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diff --git a/77403-0.txt b/77403-0.txt new file mode 100644 index 0000000..715ec6f --- /dev/null +++ b/77403-0.txt @@ -0,0 +1,7402 @@ +*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 77403 *** + + + + + + + + CALIDASA + + SACOUNTALA + + DRAME EN SEPT ACTES + MÊLÉ DE PROSE ET DE VERS + + TRADUIT PAR + ABEL BERGAIGNE + Maître de conférences à la Faculté des Lettres de Paris + ET + PAUL LEHUGEUR + Professeur au Lycée Charlemagne + + + PARIS + LIBRAIRIE DES BIBLIOPHILES + Rue Saint-Honoré, 338 + + M DCCC LXXXIV + + + + +TIRAGE A PETIT NOMBRE + + +Il a été imprimé en sus du tirage ordinaire: + + 350 exemplaires sur papier de Hollande (nºs 51 à 400). + 25 -- sur papier de Chine (nºs 1 à 25). + 25 -- sur papier Whatman (nºs 26 à 50). + --- + 400 exemplaires, numérotés. + +Il a été fait, en outre, un tirage en GRAND PAPIER (format in-8º), ainsi +composé: + + 100 exemplaires sur papier de Hollande (nºs 21 à 120). + 10 -- sur papier de Chine (nºs 1 à 10). + 10 -- sur papier Whatman (nºs 11 à 20). + --- + 120 exemplaires, numérotés. + + + + +PRÉFACE + + +Calidasa est, de tous les poètes de l’Inde, celui dont le goût est le +moins éloigné du nôtre, et SACOUNTALA est son chef-d’œuvre. Est-il +permis d’aller plus loin et de dire: SACOUNTALA est un chef-d’œuvre? + +Gœthe n’hésitait pas; on peut en juger par le quatrain suivant[1]: + + [1] Willt du die Blüthe des frühen, die Früchte des spaeteren Jahres, + Willt du was reizt und entzückt, willt du was saettigt und naehrt, + Willt du den Himmel, die Erde mit einem Namen begreifen, + Nenn’ ich, Sacontala, dich, und so ist Alles gesagt. + +«Faut-il nommer les fleurs du printemps avec les fruits de l’automne, le +charme qui enivre avec l’aliment qui rassasie, le ciel avec la terre? +C’est ton nom que je prononce, ô Sacountalâ, et ce seul mot dit tout.» + +Lamartine aussi a lu SACOUNTALA; il résume son impression en prose, et +n’en est pas pour cela moins lyrique: «Nous allons lire et commenter +avec vous un chef-d’œuvre de poésie à la fois épique et dramatique, qui +réunit dans une seule action ce qu’il y a de plus pastoral dans la +Bible, de plus pathétique dans Eschyle, de plus tendre dans Racine. Ce +chef-d’œuvre est SACOUNTALA[2].» + + [2] _Cours familier de littérature_, entretien V. + +Enfin, ce ne sera pas quitter les poètes que de demander un dernier +témoignage à un critique comme Paul de Saint-Victor. «Arrêtons-nous», +dit-il au moment d’entamer l’analyse du drame de Câlidâsa[3], «devant ce +chef-d’œuvre, la fleur et la perle du théâtre indien.» Puis, après avoir +cité le quatrain allemand: «C’est le vieux Gœthe qui, pareil à un +patriarche couronnant une vierge, donne à SACOUNTALA cette louange +magnifique. L’idylle indienne en est digne. Par sa grâce et son +innocence, son rapprochement de la nature et sa fraîcheur lumineuse, +elle mériterait d’être appelée le Paradis terrestre de la poésie.» + + [3] _Les Deux Masques_, tome II. + +En dépit de ces dithyrambes, dont le dernier date d’hier, on est, en +général, bien revenu aujourd’hui du premier enthousiasme qui avait +accueilli la découverte de la littérature sanscrite. Non que cette +littérature ait cessé d’être un objet d’études actives, passionnées +même. Mais elle n’attire plus guère que les savants, le philologue, +l’archéologue, l’historien des religions. C’est une idée reçue dans le +public, et les indianistes n’y contredisent guère, que l’intérêt +proprement littéraire lui fait à peu près défaut. + +Elle a en effet, il faut bien le reconnaître, un vice originel qui +semble la condamner d’avance: c’est une littérature savante. La plupart +des œuvres innombrables et souvent immenses qu’elle comprend, toutes +celles qui composent la littérature dite classique, ont été écrites dans +des siècles où le sanscrit était une langue vivante à peu près comme le +latin dans notre moyen âge. C’est ce dont témoignerait au besoin le +drame même où Gœthe ne voyait tant de choses. Dans SACOUNTALA, comme +dans tout le théâtre indien, un bon nombre de personnages, et en +particulier toutes les femmes, parlent, non le sanscrit, mais différents +dialectes qui en sont dérivés et qu’on désigne par le nom générique de +prâcrit. + +Le sanscrit n’est cependant pas exclusivement réservé aux clercs, +c’est-à-dire aux brahmanes. Le roi le parle également, ainsi que les +principaux dignitaires du palais[4]. C’est une langue de cour en même +temps qu’une langue d’église, et le théâtre, sinon l’ensemble de la +littérature classique de l’Inde, est moins encore une littérature +savante qu’une littérature aristocratique. Câlidâsa, en particulier, +n’aurait pas été trop dépaysé à l’hôtel de Rambouillet. Il en a les +qualités et les défauts, la noblesse et parfois l’emphase, la +délicatesse et surtout la préciosité. + + [4] En revanche, il y a, dans la plupart des drames, un brahmane qui + parle prâcrit: c’est le personnage ignorant, gourmand et poltron, + qui joue le rôle de confident et de bouffon du héros, Mâdhavya dans + _Sacountalâ_. + +Ces défauts et ces qualités étaient ceux de la société dans laquelle il +vivait. Hindou du Ve ou du VIe siècle de notre ère, à ce qu’on peut +supposer[5], il peint, comme ses devanciers et ses rivaux, les mœurs +polies et raffinées du harem royal[6], dans le goût du maître et de sa +cour. Mais l’écrivain précieux se trouve cette fois être un vrai poète. +Cet artisan de style aime la nature, et il sait en choisir, dans le +monde extérieur comme dans l’âme humaine, les traits les plus purs et +les plus expressifs. Il entremêle ses madrigaux d’idylles dignes de +Théocrite; il sème çà et là les mots touchants ou même profonds; enfin +il conçoit un caractère de femme à la fois passionné, noble et charmant, +et il sait lui donner tout son relief dans une scène admirable, qui +serait applaudie sur n’importe quel théâtre, le point de départ une fois +admis. + + [5] La seule donnée chronologique précise que nous ayons sur lui est + la mention de son nom dans une inscription datée d’une année qui + correspond à 634 de notre ère. + + [6] Particulièrement dans la jolie comédie intitulée _Agnimitra et + Mâlavicâ_. + +Il est vrai que ce point de départ est difficile à admettre. L’aventure +de Sacountalâ n’est pourtant pas en elle-même bien nouvelle. C’est, au +fond le vieux conte, toujours identique dans ses traits essentiels, de +la femme méconnue, répudiée, puis retrouvée avec son fils au fond des +bois. Ce qui varie selon les temps et selon les lieux, c’est la forme et +la cause de la répudiation. Chez nous, la croisade offrait au traître +Golo l’occasion de perdre Geneviève dans l’esprit de Siffroy. Dans +l’Inde, où un pouvoir surnaturel est attribué aux ascètes, c’est la +malédiction de Dourvâsas qui sépare Sacountalâ de Douchanta. Mais l’Inde +ne sait pas s’arrêter dans l’usage du merveilleux. Douchanta ne répudie +pas sa femme, à proprement parler: il l’a oubliée, et le sort qui a été +jeté sur elle l’empêche de la reconnaître. Nous ne sommes pas très sûrs +que les contemporains de Câlidâsa crussent tous à cette histoire; mais +on y avait cru avant eux[7]. La légende était consacrée, et on +l’acceptait comme les contemporains de Sophocle acceptaient celle +d’Œdipe, par exemple, qui ne brillait pas précisément par la +vraisemblance. + + [7] L’aventure est, il est vrai, racontée autrement dans le + _Mahâbhârata_; mais il pouvait y avoir plusieurs formes de la + légende. Le récit épique est d’ailleurs parfaitement insipide. + +Il serait peut-être plus difficile de la faire admettre chez nous à des +spectateurs assemblés, quoique ceux de l’Opéra l’aient vue au moins +mimée, il y a vingt-cinq ans déjà, dans un ballet dont Théophile Gautier +avait écrit le livret pour M. Reyer. En tout cas, il est permis de +demander ce sacrifice, si c’en est un, au goût d’un lecteur solitaire, +et le cinquième acte de SACOUNTALA ne lui fera pas regretter sa +complaisance. Si bon marché qu’on fasse de l’énorme fatras accumulé par +les pédants hindous, il faut bien reconnaître qu’il renferme quelques +perles, et ce morceau peut passer pour la plus pure de toutes. + +Le drame dont il forme la maîtresse scène a été traduit plusieurs fois +en français[8]. Est-il connu en France autant qu’il mérite de l’être? +Nous ne le pensons pas, et c’est ce qui nous a engagés à faire une +nouvelle tentative pour attirer sur lui l’attention du public lettré. +Nous n’avons pas eu la prétention de faire mieux que nos devanciers: +nous avons voulu faire autre chose. + + [8] D’abord par Chézy, le premier titulaire de la chaire de sanscrit + du Collège de France, ensuite par Fauche et par M. Foucaux. Avant + Chézy même, Bruguière avait donné, en l’an XI, une traduction de + _Sacountalâ_, mais d’après la traduction anglaise de William Jones. + +Le mélange de la prose et des vers n’est pas la moindre originalité du +théâtre indien. Les strophes y occupent, au milieu du dialogue, à peu +près la place des airs parmi les récitatifs de nos opéras. Il y a entre +le style tour à tour descriptif, précieux, lyrique de ces strophes, et +le ton généralement naturel et même familier du dialogue, un contraste +dont une traduction uniforme en prose ne peut, en dépit de tous les +artifices typographiques, donner qu’une idée imparfaite. Nous avons +espéré, malgré les inexactitudes de détail inséparables de toute +traduction poétique, donner, en reproduisant la distinction de la prose +et des vers, une impression plus exacte de l’ensemble. Si une tentative +de traduction en vers peut être excusée, c’est dans un cas pareil, ou +jamais. + +Cette première détermination en a entraîné une autre. Déjà contraints de +revendiquer une certaine liberté pour la traduction des strophes, nous +avons cru devoir faire un pas de plus. Notre ambition était de faire +lire SACOUNTALA. Quelques redites dans l’acte IV, au milieu d’une +pastorale d’ailleurs charmante, et deux passages d’assez mauvais goût +dans les actes III et VI pouvaient fatiguer inutilement le lecteur: nous +avons eu recours aux coupures[9]. Çà et là encore, nous avons retranché +quelques strophes, dont plusieurs, du reste, peuvent passer pour +interpolées[10], une vingtaine en tout sur deux cent vingt et plus. +L’acte V est complètement intact. Les actes I, II et VII le sont presque +complètement. Les suppressions n’ont d’importance que dans l’acte III. + + [9] Les passages supprimés sont donnés en appendice à la fin du + volume. + + [10] Nous faisons cette remarque sans y insister: car nous n’avons pas + procédé selon les règles de la critique scientifique. Il y a deux + recensions notablement différentes de notre drame. Nous avons suivi + en principe la recension _bengalie_, qui est la plus longue, mais en + l’écourtant légèrement, sans autre préoccupation que celle du sens + esthétique d’un lecteur français. Notre texte est celui de M. + Pischel. + +Le Câlidâsa que nous présentons ainsi au public est un peu plus simple +que le vrai. Mais qu’on se rassure! Ce n’est pas pour cela un Câlidâsa +de fantaisie. Quoique l’un de nous seulement soit indianiste, cette +traduction, produit d’une collaboration étroite et fraternelle, a été +écrite tout entière d’après le texte sanscrit et prâcrit. Les strophes +ont été traduites, soit directement sur ce texte, soit sur une première +traduction en prose rigoureusement littérale. Dans plus d’un passage où +nous nous écartons, non seulement des anciennes traductions +françaises[11], mais de la traduction excellente donnée, il y a quelques +années, en Allemagne, par M. Fritze[12], la divergence est voulue et +aurait pu faire l’objet de notes justificatives, si tout appareil +scientifique ne nous avait paru déplacé dans une publication à laquelle +nous voulions donner un caractère purement littéraire[13]. + + [11] Celles de Chézy et de Fauche ont été faites, comme la nôtre, sur + la recension bengalie; celle de M. Foucaux suit l’autre recension. + + [12] Cette traduction, qui suit aussi la recension bengalie, d’après + l’édition de M. Pischel, est en vers, et pourtant d’une exactitude + scrupuleuse. L’allemand a ce privilège de pouvoir se modeler + indifféremment sur une autre langue quelconque: faut-il le lui + envier? M. Fritze a d’ailleurs traduit en vers la prose aussi bien + que les strophes, et fondu le tout dans un rythme ïambique uniforme. + Il a ainsi renoncé au principal avantage que nous avons poursuivi en + cherchant à nous élever au-dessus de la prose. Rückert, dans la + traduction qu’il a laissée du même drame, avait, au contraire, + distingué la prose des vers, et c’est aussi ce qu’a fait M. Monier + Williams, dans sa traduction en anglais. + + [13] Les indications scéniques et les titres spéciaux pour chaque acte + sont en usage chez les auteurs hindous comme chez nos dramaturges + contemporains. Il n’était peut-être pas inutile d’en prévenir le + lecteur: nous n’avons ajouté que la liste des personnages, qu’ils ne + prennent pas la peine de dresser. + + + + +A MONSIEUR + +ALFRED LEHUGEUR + + + + +SACOUNTALA + +DRAME EN SEPT ACTES + + + Bénédiction. + Prologue. + + Acte premier.--La chasse. + Acte II.--Confidences. + Acte III.--L’amour. + Acte IV.--Adieux à l’ermitage. + Acte V.--L’affront. + Acte VI.--Séparation. + Acte VII et Dernier.--Reconnaissances. + + +PERSONNAGES DU PROLOGUE. + + LE DIRECTEUR DU THÉATRE. + UNE COMÉDIENNE. + + +PERSONNAGES DU DRAME. + + DOUCHANTA, roi de Hastinâpoura, sur le Gange, descendant de Pourou. + MADHAVYA, son ami d’enfance, brahmane gourmand et poltron. + CANNVA, brahmane, chef d’un ermitage au pied de l’Himâlaya, père + adoptif de Sacountalâ. + Voix de DOURVASAS, religieux mendiant. + SARNGARAVA } + SARADVATA } disciples de Cannva. + SOMARATA, chapelain du roi. + Un Pêcheur. + MATALI, cocher du dieu Indra. + Un Enfant. + MARITCHA, dieu-ermite. + + Le Cocher du roi. + Un Ermite et son disciple. + RAIVATACA, huissier. + BHADRASÉNA, général en chef. + Deux autres ermites. + CARABHACA. + Le Disciple d’un brahmane. + Un Disciple de Cannva. + HARITA, jeune ermite. + PARVATAYANA, chambellan. + Le Chef de la police. + SOUTCHAKA } + DJANOUKA } gardes de police. + GALAVA, disciple de Mârîtcha. + + SACOUNTALA, fille de Visvâmitra, ascète de race royale, et de + l’Apsaras ou nymphe Ménacâ; fille adoptive de Cannva. + ANOUSOUYA } + PRIYAMVADA } compagnes de Sacountalâ. + GAUTAMI, épouse de Cannva, mère adoptive de Sacountalâ. + Voix de la reine VASOUMATI, épouse de Douchanta. + MISRAKÉSI, Apsaras, compagne de Ménacâ et amie de Sacountalâ. + ADITI, déesse, épouse de Mârîtcha. + + Religieuses de l’ermitage de Cannva. + VÉTRAVATI, gardienne des portes du palais. + PARABHRITICA } + MADHOURICA } bouquetières au service du roi. + TCHATOURICA, femme peintre au service du roi. + Voix de PINGGALICA, suivante de la reine Vasoumatî. + Une Yavani, sorte d’amazone au service du roi. + Première Religieuse } + Deuxième Religieuse } de l’ermitage de Mârîtcha. + + Voix diverses derrière la scène (ermites, divinités des bois, poètes + de cour, etc.). + + +La scène est tour à tour dans l’ermitage de Cannva ou dans les bois +voisins, dans le palais ou dans la ville de Hastinâpoura, dans le ciel +d’Indra, au milieu des airs et dans l’ermitage divin de Mârîtcha. + + + + +BÉNÉDICTION[14] + + [14] Une prière analogue est de règle en tête de toute pièce indienne: + elle est immédiatement suivie d’un prologue dont les derniers mots + doivent servir d’introduction au premier acte. + + + Siva soit avec vous! C’est le souverain maître. + Ame unique en huit corps, il vit, il brûle, il luit, + Il rayonne: soleil le jour, lune la nuit, + Feu sacré sur l’autel, et devant l’autel, prêtre; + Air, vous le respirez, ce dieu mystérieux; + Terre, il est pour vous tous la nourrice féconde; + Eau, Brahma l’épancha pour en tirer le monde; + Éther, il vous pénètre, il ondule en tous lieux. + + + + +SACOUNTALA + + + + +PROLOGUE + + +LE DIRECTEUR. + +Nous n’avons pas de temps à perdre... (_Regardant du côté de la +coulisse._) Madame, si votre toilette est terminée, veuillez approcher. + +UNE COMÉDIENNE, _entrant_. + +Maître, me voilà: que faut-il faire? + +LE DIRECTEUR. + +Ma belle, voici une réunion de connaisseurs. Nous allons leur offrir une +représentation de _Sacountalâ_, la pièce nouvelle de Câlidâsa: donc, à +vos rôles!... Et que chacun fasse de son mieux! + +LA COMÉDIENNE. + +Notre directeur est si habile!... Avec lui, le succès est d’avance +assuré. + +LE DIRECTEUR, _souriant_. + +Ma belle, je te le dis en toute humilité... + + J’attends l’avis des gens de goût; + C’est leur jugement qui m’éclaire. + Au théâtre, ce n’est pas tout + D’être un habile homme: il faut plaire. + +LA COMÉDIENNE. + +Vous avez raison. Avez-vous d’autres ordres à me donner? + +LE DIRECTEUR. + +Oui! Pour disposer favorablement les oreilles de l’assistance, il +faudrait commencer par une chanson. + +LA COMÉDIENNE. + +Que voulez-vous que je chante? + +LE DIRECTEUR. + +Chante-nous les plaisirs de l’été: voilà justement l’été qui commence... + + Le vent souffle, embaumé par les fleurs qu’il caresse; + Le lac offre aux baigneurs son flot limpide et frais; + Les dormeurs sont heureux à l’ombre des forêts, + Et la paix des beaux soirs est pour tous une ivresse. + +LA COMÉDIENNE. + +CHANSON. + + Le Sirîcha[15] s’ouvre pour ta parure: + Je vois encor + Sur ton cou brun briller la ciselure + De la fleur d’or. + Son étamine est pendante, et l’abeille, + Insecte fou, + En bourdonnant lutine à ton oreille + Le frais bijou. + + [15] Fleur dont les femmes se font des pendants d’oreilles. + +LE DIRECTEUR. + +Ah!... Délicieux, ma belle! Les spectateurs sont encore sous le charme: +on dirait un auditoire en peinture. Maintenant,... quelle pièce +allons-nous leur offrir? + +LA COMÉDIENNE. + +Mais vous l’avez dit tout à l’heure. Ne devons-nous pas jouer la pièce +nouvelle, _Sacountalâ_? + +LE DIRECTEUR. + +Tu fais bien de me le rappeler... Je l’avais oublié... Sais-tu pourquoi? + + Je suivais dans l’air ta charmante voix: + Ta voix, dans son vol, m’entraîne après elle!... + +(_Montrant les acteurs qui entrent en scène._) + + Ainsi Douchanta poursuit la gazelle, + S’enfonce et s’égare au milieu des bois. + + + + +ACTE PREMIER + +LA CHASSE + + +On voit paraître le roi sur son char, poursuivant une gazelle; dans ses +mains l’arc et les flèches; son cocher conduit le char. + +LE COCHER, _regardant tour à tour le roi et la gazelle_. + + Nous volons sur la piste où bondit l’antilope; + Ta flèche étincelante est prête à l’y chercher: + Maître, la majesté dont ton front s’enveloppe + Est divine,... et je crois voir le céleste archer[16]. + + [16] Le dieu Siva. + +LE ROI. + +Cette gazelle nous a entraînés bien loin! + + Elle jette en fuyant un regard derrière elle + Et tourne vers moi son œil doux; + Son beau corps ramassé fuit la flèche mortelle: + La vois-tu courir devant nous? + Elle laisse tomber de sa bouche écumante + Des brins d’herbe à demi broutés... + Ses pieds ne touchent pas la terre, et l’épouvante + Double ses bonds précipités. + +(_Avec étonnement._) Mais je la poursuis inutilement. La voilà presque +hors de vue. + +LE COCHER. + +Roi! nous étions dans un chemin difficile: j’ai dû serrer les rênes,... +notre course s’est ralentie, et la gazelle a pris de l’avance. Mais nous +voilà maintenant sur un terrain uni, et tu ne tarderas pas à +l’atteindre. + +LE ROI. + +Alors lâche les rênes. + +LE COCHER. + +J’obéis. (_Il donne par ses gestes l’idée d’une course rapide en +char[17]._) Vois maintenant! + + [17] Comme on le voit, l’illusion de la machinerie est remplacée dans + l’Inde par la pantomime, et surtout par les stances descriptives. + + Ma main ne retient plus tes chevaux: la carrière + S’ouvre à leur élan généreux; + Ils soulèvent à peine une fine poussière + Qui retombe loin derrière eux; + Ce n’est plus une course: aucun bond ne secoue + Leurs panaches dressés dans l’air, + Et leur cou qui s’allonge est pareil à la proue + Du navire qui fend la mer. + +LE ROI, _joyeux_. + +Ah! voilà que les chevaux gagnent du terrain! Quelle vitesse! + + Tout grandit, approche, passe + Et s’efface... + Rien, dans l’horizon mouvant, + N’a ni forme ni distance: + Le sol danse! + Le char dépasse le vent! + +VOIX _derrière la scène_. + +Arrête! arrête! Roi! c’est une gazelle de l’ermitage... Ne frappe pas! + +LE COCHER, _écoutant et regardant_. + +Roi! au moment où la gazelle est à portée de ta flèche, voilà que deux +ermites paraissent entre elle et toi. + +LE ROI, _avec empressement_. + +Retiens vite les rênes! + +LE COCHER. + +J’obéis. (_Il arrête le char. On voit entrer un ermite accompagné de son +disciple._) + + * * * * * + +L’ERMITE, _levant la main_. + +Roi! c’est une gazelle de l’ermitage! + + Ne frappe pas! Elle est à nous... Grâce pour elle! + Vois ce corps délicat, déjà mourant de peur... + Tes traits perceront-ils un ennemi si frêle? + On livre au feu le bois de l’arbre, et non sa fleur! + + J’ai vu l’arc se ployer et la corde se tendre... + Retiens le dard, déjà prêt à verser le sang! + Les rois sont armés pour défendre, + Et non pour frapper l’innocent. + +LE ROI, _saluant respectueusement l’ermite_. + +Je remets ma flèche dans le carquois. + +L’ERMITE, _joyeux_. + +Je n’attendais pas moins du noble rejeton de Pourou, du roi illustre +entre tous les rois: + + Mieux que les exploits les plus fiers, + Ta bonté te fait reconnaître: + Roi! puisse un héritier te naître + Qui règne en paix sur l’univers! + +LE ROI, _s’inclinant de nouveau_. + +J’accepte comme un heureux augure[18] ce vœu d’un brahmane. + + [18] C’est déjà l’annonce du dénouement. + +L’ERMITE. + +Roi! nous allons ramasser du bois pour l’autel. On voit d’ici, au bord +de la Mâlinî, l’ermitage de notre maître Cannva. Sa fille Sacountalâ en +est la divinité tutélaire. Si rien ne t’appelle ailleurs, daigne y +accepter l’hospitalité. + + Tes flèches, noble archer, nous sauvent; sur ton bras + La corde, tous les jours, laisse sa rude marque. + Veux-tu la récompense? Entre! tu la verras. + La paix de l’ermitage est l’honneur du monarque. + +LE ROI. + +Votre maître est-il là? + +L’ERMITE. + +En ce moment, c’est Sacountalâ qui est chargée de recevoir les hôtes: il +est aux bains sacrés de Somatîrtha, où il s’est rendu pour chercher à +détourner un malheur qui la menace. + +LE ROI. + +C’est donc elle que je verrai, et je la chargerai de porter à ce grand +sage l’assurance de mon pieux dévouement. + +L’ERMITE ET SON DISCIPLE. + +Nous prenons congé de toi. (_Ils s’éloignent._) + + * * * * * + +LE ROI, _au cocher_. + +Ami, fouette les chevaux. Je veux, pour la purification de mon âme, +faire une visite à ce saint ermitage. + +LE COCHER. + +C’est fait! (_Il indique de nouveau le mouvement du char._) + +LE ROI, _regardant autour de lui_. + +Nous n’aurions pas eu de peine à reconnaître ici un ermitage. + +LE COCHER. + +Comment cela? + +LE ROI. + +Ne vois-tu pas? + + Ces grains de riz épars sont la pieuse aumône + Que l’ermite a jetée aux oiseaux de ces bois. + Ces pierres ont broyé la chair grasse des noix, + Et l’on y voit encor des taches d’huile jaune. + Ces daims et leurs petits s’approchent pour nous voir: + Ils n’ont jamais connu les terreurs d’une chasse. + Enfin, ces gouttes d’eau qu’on peut suivre à la trace + Révèlent un chemin qui conduit au lavoir. + +LE COCHER. + +C’est vrai. + +LE ROI, _quelques pas plus loin_. + +Ami[19], ne troublons pas l’ermitage! Arrête le char: je vais descendre +ici. + + [19] Le cocher est le compagnon d’armes du roi. + +LE COCHER. + +Je retiens les chevaux: tu peux descendre. + +LE ROI, _après être descendu, jetant un regard sur sa parure_. + +Ami! on ne doit entrer dans un ermitage qu’avec une parure modeste: +prends mes bijoux!... Prends aussi mon arc. (_Il les donne au cocher._) +Pendant que je rendrai ma visite aux ermites, soigne les chevaux: ils +ruissellent de sueur. + +LE COCHER. + +Je suivrai tes ordres. (_Il sort._) + +LE ROI, _faisant quelques pas et regardant_. + +Voici l’ermitage: j’entre donc! (_Il sent une secousse dans le bras +droit[20]._) + + [20] Ce signe annonce à un homme un événement heureux, + particulièrement une aventure amoureuse. + + Signe étrange!... Pourtant, cet asile sacré + Ne s’ouvre pas, je pense, à de profanes joies! + Chez les ermites saints l’amour est ignoré... + Mais le destin choisit ses voies! + +VOIX _derrière la scène_. + +Par ici, par ici, chères compagnes! + +LE ROI, _écoutant_. + +J’entends parler à droite de ce bosquet. Voyons qui vient. (_Il fait +quelques pas et regarde._) Ah! ce sont de jeunes novices qui donnent à +boire aux arbres. Le poids de leurs arrosoirs a été proportionné à leurs +forces... Quelle grâce enchanteresse! Suis-je bien dans un ermitage? + + Ces trésors de beauté, là, dans ces lieux austères! + Jamais harem de roi n’en reçut de pareil: + La gloire du printemps n’est plus dans nos parterres, + Et c’est au fond des bois qu’elle brille au soleil! + +Je les attendrai sous cet ombrage. (_Il prend place et regarde._) + +SACOUNTALA _paraît avec ses amies, arrosant les jeunes arbres_. + +ANOUSOUYA. + +Chère Sacountalâ! le vénérable Cannva aime donc mieux les arbres de +l’ermitage que sa propre fille? Il te fatigue à les arroser, toi, +délicate comme la fleur du jasmin à peine éclose! + +SACOUNTALA. + +Ma chère, l’ordre de mon père était inutile: tous ces arbres sont des +frères pour moi. (_Elle continue à les arroser._) + +PRIYAMVADA. + +Chère amie, ceux-là n’ont plus soif.--Ils vont se couvrir de fleurs cet +été.--Mais ceux qui ont fini de fleurir, n’allons-nous pas les arroser +aussi? Nous prouverons par là que notre charité n’est pas intéressée. + +SACOUNTALA. + +J’aime à t’entendre parler ainsi. (_Elle arrose les autres arbres._) + +LE ROI, _à part_. + +Comment! c’est Sacountalâ elle-même! c’est la fille de Cannva!--A quoi +songe le vénérable, de lui faire porter la tunique d’écorce des novices? + + Le cruel! Imposer à sa fille un tel vœu! + Macérer ce beau corps dont la grâce m’enchante! + Cannva veut-il donc faire une hache tranchante + De la feuille du lotus bleu? + +Je vais me cacher derrière ce buisson pour la voir à mon aise sans +l’effaroucher. (_Il se cache._) + +SACOUNTALA. + +Chère Anousouyâ, Priyamvadâ a trop serré ma tunique d’écorce... +J’étouffe... Desserre-moi. (_Anousouyâ desserre la tunique._) + +PRIYAMVADA, _riant_. + +Il faut t’en prendre à la jeunesse: c’est elle qui commence à gonfler ta +poitrine. + +LE ROI. + +Elle dit vrai. + + Ce vêtement grossier, qu’un nœud solide fronce, + Me cache deux beaux seins, prisonniers dans ses plis. + Ainsi les jeunes fleurs éclosent sous la ronce, + Trésors ensevelis! + +Une tunique d’écorce n’est pas la parure qui convient à sa jeunesse... +Et cependant,... elle est ravissante ainsi. + + La splendeur du lotus, près du Saivala[21] sombre, + Est plus éblouissante encor; + La tache de la lune est comme un noyau d’ombre + Qui rehausse son cercle d’or; + Ainsi ce vêtement tissé d’écorce d’arbre + N’enlaidit pas son corps charmant: + L’habit le plus grossier, s’il couvre un sein de marbre, + Devient un magique ornement. + + [21] Plante aquatique, comme le lotus. + +SACOUNTALA, _regardant devant elle_. + +Voyez, chères compagnes, le vent agite ces branches: le manguier semble +me tendre les bras. Je veux répondre à son appel. (_Elle s’approche d’un +manguier._) + +PRIYAMVADA. + +Ne bouge pas... Reste un instant comme tu es là. + +SACOUNTALA. + +Pourquoi donc? + +PRIYAMVADA. + +Tant que tu t’appuieras sur lui, le manguier sera marié à une liane. + +SACOUNTALA. + +Ah! voilà les flatteries de Priyamvadâ la bien nommée[22]. + + [22] Son nom signifie: «Qui dit des choses aimables.» + +LE ROI. + +Priyamvadâ n’a dit que la vérité. + + Sa bouche qui sourit est un bouton qui s’ouvre; + Ses bras sont deux rameaux assouplis par l’été; + Son corps palpite et vit sous l’habit qui le couvre; + Sa sève est la jeunesse, et sa fleur la beauté. + +ANOUSOUYA. + +Vois, Sacountalâ, la branche du jasmin a choisi un époux: c’est le +manguier odorant. Regarde-la donc, celle que tu appelles +«Clair-de-lune-des-bois». + +SACOUNTALA, _s’approchant et regardant, joyeuse_. + +Union charmante de la liane et de l’arbre! La jeunesse du jasmin +s’épanouit en fleurs nouvelles, et le manguier est couvert de fruits. +(_Elle s’arrête à les regarder._) + +PRIYAMVADA, _riant_. + +Anousouyâ, sais-tu pourquoi Sacountalâ reste si longtemps à regarder son +Clair-de-lune-des-bois? + +ANOUSOUYA. + +Non. Dis-le, si tu le sais. + +PRIYAMVADA. + +Elle se dit: «Clair-de-lune-des-bois a trouvé l’époux qui lui convient. +Sacountalâ trouvera-t-elle un fiancé selon son cœur?» + +SACOUNTALA. + +Parle pour toi. Tu ne rêves que mariage. (_Elle continue à arroser._) + +ANOUSOUYA. + +Eh bien! Sacountalâ, et cette liane Mâdhavî que le vénérable Cannva a +élevée en même temps que toi, est-ce que tu l’oublies? + +SACOUNTALA. + +Je m’oublierais donc moi-même. (_S’approchant de la liane et la +regardant, joyeuse._) O merveille! Priyamvadâ, je t’annonce une heureuse +nouvelle. + +PRIYAMVADA. + +Et laquelle? + +SACOUNTALA. + +La liane Mâdhavî est couverte de boutons depuis la tête jusqu’au pied. + +TOUTES LES DEUX, _accourant_. + +Est-ce bien vrai? + +SACOUNTALA. + +Très vrai. Voyez plutôt. + +PRIYAMVADA, _regardant, joyeuse_. + +Alors, je t’annonce une autre nouvelle, non moins heureuse: tu vas te +marier. + +SACOUNTALA, _impatientée_. + +Allons, toujours le mariage en tête! + +PRIYAMVADA. + +Je ne plaisante pas. Je tiens de la bouche du vénérable Cannva que si la +Mâdhavî fleurit de bonne heure, c’est un heureux augure pour toi. + +ANOUSOUYA. + +Dis-moi, Priyamvadâ, c’est sans doute pour cela que Sacountalâ se donne +tant de peine à l’arroser? + +SACOUNTALA. + +Puisqu’elle est ma sœur, je dois l’aimer. (_Elle arrose la liane._) + +LE ROI. + +Ah! puisse la mère de cette charmante fille être d’une autre race que +son père[23]! Mais pourquoi ce scrupule? + + [23] Le mariage avec une femme de pure caste brahmanique est interdit + à la caste royale, théologiquement inférieure. + + Quelle est sa caste? Je l’ignore! + Mais l’instinct du cœur est ma loi. + C’est le cœur d’un roi qui l’adore: + Elle a dû naître pour un roi! + +Cependant il faut que je sache la vérité. + +SACOUNTALA, _effrayée_. + +Ah! voilà une abeille qui sort de cette fleur de jasmin... Elle en veut +à mon visage. (_Elle cherche à l’écarter._) + +LE ROI, _avec passion_. + + Le geste de son cou qui repousse l’insecte, + Le jeu de ses sourcils, ses regards langoureux, + Sa bouche qui s’entr’ouvre et son œil qui s’humecte + Semblent des appels amoureux. + +(_Avec jalousie._) O abeille! je t’envie. + + Tu frôles ses beaux yeux; tu voltiges autour; + Tu touches ses longs cils, ses cheveux,... et, pareille + A l’amant qui supplie et qui parle d’amour, + Tu murmures tout bas un chant à son oreille. + Elle tressaille, fuit, mais se défend en vain: + Tu bois la volupté sur sa lèvre enivrante, + Tu jouis d’un bonheur divin... + Et moi, je languis dans l’attente! + +SACOUNTALA. + +Au secours! Cette méchante abeille s’acharne sur moi! + +LES DEUX AMIES, _riant_. + +Nous n’y pouvons rien. C’est le roi qui est le protecteur des ermitages: +adresse-toi à Douchanta. + +LE ROI. + +Voilà une occasion de me montrer... Ne craignez rien. (_S’arrêtant, à +part._) Mais ce serait leur dire: «Je suis le roi.» J’aime mieux me +présenter comme un hôte ordinaire. + +SACOUNTALA. + +Ce méchant insecte s’obstine. Il faut donc que je lui cède. (_Elle +s’éloigne de quelques pas. Jetant de nouveau un regard de côté._) Ah! +pauvre Sacountalâ! Il me poursuit jusqu’ici! Au secours! + + * * * * * + +LE ROI, _accourant_. + + Qui donc outrage ici d’innocentes novices? + Pourquoi leurs jeunes seins sont-ils tremblants d’effroi? + Le monstre se croit-il à l’abri des supplices? + Et Douchanta n’est-il plus roi? + +(_Les trois amies restent un moment interdites à la vue du roi._) + +ANOUSOUYA. + +Seigneur, il n’y a pas grand mal... C’est une abeille qui poursuivait +notre amie et qui lui a fait peur. (_Elle désigne Sacountalâ._) + +LE ROI, _s’approchant de Sacountalâ_. + +Votre piété prospère-t-elle[24]? (_Sacountalâ tressaille et baisse les +yeux._) + + [24] C’est le salut qu’on adresse aux ascètes. + +ANOUSOUYA, _répondant pour elle_. + +Oui, sans doute, puisqu’elle nous vaut l’honneur de recevoir un tel +hôte. + +PRIYAMVADA. + +Seigneur, soyez le bienvenu! Cours vite, Sacountalâ! Va chercher dans la +hutte les fruits et les autres présents qu’on doit à un hôte. Voici déjà +l’eau qui rafraîchira ses pieds. + +LE ROI. + +Non, votre charmant accueil me suffit: je ne veux pas d’autre +hospitalité. + +ANOUSOUYA. + +S’il en est ainsi, Seigneur, veuillez vous reposer et prendre le frais +sur ce banc, à l’ombre de ces arbres. + +LE ROI. + +Mais vous-mêmes, vos pratiques pieuses ne vous ont-elles pas fatiguées? +Asseyez-vous aussi un instant. + +PRIYAMVADA, _s’adressant à Sacountalâ_. + +Chère amie, nous devons des égards à un hôte: viens donc et +asseyons-nous! (_Tous s’assoient._) + +SACOUNTALA, _à part_. + +Quel est ce trouble qui me saisit à la vue de notre hôte?... D’où vient +ce sentiment,... inconnu dans notre ermitage? + +LE ROI, _les regardant toutes les trois_. + +Charmante amitié de trois compagnes, toutes les trois jeunes, toutes les +trois belles! + +PRIYAMVADA, _bas à sa voisine_. + +Anousouyâ, quel est donc cet hôte mystérieux? Sa parole est douce, et +toute sa personne est pleine de courtoisie et de majesté. + +ANOUSOUYA. + +Ma chère, il excite ma curiosité comme la tienne. Je n’y tiens plus: il +faut que je l’interroge. (_Haut._) Monseigneur est si aimable que je +m’enhardis à lui faire des questions... Pourrions-nous savoir quelle est +la race de guerriers et de sages qui s’honore de le compter parmi les +siens?... quel est le pays que son absence plonge aujourd’hui dans le +deuil?... quel motif puissant a conduit un seigneur habitué à toutes les +douceurs de la vie jusqu’au fond de ce séjour austère? + +SACOUNTALA. + +O mon cœur! du courage! Anousouyâ a deviné ton désir. + +LE ROI. + +(_A part._) Dois-je me faire connaître,... ou leur laisser ignorer qui +je suis? (_Après réflexion._) Oui, cela vaut mieux. (_Haut._) J’ai +étudié les Védas, et j’occupe dans la ville capitale du roi descendant +de Pourou une charge qu’il m’a confiée. Je suis venu faire dans cette +forêt un pieux pèlerinage. + +ANOUSOUYA. + +Nous avons donc un protecteur! (_L’attitude de Sacountalâ trahit +l’embarras._) + +LES DEUX AMIES, _après les avoir observés tous les deux, bas à +Sacountalâ_. + +Chère Sacountalâ, si ton vénérable père était là... + +SACOUNTALA. + +Eh bien! quoi? + +LES DEUX AMIES. + +Il voudrait combler les vœux d’un pareil hôte... Il lui donnerait, au +besoin, ce qu’il a de plus cher au monde. + +SACOUNTALA, _feignant la colère_. + +Je ne sais pas ce que vous voulez dire. D’ailleurs, je ne veux pas vous +écouter. + +LE ROI. + +Moi aussi, j’aurais une question à vous faire au sujet de votre amie. + +TOUTES LES DEUX. + +Ce sera un honneur pour nous. + +LE ROI. + +Le vénérable Cannva s’est voué, dit-on, à la contemplation... Comment +votre amie peut-elle être sa fille? + +ANOUSOUYA. + +Je vais vous expliquer tout, Seigneur. Il est un sage de race royale +dont on vante les mérites tout-puissants[25]. C’est Visvâmitra. + + [25] Les mérites d’un ascète lui donnent un immense pouvoir. + +LE ROI. + +Visvâmitra?... J’écoute. + +ANOUSOUYA. + +Il est le père de notre amie. Elle a été abandonnée, et Cannva l’a +élevée: c’est pour cela que le vénérable l’appelle sa fille. + +LE ROI. + +Abandonnée, dites-vous? Ma curiosité n’est pas encore satisfaite. +Racontez-moi tout. + +ANOUSOUYA. + +Écoutez donc! Il fut un temps où le sage Visvâmitra se livrait à des +austérités effrayantes... Les dieux s’inquiétèrent[26], et lui +envoyèrent, pour le distraire de sa pénitence, une nymphe céleste, +nommée Ménacâ. + + [26] Les ascètes peuvent arriver, à force d’austérités, à détrôner les + dieux et à prendre leur place. + +LE ROI. + +On dit, en effet, que les austérités des ascètes inquiètent quelquefois +les dieux:--Mais continuez. + +ANOUSOUYA. + +Alors,... par une délicieuse journée de printemps,... à la vue de cette +beauté divine... (_Elle s’arrête embarrassée._) + +LE ROI. + +Je devine... Elle est fille de la nymphe? + +ANOUSOUYA. + +C’est cela. + +LE ROI. + +Je ne m’étonne plus! + + Ce n’est pas là l’enfant qu’une femme a porté: + L’éclair éblouissant n’est pas fils de la terre! + Un sang divin peut seul expliquer le mystère + De sa merveilleuse beauté. + +(_Sacountalâ baisse les yeux._) + +LE ROI, _à part_. + +C’est un obstacle de moins pour mes désirs[27]. + + [27] Sacountalâ, étant fille de Visvâmitra, est de caste royale. + +PRIYAMVADA, _regardant Sacountalâ avec un sourire_. + +Monseigneur paraît avoir encore quelque chose à dire. (_Sacountalâ fait +du doigt un signe de menace à son amie._) + +LE ROI. + +Vous ne vous trompez pas: Je m’intéresse fort à ses pieux exercices, et +j’ai encore à ce sujet une question à vous faire. + +PRIYAMVADA. + +Ordonnez donc, Seigneur: des novices comme nous n’ont qu’à obéir. + +LE ROI. + + Ce vœu cruel, obstacle à l’élan de vos cœurs, + Cannva permettra-t-il qu’un époux l’en relève? + Ou veut-il qu’au milieu des gazelles, ses sœurs, + Elle brille dans l’ombre et n’ait pas d’autre rêve? + +PRIYAMVADA. + +Maintenant, en effet, Seigneur, elle observe des vœux religieux; mais +son père a l’intention de la marier quand il lui aura trouvé un époux +digne d’elle. + +LE ROI, _à part, joyeux_. + + Livre-toi donc, mon cœur! La pure jeune fille + N’est plus l’ardent charbon que je n’osais toucher; + Au bord de mon chemin, c’est un rubis qui brille: + Je puis sans crainte m’approcher. + +SACOUNTALA, _avec une colère feinte_. + +Anousouyâ, je pars! + +ANOUSOUYA. + +Et pourquoi donc? + +SACOUNTALA. + +Je vais me plaindre à la vénérable Gautamî des bavardages de Priyamvadâ. +(_Elle se lève._) + +ANOUSOUYA. + +Ma chère, une pieuse novice comme toi ne doit pas, pour suivre sa +fantaisie, oublier les égards qu’elle doit à un hôte. (_Sacountalâ part +sans répondre._) + +LE ROI, _à part_. + +Comment! elle s’enfuit! (_Il se lève comme pour l’arrêter; mais il se +contient._) Ah! l’imagination d’un amant est toujours en avance sur la +réalité! + + Je voulais lui parler: le respect m’a fait taire. + J’allais la suivre: il a cloué mes pieds au sol. + Mais mon cœur est plus prompt: il avait pris son vol; + Je le sens retomber à terre! + +PRIYAMVADA, _suivant Sacountalâ_. + +Holà! méchante! je ne te permets pas de t’en aller. + +SACOUNTALA, _se retournant et fronçant le sourcil_. + +Pourquoi cela? + +PRIYAMVADA. + +Tu me dois encore l’arrosage de deux arbres. Commence par t’acquitter; +tu t’en iras après. (_Elle la retient de force._) + +LE ROI. + +Elle est déjà assez fatiguée... Voyez! + + Ses deux bras nus tombent de lassitude; + Sa main froissée est d’un rouge sanglant; + Elle soupire, et, sous l’étoffe rude, + Ses seins gonflés ondulent en tremblant... + La sueur brille en perles de rosée, + Mouillant la fleur qu’elle a pour seul bijou; + Ses cheveux noirs, dont l’attache est brisée, + Mêlent leurs flots et roulent sur son cou. + +C’est donc moi qui payerai sa dette. (_Il leur tend son anneau. Les deux +amies le reçoivent, en lisent l’inscription et se regardent._) Oh! +n’allez pas vous tromper: c’est un présent que le roi m’a fait. + +PRIYAMVADA. + +Alors,... Seigneur, vous ne devez pas vous en séparer. Votre désir +suffit: nous la tenons quitte. + +ANOUSOUYA. + +Chère Sacountalâ, te voilà libre! Tu le dois à ce charitable seigneur... +Non, je dis mal! à ce grand roi! Maintenant veux-tu encore partir? + +SACOUNTALA, _à part_. + +Certes! je partirais,... si j’avais quelque empire sur moi-même. + +PRIYAMVADA. + +Eh bien! te voilà encore là? + +SACOUNTALA. + +Tu n’as pas d’ordres à me donner, je pense. Je partirai quand bon me +semblera. + +LE ROI, _regardant Sacountalâ, à part_. + +Ah! puisse-t-elle sentir pour moi ce que je sens pour elle! Mais je +crois que l’espoir m’est permis. + + Aucun signe, aucun mot n’a calmé ma souffrance; + Mais ses yeux que je cherche ont le regard perdu; + Quand je parle, je sais que je suis entendu: + Mon cœur bat d’espérance. + +VOIX _derrière la scène_. + +Alerte! Accourez tous, ermites! Venez au secours des animaux de +l’ermitage: le roi Douchanta chasse, et il est près d’ici. + + Le char soulève une poussière + Qui s’envole en longs tourbillons: + Le soleil n’a plus de rayons + Pour la percer de sa lumière. + Les habits à demi séchés + Qui flottent sur les tiges frêles, + Les feuilles, les rameaux tachés, + Semblent couverts de sauterelles. + +LE ROI, _à part_. + +Ah! malheur à moi! On me cherche, et les gens de ma suite jettent le +trouble dans l’ermitage. + +NOUVELLES VOIX _derrière la scène_. + +Alerte! Prenez garde à vous, ermites! Femmes, vieillards, enfants, tout +fuit!... Le voilà!... + + L’éléphant s’irrite, + Gronde, prend la fuite, + Et se précipite + Sous le bois obscur. + La fureur le grise! + Sa défense est prise... + Un effort la brise: + L’arbre était plus dur. + Son pied s’embarrasse: + Raidi par sa masse, + La ronce l’enlace + D’un bracelet vert. + Le daim fuit de crainte! + Notre extase sainte + A sa flamme éteinte: + L’autel est désert. + +(_Tous, en entendant ces voix, se lèvent précipitamment._) + +LE ROI. + +Ah! malheur à moi! je suis coupable envers les ermites! Cherchons à +réparer le mal! + +LES DEUX AMIES. + +Grand roi, nous avons peur: l’éléphant est furieux. Permets-nous de +rentrer dans la hutte. + +ANOUSOUYA, _à Sacountalâ_. + +Allons, Sacountalâ, la vénérable Gautamî va être inquiète: hâtons-nous +d’aller la retrouver. + +SACOUNTALA. (_Elle paraît n’avoir plus la force de marcher._) + +Hélas! mes pieds refusent de me porter! + +LE ROI. + +Allez! je ne vous retiens plus: il faut que de mon côté je coure +protéger l’ermitage. + +LES DEUX AMIES. + +Grand roi! nous savons maintenant qui tu es... Nous ne t’avons pas rendu +les honneurs qui t’étaient dus, daigne nous pardonner... Nous osons à +peine, après t’avoir aussi mal reçu, t’inviter à revenir parmi nous. + +LE ROI. + +Je vous en prie, ne parlez pas ainsi: votre seule présence était la plus +charmante des hospitalités. + +SACOUNTALA. + +Anousouyâ!... attendez-moi!... la barbe d’un épi m’est entrée dans le +pied, et ma tunique d’écorce est accrochée à une branche d’amarante: +attendez que je me dégage. (_Elle sort avec ses amies en regardant le +roi._) + +LE ROI, _avec un soupir_. + +Les voilà toutes parties! Il faut que je m’éloigne à mon tour... La +rencontre de Sacountalâ m’a ôté toute envie de rentrer dans mon palais; +je vais donc installer ma suite à une distance suffisante de +l’ermitage... Ah! je ne puis détacher ma pensée de Sacountalâ. + + La hampe du drapeau brave l’effort du vent; + Mais l’étoffe captive ondoie et se rebelle. + Ainsi mon corps marche en avant; + Mais mon cœur retourne vers elle. + + + + +ACTE II + +CONFIDENCES + + +On voit paraître Mâdhavya, ami d’enfance[28] du roi. + + [28] Personnage de convention, gourmand et poltron, le bouffon du + théâtre indien. + +MADHAVYA, _avec un soupir_. + +Ouf! je suis mort! Voilà ce qu’on gagne à l’amitié d’un roi qui a la +rage de la chasse. J’en ai assez! Une gazelle par-ci, un sanglier +par-là. Bon! voilà qu’il faut courir, en plein midi, dans les +clairières. Pour se rafraîchir, des ruisseaux d’eau tiède pleins de +feuilles pourries. On mange à des heures indues; le rôti est brûlé. La +nuit, pas moyen de dormir: les chevaux et les éléphants piétinent. Pour +réveil, au point du jour, un bruit qui fend les oreilles: les damnés +chasseurs partent pour la forêt.--Encore si c’était tout! Mais non! +L’ampoule tourne en panaris. Tout en chassant, Sa Majesté, sans rien +dire, est entrée dans un ermitage, et elle y a rencontré, pour mes +péchés, une jeune novice qu’on appelle Sacountalâ. Depuis qu’il l’a vue, +il n’est plus question de s’en retourner.--C’est au milieu de ces +agréables réflexions que j’ai vu luire l’aurore. Comment sortir de là? +Il doit avoir fini ses ablutions... Je vais aller le trouver. (_Il fait +quelques pas et regarde devant lui._) Mais le voici qui vient, son arc +et ses flèches dans la main, et sa bien-aimée dans le cœur. Il porte une +couronne de fleurs des bois. Bien! Je vais l’attendre dans l’attitude +d’un homme moulu. Si je pouvais faire valoir ainsi mes droits au repos! +(_Il s’appuie sur son bâton et reste immobile. On voit paraître le roi +couronné de fleurs sauvages, l’arc et les flèches à la main._) + + * * * * * + +LE ROI, _à part_. + + Son cœur, que j’ai touché, sera lent à s’ouvrir; + Il est fier: j’attendrai. Mais l’espérance émousse + L’aiguillon de l’attente et la rend presque douce: + C’est une volupté d’être deux à souffrir. + +(_Souriant._) Voilà bien les illusions d’un amant. Comme il trouve +aisément dans le cœur de la bien-aimée tout ce qu’il désire y voir! + + Eh! qu’importent les feux que lançaient ses prunelles! + A peine elle semblait savoir que j’étais là. + Certe, elle s’éloignait lentement... C’est qu’elle a + L’allure paresseuse et charmante des belles. + Enfin, quand son amie a voulu l’arrêter, + N’a-t-elle pas boudé son amie elle-même? + Mais l’espoir obstiné sait tout interpréter. + Elle me fuit... Donc elle m’aime! + +MADHAVYA, _sans changer de position_. + +Roi, je ne peux plus remuer ni jambes ni bras! Excuse-moi si je ne te +salue que de la voix. + +LE ROI, _le regardant, avec un sourire_. + +Et d’où te vient cette grande fatigue? + +MADHAVYA. + +Tu le demandes? Tu m’allonges un soufflet dans l’œil, et il faut que je +t’explique pourquoi je pleure! + +LE ROI. + +Je ne comprends pas. Parle plus clairement. + +MADHAVYA. + +Quand on plonge un bâton dans l’eau, il devient bancroche, n’est-ce pas? +Est-ce sa faute ou celle de l’eau? + +LE ROI. + +C’est la faute de l’eau. + +MADHAVYA. + +Eh bien! c’est aussi ta faute si je suis plié en deux. + +LE ROI. + +Comment cela? + +MADHAVYA. + +Dis-moi, c’est donc beau pour un roi d’abandonner les intérêts de ses +sujets... et les grands chemins, pour aller vivre dans les forêts? Et +moi, un brahmane[29], il faut, pour te complaire, que je coure après +d’innocentes bêtes,... et que je me désarticule les membres! Je demande +grâce. Reposons-nous une journée. + + [29] Le respect des êtres vivants est un devoir pour les brahmanes. + +LE ROI, _à part_. + +Il ne se doute pas que la chasse a maintenant aussi peu d’attraits pour +moi que pour lui. Je ne pense qu’à la fille de Cannva. + + Non, l’on ne verra plus ma main cruelle armée + Pour envoyer la mort aux êtres gracieux + Qui souvent ont bondi près de ma bien-aimée, + Et dont le doux regard a passé dans ses yeux! + +MADHAVYA, _regardant le roi_. + +Il rumine encore quelque chose. J’ai parlé dans le désert. + +LE ROI, _souriant_. + +Tu n’y es pas. Je me dis tout simplement qu’il faut se rendre aux désirs +d’un ami. + +MADHAVYA, _enchanté_. + +Sois donc béni! (_Il veut se redresser._) + +LE ROI. + +Attends encore un peu; je n’ai pas fini. + +MADHAVYA. + +Tu n’as qu’à commander. + +LE ROI. + +Quand tu te seras bien reposé, je t’emploierai à une autre affaire qui +ne te donnera aucune peine. + +MADHAVYA. + +Est-ce à manger des gâteaux? + +LE ROI. + +Tu vas le savoir. + +MADHAVYA. + +Je grille d’impatience. + +LE ROI. + +Holà! quelqu’un! + +L’HUISSIER. + +Je suis aux ordres de Sa Majesté. + +LE ROI. + +Raivataca, prie le général de venir. + +L’HUISSIER. + +J’obéis. (_Il sort et revient avec le général._) Venez, Seigneur, le roi +vous donne audience; vous pouvez approcher. + +LE GÉNÉRAL, _regardant le roi, à part_. + +Il y a beaucoup à dire contre la chasse. Mais on ne peut pas lui +reprocher de nuire à la beauté du roi. + + Rien ne peut échapper à sa flèche volante; + La corde de son arc a labouré sa chair: + Mais ni les durs travaux ni la chaleur brûlante + N’arrachent de sueur à ses membres de fer. + Ses bras longs et puissants bravent la lassitude; + Son corps souple et nerveux n’est pour lui d’aucun poids: + Tel l’éléphant qui vit, loin de la servitude, + Sur la montagne, au fond des bois. + +(_S’approchant._) Gloire au roi! Sire, je me suis assuré que cette forêt +est pleine de gibier. J’attends vos ordres. + +LE ROI. + +Bhadraséna, Mâdhavya m’a dit tant de mal de la chasse qu’il m’en a +détourné. + +LE GÉNÉRAL, _bas à Mâdhavya_. + +Courage! continue, ami Mâdhavya. Moi, je suis obligé de flatter le +maître. (_Haut._) Sire, ne prenez pas garde aux sottises qu’il vous +débite. Moi, votre exemple m’a converti. + + Combattre l’embonpoint pesant, + Rester fort, souple, séduisant, + Bouillir d’audace! + S’amuser d’un faible ennemi + Qui tantôt fuit, mort à demi, + Tantôt menace; + Percer de la pointe d’un trait + Un but qui court et disparaît + De place en place; + Être vainqueur, toujours vainqueur: + Voilà le rêve de mon cœur. + Vive la chasse! + +MADHAVYA, _en colère_. + +Va-t’en, toi! tu ne rêves que plaies et bosses! Le roi est revenu à des +sentiments plus doux. Quant à toi, méchant bâtard, tu peux te promener, +si bon te semble, de forêt en forêt, jusqu’à ce qu’un vieil ours, en +quête d’une gazelle ou d’un chacal, te trouve sur sa route et t’avale. + +LE ROI. + +Bhadraséna, je ne suis pas de ton avis. Nous sommes ici trop près de +l’ermitage. Adieu la chasse! + + Buffles amis de l’onde et des fourrés humides, + Soyez heureux: plongez vos cornes dans les eaux. + Broutez en paix, dormez, antilopes timides: + A l’ombre des grands bois couchez-vous en troupeaux, + Sangliers, qui tremblez pour vos petits sans armes, + Roulez-vous sans souci dans l’herbe des marais. + Bêtes des bois, vivez désormais sans alarmes: + Ne craignez plus mes traits! + +LE GÉNÉRAL. + +Comme il plaît au roi. + +LE ROI. + +Quelques archers avaient dû prendre les devants. Fais-les rappeler. +Empêche mes hommes d’armes de jeter le trouble dans l’ermitage et +tiens-les à une distance respectueuse. Tu le sais... + + L’ermite qu’on insulte est, dans son humble case, + Pareil au feu qui couve et peut tout consumer. + Un regard du soleil suffit pour animer + La froideur du cristal, qui tout à coup s’embrase. + +LE GÉNÉRAL. + +Les ordres du roi seront exécutés. + +MADHAVYA. + +Va-t’en, trouble-fête! va-t’en! (_Le général sort._) + +LE ROI, _jetant un regard à ses gens_. + +Allez ôter vos habits de chasse. Et toi, Raivataca, veille aux soins de +ta charge. + +L’HUISSIER. + +J’obéis. (_Il sort._) + +MADHAVYA. + +Tu as chassé les moustiques. Maintenant, vois ce dais de verdure et ce +banc de pierre au-dessous. Veux-tu t’y asseoir? Pour mon compte, je m’y +trouverai très bien. + +LE ROI. + +Montre-moi le chemin. + +MADHAVYA. + +Eh bien! suis-moi. (_Ils font quelques pas et s’assoient._) + +LE ROI. + +Ami Mâdhavya, à quoi donc te servent tes yeux? Tu n’as pas vu ce qu’il y +a de plus beau au monde. + +MADHAVYA. + +Que dis-tu? N’es-tu pas devant moi? + +LE ROI. + +On se plaît toujours à soi-même. Ce n’est pas de moi qu’il est question. +Je veux parler de la perle de cet ermitage, de Sacountalâ. + +MADHAVYA, _à part_. + +Attends un peu! Si tu crois que je vais t’encourager! (_Haut._) Bah! +c’est la fille d’un brahmane. Tu ne peux pas y prétendre. A quoi te sert +de l’avoir vue? + +LE ROI. + +Sot que tu es! + + Le croissant nouveau qui luit + Dans la nuit + Est la merveille du monde, + Et l’on goûte sans désir + Le plaisir + De voir sa lumière blonde! + +Mais l’objet qui a touché le cœur de Douchanta n’est pas hors de sa +portée. + +MADHAVYA. + +Explique-toi. + +LE ROI. + + L’ermite a rencontré l’enfant sur son chemin. + Sa patrie est le ciel, ce bois fut son asile: + Cannva la recueillit, et l’éclatant jasmin, + Détaché de sa branche, orna ce tronc stérile. + +MADHAVYA, _éclatant de rire_. + +Ainsi, tu oublies pour elle les beautés de ton harem? Mais, après tout, +on voit des gens, fatigués de dattes, se jeter avidement sur le fruit +aigrelet des tamarins. + +LE ROI. + +Ami, si tu la voyais, tu tiendrais un autre langage. + +MADHAVYA. + +Il faut qu’elle soit bien belle, en effet, pour inspirer un pareil +enthousiasme à un connaisseur comme toi! + +LE ROI. + +Mon cher, deux mots suffisent. + + Mille traits ont formé cette beauté céleste: + Brahma les assembla; Brahma, d’un œil ami, + A caressé son œuvre, et cet effort atteste + Qu’il a voulu donner une sœur à Lakchmî[30]. + + [30] Déesse de la beauté. + +MADHAVYA. + +Je vois, elle fait pâlir toutes les autres. + +LE ROI. + +Sais-tu ce que je me dis? + + Personne n’a jamais respiré cette fleur; + Nul ongle n’a blessé sa tige intacte et pure. + Rubis, elle a brillé sans servir de parure. + Miel nouveau, nul palais n’a connu sa saveur. + Mon cœur frémit quand j’y pense! + Ah! qui donc, en récompense + De quelque ancienne existence[31] + Fermée à la volupté, + Quel être digne d’envie, + Quel ascète a mérité + D’apporter en cette vie + Une faim inassouvie + Au festin de sa beauté? + + [31] On sait que les Hindous croient à la métempsycose. + +MADHAVYA. + +Dépêche-toi alors. Épouse-la vite. Si l’infortunée allait échoir à un de +ces ermites qui se pommadent avec de l’huile d’Ingoudî[32]! + + [32] Sorte de noix sauvage. + +LE ROI. + +Hélas! elle ne peut disposer d’elle-même; et son père est absent. + +MADHAVYA. + +Et quelle impression as-tu faite sur elle? + +LE ROI. + +Mon cher, les jeunes novices sont naturellement réservées; + + Ses yeux craignent encor de se livrer à moi; + Mais elle ne pouvait s’empêcher de sourire, + Heureuse en dépit d’elle, et je voyais pourquoi, + Bien qu’elle n’ait rien osé dire. + +MADHAVYA. + +Ah oui! elle aurait dû peut-être se jeter tout de suite dans tes bras? + +LE ROI. + +Mais c’est quand elle est partie avec ses compagnes qu’elle s’est +complètement trahie. + + Elle s’est retournée au bout de quelques pas, + Disant: «Holà! l’herbe me pique! + «La ronce accroche ma tunique!» + Mais ce n’était qu’un jeu qui ne me trompait pas. + +MADHAVYA. + +Elle t’a donné un os à ronger. Voilà sans doute ce qui te retient près +de l’ermitage. + +LE ROI. + +Mon bon Mâdhavya, trouve-moi quelque prétexte pour y retourner. + +MADHAVYA. + +Il y en a un tout trouvé. N’es-tu pas le roi? + +LE ROI. + +Eh bien! + +MADHAVYA. + +Va réclamer aux ermites la dîme[33] de leur riz sauvage. + + [33] Exactement: la sixième partie. + +LE ROI. + +Imbécile! ne sais-tu pas qu’ils me payent un tribut plus précieux que +des monceaux de perles? + + A mes autres sujets je demande de l’or; + Mais je lève un impôt moins vil sur les ermites: + Leur ascétisme est riche; il emplit mon trésor + De la dîme de leurs mérites. + + * * * * * + +VOIX _derrière la scène_. + +Nous touchons au but. + +LE ROI, _écoutant_. + +J’entends des voix douces et graves. Ce sont des ascètes. + +L’HUISSIER, _entrant_. + +Gloire au roi! Deux jeunes sages sont sur le seuil. + +LE ROI. + +Fais-les entrer. + +L’HUISSIER. + +J’obéis. (_Il sort et revient avec les deux ermites._) Par ici, je vous +prie. + +PREMIER ERMITE, _regardant le roi_. + +Il brille comme la flamme, et cependant il inspire la confiance. Mais +pourquoi m’en étonnerais-je? Tout roi qu’il est, il peut passer pour un +des nôtres. + + Son palais, comme un ermitage, + S’ouvre pour l’hospitalité, + Et les Gandharvas[34] l’ont chanté + Comme un héros et comme un sage. + Notre piété qu’il défend + Est une ample moisson qu’il sème. + Tout cède à son bras triomphant; + Son cœur sait se vaincre lui-même. + + [34] Musiciens célestes. + +SECOND ERMITE. + +Ami, est-ce là le roi Douchanta, le compagnon du dieu Indra? + +PREMIER ERMITE. + +C’est lui. + +SECOND ERMITE. + + Il est digne vraiment de commander au monde + Jusqu’aux bords où la mer brise ses flots d’azur. + Son bras est pour son peuple un formidable mur: + Sous ce puissant abri règne la paix féconde. + Si parfois les démons viennent braver les dieux, + Il faut pour les chasser deux armes: le tonnerre + Dans la droite du roi des cieux, + Et l’arc de ce dieu de la terre! + +TOUS LES DEUX, _s’approchant_. + +Gloire au roi! + +LE ROI, _se levant_. + +Salut à vous! + +LES DEUX ERMITES. + +Salut! (_Ils lui présentent des fruits[35]._) + + [35] Nul ne doit paraître devant un roi sans lui faire un présent. + +LE ROI, _prenant les fruits et s’inclinant_. + +Veuillez me dire ce qui vous amène. + +LES DEUX ERMITES. + +Nos ascètes savent que tu es près d’eux, et ils t’adressent cette +prière... + +LE ROI. + +Parlez: leurs désirs sont des ordres pour moi. + +LES DEUX ERMITES. + +En l’absence de notre maître, les Râkchasas[36] viennent troubler nos +pieux exercices. Nous avons besoin d’un protecteur. Daigne venir, avec +ton cocher, passer quelques jours dans l’ermitage. + + [36] Démons qui troublent les sacrifices. + +LE ROI. + +Ce sera un honneur pour moi. + +MADHAVYA, _bas_. + +On te prend à la gorge; mais tu ne t’en plains pas. + +LE ROI. + +Raivataca, va dire à mon cocher d’amener mon char et d’apporter mon arc +et mes flèches. + +L’HUISSIER. + +Les ordres du roi seront exécutés. (_Il sort._) + +LES DEUX ERMITES. + + Secours à l’opprimé, justice à l’innocent + Sont les rites sacrés que pratique ta race. + Tes aïeux sont contents de toi; tu suis leur trace, + Et Pourou peut encore être fier de son sang. + +LE ROI. + +Allez devant; je vous suis. + +LES DEUX ERMITES. + +Sois victorieux! (_Ils sortent._) + +LE ROI. + +Mâdhavya, veux-tu voir Sacountalâ? + +MADHAVYA. + +Tout à l’heure je n’y aurais pas vu d’inconvénient; mais maintenant j’en +vois un... Cette histoire de Râkchasas... + +LE ROI. + +Tu n’as rien à craindre. Ne seras-tu pas à mes côtés? + + * * * * * + +L’HUISSIER, _entrant_. + +Le char du roi est prêt à partir pour la victoire. Mais voici Carabhaca +qui arrive du palais. C’est la reine[37] qui l’envoie. + + [37] La reine mère. + +LE ROI, _respectueusement_. + +Ma noble mère l’a chargé d’un message pour moi? + +L’HUISSIER. + +Oui, Sire. + +LE ROI. + +Fais-le vite entrer. + +L’HUISSIER. (_Il sort et revient avec le messager._) + +Carabhaca, voici le roi: approchez-vous. + +LE MESSAGER, _s’approchant et s’inclinant_. + +Gloire au roi! La reine vous fait savoir... + +LE ROI. + +Parle: j’exécuterai ses ordres. + +LE MESSAGER + +... Que dans quatre jours elle observera le jeûne[38] à votre intention. +Elle désire que vous soyez alors auprès d’elle. + + [38] Cérémonie propitiatoire. + +LE ROI. + +D’un côté, ma mère m’appelle; de l’autre, les ascètes me retiennent. +J’ai à remplir deux devoirs également sacrés. Comment les concilier? + +MADHAVYA, _riant_. + +Reste entre les deux, comme Trisancou[39]. + + [39] Allusion à la légende d’un roi qui, ayant voulu s’élever jusqu’au + ciel et n’ayant pu réussir à y entrer, resta suspendu entre le ciel + et la terre. + +LE ROI. + +Je suis vraiment dans un grand embarras. + + Mon cœur, qui se partage, a les murmures vagues + Du torrent + Où le rocher se dresse et divise en deux vagues + Le courant. + +(_Après réflexion._) Ami, ma noble mère t’aime comme un fils. Retourne +au palais; dis-lui que je suis retenu ici par mes devoirs envers les +ascètes, et remplace-moi auprès d’elle dans la cérémonie. + +MADHAVYA. + +Si je pars,... ne va pas croire, au moins, que ce soit par crainte des +Râkchasas. + +LE ROI, _souriant_. + +O illustre brahmane! qui aura jamais pareille idée de toi? + +MADHAVYA. + +Alors je veux avoir le même cortège qu’un frère de roi. + +LE ROI. + +Comment donc! Pour être plus sûr de n’apporter aucun trouble dans +l’ermitage, je vais renvoyer toute ma garde avec toi. + +MADHAVYA, _orgueilleusement_. + +Ah! ah! je passe héritier présomptif. + +LE ROI, _à part_. + +Le coquin est bavard; il pourrait bien aller publier dans le harem mes +nouvelles amours. Prenons nos précautions. (_Haut, en prenant Mâdhavya +par la main._) Ami Mâdhavya, c’est par déférence pour les ascètes que je +vais m’installer dans l’ermitage... Ne va pas croire, au moins, que je +sois vraiment amoureux de la jeune novice. + + J’ai voulu rire, tu vois! + Et mon cœur dément ma bouche: + L’antilope est moins farouche + Que cette fille des bois! + +MADHAVYA. + +Ah! bon! c’est entendu. + + + + +ACTE III + +L’AMOUR + + +On voit paraître le disciple d’un brahmane, portant du gazon pour +l’autel. + +LE DISCIPLE. + +Merveilleuse puissance du roi Douchanta! Il lui a suffi d’entrer dans +l’ermitage: rien ne vient plus troubler nos sacrifices. + + Qui donc affronterait ce héros combattant? + Sans combat le démon lui cède: + J’ai vu fuir, au seul bruit de son arme qu’il tend, + La bande impure qui m’obsède. + +Je vais porter aux prêtres cette botte de gazon sacré pour en joncher +l’autel. (_Il fait quelques pas. Regardant autour de lui, à la +cantonade._) Tiens! Priyamvadâ, à qui portes-tu cet onguent d’Ousîra et +ces feuilles de lotus avec leurs racines? (_Après avoir écouté._) Que +dis-tu? Sacountalâ, brûlée par l’ardeur du soleil, a été prise d’une +fièvre violente? Et ceci est destiné à la calmer? Hâte-toi donc et +soigne-la bien. Tu sais ce que dit Cannva: cette enfant est toute sa +vie. De mon côté, je vais confier l’eau sainte à la vénérable Gautamî. +C’est elle qui la lui portera. (_Il sort._) + + * * * * * + +Le roi paraît. Il a l’air pensif. + +LE ROI. + + Oui! Son père est un feu qui peut me consumer: + Quand on lui fait injure, il faut qu’on s’en repente. + Mais rien n’empêchera l’eau de suivre sa pente, + Ni mon cœur de l’aimer! + +Les ermites ont retrouvé la paix: ils m’ont permis de me retirer. Où +chercher maintenant un soulagement à ma peine? Ah! le seul remède serait +la vue de ma bien-aimée. (_Regardant le ciel._) Voici l’heure la plus +brûlante du jour; elle la passe d’ordinaire avec ses amies sur les bords +de la Mâlinî, dans les lianes qui font à la rivière une ceinture de +fleurs: c’est là qu’il faut aller. (_Il fait quelques pas et regarde._) +Voilà, entre les jeunes arbres, le chemin qu’elle a dû suivre: + + Les tiges dont ses doigts ont détaché les fleurs + Laissent voir leur blessure ouverte: + La sève y monte encore et redescend en pleurs, + Blanche, au long de l’écorce verte. + +(_Il éprouve un frisson._) Un vent frais souffle dans les arbres. + + Ceux dont l’amour brûle les os + Doivent venir ici: la brise, + Humide du baiser des eaux, + Exhale un parfum qui me grise. + +(_Après avoir regardé autour de lui._) Sacountalâ doit être sous ce +berceau de bambous. + + Cette trace de pas en est la marque sûre: + Le sable du chemin a porté son beau corps, + Et je crois contempler les opulents trésors + Que déroule à loisir sa nonchalante allure. + +J’essayerai de la voir en me tenant caché derrière ces arbres. (_Il +s’approche et regarde._) Ah! voilà les délices de mes yeux, l’objet de +mes ardents désirs! Un tapis de fleurs sur un banc de pierre lui sert de +couche, et ses deux amies s’empressent autour d’elle. Elles se croient +seules: je vais assister à leur entretien. (_Il reste à les regarder._) + + * * * * * + +On voit Sacountalâ avec ses deux amies. + +LES DEUX AMIES. (_Elles l’éventent._) + +Chère amie, le vent de ces feuilles de lotus te soulage-t-il un peu? + +SACOUNTALA, _abattue_. + +Que dites-vous, chères compagnes? Vous agitiez donc ces éventails? (_Les +deux amies se regardent d’un air désolé._) + +LE ROI. + +Elle paraît gravement indisposée. Est-ce la chaleur du jour qui +l’accable? ou son mal n’a-t-il pas une autre cause que je soupçonne?... +Le doute n’est pas possible. + + Son beau sein est rempli d’un feu qui le dévore; + L’onguent l’a parfumé, mais ne l’a pas guéri; + Le lotus[40] a séché sur son bras amaigri: + Cependant qu’elle est belle encore! + L’excès de la chaleur est un supplice égal + A l’amour qui saisit la femme et la tourmente: + Ce sont les mêmes feux; mais l’amour est un mal + Qui rend la malade charmante! + + [40] Dont elle s’est fait un bracelet. + +PRIYAMVADA, _bas à Anousouyâ_. + +Depuis le jour où elle a vu le roi, Sacountalâ est mélancolique; +n’est-ce pas lui qui est la cause de son mal? + +ANOUSOUYA, _bas_. + +J’ai la même idée: il faut l’interroger. (_Haut_.) Chère amie, +laisse-moi te faire une question... Tu souffres trop! + +SACOUNTALA, _se soulevant à demi sur sa couche_. + +Parle: que veux-tu savoir? + +ANOUSOUYA. + +Ma chère Sacountalâ, nous ignorons ce qui se passe dans ton cœur; mais +nous avons lu des poèmes et des contes: on y dépeint le mal d’amour, et +ton mal nous semble tout pareil. Dis-nous d’où viennent tes souffrances; +nous ne pouvons y porter remède sans en connaître la cause. + +LE ROI. + +Anousouyâ pense comme moi. + +SACOUNTALA. + +Attendez un peu... Mon oppression est trop grande... Je ne puis vous +répondre maintenant. + +PRIYAMVADA. + +Chère amie, Anousouyâ a bien parlé. Pourquoi nous caches-tu ton mal? Tes +forces diminuent chaque jour; ta beauté n’est plus qu’une ombre. + +LE ROI. + +Priyamvadâ n’a dit que trop vrai. + + Sa joue est amaigrie, et sa peau presque blanche; + Ses seins ont perdu leur fierté; + Son épaule qui tombe et sa taille qui penche + N’ont plus qu’un reste de beauté. + Ravages de l’amour qui fait languir sa proie! + Mal aussi charmant que cruel! + Ainsi la feuille brûle et la liane ploie, + Quand le vent embrase le ciel. + +SACOUNTALA, _soupirant_. + +A qui me confierai-je, si ce n’est à vous? Mais je vais vous affliger. + +LES DEUX AMIES. + +Raison de plus pour parler. On ne peut adoucir la peine d’une amie qu’en +la partageant. + +LE ROI. + + Elle leur livrera le secret de son âme: + N’ont-elles pas mêlé leurs larmes bien des fois? + Elle leur doit l’aveu que l’amitié réclame, + Et je vais entendre sa voix... + Je sais que pour me voir elle a tourné la tête: + Ses yeux étincelaient de désir et d’amour! + Et maintenant qu’enfin sa réponse s’apprête, + Je tremble et je souffre à mon tour. + +SACOUNTALA. + +Depuis le jour où le protecteur de l’ermitage, le sage roi, s’est offert +à mes yeux... (_La honte l’empêche de poursuivre._) + +LES DEUX AMIES. + +Parle, chère amie! + +SACOUNTALA. + +Il ne sort pas de ma pensée: voilà la cause de mon mal. + +LES DEUX AMIES. + +Nous te félicitons de ton choix; mais il ne nous étonne pas: la pente +des grandes rivières les entraîne droit à l’Océan. + +LE ROI, _au comble de la joie_. + +J’ai entendu ce que je voulais entendre. + + Comme la fraîche brise, après un jour de flamme, + Ranime les êtres vivants, + Amour, qui m’as brûlé, tu rafraîchis mon âme: + Tes feux ont la douceur des vents! + +SACOUNTALA. + +Si vous ne me condamnez pas, faites qu’il ait pitié de moi, ou sinon,... +gardez ma mémoire! + +LE ROI. + +J’aurais mauvaise grâce à douter encore. + +PRIYAMVADA, _bas à Anousouyâ_. + +Le mal est profond: il n’y a pas de temps à perdre. + +ANOUSOUYA, _bas_. + +Mais quel moyen de la guérir sans retard et sans bruit? + +PRIYAMVADA. + +Sans bruit,... c’est à quoi il faut songer; sans retard,... rien n’est +plus facile. + +ANOUSOUYA. + +Comment cela? + +PRIYAMVADA. + +N’as-tu pas observé le roi? N’as-tu pas surpris ses tendres regards? Ne +vois-tu pas que lui aussi maigrit, qu’il ne dort pas depuis plusieurs +jours? + +LE ROI. + +Elle a tout remarqué. Il est vrai... + + La chasse que j’aimais n’a pour moi plus de charmes; + Toutes les nuits je veille en appelant le jour, + Et mon bracelet d’or glisse, mouillé de larmes, + Sur mon bras qui languit d’amour. + +PRIYAMVADA, _après réflexion_. + +Ma chère, écris-lui: je cacherai la lettre dans un bouquet de fleurs, et +j’irai le lui offrir pour sa part des offrandes que nous faisons aux +dieux. + +ANOUSOUYA. + +Priyamvadâ, tu as une charmante idée: j’y donne mon approbation. Mais +qu’en pense Sacountalâ? + +SACOUNTALA. + +Vous commandez; il faut bien que j’obéisse. + +PRIYAMVADA. + +Compose donc quelque jolie chanson qui peigne l’état de ton cœur. + +SACOUNTALA. + +Je vais y songer. Mais je tremble... S’il allait dédaigner mon amour! + +LE ROI, _toujours caché et à part_. + + Celui dont tu crains la froideur + Est plein de passion lui-même: + C’est lui qui déborde d’ardeur, + C’est lui qui t’aime! + Trop souvent la Fortune a fui + L’homme qui cherchait à l’atteindre; + Mais, quand elle court après lui, + Qu’a-t-elle à craindre? + +LES DEUX AMIES. + +Tu te connais mal. Après les chaleurs accablantes de l’été, quand la +lune éclaire une belle nuit d’automne, ouvre-t-on un parasol pour s’en +garantir? + +SACOUNTALA, _souriant_. + +Me voici au travail. (_Elle médite._) + +LE ROI. + +Ah! je ne puis me rassasier de ce spectacle. + + Son œil brille, son front se plisse; mon image + Sur sa peau qui frémit soulève un fin duvet: + Déjà le chant d’amour que la vierge rêvait + Est en lettres de flamme écrit sur son visage! + +SACOUNTALA. + +Chère amie, j’ai fini ma strophe, mais je n’ai rien pour l’écrire. + +PRIYAMVADA. + +Prends cette feuille de lotus soyeuse comme la plume d’un oiseau, et +grave tes vers avec la pointe de l’ongle dans les intervalles des +nervures. + +SACOUNTALA. + +Écoutez donc, et dites-moi si j’ai su faire parler mon cœur. + +LES DEUX AMIES. + +Nous sommes tout oreilles. + +SACOUNTALA. (_Elle lit._) + + L’amour me dévore: + Hélas! je t’adore, + Et j’attends encore + Ton brûlant aveu! + Mes jours sont funèbres; + L’heure des ténèbres + Fait dans mes vertèbres + Ruisseler le feu! + +LE ROI, s’élançant vers elle. + + Tu brûles au lever du soleil de l’amour! + M’a-t-il donc épargné? Crois-tu mon cœur plus ferme? + L’aurore naît: la fleur du nymphéa se ferme; + Mais son céleste amant[41] meurt dans les feux du jour! + + [41] La lune, dont le nom est masculin en sanscrit. + +LES DEUX AMIES. (_En le voyant, elles se lèvent._) + +Sois le bien venu! L’arbre de notre désir paraît devant nous, déjà +chargé de ses fruits. (_Sacountalâ veut aussi se lever._) + +LE ROI. + + Ne te lève pas! Reste! Oh! reste sur ta couche! + Regarde autour de toi ces fleurs: tu les verras + Se flétrir sous ta peau brûlante qui les touche; + Les fibres du lotus se fanent sur ton bras. + +SACOUNTALA. (_Elle tressaille. A part._) + +O mon cœur! tu languissais dans l’attente, et maintenant tu ne sais pas +jouir de ton bonheur. + +ANOUSOUYA. + +Sa Majesté ne daignera-t-elle pas prendre place sur ce banc? +(_Sacountalâ s’écarte un peu._) + +LE ROI, _s’asseyant_. + +Priyamvadâ, votre amie souffre beaucoup... + +PRIYAMVADA, _souriant_. + +Elle guérira bientôt: le remède n’est pas loin d’elle.--Grand roi, on +voit assez combien vous vous aimez tous les deux; mais si ce que je vais +dire te semble inutile, tu me pardonneras: c’est ma tendresse pour elle +qui me fait parler. + +LE ROI. + +Épanchez-vous, ma belle! On regrette plus tard de n’avoir pas ouvert son +cœur. + +PRIYAMVADA. + +Daigne donc m’entendre. + +LE ROI. + +J’écoute. + +PRIYAMVADA. + +C’est le devoir d’un roi, n’est-ce pas, de garantir de tout mal les +ermitages et leurs habitants? + +LE ROI. + +C’est le premier de tous ses devoirs. + +PRIYAMVADA. + +Eh bien! tu vois le mal qu’a fait à notre amie son amour pour toi. Aie +pitié d’elle... Sauve-la! + +LE ROI. + +Ma belle, je l’aime autant qu’elle peut m’aimer. Ce que tu me demandes, +c’est le bonheur pour moi. + +SACOUNTALA, _avec un sourire où perce la jalousie_. + +Ne retenez donc pas le grand roi! Ne voyez-vous pas qu’il est pensif? Il +songe aux beautés qu’il a laissées dans son harem. + +LE ROI. + + Ah! que tu connais mal un cœur qui t’appartient! + J’étais meurtri déjà: l’amour ma pris pour cible; + Mais de tous les affronts voilà le plus sensible, + Et c’est de toi qu’il vient! + +ANOUSOUYA. + +Sire, on dit que les rois ont beaucoup d’amies... Puissent les parents +de notre chère compagne n’avoir jamais à pleurer sur le sort que tu lui +feras! + +LE ROI. + +Ma belle, un mot suffit. + + Nulle autre en mon harem ne sera souveraine; + Ma noble race et moi, + Nous aurons deux appuis: la Terre[42] et cette reine, + Dont le fils sera roi. + + [42] Première épouse des rois, selon les idées indiennes. + +LES DEUX AMIES. + +Tu combles nos vœux. (_Sacountalâ fait un mouvement de joie._) + +PRIYAMVADA, _bas à Anousouyâ_: + +Regarde, Anousouyâ, regarde... Notre amie, d’instant en instant, semble +revenir à la vie, comme le paon qui commence à sentir, à la fin de +l’été, le vent frais de la saison des pluies. + +SACOUNTALA. + +Chères compagnes, priez ce grand roi de nous excuser: nous avons dit, en +nous croyant seules, des choses qui ont pu l’offenser. + +LES DEUX AMIES, _souriant_. + +C’est à celle qui a fait l’offense de demander elle-même son pardon. +Quant à nous, nous avons la conscience nette. + +SACOUNTALA. + +Sa Majesté daignera-t-elle excuser ce qu’elle a entendu? Que ne dit-on +pas quand on se croit sûr du secret? + +LE ROI, _souriant_. + + Cette offense, mon cœur ne s’en souviendra pas. + Je pardonnerai tout,... si ta faveur me laisse, + Sur ce tapis qui semble inviter ma mollesse, + A tes pieds, un instant, poser mes membres las! + +PRIYAMVADA. + +Oh! si ce n’est que cela!... + +SACOUNTALA, _feignant la colère_. + +Tais-toi, bavarde. Tu vois mon mal, et tu en ris. + +ANOUSOUYA, _regardant dans la coulisse_. + +Priyamvadâ, vois, le petit faon, le nourrisson de l’ermitage, est +inquiet; il regarde de tous côtés: il a perdu sa mère, et il cherche +après elle. Je vais l’aider à la retrouver. + +PRIYAMVADA. + +Ma chère, il est si sauvage! tu n’en viendras pas à bout toute seule: je +vais avec toi. (_Elles partent toutes les deux._) + +SACOUNTALA. + +Ne vous éloignez pas! ne me laissez pas seule! + +LES DEUX AMIES, _souriant_. + +Tu n’es pas seule: le protecteur de la terre est à tes côtés. (_Elles +sortent._) + +SACOUNTALA. + +Comment! mes compagnes m’ont abandonnée! + +LE ROI, _après avoir regardé tout autour de lui_. + +Calme-toi, belle, ton serviteur remplacera tes compagnes. Parle: que +dois-je faire? + + Faut-il que l’on t’évente, ô ma belle maîtresse? + Ce lotus t’enverrait un souffle humide et doux. + Ou bien, veux-tu poser tes pieds sur mes genoux? + Ils se ranimeront sous ma chaude caresse! + +SACOUNTALA. + +Je ne manquerai pas au respect que je te dois. (_Elle se lève +languissamment et veut s’éloigner._) + +LE ROI, _la retenant_. + +Belle, l’heure est brûlante encore: ne t’expose pas en cet état aux feux +du jour. + + Pour toi, ce frais tapis est un lit de douleur; + Ton sein, sous les lotus, endure un mal sans trêve... + Et tu pars! Veux-tu donc que le soleil achève + De brûler ta jeunesse en fleur? + +SACOUNTALA. + +Laisse-moi, laisse-moi, je t’en supplie! je ne suis plus maîtresse de +moi. Mes amies étaient ma seule sauvegarde: que deviendrai-je sans +elles? + +LE ROI. + +Ah! tu me fais tort avec cette pensée. + +SACOUNTALA. + +Les dieux me gardent d’offenser Sa Majesté! C’est le destin que +j’accuse. + +LE ROI. + +Pourquoi accuser le destin qui comble nos vœux? + +SACOUNTALA. + +Comment ne pas l’accuser? Il m’ôte la possession de moi-même, et me fait +désirer ce que je ne dois pas. (_Elle s’éloigne._) + +LE ROI. + +Renoncerai-je au bonheur qui est si près de moi? (_Il la suit et la +retient par le pan de sa robe._) + +SACOUNTALA. + +Fils de Pourou, respecte la décence; à chaque pas nous pouvons +rencontrer un ermite. + +LE ROI. + +Tu n’as rien à craindre de tes maîtres. Cannva lui-même connaît la +loi[43]: notre union ne le fera pas rougir. + + [43] «L’hymen n’est pas toujours entouré de flambeaux.» Le mariage par + consentement mutuel est admis par le code de Manou: c’est ce qu’on + appelle «le mode des Gandharvas». Mais, naturellement, il faut qu’il + soit reconnu des deux parties: de là le péril de l’héroïne, que le + commencement de l’acte IV portera à son comble. + + Plus d’une fois déjà vos pieuses retraites + Ont prêté leur ombrage aux rites de l’amour: + Le Gandharva préside aux unions secrètes, + Et Cannva bénira sa fille à son retour. + +(_Regardant autour de lui._) Cependant elle dit vrai. On peut nous voir +ici. (_Il laisse aller Sacountalâ. En revenant sur ses pas, il trouve un +bracelet qu’elle a perdu, et le place sur son cœur._) + +SACOUNTALA, _regardant son bras, à part_. + +Ah! je n’ai pas senti tomber mon bracelet. (_Elle revient sur ses pas. +Haut._) Seigneur, je me suis aperçue en chemin que j’avais perdu mon +bracelet de lotus: c’est pour le chercher que je reviens, car j’ai +deviné que tu l’as pris. Rends-le-moi donc. Les ermites ne sont pas +loin. Ne me trahis pas; ne te trahis pas toi-même. + +LE ROI. + +Je te le rendrai, mais à une condition. + +SACOUNTALA. + +Laquelle? + +LE ROI. + +C’est que tu me permettras de le rattacher moi-même. + +SACOUNTALA, _à part_. + +Comment lui refuser? (_Elle s’approche._) + +LE ROI. + +Viens donc! asseyons-nous sur ce banc. (_Ils s’assoient. Le roi prend la +main de Sacountalâ._) Frisson délicieux! + +SACOUNTALA. + +Hâtez-vous, mon noble époux. + +LE ROI, _joyeux, à part_. + +Elle m’a appelé son époux: elle est à moi. (_Haut._) Belle, je crois que +le bracelet n’est pas encore solidement attaché; permets que je +recommence. + +SACOUNTALA, _souriant_. + +Comme tu voudras. + +LE ROI. (_Il rattache le bracelet avec une maladresse voulue._) + +Ah! m’y voici: regarde. + + Ne cherche plus au ciel le fin croissant qui luit: + Il est là, sur ton bras. Vois! Sous ma main qui tremble, + C’est lui, c’est son bel arc qui se referme, et semble + Mieux briller sur ta peau plus brune que la nuit. + +SACOUNTALA. + +Je n’y vois pas: le vent a secoué la fleur qui pend à mon oreille, et le +pollen m’est entré dans l’œil. + +LE ROI, _souriant_. + +Permets que mon souffle en chasse cette poussière. + +SACOUNTALA. + +C’est trop de bonté; mais je n’ai pas confiance en toi. + +LE ROI. + +Tu as tort de parler ainsi: un nouveau serviteur est toujours docile. + +SACOUNTALA. + +Je craindrais l’excès de son zèle. + +LE ROI, _à part_. + +Je ne laisserai pas échapper cette occasion charmante. (_Il veut lui +relever le visage; Sacountalâ résiste._) O mon amour! ne crains pas que +je t’offense. (_Sacountalâ reste un moment la tête inclinée et le regard +perdu. Le roi lui relève le visage. A part._) + + Sa lèvre brûlante et pure, + Que jamais ardent baiser + Ne blessa de sa morsure, + Frémit,... et me dit d’oser! + +SACOUNTALA. + +Mon époux tarde beaucoup à tenir sa promesse. (_Il lui souffle dans +l’œil._) Merci. Maintenant j’y vois; mais je suis confuse, et je ne sais +comment remercier mon époux. + +LE ROI. + +J’ai déjà ma récompense. + + Fleur charmante! j’ai bu ton haleine, et ce baume + Endort le mal que j’ai souffert. + Ton abeille est heureuse: elle a humé l’arôme + Qui sort du lotus entr’ouvert! + +SACOUNTALA. + +Et si elle n’était pas heureuse encore? + +LE ROI. + +Alors... (_Il s’approche pour prendre un baiser._) + +VOIX _derrière la scène_. + +Oiseaux fidèles[44], séparez-vous: voici la nuit. + + [44] Ces oiseaux, nommés tchakravâkas, sont légendaires: les Hindous + croient que la nuit les sépare. Ici, naturellement, les deux oiseaux + sont les deux époux, et la nuit est Gautamî: l’avertissement vient + des compagnes de Sacountalâ. + +SACOUNTALA. (_Elle écoute et tressaille._) + +Mon époux, c’est la vénérable Gautamî qui vient s’informer de ma santé: +cachez-vous derrière ce buisson. + +LE ROI. + +J’y cours. (_Il se cache. On voit entrer Gautamî portant un vase plein +d’eau._) + +GAUTAMI. + +Mon enfant, voici l’eau sacrée. (_Elle l’aide à se lever et regarde +autour d’elle._) Eh quoi! malade comme tu l’es, tu restes là sans autre +compagne que ta divinité protectrice? + +SACOUNTALA. + +Depuis un instant seulement. Priyamvadâ et Anousouyâ viennent de +descendre à la rivière. + +GAUTAMI. (_Elle asperge Sacountalâ._) + +Chère enfant, puisse cette eau sainte te donner santé et longue vie! Ta +fièvre a-t-elle un peu diminué? (_Elle pose la main sur son front._) + +SACOUNTALA. + +Vénérable mère, je vais un peu mieux. + +GAUTAMI. + +La nuit est tombée: viens, retournons à la hutte. + +SACOUNTALA. (_Elle se lève à regret. A part._) + +O mon cœur! le bonheur était là; tu as hésité, et le temps a passé: ne +t’en prends qu’à toi-même. (_Elle fait quelques pas et se retourne. +Haut._) Berceau de lianes, toi qui as calmé un instant l’ardeur qui me +brûle, je te salue et je te dis: «Au revoir!» (_Elles sortent toutes les +deux._) + + * * * * * + +LE ROI, _revenant à l’endroit qu’il vient de quitter_. + +Ah! que d’obstacles sur le chemin du bonheur! + + Sa main était levée, et protégeait sa bouche + Contre moi; + Ses lèvres disaient non, mais d’un air peu farouche, + Sans effroi; + J’ai vu ses grands yeux noirs, au lieu de la défendre, + S’embraser: + J’ai relevé sa tête, et je n’ai pas su prendre + Un baiser! + +Où irai-je maintenant? Mais pourquoi partir? Je veux rester un instant +sous ce berceau où a reposé ma bien-aimée. (_Regardant autour de lui._) + + Voici le banc de pierre où j’ai vu ma maîtresse, + Voici le lit de fleurs que son corps a froissé; + Voici le fin lotus où son ongle a tracé + Des mots d’amour à mon adresse; + J’ai vu ce bracelet à son bras gracieux: + Tout me rappelle ici la femme que j’adore! + Ah! je ne puis quitter ce coin délicieux + Où je crois l’entrevoir encore! + +(_Réfléchissant._) La faute en est à moi: j’étais près d’elle, et j’ai +laissé le temps fuir. + + Ah! si j’étais seul avec elle! + Ah! si je pouvais la saisir! + J’empêcherais bien le plaisir + De m’échapper à tire-d’aile! + Voilà ce que me dit mon cœur; + Il souffre, il se plaint, il m’accuse: + Mais, devant elle, il se refuse, + Hélas! à parler en vainqueur! + +VOIX _derrière la scène_. + +Au secours, roi! au secours! + + Est-ce le couchant plein de flammes? + Non! la terreur glace nos âmes: + Ce sont les Râkchasas infâmes + Qui flairent le Soma[45] dans l’air. + Leur troupe s’amasse et s’agite + Autour du foyer qui crépite: + La vois-tu, l’engeance maudite + Des fantômes mangeurs de chair? + + [45] Liqueur du sacrifice. + +LE ROI, _entendant les voix_. + +Ne craignez rien, ermites: je suis auprès de vous. + + + + +ACTE IV + +ADIEUX A L’ERMITAGE + + +PREMIÈRE PARTIE + +On voit entrer les deux amies de Sacountalâ, cueillant des fleurs. + +ANOUSOUYA. + +Notre chère Sacountalâ s’est unie au roi selon le rite des Gandharvas; +elle a un époux digne d’elle; elle est au comble de ses vœux, et +cependant je ne suis pas tranquille. + +PRIYAMVADA. + +Pourquoi donc? + +ANOUSOUYA. + +Aujourd’hui même, à la fin du sacrifice, les religieux ont congédié le +roi. Il retourne dans son palais; il va y retrouver toutes ses femmes; +n’oubliera-t-il pas notre amie? + +PRIYAMVADA. + +Ce n’est pas là ce qu’il faut craindre: son noble visage m’est un sûr +garant de sa fidélité. Mais j’ai un autre souci: Cannva doit bientôt +revenir de son pèlerinage; que dira-t-il quand il apprendra ce qui s’est +passé? + +ANOUSOUYA. + +Tu veux savoir ce que je pense? Eh bien! il approuvera tout. + +PRIYAMVADA. + +Tu crois? + +ANOUSOUYA. + +Sans doute. Ne voulait-il pas la donner à un époux digne d’elle? Le +destin s’est chargé de ce soin: son vœu est rempli. + +PRIYAMVADA. + +Tu as raison. (_Regardant leur corbeille de fleurs._) Ma chère, je crois +que nous avons assez de fleurs pour nos offrandes. + +ANOUSOUYA. + +Oui; mais il faut en cueillir aussi pour la divinité protectrice de +Sacountalâ. + +PRIYAMVADA. + +C’est vrai. (_Elles continuent à cueillir des fleurs._) + +VOIX _derrière la scène_. + +Holà! c’est moi. + +ANOUSOUYA, _prêtant l’oreille_. + +Ma chère, il me semble que c’est un hôte qui appelle. + +PRIYAMVADA. + +Sacountalâ est dans la hutte. (_Après réflexion._) Il est vrai +qu’aujourd’hui son cœur est ailleurs. Allons! arrêtons là notre +cueillette. (_Elles se disposent à partir._) + +LA MÊME VOIX. + +Ah! tu refuses de te déranger pour un ascète qui n’est riche que +d’austérités! Eh bien donc!... + + Toi qui fermes l’oreille à la voix de ton hôte + Pour ne penser qu’à ton amant, + M’entends-tu cette fois? Je te maudis! Ta faute + Aura bientôt son châtiment. + Ton roi va t’oublier: votre union secrète + Sortira de son souvenir + Comme un conte écouté d’une oreille distraite, + Et c’est lui qui doit te punir! + +(_Les deux amies, en l’entendant, restent consternées._) + +PRIYAMVADA. + +Malheur à nous! ce que je craignais est arrivé: notre amie est restée +perdue dans ses rêveries; elle a offensé quelque hôte vénérable. + +ANOUSOUYA, _regardant devant elle_. + +Plus vénérable que tu ne crois. C’est Dourvâsas, le plus austère et le +plus irascible des religieux. Il s’en retourne à grands pas. + +PRIYAMVADA. + +C’est un feu dévorant: il la brûlera. Va donc, jette-toi à ses pieds; +ramène-le. Je vais chercher l’eau et tout préparer pour le recevoir. + +ANOUSOUYA. + +J’y cours. (_Elle sort._) + +PRIYAMVADA. (_Elle fait un pas et trébuche._) + +L’émotion m’a fait trébucher, et la corbeille est renversée. (_Elle +ramasse les fleurs._) + +ANOUSOUYA, _revenant_. + +Ma chère, j’ai cru voir la colère incarnée. Qui se flatterait de +l’apaiser? Cependant il m’a montré quelque pitié. + +PRIYAMVADA. + +C’est beaucoup pour lui. Parle vite. + +ANOUSOUYA. + +Il m’a été impossible de le faire revenir sur ses pas. Alors je me suis +jetée à ses pieds, et je lui ai dit: «Bienheureux, tu sais le respect +que ta fille a pour toi. Aujourd’hui elle n’a pas connu la présence de +Ta Sainteté; c’est sa première offense: pardonne-lui.» + +PRIYAMVADA. + +Après? + +ANOUSOUYA. + +Voici ce qu’il m’a répondu: «Je ne puis reprendre mes paroles; mais je +consens que l’effet de la malédiction cesse à la vue d’un anneau de +reconnaissance.» Et il a disparu. + +PRIYAMVADA. + +Alors nous pouvons être tranquilles. Le roi, en partant, a lui-même +passé au doigt de Sacountalâ l’anneau qui porte son nom, et il lui a +dit: «Souviens-toi.» Ainsi elle a déjà sur elle le préservatif qui la +sauvera de la malédiction. + +ANOUSOUYA. + +Viens donc! allons porter notre offrande aux dieux. (_Elles font +quelques pas._) + +PRIYAMVADA, _après avoir regardé_. + +Vois, Anousouyâ: notre amie est là, immobile, la joue appuyée sur sa +main gauche; on dirait une peinture. Elle ne pense qu’à lui, et elle +s’oublie elle-même: comment aurait-elle pris garde à un étranger? + +ANOUSOUYA. + +Priyamvadâ, il faut que la malédiction reste un secret entre nous deux: +le cœur de notre amie est sensible; épargnons-lui ce coup. + +PRIYAMVADA. + +Sans doute; ce n’est pas avec de l’eau brûlante qu’on arrose le jasmin +en fleur. + + +DEUXIÈME PARTIE + +On voit entrer un disciple de Cannva. Il vient de se réveiller. + +LE DISCIPLE. + +Cannva est revenu de Prabhâsa. Il m’a chargé d’aller regarder l’heure: +je sors pour voir si la nuit touche à sa fin. (_Il fait quelques pas et +regarde._) Mais il fait grand jour. + + Au levant, le soleil apparaît dans sa gloire, + Et la lune au couchant va cacher sa pâleur. + C’est le destin: naissance et mort, chute et victoire! + Le monde est ainsi fait. Tout n’est qu’heur et malheur! + + La fleur du nymphéa s’est déjà refermée: + Ah! c’est qu’à l’horizon l’astre des nuits descend; + Ainsi la pâle bien-aimée + Se recueille et pense à l’absent. + +ANOUSOUYA, _entrant, à part_. + +Hélas! Sacountalâ ignorait la vie: le roi a bien pu la tromper. + +LE DISCIPLE. + +Je vais dire à mon maître qu’il est l’heure du sacrifice. (_Il sort._) + + * * * * * + +ANOUSOUYA. + +Je me suis levée avec l’aurore; mais je ne sais ce que je vais +entreprendre: mes mains refusent aujourd’hui d’accomplir leur tâche +matinale. La cruauté de l’amour doit être satisfaite: il a livré le cœur +pur de mon amie à un infidèle. Mais non, le sage roi n’est pas coupable; +c’est la malédiction de Dourvâsas qui suit son cours. Comment expliquer +autrement que Douchanta, après ses promesses, n’ait plus donné signe de +vie? (_Après réflexion._) Il faut que je lui envoie l’anneau de +reconnaissance. Mais qui se chargera de le lui porter? Le cœur des +ermites est insensible: il ne connaît plus la douleur. Nous voudrions +dire nous-mêmes au vénérable Cannva que le roi Douchanta l’a épousée et +qu’elle est grosse; mais nous n’osons pas: c’est elle qu’il +condamnerait. Que faire? + +PRIYAMVADA, _entrant_. + +Vite, Anousouyâ, il faut tout préparer pour le départ de Sacountalâ. + +ANOUSOUYA, _avec étonnement_. + +Que dis-tu là? + +PRIYAMVADA. + +Écoute, je viens d’aller lui faire ma visite du matin. + +ANOUSOUYA. + +Eh bien? + +PRIYAMVADA. + +Le vénérable Cannva était là; il l’embrassait, et elle baissait les yeux +pendant qu’il lui disait: «Mon enfant, je te félicite. Le sacrificateur +avait les yeux aveuglés par la fumée; il a laissé échapper l’offrande, +et elle est tombée d’elle-même dans le feu sacré. Quand un disciple +intelligent prend au maître sa science, le maître n’a pas lieu de se +plaindre. Ainsi je dois t’abandonner sans regret. Aujourd’hui même je te +confierai à deux ascètes pour qu’ils te conduisent chez ton époux.» + +ANOUSOUYA. + +Mais qui donc avait instruit Cannva? + +PRIYAMVADA. + +Une voix mystérieuse et rythmée, qu’il a entendue en entrant dans le +sanctuaire du feu sacré. + +ANOUSOUYA, _étonnée_. + +Et qui disait? + +PRIYAMVADA. + +Écoute: + + «Prêtre, ta fille est reine, et son sein maternel + Porte un fils dont la gloire éblouira la terre. + Ainsi le feu divin, conçu dans le mystère, + Sort du rameau sacré pour embraser l’autel.» + +ANOUSOUYA, _embrassant Priyamvadâ_. + +Ah! quelle heureuse nouvelle! Mais Sacountalâ va partir: je ne sais plus +si je dois me réjouir ou m’affliger. + +PRIYAMVADA. + +Nous nous consolerons si nous pouvons; en attendant, notre amie va être +heureuse. + +ANOUSOUYA. + +J’ai justement, dans cette boîte de coco qui est pendue à la branche du +manguier, le pollen dont nous avons besoin pour la cérémonie du départ. +Je l’y conservais à cette intention. Enveloppe-le dans des feuilles de +lotus. Pendant ce temps-là, je mêlerai le gorotchana[46] avec les brins +d’herbe dourvâ et l’argile rapportée des bains sacrés: c’est l’onguent +qui porte bonheur. (_Priyamvadâ fait ce dont Anousouyâ l’a chargée. +Anousouyâ sort._) + + [46] Sorte de couleur jaune. + +VOIX _derrière la scène_. + +Gautamî, faites appeler Sârngarava et Sâradvata, et dites-leur de se +préparer à conduire Sacountalâ. + +PRIYAMVADA, _prêtant l’oreille_. + +Anousouyâ, dépêche-toi: on appelle déjà les religieux qui vont partir +avec elle pour Hastinâpoura. + +ANOUSOUYA. (_Elle rentre avec l’onguent dans les mains._) + +Viens, partons. (_Elles font quelques pas._) + +PRIYAMVADA, _regardant devant elle_. + +Voilà Sacountalâ. Elle a fait ses ablutions dès l’aube. Les religieuses +la saluent et lui offrent des gâteaux de riz sauvage. Avançons. (_Elles +s’approchent._) + + * * * * * + +On voit paraître Sacountalâ, entourée des religieuses et Gautamî. + +SACOUNTALA. + +Bienheureuses, je vous salue. + +GAUTAMI. + +Puisses-tu, ma fille, recevoir le titre de reine en témoignage de +l’estime de ton époux! + +LES RELIGIEUSES. + +Mon enfant, puisses-tu mettre au monde un héros! (_Elles sortent toutes, +à l’exception de Gautamî._) + +LES DEUX AMIES, _s’approchant_. + +Bonjour, chère amie. + +SACOUNTALA. + +Salut à mes bien-aimées! Asseyez-vous ici. + +LES DEUX AMIES, _s’asseyant_. + +Et toi, reste debout: nous allons te faire l’onction qui porte bonheur. + +SACOUNTALA. + +Vous m’avez bien souvent parée; mais aujourd’hui vos soins doivent +m’être doublement chers: c’est la dernière fois que je les reçois. +(_Elle pleure._) + +LES DEUX AMIES. + +Ma chérie, c’est la cérémonie qui porte bonheur: il ne faut pas la +troubler par des larmes. (_Elles essuient ses pleurs et continuent sa +toilette._) + +PRIYAMVADA. + +Ta beauté est digne des plus riches ornements, et nous n’avons là que +les parures ordinaires des ermitages: elles lui feront injure. (_On voit +un jeune ermite portant des parures._) + +HARITA, entrant. + +Voilà des ornements de toute sorte: vous pouvez la parer. (_Toutes +regardent avec étonnement._) + +GAUTAMI. + +Hârîta, mon enfant, d’où vient tout cela? + +HARITA. + +Du pouvoir merveilleux de Cannva. + +GAUTAMI. + +Est-ce une création de sa volonté toute-puissante? + +HARITA. + +Non. Écoutez. Il nous a dit de cueillir pour Sacountalâ les fleurs de +l’ermitage. Alors... + + Nous ployons les branches: l’une + Nous tend ce tissu de lin + Pâle et beau comme la lune + Dans son plein. + Une essence très subtile + Coule de l’autre: voyez + Quels parfums l’arbre distille + Sur ses pieds! + Puis l’écorce qui recouvre + Les nymphes de ces beaux lieux + Tout à coup gémit et s’ouvre + Sous nos yeux: + De petites mains vermeilles + Sortent des bourgeons étroits, + Et nous trouvons ces merveilles + Dans leurs doigts. + +PRIYAMVADA, _regardant Sacountalâ_. + +C’est aussi du creux d’un arbre que sort l’abeille, et elle va droit à +la fleur du lotus. + +GAUTAMI. + +Les arbres lui envoient déjà leur hommage: c’est l’annonce des honneurs +qui l’attendent dans le palais de son époux. (_Sacountalâ baisse les +yeux._) + +HARITA. + +Le vénérable Cannva est descendu au bord de la Mâlinî pour y faire ses +ablutions: je vais lui annoncer ce que la forêt a fait pour elle. (_Il +sort._) + +ANOUSOUYA. + +Chère amie, nous n’avons jamais touché de telles parures: nous ne +saurons pas nous en servir. (_Réfléchissant et regardant._) Cependant +nous nous rappellerons ce que nous avons vu en peinture, et nous +tâcherons de te faire belle. + +SACOUNTALA. + +Je sais comme vous êtes habiles. (_Les deux amies la parent. On voit +paraître Cannva revenant du bain._) + +CANNVA. + + Elle va me quitter pour la première fois: + Je suis touché jusqu’à la moelle! + Les pleurs que je retiens débordent dans ma voix; + Je sens mon regard qui se voile. + Moi, l’habitant des bois, moi, l’ermite rêveur, + Je ne puis maîtriser mes larmes: + Combien doivent souffrir des mondains sans ferveur + Qu’un tel chagrin trouve sans armes! + +(_Il fait quelques pas._) + +LES DEUX AMIES. + +Chère Sacountalâ, voilà tous les bijoux posés. Maintenant passe cette +tunique, et enveloppe-toi de ce voile brodé. (_Sacountalâ se lève et +passe les deux vêtements._) + +GAUTAMI. + +Mon enfant, voici ton père: il te couve des yeux et verse de douces +larmes. Va au-devant de lui. (_Sacountalâ salue Cannva avec respect._) + +CANNVA. + +Ma fille! + + Yayâti vénérait la reine Sarmichthâ: + Qu’ainsi toujours le roi Douchanta te vénère! + Et que le noble enfant dont tu dois être mère + Ressemble au fils qu’elle porta! + +GAUTAMI. + +La parole de ton père n’est pas seulement un vœu, c’est une +promesse[47]. + + [47] A cause du pouvoir surnaturel qu’il doit à ses austérités. + +CANNVA. + +Ma fille, il faut maintenant faire le tour des feux sacrés où l’offrande +vient d’être versée. (_Tous se mettent en marche._) + + Vois-tu les trois feux ondoyer? + Sur l’autel fait de saintes gerbes + Le prêtre a disposé les herbes + Pour enclore chaque foyer; + L’offrande a parfumé la flamme: + Puissent ces feux te protéger, + Garder ton corps de tout danger, + Et donner la paix à ton âme! + +(_Sacountalâ fait le tour des feux._) Ma fille, arrête-toi un instant. +(_Jetant un regard de côté._) Sârngarava, Sâradvata, où êtes-vous? (_On +voit entrer deux disciples de Cannva._) + +LES DEUX DISCIPLES. + +Bienheureux, nous voici. + +CANNVA. + +Sârngarava, mon fils, montre le chemin à ta sœur. + +SARNGARAVA. + +Veuillez me suivre, Sacountalâ. (_Tous continuent de marcher en avant._) + +CANNVA. + +Et vous, arbres de l’ermitage, habités par les divinités des bois, vous +la connaissez tous: + + Jamais Sacountalâ n’a goûté d’une eau pure, + Sans que sa main d’enfant vous ait désaltérés; + Que de fois sa beauté se priva de parure + Pour épargner vos fronts sacrés! + La saison de vos fleurs était sa seule joie: + Élevez dans les airs un adieu triste et doux, + Et bénissez ma fille à l’heure où je l’envoie + Au palais du roi, son époux! + +SARNGARAVA, _entendant le chant d’un oiseau_. + + Maître, un chant commence: écoute! + C’est la voix du Cokila[48]. + Le bois te répond sans doute: + Tous ceux qui l’aiment sont là! + + [48] Coucou indien, le _rossignol_ des poètes de l’Inde. + +VOIX DES DIVINITÉS DES ARBRES. + + Sur ta route, enfant, que l’étang verdisse + Et cache ses eaux sous les lotus bleus! + Pour toi, le soleil éteindra ses feux, + L’arbre épaissira son ombre propice; + Sous tes pas, les fleurs feront voltiger + Leur pollen qui monte en poudre odorante. + Pars! et sens déjà la brise expirante + Caresser ton sein d’un souffle léger. + +(_Tous écoutent avec étonnement._) + +GAUTAMI. + +Mon enfant, ce sont les divinités des bois qui t’aiment comme leur fille +et qui t’envoient leur adieu: incline-toi devant elles. + +SACOUNTALA, _après s’être inclinée, bas à Priyamvadâ_. + +Priyamvadâ, je brûle de revoir mon époux, et pourtant, au moment de +quitter l’ermitage, mes pieds refusent de me porter. + +PRIYAMVADA. + +Tu n’es pas seule à souffrir de cette séparation: la forêt tout entière +est en deuil. + +SACOUNTALA, _faisant le geste du souvenir_. + +Mon père, il faut que je dise adieu à ma sœur la liane Mâdhavî. + +CANNVA. + +Je connais ta tendresse pour elle: la voici à ta droite. + +SACOUNTALA, _s’approchant et embrassant la liane_. + +Liane Mâdhavî, reçois-moi dans tes bras fleuris. Je vais maintenant +vivre loin de toi... Mon père, vous l’aimerez comme vous m’avez aimée. + +CANNVA. + +Oui, chère enfant. Maintenant reprends ta route. + +SACOUNTALA, _s’approchant de ses amies_. + +Je vous la recommande aussi. + +LES DEUX AMIES. + +Et nous, à qui nous recommanderas-tu? (_Elles pleurent._) + +CANNVA. + +Anousouyâ, Priyamvadâ, retenez vos larmes. Ne serait-ce pas à vous de +donner du courage à Sacountalâ? (_Ils se remettent tous en route._) + +SACOUNTALA. (_Elle se trouve arrêtée tout à coup._) + +Qui est-ce qui met le pied sur le bord de mon voile? (_Elle se retourne +et regarde._) + +CANNVA. + + C’est le petit faon qui vient prendre + Dans ta main le gazon des bois. + Je me rappelle qu’une fois + L’herbe blessa sa bouche tendre: + Mais tu l’eus bien vite guéri + Avec l’huile des saints ermites. + Tu l’appelais ton fils chéri! + Il ne veut pas que tu nous quittes. + +SACOUNTALA. + +Pauvre petit, je pars, et tu veux me retenir. Tu venais de naître quand +tu as perdu ta mère. C’est moi qui t’ai élevé. Tu ne m’auras plus +maintenant; mais mon père prendra soin de toi. Retourne, laisse-moi +partir. (_Elle part en pleurant._) + +CANNVA. + +Ne pleure pas, enfant. Du courage! + +SARNGARAVA. + +Bienheureux, l’usage est d’accompagner ceux qu’on aime jusqu’à la +première eau qu’on trouve sur son chemin. Nous voici arrivés au bord +d’un étang: donne-nous tes ordres et retourne sur tes pas. + +CANNVA. + +Asseyons-nous à l’ombre de ce figuier. (_Ils s’assoient._) Quelles +recommandations ferez-vous de ma part au roi Douchanta? (_Il +réfléchit._) Sârngarava, tu lui présenteras Sacountalâ, et tu lui diras +en mon nom: + + «Songe à Cannva l’ermite et songe à ta famille, + «Dont l’honneur repose sur toi. + «Rappelle-toi l’amour que t’a montré ma fille + «Au cœur ardent et plein de foi. + «Qu’elle ait dans ton palais même rang, même empire + «Que tes femmes à l’air hautain! + «Quant au bonheur, d’avance on ne peut rien en dire: + «Il faut laisser faire au destin.» + +SARNGARAVA. + +J’ai compris ta pensée. + +CANNVA, _regardant Sacountalâ_. + +Ma fille, je vais te donner mes derniers conseils: quoique j’aie +toujours habité les bois, je connais le monde. + +SARNGARAVA. + +Rien n’est inconnu aux sages. + +CANNVA. + +Tu vas entrer dans la demeure de ton époux... + + Écoute les anciens; accepte leur tutelle. + Dans le brillant harem t’attend plus d’une sœur: + Sois leur amie! Et si ton époux te querelle, + Garde de t’irriter: réponds avec douceur. + Surtout n’afflige pas tes serviteurs; sois bonne: + La grandeur ne doit pas égarer ta raison. + Voilà le droit chemin: celle qui l’abandonne + Est l’opprobre de sa maison. + +Qu’en pense Gautamî? + +GAUTAMI. + +C’est là le devoir d’une femme. (_A Sacountalâ._) Mon enfant, ne +l’oublie jamais. + +CANNVA. + +Allons, ma fille, embrasse-moi et dis adieu à tes compagnes. + +SACOUNTALA. + +Mon père, elles vont donc me quitter déjà? + +CANNVA. + +Je dois les garder pour les donner un jour à leurs époux: elles ne +peuvent pas te suivre; mais Gautamî t’accompagnera. + +SACOUNTALA, _se jetant dans les bras de son père_. + +Je suis arrachée des bras de mon père comme la liane du santal est +déracinée et emportée loin du mont Malaya[49]. Comment pourrai-je vivre +loin de ma patrie? (_Elle pleure._) + + [49] Montagne de la côte de Malabar. + +CANNVA. + +Ma fille, sois forte. + + Les soins de ta maison, les honneurs de la cour, + Ta dignité de souveraine, + Tous les graves devoirs qu’à chaque heure du jour + T’imposera ton nom de reine, + Enfin le noble fils qui doit naître de toi + Comme le soleil de l’aurore, + Tout te consolera de vivre loin de moi, + Si le passé t’est cher encore! + +SACOUNTALA, _tombant à ses pieds_. + +Adieu, mon père: je vous salue une dernière fois. + +CANNVA. + +Ma fille, sois heureuse autant que ton père le désire. + +SACOUNTALA, _courant à ses amies_. + +Mes chères compagnes, embrassez-moi,... toutes les deux ensemble. + +LES DEUX AMIES, _l’embrassant_. + +Ma chérie, si le roi tardait à te reconnaître,... montre-lui l’anneau +qui porte son nom. + +SACOUNTALA. + +Que voulez-vous dire? Vous me faites trembler. + +LES DEUX AMIES. + +Non, ne crains rien: l’amitié est sujette aux inquiétudes folles. + +SARNGARAVA, _regardant le ciel_. + +Bienheureux, le soleil est au milieu de sa course.--Sacountalâ, il faut +nous hâter. + +SACOUNTALA, _tenant encore une fois son père embrassé_. + +Mon père, reverrai-je jamais l’ermitage? + +CANNVA. + +Oui, ma fille. + + Sois longtemps la compagne et la sœur de la Terre, + Première épouse de ton roi! + Donne aux Pourous un fils dont le lourd cimeterre + Glacera l’ennemi d’effroi. + Son père, un jour, voudra laisser à son épaule + L’accablant fardeau du pouvoir: + Pour songer au salut, vous changerez de rôle, + Tous deux vous viendrez nous revoir. + +GAUTAMI. + +Mon enfant, le temps presse: il faut partir. Engage ton père à retourner +sur ses pas.--Mais il ne s’y décidera jamais de lui-même: je vais lui +parler. (_A Cannva._) Allons, retirez-vous. + +CANNVA. + +Ma fille, je manque aux devoirs qui m’appellent dans l’ermitage. + +SACOUNTALA. + +Ces devoirs vont vous distraire et vous consoler; moi, j’emporte avec +moi ma douleur. + +CANNVA. + +Ah! me crois-tu donc insensible? + + Ce riz que tu jetais aux oiseaux de ces bois, + Je le verrai germer, j’en suivrai la croissance: + Tout me rappellera l’image d’autrefois! + Tout parlera de ton absence! + +Va, et que ton voyage soit béni! (_Sacountalâ sort avec Gautamî, +Sârngarava et Sâradvata._) + +LES DEUX AMIES, _après l’avoir longtemps regardée, douloureusement_. + +Malheur à nous! Sacountalâ a disparu derrière les arbres. + +CANNVA. + +Anousouyâ, Priyamvadâ, votre compagne est partie: contenez votre douleur +et suivez-moi. (_Ils reviennent tous les trois sur leurs pas._) + +LES DEUX AMIES. + +Mon père, l’ermitage est désert: Sacountalâ n’y est plus. + +CANNVA. + +L’amitié vous le fait voir ainsi. (_Il marche plongé dans ses +réflexions._) Sentiment étrange! je perds Sacountalâ, et pourtant la +paix est dans mon âme. Ah! je sais pourquoi. + + Nos filles sont des biens qui ne sont pas à nous: + Ce dépôt précieux dont le père a la garde, + S’il connaît comme moi son devoir, il lui tarde + De le remettre intact dans les mains d’un époux. + + + + +ACTE V + +L’AFFRONT + + +On voit paraître le chambellan. + +LE CHAMBELLAN, _avec un soupir_. + +Ah! que la vieillesse est pesante! + + Ce bâton de bambou, que portent comme insigne, + Dans le harem, les chambellans, + Est un appui pour moi: la vieillesse maligne + Alourdit mes pas chancelants. + +Le roi est au palais: j’ai à lui faire une communication pressante. (_Il +fait quelques pas et s’arrête._) Qu’est-ce que c’est déjà? (_Après +réflexion._) Ah! oui, je me souviens: des religieux, des disciples de +Cannva demandent une audience. Ce que c’est que de nous! + + La lampe qui s’éteint fume, + Se rallume;... + Mais c’est un éclair qui fuit! + Tel, mon esprit qui sommeille + Se réveille, + Puis se rendort dans la nuit. + +(_Il se remet en marche. Regardant devant lui._) + +Mais voici le roi. + + Il a jugé son peuple et montré le devoir, + Comme un père, à la multitude. + Sa tâche est faite; il vient oublier son pouvoir, + Loin du bruit, dans la solitude. + Ainsi l’éléphant roi qui guide ses troupeaux + Souffre le soleil sans se plaindre, + Puis cherche dans les bois un lit pour le repos, + Que nul rayon ne puisse atteindre. + +Le roi descend à peine de son tribunal: est-ce le moment de lui annoncer +que les disciples de Cannva demandent à le voir? Mais les maîtres du +monde ne connaissent pas le repos. + + Le soleil n’arrête jamais + L’attelage ardent qui le traîne; + Vent ou brise, brûlant ou frais, + L’air souffle sans reprendre haleine. + Sécha[50] demain comme aujourd’hui + Doit nous soutenir sur l’abîme: + Tel le bras royal est l’appui + Du peuple que charge la dîme. + + [50] Serpent mythique qui porte la terre. + +(_Il fait encore quelques pas._) + + * * * * * + +On voit paraître le roi. Près de lui est Mâdhavya. Derrière lui, ses +officiers chacun à son rang. + +LE ROI. (_Son attitude trahit la fatigue._) + +Les autres hommes sont heureux quand ils sont arrivés au terme de leurs +désirs: pour un roi, l’avènement au trône est le commencement des +peines. + + Les plus brillants honneurs sont bien vite obscurcis: + L’ambition s’apaise; + Mais avec le pouvoir s’en viennent les soucis, + Et l’on sent ce qu’il pèse! + Souvent on voit fléchir sous le royal bandeau + La tête la plus forte; + Le parasol est moins un abri qu’un fardeau + Pour celui qui le porte. + +VOIX DES POÈTES DE COUR _derrière la scène_. + +Gloire au roi! + +PREMIER POÈTE. + + Notre bien est ton seul souci: + Tu vas,... rien ne t’arrête. + Nature de roi, c’est ainsi + Que le Seigneur t’a faite. + Arbre, tu portes sur ta tête + Le ciel de feu: + Si grand que soit notre nombre, + Nous reposons sous ton ombre; + Pour toi la peine est un jeu. + +DEUXIÈME POÈTE. + + D’un geste tu calmes les haines; + Tu rends ton peuple humain. + S’il s’égare, tu le ramènes + D’un mot dans le chemin. + On voit le riche ouvrir la main + A la détresse: + Mais ses bienfaits sont comptés. + Toi, tu répands tes bontés + Sur tous comme une caresse. + +LE ROI, _après les avoir entendus_. + +Au sortir de l’audience, j’étais accablé de fatigue; mais la voix de mes +poètes m’a ranimé comme par enchantement. + +MADHAVYA. + +Le taureau est comme toi: il oublie sa peine quand on lui dit: «Bravo, +mâle du troupeau!» + +LE ROI, _souriant_. + +Asseyons-nous. (_Tous deux s’assoient; les autres personnages restent +debout, chacun à sa place. On entend derrière la scène le son d’un +luth._) + +MADHAVYA, _écoutant_. + +Cher ami, entends-tu ce luth dans la salle de concerts? Il est pincé par +des doigts savants; c’est la reine Vasoumatî qui s’exerce. + +LE ROI. + +Tais-toi; laisse-moi écouter. + +LE CHAMBELLAN, _regardant le roi_. + +Le roi est occupé; j’attendrai. (_Il se tient dans un coin._) + +CHANSON _derrière la scène_. + + Pourquoi vas-tu de corolle en corolle, + Abeille folle, + Sans revenir? + N’auras-tu pas pour la fleur abusée + Qui t’a grisée + Un souvenir? + +LE ROI. + +Voilà un chant bien passionné. + +MADHAVYA. + +Mais dis-moi, cher ami, as-tu bien compris le sens des paroles? + +LE ROI, _souriant_. + +C’est la plainte d’une amante fidèle. Apparemment la reine Vasoumatî a +quelque reproche à me faire. Ami Mâdhavya, va lui présenter mes excuses. + +MADHAVYA. + +A tes ordres. (_Il se lève._) C’est-à-dire,... un instant! Tu m’envoies +à ta place prendre l’ours par la queue: quand elle me tiendra dans ses +griffes, plus d’espoir de salut; je serai comme le dévot qui reste +attaché au monde. + +LE ROI. + +Va donc! Tu n’as qu’à t’y prendre poliment, elle t’écoutera. + +MADHAVYA. + +Allons! il faut y passer. (_Il sort._) + +LE ROI, _à part_. + +C’est étrange! mon cœur est libre, et cependant, quand j’ai entendu +cette chanson, je suis devenu mélancolique comme si j’étais séparé d’un +être aimé. Ah! j’en devine la cause. + + Souvent un bel objet, un chant plaintif ou tendre + Fait rêver, + Et, troublé dans sa paix, le cœur cherche à comprendre... + Sans trouver. + Mais nous avons aimé dans une autre existence, + Et pleuré: + L’instinct vague et charmant de la ressouvenance + Est sacré. + +(_Il cherche inutilement à rappeler ses souvenirs._) + +LE CHAMBELLAN, _s’approchant_. + +Gloire au roi! Des religieux viennent d’arriver des forêts qui bordent +l’Himâlaya; ils t’apportent un message de Cannva; deux femmes les +accompagnent: daigneras-tu les recevoir? + +LE ROI, _avec étonnement_. + +Comment! des religieux porteurs d’un message de Cannva? et deux femmes +avec eux? + +LE CHAMBELLAN. + +Oui, Sire. + +LE ROI. + +Va dire en mon nom à mon chapelain Somarâta de rendre aux ermites les +honneurs prescrits par la sainte loi, et de les introduire; je vais me +rendre dans la salle réservée à la réception des religieux. + +LE CHAMBELLAN. + +Tes ordres seront exécutés. (_Il sort._) + +LE ROI, _se levant_. + +Vétravatî[51], précède-moi: nous allons au sanctuaire du feu domestique. + + [51] C’est la gardienne des portes: elle précède toujours le roi pour + les lui ouvrir. + +VÉTRAVATI. + +Veuillez me suivre. (_Ils se rendent dans le sanctuaire._) + + * * * * * + +VÉTRAVATI. + +Maître, voici la terrasse du sanctuaire; elle vient d’être purifiée; la +vache est à sa place, prête à donner son lait pour les offrandes: +veuillez monter. + +LE ROI. + +(_Il gravit la terrasse avec respect, et se tient debout, appuyé sur +l’épaule d’un de ses officiers._) + +Vétravatî, quel peut être le message dont Cannva a chargé ces religieux? + + Les démons conjurés contre les ermitages + Infestent-ils leurs bois épais? + Les daims nés à l’abri de leurs pieux ombrages + N’y ruminent-ils plus en paix? + Peut-être, avant le temps, l’essor des fleurs s’arrête, + Et les bourgeons restent cachés: + L’ermite, au fond des bois, souffre, et c’est sur sa tête + Que le sort punit mes péchés. + +VÉTRAVATI. + +Non, Roi, les ermitages sont tranquilles; la renommée de votre bras +suffit pour y maintenir la paix: les religieux ne peuvent venir que pour +vous présenter leurs hommages et leurs actions de grâces. + + * * * * * + +On voit paraître les deux disciples de Cannva et Gautamî, conduisant +Sacountalâ. Ils sont précédés du chapelain et du chambellan. + +LE CHAMBELLAN. + +Suivez-moi. + +SARNGARAVA. + +Ami Sâradvata, + + Je sais que ce palais est la demeure auguste + D’un roi digne du rang où Brahma l’a placé: + Il fait régner la loi; sa main puissante et juste + Maintient un peuple entier dans le chemin tracé. + Mais, étonné du bruit, perdu dans cette foule, + Moi, fils d’un ermitage et fidèle à mon vœu, + Je frémis,... et je crains que ce toit ne s’écroule + Car la maison me semble en feu. + +SARADVATA. + +Sârngarava, je comprends ton trouble au milieu de la ville immense; +moi-même je me dis: + + Je suis pur, et la vie en ces lieux est souillée; + Je veille, et devant moi ce peuple est endormi; + Je suis libre: voici la prison verrouillée; + Le monde est pour l’ermite un mortel ennemi! + +LE CHAPELAIN. + +Ce sont de tels sentiments qui font la grandeur de vos pareils. + +SACOUNTALA. (_Elle sent un mouvement involontaire de l’œil droit[52]._) + + [52] C’est un présage funeste pour une femme. + +Ah! je sens un présage funeste. + +GAUTAMI. + +Écartons-le, ma fille. Que le danger se détourne de toi! (_Ils +s’avancent._) + +LE CHAPELAIN, _désignant le roi_. + +Ermites, voici le protecteur des laïques et des religieux. Il vient à +peine de quitter son tribunal, et pourtant il daigne vous recevoir. + +SARNGARAVA. + +Sa conduite mérite des éloges, mais elle ne nous étonne pas. + + L’arbre se penche vers la terre, + Courbé sous le poids des fruits mûrs; + Le ciel, chargé d’eau salutaire, + S’affaisse en nuages obscurs; + Quand la fortune surabonde, + L’homme de bien baisse les yeux: + Les vit-on jamais orgueilleux, + Ceux qui font le bonheur du monde? + +VÉTRAVATI. + +Roi, les ermites ont le visage serein: ils ne viennent pas pour se +plaindre. + +LE ROI, _regardant Sacountalâ_. + + Quelle est donc cette femme? A peine la voit-on + Sous son voile; et pourtant sa beauté se devine: + Elle est au milieu d’eux comme un tendre bouton + Parmi des broussailles d’épine. + +VÉTRAVATI. + +Maître, elle paraît bien belle. + +LE ROI. + +Oui; mais je ne dois pas regarder la femme d’autrui. + +SACOUNTALA, _mettant la main sur son cœur, à part_. + +O mon cœur! pourquoi trembles-tu? N’ai-je pas le plus tendre des époux? +Sois sans crainte. + +LE CHAPELAIN, _s’avançant_. + +Salut au roi! Roi, j’ai rendu aux ermites les honneurs prescrits. L’un +d’eux t’apporte un message de son maître: daigne l’entendre. + +LE ROI, _respectueusement_. + +J’écoute. + +LES DEUX DISCIPLES, _levant la main_. + +Gloire au roi! + +LE ROI, _s’inclinant_. + +Salut à vous tous! + +LES DEUX DISCIPLES. + +Salut! + +LE ROI. + +Votre piété prospère-t-elle? + +LES DEUX DISCIPLES. + + Roi protecteur des bons, n’es-tu pas notre père? + Qui donc nous toucherait quand ton bras nous défend? + Vit-on jamais la nuit, sortant de son repaire, + Braver le soleil triomphant? + +LE ROI, _à part_. + +Alors je suis un vrai roi. (_Haut._) Comment se porte le bienheureux +Cannva? Tous ses désirs sont-ils satisfaits? + +SARNGARAVA. + +Roi, le bonheur des sages ne dépend que d’eux-mêmes. Il m’a chargé de te +saluer en son nom et de te dire... + +LE ROI. + +Parlez. + +SARNGARAVA. + +«Ma fille s’est donnée à toi: j’approuve cette union. Et comment ne +l’approuverais-je pas? + + «Brahma sait que souvent on a médit de lui: + «Il s’est mis cette fois à l’abri de tout blâme. + «Pour prouver sa sagesse, il unit aujourd’hui + «L’âme innocente au cœur que la vaillance enflamme. + +«Elle est grosse: reçois-la, et acquittez-vous désormais en commun de +tous les devoirs prescrits par la sainte loi.» + +GAUTAMI. + +Gracieux seigneur, je n’ai point à prendre ici la parole: vous savez +pourquoi. + +LE ROI. + +Parlez, Madame. + +GAUTAMI. + + Vous vous êtes donnés vous-mêmes l’un à l’autre, + Et vous avez jugé les conseils superflus; + Ses parents n’ont rien su; cette affaire est la vôtre: + Je n’ai rien à dire de plus. + +SACOUNTALA. + +Que va répondre mon époux? + +LE ROI, _au comble de l’étonnement_. + +Holà! que voulez-vous dire? + +SACOUNTALA, _à part_. + +Dieux! quelle hauteur et quelle dureté dans sa parole! + +SARNGARAVA. + +Ce que nous voulons dire? Ne connais-tu pas le monde et ses exigences? + + L’épouse que retient sa première famille + Excite les soupçons et les méchants propos: + Il faut, pour que le père ait l’esprit en repos, + Que l’époux soit garant de l’honneur de sa fille. + +LE ROI. + +Quoi! vous dites que j’ai épousé cette femme? + +SACOUNTALA, _désespérée, à part_. + +Ah! mon cœur, tu avais raison de trembler. + +SARNGARAVA. + +Il sied mal à un roi de regretter un de ses actes et de fuir les devoirs +qu’il impose. + +LE ROI. + +Vous me calomniez. + +SARNGARAVA, _avec colère_. + +Voilà ce qu’il faut attendre des princes qui ne savent pas porter +l’ivresse du pouvoir. + +LE ROI. + +C’est une insulte grossière. + +GAUTAMI, _à Sacountalâ_. + +Ne rougis pas, ma fille, je vais lever ton voile: j’espère qu’alors ton +époux te reconnaîtra. (Elle lui lève son voile.) + +LE ROI, _regardant Sacountalâ, à part_. + + Elle est belle... Et l’on voit qu’elle a donné sa fleur: + Quelle est donc cette femme? + On me dit son époux: je n’en ai, par malheur, + Nul souvenir dans l’âme. + L’abeille ne veut pas d’un calice taché, + Et pourtant s’émerveille + Devant le jasmin d’or que la pluie a touché: + Je suis comme l’abeille. + +VÉTRAVATI, _à part_. + +Vraiment, la vertu du roi est grande. Quel autre hésiterait en voyant +une pareille beauté s’offrir volontairement à lui? + +SARNGARAVA. + +Eh bien! Roi, tu te tais? + +LE ROI. + +Ermite, plus j’interroge mes souvenirs, moins je me rappelle avoir +possédé cette femme. Elle est visiblement enceinte: je serais coupable +d’adultère si je la recevais chez moi. + +SACOUNTALA, _à part_. + +Malheur à moi! il renie notre amour. La liane de mon espérance qui +montait jusqu’au ciel est brisée et gisante à terre. + +SARNGARAVA. + +Réfléchis encore. + + Tu séduis l’innocence et ton amour trop prompt + Ose offenser un père absent: il te pardonne. + Tu dérobais son bien: lui-même il te le donne. + Voilà sa récompense?... Un odieux affront! + +SARADVATA. + +Sârngarava, il est inutile de poursuivre. Sacountalâ, nous avons dit ce +que nous avions à dire; tu as entendu le roi: réponds-lui toi-même. + +SACOUNTALA, _à part_. + +Son cœur a changé: l’indifférence a succédé à tant d’amour. A quoi bon +lui rappeler le passé? Si, pourtant: mon honneur le commande, je +parlerai. (_Haut._) Mon époux... (_Se reprenant._) Mais tu me refuses le +droit de te donner ce nom. Roi, est-il digne d’un descendant de Pourou +de repousser par d’aussi dures paroles un cœur loyal qui a cru à ta +promesse et qui s’est donné à toi? + +LE ROI, _se bouchant les oreilles_. + +Tais-toi! tais-toi! + + Ah! tu veux m’entraîner, perfide enchanteresse! + Tu veux souiller le nom que j’ai reçu si pur: + Le vil torrent s’attaque à l’arbre qui se dresse, + Et sa fange corrompt le lac aux flots d’azur! + +SACOUNTALA. + +Eh bien! s’il est vrai que tu me croies la femme d’un autre, j’ai un +moyen de lever tes scrupules: l’anneau que tu m’as donné. + +LE ROI. + +En vérité, le moyen serait excellent. + +SACOUNTALA, _tâtant son doigt_. + +Malheur! oh! malheur! l’anneau n’est plus à mon doigt. (_Elle jette à +Gautamî un regard désespéré._) + +GAUTAMI. + +Mon enfant, tu t’es arrêtée à Sacrâvatâra pour faire tes ablutions dans +les bains de Satchî[53]: c’est là que tu auras perdu l’anneau. + + [53] Épouse du dieu Indra. + +LE ROI. + +Voilà ce qui s’appelle de la présence d’esprit. On a bien raison de dire +que les femmes n’en manquent jamais. + +SACOUNTALA. + +Dis plutôt que c’est là un coup du destin; mais j’essayerai encore de te +convaincre. + +LE ROI. + +J’aurai donc encore à t’entendre. + +SACOUNTALA. + +Ne te souviens-tu pas qu’un jour, dans le berceau de bambous, tu tenais +à la main un peu d’eau dans une feuille de lotus? + +LE ROI. + +J’écoute. + +SACOUNTALA. + +A ce moment, le petit faon que j’avais adopté s’est approché; tu l’as +caressé, et tu as voulu le faire boire le premier; mais il ne te +connaissait pas: il a refusé de boire dans ta main. J’ai pris la feuille +de lotus, et alors il s’est avancé sans crainte; cela t’a fait sourire, +et tu as dit: «Le proverbe est bien vrai: qui se ressemble s’assemble. +N’êtes-vous pas tous les deux des enfants des bois?» + +LE ROI. + +Enivrants mensonges! C’est à de pareils artifices que se laissent +prendre les hommes sensuels. + +GAUTAMI. + +Grand roi, tu parles mal. Cette enfant a été élevée dans un ermitage: +elle ignore ce que c’est que mentir. + +LE ROI. + +Vénérable mère!... + + Le Cokila porte ses œufs + Dans le nid d’oiseaux plus fidèles, + Puis s’envole, laissant chez eux + Ses petits, tant qu’ils n’ont pas d’ailes. + La femelle de l’animal + Pratique d’instinct l’imposture: + Mais chez les femmes, pour le mal, + L’esprit ajoute à la nature. + +SACOUNTALA, _avec colère_. + +Tu es un trompeur, et tu juges tous les cœurs d’après le tien. Mais qui +voudrait te ressembler? Tu fais parade de ta vertu, et tu es pareil à un +puits dangereux caché sous l’herbe des prairies. + +LE ROI, _à part_. + +Sa colère n’est pourtant pas celle d’une courtisane: on y reconnaît une +nature farouche. + + Ses regards ne sont pas de galantes œillades: + Le sang gonfle ses yeux taris! + Ses mots entrecoupés, et lancés par saccades, + Sonnent dans l’air comme des cris; + Un frisson la secoue, et fait trembler sa lèvre + Plus rouge qu’un fruit empourpré: + Ses sourcils contractés, son front chargé de fièvre, + Tout révèle un cœur ulcéré! + +Mais je suis trop crédule: elle a vu qu’elle ne réussissait pas, et sa +colère n’est qu’un artifice de plus. + + Je reste insensible à sa voix, + Au doux récit de l’aventure + Qui nous unit au fond des bois; + Je suis un ingrat, un parjure: + Le juste courroux qui l’étreint + Doit froncer son sourcil mobile! + Ce bel arc[54] ne m’a pas atteint: + Elle brise une arme inutile! + + [54] Le sourcil est comparé à l’arc de l’Amour. + +(_Haut._) Ma belle, les sujets de Douchanta connaissent leur maître; ils +ne lui ont jamais reproché de déloyauté. + +SACOUNTALA. + +C’est bien! Ainsi je passerai maintenant pour une femme perdue, parce +que j’ai eu confiance dans le sang de Pourou, et que je me suis donnée à +ce roi qui a le miel sur les lèvres et une pierre à la place du cœur! +(_Elle baisse son voile._) + +SARNGARAVA. + +C’est le châtiment de la légèreté. + + L’acte est prompt; le regret doit suivre. + Toujours l’imprudence a gémi. + La vierge crédule se livre + A son plus cruel ennemi. + +LE ROI. + +Mais songez-vous, quand vous portez contre moi de telles accusations, +que vous n’avez d’autre garant que sa parole? + +SARNGARAVA, _avec indignation_. + +Vous avez tous entendu l’attaque et la défense: soyez juges! + + Elle n’a jamais fait du mensonge une étude + Pour régner par la fraude et profaner les lois! + Mais l’enfance est habile, et la débauche est prude? + Croyons plutôt les rois! + +LE ROI. + +Eh bien! prêtre infaillible, supposons que je sois tel que tu dis... Je +l’ai trompée, soit; quel sera mon châtiment? + +SARNGARAVA. + +Ta chute. + +LE ROI. + +La chute d’un descendant de Pourou? Voilà qui est peu croyable. + +SARNGARAVA. + +Roi, pourquoi perdre notre temps à discourir? Nous t’avons porté le +message de Cannva: nous n’avons plus qu’à nous retirer. + + L’époux est un maître; personne + N’a droit de toucher à son bien, + Qu’il le garde ou qu’il l’abandonne: + Fais ce qui te plaira du tien! + +Gautamî, nous vous suivons. (_Ils se mettent en marche._) + +SACOUNTALA. + +J’ai été abusée par un trompeur; m’abandonnerez-vous aussi? (_Elle veut +les suivre._) + +GAUTAMI, _revenant sur ses pas, et la regardant_. + +Sârngarava, mon fils, Sacountalâ s’attache à nos pas... Ses gémissements +ne vous font-ils pas pitié? Que voulez-vous que devienne l’infortunée +chez un époux cruel qui la repousse? + +SARNGARAVA, _se retournant, avec colère, à Sacountalâ_. + +Cesse tes importunités. Prétends-tu donc t’appartenir[55] et suivre ta +fantaisie? (_Sacountalâ tremble de frayeur._) Écoute. + + [55] Une honnête femme, dans l’Inde, doit toujours être dépendante; + comme elle a été soumise à son père avant le mariage, elle l’est + dans le veuvage à son fils aîné. + + Ne viens pas supplier ton père: il te renie, + Si ta vie est impure! Et si ton cœur t’absout, + Je te dis en son nom: «Reste!... Aimée ou honnie, + «Fais ton devoir, et sois fidèle jusqu’au bout!» + +Reste là; nous partons. + +LE ROI. + +Dis-moi, ermite, à ton tour, pourquoi trompes-tu cette femme avec ta +fausse science? + + Les baisers du soleil épargnent la corolle + Dont l’amour appartient à l’astre de la nuit: + La femme du prochain est un trésor qui nuit + Au libertin qui le lui vole. + +SARNGARAVA. + +Et si quelque trouble étrange t’avait fait oublier le passé,... dois-tu, +craignant, comme tu le dis, de te couvrir d’une souillure, t’exposer à +répudier ta légitime épouse? + +LE ROI, _au chapelain_. + +Dites-moi ce que je dois faire. + + Est-ce moi qui délire, ou bien elle qui ment? + J’y rêve, et je m’épuise à sonder ce mystère: + Mon honneur inquiet redoute également + Et l’abandon coupable et l’impur adultère. + +LE CHAPELAIN, _après réflexion_. + +Roi, puisque tu me demandes mon avis... + +LE ROI. + +Éclairez-moi, Maître. + +LE CHAPELAIN. + +Je te proposerai de la garder dans ma demeure jusqu’à sa délivrance. + +LE ROI. + +Et pourquoi? + +LE CHAPELAIN. + +Les devins ont prédit que ton premier fils régnerait sur l’univers. Si +elle met au monde un fils, et qu’il porte sur son corps les signes qui +présagent la plus haute souveraineté, alors tu rendras hommage à la +vertu de la mère et tu l’introduiras dans ton harem; sinon, il sera +toujours temps de la renvoyer à l’ermite. + +LE ROI. + +Faites comme vous voudrez. + +LE CHAPELAIN, _se levant_. + +Ma fille, veuillez me suivre. + +SACOUNTALA. + +Terre auguste, ouvre-toi et cache ma honte! (_Elle part en pleurant avec +le chapelain, les ascètes et Gautamî. Le roi est toujours sous +l’influence de la malédiction qui lui ôte le souvenir; il pense à ce qui +vient de se passer._) + +VOIX _derrière la scène_. + +Dieux! quel prodige! + +LE ROI, _écoutant_. + +Qu’y a-t-il? + +LE CHAPELAIN, _entrant, dans le plus grand trouble_. + +Roi, il vient d’arriver un prodige. + +LE ROI. + +Lequel? + +LE CHAPELAIN. + +Les disciples de Cannva s’éloignaient à peine... C’était près des bains +sacrés des Apsaras... + + Nous marchions... Je voyais son angoisse mortelle, + Ses yeux gonflés, ses bras qui se tordaient dans l’air... + +LE ROI. + +Et alors? + +LE CHAPELAIN. + + Une forme se dresse,... ou plutôt un éclair + Brille et disparaît avec elle! + +(_Tous expriment par des gestes leur stupéfaction._) + +LE ROI. + +Maître, nous ne devions plus nous occuper de cette affaire; pourquoi y +revenir encore? Qu’il n’en soit plus question! + +LE CHAPELAIN. + +Gloire au roi! (_Il sort._) + +LE ROI. + +Vétravatî, je me sens fatigué; je me retire dans mon appartement: +précède-moi. + +VÉTRAVATI. + +Veuillez me suivre. + +LE ROI, _à part, tout en marchant_. + + En vain je cherche au fond de ma mémoire: + Cette femme n’est rien pour moi. + Et cependant,... je suis près de la croire: + Mon cœur bat, je ne sais pourquoi! + + + + +ACTE VI + +SÉPARATION + + +PREMIÈRE PARTIE + +On voit paraître le chef de la police et deux gardiens traînant un +prisonnier qui a les mains liées derrière le dos. + +LES DEUX GARDIENS, _frappant le prisonnier_. + +Coquin, voleur, parle donc! C’est l’anneau du roi. Il est tout reluisant +de pierres fines, et le nom de Douchanta y est gravé. Où l’as-tu pris? + +LE PRISONNIER, _tremblant de frayeur_. + +Messieurs, ayez pitié de moi: je ne suis pas un voleur. + +PREMIER GARDIEN. + +Tu es sans doute un saint brahmane? Le roi t’en aura fait cadeau! + +LE PRISONNIER. + +Écoutez donc! Je demeure à Sacrâvatâra, et je suis pêcheur de mon état. + +DEUXIÈME GARDIEN. + +Brigand, qu’est-ce que ça nous fait, ton pays et ton état? + +LE CHEF. + +Soutchaca, laisse-le parler; ne l’interromps pas. + +LES DEUX GARDIENS. + +Bien, Maître!--Allons, parle... Veux-tu bien parler? + +LE PÊCHEUR. + +Mes filets et mes hameçons, voilà le gagne-pain de ma famille. + +LE CHEF, _riant_. + +Il est joli votre gagne-pain[56]! + + [56] Les pêcheurs sont de caste vile, parce qu’ils font mourir des + animaux. + +LE PÊCHEUR. + +Seigneur, ne nous en faites pas un crime. + + Mon père était pêcheur naguère; + Ce fut son métier: c’est le mien. + Ai-je raison? Je n’en sais rien: + Mais je fais ce qu’a fait mon père. + Les dieux aiment la bonne chère: + Un saint brahmane est leur boucher[57]. + Oserait-on lui reprocher + De faire ce qu’a fait son père? + + [57] Le sacrificateur. + +LE CHEF. + +C’est bon! Continue. + +LE PÊCHEUR. + +Pour lors j’avais donc pris un Rohita[58]; je le coupe en morceaux: +voilà que je trouve dedans cet anneau avec toutes ses pierres fines. +Dame! je suis venu pour le vendre. Je le montrais; vous m’avez empoigné: +voilà l’histoire. Maintenant tuez-moi, hachez-moi si j’ai menti. + + [58] Espèce de poisson. + +LE CHEF, _flairant l’anneau_. + +Djânouca, il n’y a pas moyen d’en douter: cet anneau a passé par le +ventre d’un poisson; il suffit de le sentir. Mais comment y était-il +entré? Allons voir au palais. + +LES DEUX GARDIENS, _au pêcheur_. + +Allons, coupeur de bourses, en avant! (_Ils se mettent en marche._) + +LE CHEF. + +Soutchaca, attention! j’entre au palais; restez à la porte jusqu’à ce +que je revienne. + +LES DEUX GARDIENS. + +Entrez, Maître, et soyez bien reçu. + +LE CHEF. + +Je l’espère. (_Il sort._) + +SOUTCHACA. + +Djânouca, il est bien longtemps. + +DJANOUCA. + +Ah! mais on ne voit pas comme ça les rois tout de suite: il faut +attendre le bon moment. + +SOUTCHACA. + +Djânouca, la main me démange. (_Montrant le pêcheur._) Tu vois ce +coquin-là; j’ai une furieuse envie de lui faire son affaire. + +LE PÊCHEUR. + +Seigneur, ne me faites pas mourir comme ça,... sans savoir. + +DJANOUCA, _regardant à l’intérieur_. + +Ah! voilà notre chef: il apporte l’ordre du roi. (_Au pêcheur._) De deux +choses l’une: ou tu vas retourner prendre tes poissons[59], ou c’est +nous qui ferons une offrande de ta chair aux vautours et aux chacals. + + [59] Il y a ici un jeu de mots intraduisible: les mots du texte + peuvent aussi signifier «revoir ta famille». + +LE CHEF, _rentrant_. + +Allons, vite! vous allez le... + +LE PÊCHEUR. + +Ah! je suis mort! + +LE CHEF. + +... le lâcher. Tu es libre, pêcheur.--Tout ce qu’il a dit est vrai: +c’est bien ainsi qu’il a dû trouver l’anneau; le roi en est persuadé. + +SOUTCHACA. + +On va obéir, Maître. (_Au pêcheur._) Tu pourras bien dire que tu es +revenu de l’enfer, toi. (_Il détache ses liens._) + +LE PÊCHEUR, _se prosternant devant le chef de la police_. + +Seigneur, je vous dois la vie. + +LE CHEF. + +Relève-toi et prends ce bracelet: c’est le prix auquel le roi estime la +valeur de la bague; il t’en fait cadeau. (_Il tend le bracelet au +pêcheur._) + +LE PÊCHEUR, _en le prenant, joyeux_. + +Le roi est bien bon. + +DJANOUCA. + +En voilà un qui peut se vanter d’avoir de la chance: il descend du pal +pour monter sur le dos de l’éléphant. + +SOUTCHACA. + +Peste! la récompense est grosse. Il faut croire que les pierres de +l’anneau sont bien fines pour que le roi y tienne tant! + +LE CHEF. + +Je ne pense pas qu’il tienne aux pierres; je crois plutôt... + +LES DEUX GARDIENS. + +Quoi donc? + +LE CHEF. + +Que la vue de l’anneau a rappelé au roi une personne qu’il aime. Lui qui +est si grave d’ordinaire, dès qu’il l’a aperçu, il s’est troublé. + +SOUTCHACA. + +Alors vous lui avez rendu un fier service? + +DJANOUCA. + +Et c’est l’ennemi des poissons qui a la récompense. (_Il lui fait la +grimace._) + +LE PÊCHEUR. + +Messieurs, je veux vous donner votre pourboire. Je vends le bracelet; la +moitié du prix est pour vous. + +DJANOUCA. + +Ah! c’est bien, ça, pêcheur! Tu es mon meilleur ami. Viens faire plus +ample connaissance devant une bouteille de rhum. Entrons au cabaret. +(_Ils sortent tous._) + + +DEUXIÈME PARTIE + +Misrakésî paraît, traversant les airs. + +MISRAKÉSI. + +C’était mon tour de garde aux bains sacrés des Apsaras; me voilà +relevée, et la mère de Sacountalâ m’a priée de voir ce que fait le roi. +Ménacâ est ma sœur, et j’aime sa fille comme une autre moi-même. (_Elle +regarde tout autour d’elle._) Comment! c’est jour de fête, et on ne voit +encore aucun préparatif dans le palais! Qu’est-ce qui se passe? Je suis +déesse, et je pourrais deviner ce secret par le seul effort de ma +pensée[60]; mais j’aime mieux suivre les instructions de ma chère Ménacâ +et voir de mes yeux. Voilà déjà deux bouquetières: je vais me tenir à +leurs côtés, enveloppée du voile qui me rend invisible, et j’apprendrai +sans doute quelque chose. (_Misrakésî met pied à terre. On voit entrer +une suivante: elle examine une branche de manguier. Une autre vient +après elle._) + + [60] Elle aurait bien dû, ainsi que la mère de Sacountalâ, employer ce + don de double vue à pénétrer aussi la véritable cause de l’égarement + de Douchanta. Mais la bonhomie avec laquelle le poète semble + s’accuser lui-même est faite pour désarmer la critique. + +PREMIÈRE SUIVANTE. + +Ah! voilà le printemps qui revient. + + Sur la branche un bouton vert + Entr’ouvert + Laisse échapper un pli rose. + Fraîche haleine du printemps + Que j’attends, + Sors donc de la fleur éclose! + +DEUXIÈME SUIVANTE. + +Parabhriticâ, qu’est-ce que tu dis là toute seule? + +PARABHRITICA. + +Ah! c’est Madhouricâ. Ma chère, quand Parabhriticâ voit le manguier +fleurir, cela lui fait perdre la tête. + +MADHOURICA, _joyeuse_. + +Comment! c’est le printemps alors? + +PARABHRITICA. + +Sans doute, et c’est pour toi comme pour moi la saison de la joie, de +l’amour et des chansons. + +MADHOURICA. + +Ma chère, laisse-moi m’appuyer sur toi: je vais me dresser sur la pointe +des pieds pour cueillir cette fleur et l’offrir au dieu de l’amour. + +PARABHRITICA. + +Oui, mais à une condition: c’est que j’aurai ma part de ses +bénédictions. + +MADHOURICA. + +Cela va sans dire. Ne sommes-nous pas une même âme en deux corps? (_Elle +s’appuie sur sa compagne et cueille la fleur._) Tiens! la fleur n’est +pas encore ouverte; mais le parfum s’échappe déjà de la tige brisée. +(_Elle joint les mains._) Honneur au dieu de l’amour! + + Bouton près d’éclore, + L’Amour, que j’implore, + Règne en ce beau parc: + Exquise fleurette, + Sois l’arme discrète + Que lance son arc! + Celui qui dirige + Ta légère tige + Est le grand vainqueur! + Odorante flèche, + Va faire ta brèche: + Vole, et frappe au cœur! + +(_Elle jette le bouton en l’air._) + +LE CHAMBELLAN, _entrant, avec colère_. + +Que fais-tu, folle que tu es? Le roi a défendu de célébrer la fête du +printemps, et tu te permets de cueillir la fleur du manguier! + +LES DEUX SUIVANTES, _effrayées_. + +Pardonnez-nous, nous n’en savions rien. + +LE CHAMBELLAN. + +Hum! est-ce bien vrai? Mais les arbres mêmes semblent le savoir: ils +obéissent au roi, et leurs hôtes font comme eux. Voyez! + + Le bouton demi-clos garde les étamines + Sous son pli; + Le bourgeon, sans s’ouvrir, au bout des branches fines + A molli; + L’oiseau retient les sons de sa voix enivrée + Dans les bois: + La flèche de l’Amour reste à demi tirée + Du carquois. + +MISRAKÉSI. + +Il n’y a pas de doute: la puissance du roi s’étend jusque-là. + +PARABHRITICA. + +Seigneur, il y a seulement quelques jours que Mitravasou, le beau-frère +du roi, nous a envoyées ici pour y être bouquetières, et nous ignorons +ce qui a pu s’y passer avant notre arrivée. + +LE CHAMBELLAN. + +Soit! mais ne recommencez plus. + +LES DEUX SUIVANTES. + +Nous sommes un peu curieuses: peut-on savoir pourquoi le roi a interdit +la fête du printemps? + +MISRAKÉSI. + +D’ordinaire les rois aiment les fêtes: il a dû avoir un motif grave. + +LE CHAMBELLAN, _à part_. + +Au fait, tout le monde le sait, pourquoi le leur cacherais-je? (_Haut._) +Avez-vous entendu parler de l’affront fait à Sacountalâ? + +LES DEUX SUIVANTES. + +Le beau-frère du roi nous a tout raconté jusqu’au moment où l’anneau a +été retrouvé. + +LE CHAMBELLAN. + +Alors j’aurai bientôt fini. Depuis le jour où le roi s’est rappelé, en +voyant l’anneau, qu’il avait épousé Sacountalâ en secret, depuis qu’il +est sorti de son aveuglement, il est au désespoir de l’avoir méconnue, +et le remords est entré dans son âme. + + Il se cache à son peuple; il vit sombre et farouche. + Le plaisir est pour lui sans attrait, et, la nuit, + Il se tourne sans fin sur le bord de sa couche, + Cherchant le sommeil qui le fuit. + S’il rencontre une femme, à peine s’il s’arrête: + Un salut glacial est tout ce qu’elle obtient; + Ou s’il veut la nommer, un autre nom lui vient, + Et de honte il baisse la tête. + +MISRAKÉSI. + +Ah! je suis contente de cela. + +LE CHAMBELLAN. + +Voilà pourquoi il a interdit la fête du printemps. + +LES DEUX SUIVANTES. + +Cela se comprend. + +VOIX _derrière la scène_. + +Sire, veuillez me suivre. + +LE CHAMBELLAN, _prêtant l’oreille_. + +Ah! voici le roi. Allez à vos affaires. (_Elles sortent. On voit entrer +le roi, accompagné de Mâdhavya et de Vétravatî.--Regardant le roi._) +Rien ne peut obscurcir l’éclat d’une beauté comme la sienne: la +tristesse lui a laissé sa grâce majestueuse. + + Plus de repos! Ses nuits sont des veilles sans trêve; + Il n’a pour tout bijou qu’un seul bracelet d’or + Sur son bras amaigri: c’est pour lui trop encor; + Sa lèvre, qu’il torture, a perdu toute sève; + L’insomnie et les pleurs gonflent ses yeux flétris; + Rien ne voile pourtant l’éclat qui l’environne: + Lorsque l’orfèvre taille une pierre de prix, + Elle perd en grosseur, mais sa flamme rayonne! + +MISRAKÉSI, _regardant le roi_. + +Je comprends maintenant pourquoi, après avoir subi ses mépris, +Sacountalâ l’aime encore. + + * * * * * + +LE ROI. (_Il est rêveur et s’avance lentement._) + + Lâche cœur! tu dormais!... Sa voix enchanteresse + T’appelait sans pouvoir te tirer du sommeil! + Il est venu trop tard, l’instant de ton réveil, + Succombe au remords qui t’oppresse! + +MISRAKÉSI. + +Et ma malheureuse amie, est-elle moins à plaindre? + +MADHAVYA, _à part_. + +Allons, encore un accès! toujours la fièvre de Sacountalâ! Il est +incurable. + +LE CHAMBELLAN, _s’approchant_. + +Gloire au roi! J’ai visité le jardin: Sa Majesté peut s’y promener; rien +ne viendra l’y troubler. + +LE ROI. + +Vétravatî, va dire à mon ministre Pisouna que j’ai mal reposé cette +nuit; je ne siégerai pas dans mon tribunal. Qu’il instruise lui-même les +affaires, et qu’il me les soumette. + +VÉTRAVATI. + +Je vais exécuter vos ordres. (_Elle sort._) + +LE ROI. + +Pârvatâyana, va, veille aussi aux soins de ta charge. + +LE CHAMBELLAN. + +Bien, maître! (_Il sort._) + +MADHAVYA. + +Nous voilà encore une fois débarrassés des moustiques. Maintenant viens +un peu respirer l’air dans le jardin. L’hiver est passé. Vois comme tout +est beau déjà. + +LE ROI. + +Ah! mon ami, c’est un coup de plus dans une plaie ouverte. + + Il faisait nuit en moi,... quand une lueur brusque + M’éclaire et me condamne; et c’est en ce moment + Que le printemps sourit et que l’amour s’embusque + Sous les fleurs du manguier charmant. + +MADHAVYA. + +Attends un peu! avec mon bâton, je vais parer la flèche de l’Amour. (_Il +lève son bâton pour casser la fleur du manguier._) + +LE ROI, _essayant de sourire_. + +C’est bien! tu as montré ce dont un brahmane est capable.--Où vais-je +m’asseoir? où vais-je rassasier mes yeux de la vue des lianes moins +sveltes que sa taille? + +MADHAVYA. + +Mais installe-toi dans le berceau de lianes Mâdhavîs. N’est-ce pas là +que tu dois attendre la petite Tchatouricâ, l’artiste peintre? Quand tu +l’as rencontrée, tu l’as chargée d’y apporter le portrait que tu as fait +de Sacountalâ. + +LE ROI. + +Je n’ai pas d’autre consolation. Eh bien donc, allons au berceau de +lianes! Précède-moi. + +MADHAVYA. + +Tu n’as qu’à me suivre. (_Ils changent de place. Misrakésî les suit._) +Voilà le berceau de Mâdhavîs avec son banc de pierre orné de joyaux. Ah! +il ne pouvait pas être plus désert: on dirait qu’il a voulu t’être +agréable. Entrons et asseyons-nous. (_Ils entrent et s’assoient._) + +MISRAKÉSI. + +Je vais rester derrière le berceau pour voir le portrait de ma chère +Sacountalâ, et j’irai ensuite lui rendre témoignage de la tendresse de +son époux. (_Elle se place derrière le berceau._) + +LE ROI. + +Ami, maintenant je me souviens de tout. Dès ma première rencontre avec +Sacountalâ, je t’avais instruit de mon amour. Hélas! tu n’étais pas là +quand je l’ai méconnue; mais je t’avais dit son nom: l’avais-tu donc +oublié, toi aussi? + +MISRAKÉSI. + +Ceci montre que les rois ne devraient pas se séparer un instant de leurs +amis fidèles. + +MADHAVYA. + +Mais non, je n’avais rien oublié; seulement, après m’avoir tout raconté, +tu as fini par me dire que tu avais voulu plaisanter, et que j’aurais +tort d’en rien croire. Moi, je n’y ai pas entendu malice. Mais veux-tu +que je te dise? Selon moi, c’est le destin qui a conduit tout cela. + +MISRAKÉSI. + +Hélas! oui. + +LE ROI, _après un moment de silence_. + +Ah! mon ami, viens à mon secours! + +MADHAVYA. + +Qu’est-ce qu’il y a? Allons donc! Depuis quand les hommes de ta trempe +se laissent-ils abattre par le chagrin? Le vent a beau souffler, il ne +fera jamais trembler les montagnes. + +LE ROI. + +Je t’appelle pour que tu m’aides à chasser une pensée affreuse, le +souvenir de ma cruauté et de son angoisse. + + Je l’avais repoussée... Elle voyait les siens + A leur tour se séparer d’elle: + «Reste», lui dit l’ermite en partant. «Sois fidèle! + «Crains ton père si tu reviens!» + Alors ses grands yeux noirs, baignés de larmes vaines, + Me lancent un dernier regard... + Ah! je le vois toujours, je le sens: c’est un dard, + Un poison qui brûle mes veines! + +MISRAKÉSI. + +Son abattement me fait pitié. + +MADHAVYA. + +Il me vient une idée: c’est peut-être un génie aérien qui l’a enlevée. + +LE ROI. + +Quel autre aurait osé toucher à une femme si fidèle? Ses amies m’ont dit +qu’elle était fille de l’Apsaras Ménacâ: ce sont les compagnes de sa +mère qui l’auront enlevée, si ce n’est sa mère elle-même. + +MISRAKÉSI. + +Ce qui m’étonne n’est pas le réveil de son intelligence, c’est le +sommeil qui a précédé. + +MADHAVYA. + +Alors tu peux être tranquille, tu la retrouveras. + +LE ROI. + +Et comment? + +MADHAVYA. + +Une mère, pas plus qu’un père, ne peut consentir à laisser longtemps sa +fille séparée de son mari. + +LE ROI. + +Non, mon ami, je ne la verrai plus. + + Égarement fatal! Le sort, dans sa justice, + Donne à chacun sa part de bonheur mérité: + J’avais reçu la mienne, et l’affreux précipice + S’est ouvert pour toujours sous ma félicité! + +MADHAVYA. + +Ne dis pas cela; on retrouve ce qu’on a perdu: la découverte de l’anneau +n’en est-elle pas la meilleure preuve? + +LE ROI, _regardant son anneau_. + +Pauvre anneau, tu es tombé de son doigt, tu n’y retourneras plus! + + Anneau déchu! Renonce à la place sacrée + Où je t’ai vu briller, éblouissant et fier. + Tu connus son doigt mince à la pointe nacrée! + Tes beaux jours sont finis: le destin est de fer. + +MISRAKÉSI. + +Je le plaindrais davantage s’il était passé de sa main à une autre que +celle-ci.--Sacountalâ, ma chérie, que n’es-tu là pour entendre! Je suis +seule à boire le nectar qui enivrerait ton cœur. + +MADHAVYA. + +Et pourquoi lui avais-tu donné cet anneau qui porte ton nom? + +MISRAKÉSI. + +Je suis curieuse aussi de le savoir. + +LE ROI. + +Écoute: quand j’ai quitté l’ermitage pour rentrer dans mon palais, elle +était tout en larmes, et elle m’a dit: «Mon époux ne va-t-il pas +m’oublier?» + +MADHAVYA. + +Et alors? + +LE ROI. + +J’ai passé mon anneau à son doigt, et je lui ai répondu... + +MADHAVYA. + +Quoi donc? + +LE ROI. + + Chasse une frayeur importune! + Compte les lettres de mon nom, + De jour en jour, une par une: + A la dernière... Ou plutôt, non! + Déjà mon sein brûle... Il t’appelle... + J’abrégerai les longs délais. + Un guide arrivera, ma belle: + Tu le suivras dans mon palais. + +Et j’ai été assez égaré pour lui infliger le plus cruel des traitements! + +MISRAKÉSI. + +L’idée était charmante: l’obstacle est venu du destin. + +MADHAVYA. + +Et par quel hasard, après cela, l’anneau est-il entré comme un hameçon +dans le ventre du Rohita? + +LE ROI. + +Elle a fait ses ablutions aux bains sacrés de Satchî; c’est là qu’elle +l’a perdu. + +MADHAVYA. + +Je comprends. + +MISRAKÉSI. + +Ce serait donc faute de cet anneau que le sage roi n’aurait pas reconnu +la malheureuse Sacountalâ, et qu’il l’aurait repoussée, dans la crainte +de recevoir chez lui la femme d’un autre? Mais un amour comme le leur +avait-il donc besoin d’un signe de reconnaissance? Tout cela est +inexplicable. + +LE ROI. + +Ah! j’en veux à cet anneau. + +MADHAVYA, _riant_. + +Oui? Eh bien! moi, alors, j’en veux à mon bâton. (_S’adressant à son +bâton._) Pourquoi es-tu tortu? ne suis-je pas droit, moi? + +LE ROI, _sans l’écouter_. + + Pourquoi l’as-tu quitté, ce doigt, tige flexible + Dont les nœuds délicats devaient te retenir? + Mais moi!... moi qui querelle un objet insensible, + J’ai bien fermé mon cœur à son cher souvenir! + +MISRAKÉSI. + +C’est ce que j’étais tentée de lui répondre. + +MADHAVYA. + +Ah çà! est-ce que ça va durer encore longtemps? On meurt de faim ici. + +LE ROI, _toujours sans l’écouter_. + +O ma bien-aimée! je t’ai cruellement repoussée; mais le remords me +déchire. Reviens; ah! reviens; aie pitié de moi! (_Une suivante arrive +avec un tableau dans les mains._) + +LA SUIVANTE. + +Maître, voici le portrait de notre maîtresse. (_Elle lui montre le +tableau._) + +LE ROI, _regardant_. + +Ah! qu’elle est belle! + + Ses grands yeux, son sourcil vainqueur, liane fine + Qui ploie au souffle de l’amour, + Sa bouche aux blanches dents, qu’un sourire illumine, + Et d’où sortait l’éclat du jour, + Ses traits où tant de grâce et de douceur s’assemble, + Sa lèvre rose, je les vois! + C’est une vaine image, et pourtant il me semble + Que je vais entendre sa voix! + +MADHAVYA, _regardant à son tour_. + +Oh! joli tableau! sujet bien rendu; relief saisissant; les figures +sortent du panneau; c’est à donner envie d’entamer la conversation. + +MISRAKÉSI. + +Le talent du roi est vraiment admirable: je crois voir devant moi ma +chère Sacountalâ. + +LE ROI. + +Ami... + + Le modèle est parfait: je l’ai mal imité. + N’impute qu’à moi seul ce que ton goût réprouve. + Mon œuvre a cent défauts,... et cependant j’y trouve + Comme un reflet de sa beauté. + +MISRAKÉSI. + +C’est bien là le langage d’un amour doublé par le remords. + +LE ROI, _avec un profond soupir_. + + Ce corps dont je poursuis la décevante image, + Il vivait: j’avais là le bonheur sous ma main... + Le flot qui désaltère était sur mon chemin, + Et je cours après le mirage! + +MADHAVYA. + +Je vois trois figures,... très jolies toutes les trois; mais laquelle +est Sacountalâ? + +MISRAKÉSI. + +Comment! il ne la reconnaît pas à sa beauté? Le malheureux ne voit donc +pas clair! + +LE ROI. + +Devine. + +MADHAVYA, _après avoir bien regardé_. + +Est-ce celle qui a les cheveux dénoués? Il paraît qu’elle avait chaud. +Sa parure de fleurs est toute fanée: elle va se détacher. Ah! ses deux +bras pendent comme deux lianes; sa robe flotte sur ses hanches. Elle +s’appuie à la branche d’un asoka... L’arbre a été bien arrosé: quelle +fraîcheur! Mais elle, elle est bien fatiguée. C’est elle, n’est-ce pas? +Les deux autres sont ses compagnes? + +LE ROI. + +Tu ne t’es pas trompé. Vois maintenant dans cette peinture les +défaillances d’un amant. + + Mon pinceau, sur le bois, en caressant ses charmes, + A tremblé; + Et j’ai décoloré son image: mes larmes + Ont coulé. + +Tchatouricâ, je n’ai encore peint qu’à moitié ce lieu de délices: va me +chercher mes pinceaux. + +TCHATOURICA. + +Seigneur Mâdhavya, veuillez tenir le tableau jusqu’à ce que je revienne. + +LE ROI. + +C’est moi qui le tiendrai. (_Il prend le tableau; la suivante sort._) + +MADHAVYA. + +Qu’est-ce que tu veux donc y ajouter? + +MISRAKÉSI. + +Il veut sans doute rendre dans tous leurs détails les lieux qu’aimait +Sacountalâ. + +LE ROI. + +Je vais te le dire: + + Il faut qu’un couple heureux de flamants se querelle + Près de la rivière aux flots blancs, + Que la chaîne aux sommets de neige[61] s’amoncelle, + Portant des buffles sur ses flancs; + Je veux que le tissu d’écorce aux plis tremblants + Sur ces arbres flotte et ruisselle: + La forêt penchera ses rameaux opulents + Sur les amours d’une gazelle. + + [61] L’Himâlaya, dont le nom signifie en sanscrit «séjour de la + neige». + +MADHAVYA, _à part_. + +D’après ce qu’il dit, je présume qu’il va y mettre aussi un tas +d’ermites, avec des barbes longues de ça. + +LE ROI. + +J’ai oublié aussi ses parures ordinaires. + +MADHAVYA. + +Ah! Et quoi donc? + +MISRAKÉSI. + +Quelques fleurs, sans doute, la parure des jeunes novices. + +LE ROI. + + Boucle où la brise se joue, + Je veux voir le Sirîcha + Que sa main fine attacha + Se balancer sur sa joue. + Fibres du lotus, luisez + Comme des rayons de lune, + Et caressez sa peau brune + Entre ses seins embrasés! + +MADHAVYA. + +Tiens! mais elle porte devant ses lèvres ses doigts roses comme de +petits lotus. Elle paraît bien effrayée. (_Riant._) Ah! c’est cette +coquine d’abeille: elle est habituée à voler le miel aux fleurs, et elle +s’attaque au lotus de son visage. + +LE ROI. + + J’ai connu sa lèvre rose, + Fleur sauvage, fraîche éclose + Dans l’ombre de la forêt: + Pour épargner cette lèvre, + Je disais: «Éteins ta fièvre!» + A mon cœur qu’elle enivrait... + Et cette abeille s’obstine + Contre la bouche enfantine + Qui m’appelle à son secours. + Pour la punir, qu’un calice + De lotus l’ensevelisse + Et l’endorme pour toujours! + +MADHAVYA. + +Dis-moi, tu sais que c’est une peinture que tu as devant les yeux? + +LE ROI. + +Une peinture! + + Je la voyais... J’étais heureux... Ne pouvais-tu + Me laisser à longs traits savourer ma folie? + Mon bonheur est mensonge: un instant je l’oublie! + Pourquoi le rappeler à mon cœur abattu? + +(_Il pleure._) + +MISRAKÉSI. + +Le destin n’a jamais eu, il n’aura plus jamais de jeux aussi cruels. + +LE ROI. + +Ah! mon cher Mâdhavya, ma douleur ne s’apaisera jamais. + + Qu’un rêve me la rende: un prompt réveil l’enlève + A mes ardents baisers! + Et les pleurs dont mes yeux éteints sont arrosés + Me voilent ce portrait qui remplaçait mon rêve. + +MISRAKÉSI. + +Pauvre ami, tu as méconnu ma chère Sacountalâ, mais sa compagne est +témoin que tu as bien expié ta faute. (_Tchatouricâ rentre en scène._) + +TCHATOURICA. + +Maître, je tenais la boîte aux pinceaux, et je l’apportais ici... + +LE ROI. + +Que t’est-il arrivé? + +TCHATOURICA. + +J’ai rencontré la reine Vasoumatî, accompagnée de Pinggalicâ. Elle m’a +dit: «C’est moi qui porterai la boîte à mon époux;» et elle me l’a +arrachée des mains. + +MADHAVYA. + +Et toi-même, comment as-tu pu te dépêtrer d’elle? + +TCHATOURICA. + +Par bonheur la robe de la reine s’est accrochée à une branche, et +pendant que Pinggalicâ la dégageait, je me suis cachée. + +VOIX _derrière la scène_. + +Reine, veuillez me suivre. + +MADHAVYA, _prêtant l’oreille_. + +Alerte! voici la tigresse du harem. C’est le tour de Tchatouricâ: elle +va l’avaler comme une gazelle. + +LE ROI. + +La reine va venir... Mes respects ont doublé son orgueil... Je crains +pour cette peinture: sauve-la. + +MADHAVYA. + +Et moi avec, n’est-ce pas? (_Il prend le tableau et se lève._) Cher ami, +te voilà pris dans les filets du harem. Si tu peux rompre une maille, tu +n’auras qu’à me faire demander au Belvédère des nuages[62]: c’est là que +je vais cacher le tableau. S’il y est vu, ce ne sera jamais que par les +pigeons. (_Il sort en courant._) + + [62] Nom d’une tour du palais. + +MISRAKÉSI. + +Ce n’est plus cette reine qu’il préfère, et pourtant il a encore des +égards pour elle: l’amitié chez lui survit à l’amour. + +VÉTRAVATI, _entrant, une feuille d’écriture à la main_. + +Gloire au roi! + +LE ROI. + +N’as-tu pas rencontré en route la reine Vasoumatî? + +VÉTRAVATI. + +Oui, Sire; mais, quand elle a vu cette feuille dans ma main, elle est +retournée sur ses pas. + +LE ROI. + +La reine est discrète: elle a respecté l’heure que je dois consacrer à +mes devoirs de roi. + +VÉTRAVATI. + +Le ministre m’a chargée de vous dire que les affaires étaient nombreuses +aujourd’hui, et qu’il n’a pu en instruire qu’une seule: vous en +trouverez l’exposé sur cette feuille. + +LE ROI. + +Montre-la-moi. (_Vétravatî tient la feuille ouverte devant le roi. Il +lit._) «Nous informons Sa Majesté qu’un marchand nommé Dhanavriddha, qui +faisait le commerce maritime, a péri dans un naufrage sans laisser +d’enfants. Sa fortune était immense. Selon la loi, elle appartient au +trésor royal. Que Sa Majesté décide!» (_Avec tristesse._) Malheureux +celui qui n’a pas d’enfants! Vétravatî, puisque ce Dhanavriddha était si +riche, il devait avoir plusieurs épouses: il faudra savoir si l’une +d’elles n’est pas grosse. + +VÉTRAVATI. + +On dit justement qu’une de ses femmes, fille d’un marchand +d’Ayodhyâ[63], venait de célébrer la cérémonie de la conception. + + [63] La ville qui a donné son nom au pays d’Oude actuel. + +LE ROI. + +Alors l’héritage du père appartient à l’enfant qui naîtra d’elle. Porte +ma décision au ministre. + +VÉTRAVATI. + +J’obéis. (_Fausse sortie._) + +LE ROI. + +Attends,... reviens. + +VÉTRAVATI, _revenant sur ses pas_. + +Me voici. + +LE ROI. + +Qu’importe que le défunt laisse ou ne laisse pas d’enfants? + + Les sujets dont je suis le gardien et le père, + S’ils perdent un des leurs, ont droit à tous ses biens; + Ils seront désormais ses fils comme les miens. + J’ai dit! Que mon peuple prospère! + +VÉTRAVATI. + +Le décret du roi va être publié. (_Elle sort, et revient bientôt +après._) Le décret a produit sur la foule l’effet de la pluie attendue à +la fin de l’été. + +LE ROI, _poussant un profond soupir_. + +La fortune est inutile à celui qui n’a pas d’enfants: à sa mort, ses +biens passent à des étrangers; quand viendra ma dernière heure, il en +sera ainsi de l’empire de Pourou. + +VÉTRAVATI. + +Que le ciel détourne de nous ce malheur! + +LE ROI. + +Ah! je n’ai pas voulu du bonheur qui était sous ma main. + +MISRAKÉSI. + +Quand il s’accuse, c’est à ma chère Sacountalâ qu’il pense. + +LE ROI. + + Le semeur doit la plante au sol qui la produit; + La terre est son espoir; les moissons viennent d’elle. + Et moi, j’ai renié mon épouse fidèle: + Son sein allait donner son fruit. + +MISRAKÉSI. + +Quand tu l’auras une fois reconquise, je crois que tu ne l’abandonneras +plus. + +TCHATOURICA, _bas à Vétravatî_. + +Madame, ce message du ministre a redoublé le chagrin du roi. Allez +chercher le seigneur Mâdhavya; il est maintenant au Belvédère des +nuages: peut-être pourra-t-il distraire son ami. + +VÉTRAVATI. + +Ton idée est bonne. (_Elle sort._) + +LE ROI. + +Et que deviendront dans l’autre monde les ancêtres de Douchanta? + + Mes pères sont heureux encore: je célèbre + Le culte de ma race avec l’eau de mes yeux[64]. + Mais je suis seul: ma mort éteint l’autel funèbre... + L’éternel abandon menace mes aïeux. + + [64] On fait des libations d’eau aux mânes. + +MISRAKÉSI. + +Le roi est encore dans les ténèbres: la lampe n’est pas loin, mais elle +est cachée. + +TCHATOURICA. + +Maître, ne désespérez pas de l’avenir: vous êtes jeune; une de vos +femmes vous donnera un fils pour acquitter votre dette envers vos aïeux. +(_A part._) Le roi ne m’écoute pas; mais de l’excès du mal sortira le +remède. + +LE ROI, _en proie à la plus violente douleur_. + + Ainsi va se tarir une race féconde: + C’est le sang de Pourou, c’est son nom qui se perd, + Comme le fleuve saint[65] à l’eau pure et profonde + Meurt sans laisser de trace au sable du désert! + + [65] La Sarasvatî. + +(_Il s’évanouit._) + +TCHATOURICA, _effrayée_. + +Maître, reprenez vos sens, revenez à vous. + +MISRAKÉSI. + +Faut-il dès maintenant rendre la joie à son cœur? Non: quand la mère des +dieux[66] est venue voir Sacountalâ, je l’ai entendue lui dire: «Les +dieux attendent des sacrifices conformes aux rites[67]; ils ont intérêt +à te réunir le plus tôt possible à l’époux qui doit les offrir avec +toi.» Je n’ai plus aucune raison de m’attarder ici: je vais consoler +Sacountalâ par le récit de tout ce que j’ai vu et entendu. (_Elle +s’élance dans les airs._) + + [66] Aditi; voir Acte VII, p. 161. + + [67] Ils en ont besoin, comme les mânes. + +VOIX _derrière la scène_. + +Au meurtre! à l’assassin! On ne tue pas les brahmanes! + +LE ROI, _reprenant ses sens et prêtant l’oreille_. + +N’est-ce pas Mâdhavya qui crie: Au secours! + +TCHATOURICA. + +Pourvu que le malheureux n’ait pas été surpris par Pinggalicâ avec le +tableau dans les mains! + +LE ROI. + +Tchatouricâ, va dire de ma part à la reine qu’elle a tort de laisser +prendre tant de libertés à ses suivantes. + +TCHATOURICA. + +J’y cours. (_Elle sort._) + +LA MÊME VOIX _derrière la scène_. + +Au meurtre! On ne tue pas les brahmanes! + +LE ROI. + +C’est bien mon pauvre brahmane; sa voix est étranglée par la peur. Holà! +quelqu’un! (_Entre le chambellan._) + +LE CHAMBELLAN. + +J’attends les ordres de Sa Majesté. + +LE ROI. + +Entends-tu Mâdhavya? Va voir ce qu’il a à crier. + +LE CHAMBELLAN. + +J’obéis. (_Il sort et revient très agité._) + +LE ROI. + +Pârvatâyana, il n’est pas arrivé de malheur? + +LE CHAMBELLAN. + +Non... + +LE ROI. + +Mais qu’as-tu donc? + + Est-ce encor l’effet de l’âge?... + Pourquoi trembles-tu si fort? + Ainsi frissonne et se tord + Un figuier que bat l’orage! + +LE CHAMBELLAN. + +Grand roi, sauve ton ami. + +LE ROI. + +De quoi est-il menacé? + +LE CHAMBELLAN. + +D’un grand danger. + +LE ROI. + +Explique-toi. + +LE CHAMBELLAN. + +Tu sais,... le Belvédère des nuages,... d’où l’on a une si belle vue... + +LE ROI. + +Eh bien! que s’y est-il passé? + +LE CHAMBELLAN. + + L’infortuné touchait à la plus haute cime + Où le paon n’a jamais volé d’un seul essor, + Quand un être invisible a saisi sa victime... + Il ne l’a pas lâchée encor! + +LE ROI, _se levant brusquement_. + +Quoi! on ose s’attaquer à mon palais même! Ah! le fardeau du pouvoir est +trop lourd! + + Surveiller un peuple? Serrer + Le frein aux passions des autres? + Mais c’est déjà trop d’espérer + Dompter les nôtres! + +LA VOIX. + +Au secours! au secours! + +LE ROI. (_Il s’élance et chancelle._) + +Ami, ne crains rien. + +LA VOIX. + +«Ne crains rien!» C’est facile à dire. Il me tord le cou, et tout à +l’heure il va le briser comme une canne à sucre. + +LE ROI, _jetant un regard de côté_. + +Mon arc! vite! mon arc! + +UNE YAVANI[68], _entrant_. + + [68] Les Yavanîs sont des esclaves étrangères, sortes d’amazones, au + service des rois: à l’origine peut-être des _Ioniennes_, + c’est-à-dire des Grecques. + +Maître, voici l’arc, les flèches et le bouclier. (_Le roi prend l’arc et +les flèches._) + +AUTRE VOIX _derrière la scène_. + + En vain tu me résisterais! + Car je vais te tuer comme le tigre tue + Et déchire à plaisir sa victime abattue, + Pour se repaître de sang frais! + Et maintenant,... appelle encore + Douchanta, ce vengeur de toute iniquité: + Enfin l’on verra bien si ce roi tant vanté + Entendra la voix qui l’implore! + +LE ROI, _avec colère_. + +Comment! il ose s’en prendre à moi-même! Attends, écume de l’enfer, ta +dernière heure est venue! (_Il met une flèche sur son arc._) +Pârvatâyana, montre-moi l’escalier. + +LE CHAMBELLAN. + +Suivez-moi, Sire. (_Ils montent rapidement._) + +LE ROI, _regardant de tous côtés_. + +Je ne vois rien. + +LA PREMIÈRE VOIX. + +Au secours! au secours!... Tu ne nous vois pas, mais je te vois, moi. +Ah! comme la souris dans les griffes du chat, il faut que je renonce à +la vie! + +LE ROI, _s’adressant au ravisseur_. + +Tu es fier parce qu’un voile magique te rend invisible. Crois-tu que ma +flèche ne saura pas te trouver?--Ne crains rien, mon cher +Mâdhavya.--N’espère pas non plus que le corps de mon ami te serve de +bouclier. Vois ce trait sur mon arc. + + Il va partir... Mon bras le lance hardiment: + Je ne crains pas qu’il frappe un brahmane que j’aime. + Lorsque le lait et l’eau sont mêlés, le flamant + Distingue l’eau du lait[69]: mon trait fera de même. + + [69] Préjugé, d’origine évidemment mythique, auquel il est souvent + fait allusion dans la littérature indienne. + +(_Il tend son arc. On voit alors paraître Mâtali avec Mâdhavya._) + +MATALI, _s’adressant au roi_. + + Garde tes traits pour les démons! + Le temps viendra d’en faire usage: + En attendant, fais bon visage + A tes amis, et... désarmons! + +LE ROI, _tressaillant et retenant sa flèche_. + +Comment! c’est Mâtali! Salut au cocher du roi des dieux! + +MADHAVYA. + +Ah! c’est trop fort! Il allait me tuer comme un chien,... et tu lui fais +des politesses! + +MATALI, _souriant_. + +Roi, Indra m’a chargé d’un message pour toi. + +LE ROI. + +Parle. + +MATALI. + +Il est une race de démons redoutables, fils de Câlanémi; on les appelle +Dourdjayas[70]. + + [70] «Invincibles.» + +LE ROI. + +Nârada[71] m’en a parlé. + + [71] Nom d’un sage qui est une sorte de demi-dieu. + +MATALI. + + Indra lui-même, Indra sent son bras impuissant + Contre cette engeance maligne: + Pour les vaincre et noyer leur race dans le sang + C’est toi que le destin désigne. + L’obscure nuit ne craint ni les feux, ni les dards, + Ni le courroux du soleil même: + Il faut pour la percer les froids et doux regards + De la lune à la face blême. + +Prends ton arc, monte avec moi sur le char d’Indra, et cours à la +victoire. + +LE ROI. + +C’est un grand honneur que je reçois du roi des dieux... Mais pourquoi +as-tu fait cette peur mortelle à mon pauvre Mâdhavya? + +MATALI. + +Tu vas le savoir. Je voyais qu’un chagrin, dont j’ignore la cause, avait +brisé ton courage; j’ai voulu le relever. + + Le serpent se dresse + Sous le pied qui presse + Ses anneaux dormants; + Le feu qu’on agite + Embrase plus vite + Les tisons fumants: + Tel l’ardent tumulte + Qu’excite l’insulte + Dans le cœur des rois. + J’aime leur colère, + Quand sa flamme éclaire + De hardis exploits! + +LE ROI, _à Mâdhavya_. + +Cher ami, il faut que j’obéisse à l’ordre du roi du ciel. Informe de ce +qui s’est passé mon ministre Pisouna, et porte-lui en mon nom ces +paroles: + + Le fardeau du pouvoir est léger pour un sage. + Nous l’avons partagé: porte-le tout entier; + Ta prudence y suffit. Un céleste message + Appelle ailleurs mon bras guerrier. + +MADHAVYA. + +Je n’y manquerai pas. (_Il sort._) + +MATALI. + +Daigne monter sur le char. (_Le roi monte sur le char avec Mâtali._) + + + + +ACTE VII + +RECONNAISSANCES + + +On voit le roi et Mâtali traversant les airs sur le char d’Indra. + +LE ROI. + +Matali, j’ai fait ce qu’Indra demandait de moi; mais je suis confus de +la récompense que j’ai reçue: je ne crois pas l’avoir méritée. + +MATALI. + +Alors vous n’êtes satisfaits ni l’un ni l’autre. + + Appui d’Indra, sauveur des dieux, la récompense + T’a paru dépasser le service rendu? + Affermi sur son trône, Indra s’afflige et pense + Qu’il ne t’a pas donné le prix qui t’était dû. + +LE ROI. + +Que dis-tu là? Les honneurs qu’il m’a rendus à mon départ dépassent les +plus ambitieux désirs. Les dieux étaient assemblés; j’étais devant eux, +assis à ses côtés: je le vois encore... + + Une couronne de fête + Est dans sa main, toute prête + Pour celui qu’il va choisir: + Djayanta[72] lance à son père + Un regard charmant qu’éclaire + L’étincelle du désir... + Indra sourit, et me presse, + Tremblant d’orgueil et d’ivresse, + Dans ses bras victorieux; + Je sens sa royale étreinte, + Et déjà ma tête est ceinte + De ce bandeau glorieux! + + [72] Fils d’Indra. + +MATALI. + +Mais n’est-ce pas à toi que le roi des dieux doit son repos? + + Mon maître aime à cueillir la volupté divine + Dans les riants jardins du ciel; + Le démon l’importune; il maudit cette épine + Qu’il trouve sous le fruit de miel. + Pour l’arracher, faut-il encor les rudes ongles + De Vichnou, de l’homme-lion? + Non! Ton arc est plus fort que le monstre des jungles + Pour dompter la rébellion. + +LE ROI. + +Ce que j’ai fait n’est qu’un nouveau témoignage de la grandeur d’Indra: + + L’aurore chaque jour remporte une victoire + Dont elle doit laisser tout l’honneur au soleil. + Indra me dirigeait: mon rôle fut pareil, + Et je fais à mon maître hommage de ma gloire. + +MATALI. + +Je reconnais là ta modestie. (_Quelques pas plus loin._) Regarde: cette +fois ta renommée s’est réellement élevée au delà des nues. + + La laque[73] ne teint plus les pieds des immortelles, + Elle sert à tracer tes exploits dans les cieux. + Les arbres Kalpas[74] sont les stèles, + Et tes poètes sont des dieux! + + [73] Les femmes hindoues se teignent les pieds avec de la laque. + + [74] Nom d’un arbre céleste. + +LE ROI. + +Dis-moi, Mâtali, hier, quand nous avons gravi cette route aérienne, je +brûlais du désir de me mesurer avec les démons, et je n’ai pas remarqué +ce lieu. Où sommes-nous? + +MATALI. + + Ce torrent qui s’épanche est la plus haute source + Du fleuve saint[75] qui va féconder tes États. + Tu vois de près les feux qui t’éclairent là-bas: + Nous croisons les chemins qu’ils suivent dans leur course. + Regarde: au haut du ciel les vents soufflent en vain: + Nulle vapeur n’atteint sa voûte recourbée. + Vichnou, quand il a fait sa seconde enjambée[76], + A posé là son pied divin. + + [75] Le Gange: la mythologie le fait descendre du ciel. + + [76] Vichnou, ayant pris la forme d’un nain, s’était fait promettre + par un roi l’espace qu’il pourrait parcourir en trois enjambées: de + la première il traversa la terre, de la seconde l’atmosphère, et de + la troisième le ciel. + +LE ROI. + +C’est donc le voisinage du fleuve céleste qui rafraîchit mes sens et mon +cœur? (_Regardant la route que suit le char._) Je crois que nous voilà +maintenant dans la région des nuages. + +MATALI. + +A quels signes le reconnais-tu? + +LE ROI. + + Les vois-tu s’envoler, ces rapides oiseaux[77], + Vers les vapeurs qui s’amoncellent? + Ton char, qui fend les airs, semble sortir des eaux: + Les jantes en tournant ruissellent. + Rougis par les éclairs qui colorent les monts, + Tes chevaux bondissent de rage: + Nous passons à travers les nuages féconds + Dont les flancs enfantent l’orage. + + [77] Il s’agit des Tchâtakas, oiseaux qui passent pour ne boire que + les gouttes de pluie. + +MATALI. + +Tu ne te trompes pas. Un instant encore, et tu rentreras dans ton +royaume. + +LE ROI, _regardant au-dessous de lui_. + +Mâtali, le char descend avec la rapidité de la foudre: le monde +terrestre est vraiment curieux à regarder d’ici. + + Vois-tu de toutes parts se dessiner les monts + Dont tu ne distinguais ni le pied ni la crête? + Les grands arbres touffus dont tu voyais la tête + Nous montrent maintenant les lignes de leurs troncs; + Les fleuves que voilait l’épaisseur de la nue + Déroulent à nos yeux leur fil clair et luisant: + Ne te semble-t-il pas qu’une main inconnue + M’apporte la terre en présent? + +MATALI. + +C’est comme tu dis. (_Il regarde en donnant des signes de respect[78]._) +Oh! la terre a aussi ses charmes. + + [78] La terre est une déesse. + +LE ROI. + +Mâtali, quelle est cette montagne baignée par deux mers? L’or ruisselle +de ses flancs comme d’un nuage rougi par le crépuscule. + +MATALI. + +Roi, c’est l’Hémacouta[79], la montagne des Kimmpourouchas[80], la plus +sainte de toutes les demeures. Vois. + + [79] Montagne au nord de l’Himâlaya. + + [80] Génies de la suite de Couvéra, dieu des richesses. + + Mârîtcha[81], le sage, a bâti + Sa hutte en ce lieu solitaire; + Il y mène une vie austère + Près de son épouse Aditi. + Ses leçons l’ont fait reconnaître + Digne petit-fils de Brahma: + C’est ici que sa voix charma + Les dieux qui l’avaient pris pour maître. + + [81] Fils de Marîtchi, ordinairement nommé Kasyapa. + +LE ROI, _avec respect_. + +Le contempler est la plus haute des félicités. Passerai-je à côté de ce +bonheur sans le goûter? Non, je n’irai pas plus loin avant d’avoir rendu +mes devoirs au bienheureux. + +MATALI. + +J’approuve ton dessein. (_Le char descend._) Nous voici arrivés. + +LE ROI, _avec étonnement_. + +Mâtali! + + Dans l’air pur la roue + Tourne et court sans bruit, + Sans toucher la boue + Du chemin qui fuit. + Étrange mystère! + Le char descendu + Semble suspendu + Au-dessus de terre. + +MATALI. + +C’est la différence du char d’Indra et du tien. + +LE ROI. + +Indique-moi l’ermitage de Mârîtcha. + +MATALI, _étendant la main_. + +C’est là,... où tu vois cet ascète en méditation. + + Ses genoux sont plongés dans une fourmilière; + Il garde sur l’épaule une peau de serpent[82]; + Quelle vertu! sa gorge étouffe sous le lierre + Qui le couvre en grimpant; + Sa longue chevelure est une lourde masse + De tresses et de nids où l’oiseau chante et dort; + Brûlé par le soleil, il le regarde en face, + Nu comme un arbre mort. + + [82] La peau d’un serpent qui a mué sur lui. + +LE ROI, _regardant_. + +Honneur à ce rigide ascète! + +MATALI, _retenant les rênes_. + +Nous voici dans l’ermitage du père des créatures[83]. C’est Aditi qui +soigne elle-même ces arbres Mandâras. + + [83] Mârîtcha. + +LE ROI. + +Ah! ce séjour de paix est plus doux que le ciel même! Je me crois plongé +dans un lac de nectar! + +MATALI, _arrêtant le char_. + +Roi, tu peux descendre. + +LE ROI, _descendant du char_. + +Et toi? + +MATALI. + +Le char est arrêté: les chevaux ne bougeront plus. Je descends aussi. +(_Il descend._) Regarde! Voici les bosquets habités par les solitaires +qui sont parvenus à la perfection. + +LE ROI. + +J’admire également le lieu et ses habitants. + + Ils vivent de l’éther dans la forêt sacrée, + Au milieu des Kalpas chargés de leurs fruits mûrs; + Pour leurs ablutions, ils ont des ruisseaux purs + Où le pollen des fleurs rend l’eau toute dorée: + Ces palais de rubis ne sont rien à leurs yeux; + Les nymphes de ces bois n’ont sur eux nul empire: + Tous ces suprêmes biens auxquels l’ermite aspire, + Ils s’en privent encore au sein même des cieux! + +MATALI. + +L’ambition des grands cœurs ne connaît pas de limites! (_Il fait +quelques pas. A la cantonade._) Vriddhasâcalya! Que fait à cette heure +le bienheureux Mârîtcha? (_Après avoir écouté._) Que dis-tu?... La fille +de Dakcha[84] lui a demandé quels sont les devoirs d’une épouse fidèle, +et il est maintenant occupé à l’instruire?--Alors, il faut attendre; +nous nous présenterons plus tard. (_Regardant le roi._) Assieds-toi à +l’ombre de cet Asoka: je vais t’annoncer au père d’Indra[85]. + + [84] Aditi, son épouse. + + [85] Toujours Mârîtcha. + +LE ROI. + +Comme il te plaira. (_Mâtali sort.--Sentant un présage heureux[86]._) + + [86] Une secousse dans le bras droit. + + Qu’ai-je senti? Faut-il en croire un heureux signe? + Mais non! Tout est fini! Mon cœur est sans espoir. + Le bonheur s’est lassé de poursuivre un indigne, + Et je ne dois plus la revoir! + +VOIX _derrière la scène_. + +Sois donc sage! Il faut toujours que tu montres ton méchant caractère! + +LE ROI, _écoutant_. + +Comment! du désordre en ce saint lieu! A qui parle-t-on ainsi? +(_Regardant du côté d’où est venue la voix. Avec étonnement._) Ah! c’est +un enfant! Deux religieuses courent après lui... Un enfant? non! mais un +héros! + + C’est un lionceau qu’il traîne, + Non sans peine: + La bête égratigne et mord. + Il la tient par la crinière + Prisonnière, + Et rit d’être le plus fort! + + * * * * * + +On voit entrer l’enfant, tenant le lionceau et suivi des deux +religieuses. + +L’ENFANT. + +Allons! petit lion! ouvre ta gueule! Je veux compter tes dents. + +PREMIÈRE RELIGIEUSE. + +Vilain! veux-tu le laisser tranquille! Tu sais bien que les petits des +bêtes de l’ermitage sont nos enfants! Mais tu as besoin de batailler: +les solitaires ont eu bien raison de t’appeler Grand-dompteur. + +LE ROI. + +C’est étrange!... A la vue de cet enfant qui ne m’appartient pas, je me +sens au cœur des tendresses de père... Ah! c’est que je n’ai pas +d’enfants! + +SECONDE RELIGIEUSE. + +La lionne te mangera, si tu ne lâches pas son petit! + +L’ENFANT, riant. + +Ah! que j’ai peur! (_Il lui fait une grimace._) + +LE ROI, _avec étonnement_. + + L’héroïsme est en lui comme dans sa semence: + Cet enfant merveilleux me semble un feu dormant. + A la braise qui couve apportez l’aliment: + Elle fera bientôt jaillir la flamme immense! + +PREMIÈRE RELIGIEUSE. + +Allons! lâche le petit lion!... Je te donnerai un autre jouet. + +L’ENFANT. + +Où est-il? Donne-le tout de suite! (_Il tend la main._) + +LE ROI, _regardant la main de l’enfant_. + +Dieux! Mais voilà les signes qui présagent l’empire du monde! + + Je frémis en voyant sa main prédestinée! + Elle se tend, avide, et son geste enfantin + Offre cette merveille à ma vue étonnée: + Un lotus entr’ouvert sous les feux du matin[87]. + + [87] Les doigts tiennent ensemble comme les pétales du lotus: la main + _palmée_ est un des signes auxquels on reconnaît, dans la mythologie + indienne, le futur Tchacravartin, ou souverain universel. + +SECONDE RELIGIEUSE. + +Laisse-le, Souvratâ! Tu le sais bien, ce n’est pas avec des paroles +qu’on vient à bout de lui. Va dans ma hutte, prends l’oiseau de faïence +peinte du petit Manganaca, et apporte-le. + +PREMIÈRE RELIGIEUSE. + +Oui! c’est cela. (_Elle sort._) + +L’ENFANT. + +En attendant, je jouerai avec le petit lion. + +LA RELIGIEUSE. (_Elle le regarde en riant._) + +Veux-tu le lâcher! + +LE ROI. + +Ah! que je voudrais qu’il fût à moi, ce petit entêté! + + Avoir de tels enfants... Ah! quelle douce chose! + Contempler leurs joyeux ébats, + Voir leurs petites dents garnir leur bouche rose, + Qui s’ouvre pour rire aux éclats, + Suivre l’effort charmant de leur langue novice, + Les prendre à terre tout poudreux, + Les porter dans ses bras, complaire à leur caprice: + Ah! que les pères sont heureux! + +LA RELIGIEUSE, _menaçant l’enfant du doigt_. + +Alors tu ne veux pas m’écouter? (_Regardant autour d’elle._) Il n’y a +pas là un ermite? (_Voyant le roi._) Ah! voilà quelqu’un.--Seigneur, +venez délivrer le petit lion. Voyez comme il le tourmente: quand une +fois il tient quelque chose, il ne veut plus le lâcher. + +LE ROI. + +J’y vais tout de suite! (_Il s’approche en souriant._) Holà! petit +solitaire! + + Hôte indigne d’un tel séjour, + Ignores-tu donc que l’ermite + Embrasse dans un même amour + Tout être vivant qui l’habite? + Ton père est l’ennemi du mal; + Mais ta fureur le déshonore: + Tel on voit le serpent éclore + Au pied de l’arbre de santal! + +LA RELIGIEUSE. + +Seigneur, ce n’est pas le fils d’un ermite. + +LE ROI. + +On le voit à son air comme à sa conduite: c’est le lieu où je le +rencontre qui m’avait trompé. (_Il lui fait lâcher le lionceau et +tressaille._) + + Un frisson de plaisir ébranle tout mon être! + Mais le père, grands dieux! le père frémissant... + Ah! quelle inexprimable ivresse il doit connaître, + L’homme béni du ciel qui dit: «Voilà mon sang!» + +LA RELIGIEUSE, _les regardant tous les deux_. + +C’est une chose merveilleuse! + +LE ROI. + +Que voulez-vous dire? + +LA RELIGIEUSE. + +Tu n’es pas parent de cet enfant: cependant il te ressemble d’une +manière étonnante! Ce qui me surprend aussi, c’est que, sans te +connaître, avec son caractère, il t’ait cédé si vite. + +LE ROI, _caressant l’enfant_. + +Madame, vous dites qu’il n’est pas fils d’un ermite... A quelle famille +appartient-il donc? + +LA RELIGIEUSE. + +A la famille de Pourou. + +LE ROI, _à part_. + +Il est de ma noble race! Je ne m’étonne plus! (_Haut._) Je connais les +antiques usages de cette famille: + + Que demande un Pourou? Maître du monde, il eut + Des palais aux terrasses blanches: + Quand il a fait sa tâche, il veut, pour son salut, + Un banc de pierre sous les branches! + +Mais comment un être humain a-t-il pu pénétrer dans l’ermitage des +dieux? + +LA RELIGIEUSE. + +Nul n’y pénètre, en effet. Mais sa mère est fille d’une nymphe, et elle +l’a mis au monde dans ce divin séjour. + +LE ROI, _à part_. + +Que dit-elle?... Ce ne serait donc pas une chimère?... (_Haut._) Et quel +est le père de l’enfant? + +LA RELIGIEUSE. + +On ne prononce plus son nom: il a renié son épouse légitime. + +LE ROI, _à part_. + +Mais c’est de moi qu’elle parle! + +PREMIÈRE RELIGIEUSE, _rentrant avec l’oiseau de faïence dans les mains_. + +Grand-dompteur! vois le bel oiseau! + +L’ENFANT. + +Ma bonne sœur, il est bien joli. (_Il prend le jouet._) + +LE ROI, _à part_. + +Oh! si j’étais trompé par un mirage! Si tout cela devait finir en me +laissant à mon désespoir! + +PREMIÈRE RELIGIEUSE, _après avoir regardé l’enfant; avec inquiétude_. + +Mais je ne vois plus l’amulette à son poignet! + +LE ROI. + +Ne vous tourmentez pas! Il l’a sans doute perdue en jouant avec le +lionceau... La voici! (_Il va pour la ramasser._) + +LES DEUX RELIGIEUSES. + +N’y touchez pas! n’y touchez pas! (_Après l’avoir vu ramasser +l’amulette._) Comment! il l’a prise! (_Elles croisent leurs mains sur +leur poitrine et se regardent avec stupéfaction._) + +LE ROI. + +Pourquoi vouliez-vous m’empêcher de la prendre? + +PREMIÈRE RELIGIEUSE. + +Écoutez, seigneur! C’est une plante divine qu’on appelle Aparâdjitâ[88]. +On en fait une amulette toute-puissante. Le bienheureux Mârîtcha a donné +celle-ci à l’enfant aussitôt après sa naissance, dans la cérémonie de la +consécration. Quand elle tombe à terre, personne ne doit la ramasser, si +ce n’est l’enfant lui-même, sa mère,... ou son père! + + [88] «Invincible.» + +LE ROI. + +Et si un autre la ramasse... + +PREMIÈRE RELIGIEUSE. + +Elle se change en serpent, et le mord. + +LE ROI. + +Avez-vous jamais vu ce prodige s’accomplir? + +LES DEUX RELIGIEUSES. + +Plus d’une fois. + +LE ROI. + +Ah! tous mes vœux sont remplis! Il ne me reste qu’à goûter mon bonheur! +(_Il prend l’enfant et le couvre de baisers._) + +DEUXIÈME RELIGIEUSE. + +Viens vite, Souvratâ! Sacountalâ est maintenant en prière: allons la +prévenir. (_Elles sortent._) + +L’ENFANT. + +Laisse-moi! Je veux aller voir maman! + +LE ROI. + +Mon fils, nous irons ensemble trouver ta mère. + +L’ENFANT. + +Mais tu n’es pas mon papa! Mon papa s’appelle Douchanta. + +LE ROI, _souriant_. + +Voilà qui achèverait, au besoin, de me convaincre! + + * * * * * + +On voit paraître Sacountalâ, les cheveux réunis en une seule tresse[89]. + + [89] C’est la coiffure des religieuses. + +SACOUNTALA, _hésitant_. + +On me dit que l’amulette de mon fils ne s’est pas métamorphosée dans ses +mains... Mais je ne peux plus croire au bonheur! Et cependant,... si ce +que m’a dit Misrakésî est vrai... (_Elle s’avance._) + +LE ROI. (_Il est près de défaillir._) + +C’est elle! c’est Sacountalâ! + + Ces sombres vêtements, cette coiffure austère, + Ce visage amaigri par l’ascétique loi, + Ce long deuil qu’elle garde ici dans le mystère, + Tout me dit que son cœur est encor plein de moi. + +SACOUNTALA. (_A la vue du roi dont les traits sont altérés par le +remords, elle hésite._) + +Ce n’est pas mon époux! Quel est cet homme que l’amulette n’a pas +écarté, et dont le contact impur a souillé mon enfant? + +L’ENFANT, _courant vers sa mère_. + +Maman! il m’appelle son fils! Je ne le connais pas, moi! + +LE ROI. + +Mon amour! J’ai été barbare envers toi... Mais aujourd’hui finit mon +expiation: reconnais-moi! + +SACOUNTALA, _à part_. + +Respire enfin, mon cœur! Le destin m’avait durement frappée! Mais sa +cruauté se lasse; il a pitié de moi: c’est bien mon époux! + +LE ROI. + + Je te vois, maintenant! C’est toi! L’ombre jalouse + N’obscurcit plus mon cœur... Son sommeil est fini. + Ainsi l’astre des nuits, aimé de Rohinî[90], + Revient après l’éclipse à sa divine épouse. + + [90] Nom d’une constellation. + +SACOUNTALA. + +Gloire!... Gloire!... (_Les sanglots l’étouffent et l’empêchent +d’achever: Gloire au roi!_) + +LE ROI. + + Tu pleures... Je t’entends... N’achève pas! Ma gloire, + C’est ton fidèle amour; + C’est ta lèvre pâlie, et ta longue mémoire + D’une ivresse d’un jour! + +L’ENFANT. + +Maman! Qui donc est-ce? + +SACOUNTALA. + +Mon enfant, demande-le à notre heureux destin! (_Elle continue à +pleurer._) + +LE ROI. + + Toi que je n’ai pas su seulement reconnaître, + Toi que j’ai repoussée, oh! viens! console-toi! + Un pouvoir inconnu subjuguait tout mon être: + C’était lui qui parlait en moi! + L’homme dont l’esprit dort chasse d’un air farouche + La Fortune qui vient à sa porte frappant, + Et l’aveugle craintif, ignorant qui le touche, + Prend une fleur pour un serpent! + +(_Il tombe à ses pieds._) + +SACOUNTALA. + +Relevez-vous, mon époux! Relevez-vous! J’ai eu un époux si tendre... Le +trésor de mes mérites était épuisé sans doute? Autrement, je ne +comprendrais pas ce qui est arrivé. (_Le roi se relève._) Et comment mon +époux s’est-il souvenu de la malheureuse Sacountalâ? + +LE ROI. + +Je te le dirai quand j’aurai fini d’arracher de mon cœur la flèche aiguë +du remords! + + Ah! laisse-moi l’essuyer, cette larme, + Qui coulait sur ta lèvre en feu, + Quand, sourd, aveugle, enchaîné par un charme, + Je la méprisais comme un jeu! + Je la revois qui baigne de rosée + Tes yeux profonds aux noirs contours; + Ah! laisse-moi sur ta joue embrasée + Sécher sa trace pour toujours! + +(_Il essuie ses larmes._) + +SACOUNTALA, _voyant l’anneau au doigt du roi_. + +L’anneau!... Le voilà, mon époux! + +LE ROI. + +Oui! Je l’ai retrouvé d’une façon miraculeuse... Et avec lui j’ai +retrouvé la mémoire. + +SACOUNTALA. + +C’est lui qui est coupable de tout! Il m’a manqué quand je cherchais à +te convaincre. + +LE ROI, _lui tendant l’anneau_. + +Liane charmante! pare-toi de ta fleur: le printemps est revenu! + +SACOUNTALA. + +La bague?... Et si j’allais la perdre encore?... Garde-la, mon époux! + + * * * * * + +MATALI, _entrant_. + +Je viens te féliciter d’avoir retrouvé ton épouse et d’avoir vu enfin +ton fils. + +LE ROI. + +Je suis doublement heureux, car je dois mon bonheur à un ami. Mais Indra +en est-il instruit? + +MATALI, _souriant_. + +Rien ne lui est caché. Viens! Le vénérable Mârîtcha veut bien te +recevoir. + +LE ROI. + +Chère épouse, prends la main de notre fils, et conduis-moi auprès du +bienheureux. + +SACOUNTALA. + +Mais je n’ose me présenter devant mon vénérable maître à côté de mon +époux. + +LE ROI. + +Cette dérogation aux usages est permise dans un jour si heureux. Viens! + + * * * * * + +On voit paraître Mârîtcha, assis, avec Aditi à ses côtés. + +MARITCHA, _regardant le roi_. + +Fille de Dakcha! + + C’est ce roi qui vainquit la horde sanguinaire + Des démons conjurés contre le ciel d’Indra: + Grâce à lui, notre fils, que son arc délivra, + Peut laisser dormir son tonnerre. + +ADITI. + +Son extérieur annonce déjà sa puissance. + +MATALI. + +Roi, voici le père et la mère des dieux! Vois le regard qu’ils arrêtent +sur toi: ils t’aiment comme un fils! Approche! + +LE ROI. + +O Mâtali! quel spectacle s’offre à mes yeux! + + Majesté dont jamais nulle autre n’approcha! + Il est donc devant moi, ce couple tutélaire? + Le fils de Mârîtcha, la fille de Dakcha + Ont donné sa splendeur au soleil qui m’éclaire; + C’est par eux que le roi des dieux[91] fut engendré: + Tous deux ont pour aïeul Brahma, le grand ancêtre, + Et Vichnou, que Brahma révère, a voulu naître + De leur sang fécond et sacré! + + [91] Indra. + +MATALI. + +Ce sont eux que tu vois. + +LE ROI, _se prosternant_. + +Douchanta, serviteur d’Indra, vous salue. + +MARITCHA. + +Mon fils, gouverne longtemps la terre! + +ADITI. + +Sois invincible! (_Sacountalâ se prosterne avec son fils._) + +MARITCHA. + +Ma fille! + + Ton héroïque époux prend Indra pour modèle, + Et ton fils est pareil au divin Djayanta: + Nouvelle Paulomî[92], que le roi Douchanta + T’aime et t’honore autant que tu lui fus fidèle! + + [92] Épouse d’Indra, mère de Djayanta. + +ADITI. + +Garde toujours l’estime de ton mari! Que ton fils vive pour être la +gloire des deux races dont il est né! Maintenant, asseyez-vous à nos +côtés. (_Tous s’assoient._) + +MARITCHA, _les désignant l’un après l’autre_. + + Ton épouse est la foi vivante; votre enfant + Est la richesse; en toi s’incarne la puissance: + Je le vois se dresser dans sa magnificence, + Ce groupe triomphant! + +LE ROI. + +Bienheureux! d’autres sèment les faveurs sur leurs pas: toi, tu te fais +précéder des tiennes. + + L’orage gronde et l’éclair luit + Avant que l’eau du ciel s’épanche; + La fleur naît et meurt sur la branche + Avant la naissance du fruit; + La cause, par quelque présage, + Se révèle avant ses effets: + Pourtant, j’ai reçu tes bienfaits + Sans même avoir vu ton visage, + +MATALI. + +C’est à cela qu’on reconnaît la bonté du père et de la mère de toutes +les créatures. + +LE ROI. + +Bienheureux! j’avais épousé ta servante Sacountalâ selon le rite des +Gandharvas... Peu de temps après, elle me fût amenée par sa famille: je +l’ai reniée dans un moment d’égarement, et j’ai gravement offensé ton +fils Cannva! Plus tard, la vue d’un anneau m’a rappelé notre union. Tout +cela est étrange... + + Ne reconnaître qu’à la trace + Ce qu’on vit passer sous ses yeux: + Mal profond et mystérieux, + Dont le souvenir seul me glace! + +MARITCHA. + +Rassure-toi! Tu n’es pas coupable. Tu étais soumis à une influence +funeste. Écoute! + +LE ROI. + +Je brûle de t’entendre. + +MARITCHA. + +Aditi a reçu Sacountalâ des mains de sa mère. Ménacâ, voyant son +désespoir après que tu l’eus méconnue, était descendue aux bains sacrés +des Apsaras et l’avait enlevée. En les voyant, j’ai voulu connaître ce +qui s’était passé, et je l’ai trouvé par l’effort de la méditation. +C’est une malédiction de Dourvâsas qui avait condamné l’infortunée à +être reniée par son époux, et l’effet de la malédiction devait cesser à +la vue de l’anneau de reconnaissance. + +LE ROI, _à part, avec un soupir de soulagement_. + +Ah! je suis pur du crime dont la pensée m’accablait. + +SACOUNTALA, _à part_. + +Maintenant, je suis vraiment heureuse! Ce n’est pas le cœur de mon époux +qui m’avait repoussée. Je croyais y rentrer, mais je n’en étais jamais +sortie. Cette malédiction, je ne l’avais pas entendue; ma pensée était +toute à lui, sans doute! Mais mes compagnes devaient la connaître. C’est +pour cela qu’elles m’avaient tant recommandé de lui montrer l’anneau. + +MARITCHA. + +Ma fille, tu sais tout: ne garde pas de ressentiment contre ton noble +époux. + + Oui, quand il a semblé te bannir de son cœur, + Un charme enchaînait sa mémoire, + Et dès que son esprit s’est réveillé vainqueur, + Il t’a rendu toute ta gloire. + Quand un souffle ternit la face d’un miroir, + On n’y voit nul reflet paraître; + Le voile dissipé, c’est merveille de voir + L’image tout à coup renaître. + +LE ROI. + +C’est la vérité. + +MARITCHA. + +Mon enfant, es-tu content du fils que t’a donné Sacountalâ? Toutes les +cérémonies prescrites par la sainte loi ont été accomplies à sa +naissance et après: c’est moi qui y ai veillé. + +LE ROI. + +Bienheureux! il est l’espoir de ma race. + +MARITCHA. + +Il a le cœur d’un héros, et il aura l’empire du monde! + + Ce enfant régnera sur les sept continents[93]. + Point d’obstacle à son char: il saura le conduire + Sur les monts escarpés et dans les flots tonnants. + Nul ennemi n’aura la force de lui nuire. + L’ermitage effrayé l’a nommé Grand-dompteur! + Mais quand sa main tiendra ton sceptre héréditaire, + Il aura les vertus, le cœur d’un roi: la terre + Acclamera son Protecteur[94]. + + [93] Détail emprunté à la géographie mythologique. + + [94] Plus exactement son «Porteur», en sanscrit _Bharata_. Bharata fut + l’ancêtre des héros du _Mahâbhârata_. + +LE ROI. + +Bienheureux! c’est toi qui l’as consacré: je puis tout espérer de lui. + +ADITI. + +Il faut instruire Cannva du bonheur de sa fille. Ménacâ n’est pas loin: +c’est elle qui me rendra ce service. + +SACOUNTALA. + +La bienheureuse a prévenu mon désir. + +MARITCHA. + +Cannva doit à ses austérités une pénétration merveilleuse: il sait déjà +tout. (_Après réflexion._) Cependant il est convenable qu’il reçoive de +nous la nouvelle de la réunion des deux époux et de leur fils. Holà! +quelqu’un! + +UN DISCIPLE, _entrant_. + +Maître, me voici! + +MARITCHA. + +Gâlava! prends le chemin des airs, et porte de ma part au vénérable +Cannva une heureuse nouvelle: Sacountalâ et son fils ont été délivrés de +la malédiction de Dourvâsas et reconnus par Douchanta. + +LE DISCIPLE. + +Le bienheureux sera obéi. (_Il sort._) + +MARITCHA, _au roi_. + +Toi, mon enfant, monte avec ton épouse et ton fils sur le char d’Indra, +ton divin ami, et retourne dans ton palais. + +LE ROI. + +A l’instant. + +MARITCHA. + +Et maintenant... + + Qu’Indra goûte l’offrande à tes banquets pieux; + Que l’eau de la nuée à grands flots y réponde! + Et puisse l’amitié de la terre et des cieux + Durer pour le bonheur du monde! + +LE ROI. + +Je m’efforcerai de faire le bien. + +MARITCHA. + +Que désires-tu encore? + +LE ROI. + +Bienheureux! m’as-tu laissé quelque chose à désirer? Cependant, je ferai +encore ce vœu[95]: + + [95] Une prière analogue termine toutes les pièces indiennes. + + Puissé-je en mes États voir, avant que je meure, + Le juste triomphant, le savant respecté! + Et toi, Siva, mon Dieu! daigne à ma dernière heure + Absorber tout mon être en ton immensité! + + + + +APPENDICE + +PASSAGES SUPPRIMÉS[96] + + [96] Les strophes traduites en prose sont distinguées par l’emploi des + caractères italiques. + + +ACTE PREMIER + +--Page 15. + + «Révèlent un chemin qui conduit au lavoir.» + +Et de plus, + +_Des bassins sont creusés au pied des arbres, et les racines trempent +dans l’eau agitée par le vent; la fumée des offrandes de beurre ternit +l’éclat des jeunes pousses; les petits des gazelles sont sans défiance, +et s’avancent doucement à notre rencontre sur le sol de ce bosquet dont +ils ont tondu le gazon[97]._ + + [97] Strophe supprimée comme faisant double emploi avec la précédente. + + +ACTE II + +--Page 50. + + «Ne seras-tu pas à mes côtés?» + +MADHAVYA. + +Alors me voilà devenu ton garde des roues[98]! + + [98] Plaisanterie assez froide en français, et inintelligible sans + note: le garde des roues est celui qui accompagne le char à pied, en + coureur. + + +ACTE III + +--Page 54. + + «Ni mon cœur de l’aimer!» + +O Amour! tes flèches sont des fleurs: pourquoi donc font-elles tant de +mal? (_Après réflexion._) Ah! je le sais! + +_C’est le feu de la colère de Siva qui, aujourd’hui encore, couve en toi +comme le feu sous-marin au fond des flots[99]: autrement, ô Amour, +pourrais-tu brûler ainsi mes pareils, toi que le dieu a réduit en +cendres[100]?_ + + [99] C’est un mythe indien. + + [100] Le dieu de l’amour «aux flèches de fleurs» a été consumé par le + feu sorti de l’œil de Siva, et depuis ce jour, il est «sans corps». + Douchanta suppose ici, pour expliquer ses «brûlures», que ce feu + couve encore sous la cendre de l’Amour. + +Toi et la lune, avec votre apparente douceur, vous trompez bien les +amants! + +_On dit que tes flèches sont des fleurs, et que la lune a de froids +rayons. L’aventure de mes pareils est la preuve du contraire: les froids +rayons de la lune versent des flammes, et de tes flèches de fleurs tu +fais autant de foudres._ + +Et cependant, + +_Quoique l’Amour m’inflige des tortures sans trêve, je ne puis le +maudire quand il me fait brûler pour elle, la belle aux grands yeux qui +enivrent[101]!_ + + [101] On pourrait regretter cette strophe; mais, sans les trois + autres, elle n’avait plus de raison d’être. + +O Amour, tu n’entends donc pas mes plaintes? Quoi! pas de pitié pour +moi? + +_Je t’ai nourri[102] de mes pensées incessantes, et voilà comme tu me +récompenses! Est-ce contre moi que tu devrais tendre jusqu’à ton oreille +la corde de ton arc? Est-ce sur moi que tu devrais décocher tes +flèches?_ + + [102] Après cela, il semble qu’on puisse tirer l’échelle. Mais les + traits de ce genre ne sont pas rares dans la poésie indienne, sinon + chez Câlidâsa, au moins chez la plupart de ses confrères. + + +--Page 57. + + «Tu souffres trop!» + +LE ROI. + +C’est la vérité! + +_Ses bracelets, faits de racines de lotus, étaient blancs comme les +rayons de la lune; ils sont noircis[103] maintenant, et trahissent la +fièvre qui la brûle._ + + [103] Le détail est peu gracieux. + + +--Page 61. + + «Qu’a-t-elle à craindre?» + +Et encore: + +_Celui dont tu crains, bien à tort, les mépris, ô belle! est là qui +brûle de s’unir à toi. Ce n’est pas d’ordinaire la perle qui cherche le +pêcheur, mais le pêcheur qui cherche la perle[104]._ + + [104] Double emploi. Dans le sanscrit, ce n’est pas seulement l’idée + de la première stance, ce sont les mots mêmes que la seconde + reproduit en grande partie. + + +--Page 67. + + «Et me fait désirer ce que je ne dois pas.» + +LE ROI, _à part_. + +_Les jeunes filles, même quand elles aiment, résistent ainsi aux prières +de leurs bien-aimés. Elles brûlent de s’unir à eux; mais elles n’osent +se donner. Ce n’est plus l’Amour qui les torture: il a levé pour elles +tous les obstacles. Ce sont elles qui, par leurs retards, torturent +l’Amour même[105]._ + + [105] Cette analyse, assez déplacée dans la bouche du roi qui, en + somme, n’est pas un Don Juan, ne se retrouve pas dans l’autre + recension. + +(_Sacountalâ s’éloigne._) + + +--Page 68. + + «On peut nous voir ici.» + +(_Il laisse aller Sacountalâ et revient sur ses pas._) + +SACOUNTALA. (_Elle fait un pas et se retourne. Avec abattement._) + +Fils de Pourou! j’ai résisté à ton désir; j’ai seulement consenti à +t’entendre: ne m’oublie pas, pourtant! + +LE ROI. + +O belle! + +_C’est en vain que tu pars; tu ne sors pas de mon cœur. Telle, à la fin +du jour, l’ombre s’éloigne de l’arbre sans en quitter le pied._ + +SACOUNTALA, _après avoir fait de nouveau quelques pas, à part_. + +Hélas! quand je l’entends, mes pieds refusent de me porter. Eh bien! je +vais me cacher derrière cette touffe d’amarantes, et je verrai s’il +m’aime vraiment. (_Elle se cache._) + +LE ROI. + +O ma bien-aimée! mon cœur est plein de toi seule: comment peux-tu +mépriser mon amour et m’abandonner? + +_Avec un corps si délicat qu’il faudrait lui épargner les caresses, tu +as donc un cœur dur comme la tige du Sirîcha?_ + +SACOUNTALA. + +Après avoir entendu cela, je n’ai pas la force de m’éloigner. + +LE ROI. + +Je n’ai plus rien à faire en ce lieu quand ma bien-aimée l’a quitté. +(_Regardant devant lui._) Mais je me sens brusquement arrêté. + +_Voici devant moi son bracelet de racines de lotus; il est tombé de son +bras, et il est encore tout parfumé de l’onguent d’Ousîra qui couvrait +son sein: c’est une chaîne qui retient non cœur prisonnier._ + +(_Il le ramasse avec précaution._) + +SACOUNTALA, _regardant son bras_. + +Ah! mon bras ne peut plus retenir un bracelet: je n’ai pas senti tomber +celui que je portais. + +LE ROI, _plaçant sur son cœur le bracelet de racines de lotus_. + +Frisson délicieux! + +_Cette gracieuse parure, ô ma bien-aimée, a quitté ton bras charmant; +elle est là, et c’est elle, tout insensible qu’elle est, qui me console +dans ma douleur, lorsque toi, tu m’abandonnes!_ + +SACOUNTALA. + +Non! je ne puis résister plus longtemps! Voilà justement une occasion de +me montrer. (_Elle s’approche._) + +LE ROI, _en la voyant, avec joie_. + +Ah! voici la maîtresse de ma vie! A peine ai-je achevé ma plainte que le +destin me témoigne sa pitié. + +_De sa gorge desséchée par la soif, l’oiseau[106] arrache un cri de +détresse: il demandait de l’eau, et l’eau du nuage vient tomber dans son +bec ouvert[107]._ + + [106] Oiseau légendaire qui passe pour ne boire que les gouttes de + pluie. Voir p. 160, note 77. + + [107] Toute cette partie de la scène, et ce qui suit encore jusqu’à la + page 71: «Oiseaux fidèles, séparez-vous», manque dans l’autre + recension. Nous n’avons pas cru devoir sacrifier la fin, qui s’y + trouve réduite à une seule strophe. + +SACOUNTALA, _arrivant devant le roi_. + +Seigneur, je me suis aperçue en chemin, etc. + + +--Page 69. + + «Frisson délicieux!» + +_L’Amour est un arbre: le feu de la colère de Siva l’avait brûlé[108]; +mais le destin fait pleuvoir la liqueur d’immortalité, et voilà que +l’arbre consumé pousse de nouvelles branches._ + + [108] Voir ci-dessus, page 186, note 100. + + +ACTE IV + +--Page 80. + + «Se recueille et pense à l’absent.» + +_Les premiers rayons du matin colorent la rosée qui baigne les +jujubiers; le paon se réveille et s’envole du toit de chaume de la +hutte; l’antilope se lève brusquement du bord de l’autel où s’est +imprimé son pied fourchu: elle s’étire, baisse le cou et dresse le +dos[109]._ + + [109] Cette jolie description n’a que le tort d’être un hors-d’œuvre + après deux stances où le poète fait une allusion évidente à la + situation de l’héroïne. + +_La lune avait foulé le sommet du mont Mérou, le roi des monts; elle +avait traversé, en illuminant les ténèbres, le second séjour de Vichnou: +voilà qu’elle tombe du ciel; ses rayons s’effacent; même pour les plus +nobles des êtres, la chute est près du triomphe[110]._ + + [110] Double emploi avec la première strophe de la page 80. + + +--Page 90. + + «La forêt tout entière est en deuil.» + +Vois plutôt + +_La gazelle laisse tomber sa bouchée de gazon; le paon renonce à la +danse[111]; les lianes s’affaissent et laissent pendre leurs feuilles +pâlies._ + + [111] La danse du paon est un des lieux communs de la poésie + descriptive des Hindous. + + +--Page 90. + + «Vous l’aimerez comme vous m’avez aimée.» + +CANNVA. + +Ma chère enfant, + +_Je rêvais de te donner un époux digne de toi: tu as su le trouver +toi-même. C’est son tour maintenant: libre de souci pour ton bonheur, je +la marierai à ce manguier qui croît près d’elle._ + +Maintenant reprends ta route. + + +--Page 91. + + «(_Ils se remettent tous en route._)» + +SACOUNTALA. + +Mon père, je pense aussi à cette antilope qui ne quitte pas les environs +de la hutte: elle est pleine; quand elle aura mis bas, faites-moi savoir +l’heureuse nouvelle. Surtout, ne l’oubliez pas[112]. + + [112] Nous n’aurions pas sacrifié ce trait, s’il ne nous avait paru + faire une sorte de double emploi avec la petite scène suivante. + +CANNVA. + +Compte sur moi, mon enfant. + + +--Page 91. + + «Du courage!» + +Fais attention à tes pas. + +_Sois ferme; retiens les larmes qui baignent tes longs cils; elles +t’empêchent de voir; et tes pieds heurtent les aspérités du chemin._ + + +--Page 92. + + «(_Il réfléchit._)» + +ANOUSOUYA. + +Chère amie, il n’y a pas dans notre ermitage un seul être vivant que ton +départ ne plonge dans la tristesse. Vois! + +_La femelle du Tchacravâca l’appelle sous la feuille de nymphéa qui la +cache; mais l’oiseau ne lui répond pas: c’est toi qu’il regarde, en +laissant tomber sa becquée de racines de lotus._ + + +ACTE VI + +--Page 132. + + «Sous les fleurs du manguier charmant.» + +_C’est quand l’anneau m’a rendu la mémoire, c’est quand je pleure, en +proie au remords d’avoir indignement repoussé ma bien-aimée, que je vois +arriver le mois des fêtes et des parfums enivrants[113]._ + + [113] Double emploi. + + +--Page 142. + + «Elle s’attaque au lotus de son visage.» + +LE ROI. + +Chasse donc cet audacieux insecte! + +MADHAVYA. + +Mais c’est ton métier, à toi, d’apprendre à vivre aux coquins. + +LE ROI. + +Tu as raison. Allons! hôte bienvenu des lianes fleuries, pourquoi te +fatigues-tu à voltiger autour d’elle? + +_Vois! ton amante est là, posée sur une fleur, elle est altérée de ses +sucs; mais elle t’aime, elle t’attend et ne veut pas faire son miel sans +toi._ + +MISRAKÉSI. + +Il s’y prend poliment! + +MADHAVYA. + +C’est une race bien entêtée! + +LE ROI, _en colère_. + +Ah! tu ne veux pas m’obéir! Eh bien! écoute! + + J’ai connu sa lèvre rose, etc. + +MADHAVYA. + +Tes châtiments sont pourtant terribles! Et elle n’a pas peur! (_A part, +en riant._) Il est complètement fou, et je le deviens moi-même dans sa +société. + +LE ROI. + +Comment! j’ai beau la renvoyer! Elle est toujours là! + +MISRAKÉSI. + +Voilà donc ce que l’amour peut faire, même d’un sage! + +MADHAVYA, _haut_. + +Dis-moi, tu sais que c’est une peinture que tu as devant les yeux? + +LE ROI. + +Comment! une peinture? + +MISRAKÉSI. + +Moi-même, je m’y étais trompée un instant. N’est-il pas naturel qu’il ne +voie, lui, que son rêve? + +LE ROI. + +Pourquoi es-tu si cruel envers moi? + + _Je la voyais... J’étais heureux_, etc.[114] + + [114] On nous excusera sans doute d’avoir abrégé une pareille scène. + + +ACTE VII + +--Page 170. + + «Vois le bel oiseau!» + +L’ENFANT, regardant autour de lui. + +Où est-elle maman[115]? (_Toutes les deux se mettent à rire._) + + [115] Il y a là un jeu de mots qui est intraduisible,... heureusement. + On peut en donner l’idée en remplaçant le mot «oiseau» par le + sanscrit _çakunta_, et en faisant dire à la religieuse: «Vois ce + beau sacounta-là!» Que le lecteur nous pardonne! + +PREMIÈRE RELIGIEUSE. + +C’est la ressemblance des sons qui l’a trompé. Sa mère le gâte tant! + +DEUXIÈME RELIGIEUSE. + +«Vois le joli paon!» C’est là ce qu’on te disait. + +LE ROI, _à part_. + +Comment! Sa mère s’appelle Sacountalâ! Mais bien des femmes portent le +même nom. Oh! si j’étais trompé par un mirage! Si tout cela devait finir +en me laissant à mon désespoir! + +L’ENFANT. + +Ma bonne sœur, votre paon est bien joli, etc. + + + + + IMPRIMÉ PAR JOUAUST ET SIGAUX + POUR LA + NOUVELLE BIBLIOTHÈQUE CLASSIQUE + PARIS, 1884 + + + + +NOUVELLE BIBLIOTHÈQUE CLASSIQUE + +A 3 francs le volume + + +Outre le tirage ordinaire à 3 fr. le volume, nous avons fait un tirage +numéroté de 500 exemplaires sur papier de Hollande (à 5 fr.), et de 30 +sur pap. de Chine et 30 sur pap. Whatman (à 10 fr.). + +Aux amateurs du GRAND PAPIER nous offrons un _tirage spécial_ format +in-8º, de 170 exemplaires sur pap. de Hollande (à 20 fr.), 15 sur pap. +de Chine et 15 sur pap. Whatman (à 35 fr.), avec couvertures repliées. +Ce tirage est orné des PORTRAITS des auteurs publiés, _que contiennent +seuls les exemplaires en grand papier_. + +NOTA.--Nous n’avions admis jusqu’à présent dans notre collection que des +œuvres d’écrivains français. Nous abordons aujourd’hui la littérature +étrangère en publiant le drame de _Sacountalâ_, traduit par MM. Abel +Bergaigne et Paul Lehugeur. + + +EN VENTE + +RÉGNIER, _Satires_, publ. par Louis Lacour.--1 vol. + +MONTESQUIEU, _Grandeur et Décadence des Romains_, publ. par G. +Franceschi.--1 vol. + +BOILEAU, publ. par P. Chéron.--2 vol. + +HAMILTON, _Mémoires de Grammont_, publ. par M. de Lescure.--1 vol. + +REGNARD, _Théâtre_, publ. par G. d’Heylli.--3 vol. + +SATYRE MÉNIPPÉE, publ. par Ch. Read.--1 vol. + +P. L. COURIER, _Œuvres_, avec préface par F. Sarcey.--3 vol. + +MALHERBE, _Poésies_, publ. par P. Blanchemain.--1 vol. + +CORNEILLE, _Théâtre_, avec préface par V. Fournel.--5 vol. + +DIDEROT, _Œuvres choisies_, préface par Paul Albert.--6 vol. + +CHAMFORT, _Œuvres choisies_, publ. par M. de Lescure.--2 vol. + +RIVAROL, _Œuvres choisies_, publ. par M. de Lescure.--2 vol. + +RACINE, _Théâtre_, préface de V. Fournel.--3 vol. + +LA ROCHEFOUCAULD, _Maximes_, publ. par J. Thénard.--1 vol. + +LA BRUYÈRE, _Caractères_, avec préface de L. Lacour.--2 vol. + +MOLIÈRE, _Théâtre_, publ. par D. Jouaust et G. Monval.--8 vol. + +BOSSUET, _Oraisons funèbres_, publ. par Arm. Gasté.--1 vol. + +Sous presse: _Poésies d’André Chénier_,--_Rabelais_,--_Montaigne_. + +Avril 1884. + + + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 77403 *** |
