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+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 77403 ***
+
+
+
+
+
+
+
+ CALIDASA
+
+ SACOUNTALA
+
+ DRAME EN SEPT ACTES
+ MÊLÉ DE PROSE ET DE VERS
+
+ TRADUIT PAR
+ ABEL BERGAIGNE
+ Maître de conférences à la Faculté des Lettres de Paris
+ ET
+ PAUL LEHUGEUR
+ Professeur au Lycée Charlemagne
+
+
+ PARIS
+ LIBRAIRIE DES BIBLIOPHILES
+ Rue Saint-Honoré, 338
+
+ M DCCC LXXXIV
+
+
+
+
+TIRAGE A PETIT NOMBRE
+
+
+Il a été imprimé en sus du tirage ordinaire:
+
+ 350 exemplaires sur papier de Hollande (nºs 51 à 400).
+ 25 -- sur papier de Chine (nºs 1 à 25).
+ 25 -- sur papier Whatman (nºs 26 à 50).
+ ---
+ 400 exemplaires, numérotés.
+
+Il a été fait, en outre, un tirage en GRAND PAPIER (format in-8º), ainsi
+composé:
+
+ 100 exemplaires sur papier de Hollande (nºs 21 à 120).
+ 10 -- sur papier de Chine (nºs 1 à 10).
+ 10 -- sur papier Whatman (nºs 11 à 20).
+ ---
+ 120 exemplaires, numérotés.
+
+
+
+
+PRÉFACE
+
+
+Calidasa est, de tous les poètes de l’Inde, celui dont le goût est le
+moins éloigné du nôtre, et SACOUNTALA est son chef-d’œuvre. Est-il
+permis d’aller plus loin et de dire: SACOUNTALA est un chef-d’œuvre?
+
+Gœthe n’hésitait pas; on peut en juger par le quatrain suivant[1]:
+
+ [1] Willt du die Blüthe des frühen, die Früchte des spaeteren Jahres,
+ Willt du was reizt und entzückt, willt du was saettigt und naehrt,
+ Willt du den Himmel, die Erde mit einem Namen begreifen,
+ Nenn’ ich, Sacontala, dich, und so ist Alles gesagt.
+
+«Faut-il nommer les fleurs du printemps avec les fruits de l’automne, le
+charme qui enivre avec l’aliment qui rassasie, le ciel avec la terre?
+C’est ton nom que je prononce, ô Sacountalâ, et ce seul mot dit tout.»
+
+Lamartine aussi a lu SACOUNTALA; il résume son impression en prose, et
+n’en est pas pour cela moins lyrique: «Nous allons lire et commenter
+avec vous un chef-d’œuvre de poésie à la fois épique et dramatique, qui
+réunit dans une seule action ce qu’il y a de plus pastoral dans la
+Bible, de plus pathétique dans Eschyle, de plus tendre dans Racine. Ce
+chef-d’œuvre est SACOUNTALA[2].»
+
+ [2] _Cours familier de littérature_, entretien V.
+
+Enfin, ce ne sera pas quitter les poètes que de demander un dernier
+témoignage à un critique comme Paul de Saint-Victor. «Arrêtons-nous»,
+dit-il au moment d’entamer l’analyse du drame de Câlidâsa[3], «devant ce
+chef-d’œuvre, la fleur et la perle du théâtre indien.» Puis, après avoir
+cité le quatrain allemand: «C’est le vieux Gœthe qui, pareil à un
+patriarche couronnant une vierge, donne à SACOUNTALA cette louange
+magnifique. L’idylle indienne en est digne. Par sa grâce et son
+innocence, son rapprochement de la nature et sa fraîcheur lumineuse,
+elle mériterait d’être appelée le Paradis terrestre de la poésie.»
+
+ [3] _Les Deux Masques_, tome II.
+
+En dépit de ces dithyrambes, dont le dernier date d’hier, on est, en
+général, bien revenu aujourd’hui du premier enthousiasme qui avait
+accueilli la découverte de la littérature sanscrite. Non que cette
+littérature ait cessé d’être un objet d’études actives, passionnées
+même. Mais elle n’attire plus guère que les savants, le philologue,
+l’archéologue, l’historien des religions. C’est une idée reçue dans le
+public, et les indianistes n’y contredisent guère, que l’intérêt
+proprement littéraire lui fait à peu près défaut.
+
+Elle a en effet, il faut bien le reconnaître, un vice originel qui
+semble la condamner d’avance: c’est une littérature savante. La plupart
+des œuvres innombrables et souvent immenses qu’elle comprend, toutes
+celles qui composent la littérature dite classique, ont été écrites dans
+des siècles où le sanscrit était une langue vivante à peu près comme le
+latin dans notre moyen âge. C’est ce dont témoignerait au besoin le
+drame même où Gœthe ne voyait tant de choses. Dans SACOUNTALA, comme
+dans tout le théâtre indien, un bon nombre de personnages, et en
+particulier toutes les femmes, parlent, non le sanscrit, mais différents
+dialectes qui en sont dérivés et qu’on désigne par le nom générique de
+prâcrit.
+
+Le sanscrit n’est cependant pas exclusivement réservé aux clercs,
+c’est-à-dire aux brahmanes. Le roi le parle également, ainsi que les
+principaux dignitaires du palais[4]. C’est une langue de cour en même
+temps qu’une langue d’église, et le théâtre, sinon l’ensemble de la
+littérature classique de l’Inde, est moins encore une littérature
+savante qu’une littérature aristocratique. Câlidâsa, en particulier,
+n’aurait pas été trop dépaysé à l’hôtel de Rambouillet. Il en a les
+qualités et les défauts, la noblesse et parfois l’emphase, la
+délicatesse et surtout la préciosité.
+
+ [4] En revanche, il y a, dans la plupart des drames, un brahmane qui
+ parle prâcrit: c’est le personnage ignorant, gourmand et poltron,
+ qui joue le rôle de confident et de bouffon du héros, Mâdhavya dans
+ _Sacountalâ_.
+
+Ces défauts et ces qualités étaient ceux de la société dans laquelle il
+vivait. Hindou du Ve ou du VIe siècle de notre ère, à ce qu’on peut
+supposer[5], il peint, comme ses devanciers et ses rivaux, les mœurs
+polies et raffinées du harem royal[6], dans le goût du maître et de sa
+cour. Mais l’écrivain précieux se trouve cette fois être un vrai poète.
+Cet artisan de style aime la nature, et il sait en choisir, dans le
+monde extérieur comme dans l’âme humaine, les traits les plus purs et
+les plus expressifs. Il entremêle ses madrigaux d’idylles dignes de
+Théocrite; il sème çà et là les mots touchants ou même profonds; enfin
+il conçoit un caractère de femme à la fois passionné, noble et charmant,
+et il sait lui donner tout son relief dans une scène admirable, qui
+serait applaudie sur n’importe quel théâtre, le point de départ une fois
+admis.
+
+ [5] La seule donnée chronologique précise que nous ayons sur lui est
+ la mention de son nom dans une inscription datée d’une année qui
+ correspond à 634 de notre ère.
+
+ [6] Particulièrement dans la jolie comédie intitulée _Agnimitra et
+ Mâlavicâ_.
+
+Il est vrai que ce point de départ est difficile à admettre. L’aventure
+de Sacountalâ n’est pourtant pas en elle-même bien nouvelle. C’est, au
+fond le vieux conte, toujours identique dans ses traits essentiels, de
+la femme méconnue, répudiée, puis retrouvée avec son fils au fond des
+bois. Ce qui varie selon les temps et selon les lieux, c’est la forme et
+la cause de la répudiation. Chez nous, la croisade offrait au traître
+Golo l’occasion de perdre Geneviève dans l’esprit de Siffroy. Dans
+l’Inde, où un pouvoir surnaturel est attribué aux ascètes, c’est la
+malédiction de Dourvâsas qui sépare Sacountalâ de Douchanta. Mais l’Inde
+ne sait pas s’arrêter dans l’usage du merveilleux. Douchanta ne répudie
+pas sa femme, à proprement parler: il l’a oubliée, et le sort qui a été
+jeté sur elle l’empêche de la reconnaître. Nous ne sommes pas très sûrs
+que les contemporains de Câlidâsa crussent tous à cette histoire; mais
+on y avait cru avant eux[7]. La légende était consacrée, et on
+l’acceptait comme les contemporains de Sophocle acceptaient celle
+d’Œdipe, par exemple, qui ne brillait pas précisément par la
+vraisemblance.
+
+ [7] L’aventure est, il est vrai, racontée autrement dans le
+ _Mahâbhârata_; mais il pouvait y avoir plusieurs formes de la
+ légende. Le récit épique est d’ailleurs parfaitement insipide.
+
+Il serait peut-être plus difficile de la faire admettre chez nous à des
+spectateurs assemblés, quoique ceux de l’Opéra l’aient vue au moins
+mimée, il y a vingt-cinq ans déjà, dans un ballet dont Théophile Gautier
+avait écrit le livret pour M. Reyer. En tout cas, il est permis de
+demander ce sacrifice, si c’en est un, au goût d’un lecteur solitaire,
+et le cinquième acte de SACOUNTALA ne lui fera pas regretter sa
+complaisance. Si bon marché qu’on fasse de l’énorme fatras accumulé par
+les pédants hindous, il faut bien reconnaître qu’il renferme quelques
+perles, et ce morceau peut passer pour la plus pure de toutes.
+
+Le drame dont il forme la maîtresse scène a été traduit plusieurs fois
+en français[8]. Est-il connu en France autant qu’il mérite de l’être?
+Nous ne le pensons pas, et c’est ce qui nous a engagés à faire une
+nouvelle tentative pour attirer sur lui l’attention du public lettré.
+Nous n’avons pas eu la prétention de faire mieux que nos devanciers:
+nous avons voulu faire autre chose.
+
+ [8] D’abord par Chézy, le premier titulaire de la chaire de sanscrit
+ du Collège de France, ensuite par Fauche et par M. Foucaux. Avant
+ Chézy même, Bruguière avait donné, en l’an XI, une traduction de
+ _Sacountalâ_, mais d’après la traduction anglaise de William Jones.
+
+Le mélange de la prose et des vers n’est pas la moindre originalité du
+théâtre indien. Les strophes y occupent, au milieu du dialogue, à peu
+près la place des airs parmi les récitatifs de nos opéras. Il y a entre
+le style tour à tour descriptif, précieux, lyrique de ces strophes, et
+le ton généralement naturel et même familier du dialogue, un contraste
+dont une traduction uniforme en prose ne peut, en dépit de tous les
+artifices typographiques, donner qu’une idée imparfaite. Nous avons
+espéré, malgré les inexactitudes de détail inséparables de toute
+traduction poétique, donner, en reproduisant la distinction de la prose
+et des vers, une impression plus exacte de l’ensemble. Si une tentative
+de traduction en vers peut être excusée, c’est dans un cas pareil, ou
+jamais.
+
+Cette première détermination en a entraîné une autre. Déjà contraints de
+revendiquer une certaine liberté pour la traduction des strophes, nous
+avons cru devoir faire un pas de plus. Notre ambition était de faire
+lire SACOUNTALA. Quelques redites dans l’acte IV, au milieu d’une
+pastorale d’ailleurs charmante, et deux passages d’assez mauvais goût
+dans les actes III et VI pouvaient fatiguer inutilement le lecteur: nous
+avons eu recours aux coupures[9]. Çà et là encore, nous avons retranché
+quelques strophes, dont plusieurs, du reste, peuvent passer pour
+interpolées[10], une vingtaine en tout sur deux cent vingt et plus.
+L’acte V est complètement intact. Les actes I, II et VII le sont presque
+complètement. Les suppressions n’ont d’importance que dans l’acte III.
+
+ [9] Les passages supprimés sont donnés en appendice à la fin du
+ volume.
+
+ [10] Nous faisons cette remarque sans y insister: car nous n’avons pas
+ procédé selon les règles de la critique scientifique. Il y a deux
+ recensions notablement différentes de notre drame. Nous avons suivi
+ en principe la recension _bengalie_, qui est la plus longue, mais en
+ l’écourtant légèrement, sans autre préoccupation que celle du sens
+ esthétique d’un lecteur français. Notre texte est celui de M.
+ Pischel.
+
+Le Câlidâsa que nous présentons ainsi au public est un peu plus simple
+que le vrai. Mais qu’on se rassure! Ce n’est pas pour cela un Câlidâsa
+de fantaisie. Quoique l’un de nous seulement soit indianiste, cette
+traduction, produit d’une collaboration étroite et fraternelle, a été
+écrite tout entière d’après le texte sanscrit et prâcrit. Les strophes
+ont été traduites, soit directement sur ce texte, soit sur une première
+traduction en prose rigoureusement littérale. Dans plus d’un passage où
+nous nous écartons, non seulement des anciennes traductions
+françaises[11], mais de la traduction excellente donnée, il y a quelques
+années, en Allemagne, par M. Fritze[12], la divergence est voulue et
+aurait pu faire l’objet de notes justificatives, si tout appareil
+scientifique ne nous avait paru déplacé dans une publication à laquelle
+nous voulions donner un caractère purement littéraire[13].
+
+ [11] Celles de Chézy et de Fauche ont été faites, comme la nôtre, sur
+ la recension bengalie; celle de M. Foucaux suit l’autre recension.
+
+ [12] Cette traduction, qui suit aussi la recension bengalie, d’après
+ l’édition de M. Pischel, est en vers, et pourtant d’une exactitude
+ scrupuleuse. L’allemand a ce privilège de pouvoir se modeler
+ indifféremment sur une autre langue quelconque: faut-il le lui
+ envier? M. Fritze a d’ailleurs traduit en vers la prose aussi bien
+ que les strophes, et fondu le tout dans un rythme ïambique uniforme.
+ Il a ainsi renoncé au principal avantage que nous avons poursuivi en
+ cherchant à nous élever au-dessus de la prose. Rückert, dans la
+ traduction qu’il a laissée du même drame, avait, au contraire,
+ distingué la prose des vers, et c’est aussi ce qu’a fait M. Monier
+ Williams, dans sa traduction en anglais.
+
+ [13] Les indications scéniques et les titres spéciaux pour chaque acte
+ sont en usage chez les auteurs hindous comme chez nos dramaturges
+ contemporains. Il n’était peut-être pas inutile d’en prévenir le
+ lecteur: nous n’avons ajouté que la liste des personnages, qu’ils ne
+ prennent pas la peine de dresser.
+
+
+
+
+A MONSIEUR
+
+ALFRED LEHUGEUR
+
+
+
+
+SACOUNTALA
+
+DRAME EN SEPT ACTES
+
+
+ Bénédiction.
+ Prologue.
+
+ Acte premier.--La chasse.
+ Acte II.--Confidences.
+ Acte III.--L’amour.
+ Acte IV.--Adieux à l’ermitage.
+ Acte V.--L’affront.
+ Acte VI.--Séparation.
+ Acte VII et Dernier.--Reconnaissances.
+
+
+PERSONNAGES DU PROLOGUE.
+
+ LE DIRECTEUR DU THÉATRE.
+ UNE COMÉDIENNE.
+
+
+PERSONNAGES DU DRAME.
+
+ DOUCHANTA, roi de Hastinâpoura, sur le Gange, descendant de Pourou.
+ MADHAVYA, son ami d’enfance, brahmane gourmand et poltron.
+ CANNVA, brahmane, chef d’un ermitage au pied de l’Himâlaya, père
+ adoptif de Sacountalâ.
+ Voix de DOURVASAS, religieux mendiant.
+ SARNGARAVA }
+ SARADVATA } disciples de Cannva.
+ SOMARATA, chapelain du roi.
+ Un Pêcheur.
+ MATALI, cocher du dieu Indra.
+ Un Enfant.
+ MARITCHA, dieu-ermite.
+
+ Le Cocher du roi.
+ Un Ermite et son disciple.
+ RAIVATACA, huissier.
+ BHADRASÉNA, général en chef.
+ Deux autres ermites.
+ CARABHACA.
+ Le Disciple d’un brahmane.
+ Un Disciple de Cannva.
+ HARITA, jeune ermite.
+ PARVATAYANA, chambellan.
+ Le Chef de la police.
+ SOUTCHAKA }
+ DJANOUKA } gardes de police.
+ GALAVA, disciple de Mârîtcha.
+
+ SACOUNTALA, fille de Visvâmitra, ascète de race royale, et de
+ l’Apsaras ou nymphe Ménacâ; fille adoptive de Cannva.
+ ANOUSOUYA }
+ PRIYAMVADA } compagnes de Sacountalâ.
+ GAUTAMI, épouse de Cannva, mère adoptive de Sacountalâ.
+ Voix de la reine VASOUMATI, épouse de Douchanta.
+ MISRAKÉSI, Apsaras, compagne de Ménacâ et amie de Sacountalâ.
+ ADITI, déesse, épouse de Mârîtcha.
+
+ Religieuses de l’ermitage de Cannva.
+ VÉTRAVATI, gardienne des portes du palais.
+ PARABHRITICA }
+ MADHOURICA } bouquetières au service du roi.
+ TCHATOURICA, femme peintre au service du roi.
+ Voix de PINGGALICA, suivante de la reine Vasoumatî.
+ Une Yavani, sorte d’amazone au service du roi.
+ Première Religieuse }
+ Deuxième Religieuse } de l’ermitage de Mârîtcha.
+
+ Voix diverses derrière la scène (ermites, divinités des bois, poètes
+ de cour, etc.).
+
+
+La scène est tour à tour dans l’ermitage de Cannva ou dans les bois
+voisins, dans le palais ou dans la ville de Hastinâpoura, dans le ciel
+d’Indra, au milieu des airs et dans l’ermitage divin de Mârîtcha.
+
+
+
+
+BÉNÉDICTION[14]
+
+ [14] Une prière analogue est de règle en tête de toute pièce indienne:
+ elle est immédiatement suivie d’un prologue dont les derniers mots
+ doivent servir d’introduction au premier acte.
+
+
+ Siva soit avec vous! C’est le souverain maître.
+ Ame unique en huit corps, il vit, il brûle, il luit,
+ Il rayonne: soleil le jour, lune la nuit,
+ Feu sacré sur l’autel, et devant l’autel, prêtre;
+ Air, vous le respirez, ce dieu mystérieux;
+ Terre, il est pour vous tous la nourrice féconde;
+ Eau, Brahma l’épancha pour en tirer le monde;
+ Éther, il vous pénètre, il ondule en tous lieux.
+
+
+
+
+SACOUNTALA
+
+
+
+
+PROLOGUE
+
+
+LE DIRECTEUR.
+
+Nous n’avons pas de temps à perdre... (_Regardant du côté de la
+coulisse._) Madame, si votre toilette est terminée, veuillez approcher.
+
+UNE COMÉDIENNE, _entrant_.
+
+Maître, me voilà: que faut-il faire?
+
+LE DIRECTEUR.
+
+Ma belle, voici une réunion de connaisseurs. Nous allons leur offrir une
+représentation de _Sacountalâ_, la pièce nouvelle de Câlidâsa: donc, à
+vos rôles!... Et que chacun fasse de son mieux!
+
+LA COMÉDIENNE.
+
+Notre directeur est si habile!... Avec lui, le succès est d’avance
+assuré.
+
+LE DIRECTEUR, _souriant_.
+
+Ma belle, je te le dis en toute humilité...
+
+ J’attends l’avis des gens de goût;
+ C’est leur jugement qui m’éclaire.
+ Au théâtre, ce n’est pas tout
+ D’être un habile homme: il faut plaire.
+
+LA COMÉDIENNE.
+
+Vous avez raison. Avez-vous d’autres ordres à me donner?
+
+LE DIRECTEUR.
+
+Oui! Pour disposer favorablement les oreilles de l’assistance, il
+faudrait commencer par une chanson.
+
+LA COMÉDIENNE.
+
+Que voulez-vous que je chante?
+
+LE DIRECTEUR.
+
+Chante-nous les plaisirs de l’été: voilà justement l’été qui commence...
+
+ Le vent souffle, embaumé par les fleurs qu’il caresse;
+ Le lac offre aux baigneurs son flot limpide et frais;
+ Les dormeurs sont heureux à l’ombre des forêts,
+ Et la paix des beaux soirs est pour tous une ivresse.
+
+LA COMÉDIENNE.
+
+CHANSON.
+
+ Le Sirîcha[15] s’ouvre pour ta parure:
+ Je vois encor
+ Sur ton cou brun briller la ciselure
+ De la fleur d’or.
+ Son étamine est pendante, et l’abeille,
+ Insecte fou,
+ En bourdonnant lutine à ton oreille
+ Le frais bijou.
+
+ [15] Fleur dont les femmes se font des pendants d’oreilles.
+
+LE DIRECTEUR.
+
+Ah!... Délicieux, ma belle! Les spectateurs sont encore sous le charme:
+on dirait un auditoire en peinture. Maintenant,... quelle pièce
+allons-nous leur offrir?
+
+LA COMÉDIENNE.
+
+Mais vous l’avez dit tout à l’heure. Ne devons-nous pas jouer la pièce
+nouvelle, _Sacountalâ_?
+
+LE DIRECTEUR.
+
+Tu fais bien de me le rappeler... Je l’avais oublié... Sais-tu pourquoi?
+
+ Je suivais dans l’air ta charmante voix:
+ Ta voix, dans son vol, m’entraîne après elle!...
+
+(_Montrant les acteurs qui entrent en scène._)
+
+ Ainsi Douchanta poursuit la gazelle,
+ S’enfonce et s’égare au milieu des bois.
+
+
+
+
+ACTE PREMIER
+
+LA CHASSE
+
+
+On voit paraître le roi sur son char, poursuivant une gazelle; dans ses
+mains l’arc et les flèches; son cocher conduit le char.
+
+LE COCHER, _regardant tour à tour le roi et la gazelle_.
+
+ Nous volons sur la piste où bondit l’antilope;
+ Ta flèche étincelante est prête à l’y chercher:
+ Maître, la majesté dont ton front s’enveloppe
+ Est divine,... et je crois voir le céleste archer[16].
+
+ [16] Le dieu Siva.
+
+LE ROI.
+
+Cette gazelle nous a entraînés bien loin!
+
+ Elle jette en fuyant un regard derrière elle
+ Et tourne vers moi son œil doux;
+ Son beau corps ramassé fuit la flèche mortelle:
+ La vois-tu courir devant nous?
+ Elle laisse tomber de sa bouche écumante
+ Des brins d’herbe à demi broutés...
+ Ses pieds ne touchent pas la terre, et l’épouvante
+ Double ses bonds précipités.
+
+(_Avec étonnement._) Mais je la poursuis inutilement. La voilà presque
+hors de vue.
+
+LE COCHER.
+
+Roi! nous étions dans un chemin difficile: j’ai dû serrer les rênes,...
+notre course s’est ralentie, et la gazelle a pris de l’avance. Mais nous
+voilà maintenant sur un terrain uni, et tu ne tarderas pas à
+l’atteindre.
+
+LE ROI.
+
+Alors lâche les rênes.
+
+LE COCHER.
+
+J’obéis. (_Il donne par ses gestes l’idée d’une course rapide en
+char[17]._) Vois maintenant!
+
+ [17] Comme on le voit, l’illusion de la machinerie est remplacée dans
+ l’Inde par la pantomime, et surtout par les stances descriptives.
+
+ Ma main ne retient plus tes chevaux: la carrière
+ S’ouvre à leur élan généreux;
+ Ils soulèvent à peine une fine poussière
+ Qui retombe loin derrière eux;
+ Ce n’est plus une course: aucun bond ne secoue
+ Leurs panaches dressés dans l’air,
+ Et leur cou qui s’allonge est pareil à la proue
+ Du navire qui fend la mer.
+
+LE ROI, _joyeux_.
+
+Ah! voilà que les chevaux gagnent du terrain! Quelle vitesse!
+
+ Tout grandit, approche, passe
+ Et s’efface...
+ Rien, dans l’horizon mouvant,
+ N’a ni forme ni distance:
+ Le sol danse!
+ Le char dépasse le vent!
+
+VOIX _derrière la scène_.
+
+Arrête! arrête! Roi! c’est une gazelle de l’ermitage... Ne frappe pas!
+
+LE COCHER, _écoutant et regardant_.
+
+Roi! au moment où la gazelle est à portée de ta flèche, voilà que deux
+ermites paraissent entre elle et toi.
+
+LE ROI, _avec empressement_.
+
+Retiens vite les rênes!
+
+LE COCHER.
+
+J’obéis. (_Il arrête le char. On voit entrer un ermite accompagné de son
+disciple._)
+
+ * * * * *
+
+L’ERMITE, _levant la main_.
+
+Roi! c’est une gazelle de l’ermitage!
+
+ Ne frappe pas! Elle est à nous... Grâce pour elle!
+ Vois ce corps délicat, déjà mourant de peur...
+ Tes traits perceront-ils un ennemi si frêle?
+ On livre au feu le bois de l’arbre, et non sa fleur!
+
+ J’ai vu l’arc se ployer et la corde se tendre...
+ Retiens le dard, déjà prêt à verser le sang!
+ Les rois sont armés pour défendre,
+ Et non pour frapper l’innocent.
+
+LE ROI, _saluant respectueusement l’ermite_.
+
+Je remets ma flèche dans le carquois.
+
+L’ERMITE, _joyeux_.
+
+Je n’attendais pas moins du noble rejeton de Pourou, du roi illustre
+entre tous les rois:
+
+ Mieux que les exploits les plus fiers,
+ Ta bonté te fait reconnaître:
+ Roi! puisse un héritier te naître
+ Qui règne en paix sur l’univers!
+
+LE ROI, _s’inclinant de nouveau_.
+
+J’accepte comme un heureux augure[18] ce vœu d’un brahmane.
+
+ [18] C’est déjà l’annonce du dénouement.
+
+L’ERMITE.
+
+Roi! nous allons ramasser du bois pour l’autel. On voit d’ici, au bord
+de la Mâlinî, l’ermitage de notre maître Cannva. Sa fille Sacountalâ en
+est la divinité tutélaire. Si rien ne t’appelle ailleurs, daigne y
+accepter l’hospitalité.
+
+ Tes flèches, noble archer, nous sauvent; sur ton bras
+ La corde, tous les jours, laisse sa rude marque.
+ Veux-tu la récompense? Entre! tu la verras.
+ La paix de l’ermitage est l’honneur du monarque.
+
+LE ROI.
+
+Votre maître est-il là?
+
+L’ERMITE.
+
+En ce moment, c’est Sacountalâ qui est chargée de recevoir les hôtes: il
+est aux bains sacrés de Somatîrtha, où il s’est rendu pour chercher à
+détourner un malheur qui la menace.
+
+LE ROI.
+
+C’est donc elle que je verrai, et je la chargerai de porter à ce grand
+sage l’assurance de mon pieux dévouement.
+
+L’ERMITE ET SON DISCIPLE.
+
+Nous prenons congé de toi. (_Ils s’éloignent._)
+
+ * * * * *
+
+LE ROI, _au cocher_.
+
+Ami, fouette les chevaux. Je veux, pour la purification de mon âme,
+faire une visite à ce saint ermitage.
+
+LE COCHER.
+
+C’est fait! (_Il indique de nouveau le mouvement du char._)
+
+LE ROI, _regardant autour de lui_.
+
+Nous n’aurions pas eu de peine à reconnaître ici un ermitage.
+
+LE COCHER.
+
+Comment cela?
+
+LE ROI.
+
+Ne vois-tu pas?
+
+ Ces grains de riz épars sont la pieuse aumône
+ Que l’ermite a jetée aux oiseaux de ces bois.
+ Ces pierres ont broyé la chair grasse des noix,
+ Et l’on y voit encor des taches d’huile jaune.
+ Ces daims et leurs petits s’approchent pour nous voir:
+ Ils n’ont jamais connu les terreurs d’une chasse.
+ Enfin, ces gouttes d’eau qu’on peut suivre à la trace
+ Révèlent un chemin qui conduit au lavoir.
+
+LE COCHER.
+
+C’est vrai.
+
+LE ROI, _quelques pas plus loin_.
+
+Ami[19], ne troublons pas l’ermitage! Arrête le char: je vais descendre
+ici.
+
+ [19] Le cocher est le compagnon d’armes du roi.
+
+LE COCHER.
+
+Je retiens les chevaux: tu peux descendre.
+
+LE ROI, _après être descendu, jetant un regard sur sa parure_.
+
+Ami! on ne doit entrer dans un ermitage qu’avec une parure modeste:
+prends mes bijoux!... Prends aussi mon arc. (_Il les donne au cocher._)
+Pendant que je rendrai ma visite aux ermites, soigne les chevaux: ils
+ruissellent de sueur.
+
+LE COCHER.
+
+Je suivrai tes ordres. (_Il sort._)
+
+LE ROI, _faisant quelques pas et regardant_.
+
+Voici l’ermitage: j’entre donc! (_Il sent une secousse dans le bras
+droit[20]._)
+
+ [20] Ce signe annonce à un homme un événement heureux,
+ particulièrement une aventure amoureuse.
+
+ Signe étrange!... Pourtant, cet asile sacré
+ Ne s’ouvre pas, je pense, à de profanes joies!
+ Chez les ermites saints l’amour est ignoré...
+ Mais le destin choisit ses voies!
+
+VOIX _derrière la scène_.
+
+Par ici, par ici, chères compagnes!
+
+LE ROI, _écoutant_.
+
+J’entends parler à droite de ce bosquet. Voyons qui vient. (_Il fait
+quelques pas et regarde._) Ah! ce sont de jeunes novices qui donnent à
+boire aux arbres. Le poids de leurs arrosoirs a été proportionné à leurs
+forces... Quelle grâce enchanteresse! Suis-je bien dans un ermitage?
+
+ Ces trésors de beauté, là, dans ces lieux austères!
+ Jamais harem de roi n’en reçut de pareil:
+ La gloire du printemps n’est plus dans nos parterres,
+ Et c’est au fond des bois qu’elle brille au soleil!
+
+Je les attendrai sous cet ombrage. (_Il prend place et regarde._)
+
+SACOUNTALA _paraît avec ses amies, arrosant les jeunes arbres_.
+
+ANOUSOUYA.
+
+Chère Sacountalâ! le vénérable Cannva aime donc mieux les arbres de
+l’ermitage que sa propre fille? Il te fatigue à les arroser, toi,
+délicate comme la fleur du jasmin à peine éclose!
+
+SACOUNTALA.
+
+Ma chère, l’ordre de mon père était inutile: tous ces arbres sont des
+frères pour moi. (_Elle continue à les arroser._)
+
+PRIYAMVADA.
+
+Chère amie, ceux-là n’ont plus soif.--Ils vont se couvrir de fleurs cet
+été.--Mais ceux qui ont fini de fleurir, n’allons-nous pas les arroser
+aussi? Nous prouverons par là que notre charité n’est pas intéressée.
+
+SACOUNTALA.
+
+J’aime à t’entendre parler ainsi. (_Elle arrose les autres arbres._)
+
+LE ROI, _à part_.
+
+Comment! c’est Sacountalâ elle-même! c’est la fille de Cannva!--A quoi
+songe le vénérable, de lui faire porter la tunique d’écorce des novices?
+
+ Le cruel! Imposer à sa fille un tel vœu!
+ Macérer ce beau corps dont la grâce m’enchante!
+ Cannva veut-il donc faire une hache tranchante
+ De la feuille du lotus bleu?
+
+Je vais me cacher derrière ce buisson pour la voir à mon aise sans
+l’effaroucher. (_Il se cache._)
+
+SACOUNTALA.
+
+Chère Anousouyâ, Priyamvadâ a trop serré ma tunique d’écorce...
+J’étouffe... Desserre-moi. (_Anousouyâ desserre la tunique._)
+
+PRIYAMVADA, _riant_.
+
+Il faut t’en prendre à la jeunesse: c’est elle qui commence à gonfler ta
+poitrine.
+
+LE ROI.
+
+Elle dit vrai.
+
+ Ce vêtement grossier, qu’un nœud solide fronce,
+ Me cache deux beaux seins, prisonniers dans ses plis.
+ Ainsi les jeunes fleurs éclosent sous la ronce,
+ Trésors ensevelis!
+
+Une tunique d’écorce n’est pas la parure qui convient à sa jeunesse...
+Et cependant,... elle est ravissante ainsi.
+
+ La splendeur du lotus, près du Saivala[21] sombre,
+ Est plus éblouissante encor;
+ La tache de la lune est comme un noyau d’ombre
+ Qui rehausse son cercle d’or;
+ Ainsi ce vêtement tissé d’écorce d’arbre
+ N’enlaidit pas son corps charmant:
+ L’habit le plus grossier, s’il couvre un sein de marbre,
+ Devient un magique ornement.
+
+ [21] Plante aquatique, comme le lotus.
+
+SACOUNTALA, _regardant devant elle_.
+
+Voyez, chères compagnes, le vent agite ces branches: le manguier semble
+me tendre les bras. Je veux répondre à son appel. (_Elle s’approche d’un
+manguier._)
+
+PRIYAMVADA.
+
+Ne bouge pas... Reste un instant comme tu es là.
+
+SACOUNTALA.
+
+Pourquoi donc?
+
+PRIYAMVADA.
+
+Tant que tu t’appuieras sur lui, le manguier sera marié à une liane.
+
+SACOUNTALA.
+
+Ah! voilà les flatteries de Priyamvadâ la bien nommée[22].
+
+ [22] Son nom signifie: «Qui dit des choses aimables.»
+
+LE ROI.
+
+Priyamvadâ n’a dit que la vérité.
+
+ Sa bouche qui sourit est un bouton qui s’ouvre;
+ Ses bras sont deux rameaux assouplis par l’été;
+ Son corps palpite et vit sous l’habit qui le couvre;
+ Sa sève est la jeunesse, et sa fleur la beauté.
+
+ANOUSOUYA.
+
+Vois, Sacountalâ, la branche du jasmin a choisi un époux: c’est le
+manguier odorant. Regarde-la donc, celle que tu appelles
+«Clair-de-lune-des-bois».
+
+SACOUNTALA, _s’approchant et regardant, joyeuse_.
+
+Union charmante de la liane et de l’arbre! La jeunesse du jasmin
+s’épanouit en fleurs nouvelles, et le manguier est couvert de fruits.
+(_Elle s’arrête à les regarder._)
+
+PRIYAMVADA, _riant_.
+
+Anousouyâ, sais-tu pourquoi Sacountalâ reste si longtemps à regarder son
+Clair-de-lune-des-bois?
+
+ANOUSOUYA.
+
+Non. Dis-le, si tu le sais.
+
+PRIYAMVADA.
+
+Elle se dit: «Clair-de-lune-des-bois a trouvé l’époux qui lui convient.
+Sacountalâ trouvera-t-elle un fiancé selon son cœur?»
+
+SACOUNTALA.
+
+Parle pour toi. Tu ne rêves que mariage. (_Elle continue à arroser._)
+
+ANOUSOUYA.
+
+Eh bien! Sacountalâ, et cette liane Mâdhavî que le vénérable Cannva a
+élevée en même temps que toi, est-ce que tu l’oublies?
+
+SACOUNTALA.
+
+Je m’oublierais donc moi-même. (_S’approchant de la liane et la
+regardant, joyeuse._) O merveille! Priyamvadâ, je t’annonce une heureuse
+nouvelle.
+
+PRIYAMVADA.
+
+Et laquelle?
+
+SACOUNTALA.
+
+La liane Mâdhavî est couverte de boutons depuis la tête jusqu’au pied.
+
+TOUTES LES DEUX, _accourant_.
+
+Est-ce bien vrai?
+
+SACOUNTALA.
+
+Très vrai. Voyez plutôt.
+
+PRIYAMVADA, _regardant, joyeuse_.
+
+Alors, je t’annonce une autre nouvelle, non moins heureuse: tu vas te
+marier.
+
+SACOUNTALA, _impatientée_.
+
+Allons, toujours le mariage en tête!
+
+PRIYAMVADA.
+
+Je ne plaisante pas. Je tiens de la bouche du vénérable Cannva que si la
+Mâdhavî fleurit de bonne heure, c’est un heureux augure pour toi.
+
+ANOUSOUYA.
+
+Dis-moi, Priyamvadâ, c’est sans doute pour cela que Sacountalâ se donne
+tant de peine à l’arroser?
+
+SACOUNTALA.
+
+Puisqu’elle est ma sœur, je dois l’aimer. (_Elle arrose la liane._)
+
+LE ROI.
+
+Ah! puisse la mère de cette charmante fille être d’une autre race que
+son père[23]! Mais pourquoi ce scrupule?
+
+ [23] Le mariage avec une femme de pure caste brahmanique est interdit
+ à la caste royale, théologiquement inférieure.
+
+ Quelle est sa caste? Je l’ignore!
+ Mais l’instinct du cœur est ma loi.
+ C’est le cœur d’un roi qui l’adore:
+ Elle a dû naître pour un roi!
+
+Cependant il faut que je sache la vérité.
+
+SACOUNTALA, _effrayée_.
+
+Ah! voilà une abeille qui sort de cette fleur de jasmin... Elle en veut
+à mon visage. (_Elle cherche à l’écarter._)
+
+LE ROI, _avec passion_.
+
+ Le geste de son cou qui repousse l’insecte,
+ Le jeu de ses sourcils, ses regards langoureux,
+ Sa bouche qui s’entr’ouvre et son œil qui s’humecte
+ Semblent des appels amoureux.
+
+(_Avec jalousie._) O abeille! je t’envie.
+
+ Tu frôles ses beaux yeux; tu voltiges autour;
+ Tu touches ses longs cils, ses cheveux,... et, pareille
+ A l’amant qui supplie et qui parle d’amour,
+ Tu murmures tout bas un chant à son oreille.
+ Elle tressaille, fuit, mais se défend en vain:
+ Tu bois la volupté sur sa lèvre enivrante,
+ Tu jouis d’un bonheur divin...
+ Et moi, je languis dans l’attente!
+
+SACOUNTALA.
+
+Au secours! Cette méchante abeille s’acharne sur moi!
+
+LES DEUX AMIES, _riant_.
+
+Nous n’y pouvons rien. C’est le roi qui est le protecteur des ermitages:
+adresse-toi à Douchanta.
+
+LE ROI.
+
+Voilà une occasion de me montrer... Ne craignez rien. (_S’arrêtant, à
+part._) Mais ce serait leur dire: «Je suis le roi.» J’aime mieux me
+présenter comme un hôte ordinaire.
+
+SACOUNTALA.
+
+Ce méchant insecte s’obstine. Il faut donc que je lui cède. (_Elle
+s’éloigne de quelques pas. Jetant de nouveau un regard de côté._) Ah!
+pauvre Sacountalâ! Il me poursuit jusqu’ici! Au secours!
+
+ * * * * *
+
+LE ROI, _accourant_.
+
+ Qui donc outrage ici d’innocentes novices?
+ Pourquoi leurs jeunes seins sont-ils tremblants d’effroi?
+ Le monstre se croit-il à l’abri des supplices?
+ Et Douchanta n’est-il plus roi?
+
+(_Les trois amies restent un moment interdites à la vue du roi._)
+
+ANOUSOUYA.
+
+Seigneur, il n’y a pas grand mal... C’est une abeille qui poursuivait
+notre amie et qui lui a fait peur. (_Elle désigne Sacountalâ._)
+
+LE ROI, _s’approchant de Sacountalâ_.
+
+Votre piété prospère-t-elle[24]? (_Sacountalâ tressaille et baisse les
+yeux._)
+
+ [24] C’est le salut qu’on adresse aux ascètes.
+
+ANOUSOUYA, _répondant pour elle_.
+
+Oui, sans doute, puisqu’elle nous vaut l’honneur de recevoir un tel
+hôte.
+
+PRIYAMVADA.
+
+Seigneur, soyez le bienvenu! Cours vite, Sacountalâ! Va chercher dans la
+hutte les fruits et les autres présents qu’on doit à un hôte. Voici déjà
+l’eau qui rafraîchira ses pieds.
+
+LE ROI.
+
+Non, votre charmant accueil me suffit: je ne veux pas d’autre
+hospitalité.
+
+ANOUSOUYA.
+
+S’il en est ainsi, Seigneur, veuillez vous reposer et prendre le frais
+sur ce banc, à l’ombre de ces arbres.
+
+LE ROI.
+
+Mais vous-mêmes, vos pratiques pieuses ne vous ont-elles pas fatiguées?
+Asseyez-vous aussi un instant.
+
+PRIYAMVADA, _s’adressant à Sacountalâ_.
+
+Chère amie, nous devons des égards à un hôte: viens donc et
+asseyons-nous! (_Tous s’assoient._)
+
+SACOUNTALA, _à part_.
+
+Quel est ce trouble qui me saisit à la vue de notre hôte?... D’où vient
+ce sentiment,... inconnu dans notre ermitage?
+
+LE ROI, _les regardant toutes les trois_.
+
+Charmante amitié de trois compagnes, toutes les trois jeunes, toutes les
+trois belles!
+
+PRIYAMVADA, _bas à sa voisine_.
+
+Anousouyâ, quel est donc cet hôte mystérieux? Sa parole est douce, et
+toute sa personne est pleine de courtoisie et de majesté.
+
+ANOUSOUYA.
+
+Ma chère, il excite ma curiosité comme la tienne. Je n’y tiens plus: il
+faut que je l’interroge. (_Haut._) Monseigneur est si aimable que je
+m’enhardis à lui faire des questions... Pourrions-nous savoir quelle est
+la race de guerriers et de sages qui s’honore de le compter parmi les
+siens?... quel est le pays que son absence plonge aujourd’hui dans le
+deuil?... quel motif puissant a conduit un seigneur habitué à toutes les
+douceurs de la vie jusqu’au fond de ce séjour austère?
+
+SACOUNTALA.
+
+O mon cœur! du courage! Anousouyâ a deviné ton désir.
+
+LE ROI.
+
+(_A part._) Dois-je me faire connaître,... ou leur laisser ignorer qui
+je suis? (_Après réflexion._) Oui, cela vaut mieux. (_Haut._) J’ai
+étudié les Védas, et j’occupe dans la ville capitale du roi descendant
+de Pourou une charge qu’il m’a confiée. Je suis venu faire dans cette
+forêt un pieux pèlerinage.
+
+ANOUSOUYA.
+
+Nous avons donc un protecteur! (_L’attitude de Sacountalâ trahit
+l’embarras._)
+
+LES DEUX AMIES, _après les avoir observés tous les deux, bas à
+Sacountalâ_.
+
+Chère Sacountalâ, si ton vénérable père était là...
+
+SACOUNTALA.
+
+Eh bien! quoi?
+
+LES DEUX AMIES.
+
+Il voudrait combler les vœux d’un pareil hôte... Il lui donnerait, au
+besoin, ce qu’il a de plus cher au monde.
+
+SACOUNTALA, _feignant la colère_.
+
+Je ne sais pas ce que vous voulez dire. D’ailleurs, je ne veux pas vous
+écouter.
+
+LE ROI.
+
+Moi aussi, j’aurais une question à vous faire au sujet de votre amie.
+
+TOUTES LES DEUX.
+
+Ce sera un honneur pour nous.
+
+LE ROI.
+
+Le vénérable Cannva s’est voué, dit-on, à la contemplation... Comment
+votre amie peut-elle être sa fille?
+
+ANOUSOUYA.
+
+Je vais vous expliquer tout, Seigneur. Il est un sage de race royale
+dont on vante les mérites tout-puissants[25]. C’est Visvâmitra.
+
+ [25] Les mérites d’un ascète lui donnent un immense pouvoir.
+
+LE ROI.
+
+Visvâmitra?... J’écoute.
+
+ANOUSOUYA.
+
+Il est le père de notre amie. Elle a été abandonnée, et Cannva l’a
+élevée: c’est pour cela que le vénérable l’appelle sa fille.
+
+LE ROI.
+
+Abandonnée, dites-vous? Ma curiosité n’est pas encore satisfaite.
+Racontez-moi tout.
+
+ANOUSOUYA.
+
+Écoutez donc! Il fut un temps où le sage Visvâmitra se livrait à des
+austérités effrayantes... Les dieux s’inquiétèrent[26], et lui
+envoyèrent, pour le distraire de sa pénitence, une nymphe céleste,
+nommée Ménacâ.
+
+ [26] Les ascètes peuvent arriver, à force d’austérités, à détrôner les
+ dieux et à prendre leur place.
+
+LE ROI.
+
+On dit, en effet, que les austérités des ascètes inquiètent quelquefois
+les dieux:--Mais continuez.
+
+ANOUSOUYA.
+
+Alors,... par une délicieuse journée de printemps,... à la vue de cette
+beauté divine... (_Elle s’arrête embarrassée._)
+
+LE ROI.
+
+Je devine... Elle est fille de la nymphe?
+
+ANOUSOUYA.
+
+C’est cela.
+
+LE ROI.
+
+Je ne m’étonne plus!
+
+ Ce n’est pas là l’enfant qu’une femme a porté:
+ L’éclair éblouissant n’est pas fils de la terre!
+ Un sang divin peut seul expliquer le mystère
+ De sa merveilleuse beauté.
+
+(_Sacountalâ baisse les yeux._)
+
+LE ROI, _à part_.
+
+C’est un obstacle de moins pour mes désirs[27].
+
+ [27] Sacountalâ, étant fille de Visvâmitra, est de caste royale.
+
+PRIYAMVADA, _regardant Sacountalâ avec un sourire_.
+
+Monseigneur paraît avoir encore quelque chose à dire. (_Sacountalâ fait
+du doigt un signe de menace à son amie._)
+
+LE ROI.
+
+Vous ne vous trompez pas: Je m’intéresse fort à ses pieux exercices, et
+j’ai encore à ce sujet une question à vous faire.
+
+PRIYAMVADA.
+
+Ordonnez donc, Seigneur: des novices comme nous n’ont qu’à obéir.
+
+LE ROI.
+
+ Ce vœu cruel, obstacle à l’élan de vos cœurs,
+ Cannva permettra-t-il qu’un époux l’en relève?
+ Ou veut-il qu’au milieu des gazelles, ses sœurs,
+ Elle brille dans l’ombre et n’ait pas d’autre rêve?
+
+PRIYAMVADA.
+
+Maintenant, en effet, Seigneur, elle observe des vœux religieux; mais
+son père a l’intention de la marier quand il lui aura trouvé un époux
+digne d’elle.
+
+LE ROI, _à part, joyeux_.
+
+ Livre-toi donc, mon cœur! La pure jeune fille
+ N’est plus l’ardent charbon que je n’osais toucher;
+ Au bord de mon chemin, c’est un rubis qui brille:
+ Je puis sans crainte m’approcher.
+
+SACOUNTALA, _avec une colère feinte_.
+
+Anousouyâ, je pars!
+
+ANOUSOUYA.
+
+Et pourquoi donc?
+
+SACOUNTALA.
+
+Je vais me plaindre à la vénérable Gautamî des bavardages de Priyamvadâ.
+(_Elle se lève._)
+
+ANOUSOUYA.
+
+Ma chère, une pieuse novice comme toi ne doit pas, pour suivre sa
+fantaisie, oublier les égards qu’elle doit à un hôte. (_Sacountalâ part
+sans répondre._)
+
+LE ROI, _à part_.
+
+Comment! elle s’enfuit! (_Il se lève comme pour l’arrêter; mais il se
+contient._) Ah! l’imagination d’un amant est toujours en avance sur la
+réalité!
+
+ Je voulais lui parler: le respect m’a fait taire.
+ J’allais la suivre: il a cloué mes pieds au sol.
+ Mais mon cœur est plus prompt: il avait pris son vol;
+ Je le sens retomber à terre!
+
+PRIYAMVADA, _suivant Sacountalâ_.
+
+Holà! méchante! je ne te permets pas de t’en aller.
+
+SACOUNTALA, _se retournant et fronçant le sourcil_.
+
+Pourquoi cela?
+
+PRIYAMVADA.
+
+Tu me dois encore l’arrosage de deux arbres. Commence par t’acquitter;
+tu t’en iras après. (_Elle la retient de force._)
+
+LE ROI.
+
+Elle est déjà assez fatiguée... Voyez!
+
+ Ses deux bras nus tombent de lassitude;
+ Sa main froissée est d’un rouge sanglant;
+ Elle soupire, et, sous l’étoffe rude,
+ Ses seins gonflés ondulent en tremblant...
+ La sueur brille en perles de rosée,
+ Mouillant la fleur qu’elle a pour seul bijou;
+ Ses cheveux noirs, dont l’attache est brisée,
+ Mêlent leurs flots et roulent sur son cou.
+
+C’est donc moi qui payerai sa dette. (_Il leur tend son anneau. Les deux
+amies le reçoivent, en lisent l’inscription et se regardent._) Oh!
+n’allez pas vous tromper: c’est un présent que le roi m’a fait.
+
+PRIYAMVADA.
+
+Alors,... Seigneur, vous ne devez pas vous en séparer. Votre désir
+suffit: nous la tenons quitte.
+
+ANOUSOUYA.
+
+Chère Sacountalâ, te voilà libre! Tu le dois à ce charitable seigneur...
+Non, je dis mal! à ce grand roi! Maintenant veux-tu encore partir?
+
+SACOUNTALA, _à part_.
+
+Certes! je partirais,... si j’avais quelque empire sur moi-même.
+
+PRIYAMVADA.
+
+Eh bien! te voilà encore là?
+
+SACOUNTALA.
+
+Tu n’as pas d’ordres à me donner, je pense. Je partirai quand bon me
+semblera.
+
+LE ROI, _regardant Sacountalâ, à part_.
+
+Ah! puisse-t-elle sentir pour moi ce que je sens pour elle! Mais je
+crois que l’espoir m’est permis.
+
+ Aucun signe, aucun mot n’a calmé ma souffrance;
+ Mais ses yeux que je cherche ont le regard perdu;
+ Quand je parle, je sais que je suis entendu:
+ Mon cœur bat d’espérance.
+
+VOIX _derrière la scène_.
+
+Alerte! Accourez tous, ermites! Venez au secours des animaux de
+l’ermitage: le roi Douchanta chasse, et il est près d’ici.
+
+ Le char soulève une poussière
+ Qui s’envole en longs tourbillons:
+ Le soleil n’a plus de rayons
+ Pour la percer de sa lumière.
+ Les habits à demi séchés
+ Qui flottent sur les tiges frêles,
+ Les feuilles, les rameaux tachés,
+ Semblent couverts de sauterelles.
+
+LE ROI, _à part_.
+
+Ah! malheur à moi! On me cherche, et les gens de ma suite jettent le
+trouble dans l’ermitage.
+
+NOUVELLES VOIX _derrière la scène_.
+
+Alerte! Prenez garde à vous, ermites! Femmes, vieillards, enfants, tout
+fuit!... Le voilà!...
+
+ L’éléphant s’irrite,
+ Gronde, prend la fuite,
+ Et se précipite
+ Sous le bois obscur.
+ La fureur le grise!
+ Sa défense est prise...
+ Un effort la brise:
+ L’arbre était plus dur.
+ Son pied s’embarrasse:
+ Raidi par sa masse,
+ La ronce l’enlace
+ D’un bracelet vert.
+ Le daim fuit de crainte!
+ Notre extase sainte
+ A sa flamme éteinte:
+ L’autel est désert.
+
+(_Tous, en entendant ces voix, se lèvent précipitamment._)
+
+LE ROI.
+
+Ah! malheur à moi! je suis coupable envers les ermites! Cherchons à
+réparer le mal!
+
+LES DEUX AMIES.
+
+Grand roi, nous avons peur: l’éléphant est furieux. Permets-nous de
+rentrer dans la hutte.
+
+ANOUSOUYA, _à Sacountalâ_.
+
+Allons, Sacountalâ, la vénérable Gautamî va être inquiète: hâtons-nous
+d’aller la retrouver.
+
+SACOUNTALA. (_Elle paraît n’avoir plus la force de marcher._)
+
+Hélas! mes pieds refusent de me porter!
+
+LE ROI.
+
+Allez! je ne vous retiens plus: il faut que de mon côté je coure
+protéger l’ermitage.
+
+LES DEUX AMIES.
+
+Grand roi! nous savons maintenant qui tu es... Nous ne t’avons pas rendu
+les honneurs qui t’étaient dus, daigne nous pardonner... Nous osons à
+peine, après t’avoir aussi mal reçu, t’inviter à revenir parmi nous.
+
+LE ROI.
+
+Je vous en prie, ne parlez pas ainsi: votre seule présence était la plus
+charmante des hospitalités.
+
+SACOUNTALA.
+
+Anousouyâ!... attendez-moi!... la barbe d’un épi m’est entrée dans le
+pied, et ma tunique d’écorce est accrochée à une branche d’amarante:
+attendez que je me dégage. (_Elle sort avec ses amies en regardant le
+roi._)
+
+LE ROI, _avec un soupir_.
+
+Les voilà toutes parties! Il faut que je m’éloigne à mon tour... La
+rencontre de Sacountalâ m’a ôté toute envie de rentrer dans mon palais;
+je vais donc installer ma suite à une distance suffisante de
+l’ermitage... Ah! je ne puis détacher ma pensée de Sacountalâ.
+
+ La hampe du drapeau brave l’effort du vent;
+ Mais l’étoffe captive ondoie et se rebelle.
+ Ainsi mon corps marche en avant;
+ Mais mon cœur retourne vers elle.
+
+
+
+
+ACTE II
+
+CONFIDENCES
+
+
+On voit paraître Mâdhavya, ami d’enfance[28] du roi.
+
+ [28] Personnage de convention, gourmand et poltron, le bouffon du
+ théâtre indien.
+
+MADHAVYA, _avec un soupir_.
+
+Ouf! je suis mort! Voilà ce qu’on gagne à l’amitié d’un roi qui a la
+rage de la chasse. J’en ai assez! Une gazelle par-ci, un sanglier
+par-là. Bon! voilà qu’il faut courir, en plein midi, dans les
+clairières. Pour se rafraîchir, des ruisseaux d’eau tiède pleins de
+feuilles pourries. On mange à des heures indues; le rôti est brûlé. La
+nuit, pas moyen de dormir: les chevaux et les éléphants piétinent. Pour
+réveil, au point du jour, un bruit qui fend les oreilles: les damnés
+chasseurs partent pour la forêt.--Encore si c’était tout! Mais non!
+L’ampoule tourne en panaris. Tout en chassant, Sa Majesté, sans rien
+dire, est entrée dans un ermitage, et elle y a rencontré, pour mes
+péchés, une jeune novice qu’on appelle Sacountalâ. Depuis qu’il l’a vue,
+il n’est plus question de s’en retourner.--C’est au milieu de ces
+agréables réflexions que j’ai vu luire l’aurore. Comment sortir de là?
+Il doit avoir fini ses ablutions... Je vais aller le trouver. (_Il fait
+quelques pas et regarde devant lui._) Mais le voici qui vient, son arc
+et ses flèches dans la main, et sa bien-aimée dans le cœur. Il porte une
+couronne de fleurs des bois. Bien! Je vais l’attendre dans l’attitude
+d’un homme moulu. Si je pouvais faire valoir ainsi mes droits au repos!
+(_Il s’appuie sur son bâton et reste immobile. On voit paraître le roi
+couronné de fleurs sauvages, l’arc et les flèches à la main._)
+
+ * * * * *
+
+LE ROI, _à part_.
+
+ Son cœur, que j’ai touché, sera lent à s’ouvrir;
+ Il est fier: j’attendrai. Mais l’espérance émousse
+ L’aiguillon de l’attente et la rend presque douce:
+ C’est une volupté d’être deux à souffrir.
+
+(_Souriant._) Voilà bien les illusions d’un amant. Comme il trouve
+aisément dans le cœur de la bien-aimée tout ce qu’il désire y voir!
+
+ Eh! qu’importent les feux que lançaient ses prunelles!
+ A peine elle semblait savoir que j’étais là.
+ Certe, elle s’éloignait lentement... C’est qu’elle a
+ L’allure paresseuse et charmante des belles.
+ Enfin, quand son amie a voulu l’arrêter,
+ N’a-t-elle pas boudé son amie elle-même?
+ Mais l’espoir obstiné sait tout interpréter.
+ Elle me fuit... Donc elle m’aime!
+
+MADHAVYA, _sans changer de position_.
+
+Roi, je ne peux plus remuer ni jambes ni bras! Excuse-moi si je ne te
+salue que de la voix.
+
+LE ROI, _le regardant, avec un sourire_.
+
+Et d’où te vient cette grande fatigue?
+
+MADHAVYA.
+
+Tu le demandes? Tu m’allonges un soufflet dans l’œil, et il faut que je
+t’explique pourquoi je pleure!
+
+LE ROI.
+
+Je ne comprends pas. Parle plus clairement.
+
+MADHAVYA.
+
+Quand on plonge un bâton dans l’eau, il devient bancroche, n’est-ce pas?
+Est-ce sa faute ou celle de l’eau?
+
+LE ROI.
+
+C’est la faute de l’eau.
+
+MADHAVYA.
+
+Eh bien! c’est aussi ta faute si je suis plié en deux.
+
+LE ROI.
+
+Comment cela?
+
+MADHAVYA.
+
+Dis-moi, c’est donc beau pour un roi d’abandonner les intérêts de ses
+sujets... et les grands chemins, pour aller vivre dans les forêts? Et
+moi, un brahmane[29], il faut, pour te complaire, que je coure après
+d’innocentes bêtes,... et que je me désarticule les membres! Je demande
+grâce. Reposons-nous une journée.
+
+ [29] Le respect des êtres vivants est un devoir pour les brahmanes.
+
+LE ROI, _à part_.
+
+Il ne se doute pas que la chasse a maintenant aussi peu d’attraits pour
+moi que pour lui. Je ne pense qu’à la fille de Cannva.
+
+ Non, l’on ne verra plus ma main cruelle armée
+ Pour envoyer la mort aux êtres gracieux
+ Qui souvent ont bondi près de ma bien-aimée,
+ Et dont le doux regard a passé dans ses yeux!
+
+MADHAVYA, _regardant le roi_.
+
+Il rumine encore quelque chose. J’ai parlé dans le désert.
+
+LE ROI, _souriant_.
+
+Tu n’y es pas. Je me dis tout simplement qu’il faut se rendre aux désirs
+d’un ami.
+
+MADHAVYA, _enchanté_.
+
+Sois donc béni! (_Il veut se redresser._)
+
+LE ROI.
+
+Attends encore un peu; je n’ai pas fini.
+
+MADHAVYA.
+
+Tu n’as qu’à commander.
+
+LE ROI.
+
+Quand tu te seras bien reposé, je t’emploierai à une autre affaire qui
+ne te donnera aucune peine.
+
+MADHAVYA.
+
+Est-ce à manger des gâteaux?
+
+LE ROI.
+
+Tu vas le savoir.
+
+MADHAVYA.
+
+Je grille d’impatience.
+
+LE ROI.
+
+Holà! quelqu’un!
+
+L’HUISSIER.
+
+Je suis aux ordres de Sa Majesté.
+
+LE ROI.
+
+Raivataca, prie le général de venir.
+
+L’HUISSIER.
+
+J’obéis. (_Il sort et revient avec le général._) Venez, Seigneur, le roi
+vous donne audience; vous pouvez approcher.
+
+LE GÉNÉRAL, _regardant le roi, à part_.
+
+Il y a beaucoup à dire contre la chasse. Mais on ne peut pas lui
+reprocher de nuire à la beauté du roi.
+
+ Rien ne peut échapper à sa flèche volante;
+ La corde de son arc a labouré sa chair:
+ Mais ni les durs travaux ni la chaleur brûlante
+ N’arrachent de sueur à ses membres de fer.
+ Ses bras longs et puissants bravent la lassitude;
+ Son corps souple et nerveux n’est pour lui d’aucun poids:
+ Tel l’éléphant qui vit, loin de la servitude,
+ Sur la montagne, au fond des bois.
+
+(_S’approchant._) Gloire au roi! Sire, je me suis assuré que cette forêt
+est pleine de gibier. J’attends vos ordres.
+
+LE ROI.
+
+Bhadraséna, Mâdhavya m’a dit tant de mal de la chasse qu’il m’en a
+détourné.
+
+LE GÉNÉRAL, _bas à Mâdhavya_.
+
+Courage! continue, ami Mâdhavya. Moi, je suis obligé de flatter le
+maître. (_Haut._) Sire, ne prenez pas garde aux sottises qu’il vous
+débite. Moi, votre exemple m’a converti.
+
+ Combattre l’embonpoint pesant,
+ Rester fort, souple, séduisant,
+ Bouillir d’audace!
+ S’amuser d’un faible ennemi
+ Qui tantôt fuit, mort à demi,
+ Tantôt menace;
+ Percer de la pointe d’un trait
+ Un but qui court et disparaît
+ De place en place;
+ Être vainqueur, toujours vainqueur:
+ Voilà le rêve de mon cœur.
+ Vive la chasse!
+
+MADHAVYA, _en colère_.
+
+Va-t’en, toi! tu ne rêves que plaies et bosses! Le roi est revenu à des
+sentiments plus doux. Quant à toi, méchant bâtard, tu peux te promener,
+si bon te semble, de forêt en forêt, jusqu’à ce qu’un vieil ours, en
+quête d’une gazelle ou d’un chacal, te trouve sur sa route et t’avale.
+
+LE ROI.
+
+Bhadraséna, je ne suis pas de ton avis. Nous sommes ici trop près de
+l’ermitage. Adieu la chasse!
+
+ Buffles amis de l’onde et des fourrés humides,
+ Soyez heureux: plongez vos cornes dans les eaux.
+ Broutez en paix, dormez, antilopes timides:
+ A l’ombre des grands bois couchez-vous en troupeaux,
+ Sangliers, qui tremblez pour vos petits sans armes,
+ Roulez-vous sans souci dans l’herbe des marais.
+ Bêtes des bois, vivez désormais sans alarmes:
+ Ne craignez plus mes traits!
+
+LE GÉNÉRAL.
+
+Comme il plaît au roi.
+
+LE ROI.
+
+Quelques archers avaient dû prendre les devants. Fais-les rappeler.
+Empêche mes hommes d’armes de jeter le trouble dans l’ermitage et
+tiens-les à une distance respectueuse. Tu le sais...
+
+ L’ermite qu’on insulte est, dans son humble case,
+ Pareil au feu qui couve et peut tout consumer.
+ Un regard du soleil suffit pour animer
+ La froideur du cristal, qui tout à coup s’embrase.
+
+LE GÉNÉRAL.
+
+Les ordres du roi seront exécutés.
+
+MADHAVYA.
+
+Va-t’en, trouble-fête! va-t’en! (_Le général sort._)
+
+LE ROI, _jetant un regard à ses gens_.
+
+Allez ôter vos habits de chasse. Et toi, Raivataca, veille aux soins de
+ta charge.
+
+L’HUISSIER.
+
+J’obéis. (_Il sort._)
+
+MADHAVYA.
+
+Tu as chassé les moustiques. Maintenant, vois ce dais de verdure et ce
+banc de pierre au-dessous. Veux-tu t’y asseoir? Pour mon compte, je m’y
+trouverai très bien.
+
+LE ROI.
+
+Montre-moi le chemin.
+
+MADHAVYA.
+
+Eh bien! suis-moi. (_Ils font quelques pas et s’assoient._)
+
+LE ROI.
+
+Ami Mâdhavya, à quoi donc te servent tes yeux? Tu n’as pas vu ce qu’il y
+a de plus beau au monde.
+
+MADHAVYA.
+
+Que dis-tu? N’es-tu pas devant moi?
+
+LE ROI.
+
+On se plaît toujours à soi-même. Ce n’est pas de moi qu’il est question.
+Je veux parler de la perle de cet ermitage, de Sacountalâ.
+
+MADHAVYA, _à part_.
+
+Attends un peu! Si tu crois que je vais t’encourager! (_Haut._) Bah!
+c’est la fille d’un brahmane. Tu ne peux pas y prétendre. A quoi te sert
+de l’avoir vue?
+
+LE ROI.
+
+Sot que tu es!
+
+ Le croissant nouveau qui luit
+ Dans la nuit
+ Est la merveille du monde,
+ Et l’on goûte sans désir
+ Le plaisir
+ De voir sa lumière blonde!
+
+Mais l’objet qui a touché le cœur de Douchanta n’est pas hors de sa
+portée.
+
+MADHAVYA.
+
+Explique-toi.
+
+LE ROI.
+
+ L’ermite a rencontré l’enfant sur son chemin.
+ Sa patrie est le ciel, ce bois fut son asile:
+ Cannva la recueillit, et l’éclatant jasmin,
+ Détaché de sa branche, orna ce tronc stérile.
+
+MADHAVYA, _éclatant de rire_.
+
+Ainsi, tu oublies pour elle les beautés de ton harem? Mais, après tout,
+on voit des gens, fatigués de dattes, se jeter avidement sur le fruit
+aigrelet des tamarins.
+
+LE ROI.
+
+Ami, si tu la voyais, tu tiendrais un autre langage.
+
+MADHAVYA.
+
+Il faut qu’elle soit bien belle, en effet, pour inspirer un pareil
+enthousiasme à un connaisseur comme toi!
+
+LE ROI.
+
+Mon cher, deux mots suffisent.
+
+ Mille traits ont formé cette beauté céleste:
+ Brahma les assembla; Brahma, d’un œil ami,
+ A caressé son œuvre, et cet effort atteste
+ Qu’il a voulu donner une sœur à Lakchmî[30].
+
+ [30] Déesse de la beauté.
+
+MADHAVYA.
+
+Je vois, elle fait pâlir toutes les autres.
+
+LE ROI.
+
+Sais-tu ce que je me dis?
+
+ Personne n’a jamais respiré cette fleur;
+ Nul ongle n’a blessé sa tige intacte et pure.
+ Rubis, elle a brillé sans servir de parure.
+ Miel nouveau, nul palais n’a connu sa saveur.
+ Mon cœur frémit quand j’y pense!
+ Ah! qui donc, en récompense
+ De quelque ancienne existence[31]
+ Fermée à la volupté,
+ Quel être digne d’envie,
+ Quel ascète a mérité
+ D’apporter en cette vie
+ Une faim inassouvie
+ Au festin de sa beauté?
+
+ [31] On sait que les Hindous croient à la métempsycose.
+
+MADHAVYA.
+
+Dépêche-toi alors. Épouse-la vite. Si l’infortunée allait échoir à un de
+ces ermites qui se pommadent avec de l’huile d’Ingoudî[32]!
+
+ [32] Sorte de noix sauvage.
+
+LE ROI.
+
+Hélas! elle ne peut disposer d’elle-même; et son père est absent.
+
+MADHAVYA.
+
+Et quelle impression as-tu faite sur elle?
+
+LE ROI.
+
+Mon cher, les jeunes novices sont naturellement réservées;
+
+ Ses yeux craignent encor de se livrer à moi;
+ Mais elle ne pouvait s’empêcher de sourire,
+ Heureuse en dépit d’elle, et je voyais pourquoi,
+ Bien qu’elle n’ait rien osé dire.
+
+MADHAVYA.
+
+Ah oui! elle aurait dû peut-être se jeter tout de suite dans tes bras?
+
+LE ROI.
+
+Mais c’est quand elle est partie avec ses compagnes qu’elle s’est
+complètement trahie.
+
+ Elle s’est retournée au bout de quelques pas,
+ Disant: «Holà! l’herbe me pique!
+ «La ronce accroche ma tunique!»
+ Mais ce n’était qu’un jeu qui ne me trompait pas.
+
+MADHAVYA.
+
+Elle t’a donné un os à ronger. Voilà sans doute ce qui te retient près
+de l’ermitage.
+
+LE ROI.
+
+Mon bon Mâdhavya, trouve-moi quelque prétexte pour y retourner.
+
+MADHAVYA.
+
+Il y en a un tout trouvé. N’es-tu pas le roi?
+
+LE ROI.
+
+Eh bien!
+
+MADHAVYA.
+
+Va réclamer aux ermites la dîme[33] de leur riz sauvage.
+
+ [33] Exactement: la sixième partie.
+
+LE ROI.
+
+Imbécile! ne sais-tu pas qu’ils me payent un tribut plus précieux que
+des monceaux de perles?
+
+ A mes autres sujets je demande de l’or;
+ Mais je lève un impôt moins vil sur les ermites:
+ Leur ascétisme est riche; il emplit mon trésor
+ De la dîme de leurs mérites.
+
+ * * * * *
+
+VOIX _derrière la scène_.
+
+Nous touchons au but.
+
+LE ROI, _écoutant_.
+
+J’entends des voix douces et graves. Ce sont des ascètes.
+
+L’HUISSIER, _entrant_.
+
+Gloire au roi! Deux jeunes sages sont sur le seuil.
+
+LE ROI.
+
+Fais-les entrer.
+
+L’HUISSIER.
+
+J’obéis. (_Il sort et revient avec les deux ermites._) Par ici, je vous
+prie.
+
+PREMIER ERMITE, _regardant le roi_.
+
+Il brille comme la flamme, et cependant il inspire la confiance. Mais
+pourquoi m’en étonnerais-je? Tout roi qu’il est, il peut passer pour un
+des nôtres.
+
+ Son palais, comme un ermitage,
+ S’ouvre pour l’hospitalité,
+ Et les Gandharvas[34] l’ont chanté
+ Comme un héros et comme un sage.
+ Notre piété qu’il défend
+ Est une ample moisson qu’il sème.
+ Tout cède à son bras triomphant;
+ Son cœur sait se vaincre lui-même.
+
+ [34] Musiciens célestes.
+
+SECOND ERMITE.
+
+Ami, est-ce là le roi Douchanta, le compagnon du dieu Indra?
+
+PREMIER ERMITE.
+
+C’est lui.
+
+SECOND ERMITE.
+
+ Il est digne vraiment de commander au monde
+ Jusqu’aux bords où la mer brise ses flots d’azur.
+ Son bras est pour son peuple un formidable mur:
+ Sous ce puissant abri règne la paix féconde.
+ Si parfois les démons viennent braver les dieux,
+ Il faut pour les chasser deux armes: le tonnerre
+ Dans la droite du roi des cieux,
+ Et l’arc de ce dieu de la terre!
+
+TOUS LES DEUX, _s’approchant_.
+
+Gloire au roi!
+
+LE ROI, _se levant_.
+
+Salut à vous!
+
+LES DEUX ERMITES.
+
+Salut! (_Ils lui présentent des fruits[35]._)
+
+ [35] Nul ne doit paraître devant un roi sans lui faire un présent.
+
+LE ROI, _prenant les fruits et s’inclinant_.
+
+Veuillez me dire ce qui vous amène.
+
+LES DEUX ERMITES.
+
+Nos ascètes savent que tu es près d’eux, et ils t’adressent cette
+prière...
+
+LE ROI.
+
+Parlez: leurs désirs sont des ordres pour moi.
+
+LES DEUX ERMITES.
+
+En l’absence de notre maître, les Râkchasas[36] viennent troubler nos
+pieux exercices. Nous avons besoin d’un protecteur. Daigne venir, avec
+ton cocher, passer quelques jours dans l’ermitage.
+
+ [36] Démons qui troublent les sacrifices.
+
+LE ROI.
+
+Ce sera un honneur pour moi.
+
+MADHAVYA, _bas_.
+
+On te prend à la gorge; mais tu ne t’en plains pas.
+
+LE ROI.
+
+Raivataca, va dire à mon cocher d’amener mon char et d’apporter mon arc
+et mes flèches.
+
+L’HUISSIER.
+
+Les ordres du roi seront exécutés. (_Il sort._)
+
+LES DEUX ERMITES.
+
+ Secours à l’opprimé, justice à l’innocent
+ Sont les rites sacrés que pratique ta race.
+ Tes aïeux sont contents de toi; tu suis leur trace,
+ Et Pourou peut encore être fier de son sang.
+
+LE ROI.
+
+Allez devant; je vous suis.
+
+LES DEUX ERMITES.
+
+Sois victorieux! (_Ils sortent._)
+
+LE ROI.
+
+Mâdhavya, veux-tu voir Sacountalâ?
+
+MADHAVYA.
+
+Tout à l’heure je n’y aurais pas vu d’inconvénient; mais maintenant j’en
+vois un... Cette histoire de Râkchasas...
+
+LE ROI.
+
+Tu n’as rien à craindre. Ne seras-tu pas à mes côtés?
+
+ * * * * *
+
+L’HUISSIER, _entrant_.
+
+Le char du roi est prêt à partir pour la victoire. Mais voici Carabhaca
+qui arrive du palais. C’est la reine[37] qui l’envoie.
+
+ [37] La reine mère.
+
+LE ROI, _respectueusement_.
+
+Ma noble mère l’a chargé d’un message pour moi?
+
+L’HUISSIER.
+
+Oui, Sire.
+
+LE ROI.
+
+Fais-le vite entrer.
+
+L’HUISSIER. (_Il sort et revient avec le messager._)
+
+Carabhaca, voici le roi: approchez-vous.
+
+LE MESSAGER, _s’approchant et s’inclinant_.
+
+Gloire au roi! La reine vous fait savoir...
+
+LE ROI.
+
+Parle: j’exécuterai ses ordres.
+
+LE MESSAGER
+
+... Que dans quatre jours elle observera le jeûne[38] à votre intention.
+Elle désire que vous soyez alors auprès d’elle.
+
+ [38] Cérémonie propitiatoire.
+
+LE ROI.
+
+D’un côté, ma mère m’appelle; de l’autre, les ascètes me retiennent.
+J’ai à remplir deux devoirs également sacrés. Comment les concilier?
+
+MADHAVYA, _riant_.
+
+Reste entre les deux, comme Trisancou[39].
+
+ [39] Allusion à la légende d’un roi qui, ayant voulu s’élever jusqu’au
+ ciel et n’ayant pu réussir à y entrer, resta suspendu entre le ciel
+ et la terre.
+
+LE ROI.
+
+Je suis vraiment dans un grand embarras.
+
+ Mon cœur, qui se partage, a les murmures vagues
+ Du torrent
+ Où le rocher se dresse et divise en deux vagues
+ Le courant.
+
+(_Après réflexion._) Ami, ma noble mère t’aime comme un fils. Retourne
+au palais; dis-lui que je suis retenu ici par mes devoirs envers les
+ascètes, et remplace-moi auprès d’elle dans la cérémonie.
+
+MADHAVYA.
+
+Si je pars,... ne va pas croire, au moins, que ce soit par crainte des
+Râkchasas.
+
+LE ROI, _souriant_.
+
+O illustre brahmane! qui aura jamais pareille idée de toi?
+
+MADHAVYA.
+
+Alors je veux avoir le même cortège qu’un frère de roi.
+
+LE ROI.
+
+Comment donc! Pour être plus sûr de n’apporter aucun trouble dans
+l’ermitage, je vais renvoyer toute ma garde avec toi.
+
+MADHAVYA, _orgueilleusement_.
+
+Ah! ah! je passe héritier présomptif.
+
+LE ROI, _à part_.
+
+Le coquin est bavard; il pourrait bien aller publier dans le harem mes
+nouvelles amours. Prenons nos précautions. (_Haut, en prenant Mâdhavya
+par la main._) Ami Mâdhavya, c’est par déférence pour les ascètes que je
+vais m’installer dans l’ermitage... Ne va pas croire, au moins, que je
+sois vraiment amoureux de la jeune novice.
+
+ J’ai voulu rire, tu vois!
+ Et mon cœur dément ma bouche:
+ L’antilope est moins farouche
+ Que cette fille des bois!
+
+MADHAVYA.
+
+Ah! bon! c’est entendu.
+
+
+
+
+ACTE III
+
+L’AMOUR
+
+
+On voit paraître le disciple d’un brahmane, portant du gazon pour
+l’autel.
+
+LE DISCIPLE.
+
+Merveilleuse puissance du roi Douchanta! Il lui a suffi d’entrer dans
+l’ermitage: rien ne vient plus troubler nos sacrifices.
+
+ Qui donc affronterait ce héros combattant?
+ Sans combat le démon lui cède:
+ J’ai vu fuir, au seul bruit de son arme qu’il tend,
+ La bande impure qui m’obsède.
+
+Je vais porter aux prêtres cette botte de gazon sacré pour en joncher
+l’autel. (_Il fait quelques pas. Regardant autour de lui, à la
+cantonade._) Tiens! Priyamvadâ, à qui portes-tu cet onguent d’Ousîra et
+ces feuilles de lotus avec leurs racines? (_Après avoir écouté._) Que
+dis-tu? Sacountalâ, brûlée par l’ardeur du soleil, a été prise d’une
+fièvre violente? Et ceci est destiné à la calmer? Hâte-toi donc et
+soigne-la bien. Tu sais ce que dit Cannva: cette enfant est toute sa
+vie. De mon côté, je vais confier l’eau sainte à la vénérable Gautamî.
+C’est elle qui la lui portera. (_Il sort._)
+
+ * * * * *
+
+Le roi paraît. Il a l’air pensif.
+
+LE ROI.
+
+ Oui! Son père est un feu qui peut me consumer:
+ Quand on lui fait injure, il faut qu’on s’en repente.
+ Mais rien n’empêchera l’eau de suivre sa pente,
+ Ni mon cœur de l’aimer!
+
+Les ermites ont retrouvé la paix: ils m’ont permis de me retirer. Où
+chercher maintenant un soulagement à ma peine? Ah! le seul remède serait
+la vue de ma bien-aimée. (_Regardant le ciel._) Voici l’heure la plus
+brûlante du jour; elle la passe d’ordinaire avec ses amies sur les bords
+de la Mâlinî, dans les lianes qui font à la rivière une ceinture de
+fleurs: c’est là qu’il faut aller. (_Il fait quelques pas et regarde._)
+Voilà, entre les jeunes arbres, le chemin qu’elle a dû suivre:
+
+ Les tiges dont ses doigts ont détaché les fleurs
+ Laissent voir leur blessure ouverte:
+ La sève y monte encore et redescend en pleurs,
+ Blanche, au long de l’écorce verte.
+
+(_Il éprouve un frisson._) Un vent frais souffle dans les arbres.
+
+ Ceux dont l’amour brûle les os
+ Doivent venir ici: la brise,
+ Humide du baiser des eaux,
+ Exhale un parfum qui me grise.
+
+(_Après avoir regardé autour de lui._) Sacountalâ doit être sous ce
+berceau de bambous.
+
+ Cette trace de pas en est la marque sûre:
+ Le sable du chemin a porté son beau corps,
+ Et je crois contempler les opulents trésors
+ Que déroule à loisir sa nonchalante allure.
+
+J’essayerai de la voir en me tenant caché derrière ces arbres. (_Il
+s’approche et regarde._) Ah! voilà les délices de mes yeux, l’objet de
+mes ardents désirs! Un tapis de fleurs sur un banc de pierre lui sert de
+couche, et ses deux amies s’empressent autour d’elle. Elles se croient
+seules: je vais assister à leur entretien. (_Il reste à les regarder._)
+
+ * * * * *
+
+On voit Sacountalâ avec ses deux amies.
+
+LES DEUX AMIES. (_Elles l’éventent._)
+
+Chère amie, le vent de ces feuilles de lotus te soulage-t-il un peu?
+
+SACOUNTALA, _abattue_.
+
+Que dites-vous, chères compagnes? Vous agitiez donc ces éventails? (_Les
+deux amies se regardent d’un air désolé._)
+
+LE ROI.
+
+Elle paraît gravement indisposée. Est-ce la chaleur du jour qui
+l’accable? ou son mal n’a-t-il pas une autre cause que je soupçonne?...
+Le doute n’est pas possible.
+
+ Son beau sein est rempli d’un feu qui le dévore;
+ L’onguent l’a parfumé, mais ne l’a pas guéri;
+ Le lotus[40] a séché sur son bras amaigri:
+ Cependant qu’elle est belle encore!
+ L’excès de la chaleur est un supplice égal
+ A l’amour qui saisit la femme et la tourmente:
+ Ce sont les mêmes feux; mais l’amour est un mal
+ Qui rend la malade charmante!
+
+ [40] Dont elle s’est fait un bracelet.
+
+PRIYAMVADA, _bas à Anousouyâ_.
+
+Depuis le jour où elle a vu le roi, Sacountalâ est mélancolique;
+n’est-ce pas lui qui est la cause de son mal?
+
+ANOUSOUYA, _bas_.
+
+J’ai la même idée: il faut l’interroger. (_Haut_.) Chère amie,
+laisse-moi te faire une question... Tu souffres trop!
+
+SACOUNTALA, _se soulevant à demi sur sa couche_.
+
+Parle: que veux-tu savoir?
+
+ANOUSOUYA.
+
+Ma chère Sacountalâ, nous ignorons ce qui se passe dans ton cœur; mais
+nous avons lu des poèmes et des contes: on y dépeint le mal d’amour, et
+ton mal nous semble tout pareil. Dis-nous d’où viennent tes souffrances;
+nous ne pouvons y porter remède sans en connaître la cause.
+
+LE ROI.
+
+Anousouyâ pense comme moi.
+
+SACOUNTALA.
+
+Attendez un peu... Mon oppression est trop grande... Je ne puis vous
+répondre maintenant.
+
+PRIYAMVADA.
+
+Chère amie, Anousouyâ a bien parlé. Pourquoi nous caches-tu ton mal? Tes
+forces diminuent chaque jour; ta beauté n’est plus qu’une ombre.
+
+LE ROI.
+
+Priyamvadâ n’a dit que trop vrai.
+
+ Sa joue est amaigrie, et sa peau presque blanche;
+ Ses seins ont perdu leur fierté;
+ Son épaule qui tombe et sa taille qui penche
+ N’ont plus qu’un reste de beauté.
+ Ravages de l’amour qui fait languir sa proie!
+ Mal aussi charmant que cruel!
+ Ainsi la feuille brûle et la liane ploie,
+ Quand le vent embrase le ciel.
+
+SACOUNTALA, _soupirant_.
+
+A qui me confierai-je, si ce n’est à vous? Mais je vais vous affliger.
+
+LES DEUX AMIES.
+
+Raison de plus pour parler. On ne peut adoucir la peine d’une amie qu’en
+la partageant.
+
+LE ROI.
+
+ Elle leur livrera le secret de son âme:
+ N’ont-elles pas mêlé leurs larmes bien des fois?
+ Elle leur doit l’aveu que l’amitié réclame,
+ Et je vais entendre sa voix...
+ Je sais que pour me voir elle a tourné la tête:
+ Ses yeux étincelaient de désir et d’amour!
+ Et maintenant qu’enfin sa réponse s’apprête,
+ Je tremble et je souffre à mon tour.
+
+SACOUNTALA.
+
+Depuis le jour où le protecteur de l’ermitage, le sage roi, s’est offert
+à mes yeux... (_La honte l’empêche de poursuivre._)
+
+LES DEUX AMIES.
+
+Parle, chère amie!
+
+SACOUNTALA.
+
+Il ne sort pas de ma pensée: voilà la cause de mon mal.
+
+LES DEUX AMIES.
+
+Nous te félicitons de ton choix; mais il ne nous étonne pas: la pente
+des grandes rivières les entraîne droit à l’Océan.
+
+LE ROI, _au comble de la joie_.
+
+J’ai entendu ce que je voulais entendre.
+
+ Comme la fraîche brise, après un jour de flamme,
+ Ranime les êtres vivants,
+ Amour, qui m’as brûlé, tu rafraîchis mon âme:
+ Tes feux ont la douceur des vents!
+
+SACOUNTALA.
+
+Si vous ne me condamnez pas, faites qu’il ait pitié de moi, ou sinon,...
+gardez ma mémoire!
+
+LE ROI.
+
+J’aurais mauvaise grâce à douter encore.
+
+PRIYAMVADA, _bas à Anousouyâ_.
+
+Le mal est profond: il n’y a pas de temps à perdre.
+
+ANOUSOUYA, _bas_.
+
+Mais quel moyen de la guérir sans retard et sans bruit?
+
+PRIYAMVADA.
+
+Sans bruit,... c’est à quoi il faut songer; sans retard,... rien n’est
+plus facile.
+
+ANOUSOUYA.
+
+Comment cela?
+
+PRIYAMVADA.
+
+N’as-tu pas observé le roi? N’as-tu pas surpris ses tendres regards? Ne
+vois-tu pas que lui aussi maigrit, qu’il ne dort pas depuis plusieurs
+jours?
+
+LE ROI.
+
+Elle a tout remarqué. Il est vrai...
+
+ La chasse que j’aimais n’a pour moi plus de charmes;
+ Toutes les nuits je veille en appelant le jour,
+ Et mon bracelet d’or glisse, mouillé de larmes,
+ Sur mon bras qui languit d’amour.
+
+PRIYAMVADA, _après réflexion_.
+
+Ma chère, écris-lui: je cacherai la lettre dans un bouquet de fleurs, et
+j’irai le lui offrir pour sa part des offrandes que nous faisons aux
+dieux.
+
+ANOUSOUYA.
+
+Priyamvadâ, tu as une charmante idée: j’y donne mon approbation. Mais
+qu’en pense Sacountalâ?
+
+SACOUNTALA.
+
+Vous commandez; il faut bien que j’obéisse.
+
+PRIYAMVADA.
+
+Compose donc quelque jolie chanson qui peigne l’état de ton cœur.
+
+SACOUNTALA.
+
+Je vais y songer. Mais je tremble... S’il allait dédaigner mon amour!
+
+LE ROI, _toujours caché et à part_.
+
+ Celui dont tu crains la froideur
+ Est plein de passion lui-même:
+ C’est lui qui déborde d’ardeur,
+ C’est lui qui t’aime!
+ Trop souvent la Fortune a fui
+ L’homme qui cherchait à l’atteindre;
+ Mais, quand elle court après lui,
+ Qu’a-t-elle à craindre?
+
+LES DEUX AMIES.
+
+Tu te connais mal. Après les chaleurs accablantes de l’été, quand la
+lune éclaire une belle nuit d’automne, ouvre-t-on un parasol pour s’en
+garantir?
+
+SACOUNTALA, _souriant_.
+
+Me voici au travail. (_Elle médite._)
+
+LE ROI.
+
+Ah! je ne puis me rassasier de ce spectacle.
+
+ Son œil brille, son front se plisse; mon image
+ Sur sa peau qui frémit soulève un fin duvet:
+ Déjà le chant d’amour que la vierge rêvait
+ Est en lettres de flamme écrit sur son visage!
+
+SACOUNTALA.
+
+Chère amie, j’ai fini ma strophe, mais je n’ai rien pour l’écrire.
+
+PRIYAMVADA.
+
+Prends cette feuille de lotus soyeuse comme la plume d’un oiseau, et
+grave tes vers avec la pointe de l’ongle dans les intervalles des
+nervures.
+
+SACOUNTALA.
+
+Écoutez donc, et dites-moi si j’ai su faire parler mon cœur.
+
+LES DEUX AMIES.
+
+Nous sommes tout oreilles.
+
+SACOUNTALA. (_Elle lit._)
+
+ L’amour me dévore:
+ Hélas! je t’adore,
+ Et j’attends encore
+ Ton brûlant aveu!
+ Mes jours sont funèbres;
+ L’heure des ténèbres
+ Fait dans mes vertèbres
+ Ruisseler le feu!
+
+LE ROI, s’élançant vers elle.
+
+ Tu brûles au lever du soleil de l’amour!
+ M’a-t-il donc épargné? Crois-tu mon cœur plus ferme?
+ L’aurore naît: la fleur du nymphéa se ferme;
+ Mais son céleste amant[41] meurt dans les feux du jour!
+
+ [41] La lune, dont le nom est masculin en sanscrit.
+
+LES DEUX AMIES. (_En le voyant, elles se lèvent._)
+
+Sois le bien venu! L’arbre de notre désir paraît devant nous, déjà
+chargé de ses fruits. (_Sacountalâ veut aussi se lever._)
+
+LE ROI.
+
+ Ne te lève pas! Reste! Oh! reste sur ta couche!
+ Regarde autour de toi ces fleurs: tu les verras
+ Se flétrir sous ta peau brûlante qui les touche;
+ Les fibres du lotus se fanent sur ton bras.
+
+SACOUNTALA. (_Elle tressaille. A part._)
+
+O mon cœur! tu languissais dans l’attente, et maintenant tu ne sais pas
+jouir de ton bonheur.
+
+ANOUSOUYA.
+
+Sa Majesté ne daignera-t-elle pas prendre place sur ce banc?
+(_Sacountalâ s’écarte un peu._)
+
+LE ROI, _s’asseyant_.
+
+Priyamvadâ, votre amie souffre beaucoup...
+
+PRIYAMVADA, _souriant_.
+
+Elle guérira bientôt: le remède n’est pas loin d’elle.--Grand roi, on
+voit assez combien vous vous aimez tous les deux; mais si ce que je vais
+dire te semble inutile, tu me pardonneras: c’est ma tendresse pour elle
+qui me fait parler.
+
+LE ROI.
+
+Épanchez-vous, ma belle! On regrette plus tard de n’avoir pas ouvert son
+cœur.
+
+PRIYAMVADA.
+
+Daigne donc m’entendre.
+
+LE ROI.
+
+J’écoute.
+
+PRIYAMVADA.
+
+C’est le devoir d’un roi, n’est-ce pas, de garantir de tout mal les
+ermitages et leurs habitants?
+
+LE ROI.
+
+C’est le premier de tous ses devoirs.
+
+PRIYAMVADA.
+
+Eh bien! tu vois le mal qu’a fait à notre amie son amour pour toi. Aie
+pitié d’elle... Sauve-la!
+
+LE ROI.
+
+Ma belle, je l’aime autant qu’elle peut m’aimer. Ce que tu me demandes,
+c’est le bonheur pour moi.
+
+SACOUNTALA, _avec un sourire où perce la jalousie_.
+
+Ne retenez donc pas le grand roi! Ne voyez-vous pas qu’il est pensif? Il
+songe aux beautés qu’il a laissées dans son harem.
+
+LE ROI.
+
+ Ah! que tu connais mal un cœur qui t’appartient!
+ J’étais meurtri déjà: l’amour ma pris pour cible;
+ Mais de tous les affronts voilà le plus sensible,
+ Et c’est de toi qu’il vient!
+
+ANOUSOUYA.
+
+Sire, on dit que les rois ont beaucoup d’amies... Puissent les parents
+de notre chère compagne n’avoir jamais à pleurer sur le sort que tu lui
+feras!
+
+LE ROI.
+
+Ma belle, un mot suffit.
+
+ Nulle autre en mon harem ne sera souveraine;
+ Ma noble race et moi,
+ Nous aurons deux appuis: la Terre[42] et cette reine,
+ Dont le fils sera roi.
+
+ [42] Première épouse des rois, selon les idées indiennes.
+
+LES DEUX AMIES.
+
+Tu combles nos vœux. (_Sacountalâ fait un mouvement de joie._)
+
+PRIYAMVADA, _bas à Anousouyâ_:
+
+Regarde, Anousouyâ, regarde... Notre amie, d’instant en instant, semble
+revenir à la vie, comme le paon qui commence à sentir, à la fin de
+l’été, le vent frais de la saison des pluies.
+
+SACOUNTALA.
+
+Chères compagnes, priez ce grand roi de nous excuser: nous avons dit, en
+nous croyant seules, des choses qui ont pu l’offenser.
+
+LES DEUX AMIES, _souriant_.
+
+C’est à celle qui a fait l’offense de demander elle-même son pardon.
+Quant à nous, nous avons la conscience nette.
+
+SACOUNTALA.
+
+Sa Majesté daignera-t-elle excuser ce qu’elle a entendu? Que ne dit-on
+pas quand on se croit sûr du secret?
+
+LE ROI, _souriant_.
+
+ Cette offense, mon cœur ne s’en souviendra pas.
+ Je pardonnerai tout,... si ta faveur me laisse,
+ Sur ce tapis qui semble inviter ma mollesse,
+ A tes pieds, un instant, poser mes membres las!
+
+PRIYAMVADA.
+
+Oh! si ce n’est que cela!...
+
+SACOUNTALA, _feignant la colère_.
+
+Tais-toi, bavarde. Tu vois mon mal, et tu en ris.
+
+ANOUSOUYA, _regardant dans la coulisse_.
+
+Priyamvadâ, vois, le petit faon, le nourrisson de l’ermitage, est
+inquiet; il regarde de tous côtés: il a perdu sa mère, et il cherche
+après elle. Je vais l’aider à la retrouver.
+
+PRIYAMVADA.
+
+Ma chère, il est si sauvage! tu n’en viendras pas à bout toute seule: je
+vais avec toi. (_Elles partent toutes les deux._)
+
+SACOUNTALA.
+
+Ne vous éloignez pas! ne me laissez pas seule!
+
+LES DEUX AMIES, _souriant_.
+
+Tu n’es pas seule: le protecteur de la terre est à tes côtés. (_Elles
+sortent._)
+
+SACOUNTALA.
+
+Comment! mes compagnes m’ont abandonnée!
+
+LE ROI, _après avoir regardé tout autour de lui_.
+
+Calme-toi, belle, ton serviteur remplacera tes compagnes. Parle: que
+dois-je faire?
+
+ Faut-il que l’on t’évente, ô ma belle maîtresse?
+ Ce lotus t’enverrait un souffle humide et doux.
+ Ou bien, veux-tu poser tes pieds sur mes genoux?
+ Ils se ranimeront sous ma chaude caresse!
+
+SACOUNTALA.
+
+Je ne manquerai pas au respect que je te dois. (_Elle se lève
+languissamment et veut s’éloigner._)
+
+LE ROI, _la retenant_.
+
+Belle, l’heure est brûlante encore: ne t’expose pas en cet état aux feux
+du jour.
+
+ Pour toi, ce frais tapis est un lit de douleur;
+ Ton sein, sous les lotus, endure un mal sans trêve...
+ Et tu pars! Veux-tu donc que le soleil achève
+ De brûler ta jeunesse en fleur?
+
+SACOUNTALA.
+
+Laisse-moi, laisse-moi, je t’en supplie! je ne suis plus maîtresse de
+moi. Mes amies étaient ma seule sauvegarde: que deviendrai-je sans
+elles?
+
+LE ROI.
+
+Ah! tu me fais tort avec cette pensée.
+
+SACOUNTALA.
+
+Les dieux me gardent d’offenser Sa Majesté! C’est le destin que
+j’accuse.
+
+LE ROI.
+
+Pourquoi accuser le destin qui comble nos vœux?
+
+SACOUNTALA.
+
+Comment ne pas l’accuser? Il m’ôte la possession de moi-même, et me fait
+désirer ce que je ne dois pas. (_Elle s’éloigne._)
+
+LE ROI.
+
+Renoncerai-je au bonheur qui est si près de moi? (_Il la suit et la
+retient par le pan de sa robe._)
+
+SACOUNTALA.
+
+Fils de Pourou, respecte la décence; à chaque pas nous pouvons
+rencontrer un ermite.
+
+LE ROI.
+
+Tu n’as rien à craindre de tes maîtres. Cannva lui-même connaît la
+loi[43]: notre union ne le fera pas rougir.
+
+ [43] «L’hymen n’est pas toujours entouré de flambeaux.» Le mariage par
+ consentement mutuel est admis par le code de Manou: c’est ce qu’on
+ appelle «le mode des Gandharvas». Mais, naturellement, il faut qu’il
+ soit reconnu des deux parties: de là le péril de l’héroïne, que le
+ commencement de l’acte IV portera à son comble.
+
+ Plus d’une fois déjà vos pieuses retraites
+ Ont prêté leur ombrage aux rites de l’amour:
+ Le Gandharva préside aux unions secrètes,
+ Et Cannva bénira sa fille à son retour.
+
+(_Regardant autour de lui._) Cependant elle dit vrai. On peut nous voir
+ici. (_Il laisse aller Sacountalâ. En revenant sur ses pas, il trouve un
+bracelet qu’elle a perdu, et le place sur son cœur._)
+
+SACOUNTALA, _regardant son bras, à part_.
+
+Ah! je n’ai pas senti tomber mon bracelet. (_Elle revient sur ses pas.
+Haut._) Seigneur, je me suis aperçue en chemin que j’avais perdu mon
+bracelet de lotus: c’est pour le chercher que je reviens, car j’ai
+deviné que tu l’as pris. Rends-le-moi donc. Les ermites ne sont pas
+loin. Ne me trahis pas; ne te trahis pas toi-même.
+
+LE ROI.
+
+Je te le rendrai, mais à une condition.
+
+SACOUNTALA.
+
+Laquelle?
+
+LE ROI.
+
+C’est que tu me permettras de le rattacher moi-même.
+
+SACOUNTALA, _à part_.
+
+Comment lui refuser? (_Elle s’approche._)
+
+LE ROI.
+
+Viens donc! asseyons-nous sur ce banc. (_Ils s’assoient. Le roi prend la
+main de Sacountalâ._) Frisson délicieux!
+
+SACOUNTALA.
+
+Hâtez-vous, mon noble époux.
+
+LE ROI, _joyeux, à part_.
+
+Elle m’a appelé son époux: elle est à moi. (_Haut._) Belle, je crois que
+le bracelet n’est pas encore solidement attaché; permets que je
+recommence.
+
+SACOUNTALA, _souriant_.
+
+Comme tu voudras.
+
+LE ROI. (_Il rattache le bracelet avec une maladresse voulue._)
+
+Ah! m’y voici: regarde.
+
+ Ne cherche plus au ciel le fin croissant qui luit:
+ Il est là, sur ton bras. Vois! Sous ma main qui tremble,
+ C’est lui, c’est son bel arc qui se referme, et semble
+ Mieux briller sur ta peau plus brune que la nuit.
+
+SACOUNTALA.
+
+Je n’y vois pas: le vent a secoué la fleur qui pend à mon oreille, et le
+pollen m’est entré dans l’œil.
+
+LE ROI, _souriant_.
+
+Permets que mon souffle en chasse cette poussière.
+
+SACOUNTALA.
+
+C’est trop de bonté; mais je n’ai pas confiance en toi.
+
+LE ROI.
+
+Tu as tort de parler ainsi: un nouveau serviteur est toujours docile.
+
+SACOUNTALA.
+
+Je craindrais l’excès de son zèle.
+
+LE ROI, _à part_.
+
+Je ne laisserai pas échapper cette occasion charmante. (_Il veut lui
+relever le visage; Sacountalâ résiste._) O mon amour! ne crains pas que
+je t’offense. (_Sacountalâ reste un moment la tête inclinée et le regard
+perdu. Le roi lui relève le visage. A part._)
+
+ Sa lèvre brûlante et pure,
+ Que jamais ardent baiser
+ Ne blessa de sa morsure,
+ Frémit,... et me dit d’oser!
+
+SACOUNTALA.
+
+Mon époux tarde beaucoup à tenir sa promesse. (_Il lui souffle dans
+l’œil._) Merci. Maintenant j’y vois; mais je suis confuse, et je ne sais
+comment remercier mon époux.
+
+LE ROI.
+
+J’ai déjà ma récompense.
+
+ Fleur charmante! j’ai bu ton haleine, et ce baume
+ Endort le mal que j’ai souffert.
+ Ton abeille est heureuse: elle a humé l’arôme
+ Qui sort du lotus entr’ouvert!
+
+SACOUNTALA.
+
+Et si elle n’était pas heureuse encore?
+
+LE ROI.
+
+Alors... (_Il s’approche pour prendre un baiser._)
+
+VOIX _derrière la scène_.
+
+Oiseaux fidèles[44], séparez-vous: voici la nuit.
+
+ [44] Ces oiseaux, nommés tchakravâkas, sont légendaires: les Hindous
+ croient que la nuit les sépare. Ici, naturellement, les deux oiseaux
+ sont les deux époux, et la nuit est Gautamî: l’avertissement vient
+ des compagnes de Sacountalâ.
+
+SACOUNTALA. (_Elle écoute et tressaille._)
+
+Mon époux, c’est la vénérable Gautamî qui vient s’informer de ma santé:
+cachez-vous derrière ce buisson.
+
+LE ROI.
+
+J’y cours. (_Il se cache. On voit entrer Gautamî portant un vase plein
+d’eau._)
+
+GAUTAMI.
+
+Mon enfant, voici l’eau sacrée. (_Elle l’aide à se lever et regarde
+autour d’elle._) Eh quoi! malade comme tu l’es, tu restes là sans autre
+compagne que ta divinité protectrice?
+
+SACOUNTALA.
+
+Depuis un instant seulement. Priyamvadâ et Anousouyâ viennent de
+descendre à la rivière.
+
+GAUTAMI. (_Elle asperge Sacountalâ._)
+
+Chère enfant, puisse cette eau sainte te donner santé et longue vie! Ta
+fièvre a-t-elle un peu diminué? (_Elle pose la main sur son front._)
+
+SACOUNTALA.
+
+Vénérable mère, je vais un peu mieux.
+
+GAUTAMI.
+
+La nuit est tombée: viens, retournons à la hutte.
+
+SACOUNTALA. (_Elle se lève à regret. A part._)
+
+O mon cœur! le bonheur était là; tu as hésité, et le temps a passé: ne
+t’en prends qu’à toi-même. (_Elle fait quelques pas et se retourne.
+Haut._) Berceau de lianes, toi qui as calmé un instant l’ardeur qui me
+brûle, je te salue et je te dis: «Au revoir!» (_Elles sortent toutes les
+deux._)
+
+ * * * * *
+
+LE ROI, _revenant à l’endroit qu’il vient de quitter_.
+
+Ah! que d’obstacles sur le chemin du bonheur!
+
+ Sa main était levée, et protégeait sa bouche
+ Contre moi;
+ Ses lèvres disaient non, mais d’un air peu farouche,
+ Sans effroi;
+ J’ai vu ses grands yeux noirs, au lieu de la défendre,
+ S’embraser:
+ J’ai relevé sa tête, et je n’ai pas su prendre
+ Un baiser!
+
+Où irai-je maintenant? Mais pourquoi partir? Je veux rester un instant
+sous ce berceau où a reposé ma bien-aimée. (_Regardant autour de lui._)
+
+ Voici le banc de pierre où j’ai vu ma maîtresse,
+ Voici le lit de fleurs que son corps a froissé;
+ Voici le fin lotus où son ongle a tracé
+ Des mots d’amour à mon adresse;
+ J’ai vu ce bracelet à son bras gracieux:
+ Tout me rappelle ici la femme que j’adore!
+ Ah! je ne puis quitter ce coin délicieux
+ Où je crois l’entrevoir encore!
+
+(_Réfléchissant._) La faute en est à moi: j’étais près d’elle, et j’ai
+laissé le temps fuir.
+
+ Ah! si j’étais seul avec elle!
+ Ah! si je pouvais la saisir!
+ J’empêcherais bien le plaisir
+ De m’échapper à tire-d’aile!
+ Voilà ce que me dit mon cœur;
+ Il souffre, il se plaint, il m’accuse:
+ Mais, devant elle, il se refuse,
+ Hélas! à parler en vainqueur!
+
+VOIX _derrière la scène_.
+
+Au secours, roi! au secours!
+
+ Est-ce le couchant plein de flammes?
+ Non! la terreur glace nos âmes:
+ Ce sont les Râkchasas infâmes
+ Qui flairent le Soma[45] dans l’air.
+ Leur troupe s’amasse et s’agite
+ Autour du foyer qui crépite:
+ La vois-tu, l’engeance maudite
+ Des fantômes mangeurs de chair?
+
+ [45] Liqueur du sacrifice.
+
+LE ROI, _entendant les voix_.
+
+Ne craignez rien, ermites: je suis auprès de vous.
+
+
+
+
+ACTE IV
+
+ADIEUX A L’ERMITAGE
+
+
+PREMIÈRE PARTIE
+
+On voit entrer les deux amies de Sacountalâ, cueillant des fleurs.
+
+ANOUSOUYA.
+
+Notre chère Sacountalâ s’est unie au roi selon le rite des Gandharvas;
+elle a un époux digne d’elle; elle est au comble de ses vœux, et
+cependant je ne suis pas tranquille.
+
+PRIYAMVADA.
+
+Pourquoi donc?
+
+ANOUSOUYA.
+
+Aujourd’hui même, à la fin du sacrifice, les religieux ont congédié le
+roi. Il retourne dans son palais; il va y retrouver toutes ses femmes;
+n’oubliera-t-il pas notre amie?
+
+PRIYAMVADA.
+
+Ce n’est pas là ce qu’il faut craindre: son noble visage m’est un sûr
+garant de sa fidélité. Mais j’ai un autre souci: Cannva doit bientôt
+revenir de son pèlerinage; que dira-t-il quand il apprendra ce qui s’est
+passé?
+
+ANOUSOUYA.
+
+Tu veux savoir ce que je pense? Eh bien! il approuvera tout.
+
+PRIYAMVADA.
+
+Tu crois?
+
+ANOUSOUYA.
+
+Sans doute. Ne voulait-il pas la donner à un époux digne d’elle? Le
+destin s’est chargé de ce soin: son vœu est rempli.
+
+PRIYAMVADA.
+
+Tu as raison. (_Regardant leur corbeille de fleurs._) Ma chère, je crois
+que nous avons assez de fleurs pour nos offrandes.
+
+ANOUSOUYA.
+
+Oui; mais il faut en cueillir aussi pour la divinité protectrice de
+Sacountalâ.
+
+PRIYAMVADA.
+
+C’est vrai. (_Elles continuent à cueillir des fleurs._)
+
+VOIX _derrière la scène_.
+
+Holà! c’est moi.
+
+ANOUSOUYA, _prêtant l’oreille_.
+
+Ma chère, il me semble que c’est un hôte qui appelle.
+
+PRIYAMVADA.
+
+Sacountalâ est dans la hutte. (_Après réflexion._) Il est vrai
+qu’aujourd’hui son cœur est ailleurs. Allons! arrêtons là notre
+cueillette. (_Elles se disposent à partir._)
+
+LA MÊME VOIX.
+
+Ah! tu refuses de te déranger pour un ascète qui n’est riche que
+d’austérités! Eh bien donc!...
+
+ Toi qui fermes l’oreille à la voix de ton hôte
+ Pour ne penser qu’à ton amant,
+ M’entends-tu cette fois? Je te maudis! Ta faute
+ Aura bientôt son châtiment.
+ Ton roi va t’oublier: votre union secrète
+ Sortira de son souvenir
+ Comme un conte écouté d’une oreille distraite,
+ Et c’est lui qui doit te punir!
+
+(_Les deux amies, en l’entendant, restent consternées._)
+
+PRIYAMVADA.
+
+Malheur à nous! ce que je craignais est arrivé: notre amie est restée
+perdue dans ses rêveries; elle a offensé quelque hôte vénérable.
+
+ANOUSOUYA, _regardant devant elle_.
+
+Plus vénérable que tu ne crois. C’est Dourvâsas, le plus austère et le
+plus irascible des religieux. Il s’en retourne à grands pas.
+
+PRIYAMVADA.
+
+C’est un feu dévorant: il la brûlera. Va donc, jette-toi à ses pieds;
+ramène-le. Je vais chercher l’eau et tout préparer pour le recevoir.
+
+ANOUSOUYA.
+
+J’y cours. (_Elle sort._)
+
+PRIYAMVADA. (_Elle fait un pas et trébuche._)
+
+L’émotion m’a fait trébucher, et la corbeille est renversée. (_Elle
+ramasse les fleurs._)
+
+ANOUSOUYA, _revenant_.
+
+Ma chère, j’ai cru voir la colère incarnée. Qui se flatterait de
+l’apaiser? Cependant il m’a montré quelque pitié.
+
+PRIYAMVADA.
+
+C’est beaucoup pour lui. Parle vite.
+
+ANOUSOUYA.
+
+Il m’a été impossible de le faire revenir sur ses pas. Alors je me suis
+jetée à ses pieds, et je lui ai dit: «Bienheureux, tu sais le respect
+que ta fille a pour toi. Aujourd’hui elle n’a pas connu la présence de
+Ta Sainteté; c’est sa première offense: pardonne-lui.»
+
+PRIYAMVADA.
+
+Après?
+
+ANOUSOUYA.
+
+Voici ce qu’il m’a répondu: «Je ne puis reprendre mes paroles; mais je
+consens que l’effet de la malédiction cesse à la vue d’un anneau de
+reconnaissance.» Et il a disparu.
+
+PRIYAMVADA.
+
+Alors nous pouvons être tranquilles. Le roi, en partant, a lui-même
+passé au doigt de Sacountalâ l’anneau qui porte son nom, et il lui a
+dit: «Souviens-toi.» Ainsi elle a déjà sur elle le préservatif qui la
+sauvera de la malédiction.
+
+ANOUSOUYA.
+
+Viens donc! allons porter notre offrande aux dieux. (_Elles font
+quelques pas._)
+
+PRIYAMVADA, _après avoir regardé_.
+
+Vois, Anousouyâ: notre amie est là, immobile, la joue appuyée sur sa
+main gauche; on dirait une peinture. Elle ne pense qu’à lui, et elle
+s’oublie elle-même: comment aurait-elle pris garde à un étranger?
+
+ANOUSOUYA.
+
+Priyamvadâ, il faut que la malédiction reste un secret entre nous deux:
+le cœur de notre amie est sensible; épargnons-lui ce coup.
+
+PRIYAMVADA.
+
+Sans doute; ce n’est pas avec de l’eau brûlante qu’on arrose le jasmin
+en fleur.
+
+
+DEUXIÈME PARTIE
+
+On voit entrer un disciple de Cannva. Il vient de se réveiller.
+
+LE DISCIPLE.
+
+Cannva est revenu de Prabhâsa. Il m’a chargé d’aller regarder l’heure:
+je sors pour voir si la nuit touche à sa fin. (_Il fait quelques pas et
+regarde._) Mais il fait grand jour.
+
+ Au levant, le soleil apparaît dans sa gloire,
+ Et la lune au couchant va cacher sa pâleur.
+ C’est le destin: naissance et mort, chute et victoire!
+ Le monde est ainsi fait. Tout n’est qu’heur et malheur!
+
+ La fleur du nymphéa s’est déjà refermée:
+ Ah! c’est qu’à l’horizon l’astre des nuits descend;
+ Ainsi la pâle bien-aimée
+ Se recueille et pense à l’absent.
+
+ANOUSOUYA, _entrant, à part_.
+
+Hélas! Sacountalâ ignorait la vie: le roi a bien pu la tromper.
+
+LE DISCIPLE.
+
+Je vais dire à mon maître qu’il est l’heure du sacrifice. (_Il sort._)
+
+ * * * * *
+
+ANOUSOUYA.
+
+Je me suis levée avec l’aurore; mais je ne sais ce que je vais
+entreprendre: mes mains refusent aujourd’hui d’accomplir leur tâche
+matinale. La cruauté de l’amour doit être satisfaite: il a livré le cœur
+pur de mon amie à un infidèle. Mais non, le sage roi n’est pas coupable;
+c’est la malédiction de Dourvâsas qui suit son cours. Comment expliquer
+autrement que Douchanta, après ses promesses, n’ait plus donné signe de
+vie? (_Après réflexion._) Il faut que je lui envoie l’anneau de
+reconnaissance. Mais qui se chargera de le lui porter? Le cœur des
+ermites est insensible: il ne connaît plus la douleur. Nous voudrions
+dire nous-mêmes au vénérable Cannva que le roi Douchanta l’a épousée et
+qu’elle est grosse; mais nous n’osons pas: c’est elle qu’il
+condamnerait. Que faire?
+
+PRIYAMVADA, _entrant_.
+
+Vite, Anousouyâ, il faut tout préparer pour le départ de Sacountalâ.
+
+ANOUSOUYA, _avec étonnement_.
+
+Que dis-tu là?
+
+PRIYAMVADA.
+
+Écoute, je viens d’aller lui faire ma visite du matin.
+
+ANOUSOUYA.
+
+Eh bien?
+
+PRIYAMVADA.
+
+Le vénérable Cannva était là; il l’embrassait, et elle baissait les yeux
+pendant qu’il lui disait: «Mon enfant, je te félicite. Le sacrificateur
+avait les yeux aveuglés par la fumée; il a laissé échapper l’offrande,
+et elle est tombée d’elle-même dans le feu sacré. Quand un disciple
+intelligent prend au maître sa science, le maître n’a pas lieu de se
+plaindre. Ainsi je dois t’abandonner sans regret. Aujourd’hui même je te
+confierai à deux ascètes pour qu’ils te conduisent chez ton époux.»
+
+ANOUSOUYA.
+
+Mais qui donc avait instruit Cannva?
+
+PRIYAMVADA.
+
+Une voix mystérieuse et rythmée, qu’il a entendue en entrant dans le
+sanctuaire du feu sacré.
+
+ANOUSOUYA, _étonnée_.
+
+Et qui disait?
+
+PRIYAMVADA.
+
+Écoute:
+
+ «Prêtre, ta fille est reine, et son sein maternel
+ Porte un fils dont la gloire éblouira la terre.
+ Ainsi le feu divin, conçu dans le mystère,
+ Sort du rameau sacré pour embraser l’autel.»
+
+ANOUSOUYA, _embrassant Priyamvadâ_.
+
+Ah! quelle heureuse nouvelle! Mais Sacountalâ va partir: je ne sais plus
+si je dois me réjouir ou m’affliger.
+
+PRIYAMVADA.
+
+Nous nous consolerons si nous pouvons; en attendant, notre amie va être
+heureuse.
+
+ANOUSOUYA.
+
+J’ai justement, dans cette boîte de coco qui est pendue à la branche du
+manguier, le pollen dont nous avons besoin pour la cérémonie du départ.
+Je l’y conservais à cette intention. Enveloppe-le dans des feuilles de
+lotus. Pendant ce temps-là, je mêlerai le gorotchana[46] avec les brins
+d’herbe dourvâ et l’argile rapportée des bains sacrés: c’est l’onguent
+qui porte bonheur. (_Priyamvadâ fait ce dont Anousouyâ l’a chargée.
+Anousouyâ sort._)
+
+ [46] Sorte de couleur jaune.
+
+VOIX _derrière la scène_.
+
+Gautamî, faites appeler Sârngarava et Sâradvata, et dites-leur de se
+préparer à conduire Sacountalâ.
+
+PRIYAMVADA, _prêtant l’oreille_.
+
+Anousouyâ, dépêche-toi: on appelle déjà les religieux qui vont partir
+avec elle pour Hastinâpoura.
+
+ANOUSOUYA. (_Elle rentre avec l’onguent dans les mains._)
+
+Viens, partons. (_Elles font quelques pas._)
+
+PRIYAMVADA, _regardant devant elle_.
+
+Voilà Sacountalâ. Elle a fait ses ablutions dès l’aube. Les religieuses
+la saluent et lui offrent des gâteaux de riz sauvage. Avançons. (_Elles
+s’approchent._)
+
+ * * * * *
+
+On voit paraître Sacountalâ, entourée des religieuses et Gautamî.
+
+SACOUNTALA.
+
+Bienheureuses, je vous salue.
+
+GAUTAMI.
+
+Puisses-tu, ma fille, recevoir le titre de reine en témoignage de
+l’estime de ton époux!
+
+LES RELIGIEUSES.
+
+Mon enfant, puisses-tu mettre au monde un héros! (_Elles sortent toutes,
+à l’exception de Gautamî._)
+
+LES DEUX AMIES, _s’approchant_.
+
+Bonjour, chère amie.
+
+SACOUNTALA.
+
+Salut à mes bien-aimées! Asseyez-vous ici.
+
+LES DEUX AMIES, _s’asseyant_.
+
+Et toi, reste debout: nous allons te faire l’onction qui porte bonheur.
+
+SACOUNTALA.
+
+Vous m’avez bien souvent parée; mais aujourd’hui vos soins doivent
+m’être doublement chers: c’est la dernière fois que je les reçois.
+(_Elle pleure._)
+
+LES DEUX AMIES.
+
+Ma chérie, c’est la cérémonie qui porte bonheur: il ne faut pas la
+troubler par des larmes. (_Elles essuient ses pleurs et continuent sa
+toilette._)
+
+PRIYAMVADA.
+
+Ta beauté est digne des plus riches ornements, et nous n’avons là que
+les parures ordinaires des ermitages: elles lui feront injure. (_On voit
+un jeune ermite portant des parures._)
+
+HARITA, entrant.
+
+Voilà des ornements de toute sorte: vous pouvez la parer. (_Toutes
+regardent avec étonnement._)
+
+GAUTAMI.
+
+Hârîta, mon enfant, d’où vient tout cela?
+
+HARITA.
+
+Du pouvoir merveilleux de Cannva.
+
+GAUTAMI.
+
+Est-ce une création de sa volonté toute-puissante?
+
+HARITA.
+
+Non. Écoutez. Il nous a dit de cueillir pour Sacountalâ les fleurs de
+l’ermitage. Alors...
+
+ Nous ployons les branches: l’une
+ Nous tend ce tissu de lin
+ Pâle et beau comme la lune
+ Dans son plein.
+ Une essence très subtile
+ Coule de l’autre: voyez
+ Quels parfums l’arbre distille
+ Sur ses pieds!
+ Puis l’écorce qui recouvre
+ Les nymphes de ces beaux lieux
+ Tout à coup gémit et s’ouvre
+ Sous nos yeux:
+ De petites mains vermeilles
+ Sortent des bourgeons étroits,
+ Et nous trouvons ces merveilles
+ Dans leurs doigts.
+
+PRIYAMVADA, _regardant Sacountalâ_.
+
+C’est aussi du creux d’un arbre que sort l’abeille, et elle va droit à
+la fleur du lotus.
+
+GAUTAMI.
+
+Les arbres lui envoient déjà leur hommage: c’est l’annonce des honneurs
+qui l’attendent dans le palais de son époux. (_Sacountalâ baisse les
+yeux._)
+
+HARITA.
+
+Le vénérable Cannva est descendu au bord de la Mâlinî pour y faire ses
+ablutions: je vais lui annoncer ce que la forêt a fait pour elle. (_Il
+sort._)
+
+ANOUSOUYA.
+
+Chère amie, nous n’avons jamais touché de telles parures: nous ne
+saurons pas nous en servir. (_Réfléchissant et regardant._) Cependant
+nous nous rappellerons ce que nous avons vu en peinture, et nous
+tâcherons de te faire belle.
+
+SACOUNTALA.
+
+Je sais comme vous êtes habiles. (_Les deux amies la parent. On voit
+paraître Cannva revenant du bain._)
+
+CANNVA.
+
+ Elle va me quitter pour la première fois:
+ Je suis touché jusqu’à la moelle!
+ Les pleurs que je retiens débordent dans ma voix;
+ Je sens mon regard qui se voile.
+ Moi, l’habitant des bois, moi, l’ermite rêveur,
+ Je ne puis maîtriser mes larmes:
+ Combien doivent souffrir des mondains sans ferveur
+ Qu’un tel chagrin trouve sans armes!
+
+(_Il fait quelques pas._)
+
+LES DEUX AMIES.
+
+Chère Sacountalâ, voilà tous les bijoux posés. Maintenant passe cette
+tunique, et enveloppe-toi de ce voile brodé. (_Sacountalâ se lève et
+passe les deux vêtements._)
+
+GAUTAMI.
+
+Mon enfant, voici ton père: il te couve des yeux et verse de douces
+larmes. Va au-devant de lui. (_Sacountalâ salue Cannva avec respect._)
+
+CANNVA.
+
+Ma fille!
+
+ Yayâti vénérait la reine Sarmichthâ:
+ Qu’ainsi toujours le roi Douchanta te vénère!
+ Et que le noble enfant dont tu dois être mère
+ Ressemble au fils qu’elle porta!
+
+GAUTAMI.
+
+La parole de ton père n’est pas seulement un vœu, c’est une
+promesse[47].
+
+ [47] A cause du pouvoir surnaturel qu’il doit à ses austérités.
+
+CANNVA.
+
+Ma fille, il faut maintenant faire le tour des feux sacrés où l’offrande
+vient d’être versée. (_Tous se mettent en marche._)
+
+ Vois-tu les trois feux ondoyer?
+ Sur l’autel fait de saintes gerbes
+ Le prêtre a disposé les herbes
+ Pour enclore chaque foyer;
+ L’offrande a parfumé la flamme:
+ Puissent ces feux te protéger,
+ Garder ton corps de tout danger,
+ Et donner la paix à ton âme!
+
+(_Sacountalâ fait le tour des feux._) Ma fille, arrête-toi un instant.
+(_Jetant un regard de côté._) Sârngarava, Sâradvata, où êtes-vous? (_On
+voit entrer deux disciples de Cannva._)
+
+LES DEUX DISCIPLES.
+
+Bienheureux, nous voici.
+
+CANNVA.
+
+Sârngarava, mon fils, montre le chemin à ta sœur.
+
+SARNGARAVA.
+
+Veuillez me suivre, Sacountalâ. (_Tous continuent de marcher en avant._)
+
+CANNVA.
+
+Et vous, arbres de l’ermitage, habités par les divinités des bois, vous
+la connaissez tous:
+
+ Jamais Sacountalâ n’a goûté d’une eau pure,
+ Sans que sa main d’enfant vous ait désaltérés;
+ Que de fois sa beauté se priva de parure
+ Pour épargner vos fronts sacrés!
+ La saison de vos fleurs était sa seule joie:
+ Élevez dans les airs un adieu triste et doux,
+ Et bénissez ma fille à l’heure où je l’envoie
+ Au palais du roi, son époux!
+
+SARNGARAVA, _entendant le chant d’un oiseau_.
+
+ Maître, un chant commence: écoute!
+ C’est la voix du Cokila[48].
+ Le bois te répond sans doute:
+ Tous ceux qui l’aiment sont là!
+
+ [48] Coucou indien, le _rossignol_ des poètes de l’Inde.
+
+VOIX DES DIVINITÉS DES ARBRES.
+
+ Sur ta route, enfant, que l’étang verdisse
+ Et cache ses eaux sous les lotus bleus!
+ Pour toi, le soleil éteindra ses feux,
+ L’arbre épaissira son ombre propice;
+ Sous tes pas, les fleurs feront voltiger
+ Leur pollen qui monte en poudre odorante.
+ Pars! et sens déjà la brise expirante
+ Caresser ton sein d’un souffle léger.
+
+(_Tous écoutent avec étonnement._)
+
+GAUTAMI.
+
+Mon enfant, ce sont les divinités des bois qui t’aiment comme leur fille
+et qui t’envoient leur adieu: incline-toi devant elles.
+
+SACOUNTALA, _après s’être inclinée, bas à Priyamvadâ_.
+
+Priyamvadâ, je brûle de revoir mon époux, et pourtant, au moment de
+quitter l’ermitage, mes pieds refusent de me porter.
+
+PRIYAMVADA.
+
+Tu n’es pas seule à souffrir de cette séparation: la forêt tout entière
+est en deuil.
+
+SACOUNTALA, _faisant le geste du souvenir_.
+
+Mon père, il faut que je dise adieu à ma sœur la liane Mâdhavî.
+
+CANNVA.
+
+Je connais ta tendresse pour elle: la voici à ta droite.
+
+SACOUNTALA, _s’approchant et embrassant la liane_.
+
+Liane Mâdhavî, reçois-moi dans tes bras fleuris. Je vais maintenant
+vivre loin de toi... Mon père, vous l’aimerez comme vous m’avez aimée.
+
+CANNVA.
+
+Oui, chère enfant. Maintenant reprends ta route.
+
+SACOUNTALA, _s’approchant de ses amies_.
+
+Je vous la recommande aussi.
+
+LES DEUX AMIES.
+
+Et nous, à qui nous recommanderas-tu? (_Elles pleurent._)
+
+CANNVA.
+
+Anousouyâ, Priyamvadâ, retenez vos larmes. Ne serait-ce pas à vous de
+donner du courage à Sacountalâ? (_Ils se remettent tous en route._)
+
+SACOUNTALA. (_Elle se trouve arrêtée tout à coup._)
+
+Qui est-ce qui met le pied sur le bord de mon voile? (_Elle se retourne
+et regarde._)
+
+CANNVA.
+
+ C’est le petit faon qui vient prendre
+ Dans ta main le gazon des bois.
+ Je me rappelle qu’une fois
+ L’herbe blessa sa bouche tendre:
+ Mais tu l’eus bien vite guéri
+ Avec l’huile des saints ermites.
+ Tu l’appelais ton fils chéri!
+ Il ne veut pas que tu nous quittes.
+
+SACOUNTALA.
+
+Pauvre petit, je pars, et tu veux me retenir. Tu venais de naître quand
+tu as perdu ta mère. C’est moi qui t’ai élevé. Tu ne m’auras plus
+maintenant; mais mon père prendra soin de toi. Retourne, laisse-moi
+partir. (_Elle part en pleurant._)
+
+CANNVA.
+
+Ne pleure pas, enfant. Du courage!
+
+SARNGARAVA.
+
+Bienheureux, l’usage est d’accompagner ceux qu’on aime jusqu’à la
+première eau qu’on trouve sur son chemin. Nous voici arrivés au bord
+d’un étang: donne-nous tes ordres et retourne sur tes pas.
+
+CANNVA.
+
+Asseyons-nous à l’ombre de ce figuier. (_Ils s’assoient._) Quelles
+recommandations ferez-vous de ma part au roi Douchanta? (_Il
+réfléchit._) Sârngarava, tu lui présenteras Sacountalâ, et tu lui diras
+en mon nom:
+
+ «Songe à Cannva l’ermite et songe à ta famille,
+ «Dont l’honneur repose sur toi.
+ «Rappelle-toi l’amour que t’a montré ma fille
+ «Au cœur ardent et plein de foi.
+ «Qu’elle ait dans ton palais même rang, même empire
+ «Que tes femmes à l’air hautain!
+ «Quant au bonheur, d’avance on ne peut rien en dire:
+ «Il faut laisser faire au destin.»
+
+SARNGARAVA.
+
+J’ai compris ta pensée.
+
+CANNVA, _regardant Sacountalâ_.
+
+Ma fille, je vais te donner mes derniers conseils: quoique j’aie
+toujours habité les bois, je connais le monde.
+
+SARNGARAVA.
+
+Rien n’est inconnu aux sages.
+
+CANNVA.
+
+Tu vas entrer dans la demeure de ton époux...
+
+ Écoute les anciens; accepte leur tutelle.
+ Dans le brillant harem t’attend plus d’une sœur:
+ Sois leur amie! Et si ton époux te querelle,
+ Garde de t’irriter: réponds avec douceur.
+ Surtout n’afflige pas tes serviteurs; sois bonne:
+ La grandeur ne doit pas égarer ta raison.
+ Voilà le droit chemin: celle qui l’abandonne
+ Est l’opprobre de sa maison.
+
+Qu’en pense Gautamî?
+
+GAUTAMI.
+
+C’est là le devoir d’une femme. (_A Sacountalâ._) Mon enfant, ne
+l’oublie jamais.
+
+CANNVA.
+
+Allons, ma fille, embrasse-moi et dis adieu à tes compagnes.
+
+SACOUNTALA.
+
+Mon père, elles vont donc me quitter déjà?
+
+CANNVA.
+
+Je dois les garder pour les donner un jour à leurs époux: elles ne
+peuvent pas te suivre; mais Gautamî t’accompagnera.
+
+SACOUNTALA, _se jetant dans les bras de son père_.
+
+Je suis arrachée des bras de mon père comme la liane du santal est
+déracinée et emportée loin du mont Malaya[49]. Comment pourrai-je vivre
+loin de ma patrie? (_Elle pleure._)
+
+ [49] Montagne de la côte de Malabar.
+
+CANNVA.
+
+Ma fille, sois forte.
+
+ Les soins de ta maison, les honneurs de la cour,
+ Ta dignité de souveraine,
+ Tous les graves devoirs qu’à chaque heure du jour
+ T’imposera ton nom de reine,
+ Enfin le noble fils qui doit naître de toi
+ Comme le soleil de l’aurore,
+ Tout te consolera de vivre loin de moi,
+ Si le passé t’est cher encore!
+
+SACOUNTALA, _tombant à ses pieds_.
+
+Adieu, mon père: je vous salue une dernière fois.
+
+CANNVA.
+
+Ma fille, sois heureuse autant que ton père le désire.
+
+SACOUNTALA, _courant à ses amies_.
+
+Mes chères compagnes, embrassez-moi,... toutes les deux ensemble.
+
+LES DEUX AMIES, _l’embrassant_.
+
+Ma chérie, si le roi tardait à te reconnaître,... montre-lui l’anneau
+qui porte son nom.
+
+SACOUNTALA.
+
+Que voulez-vous dire? Vous me faites trembler.
+
+LES DEUX AMIES.
+
+Non, ne crains rien: l’amitié est sujette aux inquiétudes folles.
+
+SARNGARAVA, _regardant le ciel_.
+
+Bienheureux, le soleil est au milieu de sa course.--Sacountalâ, il faut
+nous hâter.
+
+SACOUNTALA, _tenant encore une fois son père embrassé_.
+
+Mon père, reverrai-je jamais l’ermitage?
+
+CANNVA.
+
+Oui, ma fille.
+
+ Sois longtemps la compagne et la sœur de la Terre,
+ Première épouse de ton roi!
+ Donne aux Pourous un fils dont le lourd cimeterre
+ Glacera l’ennemi d’effroi.
+ Son père, un jour, voudra laisser à son épaule
+ L’accablant fardeau du pouvoir:
+ Pour songer au salut, vous changerez de rôle,
+ Tous deux vous viendrez nous revoir.
+
+GAUTAMI.
+
+Mon enfant, le temps presse: il faut partir. Engage ton père à retourner
+sur ses pas.--Mais il ne s’y décidera jamais de lui-même: je vais lui
+parler. (_A Cannva._) Allons, retirez-vous.
+
+CANNVA.
+
+Ma fille, je manque aux devoirs qui m’appellent dans l’ermitage.
+
+SACOUNTALA.
+
+Ces devoirs vont vous distraire et vous consoler; moi, j’emporte avec
+moi ma douleur.
+
+CANNVA.
+
+Ah! me crois-tu donc insensible?
+
+ Ce riz que tu jetais aux oiseaux de ces bois,
+ Je le verrai germer, j’en suivrai la croissance:
+ Tout me rappellera l’image d’autrefois!
+ Tout parlera de ton absence!
+
+Va, et que ton voyage soit béni! (_Sacountalâ sort avec Gautamî,
+Sârngarava et Sâradvata._)
+
+LES DEUX AMIES, _après l’avoir longtemps regardée, douloureusement_.
+
+Malheur à nous! Sacountalâ a disparu derrière les arbres.
+
+CANNVA.
+
+Anousouyâ, Priyamvadâ, votre compagne est partie: contenez votre douleur
+et suivez-moi. (_Ils reviennent tous les trois sur leurs pas._)
+
+LES DEUX AMIES.
+
+Mon père, l’ermitage est désert: Sacountalâ n’y est plus.
+
+CANNVA.
+
+L’amitié vous le fait voir ainsi. (_Il marche plongé dans ses
+réflexions._) Sentiment étrange! je perds Sacountalâ, et pourtant la
+paix est dans mon âme. Ah! je sais pourquoi.
+
+ Nos filles sont des biens qui ne sont pas à nous:
+ Ce dépôt précieux dont le père a la garde,
+ S’il connaît comme moi son devoir, il lui tarde
+ De le remettre intact dans les mains d’un époux.
+
+
+
+
+ACTE V
+
+L’AFFRONT
+
+
+On voit paraître le chambellan.
+
+LE CHAMBELLAN, _avec un soupir_.
+
+Ah! que la vieillesse est pesante!
+
+ Ce bâton de bambou, que portent comme insigne,
+ Dans le harem, les chambellans,
+ Est un appui pour moi: la vieillesse maligne
+ Alourdit mes pas chancelants.
+
+Le roi est au palais: j’ai à lui faire une communication pressante. (_Il
+fait quelques pas et s’arrête._) Qu’est-ce que c’est déjà? (_Après
+réflexion._) Ah! oui, je me souviens: des religieux, des disciples de
+Cannva demandent une audience. Ce que c’est que de nous!
+
+ La lampe qui s’éteint fume,
+ Se rallume;...
+ Mais c’est un éclair qui fuit!
+ Tel, mon esprit qui sommeille
+ Se réveille,
+ Puis se rendort dans la nuit.
+
+(_Il se remet en marche. Regardant devant lui._)
+
+Mais voici le roi.
+
+ Il a jugé son peuple et montré le devoir,
+ Comme un père, à la multitude.
+ Sa tâche est faite; il vient oublier son pouvoir,
+ Loin du bruit, dans la solitude.
+ Ainsi l’éléphant roi qui guide ses troupeaux
+ Souffre le soleil sans se plaindre,
+ Puis cherche dans les bois un lit pour le repos,
+ Que nul rayon ne puisse atteindre.
+
+Le roi descend à peine de son tribunal: est-ce le moment de lui annoncer
+que les disciples de Cannva demandent à le voir? Mais les maîtres du
+monde ne connaissent pas le repos.
+
+ Le soleil n’arrête jamais
+ L’attelage ardent qui le traîne;
+ Vent ou brise, brûlant ou frais,
+ L’air souffle sans reprendre haleine.
+ Sécha[50] demain comme aujourd’hui
+ Doit nous soutenir sur l’abîme:
+ Tel le bras royal est l’appui
+ Du peuple que charge la dîme.
+
+ [50] Serpent mythique qui porte la terre.
+
+(_Il fait encore quelques pas._)
+
+ * * * * *
+
+On voit paraître le roi. Près de lui est Mâdhavya. Derrière lui, ses
+officiers chacun à son rang.
+
+LE ROI. (_Son attitude trahit la fatigue._)
+
+Les autres hommes sont heureux quand ils sont arrivés au terme de leurs
+désirs: pour un roi, l’avènement au trône est le commencement des
+peines.
+
+ Les plus brillants honneurs sont bien vite obscurcis:
+ L’ambition s’apaise;
+ Mais avec le pouvoir s’en viennent les soucis,
+ Et l’on sent ce qu’il pèse!
+ Souvent on voit fléchir sous le royal bandeau
+ La tête la plus forte;
+ Le parasol est moins un abri qu’un fardeau
+ Pour celui qui le porte.
+
+VOIX DES POÈTES DE COUR _derrière la scène_.
+
+Gloire au roi!
+
+PREMIER POÈTE.
+
+ Notre bien est ton seul souci:
+ Tu vas,... rien ne t’arrête.
+ Nature de roi, c’est ainsi
+ Que le Seigneur t’a faite.
+ Arbre, tu portes sur ta tête
+ Le ciel de feu:
+ Si grand que soit notre nombre,
+ Nous reposons sous ton ombre;
+ Pour toi la peine est un jeu.
+
+DEUXIÈME POÈTE.
+
+ D’un geste tu calmes les haines;
+ Tu rends ton peuple humain.
+ S’il s’égare, tu le ramènes
+ D’un mot dans le chemin.
+ On voit le riche ouvrir la main
+ A la détresse:
+ Mais ses bienfaits sont comptés.
+ Toi, tu répands tes bontés
+ Sur tous comme une caresse.
+
+LE ROI, _après les avoir entendus_.
+
+Au sortir de l’audience, j’étais accablé de fatigue; mais la voix de mes
+poètes m’a ranimé comme par enchantement.
+
+MADHAVYA.
+
+Le taureau est comme toi: il oublie sa peine quand on lui dit: «Bravo,
+mâle du troupeau!»
+
+LE ROI, _souriant_.
+
+Asseyons-nous. (_Tous deux s’assoient; les autres personnages restent
+debout, chacun à sa place. On entend derrière la scène le son d’un
+luth._)
+
+MADHAVYA, _écoutant_.
+
+Cher ami, entends-tu ce luth dans la salle de concerts? Il est pincé par
+des doigts savants; c’est la reine Vasoumatî qui s’exerce.
+
+LE ROI.
+
+Tais-toi; laisse-moi écouter.
+
+LE CHAMBELLAN, _regardant le roi_.
+
+Le roi est occupé; j’attendrai. (_Il se tient dans un coin._)
+
+CHANSON _derrière la scène_.
+
+ Pourquoi vas-tu de corolle en corolle,
+ Abeille folle,
+ Sans revenir?
+ N’auras-tu pas pour la fleur abusée
+ Qui t’a grisée
+ Un souvenir?
+
+LE ROI.
+
+Voilà un chant bien passionné.
+
+MADHAVYA.
+
+Mais dis-moi, cher ami, as-tu bien compris le sens des paroles?
+
+LE ROI, _souriant_.
+
+C’est la plainte d’une amante fidèle. Apparemment la reine Vasoumatî a
+quelque reproche à me faire. Ami Mâdhavya, va lui présenter mes excuses.
+
+MADHAVYA.
+
+A tes ordres. (_Il se lève._) C’est-à-dire,... un instant! Tu m’envoies
+à ta place prendre l’ours par la queue: quand elle me tiendra dans ses
+griffes, plus d’espoir de salut; je serai comme le dévot qui reste
+attaché au monde.
+
+LE ROI.
+
+Va donc! Tu n’as qu’à t’y prendre poliment, elle t’écoutera.
+
+MADHAVYA.
+
+Allons! il faut y passer. (_Il sort._)
+
+LE ROI, _à part_.
+
+C’est étrange! mon cœur est libre, et cependant, quand j’ai entendu
+cette chanson, je suis devenu mélancolique comme si j’étais séparé d’un
+être aimé. Ah! j’en devine la cause.
+
+ Souvent un bel objet, un chant plaintif ou tendre
+ Fait rêver,
+ Et, troublé dans sa paix, le cœur cherche à comprendre...
+ Sans trouver.
+ Mais nous avons aimé dans une autre existence,
+ Et pleuré:
+ L’instinct vague et charmant de la ressouvenance
+ Est sacré.
+
+(_Il cherche inutilement à rappeler ses souvenirs._)
+
+LE CHAMBELLAN, _s’approchant_.
+
+Gloire au roi! Des religieux viennent d’arriver des forêts qui bordent
+l’Himâlaya; ils t’apportent un message de Cannva; deux femmes les
+accompagnent: daigneras-tu les recevoir?
+
+LE ROI, _avec étonnement_.
+
+Comment! des religieux porteurs d’un message de Cannva? et deux femmes
+avec eux?
+
+LE CHAMBELLAN.
+
+Oui, Sire.
+
+LE ROI.
+
+Va dire en mon nom à mon chapelain Somarâta de rendre aux ermites les
+honneurs prescrits par la sainte loi, et de les introduire; je vais me
+rendre dans la salle réservée à la réception des religieux.
+
+LE CHAMBELLAN.
+
+Tes ordres seront exécutés. (_Il sort._)
+
+LE ROI, _se levant_.
+
+Vétravatî[51], précède-moi: nous allons au sanctuaire du feu domestique.
+
+ [51] C’est la gardienne des portes: elle précède toujours le roi pour
+ les lui ouvrir.
+
+VÉTRAVATI.
+
+Veuillez me suivre. (_Ils se rendent dans le sanctuaire._)
+
+ * * * * *
+
+VÉTRAVATI.
+
+Maître, voici la terrasse du sanctuaire; elle vient d’être purifiée; la
+vache est à sa place, prête à donner son lait pour les offrandes:
+veuillez monter.
+
+LE ROI.
+
+(_Il gravit la terrasse avec respect, et se tient debout, appuyé sur
+l’épaule d’un de ses officiers._)
+
+Vétravatî, quel peut être le message dont Cannva a chargé ces religieux?
+
+ Les démons conjurés contre les ermitages
+ Infestent-ils leurs bois épais?
+ Les daims nés à l’abri de leurs pieux ombrages
+ N’y ruminent-ils plus en paix?
+ Peut-être, avant le temps, l’essor des fleurs s’arrête,
+ Et les bourgeons restent cachés:
+ L’ermite, au fond des bois, souffre, et c’est sur sa tête
+ Que le sort punit mes péchés.
+
+VÉTRAVATI.
+
+Non, Roi, les ermitages sont tranquilles; la renommée de votre bras
+suffit pour y maintenir la paix: les religieux ne peuvent venir que pour
+vous présenter leurs hommages et leurs actions de grâces.
+
+ * * * * *
+
+On voit paraître les deux disciples de Cannva et Gautamî, conduisant
+Sacountalâ. Ils sont précédés du chapelain et du chambellan.
+
+LE CHAMBELLAN.
+
+Suivez-moi.
+
+SARNGARAVA.
+
+Ami Sâradvata,
+
+ Je sais que ce palais est la demeure auguste
+ D’un roi digne du rang où Brahma l’a placé:
+ Il fait régner la loi; sa main puissante et juste
+ Maintient un peuple entier dans le chemin tracé.
+ Mais, étonné du bruit, perdu dans cette foule,
+ Moi, fils d’un ermitage et fidèle à mon vœu,
+ Je frémis,... et je crains que ce toit ne s’écroule
+ Car la maison me semble en feu.
+
+SARADVATA.
+
+Sârngarava, je comprends ton trouble au milieu de la ville immense;
+moi-même je me dis:
+
+ Je suis pur, et la vie en ces lieux est souillée;
+ Je veille, et devant moi ce peuple est endormi;
+ Je suis libre: voici la prison verrouillée;
+ Le monde est pour l’ermite un mortel ennemi!
+
+LE CHAPELAIN.
+
+Ce sont de tels sentiments qui font la grandeur de vos pareils.
+
+SACOUNTALA. (_Elle sent un mouvement involontaire de l’œil droit[52]._)
+
+ [52] C’est un présage funeste pour une femme.
+
+Ah! je sens un présage funeste.
+
+GAUTAMI.
+
+Écartons-le, ma fille. Que le danger se détourne de toi! (_Ils
+s’avancent._)
+
+LE CHAPELAIN, _désignant le roi_.
+
+Ermites, voici le protecteur des laïques et des religieux. Il vient à
+peine de quitter son tribunal, et pourtant il daigne vous recevoir.
+
+SARNGARAVA.
+
+Sa conduite mérite des éloges, mais elle ne nous étonne pas.
+
+ L’arbre se penche vers la terre,
+ Courbé sous le poids des fruits mûrs;
+ Le ciel, chargé d’eau salutaire,
+ S’affaisse en nuages obscurs;
+ Quand la fortune surabonde,
+ L’homme de bien baisse les yeux:
+ Les vit-on jamais orgueilleux,
+ Ceux qui font le bonheur du monde?
+
+VÉTRAVATI.
+
+Roi, les ermites ont le visage serein: ils ne viennent pas pour se
+plaindre.
+
+LE ROI, _regardant Sacountalâ_.
+
+ Quelle est donc cette femme? A peine la voit-on
+ Sous son voile; et pourtant sa beauté se devine:
+ Elle est au milieu d’eux comme un tendre bouton
+ Parmi des broussailles d’épine.
+
+VÉTRAVATI.
+
+Maître, elle paraît bien belle.
+
+LE ROI.
+
+Oui; mais je ne dois pas regarder la femme d’autrui.
+
+SACOUNTALA, _mettant la main sur son cœur, à part_.
+
+O mon cœur! pourquoi trembles-tu? N’ai-je pas le plus tendre des époux?
+Sois sans crainte.
+
+LE CHAPELAIN, _s’avançant_.
+
+Salut au roi! Roi, j’ai rendu aux ermites les honneurs prescrits. L’un
+d’eux t’apporte un message de son maître: daigne l’entendre.
+
+LE ROI, _respectueusement_.
+
+J’écoute.
+
+LES DEUX DISCIPLES, _levant la main_.
+
+Gloire au roi!
+
+LE ROI, _s’inclinant_.
+
+Salut à vous tous!
+
+LES DEUX DISCIPLES.
+
+Salut!
+
+LE ROI.
+
+Votre piété prospère-t-elle?
+
+LES DEUX DISCIPLES.
+
+ Roi protecteur des bons, n’es-tu pas notre père?
+ Qui donc nous toucherait quand ton bras nous défend?
+ Vit-on jamais la nuit, sortant de son repaire,
+ Braver le soleil triomphant?
+
+LE ROI, _à part_.
+
+Alors je suis un vrai roi. (_Haut._) Comment se porte le bienheureux
+Cannva? Tous ses désirs sont-ils satisfaits?
+
+SARNGARAVA.
+
+Roi, le bonheur des sages ne dépend que d’eux-mêmes. Il m’a chargé de te
+saluer en son nom et de te dire...
+
+LE ROI.
+
+Parlez.
+
+SARNGARAVA.
+
+«Ma fille s’est donnée à toi: j’approuve cette union. Et comment ne
+l’approuverais-je pas?
+
+ «Brahma sait que souvent on a médit de lui:
+ «Il s’est mis cette fois à l’abri de tout blâme.
+ «Pour prouver sa sagesse, il unit aujourd’hui
+ «L’âme innocente au cœur que la vaillance enflamme.
+
+«Elle est grosse: reçois-la, et acquittez-vous désormais en commun de
+tous les devoirs prescrits par la sainte loi.»
+
+GAUTAMI.
+
+Gracieux seigneur, je n’ai point à prendre ici la parole: vous savez
+pourquoi.
+
+LE ROI.
+
+Parlez, Madame.
+
+GAUTAMI.
+
+ Vous vous êtes donnés vous-mêmes l’un à l’autre,
+ Et vous avez jugé les conseils superflus;
+ Ses parents n’ont rien su; cette affaire est la vôtre:
+ Je n’ai rien à dire de plus.
+
+SACOUNTALA.
+
+Que va répondre mon époux?
+
+LE ROI, _au comble de l’étonnement_.
+
+Holà! que voulez-vous dire?
+
+SACOUNTALA, _à part_.
+
+Dieux! quelle hauteur et quelle dureté dans sa parole!
+
+SARNGARAVA.
+
+Ce que nous voulons dire? Ne connais-tu pas le monde et ses exigences?
+
+ L’épouse que retient sa première famille
+ Excite les soupçons et les méchants propos:
+ Il faut, pour que le père ait l’esprit en repos,
+ Que l’époux soit garant de l’honneur de sa fille.
+
+LE ROI.
+
+Quoi! vous dites que j’ai épousé cette femme?
+
+SACOUNTALA, _désespérée, à part_.
+
+Ah! mon cœur, tu avais raison de trembler.
+
+SARNGARAVA.
+
+Il sied mal à un roi de regretter un de ses actes et de fuir les devoirs
+qu’il impose.
+
+LE ROI.
+
+Vous me calomniez.
+
+SARNGARAVA, _avec colère_.
+
+Voilà ce qu’il faut attendre des princes qui ne savent pas porter
+l’ivresse du pouvoir.
+
+LE ROI.
+
+C’est une insulte grossière.
+
+GAUTAMI, _à Sacountalâ_.
+
+Ne rougis pas, ma fille, je vais lever ton voile: j’espère qu’alors ton
+époux te reconnaîtra. (Elle lui lève son voile.)
+
+LE ROI, _regardant Sacountalâ, à part_.
+
+ Elle est belle... Et l’on voit qu’elle a donné sa fleur:
+ Quelle est donc cette femme?
+ On me dit son époux: je n’en ai, par malheur,
+ Nul souvenir dans l’âme.
+ L’abeille ne veut pas d’un calice taché,
+ Et pourtant s’émerveille
+ Devant le jasmin d’or que la pluie a touché:
+ Je suis comme l’abeille.
+
+VÉTRAVATI, _à part_.
+
+Vraiment, la vertu du roi est grande. Quel autre hésiterait en voyant
+une pareille beauté s’offrir volontairement à lui?
+
+SARNGARAVA.
+
+Eh bien! Roi, tu te tais?
+
+LE ROI.
+
+Ermite, plus j’interroge mes souvenirs, moins je me rappelle avoir
+possédé cette femme. Elle est visiblement enceinte: je serais coupable
+d’adultère si je la recevais chez moi.
+
+SACOUNTALA, _à part_.
+
+Malheur à moi! il renie notre amour. La liane de mon espérance qui
+montait jusqu’au ciel est brisée et gisante à terre.
+
+SARNGARAVA.
+
+Réfléchis encore.
+
+ Tu séduis l’innocence et ton amour trop prompt
+ Ose offenser un père absent: il te pardonne.
+ Tu dérobais son bien: lui-même il te le donne.
+ Voilà sa récompense?... Un odieux affront!
+
+SARADVATA.
+
+Sârngarava, il est inutile de poursuivre. Sacountalâ, nous avons dit ce
+que nous avions à dire; tu as entendu le roi: réponds-lui toi-même.
+
+SACOUNTALA, _à part_.
+
+Son cœur a changé: l’indifférence a succédé à tant d’amour. A quoi bon
+lui rappeler le passé? Si, pourtant: mon honneur le commande, je
+parlerai. (_Haut._) Mon époux... (_Se reprenant._) Mais tu me refuses le
+droit de te donner ce nom. Roi, est-il digne d’un descendant de Pourou
+de repousser par d’aussi dures paroles un cœur loyal qui a cru à ta
+promesse et qui s’est donné à toi?
+
+LE ROI, _se bouchant les oreilles_.
+
+Tais-toi! tais-toi!
+
+ Ah! tu veux m’entraîner, perfide enchanteresse!
+ Tu veux souiller le nom que j’ai reçu si pur:
+ Le vil torrent s’attaque à l’arbre qui se dresse,
+ Et sa fange corrompt le lac aux flots d’azur!
+
+SACOUNTALA.
+
+Eh bien! s’il est vrai que tu me croies la femme d’un autre, j’ai un
+moyen de lever tes scrupules: l’anneau que tu m’as donné.
+
+LE ROI.
+
+En vérité, le moyen serait excellent.
+
+SACOUNTALA, _tâtant son doigt_.
+
+Malheur! oh! malheur! l’anneau n’est plus à mon doigt. (_Elle jette à
+Gautamî un regard désespéré._)
+
+GAUTAMI.
+
+Mon enfant, tu t’es arrêtée à Sacrâvatâra pour faire tes ablutions dans
+les bains de Satchî[53]: c’est là que tu auras perdu l’anneau.
+
+ [53] Épouse du dieu Indra.
+
+LE ROI.
+
+Voilà ce qui s’appelle de la présence d’esprit. On a bien raison de dire
+que les femmes n’en manquent jamais.
+
+SACOUNTALA.
+
+Dis plutôt que c’est là un coup du destin; mais j’essayerai encore de te
+convaincre.
+
+LE ROI.
+
+J’aurai donc encore à t’entendre.
+
+SACOUNTALA.
+
+Ne te souviens-tu pas qu’un jour, dans le berceau de bambous, tu tenais
+à la main un peu d’eau dans une feuille de lotus?
+
+LE ROI.
+
+J’écoute.
+
+SACOUNTALA.
+
+A ce moment, le petit faon que j’avais adopté s’est approché; tu l’as
+caressé, et tu as voulu le faire boire le premier; mais il ne te
+connaissait pas: il a refusé de boire dans ta main. J’ai pris la feuille
+de lotus, et alors il s’est avancé sans crainte; cela t’a fait sourire,
+et tu as dit: «Le proverbe est bien vrai: qui se ressemble s’assemble.
+N’êtes-vous pas tous les deux des enfants des bois?»
+
+LE ROI.
+
+Enivrants mensonges! C’est à de pareils artifices que se laissent
+prendre les hommes sensuels.
+
+GAUTAMI.
+
+Grand roi, tu parles mal. Cette enfant a été élevée dans un ermitage:
+elle ignore ce que c’est que mentir.
+
+LE ROI.
+
+Vénérable mère!...
+
+ Le Cokila porte ses œufs
+ Dans le nid d’oiseaux plus fidèles,
+ Puis s’envole, laissant chez eux
+ Ses petits, tant qu’ils n’ont pas d’ailes.
+ La femelle de l’animal
+ Pratique d’instinct l’imposture:
+ Mais chez les femmes, pour le mal,
+ L’esprit ajoute à la nature.
+
+SACOUNTALA, _avec colère_.
+
+Tu es un trompeur, et tu juges tous les cœurs d’après le tien. Mais qui
+voudrait te ressembler? Tu fais parade de ta vertu, et tu es pareil à un
+puits dangereux caché sous l’herbe des prairies.
+
+LE ROI, _à part_.
+
+Sa colère n’est pourtant pas celle d’une courtisane: on y reconnaît une
+nature farouche.
+
+ Ses regards ne sont pas de galantes œillades:
+ Le sang gonfle ses yeux taris!
+ Ses mots entrecoupés, et lancés par saccades,
+ Sonnent dans l’air comme des cris;
+ Un frisson la secoue, et fait trembler sa lèvre
+ Plus rouge qu’un fruit empourpré:
+ Ses sourcils contractés, son front chargé de fièvre,
+ Tout révèle un cœur ulcéré!
+
+Mais je suis trop crédule: elle a vu qu’elle ne réussissait pas, et sa
+colère n’est qu’un artifice de plus.
+
+ Je reste insensible à sa voix,
+ Au doux récit de l’aventure
+ Qui nous unit au fond des bois;
+ Je suis un ingrat, un parjure:
+ Le juste courroux qui l’étreint
+ Doit froncer son sourcil mobile!
+ Ce bel arc[54] ne m’a pas atteint:
+ Elle brise une arme inutile!
+
+ [54] Le sourcil est comparé à l’arc de l’Amour.
+
+(_Haut._) Ma belle, les sujets de Douchanta connaissent leur maître; ils
+ne lui ont jamais reproché de déloyauté.
+
+SACOUNTALA.
+
+C’est bien! Ainsi je passerai maintenant pour une femme perdue, parce
+que j’ai eu confiance dans le sang de Pourou, et que je me suis donnée à
+ce roi qui a le miel sur les lèvres et une pierre à la place du cœur!
+(_Elle baisse son voile._)
+
+SARNGARAVA.
+
+C’est le châtiment de la légèreté.
+
+ L’acte est prompt; le regret doit suivre.
+ Toujours l’imprudence a gémi.
+ La vierge crédule se livre
+ A son plus cruel ennemi.
+
+LE ROI.
+
+Mais songez-vous, quand vous portez contre moi de telles accusations,
+que vous n’avez d’autre garant que sa parole?
+
+SARNGARAVA, _avec indignation_.
+
+Vous avez tous entendu l’attaque et la défense: soyez juges!
+
+ Elle n’a jamais fait du mensonge une étude
+ Pour régner par la fraude et profaner les lois!
+ Mais l’enfance est habile, et la débauche est prude?
+ Croyons plutôt les rois!
+
+LE ROI.
+
+Eh bien! prêtre infaillible, supposons que je sois tel que tu dis... Je
+l’ai trompée, soit; quel sera mon châtiment?
+
+SARNGARAVA.
+
+Ta chute.
+
+LE ROI.
+
+La chute d’un descendant de Pourou? Voilà qui est peu croyable.
+
+SARNGARAVA.
+
+Roi, pourquoi perdre notre temps à discourir? Nous t’avons porté le
+message de Cannva: nous n’avons plus qu’à nous retirer.
+
+ L’époux est un maître; personne
+ N’a droit de toucher à son bien,
+ Qu’il le garde ou qu’il l’abandonne:
+ Fais ce qui te plaira du tien!
+
+Gautamî, nous vous suivons. (_Ils se mettent en marche._)
+
+SACOUNTALA.
+
+J’ai été abusée par un trompeur; m’abandonnerez-vous aussi? (_Elle veut
+les suivre._)
+
+GAUTAMI, _revenant sur ses pas, et la regardant_.
+
+Sârngarava, mon fils, Sacountalâ s’attache à nos pas... Ses gémissements
+ne vous font-ils pas pitié? Que voulez-vous que devienne l’infortunée
+chez un époux cruel qui la repousse?
+
+SARNGARAVA, _se retournant, avec colère, à Sacountalâ_.
+
+Cesse tes importunités. Prétends-tu donc t’appartenir[55] et suivre ta
+fantaisie? (_Sacountalâ tremble de frayeur._) Écoute.
+
+ [55] Une honnête femme, dans l’Inde, doit toujours être dépendante;
+ comme elle a été soumise à son père avant le mariage, elle l’est
+ dans le veuvage à son fils aîné.
+
+ Ne viens pas supplier ton père: il te renie,
+ Si ta vie est impure! Et si ton cœur t’absout,
+ Je te dis en son nom: «Reste!... Aimée ou honnie,
+ «Fais ton devoir, et sois fidèle jusqu’au bout!»
+
+Reste là; nous partons.
+
+LE ROI.
+
+Dis-moi, ermite, à ton tour, pourquoi trompes-tu cette femme avec ta
+fausse science?
+
+ Les baisers du soleil épargnent la corolle
+ Dont l’amour appartient à l’astre de la nuit:
+ La femme du prochain est un trésor qui nuit
+ Au libertin qui le lui vole.
+
+SARNGARAVA.
+
+Et si quelque trouble étrange t’avait fait oublier le passé,... dois-tu,
+craignant, comme tu le dis, de te couvrir d’une souillure, t’exposer à
+répudier ta légitime épouse?
+
+LE ROI, _au chapelain_.
+
+Dites-moi ce que je dois faire.
+
+ Est-ce moi qui délire, ou bien elle qui ment?
+ J’y rêve, et je m’épuise à sonder ce mystère:
+ Mon honneur inquiet redoute également
+ Et l’abandon coupable et l’impur adultère.
+
+LE CHAPELAIN, _après réflexion_.
+
+Roi, puisque tu me demandes mon avis...
+
+LE ROI.
+
+Éclairez-moi, Maître.
+
+LE CHAPELAIN.
+
+Je te proposerai de la garder dans ma demeure jusqu’à sa délivrance.
+
+LE ROI.
+
+Et pourquoi?
+
+LE CHAPELAIN.
+
+Les devins ont prédit que ton premier fils régnerait sur l’univers. Si
+elle met au monde un fils, et qu’il porte sur son corps les signes qui
+présagent la plus haute souveraineté, alors tu rendras hommage à la
+vertu de la mère et tu l’introduiras dans ton harem; sinon, il sera
+toujours temps de la renvoyer à l’ermite.
+
+LE ROI.
+
+Faites comme vous voudrez.
+
+LE CHAPELAIN, _se levant_.
+
+Ma fille, veuillez me suivre.
+
+SACOUNTALA.
+
+Terre auguste, ouvre-toi et cache ma honte! (_Elle part en pleurant avec
+le chapelain, les ascètes et Gautamî. Le roi est toujours sous
+l’influence de la malédiction qui lui ôte le souvenir; il pense à ce qui
+vient de se passer._)
+
+VOIX _derrière la scène_.
+
+Dieux! quel prodige!
+
+LE ROI, _écoutant_.
+
+Qu’y a-t-il?
+
+LE CHAPELAIN, _entrant, dans le plus grand trouble_.
+
+Roi, il vient d’arriver un prodige.
+
+LE ROI.
+
+Lequel?
+
+LE CHAPELAIN.
+
+Les disciples de Cannva s’éloignaient à peine... C’était près des bains
+sacrés des Apsaras...
+
+ Nous marchions... Je voyais son angoisse mortelle,
+ Ses yeux gonflés, ses bras qui se tordaient dans l’air...
+
+LE ROI.
+
+Et alors?
+
+LE CHAPELAIN.
+
+ Une forme se dresse,... ou plutôt un éclair
+ Brille et disparaît avec elle!
+
+(_Tous expriment par des gestes leur stupéfaction._)
+
+LE ROI.
+
+Maître, nous ne devions plus nous occuper de cette affaire; pourquoi y
+revenir encore? Qu’il n’en soit plus question!
+
+LE CHAPELAIN.
+
+Gloire au roi! (_Il sort._)
+
+LE ROI.
+
+Vétravatî, je me sens fatigué; je me retire dans mon appartement:
+précède-moi.
+
+VÉTRAVATI.
+
+Veuillez me suivre.
+
+LE ROI, _à part, tout en marchant_.
+
+ En vain je cherche au fond de ma mémoire:
+ Cette femme n’est rien pour moi.
+ Et cependant,... je suis près de la croire:
+ Mon cœur bat, je ne sais pourquoi!
+
+
+
+
+ACTE VI
+
+SÉPARATION
+
+
+PREMIÈRE PARTIE
+
+On voit paraître le chef de la police et deux gardiens traînant un
+prisonnier qui a les mains liées derrière le dos.
+
+LES DEUX GARDIENS, _frappant le prisonnier_.
+
+Coquin, voleur, parle donc! C’est l’anneau du roi. Il est tout reluisant
+de pierres fines, et le nom de Douchanta y est gravé. Où l’as-tu pris?
+
+LE PRISONNIER, _tremblant de frayeur_.
+
+Messieurs, ayez pitié de moi: je ne suis pas un voleur.
+
+PREMIER GARDIEN.
+
+Tu es sans doute un saint brahmane? Le roi t’en aura fait cadeau!
+
+LE PRISONNIER.
+
+Écoutez donc! Je demeure à Sacrâvatâra, et je suis pêcheur de mon état.
+
+DEUXIÈME GARDIEN.
+
+Brigand, qu’est-ce que ça nous fait, ton pays et ton état?
+
+LE CHEF.
+
+Soutchaca, laisse-le parler; ne l’interromps pas.
+
+LES DEUX GARDIENS.
+
+Bien, Maître!--Allons, parle... Veux-tu bien parler?
+
+LE PÊCHEUR.
+
+Mes filets et mes hameçons, voilà le gagne-pain de ma famille.
+
+LE CHEF, _riant_.
+
+Il est joli votre gagne-pain[56]!
+
+ [56] Les pêcheurs sont de caste vile, parce qu’ils font mourir des
+ animaux.
+
+LE PÊCHEUR.
+
+Seigneur, ne nous en faites pas un crime.
+
+ Mon père était pêcheur naguère;
+ Ce fut son métier: c’est le mien.
+ Ai-je raison? Je n’en sais rien:
+ Mais je fais ce qu’a fait mon père.
+ Les dieux aiment la bonne chère:
+ Un saint brahmane est leur boucher[57].
+ Oserait-on lui reprocher
+ De faire ce qu’a fait son père?
+
+ [57] Le sacrificateur.
+
+LE CHEF.
+
+C’est bon! Continue.
+
+LE PÊCHEUR.
+
+Pour lors j’avais donc pris un Rohita[58]; je le coupe en morceaux:
+voilà que je trouve dedans cet anneau avec toutes ses pierres fines.
+Dame! je suis venu pour le vendre. Je le montrais; vous m’avez empoigné:
+voilà l’histoire. Maintenant tuez-moi, hachez-moi si j’ai menti.
+
+ [58] Espèce de poisson.
+
+LE CHEF, _flairant l’anneau_.
+
+Djânouca, il n’y a pas moyen d’en douter: cet anneau a passé par le
+ventre d’un poisson; il suffit de le sentir. Mais comment y était-il
+entré? Allons voir au palais.
+
+LES DEUX GARDIENS, _au pêcheur_.
+
+Allons, coupeur de bourses, en avant! (_Ils se mettent en marche._)
+
+LE CHEF.
+
+Soutchaca, attention! j’entre au palais; restez à la porte jusqu’à ce
+que je revienne.
+
+LES DEUX GARDIENS.
+
+Entrez, Maître, et soyez bien reçu.
+
+LE CHEF.
+
+Je l’espère. (_Il sort._)
+
+SOUTCHACA.
+
+Djânouca, il est bien longtemps.
+
+DJANOUCA.
+
+Ah! mais on ne voit pas comme ça les rois tout de suite: il faut
+attendre le bon moment.
+
+SOUTCHACA.
+
+Djânouca, la main me démange. (_Montrant le pêcheur._) Tu vois ce
+coquin-là; j’ai une furieuse envie de lui faire son affaire.
+
+LE PÊCHEUR.
+
+Seigneur, ne me faites pas mourir comme ça,... sans savoir.
+
+DJANOUCA, _regardant à l’intérieur_.
+
+Ah! voilà notre chef: il apporte l’ordre du roi. (_Au pêcheur._) De deux
+choses l’une: ou tu vas retourner prendre tes poissons[59], ou c’est
+nous qui ferons une offrande de ta chair aux vautours et aux chacals.
+
+ [59] Il y a ici un jeu de mots intraduisible: les mots du texte
+ peuvent aussi signifier «revoir ta famille».
+
+LE CHEF, _rentrant_.
+
+Allons, vite! vous allez le...
+
+LE PÊCHEUR.
+
+Ah! je suis mort!
+
+LE CHEF.
+
+... le lâcher. Tu es libre, pêcheur.--Tout ce qu’il a dit est vrai:
+c’est bien ainsi qu’il a dû trouver l’anneau; le roi en est persuadé.
+
+SOUTCHACA.
+
+On va obéir, Maître. (_Au pêcheur._) Tu pourras bien dire que tu es
+revenu de l’enfer, toi. (_Il détache ses liens._)
+
+LE PÊCHEUR, _se prosternant devant le chef de la police_.
+
+Seigneur, je vous dois la vie.
+
+LE CHEF.
+
+Relève-toi et prends ce bracelet: c’est le prix auquel le roi estime la
+valeur de la bague; il t’en fait cadeau. (_Il tend le bracelet au
+pêcheur._)
+
+LE PÊCHEUR, _en le prenant, joyeux_.
+
+Le roi est bien bon.
+
+DJANOUCA.
+
+En voilà un qui peut se vanter d’avoir de la chance: il descend du pal
+pour monter sur le dos de l’éléphant.
+
+SOUTCHACA.
+
+Peste! la récompense est grosse. Il faut croire que les pierres de
+l’anneau sont bien fines pour que le roi y tienne tant!
+
+LE CHEF.
+
+Je ne pense pas qu’il tienne aux pierres; je crois plutôt...
+
+LES DEUX GARDIENS.
+
+Quoi donc?
+
+LE CHEF.
+
+Que la vue de l’anneau a rappelé au roi une personne qu’il aime. Lui qui
+est si grave d’ordinaire, dès qu’il l’a aperçu, il s’est troublé.
+
+SOUTCHACA.
+
+Alors vous lui avez rendu un fier service?
+
+DJANOUCA.
+
+Et c’est l’ennemi des poissons qui a la récompense. (_Il lui fait la
+grimace._)
+
+LE PÊCHEUR.
+
+Messieurs, je veux vous donner votre pourboire. Je vends le bracelet; la
+moitié du prix est pour vous.
+
+DJANOUCA.
+
+Ah! c’est bien, ça, pêcheur! Tu es mon meilleur ami. Viens faire plus
+ample connaissance devant une bouteille de rhum. Entrons au cabaret.
+(_Ils sortent tous._)
+
+
+DEUXIÈME PARTIE
+
+Misrakésî paraît, traversant les airs.
+
+MISRAKÉSI.
+
+C’était mon tour de garde aux bains sacrés des Apsaras; me voilà
+relevée, et la mère de Sacountalâ m’a priée de voir ce que fait le roi.
+Ménacâ est ma sœur, et j’aime sa fille comme une autre moi-même. (_Elle
+regarde tout autour d’elle._) Comment! c’est jour de fête, et on ne voit
+encore aucun préparatif dans le palais! Qu’est-ce qui se passe? Je suis
+déesse, et je pourrais deviner ce secret par le seul effort de ma
+pensée[60]; mais j’aime mieux suivre les instructions de ma chère Ménacâ
+et voir de mes yeux. Voilà déjà deux bouquetières: je vais me tenir à
+leurs côtés, enveloppée du voile qui me rend invisible, et j’apprendrai
+sans doute quelque chose. (_Misrakésî met pied à terre. On voit entrer
+une suivante: elle examine une branche de manguier. Une autre vient
+après elle._)
+
+ [60] Elle aurait bien dû, ainsi que la mère de Sacountalâ, employer ce
+ don de double vue à pénétrer aussi la véritable cause de l’égarement
+ de Douchanta. Mais la bonhomie avec laquelle le poète semble
+ s’accuser lui-même est faite pour désarmer la critique.
+
+PREMIÈRE SUIVANTE.
+
+Ah! voilà le printemps qui revient.
+
+ Sur la branche un bouton vert
+ Entr’ouvert
+ Laisse échapper un pli rose.
+ Fraîche haleine du printemps
+ Que j’attends,
+ Sors donc de la fleur éclose!
+
+DEUXIÈME SUIVANTE.
+
+Parabhriticâ, qu’est-ce que tu dis là toute seule?
+
+PARABHRITICA.
+
+Ah! c’est Madhouricâ. Ma chère, quand Parabhriticâ voit le manguier
+fleurir, cela lui fait perdre la tête.
+
+MADHOURICA, _joyeuse_.
+
+Comment! c’est le printemps alors?
+
+PARABHRITICA.
+
+Sans doute, et c’est pour toi comme pour moi la saison de la joie, de
+l’amour et des chansons.
+
+MADHOURICA.
+
+Ma chère, laisse-moi m’appuyer sur toi: je vais me dresser sur la pointe
+des pieds pour cueillir cette fleur et l’offrir au dieu de l’amour.
+
+PARABHRITICA.
+
+Oui, mais à une condition: c’est que j’aurai ma part de ses
+bénédictions.
+
+MADHOURICA.
+
+Cela va sans dire. Ne sommes-nous pas une même âme en deux corps? (_Elle
+s’appuie sur sa compagne et cueille la fleur._) Tiens! la fleur n’est
+pas encore ouverte; mais le parfum s’échappe déjà de la tige brisée.
+(_Elle joint les mains._) Honneur au dieu de l’amour!
+
+ Bouton près d’éclore,
+ L’Amour, que j’implore,
+ Règne en ce beau parc:
+ Exquise fleurette,
+ Sois l’arme discrète
+ Que lance son arc!
+ Celui qui dirige
+ Ta légère tige
+ Est le grand vainqueur!
+ Odorante flèche,
+ Va faire ta brèche:
+ Vole, et frappe au cœur!
+
+(_Elle jette le bouton en l’air._)
+
+LE CHAMBELLAN, _entrant, avec colère_.
+
+Que fais-tu, folle que tu es? Le roi a défendu de célébrer la fête du
+printemps, et tu te permets de cueillir la fleur du manguier!
+
+LES DEUX SUIVANTES, _effrayées_.
+
+Pardonnez-nous, nous n’en savions rien.
+
+LE CHAMBELLAN.
+
+Hum! est-ce bien vrai? Mais les arbres mêmes semblent le savoir: ils
+obéissent au roi, et leurs hôtes font comme eux. Voyez!
+
+ Le bouton demi-clos garde les étamines
+ Sous son pli;
+ Le bourgeon, sans s’ouvrir, au bout des branches fines
+ A molli;
+ L’oiseau retient les sons de sa voix enivrée
+ Dans les bois:
+ La flèche de l’Amour reste à demi tirée
+ Du carquois.
+
+MISRAKÉSI.
+
+Il n’y a pas de doute: la puissance du roi s’étend jusque-là.
+
+PARABHRITICA.
+
+Seigneur, il y a seulement quelques jours que Mitravasou, le beau-frère
+du roi, nous a envoyées ici pour y être bouquetières, et nous ignorons
+ce qui a pu s’y passer avant notre arrivée.
+
+LE CHAMBELLAN.
+
+Soit! mais ne recommencez plus.
+
+LES DEUX SUIVANTES.
+
+Nous sommes un peu curieuses: peut-on savoir pourquoi le roi a interdit
+la fête du printemps?
+
+MISRAKÉSI.
+
+D’ordinaire les rois aiment les fêtes: il a dû avoir un motif grave.
+
+LE CHAMBELLAN, _à part_.
+
+Au fait, tout le monde le sait, pourquoi le leur cacherais-je? (_Haut._)
+Avez-vous entendu parler de l’affront fait à Sacountalâ?
+
+LES DEUX SUIVANTES.
+
+Le beau-frère du roi nous a tout raconté jusqu’au moment où l’anneau a
+été retrouvé.
+
+LE CHAMBELLAN.
+
+Alors j’aurai bientôt fini. Depuis le jour où le roi s’est rappelé, en
+voyant l’anneau, qu’il avait épousé Sacountalâ en secret, depuis qu’il
+est sorti de son aveuglement, il est au désespoir de l’avoir méconnue,
+et le remords est entré dans son âme.
+
+ Il se cache à son peuple; il vit sombre et farouche.
+ Le plaisir est pour lui sans attrait, et, la nuit,
+ Il se tourne sans fin sur le bord de sa couche,
+ Cherchant le sommeil qui le fuit.
+ S’il rencontre une femme, à peine s’il s’arrête:
+ Un salut glacial est tout ce qu’elle obtient;
+ Ou s’il veut la nommer, un autre nom lui vient,
+ Et de honte il baisse la tête.
+
+MISRAKÉSI.
+
+Ah! je suis contente de cela.
+
+LE CHAMBELLAN.
+
+Voilà pourquoi il a interdit la fête du printemps.
+
+LES DEUX SUIVANTES.
+
+Cela se comprend.
+
+VOIX _derrière la scène_.
+
+Sire, veuillez me suivre.
+
+LE CHAMBELLAN, _prêtant l’oreille_.
+
+Ah! voici le roi. Allez à vos affaires. (_Elles sortent. On voit entrer
+le roi, accompagné de Mâdhavya et de Vétravatî.--Regardant le roi._)
+Rien ne peut obscurcir l’éclat d’une beauté comme la sienne: la
+tristesse lui a laissé sa grâce majestueuse.
+
+ Plus de repos! Ses nuits sont des veilles sans trêve;
+ Il n’a pour tout bijou qu’un seul bracelet d’or
+ Sur son bras amaigri: c’est pour lui trop encor;
+ Sa lèvre, qu’il torture, a perdu toute sève;
+ L’insomnie et les pleurs gonflent ses yeux flétris;
+ Rien ne voile pourtant l’éclat qui l’environne:
+ Lorsque l’orfèvre taille une pierre de prix,
+ Elle perd en grosseur, mais sa flamme rayonne!
+
+MISRAKÉSI, _regardant le roi_.
+
+Je comprends maintenant pourquoi, après avoir subi ses mépris,
+Sacountalâ l’aime encore.
+
+ * * * * *
+
+LE ROI. (_Il est rêveur et s’avance lentement._)
+
+ Lâche cœur! tu dormais!... Sa voix enchanteresse
+ T’appelait sans pouvoir te tirer du sommeil!
+ Il est venu trop tard, l’instant de ton réveil,
+ Succombe au remords qui t’oppresse!
+
+MISRAKÉSI.
+
+Et ma malheureuse amie, est-elle moins à plaindre?
+
+MADHAVYA, _à part_.
+
+Allons, encore un accès! toujours la fièvre de Sacountalâ! Il est
+incurable.
+
+LE CHAMBELLAN, _s’approchant_.
+
+Gloire au roi! J’ai visité le jardin: Sa Majesté peut s’y promener; rien
+ne viendra l’y troubler.
+
+LE ROI.
+
+Vétravatî, va dire à mon ministre Pisouna que j’ai mal reposé cette
+nuit; je ne siégerai pas dans mon tribunal. Qu’il instruise lui-même les
+affaires, et qu’il me les soumette.
+
+VÉTRAVATI.
+
+Je vais exécuter vos ordres. (_Elle sort._)
+
+LE ROI.
+
+Pârvatâyana, va, veille aussi aux soins de ta charge.
+
+LE CHAMBELLAN.
+
+Bien, maître! (_Il sort._)
+
+MADHAVYA.
+
+Nous voilà encore une fois débarrassés des moustiques. Maintenant viens
+un peu respirer l’air dans le jardin. L’hiver est passé. Vois comme tout
+est beau déjà.
+
+LE ROI.
+
+Ah! mon ami, c’est un coup de plus dans une plaie ouverte.
+
+ Il faisait nuit en moi,... quand une lueur brusque
+ M’éclaire et me condamne; et c’est en ce moment
+ Que le printemps sourit et que l’amour s’embusque
+ Sous les fleurs du manguier charmant.
+
+MADHAVYA.
+
+Attends un peu! avec mon bâton, je vais parer la flèche de l’Amour. (_Il
+lève son bâton pour casser la fleur du manguier._)
+
+LE ROI, _essayant de sourire_.
+
+C’est bien! tu as montré ce dont un brahmane est capable.--Où vais-je
+m’asseoir? où vais-je rassasier mes yeux de la vue des lianes moins
+sveltes que sa taille?
+
+MADHAVYA.
+
+Mais installe-toi dans le berceau de lianes Mâdhavîs. N’est-ce pas là
+que tu dois attendre la petite Tchatouricâ, l’artiste peintre? Quand tu
+l’as rencontrée, tu l’as chargée d’y apporter le portrait que tu as fait
+de Sacountalâ.
+
+LE ROI.
+
+Je n’ai pas d’autre consolation. Eh bien donc, allons au berceau de
+lianes! Précède-moi.
+
+MADHAVYA.
+
+Tu n’as qu’à me suivre. (_Ils changent de place. Misrakésî les suit._)
+Voilà le berceau de Mâdhavîs avec son banc de pierre orné de joyaux. Ah!
+il ne pouvait pas être plus désert: on dirait qu’il a voulu t’être
+agréable. Entrons et asseyons-nous. (_Ils entrent et s’assoient._)
+
+MISRAKÉSI.
+
+Je vais rester derrière le berceau pour voir le portrait de ma chère
+Sacountalâ, et j’irai ensuite lui rendre témoignage de la tendresse de
+son époux. (_Elle se place derrière le berceau._)
+
+LE ROI.
+
+Ami, maintenant je me souviens de tout. Dès ma première rencontre avec
+Sacountalâ, je t’avais instruit de mon amour. Hélas! tu n’étais pas là
+quand je l’ai méconnue; mais je t’avais dit son nom: l’avais-tu donc
+oublié, toi aussi?
+
+MISRAKÉSI.
+
+Ceci montre que les rois ne devraient pas se séparer un instant de leurs
+amis fidèles.
+
+MADHAVYA.
+
+Mais non, je n’avais rien oublié; seulement, après m’avoir tout raconté,
+tu as fini par me dire que tu avais voulu plaisanter, et que j’aurais
+tort d’en rien croire. Moi, je n’y ai pas entendu malice. Mais veux-tu
+que je te dise? Selon moi, c’est le destin qui a conduit tout cela.
+
+MISRAKÉSI.
+
+Hélas! oui.
+
+LE ROI, _après un moment de silence_.
+
+Ah! mon ami, viens à mon secours!
+
+MADHAVYA.
+
+Qu’est-ce qu’il y a? Allons donc! Depuis quand les hommes de ta trempe
+se laissent-ils abattre par le chagrin? Le vent a beau souffler, il ne
+fera jamais trembler les montagnes.
+
+LE ROI.
+
+Je t’appelle pour que tu m’aides à chasser une pensée affreuse, le
+souvenir de ma cruauté et de son angoisse.
+
+ Je l’avais repoussée... Elle voyait les siens
+ A leur tour se séparer d’elle:
+ «Reste», lui dit l’ermite en partant. «Sois fidèle!
+ «Crains ton père si tu reviens!»
+ Alors ses grands yeux noirs, baignés de larmes vaines,
+ Me lancent un dernier regard...
+ Ah! je le vois toujours, je le sens: c’est un dard,
+ Un poison qui brûle mes veines!
+
+MISRAKÉSI.
+
+Son abattement me fait pitié.
+
+MADHAVYA.
+
+Il me vient une idée: c’est peut-être un génie aérien qui l’a enlevée.
+
+LE ROI.
+
+Quel autre aurait osé toucher à une femme si fidèle? Ses amies m’ont dit
+qu’elle était fille de l’Apsaras Ménacâ: ce sont les compagnes de sa
+mère qui l’auront enlevée, si ce n’est sa mère elle-même.
+
+MISRAKÉSI.
+
+Ce qui m’étonne n’est pas le réveil de son intelligence, c’est le
+sommeil qui a précédé.
+
+MADHAVYA.
+
+Alors tu peux être tranquille, tu la retrouveras.
+
+LE ROI.
+
+Et comment?
+
+MADHAVYA.
+
+Une mère, pas plus qu’un père, ne peut consentir à laisser longtemps sa
+fille séparée de son mari.
+
+LE ROI.
+
+Non, mon ami, je ne la verrai plus.
+
+ Égarement fatal! Le sort, dans sa justice,
+ Donne à chacun sa part de bonheur mérité:
+ J’avais reçu la mienne, et l’affreux précipice
+ S’est ouvert pour toujours sous ma félicité!
+
+MADHAVYA.
+
+Ne dis pas cela; on retrouve ce qu’on a perdu: la découverte de l’anneau
+n’en est-elle pas la meilleure preuve?
+
+LE ROI, _regardant son anneau_.
+
+Pauvre anneau, tu es tombé de son doigt, tu n’y retourneras plus!
+
+ Anneau déchu! Renonce à la place sacrée
+ Où je t’ai vu briller, éblouissant et fier.
+ Tu connus son doigt mince à la pointe nacrée!
+ Tes beaux jours sont finis: le destin est de fer.
+
+MISRAKÉSI.
+
+Je le plaindrais davantage s’il était passé de sa main à une autre que
+celle-ci.--Sacountalâ, ma chérie, que n’es-tu là pour entendre! Je suis
+seule à boire le nectar qui enivrerait ton cœur.
+
+MADHAVYA.
+
+Et pourquoi lui avais-tu donné cet anneau qui porte ton nom?
+
+MISRAKÉSI.
+
+Je suis curieuse aussi de le savoir.
+
+LE ROI.
+
+Écoute: quand j’ai quitté l’ermitage pour rentrer dans mon palais, elle
+était tout en larmes, et elle m’a dit: «Mon époux ne va-t-il pas
+m’oublier?»
+
+MADHAVYA.
+
+Et alors?
+
+LE ROI.
+
+J’ai passé mon anneau à son doigt, et je lui ai répondu...
+
+MADHAVYA.
+
+Quoi donc?
+
+LE ROI.
+
+ Chasse une frayeur importune!
+ Compte les lettres de mon nom,
+ De jour en jour, une par une:
+ A la dernière... Ou plutôt, non!
+ Déjà mon sein brûle... Il t’appelle...
+ J’abrégerai les longs délais.
+ Un guide arrivera, ma belle:
+ Tu le suivras dans mon palais.
+
+Et j’ai été assez égaré pour lui infliger le plus cruel des traitements!
+
+MISRAKÉSI.
+
+L’idée était charmante: l’obstacle est venu du destin.
+
+MADHAVYA.
+
+Et par quel hasard, après cela, l’anneau est-il entré comme un hameçon
+dans le ventre du Rohita?
+
+LE ROI.
+
+Elle a fait ses ablutions aux bains sacrés de Satchî; c’est là qu’elle
+l’a perdu.
+
+MADHAVYA.
+
+Je comprends.
+
+MISRAKÉSI.
+
+Ce serait donc faute de cet anneau que le sage roi n’aurait pas reconnu
+la malheureuse Sacountalâ, et qu’il l’aurait repoussée, dans la crainte
+de recevoir chez lui la femme d’un autre? Mais un amour comme le leur
+avait-il donc besoin d’un signe de reconnaissance? Tout cela est
+inexplicable.
+
+LE ROI.
+
+Ah! j’en veux à cet anneau.
+
+MADHAVYA, _riant_.
+
+Oui? Eh bien! moi, alors, j’en veux à mon bâton. (_S’adressant à son
+bâton._) Pourquoi es-tu tortu? ne suis-je pas droit, moi?
+
+LE ROI, _sans l’écouter_.
+
+ Pourquoi l’as-tu quitté, ce doigt, tige flexible
+ Dont les nœuds délicats devaient te retenir?
+ Mais moi!... moi qui querelle un objet insensible,
+ J’ai bien fermé mon cœur à son cher souvenir!
+
+MISRAKÉSI.
+
+C’est ce que j’étais tentée de lui répondre.
+
+MADHAVYA.
+
+Ah çà! est-ce que ça va durer encore longtemps? On meurt de faim ici.
+
+LE ROI, _toujours sans l’écouter_.
+
+O ma bien-aimée! je t’ai cruellement repoussée; mais le remords me
+déchire. Reviens; ah! reviens; aie pitié de moi! (_Une suivante arrive
+avec un tableau dans les mains._)
+
+LA SUIVANTE.
+
+Maître, voici le portrait de notre maîtresse. (_Elle lui montre le
+tableau._)
+
+LE ROI, _regardant_.
+
+Ah! qu’elle est belle!
+
+ Ses grands yeux, son sourcil vainqueur, liane fine
+ Qui ploie au souffle de l’amour,
+ Sa bouche aux blanches dents, qu’un sourire illumine,
+ Et d’où sortait l’éclat du jour,
+ Ses traits où tant de grâce et de douceur s’assemble,
+ Sa lèvre rose, je les vois!
+ C’est une vaine image, et pourtant il me semble
+ Que je vais entendre sa voix!
+
+MADHAVYA, _regardant à son tour_.
+
+Oh! joli tableau! sujet bien rendu; relief saisissant; les figures
+sortent du panneau; c’est à donner envie d’entamer la conversation.
+
+MISRAKÉSI.
+
+Le talent du roi est vraiment admirable: je crois voir devant moi ma
+chère Sacountalâ.
+
+LE ROI.
+
+Ami...
+
+ Le modèle est parfait: je l’ai mal imité.
+ N’impute qu’à moi seul ce que ton goût réprouve.
+ Mon œuvre a cent défauts,... et cependant j’y trouve
+ Comme un reflet de sa beauté.
+
+MISRAKÉSI.
+
+C’est bien là le langage d’un amour doublé par le remords.
+
+LE ROI, _avec un profond soupir_.
+
+ Ce corps dont je poursuis la décevante image,
+ Il vivait: j’avais là le bonheur sous ma main...
+ Le flot qui désaltère était sur mon chemin,
+ Et je cours après le mirage!
+
+MADHAVYA.
+
+Je vois trois figures,... très jolies toutes les trois; mais laquelle
+est Sacountalâ?
+
+MISRAKÉSI.
+
+Comment! il ne la reconnaît pas à sa beauté? Le malheureux ne voit donc
+pas clair!
+
+LE ROI.
+
+Devine.
+
+MADHAVYA, _après avoir bien regardé_.
+
+Est-ce celle qui a les cheveux dénoués? Il paraît qu’elle avait chaud.
+Sa parure de fleurs est toute fanée: elle va se détacher. Ah! ses deux
+bras pendent comme deux lianes; sa robe flotte sur ses hanches. Elle
+s’appuie à la branche d’un asoka... L’arbre a été bien arrosé: quelle
+fraîcheur! Mais elle, elle est bien fatiguée. C’est elle, n’est-ce pas?
+Les deux autres sont ses compagnes?
+
+LE ROI.
+
+Tu ne t’es pas trompé. Vois maintenant dans cette peinture les
+défaillances d’un amant.
+
+ Mon pinceau, sur le bois, en caressant ses charmes,
+ A tremblé;
+ Et j’ai décoloré son image: mes larmes
+ Ont coulé.
+
+Tchatouricâ, je n’ai encore peint qu’à moitié ce lieu de délices: va me
+chercher mes pinceaux.
+
+TCHATOURICA.
+
+Seigneur Mâdhavya, veuillez tenir le tableau jusqu’à ce que je revienne.
+
+LE ROI.
+
+C’est moi qui le tiendrai. (_Il prend le tableau; la suivante sort._)
+
+MADHAVYA.
+
+Qu’est-ce que tu veux donc y ajouter?
+
+MISRAKÉSI.
+
+Il veut sans doute rendre dans tous leurs détails les lieux qu’aimait
+Sacountalâ.
+
+LE ROI.
+
+Je vais te le dire:
+
+ Il faut qu’un couple heureux de flamants se querelle
+ Près de la rivière aux flots blancs,
+ Que la chaîne aux sommets de neige[61] s’amoncelle,
+ Portant des buffles sur ses flancs;
+ Je veux que le tissu d’écorce aux plis tremblants
+ Sur ces arbres flotte et ruisselle:
+ La forêt penchera ses rameaux opulents
+ Sur les amours d’une gazelle.
+
+ [61] L’Himâlaya, dont le nom signifie en sanscrit «séjour de la
+ neige».
+
+MADHAVYA, _à part_.
+
+D’après ce qu’il dit, je présume qu’il va y mettre aussi un tas
+d’ermites, avec des barbes longues de ça.
+
+LE ROI.
+
+J’ai oublié aussi ses parures ordinaires.
+
+MADHAVYA.
+
+Ah! Et quoi donc?
+
+MISRAKÉSI.
+
+Quelques fleurs, sans doute, la parure des jeunes novices.
+
+LE ROI.
+
+ Boucle où la brise se joue,
+ Je veux voir le Sirîcha
+ Que sa main fine attacha
+ Se balancer sur sa joue.
+ Fibres du lotus, luisez
+ Comme des rayons de lune,
+ Et caressez sa peau brune
+ Entre ses seins embrasés!
+
+MADHAVYA.
+
+Tiens! mais elle porte devant ses lèvres ses doigts roses comme de
+petits lotus. Elle paraît bien effrayée. (_Riant._) Ah! c’est cette
+coquine d’abeille: elle est habituée à voler le miel aux fleurs, et elle
+s’attaque au lotus de son visage.
+
+LE ROI.
+
+ J’ai connu sa lèvre rose,
+ Fleur sauvage, fraîche éclose
+ Dans l’ombre de la forêt:
+ Pour épargner cette lèvre,
+ Je disais: «Éteins ta fièvre!»
+ A mon cœur qu’elle enivrait...
+ Et cette abeille s’obstine
+ Contre la bouche enfantine
+ Qui m’appelle à son secours.
+ Pour la punir, qu’un calice
+ De lotus l’ensevelisse
+ Et l’endorme pour toujours!
+
+MADHAVYA.
+
+Dis-moi, tu sais que c’est une peinture que tu as devant les yeux?
+
+LE ROI.
+
+Une peinture!
+
+ Je la voyais... J’étais heureux... Ne pouvais-tu
+ Me laisser à longs traits savourer ma folie?
+ Mon bonheur est mensonge: un instant je l’oublie!
+ Pourquoi le rappeler à mon cœur abattu?
+
+(_Il pleure._)
+
+MISRAKÉSI.
+
+Le destin n’a jamais eu, il n’aura plus jamais de jeux aussi cruels.
+
+LE ROI.
+
+Ah! mon cher Mâdhavya, ma douleur ne s’apaisera jamais.
+
+ Qu’un rêve me la rende: un prompt réveil l’enlève
+ A mes ardents baisers!
+ Et les pleurs dont mes yeux éteints sont arrosés
+ Me voilent ce portrait qui remplaçait mon rêve.
+
+MISRAKÉSI.
+
+Pauvre ami, tu as méconnu ma chère Sacountalâ, mais sa compagne est
+témoin que tu as bien expié ta faute. (_Tchatouricâ rentre en scène._)
+
+TCHATOURICA.
+
+Maître, je tenais la boîte aux pinceaux, et je l’apportais ici...
+
+LE ROI.
+
+Que t’est-il arrivé?
+
+TCHATOURICA.
+
+J’ai rencontré la reine Vasoumatî, accompagnée de Pinggalicâ. Elle m’a
+dit: «C’est moi qui porterai la boîte à mon époux;» et elle me l’a
+arrachée des mains.
+
+MADHAVYA.
+
+Et toi-même, comment as-tu pu te dépêtrer d’elle?
+
+TCHATOURICA.
+
+Par bonheur la robe de la reine s’est accrochée à une branche, et
+pendant que Pinggalicâ la dégageait, je me suis cachée.
+
+VOIX _derrière la scène_.
+
+Reine, veuillez me suivre.
+
+MADHAVYA, _prêtant l’oreille_.
+
+Alerte! voici la tigresse du harem. C’est le tour de Tchatouricâ: elle
+va l’avaler comme une gazelle.
+
+LE ROI.
+
+La reine va venir... Mes respects ont doublé son orgueil... Je crains
+pour cette peinture: sauve-la.
+
+MADHAVYA.
+
+Et moi avec, n’est-ce pas? (_Il prend le tableau et se lève._) Cher ami,
+te voilà pris dans les filets du harem. Si tu peux rompre une maille, tu
+n’auras qu’à me faire demander au Belvédère des nuages[62]: c’est là que
+je vais cacher le tableau. S’il y est vu, ce ne sera jamais que par les
+pigeons. (_Il sort en courant._)
+
+ [62] Nom d’une tour du palais.
+
+MISRAKÉSI.
+
+Ce n’est plus cette reine qu’il préfère, et pourtant il a encore des
+égards pour elle: l’amitié chez lui survit à l’amour.
+
+VÉTRAVATI, _entrant, une feuille d’écriture à la main_.
+
+Gloire au roi!
+
+LE ROI.
+
+N’as-tu pas rencontré en route la reine Vasoumatî?
+
+VÉTRAVATI.
+
+Oui, Sire; mais, quand elle a vu cette feuille dans ma main, elle est
+retournée sur ses pas.
+
+LE ROI.
+
+La reine est discrète: elle a respecté l’heure que je dois consacrer à
+mes devoirs de roi.
+
+VÉTRAVATI.
+
+Le ministre m’a chargée de vous dire que les affaires étaient nombreuses
+aujourd’hui, et qu’il n’a pu en instruire qu’une seule: vous en
+trouverez l’exposé sur cette feuille.
+
+LE ROI.
+
+Montre-la-moi. (_Vétravatî tient la feuille ouverte devant le roi. Il
+lit._) «Nous informons Sa Majesté qu’un marchand nommé Dhanavriddha, qui
+faisait le commerce maritime, a péri dans un naufrage sans laisser
+d’enfants. Sa fortune était immense. Selon la loi, elle appartient au
+trésor royal. Que Sa Majesté décide!» (_Avec tristesse._) Malheureux
+celui qui n’a pas d’enfants! Vétravatî, puisque ce Dhanavriddha était si
+riche, il devait avoir plusieurs épouses: il faudra savoir si l’une
+d’elles n’est pas grosse.
+
+VÉTRAVATI.
+
+On dit justement qu’une de ses femmes, fille d’un marchand
+d’Ayodhyâ[63], venait de célébrer la cérémonie de la conception.
+
+ [63] La ville qui a donné son nom au pays d’Oude actuel.
+
+LE ROI.
+
+Alors l’héritage du père appartient à l’enfant qui naîtra d’elle. Porte
+ma décision au ministre.
+
+VÉTRAVATI.
+
+J’obéis. (_Fausse sortie._)
+
+LE ROI.
+
+Attends,... reviens.
+
+VÉTRAVATI, _revenant sur ses pas_.
+
+Me voici.
+
+LE ROI.
+
+Qu’importe que le défunt laisse ou ne laisse pas d’enfants?
+
+ Les sujets dont je suis le gardien et le père,
+ S’ils perdent un des leurs, ont droit à tous ses biens;
+ Ils seront désormais ses fils comme les miens.
+ J’ai dit! Que mon peuple prospère!
+
+VÉTRAVATI.
+
+Le décret du roi va être publié. (_Elle sort, et revient bientôt
+après._) Le décret a produit sur la foule l’effet de la pluie attendue à
+la fin de l’été.
+
+LE ROI, _poussant un profond soupir_.
+
+La fortune est inutile à celui qui n’a pas d’enfants: à sa mort, ses
+biens passent à des étrangers; quand viendra ma dernière heure, il en
+sera ainsi de l’empire de Pourou.
+
+VÉTRAVATI.
+
+Que le ciel détourne de nous ce malheur!
+
+LE ROI.
+
+Ah! je n’ai pas voulu du bonheur qui était sous ma main.
+
+MISRAKÉSI.
+
+Quand il s’accuse, c’est à ma chère Sacountalâ qu’il pense.
+
+LE ROI.
+
+ Le semeur doit la plante au sol qui la produit;
+ La terre est son espoir; les moissons viennent d’elle.
+ Et moi, j’ai renié mon épouse fidèle:
+ Son sein allait donner son fruit.
+
+MISRAKÉSI.
+
+Quand tu l’auras une fois reconquise, je crois que tu ne l’abandonneras
+plus.
+
+TCHATOURICA, _bas à Vétravatî_.
+
+Madame, ce message du ministre a redoublé le chagrin du roi. Allez
+chercher le seigneur Mâdhavya; il est maintenant au Belvédère des
+nuages: peut-être pourra-t-il distraire son ami.
+
+VÉTRAVATI.
+
+Ton idée est bonne. (_Elle sort._)
+
+LE ROI.
+
+Et que deviendront dans l’autre monde les ancêtres de Douchanta?
+
+ Mes pères sont heureux encore: je célèbre
+ Le culte de ma race avec l’eau de mes yeux[64].
+ Mais je suis seul: ma mort éteint l’autel funèbre...
+ L’éternel abandon menace mes aïeux.
+
+ [64] On fait des libations d’eau aux mânes.
+
+MISRAKÉSI.
+
+Le roi est encore dans les ténèbres: la lampe n’est pas loin, mais elle
+est cachée.
+
+TCHATOURICA.
+
+Maître, ne désespérez pas de l’avenir: vous êtes jeune; une de vos
+femmes vous donnera un fils pour acquitter votre dette envers vos aïeux.
+(_A part._) Le roi ne m’écoute pas; mais de l’excès du mal sortira le
+remède.
+
+LE ROI, _en proie à la plus violente douleur_.
+
+ Ainsi va se tarir une race féconde:
+ C’est le sang de Pourou, c’est son nom qui se perd,
+ Comme le fleuve saint[65] à l’eau pure et profonde
+ Meurt sans laisser de trace au sable du désert!
+
+ [65] La Sarasvatî.
+
+(_Il s’évanouit._)
+
+TCHATOURICA, _effrayée_.
+
+Maître, reprenez vos sens, revenez à vous.
+
+MISRAKÉSI.
+
+Faut-il dès maintenant rendre la joie à son cœur? Non: quand la mère des
+dieux[66] est venue voir Sacountalâ, je l’ai entendue lui dire: «Les
+dieux attendent des sacrifices conformes aux rites[67]; ils ont intérêt
+à te réunir le plus tôt possible à l’époux qui doit les offrir avec
+toi.» Je n’ai plus aucune raison de m’attarder ici: je vais consoler
+Sacountalâ par le récit de tout ce que j’ai vu et entendu. (_Elle
+s’élance dans les airs._)
+
+ [66] Aditi; voir Acte VII, p. 161.
+
+ [67] Ils en ont besoin, comme les mânes.
+
+VOIX _derrière la scène_.
+
+Au meurtre! à l’assassin! On ne tue pas les brahmanes!
+
+LE ROI, _reprenant ses sens et prêtant l’oreille_.
+
+N’est-ce pas Mâdhavya qui crie: Au secours!
+
+TCHATOURICA.
+
+Pourvu que le malheureux n’ait pas été surpris par Pinggalicâ avec le
+tableau dans les mains!
+
+LE ROI.
+
+Tchatouricâ, va dire de ma part à la reine qu’elle a tort de laisser
+prendre tant de libertés à ses suivantes.
+
+TCHATOURICA.
+
+J’y cours. (_Elle sort._)
+
+LA MÊME VOIX _derrière la scène_.
+
+Au meurtre! On ne tue pas les brahmanes!
+
+LE ROI.
+
+C’est bien mon pauvre brahmane; sa voix est étranglée par la peur. Holà!
+quelqu’un! (_Entre le chambellan._)
+
+LE CHAMBELLAN.
+
+J’attends les ordres de Sa Majesté.
+
+LE ROI.
+
+Entends-tu Mâdhavya? Va voir ce qu’il a à crier.
+
+LE CHAMBELLAN.
+
+J’obéis. (_Il sort et revient très agité._)
+
+LE ROI.
+
+Pârvatâyana, il n’est pas arrivé de malheur?
+
+LE CHAMBELLAN.
+
+Non...
+
+LE ROI.
+
+Mais qu’as-tu donc?
+
+ Est-ce encor l’effet de l’âge?...
+ Pourquoi trembles-tu si fort?
+ Ainsi frissonne et se tord
+ Un figuier que bat l’orage!
+
+LE CHAMBELLAN.
+
+Grand roi, sauve ton ami.
+
+LE ROI.
+
+De quoi est-il menacé?
+
+LE CHAMBELLAN.
+
+D’un grand danger.
+
+LE ROI.
+
+Explique-toi.
+
+LE CHAMBELLAN.
+
+Tu sais,... le Belvédère des nuages,... d’où l’on a une si belle vue...
+
+LE ROI.
+
+Eh bien! que s’y est-il passé?
+
+LE CHAMBELLAN.
+
+ L’infortuné touchait à la plus haute cime
+ Où le paon n’a jamais volé d’un seul essor,
+ Quand un être invisible a saisi sa victime...
+ Il ne l’a pas lâchée encor!
+
+LE ROI, _se levant brusquement_.
+
+Quoi! on ose s’attaquer à mon palais même! Ah! le fardeau du pouvoir est
+trop lourd!
+
+ Surveiller un peuple? Serrer
+ Le frein aux passions des autres?
+ Mais c’est déjà trop d’espérer
+ Dompter les nôtres!
+
+LA VOIX.
+
+Au secours! au secours!
+
+LE ROI. (_Il s’élance et chancelle._)
+
+Ami, ne crains rien.
+
+LA VOIX.
+
+«Ne crains rien!» C’est facile à dire. Il me tord le cou, et tout à
+l’heure il va le briser comme une canne à sucre.
+
+LE ROI, _jetant un regard de côté_.
+
+Mon arc! vite! mon arc!
+
+UNE YAVANI[68], _entrant_.
+
+ [68] Les Yavanîs sont des esclaves étrangères, sortes d’amazones, au
+ service des rois: à l’origine peut-être des _Ioniennes_,
+ c’est-à-dire des Grecques.
+
+Maître, voici l’arc, les flèches et le bouclier. (_Le roi prend l’arc et
+les flèches._)
+
+AUTRE VOIX _derrière la scène_.
+
+ En vain tu me résisterais!
+ Car je vais te tuer comme le tigre tue
+ Et déchire à plaisir sa victime abattue,
+ Pour se repaître de sang frais!
+ Et maintenant,... appelle encore
+ Douchanta, ce vengeur de toute iniquité:
+ Enfin l’on verra bien si ce roi tant vanté
+ Entendra la voix qui l’implore!
+
+LE ROI, _avec colère_.
+
+Comment! il ose s’en prendre à moi-même! Attends, écume de l’enfer, ta
+dernière heure est venue! (_Il met une flèche sur son arc._)
+Pârvatâyana, montre-moi l’escalier.
+
+LE CHAMBELLAN.
+
+Suivez-moi, Sire. (_Ils montent rapidement._)
+
+LE ROI, _regardant de tous côtés_.
+
+Je ne vois rien.
+
+LA PREMIÈRE VOIX.
+
+Au secours! au secours!... Tu ne nous vois pas, mais je te vois, moi.
+Ah! comme la souris dans les griffes du chat, il faut que je renonce à
+la vie!
+
+LE ROI, _s’adressant au ravisseur_.
+
+Tu es fier parce qu’un voile magique te rend invisible. Crois-tu que ma
+flèche ne saura pas te trouver?--Ne crains rien, mon cher
+Mâdhavya.--N’espère pas non plus que le corps de mon ami te serve de
+bouclier. Vois ce trait sur mon arc.
+
+ Il va partir... Mon bras le lance hardiment:
+ Je ne crains pas qu’il frappe un brahmane que j’aime.
+ Lorsque le lait et l’eau sont mêlés, le flamant
+ Distingue l’eau du lait[69]: mon trait fera de même.
+
+ [69] Préjugé, d’origine évidemment mythique, auquel il est souvent
+ fait allusion dans la littérature indienne.
+
+(_Il tend son arc. On voit alors paraître Mâtali avec Mâdhavya._)
+
+MATALI, _s’adressant au roi_.
+
+ Garde tes traits pour les démons!
+ Le temps viendra d’en faire usage:
+ En attendant, fais bon visage
+ A tes amis, et... désarmons!
+
+LE ROI, _tressaillant et retenant sa flèche_.
+
+Comment! c’est Mâtali! Salut au cocher du roi des dieux!
+
+MADHAVYA.
+
+Ah! c’est trop fort! Il allait me tuer comme un chien,... et tu lui fais
+des politesses!
+
+MATALI, _souriant_.
+
+Roi, Indra m’a chargé d’un message pour toi.
+
+LE ROI.
+
+Parle.
+
+MATALI.
+
+Il est une race de démons redoutables, fils de Câlanémi; on les appelle
+Dourdjayas[70].
+
+ [70] «Invincibles.»
+
+LE ROI.
+
+Nârada[71] m’en a parlé.
+
+ [71] Nom d’un sage qui est une sorte de demi-dieu.
+
+MATALI.
+
+ Indra lui-même, Indra sent son bras impuissant
+ Contre cette engeance maligne:
+ Pour les vaincre et noyer leur race dans le sang
+ C’est toi que le destin désigne.
+ L’obscure nuit ne craint ni les feux, ni les dards,
+ Ni le courroux du soleil même:
+ Il faut pour la percer les froids et doux regards
+ De la lune à la face blême.
+
+Prends ton arc, monte avec moi sur le char d’Indra, et cours à la
+victoire.
+
+LE ROI.
+
+C’est un grand honneur que je reçois du roi des dieux... Mais pourquoi
+as-tu fait cette peur mortelle à mon pauvre Mâdhavya?
+
+MATALI.
+
+Tu vas le savoir. Je voyais qu’un chagrin, dont j’ignore la cause, avait
+brisé ton courage; j’ai voulu le relever.
+
+ Le serpent se dresse
+ Sous le pied qui presse
+ Ses anneaux dormants;
+ Le feu qu’on agite
+ Embrase plus vite
+ Les tisons fumants:
+ Tel l’ardent tumulte
+ Qu’excite l’insulte
+ Dans le cœur des rois.
+ J’aime leur colère,
+ Quand sa flamme éclaire
+ De hardis exploits!
+
+LE ROI, _à Mâdhavya_.
+
+Cher ami, il faut que j’obéisse à l’ordre du roi du ciel. Informe de ce
+qui s’est passé mon ministre Pisouna, et porte-lui en mon nom ces
+paroles:
+
+ Le fardeau du pouvoir est léger pour un sage.
+ Nous l’avons partagé: porte-le tout entier;
+ Ta prudence y suffit. Un céleste message
+ Appelle ailleurs mon bras guerrier.
+
+MADHAVYA.
+
+Je n’y manquerai pas. (_Il sort._)
+
+MATALI.
+
+Daigne monter sur le char. (_Le roi monte sur le char avec Mâtali._)
+
+
+
+
+ACTE VII
+
+RECONNAISSANCES
+
+
+On voit le roi et Mâtali traversant les airs sur le char d’Indra.
+
+LE ROI.
+
+Matali, j’ai fait ce qu’Indra demandait de moi; mais je suis confus de
+la récompense que j’ai reçue: je ne crois pas l’avoir méritée.
+
+MATALI.
+
+Alors vous n’êtes satisfaits ni l’un ni l’autre.
+
+ Appui d’Indra, sauveur des dieux, la récompense
+ T’a paru dépasser le service rendu?
+ Affermi sur son trône, Indra s’afflige et pense
+ Qu’il ne t’a pas donné le prix qui t’était dû.
+
+LE ROI.
+
+Que dis-tu là? Les honneurs qu’il m’a rendus à mon départ dépassent les
+plus ambitieux désirs. Les dieux étaient assemblés; j’étais devant eux,
+assis à ses côtés: je le vois encore...
+
+ Une couronne de fête
+ Est dans sa main, toute prête
+ Pour celui qu’il va choisir:
+ Djayanta[72] lance à son père
+ Un regard charmant qu’éclaire
+ L’étincelle du désir...
+ Indra sourit, et me presse,
+ Tremblant d’orgueil et d’ivresse,
+ Dans ses bras victorieux;
+ Je sens sa royale étreinte,
+ Et déjà ma tête est ceinte
+ De ce bandeau glorieux!
+
+ [72] Fils d’Indra.
+
+MATALI.
+
+Mais n’est-ce pas à toi que le roi des dieux doit son repos?
+
+ Mon maître aime à cueillir la volupté divine
+ Dans les riants jardins du ciel;
+ Le démon l’importune; il maudit cette épine
+ Qu’il trouve sous le fruit de miel.
+ Pour l’arracher, faut-il encor les rudes ongles
+ De Vichnou, de l’homme-lion?
+ Non! Ton arc est plus fort que le monstre des jungles
+ Pour dompter la rébellion.
+
+LE ROI.
+
+Ce que j’ai fait n’est qu’un nouveau témoignage de la grandeur d’Indra:
+
+ L’aurore chaque jour remporte une victoire
+ Dont elle doit laisser tout l’honneur au soleil.
+ Indra me dirigeait: mon rôle fut pareil,
+ Et je fais à mon maître hommage de ma gloire.
+
+MATALI.
+
+Je reconnais là ta modestie. (_Quelques pas plus loin._) Regarde: cette
+fois ta renommée s’est réellement élevée au delà des nues.
+
+ La laque[73] ne teint plus les pieds des immortelles,
+ Elle sert à tracer tes exploits dans les cieux.
+ Les arbres Kalpas[74] sont les stèles,
+ Et tes poètes sont des dieux!
+
+ [73] Les femmes hindoues se teignent les pieds avec de la laque.
+
+ [74] Nom d’un arbre céleste.
+
+LE ROI.
+
+Dis-moi, Mâtali, hier, quand nous avons gravi cette route aérienne, je
+brûlais du désir de me mesurer avec les démons, et je n’ai pas remarqué
+ce lieu. Où sommes-nous?
+
+MATALI.
+
+ Ce torrent qui s’épanche est la plus haute source
+ Du fleuve saint[75] qui va féconder tes États.
+ Tu vois de près les feux qui t’éclairent là-bas:
+ Nous croisons les chemins qu’ils suivent dans leur course.
+ Regarde: au haut du ciel les vents soufflent en vain:
+ Nulle vapeur n’atteint sa voûte recourbée.
+ Vichnou, quand il a fait sa seconde enjambée[76],
+ A posé là son pied divin.
+
+ [75] Le Gange: la mythologie le fait descendre du ciel.
+
+ [76] Vichnou, ayant pris la forme d’un nain, s’était fait promettre
+ par un roi l’espace qu’il pourrait parcourir en trois enjambées: de
+ la première il traversa la terre, de la seconde l’atmosphère, et de
+ la troisième le ciel.
+
+LE ROI.
+
+C’est donc le voisinage du fleuve céleste qui rafraîchit mes sens et mon
+cœur? (_Regardant la route que suit le char._) Je crois que nous voilà
+maintenant dans la région des nuages.
+
+MATALI.
+
+A quels signes le reconnais-tu?
+
+LE ROI.
+
+ Les vois-tu s’envoler, ces rapides oiseaux[77],
+ Vers les vapeurs qui s’amoncellent?
+ Ton char, qui fend les airs, semble sortir des eaux:
+ Les jantes en tournant ruissellent.
+ Rougis par les éclairs qui colorent les monts,
+ Tes chevaux bondissent de rage:
+ Nous passons à travers les nuages féconds
+ Dont les flancs enfantent l’orage.
+
+ [77] Il s’agit des Tchâtakas, oiseaux qui passent pour ne boire que
+ les gouttes de pluie.
+
+MATALI.
+
+Tu ne te trompes pas. Un instant encore, et tu rentreras dans ton
+royaume.
+
+LE ROI, _regardant au-dessous de lui_.
+
+Mâtali, le char descend avec la rapidité de la foudre: le monde
+terrestre est vraiment curieux à regarder d’ici.
+
+ Vois-tu de toutes parts se dessiner les monts
+ Dont tu ne distinguais ni le pied ni la crête?
+ Les grands arbres touffus dont tu voyais la tête
+ Nous montrent maintenant les lignes de leurs troncs;
+ Les fleuves que voilait l’épaisseur de la nue
+ Déroulent à nos yeux leur fil clair et luisant:
+ Ne te semble-t-il pas qu’une main inconnue
+ M’apporte la terre en présent?
+
+MATALI.
+
+C’est comme tu dis. (_Il regarde en donnant des signes de respect[78]._)
+Oh! la terre a aussi ses charmes.
+
+ [78] La terre est une déesse.
+
+LE ROI.
+
+Mâtali, quelle est cette montagne baignée par deux mers? L’or ruisselle
+de ses flancs comme d’un nuage rougi par le crépuscule.
+
+MATALI.
+
+Roi, c’est l’Hémacouta[79], la montagne des Kimmpourouchas[80], la plus
+sainte de toutes les demeures. Vois.
+
+ [79] Montagne au nord de l’Himâlaya.
+
+ [80] Génies de la suite de Couvéra, dieu des richesses.
+
+ Mârîtcha[81], le sage, a bâti
+ Sa hutte en ce lieu solitaire;
+ Il y mène une vie austère
+ Près de son épouse Aditi.
+ Ses leçons l’ont fait reconnaître
+ Digne petit-fils de Brahma:
+ C’est ici que sa voix charma
+ Les dieux qui l’avaient pris pour maître.
+
+ [81] Fils de Marîtchi, ordinairement nommé Kasyapa.
+
+LE ROI, _avec respect_.
+
+Le contempler est la plus haute des félicités. Passerai-je à côté de ce
+bonheur sans le goûter? Non, je n’irai pas plus loin avant d’avoir rendu
+mes devoirs au bienheureux.
+
+MATALI.
+
+J’approuve ton dessein. (_Le char descend._) Nous voici arrivés.
+
+LE ROI, _avec étonnement_.
+
+Mâtali!
+
+ Dans l’air pur la roue
+ Tourne et court sans bruit,
+ Sans toucher la boue
+ Du chemin qui fuit.
+ Étrange mystère!
+ Le char descendu
+ Semble suspendu
+ Au-dessus de terre.
+
+MATALI.
+
+C’est la différence du char d’Indra et du tien.
+
+LE ROI.
+
+Indique-moi l’ermitage de Mârîtcha.
+
+MATALI, _étendant la main_.
+
+C’est là,... où tu vois cet ascète en méditation.
+
+ Ses genoux sont plongés dans une fourmilière;
+ Il garde sur l’épaule une peau de serpent[82];
+ Quelle vertu! sa gorge étouffe sous le lierre
+ Qui le couvre en grimpant;
+ Sa longue chevelure est une lourde masse
+ De tresses et de nids où l’oiseau chante et dort;
+ Brûlé par le soleil, il le regarde en face,
+ Nu comme un arbre mort.
+
+ [82] La peau d’un serpent qui a mué sur lui.
+
+LE ROI, _regardant_.
+
+Honneur à ce rigide ascète!
+
+MATALI, _retenant les rênes_.
+
+Nous voici dans l’ermitage du père des créatures[83]. C’est Aditi qui
+soigne elle-même ces arbres Mandâras.
+
+ [83] Mârîtcha.
+
+LE ROI.
+
+Ah! ce séjour de paix est plus doux que le ciel même! Je me crois plongé
+dans un lac de nectar!
+
+MATALI, _arrêtant le char_.
+
+Roi, tu peux descendre.
+
+LE ROI, _descendant du char_.
+
+Et toi?
+
+MATALI.
+
+Le char est arrêté: les chevaux ne bougeront plus. Je descends aussi.
+(_Il descend._) Regarde! Voici les bosquets habités par les solitaires
+qui sont parvenus à la perfection.
+
+LE ROI.
+
+J’admire également le lieu et ses habitants.
+
+ Ils vivent de l’éther dans la forêt sacrée,
+ Au milieu des Kalpas chargés de leurs fruits mûrs;
+ Pour leurs ablutions, ils ont des ruisseaux purs
+ Où le pollen des fleurs rend l’eau toute dorée:
+ Ces palais de rubis ne sont rien à leurs yeux;
+ Les nymphes de ces bois n’ont sur eux nul empire:
+ Tous ces suprêmes biens auxquels l’ermite aspire,
+ Ils s’en privent encore au sein même des cieux!
+
+MATALI.
+
+L’ambition des grands cœurs ne connaît pas de limites! (_Il fait
+quelques pas. A la cantonade._) Vriddhasâcalya! Que fait à cette heure
+le bienheureux Mârîtcha? (_Après avoir écouté._) Que dis-tu?... La fille
+de Dakcha[84] lui a demandé quels sont les devoirs d’une épouse fidèle,
+et il est maintenant occupé à l’instruire?--Alors, il faut attendre;
+nous nous présenterons plus tard. (_Regardant le roi._) Assieds-toi à
+l’ombre de cet Asoka: je vais t’annoncer au père d’Indra[85].
+
+ [84] Aditi, son épouse.
+
+ [85] Toujours Mârîtcha.
+
+LE ROI.
+
+Comme il te plaira. (_Mâtali sort.--Sentant un présage heureux[86]._)
+
+ [86] Une secousse dans le bras droit.
+
+ Qu’ai-je senti? Faut-il en croire un heureux signe?
+ Mais non! Tout est fini! Mon cœur est sans espoir.
+ Le bonheur s’est lassé de poursuivre un indigne,
+ Et je ne dois plus la revoir!
+
+VOIX _derrière la scène_.
+
+Sois donc sage! Il faut toujours que tu montres ton méchant caractère!
+
+LE ROI, _écoutant_.
+
+Comment! du désordre en ce saint lieu! A qui parle-t-on ainsi?
+(_Regardant du côté d’où est venue la voix. Avec étonnement._) Ah! c’est
+un enfant! Deux religieuses courent après lui... Un enfant? non! mais un
+héros!
+
+ C’est un lionceau qu’il traîne,
+ Non sans peine:
+ La bête égratigne et mord.
+ Il la tient par la crinière
+ Prisonnière,
+ Et rit d’être le plus fort!
+
+ * * * * *
+
+On voit entrer l’enfant, tenant le lionceau et suivi des deux
+religieuses.
+
+L’ENFANT.
+
+Allons! petit lion! ouvre ta gueule! Je veux compter tes dents.
+
+PREMIÈRE RELIGIEUSE.
+
+Vilain! veux-tu le laisser tranquille! Tu sais bien que les petits des
+bêtes de l’ermitage sont nos enfants! Mais tu as besoin de batailler:
+les solitaires ont eu bien raison de t’appeler Grand-dompteur.
+
+LE ROI.
+
+C’est étrange!... A la vue de cet enfant qui ne m’appartient pas, je me
+sens au cœur des tendresses de père... Ah! c’est que je n’ai pas
+d’enfants!
+
+SECONDE RELIGIEUSE.
+
+La lionne te mangera, si tu ne lâches pas son petit!
+
+L’ENFANT, riant.
+
+Ah! que j’ai peur! (_Il lui fait une grimace._)
+
+LE ROI, _avec étonnement_.
+
+ L’héroïsme est en lui comme dans sa semence:
+ Cet enfant merveilleux me semble un feu dormant.
+ A la braise qui couve apportez l’aliment:
+ Elle fera bientôt jaillir la flamme immense!
+
+PREMIÈRE RELIGIEUSE.
+
+Allons! lâche le petit lion!... Je te donnerai un autre jouet.
+
+L’ENFANT.
+
+Où est-il? Donne-le tout de suite! (_Il tend la main._)
+
+LE ROI, _regardant la main de l’enfant_.
+
+Dieux! Mais voilà les signes qui présagent l’empire du monde!
+
+ Je frémis en voyant sa main prédestinée!
+ Elle se tend, avide, et son geste enfantin
+ Offre cette merveille à ma vue étonnée:
+ Un lotus entr’ouvert sous les feux du matin[87].
+
+ [87] Les doigts tiennent ensemble comme les pétales du lotus: la main
+ _palmée_ est un des signes auxquels on reconnaît, dans la mythologie
+ indienne, le futur Tchacravartin, ou souverain universel.
+
+SECONDE RELIGIEUSE.
+
+Laisse-le, Souvratâ! Tu le sais bien, ce n’est pas avec des paroles
+qu’on vient à bout de lui. Va dans ma hutte, prends l’oiseau de faïence
+peinte du petit Manganaca, et apporte-le.
+
+PREMIÈRE RELIGIEUSE.
+
+Oui! c’est cela. (_Elle sort._)
+
+L’ENFANT.
+
+En attendant, je jouerai avec le petit lion.
+
+LA RELIGIEUSE. (_Elle le regarde en riant._)
+
+Veux-tu le lâcher!
+
+LE ROI.
+
+Ah! que je voudrais qu’il fût à moi, ce petit entêté!
+
+ Avoir de tels enfants... Ah! quelle douce chose!
+ Contempler leurs joyeux ébats,
+ Voir leurs petites dents garnir leur bouche rose,
+ Qui s’ouvre pour rire aux éclats,
+ Suivre l’effort charmant de leur langue novice,
+ Les prendre à terre tout poudreux,
+ Les porter dans ses bras, complaire à leur caprice:
+ Ah! que les pères sont heureux!
+
+LA RELIGIEUSE, _menaçant l’enfant du doigt_.
+
+Alors tu ne veux pas m’écouter? (_Regardant autour d’elle._) Il n’y a
+pas là un ermite? (_Voyant le roi._) Ah! voilà quelqu’un.--Seigneur,
+venez délivrer le petit lion. Voyez comme il le tourmente: quand une
+fois il tient quelque chose, il ne veut plus le lâcher.
+
+LE ROI.
+
+J’y vais tout de suite! (_Il s’approche en souriant._) Holà! petit
+solitaire!
+
+ Hôte indigne d’un tel séjour,
+ Ignores-tu donc que l’ermite
+ Embrasse dans un même amour
+ Tout être vivant qui l’habite?
+ Ton père est l’ennemi du mal;
+ Mais ta fureur le déshonore:
+ Tel on voit le serpent éclore
+ Au pied de l’arbre de santal!
+
+LA RELIGIEUSE.
+
+Seigneur, ce n’est pas le fils d’un ermite.
+
+LE ROI.
+
+On le voit à son air comme à sa conduite: c’est le lieu où je le
+rencontre qui m’avait trompé. (_Il lui fait lâcher le lionceau et
+tressaille._)
+
+ Un frisson de plaisir ébranle tout mon être!
+ Mais le père, grands dieux! le père frémissant...
+ Ah! quelle inexprimable ivresse il doit connaître,
+ L’homme béni du ciel qui dit: «Voilà mon sang!»
+
+LA RELIGIEUSE, _les regardant tous les deux_.
+
+C’est une chose merveilleuse!
+
+LE ROI.
+
+Que voulez-vous dire?
+
+LA RELIGIEUSE.
+
+Tu n’es pas parent de cet enfant: cependant il te ressemble d’une
+manière étonnante! Ce qui me surprend aussi, c’est que, sans te
+connaître, avec son caractère, il t’ait cédé si vite.
+
+LE ROI, _caressant l’enfant_.
+
+Madame, vous dites qu’il n’est pas fils d’un ermite... A quelle famille
+appartient-il donc?
+
+LA RELIGIEUSE.
+
+A la famille de Pourou.
+
+LE ROI, _à part_.
+
+Il est de ma noble race! Je ne m’étonne plus! (_Haut._) Je connais les
+antiques usages de cette famille:
+
+ Que demande un Pourou? Maître du monde, il eut
+ Des palais aux terrasses blanches:
+ Quand il a fait sa tâche, il veut, pour son salut,
+ Un banc de pierre sous les branches!
+
+Mais comment un être humain a-t-il pu pénétrer dans l’ermitage des
+dieux?
+
+LA RELIGIEUSE.
+
+Nul n’y pénètre, en effet. Mais sa mère est fille d’une nymphe, et elle
+l’a mis au monde dans ce divin séjour.
+
+LE ROI, _à part_.
+
+Que dit-elle?... Ce ne serait donc pas une chimère?... (_Haut._) Et quel
+est le père de l’enfant?
+
+LA RELIGIEUSE.
+
+On ne prononce plus son nom: il a renié son épouse légitime.
+
+LE ROI, _à part_.
+
+Mais c’est de moi qu’elle parle!
+
+PREMIÈRE RELIGIEUSE, _rentrant avec l’oiseau de faïence dans les mains_.
+
+Grand-dompteur! vois le bel oiseau!
+
+L’ENFANT.
+
+Ma bonne sœur, il est bien joli. (_Il prend le jouet._)
+
+LE ROI, _à part_.
+
+Oh! si j’étais trompé par un mirage! Si tout cela devait finir en me
+laissant à mon désespoir!
+
+PREMIÈRE RELIGIEUSE, _après avoir regardé l’enfant; avec inquiétude_.
+
+Mais je ne vois plus l’amulette à son poignet!
+
+LE ROI.
+
+Ne vous tourmentez pas! Il l’a sans doute perdue en jouant avec le
+lionceau... La voici! (_Il va pour la ramasser._)
+
+LES DEUX RELIGIEUSES.
+
+N’y touchez pas! n’y touchez pas! (_Après l’avoir vu ramasser
+l’amulette._) Comment! il l’a prise! (_Elles croisent leurs mains sur
+leur poitrine et se regardent avec stupéfaction._)
+
+LE ROI.
+
+Pourquoi vouliez-vous m’empêcher de la prendre?
+
+PREMIÈRE RELIGIEUSE.
+
+Écoutez, seigneur! C’est une plante divine qu’on appelle Aparâdjitâ[88].
+On en fait une amulette toute-puissante. Le bienheureux Mârîtcha a donné
+celle-ci à l’enfant aussitôt après sa naissance, dans la cérémonie de la
+consécration. Quand elle tombe à terre, personne ne doit la ramasser, si
+ce n’est l’enfant lui-même, sa mère,... ou son père!
+
+ [88] «Invincible.»
+
+LE ROI.
+
+Et si un autre la ramasse...
+
+PREMIÈRE RELIGIEUSE.
+
+Elle se change en serpent, et le mord.
+
+LE ROI.
+
+Avez-vous jamais vu ce prodige s’accomplir?
+
+LES DEUX RELIGIEUSES.
+
+Plus d’une fois.
+
+LE ROI.
+
+Ah! tous mes vœux sont remplis! Il ne me reste qu’à goûter mon bonheur!
+(_Il prend l’enfant et le couvre de baisers._)
+
+DEUXIÈME RELIGIEUSE.
+
+Viens vite, Souvratâ! Sacountalâ est maintenant en prière: allons la
+prévenir. (_Elles sortent._)
+
+L’ENFANT.
+
+Laisse-moi! Je veux aller voir maman!
+
+LE ROI.
+
+Mon fils, nous irons ensemble trouver ta mère.
+
+L’ENFANT.
+
+Mais tu n’es pas mon papa! Mon papa s’appelle Douchanta.
+
+LE ROI, _souriant_.
+
+Voilà qui achèverait, au besoin, de me convaincre!
+
+ * * * * *
+
+On voit paraître Sacountalâ, les cheveux réunis en une seule tresse[89].
+
+ [89] C’est la coiffure des religieuses.
+
+SACOUNTALA, _hésitant_.
+
+On me dit que l’amulette de mon fils ne s’est pas métamorphosée dans ses
+mains... Mais je ne peux plus croire au bonheur! Et cependant,... si ce
+que m’a dit Misrakésî est vrai... (_Elle s’avance._)
+
+LE ROI. (_Il est près de défaillir._)
+
+C’est elle! c’est Sacountalâ!
+
+ Ces sombres vêtements, cette coiffure austère,
+ Ce visage amaigri par l’ascétique loi,
+ Ce long deuil qu’elle garde ici dans le mystère,
+ Tout me dit que son cœur est encor plein de moi.
+
+SACOUNTALA. (_A la vue du roi dont les traits sont altérés par le
+remords, elle hésite._)
+
+Ce n’est pas mon époux! Quel est cet homme que l’amulette n’a pas
+écarté, et dont le contact impur a souillé mon enfant?
+
+L’ENFANT, _courant vers sa mère_.
+
+Maman! il m’appelle son fils! Je ne le connais pas, moi!
+
+LE ROI.
+
+Mon amour! J’ai été barbare envers toi... Mais aujourd’hui finit mon
+expiation: reconnais-moi!
+
+SACOUNTALA, _à part_.
+
+Respire enfin, mon cœur! Le destin m’avait durement frappée! Mais sa
+cruauté se lasse; il a pitié de moi: c’est bien mon époux!
+
+LE ROI.
+
+ Je te vois, maintenant! C’est toi! L’ombre jalouse
+ N’obscurcit plus mon cœur... Son sommeil est fini.
+ Ainsi l’astre des nuits, aimé de Rohinî[90],
+ Revient après l’éclipse à sa divine épouse.
+
+ [90] Nom d’une constellation.
+
+SACOUNTALA.
+
+Gloire!... Gloire!... (_Les sanglots l’étouffent et l’empêchent
+d’achever: Gloire au roi!_)
+
+LE ROI.
+
+ Tu pleures... Je t’entends... N’achève pas! Ma gloire,
+ C’est ton fidèle amour;
+ C’est ta lèvre pâlie, et ta longue mémoire
+ D’une ivresse d’un jour!
+
+L’ENFANT.
+
+Maman! Qui donc est-ce?
+
+SACOUNTALA.
+
+Mon enfant, demande-le à notre heureux destin! (_Elle continue à
+pleurer._)
+
+LE ROI.
+
+ Toi que je n’ai pas su seulement reconnaître,
+ Toi que j’ai repoussée, oh! viens! console-toi!
+ Un pouvoir inconnu subjuguait tout mon être:
+ C’était lui qui parlait en moi!
+ L’homme dont l’esprit dort chasse d’un air farouche
+ La Fortune qui vient à sa porte frappant,
+ Et l’aveugle craintif, ignorant qui le touche,
+ Prend une fleur pour un serpent!
+
+(_Il tombe à ses pieds._)
+
+SACOUNTALA.
+
+Relevez-vous, mon époux! Relevez-vous! J’ai eu un époux si tendre... Le
+trésor de mes mérites était épuisé sans doute? Autrement, je ne
+comprendrais pas ce qui est arrivé. (_Le roi se relève._) Et comment mon
+époux s’est-il souvenu de la malheureuse Sacountalâ?
+
+LE ROI.
+
+Je te le dirai quand j’aurai fini d’arracher de mon cœur la flèche aiguë
+du remords!
+
+ Ah! laisse-moi l’essuyer, cette larme,
+ Qui coulait sur ta lèvre en feu,
+ Quand, sourd, aveugle, enchaîné par un charme,
+ Je la méprisais comme un jeu!
+ Je la revois qui baigne de rosée
+ Tes yeux profonds aux noirs contours;
+ Ah! laisse-moi sur ta joue embrasée
+ Sécher sa trace pour toujours!
+
+(_Il essuie ses larmes._)
+
+SACOUNTALA, _voyant l’anneau au doigt du roi_.
+
+L’anneau!... Le voilà, mon époux!
+
+LE ROI.
+
+Oui! Je l’ai retrouvé d’une façon miraculeuse... Et avec lui j’ai
+retrouvé la mémoire.
+
+SACOUNTALA.
+
+C’est lui qui est coupable de tout! Il m’a manqué quand je cherchais à
+te convaincre.
+
+LE ROI, _lui tendant l’anneau_.
+
+Liane charmante! pare-toi de ta fleur: le printemps est revenu!
+
+SACOUNTALA.
+
+La bague?... Et si j’allais la perdre encore?... Garde-la, mon époux!
+
+ * * * * *
+
+MATALI, _entrant_.
+
+Je viens te féliciter d’avoir retrouvé ton épouse et d’avoir vu enfin
+ton fils.
+
+LE ROI.
+
+Je suis doublement heureux, car je dois mon bonheur à un ami. Mais Indra
+en est-il instruit?
+
+MATALI, _souriant_.
+
+Rien ne lui est caché. Viens! Le vénérable Mârîtcha veut bien te
+recevoir.
+
+LE ROI.
+
+Chère épouse, prends la main de notre fils, et conduis-moi auprès du
+bienheureux.
+
+SACOUNTALA.
+
+Mais je n’ose me présenter devant mon vénérable maître à côté de mon
+époux.
+
+LE ROI.
+
+Cette dérogation aux usages est permise dans un jour si heureux. Viens!
+
+ * * * * *
+
+On voit paraître Mârîtcha, assis, avec Aditi à ses côtés.
+
+MARITCHA, _regardant le roi_.
+
+Fille de Dakcha!
+
+ C’est ce roi qui vainquit la horde sanguinaire
+ Des démons conjurés contre le ciel d’Indra:
+ Grâce à lui, notre fils, que son arc délivra,
+ Peut laisser dormir son tonnerre.
+
+ADITI.
+
+Son extérieur annonce déjà sa puissance.
+
+MATALI.
+
+Roi, voici le père et la mère des dieux! Vois le regard qu’ils arrêtent
+sur toi: ils t’aiment comme un fils! Approche!
+
+LE ROI.
+
+O Mâtali! quel spectacle s’offre à mes yeux!
+
+ Majesté dont jamais nulle autre n’approcha!
+ Il est donc devant moi, ce couple tutélaire?
+ Le fils de Mârîtcha, la fille de Dakcha
+ Ont donné sa splendeur au soleil qui m’éclaire;
+ C’est par eux que le roi des dieux[91] fut engendré:
+ Tous deux ont pour aïeul Brahma, le grand ancêtre,
+ Et Vichnou, que Brahma révère, a voulu naître
+ De leur sang fécond et sacré!
+
+ [91] Indra.
+
+MATALI.
+
+Ce sont eux que tu vois.
+
+LE ROI, _se prosternant_.
+
+Douchanta, serviteur d’Indra, vous salue.
+
+MARITCHA.
+
+Mon fils, gouverne longtemps la terre!
+
+ADITI.
+
+Sois invincible! (_Sacountalâ se prosterne avec son fils._)
+
+MARITCHA.
+
+Ma fille!
+
+ Ton héroïque époux prend Indra pour modèle,
+ Et ton fils est pareil au divin Djayanta:
+ Nouvelle Paulomî[92], que le roi Douchanta
+ T’aime et t’honore autant que tu lui fus fidèle!
+
+ [92] Épouse d’Indra, mère de Djayanta.
+
+ADITI.
+
+Garde toujours l’estime de ton mari! Que ton fils vive pour être la
+gloire des deux races dont il est né! Maintenant, asseyez-vous à nos
+côtés. (_Tous s’assoient._)
+
+MARITCHA, _les désignant l’un après l’autre_.
+
+ Ton épouse est la foi vivante; votre enfant
+ Est la richesse; en toi s’incarne la puissance:
+ Je le vois se dresser dans sa magnificence,
+ Ce groupe triomphant!
+
+LE ROI.
+
+Bienheureux! d’autres sèment les faveurs sur leurs pas: toi, tu te fais
+précéder des tiennes.
+
+ L’orage gronde et l’éclair luit
+ Avant que l’eau du ciel s’épanche;
+ La fleur naît et meurt sur la branche
+ Avant la naissance du fruit;
+ La cause, par quelque présage,
+ Se révèle avant ses effets:
+ Pourtant, j’ai reçu tes bienfaits
+ Sans même avoir vu ton visage,
+
+MATALI.
+
+C’est à cela qu’on reconnaît la bonté du père et de la mère de toutes
+les créatures.
+
+LE ROI.
+
+Bienheureux! j’avais épousé ta servante Sacountalâ selon le rite des
+Gandharvas... Peu de temps après, elle me fût amenée par sa famille: je
+l’ai reniée dans un moment d’égarement, et j’ai gravement offensé ton
+fils Cannva! Plus tard, la vue d’un anneau m’a rappelé notre union. Tout
+cela est étrange...
+
+ Ne reconnaître qu’à la trace
+ Ce qu’on vit passer sous ses yeux:
+ Mal profond et mystérieux,
+ Dont le souvenir seul me glace!
+
+MARITCHA.
+
+Rassure-toi! Tu n’es pas coupable. Tu étais soumis à une influence
+funeste. Écoute!
+
+LE ROI.
+
+Je brûle de t’entendre.
+
+MARITCHA.
+
+Aditi a reçu Sacountalâ des mains de sa mère. Ménacâ, voyant son
+désespoir après que tu l’eus méconnue, était descendue aux bains sacrés
+des Apsaras et l’avait enlevée. En les voyant, j’ai voulu connaître ce
+qui s’était passé, et je l’ai trouvé par l’effort de la méditation.
+C’est une malédiction de Dourvâsas qui avait condamné l’infortunée à
+être reniée par son époux, et l’effet de la malédiction devait cesser à
+la vue de l’anneau de reconnaissance.
+
+LE ROI, _à part, avec un soupir de soulagement_.
+
+Ah! je suis pur du crime dont la pensée m’accablait.
+
+SACOUNTALA, _à part_.
+
+Maintenant, je suis vraiment heureuse! Ce n’est pas le cœur de mon époux
+qui m’avait repoussée. Je croyais y rentrer, mais je n’en étais jamais
+sortie. Cette malédiction, je ne l’avais pas entendue; ma pensée était
+toute à lui, sans doute! Mais mes compagnes devaient la connaître. C’est
+pour cela qu’elles m’avaient tant recommandé de lui montrer l’anneau.
+
+MARITCHA.
+
+Ma fille, tu sais tout: ne garde pas de ressentiment contre ton noble
+époux.
+
+ Oui, quand il a semblé te bannir de son cœur,
+ Un charme enchaînait sa mémoire,
+ Et dès que son esprit s’est réveillé vainqueur,
+ Il t’a rendu toute ta gloire.
+ Quand un souffle ternit la face d’un miroir,
+ On n’y voit nul reflet paraître;
+ Le voile dissipé, c’est merveille de voir
+ L’image tout à coup renaître.
+
+LE ROI.
+
+C’est la vérité.
+
+MARITCHA.
+
+Mon enfant, es-tu content du fils que t’a donné Sacountalâ? Toutes les
+cérémonies prescrites par la sainte loi ont été accomplies à sa
+naissance et après: c’est moi qui y ai veillé.
+
+LE ROI.
+
+Bienheureux! il est l’espoir de ma race.
+
+MARITCHA.
+
+Il a le cœur d’un héros, et il aura l’empire du monde!
+
+ Ce enfant régnera sur les sept continents[93].
+ Point d’obstacle à son char: il saura le conduire
+ Sur les monts escarpés et dans les flots tonnants.
+ Nul ennemi n’aura la force de lui nuire.
+ L’ermitage effrayé l’a nommé Grand-dompteur!
+ Mais quand sa main tiendra ton sceptre héréditaire,
+ Il aura les vertus, le cœur d’un roi: la terre
+ Acclamera son Protecteur[94].
+
+ [93] Détail emprunté à la géographie mythologique.
+
+ [94] Plus exactement son «Porteur», en sanscrit _Bharata_. Bharata fut
+ l’ancêtre des héros du _Mahâbhârata_.
+
+LE ROI.
+
+Bienheureux! c’est toi qui l’as consacré: je puis tout espérer de lui.
+
+ADITI.
+
+Il faut instruire Cannva du bonheur de sa fille. Ménacâ n’est pas loin:
+c’est elle qui me rendra ce service.
+
+SACOUNTALA.
+
+La bienheureuse a prévenu mon désir.
+
+MARITCHA.
+
+Cannva doit à ses austérités une pénétration merveilleuse: il sait déjà
+tout. (_Après réflexion._) Cependant il est convenable qu’il reçoive de
+nous la nouvelle de la réunion des deux époux et de leur fils. Holà!
+quelqu’un!
+
+UN DISCIPLE, _entrant_.
+
+Maître, me voici!
+
+MARITCHA.
+
+Gâlava! prends le chemin des airs, et porte de ma part au vénérable
+Cannva une heureuse nouvelle: Sacountalâ et son fils ont été délivrés de
+la malédiction de Dourvâsas et reconnus par Douchanta.
+
+LE DISCIPLE.
+
+Le bienheureux sera obéi. (_Il sort._)
+
+MARITCHA, _au roi_.
+
+Toi, mon enfant, monte avec ton épouse et ton fils sur le char d’Indra,
+ton divin ami, et retourne dans ton palais.
+
+LE ROI.
+
+A l’instant.
+
+MARITCHA.
+
+Et maintenant...
+
+ Qu’Indra goûte l’offrande à tes banquets pieux;
+ Que l’eau de la nuée à grands flots y réponde!
+ Et puisse l’amitié de la terre et des cieux
+ Durer pour le bonheur du monde!
+
+LE ROI.
+
+Je m’efforcerai de faire le bien.
+
+MARITCHA.
+
+Que désires-tu encore?
+
+LE ROI.
+
+Bienheureux! m’as-tu laissé quelque chose à désirer? Cependant, je ferai
+encore ce vœu[95]:
+
+ [95] Une prière analogue termine toutes les pièces indiennes.
+
+ Puissé-je en mes États voir, avant que je meure,
+ Le juste triomphant, le savant respecté!
+ Et toi, Siva, mon Dieu! daigne à ma dernière heure
+ Absorber tout mon être en ton immensité!
+
+
+
+
+APPENDICE
+
+PASSAGES SUPPRIMÉS[96]
+
+ [96] Les strophes traduites en prose sont distinguées par l’emploi des
+ caractères italiques.
+
+
+ACTE PREMIER
+
+--Page 15.
+
+ «Révèlent un chemin qui conduit au lavoir.»
+
+Et de plus,
+
+_Des bassins sont creusés au pied des arbres, et les racines trempent
+dans l’eau agitée par le vent; la fumée des offrandes de beurre ternit
+l’éclat des jeunes pousses; les petits des gazelles sont sans défiance,
+et s’avancent doucement à notre rencontre sur le sol de ce bosquet dont
+ils ont tondu le gazon[97]._
+
+ [97] Strophe supprimée comme faisant double emploi avec la précédente.
+
+
+ACTE II
+
+--Page 50.
+
+ «Ne seras-tu pas à mes côtés?»
+
+MADHAVYA.
+
+Alors me voilà devenu ton garde des roues[98]!
+
+ [98] Plaisanterie assez froide en français, et inintelligible sans
+ note: le garde des roues est celui qui accompagne le char à pied, en
+ coureur.
+
+
+ACTE III
+
+--Page 54.
+
+ «Ni mon cœur de l’aimer!»
+
+O Amour! tes flèches sont des fleurs: pourquoi donc font-elles tant de
+mal? (_Après réflexion._) Ah! je le sais!
+
+_C’est le feu de la colère de Siva qui, aujourd’hui encore, couve en toi
+comme le feu sous-marin au fond des flots[99]: autrement, ô Amour,
+pourrais-tu brûler ainsi mes pareils, toi que le dieu a réduit en
+cendres[100]?_
+
+ [99] C’est un mythe indien.
+
+ [100] Le dieu de l’amour «aux flèches de fleurs» a été consumé par le
+ feu sorti de l’œil de Siva, et depuis ce jour, il est «sans corps».
+ Douchanta suppose ici, pour expliquer ses «brûlures», que ce feu
+ couve encore sous la cendre de l’Amour.
+
+Toi et la lune, avec votre apparente douceur, vous trompez bien les
+amants!
+
+_On dit que tes flèches sont des fleurs, et que la lune a de froids
+rayons. L’aventure de mes pareils est la preuve du contraire: les froids
+rayons de la lune versent des flammes, et de tes flèches de fleurs tu
+fais autant de foudres._
+
+Et cependant,
+
+_Quoique l’Amour m’inflige des tortures sans trêve, je ne puis le
+maudire quand il me fait brûler pour elle, la belle aux grands yeux qui
+enivrent[101]!_
+
+ [101] On pourrait regretter cette strophe; mais, sans les trois
+ autres, elle n’avait plus de raison d’être.
+
+O Amour, tu n’entends donc pas mes plaintes? Quoi! pas de pitié pour
+moi?
+
+_Je t’ai nourri[102] de mes pensées incessantes, et voilà comme tu me
+récompenses! Est-ce contre moi que tu devrais tendre jusqu’à ton oreille
+la corde de ton arc? Est-ce sur moi que tu devrais décocher tes
+flèches?_
+
+ [102] Après cela, il semble qu’on puisse tirer l’échelle. Mais les
+ traits de ce genre ne sont pas rares dans la poésie indienne, sinon
+ chez Câlidâsa, au moins chez la plupart de ses confrères.
+
+
+--Page 57.
+
+ «Tu souffres trop!»
+
+LE ROI.
+
+C’est la vérité!
+
+_Ses bracelets, faits de racines de lotus, étaient blancs comme les
+rayons de la lune; ils sont noircis[103] maintenant, et trahissent la
+fièvre qui la brûle._
+
+ [103] Le détail est peu gracieux.
+
+
+--Page 61.
+
+ «Qu’a-t-elle à craindre?»
+
+Et encore:
+
+_Celui dont tu crains, bien à tort, les mépris, ô belle! est là qui
+brûle de s’unir à toi. Ce n’est pas d’ordinaire la perle qui cherche le
+pêcheur, mais le pêcheur qui cherche la perle[104]._
+
+ [104] Double emploi. Dans le sanscrit, ce n’est pas seulement l’idée
+ de la première stance, ce sont les mots mêmes que la seconde
+ reproduit en grande partie.
+
+
+--Page 67.
+
+ «Et me fait désirer ce que je ne dois pas.»
+
+LE ROI, _à part_.
+
+_Les jeunes filles, même quand elles aiment, résistent ainsi aux prières
+de leurs bien-aimés. Elles brûlent de s’unir à eux; mais elles n’osent
+se donner. Ce n’est plus l’Amour qui les torture: il a levé pour elles
+tous les obstacles. Ce sont elles qui, par leurs retards, torturent
+l’Amour même[105]._
+
+ [105] Cette analyse, assez déplacée dans la bouche du roi qui, en
+ somme, n’est pas un Don Juan, ne se retrouve pas dans l’autre
+ recension.
+
+(_Sacountalâ s’éloigne._)
+
+
+--Page 68.
+
+ «On peut nous voir ici.»
+
+(_Il laisse aller Sacountalâ et revient sur ses pas._)
+
+SACOUNTALA. (_Elle fait un pas et se retourne. Avec abattement._)
+
+Fils de Pourou! j’ai résisté à ton désir; j’ai seulement consenti à
+t’entendre: ne m’oublie pas, pourtant!
+
+LE ROI.
+
+O belle!
+
+_C’est en vain que tu pars; tu ne sors pas de mon cœur. Telle, à la fin
+du jour, l’ombre s’éloigne de l’arbre sans en quitter le pied._
+
+SACOUNTALA, _après avoir fait de nouveau quelques pas, à part_.
+
+Hélas! quand je l’entends, mes pieds refusent de me porter. Eh bien! je
+vais me cacher derrière cette touffe d’amarantes, et je verrai s’il
+m’aime vraiment. (_Elle se cache._)
+
+LE ROI.
+
+O ma bien-aimée! mon cœur est plein de toi seule: comment peux-tu
+mépriser mon amour et m’abandonner?
+
+_Avec un corps si délicat qu’il faudrait lui épargner les caresses, tu
+as donc un cœur dur comme la tige du Sirîcha?_
+
+SACOUNTALA.
+
+Après avoir entendu cela, je n’ai pas la force de m’éloigner.
+
+LE ROI.
+
+Je n’ai plus rien à faire en ce lieu quand ma bien-aimée l’a quitté.
+(_Regardant devant lui._) Mais je me sens brusquement arrêté.
+
+_Voici devant moi son bracelet de racines de lotus; il est tombé de son
+bras, et il est encore tout parfumé de l’onguent d’Ousîra qui couvrait
+son sein: c’est une chaîne qui retient non cœur prisonnier._
+
+(_Il le ramasse avec précaution._)
+
+SACOUNTALA, _regardant son bras_.
+
+Ah! mon bras ne peut plus retenir un bracelet: je n’ai pas senti tomber
+celui que je portais.
+
+LE ROI, _plaçant sur son cœur le bracelet de racines de lotus_.
+
+Frisson délicieux!
+
+_Cette gracieuse parure, ô ma bien-aimée, a quitté ton bras charmant;
+elle est là, et c’est elle, tout insensible qu’elle est, qui me console
+dans ma douleur, lorsque toi, tu m’abandonnes!_
+
+SACOUNTALA.
+
+Non! je ne puis résister plus longtemps! Voilà justement une occasion de
+me montrer. (_Elle s’approche._)
+
+LE ROI, _en la voyant, avec joie_.
+
+Ah! voici la maîtresse de ma vie! A peine ai-je achevé ma plainte que le
+destin me témoigne sa pitié.
+
+_De sa gorge desséchée par la soif, l’oiseau[106] arrache un cri de
+détresse: il demandait de l’eau, et l’eau du nuage vient tomber dans son
+bec ouvert[107]._
+
+ [106] Oiseau légendaire qui passe pour ne boire que les gouttes de
+ pluie. Voir p. 160, note 77.
+
+ [107] Toute cette partie de la scène, et ce qui suit encore jusqu’à la
+ page 71: «Oiseaux fidèles, séparez-vous», manque dans l’autre
+ recension. Nous n’avons pas cru devoir sacrifier la fin, qui s’y
+ trouve réduite à une seule strophe.
+
+SACOUNTALA, _arrivant devant le roi_.
+
+Seigneur, je me suis aperçue en chemin, etc.
+
+
+--Page 69.
+
+ «Frisson délicieux!»
+
+_L’Amour est un arbre: le feu de la colère de Siva l’avait brûlé[108];
+mais le destin fait pleuvoir la liqueur d’immortalité, et voilà que
+l’arbre consumé pousse de nouvelles branches._
+
+ [108] Voir ci-dessus, page 186, note 100.
+
+
+ACTE IV
+
+--Page 80.
+
+ «Se recueille et pense à l’absent.»
+
+_Les premiers rayons du matin colorent la rosée qui baigne les
+jujubiers; le paon se réveille et s’envole du toit de chaume de la
+hutte; l’antilope se lève brusquement du bord de l’autel où s’est
+imprimé son pied fourchu: elle s’étire, baisse le cou et dresse le
+dos[109]._
+
+ [109] Cette jolie description n’a que le tort d’être un hors-d’œuvre
+ après deux stances où le poète fait une allusion évidente à la
+ situation de l’héroïne.
+
+_La lune avait foulé le sommet du mont Mérou, le roi des monts; elle
+avait traversé, en illuminant les ténèbres, le second séjour de Vichnou:
+voilà qu’elle tombe du ciel; ses rayons s’effacent; même pour les plus
+nobles des êtres, la chute est près du triomphe[110]._
+
+ [110] Double emploi avec la première strophe de la page 80.
+
+
+--Page 90.
+
+ «La forêt tout entière est en deuil.»
+
+Vois plutôt
+
+_La gazelle laisse tomber sa bouchée de gazon; le paon renonce à la
+danse[111]; les lianes s’affaissent et laissent pendre leurs feuilles
+pâlies._
+
+ [111] La danse du paon est un des lieux communs de la poésie
+ descriptive des Hindous.
+
+
+--Page 90.
+
+ «Vous l’aimerez comme vous m’avez aimée.»
+
+CANNVA.
+
+Ma chère enfant,
+
+_Je rêvais de te donner un époux digne de toi: tu as su le trouver
+toi-même. C’est son tour maintenant: libre de souci pour ton bonheur, je
+la marierai à ce manguier qui croît près d’elle._
+
+Maintenant reprends ta route.
+
+
+--Page 91.
+
+ «(_Ils se remettent tous en route._)»
+
+SACOUNTALA.
+
+Mon père, je pense aussi à cette antilope qui ne quitte pas les environs
+de la hutte: elle est pleine; quand elle aura mis bas, faites-moi savoir
+l’heureuse nouvelle. Surtout, ne l’oubliez pas[112].
+
+ [112] Nous n’aurions pas sacrifié ce trait, s’il ne nous avait paru
+ faire une sorte de double emploi avec la petite scène suivante.
+
+CANNVA.
+
+Compte sur moi, mon enfant.
+
+
+--Page 91.
+
+ «Du courage!»
+
+Fais attention à tes pas.
+
+_Sois ferme; retiens les larmes qui baignent tes longs cils; elles
+t’empêchent de voir; et tes pieds heurtent les aspérités du chemin._
+
+
+--Page 92.
+
+ «(_Il réfléchit._)»
+
+ANOUSOUYA.
+
+Chère amie, il n’y a pas dans notre ermitage un seul être vivant que ton
+départ ne plonge dans la tristesse. Vois!
+
+_La femelle du Tchacravâca l’appelle sous la feuille de nymphéa qui la
+cache; mais l’oiseau ne lui répond pas: c’est toi qu’il regarde, en
+laissant tomber sa becquée de racines de lotus._
+
+
+ACTE VI
+
+--Page 132.
+
+ «Sous les fleurs du manguier charmant.»
+
+_C’est quand l’anneau m’a rendu la mémoire, c’est quand je pleure, en
+proie au remords d’avoir indignement repoussé ma bien-aimée, que je vois
+arriver le mois des fêtes et des parfums enivrants[113]._
+
+ [113] Double emploi.
+
+
+--Page 142.
+
+ «Elle s’attaque au lotus de son visage.»
+
+LE ROI.
+
+Chasse donc cet audacieux insecte!
+
+MADHAVYA.
+
+Mais c’est ton métier, à toi, d’apprendre à vivre aux coquins.
+
+LE ROI.
+
+Tu as raison. Allons! hôte bienvenu des lianes fleuries, pourquoi te
+fatigues-tu à voltiger autour d’elle?
+
+_Vois! ton amante est là, posée sur une fleur, elle est altérée de ses
+sucs; mais elle t’aime, elle t’attend et ne veut pas faire son miel sans
+toi._
+
+MISRAKÉSI.
+
+Il s’y prend poliment!
+
+MADHAVYA.
+
+C’est une race bien entêtée!
+
+LE ROI, _en colère_.
+
+Ah! tu ne veux pas m’obéir! Eh bien! écoute!
+
+ J’ai connu sa lèvre rose, etc.
+
+MADHAVYA.
+
+Tes châtiments sont pourtant terribles! Et elle n’a pas peur! (_A part,
+en riant._) Il est complètement fou, et je le deviens moi-même dans sa
+société.
+
+LE ROI.
+
+Comment! j’ai beau la renvoyer! Elle est toujours là!
+
+MISRAKÉSI.
+
+Voilà donc ce que l’amour peut faire, même d’un sage!
+
+MADHAVYA, _haut_.
+
+Dis-moi, tu sais que c’est une peinture que tu as devant les yeux?
+
+LE ROI.
+
+Comment! une peinture?
+
+MISRAKÉSI.
+
+Moi-même, je m’y étais trompée un instant. N’est-il pas naturel qu’il ne
+voie, lui, que son rêve?
+
+LE ROI.
+
+Pourquoi es-tu si cruel envers moi?
+
+ _Je la voyais... J’étais heureux_, etc.[114]
+
+ [114] On nous excusera sans doute d’avoir abrégé une pareille scène.
+
+
+ACTE VII
+
+--Page 170.
+
+ «Vois le bel oiseau!»
+
+L’ENFANT, regardant autour de lui.
+
+Où est-elle maman[115]? (_Toutes les deux se mettent à rire._)
+
+ [115] Il y a là un jeu de mots qui est intraduisible,... heureusement.
+ On peut en donner l’idée en remplaçant le mot «oiseau» par le
+ sanscrit _çakunta_, et en faisant dire à la religieuse: «Vois ce
+ beau sacounta-là!» Que le lecteur nous pardonne!
+
+PREMIÈRE RELIGIEUSE.
+
+C’est la ressemblance des sons qui l’a trompé. Sa mère le gâte tant!
+
+DEUXIÈME RELIGIEUSE.
+
+«Vois le joli paon!» C’est là ce qu’on te disait.
+
+LE ROI, _à part_.
+
+Comment! Sa mère s’appelle Sacountalâ! Mais bien des femmes portent le
+même nom. Oh! si j’étais trompé par un mirage! Si tout cela devait finir
+en me laissant à mon désespoir!
+
+L’ENFANT.
+
+Ma bonne sœur, votre paon est bien joli, etc.
+
+
+
+
+ IMPRIMÉ PAR JOUAUST ET SIGAUX
+ POUR LA
+ NOUVELLE BIBLIOTHÈQUE CLASSIQUE
+ PARIS, 1884
+
+
+
+
+NOUVELLE BIBLIOTHÈQUE CLASSIQUE
+
+A 3 francs le volume
+
+
+Outre le tirage ordinaire à 3 fr. le volume, nous avons fait un tirage
+numéroté de 500 exemplaires sur papier de Hollande (à 5 fr.), et de 30
+sur pap. de Chine et 30 sur pap. Whatman (à 10 fr.).
+
+Aux amateurs du GRAND PAPIER nous offrons un _tirage spécial_ format
+in-8º, de 170 exemplaires sur pap. de Hollande (à 20 fr.), 15 sur pap.
+de Chine et 15 sur pap. Whatman (à 35 fr.), avec couvertures repliées.
+Ce tirage est orné des PORTRAITS des auteurs publiés, _que contiennent
+seuls les exemplaires en grand papier_.
+
+NOTA.--Nous n’avions admis jusqu’à présent dans notre collection que des
+œuvres d’écrivains français. Nous abordons aujourd’hui la littérature
+étrangère en publiant le drame de _Sacountalâ_, traduit par MM. Abel
+Bergaigne et Paul Lehugeur.
+
+
+EN VENTE
+
+RÉGNIER, _Satires_, publ. par Louis Lacour.--1 vol.
+
+MONTESQUIEU, _Grandeur et Décadence des Romains_, publ. par G.
+Franceschi.--1 vol.
+
+BOILEAU, publ. par P. Chéron.--2 vol.
+
+HAMILTON, _Mémoires de Grammont_, publ. par M. de Lescure.--1 vol.
+
+REGNARD, _Théâtre_, publ. par G. d’Heylli.--3 vol.
+
+SATYRE MÉNIPPÉE, publ. par Ch. Read.--1 vol.
+
+P. L. COURIER, _Œuvres_, avec préface par F. Sarcey.--3 vol.
+
+MALHERBE, _Poésies_, publ. par P. Blanchemain.--1 vol.
+
+CORNEILLE, _Théâtre_, avec préface par V. Fournel.--5 vol.
+
+DIDEROT, _Œuvres choisies_, préface par Paul Albert.--6 vol.
+
+CHAMFORT, _Œuvres choisies_, publ. par M. de Lescure.--2 vol.
+
+RIVAROL, _Œuvres choisies_, publ. par M. de Lescure.--2 vol.
+
+RACINE, _Théâtre_, préface de V. Fournel.--3 vol.
+
+LA ROCHEFOUCAULD, _Maximes_, publ. par J. Thénard.--1 vol.
+
+LA BRUYÈRE, _Caractères_, avec préface de L. Lacour.--2 vol.
+
+MOLIÈRE, _Théâtre_, publ. par D. Jouaust et G. Monval.--8 vol.
+
+BOSSUET, _Oraisons funèbres_, publ. par Arm. Gasté.--1 vol.
+
+Sous presse: _Poésies d’André Chénier_,--_Rabelais_,--_Montaigne_.
+
+Avril 1884.
+
+
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 77403 ***