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+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 77364 ***
+
+
+
+
+
+
+ CONVERSATIONS
+ ENTRE
+ UNE MERE ET SA FILLE.
+
+
+
+
+ LES
+ CONVERSATIONS
+ D’ÉMILIE.
+
+ Inutilesque falce ramos amputans,
+ Feliciores inserit.
+
+ Horat.
+
+ Nouvelle Édition.
+
+
+ A PARIS,
+ Chez PISSOT, Libraire, Quai des Augustins, près la rue Gît-le-Cœur.
+ M. DCC. LXXVI.
+
+
+
+
+LETTRE
+
+DE L’AUTEUR
+
+A L’ÉDITEUR.
+
+
+_Vous m’aviez désolée, Monsieur, en me disant l’autre jour que mes
+Dialogues n’étoient pas au point où je les croyois. Vous m’avez
+rassurée, en m’apprenant que vous n’y apperceviez ni un plan
+d’éducation, ni même beaucoup de liaison entre les idées. C’est que je
+ai pas eu la prétention de proposer un nouveau plan d’éducation, ni la
+hardiesse de n’écarter de celui que des parents sages suivent
+communément dans l’éducation des Filles. Je n’ai voulu faire qu’un
+Traité de remplissage, si vous me permettez de parler ainsi, & montrer
+comment les heures perdues, les moments de délassement peuvent être
+employés par une Mere vigilante à former l’esprit d’un Enfant & à lui
+inspirer des sentiments honnêtes & vertueux. Il ne s’agit donc ici ni de
+plan ni de systême._
+
+_Cependant, sous ce point de vue même, l’éducation doit être divisée,
+comme dans un systême bien conçu & bien lié, en plusieurs époques, & il
+faudroit faire un travail différent pour chacune. On peut en marquer
+trois principales. La premiere finit à l’âge de dix ans, la seconde à
+quatorze ou quinze ans; la troisieme doit durer jusqu’à l’établissement
+de l’enfant._
+
+_Suivant ce plan, je n’aurois encore essayé à travailler que pour la
+premiere époque où il s’agit de présenter à l’esprit des idées simples,
+de lui enseigner & de l’aider à les déveloper, & de profiter souvent
+d’une niaiserie pour le conduire à des réflexions solides & sensées. Le
+travail pour les deux autres époques seroit infiniment plus sérieux, &
+je ne sçais si j’aurai la force de le tenter lorsque l’âge de ma Fille
+pourra l’exiger._
+
+_Cette confession faite, je vous abandonne, Monsieur, ces Dialogues.
+Faites-en l’usage qu’il vous plaira, puisque vous pensez qu’ils pourront
+être utiles à d’autres enfants. A Paris ce premier Janvier 1774._
+
+
+
+
+CONVERSATIONS
+
+ENTRE
+
+UNE MERE ET SA FILLE.
+
+
+
+PREMIERE CONVERSATION.
+
+
+EMILIE.
+
+Maman, j’ai bien étudié mon Catéchisme, trouvez-vous bon que je
+travaille auprès de vous?... Ah! Maman, venez, venez, j’entens le
+tambour. Ce sont les singes qui passent.
+
+LA MERE.
+
+Mettez-vous à la fenêtre avec votre bonne, mon enfant, quand ils seront
+passés, vous viendrez travailler.
+
+(_Emilie va à la fenêtre, ensuite elle revient._)
+
+EMILIE.
+
+Maman? je les ai vus; pourquoi n’êtes-vous pas venue les voir? Est-ce
+que vous ne les aimez pas?
+
+LA MERE.
+
+Pas beaucoup. Tenez, voilà votre ouvrage, vous broderez jusqu’à cette
+fleur.
+
+EMILIE.
+
+Oui, Maman; mais pourquoi n’aimez-vous pas les singes? Moi, je les aime
+bien.
+
+LA MERE.
+
+Pourquoi les aimez-vous?
+
+EMILIE.
+
+C’est qu’ils sont drolles, ils m’amusent, ils ont une mine!... des
+grimaces!
+
+LA MERE.
+
+Si vous les voyiez de près, ils ne vous amuseroient pas autant; ils sont
+d’un naturel méchant, ils sont traîtres, malins, voleurs...
+
+EMILIE.
+
+Bon!... C’est dommage... mais comme je les vois par la fenêtre, ils ne
+me feront pas de mal; ils ont une drolle de mine... je voudrois pourtant
+bien les voir de près.
+
+LA MERE.
+
+Et qu’est-ce que c’est qu’un singe? Puisque vous les aimez, vous devez
+sçavoir ce que c’est?
+
+EMILIE.
+
+Oui, sûrement? c’est un animal.
+
+LA MERE.
+
+Est-il fait comme un chien, comme un chat?
+
+EMILIE.
+
+Mais non, Maman, il est fait comme un singe.
+
+LA MERE.
+
+A quel animal trouvez-vous qu’il ressemble le plus?
+
+EMILIE.
+
+Je ne sçais pas, Maman, voulez-vous bien me le dire?
+
+LA MERE.
+
+C’est à l’homme; il en a la figure; les mains, les pieds...
+
+EMILIE.
+
+Est-ce que l’homme est un animal?
+
+LA MERE.
+
+C’est un animal raisonnable.
+
+EMILIE.
+
+Pourquoi dites-vous un animal raisonnable, Maman?
+
+LA MERE.
+
+C’est la maniere dont on s’exprime pour distinguer l’homme des bêtes;
+parce que l’homme est la seule créature qui ait l’usage de la raison &
+de la parole.
+
+EMILIE.
+
+Les hommes sont donc des animaux? Cela est drolle! & nous, Maman,
+sommes-nous aussi des animaux?
+
+LA MERE.
+
+Quand je dis _l’homme_, j’entens toutes les créatures humaines; quand je
+dis _un homme_, je désigne seulement alors une créature humaine du genre
+masculin, & quand je dis _une femme_, je désigne une créature humaine du
+genre féminin.
+
+EMILIE.
+
+Ah, Maman, voilà Rosette qui mange ma robe!... mais, Maman, les chiens
+ne parlent pas?
+
+LA MERE.
+
+Non, ils n’ont ni l’usage de la raison, ni celui de la parole; ils
+sentent comme nous la douleur; ils souffrent & se plaignent quand on
+leur fait mal.
+
+EMILIE.
+
+Qu’est-ce qu’ils font, les chiens?
+
+LA MERE.
+
+Ils gardent leurs maîtres, & pour les en récompenser, leurs maîtres les
+nourrissent & ont soin d’eux.
+
+EMILIE.
+
+Et les hommes, pourquoi sont-ils dans le monde?
+
+LA MERE.
+
+Pour y vivre en société.
+
+EMILIE.
+
+Et que font-ils toute la journée?
+
+LA MERE.
+
+Ils s’aident mutuellement dans leurs besoins, dans leurs affaires, &
+même dans leurs plaisirs.
+
+EMILIE.
+
+Et celui qui n’aideroit pas les autres que lui en arriveroit-il?
+
+LA MERE.
+
+Que les autres ne l’aideroient pas, qu’il ne seroit bon à rien, que
+bientôt il ne seroit ni aimé, ni estimé, ni recherché; que bientôt il
+manqueroit de tout, & qu’il finiroit par mourir d’ennui, de besoin & de
+chagrin.
+
+EMILIE.
+
+Il faut donc être utile aux autres pour être heureux?
+
+LA MERE.
+
+C’est un des moyens les plus sûrs pour arriver au bonheur.
+
+EMILIE.
+
+Qu’est-ce que c’est que le bonheur?
+
+LA MERE.
+
+C’est ce que vous éprouvez, mon enfant, quand vous êtes contente de
+vous, & que vous avez satisfait à ce que nous exigeons de vous.
+
+EMILIE.
+
+J’entens, quand j’ai été bien obéissante & que j’ai bien fait mes
+devoirs; mais quand je serai grande, je n’aurai plus de devoirs à faire,
+je n’aurai donc plus d’occasion d’être heureuse?
+
+LA MERE.
+
+Chaque âge a ses devoirs, ses occupations, ses plaisirs...
+
+EMILIE.
+
+Maman, voyez mon ouvrage, il n’est pas mal.
+
+LA MERE.
+
+Est-il fini? Je vous ai dit ne pas quitter votre place que votre tâche
+ne fût faite.
+
+EMILIE.
+
+Mais pourquoi cela, Maman?
+
+LA MERE.
+
+Parce qu’il faut s’accoûtumer à faire de suite ce que l’on fait, & à ne
+point passer sans raison d’une occupation à une autre.
+
+EMILIE.
+
+Mais, Maman, c’est que...
+
+LA MERE.
+
+Point de raisonnement, quand je vous ai dit ce que vous devez faire, il
+faut vous y soumettre sans replique.
+
+EMILIE.
+
+Maman, je vais vous obéir; mais permettez-moi de vous demander pourquoi
+vous voulez bien dans de certains moments que je vous fasse des
+questions, & que je dise tout ce qui me passe par la tête, & que vous ne
+voulez pas le souffrir dans d’autres.
+
+LA MERE.
+
+Quand nous causons ensemble, soit pour votre instruction, soit pour
+votre amusement, vous pouvez avec liberté & avec confiance me
+communiquer toutes vos idées; alors je vous répons, & vos questions ne
+sont point déplacées; mais lorsque je vous prescris votre conduite, vous
+devez obéir sans replique.
+
+EMILIE.
+
+Pourquoi cela, Maman?
+
+LA MERE.
+
+Par respect & par confiance. M’avez-vous jamais vu exiger rien de vous
+qui ne fût pour votre bien?
+
+EMILIE.
+
+Non, Maman.
+
+LA MERE.
+
+Je me suis toujours assujettie autant que votre âge le permet à vous
+expliquer les raisons des ordres que je vous donne; vous le sçavez, d’où
+viendroit donc votre répugnance à m’obéir.
+
+EMILIE.
+
+Cela est vrai, Maman, & je vous assure qu’à l’avenir je vous obéirai
+sans repliquer; mais aussi quand nous causerons, vous me permettez de
+vous dire tout ce que je voudrai.
+
+LA MERE.
+
+Oui, je vous le permets, mais seulement quand nous causerons.
+
+EMILIE.
+
+Causons-nous à présent, Maman?
+
+LA MERE.
+
+Mais il me semble qu’oui, qu’en pensez-vous?
+
+EMILIE.
+
+Oh! je m’en vais vous dire bien des choses... Maman? mais pourquoi
+suis-je au monde?
+
+LA MERE.
+
+Voyez, dites-moi cela vous-même.
+
+EMILIE.
+
+Je n’en sçais rien.
+
+LA MERE.
+
+Et qu’est-ce que vous faites toute la journée?
+
+EMILIE.
+
+Mais je me promene, j’étudie, je saute, je bois, je mange, je ris, je
+cause avec vous quand je suis bien sage.
+
+LA MERE.
+
+Eh bien, voilà jusqu’à présent pourquoi vous êtes au monde; c’est pour
+boire, manger, dormir, rire, sauter, grandir, vous instruire, voilà ce
+que vous avez à y faire, & à mesure que vous grandirez, vos occupations
+& obligations changeront; au lieu d’être au monde pour sauter, danser &
+être à charge aux autres, vous y serez pour travailler, pour être utile,
+pour remplir d’autres devoirs & jouir d’autres amusements.
+
+EMILIE.
+
+Etre à charge aux autres? est-ce que je suis à charge?
+
+LA MERE.
+
+Sans doute, puisque vous êtes un enfant.
+
+EMILIE.
+
+Mais un enfant, c’est une personne.
+
+LA MERE.
+
+Un enfant c’est un enfant qui deviendra avec le temps une personne
+raisonnable.
+
+EMILIE.
+
+Mais qu’est-ce que je suis donc à présent que je suis un enfant.
+
+LA MERE.
+
+Comment! vous avez cinq ans & vous n’avez pas encore réfléchi à ce que
+vous êtes? tâchez de trouver cela toute seule.
+
+EMILIE.
+
+Maman, je ne trouve rien.
+
+LA MERE.
+
+Un enfant est une créature foible dans la dépendance de tout le monde,
+un enfant est ignorant, étourdi, foible, innocent, importun & indiscret.
+
+EMILIE.
+
+Quoi, j’ai tous ces défauts.
+
+LA MERE.
+
+Ce sont ceux de votre âge. Vous voyez qu’un enfant ne doit les soins
+qu’on prend de lui qu’à la tendresse de ses parents, & qu’il ne peut
+être qu’à charge & insupportable aux autres.
+
+EMILIE.
+
+Il me semble que je ne suis pas si foible.
+
+LA MERE.
+
+La moindre personne peut vous renverser d’un coup de poing, peut vous
+tuer, vous anéantir.
+
+EMILIE.
+
+Mais est-ce qu’un enfant ne peut pas se défendre comme un autre?
+
+LA MERE.
+
+La foiblesse l’en empêche, son ignorance & son étourderie ne lui
+permettent pas de prévoir ni d’éviter le danger. Il a besoin d’avoir
+sans cesse auprès de lui quelqu’un qui le garde, qui le protége, qui le
+garantisse; personne n’a même interêt à se donner ce soin qui est
+très-pénible, parce que l’enfant n’a rien en lui qui en dédommage, & ce
+n’est que par sa douceur, par sa soumission, par ses égards pour ceux
+qui lui rendent des services, qu’il peut se flater de les voir
+continuer; car s’il a de l’humeur, s’il répond avec dureté, si ce n’est
+pas son cœur qui lui fait sentir l’obligation qu’il a à tous ceux qui ne
+lui font pas de mal, il sera bientôt abandonné de tout le monde; & alors
+il seroit bien à plaindre.
+
+EMILIE.
+
+Mais, Maman, ma bonne n’est-elle pas obligée d’avoir soin de moi?
+
+LA MERE.
+
+Votre bonne a soin de vous parce que je l’en ai chargée; mais je ne peux
+pas l’obliger à vous aimer si vous ne vous rendez point aimable, & si
+vous aviez de l’humeur, de la dureté, de l’ingratitude pour elle, je
+suis trop juste pour exiger qu’elle vous rende des soins que vous
+reconnoîtriez si mal, & je lui défendrois même d’approcher de vous.
+
+EMILIE.
+
+Alors je m’habillerois toute seule.
+
+LA MERE.
+
+Croyez-vous le pouvoir?
+
+EMILIE.
+
+Oui, Maman.
+
+LA MERE.
+
+Voyons, défaites votre fourreau, votre collier.
+
+EMILIE.
+
+Voilà mon collier défait.
+
+LA MERE.
+
+Votre fourreau, à présent.
+
+EMILIE.
+
+Ah! je l’ôterai bien toute seule... Maman, voulez-vous bien défaire les
+agraffes?
+
+LA MERE.
+
+Non, vous devez tout faire seule, puisque vous supposez que vous n’avez
+personne pour vous aider.
+
+EMILIE.
+
+Mais je ferai bien le reste.
+
+LA MERE.
+
+Il vous faut donc quelqu’un pour défaire vos agraffes? Remettez votre
+collier.
+
+EMILIE.
+
+Maman, je ne peux pas.
+
+LA MERE.
+
+Il vous faut donc quelqu’un pour renouer votre collier. Jugez par cet
+essai combien vous avez besoin de votre bonne! Combien vous devez
+craindre de la rebuter & qu’elle ne vous laisse; car si elle vous
+quittoit par votre faute, personne ne voudroit vous aider.
+
+EMILIE.
+
+Mais vraiment, Maman, je serois bien à plaindre; je n’avois jamais pensé
+à cela: je ne pourrois ni me lever, ni me coucher, ni rien faire toute
+seule.
+
+LA MERE.
+
+Vous voyez donc bien que quand on est dans le cas d’avoir besoin de tout
+le monde, il faut être polie, reconnoissante, corriger son humeur,
+profiter des leçons & des avis qu’on vous donne, & sentir que quand on
+vous corrige, c’est une preuve d’intérêt & d’amitié, & un moyen qu’on
+vous procure pour vous faire aimer.
+
+EMILIE.
+
+Je n’avois jamais pensé à tout cela.
+
+LA MERE.
+
+C’est qu’à votre âge on est étourdie & qu’on ne prévoit rien.
+
+EMILIE.
+
+Mais à présent je prendrai garde à moi, & j’aimerai bien plus ma bonne,
+puisqu’elle a eu tant de peine avec moi. Mais, Maman, il y a bien des
+choses que je ne sçais pas, n’est-ce pas?
+
+LA MERE.
+
+Non-seulement il y a bien des choses que vous ne sçavez pas; mais vous
+voyez bien que vous ne sçavez rien, puisque vous ne sçavez ni ce que
+vous êtes, ni ce que vous faites en ce monde.
+
+EMILIE.
+
+Oh! je le sçais à présent, & je ne l’oublierai pas. Voilà ma tâche
+finie, Maman, voulez-vous voir mon ouvrage?
+
+LA MERE.
+
+Voyons... il est bien. Vous pouvez jouer si vous êtes lasse de causer.
+
+EMILIE.
+
+Maman, puisque vous êtes contente, je vous en prie, je vous demande en
+grace de me faire un grand plaisir.
+
+LA MERE.
+
+Quoi?
+
+EMILIE.
+
+Contez-moi l’histoire de cette Dame dont vous parliez hier au soir avec
+mon Papa.
+
+LA MERE.
+
+Volontiers. Quand vous êtes raisonnable, je n’ai rien à vous refuser.
+Cette Dame étoit veuve d’un homme de condition. A sa mort, elle étoit
+restée sans bien avec une fille & un garçon...
+
+EMILIE.
+
+Comment s’appelloit-elle?
+
+LA MERE.
+
+Vous ne la connoissez pas.
+
+EMILIE.
+
+Mais sa fille?
+
+LA MERE.
+
+Elle s’appelloit Julie. Elle lui dit un jour: «Mon Enfant, je ne suis
+point riche, je viens de m’épuiser pour faire entrer votre frere au
+service. Jusqu’à présent il s’est distingué des jeunes gens de son âge
+par sa sagesse & son émulation. Il fera son chemin, je l’espere, & il
+pourra un jour vous être utile; mais pour vous, vous n’avez rien. Je ne
+suis point en état de vous donner des maîtres, ni de vous procurer des
+talents agréables. Ce n’est donc que de vos vertus, de votre émulation à
+acquérir les qualités qui vous manquent, que vous pouvez attendre des
+secours. Je vous aiderai des lumieres que l’expérience & la connoissance
+du monde m’ont données. Si vous ne vous faites pas aimer, si vous
+n’interessez pas par vos qualités personnelles, vous ne trouverez point
+d’établissement à faire, vous ne vous marierez pas.»
+
+EMILIE.
+
+Pourquoi, Maman, cette Dame lui dit-elle cela?
+
+LA MERE.
+
+Parce qu’elle n’étoit pas riche, & que quand on n’a rien, il faut être
+meilleure qu’une autre pour être recherchée; car si vous êtes pauvre &
+méchante, on n’a rien de mieux à faire qu’à vous laisser là.
+
+EMILIE.
+
+Je ne voudrois pas d’un mari qui fût pauvre & méchant.
+
+LA MERE.
+
+Vous devez donc trouver tout simple qu’on ne veuille pas d’une femme
+pauvre & méchante.
+
+EMILIE.
+
+Cela est vrai. Eh bien, Maman?
+
+LA MERE.
+
+Eh bien! Julie étoit malheureusement d’un mauvais caractére, boudeuse,
+paresseuse, sujette à l’humeur, s’en prenant toujours aux autres de ses
+torts, ingrate envers sa mere, qui la voyant incorrigible, fut obligée
+de la mettre dans un Couvent. L’exemple de son frere n’avoit pu la
+changer. Il avoit le plus grand respect pour sa mere; il ne l’approchoit
+jamais sans lui en donner des marques; il avoit une extrême confiance en
+elle. Sa plus grande peur étoit de lui déplaire. Pour Mademoiselle
+Julie, elle manqua un mariage considérable, parceque les informations
+qu’on fit à son sujet au Couvent lui furent si défavorables qu’on n’en
+voulut pas malgré sa jolie figure, qui avoit séduit d’abord.
+
+EMILIE.
+
+Et qu’est devenue Mademoiselle Julie?
+
+LA MERE.
+
+Elle est restée au Couvent, & y sera toute sa vie.
+
+EMILIE.
+
+Mais elle se corrigera peut-être?
+
+LA MERE.
+
+A un certain âge, ma fille, on ne se corrige plus. Quand on n’a pas fait
+ses efforts dès l’enfance, cela devient presque impossible.
+
+EMILIE.
+
+Etoit-elle Jolie, Mademoiselle Julie?
+
+LA MERE.
+
+Fort jolie; mais elle n’étoit pas aimable.
+
+EMILIE.
+
+Il vaut donc mieux être aimable que jolie. Cependant... Maman, suis-je
+jolie?
+
+LA MERE.
+
+Jusqu’à présent vous ne l’êtes pas.
+
+EMILIE.
+
+Mais pourquoi donc tout le monde dit-il que je suis charmante?
+
+LA MERE.
+
+Je vous dirai cela demain. Allez jouer avec votre bonne en attendant la
+promenade, & amusez-vous bien, puisque vous avez bien travaillé.
+
+
+
+
+DEUXIEME CONVERSATION.
+
+
+EMILIE.
+
+Maman, comment s’appelle... ce n’est pas cela que je voulois dire...
+Maman, vous m’avez promis de me dire une chose, voulez-vous bien me la
+dire?
+
+LA MERE.
+
+Qu’est-ce que c’est, mon enfant?
+
+EMILIE.
+
+Mais pourquoi, si je ne suis pas jolie, me dit-on toujours que je suis
+charmante?
+
+LA MERE.
+
+On peut être charmante sans être précisément jolie, & l’on peut être
+très-jolie sans être charmante; car...
+
+EMILIE.
+
+Ah! je sçais, je sçais, Maman; pour être charmante, il faut être sage,
+modeste, ne parler qu’à propos, n’être pas importune, n’est-ce pas,
+Maman, vous m’avez dit cela?
+
+LA MERE.
+
+Cela est vrai. Dites-moi si vous êtes jolie ou charmante?
+
+EMILIE.
+
+Mais... je crois qu’oui.
+
+LA MERE.
+
+Lequel des deux?
+
+EMILIE.
+
+Jolie, Maman.
+
+LA MERE.
+
+Qu’est-ce que c’est que d’être jolie?
+
+EMILIE.
+
+J’entens quelque chose, mais je ne sçais comment dire.
+
+LA MERE.
+
+C’est d’être fort blanche, c’est d’avoir de beaux yeux, un nez bien
+fait, une jolie bouche ni trop petite ni trop grande, enfin des traits
+bien proportionnés; l’ensemble de toute la figure agréable, les cheveux
+bien plantés, ne point faire des grimaces, n’avoir l’air ni boudeur, ni
+ricannant, avoir l’air affable & modeste.
+
+EMILIE.
+
+Comme ma cousine?
+
+LA MERE.
+
+Oui; avez-vous tout cela?
+
+EMILIE.
+
+Mais non pas tout.
+
+LA MERE.
+
+Vous n’êtes donc pas jolie.
+
+EMILIE.
+
+Mais pourquoi presque tous ceux qui viennent ici le disent-ils?
+
+LA MERE.
+
+N’avez-vous jamais entendu dire à d’autres enfants comme vous, qu’ils
+étoient charmants, aimables, quoiqu’ils ne le fussent pas?
+
+EMILIE.
+
+Je ne sçais pas, je n’y ai pas pris garde.
+
+LA MERE.
+
+Mais ne vous a-t-on jamais louée, quoique vous ne le méritassiez pas?
+pensez-y bien.
+
+EMILIE.
+
+Je cherche. Je crois que cela pourroit bien être; mais dans le moment où
+l’on me donnoit des louanges, je croyois les mériter, ou je crois plutôt
+que j’avois bien peur que vous ne disiez le contraire, Maman... Ah!
+tenez, je croyois aussi une fois qu’on se moquoit de moi.
+
+LA MERE.
+
+Ce n’étoit rien de tout cela. C’est une politesse fausse & mal entendue
+qui fait qu’on se croit obligé lorsqu’on va dans une maison de louer
+tout ce qui s’y trouve depuis la maîtresse jusqu’au petit chien. Vous
+avez vu des gens à qui ma chienne alloit mordre les jambes, dire
+également qu’elle étoit charmante. Croyez-vous que ce compliment fût
+bien sincére & que Rosette le méritât?
+
+EMILIE.
+
+Oh! pour cela non.
+
+LA MERE.
+
+Eh bien ceux qui vous disent que vous êtes jolie, que vous êtes
+charmante, ne le pensent pas plus de vous que de Rosette, ou ne sçavent
+pas plus si vous le méritez mieux qu’elle, ou du moins ne se soucient
+pas de le sçavoir.
+
+EMILIE.
+
+Mais c’est bien bête de parler pour ne pas dire vrai.
+
+LA MERE.
+
+Vous avez raison, il vaut bien mieux se taire. Aussi j’ai vu toutes les
+jeunes personnes qui pensent bien, ne faire aucun cas de ces sortes de
+compliments, & souvent même s’en trouver offensées. Il est bien sot ou
+bien leger de tenir ces propos; mais il seroit bien plus sot encore de
+les croire, & de s’en glorifier.
+
+EMILIE.
+
+Ah! Maman, je n’y serai plus attrapée... Mais... quand je suis bien
+sage, il est pourtant vrai alors que je suis charmante; car ma bonne me
+l’a dit, & vous aussi, Maman.
+
+LA MERE.
+
+Quand vous êtes raisonnable, nous vous disons que si vous étiez toujours
+ainsi, vous seriez charmante, parce qu’alors vous l’êtes en effet; mais
+vous ne sçavez point encore qu’on n’est point charmante avec une
+conduite inégale, & que si vous voulez mériter cette réputation avec le
+temps, il faut être tous les jours un peu plus raisonnable.
+
+EMILIE.
+
+Maman, je le serai toujours; à commencer d’aujourd’hui je vais être
+parfaite.
+
+LA MERE.
+
+Qu’entendez-vous par-là?
+
+EMILIE.
+
+J’entens faire toujours bien.
+
+LA MERE.
+
+Vous croyez donc cela bien aisé?
+
+EMILIE.
+
+Oui, Maman, il n’y a qu’à vouloir.
+
+LA MERE.
+
+Et comment vous y prendrez-vous?
+
+EMILIE.
+
+En faisant toujours ce que ma bonne & vous me direz, & ne faisant pas
+autre chose.
+
+LA MERE.
+
+Commencez donc par vous bien tenir.
+
+EMILIE.
+
+Oui, Maman; est-ce comme cela?
+
+LA MERE.
+
+Oui, & tournez vos pieds. Voilà qui est bien. Avez-vous écrit cette
+après-dînée pendant que j’ai eu du monde?
+
+EMILIE.
+
+Oui, Maman, mais je n’ose vous montrer mon écriture, car elle est si
+mal!... si griffonnée!...
+
+LA MERE.
+
+Ah, vous n’aviez pas pris encore la résolution d’être parfaite... tenez,
+voilà déja vos pieds dérangés, & votre tête...
+
+EMILIE.
+
+Les voilà remis. Maman, voulez-vous me permettre de recommencer ma page,
+je suis sûre que je la ferai très-bien.
+
+LA MERE.
+
+Volontiers. Mettez-vous près de cette table... Êtes-vous bien?
+
+EMILIE.
+
+Oui, Maman.
+
+LA MERE.
+
+Vous tenez mal votre plume... votre tête est de travers... votre
+écriture n’est pas plus droite... vous vous impatientez? prenez garde,
+l’impatience ne va pas avec la perfection... J’en suis fâchée, mais
+cette page n’est pas meilleure que l’autre.
+
+EMILIE.
+
+Mais comment faut-il donc faire? Je vais recommencer.
+
+LA MERE.
+
+Non, vous avez assez étudié aujourd’hui. Il faut mettre le temps à tout.
+Il faut vous appliquer pour faire tous les jours un peu moins mal; mais
+on ne peut pas apprendre à écrire dans un jour, ni même se corriger en
+si peu de temps. Vous avez déja oublié ce que nous avons dit hier sur
+votre âge, & sur ce que vous aviez à faire dans le monde.
+
+EMILIE.
+
+Ah! pardonnez-moi, je m’en souviens bien: j’y suis pour m’instruire,
+sauter, danser...
+
+LA MERE.
+
+Oui, & pour croître, grandir, former votre corps, votre cœur, votre
+esprit. Dites-moi, Emilie, dépend-il de vous de devenir grande comme moi
+tout-à-l’heure... d’ici à demain, par exemple?
+
+EMILIE.
+
+Non sûrement, Maman.
+
+LA MERE.
+
+Eh bien, vous n’êtes pas plus la maîtresse de bien écrire & de vous
+rendre raisonnable en un jour, que de devenir tout d’un coup aussi
+grande que moi.
+
+EMILIE.
+
+Il faut donc que j’attende que je sois grande pour être raisonnable?
+
+LA MERE.
+
+Plus vous ferez d’efforts pour le devenir & plutôt vous y parviendrez;
+mais il y a la raison de votre âge, qui est la seule à laquelle vous
+puissiez prétendre.
+
+EMILIE.
+
+Quelle est donc la raison de mon âge?
+
+LA MERE.
+
+A présent, c’est de sentir ce que vous êtes, & de reconnoître que vous
+ne pouvez rien, qu’aidée des autres.
+
+EMILIE.
+
+C’est d’être soumise & reconnoissante, n’est-ce pas?
+
+LA MERE.
+
+Oui, c’est de vous appliquer à apprendre les choses qu’on vous enseigne
+qui sont proportionnées à votre âge & à l’ouverture de votre esprit.
+C’est de me donner votre confiance entiere, puisque vous convenez que je
+ne vous ai jamais trompée.
+
+EMILIE.
+
+Ah! cela est bien vrai, Maman; mais après, qu’est-ce que je ferai?
+
+LA MERE.
+
+Après? Peu-à-peu vous grandirez; votre esprit se dévelopera; vos
+connoissances augmenteront, & vous deviendrez avec le temps une personne
+raisonnable.
+
+EMILIE.
+
+Oui, parce que j’aurai travaillé à corriger mes défauts.
+
+LA MERE.
+
+Et vous acquerrez une force sur vous-même, qui est ce qu’on appelle
+_vertu_, & sans laquelle on ne peut se promettre ni bonheur, ni estime,
+ni succès; mais vous ne serez pas parfaite.
+
+EMILIE.
+
+Mais pourquoi cela? quand est-ce donc que je le serai?
+
+LA MERE.
+
+C’est un avantage qui n’est point donné à l’homme, de même que vous avez
+vos défauts, notre âge a les siens, & nous travaillons tous comme vous à
+nous corriger pour notre propre satisfaction, & pour conserver l’estime
+des autres.
+
+EMILIE.
+
+Qu’est-ce que c’est que l’estime des autres?
+
+LA MERE.
+
+C’est l’approbation que les autres donnent à notre bonne conduite, & que
+les personnes que nous connoissons le moins, ou celles mêmes qui
+auroient des raisons de ne pas nous aimer, ne peuvent nous refuser.
+
+EMILIE.
+
+Je n’entens pas cela, Maman. Comment peut-on approuver quand on ne
+connoît pas les gens?
+
+LA MERE.
+
+Dites-moi; que pensez-vous de ces deux enfants dont je vous ai conté
+l’histoire hier? de Mademoiselle Julie, par exemple?
+
+EMILIE.
+
+Ah, je crois, que c’est un méchant enfant!
+
+LA MERE.
+
+Et de son frere, quelle opinion en avez-vous?
+
+EMILIE.
+
+Je pense qu’il est bien aimable, bien vertueux, bien sage.
+
+LA MERE.
+
+Eh bien, cette bonne opinion que vous avez de lui sur ce que vous avez
+appris de sa bonne conduite, c’est de l’estime. Et cependant vous ne le
+connoissez pas.
+
+EMILIE.
+
+Eh bien, je le connois à présent.
+
+LA MERE.
+
+Vous ne le connoissez que de réputation, mais cela ne s’appelle pas
+connoître, puisque vous ne l’avez jamais vu.
+
+EMILIE.
+
+Maman, aurez-vous la bonté de me conter encore une histoire aujourd’hui?
+
+LA MERE.
+
+Non, mon enfant, il est tard, nous allons nous promener, & s’il ne nous
+vient personne nous continuerons de causer tout en marchant. Sonnez pour
+qu’on nous apporte nos mantelets.
+
+
+
+
+TROISIEME CONVERSATION.
+
+
+EMILIE.
+
+Maman, j’ai attrapé une mouche!... Ah, qu’elle est brillante!
+
+LA MERE.
+
+Oui, elle est belle.
+
+EMILIE.
+
+Je m’en vais lui ôter les aîles pour qu’elle ne s’en aille pas, & je la
+nourrirai.
+
+LA MERE.
+
+Doucement, attendez! Vous a-t-elle mordue? Vous a-t-elle blessée?
+
+EMILIE.
+
+Non, Maman.
+
+LA MERE.
+
+Et pourquoi donc lui faire du mal?
+
+EMILIE.
+
+Mais cela ne lui en fait pas.
+
+LA MERE.
+
+Cela lui en fait autant que si l’on vous coupoit un pied ou une main.
+Parce que vous ne l’entendez pas crier, vous supposez qu’elle ne souffre
+pas, vous vous trompez. C’est une créature tout comme vous, elle souffre
+tout comme vous, & il ne vous est pas permis de lui faire du mal.
+
+EMILIE.
+
+Mais si elle m’avoit mordue!
+
+LA MERE.
+
+Il est permis de se défendre, & si elle vous eût blessée, vous auriez pu
+la tuer; mais elle ne vous a rien fait.
+
+EMILIE.
+
+Je ne voulois pas la tuer, Maman; je voulois la nourrir, & prendre soin
+d’elle.
+
+LA MERE.
+
+C’est à-peu-près comme si le premier passant vouloit s’emparer de vous
+pour vous élever & vous nourrir. S’il commençoit par vous couper le
+pied, de peur que vous ne vous enfuyiez, comment trouveriez-vous cela?
+
+EMILIE.
+
+Je n’y consentirois pas.
+
+LA MERE.
+
+Mais si vous n’étiez pas la plus forte, il faudroit bien vous y
+soumettre. Eh bien voilà comme vous avez fait avec cette mouche; vous
+avez été la plus forte, vous l’avez prise, vous alliez sans moi lui
+couper les aîles, & vous auriez été toute étonnée demain de la trouver
+morte.
+
+EMILIE.
+
+J’en aurois été fâchée.
+
+LA MERE.
+
+Voyez comme elle souffre.
+
+EMILIE.
+
+Mais cela est vrai, elle souffre.
+
+LA MERE.
+
+Cette pauvre bête! pensez à la peine que vous auriez, si l’on vous
+tenoit comme cela suspendue par un bras.
+
+EMILIE.
+
+Cela me feroit mal.
+
+LA MERE.
+
+Pouvez-vous n’être pas sensible au plaisir de lui rendre la liberté?
+Laissez-la vîte aller retrouver ses camarades, jouissez de ce plaisir...
+
+EMILIE.
+
+Je le veux bien, mais...
+
+LA MERE.
+
+Souvenez-vous toujours, Emilie, qu’on ne doit se prévaloir de sa force
+que pour secourir les plus foibles, & non pour les opprimer. Voilà comme
+on se fait aimer, & comme on se procure du bonheur à tous les instants;
+c’est en faisant toujours du bien, & jamais du mal volontairement.
+
+EMILIE.
+
+Mais moi, je ne veux faire du mal à personne, je m’en vais la laisser
+envoler... ah! voyez, Maman, comme elle est bien aise!
+
+LA MERE.
+
+Oui. Vous avez le plaisir d’avoir fait du bien; n’êtes-vous pas plus
+contente que si cette pauvre bête fût morte par votre faute?
+
+EMILIE.
+
+Oui, Maman, j’en aurois été bien fâchée.
+
+LA MERE.
+
+Voyez ce que vous deviendriez, si tous ceux qui sont plus forts que
+vous, vous faisoient un petit mal? Je suis plus forte que vous, votre
+bonne est plus forte que vous.
+
+EMILIE.
+
+Mais, vraiment oui, tout le monde est plus fort que moi.
+
+LA MERE.
+
+Eh bien, si nous n’aimions pas tous à faire du bien, & si au lieu de
+trouver du plaisir à vous garantir du mal, & à protéger votre foiblesse,
+nous nous divertissions à vous pincer, à vous tirer les oreilles, à vous
+arracher les cheveux, que deviendriez-vous?
+
+EMILIE.
+
+Ah, Maman, que je serois malheureuse!
+
+LA MERE.
+
+Voyez donc combien il est important de contracter de bonne heure ce
+plaisir de faire du bien; car à votre tour, vous serez la plus forte, &
+si votre cœur ne répugne pas à faire du mal, tout le monde vous haïra.
+Jusqu’à présent vous n’avez guere de supériorité que sur les mouches,
+servez-vous-en pour leur faire du bien.
+
+EMILIE.
+
+Je n’oublierai pas cela, Maman; je ne sçavois pas qu’une mouche souffrît
+comme nous; mais est-ce qu’il y a autant de mal à faire souffrir une
+mouche qu’une personne?
+
+LA MERE.
+
+Non. Mais il faut s’accoûtumer à respecter la nature jusques dans ses
+moindres productions. Une mouche, un hanneton, un chien, un arbre, tout
+cela est son ouvrage.
+
+EMILIE.
+
+Moi aussi, je suis son ouvrage...
+
+LA MERE.
+
+Si vous arrachez une aîle ou une patte à cette mouche, il n’est pas en
+votre pouvoir de réparer le mal que vous lui avez fait. Si vous arrachez
+l’écorce de cet arbre, il n’est pas en votre pouvoir de l’empêcher de
+périr, c’est comme si l’on vous arrachoit la peau.
+
+EMILIE.
+
+Cela leur fait donc bien du mal?
+
+LA MERE.
+
+Sans doute; vous ne devez donc pas leur nuire sans nécessité & sans
+raison; vous ne pouvez même y trouver aucun plaisir. C’est l’ignorance,
+c’est l’étourderie de votre âge qui fait faire aux enfants comme vous
+tant de mal sans le sçavoir; mais à présent que je vous ai appris ce que
+c’est qu’une mouche, un arbre, &c. vous n’aurez plus de pareils torts,
+sans quoi vous donneriez une bien mauvaise idée de votre cœur.
+
+EMILIE.
+
+Oui, on diroit que je suis cruelle, que je suis méchante, n’est-ce pas,
+Maman?
+
+LA MERE.
+
+On seroit fondé à avoir de vous l’opinion que l’on conçut de Domitien...
+
+EMILIE.
+
+Qu’est-ce que c’est que Domitien?
+
+LA MERE.
+
+C’étoit un Empereur Romain qui dans son enfance n’avoit d’autre plaisir
+que de tuer des mouches, & de faire du mal à tous les animaux. On
+n’avoit jamais pu l’en corriger.
+
+EMILIE.
+
+J’aurois bien mauvaise opinion d’un enfant qui ne veut pas se corriger.
+
+LA MERE.
+
+Vous avez raison. Aussi Domitien devint toujours plus méchant, &
+lorsqu’il fut Empereur, il n’employa son autorité, son pouvoir qu’à
+tourmenter les hommes, & à leur faire autant de mal qu’il en avoit fait
+aux mouches dans son enfance. Il commit des crimes affreux. Il fut cruel
+& atroce. Il finit par être assassiné, & son nom est encore aujourd’hui
+en exécration.
+
+EMILIE.
+
+Je le crois, il le mérite bien. Maman, je voudrois bien lire son
+histoire.
+
+LA MERE.
+
+Vous la trouverez dans l’histoire Romaine, nous la lirons ensemble; & je
+vous ferai aussi celle de Titus, qui a été le modèle des hommes par sa
+vertu & sa bonté. Quand il avoit passé un jour sans faire du bien, il
+disoit: _Mes amis, j’ai perdu ma journée!_
+
+EMILIE.
+
+On devoit bien l’aimer! Etoit-ce aussi un Empereur Romain?
+
+LA MERE.
+
+Oui, il avoit regné avant Domitien; & vous me direz ce que vous pensez
+de l’un & de l’autre.
+
+EMILIE.
+
+Oh! je crois que j’aimerois mieux Titus... Ah, Maman, il pleut, vîte,
+vîte, allons-nous-en.
+
+LA MERE.
+
+Et pourquoi? Il fait très-chaud; il ne tombe que quelques gouttes, la
+pluie ne durera pas, nous pouvons rester; nos habits sont de toile & ne
+se gâteront pas.
+
+EMILIE.
+
+Mais la pluie me tombe sur le nez, je n’aime pas cela.
+
+LA MERE.
+
+Comme cela ne peut vous faire de mal, je vous conseille de vous faire à
+cette petite contrariété. Voulez-vous passer pour une mijaurée?
+
+EMILIE.
+
+Mais non, Maman... puisque vous y restez, j’y resterai bien aussi.
+Maman... puis-je faire du bien à quelque chose, moi?
+
+LA MERE.
+
+Sûrement.
+
+EMILIE.
+
+Et à quoi? Comment? Voulez-vous bien me l’apprendre?
+
+LA MERE.
+
+Premierement, vous pouvez faire du bien à votre bonne par votre sagesse,
+votre docilité, votre douceur.
+
+EMILIE.
+
+Ah, c’est bon!
+
+LA MERE.
+
+Quand vous n’êtes pas raisonnable, quand vous avez de l’humeur dans mon
+absence, vous l’affligez, vous l’obligez à parler sans cesse, cela la
+fatigue & lui fait mal; & c’est une bien mauvaise récompense que vous
+lui donnez des soins qu’elle prend de vous. D’ailleurs comme nous avons
+le cœur bon & compatissant, c’est un spectacle fâcheux & qui nous
+afflige de voir une petite fille qui se tourmente, & qu’on est obligé de
+punir pendant qu’on desireroit pouvoir lui rendre la vie douce &
+heureuse.
+
+EMILIE.
+
+Mais si ma bonne vouloit me laisser faire tout à ma fantaisie, elle ne
+se tourmenteroit pas. Qu’est-ce qui en arriveroit?
+
+LA MERE.
+
+Il en arriveroit qu’elle manqueroit à son devoir, qu’elle perdroit ma
+confiance, & qu’elle seroit mécontente d’elle-même, parce qu’elle auroit
+à se reprocher tout le mal qui vous arriveroit.
+
+EMILIE.
+
+Est-ce qu’il m’arriveroit du mal?
+
+LA MERE.
+
+Pouvez-vous en douter? Toutes les fois que vous vous promenez dans le
+jardin, par exemple, si on vous laissoit faire, vous mangeriez tout le
+fruit ou meur ou verd que vous trouveriez à votre portée, & vous vous
+rendriez malade, peut-être même à en mourir.
+
+EMILIE.
+
+Oh! oui, j’entens cela, je sçais bien que si on ne m’empêchoit pas de
+manger du fruit entre mes repas, cela me feroit mal.
+
+LA MERE.
+
+Mais vous ne le sçavez que parce qu’on vous en a avertie, & comme cela
+ne vous a pas suffi, on vous en a empêché. Je vous ai donné une
+gouvernante pour suppléer à la raison & à l’expérience qui vous
+manquent.
+
+EMILIE.
+
+Vous êtes bien bonne, Maman. Tenez; vous aviez raison, voilà déja la
+pluie passée... Mais tout ce qu’on m’apprend, Maman, c’est pourtant
+parce que vous le voulez, & si vous me laissiez faire quand je ne veux
+pas étudier, alors je ne serois pas tourmentée?
+
+LA MERE.
+
+Non; mais je le serois moi, parce que j’aurois manqué à mon devoir & je
+serois malheureuse.
+
+EMILIE.
+
+Est-ce que vous avez aussi des devoirs, Maman?
+
+LA MERE.
+
+Sans doute, il est de mon devoir de vous corriger de vos défauts, de
+vous en montrer les inconvénients, de vous punir quand vous faites mal;
+sans quoi lorsque vous serez grande, vous auriez à me dire: Maman, j’ai
+des défauts qui rendent les autres & moi-même malheureux, il est trop
+tard à présent pour me corriger; vous m’avez gâtée en me laissant faire
+à ma fantaisie, c’est votre faute si je suis si méchante; votre
+complaisance m’est bien nuisible, & je finirois ma vie avec le regret
+d’avoir fait un mal que je ne pourrois pas réparer. Ainsi voilà encore
+un bien qu’il est en votre pouvoir de faire, c’est de profiter de mes
+avis, pour me préparer une vieillesse paisible & heureuse. J’emporterai
+au tombeau la satisfaction de n’avoir pas donné des soins à une ingrate,
+& je me glorifierai de toutes les vertus que vous vous efforcerez
+d’acquerir.
+
+EMILIE.
+
+Ah, Maman... que je vous embrasse!... comme je veux être sage, comme je
+veux vous aimer! Maman, dites-moi; dites-moi, je vous prie, toutes les
+façons dont je puis faire du bien?
+
+LA MERE.
+
+Vous pouvez secourir les pauvres.
+
+EMILIE.
+
+Comment, je n’ai pas d’argent.
+
+LA MERE.
+
+Je ne vous en refuse pas pour cet usage; mais il y a plus d’une maniere
+de les secourir; en vous montrant sensible à leurs peines, & les
+consolant quand ils souffrent; en leur parlant honnêtement, lorsque vous
+êtes forcée de refuser l’aumône qu’ils vous demandent; en leur montrant
+le regret de ne pouvoir les satisfaire.
+
+EMILIE.
+
+Mais cela ne leur donne rien.
+
+LA MERE.
+
+Il est vrai; mais si vous ajoûtez un refus dur & brusque à leur malheur,
+vous l’augmentez. Il est déja assez humiliant pour eux de tendre la main
+pour demander, sans augmenter leur honte par votre dureté! Il n’y a que
+ceux qui demandent sans besoin, sans nécessité, qui ne méritent point de
+ménagement.
+
+EMILIE.
+
+Pourquoi, Maman?
+
+LA MERE.
+
+Parce que c’est la paresse ou la bassesse de leur ame qui les y engage,
+& alors on ne doit ni leur donner, ni avoir d’égards pour eux, parce
+qu’il ne faut pas encourager les vices.
+
+EMILIE.
+
+Ceux qui ne sont pas des pauvres & qui demandent autre chose que de
+l’argent, ont-ils tort? Moi, par exemple, Maman, est-ce que je fais mal
+de vous demander quelque chose?
+
+LA MERE.
+
+Non, on peut demander à son pere & à sa mere tout ce dont on a besoin;
+on le doit même; mais on ne doit rien demander ni recevoir d’aucun
+autre. Les personnes bien nées y attachent tant de honte, qu’elles
+aimeroient mieux se passer de tout, que de le demander à d’autres qu’à
+leurs pere & mere.
+
+EMILIE.
+
+Mais je ne comprens pas cela!
+
+LA MERE.
+
+Etes-vous en état de rendre les présents qu’on pourroit vous faire? d’en
+faire aux autres de même valeur?
+
+EMILIE.
+
+Non, puisque je n’ai rien.
+
+LA MERE.
+
+Vous ne devez donc pas en recevoir, parce que vous contractez une
+obligation que vous que pouvez pas acquitter.
+
+EMILIE.
+
+Mais si j’avois de l’argent?
+
+LA MERE.
+
+Il seroit bien plus court d’acheter vous-même ce que vous desireriez,
+que d’en avoir l’obligation à d’autres.
+
+EMILIE.
+
+Et pourquoi? Est-ce une honte de demander ce qu’on a envie d’avoir?
+
+LA MERE.
+
+C’est que vous vous mettez dans le même rang, & au même degré
+d’humiliation que ces pauvres qui demandent sans nécessité. Croyez-vous
+qu’il soit bien flateur d’inspirer le sentiment de la pitié?
+
+EMILIE.
+
+Non.
+
+LA MERE.
+
+Ceux qui demandent par nécessité font pitié; ceux qui demandent sans
+nécessité inspirent le mépris.
+
+EMILIE.
+
+Je suis bien aise de sçavoir cela.
+
+LA MERE.
+
+Rentrons, Emilie, il se fait tard. Nous allons à présent faire du bien à
+toutes ces pauvres plantes qui souffrent de la sécheresse. Il faut les
+arroser.
+
+EMILIE.
+
+Est-ce que les plantes souffrent?
+
+LA MERE.
+
+Certainement. Voyez comme elles sont flétries & desséchées par l’ardeur
+du Soleil! Elles ont soif. Elles sont aussi une production de la nature.
+J’aime à leur faire du bien.
+
+EMILIE.
+
+Et les plantes sont-elles aussi un animal?
+
+LA MERE.
+
+Non; on les appelle _végétaux_.
+
+EMILIE.
+
+Qu’est-ce que cela veut dire, Maman?
+
+LA MERE.
+
+Ce que c’est? Tenez, je m’en vais vous l’apprendre. Allez là-bas,
+cueillez cette tige d’épinard que vous voyez plus haute que les autres.
+Apportez-la-moi.
+
+EMILIE.
+
+Elle est toute pleine de petits grains.
+
+LA MERE.
+
+On recueille tous ces petits grains que l’on appelle _graine_ ou
+_semence_, on les fait sécher au Soleil pour en ôter toute l’humidité;
+ensuite on la met dans la terre, & cela s’appelle _semer la graine_.
+Quand elle y a été quelque temps, elle pousse une herbe semblable à
+celle-cy. Tout ce qui se met en terre en graine, ou pepin, ou noyau, &
+qui pousse au bout d’un temps plus ou moins long des racines, des
+feuilles, des fleurs, des fruits, des épis, des tiges, &c., s’appelle
+_végétal_.
+
+EMILIE.
+
+Un arbre est-ce... quoi! Maman, qu’est-ce que c’est?
+
+LA MERE.
+
+C’est un végétal.
+
+EMILIE.
+
+Mais un arbre n’a pas de graine.
+
+LA MERE.
+
+Pardonnez-moi, je vous la ferai voir. Mais allez vous deshabiller, &
+vous viendrez m’aider à arroser ces plates-bandes.
+
+
+
+
+QUATRIEME CONVERSATION.
+
+
+LA MERE.
+
+Qu’avez-vous, Emilie, vous êtes triste?
+
+EMILIE.
+
+Oui, Maman.
+
+LA MERE.
+
+Est-ce que vous n’êtes pas bien aise de me revoir?
+
+EMILIE.
+
+Pardonnez-moi; mais...
+
+LA MERE.
+
+Eh bien?
+
+EMILIE.
+
+Maman, je ne mérite pas que vous ayez la bonté de causer avec moi
+aujourd’hui.
+
+LA MERE.
+
+Pourquoi cela, ma fille?
+
+EMILIE.
+
+C’est que pendant tout le temps que vous avez été absente... Tenez,
+Maman, permettez-moi de ne pas vous le dire. Je suis si humiliée de ce
+que j’ai fait, que je n’ai pas le courage de l’avouer.
+
+LA MERE.
+
+Dès que vous sentez votre faute & que vous en êtes affligée, j’espere
+que vous vous corrigerez & que cela ne vous arrivera plus.
+
+EMILIE.
+
+Oh, je vous le promets bien, Maman! J’ai prié ma bonne de me le
+rappeller si je l’oubliois, afin de me mieux conduire; car je suis trop
+mal à mon aise.
+
+LA MERE.
+
+Vous avez raison; c’est là le vrai secret pour vous corriger. Il n’y a
+que les méchants qui ne se souviennent pas du mal qu’ils ont fait. Quand
+les honnêtes gens ont eu un tort, ils se le rappellent toujours, afin de
+n’y plus retomber. Mais dites-moi donc la faute que vous avez faite.
+Vous sçavez que vous ne devez me rien taire, & qu’autant il est
+important pour votre réputation de cacher vos défauts aux autres, autant
+il est nécessaire de me les avouer.
+
+EMILIE.
+
+Je dois vous obéir, Maman, & je vais vous dire tout. Eh bien, Maman, je
+n’ai rien fait, mais rien du tout, du tout, de ce que vous m’aviez
+ordonné: j’ai toujours joué, toujours baguenaudé, & je n’ai pas étudié.
+
+LA MERE.
+
+Est-ce que votre bonne ne vous a pas engagée à travailler?
+
+EMILIE.
+
+Pardonnez-moi, Maman, ma pauvre bonne s’est donné bien de la peine pour
+m’y engager; mais je ne sçais où j’avois l’esprit, je ne l’ai pas
+écoutée, & c’est ce qui me fait le plus de peine; car c’est bien mal.
+
+LA MERE.
+
+Vous avez raison; mais j’espere au moins que vous n’avez pas mal reçu
+ses avis.
+
+EMILIE.
+
+Oh non, Maman, je sçais bien que ce seroit vous manquer de respect,
+puisque c’est par votre ordre qu’elle me parle.
+
+LA MERE.
+
+Eh bien! qu’est-ce qu’il faut faire à présent; car vous sçavez bien
+qu’il ne suffit pas d’être fâchée d’une faute commise, il faut la
+réparer.
+
+EMILIE.
+
+Cela est vrai, Maman; mais comment faire? Je ferai tout de suite la
+pénitence que vous voudrez.
+
+LA MERE.
+
+Ce n’est pas par une pénitence que l’on répare le temps perdu. Puisque
+vous avez employé à jouer le temps destiné à l’étude, ne trouvez-vous
+pas juste d’employer à l’étude le temps où vous jouez ordinairement?
+
+EMILIE.
+
+Oui, Maman.
+
+LA MERE.
+
+Il faut donc vous mettre à lire avec bien de l’attention. Vous allez
+lire tout haut auprès de moi, & les mots que vous n’entendrez pas, vous
+m’en demanderez l’explication.
+
+EMILIE.
+
+Maman, je m’en vais sonner pour que ma bonne apporte mon Livre.
+
+LA MERE.
+
+Non, cela ne vaut pas la peine de la déranger. Prenez un Livre sur ces
+tablettes; celui que voilà au coin sur la seconde planche d’en bas.
+
+EMILIE.
+
+Celui-là, Maman?
+
+LA MERE.
+
+Oui, apportez-le-moi.
+
+EMILIE.
+
+Maman, ce sont des contes moraux.
+
+LA MERE.
+
+Tant mieux, cela m’amusera.
+
+EMILIE.
+
+Lequel lirai-je?
+
+LA MERE.
+
+Le premier.
+
+EMILIE.
+
+Ah!... Maman...
+
+LA MERE.
+
+Eh bien, quoi?
+
+EMILIE.
+
+C’est la... lisons le second, Maman!
+
+LA MERE.
+
+Non, pourquoi?
+
+EMILIE.
+
+Maman, c’est la mauvaise fille.
+
+LA MERE.
+
+Eh bien, nous verrons si elle ressemble à quelqu’un de notre
+connoissance.
+
+EMILIE.
+
+Lirai-je tout haut?
+
+LA MERE.
+
+Sans doute, & prononcez bien.
+
+EMILIE _lit_.
+
+«Dans une Ville de Province, presqu’aussi riche & aussi peuplée que
+Paris, un homme de qualité retiré du service vivoit avec sa femme. Ils
+tenoient un état considérable dans cette Ville & dans leur Terre qui en
+étoit peu éloignée. Ces deux époux s’aimoient tendrement, & adoroient
+tous deux une petite fille de sept ans, qui étoit le seul enfant qui
+leur restât de trois qu’ils avoient eus. Ils donnoient tous leurs soins
+à son éducation; mais comme l’enfant n’y répondoit pas, ils prirent tous
+deux le parti de se retirer entierement dans leur Terre, ils quitterent
+la Ville pour n’être point distraits des soins que demandoit une
+éducation aussi difficile. Leurs amis blâmerent cette résolution; mais
+la crainte de faire tort à la réputation de leur enfant, en dévoilant
+aux autres ses mauvaises dispositions, leur fit cacher les vrais motifs
+de leur retraite. Chacun raisonnoit diversement sur cet événement. Il y
+a toute apparence, disoit l’un, que leurs affaires sont dérangées, & il
+falloit bien que cela arrivât. Ils font une dépense excessive! une table
+ouverte! leur bourse au service de tout le monde! C’est fort bien fait
+d’être généreux, mais il faut pourtant compter avec soi-même, sans quoi
+vous voyez ce qui en arrive. Mais non, répondoit un autre, ils payent
+bien exactement; leurs affaires sont en ordre, mais je croirois plutôt
+que le Comte d’Orville est jaloux de sa femme.--Bon, jaloux? Elle est si
+raisonnable, c’est la sagesse même...» Maman, qu’est-ce que c’est que
+d’être jaloux?
+
+LA MERE.
+
+Ma fille, c’est avoir la peur de n’être pas préféré aux autres.
+
+EMILIE.
+
+Est-ce joli d’être jaloux?
+
+LA MERE.
+
+Non, cela fait bien du mal.
+
+EMILIE.
+
+Oh! je ne veux pas être jaloux...
+
+LA MERE.
+
+Il faut dire jalouse.
+
+EMILIE.
+
+Mais il y a jaloux dans le Livre.
+
+LA MERE.
+
+C’est qu’on attribue ce défaut à un homme. Continuez de lire.
+
+EMILIE _continue_.
+
+«C’est la sagesse même. J’en conviens, reprenoit un autre; mais il faut
+un motif pour prendre un parti aussi violent, & ils n’en donnent point;
+ils ont même annoncé qu’ils ne recevroient personne, excepté quelques
+amis très-intimes, & tout cela ne se fait pas sans raison. Mais,
+Messieurs, disoit le plus raisonnable de tous, pourquoi se presser de
+juger, pourquoi vouloir pénétrer dans les affaires des autres? Et si
+c’étoit pour veiller de plus près à l’éducation de leur fille, que le
+Comte & la Comtesse d’Orville renoncent au grand monde, qu’en
+diriez-vous?--Bon, quelle apparence! si c’étoit-là leur motif, ils le
+diroient; mais quitter tous les agréments de la vie pour une petite
+fille de sept ans! quelle extravagance! On donne à cela de la soupe, des
+maîtres, le fouet quand cela s’avise de raisonner, une poupée pour
+qu’elle vous laisse en repos: voilà à quoi pere & mere sont obligés.
+Quand ils font davantage, ils ont bien de la bonté. D’autant que j’ai
+sçu par un Valet qui a servi dans la maison, que cette petite fille est
+entêtée & maussade, ainsi elle ne vaut pas la peine que ses parents s’en
+occupent tant...» Ce Laquais-là étoit bien bavard.
+
+LA MERE.
+
+Ils le sont tous.
+
+EMILIE.
+
+A la place de M. le Comte d’Orville, je l’aurois bien fait taire.
+
+LA MERE.
+
+Comment auriez-vous fait, & de quel droit empêcher un homme de dire ce
+qu’il a vu?
+
+EMILIE.
+
+Mais il ne faut dire du mal de personne.
+
+LA MERE.
+
+Cela est vrai; mais on ne peut pas toujours empêcher les autres de
+parler. Ne seroit-il pas plus court de se bien conduire, afin que ceux
+qui ne peuvent pas s’empêcher de parler, n’ayent que du bien à dire.
+Quand on se conduit mal, on s’expose à la médisance.
+
+EMILIE.
+
+Quoi? quand j’ai fait une faute, tous vos domestiques vont le dire,
+Maman?
+
+LA MERE.
+
+Mais quand vous faites bien, vous ne craignez pas les bavards. Il faut
+donc faire toujours le mieux possible, pour n’avoir pas l’inquiétude de
+ce qu’on dit de vous.
+
+EMILIE.
+
+Je vais continuer, Maman. (_Elle lit._) «Monsieur & Madame d’Orville
+n’ignorerent pas tout ce que l’on disoit d’eux; mais contents
+d’eux-mêmes, & dans l’espérance de former au bien leur fille, ils
+partirent, résolus de ne revenir que quand ils pourroient la montrer
+dans le monde sans inconvénient pour elle. Pour mieux exciter son
+émulation, ils emmenerent avec eux une de leurs petites niéces
+à-peu-près de l’âge de leur fille, qu’on appelloit _Pauline de
+Perseuil_. Madame d’Orville prit une pauvre fille de condition dont elle
+connoissoit le caractére & les mœurs; elle lui assura un sort, & en fit
+la gouvernante de sa fille & de sa niéce.» Qu’est-ce que c’est que les
+mœurs, Maman?
+
+LA MERE.
+
+C’est un mot qui exprime tout seul le résultat de toute la conduite
+d’une personne. On dit les bonnes mœurs, les mauvaises mœurs, les mœurs
+douces, &c...
+
+EMILIE _lit_.
+
+«Mademoiselle d’Orville étoit paresseuse, volontaire, entêtée, n’avoit
+aucun sentiment de tendresse pour ses parents, & n’étoit occupée toute
+la journée que de ses joujoux & de sa parure. Dès qu’on vouloit
+l’appliquer à l’étude ou causer avec elle, pour lui apprendre ses
+devoirs, l’humeur s’en mêloit; elle pleuroit, elle crioit, & il n’y
+avoit point de jour où elle ne subît deux ou trois punitions
+humiliantes. Pauline au contraire étoit douce, polie avec tout le monde;
+elle ne recevoit pas un avis sans en être reconnoissante, & sans
+remercier la personne qui le lui avoit donné. Elle faisoit des progrès
+dans tout ce qu’on lui apprenoit; enfin, elle étoit aimée & chérie de
+tout le monde, comme la petite d’Orville en étoit détestée. Celle-cy
+étoit jalouse de la préférence qu’on donnoit à Pauline, & elle n’avoit
+pas l’esprit de voir qu’il ne tenoit qu’à elle de se faire aimer de même
+en corrigeant ses défauts & son humeur; mais elle aimoit mieux s’en
+prendre aux autres de ses torts que de se rendre justice. Son pere & sa
+mere lui disoient sans cesse: Ma fille, vous serez toute votre vie
+malheureuse. D’autres parents, moins bons que nous, vous auroient déja
+abandonnée; il ne tient qu’à vous de jouir du sort de votre cousine.
+Voyez comme elle est heureuse! C’est qu’elle est sage & qu’elle suit nos
+avis. Mademoiselle d’Orville écoutoit à peine ce qu’on lui disoit, &
+retournoit à l’étude ou au jeu sans être corrigée. Elle passa ainsi
+quatre ou cinq ans toujours dans les pleurs, dans l’humeur & en
+pénitence. Ses parents la voyant incorrigible, userent avec elle de la
+plus grande rigueur, & Mademoiselle d’Orville devint si malheureuse,
+qu’elle commença à faire des réflexions. Sa cousine avoit acquis toutes
+sortes de talents. Elle avoit beaucoup lu, beaucoup appris; elle
+commençoit à jouir du fruit de la peine qu’elle s’étoit donnée, elle
+comprenoit à merveille toutes les conversations qu’elle entendoit,
+lorsqu’elle étoit en compagnie, & lorsqu’elle se trouvoit seule, elle ne
+s’ennuyoit jamais, parce qu’elle s’occupoit de ses talents. La musique,
+le dessein, l’ouvrage; elle passoit d’une occupation à une autre; &
+n’étant jamais desœuvrée, elle n’avoit jamais d’humeur.
+
+«Un jour que Monsieur & Madame d’Orville se promenoient dans leur jardin
+avec leur fille & leur niéce, il arriva que la petite d’Orville répondit
+une impertinence à sa cousine. Le pere & la mere, après l’avoir obligée
+à demander excuse à Pauline, l’envoyerent dans sa chambre. Il falloit
+passer par le salon pour y aller. Un homme & deux femmes qui achevoient
+une partie de jeu y étoient restés. La petite d’Orville qui le sçavoit
+n’osa jamais passer devant eux; elle s’assit en dehors sur les marches
+du perron, & ne remuoit pas de peur d’être apperçue. En effet, ceux qui
+étoient dans le salon ne la soupçonnoient pas d’être si près. Ils
+parloient d’elle. Quelle différence, disoit une de ces Dames, de Pauline
+à la petite d’Orville. Pauline est douce, sensible, prévenante, remplie
+de talents; elle est d’un caractére charmant: la petite d’Orville est
+maussade, méchante; elle est insensible, paresseuse, ignorante; elle
+n’aime personne, & personne ne l’aime, ni ne l’aimera jamais. J’ai vingt
+fois conseillé à son pere de la mettre dans un Couvent pour toute sa
+vie. Qu’est-ce qu’on peut faire d’un si mauvais sujet dans le
+monde?--Pour moi, disoit l’autre Dame, elle me fait tant de mal à voir,
+que quand elle paroît je tourne la tête de l’autre côté. Ah, la vilaine
+petite fille! Est-il possible que cette enfant ne soit pas touchée du
+chagrin qu’elle donne tous les jours à son pere & à sa mere? J’ai vu
+Madame d’Orville pleurer de douleur de l’entêtement & du mauvais
+caractére de sa fille. Vous avez bien quelques reproches à vous faire,
+Monsieur le Baron, disoit-elle à l’homme qui jouoit avec elle; il y a de
+l’inhumanité à vous de jouer, de causer avec elle, comme si elle le
+méritoit. La petite d’Orville n’a pas l’esprit de voir que vous vous
+moquez d’elle, que vous vous amusez de ses ridicules & de ses défauts, &
+que vous vous embarrassez fort peu de ce qu’elle deviendra. Ma foi,
+Madame, reprit le Baron, ce n’est ni ma fille, ni ma niéce; Dieu me
+préserve d’avoir jamais une femme comme elle, mais elle ne mérite nul
+égard; ainsi je m’en amuse. Si je croyois qu’il y eût la moindre
+ressource dans son caractére, je ne la traiterois pas comme une
+marionnette...» Ah! ah! cela est bon à sçavoir. Je connois quelqu’un qui
+cause, & qui rit toujours, toujours avec moi, que je sois sage ou non,
+apparemment qu’il me regarde aussi comme une marionnette.
+
+LA MERE.
+
+Cela pourroit bien être, jugez-en vous-même.
+
+EMILIE.
+
+Oh! j’en suis persuadée; mais voyons la suite, Maman, cela est fort
+interessant! (_Elle lit._) «Une marionnette... Cette conversation frapa
+Mademoiselle d’Orville, & lui ouvrit les yeux sur sa conduite. Elle
+avoit alors douze ans; elle sentit qu’il étoit plus que temps de se
+corriger. Elle entra dans le salon fondant en larmes. Elle se jetta aux
+pieds de ces Dames. Oui, Mesdames, dit-elle, je mérite tout ce que vous
+avez dit; mais je vous demande grace, je veux absolument me corriger. Je
+veux qu’on dise à l’avenir autant de bien de moi que de ma cousine. Ne
+m’abandonnez pas! Aidez-moi, je vous en conjure, à me faire pardonner de
+papa & de maman que j’ai rendu malade! Oh, que je suis malheureuse! Que
+je suis indigne de ses bontés! Jamais, jamais je ne pourrai réparer mes
+torts, Mesdames, je n’ose paroître... Elle avoit le visage contre terre,
+elle sanglottoit, mais ses pleurs ne couloient plus, comme auparavant,
+par dépit & par humeur; son cœur étoit vraiment touché & ses larmes
+étoient celles du repentir. Les Dames étonnées de ce changement, mais
+touchées de l’aveu qu’elle faisoit elle-même de ses fautes, (car c’étoit
+la premiere fois qu’elle avouoit ses torts,) commencerent à en prendre
+meilleure opinion, elles la releverent. Une d’elles lui dit:
+Mademoiselle, si vous êtes vraiment touchée, si vous sentez vos torts
+comme je l’espere pour vous, vous pourrez vous corriger & devenir aussi
+aimable que votre cousine, mais vous avez bien du chemin à faire.
+J’avoue que je ne répondrois pas de vous, & si j’étois votre mere, je
+voudrois voir avant de vous pardonner, si ces bonnes résolutions
+dureroient...» Maman!
+
+LA MERE.
+
+Quoi?
+
+EMILIE.
+
+Cette Dame est bien dure; je crois que ses enfants sont bien malheureux.
+
+LA MERE.
+
+Elle n’en avoit pas.
+
+EMILIE.
+
+Ah! tant mieux!... Oh, je crois moi, que Mademoiselle d’Orville se
+corrigera. Voyons! (_Elle lit._) «Mademoiselle d’Orville lui dit:
+Madame, je ne demande pas que mon papa & maman me traitent comme ma
+cousine; mais seulement qu’ils me permettent de me jetter à leurs pieds,
+qu’ils m’aident, & vous aussi, Mesdames, à réparer mes torts. Et vous,
+Monsieur, dit-elle au Baron, vous verrez que je ne suis pas une
+marionnette: & que je mérite autant d’égards que ma cousine.
+Mademoiselle, lui répondit le Baron, comme vous ne vous respectiez pas
+vous-même, il me semble que les autres pouvoient s’en dispenser aussi.
+Je mérite toutes ces humiliations, reprit Mademoiselle d’Orville; mais
+patience. L’autre Dame, qui n’avoit pas encore parlé, dit tout bas à son
+amie: Si vous aviez eu des enfants, vous ne seriez pas si sévere avec
+celle-cy, & vous l’aideriez à se maintenir dans ses bonnes résolutions.
+Un repentir sincere mérite d’être encouragé...» Ah, la bonne Dame je
+l’aime!... Où est-ce que j’en suis? Ah!...
+
+«Un repentir sincere mérite d’être encouragé. Elle prit Mademoiselle
+d’Orville par la main. Venez, ma chere petite, lui dit-elle, voilà le
+premier moment où je me suis interessée à vous. Je vais vous mener à
+votre maman. La petite d’Orville se jetta dans ses bras: Madame, lui
+dit-elle, que je vous ai d’obligations! je vous assure que vous ne vous
+en repentirez pas.
+
+«Mademoiselle d’Orville n’avoit plus cette contenance insolente qui
+révoltoit tout le monde contre elle. Elle n’osoit approcher de son pere
+& de sa mere. Elle trembloit, non pas comme auparavant de la peur de la
+punition, mais de la honte que lui inspiroient ses torts. Ils la
+reçurent avec indulgence; elle en fut pénétrée de reconnoissance. Sa
+mere la serra tendrement dans ses bras, & lui disoit: Ah, mon enfant, je
+t’en conjure, ne te rens pas malheureuse! que tes résolutions soient
+durables, & n’aies point à te reprocher la mort de ta mere! Ta conduite
+a détruit ma santé! Que deviendrois-tu, si tu me perdois par ta faute?
+Tu serois un objet d’horreur! Personne ne voudroit te voir! Tout le
+monde te fuiroit & tu te fuirois toi-même, mais tes remors te suivroient
+par-tout! La petite d’Orville fondoit en larmes, sanglotoit & serroit sa
+maman en criant: Maman! Maman! Ayez pitié de moi, ayez pitié de moi! je
+veux tout réparer!
+
+«En effet, de ce moment elle s’appliqua à vaincre son caractére. Elle
+eut plus de peine qu’une autre, mais elle y parvint. Elle étudioit jour
+& nuit, & en deux ans de temps elle eut une legére teinture de tout ce
+que sa cousine sçavoit à fonds, car le temps perdu ne peut se réparer
+entierement; mais on lui sçut gré des efforts qu’elle faisoit, &
+sur-tout d’avoir réprimé son caractére. On commença à lui marquer de
+l’estime & des égards. Le Baron ne la traita plus en enfant; il ne
+cherchoit plus à polissonner avec elle. Il lui parloit avec le respect &
+la décence que les hommes observent & doivent aux Demoiselles, &
+auxquels ils ne manquent jamais sans qu’il y ait de leur faute. Monsieur
+& Madame d’Orville pressés d’effacer la mauvaise réputation que malgré
+leurs précautions leur fille s’étoit faite, quitterent le séjour de leur
+Terre. Ils revinrent en Ville, & bientôt tout le monde s’empressa de
+donner à Mademoiselle d’Orville les éloges qu’elle méritoit. On va
+incessamment la marier, & l’on ne doute pas qu’elle ne fasse un
+établissement avantageux. Pauline s’est mariée l’année derniere. Elle a
+sur sa cousine la supériorité des talents & de la science, parce qu’elle
+n’a pas, comme elle, perdu cinq années de temps qui sont bien
+précieuses, & dont Mademoiselle d’Orville n’a connu le prix que quand il
+n’en étoit plus temps.» Voilà tout, Maman. Je n’avois jamais lu cette
+histoire toute entiere.
+
+LA MERE.
+
+Eh bien, qu’en dites-vous?
+
+EMILIE.
+
+Je dis qu’il ne faut pas perdre son temps comme Mademoiselle d’Orville.
+
+LA MERE.
+
+Vous voyez donc que vous avez eu tort de perdre votre matinée, car elle
+est passée, de même que tous les jours où vous avez mal fait vos
+devoirs. Est-il en votre pouvoir de faire revenir tous ces jours-là?
+
+EMILIE.
+
+Mon Dieu non, Maman, mais je ferai bien à l’avenir?
+
+LA MERE.
+
+Mais ce qui est passé est passé. Mettez-vous à votre table, & écrivez
+jusqu’au dîner.
+
+EMILIE.
+
+Maman, je voudrois vous demander quelque chose sur ce que j’ai lu.
+
+LA MERE.
+
+Cette après-dînée nous en causerons en nous promenant si vous êtes
+raisonnable.
+
+EMILIE.
+
+Mais s’il vous vient du monde?... Maman, j’ai envie de faire lire cette
+histoire à une certaine personne... à un Monsieur, qui m’apporte
+toujours des oranges de la part de M. Arlequin; vous sçavez bien?
+
+LA MERE.
+
+Oui, je sçais bien; mais je ne crois pas que cela soit nécessaire.
+
+EMILIE.
+
+Pourquoi, Maman?
+
+LA MERE.
+
+Nous dirons cela tantôt. Vous n’avez que le temps d’écrire avant le
+dîner, ne le perdez pas!
+
+
+
+
+CINQUIEME CONVERSATION.
+
+
+EMILIE.
+
+Maman, Maman, embrassez-moi!
+
+LA MERE.
+
+Très-volontiers. Vous me direz, sans doute, pourquoi.
+
+EMILIE.
+
+Oui, Maman; c’est que je le mérite bien. C’est que je suis bien sçavante
+à présent, je sçais trois choses de plus.
+
+LA MERE.
+
+Trois choses, mais vraiment c’est beaucoup de choses. Sont-elles belles?
+Sont-elles utiles?
+
+EMILIE.
+
+Vous allez voir, Maman, c’est que je sçais qu’il y a quatre Eléments, le
+feu, l’eau, la terre & l’air.
+
+LA MERE.
+
+Bon!
+
+EMILIE.
+
+Oui, Maman, c’est très-vrai. Et puis élément veut dire principe qui fait
+agir. Vous voyez que je l’ai bien retenu. Mais ce n’est pas tout.
+
+LA MERE.
+
+Eh bien?
+
+EMILIE.
+
+Tenez, Maman, écoutez. Il y a trois choses encore qu’on appelle les
+trois regnes; le regne végétal, que vous avez eu la bonté de m’expliquer
+l’autre jour; ce sont les fruits, les arbres, tout ce qui se seme ou se
+plante; vous sçavez bien? Et puis le regne minéral, qui sont les
+pierres, l’or, l’argent, le fer, qu’on appelle _mines_, & qui se forment
+au fond de la terre; & puis le regne animal, qui sont tous les animaux,
+les bêtes, les poissons, les oiseaux & les hommes, & voilà de quoi tout
+le monde est composé.
+
+LA MERE.
+
+Et c’est pour tout cela qu’il a fallu vous embrasser?
+
+EMILIE.
+
+Oui sûrement, ma chere maman, est-ce que vous n’êtes pas bien aise, bien
+contente de moi? Je sçais tout ce qu’il y a dans le monde à présent.
+
+LA MERE.
+
+Vous croyez cela?
+
+EMILIE.
+
+Mais, oui, Maman; est-ce qu’il y a encore autre chose?
+
+LA MERE.
+
+Et à qui avez-vous l’obligation de cette belle science?
+
+EMILIE.
+
+Maman, j’aurai l’honneur de vous le dire. Mais dites-moi donc, ma chere
+Maman, si vous n’êtes pas bien contente de moi?
+
+LA MERE.
+
+Je le suis de votre émulation & du plaisir que vous avez en croyant m’en
+avoir fait. Je vous en sçais très-bon gré, je vous en remercie même,
+parce que cela me prouve que vous cherchez à me plaire. Mais, ma chere
+Enfant, si vous voulez me faire un bien plus grand plaisir encore, il
+faut oublier tout cela.
+
+EMILIE.
+
+Pourquoi donc, Maman?
+
+LA MERE.
+
+C’est que vous ne comprenez pas un mot de ce que vous croyez si bien
+sçavoir, & que rien n’est si dangereux à votre âge que de parler de
+choses qu’on n’entend pas; il en arrive toutes sortes d’inconvénients.
+
+EMILIE.
+
+Mais pardonnez-moi, Maman, j’entens très-bien tout ce que j’ai appris.
+
+LA MERE.
+
+C’est ce que nous allons voir. Reprenons un peu ce que vous avez dit.
+Sçavez-vous qu’il y a de quoi causer huit jours, avant de comprendre un
+seul des grands mots dont vous m’avez fait une si belle litanie.
+
+EMILIE.
+
+Ah! tant mieux. Maman, j’aime tant à causer avec vous; & puis il pleut
+depuis ce matin; j’espere qu’il ne viendra personne, nous aurons bien du
+temps.
+
+LA MERE.
+
+Profitons-en. Eh bien, vous dites donc qu’il y a quatre Eléments.
+
+EMILIE.
+
+Oui, Maman, le feu, l’air, l...
+
+LA MERE.
+
+Oh! doucement, je ne vais pas si vîte, moi, je dis comme Monsieur
+Gobemouche, entendons-nous.
+
+EMILIE _rit de tout son cœur_.
+
+Monsieur Gobemouche... c’est un drolle de nom. Qu’est-ce que c’est que
+Monsieur Gobemouche?
+
+LA MERE.
+
+C’est un original qui n’a que faire à notre conversation, nous en
+parlerons une autre fois. Nous disions qu’il y a quatre Eléments, & n’y
+en a-t-il que quatre.
+
+EMILIE.
+
+Je ne sçais pas, on ne m’en a montré que quatre.
+
+LA MERE.
+
+Et qu’est-ce qu’ils font ces quatre Eléments que vous connoissez?
+
+EMILIE.
+
+Ah! j’avois oublié... ils font aller le monde.
+
+LA MERE.
+
+Mais qu’est-ce que c’est que le monde?
+
+EMILIE.
+
+Mais, Maman, c’est tout cela; c’est Paris, c’est le bois de Boulogne,
+c’est Saint Cloud... Voilà tout.
+
+LA MERE.
+
+Voilà tout ce que vous en connoissez. Eh bien, vos quatre Eléments font
+donc aller Saint Cloud & le bois de Boulogne? Mais comment cela?
+
+EMILIE.
+
+Ah! je ne sçais pas.
+
+LA MERE.
+
+Bon, voilà déja votre science en défaut! Tâchons de nous remettre un peu
+sur la voie. Voyons qu’est-ce qu’il y a dans le monde que vous
+connoissez? De quoi est-il composé? qu’est-ce que vous y voyez?
+
+EMILIE.
+
+Des champs, des maisons, des rivieres, des hommes, des animaux; est-ce
+cela, Maman, qui est le monde?
+
+LA MERE.
+
+Oui, il y a de tout cela dans le monde. Mais le ciel, les astres &
+beaucoup d’autres choses dont je ne vous parlerai pas encore en font
+aussi partie. Revenons à nos moutons. Vous m’avez parlé de rivieres.
+Qu’est-ce que c’est que des rivieres?
+
+EMILIE.
+
+C’est de l’eau.
+
+LA MERE.
+
+Mais voilà de l’eau dans cette caraffe; est-ce que c’est une riviere?
+
+EMILIE.
+
+Non, Maman; mais une riviere, c’est pourtant de l’eau.
+
+LA MERE.
+
+Cela est vrai, il y a de l’eau dans une riviere; mais pour que cette eau
+forme une riviere qu’est-ce qu’il faut?
+
+EMILIE.
+
+Ah! je le sçais, je m’en souviens, ma bonne me l’a dit. D’abord elle
+sort de terre, elle forme un petit ruisseau, & puis ce petit ruisseau
+augmente, augmente, & puis quand il est bien grand, on l’appelle
+riviere. N’est-ce pas cela, Maman?
+
+LA MERE.
+
+A la bonne heure. Une riviere est donc composée d’une grande quantité
+d’eau qui suit son cours...
+
+EMILIE.
+
+Qu’est-ce que cela veut dire qui suit son cours?
+
+LA MERE.
+
+Cela veut dire qu’elle ne se perd pas dans la terre depuis l’endroit où
+elle en est sortie, jusqu’à ce qu’elle trouve une autre riviere où elle
+retombe, & où elle se perd.
+
+EMILIE.
+
+Ah! ah! & la Seine, où est-ce qu’elle se perd?
+
+LA MERE.
+
+La Seine va tomber dans la mer, & à cause de cela on l’appelle un
+fleuve. Voilà la différence des fleuves aux rivieres. Les fleuves
+retombent dans la mer, & les rivieres retombent dans d’autres rivieres.
+
+EMILIE.
+
+Mais on dit pourtant la riviere de Seine.
+
+LA MERE.
+
+Cela est vrai, mais c’est un fleuve. Ah çà, il y a une heure que nous
+parlons & d’eau & de riviere, & il n’est pas bien sûr encore que nous
+nous entendions. Qu’est-ce que c’est que de l’eau?
+
+EMILIE.
+
+C’est ce qui sert à boire, à faire du thé.
+
+LA MERE.
+
+Vous me dites là son usage, mais vous ne me dites pas ce que c’est.
+
+EMILIE.
+
+Maman, je ne le sçais pas; je vous prie de vouloir bien me le dire.
+
+LA MERE.
+
+Ah! je sçavois bien que votre science étoit une science de perroquet,
+dès qu’on vous change la demande, vous n’y êtes plus, & c’est une preuve
+que vous n’attachez nulle idée à ce que vous dites. L’eau est un des
+quatre Eléments de la nature.
+
+EMILIE.
+
+Ah! cela est vrai.
+
+LA MERE.
+
+Mais ces quatre Eléments, qui font aller le monde, à ce que vous dites,
+comment s’y prennent-ils pour le faire aller?
+
+EMILIE.
+
+Ah, Maman, cela n’y étoit pas!
+
+LA MERE.
+
+Comment cela n’y étoit pas? où cela n’étoit-il pas?
+
+EMILIE.
+
+Dans le Livre où j’ai appris.
+
+LA MERE.
+
+Vous avez appris dans un Livre?
+
+EMILIE.
+
+Oui, Maman.
+
+LA MERE.
+
+Emilie, sonnez. Qu’on apporte de l’eau froide dans une petite jatte.
+
+EMILIE.
+
+Pourquoi faire, Maman?
+
+LA MERE.
+
+Vous allez voir. (_On apporte une jatte d’eau sur la table._) Venez ici,
+Emilie, approchez votre main, & voyez comme cette eau est froide.
+
+EMILIE.
+
+Oui, c’est bien froid.
+
+LA MERE.
+
+Je vais mettre mes mains dans cette jatte, & je les y laisserai tandis
+que nous allons parler d’autres choses, ensuite vous verrez. Dites-moi,
+qu’est-ce que c’est que ce Livre qui vous a rendu si habile?
+
+EMILIE.
+
+Maman, vous sçavez bien qu’hier, quand vous m’avez amenée à Paris, vous
+m’avez descendue au Palais Royal avec ma bonne, pendant que vous alliez
+à vos affaires.
+
+LA MERE.
+
+Eh bien!
+
+EMILIE.
+
+J’ai trouvé Mademoiselle Louise, c’est ma bonne amie, Maman, vous sçavez
+bien; elle m’a montré un joli petit Livre qu’on lui a donné pour
+apprendre & pour s’amuser. Il est joli!... il est tout bleu, & il y
+avoit cela dedans; & je l’ai appris bien vîte, parce que j’ai dit, Maman
+sera bien surprise, & cela lui fera plaisir.
+
+LA MERE.
+
+Emilie, si vous voulez être bien raisonnable, nous ne nous quitterons
+plus, & vous ne sortirez plus sans moi.
+
+EMILIE.
+
+Ah, Maman, que je serai aise! Oh je vais être bien sage; mais pourquoi
+donc êtes-vous fâchée de ce que j’ai appris les Eléments & les... les
+quoi donc? Comment est-ce que l’on appelle ce que j’ai appris encore?
+
+LA MERE.
+
+C’est que je ne veux pas faire de vous un perroquet.
+
+EMILIE.
+
+Un perroquet! c’est un oiseau?
+
+LA MERE.
+
+Oui, c’est un oiseau qui répéte les mots qu’il a entendus, mais qui ne
+sçait ce qu’il dit, parce qu’il ne peut pas comprendre les mots qu’il
+prononce, & quand vous répétez ce que vous avez entendu dire à tort & à
+travers, comme cela vous arrive souvent, vous êtes comme un perroquet.
+
+EMILIE.
+
+Mais, Maman, quand je demande l’explication des choses que je n’entens
+pas, je ne suis pas comme un perroquet.
+
+LA MERE.
+
+Cela est vrai? mais il y a des choses que l’on ne sçauroit vous
+expliquer, parce que vous n’êtes point en âge de les comprendre; ce que
+l’on pourroit vous dire ne serviroit qu’à brouiller vos idées, ou vous
+en donneroit de fausses. Par exemple, vous sçavez très-bien lire à
+présent; mais avant que vous le sçussiez, si l’on avoit commencé à vous
+faire lire un mot en entier sans vous faire connoître vos lettres,
+qu’est-ce qui en seroit arrivé?
+
+EMILIE.
+
+Je crois que je n’aurois pas pu.
+
+LA MERE.
+
+Pardonnez-moi; le mot _Maman_, par exemple, à force de vous le montrer &
+de vous le faire prononcer, toutes les fois que vous auriez retrouvé ce
+mot dans un Livre, vous l’auriez enfin reconnu, & vous auriez dit, c’est
+_Maman_; mais vous n’auriez pas sçu que par-tout où vous auriez trouvé
+une _M_ & un _a_, cela fait _Ma_, que par-tout où vous auriez trouvé
+_M_, _a_, _n_, cela faisoit _man_. De même si l’on commence par vous
+expliquer aujourd’hui nombre de mots qui demandent des connoissances que
+vous n’avez point encore, vous n’en serez pas plus avancée que si l’on
+vous avoit fait lire par routine & par mémoire, sans vous apprendre à
+épeler.
+
+EMILIE.
+
+Ah! cela est vrai, Maman, je comprens cela.
+
+LA MERE.
+
+Voilà pourquoi il est si essentiel de ne rien faire, absolument rien
+sans ma permission. Voilà pourquoi je ne vous laisse pas lire dans tous
+les Livres, & pourquoi je ne vous laisse pas causer avec toutes sortes
+de personnes. Et voilà pourquoi, Emilie, je vous recommande tant de ne
+jamais vous servir de termes & de mots que vous ne comprenez pas, avant
+de m’en avoir demandé l’explication, soit que vous les ayez lus, soit
+que vous les ayez entendu dire.
+
+EMILIE.
+
+Et pourquoi, Maman, ne faut-il demander qu’à vous?
+
+LA MERE.
+
+C’est que personne ne prend à vous un aussi grand interêt que moi. C’est
+que les questions des enfants fatiguent & importunent tout autre que
+leur mere, & pour s’en débarrasser, on leur répond souvent la premiere
+chose qui vient en tête, qu’elle soit juste ou non.
+
+EMILIE.
+
+Fort bien, on m’attrape donc quand je demande aux autres ce que je
+n’entens pas?
+
+LA MERE.
+
+Cela arrive très-souvent, & lorsque l’on a une fois une idée fausse dans
+la tête, il est très-difficile de la détruire, sur-tout à votre âge où
+vous n’êtes pas en état d’en sentir le défaut.
+
+EMILIE.
+
+Maman, voilà qui est fait, je ne passerai plus un mot que je n’entens
+pas sans vous le demander, & je ne le demanderai qu’à vous, puisque vous
+voulez bien m’instruire... & puis je dois vous obéir.
+
+LA MERE.
+
+Voilà ce qui s’appelle de la raison.
+
+EMILIE.
+
+Et puis vous ne m’attrapez pas, vous Maman, vous ne m’avez jamais
+trompée... mais pourquoi donc avez-vous toujours les mains dans cette
+eau?
+
+LA MERE.
+
+Vous souvenez-vous comme elle étoit froide quand on l’a apportée?
+
+EMILIE.
+
+Oui, Maman, elle étoit bien froide.
+
+LA MERE.
+
+Eh bien, touchez-la à présent.
+
+EMILIE.
+
+Ah! elle ne l’est plus. Vos mains l’ont échauffée.
+
+LA MERE.
+
+Et comment cela s’est-il fait?
+
+EMILIE.
+
+C’est que vous aviez chaud.
+
+LA MERE.
+
+Mais qu’est ce qui fait que j’avois chaud?
+
+EMILIE.
+
+Je ne sçais pas.
+
+LA MERE.
+
+Qu’est-ce qui vous réchauffe quand vous avez froid?
+
+EMILIE.
+
+C’est le feu. Mais on n’a pas de feu dans le corps.
+
+LA MERE.
+
+Pardonnez-moi, on y a du feu, & si l’on n’en avoit pas, on ne pourroit
+pas vivre; le sang se glaceroit dans les veines & l’on mourroit. Ce feu
+s’accroît & ensuite diminue avec l’âge, & voilà pourquoi le vieux bon
+homme que vous avez vu l’autre jour ne pouvoit pas se rechauffer,
+quoique nous souffrions tous de la chaleur.
+
+EMILIE.
+
+Oh! ce pauvre bon homme, je m’en souviens, comme il trembloit; ma bonne
+lui fit boire du vin. Il n’avoit donc plus de feu dans le corps? Mais
+moi, ai-je du feu?
+
+LA MERE.
+
+Sans doute; mais nous y avons aussi de l’eau.
+
+EMILIE.
+
+Bon!
+
+LA MERE.
+
+Sûrement, quand vous pleurez, qu’est-ce qui tombe de vos yeux?
+
+EMILIE.
+
+Ah! cela est vrai; les larmes, c’est de l’eau.
+
+LA MERE.
+
+Si l’on n’avoit pas cette eau qui dans le corps humain s’appelle
+_liqueur_, on mourroit desséché comme les plantes que vous voyez
+flétries & prêtes à périr, quand la pluie ne les secoure pas.
+
+EMILIE.
+
+Voilà pourquoi vous les arrosez, n’est-ce pas, Maman?
+
+LA MERE.
+
+Et voilà pourquoi vous buvez; c’est pour entretenir...
+
+EMILIE.
+
+Ah!... mais, Maman, pourquoi est-ce que j’ai soif, puisque j’ai de l’eau
+dans le corps?
+
+LA MERE.
+
+On a plus ou moins de soif, suivant que le feu qui nous anime est plus
+ou moins fort & qu’il nous desséche plus ou moins.
+
+EMILIE.
+
+C’est donc pour l’éteindre qu’il faut boire?
+
+LA MERE.
+
+Non, c’est pour maintenir l’équilibre nécessaire à la vie entre les
+solides & les liquides.
+
+EMILIE.
+
+Je n’entens pas cela, Maman.
+
+LA MERE.
+
+Je le crois bien; aussi je ne vous ai répondu que pour vous faire voir
+qu’il y a des choses au-dessus de votre entendement, & dont il vaut
+mieux remettre l’explication à un autre temps. Reprenons où nous en
+étions. Vous voyez que le feu & l’eau sont nécessaires à la vie?
+
+EMILIE.
+
+Oui, Maman.
+
+LA MERE.
+
+A présent, retenez votre respiration... bouchez-vous bien la bouche & le
+nez.
+
+EMILIE.
+
+Maman, j’étouffe, je ne peux pas.
+
+LA MERE.
+
+Vous voyez donc bien que l’air est aussi nécessaire à la vie que le feu
+& l’eau. Mais ce n’est pas tout, Emilie. Notre chair est une matiere qui
+est sujette à la corruption, & lorsqu’elle est desséchée, elle tombe en
+poussiere & devient terre.
+
+EMILIE.
+
+Oui, Maman, j’ai vu cela dans mon Catéchisme historique.
+
+LA MERE.
+
+Eh bien, cette terre, le feu, l’air & l’eau sont les principes de la
+vie. Si vous étiez privée d’une de ces choses, vous ne pourriez pas
+vivre, comme je vous l’ai fait voir.
+
+EMILIE.
+
+Cela est vrai.
+
+LA MERE.
+
+Et ces quatre choses, le feu, l’eau, la terre & l’air sont ce qui donne
+la vie à tout ce qui existe dans la nature.
+
+EMILIE.
+
+Mais ce n’est donc pas des Elements, comme dit ce Livre?
+
+LA MERE.
+
+Pardonnez-moi, on appelle la terre, le feu, l’air & l’eau, les quatre
+Elements de la nature, parce qu’élément veut dire principe d’une chose,
+ce qui lui fait être ce qu’elle est. A présent, vous entendez bien
+qu’élément veut dire principe d’une chose?
+
+EMILIE.
+
+Oui, Maman.
+
+LA MERE.
+
+Eh bien, on dit aussi les éléments d’une science, les éléments de
+l’écriture, les éléments de la lecture. Qu’est-ce que cela veut dire,
+par exemple, les éléments de l’écriture?
+
+EMILIE.
+
+Mais, ce n’est pas le feu, la terre...
+
+LA MERE.
+
+Non; ce sont les éléments de la nature, ceux-là.
+
+EMILIE.
+
+Mais on ne m’a pas dit les autres.
+
+LA MERE.
+
+Qu’est-ce que nous sommes convenues qu’éléments vouloient dire?
+
+EMILIE.
+
+Eléments veut dire principes.
+
+LA MERE.
+
+Eh bien, qu’est-ce que c’est que les éléments de l’écriture?
+
+EMILIE.
+
+Ah! c’est-à-dire les principes de l’écriture.
+
+LA MERE.
+
+Cela est vrai, quand on dit les éléments d’une science, on entend les
+principes d’une science, & quand on dit les quatre éléments de la
+nature, on entend le feu, l’eau, la terre & l’air, qui sont les
+principes de la vie.
+
+EMILIE.
+
+A présent, j’entens bien, & je ne l’oublierai pas... Maman, vous avez
+donc lu tous les Livres?
+
+LA MERE.
+
+Je ne vous en donne point à lire sans les avoir lus, & je vous en ai dit
+la raison.
+
+EMILIE.
+
+Je m’en suis bien apperçue; car l’autre jour en lisant l’histoire de la
+mauvaise fille, vous sçaviez que cette Dame que je trouvois si méchante
+n’avoit pas d’enfants... A propos, Maman, pourquoi n’est-il pas
+nécessaire que nous fassions lire cette histoire à un certain Monsieur
+qui polissonne toujours avec moi?
+
+LA MERE.
+
+C’est que j’espere que vous serez bientôt assez raisonnable pour qu’on
+ne polissonne plus avec vous.
+
+EMILIE.
+
+Mais, Maman, si vous lui disiez que vous ne voulez pas?
+
+LA MERE.
+
+Ne vous rappellez-vous pas que le Baron répondoit à Mademoiselle
+d’Orville, que comme elle ne se respectoit pas elle-même, il croyoit que
+les autres pouvoient être dispensés de la respecter.
+
+EMILIE.
+
+Oui, Maman.
+
+LA MERE.
+
+C’est donc la faute d’une Demoiselle quand les hommes ont un air trop
+libre avec elle, & c’est votre faute quand on polissonne avec vous.
+
+EMILIE.
+
+Mais comment faut-il donc faire pour se faire respecter?
+
+LA MERE.
+
+Il faut rester assise auprès de sa mere ou à sa table à s’amuser. Il ne
+faut point courir par la chambre comme une folle, en jettant ses bras
+par-dessus la tête, & levant les pieds d’une maniere indécente. Il ne
+faut pas adresser la parole aux hommes; mais quand ils vous parlent, il
+faut seulement leur répondre poliment, & avec assez de sérieux pour
+montrer que vous ne voulez pas qu’on vous approche; & toutes ces
+attentions sur soi-même & sur son maintien s’appellent _la pudeur_.
+
+EMILIE.
+
+Mais, Maman, pourquoi ne voulez-vous pas dire à ces Messieurs que j’ai
+de la pudeur?
+
+LA MERE.
+
+C’est qu’ils ne me croiroient pas en vous voyant vous conduire comme
+vous le faites. Lorsqu’on en a, elle se voit bien sans qu’il soit besoin
+de le dire, & il ne faut pas qu’on croie que c’est moi qui vous empêche
+de vous familiariser avec les hommes; il faut que ce soit votre
+contenance, votre conduite qui leur en impose; car si elle se trouvoit
+contraire à mes propos, tout ce que je dirois ne vous garantiroit de
+rien, & on croiroit que ma tendresse pour vous m’empêche de vous voir
+comme vous êtes.
+
+EMILIE.
+
+Cela est vrai. Mais, Maman, tout ce que vous dites est vrai.
+
+LA MERE.
+
+Si vous en êtes persuadée, comme je l’espére, vous en profiterez. Mais
+j’ai encore une autre vérité à vous apprendre, qui est une suite de ce
+que nous venons de dire, c’est qu’une Demoiselle bien née...
+
+EMILIE.
+
+Qu’est-ce que c’est qu’une Demoiselle bien née?
+
+LA MERE.
+
+C’est-à-dire, qui a des dispositions naturelles à la vertu & un desir
+très-vif de fuir le mal.
+
+EMILIE.
+
+Eh bien, Maman, qu’est-ce que fait une Demoiselle bien née?
+
+LA MERE.
+
+Elle doit s’accoûtumer de bonne heure à n’avoir pas de garde plus sûre
+qu’elle-même; c’est à vous à en imposer, ce n’est pas à moi. Car si
+c’est moi qui oblige les hommes à vous respecter, vous voyez bien que si
+je suis un instant éloignée de vous, ils ne vous craindront plus, &
+c’est votre ressentiment qu’il faut leur faire craindre, ce n’est pas le
+mien.
+
+EMILIE.
+
+Allons, je prendrai bien garde à moi, & je ferai le mieux que je
+pourrai.
+
+LA MERE.
+
+Vous voyez bien aussi que si vous faisiez lire l’histoire de la mauvaise
+fille, vous vous exposeriez à vous faire dire que vous lui ressemblez à
+beaucoup d’égards. Il vaut bien mieux vous corriger de votre étourderie,
+de votre legéreté, & vous verrez que vous n’aurez plus besoin alors de
+me prier de faire des leçons aux autres.
+
+EMILIE.
+
+Maman, je croyois... Ah! Maman, à propos j’ai oublié... ma bonne m’a dit
+de vous prier, si vous envoyez à Paris, de faire passer chez la
+Couturiere; elle n’a pas apporté ma robe neuve, elle l’avoit promise
+pour aujourd’hui.
+
+LA MERE.
+
+Eh bien, apparemment qu’elle n’est pas finie, ce sera pour un autre
+jour.
+
+EMILIE.
+
+Oh! c’est que je serai bien heureuse quand j’aurai ma robe neuve.
+
+LA MERE.
+
+Eh! qu’est-ce qu’une robe neuve peut faire au bonheur?
+
+EMILIE.
+
+C’est que je suis bien aise d’être parée.
+
+LA MERE.
+
+Est-ce que vous n’avez jamais eu de chagrin les jours où vous avez été
+bien parée? N’avez-vous jamais pleuré avec une robe neuve?
+
+EMILIE.
+
+Oh, pardonnez-moi!
+
+LA MERE.
+
+Est-ce que l’on vous accorde tout ce que vous voulez les jours de
+parure?
+
+EMILIE.
+
+Non pas toujours.
+
+LA MERE.
+
+Est-ce que mes amis, est-ce que moi-même, nous faisons plus d’attention
+à vous, quand vous avez une belle robe?
+
+EMILIE.
+
+Mais non, Maman.
+
+LA MERE.
+
+Quelles sont les occasions où l’on s’occupe le plus de vous? où l’on
+vous accorde tout ce que vous desirez, & où vous éprouvez cette
+satisfaction intérieure qui fait que vous êtes si contente de vous, de
+moi & des autres?
+
+EMILIE.
+
+C’est quand je n’ai point d’humeur, quand j’ai été bien obéissante, &
+que j’ai rempli tous mes devoirs... Là... tout couramment sans chercher
+à me distraire.
+
+LA MERE.
+
+Vous voyez donc bien qu’une robe neuve ne rend pas heureuse; car vous
+avez beau être parée, vous n’en avez pas été moins chagrine quand vous
+avez eu des reproches à vous faire; & je vous ai vu très-gaie,
+très-contente avec un petit fourreau de toile, souvent même à la fin du
+jour assez sale; mais puisque nous y sommes, cherchons un peu, quelles
+sont les conditions nécessaires au bonheur?
+
+EMILIE.
+
+Oui, cherchons... J’allois dire quelque chose, mais je crois que je me
+trompe.
+
+LA MERE.
+
+Qu’est-ce que cela fait? dites toujours! Ce n’est qu’en me disant tout
+ce qui vous passe par la tête que vous apprendrez à penser juste.
+
+EMILIE.
+
+Oui, Maman, mais si je dis mal?
+
+LA MERE.
+
+Eh bien, je vous en avertirai.
+
+EMILIE.
+
+Maman, c’est que je voulois dire, cherchons les éléments du bonheur!
+
+LA MERE.
+
+Eh bien, vous auriez très-bien dit; car c’est précisément ce que je veux
+que vous trouviez.
+
+EMILIE.
+
+Mais le bonheur, c’est une chose... Je voudrois le sçavoir... Mais non,
+ce n’est pas une science.
+
+LA MERE.
+
+C’est la premiere de toutes les sciences; celle qui importe le plus aux
+hommes de connoître.
+
+EMILIE.
+
+Est-elle bien difficile à apprendre?
+
+LA MERE.
+
+Très-difficile & même impossible aux méchants, mais très-aisée pour ceux
+qui se servent de leur raison.
+
+EMILIE.
+
+Ah! Maman, j’espére qu’elle ne sera pas difficile pour moi.
+
+LA MERE.
+
+Je l’espére aussi. Nous avons déja dit que les beaux habits ne rendoient
+point heureux; voyez votre bonne, elle n’a pas de beaux habits, elle
+n’est point riche; eh bien, la croyez-vous heureuse?
+
+EMILIE.
+
+Oh! sûrement, Maman, car elle rit & chante toujours. Je ne l’ai jamais
+vue triste.
+
+LA MERE.
+
+Tous ces paysans, tous ces domestiques que vous voyez danser les
+Dimanches à la porte du bois de Boulogne, vous les voyez contents; vous
+les voyez rire, ils ne sont point riches; ce n’est qu’à force de
+travailler toute la semaine qu’ils gagnent de quoi vivre & de quoi se
+vêtir eux & leurs enfants. Vous m’avez souvent parlé de leur gaieté,
+nous pouvons donc conclure que les richesses ne sont sûrement pas
+nécessaires au bonheur.
+
+EMILIE.
+
+Mais qu’est-ce qui fait que tous ces pauvres gens sont contents?
+
+LA MERE.
+
+Voyez, dites-moi votre idée.
+
+EMILIE.
+
+Mais je crois, c’est parce qu’ils ont bien travaillé & parce que l’on
+est content d’eux.
+
+LA MERE.
+
+Vous avez raison. Eh bien, quel sera donc le premier élément du bonheur
+dans tous les âges & dans toutes les conditions?
+
+EMILIE.
+
+Ce sera d’avoir rempli son devoir & d’être content de soi, n’est-ce pas,
+Maman?
+
+LA MERE.
+
+Cela est certain, on peut avoir tous les avantages réunis, bien des
+richesses, une bonne santé, & n’être point heureux; mais sans bien, avec
+une santé foible telle que vous m’en voyez, on peut se trouver heureux,
+car le vrai bonheur dépend de nous-mêmes.
+
+EMILIE.
+
+Oui, il n’y a qu’à être bien sage.
+
+LA MERE.
+
+Et il n’y a pas de bonheur quand on n’a pas rempli ses devoirs, parce
+qu’alors on n’est content ni de soi, ni des autres.
+
+EMILIE.
+
+Voilà pourquoi les méchants ne sont pas heureux, n’est-ce pas, Maman?...
+Bon, voilà du monde!
+
+LA MERE.
+
+Je n’en suis pas fâchée; nous avons assez causé aujourd’hui, & il est
+temps que vous alliez apprendre votre Évangile & achever vos études.
+
+EMILIE.
+
+Maman, j’ai encore quelque chose à vous dire sur ce bonheur que je
+n’entens pas bien; demain vous me permettrez de vous le dire, n’est-ce
+pas?
+
+LA MERE.
+
+Oui, si vous avez mérité que nous causions ensemble.
+
+
+
+
+SIXIEME CONVERSATION.
+
+
+LA MERE.
+
+Eh bien, Emilie, qu’est-ce que vous vouliez me dire?
+
+EMILIE.
+
+Quoi? Maman, je ne sçais pas.
+
+LA MERE.
+
+Il y avoit quelque chose sur le bonheur que vous n’entendiez pas.
+
+EMILIE.
+
+Maman, je ne m’en souviens plus.
+
+LA MERE.
+
+Ce sera pour quand vous vous en souviendrez.
+
+EMILIE.
+
+Si vous eussiez eu la bonté de causer hier & avant-hier avec moi, ma
+chere Maman, je m’en serois souvenue; mais à présent...
+
+LA MERE.
+
+Et qu’est-ce qui m’en a empêché?
+
+EMILIE.
+
+Maman, je le sçais bien, c’est ma faute, c’est que je ne l’ai pas
+mérité. J’avois pourtant grande envie de bien faire, mais je n’ai jamais
+pu.
+
+LA MERE.
+
+Et pourquoi n’avez-vous pas pu?
+
+EMILIE.
+
+Je ne sçais pas, Maman, je n’étois pas en train d’étudier. Quand je
+voulois mettre les yeux sur mon Livre, mon esprit s’en alloit je ne
+sçais où!
+
+LA MERE.
+
+Mais, mon Enfant, si l’on avoit toujours égard à la disposition où l’on
+se trouve, on ne feroit jamais rien. C’est une raison pour s’appliquer
+davantage, pour se donner plus de peine; mais ce n’est pas une raison
+pour ne rien faire.
+
+EMILIE.
+
+Mais, Maman, on n’est pas toujours disposé à étudier, Papa vous l’a dit.
+
+LA MERE.
+
+Croyez-vous que je sois toujours disposée à causer ou à jouer avec vous?
+Vous m’avez vu souvent malade & souffrante, ou la tête remplie
+d’affaires; eh bien, je les oublie pour m’occuper même de vos
+amusements. Si j’écoutois alors mes dispositions, je vous renverrois,
+vous, votre poupée & votre petit ménage.
+
+EMILIE.
+
+Mais comment donc faire?
+
+LA MERE.
+
+Il faut s’accoûtumer à vaincre sa paresse & à faire ce que l’on doit
+faire, quelque chose qu’il en coûte. Je vous l’ai déja dit, c’est cet
+effort que l’on fait sur soi-même qui s’appelle _vertu_.
+
+EMILIE.
+
+Maman, je tâcherai...
+
+LA MERE.
+
+Il faut, lorsque vous vous sentez portée à la distraction, demander
+vous-même à votre bonne à vous placer de maniere que vous ne voyiez rien
+de ce qui se passe dans la chambre. Il faut, si vous apprenez par cœur,
+apprendre tout haut, afin qu’elle vous avertisse s’il vous prend une
+distraction, & si vous cessez de répéter, sans vous en appercevoir; il
+faut enfin montrer de la bonne volonté si vous voulez qu’on ait pour
+vous de l’indulgence. Il dépend toujours de vous de ne pas vous laisser
+aller à l’humeur & à l’opiniâtreté.
+
+EMILIE.
+
+Oh, je le sens bien. Je sens que j’ai mérité mes punitions. Aussi,
+Maman, je suis bien heureuse qu’il ne soit venu personne; car je
+n’aurois jamais osé me montrer. Maman, vous m’avez promis que vous ne le
+diriez pas.
+
+LA MERE.
+
+Oh, certainement! La bonne réputation d’une jeune personne est tout son
+bien; c’est ce qu’elle doit chérir comme sa vie, & lorsqu’une fois l’on
+est prévenu contre elle, il lui est si difficile de la réparer que je
+n’ai garde d’aller dire vos défauts tant que j’aurai espérance de vous
+voir corriger.
+
+EMILIE.
+
+Pourquoi la bonne réputation d’une jeune personne est-elle ce qu’elle
+doit chérir le plus, Maman?
+
+LA MERE.
+
+Pourquoi êtes-vous fâchée, quand on vous parle des fautes que vous avez
+faites?
+
+EMILIE.
+
+C’est que je voudrois qu’on dît toujours du bien de moi!
+
+LA MERE.
+
+Et pourquoi?
+
+EMILIE.
+
+Mais c’est que c’est humiliant de mal faire; on croiroit que je ne vaux
+rien.
+
+LA MERE.
+
+Eh bien, voilà pourquoi la bonne réputation est précieuse, c’est qu’on
+ne peut pas se passer de la bonne opinion des autres.
+
+EMILIE.
+
+On ne peut pas s’en passer? Et pourquoi?
+
+LA MERE.
+
+Vous le voyez, puisque vous ne pourriez pas souffrir qu’on crût que vous
+ne valez rien. Ne sommes-nous pas convenues ces jours passés que les
+hommes avoient besoin les uns des autres?
+
+EMILIE.
+
+Oui, maman!
+
+LA MERE.
+
+Pourriez-vous vous trouver à votre aise avec quelqu’un qui auroit
+mauvaise opinion de vous?
+
+EMILIE.
+
+Non sûrement.
+
+LA MERE.
+
+C’est sur l’opinion que l’on a d’une personne, qu’on mesure l’estime ou
+l’amitié qu’on lui accorde, & l’on ne connoît une jeune personne que par
+sa réputation.
+
+EMILIE.
+
+Comment cela, Maman?
+
+LA MERE.
+
+C’est qu’elle ne paroît dans le monde qu’environnée de ses parents; on
+ne l’entend presque pas parler; on ne la voit jamais agir; on ne peut
+avoir d’opinion sur elle que par ce que l’on en entend dire par ceux qui
+l’approchent dans l’intérieur de la maison.
+
+EMILIE.
+
+Oui, par les domestiques.
+
+LA MERE.
+
+Par les domestiques, par les maîtres, & par tous ceux qui la voient de
+près.
+
+EMILIE.
+
+Mais si tous ces gens-là ne disent pas vrai?
+
+LA MERE.
+
+Le mensonge est un vice si affreux qu’il ne se rencontre pas
+communément; & pour un menteur, il se trouve vingt honnêtes gens, amis
+de la vérité, qui le démasquent.
+
+EMILIE.
+
+Qu’est-ce que cela veut dire, qui le démasquent? Est-ce que le mensonge
+met un masque?
+
+LA MERE.
+
+Non, c’est une façon de parler. Vous sçavez bien qu’un masque cache les
+traits du visage?
+
+EMILIE.
+
+Oui, Maman.
+
+LA MERE.
+
+Comme un menteur veut être cru, on dit qu’il emprunte les traits de la
+vérité...
+
+EMILIE.
+
+Oh oui, & ceux qui prouvent qu’il a menti, le démasquent. Mais, Maman,
+est-ce qu’un mensonge est toujours découvert?
+
+LA MERE.
+
+Toujours; un peu plutôt, un peu plus tard, la vérité se découvre.
+
+EMILIE.
+
+Et puis le menteur est bien attrapé, n’est-ce pas?
+
+LA MERE.
+
+Attrapé & puni autant qu’on le peut être; car il prouve qu’il est bête
+d’avoir cru qu’il pouvoit faire passer le mensonge pour la vérité; il
+est deshonoré, il perd la confiance de tout le monde; on ne le croit
+plus, & personne ne veut avoir affaire à lui.
+
+EMILIE.
+
+Mais pourquoi deshonoré?
+
+LA MERE.
+
+Parce que c’est un vice bas, un vice avilissant, qu’on ne suppose pas
+aux gens bien nés.
+
+EMILIE.
+
+Qu’est-ce que c’est que des gens bien nés?
+
+LA MERE.
+
+Je vous l’ai déja dit; ce sont ceux qui naissent avec le penchant à la
+vertu. On se sert aussi de cette expression pour désigner tous ceux qui
+ne sont pas nés d’un état obscur & bas.
+
+EMILIE.
+
+Et qu’est-ce que c’est que d’être deshonoré?
+
+LA MERE.
+
+C’est d’avoir perdu l’estime de ses semblables, soit par ses actions,
+soit par sa façon de penser; c’est de s’être dégradé & d’avoir mérité de
+descendre dans l’opinion des autres au-dessous de l’état où le sort nous
+a mis.
+
+EMILIE.
+
+Mais, Maman, les domestiques diront... si vous les priez de ne rien dire
+de ce que j’ai fait.
+
+LA MERE.
+
+Fi donc! Vous voudriez vous abbaisser à prier des domestiques de ne pas
+parler de vous? Voyez comme une faute peut avilir.
+
+EMILIE.
+
+Mais, s’ils le disent, cela me fera tort!
+
+LA MERE.
+
+Ce sera la suite nécessaire de vos fautes. On ne les répare pas par une
+bassesse, c’en seroit une de plus & bien plus humiliante; & voilà
+pourquoi il est si essentiel de n’en pas faire. Croyez-moi,
+corrigez-vous bien vîte! Que vos actions, que votre contenance marquent
+votre repentir, & faites mieux à l’avenir, vous ne craindrez pas qu’on
+parle de vous; ou, comme je vous l’ai déja dit, si l’on veut absolument
+parler, on n’aura que du bien à dire.
+
+EMILIE.
+
+Si je n’avois pas pleuré & crié comme une petite folle, ils n’en
+auroient rien sçu.
+
+LA MERE.
+
+Qu’est-ce que cela fait? En auriez-vous été moins coupable?
+
+EMILIE.
+
+Non; mais...
+
+LA MERE.
+
+Le mal est-il qu’on ait sçu votre faute ou que vous l’ayez commise?
+
+EMILIE.
+
+C’est que je l’aie faite.
+
+LA MERE.
+
+Est-ce que vous pouvez vous pardonner d’avoir mal fait, quand même votre
+faute resteroit ignorée? Ne voyez-vous pas que si vous prenez l’habitude
+de faire des fautes ignorées, vous en ferez bientôt de publiques?
+
+EMILIE.
+
+Pourquoi cela, Maman?
+
+LA MERE.
+
+Parce que tout est habitude, mon Enfant. Le premier jour que nous
+arrivons à la campagne, & que nous quittons Paris, êtes-vous aussi en
+train de courir & de vous promener que quand nous y avons passé
+plusieurs mois, & que vous vous êtes promenée tous les jours?
+
+EMILIE.
+
+Non, Maman.
+
+LA MERE.
+
+La premiere fois que vous avez joué au volant, y avez-vous joué aussi
+long-temps, & avez-vous jetté votre volant aussi haut que vous l’avez
+fait depuis?
+
+EMILIE.
+
+Non, Maman.
+
+LA MERE.
+
+Qui est-ce donc qui vous a donné la facilité d’y jouer comme vous le
+faites à présent, & de faire des promenades aussi longues sans vous
+fatiguer?
+
+EMILIE.
+
+Je ne sçais pas.
+
+LA MERE.
+
+C’est qu’en vous promenant tous les jours vous acquerez la force de
+faire tous les jours un peu plus de chemin, & vous parvenez enfin à
+faire de très-grandes promenades sans vous fatiguer, parce que vous
+fortifiez votre corps par un exercice continuel.
+
+EMILIE.
+
+Maman, si j’étois plusieurs jours sans marcher, je ne pourrois donc plus
+aller à Saint Cloud?
+
+LA MERE.
+
+Cela vous seroit beaucoup plus difficile, & vous reviendriez si lasse
+que cela vous dégoûteroit peut-être de la promenade. Vous éprouvez la
+même chose pour vos leçons; quand vous avez été quelques jours sans
+apprendre par cœur, vous n’apprenez plus aussi facilement.
+
+EMILIE.
+
+Oui, parce que j’en ai perdu l’habitude, n’est-ce pas?
+
+LA MERE.
+
+Oui, & il en est de même de l’exercice des vertus comme de l’exercice du
+corps & de l’esprit.
+
+EMILIE.
+
+Bon!
+
+LA MERE.
+
+Oui, sans doute; si vous ne vous exercez pas seule & volontairement à
+bien remplir vos devoirs, sans prendre garde à la disposition où vous
+vous trouvez, & sans penser à la punition & à la récompense, vous
+n’acquerrez jamais de force sur vous-même, & vous ferez des fautes en
+public, parce que vous n’aurez pas contracté l’habitude de bien faire
+étant seule.
+
+EMILIE.
+
+Eh bien! je sens cela, par exemple. Cela est vrai, quand j’ai bien fait
+plusieurs jours de suite, j’ai moins de peine à étudier; & quand j’ai
+bien étudié, je n’ai pas d’humeur.
+
+LA MERE.
+
+C’est que rien n’en donne tant que d’être mécontent de soi.
+
+EMILIE.
+
+Cela pourroit bien être.
+
+LA MERE.
+
+Prenez donc l’habitude de faire toujours le mieux qu’il vous sera
+possible, & pour ne pas vous endormir sur le danger des fautes cachées,
+faites-vous une loi de ne me jamais rien taire de ce que vous ferez, que
+cela soit bien ou mal.
+
+EMILIE.
+
+Oui, Maman, je vous le promets, je vous dirai tout.
+
+LA MERE.
+
+Est-ce que vous n’avez pas remarqué une chose?
+
+EMILIE.
+
+Quoi, Maman?
+
+LA MERE.
+
+C’est qu’une faute a toujours des suites fâcheuses, & qu’on n’en est pas
+quitte pour dire, je ne la ferai plus.
+
+EMILIE.
+
+Ah, je n’avois jamais remarqué cela!
+
+LA MERE.
+
+Voyez vous-même. Repassez dans votre esprit tous les torts que vous avez
+eus, & vous connoîtrez bientôt que quand même votre faute seroit restée
+ignorée, elle auroit eu des suites fâcheuses pour vous.
+
+EMILIE.
+
+Mais quand j’ai eu de l’humeur & de l’impatience, si on ne l’avoit pas
+sçu, qu’est-ce qui m’en seroit arrivé?
+
+LA MERE.
+
+Premierement, que l’humeur & l’impatience nuisent à la santé; que tout
+ce que l’on fait avec humeur & impatience est mal fait & maussade. Que
+quand on s’y laisse aller, on prend par dépit & par déraison toujours le
+plus mauvais parti dans ce que l’on a à faire. Il en est de même lorsque
+vous n’étudiez pas; en vous voyant rester ignorante, il ne seroit pas
+difficile de deviner que vous n’avez pas répondu à l’éducation qu’on
+vous donne.
+
+EMILIE.
+
+Tout se sçait donc, Maman?
+
+LA MERE.
+
+Oui, tôt ou tard tout ce qui est se découvre & se sçait.
+
+EMILIE.
+
+Hier, Maman, quand je me suis levée, j’ai dit à ma bonne: aujourd’hui je
+jouerai toute la journée, & je serai bien heureuse; & point du tout,
+toutes les fois que je dis cela, cela va mal.
+
+LA MERE.
+
+Ce n’est pas de faire le projet d’être heureuse qui vous porte malheur,
+c’est que vous vous trompez sur les moyens.
+
+EMILIE.
+
+Qu’est-ce que c’est que de se tromper sur les moyens?
+
+LA MERE.
+
+Quand vous voulez aller promptement de la porte de Boulogne à la Muette,
+quel chemin prenez-vous?
+
+EMILIE.
+
+Je vais tout droit au rond de Mortemar, puis encore tout droit à la
+Muette.
+
+LA MERE.
+
+Et si, voulant arriver promptement, vous preniez d’abord le chemin de la
+porte Maillot pour vous rendre par des allées détournées au rond de
+Mortemar?
+
+EMILIE.
+
+Mais, je n’y arriverois pas si vîte.
+
+LA MERE.
+
+Et pourquoi?
+
+EMILIE.
+
+C’est qu’il y a plus de chemin.
+
+LA MERE.
+
+Vous voyez donc bien que vous vous tromperiez sur les moyens d’arriver
+promptement, & c’est à-peu-près de même que vous vous trompez sur les
+moyens d’arriver au bonheur.
+
+EMILIE.
+
+Mais qu’est-ce qui fait cela?
+
+LA MERE.
+
+Votre legéreté & votre ignorance. C’est que vous n’avez pas des idées
+assez justes sur ce qui vous est utile, & que vous entendez mal vos
+interêts.
+
+EMILIE.
+
+Et comment faut-il faire pour les bien entendre?
+
+LA MERE.
+
+Il faut causer avec moi comme nous causons, & faire votre profit de ce
+que je vous dis.
+
+EMILIE.
+
+Oui, il ne faut pas faire comme le petit Duplessis qui ne fait jamais ce
+que sa mere lui dit; aussi son pere le bat toute la journée, à ce qu’on
+dit, car je ne l’ai pas vu, moi; je ne sçais pas ce que font les
+Laquais. Vous m’avez dit qu’il ne falloit pas leur parler sans
+nécessité... Maman... bon! je ne sçais plus ce que je voulois dire.
+Irons-nous promener aujourd’hui?
+
+LA MERE.
+
+S’il fait beau.
+
+EMILIE.
+
+Oh! je crois qu’il fera beau; il faut aller bien loin, bien loin. Ah!...
+si vous voulez, Maman, nous irons boire du lait, & puis vous me direz
+comment il faut faire pour ne me plus tromper sur les moyens.
+
+LA MERE.
+
+Et sur quels moyens voulez-vous apprendre à ne vous plus tromper?
+
+EMILIE.
+
+Mais sur ce que nous avons dit; Maman, c’est pour n’être pas attrapée
+quand je veux être heureuse, & que je me propose de jouer toute la
+journée.
+
+LA MERE.
+
+Mais, premierement, vous ne seriez pas heureuse si vous jouiez toute la
+journée.
+
+EMILIE.
+
+Pourquoi donc?
+
+LA MERE.
+
+C’est que le jeu ne vous fait plaisir qu’autant qu’il vous délasse de
+votre étude.
+
+EMILIE.
+
+Je crois pourtant que c’est bien joli de jouer toujours.
+
+LA MERE.
+
+Si vous n’aviez autre chose pour votre amusement que votre poupée &
+votre petit ménage, n’en seriez-vous pas bientôt lasse?
+
+EMILIE.
+
+Oui, mais je change de jeu.
+
+LA MERE.
+
+Et vous vous en lassez de même.
+
+EMILIE.
+
+Ah! cela est vrai pourtant; car lorsque quelquefois j’ai joué toute la
+journée, il y a des moments où je ne sçais plus que faire de mon corps.
+
+LA MERE.
+
+Le nombre des amusements est très-borné, & pour y trouver toujours du
+plaisir, il faut les faire précéder du travail & d’occupations
+sérieuses; alors on n’est jamais désœuvré ni ennuyé.
+
+EMILIE.
+
+Oui, je joue toujours avec grand plaisir quand j’ai travaillé... mais,
+Maman, vous sçavez donc tout ce que je pense?
+
+LA MERE.
+
+A-peu-près.
+
+EMILIE.
+
+Ah, comment faites-vous?
+
+LA MERE.
+
+N’est-il pas vrai que l’objet de tous vos desirs est de vous éviter de
+la peine & de vous procurer du plaisir?
+
+EMILIE.
+
+Oui, Maman.
+
+LA MERE.
+
+Quand vous étudiez mal, avec négligence, avec paresse, quelle est l’idée
+qui vous occupe alors? Quelle en est la cause?
+
+EMILIE.
+
+C’est que d’apprendre me donne de la peine.
+
+LA MERE.
+
+Et que vous aimeriez mieux aller jouer, chanter, danser, &c.
+
+EMILIE.
+
+Cela est vrai.
+
+LA MERE.
+
+C’est donc pour fuir la peine & pour avoir plutôt du plaisir que vous
+étudiez mal? Eh bien, qu’est-ce qui en arrive?
+
+EMILIE.
+
+Ah, il en arrive tout le contraire! Quand j’ai mal étudié, j’étudie plus
+long-temps; l’humeur me prend, je sais tout de travers, & je ne joue
+pas.
+
+LA MERE.
+
+Et quand vous êtes entêtée, & que vous suivez vos fantaisies sans égard
+pour ce que j’exige de vous, quelle est votre idée?
+
+EMILIE.
+
+C’est que ce que je veux me fait plaisir, & que ce qu’on exige de moi ne
+m’en fait pas.
+
+LA MERE.
+
+C’est donc pour fuir la peine & pour vous procurer du plaisir? Et qu’en
+arrive-t-il?
+
+EMILIE.
+
+Que je m’attire une bonne pénitence, que la peine dure tout le jour, &
+qu’il n’est plus question de jeu ni de plaisir.
+
+LA MERE.
+
+Et quand vous étudiez bien, & que vous êtes docile, qu’en arrive-t-il?
+
+EMILIE.
+
+Oh, que mes devoirs sont bientôt faits, que je suis heureuse,
+heureuse!... Tenez, ma petite Maman, je sens là quelque chose dans mon
+cœur qui me rend si aise, si aise!... Oh, comme je suis gaie & contente!
+
+LA MERE.
+
+Vous voyez donc bien que quand vous n’êtes pas raisonnable, vous vous
+trompez sur les moyens qui menent au bonheur. Lorsque vous vous sentez
+le desir de contenter une fantaisie que je desapprouve, ou quelque chose
+que je vous défens; si vous vous disiez, au lieu du bien que je cherche,
+il va m’arriver malheur, si je m’obstine; & si au contraire je céde,
+j’aurai un bonheur plus grand que celui auquel je renonce.
+
+EMILIE.
+
+Et lequel donc?
+
+LA MERE.
+
+Le plus grand de tous, celui qui n’est au pouvoir de personne de vous
+faire perdre, quand une fois vous l’avez.
+
+EMILIE.
+
+Maman, dites-moi donc vîte ce que c’est; je vous en prie.
+
+LA MERE.
+
+Celui d’être contente de vous, de sentir là, au cœur, ce qui vous rend
+si aise.
+
+EMILIE.
+
+Oh! c’est vrai, c’est le plus grand plaisir quand j’ai là, au cœur, je
+ne sçais quoi qui me fait rire toute seule, comment cela s’appelle-t-il,
+Maman?
+
+LA MERE.
+
+Cela s’appelle la joie de la bonne conscience.
+
+EMILIE.
+
+Qu’est-ce que c’est que la conscience?
+
+LA MERE.
+
+C’est un sentiment intérieur qui nous avertit malgré nous de notre
+conduite.
+
+EMILIE.
+
+Quoi? Est-ce que cela parle?
+
+LA MERE.
+
+Oui, cela crie au-dedans de nous, & nous met mal à notre aise quand nous
+avons fait une faute, même ignorée, & cela nous fait rougir des louanges
+qu’on nous donne quand nous ne les méritons pas.
+
+EMILIE.
+
+Et quand nous les méritons, qu’est-ce qu’elle dit, la conscience?
+
+LA MERE.
+
+Elle nous rend la louange agréable. Mais elle nous rend heureux toute
+seule, & indépendamment de l’approbation des autres. Voilà pourquoi une
+faute est tout aussi fâcheuse quand elle est ignorée que quand elle est
+connue, & voilà pourquoi une bonne action nous donne tout autant de
+satisfaction quand elle est cachée que quand elle est sçue; c’est qu’au
+moment où l’on s’y attend le moins notre conscience nous fait un
+reproche, ou nous approuve, & nous met bien ou mal à notre aise.
+
+EMILIE.
+
+Je l’ai entendue quelquefois, je crois; mais je ne sçavois pas ce que
+c’étoit.
+
+LA MERE.
+
+Vous ne sçauriez trop l’écouter ni trop chercher à entendre ce qu’elle
+vous dit. C’est un guide sûr. C’est un ami que nous avons toujours en
+nous, & qu’on ne sçauroit trop ménager. Il faut vous accoûtumer à
+questionner cet ami en vous-même plusieurs fois dans le jour.
+
+EMILIE.
+
+C’est drolle, quelque chose qui parle comme cela tout bas en nous-mêmes.
+Je vous promets, Maman, que je lui parlerai tous les jours, je lui
+dirai, ma conscience, êtes-vous contente?
+
+LA MERE.
+
+Emilie, il est l’heure de quitter votre ouvrage & de vous mettre à
+l’étude.
+
+
+
+
+SEPTIEME CONVERSATION.
+
+
+EMILIE.
+
+Maman, sçavez-vous que le petit Duplessis est mort?
+
+LA MERE.
+
+Oui, je le sçais.
+
+EMILIE.
+
+C’est donc pour cela que sa mere est venue ce matin?
+
+LA MERE.
+
+Oui. Et sçavez-vous la cause de la mort de son fils?
+
+EMILIE.
+
+Non, Maman.
+
+LA MERE.
+
+Il est mort pour s’être obstiné à cacher à sa mere une faute qu’il avoit
+faite.
+
+EMILIE.
+
+Comment donc cela, Maman?
+
+LA MERE.
+
+Il y a environ cinq ou six semaines que cette pauvre femme ayant à
+sortir, avoit enfermé son enfant dans sa chambre. Elle lui avoit défendu
+de monter sur les chaises. Dès qu’il fut seul, il monta sur un fauteuil,
+& de-là sur la commode, pour prendre des confitures qu’il avoit vu
+mettre sur une planche. Il en mangea, & en descendant il tomba sur la
+tête & se fit grand mal; mais il n’en voulut rien dire, de peur d’être
+grondé. Quelque temps après, il lui prit de grands maux de tête & de la
+fiévre. On le questionna beaucoup, pour sçavoir s’il n’avoit pas fait de
+chûte. Ne prévoyant pas la conséquence de ce qu’il avoit fait, il
+soûtint toujours qu’il ne lui étoit rien arrivé, & enfin ce n’est que
+deux jours avant sa mort qu’il avoua tout; mais il étoit trop tard. Le
+dépôt étoit formé dans la tête, & il n’y avoit plus de reméde.
+
+EMILIE.
+
+Et s’il l’avoit dit tout de suite?
+
+LA MERE.
+
+On auroit pu le sauver. Vous voyez bien, Emilie, qu’une faute cachée
+n’en est pas moins une faute, & pour être ignorée, n’en a pas moins ses
+effets dont un enfant ne peut pas prévoir les conséquences souvent
+funestes.
+
+EMILIE.
+
+Je le vois bien, Maman.
+
+LA MERE.
+
+Et voilà pourquoi il faut me dire tout ce que vous faites, afin que je
+juge pour vous des suites de vos démarches, & que je vous les fasse
+connoître.
+
+EMILIE.
+
+Oui, Maman, je vous dirai tout. Mais pourquoi sa mere est-elle si
+affligée, puisqu’il étoit si méchant?
+
+LA MERE.
+
+C’est qu’une mere espere toujours que son enfant se corrigera, tant par
+les avis qu’on lui donne que par sa propre expérience.
+
+EMILIE.
+
+Maman, voulez-vous bien me dire ce que c’est que l’expérience?
+
+LA MERE.
+
+Ce sont les connoissances que nous acquerons par le souvenir de ce qui
+nous est arrivé. Par exemple, votre expérience vous a montré qu’on est
+malheureux quand on ne fait pas le sacrifice de ses fantaisies à ses
+devoirs.
+
+EMILIE.
+
+Bon! Voilà encore un mot que je n’entens pas. Qu’est-ce que c’est que
+sacrifice?
+
+LA MERE.
+
+On en fait pour soi & pour les autres. Ceux que l’on fait pour soi
+consistent à renoncer à un avantage présent auquel nous attachons
+beaucoup de prix, pour s’en procurer un autre souvent plus éloigné.
+
+EMILIE.
+
+Comment cela, Maman?
+
+LA MERE.
+
+Quand vous obéissez sur le champ & sans replique, lorsque je vous dis de
+cesser votre jeu & d’aller travailler, vous faites le sacrifice d’un
+plaisir présent, pour vous en procurer un plus grand, qui est de remplir
+vos devoirs.
+
+EMILIE.
+
+Ah! oui, j’entens bien cela à présent.
+
+LA MERE.
+
+Cela s’appelle sacrifier son plaisir à son devoir. Et les sacrifices que
+l’on fait aux autres consistent à renoncer à un plaisir ou à un avantage
+pour leur en procurer. C’est ce qu’on appelle la bonté. Quelquefois même
+on consent à son propre dommage, on s’attire des peines volontaires pour
+procurer aux autres un très-grand bien, & cela s’appelle ou de la
+générosité ou de l’héroïsme, suivant que l’objet du sacrifice est plus
+ou moins grand.
+
+EMILIE.
+
+Maman, me permettez-vous de vous demander une chose?
+
+LA MERE.
+
+Dites.
+
+EMILIE.
+
+Pourquoi avez-vous fait entrer la femme Duplessis dans votre cabinet?
+
+LA MERE.
+
+Qu’est-ce que vous trouvez de singulier à cela?
+
+EMILIE.
+
+Mais vous l’avez fait asseoir.
+
+LA MERE.
+
+Pourquoi pas?
+
+EMILIE.
+
+Mais vous lui avez donné votre main. Elle s’est mise à pleurer, & les
+larmes vous sont venues aux yeux; vous l’avez appellée mon enfant.
+
+LA MERE.
+
+Qu’est-ce que vous concluez de tout cela? Qu’est-ce que vous imaginez?
+
+EMILIE.
+
+Mais je crois qu’elle étoit bien affligée, & que vous vouliez la
+consoler.
+
+LA MERE.
+
+Cela est vrai.
+
+EMILIE.
+
+Je croyois qu’il ne falloit pas causer avec les domestiques.
+
+LA MERE.
+
+Non, il ne faut pas causer avec eux sans nécessité; mais la premiere de
+toutes les nécessités est de consoler ceux qui ont de la peine, &
+particulierement nos domestiques.
+
+EMILIE.
+
+Et pourquoi cela, Maman?
+
+LA MERE.
+
+Puisqu’ils sont soumis à nos ordres, puisqu’ils nous servent, puisqu’ils
+nous donnent journellement des preuves de zéle & d’attachement, il est
+bien juste que nous nous chargions de leur bonheur autant qu’il dépend
+de nous.
+
+EMILIE.
+
+Cela est vrai. Mais comment faire, puisqu’on ne joue pas avec eux?
+
+LA MERE.
+
+En n’exigeant pas d’eux plus qu’ils ne peuvent faire, en les payant
+exactement, en les soignant dans leurs maladies, & en les consolant
+quand ils ont de la peine, en ne les laissant pas d’ailleurs manquer à
+leur devoir, en les tenant dans le respect; en un mot, en se conduisant
+avec eux comme un pere juste & bon le fait avec ses enfants.
+
+EMILIE.
+
+Maman, vous êtes donc le pere de toute la maison?
+
+LA MERE.
+
+Votre pere & moi, nous sommes les chefs de la maison; je suis votre
+mere, & j’en tiens lieu à tous ceux qui sont sous mes ordres.
+
+EMILIE.
+
+Voilà donc pourquoi tout le monde vous obéit?
+
+LA MERE.
+
+Oui. Chaque maison est regardée comme une famille, chaque famille a un
+chef qui la gouverne, à qui on est convenu de s’en rapporter, qui
+protége, qui veille aux interêts de chacun, & à qui chacun est soumis.
+
+EMILIE.
+
+Et moi, Maman, qu’est-ce que je suis?
+
+LA MERE.
+
+Vous êtes un des membres de la famille.
+
+EMILIE.
+
+Comment un des membres? Je suis un membre, moi?
+
+LA MERE.
+
+C’est une façon de parler, comme on désigne celui qui est le premier de
+la famille & qui la gouverne par le _chef_, qui veut dire _tête_, on
+continue la comparaison, & l’on dit les membres pour désigner les autres
+personnes qui composent la famille.
+
+EMILIE.
+
+Mais les domestiques sont donc mes freres?
+
+LA MERE.
+
+Comme hommes nous sommes tous freres, c’est-à-dire, que toute créature
+humaine mérite notre bienveillance...
+
+EMILIE.
+
+Maman, que veut dire bienveillance?
+
+LA MERE.
+
+Le mot même vous l’explique. Bien vouloir, vouloir du bien.
+
+EMILIE.
+
+Ah, c’est vrai! Eh bien, Maman, il faut donc vouloir du bien à tout le
+monde?
+
+LA MERE.
+
+Sans doute, si vous voulez que tout le monde vous veuille du bien. Mais
+ensuite il y a différents états, différentes classes dans la société.
+Chacune vit entre elle dans l’égalité, & lorsque nous avons à faire aux
+hommes des autres classes, nous nous conduisons avec eux suivant leur
+rang. S’ils sont d’une classe au-dessus de la nôtre, nous leur devons de
+la déférence, du respect; s’ils sont au-dessous, nous leur marquons de
+la bonté, de la protection, &c.
+
+EMILIE.
+
+La classe, c’est comme au Couvent, n’est-ce pas?
+
+LA MERE.
+
+Pas tout-à-fait, mais cela en donne l’idée. De même qu’au Couvent il y a
+la classe des grandes pensionnaires, la classe des petites, la classe
+des novices, &c. de même dans le monde il y a la classe des gens de la
+Cour, celle des Militaires, celle de la Magistrature, &c. On range dans
+la même classe les personnes de la même profession. Par exemple, tous
+les Militaires, qui ne sont pas décorés, sont de la même classe que
+votre papa.
+
+EMILIE.
+
+Qu’est-ce que c’est que décoré?
+
+LA MERE.
+
+C’est d’avoir les Ordres du Roi, le Cordon bleu, le Cordon rouge, &c.
+
+EMILIE.
+
+A propos, Maman, je voulois toujours demander ce que c’étoit que le Roi,
+je l’ai toujours oublié.
+
+LA MERE.
+
+C’est le chef d’une grande famille.
+
+EMILIE.
+
+Mais qu’est-ce que c’est? Pourquoi est-ce que tout le monde est obligé
+de lui obéir? Est-ce que nous sommes de sa famille? tout le monde est-il
+de sa famille?
+
+LA MERE.
+
+Nous sommes une des familles qu’il gouverne.
+
+EMILIE.
+
+Bon! il est donc le chef de toutes les familles?
+
+LA MERE.
+
+Oui, tous les habitants d’une Ville ou d’un Village sont partagés par
+familles. Un pays est composé de beaucoup de Villes & de Villages. Un
+royaume est composé de plusieurs pays, & le Roi est le chef de tout son
+Royaume.
+
+EMILIE.
+
+Quoi? de toutes les familles?
+
+LA MERE.
+
+Oui.
+
+EMILIE.
+
+Il a bien des affaires.
+
+LA MERE.
+
+Il en a tant qu’il ne peut pas les faire seul.
+
+EMILIE.
+
+Et comment fait-il donc?
+
+LA MERE.
+
+Il choisit des personnes à qui il donne sa confiance, & qui gouvernent
+son Royaume sous ses ordres, & on est obligé de leur obéir lorsqu’ils
+parlent au nom du Roi.
+
+EMILIE.
+
+Tenez, c’est comme votre Maître d’hôtel à qui vous dites le matin tout
+ce que vous voulez qu’on fasse dans la maison.
+
+LA MERE.
+
+Précisément.
+
+EMILIE.
+
+Et ceux qui gouvernent pour le Roi, les appelle-t-on aussi des Maîtres
+d’hôtel?
+
+LA MERE.
+
+Non, ce sont des Ministres, des Gouverneurs, des Intendants. Ils ont
+différents titres suivant leurs fonctions.
+
+EMILIE.
+
+Mais est-ce que tout son Royaume est obligé de venir tous les matins
+sçavoir de ses nouvelles, comme je viens sçavoir des vôtres?
+
+LA MERE.
+
+Avec un peu de réflexion, vous verriez que cela est impossible.
+D’ailleurs tous ses Sujets ne sont pas admis à cet honneur. Il n’y a que
+les Princes de son sang, c’est-à-dire ses parens, & la Noblesse de son
+Royaume qui aient le droit de lui faire leur cour.
+
+EMILIE.
+
+On lui doit donc bien du respect?
+
+LA MERE.
+
+Autant que vous m’en devez & par la même raison.
+
+EMILIE.
+
+Et Monsieur le Dauphin, c’est son fils?
+
+LA MERE.
+
+Dauphin est le titre qu’on donne à l’héritier du thrône de France,
+c’est-à-dire à celui qui doit être Roi après celui qui regne.
+
+EMILIE.
+
+C’est beau d’être Roi!
+
+LA MERE.
+
+Oui, car il est le maître de faire du bien à tout le monde.
+
+EMILIE.
+
+Il est donc bien heureux; on le doit bien aimer?
+
+LA MERE.
+
+Sans doute, & c’est la récompense de tous ceux qui font du bien.
+
+EMILIE.
+
+Je ne l’ai jamais vu. Pourquoi ne vient-il pas vous voir, Maman, puisque
+vous avez le droit de lui faire votre cour?
+
+LA MERE.
+
+Le Roi ne va voir personne.
+
+EMILIE.
+
+Pourquoi? Est-ce qu’il est malade?
+
+LA MERE.
+
+C’est qu’il est par sa dignité si fort au-dessus des autres qu’il n’est
+pas d’usage qu’il accorde cet honneur à des particuliers.
+
+EMILIE.
+
+Qu’est-ce qui fait qu’on est Roi? Tout le monde peut-il être Roi?
+
+LA MERE.
+
+C’est suivant les pays. En France, c’est le plus proche parent du Roi
+qui lui succede, & pour vous dire la même chose dans les termes d’usage,
+en France la couronne est héréditaire: dans d’autres pays le peuple se
+choisit & s’élit un Roi; c’est ce qui s’appelle un royaume électif.
+Chaque royaume a ses loix & ses usages.
+
+EMILIE.
+
+Maman, est-ce que papa ne tient pas aussi lieu de pere à ses
+domestiques?
+
+LA MERE.
+
+Certainement. Qu’est-ce qui vous en feroit douter?
+
+EMILIE.
+
+C’est que c’est toujours vous qui ordonnez tout dans la maison.
+
+LA MERE.
+
+C’est que lorsqu’une femme, par sa conduite & par sa vigilance, a mérité
+la confiance de son mari, il lui abandonne le soin de l’intérieur de la
+maison, & se contente du soin des affaires qui ne peuvent se traiter
+qu’au dehors.
+
+EMILIE.
+
+Qu’est-ce que cela veut dire, les affaires du dehors?
+
+LA MERE.
+
+Il faut mettre cette question au nombre de celles dont vous ne pouvez
+pas encore comprendre l’explication. Nous la renverrons à un autre
+temps.
+
+EMILIE.
+
+Maman, vous m’avez dit que vous me diriez ce que c’est que Monsieur
+Gobemouche.
+
+LA MERE.
+
+Cela ne vient pas trop à propos; mais n’importe, c’est le nom qu’on
+donne aux gens qui n’ont point d’avis à eux, qui n’entendent rien aux
+choses dont ils parlent, & qui veulent cependant en paroître instruits,
+& moyennant cela, pour ne pas montrer leur ignorance, ils ne disent que
+des mots qui ne signifient rien.
+
+EMILIE.
+
+Comment font-ils donc?
+
+LA MERE.
+
+Comme vous faites quelquefois, ils parlent au hazard.
+
+EMILIE.
+
+Oh, je m’en corrigerai; je ne parlerai plus de ce que je n’entens pas.
+Je ne veux pas qu’on m’appelle Mademoiselle Gobemouche. Je voulois
+encore vous demander autre chose... Ah! Maman, quand est-ce que je lirai
+l’histoire de Titus & celle de Domitien?
+
+LA MERE.
+
+Tout-à-l’heure, si vous voulez, aussi-tôt que vous aurez fini votre
+ouvrage.
+
+EMILIE.
+
+Oh! Maman, j’en ai encore un grand bout à finir, si vous vouliez, je
+lirois à présent, car cela ne sera pas fait d’une demi-heure.
+
+LA MERE.
+
+Non, je veux que vous finissiez votre ouvrage.
+
+EMILIE.
+
+Maman, je vais le finir, me permettez-vous de vous demander pourquoi je
+ne puis pas lire à présent; car il me semble que je finirois tout aussi
+bien mon ouvrage après avoir lu?
+
+LA MERE.
+
+A douze ou quatorze ans, cela seroit fort égal; mais ne croyez pas que
+cela le soit à présent.
+
+EMILIE.
+
+Mais pourquoi, Maman?
+
+LA MERE.
+
+C’est que l’habitude de ne point interrompre ce que l’on fait est
+très-essentielle à prendre & doit influer sur toute votre vie. C’est que
+vous êtes dans l’âge où l’on prend le plus facilement les habitudes que
+l’on conserve, & que si vous n’en prenez pas de bonnes dès-à-présent, il
+vous en coûteroit beaucoup pour les prendre par la suite. Souvenez-vous
+qu’il ne faut point passer sans raison d’une occupation à une autre.
+
+EMILIE.
+
+Oui, quand je joue, par exemple, il ne faut pas m’interrompre pour
+travailler, & quand je travaille il ne faut plus penser à jouer, sans
+quoi je ne ferois rien qui vaille.
+
+LA MERE.
+
+Et quand vous quittez votre ouvrage, il faut le serrer, de même que
+quand vous quittez vos jeux, il ne faut rien laisser traîner des choses
+qui ont servi à votre amusement.
+
+EMILIE.
+
+Oui, il faut remettre chaque chose à sa place, cela donne l’esprit
+d’ordre. Vous voyez bien, Maman, que je retiens bien ce que vous me
+dites.
+
+LA MERE.
+
+Mais il ne suffit pas de retenir les mots, il faut les mettre en
+pratique.
+
+EMILIE.
+
+Maman, cela viendra.
+
+LA MERE.
+
+Ma fille, cela ne viendra pas si vous ne commencez pas dès-à-présent.
+
+EMILIE.
+
+Maman, permettez-moi encore une petite, petite question.
+
+LA MERE.
+
+Et c’est?
+
+EMILIE.
+
+A quoi sert-il d’avoir l’esprit d’ordre?
+
+LA MERE.
+
+C’est que sans cela on ne sçait jamais ce qu’on fait, & que cela fait
+gagner du temps, qui est une chose très-précieuse.
+
+EMILIE.
+
+Comment cela fait-il gagner du temps?
+
+LA MERE.
+
+Quand vous laissez traîner toutes les choses qui servent, soit à votre
+travail, soit à votre amusement, qu’est-ce qui arrive, lorsque vous
+voulez les retrouver?
+
+EMILIE.
+
+Que je ne sçais plus où elles sont, parce que les domestiques les ont
+rangées je ne sçais où, & que je ne sçais plus où les prendre.
+
+LA MERE.
+
+Eh bien, comment faites-vous pour les retrouver?
+
+EMILIE.
+
+Je les cherche.
+
+LA MERE.
+
+Mais vous perdez du temps en les cherchant.
+
+EMILIE.
+
+Cela est vrai.
+
+LA MERE.
+
+Et c’est du temps fort mal employé; car si vous les eussiez rangées la
+veille, vous les retrouveriez tout-de-suite.
+
+EMILIE.
+
+Cela est vrai.
+
+LA MERE.
+
+Et les trouvez-vous toujours?
+
+EMILIE.
+
+Non, il y en a souvent de perdues.
+
+LA MERE.
+
+Et vous n’avez jamais pensé que c’étoit par votre faute?
+
+EMILIE.
+
+Mais c’est la faute des domestiques. Pourquoi ne rangent-ils pas ce
+qu’ils trouvent?
+
+LA MERE.
+
+Et pourquoi voulez-vous qu’ils mettent plus d’importance aux choses qui
+vous appartiennent, que vous n’y en mettez vous-même? Ils ne sont pas
+fondés à croire que ce que vous laissez traîner mérite d’être conservé.
+
+EMILIE.
+
+Cela est encore vrai.
+
+LA MERE.
+
+Ainsi voilà deux fautes pour une: celle de perdre par votre négligence &
+votre manque de soins des choses qui vous appartiennent, & l’injustice
+de vous en prendre aux autres de la faute que vous avez faite. Eh bien,
+quand on n’a pas l’esprit d’ordre, les idées se perdent & se confondent
+dans la tête comme vos joujoux dans la chambre, on ne sçait ce qu’on
+dit, & l’on passe pour une folle ou pour une bête. Comprenez-vous à
+présent à quoi l’esprit d’ordre est bon?
+
+EMILIE.
+
+Oui, Maman!... Voilà mon ouvrage fini.
+
+LA MERE.
+
+Allons, il est tard, nous pouvons passer dans ma chambre, & nous y
+lirons l’histoire des deux Empereurs que vous voulez connoître.
+
+
+
+
+HUITIEME CONVERSATION.
+
+
+EMILIE.
+
+Maman, il y a bien long-temps que vous ne m’avez conté d’histoire.
+
+LA MERE.
+
+Il est vrai.
+
+EMILIE.
+
+Si vous voulez avoir la complaisance de m’en dire une: j’ai été bien
+raisonnable.
+
+LA MERE.
+
+Je le veux bien. Tout en nous promenant je vous conterai l’histoire de
+deux petits Messieurs; mais c’est à condition que vous me direz ce que
+vous pensez de leur conduite.
+
+EMILIE.
+
+Oh! oui, Maman, je vous le promets. Etoient-ils bien aimables, bien
+sages?
+
+LA MERE.
+
+Vous le verrez. Prenons par cette allée. Le chemin est beau, & nous ne
+rencontrerons personne qui nous interrompe.
+
+EMILIE.
+
+Eh bien, Maman?
+
+LA MERE.
+
+Eh bien, ma fille. Deux peres de famille d’une condition médiocre, mais
+honnête & aisée, établis en province, avoient chacun un fils. Ces deux
+jeunes gens très-bien élevés & liés d’amitié à l’exemple de leurs peres,
+résolurent un jour, chacun de leur côté & sans se communiquer leurs
+desseins, de quitter la maison paternelle & d’aller chercher fortune à
+Paris.
+
+EMILIE.
+
+La maison paternelle, c’est la maison de son papa, n’est-ce pas, Maman?
+
+LA MERE.
+
+Oui.
+
+EMILIE.
+
+Comment? Ils vouloient s’en aller sans permission? Mais cela étoit bien
+mal! Et s’en aller tout seuls, tout seuls?... Ils étoient donc fous?
+Qu’est-ce qu’ils vouloient devenir?
+
+LA MERE.
+
+Ils avoient pourtant tous deux une forte raison pour rester chez eux.
+L’un étoit sourd, l’autre sans être tout-à-fait aveugle voyoit à peine à
+se conduire. Il eût été à propos de remédier à ces accidents avant que
+de se mettre en route. Pour vivre dans le monde, on n’a pas trop de ses
+deux yeux & de ses deux oreilles.
+
+EMILIE.
+
+Oh! je crois que non. Je parie que ces deux petits Messieurs sont de
+méchants garçons, n’est-ce pas, Maman?
+
+LA MERE.
+
+Vous jugez bien vîte. Est-ce que vous voudriez qu’on décidât de votre
+conduite & de votre caractére sur une folie qui vous auroit passé un
+moment par la tête?
+
+EMILIE.
+
+Non, Maman!
+
+LA MERE.
+
+Attendez donc que vous sçachiez l’histoire de ces ceux jeunes gens pour
+arrêter votre opinion, & si elle doit leur être défavorable, vous ferez
+bien encore de supposer que leur aventure a pu être exagérée.
+
+EMILIE.
+
+Pourquoi cela, Maman?
+
+LA MERE.
+
+C’est qu’on ne sçauroit trop être en garde contre les propos qui peuvent
+nuire, & quand il s’agit de condamner les autres, il faut réfléchir
+long-temps avant d’établir son jugement. Ne desirez-vous pas qu’on en
+agisse ainsi avec vous?
+
+EMILIE.
+
+Oui sûrement, Maman. Eh bien, qu’est-ce qu’ils firent?
+
+LA MERE.
+
+Quoique leur infirmité, d’abord peu considérable, augmentât tous les
+jours, elle ne put arrêter leur projet. La jeunesse est ardente, &
+souffre impatiemment les conseils. Elle ne doute de rien. Son
+imagination lui répond de ses succès, & la raison est presque toujours
+la derniere consultée.
+
+EMILIE.
+
+Est-ce que la raison est comme la conscience? Est-ce qu’elle parle
+aussi?
+
+LA MERE.
+
+Suivre les avis qu’on vous donne, c’est écouter la raison. «Que ferai-je
+dans la maison de mon pere?» disoit le sourd qui s’appelloit Daucourt.
+
+EMILIE.
+
+Ah! j’avois bien envie de sçavoir son nom, & je suis bien aise de ne pas
+le connoître.
+
+LA MERE.
+
+«Puis-je espérer un sort digne de moi, disoit-il? Je suis grand, bien
+fait, j’ai du mérite & de l’esprit. Ici, je vis ignoré, & sous le
+prétexte que j’ai l’oreille un peu difficile, on prétend me borner à une
+vie obscure, on me reproche ma surdité pour me refuser les
+éclaircissements que je demande; mais je sçaurai m’en passer, je ne
+perdrai plus mon temps à écouter, & je vais faire mon chemin par
+moi-même.»
+
+EMILIE.
+
+Il a bonne opinion de lui, Monsieur Daucourt. Il ne veut plus perdre son
+temps à écouter!
+
+LA MERE.
+
+Je connois des gens qui ne le disent pas, mais qui font de même.
+
+EMILIE.
+
+Qui donc, Maman?
+
+LA MERE.
+
+Cherchez bien... Vous ne dites mot? Quand on ne profite pas des avis que
+l’on reçoit, c’est comme si l’on disoit qu’on ne veut pas perdre son
+temps à écouter. Ne connoissez-vous personne dans ce cas?
+
+EMILIE.
+
+Oh! pardonnez-moi, Maman, j’entens bien; c’est de moi dont vous voulez
+parler.
+
+LA MERE.
+
+Il faut prendre garde, Emilie, de ne pas condamner dans les autres les
+fautes dont on peut être coupable.
+
+EMILIE.
+
+J’y prendrai garde, Maman.
+
+LA MERE.
+
+Vous venez de tomber là dans la même faute que Daucourt. Il s’étoit
+persuadé qu’on ne lui parloit jamais, parce qu’il n’entendoit point; il
+se moquoit des défauts de son camarade, & il ne voyoit pas les siens.
+«Si j’étois aveugle comme lui, disoit-il, je ne me plaindrois pas d’être
+négligé. Sans yeux, on n’est bon à rien. Il ne sçait d’ailleurs que ce
+que je lui ai appris, & il ne peut se flater d’en sçavoir jamais
+davantage. Son accident ne peut se cacher, & on peut très bien ignorer
+le mien. La nature m’en a dédommagé, par une pénétration d’esprit peu
+commune. Je parie que la plûpart de ceux qui me connoissent sont encore
+à s’appercevoir de ma prétendue surdité. Il y a une maniere de prendre
+part à tout sans y rien concevoir. Un sourire, un signe de tête, un mot
+jetté à propos suivant l’air & le geste de ceux qui parlent, tout cela
+m’a donné la réputation d’un homme qui entend très-finement.»
+
+EMILIE.
+
+Mais, c’est comme Monsieur Gobemouche cela.
+
+LA MERE.
+
+Précisément. «J’ai vu souvent, continuoit-il, les gens les plus graves
+rire de mes bons mots, & le seul reproche que j’ai eu à faire à mes
+oreilles, c’est de n’avoir pas toujours entendu l’éloge qu’on faisoit de
+moi.»
+
+EMILIE.
+
+Voilà un drolle de corps! Je parie qu’il faisoit bien des _quiproquo_.
+
+LA MERE.
+
+Est-ce que vous sçavez ce que c’est qu’un _quiproquo_?
+
+EMILIE.
+
+Oui, Maman, c’est un coq-à-l’âne.
+
+LA MERE.
+
+Et qu’est-ce que c’est qu’un coq-à-l’âne?
+
+EMILIE.
+
+Mais c’est de dire une chose qui n’est pas ce qu’on dit.
+
+LA MERE.
+
+Voilà assurément une définition bien claire! Tâchez un peu de vous
+expliquer d’une maniere plus précise; car enfin on parle pour être
+entendu.
+
+EMILIE.
+
+Mais, Maman, vous sçavez bien ce que je veux dire.
+
+LA MERE.
+
+Quand cela seroit, cela ne suffit pas. Voyons, dites-moi ce que c’est
+qu’un _quiproquo_ ou un coq-à-l’âne.
+
+EMILIE.
+
+Mais, tenez, Maman, c’est quand vous dites une chose, & que moi je me
+suis trompée, j’en ai entendu une autre, & je répons à ce que j’ai
+entendu.
+
+LA MERE.
+
+Cela devient un peu plus clair; mais donnez-moi un exemple de ce que
+vous venez de dire.
+
+EMILIE.
+
+Maman, si vous disiez, par exemple, en parlant de moi, voilà une petite
+Demoiselle bien raisonnable, & puis il passeroit une autre petite
+Demoiselle qui croiroit que vous parlez d’elle, & qui diroit, Madame,
+vous avez bien de la bonté, elle feroit un _quiproquo_. N’est-ce pas
+cela, Maman?
+
+LA MERE.
+
+Oui, cela n’est pas mal.
+
+EMILIE.
+
+Maman, j’ai bien envie de sçavoir la fin de l’histoire.
+
+LA MERE.
+
+Tandis que Daucourt s’occupoit de ses projets, Sainville (c’étoit le nom
+de l’aveugle) tenoit conseil de son côté. «La surdité de mon voisin
+m’afflige, disoit-il, il sera obligé de passer sa vie chez son pere. Que
+faire dans le monde quand on n’entend point?»
+
+EMILIE.
+
+Fort bien! En voilà encore un qui voit le défaut d’un autre, & je parie
+qu’il ne voit pas le sien.
+
+LA MERE.
+
+Cela est vrai. «Pour moi, disoit-il, si j’ai la vue un peu foible, j’ai
+en revanche écouté de toutes mes oreilles. J’ai acquis des connoissances
+& de la mémoire. Daucourt est orgueilleux & opiniâtre; je suis docile &
+me soumets sans peine aux volontés des autres. Par-là j’ai trouvé le
+secret de me servir de leurs yeux. Ils voient pour moi, & me dispensent
+du soin de me gouverner. Avec le secours de bons guides, je me tirerai
+toujours d’affaire. On peut compter sur l’assistance des autres, quand
+on veut s’y fier.»
+
+Après avoir ainsi tracé leur plan, ils ne tarderent pas à le mettre en
+exécution. Ils quitterent la maison paternelle, & prirent chacun une
+route différente. L’aveugle muni d’un guide, & le sourd se reposant sur
+son mérite.
+
+EMILIE.
+
+Ah! voyons ce qu’ils vont devenir.
+
+LA MERE.
+
+Le premiere journée, Sainville accusa son guide d’avoir choisi le chemin
+le plus long & le plus pénible; mais étant arrivé le soir à la Ville, où
+il devoit prendre place dans un carrosse public, il se reprocha le peu
+de confiance qu’il avoit dans les hommes & se sçut mauvais gré d’avoir
+soupçonné son conducteur.
+
+Comme ses occupations pendant la route se réduisoient à monter en
+carrosse le matin & à descendre le soir, il employa son temps à
+refléchir sur sa position. Le résultat de ses méditations fut que dans
+un pays policé, il étoit fort aisé de se passer de ses yeux.
+
+EMILIE.
+
+Qu’est-ce que c’est qu’un pays policé?
+
+LA MERE.
+
+C’est un pays où chacun vit en tranquillité, sans crainte que son voisin
+lui nuise & trouble l’ordre.
+
+EMILIE.
+
+L’ordre de qui?
+
+LA MERE.
+
+Le bon ordre. On appelle ainsi la paix & la tranquillité qui résulte de
+la vigilance & des soins de ceux qui gouvernent.
+
+EMILIE.
+
+Comment? Est-ce que nous sommes gouvernés?
+
+LA MERE.
+
+Il ne vous souvient déja plus de ce que nous avons dit la semaine passée
+sur le Roi & sur ses Ministres.
+
+EMILIE.
+
+Ah! oui... mais il y a quelque chose que je n’entens pas: Maman:
+dites-moi, je vous prie, quel rapport le Roi & les Ministres ont-ils à
+ce que nous disions tout-à-l’heure?
+
+LA MERE.
+
+Vous l’allez voir. Que disions-nous l’autre jour qu’étoit le Roi?
+
+EMILIE.
+
+Le pere d’une grande famille.
+
+LA MERE.
+
+Qu’est-ce que fait un pere de famille dans sa maison?
+
+EMILIE.
+
+Il gouverne tout.
+
+LA MERE.
+
+Et en gouvernant tout, il établit les régles de conduite pour chacun, ce
+qui fait que l’ordre & la sûreté sont établis dans sa maison.
+
+EMILIE.
+
+C’est donc cela qui s’appelle policé?
+
+LA MERE.
+
+C’est ce qui s’appelle la police, & l’on dit, une Ville bien ou mal
+policée. Or dans chaque Ville le Roi établit un Magistrat qui s’appelle
+Lieutenant de Police, chargé du soin de veiller à la sûreté des
+particuliers, & de punir ceux qui voudroient la troubler, tels que les
+voleurs, les brigands, les tapageurs, &c.
+
+EMILIE.
+
+J’entens toujours parler de voleurs; mais je ne sçais ce que c’est.
+
+LA MERE.
+
+C’est que vous ne me l’avez pas demandé. Un voleur est un homme qui
+s’empare ou par force ou par adresse de ce qui ne lui appartient pas; &
+comme il n’est pas permis d’user du bien des autres comme du sien,
+chacun est interessé dans la société à le découvrir, & lorsqu’il est
+découvert, il est puni.
+
+EMILIE.
+
+Maman, qu’est-ce que vous disiez de Monsieur Sainville, je ne m’en
+souviens plus.
+
+LA MERE.
+
+Je disois, qu’il prétendoit qu’on pouvoit très-bien se passer de ses
+yeux dans un pays bien policé.
+
+EMILIE.
+
+Mais pourquoi cela?
+
+LA MERE.
+
+«Cela seroit, disoit-il, une peine de plus que d’en avoir de bons. Il
+faudroit en faire usage pour obliger ceux qui ont comme moi la vue
+mauvaise, & qui sont en cela bien plus heureux qu’on ne pense,
+puisqu’ils menent une vie dégagée de tous soins.»
+
+EMILIE.
+
+Il étoit donc bien paresseux?
+
+LA MERE.
+
+Avec ces réflexions, il prit un jour le devant à pied, pour rejoindre le
+carrosse à l’endroit où l’on devoit dîner. Il s’étoit assuré un guide;
+sans souci du côté des accidents, il marchoit gaiement, écoutoit les
+propos de son conducteur, & s’occupoit de l’avenir agréable qu’il se
+préparoit. Cependant la fatigue commença à se faire sentir, & le tira de
+cet état de contentement. Bientôt son guide fut obligé de lui avouer
+qu’il n’avoit jamais fait cette route, & qu’il ne sçavoit au juste où
+ils étoient. «Mais j’apperçois quelques maisons, ajoûta-t-il; nous
+sommes plus heureux que nous ne pouvions l’espérer.--N’en doutez point,
+répondit Sainville; c’est l’endroit où nous voulions nous rendre.--Du
+moins, reprit l’autre, on nous y dira le chemin qu’il faudra tenir.»
+
+En arrivant dans le Hameau, ils se trouverent détournés de la route de
+plus de quatre lieues; mais en revanche, ils furent bien reçus par un
+vieillard & son accueil consola notre aveugle. Il ne fut plus question
+que de bien dîner pour gagner ensuite avant la nuit la Ville où le
+carrosse devoit s’arrêter.
+
+Avant de poursuivre sa route il fallut s’assurer d’un autre guide.
+Sainville remercia le sien de ses peines, & même du hazard qui les avoit
+égarés & conduits chez un hôte si honnête. Il craignit de ne pouvoir
+jamais remplacer un aussi bon conducteur.
+
+Le fils du vieillard prit sa place. Ce jeune homme marqua d’abord à
+Sainville beaucoup de surprise de son goût pour les voyages. Il lui
+donna ensuite de très-bons conseils sur les précautions qu’il avoit à
+prendre & sur la prudence qu’il devoit apporter au choix de ses guides.
+Sainville, ennuyé de ses leçons, regretta un moment son premier
+conducteur qui l’avoit entretenu de choses plus agréables; mais se
+faisant bien vîte à la maniere de son nouveau compagnon, il ne tarda pas
+à être enchanté de sa morale.
+
+Le chemin néanmoins, lui paroissoit long. Il marchoit, il est vrai, sans
+obstacle; mais accoûtumé depuis long-temps à rencontrer des pierres & à
+se heurter, ce changement même le surprit. Il en parla à son conducteur
+qui lui répondit, qu’il avoit choisi, non la route la plus courte, mais
+la meilleure. «Quand on est aveugle, dit-il, on ne sçauroit aller trop
+lentement & trop sûrement; les guides les plus habiles ne peuvent
+toujours vous faire éviter le mauvais pas; il s’agit donc de prendre la
+route la moins embarrassée.» Sainville charmé de ce discours, comprit
+que son premier compagnon, avec ces propos & ses contes, n’avoit été
+qu’un étourdi, & qu’il avoit trouvé en celui-cy un ami sage & sincere.
+Il conçut pour lui autant d’estime que de reconnoissance. Leur entretien
+les conduisit à la Ville, où ils apprirent que le carrosse avoit passé.
+Il fallut continuer la route à pied, & après avoir marché jusqu’à la
+nuit, ils furent obligés de s’arrêter dans un Village, sans avoir pu
+rejoindre le carrosse.
+
+Le lendemain Sainville, ne voulant point abuser de la bonté de son
+guide, en prit un nouveau, qui gagna aussi promptement ses bonnes
+graces. Celui-cy remarqua d’abord la générosité de notre aveugle, &
+cette remarque augmenta son zéle. Il vanta à Sainville la connoissance
+qu’il avoit des chemins & du pays. Il lui fit, pour le réjouir, la
+description de tous les endroits où ils passoient; mais il lui apprit
+aussi l’aventure de plusieurs voyageurs qui avoient été volés sur cette
+route.
+
+«Il est imprudent à vous, lui dit-il en finissant, de garder votre
+bourse; c’est à celui des deux qui voit clair, à la porter. Si nous
+sommes attaqués, vous êtes sans défense; mais n’ayant rien sur vous, il
+ne peut vous arriver aucun malheur. Quant à moi, il me reste la
+ressource de fuir, de sauver votre argent, & de venir vous reprendre
+quand le danger sera passé.» Sainville ne put s’empêcher d’admirer cette
+prévoyance. «Est-il possible, s’écria-t-il, que mes guides n’aient point
+songé à me garantir d’un danger si évident, & qu’ils m’aient exposé par
+leur imprudence à prendre tout ce que j’ai! Si je conserve ma bourse, ce
+n’est pas à eux que j’en aurois l’obligation.» Il se hâta de la mettre
+en sûreté entre les mains de son ami du jour, & lui confia qu’il avoit
+encore une Lettre de change cousue par précaution dans la doublure de sa
+veste.
+
+Le guide, approuvant sa prudence, l’avertit bientôt qu’il y avoit devant
+eux un ruisseau assez large. «Déshabillons-nous, dit-il, nous en serons
+plus legers; je commencerai par passer vos habits, & je reviendrai
+ensuite vous transporter de l’autre côté.» Sainville, touché de
+reconnoissance, se déshabilla sans balancer, & dans le même instant il
+se sentit saisi par le corps & plongé dans une riviere profonde. La
+frayeur du danger lui ôta l’usage des sens; il ne revint à lui que
+long-temps après. Il apprit alors qu’il étoit dans une cabane de
+pêcheurs, auxquels il devoit la vie & tous les secours qui la lui
+avoient conservée.
+
+Assez long-temps malade, il eut le temps de faire des réflexions sur la
+méchanceté des gens qui voient clair. Ces réflexions le dégoûterent des
+voyages; & après avoir recouvré ses forces, il sollicita & obtint de son
+pere le pardon de son double aveuglement. Ainsi de retour dans la maison
+paternelle, il resta toute sa vie persuadé de trois vérités: La
+premiere, que le choix d’un conducteur est une chose très-difficile,
+mais en même-temps très-essentielle pour un aveugle. La seconde, que
+quand on ne peut s’en passer, il vaut mieux rester chez soi. La
+troisieme, que quand on a trouvé un bon guide, il ne faut jamais s’en
+séparer.
+
+EMILIE.
+
+Est-ce que c’est tout, Maman?
+
+LA MERE.
+
+C’est toute l’histoire de Sainville.
+
+EMILIE.
+
+Et Daucourt?
+
+LA MERE.
+
+Nous en parlerons après. Voyons d’abord ce que vous pensez de celui-cy.
+
+EMILIE.
+
+Je pense qu’il a raison.
+
+LA MERE.
+
+Qui?
+
+EMILIE.
+
+Sainville.
+
+LA MERE.
+
+Et en quoi?
+
+EMILIE.
+
+Mais en ce qu’il dit à la fin, que quand on a trouvé un bon guide, il
+faut le garder.
+
+LA MERE.
+
+Etes-vous bien convaincue de cela?
+
+EMILIE.
+
+Oui, Maman.
+
+LA MERE.
+
+En ce cas, vous ne donneriez pas votre confiance au premier venu?
+
+EMILIE.
+
+Non sûrement. Mais je ne ferai pas comme Sainville, moi; je n’irai pas
+voyager toute seule.
+
+LA MERE.
+
+Est-ce que l’on n’a besoin de conseils que pour voyager?
+
+EMILIE.
+
+Mais je ne sçais pas... je crois pourtant... Tenez, Maman, je ne sçais
+pas ce que je veux dire.
+
+LA MERE.
+
+A quoi pensez-vous que servent les conseils?
+
+EMILIE.
+
+Mais à se bien conduire, à ne point faire de fautes; & puis aussi à
+apprendre ce que l’on ne sçait pas.
+
+LA MERE.
+
+Vous voyez donc bien qu’il n’est pas nécessaire de voyager pour avoir
+besoin de conseils. Tout le monde en a besoin; mais tout le monde n’est
+pas en état d’en donner aux autres. Il ne faut accorder sa confiance
+qu’à ceux que l’on connoît bien, lorsque leur conduite nous a prouvé
+qu’ils ne nous en donneront pas de mauvais.
+
+EMILIE.
+
+Oui, j’entens bien cela. Par exemple, Maman, je dois ne donner ma
+confiance qu’à vous, parce que je suis sûre que vous ne me tromperez
+pas, & que vous avez une patience, une patience... Mais à propos, Maman,
+& Monsieur Daucourt, qu’est-ce qu’il est devenu?
+
+LA MERE.
+
+Je m’en vais vous le dire. Il voyageoit seul comme vous sçavez. Il
+s’étoit pourvu d’un cheval avec lequel il se mit en route. La premiere
+journée se passa fort heureusement. Il arriva le soir dans un bourg &
+descendit à l’hôtellerie pour y passer la nuit. En vain lui demanda-t-on
+ses ordres. Daucourt n’aimoit pas les questions.
+
+EMILIE.
+
+Je le crois bien, car il étoit sourd; il ne les entendoit pas.
+
+LA MERE.
+
+Pour les éviter, il se hâta de signifier qu’il vouloit être tranquille.
+Ainsi après avoir soupé il congédia tout le monde; & comme il étoit plus
+que jamais enyvré de ses grands projets, il se mit à y rêver, il se
+coucha tard. Il ne s’apperçut qu’alors du besoin qu’il avoit de ses
+hardes.
+
+EMILIE.
+
+Et pourquoi faire, dès qu’il alloit se coucher?
+
+LA MERE.
+
+Il avoit au moins besoin de son bonnet de nuit.
+
+EMILIE.
+
+Où étoit-il donc?
+
+LA MERE.
+
+Dans sa valise. Et comme on lui avoit demandé s’il n’avoit besoin de
+rien, & qu’il n’avoit rien répondu, elle étoit restée sur le dos de son
+cheval.
+
+EMILIE.
+
+Ah, c’est bien fait! & comment fit-il?
+
+LA MERE.
+
+Toute la maison étoit endormie; il fallut qu’il descendît lui-même pour
+tirer de sa valise ce qui lui étoit nécessaire. Le bruit qu’il fit
+éveilla les Valets. Ne recevant point de réponse à leurs questions, ils
+crurent avoir à faire à un voleur & agirent en conséquence. Daucourt
+meurtri de coups, démêla, non sans beaucoup de difficulté, les causes
+d’un traitement si étrange.
+
+EMILIE.
+
+Comment! ils le battirent?
+
+LA MERE.
+
+Oui, sans doute. Les Valets le virent détacher la nuit la valise qui
+appartenoit à un étranger logé chez eux; ils le prirent pour un voleur,
+ils le battirent.
+
+EMILIE.
+
+Et quand ils le reconnurent, ils furent sûrement bien fâchés?
+
+LA MERE.
+
+Oui, mais l’homme étoit battu, & l’on se moquoit de lui.
+
+EMILIE.
+
+Et qu’est-ce que fit Daucourt?
+
+LA MERE.
+
+Le lendemain il se mit en route d’assez mauvaise humeur, sans juger
+cependant moins favorablement de sa sagacité & de sa prudence.
+
+EMILIE.
+
+Ah! je parie qu’il lui arrive encore quelque malheur. Ce sera bien fait,
+n’est-ce pas, Maman, puisqu’il ne se corrige pas?
+
+LA MERE.
+
+Le hazard ne le servit pas mal pendant quelques jours. Il ne fit que
+très-peu d’étourderies. Il questionnoit beaucoup, devinoit assez juste,
+& ses succès lui persuaderent plus d’une fois qu’il entendoit comme un
+autre. Mais ce bonheur dura peu. Le quatrieme jour de son voyage les
+habitants des Hameaux écartés l’avertirent qu’il s’étoit égaré, & lui
+conseillerent de regagner promptement le grand chemin pour se soustraire
+aux brigands dont leur canton étoit rempli. Daucourt prit, à son
+ordinaire, cet avis pour un compliment, & s’applaudissant de son talent
+de deviner, il continua sa route avec plus de confiance que jamais.
+
+EMILIE.
+
+Oh, le drolle de corps qui prend un avis pour un compliment!... Maman,
+je suis lasse. Voulez-vous que nous nous asséyons?
+
+LA MERE.
+
+Volontiers. Bientôt il se vit attaqué. Il n’est point de sourd qui
+n’entende le langage des voleurs...
+
+EMILIE.
+
+Comment est-ce qu’ils parlent donc?
+
+LA MERE.
+
+Ils ne parlent pas beaucoup; ils fouillent dans les poches sans
+cérémonie. Daucourt fut dépouillé. Cette aventure l’affligea. Il reprit
+pourtant courage, & se reposant sur son mérite, il se persuada qu’une
+fois arrivé à Paris, il ne pourroit manquer sa fortune. «Ces malheureux,
+disoit-il, reculent mes espérances. A pied, je ne sçaurois faire la même
+diligence; mais enfin il ne s’agit que de gagner Paris. On y connoît le
+prix des talents, & cela doit me suffire.» En se consolant ainsi, il
+arriva dans une petite Ville, où il résolut de passer la nuit. Son
+premier soin fut de s’adresser à un usurier.
+
+EMILIE.
+
+Qu’est-ce que c’est qu’un usurier?
+
+LA MERE.
+
+C’est un homme qui prête de l’argent à ceux qui en ont besoin, à
+condition qu’on lui rendra le double de ce qu’il a prêté.
+
+EMILIE.
+
+Est-ce qu’il y a des gens comme ça? Ils sont donc bien riches?
+
+LA MERE.
+
+Ils le deviennent par ce moyen à-peu-près comme les voleurs quand ils
+ont fait une forte capture.
+
+EMILIE.
+
+Oui, mais s’ils sont pris, les voleurs sont punis, parce qu’il n’est pas
+permis de voler. Vous m’avez dit cela, Maman!
+
+LA MERE.
+
+L’usure n’est pas plus permise que le vol. Mais laissons cela, & pour
+aujourd’hui contentez-vous de sçavoir que Daucourt fit à cet usurier un
+récit touchant de son aventure, & qu’il lui proposa de lui avancer de
+l’argent à compte de la fortune qu’il espéroit de faire à Paris.
+L’usurier s’apperçut encore plus vîte de la surdité de Daucourt & de sa
+sotise, que de son besoin d’argent. Il n’en étoit pas à son coup
+d’essai. Il lui fit faire par écrit une reconnoissance de l’argent qu’il
+alloit lui prêter. Il emporta le billet & promit de lui donner dans peu
+de ses nouvelles. En effet, Daucourt se vit arrêté une heure après &
+conduit en prison. Sa surprise fut égale à son courroux, & s’il n’apprit
+point le sujet de son infortune, ce ne fut pas faute de questions, mais
+faute d’entendre les réponses. Il sçut enfin, par un interrogatoire en
+forme, qu’il étoit condamné à payer sur son billet cinquante pistoles
+qu’il n’avoit pas touchées. On lui apprit par la même occasion qu’il
+étoit sourd, mais il ne voulut jamais convenir ni de sa dette ni de sa
+surdité. Livré à ses réflexions dans une prison assez désagréable, il
+commença à se plaindre de sa destinée, & s’occupa principalement des
+réglements qu’il conviendroit de faire pour garantir les voyageurs de la
+brutalité des valets, de l’attaque des voleurs & de la friponnerie des
+usuriers; trois especes d’hommes auxquels il attribuoit tous les
+malheurs du monde.
+
+Cependant il se familiarisa insensiblement avec l’idée qu’il pouvoit
+bien être un peu sourd. De nouvelles réflexions (on a tout le loisir
+d’en faire dans la prison) vinrent à l’appui du premier soupçon.
+Daucourt ne put se dissimuler que s’il eût voulu se croire sourd & en
+convenir, il auroit évité presque tous les malheurs qui lui étoient
+arrivés. Il pensa encore que les jeunes gens, pour sçavoir si leurs
+projets étoient bons ou mauvais, ne faisoient pas mal de s’adresser à
+ceux que l’expérience a mis en état d’en juger. Il se condamna sur-tout
+d’avoir entrepris de jouer un rolle, sans consulter un pere dont il
+avoit reçu tant de marques de bonté. Il se détermina enfin à lui
+apprendre ses malheurs & ses fautes. Ce pere étoit indulgent. Il
+suffisoit que son fils fût malheureux & repentant pour lui faire oublier
+ses écarts. Il pardonna. Daucourt eut la permission de revenir auprès de
+lui, où il mene actuellement une vie tranquille, bien convaincu qu’il
+faut avoir des oreilles pour entendre, & qu’on a besoin de conseils,
+quand on veut réussir dans un monde qu’on ne connoît point.
+
+EMILIE.
+
+Il lui a fallu bien des choses pour apprendre qu’il étoit sourd.
+
+LA MERE.
+
+A quoi croyez-vous qu’on doive attribuer les malheurs qui lui sont
+arrivés?
+
+EMILIE.
+
+Je crois, Maman, que c’est qu’il avoit trop bonne opinion de lui... Mais
+je pense à une chose; être entêté, n’est-ce pas comme si l’on étoit
+sourd?
+
+LA MERE.
+
+Précisément. Quand vous êtes entêtée, vous ne suivez que votre idée, &
+vous croyez sçavoir d’avance tout ce qu’on va vous dire. Vous vous
+croyez plus sage & plus habile que ceux qui vous parlent.
+
+EMILIE.
+
+Cela est vrai. Et puis quand je vois que j’ai tort, je ne veux pas en
+convenir. Oh! je veux me corriger; il ne sera pas dit que je
+ressemblerai à Monsieur Daucourt.
+
+LA MERE.
+
+Emilie, si vous êtes reposée, nous nous en retournerons.
+
+EMILIE.
+
+Comme il vous plaira, Maman... Maman, je crois que j’aime mieux Monsieur
+Daucourt que Monsieur Sainville.
+
+LA MERE.
+
+Et pourquoi?
+
+EMILIE.
+
+Il est plus drolle, & puis... Cependant ils ont tort tous deux... Je ne
+sçais pas, mais je l’aime mieux.
+
+LA MERE.
+
+Ne seroit-ce pas parce qu’il vous ressemble un peu?
+
+EMILIE.
+
+Peut-être bien... Mais il s’est corrigé, & je me corrigerai aussi...
+Maman, nous avons assez causé; si vous permettez, je vais courir un peu.
+
+LA MERE.
+
+Je le veux bien; mais courez dans cette allée, & ne me perdez pas de
+vue.
+
+
+
+
+NEUVIEME CONVERSATION.
+
+
+EMILIE.
+
+Maman!
+
+LA MERE.
+
+Que voulez-vous, Emilie?
+
+EMILIE.
+
+Ah!... vous écrivez... j’en suis fâchée.
+
+LA MERE.
+
+Pourquoi?
+
+EMILIE.
+
+Mais à qui écrivez-vous donc?
+
+LA MERE.
+
+C’est à quelqu’un à qui j’ai affaire & que vous ne connoissez pas.
+
+EMILIE.
+
+Et qu’est-ce que vous lui mandez?
+
+LA MERE.
+
+Qu’est-ce que cela vous fait?
+
+EMILIE.
+
+Rien, mais c’est pour le sçavoir.
+
+LA MERE.
+
+Vous voyez bien que votre curiosité est indiscrete & sans objet.
+
+EMILIE.
+
+Comment donc, Maman?
+
+LA MERE.
+
+Ecoutez-moi! Lorsque vous me parlez tout bas des choses qui vous
+intéressent, si une de vos petites amies, de vos compagnes venoit vous
+interrompre & vous demander ce que nous disons, qu’est-ce que vous
+diriez?
+
+EMILIE.
+
+Je dirois qu’elle est bien curieuse, & que cela ne la regarde pas.
+
+LA MERE.
+
+Vous croyez donc qu’elle commettroit une faute contre la politesse & la
+discrétion?
+
+EMILIE.
+
+Oui, Maman.
+
+LA MERE.
+
+Eh bien! vous venez de commettre la même faute avec moi, & bien plus
+grande encore, car vous me devez plus d’égards que votre petite amie ne
+vous en doit.
+
+EMILIE.
+
+Mais vous ne causiez pas tout bas, Maman, vous écriviez?
+
+LA MERE.
+
+L’écriture est la conversation des absents. C’est le seul moyen que l’on
+ait de leur communiquer ses idées; l’on confie alors ses secrets au
+papier: voilà pourquoi tout ce qui est écrit est sacré. On ne doit pas
+plus se permettre de lire les papiers que l’on trouve sous sa main,
+quand ils ne nous sont pas adressés, que d’écouter deux personnes qui
+parlent bas.
+
+EMILIE.
+
+C’est donc bien mal d’écouter, je ne le sçavois pas?
+
+LA MERE.
+
+Vous devez le concevoir, puisque vous trouveriez mauvais que vos
+compagnes vous écoutassent quand vous me parlez.
+
+EMILIE.
+
+Oui; & il faut faire pour les autres comme nous voulons qu’ils fassent
+pour nous. Je sçais bien cela.
+
+LA MERE.
+
+Souvenez-vous donc que ce seroit manquer à l’honnêteté, à la probité, à
+toutes les loix de l’honneur & de la société, que de lire un papier
+adressé à un autre, & d’écouter ce que l’on dit avec dessein de n’être
+pas entendu.
+
+EMILIE.
+
+Tous les jours j’apprens quelque chose de nouveau.
+
+LA MERE.
+
+Mais ce n’est pas pour sçavoir à qui j’écris que vous êtes venue?
+
+EMILIE.
+
+Mon Dieu non; je suis bien fâchée d’avoir fait cette sotte demande. Je
+vous promets Maman que je ne serai plus curieuse de ce qui ne me regarde
+pas. Mais je crois que ce que j’ai à dire nous fera causer bien
+long-temps, & si votre Lettre est pressée, Maman...
+
+LA MERE.
+
+Elle ne l’est pas. Attendez-moi ici, je vais revenir.
+
+EMILIE.
+
+Vous allez donc serrer vos papiers, Maman? Mais vous ne serez pas
+long-temps?
+
+LA MERE.
+
+Non.
+
+EMILIE.
+
+C’est bon; je vais rêver pendant ce temps-là à tout ce que j’ai à
+dire...
+
+LA MERE.
+
+Allons, prenons notre ouvrage, & voyons ce qui nous occupe.
+
+EMILIE.
+
+Maman, c’est que j’ai toutes mes idées barbouillées; ma tête est sens
+dessus dessous.
+
+LA MERE.
+
+Eh bien, il faut tâcher d’y remette l’ordre. Voyons!
+
+EMILIE.
+
+Par exemple, vous m’avez dit, Maman, qu’il falloit que j’eusse une
+confiance entiere en vous.
+
+LA MERE.
+
+Je ne vous ai jamais dit cela.
+
+EMILIE.
+
+Comment?
+
+LA MERE.
+
+Je vous ai prouvé par votre expérience que vous vous étiez toujours bien
+trouvée d’avoir une confiance entiere en moi. Je vous ai montré plus
+d’une fois, & toujours par votre expérience, que vous vous étiez nui à
+vous-même, lorsque vous vous étiez cachée de moi. Mais je vous ai laissé
+libre de juger de ce qui étoit le plus avantageux pour vous, ou de la
+réserve ou d’une confiance entiere, & vous avez eu le bon esprit de
+sentir que vous me la deviez; mais je ne vous ai jamais dit, il faut me
+la donner.
+
+EMILIE.
+
+Mais c’est la même chose.
+
+LA MERE.
+
+Point du tout; car le jour que vous ne vous trouverez pas bien d’avoir
+en moi une entiere confiance, il ne tiendra qu’à vous de me la retirer;
+au lieu que si je vous avois dit, il faut me donner votre confiance, ce
+seroit un ordre, & vous ne seriez pas maîtresse de me la retirer.
+
+EMILIE.
+
+Cela est vrai.
+
+LA MERE.
+
+Observez en passant par ce petit exemple, qu’il est très-important de
+bien sçavoir la signification des termes dont on se sert & qu’on emploie
+dans la conversation; sans quoi il arrivera que vous direz une chose &
+que j’en comprendrai une autre.
+
+EMILIE.
+
+Je parie que voilà ce qui brouille mes idées?
+
+LA MERE.
+
+Cela pourroit bien être. Mais ce n’est pas ma faute; car je vous ai
+assez recommandé de ne laisser passer aucun mot sans me demander ce
+qu’il signifie.
+
+EMILIE.
+
+Cela est vrai; mais c’est que je les sçais tous à-peu-près...
+
+LA MERE.
+
+Voilà encore une expression qui n’est pas exacte. Vous voulez dire que
+vous comprenez à-peu-près la signification de tous les mots, & ce n’est
+pas cela que vous dites, car on peut sçavoir un mot, un terme, sans
+comprendre toute l’étendue de sa signification. Mais laissons cela. Vous
+dites donc?...
+
+EMILIE.
+
+Je voulois dire d’abord, Maman, que j’ai une confiance entiere en vous,
+que je vous dis tout, mais tout, tout, & j’ai remarqué...
+
+LA MERE.
+
+Eh bien?... Qu’avez-vous remarqué?
+
+EMILIE.
+
+J’ai remarqué quelque chose.
+
+LA MERE.
+
+C’est?
+
+EMILIE.
+
+Je n’ose pas dire.
+
+LA MERE.
+
+Vous n’avez donc pas une confiance entiere en moi?
+
+EMILIE.
+
+Mais pardonnez-moi; mais c’est que... Allons, je m’en vais le dire.
+
+LA MERE.
+
+Ce que vous avez à me dire est donc bien humiliant, bien honteux?
+
+EMILIE.
+
+Oh non, Maman, du tout!
+
+LA MERE.
+
+Il n’y a pourtant que ces sortes d’aveux qui puissent coûter à faire.
+
+EMILIE.
+
+Ah, Maman, ne pensez pas cela, je m’en vais vous le dire bien vîte;
+c’est que j’ai remarqué que vous ne me disiez pas tout.
+
+LA MERE.
+
+Et qu’est-ce que je ne vous ai pas dit?
+
+EMILIE.
+
+Mais je ne sçais pas...
+
+LA MERE.
+
+Mais encore avez-vous eu occasion de remarquer que je vous aye rien
+caché de ce qui vous intéresse?
+
+EMILIE.
+
+Non, Maman.
+
+LA MERE.
+
+C’est donc sur les choses qui ne vous regardent pas que je vous ai fait
+des mysteres?
+
+EMILIE.
+
+Oui, Maman; c’est quand vous parlez tout bas avec des personnes de vos
+amis, quand vous recevez des Lettres, & puis d’autres choses comme cela.
+
+LA MERE.
+
+Et vous croyez donc que je manque de confiance en vous?
+
+EMILIE.
+
+Oui, Maman.
+
+LA MERE.
+
+Ah! il faut vous rassurer & vous montrer que j’ai toute celle que votre
+âge peut permettre. Qu’est-ce que c’est que la confiance; car il faut
+toujours convenir de nos termes pour être sûres que nous nous entendons?
+Répondez-moi.
+
+EMILIE.
+
+C’est de tout dire à quelqu’un, de n’avoir rien de caché pour lui.
+
+LA MERE.
+
+Et qu’est-ce qui détermine en nous cette confiance pour une personne
+plutôt que pour une autre?
+
+EMILIE.
+
+Je n’entens pas, ou pour mieux dire, je ne comprens pas.
+
+LA MERE.
+
+Qu’est-ce qui vous donne de la confiance en moi, par exemple; qu’est-ce
+qui fait que vous me dites tout ce que vous pensez & tout ce que vous
+faites?
+
+EMILIE.
+
+C’est que je vous aime, Maman.
+
+LA MERE.
+
+Cela ne suffit pas, ma fille. Vous aimez vos freres; vous aimez vos
+petites compagnes, & vous ne leur dites pas tout ce que vous pensez, &
+vous avez raison. Voyez pourquoi vous avez plus de confiance en moi
+qu’en eux?
+
+EMILIE.
+
+C’est que vous ne m’avez jamais trompée, Maman, & que je suis bien sûre
+que vous ne direz à personne ce que je vous dis.
+
+LA MERE.
+
+Vous croyez donc le secret & la discrétion indispensables pour inspirer
+la confiance?
+
+EMILIE.
+
+Très-sûrement, Maman.
+
+LA MERE.
+
+Si j’allois confier aux autres tout ce que vous me dites, je perdrois
+votre confiance, vous n’en auriez plus en moi.
+
+EMILIE.
+
+Je crois que je n’en pourrois plus avoir.
+
+LA MERE.
+
+Eh bien! vous devez donc trouver tout simple que je ne vous parle pas
+des affaires des autres, puisque je ne leur parle pas des vôtres.
+
+EMILIE.
+
+Mais c’est que je voudrois bien sçavoir tout.
+
+LA MERE.
+
+Pourquoi faire? Il faut être si réservée pour ce qui ne nous regarde
+pas! si discrette pour ne pas parler des affaires d’autrui, de peur de
+nuire sans le sçavoir en nous en mêlant sans nécessité, qu’il est bien
+plus heureux de n’en rien sçavoir.
+
+EMILIE.
+
+Mais c’est que cela amuse.
+
+LA MERE.
+
+Cela amuse les gens désœuvrés, comme les enfants & les ignorants. Il n’y
+a guere que ceux-là qui soient curieux; ils sont bavards, redisants &
+dangereux.
+
+EMILIE.
+
+Et pense-t-on d’eux comme cela dans le monde?
+
+LA MERE.
+
+Oui; on les craint, on les fuit.
+
+EMILIE.
+
+Il faut encore que je me souvienne de cela. Mais, Maman, vous, vos
+affaires, pourquoi ne me les dites-vous pas?
+
+LA MERE.
+
+Parce que vous n’êtes point en âge de les entendre & de les connoître,
+parce que votre âge est celui de la legereté, de l’indiscrétion, & qu’il
+faut que vous ayez mérité ma confiance, comme j’ai mérité la vôtre, pour
+que je vous la donne.
+
+EMILIE.
+
+Ah! Maman, je vous promets que je ne dirai rien de ce que vous me direz.
+
+LA MERE.
+
+Pour que je puisse m’y fier, il faut d’abord cesser d’être curieuse, &
+puis j’essayerai votre discrétion par des secrets proportionnés à vos
+connoissances. A mesure que vous en acquerrez, je vous dirai tout ce qui
+pourra vous être utile de sçavoir, mais jamais ce qui concerne les
+affaires des autres.
+
+EMILIE.
+
+Et moi, Maman, dois-je vous dire les affaires des autres?
+
+LA MERE.
+
+Comme personne n’ira vous choisir à votre âge pour vous rien confier,
+vous pouvez tout me dire sans manquer à la prudence, & ce n’est qu’en me
+disant tout, que vous apprendrez ce qu’il faut dire & ce qu’il faut
+taire aux autres.
+
+EMILIE.
+
+Mais si l’on me prioit de ne pas vous dire quelque chose, comment faire?
+
+LA MERE.
+
+Il faut ne pas recevoir de confidences jusqu’à ce que vous soyez en âge
+de discerner celles qui doivent être sacrées d’avec celles qu’il
+convient de me dire.
+
+EMILIE.
+
+Mais est-ce que je peux empêcher de parler?
+
+LA MERE.
+
+Vous pouvez prévenir la confidence, & dire, si l’on vous demande le
+secret, je vous avertis qu’il ne faut pas me le dire, si vous ne voulez
+pas que Maman le sçache, parce que je ne lui cache rien.
+
+EMILIE.
+
+On dira que je suis une indiscrette.
+
+LA MERE.
+
+Au contraire, vous n’aurez pas promis le secret & vous n’aurez pas voulu
+l’entendre. On dira que vous êtes prudente & vraie.
+
+EMILIE.
+
+C’est joli d’être prudente & vraie, n’est-ce pas, Maman?
+
+LA MERE.
+
+Oui, ce sont deux belles qualités. Mais je voudrois sçavoir pourquoi
+vous aviez tant de peine à me dire que je n’avois pas confiance en vous.
+
+EMILIE.
+
+Maman, je ne sçais pas, je craignois que cela ne fût pas bien de vous
+dire cela.
+
+LA MERE.
+
+Et quand cela auroit été mal, est-ce que je ne vous juge pas toujours
+par votre intention?
+
+EMILIE.
+
+Cela est vrai, Maman.
+
+LA MERE.
+
+Vous voyez donc bien que c’est une fausse honte; & une fausse honte a
+toutes sortes d’inconvénients.
+
+EMILIE.
+
+Lesquels donc?
+
+LA MERE.
+
+Que vous seriez restée dans l’idée que j’exigeois de vous une confiance
+que je ne vous accordois pas.
+
+EMILIE.
+
+Oui, & puis que je n’aurois pas appris quelque chose sur la curiosité &
+sur la discrétion que je suis bien aise de sçavoir. Mais, Maman, si vous
+vouliez pourtant me dire un secret d’affaire, je vous assure que je le
+garderai bien.
+
+LA MERE.
+
+Un secret d’affaire? Et vous êtes fort en état de comprendre ce que je
+pourrois vous dire, n’est-ce pas?
+
+EMILIE.
+
+Mais je crois qu’oui.
+
+LA MERE.
+
+Allons, voyons.
+
+EMILIE.
+
+Faut-il garder le secret?
+
+LA MERE.
+
+Non pas absolument, mais comme il n’est ni poli, ni prudent d’entretenir
+les autres de ses affaires, il est inutile d’en parler.
+
+EMILIE.
+
+Oh! je vous promets, Maman, que je n’en parlerai pas. Est-ce ce que vous
+disiez hier au soir avec mon Papa, quand vous m’avez dit de vous laisser
+causer tranquillement?
+
+LA MERE.
+
+Oui, vous ne m’interromprez pas.
+
+EMILIE.
+
+Non, Maman, je vous le promets.
+
+LA MERE.
+
+Votre Papa, l’année derniere, a fait afficher sa ferme, dont le bail
+étoit à renouveller. Il s’est présenté plusieurs Fermiers; mais comme il
+a fallu faire des informations pour sçavoir s’ils étoient solvables,
+cela a donné au Fermier, dont le bail finissoit, le temps de faire des
+réflexions. Entendez-vous bien?
+
+EMILIE.
+
+Je ne comprens pas tous ces mots-là, mais je n’ai pas osé vous
+interrompre. Qu’est-ce que c’est qu’un Fermier; & puis sol... sol?...
+Comment avez-vous dit Maman?
+
+LA MERE.
+
+J’ai dit, mon Enfant, toutes choses qu’il vous est impossible de
+comprendre, mais ce que vous êtes fort en état de juger vous-même, parce
+que vous le voyez tous les jours, c’est qu’une mere seroit très-aise de
+donner sa confiance entiere à son enfant, & qu’elle n’attend pour cela
+que le temps.
+
+EMILIE.
+
+Comment le temps?
+
+LA MERE.
+
+Oui, que le temps, que l’âge, que les instructions ayent mis son enfant
+en état de comprendre les différentes choses qu’elle voudroit lui
+confier. Elle attend que la prudence & la réflexion lui fassent juger de
+l’importance de ce qu’on lui confie. Enfin, elle voudroit la voir
+promptement formée; mais il faut le temps à tout, & c’est pour en hâter
+le moment autant qu’il est possible, que je vous engage à profiter des
+leçons qu’on vous donne. C’est pour cela que nous causons ensemble. Eh
+bien, que concluez-vous de tout ce que je viens de vous dire?
+
+EMILIE.
+
+Je conclus, Maman, que lorsque vous me cachez quelque chose, c’est qu’il
+ne faut pas me le dire, & je n’aurai plus de curiosité pour sçavoir ce
+qui ne me regarde pas. Voilà ce que je conclus, & puis encore, que je
+vais m’appliquer tant que je pourrai, & que je profiterai des avis que
+vous voulez bien me donner.
+
+LA MERE.
+
+Vous ne croirez donc plus qu’on manque de confiance en vous.
+
+EMILIE.
+
+Non, Maman.
+
+LA MERE.
+
+Cette défiance est affligeante pour les autres, & c’est un vilain défaut
+que la défiance; mais il y a bien autre chose qu’il faut que vous ayez
+le courage de vous dire, parce que cela est vrai, & qu’il faut toujours
+se dire la vérité.
+
+EMILIE.
+
+Quoi donc, Maman?
+
+LA MERE.
+
+C’est que vous n’avez encore aucune des qualités nécessaires pour que
+l’on ait confiance en vous; ainsi vous n’êtes point en droit d’en
+exiger, ni de vous plaindre de ce que l’on en manque.
+
+EMILIE.
+
+Et pourquoi donc, Maman, qu’est-ce qu’il faut faire pour les avoir?
+
+LA MERE.
+
+Il faut être plus grande que vous n’êtes, & cela ne dépend pas de vous.
+Vous avez les agréments & les inconvénients de votre âge. Il faut en
+grandissant, en prenant des années, perdre tous vos petits défauts &
+acquérir des vertus solides; alors vous aurez droit à l’amitié & à la
+confiance.
+
+EMILIE.
+
+Oui; alors vous en aurez en moi, n’est-ce pas, Maman?
+
+LA MERE.
+
+Si vous sçavez m’en inspirer; car la confiance est libre & ne peut
+s’exiger. Vous êtes convenue que je ne vous avois jamais dit d’en avoir
+en moi.
+
+EMILIE.
+
+Non, Maman.
+
+LA MERE.
+
+Qu’est-ce qui vous en a donné?
+
+EMILIE.
+
+Mais c’est que j’ai vu que je ferois bien.
+
+LA MERE.
+
+Et comment avez-vous vu cela?
+
+EMILIE.
+
+Maman, j’ai eu l’honneur de vous le dire.
+
+LA MERE.
+
+Oui, mais nous avons besoin de répéter souvent les mêmes choses?
+
+EMILIE.
+
+C’est que j’ai vu que vous me disiez toujours vrai, que vous ne répétiez
+jamais ce que je vous avois dit, & puis vous m’annoncez toujours
+d’avance ce qui m’arrivera.
+
+LA MERE.
+
+La prévoyance, la vérité & le secret sont donc des vertus nécessaires
+pour inspirer la confiance?
+
+EMILIE.
+
+Je crois qu’oui.
+
+LA MERE.
+
+Croyez-vous les avoir?
+
+EMILIE.
+
+Oh non, pas encore; mais je veux les avoir absolument.
+
+LA MERE.
+
+J’aime à vous voir cette émulation.
+
+EMILIE.
+
+Maman, quand je les aurai, vous aurez confiance en moi, vous me l’avez
+dit, n’est-ce pas?
+
+LA MERE.
+
+Oui, je vous le promets. Est-ce là tout ce qui barbouilloit vos idées?
+
+EMILIE.
+
+Oh! Maman, il y a bien autre chose; mais c’est bien difficile à dire
+cela, je ne sçais par où m’y prendre.
+
+LA MERE.
+
+Essayez toujours.
+
+EMILIE.
+
+Maman, vous m’avez dit que si je restois ignorante, on n’auroit pas
+bonne opinion de moi.
+
+LA MERE.
+
+Cela est vrai.
+
+EMILIE.
+
+Voilà pourquoi je me suis dépêchée bien vîte, bien vîte, d’apprendre à
+lire & à écrire.
+
+LA MERE.
+
+Ah, vous ne vous êtes pas dépêchée, si vîte, si vîte!
+
+EMILIE.
+
+Mais un peu vîte, & puis je me dépêche à présent d’apprendre
+l’Histoire-Sainte, la Géographie, enfin tout.
+
+LA MERE.
+
+Oui, vous en avez eu trois leçons... Eh bien, vous ne dites plus mot?
+
+EMILIE.
+
+Eh bien, Maman, c’est que je suis toute étonnée!
+
+LA MERE.
+
+Et de quoi?
+
+EMILIE.
+
+Mais, Maman, vous avez toujours la bonté de m’encourager, & à présent il
+semble que vous ne soyez pas contente.
+
+LA MERE.
+
+Pardonnez-moi; mais vous commenciez à faire un si grand étalage de la
+vîtesse que vous avez mise à apprendre fort peu de chose, que j’ai voulu
+vous ramener à apprécier au juste votre mérite.
+
+EMILIE.
+
+Mais enfin, Maman, je sçais bien lire & bien écrire.
+
+LA MERE.
+
+Vous sçavez très-bien lire, j’en conviens, mais vous ne sçavez pas
+encore écrire; vous commencez à bien former vos lettres, & il n’y a pas
+de quoi se vanter si fort.
+
+EMILIE.
+
+Mais pourquoi donc, Maman?
+
+LA MERE.
+
+Si Mademoiselle Louise, ou quelques-unes de vos petites amies se
+vantoient d’avoir appris en très-peu de temps à bien mettre leurs gants,
+à se chausser & à se déchausser toutes seules, que penseriez-vous
+d’elles?
+
+EMILIE.
+
+Oh! cela me feroit bien rire, par exemple; car tout le monde sçait cela,
+je crois.
+
+LA MERE.
+
+Eh bien, il n’y a pas plus de vanité à tirer de sçavoir lire & écrire,
+que de sçavoir se chausser & se déchausser toute seule; il n’est pas
+plus permis d’ignorer l’un que l’autre, parce que cela est également
+nécessaire.
+
+EMILIE.
+
+Mais d’apprendre à lire, c’est pourtant bien plus difficile.
+
+LA MERE.
+
+J’en conviens; mais c’est une peine que tout le monde a éprouvée, & que
+tout le monde a surmontée à son tour. Personne n’est encore mort à cette
+peine, ainsi l’on sçait que l’effort n’est pas grand.
+
+EMILIE.
+
+J’ai pourtant bien travaillé pour sçavoir lire couramment.
+
+LA MERE.
+
+Cela vous prouve que vous n’êtes pas un miracle de la nature comme vous
+aviez l’air de le croire; car enfin vous ne sçavez rien de plus que ce
+que sçavent tous les enfants de votre âge... Et si vous n’étiez pas
+comme un petit hanneton...
+
+EMILIE.
+
+Ah!... à propos, Maman, que je vous dise... ce n’est pas un hanneton;
+mais j’ai pris hier un beau papillon. Oh, il étoit beau! il avoit du
+jaune, du bleu, toutes sortes de couleurs. J’avois bien envie de le
+garder, mais je me suis souvenue de ce que vous m’avez dit... pas
+d’abord pourtant, c’est ma bonne qui me l’a rappellé.
+
+LA MERE.
+
+Eh bien, qu’est-ce que vous en avez fait?
+
+EMILIE.
+
+Je me suis souvenue de cette mouche de l’autre jour, & j’ai dit, si l’on
+me tenoit comme cela en l’air par les cheveux, cela me feroit bien mal.
+Tenez, Maman, je me suis imaginé bien cela; car je me suis tiré les
+cheveux, pour voir comme cela me feroit, & puis tout-de-suite j’ai été
+dans le jardin, j’ai posé le papillon sur une rose; heureusement, je ne
+lui avois pas fait mal, car il s’est envolé tout-de-suite, & je suis
+revenue bien contente de lui avoir fait plaisir.
+
+LA MERE.
+
+Venez, que je vous embrasse, Emilie, vous ne sçauriez croire le plaisir
+que vous me faites! Exercez-vous toujours à faire du bien, & à vous
+trouver heureuse de celui que vous faites. C’est un moyen sûr de l’être
+toujours, & un moyen qu’il ne dépendra de personne de vous ôter. Je
+parie que vous étiez plus contente que vous ne l’êtes au milieu de tous
+vos amusements ordinaires?
+
+EMILIE.
+
+Oh! cela est vrai, Maman; tenez, je me sentois si aise... Il me sembloit
+que j’étois plus grande! Pourquoi donc?
+
+LA MERE.
+
+C’est que quand vous faites du bien, vous vous élevez au-dessus de votre
+âge.
+
+EMILIE.
+
+Comment cela, Maman?
+
+LA MERE.
+
+C’est qu’à votre âge, on n’a pas souvent le pouvoir d’en faire, mais
+revenons à ce que vous vouliez me dire.
+
+EMILIE.
+
+Bon! je ne sçais plus ce que c’est à présent. Qu’est-ce que je disois
+donc, Maman?
+
+LA MERE.
+
+Vous me parliez de la peine que vous avez eue à apprendre à lire & que
+vous avez à apprendre à écrire.
+
+EMILIE.
+
+Oui, mais je voulois dire autre chose... Est-ce que je n’ai dit que
+cela?
+
+LA MERE.
+
+Il me semble que non. Vous avez commencé cependant comme si vous vouliez
+qu’on vous expliquât pourquoi ces premieres sciences, qui sont les
+éléments de toutes les autres, étoient si nécessaires à sçavoir.
+
+EMILIE.
+
+Oh, non!... oui... je me souviens... voici ce que je n’entens pas. Vous
+m’avez toujours assuré, Maman, qu’on auroit mauvaise opinion de moi, si
+je ne sçavois rien; & hier, vous sçavez bien, cette grande compagnie qui
+est venue, ces Messieurs, ces Dames...
+
+LA MERE.
+
+Eh bien?
+
+EMILIE.
+
+Ils se sont moqués de cette Dame... J’ai oublié son nom... cette Dame,
+dont ils parloient toujours, qui est si sçavante, comment
+s’appelle-t-elle donc?
+
+LA MERE.
+
+Son nom n’y fait rien. Mais qu’est-ce qu’ils en disoient?
+
+EMILIE.
+
+Oh! j’ai bien vu qu’ils se moquoient d’elle, & vous l’avez bien vu
+aussi, Maman, j’en suis sûre; car vous avez ri & vous avez fait des
+signes à Papa. Pourquoi lui faisiez-vous des signes?
+
+LA MERE.
+
+C’étoit pour le prier de changer de conversation, parce que je n’aime
+point à entendre donner des ridicules à personne chez moi.
+
+EMILIE.
+
+Monsieur le Comte disoit qu’il ne lui manquoit qu’un chapeau de Docteur,
+je crois, & qu’on ne pouvoit pas dire un mot, qu’elle ne répondît en
+grec ou en latin. Et puis ce gros Monsieur, qui avoit un habit verd &
+une si belle veste, a dit, qu’elle parle toujours de sa science, pendant
+qu’elle ne sçait pas seulement le prix d’un poulet; & puis qu’elle
+feroit mieux d’apprendre à parler à sa fille, qui ne sçait pas lire.
+
+LA MERE.
+
+Eh bien, qu’est-ce que vous en dites?
+
+EMILIE.
+
+Mais voilà ce qui brouille ma tête. Pourquoi se moquer de sa science,
+dès qu’il est honteux de ne rien sçavoir?
+
+LA MERE.
+
+Nous allons voir, c’est une chose à examiner. Je me rappelle qu’il y a
+une de vos compagnes, dont la société ne vous plaît pas beaucoup, c’est
+Mademoiselle Sophie, je crois.
+
+EMILIE.
+
+Ah! cela est vrai, elle m’ennuie.
+
+LA MERE.
+
+Et pourquoi?
+
+EMILIE.
+
+Vous le sçavez bien, j’ai eu l’honneur de vous le dire.
+
+LA MERE.
+
+Dites-le-moi encore, je ne m’en souviens pas bien.
+
+EMILIE.
+
+Mais c’est qu’elle parle toujours d’elle, de ce qu’elle a appris, de ce
+qu’elle a dit, & quand on veut jouer ou parler d’autre chose, elle ne
+veut pas, elle prend de l’humeur, & elle se donne toujours pour exemple.
+
+LA MERE.
+
+Et vous ne trouvez pas cela bien?
+
+EMILIE.
+
+Je ne sçais pas si cela est bien ou mal, mais cela m’ennuie.
+
+LA MERE.
+
+N’est-ce pas que vous voudriez faire comme elle, & qu’elle ne vous en
+laisse pas le temps?
+
+EMILIE.
+
+Oh non, ma chere Maman!
+
+LA MERE.
+
+Vous avez raison; car cela est fort ridicule. Eh bien, vous ne devez
+plus être étonnée qu’on blâme cette Dame de parler de sa science,
+puisque vous trouvez le même ridicule insupportable dans vos compagnes.
+
+EMILIE.
+
+Mais cependant il faut bien montrer aux autres ce que l’on sçait, sans
+quoi on passe pour une ignorante.
+
+LA MERE.
+
+Point du tout; cela s’arrange tout autrement, vous allez en convenir.
+Quand vous brodez, quand vous faites de la tapisserie, quand vous lisez,
+avez-vous besoin d’aller dire, Madame, je sçais lire, je sçais broder,
+je sçais faire de la tapisserie? On sçait pourtant que vous n’ignorez
+pas ces différentes choses.
+
+EMILIE.
+
+Je le crois bien, Maman; on me les voit faire.
+
+LA MERE.
+
+Eh bien! à la maniere dont on écoute les différentes conversations, à la
+maniere dont on répond lorsqu’on nous adresse la parole, on juge
+très-aisément qu’une personne est instruite, ou qu’elle est ignorante.
+N’est-il pas vrai que si on vous parloit de l’histoire de France ou de
+l’histoire Romaine, vous ne sçauriez répondre, parce que vous ne
+sçauriez seulement pas de quoi l’on veut parler?
+
+EMILIE.
+
+Cela est sûr.
+
+LA MERE.
+
+Et si l’on parloit devant vous de quelques points de Religion contenus
+dans votre Catéchisme, vous seriez tout d’un coup au fait de ce que l’on
+dit, & vous pourriez même répondre à propos. Vous voyez donc bien qu’on
+peut apprécier les connoissances que vous avez acquises sans que vous
+vous donniez la peine de dire, je sçais ceci, j’ignore cela.
+
+EMILIE.
+
+Ah, ah, mais vraiment oui, cela est vrai!
+
+LA MERE.
+
+Vous devez sentir par la même raison, que c’est une affectation ridicule
+d’aller se vanter de ce que l’on sçait.
+
+EMILIE.
+
+Oui je sens cela. Mais si on ne parle pas devant moi des choses que je
+sçais, on croira que je suis ignorante.
+
+LA MERE.
+
+C’est une des raisons qui doit vous engager à apprendre promptement ce
+que vous ne sçavez pas, pour être au fait de tout ce qu’on dit. Mais il
+y a encore une raison, qui rend ridicule cette affectation de se vanter
+de sa science.
+
+EMILIE.
+
+Laquelle, Maman?
+
+LA MERE.
+
+Pourquoi apprenez-vous à travailler en broderie, en tapisserie, &c.?
+
+EMILIE.
+
+Mais c’est pour sçavoir m’occuper, je crois, & puis pour faire des
+ouvrages utiles pour moi.
+
+LA MERE.
+
+Pourquoi apprenez-vous à coudre, à raccommoder vos mouchoirs, vos
+nippes, à faire vos ajustements?
+
+EMILIE.
+
+Maman, vous m’avez dit que c’étoit pour apprendre à me passer des
+autres.
+
+LA MERE.
+
+C’est donc pour vous-même que vous apprenez à travailler, ce n’est pas
+pour les autres?
+
+EMILIE.
+
+Non sûrement, c’est pour moi, c’est pour mon avantage; vous me l’avez
+dit, Maman, je m’en souviens bien.
+
+LA MERE.
+
+Eh bien, mon Enfant! c’est aussi pour soi, pour sçavoir s’occuper seule,
+& pour apprendre à se passer des autres, qu’il faut avoir des talents &
+cultiver les sciences.
+
+EMILIE.
+
+Qu’est-ce que c’est que des talents & cultiver les sciences?
+
+LA MERE.
+
+La musique, le dessein, la danse, la peinture, &c. voilà ce qu’on
+appelle des talents.
+
+EMILIE.
+
+Quoi, il faut sçavoir tout cela?
+
+LA MERE.
+
+Non, sur-tout si vous n’y avez pas de disposition naturelle; mais il
+faut les connoître & apprendre à fond celui de ces talents pour lequel
+vous vous sentirez le plus de goût.
+
+EMILIE.
+
+Oh! je crois que ce sera le dessein. Et cultiver les sciences, qu’est-ce
+que c’est?
+
+LA MERE.
+
+C’est ce que vous appellez être sçavante, c’est sçavoir l’histoire & la
+lire souvent, c’est acquérir des connoissances en tout genre.
+
+EMILIE.
+
+Mais on n’a donc jamais le temps de jouer?
+
+LA MERE.
+
+Quand vous appreniez à lire, vous ne pouviez pas concevoir que la
+lecture vous serviroit un jour d’amusement?
+
+EMILIE.
+
+Oh! pour cela non; car j’ai bien pleuré pour apprendre à lire, j’en suis
+bien honteuse à présent.
+
+LA MERE.
+
+Et cependant dans les moments destinés à vos amusements, je vous vois
+souvent quitter votre poupée pour lire une Fable ou une Histoire.
+
+EMILIE.
+
+Oui, j’aime beaucoup à lire; cela m’amuse à présent.
+
+LA MERE.
+
+Vous pouvez donc comprendre que quand je vous presse d’apprendre de
+nouvelles choses, ce sont de nouveaux amusements que je vous prépare.
+
+EMILIE.
+
+Comment cela, Maman?
+
+LA MERE.
+
+Lorsque vous sçaurez la musique, la géographie, le dessein, vous
+passerez de l’une à l’autre de ces occupations, & vous vous en amuserez
+comme vous vous amusez actuellement de la lecture.
+
+EMILIE.
+
+Oh, si je croyois cela!... Mais je le crois, Maman, puisque vous me le
+dites.
+
+LA MERE.
+
+Il viendra un temps où votre poupée, votre lanterne magique, votre
+ménage ne vous amuseront plus. Il faut donc vous préparer dès-à-présent
+des ressources pour ce temps-là, & c’est ce que vous faites, lorsque
+vous étudiez.
+
+EMILIE.
+
+Ah! Maman, je m’en vais bien m’appliquer, afin de sçavoir le plus de
+choses que je pourrai. J’ai déja deux maîtres, Maman, si vous m’en
+donniez encore quelques-uns, deux ou trois.
+
+LA MERE.
+
+Non; il ne faut pas aller trop vîte! Contentez-vous de bien faire ce
+qu’on exige de vous, & laissez-moi guider vos progrès.
+
+EMILIE.
+
+Et avec cela je me passerai donc des autres?
+
+LA MERE.
+
+Vous n’aurez besoin que de vous-même & des vos talents pour vous trouver
+heureuse.
+
+EMILIE.
+
+Mais pourquoi faut-il sçavoir se passer des autres?
+
+LA MERE.
+
+C’est qu’on est beaucoup plus souvent seul qu’avec les autres, & que si
+vous ne sçavez pas vous occuper & vous amuser seule, l’ennui vous
+gagnera. Quand on s’ennuie, on prend de l’humeur. Votre expérience vous
+a d’ailleurs appris que l’humeur n’arrive jamais que lorsque l’on est
+desœuvré.
+
+EMILIE.
+
+Maman, voulez-vous que je demande de la lumiere, je ne vois plus clair.
+
+LA MERE.
+
+Oui, sonnez!
+
+EMILIE.
+
+Et puis nous verrons la lanterne magique, en attendant que mon maître
+vienne.
+
+
+
+
+DIXIEME CONVERSATION.
+
+
+EMILIE.
+
+Maman, j’ai vu hier aux Thuileries quelque chose de bien extraordinaire.
+
+LA MERE.
+
+Et qu’est-ce que c’étoit?
+
+EMILIE.
+
+C’étoit une petite Demoiselle, bien parée, qui n’étoit pas plus grande
+que moi, & qui regardoit toujours, toujours ses nœuds de manches.
+
+LA MERE.
+
+Bon!
+
+EMILIE.
+
+Elle ne regardoit pas seulement autre chose; aussi tout le monde rioit &
+se moquoit d’elle. Elle ne le voyoit pas; elle rioit aussi.
+
+LA MERE.
+
+Comment! elle ne sentoit pas qu’on se moquoit d’elle?
+
+EMILIE.
+
+C’est que je crois qu’elle est un peu bête.
+
+LA MERE.
+
+Connoissez-vous cette petite Demoiselle?
+
+EMILIE.
+
+Non, Maman, je ne la connois pas, ni ma bonne non plus. Mais la bonne de
+Mademoiselle Louise a dit que c’étoit sûrement la fille de quelque
+cuisiniere, que sa maîtresse s’étoit divertie à parer, parce que si
+c’étoit une Demoiselle de condition, elle ne seroit pas si étonnée
+d’être bien mise & d’avoir des nœuds de manches.
+
+LA MERE.
+
+Cela prouve au moins une bien petite tête, bien vuide, bien ignorante.
+
+EMILIE.
+
+Oui, & bien bête de ne pas voir qu’on se moque d’elle. Mademoiselle
+Louise voit bien quand on se moque d’elle, mais elle ne s’en soucie pas;
+c’est bien mal cela, Maman?
+
+LA MERE.
+
+C’est encore pis que de ne le pas voir.
+
+EMILIE.
+
+Oui, cela prouve qu’elle n’a pas de sentiment.
+
+LA MERE.
+
+Et vous, comment faites-vous quand on se moque de vous?
+
+EMILIE.
+
+Moi?
+
+LA MERE.
+
+Oui vous.
+
+EMILIE.
+
+Je ne sçais pas.
+
+LA MERE.
+
+Comment! vous connoissez si bien les défauts de vos compagnes, & vous ne
+connoissez pas les vôtres?
+
+EMILIE.
+
+Mais, Maman... c’est que je les vois; c’est visible cela.
+
+LA MERE.
+
+Vous rappelez-vous la Fable de la besace?
+
+EMILIE.
+
+Oui, Maman.
+
+LA MERE.
+
+Eh bien, qu’est-ce qu’elle dit?
+
+EMILIE.
+
+N’est-ce pas celle où tous les animaux sont contents de leur figure?
+
+LA MERE.
+
+Oui, ils se trouvent tous parfaits & critiquent leurs camarades.
+Dites-moi les six derniers vers.
+
+EMILIE.
+
+ _Nous nous pardonnons tout & rien aux autres hommes,
+ On se voit d’un autre œil qu’on ne voit son prochain.
+ Le fabricateur souverain
+ Nous créa besaciers tous de même maniere,
+ Tant ceux du temps passé que du temps d’aujourd’hui:
+ Il fit pour nos défauts la poche de derriere,
+ Et celle de devant pour les défauts d’autrui._
+
+LA MERE.
+
+Avez-vous bien pensé au sens de ces vers, ma fille?
+
+EMILIE.
+
+Pas beaucoup, Maman; mais j’y pense à présent.
+
+LA MERE.
+
+Je me meurs de peur que ce ne soit votre histoire.
+
+EMILIE.
+
+Non, Maman.
+
+LA MERE.
+
+Regardez-y bien. Interrogez votre conscience; je crois qu’il y a
+long-temps que vous ne lui avez rien dit. Voyez, vous avez très-bien
+remarqué qu’il étoit fort mal d’être insensible à l’improbation?
+
+EMILIE.
+
+L’improbation est le contraire de l’approbation, je crois?
+
+LA MERE.
+
+Oui, c’est le blâme, la critique. Eh bien! voyez si vous n’avez aucun
+des défauts que vous voyez si bien dans les autres?
+
+EMILIE.
+
+C’est que mes défauts sont dans la besace qui est par derriere, vous
+sçavez bien, Maman?
+
+LA MERE.
+
+C’est pour cela qu’il faut interroger votre conscience; il n’y a pas de
+besace cachée pour elle.
+
+EMILIE.
+
+Eh bien, ce soir je lui demanderai. Maman, elle m’a parlé hier au moins.
+
+LA MERE.
+
+Et qu’est-ce qu’elle vous a dit?
+
+EMILIE.
+
+Oh! c’est après ma leçon d’écriture, vous sçavez bien ce qu’elle m’a
+dit, Maman?
+
+LA MERE.
+
+Je m’en doute; elle vous a dit que si vous ne faisiez pas plus de
+progrès, c’étoit votre faute & manque d’application.
+
+EMILIE.
+
+C’est vrai, Maman... ah!... à propos, j’ai lu hier une belle histoire
+dans ce Livre que vous m’avez prêté. Oh, elle est belle! belle! belle!
+Sçavez-vous, Maman, qu’elle a fait pleurer mon frere?
+
+LA MERE.
+
+Et vous?
+
+EMILIE.
+
+Moi, je n’ai pas pleuré!
+
+LA MERE.
+
+Est-ce que l’histoire ne vous a pas paru touchante?
+
+EMILIE.
+
+Ecoutez, Maman, je m’en vais vous la dire, vous me direz si j’ai mal
+fait de ne pas pleurer.
+
+LA MERE.
+
+Sans sçavoir votre histoire, je vous dirai d’avance que vans avez bien
+fait de ne pas pleurer, dès qu’elle ne vous a pas assez touchée pour
+vous en donner envie, & votre frere a bien fait de pleurer dès qu’il
+étoit attendri.
+
+EMILIE.
+
+Mais je n’entens pas cela, nous n’avons pas fait la même chose, & nous
+avons bien fait tous deux.
+
+LA MERE.
+
+Oui, parce que vous avez suivi tous deux le mouvement de votre cœur. Le
+vôtre ne vous a rien dit; il ne falloit pas le faire parler malgré lui.
+Le sien s’est attendri, il l’a écouté.
+
+EMILIE.
+
+Maman, que je vous conte l’histoire que j’ai lue.
+
+LA MERE.
+
+Me la conterez-vous d’une maniere bien claire?
+
+EMILIE.
+
+Oh! oui, Maman, car je l’ai bien retenue.
+
+LA MERE.
+
+Voyons?
+
+EMILIE.
+
+«Il y avoit deux vieux bons hommes qui étoient une fois sur les
+montagnes... les montagnes...» J’ai oublié le nom de la montagne, mais
+c’est égal.
+
+LA MERE.
+
+Non pas, s’il vous plaît; cela n’est point égal, à moins que vous ne me
+disiez au moins dans quel pays elle est.
+
+EMILIE.
+
+Mais je ne le sçais pas, Maman.
+
+LA MERE.
+
+Vous avez cependant lu le nom de la montagne, à ce que vous dites, &
+vous ne sçavez pas où elle est?
+
+EMILIE.
+
+Non, Maman!
+
+LA MERE.
+
+Voilà ce que c’est que de ne pas connoître la géographie; moi je suis
+bien aise de sçavoir dans quel pays étoient ces bons vieillards.
+
+EMILIE.
+
+Eh bien, Maman... Ah! je m’en souviens; c’étoit au bord de la mer...
+Non, non, ils y alloient; mais ils sont restés dans les Alpes, proche de
+la Savoie, je crois.
+
+LA MERE.
+
+Ah! vous me faites un grand plaisir de me le dire, parce qu’à présent je
+les vois d’ici.
+
+EMILIE.
+
+Vous les voyez, Maman?
+
+LA MERE.
+
+Oui, parce que je sçais la géographie, & que voyant leur position, je me
+les représente bien mieux.
+
+EMILIE.
+
+Et moi donc, Maman, puis-je voir où ils sont? C’étoit tout ce que je
+desirois hier en lisant leur histoire.
+
+LA MERE.
+
+Vous n’avez qu’à vous dépêcher d’apprendre la géographie, & vous
+connoîtrez bientôt le pays qu’ils habitoient.
+
+EMILIE.
+
+Mais est-ce que je ne peux pas les voir aujourd’hui?
+
+LA MERE.
+
+Non, parce que vous avez des connoissances si superficielles en
+géographie que cela troubleroit vos idées. Il faut bien connoître son
+pays avant de parcourir ceux des autres. Voyons la suite de votre
+histoire!
+
+EMILIE.
+
+Eh bien, Maman, ces deux vieillards étoient là. Ils s’étoient fait une
+petite maison, & ils avoient un lit, & puis des Livres, & puis ils
+prioient le bon Dieu, & puis...
+
+LA MERE.
+
+Est-ce qu’il y avoit tous ces _& puis_ là dans votre histoire?
+
+EMILIE.
+
+Mais non, Maman, mais c’est que je conte...
+
+LA MERE.
+
+Je vous ai souvent conté des histoires, & je ne me rappelle pas d’avoir
+jamais orné mon discours de tant d’_& puis_.
+
+EMILIE.
+
+Allons, je m’en vais bien dire. Il leur étoit arrivé bien des malheurs à
+ces deux Messieurs; il y en avoit un qui étoit bien riche, bien riche, &
+puis l’autre ne l’étoit pas.
+
+LA MERE.
+
+Je ne comprens rien à votre histoire. Qu’est-ce qu’ils faisoient sur
+cette montagne avec un lit, des Livres, puisque l’un d’eux étoit si
+riche?
+
+EMILIE.
+
+Mais non, Maman, c’est qu’il ne l’étoit plus, vous allez voir.
+
+LA MERE.
+
+Ah! c’est-à-dire, que vous avez commencé votre histoire par la fin. Il
+faut prévenir de ces choses-là, car ce n’est pas l’ordinaire.
+
+EMILIE.
+
+Oh! Maman, cela n’y fait rien.
+
+LA MERE.
+
+Vous ne la contez pas apparemment pour être entendue.
+
+EMILIE.
+
+Pardonnez-moi, Maman.
+
+LA MERE.
+
+Mais si vous eussiez commencé à lire cette aventure par la fin, est-ce
+que vous auriez pu y rien comprendre?
+
+EMILIE.
+
+Non, pas trop. Mais je ne sçaurois dire autrement. Tenez, Maman, parlons
+d’autre chose.
+
+LA MERE.
+
+Non pas, je vous prie d’achever comme vous pourrez, & puis je vous dirai
+comment il falloit la conter, afin de vous accoûtumer à mettre de
+l’ordre dans vos idées.
+
+EMILIE.
+
+Si vous vouliez me le dire avant, ma chere Maman?
+
+LA MERE.
+
+Cela m’est impossible, je ne sçais pas votre histoire. Tâchez de vous en
+tirer, puisque vous avez entrepris de la conter. Donnez-vous la peine de
+penser avant de parler.
+
+EMILIE.
+
+Je pense, Maman, & je ne peux pas dire autrement. Ce Monsieur, qui étoit
+bien riche a tout donné, parce que l’autre n’avoit rien. Il lui a dit,
+prenez tout: il a tout pris, il a tout payé, & sa femme est morte dans
+la prison en nourrissant son enfant... & puis...
+
+LA MERE.
+
+La femme de qui?
+
+EMILIE.
+
+La femme de ce Monsieur qui n’avoit rien & qui étoit l’ami de celui-là
+qui étoit bien riche, & on l’avoit mis en prison aussi; c’étoit son
+Boulanger, son Boucher & puis d’autres; & puis ils n’ont plus rien eu ni
+l’un, ni l’autre, & voilà pourquoi ils sont sur la montagne, & ils sont
+heureux; mais il y en a un qui est triste, c’est celui qui a perdu sa
+femme, & voilà tout. Ai-je bien fait de ne pas pleurer?
+
+LA MERE.
+
+Oh certainement! vous ne pouviez pas pleurer, car vous n’y avez rien
+compris. Mais cet homme que ses créanciers avoient mis en prison,
+avoit-il été toujours pauvre, ou lui étoit-il arrivé quelque malheur?
+
+EMILIE.
+
+Je ne m’en souviens pas, je crois... Ah! pardonnez-moi, c’est le feu qui
+avoit brûlé tout son bien la nuit, qui étoit dans son porte-feuille.
+
+LA MERE.
+
+La nuit étoit dans son porte-feuille?
+
+EMILIE.
+
+Mais non, Maman, c’étoit son bien qui étoit dans son porte-feuille.
+
+LA MERE.
+
+Moi, je comprens les choses comme on me les dit. Ainsi accoûtumez-vous à
+vous expliquer clairement. Point de paresse, s’il vous plaît. Et par
+quel hazard ces deux Messieurs étoient-ils amis? Comment s’étoient-ils
+rencontrés?
+
+EMILIE.
+
+Mais ils ne s’étoient pas rencontrés, c’étoient deux freres.
+
+LA MERE.
+
+Ah! c’est une petite circonstance assez intéressante que vous oubliez
+là. L’amitié est si étroite entre freres qu’il est tout simple qu’ils
+partagent leur fortune entre eux. Ils seroient même très-coupables de ne
+le pas faire, car tout ce qui leur arrive doit leur être commun. Il
+falloit d’abord commencer votre récit par là; ensuite dire l’événement
+qui avoit privé l’un des deux de sa fortune, tous les malheurs qui
+avoient suivi la perte de son bien, comment son frere en avoit réparé
+une partie autant qu’il étoit en son pouvoir, & vous auriez fini par
+leur établissement sur les montagnes des Alpes, vous auriez fait le
+tableau de la vie qu’ils y menoient, & l’on auroit compris quelque chose
+à votre histoire.
+
+EMILIE.
+
+Eh bien, si vous voulez, Maman, je vais recommencer.
+
+LA MERE.
+
+Oh non, pas pour aujourd’hui; mais demain, pendant ma toilette, vous me
+la conterez. Tâchez d’ici là d’arranger vos idées d’une maniere un peu
+plus claire.
+
+EMILIE.
+
+Oui, Maman.
+
+LA MERE.
+
+Et n’oubliez pas de dire un mot des raisons qui leur ont fait choisir
+cette habitation de préférence à une autre. Sont-ils partis de chez eux
+avec le projet d’y aller?
+
+EMILIE.
+
+Non, Maman. Il y a eu une tempête, parce qu’ils étoient embarqués... Ah!
+tenez, je me souviens, ils demeuroient à Bruxelles, ils alloient en
+Italie, & ils sont obligés de rester là.
+
+LA MERE.
+
+Ils ont pris un chemin bien singulier. Je ne vois pas trop comment ils
+ont fait pour aller par mer de Bruxelles sur les Alpes. Cela est
+impossible.
+
+EMILIE.
+
+Oh, l’histoire est bien longue; je n’ai pas tout retenu, & mon frere a
+dit qu’il la reliroit encore.
+
+LA MERE.
+
+Je vous conseille d’en faire autant, si vous voulez la conter. Lisez-la
+jusqu’à ce que les événements soient si bien dans votre tête, que vous
+puissiez y mettre un peu plus d’ordre.
+
+EMILIE.
+
+Oui, Maman... Mais est-ce que cela est vrai?
+
+LA MERE.
+
+Je n’y vois rien d’impossible, & à travers le pot-pourri que vous en
+avez fait, j’apperçois même qu’elle peut être fort intéressante, &
+qu’elle est une preuve de la force de l’amitié fraternelle.
+
+EMILIE.
+
+Oh! oui, ces deux freres s’aimoient bien... tenez, Maman, autant que
+j’aime mon frere.
+
+LA MERE.
+
+Vous l’aimez donc beaucoup?
+
+EMILIE.
+
+Oui, Maman.
+
+LA MERE.
+
+Mais pourquoi donc vous disputez-vous toujours?
+
+EMILIE.
+
+Oh! c’est pour jouer; & puis il prend mes joujoux.
+
+LA MERE.
+
+Vous n’êtes donc pas disposée à tout partager avec lui?
+
+EMILIE.
+
+Pardonnez-moi, Maman; & mon argent aussi, & mon goûter aussi. Hier je
+l’ai partagé avec lui!
+
+LA MERE.
+
+C’est très-bien fait; mais il faut cependant changer le genre de vos
+amusements & ne plus vous disputer ainsi. Vous n’aimez pas à être
+contrariée, Emilie, & vous contrariez les autres! Cela n’est pas juste.
+D’ailleurs cela est mal honnête, laissez ce ton à la petite Demoiselle
+aux nœuds de manches, & prenez celui de votre état & d’une fille bien
+née.
+
+EMILIE.
+
+Maman, vous direz donc la même chose à mon frere?
+
+LA MERE.
+
+Je la lui dirois aussi, s’il se mettoit dans le cas de mériter cet avis;
+mais rien n’est moins nécessaire avec lui, car il est très-complaisant.
+
+EMILIE.
+
+Maman, je crois qu’on aime mieux mon frere que moi!
+
+LA MERE.
+
+Qui croyez-vous qui aime mieux votre frere que vous?
+
+EMILIE.
+
+Mais tous ceux qui viennent ici. Depuis un mois qu’il est avec vous, on
+lui donne des louanges toute la journée, & à moi l’on ne dit mot.
+
+LA MERE.
+
+Quelle peut être la raison de cette distinction?
+
+EMILIE.
+
+Je ne sçais pas, Maman, je voudrois bien la sçavoir.
+
+LA MERE.
+
+Il faut la chercher, ma fille, & vous la trouverez.
+
+EMILIE.
+
+Maman, aidez-moi à la trouver.
+
+LA MERE.
+
+Je le veux bien; mais commencez par me dire ce que vous imaginez,
+n’importe quoi.
+
+EMILIE.
+
+Oh! cela sera bientôt dit; je pense qu’apparemment il est plus aimable
+que moi.
+
+LA MERE.
+
+Oui, mais vous avez de quoi l’être autant que lui, si vous voulez.
+
+EMILIE.
+
+Oui, Maman? Et comment cela?
+
+LA MERE.
+
+C’est qu’il est doux; c’est qu’il est complaisant; c’est qu’il écoute
+quand on lui parle; c’est qu’il profite des avis qu’on lui donne, &
+qu’il n’a point d’humeur.
+
+EMILIE.
+
+Oui, c’est laid l’humeur, on ne plaît donc pas avec de l’humeur?
+
+LA MERE.
+
+Oh! pour cela non.
+
+EMILIE.
+
+Eh bien! je n’en aurai plus; car je veux plaire absolument, absolument.
+
+LA MERE.
+
+Et comment vous y prendrez-vous pour n’avoir pas d’humeur?
+
+EMILIE.
+
+Quand elle voudra venir, je la renverrai.
+
+LA MERE.
+
+Et vous croyez qu’elle s’en ira?
+
+EMILIE.
+
+Oui, sûrement Maman. Oh bon, je l’ai chassée souvent comme cela!
+
+LA MERE.
+
+Oh que non, Emilie, ce n’est pas comme cela qu’il faut s’y prendre!
+
+EMILIE.
+
+Et comment faut-il donc faire?
+
+LA MERE.
+
+Il faut sçavoir d’abord, qu’est-ce qui la fait venir?
+
+EMILIE.
+
+Oh ça, je n’en sçais rien! Elle vient comme une folle à propos de
+bottes, au moment où j’y pense le moins.
+
+LA MERE.
+
+Elle ne vient pourtant pas sans raison, & je le sçais bien; c’est que
+vous craignez de vous donner de la peine. Vous êtes paresseuse
+naturellement.
+
+EMILIE.
+
+Croyez-vous, Maman?
+
+LA MERE.
+
+Oui j’en suis sûre. Vous avez l’esprit paresseux, voyez vous-même.
+
+EMILIE.
+
+Mais je vais pourtant toujours de bon cœur à l’étude.
+
+LA MERE.
+
+Cela est vrai! mais dès qu’il faut faire quelque effort, soit de
+mémoire, soit d’application, vous ne vous en sentez pas la force, &
+l’humeur vous gagne.
+
+EMILIE.
+
+Mais quand je suis parvenue à la vaincre, j’apprens comme un petit ange
+ensuite.
+
+LA MERE.
+
+Et quand vous jouez, & qu’il vous arrive la plus petite contrariété,
+vous aimez mieux laisser là vos jeux que de la surmonter; vous êtes
+pourtant fâchée de ne pas jouer, & l’humeur vous gagne.
+
+EMILIE.
+
+Cela est vrai, & cela m’humilie.
+
+LA MERE.
+
+Vous avez raison d’en être honteuse; car l’humeur est un aveu de notre
+foiblesse, & il est fâcheux & humiliant de s’avouer & de montrer aux
+autres qu’on est si foible.
+
+EMILIE.
+
+Tout le monde voit donc cela?
+
+LA MERE.
+
+Oui, certainement. Rien ne s’apperçoit si vîte que l’humeur. Si vous
+voulez vous en corriger, il faut commencer par n’être plus paresseuse, &
+par vous soumettre aux contradictions; alors vous acquerrez la force de
+n’avoir plus d’humeur. Sçavez-vous, Emilie, pourquoi vous êtes occupée
+toute la journée de rubans, de pompons, d’ajustements?
+
+EMILIE.
+
+Pourquoi, Maman?
+
+LA MERE.
+
+C’est que vous êtes paresseuse.
+
+EMILIE.
+
+Je ne comprens pas cela.
+
+LA MERE.
+
+C’est que vous êtes paresseuse & ignorante, & que pour penser à toutes
+ces fadaises, votre esprit, votre mémoire n’ont aucun effort à faire.
+Voilà pourquoi vous les préférez.
+
+EMILIE.
+
+Mais, Maman, je parle souvent d’autre chose & j’écoute.
+
+LA MERE.
+
+Oui, vous écoutez quand il est question de choses que vous connoissez;
+acquérez donc promptement de nouvelles connoissances, si vous voulez
+vous amuser sans gêne & sans humeurs, des conversations que l’on tient
+quelquefois devant vous.
+
+EMILIE.
+
+Oh! je vais faire tout mon possible, Maman, je vous assure... Que
+ferons-nous aujourd’hui, Maman?
+
+LA MERE.
+
+Vous allez vous promener avec votre bonne & votre frere.
+
+EMILIE.
+
+Et vous donc, Maman?
+
+LA MERE.
+
+Moi, je vais sortir, j’ai quelques affaires.
+
+EMILIE.
+
+Rentrez-vous de bonne heure?
+
+LA MERE.
+
+Le plutôt que je pourrai.
+
+EMILIE.
+
+Ah! tant mieux, Maman; car nous sommes bien contents, mon frere & moi,
+quand nous sommes avec vous.
+
+
+
+
+ONZIEME CONVERSATION.
+
+
+EMILIE.
+
+Maman, je viens de me promener aux Thuileries.
+
+LA MERE.
+
+Vous y êtes-vous amusée, ma fille?
+
+EMILIE.
+
+Mon Dieu non, Maman, je vous assure.
+
+LA MERE.
+
+Pourquoi donc?
+
+EMILIE.
+
+On m’a fait un fort vilain compliment.
+
+LA MERE.
+
+Et qui cela?
+
+EMILIE.
+
+Une Dame & un Monsieur qui passoient.
+
+LA MERE.
+
+Qu’est-ce donc qu’ils vous ont dit?
+
+EMILIE.
+
+Ils ont dit en passant que j’étois bien noire.
+
+LA MERE.
+
+Et cela vous a empêché de vous amuser?
+
+EMILIE.
+
+Mais oui, Maman, j’ai été fâchée.
+
+LA MERE.
+
+Cela n’en valoit pas la peine.
+
+EMILIE.
+
+Est-ce que ce n’est pas vilain d’être noire?
+
+LA MERE.
+
+Quand on est blanche, c’est un agrément de plus; quand on est noire,
+c’est un agrément de moins: voilà tout.
+
+EMILIE.
+
+Mais quand on est noire, on est laide.
+
+LA MERE.
+
+Et quand on est laide, on est donc bien malheureuse selon vous?
+
+EMILIE.
+
+Est-ce qu’on ne l’est pas?
+
+LA MERE.
+
+Je vous le demande. Vous sçavez bien que vous n’êtes pas jolie jusqu’à
+présent. Vous trouvez-vous bien à plaindre?
+
+EMILIE.
+
+Non, Maman.
+
+LA MERE.
+
+Cela ne vous a jamais empêché de rire, de danser, de vous réjouir.
+
+EMILIE.
+
+Oh! pour cela non.
+
+LA MERE.
+
+Eh bien, répondez vous-même à votre question, croyez-vous la beauté
+nécessaire au bonheur?
+
+EMILIE.
+
+Je vois bien que non. Mais, Maman, je n’étois pas si noire l’année
+passée, & je n’étois pas si laide.
+
+LA MERE.
+
+Cela est vrai. C’est que vous avez été beaucoup au soleil & à la
+campagne au grand air... Ainsi vous voyez bien que vous seriez très à
+plaindre si vous faisiez dépendre votre bonheur de la beauté de votre
+teint.
+
+EMILIE.
+
+Pourquoi, Maman?
+
+LA MERE.
+
+Puisqu’il est si aisé à gâter, vous courriez risque à tout moment d’être
+malheureuse.
+
+EMILIE.
+
+Ah! oui, vraiment. Je ne pourrois ni aller promener, ni rien faire.
+J’aime mieux être laide & me divertir.
+
+LA MERE.
+
+Voilà pourquoi toutes les personnes raisonnables & sensées tâchent de se
+procurer des avantages moins fragiles, qui établissent le bonheur d’une
+maniere plus solide, & qui les dédommagent de la beauté qu’elles n’ont
+pas, ou qui se perd du moins avec les années.
+
+EMILIE.
+
+Et comment faut-il faire, Maman?
+
+LA MERE.
+
+Je vous en ai indiqué déja plus d’un moyen.
+
+EMILIE.
+
+Maman, ayez la bonté de me le dire encore.
+
+LA MERE.
+
+Votre expérience ne vous a-t-elle encore rien appris là-dessus?
+
+EMILIE.
+
+Oui, quand je suis contente de moi d’abord, & puis quand j’ai pu faire
+plaisir à quelqu’un, oh! je suis heureuse! heureuse!
+
+LA MERE.
+
+Eh bien, voilà un bonheur dont rien ne peut vous priver, dès que vous
+êtes assez bien née pour le sentir & pour le goûter. Faire plaisir aux
+autres, secourir un malheureux qui souffre, le consoler dans ses peines,
+y prendre part, cacher les fautes des autres, les excuser dans leurs
+foiblesses, oublier le mal & le méchant, parce que son idée trouble &
+dégoûte: en un mot, être juste envers les autres & envers vous-même.
+
+EMILIE.
+
+Maman, je voudrois apprendre cela par cœur pour ne jamais l’oublier.
+
+LA MERE.
+
+Quand vous serez un peu plus grande, Emilie, je vous donnerai un Livre à
+lire & même à apprendre par cœur, où vous trouverez presque tous ces
+principes réunis.
+
+EMILIE.
+
+Ah, Maman, à présent, je vous en prie, je vous en prie, je vous demande
+en grace!
+
+LA MERE.
+
+Il y a dans ce Livre des choses fort au-dessus de votre portée.
+
+EMILIE.
+
+Mais, Maman, seulement un petit endroit à apprendre par cœur, je vous
+demande en grace, je vous promets que vous serez bien contente de moi.
+Tenez, je serai sage. Ah, ma bonne Maman!... Ah! vous souriez; c’est
+bon.
+
+LA MERE.
+
+Eh bien, je vous en ferai un extrait au premier moment que j’aurai de
+libre, & je vous le donnerai.
+
+EMILIE.
+
+Ah, Maman, que je vous remercie! Que vous êtes bonne! Sera-ce bientôt?
+
+LA MERE.
+
+Oui; mais reprenons notre conversation.
+
+EMILIE.
+
+Oui, Maman... Eh bien, tenez, je ne sçais plus moi, où nous en étions.
+
+LA MERE.
+
+Tant pis; car pour être heureuse, il ne faut pas avoir une tête de
+linotte.
+
+EMILIE.
+
+Maman, je voulois vous demander... Qu’est-ce que c’est qu’un extrait?
+
+LA MERE.
+
+C’est de ne prendre d’un ouvrage que ce qui vous interesse en laissant
+tout le reste. Par exemple, dans celui dont je vous parle, je
+transcrirai tout ce qui a rapport aux principes que vous desirez graver
+dans votre tête & dans votre cœur, & je laisserai tout ce qui est
+étranger. Cela s’appelle extraire un ouvrage, faire un extrait.
+
+EMILIE.
+
+J’entens... Eh bien, Maman, qu’est-ce que vous voulez bien me dire
+encore?
+
+LA MERE.
+
+Nous parlions des différents objets sur lesquels il faut fonder son
+bonheur.
+
+EMILIE.
+
+Ah! oui, j’ai bien retenu.
+
+LA MERE.
+
+Retenez bien aussi qu’un des plus sûrs & des plus indépendants de tout
+événement, c’est le goût du travail & de l’occupation, parce qu’il nous
+rend indépendants des autres, comme je vous l’ai déja dit.
+
+EMILIE.
+
+Oui; c’est il y a aujourd’hui huit jours que nous avons dit cela.
+
+LA MERE.
+
+L’occupation est une distraction sûre quand on a des peines & des
+contradictions. C’est une ressource contre l’ennui. La lecture, les
+talents, l’ouvrage, en un mot toutes les diverses occupations auxquelles
+peuvent se livrer les personnes de notre sexe, qui, comme vous,
+reçoivent une bonne éducation, sont une compagnie toujours prête, avec
+laquelle on ne craint pas de suites fâcheuses, ni de mauvais
+compliments, comme vous en a fait votre Dame des Thuileries.
+
+EMILIE.
+
+Oh! Maman, laissons cette Dame, je vous en prie, je suis fâchée...
+
+LA MERE.
+
+De quoi?
+
+EMILIE.
+
+De m’être fâchée.
+
+LA MERE.
+
+Eh bien, vous en tirerez du profit; & les fautes qui tournent à profit
+sont moins fâcheuses que d’autres à votre âge. Mais comme vous dites,
+laissons cette conversation. Comme je suis contente de vous, il faut que
+je vous lise un Conte de Fée qui a assez de rapport à notre
+conversation.
+
+EMILIE.
+
+Ah, ma chere Maman, que vous êtes bonne! Est-il vrai ce Conte?
+
+LA MERE.
+
+Autant que peut l’être un Conte de Fée; la morale n’en est point
+exagérée, elle est vraie, la fable ne l’est pas. Ecoutez-vous?
+
+EMILIE.
+
+Oui, Maman.
+
+LA MERE.
+
+La Princesse Régentine, Souveraine de l’Isle Heureuse, avoit deux
+filles, qui toutes deux pouvoient se promettre de faire un jour des
+mariages avantageux. Elles étoient riches & de grande naissance.
+Régentine jouissoit d’une excellente réputation; & l’on sçavoit qu’elle
+n’avoit rien épargné pour l’éducation de ses filles, & qu’elle ne les
+avoit jamais perdues de vue. Elles avoient toutes deux beaucoup
+d’esprit. L’aînée étoit belle comme un Ange, ce qui l’avoit fait nommer
+Céleste. Elle avoit un caractére vif & gai. La cadette, qu’on nommoit
+Reinette parce qu’elle étoit ronde comme une pomme, étoit laide, & avoit
+d’ailleurs tout autant d’agrément que sa sœur dans le caractére.
+
+Régentine voyoit beaucoup de monde. Ses filles étoient toujours avec
+elle. Chacun se récrioit sur la beauté de Céleste; tout le monde lui
+adressoit la parole, & personne ne disoit rien à Reinette. Quelquefois
+on rioit de ses reparties; on disoit qu’elle avoit de l’esprit, mais que
+son aînée en avoit autant qu’elle, & que sa figure étoit si séduisante
+qu’on ne pouvoit pas s’empêcher de s’occuper d’elle de préférence...
+
+EMILIE.
+
+Quel âge avoit-elle, Reinette?
+
+LA MERE.
+
+Elle avoit treize ans.
+
+EMILIE.
+
+Et l’aînée?
+
+LA MERE.
+
+Elle en avoit près de quinze. Reinette se désoloit d’être ainsi
+délaissée; elle en avoit même quelquefois de l’humeur. Sa mere, qui les
+jugeoit très-bien toutes deux, leur dit un jour: «Mes enfants, il y a
+long-temps que je vous examine l’une & l’autre en silence. J’étudie
+votre caractére. Vous êtes sœurs, vous ne devez rien avoir de caché
+l’une pour l’autre; votre bonheur réciproque doit vous toucher
+également. Il ne peut rien arriver à l’une de vous que l’autre n’y
+prenne part. Malheur, plaisir, bonheur, en un mot l’amitié entre deux
+sœurs est si intime, que tout doit être commun. Je vais vous faire part
+de mes remarques; d’ailleurs il est temps que je vous révéle un secret
+que je vous ai toujours tenu caché pour ne pas vous affliger.» Céleste &
+Reinette prierent leur mere de vouloir bien les en instruire. «Vous, ma
+fille, dit-elle à l’aînée, la nature vous a accordé une figure
+distinguée, & c’est un des moindres dons que le Ciel pouvoit vous faire.
+La beauté est souvent plus nuisible qu’utile au bonheur. D’ailleurs
+c’est un avantage passager; quand vous aurez atteint l’âge de vingt ou
+vingt-cinq ans, chaque jour apportera une petite dégradation à votre
+beauté; & si vous continuez à fonder sur elle votre bonheur, vous vous
+trouverez insensiblement fort à plaindre & sans ressource. Vous vous
+enyvrez journellement des hommages & des complaisances que vos charmes
+vous attirent. Vous y bornez votre existence. Vous vous accoûtumez
+peu-à-peu à penser que tout est fait dans le monde pour être soumis à
+vos volontés. Il arrive de-là que la plus legere contradiction est pour
+vous un malheur, & que vous trouvez injustes tous ceux qui ne vous
+admirent pas; vous ne prévoyez pas, comme je l’ai dit souvent, que c’est
+dès la grande jeunesse & tout en jouissant de ses belles années, qu’il
+faut se prémunir contre les événements de la vie, & se préparer des
+ressources sûres contre l’adversité & les inconvénients d’un âge plus
+avancé. C’est dès-à-présent qu’il faut établir votre bonheur sur des
+fondements solides. Je vous ai dès l’enfance donné des principes qui me
+répondent de votre vertu & de votre honnêteté. Je vous ai donné des
+maîtres pour vous instruire & multiplier vos connoissances; vous auriez
+pu en acquérir beaucoup, car vous avez de l’esprit; mais vous négligez
+vos études, vous n’êtes occupée que de votre toilette & de vos
+ajustements. Vous avez beau faire; ils ne vous dédommageront pas dans
+quelques années de votre beauté perdue.»
+
+«L’exemple de votre sœur vous a donné la même tournure, Reinette. Vous
+vous affligez de n’être point jolie; vous en avez de l’humeur, & vous
+passez des heures entieres devant votre miroir, pour voir si, à force de
+pompons, la beauté n’arrivera pas. Vous avez beau faire, mes enfans, je
+le répéte, Céleste ne sera pas toujours belle, & vous, Reinette, vous
+resterez comme vous êtes. Croyez-moi, au lieu de perdre votre temps dans
+des regrets inutiles, travaillez à vous dédommager de la beauté qui vous
+manque. Chacune de vous a été douée en naissant de divers avantages.
+Céleste a reçu la beauté, mais la Fée Prévoyante, qu’on oublia d’inviter
+à mes couches, n’a jamais voulu depuis se laisser fléchir en sa faveur,
+& a prononcé qu’elle ne verroit jamais plus loin que le bout de son nez
+sur tout ce qui concerne les événements de la vie. La Fée Prudente eut
+pitié de mes alarmes. Je ne puis, me dit-elle, m’opposer aux volontés de
+Prévoyante, qui est mon ancienne. J’ai vu dans le Livre des Destinées,
+qu’un sort heureux attend Céleste, mais elle n’en jouira que lorsqu’elle
+aura perdu sa beauté, & qu’elle aura pu faire naître une passion sans le
+secours de ses charmes.
+
+«Vous voyez, ma fille, continua-t-elle, en adressant la parole à
+Céleste, que vous avez un grand intérêt à profiter de mes conseils, &
+que vous avez grand tort de n’être occupée que de votre beauté, qui sera
+toujours un obstacle à votre bonheur.
+
+«La faute que j’avois faite en vous mettant au monde, me rendit
+attentive, lorsque votre sœur naquit. J’envoyai huit jours d’avance
+inviter Prévoyante & ma bonne amie Prudente; ma marraine la Fée
+Lumineuse ne fut point oubliée: la Fée Beauté étoit absente & ne put pas
+venir; mais elle m’envoya sa cousine issue de germaine, Laidronette.
+Elles vous reçurent, Reinette, & vous prirent l’une après l’autre entre
+leurs bras. Laidronette vous doua d’une physionomie spirituelle & vive.
+La Fée Lumineuse vous donna l’aptitude à tous les talents, & vous doua
+de fermeté & de courage. Prévoyante, qui est rancuniere, vous permit
+seulement d’être réfléchie, mais ne vous accorda la prévoyance que
+lorsque vos malheurs vous auroient éclairée. Et moi, s’écria promptement
+la Fée Prudente, je la doue du talent d’être heureuse au milieu de
+l’adversité. Lumineuse ajoûta, j’y consens, & pour multiplier son
+bonheur, je la doue d’une ame sensible & bienfaisante. Voilà, Reinette,
+le sort qui vous attend. Nous pressâmes en vain Prévoyante de
+s’expliquer sur les malheurs dont vous êtes menacée, elle s’est obstinée
+au silence. C’est à vous, mes filles, à profiter de ce que je viens de
+vous révéler; vous, Céleste, en vous efforçant de plaire par votre
+caractére & par votre esprit, sans le secours de vos charmes; vous,
+Reinette, en acquérant promptement des connoissances & des talents, pour
+vous en faire des ressources dont il paroît que vous aurez besoin.»
+
+EMILIE.
+
+Est-ce que c’est déja tout, Maman?
+
+LA MERE.
+
+Oh! que non.
+
+EMILIE.
+
+Tant mieux, car cela m’amuse bien.
+
+LA MERE.
+
+Ce discours fit peu d’impression sur Céleste. Une visite arriva, on la
+trouva belle comme un Ange; elle oublia bientôt l’Oracle, & ne pensa
+qu’au plaisir de plaire & d’entendre louer sa beauté. Reinette fit
+quelques réflexions, fut touchée des alarmes de sa mere, résolut de
+s’appliquer davantage au dessein, à la musique, à la lecture; mais elles
+étoient l’une & l’autre priées à un bal: l’heure de la toilette arriva,
+elles y coururent avec le même empressement & le même désouci, que si
+elles n’avoient rien appris de leur sort à venir.
+
+Céleste trouva dans sa chambre un bel habit de bal de satin bleu &
+argent, dont chaque falbalas étoit attaché avec un diamant jaune. La Fée
+Prévoyante l’avoir envoyé, afin de la séduire & de lui faire oublier
+plus promptement les avis de sa mere. Ce présent produisit tout l’effet
+qu’elle en attendoit. Céleste ne se possédoit pas de joie. Elle courut
+montrer à Reinette son bel habit. Celle-cy, qui étoit encore un peu
+occupée de la conversation qu’elle venoit d’avoir, fut affligée pour sa
+sœur de l’yvresse où elle la voyoit. Elle alloit lui communiquer ses
+réflexions lorsque la fenêtre de son appartement s’ouvrit, & elles
+virent tout-à-coup entrer quatre pigeons, blancs comme la neige. Ils
+portoient une grande corbeille, qu’ils poserent aux pieds de Reinette;
+elle s’ouvrit toute seule: les quatre pigeons déployerent un bel habit
+de satin couleur de Rose & argent, pareil à celui de Céleste, & relevé
+par des émeraudes. C’étoit encore un présent de Prévoyante qui prévoyoit
+tout. Les quatre pigeons, après s’être acquités de leur commission, s’en
+allerent par le même chemin, & la fenêtre se referma. Reinette fut
+bientôt aussi éblouie que sa sœur. Régentine, qui vit l’impression que
+les présents faisoient sur l’esprit de ses filles, fut un moment tentée
+de les leur ôter, mais la crainte d’attirer encore de plus grands
+malheurs sur elles, l’arrêta.
+
+Dans cette perplexité, elle se retira dans son boudoir; elle appella
+intérieurement Prudente à son secours, qui lui apparut tout-à-coup.
+«Vous avez raison, lui dit la Fée, d’être inquiette de l’effet que ces
+présents peuvent produire sur vos filles. Vous n’en connoissez pas
+encore tout le danger. Ils ont la vertu d’ôter à celles qui les portent
+la réflexion & la mémoire, & de ne les rendre sensibles qu’au plaisir de
+s’admirer. Je vous ai déja dit, que je ne pouvois rien changer à la
+destinée de Céleste, il faut qu’elle subisse son sort. Quant à Reinette,
+je viens de lui faire trouver sur sa toilette une parure de tête, qui la
+garantira du fort jetté sur son habit. Toutes les fois qu’elle se
+trouvera exposée à faire mauvais usage de ses réflexions, (car elle n’en
+feroit que de fausses) les roses qu’elle aura dans sa tête la piqueront
+si fort qu’elle en perdra de vue ce qui l’occupoit, & que, lasse de ce
+supplice, elle quittera d’elle-même sa parure.» Régentine remercia
+beaucoup la Fée. «Ce n’est pas tout, reprit-elle; voici un miroir que je
+vous donne, qui a la vertu de faire voir les objets tels qu’ils sont.
+Aussi-tôt que vos filles commenceront à être lasses du bal, présentez
+leur ce miroir, & suivez exactement ce que, dans le premier mouvement de
+surprise, elles vous prieront de faire.» En finissant ces mots elle
+disparut.
+
+Régentine plus tranquille, mit son miroir dans sa poche, & revint
+assister à la toilette de ses filles, qui étoient déja prêtes à partir.
+Reinette lui montra les roses & les pierreries qu’elle avoit trouvées
+sur sa toilette & dont elle s’étoit parée, & après maintes & maintes
+folies que la joie fit dire aux deux sœurs, elles partirent pour le bal.
+
+Elles éblouirent toute l’assemblée. Céleste étoit si belle qu’on ne
+pouvoit pas soûtenir sa vue. Elle eut comme à l’ordinaire, la préférence
+sur sa sœur; mais Reinette étoit si contente de sa parure, si gaie, si
+yvre, qu’elle ne s’en appercevoit pas, & qu’elle se croyoit aussi belle
+que Céleste, ce qui revenoit au même.
+
+Le Prince Colibri pensa perdre la tête en voyant danser Céleste. Il
+forma dès cet instant le projet de la demander en mariage. Céleste reçut
+avec complaisance tous les hommages de cette brillante assemblée, & elle
+pensoit en elle-même qu’il n’y avoit pas de bonheur plus grand sur la
+terre que d’être belle, & d’avoir un habit de satin bleu & argent relevé
+de topases. La même réflexion venoit à Reinette sur son habit couleur de
+rose & argent relevé d’émeraudes; car ces deux habits ayant reçu de la
+Fée Prévoyante le même pouvoir, la même idée vint en même temps aux deux
+sœurs. Reinette porta la main à la tête & jetta un cri qui fit retourner
+tout le monde; chacun s’empressa de la secourir, mais elle ne pouvoit
+définir ce qu’elle avoit senti. Tout ce qu’on lui dit d’obligeant excita
+en elle un mouvement de sotte vanité, qui lui valut une seconde piquure
+plus forte encore que la premiere. Elle jetta un second cri. Elle dit
+alors qu’il lui avoit pris subitement une douleur insupportable à la
+tête, mais qu’elle avoit presque disparu. Elle remercia beaucoup ceux
+qui s’empressoient autour d’elle, & elle recommença la danse comme si de
+rien n’étoit. Ce ne fut pas pour long-temps. En passant devant une
+glace, les deux sœurs se contemplerent avec tant de satisfaction, qu’une
+troisieme piquure, plus longue & plus forte que les précédentes, faillit
+à la faire mal. Comme elle pensoit juste, tant que la piquure se faisoit
+sentir elle n’osa crier, de peur qu’à la fin on ne la prît pour folle.
+Elle chercha sa mere. Elle l’apperçut dans un coin de la sale. Elle lui
+vit les larmes aux yeux de la folie & de l’extravagance de ses filles.
+Son premier mouvement fut d’aller se jetter dans ses bras; mais la
+piquure s’affoiblit, & elle cessa de la sentir en donnant la main à un
+Cavalier qui vint la prier à danser. Enfin le plaisir & la vanité
+l’enyvrerent tellement, & les piquures devinrent si fréquentes & si
+continues que l’une n’attendoit pas l’autre.
+
+Ce fut alors qu’elle vint supplier sa mere de quitter promptement le
+bal. Heureusement pour elle, Céleste fit un faux pas en dansant, qui lui
+donna le même desir. Alors Régentine tira son miroir de sa poche, & leur
+dit: «Voyez vous-mêmes si vous n’avez pas perdu quelques pierreries.»
+Elles se regarderent toutes deux en même-temps. Céleste fit un éclat de
+rire, & Reinette fut si humiliée qu’elle se cacha de ses deux mains.
+«Maman, dit-elle, faites chercher par-tout ces vilains pigeons, qu’ils
+reprennent leur habit, je ne veux plus le voir. Et moi, dit Céleste, je
+vous prie, Maman, faites-moi peindre comme cela, pour que je ne sois
+plus tentée de m’habiller de même. J’ai l’air d’une folle.»
+
+EMILIE.
+
+Mais qu’est-ce qu’elles avoient donc vu dans le miroir, Maman?
+
+LA MERE.
+
+Vous êtes bien pressée, Emilie, j’allois vous le dire. Eh bien! dans ce
+miroir elles étoient si repetissées, elles paroissoient si petites, si
+petites, qu’un enfant qui vient de naître ne l’est pas davantage.
+Céleste n’apperçut dans sa tête que des hochets, des poupées, des
+polichinels & toutes sortes de jouets d’enfants, au lieu des fleurs
+qu’elle croyoit y avoir, & elle vit dans un coin de la sale la plûpart
+de ceux qui lui avoient prodigué tant d’éloges, la tourner en ridicule &
+lever les épaules de pitié en parlant d’elle.
+
+Reinette vit toutes ses roses changées en épines. Son extrême parure lui
+parut faire un contraste ridicule avec sa figure qui n’étoit pas jolie,
+& elle entendit qu’on disoit quand elle partit, c’est dommage qu’avec de
+l’esprit on soit si ignorante & si frivole: Céleste & Reinette ne
+sçavent que sauter & rire comme des enfants. Régentine, qui a tant de
+mérite, est bien à plaindre d’avoir de tels hannetons à gouverner.
+
+De retour chez elle, Régentine fit monter à cheval quatre de ses Pages
+pour chercher par-tout quatre pigeons blancs. Elle donna ordre aussi
+qu’on lui amenât le meilleur Peintre. En attendant, elle & ses filles se
+mirent au lit. Mais Céleste fut obligée de coucher toute habillée. Son
+habit resta collé sur son corps, quelqu’effort qu’on fît pour l’en
+débarrasser. Celui de Reinette tomba de lui-même dès qu’elle fut dans sa
+chambre. Il n’y eut que les fleurs qu’on ne put jamais détacher de sa
+coëffure. Ce qui lui fit faire des rêves couleur de rose.
+
+A l’instant de son réveil, Régentine demanda si ses Pages étoient de
+retour. On lui dit qu’il y en avoit trois qui avoient parcouru en vain
+ses Etats, qu’ils n’avoient jamais pu trouver quatre pigeons blancs.
+Quant au Peintre, il y avoit une heure qu’il attendoit le réveil des
+Princesses. Régentine fit venir Céleste, & le Peintre commença aussi-tôt
+son portrait. A mesure que le tableau s’avançoit, l’habit de Céleste se
+détachoit de lui-même; & le portrait achevé, elle se trouva vêtue de
+blanc, d’une toile très fine & sur laquelle se trouvoient peintes toutes
+sortes de mouches & de papillons.
+
+Tandis qu’on peignoit Céleste, le quatrieme Page arriva tout essoufflé,
+& tout en nage. Il avoit parcouru, ainsi que ses camarades, tous les
+Etats de Régentine, & tout aussi inutilement qu’eux. Il s’en revenoit
+tristement, lorsqu’il apperçut au coin d’un bois une petite vieille qui
+donnoit à manger à quatre pigeons blancs. Il conduisit au grand galop
+son cheval vers elle. La vieille, le prenant pour un voleur, remit
+promptement ses pigeons dans un panier & s’enfonça dans le bois. Le Page
+y arriva presque en même temps qu’elle; mais il ne comprit pas comment
+elle avoit pu faire, car le bois étoit si touffu qu’on ne pouvoit y
+pénétrer. Il tourna long-temps sans pouvoir trouver l’entrée; il alloit
+renoncer à son entreprise lorsqu’il vit auprès de lui une jolie petite
+fille qui lui présenta un panier de chenevis. «Mon beau Seigneur, lui
+dit-elle, voulez-vous acheter mon reste? J’ai là aussi de belles pommes;
+croyez-moi, vous ferez bien de les acheter; & puis vous ferez une bonne
+action, car j’ai ma mere bien malade, elle m’a donné tout cela à vendre,
+& je n’ai encore rien vendu d’aujourd’hui.» Le Page prit une de ses
+pommes, il mouroit de soif; il la mangea avec avidité & la trouva
+délicieuse. Il lui vint en esprit, qu’en jettant du chenevis devant le
+bois, cela attireroit peut-être les pigeons, & enchanté de cette
+heureuse rencontre, il donna à la petite fille tout ce qu’il avoit
+d’argent dans sa poche, & elle s’en alla très-contente. Aussi-tôt le
+Page se mit à semer du chenevis le long des charmilles, & bientôt il
+entendit le roucoulement des pigeons. Il essaya d’entrer dans le bois;
+mais cela lui fut impossible. Il jetta de nouveau du chenevis, & il vit
+paroître les quatre pigeons. La vieille suivoit le plus vîte qu’il lui
+étoit possible. Il voulut prendre ces pigeons qui alloient de branches
+en branches, mais ils lui échapoient toujours. Enfin, voyant que la
+vieille étoit hors d’haleine: «Remettez-moi vos quatre pigeons, lui
+dit-il, & je vous donnerai des pommes pour vous rafraîchir.--Ne perdez
+pas votre temps à en offrir, lui cria-t-elle, jettez-les contre la
+charmille jusqu’à ce qu’il n’y en ait plus dans le panier.» Le page
+obéit à la vieille, & s’en trouva bien; car la charmille prit feu &
+s’enflamma à mesure qu’il jettoit les pommes. La vieille rappella ses
+pigeons, qui vinrent se percher sur sa tête & sur ses épaules, & tout le
+bois fut consumé sans qu’il lui en coûtât un cheveu, ni une plume à ses
+pigeons. Le Page comprit alors qu’il avoit à faire à une Fée, & se
+prosterna devant elle. «Vous êtes courageux & constant, mon beau jeune
+homme, lui dit-elle, & vous en recevrez la récompense. Ramassez votre
+chenevis & mettez-le dans vos poches pour nourrir mes pigeons, &
+marchons; car la Princesse Régentine nous attend avec impatience.» Il
+obéit sans hésiter, tant il étoit rempli de vénération pour elle.
+
+Lorsque la vieille fut seule avec la Princesse, elle se fit connoître
+pour la Fée Prudente. «Aussi-tôt que je vous eus quittée hier, lui
+dit-elle, je courus m’emparer des pigeons de Prévoyante; car ce ne sont
+qu’eux qui puissent débarrasser Reinette de son habit. Je m’étois
+auparavant munie de la permission de notre Souveraine, qui me donna une
+de ses filles d’honneur pour me secourir des piéges que me tendroit
+Prévoyante. En effet, dès que votre Page parut, je vis en même temps un
+faucon prêt à fondre sur les pigeons. Je connus qu’il étoit envoyé par
+mon ancienne, & je me retirai dans le bois. Aussi-tôt il s’éleva une
+charmille impénétrable. La fille d’honneur de la Souveraine vint à mon
+secours, en donnant au Page les moyens d’abbatre le bois enchanté, & me
+voilà! Ne perdons point de temps, remettons l’habit dans la corbeille!
+Dès que les pigeons seront envolés, Reinette sera débarrassée de sa
+coëffure qui étoit un préservatif contre le pouvoir de Prévoyante.»
+
+Elles passerent ensemble dans l’appartement des jeunes Princesses. Elles
+trouverent le portrait achevé: mais Céleste n’en fut pas contente; car
+il la représentoit telle qu’elle devoit être, quand elle auroit perdu sa
+beauté. Reinette faisoit de profondes réflexions sur tout ce qui lui
+étoit arrivé, & le Page jettoit du chenevis aux pigeons comme la vieille
+le lui avoit recommandé. Elle donna un coup de son bâton sur les deux
+habits, qui tomberent en poussiere & s’évaporerent en fumée. Alors elle
+congédia les pigeons dont elle n’avoit plus que faire. Ils partirent en
+jettant de longs sifflements & se transformerent en hiboux. La vieille
+dit au Page qu’il pouvoit faire l’usage qu’il voudroit de ce qui lui
+restoit de chenevis. Il mettoit déja la main dans sa poche pour le
+jetter par la fenêtre: mais il la retira pleine de diamants & de pierres
+précieuses de toutes couleurs. «C’est, lui dit la Fée, la récompense de
+votre bienfaisance & de votre zéle à exécuter les ordres de Régentine.
+Vous avez offert de partager vos pommes avec moi, tandis que vous
+mouriez de faim & de soif. Je vous donne de quoi faire la fortune de
+plus d’un cadet comme vous.--Grand merci, Madame la Fée, lui répondit le
+Page, je m’en vais porter cela à ma mere.»
+
+«Souvenez-vous, Céleste, continua Prudente, de regarder ce tableau
+toutes les fois que vous voudrez vous en faire accroire. Et vous,
+Reinette, vous avez eu tout le temps de faire des réflexions sur votre
+oreiller, vous pouvez détacher vos roses & vos pierreries.--Ah! ma
+marraine, s’écria Reinette, de grace, laissez-moi au moins une des roses
+pour m’avertir toutes les fois que je serai tentée d’oublier vos
+leçons.--Je ne le peux, mon enfant, répondit la Fée; mais quand vous
+vous trouverez dans l’embarras, je vous en tirerai, si vous n’oubliez
+pas de m’appeller; car je n’ai le pouvoir de secourir que ceux qui
+m’appellent avant de prendre un parti.» Reinette en donna sa parole, la
+Fée partit, & on lui souhaita un bon voyage.
+
+Cependant le Prince Colibri...
+
+EMILIE.
+
+Mais pourquoi s’appelloit-il Colibri, Maman? Voilà un drolle de nom!
+
+LA MERE.
+
+C’est que par le pouvoir d’une méchante Fée, il avoit été transformé
+pendant plusieurs années en un oiseau qui porte ce nom. Le Prince
+Colibri avoit été si frapé de la beauté de Céleste, qu’il retourna
+promptement chez le Prince Tout-Rond, son pere, pour obtenir la
+permission de la demander en mariage. On prépara une belle ambassade. Le
+Prince Tout-Rond n’aimoit cependant pas trop les cérémonies; mais il
+sentit que dans cette occasion on ne pouvoit s’en dispenser, & il fit
+les choses de bonne grace. Son pays étoit limitrophe de celui de
+Régentine, & rien ne convenoit mieux aux intérêts des deux Cours que
+cette alliance. Aussi la demande fut-elle agréée, les préparatifs de la
+noce se firent promptement & avec la plus grande magnificence. Le pere
+de Colibri céda à son fils la souveraineté, & se réserva une seule
+Terre, où il se retira. Le mariage fut célébré, & Céleste partit avec le
+Prince son époux pour se rendre dans ses Etats, où elle fut reçue en
+Souveraine.
+
+Reinette comprit à merveille qu’elle ne seroit pas si aisée à marier que
+sa sœur. Elle pensa donc sérieusement à se consoler de n’être pas jolie,
+& à se procurer d’autres avantages. Elle prit du goût pour l’occupation
+& l’étude. Elle avoit toujours appris avec assez de facilité, mais elle
+n’approfondissoit rien; elle choisit la musique comme un genre d’étude
+qui lui parut préférable, & elle tenta de s’y perfectionner. De-là elle
+se fit un plan de lectures, les unes instructives, les autres amusantes,
+& insensiblement elle acquit un très-grand nombre de connoissances. Elle
+en retira plus d’un avantage, car indépendamment de son amusement
+journalier, l’instruction donna un nouvel agrément à son esprit, &
+bientôt elle fut plus recherchée & plus fêtée que ne l’avoit été sa sœur
+avec toute sa beauté.
+
+Le fils cadet du Prince des Trois-Étoiles, qui étoit sans apanage,
+n’ayant rien à faire dans les Etats de son pere, voyageoit pour son
+plaisir. On l’appelloit Pacifique, parce qu’il terminoit tous les
+différends & toutes les querelles qui survenoient dans sa famille. Il
+vint à la Cour de Régentine pour y passer trois semaines, mais il fut si
+enchanté de la réception qu’on lui fit, qu’il y resta trois ans. Le
+Prince Colibri lui donna des fêtes. Céleste & lui saisissoient toutes
+les occasions de montrer leur magnificence, & ils étoient si accoûtumés
+à ce genre d’amusement que, quand on étoit par hazard cinq ou six jours
+sans inventer un nouveau spectacle, ils s’ennuyoient, ils baailloient, &
+finissoient par prendre de l’humeur & par gronder tout le monde. Comme
+on se lasse de tout, quand on en abuse, Céleste & Colibri ne trouverent
+bientôt plus rien de saillant dans les plaisirs qu’on leur offroit.
+L’Intendant des menus plaisirs du Prince fut menacé d’être chassé, s’il
+ne faisoit pas mieux. Il écrivit dans tous les pays, pour requérir les
+idées de toutes les gens célébres. On lui envoya des plans, des ouvrages
+& des sujets pour les exécuter. Le Prince & la Princesse trouverent tout
+cela très-beau, mais la fête n’étoit pas finie qu’ils baailloient comme
+auparavant. Enfin on eut recours aux Fées. Quelques-unes prétendirent
+que si Céleste & Colibri s’ennuyoient, c’étoit la faute de la vie oisive
+& désœuvrée qu’ils menoient. D’autres plus indulgentes se prêterent à
+les secourir & se firent fort de les faire mourir de rire; mais le rire
+est un bien-être momentané, & ne rend pas heureux. Le Prince & la
+Princesse l’éprouverent. La Fée Fanfreluche, dont tous les revenus
+consistoient dans les contributions qu’elle tiroit des Marchandes de
+Modes & des Fabricants d’Etoffes, fit présent à Céleste de deux mois de
+son revenu pour effiloquer. Ce présent enchanta Céleste; elle effiloqua
+du matin au soir pendant quelques jours; mais cette occupation lui donna
+bientôt des vapeurs. Alors Fanfreluche ordonna un spectacle d’un nouveau
+genre. On l’établit dans une prairie en face du château, de sorte que
+Céleste pouvoit en jouir sans quitter sa chaise longue; elle n’avoit que
+la peine de tourner la tête, ce qui lui coûtoit beaucoup, car à force de
+ne rien faire, elle étoit devenue extrêmement paresseuse. Cette fête
+devoit se passer la nuit. Par le pouvoir de la Fée la prairie fut
+tout-à-coup environnée d’une colonnade d’albâtre avec des feuillages en
+or & en pierreries, montant autour des pilastres; il y avoit des
+amphithéatres dans toutes les travées où les Dames & les Seigneurs de la
+Cour étoient placés. Le peuple étoit derriere, & voyoit par le moyen de
+grandes & grosses lunettes où dix personnes pouvoient regarder à la fois
+pour la commodité du public. La Fée fit distribuer de belles tabatieres
+aux Dames & aux Seigneurs; ensuite elle donna un signal, toutes les
+tabatieres s’ouvrirent à la fois, & il sortit de chacune une jolie
+petite paire de doigts bien potelés, qui saisissant chaque spectateur
+par le nez, les forçoit à lever la tête tous en même temps, & ils virent
+dans les airs le plus beau feu d’artifice dont on eût jamais ouï parler.
+Les doigts enchantés dirigeoient leur attention avec une dextérité
+surprenante, en leur faisant tourner le nez à propos. La Princesse & le
+Prince firent de grands éclats de rire, en voyant tous ces nez en l’air.
+Mais bientôt un spectacle plus flateur s’offrit à leurs yeux. Tous les
+spectateurs prirent subitement la figure de Céleste & de Colibri, & ils
+eurent la satisfaction de se voir par-tout où ils jettoient leurs
+regards, dans différents âges & dans toutes sortes d’attitudes. Céleste
+& Colibri penserent mourir de plaisir; mais bientôt ils sentirent
+l’ennui d’eux-mêmes qui les gagnoit, & ils prierent instamment
+Fanfreluche de faire cesser le charme. Tout disparut, dès qu’ils eurent
+formé le desir. Il n’y eut que les doigts enchantés qui vinrent se
+ranger auprès de la Fée pour recevoir ses ordres. Elle les mit tous dans
+un mortier, les fit piler, & bientôt il en sortit un beau jeune homme
+que le Prince & la Princesse trouverent si aimable, qu’ils en firent
+leur favori, & ensuite leur premier Ministre. Les affaires en allerent
+beaucoup mieux, mais leur ennui accroissoit tous les jours davantage,
+leur santé se dérangea, & bientôt ils se trouverent excessivement
+malheureux.
+
+Tandis que Céleste & Colibri faisoient de vains efforts pour trouver le
+bonheur hors d’eux-mêmes, le Prince Pacifique devint tous les jours plus
+épris du mérite de Reinette, & regrettoit d’être un cadet sans apanage &
+de n’avoir pas un thrône à lui offrir. «Que je serois heureux,
+disoit-il, d’avoir une femme si douce, si modeste, si raisonnable! Elle
+est remplie de talents, & il ne lui échape jamais un mot qui puisse la
+faire soupçonner d’en avoir, & qui puisse humilier celles qui ne sont
+pas si habiles qu’elle. La pudeur & la décence, qui sont la plus belle
+parure des femmes, se remarquent dans toutes ses actions. Elle n’a de
+volonté que celle de sa mere; elle n’aura de volonté que celle de son
+mari. Elle sçait s’occuper, elle trouve ses ressources en elle-même;
+elle sera œconome. Elle est sensible, elle sera bienfaisante &
+généreuse. Ah, que n’ai-je un thrône à lui offrir!» C’étoit là son
+refrain.
+
+De son côté, Reinette n’étoit point insensible au mérite du Prince
+Pacifique, & regrettoit comme lui qu’il ne fût pas un parti sortable
+pour elle. Régentine s’apperçut de leur vœu mutuel, & en parla à sa
+fille. Reinette, qui n’avoit rien de caché pour sa mere, lui confia
+l’inclination qu’elle avoit prise pour le Prince. Régentine trouva un
+moyen de tout arranger; c’étoit de donner à Pacifique sa fille & ses
+Etats, & de ne se conserver que la régence. Elle n’en eut pas plutôt
+formé le projet, qu’il fut exécuté. On envoya des Ambassadeurs au Prince
+des Trois-Etoiles, son pere, qui se hâta de donner son consentement; &
+le jour de la noce suivit de près le retour des Ambassadeurs. Comme le
+Prince Pacifique & Reinette n’avoient pas un goût décidé pour les fêtes,
+on n’en donna pas d’extraordinaires, on se contenta de tenir grand
+appartement à la Cour de Régentine & de donner un bal paré. Ce bal
+rappella à la Princesse Reinette celui où elle avoit été deux ans
+auparavant. Ce souvenir la fit penser à la Fée Prudente, à qui elle
+avoit tant d’obligations. Elle rougit en réfléchissant qu’elle avoit
+négligé de la consulter sur son mariage, & courut à sa mere pour lui
+faire part de cette réflexion. Régentine la rassura du mieux qu’elle
+put, & se reprocha néanmoins intérieurement la précipitation avec
+laquelle elle avoit conclu le mariage de sa fille sans l’avis de ses
+protectrices. Elle eut beau se dire que sa tendresse pour Reinette &
+l’envie de lui faire promptement un sort heureux ne lui en avoient pas
+donné le loisir, elle ne pouvoit se dissimuler son tort. Elle quitta
+l’assemblée, & appella Prudente à haute voix. Prudente ne répondit pas.
+Enfin, à force de lui demander grace, elle parut. «Je ne peux plus rien
+pour vous, lui dit-elle; vous avez négligé de m’appeller vous & votre
+fille, dans l’occasion la plus importante de sa vie; il faut qu’elle en
+subisse la peine; il faut que son expérience lui apprenne de quelle
+importance il est de ne rien faire sans moi. Et vous, Princesse, pour
+vous punir de n’avoir pas dirigé votre tendresse & vos démarches par mes
+avis, vous ne vous reveillerez que quand vos filles seront changées.» En
+disant ces mots, Prudente frapa Régentine de sa baguette, & elle
+s’endormit profondément.
+
+Cependant Reinette inquiéte de ne point voir revenir sa mere, la fit
+chercher par-tout. On la trouva endormie dans son boudoir. On crut
+d’abord qu’elle s’étoit trouvée mal, mais on ne tarda pas à
+s’appercevoir qu’elle étoit enchantée. Alors tout le palais retentit des
+cris de Reinette. Chacun parla diversement de cet événement; chacun en
+tira parti pour mettre à profit le moment où personne ne tenoit encore
+les rênes du gouvernement, & le Prince Pacifique travailla à se faire
+reconnoître Régent comme héritier de la souveraineté, en attendant qu’il
+plût aux Fées de réveiller sa belle-mere. «Doucement, lui dit sa femme,
+il faut appeller Prudente & Lumineuse à notre secours; Prévoyante doit
+être aussi consultée pour sçavoir comment nous devons nous y
+prendre.--Je n’ai que faire de cette bande de Sorcieres, répondit
+Pacifique; chez mon pere des Trois-Étoiles je me gouvernois tout seul;
+je crois que vous me prenez pour mon beau-frere Colibri? Je m’en vais
+assembler le conseil, & tout ira bien.--Vous ne sçavez pas, lui répondit
+affectueusement Reinette, à quoi vous vous exposez, cher Prince.» Alors
+elle lui révéla tous les secrets de famille & le sort dont elle étoit
+menacée. «Eh bien, lui répondit-il, assemblez-les, consultez-les,
+divertissez-vous bien. Si leur avis est bon, je le suivrai, car j’aime
+la paix; s’il ne vaut rien, je suis votre serviteur, & je vais au
+Conseil.»
+
+Reinette invita promptement Lumineuse, Prévoyante & Prudente. Elles
+arriverent. «Vous avez bien fait de nous appeller, lui dit tout bas la
+Fée Prudente. Quant à moi, mon avis vous est interdit; mais ma présence
+vous garantira d’une partie des piéges que pourroient vous tendre mes
+anciennes.» Reinette leur exposa la situation où le Prince son époux &
+elle se trouvoient. Lumineuse aussi-tôt donna vingt projets, que
+Prévoyante détruisoit à mesure que sa compagne les exposoit. Reinette
+expliqua humblement ceux de son mari. Prévoyante se mit à sourire, & lui
+fit une longue énumération de tout ce qu’il ne falloit pas qu’il fît. Le
+Prince arriva, les écouta, se tenoit les côtes de rire, & partit pour ne
+suivre que son avis. Les trois Fées se retirerent en lui souhaitant bien
+du succès.
+
+Pendant l’espace d’une année tout alloit assez bien; mais un jour, en
+entrant dans l’appartement de Régentine, on la trouva disparue. Peu de
+jours avant, Reinette avoit mis au monde un Prince & une Princesse. Elle
+n’étoit pas encore éveillée, le Prince défendit qu’on lui annonçât cette
+nouvelle avant qu’on eût fait toutes les recherches possibles. Elles
+furent vaines. On ne put sçavoir ce que Régentine étoit devenue. Enfin
+il fallut bien en instruire ses filles. Elles furent dans un desespoir
+si violent qu’elles penserent en perdre la vie. Cet événement redoubla
+la mélancolie dans laquelle Céleste étoit depuis long-temps tombée.
+Colibri faisoit ce qu’il pouvoit pour la distraire, & n’y put réussir.
+«Vous êtes une singuliere femme, lui disoit-il quelquefois; vous avez
+tout à souhait; vous n’avez pas une fantaisie qui ne soit sur le champ
+satisfaite; vous ne formez pas un desir, qui ne devienne une réalité; je
+n’ai d’yeux que pour vous; je fais vos volontés du matin au soir, & vous
+ne vous trouvez pas heureuse. Que vous faut-il donc?--Je n’en sçais
+rien, répondit-elle; mais je m’ennuie.»
+
+Reinette fut aussi vivement touchée que Céleste de la perte de sa mere;
+mais son caractére n’étant pas le même, la douleur produisit sur elle
+des effets différents. «Je suis mere aussi, se disoit-elle; il faut que
+je me conserve pour élever mes enfants: mon mari est à la tête des Etats
+de ma mere; il est surchargé d’affaires; sans vouloir m’en mêler au-delà
+de ce qu’il jugera à propos, voyons si je ne peux pas lui être utile.
+Par exemple, visitons la veuve & l’orphelin, voyons si le pauvre dans sa
+chaumiere n’est point abandonné! J’ai des peines, consolons ceux qui en
+ont plus que moi. Le soir, je rentrerai le cœur plein de joie du bien
+que j’aurai répandu autour de moi, & je me trouverai heureuse. Alors le
+Prince mon époux verra mon visage toujours serein & gai; j’emploierai
+mes talents à le délasser des affaires, & il me verra chaque jour avec
+un nouveau plaisir. Je vois bien que je ne dois plus compter sur la
+protection des Fées. Rendons-nous heureuses par nous-mêmes & sans le
+secours des autres.»
+
+Reinette mit à profit ses réflexions. Elle suivit son plan exactement.
+Elle eut bientôt sujet de s’en applaudir.
+
+Le Prince Songecreux, dont les Etats n’étoient séparés de ceux de
+Régentine que par une petite riviere qui en bornoit les limites, trouva
+un jour en feuilletant dans ses archives, que son arriere-bisaïeul avoit
+été possesseur de l’apanage dont jouissoit Reinette. Il trouvoit bien la
+cession qui en avoit été faite en bonne forme; mais il prétendoit
+qu’elle ne donnoit pas le droit à Régentine d’en disposer en faveur d’un
+gendre, & qu’il devoit lui revenir après elle, faute d’enfants mâles. Il
+dépêcha un Ambassadeur à Pacifique pour lui signifier ses prétentions.
+Pacifique ne laissa pas que d’en être alarmé. Il examina tous les titres
+de Régentine, & trouva qu’en effet elle avoit disposé en sa faveur un
+peu legerement de son héritage. Reinette lui représenta cependant que
+comme régent & comme gendre, il ne pouvoit se dispenser de défendre les
+droits de sa mere, & qu’il falloit promptement mettre tout le pays sous
+les armes & garnir les frontieres. L’avis du Conseil fut au contraire
+d’éluder la question, & de répondre qu’il seroit temps de l’examiner
+quand l’héritage seroit vacant. Régentine existoit; elle pouvoit revenir
+d’un moment à l’autre; enfin, ce n’étoit pas le moment d’écouter de
+telles prétentions, ni de les disputer. Cet avis pouvoit être le plus
+prudent, il plaisoit même assez à Pacifique; mais la vanité de Reinette
+fut blessée qu’on osât mettre en question le pouvoir & les droits de sa
+mere. Les Ambassadeurs furent renvoyés & la guerre défensive résolue.
+
+EMILIE.
+
+Sera-t-elle bientôt finie la guerre, Maman; je ne l’aime pas, car je n’y
+entens rien.
+
+LA MERE.
+
+Je m’en doute, aussi je veux vous en épargner les détails.
+
+EMILIE.
+
+Mais Maman, pourquoi Reinette ne consulta-t-elle pas Prudente avant de
+faire la guerre?
+
+LA MERE.
+
+Vous avez raison; elle auroit d’autant mieux fait, qu’il n’est pas sage
+de prendre un parti dans le premier mouvement du ressentiment. Enfin,
+elle négligea cette sage précaution, & tout fut en armes. Songecreux
+arriva en personne pour attaquer Pacifique dans ses Etats; & comme vous
+n’aimez pas les détails, vous sçaurez seulement, qu’après s’être bien
+défendu, toujours battu & poussé de poste en poste, Pacifique fut fait
+prisonnier & ses troupes dispersées. Songecreux resta vainqueur,
+s’empara des Etats de Régentine par droit de conquête, & Reinette fut
+obligée de fuir chez sa sœur avec ses deux enfants, sans biens & sans
+moyen de racheter son mari. Sa désolation dans le premier instant fut
+extrême. Elle se repentit d’avoir déterminé son mari à faire la guerre;
+mais il étoit trop tard; elle sentit que de vains regrets ne remédient à
+rien. Elle avoit emporté avec elle toutes ses pierreries & ses diamants.
+Elle les vendit pour payer la rançon de son mari. Colibri & Céleste
+reçurent Pacifique, & lui offrirent, ainsi qu’ils avoient fait à
+Reinette, tout ce qui étoit en leur pouvoir. Pacifique reçut leurs
+offres avec reconnoissance, mais le malheur de se trouver à son âge
+frustré de belles espérances lui donna un profond chagrin. Sans état,
+sans revenu, chargé d’une femme & de deux enfants, cette situation
+l’affecta si vivement, qu’elle changea tout-à-fait son caractére. Il
+étoit sombre, inégal, inquiet, tout l’impatientoit & lui donnoit de
+l’humeur; il grondoit sa femme, ses enfants: enfin, il devint
+insupportable. Reinette, peu accoûtumée aux mauvais traitements &
+bisarreries, gémissoit en secret d’un changement si funeste; mais comme
+elle avoit un grand courage, elle n’opposa à ces mauvais traitements
+qu’une patience inaltérable, de la douceur & de la fermeté. Voyant
+combien elle étoit nécessaire à son mari & à ses enfants, elle fit taire
+jusqu’à sa douleur secrette, & pour y parvenir elle mit en usage toutes
+ses ressources; elle passoit sans cesse d’une occupation à une autre;
+elle n’étoit jamais un instant à rien faire, & elle parvint à se faire
+une maniere d’être agréable. Sa santé à la fin s’altéra, sans que son
+courage en fût ébranlé. On la voyoit toujours avec un visage serein &
+gai, & souvent elle parvenoit à tirer Pacifique de sa mélancolie.
+
+«Qu’est-ce donc que les hommes, s’écrioit Colibri! Ma femme possede tout
+ce que l’on imagine de plus nécessaire au bonheur; elle meurt d’ennui &
+de chagrin; elle est maussade & insipide. Ma belle-sœur est accablée de
+tous les revers possibles; elle est gaie & heureuse, & sa conversation
+enchante; on ne la quitte qu’à regret. J’ai épousé la plus belle femme
+de la terre; sa figure se perd tous les jours par sa faute. Reinette
+étoit laide; sa santé est foible & se détruit, & plus elle prend
+d’années, plus sa physionomie devient interessante. Ah! je n’y comprens
+plus rien.»
+
+Ces réflexions que faisoit Colibri, Céleste un beau matin les fit aussi.
+Elle comprit par l’exemple de sa sœur que son desœuvrement & l’yvresse
+où elle avoit été de sa belle figure, étoient la premiere cause de sa
+tristesse. Elle s’avoua que depuis qu’on ne lui disoit plus qu’elle
+étoit belle, on n’avoit plus rien à lui dire. Il lui vint dans l’esprit
+qu’apparemment il valoit mieux être aimable que d’être belle; & elle
+forma la résolution de se retirer de l’apathie où elle vivoit depuis si
+long-temps. Elle demanda des Livres à sa sœur, & lui communiqua son
+projet. Reinette en fut enchantée & voulut l’aider dans sa reforme. Un
+événement qui fut le premier malheur réel que Céleste eût essuyé, acheva
+de la faire rentrer en elle-même; car jusques-là elle avoit un peu
+confondu les contrariétés indispensables dans la vie, avec les malheurs.
+Le Prince Colibri fut tué à la chasse, d’un coup de fusil. Céleste fut
+au desespoir de la mort de son mari. Ce malheur touchoit de très-près
+Reinette & Pacifique, & par plus d’une raison. Quel alloit être leur
+asyle? Céleste n’avoit point d’enfants & le pere de Colibri rentroit
+dans tous les droits dont il s’étoit dépouillé volontairement en mariant
+son fils. Reinette instruite par l’expérience & par le malheur, ne
+manqua pas cette fois d’appeller la Fée Prudente à son secours. Elle
+arriva. «Je suis contente, lui dit-elle, de la maniere dont vous vous
+êtes tirée de vos épreuves, & dont vous avez réparé vos fautes. Vos
+malheurs finiront bientôt. Il ne faut plus que perfectionner votre
+ouvrage, en rendant à votre sœur le service de la soûtenir dans le
+découragement qui s’emparera d’elle plus d’une fois avant d’embrasser
+une vie aussi utile & aussi occupée que la vôtre.--Et ma mere, s’écria
+Reinette? Madame par pitié, donnez-m’en des nouvelles; je ne cesse de la
+pleurer.--Votre mere existe, & vous la reverrez bientôt, répondit la
+Fée.--Et ses Etats... continua tristement Reinette; elle les a perdus
+par ma faute!--Ne veuillez point pénétrer dans l’avenir, reprit
+Prudente; soyez plus circonspecte & espérez la récompense de votre
+mérite.--Et bien, je me tais, dit Reinette; mais que devons-nous faire
+ma sœur & moi? Quelle conduite devons-nous tenir?--La plus simple est
+toujours la meilleure, répondit la Fée; notifiez la mort du Prince à son
+pere, & attendez. Mais vous devez bannir toute crainte, je serai
+désormais toujours à vos côtés, & vous n’agirez plus qu’inspirée par
+moi. Je vous quitte pour vaquer à d’autres affaires; mais je ne vous
+perdrai point de vue. Voici trois présents que je vous fais,
+servez-vous-en à propos. Quand vous vous trouverez embarrassée, vous
+casserez cette noisette, & vous suivrez la premiere pensée qui vous
+viendra dès qu’elle sera ouverte; ensuite vous en remettrez les morceaux
+dans votre poche, ils se reprendront tout seuls, & à chaque nouvel
+embarras, vous la casserez de nouveau. Voici un flacon qui renferme une
+liqueur qui a la vertu de rendre la beauté, vous en ferez l’usage qu’il
+vous plaira. Ce Livre-cy est le plus précieux de mes dons, dit-elle, en
+tirant de sa poche un petit Livre bleu dont les feuillets étoient
+blancs. Vous êtes jeune encore, & il vous reste bien des choses à
+connoître. Ecrivez-y chaque jour vos réflexions, sur tout ce qui vous
+sera arrivé & sur ce que vous avez à faire le lendemain, mettez-le sous
+votre oreiller, en vous éveillant vous y trouverez mes réponses. Adieu,
+profitez & ne vous découragez pas.»
+
+Reinette remercia beaucoup la Fée, mit ses présents dans sa poche, &
+courut chez sa sœur pour lui faire part des conseils de Prudente. Au
+moment d’entrer dans son appartement, elle pensa qu’elle n’avoit point
+demandé, si elle pouvoit lui parler de sa mere & des présents que la Fée
+lui avoit faits; elle se trouva fort embarrassée, & elle cassa sa
+noisette. Elle y trouva un billet où il étoit écrit: _De votre mere
+seulement._ «C’est bon, dit-elle en elle-même; ce sera un moyen pour
+hâter le changement de ma sœur.» Elle remit les morceaux de sa noisette
+dans sa poche. Elle lui annonça en effet que sa mere se réveilleroit
+aussi-tôt qu’elle se seroit corrigée des petits défauts contractés dans
+l’opulence & dans l’oisiveté, & elle parvint en même temps à calmer sa
+grande douleur, en lui montrant toujours le retour de sa mere attaché
+aux efforts qu’elle feroit sur elle-même.
+
+On se hâta de faire part de la mort de Colibri à son pere. Ce bon
+vieillard s’étoit retiré dans une petite Terre, où il vivoit
+paisiblement avec quelques Gentilshommes de son voisinage. Il reçut
+cette nouvelle avec les démonstrations de la plus vive douleur. Celui
+qui avoit été chargé de la lui annoncer, lui dit, que Céleste attendoit
+ses ordres. Il rêva un moment, ensuite il dit: «Mon bien est bien à moi,
+j’en peux faire ce que je veux; dites à Céleste, au Prince Pacifique & à
+Reinette de venir me voir, je leur ferai connoître mes intentions.»
+Plusieurs jours se passerent pendant lesquels Céleste, aidée des
+conseils de sa sœur, fit des progrès rapides; mais la perte qu’elle
+avoit faite se représentoit toujours à elle avec amertume, & sa douleur
+détruisoit sensiblement sa figure. La premiere idée de Reinette fut de
+lui donner son flacon, mais se rappellant que sa beauté avoit été cause
+des défauts qui l’avoient rendue si malheureuse, elle remit à un autre
+temps à en faire usage.
+
+Elles se préparerent avec le Prince Pacifique à aller rendre visite au
+Prince Tout-Rond. En arrivant chez lui, on leur dit que l’on doutoit
+qu’il pût les recevoir, parce que n’ayant pas de portrait du défunt, il
+étoit occupé à écrire dans le pays de Colibri, pour qu’on lui en envoyât
+un qui ressemblât à son fils quand il étoit sous cette forme, & il avoit
+défendu qu’on l’interrompît tant qu’il écriroit. Reinette demanda s’il
+étoit long-temps ordinairement dans son cabinet, on répondit qu’il
+n’étoit guere plus de vingt-quatre heures à écrire une Lettre.
+Pacifique, à qui cette visite repugnoit beaucoup, fut d’avis de s’en
+aller. Céleste & Reinette lui représenterent que le bon-homme pourroit
+en être blessé. Pacifique insista. Reinette passa dans un cabinet pour
+consulter sa noisette. Elle la cassa; il en sortit un charmant Colibri.
+Reinette aussi-tôt rentra, & pria un Valet de chambre de présenter cet
+oiseau de sa part à son maître. Il n’hésita pas de lui obéir, bien sûr
+du plaisir qu’il alloit lui faire. Céleste & Pacifique ne comprenoient
+pas où Reinette avoit pris ce Colibri. Elle leur dit que c’étoit un
+présent que venoit de lui faire la Fée Prudente.
+
+Le Prince & les deux Princesses furent bientôt admis en la présence du
+beau-pere de Céleste. Il combla Reinette de remerciments. «Vous m’avez
+rendu un grand service, lui dit-il, car je ne suis pas grand écrivain;
+ce n’est pas que je n’aye écrit comme un autre; mais, ma foi, il y a
+temps pour tout.» Après cette belle harangue, il embrassa sa
+belle-fille, & se mit en frais pour la consoler; puis il passa avec
+Pacifique dans son cabinet: ils furent environ une heure ensemble
+pendant laquelle Céleste & Reinette ne laisserent pas que d’être fort en
+peine du motif de cette conversation. Enfin, elle finit. Ils revinrent.
+«J’ai voulu sçavoir, dit le bon-homme, ce que le Prince Pacifique avoit
+dans l’ame; je suis content de lui, & comme je n’ai plus d’enfant, je
+l’adopte, & je le fais mon héritier. Dès aujourd’hui il peut entrer en
+jouissance de mes Etats; je lui remets tous mes droits, tels que je les
+avois cédés à mon fils; je ne me réserve que mon petit canton de terre.
+Mais j’y mets cependant la condition qu’il fera un sort convenable à la
+veuve du Prince Colibri, dit-il à Céleste.--Fixez-le vous-même, Madame,
+je m’en rapporte à vous, répondit Pacifique; je n’ai aucun droit au
+bienfait que je reçois; je serai trop content de ce qui me
+restera.--Prince, répondit Céleste, ce sera ma sœur qui me guidera sur
+la demande que j’aurai à vous faire...» Elle alloit continuer, mais un
+grand bruit qu’on entendit tout-à-coup l’interrompit. Une musique
+céleste se fit entendre, & l’on vit descendre du ciel un palais de
+crystal avec des portes de rubis & d’émeraudes. «Quel diable de train
+est-ce là, s’écria le Prince Tout-Rond? Est-ce encore quelque Fée qui
+vient faire des siennes, elles ne me laisseront jamais en repos?
+Mesdames, c’est à vous sans doute à qui elles en veulent, je vais
+m’enfermer dans mon cabinet avec mon charmant Colibri, & quand elles
+seront parties, vous n’avez qu’à me faire appeller; il y a long-temps
+que je ne me mêle plus des affaires des Grands.--Je vous demande la
+permission de vous suivre, Prince, lui dit Pacifique, je ne suis guere
+plus curieux que vous de la conversation de ces Magiciennes.--A la bonne
+heure, reprit le vieillard, mais partons.»
+
+Dès qu’ils furent sortis du salon, le palais, qui s’étoit placé dans la
+cour, s’ouvrit; & les trois Fées, Lumineuse, Prévoyante & Prudente en
+sortirent. «Où sont les Princes, demanderent-elles?» Les Princesses
+n’osoient répondre. «Point tant de façons», dit Prévoyante en frapant de
+sa baguette le cabinet où ils s’étoient retirés. La porte s’ouvrit.
+«Nous venons, dit la Fée, vous donner un bon avis, Prince. Nous
+approuvons fort le don que vous faites de vos Etats au Prince Pacifique,
+dit-elle au beau-pere de Céleste; mais gardez-vous de le publier; les
+succès de Songecreux pourroient l’engager à s’emparer aussi de vos
+Etats, s’il vous voyoit y renoncer. Il faut tenir vos dispositions
+secrettes. Il faut retourner prendre la place de votre fils. Pacifique
+gouvernera en effet; mais il gouvernera en votre nom jusqu’à ce que vous
+n’ayez plus rien à redouter de Songecreux.--L’avis est bon, dit le
+vieillard, je n’en disconviens pas; mais quand n’aurons-nous plus rien à
+redouter de Songecreux?--Quand il plaira à Céleste, dit la Fée
+Lumineuse, voilà tout ce qu’il nous est permis de vous annoncer.--Moi,
+s’écria-t-elle, & comment cela dépend-il de moi?--Oh qu’oui reprit
+Tout-Rond, attendez-vous qu’elles répondent à cela? Allons, allons, il
+faut prendre son parti, & faire comme elles l’entendent. Mais, Mesdames,
+entre vous trois, ne pourriez-vous pas me rendre un service?...--Il est
+rendu, se hâta de répondre la Fée Lumineuse, qui avoit pénétré la
+demande qu’il vouloit leur faire.--Oh parbleu! Je vous défie, Madame
+Lumineuse, avec tout votre esprit, de deviner ce que je voulois
+dire.--Vous vouliez, lui dit-elle, nous demander de faire parler
+Colibri; il répondra désormais à toutes les questions que vous lui
+ferez, toutes les fois que vous le tiendrez sur le doigt, & que vous le
+regarderez fixement; mais il ne sera entendu que de vous, & il ne
+parlera jamais que vous ne l’interrogiez.--Bravo, répondit le bon-homme,
+c’est encore mieux que je ne demandois. Vivent les Fées! C’est un
+plaisir d’avoir à faire à elles. Mais voyons cependant si vous ne
+m’attrapez pas.» Il prit le petit Colibri sur son doigt, & lui demanda
+quelque chose à l’oreille, puis le regarda fixement, ce qui fit venir
+les larmes aux yeux de Céleste. «Il parle comme un Oracle, s’écria-t-il!
+Eh bien, Mesdames, vous dites donc...--Je dis, reprit Prudente, que vous
+perdez le temps en paroles inutiles. Partez, retournez dans vos Etats,
+abandonnez cette bicoque...--Bicoque vous-même, reprit Tout-Rond;
+pourquoi injuriez-vous ma maison, Madame? je la quitte avec peine, &
+puis je n’aime point à voyager.--Ne faut-il pas aussi vous en épargner
+la peine, reprit Prévoyante? Allez vous coucher, & levez-vous demain de
+bonne heure, car vous aurez plus d’une affaire.--Je ne demande pas
+mieux, reprit-il encore, mais je suis en peine des Princesses & de
+Pacifique; je n’ai d’appartement ici que pour moi, &...--Vous devenez
+modeste ou vilain, dit Prévoyante en l’interrompant; où donne cette
+porte que voilà au fond de votre cabinet?--Pardieu, dit-il, c’est ma
+garderobe, prétendez-vous les coucher là?--Vous ne nous en imposez pas,
+reprit Prévoyante.» En disant cela, elle frapa la porte de sa baguette;
+la porte s’ouvrit, & l’on vit un magnifique appartement destiné à
+Reinette & à son mari. De-là on passa dans un autre plus petit, & décoré
+suivant l’étiquette des veuves, ce qui désignoit que Céleste devoit
+l’occuper. «Vous avez très-bien fait d’y pourvoir, Mesdames, dit le
+bon-homme, en admirant les appartements; tant que vous ne ferez que de
+ces tours-là, vous serez les bien venues. Si vous voulez aussi vous
+mêler du souper, je crois qu’il n’y aura pas grand mal, & alors je vous
+proposerai sans façon...--Et où est la sale à manger, demanda
+Prudente?--La sale à manger, dit-il, partout où je me trouve quand j’ai
+faim. Ici par exemple!» Aussi-tôt une table somptueusement servie
+descendit du plafond, & l’on se mit à table. Céleste paroissoit seule
+insensible à toutes ces merveilles. Elle regardoit les larmes aux yeux
+le petit Colibri que son beau-pere tenoit toujours sur son doigt. La Fée
+Lumineuse consulta ses compagnes pour sçavoir si elles ne tâcheroient
+pas par quelques charmes d’abréger le terme de ses regrets, & il fut
+résolu qu’on en donneroit le pouvoir à Reinette, dont Prudente guidoit
+toutes les actions.
+
+Le souper fait, les Fées prirent congé de la compagnie, chacun se retira
+dans son appartement, se coucha, & le lendemain en se réveillant, ils se
+trouverent tous transportés dans le palais de Céleste. Tout rentra dans
+l’ordre ordinaire. Pacifique se mit à gouverner; le bon vieillard
+causoit toute la journée avec son Colibri. Reinette reprit ses
+occupations, & Céleste fit tous ses efforts pour l’imiter. Elle
+consultoit toujours sa sœur; celle-ci consultoit son Livre bleu & sa
+noisette, & tout alloit le mieux du monde. La paix & l’union regnoient
+entre eux. Céleste finit par se trouver heureuse. Tous les soirs on
+chantoit en chorus:
+
+ Où peut-on être mieux
+ Qu’au sein de sa famille?
+
+Une année se passa ainsi sans qu’il arrivât rien de remarquable. Un jour
+où ils étoient tous rassemblés, on leur annonça la visite de Songecreux.
+Cela les fit trembler. Il fallut pourtant bien le recevoir. La curiosité
+l’attiroit, & il ne le cacha pas. Il avoit tant entendu parler du
+bonheur de cette famille & du mérite de celle qu’il avoit dépouillée de
+son héritage, qu’il voulut en juger par lui-même. Il se fit accompagner
+par un de ses neveux, qui étoit un jeune Prince d’une beauté parfaite;
+aussi on l’appelloit Phénix. La réception qu’on leur fit, fut assez
+froide. Le jeune Prince trouva Céleste fort au-dessous de la réputation
+de sa beauté, mais beaucoup plus aimable qu’on ne le lui avoit dit.
+
+De retour chez son oncle, il ne parloit que de la _Famille heureuse_;
+c’est le nom qu’on lui donnoit à vingt lieues à la ronde. «Mon oncle,
+disoit Phénix, avez-vous remarqué ces deux sœurs? Et Céleste, quelle
+modestie dans ses regards!--Ne m’interrompez pas, je songe... répondoit
+Songecreux.--Et à quoi songez-vous, mon oncle?--A ce qui me plaît, mon
+neveu.» Songecreux fut trois mois entiers à songer tout seul à ce qui
+lui plaisoit sans jamais en faire part à personne. Pendant ce temps,
+Phénix alloit fréquemment faire sa cour aux Princesses; il les trouvoit
+toujours occupées & toujours plus aimables. Il prit pour Céleste un goût
+si vif, qu’il vint un jour interrompre les rêveries de son oncle; il se
+jetta à ses genoux, & lui avoua qu’il ne pouvoit plus vivre sans épouser
+Céleste. «Parbleu, lui répondit Songecreux, tu aurois bien dû me le dire
+plutôt: il y a trois mois que je songe comment je pourrois faire pour
+réparer le mal que j’ai fait à toute cette famille, sans leur avouer que
+j’ai eu tort, & je ne trouvois rien. Mais voilà l’arrangement tout fait:
+tu épouseras Céleste; je te donne mes Etats, après moi s’entend, & je
+rens à Reinette & à Pacifique pour présent de noces ce que je leur ai
+pris.» Phénix fut dans un transport de joie difficile à rendre. «Je vous
+tiens quitte des remerciments, lui dit son oncle, allez-vous-en trouver
+votre céleste épouse, & laissez-moi, il faut que je me remette à
+songer.--Et pourquoi faire, mon oncle?--Belle demande! Et le contrat &
+la noce? Laissez-moi songer, vous dis-je, & partez.» Phénix ne se le fit
+pas dire deux fois. Il s’adressa au Prince Pacifique, & lui dit les
+intentions de Songecreux, en le priant de lui être favorable auprès de
+Céleste. Reinette, qui vit dans cette proposition l’accomplissement de
+tout ce qu’avoit annoncé Prudente, pressa sa sœur d’accepter la main de
+Phénix. On consulta cependant son beau-pere, qui répondit: «Eh! mais,
+qu’est-ce qu’on prétend donc que je devienne moi? Est-ce que je resterai
+tout seul ici?--Il ne tiendra qu’à vous, lui dit Reinette, de venir
+demeurer avec nous.--Parbleu, Princesse, vous n’en serez pas dédite; à
+ce compte, je consens à tout.»
+
+Dès que le mariage fut public, Songecreux vint lui-même chercher
+Reinette & Pacifique pour les remettre en possession de leurs biens, ce
+qui se fit avec la plus grande solemnité. Reinette ne fut pas plutôt
+dans son palais qu’elle courut avec Céleste à l’appartement de leur
+mere. Elles entrerent en tremblant dans le boudoir où elle s’étoit
+endormie, & dont elle avoit disparu. Reinette, plus vive que sa sœur,
+entra la premiere, & jetta un cri, en voyant sa mere qui se réveilla en
+sursaut au bruit qu’elle fit. On peut plus aisément se représenter que
+d’écrire les transports de joie des deux Princesses & de Régentine. Les
+Princes furent appellés. Le bruit du retour de Régentine se répandit
+bientôt, & la satisfaction devint générale. Régentine donna son
+consentement au mariage de Céleste. Elle apprit l’heureux changement qui
+s’étoit fait dans son caractére & dans sa façon de penser, & pensa en
+mourir de plaisir. Reinette fit présent à sa sœur de son flacon de
+beauté; mais elle dédaigna d’en faire usage, bien sûre par son
+expérience que la beauté ne rendoit point heureuse.
+
+Les Fées assisterent aux noces de Céleste, & l’on chanta un hymne en
+l’honneur de Prudente & de Prévoyante. Céleste convint, & promit de ne
+jamais oublier, que la beauté ne l’avoit jamais rendue heureuse, qu’elle
+avoit été au contraire un obstacle à son bonheur, & qu’elle n’avoit joui
+d’une satisfaction sans nuage que depuis qu’elle avoit contracté
+l’habitude de faire succéder sans cesse une occupation à une autre.
+
+Depuis cet événement, ils ont tous vécu heureux. Les Fées fixerent les
+limites des Etats de Régentine, de Songecreux & du pere de Colibri; ils
+furent entourés d’une riviere profonde. Ce pays est inaccessible à tous
+ceux qui ne sont pas aussi vertueux que ses habitants. Ce qui fait que
+depuis on l’a toujours appellé _l’Isle heureuse_.
+
+ * * * * *
+
+LA MERE.
+
+Eh bien! comment trouvez-vous cette histoire?
+
+EMILIE.
+
+Elle m’a fort amusée, Maman; je voudrois bien ressembler à Reinette.
+
+LA MERE.
+
+Vous sçavez ce qu’il faut pour cela?
+
+EMILIE.
+
+Oui, Maman, je la lirai encore, n’est-ce pas?
+
+LA MERE.
+
+Quand il vous plaira.
+
+EMILIE.
+
+Il y a bien des choses que je vous prierai de m’expliquer.
+
+LA MERE.
+
+Volontiers. Mais ce sera pour un autre jour.
+
+
+
+
+DOUZIEME CONVERSATION.
+
+
+EMILIE.
+
+Que ferons-nous aujourd’hui, Maman?
+
+LA MERE.
+
+Ce que vous voudrez. Voyez ce que vous voulez faire; vous avez bien
+rempli vos devoirs, je vous laisse maîtresse de choisir vos occupations
+pour le reste de la journée.
+
+EMILIE.
+
+Vous êtes bien bonne, ma chere Maman! Eh bien, il faut si vous voulez...
+ou bien je voudrois... Oh non, non, tenez, Maman, causons, cela vaudra
+mieux.
+
+LA MERE.
+
+Cela vaudra mieux que quoi?...
+
+EMILIE.
+
+Que tout ce qui me passoit par la tête. Mais, Maman, si vous voulez,
+puisque vous êtes contente de moi, j’aime mieux causer. Il y a près de
+huit jours au moins, Maman, que nous n’avons parlé ensemble.
+
+LA MERE.
+
+Je croyois que nous causions ensemble tous les matins.
+
+EMILIE.
+
+Ah! oui, mais c’est à déjeûner ou en étudiant; mais faire la
+conversation comme une Dame, il y a bien long-temps.
+
+LA MERE.
+
+Cela est vrai. Eh bien, je vous écoute, avez-vous bien des choses à me
+dire?
+
+EMILIE.
+
+Oui, Maman, mais commencez.
+
+LA MERE.
+
+Volontiers! Par exemple, il me passe aussi une idée par la tête; rendez
+moi un peu compte de tout ce qui vous est arrivé, & de la maniere dont
+vous avez passé votre temps depuis notre derniere conversation.
+
+EMILIE.
+
+Ah! voyons. Premierement, ma chere Maman... faut-il parler de mes
+devoirs?
+
+LA MERE.
+
+S’ils vous ont fait faire quelques réflexions nouvelles depuis que nous
+en avons parlé à la bonne heure.
+
+EMILIE.
+
+Non. Ainsi je dirai seulement que Lundi dernier nous sommes sorties
+ensemble.
+
+LA MERE.
+
+Et où avons-nous été, je ne m’en souviens pas trop?
+
+EMILIE.
+
+Comment, Maman, vous ne vous en souvenez pas? je m’en souviens bien,
+moi; nous avons été acheter de la soie pour faire de la tapisserie, &
+nous avons trouvé une Dame qui étoit si impertinente; vous sçavez bien
+Maman, cette Dame qui étoit dans la boutique.
+
+LA MERE.
+
+Ah! oui vraiment, je me la rappelle; mais j’avois oublié & la Dame & son
+impertinence.
+
+EMILIE.
+
+Elle avoit pourtant grand tort.
+
+LA MERE.
+
+C’est pour cela que j’ai été si pressée de l’oublier, d’autant qu’elle a
+été très-fâchée de l’impertinence qu’elle m’a faite.
+
+EMILIE.
+
+Je le crois.
+
+LA MERE.
+
+Vous avez donc senti qu’elle avoit eu tort.
+
+EMILIE.
+
+Oui Maman!
+
+LA MERE.
+
+Et en quoi?
+
+EMILIE.
+
+Mais parce qu’elle est entrée dans cette boutique comme une folle,
+qu’elle a voulu prendre votre chaise en vous faisant ranger, & sans
+seulement faire la révérence, comme si vous étiez une Femme de chambre.
+
+LA MERE.
+
+Si j’avois été une Femme de chambre, elle n’auroit donc pas eu tort?
+
+EMILIE.
+
+Non Maman!
+
+LA MERE.
+
+Vous vous trompez, Emilie. Sa Femme de chambre n’auroit pas eu le droit
+de lui résister comme moi; mais la Dame auroit eu tout autant de tort.
+
+EMILIE.
+
+Comment cela, Maman?
+
+LA MERE.
+
+En se conduisant comme elle l’a fait, elle étoit impertinente avec moi,
+elle auroit seulement été impolie avec une Femme de chambre; & il ne
+faut être impolie avec personne. Voilà précisément en quoi consiste la
+faute que son étourderie lui a fait faire.
+
+EMILIE.
+
+Voilà donc pourquoi, Maman, vous me dites toujours de faire la révérence
+à tout le monde.
+
+LA MERE.
+
+Sans doute; il faut s’accoûtumer de bonne heure à cette politesse
+générale, qui n’est jamais déplacée & qui n’a rien de faux.
+
+EMILIE.
+
+Est-ce que la politesse est de la fausseté?
+
+LA MERE.
+
+Quand elle est exagérée, quand elle est outrée, elle en a l’air.
+
+EMILIE.
+
+Qu’est-ce que c’est que la politesse, Maman? Car c’est une de ces choses
+que j’entens à-peu-près & que je voudrois bien sçavoir tout-à-fait.
+
+LA MERE.
+
+La politesse est une expression douce & volontaire des sentiments
+d’estime & de bienveillance que nous éprouvons. Elle se marque par le
+maintien, ou par les paroles. Elle est quelquefois aussi une simple
+marque d’égards.
+
+EMILIE.
+
+C’est quand on fait la révérence à ceux devant qui on passe sans les
+connoître qu’elle est une marque d’égards, n’est-ce pas, Maman?
+
+LA MERE.
+
+Oui précisément. Celle-là est sans conséquence, & il vaut mieux la
+prodiguer que d’y manquer.
+
+EMILIE.
+
+Et l’autre?
+
+LA MERE.
+
+Celle qui se marque par les propos affables, ou par ce qu’on appelle
+compliment d’usage, demande plus de distinction, pour ne pas passer les
+bornes de la droiture. Je vous les ferai faire à mesure que l’occasion
+s’en présentera.
+
+EMILIE.
+
+Pourquoi pas à présent, ma chere Maman?
+
+LA MERE.
+
+C’est que les maximes générales sont presque toujours fausses ou
+sujettes à tant d’exceptions, qu’il vaut bien mieux attendre le moment
+où l’exemple se présentera.
+
+EMILIE.
+
+Oui? Eh bien, parlons d’autre chose, Maman, je suis bien aise d’être au
+monde!
+
+LA MERE.
+
+Et pourquoi?
+
+EMILIE.
+
+C’est que c’est joli tout ce qu’on voit. Et puis, il y a des moments où
+je suis si heureuse! si heureuse! Hier, par exemple, cette Comédie où
+vous m’avez menée, cette petite Demoiselle qu’on avoit renvoyée; elle
+étoit bien affligée, elle pleuroit; mais aussi quand je l’ai vu revenir,
+cela m’a fait tant de plaisir!... Comment est-ce qu’elle s’appelle?
+
+LA MERE.
+
+Nanine.
+
+EMILIE.
+
+Oui, Nanine! Pourquoi donc est-ce qu’on l’avoit renvoyée?
+
+LA MERE.
+
+C’est qu’on avoit dit du mal d’elle à son maître, & il l’avoit cru.
+
+EMILIE.
+
+Mais il avoit tort! Pourquoi ne lui demandoit-il pas si cela étoit vrai?
+Moi si j’avois été à la place de ce Monsieur, je lui aurois dit:
+Mademoiselle, on m’a dit... mais qu’est-ce qu’on lui avoit donc dit, je
+ne sçais plus?
+
+LA MERE.
+
+Son maître lui avoit donné de l’argent; elle l’envoyoit en cachette à
+son pere, & l’on l’avoit accusée de l’avoir donné à un autre.
+
+EMILIE.
+
+Eh bien! je lui aurois demandé si cela étoit vrai.
+
+LA MERE.
+
+Vous auriez mieux fait. Mais son maître étoit piqué de ce qu’elle avoit
+manqué de confiance en lui, & il n’écoutoit que son ressentiment.
+
+EMILIE.
+
+Mais elle faisoit bien d’envoyer son argent à son pere; on ne devoit pas
+la punir.
+
+LA MERE.
+
+Certainement. Voyons un peu, quelles réflexions ferons-nous sur tout
+cela?
+
+EMILIE.
+
+Oh, je ne sçais pas, tout cela m’embrouille! Aidez-moi, Maman, s’il vous
+plaît!
+
+LA MERE.
+
+Il me semble que nous pouvons conclure qu’en général il y a un grand
+danger à ne pas donner sa confiance entiere à ceux qui veulent bien nous
+diriger & nous guider.
+
+EMILIE.
+
+Oui, cela est vrai.
+
+LA MERE.
+
+Que l’on est très-blamable de suivre son premier mouvement de colere ou
+de ressentiment, parce qu’on court le risque de faire des injustices
+comme le Comte d’Olban.
+
+EMILIE.
+
+Cela est encore vrai. Ah! est-ce qu’il s’appelle d’Olban, ce Monsieur?
+
+LA MERE.
+
+Oui. Et qu’enfin celui qui n’a rien à se reprocher peut se consoler
+comme Nanine des injustices qu’il essuie, parce que tôt ou tard la
+vérité se découvre, & qu’on rend justice à qui il appartient.
+
+EMILIE.
+
+Oui... Maman, c’est bien commode, la vérité.
+
+LA MERE.
+
+Oui, pour celui qui ne s’en écarte pas, il n’a qu’à se tenir tranquille.
+Et le mensonge, la calomnie, la fausseté sont en revanche bien
+incommodes & bien fatiguants pour ceux qui s’y laissent entraîner. Il
+faut qu’ils travaillent sans cesse à cacher leur duplicité, qu’ils
+craignent toujours d’être découverts; qu’ils se tourmentent, & tout cela
+fort inutilement, car avec le temps ils le seront certainement.
+
+EMILIE.
+
+Oh! pour moi, je dirai toujours vrai, car je n’aime pas à être
+tourmentée. Tenez, Maman; quand j’ai tort, je suis si mal à mon aise, &
+je serois bien pis si je mentois. Oh! mon Dieu, je me cacherois comme
+cela avec mes deux mains sur mon visage; je crois que je n’oserois plus
+jamais me montrer.
+
+LA MERE.
+
+Vous avez raison; car il y a des fautes qui ne s’oublient pas, & le
+mensonge est du nombre. Celui qui s’en est rendu coupable perd l’estime
+& la confiance des hommes, & l’on ne s’en releve jamais. C’est un vice
+bas & avilissant.
+
+EMILIE.
+
+Mais à propos, Maman, vous sçavez bien ce que vous m’avez promis.
+
+LA MERE.
+
+Quoi?
+
+EMILIE.
+
+L’extrait de ce Livre pour apprendre par cœur. Vous l’avez oublié, moi
+je m’en souviens bien.
+
+LA MERE.
+
+Je ne l’ai point oublié, car je l’ai dans ma poche; mais j’attendois que
+vous vous en souvinssiez.
+
+EMILIE.
+
+Ah, ma chere Maman, que vous êtes bonne! Allez-vous me le donner?
+
+LA MERE.
+
+Oui, je serai bien aise que nous le lisions ensemble. Le voici, lisez.
+
+EMILIE.
+
+Voyons.
+
+
+EXTRAIT des Principes moraux.
+
+«Qu’il est doux d’exister, de penser, de sentir. J’existerai pour obéir
+à l’Auteur de la Nature. Je penserai pour connoître la vérité. Je
+sentirai pour aimer la vertu.
+
+«Je ferai le bien, parce qu’il est agréable à faire. Je laisserai le
+mal, parce qu’il remplit le cœur d’horreur & d’amertume.
+
+«J’ouvrirai le matin mon cœur à la joie de pouvoir faire le bien; je me
+livrerai le soir au sommeil avec la satisfaction d’avoir vécu dans
+l’innocence. Je travaillerai le lendemain à faire le bien que je n’aurai
+pas fait la veille.
+
+«Je jouirai de tous les biens de la vie sans orgueil & sans injustice.
+Je me passerai de tout ce que je n’ai point, sans humeur & sans murmure.
+
+«O vérité, sois la lumiere de mon esprit! O vertu, sois la seule
+nourriture de mon ame! O bienveillance, amour, gratitude, amitié, soyez
+les plus douces occupations de ma vie!
+
+«J’aimerai les hommes, parce qu’ils sont mes semblables. J’embellirai
+mon existence de celle des autres. J’étendrai ma bienveillance sur tout
+ce qui existe, afin que mon cœur soit toujours rempli de la douceur
+d’aimer & d’être utile.
+
+«S’il est vrai que les hommes soient plus méchants qu’ils n’étoient, je
+ferai de l’indulgence & de la douceur mes compagnes ordinaires, afin de
+n’être pas malheureuse des vices & des défauts des autres.
+
+«Je serai heureuse du bonheur d’autrui, parce que je le sçaurai dans
+l’aisance. Je plaindrai le malheureux que je ne puis secourir; je
+partagerai ses peines, parce qu’il en sera d’autant soulagé. J’oublierai
+le méchant & ses actions, parce qu’il faudroit le haïr.
+
+«Je ne vivrai que pour aimer ce qui est bon & aimable. Je fermerai mon
+cœur au poison de la haine & de l’envie, afin qu’il n’en soit pas
+corrompu. Je souffrirai les injustices des autres sans me plaindre,
+parce qu’ils sont assez punis d’être méchants.
+
+«Je serai douce & sensible dans le bonheur, afin d’en être digne. Je
+serai patiente & courageuse dans le malheur, afin de le vaincre.
+
+«Je ne murmurerai pas des événements de la vie, parce que je n’en
+connois ni la cause, ni le but. Je regarderai l’immensité de l’univers &
+ses abysmes, afin de me guérir de l’orgueil de me croire quelque chose.
+Je regarderai les soins de l’Auteur de la Nature pour la plus petite de
+ses créatures, afin de ne me point croire abandonnée.
+
+«J’emploierai mon loisir à contempler l’ordre & la magnificence de ses
+ouvrages, afin d’avoir des sujets d’admirer & de me réjouir. Tous les
+êtres sont faits pour obéir à sa loi, & ils ne trouvent leur bonheur que
+dans leur obéissance. Je serai soumise à sa volonté, afin de remplir mon
+heureuse destinée.
+
+«J’admirerai les travaux & les vertus de l’homme, son courage, son
+génie, & la sublimité de ses idées, & je serai aise d’être son
+semblable. O homme, qui t’es dégradé par la bassesse du vice & des
+mauvaises actions, que ton souvenir soit effacé de ma mémoire, afin que
+je ne rougisse pas de mon être!
+
+«O espérance, remplis mon cœur de la certitude de passer ma vie dans
+l’innocence, afin que la paix de mon ame ne soit point altérée! Que mon
+cœur n’éprouve jamais la lassitude de faire le bien! Je regarderai la
+vie comme un bien passager que je rendrai sans regret, parce que je
+l’aurai fait valoir de mon mieux, & que j’en aurai joui pour le bonheur
+des autres & pour le mien. La vertu vaut mieux que la vie, parce qu’elle
+rend l’homme heureux, & qu’il ne faut vivre que pour le bonheur des
+autres & pour le sien.
+
+«O toi, qui régles ma destinée, donne-moi beaucoup de devoirs à remplir,
+afin que mon cœur ait beaucoup de sujets de satisfaction! Que plutôt je
+cesse de vivre que de faire un crime! Que je ne sois jamais assez
+misérable pour causer le malheur d’un être vivant!
+
+«La fausseté sera loin de mon cœur! Le mensonge ne sera point dans ma
+bouche, parce que je gagnerai à me montrer telle que je suis... &c.»
+
+ * * * * *
+
+LA MERE.
+
+Eh bien, comment trouvez-vous cela?
+
+EMILIE.
+
+Quoi! c’est déja fini? Mais il n’y a rien de nouveau là-dedans.
+
+LA MERE.
+
+Comment?
+
+EMILIE.
+
+Mais je sçais tout cela, Maman. C’est ce que nous disons tous les jours.
+
+LA MERE.
+
+Mais le dire ne signifie rien, si vous n’êtes pas convaincue de la
+vérité de ces principes.
+
+EMILIE.
+
+Et comment ne le serois-je pas, Maman? Est-ce que je ne l’éprouve pas?
+Quand j’ai tort, je suis malheureuse; quand je suis sage, je suis
+heureuse; quand j’ai fait du bien à quelque chose, je suis enchantée.
+Quand je vois quelqu’un souffrir, cela me fait de la peine; il semble
+que ce soit moi qui souffre.
+
+LA MERE.
+
+Puissiez-vous toujours, mon Enfant, vous fortifier dans ces sentiments.
+Croyez-moi, apprenez cet extrait par cœur pour vous rappeller à tout
+instant les principes qui doivent diriger votre conduite.
+
+EMILIE.
+
+Ah! Maman, oui, je les apprendrai, je vous le promets; mais, Maman,
+appellons cela les Eléments du bonheur, n’est-ce pas?
+
+LA MERE.
+
+Vous avez raison.
+
+EMILIE.
+
+Nous les cherchions l’autre jour, les voilà tout trouvés! Voulez-vous
+bien me permettre de les copier, je les sçaurai plus vîte.
+
+LA MERE.
+
+Très-volontiers, les voilà. Allez les écrire.
+
+EMILIE.
+
+J’y vais, Maman, & je ne quitterai pas que je n’aye tout fini.
+
+
+FIN.
+
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 77364 ***