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Est-il +permis d’aller plus loin et de dire: SACOUNTALA est un chef-d’œuvre? + +Gœthe n’hésitait pas; on peut en juger par le quatrain suivant[1]: + + [1] Willt du die Blüthe des frühen, die Früchte des spaeteren Jahres, + Willt du was reizt und entzückt, willt du was saettigt und naehrt, + Willt du den Himmel, die Erde mit einem Namen begreifen, + Nenn’ ich, Sacontala, dich, und so ist Alles gesagt. + +«Faut-il nommer les fleurs du printemps avec les fruits de l’automne, le +charme qui enivre avec l’aliment qui rassasie, le ciel avec la terre? +C’est ton nom que je prononce, ô Sacountalâ, et ce seul mot dit tout.» + +Lamartine aussi a lu SACOUNTALA; il résume son impression en prose, et +n’en est pas pour cela moins lyrique: «Nous allons lire et commenter +avec vous un chef-d’œuvre de poésie à la fois épique et dramatique, qui +réunit dans une seule action ce qu’il y a de plus pastoral dans la +Bible, de plus pathétique dans Eschyle, de plus tendre dans Racine. Ce +chef-d’œuvre est SACOUNTALA[2].» + + [2] _Cours familier de littérature_, entretien V. + +Enfin, ce ne sera pas quitter les poètes que de demander un dernier +témoignage à un critique comme Paul de Saint-Victor. «Arrêtons-nous», +dit-il au moment d’entamer l’analyse du drame de Câlidâsa[3], «devant ce +chef-d’œuvre, la fleur et la perle du théâtre indien.» Puis, après avoir +cité le quatrain allemand: «C’est le vieux Gœthe qui, pareil à un +patriarche couronnant une vierge, donne à SACOUNTALA cette louange +magnifique. L’idylle indienne en est digne. Par sa grâce et son +innocence, son rapprochement de la nature et sa fraîcheur lumineuse, +elle mériterait d’être appelée le Paradis terrestre de la poésie.» + + [3] _Les Deux Masques_, tome II. + +En dépit de ces dithyrambes, dont le dernier date d’hier, on est, en +général, bien revenu aujourd’hui du premier enthousiasme qui avait +accueilli la découverte de la littérature sanscrite. Non que cette +littérature ait cessé d’être un objet d’études actives, passionnées +même. Mais elle n’attire plus guère que les savants, le philologue, +l’archéologue, l’historien des religions. C’est une idée reçue dans le +public, et les indianistes n’y contredisent guère, que l’intérêt +proprement littéraire lui fait à peu près défaut. + +Elle a en effet, il faut bien le reconnaître, un vice originel qui +semble la condamner d’avance: c’est une littérature savante. La plupart +des œuvres innombrables et souvent immenses qu’elle comprend, toutes +celles qui composent la littérature dite classique, ont été écrites dans +des siècles où le sanscrit était une langue vivante à peu près comme le +latin dans notre moyen âge. C’est ce dont témoignerait au besoin le +drame même où Gœthe ne voyait tant de choses. Dans SACOUNTALA, comme +dans tout le théâtre indien, un bon nombre de personnages, et en +particulier toutes les femmes, parlent, non le sanscrit, mais différents +dialectes qui en sont dérivés et qu’on désigne par le nom générique de +prâcrit. + +Le sanscrit n’est cependant pas exclusivement réservé aux clercs, +c’est-à-dire aux brahmanes. Le roi le parle également, ainsi que les +principaux dignitaires du palais[4]. C’est une langue de cour en même +temps qu’une langue d’église, et le théâtre, sinon l’ensemble de la +littérature classique de l’Inde, est moins encore une littérature +savante qu’une littérature aristocratique. Câlidâsa, en particulier, +n’aurait pas été trop dépaysé à l’hôtel de Rambouillet. Il en a les +qualités et les défauts, la noblesse et parfois l’emphase, la +délicatesse et surtout la préciosité. + + [4] En revanche, il y a, dans la plupart des drames, un brahmane qui + parle prâcrit: c’est le personnage ignorant, gourmand et poltron, + qui joue le rôle de confident et de bouffon du héros, Mâdhavya dans + _Sacountalâ_. + +Ces défauts et ces qualités étaient ceux de la société dans laquelle il +vivait. Hindou du Ve ou du VIe siècle de notre ère, à ce qu’on peut +supposer[5], il peint, comme ses devanciers et ses rivaux, les mœurs +polies et raffinées du harem royal[6], dans le goût du maître et de sa +cour. Mais l’écrivain précieux se trouve cette fois être un vrai poète. +Cet artisan de style aime la nature, et il sait en choisir, dans le +monde extérieur comme dans l’âme humaine, les traits les plus purs et +les plus expressifs. Il entremêle ses madrigaux d’idylles dignes de +Théocrite; il sème çà et là les mots touchants ou même profonds; enfin +il conçoit un caractère de femme à la fois passionné, noble et charmant, +et il sait lui donner tout son relief dans une scène admirable, qui +serait applaudie sur n’importe quel théâtre, le point de départ une fois +admis. + + [5] La seule donnée chronologique précise que nous ayons sur lui est + la mention de son nom dans une inscription datée d’une année qui + correspond à 634 de notre ère. + + [6] Particulièrement dans la jolie comédie intitulée _Agnimitra et + Mâlavicâ_. + +Il est vrai que ce point de départ est difficile à admettre. L’aventure +de Sacountalâ n’est pourtant pas en elle-même bien nouvelle. C’est, au +fond le vieux conte, toujours identique dans ses traits essentiels, de +la femme méconnue, répudiée, puis retrouvée avec son fils au fond des +bois. Ce qui varie selon les temps et selon les lieux, c’est la forme et +la cause de la répudiation. Chez nous, la croisade offrait au traître +Golo l’occasion de perdre Geneviève dans l’esprit de Siffroy. Dans +l’Inde, où un pouvoir surnaturel est attribué aux ascètes, c’est la +malédiction de Dourvâsas qui sépare Sacountalâ de Douchanta. Mais l’Inde +ne sait pas s’arrêter dans l’usage du merveilleux. Douchanta ne répudie +pas sa femme, à proprement parler: il l’a oubliée, et le sort qui a été +jeté sur elle l’empêche de la reconnaître. Nous ne sommes pas très sûrs +que les contemporains de Câlidâsa crussent tous à cette histoire; mais +on y avait cru avant eux[7]. La légende était consacrée, et on +l’acceptait comme les contemporains de Sophocle acceptaient celle +d’Œdipe, par exemple, qui ne brillait pas précisément par la +vraisemblance. + + [7] L’aventure est, il est vrai, racontée autrement dans le + _Mahâbhârata_; mais il pouvait y avoir plusieurs formes de la + légende. Le récit épique est d’ailleurs parfaitement insipide. + +Il serait peut-être plus difficile de la faire admettre chez nous à des +spectateurs assemblés, quoique ceux de l’Opéra l’aient vue au moins +mimée, il y a vingt-cinq ans déjà, dans un ballet dont Théophile Gautier +avait écrit le livret pour M. Reyer. En tout cas, il est permis de +demander ce sacrifice, si c’en est un, au goût d’un lecteur solitaire, +et le cinquième acte de SACOUNTALA ne lui fera pas regretter sa +complaisance. Si bon marché qu’on fasse de l’énorme fatras accumulé par +les pédants hindous, il faut bien reconnaître qu’il renferme quelques +perles, et ce morceau peut passer pour la plus pure de toutes. + +Le drame dont il forme la maîtresse scène a été traduit plusieurs fois +en français[8]. Est-il connu en France autant qu’il mérite de l’être? +Nous ne le pensons pas, et c’est ce qui nous a engagés à faire une +nouvelle tentative pour attirer sur lui l’attention du public lettré. +Nous n’avons pas eu la prétention de faire mieux que nos devanciers: +nous avons voulu faire autre chose. + + [8] D’abord par Chézy, le premier titulaire de la chaire de sanscrit + du Collège de France, ensuite par Fauche et par M. Foucaux. Avant + Chézy même, Bruguière avait donné, en l’an XI, une traduction de + _Sacountalâ_, mais d’après la traduction anglaise de William Jones. + +Le mélange de la prose et des vers n’est pas la moindre originalité du +théâtre indien. Les strophes y occupent, au milieu du dialogue, à peu +près la place des airs parmi les récitatifs de nos opéras. Il y a entre +le style tour à tour descriptif, précieux, lyrique de ces strophes, et +le ton généralement naturel et même familier du dialogue, un contraste +dont une traduction uniforme en prose ne peut, en dépit de tous les +artifices typographiques, donner qu’une idée imparfaite. Nous avons +espéré, malgré les inexactitudes de détail inséparables de toute +traduction poétique, donner, en reproduisant la distinction de la prose +et des vers, une impression plus exacte de l’ensemble. Si une tentative +de traduction en vers peut être excusée, c’est dans un cas pareil, ou +jamais. + +Cette première détermination en a entraîné une autre. Déjà contraints de +revendiquer une certaine liberté pour la traduction des strophes, nous +avons cru devoir faire un pas de plus. Notre ambition était de faire +lire SACOUNTALA. Quelques redites dans l’acte IV, au milieu d’une +pastorale d’ailleurs charmante, et deux passages d’assez mauvais goût +dans les actes III et VI pouvaient fatiguer inutilement le lecteur: nous +avons eu recours aux coupures[9]. Çà et là encore, nous avons retranché +quelques strophes, dont plusieurs, du reste, peuvent passer pour +interpolées[10], une vingtaine en tout sur deux cent vingt et plus. +L’acte V est complètement intact. Les actes I, II et VII le sont presque +complètement. Les suppressions n’ont d’importance que dans l’acte III. + + [9] Les passages supprimés sont donnés en appendice à la fin du + volume. + + [10] Nous faisons cette remarque sans y insister: car nous n’avons pas + procédé selon les règles de la critique scientifique. Il y a deux + recensions notablement différentes de notre drame. Nous avons suivi + en principe la recension _bengalie_, qui est la plus longue, mais en + l’écourtant légèrement, sans autre préoccupation que celle du sens + esthétique d’un lecteur français. Notre texte est celui de M. + Pischel. + +Le Câlidâsa que nous présentons ainsi au public est un peu plus simple +que le vrai. Mais qu’on se rassure! Ce n’est pas pour cela un Câlidâsa +de fantaisie. Quoique l’un de nous seulement soit indianiste, cette +traduction, produit d’une collaboration étroite et fraternelle, a été +écrite tout entière d’après le texte sanscrit et prâcrit. Les strophes +ont été traduites, soit directement sur ce texte, soit sur une première +traduction en prose rigoureusement littérale. Dans plus d’un passage où +nous nous écartons, non seulement des anciennes traductions +françaises[11], mais de la traduction excellente donnée, il y a quelques +années, en Allemagne, par M. Fritze[12], la divergence est voulue et +aurait pu faire l’objet de notes justificatives, si tout appareil +scientifique ne nous avait paru déplacé dans une publication à laquelle +nous voulions donner un caractère purement littéraire[13]. + + [11] Celles de Chézy et de Fauche ont été faites, comme la nôtre, sur + la recension bengalie; celle de M. Foucaux suit l’autre recension. + + [12] Cette traduction, qui suit aussi la recension bengalie, d’après + l’édition de M. Pischel, est en vers, et pourtant d’une exactitude + scrupuleuse. L’allemand a ce privilège de pouvoir se modeler + indifféremment sur une autre langue quelconque: faut-il le lui + envier? M. Fritze a d’ailleurs traduit en vers la prose aussi bien + que les strophes, et fondu le tout dans un rythme ïambique uniforme. + Il a ainsi renoncé au principal avantage que nous avons poursuivi en + cherchant à nous élever au-dessus de la prose. Rückert, dans la + traduction qu’il a laissée du même drame, avait, au contraire, + distingué la prose des vers, et c’est aussi ce qu’a fait M. Monier + Williams, dans sa traduction en anglais. + + [13] Les indications scéniques et les titres spéciaux pour chaque acte + sont en usage chez les auteurs hindous comme chez nos dramaturges + contemporains. Il n’était peut-être pas inutile d’en prévenir le + lecteur: nous n’avons ajouté que la liste des personnages, qu’ils ne + prennent pas la peine de dresser. + + + + +A MONSIEUR + +ALFRED LEHUGEUR + + + + +SACOUNTALA + +DRAME EN SEPT ACTES + + + Bénédiction. + Prologue. + + Acte premier.--La chasse. + Acte II.--Confidences. + Acte III.--L’amour. + Acte IV.--Adieux à l’ermitage. + Acte V.--L’affront. + Acte VI.--Séparation. + Acte VII et Dernier.--Reconnaissances. + + +PERSONNAGES DU PROLOGUE. + + LE DIRECTEUR DU THÉATRE. + UNE COMÉDIENNE. + + +PERSONNAGES DU DRAME. + + DOUCHANTA, roi de Hastinâpoura, sur le Gange, descendant de Pourou. + MADHAVYA, son ami d’enfance, brahmane gourmand et poltron. + CANNVA, brahmane, chef d’un ermitage au pied de l’Himâlaya, père + adoptif de Sacountalâ. + Voix de DOURVASAS, religieux mendiant. + SARNGARAVA } + SARADVATA } disciples de Cannva. + SOMARATA, chapelain du roi. + Un Pêcheur. + MATALI, cocher du dieu Indra. + Un Enfant. + MARITCHA, dieu-ermite. + + Le Cocher du roi. + Un Ermite et son disciple. + RAIVATACA, huissier. + BHADRASÉNA, général en chef. + Deux autres ermites. + CARABHACA. + Le Disciple d’un brahmane. + Un Disciple de Cannva. + HARITA, jeune ermite. + PARVATAYANA, chambellan. + Le Chef de la police. + SOUTCHAKA } + DJANOUKA } gardes de police. + GALAVA, disciple de Mârîtcha. + + SACOUNTALA, fille de Visvâmitra, ascète de race royale, et de + l’Apsaras ou nymphe Ménacâ; fille adoptive de Cannva. + ANOUSOUYA } + PRIYAMVADA } compagnes de Sacountalâ. + GAUTAMI, épouse de Cannva, mère adoptive de Sacountalâ. + Voix de la reine VASOUMATI, épouse de Douchanta. + MISRAKÉSI, Apsaras, compagne de Ménacâ et amie de Sacountalâ. + ADITI, déesse, épouse de Mârîtcha. + + Religieuses de l’ermitage de Cannva. + VÉTRAVATI, gardienne des portes du palais. + PARABHRITICA } + MADHOURICA } bouquetières au service du roi. + TCHATOURICA, femme peintre au service du roi. + Voix de PINGGALICA, suivante de la reine Vasoumatî. + Une Yavani, sorte d’amazone au service du roi. + Première Religieuse } + Deuxième Religieuse } de l’ermitage de Mârîtcha. + + Voix diverses derrière la scène (ermites, divinités des bois, poètes + de cour, etc.). + + +La scène est tour à tour dans l’ermitage de Cannva ou dans les bois +voisins, dans le palais ou dans la ville de Hastinâpoura, dans le ciel +d’Indra, au milieu des airs et dans l’ermitage divin de Mârîtcha. + + + + +BÉNÉDICTION[14] + + [14] Une prière analogue est de règle en tête de toute pièce indienne: + elle est immédiatement suivie d’un prologue dont les derniers mots + doivent servir d’introduction au premier acte. + + + Siva soit avec vous! C’est le souverain maître. + Ame unique en huit corps, il vit, il brûle, il luit, + Il rayonne: soleil le jour, lune la nuit, + Feu sacré sur l’autel, et devant l’autel, prêtre; + Air, vous le respirez, ce dieu mystérieux; + Terre, il est pour vous tous la nourrice féconde; + Eau, Brahma l’épancha pour en tirer le monde; + Éther, il vous pénètre, il ondule en tous lieux. + + + + +SACOUNTALA + + + + +PROLOGUE + + +LE DIRECTEUR. + +Nous n’avons pas de temps à perdre... (_Regardant du côté de la +coulisse._) Madame, si votre toilette est terminée, veuillez approcher. + +UNE COMÉDIENNE, _entrant_. + +Maître, me voilà: que faut-il faire? + +LE DIRECTEUR. + +Ma belle, voici une réunion de connaisseurs. Nous allons leur offrir une +représentation de _Sacountalâ_, la pièce nouvelle de Câlidâsa: donc, à +vos rôles!... Et que chacun fasse de son mieux! + +LA COMÉDIENNE. + +Notre directeur est si habile!... Avec lui, le succès est d’avance +assuré. + +LE DIRECTEUR, _souriant_. + +Ma belle, je te le dis en toute humilité... + + J’attends l’avis des gens de goût; + C’est leur jugement qui m’éclaire. + Au théâtre, ce n’est pas tout + D’être un habile homme: il faut plaire. + +LA COMÉDIENNE. + +Vous avez raison. Avez-vous d’autres ordres à me donner? + +LE DIRECTEUR. + +Oui! Pour disposer favorablement les oreilles de l’assistance, il +faudrait commencer par une chanson. + +LA COMÉDIENNE. + +Que voulez-vous que je chante? + +LE DIRECTEUR. + +Chante-nous les plaisirs de l’été: voilà justement l’été qui commence... + + Le vent souffle, embaumé par les fleurs qu’il caresse; + Le lac offre aux baigneurs son flot limpide et frais; + Les dormeurs sont heureux à l’ombre des forêts, + Et la paix des beaux soirs est pour tous une ivresse. + +LA COMÉDIENNE. + +CHANSON. + + Le Sirîcha[15] s’ouvre pour ta parure: + Je vois encor + Sur ton cou brun briller la ciselure + De la fleur d’or. + Son étamine est pendante, et l’abeille, + Insecte fou, + En bourdonnant lutine à ton oreille + Le frais bijou. + + [15] Fleur dont les femmes se font des pendants d’oreilles. + +LE DIRECTEUR. + +Ah!... Délicieux, ma belle! Les spectateurs sont encore sous le charme: +on dirait un auditoire en peinture. Maintenant,... quelle pièce +allons-nous leur offrir? + +LA COMÉDIENNE. + +Mais vous l’avez dit tout à l’heure. Ne devons-nous pas jouer la pièce +nouvelle, _Sacountalâ_? + +LE DIRECTEUR. + +Tu fais bien de me le rappeler... Je l’avais oublié... Sais-tu pourquoi? + + Je suivais dans l’air ta charmante voix: + Ta voix, dans son vol, m’entraîne après elle!... + +(_Montrant les acteurs qui entrent en scène._) + + Ainsi Douchanta poursuit la gazelle, + S’enfonce et s’égare au milieu des bois. + + + + +ACTE PREMIER + +LA CHASSE + + +On voit paraître le roi sur son char, poursuivant une gazelle; dans ses +mains l’arc et les flèches; son cocher conduit le char. + +LE COCHER, _regardant tour à tour le roi et la gazelle_. + + Nous volons sur la piste où bondit l’antilope; + Ta flèche étincelante est prête à l’y chercher: + Maître, la majesté dont ton front s’enveloppe + Est divine,... et je crois voir le céleste archer[16]. + + [16] Le dieu Siva. + +LE ROI. + +Cette gazelle nous a entraînés bien loin! + + Elle jette en fuyant un regard derrière elle + Et tourne vers moi son œil doux; + Son beau corps ramassé fuit la flèche mortelle: + La vois-tu courir devant nous? + Elle laisse tomber de sa bouche écumante + Des brins d’herbe à demi broutés... + Ses pieds ne touchent pas la terre, et l’épouvante + Double ses bonds précipités. + +(_Avec étonnement._) Mais je la poursuis inutilement. La voilà presque +hors de vue. + +LE COCHER. + +Roi! nous étions dans un chemin difficile: j’ai dû serrer les rênes,... +notre course s’est ralentie, et la gazelle a pris de l’avance. Mais nous +voilà maintenant sur un terrain uni, et tu ne tarderas pas à +l’atteindre. + +LE ROI. + +Alors lâche les rênes. + +LE COCHER. + +J’obéis. (_Il donne par ses gestes l’idée d’une course rapide en +char[17]._) Vois maintenant! + + [17] Comme on le voit, l’illusion de la machinerie est remplacée dans + l’Inde par la pantomime, et surtout par les stances descriptives. + + Ma main ne retient plus tes chevaux: la carrière + S’ouvre à leur élan généreux; + Ils soulèvent à peine une fine poussière + Qui retombe loin derrière eux; + Ce n’est plus une course: aucun bond ne secoue + Leurs panaches dressés dans l’air, + Et leur cou qui s’allonge est pareil à la proue + Du navire qui fend la mer. + +LE ROI, _joyeux_. + +Ah! voilà que les chevaux gagnent du terrain! Quelle vitesse! + + Tout grandit, approche, passe + Et s’efface... + Rien, dans l’horizon mouvant, + N’a ni forme ni distance: + Le sol danse! + Le char dépasse le vent! + +VOIX _derrière la scène_. + +Arrête! arrête! Roi! c’est une gazelle de l’ermitage... Ne frappe pas! + +LE COCHER, _écoutant et regardant_. + +Roi! au moment où la gazelle est à portée de ta flèche, voilà que deux +ermites paraissent entre elle et toi. + +LE ROI, _avec empressement_. + +Retiens vite les rênes! + +LE COCHER. + +J’obéis. (_Il arrête le char. On voit entrer un ermite accompagné de son +disciple._) + + * * * * * + +L’ERMITE, _levant la main_. + +Roi! c’est une gazelle de l’ermitage! + + Ne frappe pas! Elle est à nous... Grâce pour elle! + Vois ce corps délicat, déjà mourant de peur... + Tes traits perceront-ils un ennemi si frêle? + On livre au feu le bois de l’arbre, et non sa fleur! + + J’ai vu l’arc se ployer et la corde se tendre... + Retiens le dard, déjà prêt à verser le sang! + Les rois sont armés pour défendre, + Et non pour frapper l’innocent. + +LE ROI, _saluant respectueusement l’ermite_. + +Je remets ma flèche dans le carquois. + +L’ERMITE, _joyeux_. + +Je n’attendais pas moins du noble rejeton de Pourou, du roi illustre +entre tous les rois: + + Mieux que les exploits les plus fiers, + Ta bonté te fait reconnaître: + Roi! puisse un héritier te naître + Qui règne en paix sur l’univers! + +LE ROI, _s’inclinant de nouveau_. + +J’accepte comme un heureux augure[18] ce vœu d’un brahmane. + + [18] C’est déjà l’annonce du dénouement. + +L’ERMITE. + +Roi! nous allons ramasser du bois pour l’autel. On voit d’ici, au bord +de la Mâlinî, l’ermitage de notre maître Cannva. Sa fille Sacountalâ en +est la divinité tutélaire. Si rien ne t’appelle ailleurs, daigne y +accepter l’hospitalité. + + Tes flèches, noble archer, nous sauvent; sur ton bras + La corde, tous les jours, laisse sa rude marque. + Veux-tu la récompense? Entre! tu la verras. + La paix de l’ermitage est l’honneur du monarque. + +LE ROI. + +Votre maître est-il là? + +L’ERMITE. + +En ce moment, c’est Sacountalâ qui est chargée de recevoir les hôtes: il +est aux bains sacrés de Somatîrtha, où il s’est rendu pour chercher à +détourner un malheur qui la menace. + +LE ROI. + +C’est donc elle que je verrai, et je la chargerai de porter à ce grand +sage l’assurance de mon pieux dévouement. + +L’ERMITE ET SON DISCIPLE. + +Nous prenons congé de toi. (_Ils s’éloignent._) + + * * * * * + +LE ROI, _au cocher_. + +Ami, fouette les chevaux. Je veux, pour la purification de mon âme, +faire une visite à ce saint ermitage. + +LE COCHER. + +C’est fait! (_Il indique de nouveau le mouvement du char._) + +LE ROI, _regardant autour de lui_. + +Nous n’aurions pas eu de peine à reconnaître ici un ermitage. + +LE COCHER. + +Comment cela? + +LE ROI. + +Ne vois-tu pas? + + Ces grains de riz épars sont la pieuse aumône + Que l’ermite a jetée aux oiseaux de ces bois. + Ces pierres ont broyé la chair grasse des noix, + Et l’on y voit encor des taches d’huile jaune. + Ces daims et leurs petits s’approchent pour nous voir: + Ils n’ont jamais connu les terreurs d’une chasse. + Enfin, ces gouttes d’eau qu’on peut suivre à la trace + Révèlent un chemin qui conduit au lavoir. + +LE COCHER. + +C’est vrai. + +LE ROI, _quelques pas plus loin_. + +Ami[19], ne troublons pas l’ermitage! Arrête le char: je vais descendre +ici. + + [19] Le cocher est le compagnon d’armes du roi. + +LE COCHER. + +Je retiens les chevaux: tu peux descendre. + +LE ROI, _après être descendu, jetant un regard sur sa parure_. + +Ami! on ne doit entrer dans un ermitage qu’avec une parure modeste: +prends mes bijoux!... Prends aussi mon arc. (_Il les donne au cocher._) +Pendant que je rendrai ma visite aux ermites, soigne les chevaux: ils +ruissellent de sueur. + +LE COCHER. + +Je suivrai tes ordres. (_Il sort._) + +LE ROI, _faisant quelques pas et regardant_. + +Voici l’ermitage: j’entre donc! (_Il sent une secousse dans le bras +droit[20]._) + + [20] Ce signe annonce à un homme un événement heureux, + particulièrement une aventure amoureuse. + + Signe étrange!... Pourtant, cet asile sacré + Ne s’ouvre pas, je pense, à de profanes joies! + Chez les ermites saints l’amour est ignoré... + Mais le destin choisit ses voies! + +VOIX _derrière la scène_. + +Par ici, par ici, chères compagnes! + +LE ROI, _écoutant_. + +J’entends parler à droite de ce bosquet. Voyons qui vient. (_Il fait +quelques pas et regarde._) Ah! ce sont de jeunes novices qui donnent à +boire aux arbres. Le poids de leurs arrosoirs a été proportionné à leurs +forces... Quelle grâce enchanteresse! Suis-je bien dans un ermitage? + + Ces trésors de beauté, là, dans ces lieux austères! + Jamais harem de roi n’en reçut de pareil: + La gloire du printemps n’est plus dans nos parterres, + Et c’est au fond des bois qu’elle brille au soleil! + +Je les attendrai sous cet ombrage. (_Il prend place et regarde._) + +SACOUNTALA _paraît avec ses amies, arrosant les jeunes arbres_. + +ANOUSOUYA. + +Chère Sacountalâ! le vénérable Cannva aime donc mieux les arbres de +l’ermitage que sa propre fille? Il te fatigue à les arroser, toi, +délicate comme la fleur du jasmin à peine éclose! + +SACOUNTALA. + +Ma chère, l’ordre de mon père était inutile: tous ces arbres sont des +frères pour moi. (_Elle continue à les arroser._) + +PRIYAMVADA. + +Chère amie, ceux-là n’ont plus soif.--Ils vont se couvrir de fleurs cet +été.--Mais ceux qui ont fini de fleurir, n’allons-nous pas les arroser +aussi? Nous prouverons par là que notre charité n’est pas intéressée. + +SACOUNTALA. + +J’aime à t’entendre parler ainsi. (_Elle arrose les autres arbres._) + +LE ROI, _à part_. + +Comment! c’est Sacountalâ elle-même! c’est la fille de Cannva!--A quoi +songe le vénérable, de lui faire porter la tunique d’écorce des novices? + + Le cruel! Imposer à sa fille un tel vœu! + Macérer ce beau corps dont la grâce m’enchante! + Cannva veut-il donc faire une hache tranchante + De la feuille du lotus bleu? + +Je vais me cacher derrière ce buisson pour la voir à mon aise sans +l’effaroucher. (_Il se cache._) + +SACOUNTALA. + +Chère Anousouyâ, Priyamvadâ a trop serré ma tunique d’écorce... +J’étouffe... Desserre-moi. (_Anousouyâ desserre la tunique._) + +PRIYAMVADA, _riant_. + +Il faut t’en prendre à la jeunesse: c’est elle qui commence à gonfler ta +poitrine. + +LE ROI. + +Elle dit vrai. + + Ce vêtement grossier, qu’un nœud solide fronce, + Me cache deux beaux seins, prisonniers dans ses plis. + Ainsi les jeunes fleurs éclosent sous la ronce, + Trésors ensevelis! + +Une tunique d’écorce n’est pas la parure qui convient à sa jeunesse... +Et cependant,... elle est ravissante ainsi. + + La splendeur du lotus, près du Saivala[21] sombre, + Est plus éblouissante encor; + La tache de la lune est comme un noyau d’ombre + Qui rehausse son cercle d’or; + Ainsi ce vêtement tissé d’écorce d’arbre + N’enlaidit pas son corps charmant: + L’habit le plus grossier, s’il couvre un sein de marbre, + Devient un magique ornement. + + [21] Plante aquatique, comme le lotus. + +SACOUNTALA, _regardant devant elle_. + +Voyez, chères compagnes, le vent agite ces branches: le manguier semble +me tendre les bras. Je veux répondre à son appel. (_Elle s’approche d’un +manguier._) + +PRIYAMVADA. + +Ne bouge pas... Reste un instant comme tu es là. + +SACOUNTALA. + +Pourquoi donc? + +PRIYAMVADA. + +Tant que tu t’appuieras sur lui, le manguier sera marié à une liane. + +SACOUNTALA. + +Ah! voilà les flatteries de Priyamvadâ la bien nommée[22]. + + [22] Son nom signifie: «Qui dit des choses aimables.» + +LE ROI. + +Priyamvadâ n’a dit que la vérité. + + Sa bouche qui sourit est un bouton qui s’ouvre; + Ses bras sont deux rameaux assouplis par l’été; + Son corps palpite et vit sous l’habit qui le couvre; + Sa sève est la jeunesse, et sa fleur la beauté. + +ANOUSOUYA. + +Vois, Sacountalâ, la branche du jasmin a choisi un époux: c’est le +manguier odorant. Regarde-la donc, celle que tu appelles +«Clair-de-lune-des-bois». + +SACOUNTALA, _s’approchant et regardant, joyeuse_. + +Union charmante de la liane et de l’arbre! La jeunesse du jasmin +s’épanouit en fleurs nouvelles, et le manguier est couvert de fruits. +(_Elle s’arrête à les regarder._) + +PRIYAMVADA, _riant_. + +Anousouyâ, sais-tu pourquoi Sacountalâ reste si longtemps à regarder son +Clair-de-lune-des-bois? + +ANOUSOUYA. + +Non. Dis-le, si tu le sais. + +PRIYAMVADA. + +Elle se dit: «Clair-de-lune-des-bois a trouvé l’époux qui lui convient. +Sacountalâ trouvera-t-elle un fiancé selon son cœur?» + +SACOUNTALA. + +Parle pour toi. Tu ne rêves que mariage. (_Elle continue à arroser._) + +ANOUSOUYA. + +Eh bien! Sacountalâ, et cette liane Mâdhavî que le vénérable Cannva a +élevée en même temps que toi, est-ce que tu l’oublies? + +SACOUNTALA. + +Je m’oublierais donc moi-même. (_S’approchant de la liane et la +regardant, joyeuse._) O merveille! Priyamvadâ, je t’annonce une heureuse +nouvelle. + +PRIYAMVADA. + +Et laquelle? + +SACOUNTALA. + +La liane Mâdhavî est couverte de boutons depuis la tête jusqu’au pied. + +TOUTES LES DEUX, _accourant_. + +Est-ce bien vrai? + +SACOUNTALA. + +Très vrai. Voyez plutôt. + +PRIYAMVADA, _regardant, joyeuse_. + +Alors, je t’annonce une autre nouvelle, non moins heureuse: tu vas te +marier. + +SACOUNTALA, _impatientée_. + +Allons, toujours le mariage en tête! + +PRIYAMVADA. + +Je ne plaisante pas. Je tiens de la bouche du vénérable Cannva que si la +Mâdhavî fleurit de bonne heure, c’est un heureux augure pour toi. + +ANOUSOUYA. + +Dis-moi, Priyamvadâ, c’est sans doute pour cela que Sacountalâ se donne +tant de peine à l’arroser? + +SACOUNTALA. + +Puisqu’elle est ma sœur, je dois l’aimer. (_Elle arrose la liane._) + +LE ROI. + +Ah! puisse la mère de cette charmante fille être d’une autre race que +son père[23]! Mais pourquoi ce scrupule? + + [23] Le mariage avec une femme de pure caste brahmanique est interdit + à la caste royale, théologiquement inférieure. + + Quelle est sa caste? Je l’ignore! + Mais l’instinct du cœur est ma loi. + C’est le cœur d’un roi qui l’adore: + Elle a dû naître pour un roi! + +Cependant il faut que je sache la vérité. + +SACOUNTALA, _effrayée_. + +Ah! voilà une abeille qui sort de cette fleur de jasmin... Elle en veut +à mon visage. (_Elle cherche à l’écarter._) + +LE ROI, _avec passion_. + + Le geste de son cou qui repousse l’insecte, + Le jeu de ses sourcils, ses regards langoureux, + Sa bouche qui s’entr’ouvre et son œil qui s’humecte + Semblent des appels amoureux. + +(_Avec jalousie._) O abeille! je t’envie. + + Tu frôles ses beaux yeux; tu voltiges autour; + Tu touches ses longs cils, ses cheveux,... et, pareille + A l’amant qui supplie et qui parle d’amour, + Tu murmures tout bas un chant à son oreille. + Elle tressaille, fuit, mais se défend en vain: + Tu bois la volupté sur sa lèvre enivrante, + Tu jouis d’un bonheur divin... + Et moi, je languis dans l’attente! + +SACOUNTALA. + +Au secours! Cette méchante abeille s’acharne sur moi! + +LES DEUX AMIES, _riant_. + +Nous n’y pouvons rien. C’est le roi qui est le protecteur des ermitages: +adresse-toi à Douchanta. + +LE ROI. + +Voilà une occasion de me montrer... Ne craignez rien. (_S’arrêtant, à +part._) Mais ce serait leur dire: «Je suis le roi.» J’aime mieux me +présenter comme un hôte ordinaire. + +SACOUNTALA. + +Ce méchant insecte s’obstine. Il faut donc que je lui cède. (_Elle +s’éloigne de quelques pas. Jetant de nouveau un regard de côté._) Ah! +pauvre Sacountalâ! Il me poursuit jusqu’ici! Au secours! + + * * * * * + +LE ROI, _accourant_. + + Qui donc outrage ici d’innocentes novices? + Pourquoi leurs jeunes seins sont-ils tremblants d’effroi? + Le monstre se croit-il à l’abri des supplices? + Et Douchanta n’est-il plus roi? + +(_Les trois amies restent un moment interdites à la vue du roi._) + +ANOUSOUYA. + +Seigneur, il n’y a pas grand mal... C’est une abeille qui poursuivait +notre amie et qui lui a fait peur. (_Elle désigne Sacountalâ._) + +LE ROI, _s’approchant de Sacountalâ_. + +Votre piété prospère-t-elle[24]? (_Sacountalâ tressaille et baisse les +yeux._) + + [24] C’est le salut qu’on adresse aux ascètes. + +ANOUSOUYA, _répondant pour elle_. + +Oui, sans doute, puisqu’elle nous vaut l’honneur de recevoir un tel +hôte. + +PRIYAMVADA. + +Seigneur, soyez le bienvenu! Cours vite, Sacountalâ! Va chercher dans la +hutte les fruits et les autres présents qu’on doit à un hôte. Voici déjà +l’eau qui rafraîchira ses pieds. + +LE ROI. + +Non, votre charmant accueil me suffit: je ne veux pas d’autre +hospitalité. + +ANOUSOUYA. + +S’il en est ainsi, Seigneur, veuillez vous reposer et prendre le frais +sur ce banc, à l’ombre de ces arbres. + +LE ROI. + +Mais vous-mêmes, vos pratiques pieuses ne vous ont-elles pas fatiguées? +Asseyez-vous aussi un instant. + +PRIYAMVADA, _s’adressant à Sacountalâ_. + +Chère amie, nous devons des égards à un hôte: viens donc et +asseyons-nous! (_Tous s’assoient._) + +SACOUNTALA, _à part_. + +Quel est ce trouble qui me saisit à la vue de notre hôte?... D’où vient +ce sentiment,... inconnu dans notre ermitage? + +LE ROI, _les regardant toutes les trois_. + +Charmante amitié de trois compagnes, toutes les trois jeunes, toutes les +trois belles! + +PRIYAMVADA, _bas à sa voisine_. + +Anousouyâ, quel est donc cet hôte mystérieux? Sa parole est douce, et +toute sa personne est pleine de courtoisie et de majesté. + +ANOUSOUYA. + +Ma chère, il excite ma curiosité comme la tienne. Je n’y tiens plus: il +faut que je l’interroge. (_Haut._) Monseigneur est si aimable que je +m’enhardis à lui faire des questions... Pourrions-nous savoir quelle est +la race de guerriers et de sages qui s’honore de le compter parmi les +siens?... quel est le pays que son absence plonge aujourd’hui dans le +deuil?... quel motif puissant a conduit un seigneur habitué à toutes les +douceurs de la vie jusqu’au fond de ce séjour austère? + +SACOUNTALA. + +O mon cœur! du courage! Anousouyâ a deviné ton désir. + +LE ROI. + +(_A part._) Dois-je me faire connaître,... ou leur laisser ignorer qui +je suis? (_Après réflexion._) Oui, cela vaut mieux. (_Haut._) J’ai +étudié les Védas, et j’occupe dans la ville capitale du roi descendant +de Pourou une charge qu’il m’a confiée. Je suis venu faire dans cette +forêt un pieux pèlerinage. + +ANOUSOUYA. + +Nous avons donc un protecteur! (_L’attitude de Sacountalâ trahit +l’embarras._) + +LES DEUX AMIES, _après les avoir observés tous les deux, bas à +Sacountalâ_. + +Chère Sacountalâ, si ton vénérable père était là... + +SACOUNTALA. + +Eh bien! quoi? + +LES DEUX AMIES. + +Il voudrait combler les vœux d’un pareil hôte... Il lui donnerait, au +besoin, ce qu’il a de plus cher au monde. + +SACOUNTALA, _feignant la colère_. + +Je ne sais pas ce que vous voulez dire. D’ailleurs, je ne veux pas vous +écouter. + +LE ROI. + +Moi aussi, j’aurais une question à vous faire au sujet de votre amie. + +TOUTES LES DEUX. + +Ce sera un honneur pour nous. + +LE ROI. + +Le vénérable Cannva s’est voué, dit-on, à la contemplation... Comment +votre amie peut-elle être sa fille? + +ANOUSOUYA. + +Je vais vous expliquer tout, Seigneur. Il est un sage de race royale +dont on vante les mérites tout-puissants[25]. C’est Visvâmitra. + + [25] Les mérites d’un ascète lui donnent un immense pouvoir. + +LE ROI. + +Visvâmitra?... J’écoute. + +ANOUSOUYA. + +Il est le père de notre amie. Elle a été abandonnée, et Cannva l’a +élevée: c’est pour cela que le vénérable l’appelle sa fille. + +LE ROI. + +Abandonnée, dites-vous? Ma curiosité n’est pas encore satisfaite. +Racontez-moi tout. + +ANOUSOUYA. + +Écoutez donc! Il fut un temps où le sage Visvâmitra se livrait à des +austérités effrayantes... Les dieux s’inquiétèrent[26], et lui +envoyèrent, pour le distraire de sa pénitence, une nymphe céleste, +nommée Ménacâ. + + [26] Les ascètes peuvent arriver, à force d’austérités, à détrôner les + dieux et à prendre leur place. + +LE ROI. + +On dit, en effet, que les austérités des ascètes inquiètent quelquefois +les dieux:--Mais continuez. + +ANOUSOUYA. + +Alors,... par une délicieuse journée de printemps,... à la vue de cette +beauté divine... (_Elle s’arrête embarrassée._) + +LE ROI. + +Je devine... Elle est fille de la nymphe? + +ANOUSOUYA. + +C’est cela. + +LE ROI. + +Je ne m’étonne plus! + + Ce n’est pas là l’enfant qu’une femme a porté: + L’éclair éblouissant n’est pas fils de la terre! + Un sang divin peut seul expliquer le mystère + De sa merveilleuse beauté. + +(_Sacountalâ baisse les yeux._) + +LE ROI, _à part_. + +C’est un obstacle de moins pour mes désirs[27]. + + [27] Sacountalâ, étant fille de Visvâmitra, est de caste royale. + +PRIYAMVADA, _regardant Sacountalâ avec un sourire_. + +Monseigneur paraît avoir encore quelque chose à dire. (_Sacountalâ fait +du doigt un signe de menace à son amie._) + +LE ROI. + +Vous ne vous trompez pas: Je m’intéresse fort à ses pieux exercices, et +j’ai encore à ce sujet une question à vous faire. + +PRIYAMVADA. + +Ordonnez donc, Seigneur: des novices comme nous n’ont qu’à obéir. + +LE ROI. + + Ce vœu cruel, obstacle à l’élan de vos cœurs, + Cannva permettra-t-il qu’un époux l’en relève? + Ou veut-il qu’au milieu des gazelles, ses sœurs, + Elle brille dans l’ombre et n’ait pas d’autre rêve? + +PRIYAMVADA. + +Maintenant, en effet, Seigneur, elle observe des vœux religieux; mais +son père a l’intention de la marier quand il lui aura trouvé un époux +digne d’elle. + +LE ROI, _à part, joyeux_. + + Livre-toi donc, mon cœur! La pure jeune fille + N’est plus l’ardent charbon que je n’osais toucher; + Au bord de mon chemin, c’est un rubis qui brille: + Je puis sans crainte m’approcher. + +SACOUNTALA, _avec une colère feinte_. + +Anousouyâ, je pars! + +ANOUSOUYA. + +Et pourquoi donc? + +SACOUNTALA. + +Je vais me plaindre à la vénérable Gautamî des bavardages de Priyamvadâ. +(_Elle se lève._) + +ANOUSOUYA. + +Ma chère, une pieuse novice comme toi ne doit pas, pour suivre sa +fantaisie, oublier les égards qu’elle doit à un hôte. (_Sacountalâ part +sans répondre._) + +LE ROI, _à part_. + +Comment! elle s’enfuit! (_Il se lève comme pour l’arrêter; mais il se +contient._) Ah! l’imagination d’un amant est toujours en avance sur la +réalité! + + Je voulais lui parler: le respect m’a fait taire. + J’allais la suivre: il a cloué mes pieds au sol. + Mais mon cœur est plus prompt: il avait pris son vol; + Je le sens retomber à terre! + +PRIYAMVADA, _suivant Sacountalâ_. + +Holà! méchante! je ne te permets pas de t’en aller. + +SACOUNTALA, _se retournant et fronçant le sourcil_. + +Pourquoi cela? + +PRIYAMVADA. + +Tu me dois encore l’arrosage de deux arbres. Commence par t’acquitter; +tu t’en iras après. (_Elle la retient de force._) + +LE ROI. + +Elle est déjà assez fatiguée... Voyez! + + Ses deux bras nus tombent de lassitude; + Sa main froissée est d’un rouge sanglant; + Elle soupire, et, sous l’étoffe rude, + Ses seins gonflés ondulent en tremblant... + La sueur brille en perles de rosée, + Mouillant la fleur qu’elle a pour seul bijou; + Ses cheveux noirs, dont l’attache est brisée, + Mêlent leurs flots et roulent sur son cou. + +C’est donc moi qui payerai sa dette. (_Il leur tend son anneau. Les deux +amies le reçoivent, en lisent l’inscription et se regardent._) Oh! +n’allez pas vous tromper: c’est un présent que le roi m’a fait. + +PRIYAMVADA. + +Alors,... Seigneur, vous ne devez pas vous en séparer. Votre désir +suffit: nous la tenons quitte. + +ANOUSOUYA. + +Chère Sacountalâ, te voilà libre! Tu le dois à ce charitable seigneur... +Non, je dis mal! à ce grand roi! Maintenant veux-tu encore partir? + +SACOUNTALA, _à part_. + +Certes! je partirais,... si j’avais quelque empire sur moi-même. + +PRIYAMVADA. + +Eh bien! te voilà encore là? + +SACOUNTALA. + +Tu n’as pas d’ordres à me donner, je pense. Je partirai quand bon me +semblera. + +LE ROI, _regardant Sacountalâ, à part_. + +Ah! puisse-t-elle sentir pour moi ce que je sens pour elle! Mais je +crois que l’espoir m’est permis. + + Aucun signe, aucun mot n’a calmé ma souffrance; + Mais ses yeux que je cherche ont le regard perdu; + Quand je parle, je sais que je suis entendu: + Mon cœur bat d’espérance. + +VOIX _derrière la scène_. + +Alerte! Accourez tous, ermites! Venez au secours des animaux de +l’ermitage: le roi Douchanta chasse, et il est près d’ici. + + Le char soulève une poussière + Qui s’envole en longs tourbillons: + Le soleil n’a plus de rayons + Pour la percer de sa lumière. + Les habits à demi séchés + Qui flottent sur les tiges frêles, + Les feuilles, les rameaux tachés, + Semblent couverts de sauterelles. + +LE ROI, _à part_. + +Ah! malheur à moi! On me cherche, et les gens de ma suite jettent le +trouble dans l’ermitage. + +NOUVELLES VOIX _derrière la scène_. + +Alerte! Prenez garde à vous, ermites! Femmes, vieillards, enfants, tout +fuit!... Le voilà!... + + L’éléphant s’irrite, + Gronde, prend la fuite, + Et se précipite + Sous le bois obscur. + La fureur le grise! + Sa défense est prise... + Un effort la brise: + L’arbre était plus dur. + Son pied s’embarrasse: + Raidi par sa masse, + La ronce l’enlace + D’un bracelet vert. + Le daim fuit de crainte! + Notre extase sainte + A sa flamme éteinte: + L’autel est désert. + +(_Tous, en entendant ces voix, se lèvent précipitamment._) + +LE ROI. + +Ah! malheur à moi! je suis coupable envers les ermites! Cherchons à +réparer le mal! + +LES DEUX AMIES. + +Grand roi, nous avons peur: l’éléphant est furieux. Permets-nous de +rentrer dans la hutte. + +ANOUSOUYA, _à Sacountalâ_. + +Allons, Sacountalâ, la vénérable Gautamî va être inquiète: hâtons-nous +d’aller la retrouver. + +SACOUNTALA. (_Elle paraît n’avoir plus la force de marcher._) + +Hélas! mes pieds refusent de me porter! + +LE ROI. + +Allez! je ne vous retiens plus: il faut que de mon côté je coure +protéger l’ermitage. + +LES DEUX AMIES. + +Grand roi! nous savons maintenant qui tu es... Nous ne t’avons pas rendu +les honneurs qui t’étaient dus, daigne nous pardonner... Nous osons à +peine, après t’avoir aussi mal reçu, t’inviter à revenir parmi nous. + +LE ROI. + +Je vous en prie, ne parlez pas ainsi: votre seule présence était la plus +charmante des hospitalités. + +SACOUNTALA. + +Anousouyâ!... attendez-moi!... la barbe d’un épi m’est entrée dans le +pied, et ma tunique d’écorce est accrochée à une branche d’amarante: +attendez que je me dégage. (_Elle sort avec ses amies en regardant le +roi._) + +LE ROI, _avec un soupir_. + +Les voilà toutes parties! Il faut que je m’éloigne à mon tour... La +rencontre de Sacountalâ m’a ôté toute envie de rentrer dans mon palais; +je vais donc installer ma suite à une distance suffisante de +l’ermitage... Ah! je ne puis détacher ma pensée de Sacountalâ. + + La hampe du drapeau brave l’effort du vent; + Mais l’étoffe captive ondoie et se rebelle. + Ainsi mon corps marche en avant; + Mais mon cœur retourne vers elle. + + + + +ACTE II + +CONFIDENCES + + +On voit paraître Mâdhavya, ami d’enfance[28] du roi. + + [28] Personnage de convention, gourmand et poltron, le bouffon du + théâtre indien. + +MADHAVYA, _avec un soupir_. + +Ouf! je suis mort! Voilà ce qu’on gagne à l’amitié d’un roi qui a la +rage de la chasse. J’en ai assez! Une gazelle par-ci, un sanglier +par-là. Bon! voilà qu’il faut courir, en plein midi, dans les +clairières. Pour se rafraîchir, des ruisseaux d’eau tiède pleins de +feuilles pourries. On mange à des heures indues; le rôti est brûlé. La +nuit, pas moyen de dormir: les chevaux et les éléphants piétinent. Pour +réveil, au point du jour, un bruit qui fend les oreilles: les damnés +chasseurs partent pour la forêt.--Encore si c’était tout! Mais non! +L’ampoule tourne en panaris. Tout en chassant, Sa Majesté, sans rien +dire, est entrée dans un ermitage, et elle y a rencontré, pour mes +péchés, une jeune novice qu’on appelle Sacountalâ. Depuis qu’il l’a vue, +il n’est plus question de s’en retourner.--C’est au milieu de ces +agréables réflexions que j’ai vu luire l’aurore. Comment sortir de là? +Il doit avoir fini ses ablutions... Je vais aller le trouver. (_Il fait +quelques pas et regarde devant lui._) Mais le voici qui vient, son arc +et ses flèches dans la main, et sa bien-aimée dans le cœur. Il porte une +couronne de fleurs des bois. Bien! Je vais l’attendre dans l’attitude +d’un homme moulu. Si je pouvais faire valoir ainsi mes droits au repos! +(_Il s’appuie sur son bâton et reste immobile. On voit paraître le roi +couronné de fleurs sauvages, l’arc et les flèches à la main._) + + * * * * * + +LE ROI, _à part_. + + Son cœur, que j’ai touché, sera lent à s’ouvrir; + Il est fier: j’attendrai. Mais l’espérance émousse + L’aiguillon de l’attente et la rend presque douce: + C’est une volupté d’être deux à souffrir. + +(_Souriant._) Voilà bien les illusions d’un amant. Comme il trouve +aisément dans le cœur de la bien-aimée tout ce qu’il désire y voir! + + Eh! qu’importent les feux que lançaient ses prunelles! + A peine elle semblait savoir que j’étais là. + Certe, elle s’éloignait lentement... C’est qu’elle a + L’allure paresseuse et charmante des belles. + Enfin, quand son amie a voulu l’arrêter, + N’a-t-elle pas boudé son amie elle-même? + Mais l’espoir obstiné sait tout interpréter. + Elle me fuit... Donc elle m’aime! + +MADHAVYA, _sans changer de position_. + +Roi, je ne peux plus remuer ni jambes ni bras! Excuse-moi si je ne te +salue que de la voix. + +LE ROI, _le regardant, avec un sourire_. + +Et d’où te vient cette grande fatigue? + +MADHAVYA. + +Tu le demandes? Tu m’allonges un soufflet dans l’œil, et il faut que je +t’explique pourquoi je pleure! + +LE ROI. + +Je ne comprends pas. Parle plus clairement. + +MADHAVYA. + +Quand on plonge un bâton dans l’eau, il devient bancroche, n’est-ce pas? +Est-ce sa faute ou celle de l’eau? + +LE ROI. + +C’est la faute de l’eau. + +MADHAVYA. + +Eh bien! c’est aussi ta faute si je suis plié en deux. + +LE ROI. + +Comment cela? + +MADHAVYA. + +Dis-moi, c’est donc beau pour un roi d’abandonner les intérêts de ses +sujets... et les grands chemins, pour aller vivre dans les forêts? Et +moi, un brahmane[29], il faut, pour te complaire, que je coure après +d’innocentes bêtes,... et que je me désarticule les membres! Je demande +grâce. Reposons-nous une journée. + + [29] Le respect des êtres vivants est un devoir pour les brahmanes. + +LE ROI, _à part_. + +Il ne se doute pas que la chasse a maintenant aussi peu d’attraits pour +moi que pour lui. Je ne pense qu’à la fille de Cannva. + + Non, l’on ne verra plus ma main cruelle armée + Pour envoyer la mort aux êtres gracieux + Qui souvent ont bondi près de ma bien-aimée, + Et dont le doux regard a passé dans ses yeux! + +MADHAVYA, _regardant le roi_. + +Il rumine encore quelque chose. J’ai parlé dans le désert. + +LE ROI, _souriant_. + +Tu n’y es pas. Je me dis tout simplement qu’il faut se rendre aux désirs +d’un ami. + +MADHAVYA, _enchanté_. + +Sois donc béni! (_Il veut se redresser._) + +LE ROI. + +Attends encore un peu; je n’ai pas fini. + +MADHAVYA. + +Tu n’as qu’à commander. + +LE ROI. + +Quand tu te seras bien reposé, je t’emploierai à une autre affaire qui +ne te donnera aucune peine. + +MADHAVYA. + +Est-ce à manger des gâteaux? + +LE ROI. + +Tu vas le savoir. + +MADHAVYA. + +Je grille d’impatience. + +LE ROI. + +Holà! quelqu’un! + +L’HUISSIER. + +Je suis aux ordres de Sa Majesté. + +LE ROI. + +Raivataca, prie le général de venir. + +L’HUISSIER. + +J’obéis. (_Il sort et revient avec le général._) Venez, Seigneur, le roi +vous donne audience; vous pouvez approcher. + +LE GÉNÉRAL, _regardant le roi, à part_. + +Il y a beaucoup à dire contre la chasse. Mais on ne peut pas lui +reprocher de nuire à la beauté du roi. + + Rien ne peut échapper à sa flèche volante; + La corde de son arc a labouré sa chair: + Mais ni les durs travaux ni la chaleur brûlante + N’arrachent de sueur à ses membres de fer. + Ses bras longs et puissants bravent la lassitude; + Son corps souple et nerveux n’est pour lui d’aucun poids: + Tel l’éléphant qui vit, loin de la servitude, + Sur la montagne, au fond des bois. + +(_S’approchant._) Gloire au roi! Sire, je me suis assuré que cette forêt +est pleine de gibier. J’attends vos ordres. + +LE ROI. + +Bhadraséna, Mâdhavya m’a dit tant de mal de la chasse qu’il m’en a +détourné. + +LE GÉNÉRAL, _bas à Mâdhavya_. + +Courage! continue, ami Mâdhavya. Moi, je suis obligé de flatter le +maître. (_Haut._) Sire, ne prenez pas garde aux sottises qu’il vous +débite. Moi, votre exemple m’a converti. + + Combattre l’embonpoint pesant, + Rester fort, souple, séduisant, + Bouillir d’audace! + S’amuser d’un faible ennemi + Qui tantôt fuit, mort à demi, + Tantôt menace; + Percer de la pointe d’un trait + Un but qui court et disparaît + De place en place; + Être vainqueur, toujours vainqueur: + Voilà le rêve de mon cœur. + Vive la chasse! + +MADHAVYA, _en colère_. + +Va-t’en, toi! tu ne rêves que plaies et bosses! Le roi est revenu à des +sentiments plus doux. Quant à toi, méchant bâtard, tu peux te promener, +si bon te semble, de forêt en forêt, jusqu’à ce qu’un vieil ours, en +quête d’une gazelle ou d’un chacal, te trouve sur sa route et t’avale. + +LE ROI. + +Bhadraséna, je ne suis pas de ton avis. Nous sommes ici trop près de +l’ermitage. Adieu la chasse! + + Buffles amis de l’onde et des fourrés humides, + Soyez heureux: plongez vos cornes dans les eaux. + Broutez en paix, dormez, antilopes timides: + A l’ombre des grands bois couchez-vous en troupeaux, + Sangliers, qui tremblez pour vos petits sans armes, + Roulez-vous sans souci dans l’herbe des marais. + Bêtes des bois, vivez désormais sans alarmes: + Ne craignez plus mes traits! + +LE GÉNÉRAL. + +Comme il plaît au roi. + +LE ROI. + +Quelques archers avaient dû prendre les devants. Fais-les rappeler. +Empêche mes hommes d’armes de jeter le trouble dans l’ermitage et +tiens-les à une distance respectueuse. Tu le sais... + + L’ermite qu’on insulte est, dans son humble case, + Pareil au feu qui couve et peut tout consumer. + Un regard du soleil suffit pour animer + La froideur du cristal, qui tout à coup s’embrase. + +LE GÉNÉRAL. + +Les ordres du roi seront exécutés. + +MADHAVYA. + +Va-t’en, trouble-fête! va-t’en! (_Le général sort._) + +LE ROI, _jetant un regard à ses gens_. + +Allez ôter vos habits de chasse. Et toi, Raivataca, veille aux soins de +ta charge. + +L’HUISSIER. + +J’obéis. (_Il sort._) + +MADHAVYA. + +Tu as chassé les moustiques. Maintenant, vois ce dais de verdure et ce +banc de pierre au-dessous. Veux-tu t’y asseoir? Pour mon compte, je m’y +trouverai très bien. + +LE ROI. + +Montre-moi le chemin. + +MADHAVYA. + +Eh bien! suis-moi. (_Ils font quelques pas et s’assoient._) + +LE ROI. + +Ami Mâdhavya, à quoi donc te servent tes yeux? Tu n’as pas vu ce qu’il y +a de plus beau au monde. + +MADHAVYA. + +Que dis-tu? N’es-tu pas devant moi? + +LE ROI. + +On se plaît toujours à soi-même. Ce n’est pas de moi qu’il est question. +Je veux parler de la perle de cet ermitage, de Sacountalâ. + +MADHAVYA, _à part_. + +Attends un peu! Si tu crois que je vais t’encourager! (_Haut._) Bah! +c’est la fille d’un brahmane. Tu ne peux pas y prétendre. A quoi te sert +de l’avoir vue? + +LE ROI. + +Sot que tu es! + + Le croissant nouveau qui luit + Dans la nuit + Est la merveille du monde, + Et l’on goûte sans désir + Le plaisir + De voir sa lumière blonde! + +Mais l’objet qui a touché le cœur de Douchanta n’est pas hors de sa +portée. + +MADHAVYA. + +Explique-toi. + +LE ROI. + + L’ermite a rencontré l’enfant sur son chemin. + Sa patrie est le ciel, ce bois fut son asile: + Cannva la recueillit, et l’éclatant jasmin, + Détaché de sa branche, orna ce tronc stérile. + +MADHAVYA, _éclatant de rire_. + +Ainsi, tu oublies pour elle les beautés de ton harem? Mais, après tout, +on voit des gens, fatigués de dattes, se jeter avidement sur le fruit +aigrelet des tamarins. + +LE ROI. + +Ami, si tu la voyais, tu tiendrais un autre langage. + +MADHAVYA. + +Il faut qu’elle soit bien belle, en effet, pour inspirer un pareil +enthousiasme à un connaisseur comme toi! + +LE ROI. + +Mon cher, deux mots suffisent. + + Mille traits ont formé cette beauté céleste: + Brahma les assembla; Brahma, d’un œil ami, + A caressé son œuvre, et cet effort atteste + Qu’il a voulu donner une sœur à Lakchmî[30]. + + [30] Déesse de la beauté. + +MADHAVYA. + +Je vois, elle fait pâlir toutes les autres. + +LE ROI. + +Sais-tu ce que je me dis? + + Personne n’a jamais respiré cette fleur; + Nul ongle n’a blessé sa tige intacte et pure. + Rubis, elle a brillé sans servir de parure. + Miel nouveau, nul palais n’a connu sa saveur. + Mon cœur frémit quand j’y pense! + Ah! qui donc, en récompense + De quelque ancienne existence[31] + Fermée à la volupté, + Quel être digne d’envie, + Quel ascète a mérité + D’apporter en cette vie + Une faim inassouvie + Au festin de sa beauté? + + [31] On sait que les Hindous croient à la métempsycose. + +MADHAVYA. + +Dépêche-toi alors. Épouse-la vite. Si l’infortunée allait échoir à un de +ces ermites qui se pommadent avec de l’huile d’Ingoudî[32]! + + [32] Sorte de noix sauvage. + +LE ROI. + +Hélas! elle ne peut disposer d’elle-même; et son père est absent. + +MADHAVYA. + +Et quelle impression as-tu faite sur elle? + +LE ROI. + +Mon cher, les jeunes novices sont naturellement réservées; + + Ses yeux craignent encor de se livrer à moi; + Mais elle ne pouvait s’empêcher de sourire, + Heureuse en dépit d’elle, et je voyais pourquoi, + Bien qu’elle n’ait rien osé dire. + +MADHAVYA. + +Ah oui! elle aurait dû peut-être se jeter tout de suite dans tes bras? + +LE ROI. + +Mais c’est quand elle est partie avec ses compagnes qu’elle s’est +complètement trahie. + + Elle s’est retournée au bout de quelques pas, + Disant: «Holà! l’herbe me pique! + «La ronce accroche ma tunique!» + Mais ce n’était qu’un jeu qui ne me trompait pas. + +MADHAVYA. + +Elle t’a donné un os à ronger. Voilà sans doute ce qui te retient près +de l’ermitage. + +LE ROI. + +Mon bon Mâdhavya, trouve-moi quelque prétexte pour y retourner. + +MADHAVYA. + +Il y en a un tout trouvé. N’es-tu pas le roi? + +LE ROI. + +Eh bien! + +MADHAVYA. + +Va réclamer aux ermites la dîme[33] de leur riz sauvage. + + [33] Exactement: la sixième partie. + +LE ROI. + +Imbécile! ne sais-tu pas qu’ils me payent un tribut plus précieux que +des monceaux de perles? + + A mes autres sujets je demande de l’or; + Mais je lève un impôt moins vil sur les ermites: + Leur ascétisme est riche; il emplit mon trésor + De la dîme de leurs mérites. + + * * * * * + +VOIX _derrière la scène_. + +Nous touchons au but. + +LE ROI, _écoutant_. + +J’entends des voix douces et graves. Ce sont des ascètes. + +L’HUISSIER, _entrant_. + +Gloire au roi! Deux jeunes sages sont sur le seuil. + +LE ROI. + +Fais-les entrer. + +L’HUISSIER. + +J’obéis. (_Il sort et revient avec les deux ermites._) Par ici, je vous +prie. + +PREMIER ERMITE, _regardant le roi_. + +Il brille comme la flamme, et cependant il inspire la confiance. Mais +pourquoi m’en étonnerais-je? Tout roi qu’il est, il peut passer pour un +des nôtres. + + Son palais, comme un ermitage, + S’ouvre pour l’hospitalité, + Et les Gandharvas[34] l’ont chanté + Comme un héros et comme un sage. + Notre piété qu’il défend + Est une ample moisson qu’il sème. + Tout cède à son bras triomphant; + Son cœur sait se vaincre lui-même. + + [34] Musiciens célestes. + +SECOND ERMITE. + +Ami, est-ce là le roi Douchanta, le compagnon du dieu Indra? + +PREMIER ERMITE. + +C’est lui. + +SECOND ERMITE. + + Il est digne vraiment de commander au monde + Jusqu’aux bords où la mer brise ses flots d’azur. + Son bras est pour son peuple un formidable mur: + Sous ce puissant abri règne la paix féconde. + Si parfois les démons viennent braver les dieux, + Il faut pour les chasser deux armes: le tonnerre + Dans la droite du roi des cieux, + Et l’arc de ce dieu de la terre! + +TOUS LES DEUX, _s’approchant_. + +Gloire au roi! + +LE ROI, _se levant_. + +Salut à vous! + +LES DEUX ERMITES. + +Salut! (_Ils lui présentent des fruits[35]._) + + [35] Nul ne doit paraître devant un roi sans lui faire un présent. + +LE ROI, _prenant les fruits et s’inclinant_. + +Veuillez me dire ce qui vous amène. + +LES DEUX ERMITES. + +Nos ascètes savent que tu es près d’eux, et ils t’adressent cette +prière... + +LE ROI. + +Parlez: leurs désirs sont des ordres pour moi. + +LES DEUX ERMITES. + +En l’absence de notre maître, les Râkchasas[36] viennent troubler nos +pieux exercices. Nous avons besoin d’un protecteur. Daigne venir, avec +ton cocher, passer quelques jours dans l’ermitage. + + [36] Démons qui troublent les sacrifices. + +LE ROI. + +Ce sera un honneur pour moi. + +MADHAVYA, _bas_. + +On te prend à la gorge; mais tu ne t’en plains pas. + +LE ROI. + +Raivataca, va dire à mon cocher d’amener mon char et d’apporter mon arc +et mes flèches. + +L’HUISSIER. + +Les ordres du roi seront exécutés. (_Il sort._) + +LES DEUX ERMITES. + + Secours à l’opprimé, justice à l’innocent + Sont les rites sacrés que pratique ta race. + Tes aïeux sont contents de toi; tu suis leur trace, + Et Pourou peut encore être fier de son sang. + +LE ROI. + +Allez devant; je vous suis. + +LES DEUX ERMITES. + +Sois victorieux! (_Ils sortent._) + +LE ROI. + +Mâdhavya, veux-tu voir Sacountalâ? + +MADHAVYA. + +Tout à l’heure je n’y aurais pas vu d’inconvénient; mais maintenant j’en +vois un... Cette histoire de Râkchasas... + +LE ROI. + +Tu n’as rien à craindre. Ne seras-tu pas à mes côtés? + + * * * * * + +L’HUISSIER, _entrant_. + +Le char du roi est prêt à partir pour la victoire. Mais voici Carabhaca +qui arrive du palais. C’est la reine[37] qui l’envoie. + + [37] La reine mère. + +LE ROI, _respectueusement_. + +Ma noble mère l’a chargé d’un message pour moi? + +L’HUISSIER. + +Oui, Sire. + +LE ROI. + +Fais-le vite entrer. + +L’HUISSIER. (_Il sort et revient avec le messager._) + +Carabhaca, voici le roi: approchez-vous. + +LE MESSAGER, _s’approchant et s’inclinant_. + +Gloire au roi! La reine vous fait savoir... + +LE ROI. + +Parle: j’exécuterai ses ordres. + +LE MESSAGER + +... Que dans quatre jours elle observera le jeûne[38] à votre intention. +Elle désire que vous soyez alors auprès d’elle. + + [38] Cérémonie propitiatoire. + +LE ROI. + +D’un côté, ma mère m’appelle; de l’autre, les ascètes me retiennent. +J’ai à remplir deux devoirs également sacrés. Comment les concilier? + +MADHAVYA, _riant_. + +Reste entre les deux, comme Trisancou[39]. + + [39] Allusion à la légende d’un roi qui, ayant voulu s’élever jusqu’au + ciel et n’ayant pu réussir à y entrer, resta suspendu entre le ciel + et la terre. + +LE ROI. + +Je suis vraiment dans un grand embarras. + + Mon cœur, qui se partage, a les murmures vagues + Du torrent + Où le rocher se dresse et divise en deux vagues + Le courant. + +(_Après réflexion._) Ami, ma noble mère t’aime comme un fils. Retourne +au palais; dis-lui que je suis retenu ici par mes devoirs envers les +ascètes, et remplace-moi auprès d’elle dans la cérémonie. + +MADHAVYA. + +Si je pars,... ne va pas croire, au moins, que ce soit par crainte des +Râkchasas. + +LE ROI, _souriant_. + +O illustre brahmane! qui aura jamais pareille idée de toi? + +MADHAVYA. + +Alors je veux avoir le même cortège qu’un frère de roi. + +LE ROI. + +Comment donc! Pour être plus sûr de n’apporter aucun trouble dans +l’ermitage, je vais renvoyer toute ma garde avec toi. + +MADHAVYA, _orgueilleusement_. + +Ah! ah! je passe héritier présomptif. + +LE ROI, _à part_. + +Le coquin est bavard; il pourrait bien aller publier dans le harem mes +nouvelles amours. Prenons nos précautions. (_Haut, en prenant Mâdhavya +par la main._) Ami Mâdhavya, c’est par déférence pour les ascètes que je +vais m’installer dans l’ermitage... Ne va pas croire, au moins, que je +sois vraiment amoureux de la jeune novice. + + J’ai voulu rire, tu vois! + Et mon cœur dément ma bouche: + L’antilope est moins farouche + Que cette fille des bois! + +MADHAVYA. + +Ah! bon! c’est entendu. + + + + +ACTE III + +L’AMOUR + + +On voit paraître le disciple d’un brahmane, portant du gazon pour +l’autel. + +LE DISCIPLE. + +Merveilleuse puissance du roi Douchanta! Il lui a suffi d’entrer dans +l’ermitage: rien ne vient plus troubler nos sacrifices. + + Qui donc affronterait ce héros combattant? + Sans combat le démon lui cède: + J’ai vu fuir, au seul bruit de son arme qu’il tend, + La bande impure qui m’obsède. + +Je vais porter aux prêtres cette botte de gazon sacré pour en joncher +l’autel. (_Il fait quelques pas. Regardant autour de lui, à la +cantonade._) Tiens! Priyamvadâ, à qui portes-tu cet onguent d’Ousîra et +ces feuilles de lotus avec leurs racines? (_Après avoir écouté._) Que +dis-tu? Sacountalâ, brûlée par l’ardeur du soleil, a été prise d’une +fièvre violente? Et ceci est destiné à la calmer? Hâte-toi donc et +soigne-la bien. Tu sais ce que dit Cannva: cette enfant est toute sa +vie. De mon côté, je vais confier l’eau sainte à la vénérable Gautamî. +C’est elle qui la lui portera. (_Il sort._) + + * * * * * + +Le roi paraît. Il a l’air pensif. + +LE ROI. + + Oui! Son père est un feu qui peut me consumer: + Quand on lui fait injure, il faut qu’on s’en repente. + Mais rien n’empêchera l’eau de suivre sa pente, + Ni mon cœur de l’aimer! + +Les ermites ont retrouvé la paix: ils m’ont permis de me retirer. Où +chercher maintenant un soulagement à ma peine? Ah! le seul remède serait +la vue de ma bien-aimée. (_Regardant le ciel._) Voici l’heure la plus +brûlante du jour; elle la passe d’ordinaire avec ses amies sur les bords +de la Mâlinî, dans les lianes qui font à la rivière une ceinture de +fleurs: c’est là qu’il faut aller. (_Il fait quelques pas et regarde._) +Voilà, entre les jeunes arbres, le chemin qu’elle a dû suivre: + + Les tiges dont ses doigts ont détaché les fleurs + Laissent voir leur blessure ouverte: + La sève y monte encore et redescend en pleurs, + Blanche, au long de l’écorce verte. + +(_Il éprouve un frisson._) Un vent frais souffle dans les arbres. + + Ceux dont l’amour brûle les os + Doivent venir ici: la brise, + Humide du baiser des eaux, + Exhale un parfum qui me grise. + +(_Après avoir regardé autour de lui._) Sacountalâ doit être sous ce +berceau de bambous. + + Cette trace de pas en est la marque sûre: + Le sable du chemin a porté son beau corps, + Et je crois contempler les opulents trésors + Que déroule à loisir sa nonchalante allure. + +J’essayerai de la voir en me tenant caché derrière ces arbres. (_Il +s’approche et regarde._) Ah! voilà les délices de mes yeux, l’objet de +mes ardents désirs! Un tapis de fleurs sur un banc de pierre lui sert de +couche, et ses deux amies s’empressent autour d’elle. Elles se croient +seules: je vais assister à leur entretien. (_Il reste à les regarder._) + + * * * * * + +On voit Sacountalâ avec ses deux amies. + +LES DEUX AMIES. (_Elles l’éventent._) + +Chère amie, le vent de ces feuilles de lotus te soulage-t-il un peu? + +SACOUNTALA, _abattue_. + +Que dites-vous, chères compagnes? Vous agitiez donc ces éventails? (_Les +deux amies se regardent d’un air désolé._) + +LE ROI. + +Elle paraît gravement indisposée. Est-ce la chaleur du jour qui +l’accable? ou son mal n’a-t-il pas une autre cause que je soupçonne?... +Le doute n’est pas possible. + + Son beau sein est rempli d’un feu qui le dévore; + L’onguent l’a parfumé, mais ne l’a pas guéri; + Le lotus[40] a séché sur son bras amaigri: + Cependant qu’elle est belle encore! + L’excès de la chaleur est un supplice égal + A l’amour qui saisit la femme et la tourmente: + Ce sont les mêmes feux; mais l’amour est un mal + Qui rend la malade charmante! + + [40] Dont elle s’est fait un bracelet. + +PRIYAMVADA, _bas à Anousouyâ_. + +Depuis le jour où elle a vu le roi, Sacountalâ est mélancolique; +n’est-ce pas lui qui est la cause de son mal? + +ANOUSOUYA, _bas_. + +J’ai la même idée: il faut l’interroger. (_Haut_.) Chère amie, +laisse-moi te faire une question... Tu souffres trop! + +SACOUNTALA, _se soulevant à demi sur sa couche_. + +Parle: que veux-tu savoir? + +ANOUSOUYA. + +Ma chère Sacountalâ, nous ignorons ce qui se passe dans ton cœur; mais +nous avons lu des poèmes et des contes: on y dépeint le mal d’amour, et +ton mal nous semble tout pareil. Dis-nous d’où viennent tes souffrances; +nous ne pouvons y porter remède sans en connaître la cause. + +LE ROI. + +Anousouyâ pense comme moi. + +SACOUNTALA. + +Attendez un peu... Mon oppression est trop grande... Je ne puis vous +répondre maintenant. + +PRIYAMVADA. + +Chère amie, Anousouyâ a bien parlé. Pourquoi nous caches-tu ton mal? Tes +forces diminuent chaque jour; ta beauté n’est plus qu’une ombre. + +LE ROI. + +Priyamvadâ n’a dit que trop vrai. + + Sa joue est amaigrie, et sa peau presque blanche; + Ses seins ont perdu leur fierté; + Son épaule qui tombe et sa taille qui penche + N’ont plus qu’un reste de beauté. + Ravages de l’amour qui fait languir sa proie! + Mal aussi charmant que cruel! + Ainsi la feuille brûle et la liane ploie, + Quand le vent embrase le ciel. + +SACOUNTALA, _soupirant_. + +A qui me confierai-je, si ce n’est à vous? Mais je vais vous affliger. + +LES DEUX AMIES. + +Raison de plus pour parler. On ne peut adoucir la peine d’une amie qu’en +la partageant. + +LE ROI. + + Elle leur livrera le secret de son âme: + N’ont-elles pas mêlé leurs larmes bien des fois? + Elle leur doit l’aveu que l’amitié réclame, + Et je vais entendre sa voix... + Je sais que pour me voir elle a tourné la tête: + Ses yeux étincelaient de désir et d’amour! + Et maintenant qu’enfin sa réponse s’apprête, + Je tremble et je souffre à mon tour. + +SACOUNTALA. + +Depuis le jour où le protecteur de l’ermitage, le sage roi, s’est offert +à mes yeux... (_La honte l’empêche de poursuivre._) + +LES DEUX AMIES. + +Parle, chère amie! + +SACOUNTALA. + +Il ne sort pas de ma pensée: voilà la cause de mon mal. + +LES DEUX AMIES. + +Nous te félicitons de ton choix; mais il ne nous étonne pas: la pente +des grandes rivières les entraîne droit à l’Océan. + +LE ROI, _au comble de la joie_. + +J’ai entendu ce que je voulais entendre. + + Comme la fraîche brise, après un jour de flamme, + Ranime les êtres vivants, + Amour, qui m’as brûlé, tu rafraîchis mon âme: + Tes feux ont la douceur des vents! + +SACOUNTALA. + +Si vous ne me condamnez pas, faites qu’il ait pitié de moi, ou sinon,... +gardez ma mémoire! + +LE ROI. + +J’aurais mauvaise grâce à douter encore. + +PRIYAMVADA, _bas à Anousouyâ_. + +Le mal est profond: il n’y a pas de temps à perdre. + +ANOUSOUYA, _bas_. + +Mais quel moyen de la guérir sans retard et sans bruit? + +PRIYAMVADA. + +Sans bruit,... c’est à quoi il faut songer; sans retard,... rien n’est +plus facile. + +ANOUSOUYA. + +Comment cela? + +PRIYAMVADA. + +N’as-tu pas observé le roi? N’as-tu pas surpris ses tendres regards? Ne +vois-tu pas que lui aussi maigrit, qu’il ne dort pas depuis plusieurs +jours? + +LE ROI. + +Elle a tout remarqué. Il est vrai... + + La chasse que j’aimais n’a pour moi plus de charmes; + Toutes les nuits je veille en appelant le jour, + Et mon bracelet d’or glisse, mouillé de larmes, + Sur mon bras qui languit d’amour. + +PRIYAMVADA, _après réflexion_. + +Ma chère, écris-lui: je cacherai la lettre dans un bouquet de fleurs, et +j’irai le lui offrir pour sa part des offrandes que nous faisons aux +dieux. + +ANOUSOUYA. + +Priyamvadâ, tu as une charmante idée: j’y donne mon approbation. Mais +qu’en pense Sacountalâ? + +SACOUNTALA. + +Vous commandez; il faut bien que j’obéisse. + +PRIYAMVADA. + +Compose donc quelque jolie chanson qui peigne l’état de ton cœur. + +SACOUNTALA. + +Je vais y songer. Mais je tremble... S’il allait dédaigner mon amour! + +LE ROI, _toujours caché et à part_. + + Celui dont tu crains la froideur + Est plein de passion lui-même: + C’est lui qui déborde d’ardeur, + C’est lui qui t’aime! + Trop souvent la Fortune a fui + L’homme qui cherchait à l’atteindre; + Mais, quand elle court après lui, + Qu’a-t-elle à craindre? + +LES DEUX AMIES. + +Tu te connais mal. Après les chaleurs accablantes de l’été, quand la +lune éclaire une belle nuit d’automne, ouvre-t-on un parasol pour s’en +garantir? + +SACOUNTALA, _souriant_. + +Me voici au travail. (_Elle médite._) + +LE ROI. + +Ah! je ne puis me rassasier de ce spectacle. + + Son œil brille, son front se plisse; mon image + Sur sa peau qui frémit soulève un fin duvet: + Déjà le chant d’amour que la vierge rêvait + Est en lettres de flamme écrit sur son visage! + +SACOUNTALA. + +Chère amie, j’ai fini ma strophe, mais je n’ai rien pour l’écrire. + +PRIYAMVADA. + +Prends cette feuille de lotus soyeuse comme la plume d’un oiseau, et +grave tes vers avec la pointe de l’ongle dans les intervalles des +nervures. + +SACOUNTALA. + +Écoutez donc, et dites-moi si j’ai su faire parler mon cœur. + +LES DEUX AMIES. + +Nous sommes tout oreilles. + +SACOUNTALA. (_Elle lit._) + + L’amour me dévore: + Hélas! je t’adore, + Et j’attends encore + Ton brûlant aveu! + Mes jours sont funèbres; + L’heure des ténèbres + Fait dans mes vertèbres + Ruisseler le feu! + +LE ROI, s’élançant vers elle. + + Tu brûles au lever du soleil de l’amour! + M’a-t-il donc épargné? Crois-tu mon cœur plus ferme? + L’aurore naît: la fleur du nymphéa se ferme; + Mais son céleste amant[41] meurt dans les feux du jour! + + [41] La lune, dont le nom est masculin en sanscrit. + +LES DEUX AMIES. (_En le voyant, elles se lèvent._) + +Sois le bien venu! L’arbre de notre désir paraît devant nous, déjà +chargé de ses fruits. (_Sacountalâ veut aussi se lever._) + +LE ROI. + + Ne te lève pas! Reste! Oh! reste sur ta couche! + Regarde autour de toi ces fleurs: tu les verras + Se flétrir sous ta peau brûlante qui les touche; + Les fibres du lotus se fanent sur ton bras. + +SACOUNTALA. (_Elle tressaille. A part._) + +O mon cœur! tu languissais dans l’attente, et maintenant tu ne sais pas +jouir de ton bonheur. + +ANOUSOUYA. + +Sa Majesté ne daignera-t-elle pas prendre place sur ce banc? +(_Sacountalâ s’écarte un peu._) + +LE ROI, _s’asseyant_. + +Priyamvadâ, votre amie souffre beaucoup... + +PRIYAMVADA, _souriant_. + +Elle guérira bientôt: le remède n’est pas loin d’elle.--Grand roi, on +voit assez combien vous vous aimez tous les deux; mais si ce que je vais +dire te semble inutile, tu me pardonneras: c’est ma tendresse pour elle +qui me fait parler. + +LE ROI. + +Épanchez-vous, ma belle! On regrette plus tard de n’avoir pas ouvert son +cœur. + +PRIYAMVADA. + +Daigne donc m’entendre. + +LE ROI. + +J’écoute. + +PRIYAMVADA. + +C’est le devoir d’un roi, n’est-ce pas, de garantir de tout mal les +ermitages et leurs habitants? + +LE ROI. + +C’est le premier de tous ses devoirs. + +PRIYAMVADA. + +Eh bien! tu vois le mal qu’a fait à notre amie son amour pour toi. Aie +pitié d’elle... Sauve-la! + +LE ROI. + +Ma belle, je l’aime autant qu’elle peut m’aimer. Ce que tu me demandes, +c’est le bonheur pour moi. + +SACOUNTALA, _avec un sourire où perce la jalousie_. + +Ne retenez donc pas le grand roi! Ne voyez-vous pas qu’il est pensif? Il +songe aux beautés qu’il a laissées dans son harem. + +LE ROI. + + Ah! que tu connais mal un cœur qui t’appartient! + J’étais meurtri déjà: l’amour ma pris pour cible; + Mais de tous les affronts voilà le plus sensible, + Et c’est de toi qu’il vient! + +ANOUSOUYA. + +Sire, on dit que les rois ont beaucoup d’amies... Puissent les parents +de notre chère compagne n’avoir jamais à pleurer sur le sort que tu lui +feras! + +LE ROI. + +Ma belle, un mot suffit. + + Nulle autre en mon harem ne sera souveraine; + Ma noble race et moi, + Nous aurons deux appuis: la Terre[42] et cette reine, + Dont le fils sera roi. + + [42] Première épouse des rois, selon les idées indiennes. + +LES DEUX AMIES. + +Tu combles nos vœux. (_Sacountalâ fait un mouvement de joie._) + +PRIYAMVADA, _bas à Anousouyâ_: + +Regarde, Anousouyâ, regarde... Notre amie, d’instant en instant, semble +revenir à la vie, comme le paon qui commence à sentir, à la fin de +l’été, le vent frais de la saison des pluies. + +SACOUNTALA. + +Chères compagnes, priez ce grand roi de nous excuser: nous avons dit, en +nous croyant seules, des choses qui ont pu l’offenser. + +LES DEUX AMIES, _souriant_. + +C’est à celle qui a fait l’offense de demander elle-même son pardon. +Quant à nous, nous avons la conscience nette. + +SACOUNTALA. + +Sa Majesté daignera-t-elle excuser ce qu’elle a entendu? Que ne dit-on +pas quand on se croit sûr du secret? + +LE ROI, _souriant_. + + Cette offense, mon cœur ne s’en souviendra pas. + Je pardonnerai tout,... si ta faveur me laisse, + Sur ce tapis qui semble inviter ma mollesse, + A tes pieds, un instant, poser mes membres las! + +PRIYAMVADA. + +Oh! si ce n’est que cela!... + +SACOUNTALA, _feignant la colère_. + +Tais-toi, bavarde. Tu vois mon mal, et tu en ris. + +ANOUSOUYA, _regardant dans la coulisse_. + +Priyamvadâ, vois, le petit faon, le nourrisson de l’ermitage, est +inquiet; il regarde de tous côtés: il a perdu sa mère, et il cherche +après elle. Je vais l’aider à la retrouver. + +PRIYAMVADA. + +Ma chère, il est si sauvage! tu n’en viendras pas à bout toute seule: je +vais avec toi. (_Elles partent toutes les deux._) + +SACOUNTALA. + +Ne vous éloignez pas! ne me laissez pas seule! + +LES DEUX AMIES, _souriant_. + +Tu n’es pas seule: le protecteur de la terre est à tes côtés. (_Elles +sortent._) + +SACOUNTALA. + +Comment! mes compagnes m’ont abandonnée! + +LE ROI, _après avoir regardé tout autour de lui_. + +Calme-toi, belle, ton serviteur remplacera tes compagnes. Parle: que +dois-je faire? + + Faut-il que l’on t’évente, ô ma belle maîtresse? + Ce lotus t’enverrait un souffle humide et doux. + Ou bien, veux-tu poser tes pieds sur mes genoux? + Ils se ranimeront sous ma chaude caresse! + +SACOUNTALA. + +Je ne manquerai pas au respect que je te dois. (_Elle se lève +languissamment et veut s’éloigner._) + +LE ROI, _la retenant_. + +Belle, l’heure est brûlante encore: ne t’expose pas en cet état aux feux +du jour. + + Pour toi, ce frais tapis est un lit de douleur; + Ton sein, sous les lotus, endure un mal sans trêve... + Et tu pars! Veux-tu donc que le soleil achève + De brûler ta jeunesse en fleur? + +SACOUNTALA. + +Laisse-moi, laisse-moi, je t’en supplie! je ne suis plus maîtresse de +moi. Mes amies étaient ma seule sauvegarde: que deviendrai-je sans +elles? + +LE ROI. + +Ah! tu me fais tort avec cette pensée. + +SACOUNTALA. + +Les dieux me gardent d’offenser Sa Majesté! C’est le destin que +j’accuse. + +LE ROI. + +Pourquoi accuser le destin qui comble nos vœux? + +SACOUNTALA. + +Comment ne pas l’accuser? Il m’ôte la possession de moi-même, et me fait +désirer ce que je ne dois pas. (_Elle s’éloigne._) + +LE ROI. + +Renoncerai-je au bonheur qui est si près de moi? (_Il la suit et la +retient par le pan de sa robe._) + +SACOUNTALA. + +Fils de Pourou, respecte la décence; à chaque pas nous pouvons +rencontrer un ermite. + +LE ROI. + +Tu n’as rien à craindre de tes maîtres. Cannva lui-même connaît la +loi[43]: notre union ne le fera pas rougir. + + [43] «L’hymen n’est pas toujours entouré de flambeaux.» Le mariage par + consentement mutuel est admis par le code de Manou: c’est ce qu’on + appelle «le mode des Gandharvas». Mais, naturellement, il faut qu’il + soit reconnu des deux parties: de là le péril de l’héroïne, que le + commencement de l’acte IV portera à son comble. + + Plus d’une fois déjà vos pieuses retraites + Ont prêté leur ombrage aux rites de l’amour: + Le Gandharva préside aux unions secrètes, + Et Cannva bénira sa fille à son retour. + +(_Regardant autour de lui._) Cependant elle dit vrai. On peut nous voir +ici. (_Il laisse aller Sacountalâ. En revenant sur ses pas, il trouve un +bracelet qu’elle a perdu, et le place sur son cœur._) + +SACOUNTALA, _regardant son bras, à part_. + +Ah! je n’ai pas senti tomber mon bracelet. (_Elle revient sur ses pas. +Haut._) Seigneur, je me suis aperçue en chemin que j’avais perdu mon +bracelet de lotus: c’est pour le chercher que je reviens, car j’ai +deviné que tu l’as pris. Rends-le-moi donc. Les ermites ne sont pas +loin. Ne me trahis pas; ne te trahis pas toi-même. + +LE ROI. + +Je te le rendrai, mais à une condition. + +SACOUNTALA. + +Laquelle? + +LE ROI. + +C’est que tu me permettras de le rattacher moi-même. + +SACOUNTALA, _à part_. + +Comment lui refuser? (_Elle s’approche._) + +LE ROI. + +Viens donc! asseyons-nous sur ce banc. (_Ils s’assoient. Le roi prend la +main de Sacountalâ._) Frisson délicieux! + +SACOUNTALA. + +Hâtez-vous, mon noble époux. + +LE ROI, _joyeux, à part_. + +Elle m’a appelé son époux: elle est à moi. (_Haut._) Belle, je crois que +le bracelet n’est pas encore solidement attaché; permets que je +recommence. + +SACOUNTALA, _souriant_. + +Comme tu voudras. + +LE ROI. (_Il rattache le bracelet avec une maladresse voulue._) + +Ah! m’y voici: regarde. + + Ne cherche plus au ciel le fin croissant qui luit: + Il est là, sur ton bras. Vois! Sous ma main qui tremble, + C’est lui, c’est son bel arc qui se referme, et semble + Mieux briller sur ta peau plus brune que la nuit. + +SACOUNTALA. + +Je n’y vois pas: le vent a secoué la fleur qui pend à mon oreille, et le +pollen m’est entré dans l’œil. + +LE ROI, _souriant_. + +Permets que mon souffle en chasse cette poussière. + +SACOUNTALA. + +C’est trop de bonté; mais je n’ai pas confiance en toi. + +LE ROI. + +Tu as tort de parler ainsi: un nouveau serviteur est toujours docile. + +SACOUNTALA. + +Je craindrais l’excès de son zèle. + +LE ROI, _à part_. + +Je ne laisserai pas échapper cette occasion charmante. (_Il veut lui +relever le visage; Sacountalâ résiste._) O mon amour! ne crains pas que +je t’offense. (_Sacountalâ reste un moment la tête inclinée et le regard +perdu. Le roi lui relève le visage. A part._) + + Sa lèvre brûlante et pure, + Que jamais ardent baiser + Ne blessa de sa morsure, + Frémit,... et me dit d’oser! + +SACOUNTALA. + +Mon époux tarde beaucoup à tenir sa promesse. (_Il lui souffle dans +l’œil._) Merci. Maintenant j’y vois; mais je suis confuse, et je ne sais +comment remercier mon époux. + +LE ROI. + +J’ai déjà ma récompense. + + Fleur charmante! j’ai bu ton haleine, et ce baume + Endort le mal que j’ai souffert. + Ton abeille est heureuse: elle a humé l’arôme + Qui sort du lotus entr’ouvert! + +SACOUNTALA. + +Et si elle n’était pas heureuse encore? + +LE ROI. + +Alors... (_Il s’approche pour prendre un baiser._) + +VOIX _derrière la scène_. + +Oiseaux fidèles[44], séparez-vous: voici la nuit. + + [44] Ces oiseaux, nommés tchakravâkas, sont légendaires: les Hindous + croient que la nuit les sépare. Ici, naturellement, les deux oiseaux + sont les deux époux, et la nuit est Gautamî: l’avertissement vient + des compagnes de Sacountalâ. + +SACOUNTALA. (_Elle écoute et tressaille._) + +Mon époux, c’est la vénérable Gautamî qui vient s’informer de ma santé: +cachez-vous derrière ce buisson. + +LE ROI. + +J’y cours. (_Il se cache. On voit entrer Gautamî portant un vase plein +d’eau._) + +GAUTAMI. + +Mon enfant, voici l’eau sacrée. (_Elle l’aide à se lever et regarde +autour d’elle._) Eh quoi! malade comme tu l’es, tu restes là sans autre +compagne que ta divinité protectrice? + +SACOUNTALA. + +Depuis un instant seulement. Priyamvadâ et Anousouyâ viennent de +descendre à la rivière. + +GAUTAMI. (_Elle asperge Sacountalâ._) + +Chère enfant, puisse cette eau sainte te donner santé et longue vie! Ta +fièvre a-t-elle un peu diminué? (_Elle pose la main sur son front._) + +SACOUNTALA. + +Vénérable mère, je vais un peu mieux. + +GAUTAMI. + +La nuit est tombée: viens, retournons à la hutte. + +SACOUNTALA. (_Elle se lève à regret. A part._) + +O mon cœur! le bonheur était là; tu as hésité, et le temps a passé: ne +t’en prends qu’à toi-même. (_Elle fait quelques pas et se retourne. +Haut._) Berceau de lianes, toi qui as calmé un instant l’ardeur qui me +brûle, je te salue et je te dis: «Au revoir!» (_Elles sortent toutes les +deux._) + + * * * * * + +LE ROI, _revenant à l’endroit qu’il vient de quitter_. + +Ah! que d’obstacles sur le chemin du bonheur! + + Sa main était levée, et protégeait sa bouche + Contre moi; + Ses lèvres disaient non, mais d’un air peu farouche, + Sans effroi; + J’ai vu ses grands yeux noirs, au lieu de la défendre, + S’embraser: + J’ai relevé sa tête, et je n’ai pas su prendre + Un baiser! + +Où irai-je maintenant? Mais pourquoi partir? Je veux rester un instant +sous ce berceau où a reposé ma bien-aimée. (_Regardant autour de lui._) + + Voici le banc de pierre où j’ai vu ma maîtresse, + Voici le lit de fleurs que son corps a froissé; + Voici le fin lotus où son ongle a tracé + Des mots d’amour à mon adresse; + J’ai vu ce bracelet à son bras gracieux: + Tout me rappelle ici la femme que j’adore! + Ah! je ne puis quitter ce coin délicieux + Où je crois l’entrevoir encore! + +(_Réfléchissant._) La faute en est à moi: j’étais près d’elle, et j’ai +laissé le temps fuir. + + Ah! si j’étais seul avec elle! + Ah! si je pouvais la saisir! + J’empêcherais bien le plaisir + De m’échapper à tire-d’aile! + Voilà ce que me dit mon cœur; + Il souffre, il se plaint, il m’accuse: + Mais, devant elle, il se refuse, + Hélas! à parler en vainqueur! + +VOIX _derrière la scène_. + +Au secours, roi! au secours! + + Est-ce le couchant plein de flammes? + Non! la terreur glace nos âmes: + Ce sont les Râkchasas infâmes + Qui flairent le Soma[45] dans l’air. + Leur troupe s’amasse et s’agite + Autour du foyer qui crépite: + La vois-tu, l’engeance maudite + Des fantômes mangeurs de chair? + + [45] Liqueur du sacrifice. + +LE ROI, _entendant les voix_. + +Ne craignez rien, ermites: je suis auprès de vous. + + + + +ACTE IV + +ADIEUX A L’ERMITAGE + + +PREMIÈRE PARTIE + +On voit entrer les deux amies de Sacountalâ, cueillant des fleurs. + +ANOUSOUYA. + +Notre chère Sacountalâ s’est unie au roi selon le rite des Gandharvas; +elle a un époux digne d’elle; elle est au comble de ses vœux, et +cependant je ne suis pas tranquille. + +PRIYAMVADA. + +Pourquoi donc? + +ANOUSOUYA. + +Aujourd’hui même, à la fin du sacrifice, les religieux ont congédié le +roi. Il retourne dans son palais; il va y retrouver toutes ses femmes; +n’oubliera-t-il pas notre amie? + +PRIYAMVADA. + +Ce n’est pas là ce qu’il faut craindre: son noble visage m’est un sûr +garant de sa fidélité. Mais j’ai un autre souci: Cannva doit bientôt +revenir de son pèlerinage; que dira-t-il quand il apprendra ce qui s’est +passé? + +ANOUSOUYA. + +Tu veux savoir ce que je pense? Eh bien! il approuvera tout. + +PRIYAMVADA. + +Tu crois? + +ANOUSOUYA. + +Sans doute. Ne voulait-il pas la donner à un époux digne d’elle? Le +destin s’est chargé de ce soin: son vœu est rempli. + +PRIYAMVADA. + +Tu as raison. (_Regardant leur corbeille de fleurs._) Ma chère, je crois +que nous avons assez de fleurs pour nos offrandes. + +ANOUSOUYA. + +Oui; mais il faut en cueillir aussi pour la divinité protectrice de +Sacountalâ. + +PRIYAMVADA. + +C’est vrai. (_Elles continuent à cueillir des fleurs._) + +VOIX _derrière la scène_. + +Holà! c’est moi. + +ANOUSOUYA, _prêtant l’oreille_. + +Ma chère, il me semble que c’est un hôte qui appelle. + +PRIYAMVADA. + +Sacountalâ est dans la hutte. (_Après réflexion._) Il est vrai +qu’aujourd’hui son cœur est ailleurs. Allons! arrêtons là notre +cueillette. (_Elles se disposent à partir._) + +LA MÊME VOIX. + +Ah! tu refuses de te déranger pour un ascète qui n’est riche que +d’austérités! Eh bien donc!... + + Toi qui fermes l’oreille à la voix de ton hôte + Pour ne penser qu’à ton amant, + M’entends-tu cette fois? Je te maudis! Ta faute + Aura bientôt son châtiment. + Ton roi va t’oublier: votre union secrète + Sortira de son souvenir + Comme un conte écouté d’une oreille distraite, + Et c’est lui qui doit te punir! + +(_Les deux amies, en l’entendant, restent consternées._) + +PRIYAMVADA. + +Malheur à nous! ce que je craignais est arrivé: notre amie est restée +perdue dans ses rêveries; elle a offensé quelque hôte vénérable. + +ANOUSOUYA, _regardant devant elle_. + +Plus vénérable que tu ne crois. C’est Dourvâsas, le plus austère et le +plus irascible des religieux. Il s’en retourne à grands pas. + +PRIYAMVADA. + +C’est un feu dévorant: il la brûlera. Va donc, jette-toi à ses pieds; +ramène-le. Je vais chercher l’eau et tout préparer pour le recevoir. + +ANOUSOUYA. + +J’y cours. (_Elle sort._) + +PRIYAMVADA. (_Elle fait un pas et trébuche._) + +L’émotion m’a fait trébucher, et la corbeille est renversée. (_Elle +ramasse les fleurs._) + +ANOUSOUYA, _revenant_. + +Ma chère, j’ai cru voir la colère incarnée. Qui se flatterait de +l’apaiser? Cependant il m’a montré quelque pitié. + +PRIYAMVADA. + +C’est beaucoup pour lui. Parle vite. + +ANOUSOUYA. + +Il m’a été impossible de le faire revenir sur ses pas. Alors je me suis +jetée à ses pieds, et je lui ai dit: «Bienheureux, tu sais le respect +que ta fille a pour toi. Aujourd’hui elle n’a pas connu la présence de +Ta Sainteté; c’est sa première offense: pardonne-lui.» + +PRIYAMVADA. + +Après? + +ANOUSOUYA. + +Voici ce qu’il m’a répondu: «Je ne puis reprendre mes paroles; mais je +consens que l’effet de la malédiction cesse à la vue d’un anneau de +reconnaissance.» Et il a disparu. + +PRIYAMVADA. + +Alors nous pouvons être tranquilles. Le roi, en partant, a lui-même +passé au doigt de Sacountalâ l’anneau qui porte son nom, et il lui a +dit: «Souviens-toi.» Ainsi elle a déjà sur elle le préservatif qui la +sauvera de la malédiction. + +ANOUSOUYA. + +Viens donc! allons porter notre offrande aux dieux. (_Elles font +quelques pas._) + +PRIYAMVADA, _après avoir regardé_. + +Vois, Anousouyâ: notre amie est là, immobile, la joue appuyée sur sa +main gauche; on dirait une peinture. Elle ne pense qu’à lui, et elle +s’oublie elle-même: comment aurait-elle pris garde à un étranger? + +ANOUSOUYA. + +Priyamvadâ, il faut que la malédiction reste un secret entre nous deux: +le cœur de notre amie est sensible; épargnons-lui ce coup. + +PRIYAMVADA. + +Sans doute; ce n’est pas avec de l’eau brûlante qu’on arrose le jasmin +en fleur. + + +DEUXIÈME PARTIE + +On voit entrer un disciple de Cannva. Il vient de se réveiller. + +LE DISCIPLE. + +Cannva est revenu de Prabhâsa. Il m’a chargé d’aller regarder l’heure: +je sors pour voir si la nuit touche à sa fin. (_Il fait quelques pas et +regarde._) Mais il fait grand jour. + + Au levant, le soleil apparaît dans sa gloire, + Et la lune au couchant va cacher sa pâleur. + C’est le destin: naissance et mort, chute et victoire! + Le monde est ainsi fait. Tout n’est qu’heur et malheur! + + La fleur du nymphéa s’est déjà refermée: + Ah! c’est qu’à l’horizon l’astre des nuits descend; + Ainsi la pâle bien-aimée + Se recueille et pense à l’absent. + +ANOUSOUYA, _entrant, à part_. + +Hélas! Sacountalâ ignorait la vie: le roi a bien pu la tromper. + +LE DISCIPLE. + +Je vais dire à mon maître qu’il est l’heure du sacrifice. (_Il sort._) + + * * * * * + +ANOUSOUYA. + +Je me suis levée avec l’aurore; mais je ne sais ce que je vais +entreprendre: mes mains refusent aujourd’hui d’accomplir leur tâche +matinale. La cruauté de l’amour doit être satisfaite: il a livré le cœur +pur de mon amie à un infidèle. Mais non, le sage roi n’est pas coupable; +c’est la malédiction de Dourvâsas qui suit son cours. Comment expliquer +autrement que Douchanta, après ses promesses, n’ait plus donné signe de +vie? (_Après réflexion._) Il faut que je lui envoie l’anneau de +reconnaissance. Mais qui se chargera de le lui porter? Le cœur des +ermites est insensible: il ne connaît plus la douleur. Nous voudrions +dire nous-mêmes au vénérable Cannva que le roi Douchanta l’a épousée et +qu’elle est grosse; mais nous n’osons pas: c’est elle qu’il +condamnerait. Que faire? + +PRIYAMVADA, _entrant_. + +Vite, Anousouyâ, il faut tout préparer pour le départ de Sacountalâ. + +ANOUSOUYA, _avec étonnement_. + +Que dis-tu là? + +PRIYAMVADA. + +Écoute, je viens d’aller lui faire ma visite du matin. + +ANOUSOUYA. + +Eh bien? + +PRIYAMVADA. + +Le vénérable Cannva était là; il l’embrassait, et elle baissait les yeux +pendant qu’il lui disait: «Mon enfant, je te félicite. Le sacrificateur +avait les yeux aveuglés par la fumée; il a laissé échapper l’offrande, +et elle est tombée d’elle-même dans le feu sacré. Quand un disciple +intelligent prend au maître sa science, le maître n’a pas lieu de se +plaindre. Ainsi je dois t’abandonner sans regret. Aujourd’hui même je te +confierai à deux ascètes pour qu’ils te conduisent chez ton époux.» + +ANOUSOUYA. + +Mais qui donc avait instruit Cannva? + +PRIYAMVADA. + +Une voix mystérieuse et rythmée, qu’il a entendue en entrant dans le +sanctuaire du feu sacré. + +ANOUSOUYA, _étonnée_. + +Et qui disait? + +PRIYAMVADA. + +Écoute: + + «Prêtre, ta fille est reine, et son sein maternel + Porte un fils dont la gloire éblouira la terre. + Ainsi le feu divin, conçu dans le mystère, + Sort du rameau sacré pour embraser l’autel.» + +ANOUSOUYA, _embrassant Priyamvadâ_. + +Ah! quelle heureuse nouvelle! Mais Sacountalâ va partir: je ne sais plus +si je dois me réjouir ou m’affliger. + +PRIYAMVADA. + +Nous nous consolerons si nous pouvons; en attendant, notre amie va être +heureuse. + +ANOUSOUYA. + +J’ai justement, dans cette boîte de coco qui est pendue à la branche du +manguier, le pollen dont nous avons besoin pour la cérémonie du départ. +Je l’y conservais à cette intention. Enveloppe-le dans des feuilles de +lotus. Pendant ce temps-là, je mêlerai le gorotchana[46] avec les brins +d’herbe dourvâ et l’argile rapportée des bains sacrés: c’est l’onguent +qui porte bonheur. (_Priyamvadâ fait ce dont Anousouyâ l’a chargée. +Anousouyâ sort._) + + [46] Sorte de couleur jaune. + +VOIX _derrière la scène_. + +Gautamî, faites appeler Sârngarava et Sâradvata, et dites-leur de se +préparer à conduire Sacountalâ. + +PRIYAMVADA, _prêtant l’oreille_. + +Anousouyâ, dépêche-toi: on appelle déjà les religieux qui vont partir +avec elle pour Hastinâpoura. + +ANOUSOUYA. (_Elle rentre avec l’onguent dans les mains._) + +Viens, partons. (_Elles font quelques pas._) + +PRIYAMVADA, _regardant devant elle_. + +Voilà Sacountalâ. Elle a fait ses ablutions dès l’aube. Les religieuses +la saluent et lui offrent des gâteaux de riz sauvage. Avançons. (_Elles +s’approchent._) + + * * * * * + +On voit paraître Sacountalâ, entourée des religieuses et Gautamî. + +SACOUNTALA. + +Bienheureuses, je vous salue. + +GAUTAMI. + +Puisses-tu, ma fille, recevoir le titre de reine en témoignage de +l’estime de ton époux! + +LES RELIGIEUSES. + +Mon enfant, puisses-tu mettre au monde un héros! (_Elles sortent toutes, +à l’exception de Gautamî._) + +LES DEUX AMIES, _s’approchant_. + +Bonjour, chère amie. + +SACOUNTALA. + +Salut à mes bien-aimées! Asseyez-vous ici. + +LES DEUX AMIES, _s’asseyant_. + +Et toi, reste debout: nous allons te faire l’onction qui porte bonheur. + +SACOUNTALA. + +Vous m’avez bien souvent parée; mais aujourd’hui vos soins doivent +m’être doublement chers: c’est la dernière fois que je les reçois. +(_Elle pleure._) + +LES DEUX AMIES. + +Ma chérie, c’est la cérémonie qui porte bonheur: il ne faut pas la +troubler par des larmes. (_Elles essuient ses pleurs et continuent sa +toilette._) + +PRIYAMVADA. + +Ta beauté est digne des plus riches ornements, et nous n’avons là que +les parures ordinaires des ermitages: elles lui feront injure. (_On voit +un jeune ermite portant des parures._) + +HARITA, entrant. + +Voilà des ornements de toute sorte: vous pouvez la parer. (_Toutes +regardent avec étonnement._) + +GAUTAMI. + +Hârîta, mon enfant, d’où vient tout cela? + +HARITA. + +Du pouvoir merveilleux de Cannva. + +GAUTAMI. + +Est-ce une création de sa volonté toute-puissante? + +HARITA. + +Non. Écoutez. Il nous a dit de cueillir pour Sacountalâ les fleurs de +l’ermitage. Alors... + + Nous ployons les branches: l’une + Nous tend ce tissu de lin + Pâle et beau comme la lune + Dans son plein. + Une essence très subtile + Coule de l’autre: voyez + Quels parfums l’arbre distille + Sur ses pieds! + Puis l’écorce qui recouvre + Les nymphes de ces beaux lieux + Tout à coup gémit et s’ouvre + Sous nos yeux: + De petites mains vermeilles + Sortent des bourgeons étroits, + Et nous trouvons ces merveilles + Dans leurs doigts. + +PRIYAMVADA, _regardant Sacountalâ_. + +C’est aussi du creux d’un arbre que sort l’abeille, et elle va droit à +la fleur du lotus. + +GAUTAMI. + +Les arbres lui envoient déjà leur hommage: c’est l’annonce des honneurs +qui l’attendent dans le palais de son époux. (_Sacountalâ baisse les +yeux._) + +HARITA. + +Le vénérable Cannva est descendu au bord de la Mâlinî pour y faire ses +ablutions: je vais lui annoncer ce que la forêt a fait pour elle. (_Il +sort._) + +ANOUSOUYA. + +Chère amie, nous n’avons jamais touché de telles parures: nous ne +saurons pas nous en servir. (_Réfléchissant et regardant._) Cependant +nous nous rappellerons ce que nous avons vu en peinture, et nous +tâcherons de te faire belle. + +SACOUNTALA. + +Je sais comme vous êtes habiles. (_Les deux amies la parent. On voit +paraître Cannva revenant du bain._) + +CANNVA. + + Elle va me quitter pour la première fois: + Je suis touché jusqu’à la moelle! + Les pleurs que je retiens débordent dans ma voix; + Je sens mon regard qui se voile. + Moi, l’habitant des bois, moi, l’ermite rêveur, + Je ne puis maîtriser mes larmes: + Combien doivent souffrir des mondains sans ferveur + Qu’un tel chagrin trouve sans armes! + +(_Il fait quelques pas._) + +LES DEUX AMIES. + +Chère Sacountalâ, voilà tous les bijoux posés. Maintenant passe cette +tunique, et enveloppe-toi de ce voile brodé. (_Sacountalâ se lève et +passe les deux vêtements._) + +GAUTAMI. + +Mon enfant, voici ton père: il te couve des yeux et verse de douces +larmes. Va au-devant de lui. (_Sacountalâ salue Cannva avec respect._) + +CANNVA. + +Ma fille! + + Yayâti vénérait la reine Sarmichthâ: + Qu’ainsi toujours le roi Douchanta te vénère! + Et que le noble enfant dont tu dois être mère + Ressemble au fils qu’elle porta! + +GAUTAMI. + +La parole de ton père n’est pas seulement un vœu, c’est une +promesse[47]. + + [47] A cause du pouvoir surnaturel qu’il doit à ses austérités. + +CANNVA. + +Ma fille, il faut maintenant faire le tour des feux sacrés où l’offrande +vient d’être versée. (_Tous se mettent en marche._) + + Vois-tu les trois feux ondoyer? + Sur l’autel fait de saintes gerbes + Le prêtre a disposé les herbes + Pour enclore chaque foyer; + L’offrande a parfumé la flamme: + Puissent ces feux te protéger, + Garder ton corps de tout danger, + Et donner la paix à ton âme! + +(_Sacountalâ fait le tour des feux._) Ma fille, arrête-toi un instant. +(_Jetant un regard de côté._) Sârngarava, Sâradvata, où êtes-vous? (_On +voit entrer deux disciples de Cannva._) + +LES DEUX DISCIPLES. + +Bienheureux, nous voici. + +CANNVA. + +Sârngarava, mon fils, montre le chemin à ta sœur. + +SARNGARAVA. + +Veuillez me suivre, Sacountalâ. (_Tous continuent de marcher en avant._) + +CANNVA. + +Et vous, arbres de l’ermitage, habités par les divinités des bois, vous +la connaissez tous: + + Jamais Sacountalâ n’a goûté d’une eau pure, + Sans que sa main d’enfant vous ait désaltérés; + Que de fois sa beauté se priva de parure + Pour épargner vos fronts sacrés! + La saison de vos fleurs était sa seule joie: + Élevez dans les airs un adieu triste et doux, + Et bénissez ma fille à l’heure où je l’envoie + Au palais du roi, son époux! + +SARNGARAVA, _entendant le chant d’un oiseau_. + + Maître, un chant commence: écoute! + C’est la voix du Cokila[48]. + Le bois te répond sans doute: + Tous ceux qui l’aiment sont là! + + [48] Coucou indien, le _rossignol_ des poètes de l’Inde. + +VOIX DES DIVINITÉS DES ARBRES. + + Sur ta route, enfant, que l’étang verdisse + Et cache ses eaux sous les lotus bleus! + Pour toi, le soleil éteindra ses feux, + L’arbre épaissira son ombre propice; + Sous tes pas, les fleurs feront voltiger + Leur pollen qui monte en poudre odorante. + Pars! et sens déjà la brise expirante + Caresser ton sein d’un souffle léger. + +(_Tous écoutent avec étonnement._) + +GAUTAMI. + +Mon enfant, ce sont les divinités des bois qui t’aiment comme leur fille +et qui t’envoient leur adieu: incline-toi devant elles. + +SACOUNTALA, _après s’être inclinée, bas à Priyamvadâ_. + +Priyamvadâ, je brûle de revoir mon époux, et pourtant, au moment de +quitter l’ermitage, mes pieds refusent de me porter. + +PRIYAMVADA. + +Tu n’es pas seule à souffrir de cette séparation: la forêt tout entière +est en deuil. + +SACOUNTALA, _faisant le geste du souvenir_. + +Mon père, il faut que je dise adieu à ma sœur la liane Mâdhavî. + +CANNVA. + +Je connais ta tendresse pour elle: la voici à ta droite. + +SACOUNTALA, _s’approchant et embrassant la liane_. + +Liane Mâdhavî, reçois-moi dans tes bras fleuris. Je vais maintenant +vivre loin de toi... Mon père, vous l’aimerez comme vous m’avez aimée. + +CANNVA. + +Oui, chère enfant. Maintenant reprends ta route. + +SACOUNTALA, _s’approchant de ses amies_. + +Je vous la recommande aussi. + +LES DEUX AMIES. + +Et nous, à qui nous recommanderas-tu? (_Elles pleurent._) + +CANNVA. + +Anousouyâ, Priyamvadâ, retenez vos larmes. Ne serait-ce pas à vous de +donner du courage à Sacountalâ? (_Ils se remettent tous en route._) + +SACOUNTALA. (_Elle se trouve arrêtée tout à coup._) + +Qui est-ce qui met le pied sur le bord de mon voile? (_Elle se retourne +et regarde._) + +CANNVA. + + C’est le petit faon qui vient prendre + Dans ta main le gazon des bois. + Je me rappelle qu’une fois + L’herbe blessa sa bouche tendre: + Mais tu l’eus bien vite guéri + Avec l’huile des saints ermites. + Tu l’appelais ton fils chéri! + Il ne veut pas que tu nous quittes. + +SACOUNTALA. + +Pauvre petit, je pars, et tu veux me retenir. Tu venais de naître quand +tu as perdu ta mère. C’est moi qui t’ai élevé. Tu ne m’auras plus +maintenant; mais mon père prendra soin de toi. Retourne, laisse-moi +partir. (_Elle part en pleurant._) + +CANNVA. + +Ne pleure pas, enfant. Du courage! + +SARNGARAVA. + +Bienheureux, l’usage est d’accompagner ceux qu’on aime jusqu’à la +première eau qu’on trouve sur son chemin. Nous voici arrivés au bord +d’un étang: donne-nous tes ordres et retourne sur tes pas. + +CANNVA. + +Asseyons-nous à l’ombre de ce figuier. (_Ils s’assoient._) Quelles +recommandations ferez-vous de ma part au roi Douchanta? (_Il +réfléchit._) Sârngarava, tu lui présenteras Sacountalâ, et tu lui diras +en mon nom: + + «Songe à Cannva l’ermite et songe à ta famille, + «Dont l’honneur repose sur toi. + «Rappelle-toi l’amour que t’a montré ma fille + «Au cœur ardent et plein de foi. + «Qu’elle ait dans ton palais même rang, même empire + «Que tes femmes à l’air hautain! + «Quant au bonheur, d’avance on ne peut rien en dire: + «Il faut laisser faire au destin.» + +SARNGARAVA. + +J’ai compris ta pensée. + +CANNVA, _regardant Sacountalâ_. + +Ma fille, je vais te donner mes derniers conseils: quoique j’aie +toujours habité les bois, je connais le monde. + +SARNGARAVA. + +Rien n’est inconnu aux sages. + +CANNVA. + +Tu vas entrer dans la demeure de ton époux... + + Écoute les anciens; accepte leur tutelle. + Dans le brillant harem t’attend plus d’une sœur: + Sois leur amie! Et si ton époux te querelle, + Garde de t’irriter: réponds avec douceur. + Surtout n’afflige pas tes serviteurs; sois bonne: + La grandeur ne doit pas égarer ta raison. + Voilà le droit chemin: celle qui l’abandonne + Est l’opprobre de sa maison. + +Qu’en pense Gautamî? + +GAUTAMI. + +C’est là le devoir d’une femme. (_A Sacountalâ._) Mon enfant, ne +l’oublie jamais. + +CANNVA. + +Allons, ma fille, embrasse-moi et dis adieu à tes compagnes. + +SACOUNTALA. + +Mon père, elles vont donc me quitter déjà? + +CANNVA. + +Je dois les garder pour les donner un jour à leurs époux: elles ne +peuvent pas te suivre; mais Gautamî t’accompagnera. + +SACOUNTALA, _se jetant dans les bras de son père_. + +Je suis arrachée des bras de mon père comme la liane du santal est +déracinée et emportée loin du mont Malaya[49]. Comment pourrai-je vivre +loin de ma patrie? (_Elle pleure._) + + [49] Montagne de la côte de Malabar. + +CANNVA. + +Ma fille, sois forte. + + Les soins de ta maison, les honneurs de la cour, + Ta dignité de souveraine, + Tous les graves devoirs qu’à chaque heure du jour + T’imposera ton nom de reine, + Enfin le noble fils qui doit naître de toi + Comme le soleil de l’aurore, + Tout te consolera de vivre loin de moi, + Si le passé t’est cher encore! + +SACOUNTALA, _tombant à ses pieds_. + +Adieu, mon père: je vous salue une dernière fois. + +CANNVA. + +Ma fille, sois heureuse autant que ton père le désire. + +SACOUNTALA, _courant à ses amies_. + +Mes chères compagnes, embrassez-moi,... toutes les deux ensemble. + +LES DEUX AMIES, _l’embrassant_. + +Ma chérie, si le roi tardait à te reconnaître,... montre-lui l’anneau +qui porte son nom. + +SACOUNTALA. + +Que voulez-vous dire? Vous me faites trembler. + +LES DEUX AMIES. + +Non, ne crains rien: l’amitié est sujette aux inquiétudes folles. + +SARNGARAVA, _regardant le ciel_. + +Bienheureux, le soleil est au milieu de sa course.--Sacountalâ, il faut +nous hâter. + +SACOUNTALA, _tenant encore une fois son père embrassé_. + +Mon père, reverrai-je jamais l’ermitage? + +CANNVA. + +Oui, ma fille. + + Sois longtemps la compagne et la sœur de la Terre, + Première épouse de ton roi! + Donne aux Pourous un fils dont le lourd cimeterre + Glacera l’ennemi d’effroi. + Son père, un jour, voudra laisser à son épaule + L’accablant fardeau du pouvoir: + Pour songer au salut, vous changerez de rôle, + Tous deux vous viendrez nous revoir. + +GAUTAMI. + +Mon enfant, le temps presse: il faut partir. Engage ton père à retourner +sur ses pas.--Mais il ne s’y décidera jamais de lui-même: je vais lui +parler. (_A Cannva._) Allons, retirez-vous. + +CANNVA. + +Ma fille, je manque aux devoirs qui m’appellent dans l’ermitage. + +SACOUNTALA. + +Ces devoirs vont vous distraire et vous consoler; moi, j’emporte avec +moi ma douleur. + +CANNVA. + +Ah! me crois-tu donc insensible? + + Ce riz que tu jetais aux oiseaux de ces bois, + Je le verrai germer, j’en suivrai la croissance: + Tout me rappellera l’image d’autrefois! + Tout parlera de ton absence! + +Va, et que ton voyage soit béni! (_Sacountalâ sort avec Gautamî, +Sârngarava et Sâradvata._) + +LES DEUX AMIES, _après l’avoir longtemps regardée, douloureusement_. + +Malheur à nous! Sacountalâ a disparu derrière les arbres. + +CANNVA. + +Anousouyâ, Priyamvadâ, votre compagne est partie: contenez votre douleur +et suivez-moi. (_Ils reviennent tous les trois sur leurs pas._) + +LES DEUX AMIES. + +Mon père, l’ermitage est désert: Sacountalâ n’y est plus. + +CANNVA. + +L’amitié vous le fait voir ainsi. (_Il marche plongé dans ses +réflexions._) Sentiment étrange! je perds Sacountalâ, et pourtant la +paix est dans mon âme. Ah! je sais pourquoi. + + Nos filles sont des biens qui ne sont pas à nous: + Ce dépôt précieux dont le père a la garde, + S’il connaît comme moi son devoir, il lui tarde + De le remettre intact dans les mains d’un époux. + + + + +ACTE V + +L’AFFRONT + + +On voit paraître le chambellan. + +LE CHAMBELLAN, _avec un soupir_. + +Ah! que la vieillesse est pesante! + + Ce bâton de bambou, que portent comme insigne, + Dans le harem, les chambellans, + Est un appui pour moi: la vieillesse maligne + Alourdit mes pas chancelants. + +Le roi est au palais: j’ai à lui faire une communication pressante. (_Il +fait quelques pas et s’arrête._) Qu’est-ce que c’est déjà? (_Après +réflexion._) Ah! oui, je me souviens: des religieux, des disciples de +Cannva demandent une audience. Ce que c’est que de nous! + + La lampe qui s’éteint fume, + Se rallume;... + Mais c’est un éclair qui fuit! + Tel, mon esprit qui sommeille + Se réveille, + Puis se rendort dans la nuit. + +(_Il se remet en marche. Regardant devant lui._) + +Mais voici le roi. + + Il a jugé son peuple et montré le devoir, + Comme un père, à la multitude. + Sa tâche est faite; il vient oublier son pouvoir, + Loin du bruit, dans la solitude. + Ainsi l’éléphant roi qui guide ses troupeaux + Souffre le soleil sans se plaindre, + Puis cherche dans les bois un lit pour le repos, + Que nul rayon ne puisse atteindre. + +Le roi descend à peine de son tribunal: est-ce le moment de lui annoncer +que les disciples de Cannva demandent à le voir? Mais les maîtres du +monde ne connaissent pas le repos. + + Le soleil n’arrête jamais + L’attelage ardent qui le traîne; + Vent ou brise, brûlant ou frais, + L’air souffle sans reprendre haleine. + Sécha[50] demain comme aujourd’hui + Doit nous soutenir sur l’abîme: + Tel le bras royal est l’appui + Du peuple que charge la dîme. + + [50] Serpent mythique qui porte la terre. + +(_Il fait encore quelques pas._) + + * * * * * + +On voit paraître le roi. Près de lui est Mâdhavya. Derrière lui, ses +officiers chacun à son rang. + +LE ROI. (_Son attitude trahit la fatigue._) + +Les autres hommes sont heureux quand ils sont arrivés au terme de leurs +désirs: pour un roi, l’avènement au trône est le commencement des +peines. + + Les plus brillants honneurs sont bien vite obscurcis: + L’ambition s’apaise; + Mais avec le pouvoir s’en viennent les soucis, + Et l’on sent ce qu’il pèse! + Souvent on voit fléchir sous le royal bandeau + La tête la plus forte; + Le parasol est moins un abri qu’un fardeau + Pour celui qui le porte. + +VOIX DES POÈTES DE COUR _derrière la scène_. + +Gloire au roi! + +PREMIER POÈTE. + + Notre bien est ton seul souci: + Tu vas,... rien ne t’arrête. + Nature de roi, c’est ainsi + Que le Seigneur t’a faite. + Arbre, tu portes sur ta tête + Le ciel de feu: + Si grand que soit notre nombre, + Nous reposons sous ton ombre; + Pour toi la peine est un jeu. + +DEUXIÈME POÈTE. + + D’un geste tu calmes les haines; + Tu rends ton peuple humain. + S’il s’égare, tu le ramènes + D’un mot dans le chemin. + On voit le riche ouvrir la main + A la détresse: + Mais ses bienfaits sont comptés. + Toi, tu répands tes bontés + Sur tous comme une caresse. + +LE ROI, _après les avoir entendus_. + +Au sortir de l’audience, j’étais accablé de fatigue; mais la voix de mes +poètes m’a ranimé comme par enchantement. + +MADHAVYA. + +Le taureau est comme toi: il oublie sa peine quand on lui dit: «Bravo, +mâle du troupeau!» + +LE ROI, _souriant_. + +Asseyons-nous. (_Tous deux s’assoient; les autres personnages restent +debout, chacun à sa place. On entend derrière la scène le son d’un +luth._) + +MADHAVYA, _écoutant_. + +Cher ami, entends-tu ce luth dans la salle de concerts? Il est pincé par +des doigts savants; c’est la reine Vasoumatî qui s’exerce. + +LE ROI. + +Tais-toi; laisse-moi écouter. + +LE CHAMBELLAN, _regardant le roi_. + +Le roi est occupé; j’attendrai. (_Il se tient dans un coin._) + +CHANSON _derrière la scène_. + + Pourquoi vas-tu de corolle en corolle, + Abeille folle, + Sans revenir? + N’auras-tu pas pour la fleur abusée + Qui t’a grisée + Un souvenir? + +LE ROI. + +Voilà un chant bien passionné. + +MADHAVYA. + +Mais dis-moi, cher ami, as-tu bien compris le sens des paroles? + +LE ROI, _souriant_. + +C’est la plainte d’une amante fidèle. Apparemment la reine Vasoumatî a +quelque reproche à me faire. Ami Mâdhavya, va lui présenter mes excuses. + +MADHAVYA. + +A tes ordres. (_Il se lève._) C’est-à-dire,... un instant! Tu m’envoies +à ta place prendre l’ours par la queue: quand elle me tiendra dans ses +griffes, plus d’espoir de salut; je serai comme le dévot qui reste +attaché au monde. + +LE ROI. + +Va donc! Tu n’as qu’à t’y prendre poliment, elle t’écoutera. + +MADHAVYA. + +Allons! il faut y passer. (_Il sort._) + +LE ROI, _à part_. + +C’est étrange! mon cœur est libre, et cependant, quand j’ai entendu +cette chanson, je suis devenu mélancolique comme si j’étais séparé d’un +être aimé. Ah! j’en devine la cause. + + Souvent un bel objet, un chant plaintif ou tendre + Fait rêver, + Et, troublé dans sa paix, le cœur cherche à comprendre... + Sans trouver. + Mais nous avons aimé dans une autre existence, + Et pleuré: + L’instinct vague et charmant de la ressouvenance + Est sacré. + +(_Il cherche inutilement à rappeler ses souvenirs._) + +LE CHAMBELLAN, _s’approchant_. + +Gloire au roi! Des religieux viennent d’arriver des forêts qui bordent +l’Himâlaya; ils t’apportent un message de Cannva; deux femmes les +accompagnent: daigneras-tu les recevoir? + +LE ROI, _avec étonnement_. + +Comment! des religieux porteurs d’un message de Cannva? et deux femmes +avec eux? + +LE CHAMBELLAN. + +Oui, Sire. + +LE ROI. + +Va dire en mon nom à mon chapelain Somarâta de rendre aux ermites les +honneurs prescrits par la sainte loi, et de les introduire; je vais me +rendre dans la salle réservée à la réception des religieux. + +LE CHAMBELLAN. + +Tes ordres seront exécutés. (_Il sort._) + +LE ROI, _se levant_. + +Vétravatî[51], précède-moi: nous allons au sanctuaire du feu domestique. + + [51] C’est la gardienne des portes: elle précède toujours le roi pour + les lui ouvrir. + +VÉTRAVATI. + +Veuillez me suivre. (_Ils se rendent dans le sanctuaire._) + + * * * * * + +VÉTRAVATI. + +Maître, voici la terrasse du sanctuaire; elle vient d’être purifiée; la +vache est à sa place, prête à donner son lait pour les offrandes: +veuillez monter. + +LE ROI. + +(_Il gravit la terrasse avec respect, et se tient debout, appuyé sur +l’épaule d’un de ses officiers._) + +Vétravatî, quel peut être le message dont Cannva a chargé ces religieux? + + Les démons conjurés contre les ermitages + Infestent-ils leurs bois épais? + Les daims nés à l’abri de leurs pieux ombrages + N’y ruminent-ils plus en paix? + Peut-être, avant le temps, l’essor des fleurs s’arrête, + Et les bourgeons restent cachés: + L’ermite, au fond des bois, souffre, et c’est sur sa tête + Que le sort punit mes péchés. + +VÉTRAVATI. + +Non, Roi, les ermitages sont tranquilles; la renommée de votre bras +suffit pour y maintenir la paix: les religieux ne peuvent venir que pour +vous présenter leurs hommages et leurs actions de grâces. + + * * * * * + +On voit paraître les deux disciples de Cannva et Gautamî, conduisant +Sacountalâ. Ils sont précédés du chapelain et du chambellan. + +LE CHAMBELLAN. + +Suivez-moi. + +SARNGARAVA. + +Ami Sâradvata, + + Je sais que ce palais est la demeure auguste + D’un roi digne du rang où Brahma l’a placé: + Il fait régner la loi; sa main puissante et juste + Maintient un peuple entier dans le chemin tracé. + Mais, étonné du bruit, perdu dans cette foule, + Moi, fils d’un ermitage et fidèle à mon vœu, + Je frémis,... et je crains que ce toit ne s’écroule + Car la maison me semble en feu. + +SARADVATA. + +Sârngarava, je comprends ton trouble au milieu de la ville immense; +moi-même je me dis: + + Je suis pur, et la vie en ces lieux est souillée; + Je veille, et devant moi ce peuple est endormi; + Je suis libre: voici la prison verrouillée; + Le monde est pour l’ermite un mortel ennemi! + +LE CHAPELAIN. + +Ce sont de tels sentiments qui font la grandeur de vos pareils. + +SACOUNTALA. (_Elle sent un mouvement involontaire de l’œil droit[52]._) + + [52] C’est un présage funeste pour une femme. + +Ah! je sens un présage funeste. + +GAUTAMI. + +Écartons-le, ma fille. Que le danger se détourne de toi! (_Ils +s’avancent._) + +LE CHAPELAIN, _désignant le roi_. + +Ermites, voici le protecteur des laïques et des religieux. Il vient à +peine de quitter son tribunal, et pourtant il daigne vous recevoir. + +SARNGARAVA. + +Sa conduite mérite des éloges, mais elle ne nous étonne pas. + + L’arbre se penche vers la terre, + Courbé sous le poids des fruits mûrs; + Le ciel, chargé d’eau salutaire, + S’affaisse en nuages obscurs; + Quand la fortune surabonde, + L’homme de bien baisse les yeux: + Les vit-on jamais orgueilleux, + Ceux qui font le bonheur du monde? + +VÉTRAVATI. + +Roi, les ermites ont le visage serein: ils ne viennent pas pour se +plaindre. + +LE ROI, _regardant Sacountalâ_. + + Quelle est donc cette femme? A peine la voit-on + Sous son voile; et pourtant sa beauté se devine: + Elle est au milieu d’eux comme un tendre bouton + Parmi des broussailles d’épine. + +VÉTRAVATI. + +Maître, elle paraît bien belle. + +LE ROI. + +Oui; mais je ne dois pas regarder la femme d’autrui. + +SACOUNTALA, _mettant la main sur son cœur, à part_. + +O mon cœur! pourquoi trembles-tu? N’ai-je pas le plus tendre des époux? +Sois sans crainte. + +LE CHAPELAIN, _s’avançant_. + +Salut au roi! Roi, j’ai rendu aux ermites les honneurs prescrits. L’un +d’eux t’apporte un message de son maître: daigne l’entendre. + +LE ROI, _respectueusement_. + +J’écoute. + +LES DEUX DISCIPLES, _levant la main_. + +Gloire au roi! + +LE ROI, _s’inclinant_. + +Salut à vous tous! + +LES DEUX DISCIPLES. + +Salut! + +LE ROI. + +Votre piété prospère-t-elle? + +LES DEUX DISCIPLES. + + Roi protecteur des bons, n’es-tu pas notre père? + Qui donc nous toucherait quand ton bras nous défend? + Vit-on jamais la nuit, sortant de son repaire, + Braver le soleil triomphant? + +LE ROI, _à part_. + +Alors je suis un vrai roi. (_Haut._) Comment se porte le bienheureux +Cannva? Tous ses désirs sont-ils satisfaits? + +SARNGARAVA. + +Roi, le bonheur des sages ne dépend que d’eux-mêmes. Il m’a chargé de te +saluer en son nom et de te dire... + +LE ROI. + +Parlez. + +SARNGARAVA. + +«Ma fille s’est donnée à toi: j’approuve cette union. Et comment ne +l’approuverais-je pas? + + «Brahma sait que souvent on a médit de lui: + «Il s’est mis cette fois à l’abri de tout blâme. + «Pour prouver sa sagesse, il unit aujourd’hui + «L’âme innocente au cœur que la vaillance enflamme. + +«Elle est grosse: reçois-la, et acquittez-vous désormais en commun de +tous les devoirs prescrits par la sainte loi.» + +GAUTAMI. + +Gracieux seigneur, je n’ai point à prendre ici la parole: vous savez +pourquoi. + +LE ROI. + +Parlez, Madame. + +GAUTAMI. + + Vous vous êtes donnés vous-mêmes l’un à l’autre, + Et vous avez jugé les conseils superflus; + Ses parents n’ont rien su; cette affaire est la vôtre: + Je n’ai rien à dire de plus. + +SACOUNTALA. + +Que va répondre mon époux? + +LE ROI, _au comble de l’étonnement_. + +Holà! que voulez-vous dire? + +SACOUNTALA, _à part_. + +Dieux! quelle hauteur et quelle dureté dans sa parole! + +SARNGARAVA. + +Ce que nous voulons dire? Ne connais-tu pas le monde et ses exigences? + + L’épouse que retient sa première famille + Excite les soupçons et les méchants propos: + Il faut, pour que le père ait l’esprit en repos, + Que l’époux soit garant de l’honneur de sa fille. + +LE ROI. + +Quoi! vous dites que j’ai épousé cette femme? + +SACOUNTALA, _désespérée, à part_. + +Ah! mon cœur, tu avais raison de trembler. + +SARNGARAVA. + +Il sied mal à un roi de regretter un de ses actes et de fuir les devoirs +qu’il impose. + +LE ROI. + +Vous me calomniez. + +SARNGARAVA, _avec colère_. + +Voilà ce qu’il faut attendre des princes qui ne savent pas porter +l’ivresse du pouvoir. + +LE ROI. + +C’est une insulte grossière. + +GAUTAMI, _à Sacountalâ_. + +Ne rougis pas, ma fille, je vais lever ton voile: j’espère qu’alors ton +époux te reconnaîtra. (Elle lui lève son voile.) + +LE ROI, _regardant Sacountalâ, à part_. + + Elle est belle... Et l’on voit qu’elle a donné sa fleur: + Quelle est donc cette femme? + On me dit son époux: je n’en ai, par malheur, + Nul souvenir dans l’âme. + L’abeille ne veut pas d’un calice taché, + Et pourtant s’émerveille + Devant le jasmin d’or que la pluie a touché: + Je suis comme l’abeille. + +VÉTRAVATI, _à part_. + +Vraiment, la vertu du roi est grande. Quel autre hésiterait en voyant +une pareille beauté s’offrir volontairement à lui? + +SARNGARAVA. + +Eh bien! Roi, tu te tais? + +LE ROI. + +Ermite, plus j’interroge mes souvenirs, moins je me rappelle avoir +possédé cette femme. Elle est visiblement enceinte: je serais coupable +d’adultère si je la recevais chez moi. + +SACOUNTALA, _à part_. + +Malheur à moi! il renie notre amour. La liane de mon espérance qui +montait jusqu’au ciel est brisée et gisante à terre. + +SARNGARAVA. + +Réfléchis encore. + + Tu séduis l’innocence et ton amour trop prompt + Ose offenser un père absent: il te pardonne. + Tu dérobais son bien: lui-même il te le donne. + Voilà sa récompense?... Un odieux affront! + +SARADVATA. + +Sârngarava, il est inutile de poursuivre. Sacountalâ, nous avons dit ce +que nous avions à dire; tu as entendu le roi: réponds-lui toi-même. + +SACOUNTALA, _à part_. + +Son cœur a changé: l’indifférence a succédé à tant d’amour. A quoi bon +lui rappeler le passé? Si, pourtant: mon honneur le commande, je +parlerai. (_Haut._) Mon époux... (_Se reprenant._) Mais tu me refuses le +droit de te donner ce nom. Roi, est-il digne d’un descendant de Pourou +de repousser par d’aussi dures paroles un cœur loyal qui a cru à ta +promesse et qui s’est donné à toi? + +LE ROI, _se bouchant les oreilles_. + +Tais-toi! tais-toi! + + Ah! tu veux m’entraîner, perfide enchanteresse! + Tu veux souiller le nom que j’ai reçu si pur: + Le vil torrent s’attaque à l’arbre qui se dresse, + Et sa fange corrompt le lac aux flots d’azur! + +SACOUNTALA. + +Eh bien! s’il est vrai que tu me croies la femme d’un autre, j’ai un +moyen de lever tes scrupules: l’anneau que tu m’as donné. + +LE ROI. + +En vérité, le moyen serait excellent. + +SACOUNTALA, _tâtant son doigt_. + +Malheur! oh! malheur! l’anneau n’est plus à mon doigt. (_Elle jette à +Gautamî un regard désespéré._) + +GAUTAMI. + +Mon enfant, tu t’es arrêtée à Sacrâvatâra pour faire tes ablutions dans +les bains de Satchî[53]: c’est là que tu auras perdu l’anneau. + + [53] Épouse du dieu Indra. + +LE ROI. + +Voilà ce qui s’appelle de la présence d’esprit. On a bien raison de dire +que les femmes n’en manquent jamais. + +SACOUNTALA. + +Dis plutôt que c’est là un coup du destin; mais j’essayerai encore de te +convaincre. + +LE ROI. + +J’aurai donc encore à t’entendre. + +SACOUNTALA. + +Ne te souviens-tu pas qu’un jour, dans le berceau de bambous, tu tenais +à la main un peu d’eau dans une feuille de lotus? + +LE ROI. + +J’écoute. + +SACOUNTALA. + +A ce moment, le petit faon que j’avais adopté s’est approché; tu l’as +caressé, et tu as voulu le faire boire le premier; mais il ne te +connaissait pas: il a refusé de boire dans ta main. J’ai pris la feuille +de lotus, et alors il s’est avancé sans crainte; cela t’a fait sourire, +et tu as dit: «Le proverbe est bien vrai: qui se ressemble s’assemble. +N’êtes-vous pas tous les deux des enfants des bois?» + +LE ROI. + +Enivrants mensonges! C’est à de pareils artifices que se laissent +prendre les hommes sensuels. + +GAUTAMI. + +Grand roi, tu parles mal. Cette enfant a été élevée dans un ermitage: +elle ignore ce que c’est que mentir. + +LE ROI. + +Vénérable mère!... + + Le Cokila porte ses œufs + Dans le nid d’oiseaux plus fidèles, + Puis s’envole, laissant chez eux + Ses petits, tant qu’ils n’ont pas d’ailes. + La femelle de l’animal + Pratique d’instinct l’imposture: + Mais chez les femmes, pour le mal, + L’esprit ajoute à la nature. + +SACOUNTALA, _avec colère_. + +Tu es un trompeur, et tu juges tous les cœurs d’après le tien. Mais qui +voudrait te ressembler? Tu fais parade de ta vertu, et tu es pareil à un +puits dangereux caché sous l’herbe des prairies. + +LE ROI, _à part_. + +Sa colère n’est pourtant pas celle d’une courtisane: on y reconnaît une +nature farouche. + + Ses regards ne sont pas de galantes œillades: + Le sang gonfle ses yeux taris! + Ses mots entrecoupés, et lancés par saccades, + Sonnent dans l’air comme des cris; + Un frisson la secoue, et fait trembler sa lèvre + Plus rouge qu’un fruit empourpré: + Ses sourcils contractés, son front chargé de fièvre, + Tout révèle un cœur ulcéré! + +Mais je suis trop crédule: elle a vu qu’elle ne réussissait pas, et sa +colère n’est qu’un artifice de plus. + + Je reste insensible à sa voix, + Au doux récit de l’aventure + Qui nous unit au fond des bois; + Je suis un ingrat, un parjure: + Le juste courroux qui l’étreint + Doit froncer son sourcil mobile! + Ce bel arc[54] ne m’a pas atteint: + Elle brise une arme inutile! + + [54] Le sourcil est comparé à l’arc de l’Amour. + +(_Haut._) Ma belle, les sujets de Douchanta connaissent leur maître; ils +ne lui ont jamais reproché de déloyauté. + +SACOUNTALA. + +C’est bien! Ainsi je passerai maintenant pour une femme perdue, parce +que j’ai eu confiance dans le sang de Pourou, et que je me suis donnée à +ce roi qui a le miel sur les lèvres et une pierre à la place du cœur! +(_Elle baisse son voile._) + +SARNGARAVA. + +C’est le châtiment de la légèreté. + + L’acte est prompt; le regret doit suivre. + Toujours l’imprudence a gémi. + La vierge crédule se livre + A son plus cruel ennemi. + +LE ROI. + +Mais songez-vous, quand vous portez contre moi de telles accusations, +que vous n’avez d’autre garant que sa parole? + +SARNGARAVA, _avec indignation_. + +Vous avez tous entendu l’attaque et la défense: soyez juges! + + Elle n’a jamais fait du mensonge une étude + Pour régner par la fraude et profaner les lois! + Mais l’enfance est habile, et la débauche est prude? + Croyons plutôt les rois! + +LE ROI. + +Eh bien! prêtre infaillible, supposons que je sois tel que tu dis... Je +l’ai trompée, soit; quel sera mon châtiment? + +SARNGARAVA. + +Ta chute. + +LE ROI. + +La chute d’un descendant de Pourou? Voilà qui est peu croyable. + +SARNGARAVA. + +Roi, pourquoi perdre notre temps à discourir? Nous t’avons porté le +message de Cannva: nous n’avons plus qu’à nous retirer. + + L’époux est un maître; personne + N’a droit de toucher à son bien, + Qu’il le garde ou qu’il l’abandonne: + Fais ce qui te plaira du tien! + +Gautamî, nous vous suivons. (_Ils se mettent en marche._) + +SACOUNTALA. + +J’ai été abusée par un trompeur; m’abandonnerez-vous aussi? (_Elle veut +les suivre._) + +GAUTAMI, _revenant sur ses pas, et la regardant_. + +Sârngarava, mon fils, Sacountalâ s’attache à nos pas... Ses gémissements +ne vous font-ils pas pitié? Que voulez-vous que devienne l’infortunée +chez un époux cruel qui la repousse? + +SARNGARAVA, _se retournant, avec colère, à Sacountalâ_. + +Cesse tes importunités. Prétends-tu donc t’appartenir[55] et suivre ta +fantaisie? (_Sacountalâ tremble de frayeur._) Écoute. + + [55] Une honnête femme, dans l’Inde, doit toujours être dépendante; + comme elle a été soumise à son père avant le mariage, elle l’est + dans le veuvage à son fils aîné. + + Ne viens pas supplier ton père: il te renie, + Si ta vie est impure! Et si ton cœur t’absout, + Je te dis en son nom: «Reste!... Aimée ou honnie, + «Fais ton devoir, et sois fidèle jusqu’au bout!» + +Reste là; nous partons. + +LE ROI. + +Dis-moi, ermite, à ton tour, pourquoi trompes-tu cette femme avec ta +fausse science? + + Les baisers du soleil épargnent la corolle + Dont l’amour appartient à l’astre de la nuit: + La femme du prochain est un trésor qui nuit + Au libertin qui le lui vole. + +SARNGARAVA. + +Et si quelque trouble étrange t’avait fait oublier le passé,... dois-tu, +craignant, comme tu le dis, de te couvrir d’une souillure, t’exposer à +répudier ta légitime épouse? + +LE ROI, _au chapelain_. + +Dites-moi ce que je dois faire. + + Est-ce moi qui délire, ou bien elle qui ment? + J’y rêve, et je m’épuise à sonder ce mystère: + Mon honneur inquiet redoute également + Et l’abandon coupable et l’impur adultère. + +LE CHAPELAIN, _après réflexion_. + +Roi, puisque tu me demandes mon avis... + +LE ROI. + +Éclairez-moi, Maître. + +LE CHAPELAIN. + +Je te proposerai de la garder dans ma demeure jusqu’à sa délivrance. + +LE ROI. + +Et pourquoi? + +LE CHAPELAIN. + +Les devins ont prédit que ton premier fils régnerait sur l’univers. Si +elle met au monde un fils, et qu’il porte sur son corps les signes qui +présagent la plus haute souveraineté, alors tu rendras hommage à la +vertu de la mère et tu l’introduiras dans ton harem; sinon, il sera +toujours temps de la renvoyer à l’ermite. + +LE ROI. + +Faites comme vous voudrez. + +LE CHAPELAIN, _se levant_. + +Ma fille, veuillez me suivre. + +SACOUNTALA. + +Terre auguste, ouvre-toi et cache ma honte! (_Elle part en pleurant avec +le chapelain, les ascètes et Gautamî. Le roi est toujours sous +l’influence de la malédiction qui lui ôte le souvenir; il pense à ce qui +vient de se passer._) + +VOIX _derrière la scène_. + +Dieux! quel prodige! + +LE ROI, _écoutant_. + +Qu’y a-t-il? + +LE CHAPELAIN, _entrant, dans le plus grand trouble_. + +Roi, il vient d’arriver un prodige. + +LE ROI. + +Lequel? + +LE CHAPELAIN. + +Les disciples de Cannva s’éloignaient à peine... C’était près des bains +sacrés des Apsaras... + + Nous marchions... Je voyais son angoisse mortelle, + Ses yeux gonflés, ses bras qui se tordaient dans l’air... + +LE ROI. + +Et alors? + +LE CHAPELAIN. + + Une forme se dresse,... ou plutôt un éclair + Brille et disparaît avec elle! + +(_Tous expriment par des gestes leur stupéfaction._) + +LE ROI. + +Maître, nous ne devions plus nous occuper de cette affaire; pourquoi y +revenir encore? Qu’il n’en soit plus question! + +LE CHAPELAIN. + +Gloire au roi! (_Il sort._) + +LE ROI. + +Vétravatî, je me sens fatigué; je me retire dans mon appartement: +précède-moi. + +VÉTRAVATI. + +Veuillez me suivre. + +LE ROI, _à part, tout en marchant_. + + En vain je cherche au fond de ma mémoire: + Cette femme n’est rien pour moi. + Et cependant,... je suis près de la croire: + Mon cœur bat, je ne sais pourquoi! + + + + +ACTE VI + +SÉPARATION + + +PREMIÈRE PARTIE + +On voit paraître le chef de la police et deux gardiens traînant un +prisonnier qui a les mains liées derrière le dos. + +LES DEUX GARDIENS, _frappant le prisonnier_. + +Coquin, voleur, parle donc! C’est l’anneau du roi. Il est tout reluisant +de pierres fines, et le nom de Douchanta y est gravé. Où l’as-tu pris? + +LE PRISONNIER, _tremblant de frayeur_. + +Messieurs, ayez pitié de moi: je ne suis pas un voleur. + +PREMIER GARDIEN. + +Tu es sans doute un saint brahmane? Le roi t’en aura fait cadeau! + +LE PRISONNIER. + +Écoutez donc! Je demeure à Sacrâvatâra, et je suis pêcheur de mon état. + +DEUXIÈME GARDIEN. + +Brigand, qu’est-ce que ça nous fait, ton pays et ton état? + +LE CHEF. + +Soutchaca, laisse-le parler; ne l’interromps pas. + +LES DEUX GARDIENS. + +Bien, Maître!--Allons, parle... Veux-tu bien parler? + +LE PÊCHEUR. + +Mes filets et mes hameçons, voilà le gagne-pain de ma famille. + +LE CHEF, _riant_. + +Il est joli votre gagne-pain[56]! + + [56] Les pêcheurs sont de caste vile, parce qu’ils font mourir des + animaux. + +LE PÊCHEUR. + +Seigneur, ne nous en faites pas un crime. + + Mon père était pêcheur naguère; + Ce fut son métier: c’est le mien. + Ai-je raison? Je n’en sais rien: + Mais je fais ce qu’a fait mon père. + Les dieux aiment la bonne chère: + Un saint brahmane est leur boucher[57]. + Oserait-on lui reprocher + De faire ce qu’a fait son père? + + [57] Le sacrificateur. + +LE CHEF. + +C’est bon! Continue. + +LE PÊCHEUR. + +Pour lors j’avais donc pris un Rohita[58]; je le coupe en morceaux: +voilà que je trouve dedans cet anneau avec toutes ses pierres fines. +Dame! je suis venu pour le vendre. Je le montrais; vous m’avez empoigné: +voilà l’histoire. Maintenant tuez-moi, hachez-moi si j’ai menti. + + [58] Espèce de poisson. + +LE CHEF, _flairant l’anneau_. + +Djânouca, il n’y a pas moyen d’en douter: cet anneau a passé par le +ventre d’un poisson; il suffit de le sentir. Mais comment y était-il +entré? Allons voir au palais. + +LES DEUX GARDIENS, _au pêcheur_. + +Allons, coupeur de bourses, en avant! (_Ils se mettent en marche._) + +LE CHEF. + +Soutchaca, attention! j’entre au palais; restez à la porte jusqu’à ce +que je revienne. + +LES DEUX GARDIENS. + +Entrez, Maître, et soyez bien reçu. + +LE CHEF. + +Je l’espère. (_Il sort._) + +SOUTCHACA. + +Djânouca, il est bien longtemps. + +DJANOUCA. + +Ah! mais on ne voit pas comme ça les rois tout de suite: il faut +attendre le bon moment. + +SOUTCHACA. + +Djânouca, la main me démange. (_Montrant le pêcheur._) Tu vois ce +coquin-là; j’ai une furieuse envie de lui faire son affaire. + +LE PÊCHEUR. + +Seigneur, ne me faites pas mourir comme ça,... sans savoir. + +DJANOUCA, _regardant à l’intérieur_. + +Ah! voilà notre chef: il apporte l’ordre du roi. (_Au pêcheur._) De deux +choses l’une: ou tu vas retourner prendre tes poissons[59], ou c’est +nous qui ferons une offrande de ta chair aux vautours et aux chacals. + + [59] Il y a ici un jeu de mots intraduisible: les mots du texte + peuvent aussi signifier «revoir ta famille». + +LE CHEF, _rentrant_. + +Allons, vite! vous allez le... + +LE PÊCHEUR. + +Ah! je suis mort! + +LE CHEF. + +... le lâcher. Tu es libre, pêcheur.--Tout ce qu’il a dit est vrai: +c’est bien ainsi qu’il a dû trouver l’anneau; le roi en est persuadé. + +SOUTCHACA. + +On va obéir, Maître. (_Au pêcheur._) Tu pourras bien dire que tu es +revenu de l’enfer, toi. (_Il détache ses liens._) + +LE PÊCHEUR, _se prosternant devant le chef de la police_. + +Seigneur, je vous dois la vie. + +LE CHEF. + +Relève-toi et prends ce bracelet: c’est le prix auquel le roi estime la +valeur de la bague; il t’en fait cadeau. (_Il tend le bracelet au +pêcheur._) + +LE PÊCHEUR, _en le prenant, joyeux_. + +Le roi est bien bon. + +DJANOUCA. + +En voilà un qui peut se vanter d’avoir de la chance: il descend du pal +pour monter sur le dos de l’éléphant. + +SOUTCHACA. + +Peste! la récompense est grosse. Il faut croire que les pierres de +l’anneau sont bien fines pour que le roi y tienne tant! + +LE CHEF. + +Je ne pense pas qu’il tienne aux pierres; je crois plutôt... + +LES DEUX GARDIENS. + +Quoi donc? + +LE CHEF. + +Que la vue de l’anneau a rappelé au roi une personne qu’il aime. Lui qui +est si grave d’ordinaire, dès qu’il l’a aperçu, il s’est troublé. + +SOUTCHACA. + +Alors vous lui avez rendu un fier service? + +DJANOUCA. + +Et c’est l’ennemi des poissons qui a la récompense. (_Il lui fait la +grimace._) + +LE PÊCHEUR. + +Messieurs, je veux vous donner votre pourboire. Je vends le bracelet; la +moitié du prix est pour vous. + +DJANOUCA. + +Ah! c’est bien, ça, pêcheur! Tu es mon meilleur ami. Viens faire plus +ample connaissance devant une bouteille de rhum. Entrons au cabaret. +(_Ils sortent tous._) + + +DEUXIÈME PARTIE + +Misrakésî paraît, traversant les airs. + +MISRAKÉSI. + +C’était mon tour de garde aux bains sacrés des Apsaras; me voilà +relevée, et la mère de Sacountalâ m’a priée de voir ce que fait le roi. +Ménacâ est ma sœur, et j’aime sa fille comme une autre moi-même. (_Elle +regarde tout autour d’elle._) Comment! c’est jour de fête, et on ne voit +encore aucun préparatif dans le palais! Qu’est-ce qui se passe? Je suis +déesse, et je pourrais deviner ce secret par le seul effort de ma +pensée[60]; mais j’aime mieux suivre les instructions de ma chère Ménacâ +et voir de mes yeux. Voilà déjà deux bouquetières: je vais me tenir à +leurs côtés, enveloppée du voile qui me rend invisible, et j’apprendrai +sans doute quelque chose. (_Misrakésî met pied à terre. On voit entrer +une suivante: elle examine une branche de manguier. Une autre vient +après elle._) + + [60] Elle aurait bien dû, ainsi que la mère de Sacountalâ, employer ce + don de double vue à pénétrer aussi la véritable cause de l’égarement + de Douchanta. Mais la bonhomie avec laquelle le poète semble + s’accuser lui-même est faite pour désarmer la critique. + +PREMIÈRE SUIVANTE. + +Ah! voilà le printemps qui revient. + + Sur la branche un bouton vert + Entr’ouvert + Laisse échapper un pli rose. + Fraîche haleine du printemps + Que j’attends, + Sors donc de la fleur éclose! + +DEUXIÈME SUIVANTE. + +Parabhriticâ, qu’est-ce que tu dis là toute seule? + +PARABHRITICA. + +Ah! c’est Madhouricâ. Ma chère, quand Parabhriticâ voit le manguier +fleurir, cela lui fait perdre la tête. + +MADHOURICA, _joyeuse_. + +Comment! c’est le printemps alors? + +PARABHRITICA. + +Sans doute, et c’est pour toi comme pour moi la saison de la joie, de +l’amour et des chansons. + +MADHOURICA. + +Ma chère, laisse-moi m’appuyer sur toi: je vais me dresser sur la pointe +des pieds pour cueillir cette fleur et l’offrir au dieu de l’amour. + +PARABHRITICA. + +Oui, mais à une condition: c’est que j’aurai ma part de ses +bénédictions. + +MADHOURICA. + +Cela va sans dire. Ne sommes-nous pas une même âme en deux corps? (_Elle +s’appuie sur sa compagne et cueille la fleur._) Tiens! la fleur n’est +pas encore ouverte; mais le parfum s’échappe déjà de la tige brisée. +(_Elle joint les mains._) Honneur au dieu de l’amour! + + Bouton près d’éclore, + L’Amour, que j’implore, + Règne en ce beau parc: + Exquise fleurette, + Sois l’arme discrète + Que lance son arc! + Celui qui dirige + Ta légère tige + Est le grand vainqueur! + Odorante flèche, + Va faire ta brèche: + Vole, et frappe au cœur! + +(_Elle jette le bouton en l’air._) + +LE CHAMBELLAN, _entrant, avec colère_. + +Que fais-tu, folle que tu es? Le roi a défendu de célébrer la fête du +printemps, et tu te permets de cueillir la fleur du manguier! + +LES DEUX SUIVANTES, _effrayées_. + +Pardonnez-nous, nous n’en savions rien. + +LE CHAMBELLAN. + +Hum! est-ce bien vrai? Mais les arbres mêmes semblent le savoir: ils +obéissent au roi, et leurs hôtes font comme eux. Voyez! + + Le bouton demi-clos garde les étamines + Sous son pli; + Le bourgeon, sans s’ouvrir, au bout des branches fines + A molli; + L’oiseau retient les sons de sa voix enivrée + Dans les bois: + La flèche de l’Amour reste à demi tirée + Du carquois. + +MISRAKÉSI. + +Il n’y a pas de doute: la puissance du roi s’étend jusque-là. + +PARABHRITICA. + +Seigneur, il y a seulement quelques jours que Mitravasou, le beau-frère +du roi, nous a envoyées ici pour y être bouquetières, et nous ignorons +ce qui a pu s’y passer avant notre arrivée. + +LE CHAMBELLAN. + +Soit! mais ne recommencez plus. + +LES DEUX SUIVANTES. + +Nous sommes un peu curieuses: peut-on savoir pourquoi le roi a interdit +la fête du printemps? + +MISRAKÉSI. + +D’ordinaire les rois aiment les fêtes: il a dû avoir un motif grave. + +LE CHAMBELLAN, _à part_. + +Au fait, tout le monde le sait, pourquoi le leur cacherais-je? (_Haut._) +Avez-vous entendu parler de l’affront fait à Sacountalâ? + +LES DEUX SUIVANTES. + +Le beau-frère du roi nous a tout raconté jusqu’au moment où l’anneau a +été retrouvé. + +LE CHAMBELLAN. + +Alors j’aurai bientôt fini. Depuis le jour où le roi s’est rappelé, en +voyant l’anneau, qu’il avait épousé Sacountalâ en secret, depuis qu’il +est sorti de son aveuglement, il est au désespoir de l’avoir méconnue, +et le remords est entré dans son âme. + + Il se cache à son peuple; il vit sombre et farouche. + Le plaisir est pour lui sans attrait, et, la nuit, + Il se tourne sans fin sur le bord de sa couche, + Cherchant le sommeil qui le fuit. + S’il rencontre une femme, à peine s’il s’arrête: + Un salut glacial est tout ce qu’elle obtient; + Ou s’il veut la nommer, un autre nom lui vient, + Et de honte il baisse la tête. + +MISRAKÉSI. + +Ah! je suis contente de cela. + +LE CHAMBELLAN. + +Voilà pourquoi il a interdit la fête du printemps. + +LES DEUX SUIVANTES. + +Cela se comprend. + +VOIX _derrière la scène_. + +Sire, veuillez me suivre. + +LE CHAMBELLAN, _prêtant l’oreille_. + +Ah! voici le roi. Allez à vos affaires. (_Elles sortent. On voit entrer +le roi, accompagné de Mâdhavya et de Vétravatî.--Regardant le roi._) +Rien ne peut obscurcir l’éclat d’une beauté comme la sienne: la +tristesse lui a laissé sa grâce majestueuse. + + Plus de repos! Ses nuits sont des veilles sans trêve; + Il n’a pour tout bijou qu’un seul bracelet d’or + Sur son bras amaigri: c’est pour lui trop encor; + Sa lèvre, qu’il torture, a perdu toute sève; + L’insomnie et les pleurs gonflent ses yeux flétris; + Rien ne voile pourtant l’éclat qui l’environne: + Lorsque l’orfèvre taille une pierre de prix, + Elle perd en grosseur, mais sa flamme rayonne! + +MISRAKÉSI, _regardant le roi_. + +Je comprends maintenant pourquoi, après avoir subi ses mépris, +Sacountalâ l’aime encore. + + * * * * * + +LE ROI. (_Il est rêveur et s’avance lentement._) + + Lâche cœur! tu dormais!... Sa voix enchanteresse + T’appelait sans pouvoir te tirer du sommeil! + Il est venu trop tard, l’instant de ton réveil, + Succombe au remords qui t’oppresse! + +MISRAKÉSI. + +Et ma malheureuse amie, est-elle moins à plaindre? + +MADHAVYA, _à part_. + +Allons, encore un accès! toujours la fièvre de Sacountalâ! Il est +incurable. + +LE CHAMBELLAN, _s’approchant_. + +Gloire au roi! J’ai visité le jardin: Sa Majesté peut s’y promener; rien +ne viendra l’y troubler. + +LE ROI. + +Vétravatî, va dire à mon ministre Pisouna que j’ai mal reposé cette +nuit; je ne siégerai pas dans mon tribunal. Qu’il instruise lui-même les +affaires, et qu’il me les soumette. + +VÉTRAVATI. + +Je vais exécuter vos ordres. (_Elle sort._) + +LE ROI. + +Pârvatâyana, va, veille aussi aux soins de ta charge. + +LE CHAMBELLAN. + +Bien, maître! (_Il sort._) + +MADHAVYA. + +Nous voilà encore une fois débarrassés des moustiques. Maintenant viens +un peu respirer l’air dans le jardin. L’hiver est passé. Vois comme tout +est beau déjà. + +LE ROI. + +Ah! mon ami, c’est un coup de plus dans une plaie ouverte. + + Il faisait nuit en moi,... quand une lueur brusque + M’éclaire et me condamne; et c’est en ce moment + Que le printemps sourit et que l’amour s’embusque + Sous les fleurs du manguier charmant. + +MADHAVYA. + +Attends un peu! avec mon bâton, je vais parer la flèche de l’Amour. (_Il +lève son bâton pour casser la fleur du manguier._) + +LE ROI, _essayant de sourire_. + +C’est bien! tu as montré ce dont un brahmane est capable.--Où vais-je +m’asseoir? où vais-je rassasier mes yeux de la vue des lianes moins +sveltes que sa taille? + +MADHAVYA. + +Mais installe-toi dans le berceau de lianes Mâdhavîs. N’est-ce pas là +que tu dois attendre la petite Tchatouricâ, l’artiste peintre? Quand tu +l’as rencontrée, tu l’as chargée d’y apporter le portrait que tu as fait +de Sacountalâ. + +LE ROI. + +Je n’ai pas d’autre consolation. Eh bien donc, allons au berceau de +lianes! Précède-moi. + +MADHAVYA. + +Tu n’as qu’à me suivre. (_Ils changent de place. Misrakésî les suit._) +Voilà le berceau de Mâdhavîs avec son banc de pierre orné de joyaux. Ah! +il ne pouvait pas être plus désert: on dirait qu’il a voulu t’être +agréable. Entrons et asseyons-nous. (_Ils entrent et s’assoient._) + +MISRAKÉSI. + +Je vais rester derrière le berceau pour voir le portrait de ma chère +Sacountalâ, et j’irai ensuite lui rendre témoignage de la tendresse de +son époux. (_Elle se place derrière le berceau._) + +LE ROI. + +Ami, maintenant je me souviens de tout. Dès ma première rencontre avec +Sacountalâ, je t’avais instruit de mon amour. Hélas! tu n’étais pas là +quand je l’ai méconnue; mais je t’avais dit son nom: l’avais-tu donc +oublié, toi aussi? + +MISRAKÉSI. + +Ceci montre que les rois ne devraient pas se séparer un instant de leurs +amis fidèles. + +MADHAVYA. + +Mais non, je n’avais rien oublié; seulement, après m’avoir tout raconté, +tu as fini par me dire que tu avais voulu plaisanter, et que j’aurais +tort d’en rien croire. Moi, je n’y ai pas entendu malice. Mais veux-tu +que je te dise? Selon moi, c’est le destin qui a conduit tout cela. + +MISRAKÉSI. + +Hélas! oui. + +LE ROI, _après un moment de silence_. + +Ah! mon ami, viens à mon secours! + +MADHAVYA. + +Qu’est-ce qu’il y a? Allons donc! Depuis quand les hommes de ta trempe +se laissent-ils abattre par le chagrin? Le vent a beau souffler, il ne +fera jamais trembler les montagnes. + +LE ROI. + +Je t’appelle pour que tu m’aides à chasser une pensée affreuse, le +souvenir de ma cruauté et de son angoisse. + + Je l’avais repoussée... Elle voyait les siens + A leur tour se séparer d’elle: + «Reste», lui dit l’ermite en partant. «Sois fidèle! + «Crains ton père si tu reviens!» + Alors ses grands yeux noirs, baignés de larmes vaines, + Me lancent un dernier regard... + Ah! je le vois toujours, je le sens: c’est un dard, + Un poison qui brûle mes veines! + +MISRAKÉSI. + +Son abattement me fait pitié. + +MADHAVYA. + +Il me vient une idée: c’est peut-être un génie aérien qui l’a enlevée. + +LE ROI. + +Quel autre aurait osé toucher à une femme si fidèle? Ses amies m’ont dit +qu’elle était fille de l’Apsaras Ménacâ: ce sont les compagnes de sa +mère qui l’auront enlevée, si ce n’est sa mère elle-même. + +MISRAKÉSI. + +Ce qui m’étonne n’est pas le réveil de son intelligence, c’est le +sommeil qui a précédé. + +MADHAVYA. + +Alors tu peux être tranquille, tu la retrouveras. + +LE ROI. + +Et comment? + +MADHAVYA. + +Une mère, pas plus qu’un père, ne peut consentir à laisser longtemps sa +fille séparée de son mari. + +LE ROI. + +Non, mon ami, je ne la verrai plus. + + Égarement fatal! Le sort, dans sa justice, + Donne à chacun sa part de bonheur mérité: + J’avais reçu la mienne, et l’affreux précipice + S’est ouvert pour toujours sous ma félicité! + +MADHAVYA. + +Ne dis pas cela; on retrouve ce qu’on a perdu: la découverte de l’anneau +n’en est-elle pas la meilleure preuve? + +LE ROI, _regardant son anneau_. + +Pauvre anneau, tu es tombé de son doigt, tu n’y retourneras plus! + + Anneau déchu! Renonce à la place sacrée + Où je t’ai vu briller, éblouissant et fier. + Tu connus son doigt mince à la pointe nacrée! + Tes beaux jours sont finis: le destin est de fer. + +MISRAKÉSI. + +Je le plaindrais davantage s’il était passé de sa main à une autre que +celle-ci.--Sacountalâ, ma chérie, que n’es-tu là pour entendre! Je suis +seule à boire le nectar qui enivrerait ton cœur. + +MADHAVYA. + +Et pourquoi lui avais-tu donné cet anneau qui porte ton nom? + +MISRAKÉSI. + +Je suis curieuse aussi de le savoir. + +LE ROI. + +Écoute: quand j’ai quitté l’ermitage pour rentrer dans mon palais, elle +était tout en larmes, et elle m’a dit: «Mon époux ne va-t-il pas +m’oublier?» + +MADHAVYA. + +Et alors? + +LE ROI. + +J’ai passé mon anneau à son doigt, et je lui ai répondu... + +MADHAVYA. + +Quoi donc? + +LE ROI. + + Chasse une frayeur importune! + Compte les lettres de mon nom, + De jour en jour, une par une: + A la dernière... Ou plutôt, non! + Déjà mon sein brûle... Il t’appelle... + J’abrégerai les longs délais. + Un guide arrivera, ma belle: + Tu le suivras dans mon palais. + +Et j’ai été assez égaré pour lui infliger le plus cruel des traitements! + +MISRAKÉSI. + +L’idée était charmante: l’obstacle est venu du destin. + +MADHAVYA. + +Et par quel hasard, après cela, l’anneau est-il entré comme un hameçon +dans le ventre du Rohita? + +LE ROI. + +Elle a fait ses ablutions aux bains sacrés de Satchî; c’est là qu’elle +l’a perdu. + +MADHAVYA. + +Je comprends. + +MISRAKÉSI. + +Ce serait donc faute de cet anneau que le sage roi n’aurait pas reconnu +la malheureuse Sacountalâ, et qu’il l’aurait repoussée, dans la crainte +de recevoir chez lui la femme d’un autre? Mais un amour comme le leur +avait-il donc besoin d’un signe de reconnaissance? Tout cela est +inexplicable. + +LE ROI. + +Ah! j’en veux à cet anneau. + +MADHAVYA, _riant_. + +Oui? Eh bien! moi, alors, j’en veux à mon bâton. (_S’adressant à son +bâton._) Pourquoi es-tu tortu? ne suis-je pas droit, moi? + +LE ROI, _sans l’écouter_. + + Pourquoi l’as-tu quitté, ce doigt, tige flexible + Dont les nœuds délicats devaient te retenir? + Mais moi!... moi qui querelle un objet insensible, + J’ai bien fermé mon cœur à son cher souvenir! + +MISRAKÉSI. + +C’est ce que j’étais tentée de lui répondre. + +MADHAVYA. + +Ah çà! est-ce que ça va durer encore longtemps? On meurt de faim ici. + +LE ROI, _toujours sans l’écouter_. + +O ma bien-aimée! je t’ai cruellement repoussée; mais le remords me +déchire. Reviens; ah! reviens; aie pitié de moi! (_Une suivante arrive +avec un tableau dans les mains._) + +LA SUIVANTE. + +Maître, voici le portrait de notre maîtresse. (_Elle lui montre le +tableau._) + +LE ROI, _regardant_. + +Ah! qu’elle est belle! + + Ses grands yeux, son sourcil vainqueur, liane fine + Qui ploie au souffle de l’amour, + Sa bouche aux blanches dents, qu’un sourire illumine, + Et d’où sortait l’éclat du jour, + Ses traits où tant de grâce et de douceur s’assemble, + Sa lèvre rose, je les vois! + C’est une vaine image, et pourtant il me semble + Que je vais entendre sa voix! + +MADHAVYA, _regardant à son tour_. + +Oh! joli tableau! sujet bien rendu; relief saisissant; les figures +sortent du panneau; c’est à donner envie d’entamer la conversation. + +MISRAKÉSI. + +Le talent du roi est vraiment admirable: je crois voir devant moi ma +chère Sacountalâ. + +LE ROI. + +Ami... + + Le modèle est parfait: je l’ai mal imité. + N’impute qu’à moi seul ce que ton goût réprouve. + Mon œuvre a cent défauts,... et cependant j’y trouve + Comme un reflet de sa beauté. + +MISRAKÉSI. + +C’est bien là le langage d’un amour doublé par le remords. + +LE ROI, _avec un profond soupir_. + + Ce corps dont je poursuis la décevante image, + Il vivait: j’avais là le bonheur sous ma main... + Le flot qui désaltère était sur mon chemin, + Et je cours après le mirage! + +MADHAVYA. + +Je vois trois figures,... très jolies toutes les trois; mais laquelle +est Sacountalâ? + +MISRAKÉSI. + +Comment! il ne la reconnaît pas à sa beauté? Le malheureux ne voit donc +pas clair! + +LE ROI. + +Devine. + +MADHAVYA, _après avoir bien regardé_. + +Est-ce celle qui a les cheveux dénoués? Il paraît qu’elle avait chaud. +Sa parure de fleurs est toute fanée: elle va se détacher. Ah! ses deux +bras pendent comme deux lianes; sa robe flotte sur ses hanches. Elle +s’appuie à la branche d’un asoka... L’arbre a été bien arrosé: quelle +fraîcheur! Mais elle, elle est bien fatiguée. C’est elle, n’est-ce pas? +Les deux autres sont ses compagnes? + +LE ROI. + +Tu ne t’es pas trompé. Vois maintenant dans cette peinture les +défaillances d’un amant. + + Mon pinceau, sur le bois, en caressant ses charmes, + A tremblé; + Et j’ai décoloré son image: mes larmes + Ont coulé. + +Tchatouricâ, je n’ai encore peint qu’à moitié ce lieu de délices: va me +chercher mes pinceaux. + +TCHATOURICA. + +Seigneur Mâdhavya, veuillez tenir le tableau jusqu’à ce que je revienne. + +LE ROI. + +C’est moi qui le tiendrai. (_Il prend le tableau; la suivante sort._) + +MADHAVYA. + +Qu’est-ce que tu veux donc y ajouter? + +MISRAKÉSI. + +Il veut sans doute rendre dans tous leurs détails les lieux qu’aimait +Sacountalâ. + +LE ROI. + +Je vais te le dire: + + Il faut qu’un couple heureux de flamants se querelle + Près de la rivière aux flots blancs, + Que la chaîne aux sommets de neige[61] s’amoncelle, + Portant des buffles sur ses flancs; + Je veux que le tissu d’écorce aux plis tremblants + Sur ces arbres flotte et ruisselle: + La forêt penchera ses rameaux opulents + Sur les amours d’une gazelle. + + [61] L’Himâlaya, dont le nom signifie en sanscrit «séjour de la + neige». + +MADHAVYA, _à part_. + +D’après ce qu’il dit, je présume qu’il va y mettre aussi un tas +d’ermites, avec des barbes longues de ça. + +LE ROI. + +J’ai oublié aussi ses parures ordinaires. + +MADHAVYA. + +Ah! Et quoi donc? + +MISRAKÉSI. + +Quelques fleurs, sans doute, la parure des jeunes novices. + +LE ROI. + + Boucle où la brise se joue, + Je veux voir le Sirîcha + Que sa main fine attacha + Se balancer sur sa joue. + Fibres du lotus, luisez + Comme des rayons de lune, + Et caressez sa peau brune + Entre ses seins embrasés! + +MADHAVYA. + +Tiens! mais elle porte devant ses lèvres ses doigts roses comme de +petits lotus. Elle paraît bien effrayée. (_Riant._) Ah! c’est cette +coquine d’abeille: elle est habituée à voler le miel aux fleurs, et elle +s’attaque au lotus de son visage. + +LE ROI. + + J’ai connu sa lèvre rose, + Fleur sauvage, fraîche éclose + Dans l’ombre de la forêt: + Pour épargner cette lèvre, + Je disais: «Éteins ta fièvre!» + A mon cœur qu’elle enivrait... + Et cette abeille s’obstine + Contre la bouche enfantine + Qui m’appelle à son secours. + Pour la punir, qu’un calice + De lotus l’ensevelisse + Et l’endorme pour toujours! + +MADHAVYA. + +Dis-moi, tu sais que c’est une peinture que tu as devant les yeux? + +LE ROI. + +Une peinture! + + Je la voyais... J’étais heureux... Ne pouvais-tu + Me laisser à longs traits savourer ma folie? + Mon bonheur est mensonge: un instant je l’oublie! + Pourquoi le rappeler à mon cœur abattu? + +(_Il pleure._) + +MISRAKÉSI. + +Le destin n’a jamais eu, il n’aura plus jamais de jeux aussi cruels. + +LE ROI. + +Ah! mon cher Mâdhavya, ma douleur ne s’apaisera jamais. + + Qu’un rêve me la rende: un prompt réveil l’enlève + A mes ardents baisers! + Et les pleurs dont mes yeux éteints sont arrosés + Me voilent ce portrait qui remplaçait mon rêve. + +MISRAKÉSI. + +Pauvre ami, tu as méconnu ma chère Sacountalâ, mais sa compagne est +témoin que tu as bien expié ta faute. (_Tchatouricâ rentre en scène._) + +TCHATOURICA. + +Maître, je tenais la boîte aux pinceaux, et je l’apportais ici... + +LE ROI. + +Que t’est-il arrivé? + +TCHATOURICA. + +J’ai rencontré la reine Vasoumatî, accompagnée de Pinggalicâ. Elle m’a +dit: «C’est moi qui porterai la boîte à mon époux;» et elle me l’a +arrachée des mains. + +MADHAVYA. + +Et toi-même, comment as-tu pu te dépêtrer d’elle? + +TCHATOURICA. + +Par bonheur la robe de la reine s’est accrochée à une branche, et +pendant que Pinggalicâ la dégageait, je me suis cachée. + +VOIX _derrière la scène_. + +Reine, veuillez me suivre. + +MADHAVYA, _prêtant l’oreille_. + +Alerte! voici la tigresse du harem. C’est le tour de Tchatouricâ: elle +va l’avaler comme une gazelle. + +LE ROI. + +La reine va venir... Mes respects ont doublé son orgueil... Je crains +pour cette peinture: sauve-la. + +MADHAVYA. + +Et moi avec, n’est-ce pas? (_Il prend le tableau et se lève._) Cher ami, +te voilà pris dans les filets du harem. Si tu peux rompre une maille, tu +n’auras qu’à me faire demander au Belvédère des nuages[62]: c’est là que +je vais cacher le tableau. S’il y est vu, ce ne sera jamais que par les +pigeons. (_Il sort en courant._) + + [62] Nom d’une tour du palais. + +MISRAKÉSI. + +Ce n’est plus cette reine qu’il préfère, et pourtant il a encore des +égards pour elle: l’amitié chez lui survit à l’amour. + +VÉTRAVATI, _entrant, une feuille d’écriture à la main_. + +Gloire au roi! + +LE ROI. + +N’as-tu pas rencontré en route la reine Vasoumatî? + +VÉTRAVATI. + +Oui, Sire; mais, quand elle a vu cette feuille dans ma main, elle est +retournée sur ses pas. + +LE ROI. + +La reine est discrète: elle a respecté l’heure que je dois consacrer à +mes devoirs de roi. + +VÉTRAVATI. + +Le ministre m’a chargée de vous dire que les affaires étaient nombreuses +aujourd’hui, et qu’il n’a pu en instruire qu’une seule: vous en +trouverez l’exposé sur cette feuille. + +LE ROI. + +Montre-la-moi. (_Vétravatî tient la feuille ouverte devant le roi. Il +lit._) «Nous informons Sa Majesté qu’un marchand nommé Dhanavriddha, qui +faisait le commerce maritime, a péri dans un naufrage sans laisser +d’enfants. Sa fortune était immense. Selon la loi, elle appartient au +trésor royal. Que Sa Majesté décide!» (_Avec tristesse._) Malheureux +celui qui n’a pas d’enfants! Vétravatî, puisque ce Dhanavriddha était si +riche, il devait avoir plusieurs épouses: il faudra savoir si l’une +d’elles n’est pas grosse. + +VÉTRAVATI. + +On dit justement qu’une de ses femmes, fille d’un marchand +d’Ayodhyâ[63], venait de célébrer la cérémonie de la conception. + + [63] La ville qui a donné son nom au pays d’Oude actuel. + +LE ROI. + +Alors l’héritage du père appartient à l’enfant qui naîtra d’elle. Porte +ma décision au ministre. + +VÉTRAVATI. + +J’obéis. (_Fausse sortie._) + +LE ROI. + +Attends,... reviens. + +VÉTRAVATI, _revenant sur ses pas_. + +Me voici. + +LE ROI. + +Qu’importe que le défunt laisse ou ne laisse pas d’enfants? + + Les sujets dont je suis le gardien et le père, + S’ils perdent un des leurs, ont droit à tous ses biens; + Ils seront désormais ses fils comme les miens. + J’ai dit! Que mon peuple prospère! + +VÉTRAVATI. + +Le décret du roi va être publié. (_Elle sort, et revient bientôt +après._) Le décret a produit sur la foule l’effet de la pluie attendue à +la fin de l’été. + +LE ROI, _poussant un profond soupir_. + +La fortune est inutile à celui qui n’a pas d’enfants: à sa mort, ses +biens passent à des étrangers; quand viendra ma dernière heure, il en +sera ainsi de l’empire de Pourou. + +VÉTRAVATI. + +Que le ciel détourne de nous ce malheur! + +LE ROI. + +Ah! je n’ai pas voulu du bonheur qui était sous ma main. + +MISRAKÉSI. + +Quand il s’accuse, c’est à ma chère Sacountalâ qu’il pense. + +LE ROI. + + Le semeur doit la plante au sol qui la produit; + La terre est son espoir; les moissons viennent d’elle. + Et moi, j’ai renié mon épouse fidèle: + Son sein allait donner son fruit. + +MISRAKÉSI. + +Quand tu l’auras une fois reconquise, je crois que tu ne l’abandonneras +plus. + +TCHATOURICA, _bas à Vétravatî_. + +Madame, ce message du ministre a redoublé le chagrin du roi. Allez +chercher le seigneur Mâdhavya; il est maintenant au Belvédère des +nuages: peut-être pourra-t-il distraire son ami. + +VÉTRAVATI. + +Ton idée est bonne. (_Elle sort._) + +LE ROI. + +Et que deviendront dans l’autre monde les ancêtres de Douchanta? + + Mes pères sont heureux encore: je célèbre + Le culte de ma race avec l’eau de mes yeux[64]. + Mais je suis seul: ma mort éteint l’autel funèbre... + L’éternel abandon menace mes aïeux. + + [64] On fait des libations d’eau aux mânes. + +MISRAKÉSI. + +Le roi est encore dans les ténèbres: la lampe n’est pas loin, mais elle +est cachée. + +TCHATOURICA. + +Maître, ne désespérez pas de l’avenir: vous êtes jeune; une de vos +femmes vous donnera un fils pour acquitter votre dette envers vos aïeux. +(_A part._) Le roi ne m’écoute pas; mais de l’excès du mal sortira le +remède. + +LE ROI, _en proie à la plus violente douleur_. + + Ainsi va se tarir une race féconde: + C’est le sang de Pourou, c’est son nom qui se perd, + Comme le fleuve saint[65] à l’eau pure et profonde + Meurt sans laisser de trace au sable du désert! + + [65] La Sarasvatî. + +(_Il s’évanouit._) + +TCHATOURICA, _effrayée_. + +Maître, reprenez vos sens, revenez à vous. + +MISRAKÉSI. + +Faut-il dès maintenant rendre la joie à son cœur? Non: quand la mère des +dieux[66] est venue voir Sacountalâ, je l’ai entendue lui dire: «Les +dieux attendent des sacrifices conformes aux rites[67]; ils ont intérêt +à te réunir le plus tôt possible à l’époux qui doit les offrir avec +toi.» Je n’ai plus aucune raison de m’attarder ici: je vais consoler +Sacountalâ par le récit de tout ce que j’ai vu et entendu. (_Elle +s’élance dans les airs._) + + [66] Aditi; voir Acte VII, p. 161. + + [67] Ils en ont besoin, comme les mânes. + +VOIX _derrière la scène_. + +Au meurtre! à l’assassin! On ne tue pas les brahmanes! + +LE ROI, _reprenant ses sens et prêtant l’oreille_. + +N’est-ce pas Mâdhavya qui crie: Au secours! + +TCHATOURICA. + +Pourvu que le malheureux n’ait pas été surpris par Pinggalicâ avec le +tableau dans les mains! + +LE ROI. + +Tchatouricâ, va dire de ma part à la reine qu’elle a tort de laisser +prendre tant de libertés à ses suivantes. + +TCHATOURICA. + +J’y cours. (_Elle sort._) + +LA MÊME VOIX _derrière la scène_. + +Au meurtre! On ne tue pas les brahmanes! + +LE ROI. + +C’est bien mon pauvre brahmane; sa voix est étranglée par la peur. Holà! +quelqu’un! (_Entre le chambellan._) + +LE CHAMBELLAN. + +J’attends les ordres de Sa Majesté. + +LE ROI. + +Entends-tu Mâdhavya? Va voir ce qu’il a à crier. + +LE CHAMBELLAN. + +J’obéis. (_Il sort et revient très agité._) + +LE ROI. + +Pârvatâyana, il n’est pas arrivé de malheur? + +LE CHAMBELLAN. + +Non... + +LE ROI. + +Mais qu’as-tu donc? + + Est-ce encor l’effet de l’âge?... + Pourquoi trembles-tu si fort? + Ainsi frissonne et se tord + Un figuier que bat l’orage! + +LE CHAMBELLAN. + +Grand roi, sauve ton ami. + +LE ROI. + +De quoi est-il menacé? + +LE CHAMBELLAN. + +D’un grand danger. + +LE ROI. + +Explique-toi. + +LE CHAMBELLAN. + +Tu sais,... le Belvédère des nuages,... d’où l’on a une si belle vue... + +LE ROI. + +Eh bien! que s’y est-il passé? + +LE CHAMBELLAN. + + L’infortuné touchait à la plus haute cime + Où le paon n’a jamais volé d’un seul essor, + Quand un être invisible a saisi sa victime... + Il ne l’a pas lâchée encor! + +LE ROI, _se levant brusquement_. + +Quoi! on ose s’attaquer à mon palais même! Ah! le fardeau du pouvoir est +trop lourd! + + Surveiller un peuple? Serrer + Le frein aux passions des autres? + Mais c’est déjà trop d’espérer + Dompter les nôtres! + +LA VOIX. + +Au secours! au secours! + +LE ROI. (_Il s’élance et chancelle._) + +Ami, ne crains rien. + +LA VOIX. + +«Ne crains rien!» C’est facile à dire. Il me tord le cou, et tout à +l’heure il va le briser comme une canne à sucre. + +LE ROI, _jetant un regard de côté_. + +Mon arc! vite! mon arc! + +UNE YAVANI[68], _entrant_. + + [68] Les Yavanîs sont des esclaves étrangères, sortes d’amazones, au + service des rois: à l’origine peut-être des _Ioniennes_, + c’est-à-dire des Grecques. + +Maître, voici l’arc, les flèches et le bouclier. (_Le roi prend l’arc et +les flèches._) + +AUTRE VOIX _derrière la scène_. + + En vain tu me résisterais! + Car je vais te tuer comme le tigre tue + Et déchire à plaisir sa victime abattue, + Pour se repaître de sang frais! + Et maintenant,... appelle encore + Douchanta, ce vengeur de toute iniquité: + Enfin l’on verra bien si ce roi tant vanté + Entendra la voix qui l’implore! + +LE ROI, _avec colère_. + +Comment! il ose s’en prendre à moi-même! Attends, écume de l’enfer, ta +dernière heure est venue! (_Il met une flèche sur son arc._) +Pârvatâyana, montre-moi l’escalier. + +LE CHAMBELLAN. + +Suivez-moi, Sire. (_Ils montent rapidement._) + +LE ROI, _regardant de tous côtés_. + +Je ne vois rien. + +LA PREMIÈRE VOIX. + +Au secours! au secours!... Tu ne nous vois pas, mais je te vois, moi. +Ah! comme la souris dans les griffes du chat, il faut que je renonce à +la vie! + +LE ROI, _s’adressant au ravisseur_. + +Tu es fier parce qu’un voile magique te rend invisible. Crois-tu que ma +flèche ne saura pas te trouver?--Ne crains rien, mon cher +Mâdhavya.--N’espère pas non plus que le corps de mon ami te serve de +bouclier. Vois ce trait sur mon arc. + + Il va partir... Mon bras le lance hardiment: + Je ne crains pas qu’il frappe un brahmane que j’aime. + Lorsque le lait et l’eau sont mêlés, le flamant + Distingue l’eau du lait[69]: mon trait fera de même. + + [69] Préjugé, d’origine évidemment mythique, auquel il est souvent + fait allusion dans la littérature indienne. + +(_Il tend son arc. On voit alors paraître Mâtali avec Mâdhavya._) + +MATALI, _s’adressant au roi_. + + Garde tes traits pour les démons! + Le temps viendra d’en faire usage: + En attendant, fais bon visage + A tes amis, et... désarmons! + +LE ROI, _tressaillant et retenant sa flèche_. + +Comment! c’est Mâtali! Salut au cocher du roi des dieux! + +MADHAVYA. + +Ah! c’est trop fort! Il allait me tuer comme un chien,... et tu lui fais +des politesses! + +MATALI, _souriant_. + +Roi, Indra m’a chargé d’un message pour toi. + +LE ROI. + +Parle. + +MATALI. + +Il est une race de démons redoutables, fils de Câlanémi; on les appelle +Dourdjayas[70]. + + [70] «Invincibles.» + +LE ROI. + +Nârada[71] m’en a parlé. + + [71] Nom d’un sage qui est une sorte de demi-dieu. + +MATALI. + + Indra lui-même, Indra sent son bras impuissant + Contre cette engeance maligne: + Pour les vaincre et noyer leur race dans le sang + C’est toi que le destin désigne. + L’obscure nuit ne craint ni les feux, ni les dards, + Ni le courroux du soleil même: + Il faut pour la percer les froids et doux regards + De la lune à la face blême. + +Prends ton arc, monte avec moi sur le char d’Indra, et cours à la +victoire. + +LE ROI. + +C’est un grand honneur que je reçois du roi des dieux... Mais pourquoi +as-tu fait cette peur mortelle à mon pauvre Mâdhavya? + +MATALI. + +Tu vas le savoir. Je voyais qu’un chagrin, dont j’ignore la cause, avait +brisé ton courage; j’ai voulu le relever. + + Le serpent se dresse + Sous le pied qui presse + Ses anneaux dormants; + Le feu qu’on agite + Embrase plus vite + Les tisons fumants: + Tel l’ardent tumulte + Qu’excite l’insulte + Dans le cœur des rois. + J’aime leur colère, + Quand sa flamme éclaire + De hardis exploits! + +LE ROI, _à Mâdhavya_. + +Cher ami, il faut que j’obéisse à l’ordre du roi du ciel. Informe de ce +qui s’est passé mon ministre Pisouna, et porte-lui en mon nom ces +paroles: + + Le fardeau du pouvoir est léger pour un sage. + Nous l’avons partagé: porte-le tout entier; + Ta prudence y suffit. Un céleste message + Appelle ailleurs mon bras guerrier. + +MADHAVYA. + +Je n’y manquerai pas. (_Il sort._) + +MATALI. + +Daigne monter sur le char. (_Le roi monte sur le char avec Mâtali._) + + + + +ACTE VII + +RECONNAISSANCES + + +On voit le roi et Mâtali traversant les airs sur le char d’Indra. + +LE ROI. + +Matali, j’ai fait ce qu’Indra demandait de moi; mais je suis confus de +la récompense que j’ai reçue: je ne crois pas l’avoir méritée. + +MATALI. + +Alors vous n’êtes satisfaits ni l’un ni l’autre. + + Appui d’Indra, sauveur des dieux, la récompense + T’a paru dépasser le service rendu? + Affermi sur son trône, Indra s’afflige et pense + Qu’il ne t’a pas donné le prix qui t’était dû. + +LE ROI. + +Que dis-tu là? Les honneurs qu’il m’a rendus à mon départ dépassent les +plus ambitieux désirs. Les dieux étaient assemblés; j’étais devant eux, +assis à ses côtés: je le vois encore... + + Une couronne de fête + Est dans sa main, toute prête + Pour celui qu’il va choisir: + Djayanta[72] lance à son père + Un regard charmant qu’éclaire + L’étincelle du désir... + Indra sourit, et me presse, + Tremblant d’orgueil et d’ivresse, + Dans ses bras victorieux; + Je sens sa royale étreinte, + Et déjà ma tête est ceinte + De ce bandeau glorieux! + + [72] Fils d’Indra. + +MATALI. + +Mais n’est-ce pas à toi que le roi des dieux doit son repos? + + Mon maître aime à cueillir la volupté divine + Dans les riants jardins du ciel; + Le démon l’importune; il maudit cette épine + Qu’il trouve sous le fruit de miel. + Pour l’arracher, faut-il encor les rudes ongles + De Vichnou, de l’homme-lion? + Non! Ton arc est plus fort que le monstre des jungles + Pour dompter la rébellion. + +LE ROI. + +Ce que j’ai fait n’est qu’un nouveau témoignage de la grandeur d’Indra: + + L’aurore chaque jour remporte une victoire + Dont elle doit laisser tout l’honneur au soleil. + Indra me dirigeait: mon rôle fut pareil, + Et je fais à mon maître hommage de ma gloire. + +MATALI. + +Je reconnais là ta modestie. (_Quelques pas plus loin._) Regarde: cette +fois ta renommée s’est réellement élevée au delà des nues. + + La laque[73] ne teint plus les pieds des immortelles, + Elle sert à tracer tes exploits dans les cieux. + Les arbres Kalpas[74] sont les stèles, + Et tes poètes sont des dieux! + + [73] Les femmes hindoues se teignent les pieds avec de la laque. + + [74] Nom d’un arbre céleste. + +LE ROI. + +Dis-moi, Mâtali, hier, quand nous avons gravi cette route aérienne, je +brûlais du désir de me mesurer avec les démons, et je n’ai pas remarqué +ce lieu. Où sommes-nous? + +MATALI. + + Ce torrent qui s’épanche est la plus haute source + Du fleuve saint[75] qui va féconder tes États. + Tu vois de près les feux qui t’éclairent là-bas: + Nous croisons les chemins qu’ils suivent dans leur course. + Regarde: au haut du ciel les vents soufflent en vain: + Nulle vapeur n’atteint sa voûte recourbée. + Vichnou, quand il a fait sa seconde enjambée[76], + A posé là son pied divin. + + [75] Le Gange: la mythologie le fait descendre du ciel. + + [76] Vichnou, ayant pris la forme d’un nain, s’était fait promettre + par un roi l’espace qu’il pourrait parcourir en trois enjambées: de + la première il traversa la terre, de la seconde l’atmosphère, et de + la troisième le ciel. + +LE ROI. + +C’est donc le voisinage du fleuve céleste qui rafraîchit mes sens et mon +cœur? (_Regardant la route que suit le char._) Je crois que nous voilà +maintenant dans la région des nuages. + +MATALI. + +A quels signes le reconnais-tu? + +LE ROI. + + Les vois-tu s’envoler, ces rapides oiseaux[77], + Vers les vapeurs qui s’amoncellent? + Ton char, qui fend les airs, semble sortir des eaux: + Les jantes en tournant ruissellent. + Rougis par les éclairs qui colorent les monts, + Tes chevaux bondissent de rage: + Nous passons à travers les nuages féconds + Dont les flancs enfantent l’orage. + + [77] Il s’agit des Tchâtakas, oiseaux qui passent pour ne boire que + les gouttes de pluie. + +MATALI. + +Tu ne te trompes pas. Un instant encore, et tu rentreras dans ton +royaume. + +LE ROI, _regardant au-dessous de lui_. + +Mâtali, le char descend avec la rapidité de la foudre: le monde +terrestre est vraiment curieux à regarder d’ici. + + Vois-tu de toutes parts se dessiner les monts + Dont tu ne distinguais ni le pied ni la crête? + Les grands arbres touffus dont tu voyais la tête + Nous montrent maintenant les lignes de leurs troncs; + Les fleuves que voilait l’épaisseur de la nue + Déroulent à nos yeux leur fil clair et luisant: + Ne te semble-t-il pas qu’une main inconnue + M’apporte la terre en présent? + +MATALI. + +C’est comme tu dis. (_Il regarde en donnant des signes de respect[78]._) +Oh! la terre a aussi ses charmes. + + [78] La terre est une déesse. + +LE ROI. + +Mâtali, quelle est cette montagne baignée par deux mers? L’or ruisselle +de ses flancs comme d’un nuage rougi par le crépuscule. + +MATALI. + +Roi, c’est l’Hémacouta[79], la montagne des Kimmpourouchas[80], la plus +sainte de toutes les demeures. Vois. + + [79] Montagne au nord de l’Himâlaya. + + [80] Génies de la suite de Couvéra, dieu des richesses. + + Mârîtcha[81], le sage, a bâti + Sa hutte en ce lieu solitaire; + Il y mène une vie austère + Près de son épouse Aditi. + Ses leçons l’ont fait reconnaître + Digne petit-fils de Brahma: + C’est ici que sa voix charma + Les dieux qui l’avaient pris pour maître. + + [81] Fils de Marîtchi, ordinairement nommé Kasyapa. + +LE ROI, _avec respect_. + +Le contempler est la plus haute des félicités. Passerai-je à côté de ce +bonheur sans le goûter? Non, je n’irai pas plus loin avant d’avoir rendu +mes devoirs au bienheureux. + +MATALI. + +J’approuve ton dessein. (_Le char descend._) Nous voici arrivés. + +LE ROI, _avec étonnement_. + +Mâtali! + + Dans l’air pur la roue + Tourne et court sans bruit, + Sans toucher la boue + Du chemin qui fuit. + Étrange mystère! + Le char descendu + Semble suspendu + Au-dessus de terre. + +MATALI. + +C’est la différence du char d’Indra et du tien. + +LE ROI. + +Indique-moi l’ermitage de Mârîtcha. + +MATALI, _étendant la main_. + +C’est là,... où tu vois cet ascète en méditation. + + Ses genoux sont plongés dans une fourmilière; + Il garde sur l’épaule une peau de serpent[82]; + Quelle vertu! sa gorge étouffe sous le lierre + Qui le couvre en grimpant; + Sa longue chevelure est une lourde masse + De tresses et de nids où l’oiseau chante et dort; + Brûlé par le soleil, il le regarde en face, + Nu comme un arbre mort. + + [82] La peau d’un serpent qui a mué sur lui. + +LE ROI, _regardant_. + +Honneur à ce rigide ascète! + +MATALI, _retenant les rênes_. + +Nous voici dans l’ermitage du père des créatures[83]. C’est Aditi qui +soigne elle-même ces arbres Mandâras. + + [83] Mârîtcha. + +LE ROI. + +Ah! ce séjour de paix est plus doux que le ciel même! Je me crois plongé +dans un lac de nectar! + +MATALI, _arrêtant le char_. + +Roi, tu peux descendre. + +LE ROI, _descendant du char_. + +Et toi? + +MATALI. + +Le char est arrêté: les chevaux ne bougeront plus. Je descends aussi. +(_Il descend._) Regarde! Voici les bosquets habités par les solitaires +qui sont parvenus à la perfection. + +LE ROI. + +J’admire également le lieu et ses habitants. + + Ils vivent de l’éther dans la forêt sacrée, + Au milieu des Kalpas chargés de leurs fruits mûrs; + Pour leurs ablutions, ils ont des ruisseaux purs + Où le pollen des fleurs rend l’eau toute dorée: + Ces palais de rubis ne sont rien à leurs yeux; + Les nymphes de ces bois n’ont sur eux nul empire: + Tous ces suprêmes biens auxquels l’ermite aspire, + Ils s’en privent encore au sein même des cieux! + +MATALI. + +L’ambition des grands cœurs ne connaît pas de limites! (_Il fait +quelques pas. A la cantonade._) Vriddhasâcalya! Que fait à cette heure +le bienheureux Mârîtcha? (_Après avoir écouté._) Que dis-tu?... La fille +de Dakcha[84] lui a demandé quels sont les devoirs d’une épouse fidèle, +et il est maintenant occupé à l’instruire?--Alors, il faut attendre; +nous nous présenterons plus tard. (_Regardant le roi._) Assieds-toi à +l’ombre de cet Asoka: je vais t’annoncer au père d’Indra[85]. + + [84] Aditi, son épouse. + + [85] Toujours Mârîtcha. + +LE ROI. + +Comme il te plaira. (_Mâtali sort.--Sentant un présage heureux[86]._) + + [86] Une secousse dans le bras droit. + + Qu’ai-je senti? Faut-il en croire un heureux signe? + Mais non! Tout est fini! Mon cœur est sans espoir. + Le bonheur s’est lassé de poursuivre un indigne, + Et je ne dois plus la revoir! + +VOIX _derrière la scène_. + +Sois donc sage! Il faut toujours que tu montres ton méchant caractère! + +LE ROI, _écoutant_. + +Comment! du désordre en ce saint lieu! A qui parle-t-on ainsi? +(_Regardant du côté d’où est venue la voix. Avec étonnement._) Ah! c’est +un enfant! Deux religieuses courent après lui... Un enfant? non! mais un +héros! + + C’est un lionceau qu’il traîne, + Non sans peine: + La bête égratigne et mord. + Il la tient par la crinière + Prisonnière, + Et rit d’être le plus fort! + + * * * * * + +On voit entrer l’enfant, tenant le lionceau et suivi des deux +religieuses. + +L’ENFANT. + +Allons! petit lion! ouvre ta gueule! Je veux compter tes dents. + +PREMIÈRE RELIGIEUSE. + +Vilain! veux-tu le laisser tranquille! Tu sais bien que les petits des +bêtes de l’ermitage sont nos enfants! Mais tu as besoin de batailler: +les solitaires ont eu bien raison de t’appeler Grand-dompteur. + +LE ROI. + +C’est étrange!... A la vue de cet enfant qui ne m’appartient pas, je me +sens au cœur des tendresses de père... Ah! c’est que je n’ai pas +d’enfants! + +SECONDE RELIGIEUSE. + +La lionne te mangera, si tu ne lâches pas son petit! + +L’ENFANT, riant. + +Ah! que j’ai peur! (_Il lui fait une grimace._) + +LE ROI, _avec étonnement_. + + L’héroïsme est en lui comme dans sa semence: + Cet enfant merveilleux me semble un feu dormant. + A la braise qui couve apportez l’aliment: + Elle fera bientôt jaillir la flamme immense! + +PREMIÈRE RELIGIEUSE. + +Allons! lâche le petit lion!... Je te donnerai un autre jouet. + +L’ENFANT. + +Où est-il? Donne-le tout de suite! (_Il tend la main._) + +LE ROI, _regardant la main de l’enfant_. + +Dieux! Mais voilà les signes qui présagent l’empire du monde! + + Je frémis en voyant sa main prédestinée! + Elle se tend, avide, et son geste enfantin + Offre cette merveille à ma vue étonnée: + Un lotus entr’ouvert sous les feux du matin[87]. + + [87] Les doigts tiennent ensemble comme les pétales du lotus: la main + _palmée_ est un des signes auxquels on reconnaît, dans la mythologie + indienne, le futur Tchacravartin, ou souverain universel. + +SECONDE RELIGIEUSE. + +Laisse-le, Souvratâ! Tu le sais bien, ce n’est pas avec des paroles +qu’on vient à bout de lui. Va dans ma hutte, prends l’oiseau de faïence +peinte du petit Manganaca, et apporte-le. + +PREMIÈRE RELIGIEUSE. + +Oui! c’est cela. (_Elle sort._) + +L’ENFANT. + +En attendant, je jouerai avec le petit lion. + +LA RELIGIEUSE. (_Elle le regarde en riant._) + +Veux-tu le lâcher! + +LE ROI. + +Ah! que je voudrais qu’il fût à moi, ce petit entêté! + + Avoir de tels enfants... Ah! quelle douce chose! + Contempler leurs joyeux ébats, + Voir leurs petites dents garnir leur bouche rose, + Qui s’ouvre pour rire aux éclats, + Suivre l’effort charmant de leur langue novice, + Les prendre à terre tout poudreux, + Les porter dans ses bras, complaire à leur caprice: + Ah! que les pères sont heureux! + +LA RELIGIEUSE, _menaçant l’enfant du doigt_. + +Alors tu ne veux pas m’écouter? (_Regardant autour d’elle._) Il n’y a +pas là un ermite? (_Voyant le roi._) Ah! voilà quelqu’un.--Seigneur, +venez délivrer le petit lion. Voyez comme il le tourmente: quand une +fois il tient quelque chose, il ne veut plus le lâcher. + +LE ROI. + +J’y vais tout de suite! (_Il s’approche en souriant._) Holà! petit +solitaire! + + Hôte indigne d’un tel séjour, + Ignores-tu donc que l’ermite + Embrasse dans un même amour + Tout être vivant qui l’habite? + Ton père est l’ennemi du mal; + Mais ta fureur le déshonore: + Tel on voit le serpent éclore + Au pied de l’arbre de santal! + +LA RELIGIEUSE. + +Seigneur, ce n’est pas le fils d’un ermite. + +LE ROI. + +On le voit à son air comme à sa conduite: c’est le lieu où je le +rencontre qui m’avait trompé. (_Il lui fait lâcher le lionceau et +tressaille._) + + Un frisson de plaisir ébranle tout mon être! + Mais le père, grands dieux! le père frémissant... + Ah! quelle inexprimable ivresse il doit connaître, + L’homme béni du ciel qui dit: «Voilà mon sang!» + +LA RELIGIEUSE, _les regardant tous les deux_. + +C’est une chose merveilleuse! + +LE ROI. + +Que voulez-vous dire? + +LA RELIGIEUSE. + +Tu n’es pas parent de cet enfant: cependant il te ressemble d’une +manière étonnante! Ce qui me surprend aussi, c’est que, sans te +connaître, avec son caractère, il t’ait cédé si vite. + +LE ROI, _caressant l’enfant_. + +Madame, vous dites qu’il n’est pas fils d’un ermite... A quelle famille +appartient-il donc? + +LA RELIGIEUSE. + +A la famille de Pourou. + +LE ROI, _à part_. + +Il est de ma noble race! Je ne m’étonne plus! (_Haut._) Je connais les +antiques usages de cette famille: + + Que demande un Pourou? Maître du monde, il eut + Des palais aux terrasses blanches: + Quand il a fait sa tâche, il veut, pour son salut, + Un banc de pierre sous les branches! + +Mais comment un être humain a-t-il pu pénétrer dans l’ermitage des +dieux? + +LA RELIGIEUSE. + +Nul n’y pénètre, en effet. Mais sa mère est fille d’une nymphe, et elle +l’a mis au monde dans ce divin séjour. + +LE ROI, _à part_. + +Que dit-elle?... Ce ne serait donc pas une chimère?... (_Haut._) Et quel +est le père de l’enfant? + +LA RELIGIEUSE. + +On ne prononce plus son nom: il a renié son épouse légitime. + +LE ROI, _à part_. + +Mais c’est de moi qu’elle parle! + +PREMIÈRE RELIGIEUSE, _rentrant avec l’oiseau de faïence dans les mains_. + +Grand-dompteur! vois le bel oiseau! + +L’ENFANT. + +Ma bonne sœur, il est bien joli. (_Il prend le jouet._) + +LE ROI, _à part_. + +Oh! si j’étais trompé par un mirage! Si tout cela devait finir en me +laissant à mon désespoir! + +PREMIÈRE RELIGIEUSE, _après avoir regardé l’enfant; avec inquiétude_. + +Mais je ne vois plus l’amulette à son poignet! + +LE ROI. + +Ne vous tourmentez pas! Il l’a sans doute perdue en jouant avec le +lionceau... La voici! (_Il va pour la ramasser._) + +LES DEUX RELIGIEUSES. + +N’y touchez pas! n’y touchez pas! (_Après l’avoir vu ramasser +l’amulette._) Comment! il l’a prise! (_Elles croisent leurs mains sur +leur poitrine et se regardent avec stupéfaction._) + +LE ROI. + +Pourquoi vouliez-vous m’empêcher de la prendre? + +PREMIÈRE RELIGIEUSE. + +Écoutez, seigneur! C’est une plante divine qu’on appelle Aparâdjitâ[88]. +On en fait une amulette toute-puissante. Le bienheureux Mârîtcha a donné +celle-ci à l’enfant aussitôt après sa naissance, dans la cérémonie de la +consécration. Quand elle tombe à terre, personne ne doit la ramasser, si +ce n’est l’enfant lui-même, sa mère,... ou son père! + + [88] «Invincible.» + +LE ROI. + +Et si un autre la ramasse... + +PREMIÈRE RELIGIEUSE. + +Elle se change en serpent, et le mord. + +LE ROI. + +Avez-vous jamais vu ce prodige s’accomplir? + +LES DEUX RELIGIEUSES. + +Plus d’une fois. + +LE ROI. + +Ah! tous mes vœux sont remplis! Il ne me reste qu’à goûter mon bonheur! +(_Il prend l’enfant et le couvre de baisers._) + +DEUXIÈME RELIGIEUSE. + +Viens vite, Souvratâ! Sacountalâ est maintenant en prière: allons la +prévenir. (_Elles sortent._) + +L’ENFANT. + +Laisse-moi! Je veux aller voir maman! + +LE ROI. + +Mon fils, nous irons ensemble trouver ta mère. + +L’ENFANT. + +Mais tu n’es pas mon papa! Mon papa s’appelle Douchanta. + +LE ROI, _souriant_. + +Voilà qui achèverait, au besoin, de me convaincre! + + * * * * * + +On voit paraître Sacountalâ, les cheveux réunis en une seule tresse[89]. + + [89] C’est la coiffure des religieuses. + +SACOUNTALA, _hésitant_. + +On me dit que l’amulette de mon fils ne s’est pas métamorphosée dans ses +mains... Mais je ne peux plus croire au bonheur! Et cependant,... si ce +que m’a dit Misrakésî est vrai... (_Elle s’avance._) + +LE ROI. (_Il est près de défaillir._) + +C’est elle! c’est Sacountalâ! + + Ces sombres vêtements, cette coiffure austère, + Ce visage amaigri par l’ascétique loi, + Ce long deuil qu’elle garde ici dans le mystère, + Tout me dit que son cœur est encor plein de moi. + +SACOUNTALA. (_A la vue du roi dont les traits sont altérés par le +remords, elle hésite._) + +Ce n’est pas mon époux! Quel est cet homme que l’amulette n’a pas +écarté, et dont le contact impur a souillé mon enfant? + +L’ENFANT, _courant vers sa mère_. + +Maman! il m’appelle son fils! Je ne le connais pas, moi! + +LE ROI. + +Mon amour! J’ai été barbare envers toi... Mais aujourd’hui finit mon +expiation: reconnais-moi! + +SACOUNTALA, _à part_. + +Respire enfin, mon cœur! Le destin m’avait durement frappée! Mais sa +cruauté se lasse; il a pitié de moi: c’est bien mon époux! + +LE ROI. + + Je te vois, maintenant! C’est toi! L’ombre jalouse + N’obscurcit plus mon cœur... Son sommeil est fini. + Ainsi l’astre des nuits, aimé de Rohinî[90], + Revient après l’éclipse à sa divine épouse. + + [90] Nom d’une constellation. + +SACOUNTALA. + +Gloire!... Gloire!... (_Les sanglots l’étouffent et l’empêchent +d’achever: Gloire au roi!_) + +LE ROI. + + Tu pleures... Je t’entends... N’achève pas! Ma gloire, + C’est ton fidèle amour; + C’est ta lèvre pâlie, et ta longue mémoire + D’une ivresse d’un jour! + +L’ENFANT. + +Maman! Qui donc est-ce? + +SACOUNTALA. + +Mon enfant, demande-le à notre heureux destin! (_Elle continue à +pleurer._) + +LE ROI. + + Toi que je n’ai pas su seulement reconnaître, + Toi que j’ai repoussée, oh! viens! console-toi! + Un pouvoir inconnu subjuguait tout mon être: + C’était lui qui parlait en moi! + L’homme dont l’esprit dort chasse d’un air farouche + La Fortune qui vient à sa porte frappant, + Et l’aveugle craintif, ignorant qui le touche, + Prend une fleur pour un serpent! + +(_Il tombe à ses pieds._) + +SACOUNTALA. + +Relevez-vous, mon époux! Relevez-vous! J’ai eu un époux si tendre... Le +trésor de mes mérites était épuisé sans doute? Autrement, je ne +comprendrais pas ce qui est arrivé. (_Le roi se relève._) Et comment mon +époux s’est-il souvenu de la malheureuse Sacountalâ? + +LE ROI. + +Je te le dirai quand j’aurai fini d’arracher de mon cœur la flèche aiguë +du remords! + + Ah! laisse-moi l’essuyer, cette larme, + Qui coulait sur ta lèvre en feu, + Quand, sourd, aveugle, enchaîné par un charme, + Je la méprisais comme un jeu! + Je la revois qui baigne de rosée + Tes yeux profonds aux noirs contours; + Ah! laisse-moi sur ta joue embrasée + Sécher sa trace pour toujours! + +(_Il essuie ses larmes._) + +SACOUNTALA, _voyant l’anneau au doigt du roi_. + +L’anneau!... Le voilà, mon époux! + +LE ROI. + +Oui! Je l’ai retrouvé d’une façon miraculeuse... Et avec lui j’ai +retrouvé la mémoire. + +SACOUNTALA. + +C’est lui qui est coupable de tout! Il m’a manqué quand je cherchais à +te convaincre. + +LE ROI, _lui tendant l’anneau_. + +Liane charmante! pare-toi de ta fleur: le printemps est revenu! + +SACOUNTALA. + +La bague?... Et si j’allais la perdre encore?... Garde-la, mon époux! + + * * * * * + +MATALI, _entrant_. + +Je viens te féliciter d’avoir retrouvé ton épouse et d’avoir vu enfin +ton fils. + +LE ROI. + +Je suis doublement heureux, car je dois mon bonheur à un ami. Mais Indra +en est-il instruit? + +MATALI, _souriant_. + +Rien ne lui est caché. Viens! Le vénérable Mârîtcha veut bien te +recevoir. + +LE ROI. + +Chère épouse, prends la main de notre fils, et conduis-moi auprès du +bienheureux. + +SACOUNTALA. + +Mais je n’ose me présenter devant mon vénérable maître à côté de mon +époux. + +LE ROI. + +Cette dérogation aux usages est permise dans un jour si heureux. Viens! + + * * * * * + +On voit paraître Mârîtcha, assis, avec Aditi à ses côtés. + +MARITCHA, _regardant le roi_. + +Fille de Dakcha! + + C’est ce roi qui vainquit la horde sanguinaire + Des démons conjurés contre le ciel d’Indra: + Grâce à lui, notre fils, que son arc délivra, + Peut laisser dormir son tonnerre. + +ADITI. + +Son extérieur annonce déjà sa puissance. + +MATALI. + +Roi, voici le père et la mère des dieux! Vois le regard qu’ils arrêtent +sur toi: ils t’aiment comme un fils! Approche! + +LE ROI. + +O Mâtali! quel spectacle s’offre à mes yeux! + + Majesté dont jamais nulle autre n’approcha! + Il est donc devant moi, ce couple tutélaire? + Le fils de Mârîtcha, la fille de Dakcha + Ont donné sa splendeur au soleil qui m’éclaire; + C’est par eux que le roi des dieux[91] fut engendré: + Tous deux ont pour aïeul Brahma, le grand ancêtre, + Et Vichnou, que Brahma révère, a voulu naître + De leur sang fécond et sacré! + + [91] Indra. + +MATALI. + +Ce sont eux que tu vois. + +LE ROI, _se prosternant_. + +Douchanta, serviteur d’Indra, vous salue. + +MARITCHA. + +Mon fils, gouverne longtemps la terre! + +ADITI. + +Sois invincible! (_Sacountalâ se prosterne avec son fils._) + +MARITCHA. + +Ma fille! + + Ton héroïque époux prend Indra pour modèle, + Et ton fils est pareil au divin Djayanta: + Nouvelle Paulomî[92], que le roi Douchanta + T’aime et t’honore autant que tu lui fus fidèle! + + [92] Épouse d’Indra, mère de Djayanta. + +ADITI. + +Garde toujours l’estime de ton mari! Que ton fils vive pour être la +gloire des deux races dont il est né! Maintenant, asseyez-vous à nos +côtés. (_Tous s’assoient._) + +MARITCHA, _les désignant l’un après l’autre_. + + Ton épouse est la foi vivante; votre enfant + Est la richesse; en toi s’incarne la puissance: + Je le vois se dresser dans sa magnificence, + Ce groupe triomphant! + +LE ROI. + +Bienheureux! d’autres sèment les faveurs sur leurs pas: toi, tu te fais +précéder des tiennes. + + L’orage gronde et l’éclair luit + Avant que l’eau du ciel s’épanche; + La fleur naît et meurt sur la branche + Avant la naissance du fruit; + La cause, par quelque présage, + Se révèle avant ses effets: + Pourtant, j’ai reçu tes bienfaits + Sans même avoir vu ton visage, + +MATALI. + +C’est à cela qu’on reconnaît la bonté du père et de la mère de toutes +les créatures. + +LE ROI. + +Bienheureux! j’avais épousé ta servante Sacountalâ selon le rite des +Gandharvas... Peu de temps après, elle me fût amenée par sa famille: je +l’ai reniée dans un moment d’égarement, et j’ai gravement offensé ton +fils Cannva! Plus tard, la vue d’un anneau m’a rappelé notre union. Tout +cela est étrange... + + Ne reconnaître qu’à la trace + Ce qu’on vit passer sous ses yeux: + Mal profond et mystérieux, + Dont le souvenir seul me glace! + +MARITCHA. + +Rassure-toi! Tu n’es pas coupable. Tu étais soumis à une influence +funeste. Écoute! + +LE ROI. + +Je brûle de t’entendre. + +MARITCHA. + +Aditi a reçu Sacountalâ des mains de sa mère. Ménacâ, voyant son +désespoir après que tu l’eus méconnue, était descendue aux bains sacrés +des Apsaras et l’avait enlevée. En les voyant, j’ai voulu connaître ce +qui s’était passé, et je l’ai trouvé par l’effort de la méditation. +C’est une malédiction de Dourvâsas qui avait condamné l’infortunée à +être reniée par son époux, et l’effet de la malédiction devait cesser à +la vue de l’anneau de reconnaissance. + +LE ROI, _à part, avec un soupir de soulagement_. + +Ah! je suis pur du crime dont la pensée m’accablait. + +SACOUNTALA, _à part_. + +Maintenant, je suis vraiment heureuse! Ce n’est pas le cœur de mon époux +qui m’avait repoussée. Je croyais y rentrer, mais je n’en étais jamais +sortie. Cette malédiction, je ne l’avais pas entendue; ma pensée était +toute à lui, sans doute! Mais mes compagnes devaient la connaître. C’est +pour cela qu’elles m’avaient tant recommandé de lui montrer l’anneau. + +MARITCHA. + +Ma fille, tu sais tout: ne garde pas de ressentiment contre ton noble +époux. + + Oui, quand il a semblé te bannir de son cœur, + Un charme enchaînait sa mémoire, + Et dès que son esprit s’est réveillé vainqueur, + Il t’a rendu toute ta gloire. + Quand un souffle ternit la face d’un miroir, + On n’y voit nul reflet paraître; + Le voile dissipé, c’est merveille de voir + L’image tout à coup renaître. + +LE ROI. + +C’est la vérité. + +MARITCHA. + +Mon enfant, es-tu content du fils que t’a donné Sacountalâ? Toutes les +cérémonies prescrites par la sainte loi ont été accomplies à sa +naissance et après: c’est moi qui y ai veillé. + +LE ROI. + +Bienheureux! il est l’espoir de ma race. + +MARITCHA. + +Il a le cœur d’un héros, et il aura l’empire du monde! + + Ce enfant régnera sur les sept continents[93]. + Point d’obstacle à son char: il saura le conduire + Sur les monts escarpés et dans les flots tonnants. + Nul ennemi n’aura la force de lui nuire. + L’ermitage effrayé l’a nommé Grand-dompteur! + Mais quand sa main tiendra ton sceptre héréditaire, + Il aura les vertus, le cœur d’un roi: la terre + Acclamera son Protecteur[94]. + + [93] Détail emprunté à la géographie mythologique. + + [94] Plus exactement son «Porteur», en sanscrit _Bharata_. Bharata fut + l’ancêtre des héros du _Mahâbhârata_. + +LE ROI. + +Bienheureux! c’est toi qui l’as consacré: je puis tout espérer de lui. + +ADITI. + +Il faut instruire Cannva du bonheur de sa fille. Ménacâ n’est pas loin: +c’est elle qui me rendra ce service. + +SACOUNTALA. + +La bienheureuse a prévenu mon désir. + +MARITCHA. + +Cannva doit à ses austérités une pénétration merveilleuse: il sait déjà +tout. (_Après réflexion._) Cependant il est convenable qu’il reçoive de +nous la nouvelle de la réunion des deux époux et de leur fils. Holà! +quelqu’un! + +UN DISCIPLE, _entrant_. + +Maître, me voici! + +MARITCHA. + +Gâlava! prends le chemin des airs, et porte de ma part au vénérable +Cannva une heureuse nouvelle: Sacountalâ et son fils ont été délivrés de +la malédiction de Dourvâsas et reconnus par Douchanta. + +LE DISCIPLE. + +Le bienheureux sera obéi. (_Il sort._) + +MARITCHA, _au roi_. + +Toi, mon enfant, monte avec ton épouse et ton fils sur le char d’Indra, +ton divin ami, et retourne dans ton palais. + +LE ROI. + +A l’instant. + +MARITCHA. + +Et maintenant... + + Qu’Indra goûte l’offrande à tes banquets pieux; + Que l’eau de la nuée à grands flots y réponde! + Et puisse l’amitié de la terre et des cieux + Durer pour le bonheur du monde! + +LE ROI. + +Je m’efforcerai de faire le bien. + +MARITCHA. + +Que désires-tu encore? + +LE ROI. + +Bienheureux! m’as-tu laissé quelque chose à désirer? Cependant, je ferai +encore ce vœu[95]: + + [95] Une prière analogue termine toutes les pièces indiennes. + + Puissé-je en mes États voir, avant que je meure, + Le juste triomphant, le savant respecté! + Et toi, Siva, mon Dieu! daigne à ma dernière heure + Absorber tout mon être en ton immensité! + + + + +APPENDICE + +PASSAGES SUPPRIMÉS[96] + + [96] Les strophes traduites en prose sont distinguées par l’emploi des + caractères italiques. + + +ACTE PREMIER + +--Page 15. + + «Révèlent un chemin qui conduit au lavoir.» + +Et de plus, + +_Des bassins sont creusés au pied des arbres, et les racines trempent +dans l’eau agitée par le vent; la fumée des offrandes de beurre ternit +l’éclat des jeunes pousses; les petits des gazelles sont sans défiance, +et s’avancent doucement à notre rencontre sur le sol de ce bosquet dont +ils ont tondu le gazon[97]._ + + [97] Strophe supprimée comme faisant double emploi avec la précédente. + + +ACTE II + +--Page 50. + + «Ne seras-tu pas à mes côtés?» + +MADHAVYA. + +Alors me voilà devenu ton garde des roues[98]! + + [98] Plaisanterie assez froide en français, et inintelligible sans + note: le garde des roues est celui qui accompagne le char à pied, en + coureur. + + +ACTE III + +--Page 54. + + «Ni mon cœur de l’aimer!» + +O Amour! tes flèches sont des fleurs: pourquoi donc font-elles tant de +mal? (_Après réflexion._) Ah! je le sais! + +_C’est le feu de la colère de Siva qui, aujourd’hui encore, couve en toi +comme le feu sous-marin au fond des flots[99]: autrement, ô Amour, +pourrais-tu brûler ainsi mes pareils, toi que le dieu a réduit en +cendres[100]?_ + + [99] C’est un mythe indien. + + [100] Le dieu de l’amour «aux flèches de fleurs» a été consumé par le + feu sorti de l’œil de Siva, et depuis ce jour, il est «sans corps». + Douchanta suppose ici, pour expliquer ses «brûlures», que ce feu + couve encore sous la cendre de l’Amour. + +Toi et la lune, avec votre apparente douceur, vous trompez bien les +amants! + +_On dit que tes flèches sont des fleurs, et que la lune a de froids +rayons. L’aventure de mes pareils est la preuve du contraire: les froids +rayons de la lune versent des flammes, et de tes flèches de fleurs tu +fais autant de foudres._ + +Et cependant, + +_Quoique l’Amour m’inflige des tortures sans trêve, je ne puis le +maudire quand il me fait brûler pour elle, la belle aux grands yeux qui +enivrent[101]!_ + + [101] On pourrait regretter cette strophe; mais, sans les trois + autres, elle n’avait plus de raison d’être. + +O Amour, tu n’entends donc pas mes plaintes? Quoi! pas de pitié pour +moi? + +_Je t’ai nourri[102] de mes pensées incessantes, et voilà comme tu me +récompenses! Est-ce contre moi que tu devrais tendre jusqu’à ton oreille +la corde de ton arc? Est-ce sur moi que tu devrais décocher tes +flèches?_ + + [102] Après cela, il semble qu’on puisse tirer l’échelle. Mais les + traits de ce genre ne sont pas rares dans la poésie indienne, sinon + chez Câlidâsa, au moins chez la plupart de ses confrères. + + +--Page 57. + + «Tu souffres trop!» + +LE ROI. + +C’est la vérité! + +_Ses bracelets, faits de racines de lotus, étaient blancs comme les +rayons de la lune; ils sont noircis[103] maintenant, et trahissent la +fièvre qui la brûle._ + + [103] Le détail est peu gracieux. + + +--Page 61. + + «Qu’a-t-elle à craindre?» + +Et encore: + +_Celui dont tu crains, bien à tort, les mépris, ô belle! est là qui +brûle de s’unir à toi. Ce n’est pas d’ordinaire la perle qui cherche le +pêcheur, mais le pêcheur qui cherche la perle[104]._ + + [104] Double emploi. Dans le sanscrit, ce n’est pas seulement l’idée + de la première stance, ce sont les mots mêmes que la seconde + reproduit en grande partie. + + +--Page 67. + + «Et me fait désirer ce que je ne dois pas.» + +LE ROI, _à part_. + +_Les jeunes filles, même quand elles aiment, résistent ainsi aux prières +de leurs bien-aimés. Elles brûlent de s’unir à eux; mais elles n’osent +se donner. Ce n’est plus l’Amour qui les torture: il a levé pour elles +tous les obstacles. Ce sont elles qui, par leurs retards, torturent +l’Amour même[105]._ + + [105] Cette analyse, assez déplacée dans la bouche du roi qui, en + somme, n’est pas un Don Juan, ne se retrouve pas dans l’autre + recension. + +(_Sacountalâ s’éloigne._) + + +--Page 68. + + «On peut nous voir ici.» + +(_Il laisse aller Sacountalâ et revient sur ses pas._) + +SACOUNTALA. (_Elle fait un pas et se retourne. Avec abattement._) + +Fils de Pourou! j’ai résisté à ton désir; j’ai seulement consenti à +t’entendre: ne m’oublie pas, pourtant! + +LE ROI. + +O belle! + +_C’est en vain que tu pars; tu ne sors pas de mon cœur. Telle, à la fin +du jour, l’ombre s’éloigne de l’arbre sans en quitter le pied._ + +SACOUNTALA, _après avoir fait de nouveau quelques pas, à part_. + +Hélas! quand je l’entends, mes pieds refusent de me porter. Eh bien! je +vais me cacher derrière cette touffe d’amarantes, et je verrai s’il +m’aime vraiment. (_Elle se cache._) + +LE ROI. + +O ma bien-aimée! mon cœur est plein de toi seule: comment peux-tu +mépriser mon amour et m’abandonner? + +_Avec un corps si délicat qu’il faudrait lui épargner les caresses, tu +as donc un cœur dur comme la tige du Sirîcha?_ + +SACOUNTALA. + +Après avoir entendu cela, je n’ai pas la force de m’éloigner. + +LE ROI. + +Je n’ai plus rien à faire en ce lieu quand ma bien-aimée l’a quitté. +(_Regardant devant lui._) Mais je me sens brusquement arrêté. + +_Voici devant moi son bracelet de racines de lotus; il est tombé de son +bras, et il est encore tout parfumé de l’onguent d’Ousîra qui couvrait +son sein: c’est une chaîne qui retient non cœur prisonnier._ + +(_Il le ramasse avec précaution._) + +SACOUNTALA, _regardant son bras_. + +Ah! mon bras ne peut plus retenir un bracelet: je n’ai pas senti tomber +celui que je portais. + +LE ROI, _plaçant sur son cœur le bracelet de racines de lotus_. + +Frisson délicieux! + +_Cette gracieuse parure, ô ma bien-aimée, a quitté ton bras charmant; +elle est là, et c’est elle, tout insensible qu’elle est, qui me console +dans ma douleur, lorsque toi, tu m’abandonnes!_ + +SACOUNTALA. + +Non! je ne puis résister plus longtemps! Voilà justement une occasion de +me montrer. (_Elle s’approche._) + +LE ROI, _en la voyant, avec joie_. + +Ah! voici la maîtresse de ma vie! A peine ai-je achevé ma plainte que le +destin me témoigne sa pitié. + +_De sa gorge desséchée par la soif, l’oiseau[106] arrache un cri de +détresse: il demandait de l’eau, et l’eau du nuage vient tomber dans son +bec ouvert[107]._ + + [106] Oiseau légendaire qui passe pour ne boire que les gouttes de + pluie. Voir p. 160, note 77. + + [107] Toute cette partie de la scène, et ce qui suit encore jusqu’à la + page 71: «Oiseaux fidèles, séparez-vous», manque dans l’autre + recension. Nous n’avons pas cru devoir sacrifier la fin, qui s’y + trouve réduite à une seule strophe. + +SACOUNTALA, _arrivant devant le roi_. + +Seigneur, je me suis aperçue en chemin, etc. + + +--Page 69. + + «Frisson délicieux!» + +_L’Amour est un arbre: le feu de la colère de Siva l’avait brûlé[108]; +mais le destin fait pleuvoir la liqueur d’immortalité, et voilà que +l’arbre consumé pousse de nouvelles branches._ + + [108] Voir ci-dessus, page 186, note 100. + + +ACTE IV + +--Page 80. + + «Se recueille et pense à l’absent.» + +_Les premiers rayons du matin colorent la rosée qui baigne les +jujubiers; le paon se réveille et s’envole du toit de chaume de la +hutte; l’antilope se lève brusquement du bord de l’autel où s’est +imprimé son pied fourchu: elle s’étire, baisse le cou et dresse le +dos[109]._ + + [109] Cette jolie description n’a que le tort d’être un hors-d’œuvre + après deux stances où le poète fait une allusion évidente à la + situation de l’héroïne. + +_La lune avait foulé le sommet du mont Mérou, le roi des monts; elle +avait traversé, en illuminant les ténèbres, le second séjour de Vichnou: +voilà qu’elle tombe du ciel; ses rayons s’effacent; même pour les plus +nobles des êtres, la chute est près du triomphe[110]._ + + [110] Double emploi avec la première strophe de la page 80. + + +--Page 90. + + «La forêt tout entière est en deuil.» + +Vois plutôt + +_La gazelle laisse tomber sa bouchée de gazon; le paon renonce à la +danse[111]; les lianes s’affaissent et laissent pendre leurs feuilles +pâlies._ + + [111] La danse du paon est un des lieux communs de la poésie + descriptive des Hindous. + + +--Page 90. + + «Vous l’aimerez comme vous m’avez aimée.» + +CANNVA. + +Ma chère enfant, + +_Je rêvais de te donner un époux digne de toi: tu as su le trouver +toi-même. C’est son tour maintenant: libre de souci pour ton bonheur, je +la marierai à ce manguier qui croît près d’elle._ + +Maintenant reprends ta route. + + +--Page 91. + + «(_Ils se remettent tous en route._)» + +SACOUNTALA. + +Mon père, je pense aussi à cette antilope qui ne quitte pas les environs +de la hutte: elle est pleine; quand elle aura mis bas, faites-moi savoir +l’heureuse nouvelle. Surtout, ne l’oubliez pas[112]. + + [112] Nous n’aurions pas sacrifié ce trait, s’il ne nous avait paru + faire une sorte de double emploi avec la petite scène suivante. + +CANNVA. + +Compte sur moi, mon enfant. + + +--Page 91. + + «Du courage!» + +Fais attention à tes pas. + +_Sois ferme; retiens les larmes qui baignent tes longs cils; elles +t’empêchent de voir; et tes pieds heurtent les aspérités du chemin._ + + +--Page 92. + + «(_Il réfléchit._)» + +ANOUSOUYA. + +Chère amie, il n’y a pas dans notre ermitage un seul être vivant que ton +départ ne plonge dans la tristesse. Vois! + +_La femelle du Tchacravâca l’appelle sous la feuille de nymphéa qui la +cache; mais l’oiseau ne lui répond pas: c’est toi qu’il regarde, en +laissant tomber sa becquée de racines de lotus._ + + +ACTE VI + +--Page 132. + + «Sous les fleurs du manguier charmant.» + +_C’est quand l’anneau m’a rendu la mémoire, c’est quand je pleure, en +proie au remords d’avoir indignement repoussé ma bien-aimée, que je vois +arriver le mois des fêtes et des parfums enivrants[113]._ + + [113] Double emploi. + + +--Page 142. + + «Elle s’attaque au lotus de son visage.» + +LE ROI. + +Chasse donc cet audacieux insecte! + +MADHAVYA. + +Mais c’est ton métier, à toi, d’apprendre à vivre aux coquins. + +LE ROI. + +Tu as raison. Allons! hôte bienvenu des lianes fleuries, pourquoi te +fatigues-tu à voltiger autour d’elle? + +_Vois! ton amante est là, posée sur une fleur, elle est altérée de ses +sucs; mais elle t’aime, elle t’attend et ne veut pas faire son miel sans +toi._ + +MISRAKÉSI. + +Il s’y prend poliment! + +MADHAVYA. + +C’est une race bien entêtée! + +LE ROI, _en colère_. + +Ah! tu ne veux pas m’obéir! Eh bien! écoute! + + J’ai connu sa lèvre rose, etc. + +MADHAVYA. + +Tes châtiments sont pourtant terribles! Et elle n’a pas peur! (_A part, +en riant._) Il est complètement fou, et je le deviens moi-même dans sa +société. + +LE ROI. + +Comment! j’ai beau la renvoyer! Elle est toujours là! + +MISRAKÉSI. + +Voilà donc ce que l’amour peut faire, même d’un sage! + +MADHAVYA, _haut_. + +Dis-moi, tu sais que c’est une peinture que tu as devant les yeux? + +LE ROI. + +Comment! une peinture? + +MISRAKÉSI. + +Moi-même, je m’y étais trompée un instant. N’est-il pas naturel qu’il ne +voie, lui, que son rêve? + +LE ROI. + +Pourquoi es-tu si cruel envers moi? + + _Je la voyais... J’étais heureux_, etc.[114] + + [114] On nous excusera sans doute d’avoir abrégé une pareille scène. + + +ACTE VII + +--Page 170. + + «Vois le bel oiseau!» + +L’ENFANT, regardant autour de lui. + +Où est-elle maman[115]? (_Toutes les deux se mettent à rire._) + + [115] Il y a là un jeu de mots qui est intraduisible,... heureusement. + On peut en donner l’idée en remplaçant le mot «oiseau» par le + sanscrit _çakunta_, et en faisant dire à la religieuse: «Vois ce + beau sacounta-là!» Que le lecteur nous pardonne! + +PREMIÈRE RELIGIEUSE. + +C’est la ressemblance des sons qui l’a trompé. Sa mère le gâte tant! + +DEUXIÈME RELIGIEUSE. + +«Vois le joli paon!» C’est là ce qu’on te disait. + +LE ROI, _à part_. + +Comment! Sa mère s’appelle Sacountalâ! Mais bien des femmes portent le +même nom. Oh! si j’étais trompé par un mirage! Si tout cela devait finir +en me laissant à mon désespoir! + +L’ENFANT. + +Ma bonne sœur, votre paon est bien joli, etc. + + + + + IMPRIMÉ PAR JOUAUST ET SIGAUX + POUR LA + NOUVELLE BIBLIOTHÈQUE CLASSIQUE + PARIS, 1884 + + + + +NOUVELLE BIBLIOTHÈQUE CLASSIQUE + +A 3 francs le volume + + +Outre le tirage ordinaire à 3 fr. le volume, nous avons fait un tirage +numéroté de 500 exemplaires sur papier de Hollande (à 5 fr.), et de 30 +sur pap. de Chine et 30 sur pap. Whatman (à 10 fr.). + +Aux amateurs du GRAND PAPIER nous offrons un _tirage spécial_ format +in-8º, de 170 exemplaires sur pap. de Hollande (à 20 fr.), 15 sur pap. +de Chine et 15 sur pap. Whatman (à 35 fr.), avec couvertures repliées. +Ce tirage est orné des PORTRAITS des auteurs publiés, _que contiennent +seuls les exemplaires en grand papier_. + +NOTA.--Nous n’avions admis jusqu’à présent dans notre collection que des +œuvres d’écrivains français. Nous abordons aujourd’hui la littérature +étrangère en publiant le drame de _Sacountalâ_, traduit par MM. Abel +Bergaigne et Paul Lehugeur. + + +EN VENTE + +RÉGNIER, _Satires_, publ. par Louis Lacour.--1 vol. + +MONTESQUIEU, _Grandeur et Décadence des Romains_, publ. par G. +Franceschi.--1 vol. + +BOILEAU, publ. par P. Chéron.--2 vol. + +HAMILTON, _Mémoires de Grammont_, publ. par M. de Lescure.--1 vol. + +REGNARD, _Théâtre_, publ. par G. d’Heylli.--3 vol. + +SATYRE MÉNIPPÉE, publ. par Ch. Read.--1 vol. + +P. L. COURIER, _Œuvres_, avec préface par F. Sarcey.--3 vol. + +MALHERBE, _Poésies_, publ. par P. Blanchemain.--1 vol. + +CORNEILLE, _Théâtre_, avec préface par V. Fournel.--5 vol. + +DIDEROT, _Œuvres choisies_, préface par Paul Albert.--6 vol. + +CHAMFORT, _Œuvres choisies_, publ. par M. de Lescure.--2 vol. + +RIVAROL, _Œuvres choisies_, publ. par M. de Lescure.--2 vol. + +RACINE, _Théâtre_, préface de V. Fournel.--3 vol. + +LA ROCHEFOUCAULD, _Maximes_, publ. par J. Thénard.--1 vol. + +LA BRUYÈRE, _Caractères_, avec préface de L. Lacour.--2 vol. + +MOLIÈRE, _Théâtre_, publ. par D. Jouaust et G. Monval.--8 vol. + +BOSSUET, _Oraisons funèbres_, publ. par Arm. Gasté.--1 vol. + +Sous presse: _Poésies d’André Chénier_,--_Rabelais_,--_Montaigne_. + +Avril 1884. + + + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 77403 *** diff --git a/77403-h/77403-h.htm b/77403-h/77403-h.htm new file mode 100644 index 0000000..d694eb2 --- /dev/null +++ b/77403-h/77403-h.htm @@ -0,0 +1,8965 @@ +<!DOCTYPE html> +<html lang="fr"> +<head> + <meta charset="UTF-8"> + <title>Sacountala | Project Gutenberg</title> + <link rel="icon" href="images/cover.jpg" type="image/x-cover"> + <style> + +p { text-align: justify; line-height: 1.2em; text-indent: 1.5em; + margin: .3em 0;} + +h1 { text-align: center; line-height: 1.5em; margin: 1em 0; } +h2 { text-align: center; line-height: 1.5em; margin: 4em 0 2em 0; } +h3 { text-align: center; line-height: 1.5em; margin: 3em 0 1.5em 0; } + +div.c, p.c { text-align: center; line-height: 1.5em; text-indent: 0; + margin: 1em 0; } +.p { text-align: center; text-indent: 0; margin: .4em 0 .3em 0; } +.p i { font-size: 95%; } + +.did { text-align: center; 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} +.top4em { padding-top: 4em; } +.nobreak { page-break-before: avoid; } + + </style> +</head> +<body> +<div style='text-align:center'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 77403 ***</div> +<div class="x-ebookmaker-drop c"><img src="images/cover.jpg" alt=""></div> +<div class="x-ebookmaker-drop break"></div> +<p class="c top2em large">CALIDASA</p> + +<h1>SACOUNTALA</h1> + +<p class="c">DRAME EN SEPT ACTES<br> +<span class="xs">MÊLÉ DE PROSE ET DE VERS<br> +TRADUIT PAR</span><br> +<span class="large">ABEL BERGAIGNE</span><br> +<span class="small">Maître de conférences à la Faculté des Lettres de Paris</span><br> +<span class="xs">ET</span><br> +<span class="large">PAUL LEHUGEUR</span><br> +<span class="small">Professeur au Lycée Charlemagne</span></p> + + +<p class="c gap"><span class="large">PARIS</span><br> +LIBRAIRIE DES BIBLIOPHILES<br> +Rue Saint-Honoré, 338</p> + +<p class="c xs">M DCCC LXXXIV</p> + +<div class="break"></div> + +<p class="c top4em">TIRAGE A PETIT NOMBRE</p> + + +<p class="c gap">Il a été imprimé en sus du tirage ordinaire :</p> + +<ul> +<li><span class="r2em">350</span> <span class="c5em">exemplaires</span> +sur papier de Hollande (n<sup>os</sup> 51 à 400).</li> +<li><span class="r2em">25</span> <span class="c5em">—</span> sur papier de Chine (n<sup>os</sup> 1 à 25).</li> +<li><span class="r2em">25</span> <span class="c5em">—</span> sur papier Whatman (n<sup>os</sup> 26 à 50).</li> +<li>——</li> +<li><span class="r2em">400</span> exemplaires, numérotés.</li> +</ul> +<p>Il a été fait, en outre, un tirage en GRAND PAPIER +(format in-8<sup>o</sup>), ainsi composé :</p> + +<ul> +<li><span class="r2em">100</span> <span class="c5em">exemplaires</span> +sur papier de Hollande (n<sup>os</sup> 21 à 120).</li> +<li><span class="r2em">10</span> <span class="c5em">—</span> sur papier de Chine (n<sup>os</sup> 1 à 10).</li> +<li><span class="r2em">10</span> <span class="c5em">—</span> sur papier Whatman (n<sup>os</sup> 11 à 20).</li> +<li>——</li> +<li><span class="r2em">120</span> exemplaires, numérotés.</li> +</ul> +<div class="chapter"></div> +<p><span class="pagenum">-iii-</span></p> + +<h2 class="nobreak">PRÉFACE</h2> + + +<p class="i">Calidasa est, de tous les poètes de l’Inde, +celui dont le goût est le moins éloigné +du nôtre, et <span class="rm">S<span class="xs">ACOUNTALA</span></span> est son chef-d’œuvre. +Est-il permis d’aller plus loin +et de dire : <span class="rm">S<span class="xs">ACOUNTALA</span></span> est un chef-d’œuvre ?</p> + +<p class="i">Gœthe n’hésitait pas ; on peut en juger par le +quatrain suivant<a id="FNanchor_1" href="#Footnote_1" class="fnanchor">[1]</a> :</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_1" href="#FNanchor_1"><span class="label">[1]</span></a></p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse" lang="de" xml:lang="de">Willt du die Blüthe des frühen, die Früchte des spaeteren Jahres,</div> +<div class="verse" lang="de" xml:lang="de">Willt du was reizt und entzückt, willt du was saettigt und naehrt,</div> +<div class="verse" lang="de" xml:lang="de">Willt du den Himmel, die Erde mit einem Namen begreifen,</div> +<div class="verse" lang="de" xml:lang="de">Nenn’ ich, Sacontala, dich, und so ist Alles gesagt.</div> +</div> + +</div></div> +<p class="i">« Faut-il nommer les fleurs du printemps avec les +fruits de l’automne, le charme qui enivre avec l’aliment +qui rassasie, le ciel avec la terre ? C’est ton +nom que je prononce, ô Sacountalâ, et ce seul mot +dit tout. »</p> + +<p class="i"><span class="pagenum">-iv-</span> Lamartine aussi a lu +<span class="rm">S<span class="xs">ACOUNTALA</span> ;</span> il résume son +impression en prose, et n’en est pas pour cela moins +lyrique : « Nous allons lire et commenter avec vous +un chef-d’œuvre de poésie à la fois épique et dramatique, +qui réunit dans une seule action ce qu’il y +a de plus pastoral dans la Bible, de plus pathétique +dans Eschyle, de plus tendre dans Racine. Ce +chef-d’œuvre est <span class="rm">S<span class="xs">ACOUNTALA</span></span><a id="FNanchor_2" href="#Footnote_2" class="fnanchor">[2]</a>. »</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_2" href="#FNanchor_2"><span class="label">[2]</span></a> <i>Cours familier de littérature</i>, entretien V.</p> +</div> +<p class="i">Enfin, ce ne sera pas quitter les poètes que de demander +un dernier témoignage à un critique comme +Paul de Saint-Victor. « Arrêtons-nous », dit-il au +moment d’entamer l’analyse du drame de Câlidâsa<a id="FNanchor_3" href="#Footnote_3" class="fnanchor">[3]</a>, +« devant ce chef-d’œuvre, la fleur et la perle du +théâtre indien. » Puis, après avoir cité le quatrain +allemand : « C’est le vieux Gœthe qui, pareil à +un patriarche couronnant une vierge, donne à +<span class="rm">S<span class="xs">ACOUNTALA</span></span> +cette louange magnifique. L’idylle indienne +en est digne. Par sa grâce et son innocence, son +rapprochement de la nature et sa fraîcheur lumineuse, +elle mériterait d’être appelée le Paradis terrestre +de la poésie. »</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_3" href="#FNanchor_3"><span class="label">[3]</span></a> <i>Les Deux Masques</i>, tome II.</p> +</div> +<p class="i">En dépit de ces dithyrambes, dont le dernier date +d’hier, on est, en général, bien revenu aujourd’hui du +premier enthousiasme qui avait accueilli la découverte +de la littérature sanscrite. Non que cette littérature +ait cessé d’être un objet d’études actives, passionnées +<span class="pagenum">-v-</span> même. Mais elle n’attire plus guère que les +savants, le philologue, l’archéologue, l’historien des +religions. C’est une idée reçue dans le public, et les +indianistes n’y contredisent guère, que l’intérêt proprement +littéraire lui fait à peu près défaut.</p> + +<p class="i">Elle a en effet, il faut bien le reconnaître, un vice +originel qui semble la condamner d’avance : c’est +une littérature savante. La plupart des œuvres innombrables +et souvent immenses qu’elle comprend, toutes +celles qui composent la littérature dite classique, ont +été écrites dans des siècles où le sanscrit était une +langue vivante à peu près comme le latin dans notre +moyen âge. C’est ce dont témoignerait au besoin le +drame même où Gœthe ne voyait tant de choses. Dans +<span class="rm">S<span class="xs">ACOUNTALA</span>,</span> +comme dans tout le théâtre indien, un +bon nombre de personnages, et en particulier toutes +les femmes, parlent, non le sanscrit, mais différents +dialectes qui en sont dérivés et qu’on désigne par le +nom générique de prâcrit.</p> + +<p class="i">Le sanscrit n’est cependant pas exclusivement réservé +aux clercs, c’est-à-dire aux brahmanes. Le roi le +parle également, ainsi que les principaux dignitaires +du palais<a id="FNanchor_4" href="#Footnote_4" class="fnanchor">[4]</a>. C’est une langue de cour en même temps +qu’une langue d’église, et le théâtre, sinon l’ensemble +<span class="pagenum">-vi-</span> de la littérature classique de l’Inde, est moins encore +une littérature savante qu’une littérature aristocratique. +Câlidâsa, en particulier, n’aurait pas été trop +dépaysé à l’hôtel de Rambouillet. Il en a les qualités +et les défauts, la noblesse et parfois l’emphase, +la délicatesse et surtout la préciosité.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_4" href="#FNanchor_4"><span class="label">[4]</span></a> En revanche, il y a, dans la plupart des drames, un +brahmane qui parle prâcrit : c’est le personnage ignorant, +gourmand et poltron, qui joue le rôle de confident et de +bouffon du héros, Mâdhavya dans <i>Sacountalâ</i>.</p> +</div> +<p class="i">Ces défauts et ces qualités étaient ceux de la société +dans laquelle il vivait. Hindou du <span class="rm"><small>V</small><sup>e</sup></span> +ou du <span class="rm"><small>VI</small><sup>e</sup></span> +siècle de notre ère, à ce qu’on peut supposer<a id="FNanchor_5" href="#Footnote_5" class="fnanchor">[5]</a>, il +peint, comme ses devanciers et ses rivaux, les mœurs +polies et raffinées du harem royal<a id="FNanchor_6" href="#Footnote_6" class="fnanchor">[6]</a>, dans le goût +du maître et de sa cour. Mais l’écrivain précieux se +trouve cette fois être un vrai poète. Cet artisan de +style aime la nature, et il sait en choisir, dans le +monde extérieur comme dans l’âme humaine, les +traits les plus purs et les plus expressifs. Il entremêle +ses madrigaux d’idylles dignes de Théocrite ; il sème +çà et là les mots touchants ou même profonds ; enfin +il conçoit un caractère de femme à la fois passionné, +noble et charmant, et il sait lui donner tout son +relief dans une scène admirable, qui serait applaudie +sur n’importe quel théâtre, le point de départ une +fois admis.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_5" href="#FNanchor_5"><span class="label">[5]</span></a> La seule donnée chronologique précise que nous +ayons sur lui est la mention de son nom dans une inscription +datée d’une année qui correspond à 634 de notre ère.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_6" href="#FNanchor_6"><span class="label">[6]</span></a> Particulièrement dans la jolie comédie intitulée <i>Agnimitra +et Mâlavicâ</i>.</p> +</div> +<p class="i"><span class="pagenum">-vii-</span> Il est vrai que ce point de départ est difficile à +admettre. L’aventure de Sacountalâ n’est pourtant pas +en elle-même bien nouvelle. C’est, au fond le vieux +conte, toujours identique dans ses traits essentiels, +de la femme méconnue, répudiée, puis retrouvée avec +son fils au fond des bois. Ce qui varie selon les +temps et selon les lieux, c’est la forme et la cause +de la répudiation. Chez nous, la croisade offrait au +traître Golo l’occasion de perdre Geneviève dans +l’esprit de Siffroy. Dans l’Inde, où un pouvoir surnaturel +est attribué aux ascètes, c’est la malédiction +de Dourvâsas qui sépare Sacountalâ de Douchanta. +Mais l’Inde ne sait pas s’arrêter dans l’usage du +merveilleux. Douchanta ne répudie pas sa femme, à +proprement parler : il l’a oubliée, et le sort qui a +été jeté sur elle l’empêche de la reconnaître. Nous +ne sommes pas très sûrs que les contemporains de +Câlidâsa crussent tous à cette histoire ; mais on y +avait cru avant eux<a id="FNanchor_7" href="#Footnote_7" class="fnanchor">[7]</a>. La légende était consacrée, et +on l’acceptait comme les contemporains de Sophocle +acceptaient celle d’Œdipe, par exemple, qui ne brillait +pas précisément par la vraisemblance.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_7" href="#FNanchor_7"><span class="label">[7]</span></a> L’aventure est, il est vrai, racontée autrement dans +le <i>Mahâbhârata</i> ; mais il pouvait y avoir plusieurs formes +de la légende. Le récit épique est d’ailleurs parfaitement insipide.</p> +</div> +<p class="i">Il serait peut-être plus difficile de la faire admettre +chez nous à des spectateurs assemblés, quoique ceux +<span class="pagenum">-viii-</span> de l’Opéra l’aient vue au moins mimée, il y a vingt-cinq +ans déjà, dans un ballet dont Théophile Gautier +avait écrit le livret pour M. Reyer. En tout cas, il +est permis de demander ce sacrifice, si c’en est un, +au goût d’un lecteur solitaire, et le cinquième acte de +<span class="rm">S<span class="xs">ACOUNTALA</span></span> +ne lui fera pas regretter sa complaisance. +Si bon marché qu’on fasse de l’énorme fatras accumulé +par les pédants hindous, il faut bien reconnaître +qu’il renferme quelques perles, et ce morceau +peut passer pour la plus pure de toutes.</p> + +<p class="i">Le drame dont il forme la maîtresse scène a été +traduit plusieurs fois en français<a id="FNanchor_8" href="#Footnote_8" class="fnanchor">[8]</a>. Est-il connu en +France autant qu’il mérite de l’être ? Nous ne le +pensons pas, et c’est ce qui nous a engagés à faire +une nouvelle tentative pour attirer sur lui l’attention +du public lettré. Nous n’avons pas eu la prétention +de faire mieux que nos devanciers : nous avons voulu +faire autre chose.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_8" href="#FNanchor_8"><span class="label">[8]</span></a> D’abord par Chézy, le premier titulaire de la chaire +de sanscrit du Collège de France, ensuite par Fauche et +par M. Foucaux. Avant Chézy même, Bruguière avait donné, +en l’an XI, une traduction de <i>Sacountalâ</i>, mais d’après la +traduction anglaise de William Jones.</p> +</div> +<p class="i">Le mélange de la prose et des vers n’est pas la +moindre originalité du théâtre indien. Les strophes +y occupent, au milieu du dialogue, à peu près la place +des airs parmi les récitatifs de nos opéras. Il y a +entre le style tour à tour descriptif, précieux, lyrique +<span class="pagenum">-ix-</span> de ces strophes, et le ton généralement naturel et +même familier du dialogue, un contraste dont une +traduction uniforme en prose ne peut, en dépit de +tous les artifices typographiques, donner qu’une idée +imparfaite. Nous avons espéré, malgré les inexactitudes +de détail inséparables de toute traduction +poétique, donner, en reproduisant la distinction de +la prose et des vers, une impression plus exacte de +l’ensemble. Si une tentative de traduction en vers +peut être excusée, c’est dans un cas pareil, ou jamais.</p> + +<p class="i">Cette première détermination en a entraîné une +autre. Déjà contraints de revendiquer une certaine liberté +pour la traduction des strophes, nous avons cru +devoir faire un pas de plus. Notre ambition était de +faire lire <span class="rm">S<span class="xs">ACOUNTALA</span>.</span> +Quelques redites dans +l’acte IV, au milieu d’une pastorale d’ailleurs charmante, +et deux passages d’assez mauvais goût dans +les actes III et VI pouvaient fatiguer inutilement le +lecteur : nous avons eu recours aux coupures<a id="FNanchor_9" href="#Footnote_9" class="fnanchor">[9]</a>. Çà et +là encore, nous avons retranché quelques strophes, +dont plusieurs, du reste, peuvent passer pour interpolées<a id="FNanchor_10" href="#Footnote_10" class="fnanchor">[10]</a>, +une vingtaine en tout sur deux cent vingt et +<span class="pagenum">-x-</span> plus. L’acte V est complètement intact. Les actes I, +II et VII le sont presque complètement. Les suppressions +n’ont d’importance que dans l’acte III.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_9" href="#FNanchor_9"><span class="label">[9]</span></a> Les passages supprimés sont donnés en appendice à la +fin du volume.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_10" href="#FNanchor_10"><span class="label">[10]</span></a> Nous faisons cette remarque sans y insister : car nous +n’avons pas procédé selon les règles de la critique scientifique. +Il y a deux recensions notablement différentes de +notre drame. Nous avons suivi en principe la recension +<i>bengalie</i>, qui est la plus longue, mais en l’écourtant légèrement, +sans autre préoccupation que celle du sens esthétique +d’un lecteur français. Notre texte est celui de M. Pischel.</p> +</div> +<p class="i">Le Câlidâsa que nous présentons ainsi au public +est un peu plus simple que le vrai. Mais qu’on se +rassure ! Ce n’est pas pour cela un Câlidâsa de fantaisie. +Quoique l’un de nous seulement soit indianiste, +cette traduction, produit d’une collaboration étroite +et fraternelle, a été écrite tout entière d’après le +texte sanscrit et prâcrit. Les strophes ont été traduites, +soit directement sur ce texte, soit sur une première +traduction en prose rigoureusement littérale. +Dans plus d’un passage où nous nous écartons, non +seulement des anciennes traductions françaises<a id="FNanchor_11" href="#Footnote_11" class="fnanchor">[11]</a>, +mais de la traduction excellente donnée, il y a quelques +années, en Allemagne, par M. Fritze<a id="FNanchor_12" href="#Footnote_12" class="fnanchor">[12]</a>, la divergence +est voulue et aurait pu faire l’objet de notes +justificatives, si tout appareil scientifique ne nous +<span class="pagenum">-xi-</span> avait paru déplacé dans une publication à laquelle +nous voulions donner un caractère purement littéraire<a id="FNanchor_13" href="#Footnote_13" class="fnanchor">[13]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_11" href="#FNanchor_11"><span class="label">[11]</span></a> Celles de Chézy et de Fauche ont été faites, comme la +nôtre, sur la recension bengalie ; celle de M. Foucaux suit +l’autre recension.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_12" href="#FNanchor_12"><span class="label">[12]</span></a> Cette traduction, qui suit aussi la recension bengalie, +d’après l’édition de M. Pischel, est en vers, et pourtant +d’une exactitude scrupuleuse. L’allemand a ce privilège de +pouvoir se modeler indifféremment sur une autre langue +quelconque : faut-il le lui envier ? M. Fritze a d’ailleurs +traduit en vers la prose aussi bien que les strophes, et fondu +le tout dans un rythme ïambique uniforme. Il a ainsi +renoncé au principal avantage que nous avons poursuivi en +cherchant à nous élever au-dessus de la prose. Rückert, +dans la traduction qu’il a laissée du même drame, avait, au +contraire, distingué la prose des vers, et c’est aussi ce qu’a +fait M. Monier Williams, dans sa traduction en anglais.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_13" href="#FNanchor_13"><span class="label">[13]</span></a> Les indications scéniques et les titres spéciaux pour +chaque acte sont en usage chez les auteurs hindous comme +chez nos dramaturges contemporains. Il n’était peut-être pas +inutile d’en prévenir le lecteur : nous n’avons ajouté que la +liste des personnages, qu’ils ne prennent pas la peine de +dresser.</p> +</div> +<div class="chapter"></div> + +<p class="c top4em"><span class="xs">A MONSIEUR</span><br> +ALFRED LEHUGEUR</p> + +<div class="chapter"></div> +<p><span class="pagenum">-1-</span></p> + +<p class="c top4em"><span class="xlarge">SACOUNTALA</span><br> +DRAME EN SEPT ACTES</p> + + +<ul> +<li><span class="sc">Bénédiction.</span></li> +<li><span class="sc">Prologue.</span></li> +</ul> +<ul> +<li><span class="sc">Acte premier.</span> — <i>La chasse.</i></li> +<li><span class="sc">Acte II.</span> — <i>Confidences.</i></li> +<li><span class="sc">Acte III.</span> — <i>L’amour.</i></li> +<li><span class="sc">Acte IV.</span> — <i>Adieux à l’ermitage.</i></li> +<li><span class="sc">Acte V.</span> — <i>L’affront.</i></li> +<li><span class="sc">Acte VI.</span> — <i>Séparation.</i></li> +<li><span class="sc">Acte VII et Dernier.</span> — <i>Reconnaissances.</i></li> +</ul> + +<p class="c">PERSONNAGES DU PROLOGUE.</p> + +<ul> +<li>LE DIRECTEUR DU THÉATRE.</li> +<li>UNE COMÉDIENNE.</li> +</ul> +<p><span class="pagenum">-2-</span></p> + +<p class="c">PERSONNAGES DU DRAME.</p> + +<ul> +<li>DOUCHANTA, roi de Hastinâpoura, sur le Gange, descendant +de Pourou.</li> +<li>MADHAVYA, son ami d’enfance, brahmane gourmand et +poltron.</li> +<li>CANNVA, brahmane, chef d’un ermitage au pied de +l’Himâlaya, père adoptif de Sacountalâ.</li> +<li><span class="sc">Voix de</span> DOURVASAS, religieux mendiant.</li> +<li><span class="deux">SARNGARAVA<br> +SARADVATA</span> <span class="ac2">}</span> <span class="half">disciples de Cannva.</span></li> +<li>SOMARATA, chapelain du roi.</li> +<li><span class="sc">Un Pêcheur.</span></li> +<li>MATALI, cocher du dieu Indra.</li> +<li><span class="sc">Un Enfant.</span></li> +<li>MARITCHA, dieu-ermite.</li> +</ul> +<ul> +<li><span class="sc">Le Cocher du roi.</span></li> +<li><span class="sc">Un Ermite et son disciple.</span></li> +<li>RAIVATACA, huissier.</li> +<li>BHADRASÉNA, général en chef.</li> +<li><span class="sc">Deux autres ermites.</span></li> +<li>CARABHACA.</li> +<li><span class="sc">Le Disciple d’un brahmane.</span></li> +<li><span class="sc">Un Disciple</span> de Cannva.</li> +<li>HARITA, jeune ermite.</li> +<li>PARVATAYANA, chambellan.</li> +<li><span class="sc">Le Chef de la police.</span></li> +<li><span class="deux">SOUTCHAKA<br> +DJANOUKA</span> <span class="ac2">}</span> <span class="half">gardes de police.</span></li> +<li>GALAVA, disciple de Mârîtcha.</li> +</ul> +<ul> +<li><span class="pagenum">-3-</span> SACOUNTALA, fille de Visvâmitra, ascète de race royale, et de l’Apsaras ou nymphe Ménacâ ; fille adoptive de Cannva.</li> +<li><span class="deux">ANOUSOUYA<br> +PRIYAMVADA</span> <span class="ac2">}</span> <span class="half">compagnes de Sacountalâ.</span></li> +<li>GAUTAMI, épouse de Cannva, mère adoptive de Sacountalâ.</li> +<li><span class="sc">Voix de la reine</span> VASOUMATI, épouse de Douchanta.</li> +<li>MISRAKÉSI, Apsaras, compagne de Ménacâ et amie de Sacountalâ.</li> +<li>ADITI, déesse, épouse de Mârîtcha.</li> +</ul> +<ul> +<li><span class="sc">Religieuses</span> de l’ermitage de Cannva.</li> +<li>VÉTRAVATI, gardienne des portes du palais.</li> +<li><span class="deux">PARABHRITICA<br> +MADHOURICA</span> <span class="ac2">}</span> <span class="half">bouquetières au service du roi.</span></li> +<li>TCHATOURICA, femme peintre au service du roi.</li> +<li><span class="sc">Voix de</span> PINGGALICA, suivante de la reine Vasoumatî.</li> +<li><span class="sc">Une Yavani</span>, sorte d’amazone au service du roi.</li> +<li><span class="deux sc">Première Religieuse<br> +Deuxième Religieuse</span> <span class="ac2">}</span> <span class="half">de l’ermitage de Mârîtcha.</span></li> +</ul> +<ul> +<li><span class="sc">Voix diverses</span> derrière la scène (ermites, divinités des bois, +poètes de cour, etc.).</li> +</ul> + +<p class="gap i">La scène est tour à tour dans l’ermitage de Cannva ou +dans les bois voisins, dans le palais ou dans la ville de Hastinâpoura, +dans le ciel d’Indra, au milieu des airs et dans +l’ermitage divin de Mârîtcha.</p> + +<div class="chapter"></div> +<p><span class="pagenum">-5-</span></p> + +<h2 class="nobreak" title="BÉNÉDICTION">BÉNÉDICTION<a id="FNanchor_14" href="#Footnote_14" class="fnanchor">[14]</a></h2> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_14" href="#FNanchor_14"><span class="label">[14]</span></a> Une prière analogue est de règle en tête de toute +pièce indienne : elle est immédiatement suivie d’un prologue +dont les derniers mots doivent servir d’introduction au premier +acte.</p> +</div> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">Siva soit avec vous ! C’est le souverain maître.</div> +<div class="verse">Ame unique en huit corps, il vit, il brûle, il luit,</div> +<div class="verse">Il rayonne : soleil le jour, lune la nuit,</div> +<div class="verse">Feu sacré sur l’autel, et devant l’autel, prêtre ;</div> +<div class="verse">Air, vous le respirez, ce dieu mystérieux ;</div> +<div class="verse">Terre, il est pour vous tous la nourrice féconde ;</div> +<div class="verse">Eau, Brahma l’épancha pour en tirer le monde ;</div> +<div class="verse">Éther, il vous pénètre, il ondule en tous lieux.</div> +</div> + +</div> +<div class="chapter"></div> +<p><span class="pagenum">-7-</span></p> + +<p class="c xlarge p">S<span class="xs">ACOUNTALA</span></p> + + + + +<h2 class="nobreak">PROLOGUE</h2> + + +<p class="p">L<span class="xs">E</span> D<span class="xs">IRECTEUR</span>.</p> + +<p>Nous n’avons pas de temps à perdre… +(<i>Regardant du côté de la coulisse.</i>) +Madame, si votre toilette est terminée, +veuillez approcher.</p> + +<p class="p">U<span class="xs">NE</span> C<span class="xs">OMÉDIENNE</span>, <i>entrant</i>.</p> + +<p>Maître, me voilà : que faut-il faire ?</p> + +<p class="p">L<span class="xs">E</span> D<span class="xs">IRECTEUR</span>.</p> + +<p>Ma belle, voici une réunion de connaisseurs. +Nous allons leur offrir une représentation de <i>Sacountalâ</i>, +la pièce nouvelle de Câlidâsa : donc, à +vos rôles !… Et que chacun fasse de son mieux !</p> + +<p class="p"><span class="pagenum">-8-</span> L<span class="xs">A</span> C<span class="xs">OMÉDIENNE</span>.</p> + +<p>Notre directeur est si habile !… Avec lui, le +succès est d’avance assuré.</p> + +<p class="p">L<span class="xs">E</span> D<span class="xs">IRECTEUR</span>, <i>souriant</i>.</p> + +<p>Ma belle, je te le dis en toute humilité…</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">J’attends l’avis des gens de goût ;</div> +<div class="verse">C’est leur jugement qui m’éclaire.</div> +<div class="verse">Au théâtre, ce n’est pas tout</div> +<div class="verse">D’être un habile homme : il faut plaire.</div> +</div> + +</div> +<p class="p">L<span class="xs">A</span> C<span class="xs">OMÉDIENNE</span>.</p> + +<p>Vous avez raison. Avez-vous d’autres ordres à +me donner ?</p> + +<p class="p">L<span class="xs">E</span> D<span class="xs">IRECTEUR</span>.</p> + +<p>Oui ! Pour disposer favorablement les oreilles de +l’assistance, il faudrait commencer par une chanson.</p> + +<p class="p">L<span class="xs">A</span> C<span class="xs">OMÉDIENNE</span>.</p> + +<p>Que voulez-vous que je chante ?</p> + +<p class="p">L<span class="xs">E</span> D<span class="xs">IRECTEUR</span>.</p> + +<p>Chante-nous les plaisirs de l’été : voilà justement +l’été qui commence…</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">Le vent souffle, embaumé par les fleurs qu’il caresse ;</div> +<div class="verse">Le lac offre aux baigneurs son flot limpide et frais ;</div> +<div class="verse">Les dormeurs sont heureux à l’ombre des forêts,</div> +<div class="verse">Et la paix des beaux soirs est pour tous une ivresse.</div> +</div> + +</div> +<p class="p"><span class="pagenum">-9-</span> L<span class="xs">A</span> C<span class="xs">OMÉDIENNE</span>.</p> + +<p class="p">C<span class="xs">HANSON</span>.</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">Le Sirîcha<a id="FNanchor_15" href="#Footnote_15" class="fnanchor">[15]</a> s’ouvre pour ta parure :</div> +<div class="verse i4">Je vois encor</div> +<div class="verse">Sur ton cou brun briller la ciselure</div> +<div class="verse i4">De la fleur d’or.</div> +<div class="verse">Son étamine est pendante, et l’abeille,</div> +<div class="verse i4">Insecte fou,</div> +<div class="verse">En bourdonnant lutine à ton oreille</div> +<div class="verse i4">Le frais bijou.</div> +</div> + +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_15" href="#FNanchor_15"><span class="label">[15]</span></a> Fleur dont les femmes se font des pendants d’oreilles.</p> +</div> +<p class="p">L<span class="xs">E</span> D<span class="xs">IRECTEUR</span>.</p> + +<p>Ah !… Délicieux, ma belle ! Les spectateurs sont +encore sous le charme : on dirait un auditoire en +peinture. Maintenant,… quelle pièce allons-nous +leur offrir ?</p> + +<p class="p">L<span class="xs">A</span> C<span class="xs">OMÉDIENNE</span>.</p> + +<p>Mais vous l’avez dit tout à l’heure. Ne devons-nous +pas jouer la pièce nouvelle, <i>Sacountalâ</i> ?</p> + +<p class="p">L<span class="xs">E</span> D<span class="xs">IRECTEUR</span>.</p> + +<p>Tu fais bien de me le rappeler… Je l’avais oublié… +Sais-tu pourquoi ?</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">Je suivais dans l’air ta charmante voix :</div> +<div class="verse">Ta voix, dans son vol, m’entraîne après elle !…</div> +</div> + +</div> +<p>(<i>Montrant les acteurs qui entrent en scène.</i>)</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">Ainsi Douchanta poursuit la gazelle,</div> +<div class="verse">S’enfonce et s’égare au milieu des bois.</div> +</div> + +</div> +<div class="chapter"></div> +<p><span class="pagenum">-10-</span></p> + +<h2 class="nobreak">ACTE PREMIER<br> +LA CHASSE</h2> + + +<p class="did">On voit paraître le roi sur son char, poursuivant une +gazelle ; dans ses mains l’arc et les flèches ; son cocher conduit +le char.</p> + +<p class="p">L<span class="xs">E</span> C<span class="xs">OCHER</span>, <i>regardant tour à tour le roi +et la gazelle</i>.</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">Nous volons sur la piste où bondit l’antilope ;</div> +<div class="verse">Ta flèche étincelante est prête à l’y chercher :</div> +<div class="verse">Maître, la majesté dont ton front s’enveloppe</div> +<div class="verse">Est divine,… et je crois voir le céleste archer<a id="FNanchor_16" href="#Footnote_16" class="fnanchor">[16]</a>.</div> +</div> + +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_16" href="#FNanchor_16"><span class="label">[16]</span></a> Le dieu Siva.</p> +</div> +<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p> + +<p>Cette gazelle nous a entraînés bien loin !</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">Elle jette en fuyant un regard derrière elle</div> +<div class="verse i2">Et tourne vers moi son œil doux ;</div> +<div class="verse">Son beau corps ramassé fuit la flèche mortelle :</div> +<div class="verse i2">La vois-tu courir devant nous ?</div> +<div class="verse"><span class="pagenum">-11-</span> Elle laisse tomber de sa bouche écumante</div> +<div class="verse i2">Des brins d’herbe à demi broutés…</div> +<div class="verse">Ses pieds ne touchent pas la terre, et l’épouvante</div> +<div class="verse i2">Double ses bonds précipités.</div> +</div> + +</div> +<p>(<i>Avec étonnement.</i>) Mais je la poursuis inutilement. +La voilà presque hors de vue.</p> + +<p class="p">L<span class="xs">E</span> C<span class="xs">OCHER</span>.</p> + +<p>Roi ! nous étions dans un chemin difficile : j’ai +dû serrer les rênes,… notre course s’est ralentie, +et la gazelle a pris de l’avance. Mais nous voilà +maintenant sur un terrain uni, et tu ne tarderas +pas à l’atteindre.</p> + +<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p> + +<p>Alors lâche les rênes.</p> + +<p class="p">L<span class="xs">E</span> C<span class="xs">OCHER</span>.</p> + +<p>J’obéis. (<i>Il donne par ses gestes l’idée d’une course +rapide en char<a id="FNanchor_17" href="#Footnote_17" class="fnanchor">[17]</a>.</i>) Vois maintenant !</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_17" href="#FNanchor_17"><span class="label">[17]</span></a> Comme on le voit, l’illusion de la machinerie est +remplacée dans l’Inde par la pantomime, et surtout par les +stances descriptives.</p> +</div> +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">Ma main ne retient plus tes chevaux : la carrière</div> +<div class="verse i2">S’ouvre à leur élan généreux ;</div> +<div class="verse">Ils soulèvent à peine une fine poussière</div> +<div class="verse i2">Qui retombe loin derrière eux ;</div> +<div class="verse">Ce n’est plus une course : aucun bond ne secoue</div> +<div class="verse i2">Leurs panaches dressés dans l’air,</div> +<div class="verse">Et leur cou qui s’allonge est pareil à la proue</div> +<div class="verse i2">Du navire qui fend la mer.</div> +</div> + +</div> +<p class="p"><span class="pagenum">-12-</span> L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>, <i>joyeux</i>.</p> + +<p>Ah ! voilà que les chevaux gagnent du terrain ! +Quelle vitesse !</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">Tout grandit, approche, passe</div> +<div class="verse i2">Et s’efface…</div> +<div class="verse">Rien, dans l’horizon mouvant,</div> +<div class="verse">N’a ni forme ni distance :</div> +<div class="verse i2">Le sol danse !</div> +<div class="verse">Le char dépasse le vent !</div> +</div> + +</div> +<p class="p">V<span class="xs">OIX</span> <i>derrière la scène</i>.</p> + +<p>Arrête ! arrête ! Roi ! c’est une gazelle de l’ermitage… +Ne frappe pas !</p> + +<p class="p">L<span class="xs">E</span> C<span class="xs">OCHER</span>, <i>écoutant et regardant</i>.</p> + +<p>Roi ! au moment où la gazelle est à portée de +ta flèche, voilà que deux ermites paraissent entre +elle et toi.</p> + +<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>, <i>avec empressement</i>.</p> + +<p>Retiens vite les rênes !</p> + +<p class="p">L<span class="xs">E</span> C<span class="xs">OCHER</span>.</p> + +<p>J’obéis. (<i>Il arrête le char. On voit entrer un ermite +accompagné de son disciple.</i>)</p> + +<hr> + + +<p class="p">L’E<span class="xs">RMITE</span>, <i>levant la main</i>.</p> + +<p>Roi ! c’est une gazelle de l’ermitage !</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">Ne frappe pas ! Elle est à nous… Grâce pour elle !</div> +<div class="verse">Vois ce corps délicat, déjà mourant de peur…</div> +<div class="verse"><span class="pagenum">-13-</span> Tes traits perceront-ils un ennemi si frêle ?</div> +<div class="verse">On livre au feu le bois de l’arbre, et non sa fleur !</div> + +<div class="verse stanza">J’ai vu l’arc se ployer et la corde se tendre…</div> +<div class="verse">Retiens le dard, déjà prêt à verser le sang !</div> +<div class="verse i2">Les rois sont armés pour défendre,</div> +<div class="verse i2">Et non pour frapper l’innocent.</div> +</div> + +</div> +<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>, <i>saluant respectueusement l’ermite</i>.</p> + +<p>Je remets ma flèche dans le carquois.</p> + +<p class="p">L’E<span class="xs">RMITE</span>, <i>joyeux</i>.</p> + +<p>Je n’attendais pas moins du noble rejeton de +Pourou, du roi illustre entre tous les rois :</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">Mieux que les exploits les plus fiers,</div> +<div class="verse">Ta bonté te fait reconnaître :</div> +<div class="verse">Roi ! puisse un héritier te naître</div> +<div class="verse">Qui règne en paix sur l’univers !</div> +</div> + +</div> +<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>, <i>s’inclinant de nouveau</i>.</p> + +<p>J’accepte comme un heureux augure<a id="FNanchor_18" href="#Footnote_18" class="fnanchor">[18]</a> ce vœu +d’un brahmane.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_18" href="#FNanchor_18"><span class="label">[18]</span></a> C’est déjà l’annonce du dénouement.</p> +</div> +<p class="p">L’E<span class="xs">RMITE</span>.</p> + +<p>Roi ! nous allons ramasser du bois pour l’autel. +On voit d’ici, au bord de la Mâlinî, l’ermitage de +notre maître Cannva. Sa fille Sacountalâ en est la +divinité tutélaire. Si rien ne t’appelle ailleurs, daigne +y accepter l’hospitalité.</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">Tes flèches, noble archer, nous sauvent ; sur ton bras</div> +<div class="verse">La corde, tous les jours, laisse sa rude marque.</div> +<div class="verse"><span class="pagenum">-14-</span> Veux-tu la récompense ? Entre ! tu la verras.</div> +<div class="verse">La paix de l’ermitage est l’honneur du monarque.</div> +</div> + +</div> +<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p> + +<p>Votre maître est-il là ?</p> + +<p class="p">L’E<span class="xs">RMITE</span>.</p> + +<p>En ce moment, c’est Sacountalâ qui est chargée +de recevoir les hôtes : il est aux bains sacrés de +Somatîrtha, où il s’est rendu pour chercher à détourner +un malheur qui la menace.</p> + +<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p> + +<p>C’est donc elle que je verrai, et je la chargerai +de porter à ce grand sage l’assurance de mon pieux +dévouement.</p> + +<p class="p">L’E<span class="xs">RMITE ET SON</span> D<span class="xs">ISCIPLE</span>.</p> + +<p>Nous prenons congé de toi. (<i>Ils s’éloignent.</i>)</p> + +<hr> + + +<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>, <i>au cocher</i>.</p> + +<p>Ami, fouette les chevaux. Je veux, pour la purification +de mon âme, faire une visite à ce saint +ermitage.</p> + +<p class="p">L<span class="xs">E</span> C<span class="xs">OCHER</span>.</p> + +<p>C’est fait ! (<i>Il indique de nouveau le mouvement +du char.</i>)</p> + +<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>, <i>regardant autour de lui</i>.</p> + +<p>Nous n’aurions pas eu de peine à reconnaître ici +un ermitage.</p> + +<p class="p"><span class="pagenum">-15-</span> L<span class="xs">E</span> C<span class="xs">OCHER</span>.</p> + +<p>Comment cela ?</p> + +<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p> + +<p>Ne vois-tu pas ?</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">Ces grains de riz épars sont la pieuse aumône</div> +<div class="verse">Que l’ermite a jetée aux oiseaux de ces bois.</div> +<div class="verse">Ces pierres ont broyé la chair grasse des noix,</div> +<div class="verse">Et l’on y voit encor des taches d’huile jaune.</div> +<div class="verse">Ces daims et leurs petits s’approchent pour nous voir :</div> +<div class="verse">Ils n’ont jamais connu les terreurs d’une chasse.</div> +<div class="verse">Enfin, ces gouttes d’eau qu’on peut suivre à la trace</div> +<div class="verse" id="pa-1">Révèlent un chemin qui conduit au lavoir.</div> +</div> + +</div> +<p class="p">L<span class="xs">E</span> C<span class="xs">OCHER</span>.</p> + +<p>C’est vrai.</p> + +<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>, <i>quelques pas plus loin</i>.</p> + +<p>Ami<a id="FNanchor_19" href="#Footnote_19" class="fnanchor">[19]</a>, ne troublons pas l’ermitage ! Arrête le +char : je vais descendre ici.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_19" href="#FNanchor_19"><span class="label">[19]</span></a> Le cocher est le compagnon d’armes du roi.</p> +</div> +<p class="p">L<span class="xs">E</span> C<span class="xs">OCHER</span>.</p> + +<p>Je retiens les chevaux : tu peux descendre.</p> + +<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>, <i>après être descendu, jetant un regard sur +sa parure</i>.</p> + +<p>Ami ! on ne doit entrer dans un ermitage qu’avec +une parure modeste : prends mes bijoux !… +Prends aussi mon arc. (<i>Il les donne au cocher.</i>) +Pendant que je rendrai ma visite aux ermites, soigne +les chevaux : ils ruissellent de sueur.</p> + +<p class="p">L<span class="xs">E</span> C<span class="xs">OCHER</span>.</p> + +<p>Je suivrai tes ordres. (<i>Il sort.</i>)</p> + +<p class="p"><span class="pagenum">-16-</span> L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>, <i>faisant quelques pas et regardant</i>.</p> + +<p>Voici l’ermitage : j’entre donc ! (<i>Il sent une secousse +dans le bras droit<a id="FNanchor_20" href="#Footnote_20" class="fnanchor">[20]</a>.</i>)</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_20" href="#FNanchor_20"><span class="label">[20]</span></a> Ce signe annonce à un homme un événement heureux, +particulièrement une aventure amoureuse.</p> +</div> +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">Signe étrange !… Pourtant, cet asile sacré</div> +<div class="verse">Ne s’ouvre pas, je pense, à de profanes joies !</div> +<div class="verse">Chez les ermites saints l’amour est ignoré…</div> +<div class="verse i2">Mais le destin choisit ses voies !</div> +</div> + +</div> +<p class="p">V<span class="xs">OIX</span> <i>derrière la scène</i>.</p> + +<p>Par ici, par ici, chères compagnes !</p> + +<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>, <i>écoutant</i>.</p> + +<p>J’entends parler à droite de ce bosquet. Voyons +qui vient. (<i>Il fait quelques pas et regarde.</i>) Ah ! ce +sont de jeunes novices qui donnent à boire aux +arbres. Le poids de leurs arrosoirs a été proportionné +à leurs forces… Quelle grâce enchanteresse ! +Suis-je bien dans un ermitage ?</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">Ces trésors de beauté, là, dans ces lieux austères !</div> +<div class="verse">Jamais harem de roi n’en reçut de pareil :</div> +<div class="verse">La gloire du printemps n’est plus dans nos parterres,</div> +<div class="verse">Et c’est au fond des bois qu’elle brille au soleil !</div> +</div> + +</div> +<p>Je les attendrai sous cet ombrage. (<i>Il prend place +et regarde.</i>)</p> + +<p class="p"><span class="pagenum">-17-</span> S<span class="xs">ACOUNTALA</span> <i>paraît avec ses amies, +arrosant les jeunes arbres</i>.</p> + +<p class="p">A<span class="xs">NOUSOUYA</span>.</p> + +<p>Chère Sacountalâ ! le vénérable Cannva aime +donc mieux les arbres de l’ermitage que sa propre +fille ? Il te fatigue à les arroser, toi, délicate comme +la fleur du jasmin à peine éclose !</p> + +<p class="p">S<span class="xs">ACOUNTALA</span>.</p> + +<p>Ma chère, l’ordre de mon père était inutile : +tous ces arbres sont des frères pour moi. (<i>Elle continue +à les arroser.</i>)</p> + +<p class="p">P<span class="xs">RIYAMVADA</span>.</p> + +<p>Chère amie, ceux-là n’ont plus soif. — Ils vont +se couvrir de fleurs cet été. — Mais ceux qui ont +fini de fleurir, n’allons-nous pas les arroser aussi ? +Nous prouverons par là que notre charité n’est +pas intéressée.</p> + +<p class="p">S<span class="xs">ACOUNTALA</span>.</p> + +<p>J’aime à t’entendre parler ainsi. (<i>Elle arrose les +autres arbres.</i>)</p> + +<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>, <i>à part</i>.</p> + +<p>Comment ! c’est Sacountalâ elle-même ! c’est la +fille de Cannva ! — A quoi songe le vénérable, de +lui faire porter la tunique d’écorce des novices ?</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">Le cruel ! Imposer à sa fille un tel vœu !</div> +<div class="verse">Macérer ce beau corps dont la grâce m’enchante !</div> +<div class="verse">Cannva veut-il donc faire une hache tranchante</div> +<div class="verse i2">De la feuille du lotus bleu ?</div> +</div> + +</div> +<p><span class="pagenum">-18-</span> Je vais me cacher derrière ce buisson pour la +voir à mon aise sans l’effaroucher. (<i>Il se cache.</i>)</p> + +<p class="p">S<span class="xs">ACOUNTALA</span>.</p> + +<p>Chère Anousouyâ, Priyamvadâ a trop serré ma +tunique d’écorce… J’étouffe… Desserre-moi. +(<i>Anousouyâ desserre la tunique.</i>)</p> + +<p class="p">P<span class="xs">RIYAMVADA</span>, <i>riant</i>.</p> + +<p>Il faut t’en prendre à la jeunesse : c’est elle qui +commence à gonfler ta poitrine.</p> + +<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p> + +<p>Elle dit vrai.</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">Ce vêtement grossier, qu’un nœud solide fronce,</div> +<div class="verse">Me cache deux beaux seins, prisonniers dans ses plis.</div> +<div class="verse">Ainsi les jeunes fleurs éclosent sous la ronce,</div> +<div class="verse i3">Trésors ensevelis !</div> +</div> + +</div> +<p>Une tunique d’écorce n’est pas la parure qui +convient à sa jeunesse… Et cependant,… elle est +ravissante ainsi.</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">La splendeur du lotus, près du Saivala<a id="FNanchor_21" href="#Footnote_21" class="fnanchor">[21]</a> sombre,</div> +<div class="verse i2">Est plus éblouissante encor ;</div> +<div class="verse">La tache de la lune est comme un noyau d’ombre</div> +<div class="verse i2">Qui rehausse son cercle d’or ;</div> +<div class="verse">Ainsi ce vêtement tissé d’écorce d’arbre</div> +<div class="verse i2">N’enlaidit pas son corps charmant :</div> +<div class="verse">L’habit le plus grossier, s’il couvre un sein de marbre,</div> +<div class="verse i2">Devient un magique ornement.</div> +</div> + +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_21" href="#FNanchor_21"><span class="label">[21]</span></a> Plante aquatique, comme le lotus.</p> +</div> +<p class="p"><span class="pagenum">-19-</span> S<span class="xs">ACOUNTALA</span>, <i>regardant devant elle</i>.</p> + +<p>Voyez, chères compagnes, le vent agite ces +branches : le manguier semble me tendre les bras. +Je veux répondre à son appel. (<i>Elle s’approche +d’un manguier.</i>)</p> + +<p class="p">P<span class="xs">RIYAMVADA</span>.</p> + +<p>Ne bouge pas… Reste un instant comme tu +es là.</p> + +<p class="p">S<span class="xs">ACOUNTALA</span>.</p> + +<p>Pourquoi donc ?</p> + +<p class="p">P<span class="xs">RIYAMVADA</span>.</p> + +<p>Tant que tu t’appuieras sur lui, le manguier +sera marié à une liane.</p> + +<p class="p">S<span class="xs">ACOUNTALA</span>.</p> + +<p>Ah ! voilà les flatteries de Priyamvadâ la bien +nommée<a id="FNanchor_22" href="#Footnote_22" class="fnanchor">[22]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_22" href="#FNanchor_22"><span class="label">[22]</span></a> Son nom signifie : « Qui dit des choses aimables. »</p> +</div> +<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p> + +<p>Priyamvadâ n’a dit que la vérité.</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">Sa bouche qui sourit est un bouton qui s’ouvre ;</div> +<div class="verse">Ses bras sont deux rameaux assouplis par l’été ;</div> +<div class="verse">Son corps palpite et vit sous l’habit qui le couvre ;</div> +<div class="verse">Sa sève est la jeunesse, et sa fleur la beauté.</div> +</div> + +</div> +<p class="p">A<span class="xs">NOUSOUYA</span>.</p> + +<p>Vois, Sacountalâ, la branche du jasmin a choisi +un époux : c’est le manguier odorant. Regarde-la +<span class="pagenum">-20-</span> donc, celle que tu appelles « Clair-de-lune-des-bois ».</p> + +<p class="p">S<span class="xs">ACOUNTALA</span>, <i>s’approchant et regardant, joyeuse</i>.</p> + +<p>Union charmante de la liane et de l’arbre ! La +jeunesse du jasmin s’épanouit en fleurs nouvelles, +et le manguier est couvert de fruits. (<i>Elle s’arrête +à les regarder.</i>)</p> + +<p class="p">P<span class="xs">RIYAMVADA</span>, <i>riant</i>.</p> + +<p>Anousouyâ, sais-tu pourquoi Sacountalâ reste si +longtemps à regarder son Clair-de-lune-des-bois ?</p> + +<p class="p">A<span class="xs">NOUSOUYA</span>.</p> + +<p>Non. Dis-le, si tu le sais.</p> + +<p class="p">P<span class="xs">RIYAMVADA</span>.</p> + +<p>Elle se dit : « Clair-de-lune-des-bois a trouvé +l’époux qui lui convient. Sacountalâ trouvera-t-elle +un fiancé selon son cœur ? »</p> + +<p class="p">S<span class="xs">ACOUNTALA</span>.</p> + +<p>Parle pour toi. Tu ne rêves que mariage. (<i>Elle +continue à arroser.</i>)</p> + +<p class="p">A<span class="xs">NOUSOUYA</span>.</p> + +<p>Eh bien ! Sacountalâ, et cette liane Mâdhavî +que le vénérable Cannva a élevée en même temps +que toi, est-ce que tu l’oublies ?</p> + +<p class="p">S<span class="xs">ACOUNTALA</span>.</p> + +<p>Je m’oublierais donc moi-même. (<i>S’approchant +de la liane et la regardant, joyeuse.</i>) O merveille ! +Priyamvadâ, je t’annonce une heureuse nouvelle.</p> + +<p class="p"><span class="pagenum">-21-</span> P<span class="xs">RIYAMVADA</span>.</p> + +<p>Et laquelle ?</p> + +<p class="p">S<span class="xs">ACOUNTALA</span>.</p> + +<p>La liane Mâdhavî est couverte de boutons depuis +la tête jusqu’au pied.</p> + +<p class="p">T<span class="xs">OUTES LES DEUX</span>, <i>accourant</i>.</p> + +<p>Est-ce bien vrai ?</p> + +<p class="p">S<span class="xs">ACOUNTALA</span>.</p> + +<p>Très vrai. Voyez plutôt.</p> + +<p class="p">P<span class="xs">RIYAMVADA</span>, <i>regardant, joyeuse</i>.</p> + +<p>Alors, je t’annonce une autre nouvelle, non +moins heureuse : tu vas te marier.</p> + +<p class="p">S<span class="xs">ACOUNTALA</span>, <i>impatientée</i>.</p> + +<p>Allons, toujours le mariage en tête !</p> + +<p class="p">P<span class="xs">RIYAMVADA</span>.</p> + +<p>Je ne plaisante pas. Je tiens de la bouche du +vénérable Cannva que si la Mâdhavî fleurit de +bonne heure, c’est un heureux augure pour toi.</p> + +<p class="p">A<span class="xs">NOUSOUYA</span>.</p> + +<p>Dis-moi, Priyamvadâ, c’est sans doute pour cela +que Sacountalâ se donne tant de peine à l’arroser ?</p> + +<p class="p">S<span class="xs">ACOUNTALA</span>.</p> + +<p>Puisqu’elle est ma sœur, je dois l’aimer. (<i>Elle +arrose la liane.</i>)</p> + +<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p> + +<p>Ah ! puisse la mère de cette charmante fille être +<span class="pagenum">-22-</span> d’une autre race que son père<a id="FNanchor_23" href="#Footnote_23" class="fnanchor">[23]</a> ! Mais pourquoi +ce scrupule ?</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_23" href="#FNanchor_23"><span class="label">[23]</span></a> Le mariage avec une femme de pure caste brahmanique +est interdit à la caste royale, théologiquement inférieure.</p> +</div> +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">Quelle est sa caste ? Je l’ignore !</div> +<div class="verse">Mais l’instinct du cœur est ma loi.</div> +<div class="verse">C’est le cœur d’un roi qui l’adore :</div> +<div class="verse">Elle a dû naître pour un roi !</div> +</div> + +</div> +<p>Cependant il faut que je sache la vérité.</p> + +<p class="p">S<span class="xs">ACOUNTALA</span>, <i>effrayée</i>.</p> + +<p>Ah ! voilà une abeille qui sort de cette fleur de +jasmin… Elle en veut à mon visage. (<i>Elle cherche +à l’écarter.</i>)</p> + +<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>, <i>avec passion</i>.</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">Le geste de son cou qui repousse l’insecte,</div> +<div class="verse">Le jeu de ses sourcils, ses regards langoureux,</div> +<div class="verse">Sa bouche qui s’entr’ouvre et son œil qui s’humecte</div> +<div class="verse i4">Semblent des appels amoureux.</div> +</div> + +</div> +<p>(<i>Avec jalousie.</i>) O abeille ! je t’envie.</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">Tu frôles ses beaux yeux ; tu voltiges autour ;</div> +<div class="verse">Tu touches ses longs cils, ses cheveux,… et, pareille</div> +<div class="verse">A l’amant qui supplie et qui parle d’amour,</div> +<div class="verse">Tu murmures tout bas un chant à son oreille.</div> +<div class="verse">Elle tressaille, fuit, mais se défend en vain :</div> +<div class="verse">Tu bois la volupté sur sa lèvre enivrante,</div> +<div class="verse i2">Tu jouis d’un bonheur divin…</div> +<div class="verse i2">Et moi, je languis dans l’attente !</div> +</div> + +</div> +<p class="p">S<span class="xs">ACOUNTALA</span>.</p> + +<p>Au secours ! Cette méchante abeille s’acharne +sur moi !</p> + +<p class="p"><span class="pagenum">-23-</span> L<span class="xs">ES DEUX</span> A<span class="xs">MIES</span>, <i>riant</i>.</p> + +<p>Nous n’y pouvons rien. C’est le roi qui est le +protecteur des ermitages : adresse-toi à Douchanta.</p> + +<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p> + +<p>Voilà une occasion de me montrer… Ne craignez +rien. (<i>S’arrêtant, à part.</i>) Mais ce serait leur +dire : « Je suis le roi. » J’aime mieux me présenter +comme un hôte ordinaire.</p> + +<p class="p">S<span class="xs">ACOUNTALA</span>.</p> + +<p>Ce méchant insecte s’obstine. Il faut donc que +je lui cède. (<i>Elle s’éloigne de quelques pas. Jetant de +nouveau un regard de côté.</i>) Ah ! pauvre Sacountalâ ! +Il me poursuit jusqu’ici ! Au secours !</p> + +<hr> + + +<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>, <i>accourant</i>.</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">Qui donc outrage ici d’innocentes novices ?</div> +<div class="verse">Pourquoi leurs jeunes seins sont-ils tremblants d’effroi ?</div> +<div class="verse">Le monstre se croit-il à l’abri des supplices ?</div> +<div class="verse i2">Et Douchanta n’est-il plus roi ?</div> +</div> + +</div> +<p>(<i>Les trois amies restent un moment interdites à la +vue du roi.</i>)</p> + +<p class="p">A<span class="xs">NOUSOUYA</span>.</p> + +<p>Seigneur, il n’y a pas grand mal… C’est une +abeille qui poursuivait notre amie et qui lui a fait +peur. (<i>Elle désigne Sacountalâ.</i>)</p> + +<p class="p"><span class="pagenum">-24-</span> L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>, <i>s’approchant de Sacountalâ</i>.</p> + +<p>Votre piété prospère-t-elle<a id="FNanchor_24" href="#Footnote_24" class="fnanchor">[24]</a> ? (<i>Sacountalâ tressaille +et baisse les yeux.</i>)</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_24" href="#FNanchor_24"><span class="label">[24]</span></a> C’est le salut qu’on adresse aux ascètes.</p> +</div> +<p class="p">A<span class="xs">NOUSOUYA</span>, <i>répondant pour elle</i>.</p> + +<p>Oui, sans doute, puisqu’elle nous vaut l’honneur +de recevoir un tel hôte.</p> + +<p class="p">P<span class="xs">RIYAMVADA</span>.</p> + +<p>Seigneur, soyez le bienvenu ! Cours vite, Sacountalâ ! +Va chercher dans la hutte les fruits et les +autres présents qu’on doit à un hôte. Voici déjà +l’eau qui rafraîchira ses pieds.</p> + +<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p> + +<p>Non, votre charmant accueil me suffit : je ne +veux pas d’autre hospitalité.</p> + +<p class="p">A<span class="xs">NOUSOUYA</span>.</p> + +<p>S’il en est ainsi, Seigneur, veuillez vous reposer +et prendre le frais sur ce banc, à l’ombre de ces +arbres.</p> + +<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p> + +<p>Mais vous-mêmes, vos pratiques pieuses ne vous +ont-elles pas fatiguées ? Asseyez-vous aussi un instant.</p> + +<p class="p">P<span class="xs">RIYAMVADA</span>, <i>s’adressant à Sacountalâ</i>.</p> + +<p>Chère amie, nous devons des égards à un hôte : +viens donc et asseyons-nous ! (<i>Tous s’assoient.</i>)</p> + +<p class="p"><span class="pagenum">-25-</span> S<span class="xs">ACOUNTALA</span>, <i>à part</i>.</p> + +<p>Quel est ce trouble qui me saisit à la vue de +notre hôte ?… D’où vient ce sentiment,… inconnu +dans notre ermitage ?</p> + +<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>, <i>les regardant toutes les trois</i>.</p> + +<p>Charmante amitié de trois compagnes, toutes +les trois jeunes, toutes les trois belles !</p> + +<p class="p">P<span class="xs">RIYAMVADA</span>, <i>bas à sa voisine</i>.</p> + +<p>Anousouyâ, quel est donc cet hôte mystérieux ? +Sa parole est douce, et toute sa personne est pleine +de courtoisie et de majesté.</p> + +<p class="p">A<span class="xs">NOUSOUYA</span>.</p> + +<p>Ma chère, il excite ma curiosité comme la tienne. +Je n’y tiens plus : il faut que je l’interroge. (<i>Haut.</i>) +Monseigneur est si aimable que je m’enhardis à lui +faire des questions… Pourrions-nous savoir quelle +est la race de guerriers et de sages qui s’honore +de le compter parmi les siens ?… quel est le pays +que son absence plonge aujourd’hui dans le deuil ?… +quel motif puissant a conduit un seigneur habitué +à toutes les douceurs de la vie jusqu’au fond de ce +séjour austère ?</p> + +<p class="p">S<span class="xs">ACOUNTALA</span>.</p> + +<p>O mon cœur ! du courage ! Anousouyâ a deviné +ton désir.</p> + +<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p> + +<p>(<i>A part.</i>) Dois-je me faire connaître,… ou leur +laisser ignorer qui je suis ? (<i>Après réflexion.</i>) Oui, +<span class="pagenum">-26-</span> cela vaut mieux. (<i>Haut.</i>) J’ai étudié les Védas, et +j’occupe dans la ville capitale du roi descendant +de Pourou une charge qu’il m’a confiée. Je suis +venu faire dans cette forêt un pieux pèlerinage.</p> + +<p class="p">A<span class="xs">NOUSOUYA</span>.</p> + +<p>Nous avons donc un protecteur ! (<i>L’attitude de +Sacountalâ trahit l’embarras.</i>)</p> + +<p class="p">L<span class="xs">ES DEUX</span> A<span class="xs">MIES</span>, <i>après les avoir observés tous les +deux, bas à Sacountalâ</i>.</p> + +<p>Chère Sacountalâ, si ton vénérable père était +là…</p> + +<p class="p">S<span class="xs">ACOUNTALA</span>.</p> + +<p>Eh bien ! quoi ?</p> + +<p class="p">L<span class="xs">ES DEUX</span> A<span class="xs">MIES</span>.</p> + +<p>Il voudrait combler les vœux d’un pareil hôte… +Il lui donnerait, au besoin, ce qu’il a de plus cher +au monde.</p> + +<p class="p">S<span class="xs">ACOUNTALA</span>, <i>feignant la colère</i>.</p> + +<p>Je ne sais pas ce que vous voulez dire. D’ailleurs, +je ne veux pas vous écouter.</p> + +<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p> + +<p>Moi aussi, j’aurais une question à vous faire au +sujet de votre amie.</p> + +<p class="p">T<span class="xs">OUTES LES DEUX</span>.</p> + +<p>Ce sera un honneur pour nous.</p> + +<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p> + +<p>Le vénérable Cannva s’est voué, dit-on, à la contemplation… +<span class="pagenum">-27-</span> Comment votre amie peut-elle être +sa fille ?</p> + +<p class="p">A<span class="xs">NOUSOUYA</span>.</p> + +<p>Je vais vous expliquer tout, Seigneur. Il est un +sage de race royale dont on vante les mérites tout-puissants<a id="FNanchor_25" href="#Footnote_25" class="fnanchor">[25]</a>. +C’est Visvâmitra.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_25" href="#FNanchor_25"><span class="label">[25]</span></a> Les mérites d’un ascète lui donnent un immense pouvoir.</p> +</div> +<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p> + +<p>Visvâmitra ?… J’écoute.</p> + +<p class="p">A<span class="xs">NOUSOUYA</span>.</p> + +<p>Il est le père de notre amie. Elle a été abandonnée, +et Cannva l’a élevée : c’est pour cela que +le vénérable l’appelle sa fille.</p> + +<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p> + +<p>Abandonnée, dites-vous ? Ma curiosité n’est pas +encore satisfaite. Racontez-moi tout.</p> + +<p class="p">A<span class="xs">NOUSOUYA</span>.</p> + +<p>Écoutez donc ! Il fut un temps où le sage Visvâmitra +se livrait à des austérités effrayantes… Les +dieux s’inquiétèrent<a id="FNanchor_26" href="#Footnote_26" class="fnanchor">[26]</a>, et lui envoyèrent, pour le +distraire de sa pénitence, une nymphe céleste, nommée +Ménacâ.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_26" href="#FNanchor_26"><span class="label">[26]</span></a> Les ascètes peuvent arriver, à force d’austérités, à détrôner +les dieux et à prendre leur place.</p> +</div> +<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p> + +<p>On dit, en effet, que les austérités des ascètes +<span class="pagenum">-28-</span> inquiètent quelquefois les dieux : — Mais continuez.</p> + +<p class="p">A<span class="xs">NOUSOUYA</span>.</p> + +<p>Alors,… par une délicieuse journée de printemps,… +à la vue de cette beauté divine… (<i>Elle +s’arrête embarrassée.</i>)</p> + +<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p> + +<p>Je devine… Elle est fille de la nymphe ?</p> + +<p class="p">A<span class="xs">NOUSOUYA</span>.</p> + +<p>C’est cela.</p> + +<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p> + +<p>Je ne m’étonne plus !</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">Ce n’est pas là l’enfant qu’une femme a porté :</div> +<div class="verse">L’éclair éblouissant n’est pas fils de la terre !</div> +<div class="verse">Un sang divin peut seul expliquer le mystère</div> +<div class="verse i2">De sa merveilleuse beauté.</div> +</div> + +</div> +<p class="didr">(<i>Sacountalâ baisse les yeux.</i>)</p> + +<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>, <i>à part</i>.</p> + +<p>C’est un obstacle de moins pour mes désirs<a id="FNanchor_27" href="#Footnote_27" class="fnanchor">[27]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_27" href="#FNanchor_27"><span class="label">[27]</span></a> Sacountalâ, étant fille de Visvâmitra, est de caste +royale.</p> +</div> +<p class="p">P<span class="xs">RIYAMVADA</span>, <i>regardant Sacountalâ avec un sourire</i>.</p> + +<p>Monseigneur paraît avoir encore quelque chose +à dire. (<i>Sacountalâ fait du doigt un signe de menace +à son amie.</i>)</p> + +<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p> + +<p>Vous ne vous trompez pas : Je m’intéresse fort +<span class="pagenum">-29-</span> à ses pieux exercices, et j’ai encore à ce sujet une +question à vous faire.</p> + +<p class="p">P<span class="xs">RIYAMVADA</span>.</p> + +<p>Ordonnez donc, Seigneur : des novices comme +nous n’ont qu’à obéir.</p> + +<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">Ce vœu cruel, obstacle à l’élan de vos cœurs,</div> +<div class="verse">Cannva permettra-t-il qu’un époux l’en relève ?</div> +<div class="verse">Ou veut-il qu’au milieu des gazelles, ses sœurs,</div> +<div class="verse">Elle brille dans l’ombre et n’ait pas d’autre rêve ?</div> +</div> + +</div> +<p class="p">P<span class="xs">RIYAMVADA</span>.</p> + +<p>Maintenant, en effet, Seigneur, elle observe des +vœux religieux ; mais son père a l’intention de la +marier quand il lui aura trouvé un époux digne +d’elle.</p> + +<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>, <i>à part, joyeux</i>.</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">Livre-toi donc, mon cœur ! La pure jeune fille</div> +<div class="verse">N’est plus l’ardent charbon que je n’osais toucher ;</div> +<div class="verse">Au bord de mon chemin, c’est un rubis qui brille :</div> +<div class="verse i2">Je puis sans crainte m’approcher.</div> +</div> + +</div> +<p class="p">S<span class="xs">ACOUNTALA</span>, <i>avec une colère feinte</i>.</p> + +<p>Anousouyâ, je pars !</p> + +<p class="p">A<span class="xs">NOUSOUYA</span>.</p> + +<p>Et pourquoi donc ?</p> + +<p class="p">S<span class="xs">ACOUNTALA</span>.</p> + +<p>Je vais me plaindre à la vénérable Gautamî des +bavardages de Priyamvadâ. (<i>Elle se lève.</i>)</p> + +<p class="p"><span class="pagenum">-30-</span> A<span class="xs">NOUSOUYA</span>.</p> + +<p>Ma chère, une pieuse novice comme toi ne doit +pas, pour suivre sa fantaisie, oublier les égards +qu’elle doit à un hôte. (<i>Sacountalâ part sans répondre.</i>)</p> + +<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>, <i>à part</i>.</p> + +<p>Comment ! elle s’enfuit ! (<i>Il se lève comme pour +l’arrêter ; mais il se contient.</i>) Ah ! l’imagination d’un +amant est toujours en avance sur la réalité !</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">Je voulais lui parler : le respect m’a fait taire.</div> +<div class="verse">J’allais la suivre : il a cloué mes pieds au sol.</div> +<div class="verse">Mais mon cœur est plus prompt : il avait pris son vol ;</div> +<div class="verse i2">Je le sens retomber à terre !</div> +</div> + +</div> +<p class="p">P<span class="xs">RIYAMVADA</span>, <i>suivant Sacountalâ</i>.</p> + +<p>Holà ! méchante ! je ne te permets pas de t’en +aller.</p> + +<p class="p">S<span class="xs">ACOUNTALA</span>, <i>se retournant et fronçant le sourcil</i>.</p> + +<p>Pourquoi cela ?</p> + +<p class="p">P<span class="xs">RIYAMVADA</span>.</p> + +<p>Tu me dois encore l’arrosage de deux arbres. +Commence par t’acquitter ; tu t’en iras après. (<i>Elle +la retient de force.</i>)</p> + +<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p> + +<p>Elle est déjà assez fatiguée… Voyez !</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">Ses deux bras nus tombent de lassitude ;</div> +<div class="verse">Sa main froissée est d’un rouge sanglant ;</div> +<div class="verse">Elle soupire, et, sous l’étoffe rude,</div> +<div class="verse">Ses seins gonflés ondulent en tremblant…</div> +<div class="verse"><span class="pagenum">-31-</span> La sueur brille en perles de rosée,</div> +<div class="verse">Mouillant la fleur qu’elle a pour seul bijou ;</div> +<div class="verse">Ses cheveux noirs, dont l’attache est brisée,</div> +<div class="verse">Mêlent leurs flots et roulent sur son cou.</div> +</div> + +</div> +<p>C’est donc moi qui payerai sa dette. (<i>Il leur tend +son anneau. Les deux amies le reçoivent, en lisent +l’inscription et se regardent.</i>) Oh ! n’allez pas vous +tromper : c’est un présent que le roi m’a fait.</p> + +<p class="p">P<span class="xs">RIYAMVADA</span>.</p> + +<p>Alors,… Seigneur, vous ne devez pas vous en +séparer. Votre désir suffit : nous la tenons quitte.</p> + +<p class="p">A<span class="xs">NOUSOUYA</span>.</p> + +<p>Chère Sacountalâ, te voilà libre ! Tu le dois à ce +charitable seigneur… Non, je dis mal ! à ce grand +roi ! Maintenant veux-tu encore partir ?</p> + +<p class="p">S<span class="xs">ACOUNTALA</span>, <i>à part</i>.</p> + +<p>Certes ! je partirais,… si j’avais quelque empire +sur moi-même.</p> + +<p class="p">P<span class="xs">RIYAMVADA</span>.</p> + +<p>Eh bien ! te voilà encore là ?</p> + +<p class="p">S<span class="xs">ACOUNTALA</span>.</p> + +<p>Tu n’as pas d’ordres à me donner, je pense. Je +partirai quand bon me semblera.</p> + +<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>, <i>regardant Sacountalâ, à part</i>.</p> + +<p>Ah ! puisse-t-elle sentir pour moi ce que je sens +pour elle ! Mais je crois que l’espoir m’est permis.</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">Aucun signe, aucun mot n’a calmé ma souffrance ;</div> +<div class="verse">Mais ses yeux que je cherche ont le regard perdu ;</div> +<div class="verse"><span class="pagenum">-32-</span> Quand je parle, je sais que je suis entendu :</div> +<div class="verse i3">Mon cœur bat d’espérance.</div> +</div> + +</div> +<p class="p">V<span class="xs">OIX</span> <i>derrière la scène</i>.</p> + +<p>Alerte ! Accourez tous, ermites ! Venez au secours +des animaux de l’ermitage : le roi Douchanta +chasse, et il est près d’ici.</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">Le char soulève une poussière</div> +<div class="verse">Qui s’envole en longs tourbillons :</div> +<div class="verse">Le soleil n’a plus de rayons</div> +<div class="verse">Pour la percer de sa lumière.</div> +<div class="verse">Les habits à demi séchés</div> +<div class="verse">Qui flottent sur les tiges frêles,</div> +<div class="verse">Les feuilles, les rameaux tachés,</div> +<div class="verse">Semblent couverts de sauterelles.</div> +</div> + +</div> +<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>, <i>à part</i>.</p> + +<p>Ah ! malheur à moi ! On me cherche, et les gens +de ma suite jettent le trouble dans l’ermitage.</p> + +<p class="p">N<span class="xs">OUVELLES</span> V<span class="xs">OIX</span> <i>derrière la scène</i>.</p> + +<p>Alerte ! Prenez garde à vous, ermites ! Femmes, +vieillards, enfants, tout fuit !… Le voilà !…</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">L’éléphant s’irrite,</div> +<div class="verse">Gronde, prend la fuite,</div> +<div class="verse">Et se précipite</div> +<div class="verse">Sous le bois obscur.</div> +<div class="verse">La fureur le grise !</div> +<div class="verse">Sa défense est prise…</div> +<div class="verse">Un effort la brise :</div> +<div class="verse">L’arbre était plus dur.</div> +<div class="verse">Son pied s’embarrasse :</div> +<div class="verse">Raidi par sa masse,</div> +<div class="verse"><span class="pagenum">-33-</span> La ronce l’enlace</div> +<div class="verse">D’un bracelet vert.</div> +<div class="verse">Le daim fuit de crainte !</div> +<div class="verse">Notre extase sainte</div> +<div class="verse">A sa flamme éteinte :</div> +<div class="verse">L’autel est désert.</div> +</div> + +</div> +<p>(<i>Tous, en entendant ces voix, se lèvent précipitamment.</i>)</p> + +<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p> + +<p>Ah ! malheur à moi ! je suis coupable envers les +ermites ! Cherchons à réparer le mal !</p> + +<p class="p">L<span class="xs">ES DEUX</span> A<span class="xs">MIES</span>.</p> + +<p>Grand roi, nous avons peur : l’éléphant est furieux. +Permets-nous de rentrer dans la hutte.</p> + +<p class="p">A<span class="xs">NOUSOUYA</span>, <i>à Sacountalâ</i>.</p> + +<p>Allons, Sacountalâ, la vénérable Gautamî va être +inquiète : hâtons-nous d’aller la retrouver.</p> + +<p class="p">S<span class="xs">ACOUNTALA</span>. (<i>Elle paraît n’avoir plus la force de +marcher.</i>)</p> + +<p>Hélas ! mes pieds refusent de me porter !</p> + +<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p> + +<p>Allez ! je ne vous retiens plus : il faut que de +mon côté je coure protéger l’ermitage.</p> + +<p class="p">L<span class="xs">ES DEUX</span> A<span class="xs">MIES</span>.</p> + +<p>Grand roi ! nous savons maintenant qui tu es… +Nous ne t’avons pas rendu les honneurs qui t’étaient +dus, daigne nous pardonner… Nous osons à peine, +<span class="pagenum">-34-</span> après t’avoir aussi mal reçu, t’inviter à revenir parmi +nous.</p> + +<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p> + +<p>Je vous en prie, ne parlez pas ainsi : votre seule +présence était la plus charmante des hospitalités.</p> + +<p class="p">S<span class="xs">ACOUNTALA</span>.</p> + +<p>Anousouyâ !… attendez-moi !… la barbe d’un épi +m’est entrée dans le pied, et ma tunique d’écorce +est accrochée à une branche d’amarante : attendez +que je me dégage. (<i>Elle sort avec ses amies en +regardant le roi.</i>)</p> + +<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>, <i>avec un soupir</i>.</p> + +<p>Les voilà toutes parties ! Il faut que je m’éloigne +à mon tour… La rencontre de Sacountalâ m’a ôté +toute envie de rentrer dans mon palais ; je vais +donc installer ma suite à une distance suffisante de +l’ermitage… Ah ! je ne puis détacher ma pensée +de Sacountalâ.</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">La hampe du drapeau brave l’effort du vent ;</div> +<div class="verse">Mais l’étoffe captive ondoie et se rebelle.</div> +<div class="verse i2">Ainsi mon corps marche en avant ;</div> +<div class="verse i2">Mais mon cœur retourne vers elle.</div> +</div> + +</div> +<div class="chapter"></div> +<p><span class="pagenum">-35-</span></p> + +<h2 class="nobreak">ACTE II<br> +CONFIDENCES</h2> + + +<p class="did">On voit paraître Mâdhavya, ami d’enfance<a id="FNanchor_28" href="#Footnote_28" class="fnanchor">[28]</a> du roi.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_28" href="#FNanchor_28"><span class="label">[28]</span></a> Personnage de convention, gourmand et poltron, le +bouffon du théâtre indien.</p> +</div> +<p class="p">M<span class="xs">ADHAVYA</span>, <i>avec un soupir</i>.</p> + +<p>Ouf ! je suis mort ! Voilà ce qu’on gagne +à l’amitié d’un roi qui a la rage de +la chasse. J’en ai assez ! Une gazelle +par-ci, un sanglier par-là. Bon ! voilà +qu’il faut courir, en plein midi, dans les clairières. +Pour se rafraîchir, des ruisseaux d’eau tiède +pleins de feuilles pourries. On mange à des heures +indues ; le rôti est brûlé. La nuit, pas moyen de +dormir : les chevaux et les éléphants piétinent. +Pour réveil, au point du jour, un bruit qui fend les +oreilles : les damnés chasseurs partent pour la forêt. — Encore +si c’était tout ! Mais non ! L’ampoule +<span class="pagenum">-36-</span> tourne en panaris. Tout en chassant, Sa Majesté, +sans rien dire, est entrée dans un ermitage, et elle +y a rencontré, pour mes péchés, une jeune novice +qu’on appelle Sacountalâ. Depuis qu’il l’a vue, il +n’est plus question de s’en retourner. — C’est au +milieu de ces agréables réflexions que j’ai vu luire +l’aurore. Comment sortir de là ? Il doit avoir fini +ses ablutions… Je vais aller le trouver. (<i>Il fait quelques +pas et regarde devant lui.</i>) Mais le voici qui +vient, son arc et ses flèches dans la main, et sa +bien-aimée dans le cœur. Il porte une couronne +de fleurs des bois. Bien ! Je vais l’attendre dans +l’attitude d’un homme moulu. Si je pouvais faire +valoir ainsi mes droits au repos ! (<i>Il s’appuie sur son +bâton et reste immobile. On voit paraître le roi couronné +de fleurs sauvages, l’arc et les flèches à la +main.</i>)</p> + +<hr> + + +<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>, <i>à part</i>.</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">Son cœur, que j’ai touché, sera lent à s’ouvrir ;</div> +<div class="verse">Il est fier : j’attendrai. Mais l’espérance émousse</div> +<div class="verse">L’aiguillon de l’attente et la rend presque douce :</div> +<div class="verse">C’est une volupté d’être deux à souffrir.</div> +</div> + +</div> +<p>(<i>Souriant.</i>) Voilà bien les illusions d’un amant. +Comme il trouve aisément dans le cœur de la bien-aimée +tout ce qu’il désire y voir !</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse"><span class="pagenum">-37-</span> Eh ! qu’importent les feux que lançaient ses prunelles !</div> +<div class="verse">A peine elle semblait savoir que j’étais là.</div> +<div class="verse">Certe, elle s’éloignait lentement… C’est qu’elle a</div> +<div class="verse">L’allure paresseuse et charmante des belles.</div> +<div class="verse">Enfin, quand son amie a voulu l’arrêter,</div> +<div class="verse">N’a-t-elle pas boudé son amie elle-même ?</div> +<div class="verse">Mais l’espoir obstiné sait tout interpréter.</div> +<div class="verse i2">Elle me fuit… Donc elle m’aime !</div> +</div> + +</div> +<p class="p">M<span class="xs">ADHAVYA</span>, <i>sans changer de position</i>.</p> + +<p>Roi, je ne peux plus remuer ni jambes ni bras ! +Excuse-moi si je ne te salue que de la voix.</p> + +<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>, <i>le regardant, avec un sourire</i>.</p> + +<p>Et d’où te vient cette grande fatigue ?</p> + +<p class="p">M<span class="xs">ADHAVYA</span>.</p> + +<p>Tu le demandes ? Tu m’allonges un soufflet dans +l’œil, et il faut que je t’explique pourquoi je pleure !</p> + +<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p> + +<p>Je ne comprends pas. Parle plus clairement.</p> + +<p class="p">M<span class="xs">ADHAVYA</span>.</p> + +<p>Quand on plonge un bâton dans l’eau, il devient +bancroche, n’est-ce pas ? Est-ce sa faute ou celle +de l’eau ?</p> + +<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p> + +<p>C’est la faute de l’eau.</p> + +<p class="p">M<span class="xs">ADHAVYA</span>.</p> + +<p>Eh bien ! c’est aussi ta faute si je suis plié en +deux.</p> + +<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p> + +<p>Comment cela ?</p> + +<p class="p"><span class="pagenum">-38-</span> M<span class="xs">ADHAVYA</span>.</p> + +<p>Dis-moi, c’est donc beau pour un roi d’abandonner +les intérêts de ses sujets… et les grands +chemins, pour aller vivre dans les forêts ? Et moi, +un brahmane<a id="FNanchor_29" href="#Footnote_29" class="fnanchor">[29]</a>, il faut, pour te complaire, que je +coure après d’innocentes bêtes,… et que je me désarticule +les membres ! Je demande grâce. Reposons-nous +une journée.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_29" href="#FNanchor_29"><span class="label">[29]</span></a> Le respect des êtres vivants est un devoir pour les +brahmanes.</p> +</div> +<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>, <i>à part</i>.</p> + +<p>Il ne se doute pas que la chasse a maintenant +aussi peu d’attraits pour moi que pour lui. Je ne +pense qu’à la fille de Cannva.</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">Non, l’on ne verra plus ma main cruelle armée</div> +<div class="verse">Pour envoyer la mort aux êtres gracieux</div> +<div class="verse">Qui souvent ont bondi près de ma bien-aimée,</div> +<div class="verse">Et dont le doux regard a passé dans ses yeux !</div> +</div> + +</div> +<p class="p">M<span class="xs">ADHAVYA</span>, <i>regardant le roi</i>.</p> + +<p>Il rumine encore quelque chose. J’ai parlé dans +le désert.</p> + +<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>, <i>souriant</i>.</p> + +<p>Tu n’y es pas. Je me dis tout simplement qu’il +faut se rendre aux désirs d’un ami.</p> + +<p class="p">M<span class="xs">ADHAVYA</span>, <i>enchanté</i>.</p> + +<p>Sois donc béni ! (<i>Il veut se redresser.</i>)</p> + +<p class="p"><span class="pagenum">-39-</span> L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p> + +<p>Attends encore un peu ; je n’ai pas fini.</p> + +<p class="p">M<span class="xs">ADHAVYA</span>.</p> + +<p>Tu n’as qu’à commander.</p> + +<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p> + +<p>Quand tu te seras bien reposé, je t’emploierai +à une autre affaire qui ne te donnera aucune peine.</p> + +<p class="p">M<span class="xs">ADHAVYA</span>.</p> + +<p>Est-ce à manger des gâteaux ?</p> + +<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p> + +<p>Tu vas le savoir.</p> + +<p class="p">M<span class="xs">ADHAVYA</span>.</p> + +<p>Je grille d’impatience.</p> + +<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p> + +<p>Holà ! quelqu’un !</p> + +<p class="p">L’H<span class="xs">UISSIER</span>.</p> + +<p>Je suis aux ordres de Sa Majesté.</p> + +<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p> + +<p>Raivataca, prie le général de venir.</p> + +<p class="p">L’H<span class="xs">UISSIER</span>.</p> + +<p>J’obéis. (<i>Il sort et revient avec le général.</i>) Venez, +Seigneur, le roi vous donne audience ; vous pouvez +approcher.</p> + +<p class="p">L<span class="xs">E</span> G<span class="xs">ÉNÉRAL</span>, <i>regardant le roi, à part</i>.</p> + +<p>Il y a beaucoup à dire contre la chasse. Mais +on ne peut pas lui reprocher de nuire à la beauté +du roi.</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse"><span class="pagenum">-40-</span> Rien ne peut échapper à sa flèche volante ;</div> +<div class="verse">La corde de son arc a labouré sa chair :</div> +<div class="verse">Mais ni les durs travaux ni la chaleur brûlante</div> +<div class="verse">N’arrachent de sueur à ses membres de fer.</div> +<div class="verse">Ses bras longs et puissants bravent la lassitude ;</div> +<div class="verse">Son corps souple et nerveux n’est pour lui d’aucun poids :</div> +<div class="verse">Tel l’éléphant qui vit, loin de la servitude,</div> +<div class="verse i2">Sur la montagne, au fond des bois.</div> +</div> + +</div> +<p>(<i>S’approchant.</i>) Gloire au roi ! Sire, je me suis +assuré que cette forêt est pleine de gibier. J’attends +vos ordres.</p> + +<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p> + +<p>Bhadraséna, Mâdhavya m’a dit tant de mal de +la chasse qu’il m’en a détourné.</p> + +<p class="p">L<span class="xs">E</span> G<span class="xs">ÉNÉRAL</span>, <i>bas à Mâdhavya</i>.</p> + +<p>Courage ! continue, ami Mâdhavya. Moi, je suis +obligé de flatter le maître. (<i>Haut.</i>) Sire, ne prenez +pas garde aux sottises qu’il vous débite. Moi, votre +exemple m’a converti.</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">Combattre l’embonpoint pesant,</div> +<div class="verse">Rester fort, souple, séduisant,</div> +<div class="verse i2">Bouillir d’audace !</div> +<div class="verse">S’amuser d’un faible ennemi</div> +<div class="verse">Qui tantôt fuit, mort à demi,</div> +<div class="verse i2">Tantôt menace ;</div> +<div class="verse">Percer de la pointe d’un trait</div> +<div class="verse">Un but qui court et disparaît</div> +<div class="verse i2">De place en place ;</div> +<div class="verse">Être vainqueur, toujours vainqueur :</div> +<div class="verse">Voilà le rêve de mon cœur.</div> +<div class="verse i2">Vive la chasse !</div> +</div> + +</div> +<p class="p"><span class="pagenum">-41-</span> M<span class="xs">ADHAVYA</span>, <i>en colère</i>.</p> + +<p>Va-t’en, toi ! tu ne rêves que plaies et bosses ! +Le roi est revenu à des sentiments plus doux. +Quant à toi, méchant bâtard, tu peux te promener, +si bon te semble, de forêt en forêt, jusqu’à ce +qu’un vieil ours, en quête d’une gazelle ou d’un +chacal, te trouve sur sa route et t’avale.</p> + +<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p> + +<p>Bhadraséna, je ne suis pas de ton avis. Nous +sommes ici trop près de l’ermitage. Adieu la chasse !</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">Buffles amis de l’onde et des fourrés humides,</div> +<div class="verse">Soyez heureux : plongez vos cornes dans les eaux.</div> +<div class="verse">Broutez en paix, dormez, antilopes timides :</div> +<div class="verse">A l’ombre des grands bois couchez-vous en troupeaux,</div> +<div class="verse">Sangliers, qui tremblez pour vos petits sans armes,</div> +<div class="verse">Roulez-vous sans souci dans l’herbe des marais.</div> +<div class="verse">Bêtes des bois, vivez désormais sans alarmes :</div> +<div class="verse i3">Ne craignez plus mes traits !</div> +</div> + +</div> +<p class="p">L<span class="xs">E</span> G<span class="xs">ÉNÉRAL</span>.</p> + +<p>Comme il plaît au roi.</p> + +<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p> + +<p>Quelques archers avaient dû prendre les devants. +Fais-les rappeler. Empêche mes hommes +d’armes de jeter le trouble dans l’ermitage et tiens-les +à une distance respectueuse. Tu le sais…</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">L’ermite qu’on insulte est, dans son humble case,</div> +<div class="verse">Pareil au feu qui couve et peut tout consumer.</div> +<div class="verse">Un regard du soleil suffit pour animer</div> +<div class="verse">La froideur du cristal, qui tout à coup s’embrase.</div> +</div> + +</div> +<p class="p"><span class="pagenum">-42-</span> L<span class="xs">E</span> G<span class="xs">ÉNÉRAL</span>.</p> + +<p>Les ordres du roi seront exécutés.</p> + +<p class="p">M<span class="xs">ADHAVYA</span>.</p> + +<p>Va-t’en, trouble-fête ! va-t’en ! (<i>Le général sort.</i>)</p> + +<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>, <i>jetant un regard à ses gens</i>.</p> + +<p>Allez ôter vos habits de chasse. Et toi, Raivataca, +veille aux soins de ta charge.</p> + +<p class="p">L’H<span class="xs">UISSIER</span>.</p> + +<p>J’obéis. (<i>Il sort.</i>)</p> + +<p class="p">M<span class="xs">ADHAVYA</span>.</p> + +<p>Tu as chassé les moustiques. Maintenant, vois +ce dais de verdure et ce banc de pierre au-dessous. +Veux-tu t’y asseoir ? Pour mon compte, je m’y +trouverai très bien.</p> + +<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p> + +<p>Montre-moi le chemin.</p> + +<p class="p">M<span class="xs">ADHAVYA</span>.</p> + +<p>Eh bien ! suis-moi. (<i>Ils font quelques pas et s’assoient.</i>)</p> + +<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p> + +<p>Ami Mâdhavya, à quoi donc te servent tes yeux ? +Tu n’as pas vu ce qu’il y a de plus beau au monde.</p> + +<p class="p">M<span class="xs">ADHAVYA</span>.</p> + +<p>Que dis-tu ? N’es-tu pas devant moi ?</p> + +<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p> + +<p>On se plaît toujours à soi-même. Ce n’est pas +de moi qu’il est question. Je veux parler de la perle +de cet ermitage, de Sacountalâ.</p> + +<p class="p"><span class="pagenum">-43-</span> M<span class="xs">ADHAVYA</span>, <i>à part</i>.</p> + +<p>Attends un peu ! Si tu crois que je vais t’encourager ! +(<i>Haut.</i>) Bah ! c’est la fille d’un brahmane. Tu +ne peux pas y prétendre. A quoi te sert de l’avoir +vue ?</p> + +<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p> + +<p>Sot que tu es !</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">Le croissant nouveau qui luit</div> +<div class="verse i2">Dans la nuit</div> +<div class="verse">Est la merveille du monde,</div> +<div class="verse">Et l’on goûte sans désir</div> +<div class="verse i2">Le plaisir</div> +<div class="verse">De voir sa lumière blonde !</div> +</div> + +</div> +<p>Mais l’objet qui a touché le cœur de Douchanta +n’est pas hors de sa portée.</p> + +<p class="p">M<span class="xs">ADHAVYA</span>.</p> + +<p>Explique-toi.</p> + +<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">L’ermite a rencontré l’enfant sur son chemin.</div> +<div class="verse">Sa patrie est le ciel, ce bois fut son asile :</div> +<div class="verse">Cannva la recueillit, et l’éclatant jasmin,</div> +<div class="verse">Détaché de sa branche, orna ce tronc stérile.</div> +</div> + +</div> +<p class="p">M<span class="xs">ADHAVYA</span>, <i>éclatant de rire</i>.</p> + +<p>Ainsi, tu oublies pour elle les beautés de ton harem ? +Mais, après tout, on voit des gens, fatigués +de dattes, se jeter avidement sur le fruit aigrelet +des tamarins.</p> + +<p class="p"><span class="pagenum">-44-</span> L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p> + +<p>Ami, si tu la voyais, tu tiendrais un autre langage.</p> + +<p class="p">M<span class="xs">ADHAVYA</span>.</p> + +<p>Il faut qu’elle soit bien belle, en effet, pour inspirer +un pareil enthousiasme à un connaisseur comme +toi !</p> + +<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p> + +<p>Mon cher, deux mots suffisent.</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">Mille traits ont formé cette beauté céleste :</div> +<div class="verse">Brahma les assembla ; Brahma, d’un œil ami,</div> +<div class="verse">A caressé son œuvre, et cet effort atteste</div> +<div class="verse">Qu’il a voulu donner une sœur à Lakchmî<a id="FNanchor_30" href="#Footnote_30" class="fnanchor">[30]</a>.</div> +</div> + +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_30" href="#FNanchor_30"><span class="label">[30]</span></a> Déesse de la beauté.</p> +</div> +<p class="p">M<span class="xs">ADHAVYA</span>.</p> + +<p>Je vois, elle fait pâlir toutes les autres.</p> + +<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p> + +<p>Sais-tu ce que je me dis ?</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">Personne n’a jamais respiré cette fleur ;</div> +<div class="verse">Nul ongle n’a blessé sa tige intacte et pure.</div> +<div class="verse">Rubis, elle a brillé sans servir de parure.</div> +<div class="verse">Miel nouveau, nul palais n’a connu sa saveur.</div> +<div class="verse i2">Mon cœur frémit quand j’y pense !</div> +<div class="verse i2">Ah ! qui donc, en récompense</div> +<div class="verse i2">De quelque ancienne existence<a id="FNanchor_31" href="#Footnote_31" class="fnanchor">[31]</a></div> +<div class="verse i2">Fermée à la volupté,</div> +<div class="verse i2">Quel être digne d’envie,</div> +<div class="verse i2">Quel ascète a mérité</div> +<div class="verse i2"><span class="pagenum">-45-</span> D’apporter en cette vie</div> +<div class="verse i2">Une faim inassouvie</div> +<div class="verse i2">Au festin de sa beauté ?</div> +</div> + +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_31" href="#FNanchor_31"><span class="label">[31]</span></a> On sait que les Hindous croient à la métempsycose.</p> +</div> +<p class="p">M<span class="xs">ADHAVYA</span>.</p> + +<p>Dépêche-toi alors. Épouse-la vite. Si l’infortunée +allait échoir à un de ces ermites qui se pommadent +avec de l’huile d’Ingoudî<a id="FNanchor_32" href="#Footnote_32" class="fnanchor">[32]</a> !</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_32" href="#FNanchor_32"><span class="label">[32]</span></a> Sorte de noix sauvage.</p> +</div> +<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p> + +<p>Hélas ! elle ne peut disposer d’elle-même ; et +son père est absent.</p> + +<p class="p">M<span class="xs">ADHAVYA</span>.</p> + +<p>Et quelle impression as-tu faite sur elle ?</p> + +<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p> + +<p>Mon cher, les jeunes novices sont naturellement +réservées ;</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">Ses yeux craignent encor de se livrer à moi ;</div> +<div class="verse">Mais elle ne pouvait s’empêcher de sourire,</div> +<div class="verse">Heureuse en dépit d’elle, et je voyais pourquoi,</div> +<div class="verse i2">Bien qu’elle n’ait rien osé dire.</div> +</div> + +</div> +<p class="p">M<span class="xs">ADHAVYA</span>.</p> + +<p>Ah oui ! elle aurait dû peut-être se jeter tout de +suite dans tes bras ?</p> + +<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p> + +<p>Mais c’est quand elle est partie avec ses compagnes +qu’elle s’est complètement trahie.</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">Elle s’est retournée au bout de quelques pas,</div> +<div class="verse i2">Disant : « Holà ! l’herbe me pique !</div> +<div class="verse i2"><span class="pagenum">-46-</span> « La ronce accroche ma tunique ! »</div> +<div class="verse">Mais ce n’était qu’un jeu qui ne me trompait pas.</div> +</div> + +</div> +<p class="p">M<span class="xs">ADHAVYA</span>.</p> + +<p>Elle t’a donné un os à ronger. Voilà sans doute +ce qui te retient près de l’ermitage.</p> + +<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p> + +<p>Mon bon Mâdhavya, trouve-moi quelque prétexte +pour y retourner.</p> + +<p class="p">M<span class="xs">ADHAVYA</span>.</p> + +<p>Il y en a un tout trouvé. N’es-tu pas le roi ?</p> + +<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p> + +<p>Eh bien !</p> + +<p class="p">M<span class="xs">ADHAVYA</span>.</p> + +<p>Va réclamer aux ermites la dîme<a id="FNanchor_33" href="#Footnote_33" class="fnanchor">[33]</a> de leur riz +sauvage.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_33" href="#FNanchor_33"><span class="label">[33]</span></a> Exactement : la sixième partie.</p> +</div> +<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p> + +<p>Imbécile ! ne sais-tu pas qu’ils me payent un tribut +plus précieux que des monceaux de perles ?</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">A mes autres sujets je demande de l’or ;</div> +<div class="verse">Mais je lève un impôt moins vil sur les ermites :</div> +<div class="verse">Leur ascétisme est riche ; il emplit mon trésor</div> +<div class="verse i2">De la dîme de leurs mérites.</div> +</div> + +</div> +<hr> + + +<p class="p">V<span class="xs">OIX</span> <i>derrière la scène</i>.</p> + +<p>Nous touchons au but.</p> + +<p class="p"><span class="pagenum">-47-</span> L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>, <i>écoutant</i>.</p> + +<p>J’entends des voix douces et graves. Ce sont des +ascètes.</p> + +<p class="p">L’H<span class="xs">UISSIER</span>, <i>entrant</i>.</p> + +<p>Gloire au roi ! Deux jeunes sages sont sur le seuil.</p> + +<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p> + +<p>Fais-les entrer.</p> + +<p class="p">L’H<span class="xs">UISSIER</span>.</p> + +<p>J’obéis. (<i>Il sort et revient avec les deux ermites.</i>) +Par ici, je vous prie.</p> + +<p class="p">P<span class="xs">REMIER</span> E<span class="xs">RMITE</span>, <i>regardant le roi</i>.</p> + +<p>Il brille comme la flamme, et cependant il inspire +la confiance. Mais pourquoi m’en étonnerais-je ? +Tout roi qu’il est, il peut passer pour un des nôtres.</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">Son palais, comme un ermitage,</div> +<div class="verse">S’ouvre pour l’hospitalité,</div> +<div class="verse">Et les Gandharvas<a id="FNanchor_34" href="#Footnote_34" class="fnanchor">[34]</a> l’ont chanté</div> +<div class="verse">Comme un héros et comme un sage.</div> +<div class="verse">Notre piété qu’il défend</div> +<div class="verse">Est une ample moisson qu’il sème.</div> +<div class="verse">Tout cède à son bras triomphant ;</div> +<div class="verse">Son cœur sait se vaincre lui-même.</div> +</div> + +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_34" href="#FNanchor_34"><span class="label">[34]</span></a> Musiciens célestes.</p> +</div> +<p class="p">S<span class="xs">ECOND</span> E<span class="xs">RMITE</span>.</p> + +<p>Ami, est-ce là le roi Douchanta, le compagnon +du dieu Indra ?</p> + +<p class="p"><span class="pagenum">-48-</span> P<span class="xs">REMIER</span> E<span class="xs">RMITE</span>.</p> + +<p>C’est lui.</p> + +<p class="p">S<span class="xs">ECOND</span> E<span class="xs">RMITE</span>.</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">Il est digne vraiment de commander au monde</div> +<div class="verse">Jusqu’aux bords où la mer brise ses flots d’azur.</div> +<div class="verse">Son bras est pour son peuple un formidable mur :</div> +<div class="verse">Sous ce puissant abri règne la paix féconde.</div> +<div class="verse">Si parfois les démons viennent braver les dieux,</div> +<div class="verse">Il faut pour les chasser deux armes : le tonnerre</div> +<div class="verse i2">Dans la droite du roi des cieux,</div> +<div class="verse i2">Et l’arc de ce dieu de la terre !</div> +</div> + +</div> +<p class="p">T<span class="xs">OUS LES DEUX</span>, <i>s’approchant</i>.</p> + +<p>Gloire au roi !</p> + +<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>, <i>se levant</i>.</p> + +<p>Salut à vous !</p> + +<p class="p">L<span class="xs">ES DEUX</span> E<span class="xs">RMITES</span>.</p> + +<p>Salut ! (<i>Ils lui présentent des fruits<a id="FNanchor_35" href="#Footnote_35" class="fnanchor">[35]</a>.</i>)</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_35" href="#FNanchor_35"><span class="label">[35]</span></a> Nul ne doit paraître devant un roi sans lui faire un +présent.</p> +</div> +<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>, <i>prenant les fruits et s’inclinant</i>.</p> + +<p>Veuillez me dire ce qui vous amène.</p> + +<p class="p">L<span class="xs">ES DEUX</span> E<span class="xs">RMITES</span>.</p> + +<p>Nos ascètes savent que tu es près d’eux, et ils +t’adressent cette prière…</p> + +<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p> + +<p>Parlez : leurs désirs sont des ordres pour moi.</p> + +<p class="p">L<span class="xs">ES DEUX</span> E<span class="xs">RMITES</span>.</p> + +<p>En l’absence de notre maître, les Râkchasas<a id="FNanchor_36" href="#Footnote_36" class="fnanchor">[36]</a> +<span class="pagenum">-49-</span> viennent troubler nos pieux exercices. Nous +avons besoin d’un protecteur. Daigne venir, avec +ton cocher, passer quelques jours dans l’ermitage.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_36" href="#FNanchor_36"><span class="label">[36]</span></a> Démons qui troublent les sacrifices.</p> +</div> +<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p> + +<p>Ce sera un honneur pour moi.</p> + +<p class="p">M<span class="xs">ADHAVYA</span>, <i>bas</i>.</p> + +<p>On te prend à la gorge ; mais tu ne t’en plains +pas.</p> + +<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p> + +<p>Raivataca, va dire à mon cocher d’amener mon +char et d’apporter mon arc et mes flèches.</p> + +<p class="p">L’H<span class="xs">UISSIER</span>.</p> + +<p>Les ordres du roi seront exécutés. (<i>Il sort.</i>)</p> + +<p class="p">L<span class="xs">ES DEUX</span> E<span class="xs">RMITES</span>.</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">Secours à l’opprimé, justice à l’innocent</div> +<div class="verse">Sont les rites sacrés que pratique ta race.</div> +<div class="verse">Tes aïeux sont contents de toi ; tu suis leur trace,</div> +<div class="verse">Et Pourou peut encore être fier de son sang.</div> +</div> + +</div> +<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p> + +<p>Allez devant ; je vous suis.</p> + +<p class="p">L<span class="xs">ES DEUX</span> E<span class="xs">RMITES</span>.</p> + +<p>Sois victorieux ! (<i>Ils sortent.</i>)</p> + +<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p> + +<p>Mâdhavya, veux-tu voir Sacountalâ ?</p> + +<p class="p">M<span class="xs">ADHAVYA</span>.</p> + +<p>Tout à l’heure je n’y aurais pas vu d’inconvénient ; +mais maintenant j’en vois un… Cette histoire +de Râkchasas…</p> + +<p class="p"><span class="pagenum">-50-</span> L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p> + +<p id="pa-2">Tu n’as rien à craindre. Ne seras-tu pas à mes +côtés ?</p> + +<hr> + + +<p class="p">L’H<span class="xs">UISSIER</span>, <i>entrant</i>.</p> + +<p>Le char du roi est prêt à partir pour la victoire. +Mais voici Carabhaca qui arrive du palais. C’est la +reine<a id="FNanchor_37" href="#Footnote_37" class="fnanchor">[37]</a> qui l’envoie.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_37" href="#FNanchor_37"><span class="label">[37]</span></a> La reine mère.</p> +</div> +<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>, <i>respectueusement</i>.</p> + +<p>Ma noble mère l’a chargé d’un message pour +moi ?</p> + +<p class="p">L’H<span class="xs">UISSIER</span>.</p> + +<p>Oui, Sire.</p> + +<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p> + +<p>Fais-le vite entrer.</p> + +<p class="p">L’H<span class="xs">UISSIER</span>. (<i>Il sort et revient avec le messager.</i>)</p> + +<p>Carabhaca, voici le roi : approchez-vous.</p> + +<p class="p">L<span class="xs">E</span> M<span class="xs">ESSAGER</span>, <i>s’approchant et s’inclinant</i>.</p> + +<p>Gloire au roi ! La reine vous fait savoir…</p> + +<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p> + +<p>Parle : j’exécuterai ses ordres.</p> + +<p class="p">L<span class="xs">E</span> M<span class="xs">ESSAGER</span></p> + +<p>… Que dans quatre jours elle observera le jeûne<a id="FNanchor_38" href="#Footnote_38" class="fnanchor">[38]</a> +<span class="pagenum">-51-</span> à votre intention. Elle désire que vous soyez alors +auprès d’elle.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_38" href="#FNanchor_38"><span class="label">[38]</span></a> Cérémonie propitiatoire.</p> +</div> +<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p> + +<p>D’un côté, ma mère m’appelle ; de l’autre, les +ascètes me retiennent. J’ai à remplir deux devoirs +également sacrés. Comment les concilier ?</p> + +<p class="p">M<span class="xs">ADHAVYA</span>, <i>riant</i>.</p> + +<p>Reste entre les deux, comme Trisancou<a id="FNanchor_39" href="#Footnote_39" class="fnanchor">[39]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_39" href="#FNanchor_39"><span class="label">[39]</span></a> Allusion à la légende d’un roi qui, ayant voulu +s’élever jusqu’au ciel et n’ayant pu réussir à y entrer, resta +suspendu entre le ciel et la terre.</p> +</div> +<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p> + +<p>Je suis vraiment dans un grand embarras.</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">Mon cœur, qui se partage, a les murmures vagues</div> +<div class="verse i5">Du torrent</div> +<div class="verse">Où le rocher se dresse et divise en deux vagues</div> +<div class="verse i5">Le courant.</div> +</div> + +</div> +<p>(<i>Après réflexion.</i>) Ami, ma noble mère t’aime +comme un fils. Retourne au palais ; dis-lui que je +suis retenu ici par mes devoirs envers les ascètes, +et remplace-moi auprès d’elle dans la cérémonie.</p> + +<p class="p">M<span class="xs">ADHAVYA</span>.</p> + +<p>Si je pars,… ne va pas croire, au moins, que ce +soit par crainte des Râkchasas.</p> + +<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>, <i>souriant</i>.</p> + +<p>O illustre brahmane ! qui aura jamais pareille +idée de toi ?</p> + +<p class="p"><span class="pagenum">-52-</span> M<span class="xs">ADHAVYA</span>.</p> + +<p>Alors je veux avoir le même cortège qu’un frère +de roi.</p> + +<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p> + +<p>Comment donc ! Pour être plus sûr de n’apporter +aucun trouble dans l’ermitage, je vais renvoyer +toute ma garde avec toi.</p> + +<p class="p">M<span class="xs">ADHAVYA</span>, <i>orgueilleusement</i>.</p> + +<p>Ah ! ah ! je passe héritier présomptif.</p> + +<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>, <i>à part</i>.</p> + +<p>Le coquin est bavard ; il pourrait bien aller publier +dans le harem mes nouvelles amours. Prenons +nos précautions. (<i>Haut, en prenant Mâdhavya par +la main.</i>) Ami Mâdhavya, c’est par déférence pour +les ascètes que je vais m’installer dans l’ermitage… +Ne va pas croire, au moins, que je sois vraiment +amoureux de la jeune novice.</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">J’ai voulu rire, tu vois !</div> +<div class="verse">Et mon cœur dément ma bouche :</div> +<div class="verse">L’antilope est moins farouche</div> +<div class="verse">Que cette fille des bois !</div> +</div> + +</div> +<p class="p">M<span class="xs">ADHAVYA</span>.</p> + +<p>Ah ! bon ! c’est entendu.</p> + +<div class="chapter"></div> +<p><span class="pagenum">-53-</span></p> + +<h2 class="nobreak">ACTE III<br> +L’AMOUR</h2> + + +<p class="did">On voit paraître le disciple d’un brahmane, portant +du gazon pour l’autel.</p> + +<p class="p">L<span class="xs">E</span> D<span class="xs">ISCIPLE</span>.</p> + +<p>Merveilleuse puissance du roi Douchanta ! +Il lui a suffi d’entrer dans +l’ermitage : rien ne vient plus troubler +nos sacrifices.</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">Qui donc affronterait ce héros combattant ?</div> +<div class="verse i2">Sans combat le démon lui cède :</div> +<div class="verse">J’ai vu fuir, au seul bruit de son arme qu’il tend,</div> +<div class="verse i2">La bande impure qui m’obsède.</div> +</div> + +</div> +<p>Je vais porter aux prêtres cette botte de gazon +sacré pour en joncher l’autel. (<i>Il fait quelques pas. +Regardant autour de lui, à la cantonade.</i>) Tiens ! +Priyamvadâ, à qui portes-tu cet onguent d’Ousîra +<span class="pagenum">-54-</span> et ces feuilles de lotus avec leurs racines ? (<i>Après +avoir écouté.</i>) Que dis-tu ? Sacountalâ, brûlée par +l’ardeur du soleil, a été prise d’une fièvre violente ? +Et ceci est destiné à la calmer ? Hâte-toi donc et +soigne-la bien. Tu sais ce que dit Cannva : cette +enfant est toute sa vie. De mon côté, je vais confier +l’eau sainte à la vénérable Gautamî. C’est elle +qui la lui portera. (<i>Il sort.</i>)</p> + +<hr> + + +<p class="did">Le roi paraît. Il a l’air pensif.</p> + +<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">Oui ! Son père est un feu qui peut me consumer :</div> +<div class="verse">Quand on lui fait injure, il faut qu’on s’en repente.</div> +<div class="verse">Mais rien n’empêchera l’eau de suivre sa pente,</div> +<div class="verse i3" id="pa-3">Ni mon cœur de l’aimer !</div> +</div> + +</div> +<p>Les ermites ont retrouvé la paix : ils m’ont permis +de me retirer. Où chercher maintenant un soulagement +à ma peine ? Ah ! le seul remède serait la +vue de ma bien-aimée. (<i>Regardant le ciel.</i>) Voici +l’heure la plus brûlante du jour ; elle la passe d’ordinaire +avec ses amies sur les bords de la Mâlinî, +dans les lianes qui font à la rivière une ceinture de +fleurs : c’est là qu’il faut aller. (<i>Il fait quelques pas +<span class="pagenum">-55-</span> et regarde.</i>) Voilà, entre les jeunes arbres, le chemin +qu’elle a dû suivre :</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">Les tiges dont ses doigts ont détaché les fleurs</div> +<div class="verse i2">Laissent voir leur blessure ouverte :</div> +<div class="verse">La sève y monte encore et redescend en pleurs,</div> +<div class="verse i2">Blanche, au long de l’écorce verte.</div> +</div> + +</div> +<p>(<i>Il éprouve un frisson.</i>) Un vent frais souffle dans +les arbres.</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">Ceux dont l’amour brûle les os</div> +<div class="verse">Doivent venir ici : la brise,</div> +<div class="verse">Humide du baiser des eaux,</div> +<div class="verse">Exhale un parfum qui me grise.</div> +</div> + +</div> +<p>(<i>Après avoir regardé autour de lui.</i>) Sacountalâ +doit être sous ce berceau de bambous.</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">Cette trace de pas en est la marque sûre :</div> +<div class="verse">Le sable du chemin a porté son beau corps,</div> +<div class="verse">Et je crois contempler les opulents trésors</div> +<div class="verse">Que déroule à loisir sa nonchalante allure.</div> +</div> + +</div> +<p>J’essayerai de la voir en me tenant caché derrière +ces arbres. (<i>Il s’approche et regarde.</i>) Ah ! voilà +les délices de mes yeux, l’objet de mes ardents +désirs ! Un tapis de fleurs sur un banc de pierre +lui sert de couche, et ses deux amies s’empressent +autour d’elle. Elles se croient seules : je vais assister +à leur entretien. (<i>Il reste à les regarder.</i>)</p> + +<hr> + + +<p><span class="pagenum">-56-</span></p> + +<p class="did">On voit Sacountalâ avec ses deux amies.</p> + +<p class="p">L<span class="xs">ES DEUX</span> A<span class="xs">MIES</span>. (<i>Elles l’éventent.</i>)</p> + +<p>Chère amie, le vent de ces feuilles de lotus te +soulage-t-il un peu ?</p> + +<p class="p">S<span class="xs">ACOUNTALA</span>, <i>abattue</i>.</p> + +<p>Que dites-vous, chères compagnes ? Vous agitiez +donc ces éventails ? (<i>Les deux amies se regardent +d’un air désolé.</i>)</p> + +<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p> + +<p>Elle paraît gravement indisposée. Est-ce la chaleur +du jour qui l’accable ? ou son mal n’a-t-il pas +une autre cause que je soupçonne ?… Le doute +n’est pas possible.</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">Son beau sein est rempli d’un feu qui le dévore ;</div> +<div class="verse">L’onguent l’a parfumé, mais ne l’a pas guéri ;</div> +<div class="verse">Le lotus<a id="FNanchor_40" href="#Footnote_40" class="fnanchor">[40]</a> a séché sur son bras amaigri :</div> +<div class="verse i2">Cependant qu’elle est belle encore !</div> +<div class="verse">L’excès de la chaleur est un supplice égal</div> +<div class="verse">A l’amour qui saisit la femme et la tourmente :</div> +<div class="verse">Ce sont les mêmes feux ; mais l’amour est un mal</div> +<div class="verse i2">Qui rend la malade charmante !</div> +</div> + +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_40" href="#FNanchor_40"><span class="label">[40]</span></a> Dont elle s’est fait un bracelet.</p> +</div> +<p class="p">P<span class="xs">RIYAMVADA</span>, <i>bas à Anousouyâ</i>.</p> + +<p>Depuis le jour où elle a vu le roi, Sacountalâ est +mélancolique ; n’est-ce pas lui qui est la cause de +son mal ?</p> + +<p class="p"><span class="pagenum">-57-</span> A<span class="xs">NOUSOUYA</span>, <i>bas</i>.</p> + +<p id="pa-4">J’ai la même idée : il faut l’interroger. (<i>Haut</i>.) +Chère amie, laisse-moi te faire une question… Tu +souffres trop !</p> + +<p class="p">S<span class="xs">ACOUNTALA</span>, <i>se soulevant à demi sur sa couche</i>.</p> + +<p>Parle : que veux-tu savoir ?</p> + +<p class="p">A<span class="xs">NOUSOUYA</span>.</p> + +<p>Ma chère Sacountalâ, nous ignorons ce qui se +passe dans ton cœur ; mais nous avons lu des poèmes +et des contes : on y dépeint le mal d’amour, +et ton mal nous semble tout pareil. Dis-nous d’où +viennent tes souffrances ; nous ne pouvons y porter +remède sans en connaître la cause.</p> + +<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p> + +<p>Anousouyâ pense comme moi.</p> + +<p class="p">S<span class="xs">ACOUNTALA</span>.</p> + +<p>Attendez un peu… Mon oppression est trop +grande… Je ne puis vous répondre maintenant.</p> + +<p class="p">P<span class="xs">RIYAMVADA</span>.</p> + +<p>Chère amie, Anousouyâ a bien parlé. Pourquoi +nous caches-tu ton mal ? Tes forces diminuent chaque jour ; +ta beauté n’est plus qu’une ombre.</p> + +<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p> + +<p>Priyamvadâ n’a dit que trop vrai.</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">Sa joue est amaigrie, et sa peau presque blanche ;</div> +<div class="verse i2">Ses seins ont perdu leur fierté ;</div> +<div class="verse">Son épaule qui tombe et sa taille qui penche</div> +<div class="verse i2">N’ont plus qu’un reste de beauté.</div> +<div class="verse"><span class="pagenum">-58-</span> Ravages de l’amour qui fait languir sa proie !</div> +<div class="verse i2">Mal aussi charmant que cruel !</div> +<div class="verse">Ainsi la feuille brûle et la liane ploie,</div> +<div class="verse i2">Quand le vent embrase le ciel.</div> +</div> + +</div> +<p class="p">S<span class="xs">ACOUNTALA</span>, <i>soupirant</i>.</p> + +<p>A qui me confierai-je, si ce n’est à vous ? Mais +je vais vous affliger.</p> + +<p class="p">L<span class="xs">ES DEUX</span> A<span class="xs">MIES</span>.</p> + +<p>Raison de plus pour parler. On ne peut adoucir +la peine d’une amie qu’en la partageant.</p> + +<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">Elle leur livrera le secret de son âme :</div> +<div class="verse">N’ont-elles pas mêlé leurs larmes bien des fois ?</div> +<div class="verse">Elle leur doit l’aveu que l’amitié réclame,</div> +<div class="verse i2">Et je vais entendre sa voix…</div> +<div class="verse">Je sais que pour me voir elle a tourné la tête :</div> +<div class="verse">Ses yeux étincelaient de désir et d’amour !</div> +<div class="verse">Et maintenant qu’enfin sa réponse s’apprête,</div> +<div class="verse i2">Je tremble et je souffre à mon tour.</div> +</div> + +</div> +<p class="p">S<span class="xs">ACOUNTALA</span>.</p> + +<p>Depuis le jour où le protecteur de l’ermitage, +le sage roi, s’est offert à mes yeux… (<i>La honte +l’empêche de poursuivre.</i>)</p> + +<p class="p">L<span class="xs">ES DEUX</span> A<span class="xs">MIES</span>.</p> + +<p>Parle, chère amie !</p> + +<p class="p">S<span class="xs">ACOUNTALA</span>.</p> + +<p>Il ne sort pas de ma pensée : voilà la cause de +mon mal.</p> + +<p class="p"><span class="pagenum">-59-</span> L<span class="xs">ES DEUX</span> A<span class="xs">MIES</span>.</p> + +<p>Nous te félicitons de ton choix ; mais il ne nous +étonne pas : la pente des grandes rivières les entraîne +droit à l’Océan.</p> + +<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>, <i>au comble de la joie</i>.</p> + +<p>J’ai entendu ce que je voulais entendre.</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">Comme la fraîche brise, après un jour de flamme,</div> +<div class="verse i2">Ranime les êtres vivants,</div> +<div class="verse">Amour, qui m’as brûlé, tu rafraîchis mon âme :</div> +<div class="verse i2">Tes feux ont la douceur des vents !</div> +</div> + +</div> +<p class="p">S<span class="xs">ACOUNTALA</span>.</p> + +<p>Si vous ne me condamnez pas, faites qu’il ait +pitié de moi, ou sinon,… gardez ma mémoire !</p> + +<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p> + +<p>J’aurais mauvaise grâce à douter encore.</p> + +<p class="p">P<span class="xs">RIYAMVADA</span>, <i>bas à Anousouyâ</i>.</p> + +<p>Le mal est profond : il n’y a pas de temps à +perdre.</p> + +<p class="p">A<span class="xs">NOUSOUYA</span>, <i>bas</i>.</p> + +<p>Mais quel moyen de la guérir sans retard et sans +bruit ?</p> + +<p class="p">P<span class="xs">RIYAMVADA</span>.</p> + +<p>Sans bruit,… c’est à quoi il faut songer ; sans +retard,… rien n’est plus facile.</p> + +<p class="p">A<span class="xs">NOUSOUYA</span>.</p> + +<p>Comment cela ?</p> + +<p class="p"><span class="pagenum">-60-</span> P<span class="xs">RIYAMVADA</span>.</p> + +<p>N’as-tu pas observé le roi ? N’as-tu pas surpris +ses tendres regards ? Ne vois-tu pas que lui aussi +maigrit, qu’il ne dort pas depuis plusieurs jours ?</p> + +<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p> + +<p>Elle a tout remarqué. Il est vrai…</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">La chasse que j’aimais n’a pour moi plus de charmes ;</div> +<div class="verse">Toutes les nuits je veille en appelant le jour,</div> +<div class="verse">Et mon bracelet d’or glisse, mouillé de larmes,</div> +<div class="verse i2">Sur mon bras qui languit d’amour.</div> +</div> + +</div> +<p class="p">P<span class="xs">RIYAMVADA</span>, <i>après réflexion</i>.</p> + +<p>Ma chère, écris-lui : je cacherai la lettre dans +un bouquet de fleurs, et j’irai le lui offrir pour sa +part des offrandes que nous faisons aux dieux.</p> + +<p class="p">A<span class="xs">NOUSOUYA</span>.</p> + +<p>Priyamvadâ, tu as une charmante idée : j’y donne +mon approbation. Mais qu’en pense Sacountalâ ?</p> + +<p class="p">S<span class="xs">ACOUNTALA</span>.</p> + +<p>Vous commandez ; il faut bien que j’obéisse.</p> + +<p class="p">P<span class="xs">RIYAMVADA</span>.</p> + +<p>Compose donc quelque jolie chanson qui peigne +l’état de ton cœur.</p> + +<p class="p">S<span class="xs">ACOUNTALA</span>.</p> + +<p>Je vais y songer. Mais je tremble… S’il allait +dédaigner mon amour !</p> + +<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>, <i>toujours caché et à part</i>.</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">Celui dont tu crains la froideur</div> +<div class="verse">Est plein de passion lui-même :</div> +<div class="verse"><span class="pagenum">-61-</span> C’est lui qui déborde d’ardeur,</div> +<div class="verse i2">C’est lui qui t’aime !</div> +<div class="verse">Trop souvent la Fortune a fui</div> +<div class="verse">L’homme qui cherchait à l’atteindre ;</div> +<div class="verse">Mais, quand elle court après lui,</div> +<div class="verse i2" id="pa-5">Qu’a-t-elle à craindre ?</div> +</div> + +</div> +<p class="p">L<span class="xs">ES DEUX</span> A<span class="xs">MIES</span>.</p> + +<p>Tu te connais mal. Après les chaleurs accablantes +de l’été, quand la lune éclaire une belle nuit +d’automne, ouvre-t-on un parasol pour s’en garantir ?</p> + +<p class="p">S<span class="xs">ACOUNTALA</span>, <i>souriant</i>.</p> + +<p>Me voici au travail. (<i>Elle médite.</i>)</p> + +<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p> + +<p>Ah ! je ne puis me rassasier de ce spectacle.</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">Son œil brille, son front se plisse ; mon image</div> +<div class="verse">Sur sa peau qui frémit soulève un fin duvet :</div> +<div class="verse">Déjà le chant d’amour que la vierge rêvait</div> +<div class="verse">Est en lettres de flamme écrit sur son visage !</div> +</div> + +</div> +<p class="p">S<span class="xs">ACOUNTALA</span>.</p> + +<p>Chère amie, j’ai fini ma strophe, mais je n’ai +rien pour l’écrire.</p> + +<p class="p">P<span class="xs">RIYAMVADA</span>.</p> + +<p>Prends cette feuille de lotus soyeuse comme la +plume d’un oiseau, et grave tes vers avec la pointe +de l’ongle dans les intervalles des nervures.</p> + +<p class="p"><span class="pagenum">-62-</span> S<span class="xs">ACOUNTALA</span>.</p> + +<p>Écoutez donc, et dites-moi si j’ai su faire parler +mon cœur.</p> + +<p class="p">L<span class="xs">ES DEUX</span> A<span class="xs">MIES</span>.</p> + +<p>Nous sommes tout oreilles.</p> + +<p class="p">S<span class="xs">ACOUNTALA</span>. (<i>Elle lit.</i>)</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">L’amour me dévore :</div> +<div class="verse">Hélas ! je t’adore,</div> +<div class="verse">Et j’attends encore</div> +<div class="verse">Ton brûlant aveu !</div> +<div class="verse">Mes jours sont funèbres ;</div> +<div class="verse">L’heure des ténèbres</div> +<div class="verse">Fait dans mes vertèbres</div> +<div class="verse">Ruisseler le feu !</div> +</div> + +</div> +<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>, s’élançant vers elle.</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">Tu brûles au lever du soleil de l’amour !</div> +<div class="verse">M’a-t-il donc épargné ? Crois-tu mon cœur plus ferme ?</div> +<div class="verse">L’aurore naît : la fleur du nymphéa se ferme ;</div> +<div class="verse">Mais son céleste amant<a id="FNanchor_41" href="#Footnote_41" class="fnanchor">[41]</a> meurt dans les feux du jour !</div> +</div> + +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_41" href="#FNanchor_41"><span class="label">[41]</span></a> La lune, dont le nom est masculin en sanscrit.</p> +</div> +<p class="p">L<span class="xs">ES DEUX</span> A<span class="xs">MIES</span>. (<i>En le voyant, elles se lèvent.</i>)</p> + +<p>Sois le bien venu ! L’arbre de notre désir paraît +devant nous, déjà chargé de ses fruits. (<i>Sacountalâ +veut aussi se lever.</i>)</p> + +<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">Ne te lève pas ! Reste ! Oh ! reste sur ta couche !</div> +<div class="verse">Regarde autour de toi ces fleurs : tu les verras</div> +<div class="verse">Se flétrir sous ta peau brûlante qui les touche ;</div> +<div class="verse">Les fibres du lotus se fanent sur ton bras.</div> +</div> + +</div> +<p class="p"><span class="pagenum">-63-</span> S<span class="xs">ACOUNTALA</span>. (<i>Elle tressaille. A part.</i>)</p> + +<p>O mon cœur ! tu languissais dans l’attente, et +maintenant tu ne sais pas jouir de ton bonheur.</p> + +<p class="p">A<span class="xs">NOUSOUYA</span>.</p> + +<p>Sa Majesté ne daignera-t-elle pas prendre place +sur ce banc ? (<i>Sacountalâ s’écarte un peu.</i>)</p> + +<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>, <i>s’asseyant</i>.</p> + +<p>Priyamvadâ, votre amie souffre beaucoup…</p> + +<p class="p">P<span class="xs">RIYAMVADA</span>, <i>souriant</i>.</p> + +<p>Elle guérira bientôt : le remède n’est pas loin +d’elle. — Grand roi, on voit assez combien vous +vous aimez tous les deux ; mais si ce que je vais +dire te semble inutile, tu me pardonneras : c’est +ma tendresse pour elle qui me fait parler.</p> + +<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p> + +<p>Épanchez-vous, ma belle ! On regrette plus tard +de n’avoir pas ouvert son cœur.</p> + +<p class="p">P<span class="xs">RIYAMVADA</span>.</p> + +<p>Daigne donc m’entendre.</p> + +<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p> + +<p>J’écoute.</p> + +<p class="p">P<span class="xs">RIYAMVADA</span>.</p> + +<p>C’est le devoir d’un roi, n’est-ce pas, de garantir +de tout mal les ermitages et leurs habitants ?</p> + +<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p> + +<p>C’est le premier de tous ses devoirs.</p> + +<p class="p"><span class="pagenum">-64-</span> P<span class="xs">RIYAMVADA</span>.</p> + +<p>Eh bien ! tu vois le mal qu’a fait à notre amie +son amour pour toi. Aie pitié d’elle… Sauve-la !</p> + +<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p> + +<p>Ma belle, je l’aime autant qu’elle peut m’aimer. +Ce que tu me demandes, c’est le bonheur pour +moi.</p> + +<p class="p">S<span class="xs">ACOUNTALA</span>, <i>avec un sourire où perce la jalousie</i>.</p> + +<p>Ne retenez donc pas le grand roi ! Ne voyez-vous +pas qu’il est pensif ? Il songe aux beautés qu’il +a laissées dans son harem.</p> + +<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">Ah ! que tu connais mal un cœur qui t’appartient !</div> +<div class="verse">J’étais meurtri déjà : l’amour ma pris pour cible ;</div> +<div class="verse">Mais de tous les affronts voilà le plus sensible,</div> +<div class="verse i3">Et c’est de toi qu’il vient !</div> +</div> + +</div> +<p class="p">A<span class="xs">NOUSOUYA</span>.</p> + +<p>Sire, on dit que les rois ont beaucoup d’amies… +Puissent les parents de notre chère compagne n’avoir +jamais à pleurer sur le sort que tu lui feras !</p> + +<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p> + +<p>Ma belle, un mot suffit.</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">Nulle autre en mon harem ne sera souveraine ;</div> +<div class="verse i3">Ma noble race et moi,</div> +<div class="verse">Nous aurons deux appuis : la Terre<a id="FNanchor_42" href="#Footnote_42" class="fnanchor">[42]</a> et cette reine,</div> +<div class="verse i3">Dont le fils sera roi.</div> +</div> + +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_42" href="#FNanchor_42"><span class="label">[42]</span></a> Première épouse des rois, selon les idées indiennes.</p> +</div> +<p class="p"><span class="pagenum">-65-</span> L<span class="xs">ES DEUX</span> A<span class="xs">MIES</span>.</p> + +<p>Tu combles nos vœux. (<i>Sacountalâ fait un mouvement +de joie.</i>)</p> + +<p class="p">P<span class="xs">RIYAMVADA</span>, <i>bas à Anousouyâ</i> :</p> + +<p>Regarde, Anousouyâ, regarde… Notre amie, +d’instant en instant, semble revenir à la vie, comme +le paon qui commence à sentir, à la fin de l’été, le +vent frais de la saison des pluies.</p> + +<p class="p">S<span class="xs">ACOUNTALA</span>.</p> + +<p>Chères compagnes, priez ce grand roi de nous +excuser : nous avons dit, en nous croyant seules, +des choses qui ont pu l’offenser.</p> + +<p class="p">L<span class="xs">ES DEUX</span> A<span class="xs">MIES</span>, <i>souriant</i>.</p> + +<p>C’est à celle qui a fait l’offense de demander +elle-même son pardon. Quant à nous, nous avons +la conscience nette.</p> + +<p class="p">S<span class="xs">ACOUNTALA</span>.</p> + +<p>Sa Majesté daignera-t-elle excuser ce qu’elle a +entendu ? Que ne dit-on pas quand on se croit +sûr du secret ?</p> + +<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>, <i>souriant</i>.</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">Cette offense, mon cœur ne s’en souviendra pas.</div> +<div class="verse">Je pardonnerai tout,… si ta faveur me laisse,</div> +<div class="verse">Sur ce tapis qui semble inviter ma mollesse,</div> +<div class="verse">A tes pieds, un instant, poser mes membres las !</div> +</div> + +</div> +<p class="p">P<span class="xs">RIYAMVADA</span>.</p> + +<p>Oh ! si ce n’est que cela !…</p> + +<p class="p"><span class="pagenum">-66-</span> S<span class="xs">ACOUNTALA</span>, <i>feignant la colère</i>.</p> + +<p>Tais-toi, bavarde. Tu vois mon mal, et tu en +ris.</p> + +<p class="p">A<span class="xs">NOUSOUYA</span>, <i>regardant dans la coulisse</i>.</p> + +<p>Priyamvadâ, vois, le petit faon, le nourrisson +de l’ermitage, est inquiet ; il regarde de tous côtés : +il a perdu sa mère, et il cherche après elle. Je vais +l’aider à la retrouver.</p> + +<p class="p">P<span class="xs">RIYAMVADA</span>.</p> + +<p>Ma chère, il est si sauvage ! tu n’en viendras pas +à bout toute seule : je vais avec toi. (<i>Elles partent +toutes les deux.</i>)</p> + +<p class="p">S<span class="xs">ACOUNTALA</span>.</p> + +<p>Ne vous éloignez pas ! ne me laissez pas seule !</p> + +<p class="p">L<span class="xs">ES DEUX</span> A<span class="xs">MIES</span>, <i>souriant</i>.</p> + +<p>Tu n’es pas seule : le protecteur de la terre est +à tes côtés. (<i>Elles sortent.</i>)</p> + +<p class="p">S<span class="xs">ACOUNTALA</span>.</p> + +<p>Comment ! mes compagnes m’ont abandonnée !</p> + +<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>, <i>après avoir regardé tout autour de lui</i>.</p> + +<p>Calme-toi, belle, ton serviteur remplacera tes +compagnes. Parle : que dois-je faire ?</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">Faut-il que l’on t’évente, ô ma belle maîtresse ?</div> +<div class="verse">Ce lotus t’enverrait un souffle humide et doux.</div> +<div class="verse">Ou bien, veux-tu poser tes pieds sur mes genoux ?</div> +<div class="verse">Ils se ranimeront sous ma chaude caresse !</div> +</div> + +</div> +<p class="p"><span class="pagenum">-67-</span> S<span class="xs">ACOUNTALA</span>.</p> + +<p>Je ne manquerai pas au respect que je te dois. +(<i>Elle se lève languissamment et veut s’éloigner.</i>)</p> + +<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>, <i>la retenant</i>.</p> + +<p>Belle, l’heure est brûlante encore : ne t’expose +pas en cet état aux feux du jour.</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">Pour toi, ce frais tapis est un lit de douleur ;</div> +<div class="verse">Ton sein, sous les lotus, endure un mal sans trêve…</div> +<div class="verse">Et tu pars ! Veux-tu donc que le soleil achève</div> +<div class="verse i2">De brûler ta jeunesse en fleur ?</div> +</div> + +</div> +<p class="p">S<span class="xs">ACOUNTALA</span>.</p> + +<p>Laisse-moi, laisse-moi, je t’en supplie ! je ne suis +plus maîtresse de moi. Mes amies étaient ma seule +sauvegarde : que deviendrai-je sans elles ?</p> + +<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p> + +<p>Ah ! tu me fais tort avec cette pensée.</p> + +<p class="p">S<span class="xs">ACOUNTALA</span>.</p> + +<p>Les dieux me gardent d’offenser Sa Majesté ! +C’est le destin que j’accuse.</p> + +<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p> + +<p>Pourquoi accuser le destin qui comble nos vœux ?</p> + +<p class="p">S<span class="xs">ACOUNTALA</span>.</p> + +<p id="pa-6">Comment ne pas l’accuser ? Il m’ôte la possession +de moi-même, et me fait désirer ce que je ne +dois pas. (<i>Elle s’éloigne.</i>)</p> + +<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p> + +<p>Renoncerai-je au bonheur qui est si près de +moi ? (<i>Il la suit et la retient par le pan de sa robe.</i>)</p> + +<p class="p"><span class="pagenum">-68-</span> S<span class="xs">ACOUNTALA</span>.</p> + +<p>Fils de Pourou, respecte la décence ; à chaque +pas nous pouvons rencontrer un ermite.</p> + +<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p> + +<p>Tu n’as rien à craindre de tes maîtres. Cannva +lui-même connaît la loi<a id="FNanchor_43" href="#Footnote_43" class="fnanchor">[43]</a> : notre union ne le fera +pas rougir.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_43" href="#FNanchor_43"><span class="label">[43]</span></a> « L’hymen n’est pas toujours entouré de flambeaux. » +Le mariage par consentement mutuel est admis +par le code de Manou : c’est ce qu’on appelle « le mode +des Gandharvas ». Mais, naturellement, il faut qu’il soit +reconnu des deux parties : de là le péril de l’héroïne, que +le commencement de l’acte IV portera à son comble.</p> +</div> +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">Plus d’une fois déjà vos pieuses retraites</div> +<div class="verse">Ont prêté leur ombrage aux rites de l’amour :</div> +<div class="verse">Le Gandharva préside aux unions secrètes,</div> +<div class="verse">Et Cannva bénira sa fille à son retour.</div> +</div> + +</div> +<p id="pa-7">(<i>Regardant autour de lui.</i>) Cependant elle dit +vrai. On peut nous voir ici. (<i>Il laisse aller Sacountalâ. +En revenant sur ses pas, il trouve un bracelet +qu’elle a perdu, et le place sur son cœur.</i>)</p> + +<p class="p">S<span class="xs">ACOUNTALA</span>, <i>regardant son bras, à part</i>.</p> + +<p>Ah ! je n’ai pas senti tomber mon bracelet. (<i>Elle +revient sur ses pas. Haut.</i>) Seigneur, je me suis +aperçue en chemin que j’avais perdu mon bracelet +de lotus : c’est pour le chercher que je reviens, car +j’ai deviné que tu l’as pris. Rends-le-moi donc. +<span class="pagenum">-69-</span> Les ermites ne sont pas loin. Ne me trahis pas ; +ne te trahis pas toi-même.</p> + +<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p> + +<p>Je te le rendrai, mais à une condition.</p> + +<p class="p">S<span class="xs">ACOUNTALA</span>.</p> + +<p>Laquelle ?</p> + +<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p> + +<p>C’est que tu me permettras de le rattacher moi-même.</p> + +<p class="p">S<span class="xs">ACOUNTALA</span>, <i>à part</i>.</p> + +<p>Comment lui refuser ? (<i>Elle s’approche.</i>)</p> + +<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p> + +<p id="pa-8">Viens donc ! asseyons-nous sur ce banc. (<i>Ils s’assoient. +Le roi prend la main de Sacountalâ.</i>) Frisson +délicieux !</p> + +<p class="p">S<span class="xs">ACOUNTALA</span>.</p> + +<p>Hâtez-vous, mon noble époux.</p> + +<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>, <i>joyeux, à part</i>.</p> + +<p>Elle m’a appelé son époux : elle est à moi. +(<i>Haut.</i>) Belle, je crois que le bracelet n’est pas +encore solidement attaché ; permets que je recommence.</p> + +<p class="p">S<span class="xs">ACOUNTALA</span>, <i>souriant</i>.</p> + +<p>Comme tu voudras.</p> + +<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>. (<i>Il rattache le bracelet avec une maladresse +voulue.</i>)</p> + +<p>Ah ! m’y voici : regarde.</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse"><span class="pagenum">-70-</span> Ne cherche plus au ciel le fin croissant qui luit :</div> +<div class="verse">Il est là, sur ton bras. Vois ! Sous ma main qui tremble,</div> +<div class="verse">C’est lui, c’est son bel arc qui se referme, et semble</div> +<div class="verse">Mieux briller sur ta peau plus brune que la nuit.</div> +</div> + +</div> +<p class="p">S<span class="xs">ACOUNTALA</span>.</p> + +<p>Je n’y vois pas : le vent a secoué la fleur qui +pend à mon oreille, et le pollen m’est entré dans +l’œil.</p> + +<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>, <i>souriant</i>.</p> + +<p>Permets que mon souffle en chasse cette poussière.</p> + +<p class="p">S<span class="xs">ACOUNTALA</span>.</p> + +<p>C’est trop de bonté ; mais je n’ai pas confiance +en toi.</p> + +<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p> + +<p>Tu as tort de parler ainsi : un nouveau serviteur +est toujours docile.</p> + +<p class="p">S<span class="xs">ACOUNTALA</span>.</p> + +<p>Je craindrais l’excès de son zèle.</p> + +<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>, <i>à part</i>.</p> + +<p>Je ne laisserai pas échapper cette occasion charmante. +(<i>Il veut lui relever le visage ; Sacountalâ résiste.</i>) +O mon amour ! ne crains pas que je t’offense. +(<i>Sacountalâ reste un moment la tête inclinée et le regard +perdu. Le roi lui relève le visage. A part.</i>)</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">Sa lèvre brûlante et pure,</div> +<div class="verse">Que jamais ardent baiser</div> +<div class="verse">Ne blessa de sa morsure,</div> +<div class="verse">Frémit,… et me dit d’oser !</div> +</div> + +</div> +<p class="p"><span class="pagenum">-71-</span> S<span class="xs">ACOUNTALA</span>.</p> + +<p>Mon époux tarde beaucoup à tenir sa promesse. +(<i>Il lui souffle dans l’œil.</i>) Merci. Maintenant j’y vois ; +mais je suis confuse, et je ne sais comment remercier +mon époux.</p> + +<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p> + +<p>J’ai déjà ma récompense.</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">Fleur charmante ! j’ai bu ton haleine, et ce baume</div> +<div class="verse i2">Endort le mal que j’ai souffert.</div> +<div class="verse">Ton abeille est heureuse : elle a humé l’arôme</div> +<div class="verse i2">Qui sort du lotus entr’ouvert !</div> +</div> + +</div> +<p class="p">S<span class="xs">ACOUNTALA</span>.</p> + +<p>Et si elle n’était pas heureuse encore ?</p> + +<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p> + +<p>Alors… (<i>Il s’approche pour prendre un baiser.</i>)</p> + +<p class="p">V<span class="xs">OIX</span> <i>derrière la scène</i>.</p> + +<p>Oiseaux fidèles<a id="FNanchor_44" href="#Footnote_44" class="fnanchor">[44]</a>, séparez-vous : voici la nuit.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_44" href="#FNanchor_44"><span class="label">[44]</span></a> Ces oiseaux, nommés tchakravâkas, sont légendaires : +les Hindous croient que la nuit les sépare. Ici, naturellement, +les deux oiseaux sont les deux époux, et la nuit est +Gautamî : l’avertissement vient des compagnes de Sacountalâ.</p> +</div> +<p class="p">S<span class="xs">ACOUNTALA</span>. (<i>Elle écoute et tressaille.</i>)</p> + +<p>Mon époux, c’est la vénérable Gautamî qui vient +s’informer de ma santé : cachez-vous derrière ce +buisson.</p> + +<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p> + +<p>J’y cours. (<i>Il se cache. On voit entrer Gautamî +portant un vase plein d’eau.</i>)</p> + +<p class="p"><span class="pagenum">-72-</span> G<span class="xs">AUTAMI</span>.</p> + +<p>Mon enfant, voici l’eau sacrée. (<i>Elle l’aide à se +lever et regarde autour d’elle.</i>) Eh quoi ! malade +comme tu l’es, tu restes là sans autre compagne +que ta divinité protectrice ?</p> + +<p class="p">S<span class="xs">ACOUNTALA</span>.</p> + +<p>Depuis un instant seulement. Priyamvadâ et +Anousouyâ viennent de descendre à la rivière.</p> + +<p class="p">G<span class="xs">AUTAMI</span>. (<i>Elle asperge Sacountalâ.</i>)</p> + +<p>Chère enfant, puisse cette eau sainte te donner +santé et longue vie ! Ta fièvre a-t-elle un peu diminué ? +(<i>Elle pose la main sur son front.</i>)</p> + +<p class="p">S<span class="xs">ACOUNTALA</span>.</p> + +<p>Vénérable mère, je vais un peu mieux.</p> + +<p class="p">G<span class="xs">AUTAMI</span>.</p> + +<p>La nuit est tombée : viens, retournons à la hutte.</p> + +<p class="p">S<span class="xs">ACOUNTALA</span>. (<i>Elle se lève à regret. A part.</i>)</p> + +<p>O mon cœur ! le bonheur était là ; tu as hésité, +et le temps a passé : ne t’en prends qu’à toi-même. +(<i>Elle fait quelques pas et se retourne. Haut.</i>) Berceau +de lianes, toi qui as calmé un instant l’ardeur qui +me brûle, je te salue et je te dis : « Au revoir ! » +(<i>Elles sortent toutes les deux.</i>)</p> + +<hr> + + +<p class="p"><span class="pagenum">-73-</span> L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>, <i>revenant à l’endroit qu’il vient de quitter</i>.</p> + +<p>Ah ! que d’obstacles sur le chemin du bonheur !</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">Sa main était levée, et protégeait sa bouche</div> +<div class="verse i4">Contre moi ;</div> +<div class="verse">Ses lèvres disaient non, mais d’un air peu farouche,</div> +<div class="verse i4">Sans effroi ;</div> +<div class="verse">J’ai vu ses grands yeux noirs, au lieu de la défendre,</div> +<div class="verse i4">S’embraser :</div> +<div class="verse">J’ai relevé sa tête, et je n’ai pas su prendre</div> +<div class="verse i4">Un baiser !</div> +</div> + +</div> +<p>Où irai-je maintenant ? Mais pourquoi partir ? +Je veux rester un instant sous ce berceau où a reposé +ma bien-aimée. (<i>Regardant autour de lui.</i>)</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">Voici le banc de pierre où j’ai vu ma maîtresse,</div> +<div class="verse">Voici le lit de fleurs que son corps a froissé ;</div> +<div class="verse">Voici le fin lotus où son ongle a tracé</div> +<div class="verse i2">Des mots d’amour à mon adresse ;</div> +<div class="verse">J’ai vu ce bracelet à son bras gracieux :</div> +<div class="verse">Tout me rappelle ici la femme que j’adore !</div> +<div class="verse">Ah ! je ne puis quitter ce coin délicieux</div> +<div class="verse i2">Où je crois l’entrevoir encore !</div> +</div> + +</div> +<p>(<i>Réfléchissant.</i>) La faute en est à moi : j’étais +près d’elle, et j’ai laissé le temps fuir.</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">Ah ! si j’étais seul avec elle !</div> +<div class="verse">Ah ! si je pouvais la saisir !</div> +<div class="verse">J’empêcherais bien le plaisir</div> +<div class="verse">De m’échapper à tire-d’aile !</div> +<div class="verse">Voilà ce que me dit mon cœur ;</div> +<div class="verse">Il souffre, il se plaint, il m’accuse :</div> +<div class="verse">Mais, devant elle, il se refuse,</div> +<div class="verse">Hélas ! à parler en vainqueur !</div> +</div> + +</div> +<p class="p"><span class="pagenum">-74-</span> V<span class="xs">OIX</span> <i>derrière la scène</i>.</p> + +<p>Au secours, roi ! au secours !</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">Est-ce le couchant plein de flammes ?</div> +<div class="verse">Non ! la terreur glace nos âmes :</div> +<div class="verse">Ce sont les Râkchasas infâmes</div> +<div class="verse">Qui flairent le Soma<a id="FNanchor_45" href="#Footnote_45" class="fnanchor">[45]</a> dans l’air.</div> +<div class="verse">Leur troupe s’amasse et s’agite</div> +<div class="verse">Autour du foyer qui crépite :</div> +<div class="verse">La vois-tu, l’engeance maudite</div> +<div class="verse">Des fantômes mangeurs de chair ?</div> +</div> + +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_45" href="#FNanchor_45"><span class="label">[45]</span></a> Liqueur du sacrifice.</p> +</div> +<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>, <i>entendant les voix</i>.</p> + +<p>Ne craignez rien, ermites : je suis auprès de +vous.</p> + +<div class="chapter"></div> +<p><span class="pagenum">-75-</span></p> + +<h2 class="nobreak">ACTE IV<br> +ADIEUX A L’ERMITAGE</h2> + + +<h3>PREMIÈRE PARTIE</h3> + +<p class="did">On voit entrer les deux amies de Sacountalâ, cueillant +des fleurs.</p> + +<p class="p">A<span class="xs">NOUSOUYA</span>.</p> + +<p>Notre chère Sacountalâ s’est unie au +roi selon le rite des Gandharvas ; elle +a un époux digne d’elle ; elle est au +comble de ses vœux, et cependant je +ne suis pas tranquille.</p> + +<p class="p">P<span class="xs">RIYAMVADA</span>.</p> + +<p>Pourquoi donc ?</p> + +<p class="p">A<span class="xs">NOUSOUYA</span>.</p> + +<p>Aujourd’hui même, à la fin du sacrifice, les religieux +ont congédié le roi. Il retourne dans son +palais ; il va y retrouver toutes ses femmes ; n’oubliera-t-il +pas notre amie ?</p> + +<p class="p"><span class="pagenum">-76-</span> P<span class="xs">RIYAMVADA</span>.</p> + +<p>Ce n’est pas là ce qu’il faut craindre : son noble +visage m’est un sûr garant de sa fidélité. Mais j’ai +un autre souci : Cannva doit bientôt revenir de son +pèlerinage ; que dira-t-il quand il apprendra ce qui +s’est passé ?</p> + +<p class="p">A<span class="xs">NOUSOUYA</span>.</p> + +<p>Tu veux savoir ce que je pense ? Eh bien ! il approuvera +tout.</p> + +<p class="p">P<span class="xs">RIYAMVADA</span>.</p> + +<p>Tu crois ?</p> + +<p class="p">A<span class="xs">NOUSOUYA</span>.</p> + +<p>Sans doute. Ne voulait-il pas la donner à un +époux digne d’elle ? Le destin s’est chargé de ce +soin : son vœu est rempli.</p> + +<p class="p">P<span class="xs">RIYAMVADA</span>.</p> + +<p>Tu as raison. (<i>Regardant leur corbeille de fleurs.</i>) +Ma chère, je crois que nous avons assez de fleurs +pour nos offrandes.</p> + +<p class="p">A<span class="xs">NOUSOUYA</span>.</p> + +<p>Oui ; mais il faut en cueillir aussi pour la divinité +protectrice de Sacountalâ.</p> + +<p class="p">P<span class="xs">RIYAMVADA</span>.</p> + +<p>C’est vrai. (<i>Elles continuent à cueillir des fleurs.</i>)</p> + +<p class="p">V<span class="xs">OIX</span> <i>derrière la scène</i>.</p> + +<p>Holà ! c’est moi.</p> + +<p class="p"><span class="pagenum">-77-</span> A<span class="xs">NOUSOUYA</span>, <i>prêtant l’oreille</i>.</p> + +<p>Ma chère, il me semble que c’est un hôte qui +appelle.</p> + +<p class="p">P<span class="xs">RIYAMVADA</span>.</p> + +<p>Sacountalâ est dans la hutte. (<i>Après réflexion.</i>) +Il est vrai qu’aujourd’hui son cœur est ailleurs. +Allons ! arrêtons là notre cueillette. (<i>Elles se disposent +à partir.</i>)</p> + +<p class="p">L<span class="xs">A MÊME</span> V<span class="xs">OIX</span>.</p> + +<p>Ah ! tu refuses de te déranger pour un ascète +qui n’est riche que d’austérités ! Eh bien donc !…</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">Toi qui fermes l’oreille à la voix de ton hôte</div> +<div class="verse i2">Pour ne penser qu’à ton amant,</div> +<div class="verse">M’entends-tu cette fois ? Je te maudis ! Ta faute</div> +<div class="verse i2">Aura bientôt son châtiment.</div> +<div class="verse">Ton roi va t’oublier : votre union secrète</div> +<div class="verse i2">Sortira de son souvenir</div> +<div class="verse">Comme un conte écouté d’une oreille distraite,</div> +<div class="verse i2">Et c’est lui qui doit te punir !</div> +</div> + +</div> +<p>(<i>Les deux amies, en l’entendant, restent consternées.</i>)</p> + +<p class="p">P<span class="xs">RIYAMVADA</span>.</p> + +<p>Malheur à nous ! ce que je craignais est arrivé : +notre amie est restée perdue dans ses rêveries ; elle +a offensé quelque hôte vénérable.</p> + +<p class="p">A<span class="xs">NOUSOUYA</span>, <i>regardant devant elle</i>.</p> + +<p>Plus vénérable que tu ne crois. C’est Dourvâsas, +le plus austère et le plus irascible des religieux. Il +s’en retourne à grands pas.</p> + +<p class="p"><span class="pagenum">-78-</span> P<span class="xs">RIYAMVADA</span>.</p> + +<p>C’est un feu dévorant : il la brûlera. Va donc, +jette-toi à ses pieds ; ramène-le. Je vais chercher +l’eau et tout préparer pour le recevoir.</p> + +<p class="p">A<span class="xs">NOUSOUYA</span>.</p> + +<p>J’y cours. (<i>Elle sort.</i>)</p> + +<p class="p">P<span class="xs">RIYAMVADA</span>. (<i>Elle fait un pas et trébuche.</i>)</p> + +<p>L’émotion m’a fait trébucher, et la corbeille est +renversée. (<i>Elle ramasse les fleurs.</i>)</p> + +<p class="p">A<span class="xs">NOUSOUYA</span>, <i>revenant</i>.</p> + +<p>Ma chère, j’ai cru voir la colère incarnée. Qui +se flatterait de l’apaiser ? Cependant il m’a montré +quelque pitié.</p> + +<p class="p">P<span class="xs">RIYAMVADA</span>.</p> + +<p>C’est beaucoup pour lui. Parle vite.</p> + +<p class="p">A<span class="xs">NOUSOUYA</span>.</p> + +<p>Il m’a été impossible de le faire revenir sur ses +pas. Alors je me suis jetée à ses pieds, et je lui ai +dit : « Bienheureux, tu sais le respect que ta fille +a pour toi. Aujourd’hui elle n’a pas connu la présence +de Ta Sainteté ; c’est sa première offense : +pardonne-lui. »</p> + +<p class="p">P<span class="xs">RIYAMVADA</span>.</p> + +<p>Après ?</p> + +<p class="p">A<span class="xs">NOUSOUYA</span>.</p> + +<p>Voici ce qu’il m’a répondu : « Je ne puis reprendre +mes paroles ; mais je consens que l’effet de la +<span class="pagenum">-79-</span> malédiction cesse à la vue d’un anneau de reconnaissance. » +Et il a disparu.</p> + +<p class="p">P<span class="xs">RIYAMVADA</span>.</p> + +<p>Alors nous pouvons être tranquilles. Le roi, en +partant, a lui-même passé au doigt de Sacountalâ +l’anneau qui porte son nom, et il lui a dit : « Souviens-toi. » +Ainsi elle a déjà sur elle le préservatif +qui la sauvera de la malédiction.</p> + +<p class="p">A<span class="xs">NOUSOUYA</span>.</p> + +<p>Viens donc ! allons porter notre offrande aux +dieux. (<i>Elles font quelques pas.</i>)</p> + +<p class="p">P<span class="xs">RIYAMVADA</span>, <i>après avoir regardé</i>.</p> + +<p>Vois, Anousouyâ : notre amie est là, immobile, +la joue appuyée sur sa main gauche ; on dirait une +peinture. Elle ne pense qu’à lui, et elle s’oublie +elle-même : comment aurait-elle pris garde à un +étranger ?</p> + +<p class="p">A<span class="xs">NOUSOUYA</span>.</p> + +<p>Priyamvadâ, il faut que la malédiction reste un +secret entre nous deux : le cœur de notre amie est +sensible ; épargnons-lui ce coup.</p> + +<p class="p">P<span class="xs">RIYAMVADA</span>.</p> + +<p>Sans doute ; ce n’est pas avec de l’eau brûlante +qu’on arrose le jasmin en fleur.</p> + +<p><span class="pagenum">-80-</span></p> + +<h3>DEUXIÈME PARTIE</h3> + +<p class="did">On voit entrer un disciple de Cannva. Il vient +de se réveiller.</p> + +<p class="p">L<span class="xs">E</span> D<span class="xs">ISCIPLE</span>.</p> + +<p>Cannva est revenu de Prabhâsa. Il m’a chargé +d’aller regarder l’heure : je sors pour voir si la nuit +touche à sa fin. (<i>Il fait quelques pas et regarde.</i>) +Mais il fait grand jour.</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">Au levant, le soleil apparaît dans sa gloire,</div> +<div class="verse">Et la lune au couchant va cacher sa pâleur.</div> +<div class="verse">C’est le destin : naissance et mort, chute et victoire !</div> +<div class="verse">Le monde est ainsi fait. Tout n’est qu’heur et malheur !</div> + +<div class="verse stanza">La fleur du nymphéa s’est déjà refermée :</div> +<div class="verse">Ah ! c’est qu’à l’horizon l’astre des nuits descend ;</div> +<div class="verse i2">Ainsi la pâle bien-aimée</div> +<div class="verse i2" id="pa-9">Se recueille et pense à l’absent.</div> +</div> + +</div> +<p class="p">A<span class="xs">NOUSOUYA</span>, <i>entrant, à part</i>.</p> + +<p>Hélas ! Sacountalâ ignorait la vie : le roi a bien +pu la tromper.</p> + +<p class="p">L<span class="xs">E</span> D<span class="xs">ISCIPLE</span>.</p> + +<p>Je vais dire à mon maître qu’il est l’heure du +sacrifice. (<i>Il sort.</i>)</p> + +<hr> + + +<p class="p"><span class="pagenum">-81-</span> A<span class="xs">NOUSOUYA</span>.</p> + +<p>Je me suis levée avec l’aurore ; mais je ne sais +ce que je vais entreprendre : mes mains refusent +aujourd’hui d’accomplir leur tâche matinale. La +cruauté de l’amour doit être satisfaite : il a livré le +cœur pur de mon amie à un infidèle. Mais non, +le sage roi n’est pas coupable ; c’est la malédiction +de Dourvâsas qui suit son cours. Comment +expliquer autrement que Douchanta, après +ses promesses, n’ait plus donné signe de vie ? +(<i>Après réflexion.</i>) Il faut que je lui envoie l’anneau +de reconnaissance. Mais qui se chargera de le lui +porter ? Le cœur des ermites est insensible : il ne +connaît plus la douleur. Nous voudrions dire nous-mêmes +au vénérable Cannva que le roi Douchanta +l’a épousée et qu’elle est grosse ; mais nous n’osons +pas : c’est elle qu’il condamnerait. Que faire ?</p> + +<p class="p">P<span class="xs">RIYAMVADA</span>, <i>entrant</i>.</p> + +<p>Vite, Anousouyâ, il faut tout préparer pour le +départ de Sacountalâ.</p> + +<p class="p">A<span class="xs">NOUSOUYA</span>, <i>avec étonnement</i>.</p> + +<p>Que dis-tu là ?</p> + +<p class="p">P<span class="xs">RIYAMVADA</span>.</p> + +<p>Écoute, je viens d’aller lui faire ma visite du +matin.</p> + +<p class="p">A<span class="xs">NOUSOUYA</span>.</p> + +<p>Eh bien ?</p> + +<p class="p"><span class="pagenum">-82-</span> P<span class="xs">RIYAMVADA</span>.</p> + +<p>Le vénérable Cannva était là ; il l’embrassait, et +elle baissait les yeux pendant qu’il lui disait : « Mon +enfant, je te félicite. Le sacrificateur avait les +yeux aveuglés par la fumée ; il a laissé échapper +l’offrande, et elle est tombée d’elle-même dans +le feu sacré. Quand un disciple intelligent prend +au maître sa science, le maître n’a pas lieu de se +plaindre. Ainsi je dois t’abandonner sans regret. +Aujourd’hui même je te confierai à deux ascètes +pour qu’ils te conduisent chez ton époux. »</p> + +<p class="p">A<span class="xs">NOUSOUYA</span>.</p> + +<p>Mais qui donc avait instruit Cannva ?</p> + +<p class="p">P<span class="xs">RIYAMVADA</span>.</p> + +<p>Une voix mystérieuse et rythmée, qu’il a entendue +en entrant dans le sanctuaire du feu sacré.</p> + +<p class="p">A<span class="xs">NOUSOUYA</span>, <i>étonnée</i>.</p> + +<p>Et qui disait ?</p> + +<p class="p">P<span class="xs">RIYAMVADA</span>.</p> + +<p>Écoute :</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">« Prêtre, ta fille est reine, et son sein maternel</div> +<div class="verse">Porte un fils dont la gloire éblouira la terre.</div> +<div class="verse">Ainsi le feu divin, conçu dans le mystère,</div> +<div class="verse">Sort du rameau sacré pour embraser l’autel. »</div> +</div> + +</div> +<p class="p">A<span class="xs">NOUSOUYA</span>, <i>embrassant Priyamvadâ</i>.</p> + +<p>Ah ! quelle heureuse nouvelle ! Mais Sacountalâ +va partir : je ne sais plus si je dois me réjouir ou +m’affliger.</p> + +<p class="p"><span class="pagenum">-83-</span> P<span class="xs">RIYAMVADA</span>.</p> + +<p>Nous nous consolerons si nous pouvons ; en +attendant, notre amie va être heureuse.</p> + +<p class="p">A<span class="xs">NOUSOUYA</span>.</p> + +<p>J’ai justement, dans cette boîte de coco qui est +pendue à la branche du manguier, le pollen dont +nous avons besoin pour la cérémonie du départ. +Je l’y conservais à cette intention. Enveloppe-le +dans des feuilles de lotus. Pendant ce temps-là, je +mêlerai le gorotchana<a id="FNanchor_46" href="#Footnote_46" class="fnanchor">[46]</a> avec les brins d’herbe dourvâ +et l’argile rapportée des bains sacrés : c’est l’onguent +qui porte bonheur. (<i>Priyamvadâ fait ce dont +Anousouyâ l’a chargée. Anousouyâ sort.</i>)</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_46" href="#FNanchor_46"><span class="label">[46]</span></a> Sorte de couleur jaune.</p> +</div> +<p class="p">V<span class="xs">OIX</span> <i>derrière la scène</i>.</p> + +<p>Gautamî, faites appeler Sârngarava et Sâradvata, +et dites-leur de se préparer à conduire Sacountalâ.</p> + +<p class="p">P<span class="xs">RIYAMVADA</span>, <i>prêtant l’oreille</i>.</p> + +<p>Anousouyâ, dépêche-toi : on appelle déjà les +religieux qui vont partir avec elle pour Hastinâpoura.</p> + +<p class="p">A<span class="xs">NOUSOUYA</span>. (<i>Elle rentre avec l’onguent dans les +mains.</i>)</p> + +<p>Viens, partons. (<i>Elles font quelques pas.</i>)</p> + +<p class="p">P<span class="xs">RIYAMVADA</span>, <i>regardant devant elle</i>.</p> + +<p>Voilà Sacountalâ. Elle a fait ses ablutions dès +<span class="pagenum">-84-</span> l’aube. Les religieuses la saluent et lui offrent des +gâteaux de riz sauvage. Avançons. (<i>Elles s’approchent.</i>)</p> + +<hr> + + +<p class="did">On voit paraître Sacountalâ, entourée des religieuses +et Gautamî.</p> + +<p class="p">S<span class="xs">ACOUNTALA</span>.</p> + +<p>Bienheureuses, je vous salue.</p> + +<p class="p">G<span class="xs">AUTAMI</span>.</p> + +<p>Puisses-tu, ma fille, recevoir le titre de reine en +témoignage de l’estime de ton époux !</p> + +<p class="p">L<span class="xs">ES</span> R<span class="xs">ELIGIEUSES</span>.</p> + +<p>Mon enfant, puisses-tu mettre au monde un +héros ! (<i>Elles sortent toutes, à l’exception de Gautamî.</i>)</p> + +<p class="p">L<span class="xs">ES DEUX</span> A<span class="xs">MIES</span>, <i>s’approchant</i>.</p> + +<p>Bonjour, chère amie.</p> + +<p class="p">S<span class="xs">ACOUNTALA</span>.</p> + +<p>Salut à mes bien-aimées ! Asseyez-vous ici.</p> + +<p class="p">L<span class="xs">ES DEUX</span> A<span class="xs">MIES</span>, <i>s’asseyant</i>.</p> + +<p>Et toi, reste debout : nous allons te faire l’onction +qui porte bonheur.</p> + +<p class="p">S<span class="xs">ACOUNTALA</span>.</p> + +<p>Vous m’avez bien souvent parée ; mais aujourd’hui +vos soins doivent m’être doublement chers : +c’est la dernière fois que je les reçois. (<i>Elle pleure.</i>)</p> + +<p class="p"><span class="pagenum">-85-</span> L<span class="xs">ES DEUX</span> A<span class="xs">MIES</span>.</p> + +<p>Ma chérie, c’est la cérémonie qui porte bonheur : +il ne faut pas la troubler par des larmes. +(<i>Elles essuient ses pleurs et continuent sa toilette.</i>)</p> + +<p class="p">P<span class="xs">RIYAMVADA</span>.</p> + +<p>Ta beauté est digne des plus riches ornements, +et nous n’avons là que les parures ordinaires des +ermitages : elles lui feront injure. (<i>On voit un jeune +ermite portant des parures.</i>)</p> + +<p class="p">H<span class="xs">ARITA</span>, entrant.</p> + +<p>Voilà des ornements de toute sorte : vous pouvez +la parer. (<i>Toutes regardent avec étonnement.</i>)</p> + +<p class="p">G<span class="xs">AUTAMI</span>.</p> + +<p>Hârîta, mon enfant, d’où vient tout cela ?</p> + +<p class="p">H<span class="xs">ARITA</span>.</p> + +<p>Du pouvoir merveilleux de Cannva.</p> + +<p class="p">G<span class="xs">AUTAMI</span>.</p> + +<p>Est-ce une création de sa volonté toute-puissante ?</p> + +<p class="p">H<span class="xs">ARITA</span>.</p> + +<p>Non. Écoutez. Il nous a dit de cueillir pour +Sacountalâ les fleurs de l’ermitage. Alors…</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">Nous ployons les branches : l’une</div> +<div class="verse">Nous tend ce tissu de lin</div> +<div class="verse">Pâle et beau comme la lune</div> +<div class="verse i2">Dans son plein.</div> +<div class="verse">Une essence très subtile</div> +<div class="verse">Coule de l’autre : voyez</div> +<div class="verse">Quels parfums l’arbre distille</div> +<div class="verse i2">Sur ses pieds !</div> +<div class="verse"><span class="pagenum">-86-</span> Puis l’écorce qui recouvre</div> +<div class="verse">Les nymphes de ces beaux lieux</div> +<div class="verse">Tout à coup gémit et s’ouvre</div> +<div class="verse i2">Sous nos yeux :</div> +<div class="verse">De petites mains vermeilles</div> +<div class="verse">Sortent des bourgeons étroits,</div> +<div class="verse">Et nous trouvons ces merveilles</div> +<div class="verse i2">Dans leurs doigts.</div> +</div> + +</div> +<p class="p">P<span class="xs">RIYAMVADA</span>, <i>regardant Sacountalâ</i>.</p> + +<p>C’est aussi du creux d’un arbre que sort l’abeille, +et elle va droit à la fleur du lotus.</p> + +<p class="p">G<span class="xs">AUTAMI</span>.</p> + +<p>Les arbres lui envoient déjà leur hommage : +c’est l’annonce des honneurs qui l’attendent dans +le palais de son époux. (<i>Sacountalâ baisse les +yeux.</i>)</p> + +<p class="p">H<span class="xs">ARITA</span>.</p> + +<p>Le vénérable Cannva est descendu au bord de +la Mâlinî pour y faire ses ablutions : je vais lui +annoncer ce que la forêt a fait pour elle. (<i>Il sort.</i>)</p> + +<p class="p">A<span class="xs">NOUSOUYA</span>.</p> + +<p>Chère amie, nous n’avons jamais touché de telles +parures : nous ne saurons pas nous en servir. (<i>Réfléchissant +et regardant.</i>) Cependant nous nous rappellerons +ce que nous avons vu en peinture, et +nous tâcherons de te faire belle.</p> + +<p class="p">S<span class="xs">ACOUNTALA</span>.</p> + +<p>Je sais comme vous êtes habiles. (<i>Les deux amies +<span class="pagenum">-87-</span> la parent. On voit paraître Cannva revenant du +bain.</i>)</p> + +<p class="p">C<span class="xs">ANNVA</span>.</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">Elle va me quitter pour la première fois :</div> +<div class="verse i2">Je suis touché jusqu’à la moelle !</div> +<div class="verse">Les pleurs que je retiens débordent dans ma voix ;</div> +<div class="verse i2">Je sens mon regard qui se voile.</div> +<div class="verse">Moi, l’habitant des bois, moi, l’ermite rêveur,</div> +<div class="verse i2">Je ne puis maîtriser mes larmes :</div> +<div class="verse">Combien doivent souffrir des mondains sans ferveur</div> +<div class="verse i2">Qu’un tel chagrin trouve sans armes !</div> +</div> + +</div> +<p>(<i>Il fait quelques pas.</i>)</p> + +<p class="p">L<span class="xs">ES DEUX</span> A<span class="xs">MIES</span>.</p> + +<p>Chère Sacountalâ, voilà tous les bijoux posés. +Maintenant passe cette tunique, et enveloppe-toi +de ce voile brodé. (<i>Sacountalâ se lève et passe les +deux vêtements.</i>)</p> + +<p class="p">G<span class="xs">AUTAMI</span>.</p> + +<p>Mon enfant, voici ton père : il te couve des +yeux et verse de douces larmes. Va au-devant de +lui. (<i>Sacountalâ salue Cannva avec respect.</i>)</p> + +<p class="p">C<span class="xs">ANNVA</span>.</p> + +<p>Ma fille !</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">Yayâti vénérait la reine Sarmichthâ :</div> +<div class="verse">Qu’ainsi toujours le roi Douchanta te vénère !</div> +<div class="verse">Et que le noble enfant dont tu dois être mère</div> +<div class="verse i2">Ressemble au fils qu’elle porta !</div> +</div> + +</div> +<p class="p"><span class="pagenum">-88-</span> G<span class="xs">AUTAMI</span>.</p> + +<p>La parole de ton père n’est pas seulement un +vœu, c’est une promesse<a id="FNanchor_47" href="#Footnote_47" class="fnanchor">[47]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_47" href="#FNanchor_47"><span class="label">[47]</span></a> A cause du pouvoir surnaturel qu’il doit à ses austérités.</p> +</div> +<p class="p">C<span class="xs">ANNVA</span>.</p> + +<p>Ma fille, il faut maintenant faire le tour des feux +sacrés où l’offrande vient d’être versée. (<i>Tous se +mettent en marche.</i>)</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">Vois-tu les trois feux ondoyer ?</div> +<div class="verse">Sur l’autel fait de saintes gerbes</div> +<div class="verse">Le prêtre a disposé les herbes</div> +<div class="verse">Pour enclore chaque foyer ;</div> +<div class="verse">L’offrande a parfumé la flamme :</div> +<div class="verse">Puissent ces feux te protéger,</div> +<div class="verse">Garder ton corps de tout danger,</div> +<div class="verse">Et donner la paix à ton âme !</div> +</div> + +</div> +<p>(<i>Sacountalâ fait le tour des feux.</i>) Ma fille, arrête-toi +un instant. (<i>Jetant un regard de côté.</i>) Sârngarava, +Sâradvata, où êtes-vous ? (<i>On voit entrer deux +disciples de Cannva.</i>)</p> + +<p class="p">L<span class="xs">ES DEUX</span> D<span class="xs">ISCIPLES</span>.</p> + +<p>Bienheureux, nous voici.</p> + +<p class="p">C<span class="xs">ANNVA</span>.</p> + +<p>Sârngarava, mon fils, montre le chemin à ta +sœur.</p> + +<p class="p">S<span class="xs">ARNGARAVA</span>.</p> + +<p>Veuillez me suivre, Sacountalâ. (<i>Tous continuent +de marcher en avant.</i>)</p> + +<p class="p"><span class="pagenum">-89-</span> C<span class="xs">ANNVA</span>.</p> + +<p>Et vous, arbres de l’ermitage, habités par les +divinités des bois, vous la connaissez tous :</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">Jamais Sacountalâ n’a goûté d’une eau pure,</div> +<div class="verse">Sans que sa main d’enfant vous ait désaltérés ;</div> +<div class="verse">Que de fois sa beauté se priva de parure</div> +<div class="verse i2">Pour épargner vos fronts sacrés !</div> +<div class="verse">La saison de vos fleurs était sa seule joie :</div> +<div class="verse">Élevez dans les airs un adieu triste et doux,</div> +<div class="verse">Et bénissez ma fille à l’heure où je l’envoie</div> +<div class="verse i2">Au palais du roi, son époux !</div> +</div> + +</div> +<p class="p">S<span class="xs">ARNGARAVA</span>, <i>entendant le chant d’un oiseau</i>.</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">Maître, un chant commence : écoute !</div> +<div class="verse">C’est la voix du Cokila<a id="FNanchor_48" href="#Footnote_48" class="fnanchor">[48]</a>.</div> +<div class="verse">Le bois te répond sans doute :</div> +<div class="verse">Tous ceux qui l’aiment sont là !</div> +</div> + +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_48" href="#FNanchor_48"><span class="label">[48]</span></a> Coucou indien, le <i>rossignol</i> des poètes de l’Inde.</p> +</div> +<p class="p">V<span class="xs">OIX DES</span> D<span class="xs">IVINITÉS DES ARBRES</span>.</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">Sur ta route, enfant, que l’étang verdisse</div> +<div class="verse">Et cache ses eaux sous les lotus bleus !</div> +<div class="verse">Pour toi, le soleil éteindra ses feux,</div> +<div class="verse">L’arbre épaissira son ombre propice ;</div> +<div class="verse">Sous tes pas, les fleurs feront voltiger</div> +<div class="verse">Leur pollen qui monte en poudre odorante.</div> +<div class="verse">Pars ! et sens déjà la brise expirante</div> +<div class="verse">Caresser ton sein d’un souffle léger.</div> +</div> + +</div> +<p>(<i>Tous écoutent avec étonnement.</i>)</p> + +<p class="p">G<span class="xs">AUTAMI</span>.</p> + +<p>Mon enfant, ce sont les divinités des bois qui +<span class="pagenum">-90-</span> t’aiment comme leur fille et qui t’envoient leur +adieu : incline-toi devant elles.</p> + +<p class="p">S<span class="xs">ACOUNTALA</span>, <i>après s’être inclinée, bas à Priyamvadâ</i>.</p> + +<p>Priyamvadâ, je brûle de revoir mon époux, et +pourtant, au moment de quitter l’ermitage, mes +pieds refusent de me porter.</p> + +<p class="p">P<span class="xs">RIYAMVADA</span>.</p> + +<p id="pa-10">Tu n’es pas seule à souffrir de cette séparation : +la forêt tout entière est en deuil.</p> + +<p class="p">S<span class="xs">ACOUNTALA</span>, <i>faisant le geste du souvenir</i>.</p> + +<p>Mon père, il faut que je dise adieu à ma sœur +la liane Mâdhavî.</p> + +<p class="p">C<span class="xs">ANNVA</span>.</p> + +<p>Je connais ta tendresse pour elle : la voici à ta +droite.</p> + +<p class="p">S<span class="xs">ACOUNTALA</span>, <i>s’approchant et embrassant la liane</i>.</p> + +<p id="pa-11">Liane Mâdhavî, reçois-moi dans tes bras fleuris. +Je vais maintenant vivre loin de toi… Mon père, +vous l’aimerez comme vous m’avez aimée.</p> + +<p class="p">C<span class="xs">ANNVA</span>.</p> + +<p>Oui, chère enfant. Maintenant reprends ta route.</p> + +<p class="p">S<span class="xs">ACOUNTALA</span>, <i>s’approchant de ses amies</i>.</p> + +<p>Je vous la recommande aussi.</p> + +<p class="p">L<span class="xs">ES DEUX</span> A<span class="xs">MIES</span>.</p> + +<p>Et nous, à qui nous recommanderas-tu ? (<i>Elles +pleurent.</i>)</p> + +<p class="p">C<span class="xs">ANNVA</span>.</p> + +<p id="pa-12">Anousouyâ, Priyamvadâ, retenez vos larmes. +<span class="pagenum">-91-</span> Ne serait-ce pas à vous de donner du courage à +Sacountalâ ? (<i>Ils se remettent tous en route.</i>)</p> + +<p class="p">S<span class="xs">ACOUNTALA</span>. (<i>Elle se trouve arrêtée tout à coup.</i>)</p> + +<p>Qui est-ce qui met le pied sur le bord de mon +voile ? (<i>Elle se retourne et regarde.</i>)</p> + +<p class="p">C<span class="xs">ANNVA</span>.</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">C’est le petit faon qui vient prendre</div> +<div class="verse">Dans ta main le gazon des bois.</div> +<div class="verse">Je me rappelle qu’une fois</div> +<div class="verse">L’herbe blessa sa bouche tendre :</div> +<div class="verse">Mais tu l’eus bien vite guéri</div> +<div class="verse">Avec l’huile des saints ermites.</div> +<div class="verse">Tu l’appelais ton fils chéri !</div> +<div class="verse">Il ne veut pas que tu nous quittes.</div> +</div> + +</div> +<p class="p">S<span class="xs">ACOUNTALA</span>.</p> + +<p>Pauvre petit, je pars, et tu veux me retenir. Tu +venais de naître quand tu as perdu ta mère. C’est +moi qui t’ai élevé. Tu ne m’auras plus maintenant ; +mais mon père prendra soin de toi. Retourne, +laisse-moi partir. (<i>Elle part en pleurant.</i>)</p> + +<p class="p">C<span class="xs">ANNVA</span>.</p> + +<p id="pa-13">Ne pleure pas, enfant. Du courage !</p> + +<p class="p">S<span class="xs">ARNGARAVA</span>.</p> + +<p>Bienheureux, l’usage est d’accompagner ceux +qu’on aime jusqu’à la première eau qu’on trouve +sur son chemin. Nous voici arrivés au bord d’un +étang : donne-nous tes ordres et retourne sur tes +pas.</p> + +<p class="p"><span class="pagenum">-92-</span> C<span class="xs">ANNVA</span>.</p> + +<p id="pa-14">Asseyons-nous à l’ombre de ce figuier. (<i>Ils s’assoient.</i>) +Quelles recommandations ferez-vous de +ma part au roi Douchanta ? (<i>Il réfléchit.</i>) Sârngarava, +tu lui présenteras Sacountalâ, et tu lui diras +en mon nom :</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">« Songe à Cannva l’ermite et songe à ta famille,</div> +<div class="verse i2">« Dont l’honneur repose sur toi.</div> +<div class="verse">« Rappelle-toi l’amour que t’a montré ma fille</div> +<div class="verse i2">« Au cœur ardent et plein de foi.</div> +<div class="verse">« Qu’elle ait dans ton palais même rang, même empire</div> +<div class="verse i2">« Que tes femmes à l’air hautain !</div> +<div class="verse">« Quant au bonheur, d’avance on ne peut rien en dire :</div> +<div class="verse i2">« Il faut laisser faire au destin. »</div> +</div> + +</div> +<p class="p">S<span class="xs">ARNGARAVA</span>.</p> + +<p>J’ai compris ta pensée.</p> + +<p class="p">C<span class="xs">ANNVA</span>, <i>regardant Sacountalâ</i>.</p> + +<p>Ma fille, je vais te donner mes derniers conseils : +quoique j’aie toujours habité les bois, je +connais le monde.</p> + +<p class="p">S<span class="xs">ARNGARAVA</span>.</p> + +<p>Rien n’est inconnu aux sages.</p> + +<p class="p">C<span class="xs">ANNVA</span>.</p> + +<p>Tu vas entrer dans la demeure de ton époux…</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">Écoute les anciens ; accepte leur tutelle.</div> +<div class="verse">Dans le brillant harem t’attend plus d’une sœur :</div> +<div class="verse">Sois leur amie ! Et si ton époux te querelle,</div> +<div class="verse">Garde de t’irriter : réponds avec douceur.</div> +<div class="verse">Surtout n’afflige pas tes serviteurs ; sois bonne :</div> +<div class="verse"><span class="pagenum">-93-</span> La grandeur ne doit pas égarer ta raison.</div> +<div class="verse">Voilà le droit chemin : celle qui l’abandonne</div> +<div class="verse i2">Est l’opprobre de sa maison.</div> +</div> + +</div> +<p>Qu’en pense Gautamî ?</p> + +<p class="p">G<span class="xs">AUTAMI</span>.</p> + +<p>C’est là le devoir d’une femme. (<i>A Sacountalâ.</i>) +Mon enfant, ne l’oublie jamais.</p> + +<p class="p">C<span class="xs">ANNVA</span>.</p> + +<p>Allons, ma fille, embrasse-moi et dis adieu à +tes compagnes.</p> + +<p class="p">S<span class="xs">ACOUNTALA</span>.</p> + +<p>Mon père, elles vont donc me quitter déjà ?</p> + +<p class="p">C<span class="xs">ANNVA</span>.</p> + +<p>Je dois les garder pour les donner un jour à leurs +époux : elles ne peuvent pas te suivre ; mais Gautamî +t’accompagnera.</p> + +<p class="p">S<span class="xs">ACOUNTALA</span>, <i>se jetant dans les bras de son père</i>.</p> + +<p>Je suis arrachée des bras de mon père comme la +liane du santal est déracinée et emportée loin du +mont Malaya<a id="FNanchor_49" href="#Footnote_49" class="fnanchor">[49]</a>. Comment pourrai-je vivre loin de +ma patrie ? (<i>Elle pleure.</i>)</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_49" href="#FNanchor_49"><span class="label">[49]</span></a> Montagne de la côte de Malabar.</p> +</div> +<p class="p">C<span class="xs">ANNVA</span>.</p> + +<p>Ma fille, sois forte.</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">Les soins de ta maison, les honneurs de la cour,</div> +<div class="verse i2">Ta dignité de souveraine,</div> +<div class="verse">Tous les graves devoirs qu’à chaque heure du jour</div> +<div class="verse i2"><span class="pagenum">-94-</span> T’imposera ton nom de reine,</div> +<div class="verse">Enfin le noble fils qui doit naître de toi</div> +<div class="verse i2">Comme le soleil de l’aurore,</div> +<div class="verse">Tout te consolera de vivre loin de moi,</div> +<div class="verse i2">Si le passé t’est cher encore !</div> +</div> + +</div> +<p class="p">S<span class="xs">ACOUNTALA</span>, <i>tombant à ses pieds</i>.</p> + +<p>Adieu, mon père : je vous salue une dernière +fois.</p> + +<p class="p">C<span class="xs">ANNVA</span>.</p> + +<p>Ma fille, sois heureuse autant que ton père le +désire.</p> + +<p class="p">S<span class="xs">ACOUNTALA</span>, <i>courant à ses amies</i>.</p> + +<p>Mes chères compagnes, embrassez-moi,… toutes +les deux ensemble.</p> + +<p class="p">L<span class="xs">ES DEUX</span> A<span class="xs">MIES</span>, <i>l’embrassant</i>.</p> + +<p>Ma chérie, si le roi tardait à te reconnaître,… +montre-lui l’anneau qui porte son nom.</p> + +<p class="p">S<span class="xs">ACOUNTALA</span>.</p> + +<p>Que voulez-vous dire ? Vous me faites trembler.</p> + +<p class="p">L<span class="xs">ES DEUX</span> A<span class="xs">MIES</span>.</p> + +<p>Non, ne crains rien : l’amitié est sujette aux +inquiétudes folles.</p> + +<p class="p">S<span class="xs">ARNGARAVA</span>, <i>regardant le ciel</i>.</p> + +<p>Bienheureux, le soleil est au milieu de sa course. — Sacountalâ, +il faut nous hâter.</p> + +<p class="p">S<span class="xs">ACOUNTALA</span>, <i>tenant encore une fois son père embrassé</i>.</p> + +<p>Mon père, reverrai-je jamais l’ermitage ?</p> + +<p class="p"><span class="pagenum">-95-</span> C<span class="xs">ANNVA</span>.</p> + +<p>Oui, ma fille.</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">Sois longtemps la compagne et la sœur de la Terre,</div> +<div class="verse i2">Première épouse de ton roi !</div> +<div class="verse">Donne aux Pourous un fils dont le lourd cimeterre</div> +<div class="verse i2">Glacera l’ennemi d’effroi.</div> +<div class="verse">Son père, un jour, voudra laisser à son épaule</div> +<div class="verse i2">L’accablant fardeau du pouvoir :</div> +<div class="verse">Pour songer au salut, vous changerez de rôle,</div> +<div class="verse i2">Tous deux vous viendrez nous revoir.</div> +</div> + +</div> +<p class="p">G<span class="xs">AUTAMI</span>.</p> + +<p>Mon enfant, le temps presse : il faut partir. +Engage ton père à retourner sur ses pas. — Mais il +ne s’y décidera jamais de lui-même : je vais lui parler. +(<i>A Cannva.</i>) Allons, retirez-vous.</p> + +<p class="p">C<span class="xs">ANNVA</span>.</p> + +<p>Ma fille, je manque aux devoirs qui m’appellent +dans l’ermitage.</p> + +<p class="p">S<span class="xs">ACOUNTALA</span>.</p> + +<p>Ces devoirs vont vous distraire et vous consoler ; +moi, j’emporte avec moi ma douleur.</p> + +<p class="p">C<span class="xs">ANNVA</span>.</p> + +<p>Ah ! me crois-tu donc insensible ?</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">Ce riz que tu jetais aux oiseaux de ces bois,</div> +<div class="verse">Je le verrai germer, j’en suivrai la croissance :</div> +<div class="verse">Tout me rappellera l’image d’autrefois !</div> +<div class="verse i2">Tout parlera de ton absence !</div> +</div> + +</div> +<p>Va, et que ton voyage soit béni ! (<i>Sacountalâ +sort avec Gautamî, Sârngarava et Sâradvata.</i>)</p> + +<p class="p"><span class="pagenum">-96-</span> L<span class="xs">ES DEUX</span> A<span class="xs">MIES</span>, <i>après l’avoir longtemps regardée, +douloureusement</i>.</p> + +<p>Malheur à nous ! Sacountalâ a disparu derrière +les arbres.</p> + +<p class="p">C<span class="xs">ANNVA</span>.</p> + +<p>Anousouyâ, Priyamvadâ, votre compagne est +partie : contenez votre douleur et suivez-moi. (<i>Ils +reviennent tous les trois sur leurs pas.</i>)</p> + +<p class="p">L<span class="xs">ES DEUX</span> A<span class="xs">MIES</span>.</p> + +<p>Mon père, l’ermitage est désert : Sacountalâ n’y +est plus.</p> + +<p class="p">C<span class="xs">ANNVA</span>.</p> + +<p>L’amitié vous le fait voir ainsi. (<i>Il marche plongé +dans ses réflexions.</i>) Sentiment étrange ! je perds +Sacountalâ, et pourtant la paix est dans mon âme. +Ah ! je sais pourquoi.</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">Nos filles sont des biens qui ne sont pas à nous :</div> +<div class="verse">Ce dépôt précieux dont le père a la garde,</div> +<div class="verse">S’il connaît comme moi son devoir, il lui tarde</div> +<div class="verse">De le remettre intact dans les mains d’un époux.</div> +</div> + +</div> +<div class="chapter"></div> +<p><span class="pagenum">-97-</span></p> + +<h2 class="nobreak">ACTE V<br> +L’AFFRONT</h2> + + +<p class="did">On voit paraître le chambellan.</p> + +<p class="p">L<span class="xs">E</span> C<span class="xs">HAMBELLAN</span>, <i>avec un soupir</i>.</p> + +<p>Ah ! que la vieillesse est pesante !</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">Ce bâton de bambou, que portent comme insigne,</div> +<div class="verse i2">Dans le harem, les chambellans,</div> +<div class="verse">Est un appui pour moi : la vieillesse maligne</div> +<div class="verse i2">Alourdit mes pas chancelants.</div> +</div> + +</div> +<p>Le roi est au palais : j’ai à lui faire une communication +pressante. (<i>Il fait quelques pas et s’arrête.</i>) +Qu’est-ce que c’est déjà ? (<i>Après réflexion.</i>) Ah ! oui, +je me souviens : des religieux, des disciples de +Cannva demandent une audience. Ce que c’est que +de nous !</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">La lampe qui s’éteint fume,</div> +<div class="verse i2">Se rallume ;…</div> +<div class="verse">Mais c’est un éclair qui fuit !</div> +<div class="verse"><span class="pagenum">-98-</span> Tel, mon esprit qui sommeille</div> +<div class="verse i2">Se réveille,</div> +<div class="verse">Puis se rendort dans la nuit.</div> +</div> + +</div> +<p>(<i>Il se remet en marche. Regardant devant lui.</i>)</p> + +<p>Mais voici le roi.</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">Il a jugé son peuple et montré le devoir,</div> +<div class="verse i2">Comme un père, à la multitude.</div> +<div class="verse">Sa tâche est faite ; il vient oublier son pouvoir,</div> +<div class="verse i2">Loin du bruit, dans la solitude.</div> +<div class="verse">Ainsi l’éléphant roi qui guide ses troupeaux</div> +<div class="verse i2">Souffre le soleil sans se plaindre,</div> +<div class="verse">Puis cherche dans les bois un lit pour le repos,</div> +<div class="verse i2">Que nul rayon ne puisse atteindre.</div> +</div> + +</div> +<p>Le roi descend à peine de son tribunal : est-ce +le moment de lui annoncer que les disciples de +Cannva demandent à le voir ? Mais les maîtres du +monde ne connaissent pas le repos.</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">Le soleil n’arrête jamais</div> +<div class="verse">L’attelage ardent qui le traîne ;</div> +<div class="verse">Vent ou brise, brûlant ou frais,</div> +<div class="verse">L’air souffle sans reprendre haleine.</div> +<div class="verse">Sécha<a id="FNanchor_50" href="#Footnote_50" class="fnanchor">[50]</a> demain comme aujourd’hui</div> +<div class="verse">Doit nous soutenir sur l’abîme :</div> +<div class="verse">Tel le bras royal est l’appui</div> +<div class="verse">Du peuple que charge la dîme.</div> +</div> + +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_50" href="#FNanchor_50"><span class="label">[50]</span></a> Serpent mythique qui porte la terre.</p> +</div> +<p>(<i>Il fait encore quelques pas.</i>)</p> + +<hr> + + +<p><span class="pagenum">-99-</span></p> + +<p class="did">On voit paraître le roi. Près de lui est Mâdhavya. +Derrière lui, ses officiers chacun à son rang.</p> + +<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>. (<i>Son attitude trahit la fatigue.</i>)</p> + +<p>Les autres hommes sont heureux quand ils sont +arrivés au terme de leurs désirs : pour un roi, l’avènement +au trône est le commencement des peines.</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">Les plus brillants honneurs sont bien vite obscurcis :</div> +<div class="verse i3">L’ambition s’apaise ;</div> +<div class="verse">Mais avec le pouvoir s’en viennent les soucis,</div> +<div class="verse i3">Et l’on sent ce qu’il pèse !</div> +<div class="verse">Souvent on voit fléchir sous le royal bandeau</div> +<div class="verse i3">La tête la plus forte ;</div> +<div class="verse">Le parasol est moins un abri qu’un fardeau</div> +<div class="verse i3">Pour celui qui le porte.</div> +</div> + +</div> +<p class="p">V<span class="xs">OIX DES</span> P<span class="xs">OÈTES DE COUR</span> <i>derrière la scène</i>.</p> + +<p>Gloire au roi !</p> + +<p class="p">P<span class="xs">REMIER</span> P<span class="xs">OÈTE</span>.</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">Notre bien est ton seul souci :</div> +<div class="verse i2">Tu vas,… rien ne t’arrête.</div> +<div class="verse">Nature de roi, c’est ainsi</div> +<div class="verse i2">Que le Seigneur t’a faite.</div> +<div class="verse">Arbre, tu portes sur ta tête</div> +<div class="verse i3">Le ciel de feu :</div> +<div class="verse i1">Si grand que soit notre nombre,</div> +<div class="verse i1">Nous reposons sous ton ombre ;</div> +<div class="verse i1">Pour toi la peine est un jeu.</div> +</div> + +</div> +<p class="p"><span class="pagenum">-100-</span> D<span class="xs">EUXIÈME</span> P<span class="xs">OÈTE</span>.</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">D’un geste tu calmes les haines ;</div> +<div class="verse i2">Tu rends ton peuple humain.</div> +<div class="verse">S’il s’égare, tu le ramènes</div> +<div class="verse i2">D’un mot dans le chemin.</div> +<div class="verse">On voit le riche ouvrir la main</div> +<div class="verse i3">A la détresse :</div> +<div class="verse i1">Mais ses bienfaits sont comptés.</div> +<div class="verse i1">Toi, tu répands tes bontés</div> +<div class="verse i1">Sur tous comme une caresse.</div> +</div> + +</div> +<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>, <i>après les avoir entendus</i>.</p> + +<p>Au sortir de l’audience, j’étais accablé de fatigue ; +mais la voix de mes poètes m’a ranimé comme +par enchantement.</p> + +<p class="p">M<span class="xs">ADHAVYA</span>.</p> + +<p>Le taureau est comme toi : il oublie sa peine +quand on lui dit : « Bravo, mâle du troupeau ! »</p> + +<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>, <i>souriant</i>.</p> + +<p>Asseyons-nous. (<i>Tous deux s’assoient ; les autres +personnages restent debout, chacun à sa place. On +entend derrière la scène le son d’un luth.</i>)</p> + +<p class="p">M<span class="xs">ADHAVYA</span>, <i>écoutant</i>.</p> + +<p>Cher ami, entends-tu ce luth dans la salle de +concerts ? Il est pincé par des doigts savants ; c’est +la reine Vasoumatî qui s’exerce.</p> + +<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p> + +<p>Tais-toi ; laisse-moi écouter.</p> + +<p class="p">L<span class="xs">E</span> C<span class="xs">HAMBELLAN</span>, <i>regardant le roi</i>.</p> + +<p>Le roi est occupé ; j’attendrai. (<i>Il se tient dans +un coin.</i>)</p> + +<p class="p"><span class="pagenum">-101-</span> C<span class="xs">HANSON</span> <i>derrière la scène</i>.</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">Pourquoi vas-tu de corolle en corolle,</div> +<div class="verse i3">Abeille folle,</div> +<div class="verse i3">Sans revenir ?</div> +<div class="verse">N’auras-tu pas pour la fleur abusée</div> +<div class="verse i3">Qui t’a grisée</div> +<div class="verse i3">Un souvenir ?</div> +</div> + +</div> +<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p> + +<p>Voilà un chant bien passionné.</p> + +<p class="p">M<span class="xs">ADHAVYA</span>.</p> + +<p>Mais dis-moi, cher ami, as-tu bien compris le +sens des paroles ?</p> + +<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>, <i>souriant</i>.</p> + +<p>C’est la plainte d’une amante fidèle. Apparemment +la reine Vasoumatî a quelque reproche à me +faire. Ami Mâdhavya, va lui présenter mes excuses.</p> + +<p class="p">M<span class="xs">ADHAVYA</span>.</p> + +<p>A tes ordres. (<i>Il se lève.</i>) C’est-à-dire,… un instant ! +Tu m’envoies à ta place prendre l’ours par la +queue : quand elle me tiendra dans ses griffes, plus +d’espoir de salut ; je serai comme le dévot qui reste +attaché au monde.</p> + +<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p> + +<p>Va donc ! Tu n’as qu’à t’y prendre poliment, +elle t’écoutera.</p> + +<p class="p">M<span class="xs">ADHAVYA</span>.</p> + +<p>Allons ! il faut y passer. (<i>Il sort.</i>)</p> + +<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>, <i>à part</i>.</p> + +<p>C’est étrange ! mon cœur est libre, et cependant, +<span class="pagenum">-102-</span> quand j’ai entendu cette chanson, je suis +devenu mélancolique comme si j’étais séparé d’un +être aimé. Ah ! j’en devine la cause.</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">Souvent un bel objet, un chant plaintif ou tendre</div> +<div class="verse i5">Fait rêver,</div> +<div class="verse">Et, troublé dans sa paix, le cœur cherche à comprendre…</div> +<div class="verse i5">Sans trouver.</div> +<div class="verse">Mais nous avons aimé dans une autre existence,</div> +<div class="verse i5">Et pleuré :</div> +<div class="verse">L’instinct vague et charmant de la ressouvenance</div> +<div class="verse i5">Est sacré.</div> +</div> + +</div> +<p>(<i>Il cherche inutilement à rappeler ses souvenirs.</i>)</p> + +<p class="p">L<span class="xs">E</span> C<span class="xs">HAMBELLAN</span>, <i>s’approchant</i>.</p> + +<p>Gloire au roi ! Des religieux viennent d’arriver +des forêts qui bordent l’Himâlaya ; ils t’apportent +un message de Cannva ; deux femmes les accompagnent : +daigneras-tu les recevoir ?</p> + +<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>, <i>avec étonnement</i>.</p> + +<p>Comment ! des religieux porteurs d’un message +de Cannva ? et deux femmes avec eux ?</p> + +<p class="p">L<span class="xs">E</span> C<span class="xs">HAMBELLAN</span>.</p> + +<p>Oui, Sire.</p> + +<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p> + +<p>Va dire en mon nom à mon chapelain Somarâta +de rendre aux ermites les honneurs prescrits par la +sainte loi, et de les introduire ; je vais me rendre +dans la salle réservée à la réception des religieux.</p> + +<p class="p"><span class="pagenum">-103-</span> L<span class="xs">E</span> C<span class="xs">HAMBELLAN</span>.</p> + +<p>Tes ordres seront exécutés. (<i>Il sort.</i>)</p> + +<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>, <i>se levant</i>.</p> + +<p>Vétravatî<a id="FNanchor_51" href="#Footnote_51" class="fnanchor">[51]</a>, précède-moi : nous allons au sanctuaire +du feu domestique.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_51" href="#FNanchor_51"><span class="label">[51]</span></a> C’est la gardienne des portes : elle précède toujours +le roi pour les lui ouvrir.</p> +</div> +<p class="p">V<span class="xs">ÉTRAVATI</span>.</p> + +<p>Veuillez me suivre. (<i>Ils se rendent dans le sanctuaire.</i>)</p> + +<hr> + + +<p class="p">V<span class="xs">ÉTRAVATI</span>.</p> + +<p>Maître, voici la terrasse du sanctuaire ; elle vient +d’être purifiée ; la vache est à sa place, prête à +donner son lait pour les offrandes : veuillez monter.</p> + +<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p> + +<p>(<i>Il gravit la terrasse avec respect, et se tient debout, +appuyé sur l’épaule d’un de ses officiers.</i>)</p> + +<p>Vétravatî, quel peut être le message dont Cannva +a chargé ces religieux ?</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">Les démons conjurés contre les ermitages</div> +<div class="verse i2">Infestent-ils leurs bois épais ?</div> +<div class="verse">Les daims nés à l’abri de leurs pieux ombrages</div> +<div class="verse i2">N’y ruminent-ils plus en paix ?</div> +<div class="verse">Peut-être, avant le temps, l’essor des fleurs s’arrête,</div> +<div class="verse i2">Et les bourgeons restent cachés :</div> +<div class="verse">L’ermite, au fond des bois, souffre, et c’est sur sa tête</div> +<div class="verse i2">Que le sort punit mes péchés.</div> +</div> + +</div> +<p class="p"><span class="pagenum">-104-</span> V<span class="xs">ÉTRAVATI</span>.</p> + +<p>Non, Roi, les ermitages sont tranquilles ; la renommée +de votre bras suffit pour y maintenir la +paix : les religieux ne peuvent venir que pour vous +présenter leurs hommages et leurs actions de grâces.</p> + +<hr> + + +<p class="did">On voit paraître les deux disciples de Cannva et Gautamî, +conduisant Sacountalâ. Ils sont précédés du chapelain et +du chambellan.</p> + +<p class="p">L<span class="xs">E</span> C<span class="xs">HAMBELLAN</span>.</p> + +<p>Suivez-moi.</p> + +<p class="p">S<span class="xs">ARNGARAVA</span>.</p> + +<p>Ami Sâradvata,</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">Je sais que ce palais est la demeure auguste</div> +<div class="verse">D’un roi digne du rang où Brahma l’a placé :</div> +<div class="verse">Il fait régner la loi ; sa main puissante et juste</div> +<div class="verse">Maintient un peuple entier dans le chemin tracé.</div> +<div class="verse">Mais, étonné du bruit, perdu dans cette foule,</div> +<div class="verse">Moi, fils d’un ermitage et fidèle à mon vœu,</div> +<div class="verse">Je frémis,… et je crains que ce toit ne s’écroule</div> +<div class="verse i2">Car la maison me semble en feu.</div> +</div> + +</div> +<p class="p">S<span class="xs">ARADVATA</span>.</p> + +<p>Sârngarava, je comprends ton trouble au milieu +de la ville immense ; moi-même je me dis :</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">Je suis pur, et la vie en ces lieux est souillée ;</div> +<div class="verse">Je veille, et devant moi ce peuple est endormi ;</div> +<div class="verse">Je suis libre : voici la prison verrouillée ;</div> +<div class="verse">Le monde est pour l’ermite un mortel ennemi !</div> +</div> + +</div> +<p class="p"><span class="pagenum">-105-</span> L<span class="xs">E</span> C<span class="xs">HAPELAIN</span>.</p> + +<p>Ce sont de tels sentiments qui font la grandeur +de vos pareils.</p> + +<p class="p">S<span class="xs">ACOUNTALA</span>. (<i>Elle sent un mouvement involontaire +de l’œil droit<a id="FNanchor_52" href="#Footnote_52" class="fnanchor">[52]</a>.</i>)</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_52" href="#FNanchor_52"><span class="label">[52]</span></a> C’est un présage funeste pour une femme.</p> +</div> +<p>Ah ! je sens un présage funeste.</p> + +<p class="p">G<span class="xs">AUTAMI</span>.</p> + +<p>Écartons-le, ma fille. Que le danger se détourne +de toi ! (<i>Ils s’avancent.</i>)</p> + +<p class="p">L<span class="xs">E</span> C<span class="xs">HAPELAIN</span>, <i>désignant le roi</i>.</p> + +<p>Ermites, voici le protecteur des laïques et des religieux. +Il vient à peine de quitter son tribunal, et +pourtant il daigne vous recevoir.</p> + +<p class="p">S<span class="xs">ARNGARAVA</span>.</p> + +<p>Sa conduite mérite des éloges, mais elle ne nous +étonne pas.</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">L’arbre se penche vers la terre,</div> +<div class="verse">Courbé sous le poids des fruits mûrs ;</div> +<div class="verse">Le ciel, chargé d’eau salutaire,</div> +<div class="verse">S’affaisse en nuages obscurs ;</div> +<div class="verse">Quand la fortune surabonde,</div> +<div class="verse">L’homme de bien baisse les yeux :</div> +<div class="verse">Les vit-on jamais orgueilleux,</div> +<div class="verse">Ceux qui font le bonheur du monde ?</div> +</div> + +</div> +<p class="p">V<span class="xs">ÉTRAVATI</span>.</p> + +<p>Roi, les ermites ont le visage serein : ils ne viennent +pas pour se plaindre.</p> + +<p class="p"><span class="pagenum">-106-</span> L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>, <i>regardant Sacountalâ</i>.</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">Quelle est donc cette femme ? A peine la voit-on</div> +<div class="verse">Sous son voile ; et pourtant sa beauté se devine :</div> +<div class="verse">Elle est au milieu d’eux comme un tendre bouton</div> +<div class="verse i2">Parmi des broussailles d’épine.</div> +</div> + +</div> +<p class="p">V<span class="xs">ÉTRAVATI</span>.</p> + +<p>Maître, elle paraît bien belle.</p> + +<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p> + +<p>Oui ; mais je ne dois pas regarder la femme +d’autrui.</p> + +<p class="p">S<span class="xs">ACOUNTALA</span>, <i>mettant la main sur son cœur, à part</i>.</p> + +<p>O mon cœur ! pourquoi trembles-tu ? N’ai-je pas +le plus tendre des époux ? Sois sans crainte.</p> + +<p class="p">L<span class="xs">E</span> C<span class="xs">HAPELAIN</span>, <i>s’avançant</i>.</p> + +<p>Salut au roi ! Roi, j’ai rendu aux ermites les honneurs +prescrits. L’un d’eux t’apporte un message +de son maître : daigne l’entendre.</p> + +<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>, <i>respectueusement</i>.</p> + +<p>J’écoute.</p> + +<p class="p">L<span class="xs">ES DEUX</span> D<span class="xs">ISCIPLES</span>, <i>levant la main</i>.</p> + +<p>Gloire au roi !</p> + +<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>, <i>s’inclinant</i>.</p> + +<p>Salut à vous tous !</p> + +<p class="p">L<span class="xs">ES DEUX</span> D<span class="xs">ISCIPLES</span>.</p> + +<p>Salut !</p> + +<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p> + +<p>Votre piété prospère-t-elle ?</p> + +<p class="p"><span class="pagenum">-107-</span> L<span class="xs">ES DEUX</span> D<span class="xs">ISCIPLES</span>.</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">Roi protecteur des bons, n’es-tu pas notre père ?</div> +<div class="verse">Qui donc nous toucherait quand ton bras nous défend ?</div> +<div class="verse">Vit-on jamais la nuit, sortant de son repaire,</div> +<div class="verse i2">Braver le soleil triomphant ?</div> +</div> + +</div> +<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>, <i>à part</i>.</p> + +<p>Alors je suis un vrai roi. (<i>Haut.</i>) Comment se +porte le bienheureux Cannva ? Tous ses désirs sont-ils +satisfaits ?</p> + +<p class="p">S<span class="xs">ARNGARAVA</span>.</p> + +<p>Roi, le bonheur des sages ne dépend que d’eux-mêmes. +Il m’a chargé de te saluer en son nom et +de te dire…</p> + +<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p> + +<p>Parlez.</p> + +<p class="p">S<span class="xs">ARNGARAVA</span>.</p> + +<p>« Ma fille s’est donnée à toi : j’approuve cette +union. Et comment ne l’approuverais-je pas ?</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">« Brahma sait que souvent on a médit de lui :</div> +<div class="verse">« Il s’est mis cette fois à l’abri de tout blâme.</div> +<div class="verse">« Pour prouver sa sagesse, il unit aujourd’hui</div> +<div class="verse">« L’âme innocente au cœur que la vaillance enflamme.</div> +</div> + +</div> +<p>« Elle est grosse : reçois-la, et acquittez-vous +désormais en commun de tous les devoirs prescrits +par la sainte loi. »</p> + +<p class="p">G<span class="xs">AUTAMI</span>.</p> + +<p>Gracieux seigneur, je n’ai point à prendre ici la +parole : vous savez pourquoi.</p> + +<p class="p"><span class="pagenum">-108-</span> L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p> + +<p>Parlez, Madame.</p> + +<p class="p">G<span class="xs">AUTAMI</span>.</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">Vous vous êtes donnés vous-mêmes l’un à l’autre,</div> +<div class="verse">Et vous avez jugé les conseils superflus ;</div> +<div class="verse">Ses parents n’ont rien su ; cette affaire est la vôtre :</div> +<div class="verse i2">Je n’ai rien à dire de plus.</div> +</div> + +</div> +<p class="p">S<span class="xs">ACOUNTALA</span>.</p> + +<p>Que va répondre mon époux ?</p> + +<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>, <i>au comble de l’étonnement</i>.</p> + +<p>Holà ! que voulez-vous dire ?</p> + +<p class="p">S<span class="xs">ACOUNTALA</span>, <i>à part</i>.</p> + +<p>Dieux ! quelle hauteur et quelle dureté dans sa +parole !</p> + +<p class="p">S<span class="xs">ARNGARAVA</span>.</p> + +<p>Ce que nous voulons dire ? Ne connais-tu pas le +monde et ses exigences ?</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">L’épouse que retient sa première famille</div> +<div class="verse">Excite les soupçons et les méchants propos :</div> +<div class="verse">Il faut, pour que le père ait l’esprit en repos,</div> +<div class="verse">Que l’époux soit garant de l’honneur de sa fille.</div> +</div> + +</div> +<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p> + +<p>Quoi ! vous dites que j’ai épousé cette femme ?</p> + +<p class="p">S<span class="xs">ACOUNTALA</span>, <i>désespérée, à part</i>.</p> + +<p>Ah ! mon cœur, tu avais raison de trembler.</p> + +<p class="p">S<span class="xs">ARNGARAVA</span>.</p> + +<p>Il sied mal à un roi de regretter un de ses actes +et de fuir les devoirs qu’il impose.</p> + +<p class="p"><span class="pagenum">-109-</span> L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p> + +<p>Vous me calomniez.</p> + +<p class="p">S<span class="xs">ARNGARAVA</span>, <i>avec colère</i>.</p> + +<p>Voilà ce qu’il faut attendre des princes qui ne +savent pas porter l’ivresse du pouvoir.</p> + +<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p> + +<p>C’est une insulte grossière.</p> + +<p class="p">G<span class="xs">AUTAMI</span>, <i>à Sacountalâ</i>.</p> + +<p>Ne rougis pas, ma fille, je vais lever ton voile : +j’espère qu’alors ton époux te reconnaîtra. (Elle lui +lève son voile.)</p> + +<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>, <i>regardant Sacountalâ, à part</i>.</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">Elle est belle… Et l’on voit qu’elle a donné sa fleur :</div> +<div class="verse i3">Quelle est donc cette femme ?</div> +<div class="verse">On me dit son époux : je n’en ai, par malheur,</div> +<div class="verse i3">Nul souvenir dans l’âme.</div> +<div class="verse">L’abeille ne veut pas d’un calice taché,</div> +<div class="verse i3">Et pourtant s’émerveille</div> +<div class="verse">Devant le jasmin d’or que la pluie a touché :</div> +<div class="verse i3">Je suis comme l’abeille.</div> +</div> + +</div> +<p class="p">V<span class="xs">ÉTRAVATI</span>, <i>à part</i>.</p> + +<p>Vraiment, la vertu du roi est grande. Quel autre +hésiterait en voyant une pareille beauté s’offrir volontairement +à lui ?</p> + +<p class="p">S<span class="xs">ARNGARAVA</span>.</p> + +<p>Eh bien ! Roi, tu te tais ?</p> + +<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p> + +<p>Ermite, plus j’interroge mes souvenirs, moins je +me rappelle avoir possédé cette femme. Elle est +<span class="pagenum">-110-</span> visiblement enceinte : je serais coupable d’adultère +si je la recevais chez moi.</p> + +<p class="p">S<span class="xs">ACOUNTALA</span>, <i>à part</i>.</p> + +<p>Malheur à moi ! il renie notre amour. La liane +de mon espérance qui montait jusqu’au ciel est +brisée et gisante à terre.</p> + +<p class="p">S<span class="xs">ARNGARAVA</span>.</p> + +<p>Réfléchis encore.</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">Tu séduis l’innocence et ton amour trop prompt</div> +<div class="verse">Ose offenser un père absent : il te pardonne.</div> +<div class="verse">Tu dérobais son bien : lui-même il te le donne.</div> +<div class="verse">Voilà sa récompense ?… Un odieux affront !</div> +</div> + +</div> +<p class="p">S<span class="xs">ARADVATA</span>.</p> + +<p>Sârngarava, il est inutile de poursuivre. Sacountalâ, +nous avons dit ce que nous avions à dire ; tu +as entendu le roi : réponds-lui toi-même.</p> + +<p class="p">S<span class="xs">ACOUNTALA</span>, <i>à part</i>.</p> + +<p>Son cœur a changé : l’indifférence a succédé à +tant d’amour. A quoi bon lui rappeler le passé ? +Si, pourtant : mon honneur le commande, je parlerai. +(<i>Haut.</i>) Mon époux… (<i>Se reprenant.</i>) Mais tu +me refuses le droit de te donner ce nom. Roi, est-il +digne d’un descendant de Pourou de repousser +par d’aussi dures paroles un cœur loyal qui a cru à +ta promesse et qui s’est donné à toi ?</p> + +<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>, <i>se bouchant les oreilles</i>.</p> + +<p>Tais-toi ! tais-toi !</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse"><span class="pagenum">-111-</span> Ah ! tu veux m’entraîner, perfide enchanteresse !</div> +<div class="verse">Tu veux souiller le nom que j’ai reçu si pur :</div> +<div class="verse">Le vil torrent s’attaque à l’arbre qui se dresse,</div> +<div class="verse">Et sa fange corrompt le lac aux flots d’azur !</div> +</div> + +</div> +<p class="p">S<span class="xs">ACOUNTALA</span>.</p> + +<p>Eh bien ! s’il est vrai que tu me croies la femme +d’un autre, j’ai un moyen de lever tes scrupules : +l’anneau que tu m’as donné.</p> + +<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p> + +<p>En vérité, le moyen serait excellent.</p> + +<p class="p">S<span class="xs">ACOUNTALA</span>, <i>tâtant son doigt</i>.</p> + +<p>Malheur ! oh ! malheur ! l’anneau n’est plus à +mon doigt. (<i>Elle jette à Gautamî un regard désespéré.</i>)</p> + +<p class="p">G<span class="xs">AUTAMI</span>.</p> + +<p>Mon enfant, tu t’es arrêtée à Sacrâvatâra pour +faire tes ablutions dans les bains de Satchî<a id="FNanchor_53" href="#Footnote_53" class="fnanchor">[53]</a> : c’est +là que tu auras perdu l’anneau.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_53" href="#FNanchor_53"><span class="label">[53]</span></a> Épouse du dieu Indra.</p> +</div> +<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p> + +<p>Voilà ce qui s’appelle de la présence d’esprit. +On a bien raison de dire que les femmes n’en manquent +jamais.</p> + +<p class="p">S<span class="xs">ACOUNTALA</span>.</p> + +<p>Dis plutôt que c’est là un coup du destin ; mais +j’essayerai encore de te convaincre.</p> + +<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p> + +<p>J’aurai donc encore à t’entendre.</p> + +<p class="p"><span class="pagenum">-112-</span> S<span class="xs">ACOUNTALA</span>.</p> + +<p>Ne te souviens-tu pas qu’un jour, dans le berceau +de bambous, tu tenais à la main un peu d’eau +dans une feuille de lotus ?</p> + +<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p> + +<p>J’écoute.</p> + +<p class="p">S<span class="xs">ACOUNTALA</span>.</p> + +<p>A ce moment, le petit faon que j’avais adopté +s’est approché ; tu l’as caressé, et tu as voulu le +faire boire le premier ; mais il ne te connaissait pas : +il a refusé de boire dans ta main. J’ai pris la feuille +de lotus, et alors il s’est avancé sans crainte ; cela +t’a fait sourire, et tu as dit : « Le proverbe est bien +vrai : qui se ressemble s’assemble. N’êtes-vous +pas tous les deux des enfants des bois ? »</p> + +<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p> + +<p>Enivrants mensonges ! C’est à de pareils artifices +que se laissent prendre les hommes sensuels.</p> + +<p class="p">G<span class="xs">AUTAMI</span>.</p> + +<p>Grand roi, tu parles mal. Cette enfant a été élevée +dans un ermitage : elle ignore ce que c’est que +mentir.</p> + +<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p> + +<p>Vénérable mère !…</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">Le Cokila porte ses œufs</div> +<div class="verse">Dans le nid d’oiseaux plus fidèles,</div> +<div class="verse">Puis s’envole, laissant chez eux</div> +<div class="verse">Ses petits, tant qu’ils n’ont pas d’ailes.</div> +<div class="verse">La femelle de l’animal</div> +<div class="verse"><span class="pagenum">-113-</span> Pratique d’instinct l’imposture :</div> +<div class="verse">Mais chez les femmes, pour le mal,</div> +<div class="verse">L’esprit ajoute à la nature.</div> +</div> + +</div> +<p class="p">S<span class="xs">ACOUNTALA</span>, <i>avec colère</i>.</p> + +<p>Tu es un trompeur, et tu juges tous les cœurs +d’après le tien. Mais qui voudrait te ressembler ? +Tu fais parade de ta vertu, et tu es pareil à un +puits dangereux caché sous l’herbe des prairies.</p> + +<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>, <i>à part</i>.</p> + +<p>Sa colère n’est pourtant pas celle d’une courtisane : +on y reconnaît une nature farouche.</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">Ses regards ne sont pas de galantes œillades :</div> +<div class="verse i2">Le sang gonfle ses yeux taris !</div> +<div class="verse">Ses mots entrecoupés, et lancés par saccades,</div> +<div class="verse i2">Sonnent dans l’air comme des cris ;</div> +<div class="verse">Un frisson la secoue, et fait trembler sa lèvre</div> +<div class="verse i2">Plus rouge qu’un fruit empourpré :</div> +<div class="verse">Ses sourcils contractés, son front chargé de fièvre,</div> +<div class="verse i2">Tout révèle un cœur ulcéré !</div> +</div> + +</div> +<p>Mais je suis trop crédule : elle a vu qu’elle ne +réussissait pas, et sa colère n’est qu’un artifice de +plus.</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">Je reste insensible à sa voix,</div> +<div class="verse">Au doux récit de l’aventure</div> +<div class="verse">Qui nous unit au fond des bois ;</div> +<div class="verse">Je suis un ingrat, un parjure :</div> +<div class="verse">Le juste courroux qui l’étreint</div> +<div class="verse">Doit froncer son sourcil mobile !</div> +<div class="verse">Ce bel arc<a id="FNanchor_54" href="#Footnote_54" class="fnanchor">[54]</a> ne m’a pas atteint :</div> +<div class="verse">Elle brise une arme inutile !</div> +</div> + +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_54" href="#FNanchor_54"><span class="label">[54]</span></a> Le sourcil est comparé à l’arc de l’Amour.</p> +</div> +<p><span class="pagenum">-114-</span> (<i>Haut.</i>) Ma belle, les sujets de Douchanta connaissent +leur maître ; ils ne lui ont jamais reproché +de déloyauté.</p> + +<p class="p">S<span class="xs">ACOUNTALA</span>.</p> + +<p>C’est bien ! Ainsi je passerai maintenant pour +une femme perdue, parce que j’ai eu confiance +dans le sang de Pourou, et que je me suis donnée +à ce roi qui a le miel sur les lèvres et une pierre à +la place du cœur ! (<i>Elle baisse son voile.</i>)</p> + +<p class="p">S<span class="xs">ARNGARAVA</span>.</p> + +<p>C’est le châtiment de la légèreté.</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">L’acte est prompt ; le regret doit suivre.</div> +<div class="verse">Toujours l’imprudence a gémi.</div> +<div class="verse">La vierge crédule se livre</div> +<div class="verse">A son plus cruel ennemi.</div> +</div> + +</div> +<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p> + +<p>Mais songez-vous, quand vous portez contre +moi de telles accusations, que vous n’avez d’autre +garant que sa parole ?</p> + +<p class="p">S<span class="xs">ARNGARAVA</span>, <i>avec indignation</i>.</p> + +<p>Vous avez tous entendu l’attaque et la défense : +soyez juges !</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">Elle n’a jamais fait du mensonge une étude</div> +<div class="verse">Pour régner par la fraude et profaner les lois !</div> +<div class="verse">Mais l’enfance est habile, et la débauche est prude ?</div> +<div class="verse i3">Croyons plutôt les rois !</div> +</div> + +</div> +<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p> + +<p>Eh bien ! prêtre infaillible, supposons que je sois +<span class="pagenum">-115-</span> tel que tu dis… Je l’ai trompée, soit ; quel sera +mon châtiment ?</p> + +<p class="p">S<span class="xs">ARNGARAVA</span>.</p> + +<p>Ta chute.</p> + +<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p> + +<p>La chute d’un descendant de Pourou ? Voilà qui +est peu croyable.</p> + +<p class="p">S<span class="xs">ARNGARAVA</span>.</p> + +<p>Roi, pourquoi perdre notre temps à discourir ? +Nous t’avons porté le message de Cannva : nous +n’avons plus qu’à nous retirer.</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">L’époux est un maître ; personne</div> +<div class="verse">N’a droit de toucher à son bien,</div> +<div class="verse">Qu’il le garde ou qu’il l’abandonne :</div> +<div class="verse">Fais ce qui te plaira du tien !</div> +</div> + +</div> +<p>Gautamî, nous vous suivons. (<i>Ils se mettent en +marche.</i>)</p> + +<p class="p">S<span class="xs">ACOUNTALA</span>.</p> + +<p>J’ai été abusée par un trompeur ; m’abandonnerez-vous +aussi ? (<i>Elle veut les suivre.</i>)</p> + +<p class="p">G<span class="xs">AUTAMI</span>, <i>revenant sur ses pas, et la regardant</i>.</p> + +<p>Sârngarava, mon fils, Sacountalâ s’attache à nos +pas… Ses gémissements ne vous font-ils pas pitié ? +Que voulez-vous que devienne l’infortunée chez +un époux cruel qui la repousse ?</p> + +<p class="p">S<span class="xs">ARNGARAVA</span>, <i>se retournant, avec colère, +à Sacountalâ</i>.</p> + +<p>Cesse tes importunités. Prétends-tu donc t’appartenir<a id="FNanchor_55" href="#Footnote_55" class="fnanchor">[55]</a> +<span class="pagenum">-116-</span> et suivre ta fantaisie ? (<i>Sacountalâ tremble +de frayeur.</i>) Écoute.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_55" href="#FNanchor_55"><span class="label">[55]</span></a> Une honnête femme, dans l’Inde, doit toujours être +dépendante ; comme elle a été soumise à son père avant le +mariage, elle l’est dans le veuvage à son fils aîné.</p> +</div> +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">Ne viens pas supplier ton père : il te renie,</div> +<div class="verse">Si ta vie est impure ! Et si ton cœur t’absout,</div> +<div class="verse">Je te dis en son nom : « Reste !… Aimée ou honnie,</div> +<div class="verse">« Fais ton devoir, et sois fidèle jusqu’au bout ! »</div> +</div> + +</div> +<p>Reste là ; nous partons.</p> + +<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p> + +<p>Dis-moi, ermite, à ton tour, pourquoi trompes-tu +cette femme avec ta fausse science ?</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">Les baisers du soleil épargnent la corolle</div> +<div class="verse">Dont l’amour appartient à l’astre de la nuit :</div> +<div class="verse">La femme du prochain est un trésor qui nuit</div> +<div class="verse i2">Au libertin qui le lui vole.</div> +</div> + +</div> +<p class="p">S<span class="xs">ARNGARAVA</span>.</p> + +<p>Et si quelque trouble étrange t’avait fait oublier +le passé,… dois-tu, craignant, comme tu le dis, +de te couvrir d’une souillure, t’exposer à répudier +ta légitime épouse ?</p> + +<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>, <i>au chapelain</i>.</p> + +<p>Dites-moi ce que je dois faire.</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">Est-ce moi qui délire, ou bien elle qui ment ?</div> +<div class="verse">J’y rêve, et je m’épuise à sonder ce mystère :</div> +<div class="verse">Mon honneur inquiet redoute également</div> +<div class="verse">Et l’abandon coupable et l’impur adultère.</div> +</div> + +</div> +<p class="p"><span class="pagenum">-117-</span> L<span class="xs">E</span> C<span class="xs">HAPELAIN</span>, <i>après réflexion</i>.</p> + +<p>Roi, puisque tu me demandes mon avis…</p> + +<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p> + +<p>Éclairez-moi, Maître.</p> + +<p class="p">L<span class="xs">E</span> C<span class="xs">HAPELAIN</span>.</p> + +<p>Je te proposerai de la garder dans ma demeure +jusqu’à sa délivrance.</p> + +<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p> + +<p>Et pourquoi ?</p> + +<p class="p">L<span class="xs">E</span> C<span class="xs">HAPELAIN</span>.</p> + +<p>Les devins ont prédit que ton premier fils régnerait +sur l’univers. Si elle met au monde un fils, et +qu’il porte sur son corps les signes qui présagent +la plus haute souveraineté, alors tu rendras hommage +à la vertu de la mère et tu l’introduiras dans +ton harem ; sinon, il sera toujours temps de la renvoyer +à l’ermite.</p> + +<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p> + +<p>Faites comme vous voudrez.</p> + +<p class="p">L<span class="xs">E</span> C<span class="xs">HAPELAIN</span>, <i>se levant</i>.</p> + +<p>Ma fille, veuillez me suivre.</p> + +<p class="p">S<span class="xs">ACOUNTALA</span>.</p> + +<p>Terre auguste, ouvre-toi et cache ma honte ! +(<i>Elle part en pleurant avec le chapelain, les ascètes +et Gautamî. Le roi est toujours sous l’influence de la +malédiction qui lui ôte le souvenir ; il pense à ce qui +vient de se passer.</i>)</p> + +<p class="p"><span class="pagenum">-118-</span> V<span class="xs">OIX</span> <i>derrière la scène</i>.</p> + +<p>Dieux ! quel prodige !</p> + +<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>, <i>écoutant</i>.</p> + +<p>Qu’y a-t-il ?</p> + +<p class="p">L<span class="xs">E</span> C<span class="xs">HAPELAIN</span>, <i>entrant, dans le plus grand trouble</i>.</p> + +<p>Roi, il vient d’arriver un prodige.</p> + +<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p> + +<p>Lequel ?</p> + +<p class="p">L<span class="xs">E</span> C<span class="xs">HAPELAIN</span>.</p> + +<p>Les disciples de Cannva s’éloignaient à peine… +C’était près des bains sacrés des Apsaras…</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">Nous marchions… Je voyais son angoisse mortelle,</div> +<div class="verse">Ses yeux gonflés, ses bras qui se tordaient dans l’air…</div> +</div> + +</div> +<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p> + +<p>Et alors ?</p> + +<p class="p">L<span class="xs">E</span> C<span class="xs">HAPELAIN</span>.</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">Une forme se dresse,… ou plutôt un éclair</div> +<div class="verse i2">Brille et disparaît avec elle !</div> +</div> + +</div> +<p>(<i>Tous expriment par des gestes leur stupéfaction.</i>)</p> + +<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p> + +<p>Maître, nous ne devions plus nous occuper de +cette affaire ; pourquoi y revenir encore ? Qu’il n’en +soit plus question !</p> + +<p class="p">L<span class="xs">E</span> C<span class="xs">HAPELAIN</span>.</p> + +<p>Gloire au roi ! (<i>Il sort.</i>)</p> + +<p class="p"><span class="pagenum">-119-</span> L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p> + +<p>Vétravatî, je me sens fatigué ; je me retire dans +mon appartement : précède-moi.</p> + +<p class="p">V<span class="xs">ÉTRAVATI</span>.</p> + +<p>Veuillez me suivre.</p> + +<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>, <i>à part, tout en marchant</i>.</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">En vain je cherche au fond de ma mémoire :</div> +<div class="verse i2">Cette femme n’est rien pour moi.</div> +<div class="verse">Et cependant,… je suis près de la croire :</div> +<div class="verse i2">Mon cœur bat, je ne sais pourquoi !</div> +</div> + +</div> +<div class="chapter"></div> +<p><span class="pagenum">-120-</span></p> + +<h2 class="nobreak">ACTE VI<br> +SÉPARATION</h2> + + +<h3>PREMIÈRE PARTIE</h3> + +<p class="did">On voit paraître le chef de la police et deux gardiens +traînant un prisonnier qui a les mains liées derrière le dos.</p> + +<p class="p">L<span class="xs">ES DEUX</span> G<span class="xs">ARDIENS</span>, <i>frappant le prisonnier</i>.</p> + +<p>Coquin, voleur, parle donc ! C’est l’anneau +du roi. Il est tout reluisant de +pierres fines, et le nom de Douchanta +y est gravé. Où l’as-tu pris ?</p> + +<p class="p">L<span class="xs">E</span> P<span class="xs">RISONNIER</span>, <i>tremblant de frayeur</i>.</p> + +<p>Messieurs, ayez pitié de moi : je ne suis pas un +voleur.</p> + +<p class="p">P<span class="xs">REMIER</span> G<span class="xs">ARDIEN</span>.</p> + +<p>Tu es sans doute un saint brahmane ? Le roi t’en +aura fait cadeau !</p> + +<p class="p">L<span class="xs">E</span> P<span class="xs">RISONNIER</span>.</p> + +<p>Écoutez donc ! Je demeure à Sacrâvatâra, et je +suis pêcheur de mon état.</p> + +<p class="p"><span class="pagenum">-121-</span> D<span class="xs">EUXIÈME</span> G<span class="xs">ARDIEN</span>.</p> + +<p>Brigand, qu’est-ce que ça nous fait, ton pays et +ton état ?</p> + +<p class="p">L<span class="xs">E</span> C<span class="xs">HEF</span>.</p> + +<p>Soutchaca, laisse-le parler ; ne l’interromps pas.</p> + +<p class="p">L<span class="xs">ES DEUX</span> G<span class="xs">ARDIENS</span>.</p> + +<p>Bien, Maître ! — Allons, parle… Veux-tu bien +parler ?</p> + +<p class="p">L<span class="xs">E</span> P<span class="xs">ÊCHEUR</span>.</p> + +<p>Mes filets et mes hameçons, voilà le gagne-pain +de ma famille.</p> + +<p class="p">L<span class="xs">E</span> C<span class="xs">HEF</span>, <i>riant</i>.</p> + +<p>Il est joli votre gagne-pain<a id="FNanchor_56" href="#Footnote_56" class="fnanchor">[56]</a> !</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_56" href="#FNanchor_56"><span class="label">[56]</span></a> Les pêcheurs sont de caste vile, parce qu’ils font mourir +des animaux.</p> +</div> +<p class="p">L<span class="xs">E</span> P<span class="xs">ÊCHEUR</span>.</p> + +<p>Seigneur, ne nous en faites pas un crime.</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">Mon père était pêcheur naguère ;</div> +<div class="verse">Ce fut son métier : c’est le mien.</div> +<div class="verse">Ai-je raison ? Je n’en sais rien :</div> +<div class="verse">Mais je fais ce qu’a fait mon père.</div> +<div class="verse">Les dieux aiment la bonne chère :</div> +<div class="verse">Un saint brahmane est leur boucher<a id="FNanchor_57" href="#Footnote_57" class="fnanchor">[57]</a>.</div> +<div class="verse">Oserait-on lui reprocher</div> +<div class="verse">De faire ce qu’a fait son père ?</div> +</div> + +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_57" href="#FNanchor_57"><span class="label">[57]</span></a> Le sacrificateur.</p> +</div> +<p class="p">L<span class="xs">E</span> C<span class="xs">HEF</span>.</p> + +<p>C’est bon ! Continue.</p> + +<p class="p"><span class="pagenum">-122-</span> L<span class="xs">E</span> P<span class="xs">ÊCHEUR</span>.</p> + +<p>Pour lors j’avais donc pris un Rohita<a id="FNanchor_58" href="#Footnote_58" class="fnanchor">[58]</a> ; je le coupe +en morceaux : voilà que je trouve dedans cet anneau +avec toutes ses pierres fines. Dame ! je suis venu +pour le vendre. Je le montrais ; vous m’avez empoigné : +voilà l’histoire. Maintenant tuez-moi, hachez-moi +si j’ai menti.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_58" href="#FNanchor_58"><span class="label">[58]</span></a> Espèce de poisson.</p> +</div> +<p class="p">L<span class="xs">E</span> C<span class="xs">HEF</span>, <i>flairant l’anneau</i>.</p> + +<p>Djânouca, il n’y a pas moyen d’en douter : cet +anneau a passé par le ventre d’un poisson ; il suffit +de le sentir. Mais comment y était-il entré ? Allons +voir au palais.</p> + +<p class="p">L<span class="xs">ES DEUX</span> G<span class="xs">ARDIENS</span>, <i>au pêcheur</i>.</p> + +<p>Allons, coupeur de bourses, en avant ! (<i>Ils se +mettent en marche.</i>)</p> + +<p class="p">L<span class="xs">E</span> C<span class="xs">HEF</span>.</p> + +<p>Soutchaca, attention ! j’entre au palais ; restez +à la porte jusqu’à ce que je revienne.</p> + +<p class="p">L<span class="xs">ES DEUX</span> G<span class="xs">ARDIENS</span>.</p> + +<p>Entrez, Maître, et soyez bien reçu.</p> + +<p class="p">L<span class="xs">E</span> C<span class="xs">HEF</span>.</p> + +<p>Je l’espère. (<i>Il sort.</i>)</p> + +<p class="p">S<span class="xs">OUTCHACA</span>.</p> + +<p>Djânouca, il est bien longtemps.</p> + +<p class="p"><span class="pagenum">-123-</span> D<span class="xs">JANOUCA</span>.</p> + +<p>Ah ! mais on ne voit pas comme ça les rois tout +de suite : il faut attendre le bon moment.</p> + +<p class="p">S<span class="xs">OUTCHACA</span>.</p> + +<p>Djânouca, la main me démange. (<i>Montrant le +pêcheur.</i>) Tu vois ce coquin-là ; j’ai une furieuse +envie de lui faire son affaire.</p> + +<p class="p">L<span class="xs">E</span> P<span class="xs">ÊCHEUR</span>.</p> + +<p>Seigneur, ne me faites pas mourir comme ça,… +sans savoir.</p> + +<p class="p">D<span class="xs">JANOUCA</span>, <i>regardant à l’intérieur</i>.</p> + +<p>Ah ! voilà notre chef : il apporte l’ordre du roi. +(<i>Au pêcheur.</i>) De deux choses l’une : ou tu vas +retourner prendre tes poissons<a id="FNanchor_59" href="#Footnote_59" class="fnanchor">[59]</a>, ou c’est nous qui +ferons une offrande de ta chair aux vautours et aux +chacals.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_59" href="#FNanchor_59"><span class="label">[59]</span></a> Il y a ici un jeu de mots intraduisible : les mots du +texte peuvent aussi signifier « revoir ta famille ».</p> +</div> +<p class="p">L<span class="xs">E</span> C<span class="xs">HEF</span>, <i>rentrant</i>.</p> + +<p>Allons, vite ! vous allez le…</p> + +<p class="p">L<span class="xs">E</span> P<span class="xs">ÊCHEUR</span>.</p> + +<p>Ah ! je suis mort !</p> + +<p class="p">L<span class="xs">E</span> C<span class="xs">HEF</span>.</p> + +<p>… le lâcher. Tu es libre, pêcheur. — Tout ce +qu’il a dit est vrai : c’est bien ainsi qu’il a dû trouver +l’anneau ; le roi en est persuadé.</p> + +<p class="p">S<span class="xs">OUTCHACA</span>.</p> + +<p>On va obéir, Maître. (<i>Au pêcheur.</i>) Tu pourras +<span class="pagenum">-124-</span> bien dire que tu es revenu de l’enfer, toi. (<i>Il détache +ses liens.</i>)</p> + +<p class="p">L<span class="xs">E</span> P<span class="xs">ÊCHEUR</span>, <i>se prosternant devant le chef de la +police</i>.</p> + +<p>Seigneur, je vous dois la vie.</p> + +<p class="p">L<span class="xs">E</span> C<span class="xs">HEF</span>.</p> + +<p>Relève-toi et prends ce bracelet : c’est le prix +auquel le roi estime la valeur de la bague ; il t’en +fait cadeau. (<i>Il tend le bracelet au pêcheur.</i>)</p> + +<p class="p">L<span class="xs">E</span> P<span class="xs">ÊCHEUR</span>, <i>en le prenant, joyeux</i>.</p> + +<p>Le roi est bien bon.</p> + +<p class="p">D<span class="xs">JANOUCA</span>.</p> + +<p>En voilà un qui peut se vanter d’avoir de la +chance : il descend du pal pour monter sur le dos +de l’éléphant.</p> + +<p class="p">S<span class="xs">OUTCHACA</span>.</p> + +<p>Peste ! la récompense est grosse. Il faut croire +que les pierres de l’anneau sont bien fines pour que +le roi y tienne tant !</p> + +<p class="p">L<span class="xs">E</span> C<span class="xs">HEF</span>.</p> + +<p>Je ne pense pas qu’il tienne aux pierres ; je crois +plutôt…</p> + +<p class="p">L<span class="xs">ES DEUX</span> G<span class="xs">ARDIENS</span>.</p> + +<p>Quoi donc ?</p> + +<p class="p">L<span class="xs">E</span> C<span class="xs">HEF</span>.</p> + +<p>Que la vue de l’anneau a rappelé au roi une +personne qu’il aime. Lui qui est si grave d’ordinaire, +dès qu’il l’a aperçu, il s’est troublé.</p> + +<p class="p"><span class="pagenum">-125-</span> S<span class="xs">OUTCHACA</span>.</p> + +<p>Alors vous lui avez rendu un fier service ?</p> + +<p class="p">D<span class="xs">JANOUCA</span>.</p> + +<p>Et c’est l’ennemi des poissons qui a la récompense. +(<i>Il lui fait la grimace.</i>)</p> + +<p class="p">L<span class="xs">E</span> P<span class="xs">ÊCHEUR</span>.</p> + +<p>Messieurs, je veux vous donner votre pourboire. +Je vends le bracelet ; la moitié du prix est pour +vous.</p> + +<p class="p">D<span class="xs">JANOUCA</span>.</p> + +<p>Ah ! c’est bien, ça, pêcheur ! Tu es mon meilleur +ami. Viens faire plus ample connaissance devant +une bouteille de rhum. Entrons au cabaret. (<i>Ils +sortent tous.</i>)</p> + + +<h3>DEUXIÈME PARTIE</h3> + +<p class="did">Misrakésî paraît, traversant les airs.</p> + +<p class="p">M<span class="xs">ISRAKÉSI</span>.</p> + +<p>C’était mon tour de garde aux bains sacrés des +Apsaras ; me voilà relevée, et la mère de Sacountalâ +m’a priée de voir ce que fait le roi. Ménacâ +est ma sœur, et j’aime sa fille comme une autre moi-même. +(<i>Elle regarde tout autour d’elle.</i>) Comment ! +c’est jour de fête, et on ne voit encore aucun préparatif +dans le palais ! Qu’est-ce qui se passe ? Je +<span class="pagenum">-126-</span> suis déesse, et je pourrais deviner ce secret par le +seul effort de ma pensée<a id="FNanchor_60" href="#Footnote_60" class="fnanchor">[60]</a> ; mais j’aime mieux suivre +les instructions de ma chère Ménacâ et voir de +mes yeux. Voilà déjà deux bouquetières : je vais +me tenir à leurs côtés, enveloppée du voile qui me +rend invisible, et j’apprendrai sans doute quelque +chose. (<i>Misrakésî met pied à terre. On voit entrer une +suivante : elle examine une branche de manguier. +Une autre vient après elle.</i>)</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_60" href="#FNanchor_60"><span class="label">[60]</span></a> Elle aurait bien dû, ainsi que la mère de Sacountalâ, +employer ce don de double vue à pénétrer aussi la véritable +cause de l’égarement de Douchanta. Mais la bonhomie avec +laquelle le poète semble s’accuser lui-même est faite pour +désarmer la critique.</p> +</div> +<p class="p">P<span class="xs">REMIÈRE</span> S<span class="xs">UIVANTE</span>.</p> + +<p>Ah ! voilà le printemps qui revient.</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">Sur la branche un bouton vert</div> +<div class="verse i2">Entr’ouvert</div> +<div class="verse">Laisse échapper un pli rose.</div> +<div class="verse">Fraîche haleine du printemps</div> +<div class="verse i2">Que j’attends,</div> +<div class="verse">Sors donc de la fleur éclose !</div> +</div> + +</div> +<p class="p">D<span class="xs">EUXIÈME</span> S<span class="xs">UIVANTE</span>.</p> + +<p>Parabhriticâ, qu’est-ce que tu dis là toute seule ?</p> + +<p class="p">P<span class="xs">ARABHRITICA</span>.</p> + +<p>Ah ! c’est Madhouricâ. Ma chère, quand Parabhriticâ +voit le manguier fleurir, cela lui fait perdre +la tête.</p> + +<p class="p"><span class="pagenum">-127-</span> M<span class="xs">ADHOURICA</span>, <i>joyeuse</i>.</p> + +<p>Comment ! c’est le printemps alors ?</p> + +<p class="p">P<span class="xs">ARABHRITICA</span>.</p> + +<p>Sans doute, et c’est pour toi comme pour moi +la saison de la joie, de l’amour et des chansons.</p> + +<p class="p">M<span class="xs">ADHOURICA</span>.</p> + +<p>Ma chère, laisse-moi m’appuyer sur toi : je vais +me dresser sur la pointe des pieds pour cueillir cette +fleur et l’offrir au dieu de l’amour.</p> + +<p class="p">P<span class="xs">ARABHRITICA</span>.</p> + +<p>Oui, mais à une condition : c’est que j’aurai ma +part de ses bénédictions.</p> + +<p class="p">M<span class="xs">ADHOURICA</span>.</p> + +<p>Cela va sans dire. Ne sommes-nous pas une +même âme en deux corps ? (<i>Elle s’appuie sur sa +compagne et cueille la fleur.</i>) Tiens ! la fleur n’est +pas encore ouverte ; mais le parfum s’échappe déjà +de la tige brisée. (<i>Elle joint les mains.</i>) Honneur +au dieu de l’amour !</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">Bouton près d’éclore,</div> +<div class="verse">L’Amour, que j’implore,</div> +<div class="verse">Règne en ce beau parc :</div> +<div class="verse">Exquise fleurette,</div> +<div class="verse">Sois l’arme discrète</div> +<div class="verse">Que lance son arc !</div> +<div class="verse">Celui qui dirige</div> +<div class="verse">Ta légère tige</div> +<div class="verse">Est le grand vainqueur !</div> +<div class="verse">Odorante flèche,</div> +<div class="verse"><span class="pagenum">-128-</span> Va faire ta brèche :</div> +<div class="verse">Vole, et frappe au cœur !</div> +</div> + +</div> +<p>(<i>Elle jette le bouton en l’air.</i>)</p> + +<p class="p">L<span class="xs">E</span> C<span class="xs">HAMBELLAN</span>, <i>entrant, avec colère</i>.</p> + +<p>Que fais-tu, folle que tu es ? Le roi a défendu +de célébrer la fête du printemps, et tu te permets +de cueillir la fleur du manguier !</p> + +<p class="p">L<span class="xs">ES DEUX</span> S<span class="xs">UIVANTES</span>, <i>effrayées</i>.</p> + +<p>Pardonnez-nous, nous n’en savions rien.</p> + +<p class="p">L<span class="xs">E</span> C<span class="xs">HAMBELLAN</span>.</p> + +<p>Hum ! est-ce bien vrai ? Mais les arbres mêmes +semblent le savoir : ils obéissent au roi, et leurs +hôtes font comme eux. Voyez !</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">Le bouton demi-clos garde les étamines</div> +<div class="verse i4">Sous son pli ;</div> +<div class="verse">Le bourgeon, sans s’ouvrir, au bout des branches fines</div> +<div class="verse i4">A molli ;</div> +<div class="verse">L’oiseau retient les sons de sa voix enivrée</div> +<div class="verse i4">Dans les bois :</div> +<div class="verse">La flèche de l’Amour reste à demi tirée</div> +<div class="verse i4">Du carquois.</div> +</div> + +</div> +<p class="p">M<span class="xs">ISRAKÉSI</span>.</p> + +<p>Il n’y a pas de doute : la puissance du roi s’étend +jusque-là.</p> + +<p class="p">P<span class="xs">ARABHRITICA</span>.</p> + +<p>Seigneur, il y a seulement quelques jours que +Mitravasou, le beau-frère du roi, nous a envoyées +ici pour y être bouquetières, et nous ignorons ce +qui a pu s’y passer avant notre arrivée.</p> + +<p class="p"><span class="pagenum">-129-</span> L<span class="xs">E</span> C<span class="xs">HAMBELLAN</span>.</p> + +<p>Soit ! mais ne recommencez plus.</p> + +<p class="p">L<span class="xs">ES DEUX</span> S<span class="xs">UIVANTES</span>.</p> + +<p>Nous sommes un peu curieuses : peut-on savoir +pourquoi le roi a interdit la fête du printemps ?</p> + +<p class="p">M<span class="xs">ISRAKÉSI</span>.</p> + +<p>D’ordinaire les rois aiment les fêtes : il a dû +avoir un motif grave.</p> + +<p class="p">L<span class="xs">E</span> C<span class="xs">HAMBELLAN</span>, <i>à part</i>.</p> + +<p>Au fait, tout le monde le sait, pourquoi le leur +cacherais-je ? (<i>Haut.</i>) Avez-vous entendu parler de +l’affront fait à Sacountalâ ?</p> + +<p class="p">L<span class="xs">ES DEUX</span> S<span class="xs">UIVANTES</span>.</p> + +<p>Le beau-frère du roi nous a tout raconté jusqu’au +moment où l’anneau a été retrouvé.</p> + +<p class="p">L<span class="xs">E</span> C<span class="xs">HAMBELLAN</span>.</p> + +<p>Alors j’aurai bientôt fini. Depuis le jour où le +roi s’est rappelé, en voyant l’anneau, qu’il avait +épousé Sacountalâ en secret, depuis qu’il est sorti +de son aveuglement, il est au désespoir de l’avoir +méconnue, et le remords est entré dans son âme.</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">Il se cache à son peuple ; il vit sombre et farouche.</div> +<div class="verse">Le plaisir est pour lui sans attrait, et, la nuit,</div> +<div class="verse">Il se tourne sans fin sur le bord de sa couche,</div> +<div class="verse i2">Cherchant le sommeil qui le fuit.</div> +<div class="verse">S’il rencontre une femme, à peine s’il s’arrête :</div> +<div class="verse">Un salut glacial est tout ce qu’elle obtient ;</div> +<div class="verse">Ou s’il veut la nommer, un autre nom lui vient,</div> +<div class="verse i2">Et de honte il baisse la tête.</div> +</div> + +</div> +<p class="p"><span class="pagenum">-130-</span> M<span class="xs">ISRAKÉSI</span>.</p> + +<p>Ah ! je suis contente de cela.</p> + +<p class="p">L<span class="xs">E</span> C<span class="xs">HAMBELLAN</span>.</p> + +<p>Voilà pourquoi il a interdit la fête du printemps.</p> + +<p class="p">L<span class="xs">ES DEUX</span> S<span class="xs">UIVANTES</span>.</p> + +<p>Cela se comprend.</p> + +<p class="p">V<span class="xs">OIX</span> <i>derrière la scène</i>.</p> + +<p>Sire, veuillez me suivre.</p> + +<p class="p">L<span class="xs">E</span> C<span class="xs">HAMBELLAN</span>, <i>prêtant l’oreille</i>.</p> + +<p>Ah ! voici le roi. Allez à vos affaires. (<i>Elles sortent. +On voit entrer le roi, accompagné de Mâdhavya +et de Vétravatî. — Regardant le roi.</i>) Rien ne peut +obscurcir l’éclat d’une beauté comme la sienne : la +tristesse lui a laissé sa grâce majestueuse.</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">Plus de repos ! Ses nuits sont des veilles sans trêve ;</div> +<div class="verse">Il n’a pour tout bijou qu’un seul bracelet d’or</div> +<div class="verse">Sur son bras amaigri : c’est pour lui trop encor ;</div> +<div class="verse">Sa lèvre, qu’il torture, a perdu toute sève ;</div> +<div class="verse">L’insomnie et les pleurs gonflent ses yeux flétris ;</div> +<div class="verse">Rien ne voile pourtant l’éclat qui l’environne :</div> +<div class="verse">Lorsque l’orfèvre taille une pierre de prix,</div> +<div class="verse">Elle perd en grosseur, mais sa flamme rayonne !</div> +</div> + +</div> +<p class="p">M<span class="xs">ISRAKÉSI</span>, <i>regardant le roi</i>.</p> + +<p>Je comprends maintenant pourquoi, après avoir +subi ses mépris, Sacountalâ l’aime encore.</p> + +<hr> + + +<p class="p"><span class="pagenum">-131-</span> L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>. (<i>Il est rêveur et s’avance lentement.</i>)</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">Lâche cœur ! tu dormais !… Sa voix enchanteresse</div> +<div class="verse">T’appelait sans pouvoir te tirer du sommeil !</div> +<div class="verse">Il est venu trop tard, l’instant de ton réveil,</div> +<div class="verse i2">Succombe au remords qui t’oppresse !</div> +</div> + +</div> +<p class="p">M<span class="xs">ISRAKÉSI</span>.</p> + +<p>Et ma malheureuse amie, est-elle moins à plaindre ?</p> + +<p class="p">M<span class="xs">ADHAVYA</span>, <i>à part</i>.</p> + +<p>Allons, encore un accès ! toujours la fièvre de +Sacountalâ ! Il est incurable.</p> + +<p class="p">L<span class="xs">E</span> C<span class="xs">HAMBELLAN</span>, <i>s’approchant</i>.</p> + +<p>Gloire au roi ! J’ai visité le jardin : Sa Majesté +peut s’y promener ; rien ne viendra l’y troubler.</p> + +<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p> + +<p>Vétravatî, va dire à mon ministre Pisouna que +j’ai mal reposé cette nuit ; je ne siégerai pas dans +mon tribunal. Qu’il instruise lui-même les affaires, +et qu’il me les soumette.</p> + +<p class="p">V<span class="xs">ÉTRAVATI</span>.</p> + +<p>Je vais exécuter vos ordres. (<i>Elle sort.</i>)</p> + +<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p> + +<p>Pârvatâyana, va, veille aussi aux soins de ta +charge.</p> + +<p class="p">L<span class="xs">E</span> C<span class="xs">HAMBELLAN</span>.</p> + +<p>Bien, maître ! (<i>Il sort.</i>)</p> + +<p class="p"><span class="pagenum">-132-</span> M<span class="xs">ADHAVYA</span>.</p> + +<p>Nous voilà encore une fois débarrassés des moustiques. +Maintenant viens un peu respirer l’air dans +le jardin. L’hiver est passé. Vois comme tout est +beau déjà.</p> + +<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p> + +<p>Ah ! mon ami, c’est un coup de plus dans une +plaie ouverte.</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">Il faisait nuit en moi,… quand une lueur brusque</div> +<div class="verse">M’éclaire et me condamne ; et c’est en ce moment</div> +<div class="verse">Que le printemps sourit et que l’amour s’embusque</div> +<div class="verse i2" id="pa-15">Sous les fleurs du manguier charmant.</div> +</div> + +</div> +<p class="p">M<span class="xs">ADHAVYA</span>.</p> + +<p>Attends un peu ! avec mon bâton, je vais parer +la flèche de l’Amour. (<i>Il lève son bâton pour casser +la fleur du manguier.</i>)</p> + +<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>, <i>essayant de sourire</i>.</p> + +<p>C’est bien ! tu as montré ce dont un brahmane +est capable. — Où vais-je m’asseoir ? où vais-je +rassasier mes yeux de la vue des lianes moins sveltes +que sa taille ?</p> + +<p class="p">M<span class="xs">ADHAVYA</span>.</p> + +<p>Mais installe-toi dans le berceau de lianes Mâdhavîs. +N’est-ce pas là que tu dois attendre la petite +Tchatouricâ, l’artiste peintre ? Quand tu l’as rencontrée, +tu l’as chargée d’y apporter le portrait +que tu as fait de Sacountalâ.</p> + +<p class="p"><span class="pagenum">-133-</span> L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p> + +<p>Je n’ai pas d’autre consolation. Eh bien donc, +allons au berceau de lianes ! Précède-moi.</p> + +<p class="p">M<span class="xs">ADHAVYA</span>.</p> + +<p>Tu n’as qu’à me suivre. (<i>Ils changent de place. +Misrakésî les suit.</i>) Voilà le berceau de Mâdhavîs +avec son banc de pierre orné de joyaux. Ah ! il ne +pouvait pas être plus désert : on dirait qu’il a voulu +t’être agréable. Entrons et asseyons-nous. (<i>Ils entrent +et s’assoient.</i>)</p> + +<p class="p">M<span class="xs">ISRAKÉSI</span>.</p> + +<p>Je vais rester derrière le berceau pour voir le +portrait de ma chère Sacountalâ, et j’irai ensuite lui +rendre témoignage de la tendresse de son époux. +(<i>Elle se place derrière le berceau.</i>)</p> + +<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p> + +<p>Ami, maintenant je me souviens de tout. Dès +ma première rencontre avec Sacountalâ, je t’avais +instruit de mon amour. Hélas ! tu n’étais pas là +quand je l’ai méconnue ; mais je t’avais dit son +nom : l’avais-tu donc oublié, toi aussi ?</p> + +<p class="p">M<span class="xs">ISRAKÉSI</span>.</p> + +<p>Ceci montre que les rois ne devraient pas se séparer +un instant de leurs amis fidèles.</p> + +<p class="p">M<span class="xs">ADHAVYA</span>.</p> + +<p>Mais non, je n’avais rien oublié ; seulement, +après m’avoir tout raconté, tu as fini par me dire +que tu avais voulu plaisanter, et que j’aurais tort +<span class="pagenum">-134-</span> d’en rien croire. Moi, je n’y ai pas entendu malice. +Mais veux-tu que je te dise ? Selon moi, c’est +le destin qui a conduit tout cela.</p> + +<p class="p">M<span class="xs">ISRAKÉSI</span>.</p> + +<p>Hélas ! oui.</p> + +<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>, <i>après un moment de silence</i>.</p> + +<p>Ah ! mon ami, viens à mon secours !</p> + +<p class="p">M<span class="xs">ADHAVYA</span>.</p> + +<p>Qu’est-ce qu’il y a ? Allons donc ! Depuis quand +les hommes de ta trempe se laissent-ils abattre par +le chagrin ? Le vent a beau souffler, il ne fera jamais +trembler les montagnes.</p> + +<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p> + +<p>Je t’appelle pour que tu m’aides à chasser une +pensée affreuse, le souvenir de ma cruauté et de +son angoisse.</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">Je l’avais repoussée… Elle voyait les siens</div> +<div class="verse i2">A leur tour se séparer d’elle :</div> +<div class="verse">« Reste », lui dit l’ermite en partant. « Sois fidèle !</div> +<div class="verse i2">« Crains ton père si tu reviens ! »</div> +<div class="verse">Alors ses grands yeux noirs, baignés de larmes vaines,</div> +<div class="verse i2">Me lancent un dernier regard…</div> +<div class="verse">Ah ! je le vois toujours, je le sens : c’est un dard,</div> +<div class="verse i2">Un poison qui brûle mes veines !</div> +</div> + +</div> +<p class="p">M<span class="xs">ISRAKÉSI</span>.</p> + +<p>Son abattement me fait pitié.</p> + +<p class="p">M<span class="xs">ADHAVYA</span>.</p> + +<p>Il me vient une idée : c’est peut-être un génie +aérien qui l’a enlevée.</p> + +<p class="p"><span class="pagenum">-135-</span> L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p> + +<p>Quel autre aurait osé toucher à une femme si +fidèle ? Ses amies m’ont dit qu’elle était fille de +l’Apsaras Ménacâ : ce sont les compagnes de sa +mère qui l’auront enlevée, si ce n’est sa mère elle-même.</p> + +<p class="p">M<span class="xs">ISRAKÉSI</span>.</p> + +<p>Ce qui m’étonne n’est pas le réveil de son intelligence, +c’est le sommeil qui a précédé.</p> + +<p class="p">M<span class="xs">ADHAVYA</span>.</p> + +<p>Alors tu peux être tranquille, tu la retrouveras.</p> + +<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p> + +<p>Et comment ?</p> + +<p class="p">M<span class="xs">ADHAVYA</span>.</p> + +<p>Une mère, pas plus qu’un père, ne peut consentir +à laisser longtemps sa fille séparée de son +mari.</p> + +<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p> + +<p>Non, mon ami, je ne la verrai plus.</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">Égarement fatal ! Le sort, dans sa justice,</div> +<div class="verse">Donne à chacun sa part de bonheur mérité :</div> +<div class="verse">J’avais reçu la mienne, et l’affreux précipice</div> +<div class="verse">S’est ouvert pour toujours sous ma félicité !</div> +</div> + +</div> +<p class="p">M<span class="xs">ADHAVYA</span>.</p> + +<p>Ne dis pas cela ; on retrouve ce qu’on a perdu : +la découverte de l’anneau n’en est-elle pas la meilleure +preuve ?</p> + +<p class="p"><span class="pagenum">-136-</span> L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>, <i>regardant son anneau</i>.</p> + +<p>Pauvre anneau, tu es tombé de son doigt, tu +n’y retourneras plus !</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">Anneau déchu ! Renonce à la place sacrée</div> +<div class="verse">Où je t’ai vu briller, éblouissant et fier.</div> +<div class="verse">Tu connus son doigt mince à la pointe nacrée !</div> +<div class="verse">Tes beaux jours sont finis : le destin est de fer.</div> +</div> + +</div> +<p class="p">M<span class="xs">ISRAKÉSI</span>.</p> + +<p>Je le plaindrais davantage s’il était passé de sa +main à une autre que celle-ci. — Sacountalâ, ma +chérie, que n’es-tu là pour entendre ! Je suis seule +à boire le nectar qui enivrerait ton cœur.</p> + +<p class="p">M<span class="xs">ADHAVYA</span>.</p> + +<p>Et pourquoi lui avais-tu donné cet anneau qui +porte ton nom ?</p> + +<p class="p">M<span class="xs">ISRAKÉSI</span>.</p> + +<p>Je suis curieuse aussi de le savoir.</p> + +<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p> + +<p>Écoute : quand j’ai quitté l’ermitage pour rentrer +dans mon palais, elle était tout en larmes, et +elle m’a dit : « Mon époux ne va-t-il pas m’oublier ? »</p> + +<p class="p">M<span class="xs">ADHAVYA</span>.</p> + +<p>Et alors ?</p> + +<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p> + +<p>J’ai passé mon anneau à son doigt, et je lui ai +répondu…</p> + +<p class="p"><span class="pagenum">-137-</span> M<span class="xs">ADHAVYA</span>.</p> + +<p>Quoi donc ?</p> + +<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">Chasse une frayeur importune !</div> +<div class="verse">Compte les lettres de mon nom,</div> +<div class="verse">De jour en jour, une par une :</div> +<div class="verse">A la dernière… Ou plutôt, non !</div> +<div class="verse">Déjà mon sein brûle… Il t’appelle…</div> +<div class="verse">J’abrégerai les longs délais.</div> +<div class="verse">Un guide arrivera, ma belle :</div> +<div class="verse">Tu le suivras dans mon palais.</div> +</div> + +</div> +<p>Et j’ai été assez égaré pour lui infliger le plus +cruel des traitements !</p> + +<p class="p">M<span class="xs">ISRAKÉSI</span>.</p> + +<p>L’idée était charmante : l’obstacle est venu du +destin.</p> + +<p class="p">M<span class="xs">ADHAVYA</span>.</p> + +<p>Et par quel hasard, après cela, l’anneau est-il +entré comme un hameçon dans le ventre du Rohita ?</p> + +<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p> + +<p>Elle a fait ses ablutions aux bains sacrés de Satchî ; +c’est là qu’elle l’a perdu.</p> + +<p class="p">M<span class="xs">ADHAVYA</span>.</p> + +<p>Je comprends.</p> + +<p class="p">M<span class="xs">ISRAKÉSI</span>.</p> + +<p>Ce serait donc faute de cet anneau que le sage +roi n’aurait pas reconnu la malheureuse Sacountalâ, +et qu’il l’aurait repoussée, dans la crainte de recevoir +chez lui la femme d’un autre ? Mais un amour +<span class="pagenum">-138-</span> comme le leur avait-il donc besoin d’un signe de +reconnaissance ? Tout cela est inexplicable.</p> + +<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p> + +<p>Ah ! j’en veux à cet anneau.</p> + +<p class="p">M<span class="xs">ADHAVYA</span>, <i>riant</i>.</p> + +<p>Oui ? Eh bien ! moi, alors, j’en veux à mon bâton. +(<i>S’adressant à son bâton.</i>) Pourquoi es-tu +tortu ? ne suis-je pas droit, moi ?</p> + +<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>, <i>sans l’écouter</i>.</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">Pourquoi l’as-tu quitté, ce doigt, tige flexible</div> +<div class="verse">Dont les nœuds délicats devaient te retenir ?</div> +<div class="verse">Mais moi !… moi qui querelle un objet insensible,</div> +<div class="verse">J’ai bien fermé mon cœur à son cher souvenir !</div> +</div> + +</div> +<p class="p">M<span class="xs">ISRAKÉSI</span>.</p> + +<p>C’est ce que j’étais tentée de lui répondre.</p> + +<p class="p">M<span class="xs">ADHAVYA</span>.</p> + +<p>Ah çà ! est-ce que ça va durer encore longtemps ? +On meurt de faim ici.</p> + +<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>, <i>toujours sans l’écouter</i>.</p> + +<p>O ma bien-aimée ! je t’ai cruellement repoussée ; +mais le remords me déchire. Reviens ; ah ! reviens ; +aie pitié de moi ! (<i>Une suivante arrive avec un tableau +dans les mains.</i>)</p> + +<p class="p">L<span class="xs">A SUIVANTE</span>.</p> + +<p>Maître, voici le portrait de notre maîtresse. (<i>Elle +lui montre le tableau.</i>)</p> + +<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>, <i>regardant</i>.</p> + +<p>Ah ! qu’elle est belle !</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse"><span class="pagenum">-139-</span> Ses grands yeux, son sourcil vainqueur, liane fine</div> +<div class="verse i2">Qui ploie au souffle de l’amour,</div> +<div class="verse">Sa bouche aux blanches dents, qu’un sourire illumine,</div> +<div class="verse i2">Et d’où sortait l’éclat du jour,</div> +<div class="verse">Ses traits où tant de grâce et de douceur s’assemble,</div> +<div class="verse i2">Sa lèvre rose, je les vois !</div> +<div class="verse">C’est une vaine image, et pourtant il me semble</div> +<div class="verse i2">Que je vais entendre sa voix !</div> +</div> + +</div> +<p class="p">M<span class="xs">ADHAVYA</span>, <i>regardant à son tour</i>.</p> + +<p>Oh ! joli tableau ! sujet bien rendu ; relief saisissant ; +les figures sortent du panneau ; c’est à donner +envie d’entamer la conversation.</p> + +<p class="p">M<span class="xs">ISRAKÉSI</span>.</p> + +<p>Le talent du roi est vraiment admirable : je crois +voir devant moi ma chère Sacountalâ.</p> + +<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p> + +<p>Ami…</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">Le modèle est parfait : je l’ai mal imité.</div> +<div class="verse">N’impute qu’à moi seul ce que ton goût réprouve.</div> +<div class="verse">Mon œuvre a cent défauts,… et cependant j’y trouve</div> +<div class="verse i2">Comme un reflet de sa beauté.</div> +</div> + +</div> +<p class="p">M<span class="xs">ISRAKÉSI</span>.</p> + +<p>C’est bien là le langage d’un amour doublé par +le remords.</p> + +<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>, <i>avec un profond soupir</i>.</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">Ce corps dont je poursuis la décevante image,</div> +<div class="verse">Il vivait : j’avais là le bonheur sous ma main…</div> +<div class="verse">Le flot qui désaltère était sur mon chemin,</div> +<div class="verse i2">Et je cours après le mirage !</div> +</div> + +</div> +<p class="p"><span class="pagenum">-140-</span> M<span class="xs">ADHAVYA</span>.</p> + +<p>Je vois trois figures,… très jolies toutes les trois ; +mais laquelle est Sacountalâ ?</p> + +<p class="p">M<span class="xs">ISRAKÉSI</span>.</p> + +<p>Comment ! il ne la reconnaît pas à sa beauté ? +Le malheureux ne voit donc pas clair !</p> + +<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p> + +<p>Devine.</p> + +<p class="p">M<span class="xs">ADHAVYA</span>, <i>après avoir bien regardé</i>.</p> + +<p>Est-ce celle qui a les cheveux dénoués ? Il paraît +qu’elle avait chaud. Sa parure de fleurs est toute +fanée : elle va se détacher. Ah ! ses deux bras pendent +comme deux lianes ; sa robe flotte sur ses +hanches. Elle s’appuie à la branche d’un asoka… +L’arbre a été bien arrosé : quelle fraîcheur ! Mais +elle, elle est bien fatiguée. C’est elle, n’est-ce pas ? +Les deux autres sont ses compagnes ?</p> + +<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p> + +<p>Tu ne t’es pas trompé. Vois maintenant dans +cette peinture les défaillances d’un amant.</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">Mon pinceau, sur le bois, en caressant ses charmes,</div> +<div class="verse i5">A tremblé ;</div> +<div class="verse">Et j’ai décoloré son image : mes larmes</div> +<div class="verse i5">Ont coulé.</div> +</div> + +</div> +<p>Tchatouricâ, je n’ai encore peint qu’à moitié ce +lieu de délices : va me chercher mes pinceaux.</p> + +<p class="p"><span class="pagenum">-141-</span> T<span class="xs">CHATOURICA</span>.</p> + +<p>Seigneur Mâdhavya, veuillez tenir le tableau +jusqu’à ce que je revienne.</p> + +<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p> + +<p>C’est moi qui le tiendrai. (<i>Il prend le tableau ; +la suivante sort.</i>)</p> + +<p class="p">M<span class="xs">ADHAVYA</span>.</p> + +<p>Qu’est-ce que tu veux donc y ajouter ?</p> + +<p class="p">M<span class="xs">ISRAKÉSI</span>.</p> + +<p>Il veut sans doute rendre dans tous leurs détails +les lieux qu’aimait Sacountalâ.</p> + +<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p> + +<p>Je vais te le dire :</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">Il faut qu’un couple heureux de flamants se querelle</div> +<div class="verse i2">Près de la rivière aux flots blancs,</div> +<div class="verse">Que la chaîne aux sommets de neige<a id="FNanchor_61" href="#Footnote_61" class="fnanchor">[61]</a> s’amoncelle,</div> +<div class="verse i2">Portant des buffles sur ses flancs ;</div> +<div class="verse">Je veux que le tissu d’écorce aux plis tremblants</div> +<div class="verse i2">Sur ces arbres flotte et ruisselle :</div> +<div class="verse">La forêt penchera ses rameaux opulents</div> +<div class="verse i2">Sur les amours d’une gazelle.</div> +</div> + +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_61" href="#FNanchor_61"><span class="label">[61]</span></a> L’Himâlaya, dont le nom signifie en sanscrit « séjour de +la neige ».</p> +</div> +<p class="p">M<span class="xs">ADHAVYA</span>, <i>à part</i>.</p> + +<p>D’après ce qu’il dit, je présume qu’il va y mettre +aussi un tas d’ermites, avec des barbes longues de ça.</p> + +<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p> + +<p>J’ai oublié aussi ses parures ordinaires.</p> + +<p class="p"><span class="pagenum">-142-</span> M<span class="xs">ADHAVYA</span>.</p> + +<p>Ah ! Et quoi donc ?</p> + +<p class="p">M<span class="xs">ISRAKÉSI</span>.</p> + +<p>Quelques fleurs, sans doute, la parure des jeunes +novices.</p> + +<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">Boucle où la brise se joue,</div> +<div class="verse">Je veux voir le Sirîcha</div> +<div class="verse">Que sa main fine attacha</div> +<div class="verse">Se balancer sur sa joue.</div> +<div class="verse">Fibres du lotus, luisez</div> +<div class="verse">Comme des rayons de lune,</div> +<div class="verse">Et caressez sa peau brune</div> +<div class="verse">Entre ses seins embrasés !</div> +</div> + +</div> +<p class="p">M<span class="xs">ADHAVYA</span>.</p> + +<p id="pa-16">Tiens ! mais elle porte devant ses lèvres ses doigts +roses comme de petits lotus. Elle paraît bien effrayée. +(<i>Riant.</i>) Ah ! c’est cette coquine d’abeille : +elle est habituée à voler le miel aux fleurs, et elle +s’attaque au lotus de son visage.</p> + +<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">J’ai connu sa lèvre rose,</div> +<div class="verse">Fleur sauvage, fraîche éclose</div> +<div class="verse">Dans l’ombre de la forêt :</div> +<div class="verse">Pour épargner cette lèvre,</div> +<div class="verse">Je disais : « Éteins ta fièvre ! »</div> +<div class="verse">A mon cœur qu’elle enivrait…</div> +<div class="verse">Et cette abeille s’obstine</div> +<div class="verse">Contre la bouche enfantine</div> +<div class="verse">Qui m’appelle à son secours.</div> +<div class="verse"><span class="pagenum">-143-</span> Pour la punir, qu’un calice</div> +<div class="verse">De lotus l’ensevelisse</div> +<div class="verse">Et l’endorme pour toujours !</div> +</div> + +</div> +<p class="p">M<span class="xs">ADHAVYA</span>.</p> + +<p>Dis-moi, tu sais que c’est une peinture que tu +as devant les yeux ?</p> + +<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p> + +<p>Une peinture !</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">Je la voyais… J’étais heureux… Ne pouvais-tu</div> +<div class="verse">Me laisser à longs traits savourer ma folie ?</div> +<div class="verse">Mon bonheur est mensonge : un instant je l’oublie !</div> +<div class="verse">Pourquoi le rappeler à mon cœur abattu ?</div> +</div> + +</div> +<p>(<i>Il pleure.</i>)</p> + +<p class="p">M<span class="xs">ISRAKÉSI</span>.</p> + +<p>Le destin n’a jamais eu, il n’aura plus jamais +de jeux aussi cruels.</p> + +<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p> + +<p>Ah ! mon cher Mâdhavya, ma douleur ne s’apaisera +jamais.</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">Qu’un rêve me la rende : un prompt réveil l’enlève</div> +<div class="verse i3">A mes ardents baisers !</div> +<div class="verse">Et les pleurs dont mes yeux éteints sont arrosés</div> +<div class="verse">Me voilent ce portrait qui remplaçait mon rêve.</div> +</div> + +</div> +<p class="p">M<span class="xs">ISRAKÉSI</span>.</p> + +<p>Pauvre ami, tu as méconnu ma chère Sacountalâ, +mais sa compagne est témoin que tu as bien expié +ta faute. (<i>Tchatouricâ rentre en scène.</i>)</p> + +<p class="p"><span class="pagenum">-144-</span> T<span class="xs">CHATOURICA</span>.</p> + +<p>Maître, je tenais la boîte aux pinceaux, et je +l’apportais ici…</p> + +<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p> + +<p>Que t’est-il arrivé ?</p> + +<p class="p">T<span class="xs">CHATOURICA</span>.</p> + +<p>J’ai rencontré la reine Vasoumatî, accompagnée +de Pinggalicâ. Elle m’a dit : « C’est moi qui porterai +la boîte à mon époux ; » et elle me l’a arrachée +des mains.</p> + +<p class="p">M<span class="xs">ADHAVYA</span>.</p> + +<p>Et toi-même, comment as-tu pu te dépêtrer +d’elle ?</p> + +<p class="p">T<span class="xs">CHATOURICA</span>.</p> + +<p>Par bonheur la robe de la reine s’est accrochée +à une branche, et pendant que Pinggalicâ la dégageait, +je me suis cachée.</p> + +<p class="p">V<span class="xs">OIX</span> <i>derrière la scène</i>.</p> + +<p>Reine, veuillez me suivre.</p> + +<p class="p">M<span class="xs">ADHAVYA</span>, <i>prêtant l’oreille</i>.</p> + +<p>Alerte ! voici la tigresse du harem. C’est le tour +de Tchatouricâ : elle va l’avaler comme une gazelle.</p> + +<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p> + +<p>La reine va venir… Mes respects ont doublé son +orgueil… Je crains pour cette peinture : sauve-la.</p> + +<p class="p">M<span class="xs">ADHAVYA</span>.</p> + +<p>Et moi avec, n’est-ce pas ? (<i>Il prend le tableau et +<span class="pagenum">-145-</span> se lève.</i>) Cher ami, te voilà pris dans les filets du +harem. Si tu peux rompre une maille, tu n’auras +qu’à me faire demander au Belvédère des nuages<a id="FNanchor_62" href="#Footnote_62" class="fnanchor">[62]</a> : +c’est là que je vais cacher le tableau. S’il y est vu, +ce ne sera jamais que par les pigeons. (<i>Il sort en +courant.</i>)</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_62" href="#FNanchor_62"><span class="label">[62]</span></a> Nom d’une tour du palais.</p> +</div> +<p class="p">M<span class="xs">ISRAKÉSI</span>.</p> + +<p>Ce n’est plus cette reine qu’il préfère, et pourtant +il a encore des égards pour elle : l’amitié chez +lui survit à l’amour.</p> + +<p class="p">V<span class="xs">ÉTRAVATI</span>, <i>entrant, une feuille d’écriture à la main</i>.</p> + +<p>Gloire au roi !</p> + +<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p> + +<p>N’as-tu pas rencontré en route la reine Vasoumatî ?</p> + +<p class="p">V<span class="xs">ÉTRAVATI</span>.</p> + +<p>Oui, Sire ; mais, quand elle a vu cette feuille dans +ma main, elle est retournée sur ses pas.</p> + +<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p> + +<p>La reine est discrète : elle a respecté l’heure que +je dois consacrer à mes devoirs de roi.</p> + +<p class="p">V<span class="xs">ÉTRAVATI</span>.</p> + +<p>Le ministre m’a chargée de vous dire que les +affaires étaient nombreuses aujourd’hui, et qu’il +n’a pu en instruire qu’une seule : vous en trouverez +l’exposé sur cette feuille.</p> + +<p class="p"><span class="pagenum">-146-</span> L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p> + +<p>Montre-la-moi. (<i>Vétravatî tient la feuille ouverte +devant le roi. Il lit.</i>) « Nous informons Sa Majesté +qu’un marchand nommé Dhanavriddha, qui faisait +le commerce maritime, a péri dans un naufrage sans +laisser d’enfants. Sa fortune était immense. Selon +la loi, elle appartient au trésor royal. Que Sa Majesté +décide ! » (<i>Avec tristesse.</i>) Malheureux celui qui +n’a pas d’enfants ! Vétravatî, puisque ce Dhanavriddha +était si riche, il devait avoir plusieurs épouses : +il faudra savoir si l’une d’elles n’est pas grosse.</p> + +<p class="p">V<span class="xs">ÉTRAVATI</span>.</p> + +<p>On dit justement qu’une de ses femmes, fille +d’un marchand d’Ayodhyâ<a id="FNanchor_63" href="#Footnote_63" class="fnanchor">[63]</a>, venait de célébrer la +cérémonie de la conception.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_63" href="#FNanchor_63"><span class="label">[63]</span></a> La ville qui a donné son nom au pays d’Oude actuel.</p> +</div> +<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p> + +<p>Alors l’héritage du père appartient à l’enfant qui +naîtra d’elle. Porte ma décision au ministre.</p> + +<p class="p">V<span class="xs">ÉTRAVATI</span>.</p> + +<p>J’obéis. (<i>Fausse sortie.</i>)</p> + +<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p> + +<p>Attends,… reviens.</p> + +<p class="p">V<span class="xs">ÉTRAVATI</span>, <i>revenant sur ses pas</i>.</p> + +<p>Me voici.</p> + +<p class="p"><span class="pagenum">-147-</span> L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p> + +<p>Qu’importe que le défunt laisse ou ne laisse pas +d’enfants ?</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">Les sujets dont je suis le gardien et le père,</div> +<div class="verse">S’ils perdent un des leurs, ont droit à tous ses biens ;</div> +<div class="verse">Ils seront désormais ses fils comme les miens.</div> +<div class="verse i2">J’ai dit ! Que mon peuple prospère !</div> +</div> + +</div> +<p class="p">V<span class="xs">ÉTRAVATI</span>.</p> + +<p>Le décret du roi va être publié. (<i>Elle sort, et revient +bientôt après.</i>) Le décret a produit sur la foule +l’effet de la pluie attendue à la fin de l’été.</p> + +<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>, <i>poussant un profond soupir</i>.</p> + +<p>La fortune est inutile à celui qui n’a pas d’enfants : +à sa mort, ses biens passent à des étrangers ; +quand viendra ma dernière heure, il en sera ainsi +de l’empire de Pourou.</p> + +<p class="p">V<span class="xs">ÉTRAVATI</span>.</p> + +<p>Que le ciel détourne de nous ce malheur !</p> + +<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p> + +<p>Ah ! je n’ai pas voulu du bonheur qui était sous +ma main.</p> + +<p class="p">M<span class="xs">ISRAKÉSI</span>.</p> + +<p>Quand il s’accuse, c’est à ma chère Sacountalâ +qu’il pense.</p> + +<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">Le semeur doit la plante au sol qui la produit ;</div> +<div class="verse">La terre est son espoir ; les moissons viennent d’elle.</div> +<div class="verse"><span class="pagenum">-148-</span> Et moi, j’ai renié mon épouse fidèle :</div> +<div class="verse i2">Son sein allait donner son fruit.</div> +</div> + +</div> +<p class="p">M<span class="xs">ISRAKÉSI</span>.</p> + +<p>Quand tu l’auras une fois reconquise, je crois +que tu ne l’abandonneras plus.</p> + +<p class="p">T<span class="xs">CHATOURICA</span>, <i>bas à Vétravatî</i>.</p> + +<p>Madame, ce message du ministre a redoublé le +chagrin du roi. Allez chercher le seigneur Mâdhavya ; +il est maintenant au Belvédère des nuages : +peut-être pourra-t-il distraire son ami.</p> + +<p class="p">V<span class="xs">ÉTRAVATI</span>.</p> + +<p>Ton idée est bonne. (<i>Elle sort.</i>)</p> + +<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p> + +<p>Et que deviendront dans l’autre monde les ancêtres +de Douchanta ?</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">Mes pères sont heureux encore : je célèbre</div> +<div class="verse">Le culte de ma race avec l’eau de mes yeux<a id="FNanchor_64" href="#Footnote_64" class="fnanchor">[64]</a>.</div> +<div class="verse">Mais je suis seul : ma mort éteint l’autel funèbre…</div> +<div class="verse">L’éternel abandon menace mes aïeux.</div> +</div> + +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_64" href="#FNanchor_64"><span class="label">[64]</span></a> On fait des libations d’eau aux mânes.</p> +</div> +<p class="p">M<span class="xs">ISRAKÉSI</span>.</p> + +<p>Le roi est encore dans les ténèbres : la lampe +n’est pas loin, mais elle est cachée.</p> + +<p class="p">T<span class="xs">CHATOURICA</span>.</p> + +<p>Maître, ne désespérez pas de l’avenir : vous êtes +jeune ; une de vos femmes vous donnera un fils +pour acquitter votre dette envers vos aïeux. (<i>A +<span class="pagenum">-149-</span> part.</i>) Le roi ne m’écoute pas ; mais de l’excès du +mal sortira le remède.</p> + +<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>, <i>en proie à la plus violente douleur</i>.</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">Ainsi va se tarir une race féconde :</div> +<div class="verse">C’est le sang de Pourou, c’est son nom qui se perd,</div> +<div class="verse">Comme le fleuve saint<a id="FNanchor_65" href="#Footnote_65" class="fnanchor">[65]</a> à l’eau pure et profonde</div> +<div class="verse">Meurt sans laisser de trace au sable du désert !</div> +</div> + +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_65" href="#FNanchor_65"><span class="label">[65]</span></a> La Sarasvatî.</p> +</div> +<p>(<i>Il s’évanouit.</i>)</p> + +<p class="p">T<span class="xs">CHATOURICA</span>, <i>effrayée</i>.</p> + +<p>Maître, reprenez vos sens, revenez à vous.</p> + +<p class="p">M<span class="xs">ISRAKÉSI</span>.</p> + +<p>Faut-il dès maintenant rendre la joie à son cœur ? +Non : quand la mère des dieux<a id="FNanchor_66" href="#Footnote_66" class="fnanchor">[66]</a> est venue voir +Sacountalâ, je l’ai entendue lui dire : « Les dieux +attendent des sacrifices conformes aux rites<a id="FNanchor_67" href="#Footnote_67" class="fnanchor">[67]</a> ; ils +ont intérêt à te réunir le plus tôt possible à l’époux +qui doit les offrir avec toi. » Je n’ai plus aucune +raison de m’attarder ici : je vais consoler Sacountalâ +par le récit de tout ce que j’ai vu et entendu. +(<i>Elle s’élance dans les airs.</i>)</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_66" href="#FNanchor_66"><span class="label">[66]</span></a> Aditi ; voir Acte VII, <a href="#aditi">p. 161</a>.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_67" href="#FNanchor_67"><span class="label">[67]</span></a> Ils en ont besoin, comme les mânes.</p> +</div> +<p class="p"><span class="pagenum">-150-</span> V<span class="xs">OIX</span> <i>derrière la scène</i>.</p> + +<p>Au meurtre ! à l’assassin ! On ne tue pas les +brahmanes !</p> + +<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>, <i>reprenant ses sens et prêtant l’oreille</i>.</p> + +<p>N’est-ce pas Mâdhavya qui crie : Au secours !</p> + +<p class="p">T<span class="xs">CHATOURICA</span>.</p> + +<p>Pourvu que le malheureux n’ait pas été surpris +par Pinggalicâ avec le tableau dans les mains !</p> + +<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p> + +<p>Tchatouricâ, va dire de ma part à la reine qu’elle +a tort de laisser prendre tant de libertés à ses suivantes.</p> + +<p class="p">T<span class="xs">CHATOURICA</span>.</p> + +<p>J’y cours. (<i>Elle sort.</i>)</p> + +<p class="p">L<span class="xs">A MÊME</span> V<span class="xs">OIX</span> <i>derrière la scène</i>.</p> + +<p>Au meurtre ! On ne tue pas les brahmanes !</p> + +<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p> + +<p>C’est bien mon pauvre brahmane ; sa voix est +étranglée par la peur. Holà ! quelqu’un ! (<i>Entre le +chambellan.</i>)</p> + +<p class="p">L<span class="xs">E</span> C<span class="xs">HAMBELLAN</span>.</p> + +<p>J’attends les ordres de Sa Majesté.</p> + +<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p> + +<p>Entends-tu Mâdhavya ? Va voir ce qu’il a à crier.</p> + +<p class="p">L<span class="xs">E</span> C<span class="xs">HAMBELLAN</span>.</p> + +<p>J’obéis. (<i>Il sort et revient très agité.</i>)</p> + +<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p> + +<p>Pârvatâyana, il n’est pas arrivé de malheur ?</p> + +<p class="p"><span class="pagenum">-151-</span> L<span class="xs">E</span> C<span class="xs">HAMBELLAN</span>.</p> + +<p>Non…</p> + +<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p> + +<p>Mais qu’as-tu donc ?</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">Est-ce encor l’effet de l’âge ?…</div> +<div class="verse">Pourquoi trembles-tu si fort ?</div> +<div class="verse">Ainsi frissonne et se tord</div> +<div class="verse">Un figuier que bat l’orage !</div> +</div> + +</div> +<p class="p">L<span class="xs">E</span> C<span class="xs">HAMBELLAN</span>.</p> + +<p>Grand roi, sauve ton ami.</p> + +<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p> + +<p>De quoi est-il menacé ?</p> + +<p class="p">L<span class="xs">E</span> C<span class="xs">HAMBELLAN</span>.</p> + +<p>D’un grand danger.</p> + +<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p> + +<p>Explique-toi.</p> + +<p class="p">L<span class="xs">E</span> C<span class="xs">HAMBELLAN</span>.</p> + +<p>Tu sais,… le Belvédère des nuages,… d’où l’on +a une si belle vue…</p> + +<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p> + +<p>Eh bien ! que s’y est-il passé ?</p> + +<p class="p">L<span class="xs">E</span> C<span class="xs">HAMBELLAN</span>.</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">L’infortuné touchait à la plus haute cime</div> +<div class="verse">Où le paon n’a jamais volé d’un seul essor,</div> +<div class="verse">Quand un être invisible a saisi sa victime…</div> +<div class="verse i2">Il ne l’a pas lâchée encor !</div> +</div> + +</div> +<p class="p"><span class="pagenum">-152-</span> L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>, <i>se levant brusquement</i>.</p> + +<p>Quoi ! on ose s’attaquer à mon palais même ! +Ah ! le fardeau du pouvoir est trop lourd !</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">Surveiller un peuple ? Serrer</div> +<div class="verse">Le frein aux passions des autres ?</div> +<div class="verse">Mais c’est déjà trop d’espérer</div> +<div class="verse i2">Dompter les nôtres !</div> +</div> + +</div> +<p class="p">L<span class="xs">A</span> V<span class="xs">OIX</span>.</p> + +<p>Au secours ! au secours !</p> + +<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>. (<i>Il s’élance et chancelle.</i>)</p> + +<p>Ami, ne crains rien.</p> + +<p class="p">L<span class="xs">A</span> V<span class="xs">OIX</span>.</p> + +<p>« Ne crains rien ! » C’est facile à dire. Il me +tord le cou, et tout à l’heure il va le briser comme +une canne à sucre.</p> + +<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>, <i>jetant un regard de côté</i>.</p> + +<p>Mon arc ! vite ! mon arc !</p> + +<p class="p">U<span class="xs">NE</span> Y<span class="xs">AVANI</span><a id="FNanchor_68" href="#Footnote_68" class="fnanchor">[68]</a>, <i>entrant</i>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_68" href="#FNanchor_68"><span class="label">[68]</span></a> Les Yavanîs sont des esclaves étrangères, sortes d’amazones, +au service des rois : à l’origine peut-être des <i>Ioniennes</i>, +c’est-à-dire des Grecques.</p> +</div> +<p>Maître, voici l’arc, les flèches et le bouclier. (<i>Le +roi prend l’arc et les flèches.</i>)</p> + +<p class="p">A<span class="xs">UTRE</span> V<span class="xs">OIX</span> <i>derrière la scène</i>.</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse i2">En vain tu me résisterais !</div> +<div class="verse">Car je vais te tuer comme le tigre tue</div> +<div class="verse">Et déchire à plaisir sa victime abattue,</div> +<div class="verse i2"><span class="pagenum">-153-</span> Pour se repaître de sang frais !</div> +<div class="verse i2">Et maintenant,… appelle encore</div> +<div class="verse">Douchanta, ce vengeur de toute iniquité :</div> +<div class="verse">Enfin l’on verra bien si ce roi tant vanté</div> +<div class="verse i2">Entendra la voix qui l’implore !</div> +</div> + +</div> +<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>, <i>avec colère</i>.</p> + +<p>Comment ! il ose s’en prendre à moi-même ! +Attends, écume de l’enfer, ta dernière heure est +venue ! (<i>Il met une flèche sur son arc.</i>) Pârvatâyana, +montre-moi l’escalier.</p> + +<p class="p">L<span class="xs">E</span> C<span class="xs">HAMBELLAN</span>.</p> + +<p>Suivez-moi, Sire. (<i>Ils montent rapidement.</i>)</p> + +<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>, <i>regardant de tous côtés</i>.</p> + +<p>Je ne vois rien.</p> + +<p class="p">L<span class="xs">A PREMIÈRE</span> V<span class="xs">OIX</span>.</p> + +<p>Au secours ! au secours !… Tu ne nous vois pas, +mais je te vois, moi. Ah ! comme la souris dans les +griffes du chat, il faut que je renonce à la vie !</p> + +<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>, <i>s’adressant au ravisseur</i>.</p> + +<p>Tu es fier parce qu’un voile magique te rend +invisible. Crois-tu que ma flèche ne saura pas te +trouver ? — Ne crains rien, mon cher Mâdhavya. — N’espère +pas non plus que le corps de mon ami te +serve de bouclier. Vois ce trait sur mon arc.</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">Il va partir… Mon bras le lance hardiment :</div> +<div class="verse">Je ne crains pas qu’il frappe un brahmane que j’aime.</div> +<div class="verse"><span class="pagenum">-154-</span> Lorsque le lait et l’eau sont mêlés, le flamant</div> +<div class="verse">Distingue l’eau du lait<a id="FNanchor_69" href="#Footnote_69" class="fnanchor">[69]</a> : mon trait fera de même.</div> +</div> + +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_69" href="#FNanchor_69"><span class="label">[69]</span></a> Préjugé, d’origine évidemment mythique, auquel il est +souvent fait allusion dans la littérature indienne.</p> +</div> +<p>(<i>Il tend son arc. On voit alors paraître Mâtali +avec Mâdhavya.</i>)</p> + +<p class="p">M<span class="xs">ATALI</span>, <i>s’adressant au roi</i>.</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">Garde tes traits pour les démons !</div> +<div class="verse">Le temps viendra d’en faire usage :</div> +<div class="verse">En attendant, fais bon visage</div> +<div class="verse">A tes amis, et… désarmons !</div> +</div> + +</div> +<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>, <i>tressaillant et retenant sa flèche</i>.</p> + +<p>Comment ! c’est Mâtali ! Salut au cocher du roi +des dieux !</p> + +<p class="p">M<span class="xs">ADHAVYA</span>.</p> + +<p>Ah ! c’est trop fort ! Il allait me tuer comme un +chien,… et tu lui fais des politesses !</p> + +<p class="p">M<span class="xs">ATALI</span>, <i>souriant</i>.</p> + +<p>Roi, Indra m’a chargé d’un message pour toi.</p> + +<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p> + +<p>Parle.</p> + +<p class="p">M<span class="xs">ATALI</span>.</p> + +<p>Il est une race de démons redoutables, fils de +Câlanémi ; on les appelle Dourdjayas<a id="FNanchor_70" href="#Footnote_70" class="fnanchor">[70]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_70" href="#FNanchor_70"><span class="label">[70]</span></a> « Invincibles. »</p> +</div> +<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p> + +<p>Nârada<a id="FNanchor_71" href="#Footnote_71" class="fnanchor">[71]</a> m’en a parlé.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_71" href="#FNanchor_71"><span class="label">[71]</span></a> Nom d’un sage qui est une sorte de demi-dieu.</p> +</div> +<p class="p"><span class="pagenum">-155-</span> M<span class="xs">ATALI</span>.</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">Indra lui-même, Indra sent son bras impuissant</div> +<div class="verse i2">Contre cette engeance maligne :</div> +<div class="verse">Pour les vaincre et noyer leur race dans le sang</div> +<div class="verse i2">C’est toi que le destin désigne.</div> +<div class="verse">L’obscure nuit ne craint ni les feux, ni les dards,</div> +<div class="verse i2">Ni le courroux du soleil même :</div> +<div class="verse">Il faut pour la percer les froids et doux regards</div> +<div class="verse i2">De la lune à la face blême.</div> +</div> + +</div> +<p>Prends ton arc, monte avec moi sur le char d’Indra, +et cours à la victoire.</p> + +<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p> + +<p>C’est un grand honneur que je reçois du roi des +dieux… Mais pourquoi as-tu fait cette peur mortelle +à mon pauvre Mâdhavya ?</p> + +<p class="p">M<span class="xs">ATALI</span>.</p> + +<p>Tu vas le savoir. Je voyais qu’un chagrin, dont +j’ignore la cause, avait brisé ton courage ; j’ai voulu +le relever.</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">Le serpent se dresse</div> +<div class="verse">Sous le pied qui presse</div> +<div class="verse">Ses anneaux dormants ;</div> +<div class="verse">Le feu qu’on agite</div> +<div class="verse">Embrase plus vite</div> +<div class="verse">Les tisons fumants :</div> +<div class="verse">Tel l’ardent tumulte</div> +<div class="verse">Qu’excite l’insulte</div> +<div class="verse">Dans le cœur des rois.</div> +<div class="verse">J’aime leur colère,</div> +<div class="verse">Quand sa flamme éclaire</div> +<div class="verse">De hardis exploits !</div> +</div> + +</div> +<p class="p"><span class="pagenum">-156-</span> L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>, <i>à Mâdhavya</i>.</p> + +<p>Cher ami, il faut que j’obéisse à l’ordre du roi +du ciel. Informe de ce qui s’est passé mon ministre +Pisouna, et porte-lui en mon nom ces paroles :</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">Le fardeau du pouvoir est léger pour un sage.</div> +<div class="verse">Nous l’avons partagé : porte-le tout entier ;</div> +<div class="verse">Ta prudence y suffit. Un céleste message</div> +<div class="verse i2">Appelle ailleurs mon bras guerrier.</div> +</div> + +</div> +<p class="p">M<span class="xs">ADHAVYA</span>.</p> + +<p>Je n’y manquerai pas. (<i>Il sort.</i>)</p> + +<p class="p">M<span class="xs">ATALI</span>.</p> + +<p>Daigne monter sur le char. (<i>Le roi monte sur le +char avec Mâtali.</i>)</p> + +<div class="chapter"></div> +<p><span class="pagenum">-157-</span></p> + +<h2 class="nobreak">ACTE VII<br> +RECONNAISSANCES</h2> + + +<p class="did">On voit le roi et Mâtali traversant les airs +sur le char d’Indra.</p> + +<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p> + +<p>Matali, j’ai fait ce qu’Indra demandait +de moi ; mais je suis confus de la récompense +que j’ai reçue : je ne crois +pas l’avoir méritée.</p> + +<p class="p">M<span class="xs">ATALI</span>.</p> + +<p>Alors vous n’êtes satisfaits ni l’un ni l’autre.</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">Appui d’Indra, sauveur des dieux, la récompense</div> +<div class="verse">T’a paru dépasser le service rendu ?</div> +<div class="verse">Affermi sur son trône, Indra s’afflige et pense</div> +<div class="verse">Qu’il ne t’a pas donné le prix qui t’était dû.</div> +</div> + +</div> +<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p> + +<p>Que dis-tu là ? Les honneurs qu’il m’a rendus à +mon départ dépassent les plus ambitieux désirs. Les +<span class="pagenum">-158-</span> dieux étaient assemblés ; j’étais devant eux, assis +à ses côtés : je le vois encore…</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">Une couronne de fête</div> +<div class="verse">Est dans sa main, toute prête</div> +<div class="verse">Pour celui qu’il va choisir :</div> +<div class="verse">Djayanta<a id="FNanchor_72" href="#Footnote_72" class="fnanchor">[72]</a> lance à son père</div> +<div class="verse">Un regard charmant qu’éclaire</div> +<div class="verse">L’étincelle du désir…</div> +<div class="verse">Indra sourit, et me presse,</div> +<div class="verse">Tremblant d’orgueil et d’ivresse,</div> +<div class="verse">Dans ses bras victorieux ;</div> +<div class="verse">Je sens sa royale étreinte,</div> +<div class="verse">Et déjà ma tête est ceinte</div> +<div class="verse">De ce bandeau glorieux !</div> +</div> + +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_72" href="#FNanchor_72"><span class="label">[72]</span></a> Fils d’Indra.</p> +</div> +<p class="p">M<span class="xs">ATALI</span>.</p> + +<p>Mais n’est-ce pas à toi que le roi des dieux doit +son repos ?</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">Mon maître aime à cueillir la volupté divine</div> +<div class="verse i2">Dans les riants jardins du ciel ;</div> +<div class="verse">Le démon l’importune ; il maudit cette épine</div> +<div class="verse i2">Qu’il trouve sous le fruit de miel.</div> +<div class="verse">Pour l’arracher, faut-il encor les rudes ongles</div> +<div class="verse i2">De Vichnou, de l’homme-lion ?</div> +<div class="verse">Non ! Ton arc est plus fort que le monstre des jungles</div> +<div class="verse i2">Pour dompter la rébellion.</div> +</div> + +</div> +<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p> + +<p>Ce que j’ai fait n’est qu’un nouveau témoignage +de la grandeur d’Indra :</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">L’aurore chaque jour remporte une victoire</div> +<div class="verse">Dont elle doit laisser tout l’honneur au soleil.</div> +<div class="verse"><span class="pagenum">-159-</span> Indra me dirigeait : mon rôle fut pareil,</div> +<div class="verse">Et je fais à mon maître hommage de ma gloire.</div> +</div> + +</div> +<p class="p">M<span class="xs">ATALI</span>.</p> + +<p>Je reconnais là ta modestie. (<i>Quelques pas plus +loin.</i>) Regarde : cette fois ta renommée s’est réellement +élevée au delà des nues.</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">La laque<a id="FNanchor_73" href="#Footnote_73" class="fnanchor">[73]</a> ne teint plus les pieds des immortelles,</div> +<div class="verse">Elle sert à tracer tes exploits dans les cieux.</div> +<div class="verse i2">Les arbres Kalpas<a id="FNanchor_74" href="#Footnote_74" class="fnanchor">[74]</a> sont les stèles,</div> +<div class="verse i2">Et tes poètes sont des dieux !</div> +</div> + +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_73" href="#FNanchor_73"><span class="label">[73]</span></a> Les femmes hindoues se teignent les pieds avec de la laque.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_74" href="#FNanchor_74"><span class="label">[74]</span></a> Nom d’un arbre céleste.</p> +</div> +<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p> + +<p>Dis-moi, Mâtali, hier, quand nous avons gravi +cette route aérienne, je brûlais du désir de me mesurer +avec les démons, et je n’ai pas remarqué ce +lieu. Où sommes-nous ?</p> + +<p class="p">M<span class="xs">ATALI</span>.</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">Ce torrent qui s’épanche est la plus haute source</div> +<div class="verse">Du fleuve saint<a id="FNanchor_75" href="#Footnote_75" class="fnanchor">[75]</a> qui va féconder tes États.</div> +<div class="verse">Tu vois de près les feux qui t’éclairent là-bas :</div> +<div class="verse">Nous croisons les chemins qu’ils suivent dans leur course.</div> +<div class="verse">Regarde : au haut du ciel les vents soufflent en vain :</div> +<div class="verse">Nulle vapeur n’atteint sa voûte recourbée.</div> +<div class="verse">Vichnou, quand il a fait sa seconde enjambée<a id="FNanchor_76" href="#Footnote_76" class="fnanchor">[76]</a>,</div> +<div class="verse i2">A posé là son pied divin.</div> +</div> + +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_75" href="#FNanchor_75"><span class="label">[75]</span></a> Le Gange : la mythologie le fait descendre du ciel.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_76" href="#FNanchor_76"><span class="label">[76]</span></a> Vichnou, ayant pris la forme d’un nain, s’était fait +promettre par un roi l’espace qu’il pourrait parcourir en +trois enjambées : de la première il traversa la terre, de la +seconde l’atmosphère, et de la troisième le ciel.</p> +</div> +<p class="p"><span class="pagenum">-160-</span> L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p> + +<p>C’est donc le voisinage du fleuve céleste qui +rafraîchit mes sens et mon cœur ? (<i>Regardant la +route que suit le char.</i>) Je crois que nous voilà maintenant +dans la région des nuages.</p> + +<p class="p">M<span class="xs">ATALI</span>.</p> + +<p>A quels signes le reconnais-tu ?</p> + +<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">Les vois-tu s’envoler, ces rapides oiseaux<a id="FNanchor_77" href="#Footnote_77" class="fnanchor">[77]</a>,</div> +<div class="verse i2">Vers les vapeurs qui s’amoncellent ?</div> +<div class="verse">Ton char, qui fend les airs, semble sortir des eaux :</div> +<div class="verse i2">Les jantes en tournant ruissellent.</div> +<div class="verse">Rougis par les éclairs qui colorent les monts,</div> +<div class="verse i2">Tes chevaux bondissent de rage :</div> +<div class="verse">Nous passons à travers les nuages féconds</div> +<div class="verse i2">Dont les flancs enfantent l’orage.</div> +</div> + +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_77" href="#FNanchor_77"><span class="label">[77]</span></a> Il s’agit des Tchâtakas, oiseaux qui passent pour ne +boire que les gouttes de pluie.</p> +</div> +<p class="p">M<span class="xs">ATALI</span>.</p> + +<p>Tu ne te trompes pas. Un instant encore, et tu +rentreras dans ton royaume.</p> + +<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>, <i>regardant au-dessous de lui</i>.</p> + +<p>Mâtali, le char descend avec la rapidité de la +foudre : le monde terrestre est vraiment curieux à +regarder d’ici.</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">Vois-tu de toutes parts se dessiner les monts</div> +<div class="verse">Dont tu ne distinguais ni le pied ni la crête ?</div> +<div class="verse">Les grands arbres touffus dont tu voyais la tête</div> +<div class="verse"><span class="pagenum">-161-</span> Nous montrent maintenant les lignes de leurs troncs ;</div> +<div class="verse">Les fleuves que voilait l’épaisseur de la nue</div> +<div class="verse">Déroulent à nos yeux leur fil clair et luisant :</div> +<div class="verse">Ne te semble-t-il pas qu’une main inconnue</div> +<div class="verse i2">M’apporte la terre en présent ?</div> +</div> + +</div> +<p class="p">M<span class="xs">ATALI</span>.</p> + +<p>C’est comme tu dis. (<i>Il regarde en donnant des +signes de respect<a id="FNanchor_78" href="#Footnote_78" class="fnanchor">[78]</a>.</i>) Oh ! la terre a aussi ses charmes.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_78" href="#FNanchor_78"><span class="label">[78]</span></a> La terre est une déesse.</p> +</div> +<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p> + +<p>Mâtali, quelle est cette montagne baignée par +deux mers ? L’or ruisselle de ses flancs comme d’un +nuage rougi par le crépuscule.</p> + +<p class="p">M<span class="xs">ATALI</span>.</p> + +<p>Roi, c’est l’Hémacouta<a id="FNanchor_79" href="#Footnote_79" class="fnanchor">[79]</a>, la montagne des +Kimmpourouchas<a id="FNanchor_80" href="#Footnote_80" class="fnanchor">[80]</a>, la plus sainte de toutes les demeures. +Vois.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_79" href="#FNanchor_79"><span class="label">[79]</span></a> Montagne au nord de l’Himâlaya.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_80" href="#FNanchor_80"><span class="label">[80]</span></a> Génies de la suite de Couvéra, dieu des richesses.</p> +</div> +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">Mârîtcha<a id="FNanchor_81" href="#Footnote_81" class="fnanchor">[81]</a>, le sage, a bâti</div> +<div class="verse">Sa hutte en ce lieu solitaire ;</div> +<div class="verse">Il y mène une vie austère</div> +<div class="verse" id="aditi">Près de son épouse Aditi.</div> +<div class="verse">Ses leçons l’ont fait reconnaître</div> +<div class="verse">Digne petit-fils de Brahma :</div> +<div class="verse">C’est ici que sa voix charma</div> +<div class="verse">Les dieux qui l’avaient pris pour maître.</div> +</div> + +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_81" href="#FNanchor_81"><span class="label">[81]</span></a> Fils de Marîtchi, ordinairement nommé Kasyapa.</p> +</div> +<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>, <i>avec respect</i>.</p> + +<p>Le contempler est la plus haute des félicités. Passerai-je +<span class="pagenum">-162-</span> à côté de ce bonheur sans le goûter ? Non, +je n’irai pas plus loin avant d’avoir rendu mes devoirs +au bienheureux.</p> + +<p class="p">M<span class="xs">ATALI</span>.</p> + +<p>J’approuve ton dessein. (<i>Le char descend.</i>) Nous +voici arrivés.</p> + +<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>, <i>avec étonnement</i>.</p> + +<p>Mâtali !</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">Dans l’air pur la roue</div> +<div class="verse">Tourne et court sans bruit,</div> +<div class="verse">Sans toucher la boue</div> +<div class="verse">Du chemin qui fuit.</div> +<div class="verse">Étrange mystère !</div> +<div class="verse">Le char descendu</div> +<div class="verse">Semble suspendu</div> +<div class="verse">Au-dessus de terre.</div> +</div> + +</div> +<p class="p">M<span class="xs">ATALI</span>.</p> + +<p>C’est la différence du char d’Indra et du tien.</p> + +<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p> + +<p>Indique-moi l’ermitage de Mârîtcha.</p> + +<p class="p">M<span class="xs">ATALI</span>, <i>étendant la main</i>.</p> + +<p>C’est là,… où tu vois cet ascète en méditation.</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">Ses genoux sont plongés dans une fourmilière ;</div> +<div class="verse">Il garde sur l’épaule une peau de serpent<a id="FNanchor_82" href="#Footnote_82" class="fnanchor">[82]</a> ;</div> +<div class="verse">Quelle vertu ! sa gorge étouffe sous le lierre</div> +<div class="verse i3">Qui le couvre en grimpant ;</div> +<div class="verse">Sa longue chevelure est une lourde masse</div> +<div class="verse"><span class="pagenum">-163-</span> De tresses et de nids où l’oiseau chante et dort ;</div> +<div class="verse">Brûlé par le soleil, il le regarde en face,</div> +<div class="verse i3">Nu comme un arbre mort.</div> +</div> + +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_82" href="#FNanchor_82"><span class="label">[82]</span></a> La peau d’un serpent qui a mué sur lui.</p> +</div> +<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>, <i>regardant</i>.</p> + +<p>Honneur à ce rigide ascète !</p> + +<p class="p">M<span class="xs">ATALI</span>, <i>retenant les rênes</i>.</p> + +<p>Nous voici dans l’ermitage du père des créatures<a id="FNanchor_83" href="#Footnote_83" class="fnanchor">[83]</a>. +C’est Aditi qui soigne elle-même ces arbres +Mandâras.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_83" href="#FNanchor_83"><span class="label">[83]</span></a> Mârîtcha.</p> +</div> +<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p> + +<p>Ah ! ce séjour de paix est plus doux que le ciel +même ! Je me crois plongé dans un lac de nectar !</p> + +<p class="p">M<span class="xs">ATALI</span>, <i>arrêtant le char</i>.</p> + +<p>Roi, tu peux descendre.</p> + +<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>, <i>descendant du char</i>.</p> + +<p>Et toi ?</p> + +<p class="p">M<span class="xs">ATALI</span>.</p> + +<p>Le char est arrêté : les chevaux ne bougeront +plus. Je descends aussi. (<i>Il descend.</i>) Regarde ! +Voici les bosquets habités par les solitaires qui +sont parvenus à la perfection.</p> + +<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p> + +<p>J’admire également le lieu et ses habitants.</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">Ils vivent de l’éther dans la forêt sacrée,</div> +<div class="verse">Au milieu des Kalpas chargés de leurs fruits mûrs ;</div> +<div class="verse">Pour leurs ablutions, ils ont des ruisseaux purs</div> +<div class="verse"><span class="pagenum">-164-</span> Où le pollen des fleurs rend l’eau toute dorée :</div> +<div class="verse">Ces palais de rubis ne sont rien à leurs yeux ;</div> +<div class="verse">Les nymphes de ces bois n’ont sur eux nul empire :</div> +<div class="verse">Tous ces suprêmes biens auxquels l’ermite aspire,</div> +<div class="verse">Ils s’en privent encore au sein même des cieux !</div> +</div> + +</div> +<p class="p">M<span class="xs">ATALI</span>.</p> + +<p>L’ambition des grands cœurs ne connaît pas de +limites ! (<i>Il fait quelques pas. A la cantonade.</i>) +Vriddhasâcalya ! Que fait à cette heure le bienheureux +Mârîtcha ? (<i>Après avoir écouté.</i>) Que dis-tu ?… +La fille de Dakcha<a id="FNanchor_84" href="#Footnote_84" class="fnanchor">[84]</a> lui a demandé quels +sont les devoirs d’une épouse fidèle, et il est maintenant +occupé à l’instruire ? — Alors, il faut attendre ; +nous nous présenterons plus tard. (<i>Regardant +le roi.</i>) Assieds-toi à l’ombre de cet Asoka : +je vais t’annoncer au père d’Indra<a id="FNanchor_85" href="#Footnote_85" class="fnanchor">[85]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_84" href="#FNanchor_84"><span class="label">[84]</span></a> Aditi, son épouse.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_85" href="#FNanchor_85"><span class="label">[85]</span></a> Toujours Mârîtcha.</p> +</div> +<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p> + +<p>Comme il te plaira. (<i>Mâtali sort. — Sentant un +présage heureux<a id="FNanchor_86" href="#Footnote_86" class="fnanchor">[86]</a>.</i>)</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_86" href="#FNanchor_86"><span class="label">[86]</span></a> Une secousse dans le bras droit.</p> +</div> +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">Qu’ai-je senti ? Faut-il en croire un heureux signe ?</div> +<div class="verse">Mais non ! Tout est fini ! Mon cœur est sans espoir.</div> +<div class="verse">Le bonheur s’est lassé de poursuivre un indigne,</div> +<div class="verse i2">Et je ne dois plus la revoir !</div> +</div> + +</div> +<p class="p">V<span class="xs">OIX</span> <i>derrière la scène</i>.</p> + +<p>Sois donc sage ! Il faut toujours que tu montres +ton méchant caractère !</p> + +<p class="p"><span class="pagenum">-165-</span> L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>, <i>écoutant</i>.</p> + +<p>Comment ! du désordre en ce saint lieu ! A qui +parle-t-on ainsi ? (<i>Regardant du côté d’où est venue +la voix. Avec étonnement.</i>) Ah ! c’est un enfant ! +Deux religieuses courent après lui… Un enfant ? +non ! mais un héros !</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">C’est un lionceau qu’il traîne,</div> +<div class="verse i3">Non sans peine :</div> +<div class="verse">La bête égratigne et mord.</div> +<div class="verse">Il la tient par la crinière</div> +<div class="verse i3">Prisonnière,</div> +<div class="verse">Et rit d’être le plus fort !</div> +</div> + +</div> +<hr> + + +<p class="did">On voit entrer l’enfant, tenant le lionceau et suivi +des deux religieuses.</p> + +<p class="p">L’E<span class="xs">NFANT</span>.</p> + +<p>Allons ! petit lion ! ouvre ta gueule ! Je veux +compter tes dents.</p> + +<p class="p">P<span class="xs">REMIÈRE</span> R<span class="xs">ELIGIEUSE</span>.</p> + +<p>Vilain ! veux-tu le laisser tranquille ! Tu sais +bien que les petits des bêtes de l’ermitage sont +nos enfants ! Mais tu as besoin de batailler : les +solitaires ont eu bien raison de t’appeler Grand-dompteur.</p> + +<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p> + +<p>C’est étrange !… A la vue de cet enfant qui ne +m’appartient pas, je me sens au cœur des tendresses +<span class="pagenum">-166-</span> de père… Ah ! c’est que je n’ai pas d’enfants !</p> + +<p class="p">S<span class="xs">ECONDE</span> R<span class="xs">ELIGIEUSE</span>.</p> + +<p>La lionne te mangera, si tu ne lâches pas son +petit !</p> + +<p class="p">L’E<span class="xs">NFANT</span>, riant.</p> + +<p>Ah ! que j’ai peur ! (<i>Il lui fait une grimace.</i>)</p> + +<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>, <i>avec étonnement</i>.</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">L’héroïsme est en lui comme dans sa semence :</div> +<div class="verse">Cet enfant merveilleux me semble un feu dormant.</div> +<div class="verse">A la braise qui couve apportez l’aliment :</div> +<div class="verse">Elle fera bientôt jaillir la flamme immense !</div> +</div> + +</div> +<p class="p">P<span class="xs">REMIÈRE</span> R<span class="xs">ELIGIEUSE</span>.</p> + +<p>Allons ! lâche le petit lion !… Je te donnerai +un autre jouet.</p> + +<p class="p">L’E<span class="xs">NFANT</span>.</p> + +<p>Où est-il ? Donne-le tout de suite ! (<i>Il tend la +main.</i>)</p> + +<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>, <i>regardant la main de l’enfant</i>.</p> + +<p>Dieux ! Mais voilà les signes qui présagent l’empire +du monde !</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">Je frémis en voyant sa main prédestinée !</div> +<div class="verse">Elle se tend, avide, et son geste enfantin</div> +<div class="verse">Offre cette merveille à ma vue étonnée :</div> +<div class="verse">Un lotus entr’ouvert sous les feux du matin<a id="FNanchor_87" href="#Footnote_87" class="fnanchor">[87]</a>.</div> +</div> + +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_87" href="#FNanchor_87"><span class="label">[87]</span></a> Les doigts tiennent ensemble comme les pétales du +lotus : la main <i>palmée</i> est un des signes auxquels on reconnaît, +dans la mythologie indienne, le futur Tchacravartin, +ou souverain universel.</p> +</div> +<p class="p"><span class="pagenum">-167-</span> S<span class="xs">ECONDE</span> R<span class="xs">ELIGIEUSE</span>.</p> + +<p>Laisse-le, Souvratâ ! Tu le sais bien, ce n’est +pas avec des paroles qu’on vient à bout de lui. Va +dans ma hutte, prends l’oiseau de faïence peinte +du petit Manganaca, et apporte-le.</p> + +<p class="p">P<span class="xs">REMIÈRE</span> R<span class="xs">ELIGIEUSE</span>.</p> + +<p>Oui ! c’est cela. (<i>Elle sort.</i>)</p> + +<p class="p">L’E<span class="xs">NFANT</span>.</p> + +<p>En attendant, je jouerai avec le petit lion.</p> + +<p class="p">L<span class="xs">A</span> R<span class="xs">ELIGIEUSE</span>. (<i>Elle le regarde en riant.</i>)</p> + +<p>Veux-tu le lâcher !</p> + +<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p> + +<p>Ah ! que je voudrais qu’il fût à moi, ce petit +entêté !</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">Avoir de tels enfants… Ah ! quelle douce chose !</div> +<div class="verse i2">Contempler leurs joyeux ébats,</div> +<div class="verse">Voir leurs petites dents garnir leur bouche rose,</div> +<div class="verse i2">Qui s’ouvre pour rire aux éclats,</div> +<div class="verse">Suivre l’effort charmant de leur langue novice,</div> +<div class="verse i2">Les prendre à terre tout poudreux,</div> +<div class="verse">Les porter dans ses bras, complaire à leur caprice :</div> +<div class="verse i2">Ah ! que les pères sont heureux !</div> +</div> + +</div> +<p class="p">L<span class="xs">A</span> R<span class="xs">ELIGIEUSE</span>, <i>menaçant l’enfant du doigt</i>.</p> + +<p>Alors tu ne veux pas m’écouter ? (<i>Regardant +autour d’elle.</i>) Il n’y a pas là un ermite ? (<i>Voyant +le roi.</i>) Ah ! voilà quelqu’un. — Seigneur, venez +délivrer le petit lion. Voyez comme il le tourmente : +quand une fois il tient quelque chose, il +ne veut plus le lâcher.</p> + +<p class="p"><span class="pagenum">-168-</span> L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p> + +<p>J’y vais tout de suite ! (<i>Il s’approche en souriant.</i>) +Holà ! petit solitaire !</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">Hôte indigne d’un tel séjour,</div> +<div class="verse">Ignores-tu donc que l’ermite</div> +<div class="verse">Embrasse dans un même amour</div> +<div class="verse">Tout être vivant qui l’habite ?</div> +<div class="verse">Ton père est l’ennemi du mal ;</div> +<div class="verse">Mais ta fureur le déshonore :</div> +<div class="verse">Tel on voit le serpent éclore</div> +<div class="verse">Au pied de l’arbre de santal !</div> +</div> + +</div> +<p class="p">L<span class="xs">A</span> R<span class="xs">ELIGIEUSE</span>.</p> + +<p>Seigneur, ce n’est pas le fils d’un ermite.</p> + +<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p> + +<p>On le voit à son air comme à sa conduite : +c’est le lieu où je le rencontre qui m’avait trompé. +(<i>Il lui fait lâcher le lionceau et tressaille.</i>)</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">Un frisson de plaisir ébranle tout mon être !</div> +<div class="verse">Mais le père, grands dieux ! le père frémissant…</div> +<div class="verse">Ah ! quelle inexprimable ivresse il doit connaître,</div> +<div class="verse">L’homme béni du ciel qui dit : « Voilà mon sang ! »</div> +</div> + +</div> +<p class="p">L<span class="xs">A</span> R<span class="xs">ELIGIEUSE</span>, <i>les regardant tous les deux</i>.</p> + +<p>C’est une chose merveilleuse !</p> + +<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p> + +<p>Que voulez-vous dire ?</p> + +<p class="p">L<span class="xs">A</span> R<span class="xs">ELIGIEUSE</span>.</p> + +<p>Tu n’es pas parent de cet enfant : cependant +il te ressemble d’une manière étonnante ! Ce qui +<span class="pagenum">-169-</span> me surprend aussi, c’est que, sans te connaître, +avec son caractère, il t’ait cédé si vite.</p> + +<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>, <i>caressant l’enfant</i>.</p> + +<p>Madame, vous dites qu’il n’est pas fils d’un ermite… +A quelle famille appartient-il donc ?</p> + +<p class="p">L<span class="xs">A</span> R<span class="xs">ELIGIEUSE</span>.</p> + +<p>A la famille de Pourou.</p> + +<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>, <i>à part</i>.</p> + +<p>Il est de ma noble race ! Je ne m’étonne plus ! +(<i>Haut.</i>) Je connais les antiques usages de cette +famille :</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">Que demande un Pourou ? Maître du monde, il eut</div> +<div class="verse i2">Des palais aux terrasses blanches :</div> +<div class="verse">Quand il a fait sa tâche, il veut, pour son salut,</div> +<div class="verse i2">Un banc de pierre sous les branches !</div> +</div> + +</div> +<p>Mais comment un être humain a-t-il pu pénétrer +dans l’ermitage des dieux ?</p> + +<p class="p">L<span class="xs">A</span> R<span class="xs">ELIGIEUSE</span>.</p> + +<p>Nul n’y pénètre, en effet. Mais sa mère est fille +d’une nymphe, et elle l’a mis au monde dans ce +divin séjour.</p> + +<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>, <i>à part</i>.</p> + +<p>Que dit-elle ?… Ce ne serait donc pas une chimère ?… +(<i>Haut.</i>) Et quel est le père de l’enfant ?</p> + +<p class="p">L<span class="xs">A</span> R<span class="xs">ELIGIEUSE</span>.</p> + +<p>On ne prononce plus son nom : il a renié son +épouse légitime.</p> + +<p class="p"><span class="pagenum">-170-</span> L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>, <i>à part</i>.</p> + +<p>Mais c’est de moi qu’elle parle !</p> + +<p class="p">P<span class="xs">REMIÈRE</span> R<span class="xs">ELIGIEUSE</span>, <i>rentrant avec l’oiseau de faïence +dans les mains</i>.</p> + +<p id="pa-17">Grand-dompteur ! vois le bel oiseau !</p> + +<p class="p">L’E<span class="xs">NFANT</span>.</p> + +<p>Ma bonne sœur, il est bien joli. (<i>Il prend le +jouet.</i>)</p> + +<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>, <i>à part</i>.</p> + +<p>Oh ! si j’étais trompé par un mirage ! Si tout +cela devait finir en me laissant à mon désespoir !</p> + +<p class="p">P<span class="xs">REMIÈRE</span> R<span class="xs">ELIGIEUSE</span>, <i>après avoir regardé l’enfant ; +avec inquiétude</i>.</p> + +<p>Mais je ne vois plus l’amulette à son poignet !</p> + +<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p> + +<p>Ne vous tourmentez pas ! Il l’a sans doute perdue +en jouant avec le lionceau… La voici ! (<i>Il va pour +la ramasser.</i>)</p> + +<p class="p">L<span class="xs">ES DEUX</span> R<span class="xs">ELIGIEUSES</span>.</p> + +<p>N’y touchez pas ! n’y touchez pas ! (<i>Après l’avoir +vu ramasser l’amulette.</i>) Comment ! il l’a prise ! +(<i>Elles croisent leurs mains sur leur poitrine et se +regardent avec stupéfaction.</i>)</p> + +<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p> + +<p>Pourquoi vouliez-vous m’empêcher de la prendre ?</p> + +<p class="p">P<span class="xs">REMIÈRE</span> R<span class="xs">ELIGIEUSE</span>.</p> + +<p>Écoutez, seigneur ! C’est une plante divine +<span class="pagenum">-171-</span> qu’on appelle Aparâdjitâ<a id="FNanchor_88" href="#Footnote_88" class="fnanchor">[88]</a>. On en fait une amulette +toute-puissante. Le bienheureux Mârîtcha a +donné celle-ci à l’enfant aussitôt après sa naissance, +dans la cérémonie de la consécration. +Quand elle tombe à terre, personne ne doit la +ramasser, si ce n’est l’enfant lui-même, sa mère,… +ou son père !</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_88" href="#FNanchor_88"><span class="label">[88]</span></a> « Invincible. »</p> +</div> +<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p> + +<p>Et si un autre la ramasse…</p> + +<p class="p">P<span class="xs">REMIÈRE</span> R<span class="xs">ELIGIEUSE</span>.</p> + +<p>Elle se change en serpent, et le mord.</p> + +<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p> + +<p>Avez-vous jamais vu ce prodige s’accomplir ?</p> + +<p class="p">L<span class="xs">ES DEUX</span> R<span class="xs">ELIGIEUSES</span>.</p> + +<p>Plus d’une fois.</p> + +<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p> + +<p>Ah ! tous mes vœux sont remplis ! Il ne me +reste qu’à goûter mon bonheur ! (<i>Il prend l’enfant +et le couvre de baisers.</i>)</p> + +<p class="p">D<span class="xs">EUXIÈME</span> R<span class="xs">ELIGIEUSE</span>.</p> + +<p>Viens vite, Souvratâ ! Sacountalâ est maintenant +en prière : allons la prévenir. (<i>Elles sortent.</i>)</p> + +<p class="p">L’E<span class="xs">NFANT</span>.</p> + +<p>Laisse-moi ! Je veux aller voir maman !</p> + +<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p> + +<p>Mon fils, nous irons ensemble trouver ta mère.</p> + +<p class="p"><span class="pagenum">-172-</span> L’E<span class="xs">NFANT</span>.</p> + +<p>Mais tu n’es pas mon papa ! Mon papa s’appelle +Douchanta.</p> + +<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>, <i>souriant</i>.</p> + +<p>Voilà qui achèverait, au besoin, de me convaincre !</p> + +<hr> + + +<p class="did">On voit paraître Sacountalâ, les cheveux réunis +en une seule tresse<a id="FNanchor_89" href="#Footnote_89" class="fnanchor">[89]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_89" href="#FNanchor_89"><span class="label">[89]</span></a> C’est la coiffure des religieuses.</p> +</div> +<p class="p">S<span class="xs">ACOUNTALA</span>, <i>hésitant</i>.</p> + +<p>On me dit que l’amulette de mon fils ne s’est +pas métamorphosée dans ses mains… Mais je ne +peux plus croire au bonheur ! Et cependant,… si +ce que m’a dit Misrakésî est vrai… (<i>Elle s’avance.</i>)</p> + +<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>. (<i>Il est près de défaillir.</i>)</p> + +<p>C’est elle ! c’est Sacountalâ !</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">Ces sombres vêtements, cette coiffure austère,</div> +<div class="verse">Ce visage amaigri par l’ascétique loi,</div> +<div class="verse">Ce long deuil qu’elle garde ici dans le mystère,</div> +<div class="verse">Tout me dit que son cœur est encor plein de moi.</div> +</div> + +</div> +<p class="p">S<span class="xs">ACOUNTALA</span>. (<i>A la vue du roi dont les traits sont +altérés par le remords, elle hésite.</i>)</p> + +<p>Ce n’est pas mon époux ! Quel est cet homme +que l’amulette n’a pas écarté, et dont le contact +impur a souillé mon enfant ?</p> + +<p class="p"><span class="pagenum">-173-</span> L’E<span class="xs">NFANT</span>, <i>courant vers sa mère</i>.</p> + +<p>Maman ! il m’appelle son fils ! Je ne le connais +pas, moi !</p> + +<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p> + +<p>Mon amour ! J’ai été barbare envers toi… Mais +aujourd’hui finit mon expiation : reconnais-moi !</p> + +<p class="p">S<span class="xs">ACOUNTALA</span>, <i>à part</i>.</p> + +<p>Respire enfin, mon cœur ! Le destin m’avait durement +frappée ! Mais sa cruauté se lasse ; il a +pitié de moi : c’est bien mon époux !</p> + +<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">Je te vois, maintenant ! C’est toi ! L’ombre jalouse</div> +<div class="verse">N’obscurcit plus mon cœur… Son sommeil est fini.</div> +<div class="verse">Ainsi l’astre des nuits, aimé de Rohinî<a id="FNanchor_90" href="#Footnote_90" class="fnanchor">[90]</a>,</div> +<div class="verse">Revient après l’éclipse à sa divine épouse.</div> +</div> + +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_90" href="#FNanchor_90"><span class="label">[90]</span></a> Nom d’une constellation.</p> +</div> +<p class="p">S<span class="xs">ACOUNTALA</span>.</p> + +<p>Gloire !… Gloire !… (<i>Les sanglots l’étouffent et +l’empêchent d’achever : Gloire au roi !</i>)</p> + +<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">Tu pleures… Je t’entends… N’achève pas ! Ma gloire,</div> +<div class="verse i3">C’est ton fidèle amour ;</div> +<div class="verse">C’est ta lèvre pâlie, et ta longue mémoire</div> +<div class="verse i3">D’une ivresse d’un jour !</div> +</div> + +</div> +<p class="p">L’E<span class="xs">NFANT</span>.</p> + +<p>Maman ! Qui donc est-ce ?</p> + +<p class="p"><span class="pagenum">-174-</span> S<span class="xs">ACOUNTALA</span>.</p> + +<p>Mon enfant, demande-le à notre heureux destin ! +(<i>Elle continue à pleurer.</i>)</p> + +<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">Toi que je n’ai pas su seulement reconnaître,</div> +<div class="verse">Toi que j’ai repoussée, oh ! viens ! console-toi !</div> +<div class="verse">Un pouvoir inconnu subjuguait tout mon être :</div> +<div class="verse i2">C’était lui qui parlait en moi !</div> +<div class="verse">L’homme dont l’esprit dort chasse d’un air farouche</div> +<div class="verse">La Fortune qui vient à sa porte frappant,</div> +<div class="verse">Et l’aveugle craintif, ignorant qui le touche,</div> +<div class="verse i2">Prend une fleur pour un serpent !</div> +</div> + +</div> +<p>(<i>Il tombe à ses pieds.</i>)</p> + +<p class="p">S<span class="xs">ACOUNTALA</span>.</p> + +<p>Relevez-vous, mon époux ! Relevez-vous ! J’ai +eu un époux si tendre… Le trésor de mes mérites +était épuisé sans doute ? Autrement, je ne comprendrais +pas ce qui est arrivé. (<i>Le roi se relève.</i>) +Et comment mon époux s’est-il souvenu de la +malheureuse Sacountalâ ?</p> + +<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p> + +<p>Je te le dirai quand j’aurai fini d’arracher de +mon cœur la flèche aiguë du remords !</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">Ah ! laisse-moi l’essuyer, cette larme,</div> +<div class="verse i2">Qui coulait sur ta lèvre en feu,</div> +<div class="verse">Quand, sourd, aveugle, enchaîné par un charme,</div> +<div class="verse i2">Je la méprisais comme un jeu !</div> +<div class="verse">Je la revois qui baigne de rosée</div> +<div class="verse i2"><span class="pagenum">-175-</span> Tes yeux profonds aux noirs contours ;</div> +<div class="verse">Ah ! laisse-moi sur ta joue embrasée</div> +<div class="verse i2">Sécher sa trace pour toujours !</div> +</div> + +</div> +<p>(<i>Il essuie ses larmes.</i>)</p> + +<p class="p">S<span class="xs">ACOUNTALA</span>, <i>voyant l’anneau au doigt du roi</i>.</p> + +<p>L’anneau !… Le voilà, mon époux !</p> + +<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p> + +<p>Oui ! Je l’ai retrouvé d’une façon miraculeuse… +Et avec lui j’ai retrouvé la mémoire.</p> + +<p class="p">S<span class="xs">ACOUNTALA</span>.</p> + +<p>C’est lui qui est coupable de tout ! Il m’a manqué +quand je cherchais à te convaincre.</p> + +<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>, <i>lui tendant l’anneau</i>.</p> + +<p>Liane charmante ! pare-toi de ta fleur : le printemps +est revenu !</p> + +<p class="p">S<span class="xs">ACOUNTALA</span>.</p> + +<p>La bague ?… Et si j’allais la perdre encore ?… +Garde-la, mon époux !</p> + +<hr> + + +<p class="p">M<span class="xs">ATALI</span>, <i>entrant</i>.</p> + +<p>Je viens te féliciter d’avoir retrouvé ton épouse +et d’avoir vu enfin ton fils.</p> + +<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p> + +<p>Je suis doublement heureux, car je dois mon +bonheur à un ami. Mais Indra en est-il instruit ?</p> + +<p class="p"><span class="pagenum">-176-</span> M<span class="xs">ATALI</span>, <i>souriant</i>.</p> + +<p>Rien ne lui est caché. Viens ! Le vénérable Mârîtcha +veut bien te recevoir.</p> + +<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p> + +<p>Chère épouse, prends la main de notre fils, et +conduis-moi auprès du bienheureux.</p> + +<p class="p">S<span class="xs">ACOUNTALA</span>.</p> + +<p>Mais je n’ose me présenter devant mon vénérable +maître à côté de mon époux.</p> + +<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p> + +<p>Cette dérogation aux usages est permise dans +un jour si heureux. Viens !</p> + +<hr> + + +<p class="did">On voit paraître Mârîtcha, assis, avec Aditi à ses côtés.</p> + +<p class="p">M<span class="xs">ARITCHA</span>, <i>regardant le roi</i>.</p> + +<p>Fille de Dakcha !</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">C’est ce roi qui vainquit la horde sanguinaire</div> +<div class="verse">Des démons conjurés contre le ciel d’Indra :</div> +<div class="verse">Grâce à lui, notre fils, que son arc délivra,</div> +<div class="verse i2">Peut laisser dormir son tonnerre.</div> +</div> + +</div> +<p class="p">A<span class="xs">DITI</span>.</p> + +<p>Son extérieur annonce déjà sa puissance.</p> + +<p class="p">M<span class="xs">ATALI</span>.</p> + +<p>Roi, voici le père et la mère des dieux ! Vois le +regard qu’ils arrêtent sur toi : ils t’aiment comme +un fils ! Approche !</p> + +<p class="p"><span class="pagenum">-177-</span> L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p> + +<p>O Mâtali ! quel spectacle s’offre à mes yeux !</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">Majesté dont jamais nulle autre n’approcha !</div> +<div class="verse">Il est donc devant moi, ce couple tutélaire ?</div> +<div class="verse">Le fils de Mârîtcha, la fille de Dakcha</div> +<div class="verse">Ont donné sa splendeur au soleil qui m’éclaire ;</div> +<div class="verse">C’est par eux que le roi des dieux<a id="FNanchor_91" href="#Footnote_91" class="fnanchor">[91]</a> fut engendré :</div> +<div class="verse">Tous deux ont pour aïeul Brahma, le grand ancêtre,</div> +<div class="verse">Et Vichnou, que Brahma révère, a voulu naître</div> +<div class="verse i2">De leur sang fécond et sacré !</div> +</div> + +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_91" href="#FNanchor_91"><span class="label">[91]</span></a> Indra.</p> +</div> +<p class="p">M<span class="xs">ATALI</span>.</p> + +<p>Ce sont eux que tu vois.</p> + +<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>, <i>se prosternant</i>.</p> + +<p>Douchanta, serviteur d’Indra, vous salue.</p> + +<p class="p">M<span class="xs">ARITCHA</span>.</p> + +<p>Mon fils, gouverne longtemps la terre !</p> + +<p class="p">A<span class="xs">DITI</span>.</p> + +<p>Sois invincible ! (<i>Sacountalâ se prosterne avec son +fils.</i>)</p> + +<p class="p">M<span class="xs">ARITCHA</span>.</p> + +<p>Ma fille !</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">Ton héroïque époux prend Indra pour modèle,</div> +<div class="verse">Et ton fils est pareil au divin Djayanta :</div> +<div class="verse">Nouvelle Paulomî<a id="FNanchor_92" href="#Footnote_92" class="fnanchor">[92]</a>, que le roi Douchanta</div> +<div class="verse">T’aime et t’honore autant que tu lui fus fidèle !</div> +</div> + +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_92" href="#FNanchor_92"><span class="label">[92]</span></a> Épouse d’Indra, mère de Djayanta.</p> +</div> +<p class="p"><span class="pagenum">-178-</span> A<span class="xs">DITI</span>.</p> + +<p>Garde toujours l’estime de ton mari ! Que ton +fils vive pour être la gloire des deux races dont il +est né ! Maintenant, asseyez-vous à nos côtés. +(<i>Tous s’assoient.</i>)</p> + +<p class="p">M<span class="xs">ARITCHA</span>, <i>les désignant l’un après l’autre</i>.</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">Ton épouse est la foi vivante ; votre enfant</div> +<div class="verse">Est la richesse ; en toi s’incarne la puissance :</div> +<div class="verse">Je le vois se dresser dans sa magnificence,</div> +<div class="verse i3">Ce groupe triomphant !</div> +</div> + +</div> +<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p> + +<p>Bienheureux ! d’autres sèment les faveurs sur +leurs pas : toi, tu te fais précéder des tiennes.</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">L’orage gronde et l’éclair luit</div> +<div class="verse">Avant que l’eau du ciel s’épanche ;</div> +<div class="verse">La fleur naît et meurt sur la branche</div> +<div class="verse">Avant la naissance du fruit ;</div> +<div class="verse">La cause, par quelque présage,</div> +<div class="verse">Se révèle avant ses effets :</div> +<div class="verse">Pourtant, j’ai reçu tes bienfaits</div> +<div class="verse">Sans même avoir vu ton visage,</div> +</div> + +</div> +<p class="p">M<span class="xs">ATALI</span>.</p> + +<p>C’est à cela qu’on reconnaît la bonté du père +et de la mère de toutes les créatures.</p> + +<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p> + +<p>Bienheureux ! j’avais épousé ta servante Sacountalâ +selon le rite des Gandharvas… Peu de +temps après, elle me fût amenée par sa famille : je +l’ai reniée dans un moment d’égarement, et j’ai +<span class="pagenum">-179-</span> gravement offensé ton fils Cannva ! Plus tard, la +vue d’un anneau m’a rappelé notre union. Tout +cela est étrange…</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">Ne reconnaître qu’à la trace</div> +<div class="verse">Ce qu’on vit passer sous ses yeux :</div> +<div class="verse">Mal profond et mystérieux,</div> +<div class="verse">Dont le souvenir seul me glace !</div> +</div> + +</div> +<p class="p">M<span class="xs">ARITCHA</span>.</p> + +<p>Rassure-toi ! Tu n’es pas coupable. Tu étais +soumis à une influence funeste. Écoute !</p> + +<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p> + +<p>Je brûle de t’entendre.</p> + +<p class="p">M<span class="xs">ARITCHA</span>.</p> + +<p>Aditi a reçu Sacountalâ des mains de sa mère. +Ménacâ, voyant son désespoir après que tu l’eus +méconnue, était descendue aux bains sacrés des +Apsaras et l’avait enlevée. En les voyant, j’ai voulu +connaître ce qui s’était passé, et je l’ai trouvé par +l’effort de la méditation. C’est une malédiction de +Dourvâsas qui avait condamné l’infortunée à être +reniée par son époux, et l’effet de la malédiction +devait cesser à la vue de l’anneau de reconnaissance.</p> + +<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>, <i>à part, avec un soupir de soulagement</i>.</p> + +<p>Ah ! je suis pur du crime dont la pensée m’accablait.</p> + +<p class="p">S<span class="xs">ACOUNTALA</span>, <i>à part</i>.</p> + +<p>Maintenant, je suis vraiment heureuse ! Ce n’est +<span class="pagenum">-180-</span> pas le cœur de mon époux qui m’avait repoussée. +Je croyais y rentrer, mais je n’en étais jamais sortie. +Cette malédiction, je ne l’avais pas entendue ; +ma pensée était toute à lui, sans doute ! Mais mes +compagnes devaient la connaître. C’est pour cela +qu’elles m’avaient tant recommandé de lui montrer +l’anneau.</p> + +<p class="p">M<span class="xs">ARITCHA</span>.</p> + +<p>Ma fille, tu sais tout : ne garde pas de ressentiment +contre ton noble époux.</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">Oui, quand il a semblé te bannir de son cœur,</div> +<div class="verse i2">Un charme enchaînait sa mémoire,</div> +<div class="verse">Et dès que son esprit s’est réveillé vainqueur,</div> +<div class="verse i2">Il t’a rendu toute ta gloire.</div> +<div class="verse">Quand un souffle ternit la face d’un miroir,</div> +<div class="verse i2">On n’y voit nul reflet paraître ;</div> +<div class="verse">Le voile dissipé, c’est merveille de voir</div> +<div class="verse i2">L’image tout à coup renaître.</div> +</div> + +</div> +<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p> + +<p>C’est la vérité.</p> + +<p class="p">M<span class="xs">ARITCHA</span>.</p> + +<p>Mon enfant, es-tu content du fils que t’a donné +Sacountalâ ? Toutes les cérémonies prescrites par la +sainte loi ont été accomplies à sa naissance et +après : c’est moi qui y ai veillé.</p> + +<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p> + +<p>Bienheureux ! il est l’espoir de ma race.</p> + +<p class="p"><span class="pagenum">-181-</span> M<span class="xs">ARITCHA</span>.</p> + +<p>Il a le cœur d’un héros, et il aura l’empire du +monde !</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">Ce enfant régnera sur les sept continents<a id="FNanchor_93" href="#Footnote_93" class="fnanchor">[93]</a>.</div> +<div class="verse">Point d’obstacle à son char : il saura le conduire</div> +<div class="verse">Sur les monts escarpés et dans les flots tonnants.</div> +<div class="verse">Nul ennemi n’aura la force de lui nuire.</div> +<div class="verse">L’ermitage effrayé l’a nommé Grand-dompteur !</div> +<div class="verse">Mais quand sa main tiendra ton sceptre héréditaire,</div> +<div class="verse">Il aura les vertus, le cœur d’un roi : la terre</div> +<div class="verse i2">Acclamera son Protecteur<a id="FNanchor_94" href="#Footnote_94" class="fnanchor">[94]</a>.</div> +</div> + +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_93" href="#FNanchor_93"><span class="label">[93]</span></a> Détail emprunté à la géographie mythologique.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_94" href="#FNanchor_94"><span class="label">[94]</span></a> Plus exactement son « Porteur », en sanscrit <i>Bharata</i>. +Bharata fut l’ancêtre des héros du <i>Mahâbhârata</i>.</p> +</div> +<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p> + +<p>Bienheureux ! c’est toi qui l’as consacré : je puis +tout espérer de lui.</p> + +<p class="p">A<span class="xs">DITI</span>.</p> + +<p>Il faut instruire Cannva du bonheur de sa fille. +Ménacâ n’est pas loin : c’est elle qui me rendra ce +service.</p> + +<p class="p">S<span class="xs">ACOUNTALA</span>.</p> + +<p>La bienheureuse a prévenu mon désir.</p> + +<p class="p">M<span class="xs">ARITCHA</span>.</p> + +<p>Cannva doit à ses austérités une pénétration +merveilleuse : il sait déjà tout. (<i>Après réflexion.</i>) +Cependant il est convenable qu’il reçoive de nous +<span class="pagenum">-182-</span> la nouvelle de la réunion des deux époux et de +leur fils. Holà ! quelqu’un !</p> + +<p class="p">U<span class="xs">N</span> D<span class="xs">ISCIPLE</span>, <i>entrant</i>.</p> + +<p>Maître, me voici !</p> + +<p class="p">M<span class="xs">ARITCHA</span>.</p> + +<p>Gâlava ! prends le chemin des airs, et porte de +ma part au vénérable Cannva une heureuse nouvelle : +Sacountalâ et son fils ont été délivrés de la +malédiction de Dourvâsas et reconnus par Douchanta.</p> + +<p class="p">L<span class="xs">E</span> D<span class="xs">ISCIPLE</span>.</p> + +<p>Le bienheureux sera obéi. (<i>Il sort.</i>)</p> + +<p class="p">M<span class="xs">ARITCHA</span>, <i>au roi</i>.</p> + +<p>Toi, mon enfant, monte avec ton épouse et ton +fils sur le char d’Indra, ton divin ami, et retourne +dans ton palais.</p> + +<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p> + +<p>A l’instant.</p> + +<p class="p">M<span class="xs">ARITCHA</span>.</p> + +<p>Et maintenant…</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">Qu’Indra goûte l’offrande à tes banquets pieux ;</div> +<div class="verse">Que l’eau de la nuée à grands flots y réponde !</div> +<div class="verse">Et puisse l’amitié de la terre et des cieux</div> +<div class="verse i2">Durer pour le bonheur du monde !</div> +</div> + +</div> +<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p> + +<p>Je m’efforcerai de faire le bien.</p> + +<p class="p">M<span class="xs">ARITCHA</span>.</p> + +<p>Que désires-tu encore ?</p> + +<p class="p"><span class="pagenum">-183-</span> L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p> + +<p>Bienheureux ! m’as-tu laissé quelque chose à +désirer ? Cependant, je ferai encore ce vœu<a id="FNanchor_95" href="#Footnote_95" class="fnanchor">[95]</a> :</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_95" href="#FNanchor_95"><span class="label">[95]</span></a> Une prière analogue termine toutes les pièces indiennes.</p> +</div> +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">Puissé-je en mes États voir, avant que je meure,</div> +<div class="verse">Le juste triomphant, le savant respecté !</div> +<div class="verse">Et toi, Siva, mon Dieu ! daigne à ma dernière heure</div> +<div class="verse">Absorber tout mon être en ton immensité !</div> +</div> + +</div> +<div class="chapter"></div> +<p><span class="pagenum">-185-</span></p> + +<h2 class="nobreak" title="APPENDICE PASSAGES SUPPRIMÉS">APPENDICE<br> +PASSAGES SUPPRIMÉS<a id="FNanchor_96" href="#Footnote_96" class="fnanchor">[96]</a></h2> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_96" href="#FNanchor_96"><span class="label">[96]</span></a> Les strophes traduites en prose sont distinguées par +l’emploi des caractères italiques.</p> +</div> + +<h3>ACTE PREMIER</h3> + +<p>— <a href="#pa-1" class="sc">Page 15</a>.</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">« Révèlent un chemin qui conduit au lavoir. »</div> +</div> + +</div> +<p>Et de plus,</p> + +<p><i>Des bassins sont creusés au pied des arbres, et les racines +trempent dans l’eau agitée par le vent ; la fumée des +offrandes de beurre ternit l’éclat des jeunes pousses ; les petits +des gazelles sont sans défiance, et s’avancent doucement +à notre rencontre sur le sol de ce bosquet dont ils ont +tondu le gazon<a id="FNanchor_97" href="#Footnote_97" class="fnanchor">[97]</a>.</i></p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_97" href="#FNanchor_97"><span class="label">[97]</span></a> Strophe supprimée comme faisant double emploi avec +la précédente.</p> +</div> +<p><span class="pagenum">-186-</span></p> + +<h3>ACTE II</h3> + +<p>— <a href="#pa-2" class="sc">Page 50</a>.</p> + +<blockquote> +<p>« Ne seras-tu pas à mes côtés ? »</p> +</blockquote> + +<p class="p">M<span class="xs">ADHAVYA</span>.</p> + +<p>Alors me voilà devenu ton garde des roues<a id="FNanchor_98" href="#Footnote_98" class="fnanchor">[98]</a> !</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_98" href="#FNanchor_98"><span class="label">[98]</span></a> Plaisanterie assez froide en français, et inintelligible +sans note : le garde des roues est celui qui accompagne le +char à pied, en coureur.</p> +</div> + +<h3>ACTE III</h3> + +<p>— <a href="#pa-3" class="sc">Page 54</a>.</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">« Ni mon cœur de l’aimer ! »</div> +</div> + +</div> +<p>O Amour ! tes flèches sont des fleurs : pourquoi donc +font-elles tant de mal ? (<i>Après réflexion.</i>) Ah ! je le sais !</p> + +<p><i>C’est le feu de la colère de Siva qui, aujourd’hui encore, +couve en toi comme le feu sous-marin au fond des flots<a id="FNanchor_99" href="#Footnote_99" class="fnanchor">[99]</a> : +autrement, ô Amour, pourrais-tu brûler ainsi mes pareils, +toi que le dieu a réduit en cendres<a id="FNanchor_100" href="#Footnote_100" class="fnanchor">[100]</a> ?</i></p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_99" href="#FNanchor_99"><span class="label">[99]</span></a> C’est un mythe indien.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_100" href="#FNanchor_100"><span class="label">[100]</span></a> Le dieu de l’amour « aux flèches de fleurs » a été +consumé par le feu sorti de l’œil de Siva, et depuis ce +jour, il est « sans corps ». Douchanta suppose ici, pour +expliquer ses « brûlures », que ce feu couve encore sous la +cendre de l’Amour.</p> +</div> +<p>Toi et la lune, avec votre apparente douceur, vous +trompez bien les amants !</p> + +<p><span class="pagenum">-187-</span> <i>On dit que tes flèches sont des fleurs, et que la lune a +de froids rayons. L’aventure de mes pareils est la preuve +du contraire : les froids rayons de la lune versent des +flammes, et de tes flèches de fleurs tu fais autant de +foudres.</i></p> + +<p>Et cependant,</p> + +<p><i>Quoique l’Amour m’inflige des tortures sans trêve, je ne +puis le maudire quand il me fait brûler pour elle, la belle +aux grands yeux qui enivrent<a id="FNanchor_101" href="#Footnote_101" class="fnanchor">[101]</a> !</i></p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_101" href="#FNanchor_101"><span class="label">[101]</span></a> On pourrait regretter cette strophe ; mais, sans les +trois autres, elle n’avait plus de raison d’être.</p> +</div> +<p>O Amour, tu n’entends donc pas mes plaintes ? Quoi ! +pas de pitié pour moi ?</p> + +<p><i>Je t’ai nourri<a id="FNanchor_102" href="#Footnote_102" class="fnanchor">[102]</a> de mes pensées incessantes, et voilà +comme tu me récompenses ! Est-ce contre moi que tu devrais +tendre jusqu’à ton oreille la corde de ton arc ? Est-ce +sur moi que tu devrais décocher tes flèches ?</i></p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_102" href="#FNanchor_102"><span class="label">[102]</span></a> Après cela, il semble qu’on puisse tirer l’échelle. +Mais les traits de ce genre ne sont pas rares dans la poésie +indienne, sinon chez Câlidâsa, au moins chez la plupart de +ses confrères.</p> +</div> + +<p class="gap">— <a href="#pa-4" class="sc">Page 57</a>.</p> + +<blockquote> +<p>« Tu souffres trop ! »</p> +</blockquote> + +<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p> + +<p>C’est la vérité !</p> + +<p><i>Ses bracelets, faits de racines de lotus, étaient blancs comme +les rayons de la lune ; ils sont noircis<a id="FNanchor_103" href="#Footnote_103" class="fnanchor">[103]</a> maintenant, et trahissent +la fièvre qui la brûle.</i></p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_103" href="#FNanchor_103"><span class="label">[103]</span></a> Le détail est peu gracieux.</p> +</div> + +<p class="gap">— <a href="#pa-5" class="sc">Page 61</a>.</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">« Qu’a-t-elle à craindre ? »</div> +</div> + +</div> +<p><span class="pagenum">-188-</span> Et encore :</p> + +<p><i>Celui dont tu crains, bien à tort, les mépris, ô belle ! est là +qui brûle de s’unir à toi. Ce n’est pas d’ordinaire la perle +qui cherche le pêcheur, mais le pêcheur qui cherche la +perle<a id="FNanchor_104" href="#Footnote_104" class="fnanchor">[104]</a>.</i></p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_104" href="#FNanchor_104"><span class="label">[104]</span></a> Double emploi. Dans le sanscrit, ce n’est pas seulement +l’idée de la première stance, ce sont les mots mêmes +que la seconde reproduit en grande partie.</p> +</div> + +<p class="gap">— <a href="#pa-6" class="sc">Page 67</a>.</p> + +<blockquote> +<p>« Et me fait désirer ce que je ne dois pas. »</p> +</blockquote> + +<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>, <i>à part</i>.</p> + +<p><i>Les jeunes filles, même quand elles aiment, résistent +ainsi aux prières de leurs bien-aimés. Elles brûlent de +s’unir à eux ; mais elles n’osent se donner. Ce n’est plus +l’Amour qui les torture : il a levé pour elles tous les obstacles. +Ce sont elles qui, par leurs retards, torturent l’Amour +même<a id="FNanchor_105" href="#Footnote_105" class="fnanchor">[105]</a>.</i></p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_105" href="#FNanchor_105"><span class="label">[105]</span></a> Cette analyse, assez déplacée dans la bouche du roi +qui, en somme, n’est pas un Don Juan, ne se retrouve +pas dans l’autre recension.</p> +</div> +<p class="didr">(<i>Sacountalâ s’éloigne.</i>)</p> + + +<p class="gap">— <a href="#pa-7" class="sc">Page 68</a>.</p> + +<blockquote> +<p>« On peut nous voir ici. »</p> +</blockquote> + +<p>(<i>Il laisse aller Sacountalâ et revient sur ses pas.</i>)</p> + +<p class="p">S<span class="xs">ACOUNTALA</span>. (<i>Elle fait un pas et se retourne. +Avec abattement.</i>)</p> + +<p>Fils de Pourou ! j’ai résisté à ton désir ; j’ai seulement +consenti à t’entendre : ne m’oublie pas, pourtant !</p> + +<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p> + +<p>O belle !</p> + +<p><i>C’est en vain que tu pars ; tu ne sors pas de mon cœur. +<span class="pagenum">-189-</span> Telle, à la fin du jour, l’ombre s’éloigne de l’arbre sans en +quitter le pied.</i></p> + +<p class="p">S<span class="xs">ACOUNTALA</span>, <i>après avoir fait de nouveau quelques pas, +à part</i>.</p> + +<p>Hélas ! quand je l’entends, mes pieds refusent de me +porter. Eh bien ! je vais me cacher derrière cette touffe +d’amarantes, et je verrai s’il m’aime vraiment. (<i>Elle se +cache.</i>)</p> + +<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p> + +<p>O ma bien-aimée ! mon cœur est plein de toi seule : +comment peux-tu mépriser mon amour et m’abandonner ?</p> + +<p><i>Avec un corps si délicat qu’il faudrait lui épargner les +caresses, tu as donc un cœur dur comme la tige du +Sirîcha ?</i></p> + +<p class="p">S<span class="xs">ACOUNTALA</span>.</p> + +<p>Après avoir entendu cela, je n’ai pas la force de m’éloigner.</p> + +<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p> + +<p>Je n’ai plus rien à faire en ce lieu quand ma bien-aimée +l’a quitté. (<i>Regardant devant lui.</i>) Mais je me sens brusquement +arrêté.</p> + +<p><i>Voici devant moi son bracelet de racines de lotus ; il est +tombé de son bras, et il est encore tout parfumé de l’onguent +d’Ousîra qui couvrait son sein : c’est une chaîne qui +retient non cœur prisonnier.</i></p> + +<p>(<i>Il le ramasse avec précaution.</i>)</p> + +<p class="p">S<span class="xs">ACOUNTALA</span>, <i>regardant son bras</i>.</p> + +<p>Ah ! mon bras ne peut plus retenir un bracelet : je n’ai +pas senti tomber celui que je portais.</p> + +<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>, <i>plaçant sur son cœur le bracelet de racines +de lotus</i>.</p> + +<p>Frisson délicieux !</p> + +<p><i>Cette gracieuse parure, ô ma bien-aimée, a quitté ton +<span class="pagenum">-190-</span> bras charmant ; elle est là, et c’est elle, tout insensible +qu’elle est, qui me console dans ma douleur, lorsque toi, tu +m’abandonnes !</i></p> + +<p class="p">S<span class="xs">ACOUNTALA</span>.</p> + +<p>Non ! je ne puis résister plus longtemps ! Voilà justement +une occasion de me montrer. (<i>Elle s’approche.</i>)</p> + +<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>, <i>en la voyant, avec joie</i>.</p> + +<p>Ah ! voici la maîtresse de ma vie ! A peine ai-je achevé +ma plainte que le destin me témoigne sa pitié.</p> + +<p><i>De sa gorge desséchée par la soif, l’oiseau<a id="FNanchor_106" href="#Footnote_106" class="fnanchor">[106]</a> arrache un +cri de détresse : il demandait de l’eau, et l’eau du nuage +vient tomber dans son bec ouvert<a id="FNanchor_107" href="#Footnote_107" class="fnanchor">[107]</a>.</i></p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_106" href="#FNanchor_106"><span class="label">[106]</span></a> Oiseau légendaire qui passe pour ne boire que les +gouttes de pluie. Voir p. 160, <a href="#Footnote_77">note 77</a>.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_107" href="#FNanchor_107"><span class="label">[107]</span></a> Toute cette partie de la scène, et ce qui suit encore +jusqu’à la page 71 : « Oiseaux fidèles, séparez-vous », +manque dans l’autre recension. Nous n’avons pas cru devoir +sacrifier la fin, qui s’y trouve réduite à une seule strophe.</p> +</div> +<p class="p">S<span class="xs">ACOUNTALA</span>, <i>arrivant devant le roi</i>.</p> + +<p>Seigneur, je me suis aperçue en chemin, etc.</p> + + +<p class="gap">— <a href="#pa-8" class="sc">Page 69</a>.</p> + +<blockquote> +<p>« Frisson délicieux ! »</p> +</blockquote> + +<p><i>L’Amour est un arbre : le feu de la colère de Siva l’avait +brûlé<a id="FNanchor_108" href="#Footnote_108" class="fnanchor">[108]</a> ; mais le destin fait pleuvoir la liqueur d’immortalité, +et voilà que l’arbre consumé pousse de nouvelles +branches.</i></p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_108" href="#FNanchor_108"><span class="label">[108]</span></a> Voir ci-dessus, page 186, <a href="#Footnote_100">note 100</a>.</p> +</div> +<p><span class="pagenum">-191-</span></p> + +<h3>ACTE IV</h3> + +<p>— <a href="#pa-9" class="sc">Page 80</a>.</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">« Se recueille et pense à l’absent. »</div> +</div> + +</div> +<p><i>Les premiers rayons du matin colorent la rosée qui baigne +les jujubiers ; le paon se réveille et s’envole du toit +de chaume de la hutte ; l’antilope se lève brusquement du +bord de l’autel où s’est imprimé son pied fourchu : elle +s’étire, baisse le cou et dresse le dos<a id="FNanchor_109" href="#Footnote_109" class="fnanchor">[109]</a>.</i></p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_109" href="#FNanchor_109"><span class="label">[109]</span></a> Cette jolie description n’a que le tort d’être un hors-d’œuvre +après deux stances où le poète fait une allusion +évidente à la situation de l’héroïne.</p> +</div> +<p><i>La lune avait foulé le sommet du mont Mérou, le roi +des monts ; elle avait traversé, en illuminant les ténèbres, le +second séjour de Vichnou : voilà qu’elle tombe du ciel ; ses +rayons s’effacent ; même pour les plus nobles des êtres, la +chute est près du triomphe<a id="FNanchor_110" href="#Footnote_110" class="fnanchor">[110]</a>.</i></p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_110" href="#FNanchor_110"><span class="label">[110]</span></a> Double emploi avec la première strophe de la page 80.</p> +</div> + +<p class="gap">— <a href="#pa-10" class="sc">Page 90</a>.</p> + +<blockquote> +<p>« La forêt tout entière est en deuil. »</p> +</blockquote> + +<p>Vois plutôt</p> + +<p><i>La gazelle laisse tomber sa bouchée de gazon ; le paon +renonce à la danse<a id="FNanchor_111" href="#Footnote_111" class="fnanchor">[111]</a> ; les lianes s’affaissent et laissent pendre +leurs feuilles pâlies.</i></p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_111" href="#FNanchor_111"><span class="label">[111]</span></a> La danse du paon est un des lieux communs de la +poésie descriptive des Hindous.</p> +</div> + +<p class="gap">— <a href="#pa-11" class="sc">Page 90</a>.</p> + +<blockquote> +<p>« Vous l’aimerez comme vous m’avez aimée. »</p> +</blockquote> + +<p class="p"><span class="pagenum">-192-</span> C<span class="xs">ANNVA</span>.</p> + +<p>Ma chère enfant,</p> + +<p><i>Je rêvais de te donner un époux digne de toi : tu as su +le trouver toi-même. C’est son tour maintenant : libre de +souci pour ton bonheur, je la marierai à ce manguier qui +croît près d’elle.</i></p> + +<p>Maintenant reprends ta route.</p> + + +<p class="gap">— <a href="#pa-12" class="sc">Page 91</a>.</p> + +<blockquote> +<p>« (<i>Ils se remettent tous en route.</i>) »</p> +</blockquote> + +<p class="p">S<span class="xs">ACOUNTALA</span>.</p> + +<p>Mon père, je pense aussi à cette antilope qui ne quitte +pas les environs de la hutte : elle est pleine ; quand elle +aura mis bas, faites-moi savoir l’heureuse nouvelle. Surtout, +ne l’oubliez pas<a id="FNanchor_112" href="#Footnote_112" class="fnanchor">[112]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_112" href="#FNanchor_112"><span class="label">[112]</span></a> Nous n’aurions pas sacrifié ce trait, s’il ne nous +avait paru faire une sorte de double emploi avec la petite +scène suivante.</p> +</div> +<p class="p">C<span class="xs">ANNVA</span>.</p> + +<p>Compte sur moi, mon enfant.</p> + + +<p class="gap">— <a href="#pa-13" class="sc">Page 91</a>.</p> + +<blockquote> +<p>« Du courage ! »</p> +</blockquote> + +<p>Fais attention à tes pas.</p> + +<p><i>Sois ferme ; retiens les larmes qui baignent tes longs cils ; +elles t’empêchent de voir ; et tes pieds heurtent les aspérités +du chemin.</i></p> + + +<p class="gap">— <a href="#pa-14" class="sc">Page 92</a>.</p> + +<blockquote> +<p>« (<i>Il réfléchit.</i>) »</p> +</blockquote> + +<p class="p">A<span class="xs">NOUSOUYA</span>.</p> + +<p>Chère amie, il n’y a pas dans notre ermitage un seul +être vivant que ton départ ne plonge dans la tristesse. +Vois !</p> + +<p><span class="pagenum">-193-</span> <i>La femelle du Tchacravâca l’appelle sous la feuille de +nymphéa qui la cache ; mais l’oiseau ne lui répond pas : +c’est toi qu’il regarde, en laissant tomber sa becquée de racines +de lotus.</i></p> + + +<h3>ACTE VI</h3> + +<p>— <a href="#pa-15" class="sc">Page 132</a>.</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">« Sous les fleurs du manguier charmant. »</div> +</div> + +</div> +<p><i>C’est quand l’anneau m’a rendu la mémoire, c’est quand +je pleure, en proie au remords d’avoir indignement repoussé +ma bien-aimée, que je vois arriver le mois des fêtes et des +parfums enivrants<a id="FNanchor_113" href="#Footnote_113" class="fnanchor">[113]</a>.</i></p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_113" href="#FNanchor_113"><span class="label">[113]</span></a> Double emploi.</p> +</div> + +<p class="gap">— <a href="#pa-16" class="sc">Page 142</a>.</p> + +<blockquote> +<p>« Elle s’attaque au lotus de son visage. »</p> +</blockquote> + +<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p> + +<p>Chasse donc cet audacieux insecte !</p> + +<p class="p">M<span class="xs">ADHAVYA</span>.</p> + +<p>Mais c’est ton métier, à toi, d’apprendre à vivre aux +coquins.</p> + +<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p> + +<p>Tu as raison. Allons ! hôte bienvenu des lianes fleuries, +pourquoi te fatigues-tu à voltiger autour d’elle ?</p> + +<p><i>Vois ! ton amante est là, posée sur une fleur, elle est +altérée de ses sucs ; mais elle t’aime, elle t’attend et ne veut +pas faire son miel sans toi.</i></p> + +<p class="p">M<span class="xs">ISRAKÉSI</span>.</p> + +<p>Il s’y prend poliment !</p> + +<p class="p"><span class="pagenum">-194-</span> M<span class="xs">ADHAVYA</span>.</p> + +<p>C’est une race bien entêtée !</p> + +<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>, <i>en colère</i>.</p> + +<p>Ah ! tu ne veux pas m’obéir ! Eh bien ! écoute !</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">J’ai connu sa lèvre rose, <span class="rm">etc.</span></div> +</div> + +</div> +<p class="p">M<span class="xs">ADHAVYA</span>.</p> + +<p>Tes châtiments sont pourtant terribles ! Et elle n’a pas +peur ! (<i>A part, en riant.</i>) Il est complètement fou, et je +le deviens moi-même dans sa société.</p> + +<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p> + +<p>Comment ! j’ai beau la renvoyer ! Elle est toujours là !</p> + +<p class="p">M<span class="xs">ISRAKÉSI</span>.</p> + +<p>Voilà donc ce que l’amour peut faire, même d’un sage !</p> + +<p class="p">M<span class="xs">ADHAVYA</span>, <i>haut</i>.</p> + +<p>Dis-moi, tu sais que c’est une peinture que tu as devant +les yeux ?</p> + +<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p> + +<p>Comment ! une peinture ?</p> + +<p class="p">M<span class="xs">ISRAKÉSI</span>.</p> + +<p>Moi-même, je m’y étais trompée un instant. N’est-il pas +naturel qu’il ne voie, lui, que son rêve ?</p> + +<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>.</p> + +<p>Pourquoi es-tu si cruel envers moi ?</p> + +<blockquote> +<p><i>Je la voyais… J’étais heureux</i>, etc.<a id="FNanchor_114" href="#Footnote_114" class="fnanchor">[114]</a></p> +</blockquote> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_114" href="#FNanchor_114"><span class="label">[114]</span></a> On nous excusera sans doute d’avoir abrégé une pareille +scène.</p> +</div> + +<h3>ACTE VII</h3> + +<p>— <a href="#pa-17" class="sc">Page 170</a>.</p> + +<blockquote> +<p>« Vois le bel oiseau ! »</p> +</blockquote> + +<p class="p"><span class="pagenum">-195-</span> L’E<span class="xs">NFANT</span>, regardant autour de lui.</p> + +<p>Où est-elle maman<a id="FNanchor_115" href="#Footnote_115" class="fnanchor">[115]</a> ? (<i>Toutes les deux se mettent à rire.</i>)</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_115" href="#FNanchor_115"><span class="label">[115]</span></a> Il y a là un jeu de mots qui est intraduisible,… +heureusement. On peut en donner l’idée en remplaçant le +mot « oiseau » par le sanscrit <i>çakunta</i>, et en faisant dire à +la religieuse : « Vois ce beau sacounta-là ! » Que le lecteur +nous pardonne !</p> +</div> +<p class="p">P<span class="xs">REMIÈRE</span> R<span class="xs">ELIGIEUSE</span>.</p> + +<p>C’est la ressemblance des sons qui l’a trompé. Sa mère +le gâte tant !</p> + +<p class="p">D<span class="xs">EUXIÈME</span> R<span class="xs">ELIGIEUSE</span>.</p> + +<p>« Vois le joli paon ! » C’est là ce qu’on te disait.</p> + +<p class="p">L<span class="xs">E</span> R<span class="xs">OI</span>, <i>à part</i>.</p> + +<p>Comment ! Sa mère s’appelle Sacountalâ ! Mais bien des +femmes portent le même nom. Oh ! si j’étais trompé par +un mirage ! Si tout cela devait finir en me laissant à mon +désespoir !</p> + +<p class="p">L’E<span class="xs">NFANT</span>.</p> + +<p>Ma bonne sœur, votre paon est bien joli, etc.</p> + +<div class="chapter"></div> + + +<p class="c top4em">IMPRIMÉ PAR JOUAUST ET SIGAUX<br> +<span class="xs">POUR LA</span><br> +<span class="i">NOUVELLE BIBLIOTHÈQUE CLASSIQUE</span><br> +<span class="sc">Paris</span>, 1884</p> + + +<div class="break"></div> + +<p class="c top4em">NOUVELLE BIBLIOTHÈQUE CLASSIQUE<br> +<span class="i">A 3 francs le volume</span></p> + + +<p>Outre le tirage ordinaire à 3 fr. le volume, nous avons fait un +tirage numéroté de 500 exemplaires sur papier de Hollande (à +5 fr.), et de 30 sur pap. de Chine et 30 sur pap. Whatman (à 10 fr.).</p> + +<p>Aux amateurs du GRAND PAPIER nous offrons un <i>tirage +spécial</i> format in-8<sup>o</sup>, de 170 exemplaires sur pap. de Hollande +(à 20 fr.), 15 sur pap. de Chine et 15 sur pap. Whatman (à 35 fr.), +avec couvertures repliées. Ce tirage est orné des PORTRAITS +des auteurs publiés, <i>que contiennent seuls les exemplaires en +grand papier</i>.</p> + +<p><span class="sc">Nota.</span> — Nous n’avions admis jusqu’à présent dans notre +collection que des œuvres d’écrivains français. Nous abordons +aujourd’hui la littérature étrangère en publiant le drame de +<i>Sacountalâ</i>, traduit par MM. Abel Bergaigne et Paul Lehugeur.</p> + + +<p class="c gap">EN VENTE</p> + +<ul><li><span class="sc">Régnier</span>, <i>Satires</i>, publ. par Louis Lacour. — 1 vol.</li> +<li><span class="sc">Montesquieu</span>, <i>Grandeur et Décadence des Romains</i>, publ. par +G. Franceschi. — 1 vol.</li> +<li><span class="sc">Boileau</span>, publ. par P. Chéron. — 2 vol.</li> +<li><span class="sc">Hamilton</span>, <i>Mémoires de Grammont</i>, publ. par M. de Lescure. — 1 vol.</li> +<li><span class="sc">Regnard</span>, <i>Théâtre</i>, publ. par G. d’Heylli. — 3 vol.</li> +<li><span class="sc">Satyre Ménippée</span>, publ. par Ch. Read. — 1 vol.</li> +<li><span class="sc">P. L. Courier</span>, <i>Œuvres</i>, avec préface par F. Sarcey. — 3 vol.</li> +<li><span class="sc">Malherbe</span>, <i>Poésies</i>, publ. par P. Blanchemain. — 1 vol.</li> +<li><span class="sc">Corneille</span>, <i>Théâtre</i>, avec préface par V. Fournel. — 5 vol.</li> +<li><span class="sc">Diderot</span>, <i>Œuvres choisies</i>, préface par Paul Albert. — 6 vol.</li> +<li><span class="sc">Chamfort</span>, <i>Œuvres choisies</i>, publ. par M. de Lescure. — 2 vol.</li> +<li><span class="sc">Rivarol</span>, <i>Œuvres choisies</i>, publ. par M. de Lescure. — 2 vol.</li> +<li><span class="sc">Racine</span>, <i>Théâtre</i>, préface de V. Fournel. — 3 vol.</li> +<li><span class="sc">La Rochefoucauld</span>, <i>Maximes</i>, publ. par J. Thénard. — 1 vol.</li> +<li><span class="sc">La Bruyère</span>, <i>Caractères</i>, avec préface de L. Lacour. — 2 vol.</li> +<li><span class="sc">Molière</span>, <i>Théâtre</i>, publ. par D. Jouaust et G. Monval. — 8 vol.</li> +<li><span class="sc">Bossuet</span>, <i>Oraisons funèbres</i>, publ. par Arm. Gasté. — 1 vol.</li></ul> +<ul><li>Sous presse : <i>Poésies d’André Chénier</i>, — <i>Rabelais</i>, — <i>Montaigne</i>.</li></ul> +<p class="ind">Avril 1884.</p> + + + +<div style='text-align:center'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 77403 ***</div> +</body> +</html> diff --git a/77403-h/images/cover.jpg b/77403-h/images/cover.jpg Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..98b7ada --- /dev/null +++ b/77403-h/images/cover.jpg diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..6c72794 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This book, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. 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