope, <i lang="la" xml:lang="la">Bell. goth.</i> III, 32.</p> +</div> +<p>Plus qu’aucune autre, la mémoire de Brunehaut a +vécu longtemps dans les imaginations populaires. Les +terribles vicissitudes de sa vie et surtout sa fin épouvantable +avaient fait sur les esprits une impression +profonde : elle devint, pour la multitude, une espèce +de magicienne douée d’un pouvoir presque surnaturel, +et elle fut mise au rang de ces génies tour à tour bons +ou mauvais qui, d’après les traditions rustiques, auraient +présidé à la confection des principales œuvres +de l’esprit humain. On sait que, dans les premiers +siècles du moyen âge, les populations barbares qui +remplacèrent l’Empire dans nos provinces ne purent +se persuader que l’homme aurait été capable à lui seul +de produire les gigantesques monuments dont les +Romains avaient orné notre sol. Ces remparts inexpugnables, +ces palais superbes, ces châteaux-forts sourcilleux, +ces magnifiques routes militaires, en un mot, +toutes les œuvres qui exigeaient quelque talent d’ingénieur +et d’architecte, quelque grand déploiement de +forces collectives, furent considérées comme dues à +l’initiative, tout au moins à la collaboration de quelque +puissance surnaturelle. Le diable est de toutes ces +puissances celle qui, nous dit-on, est intervenue le +plus souvent. On n’en finirait pas si l’on comptait les +<span class="pagenum" id="p425">-425-</span> chaussées ou les édifices d’origine romaine qui sont +mis sous le nom de ce maître ouvrier. Mais ce nom +lui-même, dans son uniformité, paraît couvrir une +multitude de désignations spéciales se rapportant à +autant de divinités différentes, plus tard identifiées +avec le diable en vertu de l’enseignement des docteurs, +qui voyaient dans chaque faux dieu un démon. Plusieurs +de ces noms ont survécu jusqu’aujourd’hui, et Wodan +ainsi que Irmin occupent encore leur place dans le +nom de plus d’une route en Angleterre et en Allemagne. +Les géants et les fées ont partagé avec les +dieux le privilège d’être regardés comme constructeurs +de routes, et les personnages célèbres de l’histoire ou +de la légende, principalement les femmes, ont été par +la suite associés, sous ce rapport, aux fées et aux +géants. C’est ainsi qu’en France, à côté du <i>chemin +Henri IV</i> (Béarn), du <i>chemin Charles</i> (Bretagne) et du +<i>chemin César</i> (Béarn), on connaît le <i>chemin de la reine +Marguerite</i> (Auvergne), le <i>chemin de la reine Achilette</i> +(Languedoc), le <i>chemin de la reine Jeanne</i> (Provence), le +<i>chemin de la reine Blanche</i> (Franche Comté), le <i>chemin +de la reine de Hongrie</i> (Ardennes), le <i>chemin de la Pucelle</i> +(Champagne), le <i>chemin de la reine Haudiatte</i> (Lorraine), +le <i>chemin de la reine Anne</i> (Bretagne), etc., etc., etc.<a id="FNanchor_630" href="#Footnote_630" class="fnanchor">[630]</a></p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_630" href="#FNanchor_630"><span class="label">[630]</span></a> Paul Sébillot, <i>Traditions et superstitions des ponts et chaussées</i> (<i>Revue +des tradit. popul.</i> t. VI, p. 2 et suiv.).</p> +</div> +<p>En Angleterre, une légende consignée par écrit dès +avant le XII<sup>e</sup> siècle interprète également par l’initiative +d’une reine l’origine des voies romaines dans +cette île. Ce serait l’impératrice Hélène, qui, au dire +d’un des Mabinogion, aurait eu « l’idée de faire faire +de grandes routes de chaque ville forte à l’autre à +travers l’île de Bretagne. » Les routes furent faites, et +on les appelle les chemins d’Elen Lluydawc (la conductrice +d’armées)<a id="FNanchor_631" href="#Footnote_631" class="fnanchor">[631]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_631" href="#FNanchor_631"><span class="label">[631]</span></a> <i>Les Mabinogion</i>, trad. de J. Loth dans d’Arbois de Jubainville. <i>Cours de +littérature celtique</i> t. III, p. 168. Une note l. l. nous apprend que dans le pays +de Galles les voies romaines portent par endroits le nom de <i>Sarn Elen</i> ou chaussée, +chemin ferré d’Elen.</p> +</div> +<p><span class="pagenum" id="p426">-426-</span> Rien donc ne doit moins nous étonner que le nom +de Brunehaut attribué en pays roman à un grand +nombre de voies de communication et de ruines d’édifices +anciens. J’en ai fait un relevé qui est sans contredit +fort incomplet, mais qui permettra néanmoins +de se faire une idée de la diffusion considérable de ce +nom dans la toponymie.</p> + +<p>Tour Brunehaut à Izel (Luxembourg).</p> + +<p>Pierre Brunehaut à Hollain (Hainaut)<a id="FNanchor_632" href="#Footnote_632" class="fnanchor">[632]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_632" href="#FNanchor_632"><span class="label">[632]</span></a> Nélis, <i>Réflexions sur un ancien monument du Tournaisis appelé vulgairement +la pierre Brunehaut</i> (<i>Mémoires de l’Acad. impér. et roy. de Bruxelles</i>, +t. I, 1777), après avoir montré qu’on ne peut attribuer à Brunehaut ni ce monument +ni tous les autres qui portent son nom dans les pays sur lesquels elle n’a +pas régné, continue en ces termes : « Le curé d’Hollain, dans la paroisse de qui +se trouve cette pierre, m’a dit d’avoir vu dans d’anciennes notes de ses prédécesseurs, +qu’avant le XIV<sup>e</sup> ou XV<sup>e</sup> siècle cette pierre s’appelait <i>la brune pierre</i>, +et que ç’a été sous ce nom qu’elle servait de limite ou de borne à quelques portions +de sa dîme… Plus tard, après la renaissance des lettres, nos premiers +géographes, sans beaucoup d’examen et pour se donner peut-être un air d’érudition, +ayant entendu parler d’ailleurs des chaussées de Brunehaut qui passent +là tout près, en auront pris occasion d’attribuer ce monument à notre reine, +en changeant le nom de <i>brune pierre</i> en <i>Brunehaut pierre</i> dont ils l’auront cru +un abrégé. Voilà comment peut être venu le nom de <i>pierre Brunehaut</i>. » +(p. 480). A comparer le chemin nommé <i>Brunestraete</i>, dans l’ancien duché de +Limbourg et mentionné par Ernst (<i>Hist. du Limbourg</i> I, p. 213), qui l’interprète +par <i>chemin Brunehaut</i>.</p> +</div> +<p>Brunehaut, hameau de Liberchies (Hainaut).</p> + +<p>Chaussée Brunehaut. Nom que la route romaine de +Bavai à Cologne porte en Hesbaye. Appelée <i lang="la" xml:lang="la">Via Strata +Brunichildis</i> dès le XIV<sup>e</sup> siècle par le <i lang="la" xml:lang="la">Chronicon Gemblacense</i>, +manuscr. 3803 de la bibliothèque royale de +Bruxelles.</p> + +<p>Chemin Brunehaut, venant de Milmort (Hesbaye) +vers la vallée de la Meuse, au nord de Liège.</p> + +<p>Fontaine Brunehaut (1391-1762) à Laon (Aisne) +avec une ferme du même nom.</p> + +<p>Chaussée Brunehaut, venant de Scarponne à Nonsard +(Meuse).</p> + +<p><span class="pagenum" id="p427">-427-</span> Chemin de Brunehaut, dit aussi le <i>Haut Chemin</i>, +sur le territoire d’Amblaincourt (Meuse).</p> + +<p>Brunehaut, bois communal de Pillon (Meuse).</p> + +<p><span lang="la" xml:lang="la">Brunechildis castrum</span>, sur l’Aveyron, aujourd’hui +Bruniquel (Tarn et Garonne).</p> + +<p>Chaussée Brunehaut ou <i>Levée de la reine de Sicile</i> à +Saint-Baussant (Meurthe).</p> + +<p>Chaussée Brunehaut ou <i>Chemin Saunaire</i> à Ville-au-Val +(Meurthe).</p> + +<p>Brunehaut, nom d’une tour du château de Vaudemont +(Meurthe).</p> + +<p>Tour Brunehaut, près de l’église de Saint-Julien au +pays d’Étampes. (Lecointe, <i lang="la" xml:lang="la">Annales Francorum</i> a. 613 +n<sup>o</sup> 16. Ad. de Valois, <i lang="la" xml:lang="la">Rer. Francicar.</i> l. XVII.)</p> + +<p>Butte Brunehaut ou Tombe Brunehaut, tumulus +près de Laniscourt (Aisne), 1178. <i lang="la" xml:lang="la">Sicut extendit a via +que ducit ad tumulum Brunehaudis ultra Lanisicurtem</i>. +(Matton, <i>Dict. topogr. de l’Aisne</i>.)</p> + +<p><span lang="la" xml:lang="la">Turris Brunichildis</span> à Auxerre (Yonne). Le <i lang="la" xml:lang="la">Gesta +Epp. antissiod.</i> de Heiric, qui est du IX<sup>e</sup> siècle, rapporte +que l’évêque Maurinus, contemporain de Charlemagne, +trouva un trésor <i lang="la" xml:lang="la">in turre Brunichildis</i> (Pertz +<i lang="la" xml:lang="la">Scriptor.</i> XIII, p. 395).</p> + +<p>Château Brunehaut, dans le pays de Cahors +(Lot).</p> + +<p>Chaussée Brunehaut, nom de la voie romaine de +Cambrai à Arras et à la mer.</p> + +<p>Brunhild (1404, 1543), ancien canton du territoire +de Volgelsheim (Haut-Rhin).</p> + +<p><span lang="la" xml:lang="la">Lectulus Brunihildis</span> (1043, 1221), dans le Feldberg, +près de Francfort-sur-Mein. Grimm, <i lang="de" xml:lang="de">Deutsche Heldensage</i>, +p. 169, n.</p> + +<p><span lang="la" xml:lang="la">Domus Brunichildis.</span> <i lang="la" xml:lang="la">Est in eâ (Aquitaniâ) et silva +vocabulo Leccena, non contemnendae magnitudinis, Biturigibus +atque Arvernis confinis, in quâ usque hodie ostenditur +lapidea domus Brunichildis reginae quondam Francorum, +<span class="pagenum" id="p428">-428-</span> amoeno, (ut nos quoque aspeximus), sita loco</i>, Aimoin, +<i lang="la" xml:lang="la">Gesta Francor.</i> <span lang="la" xml:lang="la">praefat.</span> IV (Bouquet III, p. 26).</p> + +<p>Ce rapide aperçu, qui nous montre le nom de Brunehaut +donné à des châteaux, à des tours, à des +routes, à des fermes, à des hameaux, à des tombeaux, +à des fontaines, à des bois, atteste combien se sont +trompés ceux qui, se fondant sur des données incomplètes, +ont cru que les chaussées baptisées du nom de +Brunehaut le devaient à cette circonstance que cette +reine les avait ou construites, ou réparées. Un phénomène +général s’explique par une loi générale, et +il faut bien abandonner l’hypothèse vulgaire d’une +Brunehaut constructrice de routes, bien que, comme +on l’a vu, elle ait déjà été formulée au X<sup>e</sup> siècle +par Aimoin<a id="FNanchor_633" href="#Footnote_633" class="fnanchor">[633]</a>. Non, c’est l’idée presque surnaturelle +qu’on se faisait de Brunehaut qui a fait mettre sous +son nom une si grande multitude de choses. Elle a +construit et bâti tout cela, mais dans l’imagination +populaire seulement, et en sa qualité d’être doué d’un +pouvoir surnaturel comme les démons ou les fées, +dont elle est la proche parente. Je suis heureusement +en état de fournir, à l’appui de mes interprétations, +un texte du XIV<sup>e</sup> siècle attestant bien que tel était, +alors et auparavant, la tradition populaire relative à +Brunehaut. Écoutons Jean d’Outremeuse :</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_633" href="#FNanchor_633"><span class="label">[633]</span></a> <span lang="la" xml:lang="la">Aedificia sane ab ipsâ constructa usque in hoc tempus durantia ostenduntur +tam innumera, ut incredibile videatur ab unâ muliere, et in Austria tantum +modo et Burgundia regnante, tanta in tam diversis Franciae partibus fieri +potuisse.</span> <i lang="la" xml:lang="la">Gesta Franc.</i> IV, 1 (Bouquet III, p. 115). On le voit, Aimoin lui-même +nous fournit les arguments contre la tradition dont il se fait l’écho. Voir +N. Bergier, <i>Histoire des grands chemins de l’empire romain</i>, édit. de Bruxelles +1728, t. I, p. 98-104.</p> +</div> +<p>« Item l’an V<sup>e</sup> et XXVI commenchat à faire la royne +Brucilde mult de mervelhe par nygromanche, et fist +une cachie tout pavée de pires de la royalme d’Austrie +jusques en la royalme de Franche, et de Neustrie +jusques en Acquitaine et en Borgungne. Et d’aultre +<span class="pagenum" id="p429">-429-</span> costeit elle les faisoit venir parmy la terre que ons +nommoit Brabant, et d’aultre part vers le paiis où la +grant Tongre avoit esteit destruit. Et tant de voies et +de cachies elle fist que chu estoit grand mervelhe et +briefement par tout l’isle de Europe estoient lesdits +cachies, et estoient faites par teile maneire qu’elle ne +jondoient mie tout ensemble, mais duroit cascon +cachie II liwes, ou III, ou IV, ou V, ou VI, et alcunne +fois plus ou moins en une piche, et puis faloit chis +pavement, jusques a tant qu’il retrovoit une altre +pieche del cachie. Et fut tout chu faite en une seule +nuit, et les fit faire par les males espirs, enssi comme +Virgile faisoit à son temps. Et chu faisoit-elle por +accomplir sa male pensee que ele avoit del faire +male : si voloit allier plus legierement del unc paiis a +l’autre, pour nuit et pour jour. Cest cachie est encor +et serat à tousjours, et le nommons no la cachie Brunehote, +car Brucildis en latin, c’est Brunehote en franchois. »<a id="FNanchor_634" href="#Footnote_634" class="fnanchor">[634]</a></p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_634" href="#FNanchor_634"><span class="label">[634]</span></a> Jean de Preis dit d’Outremeuse, <i>Ly Myreur des Histors</i>, ed. Borgnet-Bormans, +Bruxelles 1869, t. II, p. 225. Cf. la <i>Geste de Liége</i>, même volume p. 576.</p> +</div> +<p>Ainsi transformée en une puissance surnaturelle et +malfaisante, la reine Brunehaut se voyait singulièrement +rapprochée de la célèbre walkyrie qui portait le +même nom, et dont le caractère de divinité, effacé par +ses amours mortelles avec Sigfried, reparaît à plusieurs +reprises dans les légendes qui ont parlé d’elle. Ne +peut-on pas croire qu’elles ont été confondues entre +elles, et que plus d’une fois nous devons interpréter +par le souvenir de la walkyrie certains noms de lieu +dans lesquels nous sommes habitués à retrouver celui +de la reine ? Ainsi nous savons par un écrivain du +XIII<sup>e</sup> siècle qu’au moyen âge, dans les Pays-Bas, la +voie lactée s’appelait <i lang="nl" xml:lang="nl">Brunelstraet</i><a id="FNanchor_635" href="#Footnote_635" class="fnanchor">[635]</a>, de même qu’au +<span class="pagenum" id="p430">-430-</span> X<sup>e</sup> siècle en Saxe on l’appelait <i>le chemin d’Iring</i>, et +qu’à la même époque on la connaissait en France +sous le nom de <i>chemin Saint-Jacques</i>. Qui nous interdit +de voir ici une réminiscence de la mythologie, +d’après laquelle la voie lactée aurait été le chemin +par lequel la walkyrie menait au Walhalla les âmes +des morts tués dans les combats ? Cela n’est pas impossible. +Et toutefois, je ne me sens pas pressé d’interpréter +de la même manière les autres noms repris +ci-dessus.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_635" href="#FNanchor_635"><span class="label">[635]</span></a> « <span lang="nl" xml:lang="nl">Aristoteles saghet van galaxa, dat heyt men ghemynliken in duutsche die +<i>Brunelstraet</i> ende is een puur vuer ende wart meer ontsteken ende verlicht. +Ende darom scynt daer een lange licht, ende dat is die Brunelstraet ende wart +dese voorseide sterren ghevert syn in eenre stat van den hemel, daerom siet +men Brunelstraet in eenre stede, daer sy niet af en gaet, also lange als sy +duert.</span> » Fr. Thomas, <i lang="nl" xml:lang="nl">Natuurkunde</i>, cité par Van den Bergh dans <i lang="nl" xml:lang="nl">Nyhoff +Bijdragen</i> III<sup>e</sup> série, t. II, p. 215.</p> +</div> +<p>Sans doute, on trouve en pays germanique quelques +noms de lieux qui se rapportent plus vraisemblablement +à l’amante de Sigfried qu’à l’épouse de +Sigebert, mais ils sont en petit nombre, et ils se +rencontrent exclusivement en dehors de la Gaule +romane. J’accorde fort volontiers, par conséquent, +qu’un nom de lieu comme <i lang="la" xml:lang="la">lectulus Brunnihilde</i> sur le +Feldberg, près de Francfort-sur-Mein, renferme une +allusion à la légende de la vierge endormie au milieu +de la forêt enchantée<a id="FNanchor_636" href="#Footnote_636" class="fnanchor">[636]</a>. Mais des exemples de ce genre +ne prouvent rien pour la toponymie des régions gauloises, +où une tradition attestée dès le X<sup>e</sup> siècle rapporte +manifestement son origine à la reine Brunehaut<a id="FNanchor_637" href="#Footnote_637" class="fnanchor">[637]</a>, et +où il serait d’ailleurs fort difficile de prouver que la +légende de Brunehild et de Sigfried ait jamais été +répandue dans les milieux populaires qui ont créé les +noms.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_636" href="#FNanchor_636"><span class="label">[636]</span></a> V. W. Grimm, <i lang="de" xml:lang="de">Die deutsche Heldensage</i>, p. 199, n.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_637" href="#FNanchor_637"><span class="label">[637]</span></a> Je ne crois pas nécessaire de discuter ici une autre tradition d’après laquelle +les grandes voies romaines qui rayonnent autour de Bavai seraient l’œuvre d’un +roi de Belgis nommé Brunehaldus. Cette version, qui est déjà consignée au +XIV<sup>e</sup> siècle dans la chronique de Jacques de Guyse, et pour laquelle je renvoie +à Bergier o. c. p. 100, est manifestement d’origine érudite, et ne paraît pas avoir +jamais circulé dans le peuple.</p> +</div> +<p><span class="pagenum" id="p431">-431-</span> La conclusion de cette enquête, c’est que le nom de +la reine Brunehaut a retenti longtemps sur les lèvres +du peuple, associé à des souvenirs de grands crimes +et de grandes actions, et mêlé par l’imagination de la +multitude à bien des événements auxquels elle était +restée étrangère. L’épopée, après avoir fait d’elle +une grande criminelle, l’a finalement transformée en +une espèce de magicienne, pouvant être comparée à +ce grand enchanteur du nom de Virgile qui a tant +occupé, lui aussi, les esprits du moyen âge.</p> + +<div class="chapter"></div> +<p><span class="pagenum" id="p433">-433-</span></p> + +<h3 id="l3c3">CHAPITRE III<br> +Clotaire II.</h3> + + +<p>L’histoire du roi Clotaire II, telle qu’elle nous est +racontée par Frédégaire, se tient sur un terrain +rigoureusement historique. Notre chroniqueur a été le +contemporain de ce prince, dont il a parfaitement +connu les annales, et dont les traits se sont reflétés +avec une vérité entière dans le miroir de sa chronique. +Aucun élément légendaire ne diminue la netteté de sa +physionomie, aucun rayon de poésie n’en relève le +caractère un peu terne. Cependant nous savons que +Clotaire II a inspiré la muse populaire dès son vivant : +c’est à lui que se rapporte le témoignage le plus ancien +et le plus explicite que nous possédions sur l’existence +de l’épopée franque. Et, de fait, dans le <i lang="la" xml:lang="la">Liber Historiae</i>, +nous retrouvons l’écho de la chanson épique +relative à ce prince, et dont il est parlé dans la <i>Vie de +saint Faron</i>. Voici le récit du <i lang="la" xml:lang="la">Liber</i> :</p> + +<p><span class="pagenum" id="p434">-434-</span> « Le roi Clotaire avait un fils nommé Dagobert, +jeune prince vaillant et énergique, et plein de ressources. +Lorsqu’il fut grand, son père l’envoya gouverner +l’Austrasie sous la direction de Pepin. Les +Francs Austrasiens s’assemblèrent et le proclamèrent +leur roi. En ces jours, les Saxons se révoltèrent, et ils +réunirent une armée composée de plusieurs peuples +contre Dagobert et Clotaire. Dagobert, ayant rassemblé +ses troupes, passa le Rhin et marcha hardiment +contre les Saxons. Le combat s’étant engagé vigoureusement, +Dagobert fut frappé sur son casque, et une +partie de ses cheveux, tranchée par le coup, tomba à +terre. Son écuyer, placé derrière lui, la ramassa. +Dagobert, voyant son peuple sur le point de succomber, +lui dit : « Cours vite avec cette poignée de mes +cheveux trouver mon père, afin qu’il vienne à notre +secours, avant que toute l’armée ne périsse. » L’écuyer +prit sa course en hâte, traversa la forêt d’Ardenne et +parvint jusqu’au fleuve. Là était arrivé le roi Clotaire +avec une nombreuse armée. En voyant accourir le +messager qui apportait la boucle de cheveux de son +fils, il fut saisi de douleur, et, levant le camp au +milieu de la nuit à grand son de trompettes, il passa +le Rhin avec ses troupes et courut au secours de +Dagobert. Lorsqu’ils eurent fait leur jonction, le cœur +plein de joie et en battant des mains, ils gagnèrent +ensemble le Wéser et y plantèrent leurs tentes. Berthoald, +duc des Saxons, se tenait sur l’autre rive, tout +prêt à l’entrevue qui déciderait du combat. Entendant +le tumulte des Francs, il s’informa de ce qui se passait. +« C’est, lui répondit-on, le seigneur Clotaire qui +est arrivé, et de cela se réjouissent les Francs. » — « Vous +en avez menti, répondit Bertoald en éclatant de +rire, ou bien vous rêvez quand vous dites que Clotaire +est parmi nous, alors que nous avons appris qu’il est +mort. » Cependant le roi lui-même était debout sur la +<span class="pagenum" id="p435">-435-</span> rive, revêtu de sa cuirasse et coiffé de son casque, qui +cachait sa chevelure striée de poils blancs. Lorsqu’il +se fut découvert, Bertoald le reconnut et lui cria : +« Tu étais donc là, animal bigarré ? » En entendant +cet outrage, le roi indigné se jeta à cheval dans le +Wéser, que sa monture rapide lui fit franchir à la +nage. Toute l’armée franque entra dans le fleuve à la +suite du roi, et le franchit à grand’peine avec Dagobert +à cause de ses gouffres profonds. A peine sur +l’autre rive, Clotaire, enflammé d’une ardeur farouche, +engagea un combat acharné contre Bertoald. « Retire-toi +de moi, ô roi, dit Bertoald, de peur que je ne te +tue ; si tu l’emportes, tout le monde dira que tu as tué +ton serviteur Bertoald ; si c’est moi qui l’emporte, +alors il y aura grande rumeur parmi tous les peuples, +et l’on dira que le roi des Francs a été tué par son +esclave. » Mais le roi ne voulut pas l’écouter, et il +persista à l’accabler. Un cavalier du roi, qui l’avait +suivi de loin, s’écriait : « Courage, seigneur roi ! Sus à +votre ennemi ! » Les mains du roi étaient lourdes ; il +était d’ailleurs protégé par sa cuirasse. Enfin le roi +vint à bout de Bertoald ; il lui coupa la tête et l’éleva +au bout de son épée, puis il revint parmi les Francs. +Ceux-ci, qui étaient plongés dans le deuil, ne sachant +ce qu’il était devenu, furent alors remplis de joie. Le +roi dévasta tout le pays des Saxons et y fit de grands +massacres, n’épargnant que ceux des habitants dont la +taille ne dépassait pas la longueur de son épée, appelée +<i>spata</i>. Tel fut le signe qu’il établit dans ce pays. +Après quoi il rentra victorieusement chez lui. »</p> + +<p>« Celui qui refuserait de reconnaître ici le squelette +d’un poème, dit excellemment M. Rajna, devrait +renoncer aussi à le reconnaître dans un résumé de +l’Iliade ou de la chanson de Roland. L’évidence est +telle, qu’elle ne frappe pas seulement le regard exercé +de modernes comme Gaston Paris, Monod et Darmesteter, +<span class="pagenum" id="p436">-436-</span> mais qu’elle a été entrevue même par des +écrivains qui vivaient à une époque peu au courant +des choses de la légende. Il y a plus de deux siècles +qu’Adrien de Valois a déclaré que ce récit est une +pure fiction, non seulement parce que les meilleures +sources ne disent rien de l’expédition qui y est racontée, +mais aussi à cause des absurdités et des invraisemblances +de tout genre qui y sont accumulées. »<a id="FNanchor_638" href="#Footnote_638" class="fnanchor">[638]</a></p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_638" href="#FNanchor_638"><span class="label">[638]</span></a> Rajna o. c. p. 114. Il faut d’ailleurs lire le passage d’Adrien de Valois, +<i lang="la" xml:lang="la">Rer. Franc.</i> III, p. 59, qui est une des meilleures pages de la critique du +XVII<sup>e</sup> siècle. On ne saurait mieux établir, de nos jours, l’impossibilité historique +de l’épisode ; tout ce qu’il y faut ajouter, c’est sa provenance épique.</p> +</div> +<p>Le récit du <i lang="la" xml:lang="la">Liber</i> a été reproduit en entier, au IX<sup>e</sup> +siècle, par le <i lang="la" xml:lang="la">Vita Dagoberti</i><a id="FNanchor_639" href="#Footnote_639" class="fnanchor">[639]</a>, mais avec quelques +variantes qui offrent un certain intérêt. Selon la première, +ce ne sont pas seulement quelques cheveux, +mais une partie de la tête du jeune prince (<i lang="la" xml:lang="la">particula de +capite ejus</i>) qui est coupée par le fer de l’ennemi et +portée à Clotaire II. La seconde nous donne le nom +de l’écuyer de Dagobert, qu’elle appelle Adthyra. La +troisième corrige la bévue qu’il y a à faire traverser +l’Ardenne avant le Rhin par un messager qui vient +des bords du Wéser : ici, en effet, le dit messager, en +homme qui connaît sa géographie, passe d’abord le +Rhin, et arrive ensuite en Ardenne, où il va trouver +Clotaire II séjournant alors à Longolarium. La quatrième +veut expliquer pourquoi les mains de ce roi +sont appesanties dans son combat avec Bertoald : +c’est que non seulement il porte sa cuirasse, comme +dit la version du <i lang="la" xml:lang="la">Liber Historiae</i>, mais qu’ayant passé +le fleuve à la nage, il a les vêtements remplis d’eau +que sa cuirasse empêche de s’écouler.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_639" href="#FNanchor_639"><span class="label">[639]</span></a> <i lang="la" xml:lang="la">Vita Dagoberti</i> c. 14 dans <i lang="la" xml:lang="la">Script. Rer. Meroving.</i> t. II, p. 404 ; Aimoin.</p> +</div> +<p>Ces variantes pourraient donner à croire, à première +vue, que l’auteur du <i lang="la" xml:lang="la">Vita Dagoberti</i>, qui a copié textuellement +le récit du <i lang="la" xml:lang="la">Liber Historiae</i>, l’a retrempé à la +<span class="pagenum" id="p437">-437-</span> source populaire et y a repris quelques détails omis +par le précédent chroniqueur. Je me hâte de dire qu’il +n’en est rien, et que tout s’explique d’une manière +beaucoup plus simple. La première variante n’est +qu’un malentendu suggéré par la ressemblance des +mots. <i lang="la" xml:lang="la">Particula de capillis ejus</i> (<i lang="la" xml:lang="la">Liber Historiae</i>, c. 41) +est devenu <i lang="la" xml:lang="la">particula de capite ejus cum capillis</i>. La +deuxième a le même caractère : <i>Adthyra</i> est une +transcription vicieuse pour <i lang="la" xml:lang="la">ad terram</i> qui se trouve +dans le <i lang="la" xml:lang="la">Liber</i><a id="FNanchor_640" href="#Footnote_640" class="fnanchor">[640]</a>. L’addition du nom de <i lang="la" xml:lang="la">Longolarium</i> +peut être considérée comme une conjecture de l’auteur +du <i lang="la" xml:lang="la">Vita Dagoberti</i>, qui, voyant Clotaire II résider en +Ardenne, tombe naturellement sur le nom d’une des +rares villas royales qu’il y avait dans ce pays<a id="FNanchor_641" href="#Footnote_641" class="fnanchor">[641]</a> : on +sait d’ailleurs combien il aime ce genre de gloses +géographiques<a id="FNanchor_642" href="#Footnote_642" class="fnanchor">[642]</a>. Mais il n’est pas même nécessaire de +faire cette supposition, vu que le nom se trouve déjà +dans un des manuscrits du <i lang="la" xml:lang="la">Liber Historiae</i> que le <i lang="la" xml:lang="la">Vita +Dagoberti</i> peut avoir eu sous les yeux. La dernière +variante, enfin, n’est qu’une amplification servant de +commentaire à ces mots en effet assez obscurs : <i lang="la" xml:lang="la">Erat +enim rex luricatus.</i> Nous restons donc en présence d’une +seule version de notre récit.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_640" href="#FNanchor_640"><span class="label">[640]</span></a> C’est du moins la conjecture assez probable de M. Krusch, dans une note +aux deux passages en question. (<i lang="la" xml:lang="la">Script. Rer. Meroving.</i> II, p. 311 et 404.) +M. Rajna, p. 123, n., résout moins bien la difficulté en proposant de lire <i lang="la" xml:lang="la">at tiro</i>, +car le <i lang="la" xml:lang="la">autem</i> qui suit <i>Adthyra</i> dans le <i lang="la" xml:lang="la">Vita Dagoberti</i> est incompatible avec +cette leçon ; aussi M. Rajna est-il obligé de le biffer, ce qui augmente l’énigme.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_641" href="#FNanchor_641"><span class="label">[641]</span></a> Il n’y avait, outre Longlier, que Belsonancum, où Childebert II tint un +plaid en 585 (Greg. Tur. VIII, 21). <i lang="la" xml:lang="la">Longolarium</i> c’est Longlier (province de +Luxembourg belge) et non pas Lengeler (grand-duché de Luxembourg). M. Rajna, +p. 114, n., écrit : « <span lang="it" xml:lang="it"><i lang="la" xml:lang="la">Longolarium</i> ora <i>Glare</i> nella diocesi di Liegi.</span> » Ce <i>Glare</i> +n’existe pas.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_642" href="#FNanchor_642"><span class="label">[642]</span></a> Cf. G. Kurth, <i>Étude critique sur le <span class="rm" lang="la" xml:lang="la">Gesta Regum Francorum</span></i>.</p> +</div> +<p>Tout y a le ton et la couleur épiques. D’abord les +cheveux coupés par le glaive, que Dagobert envoie à +son père en signe de sa détresse. Cet usage germanique +reparaît au XII<sup>e</sup> siècle encore, et dans une +<span class="pagenum" id="p438">-438-</span> circonstance historique : Boémond de Tarente, tombé +en 1100 au pouvoir des Turcs, envoya une touffe de +ses cheveux à Baudouin d’Edesse, en signe de captivité +et de deuil<a id="FNanchor_643" href="#Footnote_643" class="fnanchor">[643]</a>. Le détail n’est donc pas de ceux qu’on +rencontre seulement dans le monde de la fiction ; il +est légendaire, à la vérité, mais il reste conforme à la +coutume, comme les choses épiques le sont toujours. +Quant à la géographie bizarre en vertu de laquelle, +venant du pays des Saxons, on traverse l’Ardenne +pour arriver au Rhin, elle n’aurait rien qui dût surprendre +un lecteur un peu au courant des choses +épiques, s’il était certain que nous possédons ici le +texte pur du <i lang="la" xml:lang="la">Liber Historiae</i>. Je suis porté à me demander +si le <i lang="la" xml:lang="la">Vita Dagoberti</i> ne nous a pas conservé une +rédaction plus authentique de ce passage, et si l’on +peut croire que l’auteur du <i lang="la" xml:lang="la">Liber Historiae</i>, si scrupuleux +et d’ordinaire si bien informé en matière de +géographie, aurait reproduit dans son récit des données +aussi fantaisistes, lui qui, nous l’avons vu, ne se +fait pas faute de corriger les traditions pour les mettre +d’accord avec ses notions géographiques. Le nom du +Rhin ne figure d’ailleurs que dans un seul manuscrit +du <i lang="la" xml:lang="la">Liber</i>, les autres se bornent à dire : le fleuve<a id="FNanchor_644" href="#Footnote_644" class="fnanchor">[644]</a>, et +qu’est-ce qui nous empêche d’entendre par là la Meuse +plutôt que le Rhin ? De la sorte, on mettrait d’accord +la géographie et les textes, sans être obligé d’y faire +aucune correction arbitraire.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_643" href="#FNanchor_643"><span class="label">[643]</span></a> Albertus Aquensis VII, 29.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_644" href="#FNanchor_644"><span class="label">[644]</span></a> V. l’édition de M. Krusch, p. 312. L’éditeur n’admet pas <i>Reno</i> dans le texte +et écrit en note : « <span lang="la" xml:lang="la">Nomen fluvii in <i>B</i> perperam suppletum est, cum puer ex +Saxonia profectus atque Ardennam silvam transgressus, ad Rhenum pervenire +minime potuerit.</span></p> +</div> +<p>Clotaire va au secours de Dagobert. Il décampe la +nuit <i>à grand son de trompettes</i> ; il est accueilli dans le +camp de son fils <i>par des applaudissements</i>. Ces détails +dramatiques sont bien de provenance populaire. Le +<span class="pagenum" id="p439">-439-</span> dialogue échangé de rive en rive entre Bertoald et +les Francs ne l’est pas moins, et la scène où Clotaire +se fait reconnaître en ôtant son casque porte en quelque +sorte le cachet de l’épopée. C’est en effet lorsque, +le casque enlevé, les flots de la longue chevelure +royale du Mérovingien roulent sur ses épaules que, +de loin, on reconnaît un prince de la famille de Clovis<a id="FNanchor_645" href="#Footnote_645" class="fnanchor">[645]</a>, +et c’est à leur couleur grisonnante (<i lang="la" xml:lang="la">crines cum +canicie variatas</i>) qu’on s’aperçoit que c’est Clotaire lui-même +et non son fils. L’invraisemblance de la situation +est foncièrement épique : mais, on le sait, jamais +l’imagination populaire ne se laisse arrêter par des +difficultés de temps et de lieu, et le caractère dramatique +des scènes la préoccupe exclusivement.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_645" href="#FNanchor_645"><span class="label">[645]</span></a> Il paraîtrait, d’après ce passage, que les rois mérovingiens ramassaient leur +chevelure sous le casque ; c’est ce qu’insinuent également ces paroles de la lettre +de saint Avitus à Clovis : <span lang="la" xml:lang="la">Conferebamus namque… quale esset illud… cum +sub casside crines nutritos salutaris galea sacrae unctionis indueret</span>, etc. (Bouquet +IV, p. 50).</p> +</div> +<p>L’interpellation lancée au roi par Bertoald, de l’autre +bord du fleuve, a évidemment le caractère de ces +injures homériques familières aux héros d’épopée ; elle +est d’ailleurs assez difficile à comprendre, le mot <i>bale</i> +faisant défaut dans nos glossaires ou n’y ayant aucune +interprétation satisfaisante<a id="FNanchor_646" href="#Footnote_646" class="fnanchor">[646]</a>. Il est probable qu’elle +contient une allusion à la couleur bigarrée des cheveux +du roi franc ; cela est dans le goût barbare, et un +des épisodes les plus hautement épiques de Paul +<span class="pagenum" id="p440">-440-</span> Diacre nous offre un exemple du même genre de plaisanterie. +Les Lombards reçus au festin du roi des +Gépides Turisind sont raillés par le fils de ce prince, +parce qu’ils portent autour de la jambe des bandelettes +blanches qui les font assez ressembler à des chevaux +balzans. Mais cette imprudente plaisanterie lui vaut +une foudroyante réplique : « Va voir le champ de +bataille d’Asfeld, et tu verras quels coups de sabots +peuvent donner ces cavales ; là les ossements de ton +frère gisent épars comme ceux d’une bête de somme<a id="FNanchor_647" href="#Footnote_647" class="fnanchor">[647]</a>. »</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_646" href="#FNanchor_646"><span class="label">[646]</span></a> L’adjectif <i>bale</i> ne se rencontre nulle part qu’ici. Il y a dans les manuscrits +des variantes, <i>bile</i> et <i>blare</i>, qui ne sont guère plus instructives, à moins qu’avec +Ducange on ne corrige <i>bile</i> en <i>vile</i>, ce qui donnerait au moins un sens quelconque. +Paulin Paris traduit par <i>cheval bai</i>, mais <i>bale</i> ne donnerait jamais <i>bai</i>, +et <i>bai</i> n’est pas non plus la couleur d’une chevelure noire et blanche. Aimoin +fait dire à Bertoald : <i lang="la" xml:lang="la">Tunc hic eras, muta bestia ?</i> et la chronique de Saint-Denis : +« Es-tu là, vieille jument chauve ? » mais nous ne savons pas sur quoi +reposent ces interprétations. Rajna, p. 279, dont je résume ici la note, évite de +se prononcer lui-même ; quant à Krusch, ad. l. l., il voit dans le mot un celtique +<i>bal</i> = <i lang="la" xml:lang="la">falsus</i> et traduit par : <i>fausse bête</i>, en rapprochant de notre passage le +nom de Ballomeris donné par mépris au prétendant Gundovald (Greg. Tur. +VII, 14).</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_647" href="#FNanchor_647"><span class="label">[647]</span></a> Paul Diacre, <i lang="la" xml:lang="la">Hist. Lang.</i> I, 24.</p> +</div> +<p>Tout le reste de l’épisode respire un souffle vraiment +épique. Comme Clotaire y apparaît redoutable +à ses ennemis ! Lui absent, tout va mal ; il arrive, et +aussitôt l’allégresse reparaît dans l’armée des Francs +en même temps que la terreur dans celle des Saxons. +L’insulte qui lui est adressée ne reste pas un moment +sans vengeance, et son adversaire se rend si bien +compte de la supériorité du roi franc qu’il fuit aussitôt, +et qu’il le supplie de renoncer à la lutte. Il ne semble +pas que le narrateur ait entièrement compris sa +source, car la raison pour laquelle les mains du roi +sont appesanties n’est pas sérieuse, et l’explication du +<i lang="la" xml:lang="la">Vita Dagoberti</i> n’est autre chose, on l’a vu, qu’une conjecture. +Mais cela même est une preuve de sa fidélité +relative à la reproduire : il ne l’a pas traitée comme +certaines autres qui, en passant par ses mains, ont +pris une couleur monastique : il l’a laissée telle qu’il +l’a trouvée.</p> + +<p>Il me reste à dire un mot de l’épée de Clotaire +employée comme mesure. Ce trait encore est bien +populaire, ce qui, comme le fait observer M. Rajna, +ne veut pas dire qu’il ne pourrait pas être historique<a id="FNanchor_648" href="#Footnote_648" class="fnanchor">[648]</a>. +<span class="pagenum" id="p441">-441-</span> Il signifie que Clotaire ordonne de massacrer tout ce +qui est au-dessus d’une certaine taille, et d’épargner +les enfants. La même chose est racontée de Charlemagne +par le moine de Saint-Gall<a id="FNanchor_649" href="#Footnote_649" class="fnanchor">[649]</a>. La mémoire du +peuple aime à retenir des traits de ce genre, de préférence +à des choses plus importantes.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_648" href="#FNanchor_648"><span class="label">[648]</span></a> Cet auteur rappelle, p. 117, n., qu’à la prise de Negrepont, Mahomet II +ordonna de mettre à mort tout ce qui portait barbe, ce qui équivalait à donner +un signe matériel auquel se reconnaissaient tous les hommes faits. Je noterai +aussi la locution employée par les Livres Saints dans les récits de massacres : +on ne laisse vivre aucun <i lang="la" xml:lang="la">mingentem ad parietem</i>, c’est-à-dire aucun mâle.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_649" href="#FNanchor_649"><span class="label">[649]</span></a> <i>Monach. S. Gall.</i> II, 12.</p> +</div> +<p>Par une bonne fortune bien rare, nous possédons +un document ancien qui atteste l’existence, chez les +Francs du VII<sup>e</sup> siècle, d’une chanson populaire sur la +victoire de Clotaire en Saxe : c’est, comme tout le +monde le sait, la Vie de saint Faron de Meaux, écrite +au IX<sup>e</sup> siècle par son successeur Helgaire, qui nous a +même conservé deux strophes de la chanson. Nul +doute qu’il n’ait reproduit d’après elle l’épisode qu’il +raconte dans les termes suivants :</p> + +<p>« Sous le règne de Clotaire II, les Saxons, dont la +fidélité était toujours branlante, se révoltèrent, et leur +roi Berthold envoya au souverain des Francs un message +conçu en termes d’une rare insolence. « Je sais, +lui faisait-il dire, que tu n’es pas capable de me résister, +et que tu n’as pas non plus cette prétention. Aussi +je veux user de douceur envers ton pays, qui n’est pas +à toi, mais à moi, et où je me propose de m’établir. +Tu auras à venir à ma rencontre, et à me servir de +guide dans cette région que je ne connais pas encore. +Quand je serai là, je délibérerai avec les miens sur les +guerres à entreprendre, car nous ne voulons pas la +faire à toi et à tes lâches guerriers. » Lorsque le roi +Clotaire II apprit de quel message étaient chargés +pour lui les envoyés saxons, il fut saisi de fureur et il +ordonna de les mettre à mort. En vain on lui démontra +qu’il se déshonorerait en violant dans leur personne +le droit des gens : il ne voulut rien entendre, +<span class="pagenum" id="p442">-442-</span> et tout ce que put obtenir saint Faron, qui était dans +son entourage, ce fut que le supplice des Saxons serait +remis au lendemain. Mais ce délai devait lui suffire +pour les sauver. Pénétrant la nuit dans la prison de +ces malheureux, il les exhorta avec tant d’éloquence +qu’il les persuada de se laisser baptiser et de devenir +chrétiens. Le lendemain, le conseil du roi étant réuni +pour délibérer de nouveau sur l’affaire, le saint homme +déclara que les prisonniers n’étaient plus des Saxons, +mais des chrétiens, et qu’il venait de les voir revêtus +encore de la robe blanche des catéchumènes. Cette +nouvelle frappa d’admiration tout le monde : naturellement +il ne fut plus question de sentence capitale ; +au contraire, le roi combla de présents les nouveaux +chrétiens et les renvoya libres dans leur patrie. Plus +tard cependant, Clotaire ravagea la terre des Saxons, +et n’y laissa la vie qu’à ceux des habitants dont la +taille n’excédait pas la mesure de son épée. A la suite +de cette victoire fut composé un chant populaire qui +circula dans toutes les bouches, et que les femmes +chantaient en chœur et en battant des mains. Voici le +début de ce chant :</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">Il faut chanter Clotaire, roi des Francs,</div> +<div class="verse">Qui alla combattre au pays des Saxons.</div> +<div class="verse">Mal en eût pris aux envoyés Saxons</div> +<div class="verse">Sans l’illustre Faron, Burgonde de nation</div> +</div> + +</div> +<p>Et la fin :</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">Quand les envoyés Saxons vinrent en pays franc</div> +<div class="verse">Où était Faron, le prince,</div> +<div class="verse">Poussés par Dieu, ils passèrent par la ville de Meaux</div> +<div class="verse">Et ainsi ils ne furent pas tués par le roi des Francs</div> +</div> + +</div> +<p>Ce chant populaire, dit en terminant le biographe, +montre quelle était l’universelle célébrité du saint<a id="FNanchor_650" href="#Footnote_650" class="fnanchor">[650]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_650" href="#FNanchor_650"><span class="label">[650]</span></a> <span lang="la" xml:lang="la">Hildegarii</span> <i lang="la" xml:lang="la">Vita Faronis</i> dans Mabillon, <i lang="la" xml:lang="la">Acta Sanct. sax.</i> II, p. 590. <span lang="la" xml:lang="la">Ex qua +victoria carmen publicum juxta rusticitatem per omnium pene volitabat ora ita +canentium, feminaeque choros inde plaudendo componebant… Hoc enim rustico +carmine placuit ostendere, quantum ab omnibus celeberrimus habebatur.</span></p> +</div> +<p><span class="pagenum" id="p443">-443-</span> Il faut remarquer que l’hagiographe ne cite de cette +chanson que ce qui est nécessaire à la glorification de +son héros, et celui-ci semble y avoir été mentionné +seulement en passant, puisque l’auteur de sa vie ne +trouve que deux strophes où il soit parlé de lui. Le +reste de l’épisode, c’est-à-dire la manière dont Faron +sauva de la mort les envoyés saxons, n’était donc pas +célébré dans le chant populaire, qui était consacré à +Clotaire (<i lang="la" xml:lang="la">de Clotario est canere</i>) et non à l’évêque de +Meaux, et qui roulait sur les victoires de Saxe (<i lang="la" xml:lang="la">ex qua +victoria carmen publicum juxta rusticitatem per omnium +pene volitabat ora</i>). Cela étant, où Helgaire a-t-il trouvé +le récit de l’intervention de saint Faron ? Il l’a trouvé +dans le même document qui lui a fourni le début et la +fin de la chanson de Clotaire II, à savoir, dans un +<i lang="la" xml:lang="la">Vita Chilleni</i> qu’il cite à plusieurs reprises, et auquel +il fait de larges emprunts<a id="FNanchor_651" href="#Footnote_651" class="fnanchor">[651]</a>. Saint Quellien ou Kilien +était un moine irlandais qui, venu en Gaule avec +saint Colomban<a id="FNanchor_652" href="#Footnote_652" class="fnanchor">[652]</a>, avait fait un pèlerinage à Rome, et +s’était ensuite établi auprès de son parent saint Fiacre<a id="FNanchor_653" href="#Footnote_653" class="fnanchor">[653]</a> +dans la Brie, d’où l’évêque de Meaux, saint Faron, +l’avait envoyé évangéliser l’Artois<a id="FNanchor_654" href="#Footnote_654" class="fnanchor">[654]</a>. Saint Faron avait +en grande estime le missionnaire irlandais, et entretenait +avec lui les relations les plus affectueuses, si +bien que la biographie de saint Quellien est devenue, +pour Helgaire, une source qui lui a fourni de précieux +renseignements sur saint Faron. Cette biographie +paraît avoir été écrite au cours du VII<sup>e</sup> siècle : plus +tard, elle n’aurait pas eu sur le saint des renseignements +si nombreux et si précis. Helgaire, il est vrai, +ne dit pas qu’il lui emprunte les deux strophes du +<span class="pagenum" id="p444">-444-</span> chant de Clotaire, mais il n’a pas même besoin de +prendre cette peine, tant la chose est manifeste. De +supposer qu’au moment où il écrivait, c’est-à-dire à la +fin du IX<sup>e</sup> siècle, il aurait encore circulé un chant sur +Clotaire II, et qu’il aurait pu le recueillir à la source +populaire, cela ne viendra à l’idée de personne : au +temps d’Helgaire, Clotaire II était bien oublié, et s’il +était encore resté quelque chose du chant en question, +les noms, dans tous les cas, auraient fait place à celui +de quelque autre héros, de Charlemagne probablement. +D’ailleurs, Helgaire lui-même a soin de marquer, +par la manière dont il parle de ce document, +qu’il ne s’agit pas d’un poème encore vivant qu’il +aurait entendu chanter lui-même, mais d’un souvenir +du passé : la chanson, dit-il, <i>circulait</i> sur les +lèvres de tout le monde, les femmes la <i>chantaient</i> en +chœur en battant des mains. Voilà des imparfaits +assez significatifs, et tout le monde conviendra que, +après cela, on ne peut pas croire que Helgaire ait +trouvé le passage ailleurs que dans une source écrite, +je veux dire dans le <i lang="la" xml:lang="la">Vita Chilleni</i><a id="FNanchor_655" href="#Footnote_655" class="fnanchor">[655]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_651" href="#FNanchor_651"><span class="label">[651]</span></a> <i lang="la" xml:lang="la">Vita Faronis</i> c. 70, 79 et 103 (Mabillon o. c. p. 589 et 592).</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_652" href="#FNanchor_652"><span class="label">[652]</span></a> V. sur lui le chant de Ratpert en l’honneur de saint Gall dans Müllenhoff +et Scherer, <i lang="de" xml:lang="de">Denkmaeler Deutscher Poesie und Prosa</i>, 2<sup>e</sup> édition, p. 19.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_653" href="#FNanchor_653"><span class="label">[653]</span></a> <i lang="la" xml:lang="la">Vita S. Fiacrii</i> c. 4 (Mab. o. c. II, p. 573).</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_654" href="#FNanchor_654"><span class="label">[654]</span></a> C’est ce saint Quillien, d’ailleurs peu connu, qui est vénéré à Aubigny en +Artois.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_655" href="#FNanchor_655"><span class="label">[655]</span></a> Cf. Rajna, p. 120 et suiv. qui a le premier restitué au <i lang="la" xml:lang="la">Vita Chilleni</i> la +paternité du précieux renseignement sur le chant de Clotaire.</p> +</div> +<p>D’autre part, aux yeux de Helgaire, la guerre de +Saxe dont il est parlé dans la chanson est bien celle +que raconte le <i lang="la" xml:lang="la">Liber Historiae</i>. En effet, Helgaire connaît +parfaitement le <i lang="la" xml:lang="la">Liber Historiae</i> ; c’est à cet ouvrage +qu’il emprunte ses renseignements généraux sur l’histoire +des Francs, notamment dans son coup d’œil +rétrospectif du chap. 25. Lorsqu’il le trouve en contradiction +avec le <i lang="la" xml:lang="la">Vita Columbani</i>, auquel il emprunte +également de nombreux extraits, il prend la peine de +le noter<a id="FNanchor_656" href="#Footnote_656" class="fnanchor">[656]</a> : preuve d’un sens critique qui s’éveille déjà. +<span class="pagenum" id="p445">-445-</span> Si donc la chanson n’avait pas raconté les mêmes choses +que le <i lang="la" xml:lang="la">Liber Historiae</i> au sujet de la guerre de Clotaire +en Saxe, n’avons-nous pas le droit de croire que notre +auteur noterait le désaccord ? Et si, au contraire, il +parle avec un tel ton de certitude de Bertoald, de la +victoire du roi franc, et de l’usage qu’il fit faire de son +épée, n’est-ce pas parce que tout cela se trouvait dans +la chanson aussi bien que dans le <i lang="la" xml:lang="la">Liber Historiae</i> ? +Comment d’ailleurs en aurait-il été autrement, puisque +le <i lang="la" xml:lang="la">Liber</i>, on l’a vu, n’a pu que reproduire la chanson, +et que la chanson ne pouvait raconter autre chose que +cela ? Nous devons conclure, par conséquent, que le +récit de Helgaire et celui du <i lang="la" xml:lang="la">Liber Historiae</i> nous présentent +deux paraphrases différentes de la même source +poétique, le <i lang="la" xml:lang="la">Liber</i> racontant le tout, le <i lang="la" xml:lang="la">Vita</i> le rappelant +sous forme de résumé.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_656" href="#FNanchor_656"><span class="label">[656]</span></a> <span lang="la" xml:lang="la">Porro Theodoricus post internecionem sui fratris Theodeberti jam supra +revelati penes Mettense morans opidum, divinitus percussus juxta Gesta B. Columbani, +sed juxta Francorum a Brunechilde veneno infectus infoeliciter hominem +exiuit.</span> <i lang="la" xml:lang="la">Vita S. Faronis</i> c. 29 dans Mabillon <i lang="la" xml:lang="la">Acta Sanct.</i> II, p. 586.</p> +</div> +<p>Il faut cependant noter une différence entre les +deux versions. Dans le <i lang="la" xml:lang="la">Liber</i>, les Saxons ont attaqué +les Francs à l’improviste, et dans la persuasion que +Clotaire était mort : aussi ils sont remplis d’épouvante +quand ils apprennent qu’il est encore de ce monde, et +qu’il vient d’arriver dans le camp de Dagobert. Dans +le <i lang="la" xml:lang="la">Vita</i>, au contraire, ils ont provoqué Clotaire en lui +faisant parvenir un message outrageant. De plus, dans +le <i lang="la" xml:lang="la">Liber</i>, Bertoald n’est que le duc des Saxons, tandis +que dans le <i lang="la" xml:lang="la">Vita</i>, il est leur roi. Le sujet a donc +été altéré depuis le moment où il a été analysé dans +le <i lang="la" xml:lang="la">Liber</i>, et des motifs nouveaux y ont été ajoutés, +preuve que la chanson a joui d’une existence assez +longue, et d’une véritable popularité.</p> + +<p>Quelle est maintenant l’historicité de notre récit ? +Nous l’avons déjà vu : les dangers courus par Dagobert +et le duel entre Clotaire et Bertoald sont incontestablement +du domaine de la fiction épique. Mais le +cadre dans lequel sont placés ces intéressants récits, +je veux dire l’histoire de la guerre de Clotaire II +<span class="pagenum" id="p446">-446-</span> contre les Saxons, doit-elle aussi être regardée comme +fictive et écartée de l’histoire ? Après de longues hésitations, +et après avoir soumis cette question à un +minutieux examen, j’ai brûlé les pages dans lesquelles +je la résolvais d’une manière négative, et je me suis +rallié à l’opinion de M. Rajna, qui admet ici un transfert +épique causé, comme presque toujours, par l’identité +des noms<a id="FNanchor_657" href="#Footnote_657" class="fnanchor">[657]</a>. Le chant que nous venons d’analyser +a raconté sous le nom de Clotaire II, en les embellissant, +des événements qui se sont passés sous le règne +de Clotaire I : telle est la conclusion à laquelle je suis +arrivé sur les pas de mon savant collègue italien, et à +laquelle j’espère rallier aussi mes lecteurs.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_657" href="#FNanchor_657"><span class="label">[657]</span></a> Rajna p. 124-130.</p> +</div> +<p>D’abord, en dehors du <i lang="la" xml:lang="la">Liber Historiae</i> et du <i lang="la" xml:lang="la">Vita +Chilleni</i>, qui ont puisé l’un et l’autre à des sources +épiques, et qui ont d’ailleurs écrit, l’un à cent, l’autre +à deux cents ans de distance, aucun document ne +mentionne une guerre de Clotaire II contre les Saxons. +Frédégaire, qui est pour le règne de ce prince et de +son successeur une source historique de premier ordre, +ne se borne pas à ignorer totalement cette prétendue +expédition ; il donne par anticipation un démenti à +ceux qui la racontent, en affirmant que, devenu maître +de l’Austrasie et de la Burgondie, Clotaire II les gouverna +heureusement pendant seize années, et vécut en +paix avec tous ses voisins<a id="FNanchor_658" href="#Footnote_658" class="fnanchor">[658]</a>. Voilà un témoignage qui +ne laisse aucune place pour une guerre de Saxe sous +Clotaire II. Un événement de cette importance n’aurait +certes pas échappé à Frédégaire, qui écrivait peu +d’années après la mort de Clotaire II et qui raconte +tout ce qu’il sait : et, à supposer qu’il l’eût omis, par +quelle autre voie la connaissance en serait-elle arrivée +<span class="pagenum" id="p447">-447-</span> à l’auteur du <i lang="la" xml:lang="la">Liber Historiae</i> et à celui du <i lang="la" xml:lang="la">Vita Chilleni</i> ? +Encore une fois, par la tradition épique seule, c’est-à-dire +précisément par un témoignage qui ne prouve +rien en matière d’histoire, aussi longtemps qu’il n’est +pas corroboré par un témoignage d’autre nature.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_658" href="#FNanchor_658"><span class="label">[658]</span></a> <span lang="la" xml:lang="la">Firmatum est omnem regnum Francorum, sicut a priorem Chlotarium fuerat +dominatum, cunctis thinsauris dicione Chlothariae junioris subjecitur, quod +feliciter post sedecem annis tenuit, pacem habens cum universas gentes vicinas.</span> +Fredeg. IV, 42.</p> +</div> +<p>Mais il y a plus. Non seulement le récit du <i lang="la" xml:lang="la">Liber</i> et +du <i lang="la" xml:lang="la">Vita</i> manque de preuve, mais il y a de fortes présomptions +pour croire qu’il n’est qu’un remaniement +de l’histoire d’une des deux guerres de Saxe de Clotaire I.</p> + +<p>Nous avons vu plus haut que cette guerre a fait +certainement le sujet de chants épiques, et que la +couleur de ceux-ci s’est déjà répandue sur la narration, +d’ailleurs exacte, que Grégoire de Tours nous +en a laissée<a id="FNanchor_659" href="#Footnote_659" class="fnanchor">[659]</a>. Nous y avons surtout constaté une tendance +déjà accentuée à transformer en victoire la +défaite subie par le roi franc. Et cette tendance, chose +curieuse, se remarque également dans la chronique de +Marius d’Avenches et dans l’appendice de celle de +Marcellin. Je dirai plus : ces deux derniers auteurs, +confondant les deux expéditions de Clotaire entre elles +et négligeant les détails essentiels, arrivent à les présenter +comme des campagnes victorieuses et ne semblent +pas se douter que les Francs aient jamais subi un +désastre en Saxe. Qu’est-ce à dire, sinon que l’élaboration +épique de cette histoire a commencé de fort +bonne heure, et que Marius ainsi que le continuateur +anonyme de Marcellin en ont même accueilli une +version plus stylisée déjà que celle de Grégoire ? Car +de supposer que ce dernier, ou la source orale consultée +par lui, auraient transformé en défaite le récit +d’une victoire des armées franques, cela serait de toute +invraisemblance, et je ne crois pas qu’une idée semblable +vienne à aucun critique. Force nous est donc +de conclure que, conformément aux lois de l’épopée, +<span class="pagenum" id="p448">-448-</span> l’histoire de la guerre malheureuse de Clotaire I en +Saxe a fait de bonne heure l’objet de chants populaires, +qui l’ont insensiblement transformée en une éclatante +victoire. Et si, comme cela me paraît indubitable, +il a existé au VII<sup>e</sup> siècle un chant de ce genre, +il est certain qu’il a dû s’appliquer à Clotaire II en +vertu de l’identité des noms, et de l’impossibilité pour +le public de distinguer l’un des rois de l’autre par un +signe mnémonique quelconque<a id="FNanchor_660" href="#Footnote_660" class="fnanchor">[660]</a>. Donc, ou bien il n’y +a pas eu de chant sur la guerre de Saxe de Clotaire I — et +il paraît bien qu’il y en a eu — ou bien ce chant +a été appliqué à Clotaire II. Une telle conclusion me +semble s’imposer. Ajoutons qu’il n’est pas difficile de +retrouver, dans l’histoire mise sous le nom de Clotaire +II, un trait qui révèle celle de Clotaire I. D’après +la version du <i lang="la" xml:lang="la">Vita</i>, c’est à Clotaire lui-même que les +envoyés saxons apportent le message insolent de leur +maître ; or, cela ne se pouvait, puisqu’ils n’avaient +pour voisin que l’Austrasie, et que l’Austrasie était +sous l’autorité de son fils Dagobert<a id="FNanchor_661" href="#Footnote_661" class="fnanchor">[661]</a>. Ce trait, que la +chanson du VII<sup>e</sup> siècle a conservé par mégarde, est +parfaitement vraisemblable tant qu’il s’agit de Clotaire +I, mais il devient contradictoire si le récit s’applique +à Clotaire II.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_659" href="#FNanchor_659"><span class="label">[659]</span></a> V. ci-dessus p. <a href="#p383">383</a>.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_660" href="#FNanchor_660"><span class="label">[660]</span></a> Les chiffres par lesquels l’érudition moderne distingue les divers rois qui +ont porté le même nom n’existaient pas au moyen âge ; le peuple ne connaissait +par suite qu’un seul roi Clotaire, un seul roi Charles, et tout ce qui était +raconté de l’un s’appliquait d’emblée à l’autre.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_661" href="#FNanchor_661"><span class="label">[661]</span></a> Cette objection a déjà été soulevée par A. de Valois <i lang="la" xml:lang="la">Rer. Franc.</i> III, 59.</p> +</div> +<p>Le travail de contamination et de fusion paraît +d’ailleurs avoir commencé assez tôt. Parlant de l’expédition +de Clotaire I en Saxe, qu’il rapporte inexactement +à l’année 553, le continuateur de Marcellin dit +que les rebelles furent domptés sur les bords du +Wéser<a id="FNanchor_662" href="#Footnote_662" class="fnanchor">[662]</a>. Aucune de nos sources écrites ne nous a +<span class="pagenum" id="p449">-449-</span> conservé ce détail. D’autre part, nous voyons par les +versions poétiques sur la guerre de Clotaire II que +l’engagement avec l’ennemi a eu lieu sur les bords du +Wéser. Cette circonstance ne doit pas être fortuite : +j’y vois, au contraire, une preuve de plus que ce que +la bouche populaire racontait de Clotaire I a passé +dans la légende de Clotaire II. Aller plus loin, et +rechercher la raison de l’introduction de Dagobert +dans le récit me semble un travail aussi téméraire +que peu fructueux : nous connaissons trop peu l’histoire +du temps pour pouvoir dire quelle circonstance +aujourd’hui oubliée a dû motiver les changements +subis par la légende. Peut-être les principaux traits +de la chanson étaient-ils déjà constitués à l’époque où +elle n’était appliquée qu’à Clotaire I, et Dagobert +n’est-il que le prête-nom d’un des fils de ce roi, de +Sigebert, par exemple, qui devait lui succéder en +Austrasie. Dans tous les cas, nous avons ici un nouvel +exemple, et des plus curieux, de la manière dont +l’esprit épique élabore les matériaux qui lui sont +fournis par l’histoire.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_662" href="#FNanchor_662"><span class="label">[662]</span></a> 553. <span lang="la" xml:lang="la">Quo ipso anno Clotarius ipse Saxones rebellantes juxta Wiseram fluvium +magna caede domuit, et Thoringiam pervasam devastavit.</span> Bouquet II, 20.</p> +</div> +<div class="chapter"></div> +<p><span class="pagenum" id="p451">-451-</span></p> + +<h3 id="l3c4">CHAPITRE IV<br> +Derniers accents épiques.</h3> + + +<p>Après Clotaire II, il n’y a plus trace de chants +épiques dans nos sources, ou du moins on n’en +trouve plus qu’elles aient analysé. Sans doute, il continue +de s’en produire, mais ou bien les chroniqueurs +les ignorent, ou bien ils ne leur demandent pas de +renseignements sur des personnages et sur des faits +qu’ils connaissent sans leur secours. C’est la notoriété +publique désormais qui leur fournit leurs données. +Tout le monde est au courant des événements du jour +et de la veille, et peut les raconter avant qu’il y ait +des chansons pour les célébrer. Il y a une mémoire +publique qui est le réservoir commun où viennent +puiser le poète et le chroniqueur. Seulement, il faut +remarquer que cette mémoire est épique elle-même, +c’est-à-dire qu’elle garde moins les faits que les impressions, +et qu’elle obéit aux lois de l’imagination et non +<span class="pagenum" id="p452">-452-</span> aux exigences de la science historique. Elle ne retient +que quelques traits saillants des événements, de préférence +ceux qui ont un caractère dramatique et +pittoresque, et laisse les autres dans l’ombre sans se +préoccuper de leur degré d’importance. L’histoire telle +qu’elle s’en souvient n’est nullement l’histoire telle +qu’elle s’est passée. Un triage s’est fait, qui a éliminé +toutes les données pour lesquelles l’âme populaire n’a +pas d’intelligence. Il n’est resté que les éléments susceptibles +de subir l’action transformante du génie +poétique. Et l’ensemble de ces éléments constitue la +source exclusive où les chroniqueurs vont puiser leurs +renseignements oraux.</p> + +<p>Si nous passons en revue les récits de nos chroniqueurs +à partir du point où on n’y peut plus démêler +l’influence des chants épiques, nous y constaterons +sans peine la réalité du triage dont il vient d’être +question. Chacun des faits racontés, pris isolément, a +gardé son caractère historique ; mais l’ensemble, par +là même qu’il constitue un choix fait par l’imagination, +a une couleur plutôt poétique. Le dessin est +encore celui de l’histoire ; la couleur est celle de la +poésie.</p> + +<p>Voici, par exemple, dans le <i lang="la" xml:lang="la">Liber Historiae</i>, le roi +Dagobert qui s’offre à l’admiration du lecteur. C’est +le roi vaillant par excellence, le vrai soutien des +Francs, le sévère justicier, le grand bienfaiteur des +églises. La paix règne dans tout son royaume, protégé +par sa forte épée. Le bruit de sa gloire retentit parmi +les nations, et il inspire la terreur à tous ses voisins. +Néanmoins, il est pacifique et bienveillant, et il règne +sur le peuple franc comme un nouveau Salomon. +Lorsqu’il meurt, il est universellement pleuré de ses +sujets, et la voix des regrets populaires se fait entendre +autour de sa tombe<a id="FNanchor_663" href="#Footnote_663" class="fnanchor">[663]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_663" href="#FNanchor_663"><span class="label">[663]</span></a> <i lang="la" xml:lang="la">Liber Historiae</i> c. 43.</p> +</div> +<p><span class="pagenum" id="p453">-453-</span> Ce portrait ne contient, à proprement parler, aucun +élément qu’il faille regarder nécessairement comme +épique, et toutefois, qui ne voit à quel point il est +idéalisé ? Aucun des traits qui caractérisent la physionomie +individuelle n’y est conservé ; tous ceux, au +contraire, avec lesquels on peut tracer la figure du roi +juste et sage s’y retrouvent. Ce n’est pas le portrait +d’un souverain des Francs du VII<sup>e</sup> siècle qui est +peint ici : c’est le type du roi. Son vrai nom n’est pas +Dagobert, c’est Salomon.</p> + +<p>Mais ce type du monarque, obtenu par l’élimination +de tout ce qui est personnel ou individuel, n’est lui-même +que l’élaboration d’un ensemble de matériaux +recueillis par une plume contemporaine, et triés +sous l’influence de l’imagination épique. Ces matériaux, +nous les retrouvons dans les pages que Frédégaire +a consacrées au règne de Dagobert I. Ce roi a +produit sur le chroniqueur, ou du moins sur ses bailleurs +de renseignements, une impression profondément +épique. Il est pour eux, si l’on peut ainsi parler, +le monarque par excellence. Lorsqu’il entre en Burgondie, +il frappe de terreur les grands, tant ceux du +clergé que les laïques ; par contre, son arrivée comble +de joie les pauvres et les affamés de justice. A Langres, +il fait éclater sa haute impartialité vis à vis des +grands et des petits. Inaccessible à la corruption, le +roi ne fait aucune acception de personnes ; la justice +seule règne avec lui, et c’est ainsi qu’il se rend +agréable au Très Haut. A Dijon, à Saint-Jean de +Losne, à Châlons-sur-Saône, il déploie la même +fermeté et la même grandeur d’âme. Le sommeil +n’approche pas de ses paupières et la nourriture ne +restaure pas ses membres, tant il est passionnément +préoccupé de faire droit à tous, afin que personne ne +sorte de sa présence sans avoir obtenu justice. Son +règne est heureux et prospère : de sages conseillers, +<span class="pagenum" id="p454">-454-</span> Arnulf et Pepin, en rehaussent l’éclat ; il est aimé de +ses peuples, et sa gloire retentit sur toutes les lèvres<a id="FNanchor_664" href="#Footnote_664" class="fnanchor">[664]</a>. +Au dehors, il inspire une telle crainte que les peuples +se soumettent spontanément à lui, ou l’appellent à +leur secours quand ils sont attaqués. Pas un des rois +francs ses prédécesseurs ne l’a égalé en gloire. +Tel est ce souverain qui fait l’orgueil de l’Austrasie. +Mais dès que, devenu par la mort de Clotaire II +maître de tout l’empire franc, il met le pied sur le +sol de la Neustrie corrompue, dont il s’éprend et où +il veut fixer sa résidence, il tombe dans une irrémédiable +et honteuse décadence. Il oublie cet amour de +la justice qui l’animait autrefois, il se met à dépouiller +l’Église et ses leudes pour remplir ses trésors, il se +livre à la volupté, il a trois reines et une multitude de +concubines. Son cœur reste bon, il est vrai, et sa +main aime encore à s’ouvrir pour les malheureux, +mais la cupidité maudite n’a-t-elle pas terni toutes +ses qualités, et peut-on espérer pour lui le royaume +éternel ?<a id="FNanchor_665" href="#Footnote_665" class="fnanchor">[665]</a></p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_664" href="#FNanchor_664"><span class="label">[664]</span></a> <span lang="la" xml:lang="la">Ut a cunctis gentibus immenso ordine laudem haberit.</span></p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_665" href="#FNanchor_665"><span class="label">[665]</span></a> Fredeg. IV, 58-60.</p> +</div> +<p>Ce portrait en partie double est stylisé, c’est incontestable, +et bien que le nom de Salomon ne soit pas +prononcé, il est manifeste que c’est le souvenir de ce +roi qui a flotté devant l’esprit du chroniqueur au moment +où il esquissait la figure de Dagobert. C’est donc +sous la dictée de l’imagination qu’il a écrit ces lignes, +dans lesquelles on pourra ne relever aucun détail qui +ne soit historique, bien que, pris dans son ensemble, +le tableau donne l’idée d’une figure obtenue grâce à +un vrai travail de sélection épique.</p> + +<p>Je crois devoir insister sur cette distinction entre +l’impression que les faits historiques ont laissée, et +l’élaboration dont ils ont été l’objet de la part du +<span class="pagenum" id="p455">-455-</span> génie épique. Elle est particulièrement reconnaissable +ici. Si le portrait de Dagobert qui vient de passer +sous nos yeux atteste la vivacité de l’impression, +la narration elle-même établit d’une manière non +moins certaine la conformité stricte du récit à la +réalité. Et cependant, il y a dans l’histoire de +Dagobert I des épisodes qui semblaient appeler en +quelque sorte l’imagination populaire. Tel est, par +exemple, celui des Bulgares massacrés en Bavière +par ordre du roi. Ces barbares s’étaient réfugiés, au +nombre de neuf mille, sur le territoire de l’empire +franc, pour échapper aux Avares qui leur avaient +infligé une sanglante défaite. Dagobert ordonna d’abord +aux Bavarois de leur accorder l’hospitalité, puis, +sur le conseil des Francs, il commanda de les massacrer +tous avec leurs femmes et leurs enfants, chose +d’autant plus facile que ces malheureux étaient dispersés +et sans défiance. Frédégaire, et à sa suite le +<i lang="la" xml:lang="la">Gesta Dagoberti</i><a id="FNanchor_666" href="#Footnote_666" class="fnanchor">[666]</a>, racontent avec une crudité naïve cette +histoire flétrissante pour leur héros : ils ne blâment +pas le vil expédient auquel il recourt pour se débarrasser +d’hôtes encombrants, mais ils ne font rien non plus +pour en diminuer l’odieux, preuve qu’ils se tiennent +encore sur le terrain de l’histoire pure. Si la légende +avait passé par là, elle nous aurait présenté les choses +bien autrement : les Bulgares seraient devenus d’injustes +envahisseurs, ou bien encore des hôtes perfides +qui auraient récompensé par la plus noire trahison +l’hospitalité du roi ; leur massacre aurait été célébré +comme une mesure de légitime défense et comme un +triomphe remporté sur d’injustes agresseurs. Le récit +de Frédégaire, on le voit, est antérieur à toute +germination poétique du sujet, et la figure la plus +épique peut-être des Mérovingiens est aussi celle +<span class="pagenum" id="p456">-456-</span> qui, dans sa chronique, porte le moins le reflet de +l’épopée.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_666" href="#FNanchor_666"><span class="label">[666]</span></a> Fredeg. IV, 72. <i lang="la" xml:lang="la">Gesta Dagob.</i> 28.</p> +</div> +<p>Qu’on ne s’étonne pas de cette qualification que je +viens d’appliquer au personnage en question. Bien que +tout témoignage positif me fasse défaut pour étayer +mon affirmation, je n’hésite pas à répéter qu’à mon sens +Dagobert I a été le centre de l’épopée mérovingienne. +S’il n’a été donné à aucun roi de sa dynastie d’avoir aux +yeux de ses sujets le prestige éclatant dont il est revêtu +dans nos chroniqueurs, il en faut conclure qu’aucun +d’eux n’a dû occuper une place aussi brillante que la +sienne dans l’épopée nationale. Et plus d’un indice nous +permet de croire qu’il en a été réellement ainsi. D’abord +la mention qui est faite de lui dans le chant sur +la guerre de Clotaire contre la Saxe. Nous avons vu +que, selon toute apparence, il s’agit là d’une guerre de +Clotaire I, attribuée à Clotaire II en vertu d’un simple +transfert épique, et que, par conséquent, Dagobert I +n’a pu y jouer aucun rôle. Si donc il y a été introduit +en dépit de l’histoire, c’est évidemment à cause de sa +haute signification de héros d’épopée. D’autre part, +nous rencontrons dans l’épopée carolingienne certains +traits dont l’histoire de Dagobert nous offre la forme +la plus ancienne, preuve qu’ils ont dû être racontés de +lui avant de se voir, par la suite des temps, attribués +à d’autres héros. Il en est ainsi notamment pour le +curieux épisode raconté dans le Floovant, chanson de +geste du XII<sup>e</sup> siècle. D’après ce poème, Floovant, +fils de Clovis, par pure espièglerie d’adolescent, s’est +avisé un jour, pendant que le duc Sénéchal, son gouverneur, +était endormi, de lui couper la barbe. Or, +on ne pouvait faire de plus mortelle injure à un +Franc que de le défigurer ainsi et de le livrer à la +risée publique. Le malheureux alla se plaindre amèrement +à Clovis, et le roi irrité voulut mettre à mort +le fils coupable : il ne céda qu’à grand’peine aux sollicitations +<span class="pagenum" id="p457">-457-</span> de la reine sa femme, et consentit à commuer +la peine en un exil de sept années.</p> + +<p>Cet épisode, comme MM. Guessard et Michelant +le montraient dès 1859<a id="FNanchor_667" href="#Footnote_667" class="fnanchor">[667]</a>, et comme, depuis lors, +l’ont prouvé MM. Gaston Paris<a id="FNanchor_668" href="#Footnote_668" class="fnanchor">[668]</a>, A. Darmesteter<a id="FNanchor_669" href="#Footnote_669" class="fnanchor">[669]</a> et +Rajna<a id="FNanchor_670" href="#Footnote_670" class="fnanchor">[670]</a>, n’est autre chose qu’une version nouvelle et +peu altérée d’un récit qui figure déjà dans le <i lang="la" xml:lang="la">Gesta +Dagoberti</i>. Le voici dans le texte de ce document :</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_667" href="#FNanchor_667"><span class="label">[667]</span></a> <i>Floovant, chanson de geste</i>, publiée par MM. Guessard et Michelant. Paris +1859, p. VI.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_668" href="#FNanchor_668"><span class="label">[668]</span></a> Gaston Paris, <i>Hist. poét. de Charlemagne</i>, p. 444.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_669" href="#FNanchor_669"><span class="label">[669]</span></a> A. Darmesteter, <i lang="la" xml:lang="la">De Floovante vetustiore gallico poemate</i>, p. 103 et suiv.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_670" href="#FNanchor_670"><span class="label">[670]</span></a> Pio Rajna o. c. p. 146 et suiv.</p> +</div> +<p>« Dagobert croissait en vertu comme en âge, et il +donnait par ses actions l’espérance qu’on trouverait +en lui un excellent roi. Son père Clotaire avait choisi, +pour traiter les affaires sous ses ordres, un certain +Sadrégisile, d’une fidélité éprouvée, à ce qu’il croyait, +et lui avait confié notamment le duché d’Aquitaine. +Celui-ci, enorgueilli d’une si grande dignité, et travaillé +soit par cet orgueil, soit par quelque espoir de +posséder lui-même le royaume, souffrait impatiemment +les heureux progrès de Dagobert, fils du roi. +Quoiqu’il fît semblant de lui porter beaucoup d’amour, +il ne put cacher longtemps ce qu’il méditait. Mais +comme, craignant le roi Clotaire, il n’osait laisser +éclater tout haut ses sentiments, sa secrète inimitié +ne parut d’abord que par ses mépris répétés envers le +fils du roi. Il alléguait pour excuse la jeunesse de +celui-ci, disant qu’il ne fallait pas qu’un esprit encore +inexpérimenté pût devenir insolent par la soumission +des grands du royaume, ni que l’exercice d’un pouvoir +acquis de trop bonne heure détournât le jeune homme +du travail et de l’étude. On rapporta à Dagobert ce +que faisait et disait cet homme ; il s’était déjà aperçu +lui-même de son inimitié, et par les paroles des autres +<span class="pagenum" id="p458">-458-</span> il en fut tout à fait convaincu. Mais, ne pouvant le +remettre aussitôt dans le devoir, il jugea qu’il fallait +attendre une occasion pour examiner avec soin la +chose, et faire subir à son rival le châtiment qu’il +méritait. Un certain jour, Clotaire partit pour la +chasse et s’en alla fort loin. Dagobert et le duc Sadrégisile +restèrent à la maison. Alors Dagobert, ayant +trouvé l’occasion qu’il désirait, manda le duc auprès +de lui et l’invita à prendre son repas avec lui. Celui-ci, +ne soupçonnant nullement ce qui devait arriver, commença +à le traiter légèrement, et ne rendit point à son +seigneur futur, que dis-je, à celui qui était déjà son +seigneur, les honneurs qui lui étaient dus. Dagobert +lui présenta la coupe trois fois, et cet homme, méritant +de subir en ce jour la peine de ses précédentes +insolences, la repoussa comme si elle lui eût été +offerte, non par son seigneur, mais par un compagnon +et à mauvais dessein. Alors Dagobert commença à +l’accuser d’être infidèle envers son père, de le traiter +lui-même en rival, de se montrer ennemi de ses compagnons, +ajoutant qu’il ne fallait pas supporter longtemps +les outrages d’un serviteur, ni tarder à venger +ses injures, de peur que tant d’orgueil ne fût quelque +jour poussé à l’excès ; il le fit aussitôt battre de verges +et le déshonora en lui faisant couper la barbe, ce qui +était alors le plus grand affront. Ainsi cet homme qui +s’était imaginé que, par une longue suite de prospérités, +il deviendrait roi, apprit tout à coup combien il +était loin de ce haut rang.</p> + +<p>« Au retour de Clotaire, Sadrégisile, déshonoré +par ces affronts, se présente devant lui et lui raconte +en pleurant ce qu’il a souffert, et de la part de qui. +Le roi, touché des injures de son duc, et se répandant +contre son fils en menaces furieuses, ordonne +qu’on le fasse venir vers lui. A cette nouvelle, Dagobert, +qui ne devait ni ne pouvait résister, jugea qu’il +<span class="pagenum" id="p459">-459-</span> lui était au moins permis de fuir la colère de son père +en se retirant dans l’église des saints martyrs dont j’ai +parlé. Il prit donc la fuite vers cet asile, et, poursuivi +par son père, se rendit en toute hâte là où s’était +réfugié autrefois le cerf que lui-même poursuivait. Ce +souvenir lui faisait croire que les saints qui avaient +repoussé les chiens de leur sanctuaire le protégeraient +aussi contre le courroux du roi, et l’événement ne +trompa point son espérance<a id="FNanchor_671" href="#Footnote_671" class="fnanchor">[671]</a>. »</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_671" href="#FNanchor_671"><span class="label">[671]</span></a> <i lang="la" xml:lang="la">Gesta Dagoberti</i> trad. Guizot (<i>Collection de Mém. relatifs à l’histoire de +France</i>, t. II, p. 276 et suiv.).</p> +</div> +<p>La ressemblance, on le voit, est frappante. Dans +les deux récits, il y a un fils de roi qui outrage mortellement +le favori de son père ; dans chacun, le caractère +spécial de l’outrage est le même ; et, enfin, de +part et d’autre, le monarque irrité se propose de tirer +un châtiment exemplaire du coupable, qui n’est sauvé +que grâce à des circonstances spéciales. On ne pourra +certes pas soutenir que l’épisode de Floovant soit tiré +du <i lang="la" xml:lang="la">Gesta Dagoberti</i> : les divergences des deux récits sont +trop nombreuses : le nom du jeune prince, de son +père, de sa victime, la raison de l’insulte, la manière +dont le coupable échappe au châtiment, tout diffère et +atteste que le poète du Floovant s’est inspiré d’une +autre source. Et cette source ne peut être que la tradition +populaire, à laquelle avait déjà puisé l’auteur +du <i lang="la" xml:lang="la">Gesta Dagoberti</i> lui-même.</p> + +<p>Mais quelle est, dans ce cas, la plus ancienne des +deux versions, et qui, du fils de Clovis ou du fils de +Clotaire II, y a été célébré le premier ? On ne peut +pas nier que la version qui met en scène Dagobert I +ait pour elle le privilège d’une antériorité considérable, +puisqu’elle n’a pas été rédigée plus tard que +835<a id="FNanchor_672" href="#Footnote_672" class="fnanchor">[672]</a>. Si Dagobert n’était devenu le héros de l’aventure +que par suite d’un transfert épique en vertu +<span class="pagenum" id="p460">-460-</span> duquel il aurait été substitué à un prince de l’âge +précédent, ce transfert épique aurait fait totalement +disparaître le nom et la personnalité de ce dernier, et +on ne peut pas admettre qu’ils se fussent conservés +jusqu’au XII<sup>e</sup> siècle à côté de la version qui faisait +intervenir Dagobert. D’aucune manière donc, nous +ne sommes autorisés à croire que l’auteur du <i>Floovant</i> +aurait possédé, au XII<sup>e</sup> siècle, la forme primitive +d’une légende qui aurait été altérée dès le IX<sup>e</sup> : de +pareils phénomènes de conservation ne se produisent +jamais, et le transfert épique, une fois accompli, ne +retourne pas sur ses pas. D’ailleurs, le Floovant de la +<i>Chanson de Geste</i> peut fort bien se ramener à Dagobert, +avec qui il a en commun non seulement l’exploit de la +barbe coupée, mais encore les combats contre les +barbares de l’autre côté du Rhin ; quant à son nom, +ce n’est qu’un appellatif tellement vague qu’il peut +être attribué à n’importe quel prince mérovingien. +Floovant, en effet, comme l’a montré M. Gaston +Paris, n’est autre chose que <i>Chlodoving</i>, forme patronymique +signifiant <i>descendant de Clovis</i><a id="FNanchor_673" href="#Footnote_673" class="fnanchor">[673]</a>. Je crois donc +que l’auteur du <i>Floovant</i> a puisé à une source contenant +une version déjà altérée de l’épisode rapporté +dans le <i lang="la" xml:lang="la">Gesta Dagoberti</i><a id="FNanchor_674" href="#Footnote_674" class="fnanchor">[674]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_672" href="#FNanchor_672"><span class="label">[672]</span></a> Krusch dans <i lang="la" xml:lang="la">Script. Rerum Merov.</i> II, p. 396.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_673" href="#FNanchor_673"><span class="label">[673]</span></a> Mais cela même n’est qu’une ingénieuse conjecture, et j’avoue que je ne suis +pas absolument persuadé de l’identité de Floovant et de Chlodoving.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_674" href="#FNanchor_674"><span class="label">[674]</span></a> Bangert, <i lang="de" xml:lang="de">Beitrag zur Geschichte der Flooventsage</i> dit avec raison p. 21 : +« <span lang="de" xml:lang="de">Die Geschichte Floovents ist die sagenhafte Geschichte des Koenigs Dagobert.</span> »</p> +</div> +<p>Je crois aussi que la substitution de Clovis à Clotaire +II comme père du héros est d’ordre purement +littéraire, et que la tradition populaire en est bien +innocente. Je m’abstiens d’ailleurs de tout jugement +sur l’authenticité de l’épisode, qui est probablement +inventé<a id="FNanchor_675" href="#Footnote_675" class="fnanchor">[675]</a>. Si je devais dire toute ma pensée, +j’avouerais que je le considère comme un motif poétique +<span class="pagenum" id="p461">-461-</span> d’abord très indépendant de l’histoire de Dagobert, +et qui, par la suite, n’y a été introduit qu’en +vertu de la tendance constante des légendaires à +mettre un nom connu sur les aventures qu’ils racontent.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_675" href="#FNanchor_675"><span class="label">[675]</span></a> « Sadregisile paraît bien être un personnage inventé. » J. Havet, <i>Questions +Mérovingiennes</i> dans <i>Bibl. de l’Éc. des Chartes</i> LI, p. 10.</p> +</div> +<p>Ce n’est pas tout. Il est un événement du règne +de Dagobert I qui, tout en gardant une allure foncièrement +historique dans Frédégaire, a certainement +inspiré les chants nationaux, et a même fini par devenir +le vrai noyau de l’épopée française : je veux parler +de son expédition contre les Basques rebelles.</p> + +<p>« La quatorzième année du règne de Dagobert, les +Vascons se soulevaient violemment et faisaient de +fréquents pillages dans le royaume franc qu’avait +possédé Charibert. Le roi fit mettre en campagne +toute l’armée du royaume des Burgondes, et en donna +le commandement au référendaire Chadoindus, qui, du +temps du roi Théodoric, avait fait preuve de sa valeur +dans un grand nombre de combats. Celui-ci partit pour +la Vasconie avec onze ducs<a id="FNanchor_676" href="#Footnote_676" class="fnanchor">[676]</a> qui commandaient l’armée +en sous-ordre, à savoir Arimbert, Amalgar, Leudebert, +Wandalmar, Walderic, Ermeno, Barontus, +Chairaard, tous de race franque, Chramnelen, de race +romane, le patrice Willibald, de race burgonde, et +Aigyna, de race saxonne, sans compter des comtes +qui n’étaient pas sous l’autorité d’un duc. L’armée des +Burgondes s’étant répandue par toute la Vasconie, les +Vascons, descendant du haut de leurs rochers et de +leurs montagnes, se hâtèrent à la guerre. La lutte +ayant commencé, ils tournèrent le dos, selon leur +usage, en voyant qu’ils allaient être vaincus, et se +réfugièrent dans les gorges des Pyrénées où ils se +tinrent cachés dans des endroits très sûrs au milieu +des rochers. L’armée franque, les suivant à la trace +<span class="pagenum" id="p462">-462-</span> sous le commandement de ses ducs, les vainquit, leur +prit quantité de captifs, en tua un grand nombre, +brûla leurs maisons, et s’empara de tous leurs biens. +Enfin les Vascons, accablés et domptés, demandèrent +leur pardon et la paix aux ducs ci-dessus nommés, +promettant de se présenter par devant le glorieux roi +Dagobert, de se livrer en son pouvoir et de faire tout +ce qu’il leur ordonnerait. Cette armée serait retournée +heureusement et sans dommage dans son pays, si le +duc Arimbert n’eût été, par sa négligence, tué avec les +seigneurs et les nobles de son armée par les Vascons +dans la vallée de la Soule. L’armée des Francs, qui +était allée de Burgondie en Vasconie, la victoire remportée, +rentra chez elle<a id="FNanchor_677" href="#Footnote_677" class="fnanchor">[677]</a>. »</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_676" href="#FNanchor_676"><span class="label">[676]</span></a> Frédégaire ne parle que de <i>dix</i> ducs et il en nomme <i>onze</i>, preuve évidente +que son texte a été altéré, et qu’il faut lire <i lang="la" xml:lang="la">Quod cum undecem docis</i> et non +<i lang="la" xml:lang="la">quod cum decem</i>.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_677" href="#FNanchor_677"><span class="label">[677]</span></a> Fredeg. IV, 78.</p> +</div> +<p>Il n’est pas douteux, comme on l’a déjà fait observer +à plusieurs reprises<a id="FNanchor_678" href="#Footnote_678" class="fnanchor">[678]</a>, que cet épisode dramatique, +qui semble avoir très particulièrement intéressé Frédégaire, +puisqu’il le raconte avec un détail inusité, +n’ait été, peu de temps après lui, et peut-être de son +vivant, le sujet d’un chant populaire. Et ce chant +paraît avoir fourni un de ses éléments principaux au +chant de Roncevaux, avec lequel il se sera fondu +selon la loi du transfert épique dès que le désastre +de 778 eut été connu. En effet, ni la Vie de Charlemagne +par Eginhard, ni les <i>Annales</i> mises sous le +nom du même auteur, ne nous parlent de douze chefs +qui auraient commandé l’armée de Charlemagne<a id="FNanchor_679" href="#Footnote_679" class="fnanchor">[679]</a>, et +<span class="pagenum" id="p463">-463-</span> pourtant, ces douze chefs font, si je puis ainsi parler, +partie intégrante de la donnée traditionnelle qui sert +de base au poème de Roland à Roncevaux. Pourquoi, +si ce n’est pas parce qu’ils figuraient déjà dans une +précédente histoire de désastre subi dans les Pyrénées, +c’est-à-dire dans le chant qui célébrait la défaite +glorieuse des douze pairs de l’armée mérovingienne ? +La preuve qu’il en est ainsi, c’est que les douze pairs +n’apparaissent primitivement que dans la seule <i>Chanson +de Roland</i>, à l’exclusion de tous les autres poèmes +consacrés au règne de Charlemagne. Bien plus, si +nous en croyons la <i>Karlamagnussaga</i>, qui certainement +est ici l’écho de quelque voix plus ancienne, les douze +pairs ont été choisis par Charlemagne au début de +l’expédition, d’où il résulterait à l’évidence qu’ils n’ont +pu figurer dans aucun autre épisode de l’histoire traditionnelle +de ce grand roi, attendu qu’ils doivent +périr à la fin de cette même expédition. Il est +donc établi que les douze pairs forment, dans le cycle +carolingien, un élément adventice qui y a été introduit +par la poésie, et nullement fourni par l’histoire. +Si, par la suite, ils trouvèrent encore une certaine +place dans d’autres chansons de geste, d’ailleurs peu +nombreuses, c’est parce que les auteurs de ces poèmes +les ont empruntés à la <i>Chanson de Roland</i>, la seule où +ils soient chez eux, si je puis ainsi parler<a id="FNanchor_680" href="#Footnote_680" class="fnanchor">[680]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_678" href="#FNanchor_678"><span class="label">[678]</span></a> Il est difficile, écrivait déjà en 1852 Paulin Paris, de ne pas reconnaître +une grande analogie entre ce récit (l’histoire du désastre de l’armée de Dagobert +dans les Pyrénées) et les passages d’Eginhard relatifs à la défaite de l’arrière-garde +de Charlemagne dans les Pyrénées… Il y a donc peut-être lieu de conjecturer +que la mort d’Haribert a pu fournir le sujet d’une ancienne chanson +française ou tudesque, et que, le langage en ayant vieilli ou s’étant perdu, les +poètes du siècle suivant en auront cousu des fragments à la trame d’une chanson +nouvelle, de façon à réunir dans le même récit la mort de Roland et celle +des douze ducs de Dagobert. <i>Histoire littéraire de la France</i> XXII, 731.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_679" href="#FNanchor_679"><span class="label">[679]</span></a> V. Eginhard <i lang="la" xml:lang="la">Vita Karoli</i> c. 9 ; <i lang="la" xml:lang="la">Annales Einhardi</i> an. 778.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_680" href="#FNanchor_680"><span class="label">[680]</span></a> V. G. Paris, <i>Hist. poét. de Charlemagne</i>, p. 417.</p> +</div> +<p>Tout donc nous montre que, malgré le silence de +nos sources, Dagobert a dû occuper une grande place +dans les souvenirs épiques de son peuple. Il a été, si je +puis ainsi parler, le Charlemagne de l’épopée mérovingienne. +Après l’apparition du grand empereur carolingien, +la légende du fils de Clotaire II semble être +venue, obéissant à la loi du transfert, se confondre avec +la sienne. Néanmoins, le nom de Dagobert survécut +<span class="pagenum" id="p464">-464-</span> longtemps encore, sinon dans les chants populaires, +du moins dans les traditions ecclésiastiques. Un grand +nombre de monastères lui attribuaient leur fondation<a id="FNanchor_681" href="#Footnote_681" class="fnanchor">[681]</a>, +et, s’il faut en croire un chroniqueur normand du +XII<sup>e</sup> siècle, les Francs de cette époque connaissaient +parfaitement l’histoire de sa vie<a id="FNanchor_682" href="#Footnote_682" class="fnanchor">[682]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_681" href="#FNanchor_681"><span class="label">[681]</span></a> V. Albers, <i lang="de" xml:lang="de">Koenig Dagobert in Geschichte Legende und Sage, besonders +des Elsasses und der Pfalz</i>. 2<sup>e</sup> édit. Kaiserslautern 1884. Selon cet ouvrage +qui promet plus qu’il ne tient, et qui n’est pas exempt de graves erreurs, il y +aurait, rien qu’en Austrasie, vingt-et-un établissements qui se réclameraient de +Dagobert comme fondateur. Il est vrai qu’on l’aura confondu plus d’une fois +avec Dagobert II et Dagobert III.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_682" href="#FNanchor_682"><span class="label">[682]</span></a> Order. Vital, <i lang="la" xml:lang="la">Hist. eccles.</i> VI, 7. <span lang="la" xml:lang="la">Sic nimirum, omnibus aemulis de medio +ablatis, monarchiam Francorum solus obtinuit, moriensque Dagoberto filio +suo, cujus gesta Francis notissima sunt, reliquit.</span> On ne saurait dire si cet écrivain +fait allusion au <i lang="la" xml:lang="la">Gesta Dagoberti</i> ou bien à quelque autre source écrite ou +orale.</p> +</div> +<p>Il est un autre épisode de la chronique de Frédégaire +où, dans un exposé rigoureusement historique +d’ailleurs, apparaît mieux encore l’impression épique +qui devait déterminer, peu de temps après, l’éclosion +de véritables chants. Les événements dont je veux +parler se sont passés en 642 ; ils étaient donc récents +pour l’interpolateur qui, vers le milieu du VII<sup>e</sup> siècle, +a ajouté à la chronique de Frédégaire le chapitre où +ils sont racontés<a id="FNanchor_683" href="#Footnote_683" class="fnanchor">[683]</a>. Aussi n’avons-nous aucune raison +de suspecter la véracité de la page suivante :</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_683" href="#FNanchor_683"><span class="label">[683]</span></a> V. Krusch, <i lang="la" xml:lang="la">Script. Rer. Merov.</i> II, p. 2 et <i lang="de" xml:lang="de">Neues Archiv</i>, VII, p. 432.</p> +</div> +<p>« La huitième année du règne de Sigebert, Radulf, +duc de Thuringe, s’étant révolté contre lui, Sigebert +fit convoquer pour la guerre tous les leudes d’Austrasie. +Ayant passé le Rhin avec une armée, il fut +joint par tous les peuples de son royaume qui habitaient +au-delà de ce fleuve. A la première rencontre, +les troupes de Sigebert défirent et tuèrent un fils de +Chrodoald nommé Faro, qui s’était uni avec Radulf ; +on réduisit en captivité tous les soldats de Faro qui +échappèrent à la mort. Tous les grands et les soldats +<span class="pagenum" id="p465">-465-</span> se jurèrent réciproquement que personne n’accorderait +la vie à Radulf ; mais cet engagement n’eut aucun +effet. Sigebert, ayant passé avec son armée la forêt de +Buchonie, s’avança promptement dans la Thuringe. +De son côté, Radulf établit son camp sur une colline +aux bords de l’Unstrut en Thuringe, et, ayant +rassemblé de toutes parts autant de troupes qu’il put, +il se retrancha dans ce camp pour s’y défendre avec +les femmes et les enfants. Sigebert, arrivé avec son +armée, fit entourer le camp de toutes parts. Radulf, +en dedans, se prépara à résister avec vigueur, mais le +combat s’engagea sans prudence. La jeunesse du roi +Sigebert en fut la cause, les uns voulant combattre le +même jour, les autres attendre le lendemain, et les +avis demeurant ainsi fort divisés. Ce que voyant, les +ducs Grimoald et Adalgise, qui pressentaient du danger +pour Sigebert, le gardèrent avec grand soin. Bobon, +duc d’Auvergne, avec une partie des troupes d’Adalgise, +et Aenovale, comte du Sundgau, avec les gens +de son pays, et beaucoup d’autres corps de l’armée, +s’avancèrent aussitôt à la porte du camp pour attaquer +Radulf. Mais Radulf, en intelligence avec quelques +ducs de l’armée de Sigebert, sachant qu’ils ne voulaient +pas se jeter sur lui avec leurs troupes, sortit +par la porte du camp, et se précipitant avec ses guerriers +sur l’armée de Sigebert, en fit un carnage extraordinaire. +Les gens de Mayence trahirent dans ce +combat : on rapporte qu’il périt un grand nombre de +milliers d’hommes. Radulf, ayant remporté la victoire, +rentra dans son camp. Sigebert, saisi, ainsi que ses +fidèles, d’une douleur extrême, restait assis sur son +cheval, pleurant abondamment et regrettant ceux qu’il +avait perdus. Le duc Bobon, le comte Aenovale, +d’autres nobles et braves guerriers, et la plus grande +partie de l’armée qui les avait suivis à ce combat, +avaient été tués à la vue de Sigebert. Frédulf, domestique +<span class="pagenum" id="p466">-466-</span> qu’on disait ami de Radulf, périt également la +nuit suivante. Sigebert demeura avec son armée sous +ses tentes, non loin du camp ennemi. Le lendemain, +voyant qu’il ne pouvait rien contre Radulf, il lui +envoya des messagers, afin de pouvoir repasser le +Rhin en paix. Sigebert, s’étant accordé avec Radulf, +retourna dans son pays avec ses troupes<a id="FNanchor_684" href="#Footnote_684" class="fnanchor">[684]</a>. »</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_684" href="#FNanchor_684"><span class="label">[684]</span></a> Fredeg. IV, 87, trad. Guizot o. c. II, p. 225.</p> +</div> +<p>Est-il besoin de démontrer l’impression profondément +épique que les événements ici racontés ont dû +faire sur l’esprit des contemporains ? Toutes les +lignes de notre écrivain la trahissent : cette tristesse +de l’accent, ces parenthèses toutes poétiques qui +apprécient les faits et en prédisent les résultats (<i lang="la" xml:lang="la">sed +haec promissio non sortitur effectum — sed hoc prilio sine +consilio initum est — haec adoliscencia Sigyberti regis +patravit</i>), ces images qui peignent la situation et qui +semblent recueillies sur place : Bobon d’Auvergne +combattant avec son peuple à la porte du camp +ennemi, la plupart de ces braves périssant sous les +yeux de Sigebert, ce jeune roi à cheval, pleurant +sur la mort de ses fidèles, Adalgisile et Grimoald lui +servant de gardes du corps pendant toute la bataille, +voilà autant de traits pittoresques et frappants qui ont +été vus par le peuple, et communiqués par lui au +chroniqueur. Et surtout, le grand, l’éternel motif +qui se rencontre dans l’histoire de toutes les défaites +reparaît ici avec éclat : le jeune roi franc a été trahi ! +L’ennemi avait des intelligences avec plusieurs ducs +de l’armée franque, et, tout spécialement, les gens de +Mayence ont manqué à leur devoir : <i lang="la" xml:lang="la">Macancinsis hoc prilio +non fuerunt fedelis !</i> Vraie ou fausse, cette accusation, +qui a passé inaperçue des historiens, a ouvert aux +poètes un domaine presque infini : c’est, en effet, la +trahison des Mayençais qui, chantée et prodigieusement +<span class="pagenum" id="p467">-467-</span> grossie par la voix populaire, est devenue le +noyau de la geste de Mayence, c’est-à-dire de la geste +des traîtres ! Si, pendant des siècles, l’épopée carolingienne +a flétri avec une patriotique indignation le +nom des Mayençais, n’en cherchez pas la raison ailleurs +que dans le fait obscur dont une ligne de Frédégaire +nous a seule gardé le souvenir historique. Là +est le germe épique d’où est sorti, avec une frondaison +opulente et touffue, le vaste arbre généalogique d’une +lignée de perfides et de rebelles, parmi lesquels apparaît +Ganelon, le traître par excellence, le vrai Judas +de son peuple !</p> + +<p>Ainsi, ce sont deux batailles malheureuses, à peu +près oubliées par l’histoire, mais dont le cuisant souvenir +n’a cessé d’obséder l’imagination populaire, qui +ont donné à l’épopée française, l’une sa figure la plus +aimée, l’autre son type le plus odieux. Et ce sont +deux événements arrivés dans le siècle du Charlemagne +mérovingien qui, en se combinant, sous l’action +de l’imagination poétique, avec l’histoire plus récente +du désastre de Roncevaux, ont formé le vivant et +fécond noyau de l’épopée carolingienne. Toute la +figure prise par l’histoire qui est le sujet de la <i>Chanson +de Roland</i> s’explique, en effet, par la combinaison +légendaire de trois thèmes : la défaite de l’Unstrut, +celle de la Soule et celle de Roncevaux. Si la poésie +a gardé cette dernière localité pour théâtre de l’événement, +c’est non seulement parce qu’elle avait été celui +du plus récent de ces épisodes, mais encore parce que +l’imagination française était plus familiarisée avec les +vallées du midi de la Gaule qu’avec les rives lointaines +du fleuve au nom barbare. Dès lors, la trahison des +Mayençais a dû également être transportée dans les +gorges des Pyrénées, et c’est sur eux, ou, pour mieux +dire, sur l’un d’eux (l’épopée ne connaissant que des +individus déterminés) qu’est venue retomber la responsabilité +<span class="pagenum" id="p468">-468-</span> de la mort de Roland, le héros carolingien. +Enfin, pour augmenter l’infamie de la trahison +et l’intérêt du public pour la victime, l’épopée a de +plus établi entre Ganelon et Roland le lien de parenté +que nous savons. Tel est l’ensemble des opérations +auxquelles s’est livré le génie épique pour aboutir +finalement à mettre sur pied les héroïques figures de +la <i>Chanson de Roland</i>. Long et fructueux labeur, +dont les points de départ et d’arrivée sont d’un côté +deux sèches notices écrites en un latin barbare au +VII<sup>e</sup> siècle, et, de l’autre, le poème le plus admirable +que nous ait légué le moyen âge.</p> + +<p>En continuant cette revue, je remarque dans Frédégaire +un autre passage encore où est relaté un événement +bien fait pour inspirer la poésie épique : je +veux parler de son récit du combat livré sous les murs +d’Autun entre Flaochat, maire du palais de Burgondie, +et Willehad, patrice du même pays. Cette +lutte sanglante, dont la description remplit le dernier +chapitre de sa chronique, et dont les deux acteurs +principaux semblent lui avoir inspiré aussi peu de +sympathie l’un que l’autre, Frédégaire nous la décrit +dans une de ses pages les plus dramatiques, avec la +netteté de dessin et la vivacité de couleur qui attestent +un témoin placé à un bon poste d’observation. +J’y relève surtout un épisode curieux et presque homérique. +Au cours de la bataille, le Franc Berthar, qui +combattait dans les rangs de Flaochat, apercevant +parmi les ennemis le Burgonde Manaulf, qui avait été +son ami, et qui était sur le point de succomber avec +les siens, lui cria : « Viens sous mon bouclier, et je te +délivrerai de ce péril. » Mais, comme il élevait son +bouclier pour en couvrir son ami, celui-ci lui donna +un coup de son glaive dans la poitrine, et tous les +compagnons de Manaulf fondirent à la fois sur le +téméraire et généreux Berthar, qui s’était trop avancé +<span class="pagenum" id="p469">-469-</span> et qui fut blessé grièvement. Alors Chaubedo, son +fils, le voyant en danger de mort, accourut, renversa +d’un coup d’épée Manaulf et tua les autres agresseurs, +et c’est ainsi qu’en fils fidèle, avec l’aide de Dieu, il +arracha Berthar à la mort. Il y avait là un bien beau +sujet pour la poésie épique, et je serais bien étonné +qu’elle n’en eût tiré aucun parti.</p> + +<p>Nous pouvons donc conclure que Frédégaire écrit +et achève son œuvre dans un milieu profondément +remué par l’imagination épique, et qui devait l’être +encore plusieurs siècles après lui. Les événements +dont le récit occupe ses dernières pages ont été chantés +par la voix populaire en même temps que racontés par +la plume du chroniqueur. Si celui-ci n’a pas recouru +aux productions du génie populaire, c’est qu’il disposait +de moyens d’informations plus immédiats, et aussi +parce qu’il avait une médiocre entente de la poésie +barbare.</p> + +<p>Les impressions épiques n’ont pas manqué non plus +à l’auteur du <i lang="la" xml:lang="la">Liber Historiae</i>. Sans doute, nous ne les +trouvons pas dans les parties de sa chronique où il +raconte un passé éloigné, et qui ne sont que le résumé +sec et décharné de documents écrits. Il ne faut pas les +voir non plus dans certaines traditions qui lui sont +propres, et qui ont pour objet l’histoire de son monastère +de Saint-Denis. Ce qu’il raconte, par exemple, +du crime et de la folie de Clovis II<a id="FNanchor_685" href="#Footnote_685" class="fnanchor">[685]</a> n’appartient en +aucune manière à l’épopée : c’est une historiette pieuse +qui ne doit avoir guère franchi l’enceinte du monastère, +et qui, si elle était arrivée à la popularité, +n’aurait jamais inspiré la poésie épique. Et toutefois, +bien que vivant au fond du cloître, et à l’écart du +milieu où retentit la voix de l’épopée, notre auteur +n’a pu se dérober entièrement à cette espèce particulière +<span class="pagenum" id="p470">-470-</span> d’impression que les grands événements de l’histoire +font sur les masses populaires. C’est, si l’on me +permet de parler ainsi, avec des yeux épiques qu’il +a vu les deux grandes figures de son temps, je veux +dire ses compatriotes Ebroïn et saint Audoën. Ces +deux hommes, remarquables à des points de vue divers, +dépassaient de toute la tête la multitude des personnages +secondaires qui gravitaient autour d’eux. Audoën +était le patriarche de la Neustrie, le plus vénéré de +ses pontifes, le plus populaire de ses chefs, et tout +nous fait croire qu’il a occupé une grande place dans +les affaires publiques de son temps, où il semble être +intervenu moins comme le maître auquel on obéit que +comme l’oracle auquel on défère. La chronique, muette +sur toute chose à cette époque, ne parle guère de lui, +mais la multitude des écrits où il est mentionné, et l’accent +respectueux avec lequel son nom y est prononcé +permettent de suppléer au silence de la chronique et de +deviner ce qu’elle ne dit pas<a id="FNanchor_686" href="#Footnote_686" class="fnanchor">[686]</a>. Quant à Ebroïn, il est +en quelque sorte la contre-partie du type de saint +Audoën. Autant la figure lumineuse de l’évêque est +entourée d’hommages, autant les malédictions s’amassent +sur celle du maire du palais. C’est un +tyran odieux, c’est un scélérat capable de toutes les +perfidies, c’est le meurtrier des saints. Il faut voir +sous quelles sombres couleurs il est dépeint notamment +dans la Vie de saint Léodegar, qui a fixé pour la +postérité les traits de ce personnage historique. Et la +plupart des hagiographes le traitent avec tout aussi +<span class="pagenum" id="p471">-471-</span> peu de ménagements<a id="FNanchor_687" href="#Footnote_687" class="fnanchor">[687]</a>. Ebroïn était-il réellement, +comme ils le soutiennent, le despote inhumain qui ne +connaissait ni la justice ni la pitié, et dans la carrière +duquel l’histoire ne peut relever que des crimes ? Ou +bien cet homme énergique et résolu a-t-il été, comme +Brunehaut, calomnié par une aristocratie qui ne pouvait +supporter aucune autorité, et qui considérait à +l’égal d’un crime toute tentative de mettre une borne +à son ambition effrénée ? Il est difficile, en l’absence +de données historiques explicites, de se prononcer +d’une manière certaine, mais ce n’est pas trop s’aventurer +que d’admettre, ici encore, qu’il y a eu de +notables exagérations. S’expliquerait-on les relations +d’amitié que cet homme chargé de tant d’anathèmes +entretint avec saint Audoën, s’il n’avait été autre chose +qu’un monstre altéré de sang ?</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_685" href="#FNanchor_685"><span class="label">[685]</span></a> <i lang="la" xml:lang="la">Liber Historiae</i> c. 44. Cf. <i lang="la" xml:lang="la">Gesta Dagoberti</i> c. 52.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_686" href="#FNanchor_686"><span class="label">[686]</span></a> Saint Audoën est mentionné dans les écrits suivants : Fredeg. IV, 78 ; +<i lang="la" xml:lang="la">Liber Historiae</i> c. 42, 45, 47 ; Fredeg. <i lang="la" xml:lang="la">Contin.</i> c. 4 (Krusch) ; <i lang="la" xml:lang="la">Gesta Dagoberti</i> +c. 42 (cf. 44) et 51 ; <i lang="la" xml:lang="la">Vita Agili</i> c. 14-19 ; <i lang="la" xml:lang="la">Vita Columbani</i> c. 50 ; <i lang="la" xml:lang="la">Vita +Geremari</i> c. 8, 10, 11, 17, 23-25 ; <i lang="la" xml:lang="la">Vita Wandregisili</i> c. 12 et 13 ; <i lang="la" xml:lang="la">Vita Balthildis</i> +c. 5 ; <i lang="la" xml:lang="la">Vita Filiberti</i> c. 1, 2, 23-27 ; <i lang="la" xml:lang="la">Vita Amandi</i> c. 16 ; <i lang="la" xml:lang="la">Vita Eligii passim</i> ; +<i lang="la" xml:lang="la">Vita Ansberti</i> c. 9, 14 ; <i lang="la" xml:lang="la">Vita Desiderii</i> c.</p> + +<p>Voir aussi dans le <i lang="de" xml:lang="de">Neues Archiv</i> XIV, 171, le poème acrostiche en forme de +croix, en l’honneur du même saint, publié par Wattenbach, et qui est peut-être +d’un contemporain.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_687" href="#FNanchor_687"><span class="label">[687]</span></a> Cf. le <i lang="la" xml:lang="la">Liber Historiae</i> c. 45, 46, 47 ; le continuateur de Frédégaire c. 2, 3, 4 ; +le <i lang="la" xml:lang="la">Vita Filiberti</i> (Mabill. II, p. 789) ; le <i lang="la" xml:lang="la">Vita Ragneberti</i> (Bouquet III, p. 619) ; +le <i lang="la" xml:lang="la">Vita Wilfridi</i> (ib. p. 601) ; le <i lang="la" xml:lang="la">Vita Anstrudis</i> (ib. p. 615) ; +l’appendice du <i lang="la" xml:lang="la">Vita Amandi</i> par Milon (ib. p. 536).</p> + +<p>Par contre, il est parlé de lui en termes plutôt favorables dans le <i lang="la" xml:lang="la">Vita Eligii</i>, +qui, soit dit entre parenthèses, n’est positivement pas l’œuvre de saint Audoën +(Bouquet III, 561), dans le <i lang="la" xml:lang="la">Vita Drausii</i> (ib. p. 610), dans le <i lang="la" xml:lang="la">Vita Balthildis</i> +(ib. III, 572), et enfin dans le <i lang="la" xml:lang="la">Vita Praejecti</i> (ib. III, 595) qui nous donne +peut-être la note la plus juste en l’appelant <i lang="la" xml:lang="la">alias strenuo viro, sed in nece +sacerdotum nimis feroce</i>.</p> +</div> +<p>Il est vrai que ces relations mêmes sont devenues, +pour l’imagination populaire, le point de départ d’une +de ses plus sombres légendes. Il faut écouter ici le +<i lang="la" xml:lang="la">Liber Historiae</i>, dont nous allons avoir à noter la dernière +effusion épique.</p> + +<p>Après l’assassinat de Childéric II, en 675, les Neustriens, +de concert avec saint Léodegar, avaient choisi +pour maire du palais Leudesius, fils d’Erchinoald. +Ebroïn crut le moment venu de tenter de nouveau la +fortune. Sortant du couvent de Luxeuil où les partisans +de Childéric II l’avaient enfermé, il reprit le +chemin de la Neustrie avec une armée. C’est alors +<span class="pagenum" id="p472">-472-</span> que, selon le <i lang="la" xml:lang="la">Liber Historiae</i>, il aurait envoyé demander +conseil à saint Audoën et que le saint lui aurait +répondu : « Qu’il te souvienne de Frédégonde. » +Ebroïn aurait compris : après avoir mis en fuite +l’armée de Leudesius, il lui aurait donné la chasse, se +serait emparé des trésors royaux et de la personne du +roi lui-même, puis, par de faux serments, il aurait attiré +auprès de lui Leudesius et l’aurait fait périr ; saint +Léodegar et son frère Gérin auraient subi le même +sort<a id="FNanchor_688" href="#Footnote_688" class="fnanchor">[688]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_688" href="#FNanchor_688"><span class="label">[688]</span></a> <i lang="la" xml:lang="la">Liber Historiae</i> c. 45.</p> +</div> +<p>Dans cet exposé historique, le lecteur a déjà mis le +doigt sur un épisode qui ne l’est pas : la consultation +de saint Audoën. Écrivant à cinquante ans des faits, +l’orateur du <i lang="la" xml:lang="la">Liber Historiae</i> ne les connaissait pas +d’assez près pour être renseigné sur un détail en soi-même +aussi imperceptible que cette consultation. +Quel besoin, au surplus, Ebroïn avait-il d’un conseil +de saint Audoën, et quelle apparence que, comme le +prétend le <i lang="la" xml:lang="la">Liber Historiae</i>, il se fût préoccupé de la +manière dont il devait user de sa victoire avant d’être +sûr de celle-ci ? Puis, à qui fera-t-on croire que saint +Audoën, le personnage le plus vénérable de son temps, +eût donné pareil conseil formulé en pareils termes ? +Mais qu’Ebroïn ait agi comme si le conseil lui avait +été donné ; que l’imagination populaire, révoltée de sa +cruauté, n’ait trouvé à lui comparer que l’exécrable +Frédégonde, et qu’elle ait, dans une fiction au tour +satirique, imaginé de lui faire proposer cette reine +comme un modèle à suivre, voilà ce qui se comprend +à merveille. Cela étant, et les besoins de la légende +exigeant qu’elle nommât le conseiller, où pouvait-elle +en trouver un qui fût plus écouté d’Ebroïn que l’archevêque +de Rouen ? Il était donc naturel qu’elle +amenât ici le nom de ce saint personnage. On ne s’étonnera +pas qu’elle ait mis dans sa bouche un conseil +<span class="pagenum" id="p473">-473-</span> aussi atroce : le niveau moral de l’imagination populaire, +nous avons eu l’occasion de le constater plus +d’une fois, est fort inférieur à celui des saints qui font +alors l’éducation des masses, et souvent il est arrivé +à l’épopée de leur faire du tort à son insu, en leur +attribuant des actes dont l’immoralité lui échappait +ou du moins ne la révoltait pas. A ceux qui se refuseraient +à admettre cette explication, je suis tenté +de dire en modifiant un peu le mot de saint Audoën : +« Qu’il vous souvienne de Clotilde ! »<a id="FNanchor_689" href="#Footnote_689" class="fnanchor">[689]</a></p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_689" href="#FNanchor_689"><span class="label">[689]</span></a> V. ci-dessus p. <a href="#p327">327</a>.</p> +</div> +<p>Et si l’on m’accorde que le conseil de saint Audoën +au maire du palais n’est autre chose qu’une légende, +on ne sera pas embarrassé pour découvrir la catégorie +de récits dans laquelle on peut faire rentrer l’épisode. +L’histoire d’Ebroïn et d’Audoën, c’est celle de +Denys de Syracuse, c’est celle de Tarquin le Superbe +et de Sextus Tarquin au siège de Gabies, c’est encore, +pour citer un exemple plus récent, celle de Charles +d’Anjou et du pape Clément IV. Charles aurait fait +demander au pape ce qu’il fallait faire de Conradin de +Souabe, devenu son prisonnier, et le souverain pontife +lui aurait répondu : <i lang="la" xml:lang="la">Vita Conradini mors Caroli<a id="FNanchor_690" href="#Footnote_690" class="fnanchor">[690]</a>.</i></p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_690" href="#FNanchor_690"><span class="label">[690]</span></a> Sur ce conte, répété par Giannone et qui paraît peu croyable à Sismondi +lui-même, v. César Cantu, <i>Hist. univ.</i> t. VI, p. 104 de la trad. Aroux et Leopardi, +Bruxelles 1846.</p> +</div> +<p>Je retranche donc tout simplement de l’histoire des +Mérovingiens cette anecdote suspecte, qui est d’ailleurs +la dernière trace de l’intervention du génie populaire +dans ce sujet. A partir de ce moment, les annales +du VII<sup>e</sup> siècle vont expirer dans le <i lang="la" xml:lang="la">Liber Historiae</i> et +dans la continuation de Frédégaire, sans qu’on y rencontre +seulement une étincelle de poésie. Les rois +mérovingiens ont cessé d’attirer l’attention de leurs +peuples, ou, lorsqu’on leur accordera encore de temps +en temps un regard, il sera chargé de raillerie et de +<span class="pagenum" id="p474">-474-</span> mépris. La caricature des derniers descendants de +Clovis, tracée par la plume d’Eginhard, tel sera l’épilogue +de l’histoire poétique des Mérovingiens<a id="FNanchor_691" href="#Footnote_691" class="fnanchor">[691]</a>. Ce +n’est pas à dire que la faculté poétique du peuple franc +se sera éteinte. Elle aura trouvé un sujet plus digne +d’elle dans la dynastie qui grandit pleine de gloire +et d’avenir, et qui refoulera les Mérovingiens non +seulement du trône, mais encore de la place qu’ils +avaient occupée dans l’épopée nationale.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_691" href="#FNanchor_691"><span class="label">[691]</span></a> Eginhard, <i lang="la" xml:lang="la">Vita Karoli</i> c. 1. Tous les termes de ce tableau satirique sont à +peser, et même, par ci par là, à contrôler.</p> +</div> +<div class="chapter"></div> +<p><span class="pagenum" id="p475">-475-</span></p> + +<h3 id="l3c5">CHAPITRE V<br> +Résumé et conclusions.</h3> + + +<p>Notre dépouillement fait, nous pouvons conclure.</p> + +<p>Il est établi que les sources que nous venons +d’étudier nous ont conservé l’histoire des premiers +siècles francs, non seulement d’après des documents +écrits et d’après des souvenirs personnels, mais aussi, +dans une certaine mesure, d’après des traditions populaires.</p> + +<p>Nous avons déterminé la part qui revient à celles-ci +dans l’historiographie mérovingienne, et nous avons +montré que cette part est beaucoup plus considérable +qu’on ne se le figure. Nous avons eu aussi l’occasion +de démêler, dans ces traditions, plusieurs classes qui +ne doivent pas être confondues entre elles, et qui +représentent des phases distinctes de leur développement. +Les unes reflètent simplement des <i>impressions +épiques</i>, augmentant à la vérité la proportion des +<span class="pagenum" id="p476">-476-</span> choses, mais conservant intacts leurs contours et aussi +leurs rapports entre elles. Ce sont des données puisées +à même la source populaire, au moment précis +où l’image des faits vient s’y reproduire, et avant +qu’elle ait pu être altérée. Les autres sont des récits +populaires nés d’une impression épique, mais qui ont +grandi et se sont développés au cours de leur voyage +à travers les multitudes : on y trouve déjà tous les +caractères de l’épopée, les confusions de personnages, +les motivations arbitraires, les formes typiques des +principales aventures, la tendance à expliquer tous les +événements par l’intervention incessante d’une justice +surnaturelle qui, dès ici-bas, récompense les bons et +punit les méchants. Dans la dernière classe enfin de +nos récits, nous rangeons tous ceux qui contiennent +l’analyse ou, si l’on veut, le résumé de véritables <i>chants +épiques</i>. On les reconnaît à ce qu’ils ont quelque chose +de plus achevé et de plus complet, que l’action y naît, +se noue et se dénoue selon des lois logiques, et que +l’épisode s’enlève comme un tout indépendant sur la +trame de la narration. Nous avons noté, au cours de +nos recherches, plusieurs récits ayant ce caractère, +tout en signalant la difficulté qu’il y a, plus d’une fois, +de reconnaître les limites précises qui les séparent +de ceux de la classe précédente.</p> + +<p>Tels sont donc les divers matériaux dont se compose +notre histoire légendaire des Mérovingiens. Il a +fallu les recueillir tous, à quelque phase de la formation +épique qu’ils correspondent, parce que c’est seulement +en les étudiant dans leur ensemble qu’on arrive +à une idée un peu claire du procédé épique, c’est-à-dire +de l’évolution que l’imagination populaire fait subir, +en partie à son insu, aux faits historiques qui l’ont +frappée, et dont elle nous offre finalement le reflet +idéalisé. Il l’a fallu encore pour dégager l’histoire +proprement dite, et pour délimiter exactement son +<span class="pagenum" id="p477">-477-</span> domaine du côté où il confine à celui de la légende. +Ce travail, si je ne me trompe, est fait désormais. +Réunies, toutes nos légendes constituent un tout poétique +dont l’apport dans l’historiographie franque est +maintenant visible. C’est quelque chose comme un +nuage assez déchiré et à moitié transparent qui passerait +devant un paysage, masquant telle partie ou ne +laissant entrevoir telle autre qu’à travers le brouillard +doré. Mais ce que nous avons conservé en fait +de traditions épiques est loin de représenter tout ce +qui en existait chez les Francs. Ce n’en est, au contraire, +qu’un faible spécimen, servant à établir irréfragablement +l’existence de l’épopée mérovingienne, +nullement à en faire connaître l’étendue ou l’intensité. +La prodigieuse popularité de certains types épiques +remontant jusqu’à l’époque des premiers rois francs, +la longue durée et la vaste diffusion de certains moules +poétiques datant de cette même époque, et que l’on +retrouve à tous les âges de l’épopée française, ne s’expliquent +pas sinon par l’extraordinaire vitalité et la +singulière puissance de propagation que doit avoir +eues la poésie mérovingienne qui leur a donné naissance. +Nombreux sont les motifs qui, depuis les premiers +jours de cette poésie, se sont transmis de siècle +en siècle à travers tout le moyen âge. Je cite au hasard +l’étranger qui fait la conquête de son hôtesse, la princesse +amoureuse qui offre crûment ses faveurs à celui +dont elle est éprise, le jeune héros qui commet une +<i>desmesure</i> et qui doit fuir sur la terre étrangère, l’ambassadeur +qui s’acquitte de sa mission avec autant +d’adresse que de courage, tantôt bravant en face l’ennemi +qu’il intimide, tantôt le dupant avec un art +consommé, la demande en mariage et les fiançailles +ayant toujours lieu selon les mêmes circonstances +typiques, sans compter des données poétiques comme +la nappe coupée, le casque qui rend invisible, le bain +<span class="pagenum" id="p478">-478-</span> qui rend invulnérable, l’épée prise pour mesure de +la clémence, etc., etc.<a id="FNanchor_692" href="#Footnote_692" class="fnanchor">[692]</a> Et que d’autres traits encore, +propres à l’épopée française, et qui trouveraient leur +origine incontestable dans les chants de l’époque mérovingienne, +si nous connaissions mieux ceux-ci<a id="FNanchor_693" href="#Footnote_693" class="fnanchor">[693]</a> !</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_692" href="#FNanchor_692"><span class="label">[692]</span></a> V. sur tout ceci le curieux chapitre de M. Rajna intitulé : <i lang="it" xml:lang="it">Moduli comuni +all’epopea carolingia e alla merovingia</i> (p. 245 à 273).</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_693" href="#FNanchor_693"><span class="label">[693]</span></a> Il y a même dans nos chansons de geste des traits qui remontent bien plus +haut que l’époque mérovingienne, et qui, par-delà le christianisme, plongent +en pleine antiquité germanique. Voir les exemples cités par Heinzel dans le +<i lang="de" xml:lang="de">Sitzungsberichte</i> de l’Académie de Vienne, t. CXIX, p. 92 et suiv. Il y a lieu +cependant de n’accueillir qu’avec beaucoup de réserves les rapprochements +qu’il plaît à certains écrivains allemands d’établir sous ce rapport : à les +entendre, les figures les plus incontestablement historiques de la légende carolingienne +ne seraient que des personnifications de l’éternel dieu solaire, et tout +se ramènerait au mythe du combat de l’été contre l’hiver. Nul n’a plus divagué +sur ce sujet que Osterhagen dans deux articles de la <i lang="de" xml:lang="de">Zeitschrift für romanische +Philologie</i> t. X et XI.</p> +</div> +<p>Nous rencontrons, dans la poésie épique des Allemands, +non seulement des traits, mais même des +sujets entiers qui remontent à une origine mérovingienne. +On a déjà vu que les poésies du moyen âge +sur <span lang="de" xml:lang="de">Hugdietrich</span> et sur <span lang="de" xml:lang="de">Wolfdietrich</span> ne sont que la +mise en œuvre de l’histoire légendaire des rois d’Austrasie +Théodoric et Théodebert<a id="FNanchor_694" href="#Footnote_694" class="fnanchor">[694]</a>. Quant au cycle des +<span lang="de" xml:lang="de">Nibelungen</span>, ce sont également les Francs d’Austrasie +qui lui ont fourni le plus sympathique et le plus brillant +de ses héros, à savoir ce jeune Achille barbare, +Sigfried, dont la tradition place la patrie à Xanten +sur le Rhin, en plein pays ripuaire<a id="FNanchor_695" href="#Footnote_695" class="fnanchor">[695]</a> ! Voilà donc deux +épopées franques dont les éléments constitutifs au +moins devaient avoir déjà une existence propre à +l’époque des Clotaire et des Théodoric, et dont nos +sources écrites ne nous ont rien dit ni rien fait connaître ! +Et certes, les Saliens n’étaient pas moins riches que +<span class="pagenum" id="p479">-479-</span> leurs frères orientaux en souvenirs poétiques. Nous ne +pouvons douter que, comme les autres peuples barbares +du VI<sup>e</sup> siècle dont les traditions nous sont +mieux connues, ils n’aient possédé un florissant cycle +de chansons tant nationales qu’étrangères. Comme les +autres peuples, ils chantaient Théodoric, Attila et +Sigfried ; comme eux aussi, ils redisaient la gloire +de leurs héros indigènes, dans une série de chants dont +le nombre et l’importance devaient être considérables, +puisqu’ils ont abouti, d’un côté, au poème des <span lang="de" xml:lang="de">Nibelungen</span>, +de l’autre, à la <i>Chanson de Roland</i>, c’est-à-dire +aux deux chefs-d’œuvre poétiques du moyen âge.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_694" href="#FNanchor_694"><span class="label">[694]</span></a> Voir ci-dessus p. <a href="#p377">377</a>.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_695" href="#FNanchor_695"><span class="label">[695]</span></a> Je sais bien qu’il est convenu que Sigfried n’est qu’un mythe solaire ; mais, +sans vouloir discuter cette hypothèse assez difficile à soutenir, je me bornerai à +remarquer que de toute manière ce mythe est localisé de temps immémorial +parmi les Francs Ripuaires, et c’est tout ce que je veux démontrer ici.</p> +</div> +<p>Qui donc disait que les Francs n’ont pas eu le +génie épique ? Et où des critiques distraits ont-ils +trouvé le moyen d’affirmer que l’épopée franque est +pauvre, et que le peuple des Saliens, moins que tout +autre, a éprouvé le besoin d’idéaliser sa vie dans un +monument poétique<a id="FNanchor_696" href="#Footnote_696" class="fnanchor">[696]</a> ? Non, l’épopée franque, prise +dans tout l’ensemble du majestueux développement +qui la conduit depuis le mythe de Sigfried et l’histoire +de Clovis jusqu’au-delà de la <i>Chanson de Roland</i> et +du poème des <span lang="de" xml:lang="de">Nibelungen</span>, et malgré les parties +d’ombre que le caractère spécial de nos sources laisse +sur les premières pages de ses annales, se présente à +nous comme le tout le plus vaste et le plus grandiose +que nous offre l’histoire de la poésie humaine. Jamais +une pensée poétique n’est restée vivante pendant tant +de siècles, ne s’est répandue sur tant de peuples, et +n’a produit une si riche floraison. La race franque a +<span class="pagenum" id="p480">-480-</span> occupé, dans l’histoire littéraire, la même place que +dans l’histoire politique : et cette place est, depuis +Clovis, incontestablement la première.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_696" href="#FNanchor_696"><span class="label">[696]</span></a> Comme le soutient Giesebrecht, <i lang="de" xml:lang="de">Geschichte des Kaiserzeit</i> II, p. 265 : +<span lang="de" xml:lang="de">Obwohl die Salier sich weniger zu einer poetischen Auffassung ihrer Lebensverhaeltnisse +hinneigten, als die meisten andern germanischen Staemme, und +ebendeshalb die Sage bei ihnen auch minde reichhaltig sich gestaltete.</span></p> + +<p>M. Léon Gautier est bien mieux inspiré quand il écrit : « Il est certain que +la race franke, autant et plus que toutes les autres nations germaines, avait un +esprit et des tendances énergiquement poétiques. » <i>Les Épopées françaises</i>, +2<sup>e</sup> édition, I, p. 33.</p> +</div> +<p>Ces affirmations, que j’ai le droit de présenter comme +des vérités, n’étonneront, j’espère, aucun de ceux qui +ont lu ce livre. S’il a fallu les démontrer si longuement, +cela tient à ce que les quelques débris des souvenirs +épiques qui nous ont été conservés par nos +chroniqueurs formaient un ensemble trop maigre pour +attirer l’attention. Avant que la critique des sources +se familiarisât avec les recherches embryologiques, et +ne fît, si je puis ainsi parler, usage du microscope +dans l’étude des origines, il n’était guère possible de +deviner, aux pâles reflets qu’elle jette dans les historiographes, +l’éblouissante poésie de l’épopée mérovingienne. +Et la parcimonie avec laquelle ils nous l’ont +fait entrevoir s’explique, ainsi que je l’ai déjà montré, +par leur indifférence de Gallo-Romains pour les produits +de la poésie barbare<a id="FNanchor_697" href="#Footnote_697" class="fnanchor">[697]</a>. Si le patrimoine poétique +des Ostrogoths et des Lombards nous apparaît si riche +dans les pages d’un Jordanès ou d’un Paul Diacre, +c’est que ces écrivains avaient abordé avec des dispositions +bien plus sympathiques le domaine mystérieux +de l’épopée nationale. Cassiodore, à la vérité, était +Romain, mais c’était un Romain de génie qui avait +conçu un rêve sublime : celui de donner à la civilisation +une base plus large en y faisant entrer les barbares, +non pour les y assimiler absolument, mais +pour les mettre à son service en leur conservant les +qualités natives de leur race. Pour cela, il n’a pas suffi +de faire apprécier et aimer par les barbares la civilisation +romaine, il fallait encore apprendre aux Romains +à respecter et à admirer dans les barbares un peuple +qui les valait bien par l’ancienneté et par la gloire de +<span class="pagenum" id="p481">-481-</span> son passé. De là ce livre d’histoire, unique dans son +genre, où toutes les traditions de la race gothique, +recueillies pieusement par le vieux Romain, sont rattachées +par un effort hardi aux plus antiques souvenirs +de la tradition gréco-latine. Les Goths, identifiés +avec les Gètes, apparaissent désormais aux Romains +comme de vieilles connaissances, et non comme les +parvenus de l’histoire : c’était ce que voulait le ministre +de Théodoric. Quant à Paul Diacre, il appartenait +lui-même à ce peuple lombard dont il racontait les +destinées ; il connaissait à fond son passé légendaire, +il avait, dans sa propre famille, des souvenirs qui s’y +rattachaient d’une manière intime, et puis, fils d’une +race vaincue, il devait trouver quelque douceur à se +bercer du murmure de l’épopée nationale, au moment +où le joug des Francs pesait si lourdement sur le +pays ! Nos deux chroniqueurs obéissaient donc chacun +à une grande inspiration : raviver les traditions nationales +était pour celui-ci un devoir de patriotisme, pour +celui-là, un calcul de la politique.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_697" href="#FNanchor_697"><span class="label">[697]</span></a> V. ci-dessus p. <a href="#p78">78</a> et suiv.</p> +</div> +<p>Rien de pareil chez les chroniqueurs francs. Ils sont +tous étrangers, par leur origine et par leur éducation, +au cercle d’idées dans lequel se meut l’épopée germanique. +Ils n’ont pour les chants barbares ni intelligence, +ni sympathie véritable. Ils ne les connaissent +que d’une manière imparfaite, ne les comprennent pas +toujours, n’y recourent qu’à défaut d’autres sources +plus sûres, et, alors encore, n’en admettent que ce qui +est conforme à leurs goûts et à leurs vues. Les traits +les plus caractéristiques leur échappent, et jamais +chez eux, comme chez d’autres, la bouche ne parle de +l’abondance du cœur<a id="FNanchor_698" href="#Footnote_698" class="fnanchor">[698]</a>. Ceci s’applique principalement, +on le pense bien, à Grégoire de Tours, qui a dans +<span class="pagenum" id="p482">-482-</span> l’historiographie mérovingienne une importance supérieure +à celle de tous les autres chroniqueurs réunis. +Je crois d’autant plus nécessaire d’insister sur son +attitude spéciale vis à vis des traditions franques, +qu’elle me semble avoir été, en général, peu comprise +ou peu remarquée. Bien qu’il soit sur la lisière des +deux mondes, et que par son rôle social il appartienne +surtout au nouveau, il doit toute sa culture intellectuelle +à l’ancien. Toutes ses attaches de famille, tous +ses souvenirs d’enfance, toutes ses réminiscences littéraires +plongent en pleine civilisation romaine. Fils de +cette terre d’Auvergne qui a lutté la dernière, et non +sans honneur, pour la défense de l’Empire, il a grandi +dans l’espèce de rayonnement qui entourait la figure +de son illustre compatriote Sidoine Apollinaire, la +dernière gloire littéraire du vieux monde. Son front +garde comme un reflet du soleil des lettres classiques, +qui vient de disparaître à l’horizon, sans laisser à ceux +qui se tournent vers lui l’espoir d’un lendemain. Il +n’en apprécie qu’avec d’autant plus de ferveur l’éblouissante +supériorité des écrivains d’autrefois, que personne +ne parviendra plus à égaler.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_698" href="#FNanchor_698"><span class="label">[698]</span></a> <span lang="it" xml:lang="it">I Franchi ebbero le loro prime storie redatte da scrittori accessibili molto +alle leggende religiose, poco alle poetiche.</span> Rajna, p. 50.</p> +</div> +<p>D’autre part, il n’a été mis que relativement tard +en contact avec la barbarie franque, et, tout en lui +rendant cette justice de reconnaître qu’il a observé vis +à vis des maîtres de la Gaule une attitude exempte de +préjugés et même pleine de sympathie, il faut convenir +qu’il n’a jamais cherché à pénétrer leur génie, +et que leur poésie est restée pour lui un livre fermé. +Non seulement il devait en goûter très peu le +charme, Sidoine et Virgile étant pour lui les uniques +modèles, mais il ne devait pas davantage en apprécier +la valeur historique. L’histoire, pour ce civilisé +qui avait encore pu lire du Salluste, c’était un art +qu’on apprenait à l’école, et une science qui s’enseignait +dans les livres : il ne fallait pas la chercher +<span class="pagenum" id="p483">-483-</span> dans les grossières chansons des barbares. Si toutefois, +dans le silence des sources écrites, il lui arrivait +parfois de prêter l’oreille aux récits populaires, il le +faisait avec une prudence et une circonspection extrêmes. +La raison en est facile à saisir. Ce je ne sais +quoi de naïf et d’enfantin, qui est la marque distinctive +des traditions populaires, devait être quelque +chose de nouveau, je dirai même d’inquiétant pour un +esprit nourri dans l’atmosphère des lettres classiques. +L’<i>invraisemblance épique</i> des traditions franques était +bien faite pour mettre en défiance un homme qui, s’il +était incapable d’écrire comme les historiens romains, +avait cependant gardé l’idéal classique de l’histoire. +Quand on lui présentait comme historiques des faits +qui avaient un arôme légendaire si prononcé, il ne +pouvait se défendre d’un certain malaise à se sentir +transporté dans un monde si étrange ; instinctivement +il évitait d’y mettre le pied, ou n’y pénétrait que dans +le cas d’absolue nécessité. Et même là où il reproduit, +faute de mieux, les accents de la tradition populaire, +c’est toujours, nous l’avons vu à satiété, avec une invincible +répugnance. Jamais il ne s’y réfère comme à une +source digne d’être citée, toujours il accompagne de +quelque formule dubitative ou vague l’emprunt qu’il y +fait. On dirait qu’il se réserve tacitement le droit de +mutiler les témoignages de cette catégorie, chaque +fois que leur invraisemblance dépasse la somme de +sa crédulité. Et de fait, nous avons vu qu’il fait de ce +droit un large usage. Si, par ci par là, un rayon d’épopée +brille sur les pages de son récit, ce n’est pas qu’il +l’ait cherché, c’est parce qu’il ne pouvait pas l’éviter<a id="FNanchor_699" href="#Footnote_699" class="fnanchor">[699]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_699" href="#FNanchor_699"><span class="label">[699]</span></a> Je ne suis pas le premier à faire cette constatation. Déjà Fauriel, parlant des +traditions fabuleuses relatives à Childéric, a émis l’avis que « Grégoire de Tours +dut en avoir connaissance, car il semble s’en être défié et avoir eu le dessein +formel de les faire disparaître de son récit. Mais, ajoute le même critique, ce +n’est pas chose facile que ce départ de la vérité et de la poésie dans les documents +primitifs où elles ont été une fois confondues, et il n’est pas étonnant que +Grégoire y ait mal réussi. Il n’a donné un certain air de vraisemblance historique +à son récit qu’en y laissant tout également dans le vague et dans l’obscurité. » +(<i>Hist. de la Gaule mérid.</i> I, p. 273. Cf. ibid. II, p. 503.)</p> + +<p>Loebell croit aussi qu’à part des cas isolés où les légendes se seront développées +postérieurement à Grégoire de Tours, elles ont existé avant lui avec la +plupart des ornements qu’on leur trouve dans Frédégaire et dans le <i lang="la" xml:lang="la">Liber +Historiae</i>, mais qu’il n’a pas voulu les admettre, et qu’il s’est livré sur elles à +un travail d’épuration destiné à les faire paraître plus vraisemblables, plus +réelles, plus humaines. Selon lui, Grégoire montre une grande répugnance à +accueillir les légendes populaires (<i lang="de" xml:lang="de">eine grosse Scheu Sagen aufzunehmen</i>) +<i>Gregor von Tours</i>, 1<sup>re</sup> édit., p. 337 et 338.</p> + +<p>Accentuant et développant ce point de vue, Giesebrecht écrit ces paroles +remarquables : « <span lang="de" xml:lang="de">Und nicht allein hier bemerken wir dass derselbe (Gregor +von Tours) mit der sagenhaften Tradition der Franken bekannt war. Aber +nicht destoweniger ist deutlich erkennbar, wie prüfend und zweifelnd er sich +jener Volksüberlieferung gegenüber verhaelt, was um so bemerkenswerther +erscheint, als er sonst in der Erzaehlung ihm naeher liegender Ereignisse gerade +eine strengere Kritik vielfach vermissen laesst. Man müsste die Natur der Sage +wenig kennen, wenn man annehmen wollte, dass die dürftigen Umrisse derselben, +wie sie sich bei Gregor finden, das Ursprüngliche seien, was dann eine +spaetere Zeit mannigfach ausgeschmückt habe. Vielmehr sind wir berechtigt, +Gregor als den Umbilder des sagenhaften Stoffes anzusehen, der das phantastische +auf das Maass des Alltaeglichen und glaublichen zurückführte, und wo +ihm dies nicht gelingen wollte, lieber Stillschweigen beobachtete, als der Welt +mittheilte wofür ihm selbst der Glauben fehlte.</span> » (Giesebrecht, <i lang="de" xml:lang="de">Zehn Bücher +fraenkischer Geschichte von Gregor von Tours</i>, 2<sup>e</sup> édition, II, p. 265, dans +<i lang="de" xml:lang="de">Geschichtschreiber der deutchen Vorzeit</i>.)</p> + +<p>Enfin, écoutons encore Gloel : « <span lang="de" xml:lang="de">Viele Sagen, die er (Gregor von Tours) +vorfand, benutzte er gar nicht, weil sie ihm zu unwahrscheinlich vorkamen, +oder er verkürzte sie, indem er das, was dem menschlichen Verstande als allzu +anstoessig erscheint, weglaesst.</span> » (Dans <i lang="de" xml:lang="de">Forschungen zur deutsche Gesch.</i> t. IV, +p. 198.)</p> + +<p>Je partage entièrement l’avis des maîtres dont je viens d’invoquer le témoignage, +et je crois en avoir mis la vérité dans une éclatante lumière au cours des +recherches qui font l’objet de ce livre. Je rappellerai simplement ici les réticences +de notre auteur sur la filiation de Mérovée, sur les stratagèmes employés +par Wiomad vis à vis d’Aegidius, sur les principales circonstances des fiançailles +et du mariage de Clovis, sur les aventures de Chararic, sur la cause de +la mort d’Hermanfried, etc. Partout, dans ces récits, on voit affleurer la +légende ; nulle part, il ne lui est donné de s’épanouir comme dans Frédégaire +ou dans le <i lang="la" xml:lang="la">Liber Historiae</i>. C’est qu’elle est soumise chez Grégoire au contrôle +sévère d’un esprit habitué aux lettres classiques, et plein de défiance pour la +tradition barbare.</p> +</div> +<p><span class="pagenum" id="p484">-484-</span> Ses successeurs n’ont plus vis à vis des légendes +populaires la pointe de défiance qui se trahit parfois +chez lui. Plongés dans le milieu le plus barbare, ils +en participent intellectuellement et le reconnaissent +<span class="pagenum" id="p485">-485-</span> eux-mêmes. Leur crédulité est extrême, et, sauf les cas +très rares où leurs scrupules religieux de chrétiens leur +interdisent de rapporter les énormités de la tradition +païenne, ils croient tout ce qu’on leur raconte, ils le +racontent à leur tour sans jamais rien contrôler. De +pareilles dispositions seraient donc infiniment propices +à l’épopée, si malheureusement ces auteurs n’étaient +pour ainsi dire réduits aux seuls documents +écrits, et si leur paresse d’esprit ne les avait empêchés +de s’aviser d’une source aussi étrangère à leurs livres. +Les rares légendes de Frédégaire sont plutôt des variantes +de celles de Grégoire de Tours que des compléments +de son répertoire. Et pour le <i lang="la" xml:lang="la">Liber Historiae</i>, +il ne possède en propre que trois récits qui paraissent +empruntés à la poésie populaire, la légende de Frédégonde, +celle de Brunehaut, et celle de la guerre de Clotaire +II en Saxe. Pourquoi celles-ci ? Apparemment parce +qu’elles étaient conçues en langue romane, tandis que +les autres, dans leur idiome germanique, lui étaient +restés complètement inconnues. Voilà cependant les +seuls intermédiaires par lesquels les débris de l’ancienne +poésie nationale des Francs soient venus jusqu’à +nous. Ne nous étonnons donc pas de connaître si +peu de chose de l’épopée franque, mais félicitons-nous +plutôt de ce que, malgré tant de causes qui ont agi +pour en effacer totalement le souvenir, il en soit resté +assez de traces pour nous permettre d’établir la vérité +scientifique à laquelle est consacré ce livre.</p> + +<p>Une autre fatalité a pesé sur l’épopée mérovingienne +proprement dite, et a empêché qu’il en fût tenu +compte, jusqu’ici, dans l’histoire du développement +épique du peuple franc. Je veux parler des transformations +organiques de ce genre de poésie pendant +les premiers siècles du moyen âge. Celles-ci ont été +déterminées elles-mêmes par les modifications profondes +que la société franque a subies au cours de +<span class="pagenum" id="p486">-486-</span> cette même époque. Du VI<sup>e</sup> au VIII<sup>e</sup> siècle, le progrès +social a été immense, et il s’est produit dans toutes +les sphères, même dans celle de l’imagination. L’idéal +poétique s’est épuré, le point de vue s’est élargi, +le goût littéraire s’est porté sur des objets d’un ordre +plus relevé. La naïve immoralité des héros de la +chanson primitive a heurté plus d’une fois les consciences +devenues chrétiennes ; tels exploits, fort +admirés des Francs païens, n’ont plus inspiré que +répugnance ou mépris aux générations nouvelles. On +se détourna donc d’un Childéric adultère, d’un Clovis +sanguinaire et perfide, d’une Clotilde atrocement vindicative, +et les chants qui les célébraient cessèrent +bientôt de retentir. En petit, il semble être arrivé, +vers l’époque de la Renaissance carolingienne, un +phénomène semblable à celui dont la Renaissance du +XVI<sup>e</sup> siècle nous a donné le spectacle : les héros en +qui s’incarnait l’idéal démodé des ancêtres barbares +ne trouvèrent plus d’admirateurs, et on leur en substitua +d’autres qui répondaient mieux à l’esprit nouveau.</p> + +<p>Ces changements du goût public étaient profonds. +Ajoutez-y ceux que le cours naturel de l’histoire amène +dans les souvenirs des peuples. Ici intervient le phénomène +que j’ai signalé à plusieurs reprises sous le +nom de transfert épique. Il consiste en ce que les +données une fois en possession de charmer la multitude +ne disparaissent plus du répertoire de ses poètes, +qui se bornent à en changer le personnel au fur et à +mesure que les événements font apparaître sur la +scène des hommes nouveaux. Les noms de ceux-ci, +mieux connus, rafraîchissaient la popularité des vieux +chants, et on pouvait d’autant plus facilement les +substituer aux héros d’autrefois, que tous les personnages +héroïques étaient conçus d’après le même type +et avaient dans l’imagination populaire la même physionomie, +la même histoire. C’est ainsi que Clovis fit +<span class="pagenum" id="p487">-487-</span> place un jour, dans les récits poétiques du peuple franc, +à Dagobert I, lui-même remplacé plus tard par Charles +Martel, qui, à son tour, confondit sa personnalité poétique +avec celle de son glorieux petit-fils. Seulement, +arrivée à celui-ci, l’épopée s’est arrêtée, éblouie par +le rayonnement prodigieux d’une physionomie plus +auguste et plus majestueuse que toutes les précédentes, +et l’impression qu’elle en a reçue a été tellement profonde, +qu’elle n’a plus jamais pu s’en déprendre. Devenu +le centre d’un cycle, Charlemagne vit converger +vers lui l’intérêt épique universel. Non seulement on +lui attribua tous les exploits et toutes les aventures de +ses prédécesseurs, mais on fit remonter jusqu’à lui +ceux de ses successeurs, par une espèce de transfert +épique à rebours. En lui donc se concentre l’épopée +de son peuple, et toute la somme de puissance +épique qui réside dans le génie français vient resplendir +dans les traits glorieux de l’<i>empereor à la barbe +florie</i>.</p> + +<p>Je dis français et non plus franc. En effet, c’est le +peuple français qui a créé la geste de Charlemagne et +tout le cycle carolingien. Les Francs restés purement +germaniques, les Francs Ripuaires si l’on veut, n’ont +pas eu de part dans ce travail créateur. Ils avaient +depuis longtemps leurs héros austrasiens ; ils avaient +leur Dietrich historique, ils avaient leur Sigfried +légendaire, et ils leur gardèrent une fidélité exclusive. +Dans les centres qui étaient comme les foyers +de la poésie nationale, à Xanten et à Tolbiac, c’étaient +ces héros-là qui absorbaient tout l’intérêt. L’épopée +carolingienne n’y est arrivée que plus tard, et du +dehors. Et cette épopée, je le répète, est essentiellement +française. Elle est née sur le sol de la Neustrie +et sur les lèvres de ses populations gallo-romaines. +Comment ? C’est là certainement une des questions +les plus intéressantes que puisse se poser l’histoire. Il +<span class="pagenum" id="p488">-488-</span> s’agit de savoir sous l’action de quels agents le génie +national de la Gaule neustrienne, étranger à la poésie +épique, a senti soudain pousser les ailes de son imagination, +et s’est enrichi de la précieuse faculté qui a +créé les chefs-d’œuvre de l’épopée moderne. Tel est le +problème dont nous essayons de trouver la solution.</p> + +<p>Certes, nul ne soutiendra que le chant épique soit +un produit spontané de l’esprit neustrien, une plante +indigène du sol de la Gaule. Ce pays avait vécu cinq +siècles sous le régime romain, et l’atmosphère surchauffée +d’une culture excessive y avait été peu +favorable aux progrès de la poésie populaire. La +prépondérance des classes lettrées, qui étaient sceptiques +et railleuses, le mépris de l’aristocratie pour +les choses du peuple, des Gallo-Romains pour le génie +barbare, c’en était plus qu’il ne fallait pour rendre +impossible toute diffusion de la vie épique dans la +Gaule du V<sup>e</sup> siècle. Les vrais poètes de l’époque ne s’appelaient +plus même Claudien. Ils avaient nom Ausone +et Sidoine Apollinaire, et le dernier de leurs héritiers, +c’est Fortunat : tous gens dont l’idéal poétique se +trouve du côté du passé, dans les lettres classiques +d’autrefois. Mais Fortunat, comme son ami Grégoire, +représente la dernière génération qui ait connu l’éducation +classique, et qui ait appris à penser dans les +livres : celles qui grandissent restent à l’abri de toute +influence lettrée. Elles ne savent plus même ce que +c’est que la littérature, et elles ne connaissent d’autre +poésie que celle qui est l’expression naïve et spontanée +de leurs sentiments. Or, elles vont se trouver +seules désormais à traduire l’idée nationale. Leurs +chansons populaires, leurs récits poétiques vingt fois +embellis et remaniés par les divers narrateurs, seront +la seule histoire de la nation, de même que leur idiome +vulgaire, qui s’écarte si fort du latin grammatical, +sera la seule langue nationale. Les lettrés eux-mêmes +<span class="pagenum" id="p489">-489-</span> se verront obligés de parler cette <i>langue rustique</i> s’ils +veulent être compris de la foule<a id="FNanchor_700" href="#Footnote_700" class="fnanchor">[700]</a> : preuve que c’est +pour longtemps le public illettré qui imposera et fera +prévaloir sa manière à lui de concevoir et de traduire +le beau.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_700" href="#FNanchor_700"><span class="label">[700]</span></a> <span lang="la" xml:lang="la">Philosophantem rhetorem intellegunt pauci, loquentem rusticum multi.</span> +Greg. Tur. <i lang="la" xml:lang="la">Hist. Franc. praef.</i></p> +</div> +<p>Or, quel était l’état intellectuel, quels étaient les +aptitudes poétiques et le tour d’esprit de ces masses +profondes, sur lesquelles les lettres classiques avaient +à peine mordu, et qui maintenant se retrouvaient seules +avec leurs facultés natives et incompressibles ? Nul +historien ne nous l’a dit, ni ne l’a su, ni n’a cherché à +le savoir. Nous avons le droit de croire qu’elles participaient +de la situation de tous les milieux populaires qui +n’ont pas été pénétrés par la culture des hautes classes. +Elles devaient avoir gardé notamment une tendance +très forte à idéaliser les faits du monde réel ; elles devaient +avoir, comme les barbares eux-mêmes, l’habitude +d’élaborer d’une manière progressive et continue les +motifs historiques. Elles étaient un foyer d’impressions +multiples, se traduisant à leur tour dans des récits populaires. +Ces récits, il est vrai, n’avaient pas encore été +coulés dans le moule du vers, et il leur manquait, à +plus forte raison, l’accompagnement du chant. Les +deux ailes qui soulèvent la poésie nationale et lui font +prendre son large essor à travers toute la nation, le +rythme et la mélodie, faisaient défaut encore aux traditions +épiques des Gallo-Romains, mais le fond était +déjà là. Lisez, si vous voulez, dans Grégoire de Tours, +l’histoire de l’expédition d’Attila en Gaule, et en particulier +l’épisode du siège d’Orléans<a id="FNanchor_701" href="#Footnote_701" class="fnanchor">[701]</a> : il y a là des +motifs aussi profondément épiques et des figures aussi +richement idéalisées que partout ailleurs. Aétius est, +à beaucoup d’égards, un vrai héros d’épopée, et sa +<span class="pagenum" id="p490">-490-</span> figure, stylisée par le génie des seuls Gallo-Romains, +atteste que l’esprit épique est vraiment l’apanage de +tous les peuples ayant le même degré de culture<a id="FNanchor_702" href="#Footnote_702" class="fnanchor">[702]</a>. +Pénétrons dans les régions les plus inaccessibles de la +Gaule, dans cette Auvergne celtique et romaine qui a +vu à peine le visage des barbares, nous y trouverons +un personnage qui a certainement mis en activité le +génie épique de ses concitoyens : c’est le pieux Ecdicius, +dans la physionomie duquel se marient les traits +du héros et du saint, et dont l’histoire a sous la plume +de Grégoire une remarquable saveur populaire<a id="FNanchor_703" href="#Footnote_703" class="fnanchor">[703]</a>. Mais +cette histoire est privée de l’expression rythmique et +mélodique que les barbares donnent à leurs récits.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_701" href="#FNanchor_701"><span class="label">[701]</span></a> Greg. Tur. II, 7.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_702" href="#FNanchor_702"><span class="label">[702]</span></a> Greg. Tur. II, 5-7.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_703" href="#FNanchor_703"><span class="label">[703]</span></a> Id. II, 24.</p> +</div> +<p>Ce n’est pas que le chant populaire fasse défaut chez +les Gallo-Romains, mais il est consacré à d’autres sujets. +Il est lyrique et non épique. Le christianisme, qui +avait renouvelé toute la vie de l’âme, avait fait aussi +refleurir la poésie dans les masses<a id="FNanchor_704" href="#Footnote_704" class="fnanchor">[704]</a>. Il leur avait appris +à redire auprès des autels des hymnes dans lesquelles +elles s’entretenaient avec Dieu de tout ce qui leur +était cher et sacré. A ces chants composés par les +clercs s’en ajoutaient d’autres d’un cachet plus rustique. +Ils consistaient surtout en chœurs, chantés de +préférence par des femmes. Ils retentissaient surtout +les jours de fête, ils pénétraient même dans les églises +sous forme de joyeuses farandoles, au risque de compromettre +la majesté du lieu saint<a id="FNanchor_705" href="#Footnote_705" class="fnanchor">[705]</a> : preuve de leur +<span class="pagenum" id="p491">-491-</span> réelle popularité. Il y avait donc là une vraie vie poétique, +et un milieu bien apte à se faire l’écho des poètes. +Quiconque avait trouvé quelque beau vers pouvait +espérer qu’un jour il serait répété par la foule. C’était +un honneur auquel on ne restait pas insensible, même +derrière les murailles du cloître, même sous le voile +de la vie religieuse. Le cœur battait plus vite quand +on entendait retentir sur les lèvres de la multitude les +stances qu’on avait trouvées dans la solitude silencieuse +de la cellule. Il en arriva ainsi à une des religieuses +qui vivaient avec sainte Radegonde dans le +monastère de Sainte-Croix à Poitiers : « Madame, +s’écria-t-elle toute joyeuse, je viens de reconnaître un +de mes cantiques chantés par ces gens qui dansent. » +Et si la sainte se borna à blâmer la sœur de s’intéresser +encore au siècle, c’est, apparemment, parce que +ses cantiques étaient religieux, et qu’elle n’avait pas à +lui reprocher le choix de ses sujets<a id="FNanchor_706" href="#Footnote_706" class="fnanchor">[706]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_704" href="#FNanchor_704"><span class="label">[704]</span></a> Cf. G. Paris dans la <i lang="la" xml:lang="la">Romania</i> 1884, p. 614.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_705" href="#FNanchor_705"><span class="label">[705]</span></a> Concile de Châlon-sur-Saône en 650 c. 19. <span lang="la" xml:lang="la">Valde enim omnibus noscitur +esse indecorum, quod per dedicationes basilicarum aut festivitates martyrum +ad ipsa solennia confluentes chorus femineus turpia quidem et obscena cantica +decantare videtur, dum aut orare debent aut clericos psallentes audire. Unde +convenit ut sacerdotes loci talia a septis basilicarum vel porticibus ipsarum +ac etiam ab ipsis atriis vetare debeant et arcere. Et si voluntarie noluerint +emendare, aut excommunicari debeant aut disciplinae aculeum sustinere.</span> (Dans +Sirmond, <i>Concil. Gall.</i> I, p. 493.)</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_706" href="#FNanchor_706"><span class="label">[706]</span></a> <span lang="la" xml:lang="la">Quadam vice, obumbrante noctis crepusculo, inter coraulas et citharas +dum circa monasterium a saecularibus multo fremitu cantaretur, et sancta duabus +testibus perorasset diutius, dicit quaedam monacha sermone joculari : +Domina, recognovi unam de meis canticis a saltantibus praedicari. Cui respondet : +Grande est, si te delectat conjunctam religioni audire odorem saeculi. +Adhuc soror pronuntiat : Vere, domina, duas et tres hic modo meas canticas +audivi quas tenui.</span> Fortunat, <i lang="la" xml:lang="la">Vita Radegundis</i> c. 36 (Krusch).</p> +</div> +<p>Ainsi les Gallo-Romains du VI<sup>e</sup> siècle avaient déjà, +à un degré remarquable, les deux éléments constitutifs +de l’épopée, je veux dire l’imagination épique et le +chant populaire, l’âme et le corps. Mais cette âme et +ce corps étaient séparés l’un de l’autre, et il fallait les +unir pour tirer de leur alliance cette création du génie +national, le chant épique. Comment ce phénomène se +passa-t-il ? En d’autres termes, comment les populations +romaines prirent-elles l’habitude de verser leurs +souvenirs nationaux dans le moule déjà existant de la +chanson populaire ?</p> + +<p>Ce sont les Francs qui ont appris cet art à leurs +<span class="pagenum" id="p492">-492-</span> compatriotes nouveaux. Les Francs, comme tous les +barbares, possédaient de temps immémorial ces <i lang="la" xml:lang="la">antiquissima +carmina</i> qui résonnaient les jours de bataille +sur le front de l’armée, et qui, pendant la paix, charmaient +auprès du foyer la monotonie des longues +heures d’oisiveté. Ils les entonnaient fréquemment, et +ils les redisaient avec orgueil et amour, car ces chants, +c’était toute leur histoire, c’étaient leurs irrécusables +titres de supériorité sur l’ennemi vaincu.</p> + +<p>Il ne faudrait pas croire que les Gallo-Romains, à +qui il arrivait de les entendre, fussent insensibles +à l’émotion qu’ils communiquaient à leur auditoire +barbare. Le temps était bien passé où les derniers +lettrés de la Gaule ne parlaient qu’en souriant de la +langue des Germains. Eux, ils avaient adopté les barbares +pour protecteurs et pour patrons, ils avaient déposé +à leurs pieds l’orgueil de la civilisation romaine. +Fiers de faire partie du royaume fondé par leurs invincibles +souverains, ils attachaient plus de prix au +titre de Franc qu’à celui de Romain, et ils mettaient +leur gloire à mériter de tout point leur nouveau nom +national. Le costume des barbares, leurs armes, leurs +mœurs, leurs vices mêmes, ils leur empruntèrent tout, +et se les assimilèrent avec une facilité que jamais plus +la race française n’a montrée au même degré vis à vis +de l’étranger<a id="FNanchor_707" href="#Footnote_707" class="fnanchor">[707]</a>. Ils ne dérogeaient donc pas en leur +empruntant également le chant épique.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_707" href="#FNanchor_707"><span class="label">[707]</span></a> G. Kurth, <i>Les origines de la civil. moderne</i>, 2<sup>e</sup> édition, II, p. 67.</p> +</div> +<p>Mais dans quelles circonstances les Romains du +royaume franc ont-ils appris cet art par excellence ? +Ce fut, à n’en pas douter, la cour des rois et des +grands qui leur servit d’école. Là, comme au confluent +de toutes les ressources des deux races, les +chantres barbares se rencontraient avec les poètes +lettrés. Se figure-t-on bien une salle de festin comme +<span class="pagenum" id="p493">-493-</span> celle de Charibert, où, à tour de rôle, le chant barbare +et l’ode latine faisaient retentir l’éloge du souverain ? +Fortunat, qui était un familier du palais, nous dit que +le monarque recevait dans les diverses langues les +applaudissements de la poésie<a id="FNanchor_708" href="#Footnote_708" class="fnanchor">[708]</a>. Les grands étaient +l’objet des mêmes hommages. Nous voyons à la cour +du duc Lupus la lyre romaine marier ses accents à +ceux de la rote celtique et de la harpe des Germains<a id="FNanchor_709" href="#Footnote_709" class="fnanchor">[709]</a>. +« Nous autres poètes romains, disait au roi un des +lettrés admis à ces joutes poétiques, nous t’offrons +nos vers, les barbares entonnent leurs <i>lieds</i>, et c’est +ainsi que l’éloge d’un seul héros retentit sur des +rythmes variés<a id="FNanchor_710" href="#Footnote_710" class="fnanchor">[710]</a>. »</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_708" href="#FNanchor_708"><span class="label">[708]</span></a></p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse" lang="la" xml:lang="la">Hinc cui barbaries illinc Romania plaudit ;</div> +<div class="verse" lang="la" xml:lang="la">Diversis linguis laus sonat una viro.</div> +</div> + +</div> +<p class="attr">Fortunat, <i lang="la" xml:lang="la">Carm.</i> VI, 2, 7.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_709" href="#FNanchor_709"><span class="label">[709]</span></a></p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse" lang="la" xml:lang="la">Romanusque lyra plaudet tibi barbarus harpa</div> +<div class="verse" lang="la" xml:lang="la">Graecus Achilliaca, crotta britanna canat.</div> +<div class="verse"><b>. . . . . . . . . . . . . . . . .</b></div> +<div class="verse" lang="la" xml:lang="la">Nos tibi versiculos, dent barbara carmina leudos</div> +<div class="verse" lang="la" xml:lang="la">Sic variante tropo laus sonat una viro.</div> +</div> + +</div> +<p class="attr">Id. ib. VII, 8, 63 et suiv.</p> + +<p>Fortunat reparle encore du <i lang="de" xml:lang="de">lied</i> barbare dans le prologue de ses <i lang="la" xml:lang="la">Carmina</i> +adressé à Grégoire : <span lang="la" xml:lang="la">Sola saepe bombicans barbaros leudos arpa relidens.</span></p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_710" href="#FNanchor_710"><span class="label">[710]</span></a> Est-ce d’un de ces poètes que nous parle le <i lang="la" xml:lang="la">Vita Eligii</i> (Ghesquière, Act. +<i lang="la" xml:lang="la">Sanct. Belgii</i> III, p. 233) : <span lang="la" xml:lang="la">Vir improbus vocabulo Maurinus ut videbatur populis +habitu religiosus, cantor in regis palatio laudatus, atque ex hoc, ut rei +docuit eventus, mente turbidus corde protervus atque actione dissipatus</span> ?</p> +</div> +<p>L’émulation qu’entretenaient ces rencontres était, +sans contredit, une des plus fécondes sources de l’inspiration +poétique : de part et d’autre, on devait faire +effort pour se surpasser<a id="FNanchor_711" href="#Footnote_711" class="fnanchor">[711]</a>. Mais, dans des luttes de ce +<span class="pagenum" id="p494">-494-</span> genre, la palme de la victoire ne pouvait rester longtemps +indécise. Si les Romains avaient pour eux l’avantage +d’une langue savante et cultivée, c’étaient là +des qualités qui ne contrebalançaient pas, à l’heure où +il s’agissait d’entraîner l’auditeur, les chaudes effusions +du génie barbare. Le plus disert des lettrés, le plus +ingénieux des versificateurs latins était bientôt réduit +au silence, lorsque, sa harpe à la main, les yeux brillant +du feu de la poésie, le chanteur germanique rappelait +à un auditoire éperdu d’admiration la gloire +des héros nationaux et les exploits des ancêtres. Il +y avait alors des transports d’enthousiasme auxquels +les Romains eux-mêmes ne pouvaient pas rester +étrangers. Ils voyaient quelle supériorité donne au +poète le contact avec l’âme de sa nation par le moyen +de la langue populaire. Aussi, quoi d’étonnant si ceux +d’entre eux qui se sentaient vraiment poètes s’efforçaient, +en sortant de là, de redire au peuple de leur +race des chants aussi puissants ? Et cela n’était pas +difficile pour qui avait l’inspiration. La langue était +à ses ordres avec son impressionnabilité populaire ; +l’auditoire lui-même, naïf et facile à émouvoir, venait +en quelque sorte au-devant du poète avec la complaisance +de son imagination. De pédants lettrés dont le +sourire moqueur eût pu glacer son inspiration, il n’y +en avait plus ; les milieux réfractaires au goût nouveau +qui se manifestait dans le peuple avaient disparu. A +part le clergé, toutes les classes de la nation se trouvaient +au même rang intellectuel. Le chant épique +rencontrait donc en pays gallo-romain un accueil +aussi sympathique que parmi les barbares eux-mêmes.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_711" href="#FNanchor_711"><span class="label">[711]</span></a> Percy, dans l’<i lang="en" xml:lang="en">Essay on the ancient minstrels in England</i> qui figure en tête +de ses <i lang="en" xml:lang="en">Relics of ancient poetry</i>, nous montre le même phénomène dans l’Angleterre +après la conquête normande : « <span lang="en" xml:lang="en">At more than a century after the conquest, +the national distinction must have begun to decline, and both the Norman and +English languages would be heard in the house of the great : so that probably +about this era, or soon after, we are to date that remarkable intercommunity +and exchange of each others’s compositions, which we discover to have taken +place at some early period between the French and English minstrels ; the same +set of phrases, the same species of characters, incidents, and adventures, and +often the same identical stories, being found in the old metrical romances of +both nations.</span> » (Edit. <i lang="en" xml:lang="en">Chandos Classics</i>, p. 28.)</p> +</div> +<p>Il est probable que les poètes francs contribuèrent +dans une large mesure, par leur initiative, à l’éclosion +de l’épopée en langue romane. Leurs chantres +ambulants ne devaient pas se contenter de se faire +entendre dans les milieux de leur nation : tout porte à +<span class="pagenum" id="p495">-495-</span> croire qu’ils recherchaient aussi les applaudissements +de la foule gallo-romaine. Le poète ambulant a été, +pendant tout notre moyen âge, le vrai intermédiaire +des nations et des idiomes. C’est lui qui a porté à +travers tous les peuples les souvenirs de chacun d’eux ; +c’est grâce à lui que les Anglo-Saxons redisaient dans +leur île les chants des barbares du continent, que les +Francs étaient au courant de l’histoire de Théodoric +de Vérone, et que les régions polaires se familiarisaient +avec celle du jeune Ripuaire Sigfried. Maître +de plusieurs langues, le poète ambulant, lorsqu’il +arrivait dans un pays où on parlait un autre dialecte +que le sien, se bornait à y transvaser sa poésie. +Si le vase manquait d’élégance, si le langage péchait +par incorrection ou par gaucherie, il ne s’en tourmentait +pas outre mesure, certain que son public +attachait trop d’importance au sujet pour regarder aux +défectuosités de la forme. En un temps où nul n’avait +de style personnel, et où l’intérêt s’attachait surtout +à l’histoire et non à la manière de la raconter, de +pareilles complaisances s’expliquent fort bien. Nous +connaissons plusieurs de ces chantres polyglottes. Un +poème anglo-saxon du VIII<sup>e</sup> siècle, intitulé <i>Vidsyth</i>, +met en scène un poète qui a voyagé chez tous les rois +de l’histoire et de la légende, et qui a été partout bien +reçu, parce qu’il répartit la gloire aux souverains. +Évidemment, ce poète ne se bornait pas à chanter +dans sa langue : il maniait aussi celle des peuples +qu’il visitait, et il est probable qu’il s’est exercé dans +toutes. Mais c’est le moyen âge français qui abonde +en exemples de ce genre. Nous possédons des poèmes +de chevalerie, tels que le <i>Fierabras</i> et le <i>Betonnet</i>, qui +ont été écrits par des jongleurs français pour des +auditeurs provençaux, <i>en je ne sais quel provençal du +vingtième ordre</i><a id="FNanchor_712" href="#Footnote_712" class="fnanchor">[712]</a>, comme dit M. Léon Gautier, mais +<span class="pagenum" id="p496">-496-</span> qui, enfin, ont dû être appréciés, puisqu’on a pris la +peine de les mettre par écrit<a id="FNanchor_713" href="#Footnote_713" class="fnanchor">[713]</a>. Pareillement, il y a +toute une collection de chansons de geste écrites en +une langue franco-italienne qui n’est ni l’italien ni le +français, et qui sont l’œuvre, tantôt de poètes français +essayant de se faire comprendre d’un auditoire italien, +tantôt de poètes italiens s’enhardissant à manier la +langue française. Et il faut bien que ces poètes aient +été écoutés malgré l’étrangeté de leur langage hybride, +puisqu’ils ont laissé tant de traces. Nous en connaissons +un au moins de ces chanteurs ambulants et internationaux : +il s’appelait Jeandeus de Brie, et il était +auteur de la chanson de geste connue sous le nom de +<i>La bataille Loquifer</i>. Voyant qu’il y avait en France +trop de poètes qui pouvaient lui faire concurrence, il +partit pour la Sicile où il exploita sa chanson, qui, à +ce qu’il paraît, lui rapporta de forts revenus<a id="FNanchor_714" href="#Footnote_714" class="fnanchor">[714]</a>. Ce qui +était possible au XII<sup>e</sup> siècle l’était à bien plus forte +raison au VI<sup>e</sup>. « A l’époque mérovingienne, dit un +critique, la muse est polyglotte comme la Gaule elle-même<a id="FNanchor_715" href="#Footnote_715" class="fnanchor">[715]</a>. » +Faudrait-il donc tant s’étonner qu’à l’exemple +du <i>Vidsyth</i> anglo-saxon, et, devançant les italianiseurs +des âges suivants, des poètes francs aient parcouru, la +vielle en main, les provinces de langue latine, et y +aient éveillé aux accents de leur narration barbare le +génie épique endormi dans la multitude ?<a id="FNanchor_716" href="#Footnote_716" class="fnanchor">[716]</a></p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_712" href="#FNanchor_712"><span class="label">[712]</span></a> L. Gautier, <i>Les Épopées françaises</i>, 2<sup>e</sup> édition, I, p. 268.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_713" href="#FNanchor_713"><span class="label">[713]</span></a> « La France, la langue d’<i>oui</i>, fournissait alors des jongleurs au monde +entier, comme nous fournissons aujourd’hui des acteurs à tout l’univers. C’étaient +des jongleurs français qui sillonnaient les routes de ces beaux pays vénitien +et lombard. Ils n’avaient pas été, d’ailleurs, sans s’apercevoir que le public +italien ne comprenait pas aisément nos chansons de geste. Que firent-ils ? Ils +accommodèrent ces chansons à l’italienne ; ils firent en lombard ce qu’ils avaient +fait en langue d’oc ; ils traduisirent grossièrement leurs vers français en une +espèce de charabia épouvantable, que les érudits de ce temps-ci appellent poliment +du franco-italien ou du français italianisé. » Léon Gautier I, p. 28. Cf. le +même p. 131 et suiv. et p. 142.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_714" href="#FNanchor_714"><span class="label">[714]</span></a> Léon Gautier I, p. 215.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_715" href="#FNanchor_715"><span class="label">[715]</span></a> Aubertin, <i>Hist. de la langue et de la litt. franç. au moyen âge</i> I, p. 133.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_716" href="#FNanchor_716"><span class="label">[716]</span></a> Quoi d’étonnant à ce que les poètes qui chantaient à la cour des princes et +des seigneurs francs, s’adressant d’ailleurs à deux sortes de populations, l’aristocratie +germanique et la population romane, usassent tour à tour des deux +idiomes, et tantôt traduisissent en roman les chants germaniques composés par +eux ou reçus de tradition, tantôt en composassent en roman ? » Darmesteter, +<i>Revue Critique</i>, nouv. série, t. XVIII, p. 496.</p> +</div> +<p><span class="pagenum" id="p497">-497-</span> Voilà les origines les plus lointaines de l’épopée +française. Faut-il le dire ? Je ne sais s’il existe, dans +toute l’histoire littéraire, un spectacle d’un plus puissant +intérêt que celui de cette fécondation de l’esprit +roman par l’imagination germanique. Ce n’est pas ici +l’éducation d’une nation par l’enseignement toujours +un peu pédantesque des lettrés étrangers, c’est moins +encore l’imitation servile et voulue, produisant, sur +les bancs de l’école, une littérature d’emprunt, toute +en formules et en recettes. C’est l’âme d’un peuple +entier que le contact d’une âme vigoureuse et ardente +anime d’une vitalité nouvelle, et qui sent insensiblement +germer en lui l’inspiration et la faculté créatrice. +Il n’imite pas, il se transfigure, il passe lui-même à la +barbarie, si je puis ainsi parler, pour créer à son tour +des chants comme ceux des barbares, mais portant +l’empreinte d’un esprit nouveau.</p> + +<p>Le génie français n’a donc pas à rougir de son +initiation poétique. Il a été le disciple des barbares, +mais c’est un disciple qui bientôt égalera ses maîtres, +que dis-je ? qui les dépassera. La Neustrie sera au +moyen âge la terre épique par excellence, la vraie +patrie des <i>chansons de geste</i>. Par un de ces phénomènes +qui ne sont rares ni dans le monde végétal, ni dans +celui des idées, l’épopée, transplantée sur une terre +qui n’est pas la sienne, y fleurit avec plus de vigueur +et d’éclat que dans son climat natif. Nulle part le développement +de ce genre de poésie ne se présente avec +le caractère organique et les proportions harmonieuses +que nous lui trouvons sur ce sol prédestiné. Nulle +part les chefs-d’œuvre de l’inspiration épique n’auront +<span class="pagenum" id="p498">-498-</span> une action si profonde sur les esprits, et ne feront +partie, au même degré, du patrimoine intellectuel. +Nulle part ils n’auront un souffle plus élevé, une unité +plus puissante, une forme plus parfaite. De toutes nos +épopées, la <i>Chanson de Roland</i> est celle qui donne la +mesure la plus juste du génie moderne. La vigueur +du souffle épique de la Neustrie est telle qu’un jour +viendra où le mouvement qu’il a créé se communiquera +à l’Allemagne elle-même. Et ce jour, la France +rendra à ses précepteurs barbares ce qu’elle a reçu +d’eux. Au XII<sup>e</sup> siècle, ce sont les chansons de geste +françaises qui, traduites en allemand, réveilleront la +vie littéraire d’Outre-Rhin, et détermineront la renaissance +à laquelle nous devons l’épopée des <i lang="de" xml:lang="de">Nibelungen</i>. +Les initiateurs redeviendront, à leur tour, les disciples +de l’élève merveilleux qu’ils auront formé.</p> + +<p>Qu’on juge, par la grandeur de ces résultats, de ce +qu’il doit y avoir eu d’énergique et de puissant dans +le mouvement poétique d’où est sortie l’épopée française ! +J’ai essayé, dans ce livre, d’en faire reconnaître +l’étendue, mais, pour en apprécier l’intensité, il faut +descendre le cours de l’histoire littéraire du moyen +âge, et suivre, dans les innombrables canaux par lesquels +il s’épanche, ce large et fécond fleuve de l’inspiration +épique, qui, de la France où il est né, se répand +sur tous les peuples de l’Europe. On comprendra alors +combien a dû être puissant le coup de verge qui l’a +fait jaillir du rocher.</p> + +<div class="chapter"></div> +<p><span class="pagenum" id="p499">-499-</span></p> + +<h2 class="nobreak" id="add">ADDITIONS & CORRECTIONS</h2> + + +<p>P. <a href="#p17">17</a>. <i>Historicité des légendes.</i> — En 1851, Pétigny, qui ne manque pourtant +pas d’une certaine critique, reste convaincu de l’absolue historicité de toutes les +légendes épiques des Francs : l’épisode d’Aurélien lui-même ne le choque pas. +(V. <i>Études Mérovingiennes</i> III, p. 168, 195, 403-410, 544-547, 551-553.)</p> + +<p>P. <a href="#p21">21</a>. <i>Les prédécesseurs de Rajna.</i> — M. Gaston Paris n’est donc pas tout +à fait dans le vrai lorsqu’il écrit dans la <i lang="la" xml:lang="la">Romania</i>, t. XIII (1884), p. 599 : +« C’est à notre pays qu’appartiennent les prédécesseurs que M. Rajna rencontre +sur son chemin tantôt pour les accompagner, tantôt pour les combattre. Les +Allemands, au contraire, chose étrange, ont fait très peu dans ce domaine. »</p> + +<p>P. <a href="#p22">22</a>. <i>L’opinion de Fustel de Coulanges.</i> — Jusque dans ses derniers jours, +Fustel de Coulanges est resté obstinément fidèle au point de vue étroit qui lui +faisait nier l’existence de l’épopée franque, parce qu’elle n’était pas explicitement +affirmée dans des textes. L’autorité qui s’attache au nom de cet écrivain ne permet +pas de laisser passer ses dernières assertions sans les caractériser au passage ; +la réfutation en est généralement faite d’avance dans les diverses parties de ce +livre. Fustel consent à admettre, parce que Tacite le dit formellement, que les +Germains avaient des chants nationaux, mais, ajoute-t-il, <i>rien de tout cela n’est +venu jusqu’à nous</i>. (<i>L’Invasion Germanique</i>, p. 228.) Mais qui donc lui a dit +que parmi les chants épiques qui ont circulé au moyen âge, plus d’un ne plonge +pas ses racines jusque dans ces âges barbares ? Le Sigfried des <span lang="de" xml:lang="de">Nibelungen</span> +n’est-il pas lui-même un héros que probablement célébraient déjà les Germains +du premier siècle ?</p> + +<p><span class="pagenum" id="p500">-500-</span> Il veut bien accorder encore, puisqu’il y a un passage d’Eginhard qui l’y oblige, +que Charlemagne a fait mettre par écrit les vieux chants barbares : c’est donc +qu’il y en avait tout au moins, au VIII<sup>e</sup> siècle, assez pour en faire un volume, +bien qu’aucun texte antérieur à Eginhard n’ait formellement dit qu’ils existaient. +Mais, cette concession faite, Fustel prend immédiatement sa revanche, et s’autorisant +de ce qu’aucun texte postérieur à Eginhard ne reparle de ce recueil, il +écrit hardiment : « Non seulement ces poésies ne nous sont pas parvenues, +mais aucun auteur du moyen âge ne les mentionne : on ne voit plus trace +d’elles après Charlemagne » (p. 228). Il déclare avec la même sérénité que +le poème des <span lang="de" xml:lang="de">Nibelungen</span> ne contient aucun souvenir de l’époque des invasions, +et conclut magistralement par ces paroles qui sont dignes du début : « On +admettra volontiers que ces anciens Germains avaient des traditions, des légendes, +des souvenirs comme tous les peuples en ont. Ce seraient pour nous des +documents précieux. Mais aucune de ces traditions ne s’est conservée dans la +mémoire des hommes. Les Francs n’en ont transporté aucune en Gaule. Je ne +crois pas qu’on en ait trouvé jusqu’ici en Allemagne. Aucun document du +moyen âge n’en signale l’existence. Les légendes mêmes avaient péri, etc. » Ces +quelques lignes contiennent de véritables énormités. On ne saurait avec plus +de désinvolture biffer tous les résultats acquis par un siècle de recherches +philologiques. Il eût mieux valu de déclarer qu’on s’était tenu absolument +en dehors de cet ordre d’études. Cela eût épargné la peine de conclure, après +plusieurs pages du même goût, par les lignes suivantes, dont la naïveté a quelque +chose de comique : « Il semble que ces Francs eux-mêmes eussent déjà +oublié leur ancienne histoire et leur ancienne patrie. <i>On a peine à s’expliquer +une si complète disparition des souvenirs nationaux des anciens Germains</i> » +(p. 234). Cette disparition serait en effet tout à fait inexplicable, si elle était +réelle. Si Fustel avait pris la peine d’ouvrir le volume de W. Grimm intitulé : +<i lang="de" xml:lang="de">Die Deutsche Heldensage</i>, y aurait trouvé, je pense, assez de témoignages du +moyen âge sur les traditions épiques des Germains pour le faire changer d’avis.</p> + +<p>P. <a href="#p23">23</a>. <i>La thèse de Rajna.</i> — M. Gaston Paris dit même dans la <i lang="la" xml:lang="la">Romania</i>, +t. XIII (1884), p. 601, que depuis son <i>Hist. poét. de Charlemagne</i> il s’est de +plus en plus rapproché de la thèse de Rajna : « Si M. Rajna n’avait pas écrit +son livre, ajoute-t-il, j’en aurais probablement écrit un sur le même sujet. »</p> + +<p>P. <a href="#p35">35</a>. <i>Le chiffre trois dans l’épopée.</i> — Dans le <i>Jugement de Liboucha</i>, le +célèbre poème épique des Slaves de Bohême, Tchekh arrive dans ce pays <i>après +avoir traversé trois rivières</i>. Plusieurs critiques se sont donné la peine de chercher +ces rivières, mais Schafarik et Palacky croient que le nombre trois est +employé ici comme déterminatif poétique. V. L. Léger, <i>Chants héroïques et +chansons populaires des Slaves de Bohême</i>, p. 52.</p> + +<p>P. <a href="#p48">48</a>. <i>La conquête de la Saxe par les Saxons.</i> — On trouve déjà la tradition +saxonne consignée au IX<sup>e</sup> siècle dans la <i lang="la" xml:lang="la">Translatio S. Alexandri</i> de Rodolphe +et de Meginhard : <span lang="la" xml:lang="la">Saxonum gens, sicut tradit antiquitas, ab Anglis Britanniae +incolis egressa, per Oceanum navigans, Germaniae litoribus studio et necessitate +quaerendarum sedium appulsa est in loco qui vocatur Haduloba, eo tempore +quo Thiotricus rex Francorum contra Irminfridum generum suum ducem +Thoringorum dimicans, terram eorum crudeliter ferro vastavit et igni</span>, etc. +(Pertz, <i lang="la" xml:lang="la">Script.</i> II, p. 676). Les divergences de cet écrit avec celui de Widukind +sont d’ailleurs grandes, et la supériorité de ce dernier incontestable.</p> + +<p>P. <a href="#p51">51</a>. <i>Chants populaires des Francs.</i> — Tacite parle d’une <i lang="la" xml:lang="la">Sugambra cohors</i> +qui servait au premier siècle dans les armées romaines en Mésie ; il la dit +<span class="pagenum" id="p501">-501-</span> <i lang="la" xml:lang="la">promptam ad pericula, cantuum et armorum tumultu trucem</i> (<i>Annal.</i> IV, +47).</p> + +<p>P. <a href="#p52">52</a>. <i>Même sujet.</i> — Fortunat écrit dans le prologue de ses poésies : <span lang="la" xml:lang="la">Ubi +mihi tantumdem valebat raucum gemere quod cantare apud quos nihil disparat +aut stridor anseris aut canor oloris, sola saepe bombicans barbaros leudos arpa +relidens : ut inter illos egomet non musicus poeta sed muricus deroso flore carminis +poema non canerem sed garrirem, quo residentes auditores inter acernea +pocula salute bibentes insana Baccho judice debaccharent.</span> C’est, au VI<sup>e</sup> siècle, +le même point de vue que celui de Julien l’Apostat au IV<sup>e</sup>.</p> + +<p>P. <a href="#p56">56</a>. <i>n. infra. Le recueil de Charlemagne.</i> — L’origine de l’opinion erronée +de De Smedt se trouve elle-même dans une erreur de Desroches, érudit belge +du XVIII<sup>e</sup> siècle, qui, dans son <i>Mémoire sur la religion des peuples de l’ancienne +Belgique</i> (<i>Mém. de l’Acad. imp. et roy. de Belgique</i>, t. I, p. 429), avait +cru, sur la foi de quatre vers mal interprétés de Claes Colyn, que les chants +des bardes (!) se conservaient encore au XII<sup>e</sup> siècle à l’abbaye d’Egmond. Voici +ces vers d’après la citation de Desroches :</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse" lang="nl" xml:lang="nl">En ti barden woizen lezen</div> +<div class="verse" lang="nl" xml:lang="nl">Ti noch overich hebben wezen</div> +<div class="verse" lang="nl" xml:lang="nl">Minen daghe binnen Hegmonde</div> +<div class="verse" lang="nl" xml:lang="nl">Zulcks heb ic zo bevonden.</div> +</div> + +</div> +<p>Comme le même Desroches, quelques lignes avant ce passage, avait parlé +aussi du recueil de Charlemagne, De Smedt, qui paraît l’avoir lu trop vite, se +sera persuadé qu’il identifiait le recueil d’Egmond avec celui de Charlemagne, +et a écrit que celui-ci se conservait à Egmond. Voilà comment s’élaborent les +erreurs historiques !</p> + +<p>P. <a href="#p78">78</a>-79. <i>Grégoire de Tours savait-il le franc ?</i> — M. Max Bonnet, dans son +livre intitulé <i>Le latin de Grégoire de Tours</i>, Paris 1890, p. 28 et 29, fait une +réponse négative à cette question et apporte des arguments nouveaux.</p> + +<p>P. <a href="#p126">126</a>. <i>L’allitération familiale.</i> — Lire sur ce procédé Stark, <i lang="de" xml:lang="de">Die Kosenamen +der Germanen</i>, p. 343 et suiv.</p> + +<p>P. <a href="#p147">147</a>. <i>Paragraphe à rétablir.</i> — Après le premier alinéa, il a été sauté un +paragraphe contenant l’histoire de Mérovée d’après Frédégaire ; je le rétablis +ici.</p> + +<p>« On rapporte que, comme Clodion était assis sur le rivage de la mer avec sa +femme pendant la saison d’été, sa femme alla vers midi prendre un bain dans +la mer, et qu’une bête de Neptune, semblable au Quinotaure, se jeta sur elle. +Elle conçut bientôt, soit de cette bête, soit de son mari, et elle mit au monde +un fils du nom de Mérovée ; à cause de lui les princes francs ont été appelés +ensuite Mérovingiens. » (Fredeg. III, 9.)</p> + +<p>P. <a href="#p152">152</a>. <i>La filiation de Mérovée.</i> — L’expression ambiguë de Grégoire de +Tours a été interprétée par beaucoup d’écrivains dans ce sens que Mérovée ne +serait pas le fils de Clodion, mais seulement son parent. Ainsi déjà le <i lang="la" xml:lang="la">Liber +Historiae</i> ne veut voir dans Mérovée qu’un parent de Clodion (<i lang="la" xml:lang="la">de genere ejus</i>) +et Aimoin ne lui accorde pas d’autre qualité (<i lang="la" xml:lang="la">ejus affinis</i>), tandis que d’autres, +aspirant à plus de précision, comme par exemple une généalogie des rois francs +composée au XIII<sup>e</sup> siècle, font de Mérovée le <i>neveu de Clodion</i> (Bouquet II, +P. 697) et que d’autres encore, comme Hugues de Flavigny, omettent purement +le nom de Mérovée sur la liste des rois francs. (Bouquet III, p. 353). Encore +<span class="pagenum" id="p502">-502-</span> Robert Gaguin écrit : <span lang="la" xml:lang="la">Nullis relictis liberis… <i>Clodio vita excessit. Qui autem +illi sanguine propior erat Meroveus regno praefectus est</i>.</span> (<i lang="la" xml:lang="la">Compendium super +gestis Francorum</i>, Paris 1504, fol. IIII.) Mais ce n’était pas assez, et d’autres, +faisant un pas de plus, ont cru savoir non seulement que Mérovée n’était pas +le fils de Clodion, mais encore que les fils de celui-ci avaient été détrônés par +leur ambitieux cousin. On s’est enquis de ce qu’étaient devenus ces princes +victimes de l’ambition de leur cousin, et, naturellement, on a fini par le découvrir ; +voir ce qu’au XIV<sup>e</sup> siècle Jacques de Guyse raconte dans ses <i>Annales du +Hainaut</i> IV, 6, 9, d’un certain Auberon de Mons, dernier fils de Clodion et +adversaire acharné de Mérovée. Étienne Pasquier, lui, rattache assez ingénieusement +les prétendus fils de Clodion aux rois mis à mort par Clovis : « Clodion, +deuxiesme roy des François mourant, laissa trois petits princes ses enfants : +Ranchaire, Renaut et Aulbert, sous la conduite de la Royne leur mère, et +cognoissant la foiblesse du sexe de la mère, et du bas aage de ses enfants, il +leur ordonna pour gouverneur Mérovée, sien parent grand capitaine. Lequel +prenant ceste occasion à son advantage, se fit proclamer roy des François. De +manière que la pauvre princesse fut contrainte de se blottir avec ses enfants +dedans quelques villes des Pays-Bas, conquises par le feu roy son mary, où ils +prindrent le nom et tiltre de roy de Cambresy Tournay et Cologne, mais au +petit pied. Tiltre qui ne leur fut envié par Mérovée, etc. » (<i>Les recherches de +la France</i> V, ch. 1 dans ses <i>Œuvres</i> t. I, col. 433.)</p> + +<p>P. <a href="#p154">154</a>. <i>L’historicité de Mérovée.</i> — Nous ne possédons aucun témoignage +contemporain sur Mérovée. Tous ceux qui en ont parlé sont les échos de Grégoire +de Tours. Le premier écrit qui le mentionne comme ayant assisté à la +bataille de Mauriac est le <i lang="la" xml:lang="la">Vita Lupi</i> qui est du IX<sup>e</sup> siècle (<i lang="la" xml:lang="la">Acta Sanct.</i> t. VI de +juill. p. 77 E), mais on peut croire qu’il n’y a là qu’une conjecture explicative +du texte de Grégoire de Tours II, 7, d’après lequel un roi des Francs, qu’il ne +nomme d’ailleurs pas, aurait assisté à la bataille (<i lang="la" xml:lang="la">Simili et Francorum regem +dolo fugavit</i>). On s’est autorisé de cette absence de témoignages contemporains +pour révoquer en doute l’existence même de Mérovée. C’est une erreur et une +faute de méthode. Clodion, que Grégoire de Tours ne connaissait non plus que +d’après les traditions, et qui, précédant Mérovée, devrait être plus problématique +encore, appartient positivement à l’histoire, de par le témoignage de Sidoine +Apollinaire étudié plus haut, p. 139. Si ce témoignage n’avait pas été accidentellement +conservé, on raisonnerait <i lang="la" xml:lang="la">a fortiori</i> sur Clodion comme sur Mérovée, +et on serait dans le faux. Le silence des textes du VI<sup>e</sup> siècle sur des choses du +V<sup>e</sup> ne peut d’aucune manière être invoqué contre celles-ci. Au surplus, cette +discussion elle-même n’aurait pas de raison d’être si l’on pouvait faire état d’une +ligne qu’on lit dans le <i lang="la" xml:lang="la">Chronicon Imperiale</i> (vulgairement appelé <i>Chronique de +Prosper Tiro</i>) à la 25<sup>e</sup> année de Théodose II : <i lang="la" xml:lang="la">Meroveus regnat in Francia</i>. +Mais déjà Henschen a démontré (<i lang="la" xml:lang="la">Acta Sanct.</i> mai t. XVI, <span lang="la" xml:lang="la">praef.</span> p. XL) que +ce renseignement et tous les autres de cette chronique sur les premiers rois +francs sont des interpolations tirées de la chronique de Sigebert de Gembloux, +et l’on peut s’étonner que des érudits comme Roth (<i lang="la" xml:lang="la">Germania</i> I, p. 41) et +Zarncke (<i lang="de" xml:lang="de">Berichte der koen. saechsischen Gesellsch. des Wissensch. Phil. +Hist. Klasse</i> XVIII (1866), p. 285 et suiv.) aient encore cru à l’authenticité du +passage en question. Il est vrai que le dernier s’est rétracté plus tard. (V. <i lang="de" xml:lang="de">Literarisches +Zentralblatt</i> 1869). Lire sur le <i lang="la" xml:lang="la">Chronicon Imperiale</i> l’importante +étude de Holder-Egger (<i lang="de" xml:lang="de">Neues Archiv</i> I (1876) p. 91-120), qui s’exprime ainsi +au sujet des notices sur les rois francs : « <span lang="de" xml:lang="de">Dass ein Chronist des V. Jahrhunderts, +<span class="pagenum" id="p503">-503-</span> welcher sonst die Franken niemals erwaehnt, nicht wird die sagenhaften +fraenkischen Koenige aufzaehlen und ihnen eine bestimmte Regierungsdauer +zuweisen koennen, ist selbstverstaendlich, ebenso wird ihm der Begriff <i lang="la" xml:lang="la">Francia</i> +gaenzlich unbekannt sein.</span> » (O. c. p. 97.)</p> + +<p>P. <a href="#p193">193</a>. <i>Bar-le-Duc.</i> — V. dans Pétigny II, p. 197, une excellente note où il +établit l’identité du <i lang="la" xml:lang="la">Barrum</i> de Frédégaire avec Bar-le-Duc (Bar-sur-Ornain). +Il ajoute : « Remarquons encore que l’arrivée de Childéric à Bar s’accorde bien +avec la tradition qui le fait venir d’Italie, car s’il était venu de la Thuringe, il +serait entré dans la Belgique par le nord et non par le midi. » L’observation est +juste, mais ne prouve rien pour l’historicité du fait. Il en résulte seulement que +la légende de l’arrivée de Childéric à Bar fait partie intégrante de celle qui le +fait venir de Constantinople, et cela vaut en effet la peine d’être noté.</p> + +<p>P. <a href="#p200">200</a>. <i>Les motifs individuels dans l’épopée.</i> — L’épopée, c’est-à-dire l’imagination +populaire, incapable de saisir les raisons politiques des événements, +les explique toujours par des motifs individuels. Parmi ceux-ci, le libertinage +des rois est très fréquemment allégué comme la cause de leur chute. Je ne sais +si l’histoire du meurtre de Valentinien III, causé par l’outrage qu’il avait infligé +à la femme du sénateur Petronius Maximus, ne rentre déjà pas dans cette catégorie, +mais à coup sûr il faut y faire rentrer la légende de l’empereur Avitus, +telle qu’elle est racontée par Frédégaire III, 7. — M. Gaston Paris, <i lang="la" xml:lang="la">Romania</i> +XIV, p. 603, fait remarquer qu’il y a trois chansons de geste françaises qui +contiennent ce même motif : <i>Lohier et Mallard</i>, <i>Baudouin de Sebourc</i> et +<i>Hugues Capet</i>. On peut aussi faire rentrer dans cette catégorie de légendes +l’histoire du roi visigoth Rodrigue et de la fille du comte Julien, et celle du +ressentiment de Henri de Schwerin contre le roi Waldemar de Danemark.</p> + +<p>P. <a href="#p201">201</a>. Le <i lang="la" xml:lang="la">Vita Genovefae.</i> — Le renseignement que j’emprunte à cet écrit +sur la présence de Childéric à Paris a perdu beaucoup de son autorité depuis +la dissertation de M. Krusch, <i lang="de" xml:lang="de">Die Faelschung der <span lang="la" xml:lang="la">Vita Genovefae</span></i> (<i lang="de" xml:lang="de">Neues +Archiv</i>, t. XVIII). Je suis loin d’accorder à M. Krusch que cet ouvrage ne soit +qu’un faux, dont l’auteur aurait connu de ce sujet tout autant que nous-mêmes, +c’est-à-dire rien du tout ; toutefois je reconnais que, selon toute vraisemblance, +nous ne possédons du <i lang="la" xml:lang="la">Vita Genovefae</i> qu’une recension de l’époque carolingienne, +et c’en est assez pour infirmer singulièrement l’historicité de l’épisode +où figure Childéric.</p> + +<p>P. <a href="#p255">255</a>, n. <i>Erratum.</i> — La citation de la lettre de saint Avitus à Aridius +doit être rectifiée et complétée comme suit : <i>Epist.</i> II dans Baluze, <i>Miscell.</i> +I, 358.</p> + +<p>P. <a href="#p276">276</a>. <i>Animal montrant un gué à une armée.</i> — En 971, au siège du château +de Warcq, près de Givet, par l’archevêque Adalbéron de Reims, une génisse +traversant la Meuse à gué montra le passage aux assiégeants. <i lang="la" xml:lang="la">Historia Monasterii +Mosomensis</i> c. 8 dans Pertz, <i lang="la" xml:lang="la">Script.</i> XIV, p. 605.</p> + +<p>P. <a href="#p296">296</a>. <i>Qualités physiques d’un roi barbare.</i> — La <i lang="la" xml:lang="la">Lex Bajuvariorum</i> II, +9, dit : <span lang="la" xml:lang="la">Si quis filius ducis tam superbus vel stultus fuerit vel patrem suum +dehonestare voluerit per consilio malignorum vel per fortiam, et regnum ejus +auferre ab eo, <i>dum pater ejus adhuc potest judicium contendere, in exercitu +ambulare, populum judicare equum viriliter ascendere, arma sua vivaciter +bajulare, non est nudus nec cecus, in omnibus jussionem regis potest implere, +sciat se ille filius contra legem fecisse</i></span>, etc. (Pertz, <i lang="la" xml:lang="la">Leges</i> III, p. 286.)</p> + +<p>P. <a href="#p327">327</a>. <i>Les excitations de Clotilde.</i> — Robert Gaguin a parfaitement compris +<span class="pagenum" id="p504">-504-</span> que si Clotilde a poussé ses fils à la deuxième guerre de Burgondie, elle doit +avoir à plus forte raison poussé son mari à la première. Aussi n’hésite-t-il pas à +écrire à l’occasion de celle-ci : « <span lang="la" xml:lang="la">Paternam deinde necem animo frequenter volvens +Clotildis ultionis percupida mulier Clodoveum adit queriturque paternum +sibi regnum fraude Gundobaldi Burgundionis ereptum : necato ejus patre, +matre vero in profluentum abjecta. Id inhumanum facinus causam maximam +regi esse debere belli adversus Gundobaldum gerendi, quo et indignam parentum +ejus necem ulcisceretur, et Burgundorum regnum reciperet.</span> » (<i lang="la" xml:lang="la">Compendium +super Francorum gestis</i>, fol. V.)</p> + +<p>P. <a href="#p365">365</a>. n. 1. <i>Fossés creusés pour y faire tomber l’ennemi.</i> — Procope, <i lang="la" xml:lang="la">Bell. +Pers.</i> I, 4, p. 21 (Bonn) raconte une histoire semblable des Huns Ephthalites, +qui, en guerre avec Perozes, roi des Perses, creusent des fossés où leurs ennemis +viennent tomber.</p> + +<div class="chapter"></div> +<p><span class="pagenum" id="p505">-505-</span></p> + +<h2 class="nobreak">APPENDICES</h2> + + + + +<h3 id="app1">I<br> +L’origine troyenne des Francs.</h3> + + +<p>La légende de l’origine troyenne des Francs n’a rien d’épique. C’est +une fiction d’érudit, qu’il n’y avait pas lieu de discuter dans ce livre. +Toutefois, elle confine de si près à notre sujet, qu’il convenait de ne +pas l’exclure entièrement du cadre de nos recherches. Voilà pourquoi je +lui consacre, à cette place, un rapide examen.</p> + +<p>La plupart des peuples européens ont eu la prétention de descendre +d’une des nations de l’antiquité classique. Dès avant notre ère, nous +voyons, outre les Romains, les Vénètes et les Arvernes se réclamer d’une +origine troyenne. Bien plus, il paraîtrait même qu’à l’époque de Tacite, +les Germains occidentaux se confectionnaient des arbres généalogiques +non moins respectables, si la légende qui attribue à Ulysse la fondation +d’Asciburgium sur le Rhin est née parmi eux<a id="FNanchor_717" href="#Footnote_717" class="fnanchor">[717]</a>. Il est assez intéressant de +constater que ces futurs destructeurs de l’Empire aimaient mieux descendre +des conquérants de Troie que de ses défenseurs. Les Germains orientaux +ont obéi à la même inspiration en se rattachant aux Gètes, ces constants +ennemis de la civilisation hellénique<a id="FNanchor_718" href="#Footnote_718" class="fnanchor">[718]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_717" href="#FNanchor_717"><span class="label">[717]</span></a> Tacite, <i lang="la" xml:lang="la">German.</i> c. 3.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_718" href="#FNanchor_718"><span class="label">[718]</span></a> Jordanes, <i>passim</i>.</p> +</div> +<p>On ne doit donc pas être surpris de voir circuler chez les Francs, à +partir d’un moment donné, une légende qui raconte l’origine troyenne de +<span class="pagenum" id="p506">-506-</span> ce peuple. Et il n’est nullement nécessaire, pour en rendre compte, +d’admettre avec plusieurs critiques que le point de départ de cette légende +se trouve dans le vague souvenir que les barbares auraient conservé de +leur provenance asiatique<a id="FNanchor_719" href="#Footnote_719" class="fnanchor">[719]</a>. Cette légende aura le caractère de toutes les +fictions du même genre. Elle sera de provenance érudite et nullement +populaire, elle se confinera dans le monde des livres, et elle ne se répandra +jamais dans les masses. En un mot, ce ne sera pas une création +vivante du génie poétique de la nation, ce sera un fabricat du pédantisme +des lettrés.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_719" href="#FNanchor_719"><span class="label">[719]</span></a> Comme croient Pétigny I, p. 91, et Ozanam, <i>Études germaniques</i> t. I, p. 31, +n. Nul n’a plus exagéré ce point de vue que Roth, <i lang="de" xml:lang="de">Die Trojasage der Franken</i> +(<i lang="la" xml:lang="la">Germania</i> t. I). On peut lire dans Heeger (<i lang="de" xml:lang="de">Ueber die Trojanersagen der +Franken und Normannen</i>, Landau 1890, programme) l’intéressant historique +de toutes les tentatives faites jusqu’à nos jours pour rendre compte de la tradition +franco-troyenne, les uns admettant que c’est une vraie tradition populaire +et ancienne, comme Mone, Goerres, Roth, en Allemagne ; Ozanam, Moët de la +Forte-Maison, etc., en France, les autres la rattachant à des faits historiques +postérieurs, comme, par exemple, le retour des Francs établis sur le Pont Euxin +par Probus (Mascou), une prise de Troie par les Goths au III<sup>e</sup> siècle (Wormstall), +la <i><span lang="la" xml:lang="la">cohors sugambra</span> de Tacite</i> (Dederich), d’autres encore n’y voyant +qu’une invention, mais se partageant en multiples avis sur la date et la nature +de celle-ci.</p> +</div> +<p>D’abord, qu’on veuille bien le remarquer, les traditions populaires qui, +dès le VI<sup>e</sup> siècle, circulaient parmi les Francs au sujet de leur origine, +excluaient formellement la légende d’une provenance troyenne. Suivant +ces traditions, comme nous l’avons vu, les Francs descendaient de Mannus, +l’ancêtre éponyme de tout le genre humain, ou du moins de toute la +race germanique<a id="FNanchor_720" href="#Footnote_720" class="fnanchor">[720]</a>. Quant à leur dynastie royale, loin d’avoir le moindre +lien avec celle de Troie, elle se rattachait, par la filiation mystérieuse de +Mérovée, au sang des dieux nationaux<a id="FNanchor_721" href="#Footnote_721" class="fnanchor">[721]</a>. Voilà ce que nous apprennent les +souvenirs épiques de ce peuple, et cela suffit pour permettre d’affirmer +qu’il n’y a pas de place dans ce récit pour des ancêtres troyens.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_720" href="#FNanchor_720"><span class="label">[720]</span></a> Voir ci-dessus p. <a href="#p87">87</a> et suiv.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_721" href="#FNanchor_721"><span class="label">[721]</span></a> V. ci-dessus p. <a href="#p147">147</a> et <i>Additions et corrections</i> p. <a href="#p501">501</a>.</p> +</div> +<p>Il y a plus. Les premiers essais qui furent faits pour expliquer le passé +de la race autrement que par la mythologie barbare ne s’appuyaient pas +sur l’hypothèse d’une origine troyenne. De bonne heure, on voit l’érudition +s’évertuer à rendre compte du nom national des Francs. Ce sont +d’abord des jeux de mots auxquels leurs auteurs eux-mêmes, sans doute, +n’attachaient pas d’autre importance, comme quand, par exemple, Vopiscus +écrit : <i lang="la" xml:lang="la">Franci quibus familiare est fidem frangere</i><a id="FNanchor_722" href="#Footnote_722" class="fnanchor">[722]</a>, ou quand Libanius affecte +d’appeler les Francs Φρακτοί, et cela simplement pour pouvoir en tirer +ἔθνος πεφραγμένον πρὸς τὰ τῶν πολέμων ἐργα (<i lang="la" xml:lang="la">Oration.</i> III, 317 Reiske). +Plus tard, on en vient à imaginer un héros éponyme Francus. Il semble +qu’on s’en soit tenu là d’abord, et qu’on n’ait pas cherché les ancêtres de +ce héros fictif. Du moins Jean Lydus, qui est ici notre autorité, se borne-t-il +à dire, en parlant d’un projet d’expédition de Justinien contre les +<span class="pagenum" id="p507">-507-</span> Francs : Ως δὲ καὶ Συγάμβροις ἐπαγρυπνεῖν ἠπείλει, (Φράγκους αὐτοὺς ἐξ +ἡγεμόνος καλοῦσιν ἐπὶ τοῦ παρόντος οἱ περὶ Ῥῆνον καὶ Ῥοδανόν)<a id="FNanchor_723" href="#Footnote_723" class="fnanchor">[723]</a>. Des écrivains +postérieurs, il est vrai, feront de ce Francus ou Francio un descendant +de Priam<a id="FNanchor_724" href="#Footnote_724" class="fnanchor">[724]</a>, mais rien ne permet de supposer que cette filiation fît +déjà partie de la tradition connue de Jean Lydus. Celui-ci se borne à nous +apprendre que les Francs doivent leur nom à un héros qui leur a laissé le +sien ; il ne dit rien de plus, et nous ne sommes pas autorisés à rien ajouter +à ses paroles. Ne contiennent-elles qu’une simple conjecture personnelle +de cet auteur, ou nous offrent-elles une tradition recueillie par lui ? A le +bien lire, il me paraît que cette dernière hypothèse est la plus probable : +Lydus se fait l’écho des barbares et ne parle pas d’après lui-même.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_722" href="#FNanchor_722"><span class="label">[722]</span></a> Vopiscus, <i>Procul.</i> 13.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_723" href="#FNanchor_723"><span class="label">[723]</span></a> Joann. Lydus, <i lang="la" xml:lang="la">De Magistratibus</i> III, 56 (Bonn).</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_724" href="#FNanchor_724"><span class="label">[724]</span></a> Comme fait Roth, <i lang="de" xml:lang="de">Die Trojasage der Franken</i> (o. c. p. 39), réfuté Zarncke +o. c. p. 281.</p> +</div> +<p>L’étymologie reproduite par Lydus n’était pas la seule. Dès une époque +presque aussi ancienne, il y avait une seconde manière d’interpréter le +nom des Francs. Au dire de saint Isidore de Séville, qui d’ailleurs rapporte +aussi la précédente version, ils le devaient à leur naturel sauvage et +farouche<a id="FNanchor_725" href="#Footnote_725" class="fnanchor">[725]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_725" href="#FNanchor_725"><span class="label">[725]</span></a> <span lang="la" xml:lang="la">Franci a quodam proprio duce vocati putantur. Alii eos a feritate morum +existimant. Sunt enim illis mores inconditi, naturalis ferocitas animorum. Isid. +Hispal.</span> <i>Etymol.</i> IX, 11, 101.</p> + +<p>V. plus loin la légende du <i lang="la" xml:lang="la">Liber Historiae</i> sur les circonstances dans lesquelles +le nom fut donné pour la première fois.</p> +</div> +<p>Tels sont les plus anciens essais qu’on ait faits pour rendre compte du +nom national des Francs : ils sont indépendants l’un de l’autre, et fort +antérieurs à la fiction de l’origine troyenne. Celle-ci apparaît pour la première +fois au VII<sup>e</sup> siècle, dans la chronique de Frédégaire, sous deux +rédactions qui, tout en s’accordant pour le fond, varient un peu dans le +détail<a id="FNanchor_726" href="#Footnote_726" class="fnanchor">[726]</a>. La première se trouve dans la partie de la chronique de Frédégaire +qui a été écrite vers 615, et que j’appelle Frédégaire I ; la seconde +appartient à la partie du même ouvrage qui n’est pas antérieure à 642, et +qui est de Frédégaire II<a id="FNanchor_727" href="#Footnote_727" class="fnanchor">[727]</a>. Les voici toutes les deux.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_726" href="#FNanchor_726"><span class="label">[726]</span></a> Sur le prétendu témoignage du prétendu Prosper Tiro, v. ci-dessus p. <a href="#p502">502</a>. +Zarncke, lui-même, qui croit encore (p. 269) que Frédégaire l’a consulté, ne sait +pas expliquer pourquoi il ne lui a pas emprunté son Pharamond, et se tire +d’affaire en supposant qu’il ne l’a utilisé qu’indirectement.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_727" href="#FNanchor_727"><span class="label">[727]</span></a> M. Krusch a démontré d’une manière magistrale (<i lang="de" xml:lang="de">Neues Archiv</i>, t. VII) que +la chronique dite de Frédégaire est de trois auteurs différents, dont les deux +premiers ont écrit aux dates citées, et dont le troisième, vers 658, a ajouté +quelques chapitres à tendances carolingiennes.</p> +</div> +<p>« Les Francs, nous dit Frédégaire I, eurent pour premier roi Priam, le +ravisseur d’Hélène, laquelle avait obtenu le prix de beauté d’un berger. +On voit dans les livres des histoires qu’ensuite ils eurent pour roi Friga. +Puis ils se partagèrent en deux groupes. Les premiers gagnèrent la Macédoine +et ils y prirent le nom de Macédoniens, qui était celui du peuple +habitant cette région : ils avaient été invités par ce peuple, opprimé par +ses voisins, à lui porter secours. Ensuite, unis à eux, ils se multiplièrent +<span class="pagenum" id="p508">-508-</span> par un grand nombre de générations, et c’est leur race qui a rendu les +Macédoniens de vaillants guerriers ; en dernier lieu, pendant les jours du +roi Philippe et de son fils Alexandre, la renommée confirma ce qu’était +leur valeur. Les autres, sortis de Frigie, et trompés par la ruse d’Ulysse, +non faits prisonniers toutefois, mais chassés de leur pays, errèrent à travers +beaucoup de régions avec leurs femmes et leurs enfants, et se choisirent +un roi nommé Francio, duquel ils reçurent le nom de Francs. Enfin, +ce Francio, qui passe pour avoir été très vaillant, et qui pendant longtemps +fit la guerre à nombre de peuples, ayant dévasté une partie de l’Asie, se +dirigea sur l’Europe et vint s’établir entre le Rhin et le Danube et la mer. +Francio étant mort là, comme à cause des nombreux combats qu’il avait +livrés il ne restait qu’un petit nombre de Francs, ils mirent à leur tête des +ducs choisis dans leur sein. » Frédégaire, après quelques mots sur l’histoire +de ces Francs jusqu’à son temps, ajoute qu’un troisième groupe de +Troyens fugitifs vint s’établir sur les bords du Danube entre la mer et la +Thrace, et qu’il reçut de son chef Torquotus le nom de Turcs<a id="FNanchor_728" href="#Footnote_728" class="fnanchor">[728]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_728" href="#FNanchor_728"><span class="label">[728]</span></a> Fredeg. II, 4-6.</p> +</div> +<p>Ce récit de Frédégaire I est reproduit en substance par Frédégaire II, +qui l’attribue à saint Jérôme, et qui nous apprend qu’avant celui-ci il avait +déjà été consigné dans l’<i>histoire du poète Virgile</i>. Ses paroles sont à citer +textuellement : <i lang="la" xml:lang="la">De Francorum vero regibus beatus Hieronimus qui jam olym +fuerant scripsit, quod prius Virgilii poetae narrat storia</i><a id="FNanchor_729" href="#Footnote_729" class="fnanchor">[729]</a>. Il y a là une double +naïveté dont nous devons l’explication à M. Krusch. Le livre II de la chronique +frédégarienne contenant la légende franco-troyenne est en effet un +résumé de saint Jérôme, et porte même cet en-tête : <i lang="la" xml:lang="la">incpt capitolares cronece +Gyronimi scarpsum</i>. L’affirmation de Frédégaire II est donc vraie en +partie ; seulement, cet écrivain ignore que le résumé est chargé d’interpolations, +et que, précisément dans le passage qui nous occupe, sur trente-cinq +lignes saint Jérôme ne peut revendiquer que les trois premières et la +dernière.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_729" href="#FNanchor_729"><span class="label">[729]</span></a> Lüthgen, <i lang="de" xml:lang="de">Die Quellen und der historische Werth der fraenkischen Trojasage</i>, +Bonn 1875 (dissertation).</p> +</div> +<p>La mention de Virgile semble, à première vue, se justifier moins. Tout +le monde sait que l’Énéide — c’est elle en effet qui est désignée incorrectement +sous le nom de <i lang="la" xml:lang="la">storia</i> — ne contient pas une ligne qui se rapporte, +de près ou de loin, à la fable franco-troyenne<a id="FNanchor_730" href="#Footnote_730" class="fnanchor">[730]</a>. Mais il faut remarquer +<span class="pagenum" id="p509">-509-</span> que la gaucherie du langage de Frédégaire II a ici trahi sa pensée en +lui faisant dire plus qu’il ne voulait. Voyant dans son pseudo-Jérôme que +des <i>livres d’histoire</i> mentionnaient un roi Friga qui aurait été le successeur +de Priam, et ne connaissant pas d’autre historien de la chute de Troie que +Virgile, il se sera dit que c’était celui-ci que visait saint Jérôme. Il ne s’est +pas avisé de rechercher si Virgile et saint Jérôme concordaient sur le fait +qu’il nous raconte, il lui a suffi qu’ils racontassent tous les deux les événements +postérieurs à la chute de Troie pour se persuader, dans sa simplicité, +que leurs récits devaient être identiques<a id="FNanchor_731" href="#Footnote_731" class="fnanchor">[731]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_730" href="#FNanchor_730"><span class="label">[730]</span></a> Je ne note ici que pour mémoire l’ingénieuse conjecture de Rathaïl supposant +que le Virgile auquel fait allusion Frédégaire serait ce Virgile de Toulouse +dont les œuvres ont été retrouvées et publiées par A. Mai (<i lang="la" xml:lang="la">Classicorum Auctorum</i> +t. V, Rome 1833), et qui aurait vécu vers le sixième siècle dans le +midi de la Gaule. Et, de fait, ce rhéteur bizarre, espèce de décadent à la +moderne, raconte toutes sortes d’histoires fabuleuses au sujet des Troyens. +Mais 1<sup>o</sup> à supposer que Virgile de Toulouse ait vécu avant Frédégaire, ce qui +n’est pas encore démontré, il est peu probable que notre ignorant chroniqueur +ait connu un écrivain de la Gaule méridionale qui n’a jamais eu la moindre +notoriété ; 2<sup>o</sup> Virgile de Toulouse est un rhéteur et un grammairien, et non un +poète, et il n’a rien écrit qui puisse justifier le titre de <i lang="la" xml:lang="la">storia</i> ; 3<sup>o</sup> la légende +en question ne se trouve nulle part dans ses œuvres.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_731" href="#FNanchor_731"><span class="label">[731]</span></a> Cf. Zarncke o. c. p. 267.</p> +</div> +<p>Nous avons donc la preuve que le récit de Frédégaire II s’appuie sur +celui de Frédégaire I, qu’il invoque et qu’il confirme. La seule variante un +peu notable qu’on y remarque est la suivante.</p> + +<p>Frédégaire I s’était borné à nous montrer les Francs s’établissant entre +le Rhin, le Danube et la mer. Frédégaire II affirme qu’ils occupèrent les +rives du Rhin, et que non loin de ce fleuve ils se mirent à bâtir une ville +à laquelle ils donnèrent le nom de Troie, à l’imitation de leur ville natale, +mais, dit-il, l’ouvrage commencé resta inachevé<a id="FNanchor_732" href="#Footnote_732" class="fnanchor">[732]</a>. Nous examinerons tout +à l’heure la provenance de cette variante ; en attendant, constatons l’accord +des deux versions dans leur partie substantielle, la seconde se bornant à +commenter la première<a id="FNanchor_733" href="#Footnote_733" class="fnanchor">[733]</a>. C’est, par conséquent, le récit de Frédégaire I +qui reste en possession de notre attention. En l’étudiant de près, on y +remarque la préoccupation de le mettre d’accord avec le texte de Grégoire +de Tours, évidemment connu de l’auteur. Grégoire dit avoir fait beaucoup +d’efforts pour trouver les noms des premiers rois francs, mais n’avoir rencontré +à l’origine que des ducs<a id="FNanchor_734" href="#Footnote_734" class="fnanchor">[734]</a>. Frédégaire I a la prétention de remonter +plus haut que son prédécesseur, et de nous révéler des noms de souverains +restés inconnus de Grégoire. D’autre part, il s’en voudrait de contredire +formellement ce dernier. Que fait-il ? Il imagine, pour tout concilier, que +les ducs dont parle Grégoire avaient pris la place d’anciens rois à une +époque où la nation décimée par les infortunes était réduite à des proportions +insignifiantes. Qui ne voit que c’est là une hypothèse toute personnelle, +dictée exclusivement par le besoin de ménager le témoignage de +Grégoire, et ne faisant nullement partie du noyau de la fiction troyenne ?</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_732" href="#FNanchor_732"><span class="label">[732]</span></a> Fredeg. III, 2.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_733" href="#FNanchor_733"><span class="label">[733]</span></a> Heeger o. c. p. 14 et 15 explique fort bien pourquoi Frédégaire II croit +devoir redire ce que contenait déjà Frédégaire I : il le fait, en effet, à l’endroit +même où dans son résumé de Grégoire de Tours il rencontre cette phrase : <span lang="la" xml:lang="la">De +Francorum vero regibus quis fuerit primus a multis ignoratur.</span> Comme il croit +savoir, lui, ce que Grégoire ignore, il se voit obligé d’intercaler ici sa rectification +empruntée au prétendu saint Jérôme, et de là son résumé du récit de +celui-ci.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_734" href="#FNanchor_734"><span class="label">[734]</span></a> Greg. Tur. II, 9 : <span lang="la" xml:lang="la">De Francorum vero regibus quis fuerit primus a multis +ignoratur. Nam cum multa de eis Sulpici Alexandri narret historia, non tamen +regem primum eorum ullatinus nominat sed duces eos habuisse dicit.</span></p> +</div> +<p>Je crois voir la trace d’un autre essai pour mettre la fiction d’accord +avec Grégoire, là où Frédégaire nous dit que les Francs, arrivés en Europe, +<span class="pagenum" id="p510">-510-</span> s’établirent entre le Rhin, le Danube et la mer. Cette notion, encore une +fois, n’appartient pas à la légende de l’origine troyenne. Je me persuade +que Frédégaire aura voulu faire droit, dans la mesure de ses fort maigres +connaissances géographiques, à Grégoire de Tours racontant que, d’après +la tradition, les Francs seraient venus de Pannonie. De la sorte, on ne +pourrait lui reprocher de contredire Grégoire ; il ratifierait tout ce que +raconte celui-ci, seulement il aurait l’avantage de remonter plus haut que +lui. Voilà pourquoi notre auteur a soin de placer tous les événements +légendaires qu’il raconte dans une époque antérieure à celle qu’atteint Grégoire, +et dans un pays où le regard de ce chroniqueur, guidé par ses +sources romaines, n’avait pas pénétré. Si Grégoire nous apprend que les +Francs avaient dans l’origine des ducs à leur tête, il ne dit pas d’inexactitude +au sens de Frédégaire, il ignore seulement qu’avant d’être épuisés +par les guerres et réduits de moitié par la sécession des races, ils avaient +eu des rois qu’il n’a pas connus. Voilà comment Frédégaire soude son +récit à celui de Grégoire. La soudure ne manque pas d’une certaine habileté, +mais il est important de bien la marquer ici, pour qu’on ne se trompe +pas sur ce qui revient à la fiction troyenne et ce qui appartient au récit de +Grégoire.</p> + +<p>Le héros éponyme Francio n’appartient pas davantage au noyau primitif +de la fiction troyenne, puisque, comme nous l’avons vu, il avait été imaginé +pour rendre compte du nom des Francs à une époque où la légende de la +filiation troyenne n’existait pas encore. Il n’a pas été créé avec la légende +ni pour elle ; il existait en dehors d’elle, avant elle, et c’est elle qui est +allée le reprendre pour l’englober, parce qu’il fallait bien, si elle voulait +rattacher les Francs aux Troyens, qu’elle y rattachât aussi leur héros éponyme. +Aussi voit-on que, dans le récit de Frédégaire, Francio n’est pas +donné comme un Troyen, ce qu’il sera plus tard ; c’est un personnage que +les Francs mettent à leur tête après qu’ils sont déjà sortis de Troie depuis +longtemps, et que rien ne rattache au sang de Priam<a id="FNanchor_735" href="#Footnote_735" class="fnanchor">[735]</a>. La fiction de l’origine +troyenne est donc, à ses débuts, la fiction la plus pauvre du monde. +Il ne s’y déploie aucun effort d’imagination, il ne s’y rencontre aucune +trace de vitalité. Ce n’est pas une légende, c’est une conjecture. Elle peut +se réduire tout entière à ces termes : « Les Francs descendent des Troyens. » +Voilà tout. Encore est-ce la conjecture d’un homme prodigieusement ignorant, +qui brouille de la manière la plus barbare les notions les plus élémentaires, +et qui, avec une naïveté vraiment comique, se croit obligé de +corriger ce qu’il prend pour des erreurs de sa source. Je remarquerai, en +outre, que son langage ne laisse pas de doute sur sa nationalité. Il est de +race franque, à preuve l’arbre généalogique par lequel il rattache les +<span class="pagenum" id="p511">-511-</span> Francs non seulement aux Troyens, mais aux Macédoniens et à Alexandre +d’une part, aux Turcs de l’autre ; à preuve encore l’étonnante emphase +avec laquelle il se plaît à noter, à diverses reprises, que les Francs n’ont +jamais été domptés par personne. Pour retrouver un accent patriotique +aussi fier, il faut lire le <i>Grand prologue</i> de la Loi salique : toute la littérature +mérovingienne ne contient pas une autre page qui rende le même +son<a id="FNanchor_736" href="#Footnote_736" class="fnanchor">[736]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_735" href="#FNanchor_735"><span class="label">[735]</span></a> Je tiens à bien préciser ceci en opposition avec Roth qui écrit : « <span lang="de" xml:lang="de">Nicht +gleichgültig ist es dass diese Namen (<span lang="la" xml:lang="la">Francus Francio Franco</span>) überall nur im +Zusammenhang mit einer Trojasage gefunden werden.</span> » o. c. p. 40. Lui-même +se contredit en prétendant retrouver un <span lang="la" xml:lang="la">Francus</span> dans la table ethnique du +VI<sup>e</sup> siècle ; mais cette autre erreur a été rectifiée à suffisance par Zarncke, +p. 268, n. 6.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_736" href="#FNanchor_736"><span class="label">[736]</span></a> <span lang="la" xml:lang="la">Attamen semper alterius dicione negantes… Post haec nulla gens usque in +praesentem diem Francos potuit superare, qui tamen eos suae dicione potuisset +subjugare. Ad ipsum instar et Macedonis, qui ex eadem generatione fuerunt, +quamvis gravia tolle fuissent ad trites tamen semper liberi ab externa dominatione +vivere conati sunt… Franci hujus aeteneris gressum cum uxores et liberes +agebant, nec erat gens qui eis in proelium posset resistere.</span> Fredeg. II, 6. Cf. +ci-dessus p. <a href="#p121">121</a>.</p> +</div> +<p>Mais où Frédégaire I, qui écrit vers 613, a-t-il trouvé l’histoire de l’origine +troyenne des Francs ? En est-il l’inventeur, ou existait-elle déjà avant +lui ? A cette question, les ingénieuses recherches de Heeger nous mettent +à même de faire une réponse satisfaisante<a id="FNanchor_737" href="#Footnote_737" class="fnanchor">[737]</a>. L’écrivain de 613 a inventé la +légende de l’origine franco-troyenne, non d’une manière consciente et dans +l’intention de tromper, mais, si je puis ainsi parler, fatalement, par suite +de son énorme ignorance et parce qu’il s’est figuré la trouver dans sa +source. Voici comment. Cette source est double. D’un côté, c’est la chronique +de saint Jérôme ; de l’autre, c’est un résumé partiel de cette même +chronique, fait on ne sait quand ni à quelle intention, et dont l’auteur +paraît avoir lu encore d’autres écrits<a id="FNanchor_738" href="#Footnote_738" class="fnanchor">[738]</a>. C’est ce résumé que Frédégaire I +avait en vue quand il écrivit dans son saint Jérôme : <i lang="la" xml:lang="la">Postea per historiarum +libros scriptum est qualiter</i>, etc.<a id="FNanchor_739" href="#Footnote_739" class="fnanchor">[739]</a>. En effet, le renseignement qu’il dit +emprunter à ces <i lang="la" xml:lang="la">historiarum libri</i> figure précisément dans ce résumé, +comme on va le voir à l’instant. Voici donc ce que cet écrit, utilisé par +Frédégaire I en même temps que la chronique de saint Jérôme, disait à +l’endroit où il arrivait à l’histoire de la destruction de Troie : <i lang="la" xml:lang="la">Primus rex +Latinorum tunc in ipso tempore surrexit, eo quod a Troja fugaciter exierant, +et ex ipso genere et Frigas : fuerunt nisi per ipsa captivitate Trojae et inundatione +Assiriorum et eorum persecutione, in duas partes egressi et ipsa civitate et +regione. Unum exinde regnum Latinorum ereguntur et alium Frigorum… +Aeneas et Frigas fertur germani fuissent.</i></p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_737" href="#FNanchor_737"><span class="label">[737]</span></a> Heeger o. c. p. 18-23.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_738" href="#FNanchor_738"><span class="label">[738]</span></a> Frédégaire I a fondu ce résumé partiel de saint Jérôme avec le sien (Fredeg. +I, 8), sans s’apercevoir que de la sorte il y avait une partie de la chronique de +saint Jérôme qui était résumée deux fois : c’est cette circonstance qui a mis +Heeger sur la voie de sa découverte.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_739" href="#FNanchor_739"><span class="label">[739]</span></a> Heeger, p. 24, suppose, non sans vraisemblance, que ce résumé contenait +des extraits d’Idatius, d’Orose, etc., et portait le titre de <i lang="la" xml:lang="la">Historiarum libri</i>. +Ainsi s’expliquerait la citation de Frédégaire II.</p> +</div> +<p>C’est ce court paragraphe qui a été le point de départ des interprétations +aventureuses de Frédégaire I. Dans ces <i lang="la" xml:lang="la">Frigi</i> de sa source, il a voulu +voir les <i lang="la" xml:lang="la">Franci</i>, et de là toute la légende. Le <i lang="la" xml:lang="la">Primus rex</i> est devenu <i lang="la" xml:lang="la">Priamus</i>, +Friga est devenu le chef des Francs. Les autres assimilations résultent +<span class="pagenum" id="p512">-512-</span> d’autres bévues volontaires ou involontaires ; il nous suffira de noter celle-ci, +qui contient en germe toute la fiction. C’est donc, comme cela est si souvent +arrivé dans l’historiographie, la bévue et non la fraude, l’interprétation +erronée et non l’invention voulue qui est l’origine de la fiction franco-troyenne. +On comprend qu’une fois créée, celle-ci se développa et s’enrichit. +On lui trouva partout des points d’attache et des confirmations +inattendues. Les plus fallacieuses ressemblances de mots, les analogies les +plus lointaines suffisaient à des esprits dominés par l’imagination, et dans +lesquels la critique sommeillait encore. Je n’ai pas pris pour tâche de +retracer ici le tableau de ce long et curieux développement de la légende, +je me suis borné à en exposer l’origine, et je n’ajouterai plus que ce qui +s’y rattache directement : je veux parler des additions de Frédégaire II.</p> + +<p>Frédégaire II, qui reproduit en résumé, au livre III, la légende +exposée plus au long par Frédégaire I, le fait avec quelques inexactitudes +dont nous n’avons pas à nous occuper ici, et une addition qui mérite de +nous retenir un instant. Après avoir raconté l’arrivée des Francs sur les +bords du Rhin, il ajoute : <i lang="la" xml:lang="la">Nec procul a Reno civitatem ad instar Trogiae +nominis aedificare conati sunt. Ce tum quidem sed imperfectum opus remansit</i><a id="FNanchor_740" href="#Footnote_740" class="fnanchor">[740]</a>. +Voici l’explication de ces lignes énigmatiques :</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_740" href="#FNanchor_740"><span class="label">[740]</span></a> Fredeg. III, 2.</p> +</div> +<p>Non loin des bords du Rhin se dressaient, à l’époque de Frédégaire, les +ruines d’une ville romaine qui avait porté pendant l’empire le nom de +<i lang="la" xml:lang="la">Colonia Trajana</i>, et que la population continuait de nommer, par abréviation, +<i lang="la" xml:lang="la">Trajana</i>, ou, selon la prononciation locale, <i>Trojana</i>. Un pareil nom était +suggestif : <i>Trojana</i> ne pouvait être autre chose qu’une colonie de <i>Troja</i>. +Aussi, pendant le moyen âge tout entier, la ville de Xanten, née à proximité +de la <i>Trojana</i> romaine, fut-elle désignée par les chroniqueurs sous le +nom de Petite-Troie (<span lang="la" xml:lang="la">Troja Minor</span>, <span lang="de" xml:lang="de">Klein Trojen</span>)<a id="FNanchor_741" href="#Footnote_741" class="fnanchor">[741]</a>. Or, il faut remarquer +que cette localité, située au cœur du pays des Francs Ripuaires, a été l’un +de leurs principaux centres poétiques : c’est là notamment que leurs chants +<span class="pagenum" id="p513">-513-</span> nationaux placent la patrie de Sigfried, qui était fils d’un roi de Xanten<a id="FNanchor_742" href="#Footnote_742" class="fnanchor">[742]</a>. +Xanten était donc, tout au moins, la capitale légendaire de ce peuple dès +le moment où se forma la tradition de Sigfried, et en conséquence, ses +fondateurs étaient les chefs du peuple franc. D’autre part, si Frédégaire nous +apprend que la ville commencée ne fut pas achevée, cela veut simplement +dire, en transposant ces paroles en langage critique, que les ruines des +monuments anciens font souvent aux peuples primitifs l’effet de constructions +interrompues. Ce n’est pas une tradition que Frédégaire nous communique, +il se borne à émettre une conjecture étiologique déjà ancienne +au moment où il écrivait.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_741" href="#FNanchor_741"><span class="label">[741]</span></a> V. les témoignages recueillis par Braun, <i lang="de" xml:lang="de">Die Trojaner am Rheine</i>, Bonn +1856. Le plus ancien est celui d’un diplôme de Henri III, daté du 7 septembre +1047 : <i lang="la" xml:lang="la">Trojae quod et Sanctum dicitur.</i> Puis celui du <i lang="de" xml:lang="de">Annolied</i> :</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse" lang="gmh" xml:lang="gmh">Franko gesaz mit den sini</div> +<div class="verse" lang="gmh" xml:lang="gmh">Vili verre nidir bi Rini</div> +<div class="verse" lang="gmh" xml:lang="gmh">Da worhtin si dü mit vrowedin eini lüzzele Troie</div> +<div class="verse" lang="gmh" xml:lang="gmh">Den bach hizin si Sante</div> +<div class="verse" lang="gmh" xml:lang="gmh">Nach demi wazzer in iri lante.</div> +</div> + +</div> +<p>Pendant le même siècle, Otton de Frisingue écrit dans sa <i>Chronique</i> III, 45, +en parlant des martyrs de la légion thébéenne : <i lang="la" xml:lang="la">Victorem etiam cum 360 in +urbe Troia, quae nunc Xantis dicitur interemerunt.</i></p> + +<p>On remarquera que l’<i lang="de" xml:lang="de">Annolied</i> trouve un nouveau lien étymologique entre les +deux localités : Xanten (dont le nom est proprement <i lang="la" xml:lang="la">ad Sanctos</i>, à cause des +reliques des martyrs thébéens qu’on y gardait dans l’église dédiée à l’un d’eux, +saint Victor) devrait son nom à son ruisseau, qui aurait été baptisé lui-même +en souvenir du fleuve Xanthos de Troie. Cette légende a été amplifiée à plusieurs +reprises au moyen âge.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_742" href="#FNanchor_742"><span class="label">[742]</span></a> Cette tradition a été consacrée par le poème des <span lang="de" xml:lang="de">Nibelungen</span> av. II :</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse" lang="gmh" xml:lang="gmh">Do wuohs in Niderlanden eins edelen Küniges kint</div> +<div class="verse" lang="gmh" xml:lang="gmh">Des vater der hiez Sigemund sîn muoter Sigelint</div> +<div class="verse" lang="gmh" xml:lang="gmh">In einer rîchen bürge wîten wol bekant</div> +<div class="verse" lang="gmh" xml:lang="gmh">Nidene bî dem Rîne, diu was ze Santen genant.</div> +</div> + +</div></div> +<p>Ainsi, pour me résumer, la légende de l’origine troyenne des Francs a +été suggérée au commencement du VII<sup>e</sup> siècle, à un Ripuaire peu cultivé, +par de simples analogies de noms. Elle ne lui coûta pas de grands frais +d’imagination<a id="FNanchor_743" href="#Footnote_743" class="fnanchor">[743]</a>. Il n’eut pas même besoin d’inventer le nom du fondateur +de la ville, le héros éponyme des Francs étant déjà connu depuis une ou +deux générations<a id="FNanchor_744" href="#Footnote_744" class="fnanchor">[744]</a>. Bien que tout semblât lui conseiller de faire de ce +personnage un fils de Priam, il ne paraît pas même y avoir pensé, et +c’est après lui que les légendaires ont pourvu à la nécessité de rattacher +la généalogie de Francio à celle des souverains de Troie. Rien, on le voit, +de moins épique, rien de moins populaire que cette aride et incolore +fiction.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_743" href="#FNanchor_743"><span class="label">[743]</span></a> Selon Heeger, il n’en serait pas ainsi : Frédégaire II devrait absolument +tout ce qu’il sait sur la tradition franco-troyenne à Frédégaire I, et, par conséquent, +la phrase qu’il ajoute ne pourrait avoir son origine que dans Frédégaire I +mal compris. Mais la manière dont Heeger cherche à prouver cette affirmation +p. 15 et 16 ne me satisfait nullement, et l’objection qu’il fait p. 16 à l’identification +de Xanten avec Troja dès le VII<sup>e</sup> siècle est oiseuse : « <span lang="de" xml:lang="de">Xanten wird erst +spaeter mit der Trojanersage in Verbindung gebracht</span> » p. 16. C’est justement ce +qu’il s’agirait de démontrer.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_744" href="#FNanchor_744"><span class="label">[744]</span></a> Heeger a donc tort d’écrire p. 18 : « <i lang="de" xml:lang="de">Der Namen Francio bildete sich +Fred. I selbst um davon den Namen Franci abzuleiten.</i> » Francio (Francus) +est, comme nous l’avons vu, l’éponyme des Francs depuis le VI<sup>e</sup> siècle au +moins.</p> +</div> +<p>Cette date assignée à l’origine de la légende ne permet pas de supposer +que Grégoire de Tours en ait déjà eu connaissance. Je sais bien que beaucoup +sont d’un avis contraire et les termes de Grégoire, avec lesquels on +voit ceux de Frédégaire s’accorder en somme, laissent supposer, d’après +eux, que l’évêque de Tours a connu la légende, mais qu’il s’en est défié<a id="FNanchor_745" href="#Footnote_745" class="fnanchor">[745]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_745" href="#FNanchor_745"><span class="label">[745]</span></a> C’est notamment l’opinion de Roth p. 40, de Loebell, <i lang="de" xml:lang="de">Gregor von Tours +und seine Zeit</i>, et de Giesebrecht dans sa traduction de Grég. de Tours II, p. 265 +et suiv. Elle est combattue par Lüthgen p. 12 et par Heeger p. 9.</p> +</div> +<p>J’ai moi-même, à plusieurs reprises, indiqué les scrupules de l’esprit +critique chez Grégoire ; j’ai montré que son procédé ordinaire, lorsqu’il +<span class="pagenum" id="p514">-514-</span> rencontre une légende qui lui inspire des doutes, c’est de la passer sous +silence, ou de n’en garder que les éléments vraisemblables. Je ne serais +donc pas éloigné d’admettre qu’ici encore il applique le même procédé, si +je pouvais me persuader que cela résulte de son texte. Mais comment un +homme qui s’est donné tant de mal pour trouver les rois des Francs, et +qui avoue avec chagrin qu’il n’a rencontré que des ducs, aurait-il omis de +signaler tout au moins, fût-ce même pour contester leur existence, ces rois +francs d’origine troyenne ? Je ne veux pas insister : ce point est assez +obscur pour qu’un autre avis puisse se défendre avec succès, et j’avoue +même que la mention de <i lang="la" xml:lang="la">Pannonia</i> dans le texte de Grégoire semble une +allusion à la fiction troyenne qui fait, elle aussi, venir les Francs par le +chemin du Danube sur le Rhin. Dans cette hypothèse, il faudrait reculer +l’origine de la légende troyenne jusqu’au milieu du VI<sup>e</sup> siècle au moins. A +quelque parti qu’on s’arrête, il n’en résultera aucune modification dans +les conclusions formulées ci-dessus.</p> + +<p>Telle est la forme primitive de la légende franco-troyenne. Elle se +ramène originairement à la supposition pure et simple que les Francs sont +des Troyens ; ce que Frédégaire y ajoute est pure fiction, qui ne parvint +jamais à la popularité. Tout ce qu’on savait et qu’on se disait chez les +Francs, c’est qu’on avait pour ancêtres les rois de Troie. Sur cette base +imaginaire on voit s’appuyer deux autres versions qui, tout en étant postérieures +à celle de Frédégaire, sont indépendantes d’elle. La première est +celle du <i lang="la" xml:lang="la">Liber Historiae</i> ; la seconde se ramifie en trois rédactions différentes +que nous rencontrons, l’une dans le pseudo-Ethicus, l’autre dans un +résumé du pseudo-Darès interpolé dans quelques manuscrits de Frédégaire, +la troisième dans un <i lang="la" xml:lang="la">Origo Francorum</i> faisant partie d’une compilation du +XII<sup>e</sup> siècle.</p> + +<p>La version du <i lang="la" xml:lang="la">Liber Historiae</i> date, comme on sait, du premier tiers du +VIII<sup>e</sup> siècle. Je dis qu’elle est indépendante de Frédégaire, parce qu’il est +universellement admis que l’auteur du <i lang="la" xml:lang="la">Liber Historiae</i> n’a pas connu cet +auteur<a id="FNanchor_746" href="#Footnote_746" class="fnanchor">[746]</a>. Elle a cela de particulier qu’elle contient, en réalité, deux traditions +parfaitement distinctes. La première de ces traditions, c’est la légende +franco-troyenne dans une rédaction originale, qui donne les deux noms de +Troie (<i lang="la" xml:lang="la">Troja</i>, <i lang="la" xml:lang="la">Illium</i>), où Énée apparaît comme roi des Francs, où Anténor +est donné comme compagnon de Priam dans sa fuite au <span lang="la" xml:lang="la">Palus Meotides</span>, et +que termine le récit de la fondation de la ville de <i lang="la" xml:lang="la">Sicambria</i> par les Francs +en Pannonie, près des rives du <span lang="la" xml:lang="la">Palus Meotides</span> (<i lang="la" xml:lang="la">sic</i>). La seconde, c’est une +légende qui développe le mot de saint Isidore de Séville : <span lang="la" xml:lang="la"><i>Alii eos</i> (sc. +Francos) <i>a feritate morum existimant</i>.</span></p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_746" href="#FNanchor_746"><span class="label">[746]</span></a> G. Kurth, <i>Étude critique sur le <span class="rm" lang="la" xml:lang="la">Gesta Reg. Franc.</span></i> Le seul Rajna p. 74, n. +se demande s’il est impossible que l’auteur du <i lang="la" xml:lang="la">Liber Historiae</i> ait connu l’<i lang="la" xml:lang="la">Historia +Epitomata</i>, et n’ose se prononcer.</p> +</div> +<p>D’après cette légende, qui apparaît ici pour la première fois, les Alains +révoltés contre l’empereur Valentinien se sont réfugiés dans le <i lang="la" xml:lang="la">Palus Meotides</i>. +L’empereur ayant concédé la remise de dix ans de tribut à qui voudrait +<span class="pagenum" id="p515">-515-</span> les en expulser, les Troyens de Priam s’en chargent et s’acquittent +de la tâche. Alors Valentinien les appela, en langue attique, Francs, c’est-à-dire +sauvages, par allusion à la dureté et à la fierté de leurs cœurs. +Mais, les dix ans passés, les Francs ne voulurent pas se remettre à payer +tribut, et ils tuèrent le duc Primarius envoyé pour le leur réclamer. Une +seconde armée, plus nombreuse, commandée par Aristarque, eut raison +de leur résistance. Priam fut tué, et son peuple, fuyant Sicambria, vint +s’établir sur les bords du Rhin sous Marcomir, fils de Priam, et de Sunno, +fils d’Anténor. Après la mort de Sunno, Marcomir leur donna le conseil +d’élire un roi : ils s’y conformèrent et choisirent Faramond.</p> + +<p>L’auteur du <i lang="la" xml:lang="la">Liber Historiae</i> a fondu assez ingénieusement ces deux récits +en un seul. Pour cela, il lui a suffi d’écarter le héros éponyme Francio, à +qui la seconde légende enlevait toute raison d’être. Preuve de plus, soit dit +en passant, que Francio ne faisait pas partie de la forme primitive de la +légende franco-troyenne, autrement le <i lang="la" xml:lang="la">Liber Historiae</i> l’aurait conservé, et +aurait écarté l’interprétation <i lang="la" xml:lang="la">Franci a feritate</i>. Je n’ai pas l’intention +d’entrer dans l’examen du détail de chacune de ces deux légendes, cela +m’entraînerait trop loin de mon sujet, qui est de prouver leur origine +non populaire ; je m’en tiendrai donc à ces quelques indications, qui +suffisent, je crois, pour la démonstration de ma thèse. On remarquera surtout +la peine qu’a prise notre auteur, comme déjà Frédégaire avant lui, +pour raccorder son récit à celui de Grégoire : pour cela, il a fait de Marcomir +et de Sunno les fils de Priam et d’Anténor, sans s’apercevoir, dirait-on, +de l’écart prodigieux d’une douzaine de siècles au moins qui sépare ces +personnages les uns des autres.</p> + +<p>L’autre version est, comme je l’ai dit, en trois rédactions. La première +fait partie de la <i lang="la" xml:lang="la">Cosmographia</i> du pseudo-Ethicus, compilation du VII<sup>e</sup> ou +du VIII<sup>e</sup> siècle, que plusieurs ont eu la naïveté de prendre pour une œuvre +ancienne qui aurait été traduite par saint Jérôme, et qui serait la vraie +source à laquelle fait allusion Frédégaire II<a id="FNanchor_747" href="#Footnote_747" class="fnanchor">[747]</a>. Il est tout au contraire établi +que le pseudo-Ethicus, qui cite saint Avitus de Vienne et qui a beaucoup +mis à contribution les <i>Étymologies</i> de saint Isidore de Séville, est un produit +de l’érudition mérovingienne, et de valeur fort médiocre<a id="FNanchor_748" href="#Footnote_748" class="fnanchor">[748]</a>. Un simple +coup d’œil sur la légende qu’il raconte suffit, dans tous les cas, pour faire +reconnaître la modernité de celle-ci comme on va le voir tout à l’heure. +Une deuxième rédaction de cette même légende se trouve dans un pseudo-Darès +qu’un copiste de Frédégaire a insérée dans la chronique de celui-ci, +et qui est reproduite par plusieurs des manuscrits de cet auteur<a id="FNanchor_749" href="#Footnote_749" class="fnanchor">[749]</a>. +<span class="pagenum" id="p516">-516-</span> Ce pseudo-Darès, différent du pseudo-Darès que nous possédions déjà, +présente une forte ressemblance avec le pseudo-Ethicus dont il a été question ; +nous n’avons d’ailleurs aucun intérêt à constater ici le caractère spécial +de leur rapport, et il suffira de noter que, malgré quelques divergences +de détail, leur récit est le même. J’en dirai autant de la troisième rédaction +contenue dans une compilation juridique du XII<sup>e</sup> siècle : elle présente, avec +ses variantes propres, le même fond légendaire que les deux précédentes.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_747" href="#FNanchor_747"><span class="label">[747]</span></a> Par exemple H. Wuttke dans son édition de la <i lang="la" xml:lang="la">Cosmographia</i>, et K. Pertz, +<i lang="la" xml:lang="la">De Cosmographia Ethici Libri</i> III, p. 142 et suiv.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_748" href="#FNanchor_748"><span class="label">[748]</span></a> V. sur cette question Teuffel, <i lang="de" xml:lang="de">Geschichte der roemischen Literatur</i>, 4<sup>e</sup> édit., +p. 1194, et les autorités qu’il cite. Teuffel se trompe seulement sur un point, à +savoir lorsqu’il prétend que le saint Jérôme dont parle Frédégaire II serait ce +pseudo-Ethicus ; il se trompe surtout en attribuant cette opinion à Lüthgen, qui +l’a au contraire victorieusement réfutée.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_749" href="#FNanchor_749"><span class="label">[749]</span></a> Ce texte a été publié pour la première fois par G. Paris, <i lang="la" xml:lang="la">Romania</i> III (1874), +p. 129-144, puis d’après un plus grand nombre de manuscrits par Krusch, +<i lang="la" xml:lang="la">Script. Rer. Merov.</i> II, p. 194-200. Il faut lire sur ce texte les observations de +ces deux savants.</p> +</div> +<p>La légende qui est à la base de ces trois rédactions a été évidemment +imaginée pour rendre compte de deux termes de la langue politique des +Francs, à savoir <i lang="la" xml:lang="la">Francus</i> et <i lang="la" xml:lang="la">Vassus</i>. <span lang="la" xml:lang="la">Francus</span> et <span lang="la" xml:lang="la">Vassus</span>, d’après elle, sont +deux princes troyens descendants de Priam, qui, après une série d’aventures +diversement racontées dans nos trois rédactions, viennent fonder la +ville de Sicambria, qui est la capitale des Francs. Cette légende, dont +j’omets les détails extravagants, date d’une époque où les deux termes +<i lang="la" xml:lang="la">Francus</i> et <i lang="la" xml:lang="la">Vassus</i> s’opposaient l’un à l’autre comme les désignations des +deux principales catégories d’hommes libres du royaume<a id="FNanchor_750" href="#Footnote_750" class="fnanchor">[750]</a> ; elle ne peut +donc pas être antérieure au VII<sup>e</sup> siècle, et elle ne remonte probablement +pas beaucoup plus haut que le VIII<sup>e</sup>. Elle introduit d’ailleurs dans l’histoire +légendaire des Francs un élément nouveau, qu’on y verra souvent figurer +par la suite.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_750" href="#FNanchor_750"><span class="label">[750]</span></a> <span lang="la" xml:lang="la">Francus</span> a signifié, jusqu’à Clovis, un barbare appartenant au peuple des +Francs. A partir de Clovis, tout en conservant ce sens primitif, il s’est enrichi +d’un autre plus large, désignant tout homme libre faisant partie du royaume +mérovingien. Vers le VIII<sup>e</sup> siècle, se greffant sur ce second sens, apparaît le +troisième qui signifie simplement <i>homme libre</i>. <span lang="la" xml:lang="la">Vassus</span>, d’autre part, est un +terme d’origine celtique qui a signifié primitivement esclave, et qui, dans le +royaume franc, a été employé vers le VIII<sup>e</sup> siècle pour désigner l’homme libre +dans ses relations avec celui dont il dépendait.</p> + +<p>Il est manifeste que dans notre légende ces deux termes sont employés l’un et +l’autre dans leur sens le plus récent, et épuisent à eux deux toute la classe libre +du royaume franc. La légende n’est donc pas antérieure à l’époque où est né ce +sens dérivé.</p> +</div> +<p>Tous les chroniqueurs du moyen âge qui ont rapporté la légende franco-troyenne +se sont bornés à reproduire l’une ou l’autre de ces versions, parfois +plusieurs à la fois, en cherchant, comme l’a déjà fait le <i lang="la" xml:lang="la">Liber Historiae</i>, +à les combiner entre elles. Il ne serait pas sans intérêt de les passer en +revue pour se rendre compte de l’étonnante vitalité qu’a eue la légende +inventée par un barbare ignorant du VII<sup>e</sup> siècle. On verrait la ténacité avec +laquelle, à la manière d’un lierre, elle a enfoncé ses tendons dans toutes +les fissures de l’histoire pour s’y faire de nouvelles attaches. Mais ce travail +appartient à un autre ordre de recherches.</p> + +<div class="chapter"></div> +<p><span class="pagenum" id="p517">-517-</span></p> + +<h3 id="app2">II<br> +Les généalogies des rois mérovingiens.</h3> + + +<p class="h4">§ 1.</p> + +<p>Il a existé de bonne heure des généalogies des rois mérovingiens. La +plus ancienne que je connaisse est celle que Pertz a trouvée dans le +manuscrit 732 de la bibliothèque de Saint-Gall (IX-X<sup>e</sup> siècle) et qu’il a +publiée dans le tome II des <i lang="la" xml:lang="la">Monumenta</i><a id="FNanchor_751" href="#Footnote_751" class="fnanchor">[751]</a>. Elle présente deux caractères +d’antiquité : 1<sup>o</sup> elle s’arrête à Dagobert I, ce qui ferait croire qu’elle a été +composée de son temps ; 2<sup>o</sup> elle s’appuie sur Grégoire de Tours et non sur +le <i lang="la" xml:lang="la">Liber Historiae</i>, d’où il semble résulter qu’elle est pour le moins antérieure +à cet ouvrage. On voit d’ailleurs qu’elle a été composée en Austrasie, +puisqu’après avoir nommé tous les rois francs jusqu’à Clotaire I, à partir +de son fils Sigebert, elle ne nomme plus que les successeurs de ce prince. +La voici d’après Pertz :</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_751" href="#FNanchor_751"><span class="label">[751]</span></a> Pertz, <i lang="la" xml:lang="la">Script.</i> II, p. 307.</p> +</div> + +<p class="c xsmall" lang="la" xml:lang="la">DE REGUM FRANCORUM.</p> + +<p><i lang="la" xml:lang="la">Primus rex Francorum Chloio.</i></p> + +<p><i lang="la" xml:lang="la">Chloio genuit Glodobode.</i></p> + +<p><i lang="la" xml:lang="la">Ghlodobedus genuit Mereveo.</i></p> + +<p><i lang="la" xml:lang="la">Mereveus genuit Hilbricco.</i></p> + +<p><i lang="la" xml:lang="la">Hildebricus genuit Genniodo.</i></p> + +<p><i lang="la" xml:lang="la">Genniodus genuit Hilderico.</i></p> + +<p><span class="pagenum" id="p518">-518-</span> <i lang="la" xml:lang="la">Childericus genuit Chlodoveo.</i></p> + +<p><i lang="la" xml:lang="la">Chlodoveus genuit Theodorico Chlomiro Hildeberto Hlodoario.</i></p> + +<p><i lang="la" xml:lang="la">Chlodharius genuit Chariberto Ghundrammo Chilberico Sigiberto.</i></p> + +<p><i lang="la" xml:lang="la">Sigibertus genuit Hildeberto.</i></p> + +<p><i lang="la" xml:lang="la">Hildebertus genuit Theodoberto et Theoderico +et ante Hilbericus genuit Hlodhario.</i></p> + +<p><i lang="la" xml:lang="la">Hlodharius genuit Dagobertum.</i></p> + +<p class="ugap">Qu’est-ce que ces mystérieux personnages Chlodebaud, Chilpéric et +Genniod, que cette généalogie intercale, le premier entre Clodion et Mérovée, +les deux autres entre Mérovée et Childéric ? Je ne les ai jamais rencontrés, +ni dans les sources, ni dans les traditions fabuleuses du moyen +âge. En attendant que de nouvelles recherches, peut-être destinées à rester +infructueuses, me permettent de parler plus catégoriquement à leur sujet, +je me borne à placer ici un point d’interrogation, et je passe outre.</p> + + +<p class="h4">§ 2.</p> + +<p>Une seconde et une troisième généalogie des rois mérovingiens me sont +fournies par les manuscrits 4628<sup>A</sup>, 9654 et 4631 de la bibliothèque nationale +de Paris. Avant de les reproduire, je vais rapidement faire connaître +ces manuscrits.</p> + +<p>4628<sup>A</sup> est un manuscrit du X<sup>e</sup> siècle décrit par Guérard et Pardessus<a id="FNanchor_752" href="#Footnote_752" class="fnanchor">[752]</a>. Il +contient, en tête de la Loi Salique, un document composé de plusieurs +pièces dont je copie les titres.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_752" href="#FNanchor_752"><span class="label">[752]</span></a> V. Guérard dans <i>Notices et extraits des ms. de la bibliothèque du Roi</i>, +t. XIII, 2<sup>e</sup> partie, p. 62 et suiv., et Pardessus, <i>La Loi Salique</i> p. XVIII.</p> +</div> +<p>I. <i lang="la" xml:lang="la">Incipiunt nomina regum qui super Francos regnaverunt.</i></p> + +<p>C’est une généalogie des rois de Neustrie allant de Faramond jusqu’à +Pepin le Bref ; on la trouvera ci-dessous.</p> + +<p>II. <i lang="la" xml:lang="la">Item de regibus Romanorum.</i></p> + +<p>C’est 1<sup>o</sup> le catalogue semi-légendaire des rois de la Gaule jusqu’à Syagrius ; +2<sup>o</sup> la fameuse table ethnique des Francs ; je les reproduis également +ci-dessous.</p> + +<p>III. <i lang="la" xml:lang="la">Item de regibus Francorum quomodo regnaverint.</i></p> + +<p>C’est une autre généalogie des rois mérovingiens sur laquelle je m’expliquerai +tout à l’heure.</p> + +<p>IV. <i lang="la" xml:lang="la">Laus Francorum.</i></p> + +<p>Sous ce titre est reproduit le grand prologue de la Loi Salique.</p> + +<p><span class="pagenum" id="p519">-519-</span> V. <i lang="la" xml:lang="la">Incipit prologus legis salicae.</i></p> + +<p>C’est le petit prologue de la même loi, précédant immédiatement le texte +de celle-ci.</p> + +<p>9654 est un manuscrit du X<sup>e</sup> siècle contenant les textes I, III en partie, +IV et V, et à qui manque II.</p> + +<p>4631 est une copie du XV<sup>e</sup> siècle, sur papier, de 4628<sup>A</sup>, et en reproduit +les cinq textes en entier<a id="FNanchor_753" href="#Footnote_753" class="fnanchor">[753]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_753" href="#FNanchor_753"><span class="label">[753]</span></a> En voir la description sommaire dans Pardessus, <i>Loi Salique</i>, p. XXI.</p> +</div> +<p>Je vais maintenant procéder à l’examen de ceux de ces textes qui m’intéressent, +à savoir de I, II et III.</p> + +<p>Le texte I de 4628<sup>A</sup>, reproduit dans 9654 et 4631, est, comme je l’ai dit, +une généalogie des rois de Neustrie<a id="FNanchor_754" href="#Footnote_754" class="fnanchor">[754]</a>. Fait d’après le <i lang="la" xml:lang="la">Liber Historiae</i>, et +même d’après un manuscrit appartenant à la classe B de Krusch<a id="FNanchor_755" href="#Footnote_755" class="fnanchor">[755]</a>, il suit +fidèlement sa source, et là où il semble s’en écarter, il y a lieu de croire à +une erreur du copiste, qui aura sauté une ligne : j’ai marqué par une série +de points les deux passages où cela paraît avoir été le cas. Si Chilpéric II +ne figure pas sur sa liste, c’est évidemment une omission voulue : ce roi +était considéré comme un intrus par le <i lang="la" xml:lang="la">Liber Historiae</i>, c. 52, et notre +auteur s’est conformé à ce point de vue. Il paraît d’ailleurs avoir l’esprit +assez juste ; c’est ainsi qu’il a reconnu l’identité étymologique des noms +de Clodio et de Clodovechus, puisqu’il les emploie l’un pour l’autre, et qu’il +ne se laisse pas induire en erreur, par le langage ambigu du <i lang="la" xml:lang="la">Liber</i>, sur le +lien qui unit Mérovée à Clodion. Il n’est d’ailleurs pas exempt d’erreurs +chronologiques. On a vu plus haut qu’il donne 34 ans de règne à Dagobert +I, qui n’en eut en réalité que 16 (v. Fredeg. IV, 79), mais en cela il +s’est borné à suivre sa source. Il donne 18 ans de règne à Clotaire III, qui +n’en a régné que 14. Enfin, il fait de Childéric III le fils de Thierry IV, +alors que selon l’opinion commune, il est fils de Chilpéric II : mais qui +peut répondre qu’il n’a pas plus raison ici que ceux qu’il contredit ?</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_754" href="#FNanchor_754"><span class="label">[754]</span></a> Il a été publié par Duchesne I, p. 793 et d’après lui par Bouquet II, p. 695, +et par Guérard (o. c. p. 63) qui la croit à tort inédite.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_755" href="#FNanchor_755"><span class="label">[755]</span></a> Ainsi, par exemple, avec B il donne 34 ans de règne à Dagobert, tandis +que, d’après les manuscrits de la classe A, ce roi en aurait régné 44. Avec A il +donne 23 ans de règne à Chilpéric, mais seulement dans une correction qui +laisse supposer qu’avec B il lui en donnait 24.</p> +</div> +<p><span class="pagenum" id="p520">-520-</span></p> + +<p class="c"><span class="xsmall" lang="la" xml:lang="la">INCIPIUNT NOMINA REGUM QUI SUPER FRANCOS REGNAVERUNT</span><a id="FNanchor_756" href="#Footnote_756" class="fnanchor">[756]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_756" href="#FNanchor_756"><span class="label">[756]</span></a> Dans l’indication des variantes, <i>B</i> désigne le manuscrit 9654, <i>C</i> le manuscrit +4631, <i>Duch.</i> l’édition de Duchesne, et <i>Guér.</i>, celle de Guérard.</p> +</div> +<p><i lang="la" xml:lang="la">Primus rex Francorum Faramundus.</i></p> + +<p><i lang="la" xml:lang="la">Secundus Chlodovecus<a id="FNanchor_757" href="#Footnote_757" class="fnanchor">[757]</a> filius ejus.</i></p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_757" href="#FNanchor_757"><span class="label">[757]</span></a> Chludio A. Chlodovetus <i>C. et Guér.</i></p> +</div> +<p><i lang="la" xml:lang="la">Tertius Merovius<a id="FNanchor_758" href="#Footnote_758" class="fnanchor">[758]</a> filius Chlodoveci<a id="FNanchor_759" href="#Footnote_759" class="fnanchor">[759]</a>.</i></p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_758" href="#FNanchor_758"><span class="label">[758]</span></a> <i>Au-dessus de la ligne</i> : <span lang="de" xml:lang="de">Als</span> Meroveus <i>A et C.</i> <span lang="de" xml:lang="de">als</span> Merevius <i>B.</i></p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_759" href="#FNanchor_759"><span class="label">[759]</span></a> <span lang="la" xml:lang="la">Merevei</span> <i>Duch.</i></p> +</div> +<p><i lang="la" xml:lang="la">Quartus Childericus filius Merevii et regnavit annis XXIII.</i></p> + +<p>[En marge : <span lang="la" xml:lang="la">Liber Historiae</span> 19.] <span lang="la" xml:lang="la"><i>Quintus Chlodoveus filius Childerici et regnavit annis XXX et habuit</i> <b>filios +IIII id est</b><a id="FNanchor_760" href="#Footnote_760" class="fnanchor">[760]</a> Theodoricum Chlodomirum Childebertum <i>et</i> Chlotharium +<b>qui</b> <i>regnum inter se diviserunt</i>.</span></p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_760" href="#FNanchor_760"><span class="label">[760]</span></a> <span lang="la" xml:lang="la">Hi sunt Theodericus Clodemirus Hildebertus Hlotharius</span> <i>B. et Duch.</i></p> +</div> +<p><i lang="la" xml:lang="la">Sextus<a id="FNanchor_761" href="#Footnote_761" class="fnanchor">[761]</a> Chlotharius filius Chlodoveii et regnavit annis LI.</i></p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_761" href="#FNanchor_761"><span class="label">[761]</span></a> <span lang="la" xml:lang="la">Sextus rex</span> <i>Duch.</i></p> +</div> +<p><i lang="la" xml:lang="la">Septimus rex Chilpericus regnum Chlotharii accepit.</i></p> + +<p><i lang="la" xml:lang="la">Mortuus est Chilpericus filius Chlotharii et regnavit annis XXIII<a id="FNanchor_762" href="#Footnote_762" class="fnanchor">[762]</a>.</i></p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_762" href="#FNanchor_762"><span class="label">[762]</span></a> <i lang="la" xml:lang="la">Ex correctione A</i>.</p> +</div> +<p><i lang="la" xml:lang="la">Mortuus est Chlotharius filius Chilperici et regnavit annis XLV.</i></p> + +<p><i lang="la" xml:lang="la">Dagobertus filius Chlotharii mortuus est et regnavit annis XXXIIII.</i></p> + +<p><i lang="la" xml:lang="la">Chlotharius<a id="FNanchor_763" href="#Footnote_763" class="fnanchor">[763]</a> filius Dagoberti.</i></p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_763" href="#FNanchor_763"><span class="label">[763]</span></a> <i>Lisez</i> Clodoveus.</p> +</div> +<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. +</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. +</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div> +<p><i lang="la" xml:lang="la">Chlotharius<a id="FNanchor_764" href="#Footnote_764" class="fnanchor">[764]</a> filius Chlodoveii regnavit annis XVIII.</i></p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_764" href="#FNanchor_764"><span class="label">[764]</span></a> <span lang="la" xml:lang="la">Regnavit annos IIII Theodoricus</span> <i>B. et Duch. Ce passage a fort souffert +depuis</i> <span lang="la" xml:lang="la">Dagoberti.</span> <i>B. et Duch. lisent :</i> <span lang="la" xml:lang="la">Chlotharius filius Dagoberti regnavit +annos IIII. Theodoricus filius Clodovei</span>, <i>et le reste comme dans A. La vraie +succession est :</i> <span lang="la" xml:lang="la">Chlodovecus filius Dagoberti. Chlotharius filius Clodovechi. +Theodoricus filius Clodovechi. Chlodovechus filius Theodorici</span>, <i>etc.</i></p> +</div> +<p><i lang="la" xml:lang="la">Chlodovecus filius Teoderici regnavit annis II.</i></p> + +<p><i lang="la" xml:lang="la">Childebertus filius<a id="FNanchor_765" href="#Footnote_765" class="fnanchor">[765]</a> regnavit annis XVII.</i></p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_765" href="#FNanchor_765"><span class="label">[765]</span></a> <span lang="la" xml:lang="la">Theodorici</span> <i>B. et G. et Duch.</i> <span lang="la" xml:lang="la">ejus</span> <i>C.</i></p> +</div> +<p><i lang="la" xml:lang="la">Dagobertus filius Childeberti regnavit annis V<a id="FNanchor_766" href="#Footnote_766" class="fnanchor">[766]</a>.</i></p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_766" href="#FNanchor_766"><span class="label">[766]</span></a> VI <i>Duch.</i></p> +</div> +<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. +</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. +</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div> +<p><i lang="la" xml:lang="la">Teodericus genuit Childericum qui in Sithio monasterio constitutus est.</i></p> + +<p><i lang="la" xml:lang="la">Pippinus regnavit annis XVI.</i></p> + + +<p class="h4">§ 3.</p> + +<p>Je n’ai rien à dire du texte II, pour lequel je renvoie aux pages 87 et 96 +du présent volume, et je me borne à le reproduire.</p> + +<p><span class="pagenum" id="p521">-521-</span></p> + +<p class="c xsmall">ITEM DE REGIBUS ROMANORUM.</p> + +<p><i lang="la" xml:lang="la">Primus rex Romanorum Allanius<a id="FNanchor_767" href="#Footnote_767" class="fnanchor">[767]</a> dictus est.</i></p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_767" href="#FNanchor_767"><span class="label">[767]</span></a> <span lang="la" xml:lang="la">Allanus</span> <i>C</i>.</p> +</div> +<p><i lang="la" xml:lang="la">Allanius genuit Pabolum.</i></p> + +<p><i lang="la" xml:lang="la">Pabolus Egetium.</i></p> + +<p><i lang="la" xml:lang="la">Egetius genuit Egegium.</i></p> + +<p><i lang="la" xml:lang="la">Egegius genuit Siagrium per quem Romani regnum perdiderunt.</i></p> + +<p><i lang="la" xml:lang="la">Tres fuerunt qui dicti sunt primus Ermenius<a id="FNanchor_768" href="#Footnote_768" class="fnanchor">[768]</a> secundus Ingo<a id="FNanchor_769" href="#Footnote_769" class="fnanchor">[769]</a> tertius Escio. +Inde adcreverunt gentes XIII.</i></p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_768" href="#FNanchor_768"><span class="label">[768]</span></a> <span lang="la" xml:lang="la">Hermenius</span> <i>C</i>.</p> +</div> +<p><i lang="la" xml:lang="la">Primus Ermenius genuit Gothos Walagothos Wandalos Gippedios et Saxones.</i></p> + +<p><i lang="la" xml:lang="la">Ingo<a class="fnanchor" href="#Footnote_769">[769]</a> genuit Burgundiones Thoringos Lungobardos Baouueros.</i></p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_769" href="#FNanchor_769"><span class="label">[769]</span></a> <span lang="la" xml:lang="la">Higo</span> <i>C</i>.</p> +</div> +<p><i lang="la" xml:lang="la">Escio genuit Romanos Brittones Francos et Alamannos.</i></p> + + +<p class="h4">§ 4.</p> + +<p>J’arrive à la dernière de mes généalogies mérovingiennes. On la trouve +dans les manuscrits 4628<sup>A</sup>, 9654 et 4631 ; de plus, elle a été éditée par +Duchesne<a id="FNanchor_770" href="#Footnote_770" class="fnanchor">[770]</a>, par Guérard et par Pertz. Seulement, il y a entre ces divers +textes une différence considérable. Celui de Duchesne ne va que jusqu’aux +fils de Chilpéric I, tandis qu’à partir de cet endroit dans nos manuscrits, +la généalogie se continue, devient même assez verbeuse et emprunte les +paroles du <i lang="la" xml:lang="la">Liber Historiae</i>, pour ne s’arrêter qu’à Théodoric IV et à Childéric +III. Il est bien manifeste, par la différence du style, que cette dernière +partie est une continuation postérieure.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_770" href="#FNanchor_770"><span class="label">[770]</span></a> Bouquet II. p. 696. se borne à reproduire le texte de Duchesne, pris, nous +dit celui-ci, <span lang="la" xml:lang="la">ex veteri manuscripto codice legis salicae</span>.</p> +</div> + +<p class="c"><span class="xsmall" lang="la" xml:lang="la">ITEM DE REGIBUS FRANCORUM QUOMODO REGNAVERINT</span><a id="FNanchor_771" href="#Footnote_771" class="fnanchor">[771]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_771" href="#FNanchor_771"><span class="label">[771]</span></a> <i>Tout le titre en marge dans A</i>. <span lang="la" xml:lang="la">regnaverunt</span> <i>C</i>.</p> +</div> +<p><i lang="la" xml:lang="la">Primus rex Francorum Faramundus dictus est.</i></p> + +<p><i lang="la" xml:lang="la">Faramundus genuit Chlenum et Chlodionem<a id="FNanchor_772" href="#Footnote_772" class="fnanchor">[772]</a>.</i></p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_772" href="#FNanchor_772"><span class="label">[772]</span></a> <span lang="la" xml:lang="la">Cleno et Cludiono</span> <i>B</i>.</p> +</div> +<p><i lang="la" xml:lang="la">Chlodius genuit Chlodebaudum.</i></p> + +<p><i lang="la" xml:lang="la">Chlodebaudus genuit Chlodericum.</i></p> + +<p><i lang="la" xml:lang="la">Chlodericus genuit Chlodoveum et Chlodmarum<a id="FNanchor_773" href="#Footnote_773" class="fnanchor">[773]</a>.</i></p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_773" href="#FNanchor_773"><span class="label">[773]</span></a> <span lang="la" xml:lang="la">Childevio et Hlodmaro</span> <i>B</i>. Clodomir est présenté ici comme le frère et non +comme le fils de Clovis, sans doute par suite d’une bévue de l’auteur de la +généalogie qui aura lu les deux noms sur une même ligne.</p> +</div> +<p><i lang="la" xml:lang="la">Chlodoveus genuit Childebertum Teodericum et Chlotharium.</i></p> + +<p><i lang="la" xml:lang="la">Chlotharius genuit Guntharium Cherebertum Gunthrannum<a id="FNanchor_774" href="#Footnote_774" class="fnanchor">[774]</a> Chrannum et +Sigebertum.</i></p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_774" href="#FNanchor_774"><span class="label">[774]</span></a> <span lang="la" xml:lang="la">Gunthranno, Hilprico, Chranno.</span> <i>Duch.</i></p> +</div> +<p><span class="pagenum" id="p522">-522-</span> <i lang="la" xml:lang="la">Sigebertus genuit Childebertum.</i></p> + +<p><i lang="la" xml:lang="la">Childebertus genuit Tetbertum Teodericum et Chilpericum.</i></p> + +<p><i lang="la" xml:lang="la">Chilpericus genuit Chlotharium<a id="FNanchor_775" href="#Footnote_775" class="fnanchor">[775]</a>.</i></p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_775" href="#FNanchor_775"><span class="label">[775]</span></a> <span lang="la" xml:lang="la">Chlothario Flodrio</span> <i>B. et Duch.</i></p> +</div> +<p>[En marge : <span lang="la" xml:lang="la">Liber. Histor.</span> 40.] <span lang="la" xml:lang="la"><i>Chlotharius regnavit annis XLIII filius Childerici et Fredegunde. Eo tempore</i> +Gondolandus major domus in aula regis <b>habebatur</b>.</span></p> + +<p>[En marge : Ibid. B. 43. +42.] +<span lang="la" xml:lang="la"><i>Dagobertus filius Chlotharii regnavit annis XXXXIIII, et</i> monarchiam in +totis tribus regnis accepit sagaciter. <b>Eo tempore Erconaldus major +domus erat.</b></span></p> + +<p>[En marge : Ibid. 44. +43.] +<span lang="la" xml:lang="la"><b>Chlodoveus filius Dagoberti regnavit annis XVI. Hunc</b> +Franci super se <b>in regnum</b> statuunt. Accepitque uxorem de genere +Saxonum nomine Balthildem pulchram.</span></p> + +<p>[En marge : Ibid. 44. +45.] +<span lang="la" xml:lang="la">Franci vero Chlotharium <b>filium ejus</b> seniorem <b>in totis</b> tribus <b>regnis</b> +statuunt cum ipsa regina matre <b>sua</b> regnaturum. Eo tempore defuncto +Erconaldo majore domus Franci in incertum vacillantes prefinito consilio +Ebroinum hujus honoris altitudine majorem domus in aula regis statuunt.</span></p> + +<p lang="la" xml:lang="la">In his diebus Chlotharius regnavit annis III<a id="FNanchor_776" href="#Footnote_776" class="fnanchor">[776]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_776" href="#FNanchor_776"><span class="label">[776]</span></a> IIII <i lang="la" xml:lang="la">Lib. Histor.</i> 45.</p> +</div> +<p lang="la" xml:lang="la">Teodericus frater ejus rex elevatus est Francorum. Eo tempore Franci +adversus Ebroinum insidiis preparatis super Teodericum consurgunt, +eumque regno deiciunt crinesque capitis amborum incidunt. Ebroinum +totunderunt<a id="FNanchor_777" href="#Footnote_777" class="fnanchor">[777]</a> eumque Luxovio monasterio in Burgondiam<a id="FNanchor_778" href="#Footnote_778" class="fnanchor">[778]</a> dirigunt. In +Austrum <b>legationem</b> mittentes propter Childericum una cum Wulfaldo +duce <b>ad se venire</b>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_777" href="#FNanchor_777"><span class="label">[777]</span></a> <i lang="la" xml:lang="la">Sic ex correct. A</i> <span lang="la" xml:lang="la">totundunt</span> <i lang="la" xml:lang="la">Lib. Histor. et C.</i></p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_778" href="#FNanchor_778"><span class="label">[778]</span></a> <i>A. et C. mais A corrige en</i> <span lang="la" xml:lang="la">Burgundiam</span>.</p> +</div> +<p lang="la" xml:lang="la">Franci autem Leodetium filium Erconaldi <b>nobilem</b> majorem domus +<b>constituunt, et postea Ebroinus interficitur</b>.</p> + +<p>[En marge : Ibid. 47.] +<span lang="la" xml:lang="la">Franci vero consilio <b>accepto</b> Warratonem virum inlustrem in locum +ejus <b>concessione</b> regis majorem domus <b>in palatio</b> constituunt.</span></p> + +<p>[En marge : Ibid. 48.] +<span lang="la" xml:lang="la">Erat <b>hisdem</b> temporibus memorato Waratoni filius Gislemarus <b>et +Bertherium in majorem domatum restituunt</b>.</span></p> + +<p>[En marge : Ibid. 48. +49.] +<span lang="la" xml:lang="la">Post hec Pippinus Theodericum regem <b>accipit. Eo tempore quidam +nomine</b> Drogo ducatum accepit a Campania<a id="FNanchor_779" href="#Footnote_779" class="fnanchor">[779]</a>. Obiit rex regnavit +annis XVIII.</span></p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_779" href="#FNanchor_779"><span class="label">[779]</span></a> Cette phrase nous permet de juger de la manière dont l’auteur de la généalogie +a travaillé. Le <i lang="la" xml:lang="la">Liber Historiae</i> avait écrit : <span lang="la" xml:lang="la">Eratque Pipino principe uxor +nobilissima et sapientissima nomine Plectrudis. Ex ipsa genuit filios duos : +nomen majoris Drocus, nomen vero minoris Grimoaldus. Drocus ducatum +Campaniae accepit.</span> L’auteur de la généalogie, en quête seulement de noms, n’a +lu que cette dernière phrase et n’a pas même pris la peine de se convaincre, par +la lecture de la précédente, que son <i lang="la" xml:lang="la">quidam nomine Droco</i> est en réalité +de Pepin.</p> +</div> +<p lang="la" xml:lang="la">Flodoveus filius ejus puer regalem sedem suscepit nec multo <b>tempore</b> +regnavit annis II.</p> + +<p lang="la" xml:lang="la">Childebertus frater ejus <b>junior</b> inclitum in regnum <b>statuunt</b><a id="FNanchor_780" href="#Footnote_780" class="fnanchor">[780]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_780" href="#FNanchor_780"><span class="label">[780]</span></a> Cette fois, notre auteur distrait, copiant une phrase au passif, la continue à +l’actif sans s’en apercevoir.</p> +</div> +<p><span class="pagenum" id="p523">-523-</span> [En marge : Ibid. 50.] +<span lang="la" xml:lang="la"><b>Tunc</b> est Grimoaldus Pippini filius junior in aula regis <b>constitutus</b>. +Childebertus rex justus migravit ad Dominum regnavit annis XVII. Sepultus +est in Cauciaco regnavitque Dagobertus filius ejus.</span></p> + +<p>[En marge : Ibid. 51.] +<span lang="la" xml:lang="la"><b>Eo tempore bone memorie Grimoaldus defunctus est.</b> Teodoaldus +vero <b>juvenis filius ejus</b> in aula regis. Eo tempore Pippinus +<b>et Febroaldus</b> mortuus est, habuitque principatum annis XXVII.</span></p> + +<p lang="la" xml:lang="la">In illis diebus Franci in Cocia silva <b>bella congesserunt</b>. Teodoaldus +per fugam lapsus ereptus est.</p> + +<p>[En marge : Ibid. 52.] +<span lang="la" xml:lang="la">Teodoaldo effugato Ragemfredum in principatum in majorem <b>domatum +elevaverunt</b>. Sequente<a id="FNanchor_781" href="#Footnote_781" class="fnanchor">[781]</a> tempore Dagobertus rex egrotans mortuus est. +Regnavit annis V.</span></p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_781" href="#FNanchor_781"><span class="label">[781]</span></a> <i lang="la" xml:lang="la">Ex correct. A. et C.</i></p> +</div> +<p>[En marge : Ibid. 53.] +<span lang="la" xml:lang="la">Franci Memorum<a id="FNanchor_782" href="#Footnote_782" class="fnanchor">[782]</a> quondam clericum cesariae capitis recrescente eum +in regno stabiliunt, atqi<a id="FNanchor_783" href="#Footnote_783" class="fnanchor">[783]</a> Chilpericum <b>nolebant</b>. Eo tempore denuo exercitum +commoventes <b>ipse Chilpericus</b>… Succedente igitur tempore +iterum ipse Chilpericus cum Ragenfredo hostem <b>movente Ragenfredus +et Chilpericus rex fuga elapsus</b> Karlus persecutor non repperit. +Et Odo cum multis muneribus Chilpericum regem <b>Karlo</b> reddit. Regnavit<b>que</b> +annis V.</span></p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_782" href="#FNanchor_782"><span class="label">[782]</span></a> Le <i lang="la" xml:lang="la">Liber Historiae</i> avait écrit : <span lang="la" xml:lang="la">Franci nimirum Danielem quondam clericum.</span> +Du <i lang="la" xml:lang="la">nimirum</i>, qui était vraisemblablement écrit <i lang="la" xml:lang="la">nemerum</i>, notre auteur +a fait <i lang="la" xml:lang="la">Memorum</i>. Il est probable que son exemplaire du <i lang="la" xml:lang="la">Liber</i> avait sauté +<i lang="la" xml:lang="la">Danielem</i>.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_783" href="#FNanchor_783"><span class="label">[783]</span></a> <span lang="la" xml:lang="la">Atque</span> <i lang="la" xml:lang="la">Liber Histor.</i> 52 <i>et C.</i></p> +</div> +<p lang="la" xml:lang="la">Franci vero Teodericum Kala monasterio nutritum filium Dagoberti +junioris…</p> + +<p><i lang="la" xml:lang="la">Teodericus genuit Childericum qui in Sithio<a id="FNanchor_784" href="#Footnote_784" class="fnanchor">[784]</a> monasterio constitutus est.</i></p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_784" href="#FNanchor_784"><span class="label">[784]</span></a> <span lang="la" xml:lang="la">Siduo</span> <i>C.</i></p> +</div> +<div class="chapter"></div> +<p><span class="pagenum" id="p524">-524-</span></p> + +<h3 id="app3">III<br> +Les noms poétiques des Francs.</h3> + + +<p>Le nom qu’un peuple porte dans l’histoire n’est, d’ordinaire, qu’un des +nombreux vocables sous lesquels il a été désigné dans l’origine. Une +série de circonstances fortuites, presque toujours oubliées, ont fait prévaloir +ce nom sur les autres, qui, mis hors d’usage, se réfugient dans la +langue poétique, ou ne survivent que dans le parler de certaines régions. +Il n’est pas sans intérêt d’aller chercher dans les sous-sols de l’histoire les +traces de ces noms qui n’ont pas servi : ils ont toujours quelque chose à +nous apprendre.</p> + +<p>Remarquons d’abord la portée du nom de Franc. Nous n’en connaissons +au juste ni le sens ni la date exacte, et il est peu probable que nous serons +jamais plus savants. Nous voyons seulement que ce nom est la désignation +collective de tout un ensemble de peuples germaniques du Bas-Rhin, et +qu’à partir du milieu du III<sup>e</sup> siècle il se substitue insensiblement, pour +chacun de ces peuples, à son nom spécifique. Saliens, Ripuaires, Sicambres, +Bructères, Chamaves, Chattes, Ampsivariens<a id="FNanchor_785" href="#Footnote_785" class="fnanchor">[785]</a> et autres ne se font +plus appeler que Francs. On sait d’ailleurs que les Chamaves sont déjà +signalés comme Francs sur la carte de Peutinger. Franc est comme un +titre d’honneur. Plus tard, quand Clovis conquerra la Gaule, les Gallo-Romains +revendiqueront à leur tour ce nom illustre, qui finira par +rayonner sur la Gaule et sur la Germanie, en attendant qu’il devienne, +<span class="pagenum" id="p525">-525-</span> dans le Levant, la désignation commune de tous les Occidentaux. A côté +de ce nom, les Francs en ont porté plusieurs autres que nous allons +examiner.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_785" href="#FNanchor_785"><span class="label">[785]</span></a> Le passage principal sur les diverses peuplades qualifiées de franques au +IV<sup>e</sup> siècle est celui de Sulpice Alexandre dans Greg. Tur. II, 9.</p> +</div> + +<p class="h4">§ 1.<br> +SICAMBRES</p> + +<p>Dans plusieurs sources, les Francs sont qualifiés de Sicambres. Cela +veut-il dire que ceux à qui est donné ce nom sont en effet des Sicambres +qui n’ont pas entièrement perdu leur vieux nom national ? Il en résulterait +cette conclusion importante qu’on pourrait en quelque sorte reconstituer +le peuple des Sicambres au moyen de ses descendants, et qu’il faudrait lui +attribuer dans l’histoire des Francs un rôle tout à fait hors ligne. Voyons +ce qui en est.</p> + +<p>Le nom de Sicambre reparaît dans les passages suivants :</p> + +<p>Greg. Tur. II, 31. (Cf. <i lang="la" xml:lang="la">Lib. Hist.</i> 16) Paroles de saint Remy à Clovis :</p> + +<p lang="la" xml:lang="la">Mitis depone colla Sigamber<a id="FNanchor_786" href="#Footnote_786" class="fnanchor">[786]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_786" href="#FNanchor_786"><span class="label">[786]</span></a> Je crois avoir montré <i>Rev. des Quest. hist.</i> oct 1888, p. 403-415, que ces paroles +sont empruntées à un <i lang="la" xml:lang="la">Vita Remigii</i> écrit dans la première moitié du VI<sup>e</sup> siècle.</p> +</div> +<p>Fortunat, <i lang="la" xml:lang="la">Carm.</i> VI, 4, s’adressant au roi Charibert :</p> + +<p lang="la" xml:lang="la">Cum sis progenitus clara de gente Sigamber.</p> + +<p><i lang="la" xml:lang="la">Vita Sigismundi Regis</i> c. 2 (<i lang="la" xml:lang="la">Script. Rer. Merov.</i> II, p. 334) :</p> + +<p><span lang="la" xml:lang="la">In ipsis temporibus Sicambrorum gens ilico convalescens.</span> (Il s’agit des +Francs conquérants de la Gaule).</p> + +<p><i lang="la" xml:lang="la">Vita sancti Arnulfi</i> c. 16 (Ibid. III, p. 439). Il s’agit du jeune roi Dagobert +confié aux soins de saint Arnulf :</p> + +<p lang="la" xml:lang="la">Quem ille acceptum ita altissima et profunda erudivit sapientia, ut in +Secambrorum natione rex nullus illi similis fuisse narraretur.</p> + +<p><i lang="la" xml:lang="la">Vita sancti Dagoberti</i> c. 3 (Ibid. II, p. 513). Il est question du roi Childebert +III, frère de Dagobert III :</p> + +<p lang="la" xml:lang="la">Tali igitur protectore et gubernatore ac famosissimo rege viduata gens +Sicambriae.</p> + +<p><i lang="la" xml:lang="la">Vita sancti Medardi</i> (Bouquet III, p. 452). Le roi Clothaire I procède +à une translation du saint :</p> + +<p lang="la" xml:lang="la">Posthaec mitis Sicamber ulnas primus supponit<a id="FNanchor_787" href="#Footnote_787" class="fnanchor">[787]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_787" href="#FNanchor_787"><span class="label">[787]</span></a> Ce passage contient une réminiscence manifeste de celui de Greg. Tur. +cité ci-dessus.</p> +</div> +<p><i lang="la" xml:lang="la">Vita sancti Columbani</i> prol. (Mabill. <i lang="la" xml:lang="la">Acta Sanct.</i> II, p. 3) :</p> + +<p lang="la" xml:lang="la">Quamquam me et per biennium Oceani per ora vehat et scabra lintris +adacta, has quoque scatens molles sectando vias madefecit saepe et lenta +palus Elnonis plantas ob venerabilis Amandi pontificis ferendum suffragium, +qui his constitutus in locis veteres Sicambrorum errores evangelico +mucrone coercet.</p> + +<p><span class="pagenum" id="p526">-526-</span> <i lang="la" xml:lang="la">Vita sanctae Salabergae</i> c. 9 (Id. II, p. 407) :</p> + +<p lang="la" xml:lang="la">Morabatur denique iisdem temporibus in aula praedicti principis vir +quidam strenuus consiliis regiis gratus, et inter suos fama celeber nomine +Blandinus, qui cognomentum Baso acceperat, qui utpote et ipse ex Sicambrorum +prosapia spectabilis ortus est…</p> + +<p>Ibid. c. 17 (p. 410) :</p> + +<p lang="la" xml:lang="la">Nam inter ceteras nobilium Sicambrorum feminas, Odila nobilitate et +ingenii natura boni pollens…</p> + +<p><span lang="la" xml:lang="la">Boboleni</span> <i lang="la" xml:lang="la">Vita sancti Germani abbatis Grandivallensis primi</i> c. 7 (Ib. II, +P. 491) :</p> + +<p lang="la" xml:lang="la">Erat autem pater monasterii illius (<i>scil.</i> Luxovii) Waldebertus nomine +vir egregius ex genere Sicambrorum, et magnae conversionis vitae.</p> + +<p><span lang="la" xml:lang="la">Hariulfi</span> <i lang="la" xml:lang="la">Chronic. Centul.</i> I, 1 (Bouquet III, p. 349) :</p> + +<p lang="la" xml:lang="la">(Franci) primum regem traduntur habuisse Meroveum ob cujus potentia +facta et mirificos triumphos, intermisso Sicambrorum vocabulo, Merovingi +dicti sunt.</p> + +<p><span lang="la" xml:lang="la">Sygambros i. e. Francos. Sicambri gens Galliae i. e. Franci.</span> Gloses haut-allemandes +du XII<sup>e</sup> siècle à Horace, Carm. IV, 2, 36 et 14, 51 (<i lang="la" xml:lang="la">Germania</i> +XVIII, p. 75).</p> + +<p><i lang="la" xml:lang="la">Translatio sancti Eugenii ad monasterium Broniense</i> c. 2 (<i lang="la" xml:lang="la">Anal. Bolland.</i> +III, p. 31) :</p> + +<p lang="la" xml:lang="la">Diebus itaque incliti regis Karoli exstitit quidam nobilissimus Sicamber, +nomine Gerardus, qui in Francia parvipendens commoda, etc.</p> + +<p>Simon Keza, <i lang="la" xml:lang="la">Chronic. Hungarorum</i> I, 23 (Dans W. Grimm, <i lang="de" xml:lang="de">Die deutsche +Heldensage</i>, p. 183) :</p> + +<p lang="la" xml:lang="la">Erant tunc Sicambriae principes Germaniae multi regi Attilae ob metum +illius, coacta servitute allegati, inter quos Detricus de Verona excellentiam +habebat non ultimam.</p> + +<p>Ekkehard, <i>Waltharius</i> (ed. Scheffel et Holder) v. 1435. Paroles de Walther +à Hagen le Franc :</p> + +<p lang="la" xml:lang="la">Cur tam prosilies admiror lusce Sicamber.</p> + +<p>A ces textes, il faut ajouter ceux qui parlent d’une ville de Sicambria qui +aurait été la capitale des Francs avant leur arrivée en Gaule, ou de la +Sicambrie comme étant le pays des Francs ; ce sont :</p> + +<p><i lang="la" xml:lang="la">Liber Historiae</i> c. 1 (<i>Script. Rer. Merov.</i> II, p. 242) : <span lang="la" xml:lang="la">(Franci) ingressi +Meotidas paludes navigantes pervenerunt intra terminos Pannoniarum +juxta Meotidas paludes et coeperunt aedificare civitatem ob memoriale +eorum appellaveruntque eam Sicambriam.</span></p> + +<p>Id. c. 4 (ib. II, p. 244) :</p> + +<p lang="la" xml:lang="la">Illi quoque egressi a Sicambria venerunt in extremis partibus Reni +fluminis in Germaniarum oppidis, etc.</p> + +<p><span lang="la" xml:lang="la">Aethici</span> <i lang="la" xml:lang="la">Cosmographia</i> ed. Wuttke, p. 77 :</p> + +<p lang="la" xml:lang="la">Urbem construunt Sichambriam barbarica sua lingua nuncupant, idem +gladio et arcum more praedonum externorumque posita.</p> + +<p><span class="pagenum" id="p527">-527-</span> Il suffit d’un coup d’œil rapide sur ces divers textes pour se convaincre +que tous, sans exception, prennent ici le mot de <i>Sicambre</i> comme un synonyme +pur et simple de celui de <i>Franc</i>. Nulle part on ne voit qu’il y soit +question d’une espèce particulière de Francs qui descendraient de la peuplade +des Sicambres ; partout, depuis Grégoire de Tours jusqu’au moine +Ekkehard, le nom garde son acception toute générale et poétique. Cette +acception poétique est particulièrement frappante dans nos deux sources +les plus anciennes, à savoir Grégoire de Tours et Fortunat : on y voit +<i>Sicambre</i> employé à peu près dans le même sens que barbare. Aucun de +ces auteurs n’a pensé un seul instant à l’acception ethnographique du mot, +et il faut croire qu’elle était bien oubliée.</p> + +<p>Mais pourquoi ce nom poétique de Sicambre donné aux Francs par nos +sources mérovingiennes ? Je pense que c’est une simple métonymie d’origine +classique. Pour les poètes du temps de l’Empire, en effet, les Sicambres, +avec lesquels les légions romaines avaient dû se mesurer plusieurs fois, +étaient les représentants de toute la Germanie, les barbares par excellence. +Tout Germain, dans ce sens, était un Sicambre, à peu près comme, pour +le Parisien d’aujourd’hui, tout Allemand est un Prussien, et tout citoyen +des États-Unis un Yankee. C’est ainsi que, dès l’époque impériale, à côté +des textes dans lesquels <i lang="la" xml:lang="la">Sicambri</i> garde sa valeur ethnique, il y en a d’autres +où il n’a plus plus qu’une valeur poétique et désigne d’une manière générale +tous les Germains.</p> + +<p>C’est ce dernier sens du mot qui finit par rester le seul, et qui se transmit +aux écrivains mérovingiens. Le mot de <i>Sicambre</i> n’est plus pour eux +qu’une formule sonore et poétique pour désigner tous les barbares francs ; +il n’évoque pas une seule fois, dans leur esprit, le souvenir de la peuplade +qui a valu à ce nom sa célébrité.</p> + + +<p class="h4">§ 2.<br> +MÉROVINGIENS</p> + +<p>Les Francs ont été appelés aussi, pendant le haut moyen âge, les Mérovingiens, +tout comme les princes de leur dynastie. (V. ci-dessus p. <a href="#p155">155</a>, +n. <a href="#Footnote_235">[235]</a> +les textes de Hariulf, de Roricon et du Beowulf, auxquels il faut joindre +ceux, moins explicites il est vrai, de la <i lang="la" xml:lang="la">Lex Bajuvariorum</i> et du <i lang="la" xml:lang="la">Miracula +Agili</i>. Je reproduis également celui de Hincmar, <i lang="la" xml:lang="la">Vita Remigii</i> dans Bouquet +III, p. 273 : <span lang="la" xml:lang="la">Plurimis temporibus degerunt sub Clodione et Meroveo +rege utili, a cujus celeberrimo nomine Franci vocati sunt Merovingi.</span>) Ce +nom n’a rien qui doive étonner. La désinence <i>ing</i> servait dans les langues +germaniques à désigner non seulement le fils de quelqu’un, mais en général +quiconque dépendait de lui et vivait sous son autorité. Pour un chef barbare, +il n’y avait aucune différence entre ses enfants et ses hommes ; tous +lui appartenaient. De même, pour le vieux Romain, le mot de <i lang="la" xml:lang="la">puer</i> +<span class="pagenum" id="p528">-528-</span> désignait à la fois son fils et son esclave, et sa <i lang="la" xml:lang="la">familia</i> comprenait tout +ce qui dépendait de lui, peu importe à quel titre. On peut dire que tous +les peuples germaniques dont le nom se termine en <i>ingi</i> le doivent à +quelque héros national, historique ou non, dont ils se sont proclamés ainsi +les fidèles. La plupart toutefois sont aujourd’hui indéchiffrables parce que +leur origine remonte dans la nuit des temps ; ceux qui sont de formation +plus récente nous permettent de comprendre les autres. C’est ainsi que les +Francs appelaient <i lang="la" xml:lang="la">Gundobadingi</i> les Burgondes à cause de leur roi Gundobad ; +c’est ainsi que plus tard, au IX<sup>e</sup> siècle, quand les fils de Louis le +Débonnaire se partagèrent l’Empire, les peuples de langue allemande appelèrent +les sujets de Lothaire <i lang="de" xml:lang="de">Lotharingen</i> (d’où <span lang="de" xml:lang="de">Lothringen</span> par contraction) +et ceux de Charles <i lang="de" xml:lang="de">Kerlingen</i>. Bien plus, les pays habités par ces deux +peuples prirent le même nom, et si la France ne l’a pas gardé, en revanche +la Lorraine est encore aujourd’hui le pays du peuple de Lothaire<a id="FNanchor_788" href="#Footnote_788" class="fnanchor">[788]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_788" href="#FNanchor_788"><span class="label">[788]</span></a> Remarquez que le mot <i lang="la" xml:lang="la">Lotharingia</i> vient directement du germanique +Lotharingi et signifie le pays habité par le peuple de Lothaire, et qu’il ne dérive +nullement d’un <i lang="la" xml:lang="la">Lotharii regnum</i> qui n’a rien formé du tout. Les écrivains +français disaient en latin <i lang="la" xml:lang="la">Lotharia</i> pour le pays et <i lang="la" xml:lang="la">Lotharienses</i> pour ses habitants.</p> +</div> +<p>Cet usage a été universel : dans la vie privée également il s’est fait +sentir, et toutes les localités dont le nom se termine en <i>ingen</i> (<i>ange</i> en +Lorraine française) en rendent témoignage. Ces noms en effet désignent +les domaines des personnages dont le nom forme le radical de ces +vocables géographiques. Toute l’Allemagne est jonchée, si je puis ainsi +parler, de désignations qui rappellent, par la manière dont elles sont formées, +l’époque où tout le peuple franc s’appelait les Mérovingiens. <span lang="la" xml:lang="la">Merovicus +itaque iste</span>, écrit le vieux Roricon, <span lang="la" xml:lang="la">a quo Franci et prius Merovinci +vocati sunt, propter utilitatem videlicet et prudentiam illius, in tantam +venerationem apud Francos est habitus, <i>ut quasi communis pater ab omnibus +coleretur</i></span> (Bouquet III, p. 4). Il était écrit que les Francs ne garderaient pas +ce nom, non plus que celui de Karolingiens (<span lang="de" xml:lang="de">Kerlingen</span>) qu’ils ont porté au +IX<sup>e</sup> siècle, et qui, lui aussi, n’a pu tenir devant l’illustre appellation de +Francs.</p> + + +<p class="h4">§ 3.<br> +HUGAS</p> + +<p>J’ai réuni ci-dessus, p. <a href="#p338">338</a>, les témoignages attestant que les barbares du +Nord donnaient aux Francs le nom de Hugas. Ce nom a été répandu à la +fois chez les Saxons du continent et chez ceux de l’île, ainsi que chez les +Scandinaves, et il a été employé du VI<sup>e</sup> au XI<sup>e</sup> siècle. Quelle en est l’origine ? +En parcourant la carte de l’empire franc, je trouve, aux confins de +la Saxe et de la Frise, une contrée qui porte le nom de <i>Hugmerki</i>, nom qui +signifie <i>la marche des Hugues</i>. Cette contrée est située précisément dans ces +<span class="pagenum" id="p529">-529-</span> basses régions que visitaient volontiers les pirates scandinaves, et pas loin +du champ de bataille où Chochilaïc, le roi des Danois, périt sous les coups +des Hugas. Il est donc fort probable que ce Hugmerki nous présente l’ancien +nom des Hugas localisé, comme il arrive, dans la partie de leur pays +qui a été la plus rapprochée des voisins étrangers. Il y a même lieu de se +demander si l’on ne peut découvrir l’étymologie de ce nom de Hugas. Il ne +provient certes pas, comme le croit l’auteur des <i>Annales de Quedlinburg</i>, +qui pense peut-être à Hugues le Grand et à Hugues Capet, d’un duc Hugo +qui aurait donné son nom à tout le peuple : cette induction philologique +est écartée par le simple fait que quatre ou cinq siècles auparavant, le nom +existait déjà dans la poésie anglo-saxonne. Ne dériverait-il pas du nom +d’une peuplade de ce pays qui aurait été ensuite, par extension et selon +l’usage, appliqué à tout le peuple franc ? Et, dans ce cas, y aurait-il témérité +à retrouver, avec quelques chercheurs néerlandais, sous ce nom mystérieux +les Chauci de Tacite<a id="FNanchor_789" href="#Footnote_789" class="fnanchor">[789]</a>, ce peuple ami de la paix et de la justice +dont l’historien latin nous trace un tableau presque poétique ? Ce nom, +refoulé à l’extrémité occidentale du pays autrefois habité par les Chauques, +et resté connu des Saxons, aurait fini par désigner toutes les populations +qui vivaient en arrière d’elles au sud et à l’ouest.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_789" href="#FNanchor_789"><span class="label">[789]</span></a> Van den Bergh, <i lang="nl" xml:lang="nl">De Verdeeling van Nederland in het Romeinsche Tydvak</i> +(Nijhoff <i lang="nl" xml:lang="nl">Bijdragen</i> 1<sup>re</sup> série t. X (1856). p. 7) ; Winkler, <i lang="nl" xml:lang="nl">Oud Nederland</i> p. 48. +Menso Alting, <i lang="la" xml:lang="la">Descriptio agri Batavi et Frisii</i>, supposait à tort <i lang="la" xml:lang="la">Hugonis +marchia</i>.</p> +</div> +<div class="chapter"></div> +<p><span class="pagenum" id="p530">-530-</span></p> + +<h3 id="app4">IV<br> +Le baptême de Clovis.</h3> + + +<p>Plus d’un lecteur aura été étonné de ne pas trouver dans ce livre +une étude sur le baptême de Clovis, qu’on a si souvent présenté comme +l’épisode de sa vie le plus fertile en légendes et le plus chanté par la poésie +populaire (Voir encore ce qu’en dit M. G. Paris, <i>La Littérature française +au moyen âge</i> p. 25 : « Cette épopée a pour point de départ et eut pour +premier sujet le baptême de Clovis etc. »). Je crois au contraire avoir établi +que cet épisode est emprunté par Grégoire de Tours à un <i lang="la" xml:lang="la">Vita Remigii</i> +très ancien, et qu’il y en a peu de plus historiques dans tout le règne de +Clovis (<i>Les sources de l’histoire de Clovis dans Grégoire de Tours</i> dans <i>Rev. +des Quest. histor.</i> oct. 1888). Les formules poétiques avec lesquelles Grégoire +de Tours raconte l’histoire paraissent empruntées elles-mêmes à ce +<i lang="la" xml:lang="la">Vita</i>, écrit, comme tant de documents de l’époque de la décadence, en +cette prose qui affectait volontiers le langage de la poésie (<i lang="la" xml:lang="la">sic infit ore +facundo</i>, <i lang="la" xml:lang="la">mitis depone colla Sicamber</i>, etc.).</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="index" title="TABLE DES NOMS">TABLE DES NOMS<a id="FNanchor_790" href="#Footnote_790" class="fnanchor">[790]</a></h2> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_790" href="#FNanchor_790"><span class="label">[790]</span></a> Dans cette table ne sont pas repris les noms qui figurent dans les notes au +bas des pages et dans les appendices.</p> +</div> + +<p class="c"><a href="#a">A</a> | <a href="#b">B</a> | <a href="#c">C</a> | +<a href="#d">D</a> | <a href="#e">E</a> | <a href="#f">F</a> | +<a href="#g">G</a> | <a href="#h">H</a> | <a href="#i">I</a> | +<a href="#j">J</a> | <a href="#k">K</a> | <a href="#l">L</a> | +<a href="#m">M</a> | <a href="#n">N</a> | <a href="#o">O</a> | +<a href="#p">P</a> | <a href="#q">Q</a> | <a href="#r">R</a> | +<a href="#s">S</a> | <a href="#t">T</a> | <a href="#u">U</a> | +<a href="#v">V</a> | <a href="#w">W</a> | <a href="#x">X</a> | +<a href="#y">Y</a> | <a href="#z">Z</a></p> + + +<p class="h4 b" id="a">A.</p> + +<div class="index"> +<p>Achilette (chemin de la reine), <a href="#p425">425</a>.</p> + +<p>Achille, <a href="#p164">164</a>, <a href="#p335">335</a>, <a href="#p478">478</a>.</p> + +<p>Adalbéron de Reims, <a href="#p503">503</a>.</p> + +<p>Adalgisile (Adalgise), duc franc, <a href="#p465">465</a>, <a href="#p466">466</a>.</p> + +<p>Adaloald, <a href="#p193">193</a>, <a href="#p194">194</a>.</p> + +<p><i lang="la" xml:lang="la">Additiones sapientum</i>, <a href="#p128">128</a>.</p> + +<p>Ado, <a href="#p126">126</a>.</p> + +<p>Adovacrius, <a href="#p71">71</a>.</p> + +<p>Adthyra, <a href="#p436">436</a>, <a href="#p437">437</a>.</p> + +<p id="aegidius">Aegidius (Agegius, Egidius), <a href="#p71">71</a>, <a href="#p96">96</a>, <a href="#p97">97</a>, <a href="#p180">180</a>, <a href="#p183">183</a>, <a href="#p185">185</a>, <a href="#p186">186</a>, <a href="#p188">188</a>, <a href="#p192">192</a>, <a href="#p200">200</a>, <a href="#p201">201</a>, <a href="#p211">211</a>, <a href="#p214">214</a>.</p> + +<p>Aenovale, <a href="#p465">465</a>.</p> + +<p id="aetius">Aétius (Egetius), <a href="#p52">52</a>, <a href="#p67">67</a>, <a href="#p68">68</a>, <a href="#p97">97</a>, <a href="#p144">144</a>, <a href="#p145">145</a>, <a href="#p164">164</a>, <a href="#p177">177</a>, <a href="#p214">214</a>, <a href="#p255">255</a>, <a href="#p257">257</a>, <a href="#p489">489</a>.</p> + +<p>Afrique, <a href="#p41">41</a>, <a href="#p42">42</a>, <a href="#p66">66</a>, <a href="#p272">272</a>.</p> + +<p>Agathias, <a href="#p333">333</a>, <a href="#p334">334</a>.</p> + +<p>Agaune (Acaunos). <a href="#p320">320</a>, <a href="#p329">329</a>, <a href="#p330">330</a>.</p> + +<p>Agegius, v. <a href="#aegidius">Aegidius</a>.</p> + +<p>Agilulfus, <a href="#p128">128</a>.</p> + +<p>Agio, <a href="#p149">149</a>.</p> + +<p>Aignan (saint) d’Orléans, <a href="#p67">67</a>, <a href="#p163">163</a>.</p> + +<p>Aigyna, <a href="#p461">461</a>.</p> + +<p>Aio, <a href="#p107">107</a>.</p> + +<p>Aisne, <a href="#p81">81</a>, <a href="#p426">426</a>, <a href="#p427">427</a>.</p> + +<p>Alanus (Alanius), <a href="#p88">88</a>, <a href="#p90">90</a>, <a href="#p95">95</a>.</p> + +<p>Alard, <a href="#p126">126</a>.</p> + +<p>Alaric, <a href="#p68">68</a>, <a href="#p211">211</a>, <a href="#p261">261</a>, <a href="#p262">262</a>, <a href="#p266">266</a>, <a href="#p267">267</a>, <a href="#p284">284</a>, <a href="#p286">286</a>, <a href="#p291">291</a>, <a href="#p292">292</a>.</p> + +<p>Alboïn, <a href="#p37">37</a>, <a href="#p39">39</a>-41, <a href="#p76">76</a>, <a href="#p126">126</a>, <a href="#p416">416</a>.</p> + +<p>Alby, <a href="#p65">65</a>, <a href="#p66">66</a>, <a href="#p266">266</a>.</p> + +<p>Alchima, <a href="#p69">69</a>, <a href="#p280">280</a>.</p> + +<p>Alcuin, <a href="#p43">43</a>, <a href="#p44">44</a>.</p> + +<p>Aldegonde, <a href="#p207">207</a>.</p> + +<p>Allamans, <a href="#p88">88</a>, <a href="#p96">96</a>, <a href="#p128">128</a>, <a href="#p167">167</a>, <a href="#p282">282</a>, <a href="#p284">284</a>, <a href="#p295">295</a>, <a href="#p374">374</a>.</p> + +<p>Allemagne, <a href="#p21">21</a>, <a href="#p24">24</a>, <a href="#p37">37</a>, <a href="#p110">110</a>, <a href="#p112">112</a>, <a href="#p115">115</a>, <a href="#p116">116</a>, <a href="#p143">143</a>, <a href="#p425">425</a>, <a href="#p498">498</a>, <a href="#p500">500</a>.</p> + +<p>Alpes, <a href="#p36">36</a>, <a href="#p39">39</a>, <a href="#p276">276</a>.</p> + +<p>Alpes Bavaroises, <a href="#p272">272</a>.</p> + +<p>Amal, <a href="#p34">34</a>.</p> + +<p>Amalaberge (Amalberge), <a href="#p347">347</a>, <a href="#p351">351</a>, <a href="#p352">352</a>, <a href="#p359">359</a>, <a href="#p361">361</a>, <a href="#p362">362</a>, <a href="#p370">370</a>.</p> + +<p>Amalasonthe, <a href="#p316">316</a>, <a href="#p382">382</a>.</p> + +<p>Amalgar, <a href="#p461">461</a>.</p> + +<p>Amazone, <a href="#p81">81</a>.</p> + +<p>Amblaincourt, <a href="#p427">427</a>.</p> + +<p>Ambri, <a href="#p107">107</a>, <a href="#p149">149</a>.</p> + +<p>Ambroise (saint) de Milan, <a href="#p51">51</a>.</p> + +<p>Amérique, <a href="#p182">182</a>.</p> + +<p>Amiles, <a href="#p126">126</a>.</p> + +<p>Amis, <a href="#p120">120</a>,</p> + +<p>Ammien Marcellin, <a href="#p115">115</a>.</p> + +<p>Ammius, <a href="#p36">36</a>.</p> + +<p>Ampère, <a href="#p12">12</a>.</p> + +<p>Amulius, <a href="#p88">88</a>, <a href="#p90">90</a>, <a href="#p95">95</a>.</p> + +<p>Analeus, <a href="#p88">88</a>, <a href="#p96">96</a>.</p> + +<p>Andelot, <a href="#p409">409</a>.</p> + +<p>Angantyr, <a href="#p289">289</a>.</p> + +<p>Angers (Andecavo), <a href="#p71">71</a>, <a href="#p201">201</a>, <a href="#p278">278</a>.</p> + +<p>Angleterre, <a href="#p45">45</a>, <a href="#p86">86</a>, <a href="#p340">340</a>, <a href="#p425">425</a>.</p> + +<p>Anglo-Saxons, <a href="#p42">42</a>, <a href="#p44">44</a>, <a href="#p90">90</a>, <a href="#p126">126</a>, <a href="#p493">493</a>.</p> + +<p>Angoulême, <a href="#p191">191</a>, <a href="#p266">266</a>, <a href="#p269">269</a>, <a href="#p270">270</a>, <a href="#p277">277</a>, <a href="#p275">275</a>, <a href="#p281">281</a>.</p> + +<p>Annales Arvernes, <a href="#p61">61</a>.</p> + +<p>Annales Burgondes, <a href="#p60">60</a>, <a href="#p253">253</a>, <a href="#p324">324</a>.</p> + +<p>Annales consulaires, <a href="#p60">60</a>, <a href="#p101">101</a>, <a href="#p103">103</a>.</p> + +<p>Annales d’Angers, <a href="#p60">60</a>, <a href="#p101">101</a>, <a href="#p139">139</a>, <a href="#p212">212</a>, <a href="#p216">216</a>, <a href="#p282">282</a>, <a href="#p357">357</a>.</p> + +<p>Annales d’Eginhard, <a href="#p462">462</a>.</p> + +<p>Annales de Ravenne, <a href="#p60">60</a>.</p> + +<p>Annales Visigothes, <a href="#p61">61</a>.</p> + +<p>Anne (chemin de la reine), <a href="#p425">425</a>.</p> + +<p>Annibal, <a href="#p366">366</a>.</p> + +<p>Annon (saint) de Cologne, <a href="#p399">399</a>.</p> + +<p>Anténor, <a href="#p105">105</a>, <a href="#p134">134</a>, <a href="#p135">135</a>.</p> + +<p>Anthaib, <a href="#p128">128</a>.</p> + +<p>Apollinaire V. <a href="#sidoine">Sidoine</a>.</p> + +<p>Appa, <a href="#p165">165</a>.</p> + +<p>Aquilée, <a href="#p277">277</a>.</p> + +<p>Aquitaine (<span lang="la" xml:lang="la">Aquitania</span>), <a href="#p14">14</a>, <a href="#p169">169</a>, <a href="#p269">269</a>, <a href="#p281">281</a>, <a href="#p284">284</a>, <a href="#p291">291</a>, <a href="#p303">303</a>, <a href="#p427">427</a>, <a href="#p428">428</a>, <a href="#p457">457</a>.</p> + +<p>Aravatius (saint), v. <a href="#saint-servais">Servais (saint)</a>.</p> + +<p>Arbogast, <a href="#p51">51</a>.</p> + +<p>Arboryches, <a href="#p115">115</a>.</p> + +<p>Arcadius, <a href="#p280">280</a>.</p> + +<p>Arcis-sur-Aube, <a href="#p407">407</a>, <a href="#p408">408</a>.</p> + +<p>Ardennes, <a href="#p425">425</a>, <a href="#p434">434</a>, <a href="#p436">436</a>, <a href="#p438">438</a>.</p> + +<p>Aréchis, <a href="#p169">169</a>.</p> + +<p>Aridius (Aredius), <a href="#p12">12</a>, <a href="#p228">228</a>, <a href="#p229">229</a>, <a href="#p231">231</a>, <a href="#p232">232</a>, <a href="#p240">240</a>, <a href="#p241">241</a>, <a href="#p246">246</a>, <a href="#p254">254</a>, <a href="#p255">255</a>, <a href="#p257">257</a>, <a href="#p260">260</a>, <a href="#p263">263</a>, <a href="#p290">290</a>.</p> + +<p>Ari-Froda, <a href="#p91">91</a>.</p> + +<p>Arimbert, <a href="#p461">461</a>, <a href="#p462">462</a>.</p> + +<p>Armbiorn, <a href="#p126">126</a>.</p> + +<p>Arndt (W.), <a href="#p21">21</a>, <a href="#p61">61</a>, <a href="#p362">362</a>.</p> + +<p>Arnulf de Carinthie, <a href="#p56">56</a>.</p> + +<p>Arnulf (saint) de Metz, <a href="#p77">77</a>, <a href="#p115">115</a>, <a href="#p454">454</a>.</p> + +<p>Arras, <a href="#p427">427</a>.</p> + +<p>Arthur (le roi), <a href="#p4">4</a>, <a href="#p40">40</a>, <a href="#p239">239</a>, <a href="#p240">240</a>.</p> + +<p>Artois, <a href="#p52">52</a>, <a href="#p144">144</a>, <a href="#p443">443</a>.</p> + +<p>Arvernes, <a href="#p280">280</a>.</p> + +<p>Ascyla, <a href="#p60">60</a>, <a href="#p103">103</a>, <a href="#p135">135</a>.</p> + +<p>Asfeld, <a href="#p440">440</a>.</p> + +<p>Asser, <a href="#p43">43</a>.</p> + +<p>Assi, <a href="#p107">107</a>, <a href="#p149">149</a>.</p> + +<p>Astingi, <a href="#p42">42</a>.</p> + +<p>Athanaric, <a href="#p227">227</a>.</p> + +<p>Attale, <a href="#p171">171</a>, <a href="#p173">173</a>, <a href="#p175">175</a>, <a href="#p176">176</a>, <a href="#p382">382</a>.</p> + +<p>Attila, <a href="#p7">7</a>, <a href="#p36">36</a>, <a href="#p66">66</a>, <a href="#p163">163</a>, <a href="#p164">164</a>, <a href="#p169">169</a>, <a href="#p177">177</a>, <a href="#p256">256</a>, <a href="#p289">289</a>, <a href="#p367">367</a>, <a href="#p479">479</a>, <a href="#p489">489</a>.</p> + +<p>Aubéron de Mons, <a href="#p502">502</a>.</p> + +<p id="audoen">Audoën (saint) de Rouen, <a href="#p77">77</a>, <a href="#p470">470</a>-473.</p> + +<p>Audoin, <a href="#p126">126</a>.</p> + +<p>Audovère, <a href="#p388">388</a>, <a href="#p390">390</a>.</p> + +<p>Auguste, <a href="#p114">114</a>, <a href="#p115">115</a>.</p> + +<p>Aulbert, <a href="#p502">502</a>.</p> + +<p>Aurélien (<span lang="la" xml:lang="la">Aurelianus</span>), <a href="#p227">227</a>, <a href="#p228">228</a>, <a href="#p230">230</a>-232, <a href="#p235">235</a>, <a href="#p236">236</a>, <a href="#p240">240</a>, <a href="#p242">242</a>, <a href="#p250">250</a>, <a href="#p251">251</a>, <a href="#p258">258</a>, <a href="#p260">260</a>, <a href="#p290">290</a>, <a href="#p499">499</a>.</p> + +<p><span lang="la" xml:lang="la">Aurelianis</span>, <a href="#p250">250</a>. V. <a href="#orleans">Orléans</a>.</p> + +<p>Ausone, <a href="#p488">488</a>.</p> + +<p>Austrasie, <a href="#p48">48</a>, <a href="#p337">337</a>, <a href="#p338">338</a>, <a href="#p373">373</a>-376, <a href="#p382">382</a>, <a href="#p387">387</a>, <a href="#p393">393</a>, <a href="#p396">396</a>, <a href="#p400">400</a>, <a href="#p406">406</a>, <a href="#p409">409</a>, <a href="#p410">410</a>, <a href="#p418">418</a>, <a href="#p421">421</a>, <a href="#p434">434</a>, <a href="#p446">446</a>, <a href="#p448">448</a>, <a href="#p449">449</a>, <a href="#p454">454</a>, <a href="#p464">464</a>, <a href="#p478">478</a>.</p> + +<p>Austrasien, <a href="#p396">396</a>, <a href="#p398">398</a>, <a href="#p400">400</a>, <a href="#p407">407</a>, <a href="#p410">410</a>, <a href="#p434">434</a>.</p> + +<p>Austrie, <a href="#p428">428</a>.</p> + +<p>Autharius (Authari), <a href="#p40">40</a>, <a href="#p41">41</a>, <a href="#p126">126</a>, <a href="#p238">238</a>.</p> + +<p>Autun, <a href="#p468">468</a>.</p> + +<p>Auvergne (Arverni), <a href="#p69">69</a>, <a href="#p70">70</a>, <a href="#p79">79</a>, <a href="#p382">382</a>, <a href="#p425">425</a>, <a href="#p427">427</a>, <a href="#p465">465</a>, <a href="#p466">466</a>, <a href="#p482">482</a>, <a href="#p490">490</a>.</p> + +<p>Auxerre, <a href="#p407">407</a>, <a href="#p427">427</a>.</p> + +<p>Avares, <a href="#p41">41</a>, <a href="#p165">165</a>, <a href="#p167">167</a>, <a href="#p391">391</a>, <a href="#p455">455</a>.</p> + +<p>Aveyron, <a href="#p427">427</a>.</p> + +<p>Avit de Micy (saint), <a href="#p415">415</a>.</p> + +<p>Avitus (saint) de Clermont, <a href="#p79">79</a>.</p> + +<p>Avitus (saint) de Vienne, <a href="#p243">243</a>, <a href="#p244">244</a>, <a href="#p503">503</a>.</p> + +<p>Avitus, empereur, <a href="#p80">80</a>, <a href="#p503">503</a>.</p> + +</div> +<p class="h4 b" id="b">B.</p> + +<div class="index"> +<p>Babylone, <a href="#p255">255</a>.</p> + +<p>Baderic, <a href="#p347">347</a>, <a href="#p348">348</a>, <a href="#p362">362</a>.</p> + +<p>Bacchus, <a href="#p501">501</a>.</p> + +<p>Banthaib, <a href="#p128">128</a>.</p> + +<p>Balamir, <a href="#p36">36</a>.</p> + +<p>Baltique, <a href="#p45">45</a>, <a href="#p143">143</a>.</p> + +<p>Bar-le-Duc, <a href="#p188">188</a>, <a href="#p193">193</a>, <a href="#p409">409</a>.</p> + +<p>Barontus, <a href="#p491">491</a>.</p> + +<p>Basan, <a href="#p126">126</a>.</p> + +<p>Bas-Empire, <a href="#p177">177</a>.</p> + +<p>Basile, <a href="#p126">126</a>.</p> + +<p>Basin, <a href="#p9">9</a>, <a href="#p180">180</a>, <a href="#p194">194</a>-198, <a href="#p251">251</a>.</p> + +<p>Basine, <a href="#p9">9</a>, <a href="#p72">72</a>, <a href="#p113">113</a>, <a href="#p161">161</a>, <a href="#p180">180</a>, <a href="#p194">194</a>-204, <a href="#p206">206</a>, <a href="#p207">207</a>, <a href="#p251">251</a>, <a href="#p363">363</a>.</p> + +<p>Basinus (saint), <a href="#p207">207</a>.</p> + +<p>Basques, <a href="#p461">461</a>.</p> + +<p>Basse-Allemagne, <a href="#p46">46</a>.</p> + +<p>Bataves, <a href="#p112">112</a>, <a href="#p114">114</a>, <a href="#p118">118</a>.</p> + +<p>Batavie, <a href="#p114">114</a>.</p> + +<p>Bavai, <a href="#p426">426</a>.</p> + +<p>Bavarois, <a href="#p40">40</a>, <a href="#p88">88</a>, <a href="#p455">455</a>.</p> + +<p>Bavière (<span lang="de" xml:lang="de">Baiern</span>, <span lang="la" xml:lang="la">Bavaria</span>), <a href="#p117">117</a>, <a href="#p167">167</a>, <a href="#p455">455</a>.</p> + +<p><i>Baudouin de Sebourc</i>, <a href="#p503">503</a>.</p> + +<p>Baudouin d’Edesse, <a href="#p438">438</a>.</p> + +<p>Béarn, <a href="#p425">425</a>.</p> + +<p>Beauce (Belsa), <a href="#p324">324</a>, <a href="#p330">330</a>.</p> + +<p>Beda le Vénérable, <a href="#p44">44</a>.</p> + +<p>Belges, <a href="#p10">10</a>, <a href="#p136">136</a>.</p> + +<p>Belgique, <a href="#p10">10</a>, <a href="#p111">111</a>, <a href="#p114">114</a>, <a href="#p140">140</a>, <a href="#p141">141</a>, <a href="#p144">144</a>. +Cf. <a href="#gaule-belgique">Gaule Belgique</a>.</p> + +<p>Bélisaire, <a href="#p262">262</a>.</p> + +<p>Beowulf, <a href="#p45">45</a>, <a href="#p136">136</a>, <a href="#p340">340</a>, <a href="#p343">343</a>.</p> + +<p>Berig, <a href="#p106">106</a>.</p> + +<p>Bernard I (duc de Saxe), <a href="#p204">204</a>.</p> + +<p>Bernlef, <a href="#p46">46</a>, <a href="#p344">344</a>, <a href="#p346">346</a>.</p> + +<p>Berry (Bituriges), <a href="#p427">427</a>.</p> + +<p>Bertangenland, <a href="#p239">239</a>, <a href="#p240">240</a>.</p> + +<p>Berthar (Bertecharius), <a href="#p347">347</a>, <a href="#p349">349</a>, <a href="#p372">372</a>, <a href="#p468">468</a>, <a href="#p469">469</a>.</p> + +<p>Bertoald (Berthold), <a href="#p434">434</a>-436, <a href="#p439">439</a>, <a href="#p441">441</a>, <a href="#p445">445</a>.</p> + +<p>Betonnet, <a href="#p495">495</a>.</p> + +<p>Bible, <a href="#p91">91</a>.</p> + +<p>Bidpai, <a href="#p414">414</a>.</p> + +<p>Bilviss, <a href="#p126">126</a>.</p> + +<p>Blanche (chemin de la reine), <a href="#p425">425</a>.</p> + +<p>Bobon, <a href="#p465">465</a>, <a href="#p466">466</a>.</p> + +<p>Bodegast, <a href="#p121">121</a>.</p> + +<p>Bodoheim (Bodeghem), <a href="#p121">121</a>, <a href="#p127">127</a>.</p> + +<p>Boelviss, <a href="#p126">126</a>.</p> + +<p>Boémond de Tarente, <a href="#p438">438</a>.</p> + +<p>Boethius (Hector), <a href="#p399">399</a>.</p> + +<p>Bohême, <a href="#p500">500</a>.</p> + +<p>Boglodoreta, <a href="#p267">267</a>.</p> + +<p id="boleslas">Boleslas Chrobry, <a href="#p368">368</a>.</p> + +<p>Bonnet (Max), <a href="#p501">501</a>.</p> + +<p>Bordeaux, <a href="#p191">191</a>, <a href="#p260">260</a>, <a href="#p266">266</a>, <a href="#p269">269</a>, <a href="#p291">291</a>.</p> + +<p>Bordier (Henri), <a href="#p21">21</a>.</p> + +<p>Bornhak, <a href="#p313">313</a>.</p> + +<p>Boulogne-sur-Mer, <a href="#p145">145</a>.</p> + +<p>Bouquet (Dom), <a href="#p428">428</a>.</p> + +<p>Bourges (Bituricas), <a href="#p69">69</a>, <a href="#p71">71</a>, <a href="#p281">281</a>.</p> + +<p>Bourgogne, <a href="#p79">79</a>, <a href="#p80">80</a>, <a href="#p193">193</a>, <a href="#p205">205</a>, <a href="#p237">237</a>, <a href="#p375">375</a>, <a href="#p386">386</a>, <a href="#p387">387</a>, <a href="#p428">428</a>.</p> + +<p>Brabant, <a href="#p115">115</a>, <a href="#p116">116</a>, <a href="#p118">118</a>, <a href="#p429">429</a>.</p> + +<p>Brachio, <a href="#p79">79</a>.</p> + +<p>Brandebourg (marche de), <a href="#p289">289</a>.</p> + +<p>Brême, <a href="#p204">204</a>.</p> + +<p>Brennacum, <a href="#p396">396</a>.</p> + +<p>Breslau, <a href="#p15">15</a>.</p> + +<p>Bretagne, <a href="#p44">44</a>-46, <a href="#p96">96</a>, <a href="#p239">239</a>, <a href="#p425">425</a>.</p> + +<p>Bretons (Britanni), <a href="#p71">71</a>, <a href="#p88">88</a>, <a href="#p96">96</a>, <a href="#p97">97</a>.</p> + +<p>Brie, <a href="#p443">443</a>, <a href="#p496">496</a>.</p> + +<p>Brives-la-Gaillarde, <a href="#p191">191</a>.</p> + +<p>Bruges, <a href="#p342">342</a>.</p> + +<p>Bruna, <a href="#p405">405</a>, <a href="#p406">406</a>.</p> + +<p>Brunehaut (Brunehild, Brunichildis, +Brunihildis, Brucildi, Brunechote), <a href="#p77">77</a>, <a href="#p205">205</a>-207, <a href="#p374">374</a>, <a href="#p382">382</a>, <a href="#p385">385</a>, <a href="#p387">387</a>, <a href="#p403">403</a>-431, <a href="#p477">477</a>, <a href="#p485">485</a>. +Cf. <a href="#chaussee">Chaussée</a>, +<a href="#chateau">Château</a>, +<a href="#domus"><i lang="la" xml:lang="la">Domus</i></a>.</p> + +<p>Brunelstraet, <a href="#p429">429</a>.</p> + +<p>Bruniquel, <a href="#p427">427</a>.</p> + +<p>Brunswick, <a href="#p183">183</a>.</p> + +<p>Bruxelles, <a href="#p426">426</a>.</p> + +<p>Buchonia, <a href="#p294">294</a>, <a href="#p295">295</a>, <a href="#p297">297</a>, <a href="#p465">465</a>.</p> + +<p>Bug, <a href="#p368">368</a>.</p> + +<p>Bulgares, <a href="#p455">455</a>.</p> + +<p>Burgondes (Burgondions), <a href="#p88">88</a>, <a href="#p97">97</a>, <a href="#p126">126</a>, <a href="#p169">169</a>, <a href="#p181">181</a>, <a href="#p227">227</a>, <a href="#p232">232</a>, <a href="#p236">236</a>, <a href="#p245">245</a>, <a href="#p246">246</a>, <a href="#p254">254</a>, <a href="#p258">258</a>, <a href="#p259">259</a>, <a href="#p261">261</a>, <a href="#p266">266</a>, <a href="#p319">319</a>, <a href="#p321">321</a>, <a href="#p322">322</a>, <a href="#p325">325</a>-327, <a href="#p329">329</a>-335, <a href="#p371">371</a>, <a href="#p396">396</a>, <a href="#p397">397</a>, <a href="#p419">419</a>, <a href="#p420">420</a>, <a href="#p422">422</a>, <a href="#p442">442</a>, <a href="#p461">461</a>, <a href="#p468">468</a>.</p> + +<p>Burgondie, <a href="#p141">141</a>, <a href="#p226">226</a>, <a href="#p227">227</a>, <a href="#p230">230</a>, <a href="#p232">232</a>, <a href="#p234">234</a>, <a href="#p247">247</a>, <a href="#p253">253</a>, <a href="#p257">257</a>-259, <a href="#p261">261</a>, <a href="#p263">263</a>, <a href="#p319">319</a>, <a href="#p321">321</a>, <a href="#p329">329</a>, <a href="#p334">334</a>, <a href="#p362">362</a>, <a href="#p371">371</a>, <a href="#p407">407</a>, <a href="#p409">409</a>, <a href="#p413">413</a>, <a href="#p415">415</a>, <a href="#p419">419</a>, <a href="#p446">446</a>, <a href="#p453">453</a>, <a href="#p462">462</a>, <a href="#p468">468</a>.</p> + +<p>Byrsa, <a href="#p47">47</a>.</p> + +<p>Byzance, <a href="#p188">188</a>, <a href="#p192">192</a>.</p> + +<p>Byzantin, <a href="#p39">39</a>.</p> + +</div> +<p class="h4 b" id="c">C.</p> + +<div class="index"> +<p>Cacco, <a href="#p165">165</a>.</p> + +<p>Caedmon, <a href="#p43">43</a>, <a href="#p44">44</a>.</p> + +<p>Cagan, <a href="#p165">165</a>, <a href="#p167">167</a>.</p> + +<p>Cahors, <a href="#p427">427</a>.</p> + +<p>Cambrai (Camaracum), <a href="#p104">104</a>, <a href="#p110">110</a>, <a href="#p112">112</a>, <a href="#p119">119</a>, <a href="#p133">133</a>, <a href="#p138">138</a>, <a href="#p141">141</a>, <a href="#p145">145</a>, <a href="#p146">146</a>, <a href="#p305">305</a>, <a href="#p315">315</a>, <a href="#p317">317</a>, <a href="#p427">427</a>.</p> + +<p>Cambrésis, <a href="#p137">137</a>, <a href="#p502">502</a>.</p> + +<p>Campine, <a href="#p118">118</a>.</p> + +<p><i lang="la" xml:lang="la">Campus Sacer</i>, <a href="#p166">166</a>.</p> + +<p>Canche, <a href="#p145">145</a>.</p> + +<p>Cannes (Italie), <a href="#p366">366</a>.</p> + +<p>Canut Laward, <a href="#p49">49</a>.</p> + +<p>Caretena, <a href="#p244">244</a>.</p> + +<p>Carloman, <a href="#p53">53</a>.</p> + +<p>Cassiodore, <a href="#p34">34</a>, <a href="#p106">106</a>, <a href="#p256">256</a>, <a href="#p260">260</a>, <a href="#p480">480</a>.</p> + +<p>Cassius de Clermont, <a href="#p69">69</a>.</p> + +<p>Celius, <a href="#p91">91</a>.</p> + +<p>Chadoindus, <a href="#p128">128</a>, <a href="#p461">461</a>.</p> + +<p>Chairaard, <a href="#p461">461</a>.</p> + +<p>Châlon-sur-Saône, <a href="#p80">80</a>, <a href="#p229">229</a>, <a href="#p410">410</a>.</p> + +<p>Champagne, <a href="#p174">174</a>, <a href="#p396">396</a>, <a href="#p425">425</a>.</p> + +<p>Chaubedo, <a href="#p469">469</a>.</p> + +<p><i>Chanson de Roland</i>, <a href="#p463">463</a>, <a href="#p467">467</a>, <a href="#p468">468</a>, <a href="#p479">479</a>, <a href="#p498">498</a>.</p> + +<p><i>Chant du voyageur</i> (le), <a href="#p337">337</a>.</p> + +<p>Charlemagne, <a href="#p23">23</a>-25, <a href="#p37">37</a>, <a href="#p42">42</a>, <a href="#p53">53</a>-57, <a href="#p276">276</a>, <a href="#p278">278</a>, <a href="#p316">316</a>, <a href="#p337">337</a>, <a href="#p427">427</a>, <a href="#p441">441</a>, <a href="#p444">444</a>, <a href="#p462">462</a>, <a href="#p463">463</a>, <a href="#p467">467</a>, <a href="#p487">487</a>, <a href="#p500">500</a>, <a href="#p501">501</a>.</p> + +<p>Charles d’Anjou, <a href="#p473">473</a>.</p> + +<p>Charles-Martel, <a href="#p46">46</a>, <a href="#p53">53</a>, <a href="#p287">287</a>, <a href="#p487">487</a>.</p> + +<p>Charles (chemin), <a href="#p425">425</a>.</p> + +<p>Chararic, <a href="#p217">217</a>, <a href="#p302">302</a>, <a href="#p303">303</a>, <a href="#p305">305</a>, <a href="#p312">312</a>, <a href="#p313">313</a>, <a href="#p315">315</a>, <a href="#p317">317</a>.</p> + +<p>Charbonnière (forêt), <a href="#p111">111</a>, <a href="#p137">137</a>, <a href="#p138">138</a>, <a href="#p141">141</a>.</p> + +<p>Charibert, <a href="#p204">204</a>, <a href="#p461">461</a>, <a href="#p493">493</a>.</p> + +<p>Charoald, <a href="#p194">194</a>.</p> + +<p>Chartier (Alain), <a href="#p360">360</a>.</p> + +<p id="chateau">Château-Brunehaut, <a href="#p427">427</a>.</p> + +<p id="chaussee">Chaussée Brunehaut, <a href="#p426">426</a>, <a href="#p427">427</a>.</p> + +<p>Chateaubriand, <a href="#p10">10</a>, <a href="#p16">16</a>.</p> + +<p>Chattes, <a href="#p94">94</a>.</p> + +<p>Chauques, <a href="#p94">94</a>.</p> + +<p>Chelles, <a href="#p392">392</a>, <a href="#p394">394</a>.</p> + +<p>Chérusques, <a href="#p94">94</a>.</p> + +<p>Childebert I, <a href="#p69">69</a>, <a href="#p121">121</a>, <a href="#p124">124</a>, <a href="#p171">171</a>, <a href="#p192">192</a>, <a href="#p280">280</a>, <a href="#p382">382</a>, <a href="#p385">385</a>.</p> + +<p>Childebert II, <a href="#p190">190</a>, <a href="#p191">191</a>, <a href="#p204">204</a>, <a href="#p205">205</a>, <a href="#p393">393</a>, <a href="#p396">396</a>.</p> + +<p>Childéric I, <a href="#p9">9</a>, <a href="#p10">10</a>, <a href="#p12">12</a>, <a href="#p15">15</a>, <a href="#p18">18</a>, <a href="#p52">52</a>, <a href="#p60">60</a>-62, <a href="#p71">71</a>-73, <a href="#p113">113</a>, <a href="#p126">126</a>, <a href="#p157">157</a>, <a href="#p158">158</a>, <a href="#p161">161</a>, <a href="#p162">162</a>, <a href="#p165">165</a>, <a href="#p169">169</a>, <a href="#p175">175</a>-202, <a href="#p204">204</a>, <a href="#p206">206</a>, <a href="#p207">207</a>, <a href="#p211">211</a>, <a href="#p235">235</a>, <a href="#p293">293</a>, <a href="#p363">363</a>, <a href="#p409">409</a>, <a href="#p486">486</a>, <a href="#p503">503</a>.</p> + +<p>Childéric II, <a href="#p471">471</a>.</p> + +<p>Childesinde, <a href="#p388">388</a>.</p> + +<p>Chillenus ou Quillien (saint), <a href="#p443">443</a>, <a href="#p444">444</a>, <a href="#p446">446</a>, <a href="#p447">447</a>.</p> + +<p>Chinon, <a href="#p278">278</a>.</p> + +<p>Chilpéric I, <a href="#p157">157</a>, <a href="#p197">197</a>, <a href="#p204">204</a>, <a href="#p227">227</a>, <a href="#p229">229</a>, <a href="#p242">242</a>-244, <a href="#p247">247</a>, <a href="#p375">375</a>, <a href="#p386">386</a>-392, <a href="#p394">394</a>, <a href="#p396">396</a>, <a href="#p415">415</a>.</p> + +<p><i>Chlod</i>, <a href="#p125">125</a>.</p> + +<p>Chlodebaud, <a href="#p126">126</a>.</p> + +<p>Chloderic, <a href="#p68">68</a>, <a href="#p126">126</a>, <a href="#p282">282</a>, <a href="#p294">294</a>, <a href="#p295">295</a>, <a href="#p297">297</a>, <a href="#p300">300</a>, <a href="#p302">302</a>, <a href="#p311">311</a>, <a href="#p313">313</a>-317, <a href="#p363">363</a>, <a href="#p421">421</a>.</p> + +<p>Chlodoving, <a href="#p460">460</a>.</p> + +<p>Chlotswindis, <a href="#p125">125</a>.</p> + +<p>Chochilaicus, <a href="#p339">339</a>, <a href="#p344">344</a>-346.</p> + +<p>Chramnelen, <a href="#p461">461</a>.</p> + +<p id="chriemhild">Chriemhild, <a href="#p238">238</a>, <a href="#p249">249</a>.</p> + +<p>Christ, <a href="#p121">121</a>.</p> + +<p>Chrobry v. <a href="#boleslas">Boleslas</a>.</p> + +<p>Chrocus, <a href="#p69">69</a>.</p> + +<p>Chrodoald, <a href="#p464">464</a>.</p> + +<p>Chrona, <a href="#p227">227</a>.</p> + +<p><i lang="la" xml:lang="la">Chronicon Gemblacense</i>, <a href="#p426">426</a>.</p> + +<p><i lang="la" xml:lang="la">Chronicon Imperiale</i>, <a href="#p502">502</a>.</p> + +<p><i>Chronique anglo-saxonne</i>, <a href="#p92">92</a>.</p> + +<p>Chronique de Prosper Tiro, <a href="#p502">502</a>.</p> + +<p>Cid (le), <a href="#p4">4</a>.</p> + +<p>Cimbre, <a href="#p94">94</a>, <a href="#p216">216</a>.</p> + +<p>Ciprius, <a href="#p91">91</a>.</p> + +<p><i lang="la" xml:lang="la">Civitas Thoringorum</i>, <a href="#p116">116</a>.</p> + +<p><i lang="la" xml:lang="la">Civitas Tungrorum</i>, <a href="#p114">114</a>, <a href="#p116">116</a>, <a href="#p118">118</a>.</p> + +<p>Claes Colyn, <a href="#p501">501</a>.</p> + +<p>Clarifan, <a href="#p126">126</a>.</p> + +<p>Clarien, <a href="#p126">126</a>.</p> + +<p>Claudien, poète, <a href="#p488">488</a>.</p> + +<p>Claudius, <a href="#p128">128</a>.</p> + +<p>Clément IV, pape, <a href="#p473">473</a>.</p> + +<p>Clermont, <a href="#p68">68</a>-70, <a href="#p79">79</a>, <a href="#p280">280</a>-282, <a href="#p284">284</a>.</p> + +<p>Clermontois, <a href="#p68">68</a>, <a href="#p69">69</a>.</p> + +<p>Clodion (Chlodio, Chlogio), <a href="#p9">9</a>, <a href="#p61">61</a>, <a href="#p72">72</a>, <a href="#p105">105</a>, <a href="#p110">110</a>, <a href="#p111">111</a>, <a href="#p125">125</a>-126, <a href="#p133">133</a>-146, <a href="#p151">151</a>, <a href="#p152">152</a>, <a href="#p157">157</a>, <a href="#p158">158</a>, <a href="#p201">201</a>, <a href="#p501">501</a>, <a href="#p502">502</a>.</p> + +<p>Clodoald, <a href="#p125">125</a>, <a href="#p322">322</a>.</p> + +<p>Clodomir (Chlodomar), <a href="#p17">17</a>, <a href="#p125">125</a>, <a href="#p126">126</a>, <a href="#p281">281</a>, <a href="#p320">320</a>, <a href="#p325">325</a>, <a href="#p329">329</a>, <a href="#p331">331</a>-335, <a href="#p415">415</a>.</p> + +<p>Clotaire, <a href="#p16">16</a>, <a href="#p52">52</a>, <a href="#p53">53</a>, <a href="#p191">191</a>, <a href="#p322">322</a>, <a href="#p348">348</a>-350, <a href="#p355">355</a>, <a href="#p368">368</a>, <a href="#p372">372</a>, <a href="#p373">373</a>, <a href="#p376">376</a>, <a href="#p382">382</a>, <a href="#p384">384</a>, <a href="#p393">393</a>, <a href="#p397">397</a>, <a href="#p419">419</a>, <a href="#p420">420</a>, <a href="#p457">457</a>, <a href="#p458">458</a>, <a href="#p478">478</a>.</p> + +<p>Clotaire I (<span lang="la" xml:lang="la">Chlotacharius</span>), <a href="#p16">16</a>, <a href="#p58">58</a>, <a href="#p59">59</a>, <a href="#p121">121</a>, <a href="#p124">124</a>, <a href="#p204">204</a>, <a href="#p331">331</a>, <a href="#p357">357</a>, <a href="#p372">372</a>, <a href="#p383">383</a>, <a href="#p446">446</a>-449, <a href="#p456">456</a>.</p> + +<p>Clotaire II, <a href="#p54">54</a>, <a href="#p157">157</a>, <a href="#p204">204</a>, <a href="#p367">367</a>, <a href="#p393">393</a>, <a href="#p395">395</a>, <a href="#p398">398</a>, <a href="#p410">410</a>, <a href="#p433">433</a>-451, <a href="#p454">454</a>, <a href="#p456">456</a>, <a href="#p459">459</a>, <a href="#p460">460</a>, <a href="#p463">463</a>, <a href="#p485">485</a>.</p> + +<p>Clotilde, <a href="#p15">15</a>, <a href="#p17">17</a>, <a href="#p72">72</a>, <a href="#p227">227</a>-236, <a href="#p240">240</a>-251, <a href="#p254">254</a>, <a href="#p257">257</a>, <a href="#p259">259</a>, <a href="#p268">268</a>, <a href="#p271">271</a>, <a href="#p274">274</a>, <a href="#p320">320</a>, <a href="#p322">322</a>, <a href="#p326">326</a>-329, <a href="#p355">355</a>, <a href="#p362">362</a>, <a href="#p382">382</a>, <a href="#p409">409</a>, <a href="#p473">473</a>, <a href="#p486">486</a>, <a href="#p504">504</a>.</p> + +<p>Clovis I (<span lang="la" xml:lang="la">Chlodovechus</span>, etc.), <a href="#p9">9</a>, <a href="#p13">13</a>, <a href="#p15">15</a>, <a href="#p17">17</a>-20, <a href="#p52">52</a>, <a href="#p53">53</a>, <a href="#p55">55</a>, <a href="#p61">61</a>, <a href="#p62">62</a>, <a href="#p68">68</a>, <a href="#p73">73</a>, <a href="#p76">76</a>, <a href="#p81">81</a>, <a href="#p82">82</a>, <a href="#p96">96</a>, <a href="#p99">99</a>, <a href="#p102">102</a>, <a href="#p104">104</a>, <a href="#p109">109</a>, <a href="#p121">121</a>, <a href="#p124">124</a>, <a href="#p125">125</a>, <a href="#p126">126</a>, <a href="#p136">136</a>, <a href="#p156">156</a>, <a href="#p159">159</a>, <a href="#p180">180</a>, <a href="#p197">197</a>, <a href="#p198">198</a>, <a href="#p201">201</a>, <a href="#p202">202</a>, <a href="#p204">204</a>, <a href="#p205">205</a>, <a href="#p207">207</a>, <a href="#p211">211</a>, <a href="#p212">212</a>, <a href="#p215">215</a>-260, <a href="#p265">265</a>-317, <a href="#p327">327</a>, <a href="#p328">328</a>, <a href="#p337">337</a>, <a href="#p344">344</a>, <a href="#p355">355</a>, <a href="#p357">357</a>, <a href="#p358">358</a>, <a href="#p362">362</a>, <a href="#p371">371</a>, <a href="#p373">373</a>, <a href="#p401">401</a>, <a href="#p456">456</a>, <a href="#p459">459</a>, <a href="#p460">460</a>, <a href="#p474">474</a>, <a href="#p479">479</a>, <a href="#p480">480</a>, <a href="#p486">486</a>, <a href="#p502">502</a>.</p> + +<p><i lang="la" xml:lang="la">Codex Gothanus</i>, <a href="#p149">149</a>.</p> + +<p>Cologne (Colonia), <a href="#p104">104</a>, <a href="#p115">115</a>, <a href="#p294">294</a>, <a href="#p295">295</a>, <a href="#p316">316</a>, <a href="#p399">399</a>, <a href="#p410">410</a>, <a href="#p418">418</a>, <a href="#p421">421</a>, <a href="#p426">426</a>, <a href="#p502">502</a>.</p> + +<p>Colomban (saint), <a href="#p74">74</a>, <a href="#p443">443</a>.</p> + +<p>Conon, évêque de Trêves, <a href="#p399">399</a>.</p> + +<p>Conradin de Souabe, <a href="#p473">473</a>.</p> + +<p>Constantin le Grand, <a href="#p301">301</a>.</p> + +<p>Constantinople, <a href="#p187">187</a>, <a href="#p193">193</a>, <a href="#p206">206</a>, <a href="#p228">228</a>, <a href="#p241">241</a>.</p> + +<p>Corneille (Pierre), <a href="#p422">422</a>.</p> + +<p>Coulmiers, <a href="#p321">321</a>, <a href="#p324">324</a>.</p> + +<p>Cunimund, <a href="#p39">39</a>.</p> + +<p>Cynewulf, <a href="#p43">43</a>.</p> + +</div> +<p class="h4 b" id="d">D.</p> + +<div class="index"> +<p><i lang="la" xml:lang="la">Daci</i>, <a href="#p119">119</a>.</p> + +<p>Dacia, <a href="#p119">119</a>.</p> + +<p>Dado, <a href="#p126">126</a>.</p> + +<p>Daeghrefn, <a href="#p341">341</a>, <a href="#p343">343</a>.</p> + +<p>Dagobert I, <a href="#p24">24</a>, <a href="#p77">77</a>, <a href="#p82">82</a>, <a href="#p115">115</a>, <a href="#p128">128</a>, <a href="#p434">434</a>-438, <a href="#p445">445</a>, <a href="#p448">448</a>, <a href="#p449">449</a>, <a href="#p452">452</a>-463, <a href="#p487">487</a>.</p> + +<p>Dagoramn, <a href="#p343">343</a>.</p> + +<p>Danemark, <a href="#p50">50</a>, <a href="#p119">119</a>, <a href="#p342">342</a>.</p> + +<p><i lang="la" xml:lang="la">Dani</i>, <a href="#p119">119</a>, <a href="#p341">341</a>.</p> + +<p>Daniel (le P.), <a href="#p9">9</a>, <a href="#p10">10</a>, <a href="#p18">18</a>.</p> + +<p>Danois, <a href="#p49">49</a>, <a href="#p126">126</a>, <a href="#p439">439</a>, <a href="#p441">441</a>, <a href="#p476">476</a>.</p> + +<p>Danube, <a href="#p149">149</a>.</p> + +<p>Daras (la ville de), <a href="#p80">80</a>.</p> + +<p>Darius, <a href="#p91">91</a>.</p> + +<p>Darmesteter (A.), <a href="#p24">24</a>, <a href="#p435">435</a>, <a href="#p457">457</a>.</p> + +<p>Denys (saint) de Paris, <a href="#p136">136</a>, <a href="#p269">269</a>, <a href="#p270">270</a>, <a href="#p398">398</a>, <a href="#p418">418</a>.</p> + +<p>Denys de Syracuse, <a href="#p473">473</a>.</p> + +<p>Desiderius, duc, <a href="#p191">191</a>.</p> + +<p>Desroches, <a href="#p501">501</a>.</p> + +<p>De Smedt (le chanoine), <a href="#p501">501</a>.</p> + +<p>Desmet (le P.), <a href="#p183">183</a>.</p> + +<p>Deutérie, <a href="#p70">70</a>, <a href="#p382">382</a>.</p> + +<p><i lang="de" xml:lang="de">Deutsche Heldensage</i>, <a href="#p427">427</a>.</p> + +<p>Diacre (Paul), <a href="#p38">38</a>, <a href="#p41">41</a>, <a href="#p44">44</a>, <a href="#p78">78</a>, <a href="#p107">107</a>, <a href="#p108">108</a>, <a href="#p128">128</a>, <a href="#p148">148</a>-150, <a href="#p165">165</a>, <a href="#p167">167</a>, <a href="#p169">169</a>, <a href="#p196">196</a>, <a href="#p276">276</a>, <a href="#p308">308</a>, <a href="#p397">397</a>, <a href="#p398">398</a>, <a href="#p440">440</a>, <a href="#p480">480</a>, <a href="#p481">481</a>.</p> + +<p>Didier (saint) de Vienne, <a href="#p74">74</a>.</p> + +<p>Didier d’Auxerre (saint), <a href="#p507">507</a>, <a href="#p408">408</a>.</p> + +<p>Dietrich (d’Austrasie), <a href="#p487">487</a>, v. <a href="#hugdietrich" lang="de" xml:lang="de">Hugdietrich</a>, <a href="#wolfdietrich" lang="de" xml:lang="de">Wolfdietrich</a>.</p> + +<p>Dietrich von Bern, <a href="#p7">7</a>, <a href="#p37">37</a>, <a href="#p186">186</a>.</p> + +<p>Diest, <a href="#p118">118</a>.</p> + +<p>Dijon, <a href="#p254">254</a>, <a href="#p259">259</a>, <a href="#p453">453</a>.</p> + +<p>Dioscures, <a href="#p10">10</a>, <a href="#p111">111</a>, <a href="#p18">18</a>, <a href="#p33">33</a>, <a href="#p37">37</a>.</p> + +<p>Dispargum, <a href="#p10">10</a>, <a href="#p11">11</a>, <a href="#p18">18</a>, <a href="#p33">33</a>, <a href="#p37">37</a>.</p> + +<p>Dol, <a href="#p71">71</a>.</p> + +<p id="domus"><i lang="la" xml:lang="la">Domus Brunichildis</i>, <a href="#p427">427</a>.</p> + +<p>Dordrecht, <a href="#p112">112</a>.</p> + +<p>Dormelles, <a href="#p367">367</a>.</p> + +<p>Douhet (de), <a href="#p13">13</a>.</p> + +<p>Dubos (l’abbé), <a href="#p112">112</a>.</p> + +<p>Duguesclin (Bertrand), <a href="#p360">360</a>.</p> + +<p>Duurstede, <a href="#p112">112</a>.</p> + +</div> +<p class="h4 b" id="e">E.</p> + +<div class="index"> +<p>Eberulf, <a href="#p393">393</a>.</p> + +<p>Ebroïn, <a href="#p77">77</a>, <a href="#p470">470</a>-473.</p> + +<p>Ecdicius, <a href="#p69">69</a>, <a href="#p280">280</a>, <a href="#p490">490</a>.</p> + +<p>Eckhart, <a href="#p9">9</a>.</p> + +<p>Écosse, <a href="#p398">398</a>.</p> + +<p>Edda, <a href="#p126">126</a>, <a href="#p288">288</a>.</p> + +<p>Edesse (d’), <a href="#p438">438</a>.</p> + +<p><i lang="la" xml:lang="la">Edictum Rothari Regis</i>, <a href="#p196">196</a>.</p> + +<p>Egetius, v. <a href="#aetius">Aétius</a>.</p> + +<p>Egidius, v. <a href="#aegidius">Aegidius</a>.</p> + +<p>Eginhard, <a href="#p55">55</a>, <a href="#p155">155</a>, <a href="#p462">462</a>, <a href="#p474">474</a>, <a href="#p500">500</a>.</p> + +<p>Egmond (abbaye d’), <a href="#p501">501</a>.</p> + +<p>Ekkehard de Saint-Gall, <a href="#p169">169</a>.</p> + +<p>Elen Lluydawc, <a href="#p425">425</a>.</p> + +<p>Eparchius (saint), <a href="#p69">69</a>.</p> + +<p>Épiphanie, <a href="#p360">360</a>.</p> + +<p><i lang="la" xml:lang="la">Epitome</i>, <a href="#p73">73</a>, <a href="#p285">285</a>.</p> + +<p>Erchinoald, <a href="#p471">471</a>.</p> + +<p>Eric, roi de Danemark, <a href="#p126">126</a>.</p> + +<p>Erichonius, <a href="#p91">91</a>.</p> + +<p>Erin, <a href="#p4">4</a>, <a href="#p127">127</a>.</p> + +<p>Ermanarich, v. <a href="#hermanaric">Hermanaric</a>.</p> + +<p>Ermeno, <a href="#p461">461</a>.</p> + +<p>Esbiorn, <a href="#p126">126</a>.</p> + +<p>Escaut, <a href="#p141">141</a>, <a href="#p142">142</a>, <a href="#p154">154</a>, <a href="#p294">294</a>, <a href="#p297">297</a>, <a href="#p298">298</a>, <a href="#p303">303</a>, <a href="#p314">314</a>, <a href="#p342">342</a>.</p> + +<p>Espagne, <a href="#p276">276</a>, <a href="#p385">385</a>, <a href="#p405">405</a>, <a href="#p406">406</a>.</p> + +<p>Esras, <a href="#p127">127</a>.</p> + +<p>Ethbald, <a href="#p126">126</a>.</p> + +<p>Ethelberge, <a href="#p126">126</a>.</p> + +<p>Ethelbert, <a href="#p126">126</a>.</p> + +<p>Etzel, <a href="#p7">7</a>. Cf. Attila.</p> + +<p>Eugène (saint) de Carthage, <a href="#p65">65</a>, <a href="#p66">66</a>.</p> + +<p>Eugenia, <a href="#p203">203</a>.</p> + +<p>Euric, <a href="#p69">69</a>.</p> + +<p>Europe, <a href="#p429">429</a>, <a href="#p498">498</a>.</p> + +<p>Eusebius, <a href="#p193">193</a>, <a href="#p194">194</a>.</p> + +<p>Evhémère, <a href="#p148">148</a>.</p> + +</div> +<p class="h4 b" id="f">F.</p> + +<div class="index"> +<p>Falias, <a href="#p127">127</a>.</p> + +<p>Faramond (Pharamond), roi des Francs, <a href="#p105">105</a>, <a href="#p106">106</a>, <a href="#p134">134</a>-136.</p> + +<p>Faro, <a href="#p464">464</a>.</p> + +<p>Faron (saint) de Meaux, <a href="#p433">433</a>, <a href="#p441">441</a>-443.</p> + +<p>Farron, <a href="#p305">305</a>-308.</p> + +<p>Fauriel, <a href="#p11">11</a>, <a href="#p12">12</a>, <a href="#p16">16</a>, <a href="#p18">18</a>, <a href="#p26">26</a>, <a href="#p233">233</a>.</p> + +<p>Feldberg, <a href="#p427">427</a>, <a href="#p430">430</a>.</p> + +<p>Fiacre (saint), <a href="#p443">443</a>.</p> + +<p>Fidenates, <a href="#p305">305</a>.</p> + +<p><i>Fierabras</i>, <a href="#p495">495</a>.</p> + +<p>Filimer, <a href="#p35">35</a>, <a href="#p106">106</a>.</p> + +<p>Findias, <a href="#p127">127</a>.</p> + +<p>Fir-Bolgs, <a href="#p4">4</a>.</p> + +<p>Flandre, <a href="#p115">115</a>, <a href="#p142">142</a>, <a href="#p143">143</a>, <a href="#p298">298</a>.</p> + +<p>Flaochat, <a href="#p468">468</a>.</p> + +<p>Floovant, <a href="#p456">456</a>, <a href="#p459">459</a>, <a href="#p460">460</a>.</p> + +<p>Fomoré, <a href="#p400">400</a>.</p> + +<p>Fomoriens, <a href="#p5">5</a>.</p> + +<p>Fortunat (saint) de Poitiers, <a href="#p82">82</a>, <a href="#p196">196</a>, <a href="#p277">277</a>, <a href="#p356">356</a>, <a href="#p488">488</a>, <a href="#p501">501</a>.</p> + +<p>Foulques de Reims, <a href="#p56">56</a>.</p> + +<p>Français, <a href="#p502">502</a>.</p> + +<p>France, <a href="#p7">7</a>, <a href="#p10">10</a>, <a href="#p14">14</a>, <a href="#p21">21</a>, <a href="#p23">23</a>, <a href="#p136">136</a>, <a href="#p224">224</a>, <a href="#p270">270</a>, <a href="#p317">317</a>, <a href="#p360">360</a>, <a href="#p383">383</a>, <a href="#p425">425</a>, <a href="#p428">428</a>, <a href="#p430">430</a>, <a href="#p496">496</a>, <a href="#p498">498</a>.</p> + +<p>Francfort-sur-Mein, <a href="#p276">276</a>, <a href="#p427">427</a>, <a href="#p430">430</a>.</p> + +<p>Franche-Comté, <a href="#p425">425</a>.</p> + +<p><i lang="la" xml:lang="la">Francia</i>, <a href="#p117">117</a>, <a href="#p134">134</a>, <a href="#p502">502</a>.</p> + +<p><i lang="de" xml:lang="de">Franken</i>, <a href="#p117">117</a>.</p> + +<p>Francs, <a href="#p8">8</a>-11, <a href="#p19">19</a>, <a href="#p20">20</a>, <a href="#p22">22</a>, <a href="#p48">48</a>, <a href="#p51">51</a>-53, <a href="#p57">57</a>, <a href="#p59">59</a>-61, <a href="#p70">70</a>, <a href="#p71">71</a>, <a href="#p78">78</a>, <a href="#p79">79</a>, <a href="#p85">85</a>, <a href="#p86">86</a>, <a href="#p88">88</a>, <a href="#p90">90</a>, <a href="#p95">95</a>, <a href="#p96">96</a>, <a href="#p98">98</a>, <a href="#p99">99</a>, <a href="#p102">102</a>-106, <a href="#p109">109</a>-137, <a href="#p139">139</a>, <a href="#p140">140</a>-144, <a href="#p146">146</a>, <a href="#p147">147</a>, <a href="#p151">151</a>, <a href="#p154">154</a>, <a href="#p156">156</a>-162, <a href="#p175">175</a>, <a href="#p177">177</a>-186, <a href="#p189">189</a>, <a href="#p191">191</a>, <a href="#p192">192</a>, <a href="#p201">201</a>, <a href="#p206">206</a>, <a href="#p214">214</a>, <a href="#p216">216</a>, <a href="#p218">218</a>, <a href="#p220">220</a>, <a href="#p223">223</a>-230, <a href="#p232">232</a>, <a href="#p233">233</a>-236, <a href="#p245">245</a>, <a href="#p249">249</a>, <a href="#p255">255</a>, <a href="#p258">258</a>, <a href="#p259">259</a>, <a href="#p261">261</a>-265, <a href="#p276">276</a>, <a href="#p281">281</a>, <a href="#p287">287</a>, <a href="#p290">290</a>-300, <a href="#p305">305</a>, <a href="#p311">311</a>, <a href="#p313">313</a>, <a href="#p321">321</a>, <a href="#p322">322</a>, <a href="#p329">329</a>-333, <a href="#p338">338</a>-362, <a href="#p365">365</a>, <a href="#p369">369</a>, <a href="#p372">372</a>, <a href="#p377">377</a>, <a href="#p384">384</a>, <a href="#p396">396</a>, <a href="#p397">397</a>-400, <a href="#p405">405</a>, <a href="#p410">410</a>, <a href="#p411">411</a>, <a href="#p420">420</a>, <a href="#p427">427</a>, <a href="#p434">434</a>, <a href="#p435">435</a>, <a href="#p439">439</a>-447, <a href="#p452">452</a>-456, <a href="#p462">462</a>, <a href="#p464">464</a>, <a href="#p477">477</a>-481, <a href="#p485">485</a>-487, <a href="#p491">491</a>, <a href="#p492">492</a>, <a href="#p495">495</a>, <a href="#p499">499</a>, <a href="#p500">500</a>, <a href="#p502">502</a>.</p> + +<p id="francs-ripuaires">Francs Ripuaires, <a href="#p68">68</a>, <a href="#p282">282</a>, <a href="#p284">284</a>, <a href="#p294">294</a>-296, <a href="#p302">302</a>, <a href="#p313">313</a>, <a href="#p316">316</a>, <a href="#p317">317</a>, <a href="#p418">418</a>, <a href="#p419">419</a>, <a href="#p487">487</a>, <a href="#p494">494</a>, <a href="#p495">495</a>.</p> + +<p id="francs-saliens">Francs Saliens, <a href="#p118">118</a>, <a href="#p133">133</a>, <a href="#p137">137</a>, <a href="#p141">141</a>, <a href="#p159">159</a>, <a href="#p178">178</a>, <a href="#p223">223</a>, <a href="#p297">297</a>, <a href="#p298">298</a>, <a href="#p313">313</a>, <a href="#p478">478</a>, <a href="#p479">479</a>.</p> + +<p>Frédégaire, <a href="#p13">13</a>, <a href="#p16">16</a>, <a href="#p22">22</a>, <a href="#p53">53</a>, <a href="#p58">58</a>, <a href="#p72">72</a>-76, <a href="#p79">79</a>-81, <a href="#p82">82</a>, <a href="#p104">104</a>, <a href="#p105">105</a>, <a href="#p119">119</a>, <a href="#p133">133</a>-135, <a href="#p137">137</a>, <a href="#p147">147</a>-159, <a href="#p162">162</a>, <a href="#p164">164</a>, <a href="#p176">176</a>-178, <a href="#p180">180</a>, <a href="#p181">181</a>, <a href="#p183">183</a>-190, <a href="#p193">193</a>, <a href="#p194">194</a>, <a href="#p202">202</a>-205, <a href="#p215">215</a>, <a href="#p218">218</a>, <a href="#p221">221</a>, <a href="#p223">223</a>, <a href="#p227">227</a>, <a href="#p230">230</a>, <a href="#p231">231</a>, <a href="#p234">234</a>-237, <a href="#p247">247</a>, <a href="#p254">254</a>, <a href="#p255">255</a>, <a href="#p258">258</a>, <a href="#p262">262</a>, <a href="#p263">263</a>, <a href="#p275">275</a>, <a href="#p277">277</a>, <a href="#p285">285</a>, <a href="#p288">288</a>-292, <a href="#p302">302</a>, <a href="#p311">311</a>, <a href="#p351">351</a>, <a href="#p369">369</a>, <a href="#p370">370</a>, <a href="#p374">374</a>-376, <a href="#p385">385</a>, <a href="#p393">393</a>, <a href="#p397">397</a>, <a href="#p398">398</a>, <a href="#p404">404</a>-417, <a href="#p421">421</a>, <a href="#p433">433</a>, <a href="#p453">453</a>, <a href="#p455">455</a>, <a href="#p461">461</a>, <a href="#p462">462</a>, <a href="#p464">464</a>, <a href="#p467">467</a>, <a href="#p468">468</a>, <a href="#p469">469</a>, <a href="#p473">473</a>, <a href="#p485">485</a>, <a href="#p501">501</a>.</p> + +<p>Frédégonde, <a href="#p381">381</a>, <a href="#p385">385</a>, <a href="#p402">402</a>, <a href="#p422">422</a>, <a href="#p472">472</a>, <a href="#p485">485</a>.</p> + +<p>Frédéric, empereur, <a href="#p40">40</a>.</p> + +<p>Frédulf, <a href="#p465">465</a>.</p> + +<p>Freya (Frea), <a href="#p107">107</a>.</p> + +<p>Fridigern, <a href="#p34">34</a>.</p> + +<p>Friga, <a href="#p134">134</a>.</p> + +<p>Frise, <a href="#p46">46</a>, <a href="#p116">116</a>, <a href="#p337">337</a>, <a href="#p339">339</a>-344.</p> + +<p>Frison, <a href="#p46">46</a>, <a href="#p128">128</a>, <a href="#p341">341</a>, <a href="#p342">342</a>, <a href="#p360">360</a>.</p> + +<p>Frioul, <a href="#p165">165</a>.</p> + +<p>Friuli, <a href="#p41">41</a>, <a href="#p165">165</a>.</p> + +<p>Fustel de Coulanges, <a href="#p22">22</a>, <a href="#p23">23</a>, <a href="#p26">26</a>, <a href="#p57">57</a>, <a href="#p499">499</a>, <a href="#p500">500</a>.</p> + +</div> +<p class="h4 b" id="g">G.</p> + +<div class="index"> +<p>Gabies, <a href="#p255">255</a>, <a href="#p473">473</a>.</p> + +<p>Gaila, <a href="#p165">165</a>.</p> + +<p>Gallo-Romains, <a href="#p115">115</a>, <a href="#p164">164</a>, <a href="#p310">310</a>, <a href="#p480">480</a>, <a href="#p488">488</a>, <a href="#p492">492</a>.</p> + +<p>Gallus (saint) de Clermont, <a href="#p79">79</a>.</p> + +<p>Gambrives, <a href="#p86">86</a>.</p> + +<p>Gambara, <a href="#p107">107</a>, <a href="#p149">149</a>.</p> + +<p>Ganelon, <a href="#p467">467</a>, <a href="#p468">468</a>.</p> + +<p>Garonne, <a href="#p427">427</a>.</p> + +<p>Gaule, <a href="#p14">14</a>, <a href="#p57">57</a>, <a href="#p69">69</a>, <a href="#p96">96</a>, <a href="#p112">112</a>, <a href="#p140">140</a>, <a href="#p143">143</a>-145, <a href="#p148">148</a>, <a href="#p190">190</a>-192, <a href="#p201">201</a>, <a href="#p222">222</a>, <a href="#p225">225</a>, <a href="#p232">232</a>, <a href="#p256">256</a>, <a href="#p258">258</a>, <a href="#p265">265</a>, <a href="#p267">267</a>, <a href="#p271">271</a>, <a href="#p278">278</a>, <a href="#p281">281</a>, <a href="#p291">291</a>, <a href="#p306">306</a>, <a href="#p313">313</a>, <a href="#p339">339</a>, <a href="#p376">376</a>, <a href="#p430">430</a>, <a href="#p443">443</a>, <a href="#p467">467</a>, <a href="#p482">482</a>, <a href="#p488">488</a>-492, <a href="#p496">496</a>, <a href="#p500">500</a>.</p> + +<p id="gaule-belgique">Gaule Belgique, <a href="#p140">140</a>, <a href="#p144">144</a>, <a href="#p145">145</a>, <a href="#p317">317</a>.</p> + +<p>Gaule neustrienne, <a href="#p488">488</a>.</p> + +<p>Gaule romaine, <a href="#p281">281</a>.</p> + +<p>Gaut, <a href="#p34">34</a>.</p> + +<p>Gelimer, <a href="#p42">42</a>.</p> + +<p>Genebaudes, <a href="#p134">134</a>.</p> + +<p>Genève, <a href="#p79">79</a>, <a href="#p227">227</a>.</p> + +<p>Geneviève (sainte), <a href="#p62">62</a>, <a href="#p269">269</a>, <a href="#p270">270</a>, <a href="#p273">273</a>.</p> + +<p>Genèse, <a href="#p90">90</a>.</p> + +<p>Gensimund, <a href="#p35">35</a>.</p> + +<p>Gépides, <a href="#p35">35</a>, <a href="#p39">39</a>, <a href="#p87">87</a>, <a href="#p96">96</a>, <a href="#p126">126</a>, <a href="#p440">440</a>.</p> + +<p>Gerbiorn, <a href="#p126">126</a>.</p> + +<p>Géréon (saint) de Cologne, <a href="#p419">419</a>, <a href="#p422">422</a>.</p> + +<p>Gerier, <a href="#p126">126</a>.</p> + +<p>Gerin, <a href="#p126">126</a>.</p> + +<p>Germanie, <a href="#p14">14</a>, <a href="#p38">38</a>, <a href="#p47">47</a>, <a href="#p85">85</a>, <a href="#p87">87</a>, <a href="#p88">88</a>, <a href="#p96">96</a>, <a href="#p149">149</a>, <a href="#p295">295</a>.</p> + +<p>Germain (saint) de Paris, <a href="#p415">415</a>.</p> + +<p>Germains, <a href="#p32">32</a>, <a href="#p52">52</a>, <a href="#p85">85</a>, <a href="#p90">90</a>, <a href="#p91">91</a>, <a href="#p97">97</a>, <a href="#p98">98</a>, <a href="#p118">118</a>, <a href="#p125">125</a>, <a href="#p150">150</a>, <a href="#p181">181</a>, <a href="#p203">203</a>, <a href="#p228">228</a>, <a href="#p240">240</a>, <a href="#p271">271</a>, <a href="#p272">272</a>, <a href="#p284">284</a>, <a href="#p287">287</a>, <a href="#p295">295</a>, <a href="#p304">304</a>, <a href="#p492">492</a>, <a href="#p493">493</a>, <a href="#p499">499</a>, <a href="#p500">500</a>.</p> + +<p id="gesta-dagoberti"><i lang="la" xml:lang="la">Gesta Dagoberti</i>, <a href="#p81">81</a>, <a href="#p82">82</a>, <a href="#p436">436</a>-438, <a href="#p440">440</a>, <a href="#p455">455</a>, <a href="#p457">457</a>, <a href="#p459">459</a>, <a href="#p460">460</a>. Dans plusieurs de ces passages, on a écrit à tort <i lang="la" xml:lang="la">Vita Dagoberti</i>.</p> + +<p><i lang="la" xml:lang="la">Gesta Episcoporum Antissiodorensium</i>, <a href="#p427">427</a>.</p> + +<p><i lang="la" xml:lang="la">Gesta Episcoporum Treverensium</i>, <a href="#p370">370</a>.</p> + +<p><i>Geste de France</i>, <a href="#p317">317</a>.</p> + +<p>Gètes, <a href="#p481">481</a>.</p> + +<p>Gibbon, <a href="#p121">121</a>.</p> + +<p>Gibraltar, <a href="#p275">275</a>.</p> + +<p>Giesebrecht, <a href="#p313">313</a>.</p> + +<p>Gironde, <a href="#p276">276</a>.</p> + +<p>Gisdead, <a href="#p330">330</a>.</p> + +<p>Gisulf, duc de Frioul, <a href="#p165">165</a>, <a href="#p166">166</a>.</p> + +<p>Givet, <a href="#p503">503</a>.</p> + +<p><i lang="la" xml:lang="la">Gloria Confessorum</i>, <a href="#p66">66</a>.</p> + +<p>Godan v. <a href="#wodan">Wodan</a>.</p> + +<p>Godegisil, <a href="#p227">227</a>, <a href="#p243">243</a>, <a href="#p254">254</a>, <a href="#p259">259</a>-262, <a href="#p327">327</a>.</p> + +<p>Godomar, <a href="#p227">227</a>, <a href="#p321">321</a>, <a href="#p322">322</a>, <a href="#p332">332</a>, <a href="#p333">333</a>.</p> + +<p>Goettingue, <a href="#p21">21</a>.</p> + +<p>Gogon, <a href="#p405">405</a>.</p> + +<p>Gondeberge, <a href="#p194">194</a>.</p> + +<p>Gondebaud (Gundobad, Gundebad, Gundobald), <a href="#p126">126</a>, <a href="#p140">140</a>, <a href="#p227">227</a>, <a href="#p228">228</a>-232, <a href="#p234">234</a>, <a href="#p236">236</a>, <a href="#p240">240</a>-248, <a href="#p251">251</a>, <a href="#p253">253</a>-255, <a href="#p257">257</a>-263, <a href="#p292">292</a>, <a href="#p316">316</a>, <a href="#p319">319</a>, <a href="#p327">327</a>, <a href="#p328">328</a>, <a href="#p330">330</a>, <a href="#p358">358</a>, <a href="#p504">504</a>.</p> + +<p>Gondioch, <a href="#p227">227</a>.</p> + +<p>Gonthran (Gontran), roi de Burgondie, <a href="#p53">53</a>, <a href="#p191">191</a>, <a href="#p204">204</a>, <a href="#p375">375</a>, <a href="#p386">386</a>, <a href="#p387">387</a>, <a href="#p393">393</a>.</p> + +<p>Gonthran Boson, <a href="#p191">191</a>.</p> + +<p>Gorias, <a href="#p127">127</a>.</p> + +<p>Gorini, <a href="#p17">17</a>.</p> + +<p>Goths, <a href="#p34">34</a>, <a href="#p37">37</a>, <a href="#p41">41</a>, <a href="#p45">45</a>, <a href="#p68">68</a>, <a href="#p71">71</a>, <a href="#p78">78</a>, <a href="#p87">87</a>, <a href="#p106">106</a>, <a href="#p108">108</a>, <a href="#p162">162</a>, <a href="#p211">211</a>, <a href="#p213">213</a>, <a href="#p256">256</a>, <a href="#p266">266</a>, <a href="#p271">271</a>, <a href="#p284">284</a>, <a href="#p287">287</a>, <a href="#p341">341</a>, <a href="#p481">481</a>.</p> + +<p><i>Gothiscandza</i>, <a href="#p106">106</a>.</p> + +<p><i lang="la" xml:lang="la">Graecia</i>, <a href="#p149">149</a>.</p> + +<p>Grande-Bretagne, <a href="#p42">42</a>.</p> + +<p>Grecs, <a href="#p272">272</a>.</p> + +<p>Grégoire (évêque de Langres), <a href="#p171">171</a>, <a href="#p175">175</a>.</p> + +<p>Grégoire de Tours, <a href="#p12">12</a>, <a href="#p13">13</a>, <a href="#p15">15</a>-20, <a href="#p22">22</a>, <a href="#p48">48</a>, <a href="#p58">58</a>-72, <a href="#p73">73</a>, <a href="#p77">77</a>-79, <a href="#p82">82</a>, <a href="#p101">101</a>, <a href="#p106">106</a>, <a href="#p108">108</a>, <a href="#p114">114</a>, <a href="#p117">117</a>, <a href="#p121">121</a>, <a href="#p124">124</a>, <a href="#p129">129</a>, <a href="#p130">130</a>, <a href="#p133">133</a>, <a href="#p140">140</a>, <a href="#p143">143</a>, <a href="#p144">144</a>, <a href="#p146">146</a>, <a href="#p147">147</a>, <a href="#p149">149</a>, <a href="#p151">151</a>-153, <a href="#p155">155</a>, <a href="#p157">157</a>-159, <a href="#p163">163</a>, <a href="#p165">165</a>, <a href="#p169">169</a>, <a href="#p171">171</a>, <a href="#p176">176</a>-179, <a href="#p181">181</a>, <a href="#p183">183</a>-185, <a href="#p187">187</a>-189, <a href="#p194">194</a>-196, <a href="#p198">198</a>, <a href="#p201">201</a>, <a href="#p202">202</a>, <a href="#p205">205</a>, <a href="#p212">212</a>, <a href="#p214">214</a>-218, <a href="#p221">221</a>-224, <a href="#p226">226</a>, <a href="#p227">227</a>, <a href="#p230">230</a>, <a href="#p233">233</a>-236, <a href="#p241">241</a>, <a href="#p242">242</a>, <a href="#p244">244</a>, <a href="#p247">247</a>, <a href="#p253">253</a>-259, <a href="#p262">262</a>, <a href="#p263">263</a>, <a href="#p265">265</a>, <a href="#p267">267</a>-270, <a href="#p274">274</a>, <a href="#p280">280</a>-285, <a href="#p287">287</a>, <a href="#p294">294</a>, <a href="#p295">295</a>, <a href="#p297">297</a>-303, <a href="#p307">307</a>, <a href="#p308">308</a>, <a href="#p310">310</a>-316, <a href="#p324">324</a>-326, <a href="#p329">329</a>-330, <a href="#p332">332</a>-334, <a href="#p339">339</a>, <a href="#p341">341</a>, <a href="#p342">342</a>, <a href="#p344">344</a>-346, <a href="#p350">350</a>, <a href="#p351">351</a>, <a href="#p354">354</a>-357, <a href="#p359">359</a>, <a href="#p362">362</a>-364, <a href="#p368">368</a>-372, <a href="#p374">374</a>, <a href="#p375">375</a>, <a href="#p378">378</a>, <a href="#p381">381</a>-385, <a href="#p391">391</a>, <a href="#p393">393</a>-395, <a href="#p405">405</a>, <a href="#p447">447</a>, <a href="#p481">481</a>, <a href="#p485">485</a>, <a href="#p488">488</a>-490, <a href="#p501">501</a>, <a href="#p501">501</a>.</p> + +<p>Grenoble, <a href="#p276">276</a>, <a href="#p278">278</a>.</p> + +<p>Grimm (les frères), <a href="#p11">11</a>.</p> + +<p>Grimm (J.), <a href="#p272">272</a>, <a href="#p288">288</a>.</p> + +<p>Grimm (W.), <a href="#p427">427</a>, <a href="#p500">500</a>.</p> + +<p>Grimoald, duc d’Austrasie, <a href="#p465">465</a>, <a href="#p466">466</a>.</p> + +<p>Grimoald, duc de Frioul, <a href="#p41">41</a>, <a href="#p165">165</a>, <a href="#p166">166</a>.</p> + +<p>Groeninghen, <a href="#p366">366</a>.</p> + +<p>Gudrun, <a href="#p45">45</a>, <a href="#p126">126</a>, <a href="#p238">238</a>.</p> + +<p>Guessard, <a href="#p457">457</a>.</p> + +<p>Guichard, <a href="#p126">126</a>.</p> + +<p>Guillaume de Bavière, <a href="#p360">360</a>.</p> + +<p>Guillaume Tell, <a href="#p4">4</a>.</p> + +<p>Gunbiorn, <a href="#p126">126</a>.</p> + +<p><i>Gund</i>, <a href="#p126">126</a>.</p> + +<p>Gundichar, <a href="#p126">126</a>.</p> + +<p>Gundoald, duc, <a href="#p396">396</a>, <a href="#p397">397</a>.</p> + +<p>Gundovald, prétendant, <a href="#p190">190</a>, <a href="#p191">191</a>, <a href="#p192">192</a>.</p> + +<p>Gundovech, <a href="#p126">126</a>.</p> + +<p>Gunnar, <a href="#p126">126</a>.</p> + +<p>Gunthar, fils de Clodomir, <a href="#p322">322</a>.</p> + +<p>Gunther, roi des Burgondes, <a href="#p238">238</a>.</p> + +<p>Guntheuca, <a href="#p322">322</a>, <a href="#p331">331</a>.</p> + +</div> +<p class="h4 b" id="h">H.</p> + +<div class="index"> +<p>Hacon, <a href="#p399">399</a>.</p> + +<p>Hadolaun, <a href="#p107">107</a>.</p> + +<p>Hadubrant, <a href="#p126">126</a>.</p> + +<p>Haduloba, <a href="#p500">500</a>.</p> + +<p>Hagen, <a href="#p299">299</a>.</p> + +<p>Hainaut, <a href="#p426">426</a>.</p> + +<p>Hanala, <a href="#p34">34</a>.</p> + +<p>Harald Harfagr, <a href="#p91">91</a>.</p> + +<p>Hartungen, <a href="#p42">42</a>.</p> + +<p>Hathagat, <a href="#p353">353</a>.</p> + +<p><i lang="la" xml:lang="la">Hattuarius (pagus)</i>, <a href="#p340">340</a>, <a href="#p342">342</a>.</p> + +<p>Haudiatte (chemin de la reine), <a href="#p425">425</a>.</p> + +<p>Haut-chemin, <a href="#p427">427</a>.</p> + +<p>Haut-Rhin, <a href="#p427">427</a>.</p> + +<p>Heiric, <a href="#p427">427</a>.</p> + +<p><i lang="de" xml:lang="de">Heldenbuch</i>, <a href="#p162">162</a>.</p> + +<p>Hélène (sainte), impératrice, <a href="#p425">425</a>.</p> + +<p>Helgaire, <a href="#p441">441</a>, <a href="#p443">443</a>, <a href="#p445">445</a>.</p> + +<p>Henri IV (chemin), <a href="#p425">425</a>.</p> + +<p>Henri de Schwerin, <a href="#p503">503</a>.</p> + +<p>Henschen, <a href="#p502">502</a>.</p> + +<p>Héraclius, empereur, <a href="#p190">190</a>, <a href="#p194">194</a>.</p> + +<p>Herbert, <a href="#p237">237</a>, <a href="#p239">239</a>, <a href="#p240">240</a>.</p> + +<p id="hermanaric">Hermanaric, roi des Goths, <a href="#p36">36</a>, <a href="#p56">56</a>, <a href="#p186">186</a>.</p> + +<p id="hermanfried">Hermanfried, roi des Thuringiens, <a href="#p48">48</a>, <a href="#p347">347</a>-354, <a href="#p358">358</a>, <a href="#p361">361</a>, <a href="#p368">368</a>-372, <a href="#p374">374</a>, <a href="#p376">376</a>.</p> + +<p>Hermin, <a href="#p87">87</a>, <a href="#p89">89</a>.</p> + +<p>Herminons, Herminones, <a href="#p86">86</a>, <a href="#p89">89</a>, <a href="#p94">94</a>.</p> + +<p>Hermundures, <a href="#p94">94</a>.</p> + +<p>Hérules, <a href="#p38">38</a>, <a href="#p39">39</a>, <a href="#p292">292</a>, <a href="#p308">308</a>, <a href="#p401">401</a>.</p> + +<p><i>Hervararsaga</i>, <a href="#p289">289</a>.</p> + +<p>Hesbaye, <a href="#p118">118</a>, <a href="#p426">426</a>.</p> + +<p>Hetvares, <a href="#p341">341</a>, <a href="#p342">342</a>.</p> + +<p>Hilaire (saint), <a href="#p269">269</a>.</p> + +<p>Hilde, <a href="#p239">239</a>.</p> + +<p>Hildebrand, <a href="#p126">126</a>.</p> + +<p>Hildegonde, <a href="#p169">169</a>, <a href="#p171">171</a>, <a href="#p289">289</a>.</p> + +<p>Hillidius (saint), <a href="#p69">69</a>.</p> + +<p>Hincmar, <a href="#p20">20</a>, <a href="#p81">81</a>, <a href="#p82">82</a>, <a href="#p223">223</a>.</p> + +<p><i lang="la" xml:lang="la">Historia Francorum</i> de Grégoire de Tours, <a href="#p61">61</a>, <a href="#p63">63</a>, <a href="#p64">64</a>, <a href="#p66">66</a>.</p> + +<p><i lang="la" xml:lang="la">Historia Langobardorum</i> de Paul Diacre, <a href="#p196">196</a>.</p> + +<p><i lang="la" xml:lang="la">Historia Langobardorum</i> anonyme, <a href="#p148">148</a>, <a href="#p149">149</a>.</p> + +<p>Hlaudr, <a href="#p289">289</a>.</p> + +<p>Holder-Egger, <a href="#p60">60</a>.</p> + +<p>Hollain, <a href="#p426">426</a>.</p> + +<p>Hollande, <a href="#p116">116</a>.</p> + +<p>Homère, <a href="#p46">46</a>, <a href="#p207">207</a>, <a href="#p299">299</a>.</p> + +<p>Hongrie, <a href="#p110">110</a>, <a href="#p111">111</a>, <a href="#p119">119</a>.</p> + +<p>Hongrie (chemin de la reine de), <a href="#p425">425</a>.</p> + +<p>Huga, <a href="#p338">338</a>, <a href="#p351">351</a>.</p> + +<p>Hugas, <a href="#p341">341</a>, <a href="#p342">342</a>.</p> + +<p id="hugdietrich"><span lang="de" xml:lang="de">Hugdietrich</span>, <a href="#p238">238</a>, <a href="#p338">338</a>, <a href="#p377">377</a>, <a href="#p378">378</a>, <a href="#p478">478</a>.</p> + +<p>Hugo (Hugue), <a href="#p338">338</a>.</p> + +<p>Hugo-Theodoricus, <a href="#p338">338</a>, <a href="#p377">377</a>.</p> + +<p>Hugues Capet, <a href="#p503">503</a>.</p> + +<p>Hunglac, <a href="#p344">344</a>.</p> + +<p>Huns (Chuni), <a href="#p35">35</a>, <a href="#p36">36</a>, <a href="#p67">67</a>, <a href="#p149">149</a>, <a href="#p157">157</a>, <a href="#p162">162</a>, <a href="#p165">165</a>, <a href="#p169">169</a>, <a href="#p170">170</a>, <a href="#p176">176</a>, <a href="#p178">178</a>, <a href="#p256">256</a>, <a href="#p400">400</a>.</p> + +<p>Huns Ephthalites, <a href="#p504">504</a>.</p> + +<p>Hygelac, <a href="#p340">340</a>-343.</p> + +<p>Hygbald de Lindisfarne, <a href="#p43">43</a>.</p> + +</div> +<p class="h4 b" id="i">I.</p> + +<div class="index"> +<p>Ibor, <a href="#p107">107</a>.</p> + +<p>Idacius, <a href="#p203">203</a>.</p> + +<p>Iliade, <a href="#p40">40</a>.</p> + +<p>Ilus, <a href="#p91">91</a>.</p> + +<p>Ingévons (<span lang="la" xml:lang="la">Ingaevones</span>), <a href="#p86">86</a>, <a href="#p89">89</a>, <a href="#p94">94</a>.</p> + +<p>Ingi, <a href="#p87">87</a>, <a href="#p91">91</a>.</p> + +<p>Ingo, <a href="#p87">87</a>-89, <a href="#p91">91</a>.</p> + +<p><span lang="la" xml:lang="la">Injuriosus</span>, <a href="#p69">69</a>.</p> + +<p>Iring, <a href="#p48">48</a>, <a href="#p352">352</a>, <a href="#p353">353</a>, <a href="#p430">430</a>.</p> + +<p>Irlande, <a href="#p4">4</a>.</p> + +<p>Irmin, <a href="#p91">91</a>, <a href="#p425">425</a>.</p> + +<p>Irmino, <a href="#p87">87</a>, <a href="#p91">91</a>, <a href="#p95">95</a>, <a href="#p97">97</a>.</p> + +<p>Irminfried, v. <a href="#hermanfried">Hermanfried</a>.</p> + +<p>Iscio, v. <a href="#istio">Istio</a>.</p> + +<p>Isère, <a href="#p276">276</a>.</p> + +<p>Isidore (saint) de Séville, <a href="#p267">267</a>.</p> + +<p>Islande, <a href="#p36">36</a>, <a href="#p44">44</a>.</p> + +<p>Israël, <a href="#p423">423</a>.</p> + +<p>Istévons (<span lang="la" xml:lang="la">Istaevones</span>), <a href="#p86">86</a>, <a href="#p89">89</a>, <a href="#p94">94</a>.</p> + +<p>Isti, <a href="#p87">87</a>.</p> + +<p id="istio">Istio, <a href="#p87">87</a>, <a href="#p88">88</a>, <a href="#p89">89</a>, <a href="#p91">91</a>, <a href="#p96">96</a>, <a href="#p97">97</a>.</p> + +<p>Italie, <a href="#p39">39</a>, <a href="#p40">40</a>, <a href="#p45">45</a>, <a href="#p86">86</a>, <a href="#p95">95</a>, <a href="#p141">141</a>, <a href="#p165">165</a>, <a href="#p168">168</a>, <a href="#p169">169</a>, <a href="#p216">216</a>, <a href="#p276">276</a>, <a href="#p326">326</a>, <a href="#p391">391</a>.</p> + +<p>Ivoire, <a href="#p126">126</a>.</p> + +<p>Ivon, <a href="#p126">126</a>.</p> + +<p>Izel, <a href="#p426">426</a>.</p> + +</div> +<p class="h4 b" id="j">J.</p> + +<div class="index"> +<p>Jacques (chemin de saint), <a href="#p430">430</a>.</p> + +<p>Japhan, <a href="#p91">91</a>.</p> + +<p>Japhet, <a href="#p88">88</a>, <a href="#p90">90</a>, <a href="#p91">91</a>.</p> + +<p>Javoulz, <a href="#p69">69</a>.</p> + +<p>Jeandeus de Brie, <a href="#p496">496</a>.</p> + +<p>Jeanne (chemin de la reine), <a href="#p425">425</a>.</p> + +<p>Jehu, <a href="#p423">423</a>.</p> + +<p>Jéricho, <a href="#p278">278</a>.</p> + +<p>Jérôme (saint), <a href="#p149">149</a>.</p> + +<p>Jérusalem, <a href="#p276">276</a>.</p> + +<p>Jézabel, <a href="#p423">423</a>.</p> + +<p>Jésus-Christ, <a href="#p121">121</a>, <a href="#p122">122</a>.</p> + +<p>Jonas de Suse, <a href="#p74">74</a>, <a href="#p155">155</a>, <a href="#p409">409</a>.</p> + +<p>Jordanès, <a href="#p34">34</a>, <a href="#p36">36</a>, <a href="#p78">78</a>, <a href="#p106">106</a>, <a href="#p162">162</a>, <a href="#p256">256</a>, <a href="#p424">424</a>.</p> + +<p>Judas, <a href="#p330">330</a>, <a href="#p467">467</a>.</p> + +<p><i>Juges (Le livre des)</i>, <a href="#p278">278</a>.</p> + +<p>Julien (le comte), <a href="#p503">503</a>.</p> + +<p>Julien l’Apostat, <a href="#p145">145</a>, <a href="#p501">501</a>.</p> + +<p>Junghans (W.), <a href="#p18">18</a>, <a href="#p19">19</a>, <a href="#p21">21</a>, <a href="#p22">22</a>, <a href="#p26">26</a>, <a href="#p233">233</a>, <a href="#p313">313</a>.</p> + +<p>Jupiter, <a href="#p91">91</a>.</p> + +<p>Justinien, empereur, <a href="#p389">389</a>.</p> + +</div> +<p class="h4 b" id="k">K.</p> + +<div class="index"> +<p><i>Karlamagnussaga</i>, <a href="#p463">463</a>.</p> + +<p>Kilien, v. <a href="#quillien">Quillien</a>.</p> + +<p><i lang="de" xml:lang="de">Koenig Rother</i>, <a href="#p238">238</a>.</p> + +<p>Kriemhild, v. <a href="#chriemhild">Chriemhild</a>.</p> + +<p>Krusch (B.), <a href="#p58">58</a>, <a href="#p74">74</a>.</p> + +</div> +<p class="h4 b" id="l">L.</p> + +<div class="index"> +<p>Laconius, <a href="#p260">260</a>.</p> + +<p>La Fontaine, <a href="#p414">414</a>.</p> + +<p>Lamedon, <a href="#p91">91</a>.</p> + +<p>Landéric, <a href="#p392">392</a>, <a href="#p394">394</a>-396, <a href="#p422">422</a>.</p> + +<p><i>Langfedgatal</i>, <a href="#p91">91</a>.</p> + +<p>Laniscourt, <a href="#p427">427</a>.</p> + +<p>Langres, <a href="#p171">171</a>, <a href="#p409">409</a>, <a href="#p453">453</a>.</p> + +<p>Languedoc, <a href="#p425">425</a>.</p> + +<p>Laon, <a href="#p426">426</a>.</p> + +<p>Leccena, <a href="#p427">427</a>.</p> + +<p>Lecointe, <a href="#p9">9</a>, <a href="#p427">427</a>.</p> + +<p>Lecoy de la Marche, <a href="#p19">19</a>-21, <a href="#p26">26</a>.</p> + +<p><i lang="la" xml:lang="la">Lectulus Brunehildis</i>, <a href="#p427">427</a>.</p> + +<p>Lenormant (Ch.), <a href="#p17">17</a>.</p> + +<p>Leo (H.), <a href="#p113">113</a>.</p> + +<p>Leocadius, <a href="#p69">69</a>.</p> + +<p>Leodegar (saint), <a href="#p470">470</a>-472.</p> + +<p>Léon, <a href="#p171">171</a>-175.</p> + +<p>Léon de Narbonne, <a href="#p260">260</a>.</p> + +<p>Leudebert, <a href="#p461">461</a>.</p> + +<p>Leudegasius (Lesio), <a href="#p413">413</a>, <a href="#p416">416</a>. Le texte porte par erreur Leudegarius.</p> + +<p>Leudesius, <a href="#p471">471</a>-472.</p> + +<p>Levée de la reine de Sicile, <a href="#p427">427</a>.</p> + +<p><i lang="la" xml:lang="la">Lex Alamannorum</i>, <a href="#p155">155</a>.</p> + +<p>Liberchies, <a href="#p426">426</a>.</p> + +<p><i lang="la" xml:lang="la">Liber Historiae</i>, <a href="#p22">22</a>, <a href="#p58">58</a>, <a href="#p59">59</a>, <a href="#p81">81</a>, <a href="#p82">82</a>, <a href="#p104">104</a>, <a href="#p105">105</a>, <a href="#p110">110</a>, <a href="#p111">111</a>, <a href="#p119">119</a>, <a href="#p129">129</a>, <a href="#p133">133</a>-138, <a href="#p146">146</a>, <a href="#p155">155</a>, <a href="#p180">180</a>, <a href="#p183">183</a>-188, <a href="#p194">194</a>, <a href="#p218">218</a>, <a href="#p230">230</a>-237, <a href="#p250">250</a>, <a href="#p258">258</a>, <a href="#p268">268</a>, <a href="#p269">269</a>, <a href="#p270">270</a>, <a href="#p273">273</a>, <a href="#p274">274</a>, <a href="#p302">302</a>, <a href="#p311">311</a>, <a href="#p340">340</a>, <a href="#p342">342</a>, <a href="#p351">351</a>, <a href="#p370">370</a>, <a href="#p385">385</a>, <a href="#p386">386</a>, <a href="#p388">388</a>, <a href="#p392">392</a>, <a href="#p401">401</a>, <a href="#p404">404</a>, <a href="#p409">409</a>, <a href="#p417">417</a>, <a href="#p421">421</a>, <a href="#p422">422</a>, <a href="#p433">433</a>, <a href="#p438">438</a>, <a href="#p444">444</a>, <a href="#p447">447</a>, <a href="#p469">469</a>, <a href="#p471">471</a>-473, <a href="#p485">485</a>, <a href="#p501">501</a>.</p> + +<p>Liège (Leodium), <a href="#p116">116</a>, <a href="#p426">426</a>.</p> + +<p>Lilia, <a href="#p203">203</a>.</p> + +<p>Limagne d’Auvergne, <a href="#p382">382</a>.</p> + +<p>Lion, <a href="#p170">170</a>.</p> + +<p>Liudegar, <a href="#p126">126</a>.</p> + +<p>Liudegast, <a href="#p126">126</a>.</p> + +<p>Liudger, <a href="#p46">46</a>, <a href="#p344">344</a>.</p> + +<p>Livres saints (les), <a href="#p40">40</a>, <a href="#p275">275</a>.</p> + +<p>Lluydawc, <a href="#p425">425</a>.</p> + +<p>Lofnheidr, <a href="#p126">126</a>.</p> + +<p><i>Lohier et Mallard</i>, <a href="#p503">503</a>.</p> + +<p>Loire, <a href="#p79">79</a>, <a href="#p164">164</a>, <a href="#p291">291</a>, <a href="#p292">292</a>.</p> + +<p>Loi Salique, <a href="#p129">129</a>-142.</p> + +<p>Lokman, <a href="#p414">414</a>.</p> + +<p>Lombards (Langobards), <a href="#p37">37</a>-41, <a href="#p47">47</a>, <a href="#p88">88</a>, <a href="#p107">107</a>, <a href="#p108">108</a>, <a href="#p126">126</a>, <a href="#p128">128</a>, <a href="#p148">148</a>-150, <a href="#p165">165</a>, <a href="#p167">167</a>, <a href="#p193">193</a>, <a href="#p194">194</a>, <a href="#p196">196</a>, <a href="#p276">276</a>, <a href="#p385">385</a>, <a href="#p390">390</a>, <a href="#p401">401</a>, <a href="#p440">440</a>, <a href="#p480">480</a>.</p> + +<p><i lang="la" xml:lang="la">Longibarbae</i>, <a href="#p149">149</a>.</p> + +<p>Longlier (Longolarum), <a href="#p436">436</a>, <a href="#p437">437</a>.</p> + +<p>Lopichis, <a href="#p41">41</a>, <a href="#p168">168</a>, <a href="#p169">169</a>.</p> + +<p>Loquifer, <a href="#p496">496</a>.</p> + +<p>Lorraine, <a href="#p164">164</a>, <a href="#p425">425</a>.</p> + +<p>Lot, <a href="#p427">427</a>.</p> + +<p>Lothaire II, <a href="#p118">118</a>.</p> + +<p><i lang="la" xml:lang="la">Lotharia</i>, <a href="#p118">118</a>.</p> + +<p><i lang="la" xml:lang="la">Lotharingia</i>, <a href="#p117">117</a>.</p> + +<p>Lothering (Lothring), <a href="#p117">117</a>, <a href="#p118">118</a>.</p> + +<p>Louis le Débonnaire, <a href="#p55">55</a>.</p> + +<p>Louvain, <a href="#p183">183</a>.</p> + +<p>Lucius, sénateur romain, <a href="#p80">80</a>.</p> + +<p><i lang="de" xml:lang="de">Ludwigslied</i>, <a href="#p346">346</a>.</p> + +<p>Lug, <a href="#p400">400</a>.</p> + +<p>Lupus le duc franc, <a href="#p493">493</a>.</p> + +<p>Luxembourg, <a href="#p426">426</a>.</p> + +<p>Luxeuil, <a href="#p471">471</a>.</p> + +<p>Lyngheidr, <a href="#p126">126</a>.</p> + +<p>Lyon, <a href="#p244">244</a>, <a href="#p320">320</a>.</p> + +<p>Lyonnaise (comte de la), <a href="#p214">214</a>.</p> + +<p>Lys, <a href="#p141">141</a>.</p> + +</div> +<p class="h4 b" id="m">M.</p> + +<div class="index"> +<p><i>Mabinogion</i>, <a href="#p425">425</a>.</p> + +<p>Macbeth, <a href="#p398">398</a>-400.</p> + +<p>Maestricht, <a href="#p66">66</a>, <a href="#p67">67</a>, <a href="#p163">163</a>.</p> + +<p>Magdebourg, <a href="#p289">289</a>.</p> + +<p>Magnus, <a href="#p128">128</a>.</p> + +<p>Maixent (saint), <a href="#p279">279</a>, <a href="#p280">280</a>.</p> + +<p>Majorien, <a href="#p139">139</a>.</p> + +<p><i lang="de" xml:lang="de">Malbergslied</i>, <a href="#p121">121</a>.</p> + +<p>Malines, <a href="#p182">182</a>.</p> + +<p>Mamert (saint), <a href="#p278">278</a>.</p> + +<p>Manaulf, <a href="#p468">468</a>, <a href="#p469">469</a>.</p> + +<p>Mannus, <a href="#p85">85</a>, <a href="#p86">86</a>, <a href="#p88">88</a>, <a href="#p90">90</a>, <a href="#p95">95</a>, <a href="#p99">99</a>.</p> + +<p>Mans (Le), <a href="#p306">306</a>.</p> + +<p>Marcellin (Ammien), <a href="#p34">34</a>.</p> + +<p>Marcellin, chroniqueur, <a href="#p447">447</a>, <a href="#p448">448</a>.</p> + +<p>Marcomir, <a href="#p102">102</a>, <a href="#p105">105</a>, <a href="#p134">134</a>-136.</p> + +<p>Marguerite (chemin de la reine), <a href="#p425">425</a>.</p> + +<p>Marius, <a href="#p216">216</a>.</p> + +<p>Marius d’Avenches, <a href="#p60">60</a>, <a href="#p77">77</a>, <a href="#p253">253</a>-255, <a href="#p261">261</a>, <a href="#p262">262</a>, <a href="#p323">323</a>-325, <a href="#p330">330</a>, <a href="#p332">332</a>-334.</p> + +<p>Marses, <a href="#p86">86</a>.</p> + +<p>Martin de Tours (saint), <a href="#p246">246</a>, <a href="#p268">268</a>, <a href="#p269">269</a>, <a href="#p275">275</a>, <a href="#p279">279</a>.</p> + +<p>Martin (Henri), <a href="#p16">16</a>, <a href="#p22">22</a>, <a href="#p73">73</a>, <a href="#p237">237</a>.</p> + +<p>Marseille, <a href="#p191">191</a>, <a href="#p229">229</a>.</p> + +<p>Mauderan, <a href="#p126">126</a>.</p> + +<p>Maudoire, <a href="#p126">126</a>.</p> + +<p>Mauriac, <a href="#p158">158</a>, <a href="#p163">163</a>, <a href="#p177">177</a>, <a href="#p255">255</a>-257, <a href="#p367">367</a>, <a href="#p502">502</a>.</p> + +<p>Maurice, empereur romain, <a href="#p187">187</a>-194.</p> + +<p>Mauringa, <a href="#p128">128</a>.</p> + +<p>Maurinus, <a href="#p427">427</a>.</p> + +<p>Mauritanie, <a href="#p275">275</a>.</p> + +<p>Mayençais, <a href="#p466">466</a>, <a href="#p467">467</a>.</p> + +<p>Mayence, <a href="#p278">278</a>, <a href="#p412">412</a>, <a href="#p413">413</a>, <a href="#p415">415</a>, <a href="#p416">416</a>, <a href="#p465">465</a>-467.</p> + +<p>Meaux, <a href="#p223">223</a>, <a href="#p441">441</a>-443.</p> + +<p>Meginhard, <a href="#p500">500</a>.</p> + +<p>Mein (<span lang="la" xml:lang="la">Moenus</span>), <a href="#p111">111</a>, <a href="#p276">276</a>.</p> + +<p>Melun, <a href="#p233">233</a>, <a href="#p250">250</a>, <a href="#p251">251</a>.</p> + +<p>Memmon, v. <a href="#mimon">Mimon</a>.</p> + +<p>Mercurius, <a href="#p149">149</a>.</p> + +<p>Merohingii, <a href="#p154">154</a>.</p> + +<p>Mérovée (<span lang="la" xml:lang="la">Merovech, Merovechus, Meroveus</span>), <a href="#p9">9</a>, <a href="#p72">72</a>, <a href="#p73">73</a>, <a href="#p134">134</a>, <a href="#p137">137</a>, <a href="#p139">139</a>, <a href="#p147">147</a>, <a href="#p150">150</a>-159, <a href="#p165">165</a>, <a href="#p176">176</a>, <a href="#p178">178</a>, <a href="#p181">181</a>, <a href="#p275">275</a>, <a href="#p369">369</a>, <a href="#p410">410</a>, <a href="#p501">501</a>, <a href="#p502">502</a>.</p> + +<p>Meroving (Meroveching), <a href="#p154">154</a>-156.</p> + +<p>Mérovingiens, <a href="#p8">8</a>, <a href="#p11">11</a>, <a href="#p13">13</a>, <a href="#p84">84</a>, <a href="#p125">125</a>, <a href="#p154">154</a>, <a href="#p205">205</a>, <a href="#p398">398</a>, <a href="#p439">439</a>, <a href="#p455">455</a>, <a href="#p473">473</a>, <a href="#p474">474</a>, <a href="#p476">476</a>, <a href="#p501">501</a>.</p> + +<p>Merwe, <a href="#p154">154</a>, <a href="#p155">155</a>.</p> + +<p>Merwings, <a href="#p154">154</a>.</p> + +<p>Mésie, <a href="#p34">34</a>, <a href="#p500">500</a>.</p> + +<p>Mettius Fufetius, <a href="#p305">305</a>.</p> + +<p>Metz, <a href="#p66">66</a>, <a href="#p67">67</a>, <a href="#p163">163</a>, <a href="#p277">277</a>, <a href="#p410">410</a>, <a href="#p419">419</a>.</p> + +<p>Meurthe, <a href="#p427">427</a>.</p> + +<p>Meuse, <a href="#p163">163</a>, <a href="#p164">164</a>, <a href="#p342">342</a>, <a href="#p382">382</a>, <a href="#p426">426</a>, <a href="#p427">427</a>, <a href="#p438">438</a>, <a href="#p503">503</a>.</p> + +<p>Mézeray, <a href="#p9">9</a>.</p> + +<p>Michelant, <a href="#p457">457</a>.</p> + +<p>Micy, <a href="#p321">321</a>, <a href="#p415">415</a>.</p> + +<p>Milmort, <a href="#p426">426</a>.</p> + +<p id="mimon">Mimon, <a href="#p91">91</a>.</p> + +<p>Minotaure, <a href="#p151">151</a>.</p> + +<p><i lang="la" xml:lang="la">Miracula Martini</i> (le), de Grégoire de Tours, <a href="#p275">275</a>.</p> + +<p>Monge (Léon de), <a href="#p383">383</a>.</p> + +<p>Monod (G.), <a href="#p21">21</a>, <a href="#p61">61</a>, <a href="#p313">313</a>, <a href="#p435">435</a>.</p> + +<p>Montagnes Rocheuses, <a href="#p183">183</a>.</p> + +<p>Morfeas, <a href="#p127">127</a>.</p> + +<p>Morolf, <a href="#p238">238</a>.</p> + +<p>Moytura, <a href="#p5">5</a>, <a href="#p400">400</a>.</p> + +<p>Mulius, <a href="#p88">88</a>, <a href="#p90">90</a>.</p> + +<p>Müllenhoff (K.), <a href="#p95">95</a>, <a href="#p153">153</a>-156.</p> + +<p>Müller (H.), <a href="#p112">112</a>.</p> + +<p>Mummolus, <a href="#p191">191</a>.</p> + +<p>Munderic, <a href="#p383">383</a>.</p> + +<p>Murias, <a href="#p127">127</a>.</p> + +</div> +<p class="h4 b" id="n">N.</p> + +<div class="index"> +<p>Namatius (saint) de Clermont, <a href="#p69">69</a>.</p> + +<p>Naples, <a href="#p262">262</a>.</p> + +<p>Narbonne, <a href="#p278">278</a>.</p> + +<p>Narsès, <a href="#p191">191</a>.</p> + +<p>Nasium, <a href="#p409">409</a>.</p> + +<p>Nennius, <a href="#p86">86</a>.</p> + +<p>Nepotianus (saint) de Clermont, <a href="#p69">69</a>.</p> + +<p>Neptune, <a href="#p150">150</a>, <a href="#p151">151</a>, <a href="#p501">501</a>.</p> + +<p>Neustrie, <a href="#p54">54</a>, <a href="#p115">115</a>, <a href="#p124">124</a>, <a href="#p375">375</a>, <a href="#p386">386</a>, <a href="#p397">397</a>, <a href="#p428">428</a>, <a href="#p454">454</a>, <a href="#p470">470</a>, <a href="#p471">471</a>, <a href="#p487">487</a>, <a href="#p497">497</a>, <a href="#p498">498</a>.</p> + +<p>Neustrien, <a href="#p81">81</a>, <a href="#p181">181</a>, <a href="#p402">402</a>, <a href="#p423">423</a>, <a href="#p471">471</a>.</p> + +<p><span lang="de" xml:lang="de">Nibelungen</span>, <a href="#p49">49</a>, <a href="#p126">126</a>, <a href="#p238">238</a>, <a href="#p249">249</a>, <a href="#p299">299</a>, <a href="#p478">478</a>, <a href="#p479">479</a>, <a href="#p498">498</a>, <a href="#p499">499</a>, <a href="#p500">500</a>.</p> + +<p><i lang="de" xml:lang="de">Nibelungenlied</i>, <a href="#p162">162</a>.</p> + +<p>Noé, <a href="#p91">91</a>-93.</p> + +<p>Noire (mer), <a href="#p106">106</a>.</p> + +<p>Normands (<span lang="la" xml:lang="la">Nordmanni</span>), <a href="#p341">341</a>.</p> + +<p>Norique, <a href="#p276">276</a>.</p> + +<p>Norvège, <a href="#p44">44</a>.</p> + +<p><i lang="la" xml:lang="la">Notitia civitatum Galliae</i>, <a href="#p116">116</a>.</p> + +</div> +<p class="h4 b" id="o">O.</p> + +<div class="index"> +<p>Odin, <a href="#p38">38</a>, <a href="#p91">91</a>, <a href="#p340">340</a>.</p> + +<p>Odyssée, <a href="#p40">40</a>.</p> + +<p>Ogier le Danois, <a href="#p4">4</a>.</p> + +<p>Oise, <a href="#p81">81</a>.</p> + +<p>Oium, <a href="#p106">106</a>.</p> + +<p><i lang="la" xml:lang="la">Origo Gentis Langobardorum</i>, <a href="#p128">128</a>, <a href="#p148">148</a>-150, <a href="#p196">196</a>.</p> + +<p id="orleans">Orléans, <a href="#p67">67</a>, <a href="#p71">71</a>, <a href="#p163">163</a>, <a href="#p201">201</a>, <a href="#p228">228</a>, <a href="#p250">250</a>, <a href="#p251">251</a>, <a href="#p321">321</a>, <a href="#p324">324</a>, <a href="#p489">489</a>.</p> + +<p>Orose (Paul), <a href="#p59">59</a>.</p> + +<p>Ortnit (le roi), <a href="#p238">238</a>, <a href="#p377">377</a>.</p> + +<p>Ostrevant, <a href="#p360">360</a>.</p> + +<p>Ostrogoths, <a href="#p36">36</a>, <a href="#p37">37</a>, <a href="#p95">95</a>, <a href="#p126">126</a>, <a href="#p291">291</a>, <a href="#p338">338</a>, <a href="#p361">361</a>, <a href="#p480">480</a>.</p> + +<p>Oswald, <a href="#p126">126</a>.</p> + +<p>Oswin, <a href="#p126">126</a>.</p> + +<p>Otton IV, <a href="#p289">289</a>.</p> + +<p>Ouen (saint), v. <a href="#audoen">Audoën</a>.</p> + +<p>Outre-Jura, <a href="#p79">79</a>.</p> + +<p>Outremeuse (Jean d’), <a href="#p428">428</a>.</p> + +<p>Outre-Rhin, <a href="#p111">111</a>, <a href="#p113">113</a>, <a href="#p410">410</a>, <a href="#p498">498</a>.</p> + +</div> +<p class="h4 b" id="p">P.</p> + +<div class="index"> +<p><i lang="la" xml:lang="la">Passio S. Sigismundi</i>, <a href="#p324">324</a>.</p> + +<p>Placidina, <a href="#p69">69</a>, <a href="#p280">280</a>.</p> + +<p>Pline l’Ancien, <a href="#p94">94</a>, <a href="#p95">95</a>, <a href="#p97">97</a>.</p> + +<p><i lang="la" xml:lang="la">Poeta Saxo</i>, <a href="#p53">53</a>.</p> + +<p>Poitiers, <a href="#p197">197</a>, <a href="#p266">266</a>, <a href="#p267">267</a>, <a href="#p269">269</a>, <a href="#p277">277</a>, <a href="#p281">281</a>, <a href="#p349">349</a>, <a href="#p355">355</a>, <a href="#p356">356</a>, <a href="#p372">372</a>, <a href="#p491">491</a>.</p> + +<p>Pologne, <a href="#p368">368</a>.</p> + +<p>Prétextat de Rouen, <a href="#p387">387</a>.</p> + +<p>Priam (Priamus), <a href="#p91">91</a>, <a href="#p92">92</a>, <a href="#p104">104</a>, <a href="#p105">105</a>, <a href="#p134">134</a>, <a href="#p135">135</a>.</p> + +<p>Priamides, <a href="#p105">105</a>.</p> + +<p>Priscus, historien grec, <a href="#p177">177</a>, <a href="#p178">178</a>, <a href="#p190">190</a>.</p> + +<p>Procope, <a href="#p115">115</a>, <a href="#p117">117</a>, <a href="#p361">361</a>, <a href="#p374">374</a>.</p> + +<p>Provence, <a href="#p425">425</a>.</p> + +<p>Pucelle (chemin de la), <a href="#p425">425</a>.</p> + +<p>Pyrénées, <a href="#p461">461</a>, <a href="#p463">463</a>, <a href="#p467">467</a>.</p> + +</div> +<p class="h4 b" id="q">Q.</p> + +<div class="index"> +<p id="quillien">Quillien (saint), <a href="#p443">443</a>.</p> + +<p>Quinotaure, <a href="#p501">501</a>.</p> + +</div> +<p class="h4 b" id="r">R.</p> + +<div class="index"> +<p>Radegonde (sainte), <a href="#p196">196</a>, <a href="#p248">248</a>, <a href="#p249">249</a>, <a href="#p347">347</a>, <a href="#p349">349</a>, <a href="#p355">355</a>-357, <a href="#p372">372</a>, <a href="#p374">374</a>, <a href="#p491">491</a>.</p> + +<p>Rado, <a href="#p126">126</a>.</p> + +<p>Radulf, duc de Thuringe, <a href="#p464">464</a>-466.</p> + +<p id="ragnacaire">Ragnacaire, <a href="#p211">211</a>, <a href="#p216">216</a>, <a href="#p217">217</a>, <a href="#p305">305</a>-317, <a href="#p401">401</a>, <a href="#p502">502</a>.</p> + +<p>Rajna (Pio), <a href="#p25">25</a>, <a href="#p26">26</a>, <a href="#p195">195</a>, <a href="#p205">205</a>, <a href="#p290">290</a>, <a href="#p346">346</a>, <a href="#p435">435</a>, <a href="#p440">440</a>, <a href="#p446">446</a>, <a href="#p499">499</a>, <a href="#p500">500</a>.</p> + +<p>Ram (Mgr de), <a href="#p183">183</a>.</p> + +<p>Ranchaire, v. <a href="#ragnacaire">Ragnacaire</a>.</p> + +<p>Ranke (L. von), <a href="#p22">22</a>, <a href="#p26">26</a>, <a href="#p73">73</a>, <a href="#p237">237</a>, <a href="#p262">262</a>.</p> + +<p>Rathaïl (J. de), <a href="#p13">13</a>, <a href="#p14">14</a>.</p> + +<p>Ravenne, <a href="#p260">260</a>.</p> + +<p><i lang="la" xml:lang="la">Regius (mons)</i>, <a href="#p39">39</a>.</p> + +<p>Reims, <a href="#p174">174</a>, <a href="#p223">223</a>, <a href="#p391">391</a>, <a href="#p397">397</a>.</p> + +<p>Remy (saint) de Reims, <a href="#p62">62</a>, <a href="#p223">223</a>, <a href="#p224">224</a>.</p> + +<p>Renard, <a href="#p299">299</a>.</p> + +<p>Renard (Renaud), fils Aymon, <a href="#p126">126</a>.</p> + +<p>Renatus Frigeridus Profuturus, <a href="#p59">59</a>, <a href="#p102">102</a>.</p> + +<p>Renaut, <a href="#p502">502</a>.</p> + +<p>Respamara, <a href="#p34">34</a>.</p> + +<p>Rhin, <a href="#p21">21</a>, <a href="#p45">45</a>, <a href="#p102">102</a>, <a href="#p103">103</a>, <a href="#p105">105</a>, <a href="#p108">108</a>-114, <a href="#p118">118</a>, <a href="#p119">119</a>, <a href="#p124">124</a>, <a href="#p138">138</a>, <a href="#p295">295</a>, <a href="#p344">344</a>, <a href="#p434">434</a>, <a href="#p436">436</a>, <a href="#p438">438</a>, <a href="#p460">460</a>, <a href="#p464">464</a>, <a href="#p466">466</a>, <a href="#p478">478</a>.</p> + +<p>Richaire, <a href="#p306">306</a>.</p> + +<p>Richard, fils Aymon, <a href="#p126">126</a>.</p> + +<p>Richimer, <a href="#p60">60</a>, <a href="#p103">103</a>, <a href="#p134">134</a>, <a href="#p135">135</a>.</p> + +<p>Rignomir, <a href="#p306">306</a>.</p> + +<p>Ripuaires, v. <a href="#francs-ripuaires">Francs Ripuaires</a>.</p> + +<p>Rodez, <a href="#p266">266</a>.</p> + +<p><i>Rodogune</i>, <a href="#p422">422</a>.</p> + +<p>Rodolphe, roi des Hérules, <a href="#p38">38</a>, <a href="#p308">308</a>.</p> + +<p>Rodolphe, moine de Fulda, <a href="#p88">88</a>, <a href="#p500">500</a>.</p> + +<p>Rodrigue, roi des Visigoths, <a href="#p503">503</a>.</p> + +<p>Roduald, <a href="#p165">165</a>.</p> + +<p>Roland, <a href="#p4">4</a>, <a href="#p7">7</a>, <a href="#p262">262</a>, <a href="#p335">335</a>, <a href="#p435">435</a>, <a href="#p463">463</a>, <a href="#p467">467</a>, <a href="#p488">488</a>.</p> + +<p>Romains, <a href="#p10">10</a>, <a href="#p34">34</a>, <a href="#p71">71</a>, <a href="#p78">78</a>, <a href="#p79">79</a>, <a href="#p81">81</a>, <a href="#p88">88</a>, <a href="#p90">90</a>, <a href="#p96">96</a>, <a href="#p97">97</a>, <a href="#p108">108</a>, <a href="#p117">117</a>, <a href="#p121">121</a>, <a href="#p123">123</a>, <a href="#p133">133</a>, <a href="#p138">138</a>, <a href="#p141">141</a>, <a href="#p142">142</a>, <a href="#p149">149</a>, <a href="#p151">151</a>, <a href="#p177">177</a>, <a href="#p184">184</a>, <a href="#p188">188</a>, <a href="#p201">201</a>, <a href="#p213">213</a>-215, <a href="#p221">221</a>, <a href="#p226">226</a>, <a href="#p227">227</a>, <a href="#p230">230</a>, <a href="#p257">257</a>, <a href="#p260">260</a>, <a href="#p261">261</a>, <a href="#p271">271</a>, <a href="#p272">272</a>, <a href="#p290">290</a>, <a href="#p299">299</a>, <a href="#p300">300</a>, <a href="#p366">366</a>, <a href="#p407">407</a>, <a href="#p424">424</a>, <a href="#p480">480</a>, <a href="#p481">481</a>, <a href="#p492">492</a>.</p> + +<p><i lang="es" xml:lang="es">Romancero</i>, <a href="#p33">33</a>, <a href="#p54">54</a>.</p> + +<p>Rome, <a href="#p162">162</a>, <a href="#p177">177</a>, <a href="#p190">190</a>, <a href="#p276">276</a>, <a href="#p305">305</a>, <a href="#p314">314</a>.</p> + +<p>Romilde, <a href="#p165">165</a>, <a href="#p167">167</a>.</p> + +<p>Romulus, <a href="#p88">88</a>.</p> + +<p>Roncevaux, <a href="#p462">462</a>, <a href="#p463">463</a>, <a href="#p467">467</a>.</p> + +<p>Ronneberg (Runibergun), <a href="#p352">352</a>.</p> + +<p>Roricon, <a href="#p233">233</a>.</p> + +<p>Rosamonde, femme d’Alboïn, <a href="#p39">39</a>, <a href="#p40">40</a>.</p> + +<p>Rosomons, <a href="#p36">36</a>.</p> + +<p>Roth, <a href="#p502">502</a>.</p> + +<p>Rouen, <a href="#p472">472</a>.</p> + +<p>Rumetrude, <a href="#p38">38</a>.</p> + +<p>Rusticus (saint), <a href="#p69">69</a>.</p> + +</div> +<p class="h4 b" id="s">S.</p> + +<div class="index"> +<p>Saba (reine de), <a href="#p198">198</a>.</p> + +<p>Sadrégisile, duc franc, <a href="#p24">24</a>, <a href="#p82">82</a>, <a href="#p457">457</a>, <a href="#p458">458</a>.</p> + +<p>Saemundus, prudhomme frison, <a href="#p128">128</a>.</p> + +<p>Saedeleuba, <a href="#p228">228</a>.</p> + +<p>Saint-Baussant, <a href="#p427">427</a>.</p> + +<p>Saint-Denis, <a href="#p81">81</a>, <a href="#p386">386</a>, <a href="#p402">402</a>, <a href="#p469">469</a>.</p> + +<p>Saint-Gall, <a href="#p169">169</a>, <a href="#p441">441</a>.</p> + +<p>Saint-Germain des Prés, <a href="#p386">386</a>.</p> + +<p>Saint-Hilaire, à Poitiers, <a href="#p269">269</a>.</p> + +<p>Saint-Jacques (chemin), <a href="#p430">430</a>.</p> + +<p>Saint-Jean de Losne, <a href="#p453">453</a>.</p> + +<p>Saint-Julien au pays d’Étampes, <a href="#p427">427</a>.</p> + +<p>Saint-Maurice d’Agaune, <a href="#p320">320</a>, <a href="#p321">321</a>.</p> + +<p>Sainte-Croix (monastère), <a href="#p491">491</a>.</p> + +<p>Saint-Pierre de Paris, <a href="#p270">270</a>, <a href="#p271">271</a>, <a href="#p274">274</a>.</p> + +<p>Saintes, <a href="#p278">278</a>, <a href="#p291">291</a>.</p> + +<p>Salegast, <a href="#p121">121</a>.</p> + +<p>Saliens, v. <a href="#francs-saliens">Francs Saliens</a>.</p> + +<p>Salluste, <a href="#p482">482</a>.</p> + +<p>Salomon (le roi), <a href="#p238">238</a>, <a href="#p452">452</a>-454.</p> + +<p>Salvius (saint) d’Alby, <a href="#p65">65</a>.</p> + +<p>Sarrazins, <a href="#p276">276</a>.</p> + +<p>Sarus, <a href="#p36">36</a>.</p> + +<p>Saturne, <a href="#p91">91</a>.</p> + +<p>Saunaire (le chemin), <a href="#p427">427</a>.</p> + +<p>Saxe, <a href="#p116">116</a>, <a href="#p204">204</a>, <a href="#p383">383</a>, <a href="#p391">391</a>, <a href="#p430">430</a>, <a href="#p441">441</a>, <a href="#p443">443</a>-448, <a href="#p456">456</a>, <a href="#p485">485</a>, <a href="#p500">500</a>.</p> + +<p>Saxo Grammaticus, <a href="#p49">49</a>, <a href="#p50">50</a>, <a href="#p78">78</a>, <a href="#p238">238</a>, <a href="#p399">399</a>.</p> + +<p>Saxons, <a href="#p46">46</a>-48, <a href="#p54">54</a>, <a href="#p71">71</a>, <a href="#p87">87</a>, <a href="#p107">107</a>, <a href="#p108">108</a>, <a href="#p276">276</a>, <a href="#p309">309</a>, <a href="#p337">337</a>, <a href="#p351">351</a>-354, <a href="#p357">357</a>, <a href="#p358">358</a>, <a href="#p383">383</a>, <a href="#p388">388</a>, <a href="#p391">391</a>, <a href="#p434">434</a>, <a href="#p435">435</a>, <a href="#p438">438</a>, <a href="#p440">440</a>, <a href="#p442">442</a>, <a href="#p445">445</a>, <a href="#p500">500</a>.</p> + +<p>Scadau (île de), <a href="#p38">38</a>.</p> + +<p>Scandinave, <a href="#p44">44</a>, <a href="#p49">49</a>, <a href="#p90">90</a>, <a href="#p91">91</a>, <a href="#p272">272</a>, <a href="#p340">340</a>-342.</p> + +<p>Scandinavie (<span lang="la" xml:lang="la">Scandinavia, Scathanavia, Scandia</span>), <a href="#p35">35</a>, <a href="#p47">47</a>, <a href="#p107">107</a>, <a href="#p149">149</a>.</p> + +<p>Scandza, <a href="#p106">106</a>.</p> + +<p>Scarponne, <a href="#p426">426</a>.</p> + +<p>Schafarik, <a href="#p500">500</a>.</p> + +<p>Scheidungen, <a href="#p48">48</a>, <a href="#p352">352</a>.</p> + +<p>Schlegel (Auguste-Guillaume), <a href="#p13">13</a>.</p> + +<p>Schroeder, <a href="#p313">313</a>.</p> + +<p><span lang="la" xml:lang="la">Scolastica</span> de Tours, <a href="#p69">69</a>.</p> + +<p>Scoringa, <a href="#p107">107</a>.</p> + +<p>Scythie, <a href="#p106">106</a>.</p> + +<p>Ségeste, <a href="#p125">125</a>.</p> + +<p>Segimir, <a href="#p125">125</a>.</p> + +<p>Segimund, <a href="#p125">125</a>.</p> + +<p>Shakespeare, <a href="#p398">398</a>, <a href="#p399">399</a>.</p> + +<p>Semias, <a href="#p127">127</a>.</p> + +<p>Senlis, <a href="#p223">223</a>.</p> + +<p>Sénéchal, le duc franc, <a href="#p456">456</a>.</p> + +<p id="saint-servais">Servais (saint) de Maestricht, <a href="#p66">66</a>-68, <a href="#p163">163</a>.</p> + +<p>Severin (saint) de Norique, <a href="#p276">276</a>.</p> + +<p>Sextus Tarquin, <a href="#p255">255</a>, <a href="#p473">473</a>.</p> + +<p>Sibich, <a href="#p186">186</a>.</p> + +<p>Sibylle, <a href="#p405">405</a>.</p> + +<p>Sicambria, <a href="#p105">105</a>, <a href="#p119">119</a>.</p> + +<p>Sicile, <a href="#p427">427</a>, <a href="#p496">496</a>.</p> + +<p id="sidoine">Sidoine Apollinaire, <a href="#p61">61</a>, <a href="#p69">69</a>, <a href="#p78">78</a>, <a href="#p139">139</a>, <a href="#p145">145</a>, <a href="#p146">146</a>, <a href="#p280">280</a>, <a href="#p482">482</a>, <a href="#p488">488</a>, <a href="#p502">502</a>.</p> + +<p>Sigar, <a href="#p126">126</a>.</p> + +<p>Sigebert I, roi d’Austrasie, <a href="#p204">204</a>, <a href="#p375">375</a>, <a href="#p387">387</a>, <a href="#p388">388</a>, <a href="#p391">391</a>, <a href="#p400">400</a>, <a href="#p405">405</a>, <a href="#p410">410</a>, <a href="#p430">430</a>, <a href="#p449">449</a>.</p> + +<p>Sigebert II, roi d’Austrasie, <a href="#p464">464</a>-466.</p> + +<p>Sigebert, roi de Cologne, <a href="#p68">68</a>, <a href="#p282">282</a>, <a href="#p283">283</a>, <a href="#p294">294</a>, <a href="#p298">298</a>, <a href="#p301">301</a>, <a href="#p302">302</a>, <a href="#p311">311</a>, <a href="#p313">313</a>, <a href="#p315">315</a>, <a href="#p316">316</a>, <a href="#p363">363</a>, <a href="#p374">374</a>, <a href="#p421">421</a>.</p> + +<p>Sigebert de Gembloux, <a href="#p502">502</a>.</p> + +<p>Sigéric, <a href="#p320">320</a>, <a href="#p323">323</a>, <a href="#p325">325</a>, <a href="#p326">326</a>.</p> + +<p>Sigfried, <a href="#p237">237</a>, <a href="#p238">238</a>, <a href="#p429">429</a>, <a href="#p430">430</a>, <a href="#p478">478</a>, <a href="#p479">479</a>, <a href="#p487">487</a>, <a href="#p495">495</a>, <a href="#p499">499</a>.</p> + +<p>Sigismond, roi des Burgondes, <a href="#p245">245</a>, <a href="#p247">247</a>, <a href="#p419">419</a>-424, <a href="#p429">429</a>, <a href="#p430">430</a>.</p> + +<p>Sigivald, <a href="#p70">70</a>.</p> + +<p>Siglind, <a href="#p126">126</a>.</p> + +<p>Sigmund, <a href="#p126">126</a>.</p> + +<p>Signe, <a href="#p126">126</a>.</p> + +<p>Sigurd, <a href="#p126">126</a>.</p> + +<p>Slaves, <a href="#p168">168</a>, <a href="#p500">500</a>.</p> + +<p>Snorri Sturluson, <a href="#p91">91</a>.</p> + +<p>Soissons, <a href="#p211">211</a>, <a href="#p212">212</a>, <a href="#p217">217</a>-220, <a href="#p223">223</a>, <a href="#p224">224</a>, <a href="#p228">228</a>, <a href="#p315">315</a>, <a href="#p396">396</a>, <a href="#p397">397</a>.</p> + +<p>Soissonnais (<span lang="la" xml:lang="la">Sexonas</span>), <a href="#p396">396</a>, <a href="#p398">398</a>.</p> + +<p>Somme, <a href="#p110">110</a>, <a href="#p133">133</a>, <a href="#p140">140</a>, <a href="#p144">144</a>, <a href="#p145">145</a>.</p> + +<p>Soule (vallée de la), <a href="#p462">462</a>, <a href="#p467">467</a>.</p> + +<p>Spales, <a href="#p106">106</a>.</p> + +<p>Stanley, <a href="#p272">272</a>.</p> + +<p>Stenbiorn, <a href="#p126">126</a>.</p> + +<p>Suède, <a href="#p341">341</a>.</p> + +<p>Suèves, <a href="#p86">86</a>, <a href="#p94">94</a>.</p> + +<p><i lang="la" xml:lang="la">Sugambra cohors</i>, <a href="#p500">500</a>.</p> + +<p>Sulpice Alexandre, <a href="#p59">59</a>, <a href="#p102">102</a>.</p> + +<p>Sulpice Sévère, <a href="#p61">61</a>.</p> + +<p>Sulpice Sévère (le pseudo-), <a href="#p267">267</a>.</p> + +<p>Sundgau, <a href="#p465">465</a>.</p> + +<p>Sunno, <a href="#p102">102</a>, <a href="#p105">105</a>, <a href="#p134">134</a>-136.</p> + +<p>Swanahilde, <a href="#p36">36</a>.</p> + +<p>Syagrius, <a href="#p71">71</a>, <a href="#p291">291</a>, <a href="#p302">302</a>, <a href="#p313">313</a>.</p> + +<p>Syracuse, <a href="#p473">473</a>.</p> + +</div> +<p class="h4 b" id="t">T.</p> + +<div class="index"> +<p>Tacite, <a href="#p3">3</a>, <a href="#p31">31</a>, <a href="#p32">32</a>, <a href="#p34">34</a>, <a href="#p87">87</a>-89, <a href="#p94">94</a>, <a href="#p98">98</a>, <a href="#p499">499</a>.</p> + +<p>Tarente, <a href="#p438">438</a>.</p> + +<p>Tarquin le Superbe, <a href="#p473">473</a>.</p> + +<p>Tarquin (Sextus), <a href="#p255">255</a>, <a href="#p473">473</a>.</p> + +<p>Taso, <a href="#p165">165</a>.</p> + +<p>Tato, <a href="#p38">38</a>.</p> + +<p>Taxandrie, <a href="#p114">114</a>, <a href="#p145">145</a>.</p> + +<p>Tchekh, <a href="#p500">500</a>.</p> + +<p>Teuton, <a href="#p94">94</a>.</p> + +<p>Thegan, <a href="#p55">55</a>.</p> + +<p>Théodebald, roi d’Austrasie, <a href="#p375">375</a>.</p> + +<p>Théodebert I, roi d’Austrasie, <a href="#p204">204</a>, <a href="#p339">339</a>, <a href="#p343">343</a>, <a href="#p349">349</a>-351, <a href="#p376">376</a>-378, <a href="#p382">382</a>, <a href="#p478">478</a>.</p> + +<p>Théodebert II, roi d’Austrasie, <a href="#p157">157</a>, <a href="#p367">367</a>, <a href="#p370">370</a>, <a href="#p409">409</a>, <a href="#p412">412</a>-414, <a href="#p418">418</a>-421.</p> + +<p>Théodelinde, <a href="#p40">40</a>, <a href="#p41">41</a>.</p> + +<p>Théodemir, <a href="#p126">126</a>.</p> + +<p>Théodoric I (Thierry), roi d’Austrasie, <a href="#p12">12</a>, <a href="#p48">48</a>, <a href="#p70">70</a>, <a href="#p128">128</a>, <a href="#p171">171</a>, <a href="#p204">204</a>, <a href="#p266">266</a>, <a href="#p280">280</a>, <a href="#p321">321</a>, <a href="#p332">332</a>, <a href="#p337">337</a>-339, <a href="#p342">342</a>, <a href="#p347">347</a>, <a href="#p354">354</a>, <a href="#p358">358</a>-359, <a href="#p362">362</a>, <a href="#p364">364</a>, <a href="#p368">368</a>, <a href="#p370">370</a>-378, <a href="#p478">478</a>, <a href="#p479">479</a>.</p> + +<p>Théodoric II, roi de Burgondie, <a href="#p157">157</a>, <a href="#p367">367</a>, <a href="#p409">409</a>, <a href="#p415">415</a>, <a href="#p418">418</a>-423, <a href="#p461">461</a>.</p> + +<p>Théodoric, roi des Visigoths, <a href="#p158">158</a>, <a href="#p256">256</a>.</p> + +<p id="theodoric">Théodoric le Grand, roi des Ostrogoths, <a href="#p7">7</a>, <a href="#p34">34</a>-37, <a href="#p52">52</a>, <a href="#p203">203</a>, <a href="#p286">286</a>-288, <a href="#p291">291</a>, <a href="#p292">292</a>, <a href="#p319">319</a>, <a href="#p320">320</a>, <a href="#p326">326</a>, <a href="#p338">338</a>, <a href="#p361">361</a>, <a href="#p481">481</a>, <a href="#p495">495</a>.</p> + +<p>Théodoric le Hugue, <a href="#p338">338</a>.</p> + +<p>Théodose II, empereur, <a href="#p502">502</a>.</p> + +<p>Thérouanne, <a href="#p145">145</a>.</p> + +<p>Theudemar, <a href="#p134">134</a>.</p> + +<p>Theudemir, <a href="#p60">60</a>, <a href="#p103">103</a>, <a href="#p105">105</a>, <a href="#p135">135</a>, <a href="#p203">203</a>.</p> + +<p>Theudoald, <a href="#p322">322</a>.</p> + +<p>Thidrek, <a href="#p239">239</a>, <a href="#p240">240</a>. Cf. <a href="#theodoric">Théodoric le Grand</a>.</p> + +<p><i>Thidrekssaga</i>, <a href="#p237">237</a>-239.</p> + +<p>Thierry (Augustin), <a href="#p16">16</a>.</p> + +<p id="thor">Thor, <a href="#p91">91</a>, <a href="#p92">92</a>.</p> + +<p>Thorbiorn, <a href="#p126">126</a>.</p> + +<p>Thorgeidr, <a href="#p126">126</a>.</p> + +<p>Thorismond, <a href="#p247">247</a>.</p> + +<p>Thorismund, <a href="#p126">126</a>, <a href="#p158">158</a>.</p> + +<p>Thorisund, <a href="#p126">126</a>.</p> + +<p>Thormodr, <a href="#p126">126</a>.</p> + +<p>Thuringe (<span lang="la" xml:lang="la">Thoringia</span>, <span lang="de" xml:lang="de">Thüringen</span>), <a href="#p72">72</a>, <a href="#p102">102</a>, <a href="#p105">105</a>, <a href="#p110">110</a>-113, <a href="#p115">115</a>-118, <a href="#p138">138</a>, <a href="#p180">180</a>, <a href="#p188">188</a>, <a href="#p189">189</a>, <a href="#p198">198</a>, <a href="#p200">200</a>, <a href="#p207">207</a>, <a href="#p249">249</a>, <a href="#p256">256</a>, <a href="#p347">347</a>, <a href="#p348">348</a>, <a href="#p350">350</a>, <a href="#p351">351</a>, <a href="#p354">354</a>-358, <a href="#p361">361</a>, <a href="#p362">362</a>, <a href="#p370">370</a>-373, <a href="#p376">376</a>, <a href="#p381">381</a>, <a href="#p384">384</a>, <a href="#p464">464</a>, <a href="#p465">465</a>.</p> + +<p>Thuringiens (<span lang="la" xml:lang="la">Thoringi</span>), <a href="#p12">12</a>, <a href="#p47">47</a>, <a href="#p48">48</a>, <a href="#p79">79</a>, <a href="#p88">88</a>, <a href="#p96">96</a>, <a href="#p107">107</a>, <a href="#p108">108</a>, <a href="#p113">113</a>, <a href="#p115">115</a>, <a href="#p117">117</a>, <a href="#p133">133</a>, <a href="#p137">137</a>, <a href="#p194">194</a>, <a href="#p196">196</a>, <a href="#p198">198</a>, <a href="#p347">347</a>-353, <a href="#p358">358</a>, <a href="#p359">359</a>, <a href="#p361">361</a>, <a href="#p362">362</a>, <a href="#p364">364</a>, <a href="#p365">365</a>, <a href="#p372">372</a>, <a href="#p374">374</a>, <a href="#p391">391</a>.</p> + +<p>Tolbiac, <a href="#p282">282</a>-284, <a href="#p295">295</a>, <a href="#p350">350</a>, <a href="#p368">368</a>, <a href="#p373">373</a>, <a href="#p410">410</a>, <a href="#p411">411</a>, <a href="#p418">418</a>, <a href="#p487">487</a>.</p> + +<p>Tombe Brunehaut, <a href="#p427">427</a>.</p> + +<p>Tongres, <a href="#p112">112</a>, <a href="#p115">115</a>, <a href="#p116">116</a>, <a href="#p119">119</a>, <a href="#p173">173</a>, <a href="#p429">429</a>.</p> + +<p>Tongrie, <a href="#p116">116</a>, <a href="#p117">117</a>, <a href="#p119">119</a>.</p> + +<p>Tongriens (<span lang="la" xml:lang="la">Tungria, Tungri</span>), <a href="#p112">112</a>, <a href="#p115">115</a>, <a href="#p117">117</a>, <a href="#p118">118</a>, <a href="#p362">362</a>.</p> + +<p>Torismod, <a href="#p39">39</a>.</p> + +<p>Toul, <a href="#p409">409</a>, <a href="#p412">412</a>.</p> + +<p>Toulouse, <a href="#p191">191</a>, <a href="#p211">211</a>, <a href="#p261">261</a>, <a href="#p266">266</a>, <a href="#p285">285</a>.</p> + +<p>Touraine, <a href="#p79">79</a>.</p> + +<p>Tournai (<span lang="la" xml:lang="la">Turnacinsis urbs, Turnacum</span>), <a href="#p10">10</a>, <a href="#p137">137</a>, <a href="#p138">138</a>, <a href="#p145">145</a>, <a href="#p146">146</a>, <a href="#p201">201</a>, <a href="#p298">298</a>, <a href="#p302">302</a>, <a href="#p502">502</a>.</p> + +<p>Tours, <a href="#p60">60</a>, <a href="#p102">102</a>, <a href="#p266">266</a>, <a href="#p268">268</a>, <a href="#p270">270</a>, <a href="#p275">275</a>, <a href="#p279">279</a>, <a href="#p281">281</a>, <a href="#p301">301</a>.</p> + +<p><i lang="la" xml:lang="la">Translatio sancti Alexandri</i>, <a href="#p88">88</a>, <a href="#p358">358</a>.</p> + +<p>Trapsta, <a href="#p330">330</a>.</p> + +<p>Trémogne, <a href="#p278">278</a>.</p> + +<p>Trêves, <a href="#p171">171</a>, <a href="#p399">399</a>.</p> + +<p>Troie, <a href="#p133">133</a>.</p> + +<p>Tronchienne, <a href="#p208">208</a>.</p> + +<p>Tror, v. <a href="#thor">Thor</a>.</p> + +<p>Troes, <a href="#p91">91</a>.</p> + +<p>Troussy (<span lang="la" xml:lang="la">Trucciacum</span>), <a href="#p396">396</a>, <a href="#p398">398</a>.</p> + +<p><i lang="la" xml:lang="la">Trullo</i> (concile <i lang="la" xml:lang="la">in</i>), <a href="#p389">389</a>.</p> + +<p>Tuatha Dé Dannan, <a href="#p4">4</a>, <a href="#p127">127</a>, <a href="#p400">400</a>.</p> + +<p>Tuisco, <a href="#p33">33</a>, <a href="#p85">85</a>, <a href="#p90">90</a>.</p> + +<p>Tullus Hostilius, <a href="#p305">305</a>.</p> + +<p>Turin, <a href="#p194">194</a>.</p> + +<p><i>Turingawis</i>, <a href="#p112">112</a>.</p> + +<p>Turisind, <a href="#p39">39</a>, <a href="#p440">440</a>.</p> + +</div> +<p class="h4 b" id="u">U.</p> + +<div class="index"> +<p>Uiscias, <a href="#p127">127</a>.</p> + +<p>Ulysse, <a href="#p164">164</a>, <a href="#p299">299</a>, <a href="#p301">301</a>.</p> + +<p>Ulmerunges, <a href="#p106">106</a>.</p> + +<p>Unno, <a href="#p115">115</a>.</p> + +<p>Unstrut, <a href="#p349">349</a>, <a href="#p352">352</a>, <a href="#p359">359</a>, <a href="#p366">366</a>, <a href="#p465">465</a>, <a href="#p467">467</a>.</p> + +<p>Upsala, <a href="#p91">91</a>.</p> + +<p>Urbicus (saint) de Clermont, <a href="#p69">69</a>.</p> + +</div> +<p class="h4 b" id="v">V.</p> + +<div class="index"> +<p>Vaast (saint), v. <a href="#vedast">Vedast</a>.</p> + +<p>Valamir, <a href="#p126">126</a>.</p> + +<p>Valentinien III, <a href="#p503">503</a>.</p> + +<p>Valois (Adrien de), <a href="#p111">111</a>, <a href="#p436">436</a>.</p> + +<p>Vandales, <a href="#p41">41</a>, <a href="#p42">42</a>, <a href="#p65">65</a>, <a href="#p86">86</a>, <a href="#p87">87</a>, <a href="#p96">96</a>, <a href="#p106">106</a>, <a href="#p107">107</a>, <a href="#p149">149</a>, <a href="#p275">275</a>.</p> + +<p>Vasconie, <a href="#p461">461</a>.</p> + +<p>Vascons, <a href="#p461">461</a>, <a href="#p462">462</a>.</p> + +<p>Vaudemont, <a href="#p427">427</a>.</p> + +<p id="vedast">Vedast (saint), <a href="#p62">62</a>.</p> + +<p>Véiens, <a href="#p305">305</a>.</p> + +<p>Velly (le P.), <a href="#p9">9</a>.</p> + +<p>Venerandus (saint) de Clermont, <a href="#p69">69</a>.</p> + +<p>Vénétie, <a href="#p165">165</a>.</p> + +<p>Verdun, <a href="#p382">382</a>.</p> + +<p>Veresallis, <a href="#p329">329</a>.</p> + +<p>Vergellus, <a href="#p366">366</a>.</p> + +<p>Vérone, <a href="#p40">40</a>, <a href="#p495">495</a>.</p> + +<p>Vézeronce, <a href="#p321">321</a>, <a href="#p322">322</a>, <a href="#p325">325</a>, <a href="#p331">331</a>, <a href="#p333">333</a>, <a href="#p334">334</a>.</p> + +<p><i lang="la" xml:lang="la">Via strata Brunichildis</i>, <a href="#p426">426</a>.</p> + +<p>Victor de Tunnuna, <a href="#p267">267</a>.</p> + +<p>Victorius, <a href="#p69">69</a>.</p> + +<p><i lang="la" xml:lang="la">Vicus Helena</i>, <a href="#p144">144</a>.</p> + +<p>Vidigoia, <a href="#p34">34</a>.</p> + +<p>Vidimir, <a href="#p126">126</a>.</p> + +<p><i>Vie de saint Faron de Meaux</i>, <a href="#p433">433</a>, <a href="#p441">441</a>.</p> + +<p><i>Vie de saint Hilaire</i>, <a href="#p277">277</a>.</p> + +<p><i>Vie de saint Léodegar</i>, <a href="#p470">470</a>.</p> + +<p>Vienne en Dauphiné, <a href="#p260">260</a>, <a href="#p261">261</a>, <a href="#p278">278</a>, <a href="#p321">321</a>.</p> + +<p>Vienne (la), rivière, <a href="#p268">268</a>.</p> + +<p>Vignier (N.), <a href="#p112">112</a>.</p> + +<p>Villery, <a href="#p230">230</a>, <a href="#p409">409</a>.</p> + +<p>Vincent (saint), <a href="#p385">385</a>.</p> + +<p><i lang="la" xml:lang="la">Vindilicus</i>, <a href="#p149">149</a>.</p> + +<p>Virgile, <a href="#p429">429</a>, <a href="#p431">431</a>, <a href="#p482">482</a>.</p> + +<p>Virgile de Toulouse, <a href="#p13">13</a>.</p> + +<p>Visigoths, <a href="#p36">36</a>, <a href="#p68">68</a>, <a href="#p69">69</a>, <a href="#p72">72</a>, <a href="#p95">95</a>, <a href="#p96">96</a>, <a href="#p158">158</a>, <a href="#p256">256</a>, <a href="#p265">265</a>, <a href="#p267">267</a>, <a href="#p268">268</a>, <a href="#p274">274</a>, <a href="#p279">279</a>-281, <a href="#p284">284</a>, <a href="#p285">285</a>, <a href="#p288">288</a>, <a href="#p290">290</a>, <a href="#p376">376</a>, <a href="#p382">382</a>, <a href="#p495">495</a>, <a href="#p496">496</a>.</p> + +<p>Vita (le), <a href="#p445">445</a>, <a href="#p448">448</a>.</p> + +<p><i lang="la" xml:lang="la">Vita Agili</i>, <a href="#p155">155</a>.</p> + +<p><i lang="la" xml:lang="la">Vita Arnulfi</i>, <a href="#p117">117</a>.</p> + +<p><i lang="la" xml:lang="la">Vita Chilleni</i>, <a href="#p443">443</a>-447.</p> + +<p><i lang="la" xml:lang="la">Vita Clotildis</i>, <a href="#p233">233</a>.</p> + +<p><i lang="la" xml:lang="la">Vita Columbani</i>, <a href="#p155">155</a>, <a href="#p444">444</a>.</p> + +<p><i lang="la" xml:lang="la">Vita Dagoberti</i>, v. <a href="#gesta-dagoberti"><i lang="la" xml:lang="la">Gesta Dagoberti</i></a>.</p> + +<p><i lang="la" xml:lang="la">Vita Genovefae</i>, <a href="#p201">201</a>, <a href="#p503">503</a>.</p> + +<p><i lang="la" xml:lang="la">Vita Karoli</i>, <a href="#p155">155</a>.</p> + +<p><i lang="la" xml:lang="la">Vita Maxentii</i>, <a href="#p280">280</a>.</p> + +<p><i lang="la" xml:lang="la">Vita Lupi Trecensis</i>, <a href="#p502">502</a>.</p> + +<p><i lang="la" xml:lang="la">Vita Remigii</i>, <a href="#p81">81</a>, <a href="#p82">82</a>, <a href="#p223">223</a>, <a href="#p224">224</a>, <a href="#p283">283</a>.</p> + +<p>Volgelsheim, <a href="#p427">427</a>.</p> + +<p>Vosges, <a href="#p170">170</a>, <a href="#p410">410</a>.</p> + +<p>Vouillé (Boglodoreta), <a href="#p68">68</a>, <a href="#p69">69</a>, <a href="#p266">266</a>, <a href="#p280">280</a>, <a href="#p282">282</a>, <a href="#p291">291</a>, <a href="#p295">295</a>, <a href="#p313">313</a>, <a href="#p314">314</a>.</p> + +</div> +<p class="h4 b" id="w">W.</p> + +<div class="index"> +<p>Wacco, <a href="#p196">196</a>.</p> + +<p>Waelhem, <a href="#p182">182</a>.</p> + +<p>Wahal, <a href="#p112">112</a>.</p> + +<p>Waitz (G.), <a href="#p113">113</a>, <a href="#p115">115</a>, <a href="#p153">153</a>.</p> + +<p>Walagothes, <a href="#p87">87</a>, <a href="#p95">95</a>.</p> + +<p>Waldémar, roi de Danemark, <a href="#p503">503</a>.</p> + +<p>Waldéric, <a href="#p352">352</a>, <a href="#p461">461</a>.</p> + +<p>Walhalla, <a href="#p90">90</a>, <a href="#p430">430</a>.</p> + +<p>Waltharius (Walther d’Aquitaine), <a href="#p169">169</a>, <a href="#p170">170</a>, <a href="#p171">171</a>, <a href="#p176">176</a>, <a href="#p289">289</a>.</p> + +<p>Wandalmar, <a href="#p461">461</a>.</p> + +<p>Warnachaire, <a href="#p416">416</a>.</p> + +<p>Warnefrid, père de Paul Diacre, <a href="#p169">169</a>.</p> + +<p>Warcq, <a href="#p503">503</a>.</p> + +<p>Wasgenstein, <a href="#p170">170</a>.</p> + +<p>Welches, <a href="#p96">96</a>.</p> + +<p>Wéser, <a href="#p434">434</a>, <a href="#p435">435</a>, <a href="#p436">436</a>, <a href="#p448">448</a>, <a href="#p449">449</a>.</p> + +<p>Widoheim, <a href="#p127">127</a>.</p> + +<p>Widukind, chroniqueur saxon, <a href="#p47">47</a>, <a href="#p48">48</a>, <a href="#p107">107</a>, <a href="#p108">108</a>, <a href="#p338">338</a>, <a href="#p358">358</a>, <a href="#p377">377</a>.</p> + +<p>Willehad, <a href="#p468">468</a>.</p> + +<p>Willibald, <a href="#p461">461</a>.</p> + +<p><i>Windili</i>, <a href="#p97">97</a>.</p> + +<p>Windogast, <a href="#p121">121</a>.</p> + +<p>Windoghem, <a href="#p121">121</a>.</p> + +<p>Winili, <a href="#p149">149</a>.</p> + +<p>Winniles, <a href="#p107">107</a>, <a href="#p108">108</a>, <a href="#p149">149</a>.</p> + +<p>Wintrion, <a href="#p396">396</a>, <a href="#p397">397</a>.</p> + +<p>Wiomad, <a href="#p12">12</a>, <a href="#p162">162</a>, <a href="#p175">175</a>, <a href="#p178">178</a>, <a href="#p180">180</a>-188, <a href="#p193">193</a>, <a href="#p200">200</a>, <a href="#p206">206</a>, <a href="#p224">224</a>, <a href="#p303">303</a>.</p> + +<p>Wisogast, <a href="#p121">121</a>.</p> + +<p id="wodan">Wodan (Wotan, Godan), <a href="#p91">91</a>, <a href="#p92">92</a>, <a href="#p107">107</a>, <a href="#p122">122</a>, <a href="#p149">149</a>, <a href="#p150">150</a>, <a href="#p159">159</a>, <a href="#p425">425</a>.</p> + +<p id="wolfdietrich">Wolfdietrich, <a href="#p377">377</a>, <a href="#p378">378</a>, <a href="#p478">478</a>.</p> + +<p>Wolff (F.-A.), <a href="#p7">7</a>.</p> + +<p>Wulemarus, <a href="#p128">128</a>.</p> + +</div> +<p class="h4 b" id="x">X.</p> + +<div class="index"> +<p>Xanten, <a href="#p478">478</a>, <a href="#p487">487</a>.</p> + +</div> +<p class="h4 b" id="y">Y.</p> + +<div class="index"> +<p>Ybor, <a href="#p149">149</a>.</p> + +<p>Yngvi-Frey, <a href="#p91">91</a>.</p> + +<p>Yonne, <a href="#p427">427</a>.</p> + +</div> +<p class="h4 b" id="z">Z.</p> + +<div class="index"> +<p>Zacharie, pape, <a href="#p390">390</a>.</p> + +<p>Zarncke, <a href="#p502">502</a>.</p> + +<p>Zechim, <a href="#p91">91</a>.</p> + +<p>Zopyre, <a href="#p255">255</a>.</p> + +</div> +<div class="chapter"></div> +<p><span class="pagenum" id="p533">-533-</span></p> + +<h2 class="nobreak">TABLE DES MATIÈRES</h2> + + +<table> +<tr><td class="p"><b>Introduction</b></td> +<td class="r bot w4"><div><a href="#intro">1-27</a></div></td></tr> +<tr><td class="p">L’épopée est, chez toutes les nations, la forme primitive de l’histoire, +<a href="#p1">1</a>. — L’histoire ne commence qu’à partir du moment où les +peuples acquièrent la notion de sa différence d’avec l’épopée, <a href="#p3">3</a>. — Cette +notion ne s’acquiert que lentement et graduellement, <a href="#p3"><i>ibid.</i></a> — Quand +on a commencé à pénétrer dans la vraie nature de l’épopée, <a href="#p7">7</a>. — Premières +lueurs de la critique dans le domaine de l’épopée franque, <a href="#p8">8</a>. — Rôle +des philologues. Les frères Grimm, <a href="#p11">11</a>. — Fauriel, <a href="#p11"><i>ibid.</i></a> — Ampère +et Schlegel, <a href="#p12">12</a>. — Témérités de Rathaïl, <a href="#p13">13</a>. — Les historiens +restent étrangers aux vues des philologues, <a href="#p14">14</a>. — Kries, Loebell, <a href="#p15">15</a>, +Augustin Thierry, Henri Martin, <a href="#p16">16</a>, Charles Lenormant, l’abbé +Gorini, <a href="#p17">17</a>. — Rôle de Junghans, <a href="#p18">18</a>, et de Lecoy de la Marche, <a href="#p19">19</a>. — Indifférence +persistante des historiens : Ranke, Fustel de Coulanges, +<a href="#p22">22</a>. — Constatations des philologues : G. Paris, <a href="#p23">23</a>, A. Darmesteter, <a href="#p24">24</a>. — Importance +du livre de Rajna, <a href="#p25">25</a>. — Ce qui restait à faire après +lui, <a href="#p26">26</a>.</td> +<td> </td></tr> +<tr><td colspan="2" class="c pad large"><div>LIVRE I.<br> +<b>Les ancêtres de Clovis.</b></div></td></tr> +<tr><td class="p">CHAPITRE I. — <b>Les Sources</b></td> +<td class="r bot"><div><a href="#l1c1">31-84</a></div></td></tr> +<tr><td class="p">L’épopée a existé chez tous les peuples germaniques, <a href="#p31">31</a>. — Témoignages +historiques qui en attestent l’existence chez les Ostrogoths, <a href="#p34">34</a>. — Les +Lombards, <a href="#p37">37</a>. — Les Vandales, <a href="#p41">41</a>. — Les Anglo-Saxons, <a href="#p42">42</a>. — Les +Frisons, <a href="#p46">46</a>. — Les Saxons du continent, <a href="#p46"><i>ibid.</i></a> — Les Scandinaves, +<a href="#p49">49</a>. — Témoignages spéciaux établissant l’existence de chants +épiques chez les Francs des premiers siècles, <a href="#p51">51</a>. — Le recueil de +Charlemagne, <a href="#p54">54</a>. — Les chroniqueurs mérovingiens ont-ils connu et +utilisé les chants épiques de leur nation ? <a href="#p57">57</a>. — Arguments qui permettent +de résoudre cette question d’une manière affirmative pour +Grégoire de Tours, <a href="#p59">59</a>, pour Frédégaire, <a href="#p72">72</a>, pour le <i lang="la" xml:lang="la">Liber Historiae</i> +(<i lang="la" xml:lang="la">Gesta Francorum</i>), <a href="#p76">76</a>. — Dans quelle mesure ont-ils connu et utilisé +ces chants ? <a href="#p77">77</a>. — Le <i lang="la" xml:lang="la">Gesta Dagoberti</i> et le <i lang="la" xml:lang="la">Vita Remigii</i>, <a href="#p81">81</a>. — Différence +entre la tradition ecclésiastique et la tradition populaire, <a href="#p83">83</a>.</td> +<td> </td></tr> +<tr><td class="p">CHAPITRE II. — <b>La plus ancienne chanson germanique</b></td> +<td class="r bot"><div><a href="#l1c2">85-99</a></div></td></tr> +<tr><td class="p">Chant généalogique des anciens Germains signalé par Tacite, <a href="#p85">85</a>. — Le +contenu de ce chant s’est conservé au moyen âge, <a href="#p86">86</a>. — Ce n’est +point par Tacite que le moyen âge l’a connu, <a href="#p88">88</a>. — Remaniements +qu’il a subis, <a href="#p89">89</a>. — On y a rattaché la généalogie de tous les peuples +compris dans l’empire franc, <a href="#p95">95</a>. — La date probable de ce remaniement +est le VI<sup>e</sup> siècle, <a href="#p96">96</a>.</td> +<td> </td></tr> +<tr><td class="p">CHAPITRE III. — <b>La plus ancienne chanson franque</b></td> +<td class="r bot"><div><a href="#l1c3">101-131</a></div></td></tr> +<tr><td class="p">Difficulté qu’il y a de discerner dans Grégoire de Tours les traditions +franques des renseignements annalistiques, <a href="#p102">102</a>. — Où commencent +les premières et à quoi on les reconnaît chez lui, <a href="#p102">102</a>, et chez les +autres chroniqueurs, <a href="#p104">104</a>. — Comparaison de ces traditions avec celles +des autres nations barbares sur leurs origines, <a href="#p106">106</a>. — La <i lang="la" xml:lang="la">Thoringia</i>, +<a href="#p110">110</a>. — Diverses interprétations de ce nom, <a href="#p110">110</a>. — Preuve que c’est +une contrée cis-rhénane et qu’elle doit être identifiée avec le pays des +<i lang="la" xml:lang="la">Tungri</i>, <a href="#p112">112</a>. — <i lang="la" xml:lang="la">Dispargum</i>, <a href="#p118">118</a>. — La <i lang="la" xml:lang="la">Pannonia</i>, <a href="#p119">119</a>. — Autres +documents sur les traditions franques : les deux prologues de la <i>Loi +Salique</i>, <a href="#p120">120</a>. — Leur date, <a href="#p123">123</a>. — Leurs caractères, <a href="#p124">124</a>. — Ils contiennent +la substance d’un chant populaire très ancien, <a href="#p124"><i>ibid.</i></a> — Preuves, +<a href="#p125">125</a>. — Accord de leur tradition avec celle de Grégoire sur +les origines, <a href="#p129">129</a>.</td> +<td> </td></tr> +<tr><td class="p">CHAPITRE IV. — <b>Clodion</b></td> +<td class="r bot"><div><a href="#l1c4">133-146</a></div></td></tr> +<tr><td class="p">Traditions diverses sur les origines de la dynastie mérovingienne, +<a href="#p133">133</a>. — Leur valeur, <a href="#p134">134</a>. — Histoire populaire de Clodion, <a href="#p139">139</a>. — Comparaison +de l’histoire et de la tradition, <a href="#p140">140</a>.</td> +<td> </td></tr> +<tr><td class="p">CHAPITRE V. — <b>Mérovée</b></td> +<td class="r bot"><div><a href="#l1c5">147-159</a></div></td></tr> +<tr><td class="p">Légende relative à la naissance de Mérovée, <a href="#p147">147</a>. — Frédégaire a +altéré la forme primitive de cette légende, <a href="#p148">148</a>. — Son caractère antéchrétien. +Hésitations qu’elle a causées à Grégoire de Tours, <a href="#p151">151</a>. — Origine +de la légende, <a href="#p153">153</a>. — Historicité de Mérovée, <a href="#p156">156</a>.</td> +<td> </td></tr> +<tr><td class="p">CHAPITRE VI. — <b>La jeunesse de Childéric</b></td> +<td class="r bot"><div><a href="#l1c6">161-178</a></div></td></tr> +<tr><td class="p">Légende populaire sur ses aventures d’enfance pendant l’invasion +d’Attila, <a href="#p161">161</a>. — Comparaison de cette légende avec d’autres traditions +germaniques du même genre, <a href="#p162">162</a>. — Récits Lombards, <a href="#p165">165</a>, Walther +et Hildegonde, <a href="#p169">169</a>, Attale, <a href="#p171">171</a>. — Ce qu’il y a d’historique dans la +légende childéricienne, <a href="#p176">176</a>.</td> +<td> </td></tr> +<tr><td class="p">CHAPITRE VII. — <b>Childéric</b> (suite)</td> +<td class="r bot"><div><a href="#l1c7">179-208</a></div></td></tr> +<tr><td class="p">Histoire de l’expulsion de Childéric par les Francs et de ses amours +avec la reine Basine, <a href="#p179">179</a>. — Caractère germanique de cette histoire, +<a href="#p181">181</a>. — Ce qu’en a pensé Grégoire de Tours, <a href="#p181"><i>ibid.</i></a> — Forme qu’elle +revêt dans Frédégaire, <a href="#p185">185</a>. — Interpolations manifestes de celui-ci, <a href="#p187">187</a>, +et preuves de la date récente de ces interpolations, <a href="#p189">189</a>. — Influence +de l’histoire du prétendant Gundovald sur leur formation, <a href="#p190">190</a>. — Leur +lien de provenance, <a href="#p193">193</a>. — Ce qu’il y a d’historique et ce qu’il +y a de fictif dans l’histoire de Basine, <a href="#p194">194</a>. — Que faut-il croire de la +royauté franque d’Aegidius ? <a href="#p201">201</a>. — Examen de la légende de la vision +nuptiale, <a href="#p202">202</a>. — Interprétation de celle-ci, <a href="#p204">204</a>. — Sa date, <a href="#p205">205</a>. — Conclusion, +<a href="#p206">206</a>. — Note sur saint Basinus, <a href="#p207">207</a>.</td> +<td> </td></tr> +<tr><td colspan="2" class="c pad large"><div>LIVRE II.<br> +<b>Clovis et ses fils.</b></div></td></tr> +<tr><td class="p">CHAPITRE I. — <b>La guerre de Syagrius</b></td> +<td class="r bot"><div><a href="#l2c1">211-224</a></div></td></tr> +<tr><td class="p">Cette histoire est racontée par Grégoire d’après des <i>Annales</i>, <a href="#p211">211</a>. — Toutefois, +il a eu connaissance aussi d’une tradition orale franque +dont il se remarque des reflets dans son récit, <a href="#p213">213</a>. — L’épisode du +vase de Soissons n’est pas légendaire, mais historique, <a href="#p218">218</a>. — Il est +emprunté à une source contemporaine, qui paraît être le <i lang="la" xml:lang="la">Vita Remigii</i>, +<a href="#p222">222</a>.</td> +<td> </td></tr> +<tr><td class="p">CHAPITRE II. — <b>Le mariage de Clovis</b></td> +<td class="r bot"><div><a href="#l2c2">225-251</a></div></td></tr> +<tr><td class="p">Pourquoi la tradition épique laisse de côté les événements principaux +de l’histoire de Clovis et s’attache à des épisodes individuels, <a href="#p225">225</a>. — Histoire +du mariage de Clovis d’après les trois chroniqueurs francs. +Variantes qu’elle présente et origine de celles-ci, <a href="#p227">227</a>. — Grégoire de +Tours a déjà connu l’histoire légendaire, mais en a effacé les traits les +plus invraisemblables, <a href="#p233">233</a>. — Cette histoire était taillée sur le patron +de toutes les légendes sur les fiançailles et le mariage des héros, <a href="#p237">237</a>. — Analyse +de l’histoire et examen des types qu’elle met en scène. +Aurélien, <a href="#p240">240</a>, Aridius, <a href="#p240"><i>ibid.</i></a> — Ce qui en reste d’historique, <a href="#p242">242</a>. — Les +crimes attribués à Gondebaud sont légendaires, <a href="#p242"><i>ibid.</i></a> — Comment +ont-ils été inventés ? <a href="#p245">245</a>. — Influence de l’histoire de sainte Radegonde +sur la formation de la légende de Clotilde, <a href="#p248">248</a>.</td> +<td> </td></tr> +<tr><td class="p">CHAPITRE III. — <b>La première guerre de Burgondie</b></td> +<td class="r bot"><div><a href="#l2c3">253-264</a></div></td></tr> +<tr><td class="p">Histoire de cette guerre d’après Grégoire et Marius d’Avenches, <a href="#p253">253</a>. — Leur +accord, <a href="#p253"><i>ibid.</i></a> — Interpolation de l’épisode du siège d’Avignon +par Grégoire, <a href="#p254">254</a>. — Cet épisode est légendaire, <a href="#p255">255</a>. — Il a été imaginé +en pays franc, <a href="#p258">258</a>. — Il ne provient pas d’un chant épique proprement +dit, <a href="#p260">260</a>. — Historicité de l’épisode de la prise de Vienne, <a href="#p260"><i>ibid.</i></a></td> +<td> </td></tr> +<tr><td class="p">CHAPITRE IV. — <b>La guerre des Visigoths</b></td> +<td class="r bot"><div><a href="#l2c4">265-292</a></div></td></tr> +<tr><td class="p">Grégoire rapporte sur cette guerre quantité de traditions orales, <a href="#p265">265</a>. — Leur +énumération, <a href="#p268">268</a>. — Elles sont d’origine romane et ecclésiastique, +et elles n’ont rien d’épique, <a href="#p269">269</a>. — Examen critique de ces traditions : +I. La construction de l’église Sainte-Geneviève, <a href="#p270">270</a>. — II. Le +respect de Clovis pour saint Martin. III. L’oracle rendu par saint +Martin à Clovis, <a href="#p274">274</a>. — IV. La biche qui montre le gué de la +Vienne, <a href="#p275">275</a>. — V. Le rayon lumineux de la basilique Saint-Hilaire, +<a href="#p277">277</a>. — VI. La chute des murs d’Angoulême, <a href="#p277"><i>ibid.</i></a> — VII. Le cheval de +Clovis, <a href="#p278">278</a>. — Autres données traditionnelles, <a href="#p279">279</a>. — En quoi elles +se distinguent des traditions épiques franques, <a href="#p281">281</a>. — Il existait pourtant +des traditions barbares sur la guerre d’Aquitaine, à preuve l’histoire +de la présence de Chlodéric à la bataille de Vouillé, <a href="#p282">282</a>, celle +de la blessure reçue par Clovis, <a href="#p284">284</a>, et surtout celle de l’origine de la +guerre entre Clovis et Alaric II, <a href="#p285">285</a>.</td> +<td> </td></tr> +<tr><td class="p">CHAPITRE V. — <b>Les meurtres de Clovis</b></td> +<td class="r bot"><div><a href="#l2c5">293-317</a></div></td></tr> +<tr><td class="p">Le récit de ces meurtres nous transporte sur un terrain épique par +excellence, <a href="#p293">293</a>. — Premier récit : Mort de Sigebert et de Chlodéric. +Caractère épique de ce récit. Ses contradictions internes, <a href="#p294">294</a>. — Comment +Grégoire l’a conçu, et comment il a essayé de l’humaniser, +<a href="#p300">300</a>. — Date du récit, <a href="#p302">302</a>. — Deuxième récit : Mort de Chararic et +de son fils, <a href="#p302"><i>ibid.</i></a> — Preuve de sa provenance orale : les traits barbares +et archaïques, <a href="#p303">303</a>. — Troisième récit : La mort de Ragnacaire de +Cambrai, <a href="#p305">305</a>. — Même démonstration que ci-dessus, <a href="#p307">307</a>. — Rapprochements +et analogies avec d’autres légendes barbares, <a href="#p308">308</a>. — Ces +trois récits semblent avoir fait partie d’un même chant, <a href="#p311">311</a>. — Discussion +de l’ordre chronologique des événements auxquels il y est fait +allusion, <a href="#p312">312</a>. — Essai de reconstitution des faits réels, <a href="#p315">315</a>.</td> +<td> </td></tr> +<tr><td class="p">CHAPITRE VI. — <b>La deuxième guerre de Burgondie</b></td> +<td class="r bot"><div><a href="#l2c6">319-335</a></div></td></tr> +<tr><td class="p">Histoire de la deuxième guerre de Burgondie d’après Grégoire de +Tours, <a href="#p319">319</a>. — Cette histoire est élaborée par l’esprit épique, qui +explique les catastrophes par des fautes à punir, <a href="#p322">322</a>. — Parties historiques +et parties légendaires, <a href="#p323">323</a>. — Comment Clotilde a été mise +en scène, <a href="#p326">326</a>. — Historicité de la fin tragique de Sigismond, <a href="#p329">329</a>. — Comment +la bataille de Vézeronce a été transformée en victoire, <a href="#p331">331</a>. — Importance +de la défaite comme élément épique, <a href="#p334">334</a>.</td> +<td> </td></tr> +<tr><td class="p">CHAPITRE VII. — <b>La guerre de Frise ou l’invasion danoise</b></td> +<td class="r bot"><div><a href="#l2c7">337-346</a></div></td></tr> +<tr><td class="p">Théodoric d’Austrasie a été chanté en Allemagne sous le nom de +<span lang="de" xml:lang="de">Hugdietrich</span>, <a href="#p337">337</a>. — Il y a trace d’un chant sur lui dans l’histoire du +débarquement de Chochilaicus et de sa défaite d’après Grégoire de +Tours, <a href="#p339">339</a>. — Cette histoire a été chantée par les Scandinaves et a +été recueillie dans le <i>Beowulf</i>, <a href="#p340">340</a>. — Preuve de l’identité des deux +traditions, <a href="#p341">341</a>. — Elle a été chantée aussi par les Francs, <a href="#p343">343</a>. — Indices +épiques contenus dans le récit de Grégoire de Tours, <a href="#p344">344</a>. — Traces +que la légende a laissées parmi les populations frisonnes, <a href="#p344"><i>ibid.</i></a></td> +<td> </td></tr> +<tr><td class="p">CHAPITRE VIII. — <b>La guerre de Thuringe</b></td> +<td class="r bot"><div><a href="#l2c8">347-378</a></div></td></tr> +<tr><td class="p">Récit de cette guerre d’après Grégoire de Tours, <a href="#p347">347</a>. — Récit de +Widukind, <a href="#p351">351</a>. — Sainte Radegonde a été chez les Francs le souvenir +vivant de cette guerre et a pu garantir les traits généraux du récit, <a href="#p355">355</a>. — Quant +aux détails, ils sont légendaires, <a href="#p358">358</a>. — Analyse des éléments +légendaires. <i>La nappe coupée</i>, <a href="#p359">359</a>. — Les souvenirs rappelés par +Théodoric, <a href="#p362">362</a>. — Les fossés creusés par les Thuringiens sur le +champ de bataille, <a href="#p365">365</a>. — Le pont de cadavres sur l’Unstrut, <a href="#p366">366</a>. — La +ruse de Théodoric envers Clotaire, <a href="#p368">368</a>. — La mort de Hermanfried, +<a href="#p368"><i>ibid.</i></a> — Toute cette histoire se décompose en trois récits indépendants, +<a href="#p370">370</a>. — Ces récits sont nés parmi les Francs d’Austrasie, <a href="#p373">373</a>. — Théodoric +et son fils Théodebert dans l’épopée, <a href="#p375">375</a>.</td> +<td> </td></tr> +<tr><td colspan="2" class="c pad large"><div>LIVRE III.<br> +<b>Les derniers Mérovingiens.</b></div></td></tr> +<tr><td class="p">CHAPITRE I. — <b>Frédégonde</b></td> +<td class="r bot"><div><a href="#l3c1">381-402</a></div></td></tr> +<tr><td class="p">Derniers souvenirs épiques de Grégoire de Tours, <a href="#p381">381</a>. — Manque +de données légendaires dans Frédégaire et dans le <i lang="la" xml:lang="la">Liber Historiae</i> +sur la période de 530 à 590, <a href="#p385">385</a>. — Impression faite par Frédégonde +sur l’imagination populaire, <a href="#p386">386</a>. — Légendes du <i lang="la" xml:lang="la">Liber Historiae</i> : +comment Frédégonde supplanta la reine Audovère, <a href="#p388">388</a>. — Légende +de l’adultère de Frédégonde avec Landéric et de l’assassinat de Chilpéric, +<a href="#p392">392</a>. — La légende de la forêt qui marche, <a href="#p396">396</a>.</td> +<td> </td></tr> +<tr><td class="p">CHAPITRE II. — <b>Brunehaut</b></td> +<td class="r bot"><div><a href="#l3c2">403-431</a></div></td></tr> +<tr><td class="p">Les calomnies dont elle a été l’objet l’ont fort défigurée, mais elles +n’ont rien d’épique, <a href="#p403">403</a>. — Il existe cependant quelques légendes +populaires sur elle, <a href="#p404">404</a>. — Prophétie sibylline sur Brunehaut, <a href="#p405">405</a>. — Légende +de l’expulsion de Brunehaut par les Austrasiens, <a href="#p407">407</a>. — Son +origine, <a href="#p408">408</a>. — La guerre de Théodoric et de Théodebert, <a href="#p409">409</a>. — Traits +épiques que présente le récit de Frédégaire : les morts qui ne +peuvent pas tomber, <a href="#p411">411</a>, l’intervention de l’évêque de Mayence, <a href="#p412">412</a>. — Ce +que l’histoire devient dans le <i lang="la" xml:lang="la">Liber Historiae</i>, <a href="#p417">417</a>. — Origine +de la guerre et épisodes principaux de celle-ci, <a href="#p418">418</a>. — La mort de +Théodebert rappelle celle de Chlodéric, <a href="#p421">421</a>. — Amour incestueux de +Théodoric, <a href="#p422">422</a>. — Brunehaut en Jézabel, <a href="#p423">423</a>. — Historicité du récit +de sa mort, <a href="#p423"><i>ibid.</i></a> — Les <i>chaussées Brunehaut</i>, <a href="#p424">424</a>.</td> +<td> </td></tr> +<tr><td class="p">CHAPITRE III. — <b>Clotaire II</b></td> +<td class="r bot"><div><a href="#l3c3">433-449</a></div></td></tr> +<tr><td class="p">Frédégaire n’a pas de légendes sur ce roi, <a href="#p433">433</a>. — Mais le <i lang="la" xml:lang="la">Liber +Historiae</i> en raconte une très caractéristique : l’histoire de la guerre +de Saxe, <a href="#p434">434</a>. — Cette histoire est reproduite avec quelques variantes +par le <i lang="la" xml:lang="la">Gesta Dagoberti</i>, <a href="#p436">436</a>. — Elle provient d’un chant épique sur +Clotaire II, <a href="#p437">437</a>. — Nous connaissons ce chant par le <i lang="la" xml:lang="la">Vita Faronis</i>, +qui cite même un fragment de l’original, <a href="#p441">441</a>. — Divergences légères +entre ces deux sources, <a href="#p445">445</a>. — Éléments historiques du récit, <a href="#p445"><i>ibid.</i></a> — La +guerre de Saxe faite par Clotaire I, et attestée par l’histoire, a été +attribuée par suite d’un transfert épique à Clotaire II, <a href="#p446">446</a>.</td> +<td> </td></tr> +<tr><td class="p">CHAPITRE IV. — <b>Derniers accents épiques</b></td> +<td class="r bot"><div><a href="#l3c4">451-474</a></div></td></tr> +<tr><td class="p">Nos sources ne présentent plus de trace de chants épiques à partir +de Clotaire II, <a href="#p451">451</a>. — Mais on y trouve encore des impressions +épiques, par exemple dans le portrait du roi Dagobert I, <a href="#p452">452</a>. — A +une époque postérieure à celle de la rédaction de nos sources, ces +impressions ont dû se traduire en chants épiques, <a href="#p456">456</a>. — Ainsi le +Floovant du XII<sup>e</sup> siècle reproduit un épisode déjà consigné dans le +<i lang="la" xml:lang="la">Gesta Dagoberti</i>, <a href="#p456"><i>ibid.</i></a> — De même, un combat malheureux de douze +généraux francs dans les Pyrénées paraît avoir été le prototype de +l’histoire poétique de Roland et des douze pairs à Roncevaux, <a href="#p461">461</a>. — Et +un épisode du règne de Sigebert II, raconté par Frédégaire, doit +avoir été le point de départ de l’histoire des traîtres de la <i>Geste de +Mayence</i>, <a href="#p464">464</a>. — Enfin le récit de la bataille de Flaochat contre Willehad +a un caractère fort épique, <a href="#p468">468</a>. — Dans le <i lang="la" xml:lang="la">Liber Historiae</i>, +saint Ouen a laissé aussi une impression épique qui se traduit par +des légendes, notamment celle du conseil qu’il aurait donné à +Ebroïn, <a href="#p469">469</a>.</td> +<td> </td></tr> +<tr><td class="p">CHAPITRE V. — <b>Résumé et conclusions</b></td> +<td class="r bot"><div><a href="#l3c5">473-498</a></div></td></tr> +<tr><td class="p">Origines différentes des récits analysés dans ce livre. Les uns proviennent +d’impressions, les autres de légendes populaires, les autres +de chants épiques, <a href="#p475">475</a>. — Ils ne représentent qu’une faible partie des +données épiques de l’époque mérovingienne, <a href="#p477">477</a>. — Celles-ci se +retrouvent dans un grand nombre de moules épiques de l’épopée +carolingienne, dont l’origine est ici, <a href="#p477"><i>ibid.</i></a> — Raisons diverses pour +lesquelles nos chroniqueurs n’ont gardé qu’une petite partie des récits +fournis par la tradition épique. Tous étaient romans et n’avaient pas, +comme Cassiodore et Paul Diacre, intérêt à recueillir les légendes +barbares, <a href="#p480">480</a>. — La rapidité du progrès social a de son côté contribué +à fondre les sujets mérovingiens dans l’épopée carolingienne, <a href="#p485">485</a>. — L’épopée +carolingienne n’est plus franque, mais française, <a href="#p487">487</a>. — L’épopée +française est née de la germanique ou franque à l’époque +mérovingienne ; comment, <a href="#p488">488</a>. — Éléments épiques existant chez les +populations gallo-romaines à l’époque de la conquête franque, <a href="#p489">489</a>. — Rôle +des cours, <a href="#p492">492</a>, et des poètes francs, <a href="#p494">494</a>. — Valeur de l’épopée +française, <a href="#p497">497</a>.</td> +<td> </td></tr> +<tr><td class="h"><b>Additions et corrections</b></td> +<td class="r bot"><div><a href="#add">498</a></div></td></tr> +<tr><td class="h"><b>Appendices.</b></td> +<td> </td></tr> +<tr><td class="h2"><span class="d3">I.</span> L’origine troyenne des Francs</td> +<td class="r bot"><div><a href="#app1">505</a></div></td></tr> +<tr><td class="h2"><span class="d3">II.</span> Les généalogies des rois mérovingiens</td> +<td class="r bot"><div><a href="#app2">517</a></div></td></tr> +<tr><td class="h2"><span class="d3">III.</span> Les noms poétiques des Francs</td> +<td class="r bot"><div><a href="#app3">524</a></div></td></tr> +<tr><td class="h2"><span class="d3">IV.</span> Le baptême de Clovis</td> +<td class="r bot"><div><a href="#app4">530</a></div></td></tr> +<tr><td class="h"><b>Table des noms</b></td> +<td class="r bot"><div><a href="#index">539</a></div></td></tr> +</table> +<div class="break"></div> + +<p class="c top4em">DU MÊME AUTEUR :</p> + + +<table> +<tr><td class="h">Les Origines de la Civilisation moderne, 3<sup>e</sup> édition, +2 volumes in-12. — Bruxelles, Société belge de +librairie</td> +<td class="bot r w3"><div>7 fr.</div></td></tr> +<tr><td class="h">La Croix et le Croissant, 2<sup>e</sup> édition. — Liège, +Grandmont-Donders</td> +<td class="bot r w3"><div>1 fr.</div></td></tr> +</table> +<div class="chapter"></div> +<div class="trnote"> +<h2 class="nobreak">NOTE DU TRANSCRIPTEUR</h2> + + +<p>On a représenté en <b>caractères gras</b> les passages en typographie +dilatée (<span lang="de" xml:lang="de">gesperrt</span>) dans l’appendice II.</p> + +<p>On a interverti la table des noms et la table des matières pour que +cette dernière figure à la fin de l’ouvrage.</p> + +</div> + +<div style='text-align:center'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 78135 ***</div> +</body> +</html> diff --git a/78135-h/images/cover.jpg b/78135-h/images/cover.jpg Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..b50c0e7 --- /dev/null +++ b/78135-h/images/cover.jpg diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..6c72794 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This book, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. Anyone seeking to utilize +this eBook outside of the United States should confirm copyright +status under the laws that apply to them. diff --git a/README.md b/README.md new file mode 100644 index 0000000..64d03e2 --- /dev/null +++ b/README.md @@ -0,0 +1,2 @@ +Project Gutenberg (https://www.gutenberg.org) public repository for eBook #78135 +(https://www.gutenberg.org/ebooks/78135) |
