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+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 77403 ***
+
+
+
+
+
+
+
+ CALIDASA
+
+ SACOUNTALA
+
+ DRAME EN SEPT ACTES
+ MÊLÉ DE PROSE ET DE VERS
+
+ TRADUIT PAR
+ ABEL BERGAIGNE
+ Maître de conférences à la Faculté des Lettres de Paris
+ ET
+ PAUL LEHUGEUR
+ Professeur au Lycée Charlemagne
+
+
+ PARIS
+ LIBRAIRIE DES BIBLIOPHILES
+ Rue Saint-Honoré, 338
+
+ M DCCC LXXXIV
+
+
+
+
+TIRAGE A PETIT NOMBRE
+
+
+Il a été imprimé en sus du tirage ordinaire:
+
+ 350 exemplaires sur papier de Hollande (nºs 51 à 400).
+ 25 -- sur papier de Chine (nºs 1 à 25).
+ 25 -- sur papier Whatman (nºs 26 à 50).
+ ---
+ 400 exemplaires, numérotés.
+
+Il a été fait, en outre, un tirage en GRAND PAPIER (format in-8º), ainsi
+composé:
+
+ 100 exemplaires sur papier de Hollande (nºs 21 à 120).
+ 10 -- sur papier de Chine (nºs 1 à 10).
+ 10 -- sur papier Whatman (nºs 11 à 20).
+ ---
+ 120 exemplaires, numérotés.
+
+
+
+
+PRÉFACE
+
+
+Calidasa est, de tous les poètes de l’Inde, celui dont le goût est le
+moins éloigné du nôtre, et SACOUNTALA est son chef-d’œuvre. Est-il
+permis d’aller plus loin et de dire: SACOUNTALA est un chef-d’œuvre?
+
+Gœthe n’hésitait pas; on peut en juger par le quatrain suivant[1]:
+
+ [1] Willt du die Blüthe des frühen, die Früchte des spaeteren Jahres,
+ Willt du was reizt und entzückt, willt du was saettigt und naehrt,
+ Willt du den Himmel, die Erde mit einem Namen begreifen,
+ Nenn’ ich, Sacontala, dich, und so ist Alles gesagt.
+
+«Faut-il nommer les fleurs du printemps avec les fruits de l’automne, le
+charme qui enivre avec l’aliment qui rassasie, le ciel avec la terre?
+C’est ton nom que je prononce, ô Sacountalâ, et ce seul mot dit tout.»
+
+Lamartine aussi a lu SACOUNTALA; il résume son impression en prose, et
+n’en est pas pour cela moins lyrique: «Nous allons lire et commenter
+avec vous un chef-d’œuvre de poésie à la fois épique et dramatique, qui
+réunit dans une seule action ce qu’il y a de plus pastoral dans la
+Bible, de plus pathétique dans Eschyle, de plus tendre dans Racine. Ce
+chef-d’œuvre est SACOUNTALA[2].»
+
+ [2] _Cours familier de littérature_, entretien V.
+
+Enfin, ce ne sera pas quitter les poètes que de demander un dernier
+témoignage à un critique comme Paul de Saint-Victor. «Arrêtons-nous»,
+dit-il au moment d’entamer l’analyse du drame de Câlidâsa[3], «devant ce
+chef-d’œuvre, la fleur et la perle du théâtre indien.» Puis, après avoir
+cité le quatrain allemand: «C’est le vieux Gœthe qui, pareil à un
+patriarche couronnant une vierge, donne à SACOUNTALA cette louange
+magnifique. L’idylle indienne en est digne. Par sa grâce et son
+innocence, son rapprochement de la nature et sa fraîcheur lumineuse,
+elle mériterait d’être appelée le Paradis terrestre de la poésie.»
+
+ [3] _Les Deux Masques_, tome II.
+
+En dépit de ces dithyrambes, dont le dernier date d’hier, on est, en
+général, bien revenu aujourd’hui du premier enthousiasme qui avait
+accueilli la découverte de la littérature sanscrite. Non que cette
+littérature ait cessé d’être un objet d’études actives, passionnées
+même. Mais elle n’attire plus guère que les savants, le philologue,
+l’archéologue, l’historien des religions. C’est une idée reçue dans le
+public, et les indianistes n’y contredisent guère, que l’intérêt
+proprement littéraire lui fait à peu près défaut.
+
+Elle a en effet, il faut bien le reconnaître, un vice originel qui
+semble la condamner d’avance: c’est une littérature savante. La plupart
+des œuvres innombrables et souvent immenses qu’elle comprend, toutes
+celles qui composent la littérature dite classique, ont été écrites dans
+des siècles où le sanscrit était une langue vivante à peu près comme le
+latin dans notre moyen âge. C’est ce dont témoignerait au besoin le
+drame même où Gœthe ne voyait tant de choses. Dans SACOUNTALA, comme
+dans tout le théâtre indien, un bon nombre de personnages, et en
+particulier toutes les femmes, parlent, non le sanscrit, mais différents
+dialectes qui en sont dérivés et qu’on désigne par le nom générique de
+prâcrit.
+
+Le sanscrit n’est cependant pas exclusivement réservé aux clercs,
+c’est-à-dire aux brahmanes. Le roi le parle également, ainsi que les
+principaux dignitaires du palais[4]. C’est une langue de cour en même
+temps qu’une langue d’église, et le théâtre, sinon l’ensemble de la
+littérature classique de l’Inde, est moins encore une littérature
+savante qu’une littérature aristocratique. Câlidâsa, en particulier,
+n’aurait pas été trop dépaysé à l’hôtel de Rambouillet. Il en a les
+qualités et les défauts, la noblesse et parfois l’emphase, la
+délicatesse et surtout la préciosité.
+
+ [4] En revanche, il y a, dans la plupart des drames, un brahmane qui
+ parle prâcrit: c’est le personnage ignorant, gourmand et poltron,
+ qui joue le rôle de confident et de bouffon du héros, Mâdhavya dans
+ _Sacountalâ_.
+
+Ces défauts et ces qualités étaient ceux de la société dans laquelle il
+vivait. Hindou du Ve ou du VIe siècle de notre ère, à ce qu’on peut
+supposer[5], il peint, comme ses devanciers et ses rivaux, les mœurs
+polies et raffinées du harem royal[6], dans le goût du maître et de sa
+cour. Mais l’écrivain précieux se trouve cette fois être un vrai poète.
+Cet artisan de style aime la nature, et il sait en choisir, dans le
+monde extérieur comme dans l’âme humaine, les traits les plus purs et
+les plus expressifs. Il entremêle ses madrigaux d’idylles dignes de
+Théocrite; il sème çà et là les mots touchants ou même profonds; enfin
+il conçoit un caractère de femme à la fois passionné, noble et charmant,
+et il sait lui donner tout son relief dans une scène admirable, qui
+serait applaudie sur n’importe quel théâtre, le point de départ une fois
+admis.
+
+ [5] La seule donnée chronologique précise que nous ayons sur lui est
+ la mention de son nom dans une inscription datée d’une année qui
+ correspond à 634 de notre ère.
+
+ [6] Particulièrement dans la jolie comédie intitulée _Agnimitra et
+ Mâlavicâ_.
+
+Il est vrai que ce point de départ est difficile à admettre. L’aventure
+de Sacountalâ n’est pourtant pas en elle-même bien nouvelle. C’est, au
+fond le vieux conte, toujours identique dans ses traits essentiels, de
+la femme méconnue, répudiée, puis retrouvée avec son fils au fond des
+bois. Ce qui varie selon les temps et selon les lieux, c’est la forme et
+la cause de la répudiation. Chez nous, la croisade offrait au traître
+Golo l’occasion de perdre Geneviève dans l’esprit de Siffroy. Dans
+l’Inde, où un pouvoir surnaturel est attribué aux ascètes, c’est la
+malédiction de Dourvâsas qui sépare Sacountalâ de Douchanta. Mais l’Inde
+ne sait pas s’arrêter dans l’usage du merveilleux. Douchanta ne répudie
+pas sa femme, à proprement parler: il l’a oubliée, et le sort qui a été
+jeté sur elle l’empêche de la reconnaître. Nous ne sommes pas très sûrs
+que les contemporains de Câlidâsa crussent tous à cette histoire; mais
+on y avait cru avant eux[7]. La légende était consacrée, et on
+l’acceptait comme les contemporains de Sophocle acceptaient celle
+d’Œdipe, par exemple, qui ne brillait pas précisément par la
+vraisemblance.
+
+ [7] L’aventure est, il est vrai, racontée autrement dans le
+ _Mahâbhârata_; mais il pouvait y avoir plusieurs formes de la
+ légende. Le récit épique est d’ailleurs parfaitement insipide.
+
+Il serait peut-être plus difficile de la faire admettre chez nous à des
+spectateurs assemblés, quoique ceux de l’Opéra l’aient vue au moins
+mimée, il y a vingt-cinq ans déjà, dans un ballet dont Théophile Gautier
+avait écrit le livret pour M. Reyer. En tout cas, il est permis de
+demander ce sacrifice, si c’en est un, au goût d’un lecteur solitaire,
+et le cinquième acte de SACOUNTALA ne lui fera pas regretter sa
+complaisance. Si bon marché qu’on fasse de l’énorme fatras accumulé par
+les pédants hindous, il faut bien reconnaître qu’il renferme quelques
+perles, et ce morceau peut passer pour la plus pure de toutes.
+
+Le drame dont il forme la maîtresse scène a été traduit plusieurs fois
+en français[8]. Est-il connu en France autant qu’il mérite de l’être?
+Nous ne le pensons pas, et c’est ce qui nous a engagés à faire une
+nouvelle tentative pour attirer sur lui l’attention du public lettré.
+Nous n’avons pas eu la prétention de faire mieux que nos devanciers:
+nous avons voulu faire autre chose.
+
+ [8] D’abord par Chézy, le premier titulaire de la chaire de sanscrit
+ du Collège de France, ensuite par Fauche et par M. Foucaux. Avant
+ Chézy même, Bruguière avait donné, en l’an XI, une traduction de
+ _Sacountalâ_, mais d’après la traduction anglaise de William Jones.
+
+Le mélange de la prose et des vers n’est pas la moindre originalité du
+théâtre indien. Les strophes y occupent, au milieu du dialogue, à peu
+près la place des airs parmi les récitatifs de nos opéras. Il y a entre
+le style tour à tour descriptif, précieux, lyrique de ces strophes, et
+le ton généralement naturel et même familier du dialogue, un contraste
+dont une traduction uniforme en prose ne peut, en dépit de tous les
+artifices typographiques, donner qu’une idée imparfaite. Nous avons
+espéré, malgré les inexactitudes de détail inséparables de toute
+traduction poétique, donner, en reproduisant la distinction de la prose
+et des vers, une impression plus exacte de l’ensemble. Si une tentative
+de traduction en vers peut être excusée, c’est dans un cas pareil, ou
+jamais.
+
+Cette première détermination en a entraîné une autre. Déjà contraints de
+revendiquer une certaine liberté pour la traduction des strophes, nous
+avons cru devoir faire un pas de plus. Notre ambition était de faire
+lire SACOUNTALA. Quelques redites dans l’acte IV, au milieu d’une
+pastorale d’ailleurs charmante, et deux passages d’assez mauvais goût
+dans les actes III et VI pouvaient fatiguer inutilement le lecteur: nous
+avons eu recours aux coupures[9]. Çà et là encore, nous avons retranché
+quelques strophes, dont plusieurs, du reste, peuvent passer pour
+interpolées[10], une vingtaine en tout sur deux cent vingt et plus.
+L’acte V est complètement intact. Les actes I, II et VII le sont presque
+complètement. Les suppressions n’ont d’importance que dans l’acte III.
+
+ [9] Les passages supprimés sont donnés en appendice à la fin du
+ volume.
+
+ [10] Nous faisons cette remarque sans y insister: car nous n’avons pas
+ procédé selon les règles de la critique scientifique. Il y a deux
+ recensions notablement différentes de notre drame. Nous avons suivi
+ en principe la recension _bengalie_, qui est la plus longue, mais en
+ l’écourtant légèrement, sans autre préoccupation que celle du sens
+ esthétique d’un lecteur français. Notre texte est celui de M.
+ Pischel.
+
+Le Câlidâsa que nous présentons ainsi au public est un peu plus simple
+que le vrai. Mais qu’on se rassure! Ce n’est pas pour cela un Câlidâsa
+de fantaisie. Quoique l’un de nous seulement soit indianiste, cette
+traduction, produit d’une collaboration étroite et fraternelle, a été
+écrite tout entière d’après le texte sanscrit et prâcrit. Les strophes
+ont été traduites, soit directement sur ce texte, soit sur une première
+traduction en prose rigoureusement littérale. Dans plus d’un passage où
+nous nous écartons, non seulement des anciennes traductions
+françaises[11], mais de la traduction excellente donnée, il y a quelques
+années, en Allemagne, par M. Fritze[12], la divergence est voulue et
+aurait pu faire l’objet de notes justificatives, si tout appareil
+scientifique ne nous avait paru déplacé dans une publication à laquelle
+nous voulions donner un caractère purement littéraire[13].
+
+ [11] Celles de Chézy et de Fauche ont été faites, comme la nôtre, sur
+ la recension bengalie; celle de M. Foucaux suit l’autre recension.
+
+ [12] Cette traduction, qui suit aussi la recension bengalie, d’après
+ l’édition de M. Pischel, est en vers, et pourtant d’une exactitude
+ scrupuleuse. L’allemand a ce privilège de pouvoir se modeler
+ indifféremment sur une autre langue quelconque: faut-il le lui
+ envier? M. Fritze a d’ailleurs traduit en vers la prose aussi bien
+ que les strophes, et fondu le tout dans un rythme ïambique uniforme.
+ Il a ainsi renoncé au principal avantage que nous avons poursuivi en
+ cherchant à nous élever au-dessus de la prose. Rückert, dans la
+ traduction qu’il a laissée du même drame, avait, au contraire,
+ distingué la prose des vers, et c’est aussi ce qu’a fait M. Monier
+ Williams, dans sa traduction en anglais.
+
+ [13] Les indications scéniques et les titres spéciaux pour chaque acte
+ sont en usage chez les auteurs hindous comme chez nos dramaturges
+ contemporains. Il n’était peut-être pas inutile d’en prévenir le
+ lecteur: nous n’avons ajouté que la liste des personnages, qu’ils ne
+ prennent pas la peine de dresser.
+
+
+
+
+A MONSIEUR
+
+ALFRED LEHUGEUR
+
+
+
+
+SACOUNTALA
+
+DRAME EN SEPT ACTES
+
+
+ Bénédiction.
+ Prologue.
+
+ Acte premier.--La chasse.
+ Acte II.--Confidences.
+ Acte III.--L’amour.
+ Acte IV.--Adieux à l’ermitage.
+ Acte V.--L’affront.
+ Acte VI.--Séparation.
+ Acte VII et Dernier.--Reconnaissances.
+
+
+PERSONNAGES DU PROLOGUE.
+
+ LE DIRECTEUR DU THÉATRE.
+ UNE COMÉDIENNE.
+
+
+PERSONNAGES DU DRAME.
+
+ DOUCHANTA, roi de Hastinâpoura, sur le Gange, descendant de Pourou.
+ MADHAVYA, son ami d’enfance, brahmane gourmand et poltron.
+ CANNVA, brahmane, chef d’un ermitage au pied de l’Himâlaya, père
+ adoptif de Sacountalâ.
+ Voix de DOURVASAS, religieux mendiant.
+ SARNGARAVA }
+ SARADVATA } disciples de Cannva.
+ SOMARATA, chapelain du roi.
+ Un Pêcheur.
+ MATALI, cocher du dieu Indra.
+ Un Enfant.
+ MARITCHA, dieu-ermite.
+
+ Le Cocher du roi.
+ Un Ermite et son disciple.
+ RAIVATACA, huissier.
+ BHADRASÉNA, général en chef.
+ Deux autres ermites.
+ CARABHACA.
+ Le Disciple d’un brahmane.
+ Un Disciple de Cannva.
+ HARITA, jeune ermite.
+ PARVATAYANA, chambellan.
+ Le Chef de la police.
+ SOUTCHAKA }
+ DJANOUKA } gardes de police.
+ GALAVA, disciple de Mârîtcha.
+
+ SACOUNTALA, fille de Visvâmitra, ascète de race royale, et de
+ l’Apsaras ou nymphe Ménacâ; fille adoptive de Cannva.
+ ANOUSOUYA }
+ PRIYAMVADA } compagnes de Sacountalâ.
+ GAUTAMI, épouse de Cannva, mère adoptive de Sacountalâ.
+ Voix de la reine VASOUMATI, épouse de Douchanta.
+ MISRAKÉSI, Apsaras, compagne de Ménacâ et amie de Sacountalâ.
+ ADITI, déesse, épouse de Mârîtcha.
+
+ Religieuses de l’ermitage de Cannva.
+ VÉTRAVATI, gardienne des portes du palais.
+ PARABHRITICA }
+ MADHOURICA } bouquetières au service du roi.
+ TCHATOURICA, femme peintre au service du roi.
+ Voix de PINGGALICA, suivante de la reine Vasoumatî.
+ Une Yavani, sorte d’amazone au service du roi.
+ Première Religieuse }
+ Deuxième Religieuse } de l’ermitage de Mârîtcha.
+
+ Voix diverses derrière la scène (ermites, divinités des bois, poètes
+ de cour, etc.).
+
+
+La scène est tour à tour dans l’ermitage de Cannva ou dans les bois
+voisins, dans le palais ou dans la ville de Hastinâpoura, dans le ciel
+d’Indra, au milieu des airs et dans l’ermitage divin de Mârîtcha.
+
+
+
+
+BÉNÉDICTION[14]
+
+ [14] Une prière analogue est de règle en tête de toute pièce indienne:
+ elle est immédiatement suivie d’un prologue dont les derniers mots
+ doivent servir d’introduction au premier acte.
+
+
+ Siva soit avec vous! C’est le souverain maître.
+ Ame unique en huit corps, il vit, il brûle, il luit,
+ Il rayonne: soleil le jour, lune la nuit,
+ Feu sacré sur l’autel, et devant l’autel, prêtre;
+ Air, vous le respirez, ce dieu mystérieux;
+ Terre, il est pour vous tous la nourrice féconde;
+ Eau, Brahma l’épancha pour en tirer le monde;
+ Éther, il vous pénètre, il ondule en tous lieux.
+
+
+
+
+SACOUNTALA
+
+
+
+
+PROLOGUE
+
+
+LE DIRECTEUR.
+
+Nous n’avons pas de temps à perdre... (_Regardant du côté de la
+coulisse._) Madame, si votre toilette est terminée, veuillez approcher.
+
+UNE COMÉDIENNE, _entrant_.
+
+Maître, me voilà: que faut-il faire?
+
+LE DIRECTEUR.
+
+Ma belle, voici une réunion de connaisseurs. Nous allons leur offrir une
+représentation de _Sacountalâ_, la pièce nouvelle de Câlidâsa: donc, à
+vos rôles!... Et que chacun fasse de son mieux!
+
+LA COMÉDIENNE.
+
+Notre directeur est si habile!... Avec lui, le succès est d’avance
+assuré.
+
+LE DIRECTEUR, _souriant_.
+
+Ma belle, je te le dis en toute humilité...
+
+ J’attends l’avis des gens de goût;
+ C’est leur jugement qui m’éclaire.
+ Au théâtre, ce n’est pas tout
+ D’être un habile homme: il faut plaire.
+
+LA COMÉDIENNE.
+
+Vous avez raison. Avez-vous d’autres ordres à me donner?
+
+LE DIRECTEUR.
+
+Oui! Pour disposer favorablement les oreilles de l’assistance, il
+faudrait commencer par une chanson.
+
+LA COMÉDIENNE.
+
+Que voulez-vous que je chante?
+
+LE DIRECTEUR.
+
+Chante-nous les plaisirs de l’été: voilà justement l’été qui commence...
+
+ Le vent souffle, embaumé par les fleurs qu’il caresse;
+ Le lac offre aux baigneurs son flot limpide et frais;
+ Les dormeurs sont heureux à l’ombre des forêts,
+ Et la paix des beaux soirs est pour tous une ivresse.
+
+LA COMÉDIENNE.
+
+CHANSON.
+
+ Le Sirîcha[15] s’ouvre pour ta parure:
+ Je vois encor
+ Sur ton cou brun briller la ciselure
+ De la fleur d’or.
+ Son étamine est pendante, et l’abeille,
+ Insecte fou,
+ En bourdonnant lutine à ton oreille
+ Le frais bijou.
+
+ [15] Fleur dont les femmes se font des pendants d’oreilles.
+
+LE DIRECTEUR.
+
+Ah!... Délicieux, ma belle! Les spectateurs sont encore sous le charme:
+on dirait un auditoire en peinture. Maintenant,... quelle pièce
+allons-nous leur offrir?
+
+LA COMÉDIENNE.
+
+Mais vous l’avez dit tout à l’heure. Ne devons-nous pas jouer la pièce
+nouvelle, _Sacountalâ_?
+
+LE DIRECTEUR.
+
+Tu fais bien de me le rappeler... Je l’avais oublié... Sais-tu pourquoi?
+
+ Je suivais dans l’air ta charmante voix:
+ Ta voix, dans son vol, m’entraîne après elle!...
+
+(_Montrant les acteurs qui entrent en scène._)
+
+ Ainsi Douchanta poursuit la gazelle,
+ S’enfonce et s’égare au milieu des bois.
+
+
+
+
+ACTE PREMIER
+
+LA CHASSE
+
+
+On voit paraître le roi sur son char, poursuivant une gazelle; dans ses
+mains l’arc et les flèches; son cocher conduit le char.
+
+LE COCHER, _regardant tour à tour le roi et la gazelle_.
+
+ Nous volons sur la piste où bondit l’antilope;
+ Ta flèche étincelante est prête à l’y chercher:
+ Maître, la majesté dont ton front s’enveloppe
+ Est divine,... et je crois voir le céleste archer[16].
+
+ [16] Le dieu Siva.
+
+LE ROI.
+
+Cette gazelle nous a entraînés bien loin!
+
+ Elle jette en fuyant un regard derrière elle
+ Et tourne vers moi son œil doux;
+ Son beau corps ramassé fuit la flèche mortelle:
+ La vois-tu courir devant nous?
+ Elle laisse tomber de sa bouche écumante
+ Des brins d’herbe à demi broutés...
+ Ses pieds ne touchent pas la terre, et l’épouvante
+ Double ses bonds précipités.
+
+(_Avec étonnement._) Mais je la poursuis inutilement. La voilà presque
+hors de vue.
+
+LE COCHER.
+
+Roi! nous étions dans un chemin difficile: j’ai dû serrer les rênes,...
+notre course s’est ralentie, et la gazelle a pris de l’avance. Mais nous
+voilà maintenant sur un terrain uni, et tu ne tarderas pas à
+l’atteindre.
+
+LE ROI.
+
+Alors lâche les rênes.
+
+LE COCHER.
+
+J’obéis. (_Il donne par ses gestes l’idée d’une course rapide en
+char[17]._) Vois maintenant!
+
+ [17] Comme on le voit, l’illusion de la machinerie est remplacée dans
+ l’Inde par la pantomime, et surtout par les stances descriptives.
+
+ Ma main ne retient plus tes chevaux: la carrière
+ S’ouvre à leur élan généreux;
+ Ils soulèvent à peine une fine poussière
+ Qui retombe loin derrière eux;
+ Ce n’est plus une course: aucun bond ne secoue
+ Leurs panaches dressés dans l’air,
+ Et leur cou qui s’allonge est pareil à la proue
+ Du navire qui fend la mer.
+
+LE ROI, _joyeux_.
+
+Ah! voilà que les chevaux gagnent du terrain! Quelle vitesse!
+
+ Tout grandit, approche, passe
+ Et s’efface...
+ Rien, dans l’horizon mouvant,
+ N’a ni forme ni distance:
+ Le sol danse!
+ Le char dépasse le vent!
+
+VOIX _derrière la scène_.
+
+Arrête! arrête! Roi! c’est une gazelle de l’ermitage... Ne frappe pas!
+
+LE COCHER, _écoutant et regardant_.
+
+Roi! au moment où la gazelle est à portée de ta flèche, voilà que deux
+ermites paraissent entre elle et toi.
+
+LE ROI, _avec empressement_.
+
+Retiens vite les rênes!
+
+LE COCHER.
+
+J’obéis. (_Il arrête le char. On voit entrer un ermite accompagné de son
+disciple._)
+
+ * * * * *
+
+L’ERMITE, _levant la main_.
+
+Roi! c’est une gazelle de l’ermitage!
+
+ Ne frappe pas! Elle est à nous... Grâce pour elle!
+ Vois ce corps délicat, déjà mourant de peur...
+ Tes traits perceront-ils un ennemi si frêle?
+ On livre au feu le bois de l’arbre, et non sa fleur!
+
+ J’ai vu l’arc se ployer et la corde se tendre...
+ Retiens le dard, déjà prêt à verser le sang!
+ Les rois sont armés pour défendre,
+ Et non pour frapper l’innocent.
+
+LE ROI, _saluant respectueusement l’ermite_.
+
+Je remets ma flèche dans le carquois.
+
+L’ERMITE, _joyeux_.
+
+Je n’attendais pas moins du noble rejeton de Pourou, du roi illustre
+entre tous les rois:
+
+ Mieux que les exploits les plus fiers,
+ Ta bonté te fait reconnaître:
+ Roi! puisse un héritier te naître
+ Qui règne en paix sur l’univers!
+
+LE ROI, _s’inclinant de nouveau_.
+
+J’accepte comme un heureux augure[18] ce vœu d’un brahmane.
+
+ [18] C’est déjà l’annonce du dénouement.
+
+L’ERMITE.
+
+Roi! nous allons ramasser du bois pour l’autel. On voit d’ici, au bord
+de la Mâlinî, l’ermitage de notre maître Cannva. Sa fille Sacountalâ en
+est la divinité tutélaire. Si rien ne t’appelle ailleurs, daigne y
+accepter l’hospitalité.
+
+ Tes flèches, noble archer, nous sauvent; sur ton bras
+ La corde, tous les jours, laisse sa rude marque.
+ Veux-tu la récompense? Entre! tu la verras.
+ La paix de l’ermitage est l’honneur du monarque.
+
+LE ROI.
+
+Votre maître est-il là?
+
+L’ERMITE.
+
+En ce moment, c’est Sacountalâ qui est chargée de recevoir les hôtes: il
+est aux bains sacrés de Somatîrtha, où il s’est rendu pour chercher à
+détourner un malheur qui la menace.
+
+LE ROI.
+
+C’est donc elle que je verrai, et je la chargerai de porter à ce grand
+sage l’assurance de mon pieux dévouement.
+
+L’ERMITE ET SON DISCIPLE.
+
+Nous prenons congé de toi. (_Ils s’éloignent._)
+
+ * * * * *
+
+LE ROI, _au cocher_.
+
+Ami, fouette les chevaux. Je veux, pour la purification de mon âme,
+faire une visite à ce saint ermitage.
+
+LE COCHER.
+
+C’est fait! (_Il indique de nouveau le mouvement du char._)
+
+LE ROI, _regardant autour de lui_.
+
+Nous n’aurions pas eu de peine à reconnaître ici un ermitage.
+
+LE COCHER.
+
+Comment cela?
+
+LE ROI.
+
+Ne vois-tu pas?
+
+ Ces grains de riz épars sont la pieuse aumône
+ Que l’ermite a jetée aux oiseaux de ces bois.
+ Ces pierres ont broyé la chair grasse des noix,
+ Et l’on y voit encor des taches d’huile jaune.
+ Ces daims et leurs petits s’approchent pour nous voir:
+ Ils n’ont jamais connu les terreurs d’une chasse.
+ Enfin, ces gouttes d’eau qu’on peut suivre à la trace
+ Révèlent un chemin qui conduit au lavoir.
+
+LE COCHER.
+
+C’est vrai.
+
+LE ROI, _quelques pas plus loin_.
+
+Ami[19], ne troublons pas l’ermitage! Arrête le char: je vais descendre
+ici.
+
+ [19] Le cocher est le compagnon d’armes du roi.
+
+LE COCHER.
+
+Je retiens les chevaux: tu peux descendre.
+
+LE ROI, _après être descendu, jetant un regard sur sa parure_.
+
+Ami! on ne doit entrer dans un ermitage qu’avec une parure modeste:
+prends mes bijoux!... Prends aussi mon arc. (_Il les donne au cocher._)
+Pendant que je rendrai ma visite aux ermites, soigne les chevaux: ils
+ruissellent de sueur.
+
+LE COCHER.
+
+Je suivrai tes ordres. (_Il sort._)
+
+LE ROI, _faisant quelques pas et regardant_.
+
+Voici l’ermitage: j’entre donc! (_Il sent une secousse dans le bras
+droit[20]._)
+
+ [20] Ce signe annonce à un homme un événement heureux,
+ particulièrement une aventure amoureuse.
+
+ Signe étrange!... Pourtant, cet asile sacré
+ Ne s’ouvre pas, je pense, à de profanes joies!
+ Chez les ermites saints l’amour est ignoré...
+ Mais le destin choisit ses voies!
+
+VOIX _derrière la scène_.
+
+Par ici, par ici, chères compagnes!
+
+LE ROI, _écoutant_.
+
+J’entends parler à droite de ce bosquet. Voyons qui vient. (_Il fait
+quelques pas et regarde._) Ah! ce sont de jeunes novices qui donnent à
+boire aux arbres. Le poids de leurs arrosoirs a été proportionné à leurs
+forces... Quelle grâce enchanteresse! Suis-je bien dans un ermitage?
+
+ Ces trésors de beauté, là, dans ces lieux austères!
+ Jamais harem de roi n’en reçut de pareil:
+ La gloire du printemps n’est plus dans nos parterres,
+ Et c’est au fond des bois qu’elle brille au soleil!
+
+Je les attendrai sous cet ombrage. (_Il prend place et regarde._)
+
+SACOUNTALA _paraît avec ses amies, arrosant les jeunes arbres_.
+
+ANOUSOUYA.
+
+Chère Sacountalâ! le vénérable Cannva aime donc mieux les arbres de
+l’ermitage que sa propre fille? Il te fatigue à les arroser, toi,
+délicate comme la fleur du jasmin à peine éclose!
+
+SACOUNTALA.
+
+Ma chère, l’ordre de mon père était inutile: tous ces arbres sont des
+frères pour moi. (_Elle continue à les arroser._)
+
+PRIYAMVADA.
+
+Chère amie, ceux-là n’ont plus soif.--Ils vont se couvrir de fleurs cet
+été.--Mais ceux qui ont fini de fleurir, n’allons-nous pas les arroser
+aussi? Nous prouverons par là que notre charité n’est pas intéressée.
+
+SACOUNTALA.
+
+J’aime à t’entendre parler ainsi. (_Elle arrose les autres arbres._)
+
+LE ROI, _à part_.
+
+Comment! c’est Sacountalâ elle-même! c’est la fille de Cannva!--A quoi
+songe le vénérable, de lui faire porter la tunique d’écorce des novices?
+
+ Le cruel! Imposer à sa fille un tel vœu!
+ Macérer ce beau corps dont la grâce m’enchante!
+ Cannva veut-il donc faire une hache tranchante
+ De la feuille du lotus bleu?
+
+Je vais me cacher derrière ce buisson pour la voir à mon aise sans
+l’effaroucher. (_Il se cache._)
+
+SACOUNTALA.
+
+Chère Anousouyâ, Priyamvadâ a trop serré ma tunique d’écorce...
+J’étouffe... Desserre-moi. (_Anousouyâ desserre la tunique._)
+
+PRIYAMVADA, _riant_.
+
+Il faut t’en prendre à la jeunesse: c’est elle qui commence à gonfler ta
+poitrine.
+
+LE ROI.
+
+Elle dit vrai.
+
+ Ce vêtement grossier, qu’un nœud solide fronce,
+ Me cache deux beaux seins, prisonniers dans ses plis.
+ Ainsi les jeunes fleurs éclosent sous la ronce,
+ Trésors ensevelis!
+
+Une tunique d’écorce n’est pas la parure qui convient à sa jeunesse...
+Et cependant,... elle est ravissante ainsi.
+
+ La splendeur du lotus, près du Saivala[21] sombre,
+ Est plus éblouissante encor;
+ La tache de la lune est comme un noyau d’ombre
+ Qui rehausse son cercle d’or;
+ Ainsi ce vêtement tissé d’écorce d’arbre
+ N’enlaidit pas son corps charmant:
+ L’habit le plus grossier, s’il couvre un sein de marbre,
+ Devient un magique ornement.
+
+ [21] Plante aquatique, comme le lotus.
+
+SACOUNTALA, _regardant devant elle_.
+
+Voyez, chères compagnes, le vent agite ces branches: le manguier semble
+me tendre les bras. Je veux répondre à son appel. (_Elle s’approche d’un
+manguier._)
+
+PRIYAMVADA.
+
+Ne bouge pas... Reste un instant comme tu es là.
+
+SACOUNTALA.
+
+Pourquoi donc?
+
+PRIYAMVADA.
+
+Tant que tu t’appuieras sur lui, le manguier sera marié à une liane.
+
+SACOUNTALA.
+
+Ah! voilà les flatteries de Priyamvadâ la bien nommée[22].
+
+ [22] Son nom signifie: «Qui dit des choses aimables.»
+
+LE ROI.
+
+Priyamvadâ n’a dit que la vérité.
+
+ Sa bouche qui sourit est un bouton qui s’ouvre;
+ Ses bras sont deux rameaux assouplis par l’été;
+ Son corps palpite et vit sous l’habit qui le couvre;
+ Sa sève est la jeunesse, et sa fleur la beauté.
+
+ANOUSOUYA.
+
+Vois, Sacountalâ, la branche du jasmin a choisi un époux: c’est le
+manguier odorant. Regarde-la donc, celle que tu appelles
+«Clair-de-lune-des-bois».
+
+SACOUNTALA, _s’approchant et regardant, joyeuse_.
+
+Union charmante de la liane et de l’arbre! La jeunesse du jasmin
+s’épanouit en fleurs nouvelles, et le manguier est couvert de fruits.
+(_Elle s’arrête à les regarder._)
+
+PRIYAMVADA, _riant_.
+
+Anousouyâ, sais-tu pourquoi Sacountalâ reste si longtemps à regarder son
+Clair-de-lune-des-bois?
+
+ANOUSOUYA.
+
+Non. Dis-le, si tu le sais.
+
+PRIYAMVADA.
+
+Elle se dit: «Clair-de-lune-des-bois a trouvé l’époux qui lui convient.
+Sacountalâ trouvera-t-elle un fiancé selon son cœur?»
+
+SACOUNTALA.
+
+Parle pour toi. Tu ne rêves que mariage. (_Elle continue à arroser._)
+
+ANOUSOUYA.
+
+Eh bien! Sacountalâ, et cette liane Mâdhavî que le vénérable Cannva a
+élevée en même temps que toi, est-ce que tu l’oublies?
+
+SACOUNTALA.
+
+Je m’oublierais donc moi-même. (_S’approchant de la liane et la
+regardant, joyeuse._) O merveille! Priyamvadâ, je t’annonce une heureuse
+nouvelle.
+
+PRIYAMVADA.
+
+Et laquelle?
+
+SACOUNTALA.
+
+La liane Mâdhavî est couverte de boutons depuis la tête jusqu’au pied.
+
+TOUTES LES DEUX, _accourant_.
+
+Est-ce bien vrai?
+
+SACOUNTALA.
+
+Très vrai. Voyez plutôt.
+
+PRIYAMVADA, _regardant, joyeuse_.
+
+Alors, je t’annonce une autre nouvelle, non moins heureuse: tu vas te
+marier.
+
+SACOUNTALA, _impatientée_.
+
+Allons, toujours le mariage en tête!
+
+PRIYAMVADA.
+
+Je ne plaisante pas. Je tiens de la bouche du vénérable Cannva que si la
+Mâdhavî fleurit de bonne heure, c’est un heureux augure pour toi.
+
+ANOUSOUYA.
+
+Dis-moi, Priyamvadâ, c’est sans doute pour cela que Sacountalâ se donne
+tant de peine à l’arroser?
+
+SACOUNTALA.
+
+Puisqu’elle est ma sœur, je dois l’aimer. (_Elle arrose la liane._)
+
+LE ROI.
+
+Ah! puisse la mère de cette charmante fille être d’une autre race que
+son père[23]! Mais pourquoi ce scrupule?
+
+ [23] Le mariage avec une femme de pure caste brahmanique est interdit
+ à la caste royale, théologiquement inférieure.
+
+ Quelle est sa caste? Je l’ignore!
+ Mais l’instinct du cœur est ma loi.
+ C’est le cœur d’un roi qui l’adore:
+ Elle a dû naître pour un roi!
+
+Cependant il faut que je sache la vérité.
+
+SACOUNTALA, _effrayée_.
+
+Ah! voilà une abeille qui sort de cette fleur de jasmin... Elle en veut
+à mon visage. (_Elle cherche à l’écarter._)
+
+LE ROI, _avec passion_.
+
+ Le geste de son cou qui repousse l’insecte,
+ Le jeu de ses sourcils, ses regards langoureux,
+ Sa bouche qui s’entr’ouvre et son œil qui s’humecte
+ Semblent des appels amoureux.
+
+(_Avec jalousie._) O abeille! je t’envie.
+
+ Tu frôles ses beaux yeux; tu voltiges autour;
+ Tu touches ses longs cils, ses cheveux,... et, pareille
+ A l’amant qui supplie et qui parle d’amour,
+ Tu murmures tout bas un chant à son oreille.
+ Elle tressaille, fuit, mais se défend en vain:
+ Tu bois la volupté sur sa lèvre enivrante,
+ Tu jouis d’un bonheur divin...
+ Et moi, je languis dans l’attente!
+
+SACOUNTALA.
+
+Au secours! Cette méchante abeille s’acharne sur moi!
+
+LES DEUX AMIES, _riant_.
+
+Nous n’y pouvons rien. C’est le roi qui est le protecteur des ermitages:
+adresse-toi à Douchanta.
+
+LE ROI.
+
+Voilà une occasion de me montrer... Ne craignez rien. (_S’arrêtant, à
+part._) Mais ce serait leur dire: «Je suis le roi.» J’aime mieux me
+présenter comme un hôte ordinaire.
+
+SACOUNTALA.
+
+Ce méchant insecte s’obstine. Il faut donc que je lui cède. (_Elle
+s’éloigne de quelques pas. Jetant de nouveau un regard de côté._) Ah!
+pauvre Sacountalâ! Il me poursuit jusqu’ici! Au secours!
+
+ * * * * *
+
+LE ROI, _accourant_.
+
+ Qui donc outrage ici d’innocentes novices?
+ Pourquoi leurs jeunes seins sont-ils tremblants d’effroi?
+ Le monstre se croit-il à l’abri des supplices?
+ Et Douchanta n’est-il plus roi?
+
+(_Les trois amies restent un moment interdites à la vue du roi._)
+
+ANOUSOUYA.
+
+Seigneur, il n’y a pas grand mal... C’est une abeille qui poursuivait
+notre amie et qui lui a fait peur. (_Elle désigne Sacountalâ._)
+
+LE ROI, _s’approchant de Sacountalâ_.
+
+Votre piété prospère-t-elle[24]? (_Sacountalâ tressaille et baisse les
+yeux._)
+
+ [24] C’est le salut qu’on adresse aux ascètes.
+
+ANOUSOUYA, _répondant pour elle_.
+
+Oui, sans doute, puisqu’elle nous vaut l’honneur de recevoir un tel
+hôte.
+
+PRIYAMVADA.
+
+Seigneur, soyez le bienvenu! Cours vite, Sacountalâ! Va chercher dans la
+hutte les fruits et les autres présents qu’on doit à un hôte. Voici déjà
+l’eau qui rafraîchira ses pieds.
+
+LE ROI.
+
+Non, votre charmant accueil me suffit: je ne veux pas d’autre
+hospitalité.
+
+ANOUSOUYA.
+
+S’il en est ainsi, Seigneur, veuillez vous reposer et prendre le frais
+sur ce banc, à l’ombre de ces arbres.
+
+LE ROI.
+
+Mais vous-mêmes, vos pratiques pieuses ne vous ont-elles pas fatiguées?
+Asseyez-vous aussi un instant.
+
+PRIYAMVADA, _s’adressant à Sacountalâ_.
+
+Chère amie, nous devons des égards à un hôte: viens donc et
+asseyons-nous! (_Tous s’assoient._)
+
+SACOUNTALA, _à part_.
+
+Quel est ce trouble qui me saisit à la vue de notre hôte?... D’où vient
+ce sentiment,... inconnu dans notre ermitage?
+
+LE ROI, _les regardant toutes les trois_.
+
+Charmante amitié de trois compagnes, toutes les trois jeunes, toutes les
+trois belles!
+
+PRIYAMVADA, _bas à sa voisine_.
+
+Anousouyâ, quel est donc cet hôte mystérieux? Sa parole est douce, et
+toute sa personne est pleine de courtoisie et de majesté.
+
+ANOUSOUYA.
+
+Ma chère, il excite ma curiosité comme la tienne. Je n’y tiens plus: il
+faut que je l’interroge. (_Haut._) Monseigneur est si aimable que je
+m’enhardis à lui faire des questions... Pourrions-nous savoir quelle est
+la race de guerriers et de sages qui s’honore de le compter parmi les
+siens?... quel est le pays que son absence plonge aujourd’hui dans le
+deuil?... quel motif puissant a conduit un seigneur habitué à toutes les
+douceurs de la vie jusqu’au fond de ce séjour austère?
+
+SACOUNTALA.
+
+O mon cœur! du courage! Anousouyâ a deviné ton désir.
+
+LE ROI.
+
+(_A part._) Dois-je me faire connaître,... ou leur laisser ignorer qui
+je suis? (_Après réflexion._) Oui, cela vaut mieux. (_Haut._) J’ai
+étudié les Védas, et j’occupe dans la ville capitale du roi descendant
+de Pourou une charge qu’il m’a confiée. Je suis venu faire dans cette
+forêt un pieux pèlerinage.
+
+ANOUSOUYA.
+
+Nous avons donc un protecteur! (_L’attitude de Sacountalâ trahit
+l’embarras._)
+
+LES DEUX AMIES, _après les avoir observés tous les deux, bas à
+Sacountalâ_.
+
+Chère Sacountalâ, si ton vénérable père était là...
+
+SACOUNTALA.
+
+Eh bien! quoi?
+
+LES DEUX AMIES.
+
+Il voudrait combler les vœux d’un pareil hôte... Il lui donnerait, au
+besoin, ce qu’il a de plus cher au monde.
+
+SACOUNTALA, _feignant la colère_.
+
+Je ne sais pas ce que vous voulez dire. D’ailleurs, je ne veux pas vous
+écouter.
+
+LE ROI.
+
+Moi aussi, j’aurais une question à vous faire au sujet de votre amie.
+
+TOUTES LES DEUX.
+
+Ce sera un honneur pour nous.
+
+LE ROI.
+
+Le vénérable Cannva s’est voué, dit-on, à la contemplation... Comment
+votre amie peut-elle être sa fille?
+
+ANOUSOUYA.
+
+Je vais vous expliquer tout, Seigneur. Il est un sage de race royale
+dont on vante les mérites tout-puissants[25]. C’est Visvâmitra.
+
+ [25] Les mérites d’un ascète lui donnent un immense pouvoir.
+
+LE ROI.
+
+Visvâmitra?... J’écoute.
+
+ANOUSOUYA.
+
+Il est le père de notre amie. Elle a été abandonnée, et Cannva l’a
+élevée: c’est pour cela que le vénérable l’appelle sa fille.
+
+LE ROI.
+
+Abandonnée, dites-vous? Ma curiosité n’est pas encore satisfaite.
+Racontez-moi tout.
+
+ANOUSOUYA.
+
+Écoutez donc! Il fut un temps où le sage Visvâmitra se livrait à des
+austérités effrayantes... Les dieux s’inquiétèrent[26], et lui
+envoyèrent, pour le distraire de sa pénitence, une nymphe céleste,
+nommée Ménacâ.
+
+ [26] Les ascètes peuvent arriver, à force d’austérités, à détrôner les
+ dieux et à prendre leur place.
+
+LE ROI.
+
+On dit, en effet, que les austérités des ascètes inquiètent quelquefois
+les dieux:--Mais continuez.
+
+ANOUSOUYA.
+
+Alors,... par une délicieuse journée de printemps,... à la vue de cette
+beauté divine... (_Elle s’arrête embarrassée._)
+
+LE ROI.
+
+Je devine... Elle est fille de la nymphe?
+
+ANOUSOUYA.
+
+C’est cela.
+
+LE ROI.
+
+Je ne m’étonne plus!
+
+ Ce n’est pas là l’enfant qu’une femme a porté:
+ L’éclair éblouissant n’est pas fils de la terre!
+ Un sang divin peut seul expliquer le mystère
+ De sa merveilleuse beauté.
+
+(_Sacountalâ baisse les yeux._)
+
+LE ROI, _à part_.
+
+C’est un obstacle de moins pour mes désirs[27].
+
+ [27] Sacountalâ, étant fille de Visvâmitra, est de caste royale.
+
+PRIYAMVADA, _regardant Sacountalâ avec un sourire_.
+
+Monseigneur paraît avoir encore quelque chose à dire. (_Sacountalâ fait
+du doigt un signe de menace à son amie._)
+
+LE ROI.
+
+Vous ne vous trompez pas: Je m’intéresse fort à ses pieux exercices, et
+j’ai encore à ce sujet une question à vous faire.
+
+PRIYAMVADA.
+
+Ordonnez donc, Seigneur: des novices comme nous n’ont qu’à obéir.
+
+LE ROI.
+
+ Ce vœu cruel, obstacle à l’élan de vos cœurs,
+ Cannva permettra-t-il qu’un époux l’en relève?
+ Ou veut-il qu’au milieu des gazelles, ses sœurs,
+ Elle brille dans l’ombre et n’ait pas d’autre rêve?
+
+PRIYAMVADA.
+
+Maintenant, en effet, Seigneur, elle observe des vœux religieux; mais
+son père a l’intention de la marier quand il lui aura trouvé un époux
+digne d’elle.
+
+LE ROI, _à part, joyeux_.
+
+ Livre-toi donc, mon cœur! La pure jeune fille
+ N’est plus l’ardent charbon que je n’osais toucher;
+ Au bord de mon chemin, c’est un rubis qui brille:
+ Je puis sans crainte m’approcher.
+
+SACOUNTALA, _avec une colère feinte_.
+
+Anousouyâ, je pars!
+
+ANOUSOUYA.
+
+Et pourquoi donc?
+
+SACOUNTALA.
+
+Je vais me plaindre à la vénérable Gautamî des bavardages de Priyamvadâ.
+(_Elle se lève._)
+
+ANOUSOUYA.
+
+Ma chère, une pieuse novice comme toi ne doit pas, pour suivre sa
+fantaisie, oublier les égards qu’elle doit à un hôte. (_Sacountalâ part
+sans répondre._)
+
+LE ROI, _à part_.
+
+Comment! elle s’enfuit! (_Il se lève comme pour l’arrêter; mais il se
+contient._) Ah! l’imagination d’un amant est toujours en avance sur la
+réalité!
+
+ Je voulais lui parler: le respect m’a fait taire.
+ J’allais la suivre: il a cloué mes pieds au sol.
+ Mais mon cœur est plus prompt: il avait pris son vol;
+ Je le sens retomber à terre!
+
+PRIYAMVADA, _suivant Sacountalâ_.
+
+Holà! méchante! je ne te permets pas de t’en aller.
+
+SACOUNTALA, _se retournant et fronçant le sourcil_.
+
+Pourquoi cela?
+
+PRIYAMVADA.
+
+Tu me dois encore l’arrosage de deux arbres. Commence par t’acquitter;
+tu t’en iras après. (_Elle la retient de force._)
+
+LE ROI.
+
+Elle est déjà assez fatiguée... Voyez!
+
+ Ses deux bras nus tombent de lassitude;
+ Sa main froissée est d’un rouge sanglant;
+ Elle soupire, et, sous l’étoffe rude,
+ Ses seins gonflés ondulent en tremblant...
+ La sueur brille en perles de rosée,
+ Mouillant la fleur qu’elle a pour seul bijou;
+ Ses cheveux noirs, dont l’attache est brisée,
+ Mêlent leurs flots et roulent sur son cou.
+
+C’est donc moi qui payerai sa dette. (_Il leur tend son anneau. Les deux
+amies le reçoivent, en lisent l’inscription et se regardent._) Oh!
+n’allez pas vous tromper: c’est un présent que le roi m’a fait.
+
+PRIYAMVADA.
+
+Alors,... Seigneur, vous ne devez pas vous en séparer. Votre désir
+suffit: nous la tenons quitte.
+
+ANOUSOUYA.
+
+Chère Sacountalâ, te voilà libre! Tu le dois à ce charitable seigneur...
+Non, je dis mal! à ce grand roi! Maintenant veux-tu encore partir?
+
+SACOUNTALA, _à part_.
+
+Certes! je partirais,... si j’avais quelque empire sur moi-même.
+
+PRIYAMVADA.
+
+Eh bien! te voilà encore là?
+
+SACOUNTALA.
+
+Tu n’as pas d’ordres à me donner, je pense. Je partirai quand bon me
+semblera.
+
+LE ROI, _regardant Sacountalâ, à part_.
+
+Ah! puisse-t-elle sentir pour moi ce que je sens pour elle! Mais je
+crois que l’espoir m’est permis.
+
+ Aucun signe, aucun mot n’a calmé ma souffrance;
+ Mais ses yeux que je cherche ont le regard perdu;
+ Quand je parle, je sais que je suis entendu:
+ Mon cœur bat d’espérance.
+
+VOIX _derrière la scène_.
+
+Alerte! Accourez tous, ermites! Venez au secours des animaux de
+l’ermitage: le roi Douchanta chasse, et il est près d’ici.
+
+ Le char soulève une poussière
+ Qui s’envole en longs tourbillons:
+ Le soleil n’a plus de rayons
+ Pour la percer de sa lumière.
+ Les habits à demi séchés
+ Qui flottent sur les tiges frêles,
+ Les feuilles, les rameaux tachés,
+ Semblent couverts de sauterelles.
+
+LE ROI, _à part_.
+
+Ah! malheur à moi! On me cherche, et les gens de ma suite jettent le
+trouble dans l’ermitage.
+
+NOUVELLES VOIX _derrière la scène_.
+
+Alerte! Prenez garde à vous, ermites! Femmes, vieillards, enfants, tout
+fuit!... Le voilà!...
+
+ L’éléphant s’irrite,
+ Gronde, prend la fuite,
+ Et se précipite
+ Sous le bois obscur.
+ La fureur le grise!
+ Sa défense est prise...
+ Un effort la brise:
+ L’arbre était plus dur.
+ Son pied s’embarrasse:
+ Raidi par sa masse,
+ La ronce l’enlace
+ D’un bracelet vert.
+ Le daim fuit de crainte!
+ Notre extase sainte
+ A sa flamme éteinte:
+ L’autel est désert.
+
+(_Tous, en entendant ces voix, se lèvent précipitamment._)
+
+LE ROI.
+
+Ah! malheur à moi! je suis coupable envers les ermites! Cherchons à
+réparer le mal!
+
+LES DEUX AMIES.
+
+Grand roi, nous avons peur: l’éléphant est furieux. Permets-nous de
+rentrer dans la hutte.
+
+ANOUSOUYA, _à Sacountalâ_.
+
+Allons, Sacountalâ, la vénérable Gautamî va être inquiète: hâtons-nous
+d’aller la retrouver.
+
+SACOUNTALA. (_Elle paraît n’avoir plus la force de marcher._)
+
+Hélas! mes pieds refusent de me porter!
+
+LE ROI.
+
+Allez! je ne vous retiens plus: il faut que de mon côté je coure
+protéger l’ermitage.
+
+LES DEUX AMIES.
+
+Grand roi! nous savons maintenant qui tu es... Nous ne t’avons pas rendu
+les honneurs qui t’étaient dus, daigne nous pardonner... Nous osons à
+peine, après t’avoir aussi mal reçu, t’inviter à revenir parmi nous.
+
+LE ROI.
+
+Je vous en prie, ne parlez pas ainsi: votre seule présence était la plus
+charmante des hospitalités.
+
+SACOUNTALA.
+
+Anousouyâ!... attendez-moi!... la barbe d’un épi m’est entrée dans le
+pied, et ma tunique d’écorce est accrochée à une branche d’amarante:
+attendez que je me dégage. (_Elle sort avec ses amies en regardant le
+roi._)
+
+LE ROI, _avec un soupir_.
+
+Les voilà toutes parties! Il faut que je m’éloigne à mon tour... La
+rencontre de Sacountalâ m’a ôté toute envie de rentrer dans mon palais;
+je vais donc installer ma suite à une distance suffisante de
+l’ermitage... Ah! je ne puis détacher ma pensée de Sacountalâ.
+
+ La hampe du drapeau brave l’effort du vent;
+ Mais l’étoffe captive ondoie et se rebelle.
+ Ainsi mon corps marche en avant;
+ Mais mon cœur retourne vers elle.
+
+
+
+
+ACTE II
+
+CONFIDENCES
+
+
+On voit paraître Mâdhavya, ami d’enfance[28] du roi.
+
+ [28] Personnage de convention, gourmand et poltron, le bouffon du
+ théâtre indien.
+
+MADHAVYA, _avec un soupir_.
+
+Ouf! je suis mort! Voilà ce qu’on gagne à l’amitié d’un roi qui a la
+rage de la chasse. J’en ai assez! Une gazelle par-ci, un sanglier
+par-là. Bon! voilà qu’il faut courir, en plein midi, dans les
+clairières. Pour se rafraîchir, des ruisseaux d’eau tiède pleins de
+feuilles pourries. On mange à des heures indues; le rôti est brûlé. La
+nuit, pas moyen de dormir: les chevaux et les éléphants piétinent. Pour
+réveil, au point du jour, un bruit qui fend les oreilles: les damnés
+chasseurs partent pour la forêt.--Encore si c’était tout! Mais non!
+L’ampoule tourne en panaris. Tout en chassant, Sa Majesté, sans rien
+dire, est entrée dans un ermitage, et elle y a rencontré, pour mes
+péchés, une jeune novice qu’on appelle Sacountalâ. Depuis qu’il l’a vue,
+il n’est plus question de s’en retourner.--C’est au milieu de ces
+agréables réflexions que j’ai vu luire l’aurore. Comment sortir de là?
+Il doit avoir fini ses ablutions... Je vais aller le trouver. (_Il fait
+quelques pas et regarde devant lui._) Mais le voici qui vient, son arc
+et ses flèches dans la main, et sa bien-aimée dans le cœur. Il porte une
+couronne de fleurs des bois. Bien! Je vais l’attendre dans l’attitude
+d’un homme moulu. Si je pouvais faire valoir ainsi mes droits au repos!
+(_Il s’appuie sur son bâton et reste immobile. On voit paraître le roi
+couronné de fleurs sauvages, l’arc et les flèches à la main._)
+
+ * * * * *
+
+LE ROI, _à part_.
+
+ Son cœur, que j’ai touché, sera lent à s’ouvrir;
+ Il est fier: j’attendrai. Mais l’espérance émousse
+ L’aiguillon de l’attente et la rend presque douce:
+ C’est une volupté d’être deux à souffrir.
+
+(_Souriant._) Voilà bien les illusions d’un amant. Comme il trouve
+aisément dans le cœur de la bien-aimée tout ce qu’il désire y voir!
+
+ Eh! qu’importent les feux que lançaient ses prunelles!
+ A peine elle semblait savoir que j’étais là.
+ Certe, elle s’éloignait lentement... C’est qu’elle a
+ L’allure paresseuse et charmante des belles.
+ Enfin, quand son amie a voulu l’arrêter,
+ N’a-t-elle pas boudé son amie elle-même?
+ Mais l’espoir obstiné sait tout interpréter.
+ Elle me fuit... Donc elle m’aime!
+
+MADHAVYA, _sans changer de position_.
+
+Roi, je ne peux plus remuer ni jambes ni bras! Excuse-moi si je ne te
+salue que de la voix.
+
+LE ROI, _le regardant, avec un sourire_.
+
+Et d’où te vient cette grande fatigue?
+
+MADHAVYA.
+
+Tu le demandes? Tu m’allonges un soufflet dans l’œil, et il faut que je
+t’explique pourquoi je pleure!
+
+LE ROI.
+
+Je ne comprends pas. Parle plus clairement.
+
+MADHAVYA.
+
+Quand on plonge un bâton dans l’eau, il devient bancroche, n’est-ce pas?
+Est-ce sa faute ou celle de l’eau?
+
+LE ROI.
+
+C’est la faute de l’eau.
+
+MADHAVYA.
+
+Eh bien! c’est aussi ta faute si je suis plié en deux.
+
+LE ROI.
+
+Comment cela?
+
+MADHAVYA.
+
+Dis-moi, c’est donc beau pour un roi d’abandonner les intérêts de ses
+sujets... et les grands chemins, pour aller vivre dans les forêts? Et
+moi, un brahmane[29], il faut, pour te complaire, que je coure après
+d’innocentes bêtes,... et que je me désarticule les membres! Je demande
+grâce. Reposons-nous une journée.
+
+ [29] Le respect des êtres vivants est un devoir pour les brahmanes.
+
+LE ROI, _à part_.
+
+Il ne se doute pas que la chasse a maintenant aussi peu d’attraits pour
+moi que pour lui. Je ne pense qu’à la fille de Cannva.
+
+ Non, l’on ne verra plus ma main cruelle armée
+ Pour envoyer la mort aux êtres gracieux
+ Qui souvent ont bondi près de ma bien-aimée,
+ Et dont le doux regard a passé dans ses yeux!
+
+MADHAVYA, _regardant le roi_.
+
+Il rumine encore quelque chose. J’ai parlé dans le désert.
+
+LE ROI, _souriant_.
+
+Tu n’y es pas. Je me dis tout simplement qu’il faut se rendre aux désirs
+d’un ami.
+
+MADHAVYA, _enchanté_.
+
+Sois donc béni! (_Il veut se redresser._)
+
+LE ROI.
+
+Attends encore un peu; je n’ai pas fini.
+
+MADHAVYA.
+
+Tu n’as qu’à commander.
+
+LE ROI.
+
+Quand tu te seras bien reposé, je t’emploierai à une autre affaire qui
+ne te donnera aucune peine.
+
+MADHAVYA.
+
+Est-ce à manger des gâteaux?
+
+LE ROI.
+
+Tu vas le savoir.
+
+MADHAVYA.
+
+Je grille d’impatience.
+
+LE ROI.
+
+Holà! quelqu’un!
+
+L’HUISSIER.
+
+Je suis aux ordres de Sa Majesté.
+
+LE ROI.
+
+Raivataca, prie le général de venir.
+
+L’HUISSIER.
+
+J’obéis. (_Il sort et revient avec le général._) Venez, Seigneur, le roi
+vous donne audience; vous pouvez approcher.
+
+LE GÉNÉRAL, _regardant le roi, à part_.
+
+Il y a beaucoup à dire contre la chasse. Mais on ne peut pas lui
+reprocher de nuire à la beauté du roi.
+
+ Rien ne peut échapper à sa flèche volante;
+ La corde de son arc a labouré sa chair:
+ Mais ni les durs travaux ni la chaleur brûlante
+ N’arrachent de sueur à ses membres de fer.
+ Ses bras longs et puissants bravent la lassitude;
+ Son corps souple et nerveux n’est pour lui d’aucun poids:
+ Tel l’éléphant qui vit, loin de la servitude,
+ Sur la montagne, au fond des bois.
+
+(_S’approchant._) Gloire au roi! Sire, je me suis assuré que cette forêt
+est pleine de gibier. J’attends vos ordres.
+
+LE ROI.
+
+Bhadraséna, Mâdhavya m’a dit tant de mal de la chasse qu’il m’en a
+détourné.
+
+LE GÉNÉRAL, _bas à Mâdhavya_.
+
+Courage! continue, ami Mâdhavya. Moi, je suis obligé de flatter le
+maître. (_Haut._) Sire, ne prenez pas garde aux sottises qu’il vous
+débite. Moi, votre exemple m’a converti.
+
+ Combattre l’embonpoint pesant,
+ Rester fort, souple, séduisant,
+ Bouillir d’audace!
+ S’amuser d’un faible ennemi
+ Qui tantôt fuit, mort à demi,
+ Tantôt menace;
+ Percer de la pointe d’un trait
+ Un but qui court et disparaît
+ De place en place;
+ Être vainqueur, toujours vainqueur:
+ Voilà le rêve de mon cœur.
+ Vive la chasse!
+
+MADHAVYA, _en colère_.
+
+Va-t’en, toi! tu ne rêves que plaies et bosses! Le roi est revenu à des
+sentiments plus doux. Quant à toi, méchant bâtard, tu peux te promener,
+si bon te semble, de forêt en forêt, jusqu’à ce qu’un vieil ours, en
+quête d’une gazelle ou d’un chacal, te trouve sur sa route et t’avale.
+
+LE ROI.
+
+Bhadraséna, je ne suis pas de ton avis. Nous sommes ici trop près de
+l’ermitage. Adieu la chasse!
+
+ Buffles amis de l’onde et des fourrés humides,
+ Soyez heureux: plongez vos cornes dans les eaux.
+ Broutez en paix, dormez, antilopes timides:
+ A l’ombre des grands bois couchez-vous en troupeaux,
+ Sangliers, qui tremblez pour vos petits sans armes,
+ Roulez-vous sans souci dans l’herbe des marais.
+ Bêtes des bois, vivez désormais sans alarmes:
+ Ne craignez plus mes traits!
+
+LE GÉNÉRAL.
+
+Comme il plaît au roi.
+
+LE ROI.
+
+Quelques archers avaient dû prendre les devants. Fais-les rappeler.
+Empêche mes hommes d’armes de jeter le trouble dans l’ermitage et
+tiens-les à une distance respectueuse. Tu le sais...
+
+ L’ermite qu’on insulte est, dans son humble case,
+ Pareil au feu qui couve et peut tout consumer.
+ Un regard du soleil suffit pour animer
+ La froideur du cristal, qui tout à coup s’embrase.
+
+LE GÉNÉRAL.
+
+Les ordres du roi seront exécutés.
+
+MADHAVYA.
+
+Va-t’en, trouble-fête! va-t’en! (_Le général sort._)
+
+LE ROI, _jetant un regard à ses gens_.
+
+Allez ôter vos habits de chasse. Et toi, Raivataca, veille aux soins de
+ta charge.
+
+L’HUISSIER.
+
+J’obéis. (_Il sort._)
+
+MADHAVYA.
+
+Tu as chassé les moustiques. Maintenant, vois ce dais de verdure et ce
+banc de pierre au-dessous. Veux-tu t’y asseoir? Pour mon compte, je m’y
+trouverai très bien.
+
+LE ROI.
+
+Montre-moi le chemin.
+
+MADHAVYA.
+
+Eh bien! suis-moi. (_Ils font quelques pas et s’assoient._)
+
+LE ROI.
+
+Ami Mâdhavya, à quoi donc te servent tes yeux? Tu n’as pas vu ce qu’il y
+a de plus beau au monde.
+
+MADHAVYA.
+
+Que dis-tu? N’es-tu pas devant moi?
+
+LE ROI.
+
+On se plaît toujours à soi-même. Ce n’est pas de moi qu’il est question.
+Je veux parler de la perle de cet ermitage, de Sacountalâ.
+
+MADHAVYA, _à part_.
+
+Attends un peu! Si tu crois que je vais t’encourager! (_Haut._) Bah!
+c’est la fille d’un brahmane. Tu ne peux pas y prétendre. A quoi te sert
+de l’avoir vue?
+
+LE ROI.
+
+Sot que tu es!
+
+ Le croissant nouveau qui luit
+ Dans la nuit
+ Est la merveille du monde,
+ Et l’on goûte sans désir
+ Le plaisir
+ De voir sa lumière blonde!
+
+Mais l’objet qui a touché le cœur de Douchanta n’est pas hors de sa
+portée.
+
+MADHAVYA.
+
+Explique-toi.
+
+LE ROI.
+
+ L’ermite a rencontré l’enfant sur son chemin.
+ Sa patrie est le ciel, ce bois fut son asile:
+ Cannva la recueillit, et l’éclatant jasmin,
+ Détaché de sa branche, orna ce tronc stérile.
+
+MADHAVYA, _éclatant de rire_.
+
+Ainsi, tu oublies pour elle les beautés de ton harem? Mais, après tout,
+on voit des gens, fatigués de dattes, se jeter avidement sur le fruit
+aigrelet des tamarins.
+
+LE ROI.
+
+Ami, si tu la voyais, tu tiendrais un autre langage.
+
+MADHAVYA.
+
+Il faut qu’elle soit bien belle, en effet, pour inspirer un pareil
+enthousiasme à un connaisseur comme toi!
+
+LE ROI.
+
+Mon cher, deux mots suffisent.
+
+ Mille traits ont formé cette beauté céleste:
+ Brahma les assembla; Brahma, d’un œil ami,
+ A caressé son œuvre, et cet effort atteste
+ Qu’il a voulu donner une sœur à Lakchmî[30].
+
+ [30] Déesse de la beauté.
+
+MADHAVYA.
+
+Je vois, elle fait pâlir toutes les autres.
+
+LE ROI.
+
+Sais-tu ce que je me dis?
+
+ Personne n’a jamais respiré cette fleur;
+ Nul ongle n’a blessé sa tige intacte et pure.
+ Rubis, elle a brillé sans servir de parure.
+ Miel nouveau, nul palais n’a connu sa saveur.
+ Mon cœur frémit quand j’y pense!
+ Ah! qui donc, en récompense
+ De quelque ancienne existence[31]
+ Fermée à la volupté,
+ Quel être digne d’envie,
+ Quel ascète a mérité
+ D’apporter en cette vie
+ Une faim inassouvie
+ Au festin de sa beauté?
+
+ [31] On sait que les Hindous croient à la métempsycose.
+
+MADHAVYA.
+
+Dépêche-toi alors. Épouse-la vite. Si l’infortunée allait échoir à un de
+ces ermites qui se pommadent avec de l’huile d’Ingoudî[32]!
+
+ [32] Sorte de noix sauvage.
+
+LE ROI.
+
+Hélas! elle ne peut disposer d’elle-même; et son père est absent.
+
+MADHAVYA.
+
+Et quelle impression as-tu faite sur elle?
+
+LE ROI.
+
+Mon cher, les jeunes novices sont naturellement réservées;
+
+ Ses yeux craignent encor de se livrer à moi;
+ Mais elle ne pouvait s’empêcher de sourire,
+ Heureuse en dépit d’elle, et je voyais pourquoi,
+ Bien qu’elle n’ait rien osé dire.
+
+MADHAVYA.
+
+Ah oui! elle aurait dû peut-être se jeter tout de suite dans tes bras?
+
+LE ROI.
+
+Mais c’est quand elle est partie avec ses compagnes qu’elle s’est
+complètement trahie.
+
+ Elle s’est retournée au bout de quelques pas,
+ Disant: «Holà! l’herbe me pique!
+ «La ronce accroche ma tunique!»
+ Mais ce n’était qu’un jeu qui ne me trompait pas.
+
+MADHAVYA.
+
+Elle t’a donné un os à ronger. Voilà sans doute ce qui te retient près
+de l’ermitage.
+
+LE ROI.
+
+Mon bon Mâdhavya, trouve-moi quelque prétexte pour y retourner.
+
+MADHAVYA.
+
+Il y en a un tout trouvé. N’es-tu pas le roi?
+
+LE ROI.
+
+Eh bien!
+
+MADHAVYA.
+
+Va réclamer aux ermites la dîme[33] de leur riz sauvage.
+
+ [33] Exactement: la sixième partie.
+
+LE ROI.
+
+Imbécile! ne sais-tu pas qu’ils me payent un tribut plus précieux que
+des monceaux de perles?
+
+ A mes autres sujets je demande de l’or;
+ Mais je lève un impôt moins vil sur les ermites:
+ Leur ascétisme est riche; il emplit mon trésor
+ De la dîme de leurs mérites.
+
+ * * * * *
+
+VOIX _derrière la scène_.
+
+Nous touchons au but.
+
+LE ROI, _écoutant_.
+
+J’entends des voix douces et graves. Ce sont des ascètes.
+
+L’HUISSIER, _entrant_.
+
+Gloire au roi! Deux jeunes sages sont sur le seuil.
+
+LE ROI.
+
+Fais-les entrer.
+
+L’HUISSIER.
+
+J’obéis. (_Il sort et revient avec les deux ermites._) Par ici, je vous
+prie.
+
+PREMIER ERMITE, _regardant le roi_.
+
+Il brille comme la flamme, et cependant il inspire la confiance. Mais
+pourquoi m’en étonnerais-je? Tout roi qu’il est, il peut passer pour un
+des nôtres.
+
+ Son palais, comme un ermitage,
+ S’ouvre pour l’hospitalité,
+ Et les Gandharvas[34] l’ont chanté
+ Comme un héros et comme un sage.
+ Notre piété qu’il défend
+ Est une ample moisson qu’il sème.
+ Tout cède à son bras triomphant;
+ Son cœur sait se vaincre lui-même.
+
+ [34] Musiciens célestes.
+
+SECOND ERMITE.
+
+Ami, est-ce là le roi Douchanta, le compagnon du dieu Indra?
+
+PREMIER ERMITE.
+
+C’est lui.
+
+SECOND ERMITE.
+
+ Il est digne vraiment de commander au monde
+ Jusqu’aux bords où la mer brise ses flots d’azur.
+ Son bras est pour son peuple un formidable mur:
+ Sous ce puissant abri règne la paix féconde.
+ Si parfois les démons viennent braver les dieux,
+ Il faut pour les chasser deux armes: le tonnerre
+ Dans la droite du roi des cieux,
+ Et l’arc de ce dieu de la terre!
+
+TOUS LES DEUX, _s’approchant_.
+
+Gloire au roi!
+
+LE ROI, _se levant_.
+
+Salut à vous!
+
+LES DEUX ERMITES.
+
+Salut! (_Ils lui présentent des fruits[35]._)
+
+ [35] Nul ne doit paraître devant un roi sans lui faire un présent.
+
+LE ROI, _prenant les fruits et s’inclinant_.
+
+Veuillez me dire ce qui vous amène.
+
+LES DEUX ERMITES.
+
+Nos ascètes savent que tu es près d’eux, et ils t’adressent cette
+prière...
+
+LE ROI.
+
+Parlez: leurs désirs sont des ordres pour moi.
+
+LES DEUX ERMITES.
+
+En l’absence de notre maître, les Râkchasas[36] viennent troubler nos
+pieux exercices. Nous avons besoin d’un protecteur. Daigne venir, avec
+ton cocher, passer quelques jours dans l’ermitage.
+
+ [36] Démons qui troublent les sacrifices.
+
+LE ROI.
+
+Ce sera un honneur pour moi.
+
+MADHAVYA, _bas_.
+
+On te prend à la gorge; mais tu ne t’en plains pas.
+
+LE ROI.
+
+Raivataca, va dire à mon cocher d’amener mon char et d’apporter mon arc
+et mes flèches.
+
+L’HUISSIER.
+
+Les ordres du roi seront exécutés. (_Il sort._)
+
+LES DEUX ERMITES.
+
+ Secours à l’opprimé, justice à l’innocent
+ Sont les rites sacrés que pratique ta race.
+ Tes aïeux sont contents de toi; tu suis leur trace,
+ Et Pourou peut encore être fier de son sang.
+
+LE ROI.
+
+Allez devant; je vous suis.
+
+LES DEUX ERMITES.
+
+Sois victorieux! (_Ils sortent._)
+
+LE ROI.
+
+Mâdhavya, veux-tu voir Sacountalâ?
+
+MADHAVYA.
+
+Tout à l’heure je n’y aurais pas vu d’inconvénient; mais maintenant j’en
+vois un... Cette histoire de Râkchasas...
+
+LE ROI.
+
+Tu n’as rien à craindre. Ne seras-tu pas à mes côtés?
+
+ * * * * *
+
+L’HUISSIER, _entrant_.
+
+Le char du roi est prêt à partir pour la victoire. Mais voici Carabhaca
+qui arrive du palais. C’est la reine[37] qui l’envoie.
+
+ [37] La reine mère.
+
+LE ROI, _respectueusement_.
+
+Ma noble mère l’a chargé d’un message pour moi?
+
+L’HUISSIER.
+
+Oui, Sire.
+
+LE ROI.
+
+Fais-le vite entrer.
+
+L’HUISSIER. (_Il sort et revient avec le messager._)
+
+Carabhaca, voici le roi: approchez-vous.
+
+LE MESSAGER, _s’approchant et s’inclinant_.
+
+Gloire au roi! La reine vous fait savoir...
+
+LE ROI.
+
+Parle: j’exécuterai ses ordres.
+
+LE MESSAGER
+
+... Que dans quatre jours elle observera le jeûne[38] à votre intention.
+Elle désire que vous soyez alors auprès d’elle.
+
+ [38] Cérémonie propitiatoire.
+
+LE ROI.
+
+D’un côté, ma mère m’appelle; de l’autre, les ascètes me retiennent.
+J’ai à remplir deux devoirs également sacrés. Comment les concilier?
+
+MADHAVYA, _riant_.
+
+Reste entre les deux, comme Trisancou[39].
+
+ [39] Allusion à la légende d’un roi qui, ayant voulu s’élever jusqu’au
+ ciel et n’ayant pu réussir à y entrer, resta suspendu entre le ciel
+ et la terre.
+
+LE ROI.
+
+Je suis vraiment dans un grand embarras.
+
+ Mon cœur, qui se partage, a les murmures vagues
+ Du torrent
+ Où le rocher se dresse et divise en deux vagues
+ Le courant.
+
+(_Après réflexion._) Ami, ma noble mère t’aime comme un fils. Retourne
+au palais; dis-lui que je suis retenu ici par mes devoirs envers les
+ascètes, et remplace-moi auprès d’elle dans la cérémonie.
+
+MADHAVYA.
+
+Si je pars,... ne va pas croire, au moins, que ce soit par crainte des
+Râkchasas.
+
+LE ROI, _souriant_.
+
+O illustre brahmane! qui aura jamais pareille idée de toi?
+
+MADHAVYA.
+
+Alors je veux avoir le même cortège qu’un frère de roi.
+
+LE ROI.
+
+Comment donc! Pour être plus sûr de n’apporter aucun trouble dans
+l’ermitage, je vais renvoyer toute ma garde avec toi.
+
+MADHAVYA, _orgueilleusement_.
+
+Ah! ah! je passe héritier présomptif.
+
+LE ROI, _à part_.
+
+Le coquin est bavard; il pourrait bien aller publier dans le harem mes
+nouvelles amours. Prenons nos précautions. (_Haut, en prenant Mâdhavya
+par la main._) Ami Mâdhavya, c’est par déférence pour les ascètes que je
+vais m’installer dans l’ermitage... Ne va pas croire, au moins, que je
+sois vraiment amoureux de la jeune novice.
+
+ J’ai voulu rire, tu vois!
+ Et mon cœur dément ma bouche:
+ L’antilope est moins farouche
+ Que cette fille des bois!
+
+MADHAVYA.
+
+Ah! bon! c’est entendu.
+
+
+
+
+ACTE III
+
+L’AMOUR
+
+
+On voit paraître le disciple d’un brahmane, portant du gazon pour
+l’autel.
+
+LE DISCIPLE.
+
+Merveilleuse puissance du roi Douchanta! Il lui a suffi d’entrer dans
+l’ermitage: rien ne vient plus troubler nos sacrifices.
+
+ Qui donc affronterait ce héros combattant?
+ Sans combat le démon lui cède:
+ J’ai vu fuir, au seul bruit de son arme qu’il tend,
+ La bande impure qui m’obsède.
+
+Je vais porter aux prêtres cette botte de gazon sacré pour en joncher
+l’autel. (_Il fait quelques pas. Regardant autour de lui, à la
+cantonade._) Tiens! Priyamvadâ, à qui portes-tu cet onguent d’Ousîra et
+ces feuilles de lotus avec leurs racines? (_Après avoir écouté._) Que
+dis-tu? Sacountalâ, brûlée par l’ardeur du soleil, a été prise d’une
+fièvre violente? Et ceci est destiné à la calmer? Hâte-toi donc et
+soigne-la bien. Tu sais ce que dit Cannva: cette enfant est toute sa
+vie. De mon côté, je vais confier l’eau sainte à la vénérable Gautamî.
+C’est elle qui la lui portera. (_Il sort._)
+
+ * * * * *
+
+Le roi paraît. Il a l’air pensif.
+
+LE ROI.
+
+ Oui! Son père est un feu qui peut me consumer:
+ Quand on lui fait injure, il faut qu’on s’en repente.
+ Mais rien n’empêchera l’eau de suivre sa pente,
+ Ni mon cœur de l’aimer!
+
+Les ermites ont retrouvé la paix: ils m’ont permis de me retirer. Où
+chercher maintenant un soulagement à ma peine? Ah! le seul remède serait
+la vue de ma bien-aimée. (_Regardant le ciel._) Voici l’heure la plus
+brûlante du jour; elle la passe d’ordinaire avec ses amies sur les bords
+de la Mâlinî, dans les lianes qui font à la rivière une ceinture de
+fleurs: c’est là qu’il faut aller. (_Il fait quelques pas et regarde._)
+Voilà, entre les jeunes arbres, le chemin qu’elle a dû suivre:
+
+ Les tiges dont ses doigts ont détaché les fleurs
+ Laissent voir leur blessure ouverte:
+ La sève y monte encore et redescend en pleurs,
+ Blanche, au long de l’écorce verte.
+
+(_Il éprouve un frisson._) Un vent frais souffle dans les arbres.
+
+ Ceux dont l’amour brûle les os
+ Doivent venir ici: la brise,
+ Humide du baiser des eaux,
+ Exhale un parfum qui me grise.
+
+(_Après avoir regardé autour de lui._) Sacountalâ doit être sous ce
+berceau de bambous.
+
+ Cette trace de pas en est la marque sûre:
+ Le sable du chemin a porté son beau corps,
+ Et je crois contempler les opulents trésors
+ Que déroule à loisir sa nonchalante allure.
+
+J’essayerai de la voir en me tenant caché derrière ces arbres. (_Il
+s’approche et regarde._) Ah! voilà les délices de mes yeux, l’objet de
+mes ardents désirs! Un tapis de fleurs sur un banc de pierre lui sert de
+couche, et ses deux amies s’empressent autour d’elle. Elles se croient
+seules: je vais assister à leur entretien. (_Il reste à les regarder._)
+
+ * * * * *
+
+On voit Sacountalâ avec ses deux amies.
+
+LES DEUX AMIES. (_Elles l’éventent._)
+
+Chère amie, le vent de ces feuilles de lotus te soulage-t-il un peu?
+
+SACOUNTALA, _abattue_.
+
+Que dites-vous, chères compagnes? Vous agitiez donc ces éventails? (_Les
+deux amies se regardent d’un air désolé._)
+
+LE ROI.
+
+Elle paraît gravement indisposée. Est-ce la chaleur du jour qui
+l’accable? ou son mal n’a-t-il pas une autre cause que je soupçonne?...
+Le doute n’est pas possible.
+
+ Son beau sein est rempli d’un feu qui le dévore;
+ L’onguent l’a parfumé, mais ne l’a pas guéri;
+ Le lotus[40] a séché sur son bras amaigri:
+ Cependant qu’elle est belle encore!
+ L’excès de la chaleur est un supplice égal
+ A l’amour qui saisit la femme et la tourmente:
+ Ce sont les mêmes feux; mais l’amour est un mal
+ Qui rend la malade charmante!
+
+ [40] Dont elle s’est fait un bracelet.
+
+PRIYAMVADA, _bas à Anousouyâ_.
+
+Depuis le jour où elle a vu le roi, Sacountalâ est mélancolique;
+n’est-ce pas lui qui est la cause de son mal?
+
+ANOUSOUYA, _bas_.
+
+J’ai la même idée: il faut l’interroger. (_Haut_.) Chère amie,
+laisse-moi te faire une question... Tu souffres trop!
+
+SACOUNTALA, _se soulevant à demi sur sa couche_.
+
+Parle: que veux-tu savoir?
+
+ANOUSOUYA.
+
+Ma chère Sacountalâ, nous ignorons ce qui se passe dans ton cœur; mais
+nous avons lu des poèmes et des contes: on y dépeint le mal d’amour, et
+ton mal nous semble tout pareil. Dis-nous d’où viennent tes souffrances;
+nous ne pouvons y porter remède sans en connaître la cause.
+
+LE ROI.
+
+Anousouyâ pense comme moi.
+
+SACOUNTALA.
+
+Attendez un peu... Mon oppression est trop grande... Je ne puis vous
+répondre maintenant.
+
+PRIYAMVADA.
+
+Chère amie, Anousouyâ a bien parlé. Pourquoi nous caches-tu ton mal? Tes
+forces diminuent chaque jour; ta beauté n’est plus qu’une ombre.
+
+LE ROI.
+
+Priyamvadâ n’a dit que trop vrai.
+
+ Sa joue est amaigrie, et sa peau presque blanche;
+ Ses seins ont perdu leur fierté;
+ Son épaule qui tombe et sa taille qui penche
+ N’ont plus qu’un reste de beauté.
+ Ravages de l’amour qui fait languir sa proie!
+ Mal aussi charmant que cruel!
+ Ainsi la feuille brûle et la liane ploie,
+ Quand le vent embrase le ciel.
+
+SACOUNTALA, _soupirant_.
+
+A qui me confierai-je, si ce n’est à vous? Mais je vais vous affliger.
+
+LES DEUX AMIES.
+
+Raison de plus pour parler. On ne peut adoucir la peine d’une amie qu’en
+la partageant.
+
+LE ROI.
+
+ Elle leur livrera le secret de son âme:
+ N’ont-elles pas mêlé leurs larmes bien des fois?
+ Elle leur doit l’aveu que l’amitié réclame,
+ Et je vais entendre sa voix...
+ Je sais que pour me voir elle a tourné la tête:
+ Ses yeux étincelaient de désir et d’amour!
+ Et maintenant qu’enfin sa réponse s’apprête,
+ Je tremble et je souffre à mon tour.
+
+SACOUNTALA.
+
+Depuis le jour où le protecteur de l’ermitage, le sage roi, s’est offert
+à mes yeux... (_La honte l’empêche de poursuivre._)
+
+LES DEUX AMIES.
+
+Parle, chère amie!
+
+SACOUNTALA.
+
+Il ne sort pas de ma pensée: voilà la cause de mon mal.
+
+LES DEUX AMIES.
+
+Nous te félicitons de ton choix; mais il ne nous étonne pas: la pente
+des grandes rivières les entraîne droit à l’Océan.
+
+LE ROI, _au comble de la joie_.
+
+J’ai entendu ce que je voulais entendre.
+
+ Comme la fraîche brise, après un jour de flamme,
+ Ranime les êtres vivants,
+ Amour, qui m’as brûlé, tu rafraîchis mon âme:
+ Tes feux ont la douceur des vents!
+
+SACOUNTALA.
+
+Si vous ne me condamnez pas, faites qu’il ait pitié de moi, ou sinon,...
+gardez ma mémoire!
+
+LE ROI.
+
+J’aurais mauvaise grâce à douter encore.
+
+PRIYAMVADA, _bas à Anousouyâ_.
+
+Le mal est profond: il n’y a pas de temps à perdre.
+
+ANOUSOUYA, _bas_.
+
+Mais quel moyen de la guérir sans retard et sans bruit?
+
+PRIYAMVADA.
+
+Sans bruit,... c’est à quoi il faut songer; sans retard,... rien n’est
+plus facile.
+
+ANOUSOUYA.
+
+Comment cela?
+
+PRIYAMVADA.
+
+N’as-tu pas observé le roi? N’as-tu pas surpris ses tendres regards? Ne
+vois-tu pas que lui aussi maigrit, qu’il ne dort pas depuis plusieurs
+jours?
+
+LE ROI.
+
+Elle a tout remarqué. Il est vrai...
+
+ La chasse que j’aimais n’a pour moi plus de charmes;
+ Toutes les nuits je veille en appelant le jour,
+ Et mon bracelet d’or glisse, mouillé de larmes,
+ Sur mon bras qui languit d’amour.
+
+PRIYAMVADA, _après réflexion_.
+
+Ma chère, écris-lui: je cacherai la lettre dans un bouquet de fleurs, et
+j’irai le lui offrir pour sa part des offrandes que nous faisons aux
+dieux.
+
+ANOUSOUYA.
+
+Priyamvadâ, tu as une charmante idée: j’y donne mon approbation. Mais
+qu’en pense Sacountalâ?
+
+SACOUNTALA.
+
+Vous commandez; il faut bien que j’obéisse.
+
+PRIYAMVADA.
+
+Compose donc quelque jolie chanson qui peigne l’état de ton cœur.
+
+SACOUNTALA.
+
+Je vais y songer. Mais je tremble... S’il allait dédaigner mon amour!
+
+LE ROI, _toujours caché et à part_.
+
+ Celui dont tu crains la froideur
+ Est plein de passion lui-même:
+ C’est lui qui déborde d’ardeur,
+ C’est lui qui t’aime!
+ Trop souvent la Fortune a fui
+ L’homme qui cherchait à l’atteindre;
+ Mais, quand elle court après lui,
+ Qu’a-t-elle à craindre?
+
+LES DEUX AMIES.
+
+Tu te connais mal. Après les chaleurs accablantes de l’été, quand la
+lune éclaire une belle nuit d’automne, ouvre-t-on un parasol pour s’en
+garantir?
+
+SACOUNTALA, _souriant_.
+
+Me voici au travail. (_Elle médite._)
+
+LE ROI.
+
+Ah! je ne puis me rassasier de ce spectacle.
+
+ Son œil brille, son front se plisse; mon image
+ Sur sa peau qui frémit soulève un fin duvet:
+ Déjà le chant d’amour que la vierge rêvait
+ Est en lettres de flamme écrit sur son visage!
+
+SACOUNTALA.
+
+Chère amie, j’ai fini ma strophe, mais je n’ai rien pour l’écrire.
+
+PRIYAMVADA.
+
+Prends cette feuille de lotus soyeuse comme la plume d’un oiseau, et
+grave tes vers avec la pointe de l’ongle dans les intervalles des
+nervures.
+
+SACOUNTALA.
+
+Écoutez donc, et dites-moi si j’ai su faire parler mon cœur.
+
+LES DEUX AMIES.
+
+Nous sommes tout oreilles.
+
+SACOUNTALA. (_Elle lit._)
+
+ L’amour me dévore:
+ Hélas! je t’adore,
+ Et j’attends encore
+ Ton brûlant aveu!
+ Mes jours sont funèbres;
+ L’heure des ténèbres
+ Fait dans mes vertèbres
+ Ruisseler le feu!
+
+LE ROI, s’élançant vers elle.
+
+ Tu brûles au lever du soleil de l’amour!
+ M’a-t-il donc épargné? Crois-tu mon cœur plus ferme?
+ L’aurore naît: la fleur du nymphéa se ferme;
+ Mais son céleste amant[41] meurt dans les feux du jour!
+
+ [41] La lune, dont le nom est masculin en sanscrit.
+
+LES DEUX AMIES. (_En le voyant, elles se lèvent._)
+
+Sois le bien venu! L’arbre de notre désir paraît devant nous, déjà
+chargé de ses fruits. (_Sacountalâ veut aussi se lever._)
+
+LE ROI.
+
+ Ne te lève pas! Reste! Oh! reste sur ta couche!
+ Regarde autour de toi ces fleurs: tu les verras
+ Se flétrir sous ta peau brûlante qui les touche;
+ Les fibres du lotus se fanent sur ton bras.
+
+SACOUNTALA. (_Elle tressaille. A part._)
+
+O mon cœur! tu languissais dans l’attente, et maintenant tu ne sais pas
+jouir de ton bonheur.
+
+ANOUSOUYA.
+
+Sa Majesté ne daignera-t-elle pas prendre place sur ce banc?
+(_Sacountalâ s’écarte un peu._)
+
+LE ROI, _s’asseyant_.
+
+Priyamvadâ, votre amie souffre beaucoup...
+
+PRIYAMVADA, _souriant_.
+
+Elle guérira bientôt: le remède n’est pas loin d’elle.--Grand roi, on
+voit assez combien vous vous aimez tous les deux; mais si ce que je vais
+dire te semble inutile, tu me pardonneras: c’est ma tendresse pour elle
+qui me fait parler.
+
+LE ROI.
+
+Épanchez-vous, ma belle! On regrette plus tard de n’avoir pas ouvert son
+cœur.
+
+PRIYAMVADA.
+
+Daigne donc m’entendre.
+
+LE ROI.
+
+J’écoute.
+
+PRIYAMVADA.
+
+C’est le devoir d’un roi, n’est-ce pas, de garantir de tout mal les
+ermitages et leurs habitants?
+
+LE ROI.
+
+C’est le premier de tous ses devoirs.
+
+PRIYAMVADA.
+
+Eh bien! tu vois le mal qu’a fait à notre amie son amour pour toi. Aie
+pitié d’elle... Sauve-la!
+
+LE ROI.
+
+Ma belle, je l’aime autant qu’elle peut m’aimer. Ce que tu me demandes,
+c’est le bonheur pour moi.
+
+SACOUNTALA, _avec un sourire où perce la jalousie_.
+
+Ne retenez donc pas le grand roi! Ne voyez-vous pas qu’il est pensif? Il
+songe aux beautés qu’il a laissées dans son harem.
+
+LE ROI.
+
+ Ah! que tu connais mal un cœur qui t’appartient!
+ J’étais meurtri déjà: l’amour ma pris pour cible;
+ Mais de tous les affronts voilà le plus sensible,
+ Et c’est de toi qu’il vient!
+
+ANOUSOUYA.
+
+Sire, on dit que les rois ont beaucoup d’amies... Puissent les parents
+de notre chère compagne n’avoir jamais à pleurer sur le sort que tu lui
+feras!
+
+LE ROI.
+
+Ma belle, un mot suffit.
+
+ Nulle autre en mon harem ne sera souveraine;
+ Ma noble race et moi,
+ Nous aurons deux appuis: la Terre[42] et cette reine,
+ Dont le fils sera roi.
+
+ [42] Première épouse des rois, selon les idées indiennes.
+
+LES DEUX AMIES.
+
+Tu combles nos vœux. (_Sacountalâ fait un mouvement de joie._)
+
+PRIYAMVADA, _bas à Anousouyâ_:
+
+Regarde, Anousouyâ, regarde... Notre amie, d’instant en instant, semble
+revenir à la vie, comme le paon qui commence à sentir, à la fin de
+l’été, le vent frais de la saison des pluies.
+
+SACOUNTALA.
+
+Chères compagnes, priez ce grand roi de nous excuser: nous avons dit, en
+nous croyant seules, des choses qui ont pu l’offenser.
+
+LES DEUX AMIES, _souriant_.
+
+C’est à celle qui a fait l’offense de demander elle-même son pardon.
+Quant à nous, nous avons la conscience nette.
+
+SACOUNTALA.
+
+Sa Majesté daignera-t-elle excuser ce qu’elle a entendu? Que ne dit-on
+pas quand on se croit sûr du secret?
+
+LE ROI, _souriant_.
+
+ Cette offense, mon cœur ne s’en souviendra pas.
+ Je pardonnerai tout,... si ta faveur me laisse,
+ Sur ce tapis qui semble inviter ma mollesse,
+ A tes pieds, un instant, poser mes membres las!
+
+PRIYAMVADA.
+
+Oh! si ce n’est que cela!...
+
+SACOUNTALA, _feignant la colère_.
+
+Tais-toi, bavarde. Tu vois mon mal, et tu en ris.
+
+ANOUSOUYA, _regardant dans la coulisse_.
+
+Priyamvadâ, vois, le petit faon, le nourrisson de l’ermitage, est
+inquiet; il regarde de tous côtés: il a perdu sa mère, et il cherche
+après elle. Je vais l’aider à la retrouver.
+
+PRIYAMVADA.
+
+Ma chère, il est si sauvage! tu n’en viendras pas à bout toute seule: je
+vais avec toi. (_Elles partent toutes les deux._)
+
+SACOUNTALA.
+
+Ne vous éloignez pas! ne me laissez pas seule!
+
+LES DEUX AMIES, _souriant_.
+
+Tu n’es pas seule: le protecteur de la terre est à tes côtés. (_Elles
+sortent._)
+
+SACOUNTALA.
+
+Comment! mes compagnes m’ont abandonnée!
+
+LE ROI, _après avoir regardé tout autour de lui_.
+
+Calme-toi, belle, ton serviteur remplacera tes compagnes. Parle: que
+dois-je faire?
+
+ Faut-il que l’on t’évente, ô ma belle maîtresse?
+ Ce lotus t’enverrait un souffle humide et doux.
+ Ou bien, veux-tu poser tes pieds sur mes genoux?
+ Ils se ranimeront sous ma chaude caresse!
+
+SACOUNTALA.
+
+Je ne manquerai pas au respect que je te dois. (_Elle se lève
+languissamment et veut s’éloigner._)
+
+LE ROI, _la retenant_.
+
+Belle, l’heure est brûlante encore: ne t’expose pas en cet état aux feux
+du jour.
+
+ Pour toi, ce frais tapis est un lit de douleur;
+ Ton sein, sous les lotus, endure un mal sans trêve...
+ Et tu pars! Veux-tu donc que le soleil achève
+ De brûler ta jeunesse en fleur?
+
+SACOUNTALA.
+
+Laisse-moi, laisse-moi, je t’en supplie! je ne suis plus maîtresse de
+moi. Mes amies étaient ma seule sauvegarde: que deviendrai-je sans
+elles?
+
+LE ROI.
+
+Ah! tu me fais tort avec cette pensée.
+
+SACOUNTALA.
+
+Les dieux me gardent d’offenser Sa Majesté! C’est le destin que
+j’accuse.
+
+LE ROI.
+
+Pourquoi accuser le destin qui comble nos vœux?
+
+SACOUNTALA.
+
+Comment ne pas l’accuser? Il m’ôte la possession de moi-même, et me fait
+désirer ce que je ne dois pas. (_Elle s’éloigne._)
+
+LE ROI.
+
+Renoncerai-je au bonheur qui est si près de moi? (_Il la suit et la
+retient par le pan de sa robe._)
+
+SACOUNTALA.
+
+Fils de Pourou, respecte la décence; à chaque pas nous pouvons
+rencontrer un ermite.
+
+LE ROI.
+
+Tu n’as rien à craindre de tes maîtres. Cannva lui-même connaît la
+loi[43]: notre union ne le fera pas rougir.
+
+ [43] «L’hymen n’est pas toujours entouré de flambeaux.» Le mariage par
+ consentement mutuel est admis par le code de Manou: c’est ce qu’on
+ appelle «le mode des Gandharvas». Mais, naturellement, il faut qu’il
+ soit reconnu des deux parties: de là le péril de l’héroïne, que le
+ commencement de l’acte IV portera à son comble.
+
+ Plus d’une fois déjà vos pieuses retraites
+ Ont prêté leur ombrage aux rites de l’amour:
+ Le Gandharva préside aux unions secrètes,
+ Et Cannva bénira sa fille à son retour.
+
+(_Regardant autour de lui._) Cependant elle dit vrai. On peut nous voir
+ici. (_Il laisse aller Sacountalâ. En revenant sur ses pas, il trouve un
+bracelet qu’elle a perdu, et le place sur son cœur._)
+
+SACOUNTALA, _regardant son bras, à part_.
+
+Ah! je n’ai pas senti tomber mon bracelet. (_Elle revient sur ses pas.
+Haut._) Seigneur, je me suis aperçue en chemin que j’avais perdu mon
+bracelet de lotus: c’est pour le chercher que je reviens, car j’ai
+deviné que tu l’as pris. Rends-le-moi donc. Les ermites ne sont pas
+loin. Ne me trahis pas; ne te trahis pas toi-même.
+
+LE ROI.
+
+Je te le rendrai, mais à une condition.
+
+SACOUNTALA.
+
+Laquelle?
+
+LE ROI.
+
+C’est que tu me permettras de le rattacher moi-même.
+
+SACOUNTALA, _à part_.
+
+Comment lui refuser? (_Elle s’approche._)
+
+LE ROI.
+
+Viens donc! asseyons-nous sur ce banc. (_Ils s’assoient. Le roi prend la
+main de Sacountalâ._) Frisson délicieux!
+
+SACOUNTALA.
+
+Hâtez-vous, mon noble époux.
+
+LE ROI, _joyeux, à part_.
+
+Elle m’a appelé son époux: elle est à moi. (_Haut._) Belle, je crois que
+le bracelet n’est pas encore solidement attaché; permets que je
+recommence.
+
+SACOUNTALA, _souriant_.
+
+Comme tu voudras.
+
+LE ROI. (_Il rattache le bracelet avec une maladresse voulue._)
+
+Ah! m’y voici: regarde.
+
+ Ne cherche plus au ciel le fin croissant qui luit:
+ Il est là, sur ton bras. Vois! Sous ma main qui tremble,
+ C’est lui, c’est son bel arc qui se referme, et semble
+ Mieux briller sur ta peau plus brune que la nuit.
+
+SACOUNTALA.
+
+Je n’y vois pas: le vent a secoué la fleur qui pend à mon oreille, et le
+pollen m’est entré dans l’œil.
+
+LE ROI, _souriant_.
+
+Permets que mon souffle en chasse cette poussière.
+
+SACOUNTALA.
+
+C’est trop de bonté; mais je n’ai pas confiance en toi.
+
+LE ROI.
+
+Tu as tort de parler ainsi: un nouveau serviteur est toujours docile.
+
+SACOUNTALA.
+
+Je craindrais l’excès de son zèle.
+
+LE ROI, _à part_.
+
+Je ne laisserai pas échapper cette occasion charmante. (_Il veut lui
+relever le visage; Sacountalâ résiste._) O mon amour! ne crains pas que
+je t’offense. (_Sacountalâ reste un moment la tête inclinée et le regard
+perdu. Le roi lui relève le visage. A part._)
+
+ Sa lèvre brûlante et pure,
+ Que jamais ardent baiser
+ Ne blessa de sa morsure,
+ Frémit,... et me dit d’oser!
+
+SACOUNTALA.
+
+Mon époux tarde beaucoup à tenir sa promesse. (_Il lui souffle dans
+l’œil._) Merci. Maintenant j’y vois; mais je suis confuse, et je ne sais
+comment remercier mon époux.
+
+LE ROI.
+
+J’ai déjà ma récompense.
+
+ Fleur charmante! j’ai bu ton haleine, et ce baume
+ Endort le mal que j’ai souffert.
+ Ton abeille est heureuse: elle a humé l’arôme
+ Qui sort du lotus entr’ouvert!
+
+SACOUNTALA.
+
+Et si elle n’était pas heureuse encore?
+
+LE ROI.
+
+Alors... (_Il s’approche pour prendre un baiser._)
+
+VOIX _derrière la scène_.
+
+Oiseaux fidèles[44], séparez-vous: voici la nuit.
+
+ [44] Ces oiseaux, nommés tchakravâkas, sont légendaires: les Hindous
+ croient que la nuit les sépare. Ici, naturellement, les deux oiseaux
+ sont les deux époux, et la nuit est Gautamî: l’avertissement vient
+ des compagnes de Sacountalâ.
+
+SACOUNTALA. (_Elle écoute et tressaille._)
+
+Mon époux, c’est la vénérable Gautamî qui vient s’informer de ma santé:
+cachez-vous derrière ce buisson.
+
+LE ROI.
+
+J’y cours. (_Il se cache. On voit entrer Gautamî portant un vase plein
+d’eau._)
+
+GAUTAMI.
+
+Mon enfant, voici l’eau sacrée. (_Elle l’aide à se lever et regarde
+autour d’elle._) Eh quoi! malade comme tu l’es, tu restes là sans autre
+compagne que ta divinité protectrice?
+
+SACOUNTALA.
+
+Depuis un instant seulement. Priyamvadâ et Anousouyâ viennent de
+descendre à la rivière.
+
+GAUTAMI. (_Elle asperge Sacountalâ._)
+
+Chère enfant, puisse cette eau sainte te donner santé et longue vie! Ta
+fièvre a-t-elle un peu diminué? (_Elle pose la main sur son front._)
+
+SACOUNTALA.
+
+Vénérable mère, je vais un peu mieux.
+
+GAUTAMI.
+
+La nuit est tombée: viens, retournons à la hutte.
+
+SACOUNTALA. (_Elle se lève à regret. A part._)
+
+O mon cœur! le bonheur était là; tu as hésité, et le temps a passé: ne
+t’en prends qu’à toi-même. (_Elle fait quelques pas et se retourne.
+Haut._) Berceau de lianes, toi qui as calmé un instant l’ardeur qui me
+brûle, je te salue et je te dis: «Au revoir!» (_Elles sortent toutes les
+deux._)
+
+ * * * * *
+
+LE ROI, _revenant à l’endroit qu’il vient de quitter_.
+
+Ah! que d’obstacles sur le chemin du bonheur!
+
+ Sa main était levée, et protégeait sa bouche
+ Contre moi;
+ Ses lèvres disaient non, mais d’un air peu farouche,
+ Sans effroi;
+ J’ai vu ses grands yeux noirs, au lieu de la défendre,
+ S’embraser:
+ J’ai relevé sa tête, et je n’ai pas su prendre
+ Un baiser!
+
+Où irai-je maintenant? Mais pourquoi partir? Je veux rester un instant
+sous ce berceau où a reposé ma bien-aimée. (_Regardant autour de lui._)
+
+ Voici le banc de pierre où j’ai vu ma maîtresse,
+ Voici le lit de fleurs que son corps a froissé;
+ Voici le fin lotus où son ongle a tracé
+ Des mots d’amour à mon adresse;
+ J’ai vu ce bracelet à son bras gracieux:
+ Tout me rappelle ici la femme que j’adore!
+ Ah! je ne puis quitter ce coin délicieux
+ Où je crois l’entrevoir encore!
+
+(_Réfléchissant._) La faute en est à moi: j’étais près d’elle, et j’ai
+laissé le temps fuir.
+
+ Ah! si j’étais seul avec elle!
+ Ah! si je pouvais la saisir!
+ J’empêcherais bien le plaisir
+ De m’échapper à tire-d’aile!
+ Voilà ce que me dit mon cœur;
+ Il souffre, il se plaint, il m’accuse:
+ Mais, devant elle, il se refuse,
+ Hélas! à parler en vainqueur!
+
+VOIX _derrière la scène_.
+
+Au secours, roi! au secours!
+
+ Est-ce le couchant plein de flammes?
+ Non! la terreur glace nos âmes:
+ Ce sont les Râkchasas infâmes
+ Qui flairent le Soma[45] dans l’air.
+ Leur troupe s’amasse et s’agite
+ Autour du foyer qui crépite:
+ La vois-tu, l’engeance maudite
+ Des fantômes mangeurs de chair?
+
+ [45] Liqueur du sacrifice.
+
+LE ROI, _entendant les voix_.
+
+Ne craignez rien, ermites: je suis auprès de vous.
+
+
+
+
+ACTE IV
+
+ADIEUX A L’ERMITAGE
+
+
+PREMIÈRE PARTIE
+
+On voit entrer les deux amies de Sacountalâ, cueillant des fleurs.
+
+ANOUSOUYA.
+
+Notre chère Sacountalâ s’est unie au roi selon le rite des Gandharvas;
+elle a un époux digne d’elle; elle est au comble de ses vœux, et
+cependant je ne suis pas tranquille.
+
+PRIYAMVADA.
+
+Pourquoi donc?
+
+ANOUSOUYA.
+
+Aujourd’hui même, à la fin du sacrifice, les religieux ont congédié le
+roi. Il retourne dans son palais; il va y retrouver toutes ses femmes;
+n’oubliera-t-il pas notre amie?
+
+PRIYAMVADA.
+
+Ce n’est pas là ce qu’il faut craindre: son noble visage m’est un sûr
+garant de sa fidélité. Mais j’ai un autre souci: Cannva doit bientôt
+revenir de son pèlerinage; que dira-t-il quand il apprendra ce qui s’est
+passé?
+
+ANOUSOUYA.
+
+Tu veux savoir ce que je pense? Eh bien! il approuvera tout.
+
+PRIYAMVADA.
+
+Tu crois?
+
+ANOUSOUYA.
+
+Sans doute. Ne voulait-il pas la donner à un époux digne d’elle? Le
+destin s’est chargé de ce soin: son vœu est rempli.
+
+PRIYAMVADA.
+
+Tu as raison. (_Regardant leur corbeille de fleurs._) Ma chère, je crois
+que nous avons assez de fleurs pour nos offrandes.
+
+ANOUSOUYA.
+
+Oui; mais il faut en cueillir aussi pour la divinité protectrice de
+Sacountalâ.
+
+PRIYAMVADA.
+
+C’est vrai. (_Elles continuent à cueillir des fleurs._)
+
+VOIX _derrière la scène_.
+
+Holà! c’est moi.
+
+ANOUSOUYA, _prêtant l’oreille_.
+
+Ma chère, il me semble que c’est un hôte qui appelle.
+
+PRIYAMVADA.
+
+Sacountalâ est dans la hutte. (_Après réflexion._) Il est vrai
+qu’aujourd’hui son cœur est ailleurs. Allons! arrêtons là notre
+cueillette. (_Elles se disposent à partir._)
+
+LA MÊME VOIX.
+
+Ah! tu refuses de te déranger pour un ascète qui n’est riche que
+d’austérités! Eh bien donc!...
+
+ Toi qui fermes l’oreille à la voix de ton hôte
+ Pour ne penser qu’à ton amant,
+ M’entends-tu cette fois? Je te maudis! Ta faute
+ Aura bientôt son châtiment.
+ Ton roi va t’oublier: votre union secrète
+ Sortira de son souvenir
+ Comme un conte écouté d’une oreille distraite,
+ Et c’est lui qui doit te punir!
+
+(_Les deux amies, en l’entendant, restent consternées._)
+
+PRIYAMVADA.
+
+Malheur à nous! ce que je craignais est arrivé: notre amie est restée
+perdue dans ses rêveries; elle a offensé quelque hôte vénérable.
+
+ANOUSOUYA, _regardant devant elle_.
+
+Plus vénérable que tu ne crois. C’est Dourvâsas, le plus austère et le
+plus irascible des religieux. Il s’en retourne à grands pas.
+
+PRIYAMVADA.
+
+C’est un feu dévorant: il la brûlera. Va donc, jette-toi à ses pieds;
+ramène-le. Je vais chercher l’eau et tout préparer pour le recevoir.
+
+ANOUSOUYA.
+
+J’y cours. (_Elle sort._)
+
+PRIYAMVADA. (_Elle fait un pas et trébuche._)
+
+L’émotion m’a fait trébucher, et la corbeille est renversée. (_Elle
+ramasse les fleurs._)
+
+ANOUSOUYA, _revenant_.
+
+Ma chère, j’ai cru voir la colère incarnée. Qui se flatterait de
+l’apaiser? Cependant il m’a montré quelque pitié.
+
+PRIYAMVADA.
+
+C’est beaucoup pour lui. Parle vite.
+
+ANOUSOUYA.
+
+Il m’a été impossible de le faire revenir sur ses pas. Alors je me suis
+jetée à ses pieds, et je lui ai dit: «Bienheureux, tu sais le respect
+que ta fille a pour toi. Aujourd’hui elle n’a pas connu la présence de
+Ta Sainteté; c’est sa première offense: pardonne-lui.»
+
+PRIYAMVADA.
+
+Après?
+
+ANOUSOUYA.
+
+Voici ce qu’il m’a répondu: «Je ne puis reprendre mes paroles; mais je
+consens que l’effet de la malédiction cesse à la vue d’un anneau de
+reconnaissance.» Et il a disparu.
+
+PRIYAMVADA.
+
+Alors nous pouvons être tranquilles. Le roi, en partant, a lui-même
+passé au doigt de Sacountalâ l’anneau qui porte son nom, et il lui a
+dit: «Souviens-toi.» Ainsi elle a déjà sur elle le préservatif qui la
+sauvera de la malédiction.
+
+ANOUSOUYA.
+
+Viens donc! allons porter notre offrande aux dieux. (_Elles font
+quelques pas._)
+
+PRIYAMVADA, _après avoir regardé_.
+
+Vois, Anousouyâ: notre amie est là, immobile, la joue appuyée sur sa
+main gauche; on dirait une peinture. Elle ne pense qu’à lui, et elle
+s’oublie elle-même: comment aurait-elle pris garde à un étranger?
+
+ANOUSOUYA.
+
+Priyamvadâ, il faut que la malédiction reste un secret entre nous deux:
+le cœur de notre amie est sensible; épargnons-lui ce coup.
+
+PRIYAMVADA.
+
+Sans doute; ce n’est pas avec de l’eau brûlante qu’on arrose le jasmin
+en fleur.
+
+
+DEUXIÈME PARTIE
+
+On voit entrer un disciple de Cannva. Il vient de se réveiller.
+
+LE DISCIPLE.
+
+Cannva est revenu de Prabhâsa. Il m’a chargé d’aller regarder l’heure:
+je sors pour voir si la nuit touche à sa fin. (_Il fait quelques pas et
+regarde._) Mais il fait grand jour.
+
+ Au levant, le soleil apparaît dans sa gloire,
+ Et la lune au couchant va cacher sa pâleur.
+ C’est le destin: naissance et mort, chute et victoire!
+ Le monde est ainsi fait. Tout n’est qu’heur et malheur!
+
+ La fleur du nymphéa s’est déjà refermée:
+ Ah! c’est qu’à l’horizon l’astre des nuits descend;
+ Ainsi la pâle bien-aimée
+ Se recueille et pense à l’absent.
+
+ANOUSOUYA, _entrant, à part_.
+
+Hélas! Sacountalâ ignorait la vie: le roi a bien pu la tromper.
+
+LE DISCIPLE.
+
+Je vais dire à mon maître qu’il est l’heure du sacrifice. (_Il sort._)
+
+ * * * * *
+
+ANOUSOUYA.
+
+Je me suis levée avec l’aurore; mais je ne sais ce que je vais
+entreprendre: mes mains refusent aujourd’hui d’accomplir leur tâche
+matinale. La cruauté de l’amour doit être satisfaite: il a livré le cœur
+pur de mon amie à un infidèle. Mais non, le sage roi n’est pas coupable;
+c’est la malédiction de Dourvâsas qui suit son cours. Comment expliquer
+autrement que Douchanta, après ses promesses, n’ait plus donné signe de
+vie? (_Après réflexion._) Il faut que je lui envoie l’anneau de
+reconnaissance. Mais qui se chargera de le lui porter? Le cœur des
+ermites est insensible: il ne connaît plus la douleur. Nous voudrions
+dire nous-mêmes au vénérable Cannva que le roi Douchanta l’a épousée et
+qu’elle est grosse; mais nous n’osons pas: c’est elle qu’il
+condamnerait. Que faire?
+
+PRIYAMVADA, _entrant_.
+
+Vite, Anousouyâ, il faut tout préparer pour le départ de Sacountalâ.
+
+ANOUSOUYA, _avec étonnement_.
+
+Que dis-tu là?
+
+PRIYAMVADA.
+
+Écoute, je viens d’aller lui faire ma visite du matin.
+
+ANOUSOUYA.
+
+Eh bien?
+
+PRIYAMVADA.
+
+Le vénérable Cannva était là; il l’embrassait, et elle baissait les yeux
+pendant qu’il lui disait: «Mon enfant, je te félicite. Le sacrificateur
+avait les yeux aveuglés par la fumée; il a laissé échapper l’offrande,
+et elle est tombée d’elle-même dans le feu sacré. Quand un disciple
+intelligent prend au maître sa science, le maître n’a pas lieu de se
+plaindre. Ainsi je dois t’abandonner sans regret. Aujourd’hui même je te
+confierai à deux ascètes pour qu’ils te conduisent chez ton époux.»
+
+ANOUSOUYA.
+
+Mais qui donc avait instruit Cannva?
+
+PRIYAMVADA.
+
+Une voix mystérieuse et rythmée, qu’il a entendue en entrant dans le
+sanctuaire du feu sacré.
+
+ANOUSOUYA, _étonnée_.
+
+Et qui disait?
+
+PRIYAMVADA.
+
+Écoute:
+
+ «Prêtre, ta fille est reine, et son sein maternel
+ Porte un fils dont la gloire éblouira la terre.
+ Ainsi le feu divin, conçu dans le mystère,
+ Sort du rameau sacré pour embraser l’autel.»
+
+ANOUSOUYA, _embrassant Priyamvadâ_.
+
+Ah! quelle heureuse nouvelle! Mais Sacountalâ va partir: je ne sais plus
+si je dois me réjouir ou m’affliger.
+
+PRIYAMVADA.
+
+Nous nous consolerons si nous pouvons; en attendant, notre amie va être
+heureuse.
+
+ANOUSOUYA.
+
+J’ai justement, dans cette boîte de coco qui est pendue à la branche du
+manguier, le pollen dont nous avons besoin pour la cérémonie du départ.
+Je l’y conservais à cette intention. Enveloppe-le dans des feuilles de
+lotus. Pendant ce temps-là, je mêlerai le gorotchana[46] avec les brins
+d’herbe dourvâ et l’argile rapportée des bains sacrés: c’est l’onguent
+qui porte bonheur. (_Priyamvadâ fait ce dont Anousouyâ l’a chargée.
+Anousouyâ sort._)
+
+ [46] Sorte de couleur jaune.
+
+VOIX _derrière la scène_.
+
+Gautamî, faites appeler Sârngarava et Sâradvata, et dites-leur de se
+préparer à conduire Sacountalâ.
+
+PRIYAMVADA, _prêtant l’oreille_.
+
+Anousouyâ, dépêche-toi: on appelle déjà les religieux qui vont partir
+avec elle pour Hastinâpoura.
+
+ANOUSOUYA. (_Elle rentre avec l’onguent dans les mains._)
+
+Viens, partons. (_Elles font quelques pas._)
+
+PRIYAMVADA, _regardant devant elle_.
+
+Voilà Sacountalâ. Elle a fait ses ablutions dès l’aube. Les religieuses
+la saluent et lui offrent des gâteaux de riz sauvage. Avançons. (_Elles
+s’approchent._)
+
+ * * * * *
+
+On voit paraître Sacountalâ, entourée des religieuses et Gautamî.
+
+SACOUNTALA.
+
+Bienheureuses, je vous salue.
+
+GAUTAMI.
+
+Puisses-tu, ma fille, recevoir le titre de reine en témoignage de
+l’estime de ton époux!
+
+LES RELIGIEUSES.
+
+Mon enfant, puisses-tu mettre au monde un héros! (_Elles sortent toutes,
+à l’exception de Gautamî._)
+
+LES DEUX AMIES, _s’approchant_.
+
+Bonjour, chère amie.
+
+SACOUNTALA.
+
+Salut à mes bien-aimées! Asseyez-vous ici.
+
+LES DEUX AMIES, _s’asseyant_.
+
+Et toi, reste debout: nous allons te faire l’onction qui porte bonheur.
+
+SACOUNTALA.
+
+Vous m’avez bien souvent parée; mais aujourd’hui vos soins doivent
+m’être doublement chers: c’est la dernière fois que je les reçois.
+(_Elle pleure._)
+
+LES DEUX AMIES.
+
+Ma chérie, c’est la cérémonie qui porte bonheur: il ne faut pas la
+troubler par des larmes. (_Elles essuient ses pleurs et continuent sa
+toilette._)
+
+PRIYAMVADA.
+
+Ta beauté est digne des plus riches ornements, et nous n’avons là que
+les parures ordinaires des ermitages: elles lui feront injure. (_On voit
+un jeune ermite portant des parures._)
+
+HARITA, entrant.
+
+Voilà des ornements de toute sorte: vous pouvez la parer. (_Toutes
+regardent avec étonnement._)
+
+GAUTAMI.
+
+Hârîta, mon enfant, d’où vient tout cela?
+
+HARITA.
+
+Du pouvoir merveilleux de Cannva.
+
+GAUTAMI.
+
+Est-ce une création de sa volonté toute-puissante?
+
+HARITA.
+
+Non. Écoutez. Il nous a dit de cueillir pour Sacountalâ les fleurs de
+l’ermitage. Alors...
+
+ Nous ployons les branches: l’une
+ Nous tend ce tissu de lin
+ Pâle et beau comme la lune
+ Dans son plein.
+ Une essence très subtile
+ Coule de l’autre: voyez
+ Quels parfums l’arbre distille
+ Sur ses pieds!
+ Puis l’écorce qui recouvre
+ Les nymphes de ces beaux lieux
+ Tout à coup gémit et s’ouvre
+ Sous nos yeux:
+ De petites mains vermeilles
+ Sortent des bourgeons étroits,
+ Et nous trouvons ces merveilles
+ Dans leurs doigts.
+
+PRIYAMVADA, _regardant Sacountalâ_.
+
+C’est aussi du creux d’un arbre que sort l’abeille, et elle va droit à
+la fleur du lotus.
+
+GAUTAMI.
+
+Les arbres lui envoient déjà leur hommage: c’est l’annonce des honneurs
+qui l’attendent dans le palais de son époux. (_Sacountalâ baisse les
+yeux._)
+
+HARITA.
+
+Le vénérable Cannva est descendu au bord de la Mâlinî pour y faire ses
+ablutions: je vais lui annoncer ce que la forêt a fait pour elle. (_Il
+sort._)
+
+ANOUSOUYA.
+
+Chère amie, nous n’avons jamais touché de telles parures: nous ne
+saurons pas nous en servir. (_Réfléchissant et regardant._) Cependant
+nous nous rappellerons ce que nous avons vu en peinture, et nous
+tâcherons de te faire belle.
+
+SACOUNTALA.
+
+Je sais comme vous êtes habiles. (_Les deux amies la parent. On voit
+paraître Cannva revenant du bain._)
+
+CANNVA.
+
+ Elle va me quitter pour la première fois:
+ Je suis touché jusqu’à la moelle!
+ Les pleurs que je retiens débordent dans ma voix;
+ Je sens mon regard qui se voile.
+ Moi, l’habitant des bois, moi, l’ermite rêveur,
+ Je ne puis maîtriser mes larmes:
+ Combien doivent souffrir des mondains sans ferveur
+ Qu’un tel chagrin trouve sans armes!
+
+(_Il fait quelques pas._)
+
+LES DEUX AMIES.
+
+Chère Sacountalâ, voilà tous les bijoux posés. Maintenant passe cette
+tunique, et enveloppe-toi de ce voile brodé. (_Sacountalâ se lève et
+passe les deux vêtements._)
+
+GAUTAMI.
+
+Mon enfant, voici ton père: il te couve des yeux et verse de douces
+larmes. Va au-devant de lui. (_Sacountalâ salue Cannva avec respect._)
+
+CANNVA.
+
+Ma fille!
+
+ Yayâti vénérait la reine Sarmichthâ:
+ Qu’ainsi toujours le roi Douchanta te vénère!
+ Et que le noble enfant dont tu dois être mère
+ Ressemble au fils qu’elle porta!
+
+GAUTAMI.
+
+La parole de ton père n’est pas seulement un vœu, c’est une
+promesse[47].
+
+ [47] A cause du pouvoir surnaturel qu’il doit à ses austérités.
+
+CANNVA.
+
+Ma fille, il faut maintenant faire le tour des feux sacrés où l’offrande
+vient d’être versée. (_Tous se mettent en marche._)
+
+ Vois-tu les trois feux ondoyer?
+ Sur l’autel fait de saintes gerbes
+ Le prêtre a disposé les herbes
+ Pour enclore chaque foyer;
+ L’offrande a parfumé la flamme:
+ Puissent ces feux te protéger,
+ Garder ton corps de tout danger,
+ Et donner la paix à ton âme!
+
+(_Sacountalâ fait le tour des feux._) Ma fille, arrête-toi un instant.
+(_Jetant un regard de côté._) Sârngarava, Sâradvata, où êtes-vous? (_On
+voit entrer deux disciples de Cannva._)
+
+LES DEUX DISCIPLES.
+
+Bienheureux, nous voici.
+
+CANNVA.
+
+Sârngarava, mon fils, montre le chemin à ta sœur.
+
+SARNGARAVA.
+
+Veuillez me suivre, Sacountalâ. (_Tous continuent de marcher en avant._)
+
+CANNVA.
+
+Et vous, arbres de l’ermitage, habités par les divinités des bois, vous
+la connaissez tous:
+
+ Jamais Sacountalâ n’a goûté d’une eau pure,
+ Sans que sa main d’enfant vous ait désaltérés;
+ Que de fois sa beauté se priva de parure
+ Pour épargner vos fronts sacrés!
+ La saison de vos fleurs était sa seule joie:
+ Élevez dans les airs un adieu triste et doux,
+ Et bénissez ma fille à l’heure où je l’envoie
+ Au palais du roi, son époux!
+
+SARNGARAVA, _entendant le chant d’un oiseau_.
+
+ Maître, un chant commence: écoute!
+ C’est la voix du Cokila[48].
+ Le bois te répond sans doute:
+ Tous ceux qui l’aiment sont là!
+
+ [48] Coucou indien, le _rossignol_ des poètes de l’Inde.
+
+VOIX DES DIVINITÉS DES ARBRES.
+
+ Sur ta route, enfant, que l’étang verdisse
+ Et cache ses eaux sous les lotus bleus!
+ Pour toi, le soleil éteindra ses feux,
+ L’arbre épaissira son ombre propice;
+ Sous tes pas, les fleurs feront voltiger
+ Leur pollen qui monte en poudre odorante.
+ Pars! et sens déjà la brise expirante
+ Caresser ton sein d’un souffle léger.
+
+(_Tous écoutent avec étonnement._)
+
+GAUTAMI.
+
+Mon enfant, ce sont les divinités des bois qui t’aiment comme leur fille
+et qui t’envoient leur adieu: incline-toi devant elles.
+
+SACOUNTALA, _après s’être inclinée, bas à Priyamvadâ_.
+
+Priyamvadâ, je brûle de revoir mon époux, et pourtant, au moment de
+quitter l’ermitage, mes pieds refusent de me porter.
+
+PRIYAMVADA.
+
+Tu n’es pas seule à souffrir de cette séparation: la forêt tout entière
+est en deuil.
+
+SACOUNTALA, _faisant le geste du souvenir_.
+
+Mon père, il faut que je dise adieu à ma sœur la liane Mâdhavî.
+
+CANNVA.
+
+Je connais ta tendresse pour elle: la voici à ta droite.
+
+SACOUNTALA, _s’approchant et embrassant la liane_.
+
+Liane Mâdhavî, reçois-moi dans tes bras fleuris. Je vais maintenant
+vivre loin de toi... Mon père, vous l’aimerez comme vous m’avez aimée.
+
+CANNVA.
+
+Oui, chère enfant. Maintenant reprends ta route.
+
+SACOUNTALA, _s’approchant de ses amies_.
+
+Je vous la recommande aussi.
+
+LES DEUX AMIES.
+
+Et nous, à qui nous recommanderas-tu? (_Elles pleurent._)
+
+CANNVA.
+
+Anousouyâ, Priyamvadâ, retenez vos larmes. Ne serait-ce pas à vous de
+donner du courage à Sacountalâ? (_Ils se remettent tous en route._)
+
+SACOUNTALA. (_Elle se trouve arrêtée tout à coup._)
+
+Qui est-ce qui met le pied sur le bord de mon voile? (_Elle se retourne
+et regarde._)
+
+CANNVA.
+
+ C’est le petit faon qui vient prendre
+ Dans ta main le gazon des bois.
+ Je me rappelle qu’une fois
+ L’herbe blessa sa bouche tendre:
+ Mais tu l’eus bien vite guéri
+ Avec l’huile des saints ermites.
+ Tu l’appelais ton fils chéri!
+ Il ne veut pas que tu nous quittes.
+
+SACOUNTALA.
+
+Pauvre petit, je pars, et tu veux me retenir. Tu venais de naître quand
+tu as perdu ta mère. C’est moi qui t’ai élevé. Tu ne m’auras plus
+maintenant; mais mon père prendra soin de toi. Retourne, laisse-moi
+partir. (_Elle part en pleurant._)
+
+CANNVA.
+
+Ne pleure pas, enfant. Du courage!
+
+SARNGARAVA.
+
+Bienheureux, l’usage est d’accompagner ceux qu’on aime jusqu’à la
+première eau qu’on trouve sur son chemin. Nous voici arrivés au bord
+d’un étang: donne-nous tes ordres et retourne sur tes pas.
+
+CANNVA.
+
+Asseyons-nous à l’ombre de ce figuier. (_Ils s’assoient._) Quelles
+recommandations ferez-vous de ma part au roi Douchanta? (_Il
+réfléchit._) Sârngarava, tu lui présenteras Sacountalâ, et tu lui diras
+en mon nom:
+
+ «Songe à Cannva l’ermite et songe à ta famille,
+ «Dont l’honneur repose sur toi.
+ «Rappelle-toi l’amour que t’a montré ma fille
+ «Au cœur ardent et plein de foi.
+ «Qu’elle ait dans ton palais même rang, même empire
+ «Que tes femmes à l’air hautain!
+ «Quant au bonheur, d’avance on ne peut rien en dire:
+ «Il faut laisser faire au destin.»
+
+SARNGARAVA.
+
+J’ai compris ta pensée.
+
+CANNVA, _regardant Sacountalâ_.
+
+Ma fille, je vais te donner mes derniers conseils: quoique j’aie
+toujours habité les bois, je connais le monde.
+
+SARNGARAVA.
+
+Rien n’est inconnu aux sages.
+
+CANNVA.
+
+Tu vas entrer dans la demeure de ton époux...
+
+ Écoute les anciens; accepte leur tutelle.
+ Dans le brillant harem t’attend plus d’une sœur:
+ Sois leur amie! Et si ton époux te querelle,
+ Garde de t’irriter: réponds avec douceur.
+ Surtout n’afflige pas tes serviteurs; sois bonne:
+ La grandeur ne doit pas égarer ta raison.
+ Voilà le droit chemin: celle qui l’abandonne
+ Est l’opprobre de sa maison.
+
+Qu’en pense Gautamî?
+
+GAUTAMI.
+
+C’est là le devoir d’une femme. (_A Sacountalâ._) Mon enfant, ne
+l’oublie jamais.
+
+CANNVA.
+
+Allons, ma fille, embrasse-moi et dis adieu à tes compagnes.
+
+SACOUNTALA.
+
+Mon père, elles vont donc me quitter déjà?
+
+CANNVA.
+
+Je dois les garder pour les donner un jour à leurs époux: elles ne
+peuvent pas te suivre; mais Gautamî t’accompagnera.
+
+SACOUNTALA, _se jetant dans les bras de son père_.
+
+Je suis arrachée des bras de mon père comme la liane du santal est
+déracinée et emportée loin du mont Malaya[49]. Comment pourrai-je vivre
+loin de ma patrie? (_Elle pleure._)
+
+ [49] Montagne de la côte de Malabar.
+
+CANNVA.
+
+Ma fille, sois forte.
+
+ Les soins de ta maison, les honneurs de la cour,
+ Ta dignité de souveraine,
+ Tous les graves devoirs qu’à chaque heure du jour
+ T’imposera ton nom de reine,
+ Enfin le noble fils qui doit naître de toi
+ Comme le soleil de l’aurore,
+ Tout te consolera de vivre loin de moi,
+ Si le passé t’est cher encore!
+
+SACOUNTALA, _tombant à ses pieds_.
+
+Adieu, mon père: je vous salue une dernière fois.
+
+CANNVA.
+
+Ma fille, sois heureuse autant que ton père le désire.
+
+SACOUNTALA, _courant à ses amies_.
+
+Mes chères compagnes, embrassez-moi,... toutes les deux ensemble.
+
+LES DEUX AMIES, _l’embrassant_.
+
+Ma chérie, si le roi tardait à te reconnaître,... montre-lui l’anneau
+qui porte son nom.
+
+SACOUNTALA.
+
+Que voulez-vous dire? Vous me faites trembler.
+
+LES DEUX AMIES.
+
+Non, ne crains rien: l’amitié est sujette aux inquiétudes folles.
+
+SARNGARAVA, _regardant le ciel_.
+
+Bienheureux, le soleil est au milieu de sa course.--Sacountalâ, il faut
+nous hâter.
+
+SACOUNTALA, _tenant encore une fois son père embrassé_.
+
+Mon père, reverrai-je jamais l’ermitage?
+
+CANNVA.
+
+Oui, ma fille.
+
+ Sois longtemps la compagne et la sœur de la Terre,
+ Première épouse de ton roi!
+ Donne aux Pourous un fils dont le lourd cimeterre
+ Glacera l’ennemi d’effroi.
+ Son père, un jour, voudra laisser à son épaule
+ L’accablant fardeau du pouvoir:
+ Pour songer au salut, vous changerez de rôle,
+ Tous deux vous viendrez nous revoir.
+
+GAUTAMI.
+
+Mon enfant, le temps presse: il faut partir. Engage ton père à retourner
+sur ses pas.--Mais il ne s’y décidera jamais de lui-même: je vais lui
+parler. (_A Cannva._) Allons, retirez-vous.
+
+CANNVA.
+
+Ma fille, je manque aux devoirs qui m’appellent dans l’ermitage.
+
+SACOUNTALA.
+
+Ces devoirs vont vous distraire et vous consoler; moi, j’emporte avec
+moi ma douleur.
+
+CANNVA.
+
+Ah! me crois-tu donc insensible?
+
+ Ce riz que tu jetais aux oiseaux de ces bois,
+ Je le verrai germer, j’en suivrai la croissance:
+ Tout me rappellera l’image d’autrefois!
+ Tout parlera de ton absence!
+
+Va, et que ton voyage soit béni! (_Sacountalâ sort avec Gautamî,
+Sârngarava et Sâradvata._)
+
+LES DEUX AMIES, _après l’avoir longtemps regardée, douloureusement_.
+
+Malheur à nous! Sacountalâ a disparu derrière les arbres.
+
+CANNVA.
+
+Anousouyâ, Priyamvadâ, votre compagne est partie: contenez votre douleur
+et suivez-moi. (_Ils reviennent tous les trois sur leurs pas._)
+
+LES DEUX AMIES.
+
+Mon père, l’ermitage est désert: Sacountalâ n’y est plus.
+
+CANNVA.
+
+L’amitié vous le fait voir ainsi. (_Il marche plongé dans ses
+réflexions._) Sentiment étrange! je perds Sacountalâ, et pourtant la
+paix est dans mon âme. Ah! je sais pourquoi.
+
+ Nos filles sont des biens qui ne sont pas à nous:
+ Ce dépôt précieux dont le père a la garde,
+ S’il connaît comme moi son devoir, il lui tarde
+ De le remettre intact dans les mains d’un époux.
+
+
+
+
+ACTE V
+
+L’AFFRONT
+
+
+On voit paraître le chambellan.
+
+LE CHAMBELLAN, _avec un soupir_.
+
+Ah! que la vieillesse est pesante!
+
+ Ce bâton de bambou, que portent comme insigne,
+ Dans le harem, les chambellans,
+ Est un appui pour moi: la vieillesse maligne
+ Alourdit mes pas chancelants.
+
+Le roi est au palais: j’ai à lui faire une communication pressante. (_Il
+fait quelques pas et s’arrête._) Qu’est-ce que c’est déjà? (_Après
+réflexion._) Ah! oui, je me souviens: des religieux, des disciples de
+Cannva demandent une audience. Ce que c’est que de nous!
+
+ La lampe qui s’éteint fume,
+ Se rallume;...
+ Mais c’est un éclair qui fuit!
+ Tel, mon esprit qui sommeille
+ Se réveille,
+ Puis se rendort dans la nuit.
+
+(_Il se remet en marche. Regardant devant lui._)
+
+Mais voici le roi.
+
+ Il a jugé son peuple et montré le devoir,
+ Comme un père, à la multitude.
+ Sa tâche est faite; il vient oublier son pouvoir,
+ Loin du bruit, dans la solitude.
+ Ainsi l’éléphant roi qui guide ses troupeaux
+ Souffre le soleil sans se plaindre,
+ Puis cherche dans les bois un lit pour le repos,
+ Que nul rayon ne puisse atteindre.
+
+Le roi descend à peine de son tribunal: est-ce le moment de lui annoncer
+que les disciples de Cannva demandent à le voir? Mais les maîtres du
+monde ne connaissent pas le repos.
+
+ Le soleil n’arrête jamais
+ L’attelage ardent qui le traîne;
+ Vent ou brise, brûlant ou frais,
+ L’air souffle sans reprendre haleine.
+ Sécha[50] demain comme aujourd’hui
+ Doit nous soutenir sur l’abîme:
+ Tel le bras royal est l’appui
+ Du peuple que charge la dîme.
+
+ [50] Serpent mythique qui porte la terre.
+
+(_Il fait encore quelques pas._)
+
+ * * * * *
+
+On voit paraître le roi. Près de lui est Mâdhavya. Derrière lui, ses
+officiers chacun à son rang.
+
+LE ROI. (_Son attitude trahit la fatigue._)
+
+Les autres hommes sont heureux quand ils sont arrivés au terme de leurs
+désirs: pour un roi, l’avènement au trône est le commencement des
+peines.
+
+ Les plus brillants honneurs sont bien vite obscurcis:
+ L’ambition s’apaise;
+ Mais avec le pouvoir s’en viennent les soucis,
+ Et l’on sent ce qu’il pèse!
+ Souvent on voit fléchir sous le royal bandeau
+ La tête la plus forte;
+ Le parasol est moins un abri qu’un fardeau
+ Pour celui qui le porte.
+
+VOIX DES POÈTES DE COUR _derrière la scène_.
+
+Gloire au roi!
+
+PREMIER POÈTE.
+
+ Notre bien est ton seul souci:
+ Tu vas,... rien ne t’arrête.
+ Nature de roi, c’est ainsi
+ Que le Seigneur t’a faite.
+ Arbre, tu portes sur ta tête
+ Le ciel de feu:
+ Si grand que soit notre nombre,
+ Nous reposons sous ton ombre;
+ Pour toi la peine est un jeu.
+
+DEUXIÈME POÈTE.
+
+ D’un geste tu calmes les haines;
+ Tu rends ton peuple humain.
+ S’il s’égare, tu le ramènes
+ D’un mot dans le chemin.
+ On voit le riche ouvrir la main
+ A la détresse:
+ Mais ses bienfaits sont comptés.
+ Toi, tu répands tes bontés
+ Sur tous comme une caresse.
+
+LE ROI, _après les avoir entendus_.
+
+Au sortir de l’audience, j’étais accablé de fatigue; mais la voix de mes
+poètes m’a ranimé comme par enchantement.
+
+MADHAVYA.
+
+Le taureau est comme toi: il oublie sa peine quand on lui dit: «Bravo,
+mâle du troupeau!»
+
+LE ROI, _souriant_.
+
+Asseyons-nous. (_Tous deux s’assoient; les autres personnages restent
+debout, chacun à sa place. On entend derrière la scène le son d’un
+luth._)
+
+MADHAVYA, _écoutant_.
+
+Cher ami, entends-tu ce luth dans la salle de concerts? Il est pincé par
+des doigts savants; c’est la reine Vasoumatî qui s’exerce.
+
+LE ROI.
+
+Tais-toi; laisse-moi écouter.
+
+LE CHAMBELLAN, _regardant le roi_.
+
+Le roi est occupé; j’attendrai. (_Il se tient dans un coin._)
+
+CHANSON _derrière la scène_.
+
+ Pourquoi vas-tu de corolle en corolle,
+ Abeille folle,
+ Sans revenir?
+ N’auras-tu pas pour la fleur abusée
+ Qui t’a grisée
+ Un souvenir?
+
+LE ROI.
+
+Voilà un chant bien passionné.
+
+MADHAVYA.
+
+Mais dis-moi, cher ami, as-tu bien compris le sens des paroles?
+
+LE ROI, _souriant_.
+
+C’est la plainte d’une amante fidèle. Apparemment la reine Vasoumatî a
+quelque reproche à me faire. Ami Mâdhavya, va lui présenter mes excuses.
+
+MADHAVYA.
+
+A tes ordres. (_Il se lève._) C’est-à-dire,... un instant! Tu m’envoies
+à ta place prendre l’ours par la queue: quand elle me tiendra dans ses
+griffes, plus d’espoir de salut; je serai comme le dévot qui reste
+attaché au monde.
+
+LE ROI.
+
+Va donc! Tu n’as qu’à t’y prendre poliment, elle t’écoutera.
+
+MADHAVYA.
+
+Allons! il faut y passer. (_Il sort._)
+
+LE ROI, _à part_.
+
+C’est étrange! mon cœur est libre, et cependant, quand j’ai entendu
+cette chanson, je suis devenu mélancolique comme si j’étais séparé d’un
+être aimé. Ah! j’en devine la cause.
+
+ Souvent un bel objet, un chant plaintif ou tendre
+ Fait rêver,
+ Et, troublé dans sa paix, le cœur cherche à comprendre...
+ Sans trouver.
+ Mais nous avons aimé dans une autre existence,
+ Et pleuré:
+ L’instinct vague et charmant de la ressouvenance
+ Est sacré.
+
+(_Il cherche inutilement à rappeler ses souvenirs._)
+
+LE CHAMBELLAN, _s’approchant_.
+
+Gloire au roi! Des religieux viennent d’arriver des forêts qui bordent
+l’Himâlaya; ils t’apportent un message de Cannva; deux femmes les
+accompagnent: daigneras-tu les recevoir?
+
+LE ROI, _avec étonnement_.
+
+Comment! des religieux porteurs d’un message de Cannva? et deux femmes
+avec eux?
+
+LE CHAMBELLAN.
+
+Oui, Sire.
+
+LE ROI.
+
+Va dire en mon nom à mon chapelain Somarâta de rendre aux ermites les
+honneurs prescrits par la sainte loi, et de les introduire; je vais me
+rendre dans la salle réservée à la réception des religieux.
+
+LE CHAMBELLAN.
+
+Tes ordres seront exécutés. (_Il sort._)
+
+LE ROI, _se levant_.
+
+Vétravatî[51], précède-moi: nous allons au sanctuaire du feu domestique.
+
+ [51] C’est la gardienne des portes: elle précède toujours le roi pour
+ les lui ouvrir.
+
+VÉTRAVATI.
+
+Veuillez me suivre. (_Ils se rendent dans le sanctuaire._)
+
+ * * * * *
+
+VÉTRAVATI.
+
+Maître, voici la terrasse du sanctuaire; elle vient d’être purifiée; la
+vache est à sa place, prête à donner son lait pour les offrandes:
+veuillez monter.
+
+LE ROI.
+
+(_Il gravit la terrasse avec respect, et se tient debout, appuyé sur
+l’épaule d’un de ses officiers._)
+
+Vétravatî, quel peut être le message dont Cannva a chargé ces religieux?
+
+ Les démons conjurés contre les ermitages
+ Infestent-ils leurs bois épais?
+ Les daims nés à l’abri de leurs pieux ombrages
+ N’y ruminent-ils plus en paix?
+ Peut-être, avant le temps, l’essor des fleurs s’arrête,
+ Et les bourgeons restent cachés:
+ L’ermite, au fond des bois, souffre, et c’est sur sa tête
+ Que le sort punit mes péchés.
+
+VÉTRAVATI.
+
+Non, Roi, les ermitages sont tranquilles; la renommée de votre bras
+suffit pour y maintenir la paix: les religieux ne peuvent venir que pour
+vous présenter leurs hommages et leurs actions de grâces.
+
+ * * * * *
+
+On voit paraître les deux disciples de Cannva et Gautamî, conduisant
+Sacountalâ. Ils sont précédés du chapelain et du chambellan.
+
+LE CHAMBELLAN.
+
+Suivez-moi.
+
+SARNGARAVA.
+
+Ami Sâradvata,
+
+ Je sais que ce palais est la demeure auguste
+ D’un roi digne du rang où Brahma l’a placé:
+ Il fait régner la loi; sa main puissante et juste
+ Maintient un peuple entier dans le chemin tracé.
+ Mais, étonné du bruit, perdu dans cette foule,
+ Moi, fils d’un ermitage et fidèle à mon vœu,
+ Je frémis,... et je crains que ce toit ne s’écroule
+ Car la maison me semble en feu.
+
+SARADVATA.
+
+Sârngarava, je comprends ton trouble au milieu de la ville immense;
+moi-même je me dis:
+
+ Je suis pur, et la vie en ces lieux est souillée;
+ Je veille, et devant moi ce peuple est endormi;
+ Je suis libre: voici la prison verrouillée;
+ Le monde est pour l’ermite un mortel ennemi!
+
+LE CHAPELAIN.
+
+Ce sont de tels sentiments qui font la grandeur de vos pareils.
+
+SACOUNTALA. (_Elle sent un mouvement involontaire de l’œil droit[52]._)
+
+ [52] C’est un présage funeste pour une femme.
+
+Ah! je sens un présage funeste.
+
+GAUTAMI.
+
+Écartons-le, ma fille. Que le danger se détourne de toi! (_Ils
+s’avancent._)
+
+LE CHAPELAIN, _désignant le roi_.
+
+Ermites, voici le protecteur des laïques et des religieux. Il vient à
+peine de quitter son tribunal, et pourtant il daigne vous recevoir.
+
+SARNGARAVA.
+
+Sa conduite mérite des éloges, mais elle ne nous étonne pas.
+
+ L’arbre se penche vers la terre,
+ Courbé sous le poids des fruits mûrs;
+ Le ciel, chargé d’eau salutaire,
+ S’affaisse en nuages obscurs;
+ Quand la fortune surabonde,
+ L’homme de bien baisse les yeux:
+ Les vit-on jamais orgueilleux,
+ Ceux qui font le bonheur du monde?
+
+VÉTRAVATI.
+
+Roi, les ermites ont le visage serein: ils ne viennent pas pour se
+plaindre.
+
+LE ROI, _regardant Sacountalâ_.
+
+ Quelle est donc cette femme? A peine la voit-on
+ Sous son voile; et pourtant sa beauté se devine:
+ Elle est au milieu d’eux comme un tendre bouton
+ Parmi des broussailles d’épine.
+
+VÉTRAVATI.
+
+Maître, elle paraît bien belle.
+
+LE ROI.
+
+Oui; mais je ne dois pas regarder la femme d’autrui.
+
+SACOUNTALA, _mettant la main sur son cœur, à part_.
+
+O mon cœur! pourquoi trembles-tu? N’ai-je pas le plus tendre des époux?
+Sois sans crainte.
+
+LE CHAPELAIN, _s’avançant_.
+
+Salut au roi! Roi, j’ai rendu aux ermites les honneurs prescrits. L’un
+d’eux t’apporte un message de son maître: daigne l’entendre.
+
+LE ROI, _respectueusement_.
+
+J’écoute.
+
+LES DEUX DISCIPLES, _levant la main_.
+
+Gloire au roi!
+
+LE ROI, _s’inclinant_.
+
+Salut à vous tous!
+
+LES DEUX DISCIPLES.
+
+Salut!
+
+LE ROI.
+
+Votre piété prospère-t-elle?
+
+LES DEUX DISCIPLES.
+
+ Roi protecteur des bons, n’es-tu pas notre père?
+ Qui donc nous toucherait quand ton bras nous défend?
+ Vit-on jamais la nuit, sortant de son repaire,
+ Braver le soleil triomphant?
+
+LE ROI, _à part_.
+
+Alors je suis un vrai roi. (_Haut._) Comment se porte le bienheureux
+Cannva? Tous ses désirs sont-ils satisfaits?
+
+SARNGARAVA.
+
+Roi, le bonheur des sages ne dépend que d’eux-mêmes. Il m’a chargé de te
+saluer en son nom et de te dire...
+
+LE ROI.
+
+Parlez.
+
+SARNGARAVA.
+
+«Ma fille s’est donnée à toi: j’approuve cette union. Et comment ne
+l’approuverais-je pas?
+
+ «Brahma sait que souvent on a médit de lui:
+ «Il s’est mis cette fois à l’abri de tout blâme.
+ «Pour prouver sa sagesse, il unit aujourd’hui
+ «L’âme innocente au cœur que la vaillance enflamme.
+
+«Elle est grosse: reçois-la, et acquittez-vous désormais en commun de
+tous les devoirs prescrits par la sainte loi.»
+
+GAUTAMI.
+
+Gracieux seigneur, je n’ai point à prendre ici la parole: vous savez
+pourquoi.
+
+LE ROI.
+
+Parlez, Madame.
+
+GAUTAMI.
+
+ Vous vous êtes donnés vous-mêmes l’un à l’autre,
+ Et vous avez jugé les conseils superflus;
+ Ses parents n’ont rien su; cette affaire est la vôtre:
+ Je n’ai rien à dire de plus.
+
+SACOUNTALA.
+
+Que va répondre mon époux?
+
+LE ROI, _au comble de l’étonnement_.
+
+Holà! que voulez-vous dire?
+
+SACOUNTALA, _à part_.
+
+Dieux! quelle hauteur et quelle dureté dans sa parole!
+
+SARNGARAVA.
+
+Ce que nous voulons dire? Ne connais-tu pas le monde et ses exigences?
+
+ L’épouse que retient sa première famille
+ Excite les soupçons et les méchants propos:
+ Il faut, pour que le père ait l’esprit en repos,
+ Que l’époux soit garant de l’honneur de sa fille.
+
+LE ROI.
+
+Quoi! vous dites que j’ai épousé cette femme?
+
+SACOUNTALA, _désespérée, à part_.
+
+Ah! mon cœur, tu avais raison de trembler.
+
+SARNGARAVA.
+
+Il sied mal à un roi de regretter un de ses actes et de fuir les devoirs
+qu’il impose.
+
+LE ROI.
+
+Vous me calomniez.
+
+SARNGARAVA, _avec colère_.
+
+Voilà ce qu’il faut attendre des princes qui ne savent pas porter
+l’ivresse du pouvoir.
+
+LE ROI.
+
+C’est une insulte grossière.
+
+GAUTAMI, _à Sacountalâ_.
+
+Ne rougis pas, ma fille, je vais lever ton voile: j’espère qu’alors ton
+époux te reconnaîtra. (Elle lui lève son voile.)
+
+LE ROI, _regardant Sacountalâ, à part_.
+
+ Elle est belle... Et l’on voit qu’elle a donné sa fleur:
+ Quelle est donc cette femme?
+ On me dit son époux: je n’en ai, par malheur,
+ Nul souvenir dans l’âme.
+ L’abeille ne veut pas d’un calice taché,
+ Et pourtant s’émerveille
+ Devant le jasmin d’or que la pluie a touché:
+ Je suis comme l’abeille.
+
+VÉTRAVATI, _à part_.
+
+Vraiment, la vertu du roi est grande. Quel autre hésiterait en voyant
+une pareille beauté s’offrir volontairement à lui?
+
+SARNGARAVA.
+
+Eh bien! Roi, tu te tais?
+
+LE ROI.
+
+Ermite, plus j’interroge mes souvenirs, moins je me rappelle avoir
+possédé cette femme. Elle est visiblement enceinte: je serais coupable
+d’adultère si je la recevais chez moi.
+
+SACOUNTALA, _à part_.
+
+Malheur à moi! il renie notre amour. La liane de mon espérance qui
+montait jusqu’au ciel est brisée et gisante à terre.
+
+SARNGARAVA.
+
+Réfléchis encore.
+
+ Tu séduis l’innocence et ton amour trop prompt
+ Ose offenser un père absent: il te pardonne.
+ Tu dérobais son bien: lui-même il te le donne.
+ Voilà sa récompense?... Un odieux affront!
+
+SARADVATA.
+
+Sârngarava, il est inutile de poursuivre. Sacountalâ, nous avons dit ce
+que nous avions à dire; tu as entendu le roi: réponds-lui toi-même.
+
+SACOUNTALA, _à part_.
+
+Son cœur a changé: l’indifférence a succédé à tant d’amour. A quoi bon
+lui rappeler le passé? Si, pourtant: mon honneur le commande, je
+parlerai. (_Haut._) Mon époux... (_Se reprenant._) Mais tu me refuses le
+droit de te donner ce nom. Roi, est-il digne d’un descendant de Pourou
+de repousser par d’aussi dures paroles un cœur loyal qui a cru à ta
+promesse et qui s’est donné à toi?
+
+LE ROI, _se bouchant les oreilles_.
+
+Tais-toi! tais-toi!
+
+ Ah! tu veux m’entraîner, perfide enchanteresse!
+ Tu veux souiller le nom que j’ai reçu si pur:
+ Le vil torrent s’attaque à l’arbre qui se dresse,
+ Et sa fange corrompt le lac aux flots d’azur!
+
+SACOUNTALA.
+
+Eh bien! s’il est vrai que tu me croies la femme d’un autre, j’ai un
+moyen de lever tes scrupules: l’anneau que tu m’as donné.
+
+LE ROI.
+
+En vérité, le moyen serait excellent.
+
+SACOUNTALA, _tâtant son doigt_.
+
+Malheur! oh! malheur! l’anneau n’est plus à mon doigt. (_Elle jette à
+Gautamî un regard désespéré._)
+
+GAUTAMI.
+
+Mon enfant, tu t’es arrêtée à Sacrâvatâra pour faire tes ablutions dans
+les bains de Satchî[53]: c’est là que tu auras perdu l’anneau.
+
+ [53] Épouse du dieu Indra.
+
+LE ROI.
+
+Voilà ce qui s’appelle de la présence d’esprit. On a bien raison de dire
+que les femmes n’en manquent jamais.
+
+SACOUNTALA.
+
+Dis plutôt que c’est là un coup du destin; mais j’essayerai encore de te
+convaincre.
+
+LE ROI.
+
+J’aurai donc encore à t’entendre.
+
+SACOUNTALA.
+
+Ne te souviens-tu pas qu’un jour, dans le berceau de bambous, tu tenais
+à la main un peu d’eau dans une feuille de lotus?
+
+LE ROI.
+
+J’écoute.
+
+SACOUNTALA.
+
+A ce moment, le petit faon que j’avais adopté s’est approché; tu l’as
+caressé, et tu as voulu le faire boire le premier; mais il ne te
+connaissait pas: il a refusé de boire dans ta main. J’ai pris la feuille
+de lotus, et alors il s’est avancé sans crainte; cela t’a fait sourire,
+et tu as dit: «Le proverbe est bien vrai: qui se ressemble s’assemble.
+N’êtes-vous pas tous les deux des enfants des bois?»
+
+LE ROI.
+
+Enivrants mensonges! C’est à de pareils artifices que se laissent
+prendre les hommes sensuels.
+
+GAUTAMI.
+
+Grand roi, tu parles mal. Cette enfant a été élevée dans un ermitage:
+elle ignore ce que c’est que mentir.
+
+LE ROI.
+
+Vénérable mère!...
+
+ Le Cokila porte ses œufs
+ Dans le nid d’oiseaux plus fidèles,
+ Puis s’envole, laissant chez eux
+ Ses petits, tant qu’ils n’ont pas d’ailes.
+ La femelle de l’animal
+ Pratique d’instinct l’imposture:
+ Mais chez les femmes, pour le mal,
+ L’esprit ajoute à la nature.
+
+SACOUNTALA, _avec colère_.
+
+Tu es un trompeur, et tu juges tous les cœurs d’après le tien. Mais qui
+voudrait te ressembler? Tu fais parade de ta vertu, et tu es pareil à un
+puits dangereux caché sous l’herbe des prairies.
+
+LE ROI, _à part_.
+
+Sa colère n’est pourtant pas celle d’une courtisane: on y reconnaît une
+nature farouche.
+
+ Ses regards ne sont pas de galantes œillades:
+ Le sang gonfle ses yeux taris!
+ Ses mots entrecoupés, et lancés par saccades,
+ Sonnent dans l’air comme des cris;
+ Un frisson la secoue, et fait trembler sa lèvre
+ Plus rouge qu’un fruit empourpré:
+ Ses sourcils contractés, son front chargé de fièvre,
+ Tout révèle un cœur ulcéré!
+
+Mais je suis trop crédule: elle a vu qu’elle ne réussissait pas, et sa
+colère n’est qu’un artifice de plus.
+
+ Je reste insensible à sa voix,
+ Au doux récit de l’aventure
+ Qui nous unit au fond des bois;
+ Je suis un ingrat, un parjure:
+ Le juste courroux qui l’étreint
+ Doit froncer son sourcil mobile!
+ Ce bel arc[54] ne m’a pas atteint:
+ Elle brise une arme inutile!
+
+ [54] Le sourcil est comparé à l’arc de l’Amour.
+
+(_Haut._) Ma belle, les sujets de Douchanta connaissent leur maître; ils
+ne lui ont jamais reproché de déloyauté.
+
+SACOUNTALA.
+
+C’est bien! Ainsi je passerai maintenant pour une femme perdue, parce
+que j’ai eu confiance dans le sang de Pourou, et que je me suis donnée à
+ce roi qui a le miel sur les lèvres et une pierre à la place du cœur!
+(_Elle baisse son voile._)
+
+SARNGARAVA.
+
+C’est le châtiment de la légèreté.
+
+ L’acte est prompt; le regret doit suivre.
+ Toujours l’imprudence a gémi.
+ La vierge crédule se livre
+ A son plus cruel ennemi.
+
+LE ROI.
+
+Mais songez-vous, quand vous portez contre moi de telles accusations,
+que vous n’avez d’autre garant que sa parole?
+
+SARNGARAVA, _avec indignation_.
+
+Vous avez tous entendu l’attaque et la défense: soyez juges!
+
+ Elle n’a jamais fait du mensonge une étude
+ Pour régner par la fraude et profaner les lois!
+ Mais l’enfance est habile, et la débauche est prude?
+ Croyons plutôt les rois!
+
+LE ROI.
+
+Eh bien! prêtre infaillible, supposons que je sois tel que tu dis... Je
+l’ai trompée, soit; quel sera mon châtiment?
+
+SARNGARAVA.
+
+Ta chute.
+
+LE ROI.
+
+La chute d’un descendant de Pourou? Voilà qui est peu croyable.
+
+SARNGARAVA.
+
+Roi, pourquoi perdre notre temps à discourir? Nous t’avons porté le
+message de Cannva: nous n’avons plus qu’à nous retirer.
+
+ L’époux est un maître; personne
+ N’a droit de toucher à son bien,
+ Qu’il le garde ou qu’il l’abandonne:
+ Fais ce qui te plaira du tien!
+
+Gautamî, nous vous suivons. (_Ils se mettent en marche._)
+
+SACOUNTALA.
+
+J’ai été abusée par un trompeur; m’abandonnerez-vous aussi? (_Elle veut
+les suivre._)
+
+GAUTAMI, _revenant sur ses pas, et la regardant_.
+
+Sârngarava, mon fils, Sacountalâ s’attache à nos pas... Ses gémissements
+ne vous font-ils pas pitié? Que voulez-vous que devienne l’infortunée
+chez un époux cruel qui la repousse?
+
+SARNGARAVA, _se retournant, avec colère, à Sacountalâ_.
+
+Cesse tes importunités. Prétends-tu donc t’appartenir[55] et suivre ta
+fantaisie? (_Sacountalâ tremble de frayeur._) Écoute.
+
+ [55] Une honnête femme, dans l’Inde, doit toujours être dépendante;
+ comme elle a été soumise à son père avant le mariage, elle l’est
+ dans le veuvage à son fils aîné.
+
+ Ne viens pas supplier ton père: il te renie,
+ Si ta vie est impure! Et si ton cœur t’absout,
+ Je te dis en son nom: «Reste!... Aimée ou honnie,
+ «Fais ton devoir, et sois fidèle jusqu’au bout!»
+
+Reste là; nous partons.
+
+LE ROI.
+
+Dis-moi, ermite, à ton tour, pourquoi trompes-tu cette femme avec ta
+fausse science?
+
+ Les baisers du soleil épargnent la corolle
+ Dont l’amour appartient à l’astre de la nuit:
+ La femme du prochain est un trésor qui nuit
+ Au libertin qui le lui vole.
+
+SARNGARAVA.
+
+Et si quelque trouble étrange t’avait fait oublier le passé,... dois-tu,
+craignant, comme tu le dis, de te couvrir d’une souillure, t’exposer à
+répudier ta légitime épouse?
+
+LE ROI, _au chapelain_.
+
+Dites-moi ce que je dois faire.
+
+ Est-ce moi qui délire, ou bien elle qui ment?
+ J’y rêve, et je m’épuise à sonder ce mystère:
+ Mon honneur inquiet redoute également
+ Et l’abandon coupable et l’impur adultère.
+
+LE CHAPELAIN, _après réflexion_.
+
+Roi, puisque tu me demandes mon avis...
+
+LE ROI.
+
+Éclairez-moi, Maître.
+
+LE CHAPELAIN.
+
+Je te proposerai de la garder dans ma demeure jusqu’à sa délivrance.
+
+LE ROI.
+
+Et pourquoi?
+
+LE CHAPELAIN.
+
+Les devins ont prédit que ton premier fils régnerait sur l’univers. Si
+elle met au monde un fils, et qu’il porte sur son corps les signes qui
+présagent la plus haute souveraineté, alors tu rendras hommage à la
+vertu de la mère et tu l’introduiras dans ton harem; sinon, il sera
+toujours temps de la renvoyer à l’ermite.
+
+LE ROI.
+
+Faites comme vous voudrez.
+
+LE CHAPELAIN, _se levant_.
+
+Ma fille, veuillez me suivre.
+
+SACOUNTALA.
+
+Terre auguste, ouvre-toi et cache ma honte! (_Elle part en pleurant avec
+le chapelain, les ascètes et Gautamî. Le roi est toujours sous
+l’influence de la malédiction qui lui ôte le souvenir; il pense à ce qui
+vient de se passer._)
+
+VOIX _derrière la scène_.
+
+Dieux! quel prodige!
+
+LE ROI, _écoutant_.
+
+Qu’y a-t-il?
+
+LE CHAPELAIN, _entrant, dans le plus grand trouble_.
+
+Roi, il vient d’arriver un prodige.
+
+LE ROI.
+
+Lequel?
+
+LE CHAPELAIN.
+
+Les disciples de Cannva s’éloignaient à peine... C’était près des bains
+sacrés des Apsaras...
+
+ Nous marchions... Je voyais son angoisse mortelle,
+ Ses yeux gonflés, ses bras qui se tordaient dans l’air...
+
+LE ROI.
+
+Et alors?
+
+LE CHAPELAIN.
+
+ Une forme se dresse,... ou plutôt un éclair
+ Brille et disparaît avec elle!
+
+(_Tous expriment par des gestes leur stupéfaction._)
+
+LE ROI.
+
+Maître, nous ne devions plus nous occuper de cette affaire; pourquoi y
+revenir encore? Qu’il n’en soit plus question!
+
+LE CHAPELAIN.
+
+Gloire au roi! (_Il sort._)
+
+LE ROI.
+
+Vétravatî, je me sens fatigué; je me retire dans mon appartement:
+précède-moi.
+
+VÉTRAVATI.
+
+Veuillez me suivre.
+
+LE ROI, _à part, tout en marchant_.
+
+ En vain je cherche au fond de ma mémoire:
+ Cette femme n’est rien pour moi.
+ Et cependant,... je suis près de la croire:
+ Mon cœur bat, je ne sais pourquoi!
+
+
+
+
+ACTE VI
+
+SÉPARATION
+
+
+PREMIÈRE PARTIE
+
+On voit paraître le chef de la police et deux gardiens traînant un
+prisonnier qui a les mains liées derrière le dos.
+
+LES DEUX GARDIENS, _frappant le prisonnier_.
+
+Coquin, voleur, parle donc! C’est l’anneau du roi. Il est tout reluisant
+de pierres fines, et le nom de Douchanta y est gravé. Où l’as-tu pris?
+
+LE PRISONNIER, _tremblant de frayeur_.
+
+Messieurs, ayez pitié de moi: je ne suis pas un voleur.
+
+PREMIER GARDIEN.
+
+Tu es sans doute un saint brahmane? Le roi t’en aura fait cadeau!
+
+LE PRISONNIER.
+
+Écoutez donc! Je demeure à Sacrâvatâra, et je suis pêcheur de mon état.
+
+DEUXIÈME GARDIEN.
+
+Brigand, qu’est-ce que ça nous fait, ton pays et ton état?
+
+LE CHEF.
+
+Soutchaca, laisse-le parler; ne l’interromps pas.
+
+LES DEUX GARDIENS.
+
+Bien, Maître!--Allons, parle... Veux-tu bien parler?
+
+LE PÊCHEUR.
+
+Mes filets et mes hameçons, voilà le gagne-pain de ma famille.
+
+LE CHEF, _riant_.
+
+Il est joli votre gagne-pain[56]!
+
+ [56] Les pêcheurs sont de caste vile, parce qu’ils font mourir des
+ animaux.
+
+LE PÊCHEUR.
+
+Seigneur, ne nous en faites pas un crime.
+
+ Mon père était pêcheur naguère;
+ Ce fut son métier: c’est le mien.
+ Ai-je raison? Je n’en sais rien:
+ Mais je fais ce qu’a fait mon père.
+ Les dieux aiment la bonne chère:
+ Un saint brahmane est leur boucher[57].
+ Oserait-on lui reprocher
+ De faire ce qu’a fait son père?
+
+ [57] Le sacrificateur.
+
+LE CHEF.
+
+C’est bon! Continue.
+
+LE PÊCHEUR.
+
+Pour lors j’avais donc pris un Rohita[58]; je le coupe en morceaux:
+voilà que je trouve dedans cet anneau avec toutes ses pierres fines.
+Dame! je suis venu pour le vendre. Je le montrais; vous m’avez empoigné:
+voilà l’histoire. Maintenant tuez-moi, hachez-moi si j’ai menti.
+
+ [58] Espèce de poisson.
+
+LE CHEF, _flairant l’anneau_.
+
+Djânouca, il n’y a pas moyen d’en douter: cet anneau a passé par le
+ventre d’un poisson; il suffit de le sentir. Mais comment y était-il
+entré? Allons voir au palais.
+
+LES DEUX GARDIENS, _au pêcheur_.
+
+Allons, coupeur de bourses, en avant! (_Ils se mettent en marche._)
+
+LE CHEF.
+
+Soutchaca, attention! j’entre au palais; restez à la porte jusqu’à ce
+que je revienne.
+
+LES DEUX GARDIENS.
+
+Entrez, Maître, et soyez bien reçu.
+
+LE CHEF.
+
+Je l’espère. (_Il sort._)
+
+SOUTCHACA.
+
+Djânouca, il est bien longtemps.
+
+DJANOUCA.
+
+Ah! mais on ne voit pas comme ça les rois tout de suite: il faut
+attendre le bon moment.
+
+SOUTCHACA.
+
+Djânouca, la main me démange. (_Montrant le pêcheur._) Tu vois ce
+coquin-là; j’ai une furieuse envie de lui faire son affaire.
+
+LE PÊCHEUR.
+
+Seigneur, ne me faites pas mourir comme ça,... sans savoir.
+
+DJANOUCA, _regardant à l’intérieur_.
+
+Ah! voilà notre chef: il apporte l’ordre du roi. (_Au pêcheur._) De deux
+choses l’une: ou tu vas retourner prendre tes poissons[59], ou c’est
+nous qui ferons une offrande de ta chair aux vautours et aux chacals.
+
+ [59] Il y a ici un jeu de mots intraduisible: les mots du texte
+ peuvent aussi signifier «revoir ta famille».
+
+LE CHEF, _rentrant_.
+
+Allons, vite! vous allez le...
+
+LE PÊCHEUR.
+
+Ah! je suis mort!
+
+LE CHEF.
+
+... le lâcher. Tu es libre, pêcheur.--Tout ce qu’il a dit est vrai:
+c’est bien ainsi qu’il a dû trouver l’anneau; le roi en est persuadé.
+
+SOUTCHACA.
+
+On va obéir, Maître. (_Au pêcheur._) Tu pourras bien dire que tu es
+revenu de l’enfer, toi. (_Il détache ses liens._)
+
+LE PÊCHEUR, _se prosternant devant le chef de la police_.
+
+Seigneur, je vous dois la vie.
+
+LE CHEF.
+
+Relève-toi et prends ce bracelet: c’est le prix auquel le roi estime la
+valeur de la bague; il t’en fait cadeau. (_Il tend le bracelet au
+pêcheur._)
+
+LE PÊCHEUR, _en le prenant, joyeux_.
+
+Le roi est bien bon.
+
+DJANOUCA.
+
+En voilà un qui peut se vanter d’avoir de la chance: il descend du pal
+pour monter sur le dos de l’éléphant.
+
+SOUTCHACA.
+
+Peste! la récompense est grosse. Il faut croire que les pierres de
+l’anneau sont bien fines pour que le roi y tienne tant!
+
+LE CHEF.
+
+Je ne pense pas qu’il tienne aux pierres; je crois plutôt...
+
+LES DEUX GARDIENS.
+
+Quoi donc?
+
+LE CHEF.
+
+Que la vue de l’anneau a rappelé au roi une personne qu’il aime. Lui qui
+est si grave d’ordinaire, dès qu’il l’a aperçu, il s’est troublé.
+
+SOUTCHACA.
+
+Alors vous lui avez rendu un fier service?
+
+DJANOUCA.
+
+Et c’est l’ennemi des poissons qui a la récompense. (_Il lui fait la
+grimace._)
+
+LE PÊCHEUR.
+
+Messieurs, je veux vous donner votre pourboire. Je vends le bracelet; la
+moitié du prix est pour vous.
+
+DJANOUCA.
+
+Ah! c’est bien, ça, pêcheur! Tu es mon meilleur ami. Viens faire plus
+ample connaissance devant une bouteille de rhum. Entrons au cabaret.
+(_Ils sortent tous._)
+
+
+DEUXIÈME PARTIE
+
+Misrakésî paraît, traversant les airs.
+
+MISRAKÉSI.
+
+C’était mon tour de garde aux bains sacrés des Apsaras; me voilà
+relevée, et la mère de Sacountalâ m’a priée de voir ce que fait le roi.
+Ménacâ est ma sœur, et j’aime sa fille comme une autre moi-même. (_Elle
+regarde tout autour d’elle._) Comment! c’est jour de fête, et on ne voit
+encore aucun préparatif dans le palais! Qu’est-ce qui se passe? Je suis
+déesse, et je pourrais deviner ce secret par le seul effort de ma
+pensée[60]; mais j’aime mieux suivre les instructions de ma chère Ménacâ
+et voir de mes yeux. Voilà déjà deux bouquetières: je vais me tenir à
+leurs côtés, enveloppée du voile qui me rend invisible, et j’apprendrai
+sans doute quelque chose. (_Misrakésî met pied à terre. On voit entrer
+une suivante: elle examine une branche de manguier. Une autre vient
+après elle._)
+
+ [60] Elle aurait bien dû, ainsi que la mère de Sacountalâ, employer ce
+ don de double vue à pénétrer aussi la véritable cause de l’égarement
+ de Douchanta. Mais la bonhomie avec laquelle le poète semble
+ s’accuser lui-même est faite pour désarmer la critique.
+
+PREMIÈRE SUIVANTE.
+
+Ah! voilà le printemps qui revient.
+
+ Sur la branche un bouton vert
+ Entr’ouvert
+ Laisse échapper un pli rose.
+ Fraîche haleine du printemps
+ Que j’attends,
+ Sors donc de la fleur éclose!
+
+DEUXIÈME SUIVANTE.
+
+Parabhriticâ, qu’est-ce que tu dis là toute seule?
+
+PARABHRITICA.
+
+Ah! c’est Madhouricâ. Ma chère, quand Parabhriticâ voit le manguier
+fleurir, cela lui fait perdre la tête.
+
+MADHOURICA, _joyeuse_.
+
+Comment! c’est le printemps alors?
+
+PARABHRITICA.
+
+Sans doute, et c’est pour toi comme pour moi la saison de la joie, de
+l’amour et des chansons.
+
+MADHOURICA.
+
+Ma chère, laisse-moi m’appuyer sur toi: je vais me dresser sur la pointe
+des pieds pour cueillir cette fleur et l’offrir au dieu de l’amour.
+
+PARABHRITICA.
+
+Oui, mais à une condition: c’est que j’aurai ma part de ses
+bénédictions.
+
+MADHOURICA.
+
+Cela va sans dire. Ne sommes-nous pas une même âme en deux corps? (_Elle
+s’appuie sur sa compagne et cueille la fleur._) Tiens! la fleur n’est
+pas encore ouverte; mais le parfum s’échappe déjà de la tige brisée.
+(_Elle joint les mains._) Honneur au dieu de l’amour!
+
+ Bouton près d’éclore,
+ L’Amour, que j’implore,
+ Règne en ce beau parc:
+ Exquise fleurette,
+ Sois l’arme discrète
+ Que lance son arc!
+ Celui qui dirige
+ Ta légère tige
+ Est le grand vainqueur!
+ Odorante flèche,
+ Va faire ta brèche:
+ Vole, et frappe au cœur!
+
+(_Elle jette le bouton en l’air._)
+
+LE CHAMBELLAN, _entrant, avec colère_.
+
+Que fais-tu, folle que tu es? Le roi a défendu de célébrer la fête du
+printemps, et tu te permets de cueillir la fleur du manguier!
+
+LES DEUX SUIVANTES, _effrayées_.
+
+Pardonnez-nous, nous n’en savions rien.
+
+LE CHAMBELLAN.
+
+Hum! est-ce bien vrai? Mais les arbres mêmes semblent le savoir: ils
+obéissent au roi, et leurs hôtes font comme eux. Voyez!
+
+ Le bouton demi-clos garde les étamines
+ Sous son pli;
+ Le bourgeon, sans s’ouvrir, au bout des branches fines
+ A molli;
+ L’oiseau retient les sons de sa voix enivrée
+ Dans les bois:
+ La flèche de l’Amour reste à demi tirée
+ Du carquois.
+
+MISRAKÉSI.
+
+Il n’y a pas de doute: la puissance du roi s’étend jusque-là.
+
+PARABHRITICA.
+
+Seigneur, il y a seulement quelques jours que Mitravasou, le beau-frère
+du roi, nous a envoyées ici pour y être bouquetières, et nous ignorons
+ce qui a pu s’y passer avant notre arrivée.
+
+LE CHAMBELLAN.
+
+Soit! mais ne recommencez plus.
+
+LES DEUX SUIVANTES.
+
+Nous sommes un peu curieuses: peut-on savoir pourquoi le roi a interdit
+la fête du printemps?
+
+MISRAKÉSI.
+
+D’ordinaire les rois aiment les fêtes: il a dû avoir un motif grave.
+
+LE CHAMBELLAN, _à part_.
+
+Au fait, tout le monde le sait, pourquoi le leur cacherais-je? (_Haut._)
+Avez-vous entendu parler de l’affront fait à Sacountalâ?
+
+LES DEUX SUIVANTES.
+
+Le beau-frère du roi nous a tout raconté jusqu’au moment où l’anneau a
+été retrouvé.
+
+LE CHAMBELLAN.
+
+Alors j’aurai bientôt fini. Depuis le jour où le roi s’est rappelé, en
+voyant l’anneau, qu’il avait épousé Sacountalâ en secret, depuis qu’il
+est sorti de son aveuglement, il est au désespoir de l’avoir méconnue,
+et le remords est entré dans son âme.
+
+ Il se cache à son peuple; il vit sombre et farouche.
+ Le plaisir est pour lui sans attrait, et, la nuit,
+ Il se tourne sans fin sur le bord de sa couche,
+ Cherchant le sommeil qui le fuit.
+ S’il rencontre une femme, à peine s’il s’arrête:
+ Un salut glacial est tout ce qu’elle obtient;
+ Ou s’il veut la nommer, un autre nom lui vient,
+ Et de honte il baisse la tête.
+
+MISRAKÉSI.
+
+Ah! je suis contente de cela.
+
+LE CHAMBELLAN.
+
+Voilà pourquoi il a interdit la fête du printemps.
+
+LES DEUX SUIVANTES.
+
+Cela se comprend.
+
+VOIX _derrière la scène_.
+
+Sire, veuillez me suivre.
+
+LE CHAMBELLAN, _prêtant l’oreille_.
+
+Ah! voici le roi. Allez à vos affaires. (_Elles sortent. On voit entrer
+le roi, accompagné de Mâdhavya et de Vétravatî.--Regardant le roi._)
+Rien ne peut obscurcir l’éclat d’une beauté comme la sienne: la
+tristesse lui a laissé sa grâce majestueuse.
+
+ Plus de repos! Ses nuits sont des veilles sans trêve;
+ Il n’a pour tout bijou qu’un seul bracelet d’or
+ Sur son bras amaigri: c’est pour lui trop encor;
+ Sa lèvre, qu’il torture, a perdu toute sève;
+ L’insomnie et les pleurs gonflent ses yeux flétris;
+ Rien ne voile pourtant l’éclat qui l’environne:
+ Lorsque l’orfèvre taille une pierre de prix,
+ Elle perd en grosseur, mais sa flamme rayonne!
+
+MISRAKÉSI, _regardant le roi_.
+
+Je comprends maintenant pourquoi, après avoir subi ses mépris,
+Sacountalâ l’aime encore.
+
+ * * * * *
+
+LE ROI. (_Il est rêveur et s’avance lentement._)
+
+ Lâche cœur! tu dormais!... Sa voix enchanteresse
+ T’appelait sans pouvoir te tirer du sommeil!
+ Il est venu trop tard, l’instant de ton réveil,
+ Succombe au remords qui t’oppresse!
+
+MISRAKÉSI.
+
+Et ma malheureuse amie, est-elle moins à plaindre?
+
+MADHAVYA, _à part_.
+
+Allons, encore un accès! toujours la fièvre de Sacountalâ! Il est
+incurable.
+
+LE CHAMBELLAN, _s’approchant_.
+
+Gloire au roi! J’ai visité le jardin: Sa Majesté peut s’y promener; rien
+ne viendra l’y troubler.
+
+LE ROI.
+
+Vétravatî, va dire à mon ministre Pisouna que j’ai mal reposé cette
+nuit; je ne siégerai pas dans mon tribunal. Qu’il instruise lui-même les
+affaires, et qu’il me les soumette.
+
+VÉTRAVATI.
+
+Je vais exécuter vos ordres. (_Elle sort._)
+
+LE ROI.
+
+Pârvatâyana, va, veille aussi aux soins de ta charge.
+
+LE CHAMBELLAN.
+
+Bien, maître! (_Il sort._)
+
+MADHAVYA.
+
+Nous voilà encore une fois débarrassés des moustiques. Maintenant viens
+un peu respirer l’air dans le jardin. L’hiver est passé. Vois comme tout
+est beau déjà.
+
+LE ROI.
+
+Ah! mon ami, c’est un coup de plus dans une plaie ouverte.
+
+ Il faisait nuit en moi,... quand une lueur brusque
+ M’éclaire et me condamne; et c’est en ce moment
+ Que le printemps sourit et que l’amour s’embusque
+ Sous les fleurs du manguier charmant.
+
+MADHAVYA.
+
+Attends un peu! avec mon bâton, je vais parer la flèche de l’Amour. (_Il
+lève son bâton pour casser la fleur du manguier._)
+
+LE ROI, _essayant de sourire_.
+
+C’est bien! tu as montré ce dont un brahmane est capable.--Où vais-je
+m’asseoir? où vais-je rassasier mes yeux de la vue des lianes moins
+sveltes que sa taille?
+
+MADHAVYA.
+
+Mais installe-toi dans le berceau de lianes Mâdhavîs. N’est-ce pas là
+que tu dois attendre la petite Tchatouricâ, l’artiste peintre? Quand tu
+l’as rencontrée, tu l’as chargée d’y apporter le portrait que tu as fait
+de Sacountalâ.
+
+LE ROI.
+
+Je n’ai pas d’autre consolation. Eh bien donc, allons au berceau de
+lianes! Précède-moi.
+
+MADHAVYA.
+
+Tu n’as qu’à me suivre. (_Ils changent de place. Misrakésî les suit._)
+Voilà le berceau de Mâdhavîs avec son banc de pierre orné de joyaux. Ah!
+il ne pouvait pas être plus désert: on dirait qu’il a voulu t’être
+agréable. Entrons et asseyons-nous. (_Ils entrent et s’assoient._)
+
+MISRAKÉSI.
+
+Je vais rester derrière le berceau pour voir le portrait de ma chère
+Sacountalâ, et j’irai ensuite lui rendre témoignage de la tendresse de
+son époux. (_Elle se place derrière le berceau._)
+
+LE ROI.
+
+Ami, maintenant je me souviens de tout. Dès ma première rencontre avec
+Sacountalâ, je t’avais instruit de mon amour. Hélas! tu n’étais pas là
+quand je l’ai méconnue; mais je t’avais dit son nom: l’avais-tu donc
+oublié, toi aussi?
+
+MISRAKÉSI.
+
+Ceci montre que les rois ne devraient pas se séparer un instant de leurs
+amis fidèles.
+
+MADHAVYA.
+
+Mais non, je n’avais rien oublié; seulement, après m’avoir tout raconté,
+tu as fini par me dire que tu avais voulu plaisanter, et que j’aurais
+tort d’en rien croire. Moi, je n’y ai pas entendu malice. Mais veux-tu
+que je te dise? Selon moi, c’est le destin qui a conduit tout cela.
+
+MISRAKÉSI.
+
+Hélas! oui.
+
+LE ROI, _après un moment de silence_.
+
+Ah! mon ami, viens à mon secours!
+
+MADHAVYA.
+
+Qu’est-ce qu’il y a? Allons donc! Depuis quand les hommes de ta trempe
+se laissent-ils abattre par le chagrin? Le vent a beau souffler, il ne
+fera jamais trembler les montagnes.
+
+LE ROI.
+
+Je t’appelle pour que tu m’aides à chasser une pensée affreuse, le
+souvenir de ma cruauté et de son angoisse.
+
+ Je l’avais repoussée... Elle voyait les siens
+ A leur tour se séparer d’elle:
+ «Reste», lui dit l’ermite en partant. «Sois fidèle!
+ «Crains ton père si tu reviens!»
+ Alors ses grands yeux noirs, baignés de larmes vaines,
+ Me lancent un dernier regard...
+ Ah! je le vois toujours, je le sens: c’est un dard,
+ Un poison qui brûle mes veines!
+
+MISRAKÉSI.
+
+Son abattement me fait pitié.
+
+MADHAVYA.
+
+Il me vient une idée: c’est peut-être un génie aérien qui l’a enlevée.
+
+LE ROI.
+
+Quel autre aurait osé toucher à une femme si fidèle? Ses amies m’ont dit
+qu’elle était fille de l’Apsaras Ménacâ: ce sont les compagnes de sa
+mère qui l’auront enlevée, si ce n’est sa mère elle-même.
+
+MISRAKÉSI.
+
+Ce qui m’étonne n’est pas le réveil de son intelligence, c’est le
+sommeil qui a précédé.
+
+MADHAVYA.
+
+Alors tu peux être tranquille, tu la retrouveras.
+
+LE ROI.
+
+Et comment?
+
+MADHAVYA.
+
+Une mère, pas plus qu’un père, ne peut consentir à laisser longtemps sa
+fille séparée de son mari.
+
+LE ROI.
+
+Non, mon ami, je ne la verrai plus.
+
+ Égarement fatal! Le sort, dans sa justice,
+ Donne à chacun sa part de bonheur mérité:
+ J’avais reçu la mienne, et l’affreux précipice
+ S’est ouvert pour toujours sous ma félicité!
+
+MADHAVYA.
+
+Ne dis pas cela; on retrouve ce qu’on a perdu: la découverte de l’anneau
+n’en est-elle pas la meilleure preuve?
+
+LE ROI, _regardant son anneau_.
+
+Pauvre anneau, tu es tombé de son doigt, tu n’y retourneras plus!
+
+ Anneau déchu! Renonce à la place sacrée
+ Où je t’ai vu briller, éblouissant et fier.
+ Tu connus son doigt mince à la pointe nacrée!
+ Tes beaux jours sont finis: le destin est de fer.
+
+MISRAKÉSI.
+
+Je le plaindrais davantage s’il était passé de sa main à une autre que
+celle-ci.--Sacountalâ, ma chérie, que n’es-tu là pour entendre! Je suis
+seule à boire le nectar qui enivrerait ton cœur.
+
+MADHAVYA.
+
+Et pourquoi lui avais-tu donné cet anneau qui porte ton nom?
+
+MISRAKÉSI.
+
+Je suis curieuse aussi de le savoir.
+
+LE ROI.
+
+Écoute: quand j’ai quitté l’ermitage pour rentrer dans mon palais, elle
+était tout en larmes, et elle m’a dit: «Mon époux ne va-t-il pas
+m’oublier?»
+
+MADHAVYA.
+
+Et alors?
+
+LE ROI.
+
+J’ai passé mon anneau à son doigt, et je lui ai répondu...
+
+MADHAVYA.
+
+Quoi donc?
+
+LE ROI.
+
+ Chasse une frayeur importune!
+ Compte les lettres de mon nom,
+ De jour en jour, une par une:
+ A la dernière... Ou plutôt, non!
+ Déjà mon sein brûle... Il t’appelle...
+ J’abrégerai les longs délais.
+ Un guide arrivera, ma belle:
+ Tu le suivras dans mon palais.
+
+Et j’ai été assez égaré pour lui infliger le plus cruel des traitements!
+
+MISRAKÉSI.
+
+L’idée était charmante: l’obstacle est venu du destin.
+
+MADHAVYA.
+
+Et par quel hasard, après cela, l’anneau est-il entré comme un hameçon
+dans le ventre du Rohita?
+
+LE ROI.
+
+Elle a fait ses ablutions aux bains sacrés de Satchî; c’est là qu’elle
+l’a perdu.
+
+MADHAVYA.
+
+Je comprends.
+
+MISRAKÉSI.
+
+Ce serait donc faute de cet anneau que le sage roi n’aurait pas reconnu
+la malheureuse Sacountalâ, et qu’il l’aurait repoussée, dans la crainte
+de recevoir chez lui la femme d’un autre? Mais un amour comme le leur
+avait-il donc besoin d’un signe de reconnaissance? Tout cela est
+inexplicable.
+
+LE ROI.
+
+Ah! j’en veux à cet anneau.
+
+MADHAVYA, _riant_.
+
+Oui? Eh bien! moi, alors, j’en veux à mon bâton. (_S’adressant à son
+bâton._) Pourquoi es-tu tortu? ne suis-je pas droit, moi?
+
+LE ROI, _sans l’écouter_.
+
+ Pourquoi l’as-tu quitté, ce doigt, tige flexible
+ Dont les nœuds délicats devaient te retenir?
+ Mais moi!... moi qui querelle un objet insensible,
+ J’ai bien fermé mon cœur à son cher souvenir!
+
+MISRAKÉSI.
+
+C’est ce que j’étais tentée de lui répondre.
+
+MADHAVYA.
+
+Ah çà! est-ce que ça va durer encore longtemps? On meurt de faim ici.
+
+LE ROI, _toujours sans l’écouter_.
+
+O ma bien-aimée! je t’ai cruellement repoussée; mais le remords me
+déchire. Reviens; ah! reviens; aie pitié de moi! (_Une suivante arrive
+avec un tableau dans les mains._)
+
+LA SUIVANTE.
+
+Maître, voici le portrait de notre maîtresse. (_Elle lui montre le
+tableau._)
+
+LE ROI, _regardant_.
+
+Ah! qu’elle est belle!
+
+ Ses grands yeux, son sourcil vainqueur, liane fine
+ Qui ploie au souffle de l’amour,
+ Sa bouche aux blanches dents, qu’un sourire illumine,
+ Et d’où sortait l’éclat du jour,
+ Ses traits où tant de grâce et de douceur s’assemble,
+ Sa lèvre rose, je les vois!
+ C’est une vaine image, et pourtant il me semble
+ Que je vais entendre sa voix!
+
+MADHAVYA, _regardant à son tour_.
+
+Oh! joli tableau! sujet bien rendu; relief saisissant; les figures
+sortent du panneau; c’est à donner envie d’entamer la conversation.
+
+MISRAKÉSI.
+
+Le talent du roi est vraiment admirable: je crois voir devant moi ma
+chère Sacountalâ.
+
+LE ROI.
+
+Ami...
+
+ Le modèle est parfait: je l’ai mal imité.
+ N’impute qu’à moi seul ce que ton goût réprouve.
+ Mon œuvre a cent défauts,... et cependant j’y trouve
+ Comme un reflet de sa beauté.
+
+MISRAKÉSI.
+
+C’est bien là le langage d’un amour doublé par le remords.
+
+LE ROI, _avec un profond soupir_.
+
+ Ce corps dont je poursuis la décevante image,
+ Il vivait: j’avais là le bonheur sous ma main...
+ Le flot qui désaltère était sur mon chemin,
+ Et je cours après le mirage!
+
+MADHAVYA.
+
+Je vois trois figures,... très jolies toutes les trois; mais laquelle
+est Sacountalâ?
+
+MISRAKÉSI.
+
+Comment! il ne la reconnaît pas à sa beauté? Le malheureux ne voit donc
+pas clair!
+
+LE ROI.
+
+Devine.
+
+MADHAVYA, _après avoir bien regardé_.
+
+Est-ce celle qui a les cheveux dénoués? Il paraît qu’elle avait chaud.
+Sa parure de fleurs est toute fanée: elle va se détacher. Ah! ses deux
+bras pendent comme deux lianes; sa robe flotte sur ses hanches. Elle
+s’appuie à la branche d’un asoka... L’arbre a été bien arrosé: quelle
+fraîcheur! Mais elle, elle est bien fatiguée. C’est elle, n’est-ce pas?
+Les deux autres sont ses compagnes?
+
+LE ROI.
+
+Tu ne t’es pas trompé. Vois maintenant dans cette peinture les
+défaillances d’un amant.
+
+ Mon pinceau, sur le bois, en caressant ses charmes,
+ A tremblé;
+ Et j’ai décoloré son image: mes larmes
+ Ont coulé.
+
+Tchatouricâ, je n’ai encore peint qu’à moitié ce lieu de délices: va me
+chercher mes pinceaux.
+
+TCHATOURICA.
+
+Seigneur Mâdhavya, veuillez tenir le tableau jusqu’à ce que je revienne.
+
+LE ROI.
+
+C’est moi qui le tiendrai. (_Il prend le tableau; la suivante sort._)
+
+MADHAVYA.
+
+Qu’est-ce que tu veux donc y ajouter?
+
+MISRAKÉSI.
+
+Il veut sans doute rendre dans tous leurs détails les lieux qu’aimait
+Sacountalâ.
+
+LE ROI.
+
+Je vais te le dire:
+
+ Il faut qu’un couple heureux de flamants se querelle
+ Près de la rivière aux flots blancs,
+ Que la chaîne aux sommets de neige[61] s’amoncelle,
+ Portant des buffles sur ses flancs;
+ Je veux que le tissu d’écorce aux plis tremblants
+ Sur ces arbres flotte et ruisselle:
+ La forêt penchera ses rameaux opulents
+ Sur les amours d’une gazelle.
+
+ [61] L’Himâlaya, dont le nom signifie en sanscrit «séjour de la
+ neige».
+
+MADHAVYA, _à part_.
+
+D’après ce qu’il dit, je présume qu’il va y mettre aussi un tas
+d’ermites, avec des barbes longues de ça.
+
+LE ROI.
+
+J’ai oublié aussi ses parures ordinaires.
+
+MADHAVYA.
+
+Ah! Et quoi donc?
+
+MISRAKÉSI.
+
+Quelques fleurs, sans doute, la parure des jeunes novices.
+
+LE ROI.
+
+ Boucle où la brise se joue,
+ Je veux voir le Sirîcha
+ Que sa main fine attacha
+ Se balancer sur sa joue.
+ Fibres du lotus, luisez
+ Comme des rayons de lune,
+ Et caressez sa peau brune
+ Entre ses seins embrasés!
+
+MADHAVYA.
+
+Tiens! mais elle porte devant ses lèvres ses doigts roses comme de
+petits lotus. Elle paraît bien effrayée. (_Riant._) Ah! c’est cette
+coquine d’abeille: elle est habituée à voler le miel aux fleurs, et elle
+s’attaque au lotus de son visage.
+
+LE ROI.
+
+ J’ai connu sa lèvre rose,
+ Fleur sauvage, fraîche éclose
+ Dans l’ombre de la forêt:
+ Pour épargner cette lèvre,
+ Je disais: «Éteins ta fièvre!»
+ A mon cœur qu’elle enivrait...
+ Et cette abeille s’obstine
+ Contre la bouche enfantine
+ Qui m’appelle à son secours.
+ Pour la punir, qu’un calice
+ De lotus l’ensevelisse
+ Et l’endorme pour toujours!
+
+MADHAVYA.
+
+Dis-moi, tu sais que c’est une peinture que tu as devant les yeux?
+
+LE ROI.
+
+Une peinture!
+
+ Je la voyais... J’étais heureux... Ne pouvais-tu
+ Me laisser à longs traits savourer ma folie?
+ Mon bonheur est mensonge: un instant je l’oublie!
+ Pourquoi le rappeler à mon cœur abattu?
+
+(_Il pleure._)
+
+MISRAKÉSI.
+
+Le destin n’a jamais eu, il n’aura plus jamais de jeux aussi cruels.
+
+LE ROI.
+
+Ah! mon cher Mâdhavya, ma douleur ne s’apaisera jamais.
+
+ Qu’un rêve me la rende: un prompt réveil l’enlève
+ A mes ardents baisers!
+ Et les pleurs dont mes yeux éteints sont arrosés
+ Me voilent ce portrait qui remplaçait mon rêve.
+
+MISRAKÉSI.
+
+Pauvre ami, tu as méconnu ma chère Sacountalâ, mais sa compagne est
+témoin que tu as bien expié ta faute. (_Tchatouricâ rentre en scène._)
+
+TCHATOURICA.
+
+Maître, je tenais la boîte aux pinceaux, et je l’apportais ici...
+
+LE ROI.
+
+Que t’est-il arrivé?
+
+TCHATOURICA.
+
+J’ai rencontré la reine Vasoumatî, accompagnée de Pinggalicâ. Elle m’a
+dit: «C’est moi qui porterai la boîte à mon époux;» et elle me l’a
+arrachée des mains.
+
+MADHAVYA.
+
+Et toi-même, comment as-tu pu te dépêtrer d’elle?
+
+TCHATOURICA.
+
+Par bonheur la robe de la reine s’est accrochée à une branche, et
+pendant que Pinggalicâ la dégageait, je me suis cachée.
+
+VOIX _derrière la scène_.
+
+Reine, veuillez me suivre.
+
+MADHAVYA, _prêtant l’oreille_.
+
+Alerte! voici la tigresse du harem. C’est le tour de Tchatouricâ: elle
+va l’avaler comme une gazelle.
+
+LE ROI.
+
+La reine va venir... Mes respects ont doublé son orgueil... Je crains
+pour cette peinture: sauve-la.
+
+MADHAVYA.
+
+Et moi avec, n’est-ce pas? (_Il prend le tableau et se lève._) Cher ami,
+te voilà pris dans les filets du harem. Si tu peux rompre une maille, tu
+n’auras qu’à me faire demander au Belvédère des nuages[62]: c’est là que
+je vais cacher le tableau. S’il y est vu, ce ne sera jamais que par les
+pigeons. (_Il sort en courant._)
+
+ [62] Nom d’une tour du palais.
+
+MISRAKÉSI.
+
+Ce n’est plus cette reine qu’il préfère, et pourtant il a encore des
+égards pour elle: l’amitié chez lui survit à l’amour.
+
+VÉTRAVATI, _entrant, une feuille d’écriture à la main_.
+
+Gloire au roi!
+
+LE ROI.
+
+N’as-tu pas rencontré en route la reine Vasoumatî?
+
+VÉTRAVATI.
+
+Oui, Sire; mais, quand elle a vu cette feuille dans ma main, elle est
+retournée sur ses pas.
+
+LE ROI.
+
+La reine est discrète: elle a respecté l’heure que je dois consacrer à
+mes devoirs de roi.
+
+VÉTRAVATI.
+
+Le ministre m’a chargée de vous dire que les affaires étaient nombreuses
+aujourd’hui, et qu’il n’a pu en instruire qu’une seule: vous en
+trouverez l’exposé sur cette feuille.
+
+LE ROI.
+
+Montre-la-moi. (_Vétravatî tient la feuille ouverte devant le roi. Il
+lit._) «Nous informons Sa Majesté qu’un marchand nommé Dhanavriddha, qui
+faisait le commerce maritime, a péri dans un naufrage sans laisser
+d’enfants. Sa fortune était immense. Selon la loi, elle appartient au
+trésor royal. Que Sa Majesté décide!» (_Avec tristesse._) Malheureux
+celui qui n’a pas d’enfants! Vétravatî, puisque ce Dhanavriddha était si
+riche, il devait avoir plusieurs épouses: il faudra savoir si l’une
+d’elles n’est pas grosse.
+
+VÉTRAVATI.
+
+On dit justement qu’une de ses femmes, fille d’un marchand
+d’Ayodhyâ[63], venait de célébrer la cérémonie de la conception.
+
+ [63] La ville qui a donné son nom au pays d’Oude actuel.
+
+LE ROI.
+
+Alors l’héritage du père appartient à l’enfant qui naîtra d’elle. Porte
+ma décision au ministre.
+
+VÉTRAVATI.
+
+J’obéis. (_Fausse sortie._)
+
+LE ROI.
+
+Attends,... reviens.
+
+VÉTRAVATI, _revenant sur ses pas_.
+
+Me voici.
+
+LE ROI.
+
+Qu’importe que le défunt laisse ou ne laisse pas d’enfants?
+
+ Les sujets dont je suis le gardien et le père,
+ S’ils perdent un des leurs, ont droit à tous ses biens;
+ Ils seront désormais ses fils comme les miens.
+ J’ai dit! Que mon peuple prospère!
+
+VÉTRAVATI.
+
+Le décret du roi va être publié. (_Elle sort, et revient bientôt
+après._) Le décret a produit sur la foule l’effet de la pluie attendue à
+la fin de l’été.
+
+LE ROI, _poussant un profond soupir_.
+
+La fortune est inutile à celui qui n’a pas d’enfants: à sa mort, ses
+biens passent à des étrangers; quand viendra ma dernière heure, il en
+sera ainsi de l’empire de Pourou.
+
+VÉTRAVATI.
+
+Que le ciel détourne de nous ce malheur!
+
+LE ROI.
+
+Ah! je n’ai pas voulu du bonheur qui était sous ma main.
+
+MISRAKÉSI.
+
+Quand il s’accuse, c’est à ma chère Sacountalâ qu’il pense.
+
+LE ROI.
+
+ Le semeur doit la plante au sol qui la produit;
+ La terre est son espoir; les moissons viennent d’elle.
+ Et moi, j’ai renié mon épouse fidèle:
+ Son sein allait donner son fruit.
+
+MISRAKÉSI.
+
+Quand tu l’auras une fois reconquise, je crois que tu ne l’abandonneras
+plus.
+
+TCHATOURICA, _bas à Vétravatî_.
+
+Madame, ce message du ministre a redoublé le chagrin du roi. Allez
+chercher le seigneur Mâdhavya; il est maintenant au Belvédère des
+nuages: peut-être pourra-t-il distraire son ami.
+
+VÉTRAVATI.
+
+Ton idée est bonne. (_Elle sort._)
+
+LE ROI.
+
+Et que deviendront dans l’autre monde les ancêtres de Douchanta?
+
+ Mes pères sont heureux encore: je célèbre
+ Le culte de ma race avec l’eau de mes yeux[64].
+ Mais je suis seul: ma mort éteint l’autel funèbre...
+ L’éternel abandon menace mes aïeux.
+
+ [64] On fait des libations d’eau aux mânes.
+
+MISRAKÉSI.
+
+Le roi est encore dans les ténèbres: la lampe n’est pas loin, mais elle
+est cachée.
+
+TCHATOURICA.
+
+Maître, ne désespérez pas de l’avenir: vous êtes jeune; une de vos
+femmes vous donnera un fils pour acquitter votre dette envers vos aïeux.
+(_A part._) Le roi ne m’écoute pas; mais de l’excès du mal sortira le
+remède.
+
+LE ROI, _en proie à la plus violente douleur_.
+
+ Ainsi va se tarir une race féconde:
+ C’est le sang de Pourou, c’est son nom qui se perd,
+ Comme le fleuve saint[65] à l’eau pure et profonde
+ Meurt sans laisser de trace au sable du désert!
+
+ [65] La Sarasvatî.
+
+(_Il s’évanouit._)
+
+TCHATOURICA, _effrayée_.
+
+Maître, reprenez vos sens, revenez à vous.
+
+MISRAKÉSI.
+
+Faut-il dès maintenant rendre la joie à son cœur? Non: quand la mère des
+dieux[66] est venue voir Sacountalâ, je l’ai entendue lui dire: «Les
+dieux attendent des sacrifices conformes aux rites[67]; ils ont intérêt
+à te réunir le plus tôt possible à l’époux qui doit les offrir avec
+toi.» Je n’ai plus aucune raison de m’attarder ici: je vais consoler
+Sacountalâ par le récit de tout ce que j’ai vu et entendu. (_Elle
+s’élance dans les airs._)
+
+ [66] Aditi; voir Acte VII, p. 161.
+
+ [67] Ils en ont besoin, comme les mânes.
+
+VOIX _derrière la scène_.
+
+Au meurtre! à l’assassin! On ne tue pas les brahmanes!
+
+LE ROI, _reprenant ses sens et prêtant l’oreille_.
+
+N’est-ce pas Mâdhavya qui crie: Au secours!
+
+TCHATOURICA.
+
+Pourvu que le malheureux n’ait pas été surpris par Pinggalicâ avec le
+tableau dans les mains!
+
+LE ROI.
+
+Tchatouricâ, va dire de ma part à la reine qu’elle a tort de laisser
+prendre tant de libertés à ses suivantes.
+
+TCHATOURICA.
+
+J’y cours. (_Elle sort._)
+
+LA MÊME VOIX _derrière la scène_.
+
+Au meurtre! On ne tue pas les brahmanes!
+
+LE ROI.
+
+C’est bien mon pauvre brahmane; sa voix est étranglée par la peur. Holà!
+quelqu’un! (_Entre le chambellan._)
+
+LE CHAMBELLAN.
+
+J’attends les ordres de Sa Majesté.
+
+LE ROI.
+
+Entends-tu Mâdhavya? Va voir ce qu’il a à crier.
+
+LE CHAMBELLAN.
+
+J’obéis. (_Il sort et revient très agité._)
+
+LE ROI.
+
+Pârvatâyana, il n’est pas arrivé de malheur?
+
+LE CHAMBELLAN.
+
+Non...
+
+LE ROI.
+
+Mais qu’as-tu donc?
+
+ Est-ce encor l’effet de l’âge?...
+ Pourquoi trembles-tu si fort?
+ Ainsi frissonne et se tord
+ Un figuier que bat l’orage!
+
+LE CHAMBELLAN.
+
+Grand roi, sauve ton ami.
+
+LE ROI.
+
+De quoi est-il menacé?
+
+LE CHAMBELLAN.
+
+D’un grand danger.
+
+LE ROI.
+
+Explique-toi.
+
+LE CHAMBELLAN.
+
+Tu sais,... le Belvédère des nuages,... d’où l’on a une si belle vue...
+
+LE ROI.
+
+Eh bien! que s’y est-il passé?
+
+LE CHAMBELLAN.
+
+ L’infortuné touchait à la plus haute cime
+ Où le paon n’a jamais volé d’un seul essor,
+ Quand un être invisible a saisi sa victime...
+ Il ne l’a pas lâchée encor!
+
+LE ROI, _se levant brusquement_.
+
+Quoi! on ose s’attaquer à mon palais même! Ah! le fardeau du pouvoir est
+trop lourd!
+
+ Surveiller un peuple? Serrer
+ Le frein aux passions des autres?
+ Mais c’est déjà trop d’espérer
+ Dompter les nôtres!
+
+LA VOIX.
+
+Au secours! au secours!
+
+LE ROI. (_Il s’élance et chancelle._)
+
+Ami, ne crains rien.
+
+LA VOIX.
+
+«Ne crains rien!» C’est facile à dire. Il me tord le cou, et tout à
+l’heure il va le briser comme une canne à sucre.
+
+LE ROI, _jetant un regard de côté_.
+
+Mon arc! vite! mon arc!
+
+UNE YAVANI[68], _entrant_.
+
+ [68] Les Yavanîs sont des esclaves étrangères, sortes d’amazones, au
+ service des rois: à l’origine peut-être des _Ioniennes_,
+ c’est-à-dire des Grecques.
+
+Maître, voici l’arc, les flèches et le bouclier. (_Le roi prend l’arc et
+les flèches._)
+
+AUTRE VOIX _derrière la scène_.
+
+ En vain tu me résisterais!
+ Car je vais te tuer comme le tigre tue
+ Et déchire à plaisir sa victime abattue,
+ Pour se repaître de sang frais!
+ Et maintenant,... appelle encore
+ Douchanta, ce vengeur de toute iniquité:
+ Enfin l’on verra bien si ce roi tant vanté
+ Entendra la voix qui l’implore!
+
+LE ROI, _avec colère_.
+
+Comment! il ose s’en prendre à moi-même! Attends, écume de l’enfer, ta
+dernière heure est venue! (_Il met une flèche sur son arc._)
+Pârvatâyana, montre-moi l’escalier.
+
+LE CHAMBELLAN.
+
+Suivez-moi, Sire. (_Ils montent rapidement._)
+
+LE ROI, _regardant de tous côtés_.
+
+Je ne vois rien.
+
+LA PREMIÈRE VOIX.
+
+Au secours! au secours!... Tu ne nous vois pas, mais je te vois, moi.
+Ah! comme la souris dans les griffes du chat, il faut que je renonce à
+la vie!
+
+LE ROI, _s’adressant au ravisseur_.
+
+Tu es fier parce qu’un voile magique te rend invisible. Crois-tu que ma
+flèche ne saura pas te trouver?--Ne crains rien, mon cher
+Mâdhavya.--N’espère pas non plus que le corps de mon ami te serve de
+bouclier. Vois ce trait sur mon arc.
+
+ Il va partir... Mon bras le lance hardiment:
+ Je ne crains pas qu’il frappe un brahmane que j’aime.
+ Lorsque le lait et l’eau sont mêlés, le flamant
+ Distingue l’eau du lait[69]: mon trait fera de même.
+
+ [69] Préjugé, d’origine évidemment mythique, auquel il est souvent
+ fait allusion dans la littérature indienne.
+
+(_Il tend son arc. On voit alors paraître Mâtali avec Mâdhavya._)
+
+MATALI, _s’adressant au roi_.
+
+ Garde tes traits pour les démons!
+ Le temps viendra d’en faire usage:
+ En attendant, fais bon visage
+ A tes amis, et... désarmons!
+
+LE ROI, _tressaillant et retenant sa flèche_.
+
+Comment! c’est Mâtali! Salut au cocher du roi des dieux!
+
+MADHAVYA.
+
+Ah! c’est trop fort! Il allait me tuer comme un chien,... et tu lui fais
+des politesses!
+
+MATALI, _souriant_.
+
+Roi, Indra m’a chargé d’un message pour toi.
+
+LE ROI.
+
+Parle.
+
+MATALI.
+
+Il est une race de démons redoutables, fils de Câlanémi; on les appelle
+Dourdjayas[70].
+
+ [70] «Invincibles.»
+
+LE ROI.
+
+Nârada[71] m’en a parlé.
+
+ [71] Nom d’un sage qui est une sorte de demi-dieu.
+
+MATALI.
+
+ Indra lui-même, Indra sent son bras impuissant
+ Contre cette engeance maligne:
+ Pour les vaincre et noyer leur race dans le sang
+ C’est toi que le destin désigne.
+ L’obscure nuit ne craint ni les feux, ni les dards,
+ Ni le courroux du soleil même:
+ Il faut pour la percer les froids et doux regards
+ De la lune à la face blême.
+
+Prends ton arc, monte avec moi sur le char d’Indra, et cours à la
+victoire.
+
+LE ROI.
+
+C’est un grand honneur que je reçois du roi des dieux... Mais pourquoi
+as-tu fait cette peur mortelle à mon pauvre Mâdhavya?
+
+MATALI.
+
+Tu vas le savoir. Je voyais qu’un chagrin, dont j’ignore la cause, avait
+brisé ton courage; j’ai voulu le relever.
+
+ Le serpent se dresse
+ Sous le pied qui presse
+ Ses anneaux dormants;
+ Le feu qu’on agite
+ Embrase plus vite
+ Les tisons fumants:
+ Tel l’ardent tumulte
+ Qu’excite l’insulte
+ Dans le cœur des rois.
+ J’aime leur colère,
+ Quand sa flamme éclaire
+ De hardis exploits!
+
+LE ROI, _à Mâdhavya_.
+
+Cher ami, il faut que j’obéisse à l’ordre du roi du ciel. Informe de ce
+qui s’est passé mon ministre Pisouna, et porte-lui en mon nom ces
+paroles:
+
+ Le fardeau du pouvoir est léger pour un sage.
+ Nous l’avons partagé: porte-le tout entier;
+ Ta prudence y suffit. Un céleste message
+ Appelle ailleurs mon bras guerrier.
+
+MADHAVYA.
+
+Je n’y manquerai pas. (_Il sort._)
+
+MATALI.
+
+Daigne monter sur le char. (_Le roi monte sur le char avec Mâtali._)
+
+
+
+
+ACTE VII
+
+RECONNAISSANCES
+
+
+On voit le roi et Mâtali traversant les airs sur le char d’Indra.
+
+LE ROI.
+
+Matali, j’ai fait ce qu’Indra demandait de moi; mais je suis confus de
+la récompense que j’ai reçue: je ne crois pas l’avoir méritée.
+
+MATALI.
+
+Alors vous n’êtes satisfaits ni l’un ni l’autre.
+
+ Appui d’Indra, sauveur des dieux, la récompense
+ T’a paru dépasser le service rendu?
+ Affermi sur son trône, Indra s’afflige et pense
+ Qu’il ne t’a pas donné le prix qui t’était dû.
+
+LE ROI.
+
+Que dis-tu là? Les honneurs qu’il m’a rendus à mon départ dépassent les
+plus ambitieux désirs. Les dieux étaient assemblés; j’étais devant eux,
+assis à ses côtés: je le vois encore...
+
+ Une couronne de fête
+ Est dans sa main, toute prête
+ Pour celui qu’il va choisir:
+ Djayanta[72] lance à son père
+ Un regard charmant qu’éclaire
+ L’étincelle du désir...
+ Indra sourit, et me presse,
+ Tremblant d’orgueil et d’ivresse,
+ Dans ses bras victorieux;
+ Je sens sa royale étreinte,
+ Et déjà ma tête est ceinte
+ De ce bandeau glorieux!
+
+ [72] Fils d’Indra.
+
+MATALI.
+
+Mais n’est-ce pas à toi que le roi des dieux doit son repos?
+
+ Mon maître aime à cueillir la volupté divine
+ Dans les riants jardins du ciel;
+ Le démon l’importune; il maudit cette épine
+ Qu’il trouve sous le fruit de miel.
+ Pour l’arracher, faut-il encor les rudes ongles
+ De Vichnou, de l’homme-lion?
+ Non! Ton arc est plus fort que le monstre des jungles
+ Pour dompter la rébellion.
+
+LE ROI.
+
+Ce que j’ai fait n’est qu’un nouveau témoignage de la grandeur d’Indra:
+
+ L’aurore chaque jour remporte une victoire
+ Dont elle doit laisser tout l’honneur au soleil.
+ Indra me dirigeait: mon rôle fut pareil,
+ Et je fais à mon maître hommage de ma gloire.
+
+MATALI.
+
+Je reconnais là ta modestie. (_Quelques pas plus loin._) Regarde: cette
+fois ta renommée s’est réellement élevée au delà des nues.
+
+ La laque[73] ne teint plus les pieds des immortelles,
+ Elle sert à tracer tes exploits dans les cieux.
+ Les arbres Kalpas[74] sont les stèles,
+ Et tes poètes sont des dieux!
+
+ [73] Les femmes hindoues se teignent les pieds avec de la laque.
+
+ [74] Nom d’un arbre céleste.
+
+LE ROI.
+
+Dis-moi, Mâtali, hier, quand nous avons gravi cette route aérienne, je
+brûlais du désir de me mesurer avec les démons, et je n’ai pas remarqué
+ce lieu. Où sommes-nous?
+
+MATALI.
+
+ Ce torrent qui s’épanche est la plus haute source
+ Du fleuve saint[75] qui va féconder tes États.
+ Tu vois de près les feux qui t’éclairent là-bas:
+ Nous croisons les chemins qu’ils suivent dans leur course.
+ Regarde: au haut du ciel les vents soufflent en vain:
+ Nulle vapeur n’atteint sa voûte recourbée.
+ Vichnou, quand il a fait sa seconde enjambée[76],
+ A posé là son pied divin.
+
+ [75] Le Gange: la mythologie le fait descendre du ciel.
+
+ [76] Vichnou, ayant pris la forme d’un nain, s’était fait promettre
+ par un roi l’espace qu’il pourrait parcourir en trois enjambées: de
+ la première il traversa la terre, de la seconde l’atmosphère, et de
+ la troisième le ciel.
+
+LE ROI.
+
+C’est donc le voisinage du fleuve céleste qui rafraîchit mes sens et mon
+cœur? (_Regardant la route que suit le char._) Je crois que nous voilà
+maintenant dans la région des nuages.
+
+MATALI.
+
+A quels signes le reconnais-tu?
+
+LE ROI.
+
+ Les vois-tu s’envoler, ces rapides oiseaux[77],
+ Vers les vapeurs qui s’amoncellent?
+ Ton char, qui fend les airs, semble sortir des eaux:
+ Les jantes en tournant ruissellent.
+ Rougis par les éclairs qui colorent les monts,
+ Tes chevaux bondissent de rage:
+ Nous passons à travers les nuages féconds
+ Dont les flancs enfantent l’orage.
+
+ [77] Il s’agit des Tchâtakas, oiseaux qui passent pour ne boire que
+ les gouttes de pluie.
+
+MATALI.
+
+Tu ne te trompes pas. Un instant encore, et tu rentreras dans ton
+royaume.
+
+LE ROI, _regardant au-dessous de lui_.
+
+Mâtali, le char descend avec la rapidité de la foudre: le monde
+terrestre est vraiment curieux à regarder d’ici.
+
+ Vois-tu de toutes parts se dessiner les monts
+ Dont tu ne distinguais ni le pied ni la crête?
+ Les grands arbres touffus dont tu voyais la tête
+ Nous montrent maintenant les lignes de leurs troncs;
+ Les fleuves que voilait l’épaisseur de la nue
+ Déroulent à nos yeux leur fil clair et luisant:
+ Ne te semble-t-il pas qu’une main inconnue
+ M’apporte la terre en présent?
+
+MATALI.
+
+C’est comme tu dis. (_Il regarde en donnant des signes de respect[78]._)
+Oh! la terre a aussi ses charmes.
+
+ [78] La terre est une déesse.
+
+LE ROI.
+
+Mâtali, quelle est cette montagne baignée par deux mers? L’or ruisselle
+de ses flancs comme d’un nuage rougi par le crépuscule.
+
+MATALI.
+
+Roi, c’est l’Hémacouta[79], la montagne des Kimmpourouchas[80], la plus
+sainte de toutes les demeures. Vois.
+
+ [79] Montagne au nord de l’Himâlaya.
+
+ [80] Génies de la suite de Couvéra, dieu des richesses.
+
+ Mârîtcha[81], le sage, a bâti
+ Sa hutte en ce lieu solitaire;
+ Il y mène une vie austère
+ Près de son épouse Aditi.
+ Ses leçons l’ont fait reconnaître
+ Digne petit-fils de Brahma:
+ C’est ici que sa voix charma
+ Les dieux qui l’avaient pris pour maître.
+
+ [81] Fils de Marîtchi, ordinairement nommé Kasyapa.
+
+LE ROI, _avec respect_.
+
+Le contempler est la plus haute des félicités. Passerai-je à côté de ce
+bonheur sans le goûter? Non, je n’irai pas plus loin avant d’avoir rendu
+mes devoirs au bienheureux.
+
+MATALI.
+
+J’approuve ton dessein. (_Le char descend._) Nous voici arrivés.
+
+LE ROI, _avec étonnement_.
+
+Mâtali!
+
+ Dans l’air pur la roue
+ Tourne et court sans bruit,
+ Sans toucher la boue
+ Du chemin qui fuit.
+ Étrange mystère!
+ Le char descendu
+ Semble suspendu
+ Au-dessus de terre.
+
+MATALI.
+
+C’est la différence du char d’Indra et du tien.
+
+LE ROI.
+
+Indique-moi l’ermitage de Mârîtcha.
+
+MATALI, _étendant la main_.
+
+C’est là,... où tu vois cet ascète en méditation.
+
+ Ses genoux sont plongés dans une fourmilière;
+ Il garde sur l’épaule une peau de serpent[82];
+ Quelle vertu! sa gorge étouffe sous le lierre
+ Qui le couvre en grimpant;
+ Sa longue chevelure est une lourde masse
+ De tresses et de nids où l’oiseau chante et dort;
+ Brûlé par le soleil, il le regarde en face,
+ Nu comme un arbre mort.
+
+ [82] La peau d’un serpent qui a mué sur lui.
+
+LE ROI, _regardant_.
+
+Honneur à ce rigide ascète!
+
+MATALI, _retenant les rênes_.
+
+Nous voici dans l’ermitage du père des créatures[83]. C’est Aditi qui
+soigne elle-même ces arbres Mandâras.
+
+ [83] Mârîtcha.
+
+LE ROI.
+
+Ah! ce séjour de paix est plus doux que le ciel même! Je me crois plongé
+dans un lac de nectar!
+
+MATALI, _arrêtant le char_.
+
+Roi, tu peux descendre.
+
+LE ROI, _descendant du char_.
+
+Et toi?
+
+MATALI.
+
+Le char est arrêté: les chevaux ne bougeront plus. Je descends aussi.
+(_Il descend._) Regarde! Voici les bosquets habités par les solitaires
+qui sont parvenus à la perfection.
+
+LE ROI.
+
+J’admire également le lieu et ses habitants.
+
+ Ils vivent de l’éther dans la forêt sacrée,
+ Au milieu des Kalpas chargés de leurs fruits mûrs;
+ Pour leurs ablutions, ils ont des ruisseaux purs
+ Où le pollen des fleurs rend l’eau toute dorée:
+ Ces palais de rubis ne sont rien à leurs yeux;
+ Les nymphes de ces bois n’ont sur eux nul empire:
+ Tous ces suprêmes biens auxquels l’ermite aspire,
+ Ils s’en privent encore au sein même des cieux!
+
+MATALI.
+
+L’ambition des grands cœurs ne connaît pas de limites! (_Il fait
+quelques pas. A la cantonade._) Vriddhasâcalya! Que fait à cette heure
+le bienheureux Mârîtcha? (_Après avoir écouté._) Que dis-tu?... La fille
+de Dakcha[84] lui a demandé quels sont les devoirs d’une épouse fidèle,
+et il est maintenant occupé à l’instruire?--Alors, il faut attendre;
+nous nous présenterons plus tard. (_Regardant le roi._) Assieds-toi à
+l’ombre de cet Asoka: je vais t’annoncer au père d’Indra[85].
+
+ [84] Aditi, son épouse.
+
+ [85] Toujours Mârîtcha.
+
+LE ROI.
+
+Comme il te plaira. (_Mâtali sort.--Sentant un présage heureux[86]._)
+
+ [86] Une secousse dans le bras droit.
+
+ Qu’ai-je senti? Faut-il en croire un heureux signe?
+ Mais non! Tout est fini! Mon cœur est sans espoir.
+ Le bonheur s’est lassé de poursuivre un indigne,
+ Et je ne dois plus la revoir!
+
+VOIX _derrière la scène_.
+
+Sois donc sage! Il faut toujours que tu montres ton méchant caractère!
+
+LE ROI, _écoutant_.
+
+Comment! du désordre en ce saint lieu! A qui parle-t-on ainsi?
+(_Regardant du côté d’où est venue la voix. Avec étonnement._) Ah! c’est
+un enfant! Deux religieuses courent après lui... Un enfant? non! mais un
+héros!
+
+ C’est un lionceau qu’il traîne,
+ Non sans peine:
+ La bête égratigne et mord.
+ Il la tient par la crinière
+ Prisonnière,
+ Et rit d’être le plus fort!
+
+ * * * * *
+
+On voit entrer l’enfant, tenant le lionceau et suivi des deux
+religieuses.
+
+L’ENFANT.
+
+Allons! petit lion! ouvre ta gueule! Je veux compter tes dents.
+
+PREMIÈRE RELIGIEUSE.
+
+Vilain! veux-tu le laisser tranquille! Tu sais bien que les petits des
+bêtes de l’ermitage sont nos enfants! Mais tu as besoin de batailler:
+les solitaires ont eu bien raison de t’appeler Grand-dompteur.
+
+LE ROI.
+
+C’est étrange!... A la vue de cet enfant qui ne m’appartient pas, je me
+sens au cœur des tendresses de père... Ah! c’est que je n’ai pas
+d’enfants!
+
+SECONDE RELIGIEUSE.
+
+La lionne te mangera, si tu ne lâches pas son petit!
+
+L’ENFANT, riant.
+
+Ah! que j’ai peur! (_Il lui fait une grimace._)
+
+LE ROI, _avec étonnement_.
+
+ L’héroïsme est en lui comme dans sa semence:
+ Cet enfant merveilleux me semble un feu dormant.
+ A la braise qui couve apportez l’aliment:
+ Elle fera bientôt jaillir la flamme immense!
+
+PREMIÈRE RELIGIEUSE.
+
+Allons! lâche le petit lion!... Je te donnerai un autre jouet.
+
+L’ENFANT.
+
+Où est-il? Donne-le tout de suite! (_Il tend la main._)
+
+LE ROI, _regardant la main de l’enfant_.
+
+Dieux! Mais voilà les signes qui présagent l’empire du monde!
+
+ Je frémis en voyant sa main prédestinée!
+ Elle se tend, avide, et son geste enfantin
+ Offre cette merveille à ma vue étonnée:
+ Un lotus entr’ouvert sous les feux du matin[87].
+
+ [87] Les doigts tiennent ensemble comme les pétales du lotus: la main
+ _palmée_ est un des signes auxquels on reconnaît, dans la mythologie
+ indienne, le futur Tchacravartin, ou souverain universel.
+
+SECONDE RELIGIEUSE.
+
+Laisse-le, Souvratâ! Tu le sais bien, ce n’est pas avec des paroles
+qu’on vient à bout de lui. Va dans ma hutte, prends l’oiseau de faïence
+peinte du petit Manganaca, et apporte-le.
+
+PREMIÈRE RELIGIEUSE.
+
+Oui! c’est cela. (_Elle sort._)
+
+L’ENFANT.
+
+En attendant, je jouerai avec le petit lion.
+
+LA RELIGIEUSE. (_Elle le regarde en riant._)
+
+Veux-tu le lâcher!
+
+LE ROI.
+
+Ah! que je voudrais qu’il fût à moi, ce petit entêté!
+
+ Avoir de tels enfants... Ah! quelle douce chose!
+ Contempler leurs joyeux ébats,
+ Voir leurs petites dents garnir leur bouche rose,
+ Qui s’ouvre pour rire aux éclats,
+ Suivre l’effort charmant de leur langue novice,
+ Les prendre à terre tout poudreux,
+ Les porter dans ses bras, complaire à leur caprice:
+ Ah! que les pères sont heureux!
+
+LA RELIGIEUSE, _menaçant l’enfant du doigt_.
+
+Alors tu ne veux pas m’écouter? (_Regardant autour d’elle._) Il n’y a
+pas là un ermite? (_Voyant le roi._) Ah! voilà quelqu’un.--Seigneur,
+venez délivrer le petit lion. Voyez comme il le tourmente: quand une
+fois il tient quelque chose, il ne veut plus le lâcher.
+
+LE ROI.
+
+J’y vais tout de suite! (_Il s’approche en souriant._) Holà! petit
+solitaire!
+
+ Hôte indigne d’un tel séjour,
+ Ignores-tu donc que l’ermite
+ Embrasse dans un même amour
+ Tout être vivant qui l’habite?
+ Ton père est l’ennemi du mal;
+ Mais ta fureur le déshonore:
+ Tel on voit le serpent éclore
+ Au pied de l’arbre de santal!
+
+LA RELIGIEUSE.
+
+Seigneur, ce n’est pas le fils d’un ermite.
+
+LE ROI.
+
+On le voit à son air comme à sa conduite: c’est le lieu où je le
+rencontre qui m’avait trompé. (_Il lui fait lâcher le lionceau et
+tressaille._)
+
+ Un frisson de plaisir ébranle tout mon être!
+ Mais le père, grands dieux! le père frémissant...
+ Ah! quelle inexprimable ivresse il doit connaître,
+ L’homme béni du ciel qui dit: «Voilà mon sang!»
+
+LA RELIGIEUSE, _les regardant tous les deux_.
+
+C’est une chose merveilleuse!
+
+LE ROI.
+
+Que voulez-vous dire?
+
+LA RELIGIEUSE.
+
+Tu n’es pas parent de cet enfant: cependant il te ressemble d’une
+manière étonnante! Ce qui me surprend aussi, c’est que, sans te
+connaître, avec son caractère, il t’ait cédé si vite.
+
+LE ROI, _caressant l’enfant_.
+
+Madame, vous dites qu’il n’est pas fils d’un ermite... A quelle famille
+appartient-il donc?
+
+LA RELIGIEUSE.
+
+A la famille de Pourou.
+
+LE ROI, _à part_.
+
+Il est de ma noble race! Je ne m’étonne plus! (_Haut._) Je connais les
+antiques usages de cette famille:
+
+ Que demande un Pourou? Maître du monde, il eut
+ Des palais aux terrasses blanches:
+ Quand il a fait sa tâche, il veut, pour son salut,
+ Un banc de pierre sous les branches!
+
+Mais comment un être humain a-t-il pu pénétrer dans l’ermitage des
+dieux?
+
+LA RELIGIEUSE.
+
+Nul n’y pénètre, en effet. Mais sa mère est fille d’une nymphe, et elle
+l’a mis au monde dans ce divin séjour.
+
+LE ROI, _à part_.
+
+Que dit-elle?... Ce ne serait donc pas une chimère?... (_Haut._) Et quel
+est le père de l’enfant?
+
+LA RELIGIEUSE.
+
+On ne prononce plus son nom: il a renié son épouse légitime.
+
+LE ROI, _à part_.
+
+Mais c’est de moi qu’elle parle!
+
+PREMIÈRE RELIGIEUSE, _rentrant avec l’oiseau de faïence dans les mains_.
+
+Grand-dompteur! vois le bel oiseau!
+
+L’ENFANT.
+
+Ma bonne sœur, il est bien joli. (_Il prend le jouet._)
+
+LE ROI, _à part_.
+
+Oh! si j’étais trompé par un mirage! Si tout cela devait finir en me
+laissant à mon désespoir!
+
+PREMIÈRE RELIGIEUSE, _après avoir regardé l’enfant; avec inquiétude_.
+
+Mais je ne vois plus l’amulette à son poignet!
+
+LE ROI.
+
+Ne vous tourmentez pas! Il l’a sans doute perdue en jouant avec le
+lionceau... La voici! (_Il va pour la ramasser._)
+
+LES DEUX RELIGIEUSES.
+
+N’y touchez pas! n’y touchez pas! (_Après l’avoir vu ramasser
+l’amulette._) Comment! il l’a prise! (_Elles croisent leurs mains sur
+leur poitrine et se regardent avec stupéfaction._)
+
+LE ROI.
+
+Pourquoi vouliez-vous m’empêcher de la prendre?
+
+PREMIÈRE RELIGIEUSE.
+
+Écoutez, seigneur! C’est une plante divine qu’on appelle Aparâdjitâ[88].
+On en fait une amulette toute-puissante. Le bienheureux Mârîtcha a donné
+celle-ci à l’enfant aussitôt après sa naissance, dans la cérémonie de la
+consécration. Quand elle tombe à terre, personne ne doit la ramasser, si
+ce n’est l’enfant lui-même, sa mère,... ou son père!
+
+ [88] «Invincible.»
+
+LE ROI.
+
+Et si un autre la ramasse...
+
+PREMIÈRE RELIGIEUSE.
+
+Elle se change en serpent, et le mord.
+
+LE ROI.
+
+Avez-vous jamais vu ce prodige s’accomplir?
+
+LES DEUX RELIGIEUSES.
+
+Plus d’une fois.
+
+LE ROI.
+
+Ah! tous mes vœux sont remplis! Il ne me reste qu’à goûter mon bonheur!
+(_Il prend l’enfant et le couvre de baisers._)
+
+DEUXIÈME RELIGIEUSE.
+
+Viens vite, Souvratâ! Sacountalâ est maintenant en prière: allons la
+prévenir. (_Elles sortent._)
+
+L’ENFANT.
+
+Laisse-moi! Je veux aller voir maman!
+
+LE ROI.
+
+Mon fils, nous irons ensemble trouver ta mère.
+
+L’ENFANT.
+
+Mais tu n’es pas mon papa! Mon papa s’appelle Douchanta.
+
+LE ROI, _souriant_.
+
+Voilà qui achèverait, au besoin, de me convaincre!
+
+ * * * * *
+
+On voit paraître Sacountalâ, les cheveux réunis en une seule tresse[89].
+
+ [89] C’est la coiffure des religieuses.
+
+SACOUNTALA, _hésitant_.
+
+On me dit que l’amulette de mon fils ne s’est pas métamorphosée dans ses
+mains... Mais je ne peux plus croire au bonheur! Et cependant,... si ce
+que m’a dit Misrakésî est vrai... (_Elle s’avance._)
+
+LE ROI. (_Il est près de défaillir._)
+
+C’est elle! c’est Sacountalâ!
+
+ Ces sombres vêtements, cette coiffure austère,
+ Ce visage amaigri par l’ascétique loi,
+ Ce long deuil qu’elle garde ici dans le mystère,
+ Tout me dit que son cœur est encor plein de moi.
+
+SACOUNTALA. (_A la vue du roi dont les traits sont altérés par le
+remords, elle hésite._)
+
+Ce n’est pas mon époux! Quel est cet homme que l’amulette n’a pas
+écarté, et dont le contact impur a souillé mon enfant?
+
+L’ENFANT, _courant vers sa mère_.
+
+Maman! il m’appelle son fils! Je ne le connais pas, moi!
+
+LE ROI.
+
+Mon amour! J’ai été barbare envers toi... Mais aujourd’hui finit mon
+expiation: reconnais-moi!
+
+SACOUNTALA, _à part_.
+
+Respire enfin, mon cœur! Le destin m’avait durement frappée! Mais sa
+cruauté se lasse; il a pitié de moi: c’est bien mon époux!
+
+LE ROI.
+
+ Je te vois, maintenant! C’est toi! L’ombre jalouse
+ N’obscurcit plus mon cœur... Son sommeil est fini.
+ Ainsi l’astre des nuits, aimé de Rohinî[90],
+ Revient après l’éclipse à sa divine épouse.
+
+ [90] Nom d’une constellation.
+
+SACOUNTALA.
+
+Gloire!... Gloire!... (_Les sanglots l’étouffent et l’empêchent
+d’achever: Gloire au roi!_)
+
+LE ROI.
+
+ Tu pleures... Je t’entends... N’achève pas! Ma gloire,
+ C’est ton fidèle amour;
+ C’est ta lèvre pâlie, et ta longue mémoire
+ D’une ivresse d’un jour!
+
+L’ENFANT.
+
+Maman! Qui donc est-ce?
+
+SACOUNTALA.
+
+Mon enfant, demande-le à notre heureux destin! (_Elle continue à
+pleurer._)
+
+LE ROI.
+
+ Toi que je n’ai pas su seulement reconnaître,
+ Toi que j’ai repoussée, oh! viens! console-toi!
+ Un pouvoir inconnu subjuguait tout mon être:
+ C’était lui qui parlait en moi!
+ L’homme dont l’esprit dort chasse d’un air farouche
+ La Fortune qui vient à sa porte frappant,
+ Et l’aveugle craintif, ignorant qui le touche,
+ Prend une fleur pour un serpent!
+
+(_Il tombe à ses pieds._)
+
+SACOUNTALA.
+
+Relevez-vous, mon époux! Relevez-vous! J’ai eu un époux si tendre... Le
+trésor de mes mérites était épuisé sans doute? Autrement, je ne
+comprendrais pas ce qui est arrivé. (_Le roi se relève._) Et comment mon
+époux s’est-il souvenu de la malheureuse Sacountalâ?
+
+LE ROI.
+
+Je te le dirai quand j’aurai fini d’arracher de mon cœur la flèche aiguë
+du remords!
+
+ Ah! laisse-moi l’essuyer, cette larme,
+ Qui coulait sur ta lèvre en feu,
+ Quand, sourd, aveugle, enchaîné par un charme,
+ Je la méprisais comme un jeu!
+ Je la revois qui baigne de rosée
+ Tes yeux profonds aux noirs contours;
+ Ah! laisse-moi sur ta joue embrasée
+ Sécher sa trace pour toujours!
+
+(_Il essuie ses larmes._)
+
+SACOUNTALA, _voyant l’anneau au doigt du roi_.
+
+L’anneau!... Le voilà, mon époux!
+
+LE ROI.
+
+Oui! Je l’ai retrouvé d’une façon miraculeuse... Et avec lui j’ai
+retrouvé la mémoire.
+
+SACOUNTALA.
+
+C’est lui qui est coupable de tout! Il m’a manqué quand je cherchais à
+te convaincre.
+
+LE ROI, _lui tendant l’anneau_.
+
+Liane charmante! pare-toi de ta fleur: le printemps est revenu!
+
+SACOUNTALA.
+
+La bague?... Et si j’allais la perdre encore?... Garde-la, mon époux!
+
+ * * * * *
+
+MATALI, _entrant_.
+
+Je viens te féliciter d’avoir retrouvé ton épouse et d’avoir vu enfin
+ton fils.
+
+LE ROI.
+
+Je suis doublement heureux, car je dois mon bonheur à un ami. Mais Indra
+en est-il instruit?
+
+MATALI, _souriant_.
+
+Rien ne lui est caché. Viens! Le vénérable Mârîtcha veut bien te
+recevoir.
+
+LE ROI.
+
+Chère épouse, prends la main de notre fils, et conduis-moi auprès du
+bienheureux.
+
+SACOUNTALA.
+
+Mais je n’ose me présenter devant mon vénérable maître à côté de mon
+époux.
+
+LE ROI.
+
+Cette dérogation aux usages est permise dans un jour si heureux. Viens!
+
+ * * * * *
+
+On voit paraître Mârîtcha, assis, avec Aditi à ses côtés.
+
+MARITCHA, _regardant le roi_.
+
+Fille de Dakcha!
+
+ C’est ce roi qui vainquit la horde sanguinaire
+ Des démons conjurés contre le ciel d’Indra:
+ Grâce à lui, notre fils, que son arc délivra,
+ Peut laisser dormir son tonnerre.
+
+ADITI.
+
+Son extérieur annonce déjà sa puissance.
+
+MATALI.
+
+Roi, voici le père et la mère des dieux! Vois le regard qu’ils arrêtent
+sur toi: ils t’aiment comme un fils! Approche!
+
+LE ROI.
+
+O Mâtali! quel spectacle s’offre à mes yeux!
+
+ Majesté dont jamais nulle autre n’approcha!
+ Il est donc devant moi, ce couple tutélaire?
+ Le fils de Mârîtcha, la fille de Dakcha
+ Ont donné sa splendeur au soleil qui m’éclaire;
+ C’est par eux que le roi des dieux[91] fut engendré:
+ Tous deux ont pour aïeul Brahma, le grand ancêtre,
+ Et Vichnou, que Brahma révère, a voulu naître
+ De leur sang fécond et sacré!
+
+ [91] Indra.
+
+MATALI.
+
+Ce sont eux que tu vois.
+
+LE ROI, _se prosternant_.
+
+Douchanta, serviteur d’Indra, vous salue.
+
+MARITCHA.
+
+Mon fils, gouverne longtemps la terre!
+
+ADITI.
+
+Sois invincible! (_Sacountalâ se prosterne avec son fils._)
+
+MARITCHA.
+
+Ma fille!
+
+ Ton héroïque époux prend Indra pour modèle,
+ Et ton fils est pareil au divin Djayanta:
+ Nouvelle Paulomî[92], que le roi Douchanta
+ T’aime et t’honore autant que tu lui fus fidèle!
+
+ [92] Épouse d’Indra, mère de Djayanta.
+
+ADITI.
+
+Garde toujours l’estime de ton mari! Que ton fils vive pour être la
+gloire des deux races dont il est né! Maintenant, asseyez-vous à nos
+côtés. (_Tous s’assoient._)
+
+MARITCHA, _les désignant l’un après l’autre_.
+
+ Ton épouse est la foi vivante; votre enfant
+ Est la richesse; en toi s’incarne la puissance:
+ Je le vois se dresser dans sa magnificence,
+ Ce groupe triomphant!
+
+LE ROI.
+
+Bienheureux! d’autres sèment les faveurs sur leurs pas: toi, tu te fais
+précéder des tiennes.
+
+ L’orage gronde et l’éclair luit
+ Avant que l’eau du ciel s’épanche;
+ La fleur naît et meurt sur la branche
+ Avant la naissance du fruit;
+ La cause, par quelque présage,
+ Se révèle avant ses effets:
+ Pourtant, j’ai reçu tes bienfaits
+ Sans même avoir vu ton visage,
+
+MATALI.
+
+C’est à cela qu’on reconnaît la bonté du père et de la mère de toutes
+les créatures.
+
+LE ROI.
+
+Bienheureux! j’avais épousé ta servante Sacountalâ selon le rite des
+Gandharvas... Peu de temps après, elle me fût amenée par sa famille: je
+l’ai reniée dans un moment d’égarement, et j’ai gravement offensé ton
+fils Cannva! Plus tard, la vue d’un anneau m’a rappelé notre union. Tout
+cela est étrange...
+
+ Ne reconnaître qu’à la trace
+ Ce qu’on vit passer sous ses yeux:
+ Mal profond et mystérieux,
+ Dont le souvenir seul me glace!
+
+MARITCHA.
+
+Rassure-toi! Tu n’es pas coupable. Tu étais soumis à une influence
+funeste. Écoute!
+
+LE ROI.
+
+Je brûle de t’entendre.
+
+MARITCHA.
+
+Aditi a reçu Sacountalâ des mains de sa mère. Ménacâ, voyant son
+désespoir après que tu l’eus méconnue, était descendue aux bains sacrés
+des Apsaras et l’avait enlevée. En les voyant, j’ai voulu connaître ce
+qui s’était passé, et je l’ai trouvé par l’effort de la méditation.
+C’est une malédiction de Dourvâsas qui avait condamné l’infortunée à
+être reniée par son époux, et l’effet de la malédiction devait cesser à
+la vue de l’anneau de reconnaissance.
+
+LE ROI, _à part, avec un soupir de soulagement_.
+
+Ah! je suis pur du crime dont la pensée m’accablait.
+
+SACOUNTALA, _à part_.
+
+Maintenant, je suis vraiment heureuse! Ce n’est pas le cœur de mon époux
+qui m’avait repoussée. Je croyais y rentrer, mais je n’en étais jamais
+sortie. Cette malédiction, je ne l’avais pas entendue; ma pensée était
+toute à lui, sans doute! Mais mes compagnes devaient la connaître. C’est
+pour cela qu’elles m’avaient tant recommandé de lui montrer l’anneau.
+
+MARITCHA.
+
+Ma fille, tu sais tout: ne garde pas de ressentiment contre ton noble
+époux.
+
+ Oui, quand il a semblé te bannir de son cœur,
+ Un charme enchaînait sa mémoire,
+ Et dès que son esprit s’est réveillé vainqueur,
+ Il t’a rendu toute ta gloire.
+ Quand un souffle ternit la face d’un miroir,
+ On n’y voit nul reflet paraître;
+ Le voile dissipé, c’est merveille de voir
+ L’image tout à coup renaître.
+
+LE ROI.
+
+C’est la vérité.
+
+MARITCHA.
+
+Mon enfant, es-tu content du fils que t’a donné Sacountalâ? Toutes les
+cérémonies prescrites par la sainte loi ont été accomplies à sa
+naissance et après: c’est moi qui y ai veillé.
+
+LE ROI.
+
+Bienheureux! il est l’espoir de ma race.
+
+MARITCHA.
+
+Il a le cœur d’un héros, et il aura l’empire du monde!
+
+ Ce enfant régnera sur les sept continents[93].
+ Point d’obstacle à son char: il saura le conduire
+ Sur les monts escarpés et dans les flots tonnants.
+ Nul ennemi n’aura la force de lui nuire.
+ L’ermitage effrayé l’a nommé Grand-dompteur!
+ Mais quand sa main tiendra ton sceptre héréditaire,
+ Il aura les vertus, le cœur d’un roi: la terre
+ Acclamera son Protecteur[94].
+
+ [93] Détail emprunté à la géographie mythologique.
+
+ [94] Plus exactement son «Porteur», en sanscrit _Bharata_. Bharata fut
+ l’ancêtre des héros du _Mahâbhârata_.
+
+LE ROI.
+
+Bienheureux! c’est toi qui l’as consacré: je puis tout espérer de lui.
+
+ADITI.
+
+Il faut instruire Cannva du bonheur de sa fille. Ménacâ n’est pas loin:
+c’est elle qui me rendra ce service.
+
+SACOUNTALA.
+
+La bienheureuse a prévenu mon désir.
+
+MARITCHA.
+
+Cannva doit à ses austérités une pénétration merveilleuse: il sait déjà
+tout. (_Après réflexion._) Cependant il est convenable qu’il reçoive de
+nous la nouvelle de la réunion des deux époux et de leur fils. Holà!
+quelqu’un!
+
+UN DISCIPLE, _entrant_.
+
+Maître, me voici!
+
+MARITCHA.
+
+Gâlava! prends le chemin des airs, et porte de ma part au vénérable
+Cannva une heureuse nouvelle: Sacountalâ et son fils ont été délivrés de
+la malédiction de Dourvâsas et reconnus par Douchanta.
+
+LE DISCIPLE.
+
+Le bienheureux sera obéi. (_Il sort._)
+
+MARITCHA, _au roi_.
+
+Toi, mon enfant, monte avec ton épouse et ton fils sur le char d’Indra,
+ton divin ami, et retourne dans ton palais.
+
+LE ROI.
+
+A l’instant.
+
+MARITCHA.
+
+Et maintenant...
+
+ Qu’Indra goûte l’offrande à tes banquets pieux;
+ Que l’eau de la nuée à grands flots y réponde!
+ Et puisse l’amitié de la terre et des cieux
+ Durer pour le bonheur du monde!
+
+LE ROI.
+
+Je m’efforcerai de faire le bien.
+
+MARITCHA.
+
+Que désires-tu encore?
+
+LE ROI.
+
+Bienheureux! m’as-tu laissé quelque chose à désirer? Cependant, je ferai
+encore ce vœu[95]:
+
+ [95] Une prière analogue termine toutes les pièces indiennes.
+
+ Puissé-je en mes États voir, avant que je meure,
+ Le juste triomphant, le savant respecté!
+ Et toi, Siva, mon Dieu! daigne à ma dernière heure
+ Absorber tout mon être en ton immensité!
+
+
+
+
+APPENDICE
+
+PASSAGES SUPPRIMÉS[96]
+
+ [96] Les strophes traduites en prose sont distinguées par l’emploi des
+ caractères italiques.
+
+
+ACTE PREMIER
+
+--Page 15.
+
+ «Révèlent un chemin qui conduit au lavoir.»
+
+Et de plus,
+
+_Des bassins sont creusés au pied des arbres, et les racines trempent
+dans l’eau agitée par le vent; la fumée des offrandes de beurre ternit
+l’éclat des jeunes pousses; les petits des gazelles sont sans défiance,
+et s’avancent doucement à notre rencontre sur le sol de ce bosquet dont
+ils ont tondu le gazon[97]._
+
+ [97] Strophe supprimée comme faisant double emploi avec la précédente.
+
+
+ACTE II
+
+--Page 50.
+
+ «Ne seras-tu pas à mes côtés?»
+
+MADHAVYA.
+
+Alors me voilà devenu ton garde des roues[98]!
+
+ [98] Plaisanterie assez froide en français, et inintelligible sans
+ note: le garde des roues est celui qui accompagne le char à pied, en
+ coureur.
+
+
+ACTE III
+
+--Page 54.
+
+ «Ni mon cœur de l’aimer!»
+
+O Amour! tes flèches sont des fleurs: pourquoi donc font-elles tant de
+mal? (_Après réflexion._) Ah! je le sais!
+
+_C’est le feu de la colère de Siva qui, aujourd’hui encore, couve en toi
+comme le feu sous-marin au fond des flots[99]: autrement, ô Amour,
+pourrais-tu brûler ainsi mes pareils, toi que le dieu a réduit en
+cendres[100]?_
+
+ [99] C’est un mythe indien.
+
+ [100] Le dieu de l’amour «aux flèches de fleurs» a été consumé par le
+ feu sorti de l’œil de Siva, et depuis ce jour, il est «sans corps».
+ Douchanta suppose ici, pour expliquer ses «brûlures», que ce feu
+ couve encore sous la cendre de l’Amour.
+
+Toi et la lune, avec votre apparente douceur, vous trompez bien les
+amants!
+
+_On dit que tes flèches sont des fleurs, et que la lune a de froids
+rayons. L’aventure de mes pareils est la preuve du contraire: les froids
+rayons de la lune versent des flammes, et de tes flèches de fleurs tu
+fais autant de foudres._
+
+Et cependant,
+
+_Quoique l’Amour m’inflige des tortures sans trêve, je ne puis le
+maudire quand il me fait brûler pour elle, la belle aux grands yeux qui
+enivrent[101]!_
+
+ [101] On pourrait regretter cette strophe; mais, sans les trois
+ autres, elle n’avait plus de raison d’être.
+
+O Amour, tu n’entends donc pas mes plaintes? Quoi! pas de pitié pour
+moi?
+
+_Je t’ai nourri[102] de mes pensées incessantes, et voilà comme tu me
+récompenses! Est-ce contre moi que tu devrais tendre jusqu’à ton oreille
+la corde de ton arc? Est-ce sur moi que tu devrais décocher tes
+flèches?_
+
+ [102] Après cela, il semble qu’on puisse tirer l’échelle. Mais les
+ traits de ce genre ne sont pas rares dans la poésie indienne, sinon
+ chez Câlidâsa, au moins chez la plupart de ses confrères.
+
+
+--Page 57.
+
+ «Tu souffres trop!»
+
+LE ROI.
+
+C’est la vérité!
+
+_Ses bracelets, faits de racines de lotus, étaient blancs comme les
+rayons de la lune; ils sont noircis[103] maintenant, et trahissent la
+fièvre qui la brûle._
+
+ [103] Le détail est peu gracieux.
+
+
+--Page 61.
+
+ «Qu’a-t-elle à craindre?»
+
+Et encore:
+
+_Celui dont tu crains, bien à tort, les mépris, ô belle! est là qui
+brûle de s’unir à toi. Ce n’est pas d’ordinaire la perle qui cherche le
+pêcheur, mais le pêcheur qui cherche la perle[104]._
+
+ [104] Double emploi. Dans le sanscrit, ce n’est pas seulement l’idée
+ de la première stance, ce sont les mots mêmes que la seconde
+ reproduit en grande partie.
+
+
+--Page 67.
+
+ «Et me fait désirer ce que je ne dois pas.»
+
+LE ROI, _à part_.
+
+_Les jeunes filles, même quand elles aiment, résistent ainsi aux prières
+de leurs bien-aimés. Elles brûlent de s’unir à eux; mais elles n’osent
+se donner. Ce n’est plus l’Amour qui les torture: il a levé pour elles
+tous les obstacles. Ce sont elles qui, par leurs retards, torturent
+l’Amour même[105]._
+
+ [105] Cette analyse, assez déplacée dans la bouche du roi qui, en
+ somme, n’est pas un Don Juan, ne se retrouve pas dans l’autre
+ recension.
+
+(_Sacountalâ s’éloigne._)
+
+
+--Page 68.
+
+ «On peut nous voir ici.»
+
+(_Il laisse aller Sacountalâ et revient sur ses pas._)
+
+SACOUNTALA. (_Elle fait un pas et se retourne. Avec abattement._)
+
+Fils de Pourou! j’ai résisté à ton désir; j’ai seulement consenti à
+t’entendre: ne m’oublie pas, pourtant!
+
+LE ROI.
+
+O belle!
+
+_C’est en vain que tu pars; tu ne sors pas de mon cœur. Telle, à la fin
+du jour, l’ombre s’éloigne de l’arbre sans en quitter le pied._
+
+SACOUNTALA, _après avoir fait de nouveau quelques pas, à part_.
+
+Hélas! quand je l’entends, mes pieds refusent de me porter. Eh bien! je
+vais me cacher derrière cette touffe d’amarantes, et je verrai s’il
+m’aime vraiment. (_Elle se cache._)
+
+LE ROI.
+
+O ma bien-aimée! mon cœur est plein de toi seule: comment peux-tu
+mépriser mon amour et m’abandonner?
+
+_Avec un corps si délicat qu’il faudrait lui épargner les caresses, tu
+as donc un cœur dur comme la tige du Sirîcha?_
+
+SACOUNTALA.
+
+Après avoir entendu cela, je n’ai pas la force de m’éloigner.
+
+LE ROI.
+
+Je n’ai plus rien à faire en ce lieu quand ma bien-aimée l’a quitté.
+(_Regardant devant lui._) Mais je me sens brusquement arrêté.
+
+_Voici devant moi son bracelet de racines de lotus; il est tombé de son
+bras, et il est encore tout parfumé de l’onguent d’Ousîra qui couvrait
+son sein: c’est une chaîne qui retient non cœur prisonnier._
+
+(_Il le ramasse avec précaution._)
+
+SACOUNTALA, _regardant son bras_.
+
+Ah! mon bras ne peut plus retenir un bracelet: je n’ai pas senti tomber
+celui que je portais.
+
+LE ROI, _plaçant sur son cœur le bracelet de racines de lotus_.
+
+Frisson délicieux!
+
+_Cette gracieuse parure, ô ma bien-aimée, a quitté ton bras charmant;
+elle est là, et c’est elle, tout insensible qu’elle est, qui me console
+dans ma douleur, lorsque toi, tu m’abandonnes!_
+
+SACOUNTALA.
+
+Non! je ne puis résister plus longtemps! Voilà justement une occasion de
+me montrer. (_Elle s’approche._)
+
+LE ROI, _en la voyant, avec joie_.
+
+Ah! voici la maîtresse de ma vie! A peine ai-je achevé ma plainte que le
+destin me témoigne sa pitié.
+
+_De sa gorge desséchée par la soif, l’oiseau[106] arrache un cri de
+détresse: il demandait de l’eau, et l’eau du nuage vient tomber dans son
+bec ouvert[107]._
+
+ [106] Oiseau légendaire qui passe pour ne boire que les gouttes de
+ pluie. Voir p. 160, note 77.
+
+ [107] Toute cette partie de la scène, et ce qui suit encore jusqu’à la
+ page 71: «Oiseaux fidèles, séparez-vous», manque dans l’autre
+ recension. Nous n’avons pas cru devoir sacrifier la fin, qui s’y
+ trouve réduite à une seule strophe.
+
+SACOUNTALA, _arrivant devant le roi_.
+
+Seigneur, je me suis aperçue en chemin, etc.
+
+
+--Page 69.
+
+ «Frisson délicieux!»
+
+_L’Amour est un arbre: le feu de la colère de Siva l’avait brûlé[108];
+mais le destin fait pleuvoir la liqueur d’immortalité, et voilà que
+l’arbre consumé pousse de nouvelles branches._
+
+ [108] Voir ci-dessus, page 186, note 100.
+
+
+ACTE IV
+
+--Page 80.
+
+ «Se recueille et pense à l’absent.»
+
+_Les premiers rayons du matin colorent la rosée qui baigne les
+jujubiers; le paon se réveille et s’envole du toit de chaume de la
+hutte; l’antilope se lève brusquement du bord de l’autel où s’est
+imprimé son pied fourchu: elle s’étire, baisse le cou et dresse le
+dos[109]._
+
+ [109] Cette jolie description n’a que le tort d’être un hors-d’œuvre
+ après deux stances où le poète fait une allusion évidente à la
+ situation de l’héroïne.
+
+_La lune avait foulé le sommet du mont Mérou, le roi des monts; elle
+avait traversé, en illuminant les ténèbres, le second séjour de Vichnou:
+voilà qu’elle tombe du ciel; ses rayons s’effacent; même pour les plus
+nobles des êtres, la chute est près du triomphe[110]._
+
+ [110] Double emploi avec la première strophe de la page 80.
+
+
+--Page 90.
+
+ «La forêt tout entière est en deuil.»
+
+Vois plutôt
+
+_La gazelle laisse tomber sa bouchée de gazon; le paon renonce à la
+danse[111]; les lianes s’affaissent et laissent pendre leurs feuilles
+pâlies._
+
+ [111] La danse du paon est un des lieux communs de la poésie
+ descriptive des Hindous.
+
+
+--Page 90.
+
+ «Vous l’aimerez comme vous m’avez aimée.»
+
+CANNVA.
+
+Ma chère enfant,
+
+_Je rêvais de te donner un époux digne de toi: tu as su le trouver
+toi-même. C’est son tour maintenant: libre de souci pour ton bonheur, je
+la marierai à ce manguier qui croît près d’elle._
+
+Maintenant reprends ta route.
+
+
+--Page 91.
+
+ «(_Ils se remettent tous en route._)»
+
+SACOUNTALA.
+
+Mon père, je pense aussi à cette antilope qui ne quitte pas les environs
+de la hutte: elle est pleine; quand elle aura mis bas, faites-moi savoir
+l’heureuse nouvelle. Surtout, ne l’oubliez pas[112].
+
+ [112] Nous n’aurions pas sacrifié ce trait, s’il ne nous avait paru
+ faire une sorte de double emploi avec la petite scène suivante.
+
+CANNVA.
+
+Compte sur moi, mon enfant.
+
+
+--Page 91.
+
+ «Du courage!»
+
+Fais attention à tes pas.
+
+_Sois ferme; retiens les larmes qui baignent tes longs cils; elles
+t’empêchent de voir; et tes pieds heurtent les aspérités du chemin._
+
+
+--Page 92.
+
+ «(_Il réfléchit._)»
+
+ANOUSOUYA.
+
+Chère amie, il n’y a pas dans notre ermitage un seul être vivant que ton
+départ ne plonge dans la tristesse. Vois!
+
+_La femelle du Tchacravâca l’appelle sous la feuille de nymphéa qui la
+cache; mais l’oiseau ne lui répond pas: c’est toi qu’il regarde, en
+laissant tomber sa becquée de racines de lotus._
+
+
+ACTE VI
+
+--Page 132.
+
+ «Sous les fleurs du manguier charmant.»
+
+_C’est quand l’anneau m’a rendu la mémoire, c’est quand je pleure, en
+proie au remords d’avoir indignement repoussé ma bien-aimée, que je vois
+arriver le mois des fêtes et des parfums enivrants[113]._
+
+ [113] Double emploi.
+
+
+--Page 142.
+
+ «Elle s’attaque au lotus de son visage.»
+
+LE ROI.
+
+Chasse donc cet audacieux insecte!
+
+MADHAVYA.
+
+Mais c’est ton métier, à toi, d’apprendre à vivre aux coquins.
+
+LE ROI.
+
+Tu as raison. Allons! hôte bienvenu des lianes fleuries, pourquoi te
+fatigues-tu à voltiger autour d’elle?
+
+_Vois! ton amante est là, posée sur une fleur, elle est altérée de ses
+sucs; mais elle t’aime, elle t’attend et ne veut pas faire son miel sans
+toi._
+
+MISRAKÉSI.
+
+Il s’y prend poliment!
+
+MADHAVYA.
+
+C’est une race bien entêtée!
+
+LE ROI, _en colère_.
+
+Ah! tu ne veux pas m’obéir! Eh bien! écoute!
+
+ J’ai connu sa lèvre rose, etc.
+
+MADHAVYA.
+
+Tes châtiments sont pourtant terribles! Et elle n’a pas peur! (_A part,
+en riant._) Il est complètement fou, et je le deviens moi-même dans sa
+société.
+
+LE ROI.
+
+Comment! j’ai beau la renvoyer! Elle est toujours là!
+
+MISRAKÉSI.
+
+Voilà donc ce que l’amour peut faire, même d’un sage!
+
+MADHAVYA, _haut_.
+
+Dis-moi, tu sais que c’est une peinture que tu as devant les yeux?
+
+LE ROI.
+
+Comment! une peinture?
+
+MISRAKÉSI.
+
+Moi-même, je m’y étais trompée un instant. N’est-il pas naturel qu’il ne
+voie, lui, que son rêve?
+
+LE ROI.
+
+Pourquoi es-tu si cruel envers moi?
+
+ _Je la voyais... J’étais heureux_, etc.[114]
+
+ [114] On nous excusera sans doute d’avoir abrégé une pareille scène.
+
+
+ACTE VII
+
+--Page 170.
+
+ «Vois le bel oiseau!»
+
+L’ENFANT, regardant autour de lui.
+
+Où est-elle maman[115]? (_Toutes les deux se mettent à rire._)
+
+ [115] Il y a là un jeu de mots qui est intraduisible,... heureusement.
+ On peut en donner l’idée en remplaçant le mot «oiseau» par le
+ sanscrit _çakunta_, et en faisant dire à la religieuse: «Vois ce
+ beau sacounta-là!» Que le lecteur nous pardonne!
+
+PREMIÈRE RELIGIEUSE.
+
+C’est la ressemblance des sons qui l’a trompé. Sa mère le gâte tant!
+
+DEUXIÈME RELIGIEUSE.
+
+«Vois le joli paon!» C’est là ce qu’on te disait.
+
+LE ROI, _à part_.
+
+Comment! Sa mère s’appelle Sacountalâ! Mais bien des femmes portent le
+même nom. Oh! si j’étais trompé par un mirage! Si tout cela devait finir
+en me laissant à mon désespoir!
+
+L’ENFANT.
+
+Ma bonne sœur, votre paon est bien joli, etc.
+
+
+
+
+ IMPRIMÉ PAR JOUAUST ET SIGAUX
+ POUR LA
+ NOUVELLE BIBLIOTHÈQUE CLASSIQUE
+ PARIS, 1884
+
+
+
+
+NOUVELLE BIBLIOTHÈQUE CLASSIQUE
+
+A 3 francs le volume
+
+
+Outre le tirage ordinaire à 3 fr. le volume, nous avons fait un tirage
+numéroté de 500 exemplaires sur papier de Hollande (à 5 fr.), et de 30
+sur pap. de Chine et 30 sur pap. Whatman (à 10 fr.).
+
+Aux amateurs du GRAND PAPIER nous offrons un _tirage spécial_ format
+in-8º, de 170 exemplaires sur pap. de Hollande (à 20 fr.), 15 sur pap.
+de Chine et 15 sur pap. Whatman (à 35 fr.), avec couvertures repliées.
+Ce tirage est orné des PORTRAITS des auteurs publiés, _que contiennent
+seuls les exemplaires en grand papier_.
+
+NOTA.--Nous n’avions admis jusqu’à présent dans notre collection que des
+œuvres d’écrivains français. Nous abordons aujourd’hui la littérature
+étrangère en publiant le drame de _Sacountalâ_, traduit par MM. Abel
+Bergaigne et Paul Lehugeur.
+
+
+EN VENTE
+
+RÉGNIER, _Satires_, publ. par Louis Lacour.--1 vol.
+
+MONTESQUIEU, _Grandeur et Décadence des Romains_, publ. par G.
+Franceschi.--1 vol.
+
+BOILEAU, publ. par P. Chéron.--2 vol.
+
+HAMILTON, _Mémoires de Grammont_, publ. par M. de Lescure.--1 vol.
+
+REGNARD, _Théâtre_, publ. par G. d’Heylli.--3 vol.
+
+SATYRE MÉNIPPÉE, publ. par Ch. Read.--1 vol.
+
+P. L. COURIER, _Œuvres_, avec préface par F. Sarcey.--3 vol.
+
+MALHERBE, _Poésies_, publ. par P. Blanchemain.--1 vol.
+
+CORNEILLE, _Théâtre_, avec préface par V. Fournel.--5 vol.
+
+DIDEROT, _Œuvres choisies_, préface par Paul Albert.--6 vol.
+
+CHAMFORT, _Œuvres choisies_, publ. par M. de Lescure.--2 vol.
+
+RIVAROL, _Œuvres choisies_, publ. par M. de Lescure.--2 vol.
+
+RACINE, _Théâtre_, préface de V. Fournel.--3 vol.
+
+LA ROCHEFOUCAULD, _Maximes_, publ. par J. Thénard.--1 vol.
+
+LA BRUYÈRE, _Caractères_, avec préface de L. Lacour.--2 vol.
+
+MOLIÈRE, _Théâtre_, publ. par D. Jouaust et G. Monval.--8 vol.
+
+BOSSUET, _Oraisons funèbres_, publ. par Arm. Gasté.--1 vol.
+
+Sous presse: _Poésies d’André Chénier_,--_Rabelais_,--_Montaigne_.
+
+Avril 1884.
+
+
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 77403 ***
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+ <title>Sacountala | Project Gutenberg</title>
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+<div style='text-align:center'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 77403 ***</div>
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+<div class="x-ebookmaker-drop break"></div>
+<p class="c top2em large">CALIDASA</p>
+
+<h1>SACOUNTALA</h1>
+
+<p class="c">DRAME EN SEPT ACTES<br>
+<span class="xs">MÊLÉ DE PROSE ET DE VERS<br>
+TRADUIT PAR</span><br>
+<span class="large">ABEL BERGAIGNE</span><br>
+<span class="small">Maître de conférences à la Faculté des Lettres de Paris</span><br>
+<span class="xs">ET</span><br>
+<span class="large">PAUL LEHUGEUR</span><br>
+<span class="small">Professeur au Lycée Charlemagne</span></p>
+
+
+<p class="c gap"><span class="large">PARIS</span><br>
+LIBRAIRIE DES BIBLIOPHILES<br>
+Rue Saint-Honoré, 338</p>
+
+<p class="c xs">M DCCC LXXXIV</p>
+
+<div class="break"></div>
+
+<p class="c top4em">TIRAGE A PETIT NOMBRE</p>
+
+
+<p class="c gap">Il a été imprimé en sus du tirage ordinaire :</p>
+
+<ul>
+<li><span class="r2em">350</span> <span class="c5em">exemplaires</span>
+sur papier de Hollande (n<sup>os</sup> 51 à 400).</li>
+<li><span class="r2em">25</span> <span class="c5em">—</span> sur papier de Chine (n<sup>os</sup> 1 à 25).</li>
+<li><span class="r2em">25</span> <span class="c5em">—</span> sur papier Whatman (n<sup>os</sup> 26 à 50).</li>
+<li>——</li>
+<li><span class="r2em">400</span> exemplaires, numérotés.</li>
+</ul>
+<p>Il a été fait, en outre, un tirage en GRAND PAPIER
+(format in-8<sup>o</sup>), ainsi composé :</p>
+
+<ul>
+<li><span class="r2em">100</span> <span class="c5em">exemplaires</span>
+sur papier de Hollande (n<sup>os</sup> 21 à 120).</li>
+<li><span class="r2em">10</span> <span class="c5em">—</span> sur papier de Chine (n<sup>os</sup> 1 à 10).</li>
+<li><span class="r2em">10</span> <span class="c5em">—</span> sur papier Whatman (n<sup>os</sup> 11 à 20).</li>
+<li>——</li>
+<li><span class="r2em">120</span> exemplaires, numérotés.</li>
+</ul>
+<div class="chapter"></div>
+<p><span class="pagenum">-iii-</span></p>
+
+<h2 class="nobreak">PRÉFACE</h2>
+
+
+<p class="i">Calidasa est, de tous les poètes de l’Inde,
+celui dont le goût est le moins éloigné
+du nôtre, et <span class="rm">S<span class="xs">ACOUNTALA</span></span> est son chef-d’œuvre.
+Est-il permis d’aller plus loin
+et de dire : <span class="rm">S<span class="xs">ACOUNTALA</span></span> est un chef-d’œuvre ?</p>
+
+<p class="i">Gœthe n’hésitait pas ; on peut en juger par le
+quatrain suivant<a id="FNanchor_1" href="#Footnote_1" class="fnanchor">[1]</a> :</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_1" href="#FNanchor_1"><span class="label">[1]</span></a></p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse" lang="de" xml:lang="de">Willt du die Blüthe des frühen, die Früchte des spaeteren Jahres,</div>
+<div class="verse" lang="de" xml:lang="de">Willt du was reizt und entzückt, willt du was saettigt und naehrt,</div>
+<div class="verse" lang="de" xml:lang="de">Willt du den Himmel, die Erde mit einem Namen begreifen,</div>
+<div class="verse" lang="de" xml:lang="de">Nenn’ ich, Sacontala, dich, und so ist Alles gesagt.</div>
+</div>
+
+</div></div>
+<p class="i">« Faut-il nommer les fleurs du printemps avec les
+fruits de l’automne, le charme qui enivre avec l’aliment
+qui rassasie, le ciel avec la terre ? C’est ton
+nom que je prononce, ô Sacountalâ, et ce seul mot
+dit tout. »</p>
+
+<p class="i"><span class="pagenum">-iv-</span> Lamartine aussi a lu
+<span class="rm">S<span class="xs">ACOUNTALA</span> ;</span> il résume son
+impression en prose, et n’en est pas pour cela moins
+lyrique : « Nous allons lire et commenter avec vous
+un chef-d’œuvre de poésie à la fois épique et dramatique,
+qui réunit dans une seule action ce qu’il y
+a de plus pastoral dans la Bible, de plus pathétique
+dans Eschyle, de plus tendre dans Racine. Ce
+chef-d’œuvre est <span class="rm">S<span class="xs">ACOUNTALA</span></span><a id="FNanchor_2" href="#Footnote_2" class="fnanchor">[2]</a>. »</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_2" href="#FNanchor_2"><span class="label">[2]</span></a> <i>Cours familier de littérature</i>, entretien V.</p>
+</div>
+<p class="i">Enfin, ce ne sera pas quitter les poètes que de demander
+un dernier témoignage à un critique comme
+Paul de Saint-Victor. « Arrêtons-nous », dit-il au
+moment d’entamer l’analyse du drame de Câlidâsa<a id="FNanchor_3" href="#Footnote_3" class="fnanchor">[3]</a>,
+« devant ce chef-d’œuvre, la fleur et la perle du
+théâtre indien. » Puis, après avoir cité le quatrain
+allemand : « C’est le vieux Gœthe qui, pareil à
+un patriarche couronnant une vierge, donne à
+<span class="rm">S<span class="xs">ACOUNTALA</span></span>
+cette louange magnifique. L’idylle indienne
+en est digne. Par sa grâce et son innocence, son
+rapprochement de la nature et sa fraîcheur lumineuse,
+elle mériterait d’être appelée le Paradis terrestre
+de la poésie. »</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_3" href="#FNanchor_3"><span class="label">[3]</span></a> <i>Les Deux Masques</i>, tome II.</p>
+</div>
+<p class="i">En dépit de ces dithyrambes, dont le dernier date
+d’hier, on est, en général, bien revenu aujourd’hui du
+premier enthousiasme qui avait accueilli la découverte
+de la littérature sanscrite. Non que cette littérature
+ait cessé d’être un objet d’études actives, passionnées
+<span class="pagenum">-v-</span> même. Mais elle n’attire plus guère que les
+savants, le philologue, l’archéologue, l’historien des
+religions. C’est une idée reçue dans le public, et les
+indianistes n’y contredisent guère, que l’intérêt proprement
+littéraire lui fait à peu près défaut.</p>
+
+<p class="i">Elle a en effet, il faut bien le reconnaître, un vice
+originel qui semble la condamner d’avance : c’est
+une littérature savante. La plupart des œuvres innombrables
+et souvent immenses qu’elle comprend, toutes
+celles qui composent la littérature dite classique, ont
+été écrites dans des siècles où le sanscrit était une
+langue vivante à peu près comme le latin dans notre
+moyen âge. C’est ce dont témoignerait au besoin le
+drame même où Gœthe ne voyait tant de choses. Dans
+<span class="rm">S<span class="xs">ACOUNTALA</span>,</span>
+comme dans tout le théâtre indien, un
+bon nombre de personnages, et en particulier toutes
+les femmes, parlent, non le sanscrit, mais différents
+dialectes qui en sont dérivés et qu’on désigne par le
+nom générique de prâcrit.</p>
+
+<p class="i">Le sanscrit n’est cependant pas exclusivement réservé
+aux clercs, c’est-à-dire aux brahmanes. Le roi le
+parle également, ainsi que les principaux dignitaires
+du palais<a id="FNanchor_4" href="#Footnote_4" class="fnanchor">[4]</a>. C’est une langue de cour en même temps
+qu’une langue d’église, et le théâtre, sinon l’ensemble
+<span class="pagenum">-vi-</span> de la littérature classique de l’Inde, est moins encore
+une littérature savante qu’une littérature aristocratique.
+Câlidâsa, en particulier, n’aurait pas été trop
+dépaysé à l’hôtel de Rambouillet. Il en a les qualités
+et les défauts, la noblesse et parfois l’emphase,
+la délicatesse et surtout la préciosité.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_4" href="#FNanchor_4"><span class="label">[4]</span></a> En revanche, il y a, dans la plupart des drames, un
+brahmane qui parle prâcrit : c’est le personnage ignorant,
+gourmand et poltron, qui joue le rôle de confident et de
+bouffon du héros, Mâdhavya dans <i>Sacountalâ</i>.</p>
+</div>
+<p class="i">Ces défauts et ces qualités étaient ceux de la société
+dans laquelle il vivait. Hindou du <span class="rm"><small>V</small><sup>e</sup></span>
+ou du <span class="rm"><small>VI</small><sup>e</sup></span>
+siècle de notre ère, à ce qu’on peut supposer<a id="FNanchor_5" href="#Footnote_5" class="fnanchor">[5]</a>, il
+peint, comme ses devanciers et ses rivaux, les mœurs
+polies et raffinées du harem royal<a id="FNanchor_6" href="#Footnote_6" class="fnanchor">[6]</a>, dans le goût
+du maître et de sa cour. Mais l’écrivain précieux se
+trouve cette fois être un vrai poète. Cet artisan de
+style aime la nature, et il sait en choisir, dans le
+monde extérieur comme dans l’âme humaine, les
+traits les plus purs et les plus expressifs. Il entremêle
+ses madrigaux d’idylles dignes de Théocrite ; il sème
+çà et là les mots touchants ou même profonds ; enfin
+il conçoit un caractère de femme à la fois passionné,
+noble et charmant, et il sait lui donner tout son
+relief dans une scène admirable, qui serait applaudie
+sur n’importe quel théâtre, le point de départ une
+fois admis.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_5" href="#FNanchor_5"><span class="label">[5]</span></a> La seule donnée chronologique précise que nous
+ayons sur lui est la mention de son nom dans une inscription
+datée d’une année qui correspond à 634 de notre ère.</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_6" href="#FNanchor_6"><span class="label">[6]</span></a> Particulièrement dans la jolie comédie intitulée <i>Agnimitra
+et Mâlavicâ</i>.</p>
+</div>
+<p class="i"><span class="pagenum">-vii-</span> Il est vrai que ce point de départ est difficile à
+admettre. L’aventure de Sacountalâ n’est pourtant pas
+en elle-même bien nouvelle. C’est, au fond le vieux
+conte, toujours identique dans ses traits essentiels,
+de la femme méconnue, répudiée, puis retrouvée avec
+son fils au fond des bois. Ce qui varie selon les
+temps et selon les lieux, c’est la forme et la cause
+de la répudiation. Chez nous, la croisade offrait au
+traître Golo l’occasion de perdre Geneviève dans
+l’esprit de Siffroy. Dans l’Inde, où un pouvoir surnaturel
+est attribué aux ascètes, c’est la malédiction
+de Dourvâsas qui sépare Sacountalâ de Douchanta.
+Mais l’Inde ne sait pas s’arrêter dans l’usage du
+merveilleux. Douchanta ne répudie pas sa femme, à
+proprement parler : il l’a oubliée, et le sort qui a
+été jeté sur elle l’empêche de la reconnaître. Nous
+ne sommes pas très sûrs que les contemporains de
+Câlidâsa crussent tous à cette histoire ; mais on y
+avait cru avant eux<a id="FNanchor_7" href="#Footnote_7" class="fnanchor">[7]</a>. La légende était consacrée, et
+on l’acceptait comme les contemporains de Sophocle
+acceptaient celle d’Œdipe, par exemple, qui ne brillait
+pas précisément par la vraisemblance.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_7" href="#FNanchor_7"><span class="label">[7]</span></a> L’aventure est, il est vrai, racontée autrement dans
+le <i>Mahâbhârata</i> ; mais il pouvait y avoir plusieurs formes
+de la légende. Le récit épique est d’ailleurs parfaitement insipide.</p>
+</div>
+<p class="i">Il serait peut-être plus difficile de la faire admettre
+chez nous à des spectateurs assemblés, quoique ceux
+<span class="pagenum">-viii-</span> de l’Opéra l’aient vue au moins mimée, il y a vingt-cinq
+ans déjà, dans un ballet dont Théophile Gautier
+avait écrit le livret pour M. Reyer. En tout cas, il
+est permis de demander ce sacrifice, si c’en est un,
+au goût d’un lecteur solitaire, et le cinquième acte de
+<span class="rm">S<span class="xs">ACOUNTALA</span></span>
+ne lui fera pas regretter sa complaisance.
+Si bon marché qu’on fasse de l’énorme fatras accumulé
+par les pédants hindous, il faut bien reconnaître
+qu’il renferme quelques perles, et ce morceau
+peut passer pour la plus pure de toutes.</p>
+
+<p class="i">Le drame dont il forme la maîtresse scène a été
+traduit plusieurs fois en français<a id="FNanchor_8" href="#Footnote_8" class="fnanchor">[8]</a>. Est-il connu en
+France autant qu’il mérite de l’être ? Nous ne le
+pensons pas, et c’est ce qui nous a engagés à faire
+une nouvelle tentative pour attirer sur lui l’attention
+du public lettré. Nous n’avons pas eu la prétention
+de faire mieux que nos devanciers : nous avons voulu
+faire autre chose.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_8" href="#FNanchor_8"><span class="label">[8]</span></a> D’abord par Chézy, le premier titulaire de la chaire
+de sanscrit du Collège de France, ensuite par Fauche et
+par M. Foucaux. Avant Chézy même, Bruguière avait donné,
+en l’an XI, une traduction de <i>Sacountalâ</i>, mais d’après la
+traduction anglaise de William Jones.</p>
+</div>
+<p class="i">Le mélange de la prose et des vers n’est pas la
+moindre originalité du théâtre indien. Les strophes
+y occupent, au milieu du dialogue, à peu près la place
+des airs parmi les récitatifs de nos opéras. Il y a
+entre le style tour à tour descriptif, précieux, lyrique
+<span class="pagenum">-ix-</span> de ces strophes, et le ton généralement naturel et
+même familier du dialogue, un contraste dont une
+traduction uniforme en prose ne peut, en dépit de
+tous les artifices typographiques, donner qu’une idée
+imparfaite. Nous avons espéré, malgré les inexactitudes
+de détail inséparables de toute traduction
+poétique, donner, en reproduisant la distinction de
+la prose et des vers, une impression plus exacte de
+l’ensemble. Si une tentative de traduction en vers
+peut être excusée, c’est dans un cas pareil, ou jamais.</p>
+
+<p class="i">Cette première détermination en a entraîné une
+autre. Déjà contraints de revendiquer une certaine liberté
+pour la traduction des strophes, nous avons cru
+devoir faire un pas de plus. Notre ambition était de
+faire lire <span class="rm">S<span class="xs">ACOUNTALA</span>.</span>
+Quelques redites dans
+l’acte IV, au milieu d’une pastorale d’ailleurs charmante,
+et deux passages d’assez mauvais goût dans
+les actes III et VI pouvaient fatiguer inutilement le
+lecteur : nous avons eu recours aux coupures<a id="FNanchor_9" href="#Footnote_9" class="fnanchor">[9]</a>. Çà et
+là encore, nous avons retranché quelques strophes,
+dont plusieurs, du reste, peuvent passer pour interpolées<a id="FNanchor_10" href="#Footnote_10" class="fnanchor">[10]</a>,
+une vingtaine en tout sur deux cent vingt et
+<span class="pagenum">-x-</span> plus. L’acte V est complètement intact. Les actes I,
+II et VII le sont presque complètement. Les suppressions
+n’ont d’importance que dans l’acte III.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_9" href="#FNanchor_9"><span class="label">[9]</span></a> Les passages supprimés sont donnés en appendice à la
+fin du volume.</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_10" href="#FNanchor_10"><span class="label">[10]</span></a> Nous faisons cette remarque sans y insister : car nous
+n’avons pas procédé selon les règles de la critique scientifique.
+Il y a deux recensions notablement différentes de
+notre drame. Nous avons suivi en principe la recension
+<i>bengalie</i>, qui est la plus longue, mais en l’écourtant légèrement,
+sans autre préoccupation que celle du sens esthétique
+d’un lecteur français. Notre texte est celui de M. Pischel.</p>
+</div>
+<p class="i">Le Câlidâsa que nous présentons ainsi au public
+est un peu plus simple que le vrai. Mais qu’on se
+rassure ! Ce n’est pas pour cela un Câlidâsa de fantaisie.
+Quoique l’un de nous seulement soit indianiste,
+cette traduction, produit d’une collaboration étroite
+et fraternelle, a été écrite tout entière d’après le
+texte sanscrit et prâcrit. Les strophes ont été traduites,
+soit directement sur ce texte, soit sur une première
+traduction en prose rigoureusement littérale.
+Dans plus d’un passage où nous nous écartons, non
+seulement des anciennes traductions françaises<a id="FNanchor_11" href="#Footnote_11" class="fnanchor">[11]</a>,
+mais de la traduction excellente donnée, il y a quelques
+années, en Allemagne, par M. Fritze<a id="FNanchor_12" href="#Footnote_12" class="fnanchor">[12]</a>, la divergence
+est voulue et aurait pu faire l’objet de notes
+justificatives, si tout appareil scientifique ne nous
+<span class="pagenum">-xi-</span> avait paru déplacé dans une publication à laquelle
+nous voulions donner un caractère purement littéraire<a id="FNanchor_13" href="#Footnote_13" class="fnanchor">[13]</a>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_11" href="#FNanchor_11"><span class="label">[11]</span></a> Celles de Chézy et de Fauche ont été faites, comme la
+nôtre, sur la recension bengalie ; celle de M. Foucaux suit
+l’autre recension.</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_12" href="#FNanchor_12"><span class="label">[12]</span></a> Cette traduction, qui suit aussi la recension bengalie,
+d’après l’édition de M. Pischel, est en vers, et pourtant
+d’une exactitude scrupuleuse. L’allemand a ce privilège de
+pouvoir se modeler indifféremment sur une autre langue
+quelconque : faut-il le lui envier ? M. Fritze a d’ailleurs
+traduit en vers la prose aussi bien que les strophes, et fondu
+le tout dans un rythme ïambique uniforme. Il a ainsi
+renoncé au principal avantage que nous avons poursuivi en
+cherchant à nous élever au-dessus de la prose. Rückert,
+dans la traduction qu’il a laissée du même drame, avait, au
+contraire, distingué la prose des vers, et c’est aussi ce qu’a
+fait M. Monier Williams, dans sa traduction en anglais.</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_13" href="#FNanchor_13"><span class="label">[13]</span></a> Les indications scéniques et les titres spéciaux pour
+chaque acte sont en usage chez les auteurs hindous comme
+chez nos dramaturges contemporains. Il n’était peut-être pas
+inutile d’en prévenir le lecteur : nous n’avons ajouté que la
+liste des personnages, qu’ils ne prennent pas la peine de
+dresser.</p>
+</div>
+<div class="chapter"></div>
+
+<p class="c top4em"><span class="xs">A MONSIEUR</span><br>
+ALFRED LEHUGEUR</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+<p><span class="pagenum">-1-</span></p>
+
+<p class="c top4em"><span class="xlarge">SACOUNTALA</span><br>
+DRAME EN SEPT ACTES</p>
+
+
+<ul>
+<li><span class="sc">Bénédiction.</span></li>
+<li><span class="sc">Prologue.</span></li>
+</ul>
+<ul>
+<li><span class="sc">Acte premier.</span> — <i>La chasse.</i></li>
+<li><span class="sc">Acte II.</span> — <i>Confidences.</i></li>
+<li><span class="sc">Acte III.</span> — <i>L’amour.</i></li>
+<li><span class="sc">Acte IV.</span> — <i>Adieux à l’ermitage.</i></li>
+<li><span class="sc">Acte V.</span> — <i>L’affront.</i></li>
+<li><span class="sc">Acte VI.</span> — <i>Séparation.</i></li>
+<li><span class="sc">Acte VII et Dernier.</span> — <i>Reconnaissances.</i></li>
+</ul>
+
+<p class="c">PERSONNAGES DU PROLOGUE.</p>
+
+<ul>
+<li>LE DIRECTEUR DU THÉATRE.</li>
+<li>UNE COMÉDIENNE.</li>
+</ul>
+<p><span class="pagenum">-2-</span></p>
+
+<p class="c">PERSONNAGES DU DRAME.</p>
+
+<ul>
+<li>DOUCHANTA, roi de Hastinâpoura, sur le Gange, descendant
+de Pourou.</li>
+<li>MADHAVYA, son ami d’enfance, brahmane gourmand et
+poltron.</li>
+<li>CANNVA, brahmane, chef d’un ermitage au pied de
+l’Himâlaya, père adoptif de Sacountalâ.</li>
+<li><span class="sc">Voix de</span> DOURVASAS, religieux mendiant.</li>
+<li><span class="deux">SARNGARAVA<br>
+SARADVATA</span> <span class="ac2">}</span> <span class="half">disciples de Cannva.</span></li>
+<li>SOMARATA, chapelain du roi.</li>
+<li><span class="sc">Un Pêcheur.</span></li>
+<li>MATALI, cocher du dieu Indra.</li>
+<li><span class="sc">Un Enfant.</span></li>
+<li>MARITCHA, dieu-ermite.</li>
+</ul>
+<ul>
+<li><span class="sc">Le Cocher du roi.</span></li>
+<li><span class="sc">Un Ermite et son disciple.</span></li>
+<li>RAIVATACA, huissier.</li>
+<li>BHADRASÉNA, général en chef.</li>
+<li><span class="sc">Deux autres ermites.</span></li>
+<li>CARABHACA.</li>
+<li><span class="sc">Le Disciple d’un brahmane.</span></li>
+<li><span class="sc">Un Disciple</span> de Cannva.</li>
+<li>HARITA, jeune ermite.</li>
+<li>PARVATAYANA, chambellan.</li>
+<li><span class="sc">Le Chef de la police.</span></li>
+<li><span class="deux">SOUTCHAKA<br>
+DJANOUKA</span> <span class="ac2">}</span> <span class="half">gardes de police.</span></li>
+<li>GALAVA, disciple de Mârîtcha.</li>
+</ul>
+<ul>
+<li><span class="pagenum">-3-</span> SACOUNTALA, fille de Visvâmitra, ascète de race royale, et de l’Apsaras ou nymphe Ménacâ ; fille adoptive de Cannva.</li>
+<li><span class="deux">ANOUSOUYA<br>
+PRIYAMVADA</span> <span class="ac2">}</span> <span class="half">compagnes de Sacountalâ.</span></li>
+<li>GAUTAMI, épouse de Cannva, mère adoptive de Sacountalâ.</li>
+<li><span class="sc">Voix de la reine</span> VASOUMATI, épouse de Douchanta.</li>
+<li>MISRAKÉSI, Apsaras, compagne de Ménacâ et amie de Sacountalâ.</li>
+<li>ADITI, déesse, épouse de Mârîtcha.</li>
+</ul>
+<ul>
+<li><span class="sc">Religieuses</span> de l’ermitage de Cannva.</li>
+<li>VÉTRAVATI, gardienne des portes du palais.</li>
+<li><span class="deux">PARABHRITICA<br>
+MADHOURICA</span> <span class="ac2">}</span> <span class="half">bouquetières au service du roi.</span></li>
+<li>TCHATOURICA, femme peintre au service du roi.</li>
+<li><span class="sc">Voix de</span> PINGGALICA, suivante de la reine Vasoumatî.</li>
+<li><span class="sc">Une Yavani</span>, sorte d’amazone au service du roi.</li>
+<li><span class="deux sc">Première Religieuse<br>
+Deuxième Religieuse</span> <span class="ac2">}</span> <span class="half">de l’ermitage de Mârîtcha.</span></li>
+</ul>
+<ul>
+<li><span class="sc">Voix diverses</span> derrière la scène (ermites, divinités des bois,
+poètes de cour, etc.).</li>
+</ul>
+
+<p class="gap i">La scène est tour à tour dans l’ermitage de Cannva ou
+dans les bois voisins, dans le palais ou dans la ville de Hastinâpoura,
+dans le ciel d’Indra, au milieu des airs et dans
+l’ermitage divin de Mârîtcha.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+<p><span class="pagenum">-5-</span></p>
+
+<h2 class="nobreak" title="BÉNÉDICTION">BÉNÉDICTION<a id="FNanchor_14" href="#Footnote_14" class="fnanchor">[14]</a></h2>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_14" href="#FNanchor_14"><span class="label">[14]</span></a> Une prière analogue est de règle en tête de toute
+pièce indienne : elle est immédiatement suivie d’un prologue
+dont les derniers mots doivent servir d’introduction au premier
+acte.</p>
+</div>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Siva soit avec vous ! C’est le souverain maître.</div>
+<div class="verse">Ame unique en huit corps, il vit, il brûle, il luit,</div>
+<div class="verse">Il rayonne : soleil le jour, lune la nuit,</div>
+<div class="verse">Feu sacré sur l’autel, et devant l’autel, prêtre ;</div>
+<div class="verse">Air, vous le respirez, ce dieu mystérieux ;</div>
+<div class="verse">Terre, il est pour vous tous la nourrice féconde ;</div>
+<div class="verse">Eau, Brahma l’épancha pour en tirer le monde ;</div>
+<div class="verse">Éther, il vous pénètre, il ondule en tous lieux.</div>
+</div>
+
+</div>
+<div class="chapter"></div>
+<p><span class="pagenum">-7-</span></p>
+
+<p class="c xlarge p">S<span class="xs">ACOUNTALA</span></p>
+
+
+
+
+<h2 class="nobreak">PROLOGUE</h2>
+
+
+<p class="p">L<span class="xs">E</span> D<span class="xs">IRECTEUR</span>.</p>
+
+<p>Nous n’avons pas de temps à perdre…
+(<i>Regardant du côté de la coulisse.</i>)
+Madame, si votre toilette est terminée,
+veuillez approcher.</p>
+
+<p class="p">U<span class="xs">NE</span> C<span class="xs">OMÉDIENNE</span>, <i>entrant</i>.</p>
+
+<p>Maître, me voilà : que faut-il faire ?</p>
+
+<p class="p">L<span class="xs">E</span> D<span class="xs">IRECTEUR</span>.</p>
+
+<p>Ma belle, voici une réunion de connaisseurs.
+Nous allons leur offrir une représentation de <i>Sacountalâ</i>,
+la pièce nouvelle de Câlidâsa : donc, à
+vos rôles !… Et que chacun fasse de son mieux !</p>
+
+<p class="p"><span class="pagenum">-8-</span> L<span class="xs">A</span> C<span class="xs">OMÉDIENNE</span>.</p>
+
+<p>Notre directeur est si habile !… Avec lui, le
+succès est d’avance assuré.</p>
+
+<p class="p">L<span class="xs">E</span> D<span class="xs">IRECTEUR</span>, <i>souriant</i>.</p>
+
+<p>Ma belle, je te le dis en toute humilité…</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">J’attends l’avis des gens de goût ;</div>
+<div class="verse">C’est leur jugement qui m’éclaire.</div>
+<div class="verse">Au théâtre, ce n’est pas tout</div>
+<div class="verse">D’être un habile homme : il faut plaire.</div>
+</div>
+
+</div>
+<p class="p">L<span class="xs">A</span> C<span class="xs">OMÉDIENNE</span>.</p>
+
+<p>Vous avez raison. Avez-vous d’autres ordres à
+me donner ?</p>
+
+<p class="p">L<span class="xs">E</span> D<span class="xs">IRECTEUR</span>.</p>
+
+<p>Oui ! Pour disposer favorablement les oreilles de
+l’assistance, il faudrait commencer par une chanson.</p>
+
+<p class="p">L<span class="xs">A</span> C<span class="xs">OMÉDIENNE</span>.</p>
+
+<p>Que voulez-vous que je chante ?</p>
+
+<p class="p">L<span class="xs">E</span> D<span class="xs">IRECTEUR</span>.</p>
+
+<p>Chante-nous les plaisirs de l’été : voilà justement
+l’été qui commence…</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Le vent souffle, embaumé par les fleurs qu’il caresse ;</div>
+<div class="verse">Le lac offre aux baigneurs son flot limpide et frais ;</div>
+<div class="verse">Les dormeurs sont heureux à l’ombre des forêts,</div>
+<div class="verse">Et la paix des beaux soirs est pour tous une ivresse.</div>
+</div>
+
+</div>
+<p class="p"><span class="pagenum">-9-</span> L<span class="xs">A</span> C<span class="xs">OMÉDIENNE</span>.</p>
+
+<p class="p">C<span class="xs">HANSON</span>.</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Le Sirîcha<a id="FNanchor_15" href="#Footnote_15" class="fnanchor">[15]</a> s’ouvre pour ta parure :</div>
+<div class="verse i4">Je vois encor</div>
+<div class="verse">Sur ton cou brun briller la ciselure</div>
+<div class="verse i4">De la fleur d’or.</div>
+<div class="verse">Son étamine est pendante, et l’abeille,</div>
+<div class="verse i4">Insecte fou,</div>
+<div class="verse">En bourdonnant lutine à ton oreille</div>
+<div class="verse i4">Le frais bijou.</div>
+</div>
+
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_15" href="#FNanchor_15"><span class="label">[15]</span></a> Fleur dont les femmes se font des pendants d’oreilles.</p>
+</div>
+<p class="p">L<span class="xs">E</span> D<span class="xs">IRECTEUR</span>.</p>
+
+<p>Ah !… Délicieux, ma belle ! Les spectateurs sont
+encore sous le charme : on dirait un auditoire en
+peinture. Maintenant,… quelle pièce allons-nous
+leur offrir ?</p>
+
+<p class="p">L<span class="xs">A</span> C<span class="xs">OMÉDIENNE</span>.</p>
+
+<p>Mais vous l’avez dit tout à l’heure. Ne devons-nous
+pas jouer la pièce nouvelle, <i>Sacountalâ</i> ?</p>
+
+<p class="p">L<span class="xs">E</span> D<span class="xs">IRECTEUR</span>.</p>
+
+<p>Tu fais bien de me le rappeler… Je l’avais oublié…
+Sais-tu pourquoi ?</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Je suivais dans l’air ta charmante voix :</div>
+<div class="verse">Ta voix, dans son vol, m’entraîne après elle !…</div>
+</div>
+
+</div>
+<p>(<i>Montrant les acteurs qui entrent en scène.</i>)</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Ainsi Douchanta poursuit la gazelle,</div>
+<div class="verse">S’enfonce et s’égare au milieu des bois.</div>
+</div>
+
+</div>
+<div class="chapter"></div>
+<p><span class="pagenum">-10-</span></p>
+
+<h2 class="nobreak">ACTE PREMIER<br>
+LA CHASSE</h2>
+
+
+<p class="did">On voit paraître le roi sur son char, poursuivant une
+gazelle ; dans ses mains l’arc et les flèches ; son cocher conduit
+le char.</p>
+
+<p class="p">L<span class="xs">E</span> C<span class="xs">OCHER</span>, <i>regardant tour à tour le roi
+et la gazelle</i>.</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Nous volons sur la piste où bondit l’antilope ;</div>
+<div class="verse">Ta flèche étincelante est prête à l’y chercher :</div>
+<div class="verse">Maître, la majesté dont ton front s’enveloppe</div>
+<div class="verse">Est divine,… et je crois voir le céleste archer<a id="FNanchor_16" href="#Footnote_16" class="fnanchor">[16]</a>.</div>
+</div>
+
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_16" href="#FNanchor_16"><span class="label">[16]</span></a> Le dieu Siva.</p>
+</div>
+<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p>
+
+<p>Cette gazelle nous a entraînés bien loin !</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Elle jette en fuyant un regard derrière elle</div>
+<div class="verse i2">Et tourne vers moi son œil doux ;</div>
+<div class="verse">Son beau corps ramassé fuit la flèche mortelle :</div>
+<div class="verse i2">La vois-tu courir devant nous ?</div>
+<div class="verse"><span class="pagenum">-11-</span> Elle laisse tomber de sa bouche écumante</div>
+<div class="verse i2">Des brins d’herbe à demi broutés…</div>
+<div class="verse">Ses pieds ne touchent pas la terre, et l’épouvante</div>
+<div class="verse i2">Double ses bonds précipités.</div>
+</div>
+
+</div>
+<p>(<i>Avec étonnement.</i>) Mais je la poursuis inutilement.
+La voilà presque hors de vue.</p>
+
+<p class="p">L<span class="xs">E</span> C<span class="xs">OCHER</span>.</p>
+
+<p>Roi ! nous étions dans un chemin difficile : j’ai
+dû serrer les rênes,… notre course s’est ralentie,
+et la gazelle a pris de l’avance. Mais nous voilà
+maintenant sur un terrain uni, et tu ne tarderas
+pas à l’atteindre.</p>
+
+<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p>
+
+<p>Alors lâche les rênes.</p>
+
+<p class="p">L<span class="xs">E</span> C<span class="xs">OCHER</span>.</p>
+
+<p>J’obéis. (<i>Il donne par ses gestes l’idée d’une course
+rapide en char<a id="FNanchor_17" href="#Footnote_17" class="fnanchor">[17]</a>.</i>) Vois maintenant !</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_17" href="#FNanchor_17"><span class="label">[17]</span></a> Comme on le voit, l’illusion de la machinerie est
+remplacée dans l’Inde par la pantomime, et surtout par les
+stances descriptives.</p>
+</div>
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Ma main ne retient plus tes chevaux : la carrière</div>
+<div class="verse i2">S’ouvre à leur élan généreux ;</div>
+<div class="verse">Ils soulèvent à peine une fine poussière</div>
+<div class="verse i2">Qui retombe loin derrière eux ;</div>
+<div class="verse">Ce n’est plus une course : aucun bond ne secoue</div>
+<div class="verse i2">Leurs panaches dressés dans l’air,</div>
+<div class="verse">Et leur cou qui s’allonge est pareil à la proue</div>
+<div class="verse i2">Du navire qui fend la mer.</div>
+</div>
+
+</div>
+<p class="p"><span class="pagenum">-12-</span> L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>, <i>joyeux</i>.</p>
+
+<p>Ah ! voilà que les chevaux gagnent du terrain !
+Quelle vitesse !</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Tout grandit, approche, passe</div>
+<div class="verse i2">Et s’efface…</div>
+<div class="verse">Rien, dans l’horizon mouvant,</div>
+<div class="verse">N’a ni forme ni distance :</div>
+<div class="verse i2">Le sol danse !</div>
+<div class="verse">Le char dépasse le vent !</div>
+</div>
+
+</div>
+<p class="p">V<span class="xs">OIX</span> <i>derrière la scène</i>.</p>
+
+<p>Arrête ! arrête ! Roi ! c’est une gazelle de l’ermitage…
+Ne frappe pas !</p>
+
+<p class="p">L<span class="xs">E</span> C<span class="xs">OCHER</span>, <i>écoutant et regardant</i>.</p>
+
+<p>Roi ! au moment où la gazelle est à portée de
+ta flèche, voilà que deux ermites paraissent entre
+elle et toi.</p>
+
+<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>, <i>avec empressement</i>.</p>
+
+<p>Retiens vite les rênes !</p>
+
+<p class="p">L<span class="xs">E</span> C<span class="xs">OCHER</span>.</p>
+
+<p>J’obéis. (<i>Il arrête le char. On voit entrer un ermite
+accompagné de son disciple.</i>)</p>
+
+<hr>
+
+
+<p class="p">L’E<span class="xs">RMITE</span>, <i>levant la main</i>.</p>
+
+<p>Roi ! c’est une gazelle de l’ermitage !</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Ne frappe pas ! Elle est à nous… Grâce pour elle !</div>
+<div class="verse">Vois ce corps délicat, déjà mourant de peur…</div>
+<div class="verse"><span class="pagenum">-13-</span> Tes traits perceront-ils un ennemi si frêle ?</div>
+<div class="verse">On livre au feu le bois de l’arbre, et non sa fleur !</div>
+
+<div class="verse stanza">J’ai vu l’arc se ployer et la corde se tendre…</div>
+<div class="verse">Retiens le dard, déjà prêt à verser le sang !</div>
+<div class="verse i2">Les rois sont armés pour défendre,</div>
+<div class="verse i2">Et non pour frapper l’innocent.</div>
+</div>
+
+</div>
+<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>, <i>saluant respectueusement l’ermite</i>.</p>
+
+<p>Je remets ma flèche dans le carquois.</p>
+
+<p class="p">L’E<span class="xs">RMITE</span>, <i>joyeux</i>.</p>
+
+<p>Je n’attendais pas moins du noble rejeton de
+Pourou, du roi illustre entre tous les rois :</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Mieux que les exploits les plus fiers,</div>
+<div class="verse">Ta bonté te fait reconnaître :</div>
+<div class="verse">Roi ! puisse un héritier te naître</div>
+<div class="verse">Qui règne en paix sur l’univers !</div>
+</div>
+
+</div>
+<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>, <i>s’inclinant de nouveau</i>.</p>
+
+<p>J’accepte comme un heureux augure<a id="FNanchor_18" href="#Footnote_18" class="fnanchor">[18]</a> ce vœu
+d’un brahmane.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_18" href="#FNanchor_18"><span class="label">[18]</span></a> C’est déjà l’annonce du dénouement.</p>
+</div>
+<p class="p">L’E<span class="xs">RMITE</span>.</p>
+
+<p>Roi ! nous allons ramasser du bois pour l’autel.
+On voit d’ici, au bord de la Mâlinî, l’ermitage de
+notre maître Cannva. Sa fille Sacountalâ en est la
+divinité tutélaire. Si rien ne t’appelle ailleurs, daigne
+y accepter l’hospitalité.</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Tes flèches, noble archer, nous sauvent ; sur ton bras</div>
+<div class="verse">La corde, tous les jours, laisse sa rude marque.</div>
+<div class="verse"><span class="pagenum">-14-</span> Veux-tu la récompense ? Entre ! tu la verras.</div>
+<div class="verse">La paix de l’ermitage est l’honneur du monarque.</div>
+</div>
+
+</div>
+<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p>
+
+<p>Votre maître est-il là ?</p>
+
+<p class="p">L’E<span class="xs">RMITE</span>.</p>
+
+<p>En ce moment, c’est Sacountalâ qui est chargée
+de recevoir les hôtes : il est aux bains sacrés de
+Somatîrtha, où il s’est rendu pour chercher à détourner
+un malheur qui la menace.</p>
+
+<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p>
+
+<p>C’est donc elle que je verrai, et je la chargerai
+de porter à ce grand sage l’assurance de mon pieux
+dévouement.</p>
+
+<p class="p">L’E<span class="xs">RMITE ET SON</span> D<span class="xs">ISCIPLE</span>.</p>
+
+<p>Nous prenons congé de toi. (<i>Ils s’éloignent.</i>)</p>
+
+<hr>
+
+
+<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>, <i>au cocher</i>.</p>
+
+<p>Ami, fouette les chevaux. Je veux, pour la purification
+de mon âme, faire une visite à ce saint
+ermitage.</p>
+
+<p class="p">L<span class="xs">E</span> C<span class="xs">OCHER</span>.</p>
+
+<p>C’est fait ! (<i>Il indique de nouveau le mouvement
+du char.</i>)</p>
+
+<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>, <i>regardant autour de lui</i>.</p>
+
+<p>Nous n’aurions pas eu de peine à reconnaître ici
+un ermitage.</p>
+
+<p class="p"><span class="pagenum">-15-</span> L<span class="xs">E</span> C<span class="xs">OCHER</span>.</p>
+
+<p>Comment cela ?</p>
+
+<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p>
+
+<p>Ne vois-tu pas ?</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Ces grains de riz épars sont la pieuse aumône</div>
+<div class="verse">Que l’ermite a jetée aux oiseaux de ces bois.</div>
+<div class="verse">Ces pierres ont broyé la chair grasse des noix,</div>
+<div class="verse">Et l’on y voit encor des taches d’huile jaune.</div>
+<div class="verse">Ces daims et leurs petits s’approchent pour nous voir :</div>
+<div class="verse">Ils n’ont jamais connu les terreurs d’une chasse.</div>
+<div class="verse">Enfin, ces gouttes d’eau qu’on peut suivre à la trace</div>
+<div class="verse" id="pa-1">Révèlent un chemin qui conduit au lavoir.</div>
+</div>
+
+</div>
+<p class="p">L<span class="xs">E</span> C<span class="xs">OCHER</span>.</p>
+
+<p>C’est vrai.</p>
+
+<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>, <i>quelques pas plus loin</i>.</p>
+
+<p>Ami<a id="FNanchor_19" href="#Footnote_19" class="fnanchor">[19]</a>, ne troublons pas l’ermitage ! Arrête le
+char : je vais descendre ici.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_19" href="#FNanchor_19"><span class="label">[19]</span></a> Le cocher est le compagnon d’armes du roi.</p>
+</div>
+<p class="p">L<span class="xs">E</span> C<span class="xs">OCHER</span>.</p>
+
+<p>Je retiens les chevaux : tu peux descendre.</p>
+
+<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>, <i>après être descendu, jetant un regard sur
+sa parure</i>.</p>
+
+<p>Ami ! on ne doit entrer dans un ermitage qu’avec
+une parure modeste : prends mes bijoux !…
+Prends aussi mon arc. (<i>Il les donne au cocher.</i>)
+Pendant que je rendrai ma visite aux ermites, soigne
+les chevaux : ils ruissellent de sueur.</p>
+
+<p class="p">L<span class="xs">E</span> C<span class="xs">OCHER</span>.</p>
+
+<p>Je suivrai tes ordres. (<i>Il sort.</i>)</p>
+
+<p class="p"><span class="pagenum">-16-</span> L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>, <i>faisant quelques pas et regardant</i>.</p>
+
+<p>Voici l’ermitage : j’entre donc ! (<i>Il sent une secousse
+dans le bras droit<a id="FNanchor_20" href="#Footnote_20" class="fnanchor">[20]</a>.</i>)</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_20" href="#FNanchor_20"><span class="label">[20]</span></a> Ce signe annonce à un homme un événement heureux,
+particulièrement une aventure amoureuse.</p>
+</div>
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Signe étrange !… Pourtant, cet asile sacré</div>
+<div class="verse">Ne s’ouvre pas, je pense, à de profanes joies !</div>
+<div class="verse">Chez les ermites saints l’amour est ignoré…</div>
+<div class="verse i2">Mais le destin choisit ses voies !</div>
+</div>
+
+</div>
+<p class="p">V<span class="xs">OIX</span> <i>derrière la scène</i>.</p>
+
+<p>Par ici, par ici, chères compagnes !</p>
+
+<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>, <i>écoutant</i>.</p>
+
+<p>J’entends parler à droite de ce bosquet. Voyons
+qui vient. (<i>Il fait quelques pas et regarde.</i>) Ah ! ce
+sont de jeunes novices qui donnent à boire aux
+arbres. Le poids de leurs arrosoirs a été proportionné
+à leurs forces… Quelle grâce enchanteresse !
+Suis-je bien dans un ermitage ?</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Ces trésors de beauté, là, dans ces lieux austères !</div>
+<div class="verse">Jamais harem de roi n’en reçut de pareil :</div>
+<div class="verse">La gloire du printemps n’est plus dans nos parterres,</div>
+<div class="verse">Et c’est au fond des bois qu’elle brille au soleil !</div>
+</div>
+
+</div>
+<p>Je les attendrai sous cet ombrage. (<i>Il prend place
+et regarde.</i>)</p>
+
+<p class="p"><span class="pagenum">-17-</span> S<span class="xs">ACOUNTALA</span> <i>paraît avec ses amies,
+arrosant les jeunes arbres</i>.</p>
+
+<p class="p">A<span class="xs">NOUSOUYA</span>.</p>
+
+<p>Chère Sacountalâ ! le vénérable Cannva aime
+donc mieux les arbres de l’ermitage que sa propre
+fille ? Il te fatigue à les arroser, toi, délicate comme
+la fleur du jasmin à peine éclose !</p>
+
+<p class="p">S<span class="xs">ACOUNTALA</span>.</p>
+
+<p>Ma chère, l’ordre de mon père était inutile :
+tous ces arbres sont des frères pour moi. (<i>Elle continue
+à les arroser.</i>)</p>
+
+<p class="p">P<span class="xs">RIYAMVADA</span>.</p>
+
+<p>Chère amie, ceux-là n’ont plus soif. — Ils vont
+se couvrir de fleurs cet été. — Mais ceux qui ont
+fini de fleurir, n’allons-nous pas les arroser aussi ?
+Nous prouverons par là que notre charité n’est
+pas intéressée.</p>
+
+<p class="p">S<span class="xs">ACOUNTALA</span>.</p>
+
+<p>J’aime à t’entendre parler ainsi. (<i>Elle arrose les
+autres arbres.</i>)</p>
+
+<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>, <i>à part</i>.</p>
+
+<p>Comment ! c’est Sacountalâ elle-même ! c’est la
+fille de Cannva ! — A quoi songe le vénérable, de
+lui faire porter la tunique d’écorce des novices ?</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Le cruel ! Imposer à sa fille un tel vœu !</div>
+<div class="verse">Macérer ce beau corps dont la grâce m’enchante !</div>
+<div class="verse">Cannva veut-il donc faire une hache tranchante</div>
+<div class="verse i2">De la feuille du lotus bleu ?</div>
+</div>
+
+</div>
+<p><span class="pagenum">-18-</span> Je vais me cacher derrière ce buisson pour la
+voir à mon aise sans l’effaroucher. (<i>Il se cache.</i>)</p>
+
+<p class="p">S<span class="xs">ACOUNTALA</span>.</p>
+
+<p>Chère Anousouyâ, Priyamvadâ a trop serré ma
+tunique d’écorce… J’étouffe… Desserre-moi.
+(<i>Anousouyâ desserre la tunique.</i>)</p>
+
+<p class="p">P<span class="xs">RIYAMVADA</span>, <i>riant</i>.</p>
+
+<p>Il faut t’en prendre à la jeunesse : c’est elle qui
+commence à gonfler ta poitrine.</p>
+
+<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p>
+
+<p>Elle dit vrai.</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Ce vêtement grossier, qu’un nœud solide fronce,</div>
+<div class="verse">Me cache deux beaux seins, prisonniers dans ses plis.</div>
+<div class="verse">Ainsi les jeunes fleurs éclosent sous la ronce,</div>
+<div class="verse i3">Trésors ensevelis !</div>
+</div>
+
+</div>
+<p>Une tunique d’écorce n’est pas la parure qui
+convient à sa jeunesse… Et cependant,… elle est
+ravissante ainsi.</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">La splendeur du lotus, près du Saivala<a id="FNanchor_21" href="#Footnote_21" class="fnanchor">[21]</a> sombre,</div>
+<div class="verse i2">Est plus éblouissante encor ;</div>
+<div class="verse">La tache de la lune est comme un noyau d’ombre</div>
+<div class="verse i2">Qui rehausse son cercle d’or ;</div>
+<div class="verse">Ainsi ce vêtement tissé d’écorce d’arbre</div>
+<div class="verse i2">N’enlaidit pas son corps charmant :</div>
+<div class="verse">L’habit le plus grossier, s’il couvre un sein de marbre,</div>
+<div class="verse i2">Devient un magique ornement.</div>
+</div>
+
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_21" href="#FNanchor_21"><span class="label">[21]</span></a> Plante aquatique, comme le lotus.</p>
+</div>
+<p class="p"><span class="pagenum">-19-</span> S<span class="xs">ACOUNTALA</span>, <i>regardant devant elle</i>.</p>
+
+<p>Voyez, chères compagnes, le vent agite ces
+branches : le manguier semble me tendre les bras.
+Je veux répondre à son appel. (<i>Elle s’approche
+d’un manguier.</i>)</p>
+
+<p class="p">P<span class="xs">RIYAMVADA</span>.</p>
+
+<p>Ne bouge pas… Reste un instant comme tu
+es là.</p>
+
+<p class="p">S<span class="xs">ACOUNTALA</span>.</p>
+
+<p>Pourquoi donc ?</p>
+
+<p class="p">P<span class="xs">RIYAMVADA</span>.</p>
+
+<p>Tant que tu t’appuieras sur lui, le manguier
+sera marié à une liane.</p>
+
+<p class="p">S<span class="xs">ACOUNTALA</span>.</p>
+
+<p>Ah ! voilà les flatteries de Priyamvadâ la bien
+nommée<a id="FNanchor_22" href="#Footnote_22" class="fnanchor">[22]</a>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_22" href="#FNanchor_22"><span class="label">[22]</span></a> Son nom signifie : « Qui dit des choses aimables. »</p>
+</div>
+<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p>
+
+<p>Priyamvadâ n’a dit que la vérité.</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Sa bouche qui sourit est un bouton qui s’ouvre ;</div>
+<div class="verse">Ses bras sont deux rameaux assouplis par l’été ;</div>
+<div class="verse">Son corps palpite et vit sous l’habit qui le couvre ;</div>
+<div class="verse">Sa sève est la jeunesse, et sa fleur la beauté.</div>
+</div>
+
+</div>
+<p class="p">A<span class="xs">NOUSOUYA</span>.</p>
+
+<p>Vois, Sacountalâ, la branche du jasmin a choisi
+un époux : c’est le manguier odorant. Regarde-la
+<span class="pagenum">-20-</span> donc, celle que tu appelles « Clair-de-lune-des-bois ».</p>
+
+<p class="p">S<span class="xs">ACOUNTALA</span>, <i>s’approchant et regardant, joyeuse</i>.</p>
+
+<p>Union charmante de la liane et de l’arbre ! La
+jeunesse du jasmin s’épanouit en fleurs nouvelles,
+et le manguier est couvert de fruits. (<i>Elle s’arrête
+à les regarder.</i>)</p>
+
+<p class="p">P<span class="xs">RIYAMVADA</span>, <i>riant</i>.</p>
+
+<p>Anousouyâ, sais-tu pourquoi Sacountalâ reste si
+longtemps à regarder son Clair-de-lune-des-bois ?</p>
+
+<p class="p">A<span class="xs">NOUSOUYA</span>.</p>
+
+<p>Non. Dis-le, si tu le sais.</p>
+
+<p class="p">P<span class="xs">RIYAMVADA</span>.</p>
+
+<p>Elle se dit : « Clair-de-lune-des-bois a trouvé
+l’époux qui lui convient. Sacountalâ trouvera-t-elle
+un fiancé selon son cœur ? »</p>
+
+<p class="p">S<span class="xs">ACOUNTALA</span>.</p>
+
+<p>Parle pour toi. Tu ne rêves que mariage. (<i>Elle
+continue à arroser.</i>)</p>
+
+<p class="p">A<span class="xs">NOUSOUYA</span>.</p>
+
+<p>Eh bien ! Sacountalâ, et cette liane Mâdhavî
+que le vénérable Cannva a élevée en même temps
+que toi, est-ce que tu l’oublies ?</p>
+
+<p class="p">S<span class="xs">ACOUNTALA</span>.</p>
+
+<p>Je m’oublierais donc moi-même. (<i>S’approchant
+de la liane et la regardant, joyeuse.</i>) O merveille !
+Priyamvadâ, je t’annonce une heureuse nouvelle.</p>
+
+<p class="p"><span class="pagenum">-21-</span> P<span class="xs">RIYAMVADA</span>.</p>
+
+<p>Et laquelle ?</p>
+
+<p class="p">S<span class="xs">ACOUNTALA</span>.</p>
+
+<p>La liane Mâdhavî est couverte de boutons depuis
+la tête jusqu’au pied.</p>
+
+<p class="p">T<span class="xs">OUTES LES DEUX</span>, <i>accourant</i>.</p>
+
+<p>Est-ce bien vrai ?</p>
+
+<p class="p">S<span class="xs">ACOUNTALA</span>.</p>
+
+<p>Très vrai. Voyez plutôt.</p>
+
+<p class="p">P<span class="xs">RIYAMVADA</span>, <i>regardant, joyeuse</i>.</p>
+
+<p>Alors, je t’annonce une autre nouvelle, non
+moins heureuse : tu vas te marier.</p>
+
+<p class="p">S<span class="xs">ACOUNTALA</span>, <i>impatientée</i>.</p>
+
+<p>Allons, toujours le mariage en tête !</p>
+
+<p class="p">P<span class="xs">RIYAMVADA</span>.</p>
+
+<p>Je ne plaisante pas. Je tiens de la bouche du
+vénérable Cannva que si la Mâdhavî fleurit de
+bonne heure, c’est un heureux augure pour toi.</p>
+
+<p class="p">A<span class="xs">NOUSOUYA</span>.</p>
+
+<p>Dis-moi, Priyamvadâ, c’est sans doute pour cela
+que Sacountalâ se donne tant de peine à l’arroser ?</p>
+
+<p class="p">S<span class="xs">ACOUNTALA</span>.</p>
+
+<p>Puisqu’elle est ma sœur, je dois l’aimer. (<i>Elle
+arrose la liane.</i>)</p>
+
+<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p>
+
+<p>Ah ! puisse la mère de cette charmante fille être
+<span class="pagenum">-22-</span> d’une autre race que son père<a id="FNanchor_23" href="#Footnote_23" class="fnanchor">[23]</a> ! Mais pourquoi
+ce scrupule ?</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_23" href="#FNanchor_23"><span class="label">[23]</span></a> Le mariage avec une femme de pure caste brahmanique
+est interdit à la caste royale, théologiquement inférieure.</p>
+</div>
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Quelle est sa caste ? Je l’ignore !</div>
+<div class="verse">Mais l’instinct du cœur est ma loi.</div>
+<div class="verse">C’est le cœur d’un roi qui l’adore :</div>
+<div class="verse">Elle a dû naître pour un roi !</div>
+</div>
+
+</div>
+<p>Cependant il faut que je sache la vérité.</p>
+
+<p class="p">S<span class="xs">ACOUNTALA</span>, <i>effrayée</i>.</p>
+
+<p>Ah ! voilà une abeille qui sort de cette fleur de
+jasmin… Elle en veut à mon visage. (<i>Elle cherche
+à l’écarter.</i>)</p>
+
+<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>, <i>avec passion</i>.</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Le geste de son cou qui repousse l’insecte,</div>
+<div class="verse">Le jeu de ses sourcils, ses regards langoureux,</div>
+<div class="verse">Sa bouche qui s’entr’ouvre et son œil qui s’humecte</div>
+<div class="verse i4">Semblent des appels amoureux.</div>
+</div>
+
+</div>
+<p>(<i>Avec jalousie.</i>) O abeille ! je t’envie.</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Tu frôles ses beaux yeux ; tu voltiges autour ;</div>
+<div class="verse">Tu touches ses longs cils, ses cheveux,… et, pareille</div>
+<div class="verse">A l’amant qui supplie et qui parle d’amour,</div>
+<div class="verse">Tu murmures tout bas un chant à son oreille.</div>
+<div class="verse">Elle tressaille, fuit, mais se défend en vain :</div>
+<div class="verse">Tu bois la volupté sur sa lèvre enivrante,</div>
+<div class="verse i2">Tu jouis d’un bonheur divin…</div>
+<div class="verse i2">Et moi, je languis dans l’attente !</div>
+</div>
+
+</div>
+<p class="p">S<span class="xs">ACOUNTALA</span>.</p>
+
+<p>Au secours ! Cette méchante abeille s’acharne
+sur moi !</p>
+
+<p class="p"><span class="pagenum">-23-</span> L<span class="xs">ES DEUX</span> A<span class="xs">MIES</span>, <i>riant</i>.</p>
+
+<p>Nous n’y pouvons rien. C’est le roi qui est le
+protecteur des ermitages : adresse-toi à Douchanta.</p>
+
+<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p>
+
+<p>Voilà une occasion de me montrer… Ne craignez
+rien. (<i>S’arrêtant, à part.</i>) Mais ce serait leur
+dire : « Je suis le roi. » J’aime mieux me présenter
+comme un hôte ordinaire.</p>
+
+<p class="p">S<span class="xs">ACOUNTALA</span>.</p>
+
+<p>Ce méchant insecte s’obstine. Il faut donc que
+je lui cède. (<i>Elle s’éloigne de quelques pas. Jetant de
+nouveau un regard de côté.</i>) Ah ! pauvre Sacountalâ !
+Il me poursuit jusqu’ici ! Au secours !</p>
+
+<hr>
+
+
+<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>, <i>accourant</i>.</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Qui donc outrage ici d’innocentes novices ?</div>
+<div class="verse">Pourquoi leurs jeunes seins sont-ils tremblants d’effroi ?</div>
+<div class="verse">Le monstre se croit-il à l’abri des supplices ?</div>
+<div class="verse i2">Et Douchanta n’est-il plus roi ?</div>
+</div>
+
+</div>
+<p>(<i>Les trois amies restent un moment interdites à la
+vue du roi.</i>)</p>
+
+<p class="p">A<span class="xs">NOUSOUYA</span>.</p>
+
+<p>Seigneur, il n’y a pas grand mal… C’est une
+abeille qui poursuivait notre amie et qui lui a fait
+peur. (<i>Elle désigne Sacountalâ.</i>)</p>
+
+<p class="p"><span class="pagenum">-24-</span> L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>, <i>s’approchant de Sacountalâ</i>.</p>
+
+<p>Votre piété prospère-t-elle<a id="FNanchor_24" href="#Footnote_24" class="fnanchor">[24]</a> ? (<i>Sacountalâ tressaille
+et baisse les yeux.</i>)</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_24" href="#FNanchor_24"><span class="label">[24]</span></a> C’est le salut qu’on adresse aux ascètes.</p>
+</div>
+<p class="p">A<span class="xs">NOUSOUYA</span>, <i>répondant pour elle</i>.</p>
+
+<p>Oui, sans doute, puisqu’elle nous vaut l’honneur
+de recevoir un tel hôte.</p>
+
+<p class="p">P<span class="xs">RIYAMVADA</span>.</p>
+
+<p>Seigneur, soyez le bienvenu ! Cours vite, Sacountalâ !
+Va chercher dans la hutte les fruits et les
+autres présents qu’on doit à un hôte. Voici déjà
+l’eau qui rafraîchira ses pieds.</p>
+
+<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p>
+
+<p>Non, votre charmant accueil me suffit : je ne
+veux pas d’autre hospitalité.</p>
+
+<p class="p">A<span class="xs">NOUSOUYA</span>.</p>
+
+<p>S’il en est ainsi, Seigneur, veuillez vous reposer
+et prendre le frais sur ce banc, à l’ombre de ces
+arbres.</p>
+
+<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p>
+
+<p>Mais vous-mêmes, vos pratiques pieuses ne vous
+ont-elles pas fatiguées ? Asseyez-vous aussi un instant.</p>
+
+<p class="p">P<span class="xs">RIYAMVADA</span>, <i>s’adressant à Sacountalâ</i>.</p>
+
+<p>Chère amie, nous devons des égards à un hôte :
+viens donc et asseyons-nous ! (<i>Tous s’assoient.</i>)</p>
+
+<p class="p"><span class="pagenum">-25-</span> S<span class="xs">ACOUNTALA</span>, <i>à part</i>.</p>
+
+<p>Quel est ce trouble qui me saisit à la vue de
+notre hôte ?… D’où vient ce sentiment,… inconnu
+dans notre ermitage ?</p>
+
+<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>, <i>les regardant toutes les trois</i>.</p>
+
+<p>Charmante amitié de trois compagnes, toutes
+les trois jeunes, toutes les trois belles !</p>
+
+<p class="p">P<span class="xs">RIYAMVADA</span>, <i>bas à sa voisine</i>.</p>
+
+<p>Anousouyâ, quel est donc cet hôte mystérieux ?
+Sa parole est douce, et toute sa personne est pleine
+de courtoisie et de majesté.</p>
+
+<p class="p">A<span class="xs">NOUSOUYA</span>.</p>
+
+<p>Ma chère, il excite ma curiosité comme la tienne.
+Je n’y tiens plus : il faut que je l’interroge. (<i>Haut.</i>)
+Monseigneur est si aimable que je m’enhardis à lui
+faire des questions… Pourrions-nous savoir quelle
+est la race de guerriers et de sages qui s’honore
+de le compter parmi les siens ?… quel est le pays
+que son absence plonge aujourd’hui dans le deuil ?…
+quel motif puissant a conduit un seigneur habitué
+à toutes les douceurs de la vie jusqu’au fond de ce
+séjour austère ?</p>
+
+<p class="p">S<span class="xs">ACOUNTALA</span>.</p>
+
+<p>O mon cœur ! du courage ! Anousouyâ a deviné
+ton désir.</p>
+
+<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p>
+
+<p>(<i>A part.</i>) Dois-je me faire connaître,… ou leur
+laisser ignorer qui je suis ? (<i>Après réflexion.</i>) Oui,
+<span class="pagenum">-26-</span> cela vaut mieux. (<i>Haut.</i>) J’ai étudié les Védas, et
+j’occupe dans la ville capitale du roi descendant
+de Pourou une charge qu’il m’a confiée. Je suis
+venu faire dans cette forêt un pieux pèlerinage.</p>
+
+<p class="p">A<span class="xs">NOUSOUYA</span>.</p>
+
+<p>Nous avons donc un protecteur ! (<i>L’attitude de
+Sacountalâ trahit l’embarras.</i>)</p>
+
+<p class="p">L<span class="xs">ES DEUX</span> A<span class="xs">MIES</span>, <i>après les avoir observés tous les
+deux, bas à Sacountalâ</i>.</p>
+
+<p>Chère Sacountalâ, si ton vénérable père était
+là…</p>
+
+<p class="p">S<span class="xs">ACOUNTALA</span>.</p>
+
+<p>Eh bien ! quoi ?</p>
+
+<p class="p">L<span class="xs">ES DEUX</span> A<span class="xs">MIES</span>.</p>
+
+<p>Il voudrait combler les vœux d’un pareil hôte…
+Il lui donnerait, au besoin, ce qu’il a de plus cher
+au monde.</p>
+
+<p class="p">S<span class="xs">ACOUNTALA</span>, <i>feignant la colère</i>.</p>
+
+<p>Je ne sais pas ce que vous voulez dire. D’ailleurs,
+je ne veux pas vous écouter.</p>
+
+<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p>
+
+<p>Moi aussi, j’aurais une question à vous faire au
+sujet de votre amie.</p>
+
+<p class="p">T<span class="xs">OUTES LES DEUX</span>.</p>
+
+<p>Ce sera un honneur pour nous.</p>
+
+<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p>
+
+<p>Le vénérable Cannva s’est voué, dit-on, à la contemplation…
+<span class="pagenum">-27-</span> Comment votre amie peut-elle être
+sa fille ?</p>
+
+<p class="p">A<span class="xs">NOUSOUYA</span>.</p>
+
+<p>Je vais vous expliquer tout, Seigneur. Il est un
+sage de race royale dont on vante les mérites tout-puissants<a id="FNanchor_25" href="#Footnote_25" class="fnanchor">[25]</a>.
+C’est Visvâmitra.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_25" href="#FNanchor_25"><span class="label">[25]</span></a> Les mérites d’un ascète lui donnent un immense pouvoir.</p>
+</div>
+<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p>
+
+<p>Visvâmitra ?… J’écoute.</p>
+
+<p class="p">A<span class="xs">NOUSOUYA</span>.</p>
+
+<p>Il est le père de notre amie. Elle a été abandonnée,
+et Cannva l’a élevée : c’est pour cela que
+le vénérable l’appelle sa fille.</p>
+
+<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p>
+
+<p>Abandonnée, dites-vous ? Ma curiosité n’est pas
+encore satisfaite. Racontez-moi tout.</p>
+
+<p class="p">A<span class="xs">NOUSOUYA</span>.</p>
+
+<p>Écoutez donc ! Il fut un temps où le sage Visvâmitra
+se livrait à des austérités effrayantes… Les
+dieux s’inquiétèrent<a id="FNanchor_26" href="#Footnote_26" class="fnanchor">[26]</a>, et lui envoyèrent, pour le
+distraire de sa pénitence, une nymphe céleste, nommée
+Ménacâ.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_26" href="#FNanchor_26"><span class="label">[26]</span></a> Les ascètes peuvent arriver, à force d’austérités, à détrôner
+les dieux et à prendre leur place.</p>
+</div>
+<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p>
+
+<p>On dit, en effet, que les austérités des ascètes
+<span class="pagenum">-28-</span> inquiètent quelquefois les dieux : — Mais continuez.</p>
+
+<p class="p">A<span class="xs">NOUSOUYA</span>.</p>
+
+<p>Alors,… par une délicieuse journée de printemps,…
+à la vue de cette beauté divine… (<i>Elle
+s’arrête embarrassée.</i>)</p>
+
+<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p>
+
+<p>Je devine… Elle est fille de la nymphe ?</p>
+
+<p class="p">A<span class="xs">NOUSOUYA</span>.</p>
+
+<p>C’est cela.</p>
+
+<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p>
+
+<p>Je ne m’étonne plus !</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Ce n’est pas là l’enfant qu’une femme a porté :</div>
+<div class="verse">L’éclair éblouissant n’est pas fils de la terre !</div>
+<div class="verse">Un sang divin peut seul expliquer le mystère</div>
+<div class="verse i2">De sa merveilleuse beauté.</div>
+</div>
+
+</div>
+<p class="didr">(<i>Sacountalâ baisse les yeux.</i>)</p>
+
+<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>, <i>à part</i>.</p>
+
+<p>C’est un obstacle de moins pour mes désirs<a id="FNanchor_27" href="#Footnote_27" class="fnanchor">[27]</a>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_27" href="#FNanchor_27"><span class="label">[27]</span></a> Sacountalâ, étant fille de Visvâmitra, est de caste
+royale.</p>
+</div>
+<p class="p">P<span class="xs">RIYAMVADA</span>, <i>regardant Sacountalâ avec un sourire</i>.</p>
+
+<p>Monseigneur paraît avoir encore quelque chose
+à dire. (<i>Sacountalâ fait du doigt un signe de menace
+à son amie.</i>)</p>
+
+<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p>
+
+<p>Vous ne vous trompez pas : Je m’intéresse fort
+<span class="pagenum">-29-</span> à ses pieux exercices, et j’ai encore à ce sujet une
+question à vous faire.</p>
+
+<p class="p">P<span class="xs">RIYAMVADA</span>.</p>
+
+<p>Ordonnez donc, Seigneur : des novices comme
+nous n’ont qu’à obéir.</p>
+
+<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Ce vœu cruel, obstacle à l’élan de vos cœurs,</div>
+<div class="verse">Cannva permettra-t-il qu’un époux l’en relève ?</div>
+<div class="verse">Ou veut-il qu’au milieu des gazelles, ses sœurs,</div>
+<div class="verse">Elle brille dans l’ombre et n’ait pas d’autre rêve ?</div>
+</div>
+
+</div>
+<p class="p">P<span class="xs">RIYAMVADA</span>.</p>
+
+<p>Maintenant, en effet, Seigneur, elle observe des
+vœux religieux ; mais son père a l’intention de la
+marier quand il lui aura trouvé un époux digne
+d’elle.</p>
+
+<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>, <i>à part, joyeux</i>.</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Livre-toi donc, mon cœur ! La pure jeune fille</div>
+<div class="verse">N’est plus l’ardent charbon que je n’osais toucher ;</div>
+<div class="verse">Au bord de mon chemin, c’est un rubis qui brille :</div>
+<div class="verse i2">Je puis sans crainte m’approcher.</div>
+</div>
+
+</div>
+<p class="p">S<span class="xs">ACOUNTALA</span>, <i>avec une colère feinte</i>.</p>
+
+<p>Anousouyâ, je pars !</p>
+
+<p class="p">A<span class="xs">NOUSOUYA</span>.</p>
+
+<p>Et pourquoi donc ?</p>
+
+<p class="p">S<span class="xs">ACOUNTALA</span>.</p>
+
+<p>Je vais me plaindre à la vénérable Gautamî des
+bavardages de Priyamvadâ. (<i>Elle se lève.</i>)</p>
+
+<p class="p"><span class="pagenum">-30-</span> A<span class="xs">NOUSOUYA</span>.</p>
+
+<p>Ma chère, une pieuse novice comme toi ne doit
+pas, pour suivre sa fantaisie, oublier les égards
+qu’elle doit à un hôte. (<i>Sacountalâ part sans répondre.</i>)</p>
+
+<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>, <i>à part</i>.</p>
+
+<p>Comment ! elle s’enfuit ! (<i>Il se lève comme pour
+l’arrêter ; mais il se contient.</i>) Ah ! l’imagination d’un
+amant est toujours en avance sur la réalité !</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Je voulais lui parler : le respect m’a fait taire.</div>
+<div class="verse">J’allais la suivre : il a cloué mes pieds au sol.</div>
+<div class="verse">Mais mon cœur est plus prompt : il avait pris son vol ;</div>
+<div class="verse i2">Je le sens retomber à terre !</div>
+</div>
+
+</div>
+<p class="p">P<span class="xs">RIYAMVADA</span>, <i>suivant Sacountalâ</i>.</p>
+
+<p>Holà ! méchante ! je ne te permets pas de t’en
+aller.</p>
+
+<p class="p">S<span class="xs">ACOUNTALA</span>, <i>se retournant et fronçant le sourcil</i>.</p>
+
+<p>Pourquoi cela ?</p>
+
+<p class="p">P<span class="xs">RIYAMVADA</span>.</p>
+
+<p>Tu me dois encore l’arrosage de deux arbres.
+Commence par t’acquitter ; tu t’en iras après. (<i>Elle
+la retient de force.</i>)</p>
+
+<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p>
+
+<p>Elle est déjà assez fatiguée… Voyez !</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Ses deux bras nus tombent de lassitude ;</div>
+<div class="verse">Sa main froissée est d’un rouge sanglant ;</div>
+<div class="verse">Elle soupire, et, sous l’étoffe rude,</div>
+<div class="verse">Ses seins gonflés ondulent en tremblant…</div>
+<div class="verse"><span class="pagenum">-31-</span> La sueur brille en perles de rosée,</div>
+<div class="verse">Mouillant la fleur qu’elle a pour seul bijou ;</div>
+<div class="verse">Ses cheveux noirs, dont l’attache est brisée,</div>
+<div class="verse">Mêlent leurs flots et roulent sur son cou.</div>
+</div>
+
+</div>
+<p>C’est donc moi qui payerai sa dette. (<i>Il leur tend
+son anneau. Les deux amies le reçoivent, en lisent
+l’inscription et se regardent.</i>) Oh ! n’allez pas vous
+tromper : c’est un présent que le roi m’a fait.</p>
+
+<p class="p">P<span class="xs">RIYAMVADA</span>.</p>
+
+<p>Alors,… Seigneur, vous ne devez pas vous en
+séparer. Votre désir suffit : nous la tenons quitte.</p>
+
+<p class="p">A<span class="xs">NOUSOUYA</span>.</p>
+
+<p>Chère Sacountalâ, te voilà libre ! Tu le dois à ce
+charitable seigneur… Non, je dis mal ! à ce grand
+roi ! Maintenant veux-tu encore partir ?</p>
+
+<p class="p">S<span class="xs">ACOUNTALA</span>, <i>à part</i>.</p>
+
+<p>Certes ! je partirais,… si j’avais quelque empire
+sur moi-même.</p>
+
+<p class="p">P<span class="xs">RIYAMVADA</span>.</p>
+
+<p>Eh bien ! te voilà encore là ?</p>
+
+<p class="p">S<span class="xs">ACOUNTALA</span>.</p>
+
+<p>Tu n’as pas d’ordres à me donner, je pense. Je
+partirai quand bon me semblera.</p>
+
+<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>, <i>regardant Sacountalâ, à part</i>.</p>
+
+<p>Ah ! puisse-t-elle sentir pour moi ce que je sens
+pour elle ! Mais je crois que l’espoir m’est permis.</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Aucun signe, aucun mot n’a calmé ma souffrance ;</div>
+<div class="verse">Mais ses yeux que je cherche ont le regard perdu ;</div>
+<div class="verse"><span class="pagenum">-32-</span> Quand je parle, je sais que je suis entendu :</div>
+<div class="verse i3">Mon cœur bat d’espérance.</div>
+</div>
+
+</div>
+<p class="p">V<span class="xs">OIX</span> <i>derrière la scène</i>.</p>
+
+<p>Alerte ! Accourez tous, ermites ! Venez au secours
+des animaux de l’ermitage : le roi Douchanta
+chasse, et il est près d’ici.</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Le char soulève une poussière</div>
+<div class="verse">Qui s’envole en longs tourbillons :</div>
+<div class="verse">Le soleil n’a plus de rayons</div>
+<div class="verse">Pour la percer de sa lumière.</div>
+<div class="verse">Les habits à demi séchés</div>
+<div class="verse">Qui flottent sur les tiges frêles,</div>
+<div class="verse">Les feuilles, les rameaux tachés,</div>
+<div class="verse">Semblent couverts de sauterelles.</div>
+</div>
+
+</div>
+<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>, <i>à part</i>.</p>
+
+<p>Ah ! malheur à moi ! On me cherche, et les gens
+de ma suite jettent le trouble dans l’ermitage.</p>
+
+<p class="p">N<span class="xs">OUVELLES</span> V<span class="xs">OIX</span> <i>derrière la scène</i>.</p>
+
+<p>Alerte ! Prenez garde à vous, ermites ! Femmes,
+vieillards, enfants, tout fuit !… Le voilà !…</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">L’éléphant s’irrite,</div>
+<div class="verse">Gronde, prend la fuite,</div>
+<div class="verse">Et se précipite</div>
+<div class="verse">Sous le bois obscur.</div>
+<div class="verse">La fureur le grise !</div>
+<div class="verse">Sa défense est prise…</div>
+<div class="verse">Un effort la brise :</div>
+<div class="verse">L’arbre était plus dur.</div>
+<div class="verse">Son pied s’embarrasse :</div>
+<div class="verse">Raidi par sa masse,</div>
+<div class="verse"><span class="pagenum">-33-</span> La ronce l’enlace</div>
+<div class="verse">D’un bracelet vert.</div>
+<div class="verse">Le daim fuit de crainte !</div>
+<div class="verse">Notre extase sainte</div>
+<div class="verse">A sa flamme éteinte :</div>
+<div class="verse">L’autel est désert.</div>
+</div>
+
+</div>
+<p>(<i>Tous, en entendant ces voix, se lèvent précipitamment.</i>)</p>
+
+<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p>
+
+<p>Ah ! malheur à moi ! je suis coupable envers les
+ermites ! Cherchons à réparer le mal !</p>
+
+<p class="p">L<span class="xs">ES DEUX</span> A<span class="xs">MIES</span>.</p>
+
+<p>Grand roi, nous avons peur : l’éléphant est furieux.
+Permets-nous de rentrer dans la hutte.</p>
+
+<p class="p">A<span class="xs">NOUSOUYA</span>, <i>à Sacountalâ</i>.</p>
+
+<p>Allons, Sacountalâ, la vénérable Gautamî va être
+inquiète : hâtons-nous d’aller la retrouver.</p>
+
+<p class="p">S<span class="xs">ACOUNTALA</span>. (<i>Elle paraît n’avoir plus la force de
+marcher.</i>)</p>
+
+<p>Hélas ! mes pieds refusent de me porter !</p>
+
+<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p>
+
+<p>Allez ! je ne vous retiens plus : il faut que de
+mon côté je coure protéger l’ermitage.</p>
+
+<p class="p">L<span class="xs">ES DEUX</span> A<span class="xs">MIES</span>.</p>
+
+<p>Grand roi ! nous savons maintenant qui tu es…
+Nous ne t’avons pas rendu les honneurs qui t’étaient
+dus, daigne nous pardonner… Nous osons à peine,
+<span class="pagenum">-34-</span> après t’avoir aussi mal reçu, t’inviter à revenir parmi
+nous.</p>
+
+<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p>
+
+<p>Je vous en prie, ne parlez pas ainsi : votre seule
+présence était la plus charmante des hospitalités.</p>
+
+<p class="p">S<span class="xs">ACOUNTALA</span>.</p>
+
+<p>Anousouyâ !… attendez-moi !… la barbe d’un épi
+m’est entrée dans le pied, et ma tunique d’écorce
+est accrochée à une branche d’amarante : attendez
+que je me dégage. (<i>Elle sort avec ses amies en
+regardant le roi.</i>)</p>
+
+<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>, <i>avec un soupir</i>.</p>
+
+<p>Les voilà toutes parties ! Il faut que je m’éloigne
+à mon tour… La rencontre de Sacountalâ m’a ôté
+toute envie de rentrer dans mon palais ; je vais
+donc installer ma suite à une distance suffisante de
+l’ermitage… Ah ! je ne puis détacher ma pensée
+de Sacountalâ.</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">La hampe du drapeau brave l’effort du vent ;</div>
+<div class="verse">Mais l’étoffe captive ondoie et se rebelle.</div>
+<div class="verse i2">Ainsi mon corps marche en avant ;</div>
+<div class="verse i2">Mais mon cœur retourne vers elle.</div>
+</div>
+
+</div>
+<div class="chapter"></div>
+<p><span class="pagenum">-35-</span></p>
+
+<h2 class="nobreak">ACTE II<br>
+CONFIDENCES</h2>
+
+
+<p class="did">On voit paraître Mâdhavya, ami d’enfance<a id="FNanchor_28" href="#Footnote_28" class="fnanchor">[28]</a> du roi.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_28" href="#FNanchor_28"><span class="label">[28]</span></a> Personnage de convention, gourmand et poltron, le
+bouffon du théâtre indien.</p>
+</div>
+<p class="p">M<span class="xs">ADHAVYA</span>, <i>avec un soupir</i>.</p>
+
+<p>Ouf ! je suis mort ! Voilà ce qu’on gagne
+à l’amitié d’un roi qui a la rage de
+la chasse. J’en ai assez ! Une gazelle
+par-ci, un sanglier par-là. Bon ! voilà
+qu’il faut courir, en plein midi, dans les clairières.
+Pour se rafraîchir, des ruisseaux d’eau tiède
+pleins de feuilles pourries. On mange à des heures
+indues ; le rôti est brûlé. La nuit, pas moyen de
+dormir : les chevaux et les éléphants piétinent.
+Pour réveil, au point du jour, un bruit qui fend les
+oreilles : les damnés chasseurs partent pour la forêt. — Encore
+si c’était tout ! Mais non ! L’ampoule
+<span class="pagenum">-36-</span> tourne en panaris. Tout en chassant, Sa Majesté,
+sans rien dire, est entrée dans un ermitage, et elle
+y a rencontré, pour mes péchés, une jeune novice
+qu’on appelle Sacountalâ. Depuis qu’il l’a vue, il
+n’est plus question de s’en retourner. — C’est au
+milieu de ces agréables réflexions que j’ai vu luire
+l’aurore. Comment sortir de là ? Il doit avoir fini
+ses ablutions… Je vais aller le trouver. (<i>Il fait quelques
+pas et regarde devant lui.</i>) Mais le voici qui
+vient, son arc et ses flèches dans la main, et sa
+bien-aimée dans le cœur. Il porte une couronne
+de fleurs des bois. Bien ! Je vais l’attendre dans
+l’attitude d’un homme moulu. Si je pouvais faire
+valoir ainsi mes droits au repos ! (<i>Il s’appuie sur son
+bâton et reste immobile. On voit paraître le roi couronné
+de fleurs sauvages, l’arc et les flèches à la
+main.</i>)</p>
+
+<hr>
+
+
+<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>, <i>à part</i>.</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Son cœur, que j’ai touché, sera lent à s’ouvrir ;</div>
+<div class="verse">Il est fier : j’attendrai. Mais l’espérance émousse</div>
+<div class="verse">L’aiguillon de l’attente et la rend presque douce :</div>
+<div class="verse">C’est une volupté d’être deux à souffrir.</div>
+</div>
+
+</div>
+<p>(<i>Souriant.</i>) Voilà bien les illusions d’un amant.
+Comme il trouve aisément dans le cœur de la bien-aimée
+tout ce qu’il désire y voir !</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse"><span class="pagenum">-37-</span> Eh ! qu’importent les feux que lançaient ses prunelles !</div>
+<div class="verse">A peine elle semblait savoir que j’étais là.</div>
+<div class="verse">Certe, elle s’éloignait lentement… C’est qu’elle a</div>
+<div class="verse">L’allure paresseuse et charmante des belles.</div>
+<div class="verse">Enfin, quand son amie a voulu l’arrêter,</div>
+<div class="verse">N’a-t-elle pas boudé son amie elle-même ?</div>
+<div class="verse">Mais l’espoir obstiné sait tout interpréter.</div>
+<div class="verse i2">Elle me fuit… Donc elle m’aime !</div>
+</div>
+
+</div>
+<p class="p">M<span class="xs">ADHAVYA</span>, <i>sans changer de position</i>.</p>
+
+<p>Roi, je ne peux plus remuer ni jambes ni bras !
+Excuse-moi si je ne te salue que de la voix.</p>
+
+<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>, <i>le regardant, avec un sourire</i>.</p>
+
+<p>Et d’où te vient cette grande fatigue ?</p>
+
+<p class="p">M<span class="xs">ADHAVYA</span>.</p>
+
+<p>Tu le demandes ? Tu m’allonges un soufflet dans
+l’œil, et il faut que je t’explique pourquoi je pleure !</p>
+
+<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p>
+
+<p>Je ne comprends pas. Parle plus clairement.</p>
+
+<p class="p">M<span class="xs">ADHAVYA</span>.</p>
+
+<p>Quand on plonge un bâton dans l’eau, il devient
+bancroche, n’est-ce pas ? Est-ce sa faute ou celle
+de l’eau ?</p>
+
+<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p>
+
+<p>C’est la faute de l’eau.</p>
+
+<p class="p">M<span class="xs">ADHAVYA</span>.</p>
+
+<p>Eh bien ! c’est aussi ta faute si je suis plié en
+deux.</p>
+
+<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p>
+
+<p>Comment cela ?</p>
+
+<p class="p"><span class="pagenum">-38-</span> M<span class="xs">ADHAVYA</span>.</p>
+
+<p>Dis-moi, c’est donc beau pour un roi d’abandonner
+les intérêts de ses sujets… et les grands
+chemins, pour aller vivre dans les forêts ? Et moi,
+un brahmane<a id="FNanchor_29" href="#Footnote_29" class="fnanchor">[29]</a>, il faut, pour te complaire, que je
+coure après d’innocentes bêtes,… et que je me désarticule
+les membres ! Je demande grâce. Reposons-nous
+une journée.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_29" href="#FNanchor_29"><span class="label">[29]</span></a> Le respect des êtres vivants est un devoir pour les
+brahmanes.</p>
+</div>
+<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>, <i>à part</i>.</p>
+
+<p>Il ne se doute pas que la chasse a maintenant
+aussi peu d’attraits pour moi que pour lui. Je ne
+pense qu’à la fille de Cannva.</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Non, l’on ne verra plus ma main cruelle armée</div>
+<div class="verse">Pour envoyer la mort aux êtres gracieux</div>
+<div class="verse">Qui souvent ont bondi près de ma bien-aimée,</div>
+<div class="verse">Et dont le doux regard a passé dans ses yeux !</div>
+</div>
+
+</div>
+<p class="p">M<span class="xs">ADHAVYA</span>, <i>regardant le roi</i>.</p>
+
+<p>Il rumine encore quelque chose. J’ai parlé dans
+le désert.</p>
+
+<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>, <i>souriant</i>.</p>
+
+<p>Tu n’y es pas. Je me dis tout simplement qu’il
+faut se rendre aux désirs d’un ami.</p>
+
+<p class="p">M<span class="xs">ADHAVYA</span>, <i>enchanté</i>.</p>
+
+<p>Sois donc béni ! (<i>Il veut se redresser.</i>)</p>
+
+<p class="p"><span class="pagenum">-39-</span> L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p>
+
+<p>Attends encore un peu ; je n’ai pas fini.</p>
+
+<p class="p">M<span class="xs">ADHAVYA</span>.</p>
+
+<p>Tu n’as qu’à commander.</p>
+
+<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p>
+
+<p>Quand tu te seras bien reposé, je t’emploierai
+à une autre affaire qui ne te donnera aucune peine.</p>
+
+<p class="p">M<span class="xs">ADHAVYA</span>.</p>
+
+<p>Est-ce à manger des gâteaux ?</p>
+
+<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p>
+
+<p>Tu vas le savoir.</p>
+
+<p class="p">M<span class="xs">ADHAVYA</span>.</p>
+
+<p>Je grille d’impatience.</p>
+
+<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p>
+
+<p>Holà ! quelqu’un !</p>
+
+<p class="p">L’H<span class="xs">UISSIER</span>.</p>
+
+<p>Je suis aux ordres de Sa Majesté.</p>
+
+<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p>
+
+<p>Raivataca, prie le général de venir.</p>
+
+<p class="p">L’H<span class="xs">UISSIER</span>.</p>
+
+<p>J’obéis. (<i>Il sort et revient avec le général.</i>) Venez,
+Seigneur, le roi vous donne audience ; vous pouvez
+approcher.</p>
+
+<p class="p">L<span class="xs">E</span> G<span class="xs">ÉNÉRAL</span>, <i>regardant le roi, à part</i>.</p>
+
+<p>Il y a beaucoup à dire contre la chasse. Mais
+on ne peut pas lui reprocher de nuire à la beauté
+du roi.</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse"><span class="pagenum">-40-</span> Rien ne peut échapper à sa flèche volante ;</div>
+<div class="verse">La corde de son arc a labouré sa chair :</div>
+<div class="verse">Mais ni les durs travaux ni la chaleur brûlante</div>
+<div class="verse">N’arrachent de sueur à ses membres de fer.</div>
+<div class="verse">Ses bras longs et puissants bravent la lassitude ;</div>
+<div class="verse">Son corps souple et nerveux n’est pour lui d’aucun poids :</div>
+<div class="verse">Tel l’éléphant qui vit, loin de la servitude,</div>
+<div class="verse i2">Sur la montagne, au fond des bois.</div>
+</div>
+
+</div>
+<p>(<i>S’approchant.</i>) Gloire au roi ! Sire, je me suis
+assuré que cette forêt est pleine de gibier. J’attends
+vos ordres.</p>
+
+<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p>
+
+<p>Bhadraséna, Mâdhavya m’a dit tant de mal de
+la chasse qu’il m’en a détourné.</p>
+
+<p class="p">L<span class="xs">E</span> G<span class="xs">ÉNÉRAL</span>, <i>bas à Mâdhavya</i>.</p>
+
+<p>Courage ! continue, ami Mâdhavya. Moi, je suis
+obligé de flatter le maître. (<i>Haut.</i>) Sire, ne prenez
+pas garde aux sottises qu’il vous débite. Moi, votre
+exemple m’a converti.</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Combattre l’embonpoint pesant,</div>
+<div class="verse">Rester fort, souple, séduisant,</div>
+<div class="verse i2">Bouillir d’audace !</div>
+<div class="verse">S’amuser d’un faible ennemi</div>
+<div class="verse">Qui tantôt fuit, mort à demi,</div>
+<div class="verse i2">Tantôt menace ;</div>
+<div class="verse">Percer de la pointe d’un trait</div>
+<div class="verse">Un but qui court et disparaît</div>
+<div class="verse i2">De place en place ;</div>
+<div class="verse">Être vainqueur, toujours vainqueur :</div>
+<div class="verse">Voilà le rêve de mon cœur.</div>
+<div class="verse i2">Vive la chasse !</div>
+</div>
+
+</div>
+<p class="p"><span class="pagenum">-41-</span> M<span class="xs">ADHAVYA</span>, <i>en colère</i>.</p>
+
+<p>Va-t’en, toi ! tu ne rêves que plaies et bosses !
+Le roi est revenu à des sentiments plus doux.
+Quant à toi, méchant bâtard, tu peux te promener,
+si bon te semble, de forêt en forêt, jusqu’à ce
+qu’un vieil ours, en quête d’une gazelle ou d’un
+chacal, te trouve sur sa route et t’avale.</p>
+
+<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p>
+
+<p>Bhadraséna, je ne suis pas de ton avis. Nous
+sommes ici trop près de l’ermitage. Adieu la chasse !</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Buffles amis de l’onde et des fourrés humides,</div>
+<div class="verse">Soyez heureux : plongez vos cornes dans les eaux.</div>
+<div class="verse">Broutez en paix, dormez, antilopes timides :</div>
+<div class="verse">A l’ombre des grands bois couchez-vous en troupeaux,</div>
+<div class="verse">Sangliers, qui tremblez pour vos petits sans armes,</div>
+<div class="verse">Roulez-vous sans souci dans l’herbe des marais.</div>
+<div class="verse">Bêtes des bois, vivez désormais sans alarmes :</div>
+<div class="verse i3">Ne craignez plus mes traits !</div>
+</div>
+
+</div>
+<p class="p">L<span class="xs">E</span> G<span class="xs">ÉNÉRAL</span>.</p>
+
+<p>Comme il plaît au roi.</p>
+
+<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p>
+
+<p>Quelques archers avaient dû prendre les devants.
+Fais-les rappeler. Empêche mes hommes
+d’armes de jeter le trouble dans l’ermitage et tiens-les
+à une distance respectueuse. Tu le sais…</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">L’ermite qu’on insulte est, dans son humble case,</div>
+<div class="verse">Pareil au feu qui couve et peut tout consumer.</div>
+<div class="verse">Un regard du soleil suffit pour animer</div>
+<div class="verse">La froideur du cristal, qui tout à coup s’embrase.</div>
+</div>
+
+</div>
+<p class="p"><span class="pagenum">-42-</span> L<span class="xs">E</span> G<span class="xs">ÉNÉRAL</span>.</p>
+
+<p>Les ordres du roi seront exécutés.</p>
+
+<p class="p">M<span class="xs">ADHAVYA</span>.</p>
+
+<p>Va-t’en, trouble-fête ! va-t’en ! (<i>Le général sort.</i>)</p>
+
+<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>, <i>jetant un regard à ses gens</i>.</p>
+
+<p>Allez ôter vos habits de chasse. Et toi, Raivataca,
+veille aux soins de ta charge.</p>
+
+<p class="p">L’H<span class="xs">UISSIER</span>.</p>
+
+<p>J’obéis. (<i>Il sort.</i>)</p>
+
+<p class="p">M<span class="xs">ADHAVYA</span>.</p>
+
+<p>Tu as chassé les moustiques. Maintenant, vois
+ce dais de verdure et ce banc de pierre au-dessous.
+Veux-tu t’y asseoir ? Pour mon compte, je m’y
+trouverai très bien.</p>
+
+<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p>
+
+<p>Montre-moi le chemin.</p>
+
+<p class="p">M<span class="xs">ADHAVYA</span>.</p>
+
+<p>Eh bien ! suis-moi. (<i>Ils font quelques pas et s’assoient.</i>)</p>
+
+<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p>
+
+<p>Ami Mâdhavya, à quoi donc te servent tes yeux ?
+Tu n’as pas vu ce qu’il y a de plus beau au monde.</p>
+
+<p class="p">M<span class="xs">ADHAVYA</span>.</p>
+
+<p>Que dis-tu ? N’es-tu pas devant moi ?</p>
+
+<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p>
+
+<p>On se plaît toujours à soi-même. Ce n’est pas
+de moi qu’il est question. Je veux parler de la perle
+de cet ermitage, de Sacountalâ.</p>
+
+<p class="p"><span class="pagenum">-43-</span> M<span class="xs">ADHAVYA</span>, <i>à part</i>.</p>
+
+<p>Attends un peu ! Si tu crois que je vais t’encourager !
+(<i>Haut.</i>) Bah ! c’est la fille d’un brahmane. Tu
+ne peux pas y prétendre. A quoi te sert de l’avoir
+vue ?</p>
+
+<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p>
+
+<p>Sot que tu es !</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Le croissant nouveau qui luit</div>
+<div class="verse i2">Dans la nuit</div>
+<div class="verse">Est la merveille du monde,</div>
+<div class="verse">Et l’on goûte sans désir</div>
+<div class="verse i2">Le plaisir</div>
+<div class="verse">De voir sa lumière blonde !</div>
+</div>
+
+</div>
+<p>Mais l’objet qui a touché le cœur de Douchanta
+n’est pas hors de sa portée.</p>
+
+<p class="p">M<span class="xs">ADHAVYA</span>.</p>
+
+<p>Explique-toi.</p>
+
+<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">L’ermite a rencontré l’enfant sur son chemin.</div>
+<div class="verse">Sa patrie est le ciel, ce bois fut son asile :</div>
+<div class="verse">Cannva la recueillit, et l’éclatant jasmin,</div>
+<div class="verse">Détaché de sa branche, orna ce tronc stérile.</div>
+</div>
+
+</div>
+<p class="p">M<span class="xs">ADHAVYA</span>, <i>éclatant de rire</i>.</p>
+
+<p>Ainsi, tu oublies pour elle les beautés de ton harem ?
+Mais, après tout, on voit des gens, fatigués
+de dattes, se jeter avidement sur le fruit aigrelet
+des tamarins.</p>
+
+<p class="p"><span class="pagenum">-44-</span> L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p>
+
+<p>Ami, si tu la voyais, tu tiendrais un autre langage.</p>
+
+<p class="p">M<span class="xs">ADHAVYA</span>.</p>
+
+<p>Il faut qu’elle soit bien belle, en effet, pour inspirer
+un pareil enthousiasme à un connaisseur comme
+toi !</p>
+
+<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p>
+
+<p>Mon cher, deux mots suffisent.</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Mille traits ont formé cette beauté céleste :</div>
+<div class="verse">Brahma les assembla ; Brahma, d’un œil ami,</div>
+<div class="verse">A caressé son œuvre, et cet effort atteste</div>
+<div class="verse">Qu’il a voulu donner une sœur à Lakchmî<a id="FNanchor_30" href="#Footnote_30" class="fnanchor">[30]</a>.</div>
+</div>
+
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_30" href="#FNanchor_30"><span class="label">[30]</span></a> Déesse de la beauté.</p>
+</div>
+<p class="p">M<span class="xs">ADHAVYA</span>.</p>
+
+<p>Je vois, elle fait pâlir toutes les autres.</p>
+
+<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p>
+
+<p>Sais-tu ce que je me dis ?</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Personne n’a jamais respiré cette fleur ;</div>
+<div class="verse">Nul ongle n’a blessé sa tige intacte et pure.</div>
+<div class="verse">Rubis, elle a brillé sans servir de parure.</div>
+<div class="verse">Miel nouveau, nul palais n’a connu sa saveur.</div>
+<div class="verse i2">Mon cœur frémit quand j’y pense !</div>
+<div class="verse i2">Ah ! qui donc, en récompense</div>
+<div class="verse i2">De quelque ancienne existence<a id="FNanchor_31" href="#Footnote_31" class="fnanchor">[31]</a></div>
+<div class="verse i2">Fermée à la volupté,</div>
+<div class="verse i2">Quel être digne d’envie,</div>
+<div class="verse i2">Quel ascète a mérité</div>
+<div class="verse i2"><span class="pagenum">-45-</span> D’apporter en cette vie</div>
+<div class="verse i2">Une faim inassouvie</div>
+<div class="verse i2">Au festin de sa beauté ?</div>
+</div>
+
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_31" href="#FNanchor_31"><span class="label">[31]</span></a> On sait que les Hindous croient à la métempsycose.</p>
+</div>
+<p class="p">M<span class="xs">ADHAVYA</span>.</p>
+
+<p>Dépêche-toi alors. Épouse-la vite. Si l’infortunée
+allait échoir à un de ces ermites qui se pommadent
+avec de l’huile d’Ingoudî<a id="FNanchor_32" href="#Footnote_32" class="fnanchor">[32]</a> !</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_32" href="#FNanchor_32"><span class="label">[32]</span></a> Sorte de noix sauvage.</p>
+</div>
+<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p>
+
+<p>Hélas ! elle ne peut disposer d’elle-même ; et
+son père est absent.</p>
+
+<p class="p">M<span class="xs">ADHAVYA</span>.</p>
+
+<p>Et quelle impression as-tu faite sur elle ?</p>
+
+<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p>
+
+<p>Mon cher, les jeunes novices sont naturellement
+réservées ;</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Ses yeux craignent encor de se livrer à moi ;</div>
+<div class="verse">Mais elle ne pouvait s’empêcher de sourire,</div>
+<div class="verse">Heureuse en dépit d’elle, et je voyais pourquoi,</div>
+<div class="verse i2">Bien qu’elle n’ait rien osé dire.</div>
+</div>
+
+</div>
+<p class="p">M<span class="xs">ADHAVYA</span>.</p>
+
+<p>Ah oui ! elle aurait dû peut-être se jeter tout de
+suite dans tes bras ?</p>
+
+<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p>
+
+<p>Mais c’est quand elle est partie avec ses compagnes
+qu’elle s’est complètement trahie.</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Elle s’est retournée au bout de quelques pas,</div>
+<div class="verse i2">Disant : « Holà ! l’herbe me pique !</div>
+<div class="verse i2"><span class="pagenum">-46-</span> « La ronce accroche ma tunique ! »</div>
+<div class="verse">Mais ce n’était qu’un jeu qui ne me trompait pas.</div>
+</div>
+
+</div>
+<p class="p">M<span class="xs">ADHAVYA</span>.</p>
+
+<p>Elle t’a donné un os à ronger. Voilà sans doute
+ce qui te retient près de l’ermitage.</p>
+
+<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p>
+
+<p>Mon bon Mâdhavya, trouve-moi quelque prétexte
+pour y retourner.</p>
+
+<p class="p">M<span class="xs">ADHAVYA</span>.</p>
+
+<p>Il y en a un tout trouvé. N’es-tu pas le roi ?</p>
+
+<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p>
+
+<p>Eh bien !</p>
+
+<p class="p">M<span class="xs">ADHAVYA</span>.</p>
+
+<p>Va réclamer aux ermites la dîme<a id="FNanchor_33" href="#Footnote_33" class="fnanchor">[33]</a> de leur riz
+sauvage.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_33" href="#FNanchor_33"><span class="label">[33]</span></a> Exactement : la sixième partie.</p>
+</div>
+<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p>
+
+<p>Imbécile ! ne sais-tu pas qu’ils me payent un tribut
+plus précieux que des monceaux de perles ?</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">A mes autres sujets je demande de l’or ;</div>
+<div class="verse">Mais je lève un impôt moins vil sur les ermites :</div>
+<div class="verse">Leur ascétisme est riche ; il emplit mon trésor</div>
+<div class="verse i2">De la dîme de leurs mérites.</div>
+</div>
+
+</div>
+<hr>
+
+
+<p class="p">V<span class="xs">OIX</span> <i>derrière la scène</i>.</p>
+
+<p>Nous touchons au but.</p>
+
+<p class="p"><span class="pagenum">-47-</span> L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>, <i>écoutant</i>.</p>
+
+<p>J’entends des voix douces et graves. Ce sont des
+ascètes.</p>
+
+<p class="p">L’H<span class="xs">UISSIER</span>, <i>entrant</i>.</p>
+
+<p>Gloire au roi ! Deux jeunes sages sont sur le seuil.</p>
+
+<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p>
+
+<p>Fais-les entrer.</p>
+
+<p class="p">L’H<span class="xs">UISSIER</span>.</p>
+
+<p>J’obéis. (<i>Il sort et revient avec les deux ermites.</i>)
+Par ici, je vous prie.</p>
+
+<p class="p">P<span class="xs">REMIER</span> E<span class="xs">RMITE</span>, <i>regardant le roi</i>.</p>
+
+<p>Il brille comme la flamme, et cependant il inspire
+la confiance. Mais pourquoi m’en étonnerais-je ?
+Tout roi qu’il est, il peut passer pour un des nôtres.</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Son palais, comme un ermitage,</div>
+<div class="verse">S’ouvre pour l’hospitalité,</div>
+<div class="verse">Et les Gandharvas<a id="FNanchor_34" href="#Footnote_34" class="fnanchor">[34]</a> l’ont chanté</div>
+<div class="verse">Comme un héros et comme un sage.</div>
+<div class="verse">Notre piété qu’il défend</div>
+<div class="verse">Est une ample moisson qu’il sème.</div>
+<div class="verse">Tout cède à son bras triomphant ;</div>
+<div class="verse">Son cœur sait se vaincre lui-même.</div>
+</div>
+
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_34" href="#FNanchor_34"><span class="label">[34]</span></a> Musiciens célestes.</p>
+</div>
+<p class="p">S<span class="xs">ECOND</span> E<span class="xs">RMITE</span>.</p>
+
+<p>Ami, est-ce là le roi Douchanta, le compagnon
+du dieu Indra ?</p>
+
+<p class="p"><span class="pagenum">-48-</span> P<span class="xs">REMIER</span> E<span class="xs">RMITE</span>.</p>
+
+<p>C’est lui.</p>
+
+<p class="p">S<span class="xs">ECOND</span> E<span class="xs">RMITE</span>.</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Il est digne vraiment de commander au monde</div>
+<div class="verse">Jusqu’aux bords où la mer brise ses flots d’azur.</div>
+<div class="verse">Son bras est pour son peuple un formidable mur :</div>
+<div class="verse">Sous ce puissant abri règne la paix féconde.</div>
+<div class="verse">Si parfois les démons viennent braver les dieux,</div>
+<div class="verse">Il faut pour les chasser deux armes : le tonnerre</div>
+<div class="verse i2">Dans la droite du roi des cieux,</div>
+<div class="verse i2">Et l’arc de ce dieu de la terre !</div>
+</div>
+
+</div>
+<p class="p">T<span class="xs">OUS LES DEUX</span>, <i>s’approchant</i>.</p>
+
+<p>Gloire au roi !</p>
+
+<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>, <i>se levant</i>.</p>
+
+<p>Salut à vous !</p>
+
+<p class="p">L<span class="xs">ES DEUX</span> E<span class="xs">RMITES</span>.</p>
+
+<p>Salut ! (<i>Ils lui présentent des fruits<a id="FNanchor_35" href="#Footnote_35" class="fnanchor">[35]</a>.</i>)</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_35" href="#FNanchor_35"><span class="label">[35]</span></a> Nul ne doit paraître devant un roi sans lui faire un
+présent.</p>
+</div>
+<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>, <i>prenant les fruits et s’inclinant</i>.</p>
+
+<p>Veuillez me dire ce qui vous amène.</p>
+
+<p class="p">L<span class="xs">ES DEUX</span> E<span class="xs">RMITES</span>.</p>
+
+<p>Nos ascètes savent que tu es près d’eux, et ils
+t’adressent cette prière…</p>
+
+<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p>
+
+<p>Parlez : leurs désirs sont des ordres pour moi.</p>
+
+<p class="p">L<span class="xs">ES DEUX</span> E<span class="xs">RMITES</span>.</p>
+
+<p>En l’absence de notre maître, les Râkchasas<a id="FNanchor_36" href="#Footnote_36" class="fnanchor">[36]</a>
+<span class="pagenum">-49-</span> viennent troubler nos pieux exercices. Nous
+avons besoin d’un protecteur. Daigne venir, avec
+ton cocher, passer quelques jours dans l’ermitage.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_36" href="#FNanchor_36"><span class="label">[36]</span></a> Démons qui troublent les sacrifices.</p>
+</div>
+<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p>
+
+<p>Ce sera un honneur pour moi.</p>
+
+<p class="p">M<span class="xs">ADHAVYA</span>, <i>bas</i>.</p>
+
+<p>On te prend à la gorge ; mais tu ne t’en plains
+pas.</p>
+
+<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p>
+
+<p>Raivataca, va dire à mon cocher d’amener mon
+char et d’apporter mon arc et mes flèches.</p>
+
+<p class="p">L’H<span class="xs">UISSIER</span>.</p>
+
+<p>Les ordres du roi seront exécutés. (<i>Il sort.</i>)</p>
+
+<p class="p">L<span class="xs">ES DEUX</span> E<span class="xs">RMITES</span>.</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Secours à l’opprimé, justice à l’innocent</div>
+<div class="verse">Sont les rites sacrés que pratique ta race.</div>
+<div class="verse">Tes aïeux sont contents de toi ; tu suis leur trace,</div>
+<div class="verse">Et Pourou peut encore être fier de son sang.</div>
+</div>
+
+</div>
+<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p>
+
+<p>Allez devant ; je vous suis.</p>
+
+<p class="p">L<span class="xs">ES DEUX</span> E<span class="xs">RMITES</span>.</p>
+
+<p>Sois victorieux ! (<i>Ils sortent.</i>)</p>
+
+<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p>
+
+<p>Mâdhavya, veux-tu voir Sacountalâ ?</p>
+
+<p class="p">M<span class="xs">ADHAVYA</span>.</p>
+
+<p>Tout à l’heure je n’y aurais pas vu d’inconvénient ;
+mais maintenant j’en vois un… Cette histoire
+de Râkchasas…</p>
+
+<p class="p"><span class="pagenum">-50-</span> L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p>
+
+<p id="pa-2">Tu n’as rien à craindre. Ne seras-tu pas à mes
+côtés ?</p>
+
+<hr>
+
+
+<p class="p">L’H<span class="xs">UISSIER</span>, <i>entrant</i>.</p>
+
+<p>Le char du roi est prêt à partir pour la victoire.
+Mais voici Carabhaca qui arrive du palais. C’est la
+reine<a id="FNanchor_37" href="#Footnote_37" class="fnanchor">[37]</a> qui l’envoie.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_37" href="#FNanchor_37"><span class="label">[37]</span></a> La reine mère.</p>
+</div>
+<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>, <i>respectueusement</i>.</p>
+
+<p>Ma noble mère l’a chargé d’un message pour
+moi ?</p>
+
+<p class="p">L’H<span class="xs">UISSIER</span>.</p>
+
+<p>Oui, Sire.</p>
+
+<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p>
+
+<p>Fais-le vite entrer.</p>
+
+<p class="p">L’H<span class="xs">UISSIER</span>. (<i>Il sort et revient avec le messager.</i>)</p>
+
+<p>Carabhaca, voici le roi : approchez-vous.</p>
+
+<p class="p">L<span class="xs">E</span> M<span class="xs">ESSAGER</span>, <i>s’approchant et s’inclinant</i>.</p>
+
+<p>Gloire au roi ! La reine vous fait savoir…</p>
+
+<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p>
+
+<p>Parle : j’exécuterai ses ordres.</p>
+
+<p class="p">L<span class="xs">E</span> M<span class="xs">ESSAGER</span></p>
+
+<p>… Que dans quatre jours elle observera le jeûne<a id="FNanchor_38" href="#Footnote_38" class="fnanchor">[38]</a>
+<span class="pagenum">-51-</span> à votre intention. Elle désire que vous soyez alors
+auprès d’elle.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_38" href="#FNanchor_38"><span class="label">[38]</span></a> Cérémonie propitiatoire.</p>
+</div>
+<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p>
+
+<p>D’un côté, ma mère m’appelle ; de l’autre, les
+ascètes me retiennent. J’ai à remplir deux devoirs
+également sacrés. Comment les concilier ?</p>
+
+<p class="p">M<span class="xs">ADHAVYA</span>, <i>riant</i>.</p>
+
+<p>Reste entre les deux, comme Trisancou<a id="FNanchor_39" href="#Footnote_39" class="fnanchor">[39]</a>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_39" href="#FNanchor_39"><span class="label">[39]</span></a> Allusion à la légende d’un roi qui, ayant voulu
+s’élever jusqu’au ciel et n’ayant pu réussir à y entrer, resta
+suspendu entre le ciel et la terre.</p>
+</div>
+<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p>
+
+<p>Je suis vraiment dans un grand embarras.</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Mon cœur, qui se partage, a les murmures vagues</div>
+<div class="verse i5">Du torrent</div>
+<div class="verse">Où le rocher se dresse et divise en deux vagues</div>
+<div class="verse i5">Le courant.</div>
+</div>
+
+</div>
+<p>(<i>Après réflexion.</i>) Ami, ma noble mère t’aime
+comme un fils. Retourne au palais ; dis-lui que je
+suis retenu ici par mes devoirs envers les ascètes,
+et remplace-moi auprès d’elle dans la cérémonie.</p>
+
+<p class="p">M<span class="xs">ADHAVYA</span>.</p>
+
+<p>Si je pars,… ne va pas croire, au moins, que ce
+soit par crainte des Râkchasas.</p>
+
+<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>, <i>souriant</i>.</p>
+
+<p>O illustre brahmane ! qui aura jamais pareille
+idée de toi ?</p>
+
+<p class="p"><span class="pagenum">-52-</span> M<span class="xs">ADHAVYA</span>.</p>
+
+<p>Alors je veux avoir le même cortège qu’un frère
+de roi.</p>
+
+<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p>
+
+<p>Comment donc ! Pour être plus sûr de n’apporter
+aucun trouble dans l’ermitage, je vais renvoyer
+toute ma garde avec toi.</p>
+
+<p class="p">M<span class="xs">ADHAVYA</span>, <i>orgueilleusement</i>.</p>
+
+<p>Ah ! ah ! je passe héritier présomptif.</p>
+
+<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>, <i>à part</i>.</p>
+
+<p>Le coquin est bavard ; il pourrait bien aller publier
+dans le harem mes nouvelles amours. Prenons
+nos précautions. (<i>Haut, en prenant Mâdhavya par
+la main.</i>) Ami Mâdhavya, c’est par déférence pour
+les ascètes que je vais m’installer dans l’ermitage…
+Ne va pas croire, au moins, que je sois vraiment
+amoureux de la jeune novice.</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">J’ai voulu rire, tu vois !</div>
+<div class="verse">Et mon cœur dément ma bouche :</div>
+<div class="verse">L’antilope est moins farouche</div>
+<div class="verse">Que cette fille des bois !</div>
+</div>
+
+</div>
+<p class="p">M<span class="xs">ADHAVYA</span>.</p>
+
+<p>Ah ! bon ! c’est entendu.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+<p><span class="pagenum">-53-</span></p>
+
+<h2 class="nobreak">ACTE III<br>
+L’AMOUR</h2>
+
+
+<p class="did">On voit paraître le disciple d’un brahmane, portant
+du gazon pour l’autel.</p>
+
+<p class="p">L<span class="xs">E</span> D<span class="xs">ISCIPLE</span>.</p>
+
+<p>Merveilleuse puissance du roi Douchanta !
+Il lui a suffi d’entrer dans
+l’ermitage : rien ne vient plus troubler
+nos sacrifices.</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Qui donc affronterait ce héros combattant ?</div>
+<div class="verse i2">Sans combat le démon lui cède :</div>
+<div class="verse">J’ai vu fuir, au seul bruit de son arme qu’il tend,</div>
+<div class="verse i2">La bande impure qui m’obsède.</div>
+</div>
+
+</div>
+<p>Je vais porter aux prêtres cette botte de gazon
+sacré pour en joncher l’autel. (<i>Il fait quelques pas.
+Regardant autour de lui, à la cantonade.</i>) Tiens !
+Priyamvadâ, à qui portes-tu cet onguent d’Ousîra
+<span class="pagenum">-54-</span> et ces feuilles de lotus avec leurs racines ? (<i>Après
+avoir écouté.</i>) Que dis-tu ? Sacountalâ, brûlée par
+l’ardeur du soleil, a été prise d’une fièvre violente ?
+Et ceci est destiné à la calmer ? Hâte-toi donc et
+soigne-la bien. Tu sais ce que dit Cannva : cette
+enfant est toute sa vie. De mon côté, je vais confier
+l’eau sainte à la vénérable Gautamî. C’est elle
+qui la lui portera. (<i>Il sort.</i>)</p>
+
+<hr>
+
+
+<p class="did">Le roi paraît. Il a l’air pensif.</p>
+
+<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Oui ! Son père est un feu qui peut me consumer :</div>
+<div class="verse">Quand on lui fait injure, il faut qu’on s’en repente.</div>
+<div class="verse">Mais rien n’empêchera l’eau de suivre sa pente,</div>
+<div class="verse i3" id="pa-3">Ni mon cœur de l’aimer !</div>
+</div>
+
+</div>
+<p>Les ermites ont retrouvé la paix : ils m’ont permis
+de me retirer. Où chercher maintenant un soulagement
+à ma peine ? Ah ! le seul remède serait la
+vue de ma bien-aimée. (<i>Regardant le ciel.</i>) Voici
+l’heure la plus brûlante du jour ; elle la passe d’ordinaire
+avec ses amies sur les bords de la Mâlinî,
+dans les lianes qui font à la rivière une ceinture de
+fleurs : c’est là qu’il faut aller. (<i>Il fait quelques pas
+<span class="pagenum">-55-</span> et regarde.</i>) Voilà, entre les jeunes arbres, le chemin
+qu’elle a dû suivre :</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Les tiges dont ses doigts ont détaché les fleurs</div>
+<div class="verse i2">Laissent voir leur blessure ouverte :</div>
+<div class="verse">La sève y monte encore et redescend en pleurs,</div>
+<div class="verse i2">Blanche, au long de l’écorce verte.</div>
+</div>
+
+</div>
+<p>(<i>Il éprouve un frisson.</i>) Un vent frais souffle dans
+les arbres.</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Ceux dont l’amour brûle les os</div>
+<div class="verse">Doivent venir ici : la brise,</div>
+<div class="verse">Humide du baiser des eaux,</div>
+<div class="verse">Exhale un parfum qui me grise.</div>
+</div>
+
+</div>
+<p>(<i>Après avoir regardé autour de lui.</i>) Sacountalâ
+doit être sous ce berceau de bambous.</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Cette trace de pas en est la marque sûre :</div>
+<div class="verse">Le sable du chemin a porté son beau corps,</div>
+<div class="verse">Et je crois contempler les opulents trésors</div>
+<div class="verse">Que déroule à loisir sa nonchalante allure.</div>
+</div>
+
+</div>
+<p>J’essayerai de la voir en me tenant caché derrière
+ces arbres. (<i>Il s’approche et regarde.</i>) Ah ! voilà
+les délices de mes yeux, l’objet de mes ardents
+désirs ! Un tapis de fleurs sur un banc de pierre
+lui sert de couche, et ses deux amies s’empressent
+autour d’elle. Elles se croient seules : je vais assister
+à leur entretien. (<i>Il reste à les regarder.</i>)</p>
+
+<hr>
+
+
+<p><span class="pagenum">-56-</span></p>
+
+<p class="did">On voit Sacountalâ avec ses deux amies.</p>
+
+<p class="p">L<span class="xs">ES DEUX</span> A<span class="xs">MIES</span>. (<i>Elles l’éventent.</i>)</p>
+
+<p>Chère amie, le vent de ces feuilles de lotus te
+soulage-t-il un peu ?</p>
+
+<p class="p">S<span class="xs">ACOUNTALA</span>, <i>abattue</i>.</p>
+
+<p>Que dites-vous, chères compagnes ? Vous agitiez
+donc ces éventails ? (<i>Les deux amies se regardent
+d’un air désolé.</i>)</p>
+
+<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p>
+
+<p>Elle paraît gravement indisposée. Est-ce la chaleur
+du jour qui l’accable ? ou son mal n’a-t-il pas
+une autre cause que je soupçonne ?… Le doute
+n’est pas possible.</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Son beau sein est rempli d’un feu qui le dévore ;</div>
+<div class="verse">L’onguent l’a parfumé, mais ne l’a pas guéri ;</div>
+<div class="verse">Le lotus<a id="FNanchor_40" href="#Footnote_40" class="fnanchor">[40]</a> a séché sur son bras amaigri :</div>
+<div class="verse i2">Cependant qu’elle est belle encore !</div>
+<div class="verse">L’excès de la chaleur est un supplice égal</div>
+<div class="verse">A l’amour qui saisit la femme et la tourmente :</div>
+<div class="verse">Ce sont les mêmes feux ; mais l’amour est un mal</div>
+<div class="verse i2">Qui rend la malade charmante !</div>
+</div>
+
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_40" href="#FNanchor_40"><span class="label">[40]</span></a> Dont elle s’est fait un bracelet.</p>
+</div>
+<p class="p">P<span class="xs">RIYAMVADA</span>, <i>bas à Anousouyâ</i>.</p>
+
+<p>Depuis le jour où elle a vu le roi, Sacountalâ est
+mélancolique ; n’est-ce pas lui qui est la cause de
+son mal ?</p>
+
+<p class="p"><span class="pagenum">-57-</span> A<span class="xs">NOUSOUYA</span>, <i>bas</i>.</p>
+
+<p id="pa-4">J’ai la même idée : il faut l’interroger. (<i>Haut</i>.)
+Chère amie, laisse-moi te faire une question… Tu
+souffres trop !</p>
+
+<p class="p">S<span class="xs">ACOUNTALA</span>, <i>se soulevant à demi sur sa couche</i>.</p>
+
+<p>Parle : que veux-tu savoir ?</p>
+
+<p class="p">A<span class="xs">NOUSOUYA</span>.</p>
+
+<p>Ma chère Sacountalâ, nous ignorons ce qui se
+passe dans ton cœur ; mais nous avons lu des poèmes
+et des contes : on y dépeint le mal d’amour,
+et ton mal nous semble tout pareil. Dis-nous d’où
+viennent tes souffrances ; nous ne pouvons y porter
+remède sans en connaître la cause.</p>
+
+<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p>
+
+<p>Anousouyâ pense comme moi.</p>
+
+<p class="p">S<span class="xs">ACOUNTALA</span>.</p>
+
+<p>Attendez un peu… Mon oppression est trop
+grande… Je ne puis vous répondre maintenant.</p>
+
+<p class="p">P<span class="xs">RIYAMVADA</span>.</p>
+
+<p>Chère amie, Anousouyâ a bien parlé. Pourquoi
+nous caches-tu ton mal ? Tes forces diminuent chaque jour ;
+ta beauté n’est plus qu’une ombre.</p>
+
+<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p>
+
+<p>Priyamvadâ n’a dit que trop vrai.</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Sa joue est amaigrie, et sa peau presque blanche ;</div>
+<div class="verse i2">Ses seins ont perdu leur fierté ;</div>
+<div class="verse">Son épaule qui tombe et sa taille qui penche</div>
+<div class="verse i2">N’ont plus qu’un reste de beauté.</div>
+<div class="verse"><span class="pagenum">-58-</span> Ravages de l’amour qui fait languir sa proie !</div>
+<div class="verse i2">Mal aussi charmant que cruel !</div>
+<div class="verse">Ainsi la feuille brûle et la liane ploie,</div>
+<div class="verse i2">Quand le vent embrase le ciel.</div>
+</div>
+
+</div>
+<p class="p">S<span class="xs">ACOUNTALA</span>, <i>soupirant</i>.</p>
+
+<p>A qui me confierai-je, si ce n’est à vous ? Mais
+je vais vous affliger.</p>
+
+<p class="p">L<span class="xs">ES DEUX</span> A<span class="xs">MIES</span>.</p>
+
+<p>Raison de plus pour parler. On ne peut adoucir
+la peine d’une amie qu’en la partageant.</p>
+
+<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Elle leur livrera le secret de son âme :</div>
+<div class="verse">N’ont-elles pas mêlé leurs larmes bien des fois ?</div>
+<div class="verse">Elle leur doit l’aveu que l’amitié réclame,</div>
+<div class="verse i2">Et je vais entendre sa voix…</div>
+<div class="verse">Je sais que pour me voir elle a tourné la tête :</div>
+<div class="verse">Ses yeux étincelaient de désir et d’amour !</div>
+<div class="verse">Et maintenant qu’enfin sa réponse s’apprête,</div>
+<div class="verse i2">Je tremble et je souffre à mon tour.</div>
+</div>
+
+</div>
+<p class="p">S<span class="xs">ACOUNTALA</span>.</p>
+
+<p>Depuis le jour où le protecteur de l’ermitage,
+le sage roi, s’est offert à mes yeux… (<i>La honte
+l’empêche de poursuivre.</i>)</p>
+
+<p class="p">L<span class="xs">ES DEUX</span> A<span class="xs">MIES</span>.</p>
+
+<p>Parle, chère amie !</p>
+
+<p class="p">S<span class="xs">ACOUNTALA</span>.</p>
+
+<p>Il ne sort pas de ma pensée : voilà la cause de
+mon mal.</p>
+
+<p class="p"><span class="pagenum">-59-</span> L<span class="xs">ES DEUX</span> A<span class="xs">MIES</span>.</p>
+
+<p>Nous te félicitons de ton choix ; mais il ne nous
+étonne pas : la pente des grandes rivières les entraîne
+droit à l’Océan.</p>
+
+<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>, <i>au comble de la joie</i>.</p>
+
+<p>J’ai entendu ce que je voulais entendre.</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Comme la fraîche brise, après un jour de flamme,</div>
+<div class="verse i2">Ranime les êtres vivants,</div>
+<div class="verse">Amour, qui m’as brûlé, tu rafraîchis mon âme :</div>
+<div class="verse i2">Tes feux ont la douceur des vents !</div>
+</div>
+
+</div>
+<p class="p">S<span class="xs">ACOUNTALA</span>.</p>
+
+<p>Si vous ne me condamnez pas, faites qu’il ait
+pitié de moi, ou sinon,… gardez ma mémoire !</p>
+
+<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p>
+
+<p>J’aurais mauvaise grâce à douter encore.</p>
+
+<p class="p">P<span class="xs">RIYAMVADA</span>, <i>bas à Anousouyâ</i>.</p>
+
+<p>Le mal est profond : il n’y a pas de temps à
+perdre.</p>
+
+<p class="p">A<span class="xs">NOUSOUYA</span>, <i>bas</i>.</p>
+
+<p>Mais quel moyen de la guérir sans retard et sans
+bruit ?</p>
+
+<p class="p">P<span class="xs">RIYAMVADA</span>.</p>
+
+<p>Sans bruit,… c’est à quoi il faut songer ; sans
+retard,… rien n’est plus facile.</p>
+
+<p class="p">A<span class="xs">NOUSOUYA</span>.</p>
+
+<p>Comment cela ?</p>
+
+<p class="p"><span class="pagenum">-60-</span> P<span class="xs">RIYAMVADA</span>.</p>
+
+<p>N’as-tu pas observé le roi ? N’as-tu pas surpris
+ses tendres regards ? Ne vois-tu pas que lui aussi
+maigrit, qu’il ne dort pas depuis plusieurs jours ?</p>
+
+<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p>
+
+<p>Elle a tout remarqué. Il est vrai…</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">La chasse que j’aimais n’a pour moi plus de charmes ;</div>
+<div class="verse">Toutes les nuits je veille en appelant le jour,</div>
+<div class="verse">Et mon bracelet d’or glisse, mouillé de larmes,</div>
+<div class="verse i2">Sur mon bras qui languit d’amour.</div>
+</div>
+
+</div>
+<p class="p">P<span class="xs">RIYAMVADA</span>, <i>après réflexion</i>.</p>
+
+<p>Ma chère, écris-lui : je cacherai la lettre dans
+un bouquet de fleurs, et j’irai le lui offrir pour sa
+part des offrandes que nous faisons aux dieux.</p>
+
+<p class="p">A<span class="xs">NOUSOUYA</span>.</p>
+
+<p>Priyamvadâ, tu as une charmante idée : j’y donne
+mon approbation. Mais qu’en pense Sacountalâ ?</p>
+
+<p class="p">S<span class="xs">ACOUNTALA</span>.</p>
+
+<p>Vous commandez ; il faut bien que j’obéisse.</p>
+
+<p class="p">P<span class="xs">RIYAMVADA</span>.</p>
+
+<p>Compose donc quelque jolie chanson qui peigne
+l’état de ton cœur.</p>
+
+<p class="p">S<span class="xs">ACOUNTALA</span>.</p>
+
+<p>Je vais y songer. Mais je tremble… S’il allait
+dédaigner mon amour !</p>
+
+<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>, <i>toujours caché et à part</i>.</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Celui dont tu crains la froideur</div>
+<div class="verse">Est plein de passion lui-même :</div>
+<div class="verse"><span class="pagenum">-61-</span> C’est lui qui déborde d’ardeur,</div>
+<div class="verse i2">C’est lui qui t’aime !</div>
+<div class="verse">Trop souvent la Fortune a fui</div>
+<div class="verse">L’homme qui cherchait à l’atteindre ;</div>
+<div class="verse">Mais, quand elle court après lui,</div>
+<div class="verse i2" id="pa-5">Qu’a-t-elle à craindre ?</div>
+</div>
+
+</div>
+<p class="p">L<span class="xs">ES DEUX</span> A<span class="xs">MIES</span>.</p>
+
+<p>Tu te connais mal. Après les chaleurs accablantes
+de l’été, quand la lune éclaire une belle nuit
+d’automne, ouvre-t-on un parasol pour s’en garantir ?</p>
+
+<p class="p">S<span class="xs">ACOUNTALA</span>, <i>souriant</i>.</p>
+
+<p>Me voici au travail. (<i>Elle médite.</i>)</p>
+
+<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p>
+
+<p>Ah ! je ne puis me rassasier de ce spectacle.</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Son œil brille, son front se plisse ; mon image</div>
+<div class="verse">Sur sa peau qui frémit soulève un fin duvet :</div>
+<div class="verse">Déjà le chant d’amour que la vierge rêvait</div>
+<div class="verse">Est en lettres de flamme écrit sur son visage !</div>
+</div>
+
+</div>
+<p class="p">S<span class="xs">ACOUNTALA</span>.</p>
+
+<p>Chère amie, j’ai fini ma strophe, mais je n’ai
+rien pour l’écrire.</p>
+
+<p class="p">P<span class="xs">RIYAMVADA</span>.</p>
+
+<p>Prends cette feuille de lotus soyeuse comme la
+plume d’un oiseau, et grave tes vers avec la pointe
+de l’ongle dans les intervalles des nervures.</p>
+
+<p class="p"><span class="pagenum">-62-</span> S<span class="xs">ACOUNTALA</span>.</p>
+
+<p>Écoutez donc, et dites-moi si j’ai su faire parler
+mon cœur.</p>
+
+<p class="p">L<span class="xs">ES DEUX</span> A<span class="xs">MIES</span>.</p>
+
+<p>Nous sommes tout oreilles.</p>
+
+<p class="p">S<span class="xs">ACOUNTALA</span>. (<i>Elle lit.</i>)</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">L’amour me dévore :</div>
+<div class="verse">Hélas ! je t’adore,</div>
+<div class="verse">Et j’attends encore</div>
+<div class="verse">Ton brûlant aveu !</div>
+<div class="verse">Mes jours sont funèbres ;</div>
+<div class="verse">L’heure des ténèbres</div>
+<div class="verse">Fait dans mes vertèbres</div>
+<div class="verse">Ruisseler le feu !</div>
+</div>
+
+</div>
+<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>, s’élançant vers elle.</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Tu brûles au lever du soleil de l’amour !</div>
+<div class="verse">M’a-t-il donc épargné ? Crois-tu mon cœur plus ferme ?</div>
+<div class="verse">L’aurore naît : la fleur du nymphéa se ferme ;</div>
+<div class="verse">Mais son céleste amant<a id="FNanchor_41" href="#Footnote_41" class="fnanchor">[41]</a> meurt dans les feux du jour !</div>
+</div>
+
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_41" href="#FNanchor_41"><span class="label">[41]</span></a> La lune, dont le nom est masculin en sanscrit.</p>
+</div>
+<p class="p">L<span class="xs">ES DEUX</span> A<span class="xs">MIES</span>. (<i>En le voyant, elles se lèvent.</i>)</p>
+
+<p>Sois le bien venu ! L’arbre de notre désir paraît
+devant nous, déjà chargé de ses fruits. (<i>Sacountalâ
+veut aussi se lever.</i>)</p>
+
+<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Ne te lève pas ! Reste ! Oh ! reste sur ta couche !</div>
+<div class="verse">Regarde autour de toi ces fleurs : tu les verras</div>
+<div class="verse">Se flétrir sous ta peau brûlante qui les touche ;</div>
+<div class="verse">Les fibres du lotus se fanent sur ton bras.</div>
+</div>
+
+</div>
+<p class="p"><span class="pagenum">-63-</span> S<span class="xs">ACOUNTALA</span>. (<i>Elle tressaille. A part.</i>)</p>
+
+<p>O mon cœur ! tu languissais dans l’attente, et
+maintenant tu ne sais pas jouir de ton bonheur.</p>
+
+<p class="p">A<span class="xs">NOUSOUYA</span>.</p>
+
+<p>Sa Majesté ne daignera-t-elle pas prendre place
+sur ce banc ? (<i>Sacountalâ s’écarte un peu.</i>)</p>
+
+<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>, <i>s’asseyant</i>.</p>
+
+<p>Priyamvadâ, votre amie souffre beaucoup…</p>
+
+<p class="p">P<span class="xs">RIYAMVADA</span>, <i>souriant</i>.</p>
+
+<p>Elle guérira bientôt : le remède n’est pas loin
+d’elle. — Grand roi, on voit assez combien vous
+vous aimez tous les deux ; mais si ce que je vais
+dire te semble inutile, tu me pardonneras : c’est
+ma tendresse pour elle qui me fait parler.</p>
+
+<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p>
+
+<p>Épanchez-vous, ma belle ! On regrette plus tard
+de n’avoir pas ouvert son cœur.</p>
+
+<p class="p">P<span class="xs">RIYAMVADA</span>.</p>
+
+<p>Daigne donc m’entendre.</p>
+
+<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p>
+
+<p>J’écoute.</p>
+
+<p class="p">P<span class="xs">RIYAMVADA</span>.</p>
+
+<p>C’est le devoir d’un roi, n’est-ce pas, de garantir
+de tout mal les ermitages et leurs habitants ?</p>
+
+<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p>
+
+<p>C’est le premier de tous ses devoirs.</p>
+
+<p class="p"><span class="pagenum">-64-</span> P<span class="xs">RIYAMVADA</span>.</p>
+
+<p>Eh bien ! tu vois le mal qu’a fait à notre amie
+son amour pour toi. Aie pitié d’elle… Sauve-la !</p>
+
+<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p>
+
+<p>Ma belle, je l’aime autant qu’elle peut m’aimer.
+Ce que tu me demandes, c’est le bonheur pour
+moi.</p>
+
+<p class="p">S<span class="xs">ACOUNTALA</span>, <i>avec un sourire où perce la jalousie</i>.</p>
+
+<p>Ne retenez donc pas le grand roi ! Ne voyez-vous
+pas qu’il est pensif ? Il songe aux beautés qu’il
+a laissées dans son harem.</p>
+
+<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Ah ! que tu connais mal un cœur qui t’appartient !</div>
+<div class="verse">J’étais meurtri déjà : l’amour ma pris pour cible ;</div>
+<div class="verse">Mais de tous les affronts voilà le plus sensible,</div>
+<div class="verse i3">Et c’est de toi qu’il vient !</div>
+</div>
+
+</div>
+<p class="p">A<span class="xs">NOUSOUYA</span>.</p>
+
+<p>Sire, on dit que les rois ont beaucoup d’amies…
+Puissent les parents de notre chère compagne n’avoir
+jamais à pleurer sur le sort que tu lui feras !</p>
+
+<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p>
+
+<p>Ma belle, un mot suffit.</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Nulle autre en mon harem ne sera souveraine ;</div>
+<div class="verse i3">Ma noble race et moi,</div>
+<div class="verse">Nous aurons deux appuis : la Terre<a id="FNanchor_42" href="#Footnote_42" class="fnanchor">[42]</a> et cette reine,</div>
+<div class="verse i3">Dont le fils sera roi.</div>
+</div>
+
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_42" href="#FNanchor_42"><span class="label">[42]</span></a> Première épouse des rois, selon les idées indiennes.</p>
+</div>
+<p class="p"><span class="pagenum">-65-</span> L<span class="xs">ES DEUX</span> A<span class="xs">MIES</span>.</p>
+
+<p>Tu combles nos vœux. (<i>Sacountalâ fait un mouvement
+de joie.</i>)</p>
+
+<p class="p">P<span class="xs">RIYAMVADA</span>, <i>bas à Anousouyâ</i> :</p>
+
+<p>Regarde, Anousouyâ, regarde… Notre amie,
+d’instant en instant, semble revenir à la vie, comme
+le paon qui commence à sentir, à la fin de l’été, le
+vent frais de la saison des pluies.</p>
+
+<p class="p">S<span class="xs">ACOUNTALA</span>.</p>
+
+<p>Chères compagnes, priez ce grand roi de nous
+excuser : nous avons dit, en nous croyant seules,
+des choses qui ont pu l’offenser.</p>
+
+<p class="p">L<span class="xs">ES DEUX</span> A<span class="xs">MIES</span>, <i>souriant</i>.</p>
+
+<p>C’est à celle qui a fait l’offense de demander
+elle-même son pardon. Quant à nous, nous avons
+la conscience nette.</p>
+
+<p class="p">S<span class="xs">ACOUNTALA</span>.</p>
+
+<p>Sa Majesté daignera-t-elle excuser ce qu’elle a
+entendu ? Que ne dit-on pas quand on se croit
+sûr du secret ?</p>
+
+<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>, <i>souriant</i>.</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Cette offense, mon cœur ne s’en souviendra pas.</div>
+<div class="verse">Je pardonnerai tout,… si ta faveur me laisse,</div>
+<div class="verse">Sur ce tapis qui semble inviter ma mollesse,</div>
+<div class="verse">A tes pieds, un instant, poser mes membres las !</div>
+</div>
+
+</div>
+<p class="p">P<span class="xs">RIYAMVADA</span>.</p>
+
+<p>Oh ! si ce n’est que cela !…</p>
+
+<p class="p"><span class="pagenum">-66-</span> S<span class="xs">ACOUNTALA</span>, <i>feignant la colère</i>.</p>
+
+<p>Tais-toi, bavarde. Tu vois mon mal, et tu en
+ris.</p>
+
+<p class="p">A<span class="xs">NOUSOUYA</span>, <i>regardant dans la coulisse</i>.</p>
+
+<p>Priyamvadâ, vois, le petit faon, le nourrisson
+de l’ermitage, est inquiet ; il regarde de tous côtés :
+il a perdu sa mère, et il cherche après elle. Je vais
+l’aider à la retrouver.</p>
+
+<p class="p">P<span class="xs">RIYAMVADA</span>.</p>
+
+<p>Ma chère, il est si sauvage ! tu n’en viendras pas
+à bout toute seule : je vais avec toi. (<i>Elles partent
+toutes les deux.</i>)</p>
+
+<p class="p">S<span class="xs">ACOUNTALA</span>.</p>
+
+<p>Ne vous éloignez pas ! ne me laissez pas seule !</p>
+
+<p class="p">L<span class="xs">ES DEUX</span> A<span class="xs">MIES</span>, <i>souriant</i>.</p>
+
+<p>Tu n’es pas seule : le protecteur de la terre est
+à tes côtés. (<i>Elles sortent.</i>)</p>
+
+<p class="p">S<span class="xs">ACOUNTALA</span>.</p>
+
+<p>Comment ! mes compagnes m’ont abandonnée !</p>
+
+<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>, <i>après avoir regardé tout autour de lui</i>.</p>
+
+<p>Calme-toi, belle, ton serviteur remplacera tes
+compagnes. Parle : que dois-je faire ?</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Faut-il que l’on t’évente, ô ma belle maîtresse ?</div>
+<div class="verse">Ce lotus t’enverrait un souffle humide et doux.</div>
+<div class="verse">Ou bien, veux-tu poser tes pieds sur mes genoux ?</div>
+<div class="verse">Ils se ranimeront sous ma chaude caresse !</div>
+</div>
+
+</div>
+<p class="p"><span class="pagenum">-67-</span> S<span class="xs">ACOUNTALA</span>.</p>
+
+<p>Je ne manquerai pas au respect que je te dois.
+(<i>Elle se lève languissamment et veut s’éloigner.</i>)</p>
+
+<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>, <i>la retenant</i>.</p>
+
+<p>Belle, l’heure est brûlante encore : ne t’expose
+pas en cet état aux feux du jour.</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Pour toi, ce frais tapis est un lit de douleur ;</div>
+<div class="verse">Ton sein, sous les lotus, endure un mal sans trêve…</div>
+<div class="verse">Et tu pars ! Veux-tu donc que le soleil achève</div>
+<div class="verse i2">De brûler ta jeunesse en fleur ?</div>
+</div>
+
+</div>
+<p class="p">S<span class="xs">ACOUNTALA</span>.</p>
+
+<p>Laisse-moi, laisse-moi, je t’en supplie ! je ne suis
+plus maîtresse de moi. Mes amies étaient ma seule
+sauvegarde : que deviendrai-je sans elles ?</p>
+
+<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p>
+
+<p>Ah ! tu me fais tort avec cette pensée.</p>
+
+<p class="p">S<span class="xs">ACOUNTALA</span>.</p>
+
+<p>Les dieux me gardent d’offenser Sa Majesté !
+C’est le destin que j’accuse.</p>
+
+<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p>
+
+<p>Pourquoi accuser le destin qui comble nos vœux ?</p>
+
+<p class="p">S<span class="xs">ACOUNTALA</span>.</p>
+
+<p id="pa-6">Comment ne pas l’accuser ? Il m’ôte la possession
+de moi-même, et me fait désirer ce que je ne
+dois pas. (<i>Elle s’éloigne.</i>)</p>
+
+<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p>
+
+<p>Renoncerai-je au bonheur qui est si près de
+moi ? (<i>Il la suit et la retient par le pan de sa robe.</i>)</p>
+
+<p class="p"><span class="pagenum">-68-</span> S<span class="xs">ACOUNTALA</span>.</p>
+
+<p>Fils de Pourou, respecte la décence ; à chaque
+pas nous pouvons rencontrer un ermite.</p>
+
+<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p>
+
+<p>Tu n’as rien à craindre de tes maîtres. Cannva
+lui-même connaît la loi<a id="FNanchor_43" href="#Footnote_43" class="fnanchor">[43]</a> : notre union ne le fera
+pas rougir.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_43" href="#FNanchor_43"><span class="label">[43]</span></a> « L’hymen n’est pas toujours entouré de flambeaux. »
+Le mariage par consentement mutuel est admis
+par le code de Manou : c’est ce qu’on appelle « le mode
+des Gandharvas ». Mais, naturellement, il faut qu’il soit
+reconnu des deux parties : de là le péril de l’héroïne, que
+le commencement de l’acte IV portera à son comble.</p>
+</div>
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Plus d’une fois déjà vos pieuses retraites</div>
+<div class="verse">Ont prêté leur ombrage aux rites de l’amour :</div>
+<div class="verse">Le Gandharva préside aux unions secrètes,</div>
+<div class="verse">Et Cannva bénira sa fille à son retour.</div>
+</div>
+
+</div>
+<p id="pa-7">(<i>Regardant autour de lui.</i>) Cependant elle dit
+vrai. On peut nous voir ici. (<i>Il laisse aller Sacountalâ.
+En revenant sur ses pas, il trouve un bracelet
+qu’elle a perdu, et le place sur son cœur.</i>)</p>
+
+<p class="p">S<span class="xs">ACOUNTALA</span>, <i>regardant son bras, à part</i>.</p>
+
+<p>Ah ! je n’ai pas senti tomber mon bracelet. (<i>Elle
+revient sur ses pas. Haut.</i>) Seigneur, je me suis
+aperçue en chemin que j’avais perdu mon bracelet
+de lotus : c’est pour le chercher que je reviens, car
+j’ai deviné que tu l’as pris. Rends-le-moi donc.
+<span class="pagenum">-69-</span> Les ermites ne sont pas loin. Ne me trahis pas ;
+ne te trahis pas toi-même.</p>
+
+<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p>
+
+<p>Je te le rendrai, mais à une condition.</p>
+
+<p class="p">S<span class="xs">ACOUNTALA</span>.</p>
+
+<p>Laquelle ?</p>
+
+<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p>
+
+<p>C’est que tu me permettras de le rattacher moi-même.</p>
+
+<p class="p">S<span class="xs">ACOUNTALA</span>, <i>à part</i>.</p>
+
+<p>Comment lui refuser ? (<i>Elle s’approche.</i>)</p>
+
+<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p>
+
+<p id="pa-8">Viens donc ! asseyons-nous sur ce banc. (<i>Ils s’assoient.
+Le roi prend la main de Sacountalâ.</i>) Frisson
+délicieux !</p>
+
+<p class="p">S<span class="xs">ACOUNTALA</span>.</p>
+
+<p>Hâtez-vous, mon noble époux.</p>
+
+<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>, <i>joyeux, à part</i>.</p>
+
+<p>Elle m’a appelé son époux : elle est à moi.
+(<i>Haut.</i>) Belle, je crois que le bracelet n’est pas
+encore solidement attaché ; permets que je recommence.</p>
+
+<p class="p">S<span class="xs">ACOUNTALA</span>, <i>souriant</i>.</p>
+
+<p>Comme tu voudras.</p>
+
+<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>. (<i>Il rattache le bracelet avec une maladresse
+voulue.</i>)</p>
+
+<p>Ah ! m’y voici : regarde.</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse"><span class="pagenum">-70-</span> Ne cherche plus au ciel le fin croissant qui luit :</div>
+<div class="verse">Il est là, sur ton bras. Vois ! Sous ma main qui tremble,</div>
+<div class="verse">C’est lui, c’est son bel arc qui se referme, et semble</div>
+<div class="verse">Mieux briller sur ta peau plus brune que la nuit.</div>
+</div>
+
+</div>
+<p class="p">S<span class="xs">ACOUNTALA</span>.</p>
+
+<p>Je n’y vois pas : le vent a secoué la fleur qui
+pend à mon oreille, et le pollen m’est entré dans
+l’œil.</p>
+
+<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>, <i>souriant</i>.</p>
+
+<p>Permets que mon souffle en chasse cette poussière.</p>
+
+<p class="p">S<span class="xs">ACOUNTALA</span>.</p>
+
+<p>C’est trop de bonté ; mais je n’ai pas confiance
+en toi.</p>
+
+<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p>
+
+<p>Tu as tort de parler ainsi : un nouveau serviteur
+est toujours docile.</p>
+
+<p class="p">S<span class="xs">ACOUNTALA</span>.</p>
+
+<p>Je craindrais l’excès de son zèle.</p>
+
+<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>, <i>à part</i>.</p>
+
+<p>Je ne laisserai pas échapper cette occasion charmante.
+(<i>Il veut lui relever le visage ; Sacountalâ résiste.</i>)
+O mon amour ! ne crains pas que je t’offense.
+(<i>Sacountalâ reste un moment la tête inclinée et le regard
+perdu. Le roi lui relève le visage. A part.</i>)</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Sa lèvre brûlante et pure,</div>
+<div class="verse">Que jamais ardent baiser</div>
+<div class="verse">Ne blessa de sa morsure,</div>
+<div class="verse">Frémit,… et me dit d’oser !</div>
+</div>
+
+</div>
+<p class="p"><span class="pagenum">-71-</span> S<span class="xs">ACOUNTALA</span>.</p>
+
+<p>Mon époux tarde beaucoup à tenir sa promesse.
+(<i>Il lui souffle dans l’œil.</i>) Merci. Maintenant j’y vois ;
+mais je suis confuse, et je ne sais comment remercier
+mon époux.</p>
+
+<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p>
+
+<p>J’ai déjà ma récompense.</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Fleur charmante ! j’ai bu ton haleine, et ce baume</div>
+<div class="verse i2">Endort le mal que j’ai souffert.</div>
+<div class="verse">Ton abeille est heureuse : elle a humé l’arôme</div>
+<div class="verse i2">Qui sort du lotus entr’ouvert !</div>
+</div>
+
+</div>
+<p class="p">S<span class="xs">ACOUNTALA</span>.</p>
+
+<p>Et si elle n’était pas heureuse encore ?</p>
+
+<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p>
+
+<p>Alors… (<i>Il s’approche pour prendre un baiser.</i>)</p>
+
+<p class="p">V<span class="xs">OIX</span> <i>derrière la scène</i>.</p>
+
+<p>Oiseaux fidèles<a id="FNanchor_44" href="#Footnote_44" class="fnanchor">[44]</a>, séparez-vous : voici la nuit.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_44" href="#FNanchor_44"><span class="label">[44]</span></a> Ces oiseaux, nommés tchakravâkas, sont légendaires :
+les Hindous croient que la nuit les sépare. Ici, naturellement,
+les deux oiseaux sont les deux époux, et la nuit est
+Gautamî : l’avertissement vient des compagnes de Sacountalâ.</p>
+</div>
+<p class="p">S<span class="xs">ACOUNTALA</span>. (<i>Elle écoute et tressaille.</i>)</p>
+
+<p>Mon époux, c’est la vénérable Gautamî qui vient
+s’informer de ma santé : cachez-vous derrière ce
+buisson.</p>
+
+<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p>
+
+<p>J’y cours. (<i>Il se cache. On voit entrer Gautamî
+portant un vase plein d’eau.</i>)</p>
+
+<p class="p"><span class="pagenum">-72-</span> G<span class="xs">AUTAMI</span>.</p>
+
+<p>Mon enfant, voici l’eau sacrée. (<i>Elle l’aide à se
+lever et regarde autour d’elle.</i>) Eh quoi ! malade
+comme tu l’es, tu restes là sans autre compagne
+que ta divinité protectrice ?</p>
+
+<p class="p">S<span class="xs">ACOUNTALA</span>.</p>
+
+<p>Depuis un instant seulement. Priyamvadâ et
+Anousouyâ viennent de descendre à la rivière.</p>
+
+<p class="p">G<span class="xs">AUTAMI</span>. (<i>Elle asperge Sacountalâ.</i>)</p>
+
+<p>Chère enfant, puisse cette eau sainte te donner
+santé et longue vie ! Ta fièvre a-t-elle un peu diminué ?
+(<i>Elle pose la main sur son front.</i>)</p>
+
+<p class="p">S<span class="xs">ACOUNTALA</span>.</p>
+
+<p>Vénérable mère, je vais un peu mieux.</p>
+
+<p class="p">G<span class="xs">AUTAMI</span>.</p>
+
+<p>La nuit est tombée : viens, retournons à la hutte.</p>
+
+<p class="p">S<span class="xs">ACOUNTALA</span>. (<i>Elle se lève à regret. A part.</i>)</p>
+
+<p>O mon cœur ! le bonheur était là ; tu as hésité,
+et le temps a passé : ne t’en prends qu’à toi-même.
+(<i>Elle fait quelques pas et se retourne. Haut.</i>) Berceau
+de lianes, toi qui as calmé un instant l’ardeur qui
+me brûle, je te salue et je te dis : « Au revoir ! »
+(<i>Elles sortent toutes les deux.</i>)</p>
+
+<hr>
+
+
+<p class="p"><span class="pagenum">-73-</span> L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>, <i>revenant à l’endroit qu’il vient de quitter</i>.</p>
+
+<p>Ah ! que d’obstacles sur le chemin du bonheur !</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Sa main était levée, et protégeait sa bouche</div>
+<div class="verse i4">Contre moi ;</div>
+<div class="verse">Ses lèvres disaient non, mais d’un air peu farouche,</div>
+<div class="verse i4">Sans effroi ;</div>
+<div class="verse">J’ai vu ses grands yeux noirs, au lieu de la défendre,</div>
+<div class="verse i4">S’embraser :</div>
+<div class="verse">J’ai relevé sa tête, et je n’ai pas su prendre</div>
+<div class="verse i4">Un baiser !</div>
+</div>
+
+</div>
+<p>Où irai-je maintenant ? Mais pourquoi partir ?
+Je veux rester un instant sous ce berceau où a reposé
+ma bien-aimée. (<i>Regardant autour de lui.</i>)</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Voici le banc de pierre où j’ai vu ma maîtresse,</div>
+<div class="verse">Voici le lit de fleurs que son corps a froissé ;</div>
+<div class="verse">Voici le fin lotus où son ongle a tracé</div>
+<div class="verse i2">Des mots d’amour à mon adresse ;</div>
+<div class="verse">J’ai vu ce bracelet à son bras gracieux :</div>
+<div class="verse">Tout me rappelle ici la femme que j’adore !</div>
+<div class="verse">Ah ! je ne puis quitter ce coin délicieux</div>
+<div class="verse i2">Où je crois l’entrevoir encore !</div>
+</div>
+
+</div>
+<p>(<i>Réfléchissant.</i>) La faute en est à moi : j’étais
+près d’elle, et j’ai laissé le temps fuir.</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Ah ! si j’étais seul avec elle !</div>
+<div class="verse">Ah ! si je pouvais la saisir !</div>
+<div class="verse">J’empêcherais bien le plaisir</div>
+<div class="verse">De m’échapper à tire-d’aile !</div>
+<div class="verse">Voilà ce que me dit mon cœur ;</div>
+<div class="verse">Il souffre, il se plaint, il m’accuse :</div>
+<div class="verse">Mais, devant elle, il se refuse,</div>
+<div class="verse">Hélas ! à parler en vainqueur !</div>
+</div>
+
+</div>
+<p class="p"><span class="pagenum">-74-</span> V<span class="xs">OIX</span> <i>derrière la scène</i>.</p>
+
+<p>Au secours, roi ! au secours !</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Est-ce le couchant plein de flammes ?</div>
+<div class="verse">Non ! la terreur glace nos âmes :</div>
+<div class="verse">Ce sont les Râkchasas infâmes</div>
+<div class="verse">Qui flairent le Soma<a id="FNanchor_45" href="#Footnote_45" class="fnanchor">[45]</a> dans l’air.</div>
+<div class="verse">Leur troupe s’amasse et s’agite</div>
+<div class="verse">Autour du foyer qui crépite :</div>
+<div class="verse">La vois-tu, l’engeance maudite</div>
+<div class="verse">Des fantômes mangeurs de chair ?</div>
+</div>
+
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_45" href="#FNanchor_45"><span class="label">[45]</span></a> Liqueur du sacrifice.</p>
+</div>
+<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>, <i>entendant les voix</i>.</p>
+
+<p>Ne craignez rien, ermites : je suis auprès de
+vous.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+<p><span class="pagenum">-75-</span></p>
+
+<h2 class="nobreak">ACTE IV<br>
+ADIEUX A L’ERMITAGE</h2>
+
+
+<h3>PREMIÈRE PARTIE</h3>
+
+<p class="did">On voit entrer les deux amies de Sacountalâ, cueillant
+des fleurs.</p>
+
+<p class="p">A<span class="xs">NOUSOUYA</span>.</p>
+
+<p>Notre chère Sacountalâ s’est unie au
+roi selon le rite des Gandharvas ; elle
+a un époux digne d’elle ; elle est au
+comble de ses vœux, et cependant je
+ne suis pas tranquille.</p>
+
+<p class="p">P<span class="xs">RIYAMVADA</span>.</p>
+
+<p>Pourquoi donc ?</p>
+
+<p class="p">A<span class="xs">NOUSOUYA</span>.</p>
+
+<p>Aujourd’hui même, à la fin du sacrifice, les religieux
+ont congédié le roi. Il retourne dans son
+palais ; il va y retrouver toutes ses femmes ; n’oubliera-t-il
+pas notre amie ?</p>
+
+<p class="p"><span class="pagenum">-76-</span> P<span class="xs">RIYAMVADA</span>.</p>
+
+<p>Ce n’est pas là ce qu’il faut craindre : son noble
+visage m’est un sûr garant de sa fidélité. Mais j’ai
+un autre souci : Cannva doit bientôt revenir de son
+pèlerinage ; que dira-t-il quand il apprendra ce qui
+s’est passé ?</p>
+
+<p class="p">A<span class="xs">NOUSOUYA</span>.</p>
+
+<p>Tu veux savoir ce que je pense ? Eh bien ! il approuvera
+tout.</p>
+
+<p class="p">P<span class="xs">RIYAMVADA</span>.</p>
+
+<p>Tu crois ?</p>
+
+<p class="p">A<span class="xs">NOUSOUYA</span>.</p>
+
+<p>Sans doute. Ne voulait-il pas la donner à un
+époux digne d’elle ? Le destin s’est chargé de ce
+soin : son vœu est rempli.</p>
+
+<p class="p">P<span class="xs">RIYAMVADA</span>.</p>
+
+<p>Tu as raison. (<i>Regardant leur corbeille de fleurs.</i>)
+Ma chère, je crois que nous avons assez de fleurs
+pour nos offrandes.</p>
+
+<p class="p">A<span class="xs">NOUSOUYA</span>.</p>
+
+<p>Oui ; mais il faut en cueillir aussi pour la divinité
+protectrice de Sacountalâ.</p>
+
+<p class="p">P<span class="xs">RIYAMVADA</span>.</p>
+
+<p>C’est vrai. (<i>Elles continuent à cueillir des fleurs.</i>)</p>
+
+<p class="p">V<span class="xs">OIX</span> <i>derrière la scène</i>.</p>
+
+<p>Holà ! c’est moi.</p>
+
+<p class="p"><span class="pagenum">-77-</span> A<span class="xs">NOUSOUYA</span>, <i>prêtant l’oreille</i>.</p>
+
+<p>Ma chère, il me semble que c’est un hôte qui
+appelle.</p>
+
+<p class="p">P<span class="xs">RIYAMVADA</span>.</p>
+
+<p>Sacountalâ est dans la hutte. (<i>Après réflexion.</i>)
+Il est vrai qu’aujourd’hui son cœur est ailleurs.
+Allons ! arrêtons là notre cueillette. (<i>Elles se disposent
+à partir.</i>)</p>
+
+<p class="p">L<span class="xs">A MÊME</span> V<span class="xs">OIX</span>.</p>
+
+<p>Ah ! tu refuses de te déranger pour un ascète
+qui n’est riche que d’austérités ! Eh bien donc !…</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Toi qui fermes l’oreille à la voix de ton hôte</div>
+<div class="verse i2">Pour ne penser qu’à ton amant,</div>
+<div class="verse">M’entends-tu cette fois ? Je te maudis ! Ta faute</div>
+<div class="verse i2">Aura bientôt son châtiment.</div>
+<div class="verse">Ton roi va t’oublier : votre union secrète</div>
+<div class="verse i2">Sortira de son souvenir</div>
+<div class="verse">Comme un conte écouté d’une oreille distraite,</div>
+<div class="verse i2">Et c’est lui qui doit te punir !</div>
+</div>
+
+</div>
+<p>(<i>Les deux amies, en l’entendant, restent consternées.</i>)</p>
+
+<p class="p">P<span class="xs">RIYAMVADA</span>.</p>
+
+<p>Malheur à nous ! ce que je craignais est arrivé :
+notre amie est restée perdue dans ses rêveries ; elle
+a offensé quelque hôte vénérable.</p>
+
+<p class="p">A<span class="xs">NOUSOUYA</span>, <i>regardant devant elle</i>.</p>
+
+<p>Plus vénérable que tu ne crois. C’est Dourvâsas,
+le plus austère et le plus irascible des religieux. Il
+s’en retourne à grands pas.</p>
+
+<p class="p"><span class="pagenum">-78-</span> P<span class="xs">RIYAMVADA</span>.</p>
+
+<p>C’est un feu dévorant : il la brûlera. Va donc,
+jette-toi à ses pieds ; ramène-le. Je vais chercher
+l’eau et tout préparer pour le recevoir.</p>
+
+<p class="p">A<span class="xs">NOUSOUYA</span>.</p>
+
+<p>J’y cours. (<i>Elle sort.</i>)</p>
+
+<p class="p">P<span class="xs">RIYAMVADA</span>. (<i>Elle fait un pas et trébuche.</i>)</p>
+
+<p>L’émotion m’a fait trébucher, et la corbeille est
+renversée. (<i>Elle ramasse les fleurs.</i>)</p>
+
+<p class="p">A<span class="xs">NOUSOUYA</span>, <i>revenant</i>.</p>
+
+<p>Ma chère, j’ai cru voir la colère incarnée. Qui
+se flatterait de l’apaiser ? Cependant il m’a montré
+quelque pitié.</p>
+
+<p class="p">P<span class="xs">RIYAMVADA</span>.</p>
+
+<p>C’est beaucoup pour lui. Parle vite.</p>
+
+<p class="p">A<span class="xs">NOUSOUYA</span>.</p>
+
+<p>Il m’a été impossible de le faire revenir sur ses
+pas. Alors je me suis jetée à ses pieds, et je lui ai
+dit : « Bienheureux, tu sais le respect que ta fille
+a pour toi. Aujourd’hui elle n’a pas connu la présence
+de Ta Sainteté ; c’est sa première offense :
+pardonne-lui. »</p>
+
+<p class="p">P<span class="xs">RIYAMVADA</span>.</p>
+
+<p>Après ?</p>
+
+<p class="p">A<span class="xs">NOUSOUYA</span>.</p>
+
+<p>Voici ce qu’il m’a répondu : « Je ne puis reprendre
+mes paroles ; mais je consens que l’effet de la
+<span class="pagenum">-79-</span> malédiction cesse à la vue d’un anneau de reconnaissance. »
+Et il a disparu.</p>
+
+<p class="p">P<span class="xs">RIYAMVADA</span>.</p>
+
+<p>Alors nous pouvons être tranquilles. Le roi, en
+partant, a lui-même passé au doigt de Sacountalâ
+l’anneau qui porte son nom, et il lui a dit : « Souviens-toi. »
+Ainsi elle a déjà sur elle le préservatif
+qui la sauvera de la malédiction.</p>
+
+<p class="p">A<span class="xs">NOUSOUYA</span>.</p>
+
+<p>Viens donc ! allons porter notre offrande aux
+dieux. (<i>Elles font quelques pas.</i>)</p>
+
+<p class="p">P<span class="xs">RIYAMVADA</span>, <i>après avoir regardé</i>.</p>
+
+<p>Vois, Anousouyâ : notre amie est là, immobile,
+la joue appuyée sur sa main gauche ; on dirait une
+peinture. Elle ne pense qu’à lui, et elle s’oublie
+elle-même : comment aurait-elle pris garde à un
+étranger ?</p>
+
+<p class="p">A<span class="xs">NOUSOUYA</span>.</p>
+
+<p>Priyamvadâ, il faut que la malédiction reste un
+secret entre nous deux : le cœur de notre amie est
+sensible ; épargnons-lui ce coup.</p>
+
+<p class="p">P<span class="xs">RIYAMVADA</span>.</p>
+
+<p>Sans doute ; ce n’est pas avec de l’eau brûlante
+qu’on arrose le jasmin en fleur.</p>
+
+<p><span class="pagenum">-80-</span></p>
+
+<h3>DEUXIÈME PARTIE</h3>
+
+<p class="did">On voit entrer un disciple de Cannva. Il vient
+de se réveiller.</p>
+
+<p class="p">L<span class="xs">E</span> D<span class="xs">ISCIPLE</span>.</p>
+
+<p>Cannva est revenu de Prabhâsa. Il m’a chargé
+d’aller regarder l’heure : je sors pour voir si la nuit
+touche à sa fin. (<i>Il fait quelques pas et regarde.</i>)
+Mais il fait grand jour.</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Au levant, le soleil apparaît dans sa gloire,</div>
+<div class="verse">Et la lune au couchant va cacher sa pâleur.</div>
+<div class="verse">C’est le destin : naissance et mort, chute et victoire !</div>
+<div class="verse">Le monde est ainsi fait. Tout n’est qu’heur et malheur !</div>
+
+<div class="verse stanza">La fleur du nymphéa s’est déjà refermée :</div>
+<div class="verse">Ah ! c’est qu’à l’horizon l’astre des nuits descend ;</div>
+<div class="verse i2">Ainsi la pâle bien-aimée</div>
+<div class="verse i2" id="pa-9">Se recueille et pense à l’absent.</div>
+</div>
+
+</div>
+<p class="p">A<span class="xs">NOUSOUYA</span>, <i>entrant, à part</i>.</p>
+
+<p>Hélas ! Sacountalâ ignorait la vie : le roi a bien
+pu la tromper.</p>
+
+<p class="p">L<span class="xs">E</span> D<span class="xs">ISCIPLE</span>.</p>
+
+<p>Je vais dire à mon maître qu’il est l’heure du
+sacrifice. (<i>Il sort.</i>)</p>
+
+<hr>
+
+
+<p class="p"><span class="pagenum">-81-</span> A<span class="xs">NOUSOUYA</span>.</p>
+
+<p>Je me suis levée avec l’aurore ; mais je ne sais
+ce que je vais entreprendre : mes mains refusent
+aujourd’hui d’accomplir leur tâche matinale. La
+cruauté de l’amour doit être satisfaite : il a livré le
+cœur pur de mon amie à un infidèle. Mais non,
+le sage roi n’est pas coupable ; c’est la malédiction
+de Dourvâsas qui suit son cours. Comment
+expliquer autrement que Douchanta, après
+ses promesses, n’ait plus donné signe de vie ?
+(<i>Après réflexion.</i>) Il faut que je lui envoie l’anneau
+de reconnaissance. Mais qui se chargera de le lui
+porter ? Le cœur des ermites est insensible : il ne
+connaît plus la douleur. Nous voudrions dire nous-mêmes
+au vénérable Cannva que le roi Douchanta
+l’a épousée et qu’elle est grosse ; mais nous n’osons
+pas : c’est elle qu’il condamnerait. Que faire ?</p>
+
+<p class="p">P<span class="xs">RIYAMVADA</span>, <i>entrant</i>.</p>
+
+<p>Vite, Anousouyâ, il faut tout préparer pour le
+départ de Sacountalâ.</p>
+
+<p class="p">A<span class="xs">NOUSOUYA</span>, <i>avec étonnement</i>.</p>
+
+<p>Que dis-tu là ?</p>
+
+<p class="p">P<span class="xs">RIYAMVADA</span>.</p>
+
+<p>Écoute, je viens d’aller lui faire ma visite du
+matin.</p>
+
+<p class="p">A<span class="xs">NOUSOUYA</span>.</p>
+
+<p>Eh bien ?</p>
+
+<p class="p"><span class="pagenum">-82-</span> P<span class="xs">RIYAMVADA</span>.</p>
+
+<p>Le vénérable Cannva était là ; il l’embrassait, et
+elle baissait les yeux pendant qu’il lui disait : « Mon
+enfant, je te félicite. Le sacrificateur avait les
+yeux aveuglés par la fumée ; il a laissé échapper
+l’offrande, et elle est tombée d’elle-même dans
+le feu sacré. Quand un disciple intelligent prend
+au maître sa science, le maître n’a pas lieu de se
+plaindre. Ainsi je dois t’abandonner sans regret.
+Aujourd’hui même je te confierai à deux ascètes
+pour qu’ils te conduisent chez ton époux. »</p>
+
+<p class="p">A<span class="xs">NOUSOUYA</span>.</p>
+
+<p>Mais qui donc avait instruit Cannva ?</p>
+
+<p class="p">P<span class="xs">RIYAMVADA</span>.</p>
+
+<p>Une voix mystérieuse et rythmée, qu’il a entendue
+en entrant dans le sanctuaire du feu sacré.</p>
+
+<p class="p">A<span class="xs">NOUSOUYA</span>, <i>étonnée</i>.</p>
+
+<p>Et qui disait ?</p>
+
+<p class="p">P<span class="xs">RIYAMVADA</span>.</p>
+
+<p>Écoute :</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">« Prêtre, ta fille est reine, et son sein maternel</div>
+<div class="verse">Porte un fils dont la gloire éblouira la terre.</div>
+<div class="verse">Ainsi le feu divin, conçu dans le mystère,</div>
+<div class="verse">Sort du rameau sacré pour embraser l’autel. »</div>
+</div>
+
+</div>
+<p class="p">A<span class="xs">NOUSOUYA</span>, <i>embrassant Priyamvadâ</i>.</p>
+
+<p>Ah ! quelle heureuse nouvelle ! Mais Sacountalâ
+va partir : je ne sais plus si je dois me réjouir ou
+m’affliger.</p>
+
+<p class="p"><span class="pagenum">-83-</span> P<span class="xs">RIYAMVADA</span>.</p>
+
+<p>Nous nous consolerons si nous pouvons ; en
+attendant, notre amie va être heureuse.</p>
+
+<p class="p">A<span class="xs">NOUSOUYA</span>.</p>
+
+<p>J’ai justement, dans cette boîte de coco qui est
+pendue à la branche du manguier, le pollen dont
+nous avons besoin pour la cérémonie du départ.
+Je l’y conservais à cette intention. Enveloppe-le
+dans des feuilles de lotus. Pendant ce temps-là, je
+mêlerai le gorotchana<a id="FNanchor_46" href="#Footnote_46" class="fnanchor">[46]</a> avec les brins d’herbe dourvâ
+et l’argile rapportée des bains sacrés : c’est l’onguent
+qui porte bonheur. (<i>Priyamvadâ fait ce dont
+Anousouyâ l’a chargée. Anousouyâ sort.</i>)</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_46" href="#FNanchor_46"><span class="label">[46]</span></a> Sorte de couleur jaune.</p>
+</div>
+<p class="p">V<span class="xs">OIX</span> <i>derrière la scène</i>.</p>
+
+<p>Gautamî, faites appeler Sârngarava et Sâradvata,
+et dites-leur de se préparer à conduire Sacountalâ.</p>
+
+<p class="p">P<span class="xs">RIYAMVADA</span>, <i>prêtant l’oreille</i>.</p>
+
+<p>Anousouyâ, dépêche-toi : on appelle déjà les
+religieux qui vont partir avec elle pour Hastinâpoura.</p>
+
+<p class="p">A<span class="xs">NOUSOUYA</span>. (<i>Elle rentre avec l’onguent dans les
+mains.</i>)</p>
+
+<p>Viens, partons. (<i>Elles font quelques pas.</i>)</p>
+
+<p class="p">P<span class="xs">RIYAMVADA</span>, <i>regardant devant elle</i>.</p>
+
+<p>Voilà Sacountalâ. Elle a fait ses ablutions dès
+<span class="pagenum">-84-</span> l’aube. Les religieuses la saluent et lui offrent des
+gâteaux de riz sauvage. Avançons. (<i>Elles s’approchent.</i>)</p>
+
+<hr>
+
+
+<p class="did">On voit paraître Sacountalâ, entourée des religieuses
+et Gautamî.</p>
+
+<p class="p">S<span class="xs">ACOUNTALA</span>.</p>
+
+<p>Bienheureuses, je vous salue.</p>
+
+<p class="p">G<span class="xs">AUTAMI</span>.</p>
+
+<p>Puisses-tu, ma fille, recevoir le titre de reine en
+témoignage de l’estime de ton époux !</p>
+
+<p class="p">L<span class="xs">ES</span> R<span class="xs">ELIGIEUSES</span>.</p>
+
+<p>Mon enfant, puisses-tu mettre au monde un
+héros ! (<i>Elles sortent toutes, à l’exception de Gautamî.</i>)</p>
+
+<p class="p">L<span class="xs">ES DEUX</span> A<span class="xs">MIES</span>, <i>s’approchant</i>.</p>
+
+<p>Bonjour, chère amie.</p>
+
+<p class="p">S<span class="xs">ACOUNTALA</span>.</p>
+
+<p>Salut à mes bien-aimées ! Asseyez-vous ici.</p>
+
+<p class="p">L<span class="xs">ES DEUX</span> A<span class="xs">MIES</span>, <i>s’asseyant</i>.</p>
+
+<p>Et toi, reste debout : nous allons te faire l’onction
+qui porte bonheur.</p>
+
+<p class="p">S<span class="xs">ACOUNTALA</span>.</p>
+
+<p>Vous m’avez bien souvent parée ; mais aujourd’hui
+vos soins doivent m’être doublement chers :
+c’est la dernière fois que je les reçois. (<i>Elle pleure.</i>)</p>
+
+<p class="p"><span class="pagenum">-85-</span> L<span class="xs">ES DEUX</span> A<span class="xs">MIES</span>.</p>
+
+<p>Ma chérie, c’est la cérémonie qui porte bonheur :
+il ne faut pas la troubler par des larmes.
+(<i>Elles essuient ses pleurs et continuent sa toilette.</i>)</p>
+
+<p class="p">P<span class="xs">RIYAMVADA</span>.</p>
+
+<p>Ta beauté est digne des plus riches ornements,
+et nous n’avons là que les parures ordinaires des
+ermitages : elles lui feront injure. (<i>On voit un jeune
+ermite portant des parures.</i>)</p>
+
+<p class="p">H<span class="xs">ARITA</span>, entrant.</p>
+
+<p>Voilà des ornements de toute sorte : vous pouvez
+la parer. (<i>Toutes regardent avec étonnement.</i>)</p>
+
+<p class="p">G<span class="xs">AUTAMI</span>.</p>
+
+<p>Hârîta, mon enfant, d’où vient tout cela ?</p>
+
+<p class="p">H<span class="xs">ARITA</span>.</p>
+
+<p>Du pouvoir merveilleux de Cannva.</p>
+
+<p class="p">G<span class="xs">AUTAMI</span>.</p>
+
+<p>Est-ce une création de sa volonté toute-puissante ?</p>
+
+<p class="p">H<span class="xs">ARITA</span>.</p>
+
+<p>Non. Écoutez. Il nous a dit de cueillir pour
+Sacountalâ les fleurs de l’ermitage. Alors…</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Nous ployons les branches : l’une</div>
+<div class="verse">Nous tend ce tissu de lin</div>
+<div class="verse">Pâle et beau comme la lune</div>
+<div class="verse i2">Dans son plein.</div>
+<div class="verse">Une essence très subtile</div>
+<div class="verse">Coule de l’autre : voyez</div>
+<div class="verse">Quels parfums l’arbre distille</div>
+<div class="verse i2">Sur ses pieds !</div>
+<div class="verse"><span class="pagenum">-86-</span> Puis l’écorce qui recouvre</div>
+<div class="verse">Les nymphes de ces beaux lieux</div>
+<div class="verse">Tout à coup gémit et s’ouvre</div>
+<div class="verse i2">Sous nos yeux :</div>
+<div class="verse">De petites mains vermeilles</div>
+<div class="verse">Sortent des bourgeons étroits,</div>
+<div class="verse">Et nous trouvons ces merveilles</div>
+<div class="verse i2">Dans leurs doigts.</div>
+</div>
+
+</div>
+<p class="p">P<span class="xs">RIYAMVADA</span>, <i>regardant Sacountalâ</i>.</p>
+
+<p>C’est aussi du creux d’un arbre que sort l’abeille,
+et elle va droit à la fleur du lotus.</p>
+
+<p class="p">G<span class="xs">AUTAMI</span>.</p>
+
+<p>Les arbres lui envoient déjà leur hommage :
+c’est l’annonce des honneurs qui l’attendent dans
+le palais de son époux. (<i>Sacountalâ baisse les
+yeux.</i>)</p>
+
+<p class="p">H<span class="xs">ARITA</span>.</p>
+
+<p>Le vénérable Cannva est descendu au bord de
+la Mâlinî pour y faire ses ablutions : je vais lui
+annoncer ce que la forêt a fait pour elle. (<i>Il sort.</i>)</p>
+
+<p class="p">A<span class="xs">NOUSOUYA</span>.</p>
+
+<p>Chère amie, nous n’avons jamais touché de telles
+parures : nous ne saurons pas nous en servir. (<i>Réfléchissant
+et regardant.</i>) Cependant nous nous rappellerons
+ce que nous avons vu en peinture, et
+nous tâcherons de te faire belle.</p>
+
+<p class="p">S<span class="xs">ACOUNTALA</span>.</p>
+
+<p>Je sais comme vous êtes habiles. (<i>Les deux amies
+<span class="pagenum">-87-</span> la parent. On voit paraître Cannva revenant du
+bain.</i>)</p>
+
+<p class="p">C<span class="xs">ANNVA</span>.</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Elle va me quitter pour la première fois :</div>
+<div class="verse i2">Je suis touché jusqu’à la moelle !</div>
+<div class="verse">Les pleurs que je retiens débordent dans ma voix ;</div>
+<div class="verse i2">Je sens mon regard qui se voile.</div>
+<div class="verse">Moi, l’habitant des bois, moi, l’ermite rêveur,</div>
+<div class="verse i2">Je ne puis maîtriser mes larmes :</div>
+<div class="verse">Combien doivent souffrir des mondains sans ferveur</div>
+<div class="verse i2">Qu’un tel chagrin trouve sans armes !</div>
+</div>
+
+</div>
+<p>(<i>Il fait quelques pas.</i>)</p>
+
+<p class="p">L<span class="xs">ES DEUX</span> A<span class="xs">MIES</span>.</p>
+
+<p>Chère Sacountalâ, voilà tous les bijoux posés.
+Maintenant passe cette tunique, et enveloppe-toi
+de ce voile brodé. (<i>Sacountalâ se lève et passe les
+deux vêtements.</i>)</p>
+
+<p class="p">G<span class="xs">AUTAMI</span>.</p>
+
+<p>Mon enfant, voici ton père : il te couve des
+yeux et verse de douces larmes. Va au-devant de
+lui. (<i>Sacountalâ salue Cannva avec respect.</i>)</p>
+
+<p class="p">C<span class="xs">ANNVA</span>.</p>
+
+<p>Ma fille !</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Yayâti vénérait la reine Sarmichthâ :</div>
+<div class="verse">Qu’ainsi toujours le roi Douchanta te vénère !</div>
+<div class="verse">Et que le noble enfant dont tu dois être mère</div>
+<div class="verse i2">Ressemble au fils qu’elle porta !</div>
+</div>
+
+</div>
+<p class="p"><span class="pagenum">-88-</span> G<span class="xs">AUTAMI</span>.</p>
+
+<p>La parole de ton père n’est pas seulement un
+vœu, c’est une promesse<a id="FNanchor_47" href="#Footnote_47" class="fnanchor">[47]</a>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_47" href="#FNanchor_47"><span class="label">[47]</span></a> A cause du pouvoir surnaturel qu’il doit à ses austérités.</p>
+</div>
+<p class="p">C<span class="xs">ANNVA</span>.</p>
+
+<p>Ma fille, il faut maintenant faire le tour des feux
+sacrés où l’offrande vient d’être versée. (<i>Tous se
+mettent en marche.</i>)</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Vois-tu les trois feux ondoyer ?</div>
+<div class="verse">Sur l’autel fait de saintes gerbes</div>
+<div class="verse">Le prêtre a disposé les herbes</div>
+<div class="verse">Pour enclore chaque foyer ;</div>
+<div class="verse">L’offrande a parfumé la flamme :</div>
+<div class="verse">Puissent ces feux te protéger,</div>
+<div class="verse">Garder ton corps de tout danger,</div>
+<div class="verse">Et donner la paix à ton âme !</div>
+</div>
+
+</div>
+<p>(<i>Sacountalâ fait le tour des feux.</i>) Ma fille, arrête-toi
+un instant. (<i>Jetant un regard de côté.</i>) Sârngarava,
+Sâradvata, où êtes-vous ? (<i>On voit entrer deux
+disciples de Cannva.</i>)</p>
+
+<p class="p">L<span class="xs">ES DEUX</span> D<span class="xs">ISCIPLES</span>.</p>
+
+<p>Bienheureux, nous voici.</p>
+
+<p class="p">C<span class="xs">ANNVA</span>.</p>
+
+<p>Sârngarava, mon fils, montre le chemin à ta
+sœur.</p>
+
+<p class="p">S<span class="xs">ARNGARAVA</span>.</p>
+
+<p>Veuillez me suivre, Sacountalâ. (<i>Tous continuent
+de marcher en avant.</i>)</p>
+
+<p class="p"><span class="pagenum">-89-</span> C<span class="xs">ANNVA</span>.</p>
+
+<p>Et vous, arbres de l’ermitage, habités par les
+divinités des bois, vous la connaissez tous :</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Jamais Sacountalâ n’a goûté d’une eau pure,</div>
+<div class="verse">Sans que sa main d’enfant vous ait désaltérés ;</div>
+<div class="verse">Que de fois sa beauté se priva de parure</div>
+<div class="verse i2">Pour épargner vos fronts sacrés !</div>
+<div class="verse">La saison de vos fleurs était sa seule joie :</div>
+<div class="verse">Élevez dans les airs un adieu triste et doux,</div>
+<div class="verse">Et bénissez ma fille à l’heure où je l’envoie</div>
+<div class="verse i2">Au palais du roi, son époux !</div>
+</div>
+
+</div>
+<p class="p">S<span class="xs">ARNGARAVA</span>, <i>entendant le chant d’un oiseau</i>.</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Maître, un chant commence : écoute !</div>
+<div class="verse">C’est la voix du Cokila<a id="FNanchor_48" href="#Footnote_48" class="fnanchor">[48]</a>.</div>
+<div class="verse">Le bois te répond sans doute :</div>
+<div class="verse">Tous ceux qui l’aiment sont là !</div>
+</div>
+
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_48" href="#FNanchor_48"><span class="label">[48]</span></a> Coucou indien, le <i>rossignol</i> des poètes de l’Inde.</p>
+</div>
+<p class="p">V<span class="xs">OIX DES</span> D<span class="xs">IVINITÉS DES ARBRES</span>.</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Sur ta route, enfant, que l’étang verdisse</div>
+<div class="verse">Et cache ses eaux sous les lotus bleus !</div>
+<div class="verse">Pour toi, le soleil éteindra ses feux,</div>
+<div class="verse">L’arbre épaissira son ombre propice ;</div>
+<div class="verse">Sous tes pas, les fleurs feront voltiger</div>
+<div class="verse">Leur pollen qui monte en poudre odorante.</div>
+<div class="verse">Pars ! et sens déjà la brise expirante</div>
+<div class="verse">Caresser ton sein d’un souffle léger.</div>
+</div>
+
+</div>
+<p>(<i>Tous écoutent avec étonnement.</i>)</p>
+
+<p class="p">G<span class="xs">AUTAMI</span>.</p>
+
+<p>Mon enfant, ce sont les divinités des bois qui
+<span class="pagenum">-90-</span> t’aiment comme leur fille et qui t’envoient leur
+adieu : incline-toi devant elles.</p>
+
+<p class="p">S<span class="xs">ACOUNTALA</span>, <i>après s’être inclinée, bas à Priyamvadâ</i>.</p>
+
+<p>Priyamvadâ, je brûle de revoir mon époux, et
+pourtant, au moment de quitter l’ermitage, mes
+pieds refusent de me porter.</p>
+
+<p class="p">P<span class="xs">RIYAMVADA</span>.</p>
+
+<p id="pa-10">Tu n’es pas seule à souffrir de cette séparation :
+la forêt tout entière est en deuil.</p>
+
+<p class="p">S<span class="xs">ACOUNTALA</span>, <i>faisant le geste du souvenir</i>.</p>
+
+<p>Mon père, il faut que je dise adieu à ma sœur
+la liane Mâdhavî.</p>
+
+<p class="p">C<span class="xs">ANNVA</span>.</p>
+
+<p>Je connais ta tendresse pour elle : la voici à ta
+droite.</p>
+
+<p class="p">S<span class="xs">ACOUNTALA</span>, <i>s’approchant et embrassant la liane</i>.</p>
+
+<p id="pa-11">Liane Mâdhavî, reçois-moi dans tes bras fleuris.
+Je vais maintenant vivre loin de toi… Mon père,
+vous l’aimerez comme vous m’avez aimée.</p>
+
+<p class="p">C<span class="xs">ANNVA</span>.</p>
+
+<p>Oui, chère enfant. Maintenant reprends ta route.</p>
+
+<p class="p">S<span class="xs">ACOUNTALA</span>, <i>s’approchant de ses amies</i>.</p>
+
+<p>Je vous la recommande aussi.</p>
+
+<p class="p">L<span class="xs">ES DEUX</span> A<span class="xs">MIES</span>.</p>
+
+<p>Et nous, à qui nous recommanderas-tu ? (<i>Elles
+pleurent.</i>)</p>
+
+<p class="p">C<span class="xs">ANNVA</span>.</p>
+
+<p id="pa-12">Anousouyâ, Priyamvadâ, retenez vos larmes.
+<span class="pagenum">-91-</span> Ne serait-ce pas à vous de donner du courage à
+Sacountalâ ? (<i>Ils se remettent tous en route.</i>)</p>
+
+<p class="p">S<span class="xs">ACOUNTALA</span>. (<i>Elle se trouve arrêtée tout à coup.</i>)</p>
+
+<p>Qui est-ce qui met le pied sur le bord de mon
+voile ? (<i>Elle se retourne et regarde.</i>)</p>
+
+<p class="p">C<span class="xs">ANNVA</span>.</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">C’est le petit faon qui vient prendre</div>
+<div class="verse">Dans ta main le gazon des bois.</div>
+<div class="verse">Je me rappelle qu’une fois</div>
+<div class="verse">L’herbe blessa sa bouche tendre :</div>
+<div class="verse">Mais tu l’eus bien vite guéri</div>
+<div class="verse">Avec l’huile des saints ermites.</div>
+<div class="verse">Tu l’appelais ton fils chéri !</div>
+<div class="verse">Il ne veut pas que tu nous quittes.</div>
+</div>
+
+</div>
+<p class="p">S<span class="xs">ACOUNTALA</span>.</p>
+
+<p>Pauvre petit, je pars, et tu veux me retenir. Tu
+venais de naître quand tu as perdu ta mère. C’est
+moi qui t’ai élevé. Tu ne m’auras plus maintenant ;
+mais mon père prendra soin de toi. Retourne,
+laisse-moi partir. (<i>Elle part en pleurant.</i>)</p>
+
+<p class="p">C<span class="xs">ANNVA</span>.</p>
+
+<p id="pa-13">Ne pleure pas, enfant. Du courage !</p>
+
+<p class="p">S<span class="xs">ARNGARAVA</span>.</p>
+
+<p>Bienheureux, l’usage est d’accompagner ceux
+qu’on aime jusqu’à la première eau qu’on trouve
+sur son chemin. Nous voici arrivés au bord d’un
+étang : donne-nous tes ordres et retourne sur tes
+pas.</p>
+
+<p class="p"><span class="pagenum">-92-</span> C<span class="xs">ANNVA</span>.</p>
+
+<p id="pa-14">Asseyons-nous à l’ombre de ce figuier. (<i>Ils s’assoient.</i>)
+Quelles recommandations ferez-vous de
+ma part au roi Douchanta ? (<i>Il réfléchit.</i>) Sârngarava,
+tu lui présenteras Sacountalâ, et tu lui diras
+en mon nom :</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">« Songe à Cannva l’ermite et songe à ta famille,</div>
+<div class="verse i2">« Dont l’honneur repose sur toi.</div>
+<div class="verse">« Rappelle-toi l’amour que t’a montré ma fille</div>
+<div class="verse i2">« Au cœur ardent et plein de foi.</div>
+<div class="verse">« Qu’elle ait dans ton palais même rang, même empire</div>
+<div class="verse i2">« Que tes femmes à l’air hautain !</div>
+<div class="verse">« Quant au bonheur, d’avance on ne peut rien en dire :</div>
+<div class="verse i2">« Il faut laisser faire au destin. »</div>
+</div>
+
+</div>
+<p class="p">S<span class="xs">ARNGARAVA</span>.</p>
+
+<p>J’ai compris ta pensée.</p>
+
+<p class="p">C<span class="xs">ANNVA</span>, <i>regardant Sacountalâ</i>.</p>
+
+<p>Ma fille, je vais te donner mes derniers conseils :
+quoique j’aie toujours habité les bois, je
+connais le monde.</p>
+
+<p class="p">S<span class="xs">ARNGARAVA</span>.</p>
+
+<p>Rien n’est inconnu aux sages.</p>
+
+<p class="p">C<span class="xs">ANNVA</span>.</p>
+
+<p>Tu vas entrer dans la demeure de ton époux…</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Écoute les anciens ; accepte leur tutelle.</div>
+<div class="verse">Dans le brillant harem t’attend plus d’une sœur :</div>
+<div class="verse">Sois leur amie ! Et si ton époux te querelle,</div>
+<div class="verse">Garde de t’irriter : réponds avec douceur.</div>
+<div class="verse">Surtout n’afflige pas tes serviteurs ; sois bonne :</div>
+<div class="verse"><span class="pagenum">-93-</span> La grandeur ne doit pas égarer ta raison.</div>
+<div class="verse">Voilà le droit chemin : celle qui l’abandonne</div>
+<div class="verse i2">Est l’opprobre de sa maison.</div>
+</div>
+
+</div>
+<p>Qu’en pense Gautamî ?</p>
+
+<p class="p">G<span class="xs">AUTAMI</span>.</p>
+
+<p>C’est là le devoir d’une femme. (<i>A Sacountalâ.</i>)
+Mon enfant, ne l’oublie jamais.</p>
+
+<p class="p">C<span class="xs">ANNVA</span>.</p>
+
+<p>Allons, ma fille, embrasse-moi et dis adieu à
+tes compagnes.</p>
+
+<p class="p">S<span class="xs">ACOUNTALA</span>.</p>
+
+<p>Mon père, elles vont donc me quitter déjà ?</p>
+
+<p class="p">C<span class="xs">ANNVA</span>.</p>
+
+<p>Je dois les garder pour les donner un jour à leurs
+époux : elles ne peuvent pas te suivre ; mais Gautamî
+t’accompagnera.</p>
+
+<p class="p">S<span class="xs">ACOUNTALA</span>, <i>se jetant dans les bras de son père</i>.</p>
+
+<p>Je suis arrachée des bras de mon père comme la
+liane du santal est déracinée et emportée loin du
+mont Malaya<a id="FNanchor_49" href="#Footnote_49" class="fnanchor">[49]</a>. Comment pourrai-je vivre loin de
+ma patrie ? (<i>Elle pleure.</i>)</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_49" href="#FNanchor_49"><span class="label">[49]</span></a> Montagne de la côte de Malabar.</p>
+</div>
+<p class="p">C<span class="xs">ANNVA</span>.</p>
+
+<p>Ma fille, sois forte.</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Les soins de ta maison, les honneurs de la cour,</div>
+<div class="verse i2">Ta dignité de souveraine,</div>
+<div class="verse">Tous les graves devoirs qu’à chaque heure du jour</div>
+<div class="verse i2"><span class="pagenum">-94-</span> T’imposera ton nom de reine,</div>
+<div class="verse">Enfin le noble fils qui doit naître de toi</div>
+<div class="verse i2">Comme le soleil de l’aurore,</div>
+<div class="verse">Tout te consolera de vivre loin de moi,</div>
+<div class="verse i2">Si le passé t’est cher encore !</div>
+</div>
+
+</div>
+<p class="p">S<span class="xs">ACOUNTALA</span>, <i>tombant à ses pieds</i>.</p>
+
+<p>Adieu, mon père : je vous salue une dernière
+fois.</p>
+
+<p class="p">C<span class="xs">ANNVA</span>.</p>
+
+<p>Ma fille, sois heureuse autant que ton père le
+désire.</p>
+
+<p class="p">S<span class="xs">ACOUNTALA</span>, <i>courant à ses amies</i>.</p>
+
+<p>Mes chères compagnes, embrassez-moi,… toutes
+les deux ensemble.</p>
+
+<p class="p">L<span class="xs">ES DEUX</span> A<span class="xs">MIES</span>, <i>l’embrassant</i>.</p>
+
+<p>Ma chérie, si le roi tardait à te reconnaître,…
+montre-lui l’anneau qui porte son nom.</p>
+
+<p class="p">S<span class="xs">ACOUNTALA</span>.</p>
+
+<p>Que voulez-vous dire ? Vous me faites trembler.</p>
+
+<p class="p">L<span class="xs">ES DEUX</span> A<span class="xs">MIES</span>.</p>
+
+<p>Non, ne crains rien : l’amitié est sujette aux
+inquiétudes folles.</p>
+
+<p class="p">S<span class="xs">ARNGARAVA</span>, <i>regardant le ciel</i>.</p>
+
+<p>Bienheureux, le soleil est au milieu de sa course. — Sacountalâ,
+il faut nous hâter.</p>
+
+<p class="p">S<span class="xs">ACOUNTALA</span>, <i>tenant encore une fois son père embrassé</i>.</p>
+
+<p>Mon père, reverrai-je jamais l’ermitage ?</p>
+
+<p class="p"><span class="pagenum">-95-</span> C<span class="xs">ANNVA</span>.</p>
+
+<p>Oui, ma fille.</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Sois longtemps la compagne et la sœur de la Terre,</div>
+<div class="verse i2">Première épouse de ton roi !</div>
+<div class="verse">Donne aux Pourous un fils dont le lourd cimeterre</div>
+<div class="verse i2">Glacera l’ennemi d’effroi.</div>
+<div class="verse">Son père, un jour, voudra laisser à son épaule</div>
+<div class="verse i2">L’accablant fardeau du pouvoir :</div>
+<div class="verse">Pour songer au salut, vous changerez de rôle,</div>
+<div class="verse i2">Tous deux vous viendrez nous revoir.</div>
+</div>
+
+</div>
+<p class="p">G<span class="xs">AUTAMI</span>.</p>
+
+<p>Mon enfant, le temps presse : il faut partir.
+Engage ton père à retourner sur ses pas. — Mais il
+ne s’y décidera jamais de lui-même : je vais lui parler.
+(<i>A Cannva.</i>) Allons, retirez-vous.</p>
+
+<p class="p">C<span class="xs">ANNVA</span>.</p>
+
+<p>Ma fille, je manque aux devoirs qui m’appellent
+dans l’ermitage.</p>
+
+<p class="p">S<span class="xs">ACOUNTALA</span>.</p>
+
+<p>Ces devoirs vont vous distraire et vous consoler ;
+moi, j’emporte avec moi ma douleur.</p>
+
+<p class="p">C<span class="xs">ANNVA</span>.</p>
+
+<p>Ah ! me crois-tu donc insensible ?</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Ce riz que tu jetais aux oiseaux de ces bois,</div>
+<div class="verse">Je le verrai germer, j’en suivrai la croissance :</div>
+<div class="verse">Tout me rappellera l’image d’autrefois !</div>
+<div class="verse i2">Tout parlera de ton absence !</div>
+</div>
+
+</div>
+<p>Va, et que ton voyage soit béni ! (<i>Sacountalâ
+sort avec Gautamî, Sârngarava et Sâradvata.</i>)</p>
+
+<p class="p"><span class="pagenum">-96-</span> L<span class="xs">ES DEUX</span> A<span class="xs">MIES</span>, <i>après l’avoir longtemps regardée,
+douloureusement</i>.</p>
+
+<p>Malheur à nous ! Sacountalâ a disparu derrière
+les arbres.</p>
+
+<p class="p">C<span class="xs">ANNVA</span>.</p>
+
+<p>Anousouyâ, Priyamvadâ, votre compagne est
+partie : contenez votre douleur et suivez-moi. (<i>Ils
+reviennent tous les trois sur leurs pas.</i>)</p>
+
+<p class="p">L<span class="xs">ES DEUX</span> A<span class="xs">MIES</span>.</p>
+
+<p>Mon père, l’ermitage est désert : Sacountalâ n’y
+est plus.</p>
+
+<p class="p">C<span class="xs">ANNVA</span>.</p>
+
+<p>L’amitié vous le fait voir ainsi. (<i>Il marche plongé
+dans ses réflexions.</i>) Sentiment étrange ! je perds
+Sacountalâ, et pourtant la paix est dans mon âme.
+Ah ! je sais pourquoi.</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Nos filles sont des biens qui ne sont pas à nous :</div>
+<div class="verse">Ce dépôt précieux dont le père a la garde,</div>
+<div class="verse">S’il connaît comme moi son devoir, il lui tarde</div>
+<div class="verse">De le remettre intact dans les mains d’un époux.</div>
+</div>
+
+</div>
+<div class="chapter"></div>
+<p><span class="pagenum">-97-</span></p>
+
+<h2 class="nobreak">ACTE V<br>
+L’AFFRONT</h2>
+
+
+<p class="did">On voit paraître le chambellan.</p>
+
+<p class="p">L<span class="xs">E</span> C<span class="xs">HAMBELLAN</span>, <i>avec un soupir</i>.</p>
+
+<p>Ah ! que la vieillesse est pesante !</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Ce bâton de bambou, que portent comme insigne,</div>
+<div class="verse i2">Dans le harem, les chambellans,</div>
+<div class="verse">Est un appui pour moi : la vieillesse maligne</div>
+<div class="verse i2">Alourdit mes pas chancelants.</div>
+</div>
+
+</div>
+<p>Le roi est au palais : j’ai à lui faire une communication
+pressante. (<i>Il fait quelques pas et s’arrête.</i>)
+Qu’est-ce que c’est déjà ? (<i>Après réflexion.</i>) Ah ! oui,
+je me souviens : des religieux, des disciples de
+Cannva demandent une audience. Ce que c’est que
+de nous !</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">La lampe qui s’éteint fume,</div>
+<div class="verse i2">Se rallume ;…</div>
+<div class="verse">Mais c’est un éclair qui fuit !</div>
+<div class="verse"><span class="pagenum">-98-</span> Tel, mon esprit qui sommeille</div>
+<div class="verse i2">Se réveille,</div>
+<div class="verse">Puis se rendort dans la nuit.</div>
+</div>
+
+</div>
+<p>(<i>Il se remet en marche. Regardant devant lui.</i>)</p>
+
+<p>Mais voici le roi.</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Il a jugé son peuple et montré le devoir,</div>
+<div class="verse i2">Comme un père, à la multitude.</div>
+<div class="verse">Sa tâche est faite ; il vient oublier son pouvoir,</div>
+<div class="verse i2">Loin du bruit, dans la solitude.</div>
+<div class="verse">Ainsi l’éléphant roi qui guide ses troupeaux</div>
+<div class="verse i2">Souffre le soleil sans se plaindre,</div>
+<div class="verse">Puis cherche dans les bois un lit pour le repos,</div>
+<div class="verse i2">Que nul rayon ne puisse atteindre.</div>
+</div>
+
+</div>
+<p>Le roi descend à peine de son tribunal : est-ce
+le moment de lui annoncer que les disciples de
+Cannva demandent à le voir ? Mais les maîtres du
+monde ne connaissent pas le repos.</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Le soleil n’arrête jamais</div>
+<div class="verse">L’attelage ardent qui le traîne ;</div>
+<div class="verse">Vent ou brise, brûlant ou frais,</div>
+<div class="verse">L’air souffle sans reprendre haleine.</div>
+<div class="verse">Sécha<a id="FNanchor_50" href="#Footnote_50" class="fnanchor">[50]</a> demain comme aujourd’hui</div>
+<div class="verse">Doit nous soutenir sur l’abîme :</div>
+<div class="verse">Tel le bras royal est l’appui</div>
+<div class="verse">Du peuple que charge la dîme.</div>
+</div>
+
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_50" href="#FNanchor_50"><span class="label">[50]</span></a> Serpent mythique qui porte la terre.</p>
+</div>
+<p>(<i>Il fait encore quelques pas.</i>)</p>
+
+<hr>
+
+
+<p><span class="pagenum">-99-</span></p>
+
+<p class="did">On voit paraître le roi. Près de lui est Mâdhavya.
+Derrière lui, ses officiers chacun à son rang.</p>
+
+<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>. (<i>Son attitude trahit la fatigue.</i>)</p>
+
+<p>Les autres hommes sont heureux quand ils sont
+arrivés au terme de leurs désirs : pour un roi, l’avènement
+au trône est le commencement des peines.</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Les plus brillants honneurs sont bien vite obscurcis :</div>
+<div class="verse i3">L’ambition s’apaise ;</div>
+<div class="verse">Mais avec le pouvoir s’en viennent les soucis,</div>
+<div class="verse i3">Et l’on sent ce qu’il pèse !</div>
+<div class="verse">Souvent on voit fléchir sous le royal bandeau</div>
+<div class="verse i3">La tête la plus forte ;</div>
+<div class="verse">Le parasol est moins un abri qu’un fardeau</div>
+<div class="verse i3">Pour celui qui le porte.</div>
+</div>
+
+</div>
+<p class="p">V<span class="xs">OIX DES</span> P<span class="xs">OÈTES DE COUR</span> <i>derrière la scène</i>.</p>
+
+<p>Gloire au roi !</p>
+
+<p class="p">P<span class="xs">REMIER</span> P<span class="xs">OÈTE</span>.</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Notre bien est ton seul souci :</div>
+<div class="verse i2">Tu vas,… rien ne t’arrête.</div>
+<div class="verse">Nature de roi, c’est ainsi</div>
+<div class="verse i2">Que le Seigneur t’a faite.</div>
+<div class="verse">Arbre, tu portes sur ta tête</div>
+<div class="verse i3">Le ciel de feu :</div>
+<div class="verse i1">Si grand que soit notre nombre,</div>
+<div class="verse i1">Nous reposons sous ton ombre ;</div>
+<div class="verse i1">Pour toi la peine est un jeu.</div>
+</div>
+
+</div>
+<p class="p"><span class="pagenum">-100-</span> D<span class="xs">EUXIÈME</span> P<span class="xs">OÈTE</span>.</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">D’un geste tu calmes les haines ;</div>
+<div class="verse i2">Tu rends ton peuple humain.</div>
+<div class="verse">S’il s’égare, tu le ramènes</div>
+<div class="verse i2">D’un mot dans le chemin.</div>
+<div class="verse">On voit le riche ouvrir la main</div>
+<div class="verse i3">A la détresse :</div>
+<div class="verse i1">Mais ses bienfaits sont comptés.</div>
+<div class="verse i1">Toi, tu répands tes bontés</div>
+<div class="verse i1">Sur tous comme une caresse.</div>
+</div>
+
+</div>
+<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>, <i>après les avoir entendus</i>.</p>
+
+<p>Au sortir de l’audience, j’étais accablé de fatigue ;
+mais la voix de mes poètes m’a ranimé comme
+par enchantement.</p>
+
+<p class="p">M<span class="xs">ADHAVYA</span>.</p>
+
+<p>Le taureau est comme toi : il oublie sa peine
+quand on lui dit : « Bravo, mâle du troupeau ! »</p>
+
+<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>, <i>souriant</i>.</p>
+
+<p>Asseyons-nous. (<i>Tous deux s’assoient ; les autres
+personnages restent debout, chacun à sa place. On
+entend derrière la scène le son d’un luth.</i>)</p>
+
+<p class="p">M<span class="xs">ADHAVYA</span>, <i>écoutant</i>.</p>
+
+<p>Cher ami, entends-tu ce luth dans la salle de
+concerts ? Il est pincé par des doigts savants ; c’est
+la reine Vasoumatî qui s’exerce.</p>
+
+<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p>
+
+<p>Tais-toi ; laisse-moi écouter.</p>
+
+<p class="p">L<span class="xs">E</span> C<span class="xs">HAMBELLAN</span>, <i>regardant le roi</i>.</p>
+
+<p>Le roi est occupé ; j’attendrai. (<i>Il se tient dans
+un coin.</i>)</p>
+
+<p class="p"><span class="pagenum">-101-</span> C<span class="xs">HANSON</span> <i>derrière la scène</i>.</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Pourquoi vas-tu de corolle en corolle,</div>
+<div class="verse i3">Abeille folle,</div>
+<div class="verse i3">Sans revenir ?</div>
+<div class="verse">N’auras-tu pas pour la fleur abusée</div>
+<div class="verse i3">Qui t’a grisée</div>
+<div class="verse i3">Un souvenir ?</div>
+</div>
+
+</div>
+<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p>
+
+<p>Voilà un chant bien passionné.</p>
+
+<p class="p">M<span class="xs">ADHAVYA</span>.</p>
+
+<p>Mais dis-moi, cher ami, as-tu bien compris le
+sens des paroles ?</p>
+
+<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>, <i>souriant</i>.</p>
+
+<p>C’est la plainte d’une amante fidèle. Apparemment
+la reine Vasoumatî a quelque reproche à me
+faire. Ami Mâdhavya, va lui présenter mes excuses.</p>
+
+<p class="p">M<span class="xs">ADHAVYA</span>.</p>
+
+<p>A tes ordres. (<i>Il se lève.</i>) C’est-à-dire,… un instant !
+Tu m’envoies à ta place prendre l’ours par la
+queue : quand elle me tiendra dans ses griffes, plus
+d’espoir de salut ; je serai comme le dévot qui reste
+attaché au monde.</p>
+
+<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p>
+
+<p>Va donc ! Tu n’as qu’à t’y prendre poliment,
+elle t’écoutera.</p>
+
+<p class="p">M<span class="xs">ADHAVYA</span>.</p>
+
+<p>Allons ! il faut y passer. (<i>Il sort.</i>)</p>
+
+<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>, <i>à part</i>.</p>
+
+<p>C’est étrange ! mon cœur est libre, et cependant,
+<span class="pagenum">-102-</span> quand j’ai entendu cette chanson, je suis
+devenu mélancolique comme si j’étais séparé d’un
+être aimé. Ah ! j’en devine la cause.</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Souvent un bel objet, un chant plaintif ou tendre</div>
+<div class="verse i5">Fait rêver,</div>
+<div class="verse">Et, troublé dans sa paix, le cœur cherche à comprendre…</div>
+<div class="verse i5">Sans trouver.</div>
+<div class="verse">Mais nous avons aimé dans une autre existence,</div>
+<div class="verse i5">Et pleuré :</div>
+<div class="verse">L’instinct vague et charmant de la ressouvenance</div>
+<div class="verse i5">Est sacré.</div>
+</div>
+
+</div>
+<p>(<i>Il cherche inutilement à rappeler ses souvenirs.</i>)</p>
+
+<p class="p">L<span class="xs">E</span> C<span class="xs">HAMBELLAN</span>, <i>s’approchant</i>.</p>
+
+<p>Gloire au roi ! Des religieux viennent d’arriver
+des forêts qui bordent l’Himâlaya ; ils t’apportent
+un message de Cannva ; deux femmes les accompagnent :
+daigneras-tu les recevoir ?</p>
+
+<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>, <i>avec étonnement</i>.</p>
+
+<p>Comment ! des religieux porteurs d’un message
+de Cannva ? et deux femmes avec eux ?</p>
+
+<p class="p">L<span class="xs">E</span> C<span class="xs">HAMBELLAN</span>.</p>
+
+<p>Oui, Sire.</p>
+
+<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p>
+
+<p>Va dire en mon nom à mon chapelain Somarâta
+de rendre aux ermites les honneurs prescrits par la
+sainte loi, et de les introduire ; je vais me rendre
+dans la salle réservée à la réception des religieux.</p>
+
+<p class="p"><span class="pagenum">-103-</span> L<span class="xs">E</span> C<span class="xs">HAMBELLAN</span>.</p>
+
+<p>Tes ordres seront exécutés. (<i>Il sort.</i>)</p>
+
+<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>, <i>se levant</i>.</p>
+
+<p>Vétravatî<a id="FNanchor_51" href="#Footnote_51" class="fnanchor">[51]</a>, précède-moi : nous allons au sanctuaire
+du feu domestique.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_51" href="#FNanchor_51"><span class="label">[51]</span></a> C’est la gardienne des portes : elle précède toujours
+le roi pour les lui ouvrir.</p>
+</div>
+<p class="p">V<span class="xs">ÉTRAVATI</span>.</p>
+
+<p>Veuillez me suivre. (<i>Ils se rendent dans le sanctuaire.</i>)</p>
+
+<hr>
+
+
+<p class="p">V<span class="xs">ÉTRAVATI</span>.</p>
+
+<p>Maître, voici la terrasse du sanctuaire ; elle vient
+d’être purifiée ; la vache est à sa place, prête à
+donner son lait pour les offrandes : veuillez monter.</p>
+
+<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p>
+
+<p>(<i>Il gravit la terrasse avec respect, et se tient debout,
+appuyé sur l’épaule d’un de ses officiers.</i>)</p>
+
+<p>Vétravatî, quel peut être le message dont Cannva
+a chargé ces religieux ?</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Les démons conjurés contre les ermitages</div>
+<div class="verse i2">Infestent-ils leurs bois épais ?</div>
+<div class="verse">Les daims nés à l’abri de leurs pieux ombrages</div>
+<div class="verse i2">N’y ruminent-ils plus en paix ?</div>
+<div class="verse">Peut-être, avant le temps, l’essor des fleurs s’arrête,</div>
+<div class="verse i2">Et les bourgeons restent cachés :</div>
+<div class="verse">L’ermite, au fond des bois, souffre, et c’est sur sa tête</div>
+<div class="verse i2">Que le sort punit mes péchés.</div>
+</div>
+
+</div>
+<p class="p"><span class="pagenum">-104-</span> V<span class="xs">ÉTRAVATI</span>.</p>
+
+<p>Non, Roi, les ermitages sont tranquilles ; la renommée
+de votre bras suffit pour y maintenir la
+paix : les religieux ne peuvent venir que pour vous
+présenter leurs hommages et leurs actions de grâces.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p class="did">On voit paraître les deux disciples de Cannva et Gautamî,
+conduisant Sacountalâ. Ils sont précédés du chapelain et
+du chambellan.</p>
+
+<p class="p">L<span class="xs">E</span> C<span class="xs">HAMBELLAN</span>.</p>
+
+<p>Suivez-moi.</p>
+
+<p class="p">S<span class="xs">ARNGARAVA</span>.</p>
+
+<p>Ami Sâradvata,</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Je sais que ce palais est la demeure auguste</div>
+<div class="verse">D’un roi digne du rang où Brahma l’a placé :</div>
+<div class="verse">Il fait régner la loi ; sa main puissante et juste</div>
+<div class="verse">Maintient un peuple entier dans le chemin tracé.</div>
+<div class="verse">Mais, étonné du bruit, perdu dans cette foule,</div>
+<div class="verse">Moi, fils d’un ermitage et fidèle à mon vœu,</div>
+<div class="verse">Je frémis,… et je crains que ce toit ne s’écroule</div>
+<div class="verse i2">Car la maison me semble en feu.</div>
+</div>
+
+</div>
+<p class="p">S<span class="xs">ARADVATA</span>.</p>
+
+<p>Sârngarava, je comprends ton trouble au milieu
+de la ville immense ; moi-même je me dis :</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Je suis pur, et la vie en ces lieux est souillée ;</div>
+<div class="verse">Je veille, et devant moi ce peuple est endormi ;</div>
+<div class="verse">Je suis libre : voici la prison verrouillée ;</div>
+<div class="verse">Le monde est pour l’ermite un mortel ennemi !</div>
+</div>
+
+</div>
+<p class="p"><span class="pagenum">-105-</span> L<span class="xs">E</span> C<span class="xs">HAPELAIN</span>.</p>
+
+<p>Ce sont de tels sentiments qui font la grandeur
+de vos pareils.</p>
+
+<p class="p">S<span class="xs">ACOUNTALA</span>. (<i>Elle sent un mouvement involontaire
+de l’œil droit<a id="FNanchor_52" href="#Footnote_52" class="fnanchor">[52]</a>.</i>)</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_52" href="#FNanchor_52"><span class="label">[52]</span></a> C’est un présage funeste pour une femme.</p>
+</div>
+<p>Ah ! je sens un présage funeste.</p>
+
+<p class="p">G<span class="xs">AUTAMI</span>.</p>
+
+<p>Écartons-le, ma fille. Que le danger se détourne
+de toi ! (<i>Ils s’avancent.</i>)</p>
+
+<p class="p">L<span class="xs">E</span> C<span class="xs">HAPELAIN</span>, <i>désignant le roi</i>.</p>
+
+<p>Ermites, voici le protecteur des laïques et des religieux.
+Il vient à peine de quitter son tribunal, et
+pourtant il daigne vous recevoir.</p>
+
+<p class="p">S<span class="xs">ARNGARAVA</span>.</p>
+
+<p>Sa conduite mérite des éloges, mais elle ne nous
+étonne pas.</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">L’arbre se penche vers la terre,</div>
+<div class="verse">Courbé sous le poids des fruits mûrs ;</div>
+<div class="verse">Le ciel, chargé d’eau salutaire,</div>
+<div class="verse">S’affaisse en nuages obscurs ;</div>
+<div class="verse">Quand la fortune surabonde,</div>
+<div class="verse">L’homme de bien baisse les yeux :</div>
+<div class="verse">Les vit-on jamais orgueilleux,</div>
+<div class="verse">Ceux qui font le bonheur du monde ?</div>
+</div>
+
+</div>
+<p class="p">V<span class="xs">ÉTRAVATI</span>.</p>
+
+<p>Roi, les ermites ont le visage serein : ils ne viennent
+pas pour se plaindre.</p>
+
+<p class="p"><span class="pagenum">-106-</span> L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>, <i>regardant Sacountalâ</i>.</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Quelle est donc cette femme ? A peine la voit-on</div>
+<div class="verse">Sous son voile ; et pourtant sa beauté se devine :</div>
+<div class="verse">Elle est au milieu d’eux comme un tendre bouton</div>
+<div class="verse i2">Parmi des broussailles d’épine.</div>
+</div>
+
+</div>
+<p class="p">V<span class="xs">ÉTRAVATI</span>.</p>
+
+<p>Maître, elle paraît bien belle.</p>
+
+<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p>
+
+<p>Oui ; mais je ne dois pas regarder la femme
+d’autrui.</p>
+
+<p class="p">S<span class="xs">ACOUNTALA</span>, <i>mettant la main sur son cœur, à part</i>.</p>
+
+<p>O mon cœur ! pourquoi trembles-tu ? N’ai-je pas
+le plus tendre des époux ? Sois sans crainte.</p>
+
+<p class="p">L<span class="xs">E</span> C<span class="xs">HAPELAIN</span>, <i>s’avançant</i>.</p>
+
+<p>Salut au roi ! Roi, j’ai rendu aux ermites les honneurs
+prescrits. L’un d’eux t’apporte un message
+de son maître : daigne l’entendre.</p>
+
+<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>, <i>respectueusement</i>.</p>
+
+<p>J’écoute.</p>
+
+<p class="p">L<span class="xs">ES DEUX</span> D<span class="xs">ISCIPLES</span>, <i>levant la main</i>.</p>
+
+<p>Gloire au roi !</p>
+
+<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>, <i>s’inclinant</i>.</p>
+
+<p>Salut à vous tous !</p>
+
+<p class="p">L<span class="xs">ES DEUX</span> D<span class="xs">ISCIPLES</span>.</p>
+
+<p>Salut !</p>
+
+<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p>
+
+<p>Votre piété prospère-t-elle ?</p>
+
+<p class="p"><span class="pagenum">-107-</span> L<span class="xs">ES DEUX</span> D<span class="xs">ISCIPLES</span>.</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Roi protecteur des bons, n’es-tu pas notre père ?</div>
+<div class="verse">Qui donc nous toucherait quand ton bras nous défend ?</div>
+<div class="verse">Vit-on jamais la nuit, sortant de son repaire,</div>
+<div class="verse i2">Braver le soleil triomphant ?</div>
+</div>
+
+</div>
+<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>, <i>à part</i>.</p>
+
+<p>Alors je suis un vrai roi. (<i>Haut.</i>) Comment se
+porte le bienheureux Cannva ? Tous ses désirs sont-ils
+satisfaits ?</p>
+
+<p class="p">S<span class="xs">ARNGARAVA</span>.</p>
+
+<p>Roi, le bonheur des sages ne dépend que d’eux-mêmes.
+Il m’a chargé de te saluer en son nom et
+de te dire…</p>
+
+<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p>
+
+<p>Parlez.</p>
+
+<p class="p">S<span class="xs">ARNGARAVA</span>.</p>
+
+<p>« Ma fille s’est donnée à toi : j’approuve cette
+union. Et comment ne l’approuverais-je pas ?</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">« Brahma sait que souvent on a médit de lui :</div>
+<div class="verse">« Il s’est mis cette fois à l’abri de tout blâme.</div>
+<div class="verse">« Pour prouver sa sagesse, il unit aujourd’hui</div>
+<div class="verse">« L’âme innocente au cœur que la vaillance enflamme.</div>
+</div>
+
+</div>
+<p>« Elle est grosse : reçois-la, et acquittez-vous
+désormais en commun de tous les devoirs prescrits
+par la sainte loi. »</p>
+
+<p class="p">G<span class="xs">AUTAMI</span>.</p>
+
+<p>Gracieux seigneur, je n’ai point à prendre ici la
+parole : vous savez pourquoi.</p>
+
+<p class="p"><span class="pagenum">-108-</span> L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p>
+
+<p>Parlez, Madame.</p>
+
+<p class="p">G<span class="xs">AUTAMI</span>.</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Vous vous êtes donnés vous-mêmes l’un à l’autre,</div>
+<div class="verse">Et vous avez jugé les conseils superflus ;</div>
+<div class="verse">Ses parents n’ont rien su ; cette affaire est la vôtre :</div>
+<div class="verse i2">Je n’ai rien à dire de plus.</div>
+</div>
+
+</div>
+<p class="p">S<span class="xs">ACOUNTALA</span>.</p>
+
+<p>Que va répondre mon époux ?</p>
+
+<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>, <i>au comble de l’étonnement</i>.</p>
+
+<p>Holà ! que voulez-vous dire ?</p>
+
+<p class="p">S<span class="xs">ACOUNTALA</span>, <i>à part</i>.</p>
+
+<p>Dieux ! quelle hauteur et quelle dureté dans sa
+parole !</p>
+
+<p class="p">S<span class="xs">ARNGARAVA</span>.</p>
+
+<p>Ce que nous voulons dire ? Ne connais-tu pas le
+monde et ses exigences ?</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">L’épouse que retient sa première famille</div>
+<div class="verse">Excite les soupçons et les méchants propos :</div>
+<div class="verse">Il faut, pour que le père ait l’esprit en repos,</div>
+<div class="verse">Que l’époux soit garant de l’honneur de sa fille.</div>
+</div>
+
+</div>
+<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p>
+
+<p>Quoi ! vous dites que j’ai épousé cette femme ?</p>
+
+<p class="p">S<span class="xs">ACOUNTALA</span>, <i>désespérée, à part</i>.</p>
+
+<p>Ah ! mon cœur, tu avais raison de trembler.</p>
+
+<p class="p">S<span class="xs">ARNGARAVA</span>.</p>
+
+<p>Il sied mal à un roi de regretter un de ses actes
+et de fuir les devoirs qu’il impose.</p>
+
+<p class="p"><span class="pagenum">-109-</span> L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p>
+
+<p>Vous me calomniez.</p>
+
+<p class="p">S<span class="xs">ARNGARAVA</span>, <i>avec colère</i>.</p>
+
+<p>Voilà ce qu’il faut attendre des princes qui ne
+savent pas porter l’ivresse du pouvoir.</p>
+
+<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p>
+
+<p>C’est une insulte grossière.</p>
+
+<p class="p">G<span class="xs">AUTAMI</span>, <i>à Sacountalâ</i>.</p>
+
+<p>Ne rougis pas, ma fille, je vais lever ton voile :
+j’espère qu’alors ton époux te reconnaîtra. (Elle lui
+lève son voile.)</p>
+
+<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>, <i>regardant Sacountalâ, à part</i>.</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Elle est belle… Et l’on voit qu’elle a donné sa fleur :</div>
+<div class="verse i3">Quelle est donc cette femme ?</div>
+<div class="verse">On me dit son époux : je n’en ai, par malheur,</div>
+<div class="verse i3">Nul souvenir dans l’âme.</div>
+<div class="verse">L’abeille ne veut pas d’un calice taché,</div>
+<div class="verse i3">Et pourtant s’émerveille</div>
+<div class="verse">Devant le jasmin d’or que la pluie a touché :</div>
+<div class="verse i3">Je suis comme l’abeille.</div>
+</div>
+
+</div>
+<p class="p">V<span class="xs">ÉTRAVATI</span>, <i>à part</i>.</p>
+
+<p>Vraiment, la vertu du roi est grande. Quel autre
+hésiterait en voyant une pareille beauté s’offrir volontairement
+à lui ?</p>
+
+<p class="p">S<span class="xs">ARNGARAVA</span>.</p>
+
+<p>Eh bien ! Roi, tu te tais ?</p>
+
+<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p>
+
+<p>Ermite, plus j’interroge mes souvenirs, moins je
+me rappelle avoir possédé cette femme. Elle est
+<span class="pagenum">-110-</span> visiblement enceinte : je serais coupable d’adultère
+si je la recevais chez moi.</p>
+
+<p class="p">S<span class="xs">ACOUNTALA</span>, <i>à part</i>.</p>
+
+<p>Malheur à moi ! il renie notre amour. La liane
+de mon espérance qui montait jusqu’au ciel est
+brisée et gisante à terre.</p>
+
+<p class="p">S<span class="xs">ARNGARAVA</span>.</p>
+
+<p>Réfléchis encore.</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Tu séduis l’innocence et ton amour trop prompt</div>
+<div class="verse">Ose offenser un père absent : il te pardonne.</div>
+<div class="verse">Tu dérobais son bien : lui-même il te le donne.</div>
+<div class="verse">Voilà sa récompense ?… Un odieux affront !</div>
+</div>
+
+</div>
+<p class="p">S<span class="xs">ARADVATA</span>.</p>
+
+<p>Sârngarava, il est inutile de poursuivre. Sacountalâ,
+nous avons dit ce que nous avions à dire ; tu
+as entendu le roi : réponds-lui toi-même.</p>
+
+<p class="p">S<span class="xs">ACOUNTALA</span>, <i>à part</i>.</p>
+
+<p>Son cœur a changé : l’indifférence a succédé à
+tant d’amour. A quoi bon lui rappeler le passé ?
+Si, pourtant : mon honneur le commande, je parlerai.
+(<i>Haut.</i>) Mon époux… (<i>Se reprenant.</i>) Mais tu
+me refuses le droit de te donner ce nom. Roi, est-il
+digne d’un descendant de Pourou de repousser
+par d’aussi dures paroles un cœur loyal qui a cru à
+ta promesse et qui s’est donné à toi ?</p>
+
+<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>, <i>se bouchant les oreilles</i>.</p>
+
+<p>Tais-toi ! tais-toi !</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse"><span class="pagenum">-111-</span> Ah ! tu veux m’entraîner, perfide enchanteresse !</div>
+<div class="verse">Tu veux souiller le nom que j’ai reçu si pur :</div>
+<div class="verse">Le vil torrent s’attaque à l’arbre qui se dresse,</div>
+<div class="verse">Et sa fange corrompt le lac aux flots d’azur !</div>
+</div>
+
+</div>
+<p class="p">S<span class="xs">ACOUNTALA</span>.</p>
+
+<p>Eh bien ! s’il est vrai que tu me croies la femme
+d’un autre, j’ai un moyen de lever tes scrupules :
+l’anneau que tu m’as donné.</p>
+
+<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p>
+
+<p>En vérité, le moyen serait excellent.</p>
+
+<p class="p">S<span class="xs">ACOUNTALA</span>, <i>tâtant son doigt</i>.</p>
+
+<p>Malheur ! oh ! malheur ! l’anneau n’est plus à
+mon doigt. (<i>Elle jette à Gautamî un regard désespéré.</i>)</p>
+
+<p class="p">G<span class="xs">AUTAMI</span>.</p>
+
+<p>Mon enfant, tu t’es arrêtée à Sacrâvatâra pour
+faire tes ablutions dans les bains de Satchî<a id="FNanchor_53" href="#Footnote_53" class="fnanchor">[53]</a> : c’est
+là que tu auras perdu l’anneau.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_53" href="#FNanchor_53"><span class="label">[53]</span></a> Épouse du dieu Indra.</p>
+</div>
+<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p>
+
+<p>Voilà ce qui s’appelle de la présence d’esprit.
+On a bien raison de dire que les femmes n’en manquent
+jamais.</p>
+
+<p class="p">S<span class="xs">ACOUNTALA</span>.</p>
+
+<p>Dis plutôt que c’est là un coup du destin ; mais
+j’essayerai encore de te convaincre.</p>
+
+<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p>
+
+<p>J’aurai donc encore à t’entendre.</p>
+
+<p class="p"><span class="pagenum">-112-</span> S<span class="xs">ACOUNTALA</span>.</p>
+
+<p>Ne te souviens-tu pas qu’un jour, dans le berceau
+de bambous, tu tenais à la main un peu d’eau
+dans une feuille de lotus ?</p>
+
+<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p>
+
+<p>J’écoute.</p>
+
+<p class="p">S<span class="xs">ACOUNTALA</span>.</p>
+
+<p>A ce moment, le petit faon que j’avais adopté
+s’est approché ; tu l’as caressé, et tu as voulu le
+faire boire le premier ; mais il ne te connaissait pas :
+il a refusé de boire dans ta main. J’ai pris la feuille
+de lotus, et alors il s’est avancé sans crainte ; cela
+t’a fait sourire, et tu as dit : « Le proverbe est bien
+vrai : qui se ressemble s’assemble. N’êtes-vous
+pas tous les deux des enfants des bois ? »</p>
+
+<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p>
+
+<p>Enivrants mensonges ! C’est à de pareils artifices
+que se laissent prendre les hommes sensuels.</p>
+
+<p class="p">G<span class="xs">AUTAMI</span>.</p>
+
+<p>Grand roi, tu parles mal. Cette enfant a été élevée
+dans un ermitage : elle ignore ce que c’est que
+mentir.</p>
+
+<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p>
+
+<p>Vénérable mère !…</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Le Cokila porte ses œufs</div>
+<div class="verse">Dans le nid d’oiseaux plus fidèles,</div>
+<div class="verse">Puis s’envole, laissant chez eux</div>
+<div class="verse">Ses petits, tant qu’ils n’ont pas d’ailes.</div>
+<div class="verse">La femelle de l’animal</div>
+<div class="verse"><span class="pagenum">-113-</span> Pratique d’instinct l’imposture :</div>
+<div class="verse">Mais chez les femmes, pour le mal,</div>
+<div class="verse">L’esprit ajoute à la nature.</div>
+</div>
+
+</div>
+<p class="p">S<span class="xs">ACOUNTALA</span>, <i>avec colère</i>.</p>
+
+<p>Tu es un trompeur, et tu juges tous les cœurs
+d’après le tien. Mais qui voudrait te ressembler ?
+Tu fais parade de ta vertu, et tu es pareil à un
+puits dangereux caché sous l’herbe des prairies.</p>
+
+<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>, <i>à part</i>.</p>
+
+<p>Sa colère n’est pourtant pas celle d’une courtisane :
+on y reconnaît une nature farouche.</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Ses regards ne sont pas de galantes œillades :</div>
+<div class="verse i2">Le sang gonfle ses yeux taris !</div>
+<div class="verse">Ses mots entrecoupés, et lancés par saccades,</div>
+<div class="verse i2">Sonnent dans l’air comme des cris ;</div>
+<div class="verse">Un frisson la secoue, et fait trembler sa lèvre</div>
+<div class="verse i2">Plus rouge qu’un fruit empourpré :</div>
+<div class="verse">Ses sourcils contractés, son front chargé de fièvre,</div>
+<div class="verse i2">Tout révèle un cœur ulcéré !</div>
+</div>
+
+</div>
+<p>Mais je suis trop crédule : elle a vu qu’elle ne
+réussissait pas, et sa colère n’est qu’un artifice de
+plus.</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Je reste insensible à sa voix,</div>
+<div class="verse">Au doux récit de l’aventure</div>
+<div class="verse">Qui nous unit au fond des bois ;</div>
+<div class="verse">Je suis un ingrat, un parjure :</div>
+<div class="verse">Le juste courroux qui l’étreint</div>
+<div class="verse">Doit froncer son sourcil mobile !</div>
+<div class="verse">Ce bel arc<a id="FNanchor_54" href="#Footnote_54" class="fnanchor">[54]</a> ne m’a pas atteint :</div>
+<div class="verse">Elle brise une arme inutile !</div>
+</div>
+
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_54" href="#FNanchor_54"><span class="label">[54]</span></a> Le sourcil est comparé à l’arc de l’Amour.</p>
+</div>
+<p><span class="pagenum">-114-</span> (<i>Haut.</i>) Ma belle, les sujets de Douchanta connaissent
+leur maître ; ils ne lui ont jamais reproché
+de déloyauté.</p>
+
+<p class="p">S<span class="xs">ACOUNTALA</span>.</p>
+
+<p>C’est bien ! Ainsi je passerai maintenant pour
+une femme perdue, parce que j’ai eu confiance
+dans le sang de Pourou, et que je me suis donnée
+à ce roi qui a le miel sur les lèvres et une pierre à
+la place du cœur ! (<i>Elle baisse son voile.</i>)</p>
+
+<p class="p">S<span class="xs">ARNGARAVA</span>.</p>
+
+<p>C’est le châtiment de la légèreté.</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">L’acte est prompt ; le regret doit suivre.</div>
+<div class="verse">Toujours l’imprudence a gémi.</div>
+<div class="verse">La vierge crédule se livre</div>
+<div class="verse">A son plus cruel ennemi.</div>
+</div>
+
+</div>
+<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p>
+
+<p>Mais songez-vous, quand vous portez contre
+moi de telles accusations, que vous n’avez d’autre
+garant que sa parole ?</p>
+
+<p class="p">S<span class="xs">ARNGARAVA</span>, <i>avec indignation</i>.</p>
+
+<p>Vous avez tous entendu l’attaque et la défense :
+soyez juges !</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Elle n’a jamais fait du mensonge une étude</div>
+<div class="verse">Pour régner par la fraude et profaner les lois !</div>
+<div class="verse">Mais l’enfance est habile, et la débauche est prude ?</div>
+<div class="verse i3">Croyons plutôt les rois !</div>
+</div>
+
+</div>
+<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p>
+
+<p>Eh bien ! prêtre infaillible, supposons que je sois
+<span class="pagenum">-115-</span> tel que tu dis… Je l’ai trompée, soit ; quel sera
+mon châtiment ?</p>
+
+<p class="p">S<span class="xs">ARNGARAVA</span>.</p>
+
+<p>Ta chute.</p>
+
+<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p>
+
+<p>La chute d’un descendant de Pourou ? Voilà qui
+est peu croyable.</p>
+
+<p class="p">S<span class="xs">ARNGARAVA</span>.</p>
+
+<p>Roi, pourquoi perdre notre temps à discourir ?
+Nous t’avons porté le message de Cannva : nous
+n’avons plus qu’à nous retirer.</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">L’époux est un maître ; personne</div>
+<div class="verse">N’a droit de toucher à son bien,</div>
+<div class="verse">Qu’il le garde ou qu’il l’abandonne :</div>
+<div class="verse">Fais ce qui te plaira du tien !</div>
+</div>
+
+</div>
+<p>Gautamî, nous vous suivons. (<i>Ils se mettent en
+marche.</i>)</p>
+
+<p class="p">S<span class="xs">ACOUNTALA</span>.</p>
+
+<p>J’ai été abusée par un trompeur ; m’abandonnerez-vous
+aussi ? (<i>Elle veut les suivre.</i>)</p>
+
+<p class="p">G<span class="xs">AUTAMI</span>, <i>revenant sur ses pas, et la regardant</i>.</p>
+
+<p>Sârngarava, mon fils, Sacountalâ s’attache à nos
+pas… Ses gémissements ne vous font-ils pas pitié ?
+Que voulez-vous que devienne l’infortunée chez
+un époux cruel qui la repousse ?</p>
+
+<p class="p">S<span class="xs">ARNGARAVA</span>, <i>se retournant, avec colère,
+à Sacountalâ</i>.</p>
+
+<p>Cesse tes importunités. Prétends-tu donc t’appartenir<a id="FNanchor_55" href="#Footnote_55" class="fnanchor">[55]</a>
+<span class="pagenum">-116-</span> et suivre ta fantaisie ? (<i>Sacountalâ tremble
+de frayeur.</i>) Écoute.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_55" href="#FNanchor_55"><span class="label">[55]</span></a> Une honnête femme, dans l’Inde, doit toujours être
+dépendante ; comme elle a été soumise à son père avant le
+mariage, elle l’est dans le veuvage à son fils aîné.</p>
+</div>
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Ne viens pas supplier ton père : il te renie,</div>
+<div class="verse">Si ta vie est impure ! Et si ton cœur t’absout,</div>
+<div class="verse">Je te dis en son nom : « Reste !… Aimée ou honnie,</div>
+<div class="verse">« Fais ton devoir, et sois fidèle jusqu’au bout ! »</div>
+</div>
+
+</div>
+<p>Reste là ; nous partons.</p>
+
+<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p>
+
+<p>Dis-moi, ermite, à ton tour, pourquoi trompes-tu
+cette femme avec ta fausse science ?</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Les baisers du soleil épargnent la corolle</div>
+<div class="verse">Dont l’amour appartient à l’astre de la nuit :</div>
+<div class="verse">La femme du prochain est un trésor qui nuit</div>
+<div class="verse i2">Au libertin qui le lui vole.</div>
+</div>
+
+</div>
+<p class="p">S<span class="xs">ARNGARAVA</span>.</p>
+
+<p>Et si quelque trouble étrange t’avait fait oublier
+le passé,… dois-tu, craignant, comme tu le dis,
+de te couvrir d’une souillure, t’exposer à répudier
+ta légitime épouse ?</p>
+
+<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>, <i>au chapelain</i>.</p>
+
+<p>Dites-moi ce que je dois faire.</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Est-ce moi qui délire, ou bien elle qui ment ?</div>
+<div class="verse">J’y rêve, et je m’épuise à sonder ce mystère :</div>
+<div class="verse">Mon honneur inquiet redoute également</div>
+<div class="verse">Et l’abandon coupable et l’impur adultère.</div>
+</div>
+
+</div>
+<p class="p"><span class="pagenum">-117-</span> L<span class="xs">E</span> C<span class="xs">HAPELAIN</span>, <i>après réflexion</i>.</p>
+
+<p>Roi, puisque tu me demandes mon avis…</p>
+
+<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p>
+
+<p>Éclairez-moi, Maître.</p>
+
+<p class="p">L<span class="xs">E</span> C<span class="xs">HAPELAIN</span>.</p>
+
+<p>Je te proposerai de la garder dans ma demeure
+jusqu’à sa délivrance.</p>
+
+<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p>
+
+<p>Et pourquoi ?</p>
+
+<p class="p">L<span class="xs">E</span> C<span class="xs">HAPELAIN</span>.</p>
+
+<p>Les devins ont prédit que ton premier fils régnerait
+sur l’univers. Si elle met au monde un fils, et
+qu’il porte sur son corps les signes qui présagent
+la plus haute souveraineté, alors tu rendras hommage
+à la vertu de la mère et tu l’introduiras dans
+ton harem ; sinon, il sera toujours temps de la renvoyer
+à l’ermite.</p>
+
+<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p>
+
+<p>Faites comme vous voudrez.</p>
+
+<p class="p">L<span class="xs">E</span> C<span class="xs">HAPELAIN</span>, <i>se levant</i>.</p>
+
+<p>Ma fille, veuillez me suivre.</p>
+
+<p class="p">S<span class="xs">ACOUNTALA</span>.</p>
+
+<p>Terre auguste, ouvre-toi et cache ma honte !
+(<i>Elle part en pleurant avec le chapelain, les ascètes
+et Gautamî. Le roi est toujours sous l’influence de la
+malédiction qui lui ôte le souvenir ; il pense à ce qui
+vient de se passer.</i>)</p>
+
+<p class="p"><span class="pagenum">-118-</span> V<span class="xs">OIX</span> <i>derrière la scène</i>.</p>
+
+<p>Dieux ! quel prodige !</p>
+
+<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>, <i>écoutant</i>.</p>
+
+<p>Qu’y a-t-il ?</p>
+
+<p class="p">L<span class="xs">E</span> C<span class="xs">HAPELAIN</span>, <i>entrant, dans le plus grand trouble</i>.</p>
+
+<p>Roi, il vient d’arriver un prodige.</p>
+
+<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p>
+
+<p>Lequel ?</p>
+
+<p class="p">L<span class="xs">E</span> C<span class="xs">HAPELAIN</span>.</p>
+
+<p>Les disciples de Cannva s’éloignaient à peine…
+C’était près des bains sacrés des Apsaras…</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Nous marchions… Je voyais son angoisse mortelle,</div>
+<div class="verse">Ses yeux gonflés, ses bras qui se tordaient dans l’air…</div>
+</div>
+
+</div>
+<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p>
+
+<p>Et alors ?</p>
+
+<p class="p">L<span class="xs">E</span> C<span class="xs">HAPELAIN</span>.</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Une forme se dresse,… ou plutôt un éclair</div>
+<div class="verse i2">Brille et disparaît avec elle !</div>
+</div>
+
+</div>
+<p>(<i>Tous expriment par des gestes leur stupéfaction.</i>)</p>
+
+<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p>
+
+<p>Maître, nous ne devions plus nous occuper de
+cette affaire ; pourquoi y revenir encore ? Qu’il n’en
+soit plus question !</p>
+
+<p class="p">L<span class="xs">E</span> C<span class="xs">HAPELAIN</span>.</p>
+
+<p>Gloire au roi ! (<i>Il sort.</i>)</p>
+
+<p class="p"><span class="pagenum">-119-</span> L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p>
+
+<p>Vétravatî, je me sens fatigué ; je me retire dans
+mon appartement : précède-moi.</p>
+
+<p class="p">V<span class="xs">ÉTRAVATI</span>.</p>
+
+<p>Veuillez me suivre.</p>
+
+<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>, <i>à part, tout en marchant</i>.</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">En vain je cherche au fond de ma mémoire :</div>
+<div class="verse i2">Cette femme n’est rien pour moi.</div>
+<div class="verse">Et cependant,… je suis près de la croire :</div>
+<div class="verse i2">Mon cœur bat, je ne sais pourquoi !</div>
+</div>
+
+</div>
+<div class="chapter"></div>
+<p><span class="pagenum">-120-</span></p>
+
+<h2 class="nobreak">ACTE VI<br>
+SÉPARATION</h2>
+
+
+<h3>PREMIÈRE PARTIE</h3>
+
+<p class="did">On voit paraître le chef de la police et deux gardiens
+traînant un prisonnier qui a les mains liées derrière le dos.</p>
+
+<p class="p">L<span class="xs">ES DEUX</span> G<span class="xs">ARDIENS</span>, <i>frappant le prisonnier</i>.</p>
+
+<p>Coquin, voleur, parle donc ! C’est l’anneau
+du roi. Il est tout reluisant de
+pierres fines, et le nom de Douchanta
+y est gravé. Où l’as-tu pris ?</p>
+
+<p class="p">L<span class="xs">E</span> P<span class="xs">RISONNIER</span>, <i>tremblant de frayeur</i>.</p>
+
+<p>Messieurs, ayez pitié de moi : je ne suis pas un
+voleur.</p>
+
+<p class="p">P<span class="xs">REMIER</span> G<span class="xs">ARDIEN</span>.</p>
+
+<p>Tu es sans doute un saint brahmane ? Le roi t’en
+aura fait cadeau !</p>
+
+<p class="p">L<span class="xs">E</span> P<span class="xs">RISONNIER</span>.</p>
+
+<p>Écoutez donc ! Je demeure à Sacrâvatâra, et je
+suis pêcheur de mon état.</p>
+
+<p class="p"><span class="pagenum">-121-</span> D<span class="xs">EUXIÈME</span> G<span class="xs">ARDIEN</span>.</p>
+
+<p>Brigand, qu’est-ce que ça nous fait, ton pays et
+ton état ?</p>
+
+<p class="p">L<span class="xs">E</span> C<span class="xs">HEF</span>.</p>
+
+<p>Soutchaca, laisse-le parler ; ne l’interromps pas.</p>
+
+<p class="p">L<span class="xs">ES DEUX</span> G<span class="xs">ARDIENS</span>.</p>
+
+<p>Bien, Maître ! — Allons, parle… Veux-tu bien
+parler ?</p>
+
+<p class="p">L<span class="xs">E</span> P<span class="xs">ÊCHEUR</span>.</p>
+
+<p>Mes filets et mes hameçons, voilà le gagne-pain
+de ma famille.</p>
+
+<p class="p">L<span class="xs">E</span> C<span class="xs">HEF</span>, <i>riant</i>.</p>
+
+<p>Il est joli votre gagne-pain<a id="FNanchor_56" href="#Footnote_56" class="fnanchor">[56]</a> !</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_56" href="#FNanchor_56"><span class="label">[56]</span></a> Les pêcheurs sont de caste vile, parce qu’ils font mourir
+des animaux.</p>
+</div>
+<p class="p">L<span class="xs">E</span> P<span class="xs">ÊCHEUR</span>.</p>
+
+<p>Seigneur, ne nous en faites pas un crime.</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Mon père était pêcheur naguère ;</div>
+<div class="verse">Ce fut son métier : c’est le mien.</div>
+<div class="verse">Ai-je raison ? Je n’en sais rien :</div>
+<div class="verse">Mais je fais ce qu’a fait mon père.</div>
+<div class="verse">Les dieux aiment la bonne chère :</div>
+<div class="verse">Un saint brahmane est leur boucher<a id="FNanchor_57" href="#Footnote_57" class="fnanchor">[57]</a>.</div>
+<div class="verse">Oserait-on lui reprocher</div>
+<div class="verse">De faire ce qu’a fait son père ?</div>
+</div>
+
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_57" href="#FNanchor_57"><span class="label">[57]</span></a> Le sacrificateur.</p>
+</div>
+<p class="p">L<span class="xs">E</span> C<span class="xs">HEF</span>.</p>
+
+<p>C’est bon ! Continue.</p>
+
+<p class="p"><span class="pagenum">-122-</span> L<span class="xs">E</span> P<span class="xs">ÊCHEUR</span>.</p>
+
+<p>Pour lors j’avais donc pris un Rohita<a id="FNanchor_58" href="#Footnote_58" class="fnanchor">[58]</a> ; je le coupe
+en morceaux : voilà que je trouve dedans cet anneau
+avec toutes ses pierres fines. Dame ! je suis venu
+pour le vendre. Je le montrais ; vous m’avez empoigné :
+voilà l’histoire. Maintenant tuez-moi, hachez-moi
+si j’ai menti.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_58" href="#FNanchor_58"><span class="label">[58]</span></a> Espèce de poisson.</p>
+</div>
+<p class="p">L<span class="xs">E</span> C<span class="xs">HEF</span>, <i>flairant l’anneau</i>.</p>
+
+<p>Djânouca, il n’y a pas moyen d’en douter : cet
+anneau a passé par le ventre d’un poisson ; il suffit
+de le sentir. Mais comment y était-il entré ? Allons
+voir au palais.</p>
+
+<p class="p">L<span class="xs">ES DEUX</span> G<span class="xs">ARDIENS</span>, <i>au pêcheur</i>.</p>
+
+<p>Allons, coupeur de bourses, en avant ! (<i>Ils se
+mettent en marche.</i>)</p>
+
+<p class="p">L<span class="xs">E</span> C<span class="xs">HEF</span>.</p>
+
+<p>Soutchaca, attention ! j’entre au palais ; restez
+à la porte jusqu’à ce que je revienne.</p>
+
+<p class="p">L<span class="xs">ES DEUX</span> G<span class="xs">ARDIENS</span>.</p>
+
+<p>Entrez, Maître, et soyez bien reçu.</p>
+
+<p class="p">L<span class="xs">E</span> C<span class="xs">HEF</span>.</p>
+
+<p>Je l’espère. (<i>Il sort.</i>)</p>
+
+<p class="p">S<span class="xs">OUTCHACA</span>.</p>
+
+<p>Djânouca, il est bien longtemps.</p>
+
+<p class="p"><span class="pagenum">-123-</span> D<span class="xs">JANOUCA</span>.</p>
+
+<p>Ah ! mais on ne voit pas comme ça les rois tout
+de suite : il faut attendre le bon moment.</p>
+
+<p class="p">S<span class="xs">OUTCHACA</span>.</p>
+
+<p>Djânouca, la main me démange. (<i>Montrant le
+pêcheur.</i>) Tu vois ce coquin-là ; j’ai une furieuse
+envie de lui faire son affaire.</p>
+
+<p class="p">L<span class="xs">E</span> P<span class="xs">ÊCHEUR</span>.</p>
+
+<p>Seigneur, ne me faites pas mourir comme ça,…
+sans savoir.</p>
+
+<p class="p">D<span class="xs">JANOUCA</span>, <i>regardant à l’intérieur</i>.</p>
+
+<p>Ah ! voilà notre chef : il apporte l’ordre du roi.
+(<i>Au pêcheur.</i>) De deux choses l’une : ou tu vas
+retourner prendre tes poissons<a id="FNanchor_59" href="#Footnote_59" class="fnanchor">[59]</a>, ou c’est nous qui
+ferons une offrande de ta chair aux vautours et aux
+chacals.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_59" href="#FNanchor_59"><span class="label">[59]</span></a> Il y a ici un jeu de mots intraduisible : les mots du
+texte peuvent aussi signifier « revoir ta famille ».</p>
+</div>
+<p class="p">L<span class="xs">E</span> C<span class="xs">HEF</span>, <i>rentrant</i>.</p>
+
+<p>Allons, vite ! vous allez le…</p>
+
+<p class="p">L<span class="xs">E</span> P<span class="xs">ÊCHEUR</span>.</p>
+
+<p>Ah ! je suis mort !</p>
+
+<p class="p">L<span class="xs">E</span> C<span class="xs">HEF</span>.</p>
+
+<p>… le lâcher. Tu es libre, pêcheur. — Tout ce
+qu’il a dit est vrai : c’est bien ainsi qu’il a dû trouver
+l’anneau ; le roi en est persuadé.</p>
+
+<p class="p">S<span class="xs">OUTCHACA</span>.</p>
+
+<p>On va obéir, Maître. (<i>Au pêcheur.</i>) Tu pourras
+<span class="pagenum">-124-</span> bien dire que tu es revenu de l’enfer, toi. (<i>Il détache
+ses liens.</i>)</p>
+
+<p class="p">L<span class="xs">E</span> P<span class="xs">ÊCHEUR</span>, <i>se prosternant devant le chef de la
+police</i>.</p>
+
+<p>Seigneur, je vous dois la vie.</p>
+
+<p class="p">L<span class="xs">E</span> C<span class="xs">HEF</span>.</p>
+
+<p>Relève-toi et prends ce bracelet : c’est le prix
+auquel le roi estime la valeur de la bague ; il t’en
+fait cadeau. (<i>Il tend le bracelet au pêcheur.</i>)</p>
+
+<p class="p">L<span class="xs">E</span> P<span class="xs">ÊCHEUR</span>, <i>en le prenant, joyeux</i>.</p>
+
+<p>Le roi est bien bon.</p>
+
+<p class="p">D<span class="xs">JANOUCA</span>.</p>
+
+<p>En voilà un qui peut se vanter d’avoir de la
+chance : il descend du pal pour monter sur le dos
+de l’éléphant.</p>
+
+<p class="p">S<span class="xs">OUTCHACA</span>.</p>
+
+<p>Peste ! la récompense est grosse. Il faut croire
+que les pierres de l’anneau sont bien fines pour que
+le roi y tienne tant !</p>
+
+<p class="p">L<span class="xs">E</span> C<span class="xs">HEF</span>.</p>
+
+<p>Je ne pense pas qu’il tienne aux pierres ; je crois
+plutôt…</p>
+
+<p class="p">L<span class="xs">ES DEUX</span> G<span class="xs">ARDIENS</span>.</p>
+
+<p>Quoi donc ?</p>
+
+<p class="p">L<span class="xs">E</span> C<span class="xs">HEF</span>.</p>
+
+<p>Que la vue de l’anneau a rappelé au roi une
+personne qu’il aime. Lui qui est si grave d’ordinaire,
+dès qu’il l’a aperçu, il s’est troublé.</p>
+
+<p class="p"><span class="pagenum">-125-</span> S<span class="xs">OUTCHACA</span>.</p>
+
+<p>Alors vous lui avez rendu un fier service ?</p>
+
+<p class="p">D<span class="xs">JANOUCA</span>.</p>
+
+<p>Et c’est l’ennemi des poissons qui a la récompense.
+(<i>Il lui fait la grimace.</i>)</p>
+
+<p class="p">L<span class="xs">E</span> P<span class="xs">ÊCHEUR</span>.</p>
+
+<p>Messieurs, je veux vous donner votre pourboire.
+Je vends le bracelet ; la moitié du prix est pour
+vous.</p>
+
+<p class="p">D<span class="xs">JANOUCA</span>.</p>
+
+<p>Ah ! c’est bien, ça, pêcheur ! Tu es mon meilleur
+ami. Viens faire plus ample connaissance devant
+une bouteille de rhum. Entrons au cabaret. (<i>Ils
+sortent tous.</i>)</p>
+
+
+<h3>DEUXIÈME PARTIE</h3>
+
+<p class="did">Misrakésî paraît, traversant les airs.</p>
+
+<p class="p">M<span class="xs">ISRAKÉSI</span>.</p>
+
+<p>C’était mon tour de garde aux bains sacrés des
+Apsaras ; me voilà relevée, et la mère de Sacountalâ
+m’a priée de voir ce que fait le roi. Ménacâ
+est ma sœur, et j’aime sa fille comme une autre moi-même.
+(<i>Elle regarde tout autour d’elle.</i>) Comment !
+c’est jour de fête, et on ne voit encore aucun préparatif
+dans le palais ! Qu’est-ce qui se passe ? Je
+<span class="pagenum">-126-</span> suis déesse, et je pourrais deviner ce secret par le
+seul effort de ma pensée<a id="FNanchor_60" href="#Footnote_60" class="fnanchor">[60]</a> ; mais j’aime mieux suivre
+les instructions de ma chère Ménacâ et voir de
+mes yeux. Voilà déjà deux bouquetières : je vais
+me tenir à leurs côtés, enveloppée du voile qui me
+rend invisible, et j’apprendrai sans doute quelque
+chose. (<i>Misrakésî met pied à terre. On voit entrer une
+suivante : elle examine une branche de manguier.
+Une autre vient après elle.</i>)</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_60" href="#FNanchor_60"><span class="label">[60]</span></a> Elle aurait bien dû, ainsi que la mère de Sacountalâ,
+employer ce don de double vue à pénétrer aussi la véritable
+cause de l’égarement de Douchanta. Mais la bonhomie avec
+laquelle le poète semble s’accuser lui-même est faite pour
+désarmer la critique.</p>
+</div>
+<p class="p">P<span class="xs">REMIÈRE</span> S<span class="xs">UIVANTE</span>.</p>
+
+<p>Ah ! voilà le printemps qui revient.</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Sur la branche un bouton vert</div>
+<div class="verse i2">Entr’ouvert</div>
+<div class="verse">Laisse échapper un pli rose.</div>
+<div class="verse">Fraîche haleine du printemps</div>
+<div class="verse i2">Que j’attends,</div>
+<div class="verse">Sors donc de la fleur éclose !</div>
+</div>
+
+</div>
+<p class="p">D<span class="xs">EUXIÈME</span> S<span class="xs">UIVANTE</span>.</p>
+
+<p>Parabhriticâ, qu’est-ce que tu dis là toute seule ?</p>
+
+<p class="p">P<span class="xs">ARABHRITICA</span>.</p>
+
+<p>Ah ! c’est Madhouricâ. Ma chère, quand Parabhriticâ
+voit le manguier fleurir, cela lui fait perdre
+la tête.</p>
+
+<p class="p"><span class="pagenum">-127-</span> M<span class="xs">ADHOURICA</span>, <i>joyeuse</i>.</p>
+
+<p>Comment ! c’est le printemps alors ?</p>
+
+<p class="p">P<span class="xs">ARABHRITICA</span>.</p>
+
+<p>Sans doute, et c’est pour toi comme pour moi
+la saison de la joie, de l’amour et des chansons.</p>
+
+<p class="p">M<span class="xs">ADHOURICA</span>.</p>
+
+<p>Ma chère, laisse-moi m’appuyer sur toi : je vais
+me dresser sur la pointe des pieds pour cueillir cette
+fleur et l’offrir au dieu de l’amour.</p>
+
+<p class="p">P<span class="xs">ARABHRITICA</span>.</p>
+
+<p>Oui, mais à une condition : c’est que j’aurai ma
+part de ses bénédictions.</p>
+
+<p class="p">M<span class="xs">ADHOURICA</span>.</p>
+
+<p>Cela va sans dire. Ne sommes-nous pas une
+même âme en deux corps ? (<i>Elle s’appuie sur sa
+compagne et cueille la fleur.</i>) Tiens ! la fleur n’est
+pas encore ouverte ; mais le parfum s’échappe déjà
+de la tige brisée. (<i>Elle joint les mains.</i>) Honneur
+au dieu de l’amour !</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Bouton près d’éclore,</div>
+<div class="verse">L’Amour, que j’implore,</div>
+<div class="verse">Règne en ce beau parc :</div>
+<div class="verse">Exquise fleurette,</div>
+<div class="verse">Sois l’arme discrète</div>
+<div class="verse">Que lance son arc !</div>
+<div class="verse">Celui qui dirige</div>
+<div class="verse">Ta légère tige</div>
+<div class="verse">Est le grand vainqueur !</div>
+<div class="verse">Odorante flèche,</div>
+<div class="verse"><span class="pagenum">-128-</span> Va faire ta brèche :</div>
+<div class="verse">Vole, et frappe au cœur !</div>
+</div>
+
+</div>
+<p>(<i>Elle jette le bouton en l’air.</i>)</p>
+
+<p class="p">L<span class="xs">E</span> C<span class="xs">HAMBELLAN</span>, <i>entrant, avec colère</i>.</p>
+
+<p>Que fais-tu, folle que tu es ? Le roi a défendu
+de célébrer la fête du printemps, et tu te permets
+de cueillir la fleur du manguier !</p>
+
+<p class="p">L<span class="xs">ES DEUX</span> S<span class="xs">UIVANTES</span>, <i>effrayées</i>.</p>
+
+<p>Pardonnez-nous, nous n’en savions rien.</p>
+
+<p class="p">L<span class="xs">E</span> C<span class="xs">HAMBELLAN</span>.</p>
+
+<p>Hum ! est-ce bien vrai ? Mais les arbres mêmes
+semblent le savoir : ils obéissent au roi, et leurs
+hôtes font comme eux. Voyez !</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Le bouton demi-clos garde les étamines</div>
+<div class="verse i4">Sous son pli ;</div>
+<div class="verse">Le bourgeon, sans s’ouvrir, au bout des branches fines</div>
+<div class="verse i4">A molli ;</div>
+<div class="verse">L’oiseau retient les sons de sa voix enivrée</div>
+<div class="verse i4">Dans les bois :</div>
+<div class="verse">La flèche de l’Amour reste à demi tirée</div>
+<div class="verse i4">Du carquois.</div>
+</div>
+
+</div>
+<p class="p">M<span class="xs">ISRAKÉSI</span>.</p>
+
+<p>Il n’y a pas de doute : la puissance du roi s’étend
+jusque-là.</p>
+
+<p class="p">P<span class="xs">ARABHRITICA</span>.</p>
+
+<p>Seigneur, il y a seulement quelques jours que
+Mitravasou, le beau-frère du roi, nous a envoyées
+ici pour y être bouquetières, et nous ignorons ce
+qui a pu s’y passer avant notre arrivée.</p>
+
+<p class="p"><span class="pagenum">-129-</span> L<span class="xs">E</span> C<span class="xs">HAMBELLAN</span>.</p>
+
+<p>Soit ! mais ne recommencez plus.</p>
+
+<p class="p">L<span class="xs">ES DEUX</span> S<span class="xs">UIVANTES</span>.</p>
+
+<p>Nous sommes un peu curieuses : peut-on savoir
+pourquoi le roi a interdit la fête du printemps ?</p>
+
+<p class="p">M<span class="xs">ISRAKÉSI</span>.</p>
+
+<p>D’ordinaire les rois aiment les fêtes : il a dû
+avoir un motif grave.</p>
+
+<p class="p">L<span class="xs">E</span> C<span class="xs">HAMBELLAN</span>, <i>à part</i>.</p>
+
+<p>Au fait, tout le monde le sait, pourquoi le leur
+cacherais-je ? (<i>Haut.</i>) Avez-vous entendu parler de
+l’affront fait à Sacountalâ ?</p>
+
+<p class="p">L<span class="xs">ES DEUX</span> S<span class="xs">UIVANTES</span>.</p>
+
+<p>Le beau-frère du roi nous a tout raconté jusqu’au
+moment où l’anneau a été retrouvé.</p>
+
+<p class="p">L<span class="xs">E</span> C<span class="xs">HAMBELLAN</span>.</p>
+
+<p>Alors j’aurai bientôt fini. Depuis le jour où le
+roi s’est rappelé, en voyant l’anneau, qu’il avait
+épousé Sacountalâ en secret, depuis qu’il est sorti
+de son aveuglement, il est au désespoir de l’avoir
+méconnue, et le remords est entré dans son âme.</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Il se cache à son peuple ; il vit sombre et farouche.</div>
+<div class="verse">Le plaisir est pour lui sans attrait, et, la nuit,</div>
+<div class="verse">Il se tourne sans fin sur le bord de sa couche,</div>
+<div class="verse i2">Cherchant le sommeil qui le fuit.</div>
+<div class="verse">S’il rencontre une femme, à peine s’il s’arrête :</div>
+<div class="verse">Un salut glacial est tout ce qu’elle obtient ;</div>
+<div class="verse">Ou s’il veut la nommer, un autre nom lui vient,</div>
+<div class="verse i2">Et de honte il baisse la tête.</div>
+</div>
+
+</div>
+<p class="p"><span class="pagenum">-130-</span> M<span class="xs">ISRAKÉSI</span>.</p>
+
+<p>Ah ! je suis contente de cela.</p>
+
+<p class="p">L<span class="xs">E</span> C<span class="xs">HAMBELLAN</span>.</p>
+
+<p>Voilà pourquoi il a interdit la fête du printemps.</p>
+
+<p class="p">L<span class="xs">ES DEUX</span> S<span class="xs">UIVANTES</span>.</p>
+
+<p>Cela se comprend.</p>
+
+<p class="p">V<span class="xs">OIX</span> <i>derrière la scène</i>.</p>
+
+<p>Sire, veuillez me suivre.</p>
+
+<p class="p">L<span class="xs">E</span> C<span class="xs">HAMBELLAN</span>, <i>prêtant l’oreille</i>.</p>
+
+<p>Ah ! voici le roi. Allez à vos affaires. (<i>Elles sortent.
+On voit entrer le roi, accompagné de Mâdhavya
+et de Vétravatî. — Regardant le roi.</i>) Rien ne peut
+obscurcir l’éclat d’une beauté comme la sienne : la
+tristesse lui a laissé sa grâce majestueuse.</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Plus de repos ! Ses nuits sont des veilles sans trêve ;</div>
+<div class="verse">Il n’a pour tout bijou qu’un seul bracelet d’or</div>
+<div class="verse">Sur son bras amaigri : c’est pour lui trop encor ;</div>
+<div class="verse">Sa lèvre, qu’il torture, a perdu toute sève ;</div>
+<div class="verse">L’insomnie et les pleurs gonflent ses yeux flétris ;</div>
+<div class="verse">Rien ne voile pourtant l’éclat qui l’environne :</div>
+<div class="verse">Lorsque l’orfèvre taille une pierre de prix,</div>
+<div class="verse">Elle perd en grosseur, mais sa flamme rayonne !</div>
+</div>
+
+</div>
+<p class="p">M<span class="xs">ISRAKÉSI</span>, <i>regardant le roi</i>.</p>
+
+<p>Je comprends maintenant pourquoi, après avoir
+subi ses mépris, Sacountalâ l’aime encore.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p class="p"><span class="pagenum">-131-</span> L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>. (<i>Il est rêveur et s’avance lentement.</i>)</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Lâche cœur ! tu dormais !… Sa voix enchanteresse</div>
+<div class="verse">T’appelait sans pouvoir te tirer du sommeil !</div>
+<div class="verse">Il est venu trop tard, l’instant de ton réveil,</div>
+<div class="verse i2">Succombe au remords qui t’oppresse !</div>
+</div>
+
+</div>
+<p class="p">M<span class="xs">ISRAKÉSI</span>.</p>
+
+<p>Et ma malheureuse amie, est-elle moins à plaindre ?</p>
+
+<p class="p">M<span class="xs">ADHAVYA</span>, <i>à part</i>.</p>
+
+<p>Allons, encore un accès ! toujours la fièvre de
+Sacountalâ ! Il est incurable.</p>
+
+<p class="p">L<span class="xs">E</span> C<span class="xs">HAMBELLAN</span>, <i>s’approchant</i>.</p>
+
+<p>Gloire au roi ! J’ai visité le jardin : Sa Majesté
+peut s’y promener ; rien ne viendra l’y troubler.</p>
+
+<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p>
+
+<p>Vétravatî, va dire à mon ministre Pisouna que
+j’ai mal reposé cette nuit ; je ne siégerai pas dans
+mon tribunal. Qu’il instruise lui-même les affaires,
+et qu’il me les soumette.</p>
+
+<p class="p">V<span class="xs">ÉTRAVATI</span>.</p>
+
+<p>Je vais exécuter vos ordres. (<i>Elle sort.</i>)</p>
+
+<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p>
+
+<p>Pârvatâyana, va, veille aussi aux soins de ta
+charge.</p>
+
+<p class="p">L<span class="xs">E</span> C<span class="xs">HAMBELLAN</span>.</p>
+
+<p>Bien, maître ! (<i>Il sort.</i>)</p>
+
+<p class="p"><span class="pagenum">-132-</span> M<span class="xs">ADHAVYA</span>.</p>
+
+<p>Nous voilà encore une fois débarrassés des moustiques.
+Maintenant viens un peu respirer l’air dans
+le jardin. L’hiver est passé. Vois comme tout est
+beau déjà.</p>
+
+<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p>
+
+<p>Ah ! mon ami, c’est un coup de plus dans une
+plaie ouverte.</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Il faisait nuit en moi,… quand une lueur brusque</div>
+<div class="verse">M’éclaire et me condamne ; et c’est en ce moment</div>
+<div class="verse">Que le printemps sourit et que l’amour s’embusque</div>
+<div class="verse i2" id="pa-15">Sous les fleurs du manguier charmant.</div>
+</div>
+
+</div>
+<p class="p">M<span class="xs">ADHAVYA</span>.</p>
+
+<p>Attends un peu ! avec mon bâton, je vais parer
+la flèche de l’Amour. (<i>Il lève son bâton pour casser
+la fleur du manguier.</i>)</p>
+
+<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>, <i>essayant de sourire</i>.</p>
+
+<p>C’est bien ! tu as montré ce dont un brahmane
+est capable. — Où vais-je m’asseoir ? où vais-je
+rassasier mes yeux de la vue des lianes moins sveltes
+que sa taille ?</p>
+
+<p class="p">M<span class="xs">ADHAVYA</span>.</p>
+
+<p>Mais installe-toi dans le berceau de lianes Mâdhavîs.
+N’est-ce pas là que tu dois attendre la petite
+Tchatouricâ, l’artiste peintre ? Quand tu l’as rencontrée,
+tu l’as chargée d’y apporter le portrait
+que tu as fait de Sacountalâ.</p>
+
+<p class="p"><span class="pagenum">-133-</span> L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p>
+
+<p>Je n’ai pas d’autre consolation. Eh bien donc,
+allons au berceau de lianes ! Précède-moi.</p>
+
+<p class="p">M<span class="xs">ADHAVYA</span>.</p>
+
+<p>Tu n’as qu’à me suivre. (<i>Ils changent de place.
+Misrakésî les suit.</i>) Voilà le berceau de Mâdhavîs
+avec son banc de pierre orné de joyaux. Ah ! il ne
+pouvait pas être plus désert : on dirait qu’il a voulu
+t’être agréable. Entrons et asseyons-nous. (<i>Ils entrent
+et s’assoient.</i>)</p>
+
+<p class="p">M<span class="xs">ISRAKÉSI</span>.</p>
+
+<p>Je vais rester derrière le berceau pour voir le
+portrait de ma chère Sacountalâ, et j’irai ensuite lui
+rendre témoignage de la tendresse de son époux.
+(<i>Elle se place derrière le berceau.</i>)</p>
+
+<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p>
+
+<p>Ami, maintenant je me souviens de tout. Dès
+ma première rencontre avec Sacountalâ, je t’avais
+instruit de mon amour. Hélas ! tu n’étais pas là
+quand je l’ai méconnue ; mais je t’avais dit son
+nom : l’avais-tu donc oublié, toi aussi ?</p>
+
+<p class="p">M<span class="xs">ISRAKÉSI</span>.</p>
+
+<p>Ceci montre que les rois ne devraient pas se séparer
+un instant de leurs amis fidèles.</p>
+
+<p class="p">M<span class="xs">ADHAVYA</span>.</p>
+
+<p>Mais non, je n’avais rien oublié ; seulement,
+après m’avoir tout raconté, tu as fini par me dire
+que tu avais voulu plaisanter, et que j’aurais tort
+<span class="pagenum">-134-</span> d’en rien croire. Moi, je n’y ai pas entendu malice.
+Mais veux-tu que je te dise ? Selon moi, c’est
+le destin qui a conduit tout cela.</p>
+
+<p class="p">M<span class="xs">ISRAKÉSI</span>.</p>
+
+<p>Hélas ! oui.</p>
+
+<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>, <i>après un moment de silence</i>.</p>
+
+<p>Ah ! mon ami, viens à mon secours !</p>
+
+<p class="p">M<span class="xs">ADHAVYA</span>.</p>
+
+<p>Qu’est-ce qu’il y a ? Allons donc ! Depuis quand
+les hommes de ta trempe se laissent-ils abattre par
+le chagrin ? Le vent a beau souffler, il ne fera jamais
+trembler les montagnes.</p>
+
+<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p>
+
+<p>Je t’appelle pour que tu m’aides à chasser une
+pensée affreuse, le souvenir de ma cruauté et de
+son angoisse.</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Je l’avais repoussée… Elle voyait les siens</div>
+<div class="verse i2">A leur tour se séparer d’elle :</div>
+<div class="verse">« Reste », lui dit l’ermite en partant. « Sois fidèle !</div>
+<div class="verse i2">« Crains ton père si tu reviens ! »</div>
+<div class="verse">Alors ses grands yeux noirs, baignés de larmes vaines,</div>
+<div class="verse i2">Me lancent un dernier regard…</div>
+<div class="verse">Ah ! je le vois toujours, je le sens : c’est un dard,</div>
+<div class="verse i2">Un poison qui brûle mes veines !</div>
+</div>
+
+</div>
+<p class="p">M<span class="xs">ISRAKÉSI</span>.</p>
+
+<p>Son abattement me fait pitié.</p>
+
+<p class="p">M<span class="xs">ADHAVYA</span>.</p>
+
+<p>Il me vient une idée : c’est peut-être un génie
+aérien qui l’a enlevée.</p>
+
+<p class="p"><span class="pagenum">-135-</span> L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p>
+
+<p>Quel autre aurait osé toucher à une femme si
+fidèle ? Ses amies m’ont dit qu’elle était fille de
+l’Apsaras Ménacâ : ce sont les compagnes de sa
+mère qui l’auront enlevée, si ce n’est sa mère elle-même.</p>
+
+<p class="p">M<span class="xs">ISRAKÉSI</span>.</p>
+
+<p>Ce qui m’étonne n’est pas le réveil de son intelligence,
+c’est le sommeil qui a précédé.</p>
+
+<p class="p">M<span class="xs">ADHAVYA</span>.</p>
+
+<p>Alors tu peux être tranquille, tu la retrouveras.</p>
+
+<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p>
+
+<p>Et comment ?</p>
+
+<p class="p">M<span class="xs">ADHAVYA</span>.</p>
+
+<p>Une mère, pas plus qu’un père, ne peut consentir
+à laisser longtemps sa fille séparée de son
+mari.</p>
+
+<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p>
+
+<p>Non, mon ami, je ne la verrai plus.</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Égarement fatal ! Le sort, dans sa justice,</div>
+<div class="verse">Donne à chacun sa part de bonheur mérité :</div>
+<div class="verse">J’avais reçu la mienne, et l’affreux précipice</div>
+<div class="verse">S’est ouvert pour toujours sous ma félicité !</div>
+</div>
+
+</div>
+<p class="p">M<span class="xs">ADHAVYA</span>.</p>
+
+<p>Ne dis pas cela ; on retrouve ce qu’on a perdu :
+la découverte de l’anneau n’en est-elle pas la meilleure
+preuve ?</p>
+
+<p class="p"><span class="pagenum">-136-</span> L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>, <i>regardant son anneau</i>.</p>
+
+<p>Pauvre anneau, tu es tombé de son doigt, tu
+n’y retourneras plus !</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Anneau déchu ! Renonce à la place sacrée</div>
+<div class="verse">Où je t’ai vu briller, éblouissant et fier.</div>
+<div class="verse">Tu connus son doigt mince à la pointe nacrée !</div>
+<div class="verse">Tes beaux jours sont finis : le destin est de fer.</div>
+</div>
+
+</div>
+<p class="p">M<span class="xs">ISRAKÉSI</span>.</p>
+
+<p>Je le plaindrais davantage s’il était passé de sa
+main à une autre que celle-ci. — Sacountalâ, ma
+chérie, que n’es-tu là pour entendre ! Je suis seule
+à boire le nectar qui enivrerait ton cœur.</p>
+
+<p class="p">M<span class="xs">ADHAVYA</span>.</p>
+
+<p>Et pourquoi lui avais-tu donné cet anneau qui
+porte ton nom ?</p>
+
+<p class="p">M<span class="xs">ISRAKÉSI</span>.</p>
+
+<p>Je suis curieuse aussi de le savoir.</p>
+
+<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p>
+
+<p>Écoute : quand j’ai quitté l’ermitage pour rentrer
+dans mon palais, elle était tout en larmes, et
+elle m’a dit : « Mon époux ne va-t-il pas m’oublier ? »</p>
+
+<p class="p">M<span class="xs">ADHAVYA</span>.</p>
+
+<p>Et alors ?</p>
+
+<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p>
+
+<p>J’ai passé mon anneau à son doigt, et je lui ai
+répondu…</p>
+
+<p class="p"><span class="pagenum">-137-</span> M<span class="xs">ADHAVYA</span>.</p>
+
+<p>Quoi donc ?</p>
+
+<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Chasse une frayeur importune !</div>
+<div class="verse">Compte les lettres de mon nom,</div>
+<div class="verse">De jour en jour, une par une :</div>
+<div class="verse">A la dernière… Ou plutôt, non !</div>
+<div class="verse">Déjà mon sein brûle… Il t’appelle…</div>
+<div class="verse">J’abrégerai les longs délais.</div>
+<div class="verse">Un guide arrivera, ma belle :</div>
+<div class="verse">Tu le suivras dans mon palais.</div>
+</div>
+
+</div>
+<p>Et j’ai été assez égaré pour lui infliger le plus
+cruel des traitements !</p>
+
+<p class="p">M<span class="xs">ISRAKÉSI</span>.</p>
+
+<p>L’idée était charmante : l’obstacle est venu du
+destin.</p>
+
+<p class="p">M<span class="xs">ADHAVYA</span>.</p>
+
+<p>Et par quel hasard, après cela, l’anneau est-il
+entré comme un hameçon dans le ventre du Rohita ?</p>
+
+<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p>
+
+<p>Elle a fait ses ablutions aux bains sacrés de Satchî ;
+c’est là qu’elle l’a perdu.</p>
+
+<p class="p">M<span class="xs">ADHAVYA</span>.</p>
+
+<p>Je comprends.</p>
+
+<p class="p">M<span class="xs">ISRAKÉSI</span>.</p>
+
+<p>Ce serait donc faute de cet anneau que le sage
+roi n’aurait pas reconnu la malheureuse Sacountalâ,
+et qu’il l’aurait repoussée, dans la crainte de recevoir
+chez lui la femme d’un autre ? Mais un amour
+<span class="pagenum">-138-</span> comme le leur avait-il donc besoin d’un signe de
+reconnaissance ? Tout cela est inexplicable.</p>
+
+<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p>
+
+<p>Ah ! j’en veux à cet anneau.</p>
+
+<p class="p">M<span class="xs">ADHAVYA</span>, <i>riant</i>.</p>
+
+<p>Oui ? Eh bien ! moi, alors, j’en veux à mon bâton.
+(<i>S’adressant à son bâton.</i>) Pourquoi es-tu
+tortu ? ne suis-je pas droit, moi ?</p>
+
+<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>, <i>sans l’écouter</i>.</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Pourquoi l’as-tu quitté, ce doigt, tige flexible</div>
+<div class="verse">Dont les nœuds délicats devaient te retenir ?</div>
+<div class="verse">Mais moi !… moi qui querelle un objet insensible,</div>
+<div class="verse">J’ai bien fermé mon cœur à son cher souvenir !</div>
+</div>
+
+</div>
+<p class="p">M<span class="xs">ISRAKÉSI</span>.</p>
+
+<p>C’est ce que j’étais tentée de lui répondre.</p>
+
+<p class="p">M<span class="xs">ADHAVYA</span>.</p>
+
+<p>Ah çà ! est-ce que ça va durer encore longtemps ?
+On meurt de faim ici.</p>
+
+<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>, <i>toujours sans l’écouter</i>.</p>
+
+<p>O ma bien-aimée ! je t’ai cruellement repoussée ;
+mais le remords me déchire. Reviens ; ah ! reviens ;
+aie pitié de moi ! (<i>Une suivante arrive avec un tableau
+dans les mains.</i>)</p>
+
+<p class="p">L<span class="xs">A SUIVANTE</span>.</p>
+
+<p>Maître, voici le portrait de notre maîtresse. (<i>Elle
+lui montre le tableau.</i>)</p>
+
+<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>, <i>regardant</i>.</p>
+
+<p>Ah ! qu’elle est belle !</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse"><span class="pagenum">-139-</span> Ses grands yeux, son sourcil vainqueur, liane fine</div>
+<div class="verse i2">Qui ploie au souffle de l’amour,</div>
+<div class="verse">Sa bouche aux blanches dents, qu’un sourire illumine,</div>
+<div class="verse i2">Et d’où sortait l’éclat du jour,</div>
+<div class="verse">Ses traits où tant de grâce et de douceur s’assemble,</div>
+<div class="verse i2">Sa lèvre rose, je les vois !</div>
+<div class="verse">C’est une vaine image, et pourtant il me semble</div>
+<div class="verse i2">Que je vais entendre sa voix !</div>
+</div>
+
+</div>
+<p class="p">M<span class="xs">ADHAVYA</span>, <i>regardant à son tour</i>.</p>
+
+<p>Oh ! joli tableau ! sujet bien rendu ; relief saisissant ;
+les figures sortent du panneau ; c’est à donner
+envie d’entamer la conversation.</p>
+
+<p class="p">M<span class="xs">ISRAKÉSI</span>.</p>
+
+<p>Le talent du roi est vraiment admirable : je crois
+voir devant moi ma chère Sacountalâ.</p>
+
+<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p>
+
+<p>Ami…</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Le modèle est parfait : je l’ai mal imité.</div>
+<div class="verse">N’impute qu’à moi seul ce que ton goût réprouve.</div>
+<div class="verse">Mon œuvre a cent défauts,… et cependant j’y trouve</div>
+<div class="verse i2">Comme un reflet de sa beauté.</div>
+</div>
+
+</div>
+<p class="p">M<span class="xs">ISRAKÉSI</span>.</p>
+
+<p>C’est bien là le langage d’un amour doublé par
+le remords.</p>
+
+<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>, <i>avec un profond soupir</i>.</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Ce corps dont je poursuis la décevante image,</div>
+<div class="verse">Il vivait : j’avais là le bonheur sous ma main…</div>
+<div class="verse">Le flot qui désaltère était sur mon chemin,</div>
+<div class="verse i2">Et je cours après le mirage !</div>
+</div>
+
+</div>
+<p class="p"><span class="pagenum">-140-</span> M<span class="xs">ADHAVYA</span>.</p>
+
+<p>Je vois trois figures,… très jolies toutes les trois ;
+mais laquelle est Sacountalâ ?</p>
+
+<p class="p">M<span class="xs">ISRAKÉSI</span>.</p>
+
+<p>Comment ! il ne la reconnaît pas à sa beauté ?
+Le malheureux ne voit donc pas clair !</p>
+
+<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p>
+
+<p>Devine.</p>
+
+<p class="p">M<span class="xs">ADHAVYA</span>, <i>après avoir bien regardé</i>.</p>
+
+<p>Est-ce celle qui a les cheveux dénoués ? Il paraît
+qu’elle avait chaud. Sa parure de fleurs est toute
+fanée : elle va se détacher. Ah ! ses deux bras pendent
+comme deux lianes ; sa robe flotte sur ses
+hanches. Elle s’appuie à la branche d’un asoka…
+L’arbre a été bien arrosé : quelle fraîcheur ! Mais
+elle, elle est bien fatiguée. C’est elle, n’est-ce pas ?
+Les deux autres sont ses compagnes ?</p>
+
+<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p>
+
+<p>Tu ne t’es pas trompé. Vois maintenant dans
+cette peinture les défaillances d’un amant.</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Mon pinceau, sur le bois, en caressant ses charmes,</div>
+<div class="verse i5">A tremblé ;</div>
+<div class="verse">Et j’ai décoloré son image : mes larmes</div>
+<div class="verse i5">Ont coulé.</div>
+</div>
+
+</div>
+<p>Tchatouricâ, je n’ai encore peint qu’à moitié ce
+lieu de délices : va me chercher mes pinceaux.</p>
+
+<p class="p"><span class="pagenum">-141-</span> T<span class="xs">CHATOURICA</span>.</p>
+
+<p>Seigneur Mâdhavya, veuillez tenir le tableau
+jusqu’à ce que je revienne.</p>
+
+<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p>
+
+<p>C’est moi qui le tiendrai. (<i>Il prend le tableau ;
+la suivante sort.</i>)</p>
+
+<p class="p">M<span class="xs">ADHAVYA</span>.</p>
+
+<p>Qu’est-ce que tu veux donc y ajouter ?</p>
+
+<p class="p">M<span class="xs">ISRAKÉSI</span>.</p>
+
+<p>Il veut sans doute rendre dans tous leurs détails
+les lieux qu’aimait Sacountalâ.</p>
+
+<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p>
+
+<p>Je vais te le dire :</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Il faut qu’un couple heureux de flamants se querelle</div>
+<div class="verse i2">Près de la rivière aux flots blancs,</div>
+<div class="verse">Que la chaîne aux sommets de neige<a id="FNanchor_61" href="#Footnote_61" class="fnanchor">[61]</a> s’amoncelle,</div>
+<div class="verse i2">Portant des buffles sur ses flancs ;</div>
+<div class="verse">Je veux que le tissu d’écorce aux plis tremblants</div>
+<div class="verse i2">Sur ces arbres flotte et ruisselle :</div>
+<div class="verse">La forêt penchera ses rameaux opulents</div>
+<div class="verse i2">Sur les amours d’une gazelle.</div>
+</div>
+
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_61" href="#FNanchor_61"><span class="label">[61]</span></a> L’Himâlaya, dont le nom signifie en sanscrit « séjour de
+la neige ».</p>
+</div>
+<p class="p">M<span class="xs">ADHAVYA</span>, <i>à part</i>.</p>
+
+<p>D’après ce qu’il dit, je présume qu’il va y mettre
+aussi un tas d’ermites, avec des barbes longues de ça.</p>
+
+<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p>
+
+<p>J’ai oublié aussi ses parures ordinaires.</p>
+
+<p class="p"><span class="pagenum">-142-</span> M<span class="xs">ADHAVYA</span>.</p>
+
+<p>Ah ! Et quoi donc ?</p>
+
+<p class="p">M<span class="xs">ISRAKÉSI</span>.</p>
+
+<p>Quelques fleurs, sans doute, la parure des jeunes
+novices.</p>
+
+<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Boucle où la brise se joue,</div>
+<div class="verse">Je veux voir le Sirîcha</div>
+<div class="verse">Que sa main fine attacha</div>
+<div class="verse">Se balancer sur sa joue.</div>
+<div class="verse">Fibres du lotus, luisez</div>
+<div class="verse">Comme des rayons de lune,</div>
+<div class="verse">Et caressez sa peau brune</div>
+<div class="verse">Entre ses seins embrasés !</div>
+</div>
+
+</div>
+<p class="p">M<span class="xs">ADHAVYA</span>.</p>
+
+<p id="pa-16">Tiens ! mais elle porte devant ses lèvres ses doigts
+roses comme de petits lotus. Elle paraît bien effrayée.
+(<i>Riant.</i>) Ah ! c’est cette coquine d’abeille :
+elle est habituée à voler le miel aux fleurs, et elle
+s’attaque au lotus de son visage.</p>
+
+<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">J’ai connu sa lèvre rose,</div>
+<div class="verse">Fleur sauvage, fraîche éclose</div>
+<div class="verse">Dans l’ombre de la forêt :</div>
+<div class="verse">Pour épargner cette lèvre,</div>
+<div class="verse">Je disais : « Éteins ta fièvre ! »</div>
+<div class="verse">A mon cœur qu’elle enivrait…</div>
+<div class="verse">Et cette abeille s’obstine</div>
+<div class="verse">Contre la bouche enfantine</div>
+<div class="verse">Qui m’appelle à son secours.</div>
+<div class="verse"><span class="pagenum">-143-</span> Pour la punir, qu’un calice</div>
+<div class="verse">De lotus l’ensevelisse</div>
+<div class="verse">Et l’endorme pour toujours !</div>
+</div>
+
+</div>
+<p class="p">M<span class="xs">ADHAVYA</span>.</p>
+
+<p>Dis-moi, tu sais que c’est une peinture que tu
+as devant les yeux ?</p>
+
+<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p>
+
+<p>Une peinture !</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Je la voyais… J’étais heureux… Ne pouvais-tu</div>
+<div class="verse">Me laisser à longs traits savourer ma folie ?</div>
+<div class="verse">Mon bonheur est mensonge : un instant je l’oublie !</div>
+<div class="verse">Pourquoi le rappeler à mon cœur abattu ?</div>
+</div>
+
+</div>
+<p>(<i>Il pleure.</i>)</p>
+
+<p class="p">M<span class="xs">ISRAKÉSI</span>.</p>
+
+<p>Le destin n’a jamais eu, il n’aura plus jamais
+de jeux aussi cruels.</p>
+
+<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p>
+
+<p>Ah ! mon cher Mâdhavya, ma douleur ne s’apaisera
+jamais.</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Qu’un rêve me la rende : un prompt réveil l’enlève</div>
+<div class="verse i3">A mes ardents baisers !</div>
+<div class="verse">Et les pleurs dont mes yeux éteints sont arrosés</div>
+<div class="verse">Me voilent ce portrait qui remplaçait mon rêve.</div>
+</div>
+
+</div>
+<p class="p">M<span class="xs">ISRAKÉSI</span>.</p>
+
+<p>Pauvre ami, tu as méconnu ma chère Sacountalâ,
+mais sa compagne est témoin que tu as bien expié
+ta faute. (<i>Tchatouricâ rentre en scène.</i>)</p>
+
+<p class="p"><span class="pagenum">-144-</span> T<span class="xs">CHATOURICA</span>.</p>
+
+<p>Maître, je tenais la boîte aux pinceaux, et je
+l’apportais ici…</p>
+
+<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p>
+
+<p>Que t’est-il arrivé ?</p>
+
+<p class="p">T<span class="xs">CHATOURICA</span>.</p>
+
+<p>J’ai rencontré la reine Vasoumatî, accompagnée
+de Pinggalicâ. Elle m’a dit : « C’est moi qui porterai
+la boîte à mon époux ; » et elle me l’a arrachée
+des mains.</p>
+
+<p class="p">M<span class="xs">ADHAVYA</span>.</p>
+
+<p>Et toi-même, comment as-tu pu te dépêtrer
+d’elle ?</p>
+
+<p class="p">T<span class="xs">CHATOURICA</span>.</p>
+
+<p>Par bonheur la robe de la reine s’est accrochée
+à une branche, et pendant que Pinggalicâ la dégageait,
+je me suis cachée.</p>
+
+<p class="p">V<span class="xs">OIX</span> <i>derrière la scène</i>.</p>
+
+<p>Reine, veuillez me suivre.</p>
+
+<p class="p">M<span class="xs">ADHAVYA</span>, <i>prêtant l’oreille</i>.</p>
+
+<p>Alerte ! voici la tigresse du harem. C’est le tour
+de Tchatouricâ : elle va l’avaler comme une gazelle.</p>
+
+<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p>
+
+<p>La reine va venir… Mes respects ont doublé son
+orgueil… Je crains pour cette peinture : sauve-la.</p>
+
+<p class="p">M<span class="xs">ADHAVYA</span>.</p>
+
+<p>Et moi avec, n’est-ce pas ? (<i>Il prend le tableau et
+<span class="pagenum">-145-</span> se lève.</i>) Cher ami, te voilà pris dans les filets du
+harem. Si tu peux rompre une maille, tu n’auras
+qu’à me faire demander au Belvédère des nuages<a id="FNanchor_62" href="#Footnote_62" class="fnanchor">[62]</a> :
+c’est là que je vais cacher le tableau. S’il y est vu,
+ce ne sera jamais que par les pigeons. (<i>Il sort en
+courant.</i>)</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_62" href="#FNanchor_62"><span class="label">[62]</span></a> Nom d’une tour du palais.</p>
+</div>
+<p class="p">M<span class="xs">ISRAKÉSI</span>.</p>
+
+<p>Ce n’est plus cette reine qu’il préfère, et pourtant
+il a encore des égards pour elle : l’amitié chez
+lui survit à l’amour.</p>
+
+<p class="p">V<span class="xs">ÉTRAVATI</span>, <i>entrant, une feuille d’écriture à la main</i>.</p>
+
+<p>Gloire au roi !</p>
+
+<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p>
+
+<p>N’as-tu pas rencontré en route la reine Vasoumatî ?</p>
+
+<p class="p">V<span class="xs">ÉTRAVATI</span>.</p>
+
+<p>Oui, Sire ; mais, quand elle a vu cette feuille dans
+ma main, elle est retournée sur ses pas.</p>
+
+<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p>
+
+<p>La reine est discrète : elle a respecté l’heure que
+je dois consacrer à mes devoirs de roi.</p>
+
+<p class="p">V<span class="xs">ÉTRAVATI</span>.</p>
+
+<p>Le ministre m’a chargée de vous dire que les
+affaires étaient nombreuses aujourd’hui, et qu’il
+n’a pu en instruire qu’une seule : vous en trouverez
+l’exposé sur cette feuille.</p>
+
+<p class="p"><span class="pagenum">-146-</span> L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p>
+
+<p>Montre-la-moi. (<i>Vétravatî tient la feuille ouverte
+devant le roi. Il lit.</i>) « Nous informons Sa Majesté
+qu’un marchand nommé Dhanavriddha, qui faisait
+le commerce maritime, a péri dans un naufrage sans
+laisser d’enfants. Sa fortune était immense. Selon
+la loi, elle appartient au trésor royal. Que Sa Majesté
+décide ! » (<i>Avec tristesse.</i>) Malheureux celui qui
+n’a pas d’enfants ! Vétravatî, puisque ce Dhanavriddha
+était si riche, il devait avoir plusieurs épouses :
+il faudra savoir si l’une d’elles n’est pas grosse.</p>
+
+<p class="p">V<span class="xs">ÉTRAVATI</span>.</p>
+
+<p>On dit justement qu’une de ses femmes, fille
+d’un marchand d’Ayodhyâ<a id="FNanchor_63" href="#Footnote_63" class="fnanchor">[63]</a>, venait de célébrer la
+cérémonie de la conception.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_63" href="#FNanchor_63"><span class="label">[63]</span></a> La ville qui a donné son nom au pays d’Oude actuel.</p>
+</div>
+<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p>
+
+<p>Alors l’héritage du père appartient à l’enfant qui
+naîtra d’elle. Porte ma décision au ministre.</p>
+
+<p class="p">V<span class="xs">ÉTRAVATI</span>.</p>
+
+<p>J’obéis. (<i>Fausse sortie.</i>)</p>
+
+<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p>
+
+<p>Attends,… reviens.</p>
+
+<p class="p">V<span class="xs">ÉTRAVATI</span>, <i>revenant sur ses pas</i>.</p>
+
+<p>Me voici.</p>
+
+<p class="p"><span class="pagenum">-147-</span> L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p>
+
+<p>Qu’importe que le défunt laisse ou ne laisse pas
+d’enfants ?</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Les sujets dont je suis le gardien et le père,</div>
+<div class="verse">S’ils perdent un des leurs, ont droit à tous ses biens ;</div>
+<div class="verse">Ils seront désormais ses fils comme les miens.</div>
+<div class="verse i2">J’ai dit ! Que mon peuple prospère !</div>
+</div>
+
+</div>
+<p class="p">V<span class="xs">ÉTRAVATI</span>.</p>
+
+<p>Le décret du roi va être publié. (<i>Elle sort, et revient
+bientôt après.</i>) Le décret a produit sur la foule
+l’effet de la pluie attendue à la fin de l’été.</p>
+
+<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>, <i>poussant un profond soupir</i>.</p>
+
+<p>La fortune est inutile à celui qui n’a pas d’enfants :
+à sa mort, ses biens passent à des étrangers ;
+quand viendra ma dernière heure, il en sera ainsi
+de l’empire de Pourou.</p>
+
+<p class="p">V<span class="xs">ÉTRAVATI</span>.</p>
+
+<p>Que le ciel détourne de nous ce malheur !</p>
+
+<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p>
+
+<p>Ah ! je n’ai pas voulu du bonheur qui était sous
+ma main.</p>
+
+<p class="p">M<span class="xs">ISRAKÉSI</span>.</p>
+
+<p>Quand il s’accuse, c’est à ma chère Sacountalâ
+qu’il pense.</p>
+
+<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Le semeur doit la plante au sol qui la produit ;</div>
+<div class="verse">La terre est son espoir ; les moissons viennent d’elle.</div>
+<div class="verse"><span class="pagenum">-148-</span> Et moi, j’ai renié mon épouse fidèle :</div>
+<div class="verse i2">Son sein allait donner son fruit.</div>
+</div>
+
+</div>
+<p class="p">M<span class="xs">ISRAKÉSI</span>.</p>
+
+<p>Quand tu l’auras une fois reconquise, je crois
+que tu ne l’abandonneras plus.</p>
+
+<p class="p">T<span class="xs">CHATOURICA</span>, <i>bas à Vétravatî</i>.</p>
+
+<p>Madame, ce message du ministre a redoublé le
+chagrin du roi. Allez chercher le seigneur Mâdhavya ;
+il est maintenant au Belvédère des nuages :
+peut-être pourra-t-il distraire son ami.</p>
+
+<p class="p">V<span class="xs">ÉTRAVATI</span>.</p>
+
+<p>Ton idée est bonne. (<i>Elle sort.</i>)</p>
+
+<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p>
+
+<p>Et que deviendront dans l’autre monde les ancêtres
+de Douchanta ?</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Mes pères sont heureux encore : je célèbre</div>
+<div class="verse">Le culte de ma race avec l’eau de mes yeux<a id="FNanchor_64" href="#Footnote_64" class="fnanchor">[64]</a>.</div>
+<div class="verse">Mais je suis seul : ma mort éteint l’autel funèbre…</div>
+<div class="verse">L’éternel abandon menace mes aïeux.</div>
+</div>
+
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_64" href="#FNanchor_64"><span class="label">[64]</span></a> On fait des libations d’eau aux mânes.</p>
+</div>
+<p class="p">M<span class="xs">ISRAKÉSI</span>.</p>
+
+<p>Le roi est encore dans les ténèbres : la lampe
+n’est pas loin, mais elle est cachée.</p>
+
+<p class="p">T<span class="xs">CHATOURICA</span>.</p>
+
+<p>Maître, ne désespérez pas de l’avenir : vous êtes
+jeune ; une de vos femmes vous donnera un fils
+pour acquitter votre dette envers vos aïeux. (<i>A
+<span class="pagenum">-149-</span> part.</i>) Le roi ne m’écoute pas ; mais de l’excès du
+mal sortira le remède.</p>
+
+<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>, <i>en proie à la plus violente douleur</i>.</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Ainsi va se tarir une race féconde :</div>
+<div class="verse">C’est le sang de Pourou, c’est son nom qui se perd,</div>
+<div class="verse">Comme le fleuve saint<a id="FNanchor_65" href="#Footnote_65" class="fnanchor">[65]</a> à l’eau pure et profonde</div>
+<div class="verse">Meurt sans laisser de trace au sable du désert !</div>
+</div>
+
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_65" href="#FNanchor_65"><span class="label">[65]</span></a> La Sarasvatî.</p>
+</div>
+<p>(<i>Il s’évanouit.</i>)</p>
+
+<p class="p">T<span class="xs">CHATOURICA</span>, <i>effrayée</i>.</p>
+
+<p>Maître, reprenez vos sens, revenez à vous.</p>
+
+<p class="p">M<span class="xs">ISRAKÉSI</span>.</p>
+
+<p>Faut-il dès maintenant rendre la joie à son cœur ?
+Non : quand la mère des dieux<a id="FNanchor_66" href="#Footnote_66" class="fnanchor">[66]</a> est venue voir
+Sacountalâ, je l’ai entendue lui dire : « Les dieux
+attendent des sacrifices conformes aux rites<a id="FNanchor_67" href="#Footnote_67" class="fnanchor">[67]</a> ; ils
+ont intérêt à te réunir le plus tôt possible à l’époux
+qui doit les offrir avec toi. » Je n’ai plus aucune
+raison de m’attarder ici : je vais consoler Sacountalâ
+par le récit de tout ce que j’ai vu et entendu.
+(<i>Elle s’élance dans les airs.</i>)</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_66" href="#FNanchor_66"><span class="label">[66]</span></a> Aditi ; voir Acte VII, <a href="#aditi">p. 161</a>.</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_67" href="#FNanchor_67"><span class="label">[67]</span></a> Ils en ont besoin, comme les mânes.</p>
+</div>
+<p class="p"><span class="pagenum">-150-</span> V<span class="xs">OIX</span> <i>derrière la scène</i>.</p>
+
+<p>Au meurtre ! à l’assassin ! On ne tue pas les
+brahmanes !</p>
+
+<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>, <i>reprenant ses sens et prêtant l’oreille</i>.</p>
+
+<p>N’est-ce pas Mâdhavya qui crie : Au secours !</p>
+
+<p class="p">T<span class="xs">CHATOURICA</span>.</p>
+
+<p>Pourvu que le malheureux n’ait pas été surpris
+par Pinggalicâ avec le tableau dans les mains !</p>
+
+<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p>
+
+<p>Tchatouricâ, va dire de ma part à la reine qu’elle
+a tort de laisser prendre tant de libertés à ses suivantes.</p>
+
+<p class="p">T<span class="xs">CHATOURICA</span>.</p>
+
+<p>J’y cours. (<i>Elle sort.</i>)</p>
+
+<p class="p">L<span class="xs">A MÊME</span> V<span class="xs">OIX</span> <i>derrière la scène</i>.</p>
+
+<p>Au meurtre ! On ne tue pas les brahmanes !</p>
+
+<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p>
+
+<p>C’est bien mon pauvre brahmane ; sa voix est
+étranglée par la peur. Holà ! quelqu’un ! (<i>Entre le
+chambellan.</i>)</p>
+
+<p class="p">L<span class="xs">E</span> C<span class="xs">HAMBELLAN</span>.</p>
+
+<p>J’attends les ordres de Sa Majesté.</p>
+
+<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p>
+
+<p>Entends-tu Mâdhavya ? Va voir ce qu’il a à crier.</p>
+
+<p class="p">L<span class="xs">E</span> C<span class="xs">HAMBELLAN</span>.</p>
+
+<p>J’obéis. (<i>Il sort et revient très agité.</i>)</p>
+
+<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p>
+
+<p>Pârvatâyana, il n’est pas arrivé de malheur ?</p>
+
+<p class="p"><span class="pagenum">-151-</span> L<span class="xs">E</span> C<span class="xs">HAMBELLAN</span>.</p>
+
+<p>Non…</p>
+
+<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p>
+
+<p>Mais qu’as-tu donc ?</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Est-ce encor l’effet de l’âge ?…</div>
+<div class="verse">Pourquoi trembles-tu si fort ?</div>
+<div class="verse">Ainsi frissonne et se tord</div>
+<div class="verse">Un figuier que bat l’orage !</div>
+</div>
+
+</div>
+<p class="p">L<span class="xs">E</span> C<span class="xs">HAMBELLAN</span>.</p>
+
+<p>Grand roi, sauve ton ami.</p>
+
+<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p>
+
+<p>De quoi est-il menacé ?</p>
+
+<p class="p">L<span class="xs">E</span> C<span class="xs">HAMBELLAN</span>.</p>
+
+<p>D’un grand danger.</p>
+
+<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p>
+
+<p>Explique-toi.</p>
+
+<p class="p">L<span class="xs">E</span> C<span class="xs">HAMBELLAN</span>.</p>
+
+<p>Tu sais,… le Belvédère des nuages,… d’où l’on
+a une si belle vue…</p>
+
+<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p>
+
+<p>Eh bien ! que s’y est-il passé ?</p>
+
+<p class="p">L<span class="xs">E</span> C<span class="xs">HAMBELLAN</span>.</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">L’infortuné touchait à la plus haute cime</div>
+<div class="verse">Où le paon n’a jamais volé d’un seul essor,</div>
+<div class="verse">Quand un être invisible a saisi sa victime…</div>
+<div class="verse i2">Il ne l’a pas lâchée encor !</div>
+</div>
+
+</div>
+<p class="p"><span class="pagenum">-152-</span> L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>, <i>se levant brusquement</i>.</p>
+
+<p>Quoi ! on ose s’attaquer à mon palais même !
+Ah ! le fardeau du pouvoir est trop lourd !</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Surveiller un peuple ? Serrer</div>
+<div class="verse">Le frein aux passions des autres ?</div>
+<div class="verse">Mais c’est déjà trop d’espérer</div>
+<div class="verse i2">Dompter les nôtres !</div>
+</div>
+
+</div>
+<p class="p">L<span class="xs">A</span> V<span class="xs">OIX</span>.</p>
+
+<p>Au secours ! au secours !</p>
+
+<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>. (<i>Il s’élance et chancelle.</i>)</p>
+
+<p>Ami, ne crains rien.</p>
+
+<p class="p">L<span class="xs">A</span> V<span class="xs">OIX</span>.</p>
+
+<p>« Ne crains rien ! » C’est facile à dire. Il me
+tord le cou, et tout à l’heure il va le briser comme
+une canne à sucre.</p>
+
+<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>, <i>jetant un regard de côté</i>.</p>
+
+<p>Mon arc ! vite ! mon arc !</p>
+
+<p class="p">U<span class="xs">NE</span> Y<span class="xs">AVANI</span><a id="FNanchor_68" href="#Footnote_68" class="fnanchor">[68]</a>, <i>entrant</i>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_68" href="#FNanchor_68"><span class="label">[68]</span></a> Les Yavanîs sont des esclaves étrangères, sortes d’amazones,
+au service des rois : à l’origine peut-être des <i>Ioniennes</i>,
+c’est-à-dire des Grecques.</p>
+</div>
+<p>Maître, voici l’arc, les flèches et le bouclier. (<i>Le
+roi prend l’arc et les flèches.</i>)</p>
+
+<p class="p">A<span class="xs">UTRE</span> V<span class="xs">OIX</span> <i>derrière la scène</i>.</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse i2">En vain tu me résisterais !</div>
+<div class="verse">Car je vais te tuer comme le tigre tue</div>
+<div class="verse">Et déchire à plaisir sa victime abattue,</div>
+<div class="verse i2"><span class="pagenum">-153-</span> Pour se repaître de sang frais !</div>
+<div class="verse i2">Et maintenant,… appelle encore</div>
+<div class="verse">Douchanta, ce vengeur de toute iniquité :</div>
+<div class="verse">Enfin l’on verra bien si ce roi tant vanté</div>
+<div class="verse i2">Entendra la voix qui l’implore !</div>
+</div>
+
+</div>
+<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>, <i>avec colère</i>.</p>
+
+<p>Comment ! il ose s’en prendre à moi-même !
+Attends, écume de l’enfer, ta dernière heure est
+venue ! (<i>Il met une flèche sur son arc.</i>) Pârvatâyana,
+montre-moi l’escalier.</p>
+
+<p class="p">L<span class="xs">E</span> C<span class="xs">HAMBELLAN</span>.</p>
+
+<p>Suivez-moi, Sire. (<i>Ils montent rapidement.</i>)</p>
+
+<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>, <i>regardant de tous côtés</i>.</p>
+
+<p>Je ne vois rien.</p>
+
+<p class="p">L<span class="xs">A PREMIÈRE</span> V<span class="xs">OIX</span>.</p>
+
+<p>Au secours ! au secours !… Tu ne nous vois pas,
+mais je te vois, moi. Ah ! comme la souris dans les
+griffes du chat, il faut que je renonce à la vie !</p>
+
+<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>, <i>s’adressant au ravisseur</i>.</p>
+
+<p>Tu es fier parce qu’un voile magique te rend
+invisible. Crois-tu que ma flèche ne saura pas te
+trouver ? — Ne crains rien, mon cher Mâdhavya. — N’espère
+pas non plus que le corps de mon ami te
+serve de bouclier. Vois ce trait sur mon arc.</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Il va partir… Mon bras le lance hardiment :</div>
+<div class="verse">Je ne crains pas qu’il frappe un brahmane que j’aime.</div>
+<div class="verse"><span class="pagenum">-154-</span> Lorsque le lait et l’eau sont mêlés, le flamant</div>
+<div class="verse">Distingue l’eau du lait<a id="FNanchor_69" href="#Footnote_69" class="fnanchor">[69]</a> : mon trait fera de même.</div>
+</div>
+
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_69" href="#FNanchor_69"><span class="label">[69]</span></a> Préjugé, d’origine évidemment mythique, auquel il est
+souvent fait allusion dans la littérature indienne.</p>
+</div>
+<p>(<i>Il tend son arc. On voit alors paraître Mâtali
+avec Mâdhavya.</i>)</p>
+
+<p class="p">M<span class="xs">ATALI</span>, <i>s’adressant au roi</i>.</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Garde tes traits pour les démons !</div>
+<div class="verse">Le temps viendra d’en faire usage :</div>
+<div class="verse">En attendant, fais bon visage</div>
+<div class="verse">A tes amis, et… désarmons !</div>
+</div>
+
+</div>
+<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>, <i>tressaillant et retenant sa flèche</i>.</p>
+
+<p>Comment ! c’est Mâtali ! Salut au cocher du roi
+des dieux !</p>
+
+<p class="p">M<span class="xs">ADHAVYA</span>.</p>
+
+<p>Ah ! c’est trop fort ! Il allait me tuer comme un
+chien,… et tu lui fais des politesses !</p>
+
+<p class="p">M<span class="xs">ATALI</span>, <i>souriant</i>.</p>
+
+<p>Roi, Indra m’a chargé d’un message pour toi.</p>
+
+<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p>
+
+<p>Parle.</p>
+
+<p class="p">M<span class="xs">ATALI</span>.</p>
+
+<p>Il est une race de démons redoutables, fils de
+Câlanémi ; on les appelle Dourdjayas<a id="FNanchor_70" href="#Footnote_70" class="fnanchor">[70]</a>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_70" href="#FNanchor_70"><span class="label">[70]</span></a> « Invincibles. »</p>
+</div>
+<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p>
+
+<p>Nârada<a id="FNanchor_71" href="#Footnote_71" class="fnanchor">[71]</a> m’en a parlé.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_71" href="#FNanchor_71"><span class="label">[71]</span></a> Nom d’un sage qui est une sorte de demi-dieu.</p>
+</div>
+<p class="p"><span class="pagenum">-155-</span> M<span class="xs">ATALI</span>.</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Indra lui-même, Indra sent son bras impuissant</div>
+<div class="verse i2">Contre cette engeance maligne :</div>
+<div class="verse">Pour les vaincre et noyer leur race dans le sang</div>
+<div class="verse i2">C’est toi que le destin désigne.</div>
+<div class="verse">L’obscure nuit ne craint ni les feux, ni les dards,</div>
+<div class="verse i2">Ni le courroux du soleil même :</div>
+<div class="verse">Il faut pour la percer les froids et doux regards</div>
+<div class="verse i2">De la lune à la face blême.</div>
+</div>
+
+</div>
+<p>Prends ton arc, monte avec moi sur le char d’Indra,
+et cours à la victoire.</p>
+
+<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p>
+
+<p>C’est un grand honneur que je reçois du roi des
+dieux… Mais pourquoi as-tu fait cette peur mortelle
+à mon pauvre Mâdhavya ?</p>
+
+<p class="p">M<span class="xs">ATALI</span>.</p>
+
+<p>Tu vas le savoir. Je voyais qu’un chagrin, dont
+j’ignore la cause, avait brisé ton courage ; j’ai voulu
+le relever.</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Le serpent se dresse</div>
+<div class="verse">Sous le pied qui presse</div>
+<div class="verse">Ses anneaux dormants ;</div>
+<div class="verse">Le feu qu’on agite</div>
+<div class="verse">Embrase plus vite</div>
+<div class="verse">Les tisons fumants :</div>
+<div class="verse">Tel l’ardent tumulte</div>
+<div class="verse">Qu’excite l’insulte</div>
+<div class="verse">Dans le cœur des rois.</div>
+<div class="verse">J’aime leur colère,</div>
+<div class="verse">Quand sa flamme éclaire</div>
+<div class="verse">De hardis exploits !</div>
+</div>
+
+</div>
+<p class="p"><span class="pagenum">-156-</span> L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>, <i>à Mâdhavya</i>.</p>
+
+<p>Cher ami, il faut que j’obéisse à l’ordre du roi
+du ciel. Informe de ce qui s’est passé mon ministre
+Pisouna, et porte-lui en mon nom ces paroles :</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Le fardeau du pouvoir est léger pour un sage.</div>
+<div class="verse">Nous l’avons partagé : porte-le tout entier ;</div>
+<div class="verse">Ta prudence y suffit. Un céleste message</div>
+<div class="verse i2">Appelle ailleurs mon bras guerrier.</div>
+</div>
+
+</div>
+<p class="p">M<span class="xs">ADHAVYA</span>.</p>
+
+<p>Je n’y manquerai pas. (<i>Il sort.</i>)</p>
+
+<p class="p">M<span class="xs">ATALI</span>.</p>
+
+<p>Daigne monter sur le char. (<i>Le roi monte sur le
+char avec Mâtali.</i>)</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+<p><span class="pagenum">-157-</span></p>
+
+<h2 class="nobreak">ACTE VII<br>
+RECONNAISSANCES</h2>
+
+
+<p class="did">On voit le roi et Mâtali traversant les airs
+sur le char d’Indra.</p>
+
+<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p>
+
+<p>Matali, j’ai fait ce qu’Indra demandait
+de moi ; mais je suis confus de la récompense
+que j’ai reçue : je ne crois
+pas l’avoir méritée.</p>
+
+<p class="p">M<span class="xs">ATALI</span>.</p>
+
+<p>Alors vous n’êtes satisfaits ni l’un ni l’autre.</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Appui d’Indra, sauveur des dieux, la récompense</div>
+<div class="verse">T’a paru dépasser le service rendu ?</div>
+<div class="verse">Affermi sur son trône, Indra s’afflige et pense</div>
+<div class="verse">Qu’il ne t’a pas donné le prix qui t’était dû.</div>
+</div>
+
+</div>
+<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p>
+
+<p>Que dis-tu là ? Les honneurs qu’il m’a rendus à
+mon départ dépassent les plus ambitieux désirs. Les
+<span class="pagenum">-158-</span> dieux étaient assemblés ; j’étais devant eux, assis
+à ses côtés : je le vois encore…</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Une couronne de fête</div>
+<div class="verse">Est dans sa main, toute prête</div>
+<div class="verse">Pour celui qu’il va choisir :</div>
+<div class="verse">Djayanta<a id="FNanchor_72" href="#Footnote_72" class="fnanchor">[72]</a> lance à son père</div>
+<div class="verse">Un regard charmant qu’éclaire</div>
+<div class="verse">L’étincelle du désir…</div>
+<div class="verse">Indra sourit, et me presse,</div>
+<div class="verse">Tremblant d’orgueil et d’ivresse,</div>
+<div class="verse">Dans ses bras victorieux ;</div>
+<div class="verse">Je sens sa royale étreinte,</div>
+<div class="verse">Et déjà ma tête est ceinte</div>
+<div class="verse">De ce bandeau glorieux !</div>
+</div>
+
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_72" href="#FNanchor_72"><span class="label">[72]</span></a> Fils d’Indra.</p>
+</div>
+<p class="p">M<span class="xs">ATALI</span>.</p>
+
+<p>Mais n’est-ce pas à toi que le roi des dieux doit
+son repos ?</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Mon maître aime à cueillir la volupté divine</div>
+<div class="verse i2">Dans les riants jardins du ciel ;</div>
+<div class="verse">Le démon l’importune ; il maudit cette épine</div>
+<div class="verse i2">Qu’il trouve sous le fruit de miel.</div>
+<div class="verse">Pour l’arracher, faut-il encor les rudes ongles</div>
+<div class="verse i2">De Vichnou, de l’homme-lion ?</div>
+<div class="verse">Non ! Ton arc est plus fort que le monstre des jungles</div>
+<div class="verse i2">Pour dompter la rébellion.</div>
+</div>
+
+</div>
+<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p>
+
+<p>Ce que j’ai fait n’est qu’un nouveau témoignage
+de la grandeur d’Indra :</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">L’aurore chaque jour remporte une victoire</div>
+<div class="verse">Dont elle doit laisser tout l’honneur au soleil.</div>
+<div class="verse"><span class="pagenum">-159-</span> Indra me dirigeait : mon rôle fut pareil,</div>
+<div class="verse">Et je fais à mon maître hommage de ma gloire.</div>
+</div>
+
+</div>
+<p class="p">M<span class="xs">ATALI</span>.</p>
+
+<p>Je reconnais là ta modestie. (<i>Quelques pas plus
+loin.</i>) Regarde : cette fois ta renommée s’est réellement
+élevée au delà des nues.</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">La laque<a id="FNanchor_73" href="#Footnote_73" class="fnanchor">[73]</a> ne teint plus les pieds des immortelles,</div>
+<div class="verse">Elle sert à tracer tes exploits dans les cieux.</div>
+<div class="verse i2">Les arbres Kalpas<a id="FNanchor_74" href="#Footnote_74" class="fnanchor">[74]</a> sont les stèles,</div>
+<div class="verse i2">Et tes poètes sont des dieux !</div>
+</div>
+
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_73" href="#FNanchor_73"><span class="label">[73]</span></a> Les femmes hindoues se teignent les pieds avec de la laque.</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_74" href="#FNanchor_74"><span class="label">[74]</span></a> Nom d’un arbre céleste.</p>
+</div>
+<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p>
+
+<p>Dis-moi, Mâtali, hier, quand nous avons gravi
+cette route aérienne, je brûlais du désir de me mesurer
+avec les démons, et je n’ai pas remarqué ce
+lieu. Où sommes-nous ?</p>
+
+<p class="p">M<span class="xs">ATALI</span>.</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Ce torrent qui s’épanche est la plus haute source</div>
+<div class="verse">Du fleuve saint<a id="FNanchor_75" href="#Footnote_75" class="fnanchor">[75]</a> qui va féconder tes États.</div>
+<div class="verse">Tu vois de près les feux qui t’éclairent là-bas :</div>
+<div class="verse">Nous croisons les chemins qu’ils suivent dans leur course.</div>
+<div class="verse">Regarde : au haut du ciel les vents soufflent en vain :</div>
+<div class="verse">Nulle vapeur n’atteint sa voûte recourbée.</div>
+<div class="verse">Vichnou, quand il a fait sa seconde enjambée<a id="FNanchor_76" href="#Footnote_76" class="fnanchor">[76]</a>,</div>
+<div class="verse i2">A posé là son pied divin.</div>
+</div>
+
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_75" href="#FNanchor_75"><span class="label">[75]</span></a> Le Gange : la mythologie le fait descendre du ciel.</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_76" href="#FNanchor_76"><span class="label">[76]</span></a> Vichnou, ayant pris la forme d’un nain, s’était fait
+promettre par un roi l’espace qu’il pourrait parcourir en
+trois enjambées : de la première il traversa la terre, de la
+seconde l’atmosphère, et de la troisième le ciel.</p>
+</div>
+<p class="p"><span class="pagenum">-160-</span> L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p>
+
+<p>C’est donc le voisinage du fleuve céleste qui
+rafraîchit mes sens et mon cœur ? (<i>Regardant la
+route que suit le char.</i>) Je crois que nous voilà maintenant
+dans la région des nuages.</p>
+
+<p class="p">M<span class="xs">ATALI</span>.</p>
+
+<p>A quels signes le reconnais-tu ?</p>
+
+<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Les vois-tu s’envoler, ces rapides oiseaux<a id="FNanchor_77" href="#Footnote_77" class="fnanchor">[77]</a>,</div>
+<div class="verse i2">Vers les vapeurs qui s’amoncellent ?</div>
+<div class="verse">Ton char, qui fend les airs, semble sortir des eaux :</div>
+<div class="verse i2">Les jantes en tournant ruissellent.</div>
+<div class="verse">Rougis par les éclairs qui colorent les monts,</div>
+<div class="verse i2">Tes chevaux bondissent de rage :</div>
+<div class="verse">Nous passons à travers les nuages féconds</div>
+<div class="verse i2">Dont les flancs enfantent l’orage.</div>
+</div>
+
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_77" href="#FNanchor_77"><span class="label">[77]</span></a> Il s’agit des Tchâtakas, oiseaux qui passent pour ne
+boire que les gouttes de pluie.</p>
+</div>
+<p class="p">M<span class="xs">ATALI</span>.</p>
+
+<p>Tu ne te trompes pas. Un instant encore, et tu
+rentreras dans ton royaume.</p>
+
+<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>, <i>regardant au-dessous de lui</i>.</p>
+
+<p>Mâtali, le char descend avec la rapidité de la
+foudre : le monde terrestre est vraiment curieux à
+regarder d’ici.</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Vois-tu de toutes parts se dessiner les monts</div>
+<div class="verse">Dont tu ne distinguais ni le pied ni la crête ?</div>
+<div class="verse">Les grands arbres touffus dont tu voyais la tête</div>
+<div class="verse"><span class="pagenum">-161-</span> Nous montrent maintenant les lignes de leurs troncs ;</div>
+<div class="verse">Les fleuves que voilait l’épaisseur de la nue</div>
+<div class="verse">Déroulent à nos yeux leur fil clair et luisant :</div>
+<div class="verse">Ne te semble-t-il pas qu’une main inconnue</div>
+<div class="verse i2">M’apporte la terre en présent ?</div>
+</div>
+
+</div>
+<p class="p">M<span class="xs">ATALI</span>.</p>
+
+<p>C’est comme tu dis. (<i>Il regarde en donnant des
+signes de respect<a id="FNanchor_78" href="#Footnote_78" class="fnanchor">[78]</a>.</i>) Oh ! la terre a aussi ses charmes.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_78" href="#FNanchor_78"><span class="label">[78]</span></a> La terre est une déesse.</p>
+</div>
+<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p>
+
+<p>Mâtali, quelle est cette montagne baignée par
+deux mers ? L’or ruisselle de ses flancs comme d’un
+nuage rougi par le crépuscule.</p>
+
+<p class="p">M<span class="xs">ATALI</span>.</p>
+
+<p>Roi, c’est l’Hémacouta<a id="FNanchor_79" href="#Footnote_79" class="fnanchor">[79]</a>, la montagne des
+Kimmpourouchas<a id="FNanchor_80" href="#Footnote_80" class="fnanchor">[80]</a>, la plus sainte de toutes les demeures.
+Vois.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_79" href="#FNanchor_79"><span class="label">[79]</span></a> Montagne au nord de l’Himâlaya.</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_80" href="#FNanchor_80"><span class="label">[80]</span></a> Génies de la suite de Couvéra, dieu des richesses.</p>
+</div>
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Mârîtcha<a id="FNanchor_81" href="#Footnote_81" class="fnanchor">[81]</a>, le sage, a bâti</div>
+<div class="verse">Sa hutte en ce lieu solitaire ;</div>
+<div class="verse">Il y mène une vie austère</div>
+<div class="verse" id="aditi">Près de son épouse Aditi.</div>
+<div class="verse">Ses leçons l’ont fait reconnaître</div>
+<div class="verse">Digne petit-fils de Brahma :</div>
+<div class="verse">C’est ici que sa voix charma</div>
+<div class="verse">Les dieux qui l’avaient pris pour maître.</div>
+</div>
+
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_81" href="#FNanchor_81"><span class="label">[81]</span></a> Fils de Marîtchi, ordinairement nommé Kasyapa.</p>
+</div>
+<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>, <i>avec respect</i>.</p>
+
+<p>Le contempler est la plus haute des félicités. Passerai-je
+<span class="pagenum">-162-</span> à côté de ce bonheur sans le goûter ? Non,
+je n’irai pas plus loin avant d’avoir rendu mes devoirs
+au bienheureux.</p>
+
+<p class="p">M<span class="xs">ATALI</span>.</p>
+
+<p>J’approuve ton dessein. (<i>Le char descend.</i>) Nous
+voici arrivés.</p>
+
+<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>, <i>avec étonnement</i>.</p>
+
+<p>Mâtali !</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Dans l’air pur la roue</div>
+<div class="verse">Tourne et court sans bruit,</div>
+<div class="verse">Sans toucher la boue</div>
+<div class="verse">Du chemin qui fuit.</div>
+<div class="verse">Étrange mystère !</div>
+<div class="verse">Le char descendu</div>
+<div class="verse">Semble suspendu</div>
+<div class="verse">Au-dessus de terre.</div>
+</div>
+
+</div>
+<p class="p">M<span class="xs">ATALI</span>.</p>
+
+<p>C’est la différence du char d’Indra et du tien.</p>
+
+<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p>
+
+<p>Indique-moi l’ermitage de Mârîtcha.</p>
+
+<p class="p">M<span class="xs">ATALI</span>, <i>étendant la main</i>.</p>
+
+<p>C’est là,… où tu vois cet ascète en méditation.</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Ses genoux sont plongés dans une fourmilière ;</div>
+<div class="verse">Il garde sur l’épaule une peau de serpent<a id="FNanchor_82" href="#Footnote_82" class="fnanchor">[82]</a> ;</div>
+<div class="verse">Quelle vertu ! sa gorge étouffe sous le lierre</div>
+<div class="verse i3">Qui le couvre en grimpant ;</div>
+<div class="verse">Sa longue chevelure est une lourde masse</div>
+<div class="verse"><span class="pagenum">-163-</span> De tresses et de nids où l’oiseau chante et dort ;</div>
+<div class="verse">Brûlé par le soleil, il le regarde en face,</div>
+<div class="verse i3">Nu comme un arbre mort.</div>
+</div>
+
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_82" href="#FNanchor_82"><span class="label">[82]</span></a> La peau d’un serpent qui a mué sur lui.</p>
+</div>
+<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>, <i>regardant</i>.</p>
+
+<p>Honneur à ce rigide ascète !</p>
+
+<p class="p">M<span class="xs">ATALI</span>, <i>retenant les rênes</i>.</p>
+
+<p>Nous voici dans l’ermitage du père des créatures<a id="FNanchor_83" href="#Footnote_83" class="fnanchor">[83]</a>.
+C’est Aditi qui soigne elle-même ces arbres
+Mandâras.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_83" href="#FNanchor_83"><span class="label">[83]</span></a> Mârîtcha.</p>
+</div>
+<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p>
+
+<p>Ah ! ce séjour de paix est plus doux que le ciel
+même ! Je me crois plongé dans un lac de nectar !</p>
+
+<p class="p">M<span class="xs">ATALI</span>, <i>arrêtant le char</i>.</p>
+
+<p>Roi, tu peux descendre.</p>
+
+<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>, <i>descendant du char</i>.</p>
+
+<p>Et toi ?</p>
+
+<p class="p">M<span class="xs">ATALI</span>.</p>
+
+<p>Le char est arrêté : les chevaux ne bougeront
+plus. Je descends aussi. (<i>Il descend.</i>) Regarde !
+Voici les bosquets habités par les solitaires qui
+sont parvenus à la perfection.</p>
+
+<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p>
+
+<p>J’admire également le lieu et ses habitants.</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Ils vivent de l’éther dans la forêt sacrée,</div>
+<div class="verse">Au milieu des Kalpas chargés de leurs fruits mûrs ;</div>
+<div class="verse">Pour leurs ablutions, ils ont des ruisseaux purs</div>
+<div class="verse"><span class="pagenum">-164-</span> Où le pollen des fleurs rend l’eau toute dorée :</div>
+<div class="verse">Ces palais de rubis ne sont rien à leurs yeux ;</div>
+<div class="verse">Les nymphes de ces bois n’ont sur eux nul empire :</div>
+<div class="verse">Tous ces suprêmes biens auxquels l’ermite aspire,</div>
+<div class="verse">Ils s’en privent encore au sein même des cieux !</div>
+</div>
+
+</div>
+<p class="p">M<span class="xs">ATALI</span>.</p>
+
+<p>L’ambition des grands cœurs ne connaît pas de
+limites ! (<i>Il fait quelques pas. A la cantonade.</i>)
+Vriddhasâcalya ! Que fait à cette heure le bienheureux
+Mârîtcha ? (<i>Après avoir écouté.</i>) Que dis-tu ?…
+La fille de Dakcha<a id="FNanchor_84" href="#Footnote_84" class="fnanchor">[84]</a> lui a demandé quels
+sont les devoirs d’une épouse fidèle, et il est maintenant
+occupé à l’instruire ? — Alors, il faut attendre ;
+nous nous présenterons plus tard. (<i>Regardant
+le roi.</i>) Assieds-toi à l’ombre de cet Asoka :
+je vais t’annoncer au père d’Indra<a id="FNanchor_85" href="#Footnote_85" class="fnanchor">[85]</a>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_84" href="#FNanchor_84"><span class="label">[84]</span></a> Aditi, son épouse.</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_85" href="#FNanchor_85"><span class="label">[85]</span></a> Toujours Mârîtcha.</p>
+</div>
+<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p>
+
+<p>Comme il te plaira. (<i>Mâtali sort. — Sentant un
+présage heureux<a id="FNanchor_86" href="#Footnote_86" class="fnanchor">[86]</a>.</i>)</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_86" href="#FNanchor_86"><span class="label">[86]</span></a> Une secousse dans le bras droit.</p>
+</div>
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Qu’ai-je senti ? Faut-il en croire un heureux signe ?</div>
+<div class="verse">Mais non ! Tout est fini ! Mon cœur est sans espoir.</div>
+<div class="verse">Le bonheur s’est lassé de poursuivre un indigne,</div>
+<div class="verse i2">Et je ne dois plus la revoir !</div>
+</div>
+
+</div>
+<p class="p">V<span class="xs">OIX</span> <i>derrière la scène</i>.</p>
+
+<p>Sois donc sage ! Il faut toujours que tu montres
+ton méchant caractère !</p>
+
+<p class="p"><span class="pagenum">-165-</span> L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>, <i>écoutant</i>.</p>
+
+<p>Comment ! du désordre en ce saint lieu ! A qui
+parle-t-on ainsi ? (<i>Regardant du côté d’où est venue
+la voix. Avec étonnement.</i>) Ah ! c’est un enfant !
+Deux religieuses courent après lui… Un enfant ?
+non ! mais un héros !</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">C’est un lionceau qu’il traîne,</div>
+<div class="verse i3">Non sans peine :</div>
+<div class="verse">La bête égratigne et mord.</div>
+<div class="verse">Il la tient par la crinière</div>
+<div class="verse i3">Prisonnière,</div>
+<div class="verse">Et rit d’être le plus fort !</div>
+</div>
+
+</div>
+<hr>
+
+
+<p class="did">On voit entrer l’enfant, tenant le lionceau et suivi
+des deux religieuses.</p>
+
+<p class="p">L’E<span class="xs">NFANT</span>.</p>
+
+<p>Allons ! petit lion ! ouvre ta gueule ! Je veux
+compter tes dents.</p>
+
+<p class="p">P<span class="xs">REMIÈRE</span> R<span class="xs">ELIGIEUSE</span>.</p>
+
+<p>Vilain ! veux-tu le laisser tranquille ! Tu sais
+bien que les petits des bêtes de l’ermitage sont
+nos enfants ! Mais tu as besoin de batailler : les
+solitaires ont eu bien raison de t’appeler Grand-dompteur.</p>
+
+<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p>
+
+<p>C’est étrange !… A la vue de cet enfant qui ne
+m’appartient pas, je me sens au cœur des tendresses
+<span class="pagenum">-166-</span> de père… Ah ! c’est que je n’ai pas d’enfants !</p>
+
+<p class="p">S<span class="xs">ECONDE</span> R<span class="xs">ELIGIEUSE</span>.</p>
+
+<p>La lionne te mangera, si tu ne lâches pas son
+petit !</p>
+
+<p class="p">L’E<span class="xs">NFANT</span>, riant.</p>
+
+<p>Ah ! que j’ai peur ! (<i>Il lui fait une grimace.</i>)</p>
+
+<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>, <i>avec étonnement</i>.</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">L’héroïsme est en lui comme dans sa semence :</div>
+<div class="verse">Cet enfant merveilleux me semble un feu dormant.</div>
+<div class="verse">A la braise qui couve apportez l’aliment :</div>
+<div class="verse">Elle fera bientôt jaillir la flamme immense !</div>
+</div>
+
+</div>
+<p class="p">P<span class="xs">REMIÈRE</span> R<span class="xs">ELIGIEUSE</span>.</p>
+
+<p>Allons ! lâche le petit lion !… Je te donnerai
+un autre jouet.</p>
+
+<p class="p">L’E<span class="xs">NFANT</span>.</p>
+
+<p>Où est-il ? Donne-le tout de suite ! (<i>Il tend la
+main.</i>)</p>
+
+<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>, <i>regardant la main de l’enfant</i>.</p>
+
+<p>Dieux ! Mais voilà les signes qui présagent l’empire
+du monde !</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Je frémis en voyant sa main prédestinée !</div>
+<div class="verse">Elle se tend, avide, et son geste enfantin</div>
+<div class="verse">Offre cette merveille à ma vue étonnée :</div>
+<div class="verse">Un lotus entr’ouvert sous les feux du matin<a id="FNanchor_87" href="#Footnote_87" class="fnanchor">[87]</a>.</div>
+</div>
+
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_87" href="#FNanchor_87"><span class="label">[87]</span></a> Les doigts tiennent ensemble comme les pétales du
+lotus : la main <i>palmée</i> est un des signes auxquels on reconnaît,
+dans la mythologie indienne, le futur Tchacravartin,
+ou souverain universel.</p>
+</div>
+<p class="p"><span class="pagenum">-167-</span> S<span class="xs">ECONDE</span> R<span class="xs">ELIGIEUSE</span>.</p>
+
+<p>Laisse-le, Souvratâ ! Tu le sais bien, ce n’est
+pas avec des paroles qu’on vient à bout de lui. Va
+dans ma hutte, prends l’oiseau de faïence peinte
+du petit Manganaca, et apporte-le.</p>
+
+<p class="p">P<span class="xs">REMIÈRE</span> R<span class="xs">ELIGIEUSE</span>.</p>
+
+<p>Oui ! c’est cela. (<i>Elle sort.</i>)</p>
+
+<p class="p">L’E<span class="xs">NFANT</span>.</p>
+
+<p>En attendant, je jouerai avec le petit lion.</p>
+
+<p class="p">L<span class="xs">A</span> R<span class="xs">ELIGIEUSE</span>. (<i>Elle le regarde en riant.</i>)</p>
+
+<p>Veux-tu le lâcher !</p>
+
+<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p>
+
+<p>Ah ! que je voudrais qu’il fût à moi, ce petit
+entêté !</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Avoir de tels enfants… Ah ! quelle douce chose !</div>
+<div class="verse i2">Contempler leurs joyeux ébats,</div>
+<div class="verse">Voir leurs petites dents garnir leur bouche rose,</div>
+<div class="verse i2">Qui s’ouvre pour rire aux éclats,</div>
+<div class="verse">Suivre l’effort charmant de leur langue novice,</div>
+<div class="verse i2">Les prendre à terre tout poudreux,</div>
+<div class="verse">Les porter dans ses bras, complaire à leur caprice :</div>
+<div class="verse i2">Ah ! que les pères sont heureux !</div>
+</div>
+
+</div>
+<p class="p">L<span class="xs">A</span> R<span class="xs">ELIGIEUSE</span>, <i>menaçant l’enfant du doigt</i>.</p>
+
+<p>Alors tu ne veux pas m’écouter ? (<i>Regardant
+autour d’elle.</i>) Il n’y a pas là un ermite ? (<i>Voyant
+le roi.</i>) Ah ! voilà quelqu’un. — Seigneur, venez
+délivrer le petit lion. Voyez comme il le tourmente :
+quand une fois il tient quelque chose, il
+ne veut plus le lâcher.</p>
+
+<p class="p"><span class="pagenum">-168-</span> L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p>
+
+<p>J’y vais tout de suite ! (<i>Il s’approche en souriant.</i>)
+Holà ! petit solitaire !</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Hôte indigne d’un tel séjour,</div>
+<div class="verse">Ignores-tu donc que l’ermite</div>
+<div class="verse">Embrasse dans un même amour</div>
+<div class="verse">Tout être vivant qui l’habite ?</div>
+<div class="verse">Ton père est l’ennemi du mal ;</div>
+<div class="verse">Mais ta fureur le déshonore :</div>
+<div class="verse">Tel on voit le serpent éclore</div>
+<div class="verse">Au pied de l’arbre de santal !</div>
+</div>
+
+</div>
+<p class="p">L<span class="xs">A</span> R<span class="xs">ELIGIEUSE</span>.</p>
+
+<p>Seigneur, ce n’est pas le fils d’un ermite.</p>
+
+<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p>
+
+<p>On le voit à son air comme à sa conduite :
+c’est le lieu où je le rencontre qui m’avait trompé.
+(<i>Il lui fait lâcher le lionceau et tressaille.</i>)</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Un frisson de plaisir ébranle tout mon être !</div>
+<div class="verse">Mais le père, grands dieux ! le père frémissant…</div>
+<div class="verse">Ah ! quelle inexprimable ivresse il doit connaître,</div>
+<div class="verse">L’homme béni du ciel qui dit : « Voilà mon sang ! »</div>
+</div>
+
+</div>
+<p class="p">L<span class="xs">A</span> R<span class="xs">ELIGIEUSE</span>, <i>les regardant tous les deux</i>.</p>
+
+<p>C’est une chose merveilleuse !</p>
+
+<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p>
+
+<p>Que voulez-vous dire ?</p>
+
+<p class="p">L<span class="xs">A</span> R<span class="xs">ELIGIEUSE</span>.</p>
+
+<p>Tu n’es pas parent de cet enfant : cependant
+il te ressemble d’une manière étonnante ! Ce qui
+<span class="pagenum">-169-</span> me surprend aussi, c’est que, sans te connaître,
+avec son caractère, il t’ait cédé si vite.</p>
+
+<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>, <i>caressant l’enfant</i>.</p>
+
+<p>Madame, vous dites qu’il n’est pas fils d’un ermite…
+A quelle famille appartient-il donc ?</p>
+
+<p class="p">L<span class="xs">A</span> R<span class="xs">ELIGIEUSE</span>.</p>
+
+<p>A la famille de Pourou.</p>
+
+<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>, <i>à part</i>.</p>
+
+<p>Il est de ma noble race ! Je ne m’étonne plus !
+(<i>Haut.</i>) Je connais les antiques usages de cette
+famille :</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Que demande un Pourou ? Maître du monde, il eut</div>
+<div class="verse i2">Des palais aux terrasses blanches :</div>
+<div class="verse">Quand il a fait sa tâche, il veut, pour son salut,</div>
+<div class="verse i2">Un banc de pierre sous les branches !</div>
+</div>
+
+</div>
+<p>Mais comment un être humain a-t-il pu pénétrer
+dans l’ermitage des dieux ?</p>
+
+<p class="p">L<span class="xs">A</span> R<span class="xs">ELIGIEUSE</span>.</p>
+
+<p>Nul n’y pénètre, en effet. Mais sa mère est fille
+d’une nymphe, et elle l’a mis au monde dans ce
+divin séjour.</p>
+
+<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>, <i>à part</i>.</p>
+
+<p>Que dit-elle ?… Ce ne serait donc pas une chimère ?…
+(<i>Haut.</i>) Et quel est le père de l’enfant ?</p>
+
+<p class="p">L<span class="xs">A</span> R<span class="xs">ELIGIEUSE</span>.</p>
+
+<p>On ne prononce plus son nom : il a renié son
+épouse légitime.</p>
+
+<p class="p"><span class="pagenum">-170-</span> L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>, <i>à part</i>.</p>
+
+<p>Mais c’est de moi qu’elle parle !</p>
+
+<p class="p">P<span class="xs">REMIÈRE</span> R<span class="xs">ELIGIEUSE</span>, <i>rentrant avec l’oiseau de faïence
+dans les mains</i>.</p>
+
+<p id="pa-17">Grand-dompteur ! vois le bel oiseau !</p>
+
+<p class="p">L’E<span class="xs">NFANT</span>.</p>
+
+<p>Ma bonne sœur, il est bien joli. (<i>Il prend le
+jouet.</i>)</p>
+
+<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>, <i>à part</i>.</p>
+
+<p>Oh ! si j’étais trompé par un mirage ! Si tout
+cela devait finir en me laissant à mon désespoir !</p>
+
+<p class="p">P<span class="xs">REMIÈRE</span> R<span class="xs">ELIGIEUSE</span>, <i>après avoir regardé l’enfant ;
+avec inquiétude</i>.</p>
+
+<p>Mais je ne vois plus l’amulette à son poignet !</p>
+
+<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p>
+
+<p>Ne vous tourmentez pas ! Il l’a sans doute perdue
+en jouant avec le lionceau… La voici ! (<i>Il va pour
+la ramasser.</i>)</p>
+
+<p class="p">L<span class="xs">ES DEUX</span> R<span class="xs">ELIGIEUSES</span>.</p>
+
+<p>N’y touchez pas ! n’y touchez pas ! (<i>Après l’avoir
+vu ramasser l’amulette.</i>) Comment ! il l’a prise !
+(<i>Elles croisent leurs mains sur leur poitrine et se
+regardent avec stupéfaction.</i>)</p>
+
+<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p>
+
+<p>Pourquoi vouliez-vous m’empêcher de la prendre ?</p>
+
+<p class="p">P<span class="xs">REMIÈRE</span> R<span class="xs">ELIGIEUSE</span>.</p>
+
+<p>Écoutez, seigneur ! C’est une plante divine
+<span class="pagenum">-171-</span> qu’on appelle Aparâdjitâ<a id="FNanchor_88" href="#Footnote_88" class="fnanchor">[88]</a>. On en fait une amulette
+toute-puissante. Le bienheureux Mârîtcha a
+donné celle-ci à l’enfant aussitôt après sa naissance,
+dans la cérémonie de la consécration.
+Quand elle tombe à terre, personne ne doit la
+ramasser, si ce n’est l’enfant lui-même, sa mère,…
+ou son père !</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_88" href="#FNanchor_88"><span class="label">[88]</span></a> « Invincible. »</p>
+</div>
+<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p>
+
+<p>Et si un autre la ramasse…</p>
+
+<p class="p">P<span class="xs">REMIÈRE</span> R<span class="xs">ELIGIEUSE</span>.</p>
+
+<p>Elle se change en serpent, et le mord.</p>
+
+<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p>
+
+<p>Avez-vous jamais vu ce prodige s’accomplir ?</p>
+
+<p class="p">L<span class="xs">ES DEUX</span> R<span class="xs">ELIGIEUSES</span>.</p>
+
+<p>Plus d’une fois.</p>
+
+<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p>
+
+<p>Ah ! tous mes vœux sont remplis ! Il ne me
+reste qu’à goûter mon bonheur ! (<i>Il prend l’enfant
+et le couvre de baisers.</i>)</p>
+
+<p class="p">D<span class="xs">EUXIÈME</span> R<span class="xs">ELIGIEUSE</span>.</p>
+
+<p>Viens vite, Souvratâ ! Sacountalâ est maintenant
+en prière : allons la prévenir. (<i>Elles sortent.</i>)</p>
+
+<p class="p">L’E<span class="xs">NFANT</span>.</p>
+
+<p>Laisse-moi ! Je veux aller voir maman !</p>
+
+<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p>
+
+<p>Mon fils, nous irons ensemble trouver ta mère.</p>
+
+<p class="p"><span class="pagenum">-172-</span> L’E<span class="xs">NFANT</span>.</p>
+
+<p>Mais tu n’es pas mon papa ! Mon papa s’appelle
+Douchanta.</p>
+
+<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>, <i>souriant</i>.</p>
+
+<p>Voilà qui achèverait, au besoin, de me convaincre !</p>
+
+<hr>
+
+
+<p class="did">On voit paraître Sacountalâ, les cheveux réunis
+en une seule tresse<a id="FNanchor_89" href="#Footnote_89" class="fnanchor">[89]</a>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_89" href="#FNanchor_89"><span class="label">[89]</span></a> C’est la coiffure des religieuses.</p>
+</div>
+<p class="p">S<span class="xs">ACOUNTALA</span>, <i>hésitant</i>.</p>
+
+<p>On me dit que l’amulette de mon fils ne s’est
+pas métamorphosée dans ses mains… Mais je ne
+peux plus croire au bonheur ! Et cependant,… si
+ce que m’a dit Misrakésî est vrai… (<i>Elle s’avance.</i>)</p>
+
+<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>. (<i>Il est près de défaillir.</i>)</p>
+
+<p>C’est elle ! c’est Sacountalâ !</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Ces sombres vêtements, cette coiffure austère,</div>
+<div class="verse">Ce visage amaigri par l’ascétique loi,</div>
+<div class="verse">Ce long deuil qu’elle garde ici dans le mystère,</div>
+<div class="verse">Tout me dit que son cœur est encor plein de moi.</div>
+</div>
+
+</div>
+<p class="p">S<span class="xs">ACOUNTALA</span>. (<i>A la vue du roi dont les traits sont
+altérés par le remords, elle hésite.</i>)</p>
+
+<p>Ce n’est pas mon époux ! Quel est cet homme
+que l’amulette n’a pas écarté, et dont le contact
+impur a souillé mon enfant ?</p>
+
+<p class="p"><span class="pagenum">-173-</span> L’E<span class="xs">NFANT</span>, <i>courant vers sa mère</i>.</p>
+
+<p>Maman ! il m’appelle son fils ! Je ne le connais
+pas, moi !</p>
+
+<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p>
+
+<p>Mon amour ! J’ai été barbare envers toi… Mais
+aujourd’hui finit mon expiation : reconnais-moi !</p>
+
+<p class="p">S<span class="xs">ACOUNTALA</span>, <i>à part</i>.</p>
+
+<p>Respire enfin, mon cœur ! Le destin m’avait durement
+frappée ! Mais sa cruauté se lasse ; il a
+pitié de moi : c’est bien mon époux !</p>
+
+<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Je te vois, maintenant ! C’est toi ! L’ombre jalouse</div>
+<div class="verse">N’obscurcit plus mon cœur… Son sommeil est fini.</div>
+<div class="verse">Ainsi l’astre des nuits, aimé de Rohinî<a id="FNanchor_90" href="#Footnote_90" class="fnanchor">[90]</a>,</div>
+<div class="verse">Revient après l’éclipse à sa divine épouse.</div>
+</div>
+
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_90" href="#FNanchor_90"><span class="label">[90]</span></a> Nom d’une constellation.</p>
+</div>
+<p class="p">S<span class="xs">ACOUNTALA</span>.</p>
+
+<p>Gloire !… Gloire !… (<i>Les sanglots l’étouffent et
+l’empêchent d’achever : Gloire au roi !</i>)</p>
+
+<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Tu pleures… Je t’entends… N’achève pas ! Ma gloire,</div>
+<div class="verse i3">C’est ton fidèle amour ;</div>
+<div class="verse">C’est ta lèvre pâlie, et ta longue mémoire</div>
+<div class="verse i3">D’une ivresse d’un jour !</div>
+</div>
+
+</div>
+<p class="p">L’E<span class="xs">NFANT</span>.</p>
+
+<p>Maman ! Qui donc est-ce ?</p>
+
+<p class="p"><span class="pagenum">-174-</span> S<span class="xs">ACOUNTALA</span>.</p>
+
+<p>Mon enfant, demande-le à notre heureux destin !
+(<i>Elle continue à pleurer.</i>)</p>
+
+<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Toi que je n’ai pas su seulement reconnaître,</div>
+<div class="verse">Toi que j’ai repoussée, oh ! viens ! console-toi !</div>
+<div class="verse">Un pouvoir inconnu subjuguait tout mon être :</div>
+<div class="verse i2">C’était lui qui parlait en moi !</div>
+<div class="verse">L’homme dont l’esprit dort chasse d’un air farouche</div>
+<div class="verse">La Fortune qui vient à sa porte frappant,</div>
+<div class="verse">Et l’aveugle craintif, ignorant qui le touche,</div>
+<div class="verse i2">Prend une fleur pour un serpent !</div>
+</div>
+
+</div>
+<p>(<i>Il tombe à ses pieds.</i>)</p>
+
+<p class="p">S<span class="xs">ACOUNTALA</span>.</p>
+
+<p>Relevez-vous, mon époux ! Relevez-vous ! J’ai
+eu un époux si tendre… Le trésor de mes mérites
+était épuisé sans doute ? Autrement, je ne comprendrais
+pas ce qui est arrivé. (<i>Le roi se relève.</i>)
+Et comment mon époux s’est-il souvenu de la
+malheureuse Sacountalâ ?</p>
+
+<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p>
+
+<p>Je te le dirai quand j’aurai fini d’arracher de
+mon cœur la flèche aiguë du remords !</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Ah ! laisse-moi l’essuyer, cette larme,</div>
+<div class="verse i2">Qui coulait sur ta lèvre en feu,</div>
+<div class="verse">Quand, sourd, aveugle, enchaîné par un charme,</div>
+<div class="verse i2">Je la méprisais comme un jeu !</div>
+<div class="verse">Je la revois qui baigne de rosée</div>
+<div class="verse i2"><span class="pagenum">-175-</span> Tes yeux profonds aux noirs contours ;</div>
+<div class="verse">Ah ! laisse-moi sur ta joue embrasée</div>
+<div class="verse i2">Sécher sa trace pour toujours !</div>
+</div>
+
+</div>
+<p>(<i>Il essuie ses larmes.</i>)</p>
+
+<p class="p">S<span class="xs">ACOUNTALA</span>, <i>voyant l’anneau au doigt du roi</i>.</p>
+
+<p>L’anneau !… Le voilà, mon époux !</p>
+
+<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p>
+
+<p>Oui ! Je l’ai retrouvé d’une façon miraculeuse…
+Et avec lui j’ai retrouvé la mémoire.</p>
+
+<p class="p">S<span class="xs">ACOUNTALA</span>.</p>
+
+<p>C’est lui qui est coupable de tout ! Il m’a manqué
+quand je cherchais à te convaincre.</p>
+
+<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>, <i>lui tendant l’anneau</i>.</p>
+
+<p>Liane charmante ! pare-toi de ta fleur : le printemps
+est revenu !</p>
+
+<p class="p">S<span class="xs">ACOUNTALA</span>.</p>
+
+<p>La bague ?… Et si j’allais la perdre encore ?…
+Garde-la, mon époux !</p>
+
+<hr>
+
+
+<p class="p">M<span class="xs">ATALI</span>, <i>entrant</i>.</p>
+
+<p>Je viens te féliciter d’avoir retrouvé ton épouse
+et d’avoir vu enfin ton fils.</p>
+
+<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p>
+
+<p>Je suis doublement heureux, car je dois mon
+bonheur à un ami. Mais Indra en est-il instruit ?</p>
+
+<p class="p"><span class="pagenum">-176-</span> M<span class="xs">ATALI</span>, <i>souriant</i>.</p>
+
+<p>Rien ne lui est caché. Viens ! Le vénérable Mârîtcha
+veut bien te recevoir.</p>
+
+<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p>
+
+<p>Chère épouse, prends la main de notre fils, et
+conduis-moi auprès du bienheureux.</p>
+
+<p class="p">S<span class="xs">ACOUNTALA</span>.</p>
+
+<p>Mais je n’ose me présenter devant mon vénérable
+maître à côté de mon époux.</p>
+
+<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p>
+
+<p>Cette dérogation aux usages est permise dans
+un jour si heureux. Viens !</p>
+
+<hr>
+
+
+<p class="did">On voit paraître Mârîtcha, assis, avec Aditi à ses côtés.</p>
+
+<p class="p">M<span class="xs">ARITCHA</span>, <i>regardant le roi</i>.</p>
+
+<p>Fille de Dakcha !</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">C’est ce roi qui vainquit la horde sanguinaire</div>
+<div class="verse">Des démons conjurés contre le ciel d’Indra :</div>
+<div class="verse">Grâce à lui, notre fils, que son arc délivra,</div>
+<div class="verse i2">Peut laisser dormir son tonnerre.</div>
+</div>
+
+</div>
+<p class="p">A<span class="xs">DITI</span>.</p>
+
+<p>Son extérieur annonce déjà sa puissance.</p>
+
+<p class="p">M<span class="xs">ATALI</span>.</p>
+
+<p>Roi, voici le père et la mère des dieux ! Vois le
+regard qu’ils arrêtent sur toi : ils t’aiment comme
+un fils ! Approche !</p>
+
+<p class="p"><span class="pagenum">-177-</span> L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p>
+
+<p>O Mâtali ! quel spectacle s’offre à mes yeux !</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Majesté dont jamais nulle autre n’approcha !</div>
+<div class="verse">Il est donc devant moi, ce couple tutélaire ?</div>
+<div class="verse">Le fils de Mârîtcha, la fille de Dakcha</div>
+<div class="verse">Ont donné sa splendeur au soleil qui m’éclaire ;</div>
+<div class="verse">C’est par eux que le roi des dieux<a id="FNanchor_91" href="#Footnote_91" class="fnanchor">[91]</a> fut engendré :</div>
+<div class="verse">Tous deux ont pour aïeul Brahma, le grand ancêtre,</div>
+<div class="verse">Et Vichnou, que Brahma révère, a voulu naître</div>
+<div class="verse i2">De leur sang fécond et sacré !</div>
+</div>
+
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_91" href="#FNanchor_91"><span class="label">[91]</span></a> Indra.</p>
+</div>
+<p class="p">M<span class="xs">ATALI</span>.</p>
+
+<p>Ce sont eux que tu vois.</p>
+
+<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>, <i>se prosternant</i>.</p>
+
+<p>Douchanta, serviteur d’Indra, vous salue.</p>
+
+<p class="p">M<span class="xs">ARITCHA</span>.</p>
+
+<p>Mon fils, gouverne longtemps la terre !</p>
+
+<p class="p">A<span class="xs">DITI</span>.</p>
+
+<p>Sois invincible ! (<i>Sacountalâ se prosterne avec son
+fils.</i>)</p>
+
+<p class="p">M<span class="xs">ARITCHA</span>.</p>
+
+<p>Ma fille !</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Ton héroïque époux prend Indra pour modèle,</div>
+<div class="verse">Et ton fils est pareil au divin Djayanta :</div>
+<div class="verse">Nouvelle Paulomî<a id="FNanchor_92" href="#Footnote_92" class="fnanchor">[92]</a>, que le roi Douchanta</div>
+<div class="verse">T’aime et t’honore autant que tu lui fus fidèle !</div>
+</div>
+
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_92" href="#FNanchor_92"><span class="label">[92]</span></a> Épouse d’Indra, mère de Djayanta.</p>
+</div>
+<p class="p"><span class="pagenum">-178-</span> A<span class="xs">DITI</span>.</p>
+
+<p>Garde toujours l’estime de ton mari ! Que ton
+fils vive pour être la gloire des deux races dont il
+est né ! Maintenant, asseyez-vous à nos côtés.
+(<i>Tous s’assoient.</i>)</p>
+
+<p class="p">M<span class="xs">ARITCHA</span>, <i>les désignant l’un après l’autre</i>.</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Ton épouse est la foi vivante ; votre enfant</div>
+<div class="verse">Est la richesse ; en toi s’incarne la puissance :</div>
+<div class="verse">Je le vois se dresser dans sa magnificence,</div>
+<div class="verse i3">Ce groupe triomphant !</div>
+</div>
+
+</div>
+<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p>
+
+<p>Bienheureux ! d’autres sèment les faveurs sur
+leurs pas : toi, tu te fais précéder des tiennes.</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">L’orage gronde et l’éclair luit</div>
+<div class="verse">Avant que l’eau du ciel s’épanche ;</div>
+<div class="verse">La fleur naît et meurt sur la branche</div>
+<div class="verse">Avant la naissance du fruit ;</div>
+<div class="verse">La cause, par quelque présage,</div>
+<div class="verse">Se révèle avant ses effets :</div>
+<div class="verse">Pourtant, j’ai reçu tes bienfaits</div>
+<div class="verse">Sans même avoir vu ton visage,</div>
+</div>
+
+</div>
+<p class="p">M<span class="xs">ATALI</span>.</p>
+
+<p>C’est à cela qu’on reconnaît la bonté du père
+et de la mère de toutes les créatures.</p>
+
+<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p>
+
+<p>Bienheureux ! j’avais épousé ta servante Sacountalâ
+selon le rite des Gandharvas… Peu de
+temps après, elle me fût amenée par sa famille : je
+l’ai reniée dans un moment d’égarement, et j’ai
+<span class="pagenum">-179-</span> gravement offensé ton fils Cannva ! Plus tard, la
+vue d’un anneau m’a rappelé notre union. Tout
+cela est étrange…</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Ne reconnaître qu’à la trace</div>
+<div class="verse">Ce qu’on vit passer sous ses yeux :</div>
+<div class="verse">Mal profond et mystérieux,</div>
+<div class="verse">Dont le souvenir seul me glace !</div>
+</div>
+
+</div>
+<p class="p">M<span class="xs">ARITCHA</span>.</p>
+
+<p>Rassure-toi ! Tu n’es pas coupable. Tu étais
+soumis à une influence funeste. Écoute !</p>
+
+<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p>
+
+<p>Je brûle de t’entendre.</p>
+
+<p class="p">M<span class="xs">ARITCHA</span>.</p>
+
+<p>Aditi a reçu Sacountalâ des mains de sa mère.
+Ménacâ, voyant son désespoir après que tu l’eus
+méconnue, était descendue aux bains sacrés des
+Apsaras et l’avait enlevée. En les voyant, j’ai voulu
+connaître ce qui s’était passé, et je l’ai trouvé par
+l’effort de la méditation. C’est une malédiction de
+Dourvâsas qui avait condamné l’infortunée à être
+reniée par son époux, et l’effet de la malédiction
+devait cesser à la vue de l’anneau de reconnaissance.</p>
+
+<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>, <i>à part, avec un soupir de soulagement</i>.</p>
+
+<p>Ah ! je suis pur du crime dont la pensée m’accablait.</p>
+
+<p class="p">S<span class="xs">ACOUNTALA</span>, <i>à part</i>.</p>
+
+<p>Maintenant, je suis vraiment heureuse ! Ce n’est
+<span class="pagenum">-180-</span> pas le cœur de mon époux qui m’avait repoussée.
+Je croyais y rentrer, mais je n’en étais jamais sortie.
+Cette malédiction, je ne l’avais pas entendue ;
+ma pensée était toute à lui, sans doute ! Mais mes
+compagnes devaient la connaître. C’est pour cela
+qu’elles m’avaient tant recommandé de lui montrer
+l’anneau.</p>
+
+<p class="p">M<span class="xs">ARITCHA</span>.</p>
+
+<p>Ma fille, tu sais tout : ne garde pas de ressentiment
+contre ton noble époux.</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Oui, quand il a semblé te bannir de son cœur,</div>
+<div class="verse i2">Un charme enchaînait sa mémoire,</div>
+<div class="verse">Et dès que son esprit s’est réveillé vainqueur,</div>
+<div class="verse i2">Il t’a rendu toute ta gloire.</div>
+<div class="verse">Quand un souffle ternit la face d’un miroir,</div>
+<div class="verse i2">On n’y voit nul reflet paraître ;</div>
+<div class="verse">Le voile dissipé, c’est merveille de voir</div>
+<div class="verse i2">L’image tout à coup renaître.</div>
+</div>
+
+</div>
+<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p>
+
+<p>C’est la vérité.</p>
+
+<p class="p">M<span class="xs">ARITCHA</span>.</p>
+
+<p>Mon enfant, es-tu content du fils que t’a donné
+Sacountalâ ? Toutes les cérémonies prescrites par la
+sainte loi ont été accomplies à sa naissance et
+après : c’est moi qui y ai veillé.</p>
+
+<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p>
+
+<p>Bienheureux ! il est l’espoir de ma race.</p>
+
+<p class="p"><span class="pagenum">-181-</span> M<span class="xs">ARITCHA</span>.</p>
+
+<p>Il a le cœur d’un héros, et il aura l’empire du
+monde !</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Ce enfant régnera sur les sept continents<a id="FNanchor_93" href="#Footnote_93" class="fnanchor">[93]</a>.</div>
+<div class="verse">Point d’obstacle à son char : il saura le conduire</div>
+<div class="verse">Sur les monts escarpés et dans les flots tonnants.</div>
+<div class="verse">Nul ennemi n’aura la force de lui nuire.</div>
+<div class="verse">L’ermitage effrayé l’a nommé Grand-dompteur !</div>
+<div class="verse">Mais quand sa main tiendra ton sceptre héréditaire,</div>
+<div class="verse">Il aura les vertus, le cœur d’un roi : la terre</div>
+<div class="verse i2">Acclamera son Protecteur<a id="FNanchor_94" href="#Footnote_94" class="fnanchor">[94]</a>.</div>
+</div>
+
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_93" href="#FNanchor_93"><span class="label">[93]</span></a> Détail emprunté à la géographie mythologique.</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_94" href="#FNanchor_94"><span class="label">[94]</span></a> Plus exactement son « Porteur », en sanscrit <i>Bharata</i>.
+Bharata fut l’ancêtre des héros du <i>Mahâbhârata</i>.</p>
+</div>
+<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p>
+
+<p>Bienheureux ! c’est toi qui l’as consacré : je puis
+tout espérer de lui.</p>
+
+<p class="p">A<span class="xs">DITI</span>.</p>
+
+<p>Il faut instruire Cannva du bonheur de sa fille.
+Ménacâ n’est pas loin : c’est elle qui me rendra ce
+service.</p>
+
+<p class="p">S<span class="xs">ACOUNTALA</span>.</p>
+
+<p>La bienheureuse a prévenu mon désir.</p>
+
+<p class="p">M<span class="xs">ARITCHA</span>.</p>
+
+<p>Cannva doit à ses austérités une pénétration
+merveilleuse : il sait déjà tout. (<i>Après réflexion.</i>)
+Cependant il est convenable qu’il reçoive de nous
+<span class="pagenum">-182-</span> la nouvelle de la réunion des deux époux et de
+leur fils. Holà ! quelqu’un !</p>
+
+<p class="p">U<span class="xs">N</span> D<span class="xs">ISCIPLE</span>, <i>entrant</i>.</p>
+
+<p>Maître, me voici !</p>
+
+<p class="p">M<span class="xs">ARITCHA</span>.</p>
+
+<p>Gâlava ! prends le chemin des airs, et porte de
+ma part au vénérable Cannva une heureuse nouvelle :
+Sacountalâ et son fils ont été délivrés de la
+malédiction de Dourvâsas et reconnus par Douchanta.</p>
+
+<p class="p">L<span class="xs">E</span> D<span class="xs">ISCIPLE</span>.</p>
+
+<p>Le bienheureux sera obéi. (<i>Il sort.</i>)</p>
+
+<p class="p">M<span class="xs">ARITCHA</span>, <i>au roi</i>.</p>
+
+<p>Toi, mon enfant, monte avec ton épouse et ton
+fils sur le char d’Indra, ton divin ami, et retourne
+dans ton palais.</p>
+
+<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p>
+
+<p>A l’instant.</p>
+
+<p class="p">M<span class="xs">ARITCHA</span>.</p>
+
+<p>Et maintenant…</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Qu’Indra goûte l’offrande à tes banquets pieux ;</div>
+<div class="verse">Que l’eau de la nuée à grands flots y réponde !</div>
+<div class="verse">Et puisse l’amitié de la terre et des cieux</div>
+<div class="verse i2">Durer pour le bonheur du monde !</div>
+</div>
+
+</div>
+<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p>
+
+<p>Je m’efforcerai de faire le bien.</p>
+
+<p class="p">M<span class="xs">ARITCHA</span>.</p>
+
+<p>Que désires-tu encore ?</p>
+
+<p class="p"><span class="pagenum">-183-</span> L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p>
+
+<p>Bienheureux ! m’as-tu laissé quelque chose à
+désirer ? Cependant, je ferai encore ce vœu<a id="FNanchor_95" href="#Footnote_95" class="fnanchor">[95]</a> :</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_95" href="#FNanchor_95"><span class="label">[95]</span></a> Une prière analogue termine toutes les pièces indiennes.</p>
+</div>
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Puissé-je en mes États voir, avant que je meure,</div>
+<div class="verse">Le juste triomphant, le savant respecté !</div>
+<div class="verse">Et toi, Siva, mon Dieu ! daigne à ma dernière heure</div>
+<div class="verse">Absorber tout mon être en ton immensité !</div>
+</div>
+
+</div>
+<div class="chapter"></div>
+<p><span class="pagenum">-185-</span></p>
+
+<h2 class="nobreak" title="APPENDICE PASSAGES SUPPRIMÉS">APPENDICE<br>
+PASSAGES SUPPRIMÉS<a id="FNanchor_96" href="#Footnote_96" class="fnanchor">[96]</a></h2>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_96" href="#FNanchor_96"><span class="label">[96]</span></a> Les strophes traduites en prose sont distinguées par
+l’emploi des caractères italiques.</p>
+</div>
+
+<h3>ACTE PREMIER</h3>
+
+<p>— <a href="#pa-1" class="sc">Page 15</a>.</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">« Révèlent un chemin qui conduit au lavoir. »</div>
+</div>
+
+</div>
+<p>Et de plus,</p>
+
+<p><i>Des bassins sont creusés au pied des arbres, et les racines
+trempent dans l’eau agitée par le vent ; la fumée des
+offrandes de beurre ternit l’éclat des jeunes pousses ; les petits
+des gazelles sont sans défiance, et s’avancent doucement
+à notre rencontre sur le sol de ce bosquet dont ils ont
+tondu le gazon<a id="FNanchor_97" href="#Footnote_97" class="fnanchor">[97]</a>.</i></p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_97" href="#FNanchor_97"><span class="label">[97]</span></a> Strophe supprimée comme faisant double emploi avec
+la précédente.</p>
+</div>
+<p><span class="pagenum">-186-</span></p>
+
+<h3>ACTE II</h3>
+
+<p>— <a href="#pa-2" class="sc">Page 50</a>.</p>
+
+<blockquote>
+<p>« Ne seras-tu pas à mes côtés ? »</p>
+</blockquote>
+
+<p class="p">M<span class="xs">ADHAVYA</span>.</p>
+
+<p>Alors me voilà devenu ton garde des roues<a id="FNanchor_98" href="#Footnote_98" class="fnanchor">[98]</a> !</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_98" href="#FNanchor_98"><span class="label">[98]</span></a> Plaisanterie assez froide en français, et inintelligible
+sans note : le garde des roues est celui qui accompagne le
+char à pied, en coureur.</p>
+</div>
+
+<h3>ACTE III</h3>
+
+<p>— <a href="#pa-3" class="sc">Page 54</a>.</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">« Ni mon cœur de l’aimer ! »</div>
+</div>
+
+</div>
+<p>O Amour ! tes flèches sont des fleurs : pourquoi donc
+font-elles tant de mal ? (<i>Après réflexion.</i>) Ah ! je le sais !</p>
+
+<p><i>C’est le feu de la colère de Siva qui, aujourd’hui encore,
+couve en toi comme le feu sous-marin au fond des flots<a id="FNanchor_99" href="#Footnote_99" class="fnanchor">[99]</a> :
+autrement, ô Amour, pourrais-tu brûler ainsi mes pareils,
+toi que le dieu a réduit en cendres<a id="FNanchor_100" href="#Footnote_100" class="fnanchor">[100]</a> ?</i></p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_99" href="#FNanchor_99"><span class="label">[99]</span></a> C’est un mythe indien.</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_100" href="#FNanchor_100"><span class="label">[100]</span></a> Le dieu de l’amour « aux flèches de fleurs » a été
+consumé par le feu sorti de l’œil de Siva, et depuis ce
+jour, il est « sans corps ». Douchanta suppose ici, pour
+expliquer ses « brûlures », que ce feu couve encore sous la
+cendre de l’Amour.</p>
+</div>
+<p>Toi et la lune, avec votre apparente douceur, vous
+trompez bien les amants !</p>
+
+<p><span class="pagenum">-187-</span> <i>On dit que tes flèches sont des fleurs, et que la lune a
+de froids rayons. L’aventure de mes pareils est la preuve
+du contraire : les froids rayons de la lune versent des
+flammes, et de tes flèches de fleurs tu fais autant de
+foudres.</i></p>
+
+<p>Et cependant,</p>
+
+<p><i>Quoique l’Amour m’inflige des tortures sans trêve, je ne
+puis le maudire quand il me fait brûler pour elle, la belle
+aux grands yeux qui enivrent<a id="FNanchor_101" href="#Footnote_101" class="fnanchor">[101]</a> !</i></p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_101" href="#FNanchor_101"><span class="label">[101]</span></a> On pourrait regretter cette strophe ; mais, sans les
+trois autres, elle n’avait plus de raison d’être.</p>
+</div>
+<p>O Amour, tu n’entends donc pas mes plaintes ? Quoi !
+pas de pitié pour moi ?</p>
+
+<p><i>Je t’ai nourri<a id="FNanchor_102" href="#Footnote_102" class="fnanchor">[102]</a> de mes pensées incessantes, et voilà
+comme tu me récompenses ! Est-ce contre moi que tu devrais
+tendre jusqu’à ton oreille la corde de ton arc ? Est-ce
+sur moi que tu devrais décocher tes flèches ?</i></p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_102" href="#FNanchor_102"><span class="label">[102]</span></a> Après cela, il semble qu’on puisse tirer l’échelle.
+Mais les traits de ce genre ne sont pas rares dans la poésie
+indienne, sinon chez Câlidâsa, au moins chez la plupart de
+ses confrères.</p>
+</div>
+
+<p class="gap">— <a href="#pa-4" class="sc">Page 57</a>.</p>
+
+<blockquote>
+<p>« Tu souffres trop ! »</p>
+</blockquote>
+
+<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p>
+
+<p>C’est la vérité !</p>
+
+<p><i>Ses bracelets, faits de racines de lotus, étaient blancs comme
+les rayons de la lune ; ils sont noircis<a id="FNanchor_103" href="#Footnote_103" class="fnanchor">[103]</a> maintenant, et trahissent
+la fièvre qui la brûle.</i></p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_103" href="#FNanchor_103"><span class="label">[103]</span></a> Le détail est peu gracieux.</p>
+</div>
+
+<p class="gap">— <a href="#pa-5" class="sc">Page 61</a>.</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">« Qu’a-t-elle à craindre ? »</div>
+</div>
+
+</div>
+<p><span class="pagenum">-188-</span> Et encore :</p>
+
+<p><i>Celui dont tu crains, bien à tort, les mépris, ô belle ! est là
+qui brûle de s’unir à toi. Ce n’est pas d’ordinaire la perle
+qui cherche le pêcheur, mais le pêcheur qui cherche la
+perle<a id="FNanchor_104" href="#Footnote_104" class="fnanchor">[104]</a>.</i></p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_104" href="#FNanchor_104"><span class="label">[104]</span></a> Double emploi. Dans le sanscrit, ce n’est pas seulement
+l’idée de la première stance, ce sont les mots mêmes
+que la seconde reproduit en grande partie.</p>
+</div>
+
+<p class="gap">— <a href="#pa-6" class="sc">Page 67</a>.</p>
+
+<blockquote>
+<p>« Et me fait désirer ce que je ne dois pas. »</p>
+</blockquote>
+
+<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>, <i>à part</i>.</p>
+
+<p><i>Les jeunes filles, même quand elles aiment, résistent
+ainsi aux prières de leurs bien-aimés. Elles brûlent de
+s’unir à eux ; mais elles n’osent se donner. Ce n’est plus
+l’Amour qui les torture : il a levé pour elles tous les obstacles.
+Ce sont elles qui, par leurs retards, torturent l’Amour
+même<a id="FNanchor_105" href="#Footnote_105" class="fnanchor">[105]</a>.</i></p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_105" href="#FNanchor_105"><span class="label">[105]</span></a> Cette analyse, assez déplacée dans la bouche du roi
+qui, en somme, n’est pas un Don Juan, ne se retrouve
+pas dans l’autre recension.</p>
+</div>
+<p class="didr">(<i>Sacountalâ s’éloigne.</i>)</p>
+
+
+<p class="gap">— <a href="#pa-7" class="sc">Page 68</a>.</p>
+
+<blockquote>
+<p>« On peut nous voir ici. »</p>
+</blockquote>
+
+<p>(<i>Il laisse aller Sacountalâ et revient sur ses pas.</i>)</p>
+
+<p class="p">S<span class="xs">ACOUNTALA</span>. (<i>Elle fait un pas et se retourne.
+Avec abattement.</i>)</p>
+
+<p>Fils de Pourou ! j’ai résisté à ton désir ; j’ai seulement
+consenti à t’entendre : ne m’oublie pas, pourtant !</p>
+
+<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p>
+
+<p>O belle !</p>
+
+<p><i>C’est en vain que tu pars ; tu ne sors pas de mon cœur.
+<span class="pagenum">-189-</span> Telle, à la fin du jour, l’ombre s’éloigne de l’arbre sans en
+quitter le pied.</i></p>
+
+<p class="p">S<span class="xs">ACOUNTALA</span>, <i>après avoir fait de nouveau quelques pas,
+à part</i>.</p>
+
+<p>Hélas ! quand je l’entends, mes pieds refusent de me
+porter. Eh bien ! je vais me cacher derrière cette touffe
+d’amarantes, et je verrai s’il m’aime vraiment. (<i>Elle se
+cache.</i>)</p>
+
+<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p>
+
+<p>O ma bien-aimée ! mon cœur est plein de toi seule :
+comment peux-tu mépriser mon amour et m’abandonner ?</p>
+
+<p><i>Avec un corps si délicat qu’il faudrait lui épargner les
+caresses, tu as donc un cœur dur comme la tige du
+Sirîcha ?</i></p>
+
+<p class="p">S<span class="xs">ACOUNTALA</span>.</p>
+
+<p>Après avoir entendu cela, je n’ai pas la force de m’éloigner.</p>
+
+<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p>
+
+<p>Je n’ai plus rien à faire en ce lieu quand ma bien-aimée
+l’a quitté. (<i>Regardant devant lui.</i>) Mais je me sens brusquement
+arrêté.</p>
+
+<p><i>Voici devant moi son bracelet de racines de lotus ; il est
+tombé de son bras, et il est encore tout parfumé de l’onguent
+d’Ousîra qui couvrait son sein : c’est une chaîne qui
+retient non cœur prisonnier.</i></p>
+
+<p>(<i>Il le ramasse avec précaution.</i>)</p>
+
+<p class="p">S<span class="xs">ACOUNTALA</span>, <i>regardant son bras</i>.</p>
+
+<p>Ah ! mon bras ne peut plus retenir un bracelet : je n’ai
+pas senti tomber celui que je portais.</p>
+
+<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>, <i>plaçant sur son cœur le bracelet de racines
+de lotus</i>.</p>
+
+<p>Frisson délicieux !</p>
+
+<p><i>Cette gracieuse parure, ô ma bien-aimée, a quitté ton
+<span class="pagenum">-190-</span> bras charmant ; elle est là, et c’est elle, tout insensible
+qu’elle est, qui me console dans ma douleur, lorsque toi, tu
+m’abandonnes !</i></p>
+
+<p class="p">S<span class="xs">ACOUNTALA</span>.</p>
+
+<p>Non ! je ne puis résister plus longtemps ! Voilà justement
+une occasion de me montrer. (<i>Elle s’approche.</i>)</p>
+
+<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>, <i>en la voyant, avec joie</i>.</p>
+
+<p>Ah ! voici la maîtresse de ma vie ! A peine ai-je achevé
+ma plainte que le destin me témoigne sa pitié.</p>
+
+<p><i>De sa gorge desséchée par la soif, l’oiseau<a id="FNanchor_106" href="#Footnote_106" class="fnanchor">[106]</a> arrache un
+cri de détresse : il demandait de l’eau, et l’eau du nuage
+vient tomber dans son bec ouvert<a id="FNanchor_107" href="#Footnote_107" class="fnanchor">[107]</a>.</i></p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_106" href="#FNanchor_106"><span class="label">[106]</span></a> Oiseau légendaire qui passe pour ne boire que les
+gouttes de pluie. Voir p. 160, <a href="#Footnote_77">note 77</a>.</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_107" href="#FNanchor_107"><span class="label">[107]</span></a> Toute cette partie de la scène, et ce qui suit encore
+jusqu’à la page 71 : « Oiseaux fidèles, séparez-vous »,
+manque dans l’autre recension. Nous n’avons pas cru devoir
+sacrifier la fin, qui s’y trouve réduite à une seule strophe.</p>
+</div>
+<p class="p">S<span class="xs">ACOUNTALA</span>, <i>arrivant devant le roi</i>.</p>
+
+<p>Seigneur, je me suis aperçue en chemin, etc.</p>
+
+
+<p class="gap">— <a href="#pa-8" class="sc">Page 69</a>.</p>
+
+<blockquote>
+<p>« Frisson délicieux ! »</p>
+</blockquote>
+
+<p><i>L’Amour est un arbre : le feu de la colère de Siva l’avait
+brûlé<a id="FNanchor_108" href="#Footnote_108" class="fnanchor">[108]</a> ; mais le destin fait pleuvoir la liqueur d’immortalité,
+et voilà que l’arbre consumé pousse de nouvelles
+branches.</i></p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_108" href="#FNanchor_108"><span class="label">[108]</span></a> Voir ci-dessus, page 186, <a href="#Footnote_100">note 100</a>.</p>
+</div>
+<p><span class="pagenum">-191-</span></p>
+
+<h3>ACTE IV</h3>
+
+<p>— <a href="#pa-9" class="sc">Page 80</a>.</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">« Se recueille et pense à l’absent. »</div>
+</div>
+
+</div>
+<p><i>Les premiers rayons du matin colorent la rosée qui baigne
+les jujubiers ; le paon se réveille et s’envole du toit
+de chaume de la hutte ; l’antilope se lève brusquement du
+bord de l’autel où s’est imprimé son pied fourchu : elle
+s’étire, baisse le cou et dresse le dos<a id="FNanchor_109" href="#Footnote_109" class="fnanchor">[109]</a>.</i></p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_109" href="#FNanchor_109"><span class="label">[109]</span></a> Cette jolie description n’a que le tort d’être un hors-d’œuvre
+après deux stances où le poète fait une allusion
+évidente à la situation de l’héroïne.</p>
+</div>
+<p><i>La lune avait foulé le sommet du mont Mérou, le roi
+des monts ; elle avait traversé, en illuminant les ténèbres, le
+second séjour de Vichnou : voilà qu’elle tombe du ciel ; ses
+rayons s’effacent ; même pour les plus nobles des êtres, la
+chute est près du triomphe<a id="FNanchor_110" href="#Footnote_110" class="fnanchor">[110]</a>.</i></p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_110" href="#FNanchor_110"><span class="label">[110]</span></a> Double emploi avec la première strophe de la page 80.</p>
+</div>
+
+<p class="gap">— <a href="#pa-10" class="sc">Page 90</a>.</p>
+
+<blockquote>
+<p>« La forêt tout entière est en deuil. »</p>
+</blockquote>
+
+<p>Vois plutôt</p>
+
+<p><i>La gazelle laisse tomber sa bouchée de gazon ; le paon
+renonce à la danse<a id="FNanchor_111" href="#Footnote_111" class="fnanchor">[111]</a> ; les lianes s’affaissent et laissent pendre
+leurs feuilles pâlies.</i></p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_111" href="#FNanchor_111"><span class="label">[111]</span></a> La danse du paon est un des lieux communs de la
+poésie descriptive des Hindous.</p>
+</div>
+
+<p class="gap">— <a href="#pa-11" class="sc">Page 90</a>.</p>
+
+<blockquote>
+<p>« Vous l’aimerez comme vous m’avez aimée. »</p>
+</blockquote>
+
+<p class="p"><span class="pagenum">-192-</span> C<span class="xs">ANNVA</span>.</p>
+
+<p>Ma chère enfant,</p>
+
+<p><i>Je rêvais de te donner un époux digne de toi : tu as su
+le trouver toi-même. C’est son tour maintenant : libre de
+souci pour ton bonheur, je la marierai à ce manguier qui
+croît près d’elle.</i></p>
+
+<p>Maintenant reprends ta route.</p>
+
+
+<p class="gap">— <a href="#pa-12" class="sc">Page 91</a>.</p>
+
+<blockquote>
+<p>« (<i>Ils se remettent tous en route.</i>) »</p>
+</blockquote>
+
+<p class="p">S<span class="xs">ACOUNTALA</span>.</p>
+
+<p>Mon père, je pense aussi à cette antilope qui ne quitte
+pas les environs de la hutte : elle est pleine ; quand elle
+aura mis bas, faites-moi savoir l’heureuse nouvelle. Surtout,
+ne l’oubliez pas<a id="FNanchor_112" href="#Footnote_112" class="fnanchor">[112]</a>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_112" href="#FNanchor_112"><span class="label">[112]</span></a> Nous n’aurions pas sacrifié ce trait, s’il ne nous
+avait paru faire une sorte de double emploi avec la petite
+scène suivante.</p>
+</div>
+<p class="p">C<span class="xs">ANNVA</span>.</p>
+
+<p>Compte sur moi, mon enfant.</p>
+
+
+<p class="gap">— <a href="#pa-13" class="sc">Page 91</a>.</p>
+
+<blockquote>
+<p>« Du courage ! »</p>
+</blockquote>
+
+<p>Fais attention à tes pas.</p>
+
+<p><i>Sois ferme ; retiens les larmes qui baignent tes longs cils ;
+elles t’empêchent de voir ; et tes pieds heurtent les aspérités
+du chemin.</i></p>
+
+
+<p class="gap">— <a href="#pa-14" class="sc">Page 92</a>.</p>
+
+<blockquote>
+<p>« (<i>Il réfléchit.</i>) »</p>
+</blockquote>
+
+<p class="p">A<span class="xs">NOUSOUYA</span>.</p>
+
+<p>Chère amie, il n’y a pas dans notre ermitage un seul
+être vivant que ton départ ne plonge dans la tristesse.
+Vois !</p>
+
+<p><span class="pagenum">-193-</span> <i>La femelle du Tchacravâca l’appelle sous la feuille de
+nymphéa qui la cache ; mais l’oiseau ne lui répond pas :
+c’est toi qu’il regarde, en laissant tomber sa becquée de racines
+de lotus.</i></p>
+
+
+<h3>ACTE VI</h3>
+
+<p>— <a href="#pa-15" class="sc">Page 132</a>.</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">« Sous les fleurs du manguier charmant. »</div>
+</div>
+
+</div>
+<p><i>C’est quand l’anneau m’a rendu la mémoire, c’est quand
+je pleure, en proie au remords d’avoir indignement repoussé
+ma bien-aimée, que je vois arriver le mois des fêtes et des
+parfums enivrants<a id="FNanchor_113" href="#Footnote_113" class="fnanchor">[113]</a>.</i></p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_113" href="#FNanchor_113"><span class="label">[113]</span></a> Double emploi.</p>
+</div>
+
+<p class="gap">— <a href="#pa-16" class="sc">Page 142</a>.</p>
+
+<blockquote>
+<p>« Elle s’attaque au lotus de son visage. »</p>
+</blockquote>
+
+<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p>
+
+<p>Chasse donc cet audacieux insecte !</p>
+
+<p class="p">M<span class="xs">ADHAVYA</span>.</p>
+
+<p>Mais c’est ton métier, à toi, d’apprendre à vivre aux
+coquins.</p>
+
+<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p>
+
+<p>Tu as raison. Allons ! hôte bienvenu des lianes fleuries,
+pourquoi te fatigues-tu à voltiger autour d’elle ?</p>
+
+<p><i>Vois ! ton amante est là, posée sur une fleur, elle est
+altérée de ses sucs ; mais elle t’aime, elle t’attend et ne veut
+pas faire son miel sans toi.</i></p>
+
+<p class="p">M<span class="xs">ISRAKÉSI</span>.</p>
+
+<p>Il s’y prend poliment !</p>
+
+<p class="p"><span class="pagenum">-194-</span> M<span class="xs">ADHAVYA</span>.</p>
+
+<p>C’est une race bien entêtée !</p>
+
+<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>, <i>en colère</i>.</p>
+
+<p>Ah ! tu ne veux pas m’obéir ! Eh bien ! écoute !</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">J’ai connu sa lèvre rose, <span class="rm">etc.</span></div>
+</div>
+
+</div>
+<p class="p">M<span class="xs">ADHAVYA</span>.</p>
+
+<p>Tes châtiments sont pourtant terribles ! Et elle n’a pas
+peur ! (<i>A part, en riant.</i>) Il est complètement fou, et je
+le deviens moi-même dans sa société.</p>
+
+<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p>
+
+<p>Comment ! j’ai beau la renvoyer ! Elle est toujours là !</p>
+
+<p class="p">M<span class="xs">ISRAKÉSI</span>.</p>
+
+<p>Voilà donc ce que l’amour peut faire, même d’un sage !</p>
+
+<p class="p">M<span class="xs">ADHAVYA</span>, <i>haut</i>.</p>
+
+<p>Dis-moi, tu sais que c’est une peinture que tu as devant
+les yeux ?</p>
+
+<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p>
+
+<p>Comment ! une peinture ?</p>
+
+<p class="p">M<span class="xs">ISRAKÉSI</span>.</p>
+
+<p>Moi-même, je m’y étais trompée un instant. N’est-il pas
+naturel qu’il ne voie, lui, que son rêve ?</p>
+
+<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p>
+
+<p>Pourquoi es-tu si cruel envers moi ?</p>
+
+<blockquote>
+<p><i>Je la voyais… J’étais heureux</i>, etc.<a id="FNanchor_114" href="#Footnote_114" class="fnanchor">[114]</a></p>
+</blockquote>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_114" href="#FNanchor_114"><span class="label">[114]</span></a> On nous excusera sans doute d’avoir abrégé une pareille
+scène.</p>
+</div>
+
+<h3>ACTE VII</h3>
+
+<p>— <a href="#pa-17" class="sc">Page 170</a>.</p>
+
+<blockquote>
+<p>« Vois le bel oiseau ! »</p>
+</blockquote>
+
+<p class="p"><span class="pagenum">-195-</span> L’E<span class="xs">NFANT</span>, regardant autour de lui.</p>
+
+<p>Où est-elle maman<a id="FNanchor_115" href="#Footnote_115" class="fnanchor">[115]</a> ? (<i>Toutes les deux se mettent à rire.</i>)</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_115" href="#FNanchor_115"><span class="label">[115]</span></a> Il y a là un jeu de mots qui est intraduisible,…
+heureusement. On peut en donner l’idée en remplaçant le
+mot « oiseau » par le sanscrit <i>çakunta</i>, et en faisant dire à
+la religieuse : « Vois ce beau sacounta-là ! » Que le lecteur
+nous pardonne !</p>
+</div>
+<p class="p">P<span class="xs">REMIÈRE</span> R<span class="xs">ELIGIEUSE</span>.</p>
+
+<p>C’est la ressemblance des sons qui l’a trompé. Sa mère
+le gâte tant !</p>
+
+<p class="p">D<span class="xs">EUXIÈME</span> R<span class="xs">ELIGIEUSE</span>.</p>
+
+<p>« Vois le joli paon ! » C’est là ce qu’on te disait.</p>
+
+<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>, <i>à part</i>.</p>
+
+<p>Comment ! Sa mère s’appelle Sacountalâ ! Mais bien des
+femmes portent le même nom. Oh ! si j’étais trompé par
+un mirage ! Si tout cela devait finir en me laissant à mon
+désespoir !</p>
+
+<p class="p">L’E<span class="xs">NFANT</span>.</p>
+
+<p>Ma bonne sœur, votre paon est bien joli, etc.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+
+<p class="c top4em">IMPRIMÉ PAR JOUAUST ET SIGAUX<br>
+<span class="xs">POUR LA</span><br>
+<span class="i">NOUVELLE BIBLIOTHÈQUE CLASSIQUE</span><br>
+<span class="sc">Paris</span>, 1884</p>
+
+
+<div class="break"></div>
+
+<p class="c top4em">NOUVELLE BIBLIOTHÈQUE CLASSIQUE<br>
+<span class="i">A 3 francs le volume</span></p>
+
+
+<p>Outre le tirage ordinaire à 3 fr. le volume, nous avons fait un
+tirage numéroté de 500 exemplaires sur papier de Hollande (à
+5 fr.), et de 30 sur pap. de Chine et 30 sur pap. Whatman (à 10 fr.).</p>
+
+<p>Aux amateurs du GRAND PAPIER nous offrons un <i>tirage
+spécial</i> format in-8<sup>o</sup>, de 170 exemplaires sur pap. de Hollande
+(à 20 fr.), 15 sur pap. de Chine et 15 sur pap. Whatman (à 35 fr.),
+avec couvertures repliées. Ce tirage est orné des PORTRAITS
+des auteurs publiés, <i>que contiennent seuls les exemplaires en
+grand papier</i>.</p>
+
+<p><span class="sc">Nota.</span> — Nous n’avions admis jusqu’à présent dans notre
+collection que des œuvres d’écrivains français. Nous abordons
+aujourd’hui la littérature étrangère en publiant le drame de
+<i>Sacountalâ</i>, traduit par MM. Abel Bergaigne et Paul Lehugeur.</p>
+
+
+<p class="c gap">EN VENTE</p>
+
+<ul><li><span class="sc">Régnier</span>, <i>Satires</i>, publ. par Louis Lacour. — 1 vol.</li>
+<li><span class="sc">Montesquieu</span>, <i>Grandeur et Décadence des Romains</i>, publ. par
+G. Franceschi. — 1 vol.</li>
+<li><span class="sc">Boileau</span>, publ. par P. Chéron. — 2 vol.</li>
+<li><span class="sc">Hamilton</span>, <i>Mémoires de Grammont</i>, publ. par M. de Lescure. — 1 vol.</li>
+<li><span class="sc">Regnard</span>, <i>Théâtre</i>, publ. par G. d’Heylli. — 3 vol.</li>
+<li><span class="sc">Satyre Ménippée</span>, publ. par Ch. Read. — 1 vol.</li>
+<li><span class="sc">P. L. Courier</span>, <i>Œuvres</i>, avec préface par F. Sarcey. — 3 vol.</li>
+<li><span class="sc">Malherbe</span>, <i>Poésies</i>, publ. par P. Blanchemain. — 1 vol.</li>
+<li><span class="sc">Corneille</span>, <i>Théâtre</i>, avec préface par V. Fournel. — 5 vol.</li>
+<li><span class="sc">Diderot</span>, <i>Œuvres choisies</i>, préface par Paul Albert. — 6 vol.</li>
+<li><span class="sc">Chamfort</span>, <i>Œuvres choisies</i>, publ. par M. de Lescure. — 2 vol.</li>
+<li><span class="sc">Rivarol</span>, <i>Œuvres choisies</i>, publ. par M. de Lescure. — 2 vol.</li>
+<li><span class="sc">Racine</span>, <i>Théâtre</i>, préface de V. Fournel. — 3 vol.</li>
+<li><span class="sc">La Rochefoucauld</span>, <i>Maximes</i>, publ. par J. Thénard. — 1 vol.</li>
+<li><span class="sc">La Bruyère</span>, <i>Caractères</i>, avec préface de L. Lacour. — 2 vol.</li>
+<li><span class="sc">Molière</span>, <i>Théâtre</i>, publ. par D. Jouaust et G. Monval. — 8 vol.</li>
+<li><span class="sc">Bossuet</span>, <i>Oraisons funèbres</i>, publ. par Arm. Gasté. — 1 vol.</li></ul>
+<ul><li>Sous presse : <i>Poésies d’André Chénier</i>, — <i>Rabelais</i>, — <i>Montaigne</i>.</li></ul>
+<p class="ind">Avril 1884.</p>
+
+
+
+<div style='text-align:center'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 77403 ***</div>
+</body>
+</html>
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+This book, including all associated images, markup, improvements,
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+status under the laws that apply to them.
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