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+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 77364 ***
+
+
+
+
+
+
+ CONVERSATIONS
+ ENTRE
+ UNE MERE ET SA FILLE.
+
+
+
+
+ LES
+ CONVERSATIONS
+ D’ÉMILIE.
+
+ Inutilesque falce ramos amputans,
+ Feliciores inserit.
+
+ Horat.
+
+ Nouvelle Édition.
+
+
+ A PARIS,
+ Chez PISSOT, Libraire, Quai des Augustins, près la rue Gît-le-Cœur.
+ M. DCC. LXXVI.
+
+
+
+
+LETTRE
+
+DE L’AUTEUR
+
+A L’ÉDITEUR.
+
+
+_Vous m’aviez désolée, Monsieur, en me disant l’autre jour que mes
+Dialogues n’étoient pas au point où je les croyois. Vous m’avez
+rassurée, en m’apprenant que vous n’y apperceviez ni un plan
+d’éducation, ni même beaucoup de liaison entre les idées. C’est que je
+ai pas eu la prétention de proposer un nouveau plan d’éducation, ni la
+hardiesse de n’écarter de celui que des parents sages suivent
+communément dans l’éducation des Filles. Je n’ai voulu faire qu’un
+Traité de remplissage, si vous me permettez de parler ainsi, & montrer
+comment les heures perdues, les moments de délassement peuvent être
+employés par une Mere vigilante à former l’esprit d’un Enfant & à lui
+inspirer des sentiments honnêtes & vertueux. Il ne s’agit donc ici ni de
+plan ni de systême._
+
+_Cependant, sous ce point de vue même, l’éducation doit être divisée,
+comme dans un systême bien conçu & bien lié, en plusieurs époques, & il
+faudroit faire un travail différent pour chacune. On peut en marquer
+trois principales. La premiere finit à l’âge de dix ans, la seconde à
+quatorze ou quinze ans; la troisieme doit durer jusqu’à l’établissement
+de l’enfant._
+
+_Suivant ce plan, je n’aurois encore essayé à travailler que pour la
+premiere époque où il s’agit de présenter à l’esprit des idées simples,
+de lui enseigner & de l’aider à les déveloper, & de profiter souvent
+d’une niaiserie pour le conduire à des réflexions solides & sensées. Le
+travail pour les deux autres époques seroit infiniment plus sérieux, &
+je ne sçais si j’aurai la force de le tenter lorsque l’âge de ma Fille
+pourra l’exiger._
+
+_Cette confession faite, je vous abandonne, Monsieur, ces Dialogues.
+Faites-en l’usage qu’il vous plaira, puisque vous pensez qu’ils pourront
+être utiles à d’autres enfants. A Paris ce premier Janvier 1774._
+
+
+
+
+CONVERSATIONS
+
+ENTRE
+
+UNE MERE ET SA FILLE.
+
+
+
+PREMIERE CONVERSATION.
+
+
+EMILIE.
+
+Maman, j’ai bien étudié mon Catéchisme, trouvez-vous bon que je
+travaille auprès de vous?... Ah! Maman, venez, venez, j’entens le
+tambour. Ce sont les singes qui passent.
+
+LA MERE.
+
+Mettez-vous à la fenêtre avec votre bonne, mon enfant, quand ils seront
+passés, vous viendrez travailler.
+
+(_Emilie va à la fenêtre, ensuite elle revient._)
+
+EMILIE.
+
+Maman? je les ai vus; pourquoi n’êtes-vous pas venue les voir? Est-ce
+que vous ne les aimez pas?
+
+LA MERE.
+
+Pas beaucoup. Tenez, voilà votre ouvrage, vous broderez jusqu’à cette
+fleur.
+
+EMILIE.
+
+Oui, Maman; mais pourquoi n’aimez-vous pas les singes? Moi, je les aime
+bien.
+
+LA MERE.
+
+Pourquoi les aimez-vous?
+
+EMILIE.
+
+C’est qu’ils sont drolles, ils m’amusent, ils ont une mine!... des
+grimaces!
+
+LA MERE.
+
+Si vous les voyiez de près, ils ne vous amuseroient pas autant; ils sont
+d’un naturel méchant, ils sont traîtres, malins, voleurs...
+
+EMILIE.
+
+Bon!... C’est dommage... mais comme je les vois par la fenêtre, ils ne
+me feront pas de mal; ils ont une drolle de mine... je voudrois pourtant
+bien les voir de près.
+
+LA MERE.
+
+Et qu’est-ce que c’est qu’un singe? Puisque vous les aimez, vous devez
+sçavoir ce que c’est?
+
+EMILIE.
+
+Oui, sûrement? c’est un animal.
+
+LA MERE.
+
+Est-il fait comme un chien, comme un chat?
+
+EMILIE.
+
+Mais non, Maman, il est fait comme un singe.
+
+LA MERE.
+
+A quel animal trouvez-vous qu’il ressemble le plus?
+
+EMILIE.
+
+Je ne sçais pas, Maman, voulez-vous bien me le dire?
+
+LA MERE.
+
+C’est à l’homme; il en a la figure; les mains, les pieds...
+
+EMILIE.
+
+Est-ce que l’homme est un animal?
+
+LA MERE.
+
+C’est un animal raisonnable.
+
+EMILIE.
+
+Pourquoi dites-vous un animal raisonnable, Maman?
+
+LA MERE.
+
+C’est la maniere dont on s’exprime pour distinguer l’homme des bêtes;
+parce que l’homme est la seule créature qui ait l’usage de la raison &
+de la parole.
+
+EMILIE.
+
+Les hommes sont donc des animaux? Cela est drolle! & nous, Maman,
+sommes-nous aussi des animaux?
+
+LA MERE.
+
+Quand je dis _l’homme_, j’entens toutes les créatures humaines; quand je
+dis _un homme_, je désigne seulement alors une créature humaine du genre
+masculin, & quand je dis _une femme_, je désigne une créature humaine du
+genre féminin.
+
+EMILIE.
+
+Ah, Maman, voilà Rosette qui mange ma robe!... mais, Maman, les chiens
+ne parlent pas?
+
+LA MERE.
+
+Non, ils n’ont ni l’usage de la raison, ni celui de la parole; ils
+sentent comme nous la douleur; ils souffrent & se plaignent quand on
+leur fait mal.
+
+EMILIE.
+
+Qu’est-ce qu’ils font, les chiens?
+
+LA MERE.
+
+Ils gardent leurs maîtres, & pour les en récompenser, leurs maîtres les
+nourrissent & ont soin d’eux.
+
+EMILIE.
+
+Et les hommes, pourquoi sont-ils dans le monde?
+
+LA MERE.
+
+Pour y vivre en société.
+
+EMILIE.
+
+Et que font-ils toute la journée?
+
+LA MERE.
+
+Ils s’aident mutuellement dans leurs besoins, dans leurs affaires, &
+même dans leurs plaisirs.
+
+EMILIE.
+
+Et celui qui n’aideroit pas les autres que lui en arriveroit-il?
+
+LA MERE.
+
+Que les autres ne l’aideroient pas, qu’il ne seroit bon à rien, que
+bientôt il ne seroit ni aimé, ni estimé, ni recherché; que bientôt il
+manqueroit de tout, & qu’il finiroit par mourir d’ennui, de besoin & de
+chagrin.
+
+EMILIE.
+
+Il faut donc être utile aux autres pour être heureux?
+
+LA MERE.
+
+C’est un des moyens les plus sûrs pour arriver au bonheur.
+
+EMILIE.
+
+Qu’est-ce que c’est que le bonheur?
+
+LA MERE.
+
+C’est ce que vous éprouvez, mon enfant, quand vous êtes contente de
+vous, & que vous avez satisfait à ce que nous exigeons de vous.
+
+EMILIE.
+
+J’entens, quand j’ai été bien obéissante & que j’ai bien fait mes
+devoirs; mais quand je serai grande, je n’aurai plus de devoirs à faire,
+je n’aurai donc plus d’occasion d’être heureuse?
+
+LA MERE.
+
+Chaque âge a ses devoirs, ses occupations, ses plaisirs...
+
+EMILIE.
+
+Maman, voyez mon ouvrage, il n’est pas mal.
+
+LA MERE.
+
+Est-il fini? Je vous ai dit ne pas quitter votre place que votre tâche
+ne fût faite.
+
+EMILIE.
+
+Mais pourquoi cela, Maman?
+
+LA MERE.
+
+Parce qu’il faut s’accoûtumer à faire de suite ce que l’on fait, & à ne
+point passer sans raison d’une occupation à une autre.
+
+EMILIE.
+
+Mais, Maman, c’est que...
+
+LA MERE.
+
+Point de raisonnement, quand je vous ai dit ce que vous devez faire, il
+faut vous y soumettre sans replique.
+
+EMILIE.
+
+Maman, je vais vous obéir; mais permettez-moi de vous demander pourquoi
+vous voulez bien dans de certains moments que je vous fasse des
+questions, & que je dise tout ce qui me passe par la tête, & que vous ne
+voulez pas le souffrir dans d’autres.
+
+LA MERE.
+
+Quand nous causons ensemble, soit pour votre instruction, soit pour
+votre amusement, vous pouvez avec liberté & avec confiance me
+communiquer toutes vos idées; alors je vous répons, & vos questions ne
+sont point déplacées; mais lorsque je vous prescris votre conduite, vous
+devez obéir sans replique.
+
+EMILIE.
+
+Pourquoi cela, Maman?
+
+LA MERE.
+
+Par respect & par confiance. M’avez-vous jamais vu exiger rien de vous
+qui ne fût pour votre bien?
+
+EMILIE.
+
+Non, Maman.
+
+LA MERE.
+
+Je me suis toujours assujettie autant que votre âge le permet à vous
+expliquer les raisons des ordres que je vous donne; vous le sçavez, d’où
+viendroit donc votre répugnance à m’obéir.
+
+EMILIE.
+
+Cela est vrai, Maman, & je vous assure qu’à l’avenir je vous obéirai
+sans repliquer; mais aussi quand nous causerons, vous me permettez de
+vous dire tout ce que je voudrai.
+
+LA MERE.
+
+Oui, je vous le permets, mais seulement quand nous causerons.
+
+EMILIE.
+
+Causons-nous à présent, Maman?
+
+LA MERE.
+
+Mais il me semble qu’oui, qu’en pensez-vous?
+
+EMILIE.
+
+Oh! je m’en vais vous dire bien des choses... Maman? mais pourquoi
+suis-je au monde?
+
+LA MERE.
+
+Voyez, dites-moi cela vous-même.
+
+EMILIE.
+
+Je n’en sçais rien.
+
+LA MERE.
+
+Et qu’est-ce que vous faites toute la journée?
+
+EMILIE.
+
+Mais je me promene, j’étudie, je saute, je bois, je mange, je ris, je
+cause avec vous quand je suis bien sage.
+
+LA MERE.
+
+Eh bien, voilà jusqu’à présent pourquoi vous êtes au monde; c’est pour
+boire, manger, dormir, rire, sauter, grandir, vous instruire, voilà ce
+que vous avez à y faire, & à mesure que vous grandirez, vos occupations
+& obligations changeront; au lieu d’être au monde pour sauter, danser &
+être à charge aux autres, vous y serez pour travailler, pour être utile,
+pour remplir d’autres devoirs & jouir d’autres amusements.
+
+EMILIE.
+
+Etre à charge aux autres? est-ce que je suis à charge?
+
+LA MERE.
+
+Sans doute, puisque vous êtes un enfant.
+
+EMILIE.
+
+Mais un enfant, c’est une personne.
+
+LA MERE.
+
+Un enfant c’est un enfant qui deviendra avec le temps une personne
+raisonnable.
+
+EMILIE.
+
+Mais qu’est-ce que je suis donc à présent que je suis un enfant.
+
+LA MERE.
+
+Comment! vous avez cinq ans & vous n’avez pas encore réfléchi à ce que
+vous êtes? tâchez de trouver cela toute seule.
+
+EMILIE.
+
+Maman, je ne trouve rien.
+
+LA MERE.
+
+Un enfant est une créature foible dans la dépendance de tout le monde,
+un enfant est ignorant, étourdi, foible, innocent, importun & indiscret.
+
+EMILIE.
+
+Quoi, j’ai tous ces défauts.
+
+LA MERE.
+
+Ce sont ceux de votre âge. Vous voyez qu’un enfant ne doit les soins
+qu’on prend de lui qu’à la tendresse de ses parents, & qu’il ne peut
+être qu’à charge & insupportable aux autres.
+
+EMILIE.
+
+Il me semble que je ne suis pas si foible.
+
+LA MERE.
+
+La moindre personne peut vous renverser d’un coup de poing, peut vous
+tuer, vous anéantir.
+
+EMILIE.
+
+Mais est-ce qu’un enfant ne peut pas se défendre comme un autre?
+
+LA MERE.
+
+La foiblesse l’en empêche, son ignorance & son étourderie ne lui
+permettent pas de prévoir ni d’éviter le danger. Il a besoin d’avoir
+sans cesse auprès de lui quelqu’un qui le garde, qui le protége, qui le
+garantisse; personne n’a même interêt à se donner ce soin qui est
+très-pénible, parce que l’enfant n’a rien en lui qui en dédommage, & ce
+n’est que par sa douceur, par sa soumission, par ses égards pour ceux
+qui lui rendent des services, qu’il peut se flater de les voir
+continuer; car s’il a de l’humeur, s’il répond avec dureté, si ce n’est
+pas son cœur qui lui fait sentir l’obligation qu’il a à tous ceux qui ne
+lui font pas de mal, il sera bientôt abandonné de tout le monde; & alors
+il seroit bien à plaindre.
+
+EMILIE.
+
+Mais, Maman, ma bonne n’est-elle pas obligée d’avoir soin de moi?
+
+LA MERE.
+
+Votre bonne a soin de vous parce que je l’en ai chargée; mais je ne peux
+pas l’obliger à vous aimer si vous ne vous rendez point aimable, & si
+vous aviez de l’humeur, de la dureté, de l’ingratitude pour elle, je
+suis trop juste pour exiger qu’elle vous rende des soins que vous
+reconnoîtriez si mal, & je lui défendrois même d’approcher de vous.
+
+EMILIE.
+
+Alors je m’habillerois toute seule.
+
+LA MERE.
+
+Croyez-vous le pouvoir?
+
+EMILIE.
+
+Oui, Maman.
+
+LA MERE.
+
+Voyons, défaites votre fourreau, votre collier.
+
+EMILIE.
+
+Voilà mon collier défait.
+
+LA MERE.
+
+Votre fourreau, à présent.
+
+EMILIE.
+
+Ah! je l’ôterai bien toute seule... Maman, voulez-vous bien défaire les
+agraffes?
+
+LA MERE.
+
+Non, vous devez tout faire seule, puisque vous supposez que vous n’avez
+personne pour vous aider.
+
+EMILIE.
+
+Mais je ferai bien le reste.
+
+LA MERE.
+
+Il vous faut donc quelqu’un pour défaire vos agraffes? Remettez votre
+collier.
+
+EMILIE.
+
+Maman, je ne peux pas.
+
+LA MERE.
+
+Il vous faut donc quelqu’un pour renouer votre collier. Jugez par cet
+essai combien vous avez besoin de votre bonne! Combien vous devez
+craindre de la rebuter & qu’elle ne vous laisse; car si elle vous
+quittoit par votre faute, personne ne voudroit vous aider.
+
+EMILIE.
+
+Mais vraiment, Maman, je serois bien à plaindre; je n’avois jamais pensé
+à cela: je ne pourrois ni me lever, ni me coucher, ni rien faire toute
+seule.
+
+LA MERE.
+
+Vous voyez donc bien que quand on est dans le cas d’avoir besoin de tout
+le monde, il faut être polie, reconnoissante, corriger son humeur,
+profiter des leçons & des avis qu’on vous donne, & sentir que quand on
+vous corrige, c’est une preuve d’intérêt & d’amitié, & un moyen qu’on
+vous procure pour vous faire aimer.
+
+EMILIE.
+
+Je n’avois jamais pensé à tout cela.
+
+LA MERE.
+
+C’est qu’à votre âge on est étourdie & qu’on ne prévoit rien.
+
+EMILIE.
+
+Mais à présent je prendrai garde à moi, & j’aimerai bien plus ma bonne,
+puisqu’elle a eu tant de peine avec moi. Mais, Maman, il y a bien des
+choses que je ne sçais pas, n’est-ce pas?
+
+LA MERE.
+
+Non-seulement il y a bien des choses que vous ne sçavez pas; mais vous
+voyez bien que vous ne sçavez rien, puisque vous ne sçavez ni ce que
+vous êtes, ni ce que vous faites en ce monde.
+
+EMILIE.
+
+Oh! je le sçais à présent, & je ne l’oublierai pas. Voilà ma tâche
+finie, Maman, voulez-vous voir mon ouvrage?
+
+LA MERE.
+
+Voyons... il est bien. Vous pouvez jouer si vous êtes lasse de causer.
+
+EMILIE.
+
+Maman, puisque vous êtes contente, je vous en prie, je vous demande en
+grace de me faire un grand plaisir.
+
+LA MERE.
+
+Quoi?
+
+EMILIE.
+
+Contez-moi l’histoire de cette Dame dont vous parliez hier au soir avec
+mon Papa.
+
+LA MERE.
+
+Volontiers. Quand vous êtes raisonnable, je n’ai rien à vous refuser.
+Cette Dame étoit veuve d’un homme de condition. A sa mort, elle étoit
+restée sans bien avec une fille & un garçon...
+
+EMILIE.
+
+Comment s’appelloit-elle?
+
+LA MERE.
+
+Vous ne la connoissez pas.
+
+EMILIE.
+
+Mais sa fille?
+
+LA MERE.
+
+Elle s’appelloit Julie. Elle lui dit un jour: «Mon Enfant, je ne suis
+point riche, je viens de m’épuiser pour faire entrer votre frere au
+service. Jusqu’à présent il s’est distingué des jeunes gens de son âge
+par sa sagesse & son émulation. Il fera son chemin, je l’espere, & il
+pourra un jour vous être utile; mais pour vous, vous n’avez rien. Je ne
+suis point en état de vous donner des maîtres, ni de vous procurer des
+talents agréables. Ce n’est donc que de vos vertus, de votre émulation à
+acquérir les qualités qui vous manquent, que vous pouvez attendre des
+secours. Je vous aiderai des lumieres que l’expérience & la connoissance
+du monde m’ont données. Si vous ne vous faites pas aimer, si vous
+n’interessez pas par vos qualités personnelles, vous ne trouverez point
+d’établissement à faire, vous ne vous marierez pas.»
+
+EMILIE.
+
+Pourquoi, Maman, cette Dame lui dit-elle cela?
+
+LA MERE.
+
+Parce qu’elle n’étoit pas riche, & que quand on n’a rien, il faut être
+meilleure qu’une autre pour être recherchée; car si vous êtes pauvre &
+méchante, on n’a rien de mieux à faire qu’à vous laisser là.
+
+EMILIE.
+
+Je ne voudrois pas d’un mari qui fût pauvre & méchant.
+
+LA MERE.
+
+Vous devez donc trouver tout simple qu’on ne veuille pas d’une femme
+pauvre & méchante.
+
+EMILIE.
+
+Cela est vrai. Eh bien, Maman?
+
+LA MERE.
+
+Eh bien! Julie étoit malheureusement d’un mauvais caractére, boudeuse,
+paresseuse, sujette à l’humeur, s’en prenant toujours aux autres de ses
+torts, ingrate envers sa mere, qui la voyant incorrigible, fut obligée
+de la mettre dans un Couvent. L’exemple de son frere n’avoit pu la
+changer. Il avoit le plus grand respect pour sa mere; il ne l’approchoit
+jamais sans lui en donner des marques; il avoit une extrême confiance en
+elle. Sa plus grande peur étoit de lui déplaire. Pour Mademoiselle
+Julie, elle manqua un mariage considérable, parceque les informations
+qu’on fit à son sujet au Couvent lui furent si défavorables qu’on n’en
+voulut pas malgré sa jolie figure, qui avoit séduit d’abord.
+
+EMILIE.
+
+Et qu’est devenue Mademoiselle Julie?
+
+LA MERE.
+
+Elle est restée au Couvent, & y sera toute sa vie.
+
+EMILIE.
+
+Mais elle se corrigera peut-être?
+
+LA MERE.
+
+A un certain âge, ma fille, on ne se corrige plus. Quand on n’a pas fait
+ses efforts dès l’enfance, cela devient presque impossible.
+
+EMILIE.
+
+Etoit-elle Jolie, Mademoiselle Julie?
+
+LA MERE.
+
+Fort jolie; mais elle n’étoit pas aimable.
+
+EMILIE.
+
+Il vaut donc mieux être aimable que jolie. Cependant... Maman, suis-je
+jolie?
+
+LA MERE.
+
+Jusqu’à présent vous ne l’êtes pas.
+
+EMILIE.
+
+Mais pourquoi donc tout le monde dit-il que je suis charmante?
+
+LA MERE.
+
+Je vous dirai cela demain. Allez jouer avec votre bonne en attendant la
+promenade, & amusez-vous bien, puisque vous avez bien travaillé.
+
+
+
+
+DEUXIEME CONVERSATION.
+
+
+EMILIE.
+
+Maman, comment s’appelle... ce n’est pas cela que je voulois dire...
+Maman, vous m’avez promis de me dire une chose, voulez-vous bien me la
+dire?
+
+LA MERE.
+
+Qu’est-ce que c’est, mon enfant?
+
+EMILIE.
+
+Mais pourquoi, si je ne suis pas jolie, me dit-on toujours que je suis
+charmante?
+
+LA MERE.
+
+On peut être charmante sans être précisément jolie, & l’on peut être
+très-jolie sans être charmante; car...
+
+EMILIE.
+
+Ah! je sçais, je sçais, Maman; pour être charmante, il faut être sage,
+modeste, ne parler qu’à propos, n’être pas importune, n’est-ce pas,
+Maman, vous m’avez dit cela?
+
+LA MERE.
+
+Cela est vrai. Dites-moi si vous êtes jolie ou charmante?
+
+EMILIE.
+
+Mais... je crois qu’oui.
+
+LA MERE.
+
+Lequel des deux?
+
+EMILIE.
+
+Jolie, Maman.
+
+LA MERE.
+
+Qu’est-ce que c’est que d’être jolie?
+
+EMILIE.
+
+J’entens quelque chose, mais je ne sçais comment dire.
+
+LA MERE.
+
+C’est d’être fort blanche, c’est d’avoir de beaux yeux, un nez bien
+fait, une jolie bouche ni trop petite ni trop grande, enfin des traits
+bien proportionnés; l’ensemble de toute la figure agréable, les cheveux
+bien plantés, ne point faire des grimaces, n’avoir l’air ni boudeur, ni
+ricannant, avoir l’air affable & modeste.
+
+EMILIE.
+
+Comme ma cousine?
+
+LA MERE.
+
+Oui; avez-vous tout cela?
+
+EMILIE.
+
+Mais non pas tout.
+
+LA MERE.
+
+Vous n’êtes donc pas jolie.
+
+EMILIE.
+
+Mais pourquoi presque tous ceux qui viennent ici le disent-ils?
+
+LA MERE.
+
+N’avez-vous jamais entendu dire à d’autres enfants comme vous, qu’ils
+étoient charmants, aimables, quoiqu’ils ne le fussent pas?
+
+EMILIE.
+
+Je ne sçais pas, je n’y ai pas pris garde.
+
+LA MERE.
+
+Mais ne vous a-t-on jamais louée, quoique vous ne le méritassiez pas?
+pensez-y bien.
+
+EMILIE.
+
+Je cherche. Je crois que cela pourroit bien être; mais dans le moment où
+l’on me donnoit des louanges, je croyois les mériter, ou je crois plutôt
+que j’avois bien peur que vous ne disiez le contraire, Maman... Ah!
+tenez, je croyois aussi une fois qu’on se moquoit de moi.
+
+LA MERE.
+
+Ce n’étoit rien de tout cela. C’est une politesse fausse & mal entendue
+qui fait qu’on se croit obligé lorsqu’on va dans une maison de louer
+tout ce qui s’y trouve depuis la maîtresse jusqu’au petit chien. Vous
+avez vu des gens à qui ma chienne alloit mordre les jambes, dire
+également qu’elle étoit charmante. Croyez-vous que ce compliment fût
+bien sincére & que Rosette le méritât?
+
+EMILIE.
+
+Oh! pour cela non.
+
+LA MERE.
+
+Eh bien ceux qui vous disent que vous êtes jolie, que vous êtes
+charmante, ne le pensent pas plus de vous que de Rosette, ou ne sçavent
+pas plus si vous le méritez mieux qu’elle, ou du moins ne se soucient
+pas de le sçavoir.
+
+EMILIE.
+
+Mais c’est bien bête de parler pour ne pas dire vrai.
+
+LA MERE.
+
+Vous avez raison, il vaut bien mieux se taire. Aussi j’ai vu toutes les
+jeunes personnes qui pensent bien, ne faire aucun cas de ces sortes de
+compliments, & souvent même s’en trouver offensées. Il est bien sot ou
+bien leger de tenir ces propos; mais il seroit bien plus sot encore de
+les croire, & de s’en glorifier.
+
+EMILIE.
+
+Ah! Maman, je n’y serai plus attrapée... Mais... quand je suis bien
+sage, il est pourtant vrai alors que je suis charmante; car ma bonne me
+l’a dit, & vous aussi, Maman.
+
+LA MERE.
+
+Quand vous êtes raisonnable, nous vous disons que si vous étiez toujours
+ainsi, vous seriez charmante, parce qu’alors vous l’êtes en effet; mais
+vous ne sçavez point encore qu’on n’est point charmante avec une
+conduite inégale, & que si vous voulez mériter cette réputation avec le
+temps, il faut être tous les jours un peu plus raisonnable.
+
+EMILIE.
+
+Maman, je le serai toujours; à commencer d’aujourd’hui je vais être
+parfaite.
+
+LA MERE.
+
+Qu’entendez-vous par-là?
+
+EMILIE.
+
+J’entens faire toujours bien.
+
+LA MERE.
+
+Vous croyez donc cela bien aisé?
+
+EMILIE.
+
+Oui, Maman, il n’y a qu’à vouloir.
+
+LA MERE.
+
+Et comment vous y prendrez-vous?
+
+EMILIE.
+
+En faisant toujours ce que ma bonne & vous me direz, & ne faisant pas
+autre chose.
+
+LA MERE.
+
+Commencez donc par vous bien tenir.
+
+EMILIE.
+
+Oui, Maman; est-ce comme cela?
+
+LA MERE.
+
+Oui, & tournez vos pieds. Voilà qui est bien. Avez-vous écrit cette
+après-dînée pendant que j’ai eu du monde?
+
+EMILIE.
+
+Oui, Maman, mais je n’ose vous montrer mon écriture, car elle est si
+mal!... si griffonnée!...
+
+LA MERE.
+
+Ah, vous n’aviez pas pris encore la résolution d’être parfaite... tenez,
+voilà déja vos pieds dérangés, & votre tête...
+
+EMILIE.
+
+Les voilà remis. Maman, voulez-vous me permettre de recommencer ma page,
+je suis sûre que je la ferai très-bien.
+
+LA MERE.
+
+Volontiers. Mettez-vous près de cette table... Êtes-vous bien?
+
+EMILIE.
+
+Oui, Maman.
+
+LA MERE.
+
+Vous tenez mal votre plume... votre tête est de travers... votre
+écriture n’est pas plus droite... vous vous impatientez? prenez garde,
+l’impatience ne va pas avec la perfection... J’en suis fâchée, mais
+cette page n’est pas meilleure que l’autre.
+
+EMILIE.
+
+Mais comment faut-il donc faire? Je vais recommencer.
+
+LA MERE.
+
+Non, vous avez assez étudié aujourd’hui. Il faut mettre le temps à tout.
+Il faut vous appliquer pour faire tous les jours un peu moins mal; mais
+on ne peut pas apprendre à écrire dans un jour, ni même se corriger en
+si peu de temps. Vous avez déja oublié ce que nous avons dit hier sur
+votre âge, & sur ce que vous aviez à faire dans le monde.
+
+EMILIE.
+
+Ah! pardonnez-moi, je m’en souviens bien: j’y suis pour m’instruire,
+sauter, danser...
+
+LA MERE.
+
+Oui, & pour croître, grandir, former votre corps, votre cœur, votre
+esprit. Dites-moi, Emilie, dépend-il de vous de devenir grande comme moi
+tout-à-l’heure... d’ici à demain, par exemple?
+
+EMILIE.
+
+Non sûrement, Maman.
+
+LA MERE.
+
+Eh bien, vous n’êtes pas plus la maîtresse de bien écrire & de vous
+rendre raisonnable en un jour, que de devenir tout d’un coup aussi
+grande que moi.
+
+EMILIE.
+
+Il faut donc que j’attende que je sois grande pour être raisonnable?
+
+LA MERE.
+
+Plus vous ferez d’efforts pour le devenir & plutôt vous y parviendrez;
+mais il y a la raison de votre âge, qui est la seule à laquelle vous
+puissiez prétendre.
+
+EMILIE.
+
+Quelle est donc la raison de mon âge?
+
+LA MERE.
+
+A présent, c’est de sentir ce que vous êtes, & de reconnoître que vous
+ne pouvez rien, qu’aidée des autres.
+
+EMILIE.
+
+C’est d’être soumise & reconnoissante, n’est-ce pas?
+
+LA MERE.
+
+Oui, c’est de vous appliquer à apprendre les choses qu’on vous enseigne
+qui sont proportionnées à votre âge & à l’ouverture de votre esprit.
+C’est de me donner votre confiance entiere, puisque vous convenez que je
+ne vous ai jamais trompée.
+
+EMILIE.
+
+Ah! cela est bien vrai, Maman; mais après, qu’est-ce que je ferai?
+
+LA MERE.
+
+Après? Peu-à-peu vous grandirez; votre esprit se dévelopera; vos
+connoissances augmenteront, & vous deviendrez avec le temps une personne
+raisonnable.
+
+EMILIE.
+
+Oui, parce que j’aurai travaillé à corriger mes défauts.
+
+LA MERE.
+
+Et vous acquerrez une force sur vous-même, qui est ce qu’on appelle
+_vertu_, & sans laquelle on ne peut se promettre ni bonheur, ni estime,
+ni succès; mais vous ne serez pas parfaite.
+
+EMILIE.
+
+Mais pourquoi cela? quand est-ce donc que je le serai?
+
+LA MERE.
+
+C’est un avantage qui n’est point donné à l’homme, de même que vous avez
+vos défauts, notre âge a les siens, & nous travaillons tous comme vous à
+nous corriger pour notre propre satisfaction, & pour conserver l’estime
+des autres.
+
+EMILIE.
+
+Qu’est-ce que c’est que l’estime des autres?
+
+LA MERE.
+
+C’est l’approbation que les autres donnent à notre bonne conduite, & que
+les personnes que nous connoissons le moins, ou celles mêmes qui
+auroient des raisons de ne pas nous aimer, ne peuvent nous refuser.
+
+EMILIE.
+
+Je n’entens pas cela, Maman. Comment peut-on approuver quand on ne
+connoît pas les gens?
+
+LA MERE.
+
+Dites-moi; que pensez-vous de ces deux enfants dont je vous ai conté
+l’histoire hier? de Mademoiselle Julie, par exemple?
+
+EMILIE.
+
+Ah, je crois, que c’est un méchant enfant!
+
+LA MERE.
+
+Et de son frere, quelle opinion en avez-vous?
+
+EMILIE.
+
+Je pense qu’il est bien aimable, bien vertueux, bien sage.
+
+LA MERE.
+
+Eh bien, cette bonne opinion que vous avez de lui sur ce que vous avez
+appris de sa bonne conduite, c’est de l’estime. Et cependant vous ne le
+connoissez pas.
+
+EMILIE.
+
+Eh bien, je le connois à présent.
+
+LA MERE.
+
+Vous ne le connoissez que de réputation, mais cela ne s’appelle pas
+connoître, puisque vous ne l’avez jamais vu.
+
+EMILIE.
+
+Maman, aurez-vous la bonté de me conter encore une histoire aujourd’hui?
+
+LA MERE.
+
+Non, mon enfant, il est tard, nous allons nous promener, & s’il ne nous
+vient personne nous continuerons de causer tout en marchant. Sonnez pour
+qu’on nous apporte nos mantelets.
+
+
+
+
+TROISIEME CONVERSATION.
+
+
+EMILIE.
+
+Maman, j’ai attrapé une mouche!... Ah, qu’elle est brillante!
+
+LA MERE.
+
+Oui, elle est belle.
+
+EMILIE.
+
+Je m’en vais lui ôter les aîles pour qu’elle ne s’en aille pas, & je la
+nourrirai.
+
+LA MERE.
+
+Doucement, attendez! Vous a-t-elle mordue? Vous a-t-elle blessée?
+
+EMILIE.
+
+Non, Maman.
+
+LA MERE.
+
+Et pourquoi donc lui faire du mal?
+
+EMILIE.
+
+Mais cela ne lui en fait pas.
+
+LA MERE.
+
+Cela lui en fait autant que si l’on vous coupoit un pied ou une main.
+Parce que vous ne l’entendez pas crier, vous supposez qu’elle ne souffre
+pas, vous vous trompez. C’est une créature tout comme vous, elle souffre
+tout comme vous, & il ne vous est pas permis de lui faire du mal.
+
+EMILIE.
+
+Mais si elle m’avoit mordue!
+
+LA MERE.
+
+Il est permis de se défendre, & si elle vous eût blessée, vous auriez pu
+la tuer; mais elle ne vous a rien fait.
+
+EMILIE.
+
+Je ne voulois pas la tuer, Maman; je voulois la nourrir, & prendre soin
+d’elle.
+
+LA MERE.
+
+C’est à-peu-près comme si le premier passant vouloit s’emparer de vous
+pour vous élever & vous nourrir. S’il commençoit par vous couper le
+pied, de peur que vous ne vous enfuyiez, comment trouveriez-vous cela?
+
+EMILIE.
+
+Je n’y consentirois pas.
+
+LA MERE.
+
+Mais si vous n’étiez pas la plus forte, il faudroit bien vous y
+soumettre. Eh bien voilà comme vous avez fait avec cette mouche; vous
+avez été la plus forte, vous l’avez prise, vous alliez sans moi lui
+couper les aîles, & vous auriez été toute étonnée demain de la trouver
+morte.
+
+EMILIE.
+
+J’en aurois été fâchée.
+
+LA MERE.
+
+Voyez comme elle souffre.
+
+EMILIE.
+
+Mais cela est vrai, elle souffre.
+
+LA MERE.
+
+Cette pauvre bête! pensez à la peine que vous auriez, si l’on vous
+tenoit comme cela suspendue par un bras.
+
+EMILIE.
+
+Cela me feroit mal.
+
+LA MERE.
+
+Pouvez-vous n’être pas sensible au plaisir de lui rendre la liberté?
+Laissez-la vîte aller retrouver ses camarades, jouissez de ce plaisir...
+
+EMILIE.
+
+Je le veux bien, mais...
+
+LA MERE.
+
+Souvenez-vous toujours, Emilie, qu’on ne doit se prévaloir de sa force
+que pour secourir les plus foibles, & non pour les opprimer. Voilà comme
+on se fait aimer, & comme on se procure du bonheur à tous les instants;
+c’est en faisant toujours du bien, & jamais du mal volontairement.
+
+EMILIE.
+
+Mais moi, je ne veux faire du mal à personne, je m’en vais la laisser
+envoler... ah! voyez, Maman, comme elle est bien aise!
+
+LA MERE.
+
+Oui. Vous avez le plaisir d’avoir fait du bien; n’êtes-vous pas plus
+contente que si cette pauvre bête fût morte par votre faute?
+
+EMILIE.
+
+Oui, Maman, j’en aurois été bien fâchée.
+
+LA MERE.
+
+Voyez ce que vous deviendriez, si tous ceux qui sont plus forts que
+vous, vous faisoient un petit mal? Je suis plus forte que vous, votre
+bonne est plus forte que vous.
+
+EMILIE.
+
+Mais, vraiment oui, tout le monde est plus fort que moi.
+
+LA MERE.
+
+Eh bien, si nous n’aimions pas tous à faire du bien, & si au lieu de
+trouver du plaisir à vous garantir du mal, & à protéger votre foiblesse,
+nous nous divertissions à vous pincer, à vous tirer les oreilles, à vous
+arracher les cheveux, que deviendriez-vous?
+
+EMILIE.
+
+Ah, Maman, que je serois malheureuse!
+
+LA MERE.
+
+Voyez donc combien il est important de contracter de bonne heure ce
+plaisir de faire du bien; car à votre tour, vous serez la plus forte, &
+si votre cœur ne répugne pas à faire du mal, tout le monde vous haïra.
+Jusqu’à présent vous n’avez guere de supériorité que sur les mouches,
+servez-vous-en pour leur faire du bien.
+
+EMILIE.
+
+Je n’oublierai pas cela, Maman; je ne sçavois pas qu’une mouche souffrît
+comme nous; mais est-ce qu’il y a autant de mal à faire souffrir une
+mouche qu’une personne?
+
+LA MERE.
+
+Non. Mais il faut s’accoûtumer à respecter la nature jusques dans ses
+moindres productions. Une mouche, un hanneton, un chien, un arbre, tout
+cela est son ouvrage.
+
+EMILIE.
+
+Moi aussi, je suis son ouvrage...
+
+LA MERE.
+
+Si vous arrachez une aîle ou une patte à cette mouche, il n’est pas en
+votre pouvoir de réparer le mal que vous lui avez fait. Si vous arrachez
+l’écorce de cet arbre, il n’est pas en votre pouvoir de l’empêcher de
+périr, c’est comme si l’on vous arrachoit la peau.
+
+EMILIE.
+
+Cela leur fait donc bien du mal?
+
+LA MERE.
+
+Sans doute; vous ne devez donc pas leur nuire sans nécessité & sans
+raison; vous ne pouvez même y trouver aucun plaisir. C’est l’ignorance,
+c’est l’étourderie de votre âge qui fait faire aux enfants comme vous
+tant de mal sans le sçavoir; mais à présent que je vous ai appris ce que
+c’est qu’une mouche, un arbre, &c. vous n’aurez plus de pareils torts,
+sans quoi vous donneriez une bien mauvaise idée de votre cœur.
+
+EMILIE.
+
+Oui, on diroit que je suis cruelle, que je suis méchante, n’est-ce pas,
+Maman?
+
+LA MERE.
+
+On seroit fondé à avoir de vous l’opinion que l’on conçut de Domitien...
+
+EMILIE.
+
+Qu’est-ce que c’est que Domitien?
+
+LA MERE.
+
+C’étoit un Empereur Romain qui dans son enfance n’avoit d’autre plaisir
+que de tuer des mouches, & de faire du mal à tous les animaux. On
+n’avoit jamais pu l’en corriger.
+
+EMILIE.
+
+J’aurois bien mauvaise opinion d’un enfant qui ne veut pas se corriger.
+
+LA MERE.
+
+Vous avez raison. Aussi Domitien devint toujours plus méchant, &
+lorsqu’il fut Empereur, il n’employa son autorité, son pouvoir qu’à
+tourmenter les hommes, & à leur faire autant de mal qu’il en avoit fait
+aux mouches dans son enfance. Il commit des crimes affreux. Il fut cruel
+& atroce. Il finit par être assassiné, & son nom est encore aujourd’hui
+en exécration.
+
+EMILIE.
+
+Je le crois, il le mérite bien. Maman, je voudrois bien lire son
+histoire.
+
+LA MERE.
+
+Vous la trouverez dans l’histoire Romaine, nous la lirons ensemble; & je
+vous ferai aussi celle de Titus, qui a été le modèle des hommes par sa
+vertu & sa bonté. Quand il avoit passé un jour sans faire du bien, il
+disoit: _Mes amis, j’ai perdu ma journée!_
+
+EMILIE.
+
+On devoit bien l’aimer! Etoit-ce aussi un Empereur Romain?
+
+LA MERE.
+
+Oui, il avoit regné avant Domitien; & vous me direz ce que vous pensez
+de l’un & de l’autre.
+
+EMILIE.
+
+Oh! je crois que j’aimerois mieux Titus... Ah, Maman, il pleut, vîte,
+vîte, allons-nous-en.
+
+LA MERE.
+
+Et pourquoi? Il fait très-chaud; il ne tombe que quelques gouttes, la
+pluie ne durera pas, nous pouvons rester; nos habits sont de toile & ne
+se gâteront pas.
+
+EMILIE.
+
+Mais la pluie me tombe sur le nez, je n’aime pas cela.
+
+LA MERE.
+
+Comme cela ne peut vous faire de mal, je vous conseille de vous faire à
+cette petite contrariété. Voulez-vous passer pour une mijaurée?
+
+EMILIE.
+
+Mais non, Maman... puisque vous y restez, j’y resterai bien aussi.
+Maman... puis-je faire du bien à quelque chose, moi?
+
+LA MERE.
+
+Sûrement.
+
+EMILIE.
+
+Et à quoi? Comment? Voulez-vous bien me l’apprendre?
+
+LA MERE.
+
+Premierement, vous pouvez faire du bien à votre bonne par votre sagesse,
+votre docilité, votre douceur.
+
+EMILIE.
+
+Ah, c’est bon!
+
+LA MERE.
+
+Quand vous n’êtes pas raisonnable, quand vous avez de l’humeur dans mon
+absence, vous l’affligez, vous l’obligez à parler sans cesse, cela la
+fatigue & lui fait mal; & c’est une bien mauvaise récompense que vous
+lui donnez des soins qu’elle prend de vous. D’ailleurs comme nous avons
+le cœur bon & compatissant, c’est un spectacle fâcheux & qui nous
+afflige de voir une petite fille qui se tourmente, & qu’on est obligé de
+punir pendant qu’on desireroit pouvoir lui rendre la vie douce &
+heureuse.
+
+EMILIE.
+
+Mais si ma bonne vouloit me laisser faire tout à ma fantaisie, elle ne
+se tourmenteroit pas. Qu’est-ce qui en arriveroit?
+
+LA MERE.
+
+Il en arriveroit qu’elle manqueroit à son devoir, qu’elle perdroit ma
+confiance, & qu’elle seroit mécontente d’elle-même, parce qu’elle auroit
+à se reprocher tout le mal qui vous arriveroit.
+
+EMILIE.
+
+Est-ce qu’il m’arriveroit du mal?
+
+LA MERE.
+
+Pouvez-vous en douter? Toutes les fois que vous vous promenez dans le
+jardin, par exemple, si on vous laissoit faire, vous mangeriez tout le
+fruit ou meur ou verd que vous trouveriez à votre portée, & vous vous
+rendriez malade, peut-être même à en mourir.
+
+EMILIE.
+
+Oh! oui, j’entens cela, je sçais bien que si on ne m’empêchoit pas de
+manger du fruit entre mes repas, cela me feroit mal.
+
+LA MERE.
+
+Mais vous ne le sçavez que parce qu’on vous en a avertie, & comme cela
+ne vous a pas suffi, on vous en a empêché. Je vous ai donné une
+gouvernante pour suppléer à la raison & à l’expérience qui vous
+manquent.
+
+EMILIE.
+
+Vous êtes bien bonne, Maman. Tenez; vous aviez raison, voilà déja la
+pluie passée... Mais tout ce qu’on m’apprend, Maman, c’est pourtant
+parce que vous le voulez, & si vous me laissiez faire quand je ne veux
+pas étudier, alors je ne serois pas tourmentée?
+
+LA MERE.
+
+Non; mais je le serois moi, parce que j’aurois manqué à mon devoir & je
+serois malheureuse.
+
+EMILIE.
+
+Est-ce que vous avez aussi des devoirs, Maman?
+
+LA MERE.
+
+Sans doute, il est de mon devoir de vous corriger de vos défauts, de
+vous en montrer les inconvénients, de vous punir quand vous faites mal;
+sans quoi lorsque vous serez grande, vous auriez à me dire: Maman, j’ai
+des défauts qui rendent les autres & moi-même malheureux, il est trop
+tard à présent pour me corriger; vous m’avez gâtée en me laissant faire
+à ma fantaisie, c’est votre faute si je suis si méchante; votre
+complaisance m’est bien nuisible, & je finirois ma vie avec le regret
+d’avoir fait un mal que je ne pourrois pas réparer. Ainsi voilà encore
+un bien qu’il est en votre pouvoir de faire, c’est de profiter de mes
+avis, pour me préparer une vieillesse paisible & heureuse. J’emporterai
+au tombeau la satisfaction de n’avoir pas donné des soins à une ingrate,
+& je me glorifierai de toutes les vertus que vous vous efforcerez
+d’acquerir.
+
+EMILIE.
+
+Ah, Maman... que je vous embrasse!... comme je veux être sage, comme je
+veux vous aimer! Maman, dites-moi; dites-moi, je vous prie, toutes les
+façons dont je puis faire du bien?
+
+LA MERE.
+
+Vous pouvez secourir les pauvres.
+
+EMILIE.
+
+Comment, je n’ai pas d’argent.
+
+LA MERE.
+
+Je ne vous en refuse pas pour cet usage; mais il y a plus d’une maniere
+de les secourir; en vous montrant sensible à leurs peines, & les
+consolant quand ils souffrent; en leur parlant honnêtement, lorsque vous
+êtes forcée de refuser l’aumône qu’ils vous demandent; en leur montrant
+le regret de ne pouvoir les satisfaire.
+
+EMILIE.
+
+Mais cela ne leur donne rien.
+
+LA MERE.
+
+Il est vrai; mais si vous ajoûtez un refus dur & brusque à leur malheur,
+vous l’augmentez. Il est déja assez humiliant pour eux de tendre la main
+pour demander, sans augmenter leur honte par votre dureté! Il n’y a que
+ceux qui demandent sans besoin, sans nécessité, qui ne méritent point de
+ménagement.
+
+EMILIE.
+
+Pourquoi, Maman?
+
+LA MERE.
+
+Parce que c’est la paresse ou la bassesse de leur ame qui les y engage,
+& alors on ne doit ni leur donner, ni avoir d’égards pour eux, parce
+qu’il ne faut pas encourager les vices.
+
+EMILIE.
+
+Ceux qui ne sont pas des pauvres & qui demandent autre chose que de
+l’argent, ont-ils tort? Moi, par exemple, Maman, est-ce que je fais mal
+de vous demander quelque chose?
+
+LA MERE.
+
+Non, on peut demander à son pere & à sa mere tout ce dont on a besoin;
+on le doit même; mais on ne doit rien demander ni recevoir d’aucun
+autre. Les personnes bien nées y attachent tant de honte, qu’elles
+aimeroient mieux se passer de tout, que de le demander à d’autres qu’à
+leurs pere & mere.
+
+EMILIE.
+
+Mais je ne comprens pas cela!
+
+LA MERE.
+
+Etes-vous en état de rendre les présents qu’on pourroit vous faire? d’en
+faire aux autres de même valeur?
+
+EMILIE.
+
+Non, puisque je n’ai rien.
+
+LA MERE.
+
+Vous ne devez donc pas en recevoir, parce que vous contractez une
+obligation que vous que pouvez pas acquitter.
+
+EMILIE.
+
+Mais si j’avois de l’argent?
+
+LA MERE.
+
+Il seroit bien plus court d’acheter vous-même ce que vous desireriez,
+que d’en avoir l’obligation à d’autres.
+
+EMILIE.
+
+Et pourquoi? Est-ce une honte de demander ce qu’on a envie d’avoir?
+
+LA MERE.
+
+C’est que vous vous mettez dans le même rang, & au même degré
+d’humiliation que ces pauvres qui demandent sans nécessité. Croyez-vous
+qu’il soit bien flateur d’inspirer le sentiment de la pitié?
+
+EMILIE.
+
+Non.
+
+LA MERE.
+
+Ceux qui demandent par nécessité font pitié; ceux qui demandent sans
+nécessité inspirent le mépris.
+
+EMILIE.
+
+Je suis bien aise de sçavoir cela.
+
+LA MERE.
+
+Rentrons, Emilie, il se fait tard. Nous allons à présent faire du bien à
+toutes ces pauvres plantes qui souffrent de la sécheresse. Il faut les
+arroser.
+
+EMILIE.
+
+Est-ce que les plantes souffrent?
+
+LA MERE.
+
+Certainement. Voyez comme elles sont flétries & desséchées par l’ardeur
+du Soleil! Elles ont soif. Elles sont aussi une production de la nature.
+J’aime à leur faire du bien.
+
+EMILIE.
+
+Et les plantes sont-elles aussi un animal?
+
+LA MERE.
+
+Non; on les appelle _végétaux_.
+
+EMILIE.
+
+Qu’est-ce que cela veut dire, Maman?
+
+LA MERE.
+
+Ce que c’est? Tenez, je m’en vais vous l’apprendre. Allez là-bas,
+cueillez cette tige d’épinard que vous voyez plus haute que les autres.
+Apportez-la-moi.
+
+EMILIE.
+
+Elle est toute pleine de petits grains.
+
+LA MERE.
+
+On recueille tous ces petits grains que l’on appelle _graine_ ou
+_semence_, on les fait sécher au Soleil pour en ôter toute l’humidité;
+ensuite on la met dans la terre, & cela s’appelle _semer la graine_.
+Quand elle y a été quelque temps, elle pousse une herbe semblable à
+celle-cy. Tout ce qui se met en terre en graine, ou pepin, ou noyau, &
+qui pousse au bout d’un temps plus ou moins long des racines, des
+feuilles, des fleurs, des fruits, des épis, des tiges, &c., s’appelle
+_végétal_.
+
+EMILIE.
+
+Un arbre est-ce... quoi! Maman, qu’est-ce que c’est?
+
+LA MERE.
+
+C’est un végétal.
+
+EMILIE.
+
+Mais un arbre n’a pas de graine.
+
+LA MERE.
+
+Pardonnez-moi, je vous la ferai voir. Mais allez vous deshabiller, &
+vous viendrez m’aider à arroser ces plates-bandes.
+
+
+
+
+QUATRIEME CONVERSATION.
+
+
+LA MERE.
+
+Qu’avez-vous, Emilie, vous êtes triste?
+
+EMILIE.
+
+Oui, Maman.
+
+LA MERE.
+
+Est-ce que vous n’êtes pas bien aise de me revoir?
+
+EMILIE.
+
+Pardonnez-moi; mais...
+
+LA MERE.
+
+Eh bien?
+
+EMILIE.
+
+Maman, je ne mérite pas que vous ayez la bonté de causer avec moi
+aujourd’hui.
+
+LA MERE.
+
+Pourquoi cela, ma fille?
+
+EMILIE.
+
+C’est que pendant tout le temps que vous avez été absente... Tenez,
+Maman, permettez-moi de ne pas vous le dire. Je suis si humiliée de ce
+que j’ai fait, que je n’ai pas le courage de l’avouer.
+
+LA MERE.
+
+Dès que vous sentez votre faute & que vous en êtes affligée, j’espere
+que vous vous corrigerez & que cela ne vous arrivera plus.
+
+EMILIE.
+
+Oh, je vous le promets bien, Maman! J’ai prié ma bonne de me le
+rappeller si je l’oubliois, afin de me mieux conduire; car je suis trop
+mal à mon aise.
+
+LA MERE.
+
+Vous avez raison; c’est là le vrai secret pour vous corriger. Il n’y a
+que les méchants qui ne se souviennent pas du mal qu’ils ont fait. Quand
+les honnêtes gens ont eu un tort, ils se le rappellent toujours, afin de
+n’y plus retomber. Mais dites-moi donc la faute que vous avez faite.
+Vous sçavez que vous ne devez me rien taire, & qu’autant il est
+important pour votre réputation de cacher vos défauts aux autres, autant
+il est nécessaire de me les avouer.
+
+EMILIE.
+
+Je dois vous obéir, Maman, & je vais vous dire tout. Eh bien, Maman, je
+n’ai rien fait, mais rien du tout, du tout, de ce que vous m’aviez
+ordonné: j’ai toujours joué, toujours baguenaudé, & je n’ai pas étudié.
+
+LA MERE.
+
+Est-ce que votre bonne ne vous a pas engagée à travailler?
+
+EMILIE.
+
+Pardonnez-moi, Maman, ma pauvre bonne s’est donné bien de la peine pour
+m’y engager; mais je ne sçais où j’avois l’esprit, je ne l’ai pas
+écoutée, & c’est ce qui me fait le plus de peine; car c’est bien mal.
+
+LA MERE.
+
+Vous avez raison; mais j’espere au moins que vous n’avez pas mal reçu
+ses avis.
+
+EMILIE.
+
+Oh non, Maman, je sçais bien que ce seroit vous manquer de respect,
+puisque c’est par votre ordre qu’elle me parle.
+
+LA MERE.
+
+Eh bien! qu’est-ce qu’il faut faire à présent; car vous sçavez bien
+qu’il ne suffit pas d’être fâchée d’une faute commise, il faut la
+réparer.
+
+EMILIE.
+
+Cela est vrai, Maman; mais comment faire? Je ferai tout de suite la
+pénitence que vous voudrez.
+
+LA MERE.
+
+Ce n’est pas par une pénitence que l’on répare le temps perdu. Puisque
+vous avez employé à jouer le temps destiné à l’étude, ne trouvez-vous
+pas juste d’employer à l’étude le temps où vous jouez ordinairement?
+
+EMILIE.
+
+Oui, Maman.
+
+LA MERE.
+
+Il faut donc vous mettre à lire avec bien de l’attention. Vous allez
+lire tout haut auprès de moi, & les mots que vous n’entendrez pas, vous
+m’en demanderez l’explication.
+
+EMILIE.
+
+Maman, je m’en vais sonner pour que ma bonne apporte mon Livre.
+
+LA MERE.
+
+Non, cela ne vaut pas la peine de la déranger. Prenez un Livre sur ces
+tablettes; celui que voilà au coin sur la seconde planche d’en bas.
+
+EMILIE.
+
+Celui-là, Maman?
+
+LA MERE.
+
+Oui, apportez-le-moi.
+
+EMILIE.
+
+Maman, ce sont des contes moraux.
+
+LA MERE.
+
+Tant mieux, cela m’amusera.
+
+EMILIE.
+
+Lequel lirai-je?
+
+LA MERE.
+
+Le premier.
+
+EMILIE.
+
+Ah!... Maman...
+
+LA MERE.
+
+Eh bien, quoi?
+
+EMILIE.
+
+C’est la... lisons le second, Maman!
+
+LA MERE.
+
+Non, pourquoi?
+
+EMILIE.
+
+Maman, c’est la mauvaise fille.
+
+LA MERE.
+
+Eh bien, nous verrons si elle ressemble à quelqu’un de notre
+connoissance.
+
+EMILIE.
+
+Lirai-je tout haut?
+
+LA MERE.
+
+Sans doute, & prononcez bien.
+
+EMILIE _lit_.
+
+«Dans une Ville de Province, presqu’aussi riche & aussi peuplée que
+Paris, un homme de qualité retiré du service vivoit avec sa femme. Ils
+tenoient un état considérable dans cette Ville & dans leur Terre qui en
+étoit peu éloignée. Ces deux époux s’aimoient tendrement, & adoroient
+tous deux une petite fille de sept ans, qui étoit le seul enfant qui
+leur restât de trois qu’ils avoient eus. Ils donnoient tous leurs soins
+à son éducation; mais comme l’enfant n’y répondoit pas, ils prirent tous
+deux le parti de se retirer entierement dans leur Terre, ils quitterent
+la Ville pour n’être point distraits des soins que demandoit une
+éducation aussi difficile. Leurs amis blâmerent cette résolution; mais
+la crainte de faire tort à la réputation de leur enfant, en dévoilant
+aux autres ses mauvaises dispositions, leur fit cacher les vrais motifs
+de leur retraite. Chacun raisonnoit diversement sur cet événement. Il y
+a toute apparence, disoit l’un, que leurs affaires sont dérangées, & il
+falloit bien que cela arrivât. Ils font une dépense excessive! une table
+ouverte! leur bourse au service de tout le monde! C’est fort bien fait
+d’être généreux, mais il faut pourtant compter avec soi-même, sans quoi
+vous voyez ce qui en arrive. Mais non, répondoit un autre, ils payent
+bien exactement; leurs affaires sont en ordre, mais je croirois plutôt
+que le Comte d’Orville est jaloux de sa femme.--Bon, jaloux? Elle est si
+raisonnable, c’est la sagesse même...» Maman, qu’est-ce que c’est que
+d’être jaloux?
+
+LA MERE.
+
+Ma fille, c’est avoir la peur de n’être pas préféré aux autres.
+
+EMILIE.
+
+Est-ce joli d’être jaloux?
+
+LA MERE.
+
+Non, cela fait bien du mal.
+
+EMILIE.
+
+Oh! je ne veux pas être jaloux...
+
+LA MERE.
+
+Il faut dire jalouse.
+
+EMILIE.
+
+Mais il y a jaloux dans le Livre.
+
+LA MERE.
+
+C’est qu’on attribue ce défaut à un homme. Continuez de lire.
+
+EMILIE _continue_.
+
+«C’est la sagesse même. J’en conviens, reprenoit un autre; mais il faut
+un motif pour prendre un parti aussi violent, & ils n’en donnent point;
+ils ont même annoncé qu’ils ne recevroient personne, excepté quelques
+amis très-intimes, & tout cela ne se fait pas sans raison. Mais,
+Messieurs, disoit le plus raisonnable de tous, pourquoi se presser de
+juger, pourquoi vouloir pénétrer dans les affaires des autres? Et si
+c’étoit pour veiller de plus près à l’éducation de leur fille, que le
+Comte & la Comtesse d’Orville renoncent au grand monde, qu’en
+diriez-vous?--Bon, quelle apparence! si c’étoit-là leur motif, ils le
+diroient; mais quitter tous les agréments de la vie pour une petite
+fille de sept ans! quelle extravagance! On donne à cela de la soupe, des
+maîtres, le fouet quand cela s’avise de raisonner, une poupée pour
+qu’elle vous laisse en repos: voilà à quoi pere & mere sont obligés.
+Quand ils font davantage, ils ont bien de la bonté. D’autant que j’ai
+sçu par un Valet qui a servi dans la maison, que cette petite fille est
+entêtée & maussade, ainsi elle ne vaut pas la peine que ses parents s’en
+occupent tant...» Ce Laquais-là étoit bien bavard.
+
+LA MERE.
+
+Ils le sont tous.
+
+EMILIE.
+
+A la place de M. le Comte d’Orville, je l’aurois bien fait taire.
+
+LA MERE.
+
+Comment auriez-vous fait, & de quel droit empêcher un homme de dire ce
+qu’il a vu?
+
+EMILIE.
+
+Mais il ne faut dire du mal de personne.
+
+LA MERE.
+
+Cela est vrai; mais on ne peut pas toujours empêcher les autres de
+parler. Ne seroit-il pas plus court de se bien conduire, afin que ceux
+qui ne peuvent pas s’empêcher de parler, n’ayent que du bien à dire.
+Quand on se conduit mal, on s’expose à la médisance.
+
+EMILIE.
+
+Quoi? quand j’ai fait une faute, tous vos domestiques vont le dire,
+Maman?
+
+LA MERE.
+
+Mais quand vous faites bien, vous ne craignez pas les bavards. Il faut
+donc faire toujours le mieux possible, pour n’avoir pas l’inquiétude de
+ce qu’on dit de vous.
+
+EMILIE.
+
+Je vais continuer, Maman. (_Elle lit._) «Monsieur & Madame d’Orville
+n’ignorerent pas tout ce que l’on disoit d’eux; mais contents
+d’eux-mêmes, & dans l’espérance de former au bien leur fille, ils
+partirent, résolus de ne revenir que quand ils pourroient la montrer
+dans le monde sans inconvénient pour elle. Pour mieux exciter son
+émulation, ils emmenerent avec eux une de leurs petites niéces
+à-peu-près de l’âge de leur fille, qu’on appelloit _Pauline de
+Perseuil_. Madame d’Orville prit une pauvre fille de condition dont elle
+connoissoit le caractére & les mœurs; elle lui assura un sort, & en fit
+la gouvernante de sa fille & de sa niéce.» Qu’est-ce que c’est que les
+mœurs, Maman?
+
+LA MERE.
+
+C’est un mot qui exprime tout seul le résultat de toute la conduite
+d’une personne. On dit les bonnes mœurs, les mauvaises mœurs, les mœurs
+douces, &c...
+
+EMILIE _lit_.
+
+«Mademoiselle d’Orville étoit paresseuse, volontaire, entêtée, n’avoit
+aucun sentiment de tendresse pour ses parents, & n’étoit occupée toute
+la journée que de ses joujoux & de sa parure. Dès qu’on vouloit
+l’appliquer à l’étude ou causer avec elle, pour lui apprendre ses
+devoirs, l’humeur s’en mêloit; elle pleuroit, elle crioit, & il n’y
+avoit point de jour où elle ne subît deux ou trois punitions
+humiliantes. Pauline au contraire étoit douce, polie avec tout le monde;
+elle ne recevoit pas un avis sans en être reconnoissante, & sans
+remercier la personne qui le lui avoit donné. Elle faisoit des progrès
+dans tout ce qu’on lui apprenoit; enfin, elle étoit aimée & chérie de
+tout le monde, comme la petite d’Orville en étoit détestée. Celle-cy
+étoit jalouse de la préférence qu’on donnoit à Pauline, & elle n’avoit
+pas l’esprit de voir qu’il ne tenoit qu’à elle de se faire aimer de même
+en corrigeant ses défauts & son humeur; mais elle aimoit mieux s’en
+prendre aux autres de ses torts que de se rendre justice. Son pere & sa
+mere lui disoient sans cesse: Ma fille, vous serez toute votre vie
+malheureuse. D’autres parents, moins bons que nous, vous auroient déja
+abandonnée; il ne tient qu’à vous de jouir du sort de votre cousine.
+Voyez comme elle est heureuse! C’est qu’elle est sage & qu’elle suit nos
+avis. Mademoiselle d’Orville écoutoit à peine ce qu’on lui disoit, &
+retournoit à l’étude ou au jeu sans être corrigée. Elle passa ainsi
+quatre ou cinq ans toujours dans les pleurs, dans l’humeur & en
+pénitence. Ses parents la voyant incorrigible, userent avec elle de la
+plus grande rigueur, & Mademoiselle d’Orville devint si malheureuse,
+qu’elle commença à faire des réflexions. Sa cousine avoit acquis toutes
+sortes de talents. Elle avoit beaucoup lu, beaucoup appris; elle
+commençoit à jouir du fruit de la peine qu’elle s’étoit donnée, elle
+comprenoit à merveille toutes les conversations qu’elle entendoit,
+lorsqu’elle étoit en compagnie, & lorsqu’elle se trouvoit seule, elle ne
+s’ennuyoit jamais, parce qu’elle s’occupoit de ses talents. La musique,
+le dessein, l’ouvrage; elle passoit d’une occupation à une autre; &
+n’étant jamais desœuvrée, elle n’avoit jamais d’humeur.
+
+«Un jour que Monsieur & Madame d’Orville se promenoient dans leur jardin
+avec leur fille & leur niéce, il arriva que la petite d’Orville répondit
+une impertinence à sa cousine. Le pere & la mere, après l’avoir obligée
+à demander excuse à Pauline, l’envoyerent dans sa chambre. Il falloit
+passer par le salon pour y aller. Un homme & deux femmes qui achevoient
+une partie de jeu y étoient restés. La petite d’Orville qui le sçavoit
+n’osa jamais passer devant eux; elle s’assit en dehors sur les marches
+du perron, & ne remuoit pas de peur d’être apperçue. En effet, ceux qui
+étoient dans le salon ne la soupçonnoient pas d’être si près. Ils
+parloient d’elle. Quelle différence, disoit une de ces Dames, de Pauline
+à la petite d’Orville. Pauline est douce, sensible, prévenante, remplie
+de talents; elle est d’un caractére charmant: la petite d’Orville est
+maussade, méchante; elle est insensible, paresseuse, ignorante; elle
+n’aime personne, & personne ne l’aime, ni ne l’aimera jamais. J’ai vingt
+fois conseillé à son pere de la mettre dans un Couvent pour toute sa
+vie. Qu’est-ce qu’on peut faire d’un si mauvais sujet dans le
+monde?--Pour moi, disoit l’autre Dame, elle me fait tant de mal à voir,
+que quand elle paroît je tourne la tête de l’autre côté. Ah, la vilaine
+petite fille! Est-il possible que cette enfant ne soit pas touchée du
+chagrin qu’elle donne tous les jours à son pere & à sa mere? J’ai vu
+Madame d’Orville pleurer de douleur de l’entêtement & du mauvais
+caractére de sa fille. Vous avez bien quelques reproches à vous faire,
+Monsieur le Baron, disoit-elle à l’homme qui jouoit avec elle; il y a de
+l’inhumanité à vous de jouer, de causer avec elle, comme si elle le
+méritoit. La petite d’Orville n’a pas l’esprit de voir que vous vous
+moquez d’elle, que vous vous amusez de ses ridicules & de ses défauts, &
+que vous vous embarrassez fort peu de ce qu’elle deviendra. Ma foi,
+Madame, reprit le Baron, ce n’est ni ma fille, ni ma niéce; Dieu me
+préserve d’avoir jamais une femme comme elle, mais elle ne mérite nul
+égard; ainsi je m’en amuse. Si je croyois qu’il y eût la moindre
+ressource dans son caractére, je ne la traiterois pas comme une
+marionnette...» Ah! ah! cela est bon à sçavoir. Je connois quelqu’un qui
+cause, & qui rit toujours, toujours avec moi, que je sois sage ou non,
+apparemment qu’il me regarde aussi comme une marionnette.
+
+LA MERE.
+
+Cela pourroit bien être, jugez-en vous-même.
+
+EMILIE.
+
+Oh! j’en suis persuadée; mais voyons la suite, Maman, cela est fort
+interessant! (_Elle lit._) «Une marionnette... Cette conversation frapa
+Mademoiselle d’Orville, & lui ouvrit les yeux sur sa conduite. Elle
+avoit alors douze ans; elle sentit qu’il étoit plus que temps de se
+corriger. Elle entra dans le salon fondant en larmes. Elle se jetta aux
+pieds de ces Dames. Oui, Mesdames, dit-elle, je mérite tout ce que vous
+avez dit; mais je vous demande grace, je veux absolument me corriger. Je
+veux qu’on dise à l’avenir autant de bien de moi que de ma cousine. Ne
+m’abandonnez pas! Aidez-moi, je vous en conjure, à me faire pardonner de
+papa & de maman que j’ai rendu malade! Oh, que je suis malheureuse! Que
+je suis indigne de ses bontés! Jamais, jamais je ne pourrai réparer mes
+torts, Mesdames, je n’ose paroître... Elle avoit le visage contre terre,
+elle sanglottoit, mais ses pleurs ne couloient plus, comme auparavant,
+par dépit & par humeur; son cœur étoit vraiment touché & ses larmes
+étoient celles du repentir. Les Dames étonnées de ce changement, mais
+touchées de l’aveu qu’elle faisoit elle-même de ses fautes, (car c’étoit
+la premiere fois qu’elle avouoit ses torts,) commencerent à en prendre
+meilleure opinion, elles la releverent. Une d’elles lui dit:
+Mademoiselle, si vous êtes vraiment touchée, si vous sentez vos torts
+comme je l’espere pour vous, vous pourrez vous corriger & devenir aussi
+aimable que votre cousine, mais vous avez bien du chemin à faire.
+J’avoue que je ne répondrois pas de vous, & si j’étois votre mere, je
+voudrois voir avant de vous pardonner, si ces bonnes résolutions
+dureroient...» Maman!
+
+LA MERE.
+
+Quoi?
+
+EMILIE.
+
+Cette Dame est bien dure; je crois que ses enfants sont bien malheureux.
+
+LA MERE.
+
+Elle n’en avoit pas.
+
+EMILIE.
+
+Ah! tant mieux!... Oh, je crois moi, que Mademoiselle d’Orville se
+corrigera. Voyons! (_Elle lit._) «Mademoiselle d’Orville lui dit:
+Madame, je ne demande pas que mon papa & maman me traitent comme ma
+cousine; mais seulement qu’ils me permettent de me jetter à leurs pieds,
+qu’ils m’aident, & vous aussi, Mesdames, à réparer mes torts. Et vous,
+Monsieur, dit-elle au Baron, vous verrez que je ne suis pas une
+marionnette: & que je mérite autant d’égards que ma cousine.
+Mademoiselle, lui répondit le Baron, comme vous ne vous respectiez pas
+vous-même, il me semble que les autres pouvoient s’en dispenser aussi.
+Je mérite toutes ces humiliations, reprit Mademoiselle d’Orville; mais
+patience. L’autre Dame, qui n’avoit pas encore parlé, dit tout bas à son
+amie: Si vous aviez eu des enfants, vous ne seriez pas si sévere avec
+celle-cy, & vous l’aideriez à se maintenir dans ses bonnes résolutions.
+Un repentir sincere mérite d’être encouragé...» Ah, la bonne Dame je
+l’aime!... Où est-ce que j’en suis? Ah!...
+
+«Un repentir sincere mérite d’être encouragé. Elle prit Mademoiselle
+d’Orville par la main. Venez, ma chere petite, lui dit-elle, voilà le
+premier moment où je me suis interessée à vous. Je vais vous mener à
+votre maman. La petite d’Orville se jetta dans ses bras: Madame, lui
+dit-elle, que je vous ai d’obligations! je vous assure que vous ne vous
+en repentirez pas.
+
+«Mademoiselle d’Orville n’avoit plus cette contenance insolente qui
+révoltoit tout le monde contre elle. Elle n’osoit approcher de son pere
+& de sa mere. Elle trembloit, non pas comme auparavant de la peur de la
+punition, mais de la honte que lui inspiroient ses torts. Ils la
+reçurent avec indulgence; elle en fut pénétrée de reconnoissance. Sa
+mere la serra tendrement dans ses bras, & lui disoit: Ah, mon enfant, je
+t’en conjure, ne te rens pas malheureuse! que tes résolutions soient
+durables, & n’aies point à te reprocher la mort de ta mere! Ta conduite
+a détruit ma santé! Que deviendrois-tu, si tu me perdois par ta faute?
+Tu serois un objet d’horreur! Personne ne voudroit te voir! Tout le
+monde te fuiroit & tu te fuirois toi-même, mais tes remors te suivroient
+par-tout! La petite d’Orville fondoit en larmes, sanglotoit & serroit sa
+maman en criant: Maman! Maman! Ayez pitié de moi, ayez pitié de moi! je
+veux tout réparer!
+
+«En effet, de ce moment elle s’appliqua à vaincre son caractére. Elle
+eut plus de peine qu’une autre, mais elle y parvint. Elle étudioit jour
+& nuit, & en deux ans de temps elle eut une legére teinture de tout ce
+que sa cousine sçavoit à fonds, car le temps perdu ne peut se réparer
+entierement; mais on lui sçut gré des efforts qu’elle faisoit, &
+sur-tout d’avoir réprimé son caractére. On commença à lui marquer de
+l’estime & des égards. Le Baron ne la traita plus en enfant; il ne
+cherchoit plus à polissonner avec elle. Il lui parloit avec le respect &
+la décence que les hommes observent & doivent aux Demoiselles, &
+auxquels ils ne manquent jamais sans qu’il y ait de leur faute. Monsieur
+& Madame d’Orville pressés d’effacer la mauvaise réputation que malgré
+leurs précautions leur fille s’étoit faite, quitterent le séjour de leur
+Terre. Ils revinrent en Ville, & bientôt tout le monde s’empressa de
+donner à Mademoiselle d’Orville les éloges qu’elle méritoit. On va
+incessamment la marier, & l’on ne doute pas qu’elle ne fasse un
+établissement avantageux. Pauline s’est mariée l’année derniere. Elle a
+sur sa cousine la supériorité des talents & de la science, parce qu’elle
+n’a pas, comme elle, perdu cinq années de temps qui sont bien
+précieuses, & dont Mademoiselle d’Orville n’a connu le prix que quand il
+n’en étoit plus temps.» Voilà tout, Maman. Je n’avois jamais lu cette
+histoire toute entiere.
+
+LA MERE.
+
+Eh bien, qu’en dites-vous?
+
+EMILIE.
+
+Je dis qu’il ne faut pas perdre son temps comme Mademoiselle d’Orville.
+
+LA MERE.
+
+Vous voyez donc que vous avez eu tort de perdre votre matinée, car elle
+est passée, de même que tous les jours où vous avez mal fait vos
+devoirs. Est-il en votre pouvoir de faire revenir tous ces jours-là?
+
+EMILIE.
+
+Mon Dieu non, Maman, mais je ferai bien à l’avenir?
+
+LA MERE.
+
+Mais ce qui est passé est passé. Mettez-vous à votre table, & écrivez
+jusqu’au dîner.
+
+EMILIE.
+
+Maman, je voudrois vous demander quelque chose sur ce que j’ai lu.
+
+LA MERE.
+
+Cette après-dînée nous en causerons en nous promenant si vous êtes
+raisonnable.
+
+EMILIE.
+
+Mais s’il vous vient du monde?... Maman, j’ai envie de faire lire cette
+histoire à une certaine personne... à un Monsieur, qui m’apporte
+toujours des oranges de la part de M. Arlequin; vous sçavez bien?
+
+LA MERE.
+
+Oui, je sçais bien; mais je ne crois pas que cela soit nécessaire.
+
+EMILIE.
+
+Pourquoi, Maman?
+
+LA MERE.
+
+Nous dirons cela tantôt. Vous n’avez que le temps d’écrire avant le
+dîner, ne le perdez pas!
+
+
+
+
+CINQUIEME CONVERSATION.
+
+
+EMILIE.
+
+Maman, Maman, embrassez-moi!
+
+LA MERE.
+
+Très-volontiers. Vous me direz, sans doute, pourquoi.
+
+EMILIE.
+
+Oui, Maman; c’est que je le mérite bien. C’est que je suis bien sçavante
+à présent, je sçais trois choses de plus.
+
+LA MERE.
+
+Trois choses, mais vraiment c’est beaucoup de choses. Sont-elles belles?
+Sont-elles utiles?
+
+EMILIE.
+
+Vous allez voir, Maman, c’est que je sçais qu’il y a quatre Eléments, le
+feu, l’eau, la terre & l’air.
+
+LA MERE.
+
+Bon!
+
+EMILIE.
+
+Oui, Maman, c’est très-vrai. Et puis élément veut dire principe qui fait
+agir. Vous voyez que je l’ai bien retenu. Mais ce n’est pas tout.
+
+LA MERE.
+
+Eh bien?
+
+EMILIE.
+
+Tenez, Maman, écoutez. Il y a trois choses encore qu’on appelle les
+trois regnes; le regne végétal, que vous avez eu la bonté de m’expliquer
+l’autre jour; ce sont les fruits, les arbres, tout ce qui se seme ou se
+plante; vous sçavez bien? Et puis le regne minéral, qui sont les
+pierres, l’or, l’argent, le fer, qu’on appelle _mines_, & qui se forment
+au fond de la terre; & puis le regne animal, qui sont tous les animaux,
+les bêtes, les poissons, les oiseaux & les hommes, & voilà de quoi tout
+le monde est composé.
+
+LA MERE.
+
+Et c’est pour tout cela qu’il a fallu vous embrasser?
+
+EMILIE.
+
+Oui sûrement, ma chere maman, est-ce que vous n’êtes pas bien aise, bien
+contente de moi? Je sçais tout ce qu’il y a dans le monde à présent.
+
+LA MERE.
+
+Vous croyez cela?
+
+EMILIE.
+
+Mais, oui, Maman; est-ce qu’il y a encore autre chose?
+
+LA MERE.
+
+Et à qui avez-vous l’obligation de cette belle science?
+
+EMILIE.
+
+Maman, j’aurai l’honneur de vous le dire. Mais dites-moi donc, ma chere
+Maman, si vous n’êtes pas bien contente de moi?
+
+LA MERE.
+
+Je le suis de votre émulation & du plaisir que vous avez en croyant m’en
+avoir fait. Je vous en sçais très-bon gré, je vous en remercie même,
+parce que cela me prouve que vous cherchez à me plaire. Mais, ma chere
+Enfant, si vous voulez me faire un bien plus grand plaisir encore, il
+faut oublier tout cela.
+
+EMILIE.
+
+Pourquoi donc, Maman?
+
+LA MERE.
+
+C’est que vous ne comprenez pas un mot de ce que vous croyez si bien
+sçavoir, & que rien n’est si dangereux à votre âge que de parler de
+choses qu’on n’entend pas; il en arrive toutes sortes d’inconvénients.
+
+EMILIE.
+
+Mais pardonnez-moi, Maman, j’entens très-bien tout ce que j’ai appris.
+
+LA MERE.
+
+C’est ce que nous allons voir. Reprenons un peu ce que vous avez dit.
+Sçavez-vous qu’il y a de quoi causer huit jours, avant de comprendre un
+seul des grands mots dont vous m’avez fait une si belle litanie.
+
+EMILIE.
+
+Ah! tant mieux. Maman, j’aime tant à causer avec vous; & puis il pleut
+depuis ce matin; j’espere qu’il ne viendra personne, nous aurons bien du
+temps.
+
+LA MERE.
+
+Profitons-en. Eh bien, vous dites donc qu’il y a quatre Eléments.
+
+EMILIE.
+
+Oui, Maman, le feu, l’air, l...
+
+LA MERE.
+
+Oh! doucement, je ne vais pas si vîte, moi, je dis comme Monsieur
+Gobemouche, entendons-nous.
+
+EMILIE _rit de tout son cœur_.
+
+Monsieur Gobemouche... c’est un drolle de nom. Qu’est-ce que c’est que
+Monsieur Gobemouche?
+
+LA MERE.
+
+C’est un original qui n’a que faire à notre conversation, nous en
+parlerons une autre fois. Nous disions qu’il y a quatre Eléments, & n’y
+en a-t-il que quatre.
+
+EMILIE.
+
+Je ne sçais pas, on ne m’en a montré que quatre.
+
+LA MERE.
+
+Et qu’est-ce qu’ils font ces quatre Eléments que vous connoissez?
+
+EMILIE.
+
+Ah! j’avois oublié... ils font aller le monde.
+
+LA MERE.
+
+Mais qu’est-ce que c’est que le monde?
+
+EMILIE.
+
+Mais, Maman, c’est tout cela; c’est Paris, c’est le bois de Boulogne,
+c’est Saint Cloud... Voilà tout.
+
+LA MERE.
+
+Voilà tout ce que vous en connoissez. Eh bien, vos quatre Eléments font
+donc aller Saint Cloud & le bois de Boulogne? Mais comment cela?
+
+EMILIE.
+
+Ah! je ne sçais pas.
+
+LA MERE.
+
+Bon, voilà déja votre science en défaut! Tâchons de nous remettre un peu
+sur la voie. Voyons qu’est-ce qu’il y a dans le monde que vous
+connoissez? De quoi est-il composé? qu’est-ce que vous y voyez?
+
+EMILIE.
+
+Des champs, des maisons, des rivieres, des hommes, des animaux; est-ce
+cela, Maman, qui est le monde?
+
+LA MERE.
+
+Oui, il y a de tout cela dans le monde. Mais le ciel, les astres &
+beaucoup d’autres choses dont je ne vous parlerai pas encore en font
+aussi partie. Revenons à nos moutons. Vous m’avez parlé de rivieres.
+Qu’est-ce que c’est que des rivieres?
+
+EMILIE.
+
+C’est de l’eau.
+
+LA MERE.
+
+Mais voilà de l’eau dans cette caraffe; est-ce que c’est une riviere?
+
+EMILIE.
+
+Non, Maman; mais une riviere, c’est pourtant de l’eau.
+
+LA MERE.
+
+Cela est vrai, il y a de l’eau dans une riviere; mais pour que cette eau
+forme une riviere qu’est-ce qu’il faut?
+
+EMILIE.
+
+Ah! je le sçais, je m’en souviens, ma bonne me l’a dit. D’abord elle
+sort de terre, elle forme un petit ruisseau, & puis ce petit ruisseau
+augmente, augmente, & puis quand il est bien grand, on l’appelle
+riviere. N’est-ce pas cela, Maman?
+
+LA MERE.
+
+A la bonne heure. Une riviere est donc composée d’une grande quantité
+d’eau qui suit son cours...
+
+EMILIE.
+
+Qu’est-ce que cela veut dire qui suit son cours?
+
+LA MERE.
+
+Cela veut dire qu’elle ne se perd pas dans la terre depuis l’endroit où
+elle en est sortie, jusqu’à ce qu’elle trouve une autre riviere où elle
+retombe, & où elle se perd.
+
+EMILIE.
+
+Ah! ah! & la Seine, où est-ce qu’elle se perd?
+
+LA MERE.
+
+La Seine va tomber dans la mer, & à cause de cela on l’appelle un
+fleuve. Voilà la différence des fleuves aux rivieres. Les fleuves
+retombent dans la mer, & les rivieres retombent dans d’autres rivieres.
+
+EMILIE.
+
+Mais on dit pourtant la riviere de Seine.
+
+LA MERE.
+
+Cela est vrai, mais c’est un fleuve. Ah çà, il y a une heure que nous
+parlons & d’eau & de riviere, & il n’est pas bien sûr encore que nous
+nous entendions. Qu’est-ce que c’est que de l’eau?
+
+EMILIE.
+
+C’est ce qui sert à boire, à faire du thé.
+
+LA MERE.
+
+Vous me dites là son usage, mais vous ne me dites pas ce que c’est.
+
+EMILIE.
+
+Maman, je ne le sçais pas; je vous prie de vouloir bien me le dire.
+
+LA MERE.
+
+Ah! je sçavois bien que votre science étoit une science de perroquet,
+dès qu’on vous change la demande, vous n’y êtes plus, & c’est une preuve
+que vous n’attachez nulle idée à ce que vous dites. L’eau est un des
+quatre Eléments de la nature.
+
+EMILIE.
+
+Ah! cela est vrai.
+
+LA MERE.
+
+Mais ces quatre Eléments, qui font aller le monde, à ce que vous dites,
+comment s’y prennent-ils pour le faire aller?
+
+EMILIE.
+
+Ah, Maman, cela n’y étoit pas!
+
+LA MERE.
+
+Comment cela n’y étoit pas? où cela n’étoit-il pas?
+
+EMILIE.
+
+Dans le Livre où j’ai appris.
+
+LA MERE.
+
+Vous avez appris dans un Livre?
+
+EMILIE.
+
+Oui, Maman.
+
+LA MERE.
+
+Emilie, sonnez. Qu’on apporte de l’eau froide dans une petite jatte.
+
+EMILIE.
+
+Pourquoi faire, Maman?
+
+LA MERE.
+
+Vous allez voir. (_On apporte une jatte d’eau sur la table._) Venez ici,
+Emilie, approchez votre main, & voyez comme cette eau est froide.
+
+EMILIE.
+
+Oui, c’est bien froid.
+
+LA MERE.
+
+Je vais mettre mes mains dans cette jatte, & je les y laisserai tandis
+que nous allons parler d’autres choses, ensuite vous verrez. Dites-moi,
+qu’est-ce que c’est que ce Livre qui vous a rendu si habile?
+
+EMILIE.
+
+Maman, vous sçavez bien qu’hier, quand vous m’avez amenée à Paris, vous
+m’avez descendue au Palais Royal avec ma bonne, pendant que vous alliez
+à vos affaires.
+
+LA MERE.
+
+Eh bien!
+
+EMILIE.
+
+J’ai trouvé Mademoiselle Louise, c’est ma bonne amie, Maman, vous sçavez
+bien; elle m’a montré un joli petit Livre qu’on lui a donné pour
+apprendre & pour s’amuser. Il est joli!... il est tout bleu, & il y
+avoit cela dedans; & je l’ai appris bien vîte, parce que j’ai dit, Maman
+sera bien surprise, & cela lui fera plaisir.
+
+LA MERE.
+
+Emilie, si vous voulez être bien raisonnable, nous ne nous quitterons
+plus, & vous ne sortirez plus sans moi.
+
+EMILIE.
+
+Ah, Maman, que je serai aise! Oh je vais être bien sage; mais pourquoi
+donc êtes-vous fâchée de ce que j’ai appris les Eléments & les... les
+quoi donc? Comment est-ce que l’on appelle ce que j’ai appris encore?
+
+LA MERE.
+
+C’est que je ne veux pas faire de vous un perroquet.
+
+EMILIE.
+
+Un perroquet! c’est un oiseau?
+
+LA MERE.
+
+Oui, c’est un oiseau qui répéte les mots qu’il a entendus, mais qui ne
+sçait ce qu’il dit, parce qu’il ne peut pas comprendre les mots qu’il
+prononce, & quand vous répétez ce que vous avez entendu dire à tort & à
+travers, comme cela vous arrive souvent, vous êtes comme un perroquet.
+
+EMILIE.
+
+Mais, Maman, quand je demande l’explication des choses que je n’entens
+pas, je ne suis pas comme un perroquet.
+
+LA MERE.
+
+Cela est vrai? mais il y a des choses que l’on ne sçauroit vous
+expliquer, parce que vous n’êtes point en âge de les comprendre; ce que
+l’on pourroit vous dire ne serviroit qu’à brouiller vos idées, ou vous
+en donneroit de fausses. Par exemple, vous sçavez très-bien lire à
+présent; mais avant que vous le sçussiez, si l’on avoit commencé à vous
+faire lire un mot en entier sans vous faire connoître vos lettres,
+qu’est-ce qui en seroit arrivé?
+
+EMILIE.
+
+Je crois que je n’aurois pas pu.
+
+LA MERE.
+
+Pardonnez-moi; le mot _Maman_, par exemple, à force de vous le montrer &
+de vous le faire prononcer, toutes les fois que vous auriez retrouvé ce
+mot dans un Livre, vous l’auriez enfin reconnu, & vous auriez dit, c’est
+_Maman_; mais vous n’auriez pas sçu que par-tout où vous auriez trouvé
+une _M_ & un _a_, cela fait _Ma_, que par-tout où vous auriez trouvé
+_M_, _a_, _n_, cela faisoit _man_. De même si l’on commence par vous
+expliquer aujourd’hui nombre de mots qui demandent des connoissances que
+vous n’avez point encore, vous n’en serez pas plus avancée que si l’on
+vous avoit fait lire par routine & par mémoire, sans vous apprendre à
+épeler.
+
+EMILIE.
+
+Ah! cela est vrai, Maman, je comprens cela.
+
+LA MERE.
+
+Voilà pourquoi il est si essentiel de ne rien faire, absolument rien
+sans ma permission. Voilà pourquoi je ne vous laisse pas lire dans tous
+les Livres, & pourquoi je ne vous laisse pas causer avec toutes sortes
+de personnes. Et voilà pourquoi, Emilie, je vous recommande tant de ne
+jamais vous servir de termes & de mots que vous ne comprenez pas, avant
+de m’en avoir demandé l’explication, soit que vous les ayez lus, soit
+que vous les ayez entendu dire.
+
+EMILIE.
+
+Et pourquoi, Maman, ne faut-il demander qu’à vous?
+
+LA MERE.
+
+C’est que personne ne prend à vous un aussi grand interêt que moi. C’est
+que les questions des enfants fatiguent & importunent tout autre que
+leur mere, & pour s’en débarrasser, on leur répond souvent la premiere
+chose qui vient en tête, qu’elle soit juste ou non.
+
+EMILIE.
+
+Fort bien, on m’attrape donc quand je demande aux autres ce que je
+n’entens pas?
+
+LA MERE.
+
+Cela arrive très-souvent, & lorsque l’on a une fois une idée fausse dans
+la tête, il est très-difficile de la détruire, sur-tout à votre âge où
+vous n’êtes pas en état d’en sentir le défaut.
+
+EMILIE.
+
+Maman, voilà qui est fait, je ne passerai plus un mot que je n’entens
+pas sans vous le demander, & je ne le demanderai qu’à vous, puisque vous
+voulez bien m’instruire... & puis je dois vous obéir.
+
+LA MERE.
+
+Voilà ce qui s’appelle de la raison.
+
+EMILIE.
+
+Et puis vous ne m’attrapez pas, vous Maman, vous ne m’avez jamais
+trompée... mais pourquoi donc avez-vous toujours les mains dans cette
+eau?
+
+LA MERE.
+
+Vous souvenez-vous comme elle étoit froide quand on l’a apportée?
+
+EMILIE.
+
+Oui, Maman, elle étoit bien froide.
+
+LA MERE.
+
+Eh bien, touchez-la à présent.
+
+EMILIE.
+
+Ah! elle ne l’est plus. Vos mains l’ont échauffée.
+
+LA MERE.
+
+Et comment cela s’est-il fait?
+
+EMILIE.
+
+C’est que vous aviez chaud.
+
+LA MERE.
+
+Mais qu’est ce qui fait que j’avois chaud?
+
+EMILIE.
+
+Je ne sçais pas.
+
+LA MERE.
+
+Qu’est-ce qui vous réchauffe quand vous avez froid?
+
+EMILIE.
+
+C’est le feu. Mais on n’a pas de feu dans le corps.
+
+LA MERE.
+
+Pardonnez-moi, on y a du feu, & si l’on n’en avoit pas, on ne pourroit
+pas vivre; le sang se glaceroit dans les veines & l’on mourroit. Ce feu
+s’accroît & ensuite diminue avec l’âge, & voilà pourquoi le vieux bon
+homme que vous avez vu l’autre jour ne pouvoit pas se rechauffer,
+quoique nous souffrions tous de la chaleur.
+
+EMILIE.
+
+Oh! ce pauvre bon homme, je m’en souviens, comme il trembloit; ma bonne
+lui fit boire du vin. Il n’avoit donc plus de feu dans le corps? Mais
+moi, ai-je du feu?
+
+LA MERE.
+
+Sans doute; mais nous y avons aussi de l’eau.
+
+EMILIE.
+
+Bon!
+
+LA MERE.
+
+Sûrement, quand vous pleurez, qu’est-ce qui tombe de vos yeux?
+
+EMILIE.
+
+Ah! cela est vrai; les larmes, c’est de l’eau.
+
+LA MERE.
+
+Si l’on n’avoit pas cette eau qui dans le corps humain s’appelle
+_liqueur_, on mourroit desséché comme les plantes que vous voyez
+flétries & prêtes à périr, quand la pluie ne les secoure pas.
+
+EMILIE.
+
+Voilà pourquoi vous les arrosez, n’est-ce pas, Maman?
+
+LA MERE.
+
+Et voilà pourquoi vous buvez; c’est pour entretenir...
+
+EMILIE.
+
+Ah!... mais, Maman, pourquoi est-ce que j’ai soif, puisque j’ai de l’eau
+dans le corps?
+
+LA MERE.
+
+On a plus ou moins de soif, suivant que le feu qui nous anime est plus
+ou moins fort & qu’il nous desséche plus ou moins.
+
+EMILIE.
+
+C’est donc pour l’éteindre qu’il faut boire?
+
+LA MERE.
+
+Non, c’est pour maintenir l’équilibre nécessaire à la vie entre les
+solides & les liquides.
+
+EMILIE.
+
+Je n’entens pas cela, Maman.
+
+LA MERE.
+
+Je le crois bien; aussi je ne vous ai répondu que pour vous faire voir
+qu’il y a des choses au-dessus de votre entendement, & dont il vaut
+mieux remettre l’explication à un autre temps. Reprenons où nous en
+étions. Vous voyez que le feu & l’eau sont nécessaires à la vie?
+
+EMILIE.
+
+Oui, Maman.
+
+LA MERE.
+
+A présent, retenez votre respiration... bouchez-vous bien la bouche & le
+nez.
+
+EMILIE.
+
+Maman, j’étouffe, je ne peux pas.
+
+LA MERE.
+
+Vous voyez donc bien que l’air est aussi nécessaire à la vie que le feu
+& l’eau. Mais ce n’est pas tout, Emilie. Notre chair est une matiere qui
+est sujette à la corruption, & lorsqu’elle est desséchée, elle tombe en
+poussiere & devient terre.
+
+EMILIE.
+
+Oui, Maman, j’ai vu cela dans mon Catéchisme historique.
+
+LA MERE.
+
+Eh bien, cette terre, le feu, l’air & l’eau sont les principes de la
+vie. Si vous étiez privée d’une de ces choses, vous ne pourriez pas
+vivre, comme je vous l’ai fait voir.
+
+EMILIE.
+
+Cela est vrai.
+
+LA MERE.
+
+Et ces quatre choses, le feu, l’eau, la terre & l’air sont ce qui donne
+la vie à tout ce qui existe dans la nature.
+
+EMILIE.
+
+Mais ce n’est donc pas des Elements, comme dit ce Livre?
+
+LA MERE.
+
+Pardonnez-moi, on appelle la terre, le feu, l’air & l’eau, les quatre
+Elements de la nature, parce qu’élément veut dire principe d’une chose,
+ce qui lui fait être ce qu’elle est. A présent, vous entendez bien
+qu’élément veut dire principe d’une chose?
+
+EMILIE.
+
+Oui, Maman.
+
+LA MERE.
+
+Eh bien, on dit aussi les éléments d’une science, les éléments de
+l’écriture, les éléments de la lecture. Qu’est-ce que cela veut dire,
+par exemple, les éléments de l’écriture?
+
+EMILIE.
+
+Mais, ce n’est pas le feu, la terre...
+
+LA MERE.
+
+Non; ce sont les éléments de la nature, ceux-là.
+
+EMILIE.
+
+Mais on ne m’a pas dit les autres.
+
+LA MERE.
+
+Qu’est-ce que nous sommes convenues qu’éléments vouloient dire?
+
+EMILIE.
+
+Eléments veut dire principes.
+
+LA MERE.
+
+Eh bien, qu’est-ce que c’est que les éléments de l’écriture?
+
+EMILIE.
+
+Ah! c’est-à-dire les principes de l’écriture.
+
+LA MERE.
+
+Cela est vrai, quand on dit les éléments d’une science, on entend les
+principes d’une science, & quand on dit les quatre éléments de la
+nature, on entend le feu, l’eau, la terre & l’air, qui sont les
+principes de la vie.
+
+EMILIE.
+
+A présent, j’entens bien, & je ne l’oublierai pas... Maman, vous avez
+donc lu tous les Livres?
+
+LA MERE.
+
+Je ne vous en donne point à lire sans les avoir lus, & je vous en ai dit
+la raison.
+
+EMILIE.
+
+Je m’en suis bien apperçue; car l’autre jour en lisant l’histoire de la
+mauvaise fille, vous sçaviez que cette Dame que je trouvois si méchante
+n’avoit pas d’enfants... A propos, Maman, pourquoi n’est-il pas
+nécessaire que nous fassions lire cette histoire à un certain Monsieur
+qui polissonne toujours avec moi?
+
+LA MERE.
+
+C’est que j’espere que vous serez bientôt assez raisonnable pour qu’on
+ne polissonne plus avec vous.
+
+EMILIE.
+
+Mais, Maman, si vous lui disiez que vous ne voulez pas?
+
+LA MERE.
+
+Ne vous rappellez-vous pas que le Baron répondoit à Mademoiselle
+d’Orville, que comme elle ne se respectoit pas elle-même, il croyoit que
+les autres pouvoient être dispensés de la respecter.
+
+EMILIE.
+
+Oui, Maman.
+
+LA MERE.
+
+C’est donc la faute d’une Demoiselle quand les hommes ont un air trop
+libre avec elle, & c’est votre faute quand on polissonne avec vous.
+
+EMILIE.
+
+Mais comment faut-il donc faire pour se faire respecter?
+
+LA MERE.
+
+Il faut rester assise auprès de sa mere ou à sa table à s’amuser. Il ne
+faut point courir par la chambre comme une folle, en jettant ses bras
+par-dessus la tête, & levant les pieds d’une maniere indécente. Il ne
+faut pas adresser la parole aux hommes; mais quand ils vous parlent, il
+faut seulement leur répondre poliment, & avec assez de sérieux pour
+montrer que vous ne voulez pas qu’on vous approche; & toutes ces
+attentions sur soi-même & sur son maintien s’appellent _la pudeur_.
+
+EMILIE.
+
+Mais, Maman, pourquoi ne voulez-vous pas dire à ces Messieurs que j’ai
+de la pudeur?
+
+LA MERE.
+
+C’est qu’ils ne me croiroient pas en vous voyant vous conduire comme
+vous le faites. Lorsqu’on en a, elle se voit bien sans qu’il soit besoin
+de le dire, & il ne faut pas qu’on croie que c’est moi qui vous empêche
+de vous familiariser avec les hommes; il faut que ce soit votre
+contenance, votre conduite qui leur en impose; car si elle se trouvoit
+contraire à mes propos, tout ce que je dirois ne vous garantiroit de
+rien, & on croiroit que ma tendresse pour vous m’empêche de vous voir
+comme vous êtes.
+
+EMILIE.
+
+Cela est vrai. Mais, Maman, tout ce que vous dites est vrai.
+
+LA MERE.
+
+Si vous en êtes persuadée, comme je l’espére, vous en profiterez. Mais
+j’ai encore une autre vérité à vous apprendre, qui est une suite de ce
+que nous venons de dire, c’est qu’une Demoiselle bien née...
+
+EMILIE.
+
+Qu’est-ce que c’est qu’une Demoiselle bien née?
+
+LA MERE.
+
+C’est-à-dire, qui a des dispositions naturelles à la vertu & un desir
+très-vif de fuir le mal.
+
+EMILIE.
+
+Eh bien, Maman, qu’est-ce que fait une Demoiselle bien née?
+
+LA MERE.
+
+Elle doit s’accoûtumer de bonne heure à n’avoir pas de garde plus sûre
+qu’elle-même; c’est à vous à en imposer, ce n’est pas à moi. Car si
+c’est moi qui oblige les hommes à vous respecter, vous voyez bien que si
+je suis un instant éloignée de vous, ils ne vous craindront plus, &
+c’est votre ressentiment qu’il faut leur faire craindre, ce n’est pas le
+mien.
+
+EMILIE.
+
+Allons, je prendrai bien garde à moi, & je ferai le mieux que je
+pourrai.
+
+LA MERE.
+
+Vous voyez bien aussi que si vous faisiez lire l’histoire de la mauvaise
+fille, vous vous exposeriez à vous faire dire que vous lui ressemblez à
+beaucoup d’égards. Il vaut bien mieux vous corriger de votre étourderie,
+de votre legéreté, & vous verrez que vous n’aurez plus besoin alors de
+me prier de faire des leçons aux autres.
+
+EMILIE.
+
+Maman, je croyois... Ah! Maman, à propos j’ai oublié... ma bonne m’a dit
+de vous prier, si vous envoyez à Paris, de faire passer chez la
+Couturiere; elle n’a pas apporté ma robe neuve, elle l’avoit promise
+pour aujourd’hui.
+
+LA MERE.
+
+Eh bien, apparemment qu’elle n’est pas finie, ce sera pour un autre
+jour.
+
+EMILIE.
+
+Oh! c’est que je serai bien heureuse quand j’aurai ma robe neuve.
+
+LA MERE.
+
+Eh! qu’est-ce qu’une robe neuve peut faire au bonheur?
+
+EMILIE.
+
+C’est que je suis bien aise d’être parée.
+
+LA MERE.
+
+Est-ce que vous n’avez jamais eu de chagrin les jours où vous avez été
+bien parée? N’avez-vous jamais pleuré avec une robe neuve?
+
+EMILIE.
+
+Oh, pardonnez-moi!
+
+LA MERE.
+
+Est-ce que l’on vous accorde tout ce que vous voulez les jours de
+parure?
+
+EMILIE.
+
+Non pas toujours.
+
+LA MERE.
+
+Est-ce que mes amis, est-ce que moi-même, nous faisons plus d’attention
+à vous, quand vous avez une belle robe?
+
+EMILIE.
+
+Mais non, Maman.
+
+LA MERE.
+
+Quelles sont les occasions où l’on s’occupe le plus de vous? où l’on
+vous accorde tout ce que vous desirez, & où vous éprouvez cette
+satisfaction intérieure qui fait que vous êtes si contente de vous, de
+moi & des autres?
+
+EMILIE.
+
+C’est quand je n’ai point d’humeur, quand j’ai été bien obéissante, &
+que j’ai rempli tous mes devoirs... Là... tout couramment sans chercher
+à me distraire.
+
+LA MERE.
+
+Vous voyez donc bien qu’une robe neuve ne rend pas heureuse; car vous
+avez beau être parée, vous n’en avez pas été moins chagrine quand vous
+avez eu des reproches à vous faire; & je vous ai vu très-gaie,
+très-contente avec un petit fourreau de toile, souvent même à la fin du
+jour assez sale; mais puisque nous y sommes, cherchons un peu, quelles
+sont les conditions nécessaires au bonheur?
+
+EMILIE.
+
+Oui, cherchons... J’allois dire quelque chose, mais je crois que je me
+trompe.
+
+LA MERE.
+
+Qu’est-ce que cela fait? dites toujours! Ce n’est qu’en me disant tout
+ce qui vous passe par la tête que vous apprendrez à penser juste.
+
+EMILIE.
+
+Oui, Maman, mais si je dis mal?
+
+LA MERE.
+
+Eh bien, je vous en avertirai.
+
+EMILIE.
+
+Maman, c’est que je voulois dire, cherchons les éléments du bonheur!
+
+LA MERE.
+
+Eh bien, vous auriez très-bien dit; car c’est précisément ce que je veux
+que vous trouviez.
+
+EMILIE.
+
+Mais le bonheur, c’est une chose... Je voudrois le sçavoir... Mais non,
+ce n’est pas une science.
+
+LA MERE.
+
+C’est la premiere de toutes les sciences; celle qui importe le plus aux
+hommes de connoître.
+
+EMILIE.
+
+Est-elle bien difficile à apprendre?
+
+LA MERE.
+
+Très-difficile & même impossible aux méchants, mais très-aisée pour ceux
+qui se servent de leur raison.
+
+EMILIE.
+
+Ah! Maman, j’espére qu’elle ne sera pas difficile pour moi.
+
+LA MERE.
+
+Je l’espére aussi. Nous avons déja dit que les beaux habits ne rendoient
+point heureux; voyez votre bonne, elle n’a pas de beaux habits, elle
+n’est point riche; eh bien, la croyez-vous heureuse?
+
+EMILIE.
+
+Oh! sûrement, Maman, car elle rit & chante toujours. Je ne l’ai jamais
+vue triste.
+
+LA MERE.
+
+Tous ces paysans, tous ces domestiques que vous voyez danser les
+Dimanches à la porte du bois de Boulogne, vous les voyez contents; vous
+les voyez rire, ils ne sont point riches; ce n’est qu’à force de
+travailler toute la semaine qu’ils gagnent de quoi vivre & de quoi se
+vêtir eux & leurs enfants. Vous m’avez souvent parlé de leur gaieté,
+nous pouvons donc conclure que les richesses ne sont sûrement pas
+nécessaires au bonheur.
+
+EMILIE.
+
+Mais qu’est-ce qui fait que tous ces pauvres gens sont contents?
+
+LA MERE.
+
+Voyez, dites-moi votre idée.
+
+EMILIE.
+
+Mais je crois, c’est parce qu’ils ont bien travaillé & parce que l’on
+est content d’eux.
+
+LA MERE.
+
+Vous avez raison. Eh bien, quel sera donc le premier élément du bonheur
+dans tous les âges & dans toutes les conditions?
+
+EMILIE.
+
+Ce sera d’avoir rempli son devoir & d’être content de soi, n’est-ce pas,
+Maman?
+
+LA MERE.
+
+Cela est certain, on peut avoir tous les avantages réunis, bien des
+richesses, une bonne santé, & n’être point heureux; mais sans bien, avec
+une santé foible telle que vous m’en voyez, on peut se trouver heureux,
+car le vrai bonheur dépend de nous-mêmes.
+
+EMILIE.
+
+Oui, il n’y a qu’à être bien sage.
+
+LA MERE.
+
+Et il n’y a pas de bonheur quand on n’a pas rempli ses devoirs, parce
+qu’alors on n’est content ni de soi, ni des autres.
+
+EMILIE.
+
+Voilà pourquoi les méchants ne sont pas heureux, n’est-ce pas, Maman?...
+Bon, voilà du monde!
+
+LA MERE.
+
+Je n’en suis pas fâchée; nous avons assez causé aujourd’hui, & il est
+temps que vous alliez apprendre votre Évangile & achever vos études.
+
+EMILIE.
+
+Maman, j’ai encore quelque chose à vous dire sur ce bonheur que je
+n’entens pas bien; demain vous me permettrez de vous le dire, n’est-ce
+pas?
+
+LA MERE.
+
+Oui, si vous avez mérité que nous causions ensemble.
+
+
+
+
+SIXIEME CONVERSATION.
+
+
+LA MERE.
+
+Eh bien, Emilie, qu’est-ce que vous vouliez me dire?
+
+EMILIE.
+
+Quoi? Maman, je ne sçais pas.
+
+LA MERE.
+
+Il y avoit quelque chose sur le bonheur que vous n’entendiez pas.
+
+EMILIE.
+
+Maman, je ne m’en souviens plus.
+
+LA MERE.
+
+Ce sera pour quand vous vous en souviendrez.
+
+EMILIE.
+
+Si vous eussiez eu la bonté de causer hier & avant-hier avec moi, ma
+chere Maman, je m’en serois souvenue; mais à présent...
+
+LA MERE.
+
+Et qu’est-ce qui m’en a empêché?
+
+EMILIE.
+
+Maman, je le sçais bien, c’est ma faute, c’est que je ne l’ai pas
+mérité. J’avois pourtant grande envie de bien faire, mais je n’ai jamais
+pu.
+
+LA MERE.
+
+Et pourquoi n’avez-vous pas pu?
+
+EMILIE.
+
+Je ne sçais pas, Maman, je n’étois pas en train d’étudier. Quand je
+voulois mettre les yeux sur mon Livre, mon esprit s’en alloit je ne
+sçais où!
+
+LA MERE.
+
+Mais, mon Enfant, si l’on avoit toujours égard à la disposition où l’on
+se trouve, on ne feroit jamais rien. C’est une raison pour s’appliquer
+davantage, pour se donner plus de peine; mais ce n’est pas une raison
+pour ne rien faire.
+
+EMILIE.
+
+Mais, Maman, on n’est pas toujours disposé à étudier, Papa vous l’a dit.
+
+LA MERE.
+
+Croyez-vous que je sois toujours disposée à causer ou à jouer avec vous?
+Vous m’avez vu souvent malade & souffrante, ou la tête remplie
+d’affaires; eh bien, je les oublie pour m’occuper même de vos
+amusements. Si j’écoutois alors mes dispositions, je vous renverrois,
+vous, votre poupée & votre petit ménage.
+
+EMILIE.
+
+Mais comment donc faire?
+
+LA MERE.
+
+Il faut s’accoûtumer à vaincre sa paresse & à faire ce que l’on doit
+faire, quelque chose qu’il en coûte. Je vous l’ai déja dit, c’est cet
+effort que l’on fait sur soi-même qui s’appelle _vertu_.
+
+EMILIE.
+
+Maman, je tâcherai...
+
+LA MERE.
+
+Il faut, lorsque vous vous sentez portée à la distraction, demander
+vous-même à votre bonne à vous placer de maniere que vous ne voyiez rien
+de ce qui se passe dans la chambre. Il faut, si vous apprenez par cœur,
+apprendre tout haut, afin qu’elle vous avertisse s’il vous prend une
+distraction, & si vous cessez de répéter, sans vous en appercevoir; il
+faut enfin montrer de la bonne volonté si vous voulez qu’on ait pour
+vous de l’indulgence. Il dépend toujours de vous de ne pas vous laisser
+aller à l’humeur & à l’opiniâtreté.
+
+EMILIE.
+
+Oh, je le sens bien. Je sens que j’ai mérité mes punitions. Aussi,
+Maman, je suis bien heureuse qu’il ne soit venu personne; car je
+n’aurois jamais osé me montrer. Maman, vous m’avez promis que vous ne le
+diriez pas.
+
+LA MERE.
+
+Oh, certainement! La bonne réputation d’une jeune personne est tout son
+bien; c’est ce qu’elle doit chérir comme sa vie, & lorsqu’une fois l’on
+est prévenu contre elle, il lui est si difficile de la réparer que je
+n’ai garde d’aller dire vos défauts tant que j’aurai espérance de vous
+voir corriger.
+
+EMILIE.
+
+Pourquoi la bonne réputation d’une jeune personne est-elle ce qu’elle
+doit chérir le plus, Maman?
+
+LA MERE.
+
+Pourquoi êtes-vous fâchée, quand on vous parle des fautes que vous avez
+faites?
+
+EMILIE.
+
+C’est que je voudrois qu’on dît toujours du bien de moi!
+
+LA MERE.
+
+Et pourquoi?
+
+EMILIE.
+
+Mais c’est que c’est humiliant de mal faire; on croiroit que je ne vaux
+rien.
+
+LA MERE.
+
+Eh bien, voilà pourquoi la bonne réputation est précieuse, c’est qu’on
+ne peut pas se passer de la bonne opinion des autres.
+
+EMILIE.
+
+On ne peut pas s’en passer? Et pourquoi?
+
+LA MERE.
+
+Vous le voyez, puisque vous ne pourriez pas souffrir qu’on crût que vous
+ne valez rien. Ne sommes-nous pas convenues ces jours passés que les
+hommes avoient besoin les uns des autres?
+
+EMILIE.
+
+Oui, maman!
+
+LA MERE.
+
+Pourriez-vous vous trouver à votre aise avec quelqu’un qui auroit
+mauvaise opinion de vous?
+
+EMILIE.
+
+Non sûrement.
+
+LA MERE.
+
+C’est sur l’opinion que l’on a d’une personne, qu’on mesure l’estime ou
+l’amitié qu’on lui accorde, & l’on ne connoît une jeune personne que par
+sa réputation.
+
+EMILIE.
+
+Comment cela, Maman?
+
+LA MERE.
+
+C’est qu’elle ne paroît dans le monde qu’environnée de ses parents; on
+ne l’entend presque pas parler; on ne la voit jamais agir; on ne peut
+avoir d’opinion sur elle que par ce que l’on en entend dire par ceux qui
+l’approchent dans l’intérieur de la maison.
+
+EMILIE.
+
+Oui, par les domestiques.
+
+LA MERE.
+
+Par les domestiques, par les maîtres, & par tous ceux qui la voient de
+près.
+
+EMILIE.
+
+Mais si tous ces gens-là ne disent pas vrai?
+
+LA MERE.
+
+Le mensonge est un vice si affreux qu’il ne se rencontre pas
+communément; & pour un menteur, il se trouve vingt honnêtes gens, amis
+de la vérité, qui le démasquent.
+
+EMILIE.
+
+Qu’est-ce que cela veut dire, qui le démasquent? Est-ce que le mensonge
+met un masque?
+
+LA MERE.
+
+Non, c’est une façon de parler. Vous sçavez bien qu’un masque cache les
+traits du visage?
+
+EMILIE.
+
+Oui, Maman.
+
+LA MERE.
+
+Comme un menteur veut être cru, on dit qu’il emprunte les traits de la
+vérité...
+
+EMILIE.
+
+Oh oui, & ceux qui prouvent qu’il a menti, le démasquent. Mais, Maman,
+est-ce qu’un mensonge est toujours découvert?
+
+LA MERE.
+
+Toujours; un peu plutôt, un peu plus tard, la vérité se découvre.
+
+EMILIE.
+
+Et puis le menteur est bien attrapé, n’est-ce pas?
+
+LA MERE.
+
+Attrapé & puni autant qu’on le peut être; car il prouve qu’il est bête
+d’avoir cru qu’il pouvoit faire passer le mensonge pour la vérité; il
+est deshonoré, il perd la confiance de tout le monde; on ne le croit
+plus, & personne ne veut avoir affaire à lui.
+
+EMILIE.
+
+Mais pourquoi deshonoré?
+
+LA MERE.
+
+Parce que c’est un vice bas, un vice avilissant, qu’on ne suppose pas
+aux gens bien nés.
+
+EMILIE.
+
+Qu’est-ce que c’est que des gens bien nés?
+
+LA MERE.
+
+Je vous l’ai déja dit; ce sont ceux qui naissent avec le penchant à la
+vertu. On se sert aussi de cette expression pour désigner tous ceux qui
+ne sont pas nés d’un état obscur & bas.
+
+EMILIE.
+
+Et qu’est-ce que c’est que d’être deshonoré?
+
+LA MERE.
+
+C’est d’avoir perdu l’estime de ses semblables, soit par ses actions,
+soit par sa façon de penser; c’est de s’être dégradé & d’avoir mérité de
+descendre dans l’opinion des autres au-dessous de l’état où le sort nous
+a mis.
+
+EMILIE.
+
+Mais, Maman, les domestiques diront... si vous les priez de ne rien dire
+de ce que j’ai fait.
+
+LA MERE.
+
+Fi donc! Vous voudriez vous abbaisser à prier des domestiques de ne pas
+parler de vous? Voyez comme une faute peut avilir.
+
+EMILIE.
+
+Mais, s’ils le disent, cela me fera tort!
+
+LA MERE.
+
+Ce sera la suite nécessaire de vos fautes. On ne les répare pas par une
+bassesse, c’en seroit une de plus & bien plus humiliante; & voilà
+pourquoi il est si essentiel de n’en pas faire. Croyez-moi,
+corrigez-vous bien vîte! Que vos actions, que votre contenance marquent
+votre repentir, & faites mieux à l’avenir, vous ne craindrez pas qu’on
+parle de vous; ou, comme je vous l’ai déja dit, si l’on veut absolument
+parler, on n’aura que du bien à dire.
+
+EMILIE.
+
+Si je n’avois pas pleuré & crié comme une petite folle, ils n’en
+auroient rien sçu.
+
+LA MERE.
+
+Qu’est-ce que cela fait? En auriez-vous été moins coupable?
+
+EMILIE.
+
+Non; mais...
+
+LA MERE.
+
+Le mal est-il qu’on ait sçu votre faute ou que vous l’ayez commise?
+
+EMILIE.
+
+C’est que je l’aie faite.
+
+LA MERE.
+
+Est-ce que vous pouvez vous pardonner d’avoir mal fait, quand même votre
+faute resteroit ignorée? Ne voyez-vous pas que si vous prenez l’habitude
+de faire des fautes ignorées, vous en ferez bientôt de publiques?
+
+EMILIE.
+
+Pourquoi cela, Maman?
+
+LA MERE.
+
+Parce que tout est habitude, mon Enfant. Le premier jour que nous
+arrivons à la campagne, & que nous quittons Paris, êtes-vous aussi en
+train de courir & de vous promener que quand nous y avons passé
+plusieurs mois, & que vous vous êtes promenée tous les jours?
+
+EMILIE.
+
+Non, Maman.
+
+LA MERE.
+
+La premiere fois que vous avez joué au volant, y avez-vous joué aussi
+long-temps, & avez-vous jetté votre volant aussi haut que vous l’avez
+fait depuis?
+
+EMILIE.
+
+Non, Maman.
+
+LA MERE.
+
+Qui est-ce donc qui vous a donné la facilité d’y jouer comme vous le
+faites à présent, & de faire des promenades aussi longues sans vous
+fatiguer?
+
+EMILIE.
+
+Je ne sçais pas.
+
+LA MERE.
+
+C’est qu’en vous promenant tous les jours vous acquerez la force de
+faire tous les jours un peu plus de chemin, & vous parvenez enfin à
+faire de très-grandes promenades sans vous fatiguer, parce que vous
+fortifiez votre corps par un exercice continuel.
+
+EMILIE.
+
+Maman, si j’étois plusieurs jours sans marcher, je ne pourrois donc plus
+aller à Saint Cloud?
+
+LA MERE.
+
+Cela vous seroit beaucoup plus difficile, & vous reviendriez si lasse
+que cela vous dégoûteroit peut-être de la promenade. Vous éprouvez la
+même chose pour vos leçons; quand vous avez été quelques jours sans
+apprendre par cœur, vous n’apprenez plus aussi facilement.
+
+EMILIE.
+
+Oui, parce que j’en ai perdu l’habitude, n’est-ce pas?
+
+LA MERE.
+
+Oui, & il en est de même de l’exercice des vertus comme de l’exercice du
+corps & de l’esprit.
+
+EMILIE.
+
+Bon!
+
+LA MERE.
+
+Oui, sans doute; si vous ne vous exercez pas seule & volontairement à
+bien remplir vos devoirs, sans prendre garde à la disposition où vous
+vous trouvez, & sans penser à la punition & à la récompense, vous
+n’acquerrez jamais de force sur vous-même, & vous ferez des fautes en
+public, parce que vous n’aurez pas contracté l’habitude de bien faire
+étant seule.
+
+EMILIE.
+
+Eh bien! je sens cela, par exemple. Cela est vrai, quand j’ai bien fait
+plusieurs jours de suite, j’ai moins de peine à étudier; & quand j’ai
+bien étudié, je n’ai pas d’humeur.
+
+LA MERE.
+
+C’est que rien n’en donne tant que d’être mécontent de soi.
+
+EMILIE.
+
+Cela pourroit bien être.
+
+LA MERE.
+
+Prenez donc l’habitude de faire toujours le mieux qu’il vous sera
+possible, & pour ne pas vous endormir sur le danger des fautes cachées,
+faites-vous une loi de ne me jamais rien taire de ce que vous ferez, que
+cela soit bien ou mal.
+
+EMILIE.
+
+Oui, Maman, je vous le promets, je vous dirai tout.
+
+LA MERE.
+
+Est-ce que vous n’avez pas remarqué une chose?
+
+EMILIE.
+
+Quoi, Maman?
+
+LA MERE.
+
+C’est qu’une faute a toujours des suites fâcheuses, & qu’on n’en est pas
+quitte pour dire, je ne la ferai plus.
+
+EMILIE.
+
+Ah, je n’avois jamais remarqué cela!
+
+LA MERE.
+
+Voyez vous-même. Repassez dans votre esprit tous les torts que vous avez
+eus, & vous connoîtrez bientôt que quand même votre faute seroit restée
+ignorée, elle auroit eu des suites fâcheuses pour vous.
+
+EMILIE.
+
+Mais quand j’ai eu de l’humeur & de l’impatience, si on ne l’avoit pas
+sçu, qu’est-ce qui m’en seroit arrivé?
+
+LA MERE.
+
+Premierement, que l’humeur & l’impatience nuisent à la santé; que tout
+ce que l’on fait avec humeur & impatience est mal fait & maussade. Que
+quand on s’y laisse aller, on prend par dépit & par déraison toujours le
+plus mauvais parti dans ce que l’on a à faire. Il en est de même lorsque
+vous n’étudiez pas; en vous voyant rester ignorante, il ne seroit pas
+difficile de deviner que vous n’avez pas répondu à l’éducation qu’on
+vous donne.
+
+EMILIE.
+
+Tout se sçait donc, Maman?
+
+LA MERE.
+
+Oui, tôt ou tard tout ce qui est se découvre & se sçait.
+
+EMILIE.
+
+Hier, Maman, quand je me suis levée, j’ai dit à ma bonne: aujourd’hui je
+jouerai toute la journée, & je serai bien heureuse; & point du tout,
+toutes les fois que je dis cela, cela va mal.
+
+LA MERE.
+
+Ce n’est pas de faire le projet d’être heureuse qui vous porte malheur,
+c’est que vous vous trompez sur les moyens.
+
+EMILIE.
+
+Qu’est-ce que c’est que de se tromper sur les moyens?
+
+LA MERE.
+
+Quand vous voulez aller promptement de la porte de Boulogne à la Muette,
+quel chemin prenez-vous?
+
+EMILIE.
+
+Je vais tout droit au rond de Mortemar, puis encore tout droit à la
+Muette.
+
+LA MERE.
+
+Et si, voulant arriver promptement, vous preniez d’abord le chemin de la
+porte Maillot pour vous rendre par des allées détournées au rond de
+Mortemar?
+
+EMILIE.
+
+Mais, je n’y arriverois pas si vîte.
+
+LA MERE.
+
+Et pourquoi?
+
+EMILIE.
+
+C’est qu’il y a plus de chemin.
+
+LA MERE.
+
+Vous voyez donc bien que vous vous tromperiez sur les moyens d’arriver
+promptement, & c’est à-peu-près de même que vous vous trompez sur les
+moyens d’arriver au bonheur.
+
+EMILIE.
+
+Mais qu’est-ce qui fait cela?
+
+LA MERE.
+
+Votre legéreté & votre ignorance. C’est que vous n’avez pas des idées
+assez justes sur ce qui vous est utile, & que vous entendez mal vos
+interêts.
+
+EMILIE.
+
+Et comment faut-il faire pour les bien entendre?
+
+LA MERE.
+
+Il faut causer avec moi comme nous causons, & faire votre profit de ce
+que je vous dis.
+
+EMILIE.
+
+Oui, il ne faut pas faire comme le petit Duplessis qui ne fait jamais ce
+que sa mere lui dit; aussi son pere le bat toute la journée, à ce qu’on
+dit, car je ne l’ai pas vu, moi; je ne sçais pas ce que font les
+Laquais. Vous m’avez dit qu’il ne falloit pas leur parler sans
+nécessité... Maman... bon! je ne sçais plus ce que je voulois dire.
+Irons-nous promener aujourd’hui?
+
+LA MERE.
+
+S’il fait beau.
+
+EMILIE.
+
+Oh! je crois qu’il fera beau; il faut aller bien loin, bien loin. Ah!...
+si vous voulez, Maman, nous irons boire du lait, & puis vous me direz
+comment il faut faire pour ne me plus tromper sur les moyens.
+
+LA MERE.
+
+Et sur quels moyens voulez-vous apprendre à ne vous plus tromper?
+
+EMILIE.
+
+Mais sur ce que nous avons dit; Maman, c’est pour n’être pas attrapée
+quand je veux être heureuse, & que je me propose de jouer toute la
+journée.
+
+LA MERE.
+
+Mais, premierement, vous ne seriez pas heureuse si vous jouiez toute la
+journée.
+
+EMILIE.
+
+Pourquoi donc?
+
+LA MERE.
+
+C’est que le jeu ne vous fait plaisir qu’autant qu’il vous délasse de
+votre étude.
+
+EMILIE.
+
+Je crois pourtant que c’est bien joli de jouer toujours.
+
+LA MERE.
+
+Si vous n’aviez autre chose pour votre amusement que votre poupée &
+votre petit ménage, n’en seriez-vous pas bientôt lasse?
+
+EMILIE.
+
+Oui, mais je change de jeu.
+
+LA MERE.
+
+Et vous vous en lassez de même.
+
+EMILIE.
+
+Ah! cela est vrai pourtant; car lorsque quelquefois j’ai joué toute la
+journée, il y a des moments où je ne sçais plus que faire de mon corps.
+
+LA MERE.
+
+Le nombre des amusements est très-borné, & pour y trouver toujours du
+plaisir, il faut les faire précéder du travail & d’occupations
+sérieuses; alors on n’est jamais désœuvré ni ennuyé.
+
+EMILIE.
+
+Oui, je joue toujours avec grand plaisir quand j’ai travaillé... mais,
+Maman, vous sçavez donc tout ce que je pense?
+
+LA MERE.
+
+A-peu-près.
+
+EMILIE.
+
+Ah, comment faites-vous?
+
+LA MERE.
+
+N’est-il pas vrai que l’objet de tous vos desirs est de vous éviter de
+la peine & de vous procurer du plaisir?
+
+EMILIE.
+
+Oui, Maman.
+
+LA MERE.
+
+Quand vous étudiez mal, avec négligence, avec paresse, quelle est l’idée
+qui vous occupe alors? Quelle en est la cause?
+
+EMILIE.
+
+C’est que d’apprendre me donne de la peine.
+
+LA MERE.
+
+Et que vous aimeriez mieux aller jouer, chanter, danser, &c.
+
+EMILIE.
+
+Cela est vrai.
+
+LA MERE.
+
+C’est donc pour fuir la peine & pour avoir plutôt du plaisir que vous
+étudiez mal? Eh bien, qu’est-ce qui en arrive?
+
+EMILIE.
+
+Ah, il en arrive tout le contraire! Quand j’ai mal étudié, j’étudie plus
+long-temps; l’humeur me prend, je sais tout de travers, & je ne joue
+pas.
+
+LA MERE.
+
+Et quand vous êtes entêtée, & que vous suivez vos fantaisies sans égard
+pour ce que j’exige de vous, quelle est votre idée?
+
+EMILIE.
+
+C’est que ce que je veux me fait plaisir, & que ce qu’on exige de moi ne
+m’en fait pas.
+
+LA MERE.
+
+C’est donc pour fuir la peine & pour vous procurer du plaisir? Et qu’en
+arrive-t-il?
+
+EMILIE.
+
+Que je m’attire une bonne pénitence, que la peine dure tout le jour, &
+qu’il n’est plus question de jeu ni de plaisir.
+
+LA MERE.
+
+Et quand vous étudiez bien, & que vous êtes docile, qu’en arrive-t-il?
+
+EMILIE.
+
+Oh, que mes devoirs sont bientôt faits, que je suis heureuse,
+heureuse!... Tenez, ma petite Maman, je sens là quelque chose dans mon
+cœur qui me rend si aise, si aise!... Oh, comme je suis gaie & contente!
+
+LA MERE.
+
+Vous voyez donc bien que quand vous n’êtes pas raisonnable, vous vous
+trompez sur les moyens qui menent au bonheur. Lorsque vous vous sentez
+le desir de contenter une fantaisie que je desapprouve, ou quelque chose
+que je vous défens; si vous vous disiez, au lieu du bien que je cherche,
+il va m’arriver malheur, si je m’obstine; & si au contraire je céde,
+j’aurai un bonheur plus grand que celui auquel je renonce.
+
+EMILIE.
+
+Et lequel donc?
+
+LA MERE.
+
+Le plus grand de tous, celui qui n’est au pouvoir de personne de vous
+faire perdre, quand une fois vous l’avez.
+
+EMILIE.
+
+Maman, dites-moi donc vîte ce que c’est; je vous en prie.
+
+LA MERE.
+
+Celui d’être contente de vous, de sentir là, au cœur, ce qui vous rend
+si aise.
+
+EMILIE.
+
+Oh! c’est vrai, c’est le plus grand plaisir quand j’ai là, au cœur, je
+ne sçais quoi qui me fait rire toute seule, comment cela s’appelle-t-il,
+Maman?
+
+LA MERE.
+
+Cela s’appelle la joie de la bonne conscience.
+
+EMILIE.
+
+Qu’est-ce que c’est que la conscience?
+
+LA MERE.
+
+C’est un sentiment intérieur qui nous avertit malgré nous de notre
+conduite.
+
+EMILIE.
+
+Quoi? Est-ce que cela parle?
+
+LA MERE.
+
+Oui, cela crie au-dedans de nous, & nous met mal à notre aise quand nous
+avons fait une faute, même ignorée, & cela nous fait rougir des louanges
+qu’on nous donne quand nous ne les méritons pas.
+
+EMILIE.
+
+Et quand nous les méritons, qu’est-ce qu’elle dit, la conscience?
+
+LA MERE.
+
+Elle nous rend la louange agréable. Mais elle nous rend heureux toute
+seule, & indépendamment de l’approbation des autres. Voilà pourquoi une
+faute est tout aussi fâcheuse quand elle est ignorée que quand elle est
+connue, & voilà pourquoi une bonne action nous donne tout autant de
+satisfaction quand elle est cachée que quand elle est sçue; c’est qu’au
+moment où l’on s’y attend le moins notre conscience nous fait un
+reproche, ou nous approuve, & nous met bien ou mal à notre aise.
+
+EMILIE.
+
+Je l’ai entendue quelquefois, je crois; mais je ne sçavois pas ce que
+c’étoit.
+
+LA MERE.
+
+Vous ne sçauriez trop l’écouter ni trop chercher à entendre ce qu’elle
+vous dit. C’est un guide sûr. C’est un ami que nous avons toujours en
+nous, & qu’on ne sçauroit trop ménager. Il faut vous accoûtumer à
+questionner cet ami en vous-même plusieurs fois dans le jour.
+
+EMILIE.
+
+C’est drolle, quelque chose qui parle comme cela tout bas en nous-mêmes.
+Je vous promets, Maman, que je lui parlerai tous les jours, je lui
+dirai, ma conscience, êtes-vous contente?
+
+LA MERE.
+
+Emilie, il est l’heure de quitter votre ouvrage & de vous mettre à
+l’étude.
+
+
+
+
+SEPTIEME CONVERSATION.
+
+
+EMILIE.
+
+Maman, sçavez-vous que le petit Duplessis est mort?
+
+LA MERE.
+
+Oui, je le sçais.
+
+EMILIE.
+
+C’est donc pour cela que sa mere est venue ce matin?
+
+LA MERE.
+
+Oui. Et sçavez-vous la cause de la mort de son fils?
+
+EMILIE.
+
+Non, Maman.
+
+LA MERE.
+
+Il est mort pour s’être obstiné à cacher à sa mere une faute qu’il avoit
+faite.
+
+EMILIE.
+
+Comment donc cela, Maman?
+
+LA MERE.
+
+Il y a environ cinq ou six semaines que cette pauvre femme ayant à
+sortir, avoit enfermé son enfant dans sa chambre. Elle lui avoit défendu
+de monter sur les chaises. Dès qu’il fut seul, il monta sur un fauteuil,
+& de-là sur la commode, pour prendre des confitures qu’il avoit vu
+mettre sur une planche. Il en mangea, & en descendant il tomba sur la
+tête & se fit grand mal; mais il n’en voulut rien dire, de peur d’être
+grondé. Quelque temps après, il lui prit de grands maux de tête & de la
+fiévre. On le questionna beaucoup, pour sçavoir s’il n’avoit pas fait de
+chûte. Ne prévoyant pas la conséquence de ce qu’il avoit fait, il
+soûtint toujours qu’il ne lui étoit rien arrivé, & enfin ce n’est que
+deux jours avant sa mort qu’il avoua tout; mais il étoit trop tard. Le
+dépôt étoit formé dans la tête, & il n’y avoit plus de reméde.
+
+EMILIE.
+
+Et s’il l’avoit dit tout de suite?
+
+LA MERE.
+
+On auroit pu le sauver. Vous voyez bien, Emilie, qu’une faute cachée
+n’en est pas moins une faute, & pour être ignorée, n’en a pas moins ses
+effets dont un enfant ne peut pas prévoir les conséquences souvent
+funestes.
+
+EMILIE.
+
+Je le vois bien, Maman.
+
+LA MERE.
+
+Et voilà pourquoi il faut me dire tout ce que vous faites, afin que je
+juge pour vous des suites de vos démarches, & que je vous les fasse
+connoître.
+
+EMILIE.
+
+Oui, Maman, je vous dirai tout. Mais pourquoi sa mere est-elle si
+affligée, puisqu’il étoit si méchant?
+
+LA MERE.
+
+C’est qu’une mere espere toujours que son enfant se corrigera, tant par
+les avis qu’on lui donne que par sa propre expérience.
+
+EMILIE.
+
+Maman, voulez-vous bien me dire ce que c’est que l’expérience?
+
+LA MERE.
+
+Ce sont les connoissances que nous acquerons par le souvenir de ce qui
+nous est arrivé. Par exemple, votre expérience vous a montré qu’on est
+malheureux quand on ne fait pas le sacrifice de ses fantaisies à ses
+devoirs.
+
+EMILIE.
+
+Bon! Voilà encore un mot que je n’entens pas. Qu’est-ce que c’est que
+sacrifice?
+
+LA MERE.
+
+On en fait pour soi & pour les autres. Ceux que l’on fait pour soi
+consistent à renoncer à un avantage présent auquel nous attachons
+beaucoup de prix, pour s’en procurer un autre souvent plus éloigné.
+
+EMILIE.
+
+Comment cela, Maman?
+
+LA MERE.
+
+Quand vous obéissez sur le champ & sans replique, lorsque je vous dis de
+cesser votre jeu & d’aller travailler, vous faites le sacrifice d’un
+plaisir présent, pour vous en procurer un plus grand, qui est de remplir
+vos devoirs.
+
+EMILIE.
+
+Ah! oui, j’entens bien cela à présent.
+
+LA MERE.
+
+Cela s’appelle sacrifier son plaisir à son devoir. Et les sacrifices que
+l’on fait aux autres consistent à renoncer à un plaisir ou à un avantage
+pour leur en procurer. C’est ce qu’on appelle la bonté. Quelquefois même
+on consent à son propre dommage, on s’attire des peines volontaires pour
+procurer aux autres un très-grand bien, & cela s’appelle ou de la
+générosité ou de l’héroïsme, suivant que l’objet du sacrifice est plus
+ou moins grand.
+
+EMILIE.
+
+Maman, me permettez-vous de vous demander une chose?
+
+LA MERE.
+
+Dites.
+
+EMILIE.
+
+Pourquoi avez-vous fait entrer la femme Duplessis dans votre cabinet?
+
+LA MERE.
+
+Qu’est-ce que vous trouvez de singulier à cela?
+
+EMILIE.
+
+Mais vous l’avez fait asseoir.
+
+LA MERE.
+
+Pourquoi pas?
+
+EMILIE.
+
+Mais vous lui avez donné votre main. Elle s’est mise à pleurer, & les
+larmes vous sont venues aux yeux; vous l’avez appellée mon enfant.
+
+LA MERE.
+
+Qu’est-ce que vous concluez de tout cela? Qu’est-ce que vous imaginez?
+
+EMILIE.
+
+Mais je crois qu’elle étoit bien affligée, & que vous vouliez la
+consoler.
+
+LA MERE.
+
+Cela est vrai.
+
+EMILIE.
+
+Je croyois qu’il ne falloit pas causer avec les domestiques.
+
+LA MERE.
+
+Non, il ne faut pas causer avec eux sans nécessité; mais la premiere de
+toutes les nécessités est de consoler ceux qui ont de la peine, &
+particulierement nos domestiques.
+
+EMILIE.
+
+Et pourquoi cela, Maman?
+
+LA MERE.
+
+Puisqu’ils sont soumis à nos ordres, puisqu’ils nous servent, puisqu’ils
+nous donnent journellement des preuves de zéle & d’attachement, il est
+bien juste que nous nous chargions de leur bonheur autant qu’il dépend
+de nous.
+
+EMILIE.
+
+Cela est vrai. Mais comment faire, puisqu’on ne joue pas avec eux?
+
+LA MERE.
+
+En n’exigeant pas d’eux plus qu’ils ne peuvent faire, en les payant
+exactement, en les soignant dans leurs maladies, & en les consolant
+quand ils ont de la peine, en ne les laissant pas d’ailleurs manquer à
+leur devoir, en les tenant dans le respect; en un mot, en se conduisant
+avec eux comme un pere juste & bon le fait avec ses enfants.
+
+EMILIE.
+
+Maman, vous êtes donc le pere de toute la maison?
+
+LA MERE.
+
+Votre pere & moi, nous sommes les chefs de la maison; je suis votre
+mere, & j’en tiens lieu à tous ceux qui sont sous mes ordres.
+
+EMILIE.
+
+Voilà donc pourquoi tout le monde vous obéit?
+
+LA MERE.
+
+Oui. Chaque maison est regardée comme une famille, chaque famille a un
+chef qui la gouverne, à qui on est convenu de s’en rapporter, qui
+protége, qui veille aux interêts de chacun, & à qui chacun est soumis.
+
+EMILIE.
+
+Et moi, Maman, qu’est-ce que je suis?
+
+LA MERE.
+
+Vous êtes un des membres de la famille.
+
+EMILIE.
+
+Comment un des membres? Je suis un membre, moi?
+
+LA MERE.
+
+C’est une façon de parler, comme on désigne celui qui est le premier de
+la famille & qui la gouverne par le _chef_, qui veut dire _tête_, on
+continue la comparaison, & l’on dit les membres pour désigner les autres
+personnes qui composent la famille.
+
+EMILIE.
+
+Mais les domestiques sont donc mes freres?
+
+LA MERE.
+
+Comme hommes nous sommes tous freres, c’est-à-dire, que toute créature
+humaine mérite notre bienveillance...
+
+EMILIE.
+
+Maman, que veut dire bienveillance?
+
+LA MERE.
+
+Le mot même vous l’explique. Bien vouloir, vouloir du bien.
+
+EMILIE.
+
+Ah, c’est vrai! Eh bien, Maman, il faut donc vouloir du bien à tout le
+monde?
+
+LA MERE.
+
+Sans doute, si vous voulez que tout le monde vous veuille du bien. Mais
+ensuite il y a différents états, différentes classes dans la société.
+Chacune vit entre elle dans l’égalité, & lorsque nous avons à faire aux
+hommes des autres classes, nous nous conduisons avec eux suivant leur
+rang. S’ils sont d’une classe au-dessus de la nôtre, nous leur devons de
+la déférence, du respect; s’ils sont au-dessous, nous leur marquons de
+la bonté, de la protection, &c.
+
+EMILIE.
+
+La classe, c’est comme au Couvent, n’est-ce pas?
+
+LA MERE.
+
+Pas tout-à-fait, mais cela en donne l’idée. De même qu’au Couvent il y a
+la classe des grandes pensionnaires, la classe des petites, la classe
+des novices, &c. de même dans le monde il y a la classe des gens de la
+Cour, celle des Militaires, celle de la Magistrature, &c. On range dans
+la même classe les personnes de la même profession. Par exemple, tous
+les Militaires, qui ne sont pas décorés, sont de la même classe que
+votre papa.
+
+EMILIE.
+
+Qu’est-ce que c’est que décoré?
+
+LA MERE.
+
+C’est d’avoir les Ordres du Roi, le Cordon bleu, le Cordon rouge, &c.
+
+EMILIE.
+
+A propos, Maman, je voulois toujours demander ce que c’étoit que le Roi,
+je l’ai toujours oublié.
+
+LA MERE.
+
+C’est le chef d’une grande famille.
+
+EMILIE.
+
+Mais qu’est-ce que c’est? Pourquoi est-ce que tout le monde est obligé
+de lui obéir? Est-ce que nous sommes de sa famille? tout le monde est-il
+de sa famille?
+
+LA MERE.
+
+Nous sommes une des familles qu’il gouverne.
+
+EMILIE.
+
+Bon! il est donc le chef de toutes les familles?
+
+LA MERE.
+
+Oui, tous les habitants d’une Ville ou d’un Village sont partagés par
+familles. Un pays est composé de beaucoup de Villes & de Villages. Un
+royaume est composé de plusieurs pays, & le Roi est le chef de tout son
+Royaume.
+
+EMILIE.
+
+Quoi? de toutes les familles?
+
+LA MERE.
+
+Oui.
+
+EMILIE.
+
+Il a bien des affaires.
+
+LA MERE.
+
+Il en a tant qu’il ne peut pas les faire seul.
+
+EMILIE.
+
+Et comment fait-il donc?
+
+LA MERE.
+
+Il choisit des personnes à qui il donne sa confiance, & qui gouvernent
+son Royaume sous ses ordres, & on est obligé de leur obéir lorsqu’ils
+parlent au nom du Roi.
+
+EMILIE.
+
+Tenez, c’est comme votre Maître d’hôtel à qui vous dites le matin tout
+ce que vous voulez qu’on fasse dans la maison.
+
+LA MERE.
+
+Précisément.
+
+EMILIE.
+
+Et ceux qui gouvernent pour le Roi, les appelle-t-on aussi des Maîtres
+d’hôtel?
+
+LA MERE.
+
+Non, ce sont des Ministres, des Gouverneurs, des Intendants. Ils ont
+différents titres suivant leurs fonctions.
+
+EMILIE.
+
+Mais est-ce que tout son Royaume est obligé de venir tous les matins
+sçavoir de ses nouvelles, comme je viens sçavoir des vôtres?
+
+LA MERE.
+
+Avec un peu de réflexion, vous verriez que cela est impossible.
+D’ailleurs tous ses Sujets ne sont pas admis à cet honneur. Il n’y a que
+les Princes de son sang, c’est-à-dire ses parens, & la Noblesse de son
+Royaume qui aient le droit de lui faire leur cour.
+
+EMILIE.
+
+On lui doit donc bien du respect?
+
+LA MERE.
+
+Autant que vous m’en devez & par la même raison.
+
+EMILIE.
+
+Et Monsieur le Dauphin, c’est son fils?
+
+LA MERE.
+
+Dauphin est le titre qu’on donne à l’héritier du thrône de France,
+c’est-à-dire à celui qui doit être Roi après celui qui regne.
+
+EMILIE.
+
+C’est beau d’être Roi!
+
+LA MERE.
+
+Oui, car il est le maître de faire du bien à tout le monde.
+
+EMILIE.
+
+Il est donc bien heureux; on le doit bien aimer?
+
+LA MERE.
+
+Sans doute, & c’est la récompense de tous ceux qui font du bien.
+
+EMILIE.
+
+Je ne l’ai jamais vu. Pourquoi ne vient-il pas vous voir, Maman, puisque
+vous avez le droit de lui faire votre cour?
+
+LA MERE.
+
+Le Roi ne va voir personne.
+
+EMILIE.
+
+Pourquoi? Est-ce qu’il est malade?
+
+LA MERE.
+
+C’est qu’il est par sa dignité si fort au-dessus des autres qu’il n’est
+pas d’usage qu’il accorde cet honneur à des particuliers.
+
+EMILIE.
+
+Qu’est-ce qui fait qu’on est Roi? Tout le monde peut-il être Roi?
+
+LA MERE.
+
+C’est suivant les pays. En France, c’est le plus proche parent du Roi
+qui lui succede, & pour vous dire la même chose dans les termes d’usage,
+en France la couronne est héréditaire: dans d’autres pays le peuple se
+choisit & s’élit un Roi; c’est ce qui s’appelle un royaume électif.
+Chaque royaume a ses loix & ses usages.
+
+EMILIE.
+
+Maman, est-ce que papa ne tient pas aussi lieu de pere à ses
+domestiques?
+
+LA MERE.
+
+Certainement. Qu’est-ce qui vous en feroit douter?
+
+EMILIE.
+
+C’est que c’est toujours vous qui ordonnez tout dans la maison.
+
+LA MERE.
+
+C’est que lorsqu’une femme, par sa conduite & par sa vigilance, a mérité
+la confiance de son mari, il lui abandonne le soin de l’intérieur de la
+maison, & se contente du soin des affaires qui ne peuvent se traiter
+qu’au dehors.
+
+EMILIE.
+
+Qu’est-ce que cela veut dire, les affaires du dehors?
+
+LA MERE.
+
+Il faut mettre cette question au nombre de celles dont vous ne pouvez
+pas encore comprendre l’explication. Nous la renverrons à un autre
+temps.
+
+EMILIE.
+
+Maman, vous m’avez dit que vous me diriez ce que c’est que Monsieur
+Gobemouche.
+
+LA MERE.
+
+Cela ne vient pas trop à propos; mais n’importe, c’est le nom qu’on
+donne aux gens qui n’ont point d’avis à eux, qui n’entendent rien aux
+choses dont ils parlent, & qui veulent cependant en paroître instruits,
+& moyennant cela, pour ne pas montrer leur ignorance, ils ne disent que
+des mots qui ne signifient rien.
+
+EMILIE.
+
+Comment font-ils donc?
+
+LA MERE.
+
+Comme vous faites quelquefois, ils parlent au hazard.
+
+EMILIE.
+
+Oh, je m’en corrigerai; je ne parlerai plus de ce que je n’entens pas.
+Je ne veux pas qu’on m’appelle Mademoiselle Gobemouche. Je voulois
+encore vous demander autre chose... Ah! Maman, quand est-ce que je lirai
+l’histoire de Titus & celle de Domitien?
+
+LA MERE.
+
+Tout-à-l’heure, si vous voulez, aussi-tôt que vous aurez fini votre
+ouvrage.
+
+EMILIE.
+
+Oh! Maman, j’en ai encore un grand bout à finir, si vous vouliez, je
+lirois à présent, car cela ne sera pas fait d’une demi-heure.
+
+LA MERE.
+
+Non, je veux que vous finissiez votre ouvrage.
+
+EMILIE.
+
+Maman, je vais le finir, me permettez-vous de vous demander pourquoi je
+ne puis pas lire à présent; car il me semble que je finirois tout aussi
+bien mon ouvrage après avoir lu?
+
+LA MERE.
+
+A douze ou quatorze ans, cela seroit fort égal; mais ne croyez pas que
+cela le soit à présent.
+
+EMILIE.
+
+Mais pourquoi, Maman?
+
+LA MERE.
+
+C’est que l’habitude de ne point interrompre ce que l’on fait est
+très-essentielle à prendre & doit influer sur toute votre vie. C’est que
+vous êtes dans l’âge où l’on prend le plus facilement les habitudes que
+l’on conserve, & que si vous n’en prenez pas de bonnes dès-à-présent, il
+vous en coûteroit beaucoup pour les prendre par la suite. Souvenez-vous
+qu’il ne faut point passer sans raison d’une occupation à une autre.
+
+EMILIE.
+
+Oui, quand je joue, par exemple, il ne faut pas m’interrompre pour
+travailler, & quand je travaille il ne faut plus penser à jouer, sans
+quoi je ne ferois rien qui vaille.
+
+LA MERE.
+
+Et quand vous quittez votre ouvrage, il faut le serrer, de même que
+quand vous quittez vos jeux, il ne faut rien laisser traîner des choses
+qui ont servi à votre amusement.
+
+EMILIE.
+
+Oui, il faut remettre chaque chose à sa place, cela donne l’esprit
+d’ordre. Vous voyez bien, Maman, que je retiens bien ce que vous me
+dites.
+
+LA MERE.
+
+Mais il ne suffit pas de retenir les mots, il faut les mettre en
+pratique.
+
+EMILIE.
+
+Maman, cela viendra.
+
+LA MERE.
+
+Ma fille, cela ne viendra pas si vous ne commencez pas dès-à-présent.
+
+EMILIE.
+
+Maman, permettez-moi encore une petite, petite question.
+
+LA MERE.
+
+Et c’est?
+
+EMILIE.
+
+A quoi sert-il d’avoir l’esprit d’ordre?
+
+LA MERE.
+
+C’est que sans cela on ne sçait jamais ce qu’on fait, & que cela fait
+gagner du temps, qui est une chose très-précieuse.
+
+EMILIE.
+
+Comment cela fait-il gagner du temps?
+
+LA MERE.
+
+Quand vous laissez traîner toutes les choses qui servent, soit à votre
+travail, soit à votre amusement, qu’est-ce qui arrive, lorsque vous
+voulez les retrouver?
+
+EMILIE.
+
+Que je ne sçais plus où elles sont, parce que les domestiques les ont
+rangées je ne sçais où, & que je ne sçais plus où les prendre.
+
+LA MERE.
+
+Eh bien, comment faites-vous pour les retrouver?
+
+EMILIE.
+
+Je les cherche.
+
+LA MERE.
+
+Mais vous perdez du temps en les cherchant.
+
+EMILIE.
+
+Cela est vrai.
+
+LA MERE.
+
+Et c’est du temps fort mal employé; car si vous les eussiez rangées la
+veille, vous les retrouveriez tout-de-suite.
+
+EMILIE.
+
+Cela est vrai.
+
+LA MERE.
+
+Et les trouvez-vous toujours?
+
+EMILIE.
+
+Non, il y en a souvent de perdues.
+
+LA MERE.
+
+Et vous n’avez jamais pensé que c’étoit par votre faute?
+
+EMILIE.
+
+Mais c’est la faute des domestiques. Pourquoi ne rangent-ils pas ce
+qu’ils trouvent?
+
+LA MERE.
+
+Et pourquoi voulez-vous qu’ils mettent plus d’importance aux choses qui
+vous appartiennent, que vous n’y en mettez vous-même? Ils ne sont pas
+fondés à croire que ce que vous laissez traîner mérite d’être conservé.
+
+EMILIE.
+
+Cela est encore vrai.
+
+LA MERE.
+
+Ainsi voilà deux fautes pour une: celle de perdre par votre négligence &
+votre manque de soins des choses qui vous appartiennent, & l’injustice
+de vous en prendre aux autres de la faute que vous avez faite. Eh bien,
+quand on n’a pas l’esprit d’ordre, les idées se perdent & se confondent
+dans la tête comme vos joujoux dans la chambre, on ne sçait ce qu’on
+dit, & l’on passe pour une folle ou pour une bête. Comprenez-vous à
+présent à quoi l’esprit d’ordre est bon?
+
+EMILIE.
+
+Oui, Maman!... Voilà mon ouvrage fini.
+
+LA MERE.
+
+Allons, il est tard, nous pouvons passer dans ma chambre, & nous y
+lirons l’histoire des deux Empereurs que vous voulez connoître.
+
+
+
+
+HUITIEME CONVERSATION.
+
+
+EMILIE.
+
+Maman, il y a bien long-temps que vous ne m’avez conté d’histoire.
+
+LA MERE.
+
+Il est vrai.
+
+EMILIE.
+
+Si vous voulez avoir la complaisance de m’en dire une: j’ai été bien
+raisonnable.
+
+LA MERE.
+
+Je le veux bien. Tout en nous promenant je vous conterai l’histoire de
+deux petits Messieurs; mais c’est à condition que vous me direz ce que
+vous pensez de leur conduite.
+
+EMILIE.
+
+Oh! oui, Maman, je vous le promets. Etoient-ils bien aimables, bien
+sages?
+
+LA MERE.
+
+Vous le verrez. Prenons par cette allée. Le chemin est beau, & nous ne
+rencontrerons personne qui nous interrompe.
+
+EMILIE.
+
+Eh bien, Maman?
+
+LA MERE.
+
+Eh bien, ma fille. Deux peres de famille d’une condition médiocre, mais
+honnête & aisée, établis en province, avoient chacun un fils. Ces deux
+jeunes gens très-bien élevés & liés d’amitié à l’exemple de leurs peres,
+résolurent un jour, chacun de leur côté & sans se communiquer leurs
+desseins, de quitter la maison paternelle & d’aller chercher fortune à
+Paris.
+
+EMILIE.
+
+La maison paternelle, c’est la maison de son papa, n’est-ce pas, Maman?
+
+LA MERE.
+
+Oui.
+
+EMILIE.
+
+Comment? Ils vouloient s’en aller sans permission? Mais cela étoit bien
+mal! Et s’en aller tout seuls, tout seuls?... Ils étoient donc fous?
+Qu’est-ce qu’ils vouloient devenir?
+
+LA MERE.
+
+Ils avoient pourtant tous deux une forte raison pour rester chez eux.
+L’un étoit sourd, l’autre sans être tout-à-fait aveugle voyoit à peine à
+se conduire. Il eût été à propos de remédier à ces accidents avant que
+de se mettre en route. Pour vivre dans le monde, on n’a pas trop de ses
+deux yeux & de ses deux oreilles.
+
+EMILIE.
+
+Oh! je crois que non. Je parie que ces deux petits Messieurs sont de
+méchants garçons, n’est-ce pas, Maman?
+
+LA MERE.
+
+Vous jugez bien vîte. Est-ce que vous voudriez qu’on décidât de votre
+conduite & de votre caractére sur une folie qui vous auroit passé un
+moment par la tête?
+
+EMILIE.
+
+Non, Maman!
+
+LA MERE.
+
+Attendez donc que vous sçachiez l’histoire de ces ceux jeunes gens pour
+arrêter votre opinion, & si elle doit leur être défavorable, vous ferez
+bien encore de supposer que leur aventure a pu être exagérée.
+
+EMILIE.
+
+Pourquoi cela, Maman?
+
+LA MERE.
+
+C’est qu’on ne sçauroit trop être en garde contre les propos qui peuvent
+nuire, & quand il s’agit de condamner les autres, il faut réfléchir
+long-temps avant d’établir son jugement. Ne desirez-vous pas qu’on en
+agisse ainsi avec vous?
+
+EMILIE.
+
+Oui sûrement, Maman. Eh bien, qu’est-ce qu’ils firent?
+
+LA MERE.
+
+Quoique leur infirmité, d’abord peu considérable, augmentât tous les
+jours, elle ne put arrêter leur projet. La jeunesse est ardente, &
+souffre impatiemment les conseils. Elle ne doute de rien. Son
+imagination lui répond de ses succès, & la raison est presque toujours
+la derniere consultée.
+
+EMILIE.
+
+Est-ce que la raison est comme la conscience? Est-ce qu’elle parle
+aussi?
+
+LA MERE.
+
+Suivre les avis qu’on vous donne, c’est écouter la raison. «Que ferai-je
+dans la maison de mon pere?» disoit le sourd qui s’appelloit Daucourt.
+
+EMILIE.
+
+Ah! j’avois bien envie de sçavoir son nom, & je suis bien aise de ne pas
+le connoître.
+
+LA MERE.
+
+«Puis-je espérer un sort digne de moi, disoit-il? Je suis grand, bien
+fait, j’ai du mérite & de l’esprit. Ici, je vis ignoré, & sous le
+prétexte que j’ai l’oreille un peu difficile, on prétend me borner à une
+vie obscure, on me reproche ma surdité pour me refuser les
+éclaircissements que je demande; mais je sçaurai m’en passer, je ne
+perdrai plus mon temps à écouter, & je vais faire mon chemin par
+moi-même.»
+
+EMILIE.
+
+Il a bonne opinion de lui, Monsieur Daucourt. Il ne veut plus perdre son
+temps à écouter!
+
+LA MERE.
+
+Je connois des gens qui ne le disent pas, mais qui font de même.
+
+EMILIE.
+
+Qui donc, Maman?
+
+LA MERE.
+
+Cherchez bien... Vous ne dites mot? Quand on ne profite pas des avis que
+l’on reçoit, c’est comme si l’on disoit qu’on ne veut pas perdre son
+temps à écouter. Ne connoissez-vous personne dans ce cas?
+
+EMILIE.
+
+Oh! pardonnez-moi, Maman, j’entens bien; c’est de moi dont vous voulez
+parler.
+
+LA MERE.
+
+Il faut prendre garde, Emilie, de ne pas condamner dans les autres les
+fautes dont on peut être coupable.
+
+EMILIE.
+
+J’y prendrai garde, Maman.
+
+LA MERE.
+
+Vous venez de tomber là dans la même faute que Daucourt. Il s’étoit
+persuadé qu’on ne lui parloit jamais, parce qu’il n’entendoit point; il
+se moquoit des défauts de son camarade, & il ne voyoit pas les siens.
+«Si j’étois aveugle comme lui, disoit-il, je ne me plaindrois pas d’être
+négligé. Sans yeux, on n’est bon à rien. Il ne sçait d’ailleurs que ce
+que je lui ai appris, & il ne peut se flater d’en sçavoir jamais
+davantage. Son accident ne peut se cacher, & on peut très bien ignorer
+le mien. La nature m’en a dédommagé, par une pénétration d’esprit peu
+commune. Je parie que la plûpart de ceux qui me connoissent sont encore
+à s’appercevoir de ma prétendue surdité. Il y a une maniere de prendre
+part à tout sans y rien concevoir. Un sourire, un signe de tête, un mot
+jetté à propos suivant l’air & le geste de ceux qui parlent, tout cela
+m’a donné la réputation d’un homme qui entend très-finement.»
+
+EMILIE.
+
+Mais, c’est comme Monsieur Gobemouche cela.
+
+LA MERE.
+
+Précisément. «J’ai vu souvent, continuoit-il, les gens les plus graves
+rire de mes bons mots, & le seul reproche que j’ai eu à faire à mes
+oreilles, c’est de n’avoir pas toujours entendu l’éloge qu’on faisoit de
+moi.»
+
+EMILIE.
+
+Voilà un drolle de corps! Je parie qu’il faisoit bien des _quiproquo_.
+
+LA MERE.
+
+Est-ce que vous sçavez ce que c’est qu’un _quiproquo_?
+
+EMILIE.
+
+Oui, Maman, c’est un coq-à-l’âne.
+
+LA MERE.
+
+Et qu’est-ce que c’est qu’un coq-à-l’âne?
+
+EMILIE.
+
+Mais c’est de dire une chose qui n’est pas ce qu’on dit.
+
+LA MERE.
+
+Voilà assurément une définition bien claire! Tâchez un peu de vous
+expliquer d’une maniere plus précise; car enfin on parle pour être
+entendu.
+
+EMILIE.
+
+Mais, Maman, vous sçavez bien ce que je veux dire.
+
+LA MERE.
+
+Quand cela seroit, cela ne suffit pas. Voyons, dites-moi ce que c’est
+qu’un _quiproquo_ ou un coq-à-l’âne.
+
+EMILIE.
+
+Mais, tenez, Maman, c’est quand vous dites une chose, & que moi je me
+suis trompée, j’en ai entendu une autre, & je répons à ce que j’ai
+entendu.
+
+LA MERE.
+
+Cela devient un peu plus clair; mais donnez-moi un exemple de ce que
+vous venez de dire.
+
+EMILIE.
+
+Maman, si vous disiez, par exemple, en parlant de moi, voilà une petite
+Demoiselle bien raisonnable, & puis il passeroit une autre petite
+Demoiselle qui croiroit que vous parlez d’elle, & qui diroit, Madame,
+vous avez bien de la bonté, elle feroit un _quiproquo_. N’est-ce pas
+cela, Maman?
+
+LA MERE.
+
+Oui, cela n’est pas mal.
+
+EMILIE.
+
+Maman, j’ai bien envie de sçavoir la fin de l’histoire.
+
+LA MERE.
+
+Tandis que Daucourt s’occupoit de ses projets, Sainville (c’étoit le nom
+de l’aveugle) tenoit conseil de son côté. «La surdité de mon voisin
+m’afflige, disoit-il, il sera obligé de passer sa vie chez son pere. Que
+faire dans le monde quand on n’entend point?»
+
+EMILIE.
+
+Fort bien! En voilà encore un qui voit le défaut d’un autre, & je parie
+qu’il ne voit pas le sien.
+
+LA MERE.
+
+Cela est vrai. «Pour moi, disoit-il, si j’ai la vue un peu foible, j’ai
+en revanche écouté de toutes mes oreilles. J’ai acquis des connoissances
+& de la mémoire. Daucourt est orgueilleux & opiniâtre; je suis docile &
+me soumets sans peine aux volontés des autres. Par-là j’ai trouvé le
+secret de me servir de leurs yeux. Ils voient pour moi, & me dispensent
+du soin de me gouverner. Avec le secours de bons guides, je me tirerai
+toujours d’affaire. On peut compter sur l’assistance des autres, quand
+on veut s’y fier.»
+
+Après avoir ainsi tracé leur plan, ils ne tarderent pas à le mettre en
+exécution. Ils quitterent la maison paternelle, & prirent chacun une
+route différente. L’aveugle muni d’un guide, & le sourd se reposant sur
+son mérite.
+
+EMILIE.
+
+Ah! voyons ce qu’ils vont devenir.
+
+LA MERE.
+
+Le premiere journée, Sainville accusa son guide d’avoir choisi le chemin
+le plus long & le plus pénible; mais étant arrivé le soir à la Ville, où
+il devoit prendre place dans un carrosse public, il se reprocha le peu
+de confiance qu’il avoit dans les hommes & se sçut mauvais gré d’avoir
+soupçonné son conducteur.
+
+Comme ses occupations pendant la route se réduisoient à monter en
+carrosse le matin & à descendre le soir, il employa son temps à
+refléchir sur sa position. Le résultat de ses méditations fut que dans
+un pays policé, il étoit fort aisé de se passer de ses yeux.
+
+EMILIE.
+
+Qu’est-ce que c’est qu’un pays policé?
+
+LA MERE.
+
+C’est un pays où chacun vit en tranquillité, sans crainte que son voisin
+lui nuise & trouble l’ordre.
+
+EMILIE.
+
+L’ordre de qui?
+
+LA MERE.
+
+Le bon ordre. On appelle ainsi la paix & la tranquillité qui résulte de
+la vigilance & des soins de ceux qui gouvernent.
+
+EMILIE.
+
+Comment? Est-ce que nous sommes gouvernés?
+
+LA MERE.
+
+Il ne vous souvient déja plus de ce que nous avons dit la semaine passée
+sur le Roi & sur ses Ministres.
+
+EMILIE.
+
+Ah! oui... mais il y a quelque chose que je n’entens pas: Maman:
+dites-moi, je vous prie, quel rapport le Roi & les Ministres ont-ils à
+ce que nous disions tout-à-l’heure?
+
+LA MERE.
+
+Vous l’allez voir. Que disions-nous l’autre jour qu’étoit le Roi?
+
+EMILIE.
+
+Le pere d’une grande famille.
+
+LA MERE.
+
+Qu’est-ce que fait un pere de famille dans sa maison?
+
+EMILIE.
+
+Il gouverne tout.
+
+LA MERE.
+
+Et en gouvernant tout, il établit les régles de conduite pour chacun, ce
+qui fait que l’ordre & la sûreté sont établis dans sa maison.
+
+EMILIE.
+
+C’est donc cela qui s’appelle policé?
+
+LA MERE.
+
+C’est ce qui s’appelle la police, & l’on dit, une Ville bien ou mal
+policée. Or dans chaque Ville le Roi établit un Magistrat qui s’appelle
+Lieutenant de Police, chargé du soin de veiller à la sûreté des
+particuliers, & de punir ceux qui voudroient la troubler, tels que les
+voleurs, les brigands, les tapageurs, &c.
+
+EMILIE.
+
+J’entens toujours parler de voleurs; mais je ne sçais ce que c’est.
+
+LA MERE.
+
+C’est que vous ne me l’avez pas demandé. Un voleur est un homme qui
+s’empare ou par force ou par adresse de ce qui ne lui appartient pas; &
+comme il n’est pas permis d’user du bien des autres comme du sien,
+chacun est interessé dans la société à le découvrir, & lorsqu’il est
+découvert, il est puni.
+
+EMILIE.
+
+Maman, qu’est-ce que vous disiez de Monsieur Sainville, je ne m’en
+souviens plus.
+
+LA MERE.
+
+Je disois, qu’il prétendoit qu’on pouvoit très-bien se passer de ses
+yeux dans un pays bien policé.
+
+EMILIE.
+
+Mais pourquoi cela?
+
+LA MERE.
+
+«Cela seroit, disoit-il, une peine de plus que d’en avoir de bons. Il
+faudroit en faire usage pour obliger ceux qui ont comme moi la vue
+mauvaise, & qui sont en cela bien plus heureux qu’on ne pense,
+puisqu’ils menent une vie dégagée de tous soins.»
+
+EMILIE.
+
+Il étoit donc bien paresseux?
+
+LA MERE.
+
+Avec ces réflexions, il prit un jour le devant à pied, pour rejoindre le
+carrosse à l’endroit où l’on devoit dîner. Il s’étoit assuré un guide;
+sans souci du côté des accidents, il marchoit gaiement, écoutoit les
+propos de son conducteur, & s’occupoit de l’avenir agréable qu’il se
+préparoit. Cependant la fatigue commença à se faire sentir, & le tira de
+cet état de contentement. Bientôt son guide fut obligé de lui avouer
+qu’il n’avoit jamais fait cette route, & qu’il ne sçavoit au juste où
+ils étoient. «Mais j’apperçois quelques maisons, ajoûta-t-il; nous
+sommes plus heureux que nous ne pouvions l’espérer.--N’en doutez point,
+répondit Sainville; c’est l’endroit où nous voulions nous rendre.--Du
+moins, reprit l’autre, on nous y dira le chemin qu’il faudra tenir.»
+
+En arrivant dans le Hameau, ils se trouverent détournés de la route de
+plus de quatre lieues; mais en revanche, ils furent bien reçus par un
+vieillard & son accueil consola notre aveugle. Il ne fut plus question
+que de bien dîner pour gagner ensuite avant la nuit la Ville où le
+carrosse devoit s’arrêter.
+
+Avant de poursuivre sa route il fallut s’assurer d’un autre guide.
+Sainville remercia le sien de ses peines, & même du hazard qui les avoit
+égarés & conduits chez un hôte si honnête. Il craignit de ne pouvoir
+jamais remplacer un aussi bon conducteur.
+
+Le fils du vieillard prit sa place. Ce jeune homme marqua d’abord à
+Sainville beaucoup de surprise de son goût pour les voyages. Il lui
+donna ensuite de très-bons conseils sur les précautions qu’il avoit à
+prendre & sur la prudence qu’il devoit apporter au choix de ses guides.
+Sainville, ennuyé de ses leçons, regretta un moment son premier
+conducteur qui l’avoit entretenu de choses plus agréables; mais se
+faisant bien vîte à la maniere de son nouveau compagnon, il ne tarda pas
+à être enchanté de sa morale.
+
+Le chemin néanmoins, lui paroissoit long. Il marchoit, il est vrai, sans
+obstacle; mais accoûtumé depuis long-temps à rencontrer des pierres & à
+se heurter, ce changement même le surprit. Il en parla à son conducteur
+qui lui répondit, qu’il avoit choisi, non la route la plus courte, mais
+la meilleure. «Quand on est aveugle, dit-il, on ne sçauroit aller trop
+lentement & trop sûrement; les guides les plus habiles ne peuvent
+toujours vous faire éviter le mauvais pas; il s’agit donc de prendre la
+route la moins embarrassée.» Sainville charmé de ce discours, comprit
+que son premier compagnon, avec ces propos & ses contes, n’avoit été
+qu’un étourdi, & qu’il avoit trouvé en celui-cy un ami sage & sincere.
+Il conçut pour lui autant d’estime que de reconnoissance. Leur entretien
+les conduisit à la Ville, où ils apprirent que le carrosse avoit passé.
+Il fallut continuer la route à pied, & après avoir marché jusqu’à la
+nuit, ils furent obligés de s’arrêter dans un Village, sans avoir pu
+rejoindre le carrosse.
+
+Le lendemain Sainville, ne voulant point abuser de la bonté de son
+guide, en prit un nouveau, qui gagna aussi promptement ses bonnes
+graces. Celui-cy remarqua d’abord la générosité de notre aveugle, &
+cette remarque augmenta son zéle. Il vanta à Sainville la connoissance
+qu’il avoit des chemins & du pays. Il lui fit, pour le réjouir, la
+description de tous les endroits où ils passoient; mais il lui apprit
+aussi l’aventure de plusieurs voyageurs qui avoient été volés sur cette
+route.
+
+«Il est imprudent à vous, lui dit-il en finissant, de garder votre
+bourse; c’est à celui des deux qui voit clair, à la porter. Si nous
+sommes attaqués, vous êtes sans défense; mais n’ayant rien sur vous, il
+ne peut vous arriver aucun malheur. Quant à moi, il me reste la
+ressource de fuir, de sauver votre argent, & de venir vous reprendre
+quand le danger sera passé.» Sainville ne put s’empêcher d’admirer cette
+prévoyance. «Est-il possible, s’écria-t-il, que mes guides n’aient point
+songé à me garantir d’un danger si évident, & qu’ils m’aient exposé par
+leur imprudence à prendre tout ce que j’ai! Si je conserve ma bourse, ce
+n’est pas à eux que j’en aurois l’obligation.» Il se hâta de la mettre
+en sûreté entre les mains de son ami du jour, & lui confia qu’il avoit
+encore une Lettre de change cousue par précaution dans la doublure de sa
+veste.
+
+Le guide, approuvant sa prudence, l’avertit bientôt qu’il y avoit devant
+eux un ruisseau assez large. «Déshabillons-nous, dit-il, nous en serons
+plus legers; je commencerai par passer vos habits, & je reviendrai
+ensuite vous transporter de l’autre côté.» Sainville, touché de
+reconnoissance, se déshabilla sans balancer, & dans le même instant il
+se sentit saisi par le corps & plongé dans une riviere profonde. La
+frayeur du danger lui ôta l’usage des sens; il ne revint à lui que
+long-temps après. Il apprit alors qu’il étoit dans une cabane de
+pêcheurs, auxquels il devoit la vie & tous les secours qui la lui
+avoient conservée.
+
+Assez long-temps malade, il eut le temps de faire des réflexions sur la
+méchanceté des gens qui voient clair. Ces réflexions le dégoûterent des
+voyages; & après avoir recouvré ses forces, il sollicita & obtint de son
+pere le pardon de son double aveuglement. Ainsi de retour dans la maison
+paternelle, il resta toute sa vie persuadé de trois vérités: La
+premiere, que le choix d’un conducteur est une chose très-difficile,
+mais en même-temps très-essentielle pour un aveugle. La seconde, que
+quand on ne peut s’en passer, il vaut mieux rester chez soi. La
+troisieme, que quand on a trouvé un bon guide, il ne faut jamais s’en
+séparer.
+
+EMILIE.
+
+Est-ce que c’est tout, Maman?
+
+LA MERE.
+
+C’est toute l’histoire de Sainville.
+
+EMILIE.
+
+Et Daucourt?
+
+LA MERE.
+
+Nous en parlerons après. Voyons d’abord ce que vous pensez de celui-cy.
+
+EMILIE.
+
+Je pense qu’il a raison.
+
+LA MERE.
+
+Qui?
+
+EMILIE.
+
+Sainville.
+
+LA MERE.
+
+Et en quoi?
+
+EMILIE.
+
+Mais en ce qu’il dit à la fin, que quand on a trouvé un bon guide, il
+faut le garder.
+
+LA MERE.
+
+Etes-vous bien convaincue de cela?
+
+EMILIE.
+
+Oui, Maman.
+
+LA MERE.
+
+En ce cas, vous ne donneriez pas votre confiance au premier venu?
+
+EMILIE.
+
+Non sûrement. Mais je ne ferai pas comme Sainville, moi; je n’irai pas
+voyager toute seule.
+
+LA MERE.
+
+Est-ce que l’on n’a besoin de conseils que pour voyager?
+
+EMILIE.
+
+Mais je ne sçais pas... je crois pourtant... Tenez, Maman, je ne sçais
+pas ce que je veux dire.
+
+LA MERE.
+
+A quoi pensez-vous que servent les conseils?
+
+EMILIE.
+
+Mais à se bien conduire, à ne point faire de fautes; & puis aussi à
+apprendre ce que l’on ne sçait pas.
+
+LA MERE.
+
+Vous voyez donc bien qu’il n’est pas nécessaire de voyager pour avoir
+besoin de conseils. Tout le monde en a besoin; mais tout le monde n’est
+pas en état d’en donner aux autres. Il ne faut accorder sa confiance
+qu’à ceux que l’on connoît bien, lorsque leur conduite nous a prouvé
+qu’ils ne nous en donneront pas de mauvais.
+
+EMILIE.
+
+Oui, j’entens bien cela. Par exemple, Maman, je dois ne donner ma
+confiance qu’à vous, parce que je suis sûre que vous ne me tromperez
+pas, & que vous avez une patience, une patience... Mais à propos, Maman,
+& Monsieur Daucourt, qu’est-ce qu’il est devenu?
+
+LA MERE.
+
+Je m’en vais vous le dire. Il voyageoit seul comme vous sçavez. Il
+s’étoit pourvu d’un cheval avec lequel il se mit en route. La premiere
+journée se passa fort heureusement. Il arriva le soir dans un bourg &
+descendit à l’hôtellerie pour y passer la nuit. En vain lui demanda-t-on
+ses ordres. Daucourt n’aimoit pas les questions.
+
+EMILIE.
+
+Je le crois bien, car il étoit sourd; il ne les entendoit pas.
+
+LA MERE.
+
+Pour les éviter, il se hâta de signifier qu’il vouloit être tranquille.
+Ainsi après avoir soupé il congédia tout le monde; & comme il étoit plus
+que jamais enyvré de ses grands projets, il se mit à y rêver, il se
+coucha tard. Il ne s’apperçut qu’alors du besoin qu’il avoit de ses
+hardes.
+
+EMILIE.
+
+Et pourquoi faire, dès qu’il alloit se coucher?
+
+LA MERE.
+
+Il avoit au moins besoin de son bonnet de nuit.
+
+EMILIE.
+
+Où étoit-il donc?
+
+LA MERE.
+
+Dans sa valise. Et comme on lui avoit demandé s’il n’avoit besoin de
+rien, & qu’il n’avoit rien répondu, elle étoit restée sur le dos de son
+cheval.
+
+EMILIE.
+
+Ah, c’est bien fait! & comment fit-il?
+
+LA MERE.
+
+Toute la maison étoit endormie; il fallut qu’il descendît lui-même pour
+tirer de sa valise ce qui lui étoit nécessaire. Le bruit qu’il fit
+éveilla les Valets. Ne recevant point de réponse à leurs questions, ils
+crurent avoir à faire à un voleur & agirent en conséquence. Daucourt
+meurtri de coups, démêla, non sans beaucoup de difficulté, les causes
+d’un traitement si étrange.
+
+EMILIE.
+
+Comment! ils le battirent?
+
+LA MERE.
+
+Oui, sans doute. Les Valets le virent détacher la nuit la valise qui
+appartenoit à un étranger logé chez eux; ils le prirent pour un voleur,
+ils le battirent.
+
+EMILIE.
+
+Et quand ils le reconnurent, ils furent sûrement bien fâchés?
+
+LA MERE.
+
+Oui, mais l’homme étoit battu, & l’on se moquoit de lui.
+
+EMILIE.
+
+Et qu’est-ce que fit Daucourt?
+
+LA MERE.
+
+Le lendemain il se mit en route d’assez mauvaise humeur, sans juger
+cependant moins favorablement de sa sagacité & de sa prudence.
+
+EMILIE.
+
+Ah! je parie qu’il lui arrive encore quelque malheur. Ce sera bien fait,
+n’est-ce pas, Maman, puisqu’il ne se corrige pas?
+
+LA MERE.
+
+Le hazard ne le servit pas mal pendant quelques jours. Il ne fit que
+très-peu d’étourderies. Il questionnoit beaucoup, devinoit assez juste,
+& ses succès lui persuaderent plus d’une fois qu’il entendoit comme un
+autre. Mais ce bonheur dura peu. Le quatrieme jour de son voyage les
+habitants des Hameaux écartés l’avertirent qu’il s’étoit égaré, & lui
+conseillerent de regagner promptement le grand chemin pour se soustraire
+aux brigands dont leur canton étoit rempli. Daucourt prit, à son
+ordinaire, cet avis pour un compliment, & s’applaudissant de son talent
+de deviner, il continua sa route avec plus de confiance que jamais.
+
+EMILIE.
+
+Oh, le drolle de corps qui prend un avis pour un compliment!... Maman,
+je suis lasse. Voulez-vous que nous nous asséyons?
+
+LA MERE.
+
+Volontiers. Bientôt il se vit attaqué. Il n’est point de sourd qui
+n’entende le langage des voleurs...
+
+EMILIE.
+
+Comment est-ce qu’ils parlent donc?
+
+LA MERE.
+
+Ils ne parlent pas beaucoup; ils fouillent dans les poches sans
+cérémonie. Daucourt fut dépouillé. Cette aventure l’affligea. Il reprit
+pourtant courage, & se reposant sur son mérite, il se persuada qu’une
+fois arrivé à Paris, il ne pourroit manquer sa fortune. «Ces malheureux,
+disoit-il, reculent mes espérances. A pied, je ne sçaurois faire la même
+diligence; mais enfin il ne s’agit que de gagner Paris. On y connoît le
+prix des talents, & cela doit me suffire.» En se consolant ainsi, il
+arriva dans une petite Ville, où il résolut de passer la nuit. Son
+premier soin fut de s’adresser à un usurier.
+
+EMILIE.
+
+Qu’est-ce que c’est qu’un usurier?
+
+LA MERE.
+
+C’est un homme qui prête de l’argent à ceux qui en ont besoin, à
+condition qu’on lui rendra le double de ce qu’il a prêté.
+
+EMILIE.
+
+Est-ce qu’il y a des gens comme ça? Ils sont donc bien riches?
+
+LA MERE.
+
+Ils le deviennent par ce moyen à-peu-près comme les voleurs quand ils
+ont fait une forte capture.
+
+EMILIE.
+
+Oui, mais s’ils sont pris, les voleurs sont punis, parce qu’il n’est pas
+permis de voler. Vous m’avez dit cela, Maman!
+
+LA MERE.
+
+L’usure n’est pas plus permise que le vol. Mais laissons cela, & pour
+aujourd’hui contentez-vous de sçavoir que Daucourt fit à cet usurier un
+récit touchant de son aventure, & qu’il lui proposa de lui avancer de
+l’argent à compte de la fortune qu’il espéroit de faire à Paris.
+L’usurier s’apperçut encore plus vîte de la surdité de Daucourt & de sa
+sotise, que de son besoin d’argent. Il n’en étoit pas à son coup
+d’essai. Il lui fit faire par écrit une reconnoissance de l’argent qu’il
+alloit lui prêter. Il emporta le billet & promit de lui donner dans peu
+de ses nouvelles. En effet, Daucourt se vit arrêté une heure après &
+conduit en prison. Sa surprise fut égale à son courroux, & s’il n’apprit
+point le sujet de son infortune, ce ne fut pas faute de questions, mais
+faute d’entendre les réponses. Il sçut enfin, par un interrogatoire en
+forme, qu’il étoit condamné à payer sur son billet cinquante pistoles
+qu’il n’avoit pas touchées. On lui apprit par la même occasion qu’il
+étoit sourd, mais il ne voulut jamais convenir ni de sa dette ni de sa
+surdité. Livré à ses réflexions dans une prison assez désagréable, il
+commença à se plaindre de sa destinée, & s’occupa principalement des
+réglements qu’il conviendroit de faire pour garantir les voyageurs de la
+brutalité des valets, de l’attaque des voleurs & de la friponnerie des
+usuriers; trois especes d’hommes auxquels il attribuoit tous les
+malheurs du monde.
+
+Cependant il se familiarisa insensiblement avec l’idée qu’il pouvoit
+bien être un peu sourd. De nouvelles réflexions (on a tout le loisir
+d’en faire dans la prison) vinrent à l’appui du premier soupçon.
+Daucourt ne put se dissimuler que s’il eût voulu se croire sourd & en
+convenir, il auroit évité presque tous les malheurs qui lui étoient
+arrivés. Il pensa encore que les jeunes gens, pour sçavoir si leurs
+projets étoient bons ou mauvais, ne faisoient pas mal de s’adresser à
+ceux que l’expérience a mis en état d’en juger. Il se condamna sur-tout
+d’avoir entrepris de jouer un rolle, sans consulter un pere dont il
+avoit reçu tant de marques de bonté. Il se détermina enfin à lui
+apprendre ses malheurs & ses fautes. Ce pere étoit indulgent. Il
+suffisoit que son fils fût malheureux & repentant pour lui faire oublier
+ses écarts. Il pardonna. Daucourt eut la permission de revenir auprès de
+lui, où il mene actuellement une vie tranquille, bien convaincu qu’il
+faut avoir des oreilles pour entendre, & qu’on a besoin de conseils,
+quand on veut réussir dans un monde qu’on ne connoît point.
+
+EMILIE.
+
+Il lui a fallu bien des choses pour apprendre qu’il étoit sourd.
+
+LA MERE.
+
+A quoi croyez-vous qu’on doive attribuer les malheurs qui lui sont
+arrivés?
+
+EMILIE.
+
+Je crois, Maman, que c’est qu’il avoit trop bonne opinion de lui... Mais
+je pense à une chose; être entêté, n’est-ce pas comme si l’on étoit
+sourd?
+
+LA MERE.
+
+Précisément. Quand vous êtes entêtée, vous ne suivez que votre idée, &
+vous croyez sçavoir d’avance tout ce qu’on va vous dire. Vous vous
+croyez plus sage & plus habile que ceux qui vous parlent.
+
+EMILIE.
+
+Cela est vrai. Et puis quand je vois que j’ai tort, je ne veux pas en
+convenir. Oh! je veux me corriger; il ne sera pas dit que je
+ressemblerai à Monsieur Daucourt.
+
+LA MERE.
+
+Emilie, si vous êtes reposée, nous nous en retournerons.
+
+EMILIE.
+
+Comme il vous plaira, Maman... Maman, je crois que j’aime mieux Monsieur
+Daucourt que Monsieur Sainville.
+
+LA MERE.
+
+Et pourquoi?
+
+EMILIE.
+
+Il est plus drolle, & puis... Cependant ils ont tort tous deux... Je ne
+sçais pas, mais je l’aime mieux.
+
+LA MERE.
+
+Ne seroit-ce pas parce qu’il vous ressemble un peu?
+
+EMILIE.
+
+Peut-être bien... Mais il s’est corrigé, & je me corrigerai aussi...
+Maman, nous avons assez causé; si vous permettez, je vais courir un peu.
+
+LA MERE.
+
+Je le veux bien; mais courez dans cette allée, & ne me perdez pas de
+vue.
+
+
+
+
+NEUVIEME CONVERSATION.
+
+
+EMILIE.
+
+Maman!
+
+LA MERE.
+
+Que voulez-vous, Emilie?
+
+EMILIE.
+
+Ah!... vous écrivez... j’en suis fâchée.
+
+LA MERE.
+
+Pourquoi?
+
+EMILIE.
+
+Mais à qui écrivez-vous donc?
+
+LA MERE.
+
+C’est à quelqu’un à qui j’ai affaire & que vous ne connoissez pas.
+
+EMILIE.
+
+Et qu’est-ce que vous lui mandez?
+
+LA MERE.
+
+Qu’est-ce que cela vous fait?
+
+EMILIE.
+
+Rien, mais c’est pour le sçavoir.
+
+LA MERE.
+
+Vous voyez bien que votre curiosité est indiscrete & sans objet.
+
+EMILIE.
+
+Comment donc, Maman?
+
+LA MERE.
+
+Ecoutez-moi! Lorsque vous me parlez tout bas des choses qui vous
+intéressent, si une de vos petites amies, de vos compagnes venoit vous
+interrompre & vous demander ce que nous disons, qu’est-ce que vous
+diriez?
+
+EMILIE.
+
+Je dirois qu’elle est bien curieuse, & que cela ne la regarde pas.
+
+LA MERE.
+
+Vous croyez donc qu’elle commettroit une faute contre la politesse & la
+discrétion?
+
+EMILIE.
+
+Oui, Maman.
+
+LA MERE.
+
+Eh bien! vous venez de commettre la même faute avec moi, & bien plus
+grande encore, car vous me devez plus d’égards que votre petite amie ne
+vous en doit.
+
+EMILIE.
+
+Mais vous ne causiez pas tout bas, Maman, vous écriviez?
+
+LA MERE.
+
+L’écriture est la conversation des absents. C’est le seul moyen que l’on
+ait de leur communiquer ses idées; l’on confie alors ses secrets au
+papier: voilà pourquoi tout ce qui est écrit est sacré. On ne doit pas
+plus se permettre de lire les papiers que l’on trouve sous sa main,
+quand ils ne nous sont pas adressés, que d’écouter deux personnes qui
+parlent bas.
+
+EMILIE.
+
+C’est donc bien mal d’écouter, je ne le sçavois pas?
+
+LA MERE.
+
+Vous devez le concevoir, puisque vous trouveriez mauvais que vos
+compagnes vous écoutassent quand vous me parlez.
+
+EMILIE.
+
+Oui; & il faut faire pour les autres comme nous voulons qu’ils fassent
+pour nous. Je sçais bien cela.
+
+LA MERE.
+
+Souvenez-vous donc que ce seroit manquer à l’honnêteté, à la probité, à
+toutes les loix de l’honneur & de la société, que de lire un papier
+adressé à un autre, & d’écouter ce que l’on dit avec dessein de n’être
+pas entendu.
+
+EMILIE.
+
+Tous les jours j’apprens quelque chose de nouveau.
+
+LA MERE.
+
+Mais ce n’est pas pour sçavoir à qui j’écris que vous êtes venue?
+
+EMILIE.
+
+Mon Dieu non; je suis bien fâchée d’avoir fait cette sotte demande. Je
+vous promets Maman que je ne serai plus curieuse de ce qui ne me regarde
+pas. Mais je crois que ce que j’ai à dire nous fera causer bien
+long-temps, & si votre Lettre est pressée, Maman...
+
+LA MERE.
+
+Elle ne l’est pas. Attendez-moi ici, je vais revenir.
+
+EMILIE.
+
+Vous allez donc serrer vos papiers, Maman? Mais vous ne serez pas
+long-temps?
+
+LA MERE.
+
+Non.
+
+EMILIE.
+
+C’est bon; je vais rêver pendant ce temps-là à tout ce que j’ai à
+dire...
+
+LA MERE.
+
+Allons, prenons notre ouvrage, & voyons ce qui nous occupe.
+
+EMILIE.
+
+Maman, c’est que j’ai toutes mes idées barbouillées; ma tête est sens
+dessus dessous.
+
+LA MERE.
+
+Eh bien, il faut tâcher d’y remette l’ordre. Voyons!
+
+EMILIE.
+
+Par exemple, vous m’avez dit, Maman, qu’il falloit que j’eusse une
+confiance entiere en vous.
+
+LA MERE.
+
+Je ne vous ai jamais dit cela.
+
+EMILIE.
+
+Comment?
+
+LA MERE.
+
+Je vous ai prouvé par votre expérience que vous vous étiez toujours bien
+trouvée d’avoir une confiance entiere en moi. Je vous ai montré plus
+d’une fois, & toujours par votre expérience, que vous vous étiez nui à
+vous-même, lorsque vous vous étiez cachée de moi. Mais je vous ai laissé
+libre de juger de ce qui étoit le plus avantageux pour vous, ou de la
+réserve ou d’une confiance entiere, & vous avez eu le bon esprit de
+sentir que vous me la deviez; mais je ne vous ai jamais dit, il faut me
+la donner.
+
+EMILIE.
+
+Mais c’est la même chose.
+
+LA MERE.
+
+Point du tout; car le jour que vous ne vous trouverez pas bien d’avoir
+en moi une entiere confiance, il ne tiendra qu’à vous de me la retirer;
+au lieu que si je vous avois dit, il faut me donner votre confiance, ce
+seroit un ordre, & vous ne seriez pas maîtresse de me la retirer.
+
+EMILIE.
+
+Cela est vrai.
+
+LA MERE.
+
+Observez en passant par ce petit exemple, qu’il est très-important de
+bien sçavoir la signification des termes dont on se sert & qu’on emploie
+dans la conversation; sans quoi il arrivera que vous direz une chose &
+que j’en comprendrai une autre.
+
+EMILIE.
+
+Je parie que voilà ce qui brouille mes idées?
+
+LA MERE.
+
+Cela pourroit bien être. Mais ce n’est pas ma faute; car je vous ai
+assez recommandé de ne laisser passer aucun mot sans me demander ce
+qu’il signifie.
+
+EMILIE.
+
+Cela est vrai; mais c’est que je les sçais tous à-peu-près...
+
+LA MERE.
+
+Voilà encore une expression qui n’est pas exacte. Vous voulez dire que
+vous comprenez à-peu-près la signification de tous les mots, & ce n’est
+pas cela que vous dites, car on peut sçavoir un mot, un terme, sans
+comprendre toute l’étendue de sa signification. Mais laissons cela. Vous
+dites donc?...
+
+EMILIE.
+
+Je voulois dire d’abord, Maman, que j’ai une confiance entiere en vous,
+que je vous dis tout, mais tout, tout, & j’ai remarqué...
+
+LA MERE.
+
+Eh bien?... Qu’avez-vous remarqué?
+
+EMILIE.
+
+J’ai remarqué quelque chose.
+
+LA MERE.
+
+C’est?
+
+EMILIE.
+
+Je n’ose pas dire.
+
+LA MERE.
+
+Vous n’avez donc pas une confiance entiere en moi?
+
+EMILIE.
+
+Mais pardonnez-moi; mais c’est que... Allons, je m’en vais le dire.
+
+LA MERE.
+
+Ce que vous avez à me dire est donc bien humiliant, bien honteux?
+
+EMILIE.
+
+Oh non, Maman, du tout!
+
+LA MERE.
+
+Il n’y a pourtant que ces sortes d’aveux qui puissent coûter à faire.
+
+EMILIE.
+
+Ah, Maman, ne pensez pas cela, je m’en vais vous le dire bien vîte;
+c’est que j’ai remarqué que vous ne me disiez pas tout.
+
+LA MERE.
+
+Et qu’est-ce que je ne vous ai pas dit?
+
+EMILIE.
+
+Mais je ne sçais pas...
+
+LA MERE.
+
+Mais encore avez-vous eu occasion de remarquer que je vous aye rien
+caché de ce qui vous intéresse?
+
+EMILIE.
+
+Non, Maman.
+
+LA MERE.
+
+C’est donc sur les choses qui ne vous regardent pas que je vous ai fait
+des mysteres?
+
+EMILIE.
+
+Oui, Maman; c’est quand vous parlez tout bas avec des personnes de vos
+amis, quand vous recevez des Lettres, & puis d’autres choses comme cela.
+
+LA MERE.
+
+Et vous croyez donc que je manque de confiance en vous?
+
+EMILIE.
+
+Oui, Maman.
+
+LA MERE.
+
+Ah! il faut vous rassurer & vous montrer que j’ai toute celle que votre
+âge peut permettre. Qu’est-ce que c’est que la confiance; car il faut
+toujours convenir de nos termes pour être sûres que nous nous entendons?
+Répondez-moi.
+
+EMILIE.
+
+C’est de tout dire à quelqu’un, de n’avoir rien de caché pour lui.
+
+LA MERE.
+
+Et qu’est-ce qui détermine en nous cette confiance pour une personne
+plutôt que pour une autre?
+
+EMILIE.
+
+Je n’entens pas, ou pour mieux dire, je ne comprens pas.
+
+LA MERE.
+
+Qu’est-ce qui vous donne de la confiance en moi, par exemple; qu’est-ce
+qui fait que vous me dites tout ce que vous pensez & tout ce que vous
+faites?
+
+EMILIE.
+
+C’est que je vous aime, Maman.
+
+LA MERE.
+
+Cela ne suffit pas, ma fille. Vous aimez vos freres; vous aimez vos
+petites compagnes, & vous ne leur dites pas tout ce que vous pensez, &
+vous avez raison. Voyez pourquoi vous avez plus de confiance en moi
+qu’en eux?
+
+EMILIE.
+
+C’est que vous ne m’avez jamais trompée, Maman, & que je suis bien sûre
+que vous ne direz à personne ce que je vous dis.
+
+LA MERE.
+
+Vous croyez donc le secret & la discrétion indispensables pour inspirer
+la confiance?
+
+EMILIE.
+
+Très-sûrement, Maman.
+
+LA MERE.
+
+Si j’allois confier aux autres tout ce que vous me dites, je perdrois
+votre confiance, vous n’en auriez plus en moi.
+
+EMILIE.
+
+Je crois que je n’en pourrois plus avoir.
+
+LA MERE.
+
+Eh bien! vous devez donc trouver tout simple que je ne vous parle pas
+des affaires des autres, puisque je ne leur parle pas des vôtres.
+
+EMILIE.
+
+Mais c’est que je voudrois bien sçavoir tout.
+
+LA MERE.
+
+Pourquoi faire? Il faut être si réservée pour ce qui ne nous regarde
+pas! si discrette pour ne pas parler des affaires d’autrui, de peur de
+nuire sans le sçavoir en nous en mêlant sans nécessité, qu’il est bien
+plus heureux de n’en rien sçavoir.
+
+EMILIE.
+
+Mais c’est que cela amuse.
+
+LA MERE.
+
+Cela amuse les gens désœuvrés, comme les enfants & les ignorants. Il n’y
+a guere que ceux-là qui soient curieux; ils sont bavards, redisants &
+dangereux.
+
+EMILIE.
+
+Et pense-t-on d’eux comme cela dans le monde?
+
+LA MERE.
+
+Oui; on les craint, on les fuit.
+
+EMILIE.
+
+Il faut encore que je me souvienne de cela. Mais, Maman, vous, vos
+affaires, pourquoi ne me les dites-vous pas?
+
+LA MERE.
+
+Parce que vous n’êtes point en âge de les entendre & de les connoître,
+parce que votre âge est celui de la legereté, de l’indiscrétion, & qu’il
+faut que vous ayez mérité ma confiance, comme j’ai mérité la vôtre, pour
+que je vous la donne.
+
+EMILIE.
+
+Ah! Maman, je vous promets que je ne dirai rien de ce que vous me direz.
+
+LA MERE.
+
+Pour que je puisse m’y fier, il faut d’abord cesser d’être curieuse, &
+puis j’essayerai votre discrétion par des secrets proportionnés à vos
+connoissances. A mesure que vous en acquerrez, je vous dirai tout ce qui
+pourra vous être utile de sçavoir, mais jamais ce qui concerne les
+affaires des autres.
+
+EMILIE.
+
+Et moi, Maman, dois-je vous dire les affaires des autres?
+
+LA MERE.
+
+Comme personne n’ira vous choisir à votre âge pour vous rien confier,
+vous pouvez tout me dire sans manquer à la prudence, & ce n’est qu’en me
+disant tout, que vous apprendrez ce qu’il faut dire & ce qu’il faut
+taire aux autres.
+
+EMILIE.
+
+Mais si l’on me prioit de ne pas vous dire quelque chose, comment faire?
+
+LA MERE.
+
+Il faut ne pas recevoir de confidences jusqu’à ce que vous soyez en âge
+de discerner celles qui doivent être sacrées d’avec celles qu’il
+convient de me dire.
+
+EMILIE.
+
+Mais est-ce que je peux empêcher de parler?
+
+LA MERE.
+
+Vous pouvez prévenir la confidence, & dire, si l’on vous demande le
+secret, je vous avertis qu’il ne faut pas me le dire, si vous ne voulez
+pas que Maman le sçache, parce que je ne lui cache rien.
+
+EMILIE.
+
+On dira que je suis une indiscrette.
+
+LA MERE.
+
+Au contraire, vous n’aurez pas promis le secret & vous n’aurez pas voulu
+l’entendre. On dira que vous êtes prudente & vraie.
+
+EMILIE.
+
+C’est joli d’être prudente & vraie, n’est-ce pas, Maman?
+
+LA MERE.
+
+Oui, ce sont deux belles qualités. Mais je voudrois sçavoir pourquoi
+vous aviez tant de peine à me dire que je n’avois pas confiance en vous.
+
+EMILIE.
+
+Maman, je ne sçais pas, je craignois que cela ne fût pas bien de vous
+dire cela.
+
+LA MERE.
+
+Et quand cela auroit été mal, est-ce que je ne vous juge pas toujours
+par votre intention?
+
+EMILIE.
+
+Cela est vrai, Maman.
+
+LA MERE.
+
+Vous voyez donc bien que c’est une fausse honte; & une fausse honte a
+toutes sortes d’inconvénients.
+
+EMILIE.
+
+Lesquels donc?
+
+LA MERE.
+
+Que vous seriez restée dans l’idée que j’exigeois de vous une confiance
+que je ne vous accordois pas.
+
+EMILIE.
+
+Oui, & puis que je n’aurois pas appris quelque chose sur la curiosité &
+sur la discrétion que je suis bien aise de sçavoir. Mais, Maman, si vous
+vouliez pourtant me dire un secret d’affaire, je vous assure que je le
+garderai bien.
+
+LA MERE.
+
+Un secret d’affaire? Et vous êtes fort en état de comprendre ce que je
+pourrois vous dire, n’est-ce pas?
+
+EMILIE.
+
+Mais je crois qu’oui.
+
+LA MERE.
+
+Allons, voyons.
+
+EMILIE.
+
+Faut-il garder le secret?
+
+LA MERE.
+
+Non pas absolument, mais comme il n’est ni poli, ni prudent d’entretenir
+les autres de ses affaires, il est inutile d’en parler.
+
+EMILIE.
+
+Oh! je vous promets, Maman, que je n’en parlerai pas. Est-ce ce que vous
+disiez hier au soir avec mon Papa, quand vous m’avez dit de vous laisser
+causer tranquillement?
+
+LA MERE.
+
+Oui, vous ne m’interromprez pas.
+
+EMILIE.
+
+Non, Maman, je vous le promets.
+
+LA MERE.
+
+Votre Papa, l’année derniere, a fait afficher sa ferme, dont le bail
+étoit à renouveller. Il s’est présenté plusieurs Fermiers; mais comme il
+a fallu faire des informations pour sçavoir s’ils étoient solvables,
+cela a donné au Fermier, dont le bail finissoit, le temps de faire des
+réflexions. Entendez-vous bien?
+
+EMILIE.
+
+Je ne comprens pas tous ces mots-là, mais je n’ai pas osé vous
+interrompre. Qu’est-ce que c’est qu’un Fermier; & puis sol... sol?...
+Comment avez-vous dit Maman?
+
+LA MERE.
+
+J’ai dit, mon Enfant, toutes choses qu’il vous est impossible de
+comprendre, mais ce que vous êtes fort en état de juger vous-même, parce
+que vous le voyez tous les jours, c’est qu’une mere seroit très-aise de
+donner sa confiance entiere à son enfant, & qu’elle n’attend pour cela
+que le temps.
+
+EMILIE.
+
+Comment le temps?
+
+LA MERE.
+
+Oui, que le temps, que l’âge, que les instructions ayent mis son enfant
+en état de comprendre les différentes choses qu’elle voudroit lui
+confier. Elle attend que la prudence & la réflexion lui fassent juger de
+l’importance de ce qu’on lui confie. Enfin, elle voudroit la voir
+promptement formée; mais il faut le temps à tout, & c’est pour en hâter
+le moment autant qu’il est possible, que je vous engage à profiter des
+leçons qu’on vous donne. C’est pour cela que nous causons ensemble. Eh
+bien, que concluez-vous de tout ce que je viens de vous dire?
+
+EMILIE.
+
+Je conclus, Maman, que lorsque vous me cachez quelque chose, c’est qu’il
+ne faut pas me le dire, & je n’aurai plus de curiosité pour sçavoir ce
+qui ne me regarde pas. Voilà ce que je conclus, & puis encore, que je
+vais m’appliquer tant que je pourrai, & que je profiterai des avis que
+vous voulez bien me donner.
+
+LA MERE.
+
+Vous ne croirez donc plus qu’on manque de confiance en vous.
+
+EMILIE.
+
+Non, Maman.
+
+LA MERE.
+
+Cette défiance est affligeante pour les autres, & c’est un vilain défaut
+que la défiance; mais il y a bien autre chose qu’il faut que vous ayez
+le courage de vous dire, parce que cela est vrai, & qu’il faut toujours
+se dire la vérité.
+
+EMILIE.
+
+Quoi donc, Maman?
+
+LA MERE.
+
+C’est que vous n’avez encore aucune des qualités nécessaires pour que
+l’on ait confiance en vous; ainsi vous n’êtes point en droit d’en
+exiger, ni de vous plaindre de ce que l’on en manque.
+
+EMILIE.
+
+Et pourquoi donc, Maman, qu’est-ce qu’il faut faire pour les avoir?
+
+LA MERE.
+
+Il faut être plus grande que vous n’êtes, & cela ne dépend pas de vous.
+Vous avez les agréments & les inconvénients de votre âge. Il faut en
+grandissant, en prenant des années, perdre tous vos petits défauts &
+acquérir des vertus solides; alors vous aurez droit à l’amitié & à la
+confiance.
+
+EMILIE.
+
+Oui; alors vous en aurez en moi, n’est-ce pas, Maman?
+
+LA MERE.
+
+Si vous sçavez m’en inspirer; car la confiance est libre & ne peut
+s’exiger. Vous êtes convenue que je ne vous avois jamais dit d’en avoir
+en moi.
+
+EMILIE.
+
+Non, Maman.
+
+LA MERE.
+
+Qu’est-ce qui vous en a donné?
+
+EMILIE.
+
+Mais c’est que j’ai vu que je ferois bien.
+
+LA MERE.
+
+Et comment avez-vous vu cela?
+
+EMILIE.
+
+Maman, j’ai eu l’honneur de vous le dire.
+
+LA MERE.
+
+Oui, mais nous avons besoin de répéter souvent les mêmes choses?
+
+EMILIE.
+
+C’est que j’ai vu que vous me disiez toujours vrai, que vous ne répétiez
+jamais ce que je vous avois dit, & puis vous m’annoncez toujours
+d’avance ce qui m’arrivera.
+
+LA MERE.
+
+La prévoyance, la vérité & le secret sont donc des vertus nécessaires
+pour inspirer la confiance?
+
+EMILIE.
+
+Je crois qu’oui.
+
+LA MERE.
+
+Croyez-vous les avoir?
+
+EMILIE.
+
+Oh non, pas encore; mais je veux les avoir absolument.
+
+LA MERE.
+
+J’aime à vous voir cette émulation.
+
+EMILIE.
+
+Maman, quand je les aurai, vous aurez confiance en moi, vous me l’avez
+dit, n’est-ce pas?
+
+LA MERE.
+
+Oui, je vous le promets. Est-ce là tout ce qui barbouilloit vos idées?
+
+EMILIE.
+
+Oh! Maman, il y a bien autre chose; mais c’est bien difficile à dire
+cela, je ne sçais par où m’y prendre.
+
+LA MERE.
+
+Essayez toujours.
+
+EMILIE.
+
+Maman, vous m’avez dit que si je restois ignorante, on n’auroit pas
+bonne opinion de moi.
+
+LA MERE.
+
+Cela est vrai.
+
+EMILIE.
+
+Voilà pourquoi je me suis dépêchée bien vîte, bien vîte, d’apprendre à
+lire & à écrire.
+
+LA MERE.
+
+Ah, vous ne vous êtes pas dépêchée, si vîte, si vîte!
+
+EMILIE.
+
+Mais un peu vîte, & puis je me dépêche à présent d’apprendre
+l’Histoire-Sainte, la Géographie, enfin tout.
+
+LA MERE.
+
+Oui, vous en avez eu trois leçons... Eh bien, vous ne dites plus mot?
+
+EMILIE.
+
+Eh bien, Maman, c’est que je suis toute étonnée!
+
+LA MERE.
+
+Et de quoi?
+
+EMILIE.
+
+Mais, Maman, vous avez toujours la bonté de m’encourager, & à présent il
+semble que vous ne soyez pas contente.
+
+LA MERE.
+
+Pardonnez-moi; mais vous commenciez à faire un si grand étalage de la
+vîtesse que vous avez mise à apprendre fort peu de chose, que j’ai voulu
+vous ramener à apprécier au juste votre mérite.
+
+EMILIE.
+
+Mais enfin, Maman, je sçais bien lire & bien écrire.
+
+LA MERE.
+
+Vous sçavez très-bien lire, j’en conviens, mais vous ne sçavez pas
+encore écrire; vous commencez à bien former vos lettres, & il n’y a pas
+de quoi se vanter si fort.
+
+EMILIE.
+
+Mais pourquoi donc, Maman?
+
+LA MERE.
+
+Si Mademoiselle Louise, ou quelques-unes de vos petites amies se
+vantoient d’avoir appris en très-peu de temps à bien mettre leurs gants,
+à se chausser & à se déchausser toutes seules, que penseriez-vous
+d’elles?
+
+EMILIE.
+
+Oh! cela me feroit bien rire, par exemple; car tout le monde sçait cela,
+je crois.
+
+LA MERE.
+
+Eh bien, il n’y a pas plus de vanité à tirer de sçavoir lire & écrire,
+que de sçavoir se chausser & se déchausser toute seule; il n’est pas
+plus permis d’ignorer l’un que l’autre, parce que cela est également
+nécessaire.
+
+EMILIE.
+
+Mais d’apprendre à lire, c’est pourtant bien plus difficile.
+
+LA MERE.
+
+J’en conviens; mais c’est une peine que tout le monde a éprouvée, & que
+tout le monde a surmontée à son tour. Personne n’est encore mort à cette
+peine, ainsi l’on sçait que l’effort n’est pas grand.
+
+EMILIE.
+
+J’ai pourtant bien travaillé pour sçavoir lire couramment.
+
+LA MERE.
+
+Cela vous prouve que vous n’êtes pas un miracle de la nature comme vous
+aviez l’air de le croire; car enfin vous ne sçavez rien de plus que ce
+que sçavent tous les enfants de votre âge... Et si vous n’étiez pas
+comme un petit hanneton...
+
+EMILIE.
+
+Ah!... à propos, Maman, que je vous dise... ce n’est pas un hanneton;
+mais j’ai pris hier un beau papillon. Oh, il étoit beau! il avoit du
+jaune, du bleu, toutes sortes de couleurs. J’avois bien envie de le
+garder, mais je me suis souvenue de ce que vous m’avez dit... pas
+d’abord pourtant, c’est ma bonne qui me l’a rappellé.
+
+LA MERE.
+
+Eh bien, qu’est-ce que vous en avez fait?
+
+EMILIE.
+
+Je me suis souvenue de cette mouche de l’autre jour, & j’ai dit, si l’on
+me tenoit comme cela en l’air par les cheveux, cela me feroit bien mal.
+Tenez, Maman, je me suis imaginé bien cela; car je me suis tiré les
+cheveux, pour voir comme cela me feroit, & puis tout-de-suite j’ai été
+dans le jardin, j’ai posé le papillon sur une rose; heureusement, je ne
+lui avois pas fait mal, car il s’est envolé tout-de-suite, & je suis
+revenue bien contente de lui avoir fait plaisir.
+
+LA MERE.
+
+Venez, que je vous embrasse, Emilie, vous ne sçauriez croire le plaisir
+que vous me faites! Exercez-vous toujours à faire du bien, & à vous
+trouver heureuse de celui que vous faites. C’est un moyen sûr de l’être
+toujours, & un moyen qu’il ne dépendra de personne de vous ôter. Je
+parie que vous étiez plus contente que vous ne l’êtes au milieu de tous
+vos amusements ordinaires?
+
+EMILIE.
+
+Oh! cela est vrai, Maman; tenez, je me sentois si aise... Il me sembloit
+que j’étois plus grande! Pourquoi donc?
+
+LA MERE.
+
+C’est que quand vous faites du bien, vous vous élevez au-dessus de votre
+âge.
+
+EMILIE.
+
+Comment cela, Maman?
+
+LA MERE.
+
+C’est qu’à votre âge, on n’a pas souvent le pouvoir d’en faire, mais
+revenons à ce que vous vouliez me dire.
+
+EMILIE.
+
+Bon! je ne sçais plus ce que c’est à présent. Qu’est-ce que je disois
+donc, Maman?
+
+LA MERE.
+
+Vous me parliez de la peine que vous avez eue à apprendre à lire & que
+vous avez à apprendre à écrire.
+
+EMILIE.
+
+Oui, mais je voulois dire autre chose... Est-ce que je n’ai dit que
+cela?
+
+LA MERE.
+
+Il me semble que non. Vous avez commencé cependant comme si vous vouliez
+qu’on vous expliquât pourquoi ces premieres sciences, qui sont les
+éléments de toutes les autres, étoient si nécessaires à sçavoir.
+
+EMILIE.
+
+Oh, non!... oui... je me souviens... voici ce que je n’entens pas. Vous
+m’avez toujours assuré, Maman, qu’on auroit mauvaise opinion de moi, si
+je ne sçavois rien; & hier, vous sçavez bien, cette grande compagnie qui
+est venue, ces Messieurs, ces Dames...
+
+LA MERE.
+
+Eh bien?
+
+EMILIE.
+
+Ils se sont moqués de cette Dame... J’ai oublié son nom... cette Dame,
+dont ils parloient toujours, qui est si sçavante, comment
+s’appelle-t-elle donc?
+
+LA MERE.
+
+Son nom n’y fait rien. Mais qu’est-ce qu’ils en disoient?
+
+EMILIE.
+
+Oh! j’ai bien vu qu’ils se moquoient d’elle, & vous l’avez bien vu
+aussi, Maman, j’en suis sûre; car vous avez ri & vous avez fait des
+signes à Papa. Pourquoi lui faisiez-vous des signes?
+
+LA MERE.
+
+C’étoit pour le prier de changer de conversation, parce que je n’aime
+point à entendre donner des ridicules à personne chez moi.
+
+EMILIE.
+
+Monsieur le Comte disoit qu’il ne lui manquoit qu’un chapeau de Docteur,
+je crois, & qu’on ne pouvoit pas dire un mot, qu’elle ne répondît en
+grec ou en latin. Et puis ce gros Monsieur, qui avoit un habit verd &
+une si belle veste, a dit, qu’elle parle toujours de sa science, pendant
+qu’elle ne sçait pas seulement le prix d’un poulet; & puis qu’elle
+feroit mieux d’apprendre à parler à sa fille, qui ne sçait pas lire.
+
+LA MERE.
+
+Eh bien, qu’est-ce que vous en dites?
+
+EMILIE.
+
+Mais voilà ce qui brouille ma tête. Pourquoi se moquer de sa science,
+dès qu’il est honteux de ne rien sçavoir?
+
+LA MERE.
+
+Nous allons voir, c’est une chose à examiner. Je me rappelle qu’il y a
+une de vos compagnes, dont la société ne vous plaît pas beaucoup, c’est
+Mademoiselle Sophie, je crois.
+
+EMILIE.
+
+Ah! cela est vrai, elle m’ennuie.
+
+LA MERE.
+
+Et pourquoi?
+
+EMILIE.
+
+Vous le sçavez bien, j’ai eu l’honneur de vous le dire.
+
+LA MERE.
+
+Dites-le-moi encore, je ne m’en souviens pas bien.
+
+EMILIE.
+
+Mais c’est qu’elle parle toujours d’elle, de ce qu’elle a appris, de ce
+qu’elle a dit, & quand on veut jouer ou parler d’autre chose, elle ne
+veut pas, elle prend de l’humeur, & elle se donne toujours pour exemple.
+
+LA MERE.
+
+Et vous ne trouvez pas cela bien?
+
+EMILIE.
+
+Je ne sçais pas si cela est bien ou mal, mais cela m’ennuie.
+
+LA MERE.
+
+N’est-ce pas que vous voudriez faire comme elle, & qu’elle ne vous en
+laisse pas le temps?
+
+EMILIE.
+
+Oh non, ma chere Maman!
+
+LA MERE.
+
+Vous avez raison; car cela est fort ridicule. Eh bien, vous ne devez
+plus être étonnée qu’on blâme cette Dame de parler de sa science,
+puisque vous trouvez le même ridicule insupportable dans vos compagnes.
+
+EMILIE.
+
+Mais cependant il faut bien montrer aux autres ce que l’on sçait, sans
+quoi on passe pour une ignorante.
+
+LA MERE.
+
+Point du tout; cela s’arrange tout autrement, vous allez en convenir.
+Quand vous brodez, quand vous faites de la tapisserie, quand vous lisez,
+avez-vous besoin d’aller dire, Madame, je sçais lire, je sçais broder,
+je sçais faire de la tapisserie? On sçait pourtant que vous n’ignorez
+pas ces différentes choses.
+
+EMILIE.
+
+Je le crois bien, Maman; on me les voit faire.
+
+LA MERE.
+
+Eh bien! à la maniere dont on écoute les différentes conversations, à la
+maniere dont on répond lorsqu’on nous adresse la parole, on juge
+très-aisément qu’une personne est instruite, ou qu’elle est ignorante.
+N’est-il pas vrai que si on vous parloit de l’histoire de France ou de
+l’histoire Romaine, vous ne sçauriez répondre, parce que vous ne
+sçauriez seulement pas de quoi l’on veut parler?
+
+EMILIE.
+
+Cela est sûr.
+
+LA MERE.
+
+Et si l’on parloit devant vous de quelques points de Religion contenus
+dans votre Catéchisme, vous seriez tout d’un coup au fait de ce que l’on
+dit, & vous pourriez même répondre à propos. Vous voyez donc bien qu’on
+peut apprécier les connoissances que vous avez acquises sans que vous
+vous donniez la peine de dire, je sçais ceci, j’ignore cela.
+
+EMILIE.
+
+Ah, ah, mais vraiment oui, cela est vrai!
+
+LA MERE.
+
+Vous devez sentir par la même raison, que c’est une affectation ridicule
+d’aller se vanter de ce que l’on sçait.
+
+EMILIE.
+
+Oui je sens cela. Mais si on ne parle pas devant moi des choses que je
+sçais, on croira que je suis ignorante.
+
+LA MERE.
+
+C’est une des raisons qui doit vous engager à apprendre promptement ce
+que vous ne sçavez pas, pour être au fait de tout ce qu’on dit. Mais il
+y a encore une raison, qui rend ridicule cette affectation de se vanter
+de sa science.
+
+EMILIE.
+
+Laquelle, Maman?
+
+LA MERE.
+
+Pourquoi apprenez-vous à travailler en broderie, en tapisserie, &c.?
+
+EMILIE.
+
+Mais c’est pour sçavoir m’occuper, je crois, & puis pour faire des
+ouvrages utiles pour moi.
+
+LA MERE.
+
+Pourquoi apprenez-vous à coudre, à raccommoder vos mouchoirs, vos
+nippes, à faire vos ajustements?
+
+EMILIE.
+
+Maman, vous m’avez dit que c’étoit pour apprendre à me passer des
+autres.
+
+LA MERE.
+
+C’est donc pour vous-même que vous apprenez à travailler, ce n’est pas
+pour les autres?
+
+EMILIE.
+
+Non sûrement, c’est pour moi, c’est pour mon avantage; vous me l’avez
+dit, Maman, je m’en souviens bien.
+
+LA MERE.
+
+Eh bien, mon Enfant! c’est aussi pour soi, pour sçavoir s’occuper seule,
+& pour apprendre à se passer des autres, qu’il faut avoir des talents &
+cultiver les sciences.
+
+EMILIE.
+
+Qu’est-ce que c’est que des talents & cultiver les sciences?
+
+LA MERE.
+
+La musique, le dessein, la danse, la peinture, &c. voilà ce qu’on
+appelle des talents.
+
+EMILIE.
+
+Quoi, il faut sçavoir tout cela?
+
+LA MERE.
+
+Non, sur-tout si vous n’y avez pas de disposition naturelle; mais il
+faut les connoître & apprendre à fond celui de ces talents pour lequel
+vous vous sentirez le plus de goût.
+
+EMILIE.
+
+Oh! je crois que ce sera le dessein. Et cultiver les sciences, qu’est-ce
+que c’est?
+
+LA MERE.
+
+C’est ce que vous appellez être sçavante, c’est sçavoir l’histoire & la
+lire souvent, c’est acquérir des connoissances en tout genre.
+
+EMILIE.
+
+Mais on n’a donc jamais le temps de jouer?
+
+LA MERE.
+
+Quand vous appreniez à lire, vous ne pouviez pas concevoir que la
+lecture vous serviroit un jour d’amusement?
+
+EMILIE.
+
+Oh! pour cela non; car j’ai bien pleuré pour apprendre à lire, j’en suis
+bien honteuse à présent.
+
+LA MERE.
+
+Et cependant dans les moments destinés à vos amusements, je vous vois
+souvent quitter votre poupée pour lire une Fable ou une Histoire.
+
+EMILIE.
+
+Oui, j’aime beaucoup à lire; cela m’amuse à présent.
+
+LA MERE.
+
+Vous pouvez donc comprendre que quand je vous presse d’apprendre de
+nouvelles choses, ce sont de nouveaux amusements que je vous prépare.
+
+EMILIE.
+
+Comment cela, Maman?
+
+LA MERE.
+
+Lorsque vous sçaurez la musique, la géographie, le dessein, vous
+passerez de l’une à l’autre de ces occupations, & vous vous en amuserez
+comme vous vous amusez actuellement de la lecture.
+
+EMILIE.
+
+Oh, si je croyois cela!... Mais je le crois, Maman, puisque vous me le
+dites.
+
+LA MERE.
+
+Il viendra un temps où votre poupée, votre lanterne magique, votre
+ménage ne vous amuseront plus. Il faut donc vous préparer dès-à-présent
+des ressources pour ce temps-là, & c’est ce que vous faites, lorsque
+vous étudiez.
+
+EMILIE.
+
+Ah! Maman, je m’en vais bien m’appliquer, afin de sçavoir le plus de
+choses que je pourrai. J’ai déja deux maîtres, Maman, si vous m’en
+donniez encore quelques-uns, deux ou trois.
+
+LA MERE.
+
+Non; il ne faut pas aller trop vîte! Contentez-vous de bien faire ce
+qu’on exige de vous, & laissez-moi guider vos progrès.
+
+EMILIE.
+
+Et avec cela je me passerai donc des autres?
+
+LA MERE.
+
+Vous n’aurez besoin que de vous-même & des vos talents pour vous trouver
+heureuse.
+
+EMILIE.
+
+Mais pourquoi faut-il sçavoir se passer des autres?
+
+LA MERE.
+
+C’est qu’on est beaucoup plus souvent seul qu’avec les autres, & que si
+vous ne sçavez pas vous occuper & vous amuser seule, l’ennui vous
+gagnera. Quand on s’ennuie, on prend de l’humeur. Votre expérience vous
+a d’ailleurs appris que l’humeur n’arrive jamais que lorsque l’on est
+desœuvré.
+
+EMILIE.
+
+Maman, voulez-vous que je demande de la lumiere, je ne vois plus clair.
+
+LA MERE.
+
+Oui, sonnez!
+
+EMILIE.
+
+Et puis nous verrons la lanterne magique, en attendant que mon maître
+vienne.
+
+
+
+
+DIXIEME CONVERSATION.
+
+
+EMILIE.
+
+Maman, j’ai vu hier aux Thuileries quelque chose de bien extraordinaire.
+
+LA MERE.
+
+Et qu’est-ce que c’étoit?
+
+EMILIE.
+
+C’étoit une petite Demoiselle, bien parée, qui n’étoit pas plus grande
+que moi, & qui regardoit toujours, toujours ses nœuds de manches.
+
+LA MERE.
+
+Bon!
+
+EMILIE.
+
+Elle ne regardoit pas seulement autre chose; aussi tout le monde rioit &
+se moquoit d’elle. Elle ne le voyoit pas; elle rioit aussi.
+
+LA MERE.
+
+Comment! elle ne sentoit pas qu’on se moquoit d’elle?
+
+EMILIE.
+
+C’est que je crois qu’elle est un peu bête.
+
+LA MERE.
+
+Connoissez-vous cette petite Demoiselle?
+
+EMILIE.
+
+Non, Maman, je ne la connois pas, ni ma bonne non plus. Mais la bonne de
+Mademoiselle Louise a dit que c’étoit sûrement la fille de quelque
+cuisiniere, que sa maîtresse s’étoit divertie à parer, parce que si
+c’étoit une Demoiselle de condition, elle ne seroit pas si étonnée
+d’être bien mise & d’avoir des nœuds de manches.
+
+LA MERE.
+
+Cela prouve au moins une bien petite tête, bien vuide, bien ignorante.
+
+EMILIE.
+
+Oui, & bien bête de ne pas voir qu’on se moque d’elle. Mademoiselle
+Louise voit bien quand on se moque d’elle, mais elle ne s’en soucie pas;
+c’est bien mal cela, Maman?
+
+LA MERE.
+
+C’est encore pis que de ne le pas voir.
+
+EMILIE.
+
+Oui, cela prouve qu’elle n’a pas de sentiment.
+
+LA MERE.
+
+Et vous, comment faites-vous quand on se moque de vous?
+
+EMILIE.
+
+Moi?
+
+LA MERE.
+
+Oui vous.
+
+EMILIE.
+
+Je ne sçais pas.
+
+LA MERE.
+
+Comment! vous connoissez si bien les défauts de vos compagnes, & vous ne
+connoissez pas les vôtres?
+
+EMILIE.
+
+Mais, Maman... c’est que je les vois; c’est visible cela.
+
+LA MERE.
+
+Vous rappelez-vous la Fable de la besace?
+
+EMILIE.
+
+Oui, Maman.
+
+LA MERE.
+
+Eh bien, qu’est-ce qu’elle dit?
+
+EMILIE.
+
+N’est-ce pas celle où tous les animaux sont contents de leur figure?
+
+LA MERE.
+
+Oui, ils se trouvent tous parfaits & critiquent leurs camarades.
+Dites-moi les six derniers vers.
+
+EMILIE.
+
+ _Nous nous pardonnons tout & rien aux autres hommes,
+ On se voit d’un autre œil qu’on ne voit son prochain.
+ Le fabricateur souverain
+ Nous créa besaciers tous de même maniere,
+ Tant ceux du temps passé que du temps d’aujourd’hui:
+ Il fit pour nos défauts la poche de derriere,
+ Et celle de devant pour les défauts d’autrui._
+
+LA MERE.
+
+Avez-vous bien pensé au sens de ces vers, ma fille?
+
+EMILIE.
+
+Pas beaucoup, Maman; mais j’y pense à présent.
+
+LA MERE.
+
+Je me meurs de peur que ce ne soit votre histoire.
+
+EMILIE.
+
+Non, Maman.
+
+LA MERE.
+
+Regardez-y bien. Interrogez votre conscience; je crois qu’il y a
+long-temps que vous ne lui avez rien dit. Voyez, vous avez très-bien
+remarqué qu’il étoit fort mal d’être insensible à l’improbation?
+
+EMILIE.
+
+L’improbation est le contraire de l’approbation, je crois?
+
+LA MERE.
+
+Oui, c’est le blâme, la critique. Eh bien! voyez si vous n’avez aucun
+des défauts que vous voyez si bien dans les autres?
+
+EMILIE.
+
+C’est que mes défauts sont dans la besace qui est par derriere, vous
+sçavez bien, Maman?
+
+LA MERE.
+
+C’est pour cela qu’il faut interroger votre conscience; il n’y a pas de
+besace cachée pour elle.
+
+EMILIE.
+
+Eh bien, ce soir je lui demanderai. Maman, elle m’a parlé hier au moins.
+
+LA MERE.
+
+Et qu’est-ce qu’elle vous a dit?
+
+EMILIE.
+
+Oh! c’est après ma leçon d’écriture, vous sçavez bien ce qu’elle m’a
+dit, Maman?
+
+LA MERE.
+
+Je m’en doute; elle vous a dit que si vous ne faisiez pas plus de
+progrès, c’étoit votre faute & manque d’application.
+
+EMILIE.
+
+C’est vrai, Maman... ah!... à propos, j’ai lu hier une belle histoire
+dans ce Livre que vous m’avez prêté. Oh, elle est belle! belle! belle!
+Sçavez-vous, Maman, qu’elle a fait pleurer mon frere?
+
+LA MERE.
+
+Et vous?
+
+EMILIE.
+
+Moi, je n’ai pas pleuré!
+
+LA MERE.
+
+Est-ce que l’histoire ne vous a pas paru touchante?
+
+EMILIE.
+
+Ecoutez, Maman, je m’en vais vous la dire, vous me direz si j’ai mal
+fait de ne pas pleurer.
+
+LA MERE.
+
+Sans sçavoir votre histoire, je vous dirai d’avance que vans avez bien
+fait de ne pas pleurer, dès qu’elle ne vous a pas assez touchée pour
+vous en donner envie, & votre frere a bien fait de pleurer dès qu’il
+étoit attendri.
+
+EMILIE.
+
+Mais je n’entens pas cela, nous n’avons pas fait la même chose, & nous
+avons bien fait tous deux.
+
+LA MERE.
+
+Oui, parce que vous avez suivi tous deux le mouvement de votre cœur. Le
+vôtre ne vous a rien dit; il ne falloit pas le faire parler malgré lui.
+Le sien s’est attendri, il l’a écouté.
+
+EMILIE.
+
+Maman, que je vous conte l’histoire que j’ai lue.
+
+LA MERE.
+
+Me la conterez-vous d’une maniere bien claire?
+
+EMILIE.
+
+Oh! oui, Maman, car je l’ai bien retenue.
+
+LA MERE.
+
+Voyons?
+
+EMILIE.
+
+«Il y avoit deux vieux bons hommes qui étoient une fois sur les
+montagnes... les montagnes...» J’ai oublié le nom de la montagne, mais
+c’est égal.
+
+LA MERE.
+
+Non pas, s’il vous plaît; cela n’est point égal, à moins que vous ne me
+disiez au moins dans quel pays elle est.
+
+EMILIE.
+
+Mais je ne le sçais pas, Maman.
+
+LA MERE.
+
+Vous avez cependant lu le nom de la montagne, à ce que vous dites, &
+vous ne sçavez pas où elle est?
+
+EMILIE.
+
+Non, Maman!
+
+LA MERE.
+
+Voilà ce que c’est que de ne pas connoître la géographie; moi je suis
+bien aise de sçavoir dans quel pays étoient ces bons vieillards.
+
+EMILIE.
+
+Eh bien, Maman... Ah! je m’en souviens; c’étoit au bord de la mer...
+Non, non, ils y alloient; mais ils sont restés dans les Alpes, proche de
+la Savoie, je crois.
+
+LA MERE.
+
+Ah! vous me faites un grand plaisir de me le dire, parce qu’à présent je
+les vois d’ici.
+
+EMILIE.
+
+Vous les voyez, Maman?
+
+LA MERE.
+
+Oui, parce que je sçais la géographie, & que voyant leur position, je me
+les représente bien mieux.
+
+EMILIE.
+
+Et moi donc, Maman, puis-je voir où ils sont? C’étoit tout ce que je
+desirois hier en lisant leur histoire.
+
+LA MERE.
+
+Vous n’avez qu’à vous dépêcher d’apprendre la géographie, & vous
+connoîtrez bientôt le pays qu’ils habitoient.
+
+EMILIE.
+
+Mais est-ce que je ne peux pas les voir aujourd’hui?
+
+LA MERE.
+
+Non, parce que vous avez des connoissances si superficielles en
+géographie que cela troubleroit vos idées. Il faut bien connoître son
+pays avant de parcourir ceux des autres. Voyons la suite de votre
+histoire!
+
+EMILIE.
+
+Eh bien, Maman, ces deux vieillards étoient là. Ils s’étoient fait une
+petite maison, & ils avoient un lit, & puis des Livres, & puis ils
+prioient le bon Dieu, & puis...
+
+LA MERE.
+
+Est-ce qu’il y avoit tous ces _& puis_ là dans votre histoire?
+
+EMILIE.
+
+Mais non, Maman, mais c’est que je conte...
+
+LA MERE.
+
+Je vous ai souvent conté des histoires, & je ne me rappelle pas d’avoir
+jamais orné mon discours de tant d’_& puis_.
+
+EMILIE.
+
+Allons, je m’en vais bien dire. Il leur étoit arrivé bien des malheurs à
+ces deux Messieurs; il y en avoit un qui étoit bien riche, bien riche, &
+puis l’autre ne l’étoit pas.
+
+LA MERE.
+
+Je ne comprens rien à votre histoire. Qu’est-ce qu’ils faisoient sur
+cette montagne avec un lit, des Livres, puisque l’un d’eux étoit si
+riche?
+
+EMILIE.
+
+Mais non, Maman, c’est qu’il ne l’étoit plus, vous allez voir.
+
+LA MERE.
+
+Ah! c’est-à-dire, que vous avez commencé votre histoire par la fin. Il
+faut prévenir de ces choses-là, car ce n’est pas l’ordinaire.
+
+EMILIE.
+
+Oh! Maman, cela n’y fait rien.
+
+LA MERE.
+
+Vous ne la contez pas apparemment pour être entendue.
+
+EMILIE.
+
+Pardonnez-moi, Maman.
+
+LA MERE.
+
+Mais si vous eussiez commencé à lire cette aventure par la fin, est-ce
+que vous auriez pu y rien comprendre?
+
+EMILIE.
+
+Non, pas trop. Mais je ne sçaurois dire autrement. Tenez, Maman, parlons
+d’autre chose.
+
+LA MERE.
+
+Non pas, je vous prie d’achever comme vous pourrez, & puis je vous dirai
+comment il falloit la conter, afin de vous accoûtumer à mettre de
+l’ordre dans vos idées.
+
+EMILIE.
+
+Si vous vouliez me le dire avant, ma chere Maman?
+
+LA MERE.
+
+Cela m’est impossible, je ne sçais pas votre histoire. Tâchez de vous en
+tirer, puisque vous avez entrepris de la conter. Donnez-vous la peine de
+penser avant de parler.
+
+EMILIE.
+
+Je pense, Maman, & je ne peux pas dire autrement. Ce Monsieur, qui étoit
+bien riche a tout donné, parce que l’autre n’avoit rien. Il lui a dit,
+prenez tout: il a tout pris, il a tout payé, & sa femme est morte dans
+la prison en nourrissant son enfant... & puis...
+
+LA MERE.
+
+La femme de qui?
+
+EMILIE.
+
+La femme de ce Monsieur qui n’avoit rien & qui étoit l’ami de celui-là
+qui étoit bien riche, & on l’avoit mis en prison aussi; c’étoit son
+Boulanger, son Boucher & puis d’autres; & puis ils n’ont plus rien eu ni
+l’un, ni l’autre, & voilà pourquoi ils sont sur la montagne, & ils sont
+heureux; mais il y en a un qui est triste, c’est celui qui a perdu sa
+femme, & voilà tout. Ai-je bien fait de ne pas pleurer?
+
+LA MERE.
+
+Oh certainement! vous ne pouviez pas pleurer, car vous n’y avez rien
+compris. Mais cet homme que ses créanciers avoient mis en prison,
+avoit-il été toujours pauvre, ou lui étoit-il arrivé quelque malheur?
+
+EMILIE.
+
+Je ne m’en souviens pas, je crois... Ah! pardonnez-moi, c’est le feu qui
+avoit brûlé tout son bien la nuit, qui étoit dans son porte-feuille.
+
+LA MERE.
+
+La nuit étoit dans son porte-feuille?
+
+EMILIE.
+
+Mais non, Maman, c’étoit son bien qui étoit dans son porte-feuille.
+
+LA MERE.
+
+Moi, je comprens les choses comme on me les dit. Ainsi accoûtumez-vous à
+vous expliquer clairement. Point de paresse, s’il vous plaît. Et par
+quel hazard ces deux Messieurs étoient-ils amis? Comment s’étoient-ils
+rencontrés?
+
+EMILIE.
+
+Mais ils ne s’étoient pas rencontrés, c’étoient deux freres.
+
+LA MERE.
+
+Ah! c’est une petite circonstance assez intéressante que vous oubliez
+là. L’amitié est si étroite entre freres qu’il est tout simple qu’ils
+partagent leur fortune entre eux. Ils seroient même très-coupables de ne
+le pas faire, car tout ce qui leur arrive doit leur être commun. Il
+falloit d’abord commencer votre récit par là; ensuite dire l’événement
+qui avoit privé l’un des deux de sa fortune, tous les malheurs qui
+avoient suivi la perte de son bien, comment son frere en avoit réparé
+une partie autant qu’il étoit en son pouvoir, & vous auriez fini par
+leur établissement sur les montagnes des Alpes, vous auriez fait le
+tableau de la vie qu’ils y menoient, & l’on auroit compris quelque chose
+à votre histoire.
+
+EMILIE.
+
+Eh bien, si vous voulez, Maman, je vais recommencer.
+
+LA MERE.
+
+Oh non, pas pour aujourd’hui; mais demain, pendant ma toilette, vous me
+la conterez. Tâchez d’ici là d’arranger vos idées d’une maniere un peu
+plus claire.
+
+EMILIE.
+
+Oui, Maman.
+
+LA MERE.
+
+Et n’oubliez pas de dire un mot des raisons qui leur ont fait choisir
+cette habitation de préférence à une autre. Sont-ils partis de chez eux
+avec le projet d’y aller?
+
+EMILIE.
+
+Non, Maman. Il y a eu une tempête, parce qu’ils étoient embarqués... Ah!
+tenez, je me souviens, ils demeuroient à Bruxelles, ils alloient en
+Italie, & ils sont obligés de rester là.
+
+LA MERE.
+
+Ils ont pris un chemin bien singulier. Je ne vois pas trop comment ils
+ont fait pour aller par mer de Bruxelles sur les Alpes. Cela est
+impossible.
+
+EMILIE.
+
+Oh, l’histoire est bien longue; je n’ai pas tout retenu, & mon frere a
+dit qu’il la reliroit encore.
+
+LA MERE.
+
+Je vous conseille d’en faire autant, si vous voulez la conter. Lisez-la
+jusqu’à ce que les événements soient si bien dans votre tête, que vous
+puissiez y mettre un peu plus d’ordre.
+
+EMILIE.
+
+Oui, Maman... Mais est-ce que cela est vrai?
+
+LA MERE.
+
+Je n’y vois rien d’impossible, & à travers le pot-pourri que vous en
+avez fait, j’apperçois même qu’elle peut être fort intéressante, &
+qu’elle est une preuve de la force de l’amitié fraternelle.
+
+EMILIE.
+
+Oh! oui, ces deux freres s’aimoient bien... tenez, Maman, autant que
+j’aime mon frere.
+
+LA MERE.
+
+Vous l’aimez donc beaucoup?
+
+EMILIE.
+
+Oui, Maman.
+
+LA MERE.
+
+Mais pourquoi donc vous disputez-vous toujours?
+
+EMILIE.
+
+Oh! c’est pour jouer; & puis il prend mes joujoux.
+
+LA MERE.
+
+Vous n’êtes donc pas disposée à tout partager avec lui?
+
+EMILIE.
+
+Pardonnez-moi, Maman; & mon argent aussi, & mon goûter aussi. Hier je
+l’ai partagé avec lui!
+
+LA MERE.
+
+C’est très-bien fait; mais il faut cependant changer le genre de vos
+amusements & ne plus vous disputer ainsi. Vous n’aimez pas à être
+contrariée, Emilie, & vous contrariez les autres! Cela n’est pas juste.
+D’ailleurs cela est mal honnête, laissez ce ton à la petite Demoiselle
+aux nœuds de manches, & prenez celui de votre état & d’une fille bien
+née.
+
+EMILIE.
+
+Maman, vous direz donc la même chose à mon frere?
+
+LA MERE.
+
+Je la lui dirois aussi, s’il se mettoit dans le cas de mériter cet avis;
+mais rien n’est moins nécessaire avec lui, car il est très-complaisant.
+
+EMILIE.
+
+Maman, je crois qu’on aime mieux mon frere que moi!
+
+LA MERE.
+
+Qui croyez-vous qui aime mieux votre frere que vous?
+
+EMILIE.
+
+Mais tous ceux qui viennent ici. Depuis un mois qu’il est avec vous, on
+lui donne des louanges toute la journée, & à moi l’on ne dit mot.
+
+LA MERE.
+
+Quelle peut être la raison de cette distinction?
+
+EMILIE.
+
+Je ne sçais pas, Maman, je voudrois bien la sçavoir.
+
+LA MERE.
+
+Il faut la chercher, ma fille, & vous la trouverez.
+
+EMILIE.
+
+Maman, aidez-moi à la trouver.
+
+LA MERE.
+
+Je le veux bien; mais commencez par me dire ce que vous imaginez,
+n’importe quoi.
+
+EMILIE.
+
+Oh! cela sera bientôt dit; je pense qu’apparemment il est plus aimable
+que moi.
+
+LA MERE.
+
+Oui, mais vous avez de quoi l’être autant que lui, si vous voulez.
+
+EMILIE.
+
+Oui, Maman? Et comment cela?
+
+LA MERE.
+
+C’est qu’il est doux; c’est qu’il est complaisant; c’est qu’il écoute
+quand on lui parle; c’est qu’il profite des avis qu’on lui donne, &
+qu’il n’a point d’humeur.
+
+EMILIE.
+
+Oui, c’est laid l’humeur, on ne plaît donc pas avec de l’humeur?
+
+LA MERE.
+
+Oh! pour cela non.
+
+EMILIE.
+
+Eh bien! je n’en aurai plus; car je veux plaire absolument, absolument.
+
+LA MERE.
+
+Et comment vous y prendrez-vous pour n’avoir pas d’humeur?
+
+EMILIE.
+
+Quand elle voudra venir, je la renverrai.
+
+LA MERE.
+
+Et vous croyez qu’elle s’en ira?
+
+EMILIE.
+
+Oui, sûrement Maman. Oh bon, je l’ai chassée souvent comme cela!
+
+LA MERE.
+
+Oh que non, Emilie, ce n’est pas comme cela qu’il faut s’y prendre!
+
+EMILIE.
+
+Et comment faut-il donc faire?
+
+LA MERE.
+
+Il faut sçavoir d’abord, qu’est-ce qui la fait venir?
+
+EMILIE.
+
+Oh ça, je n’en sçais rien! Elle vient comme une folle à propos de
+bottes, au moment où j’y pense le moins.
+
+LA MERE.
+
+Elle ne vient pourtant pas sans raison, & je le sçais bien; c’est que
+vous craignez de vous donner de la peine. Vous êtes paresseuse
+naturellement.
+
+EMILIE.
+
+Croyez-vous, Maman?
+
+LA MERE.
+
+Oui j’en suis sûre. Vous avez l’esprit paresseux, voyez vous-même.
+
+EMILIE.
+
+Mais je vais pourtant toujours de bon cœur à l’étude.
+
+LA MERE.
+
+Cela est vrai! mais dès qu’il faut faire quelque effort, soit de
+mémoire, soit d’application, vous ne vous en sentez pas la force, &
+l’humeur vous gagne.
+
+EMILIE.
+
+Mais quand je suis parvenue à la vaincre, j’apprens comme un petit ange
+ensuite.
+
+LA MERE.
+
+Et quand vous jouez, & qu’il vous arrive la plus petite contrariété,
+vous aimez mieux laisser là vos jeux que de la surmonter; vous êtes
+pourtant fâchée de ne pas jouer, & l’humeur vous gagne.
+
+EMILIE.
+
+Cela est vrai, & cela m’humilie.
+
+LA MERE.
+
+Vous avez raison d’en être honteuse; car l’humeur est un aveu de notre
+foiblesse, & il est fâcheux & humiliant de s’avouer & de montrer aux
+autres qu’on est si foible.
+
+EMILIE.
+
+Tout le monde voit donc cela?
+
+LA MERE.
+
+Oui, certainement. Rien ne s’apperçoit si vîte que l’humeur. Si vous
+voulez vous en corriger, il faut commencer par n’être plus paresseuse, &
+par vous soumettre aux contradictions; alors vous acquerrez la force de
+n’avoir plus d’humeur. Sçavez-vous, Emilie, pourquoi vous êtes occupée
+toute la journée de rubans, de pompons, d’ajustements?
+
+EMILIE.
+
+Pourquoi, Maman?
+
+LA MERE.
+
+C’est que vous êtes paresseuse.
+
+EMILIE.
+
+Je ne comprens pas cela.
+
+LA MERE.
+
+C’est que vous êtes paresseuse & ignorante, & que pour penser à toutes
+ces fadaises, votre esprit, votre mémoire n’ont aucun effort à faire.
+Voilà pourquoi vous les préférez.
+
+EMILIE.
+
+Mais, Maman, je parle souvent d’autre chose & j’écoute.
+
+LA MERE.
+
+Oui, vous écoutez quand il est question de choses que vous connoissez;
+acquérez donc promptement de nouvelles connoissances, si vous voulez
+vous amuser sans gêne & sans humeurs, des conversations que l’on tient
+quelquefois devant vous.
+
+EMILIE.
+
+Oh! je vais faire tout mon possible, Maman, je vous assure... Que
+ferons-nous aujourd’hui, Maman?
+
+LA MERE.
+
+Vous allez vous promener avec votre bonne & votre frere.
+
+EMILIE.
+
+Et vous donc, Maman?
+
+LA MERE.
+
+Moi, je vais sortir, j’ai quelques affaires.
+
+EMILIE.
+
+Rentrez-vous de bonne heure?
+
+LA MERE.
+
+Le plutôt que je pourrai.
+
+EMILIE.
+
+Ah! tant mieux, Maman; car nous sommes bien contents, mon frere & moi,
+quand nous sommes avec vous.
+
+
+
+
+ONZIEME CONVERSATION.
+
+
+EMILIE.
+
+Maman, je viens de me promener aux Thuileries.
+
+LA MERE.
+
+Vous y êtes-vous amusée, ma fille?
+
+EMILIE.
+
+Mon Dieu non, Maman, je vous assure.
+
+LA MERE.
+
+Pourquoi donc?
+
+EMILIE.
+
+On m’a fait un fort vilain compliment.
+
+LA MERE.
+
+Et qui cela?
+
+EMILIE.
+
+Une Dame & un Monsieur qui passoient.
+
+LA MERE.
+
+Qu’est-ce donc qu’ils vous ont dit?
+
+EMILIE.
+
+Ils ont dit en passant que j’étois bien noire.
+
+LA MERE.
+
+Et cela vous a empêché de vous amuser?
+
+EMILIE.
+
+Mais oui, Maman, j’ai été fâchée.
+
+LA MERE.
+
+Cela n’en valoit pas la peine.
+
+EMILIE.
+
+Est-ce que ce n’est pas vilain d’être noire?
+
+LA MERE.
+
+Quand on est blanche, c’est un agrément de plus; quand on est noire,
+c’est un agrément de moins: voilà tout.
+
+EMILIE.
+
+Mais quand on est noire, on est laide.
+
+LA MERE.
+
+Et quand on est laide, on est donc bien malheureuse selon vous?
+
+EMILIE.
+
+Est-ce qu’on ne l’est pas?
+
+LA MERE.
+
+Je vous le demande. Vous sçavez bien que vous n’êtes pas jolie jusqu’à
+présent. Vous trouvez-vous bien à plaindre?
+
+EMILIE.
+
+Non, Maman.
+
+LA MERE.
+
+Cela ne vous a jamais empêché de rire, de danser, de vous réjouir.
+
+EMILIE.
+
+Oh! pour cela non.
+
+LA MERE.
+
+Eh bien, répondez vous-même à votre question, croyez-vous la beauté
+nécessaire au bonheur?
+
+EMILIE.
+
+Je vois bien que non. Mais, Maman, je n’étois pas si noire l’année
+passée, & je n’étois pas si laide.
+
+LA MERE.
+
+Cela est vrai. C’est que vous avez été beaucoup au soleil & à la
+campagne au grand air... Ainsi vous voyez bien que vous seriez très à
+plaindre si vous faisiez dépendre votre bonheur de la beauté de votre
+teint.
+
+EMILIE.
+
+Pourquoi, Maman?
+
+LA MERE.
+
+Puisqu’il est si aisé à gâter, vous courriez risque à tout moment d’être
+malheureuse.
+
+EMILIE.
+
+Ah! oui, vraiment. Je ne pourrois ni aller promener, ni rien faire.
+J’aime mieux être laide & me divertir.
+
+LA MERE.
+
+Voilà pourquoi toutes les personnes raisonnables & sensées tâchent de se
+procurer des avantages moins fragiles, qui établissent le bonheur d’une
+maniere plus solide, & qui les dédommagent de la beauté qu’elles n’ont
+pas, ou qui se perd du moins avec les années.
+
+EMILIE.
+
+Et comment faut-il faire, Maman?
+
+LA MERE.
+
+Je vous en ai indiqué déja plus d’un moyen.
+
+EMILIE.
+
+Maman, ayez la bonté de me le dire encore.
+
+LA MERE.
+
+Votre expérience ne vous a-t-elle encore rien appris là-dessus?
+
+EMILIE.
+
+Oui, quand je suis contente de moi d’abord, & puis quand j’ai pu faire
+plaisir à quelqu’un, oh! je suis heureuse! heureuse!
+
+LA MERE.
+
+Eh bien, voilà un bonheur dont rien ne peut vous priver, dès que vous
+êtes assez bien née pour le sentir & pour le goûter. Faire plaisir aux
+autres, secourir un malheureux qui souffre, le consoler dans ses peines,
+y prendre part, cacher les fautes des autres, les excuser dans leurs
+foiblesses, oublier le mal & le méchant, parce que son idée trouble &
+dégoûte: en un mot, être juste envers les autres & envers vous-même.
+
+EMILIE.
+
+Maman, je voudrois apprendre cela par cœur pour ne jamais l’oublier.
+
+LA MERE.
+
+Quand vous serez un peu plus grande, Emilie, je vous donnerai un Livre à
+lire & même à apprendre par cœur, où vous trouverez presque tous ces
+principes réunis.
+
+EMILIE.
+
+Ah, Maman, à présent, je vous en prie, je vous en prie, je vous demande
+en grace!
+
+LA MERE.
+
+Il y a dans ce Livre des choses fort au-dessus de votre portée.
+
+EMILIE.
+
+Mais, Maman, seulement un petit endroit à apprendre par cœur, je vous
+demande en grace, je vous promets que vous serez bien contente de moi.
+Tenez, je serai sage. Ah, ma bonne Maman!... Ah! vous souriez; c’est
+bon.
+
+LA MERE.
+
+Eh bien, je vous en ferai un extrait au premier moment que j’aurai de
+libre, & je vous le donnerai.
+
+EMILIE.
+
+Ah, Maman, que je vous remercie! Que vous êtes bonne! Sera-ce bientôt?
+
+LA MERE.
+
+Oui; mais reprenons notre conversation.
+
+EMILIE.
+
+Oui, Maman... Eh bien, tenez, je ne sçais plus moi, où nous en étions.
+
+LA MERE.
+
+Tant pis; car pour être heureuse, il ne faut pas avoir une tête de
+linotte.
+
+EMILIE.
+
+Maman, je voulois vous demander... Qu’est-ce que c’est qu’un extrait?
+
+LA MERE.
+
+C’est de ne prendre d’un ouvrage que ce qui vous interesse en laissant
+tout le reste. Par exemple, dans celui dont je vous parle, je
+transcrirai tout ce qui a rapport aux principes que vous desirez graver
+dans votre tête & dans votre cœur, & je laisserai tout ce qui est
+étranger. Cela s’appelle extraire un ouvrage, faire un extrait.
+
+EMILIE.
+
+J’entens... Eh bien, Maman, qu’est-ce que vous voulez bien me dire
+encore?
+
+LA MERE.
+
+Nous parlions des différents objets sur lesquels il faut fonder son
+bonheur.
+
+EMILIE.
+
+Ah! oui, j’ai bien retenu.
+
+LA MERE.
+
+Retenez bien aussi qu’un des plus sûrs & des plus indépendants de tout
+événement, c’est le goût du travail & de l’occupation, parce qu’il nous
+rend indépendants des autres, comme je vous l’ai déja dit.
+
+EMILIE.
+
+Oui; c’est il y a aujourd’hui huit jours que nous avons dit cela.
+
+LA MERE.
+
+L’occupation est une distraction sûre quand on a des peines & des
+contradictions. C’est une ressource contre l’ennui. La lecture, les
+talents, l’ouvrage, en un mot toutes les diverses occupations auxquelles
+peuvent se livrer les personnes de notre sexe, qui, comme vous,
+reçoivent une bonne éducation, sont une compagnie toujours prête, avec
+laquelle on ne craint pas de suites fâcheuses, ni de mauvais
+compliments, comme vous en a fait votre Dame des Thuileries.
+
+EMILIE.
+
+Oh! Maman, laissons cette Dame, je vous en prie, je suis fâchée...
+
+LA MERE.
+
+De quoi?
+
+EMILIE.
+
+De m’être fâchée.
+
+LA MERE.
+
+Eh bien, vous en tirerez du profit; & les fautes qui tournent à profit
+sont moins fâcheuses que d’autres à votre âge. Mais comme vous dites,
+laissons cette conversation. Comme je suis contente de vous, il faut que
+je vous lise un Conte de Fée qui a assez de rapport à notre
+conversation.
+
+EMILIE.
+
+Ah, ma chere Maman, que vous êtes bonne! Est-il vrai ce Conte?
+
+LA MERE.
+
+Autant que peut l’être un Conte de Fée; la morale n’en est point
+exagérée, elle est vraie, la fable ne l’est pas. Ecoutez-vous?
+
+EMILIE.
+
+Oui, Maman.
+
+LA MERE.
+
+La Princesse Régentine, Souveraine de l’Isle Heureuse, avoit deux
+filles, qui toutes deux pouvoient se promettre de faire un jour des
+mariages avantageux. Elles étoient riches & de grande naissance.
+Régentine jouissoit d’une excellente réputation; & l’on sçavoit qu’elle
+n’avoit rien épargné pour l’éducation de ses filles, & qu’elle ne les
+avoit jamais perdues de vue. Elles avoient toutes deux beaucoup
+d’esprit. L’aînée étoit belle comme un Ange, ce qui l’avoit fait nommer
+Céleste. Elle avoit un caractére vif & gai. La cadette, qu’on nommoit
+Reinette parce qu’elle étoit ronde comme une pomme, étoit laide, & avoit
+d’ailleurs tout autant d’agrément que sa sœur dans le caractére.
+
+Régentine voyoit beaucoup de monde. Ses filles étoient toujours avec
+elle. Chacun se récrioit sur la beauté de Céleste; tout le monde lui
+adressoit la parole, & personne ne disoit rien à Reinette. Quelquefois
+on rioit de ses reparties; on disoit qu’elle avoit de l’esprit, mais que
+son aînée en avoit autant qu’elle, & que sa figure étoit si séduisante
+qu’on ne pouvoit pas s’empêcher de s’occuper d’elle de préférence...
+
+EMILIE.
+
+Quel âge avoit-elle, Reinette?
+
+LA MERE.
+
+Elle avoit treize ans.
+
+EMILIE.
+
+Et l’aînée?
+
+LA MERE.
+
+Elle en avoit près de quinze. Reinette se désoloit d’être ainsi
+délaissée; elle en avoit même quelquefois de l’humeur. Sa mere, qui les
+jugeoit très-bien toutes deux, leur dit un jour: «Mes enfants, il y a
+long-temps que je vous examine l’une & l’autre en silence. J’étudie
+votre caractére. Vous êtes sœurs, vous ne devez rien avoir de caché
+l’une pour l’autre; votre bonheur réciproque doit vous toucher
+également. Il ne peut rien arriver à l’une de vous que l’autre n’y
+prenne part. Malheur, plaisir, bonheur, en un mot l’amitié entre deux
+sœurs est si intime, que tout doit être commun. Je vais vous faire part
+de mes remarques; d’ailleurs il est temps que je vous révéle un secret
+que je vous ai toujours tenu caché pour ne pas vous affliger.» Céleste &
+Reinette prierent leur mere de vouloir bien les en instruire. «Vous, ma
+fille, dit-elle à l’aînée, la nature vous a accordé une figure
+distinguée, & c’est un des moindres dons que le Ciel pouvoit vous faire.
+La beauté est souvent plus nuisible qu’utile au bonheur. D’ailleurs
+c’est un avantage passager; quand vous aurez atteint l’âge de vingt ou
+vingt-cinq ans, chaque jour apportera une petite dégradation à votre
+beauté; & si vous continuez à fonder sur elle votre bonheur, vous vous
+trouverez insensiblement fort à plaindre & sans ressource. Vous vous
+enyvrez journellement des hommages & des complaisances que vos charmes
+vous attirent. Vous y bornez votre existence. Vous vous accoûtumez
+peu-à-peu à penser que tout est fait dans le monde pour être soumis à
+vos volontés. Il arrive de-là que la plus legere contradiction est pour
+vous un malheur, & que vous trouvez injustes tous ceux qui ne vous
+admirent pas; vous ne prévoyez pas, comme je l’ai dit souvent, que c’est
+dès la grande jeunesse & tout en jouissant de ses belles années, qu’il
+faut se prémunir contre les événements de la vie, & se préparer des
+ressources sûres contre l’adversité & les inconvénients d’un âge plus
+avancé. C’est dès-à-présent qu’il faut établir votre bonheur sur des
+fondements solides. Je vous ai dès l’enfance donné des principes qui me
+répondent de votre vertu & de votre honnêteté. Je vous ai donné des
+maîtres pour vous instruire & multiplier vos connoissances; vous auriez
+pu en acquérir beaucoup, car vous avez de l’esprit; mais vous négligez
+vos études, vous n’êtes occupée que de votre toilette & de vos
+ajustements. Vous avez beau faire; ils ne vous dédommageront pas dans
+quelques années de votre beauté perdue.»
+
+«L’exemple de votre sœur vous a donné la même tournure, Reinette. Vous
+vous affligez de n’être point jolie; vous en avez de l’humeur, & vous
+passez des heures entieres devant votre miroir, pour voir si, à force de
+pompons, la beauté n’arrivera pas. Vous avez beau faire, mes enfans, je
+le répéte, Céleste ne sera pas toujours belle, & vous, Reinette, vous
+resterez comme vous êtes. Croyez-moi, au lieu de perdre votre temps dans
+des regrets inutiles, travaillez à vous dédommager de la beauté qui vous
+manque. Chacune de vous a été douée en naissant de divers avantages.
+Céleste a reçu la beauté, mais la Fée Prévoyante, qu’on oublia d’inviter
+à mes couches, n’a jamais voulu depuis se laisser fléchir en sa faveur,
+& a prononcé qu’elle ne verroit jamais plus loin que le bout de son nez
+sur tout ce qui concerne les événements de la vie. La Fée Prudente eut
+pitié de mes alarmes. Je ne puis, me dit-elle, m’opposer aux volontés de
+Prévoyante, qui est mon ancienne. J’ai vu dans le Livre des Destinées,
+qu’un sort heureux attend Céleste, mais elle n’en jouira que lorsqu’elle
+aura perdu sa beauté, & qu’elle aura pu faire naître une passion sans le
+secours de ses charmes.
+
+«Vous voyez, ma fille, continua-t-elle, en adressant la parole à
+Céleste, que vous avez un grand intérêt à profiter de mes conseils, &
+que vous avez grand tort de n’être occupée que de votre beauté, qui sera
+toujours un obstacle à votre bonheur.
+
+«La faute que j’avois faite en vous mettant au monde, me rendit
+attentive, lorsque votre sœur naquit. J’envoyai huit jours d’avance
+inviter Prévoyante & ma bonne amie Prudente; ma marraine la Fée
+Lumineuse ne fut point oubliée: la Fée Beauté étoit absente & ne put pas
+venir; mais elle m’envoya sa cousine issue de germaine, Laidronette.
+Elles vous reçurent, Reinette, & vous prirent l’une après l’autre entre
+leurs bras. Laidronette vous doua d’une physionomie spirituelle & vive.
+La Fée Lumineuse vous donna l’aptitude à tous les talents, & vous doua
+de fermeté & de courage. Prévoyante, qui est rancuniere, vous permit
+seulement d’être réfléchie, mais ne vous accorda la prévoyance que
+lorsque vos malheurs vous auroient éclairée. Et moi, s’écria promptement
+la Fée Prudente, je la doue du talent d’être heureuse au milieu de
+l’adversité. Lumineuse ajoûta, j’y consens, & pour multiplier son
+bonheur, je la doue d’une ame sensible & bienfaisante. Voilà, Reinette,
+le sort qui vous attend. Nous pressâmes en vain Prévoyante de
+s’expliquer sur les malheurs dont vous êtes menacée, elle s’est obstinée
+au silence. C’est à vous, mes filles, à profiter de ce que je viens de
+vous révéler; vous, Céleste, en vous efforçant de plaire par votre
+caractére & par votre esprit, sans le secours de vos charmes; vous,
+Reinette, en acquérant promptement des connoissances & des talents, pour
+vous en faire des ressources dont il paroît que vous aurez besoin.»
+
+EMILIE.
+
+Est-ce que c’est déja tout, Maman?
+
+LA MERE.
+
+Oh! que non.
+
+EMILIE.
+
+Tant mieux, car cela m’amuse bien.
+
+LA MERE.
+
+Ce discours fit peu d’impression sur Céleste. Une visite arriva, on la
+trouva belle comme un Ange; elle oublia bientôt l’Oracle, & ne pensa
+qu’au plaisir de plaire & d’entendre louer sa beauté. Reinette fit
+quelques réflexions, fut touchée des alarmes de sa mere, résolut de
+s’appliquer davantage au dessein, à la musique, à la lecture; mais elles
+étoient l’une & l’autre priées à un bal: l’heure de la toilette arriva,
+elles y coururent avec le même empressement & le même désouci, que si
+elles n’avoient rien appris de leur sort à venir.
+
+Céleste trouva dans sa chambre un bel habit de bal de satin bleu &
+argent, dont chaque falbalas étoit attaché avec un diamant jaune. La Fée
+Prévoyante l’avoir envoyé, afin de la séduire & de lui faire oublier
+plus promptement les avis de sa mere. Ce présent produisit tout l’effet
+qu’elle en attendoit. Céleste ne se possédoit pas de joie. Elle courut
+montrer à Reinette son bel habit. Celle-cy, qui étoit encore un peu
+occupée de la conversation qu’elle venoit d’avoir, fut affligée pour sa
+sœur de l’yvresse où elle la voyoit. Elle alloit lui communiquer ses
+réflexions lorsque la fenêtre de son appartement s’ouvrit, & elles
+virent tout-à-coup entrer quatre pigeons, blancs comme la neige. Ils
+portoient une grande corbeille, qu’ils poserent aux pieds de Reinette;
+elle s’ouvrit toute seule: les quatre pigeons déployerent un bel habit
+de satin couleur de Rose & argent, pareil à celui de Céleste, & relevé
+par des émeraudes. C’étoit encore un présent de Prévoyante qui prévoyoit
+tout. Les quatre pigeons, après s’être acquités de leur commission, s’en
+allerent par le même chemin, & la fenêtre se referma. Reinette fut
+bientôt aussi éblouie que sa sœur. Régentine, qui vit l’impression que
+les présents faisoient sur l’esprit de ses filles, fut un moment tentée
+de les leur ôter, mais la crainte d’attirer encore de plus grands
+malheurs sur elles, l’arrêta.
+
+Dans cette perplexité, elle se retira dans son boudoir; elle appella
+intérieurement Prudente à son secours, qui lui apparut tout-à-coup.
+«Vous avez raison, lui dit la Fée, d’être inquiette de l’effet que ces
+présents peuvent produire sur vos filles. Vous n’en connoissez pas
+encore tout le danger. Ils ont la vertu d’ôter à celles qui les portent
+la réflexion & la mémoire, & de ne les rendre sensibles qu’au plaisir de
+s’admirer. Je vous ai déja dit, que je ne pouvois rien changer à la
+destinée de Céleste, il faut qu’elle subisse son sort. Quant à Reinette,
+je viens de lui faire trouver sur sa toilette une parure de tête, qui la
+garantira du fort jetté sur son habit. Toutes les fois qu’elle se
+trouvera exposée à faire mauvais usage de ses réflexions, (car elle n’en
+feroit que de fausses) les roses qu’elle aura dans sa tête la piqueront
+si fort qu’elle en perdra de vue ce qui l’occupoit, & que, lasse de ce
+supplice, elle quittera d’elle-même sa parure.» Régentine remercia
+beaucoup la Fée. «Ce n’est pas tout, reprit-elle; voici un miroir que je
+vous donne, qui a la vertu de faire voir les objets tels qu’ils sont.
+Aussi-tôt que vos filles commenceront à être lasses du bal, présentez
+leur ce miroir, & suivez exactement ce que, dans le premier mouvement de
+surprise, elles vous prieront de faire.» En finissant ces mots elle
+disparut.
+
+Régentine plus tranquille, mit son miroir dans sa poche, & revint
+assister à la toilette de ses filles, qui étoient déja prêtes à partir.
+Reinette lui montra les roses & les pierreries qu’elle avoit trouvées
+sur sa toilette & dont elle s’étoit parée, & après maintes & maintes
+folies que la joie fit dire aux deux sœurs, elles partirent pour le bal.
+
+Elles éblouirent toute l’assemblée. Céleste étoit si belle qu’on ne
+pouvoit pas soûtenir sa vue. Elle eut comme à l’ordinaire, la préférence
+sur sa sœur; mais Reinette étoit si contente de sa parure, si gaie, si
+yvre, qu’elle ne s’en appercevoit pas, & qu’elle se croyoit aussi belle
+que Céleste, ce qui revenoit au même.
+
+Le Prince Colibri pensa perdre la tête en voyant danser Céleste. Il
+forma dès cet instant le projet de la demander en mariage. Céleste reçut
+avec complaisance tous les hommages de cette brillante assemblée, & elle
+pensoit en elle-même qu’il n’y avoit pas de bonheur plus grand sur la
+terre que d’être belle, & d’avoir un habit de satin bleu & argent relevé
+de topases. La même réflexion venoit à Reinette sur son habit couleur de
+rose & argent relevé d’émeraudes; car ces deux habits ayant reçu de la
+Fée Prévoyante le même pouvoir, la même idée vint en même temps aux deux
+sœurs. Reinette porta la main à la tête & jetta un cri qui fit retourner
+tout le monde; chacun s’empressa de la secourir, mais elle ne pouvoit
+définir ce qu’elle avoit senti. Tout ce qu’on lui dit d’obligeant excita
+en elle un mouvement de sotte vanité, qui lui valut une seconde piquure
+plus forte encore que la premiere. Elle jetta un second cri. Elle dit
+alors qu’il lui avoit pris subitement une douleur insupportable à la
+tête, mais qu’elle avoit presque disparu. Elle remercia beaucoup ceux
+qui s’empressoient autour d’elle, & elle recommença la danse comme si de
+rien n’étoit. Ce ne fut pas pour long-temps. En passant devant une
+glace, les deux sœurs se contemplerent avec tant de satisfaction, qu’une
+troisieme piquure, plus longue & plus forte que les précédentes, faillit
+à la faire mal. Comme elle pensoit juste, tant que la piquure se faisoit
+sentir elle n’osa crier, de peur qu’à la fin on ne la prît pour folle.
+Elle chercha sa mere. Elle l’apperçut dans un coin de la sale. Elle lui
+vit les larmes aux yeux de la folie & de l’extravagance de ses filles.
+Son premier mouvement fut d’aller se jetter dans ses bras; mais la
+piquure s’affoiblit, & elle cessa de la sentir en donnant la main à un
+Cavalier qui vint la prier à danser. Enfin le plaisir & la vanité
+l’enyvrerent tellement, & les piquures devinrent si fréquentes & si
+continues que l’une n’attendoit pas l’autre.
+
+Ce fut alors qu’elle vint supplier sa mere de quitter promptement le
+bal. Heureusement pour elle, Céleste fit un faux pas en dansant, qui lui
+donna le même desir. Alors Régentine tira son miroir de sa poche, & leur
+dit: «Voyez vous-mêmes si vous n’avez pas perdu quelques pierreries.»
+Elles se regarderent toutes deux en même-temps. Céleste fit un éclat de
+rire, & Reinette fut si humiliée qu’elle se cacha de ses deux mains.
+«Maman, dit-elle, faites chercher par-tout ces vilains pigeons, qu’ils
+reprennent leur habit, je ne veux plus le voir. Et moi, dit Céleste, je
+vous prie, Maman, faites-moi peindre comme cela, pour que je ne sois
+plus tentée de m’habiller de même. J’ai l’air d’une folle.»
+
+EMILIE.
+
+Mais qu’est-ce qu’elles avoient donc vu dans le miroir, Maman?
+
+LA MERE.
+
+Vous êtes bien pressée, Emilie, j’allois vous le dire. Eh bien! dans ce
+miroir elles étoient si repetissées, elles paroissoient si petites, si
+petites, qu’un enfant qui vient de naître ne l’est pas davantage.
+Céleste n’apperçut dans sa tête que des hochets, des poupées, des
+polichinels & toutes sortes de jouets d’enfants, au lieu des fleurs
+qu’elle croyoit y avoir, & elle vit dans un coin de la sale la plûpart
+de ceux qui lui avoient prodigué tant d’éloges, la tourner en ridicule &
+lever les épaules de pitié en parlant d’elle.
+
+Reinette vit toutes ses roses changées en épines. Son extrême parure lui
+parut faire un contraste ridicule avec sa figure qui n’étoit pas jolie,
+& elle entendit qu’on disoit quand elle partit, c’est dommage qu’avec de
+l’esprit on soit si ignorante & si frivole: Céleste & Reinette ne
+sçavent que sauter & rire comme des enfants. Régentine, qui a tant de
+mérite, est bien à plaindre d’avoir de tels hannetons à gouverner.
+
+De retour chez elle, Régentine fit monter à cheval quatre de ses Pages
+pour chercher par-tout quatre pigeons blancs. Elle donna ordre aussi
+qu’on lui amenât le meilleur Peintre. En attendant, elle & ses filles se
+mirent au lit. Mais Céleste fut obligée de coucher toute habillée. Son
+habit resta collé sur son corps, quelqu’effort qu’on fît pour l’en
+débarrasser. Celui de Reinette tomba de lui-même dès qu’elle fut dans sa
+chambre. Il n’y eut que les fleurs qu’on ne put jamais détacher de sa
+coëffure. Ce qui lui fit faire des rêves couleur de rose.
+
+A l’instant de son réveil, Régentine demanda si ses Pages étoient de
+retour. On lui dit qu’il y en avoit trois qui avoient parcouru en vain
+ses Etats, qu’ils n’avoient jamais pu trouver quatre pigeons blancs.
+Quant au Peintre, il y avoit une heure qu’il attendoit le réveil des
+Princesses. Régentine fit venir Céleste, & le Peintre commença aussi-tôt
+son portrait. A mesure que le tableau s’avançoit, l’habit de Céleste se
+détachoit de lui-même; & le portrait achevé, elle se trouva vêtue de
+blanc, d’une toile très fine & sur laquelle se trouvoient peintes toutes
+sortes de mouches & de papillons.
+
+Tandis qu’on peignoit Céleste, le quatrieme Page arriva tout essoufflé,
+& tout en nage. Il avoit parcouru, ainsi que ses camarades, tous les
+Etats de Régentine, & tout aussi inutilement qu’eux. Il s’en revenoit
+tristement, lorsqu’il apperçut au coin d’un bois une petite vieille qui
+donnoit à manger à quatre pigeons blancs. Il conduisit au grand galop
+son cheval vers elle. La vieille, le prenant pour un voleur, remit
+promptement ses pigeons dans un panier & s’enfonça dans le bois. Le Page
+y arriva presque en même temps qu’elle; mais il ne comprit pas comment
+elle avoit pu faire, car le bois étoit si touffu qu’on ne pouvoit y
+pénétrer. Il tourna long-temps sans pouvoir trouver l’entrée; il alloit
+renoncer à son entreprise lorsqu’il vit auprès de lui une jolie petite
+fille qui lui présenta un panier de chenevis. «Mon beau Seigneur, lui
+dit-elle, voulez-vous acheter mon reste? J’ai là aussi de belles pommes;
+croyez-moi, vous ferez bien de les acheter; & puis vous ferez une bonne
+action, car j’ai ma mere bien malade, elle m’a donné tout cela à vendre,
+& je n’ai encore rien vendu d’aujourd’hui.» Le Page prit une de ses
+pommes, il mouroit de soif; il la mangea avec avidité & la trouva
+délicieuse. Il lui vint en esprit, qu’en jettant du chenevis devant le
+bois, cela attireroit peut-être les pigeons, & enchanté de cette
+heureuse rencontre, il donna à la petite fille tout ce qu’il avoit
+d’argent dans sa poche, & elle s’en alla très-contente. Aussi-tôt le
+Page se mit à semer du chenevis le long des charmilles, & bientôt il
+entendit le roucoulement des pigeons. Il essaya d’entrer dans le bois;
+mais cela lui fut impossible. Il jetta de nouveau du chenevis, & il vit
+paroître les quatre pigeons. La vieille suivoit le plus vîte qu’il lui
+étoit possible. Il voulut prendre ces pigeons qui alloient de branches
+en branches, mais ils lui échapoient toujours. Enfin, voyant que la
+vieille étoit hors d’haleine: «Remettez-moi vos quatre pigeons, lui
+dit-il, & je vous donnerai des pommes pour vous rafraîchir.--Ne perdez
+pas votre temps à en offrir, lui cria-t-elle, jettez-les contre la
+charmille jusqu’à ce qu’il n’y en ait plus dans le panier.» Le page
+obéit à la vieille, & s’en trouva bien; car la charmille prit feu &
+s’enflamma à mesure qu’il jettoit les pommes. La vieille rappella ses
+pigeons, qui vinrent se percher sur sa tête & sur ses épaules, & tout le
+bois fut consumé sans qu’il lui en coûtât un cheveu, ni une plume à ses
+pigeons. Le Page comprit alors qu’il avoit à faire à une Fée, & se
+prosterna devant elle. «Vous êtes courageux & constant, mon beau jeune
+homme, lui dit-elle, & vous en recevrez la récompense. Ramassez votre
+chenevis & mettez-le dans vos poches pour nourrir mes pigeons, &
+marchons; car la Princesse Régentine nous attend avec impatience.» Il
+obéit sans hésiter, tant il étoit rempli de vénération pour elle.
+
+Lorsque la vieille fut seule avec la Princesse, elle se fit connoître
+pour la Fée Prudente. «Aussi-tôt que je vous eus quittée hier, lui
+dit-elle, je courus m’emparer des pigeons de Prévoyante; car ce ne sont
+qu’eux qui puissent débarrasser Reinette de son habit. Je m’étois
+auparavant munie de la permission de notre Souveraine, qui me donna une
+de ses filles d’honneur pour me secourir des piéges que me tendroit
+Prévoyante. En effet, dès que votre Page parut, je vis en même temps un
+faucon prêt à fondre sur les pigeons. Je connus qu’il étoit envoyé par
+mon ancienne, & je me retirai dans le bois. Aussi-tôt il s’éleva une
+charmille impénétrable. La fille d’honneur de la Souveraine vint à mon
+secours, en donnant au Page les moyens d’abbatre le bois enchanté, & me
+voilà! Ne perdons point de temps, remettons l’habit dans la corbeille!
+Dès que les pigeons seront envolés, Reinette sera débarrassée de sa
+coëffure qui étoit un préservatif contre le pouvoir de Prévoyante.»
+
+Elles passerent ensemble dans l’appartement des jeunes Princesses. Elles
+trouverent le portrait achevé: mais Céleste n’en fut pas contente; car
+il la représentoit telle qu’elle devoit être, quand elle auroit perdu sa
+beauté. Reinette faisoit de profondes réflexions sur tout ce qui lui
+étoit arrivé, & le Page jettoit du chenevis aux pigeons comme la vieille
+le lui avoit recommandé. Elle donna un coup de son bâton sur les deux
+habits, qui tomberent en poussiere & s’évaporerent en fumée. Alors elle
+congédia les pigeons dont elle n’avoit plus que faire. Ils partirent en
+jettant de longs sifflements & se transformerent en hiboux. La vieille
+dit au Page qu’il pouvoit faire l’usage qu’il voudroit de ce qui lui
+restoit de chenevis. Il mettoit déja la main dans sa poche pour le
+jetter par la fenêtre: mais il la retira pleine de diamants & de pierres
+précieuses de toutes couleurs. «C’est, lui dit la Fée, la récompense de
+votre bienfaisance & de votre zéle à exécuter les ordres de Régentine.
+Vous avez offert de partager vos pommes avec moi, tandis que vous
+mouriez de faim & de soif. Je vous donne de quoi faire la fortune de
+plus d’un cadet comme vous.--Grand merci, Madame la Fée, lui répondit le
+Page, je m’en vais porter cela à ma mere.»
+
+«Souvenez-vous, Céleste, continua Prudente, de regarder ce tableau
+toutes les fois que vous voudrez vous en faire accroire. Et vous,
+Reinette, vous avez eu tout le temps de faire des réflexions sur votre
+oreiller, vous pouvez détacher vos roses & vos pierreries.--Ah! ma
+marraine, s’écria Reinette, de grace, laissez-moi au moins une des roses
+pour m’avertir toutes les fois que je serai tentée d’oublier vos
+leçons.--Je ne le peux, mon enfant, répondit la Fée; mais quand vous
+vous trouverez dans l’embarras, je vous en tirerai, si vous n’oubliez
+pas de m’appeller; car je n’ai le pouvoir de secourir que ceux qui
+m’appellent avant de prendre un parti.» Reinette en donna sa parole, la
+Fée partit, & on lui souhaita un bon voyage.
+
+Cependant le Prince Colibri...
+
+EMILIE.
+
+Mais pourquoi s’appelloit-il Colibri, Maman? Voilà un drolle de nom!
+
+LA MERE.
+
+C’est que par le pouvoir d’une méchante Fée, il avoit été transformé
+pendant plusieurs années en un oiseau qui porte ce nom. Le Prince
+Colibri avoit été si frapé de la beauté de Céleste, qu’il retourna
+promptement chez le Prince Tout-Rond, son pere, pour obtenir la
+permission de la demander en mariage. On prépara une belle ambassade. Le
+Prince Tout-Rond n’aimoit cependant pas trop les cérémonies; mais il
+sentit que dans cette occasion on ne pouvoit s’en dispenser, & il fit
+les choses de bonne grace. Son pays étoit limitrophe de celui de
+Régentine, & rien ne convenoit mieux aux intérêts des deux Cours que
+cette alliance. Aussi la demande fut-elle agréée, les préparatifs de la
+noce se firent promptement & avec la plus grande magnificence. Le pere
+de Colibri céda à son fils la souveraineté, & se réserva une seule
+Terre, où il se retira. Le mariage fut célébré, & Céleste partit avec le
+Prince son époux pour se rendre dans ses Etats, où elle fut reçue en
+Souveraine.
+
+Reinette comprit à merveille qu’elle ne seroit pas si aisée à marier que
+sa sœur. Elle pensa donc sérieusement à se consoler de n’être pas jolie,
+& à se procurer d’autres avantages. Elle prit du goût pour l’occupation
+& l’étude. Elle avoit toujours appris avec assez de facilité, mais elle
+n’approfondissoit rien; elle choisit la musique comme un genre d’étude
+qui lui parut préférable, & elle tenta de s’y perfectionner. De-là elle
+se fit un plan de lectures, les unes instructives, les autres amusantes,
+& insensiblement elle acquit un très-grand nombre de connoissances. Elle
+en retira plus d’un avantage, car indépendamment de son amusement
+journalier, l’instruction donna un nouvel agrément à son esprit, &
+bientôt elle fut plus recherchée & plus fêtée que ne l’avoit été sa sœur
+avec toute sa beauté.
+
+Le fils cadet du Prince des Trois-Étoiles, qui étoit sans apanage,
+n’ayant rien à faire dans les Etats de son pere, voyageoit pour son
+plaisir. On l’appelloit Pacifique, parce qu’il terminoit tous les
+différends & toutes les querelles qui survenoient dans sa famille. Il
+vint à la Cour de Régentine pour y passer trois semaines, mais il fut si
+enchanté de la réception qu’on lui fit, qu’il y resta trois ans. Le
+Prince Colibri lui donna des fêtes. Céleste & lui saisissoient toutes
+les occasions de montrer leur magnificence, & ils étoient si accoûtumés
+à ce genre d’amusement que, quand on étoit par hazard cinq ou six jours
+sans inventer un nouveau spectacle, ils s’ennuyoient, ils baailloient, &
+finissoient par prendre de l’humeur & par gronder tout le monde. Comme
+on se lasse de tout, quand on en abuse, Céleste & Colibri ne trouverent
+bientôt plus rien de saillant dans les plaisirs qu’on leur offroit.
+L’Intendant des menus plaisirs du Prince fut menacé d’être chassé, s’il
+ne faisoit pas mieux. Il écrivit dans tous les pays, pour requérir les
+idées de toutes les gens célébres. On lui envoya des plans, des ouvrages
+& des sujets pour les exécuter. Le Prince & la Princesse trouverent tout
+cela très-beau, mais la fête n’étoit pas finie qu’ils baailloient comme
+auparavant. Enfin on eut recours aux Fées. Quelques-unes prétendirent
+que si Céleste & Colibri s’ennuyoient, c’étoit la faute de la vie oisive
+& désœuvrée qu’ils menoient. D’autres plus indulgentes se prêterent à
+les secourir & se firent fort de les faire mourir de rire; mais le rire
+est un bien-être momentané, & ne rend pas heureux. Le Prince & la
+Princesse l’éprouverent. La Fée Fanfreluche, dont tous les revenus
+consistoient dans les contributions qu’elle tiroit des Marchandes de
+Modes & des Fabricants d’Etoffes, fit présent à Céleste de deux mois de
+son revenu pour effiloquer. Ce présent enchanta Céleste; elle effiloqua
+du matin au soir pendant quelques jours; mais cette occupation lui donna
+bientôt des vapeurs. Alors Fanfreluche ordonna un spectacle d’un nouveau
+genre. On l’établit dans une prairie en face du château, de sorte que
+Céleste pouvoit en jouir sans quitter sa chaise longue; elle n’avoit que
+la peine de tourner la tête, ce qui lui coûtoit beaucoup, car à force de
+ne rien faire, elle étoit devenue extrêmement paresseuse. Cette fête
+devoit se passer la nuit. Par le pouvoir de la Fée la prairie fut
+tout-à-coup environnée d’une colonnade d’albâtre avec des feuillages en
+or & en pierreries, montant autour des pilastres; il y avoit des
+amphithéatres dans toutes les travées où les Dames & les Seigneurs de la
+Cour étoient placés. Le peuple étoit derriere, & voyoit par le moyen de
+grandes & grosses lunettes où dix personnes pouvoient regarder à la fois
+pour la commodité du public. La Fée fit distribuer de belles tabatieres
+aux Dames & aux Seigneurs; ensuite elle donna un signal, toutes les
+tabatieres s’ouvrirent à la fois, & il sortit de chacune une jolie
+petite paire de doigts bien potelés, qui saisissant chaque spectateur
+par le nez, les forçoit à lever la tête tous en même temps, & ils virent
+dans les airs le plus beau feu d’artifice dont on eût jamais ouï parler.
+Les doigts enchantés dirigeoient leur attention avec une dextérité
+surprenante, en leur faisant tourner le nez à propos. La Princesse & le
+Prince firent de grands éclats de rire, en voyant tous ces nez en l’air.
+Mais bientôt un spectacle plus flateur s’offrit à leurs yeux. Tous les
+spectateurs prirent subitement la figure de Céleste & de Colibri, & ils
+eurent la satisfaction de se voir par-tout où ils jettoient leurs
+regards, dans différents âges & dans toutes sortes d’attitudes. Céleste
+& Colibri penserent mourir de plaisir; mais bientôt ils sentirent
+l’ennui d’eux-mêmes qui les gagnoit, & ils prierent instamment
+Fanfreluche de faire cesser le charme. Tout disparut, dès qu’ils eurent
+formé le desir. Il n’y eut que les doigts enchantés qui vinrent se
+ranger auprès de la Fée pour recevoir ses ordres. Elle les mit tous dans
+un mortier, les fit piler, & bientôt il en sortit un beau jeune homme
+que le Prince & la Princesse trouverent si aimable, qu’ils en firent
+leur favori, & ensuite leur premier Ministre. Les affaires en allerent
+beaucoup mieux, mais leur ennui accroissoit tous les jours davantage,
+leur santé se dérangea, & bientôt ils se trouverent excessivement
+malheureux.
+
+Tandis que Céleste & Colibri faisoient de vains efforts pour trouver le
+bonheur hors d’eux-mêmes, le Prince Pacifique devint tous les jours plus
+épris du mérite de Reinette, & regrettoit d’être un cadet sans apanage &
+de n’avoir pas un thrône à lui offrir. «Que je serois heureux,
+disoit-il, d’avoir une femme si douce, si modeste, si raisonnable! Elle
+est remplie de talents, & il ne lui échape jamais un mot qui puisse la
+faire soupçonner d’en avoir, & qui puisse humilier celles qui ne sont
+pas si habiles qu’elle. La pudeur & la décence, qui sont la plus belle
+parure des femmes, se remarquent dans toutes ses actions. Elle n’a de
+volonté que celle de sa mere; elle n’aura de volonté que celle de son
+mari. Elle sçait s’occuper, elle trouve ses ressources en elle-même;
+elle sera œconome. Elle est sensible, elle sera bienfaisante &
+généreuse. Ah, que n’ai-je un thrône à lui offrir!» C’étoit là son
+refrain.
+
+De son côté, Reinette n’étoit point insensible au mérite du Prince
+Pacifique, & regrettoit comme lui qu’il ne fût pas un parti sortable
+pour elle. Régentine s’apperçut de leur vœu mutuel, & en parla à sa
+fille. Reinette, qui n’avoit rien de caché pour sa mere, lui confia
+l’inclination qu’elle avoit prise pour le Prince. Régentine trouva un
+moyen de tout arranger; c’étoit de donner à Pacifique sa fille & ses
+Etats, & de ne se conserver que la régence. Elle n’en eut pas plutôt
+formé le projet, qu’il fut exécuté. On envoya des Ambassadeurs au Prince
+des Trois-Etoiles, son pere, qui se hâta de donner son consentement; &
+le jour de la noce suivit de près le retour des Ambassadeurs. Comme le
+Prince Pacifique & Reinette n’avoient pas un goût décidé pour les fêtes,
+on n’en donna pas d’extraordinaires, on se contenta de tenir grand
+appartement à la Cour de Régentine & de donner un bal paré. Ce bal
+rappella à la Princesse Reinette celui où elle avoit été deux ans
+auparavant. Ce souvenir la fit penser à la Fée Prudente, à qui elle
+avoit tant d’obligations. Elle rougit en réfléchissant qu’elle avoit
+négligé de la consulter sur son mariage, & courut à sa mere pour lui
+faire part de cette réflexion. Régentine la rassura du mieux qu’elle
+put, & se reprocha néanmoins intérieurement la précipitation avec
+laquelle elle avoit conclu le mariage de sa fille sans l’avis de ses
+protectrices. Elle eut beau se dire que sa tendresse pour Reinette &
+l’envie de lui faire promptement un sort heureux ne lui en avoient pas
+donné le loisir, elle ne pouvoit se dissimuler son tort. Elle quitta
+l’assemblée, & appella Prudente à haute voix. Prudente ne répondit pas.
+Enfin, à force de lui demander grace, elle parut. «Je ne peux plus rien
+pour vous, lui dit-elle; vous avez négligé de m’appeller vous & votre
+fille, dans l’occasion la plus importante de sa vie; il faut qu’elle en
+subisse la peine; il faut que son expérience lui apprenne de quelle
+importance il est de ne rien faire sans moi. Et vous, Princesse, pour
+vous punir de n’avoir pas dirigé votre tendresse & vos démarches par mes
+avis, vous ne vous reveillerez que quand vos filles seront changées.» En
+disant ces mots, Prudente frapa Régentine de sa baguette, & elle
+s’endormit profondément.
+
+Cependant Reinette inquiéte de ne point voir revenir sa mere, la fit
+chercher par-tout. On la trouva endormie dans son boudoir. On crut
+d’abord qu’elle s’étoit trouvée mal, mais on ne tarda pas à
+s’appercevoir qu’elle étoit enchantée. Alors tout le palais retentit des
+cris de Reinette. Chacun parla diversement de cet événement; chacun en
+tira parti pour mettre à profit le moment où personne ne tenoit encore
+les rênes du gouvernement, & le Prince Pacifique travailla à se faire
+reconnoître Régent comme héritier de la souveraineté, en attendant qu’il
+plût aux Fées de réveiller sa belle-mere. «Doucement, lui dit sa femme,
+il faut appeller Prudente & Lumineuse à notre secours; Prévoyante doit
+être aussi consultée pour sçavoir comment nous devons nous y
+prendre.--Je n’ai que faire de cette bande de Sorcieres, répondit
+Pacifique; chez mon pere des Trois-Étoiles je me gouvernois tout seul;
+je crois que vous me prenez pour mon beau-frere Colibri? Je m’en vais
+assembler le conseil, & tout ira bien.--Vous ne sçavez pas, lui répondit
+affectueusement Reinette, à quoi vous vous exposez, cher Prince.» Alors
+elle lui révéla tous les secrets de famille & le sort dont elle étoit
+menacée. «Eh bien, lui répondit-il, assemblez-les, consultez-les,
+divertissez-vous bien. Si leur avis est bon, je le suivrai, car j’aime
+la paix; s’il ne vaut rien, je suis votre serviteur, & je vais au
+Conseil.»
+
+Reinette invita promptement Lumineuse, Prévoyante & Prudente. Elles
+arriverent. «Vous avez bien fait de nous appeller, lui dit tout bas la
+Fée Prudente. Quant à moi, mon avis vous est interdit; mais ma présence
+vous garantira d’une partie des piéges que pourroient vous tendre mes
+anciennes.» Reinette leur exposa la situation où le Prince son époux &
+elle se trouvoient. Lumineuse aussi-tôt donna vingt projets, que
+Prévoyante détruisoit à mesure que sa compagne les exposoit. Reinette
+expliqua humblement ceux de son mari. Prévoyante se mit à sourire, & lui
+fit une longue énumération de tout ce qu’il ne falloit pas qu’il fît. Le
+Prince arriva, les écouta, se tenoit les côtes de rire, & partit pour ne
+suivre que son avis. Les trois Fées se retirerent en lui souhaitant bien
+du succès.
+
+Pendant l’espace d’une année tout alloit assez bien; mais un jour, en
+entrant dans l’appartement de Régentine, on la trouva disparue. Peu de
+jours avant, Reinette avoit mis au monde un Prince & une Princesse. Elle
+n’étoit pas encore éveillée, le Prince défendit qu’on lui annonçât cette
+nouvelle avant qu’on eût fait toutes les recherches possibles. Elles
+furent vaines. On ne put sçavoir ce que Régentine étoit devenue. Enfin
+il fallut bien en instruire ses filles. Elles furent dans un desespoir
+si violent qu’elles penserent en perdre la vie. Cet événement redoubla
+la mélancolie dans laquelle Céleste étoit depuis long-temps tombée.
+Colibri faisoit ce qu’il pouvoit pour la distraire, & n’y put réussir.
+«Vous êtes une singuliere femme, lui disoit-il quelquefois; vous avez
+tout à souhait; vous n’avez pas une fantaisie qui ne soit sur le champ
+satisfaite; vous ne formez pas un desir, qui ne devienne une réalité; je
+n’ai d’yeux que pour vous; je fais vos volontés du matin au soir, & vous
+ne vous trouvez pas heureuse. Que vous faut-il donc?--Je n’en sçais
+rien, répondit-elle; mais je m’ennuie.»
+
+Reinette fut aussi vivement touchée que Céleste de la perte de sa mere;
+mais son caractére n’étant pas le même, la douleur produisit sur elle
+des effets différents. «Je suis mere aussi, se disoit-elle; il faut que
+je me conserve pour élever mes enfants: mon mari est à la tête des Etats
+de ma mere; il est surchargé d’affaires; sans vouloir m’en mêler au-delà
+de ce qu’il jugera à propos, voyons si je ne peux pas lui être utile.
+Par exemple, visitons la veuve & l’orphelin, voyons si le pauvre dans sa
+chaumiere n’est point abandonné! J’ai des peines, consolons ceux qui en
+ont plus que moi. Le soir, je rentrerai le cœur plein de joie du bien
+que j’aurai répandu autour de moi, & je me trouverai heureuse. Alors le
+Prince mon époux verra mon visage toujours serein & gai; j’emploierai
+mes talents à le délasser des affaires, & il me verra chaque jour avec
+un nouveau plaisir. Je vois bien que je ne dois plus compter sur la
+protection des Fées. Rendons-nous heureuses par nous-mêmes & sans le
+secours des autres.»
+
+Reinette mit à profit ses réflexions. Elle suivit son plan exactement.
+Elle eut bientôt sujet de s’en applaudir.
+
+Le Prince Songecreux, dont les Etats n’étoient séparés de ceux de
+Régentine que par une petite riviere qui en bornoit les limites, trouva
+un jour en feuilletant dans ses archives, que son arriere-bisaïeul avoit
+été possesseur de l’apanage dont jouissoit Reinette. Il trouvoit bien la
+cession qui en avoit été faite en bonne forme; mais il prétendoit
+qu’elle ne donnoit pas le droit à Régentine d’en disposer en faveur d’un
+gendre, & qu’il devoit lui revenir après elle, faute d’enfants mâles. Il
+dépêcha un Ambassadeur à Pacifique pour lui signifier ses prétentions.
+Pacifique ne laissa pas que d’en être alarmé. Il examina tous les titres
+de Régentine, & trouva qu’en effet elle avoit disposé en sa faveur un
+peu legerement de son héritage. Reinette lui représenta cependant que
+comme régent & comme gendre, il ne pouvoit se dispenser de défendre les
+droits de sa mere, & qu’il falloit promptement mettre tout le pays sous
+les armes & garnir les frontieres. L’avis du Conseil fut au contraire
+d’éluder la question, & de répondre qu’il seroit temps de l’examiner
+quand l’héritage seroit vacant. Régentine existoit; elle pouvoit revenir
+d’un moment à l’autre; enfin, ce n’étoit pas le moment d’écouter de
+telles prétentions, ni de les disputer. Cet avis pouvoit être le plus
+prudent, il plaisoit même assez à Pacifique; mais la vanité de Reinette
+fut blessée qu’on osât mettre en question le pouvoir & les droits de sa
+mere. Les Ambassadeurs furent renvoyés & la guerre défensive résolue.
+
+EMILIE.
+
+Sera-t-elle bientôt finie la guerre, Maman; je ne l’aime pas, car je n’y
+entens rien.
+
+LA MERE.
+
+Je m’en doute, aussi je veux vous en épargner les détails.
+
+EMILIE.
+
+Mais Maman, pourquoi Reinette ne consulta-t-elle pas Prudente avant de
+faire la guerre?
+
+LA MERE.
+
+Vous avez raison; elle auroit d’autant mieux fait, qu’il n’est pas sage
+de prendre un parti dans le premier mouvement du ressentiment. Enfin,
+elle négligea cette sage précaution, & tout fut en armes. Songecreux
+arriva en personne pour attaquer Pacifique dans ses Etats; & comme vous
+n’aimez pas les détails, vous sçaurez seulement, qu’après s’être bien
+défendu, toujours battu & poussé de poste en poste, Pacifique fut fait
+prisonnier & ses troupes dispersées. Songecreux resta vainqueur,
+s’empara des Etats de Régentine par droit de conquête, & Reinette fut
+obligée de fuir chez sa sœur avec ses deux enfants, sans biens & sans
+moyen de racheter son mari. Sa désolation dans le premier instant fut
+extrême. Elle se repentit d’avoir déterminé son mari à faire la guerre;
+mais il étoit trop tard; elle sentit que de vains regrets ne remédient à
+rien. Elle avoit emporté avec elle toutes ses pierreries & ses diamants.
+Elle les vendit pour payer la rançon de son mari. Colibri & Céleste
+reçurent Pacifique, & lui offrirent, ainsi qu’ils avoient fait à
+Reinette, tout ce qui étoit en leur pouvoir. Pacifique reçut leurs
+offres avec reconnoissance, mais le malheur de se trouver à son âge
+frustré de belles espérances lui donna un profond chagrin. Sans état,
+sans revenu, chargé d’une femme & de deux enfants, cette situation
+l’affecta si vivement, qu’elle changea tout-à-fait son caractére. Il
+étoit sombre, inégal, inquiet, tout l’impatientoit & lui donnoit de
+l’humeur; il grondoit sa femme, ses enfants: enfin, il devint
+insupportable. Reinette, peu accoûtumée aux mauvais traitements &
+bisarreries, gémissoit en secret d’un changement si funeste; mais comme
+elle avoit un grand courage, elle n’opposa à ces mauvais traitements
+qu’une patience inaltérable, de la douceur & de la fermeté. Voyant
+combien elle étoit nécessaire à son mari & à ses enfants, elle fit taire
+jusqu’à sa douleur secrette, & pour y parvenir elle mit en usage toutes
+ses ressources; elle passoit sans cesse d’une occupation à une autre;
+elle n’étoit jamais un instant à rien faire, & elle parvint à se faire
+une maniere d’être agréable. Sa santé à la fin s’altéra, sans que son
+courage en fût ébranlé. On la voyoit toujours avec un visage serein &
+gai, & souvent elle parvenoit à tirer Pacifique de sa mélancolie.
+
+«Qu’est-ce donc que les hommes, s’écrioit Colibri! Ma femme possede tout
+ce que l’on imagine de plus nécessaire au bonheur; elle meurt d’ennui &
+de chagrin; elle est maussade & insipide. Ma belle-sœur est accablée de
+tous les revers possibles; elle est gaie & heureuse, & sa conversation
+enchante; on ne la quitte qu’à regret. J’ai épousé la plus belle femme
+de la terre; sa figure se perd tous les jours par sa faute. Reinette
+étoit laide; sa santé est foible & se détruit, & plus elle prend
+d’années, plus sa physionomie devient interessante. Ah! je n’y comprens
+plus rien.»
+
+Ces réflexions que faisoit Colibri, Céleste un beau matin les fit aussi.
+Elle comprit par l’exemple de sa sœur que son desœuvrement & l’yvresse
+où elle avoit été de sa belle figure, étoient la premiere cause de sa
+tristesse. Elle s’avoua que depuis qu’on ne lui disoit plus qu’elle
+étoit belle, on n’avoit plus rien à lui dire. Il lui vint dans l’esprit
+qu’apparemment il valoit mieux être aimable que d’être belle; & elle
+forma la résolution de se retirer de l’apathie où elle vivoit depuis si
+long-temps. Elle demanda des Livres à sa sœur, & lui communiqua son
+projet. Reinette en fut enchantée & voulut l’aider dans sa reforme. Un
+événement qui fut le premier malheur réel que Céleste eût essuyé, acheva
+de la faire rentrer en elle-même; car jusques-là elle avoit un peu
+confondu les contrariétés indispensables dans la vie, avec les malheurs.
+Le Prince Colibri fut tué à la chasse, d’un coup de fusil. Céleste fut
+au desespoir de la mort de son mari. Ce malheur touchoit de très-près
+Reinette & Pacifique, & par plus d’une raison. Quel alloit être leur
+asyle? Céleste n’avoit point d’enfants & le pere de Colibri rentroit
+dans tous les droits dont il s’étoit dépouillé volontairement en mariant
+son fils. Reinette instruite par l’expérience & par le malheur, ne
+manqua pas cette fois d’appeller la Fée Prudente à son secours. Elle
+arriva. «Je suis contente, lui dit-elle, de la maniere dont vous vous
+êtes tirée de vos épreuves, & dont vous avez réparé vos fautes. Vos
+malheurs finiront bientôt. Il ne faut plus que perfectionner votre
+ouvrage, en rendant à votre sœur le service de la soûtenir dans le
+découragement qui s’emparera d’elle plus d’une fois avant d’embrasser
+une vie aussi utile & aussi occupée que la vôtre.--Et ma mere, s’écria
+Reinette? Madame par pitié, donnez-m’en des nouvelles; je ne cesse de la
+pleurer.--Votre mere existe, & vous la reverrez bientôt, répondit la
+Fée.--Et ses Etats... continua tristement Reinette; elle les a perdus
+par ma faute!--Ne veuillez point pénétrer dans l’avenir, reprit
+Prudente; soyez plus circonspecte & espérez la récompense de votre
+mérite.--Et bien, je me tais, dit Reinette; mais que devons-nous faire
+ma sœur & moi? Quelle conduite devons-nous tenir?--La plus simple est
+toujours la meilleure, répondit la Fée; notifiez la mort du Prince à son
+pere, & attendez. Mais vous devez bannir toute crainte, je serai
+désormais toujours à vos côtés, & vous n’agirez plus qu’inspirée par
+moi. Je vous quitte pour vaquer à d’autres affaires; mais je ne vous
+perdrai point de vue. Voici trois présents que je vous fais,
+servez-vous-en à propos. Quand vous vous trouverez embarrassée, vous
+casserez cette noisette, & vous suivrez la premiere pensée qui vous
+viendra dès qu’elle sera ouverte; ensuite vous en remettrez les morceaux
+dans votre poche, ils se reprendront tout seuls, & à chaque nouvel
+embarras, vous la casserez de nouveau. Voici un flacon qui renferme une
+liqueur qui a la vertu de rendre la beauté, vous en ferez l’usage qu’il
+vous plaira. Ce Livre-cy est le plus précieux de mes dons, dit-elle, en
+tirant de sa poche un petit Livre bleu dont les feuillets étoient
+blancs. Vous êtes jeune encore, & il vous reste bien des choses à
+connoître. Ecrivez-y chaque jour vos réflexions, sur tout ce qui vous
+sera arrivé & sur ce que vous avez à faire le lendemain, mettez-le sous
+votre oreiller, en vous éveillant vous y trouverez mes réponses. Adieu,
+profitez & ne vous découragez pas.»
+
+Reinette remercia beaucoup la Fée, mit ses présents dans sa poche, &
+courut chez sa sœur pour lui faire part des conseils de Prudente. Au
+moment d’entrer dans son appartement, elle pensa qu’elle n’avoit point
+demandé, si elle pouvoit lui parler de sa mere & des présents que la Fée
+lui avoit faits; elle se trouva fort embarrassée, & elle cassa sa
+noisette. Elle y trouva un billet où il étoit écrit: _De votre mere
+seulement._ «C’est bon, dit-elle en elle-même; ce sera un moyen pour
+hâter le changement de ma sœur.» Elle remit les morceaux de sa noisette
+dans sa poche. Elle lui annonça en effet que sa mere se réveilleroit
+aussi-tôt qu’elle se seroit corrigée des petits défauts contractés dans
+l’opulence & dans l’oisiveté, & elle parvint en même temps à calmer sa
+grande douleur, en lui montrant toujours le retour de sa mere attaché
+aux efforts qu’elle feroit sur elle-même.
+
+On se hâta de faire part de la mort de Colibri à son pere. Ce bon
+vieillard s’étoit retiré dans une petite Terre, où il vivoit
+paisiblement avec quelques Gentilshommes de son voisinage. Il reçut
+cette nouvelle avec les démonstrations de la plus vive douleur. Celui
+qui avoit été chargé de la lui annoncer, lui dit, que Céleste attendoit
+ses ordres. Il rêva un moment, ensuite il dit: «Mon bien est bien à moi,
+j’en peux faire ce que je veux; dites à Céleste, au Prince Pacifique & à
+Reinette de venir me voir, je leur ferai connoître mes intentions.»
+Plusieurs jours se passerent pendant lesquels Céleste, aidée des
+conseils de sa sœur, fit des progrès rapides; mais la perte qu’elle
+avoit faite se représentoit toujours à elle avec amertume, & sa douleur
+détruisoit sensiblement sa figure. La premiere idée de Reinette fut de
+lui donner son flacon, mais se rappellant que sa beauté avoit été cause
+des défauts qui l’avoient rendue si malheureuse, elle remit à un autre
+temps à en faire usage.
+
+Elles se préparerent avec le Prince Pacifique à aller rendre visite au
+Prince Tout-Rond. En arrivant chez lui, on leur dit que l’on doutoit
+qu’il pût les recevoir, parce que n’ayant pas de portrait du défunt, il
+étoit occupé à écrire dans le pays de Colibri, pour qu’on lui en envoyât
+un qui ressemblât à son fils quand il étoit sous cette forme, & il avoit
+défendu qu’on l’interrompît tant qu’il écriroit. Reinette demanda s’il
+étoit long-temps ordinairement dans son cabinet, on répondit qu’il
+n’étoit guere plus de vingt-quatre heures à écrire une Lettre.
+Pacifique, à qui cette visite repugnoit beaucoup, fut d’avis de s’en
+aller. Céleste & Reinette lui représenterent que le bon-homme pourroit
+en être blessé. Pacifique insista. Reinette passa dans un cabinet pour
+consulter sa noisette. Elle la cassa; il en sortit un charmant Colibri.
+Reinette aussi-tôt rentra, & pria un Valet de chambre de présenter cet
+oiseau de sa part à son maître. Il n’hésita pas de lui obéir, bien sûr
+du plaisir qu’il alloit lui faire. Céleste & Pacifique ne comprenoient
+pas où Reinette avoit pris ce Colibri. Elle leur dit que c’étoit un
+présent que venoit de lui faire la Fée Prudente.
+
+Le Prince & les deux Princesses furent bientôt admis en la présence du
+beau-pere de Céleste. Il combla Reinette de remerciments. «Vous m’avez
+rendu un grand service, lui dit-il, car je ne suis pas grand écrivain;
+ce n’est pas que je n’aye écrit comme un autre; mais, ma foi, il y a
+temps pour tout.» Après cette belle harangue, il embrassa sa
+belle-fille, & se mit en frais pour la consoler; puis il passa avec
+Pacifique dans son cabinet: ils furent environ une heure ensemble
+pendant laquelle Céleste & Reinette ne laisserent pas que d’être fort en
+peine du motif de cette conversation. Enfin, elle finit. Ils revinrent.
+«J’ai voulu sçavoir, dit le bon-homme, ce que le Prince Pacifique avoit
+dans l’ame; je suis content de lui, & comme je n’ai plus d’enfant, je
+l’adopte, & je le fais mon héritier. Dès aujourd’hui il peut entrer en
+jouissance de mes Etats; je lui remets tous mes droits, tels que je les
+avois cédés à mon fils; je ne me réserve que mon petit canton de terre.
+Mais j’y mets cependant la condition qu’il fera un sort convenable à la
+veuve du Prince Colibri, dit-il à Céleste.--Fixez-le vous-même, Madame,
+je m’en rapporte à vous, répondit Pacifique; je n’ai aucun droit au
+bienfait que je reçois; je serai trop content de ce qui me
+restera.--Prince, répondit Céleste, ce sera ma sœur qui me guidera sur
+la demande que j’aurai à vous faire...» Elle alloit continuer, mais un
+grand bruit qu’on entendit tout-à-coup l’interrompit. Une musique
+céleste se fit entendre, & l’on vit descendre du ciel un palais de
+crystal avec des portes de rubis & d’émeraudes. «Quel diable de train
+est-ce là, s’écria le Prince Tout-Rond? Est-ce encore quelque Fée qui
+vient faire des siennes, elles ne me laisseront jamais en repos?
+Mesdames, c’est à vous sans doute à qui elles en veulent, je vais
+m’enfermer dans mon cabinet avec mon charmant Colibri, & quand elles
+seront parties, vous n’avez qu’à me faire appeller; il y a long-temps
+que je ne me mêle plus des affaires des Grands.--Je vous demande la
+permission de vous suivre, Prince, lui dit Pacifique, je ne suis guere
+plus curieux que vous de la conversation de ces Magiciennes.--A la bonne
+heure, reprit le vieillard, mais partons.»
+
+Dès qu’ils furent sortis du salon, le palais, qui s’étoit placé dans la
+cour, s’ouvrit; & les trois Fées, Lumineuse, Prévoyante & Prudente en
+sortirent. «Où sont les Princes, demanderent-elles?» Les Princesses
+n’osoient répondre. «Point tant de façons», dit Prévoyante en frapant de
+sa baguette le cabinet où ils s’étoient retirés. La porte s’ouvrit.
+«Nous venons, dit la Fée, vous donner un bon avis, Prince. Nous
+approuvons fort le don que vous faites de vos Etats au Prince Pacifique,
+dit-elle au beau-pere de Céleste; mais gardez-vous de le publier; les
+succès de Songecreux pourroient l’engager à s’emparer aussi de vos
+Etats, s’il vous voyoit y renoncer. Il faut tenir vos dispositions
+secrettes. Il faut retourner prendre la place de votre fils. Pacifique
+gouvernera en effet; mais il gouvernera en votre nom jusqu’à ce que vous
+n’ayez plus rien à redouter de Songecreux.--L’avis est bon, dit le
+vieillard, je n’en disconviens pas; mais quand n’aurons-nous plus rien à
+redouter de Songecreux?--Quand il plaira à Céleste, dit la Fée
+Lumineuse, voilà tout ce qu’il nous est permis de vous annoncer.--Moi,
+s’écria-t-elle, & comment cela dépend-il de moi?--Oh qu’oui reprit
+Tout-Rond, attendez-vous qu’elles répondent à cela? Allons, allons, il
+faut prendre son parti, & faire comme elles l’entendent. Mais, Mesdames,
+entre vous trois, ne pourriez-vous pas me rendre un service?...--Il est
+rendu, se hâta de répondre la Fée Lumineuse, qui avoit pénétré la
+demande qu’il vouloit leur faire.--Oh parbleu! Je vous défie, Madame
+Lumineuse, avec tout votre esprit, de deviner ce que je voulois
+dire.--Vous vouliez, lui dit-elle, nous demander de faire parler
+Colibri; il répondra désormais à toutes les questions que vous lui
+ferez, toutes les fois que vous le tiendrez sur le doigt, & que vous le
+regarderez fixement; mais il ne sera entendu que de vous, & il ne
+parlera jamais que vous ne l’interrogiez.--Bravo, répondit le bon-homme,
+c’est encore mieux que je ne demandois. Vivent les Fées! C’est un
+plaisir d’avoir à faire à elles. Mais voyons cependant si vous ne
+m’attrapez pas.» Il prit le petit Colibri sur son doigt, & lui demanda
+quelque chose à l’oreille, puis le regarda fixement, ce qui fit venir
+les larmes aux yeux de Céleste. «Il parle comme un Oracle, s’écria-t-il!
+Eh bien, Mesdames, vous dites donc...--Je dis, reprit Prudente, que vous
+perdez le temps en paroles inutiles. Partez, retournez dans vos Etats,
+abandonnez cette bicoque...--Bicoque vous-même, reprit Tout-Rond;
+pourquoi injuriez-vous ma maison, Madame? je la quitte avec peine, &
+puis je n’aime point à voyager.--Ne faut-il pas aussi vous en épargner
+la peine, reprit Prévoyante? Allez vous coucher, & levez-vous demain de
+bonne heure, car vous aurez plus d’une affaire.--Je ne demande pas
+mieux, reprit-il encore, mais je suis en peine des Princesses & de
+Pacifique; je n’ai d’appartement ici que pour moi, &...--Vous devenez
+modeste ou vilain, dit Prévoyante en l’interrompant; où donne cette
+porte que voilà au fond de votre cabinet?--Pardieu, dit-il, c’est ma
+garderobe, prétendez-vous les coucher là?--Vous ne nous en imposez pas,
+reprit Prévoyante.» En disant cela, elle frapa la porte de sa baguette;
+la porte s’ouvrit, & l’on vit un magnifique appartement destiné à
+Reinette & à son mari. De-là on passa dans un autre plus petit, & décoré
+suivant l’étiquette des veuves, ce qui désignoit que Céleste devoit
+l’occuper. «Vous avez très-bien fait d’y pourvoir, Mesdames, dit le
+bon-homme, en admirant les appartements; tant que vous ne ferez que de
+ces tours-là, vous serez les bien venues. Si vous voulez aussi vous
+mêler du souper, je crois qu’il n’y aura pas grand mal, & alors je vous
+proposerai sans façon...--Et où est la sale à manger, demanda
+Prudente?--La sale à manger, dit-il, partout où je me trouve quand j’ai
+faim. Ici par exemple!» Aussi-tôt une table somptueusement servie
+descendit du plafond, & l’on se mit à table. Céleste paroissoit seule
+insensible à toutes ces merveilles. Elle regardoit les larmes aux yeux
+le petit Colibri que son beau-pere tenoit toujours sur son doigt. La Fée
+Lumineuse consulta ses compagnes pour sçavoir si elles ne tâcheroient
+pas par quelques charmes d’abréger le terme de ses regrets, & il fut
+résolu qu’on en donneroit le pouvoir à Reinette, dont Prudente guidoit
+toutes les actions.
+
+Le souper fait, les Fées prirent congé de la compagnie, chacun se retira
+dans son appartement, se coucha, & le lendemain en se réveillant, ils se
+trouverent tous transportés dans le palais de Céleste. Tout rentra dans
+l’ordre ordinaire. Pacifique se mit à gouverner; le bon vieillard
+causoit toute la journée avec son Colibri. Reinette reprit ses
+occupations, & Céleste fit tous ses efforts pour l’imiter. Elle
+consultoit toujours sa sœur; celle-ci consultoit son Livre bleu & sa
+noisette, & tout alloit le mieux du monde. La paix & l’union regnoient
+entre eux. Céleste finit par se trouver heureuse. Tous les soirs on
+chantoit en chorus:
+
+ Où peut-on être mieux
+ Qu’au sein de sa famille?
+
+Une année se passa ainsi sans qu’il arrivât rien de remarquable. Un jour
+où ils étoient tous rassemblés, on leur annonça la visite de Songecreux.
+Cela les fit trembler. Il fallut pourtant bien le recevoir. La curiosité
+l’attiroit, & il ne le cacha pas. Il avoit tant entendu parler du
+bonheur de cette famille & du mérite de celle qu’il avoit dépouillée de
+son héritage, qu’il voulut en juger par lui-même. Il se fit accompagner
+par un de ses neveux, qui étoit un jeune Prince d’une beauté parfaite;
+aussi on l’appelloit Phénix. La réception qu’on leur fit, fut assez
+froide. Le jeune Prince trouva Céleste fort au-dessous de la réputation
+de sa beauté, mais beaucoup plus aimable qu’on ne le lui avoit dit.
+
+De retour chez son oncle, il ne parloit que de la _Famille heureuse_;
+c’est le nom qu’on lui donnoit à vingt lieues à la ronde. «Mon oncle,
+disoit Phénix, avez-vous remarqué ces deux sœurs? Et Céleste, quelle
+modestie dans ses regards!--Ne m’interrompez pas, je songe... répondoit
+Songecreux.--Et à quoi songez-vous, mon oncle?--A ce qui me plaît, mon
+neveu.» Songecreux fut trois mois entiers à songer tout seul à ce qui
+lui plaisoit sans jamais en faire part à personne. Pendant ce temps,
+Phénix alloit fréquemment faire sa cour aux Princesses; il les trouvoit
+toujours occupées & toujours plus aimables. Il prit pour Céleste un goût
+si vif, qu’il vint un jour interrompre les rêveries de son oncle; il se
+jetta à ses genoux, & lui avoua qu’il ne pouvoit plus vivre sans épouser
+Céleste. «Parbleu, lui répondit Songecreux, tu aurois bien dû me le dire
+plutôt: il y a trois mois que je songe comment je pourrois faire pour
+réparer le mal que j’ai fait à toute cette famille, sans leur avouer que
+j’ai eu tort, & je ne trouvois rien. Mais voilà l’arrangement tout fait:
+tu épouseras Céleste; je te donne mes Etats, après moi s’entend, & je
+rens à Reinette & à Pacifique pour présent de noces ce que je leur ai
+pris.» Phénix fut dans un transport de joie difficile à rendre. «Je vous
+tiens quitte des remerciments, lui dit son oncle, allez-vous-en trouver
+votre céleste épouse, & laissez-moi, il faut que je me remette à
+songer.--Et pourquoi faire, mon oncle?--Belle demande! Et le contrat &
+la noce? Laissez-moi songer, vous dis-je, & partez.» Phénix ne se le fit
+pas dire deux fois. Il s’adressa au Prince Pacifique, & lui dit les
+intentions de Songecreux, en le priant de lui être favorable auprès de
+Céleste. Reinette, qui vit dans cette proposition l’accomplissement de
+tout ce qu’avoit annoncé Prudente, pressa sa sœur d’accepter la main de
+Phénix. On consulta cependant son beau-pere, qui répondit: «Eh! mais,
+qu’est-ce qu’on prétend donc que je devienne moi? Est-ce que je resterai
+tout seul ici?--Il ne tiendra qu’à vous, lui dit Reinette, de venir
+demeurer avec nous.--Parbleu, Princesse, vous n’en serez pas dédite; à
+ce compte, je consens à tout.»
+
+Dès que le mariage fut public, Songecreux vint lui-même chercher
+Reinette & Pacifique pour les remettre en possession de leurs biens, ce
+qui se fit avec la plus grande solemnité. Reinette ne fut pas plutôt
+dans son palais qu’elle courut avec Céleste à l’appartement de leur
+mere. Elles entrerent en tremblant dans le boudoir où elle s’étoit
+endormie, & dont elle avoit disparu. Reinette, plus vive que sa sœur,
+entra la premiere, & jetta un cri, en voyant sa mere qui se réveilla en
+sursaut au bruit qu’elle fit. On peut plus aisément se représenter que
+d’écrire les transports de joie des deux Princesses & de Régentine. Les
+Princes furent appellés. Le bruit du retour de Régentine se répandit
+bientôt, & la satisfaction devint générale. Régentine donna son
+consentement au mariage de Céleste. Elle apprit l’heureux changement qui
+s’étoit fait dans son caractére & dans sa façon de penser, & pensa en
+mourir de plaisir. Reinette fit présent à sa sœur de son flacon de
+beauté; mais elle dédaigna d’en faire usage, bien sûre par son
+expérience que la beauté ne rendoit point heureuse.
+
+Les Fées assisterent aux noces de Céleste, & l’on chanta un hymne en
+l’honneur de Prudente & de Prévoyante. Céleste convint, & promit de ne
+jamais oublier, que la beauté ne l’avoit jamais rendue heureuse, qu’elle
+avoit été au contraire un obstacle à son bonheur, & qu’elle n’avoit joui
+d’une satisfaction sans nuage que depuis qu’elle avoit contracté
+l’habitude de faire succéder sans cesse une occupation à une autre.
+
+Depuis cet événement, ils ont tous vécu heureux. Les Fées fixerent les
+limites des Etats de Régentine, de Songecreux & du pere de Colibri; ils
+furent entourés d’une riviere profonde. Ce pays est inaccessible à tous
+ceux qui ne sont pas aussi vertueux que ses habitants. Ce qui fait que
+depuis on l’a toujours appellé _l’Isle heureuse_.
+
+ * * * * *
+
+LA MERE.
+
+Eh bien! comment trouvez-vous cette histoire?
+
+EMILIE.
+
+Elle m’a fort amusée, Maman; je voudrois bien ressembler à Reinette.
+
+LA MERE.
+
+Vous sçavez ce qu’il faut pour cela?
+
+EMILIE.
+
+Oui, Maman, je la lirai encore, n’est-ce pas?
+
+LA MERE.
+
+Quand il vous plaira.
+
+EMILIE.
+
+Il y a bien des choses que je vous prierai de m’expliquer.
+
+LA MERE.
+
+Volontiers. Mais ce sera pour un autre jour.
+
+
+
+
+DOUZIEME CONVERSATION.
+
+
+EMILIE.
+
+Que ferons-nous aujourd’hui, Maman?
+
+LA MERE.
+
+Ce que vous voudrez. Voyez ce que vous voulez faire; vous avez bien
+rempli vos devoirs, je vous laisse maîtresse de choisir vos occupations
+pour le reste de la journée.
+
+EMILIE.
+
+Vous êtes bien bonne, ma chere Maman! Eh bien, il faut si vous voulez...
+ou bien je voudrois... Oh non, non, tenez, Maman, causons, cela vaudra
+mieux.
+
+LA MERE.
+
+Cela vaudra mieux que quoi?...
+
+EMILIE.
+
+Que tout ce qui me passoit par la tête. Mais, Maman, si vous voulez,
+puisque vous êtes contente de moi, j’aime mieux causer. Il y a près de
+huit jours au moins, Maman, que nous n’avons parlé ensemble.
+
+LA MERE.
+
+Je croyois que nous causions ensemble tous les matins.
+
+EMILIE.
+
+Ah! oui, mais c’est à déjeûner ou en étudiant; mais faire la
+conversation comme une Dame, il y a bien long-temps.
+
+LA MERE.
+
+Cela est vrai. Eh bien, je vous écoute, avez-vous bien des choses à me
+dire?
+
+EMILIE.
+
+Oui, Maman, mais commencez.
+
+LA MERE.
+
+Volontiers! Par exemple, il me passe aussi une idée par la tête; rendez
+moi un peu compte de tout ce qui vous est arrivé, & de la maniere dont
+vous avez passé votre temps depuis notre derniere conversation.
+
+EMILIE.
+
+Ah! voyons. Premierement, ma chere Maman... faut-il parler de mes
+devoirs?
+
+LA MERE.
+
+S’ils vous ont fait faire quelques réflexions nouvelles depuis que nous
+en avons parlé à la bonne heure.
+
+EMILIE.
+
+Non. Ainsi je dirai seulement que Lundi dernier nous sommes sorties
+ensemble.
+
+LA MERE.
+
+Et où avons-nous été, je ne m’en souviens pas trop?
+
+EMILIE.
+
+Comment, Maman, vous ne vous en souvenez pas? je m’en souviens bien,
+moi; nous avons été acheter de la soie pour faire de la tapisserie, &
+nous avons trouvé une Dame qui étoit si impertinente; vous sçavez bien
+Maman, cette Dame qui étoit dans la boutique.
+
+LA MERE.
+
+Ah! oui vraiment, je me la rappelle; mais j’avois oublié & la Dame & son
+impertinence.
+
+EMILIE.
+
+Elle avoit pourtant grand tort.
+
+LA MERE.
+
+C’est pour cela que j’ai été si pressée de l’oublier, d’autant qu’elle a
+été très-fâchée de l’impertinence qu’elle m’a faite.
+
+EMILIE.
+
+Je le crois.
+
+LA MERE.
+
+Vous avez donc senti qu’elle avoit eu tort.
+
+EMILIE.
+
+Oui Maman!
+
+LA MERE.
+
+Et en quoi?
+
+EMILIE.
+
+Mais parce qu’elle est entrée dans cette boutique comme une folle,
+qu’elle a voulu prendre votre chaise en vous faisant ranger, & sans
+seulement faire la révérence, comme si vous étiez une Femme de chambre.
+
+LA MERE.
+
+Si j’avois été une Femme de chambre, elle n’auroit donc pas eu tort?
+
+EMILIE.
+
+Non Maman!
+
+LA MERE.
+
+Vous vous trompez, Emilie. Sa Femme de chambre n’auroit pas eu le droit
+de lui résister comme moi; mais la Dame auroit eu tout autant de tort.
+
+EMILIE.
+
+Comment cela, Maman?
+
+LA MERE.
+
+En se conduisant comme elle l’a fait, elle étoit impertinente avec moi,
+elle auroit seulement été impolie avec une Femme de chambre; & il ne
+faut être impolie avec personne. Voilà précisément en quoi consiste la
+faute que son étourderie lui a fait faire.
+
+EMILIE.
+
+Voilà donc pourquoi, Maman, vous me dites toujours de faire la révérence
+à tout le monde.
+
+LA MERE.
+
+Sans doute; il faut s’accoûtumer de bonne heure à cette politesse
+générale, qui n’est jamais déplacée & qui n’a rien de faux.
+
+EMILIE.
+
+Est-ce que la politesse est de la fausseté?
+
+LA MERE.
+
+Quand elle est exagérée, quand elle est outrée, elle en a l’air.
+
+EMILIE.
+
+Qu’est-ce que c’est que la politesse, Maman? Car c’est une de ces choses
+que j’entens à-peu-près & que je voudrois bien sçavoir tout-à-fait.
+
+LA MERE.
+
+La politesse est une expression douce & volontaire des sentiments
+d’estime & de bienveillance que nous éprouvons. Elle se marque par le
+maintien, ou par les paroles. Elle est quelquefois aussi une simple
+marque d’égards.
+
+EMILIE.
+
+C’est quand on fait la révérence à ceux devant qui on passe sans les
+connoître qu’elle est une marque d’égards, n’est-ce pas, Maman?
+
+LA MERE.
+
+Oui précisément. Celle-là est sans conséquence, & il vaut mieux la
+prodiguer que d’y manquer.
+
+EMILIE.
+
+Et l’autre?
+
+LA MERE.
+
+Celle qui se marque par les propos affables, ou par ce qu’on appelle
+compliment d’usage, demande plus de distinction, pour ne pas passer les
+bornes de la droiture. Je vous les ferai faire à mesure que l’occasion
+s’en présentera.
+
+EMILIE.
+
+Pourquoi pas à présent, ma chere Maman?
+
+LA MERE.
+
+C’est que les maximes générales sont presque toujours fausses ou
+sujettes à tant d’exceptions, qu’il vaut bien mieux attendre le moment
+où l’exemple se présentera.
+
+EMILIE.
+
+Oui? Eh bien, parlons d’autre chose, Maman, je suis bien aise d’être au
+monde!
+
+LA MERE.
+
+Et pourquoi?
+
+EMILIE.
+
+C’est que c’est joli tout ce qu’on voit. Et puis, il y a des moments où
+je suis si heureuse! si heureuse! Hier, par exemple, cette Comédie où
+vous m’avez menée, cette petite Demoiselle qu’on avoit renvoyée; elle
+étoit bien affligée, elle pleuroit; mais aussi quand je l’ai vu revenir,
+cela m’a fait tant de plaisir!... Comment est-ce qu’elle s’appelle?
+
+LA MERE.
+
+Nanine.
+
+EMILIE.
+
+Oui, Nanine! Pourquoi donc est-ce qu’on l’avoit renvoyée?
+
+LA MERE.
+
+C’est qu’on avoit dit du mal d’elle à son maître, & il l’avoit cru.
+
+EMILIE.
+
+Mais il avoit tort! Pourquoi ne lui demandoit-il pas si cela étoit vrai?
+Moi si j’avois été à la place de ce Monsieur, je lui aurois dit:
+Mademoiselle, on m’a dit... mais qu’est-ce qu’on lui avoit donc dit, je
+ne sçais plus?
+
+LA MERE.
+
+Son maître lui avoit donné de l’argent; elle l’envoyoit en cachette à
+son pere, & l’on l’avoit accusée de l’avoir donné à un autre.
+
+EMILIE.
+
+Eh bien! je lui aurois demandé si cela étoit vrai.
+
+LA MERE.
+
+Vous auriez mieux fait. Mais son maître étoit piqué de ce qu’elle avoit
+manqué de confiance en lui, & il n’écoutoit que son ressentiment.
+
+EMILIE.
+
+Mais elle faisoit bien d’envoyer son argent à son pere; on ne devoit pas
+la punir.
+
+LA MERE.
+
+Certainement. Voyons un peu, quelles réflexions ferons-nous sur tout
+cela?
+
+EMILIE.
+
+Oh, je ne sçais pas, tout cela m’embrouille! Aidez-moi, Maman, s’il vous
+plaît!
+
+LA MERE.
+
+Il me semble que nous pouvons conclure qu’en général il y a un grand
+danger à ne pas donner sa confiance entiere à ceux qui veulent bien nous
+diriger & nous guider.
+
+EMILIE.
+
+Oui, cela est vrai.
+
+LA MERE.
+
+Que l’on est très-blamable de suivre son premier mouvement de colere ou
+de ressentiment, parce qu’on court le risque de faire des injustices
+comme le Comte d’Olban.
+
+EMILIE.
+
+Cela est encore vrai. Ah! est-ce qu’il s’appelle d’Olban, ce Monsieur?
+
+LA MERE.
+
+Oui. Et qu’enfin celui qui n’a rien à se reprocher peut se consoler
+comme Nanine des injustices qu’il essuie, parce que tôt ou tard la
+vérité se découvre, & qu’on rend justice à qui il appartient.
+
+EMILIE.
+
+Oui... Maman, c’est bien commode, la vérité.
+
+LA MERE.
+
+Oui, pour celui qui ne s’en écarte pas, il n’a qu’à se tenir tranquille.
+Et le mensonge, la calomnie, la fausseté sont en revanche bien
+incommodes & bien fatiguants pour ceux qui s’y laissent entraîner. Il
+faut qu’ils travaillent sans cesse à cacher leur duplicité, qu’ils
+craignent toujours d’être découverts; qu’ils se tourmentent, & tout cela
+fort inutilement, car avec le temps ils le seront certainement.
+
+EMILIE.
+
+Oh! pour moi, je dirai toujours vrai, car je n’aime pas à être
+tourmentée. Tenez, Maman; quand j’ai tort, je suis si mal à mon aise, &
+je serois bien pis si je mentois. Oh! mon Dieu, je me cacherois comme
+cela avec mes deux mains sur mon visage; je crois que je n’oserois plus
+jamais me montrer.
+
+LA MERE.
+
+Vous avez raison; car il y a des fautes qui ne s’oublient pas, & le
+mensonge est du nombre. Celui qui s’en est rendu coupable perd l’estime
+& la confiance des hommes, & l’on ne s’en releve jamais. C’est un vice
+bas & avilissant.
+
+EMILIE.
+
+Mais à propos, Maman, vous sçavez bien ce que vous m’avez promis.
+
+LA MERE.
+
+Quoi?
+
+EMILIE.
+
+L’extrait de ce Livre pour apprendre par cœur. Vous l’avez oublié, moi
+je m’en souviens bien.
+
+LA MERE.
+
+Je ne l’ai point oublié, car je l’ai dans ma poche; mais j’attendois que
+vous vous en souvinssiez.
+
+EMILIE.
+
+Ah, ma chere Maman, que vous êtes bonne! Allez-vous me le donner?
+
+LA MERE.
+
+Oui, je serai bien aise que nous le lisions ensemble. Le voici, lisez.
+
+EMILIE.
+
+Voyons.
+
+
+EXTRAIT des Principes moraux.
+
+«Qu’il est doux d’exister, de penser, de sentir. J’existerai pour obéir
+à l’Auteur de la Nature. Je penserai pour connoître la vérité. Je
+sentirai pour aimer la vertu.
+
+«Je ferai le bien, parce qu’il est agréable à faire. Je laisserai le
+mal, parce qu’il remplit le cœur d’horreur & d’amertume.
+
+«J’ouvrirai le matin mon cœur à la joie de pouvoir faire le bien; je me
+livrerai le soir au sommeil avec la satisfaction d’avoir vécu dans
+l’innocence. Je travaillerai le lendemain à faire le bien que je n’aurai
+pas fait la veille.
+
+«Je jouirai de tous les biens de la vie sans orgueil & sans injustice.
+Je me passerai de tout ce que je n’ai point, sans humeur & sans murmure.
+
+«O vérité, sois la lumiere de mon esprit! O vertu, sois la seule
+nourriture de mon ame! O bienveillance, amour, gratitude, amitié, soyez
+les plus douces occupations de ma vie!
+
+«J’aimerai les hommes, parce qu’ils sont mes semblables. J’embellirai
+mon existence de celle des autres. J’étendrai ma bienveillance sur tout
+ce qui existe, afin que mon cœur soit toujours rempli de la douceur
+d’aimer & d’être utile.
+
+«S’il est vrai que les hommes soient plus méchants qu’ils n’étoient, je
+ferai de l’indulgence & de la douceur mes compagnes ordinaires, afin de
+n’être pas malheureuse des vices & des défauts des autres.
+
+«Je serai heureuse du bonheur d’autrui, parce que je le sçaurai dans
+l’aisance. Je plaindrai le malheureux que je ne puis secourir; je
+partagerai ses peines, parce qu’il en sera d’autant soulagé. J’oublierai
+le méchant & ses actions, parce qu’il faudroit le haïr.
+
+«Je ne vivrai que pour aimer ce qui est bon & aimable. Je fermerai mon
+cœur au poison de la haine & de l’envie, afin qu’il n’en soit pas
+corrompu. Je souffrirai les injustices des autres sans me plaindre,
+parce qu’ils sont assez punis d’être méchants.
+
+«Je serai douce & sensible dans le bonheur, afin d’en être digne. Je
+serai patiente & courageuse dans le malheur, afin de le vaincre.
+
+«Je ne murmurerai pas des événements de la vie, parce que je n’en
+connois ni la cause, ni le but. Je regarderai l’immensité de l’univers &
+ses abysmes, afin de me guérir de l’orgueil de me croire quelque chose.
+Je regarderai les soins de l’Auteur de la Nature pour la plus petite de
+ses créatures, afin de ne me point croire abandonnée.
+
+«J’emploierai mon loisir à contempler l’ordre & la magnificence de ses
+ouvrages, afin d’avoir des sujets d’admirer & de me réjouir. Tous les
+êtres sont faits pour obéir à sa loi, & ils ne trouvent leur bonheur que
+dans leur obéissance. Je serai soumise à sa volonté, afin de remplir mon
+heureuse destinée.
+
+«J’admirerai les travaux & les vertus de l’homme, son courage, son
+génie, & la sublimité de ses idées, & je serai aise d’être son
+semblable. O homme, qui t’es dégradé par la bassesse du vice & des
+mauvaises actions, que ton souvenir soit effacé de ma mémoire, afin que
+je ne rougisse pas de mon être!
+
+«O espérance, remplis mon cœur de la certitude de passer ma vie dans
+l’innocence, afin que la paix de mon ame ne soit point altérée! Que mon
+cœur n’éprouve jamais la lassitude de faire le bien! Je regarderai la
+vie comme un bien passager que je rendrai sans regret, parce que je
+l’aurai fait valoir de mon mieux, & que j’en aurai joui pour le bonheur
+des autres & pour le mien. La vertu vaut mieux que la vie, parce qu’elle
+rend l’homme heureux, & qu’il ne faut vivre que pour le bonheur des
+autres & pour le sien.
+
+«O toi, qui régles ma destinée, donne-moi beaucoup de devoirs à remplir,
+afin que mon cœur ait beaucoup de sujets de satisfaction! Que plutôt je
+cesse de vivre que de faire un crime! Que je ne sois jamais assez
+misérable pour causer le malheur d’un être vivant!
+
+«La fausseté sera loin de mon cœur! Le mensonge ne sera point dans ma
+bouche, parce que je gagnerai à me montrer telle que je suis... &c.»
+
+ * * * * *
+
+LA MERE.
+
+Eh bien, comment trouvez-vous cela?
+
+EMILIE.
+
+Quoi! c’est déja fini? Mais il n’y a rien de nouveau là-dedans.
+
+LA MERE.
+
+Comment?
+
+EMILIE.
+
+Mais je sçais tout cela, Maman. C’est ce que nous disons tous les jours.
+
+LA MERE.
+
+Mais le dire ne signifie rien, si vous n’êtes pas convaincue de la
+vérité de ces principes.
+
+EMILIE.
+
+Et comment ne le serois-je pas, Maman? Est-ce que je ne l’éprouve pas?
+Quand j’ai tort, je suis malheureuse; quand je suis sage, je suis
+heureuse; quand j’ai fait du bien à quelque chose, je suis enchantée.
+Quand je vois quelqu’un souffrir, cela me fait de la peine; il semble
+que ce soit moi qui souffre.
+
+LA MERE.
+
+Puissiez-vous toujours, mon Enfant, vous fortifier dans ces sentiments.
+Croyez-moi, apprenez cet extrait par cœur pour vous rappeller à tout
+instant les principes qui doivent diriger votre conduite.
+
+EMILIE.
+
+Ah! Maman, oui, je les apprendrai, je vous le promets; mais, Maman,
+appellons cela les Eléments du bonheur, n’est-ce pas?
+
+LA MERE.
+
+Vous avez raison.
+
+EMILIE.
+
+Nous les cherchions l’autre jour, les voilà tout trouvés! Voulez-vous
+bien me permettre de les copier, je les sçaurai plus vîte.
+
+LA MERE.
+
+Très-volontiers, les voilà. Allez les écrire.
+
+EMILIE.
+
+J’y vais, Maman, & je ne quitterai pas que je n’aye tout fini.
+
+
+FIN.
+
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 77364 ***
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+<!DOCTYPE html>
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+ <title>Les conversations d’Émilie | Project Gutenberg</title>
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+<div style='text-align:center'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 77364 ***</div>
+<div class="x-ebookmaker-drop c"><img src="images/cover.jpg" alt=""></div>
+<div class="x-ebookmaker-drop break"></div>
+<p class="c top4em"><span class="large">CONVERSATIONS</span><br>
+<span class="i small g">ENTRE</span><br>
+UNE MERE ET SA FILLE.</p>
+
+<div class="break"></div>
+
+<h1 class="top2em"><span class="xsmall">LES</span><br>
+<span class="large">CONVERSATIONS</span><br>
+D’ÉMILIE.</h1>
+
+<blockquote class="epi">
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse"><i lang="la" xml:lang="la">Inutilesque falce ramos amputans,</i></div>
+<div class="verse i1"><i lang="la" xml:lang="la">Feliciores inserit.</i></div>
+</div>
+
+</div>
+<p class="sign"><span class="sc">Horat.</span></p>
+
+</blockquote>
+<p class="c"><span class="large sc g">Nouvelle Édition</span>.</p>
+
+
+<p class="c gap"><span class="large g">A PARIS</span>,<br>
+Chez PISSOT, Libraire, Quai des Augustins, près la
+rue Gît-le-Cœur.</p>
+
+<p class="c small">M. DCC. LXXVI.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+<p class="c"><img src="images/deco1.jpg" alt=""></p>
+
+<h2 class="nobreak">LETTRE<br>
+<span class="small i">DE L’AUTEUR</span><br>
+<span class="small">A L’ÉDITEUR.</span></h2>
+
+
+<p><i>Vous m’aviez désolée, Monsieur,
+en me disant l’autre jour
+que mes Dialogues n’étoient pas
+au point où je les croyois. Vous
+m’avez rassurée, en m’apprenant
+que vous n’y apperceviez ni un plan
+d’éducation, ni même beaucoup de
+liaison entre les idées. C’est que je
+ai pas eu la prétention de proposer
+un nouveau plan d’éducation,
+ni la hardiesse de n’écarter de celui
+que des parents sages suivent
+communément dans l’éducation des
+Filles. Je n’ai voulu faire qu’un
+Traité de remplissage, si vous me
+permettez de parler ainsi, &amp; montrer
+comment les heures perdues,
+les moments de délassement peuvent
+être employés par une Mere vigilante
+à former l’esprit d’un Enfant
+&amp; à lui inspirer des sentiments
+honnêtes &amp; vertueux. Il ne s’agit
+donc ici ni de plan ni de systême.</i></p>
+
+<p><i>Cependant, sous ce point de vue
+même, l’éducation doit être divisée,
+comme dans un systême bien conçu
+&amp; bien lié, en plusieurs époques, &amp;
+il faudroit faire un travail différent
+pour chacune. On peut en marquer
+trois principales. La premiere
+finit à l’âge de dix ans, la seconde
+à quatorze ou quinze ans ; la troisieme
+doit durer jusqu’à l’établissement
+de l’enfant.</i></p>
+
+<p><i>Suivant ce plan, je n’aurois encore
+essayé à travailler que pour la
+premiere époque où il s’agit de présenter
+à l’esprit des idées simples,
+de lui enseigner &amp; de l’aider à les
+déveloper, &amp; de profiter souvent
+d’une niaiserie pour le conduire à
+des réflexions solides &amp; sensées. Le
+travail pour les deux autres époques
+seroit infiniment plus sérieux, &amp; je
+ne sçais si j’aurai la force de le tenter
+lorsque l’âge de ma Fille pourra
+l’exiger.</i></p>
+
+<p><i>Cette confession faite, je vous
+abandonne, Monsieur, ces Dialogues.
+Faites-en l’usage qu’il vous
+plaira, puisque vous pensez qu’ils
+pourront être utiles à d’autres enfants.
+A Paris ce premier Janvier
+1774.</i></p>
+
+<p class="c"><img class="img10" src="images/deco2.jpg" alt=""></p>
+
+<div class="chapter"></div>
+<p class="c"><img src="images/deco3.jpg" alt=""></p>
+
+<p class="c"><span class="xlarge">CONVERSATIONS</span><br>
+<span class="small g">ENTRE</span><br>
+<span class="i large">UNE MERE ET SA FILLE.</span></p>
+
+
+<p class="c"><img src="images/deco1.jpg" alt=""></p>
+
+<h2 class="nobreak i">PREMIERE CONVERSATION.</h2>
+
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Maman, j’ai bien étudié mon Catéchisme, trouvez-vous
+bon que je travaille auprès de vous ?… Ah ! Maman,
+venez, venez, j’entens le tambour. Ce sont les singes
+qui passent.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Mettez-vous à la fenêtre avec votre bonne, mon enfant,
+quand ils seront passés, vous viendrez travailler.</p>
+
+<p class="cc">(<i>Emilie va à la fenêtre, ensuite elle revient.</i>)</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Maman ? je les ai vus ; pourquoi n’êtes-vous pas venue les
+voir ? Est-ce que vous ne les aimez pas ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Pas beaucoup. Tenez, voilà votre ouvrage, vous broderez
+jusqu’à cette fleur.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Oui, Maman ; mais pourquoi n’aimez-vous pas les singes ?
+Moi, je les aime bien.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Pourquoi les aimez-vous ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>C’est qu’ils sont drolles, ils m’amusent, ils ont une mine !…
+des grimaces !</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Si vous les voyiez de près, ils ne vous amuseroient pas
+autant ; ils sont d’un naturel méchant, ils sont traîtres, malins,
+voleurs…</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Bon !… C’est dommage… mais comme je les vois par la
+fenêtre, ils ne me feront pas de mal ; ils ont une drolle de
+mine… je voudrois pourtant bien les voir de près.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Et qu’est-ce que c’est qu’un singe ? Puisque vous les aimez,
+vous devez sçavoir ce que c’est ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Oui, sûrement ? c’est un animal.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Est-il fait comme un chien, comme un chat ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Mais non, Maman, il est fait comme un singe.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>A quel animal trouvez-vous qu’il ressemble le plus ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Je ne sçais pas, Maman, voulez-vous bien me le dire ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>C’est à l’homme ; il en a la figure ; les mains, les pieds…</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Est-ce que l’homme est un animal ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>C’est un animal raisonnable.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Pourquoi dites-vous un animal raisonnable, Maman ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>C’est la maniere dont on s’exprime pour distinguer l’homme
+des bêtes ; parce que l’homme est la seule créature qui
+ait l’usage de la raison &amp; de la parole.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Les hommes sont donc des animaux ? Cela est drolle ! &amp;
+nous, Maman, sommes-nous aussi des animaux ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Quand je dis <i>l’homme</i>, j’entens toutes les créatures humaines ;
+quand je dis <i>un homme</i>, je désigne seulement alors
+une créature humaine du genre masculin, &amp; quand je dis
+<i>une femme</i>, je désigne une créature humaine du genre
+féminin.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Ah, Maman, voilà Rosette qui mange ma robe !…
+mais, Maman, les chiens ne parlent pas ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Non, ils n’ont ni l’usage de la raison, ni celui de la parole ;
+ils sentent comme nous la douleur ; ils souffrent &amp;
+se plaignent quand on leur fait mal.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Qu’est-ce qu’ils font, les chiens ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Ils gardent leurs maîtres, &amp; pour les en récompenser,
+leurs maîtres les nourrissent &amp; ont soin d’eux.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Et les hommes, pourquoi sont-ils dans le monde ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Pour y vivre en société.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Et que font-ils toute la journée ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Ils s’aident mutuellement dans leurs besoins, dans leurs
+affaires, &amp; même dans leurs plaisirs.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Et celui qui n’aideroit pas les autres que lui en arriveroit-il ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Que les autres ne l’aideroient pas, qu’il ne seroit bon
+à rien, que bientôt il ne seroit ni aimé, ni estimé, ni recherché ;
+que bientôt il manqueroit de tout, &amp; qu’il finiroit
+par mourir d’ennui, de besoin &amp; de chagrin.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Il faut donc être utile aux autres pour être heureux ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>C’est un des moyens les plus sûrs pour arriver au bonheur.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Qu’est-ce que c’est que le bonheur ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>C’est ce que vous éprouvez, mon enfant, quand vous
+êtes contente de vous, &amp; que vous avez satisfait à ce que
+nous exigeons de vous.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>J’entens, quand j’ai été bien obéissante &amp; que j’ai bien
+fait mes devoirs ; mais quand je serai grande, je n’aurai
+plus de devoirs à faire, je n’aurai donc plus d’occasion
+d’être heureuse ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Chaque âge a ses devoirs, ses occupations, ses plaisirs…</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Maman, voyez mon ouvrage, il n’est pas mal.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Est-il fini ? Je vous ai dit ne pas quitter votre place que
+votre tâche ne fût faite.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Mais pourquoi cela, Maman ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Parce qu’il faut s’accoûtumer à faire de suite ce que l’on
+fait, &amp; à ne point passer sans raison d’une occupation à
+une autre.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Mais, Maman, c’est que…</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Point de raisonnement, quand je vous ai dit ce que vous
+devez faire, il faut vous y soumettre sans replique.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Maman, je vais vous obéir ; mais permettez-moi de vous demander
+pourquoi vous voulez bien dans de certains moments
+que je vous fasse des questions, &amp; que je dise tout ce qui
+me passe par la tête, &amp; que vous ne voulez pas le souffrir
+dans d’autres.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Quand nous causons ensemble, soit pour votre instruction,
+soit pour votre amusement, vous pouvez avec liberté &amp;
+avec confiance me communiquer toutes vos idées ; alors
+je vous répons, &amp; vos questions ne sont point déplacées ;
+mais lorsque je vous prescris votre conduite, vous devez
+obéir sans replique.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Pourquoi cela, Maman ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Par respect &amp; par confiance. M’avez-vous jamais vu exiger
+rien de vous qui ne fût pour votre bien ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Non, Maman.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Je me suis toujours assujettie autant que votre âge le permet
+à vous expliquer les raisons des ordres que je vous
+donne ; vous le sçavez, d’où viendroit donc votre répugnance
+à m’obéir.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Cela est vrai, Maman, &amp; je vous assure qu’à l’avenir je
+vous obéirai sans repliquer ; mais aussi quand nous causerons,
+vous me permettez de vous dire tout ce que je voudrai.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Oui, je vous le permets, mais seulement quand nous
+causerons.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Causons-nous à présent, Maman ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Mais il me semble qu’oui, qu’en pensez-vous ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Oh ! je m’en vais vous dire bien des choses… Maman ?
+mais pourquoi suis-je au monde ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Voyez, dites-moi cela vous-même.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Je n’en sçais rien.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Et qu’est-ce que vous faites toute la journée ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Mais je me promene, j’étudie, je saute, je bois, je mange,
+je ris, je cause avec vous quand je suis bien sage.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Eh bien, voilà jusqu’à présent pourquoi vous êtes au
+monde ; c’est pour boire, manger, dormir, rire, sauter,
+grandir, vous instruire, voilà ce que vous avez à y faire,
+&amp; à mesure que vous grandirez, vos occupations &amp; obligations
+changeront ; au lieu d’être au monde pour sauter,
+danser &amp; être à charge aux autres, vous y serez pour travailler,
+pour être utile, pour remplir d’autres devoirs &amp; jouir
+d’autres amusements.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Etre à charge aux autres ? est-ce que je suis à charge ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Sans doute, puisque vous êtes un enfant.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Mais un enfant, c’est une personne.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Un enfant c’est un enfant qui deviendra avec le temps une
+personne raisonnable.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Mais qu’est-ce que je suis donc à présent que je suis un
+enfant.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Comment ! vous avez cinq ans &amp; vous n’avez pas encore
+réfléchi à ce que vous êtes ? tâchez de trouver cela toute
+seule.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Maman, je ne trouve rien.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Un enfant est une créature foible dans la dépendance de
+tout le monde, un enfant est ignorant, étourdi, foible, innocent,
+importun &amp; indiscret.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Quoi, j’ai tous ces défauts.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Ce sont ceux de votre âge. Vous voyez qu’un enfant ne
+doit les soins qu’on prend de lui qu’à la tendresse de ses
+parents, &amp; qu’il ne peut être qu’à charge &amp; insupportable
+aux autres.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Il me semble que je ne suis pas si foible.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>La moindre personne peut vous renverser d’un coup de
+poing, peut vous tuer, vous anéantir.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Mais est-ce qu’un enfant ne peut pas se défendre comme
+un autre ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>La foiblesse l’en empêche, son ignorance &amp; son étourderie
+ne lui permettent pas de prévoir ni d’éviter le danger. Il a
+besoin d’avoir sans cesse auprès de lui quelqu’un qui le garde,
+qui le protége, qui le garantisse ; personne n’a même interêt
+à se donner ce soin qui est très-pénible, parce que l’enfant
+n’a rien en lui qui en dédommage, &amp; ce n’est que par sa
+douceur, par sa soumission, par ses égards pour ceux qui lui
+rendent des services, qu’il peut se flater de les voir continuer ;
+car s’il a de l’humeur, s’il répond avec dureté, si ce
+n’est pas son cœur qui lui fait sentir l’obligation qu’il a à
+tous ceux qui ne lui font pas de mal, il sera bientôt abandonné
+de tout le monde ; &amp; alors il seroit bien à plaindre.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Mais, Maman, ma bonne n’est-elle pas obligée d’avoir soin
+de moi ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Votre bonne a soin de vous parce que je l’en ai chargée ;
+mais je ne peux pas l’obliger à vous aimer si vous ne vous
+rendez point aimable, &amp; si vous aviez de l’humeur, de la
+dureté, de l’ingratitude pour elle, je suis trop juste pour
+exiger qu’elle vous rende des soins que vous reconnoîtriez
+si mal, &amp; je lui défendrois même d’approcher de vous.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Alors je m’habillerois toute seule.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Croyez-vous le pouvoir ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Oui, Maman.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Voyons, défaites votre fourreau, votre collier.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Voilà mon collier défait.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Votre fourreau, à présent.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Ah ! je l’ôterai bien toute seule… Maman, voulez-vous
+bien défaire les agraffes ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Non, vous devez tout faire seule, puisque vous supposez
+que vous n’avez personne pour vous aider.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Mais je ferai bien le reste.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Il vous faut donc quelqu’un pour défaire vos agraffes ?
+Remettez votre collier.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Maman, je ne peux pas.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Il vous faut donc quelqu’un pour renouer votre collier. Jugez
+par cet essai combien vous avez besoin de votre bonne !
+Combien vous devez craindre de la rebuter &amp; qu’elle ne
+vous laisse ; car si elle vous quittoit par votre faute, personne
+ne voudroit vous aider.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Mais vraiment, Maman, je serois bien à plaindre ; je n’avois
+jamais pensé à cela : je ne pourrois ni me lever, ni me
+coucher, ni rien faire toute seule.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Vous voyez donc bien que quand on est dans le cas d’avoir
+besoin de tout le monde, il faut être polie, reconnoissante,
+corriger son humeur, profiter des leçons &amp; des avis qu’on
+vous donne, &amp; sentir que quand on vous corrige, c’est une
+preuve d’intérêt &amp; d’amitié, &amp; un moyen qu’on vous procure
+pour vous faire aimer.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Je n’avois jamais pensé à tout cela.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>C’est qu’à votre âge on est étourdie &amp; qu’on ne prévoit
+rien.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Mais à présent je prendrai garde à moi, &amp; j’aimerai bien
+plus ma bonne, puisqu’elle a eu tant de peine avec moi.
+Mais, Maman, il y a bien des choses que je ne sçais pas,
+n’est-ce pas ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Non-seulement il y a bien des choses que vous ne sçavez
+pas ; mais vous voyez bien que vous ne sçavez rien,
+puisque vous ne sçavez ni ce que vous êtes, ni ce que vous
+faites en ce monde.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Oh ! je le sçais à présent, &amp; je ne l’oublierai pas. Voilà
+ma tâche finie, Maman, voulez-vous voir mon ouvrage ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Voyons… il est bien. Vous pouvez jouer si vous êtes
+lasse de causer.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Maman, puisque vous êtes contente, je vous en prie,
+je vous demande en grace de me faire un grand plaisir.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Quoi ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Contez-moi l’histoire de cette Dame dont vous parliez
+hier au soir avec mon Papa.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Volontiers. Quand vous êtes raisonnable, je n’ai rien à
+vous refuser. Cette Dame étoit veuve d’un homme de condition.
+A sa mort, elle étoit restée sans bien avec une fille
+&amp; un garçon…</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Comment s’appelloit-elle ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Vous ne la connoissez pas.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Mais sa fille ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Elle s’appelloit Julie. Elle lui dit un jour : « Mon Enfant,
+je ne suis point riche, je viens de m’épuiser pour
+faire entrer votre frere au service. Jusqu’à présent il s’est
+distingué des jeunes gens de son âge par sa sagesse &amp; son
+émulation. Il fera son chemin, je l’espere, &amp; il pourra un
+jour vous être utile ; mais pour vous, vous n’avez rien.
+Je ne suis point en état de vous donner des maîtres, ni de
+vous procurer des talents agréables. Ce n’est donc que
+de vos vertus, de votre émulation à acquérir les qualités
+qui vous manquent, que vous pouvez attendre des secours.
+Je vous aiderai des lumieres que l’expérience &amp; la
+connoissance du monde m’ont données. Si vous ne vous
+faites pas aimer, si vous n’interessez pas par vos qualités
+personnelles, vous ne trouverez point d’établissement à
+faire, vous ne vous marierez pas. »</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Pourquoi, Maman, cette Dame lui dit-elle cela ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Parce qu’elle n’étoit pas riche, &amp; que quand on n’a rien,
+il faut être meilleure qu’une autre pour être recherchée ; car
+si vous êtes pauvre &amp; méchante, on n’a rien de mieux à
+faire qu’à vous laisser là.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Je ne voudrois pas d’un mari qui fût pauvre &amp; méchant.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Vous devez donc trouver tout simple qu’on ne veuille pas
+d’une femme pauvre &amp; méchante.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Cela est vrai. Eh bien, Maman ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Eh bien ! Julie étoit malheureusement d’un mauvais caractére,
+boudeuse, paresseuse, sujette à l’humeur, s’en prenant
+toujours aux autres de ses torts, ingrate envers sa mere,
+qui la voyant incorrigible, fut obligée de la mettre dans
+un Couvent. L’exemple de son frere n’avoit pu la changer.
+Il avoit le plus grand respect pour sa mere ; il ne l’approchoit
+jamais sans lui en donner des marques ; il avoit une
+extrême confiance en elle. Sa plus grande peur étoit de lui
+déplaire. Pour Mademoiselle Julie, elle manqua un mariage
+considérable, parceque les informations qu’on fit à son sujet
+au Couvent lui furent si défavorables qu’on n’en voulut
+pas malgré sa jolie figure, qui avoit séduit d’abord.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Et qu’est devenue Mademoiselle Julie ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Elle est restée au Couvent, &amp; y sera toute sa vie.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Mais elle se corrigera peut-être ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>A un certain âge, ma fille, on ne se corrige plus. Quand
+on n’a pas fait ses efforts dès l’enfance, cela devient presque
+impossible.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Etoit-elle Jolie, Mademoiselle Julie ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Fort jolie ; mais elle n’étoit pas aimable.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Il vaut donc mieux être aimable que jolie. Cependant…
+Maman, suis-je jolie ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Jusqu’à présent vous ne l’êtes pas.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Mais pourquoi donc tout le monde dit-il que je suis
+charmante ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Je vous dirai cela demain. Allez jouer avec votre bonne
+en attendant la promenade, &amp; amusez-vous bien, puisque
+vous avez bien travaillé.</p>
+
+<p class="c gap"><img class="img10" src="images/deco4.jpg" alt=""></p>
+
+<div class="chapter"></div>
+<p class="c"><img src="images/deco1.jpg" alt=""></p>
+
+<h2 class="nobreak i">DEUXIEME CONVERSATION.</h2>
+
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Maman, comment s’appelle… ce n’est pas cela que
+je voulois dire… Maman, vous m’avez promis de me dire
+une chose, voulez-vous bien me la dire ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Qu’est-ce que c’est, mon enfant ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Mais pourquoi, si je ne suis pas jolie, me dit-on toujours
+que je suis charmante ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>On peut être charmante sans être précisément jolie, &amp;
+l’on peut être très-jolie sans être charmante ; car…</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Ah ! je sçais, je sçais, Maman ; pour être charmante, il
+faut être sage, modeste, ne parler qu’à propos, n’être pas
+importune, n’est-ce pas, Maman, vous m’avez dit cela ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Cela est vrai. Dites-moi si vous êtes jolie ou charmante ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Mais… je crois qu’oui.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Lequel des deux ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Jolie, Maman.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Qu’est-ce que c’est que d’être jolie ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>J’entens quelque chose, mais je ne sçais comment dire.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>C’est d’être fort blanche, c’est d’avoir de beaux yeux,
+un nez bien fait, une jolie bouche ni trop petite ni trop
+grande, enfin des traits bien proportionnés ; l’ensemble de
+toute la figure agréable, les cheveux bien plantés, ne point
+faire des grimaces, n’avoir l’air ni boudeur, ni ricannant,
+avoir l’air affable &amp; modeste.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Comme ma cousine ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Oui ; avez-vous tout cela ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Mais non pas tout.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Vous n’êtes donc pas jolie.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Mais pourquoi presque tous ceux qui viennent ici le
+disent-ils ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>N’avez-vous jamais entendu dire à d’autres enfants comme
+vous, qu’ils étoient charmants, aimables, quoiqu’ils ne le
+fussent pas ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Je ne sçais pas, je n’y ai pas pris garde.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Mais ne vous a-t-on jamais louée, quoique vous ne le
+méritassiez pas ? pensez-y bien.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Je cherche. Je crois que cela pourroit bien être ; mais
+dans le moment où l’on me donnoit des louanges, je croyois
+les mériter, ou je crois plutôt que j’avois bien peur que
+vous ne disiez le contraire, Maman… Ah ! tenez, je croyois
+aussi une fois qu’on se moquoit de moi.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Ce n’étoit rien de tout cela. C’est une politesse fausse &amp;
+mal entendue qui fait qu’on se croit obligé lorsqu’on va dans
+une maison de louer tout ce qui s’y trouve depuis la maîtresse
+jusqu’au petit chien. Vous avez vu des gens à qui ma
+chienne alloit mordre les jambes, dire également qu’elle étoit
+charmante. Croyez-vous que ce compliment fût bien sincére
+&amp; que Rosette le méritât ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Oh ! pour cela non.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Eh bien ceux qui vous disent que vous êtes jolie, que
+vous êtes charmante, ne le pensent pas plus de vous que de
+Rosette, ou ne sçavent pas plus si vous le méritez mieux
+qu’elle, ou du moins ne se soucient pas de le sçavoir.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Mais c’est bien bête de parler pour ne pas dire vrai.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Vous avez raison, il vaut bien mieux se taire. Aussi j’ai
+vu toutes les jeunes personnes qui pensent bien, ne faire
+aucun cas de ces sortes de compliments, &amp; souvent même
+s’en trouver offensées. Il est bien sot ou bien leger de tenir
+ces propos ; mais il seroit bien plus sot encore de les croire,
+&amp; de s’en glorifier.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Ah ! Maman, je n’y serai plus attrapée… Mais… quand
+je suis bien sage, il est pourtant vrai alors que je suis charmante ;
+car ma bonne me l’a dit, &amp; vous aussi, Maman.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Quand vous êtes raisonnable, nous vous disons que si
+vous étiez toujours ainsi, vous seriez charmante, parce qu’alors
+vous l’êtes en effet ; mais vous ne sçavez point encore
+qu’on n’est point charmante avec une conduite inégale, &amp;
+que si vous voulez mériter cette réputation avec le temps,
+il faut être tous les jours un peu plus raisonnable.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Maman, je le serai toujours ; à commencer d’aujourd’hui
+je vais être parfaite.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Qu’entendez-vous par-là ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>J’entens faire toujours bien.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Vous croyez donc cela bien aisé ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Oui, Maman, il n’y a qu’à vouloir.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Et comment vous y prendrez-vous ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>En faisant toujours ce que ma bonne &amp; vous me direz,
+&amp; ne faisant pas autre chose.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Commencez donc par vous bien tenir.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Oui, Maman ; est-ce comme cela ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Oui, &amp; tournez vos pieds. Voilà qui est bien. Avez-vous
+écrit cette après-dînée pendant que j’ai eu du monde ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Oui, Maman, mais je n’ose vous montrer mon écriture,
+car elle est si mal !… si griffonnée !…</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Ah, vous n’aviez pas pris encore la résolution d’être parfaite…
+tenez, voilà déja vos pieds dérangés, &amp; votre
+tête…</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Les voilà remis. Maman, voulez-vous me permettre de
+recommencer ma page, je suis sûre que je la ferai très-bien.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Volontiers. Mettez-vous près de cette table… Êtes-vous
+bien ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Oui, Maman.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Vous tenez mal votre plume… votre tête est de travers…
+votre écriture n’est pas plus droite… vous vous impatientez ?
+prenez garde, l’impatience ne va pas avec la perfection…
+J’en suis fâchée, mais cette page n’est pas meilleure
+que l’autre.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Mais comment faut-il donc faire ? Je vais recommencer.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Non, vous avez assez étudié aujourd’hui. Il faut mettre
+le temps à tout. Il faut vous appliquer pour faire tous les
+jours un peu moins mal ; mais on ne peut pas apprendre à
+écrire dans un jour, ni même se corriger en si peu de temps.
+Vous avez déja oublié ce que nous avons dit hier sur votre
+âge, &amp; sur ce que vous aviez à faire dans le monde.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Ah ! pardonnez-moi, je m’en souviens bien : j’y suis pour
+m’instruire, sauter, danser…</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Oui, &amp; pour croître, grandir, former votre corps, votre
+cœur, votre esprit. Dites-moi, Emilie, dépend-il de vous
+de devenir grande comme moi tout-à-l’heure… d’ici à
+demain, par exemple ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Non sûrement, Maman.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Eh bien, vous n’êtes pas plus la maîtresse de bien écrire &amp;
+de vous rendre raisonnable en un jour, que de devenir tout
+d’un coup aussi grande que moi.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Il faut donc que j’attende que je sois grande pour être
+raisonnable ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Plus vous ferez d’efforts pour le devenir &amp; plutôt vous y
+parviendrez ; mais il y a la raison de votre âge, qui est la
+seule à laquelle vous puissiez prétendre.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Quelle est donc la raison de mon âge ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>A présent, c’est de sentir ce que vous êtes, &amp; de reconnoître
+que vous ne pouvez rien, qu’aidée des autres.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>C’est d’être soumise &amp; reconnoissante, n’est-ce pas ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Oui, c’est de vous appliquer à apprendre les choses qu’on
+vous enseigne qui sont proportionnées à votre âge &amp; à l’ouverture
+de votre esprit. C’est de me donner votre confiance
+entiere, puisque vous convenez que je ne vous ai jamais
+trompée.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Ah ! cela est bien vrai, Maman ; mais après, qu’est-ce que
+je ferai ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Après ? Peu-à-peu vous grandirez ; votre esprit se dévelopera ;
+vos connoissances augmenteront, &amp; vous deviendrez
+avec le temps une personne raisonnable.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Oui, parce que j’aurai travaillé à corriger mes défauts.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Et vous acquerrez une force sur vous-même, qui est ce
+qu’on appelle <i>vertu</i>, &amp; sans laquelle on ne peut se promettre
+ni bonheur, ni estime, ni succès ; mais vous ne serez
+pas parfaite.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Mais pourquoi cela ? quand est-ce donc que je le serai ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>C’est un avantage qui n’est point donné à l’homme, de
+même que vous avez vos défauts, notre âge a les siens, &amp;
+nous travaillons tous comme vous à nous corriger pour notre
+propre satisfaction, &amp; pour conserver l’estime des autres.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Qu’est-ce que c’est que l’estime des autres ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>C’est l’approbation que les autres donnent à notre bonne
+conduite, &amp; que les personnes que nous connoissons le
+moins, ou celles mêmes qui auroient des raisons de ne pas
+nous aimer, ne peuvent nous refuser.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Je n’entens pas cela, Maman. Comment peut-on approuver
+quand on ne connoît pas les gens ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Dites-moi ; que pensez-vous de ces deux enfants dont
+je vous ai conté l’histoire hier ? de Mademoiselle Julie, par
+exemple ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Ah, je crois, que c’est un méchant enfant !</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Et de son frere, quelle opinion en avez-vous ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Je pense qu’il est bien aimable, bien vertueux, bien
+sage.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Eh bien, cette bonne opinion que vous avez de lui sur
+ce que vous avez appris de sa bonne conduite, c’est de l’estime.
+Et cependant vous ne le connoissez pas.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Eh bien, je le connois à présent.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Vous ne le connoissez que de réputation, mais cela ne
+s’appelle pas connoître, puisque vous ne l’avez jamais vu.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Maman, aurez-vous la bonté de me conter encore une
+histoire aujourd’hui ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Non, mon enfant, il est tard, nous allons nous promener,
+&amp; s’il ne nous vient personne nous continuerons de causer
+tout en marchant. Sonnez pour qu’on nous apporte nos mantelets.</p>
+
+<p class="c gap"><img class="img10" src="images/deco5.jpg" alt=""></p>
+
+<div class="chapter"></div>
+<p class="c"><img src="images/deco1.jpg" alt=""></p>
+
+<h2 class="nobreak i">TROISIEME CONVERSATION.</h2>
+
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Maman, j’ai attrapé une mouche !… Ah, qu’elle est
+brillante !</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Oui, elle est belle.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Je m’en vais lui ôter les aîles pour qu’elle ne s’en aille
+pas, &amp; je la nourrirai.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Doucement, attendez ! Vous a-t-elle mordue ? Vous a-t-elle
+blessée ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Non, Maman.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Et pourquoi donc lui faire du mal ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Mais cela ne lui en fait pas.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Cela lui en fait autant que si l’on vous coupoit un pied
+ou une main. Parce que vous ne l’entendez pas crier, vous
+supposez qu’elle ne souffre pas, vous vous trompez. C’est
+une créature tout comme vous, elle souffre tout comme
+vous, &amp; il ne vous est pas permis de lui faire du mal.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Mais si elle m’avoit mordue !</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Il est permis de se défendre, &amp; si elle vous eût blessée,
+vous auriez pu la tuer ; mais elle ne vous a rien fait.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Je ne voulois pas la tuer, Maman ; je voulois la nourrir,
+&amp; prendre soin d’elle.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>C’est à-peu-près comme si le premier passant vouloit
+s’emparer de vous pour vous élever &amp; vous nourrir. S’il commençoit
+par vous couper le pied, de peur que vous ne vous
+enfuyiez, comment trouveriez-vous cela ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Je n’y consentirois pas.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Mais si vous n’étiez pas la plus forte, il faudroit bien vous
+y soumettre. Eh bien voilà comme vous avez fait avec cette
+mouche ; vous avez été la plus forte, vous l’avez prise,
+vous alliez sans moi lui couper les aîles, &amp; vous auriez été
+toute étonnée demain de la trouver morte.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>J’en aurois été fâchée.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Voyez comme elle souffre.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Mais cela est vrai, elle souffre.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Cette pauvre bête ! pensez à la peine que vous auriez, si
+l’on vous tenoit comme cela suspendue par un bras.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Cela me feroit mal.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Pouvez-vous n’être pas sensible au plaisir de lui rendre
+la liberté ? Laissez-la vîte aller retrouver ses camarades,
+jouissez de ce plaisir…</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Je le veux bien, mais…</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Souvenez-vous toujours, Emilie, qu’on ne doit se prévaloir
+de sa force que pour secourir les plus foibles, &amp; non
+pour les opprimer. Voilà comme on se fait aimer, &amp; comme
+on se procure du bonheur à tous les instants ; c’est en
+faisant toujours du bien, &amp; jamais du mal volontairement.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Mais moi, je ne veux faire du mal à personne, je m’en
+vais la laisser envoler… ah ! voyez, Maman, comme elle
+est bien aise !</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Oui. Vous avez le plaisir d’avoir fait du bien ; n’êtes-vous
+pas plus contente que si cette pauvre bête fût morte par
+votre faute ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Oui, Maman, j’en aurois été bien fâchée.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Voyez ce que vous deviendriez, si tous ceux qui sont
+plus forts que vous, vous faisoient un petit mal ? Je suis plus
+forte que vous, votre bonne est plus forte que vous.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Mais, vraiment oui, tout le monde est plus fort que moi.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Eh bien, si nous n’aimions pas tous à faire du bien, &amp; si
+au lieu de trouver du plaisir à vous garantir du mal, &amp; à
+protéger votre foiblesse, nous nous divertissions à vous pincer,
+à vous tirer les oreilles, à vous arracher les cheveux,
+que deviendriez-vous ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Ah, Maman, que je serois malheureuse !</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Voyez donc combien il est important de contracter de
+bonne heure ce plaisir de faire du bien ; car à votre tour,
+vous serez la plus forte, &amp; si votre cœur ne répugne pas
+à faire du mal, tout le monde vous haïra. Jusqu’à présent
+vous n’avez guere de supériorité que sur les mouches, servez-vous-en
+pour leur faire du bien.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Je n’oublierai pas cela, Maman ; je ne sçavois pas qu’une
+mouche souffrît comme nous ; mais est-ce qu’il y a autant de
+mal à faire souffrir une mouche qu’une personne ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Non. Mais il faut s’accoûtumer à respecter la nature jusques
+dans ses moindres productions. Une mouche, un hanneton,
+un chien, un arbre, tout cela est son ouvrage.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Moi aussi, je suis son ouvrage…</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Si vous arrachez une aîle ou une patte à cette mouche,
+il n’est pas en votre pouvoir de réparer le mal que vous lui
+avez fait. Si vous arrachez l’écorce de cet arbre, il n’est pas
+en votre pouvoir de l’empêcher de périr, c’est comme si l’on
+vous arrachoit la peau.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Cela leur fait donc bien du mal ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Sans doute ; vous ne devez donc pas leur nuire sans nécessité
+&amp; sans raison ; vous ne pouvez même y trouver aucun
+plaisir. C’est l’ignorance, c’est l’étourderie de votre âge qui
+fait faire aux enfants comme vous tant de mal sans le sçavoir ;
+mais à présent que je vous ai appris ce que c’est qu’une
+mouche, un arbre, &amp;c. vous n’aurez plus de pareils torts,
+sans quoi vous donneriez une bien mauvaise idée de votre
+cœur.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Oui, on diroit que je suis cruelle, que je suis méchante,
+n’est-ce pas, Maman ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>On seroit fondé à avoir de vous l’opinion que l’on conçut
+de Domitien…</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Qu’est-ce que c’est que Domitien ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>C’étoit un Empereur Romain qui dans son enfance n’avoit
+d’autre plaisir que de tuer des mouches, &amp; de faire
+du mal à tous les animaux. On n’avoit jamais pu l’en corriger.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>J’aurois bien mauvaise opinion d’un enfant qui ne veut pas
+se corriger.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Vous avez raison. Aussi Domitien devint toujours plus
+méchant, &amp; lorsqu’il fut Empereur, il n’employa son autorité,
+son pouvoir qu’à tourmenter les hommes, &amp; à leur
+faire autant de mal qu’il en avoit fait aux mouches dans son
+enfance. Il commit des crimes affreux. Il fut cruel &amp; atroce.
+Il finit par être assassiné, &amp; son nom est encore aujourd’hui
+en exécration.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Je le crois, il le mérite bien. Maman, je voudrois bien lire
+son histoire.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Vous la trouverez dans l’histoire Romaine, nous la lirons
+ensemble ; &amp; je vous ferai aussi celle de Titus, qui a été
+le modèle des hommes par sa vertu &amp; sa bonté. Quand il avoit
+passé un jour sans faire du bien, il disoit : <i>Mes amis, j’ai
+perdu ma journée !</i></p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>On devoit bien l’aimer ! Etoit-ce aussi un Empereur Romain ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Oui, il avoit regné avant Domitien ; &amp; vous me direz ce
+que vous pensez de l’un &amp; de l’autre.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Oh ! je crois que j’aimerois mieux Titus… Ah, Maman,
+il pleut, vîte, vîte, allons-nous-en.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Et pourquoi ? Il fait très-chaud ; il ne tombe que quelques
+gouttes, la pluie ne durera pas, nous pouvons rester ;
+nos habits sont de toile &amp; ne se gâteront pas.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Mais la pluie me tombe sur le nez, je n’aime pas cela.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Comme cela ne peut vous faire de mal, je vous conseille
+de vous faire à cette petite contrariété. Voulez-vous passer
+pour une mijaurée ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Mais non, Maman… puisque vous y restez, j’y resterai
+bien aussi. Maman… puis-je faire du bien à quelque
+chose, moi ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Sûrement.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Et à quoi ? Comment ? Voulez-vous bien me l’apprendre ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Premierement, vous pouvez faire du bien à votre bonne
+par votre sagesse, votre docilité, votre douceur.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Ah, c’est bon !</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Quand vous n’êtes pas raisonnable, quand vous avez de
+l’humeur dans mon absence, vous l’affligez, vous l’obligez
+à parler sans cesse, cela la fatigue &amp; lui fait mal ; &amp; c’est une
+bien mauvaise récompense que vous lui donnez des soins
+qu’elle prend de vous. D’ailleurs comme nous avons le cœur
+bon &amp; compatissant, c’est un spectacle fâcheux &amp; qui nous
+afflige de voir une petite fille qui se tourmente, &amp; qu’on
+est obligé de punir pendant qu’on desireroit pouvoir lui rendre
+la vie douce &amp; heureuse.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Mais si ma bonne vouloit me laisser faire tout à ma fantaisie,
+elle ne se tourmenteroit pas. Qu’est-ce qui en arriveroit ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Il en arriveroit qu’elle manqueroit à son devoir, qu’elle
+perdroit ma confiance, &amp; qu’elle seroit mécontente d’elle-même,
+parce qu’elle auroit à se reprocher tout le mal qui
+vous arriveroit.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Est-ce qu’il m’arriveroit du mal ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Pouvez-vous en douter ? Toutes les fois que vous vous
+promenez dans le jardin, par exemple, si on vous laissoit
+faire, vous mangeriez tout le fruit ou meur ou verd que
+vous trouveriez à votre portée, &amp; vous vous rendriez malade,
+peut-être même à en mourir.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Oh ! oui, j’entens cela, je sçais bien que si on ne m’empêchoit
+pas de manger du fruit entre mes repas, cela me
+feroit mal.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Mais vous ne le sçavez que parce qu’on vous en a
+avertie, &amp; comme cela ne vous a pas suffi, on vous en a
+empêché. Je vous ai donné une gouvernante pour suppléer
+à la raison &amp; à l’expérience qui vous manquent.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Vous êtes bien bonne, Maman. Tenez ; vous aviez raison,
+voilà déja la pluie passée… Mais tout ce qu’on m’apprend,
+Maman, c’est pourtant parce que vous le voulez, &amp;
+si vous me laissiez faire quand je ne veux pas étudier, alors
+je ne serois pas tourmentée ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Non ; mais je le serois moi, parce que j’aurois manqué à
+mon devoir &amp; je serois malheureuse.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Est-ce que vous avez aussi des devoirs, Maman ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Sans doute, il est de mon devoir de vous corriger de vos
+défauts, de vous en montrer les inconvénients, de vous punir
+quand vous faites mal ; sans quoi lorsque vous serez
+grande, vous auriez à me dire : Maman, j’ai des défauts qui
+rendent les autres &amp; moi-même malheureux, il est trop tard
+à présent pour me corriger ; vous m’avez gâtée en me laissant
+faire à ma fantaisie, c’est votre faute si je suis si méchante ;
+votre complaisance m’est bien nuisible, &amp; je finirois ma vie
+avec le regret d’avoir fait un mal que je ne pourrois pas
+réparer. Ainsi voilà encore un bien qu’il est en votre pouvoir
+de faire, c’est de profiter de mes avis, pour me préparer
+une vieillesse paisible &amp; heureuse. J’emporterai au tombeau
+la satisfaction de n’avoir pas donné des soins à une
+ingrate, &amp; je me glorifierai de toutes les vertus que vous
+vous efforcerez d’acquerir.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Ah, Maman… que je vous embrasse !… comme je
+veux être sage, comme je veux vous aimer ! Maman, dites-moi ;
+dites-moi, je vous prie, toutes les façons dont je puis
+faire du bien ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Vous pouvez secourir les pauvres.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Comment, je n’ai pas d’argent.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Je ne vous en refuse pas pour cet usage ; mais il y a plus
+d’une maniere de les secourir ; en vous montrant sensible à
+leurs peines, &amp; les consolant quand ils souffrent ; en leur parlant
+honnêtement, lorsque vous êtes forcée de refuser l’aumône
+qu’ils vous demandent ; en leur montrant le regret de
+ne pouvoir les satisfaire.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Mais cela ne leur donne rien.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Il est vrai ; mais si vous ajoûtez un refus dur &amp; brusque
+à leur malheur, vous l’augmentez. Il est déja assez humiliant
+pour eux de tendre la main pour demander, sans augmenter
+leur honte par votre dureté ! Il n’y a que ceux qui demandent
+sans besoin, sans nécessité, qui ne méritent point de ménagement.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Pourquoi, Maman ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Parce que c’est la paresse ou la bassesse de leur ame qui
+les y engage, &amp; alors on ne doit ni leur donner, ni avoir d’égards
+pour eux, parce qu’il ne faut pas encourager les vices.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Ceux qui ne sont pas des pauvres &amp; qui demandent autre
+chose que de l’argent, ont-ils tort ? Moi, par exemple, Maman,
+est-ce que je fais mal de vous demander quelque chose ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Non, on peut demander à son pere &amp; à sa mere tout ce dont
+on a besoin ; on le doit même ; mais on ne doit rien demander
+ni recevoir d’aucun autre. Les personnes bien nées y attachent
+tant de honte, qu’elles aimeroient mieux se passer de
+tout, que de le demander à d’autres qu’à leurs pere &amp; mere.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Mais je ne comprens pas cela !</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Etes-vous en état de rendre les présents qu’on pourroit
+vous faire ? d’en faire aux autres de même valeur ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Non, puisque je n’ai rien.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Vous ne devez donc pas en recevoir, parce que vous
+contractez une obligation que vous que pouvez pas acquitter.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Mais si j’avois de l’argent ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Il seroit bien plus court d’acheter vous-même ce que
+vous desireriez, que d’en avoir l’obligation à d’autres.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Et pourquoi ? Est-ce une honte de demander ce qu’on a
+envie d’avoir ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>C’est que vous vous mettez dans le même rang, &amp; au
+même degré d’humiliation que ces pauvres qui demandent
+sans nécessité. Croyez-vous qu’il soit bien flateur d’inspirer
+le sentiment de la pitié ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Non.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Ceux qui demandent par nécessité font pitié ; ceux qui
+demandent sans nécessité inspirent le mépris.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Je suis bien aise de sçavoir cela.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Rentrons, Emilie, il se fait tard. Nous allons à présent
+faire du bien à toutes ces pauvres plantes qui souffrent de la
+sécheresse. Il faut les arroser.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Est-ce que les plantes souffrent ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Certainement. Voyez comme elles sont flétries &amp; desséchées
+par l’ardeur du Soleil ! Elles ont soif. Elles sont aussi
+une production de la nature. J’aime à leur faire du bien.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Et les plantes sont-elles aussi un animal ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Non ; on les appelle <i>végétaux</i>.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Qu’est-ce que cela veut dire, Maman ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Ce que c’est ? Tenez, je m’en vais vous l’apprendre. Allez
+là-bas, cueillez cette tige d’épinard que vous voyez plus
+haute que les autres. Apportez-la-moi.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Elle est toute pleine de petits grains.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>On recueille tous ces petits grains que l’on appelle <i>graine</i>
+ou <i>semence</i>, on les fait sécher au Soleil pour en ôter toute
+l’humidité ; ensuite on la met dans la terre, &amp; cela s’appelle
+<i>semer la graine</i>. Quand elle y a été quelque temps, elle pousse
+une herbe semblable à celle-cy. Tout ce qui se met en terre
+en graine, ou pepin, ou noyau, &amp; qui pousse au bout d’un
+temps plus ou moins long des racines, des feuilles, des fleurs,
+des fruits, des épis, des tiges, &amp;c., s’appelle <i>végétal</i>.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Un arbre est-ce… quoi ! Maman, qu’est-ce que c’est ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>C’est un végétal.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Mais un arbre n’a pas de graine.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Pardonnez-moi, je vous la ferai voir. Mais allez vous
+deshabiller, &amp; vous viendrez m’aider à arroser ces plates-bandes.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+<p class="c"><img src="images/deco1.jpg" alt=""></p>
+
+<h2 class="nobreak i">QUATRIEME CONVERSATION.</h2>
+
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Qu’avez-vous, Emilie, vous êtes triste ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Oui, Maman.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Est-ce que vous n’êtes pas bien aise de me revoir ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Pardonnez-moi ; mais…</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Eh bien ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Maman, je ne mérite pas que vous ayez la bonté de
+causer avec moi aujourd’hui.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Pourquoi cela, ma fille ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>C’est que pendant tout le temps que vous avez été absente…
+Tenez, Maman, permettez-moi de ne pas vous le dire.
+Je suis si humiliée de ce que j’ai fait, que je n’ai pas le
+courage de l’avouer.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Dès que vous sentez votre faute &amp; que vous en êtes
+affligée, j’espere que vous vous corrigerez &amp; que cela ne
+vous arrivera plus.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Oh, je vous le promets bien, Maman ! J’ai prié ma bonne
+de me le rappeller si je l’oubliois, afin de me mieux conduire ;
+car je suis trop mal à mon aise.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Vous avez raison ; c’est là le vrai secret pour vous corriger.
+Il n’y a que les méchants qui ne se souviennent pas du
+mal qu’ils ont fait. Quand les honnêtes gens ont eu un tort,
+ils se le rappellent toujours, afin de n’y plus retomber.
+Mais dites-moi donc la faute que vous avez faite. Vous sçavez
+que vous ne devez me rien taire, &amp; qu’autant il est
+important pour votre réputation de cacher vos défauts aux
+autres, autant il est nécessaire de me les avouer.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Je dois vous obéir, Maman, &amp; je vais vous dire tout.
+Eh bien, Maman, je n’ai rien fait, mais rien du tout, du
+tout, de ce que vous m’aviez ordonné : j’ai toujours joué,
+toujours baguenaudé, &amp; je n’ai pas étudié.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Est-ce que votre bonne ne vous a pas engagée à travailler ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Pardonnez-moi, Maman, ma pauvre bonne s’est donné
+bien de la peine pour m’y engager ; mais je ne sçais où j’avois
+l’esprit, je ne l’ai pas écoutée, &amp; c’est ce qui me fait
+le plus de peine ; car c’est bien mal.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Vous avez raison ; mais j’espere au moins que vous n’avez
+pas mal reçu ses avis.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Oh non, Maman, je sçais bien que ce seroit vous manquer
+de respect, puisque c’est par votre ordre qu’elle me
+parle.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Eh bien ! qu’est-ce qu’il faut faire à présent ; car vous
+sçavez bien qu’il ne suffit pas d’être fâchée d’une faute commise,
+il faut la réparer.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Cela est vrai, Maman ; mais comment faire ? Je ferai tout
+de suite la pénitence que vous voudrez.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Ce n’est pas par une pénitence que l’on répare le temps
+perdu. Puisque vous avez employé à jouer le temps destiné
+à l’étude, ne trouvez-vous pas juste d’employer à l’étude
+le temps où vous jouez ordinairement ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Oui, Maman.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Il faut donc vous mettre à lire avec bien de l’attention.
+Vous allez lire tout haut auprès de moi, &amp; les mots que vous
+n’entendrez pas, vous m’en demanderez l’explication.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Maman, je m’en vais sonner pour que ma bonne apporte
+mon Livre.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Non, cela ne vaut pas la peine de la déranger. Prenez un
+Livre sur ces tablettes ; celui que voilà au coin sur la seconde
+planche d’en bas.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Celui-là, Maman ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Oui, apportez-le-moi.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Maman, ce sont des contes moraux.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Tant mieux, cela m’amusera.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Lequel lirai-je ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Le premier.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Ah !… Maman…</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Eh bien, quoi ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>C’est la… lisons le second, Maman !</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Non, pourquoi ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Maman, c’est la mauvaise fille.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Eh bien, nous verrons si elle ressemble à quelqu’un de
+notre connoissance.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Lirai-je tout haut ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Sans doute, &amp; prononcez bien.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span> <i>lit</i>.</p>
+
+<p>« Dans une Ville de Province, presqu’aussi riche &amp; aussi
+peuplée que Paris, un homme de qualité retiré du service
+vivoit avec sa femme. Ils tenoient un état considérable
+dans cette Ville &amp; dans leur Terre qui en étoit peu éloignée.
+Ces deux époux s’aimoient tendrement, &amp; adoroient
+tous deux une petite fille de sept ans, qui étoit le
+seul enfant qui leur restât de trois qu’ils avoient eus. Ils
+donnoient tous leurs soins à son éducation ; mais comme
+l’enfant n’y répondoit pas, ils prirent tous deux le parti de
+se retirer entierement dans leur Terre, ils quitterent la
+Ville pour n’être point distraits des soins que demandoit
+une éducation aussi difficile. Leurs amis blâmerent cette
+résolution ; mais la crainte de faire tort à la réputation de
+leur enfant, en dévoilant aux autres ses mauvaises dispositions,
+leur fit cacher les vrais motifs de leur retraite. Chacun
+raisonnoit diversement sur cet événement. Il y a toute
+apparence, disoit l’un, que leurs affaires sont dérangées,
+&amp; il falloit bien que cela arrivât. Ils font une dépense
+excessive ! une table ouverte ! leur bourse au service de
+tout le monde ! C’est fort bien fait d’être généreux, mais
+il faut pourtant compter avec soi-même, sans quoi
+vous voyez ce qui en arrive. Mais non, répondoit un
+autre, ils payent bien exactement ; leurs affaires sont en
+ordre, mais je croirois plutôt que le Comte d’Orville est
+jaloux de sa femme. — Bon, jaloux ? Elle est si raisonnable,
+c’est la sagesse même… » Maman, qu’est-ce que
+c’est que d’être jaloux ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Ma fille, c’est avoir la peur de n’être pas préféré aux autres.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Est-ce joli d’être jaloux ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Non, cela fait bien du mal.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Oh ! je ne veux pas être jaloux…</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Il faut dire jalouse.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Mais il y a jaloux dans le Livre.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>C’est qu’on attribue ce défaut à un homme. Continuez de
+lire.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span> <i>continue</i>.</p>
+
+<p>« C’est la sagesse même. J’en conviens, reprenoit un autre ;
+mais il faut un motif pour prendre un parti aussi
+violent, &amp; ils n’en donnent point ; ils ont même annoncé
+qu’ils ne recevroient personne, excepté quelques
+amis très-intimes, &amp; tout cela ne se fait pas sans raison.
+Mais, Messieurs, disoit le plus raisonnable de tous, pourquoi
+se presser de juger, pourquoi vouloir pénétrer dans
+les affaires des autres ? Et si c’étoit pour veiller de plus près
+à l’éducation de leur fille, que le Comte &amp; la Comtesse
+d’Orville renoncent au grand monde, qu’en diriez-vous ? — Bon,
+quelle apparence ! si c’étoit-là leur motif, ils le diroient ;
+mais quitter tous les agréments de la vie pour une
+petite fille de sept ans ! quelle extravagance ! On donne à
+cela de la soupe, des maîtres, le fouet quand cela s’avise
+de raisonner, une poupée pour qu’elle vous laisse en repos :
+voilà à quoi pere &amp; mere sont obligés. Quand ils
+font davantage, ils ont bien de la bonté. D’autant que
+j’ai sçu par un Valet qui a servi dans la maison, que cette
+petite fille est entêtée &amp; maussade, ainsi elle ne vaut pas
+la peine que ses parents s’en occupent tant… » Ce Laquais-là
+étoit bien bavard.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Ils le sont tous.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>A la place de M. le Comte d’Orville, je l’aurois bien fait
+taire.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Comment auriez-vous fait, &amp; de quel droit empêcher un
+homme de dire ce qu’il a vu ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Mais il ne faut dire du mal de personne.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Cela est vrai ; mais on ne peut pas toujours empêcher les
+autres de parler. Ne seroit-il pas plus court de se bien conduire,
+afin que ceux qui ne peuvent pas s’empêcher de parler,
+n’ayent que du bien à dire. Quand on se conduit mal,
+on s’expose à la médisance.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Quoi ? quand j’ai fait une faute, tous vos domestiques
+vont le dire, Maman ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Mais quand vous faites bien, vous ne craignez pas les bavards.
+Il faut donc faire toujours le mieux possible, pour
+n’avoir pas l’inquiétude de ce qu’on dit de vous.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Je vais continuer, Maman. (<i>Elle lit.</i>) « Monsieur &amp;
+Madame d’Orville n’ignorerent pas tout ce que l’on disoit
+d’eux ; mais contents d’eux-mêmes, &amp; dans l’espérance de
+former au bien leur fille, ils partirent, résolus de ne revenir
+que quand ils pourroient la montrer dans le monde
+sans inconvénient pour elle. Pour mieux exciter son émulation,
+ils emmenerent avec eux une de leurs petites
+niéces à-peu-près de l’âge de leur fille, qu’on appelloit
+<i>Pauline de Perseuil</i>. Madame d’Orville prit une pauvre
+fille de condition dont elle connoissoit le caractére &amp; les
+mœurs ; elle lui assura un sort, &amp; en fit la gouvernante de
+sa fille &amp; de sa niéce. » Qu’est-ce que c’est que les mœurs,
+Maman ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>C’est un mot qui exprime tout seul le résultat de toute la
+conduite d’une personne. On dit les bonnes mœurs, les
+mauvaises mœurs, les mœurs douces, &amp;c…</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span> <i>lit</i>.</p>
+
+<p>« Mademoiselle d’Orville étoit paresseuse, volontaire, entêtée,
+n’avoit aucun sentiment de tendresse pour ses
+parents, &amp; n’étoit occupée toute la journée que de ses
+joujoux &amp; de sa parure. Dès qu’on vouloit l’appliquer
+à l’étude ou causer avec elle, pour lui apprendre ses devoirs,
+l’humeur s’en mêloit ; elle pleuroit, elle crioit, &amp;
+il n’y avoit point de jour où elle ne subît deux ou trois
+punitions humiliantes. Pauline au contraire étoit douce,
+polie avec tout le monde ; elle ne recevoit pas un avis
+sans en être reconnoissante, &amp; sans remercier la personne
+qui le lui avoit donné. Elle faisoit des progrès dans tout
+ce qu’on lui apprenoit ; enfin, elle étoit aimée &amp; chérie
+de tout le monde, comme la petite d’Orville en étoit détestée.
+Celle-cy étoit jalouse de la préférence qu’on donnoit
+à Pauline, &amp; elle n’avoit pas l’esprit de voir qu’il ne
+tenoit qu’à elle de se faire aimer de même en corrigeant
+ses défauts &amp; son humeur ; mais elle aimoit mieux s’en
+prendre aux autres de ses torts que de se rendre justice.
+Son pere &amp; sa mere lui disoient sans cesse : Ma fille, vous
+serez toute votre vie malheureuse. D’autres parents, moins
+bons que nous, vous auroient déja abandonnée ; il ne
+tient qu’à vous de jouir du sort de votre cousine. Voyez
+comme elle est heureuse ! C’est qu’elle est sage &amp; qu’elle
+suit nos avis. Mademoiselle d’Orville écoutoit à peine ce
+qu’on lui disoit, &amp; retournoit à l’étude ou au jeu sans être
+corrigée. Elle passa ainsi quatre ou cinq ans toujours dans
+les pleurs, dans l’humeur &amp; en pénitence. Ses parents la
+voyant incorrigible, userent avec elle de la plus grande
+rigueur, &amp; Mademoiselle d’Orville devint si malheureuse,
+qu’elle commença à faire des réflexions. Sa cousine avoit
+acquis toutes sortes de talents. Elle avoit beaucoup lu,
+beaucoup appris ; elle commençoit à jouir du fruit de la
+peine qu’elle s’étoit donnée, elle comprenoit à merveille
+toutes les conversations qu’elle entendoit, lorsqu’elle étoit
+en compagnie, &amp; lorsqu’elle se trouvoit seule, elle ne
+s’ennuyoit jamais, parce qu’elle s’occupoit de ses talents.
+La musique, le dessein, l’ouvrage ; elle passoit d’une occupation
+à une autre ; &amp; n’étant jamais desœuvrée, elle
+n’avoit jamais d’humeur.</p>
+
+<p>« Un jour que Monsieur &amp; Madame d’Orville se promenoient
+dans leur jardin avec leur fille &amp; leur niéce, il
+arriva que la petite d’Orville répondit une impertinence
+à sa cousine. Le pere &amp; la mere, après l’avoir obligée à
+demander excuse à Pauline, l’envoyerent dans sa chambre.
+Il falloit passer par le salon pour y aller. Un homme &amp;
+deux femmes qui achevoient une partie de jeu y étoient
+restés. La petite d’Orville qui le sçavoit n’osa jamais passer
+devant eux ; elle s’assit en dehors sur les marches du perron,
+&amp; ne remuoit pas de peur d’être apperçue. En
+effet, ceux qui étoient dans le salon ne la soupçonnoient
+pas d’être si près. Ils parloient d’elle. Quelle différence,
+disoit une de ces Dames, de Pauline à la petite d’Orville.
+Pauline est douce, sensible, prévenante, remplie de talents ;
+elle est d’un caractére charmant : la petite d’Orville
+est maussade, méchante ; elle est insensible, paresseuse,
+ignorante ; elle n’aime personne, &amp; personne ne l’aime,
+ni ne l’aimera jamais. J’ai vingt fois conseillé à son
+pere de la mettre dans un Couvent pour toute sa vie.
+Qu’est-ce qu’on peut faire d’un si mauvais sujet dans le
+monde ? — Pour moi, disoit l’autre Dame, elle me fait tant
+de mal à voir, que quand elle paroît je tourne la tête de
+l’autre côté. Ah, la vilaine petite fille ! Est-il possible que
+cette enfant ne soit pas touchée du chagrin qu’elle donne
+tous les jours à son pere &amp; à sa mere ? J’ai vu Madame d’Orville
+pleurer de douleur de l’entêtement &amp; du mauvais
+caractére de sa fille. Vous avez bien quelques reproches
+à vous faire, Monsieur le Baron, disoit-elle à l’homme
+qui jouoit avec elle ; il y a de l’inhumanité à vous de
+jouer, de causer avec elle, comme si elle le méritoit. La
+petite d’Orville n’a pas l’esprit de voir que vous vous
+moquez d’elle, que vous vous amusez de ses ridicules &amp;
+de ses défauts, &amp; que vous vous embarrassez fort peu de
+ce qu’elle deviendra. Ma foi, Madame, reprit le Baron,
+ce n’est ni ma fille, ni ma niéce ; Dieu me préserve d’avoir
+jamais une femme comme elle, mais elle ne mérite nul
+égard ; ainsi je m’en amuse. Si je croyois qu’il y eût la
+moindre ressource dans son caractére, je ne la traiterois pas
+comme une marionnette… » Ah ! ah ! cela est bon à sçavoir.
+Je connois quelqu’un qui cause, &amp; qui rit toujours,
+toujours avec moi, que je sois sage ou non, apparemment
+qu’il me regarde aussi comme une marionnette.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Cela pourroit bien être, jugez-en vous-même.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Oh ! j’en suis persuadée ; mais voyons la suite, Maman,
+cela est fort interessant ! (<i>Elle lit.</i>) « Une marionnette…
+Cette conversation frapa Mademoiselle d’Orville, &amp; lui
+ouvrit les yeux sur sa conduite. Elle avoit alors douze ans ;
+elle sentit qu’il étoit plus que temps de se corriger. Elle entra
+dans le salon fondant en larmes. Elle se jetta aux pieds
+de ces Dames. Oui, Mesdames, dit-elle, je mérite tout
+ce que vous avez dit ; mais je vous demande grace, je
+veux absolument me corriger. Je veux qu’on dise à l’avenir
+autant de bien de moi que de ma cousine. Ne m’abandonnez
+pas ! Aidez-moi, je vous en conjure, à me
+faire pardonner de papa &amp; de maman que j’ai rendu malade !
+Oh, que je suis malheureuse ! Que je suis indigne
+de ses bontés ! Jamais, jamais je ne pourrai réparer mes
+torts, Mesdames, je n’ose paroître… Elle avoit le visage
+contre terre, elle sanglottoit, mais ses pleurs ne couloient
+plus, comme auparavant, par dépit &amp; par humeur ; son
+cœur étoit vraiment touché &amp; ses larmes étoient celles du
+repentir. Les Dames étonnées de ce changement, mais
+touchées de l’aveu qu’elle faisoit elle-même de ses fautes,
+(car c’étoit la premiere fois qu’elle avouoit ses torts,)
+commencerent à en prendre meilleure opinion, elles la
+releverent. Une d’elles lui dit : Mademoiselle, si vous
+êtes vraiment touchée, si vous sentez vos torts comme
+je l’espere pour vous, vous pourrez vous corriger &amp; devenir
+aussi aimable que votre cousine, mais vous avez bien
+du chemin à faire. J’avoue que je ne répondrois pas de
+vous, &amp; si j’étois votre mere, je voudrois voir avant de
+vous pardonner, si ces bonnes résolutions dureroient… »
+Maman !</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Quoi ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Cette Dame est bien dure ; je crois que ses enfants sont
+bien malheureux.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Elle n’en avoit pas.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Ah ! tant mieux !… Oh, je crois moi, que Mademoiselle
+d’Orville se corrigera. Voyons ! (<i>Elle lit.</i>) « Mademoiselle
+d’Orville lui dit : Madame, je ne demande pas
+que mon papa &amp; maman me traitent comme ma cousine ;
+mais seulement qu’ils me permettent de me jetter à leurs
+pieds, qu’ils m’aident, &amp; vous aussi, Mesdames, à réparer
+mes torts. Et vous, Monsieur, dit-elle au Baron,
+vous verrez que je ne suis pas une marionnette : &amp; que
+je mérite autant d’égards que ma cousine. Mademoiselle,
+lui répondit le Baron, comme vous ne vous respectiez
+pas vous-même, il me semble que les autres pouvoient
+s’en dispenser aussi. Je mérite toutes ces humiliations, reprit
+Mademoiselle d’Orville ; mais patience. L’autre Dame,
+qui n’avoit pas encore parlé, dit tout bas à son
+amie : Si vous aviez eu des enfants, vous ne seriez pas
+si sévere avec celle-cy, &amp; vous l’aideriez à se maintenir
+dans ses bonnes résolutions. Un repentir sincere mérite
+d’être encouragé… » Ah, la bonne Dame je l’aime !…
+Où est-ce que j’en suis ? Ah !…</p>
+
+<p>« Un repentir sincere mérite d’être encouragé. Elle prit
+Mademoiselle d’Orville par la main. Venez, ma chere petite,
+lui dit-elle, voilà le premier moment où je me suis
+interessée à vous. Je vais vous mener à votre maman. La
+petite d’Orville se jetta dans ses bras : Madame, lui dit-elle,
+que je vous ai d’obligations ! je vous assure que
+vous ne vous en repentirez pas.</p>
+
+<p>« Mademoiselle d’Orville n’avoit plus cette contenance
+insolente qui révoltoit tout le monde contre elle. Elle
+n’osoit approcher de son pere &amp; de sa mere. Elle trembloit,
+non pas comme auparavant de la peur de la punition,
+mais de la honte que lui inspiroient ses torts. Ils la reçurent
+avec indulgence ; elle en fut pénétrée de reconnoissance. Sa
+mere la serra tendrement dans ses bras, &amp; lui disoit :
+Ah, mon enfant, je t’en conjure, ne te rens pas malheureuse !
+que tes résolutions soient durables, &amp; n’aies
+point à te reprocher la mort de ta mere ! Ta conduite
+a détruit ma santé ! Que deviendrois-tu, si tu me perdois
+par ta faute ? Tu serois un objet d’horreur ! Personne ne
+voudroit te voir ! Tout le monde te fuiroit &amp; tu te fuirois
+toi-même, mais tes remors te suivroient par-tout !
+La petite d’Orville fondoit en larmes, sanglotoit &amp;
+serroit sa maman en criant : Maman ! Maman ! Ayez pitié
+de moi, ayez pitié de moi ! je veux tout réparer !</p>
+
+<p>« En effet, de ce moment elle s’appliqua à vaincre son
+caractére. Elle eut plus de peine qu’une autre, mais elle
+y parvint. Elle étudioit jour &amp; nuit, &amp; en deux ans de
+temps elle eut une legére teinture de tout ce que sa cousine
+sçavoit à fonds, car le temps perdu ne peut se réparer
+entierement ; mais on lui sçut gré des efforts qu’elle faisoit,
+&amp; sur-tout d’avoir réprimé son caractére. On commença
+à lui marquer de l’estime &amp; des égards. Le Baron
+ne la traita plus en enfant ; il ne cherchoit plus à polissonner
+avec elle. Il lui parloit avec le respect &amp; la décence
+que les hommes observent &amp; doivent aux Demoiselles,
+&amp; auxquels ils ne manquent jamais sans qu’il y ait
+de leur faute. Monsieur &amp; Madame d’Orville pressés d’effacer
+la mauvaise réputation que malgré leurs précautions
+leur fille s’étoit faite, quitterent le séjour de leur Terre. Ils
+revinrent en Ville, &amp; bientôt tout le monde s’empressa de
+donner à Mademoiselle d’Orville les éloges qu’elle méritoit.
+On va incessamment la marier, &amp; l’on ne doute pas
+qu’elle ne fasse un établissement avantageux. Pauline s’est
+mariée l’année derniere. Elle a sur sa cousine la supériorité
+des talents &amp; de la science, parce qu’elle n’a pas, comme
+elle, perdu cinq années de temps qui sont bien précieuses,
+&amp; dont Mademoiselle d’Orville n’a connu le prix que
+quand il n’en étoit plus temps. » Voilà tout, Maman. Je
+n’avois jamais lu cette histoire toute entiere.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Eh bien, qu’en dites-vous ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Je dis qu’il ne faut pas perdre son temps comme Mademoiselle
+d’Orville.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Vous voyez donc que vous avez eu tort de perdre votre
+matinée, car elle est passée, de même que tous les jours où
+vous avez mal fait vos devoirs. Est-il en votre pouvoir de
+faire revenir tous ces jours-là ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Mon Dieu non, Maman, mais je ferai bien à l’avenir ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Mais ce qui est passé est passé. Mettez-vous à votre table,
+&amp; écrivez jusqu’au dîner.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Maman, je voudrois vous demander quelque chose sur ce
+que j’ai lu.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Cette après-dînée nous en causerons en nous promenant
+si vous êtes raisonnable.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Mais s’il vous vient du monde ?… Maman, j’ai envie
+de faire lire cette histoire à une certaine personne… à un
+Monsieur, qui m’apporte toujours des oranges de la part de
+M. Arlequin ; vous sçavez bien ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Oui, je sçais bien ; mais je ne crois pas que cela soit nécessaire.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Pourquoi, Maman ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Nous dirons cela tantôt. Vous n’avez que le temps d’écrire
+avant le dîner, ne le perdez pas !</p>
+
+<p class="c gap"><img class="img10" src="images/deco6.jpg" alt=""></p>
+
+<div class="chapter"></div>
+<p class="c"><img src="images/deco1.jpg" alt=""></p>
+
+<h2 class="nobreak i">CINQUIEME CONVERSATION.</h2>
+
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Maman, Maman, embrassez-moi !</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Très-volontiers. Vous me direz, sans doute, pourquoi.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Oui, Maman ; c’est que je le mérite bien. C’est que je suis
+bien sçavante à présent, je sçais trois choses de plus.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Trois choses, mais vraiment c’est beaucoup de choses.
+Sont-elles belles ? Sont-elles utiles ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Vous allez voir, Maman, c’est que je sçais qu’il y a quatre
+Eléments, le feu, l’eau, la terre &amp; l’air.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Bon !</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Oui, Maman, c’est très-vrai. Et puis élément veut dire
+principe qui fait agir. Vous voyez que je l’ai bien retenu.
+Mais ce n’est pas tout.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Eh bien ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Tenez, Maman, écoutez. Il y a trois choses encore qu’on
+appelle les trois regnes ; le regne végétal, que vous avez eu
+la bonté de m’expliquer l’autre jour ; ce sont les fruits, les
+arbres, tout ce qui se seme ou se plante ; vous sçavez bien ?
+Et puis le regne minéral, qui sont les pierres, l’or, l’argent,
+le fer, qu’on appelle <i>mines</i>, &amp; qui se forment au fond de
+la terre ; &amp; puis le regne animal, qui sont tous les animaux,
+les bêtes, les poissons, les oiseaux &amp; les hommes, &amp; voilà
+de quoi tout le monde est composé.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Et c’est pour tout cela qu’il a fallu vous embrasser ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Oui sûrement, ma chere maman, est-ce que vous n’êtes
+pas bien aise, bien contente de moi ? Je sçais tout ce qu’il
+y a dans le monde à présent.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Vous croyez cela ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Mais, oui, Maman ; est-ce qu’il y a encore autre chose ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Et à qui avez-vous l’obligation de cette belle science ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Maman, j’aurai l’honneur de vous le dire. Mais dites-moi
+donc, ma chere Maman, si vous n’êtes pas bien contente
+de moi ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Je le suis de votre émulation &amp; du plaisir que vous avez en
+croyant m’en avoir fait. Je vous en sçais très-bon gré, je vous
+en remercie même, parce que cela me prouve que vous cherchez
+à me plaire. Mais, ma chere Enfant, si vous voulez me
+faire un bien plus grand plaisir encore, il faut oublier tout cela.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Pourquoi donc, Maman ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>C’est que vous ne comprenez pas un mot de ce que vous
+croyez si bien sçavoir, &amp; que rien n’est si dangereux à votre
+âge que de parler de choses qu’on n’entend pas ; il en arrive
+toutes sortes d’inconvénients.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Mais pardonnez-moi, Maman, j’entens très-bien tout ce
+que j’ai appris.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>C’est ce que nous allons voir. Reprenons un peu ce que
+vous avez dit. Sçavez-vous qu’il y a de quoi causer huit
+jours, avant de comprendre un seul des grands mots dont
+vous m’avez fait une si belle litanie.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Ah ! tant mieux. Maman, j’aime tant à causer avec vous ;
+&amp; puis il pleut depuis ce matin ; j’espere qu’il ne viendra personne,
+nous aurons bien du temps.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Profitons-en. Eh bien, vous dites donc qu’il y a quatre
+Eléments.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Oui, Maman, le feu, l’air, l…</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Oh ! doucement, je ne vais pas si vîte, moi, je dis comme
+Monsieur Gobemouche, entendons-nous.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span> <i>rit de tout son cœur</i>.</p>
+
+<p>Monsieur Gobemouche… c’est un drolle de nom. Qu’est-ce
+que c’est que Monsieur Gobemouche ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>C’est un original qui n’a que faire à notre conversation,
+nous en parlerons une autre fois. Nous disions qu’il y a
+quatre Eléments, &amp; n’y en a-t-il que quatre.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Je ne sçais pas, on ne m’en a montré que quatre.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Et qu’est-ce qu’ils font ces quatre Eléments que vous
+connoissez ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Ah ! j’avois oublié… ils font aller le monde.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Mais qu’est-ce que c’est que le monde ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Mais, Maman, c’est tout cela ; c’est Paris, c’est le bois
+de Boulogne, c’est Saint Cloud… Voilà tout.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Voilà tout ce que vous en connoissez. Eh bien, vos
+quatre Eléments font donc aller Saint Cloud &amp; le bois de
+Boulogne ? Mais comment cela ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Ah ! je ne sçais pas.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Bon, voilà déja votre science en défaut ! Tâchons de nous
+remettre un peu sur la voie. Voyons qu’est-ce qu’il y a dans
+le monde que vous connoissez ? De quoi est-il composé ?
+qu’est-ce que vous y voyez ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Des champs, des maisons, des rivieres, des hommes, des
+animaux ; est-ce cela, Maman, qui est le monde ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Oui, il y a de tout cela dans le monde. Mais le ciel, les
+astres &amp; beaucoup d’autres choses dont je ne vous parlerai
+pas encore en font aussi partie. Revenons à nos moutons.
+Vous m’avez parlé de rivieres. Qu’est-ce que c’est que des
+rivieres ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>C’est de l’eau.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Mais voilà de l’eau dans cette caraffe ; est-ce que c’est
+une riviere ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Non, Maman ; mais une riviere, c’est pourtant de l’eau.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Cela est vrai, il y a de l’eau dans une riviere ; mais pour
+que cette eau forme une riviere qu’est-ce qu’il faut ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Ah ! je le sçais, je m’en souviens, ma bonne me l’a dit.
+D’abord elle sort de terre, elle forme un petit ruisseau, &amp;
+puis ce petit ruisseau augmente, augmente, &amp; puis quand
+il est bien grand, on l’appelle riviere. N’est-ce pas cela,
+Maman ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>A la bonne heure. Une riviere est donc composée d’une
+grande quantité d’eau qui suit son cours…</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Qu’est-ce que cela veut dire qui suit son cours ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Cela veut dire qu’elle ne se perd pas dans la terre depuis
+l’endroit où elle en est sortie, jusqu’à ce qu’elle trouve une
+autre riviere où elle retombe, &amp; où elle se perd.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Ah ! ah ! &amp; la Seine, où est-ce qu’elle se perd ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>La Seine va tomber dans la mer, &amp; à cause de cela on
+l’appelle un fleuve. Voilà la différence des fleuves aux rivieres.
+Les fleuves retombent dans la mer, &amp; les rivieres retombent
+dans d’autres rivieres.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Mais on dit pourtant la riviere de Seine.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Cela est vrai, mais c’est un fleuve. Ah çà, il y a une heure
+que nous parlons &amp; d’eau &amp; de riviere, &amp; il n’est pas bien
+sûr encore que nous nous entendions. Qu’est-ce que c’est
+que de l’eau ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>C’est ce qui sert à boire, à faire du thé.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Vous me dites là son usage, mais vous ne me dites pas
+ce que c’est.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Maman, je ne le sçais pas ; je vous prie de vouloir bien
+me le dire.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Ah ! je sçavois bien que votre science étoit une science
+de perroquet, dès qu’on vous change la demande, vous n’y
+êtes plus, &amp; c’est une preuve que vous n’attachez nulle idée
+à ce que vous dites. L’eau est un des quatre Eléments de la
+nature.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Ah ! cela est vrai.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Mais ces quatre Eléments, qui font aller le monde, à ce
+que vous dites, comment s’y prennent-ils pour le faire aller ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Ah, Maman, cela n’y étoit pas !</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Comment cela n’y étoit pas ? où cela n’étoit-il pas ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Dans le Livre où j’ai appris.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Vous avez appris dans un Livre ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Oui, Maman.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Emilie, sonnez. Qu’on apporte de l’eau froide dans une
+petite jatte.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Pourquoi faire, Maman ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Vous allez voir. (<i>On apporte une jatte d’eau sur la table.</i>)
+Venez ici, Emilie, approchez votre main, &amp; voyez
+comme cette eau est froide.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Oui, c’est bien froid.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Je vais mettre mes mains dans cette jatte, &amp; je les y laisserai
+tandis que nous allons parler d’autres choses, ensuite vous
+verrez. Dites-moi, qu’est-ce que c’est que ce Livre qui vous
+a rendu si habile ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Maman, vous sçavez bien qu’hier, quand vous m’avez
+amenée à Paris, vous m’avez descendue au Palais Royal avec
+ma bonne, pendant que vous alliez à vos affaires.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Eh bien !</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>J’ai trouvé Mademoiselle Louise, c’est ma bonne amie,
+Maman, vous sçavez bien ; elle m’a montré un joli petit Livre
+qu’on lui a donné pour apprendre &amp; pour s’amuser. Il
+est joli !… il est tout bleu, &amp; il y avoit cela dedans ; &amp;
+je l’ai appris bien vîte, parce que j’ai dit, Maman sera bien
+surprise, &amp; cela lui fera plaisir.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Emilie, si vous voulez être bien raisonnable, nous ne nous
+quitterons plus, &amp; vous ne sortirez plus sans moi.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Ah, Maman, que je serai aise ! Oh je vais être bien sage ;
+mais pourquoi donc êtes-vous fâchée de ce que j’ai appris
+les Eléments &amp; les… les quoi donc ? Comment est-ce que
+l’on appelle ce que j’ai appris encore ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>C’est que je ne veux pas faire de vous un perroquet.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Un perroquet ! c’est un oiseau ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Oui, c’est un oiseau qui répéte les mots qu’il a entendus,
+mais qui ne sçait ce qu’il dit, parce qu’il ne peut pas comprendre
+les mots qu’il prononce, &amp; quand vous répétez ce
+que vous avez entendu dire à tort &amp; à travers, comme cela
+vous arrive souvent, vous êtes comme un perroquet.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Mais, Maman, quand je demande l’explication des choses
+que je n’entens pas, je ne suis pas comme un perroquet.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Cela est vrai ? mais il y a des choses que l’on ne sçauroit
+vous expliquer, parce que vous n’êtes point en âge de les
+comprendre ; ce que l’on pourroit vous dire ne serviroit qu’à
+brouiller vos idées, ou vous en donneroit de fausses. Par
+exemple, vous sçavez très-bien lire à présent ; mais avant que
+vous le sçussiez, si l’on avoit commencé à vous faire lire un
+mot en entier sans vous faire connoître vos lettres, qu’est-ce
+qui en seroit arrivé ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Je crois que je n’aurois pas pu.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Pardonnez-moi ; le mot <i>Maman</i>, par exemple, à force
+de vous le montrer &amp; de vous le faire prononcer, toutes les
+fois que vous auriez retrouvé ce mot dans un Livre, vous
+l’auriez enfin reconnu, &amp; vous auriez dit, c’est <i>Maman</i> ;
+mais vous n’auriez pas sçu que par-tout où vous auriez
+trouvé une <i>M</i> &amp; un <i>a</i>, cela fait <i>Ma</i>, que par-tout où vous
+auriez trouvé <i>M</i>, <i>a</i>, <i>n</i>, cela faisoit <i>man</i>. De même si l’on
+commence par vous expliquer aujourd’hui nombre de mots
+qui demandent des connoissances que vous n’avez point encore,
+vous n’en serez pas plus avancée que si l’on vous avoit
+fait lire par routine &amp; par mémoire, sans vous apprendre à
+épeler.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Ah ! cela est vrai, Maman, je comprens cela.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Voilà pourquoi il est si essentiel de ne rien faire, absolument
+rien sans ma permission. Voilà pourquoi je ne vous
+laisse pas lire dans tous les Livres, &amp; pourquoi je ne vous
+laisse pas causer avec toutes sortes de personnes. Et voilà
+pourquoi, Emilie, je vous recommande tant de ne jamais
+vous servir de termes &amp; de mots que vous ne comprenez
+pas, avant de m’en avoir demandé l’explication, soit que
+vous les ayez lus, soit que vous les ayez entendu dire.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Et pourquoi, Maman, ne faut-il demander qu’à vous ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>C’est que personne ne prend à vous un aussi grand interêt
+que moi. C’est que les questions des enfants fatiguent &amp; importunent
+tout autre que leur mere, &amp; pour s’en débarrasser,
+on leur répond souvent la premiere chose qui vient en
+tête, qu’elle soit juste ou non.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Fort bien, on m’attrape donc quand je demande aux autres
+ce que je n’entens pas ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Cela arrive très-souvent, &amp; lorsque l’on a une fois une
+idée fausse dans la tête, il est très-difficile de la détruire, sur-tout
+à votre âge où vous n’êtes pas en état d’en sentir le
+défaut.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Maman, voilà qui est fait, je ne passerai plus un mot que
+je n’entens pas sans vous le demander, &amp; je ne le demanderai
+qu’à vous, puisque vous voulez bien m’instruire…
+&amp; puis je dois vous obéir.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Voilà ce qui s’appelle de la raison.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Et puis vous ne m’attrapez pas, vous Maman, vous ne
+m’avez jamais trompée… mais pourquoi donc avez-vous
+toujours les mains dans cette eau ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Vous souvenez-vous comme elle étoit froide quand on
+l’a apportée ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Oui, Maman, elle étoit bien froide.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Eh bien, touchez-la à présent.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Ah ! elle ne l’est plus. Vos mains l’ont échauffée.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Et comment cela s’est-il fait ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>C’est que vous aviez chaud.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Mais qu’est ce qui fait que j’avois chaud ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Je ne sçais pas.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Qu’est-ce qui vous réchauffe quand vous avez froid ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>C’est le feu. Mais on n’a pas de feu dans le corps.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Pardonnez-moi, on y a du feu, &amp; si l’on n’en avoit pas,
+on ne pourroit pas vivre ; le sang se glaceroit dans les veines
+&amp; l’on mourroit. Ce feu s’accroît &amp; ensuite diminue avec
+l’âge, &amp; voilà pourquoi le vieux bon homme que vous avez
+vu l’autre jour ne pouvoit pas se rechauffer, quoique nous
+souffrions tous de la chaleur.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Oh ! ce pauvre bon homme, je m’en souviens, comme
+il trembloit ; ma bonne lui fit boire du vin. Il n’avoit donc
+plus de feu dans le corps ? Mais moi, ai-je du feu ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Sans doute ; mais nous y avons aussi de l’eau.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Bon !</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Sûrement, quand vous pleurez, qu’est-ce qui tombe de
+vos yeux ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Ah ! cela est vrai ; les larmes, c’est de l’eau.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Si l’on n’avoit pas cette eau qui dans le corps humain
+s’appelle <i>liqueur</i>, on mourroit desséché comme les plantes
+que vous voyez flétries &amp; prêtes à périr, quand la pluie ne
+les secoure pas.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Voilà pourquoi vous les arrosez, n’est-ce pas, Maman ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Et voilà pourquoi vous buvez ; c’est pour entretenir…</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Ah !… mais, Maman, pourquoi est-ce que j’ai soif,
+puisque j’ai de l’eau dans le corps ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>On a plus ou moins de soif, suivant que le feu qui nous
+anime est plus ou moins fort &amp; qu’il nous desséche plus
+ou moins.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>C’est donc pour l’éteindre qu’il faut boire ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Non, c’est pour maintenir l’équilibre nécessaire à la vie
+entre les solides &amp; les liquides.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Je n’entens pas cela, Maman.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Je le crois bien ; aussi je ne vous ai répondu que pour
+vous faire voir qu’il y a des choses au-dessus de votre entendement,
+&amp; dont il vaut mieux remettre l’explication à un
+autre temps. Reprenons où nous en étions. Vous voyez
+que le feu &amp; l’eau sont nécessaires à la vie ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Oui, Maman.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>A présent, retenez votre respiration… bouchez-vous
+bien la bouche &amp; le nez.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Maman, j’étouffe, je ne peux pas.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Vous voyez donc bien que l’air est aussi nécessaire à la vie
+que le feu &amp; l’eau. Mais ce n’est pas tout, Emilie. Notre
+chair est une matiere qui est sujette à la corruption, &amp; lorsqu’elle
+est desséchée, elle tombe en poussiere &amp; devient terre.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Oui, Maman, j’ai vu cela dans mon Catéchisme historique.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Eh bien, cette terre, le feu, l’air &amp; l’eau sont les principes
+de la vie. Si vous étiez privée d’une de ces choses, vous
+ne pourriez pas vivre, comme je vous l’ai fait voir.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Cela est vrai.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Et ces quatre choses, le feu, l’eau, la terre &amp; l’air sont
+ce qui donne la vie à tout ce qui existe dans la nature.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Mais ce n’est donc pas des Elements, comme dit ce Livre ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Pardonnez-moi, on appelle la terre, le feu, l’air &amp; l’eau,
+les quatre Elements de la nature, parce qu’élément veut dire
+principe d’une chose, ce qui lui fait être ce qu’elle est. A présent,
+vous entendez bien qu’élément veut dire principe d’une
+chose ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Oui, Maman.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Eh bien, on dit aussi les éléments d’une science, les éléments
+de l’écriture, les éléments de la lecture. Qu’est-ce que
+cela veut dire, par exemple, les éléments de l’écriture ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Mais, ce n’est pas le feu, la terre…</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Non ; ce sont les éléments de la nature, ceux-là.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Mais on ne m’a pas dit les autres.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Qu’est-ce que nous sommes convenues qu’éléments vouloient
+dire ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Eléments veut dire principes.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Eh bien, qu’est-ce que c’est que les éléments de l’écriture ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Ah ! c’est-à-dire les principes de l’écriture.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Cela est vrai, quand on dit les éléments d’une science,
+on entend les principes d’une science, &amp; quand on dit les
+quatre éléments de la nature, on entend le feu, l’eau, la
+terre &amp; l’air, qui sont les principes de la vie.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>A présent, j’entens bien, &amp; je ne l’oublierai pas…
+Maman, vous avez donc lu tous les Livres ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Je ne vous en donne point à lire sans les avoir lus, &amp; je
+vous en ai dit la raison.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Je m’en suis bien apperçue ; car l’autre jour en lisant l’histoire
+de la mauvaise fille, vous sçaviez que cette Dame que
+je trouvois si méchante n’avoit pas d’enfants… A propos,
+Maman, pourquoi n’est-il pas nécessaire que nous fassions
+lire cette histoire à un certain Monsieur qui polissonne toujours
+avec moi ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>C’est que j’espere que vous serez bientôt assez raisonnable
+pour qu’on ne polissonne plus avec vous.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Mais, Maman, si vous lui disiez que vous ne voulez pas ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Ne vous rappellez-vous pas que le Baron répondoit à
+Mademoiselle d’Orville, que comme elle ne se respectoit pas
+elle-même, il croyoit que les autres pouvoient être dispensés
+de la respecter.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Oui, Maman.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>C’est donc la faute d’une Demoiselle quand les hommes
+ont un air trop libre avec elle, &amp; c’est votre faute quand on
+polissonne avec vous.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Mais comment faut-il donc faire pour se faire respecter ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Il faut rester assise auprès de sa mere ou à sa table à s’amuser.
+Il ne faut point courir par la chambre comme une folle,
+en jettant ses bras par-dessus la tête, &amp; levant les pieds d’une
+maniere indécente. Il ne faut pas adresser la parole aux hommes ;
+mais quand ils vous parlent, il faut seulement leur
+répondre poliment, &amp; avec assez de sérieux pour montrer
+que vous ne voulez pas qu’on vous approche ; &amp; toutes ces
+attentions sur soi-même &amp; sur son maintien s’appellent <i>la
+pudeur</i>.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Mais, Maman, pourquoi ne voulez-vous pas dire à ces
+Messieurs que j’ai de la pudeur ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>C’est qu’ils ne me croiroient pas en vous voyant vous
+conduire comme vous le faites. Lorsqu’on en a, elle se voit
+bien sans qu’il soit besoin de le dire, &amp; il ne faut pas qu’on
+croie que c’est moi qui vous empêche de vous familiariser
+avec les hommes ; il faut que ce soit votre contenance, votre
+conduite qui leur en impose ; car si elle se trouvoit contraire
+à mes propos, tout ce que je dirois ne vous garantiroit
+de rien, &amp; on croiroit que ma tendresse pour vous m’empêche
+de vous voir comme vous êtes.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Cela est vrai. Mais, Maman, tout ce que vous dites est
+vrai.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Si vous en êtes persuadée, comme je l’espére, vous en
+profiterez. Mais j’ai encore une autre vérité à vous apprendre,
+qui est une suite de ce que nous venons de dire, c’est
+qu’une Demoiselle bien née…</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Qu’est-ce que c’est qu’une Demoiselle bien née ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>C’est-à-dire, qui a des dispositions naturelles à la vertu &amp;
+un desir très-vif de fuir le mal.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Eh bien, Maman, qu’est-ce que fait une Demoiselle bien
+née ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Elle doit s’accoûtumer de bonne heure à n’avoir pas de
+garde plus sûre qu’elle-même ; c’est à vous à en imposer, ce
+n’est pas à moi. Car si c’est moi qui oblige les hommes à
+vous respecter, vous voyez bien que si je suis un instant
+éloignée de vous, ils ne vous craindront plus, &amp; c’est votre
+ressentiment qu’il faut leur faire craindre, ce n’est pas le
+mien.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Allons, je prendrai bien garde à moi, &amp; je ferai le mieux
+que je pourrai.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Vous voyez bien aussi que si vous faisiez lire l’histoire de
+la mauvaise fille, vous vous exposeriez à vous faire dire que
+vous lui ressemblez à beaucoup d’égards. Il vaut bien mieux
+vous corriger de votre étourderie, de votre legéreté, &amp; vous
+verrez que vous n’aurez plus besoin alors de me prier de
+faire des leçons aux autres.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Maman, je croyois… Ah ! Maman, à propos j’ai oublié…
+ma bonne m’a dit de vous prier, si vous envoyez à Paris, de
+faire passer chez la Couturiere ; elle n’a pas apporté ma robe
+neuve, elle l’avoit promise pour aujourd’hui.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Eh bien, apparemment qu’elle n’est pas finie, ce sera pour
+un autre jour.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Oh ! c’est que je serai bien heureuse quand j’aurai ma robe
+neuve.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Eh ! qu’est-ce qu’une robe neuve peut faire au bonheur ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>C’est que je suis bien aise d’être parée.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Est-ce que vous n’avez jamais eu de chagrin les jours où
+vous avez été bien parée ? N’avez-vous jamais pleuré avec
+une robe neuve ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Oh, pardonnez-moi !</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Est-ce que l’on vous accorde tout ce que vous voulez
+les jours de parure ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Non pas toujours.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Est-ce que mes amis, est-ce que moi-même, nous faisons
+plus d’attention à vous, quand vous avez une belle robe ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Mais non, Maman.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Quelles sont les occasions où l’on s’occupe le plus de vous ?
+où l’on vous accorde tout ce que vous desirez, &amp; où vous
+éprouvez cette satisfaction intérieure qui fait que vous êtes
+si contente de vous, de moi &amp; des autres ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>C’est quand je n’ai point d’humeur, quand j’ai été bien
+obéissante, &amp; que j’ai rempli tous mes devoirs… Là… tout
+couramment sans chercher à me distraire.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Vous voyez donc bien qu’une robe neuve ne rend pas
+heureuse ; car vous avez beau être parée, vous n’en avez pas
+été moins chagrine quand vous avez eu des reproches à vous
+faire ; &amp; je vous ai vu très-gaie, très-contente avec un petit
+fourreau de toile, souvent même à la fin du jour assez sale ;
+mais puisque nous y sommes, cherchons un peu, quelles
+sont les conditions nécessaires au bonheur ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Oui, cherchons… J’allois dire quelque chose, mais je
+crois que je me trompe.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Qu’est-ce que cela fait ? dites toujours ! Ce n’est qu’en
+me disant tout ce qui vous passe par la tête que vous apprendrez
+à penser juste.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Oui, Maman, mais si je dis mal ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Eh bien, je vous en avertirai.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Maman, c’est que je voulois dire, cherchons les éléments
+du bonheur !</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Eh bien, vous auriez très-bien dit ; car c’est précisément
+ce que je veux que vous trouviez.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Mais le bonheur, c’est une chose… Je voudrois le sçavoir…
+Mais non, ce n’est pas une science.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>C’est la premiere de toutes les sciences ; celle qui importe
+le plus aux hommes de connoître.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Est-elle bien difficile à apprendre ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Très-difficile &amp; même impossible aux méchants, mais très-aisée
+pour ceux qui se servent de leur raison.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Ah ! Maman, j’espére qu’elle ne sera pas difficile pour moi.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Je l’espére aussi. Nous avons déja dit que les beaux habits
+ne rendoient point heureux ; voyez votre bonne, elle n’a
+pas de beaux habits, elle n’est point riche ; eh bien, la
+croyez-vous heureuse ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Oh ! sûrement, Maman, car elle rit &amp; chante toujours. Je
+ne l’ai jamais vue triste.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Tous ces paysans, tous ces domestiques que vous voyez
+danser les Dimanches à la porte du bois de Boulogne, vous
+les voyez contents ; vous les voyez rire, ils ne sont point
+riches ; ce n’est qu’à force de travailler toute la semaine qu’ils
+gagnent de quoi vivre &amp; de quoi se vêtir eux &amp; leurs enfants.
+Vous m’avez souvent parlé de leur gaieté, nous pouvons
+donc conclure que les richesses ne sont sûrement pas nécessaires
+au bonheur.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Mais qu’est-ce qui fait que tous ces pauvres gens sont
+contents ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Voyez, dites-moi votre idée.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Mais je crois, c’est parce qu’ils ont bien travaillé &amp; parce
+que l’on est content d’eux.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Vous avez raison. Eh bien, quel sera donc le premier
+élément du bonheur dans tous les âges &amp; dans toutes les
+conditions ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Ce sera d’avoir rempli son devoir &amp; d’être content de soi,
+n’est-ce pas, Maman ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Cela est certain, on peut avoir tous les avantages réunis,
+bien des richesses, une bonne santé, &amp; n’être point heureux ;
+mais sans bien, avec une santé foible telle que vous
+m’en voyez, on peut se trouver heureux, car le vrai bonheur
+dépend de nous-mêmes.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Oui, il n’y a qu’à être bien sage.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Et il n’y a pas de bonheur quand on n’a pas rempli ses
+devoirs, parce qu’alors on n’est content ni de soi, ni des
+autres.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Voilà pourquoi les méchants ne sont pas heureux, n’est-ce
+pas, Maman ?… Bon, voilà du monde !</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Je n’en suis pas fâchée ; nous avons assez causé aujourd’hui,
+&amp; il est temps que vous alliez apprendre votre Évangile
+&amp; achever vos études.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Maman, j’ai encore quelque chose à vous dire sur ce
+bonheur que je n’entens pas bien ; demain vous me permettrez
+de vous le dire, n’est-ce pas ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Oui, si vous avez mérité que nous causions ensemble.</p>
+
+<p class="c gap"><img class="img10" src="images/deco7.jpg" alt=""></p>
+
+<div class="chapter"></div>
+<p class="c"><img src="images/deco1.jpg" alt=""></p>
+
+<h2 class="nobreak i">SIXIEME CONVERSATION.</h2>
+
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Eh bien, Emilie, qu’est-ce que vous vouliez me dire ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Quoi ? Maman, je ne sçais pas.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Il y avoit quelque chose sur le bonheur que vous n’entendiez
+pas.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Maman, je ne m’en souviens plus.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Ce sera pour quand vous vous en souviendrez.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Si vous eussiez eu la bonté de causer hier &amp; avant-hier
+avec moi, ma chere Maman, je m’en serois souvenue ; mais
+à présent…</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Et qu’est-ce qui m’en a empêché ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Maman, je le sçais bien, c’est ma faute, c’est que je ne
+l’ai pas mérité. J’avois pourtant grande envie de bien faire,
+mais je n’ai jamais pu.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Et pourquoi n’avez-vous pas pu ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Je ne sçais pas, Maman, je n’étois pas en train d’étudier.
+Quand je voulois mettre les yeux sur mon Livre, mon esprit
+s’en alloit je ne sçais où !</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Mais, mon Enfant, si l’on avoit toujours égard à la disposition
+où l’on se trouve, on ne feroit jamais rien. C’est
+une raison pour s’appliquer davantage, pour se donner plus
+de peine ; mais ce n’est pas une raison pour ne rien faire.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Mais, Maman, on n’est pas toujours disposé à étudier,
+Papa vous l’a dit.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Croyez-vous que je sois toujours disposée à causer ou à
+jouer avec vous ? Vous m’avez vu souvent malade &amp; souffrante,
+ou la tête remplie d’affaires ; eh bien, je les oublie
+pour m’occuper même de vos amusements. Si j’écoutois alors
+mes dispositions, je vous renverrois, vous, votre poupée &amp;
+votre petit ménage.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Mais comment donc faire ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Il faut s’accoûtumer à vaincre sa paresse &amp; à faire ce que
+l’on doit faire, quelque chose qu’il en coûte. Je vous l’ai
+déja dit, c’est cet effort que l’on fait sur soi-même qui s’appelle
+<i>vertu</i>.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Maman, je tâcherai…</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Il faut, lorsque vous vous sentez portée à la distraction,
+demander vous-même à votre bonne à vous placer de maniere
+que vous ne voyiez rien de ce qui se passe dans la
+chambre. Il faut, si vous apprenez par cœur, apprendre
+tout haut, afin qu’elle vous avertisse s’il vous prend une
+distraction, &amp; si vous cessez de répéter, sans vous en appercevoir ;
+il faut enfin montrer de la bonne volonté si
+vous voulez qu’on ait pour vous de l’indulgence. Il dépend
+toujours de vous de ne pas vous laisser aller à l’humeur
+&amp; à l’opiniâtreté.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Oh, je le sens bien. Je sens que j’ai mérité mes punitions.
+Aussi, Maman, je suis bien heureuse qu’il ne soit venu personne ;
+car je n’aurois jamais osé me montrer. Maman, vous
+m’avez promis que vous ne le diriez pas.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Oh, certainement ! La bonne réputation d’une jeune personne
+est tout son bien ; c’est ce qu’elle doit chérir comme
+sa vie, &amp; lorsqu’une fois l’on est prévenu contre elle, il
+lui est si difficile de la réparer que je n’ai garde d’aller dire
+vos défauts tant que j’aurai espérance de vous voir corriger.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Pourquoi la bonne réputation d’une jeune personne est-elle
+ce qu’elle doit chérir le plus, Maman ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Pourquoi êtes-vous fâchée, quand on vous parle des
+fautes que vous avez faites ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>C’est que je voudrois qu’on dît toujours du bien de moi !</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Et pourquoi ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Mais c’est que c’est humiliant de mal faire ; on croiroit
+que je ne vaux rien.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Eh bien, voilà pourquoi la bonne réputation est précieuse,
+c’est qu’on ne peut pas se passer de la bonne opinion
+des autres.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>On ne peut pas s’en passer ? Et pourquoi ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Vous le voyez, puisque vous ne pourriez pas souffrir
+qu’on crût que vous ne valez rien. Ne sommes-nous pas
+convenues ces jours passés que les hommes avoient besoin
+les uns des autres ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Oui, maman !</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Pourriez-vous vous trouver à votre aise avec quelqu’un
+qui auroit mauvaise opinion de vous ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Non sûrement.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>C’est sur l’opinion que l’on a d’une personne, qu’on mesure
+l’estime ou l’amitié qu’on lui accorde, &amp; l’on ne connoît
+une jeune personne que par sa réputation.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Comment cela, Maman ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>C’est qu’elle ne paroît dans le monde qu’environnée de ses
+parents ; on ne l’entend presque pas parler ; on ne la voit jamais
+agir ; on ne peut avoir d’opinion sur elle que par ce que
+l’on en entend dire par ceux qui l’approchent dans l’intérieur
+de la maison.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Oui, par les domestiques.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Par les domestiques, par les maîtres, &amp; par tous ceux qui
+la voient de près.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Mais si tous ces gens-là ne disent pas vrai ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Le mensonge est un vice si affreux qu’il ne se rencontre
+pas communément ; &amp; pour un menteur, il se trouve vingt
+honnêtes gens, amis de la vérité, qui le démasquent.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Qu’est-ce que cela veut dire, qui le démasquent ? Est-ce
+que le mensonge met un masque ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Non, c’est une façon de parler. Vous sçavez bien qu’un
+masque cache les traits du visage ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Oui, Maman.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Comme un menteur veut être cru, on dit qu’il emprunte
+les traits de la vérité…</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Oh oui, &amp; ceux qui prouvent qu’il a menti, le démasquent.
+Mais, Maman, est-ce qu’un mensonge est toujours
+découvert ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Toujours ; un peu plutôt, un peu plus tard, la vérité se
+découvre.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Et puis le menteur est bien attrapé, n’est-ce pas ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Attrapé &amp; puni autant qu’on le peut être ; car il prouve
+qu’il est bête d’avoir cru qu’il pouvoit faire passer le mensonge
+pour la vérité ; il est deshonoré, il perd la confiance de tout
+le monde ; on ne le croit plus, &amp; personne ne veut avoir
+affaire à lui.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Mais pourquoi deshonoré ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Parce que c’est un vice bas, un vice avilissant, qu’on ne
+suppose pas aux gens bien nés.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Qu’est-ce que c’est que des gens bien nés ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Je vous l’ai déja dit ; ce sont ceux qui naissent avec le penchant
+à la vertu. On se sert aussi de cette expression pour désigner
+tous ceux qui ne sont pas nés d’un état obscur &amp; bas.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Et qu’est-ce que c’est que d’être deshonoré ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>C’est d’avoir perdu l’estime de ses semblables, soit par ses
+actions, soit par sa façon de penser ; c’est de s’être dégradé
+&amp; d’avoir mérité de descendre dans l’opinion des autres au-dessous
+de l’état où le sort nous a mis.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Mais, Maman, les domestiques diront… si vous les
+priez de ne rien dire de ce que j’ai fait.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Fi donc ! Vous voudriez vous abbaisser à prier des domestiques
+de ne pas parler de vous ? Voyez comme une faute
+peut avilir.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Mais, s’ils le disent, cela me fera tort !</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Ce sera la suite nécessaire de vos fautes. On ne les répare
+pas par une bassesse, c’en seroit une de plus &amp; bien plus
+humiliante ; &amp; voilà pourquoi il est si essentiel de n’en pas
+faire. Croyez-moi, corrigez-vous bien vîte ! Que vos actions,
+que votre contenance marquent votre repentir, &amp; faites
+mieux à l’avenir, vous ne craindrez pas qu’on parle de vous ;
+ou, comme je vous l’ai déja dit, si l’on veut absolument parler,
+on n’aura que du bien à dire.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Si je n’avois pas pleuré &amp; crié comme une petite folle,
+ils n’en auroient rien sçu.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Qu’est-ce que cela fait ? En auriez-vous été moins coupable ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Non ; mais…</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Le mal est-il qu’on ait sçu votre faute ou que vous l’ayez
+commise ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>C’est que je l’aie faite.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Est-ce que vous pouvez vous pardonner d’avoir mal fait,
+quand même votre faute resteroit ignorée ? Ne voyez-vous
+pas que si vous prenez l’habitude de faire des fautes ignorées,
+vous en ferez bientôt de publiques ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Pourquoi cela, Maman ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Parce que tout est habitude, mon Enfant. Le premier jour
+que nous arrivons à la campagne, &amp; que nous quittons Paris,
+êtes-vous aussi en train de courir &amp; de vous promener
+que quand nous y avons passé plusieurs mois, &amp; que vous
+vous êtes promenée tous les jours ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Non, Maman.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>La premiere fois que vous avez joué au volant, y avez-vous
+joué aussi long-temps, &amp; avez-vous jetté votre volant
+aussi haut que vous l’avez fait depuis ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Non, Maman.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Qui est-ce donc qui vous a donné la facilité d’y jouer
+comme vous le faites à présent, &amp; de faire des promenades
+aussi longues sans vous fatiguer ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Je ne sçais pas.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>C’est qu’en vous promenant tous les jours vous acquerez
+la force de faire tous les jours un peu plus de chemin, &amp;
+vous parvenez enfin à faire de très-grandes promenades sans
+vous fatiguer, parce que vous fortifiez votre corps par un
+exercice continuel.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Maman, si j’étois plusieurs jours sans marcher, je ne pourrois
+donc plus aller à Saint Cloud ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Cela vous seroit beaucoup plus difficile, &amp; vous reviendriez
+si lasse que cela vous dégoûteroit peut-être de la promenade.
+Vous éprouvez la même chose pour vos leçons ;
+quand vous avez été quelques jours sans apprendre par cœur,
+vous n’apprenez plus aussi facilement.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Oui, parce que j’en ai perdu l’habitude, n’est-ce pas ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Oui, &amp; il en est de même de l’exercice des vertus comme
+de l’exercice du corps &amp; de l’esprit.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Bon !</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Oui, sans doute ; si vous ne vous exercez pas seule &amp;
+volontairement à bien remplir vos devoirs, sans prendre garde
+à la disposition où vous vous trouvez, &amp; sans penser à la
+punition &amp; à la récompense, vous n’acquerrez jamais de
+force sur vous-même, &amp; vous ferez des fautes en public,
+parce que vous n’aurez pas contracté l’habitude de bien faire
+étant seule.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Eh bien ! je sens cela, par exemple. Cela est vrai, quand
+j’ai bien fait plusieurs jours de suite, j’ai moins de peine à
+étudier ; &amp; quand j’ai bien étudié, je n’ai pas d’humeur.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>C’est que rien n’en donne tant que d’être mécontent de soi.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Cela pourroit bien être.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Prenez donc l’habitude de faire toujours le mieux qu’il
+vous sera possible, &amp; pour ne pas vous endormir sur le danger
+des fautes cachées, faites-vous une loi de ne me jamais rien
+taire de ce que vous ferez, que cela soit bien ou mal.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Oui, Maman, je vous le promets, je vous dirai tout.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Est-ce que vous n’avez pas remarqué une chose ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Quoi, Maman ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>C’est qu’une faute a toujours des suites fâcheuses, &amp; qu’on
+n’en est pas quitte pour dire, je ne la ferai plus.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Ah, je n’avois jamais remarqué cela !</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Voyez vous-même. Repassez dans votre esprit tous les
+torts que vous avez eus, &amp; vous connoîtrez bientôt que
+quand même votre faute seroit restée ignorée, elle auroit
+eu des suites fâcheuses pour vous.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Mais quand j’ai eu de l’humeur &amp; de l’impatience, si on
+ne l’avoit pas sçu, qu’est-ce qui m’en seroit arrivé ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Premierement, que l’humeur &amp; l’impatience nuisent à la
+santé ; que tout ce que l’on fait avec humeur &amp; impatience
+est mal fait &amp; maussade. Que quand on s’y laisse aller, on
+prend par dépit &amp; par déraison toujours le plus mauvais parti
+dans ce que l’on a à faire. Il en est de même lorsque vous
+n’étudiez pas ; en vous voyant rester ignorante, il ne seroit
+pas difficile de deviner que vous n’avez pas répondu à l’éducation
+qu’on vous donne.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Tout se sçait donc, Maman ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Oui, tôt ou tard tout ce qui est se découvre &amp; se sçait.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Hier, Maman, quand je me suis levée, j’ai dit à ma bonne :
+aujourd’hui je jouerai toute la journée, &amp; je serai bien
+heureuse ; &amp; point du tout, toutes les fois que je dis cela,
+cela va mal.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Ce n’est pas de faire le projet d’être heureuse qui vous
+porte malheur, c’est que vous vous trompez sur les moyens.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Qu’est-ce que c’est que de se tromper sur les moyens ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Quand vous voulez aller promptement de la porte de Boulogne
+à la Muette, quel chemin prenez-vous ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Je vais tout droit au rond de Mortemar, puis encore tout
+droit à la Muette.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Et si, voulant arriver promptement, vous preniez d’abord
+le chemin de la porte Maillot pour vous rendre par des allées
+détournées au rond de Mortemar ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Mais, je n’y arriverois pas si vîte.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Et pourquoi ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>C’est qu’il y a plus de chemin.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Vous voyez donc bien que vous vous tromperiez sur les
+moyens d’arriver promptement, &amp; c’est à-peu-près de même
+que vous vous trompez sur les moyens d’arriver au bonheur.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Mais qu’est-ce qui fait cela ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Votre legéreté &amp; votre ignorance. C’est que vous n’avez
+pas des idées assez justes sur ce qui vous est utile, &amp; que
+vous entendez mal vos interêts.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Et comment faut-il faire pour les bien entendre ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Il faut causer avec moi comme nous causons, &amp; faire
+votre profit de ce que je vous dis.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Oui, il ne faut pas faire comme le petit Duplessis qui ne
+fait jamais ce que sa mere lui dit ; aussi son pere le bat toute
+la journée, à ce qu’on dit, car je ne l’ai pas vu, moi ; je ne
+sçais pas ce que font les Laquais. Vous m’avez dit qu’il ne
+falloit pas leur parler sans nécessité… Maman… bon ! je
+ne sçais plus ce que je voulois dire. Irons-nous promener
+aujourd’hui ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>S’il fait beau.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Oh ! je crois qu’il fera beau ; il faut aller bien loin, bien
+loin. Ah !… si vous voulez, Maman, nous irons boire du
+lait, &amp; puis vous me direz comment il faut faire pour ne me
+plus tromper sur les moyens.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Et sur quels moyens voulez-vous apprendre à ne vous
+plus tromper ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Mais sur ce que nous avons dit ; Maman, c’est pour n’être
+pas attrapée quand je veux être heureuse, &amp; que je me propose
+de jouer toute la journée.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Mais, premierement, vous ne seriez pas heureuse si vous
+jouiez toute la journée.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Pourquoi donc ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>C’est que le jeu ne vous fait plaisir qu’autant qu’il vous
+délasse de votre étude.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Je crois pourtant que c’est bien joli de jouer toujours.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Si vous n’aviez autre chose pour votre amusement que
+votre poupée &amp; votre petit ménage, n’en seriez-vous pas
+bientôt lasse ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Oui, mais je change de jeu.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Et vous vous en lassez de même.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Ah ! cela est vrai pourtant ; car lorsque quelquefois j’ai
+joué toute la journée, il y a des moments où je ne sçais plus
+que faire de mon corps.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Le nombre des amusements est très-borné, &amp; pour y
+trouver toujours du plaisir, il faut les faire précéder du travail
+&amp; d’occupations sérieuses ; alors on n’est jamais désœuvré
+ni ennuyé.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Oui, je joue toujours avec grand plaisir quand j’ai travaillé…
+mais, Maman, vous sçavez donc tout ce que je
+pense ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>A-peu-près.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Ah, comment faites-vous ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>N’est-il pas vrai que l’objet de tous vos desirs est de vous
+éviter de la peine &amp; de vous procurer du plaisir ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Oui, Maman.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Quand vous étudiez mal, avec négligence, avec paresse,
+quelle est l’idée qui vous occupe alors ? Quelle en est la
+cause ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>C’est que d’apprendre me donne de la peine.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Et que vous aimeriez mieux aller jouer, chanter, danser,
+&amp;c.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Cela est vrai.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>C’est donc pour fuir la peine &amp; pour avoir plutôt du plaisir
+que vous étudiez mal ? Eh bien, qu’est-ce qui en arrive ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Ah, il en arrive tout le contraire ! Quand j’ai mal étudié,
+j’étudie plus long-temps ; l’humeur me prend, je sais tout de
+travers, &amp; je ne joue pas.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Et quand vous êtes entêtée, &amp; que vous suivez vos fantaisies
+sans égard pour ce que j’exige de vous, quelle est
+votre idée ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>C’est que ce que je veux me fait plaisir, &amp; que ce qu’on
+exige de moi ne m’en fait pas.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>C’est donc pour fuir la peine &amp; pour vous procurer du
+plaisir ? Et qu’en arrive-t-il ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Que je m’attire une bonne pénitence, que la peine dure
+tout le jour, &amp; qu’il n’est plus question de jeu ni de plaisir.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Et quand vous étudiez bien, &amp; que vous êtes docile,
+qu’en arrive-t-il ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Oh, que mes devoirs sont bientôt faits, que je suis heureuse,
+heureuse !… Tenez, ma petite Maman, je sens là
+quelque chose dans mon cœur qui me rend si aise, si aise !…
+Oh, comme je suis gaie &amp; contente !</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Vous voyez donc bien que quand vous n’êtes pas raisonnable,
+vous vous trompez sur les moyens qui menent au
+bonheur. Lorsque vous vous sentez le desir de contenter
+une fantaisie que je desapprouve, ou quelque chose que je
+vous défens ; si vous vous disiez, au lieu du bien que je
+cherche, il va m’arriver malheur, si je m’obstine ; &amp; si au
+contraire je céde, j’aurai un bonheur plus grand que celui
+auquel je renonce.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Et lequel donc ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Le plus grand de tous, celui qui n’est au pouvoir de personne
+de vous faire perdre, quand une fois vous l’avez.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Maman, dites-moi donc vîte ce que c’est ; je vous en prie.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Celui d’être contente de vous, de sentir là, au cœur, ce
+qui vous rend si aise.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Oh ! c’est vrai, c’est le plus grand plaisir quand j’ai là, au
+cœur, je ne sçais quoi qui me fait rire toute seule, comment
+cela s’appelle-t-il, Maman ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Cela s’appelle la joie de la bonne conscience.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Qu’est-ce que c’est que la conscience ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>C’est un sentiment intérieur qui nous avertit malgré nous
+de notre conduite.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Quoi ? Est-ce que cela parle ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Oui, cela crie au-dedans de nous, &amp; nous met mal à notre
+aise quand nous avons fait une faute, même ignorée, &amp;
+cela nous fait rougir des louanges qu’on nous donne quand
+nous ne les méritons pas.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Et quand nous les méritons, qu’est-ce qu’elle dit, la conscience ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Elle nous rend la louange agréable. Mais elle nous rend
+heureux toute seule, &amp; indépendamment de l’approbation des
+autres. Voilà pourquoi une faute est tout aussi fâcheuse
+quand elle est ignorée que quand elle est connue, &amp; voilà
+pourquoi une bonne action nous donne tout autant de satisfaction
+quand elle est cachée que quand elle est sçue ; c’est
+qu’au moment où l’on s’y attend le moins notre conscience
+nous fait un reproche, ou nous approuve, &amp; nous met
+bien ou mal à notre aise.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Je l’ai entendue quelquefois, je crois ; mais je ne sçavois
+pas ce que c’étoit.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Vous ne sçauriez trop l’écouter ni trop chercher à entendre
+ce qu’elle vous dit. C’est un guide sûr. C’est un ami que
+nous avons toujours en nous, &amp; qu’on ne sçauroit trop ménager.
+Il faut vous accoûtumer à questionner cet ami en
+vous-même plusieurs fois dans le jour.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>C’est drolle, quelque chose qui parle comme cela tout bas
+en nous-mêmes. Je vous promets, Maman, que je lui parlerai
+tous les jours, je lui dirai, ma conscience, êtes-vous
+contente ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Emilie, il est l’heure de quitter votre ouvrage &amp; de vous
+mettre à l’étude.</p>
+
+<p class="c gap"><img class="img10" src="images/deco8.jpg" alt=""></p>
+
+<div class="chapter"></div>
+<p class="c"><img src="images/deco1.jpg" alt=""></p>
+
+<h2 class="nobreak i">SEPTIEME CONVERSATION.</h2>
+
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Maman, sçavez-vous que le petit Duplessis est mort ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Oui, je le sçais.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>C’est donc pour cela que sa mere est venue ce matin ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Oui. Et sçavez-vous la cause de la mort de son fils ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Non, Maman.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Il est mort pour s’être obstiné à cacher à sa mere une
+faute qu’il avoit faite.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Comment donc cela, Maman ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Il y a environ cinq ou six semaines que cette pauvre femme
+ayant à sortir, avoit enfermé son enfant dans sa chambre.
+Elle lui avoit défendu de monter sur les chaises. Dès qu’il
+fut seul, il monta sur un fauteuil, &amp; de-là sur la commode,
+pour prendre des confitures qu’il avoit vu mettre sur une
+planche. Il en mangea, &amp; en descendant il tomba sur la tête
+&amp; se fit grand mal ; mais il n’en voulut rien dire, de peur
+d’être grondé. Quelque temps après, il lui prit de grands
+maux de tête &amp; de la fiévre. On le questionna beaucoup,
+pour sçavoir s’il n’avoit pas fait de chûte. Ne prévoyant pas
+la conséquence de ce qu’il avoit fait, il soûtint toujours qu’il
+ne lui étoit rien arrivé, &amp; enfin ce n’est que deux jours avant
+sa mort qu’il avoua tout ; mais il étoit trop tard. Le dépôt
+étoit formé dans la tête, &amp; il n’y avoit plus de reméde.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Et s’il l’avoit dit tout de suite ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>On auroit pu le sauver. Vous voyez bien, Emilie, qu’une
+faute cachée n’en est pas moins une faute, &amp; pour être ignorée,
+n’en a pas moins ses effets dont un enfant ne peut pas
+prévoir les conséquences souvent funestes.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Je le vois bien, Maman.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Et voilà pourquoi il faut me dire tout ce que vous faites,
+afin que je juge pour vous des suites de vos démarches, &amp;
+que je vous les fasse connoître.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Oui, Maman, je vous dirai tout. Mais pourquoi sa mere
+est-elle si affligée, puisqu’il étoit si méchant ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>C’est qu’une mere espere toujours que son enfant se corrigera,
+tant par les avis qu’on lui donne que par sa propre expérience.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Maman, voulez-vous bien me dire ce que c’est que l’expérience ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Ce sont les connoissances que nous acquerons par le souvenir
+de ce qui nous est arrivé. Par exemple, votre expérience
+vous a montré qu’on est malheureux quand on ne fait
+pas le sacrifice de ses fantaisies à ses devoirs.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Bon ! Voilà encore un mot que je n’entens pas. Qu’est-ce
+que c’est que sacrifice ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>On en fait pour soi &amp; pour les autres. Ceux que l’on fait
+pour soi consistent à renoncer à un avantage présent auquel
+nous attachons beaucoup de prix, pour s’en procurer un autre
+souvent plus éloigné.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Comment cela, Maman ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Quand vous obéissez sur le champ &amp; sans replique, lorsque
+je vous dis de cesser votre jeu &amp; d’aller travailler, vous
+faites le sacrifice d’un plaisir présent, pour vous en procurer
+un plus grand, qui est de remplir vos devoirs.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Ah ! oui, j’entens bien cela à présent.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Cela s’appelle sacrifier son plaisir à son devoir. Et les sacrifices
+que l’on fait aux autres consistent à renoncer à un
+plaisir ou à un avantage pour leur en procurer. C’est ce qu’on
+appelle la bonté. Quelquefois même on consent à son propre
+dommage, on s’attire des peines volontaires pour procurer
+aux autres un très-grand bien, &amp; cela s’appelle ou de la générosité
+ou de l’héroïsme, suivant que l’objet du sacrifice est
+plus ou moins grand.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Maman, me permettez-vous de vous demander une chose ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Dites.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Pourquoi avez-vous fait entrer la femme Duplessis dans
+votre cabinet ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Qu’est-ce que vous trouvez de singulier à cela ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Mais vous l’avez fait asseoir.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Pourquoi pas ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Mais vous lui avez donné votre main. Elle s’est mise à
+pleurer, &amp; les larmes vous sont venues aux yeux ; vous l’avez
+appellée mon enfant.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Qu’est-ce que vous concluez de tout cela ? Qu’est-ce que
+vous imaginez ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Mais je crois qu’elle étoit bien affligée, &amp; que vous vouliez
+la consoler.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Cela est vrai.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Je croyois qu’il ne falloit pas causer avec les domestiques.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Non, il ne faut pas causer avec eux sans nécessité ; mais
+la premiere de toutes les nécessités est de consoler ceux qui
+ont de la peine, &amp; particulierement nos domestiques.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Et pourquoi cela, Maman ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Puisqu’ils sont soumis à nos ordres, puisqu’ils nous servent,
+puisqu’ils nous donnent journellement des preuves de
+zéle &amp; d’attachement, il est bien juste que nous nous chargions
+de leur bonheur autant qu’il dépend de nous.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Cela est vrai. Mais comment faire, puisqu’on ne joue
+pas avec eux ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>En n’exigeant pas d’eux plus qu’ils ne peuvent faire, en
+les payant exactement, en les soignant dans leurs maladies,
+&amp; en les consolant quand ils ont de la peine, en ne les laissant
+pas d’ailleurs manquer à leur devoir, en les tenant dans
+le respect ; en un mot, en se conduisant avec eux comme
+un pere juste &amp; bon le fait avec ses enfants.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Maman, vous êtes donc le pere de toute la maison ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Votre pere &amp; moi, nous sommes les chefs de la maison ;
+je suis votre mere, &amp; j’en tiens lieu à tous ceux qui sont
+sous mes ordres.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Voilà donc pourquoi tout le monde vous obéit ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Oui. Chaque maison est regardée comme une famille,
+chaque famille a un chef qui la gouverne, à qui on est convenu
+de s’en rapporter, qui protége, qui veille aux interêts
+de chacun, &amp; à qui chacun est soumis.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Et moi, Maman, qu’est-ce que je suis ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Vous êtes un des membres de la famille.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Comment un des membres ? Je suis un membre, moi ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>C’est une façon de parler, comme on désigne celui qui
+est le premier de la famille &amp; qui la gouverne par le <i>chef</i>,
+qui veut dire <i>tête</i>, on continue la comparaison, &amp; l’on dit
+les membres pour désigner les autres personnes qui composent
+la famille.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Mais les domestiques sont donc mes freres ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Comme hommes nous sommes tous freres, c’est-à-dire,
+que toute créature humaine mérite notre bienveillance…</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Maman, que veut dire bienveillance ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Le mot même vous l’explique. Bien vouloir, vouloir du bien.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Ah, c’est vrai ! Eh bien, Maman, il faut donc vouloir du
+bien à tout le monde ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Sans doute, si vous voulez que tout le monde vous veuille
+du bien. Mais ensuite il y a différents états, différentes classes
+dans la société. Chacune vit entre elle dans l’égalité, &amp; lorsque
+nous avons à faire aux hommes des autres classes, nous
+nous conduisons avec eux suivant leur rang. S’ils sont d’une
+classe au-dessus de la nôtre, nous leur devons de la déférence,
+du respect ; s’ils sont au-dessous, nous leur marquons de la
+bonté, de la protection, &amp;c.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>La classe, c’est comme au Couvent, n’est-ce pas ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Pas tout-à-fait, mais cela en donne l’idée. De même qu’au
+Couvent il y a la classe des grandes pensionnaires, la classe
+des petites, la classe des novices, &amp;c. de même dans le
+monde il y a la classe des gens de la Cour, celle des Militaires,
+celle de la Magistrature, &amp;c. On range dans la même
+classe les personnes de la même profession. Par exemple,
+tous les Militaires, qui ne sont pas décorés, sont de la même
+classe que votre papa.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Qu’est-ce que c’est que décoré ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>C’est d’avoir les Ordres du Roi, le Cordon bleu, le Cordon
+rouge, &amp;c.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>A propos, Maman, je voulois toujours demander ce que
+c’étoit que le Roi, je l’ai toujours oublié.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>C’est le chef d’une grande famille.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Mais qu’est-ce que c’est ? Pourquoi est-ce que tout le monde
+est obligé de lui obéir ? Est-ce que nous sommes de sa famille ?
+tout le monde est-il de sa famille ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Nous sommes une des familles qu’il gouverne.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Bon ! il est donc le chef de toutes les familles ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Oui, tous les habitants d’une Ville ou d’un Village sont
+partagés par familles. Un pays est composé de beaucoup de
+Villes &amp; de Villages. Un royaume est composé de plusieurs
+pays, &amp; le Roi est le chef de tout son Royaume.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Quoi ? de toutes les familles ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Oui.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Il a bien des affaires.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Il en a tant qu’il ne peut pas les faire seul.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Et comment fait-il donc ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Il choisit des personnes à qui il donne sa confiance, &amp;
+qui gouvernent son Royaume sous ses ordres, &amp; on est obligé
+de leur obéir lorsqu’ils parlent au nom du Roi.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Tenez, c’est comme votre Maître d’hôtel à qui vous dites
+le matin tout ce que vous voulez qu’on fasse dans la maison.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Précisément.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Et ceux qui gouvernent pour le Roi, les appelle-t-on
+aussi des Maîtres d’hôtel ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Non, ce sont des Ministres, des Gouverneurs, des Intendants.
+Ils ont différents titres suivant leurs fonctions.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Mais est-ce que tout son Royaume est obligé de venir
+tous les matins sçavoir de ses nouvelles, comme je viens
+sçavoir des vôtres ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Avec un peu de réflexion, vous verriez que cela est impossible.
+D’ailleurs tous ses Sujets ne sont pas admis à cet
+honneur. Il n’y a que les Princes de son sang, c’est-à-dire
+ses parens, &amp; la Noblesse de son Royaume qui aient le droit
+de lui faire leur cour.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>On lui doit donc bien du respect ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Autant que vous m’en devez &amp; par la même raison.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Et Monsieur le Dauphin, c’est son fils ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Dauphin est le titre qu’on donne à l’héritier du thrône de
+France, c’est-à-dire à celui qui doit être Roi après celui qui
+regne.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>C’est beau d’être Roi !</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Oui, car il est le maître de faire du bien à tout le monde.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Il est donc bien heureux ; on le doit bien aimer ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Sans doute, &amp; c’est la récompense de tous ceux qui font
+du bien.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Je ne l’ai jamais vu. Pourquoi ne vient-il pas vous voir,
+Maman, puisque vous avez le droit de lui faire votre
+cour ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Le Roi ne va voir personne.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Pourquoi ? Est-ce qu’il est malade ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>C’est qu’il est par sa dignité si fort au-dessus des autres
+qu’il n’est pas d’usage qu’il accorde cet honneur à des particuliers.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Qu’est-ce qui fait qu’on est Roi ? Tout le monde peut-il
+être Roi ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>C’est suivant les pays. En France, c’est le plus proche parent
+du Roi qui lui succede, &amp; pour vous dire la même chose
+dans les termes d’usage, en France la couronne est héréditaire :
+dans d’autres pays le peuple se choisit &amp; s’élit un Roi ;
+c’est ce qui s’appelle un royaume électif. Chaque royaume
+a ses loix &amp; ses usages.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Maman, est-ce que papa ne tient pas aussi lieu de pere à
+ses domestiques ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Certainement. Qu’est-ce qui vous en feroit douter ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>C’est que c’est toujours vous qui ordonnez tout dans la
+maison.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>C’est que lorsqu’une femme, par sa conduite &amp; par sa
+vigilance, a mérité la confiance de son mari, il lui abandonne
+le soin de l’intérieur de la maison, &amp; se contente du soin
+des affaires qui ne peuvent se traiter qu’au dehors.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Qu’est-ce que cela veut dire, les affaires du dehors ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Il faut mettre cette question au nombre de celles dont
+vous ne pouvez pas encore comprendre l’explication. Nous
+la renverrons à un autre temps.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Maman, vous m’avez dit que vous me diriez ce que c’est
+que Monsieur Gobemouche.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Cela ne vient pas trop à propos ; mais n’importe, c’est le
+nom qu’on donne aux gens qui n’ont point d’avis à eux, qui
+n’entendent rien aux choses dont ils parlent, &amp; qui veulent
+cependant en paroître instruits, &amp; moyennant cela, pour
+ne pas montrer leur ignorance, ils ne disent que des mots
+qui ne signifient rien.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Comment font-ils donc ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Comme vous faites quelquefois, ils parlent au hazard.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Oh, je m’en corrigerai ; je ne parlerai plus de ce que je
+n’entens pas. Je ne veux pas qu’on m’appelle Mademoiselle
+Gobemouche. Je voulois encore vous demander autre
+chose… Ah ! Maman, quand est-ce que je lirai l’histoire
+de Titus &amp; celle de Domitien ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Tout-à-l’heure, si vous voulez, aussi-tôt que vous aurez
+fini votre ouvrage.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Oh ! Maman, j’en ai encore un grand bout à finir, si vous
+vouliez, je lirois à présent, car cela ne sera pas fait d’une
+demi-heure.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Non, je veux que vous finissiez votre ouvrage.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Maman, je vais le finir, me permettez-vous de vous demander
+pourquoi je ne puis pas lire à présent ; car il me semble
+que je finirois tout aussi bien mon ouvrage après avoir lu ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>A douze ou quatorze ans, cela seroit fort égal ; mais ne
+croyez pas que cela le soit à présent.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Mais pourquoi, Maman ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>C’est que l’habitude de ne point interrompre ce que l’on
+fait est très-essentielle à prendre &amp; doit influer sur toute votre
+vie. C’est que vous êtes dans l’âge où l’on prend le plus facilement
+les habitudes que l’on conserve, &amp; que si vous
+n’en prenez pas de bonnes dès-à-présent, il vous en coûteroit
+beaucoup pour les prendre par la suite. Souvenez-vous
+qu’il ne faut point passer sans raison d’une occupation
+à une autre.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Oui, quand je joue, par exemple, il ne faut pas m’interrompre
+pour travailler, &amp; quand je travaille il ne faut plus
+penser à jouer, sans quoi je ne ferois rien qui vaille.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Et quand vous quittez votre ouvrage, il faut le serrer, de
+même que quand vous quittez vos jeux, il ne faut rien
+laisser traîner des choses qui ont servi à votre amusement.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Oui, il faut remettre chaque chose à sa place, cela donne
+l’esprit d’ordre. Vous voyez bien, Maman, que je retiens
+bien ce que vous me dites.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Mais il ne suffit pas de retenir les mots, il faut les mettre
+en pratique.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Maman, cela viendra.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Ma fille, cela ne viendra pas si vous ne commencez pas
+dès-à-présent.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Maman, permettez-moi encore une petite, petite question.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Et c’est ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>A quoi sert-il d’avoir l’esprit d’ordre ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>C’est que sans cela on ne sçait jamais ce qu’on fait, &amp; que
+cela fait gagner du temps, qui est une chose très-précieuse.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Comment cela fait-il gagner du temps ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Quand vous laissez traîner toutes les choses qui servent,
+soit à votre travail, soit à votre amusement, qu’est-ce qui
+arrive, lorsque vous voulez les retrouver ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Que je ne sçais plus où elles sont, parce que les domestiques
+les ont rangées je ne sçais où, &amp; que je ne sçais plus
+où les prendre.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Eh bien, comment faites-vous pour les retrouver ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Je les cherche.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Mais vous perdez du temps en les cherchant.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Cela est vrai.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Et c’est du temps fort mal employé ; car si vous les eussiez
+rangées la veille, vous les retrouveriez tout-de-suite.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Cela est vrai.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Et les trouvez-vous toujours ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Non, il y en a souvent de perdues.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Et vous n’avez jamais pensé que c’étoit par votre faute ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Mais c’est la faute des domestiques. Pourquoi ne rangent-ils
+pas ce qu’ils trouvent ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Et pourquoi voulez-vous qu’ils mettent plus d’importance
+aux choses qui vous appartiennent, que vous n’y en mettez
+vous-même ? Ils ne sont pas fondés à croire que ce que vous
+laissez traîner mérite d’être conservé.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Cela est encore vrai.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Ainsi voilà deux fautes pour une : celle de perdre par
+votre négligence &amp; votre manque de soins des choses qui
+vous appartiennent, &amp; l’injustice de vous en prendre aux
+autres de la faute que vous avez faite. Eh bien, quand on
+n’a pas l’esprit d’ordre, les idées se perdent &amp; se confondent
+dans la tête comme vos joujoux dans la chambre, on ne sçait
+ce qu’on dit, &amp; l’on passe pour une folle ou pour une bête.
+Comprenez-vous à présent à quoi l’esprit d’ordre est bon ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Oui, Maman !… Voilà mon ouvrage fini.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Allons, il est tard, nous pouvons passer dans ma chambre,
+&amp; nous y lirons l’histoire des deux Empereurs que vous
+voulez connoître.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+<p class="c"><img src="images/deco1.jpg" alt=""></p>
+
+<h2 class="nobreak i">HUITIEME CONVERSATION.</h2>
+
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Maman, il y a bien long-temps que vous ne m’avez
+conté d’histoire.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Il est vrai.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Si vous voulez avoir la complaisance de m’en dire une :
+j’ai été bien raisonnable.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Je le veux bien. Tout en nous promenant je vous conterai
+l’histoire de deux petits Messieurs ; mais c’est à condition que
+vous me direz ce que vous pensez de leur conduite.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Oh ! oui, Maman, je vous le promets. Etoient-ils bien aimables,
+bien sages ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Vous le verrez. Prenons par cette allée. Le chemin est
+beau, &amp; nous ne rencontrerons personne qui nous interrompe.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Eh bien, Maman ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Eh bien, ma fille. Deux peres de famille d’une condition
+médiocre, mais honnête &amp; aisée, établis en province,
+avoient chacun un fils. Ces deux jeunes gens très-bien élevés
+&amp; liés d’amitié à l’exemple de leurs peres, résolurent un
+jour, chacun de leur côté &amp; sans se communiquer leurs desseins,
+de quitter la maison paternelle &amp; d’aller chercher fortune
+à Paris.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>La maison paternelle, c’est la maison de son papa, n’est-ce
+pas, Maman ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Oui.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Comment ? Ils vouloient s’en aller sans permission ? Mais
+cela étoit bien mal ! Et s’en aller tout seuls, tout seuls ?…
+Ils étoient donc fous ? Qu’est-ce qu’ils vouloient devenir ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Ils avoient pourtant tous deux une forte raison pour rester
+chez eux. L’un étoit sourd, l’autre sans être tout-à-fait aveugle
+voyoit à peine à se conduire. Il eût été à propos de remédier
+à ces accidents avant que de se mettre en route. Pour
+vivre dans le monde, on n’a pas trop de ses deux yeux &amp;
+de ses deux oreilles.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Oh ! je crois que non. Je parie que ces deux petits Messieurs
+sont de méchants garçons, n’est-ce pas, Maman ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Vous jugez bien vîte. Est-ce que vous voudriez qu’on
+décidât de votre conduite &amp; de votre caractére sur une folie
+qui vous auroit passé un moment par la tête ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Non, Maman !</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Attendez donc que vous sçachiez l’histoire de ces ceux
+jeunes gens pour arrêter votre opinion, &amp; si elle doit leur
+être défavorable, vous ferez bien encore de supposer que
+leur aventure a pu être exagérée.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Pourquoi cela, Maman ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>C’est qu’on ne sçauroit trop être en garde contre les propos
+qui peuvent nuire, &amp; quand il s’agit de condamner les autres,
+il faut réfléchir long-temps avant d’établir son jugement.
+Ne desirez-vous pas qu’on en agisse ainsi avec vous ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Oui sûrement, Maman. Eh bien, qu’est-ce qu’ils firent ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Quoique leur infirmité, d’abord peu considérable, augmentât
+tous les jours, elle ne put arrêter leur projet. La jeunesse
+est ardente, &amp; souffre impatiemment les conseils. Elle ne
+doute de rien. Son imagination lui répond de ses succès, &amp;
+la raison est presque toujours la derniere consultée.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Est-ce que la raison est comme la conscience ? Est-ce qu’elle
+parle aussi ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Suivre les avis qu’on vous donne, c’est écouter la raison.
+« Que ferai-je dans la maison de mon pere ? » disoit le sourd
+qui s’appelloit Daucourt.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Ah ! j’avois bien envie de sçavoir son nom, &amp; je suis bien
+aise de ne pas le connoître.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>« Puis-je espérer un sort digne de moi, disoit-il ? Je suis
+grand, bien fait, j’ai du mérite &amp; de l’esprit. Ici, je vis
+ignoré, &amp; sous le prétexte que j’ai l’oreille un peu difficile,
+on prétend me borner à une vie obscure, on me
+reproche ma surdité pour me refuser les éclaircissements
+que je demande ; mais je sçaurai m’en passer, je ne perdrai
+plus mon temps à écouter, &amp; je vais faire mon chemin
+par moi-même. »</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Il a bonne opinion de lui, Monsieur Daucourt. Il ne veut
+plus perdre son temps à écouter !</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Je connois des gens qui ne le disent pas, mais qui font
+de même.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Qui donc, Maman ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Cherchez bien… Vous ne dites mot ? Quand on ne profite
+pas des avis que l’on reçoit, c’est comme si l’on disoit
+qu’on ne veut pas perdre son temps à écouter. Ne connoissez-vous
+personne dans ce cas ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Oh ! pardonnez-moi, Maman, j’entens bien ; c’est de moi
+dont vous voulez parler.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Il faut prendre garde, Emilie, de ne pas condamner dans
+les autres les fautes dont on peut être coupable.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>J’y prendrai garde, Maman.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Vous venez de tomber là dans la même faute que Daucourt.
+Il s’étoit persuadé qu’on ne lui parloit jamais, parce
+qu’il n’entendoit point ; il se moquoit des défauts de son
+camarade, &amp; il ne voyoit pas les siens. « Si j’étois aveugle
+comme lui, disoit-il, je ne me plaindrois pas d’être
+négligé. Sans yeux, on n’est bon à rien. Il ne sçait d’ailleurs
+que ce que je lui ai appris, &amp; il ne peut se flater d’en
+sçavoir jamais davantage. Son accident ne peut se cacher,
+&amp; on peut très bien ignorer le mien. La nature m’en a
+dédommagé, par une pénétration d’esprit peu commune.
+Je parie que la plûpart de ceux qui me connoissent sont
+encore à s’appercevoir de ma prétendue surdité. Il y a
+une maniere de prendre part à tout sans y rien concevoir.
+Un sourire, un signe de tête, un mot jetté à propos
+suivant l’air &amp; le geste de ceux qui parlent, tout
+cela m’a donné la réputation d’un homme qui entend
+très-finement. »</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Mais, c’est comme Monsieur Gobemouche cela.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Précisément. « J’ai vu souvent, continuoit-il, les gens les
+plus graves rire de mes bons mots, &amp; le seul reproche
+que j’ai eu à faire à mes oreilles, c’est de n’avoir pas
+toujours entendu l’éloge qu’on faisoit de moi. »</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Voilà un drolle de corps ! Je parie qu’il faisoit bien des
+<i>quiproquo</i>.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Est-ce que vous sçavez ce que c’est qu’un <i>quiproquo</i> ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Oui, Maman, c’est un coq-à-l’âne.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Et qu’est-ce que c’est qu’un coq-à-l’âne ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Mais c’est de dire une chose qui n’est pas ce qu’on dit.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Voilà assurément une définition bien claire ! Tâchez un
+peu de vous expliquer d’une maniere plus précise ; car enfin
+on parle pour être entendu.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Mais, Maman, vous sçavez bien ce que je veux dire.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Quand cela seroit, cela ne suffit pas. Voyons, dites-moi
+ce que c’est qu’un <i>quiproquo</i> ou un coq-à-l’âne.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Mais, tenez, Maman, c’est quand vous dites une chose,
+&amp; que moi je me suis trompée, j’en ai entendu une autre,
+&amp; je répons à ce que j’ai entendu.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Cela devient un peu plus clair ; mais donnez-moi un
+exemple de ce que vous venez de dire.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Maman, si vous disiez, par exemple, en parlant de moi,
+voilà une petite Demoiselle bien raisonnable, &amp; puis il passeroit
+une autre petite Demoiselle qui croiroit que vous parlez
+d’elle, &amp; qui diroit, Madame, vous avez bien de la bonté,
+elle feroit un <i>quiproquo</i>. N’est-ce pas cela, Maman ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Oui, cela n’est pas mal.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Maman, j’ai bien envie de sçavoir la fin de l’histoire.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Tandis que Daucourt s’occupoit de ses projets, Sainville
+(c’étoit le nom de l’aveugle) tenoit conseil de son côté.
+« La surdité de mon voisin m’afflige, disoit-il, il sera obligé
+de passer sa vie chez son pere. Que faire dans le monde
+quand on n’entend point ? »</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Fort bien ! En voilà encore un qui voit le défaut d’un
+autre, &amp; je parie qu’il ne voit pas le sien.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Cela est vrai. « Pour moi, disoit-il, si j’ai la vue un peu
+foible, j’ai en revanche écouté de toutes mes oreilles.
+J’ai acquis des connoissances &amp; de la mémoire. Daucourt
+est orgueilleux &amp; opiniâtre ; je suis docile &amp; me
+soumets sans peine aux volontés des autres. Par-là j’ai
+trouvé le secret de me servir de leurs yeux. Ils voient
+pour moi, &amp; me dispensent du soin de me gouverner.
+Avec le secours de bons guides, je me tirerai toujours
+d’affaire. On peut compter sur l’assistance des autres, quand
+on veut s’y fier. »</p>
+
+<p>Après avoir ainsi tracé leur plan, ils ne tarderent pas à
+le mettre en exécution. Ils quitterent la maison paternelle,
+&amp; prirent chacun une route différente. L’aveugle muni d’un
+guide, &amp; le sourd se reposant sur son mérite.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Ah ! voyons ce qu’ils vont devenir.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Le premiere journée, Sainville accusa son guide d’avoir
+choisi le chemin le plus long &amp; le plus pénible ; mais étant
+arrivé le soir à la Ville, où il devoit prendre place dans
+un carrosse public, il se reprocha le peu de confiance qu’il
+avoit dans les hommes &amp; se sçut mauvais gré d’avoir soupçonné
+son conducteur.</p>
+
+<p>Comme ses occupations pendant la route se réduisoient
+à monter en carrosse le matin &amp; à descendre le soir, il employa
+son temps à refléchir sur sa position. Le résultat de
+ses méditations fut que dans un pays policé, il étoit fort
+aisé de se passer de ses yeux.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Qu’est-ce que c’est qu’un pays policé ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>C’est un pays où chacun vit en tranquillité, sans crainte
+que son voisin lui nuise &amp; trouble l’ordre.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>L’ordre de qui ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Le bon ordre. On appelle ainsi la paix &amp; la tranquillité
+qui résulte de la vigilance &amp; des soins de ceux qui gouvernent.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Comment ? Est-ce que nous sommes gouvernés ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Il ne vous souvient déja plus de ce que nous avons dit
+la semaine passée sur le Roi &amp; sur ses Ministres.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Ah ! oui… mais il y a quelque chose que je n’entens pas :
+Maman : dites-moi, je vous prie, quel rapport le Roi &amp;
+les Ministres ont-ils à ce que nous disions tout-à-l’heure ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Vous l’allez voir. Que disions-nous l’autre jour qu’étoit
+le Roi ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Le pere d’une grande famille.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Qu’est-ce que fait un pere de famille dans sa maison ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Il gouverne tout.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Et en gouvernant tout, il établit les régles de conduite
+pour chacun, ce qui fait que l’ordre &amp; la sûreté sont établis
+dans sa maison.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>C’est donc cela qui s’appelle policé ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>C’est ce qui s’appelle la police, &amp; l’on dit, une Ville
+bien ou mal policée. Or dans chaque Ville le Roi établit
+un Magistrat qui s’appelle Lieutenant de Police, chargé du
+soin de veiller à la sûreté des particuliers, &amp; de punir ceux
+qui voudroient la troubler, tels que les voleurs, les brigands,
+les tapageurs, &amp;c.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>J’entens toujours parler de voleurs ; mais je ne sçais ce
+que c’est.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>C’est que vous ne me l’avez pas demandé. Un voleur est
+un homme qui s’empare ou par force ou par adresse de ce
+qui ne lui appartient pas ; &amp; comme il n’est pas permis d’user
+du bien des autres comme du sien, chacun est interessé dans
+la société à le découvrir, &amp; lorsqu’il est découvert, il est
+puni.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Maman, qu’est-ce que vous disiez de Monsieur Sainville,
+je ne m’en souviens plus.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Je disois, qu’il prétendoit qu’on pouvoit très-bien se passer
+de ses yeux dans un pays bien policé.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Mais pourquoi cela ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>« Cela seroit, disoit-il, une peine de plus que d’en avoir
+de bons. Il faudroit en faire usage pour obliger ceux qui
+ont comme moi la vue mauvaise, &amp; qui sont en cela bien
+plus heureux qu’on ne pense, puisqu’ils menent une vie
+dégagée de tous soins. »</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Il étoit donc bien paresseux ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Avec ces réflexions, il prit un jour le devant à pied, pour
+rejoindre le carrosse à l’endroit où l’on devoit dîner. Il s’étoit
+assuré un guide ; sans souci du côté des accidents, il
+marchoit gaiement, écoutoit les propos de son conducteur,
+&amp; s’occupoit de l’avenir agréable qu’il se préparoit. Cependant
+la fatigue commença à se faire sentir, &amp; le tira de cet
+état de contentement. Bientôt son guide fut obligé de lui
+avouer qu’il n’avoit jamais fait cette route, &amp; qu’il ne sçavoit
+au juste où ils étoient. « Mais j’apperçois quelques maisons,
+ajoûta-t-il ; nous sommes plus heureux que nous ne pouvions
+l’espérer. — N’en doutez point, répondit Sainville ;
+c’est l’endroit où nous voulions nous rendre. — Du moins,
+reprit l’autre, on nous y dira le chemin qu’il faudra tenir. »</p>
+
+<p>En arrivant dans le Hameau, ils se trouverent détournés
+de la route de plus de quatre lieues ; mais en revanche, ils
+furent bien reçus par un vieillard &amp; son accueil consola notre
+aveugle. Il ne fut plus question que de bien dîner pour
+gagner ensuite avant la nuit la Ville où le carrosse devoit s’arrêter.</p>
+
+<p>Avant de poursuivre sa route il fallut s’assurer d’un autre
+guide. Sainville remercia le sien de ses peines, &amp; même du
+hazard qui les avoit égarés &amp; conduits chez un hôte si honnête.
+Il craignit de ne pouvoir jamais remplacer un aussi bon
+conducteur.</p>
+
+<p>Le fils du vieillard prit sa place. Ce jeune homme marqua
+d’abord à Sainville beaucoup de surprise de son goût pour
+les voyages. Il lui donna ensuite de très-bons conseils sur
+les précautions qu’il avoit à prendre &amp; sur la prudence qu’il
+devoit apporter au choix de ses guides. Sainville, ennuyé de
+ses leçons, regretta un moment son premier conducteur qui
+l’avoit entretenu de choses plus agréables ; mais se faisant
+bien vîte à la maniere de son nouveau compagnon, il ne
+tarda pas à être enchanté de sa morale.</p>
+
+<p>Le chemin néanmoins, lui paroissoit long. Il marchoit,
+il est vrai, sans obstacle ; mais accoûtumé depuis long-temps
+à rencontrer des pierres &amp; à se heurter, ce changement
+même le surprit. Il en parla à son conducteur qui lui répondit,
+qu’il avoit choisi, non la route la plus courte, mais la
+meilleure. « Quand on est aveugle, dit-il, on ne sçauroit
+aller trop lentement &amp; trop sûrement ; les guides les plus
+habiles ne peuvent toujours vous faire éviter le mauvais
+pas ; il s’agit donc de prendre la route la moins embarrassée. »
+Sainville charmé de ce discours, comprit que son
+premier compagnon, avec ces propos &amp; ses contes, n’avoit
+été qu’un étourdi, &amp; qu’il avoit trouvé en celui-cy un
+ami sage &amp; sincere. Il conçut pour lui autant d’estime que
+de reconnoissance. Leur entretien les conduisit à la Ville,
+où ils apprirent que le carrosse avoit passé. Il fallut continuer
+la route à pied, &amp; après avoir marché jusqu’à la nuit,
+ils furent obligés de s’arrêter dans un Village, sans avoir pu
+rejoindre le carrosse.</p>
+
+<p>Le lendemain Sainville, ne voulant point abuser de la bonté
+de son guide, en prit un nouveau, qui gagna aussi promptement
+ses bonnes graces. Celui-cy remarqua d’abord la générosité
+de notre aveugle, &amp; cette remarque augmenta son zéle.
+Il vanta à Sainville la connoissance qu’il avoit des chemins &amp;
+du pays. Il lui fit, pour le réjouir, la description de tous les
+endroits où ils passoient ; mais il lui apprit aussi l’aventure de
+plusieurs voyageurs qui avoient été volés sur cette route.</p>
+
+<p>« Il est imprudent à vous, lui dit-il en finissant, de garder
+votre bourse ; c’est à celui des deux qui voit clair, à
+la porter. Si nous sommes attaqués, vous êtes sans défense ;
+mais n’ayant rien sur vous, il ne peut vous arriver aucun
+malheur. Quant à moi, il me reste la ressource de
+fuir, de sauver votre argent, &amp; de venir vous reprendre
+quand le danger sera passé. » Sainville ne put s’empêcher
+d’admirer cette prévoyance. « Est-il possible, s’écria-t-il,
+que mes guides n’aient point songé à me garantir d’un
+danger si évident, &amp; qu’ils m’aient exposé par leur imprudence
+à prendre tout ce que j’ai ! Si je conserve ma
+bourse, ce n’est pas à eux que j’en aurois l’obligation. » Il
+se hâta de la mettre en sûreté entre les mains de son ami du
+jour, &amp; lui confia qu’il avoit encore une Lettre de change
+cousue par précaution dans la doublure de sa veste.</p>
+
+<p>Le guide, approuvant sa prudence, l’avertit bientôt qu’il
+y avoit devant eux un ruisseau assez large. « Déshabillons-nous,
+dit-il, nous en serons plus legers ; je commencerai
+par passer vos habits, &amp; je reviendrai ensuite vous transporter
+de l’autre côté. » Sainville, touché de reconnoissance,
+se déshabilla sans balancer, &amp; dans le même instant
+il se sentit saisi par le corps &amp; plongé dans une riviere profonde.
+La frayeur du danger lui ôta l’usage des sens ; il ne revint
+à lui que long-temps après. Il apprit alors qu’il étoit
+dans une cabane de pêcheurs, auxquels il devoit la vie &amp;
+tous les secours qui la lui avoient conservée.</p>
+
+<p>Assez long-temps malade, il eut le temps de faire des
+réflexions sur la méchanceté des gens qui voient clair. Ces
+réflexions le dégoûterent des voyages ; &amp; après avoir recouvré
+ses forces, il sollicita &amp; obtint de son pere le pardon
+de son double aveuglement. Ainsi de retour dans la maison
+paternelle, il resta toute sa vie persuadé de trois vérités :
+La premiere, que le choix d’un conducteur est une chose
+très-difficile, mais en même-temps très-essentielle pour un
+aveugle. La seconde, que quand on ne peut s’en passer,
+il vaut mieux rester chez soi. La troisieme, que quand on
+a trouvé un bon guide, il ne faut jamais s’en séparer.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Est-ce que c’est tout, Maman ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>C’est toute l’histoire de Sainville.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Et Daucourt ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Nous en parlerons après. Voyons d’abord ce que vous
+pensez de celui-cy.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Je pense qu’il a raison.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Qui ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Sainville.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Et en quoi ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Mais en ce qu’il dit à la fin, que quand on a trouvé un
+bon guide, il faut le garder.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Etes-vous bien convaincue de cela ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Oui, Maman.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>En ce cas, vous ne donneriez pas votre confiance au premier
+venu ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Non sûrement. Mais je ne ferai pas comme Sainville, moi ;
+je n’irai pas voyager toute seule.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Est-ce que l’on n’a besoin de conseils que pour voyager ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Mais je ne sçais pas… je crois pourtant… Tenez,
+Maman, je ne sçais pas ce que je veux dire.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>A quoi pensez-vous que servent les conseils ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Mais à se bien conduire, à ne point faire de fautes ; &amp;
+puis aussi à apprendre ce que l’on ne sçait pas.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Vous voyez donc bien qu’il n’est pas nécessaire de voyager
+pour avoir besoin de conseils. Tout le monde en a besoin ;
+mais tout le monde n’est pas en état d’en donner aux autres.
+Il ne faut accorder sa confiance qu’à ceux que l’on
+connoît bien, lorsque leur conduite nous a prouvé qu’ils
+ne nous en donneront pas de mauvais.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Oui, j’entens bien cela. Par exemple, Maman, je dois
+ne donner ma confiance qu’à vous, parce que je suis sûre
+que vous ne me tromperez pas, &amp; que vous avez une patience,
+une patience… Mais à propos, Maman, &amp; Monsieur
+Daucourt, qu’est-ce qu’il est devenu ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Je m’en vais vous le dire. Il voyageoit seul comme vous
+sçavez. Il s’étoit pourvu d’un cheval avec lequel il se mit en
+route. La premiere journée se passa fort heureusement. Il
+arriva le soir dans un bourg &amp; descendit à l’hôtellerie pour
+y passer la nuit. En vain lui demanda-t-on ses ordres. Daucourt
+n’aimoit pas les questions.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Je le crois bien, car il étoit sourd ; il ne les entendoit
+pas.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Pour les éviter, il se hâta de signifier qu’il vouloit être
+tranquille. Ainsi après avoir soupé il congédia tout le monde ;
+&amp; comme il étoit plus que jamais enyvré de ses grands
+projets, il se mit à y rêver, il se coucha tard. Il ne s’apperçut
+qu’alors du besoin qu’il avoit de ses hardes.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Et pourquoi faire, dès qu’il alloit se coucher ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Il avoit au moins besoin de son bonnet de nuit.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Où étoit-il donc ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Dans sa valise. Et comme on lui avoit demandé s’il n’avoit
+besoin de rien, &amp; qu’il n’avoit rien répondu, elle étoit restée
+sur le dos de son cheval.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Ah, c’est bien fait ! &amp; comment fit-il ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Toute la maison étoit endormie ; il fallut qu’il descendît
+lui-même pour tirer de sa valise ce qui lui étoit nécessaire.
+Le bruit qu’il fit éveilla les Valets. Ne recevant point de
+réponse à leurs questions, ils crurent avoir à faire à un voleur
+&amp; agirent en conséquence. Daucourt meurtri de coups,
+démêla, non sans beaucoup de difficulté, les causes d’un
+traitement si étrange.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Comment ! ils le battirent ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Oui, sans doute. Les Valets le virent détacher la nuit la
+valise qui appartenoit à un étranger logé chez eux ; ils le
+prirent pour un voleur, ils le battirent.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Et quand ils le reconnurent, ils furent sûrement bien fâchés ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Oui, mais l’homme étoit battu, &amp; l’on se moquoit de lui.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Et qu’est-ce que fit Daucourt ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Le lendemain il se mit en route d’assez mauvaise humeur,
+sans juger cependant moins favorablement de sa sagacité &amp;
+de sa prudence.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Ah ! je parie qu’il lui arrive encore quelque malheur. Ce
+sera bien fait, n’est-ce pas, Maman, puisqu’il ne se corrige
+pas ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Le hazard ne le servit pas mal pendant quelques jours.
+Il ne fit que très-peu d’étourderies. Il questionnoit beaucoup,
+devinoit assez juste, &amp; ses succès lui persuaderent plus d’une
+fois qu’il entendoit comme un autre. Mais ce bonheur dura
+peu. Le quatrieme jour de son voyage les habitants des Hameaux
+écartés l’avertirent qu’il s’étoit égaré, &amp; lui conseillerent
+de regagner promptement le grand chemin pour se
+soustraire aux brigands dont leur canton étoit rempli. Daucourt
+prit, à son ordinaire, cet avis pour un compliment,
+&amp; s’applaudissant de son talent de deviner, il continua sa
+route avec plus de confiance que jamais.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Oh, le drolle de corps qui prend un avis pour un compliment !…
+Maman, je suis lasse. Voulez-vous que nous
+nous asséyons ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Volontiers. Bientôt il se vit attaqué. Il n’est point de sourd
+qui n’entende le langage des voleurs…</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Comment est-ce qu’ils parlent donc ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Ils ne parlent pas beaucoup ; ils fouillent dans les poches
+sans cérémonie. Daucourt fut dépouillé. Cette aventure l’affligea.
+Il reprit pourtant courage, &amp; se reposant sur son mérite,
+il se persuada qu’une fois arrivé à Paris, il ne pourroit
+manquer sa fortune. « Ces malheureux, disoit-il, reculent
+mes espérances. A pied, je ne sçaurois faire la même diligence ;
+mais enfin il ne s’agit que de gagner Paris. On
+y connoît le prix des talents, &amp; cela doit me suffire. »
+En se consolant ainsi, il arriva dans une petite Ville, où il
+résolut de passer la nuit. Son premier soin fut de s’adresser à
+un usurier.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Qu’est-ce que c’est qu’un usurier ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>C’est un homme qui prête de l’argent à ceux qui en ont
+besoin, à condition qu’on lui rendra le double de ce qu’il a
+prêté.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Est-ce qu’il y a des gens comme ça ? Ils sont donc bien
+riches ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Ils le deviennent par ce moyen à-peu-près comme les voleurs
+quand ils ont fait une forte capture.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Oui, mais s’ils sont pris, les voleurs sont punis, parce
+qu’il n’est pas permis de voler. Vous m’avez dit cela, Maman !</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>L’usure n’est pas plus permise que le vol. Mais laissons
+cela, &amp; pour aujourd’hui contentez-vous de sçavoir que
+Daucourt fit à cet usurier un récit touchant de son aventure,
+&amp; qu’il lui proposa de lui avancer de l’argent à compte de
+la fortune qu’il espéroit de faire à Paris. L’usurier s’apperçut
+encore plus vîte de la surdité de Daucourt &amp; de sa sotise,
+que de son besoin d’argent. Il n’en étoit pas à son coup
+d’essai. Il lui fit faire par écrit une reconnoissance de l’argent
+qu’il alloit lui prêter. Il emporta le billet &amp; promit de
+lui donner dans peu de ses nouvelles. En effet, Daucourt
+se vit arrêté une heure après &amp; conduit en prison. Sa surprise
+fut égale à son courroux, &amp; s’il n’apprit point le sujet
+de son infortune, ce ne fut pas faute de questions, mais faute
+d’entendre les réponses. Il sçut enfin, par un interrogatoire
+en forme, qu’il étoit condamné à payer sur son billet cinquante
+pistoles qu’il n’avoit pas touchées. On lui apprit par
+la même occasion qu’il étoit sourd, mais il ne voulut jamais
+convenir ni de sa dette ni de sa surdité. Livré à ses réflexions
+dans une prison assez désagréable, il commença à se
+plaindre de sa destinée, &amp; s’occupa principalement des réglements
+qu’il conviendroit de faire pour garantir les voyageurs
+de la brutalité des valets, de l’attaque des voleurs &amp;
+de la friponnerie des usuriers ; trois especes d’hommes auxquels
+il attribuoit tous les malheurs du monde.</p>
+
+<p>Cependant il se familiarisa insensiblement avec l’idée qu’il
+pouvoit bien être un peu sourd. De nouvelles réflexions (on
+a tout le loisir d’en faire dans la prison) vinrent à l’appui
+du premier soupçon. Daucourt ne put se dissimuler que s’il
+eût voulu se croire sourd &amp; en convenir, il auroit évité
+presque tous les malheurs qui lui étoient arrivés. Il pensa
+encore que les jeunes gens, pour sçavoir si leurs projets
+étoient bons ou mauvais, ne faisoient pas mal de s’adresser
+à ceux que l’expérience a mis en état d’en juger. Il se condamna
+sur-tout d’avoir entrepris de jouer un rolle, sans consulter
+un pere dont il avoit reçu tant de marques de bonté.
+Il se détermina enfin à lui apprendre ses malheurs &amp; ses
+fautes. Ce pere étoit indulgent. Il suffisoit que son fils fût
+malheureux &amp; repentant pour lui faire oublier ses écarts. Il
+pardonna. Daucourt eut la permission de revenir auprès
+de lui, où il mene actuellement une vie tranquille, bien
+convaincu qu’il faut avoir des oreilles pour entendre, &amp;
+qu’on a besoin de conseils, quand on veut réussir dans un
+monde qu’on ne connoît point.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Il lui a fallu bien des choses pour apprendre qu’il étoit
+sourd.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>A quoi croyez-vous qu’on doive attribuer les malheurs
+qui lui sont arrivés ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Je crois, Maman, que c’est qu’il avoit trop bonne opinion
+de lui… Mais je pense à une chose ; être entêté, n’est-ce
+pas comme si l’on étoit sourd ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Précisément. Quand vous êtes entêtée, vous ne suivez
+que votre idée, &amp; vous croyez sçavoir d’avance tout ce
+qu’on va vous dire. Vous vous croyez plus sage &amp; plus habile
+que ceux qui vous parlent.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Cela est vrai. Et puis quand je vois que j’ai tort, je ne
+veux pas en convenir. Oh ! je veux me corriger ; il ne sera
+pas dit que je ressemblerai à Monsieur Daucourt.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Emilie, si vous êtes reposée, nous nous en retournerons.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Comme il vous plaira, Maman… Maman, je crois que
+j’aime mieux Monsieur Daucourt que Monsieur Sainville.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Et pourquoi ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Il est plus drolle, &amp; puis… Cependant ils ont tort tous
+deux… Je ne sçais pas, mais je l’aime mieux.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Ne seroit-ce pas parce qu’il vous ressemble un peu ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Peut-être bien… Mais il s’est corrigé, &amp; je me corrigerai
+aussi… Maman, nous avons assez causé ; si vous
+permettez, je vais courir un peu.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Je le veux bien ; mais courez dans cette allée, &amp; ne me
+perdez pas de vue.</p>
+
+<p class="c gap"><img class="img10" src="images/deco9.jpg" alt=""></p>
+
+<div class="chapter"></div>
+<p class="c"><img src="images/deco1.jpg" alt=""></p>
+
+<h2 class="nobreak i">NEUVIEME CONVERSATION.</h2>
+
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Maman !</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Que voulez-vous, Emilie ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Ah !… vous écrivez… j’en suis fâchée.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Pourquoi ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Mais à qui écrivez-vous donc ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>C’est à quelqu’un à qui j’ai affaire &amp; que vous ne connoissez
+pas.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Et qu’est-ce que vous lui mandez ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Qu’est-ce que cela vous fait ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Rien, mais c’est pour le sçavoir.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Vous voyez bien que votre curiosité est indiscrete &amp; sans
+objet.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Comment donc, Maman ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Ecoutez-moi ! Lorsque vous me parlez tout bas des choses
+qui vous intéressent, si une de vos petites amies, de vos compagnes
+venoit vous interrompre &amp; vous demander ce que
+nous disons, qu’est-ce que vous diriez ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Je dirois qu’elle est bien curieuse, &amp; que cela ne la regarde
+pas.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Vous croyez donc qu’elle commettroit une faute contre
+la politesse &amp; la discrétion ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Oui, Maman.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Eh bien ! vous venez de commettre la même faute avec
+moi, &amp; bien plus grande encore, car vous me devez plus
+d’égards que votre petite amie ne vous en doit.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Mais vous ne causiez pas tout bas, Maman, vous écriviez ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>L’écriture est la conversation des absents. C’est le seul
+moyen que l’on ait de leur communiquer ses idées ; l’on
+confie alors ses secrets au papier : voilà pourquoi tout ce
+qui est écrit est sacré. On ne doit pas plus se permettre de
+lire les papiers que l’on trouve sous sa main, quand ils ne
+nous sont pas adressés, que d’écouter deux personnes qui
+parlent bas.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>C’est donc bien mal d’écouter, je ne le sçavois pas ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Vous devez le concevoir, puisque vous trouveriez mauvais
+que vos compagnes vous écoutassent quand vous me parlez.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Oui ; &amp; il faut faire pour les autres comme nous voulons
+qu’ils fassent pour nous. Je sçais bien cela.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Souvenez-vous donc que ce seroit manquer à l’honnêteté,
+à la probité, à toutes les loix de l’honneur &amp; de la société,
+que de lire un papier adressé à un autre, &amp; d’écouter ce
+que l’on dit avec dessein de n’être pas entendu.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Tous les jours j’apprens quelque chose de nouveau.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Mais ce n’est pas pour sçavoir à qui j’écris que vous êtes
+venue ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Mon Dieu non ; je suis bien fâchée d’avoir fait cette sotte
+demande. Je vous promets Maman que je ne serai plus curieuse
+de ce qui ne me regarde pas. Mais je crois que ce que j’ai à
+dire nous fera causer bien long-temps, &amp; si votre Lettre
+est pressée, Maman…</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Elle ne l’est pas. Attendez-moi ici, je vais revenir.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Vous allez donc serrer vos papiers, Maman ? Mais vous
+ne serez pas long-temps ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Non.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>C’est bon ; je vais rêver pendant ce temps-là à tout ce
+que j’ai à dire…</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Allons, prenons notre ouvrage, &amp; voyons ce qui nous
+occupe.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Maman, c’est que j’ai toutes mes idées barbouillées ; ma
+tête est sens dessus dessous.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Eh bien, il faut tâcher d’y remette l’ordre. Voyons !</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Par exemple, vous m’avez dit, Maman, qu’il falloit que
+j’eusse une confiance entiere en vous.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Je ne vous ai jamais dit cela.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Comment ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Je vous ai prouvé par votre expérience que vous vous
+étiez toujours bien trouvée d’avoir une confiance entiere en
+moi. Je vous ai montré plus d’une fois, &amp; toujours par
+votre expérience, que vous vous étiez nui à vous-même,
+lorsque vous vous étiez cachée de moi. Mais je vous ai
+laissé libre de juger de ce qui étoit le plus avantageux pour
+vous, ou de la réserve ou d’une confiance entiere, &amp; vous
+avez eu le bon esprit de sentir que vous me la deviez ;
+mais je ne vous ai jamais dit, il faut me la donner.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Mais c’est la même chose.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Point du tout ; car le jour que vous ne vous trouverez pas
+bien d’avoir en moi une entiere confiance, il ne tiendra
+qu’à vous de me la retirer ; au lieu que si je vous avois dit,
+il faut me donner votre confiance, ce seroit un ordre, &amp;
+vous ne seriez pas maîtresse de me la retirer.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Cela est vrai.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Observez en passant par ce petit exemple, qu’il est très-important
+de bien sçavoir la signification des termes dont
+on se sert &amp; qu’on emploie dans la conversation ; sans quoi
+il arrivera que vous direz une chose &amp; que j’en comprendrai
+une autre.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Je parie que voilà ce qui brouille mes idées ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Cela pourroit bien être. Mais ce n’est pas ma faute ; car
+je vous ai assez recommandé de ne laisser passer aucun mot
+sans me demander ce qu’il signifie.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Cela est vrai ; mais c’est que je les sçais tous à-peu-près…</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Voilà encore une expression qui n’est pas exacte. Vous
+voulez dire que vous comprenez à-peu-près la signification
+de tous les mots, &amp; ce n’est pas cela que vous dites, car on
+peut sçavoir un mot, un terme, sans comprendre toute l’étendue
+de sa signification. Mais laissons cela. Vous dites
+donc ?…</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Je voulois dire d’abord, Maman, que j’ai une confiance
+entiere en vous, que je vous dis tout, mais tout, tout, &amp;
+j’ai remarqué…</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Eh bien ?… Qu’avez-vous remarqué ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>J’ai remarqué quelque chose.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>C’est ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Je n’ose pas dire.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Vous n’avez donc pas une confiance entiere en moi ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Mais pardonnez-moi ; mais c’est que… Allons, je m’en
+vais le dire.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Ce que vous avez à me dire est donc bien humiliant,
+bien honteux ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Oh non, Maman, du tout !</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Il n’y a pourtant que ces sortes d’aveux qui puissent coûter
+à faire.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Ah, Maman, ne pensez pas cela, je m’en vais vous le
+dire bien vîte ; c’est que j’ai remarqué que vous ne me disiez
+pas tout.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Et qu’est-ce que je ne vous ai pas dit ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Mais je ne sçais pas…</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Mais encore avez-vous eu occasion de remarquer que je
+vous aye rien caché de ce qui vous intéresse ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Non, Maman.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>C’est donc sur les choses qui ne vous regardent pas que
+je vous ai fait des mysteres ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Oui, Maman ; c’est quand vous parlez tout bas avec des
+personnes de vos amis, quand vous recevez des Lettres,
+&amp; puis d’autres choses comme cela.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Et vous croyez donc que je manque de confiance en vous ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Oui, Maman.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Ah ! il faut vous rassurer &amp; vous montrer que j’ai toute
+celle que votre âge peut permettre. Qu’est-ce que c’est que
+la confiance ; car il faut toujours convenir de nos termes
+pour être sûres que nous nous entendons ? Répondez-moi.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>C’est de tout dire à quelqu’un, de n’avoir rien de caché
+pour lui.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Et qu’est-ce qui détermine en nous cette confiance pour
+une personne plutôt que pour une autre ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Je n’entens pas, ou pour mieux dire, je ne comprens pas.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Qu’est-ce qui vous donne de la confiance en moi, par
+exemple ; qu’est-ce qui fait que vous me dites tout ce que
+vous pensez &amp; tout ce que vous faites ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>C’est que je vous aime, Maman.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Cela ne suffit pas, ma fille. Vous aimez vos freres ; vous
+aimez vos petites compagnes, &amp; vous ne leur dites pas
+tout ce que vous pensez, &amp; vous avez raison. Voyez pourquoi
+vous avez plus de confiance en moi qu’en eux ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>C’est que vous ne m’avez jamais trompée, Maman, &amp;
+que je suis bien sûre que vous ne direz à personne ce que
+je vous dis.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Vous croyez donc le secret &amp; la discrétion indispensables
+pour inspirer la confiance ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Très-sûrement, Maman.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Si j’allois confier aux autres tout ce que vous me dites,
+je perdrois votre confiance, vous n’en auriez plus en moi.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Je crois que je n’en pourrois plus avoir.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Eh bien ! vous devez donc trouver tout simple que je ne
+vous parle pas des affaires des autres, puisque je ne leur parle
+pas des vôtres.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Mais c’est que je voudrois bien sçavoir tout.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Pourquoi faire ? Il faut être si réservée pour ce qui ne
+nous regarde pas ! si discrette pour ne pas parler des affaires
+d’autrui, de peur de nuire sans le sçavoir en nous en mêlant
+sans nécessité, qu’il est bien plus heureux de n’en rien sçavoir.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Mais c’est que cela amuse.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Cela amuse les gens désœuvrés, comme les enfants &amp; les
+ignorants. Il n’y a guere que ceux-là qui soient curieux ; ils
+sont bavards, redisants &amp; dangereux.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Et pense-t-on d’eux comme cela dans le monde ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Oui ; on les craint, on les fuit.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Il faut encore que je me souvienne de cela. Mais, Maman,
+vous, vos affaires, pourquoi ne me les dites-vous pas ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Parce que vous n’êtes point en âge de les entendre &amp;
+de les connoître, parce que votre âge est celui de la legereté,
+de l’indiscrétion, &amp; qu’il faut que vous ayez mérité
+ma confiance, comme j’ai mérité la vôtre, pour que je vous
+la donne.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Ah ! Maman, je vous promets que je ne dirai rien de ce
+que vous me direz.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Pour que je puisse m’y fier, il faut d’abord cesser d’être
+curieuse, &amp; puis j’essayerai votre discrétion par des secrets
+proportionnés à vos connoissances. A mesure que vous en
+acquerrez, je vous dirai tout ce qui pourra vous être utile
+de sçavoir, mais jamais ce qui concerne les affaires des autres.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Et moi, Maman, dois-je vous dire les affaires des autres ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Comme personne n’ira vous choisir à votre âge pour vous
+rien confier, vous pouvez tout me dire sans manquer à la
+prudence, &amp; ce n’est qu’en me disant tout, que vous apprendrez
+ce qu’il faut dire &amp; ce qu’il faut taire aux autres.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Mais si l’on me prioit de ne pas vous dire quelque chose,
+comment faire ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Il faut ne pas recevoir de confidences jusqu’à ce que vous
+soyez en âge de discerner celles qui doivent être sacrées
+d’avec celles qu’il convient de me dire.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Mais est-ce que je peux empêcher de parler ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Vous pouvez prévenir la confidence, &amp; dire, si l’on vous
+demande le secret, je vous avertis qu’il ne faut pas me le
+dire, si vous ne voulez pas que Maman le sçache, parce que
+je ne lui cache rien.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>On dira que je suis une indiscrette.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Au contraire, vous n’aurez pas promis le secret &amp; vous
+n’aurez pas voulu l’entendre. On dira que vous êtes prudente
+&amp; vraie.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>C’est joli d’être prudente &amp; vraie, n’est-ce pas, Maman ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Oui, ce sont deux belles qualités. Mais je voudrois sçavoir
+pourquoi vous aviez tant de peine à me dire que je n’avois
+pas confiance en vous.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Maman, je ne sçais pas, je craignois que cela ne fût pas
+bien de vous dire cela.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Et quand cela auroit été mal, est-ce que je ne vous juge
+pas toujours par votre intention ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Cela est vrai, Maman.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Vous voyez donc bien que c’est une fausse honte ; &amp; une
+fausse honte a toutes sortes d’inconvénients.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Lesquels donc ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Que vous seriez restée dans l’idée que j’exigeois de vous
+une confiance que je ne vous accordois pas.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Oui, &amp; puis que je n’aurois pas appris quelque chose sur
+la curiosité &amp; sur la discrétion que je suis bien aise de sçavoir.
+Mais, Maman, si vous vouliez pourtant me dire un
+secret d’affaire, je vous assure que je le garderai bien.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Un secret d’affaire ? Et vous êtes fort en état de comprendre
+ce que je pourrois vous dire, n’est-ce pas ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Mais je crois qu’oui.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Allons, voyons.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Faut-il garder le secret ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Non pas absolument, mais comme il n’est ni poli, ni prudent
+d’entretenir les autres de ses affaires, il est inutile d’en
+parler.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Oh ! je vous promets, Maman, que je n’en parlerai pas.
+Est-ce ce que vous disiez hier au soir avec mon Papa, quand
+vous m’avez dit de vous laisser causer tranquillement ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Oui, vous ne m’interromprez pas.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Non, Maman, je vous le promets.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Votre Papa, l’année derniere, a fait afficher sa ferme, dont
+le bail étoit à renouveller. Il s’est présenté plusieurs Fermiers ;
+mais comme il a fallu faire des informations pour sçavoir
+s’ils étoient solvables, cela a donné au Fermier, dont le bail
+finissoit, le temps de faire des réflexions. Entendez-vous
+bien ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Je ne comprens pas tous ces mots-là, mais je n’ai pas
+osé vous interrompre. Qu’est-ce que c’est qu’un Fermier ; &amp;
+puis sol… sol ?… Comment avez-vous dit Maman ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>J’ai dit, mon Enfant, toutes choses qu’il vous est impossible
+de comprendre, mais ce que vous êtes fort en état de
+juger vous-même, parce que vous le voyez tous les jours,
+c’est qu’une mere seroit très-aise de donner sa confiance entiere
+à son enfant, &amp; qu’elle n’attend pour cela que le temps.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Comment le temps ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Oui, que le temps, que l’âge, que les instructions ayent
+mis son enfant en état de comprendre les différentes choses
+qu’elle voudroit lui confier. Elle attend que la prudence &amp; la
+réflexion lui fassent juger de l’importance de ce qu’on lui
+confie. Enfin, elle voudroit la voir promptement formée ;
+mais il faut le temps à tout, &amp; c’est pour en hâter le moment
+autant qu’il est possible, que je vous engage à profiter
+des leçons qu’on vous donne. C’est pour cela que nous causons
+ensemble. Eh bien, que concluez-vous de tout ce que
+je viens de vous dire ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Je conclus, Maman, que lorsque vous me cachez quelque
+chose, c’est qu’il ne faut pas me le dire, &amp; je n’aurai plus
+de curiosité pour sçavoir ce qui ne me regarde pas. Voilà ce
+que je conclus, &amp; puis encore, que je vais m’appliquer tant
+que je pourrai, &amp; que je profiterai des avis que vous voulez
+bien me donner.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Vous ne croirez donc plus qu’on manque de confiance en
+vous.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Non, Maman.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Cette défiance est affligeante pour les autres, &amp; c’est un
+vilain défaut que la défiance ; mais il y a bien autre chose
+qu’il faut que vous ayez le courage de vous dire, parce que
+cela est vrai, &amp; qu’il faut toujours se dire la vérité.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Quoi donc, Maman ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>C’est que vous n’avez encore aucune des qualités nécessaires
+pour que l’on ait confiance en vous ; ainsi vous n’êtes
+point en droit d’en exiger, ni de vous plaindre de ce que
+l’on en manque.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Et pourquoi donc, Maman, qu’est-ce qu’il faut faire pour
+les avoir ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Il faut être plus grande que vous n’êtes, &amp; cela ne dépend
+pas de vous. Vous avez les agréments &amp; les inconvénients
+de votre âge. Il faut en grandissant, en prenant des
+années, perdre tous vos petits défauts &amp; acquérir des vertus
+solides ; alors vous aurez droit à l’amitié &amp; à la confiance.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Oui ; alors vous en aurez en moi, n’est-ce pas, Maman ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Si vous sçavez m’en inspirer ; car la confiance est libre &amp;
+ne peut s’exiger. Vous êtes convenue que je ne vous avois
+jamais dit d’en avoir en moi.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Non, Maman.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Qu’est-ce qui vous en a donné ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Mais c’est que j’ai vu que je ferois bien.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Et comment avez-vous vu cela ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Maman, j’ai eu l’honneur de vous le dire.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Oui, mais nous avons besoin de répéter souvent les mêmes
+choses ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>C’est que j’ai vu que vous me disiez toujours vrai, que
+vous ne répétiez jamais ce que je vous avois dit, &amp; puis
+vous m’annoncez toujours d’avance ce qui m’arrivera.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>La prévoyance, la vérité &amp; le secret sont donc des vertus
+nécessaires pour inspirer la confiance ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Je crois qu’oui.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Croyez-vous les avoir ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Oh non, pas encore ; mais je veux les avoir absolument.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>J’aime à vous voir cette émulation.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Maman, quand je les aurai, vous aurez confiance en moi,
+vous me l’avez dit, n’est-ce pas ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Oui, je vous le promets. Est-ce là tout ce qui barbouilloit
+vos idées ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Oh ! Maman, il y a bien autre chose ; mais c’est bien difficile
+à dire cela, je ne sçais par où m’y prendre.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Essayez toujours.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Maman, vous m’avez dit que si je restois ignorante, on
+n’auroit pas bonne opinion de moi.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Cela est vrai.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Voilà pourquoi je me suis dépêchée bien vîte, bien vîte,
+d’apprendre à lire &amp; à écrire.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Ah, vous ne vous êtes pas dépêchée, si vîte, si vîte !</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Mais un peu vîte, &amp; puis je me dépêche à présent d’apprendre
+l’Histoire-Sainte, la Géographie, enfin tout.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Oui, vous en avez eu trois leçons… Eh bien, vous ne
+dites plus mot ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Eh bien, Maman, c’est que je suis toute étonnée !</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Et de quoi ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Mais, Maman, vous avez toujours la bonté de m’encourager,
+&amp; à présent il semble que vous ne soyez pas contente.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Pardonnez-moi ; mais vous commenciez à faire un si grand
+étalage de la vîtesse que vous avez mise à apprendre fort
+peu de chose, que j’ai voulu vous ramener à apprécier au
+juste votre mérite.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Mais enfin, Maman, je sçais bien lire &amp; bien écrire.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Vous sçavez très-bien lire, j’en conviens, mais vous ne
+sçavez pas encore écrire ; vous commencez à bien former
+vos lettres, &amp; il n’y a pas de quoi se vanter si fort.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Mais pourquoi donc, Maman ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Si Mademoiselle Louise, ou quelques-unes de vos petites
+amies se vantoient d’avoir appris en très-peu de temps à bien
+mettre leurs gants, à se chausser &amp; à se déchausser toutes
+seules, que penseriez-vous d’elles ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Oh ! cela me feroit bien rire, par exemple ; car tout le
+monde sçait cela, je crois.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Eh bien, il n’y a pas plus de vanité à tirer de sçavoir lire
+&amp; écrire, que de sçavoir se chausser &amp; se déchausser toute
+seule ; il n’est pas plus permis d’ignorer l’un que l’autre, parce
+que cela est également nécessaire.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Mais d’apprendre à lire, c’est pourtant bien plus difficile.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>J’en conviens ; mais c’est une peine que tout le monde
+a éprouvée, &amp; que tout le monde a surmontée à son tour.
+Personne n’est encore mort à cette peine, ainsi l’on sçait que
+l’effort n’est pas grand.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>J’ai pourtant bien travaillé pour sçavoir lire couramment.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Cela vous prouve que vous n’êtes pas un miracle de la
+nature comme vous aviez l’air de le croire ; car enfin vous ne
+sçavez rien de plus que ce que sçavent tous les enfants de votre
+âge… Et si vous n’étiez pas comme un petit hanneton…</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Ah !… à propos, Maman, que je vous dise… ce n’est
+pas un hanneton ; mais j’ai pris hier un beau papillon. Oh,
+il étoit beau ! il avoit du jaune, du bleu, toutes sortes de
+couleurs. J’avois bien envie de le garder, mais je me suis
+souvenue de ce que vous m’avez dit… pas d’abord pourtant,
+c’est ma bonne qui me l’a rappellé.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Eh bien, qu’est-ce que vous en avez fait ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Je me suis souvenue de cette mouche de l’autre jour, &amp;
+j’ai dit, si l’on me tenoit comme cela en l’air par les cheveux,
+cela me feroit bien mal. Tenez, Maman, je me suis
+imaginé bien cela ; car je me suis tiré les cheveux, pour
+voir comme cela me feroit, &amp; puis tout-de-suite j’ai été
+dans le jardin, j’ai posé le papillon sur une rose ; heureusement,
+je ne lui avois pas fait mal, car il s’est envolé tout-de-suite,
+&amp; je suis revenue bien contente de lui avoir fait plaisir.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Venez, que je vous embrasse, Emilie, vous ne sçauriez
+croire le plaisir que vous me faites ! Exercez-vous toujours
+à faire du bien, &amp; à vous trouver heureuse de celui que
+vous faites. C’est un moyen sûr de l’être toujours, &amp; un
+moyen qu’il ne dépendra de personne de vous ôter. Je parie
+que vous étiez plus contente que vous ne l’êtes au milieu
+de tous vos amusements ordinaires ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Oh ! cela est vrai, Maman ; tenez, je me sentois si aise…
+Il me sembloit que j’étois plus grande ! Pourquoi donc ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>C’est que quand vous faites du bien, vous vous élevez
+au-dessus de votre âge.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Comment cela, Maman ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>C’est qu’à votre âge, on n’a pas souvent le pouvoir d’en
+faire, mais revenons à ce que vous vouliez me dire.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Bon ! je ne sçais plus ce que c’est à présent. Qu’est-ce que
+je disois donc, Maman ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Vous me parliez de la peine que vous avez eue à apprendre
+à lire &amp; que vous avez à apprendre à écrire.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Oui, mais je voulois dire autre chose… Est-ce que je
+n’ai dit que cela ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Il me semble que non. Vous avez commencé cependant
+comme si vous vouliez qu’on vous expliquât pourquoi
+ces premieres sciences, qui sont les éléments de toutes les
+autres, étoient si nécessaires à sçavoir.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Oh, non !… oui… je me souviens… voici ce que
+je n’entens pas. Vous m’avez toujours assuré, Maman,
+qu’on auroit mauvaise opinion de moi, si je ne sçavois rien ;
+&amp; hier, vous sçavez bien, cette grande compagnie qui est
+venue, ces Messieurs, ces Dames…</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Eh bien ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Ils se sont moqués de cette Dame… J’ai oublié son
+nom… cette Dame, dont ils parloient toujours, qui est si
+sçavante, comment s’appelle-t-elle donc ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Son nom n’y fait rien. Mais qu’est-ce qu’ils en disoient ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Oh ! j’ai bien vu qu’ils se moquoient d’elle, &amp; vous l’avez
+bien vu aussi, Maman, j’en suis sûre ; car vous avez ri
+&amp; vous avez fait des signes à Papa. Pourquoi lui faisiez-vous
+des signes ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>C’étoit pour le prier de changer de conversation, parce
+que je n’aime point à entendre donner des ridicules à personne
+chez moi.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Monsieur le Comte disoit qu’il ne lui manquoit qu’un
+chapeau de Docteur, je crois, &amp; qu’on ne pouvoit pas
+dire un mot, qu’elle ne répondît en grec ou en latin. Et
+puis ce gros Monsieur, qui avoit un habit verd &amp; une si
+belle veste, a dit, qu’elle parle toujours de sa science,
+pendant qu’elle ne sçait pas seulement le prix d’un poulet ;
+&amp; puis qu’elle feroit mieux d’apprendre à parler à sa fille,
+qui ne sçait pas lire.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Eh bien, qu’est-ce que vous en dites ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Mais voilà ce qui brouille ma tête. Pourquoi se moquer
+de sa science, dès qu’il est honteux de ne rien sçavoir ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Nous allons voir, c’est une chose à examiner. Je me rappelle
+qu’il y a une de vos compagnes, dont la société ne
+vous plaît pas beaucoup, c’est Mademoiselle Sophie, je
+crois.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Ah ! cela est vrai, elle m’ennuie.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Et pourquoi ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Vous le sçavez bien, j’ai eu l’honneur de vous le dire.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Dites-le-moi encore, je ne m’en souviens pas bien.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Mais c’est qu’elle parle toujours d’elle, de ce qu’elle a
+appris, de ce qu’elle a dit, &amp; quand on veut jouer ou parler
+d’autre chose, elle ne veut pas, elle prend de l’humeur, &amp;
+elle se donne toujours pour exemple.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Et vous ne trouvez pas cela bien ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Je ne sçais pas si cela est bien ou mal, mais cela m’ennuie.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>N’est-ce pas que vous voudriez faire comme elle, &amp;
+qu’elle ne vous en laisse pas le temps ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Oh non, ma chere Maman !</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Vous avez raison ; car cela est fort ridicule. Eh bien, vous
+ne devez plus être étonnée qu’on blâme cette Dame de parler
+de sa science, puisque vous trouvez le même ridicule
+insupportable dans vos compagnes.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Mais cependant il faut bien montrer aux autres ce que
+l’on sçait, sans quoi on passe pour une ignorante.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Point du tout ; cela s’arrange tout autrement, vous allez
+en convenir. Quand vous brodez, quand vous faites de la
+tapisserie, quand vous lisez, avez-vous besoin d’aller dire,
+Madame, je sçais lire, je sçais broder, je sçais faire de la
+tapisserie ? On sçait pourtant que vous n’ignorez pas ces différentes
+choses.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Je le crois bien, Maman ; on me les voit faire.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Eh bien ! à la maniere dont on écoute les différentes conversations,
+à la maniere dont on répond lorsqu’on nous adresse
+la parole, on juge très-aisément qu’une personne est instruite,
+ou qu’elle est ignorante. N’est-il pas vrai que si on vous parloit
+de l’histoire de France ou de l’histoire Romaine, vous ne
+sçauriez répondre, parce que vous ne sçauriez seulement
+pas de quoi l’on veut parler ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Cela est sûr.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Et si l’on parloit devant vous de quelques points de Religion
+contenus dans votre Catéchisme, vous seriez tout d’un
+coup au fait de ce que l’on dit, &amp; vous pourriez même répondre
+à propos. Vous voyez donc bien qu’on peut apprécier
+les connoissances que vous avez acquises sans que vous
+vous donniez la peine de dire, je sçais ceci, j’ignore cela.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Ah, ah, mais vraiment oui, cela est vrai !</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Vous devez sentir par la même raison, que c’est une affectation
+ridicule d’aller se vanter de ce que l’on sçait.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Oui je sens cela. Mais si on ne parle pas devant moi des
+choses que je sçais, on croira que je suis ignorante.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>C’est une des raisons qui doit vous engager à apprendre
+promptement ce que vous ne sçavez pas, pour être au fait
+de tout ce qu’on dit. Mais il y a encore une raison, qui
+rend ridicule cette affectation de se vanter de sa science.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Laquelle, Maman ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Pourquoi apprenez-vous à travailler en broderie, en tapisserie,
+&amp;c. ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Mais c’est pour sçavoir m’occuper, je crois, &amp; puis pour
+faire des ouvrages utiles pour moi.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Pourquoi apprenez-vous à coudre, à raccommoder vos
+mouchoirs, vos nippes, à faire vos ajustements ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Maman, vous m’avez dit que c’étoit pour apprendre à
+me passer des autres.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>C’est donc pour vous-même que vous apprenez à travailler,
+ce n’est pas pour les autres ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Non sûrement, c’est pour moi, c’est pour mon avantage ;
+vous me l’avez dit, Maman, je m’en souviens bien.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Eh bien, mon Enfant ! c’est aussi pour soi, pour sçavoir
+s’occuper seule, &amp; pour apprendre à se passer des autres,
+qu’il faut avoir des talents &amp; cultiver les sciences.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Qu’est-ce que c’est que des talents &amp; cultiver les sciences ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>La musique, le dessein, la danse, la peinture, &amp;c. voilà ce
+qu’on appelle des talents.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Quoi, il faut sçavoir tout cela ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Non, sur-tout si vous n’y avez pas de disposition naturelle ;
+mais il faut les connoître &amp; apprendre à fond celui
+de ces talents pour lequel vous vous sentirez le plus de
+goût.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Oh ! je crois que ce sera le dessein. Et cultiver les sciences,
+qu’est-ce que c’est ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>C’est ce que vous appellez être sçavante, c’est sçavoir l’histoire
+&amp; la lire souvent, c’est acquérir des connoissances en
+tout genre.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Mais on n’a donc jamais le temps de jouer ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Quand vous appreniez à lire, vous ne pouviez pas concevoir
+que la lecture vous serviroit un jour d’amusement ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Oh ! pour cela non ; car j’ai bien pleuré pour apprendre
+à lire, j’en suis bien honteuse à présent.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Et cependant dans les moments destinés à vos amusements,
+je vous vois souvent quitter votre poupée pour lire une Fable
+ou une Histoire.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Oui, j’aime beaucoup à lire ; cela m’amuse à présent.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Vous pouvez donc comprendre que quand je vous presse
+d’apprendre de nouvelles choses, ce sont de nouveaux amusements
+que je vous prépare.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Comment cela, Maman ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Lorsque vous sçaurez la musique, la géographie, le dessein,
+vous passerez de l’une à l’autre de ces occupations, &amp; vous
+vous en amuserez comme vous vous amusez actuellement
+de la lecture.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Oh, si je croyois cela !… Mais je le crois, Maman,
+puisque vous me le dites.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Il viendra un temps où votre poupée, votre lanterne magique,
+votre ménage ne vous amuseront plus. Il faut donc
+vous préparer dès-à-présent des ressources pour ce temps-là,
+&amp; c’est ce que vous faites, lorsque vous étudiez.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Ah ! Maman, je m’en vais bien m’appliquer, afin de sçavoir
+le plus de choses que je pourrai. J’ai déja deux maîtres,
+Maman, si vous m’en donniez encore quelques-uns,
+deux ou trois.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Non ; il ne faut pas aller trop vîte ! Contentez-vous de
+bien faire ce qu’on exige de vous, &amp; laissez-moi guider vos
+progrès.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Et avec cela je me passerai donc des autres ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Vous n’aurez besoin que de vous-même &amp; des vos talents
+pour vous trouver heureuse.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Mais pourquoi faut-il sçavoir se passer des autres ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>C’est qu’on est beaucoup plus souvent seul qu’avec les
+autres, &amp; que si vous ne sçavez pas vous occuper &amp; vous
+amuser seule, l’ennui vous gagnera. Quand on s’ennuie, on
+prend de l’humeur. Votre expérience vous a d’ailleurs appris
+que l’humeur n’arrive jamais que lorsque l’on est desœuvré.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Maman, voulez-vous que je demande de la lumiere, je ne
+vois plus clair.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Oui, sonnez !</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Et puis nous verrons la lanterne magique, en attendant
+que mon maître vienne.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+<p class="c"><img src="images/deco1.jpg" alt=""></p>
+
+<h2 class="nobreak i">DIXIEME CONVERSATION.</h2>
+
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Maman, j’ai vu hier aux Thuileries quelque chose de
+bien extraordinaire.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Et qu’est-ce que c’étoit ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>C’étoit une petite Demoiselle, bien parée, qui n’étoit pas
+plus grande que moi, &amp; qui regardoit toujours, toujours ses
+nœuds de manches.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Bon !</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Elle ne regardoit pas seulement autre chose ; aussi tout le
+monde rioit &amp; se moquoit d’elle. Elle ne le voyoit pas ; elle
+rioit aussi.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Comment ! elle ne sentoit pas qu’on se moquoit d’elle ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>C’est que je crois qu’elle est un peu bête.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Connoissez-vous cette petite Demoiselle ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Non, Maman, je ne la connois pas, ni ma bonne non
+plus. Mais la bonne de Mademoiselle Louise a dit que c’étoit
+sûrement la fille de quelque cuisiniere, que sa maîtresse
+s’étoit divertie à parer, parce que si c’étoit une Demoiselle
+de condition, elle ne seroit pas si étonnée d’être bien mise
+&amp; d’avoir des nœuds de manches.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Cela prouve au moins une bien petite tête, bien vuide,
+bien ignorante.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Oui, &amp; bien bête de ne pas voir qu’on se moque d’elle.
+Mademoiselle Louise voit bien quand on se moque d’elle,
+mais elle ne s’en soucie pas ; c’est bien mal cela, Maman ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>C’est encore pis que de ne le pas voir.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Oui, cela prouve qu’elle n’a pas de sentiment.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Et vous, comment faites-vous quand on se moque de
+vous ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Moi ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Oui vous.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Je ne sçais pas.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Comment ! vous connoissez si bien les défauts de vos compagnes,
+&amp; vous ne connoissez pas les vôtres ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Mais, Maman… c’est que je les vois ; c’est visible cela.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Vous rappelez-vous la Fable de la besace ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Oui, Maman.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Eh bien, qu’est-ce qu’elle dit ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>N’est-ce pas celle où tous les animaux sont contents de
+leur figure ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Oui, ils se trouvent tous parfaits &amp; critiquent leurs camarades.
+Dites-moi les six derniers vers.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse"><i>Nous nous pardonnons tout &amp; rien aux autres hommes,</i></div>
+<div class="verse"><i>On se voit d’un autre œil qu’on ne voit son prochain.</i></div>
+<div class="verse i2"><i>Le fabricateur souverain</i></div>
+<div class="verse"><i>Nous créa besaciers tous de même maniere,</i></div>
+<div class="verse"><i>Tant ceux du temps passé que du temps d’aujourd’hui :</i></div>
+<div class="verse"><i>Il fit pour nos défauts la poche de derriere,</i></div>
+<div class="verse"><i>Et celle de devant pour les défauts d’autrui.</i></div>
+</div>
+
+</div>
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Avez-vous bien pensé au sens de ces vers, ma fille ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Pas beaucoup, Maman ; mais j’y pense à présent.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Je me meurs de peur que ce ne soit votre histoire.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Non, Maman.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Regardez-y bien. Interrogez votre conscience ; je crois
+qu’il y a long-temps que vous ne lui avez rien dit. Voyez,
+vous avez très-bien remarqué qu’il étoit fort mal d’être insensible
+à l’improbation ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>L’improbation est le contraire de l’approbation, je
+crois ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Oui, c’est le blâme, la critique. Eh bien ! voyez si vous
+n’avez aucun des défauts que vous voyez si bien dans les
+autres ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>C’est que mes défauts sont dans la besace qui est par derriere,
+vous sçavez bien, Maman ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>C’est pour cela qu’il faut interroger votre conscience ; il
+n’y a pas de besace cachée pour elle.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Eh bien, ce soir je lui demanderai. Maman, elle m’a parlé
+hier au moins.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Et qu’est-ce qu’elle vous a dit ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Oh ! c’est après ma leçon d’écriture, vous sçavez bien
+ce qu’elle m’a dit, Maman ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Je m’en doute ; elle vous a dit que si vous ne faisiez pas
+plus de progrès, c’étoit votre faute &amp; manque d’application.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>C’est vrai, Maman… ah !… à propos, j’ai lu hier
+une belle histoire dans ce Livre que vous m’avez prêté. Oh,
+elle est belle ! belle ! belle ! Sçavez-vous, Maman, qu’elle a
+fait pleurer mon frere ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Et vous ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Moi, je n’ai pas pleuré !</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Est-ce que l’histoire ne vous a pas paru touchante ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Ecoutez, Maman, je m’en vais vous la dire, vous me direz
+si j’ai mal fait de ne pas pleurer.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Sans sçavoir votre histoire, je vous dirai d’avance que
+vans avez bien fait de ne pas pleurer, dès qu’elle ne vous a
+pas assez touchée pour vous en donner envie, &amp; votre frere
+a bien fait de pleurer dès qu’il étoit attendri.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Mais je n’entens pas cela, nous n’avons pas fait la même
+chose, &amp; nous avons bien fait tous deux.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Oui, parce que vous avez suivi tous deux le mouvement
+de votre cœur. Le vôtre ne vous a rien dit ; il ne falloit pas
+le faire parler malgré lui. Le sien s’est attendri, il l’a écouté.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Maman, que je vous conte l’histoire que j’ai lue.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Me la conterez-vous d’une maniere bien claire ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Oh ! oui, Maman, car je l’ai bien retenue.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Voyons ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>« Il y avoit deux vieux bons hommes qui étoient une
+fois sur les montagnes… les montagnes… » J’ai oublié
+le nom de la montagne, mais c’est égal.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Non pas, s’il vous plaît ; cela n’est point égal, à moins
+que vous ne me disiez au moins dans quel pays elle est.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Mais je ne le sçais pas, Maman.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Vous avez cependant lu le nom de la montagne, à ce
+que vous dites, &amp; vous ne sçavez pas où elle est ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Non, Maman !</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Voilà ce que c’est que de ne pas connoître la géographie ;
+moi je suis bien aise de sçavoir dans quel pays étoient
+ces bons vieillards.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Eh bien, Maman… Ah ! je m’en souviens ; c’étoit au
+bord de la mer… Non, non, ils y alloient ; mais ils sont
+restés dans les Alpes, proche de la Savoie, je crois.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Ah ! vous me faites un grand plaisir de me le dire, parce
+qu’à présent je les vois d’ici.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Vous les voyez, Maman ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Oui, parce que je sçais la géographie, &amp; que voyant leur
+position, je me les représente bien mieux.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Et moi donc, Maman, puis-je voir où ils sont ? C’étoit
+tout ce que je desirois hier en lisant leur histoire.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Vous n’avez qu’à vous dépêcher d’apprendre la géographie,
+&amp; vous connoîtrez bientôt le pays qu’ils habitoient.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Mais est-ce que je ne peux pas les voir aujourd’hui ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Non, parce que vous avez des connoissances si superficielles
+en géographie que cela troubleroit vos idées. Il faut
+bien connoître son pays avant de parcourir ceux des autres.
+Voyons la suite de votre histoire !</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Eh bien, Maman, ces deux vieillards étoient là. Ils s’étoient
+fait une petite maison, &amp; ils avoient un lit, &amp; puis
+des Livres, &amp; puis ils prioient le bon Dieu, &amp; puis…</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Est-ce qu’il y avoit tous ces <i>&amp; puis</i> là dans votre histoire ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Mais non, Maman, mais c’est que je conte…</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Je vous ai souvent conté des histoires, &amp; je ne me rappelle
+pas d’avoir jamais orné mon discours de tant d’<i>&amp; puis</i>.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Allons, je m’en vais bien dire. Il leur étoit arrivé bien des
+malheurs à ces deux Messieurs ; il y en avoit un qui étoit
+bien riche, bien riche, &amp; puis l’autre ne l’étoit pas.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Je ne comprens rien à votre histoire. Qu’est-ce qu’ils faisoient
+sur cette montagne avec un lit, des Livres, puisque l’un
+d’eux étoit si riche ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Mais non, Maman, c’est qu’il ne l’étoit plus, vous allez
+voir.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Ah ! c’est-à-dire, que vous avez commencé votre histoire
+par la fin. Il faut prévenir de ces choses-là, car ce n’est pas
+l’ordinaire.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Oh ! Maman, cela n’y fait rien.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Vous ne la contez pas apparemment pour être entendue.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Pardonnez-moi, Maman.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Mais si vous eussiez commencé à lire cette aventure par
+la fin, est-ce que vous auriez pu y rien comprendre ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Non, pas trop. Mais je ne sçaurois dire autrement. Tenez,
+Maman, parlons d’autre chose.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Non pas, je vous prie d’achever comme vous pourrez,
+&amp; puis je vous dirai comment il falloit la conter, afin de
+vous accoûtumer à mettre de l’ordre dans vos idées.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Si vous vouliez me le dire avant, ma chere Maman ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Cela m’est impossible, je ne sçais pas votre histoire. Tâchez
+de vous en tirer, puisque vous avez entrepris de la
+conter. Donnez-vous la peine de penser avant de parler.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Je pense, Maman, &amp; je ne peux pas dire autrement. Ce
+Monsieur, qui étoit bien riche a tout donné, parce que l’autre
+n’avoit rien. Il lui a dit, prenez tout : il a tout pris, il a
+tout payé, &amp; sa femme est morte dans la prison en nourrissant
+son enfant… &amp; puis…</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>La femme de qui ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>La femme de ce Monsieur qui n’avoit rien &amp; qui étoit
+l’ami de celui-là qui étoit bien riche, &amp; on l’avoit mis en
+prison aussi ; c’étoit son Boulanger, son Boucher &amp; puis
+d’autres ; &amp; puis ils n’ont plus rien eu ni l’un, ni l’autre, &amp;
+voilà pourquoi ils sont sur la montagne, &amp; ils sont heureux ;
+mais il y en a un qui est triste, c’est celui qui a perdu sa femme,
+&amp; voilà tout. Ai-je bien fait de ne pas pleurer ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Oh certainement ! vous ne pouviez pas pleurer, car vous
+n’y avez rien compris. Mais cet homme que ses créanciers
+avoient mis en prison, avoit-il été toujours pauvre, ou lui
+étoit-il arrivé quelque malheur ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Je ne m’en souviens pas, je crois… Ah ! pardonnez-moi,
+c’est le feu qui avoit brûlé tout son bien la nuit, qui
+étoit dans son porte-feuille.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>La nuit étoit dans son porte-feuille ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Mais non, Maman, c’étoit son bien qui étoit dans son
+porte-feuille.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Moi, je comprens les choses comme on me les dit. Ainsi
+accoûtumez-vous à vous expliquer clairement. Point de
+paresse, s’il vous plaît. Et par quel hazard ces deux Messieurs
+étoient-ils amis ? Comment s’étoient-ils rencontrés ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Mais ils ne s’étoient pas rencontrés, c’étoient deux freres.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Ah ! c’est une petite circonstance assez intéressante que
+vous oubliez là. L’amitié est si étroite entre freres qu’il est
+tout simple qu’ils partagent leur fortune entre eux. Ils seroient
+même très-coupables de ne le pas faire, car tout ce
+qui leur arrive doit leur être commun. Il falloit d’abord
+commencer votre récit par là ; ensuite dire l’événement qui
+avoit privé l’un des deux de sa fortune, tous les malheurs
+qui avoient suivi la perte de son bien, comment son frere
+en avoit réparé une partie autant qu’il étoit en son pouvoir,
+&amp; vous auriez fini par leur établissement sur les montagnes
+des Alpes, vous auriez fait le tableau de la vie qu’ils y menoient,
+&amp; l’on auroit compris quelque chose à votre histoire.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Eh bien, si vous voulez, Maman, je vais recommencer.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Oh non, pas pour aujourd’hui ; mais demain, pendant ma
+toilette, vous me la conterez. Tâchez d’ici là d’arranger vos
+idées d’une maniere un peu plus claire.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Oui, Maman.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Et n’oubliez pas de dire un mot des raisons qui leur ont
+fait choisir cette habitation de préférence à une autre. Sont-ils
+partis de chez eux avec le projet d’y aller ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Non, Maman. Il y a eu une tempête, parce qu’ils étoient
+embarqués… Ah ! tenez, je me souviens, ils demeuroient
+à Bruxelles, ils alloient en Italie, &amp; ils sont obligés de rester
+là.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Ils ont pris un chemin bien singulier. Je ne vois pas trop
+comment ils ont fait pour aller par mer de Bruxelles sur les
+Alpes. Cela est impossible.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Oh, l’histoire est bien longue ; je n’ai pas tout retenu, &amp;
+mon frere a dit qu’il la reliroit encore.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Je vous conseille d’en faire autant, si vous voulez la conter.
+Lisez-la jusqu’à ce que les événements soient si bien
+dans votre tête, que vous puissiez y mettre un peu plus
+d’ordre.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Oui, Maman… Mais est-ce que cela est vrai ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Je n’y vois rien d’impossible, &amp; à travers le pot-pourri
+que vous en avez fait, j’apperçois même qu’elle peut être
+fort intéressante, &amp; qu’elle est une preuve de la force de
+l’amitié fraternelle.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Oh ! oui, ces deux freres s’aimoient bien… tenez, Maman,
+autant que j’aime mon frere.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Vous l’aimez donc beaucoup ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Oui, Maman.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Mais pourquoi donc vous disputez-vous toujours ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Oh ! c’est pour jouer ; &amp; puis il prend mes joujoux.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Vous n’êtes donc pas disposée à tout partager avec lui ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Pardonnez-moi, Maman ; &amp; mon argent aussi, &amp; mon
+goûter aussi. Hier je l’ai partagé avec lui !</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>C’est très-bien fait ; mais il faut cependant changer le genre
+de vos amusements &amp; ne plus vous disputer ainsi. Vous n’aimez
+pas à être contrariée, Emilie, &amp; vous contrariez les
+autres ! Cela n’est pas juste. D’ailleurs cela est mal honnête,
+laissez ce ton à la petite Demoiselle aux nœuds de manches,
+&amp; prenez celui de votre état &amp; d’une fille bien née.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Maman, vous direz donc la même chose à mon frere ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Je la lui dirois aussi, s’il se mettoit dans le cas de mériter
+cet avis ; mais rien n’est moins nécessaire avec lui, car il est
+très-complaisant.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Maman, je crois qu’on aime mieux mon frere que moi !</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Qui croyez-vous qui aime mieux votre frere que vous ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Mais tous ceux qui viennent ici. Depuis un mois qu’il est
+avec vous, on lui donne des louanges toute la journée, &amp;
+à moi l’on ne dit mot.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Quelle peut être la raison de cette distinction ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Je ne sçais pas, Maman, je voudrois bien la sçavoir.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Il faut la chercher, ma fille, &amp; vous la trouverez.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Maman, aidez-moi à la trouver.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Je le veux bien ; mais commencez par me dire ce que
+vous imaginez, n’importe quoi.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Oh ! cela sera bientôt dit ; je pense qu’apparemment il est
+plus aimable que moi.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Oui, mais vous avez de quoi l’être autant que lui, si vous
+voulez.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Oui, Maman ? Et comment cela ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>C’est qu’il est doux ; c’est qu’il est complaisant ; c’est qu’il
+écoute quand on lui parle ; c’est qu’il profite des avis qu’on
+lui donne, &amp; qu’il n’a point d’humeur.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Oui, c’est laid l’humeur, on ne plaît donc pas avec de
+l’humeur ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Oh ! pour cela non.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Eh bien ! je n’en aurai plus ; car je veux plaire absolument,
+absolument.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Et comment vous y prendrez-vous pour n’avoir pas d’humeur ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Quand elle voudra venir, je la renverrai.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Et vous croyez qu’elle s’en ira ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Oui, sûrement Maman. Oh bon, je l’ai chassée souvent
+comme cela !</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Oh que non, Emilie, ce n’est pas comme cela qu’il faut
+s’y prendre !</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Et comment faut-il donc faire ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Il faut sçavoir d’abord, qu’est-ce qui la fait venir ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Oh ça, je n’en sçais rien ! Elle vient comme une folle à
+propos de bottes, au moment où j’y pense le moins.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Elle ne vient pourtant pas sans raison, &amp; je le sçais bien ;
+c’est que vous craignez de vous donner de la peine. Vous êtes
+paresseuse naturellement.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Croyez-vous, Maman ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Oui j’en suis sûre. Vous avez l’esprit paresseux, voyez
+vous-même.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Mais je vais pourtant toujours de bon cœur à l’étude.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Cela est vrai ! mais dès qu’il faut faire quelque effort, soit
+de mémoire, soit d’application, vous ne vous en sentez pas
+la force, &amp; l’humeur vous gagne.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Mais quand je suis parvenue à la vaincre, j’apprens comme
+un petit ange ensuite.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Et quand vous jouez, &amp; qu’il vous arrive la plus petite
+contrariété, vous aimez mieux laisser là vos jeux que de la
+surmonter ; vous êtes pourtant fâchée de ne pas jouer, &amp;
+l’humeur vous gagne.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Cela est vrai, &amp; cela m’humilie.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Vous avez raison d’en être honteuse ; car l’humeur est un
+aveu de notre foiblesse, &amp; il est fâcheux &amp; humiliant de
+s’avouer &amp; de montrer aux autres qu’on est si foible.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Tout le monde voit donc cela ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Oui, certainement. Rien ne s’apperçoit si vîte que l’humeur.
+Si vous voulez vous en corriger, il faut commencer
+par n’être plus paresseuse, &amp; par vous soumettre aux contradictions ;
+alors vous acquerrez la force de n’avoir plus d’humeur.
+Sçavez-vous, Emilie, pourquoi vous êtes occupée
+toute la journée de rubans, de pompons, d’ajustements ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Pourquoi, Maman ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>C’est que vous êtes paresseuse.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Je ne comprens pas cela.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>C’est que vous êtes paresseuse &amp; ignorante, &amp; que pour
+penser à toutes ces fadaises, votre esprit, votre mémoire n’ont
+aucun effort à faire. Voilà pourquoi vous les préférez.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Mais, Maman, je parle souvent d’autre chose &amp; j’écoute.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Oui, vous écoutez quand il est question de choses que
+vous connoissez ; acquérez donc promptement de nouvelles
+connoissances, si vous voulez vous amuser sans gêne &amp; sans
+humeurs, des conversations que l’on tient quelquefois devant
+vous.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Oh ! je vais faire tout mon possible, Maman, je vous assure…
+Que ferons-nous aujourd’hui, Maman ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Vous allez vous promener avec votre bonne &amp; votre frere.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Et vous donc, Maman ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Moi, je vais sortir, j’ai quelques affaires.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Rentrez-vous de bonne heure ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Le plutôt que je pourrai.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Ah ! tant mieux, Maman ; car nous sommes bien contents,
+mon frere &amp; moi, quand nous sommes avec vous.</p>
+
+<p class="c gap"><img class="img10" src="images/deco10.jpg" alt=""></p>
+
+<div class="chapter"></div>
+<p class="c"><img src="images/deco1.jpg" alt=""></p>
+
+<h2 class="nobreak i">ONZIEME CONVERSATION.</h2>
+
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Maman, je viens de me promener aux Thuileries.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Vous y êtes-vous amusée, ma fille ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Mon Dieu non, Maman, je vous assure.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Pourquoi donc ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>On m’a fait un fort vilain compliment.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Et qui cela ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Une Dame &amp; un Monsieur qui passoient.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Qu’est-ce donc qu’ils vous ont dit ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Ils ont dit en passant que j’étois bien noire.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Et cela vous a empêché de vous amuser ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Mais oui, Maman, j’ai été fâchée.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Cela n’en valoit pas la peine.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Est-ce que ce n’est pas vilain d’être noire ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Quand on est blanche, c’est un agrément de plus ; quand
+on est noire, c’est un agrément de moins : voilà tout.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Mais quand on est noire, on est laide.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Et quand on est laide, on est donc bien malheureuse selon
+vous ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Est-ce qu’on ne l’est pas ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Je vous le demande. Vous sçavez bien que vous n’êtes
+pas jolie jusqu’à présent. Vous trouvez-vous bien à plaindre ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Non, Maman.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Cela ne vous a jamais empêché de rire, de danser, de vous
+réjouir.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Oh ! pour cela non.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Eh bien, répondez vous-même à votre question, croyez-vous
+la beauté nécessaire au bonheur ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Je vois bien que non. Mais, Maman, je n’étois pas si noire
+l’année passée, &amp; je n’étois pas si laide.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Cela est vrai. C’est que vous avez été beaucoup au soleil
+&amp; à la campagne au grand air… Ainsi vous voyez
+bien que vous seriez très à plaindre si vous faisiez dépendre
+votre bonheur de la beauté de votre teint.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Pourquoi, Maman ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Puisqu’il est si aisé à gâter, vous courriez risque à tout
+moment d’être malheureuse.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Ah ! oui, vraiment. Je ne pourrois ni aller promener, ni
+rien faire. J’aime mieux être laide &amp; me divertir.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Voilà pourquoi toutes les personnes raisonnables &amp; sensées
+tâchent de se procurer des avantages moins fragiles, qui établissent
+le bonheur d’une maniere plus solide, &amp; qui les dédommagent
+de la beauté qu’elles n’ont pas, ou qui se perd
+du moins avec les années.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Et comment faut-il faire, Maman ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Je vous en ai indiqué déja plus d’un moyen.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Maman, ayez la bonté de me le dire encore.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Votre expérience ne vous a-t-elle encore rien appris là-dessus ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Oui, quand je suis contente de moi d’abord, &amp; puis
+quand j’ai pu faire plaisir à quelqu’un, oh ! je suis heureuse !
+heureuse !</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Eh bien, voilà un bonheur dont rien ne peut vous priver,
+dès que vous êtes assez bien née pour le sentir &amp; pour le
+goûter. Faire plaisir aux autres, secourir un malheureux qui
+souffre, le consoler dans ses peines, y prendre part, cacher
+les fautes des autres, les excuser dans leurs foiblesses, oublier
+le mal &amp; le méchant, parce que son idée trouble &amp;
+dégoûte : en un mot, être juste envers les autres &amp; envers
+vous-même.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Maman, je voudrois apprendre cela par cœur pour ne
+jamais l’oublier.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Quand vous serez un peu plus grande, Emilie, je vous
+donnerai un Livre à lire &amp; même à apprendre par cœur, où
+vous trouverez presque tous ces principes réunis.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Ah, Maman, à présent, je vous en prie, je vous en prie,
+je vous demande en grace !</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Il y a dans ce Livre des choses fort au-dessus de votre
+portée.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Mais, Maman, seulement un petit endroit à apprendre
+par cœur, je vous demande en grace, je vous promets que
+vous serez bien contente de moi. Tenez, je serai sage. Ah,
+ma bonne Maman !… Ah ! vous souriez ; c’est bon.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Eh bien, je vous en ferai un extrait au premier moment
+que j’aurai de libre, &amp; je vous le donnerai.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Ah, Maman, que je vous remercie ! Que vous êtes bonne !
+Sera-ce bientôt ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Oui ; mais reprenons notre conversation.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Oui, Maman… Eh bien, tenez, je ne sçais plus moi,
+où nous en étions.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Tant pis ; car pour être heureuse, il ne faut pas avoir une
+tête de linotte.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Maman, je voulois vous demander… Qu’est-ce que c’est
+qu’un extrait ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>C’est de ne prendre d’un ouvrage que ce qui vous interesse
+en laissant tout le reste. Par exemple, dans celui dont je vous
+parle, je transcrirai tout ce qui a rapport aux principes que
+vous desirez graver dans votre tête &amp; dans votre cœur, &amp;
+je laisserai tout ce qui est étranger. Cela s’appelle extraire un
+ouvrage, faire un extrait.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>J’entens… Eh bien, Maman, qu’est-ce que vous voulez
+bien me dire encore ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Nous parlions des différents objets sur lesquels il faut fonder
+son bonheur.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Ah ! oui, j’ai bien retenu.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Retenez bien aussi qu’un des plus sûrs &amp; des plus indépendants
+de tout événement, c’est le goût du travail &amp; de
+l’occupation, parce qu’il nous rend indépendants des autres,
+comme je vous l’ai déja dit.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Oui ; c’est il y a aujourd’hui huit jours que nous avons dit
+cela.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>L’occupation est une distraction sûre quand on a des peines
+&amp; des contradictions. C’est une ressource contre l’ennui. La
+lecture, les talents, l’ouvrage, en un mot toutes les diverses
+occupations auxquelles peuvent se livrer les personnes de
+notre sexe, qui, comme vous, reçoivent une bonne éducation,
+sont une compagnie toujours prête, avec laquelle on
+ne craint pas de suites fâcheuses, ni de mauvais compliments,
+comme vous en a fait votre Dame des Thuileries.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Oh ! Maman, laissons cette Dame, je vous en prie, je
+suis fâchée…</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>De quoi ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>De m’être fâchée.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Eh bien, vous en tirerez du profit ; &amp; les fautes qui
+tournent à profit sont moins fâcheuses que d’autres à votre
+âge. Mais comme vous dites, laissons cette conversation.
+Comme je suis contente de vous, il faut que je vous lise un
+Conte de Fée qui a assez de rapport à notre conversation.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Ah, ma chere Maman, que vous êtes bonne ! Est-il vrai
+ce Conte ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Autant que peut l’être un Conte de Fée ; la morale n’en
+est point exagérée, elle est vraie, la fable ne l’est pas. Ecoutez-vous ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Oui, Maman.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>La Princesse Régentine, Souveraine de l’Isle Heureuse,
+avoit deux filles, qui toutes deux pouvoient se promettre de
+faire un jour des mariages avantageux. Elles étoient riches &amp;
+de grande naissance. Régentine jouissoit d’une excellente réputation ;
+&amp; l’on sçavoit qu’elle n’avoit rien épargné pour l’éducation
+de ses filles, &amp; qu’elle ne les avoit jamais perdues
+de vue. Elles avoient toutes deux beaucoup d’esprit. L’aînée
+étoit belle comme un Ange, ce qui l’avoit fait nommer
+Céleste. Elle avoit un caractére vif &amp; gai. La cadette, qu’on
+nommoit Reinette parce qu’elle étoit ronde comme une
+pomme, étoit laide, &amp; avoit d’ailleurs tout autant d’agrément
+que sa sœur dans le caractére.</p>
+
+<p>Régentine voyoit beaucoup de monde. Ses filles étoient
+toujours avec elle. Chacun se récrioit sur la beauté de Céleste ;
+tout le monde lui adressoit la parole, &amp; personne ne disoit
+rien à Reinette. Quelquefois on rioit de ses reparties ;
+on disoit qu’elle avoit de l’esprit, mais que son aînée en avoit
+autant qu’elle, &amp; que sa figure étoit si séduisante qu’on ne
+pouvoit pas s’empêcher de s’occuper d’elle de préférence…</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Quel âge avoit-elle, Reinette ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Elle avoit treize ans.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Et l’aînée ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Elle en avoit près de quinze. Reinette se désoloit d’être
+ainsi délaissée ; elle en avoit même quelquefois de l’humeur.
+Sa mere, qui les jugeoit très-bien toutes deux, leur dit un jour :
+« Mes enfants, il y a long-temps que je vous examine l’une
+&amp; l’autre en silence. J’étudie votre caractére. Vous êtes
+sœurs, vous ne devez rien avoir de caché l’une pour l’autre ;
+votre bonheur réciproque doit vous toucher également.
+Il ne peut rien arriver à l’une de vous que l’autre
+n’y prenne part. Malheur, plaisir, bonheur, en un mot
+l’amitié entre deux sœurs est si intime, que tout doit être
+commun. Je vais vous faire part de mes remarques ; d’ailleurs
+il est temps que je vous révéle un secret que je vous
+ai toujours tenu caché pour ne pas vous affliger. » Céleste
+&amp; Reinette prierent leur mere de vouloir bien les en instruire.
+« Vous, ma fille, dit-elle à l’aînée, la nature vous a
+accordé une figure distinguée, &amp; c’est un des moindres
+dons que le Ciel pouvoit vous faire. La beauté est souvent
+plus nuisible qu’utile au bonheur. D’ailleurs c’est un
+avantage passager ; quand vous aurez atteint l’âge de vingt
+ou vingt-cinq ans, chaque jour apportera une petite dégradation
+à votre beauté ; &amp; si vous continuez à fonder sur
+elle votre bonheur, vous vous trouverez insensiblement fort
+à plaindre &amp; sans ressource. Vous vous enyvrez journellement
+des hommages &amp; des complaisances que vos charmes
+vous attirent. Vous y bornez votre existence. Vous
+vous accoûtumez peu-à-peu à penser que tout est fait
+dans le monde pour être soumis à vos volontés. Il arrive
+de-là que la plus legere contradiction est pour vous un
+malheur, &amp; que vous trouvez injustes tous ceux qui ne
+vous admirent pas ; vous ne prévoyez pas, comme je
+l’ai dit souvent, que c’est dès la grande jeunesse &amp; tout en
+jouissant de ses belles années, qu’il faut se prémunir contre
+les événements de la vie, &amp; se préparer des ressources
+sûres contre l’adversité &amp; les inconvénients d’un âge plus
+avancé. C’est dès-à-présent qu’il faut établir votre bonheur
+sur des fondements solides. Je vous ai dès l’enfance donné
+des principes qui me répondent de votre vertu &amp; de votre
+honnêteté. Je vous ai donné des maîtres pour vous instruire
+&amp; multiplier vos connoissances ; vous auriez pu en
+acquérir beaucoup, car vous avez de l’esprit ; mais vous
+négligez vos études, vous n’êtes occupée que de votre
+toilette &amp; de vos ajustements. Vous avez beau faire ; ils
+ne vous dédommageront pas dans quelques années de votre
+beauté perdue. »</p>
+
+<p>« L’exemple de votre sœur vous a donné la même tournure,
+Reinette. Vous vous affligez de n’être point jolie ;
+vous en avez de l’humeur, &amp; vous passez des heures entieres
+devant votre miroir, pour voir si, à force de pompons,
+la beauté n’arrivera pas. Vous avez beau faire, mes
+enfans, je le répéte, Céleste ne sera pas toujours belle,
+&amp; vous, Reinette, vous resterez comme vous êtes. Croyez-moi,
+au lieu de perdre votre temps dans des regrets inutiles,
+travaillez à vous dédommager de la beauté qui vous
+manque. Chacune de vous a été douée en naissant de divers
+avantages. Céleste a reçu la beauté, mais la Fée
+Prévoyante, qu’on oublia d’inviter à mes couches, n’a
+jamais voulu depuis se laisser fléchir en sa faveur, &amp; a
+prononcé qu’elle ne verroit jamais plus loin que le bout
+de son nez sur tout ce qui concerne les événements de la
+vie. La Fée Prudente eut pitié de mes alarmes. Je ne puis,
+me dit-elle, m’opposer aux volontés de Prévoyante, qui
+est mon ancienne. J’ai vu dans le Livre des Destinées,
+qu’un sort heureux attend Céleste, mais elle n’en jouira
+que lorsqu’elle aura perdu sa beauté, &amp; qu’elle aura pu
+faire naître une passion sans le secours de ses charmes.</p>
+
+<p>« Vous voyez, ma fille, continua-t-elle, en adressant
+la parole à Céleste, que vous avez un grand intérêt à profiter
+de mes conseils, &amp; que vous avez grand tort de n’être
+occupée que de votre beauté, qui sera toujours un obstacle
+à votre bonheur.</p>
+
+<p>« La faute que j’avois faite en vous mettant au monde,
+me rendit attentive, lorsque votre sœur naquit. J’envoyai
+huit jours d’avance inviter Prévoyante &amp; ma bonne amie
+Prudente ; ma marraine la Fée Lumineuse ne fut point oubliée :
+la Fée Beauté étoit absente &amp; ne put pas venir ;
+mais elle m’envoya sa cousine issue de germaine, Laidronette.
+Elles vous reçurent, Reinette, &amp; vous prirent l’une
+après l’autre entre leurs bras. Laidronette vous doua d’une
+physionomie spirituelle &amp; vive. La Fée Lumineuse vous
+donna l’aptitude à tous les talents, &amp; vous doua de fermeté
+&amp; de courage. Prévoyante, qui est rancuniere, vous
+permit seulement d’être réfléchie, mais ne vous accorda la
+prévoyance que lorsque vos malheurs vous auroient éclairée.
+Et moi, s’écria promptement la Fée Prudente, je la
+doue du talent d’être heureuse au milieu de l’adversité.
+Lumineuse ajoûta, j’y consens, &amp; pour multiplier
+son bonheur, je la doue d’une ame sensible &amp; bienfaisante.
+Voilà, Reinette, le sort qui vous attend. Nous pressâmes
+en vain Prévoyante de s’expliquer sur les malheurs dont
+vous êtes menacée, elle s’est obstinée au silence. C’est à
+vous, mes filles, à profiter de ce que je viens de vous
+révéler ; vous, Céleste, en vous efforçant de plaire par
+votre caractére &amp; par votre esprit, sans le secours de vos
+charmes ; vous, Reinette, en acquérant promptement des
+connoissances &amp; des talents, pour vous en faire des ressources
+dont il paroît que vous aurez besoin. »</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Est-ce que c’est déja tout, Maman ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Oh ! que non.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Tant mieux, car cela m’amuse bien.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Ce discours fit peu d’impression sur Céleste. Une visite
+arriva, on la trouva belle comme un Ange ; elle oublia
+bientôt l’Oracle, &amp; ne pensa qu’au plaisir de plaire &amp;
+d’entendre louer sa beauté. Reinette fit quelques réflexions,
+fut touchée des alarmes de sa mere, résolut de s’appliquer
+davantage au dessein, à la musique, à la lecture ; mais elles
+étoient l’une &amp; l’autre priées à un bal : l’heure de la toilette
+arriva, elles y coururent avec le même empressement &amp; le
+même désouci, que si elles n’avoient rien appris de leur sort
+à venir.</p>
+
+<p>Céleste trouva dans sa chambre un bel habit de bal de satin
+bleu &amp; argent, dont chaque falbalas étoit attaché avec un
+diamant jaune. La Fée Prévoyante l’avoir envoyé, afin de la
+séduire &amp; de lui faire oublier plus promptement les avis de
+sa mere. Ce présent produisit tout l’effet qu’elle en attendoit.
+Céleste ne se possédoit pas de joie. Elle courut montrer à
+Reinette son bel habit. Celle-cy, qui étoit encore un peu
+occupée de la conversation qu’elle venoit d’avoir, fut affligée
+pour sa sœur de l’yvresse où elle la voyoit. Elle alloit
+lui communiquer ses réflexions lorsque la fenêtre de son appartement
+s’ouvrit, &amp; elles virent tout-à-coup entrer quatre
+pigeons, blancs comme la neige. Ils portoient une grande
+corbeille, qu’ils poserent aux pieds de Reinette ; elle s’ouvrit
+toute seule : les quatre pigeons déployerent un bel habit de satin
+couleur de Rose &amp; argent, pareil à celui de Céleste, &amp;
+relevé par des émeraudes. C’étoit encore un présent de Prévoyante
+qui prévoyoit tout. Les quatre pigeons, après s’être
+acquités de leur commission, s’en allerent par le même chemin,
+&amp; la fenêtre se referma. Reinette fut bientôt aussi
+éblouie que sa sœur. Régentine, qui vit l’impression que les
+présents faisoient sur l’esprit de ses filles, fut un moment
+tentée de les leur ôter, mais la crainte d’attirer encore de
+plus grands malheurs sur elles, l’arrêta.</p>
+
+<p>Dans cette perplexité, elle se retira dans son boudoir ; elle
+appella intérieurement Prudente à son secours, qui lui apparut
+tout-à-coup. « Vous avez raison, lui dit la Fée, d’être
+inquiette de l’effet que ces présents peuvent produire sur
+vos filles. Vous n’en connoissez pas encore tout le danger.
+Ils ont la vertu d’ôter à celles qui les portent la réflexion
+&amp; la mémoire, &amp; de ne les rendre sensibles qu’au plaisir
+de s’admirer. Je vous ai déja dit, que je ne pouvois rien
+changer à la destinée de Céleste, il faut qu’elle subisse son
+sort. Quant à Reinette, je viens de lui faire trouver sur
+sa toilette une parure de tête, qui la garantira du fort jetté
+sur son habit. Toutes les fois qu’elle se trouvera exposée
+à faire mauvais usage de ses réflexions, (car elle n’en
+feroit que de fausses) les roses qu’elle aura dans sa tête
+la piqueront si fort qu’elle en perdra de vue ce qui l’occupoit,
+&amp; que, lasse de ce supplice, elle quittera d’elle-même
+sa parure. » Régentine remercia beaucoup la Fée.
+« Ce n’est pas tout, reprit-elle ; voici un miroir que je vous
+donne, qui a la vertu de faire voir les objets tels qu’ils
+sont. Aussi-tôt que vos filles commenceront à être lasses
+du bal, présentez leur ce miroir, &amp; suivez exactement ce
+que, dans le premier mouvement de surprise, elles vous
+prieront de faire. » En finissant ces mots elle disparut.</p>
+
+<p>Régentine plus tranquille, mit son miroir dans sa poche,
+&amp; revint assister à la toilette de ses filles, qui étoient déja
+prêtes à partir. Reinette lui montra les roses &amp; les pierreries
+qu’elle avoit trouvées sur sa toilette &amp; dont elle s’étoit parée,
+&amp; après maintes &amp; maintes folies que la joie fit dire aux
+deux sœurs, elles partirent pour le bal.</p>
+
+<p>Elles éblouirent toute l’assemblée. Céleste étoit si belle
+qu’on ne pouvoit pas soûtenir sa vue. Elle eut comme à
+l’ordinaire, la préférence sur sa sœur ; mais Reinette étoit si
+contente de sa parure, si gaie, si yvre, qu’elle ne s’en appercevoit
+pas, &amp; qu’elle se croyoit aussi belle que Céleste, ce
+qui revenoit au même.</p>
+
+<p>Le Prince Colibri pensa perdre la tête en voyant danser
+Céleste. Il forma dès cet instant le projet de la demander en
+mariage. Céleste reçut avec complaisance tous les hommages
+de cette brillante assemblée, &amp; elle pensoit en elle-même
+qu’il n’y avoit pas de bonheur plus grand sur la terre que d’être
+belle, &amp; d’avoir un habit de satin bleu &amp; argent relevé
+de topases. La même réflexion venoit à Reinette sur son habit
+couleur de rose &amp; argent relevé d’émeraudes ; car ces
+deux habits ayant reçu de la Fée Prévoyante le même pouvoir,
+la même idée vint en même temps aux deux sœurs.
+Reinette porta la main à la tête &amp; jetta un cri qui fit retourner
+tout le monde ; chacun s’empressa de la secourir, mais elle
+ne pouvoit définir ce qu’elle avoit senti. Tout ce qu’on lui
+dit d’obligeant excita en elle un mouvement de sotte vanité,
+qui lui valut une seconde piquure plus forte encore que la
+premiere. Elle jetta un second cri. Elle dit alors qu’il lui
+avoit pris subitement une douleur insupportable à la tête,
+mais qu’elle avoit presque disparu. Elle remercia beaucoup
+ceux qui s’empressoient autour d’elle, &amp; elle recommença
+la danse comme si de rien n’étoit. Ce ne fut pas pour long-temps.
+En passant devant une glace, les deux sœurs se contemplerent
+avec tant de satisfaction, qu’une troisieme piquure,
+plus longue &amp; plus forte que les précédentes, faillit à la
+faire mal. Comme elle pensoit juste, tant que la piquure se
+faisoit sentir elle n’osa crier, de peur qu’à la fin on ne la
+prît pour folle. Elle chercha sa mere. Elle l’apperçut dans
+un coin de la sale. Elle lui vit les larmes aux yeux de la
+folie &amp; de l’extravagance de ses filles. Son premier mouvement
+fut d’aller se jetter dans ses bras ; mais la piquure
+s’affoiblit, &amp; elle cessa de la sentir en donnant la main à un
+Cavalier qui vint la prier à danser. Enfin le plaisir &amp; la vanité
+l’enyvrerent tellement, &amp; les piquures devinrent si fréquentes
+&amp; si continues que l’une n’attendoit pas l’autre.</p>
+
+<p>Ce fut alors qu’elle vint supplier sa mere de quitter promptement
+le bal. Heureusement pour elle, Céleste fit un faux
+pas en dansant, qui lui donna le même desir. Alors Régentine
+tira son miroir de sa poche, &amp; leur dit : « Voyez vous-mêmes
+si vous n’avez pas perdu quelques pierreries. » Elles
+se regarderent toutes deux en même-temps. Céleste fit un
+éclat de rire, &amp; Reinette fut si humiliée qu’elle se cacha de
+ses deux mains. « Maman, dit-elle, faites chercher par-tout
+ces vilains pigeons, qu’ils reprennent leur habit, je ne
+veux plus le voir. Et moi, dit Céleste, je vous prie,
+Maman, faites-moi peindre comme cela, pour que je
+ne sois plus tentée de m’habiller de même. J’ai l’air d’une
+folle. »</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Mais qu’est-ce qu’elles avoient donc vu dans le miroir,
+Maman ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Vous êtes bien pressée, Emilie, j’allois vous le dire. Eh
+bien ! dans ce miroir elles étoient si repetissées, elles paroissoient
+si petites, si petites, qu’un enfant qui vient de naître
+ne l’est pas davantage. Céleste n’apperçut dans sa tête que
+des hochets, des poupées, des polichinels &amp; toutes sortes
+de jouets d’enfants, au lieu des fleurs qu’elle croyoit y avoir,
+&amp; elle vit dans un coin de la sale la plûpart de ceux qui lui
+avoient prodigué tant d’éloges, la tourner en ridicule &amp;
+lever les épaules de pitié en parlant d’elle.</p>
+
+<p>Reinette vit toutes ses roses changées en épines. Son extrême
+parure lui parut faire un contraste ridicule avec sa
+figure qui n’étoit pas jolie, &amp; elle entendit qu’on disoit
+quand elle partit, c’est dommage qu’avec de l’esprit on soit si
+ignorante &amp; si frivole : Céleste &amp; Reinette ne sçavent que
+sauter &amp; rire comme des enfants. Régentine, qui a tant de
+mérite, est bien à plaindre d’avoir de tels hannetons à gouverner.</p>
+
+<p>De retour chez elle, Régentine fit monter à cheval quatre
+de ses Pages pour chercher par-tout quatre pigeons blancs.
+Elle donna ordre aussi qu’on lui amenât le meilleur Peintre.
+En attendant, elle &amp; ses filles se mirent au lit. Mais Céleste
+fut obligée de coucher toute habillée. Son habit resta collé
+sur son corps, quelqu’effort qu’on fît pour l’en débarrasser.
+Celui de Reinette tomba de lui-même dès qu’elle fut dans
+sa chambre. Il n’y eut que les fleurs qu’on ne put jamais détacher
+de sa coëffure. Ce qui lui fit faire des rêves couleur
+de rose.</p>
+
+<p>A l’instant de son réveil, Régentine demanda si ses Pages
+étoient de retour. On lui dit qu’il y en avoit trois qui avoient
+parcouru en vain ses Etats, qu’ils n’avoient jamais pu trouver
+quatre pigeons blancs. Quant au Peintre, il y avoit une
+heure qu’il attendoit le réveil des Princesses. Régentine fit
+venir Céleste, &amp; le Peintre commença aussi-tôt son portrait.
+A mesure que le tableau s’avançoit, l’habit de Céleste se détachoit
+de lui-même ; &amp; le portrait achevé, elle se trouva
+vêtue de blanc, d’une toile très fine &amp; sur laquelle se trouvoient
+peintes toutes sortes de mouches &amp; de papillons.</p>
+
+<p>Tandis qu’on peignoit Céleste, le quatrieme Page arriva
+tout essoufflé, &amp; tout en nage. Il avoit parcouru, ainsi que
+ses camarades, tous les Etats de Régentine, &amp; tout aussi
+inutilement qu’eux. Il s’en revenoit tristement, lorsqu’il apperçut
+au coin d’un bois une petite vieille qui donnoit à
+manger à quatre pigeons blancs. Il conduisit au grand galop son
+cheval vers elle. La vieille, le prenant pour un voleur, remit
+promptement ses pigeons dans un panier &amp; s’enfonça
+dans le bois. Le Page y arriva presque en même temps
+qu’elle ; mais il ne comprit pas comment elle avoit pu faire,
+car le bois étoit si touffu qu’on ne pouvoit y pénétrer. Il
+tourna long-temps sans pouvoir trouver l’entrée ; il alloit renoncer
+à son entreprise lorsqu’il vit auprès de lui une jolie
+petite fille qui lui présenta un panier de chenevis. « Mon
+beau Seigneur, lui dit-elle, voulez-vous acheter mon reste ?
+J’ai là aussi de belles pommes ; croyez-moi, vous
+ferez bien de les acheter ; &amp; puis vous ferez une bonne
+action, car j’ai ma mere bien malade, elle m’a donné tout
+cela à vendre, &amp; je n’ai encore rien vendu d’aujourd’hui. »
+Le Page prit une de ses pommes, il mouroit de
+soif ; il la mangea avec avidité &amp; la trouva délicieuse. Il lui
+vint en esprit, qu’en jettant du chenevis devant le bois, cela
+attireroit peut-être les pigeons, &amp; enchanté de cette heureuse
+rencontre, il donna à la petite fille tout ce qu’il avoit
+d’argent dans sa poche, &amp; elle s’en alla très-contente. Aussi-tôt
+le Page se mit à semer du chenevis le long des charmilles,
+&amp; bientôt il entendit le roucoulement des pigeons. Il essaya
+d’entrer dans le bois ; mais cela lui fut impossible. Il
+jetta de nouveau du chenevis, &amp; il vit paroître les quatre
+pigeons. La vieille suivoit le plus vîte qu’il lui étoit possible.
+Il voulut prendre ces pigeons qui alloient de branches
+en branches, mais ils lui échapoient toujours. Enfin, voyant
+que la vieille étoit hors d’haleine : « Remettez-moi vos
+quatre pigeons, lui dit-il, &amp; je vous donnerai des pommes
+pour vous rafraîchir. — Ne perdez pas votre temps
+à en offrir, lui cria-t-elle, jettez-les contre la charmille
+jusqu’à ce qu’il n’y en ait plus dans le panier. » Le page
+obéit à la vieille, &amp; s’en trouva bien ; car la charmille prit
+feu &amp; s’enflamma à mesure qu’il jettoit les pommes. La
+vieille rappella ses pigeons, qui vinrent se percher sur sa tête
+&amp; sur ses épaules, &amp; tout le bois fut consumé sans qu’il lui
+en coûtât un cheveu, ni une plume à ses pigeons. Le Page
+comprit alors qu’il avoit à faire à une Fée, &amp; se prosterna
+devant elle. « Vous êtes courageux &amp; constant, mon beau
+jeune homme, lui dit-elle, &amp; vous en recevrez la récompense.
+Ramassez votre chenevis &amp; mettez-le dans vos
+poches pour nourrir mes pigeons, &amp; marchons ; car la
+Princesse Régentine nous attend avec impatience. » Il
+obéit sans hésiter, tant il étoit rempli de vénération pour
+elle.</p>
+
+<p>Lorsque la vieille fut seule avec la Princesse, elle se fit
+connoître pour la Fée Prudente. « Aussi-tôt que je vous
+eus quittée hier, lui dit-elle, je courus m’emparer des pigeons
+de Prévoyante ; car ce ne sont qu’eux qui puissent
+débarrasser Reinette de son habit. Je m’étois auparavant
+munie de la permission de notre Souveraine, qui me donna
+une de ses filles d’honneur pour me secourir des piéges
+que me tendroit Prévoyante. En effet, dès que votre Page
+parut, je vis en même temps un faucon prêt à fondre sur
+les pigeons. Je connus qu’il étoit envoyé par mon ancienne,
+&amp; je me retirai dans le bois. Aussi-tôt il s’éleva une
+charmille impénétrable. La fille d’honneur de la Souveraine
+vint à mon secours, en donnant au Page les moyens
+d’abbatre le bois enchanté, &amp; me voilà ! Ne perdons
+point de temps, remettons l’habit dans la corbeille ! Dès
+que les pigeons seront envolés, Reinette sera débarrassée
+de sa coëffure qui étoit un préservatif contre le pouvoir
+de Prévoyante. »</p>
+
+<p>Elles passerent ensemble dans l’appartement des jeunes
+Princesses. Elles trouverent le portrait achevé : mais Céleste
+n’en fut pas contente ; car il la représentoit telle qu’elle devoit
+être, quand elle auroit perdu sa beauté. Reinette faisoit de
+profondes réflexions sur tout ce qui lui étoit arrivé, &amp; le
+Page jettoit du chenevis aux pigeons comme la vieille le
+lui avoit recommandé. Elle donna un coup de son bâton sur
+les deux habits, qui tomberent en poussiere &amp; s’évaporerent
+en fumée. Alors elle congédia les pigeons dont elle n’avoit
+plus que faire. Ils partirent en jettant de longs sifflements &amp;
+se transformerent en hiboux. La vieille dit au Page qu’il pouvoit
+faire l’usage qu’il voudroit de ce qui lui restoit de chenevis.
+Il mettoit déja la main dans sa poche pour le jetter par
+la fenêtre : mais il la retira pleine de diamants &amp; de pierres
+précieuses de toutes couleurs. « C’est, lui dit la Fée, la récompense
+de votre bienfaisance &amp; de votre zéle à exécuter
+les ordres de Régentine. Vous avez offert de partager
+vos pommes avec moi, tandis que vous mouriez de faim
+&amp; de soif. Je vous donne de quoi faire la fortune de plus
+d’un cadet comme vous. — Grand merci, Madame la
+Fée, lui répondit le Page, je m’en vais porter cela à ma
+mere. »</p>
+
+<p>« Souvenez-vous, Céleste, continua Prudente, de regarder
+ce tableau toutes les fois que vous voudrez vous
+en faire accroire. Et vous, Reinette, vous avez eu tout
+le temps de faire des réflexions sur votre oreiller, vous
+pouvez détacher vos roses &amp; vos pierreries. — Ah ! ma
+marraine, s’écria Reinette, de grace, laissez-moi au moins
+une des roses pour m’avertir toutes les fois que je serai
+tentée d’oublier vos leçons. — Je ne le peux, mon enfant,
+répondit la Fée ; mais quand vous vous trouverez
+dans l’embarras, je vous en tirerai, si vous n’oubliez pas
+de m’appeller ; car je n’ai le pouvoir de secourir que ceux
+qui m’appellent avant de prendre un parti. » Reinette en
+donna sa parole, la Fée partit, &amp; on lui souhaita un bon
+voyage.</p>
+
+<p>Cependant le Prince Colibri…</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Mais pourquoi s’appelloit-il Colibri, Maman ? Voilà un
+drolle de nom !</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>C’est que par le pouvoir d’une méchante Fée, il avoit été
+transformé pendant plusieurs années en un oiseau qui porte ce
+nom. Le Prince Colibri avoit été si frapé de la beauté de Céleste,
+qu’il retourna promptement chez le Prince Tout-Rond,
+son pere, pour obtenir la permission de la demander en mariage.
+On prépara une belle ambassade. Le Prince Tout-Rond
+n’aimoit cependant pas trop les cérémonies ; mais il sentit que
+dans cette occasion on ne pouvoit s’en dispenser, &amp; il fit
+les choses de bonne grace. Son pays étoit limitrophe de celui
+de Régentine, &amp; rien ne convenoit mieux aux intérêts des
+deux Cours que cette alliance. Aussi la demande fut-elle
+agréée, les préparatifs de la noce se firent promptement &amp;
+avec la plus grande magnificence. Le pere de Colibri céda
+à son fils la souveraineté, &amp; se réserva une seule Terre, où
+il se retira. Le mariage fut célébré, &amp; Céleste partit avec le
+Prince son époux pour se rendre dans ses Etats, où elle fut
+reçue en Souveraine.</p>
+
+<p>Reinette comprit à merveille qu’elle ne seroit pas si aisée
+à marier que sa sœur. Elle pensa donc sérieusement à se consoler
+de n’être pas jolie, &amp; à se procurer d’autres avantages.
+Elle prit du goût pour l’occupation &amp; l’étude. Elle avoit
+toujours appris avec assez de facilité, mais elle n’approfondissoit
+rien ; elle choisit la musique comme un genre d’étude
+qui lui parut préférable, &amp; elle tenta de s’y perfectionner.
+De-là elle se fit un plan de lectures, les unes instructives, les
+autres amusantes, &amp; insensiblement elle acquit un très-grand
+nombre de connoissances. Elle en retira plus d’un avantage,
+car indépendamment de son amusement journalier, l’instruction
+donna un nouvel agrément à son esprit, &amp; bientôt elle
+fut plus recherchée &amp; plus fêtée que ne l’avoit été sa sœur
+avec toute sa beauté.</p>
+
+<p>Le fils cadet du Prince des Trois-Étoiles, qui étoit sans
+apanage, n’ayant rien à faire dans les Etats de son pere,
+voyageoit pour son plaisir. On l’appelloit Pacifique, parce
+qu’il terminoit tous les différends &amp; toutes les querelles qui
+survenoient dans sa famille. Il vint à la Cour de Régentine
+pour y passer trois semaines, mais il fut si enchanté de la réception
+qu’on lui fit, qu’il y resta trois ans. Le Prince Colibri
+lui donna des fêtes. Céleste &amp; lui saisissoient toutes les occasions
+de montrer leur magnificence, &amp; ils étoient si accoûtumés
+à ce genre d’amusement que, quand on étoit par hazard
+cinq ou six jours sans inventer un nouveau spectacle, ils
+s’ennuyoient, ils baailloient, &amp; finissoient par prendre de l’humeur
+&amp; par gronder tout le monde. Comme on se lasse de
+tout, quand on en abuse, Céleste &amp; Colibri ne trouverent
+bientôt plus rien de saillant dans les plaisirs qu’on leur offroit.
+L’Intendant des menus plaisirs du Prince fut menacé d’être
+chassé, s’il ne faisoit pas mieux. Il écrivit dans tous les pays,
+pour requérir les idées de toutes les gens célébres. On lui envoya
+des plans, des ouvrages &amp; des sujets pour les exécuter.
+Le Prince &amp; la Princesse trouverent tout cela très-beau,
+mais la fête n’étoit pas finie qu’ils baailloient comme auparavant.
+Enfin on eut recours aux Fées. Quelques-unes prétendirent
+que si Céleste &amp; Colibri s’ennuyoient, c’étoit la
+faute de la vie oisive &amp; désœuvrée qu’ils menoient. D’autres
+plus indulgentes se prêterent à les secourir &amp; se firent fort
+de les faire mourir de rire ; mais le rire est un bien-être momentané,
+&amp; ne rend pas heureux. Le Prince &amp; la Princesse
+l’éprouverent. La Fée Fanfreluche, dont tous les revenus
+consistoient dans les contributions qu’elle tiroit des Marchandes
+de Modes &amp; des Fabricants d’Etoffes, fit présent à
+Céleste de deux mois de son revenu pour effiloquer. Ce présent
+enchanta Céleste ; elle effiloqua du matin au soir pendant
+quelques jours ; mais cette occupation lui donna bientôt
+des vapeurs. Alors Fanfreluche ordonna un spectacle d’un
+nouveau genre. On l’établit dans une prairie en face du château,
+de sorte que Céleste pouvoit en jouir sans quitter sa
+chaise longue ; elle n’avoit que la peine de tourner la tête,
+ce qui lui coûtoit beaucoup, car à force de ne rien faire,
+elle étoit devenue extrêmement paresseuse. Cette fête devoit
+se passer la nuit. Par le pouvoir de la Fée la prairie fut tout-à-coup
+environnée d’une colonnade d’albâtre avec des feuillages
+en or &amp; en pierreries, montant autour des pilastres ; il y
+avoit des amphithéatres dans toutes les travées où les Dames
+&amp; les Seigneurs de la Cour étoient placés. Le peuple étoit
+derriere, &amp; voyoit par le moyen de grandes &amp; grosses lunettes
+où dix personnes pouvoient regarder à la fois pour la
+commodité du public. La Fée fit distribuer de belles tabatieres
+aux Dames &amp; aux Seigneurs ; ensuite elle donna un
+signal, toutes les tabatieres s’ouvrirent à la fois, &amp; il sortit
+de chacune une jolie petite paire de doigts bien potelés, qui
+saisissant chaque spectateur par le nez, les forçoit à lever la
+tête tous en même temps, &amp; ils virent dans les airs le plus
+beau feu d’artifice dont on eût jamais ouï parler. Les doigts
+enchantés dirigeoient leur attention avec une dextérité surprenante,
+en leur faisant tourner le nez à propos. La Princesse
+&amp; le Prince firent de grands éclats de rire, en voyant
+tous ces nez en l’air. Mais bientôt un spectacle plus flateur
+s’offrit à leurs yeux. Tous les spectateurs prirent subitement
+la figure de Céleste &amp; de Colibri, &amp; ils eurent la satisfaction
+de se voir par-tout où ils jettoient leurs regards, dans
+différents âges &amp; dans toutes sortes d’attitudes. Céleste &amp;
+Colibri penserent mourir de plaisir ; mais bientôt ils sentirent
+l’ennui d’eux-mêmes qui les gagnoit, &amp; ils prierent instamment
+Fanfreluche de faire cesser le charme. Tout disparut,
+dès qu’ils eurent formé le desir. Il n’y eut que les doigts enchantés
+qui vinrent se ranger auprès de la Fée pour recevoir
+ses ordres. Elle les mit tous dans un mortier, les fit piler, &amp;
+bientôt il en sortit un beau jeune homme que le Prince &amp;
+la Princesse trouverent si aimable, qu’ils en firent leur favori,
+&amp; ensuite leur premier Ministre. Les affaires en allerent
+beaucoup mieux, mais leur ennui accroissoit tous les
+jours davantage, leur santé se dérangea, &amp; bientôt ils se
+trouverent excessivement malheureux.</p>
+
+<p>Tandis que Céleste &amp; Colibri faisoient de vains efforts
+pour trouver le bonheur hors d’eux-mêmes, le Prince Pacifique
+devint tous les jours plus épris du mérite de Reinette,
+&amp; regrettoit d’être un cadet sans apanage &amp; de n’avoir pas
+un thrône à lui offrir. « Que je serois heureux, disoit-il, d’avoir
+une femme si douce, si modeste, si raisonnable ! Elle
+est remplie de talents, &amp; il ne lui échape jamais un mot
+qui puisse la faire soupçonner d’en avoir, &amp; qui puisse humilier
+celles qui ne sont pas si habiles qu’elle. La pudeur &amp;
+la décence, qui sont la plus belle parure des femmes, se
+remarquent dans toutes ses actions. Elle n’a de volonté
+que celle de sa mere ; elle n’aura de volonté que celle de
+son mari. Elle sçait s’occuper, elle trouve ses ressources
+en elle-même ; elle sera œconome. Elle est sensible, elle
+sera bienfaisante &amp; généreuse. Ah, que n’ai-je un thrône
+à lui offrir ! » C’étoit là son refrain.</p>
+
+<p>De son côté, Reinette n’étoit point insensible au mérite
+du Prince Pacifique, &amp; regrettoit comme lui qu’il ne fût
+pas un parti sortable pour elle. Régentine s’apperçut de leur
+vœu mutuel, &amp; en parla à sa fille. Reinette, qui n’avoit rien
+de caché pour sa mere, lui confia l’inclination qu’elle avoit
+prise pour le Prince. Régentine trouva un moyen de tout
+arranger ; c’étoit de donner à Pacifique sa fille &amp; ses Etats,
+&amp; de ne se conserver que la régence. Elle n’en eut pas plutôt
+formé le projet, qu’il fut exécuté. On envoya des Ambassadeurs
+au Prince des Trois-Etoiles, son pere, qui se hâta
+de donner son consentement ; &amp; le jour de la noce suivit de
+près le retour des Ambassadeurs. Comme le Prince Pacifique
+&amp; Reinette n’avoient pas un goût décidé pour les fêtes, on
+n’en donna pas d’extraordinaires, on se contenta de tenir
+grand appartement à la Cour de Régentine &amp; de donner un
+bal paré. Ce bal rappella à la Princesse Reinette celui où elle
+avoit été deux ans auparavant. Ce souvenir la fit penser à la
+Fée Prudente, à qui elle avoit tant d’obligations. Elle rougit
+en réfléchissant qu’elle avoit négligé de la consulter sur
+son mariage, &amp; courut à sa mere pour lui faire part de cette
+réflexion. Régentine la rassura du mieux qu’elle put, &amp; se
+reprocha néanmoins intérieurement la précipitation avec laquelle
+elle avoit conclu le mariage de sa fille sans l’avis de
+ses protectrices. Elle eut beau se dire que sa tendresse pour
+Reinette &amp; l’envie de lui faire promptement un sort heureux ne
+lui en avoient pas donné le loisir, elle ne pouvoit se dissimuler
+son tort. Elle quitta l’assemblée, &amp; appella Prudente à haute
+voix. Prudente ne répondit pas. Enfin, à force de lui demander
+grace, elle parut. « Je ne peux plus rien pour vous, lui
+dit-elle ; vous avez négligé de m’appeller vous &amp; votre
+fille, dans l’occasion la plus importante de sa vie ; il faut
+qu’elle en subisse la peine ; il faut que son expérience lui
+apprenne de quelle importance il est de ne rien faire sans
+moi. Et vous, Princesse, pour vous punir de n’avoir pas
+dirigé votre tendresse &amp; vos démarches par mes avis, vous
+ne vous reveillerez que quand vos filles seront changées. »
+En disant ces mots, Prudente frapa Régentine de sa baguette,
+&amp; elle s’endormit profondément.</p>
+
+<p>Cependant Reinette inquiéte de ne point voir revenir sa
+mere, la fit chercher par-tout. On la trouva endormie dans
+son boudoir. On crut d’abord qu’elle s’étoit trouvée mal,
+mais on ne tarda pas à s’appercevoir qu’elle étoit enchantée.
+Alors tout le palais retentit des cris de Reinette. Chacun
+parla diversement de cet événement ; chacun en tira parti
+pour mettre à profit le moment où personne ne tenoit encore
+les rênes du gouvernement, &amp; le Prince Pacifique travailla
+à se faire reconnoître Régent comme héritier de la souveraineté,
+en attendant qu’il plût aux Fées de réveiller sa belle-mere.
+« Doucement, lui dit sa femme, il faut appeller Prudente
+&amp; Lumineuse à notre secours ; Prévoyante doit
+être aussi consultée pour sçavoir comment nous devons
+nous y prendre. — Je n’ai que faire de cette bande de
+Sorcieres, répondit Pacifique ; chez mon pere des Trois-Étoiles
+je me gouvernois tout seul ; je crois que vous
+me prenez pour mon beau-frere Colibri ? Je m’en vais
+assembler le conseil, &amp; tout ira bien. — Vous ne sçavez
+pas, lui répondit affectueusement Reinette, à quoi vous
+vous exposez, cher Prince. » Alors elle lui révéla tous
+les secrets de famille &amp; le sort dont elle étoit menacée.
+« Eh bien, lui répondit-il, assemblez-les, consultez-les,
+divertissez-vous bien. Si leur avis est bon, je le suivrai,
+car j’aime la paix ; s’il ne vaut rien, je suis votre serviteur,
+&amp; je vais au Conseil. »</p>
+
+<p>Reinette invita promptement Lumineuse, Prévoyante &amp;
+Prudente. Elles arriverent. « Vous avez bien fait de nous
+appeller, lui dit tout bas la Fée Prudente. Quant à moi,
+mon avis vous est interdit ; mais ma présence vous garantira
+d’une partie des piéges que pourroient vous tendre
+mes anciennes. » Reinette leur exposa la situation où le
+Prince son époux &amp; elle se trouvoient. Lumineuse aussi-tôt
+donna vingt projets, que Prévoyante détruisoit à mesure que
+sa compagne les exposoit. Reinette expliqua humblement
+ceux de son mari. Prévoyante se mit à sourire, &amp; lui fit une
+longue énumération de tout ce qu’il ne falloit pas qu’il fît.
+Le Prince arriva, les écouta, se tenoit les côtes de rire, &amp;
+partit pour ne suivre que son avis. Les trois Fées se retirerent
+en lui souhaitant bien du succès.</p>
+
+<p>Pendant l’espace d’une année tout alloit assez bien ; mais
+un jour, en entrant dans l’appartement de Régentine, on la
+trouva disparue. Peu de jours avant, Reinette avoit mis au
+monde un Prince &amp; une Princesse. Elle n’étoit pas encore
+éveillée, le Prince défendit qu’on lui annonçât cette nouvelle
+avant qu’on eût fait toutes les recherches possibles. Elles
+furent vaines. On ne put sçavoir ce que Régentine étoit
+devenue. Enfin il fallut bien en instruire ses filles. Elles furent
+dans un desespoir si violent qu’elles penserent en perdre la vie.
+Cet événement redoubla la mélancolie dans laquelle Céleste
+étoit depuis long-temps tombée. Colibri faisoit ce qu’il pouvoit
+pour la distraire, &amp; n’y put réussir. « Vous êtes une
+singuliere femme, lui disoit-il quelquefois ; vous avez
+tout à souhait ; vous n’avez pas une fantaisie qui ne soit
+sur le champ satisfaite ; vous ne formez pas un desir, qui
+ne devienne une réalité ; je n’ai d’yeux que pour vous ; je
+fais vos volontés du matin au soir, &amp; vous ne vous trouvez
+pas heureuse. Que vous faut-il donc ? — Je n’en
+sçais rien, répondit-elle ; mais je m’ennuie. »</p>
+
+<p>Reinette fut aussi vivement touchée que Céleste de la
+perte de sa mere ; mais son caractére n’étant pas le même,
+la douleur produisit sur elle des effets différents. « Je suis
+mere aussi, se disoit-elle ; il faut que je me conserve pour
+élever mes enfants : mon mari est à la tête des Etats de
+ma mere ; il est surchargé d’affaires ; sans vouloir m’en
+mêler au-delà de ce qu’il jugera à propos, voyons si je
+ne peux pas lui être utile. Par exemple, visitons la veuve
+&amp; l’orphelin, voyons si le pauvre dans sa chaumiere n’est
+point abandonné ! J’ai des peines, consolons ceux qui en
+ont plus que moi. Le soir, je rentrerai le cœur plein de
+joie du bien que j’aurai répandu autour de moi, &amp; je me
+trouverai heureuse. Alors le Prince mon époux verra mon
+visage toujours serein &amp; gai ; j’emploierai mes talents à
+le délasser des affaires, &amp; il me verra chaque jour avec
+un nouveau plaisir. Je vois bien que je ne dois plus compter
+sur la protection des Fées. Rendons-nous heureuses
+par nous-mêmes &amp; sans le secours des autres. »</p>
+
+<p>Reinette mit à profit ses réflexions. Elle suivit son plan
+exactement. Elle eut bientôt sujet de s’en applaudir.</p>
+
+<p>Le Prince Songecreux, dont les Etats n’étoient séparés de
+ceux de Régentine que par une petite riviere qui en bornoit
+les limites, trouva un jour en feuilletant dans ses archives,
+que son arriere-bisaïeul avoit été possesseur de l’apanage dont
+jouissoit Reinette. Il trouvoit bien la cession qui en avoit été
+faite en bonne forme ; mais il prétendoit qu’elle ne donnoit
+pas le droit à Régentine d’en disposer en faveur d’un gendre,
+&amp; qu’il devoit lui revenir après elle, faute d’enfants mâles.
+Il dépêcha un Ambassadeur à Pacifique pour lui signifier
+ses prétentions. Pacifique ne laissa pas que d’en être
+alarmé. Il examina tous les titres de Régentine, &amp; trouva
+qu’en effet elle avoit disposé en sa faveur un peu legerement
+de son héritage. Reinette lui représenta cependant que comme
+régent &amp; comme gendre, il ne pouvoit se dispenser de défendre
+les droits de sa mere, &amp; qu’il falloit promptement
+mettre tout le pays sous les armes &amp; garnir les frontieres. L’avis
+du Conseil fut au contraire d’éluder la question, &amp; de
+répondre qu’il seroit temps de l’examiner quand l’héritage
+seroit vacant. Régentine existoit ; elle pouvoit revenir d’un
+moment à l’autre ; enfin, ce n’étoit pas le moment d’écouter
+de telles prétentions, ni de les disputer. Cet avis pouvoit
+être le plus prudent, il plaisoit même assez à Pacifique ;
+mais la vanité de Reinette fut blessée qu’on osât mettre en
+question le pouvoir &amp; les droits de sa mere. Les Ambassadeurs
+furent renvoyés &amp; la guerre défensive résolue.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Sera-t-elle bientôt finie la guerre, Maman ; je ne l’aime
+pas, car je n’y entens rien.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Je m’en doute, aussi je veux vous en épargner les détails.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Mais Maman, pourquoi Reinette ne consulta-t-elle pas
+Prudente avant de faire la guerre ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Vous avez raison ; elle auroit d’autant mieux fait, qu’il
+n’est pas sage de prendre un parti dans le premier mouvement
+du ressentiment. Enfin, elle négligea cette sage précaution,
+&amp; tout fut en armes. Songecreux arriva en personne pour
+attaquer Pacifique dans ses Etats ; &amp; comme vous n’aimez
+pas les détails, vous sçaurez seulement, qu’après s’être bien défendu,
+toujours battu &amp; poussé de poste en poste, Pacifique
+fut fait prisonnier &amp; ses troupes dispersées. Songecreux resta
+vainqueur, s’empara des Etats de Régentine par droit de
+conquête, &amp; Reinette fut obligée de fuir chez sa sœur avec
+ses deux enfants, sans biens &amp; sans moyen de racheter son
+mari. Sa désolation dans le premier instant fut extrême. Elle
+se repentit d’avoir déterminé son mari à faire la guerre ; mais
+il étoit trop tard ; elle sentit que de vains regrets ne remédient
+à rien. Elle avoit emporté avec elle toutes ses pierreries &amp;
+ses diamants. Elle les vendit pour payer la rançon de son mari.
+Colibri &amp; Céleste reçurent Pacifique, &amp; lui offrirent, ainsi
+qu’ils avoient fait à Reinette, tout ce qui étoit en leur pouvoir.
+Pacifique reçut leurs offres avec reconnoissance, mais
+le malheur de se trouver à son âge frustré de belles espérances
+lui donna un profond chagrin. Sans état, sans revenu, chargé
+d’une femme &amp; de deux enfants, cette situation l’affecta si
+vivement, qu’elle changea tout-à-fait son caractére. Il étoit
+sombre, inégal, inquiet, tout l’impatientoit &amp; lui donnoit
+de l’humeur ; il grondoit sa femme, ses enfants : enfin, il devint
+insupportable. Reinette, peu accoûtumée aux mauvais
+traitements &amp; bisarreries, gémissoit en secret d’un changement
+si funeste ; mais comme elle avoit un grand courage,
+elle n’opposa à ces mauvais traitements qu’une patience inaltérable,
+de la douceur &amp; de la fermeté. Voyant combien elle
+étoit nécessaire à son mari &amp; à ses enfants, elle fit taire jusqu’à
+sa douleur secrette, &amp; pour y parvenir elle mit en usage
+toutes ses ressources ; elle passoit sans cesse d’une occupation
+à une autre ; elle n’étoit jamais un instant à rien faire, &amp; elle
+parvint à se faire une maniere d’être agréable. Sa santé à la
+fin s’altéra, sans que son courage en fût ébranlé. On la voyoit
+toujours avec un visage serein &amp; gai, &amp; souvent elle parvenoit
+à tirer Pacifique de sa mélancolie.</p>
+
+<p>« Qu’est-ce donc que les hommes, s’écrioit Colibri ! Ma
+femme possede tout ce que l’on imagine de plus nécessaire
+au bonheur ; elle meurt d’ennui &amp; de chagrin ; elle est
+maussade &amp; insipide. Ma belle-sœur est accablée de tous
+les revers possibles ; elle est gaie &amp; heureuse, &amp; sa conversation
+enchante ; on ne la quitte qu’à regret. J’ai épousé
+la plus belle femme de la terre ; sa figure se perd tous les
+jours par sa faute. Reinette étoit laide ; sa santé est foible
+&amp; se détruit, &amp; plus elle prend d’années, plus sa physionomie
+devient interessante. Ah ! je n’y comprens plus rien. »</p>
+
+<p>Ces réflexions que faisoit Colibri, Céleste un beau matin
+les fit aussi. Elle comprit par l’exemple de sa sœur que son
+desœuvrement &amp; l’yvresse où elle avoit été de sa belle figure,
+étoient la premiere cause de sa tristesse. Elle s’avoua
+que depuis qu’on ne lui disoit plus qu’elle étoit belle, on n’avoit
+plus rien à lui dire. Il lui vint dans l’esprit qu’apparemment
+il valoit mieux être aimable que d’être belle ; &amp;
+elle forma la résolution de se retirer de l’apathie où elle vivoit
+depuis si long-temps. Elle demanda des Livres à sa
+sœur, &amp; lui communiqua son projet. Reinette en fut enchantée
+&amp; voulut l’aider dans sa reforme. Un événement qui
+fut le premier malheur réel que Céleste eût essuyé, acheva
+de la faire rentrer en elle-même ; car jusques-là elle avoit un
+peu confondu les contrariétés indispensables dans la vie,
+avec les malheurs. Le Prince Colibri fut tué à la chasse,
+d’un coup de fusil. Céleste fut au desespoir de la mort de
+son mari. Ce malheur touchoit de très-près Reinette &amp; Pacifique,
+&amp; par plus d’une raison. Quel alloit être leur asyle ?
+Céleste n’avoit point d’enfants &amp; le pere de Colibri rentroit
+dans tous les droits dont il s’étoit dépouillé volontairement
+en mariant son fils. Reinette instruite par l’expérience
+&amp; par le malheur, ne manqua pas cette fois d’appeller la Fée
+Prudente à son secours. Elle arriva. « Je suis contente, lui
+dit-elle, de la maniere dont vous vous êtes tirée de vos
+épreuves, &amp; dont vous avez réparé vos fautes. Vos malheurs
+finiront bientôt. Il ne faut plus que perfectionner
+votre ouvrage, en rendant à votre sœur le service de la
+soûtenir dans le découragement qui s’emparera d’elle plus
+d’une fois avant d’embrasser une vie aussi utile &amp; aussi
+occupée que la vôtre. — Et ma mere, s’écria Reinette ?
+Madame par pitié, donnez-m’en des nouvelles ; je ne
+cesse de la pleurer. — Votre mere existe, &amp; vous la reverrez
+bientôt, répondit la Fée. — Et ses Etats… continua
+tristement Reinette ; elle les a perdus par ma faute ! — Ne
+veuillez point pénétrer dans l’avenir, reprit Prudente ;
+soyez plus circonspecte &amp; espérez la récompense
+de votre mérite. — Et bien, je me tais, dit Reinette ;
+mais que devons-nous faire ma sœur &amp; moi ? Quelle conduite
+devons-nous tenir ? — La plus simple est toujours
+la meilleure, répondit la Fée ; notifiez la mort du Prince
+à son pere, &amp; attendez. Mais vous devez bannir toute
+crainte, je serai désormais toujours à vos côtés, &amp; vous
+n’agirez plus qu’inspirée par moi. Je vous quitte pour vaquer
+à d’autres affaires ; mais je ne vous perdrai point de
+vue. Voici trois présents que je vous fais, servez-vous-en
+à propos. Quand vous vous trouverez embarrassée, vous
+casserez cette noisette, &amp; vous suivrez la premiere pensée
+qui vous viendra dès qu’elle sera ouverte ; ensuite
+vous en remettrez les morceaux dans votre poche, ils se
+reprendront tout seuls, &amp; à chaque nouvel embarras,
+vous la casserez de nouveau. Voici un flacon qui renferme
+une liqueur qui a la vertu de rendre la beauté, vous
+en ferez l’usage qu’il vous plaira. Ce Livre-cy est le plus
+précieux de mes dons, dit-elle, en tirant de sa poche un
+petit Livre bleu dont les feuillets étoient blancs. Vous
+êtes jeune encore, &amp; il vous reste bien des choses à connoître.
+Ecrivez-y chaque jour vos réflexions, sur tout
+ce qui vous sera arrivé &amp; sur ce que vous avez à faire
+le lendemain, mettez-le sous votre oreiller, en vous éveillant
+vous y trouverez mes réponses. Adieu, profitez &amp;
+ne vous découragez pas. »</p>
+
+<p>Reinette remercia beaucoup la Fée, mit ses présents dans
+sa poche, &amp; courut chez sa sœur pour lui faire part des conseils
+de Prudente. Au moment d’entrer dans son appartement,
+elle pensa qu’elle n’avoit point demandé, si elle pouvoit lui
+parler de sa mere &amp; des présents que la Fée lui avoit faits ;
+elle se trouva fort embarrassée, &amp; elle cassa sa noisette. Elle
+y trouva un billet où il étoit écrit : <i>De votre mere seulement.</i>
+« C’est bon, dit-elle en elle-même ; ce sera un moyen pour
+hâter le changement de ma sœur. » Elle remit les morceaux
+de sa noisette dans sa poche. Elle lui annonça en
+effet que sa mere se réveilleroit aussi-tôt qu’elle se seroit corrigée
+des petits défauts contractés dans l’opulence &amp; dans
+l’oisiveté, &amp; elle parvint en même temps à calmer sa grande
+douleur, en lui montrant toujours le retour de sa mere attaché
+aux efforts qu’elle feroit sur elle-même.</p>
+
+<p>On se hâta de faire part de la mort de Colibri à son pere.
+Ce bon vieillard s’étoit retiré dans une petite Terre, où il
+vivoit paisiblement avec quelques Gentilshommes de son voisinage.
+Il reçut cette nouvelle avec les démonstrations de
+la plus vive douleur. Celui qui avoit été chargé de la lui
+annoncer, lui dit, que Céleste attendoit ses ordres. Il rêva
+un moment, ensuite il dit : « Mon bien est bien à moi, j’en
+peux faire ce que je veux ; dites à Céleste, au Prince Pacifique
+&amp; à Reinette de venir me voir, je leur ferai
+connoître mes intentions. » Plusieurs jours se passerent pendant
+lesquels Céleste, aidée des conseils de sa sœur, fit des
+progrès rapides ; mais la perte qu’elle avoit faite se représentoit
+toujours à elle avec amertume, &amp; sa douleur détruisoit
+sensiblement sa figure. La premiere idée de Reinette
+fut de lui donner son flacon, mais se rappellant que sa beauté
+avoit été cause des défauts qui l’avoient rendue si malheureuse,
+elle remit à un autre temps à en faire usage.</p>
+
+<p>Elles se préparerent avec le Prince Pacifique à aller rendre
+visite au Prince Tout-Rond. En arrivant chez lui, on leur
+dit que l’on doutoit qu’il pût les recevoir, parce que n’ayant
+pas de portrait du défunt, il étoit occupé à écrire dans le
+pays de Colibri, pour qu’on lui en envoyât un qui ressemblât
+à son fils quand il étoit sous cette forme, &amp; il avoit
+défendu qu’on l’interrompît tant qu’il écriroit. Reinette demanda
+s’il étoit long-temps ordinairement dans son cabinet,
+on répondit qu’il n’étoit guere plus de vingt-quatre heures à
+écrire une Lettre. Pacifique, à qui cette visite repugnoit
+beaucoup, fut d’avis de s’en aller. Céleste &amp; Reinette lui
+représenterent que le bon-homme pourroit en être blessé.
+Pacifique insista. Reinette passa dans un cabinet pour consulter
+sa noisette. Elle la cassa ; il en sortit un charmant Colibri.
+Reinette aussi-tôt rentra, &amp; pria un Valet de chambre
+de présenter cet oiseau de sa part à son maître. Il n’hésita pas
+de lui obéir, bien sûr du plaisir qu’il alloit lui faire. Céleste
+&amp; Pacifique ne comprenoient pas où Reinette avoit pris ce
+Colibri. Elle leur dit que c’étoit un présent que venoit de
+lui faire la Fée Prudente.</p>
+
+<p>Le Prince &amp; les deux Princesses furent bientôt admis en
+la présence du beau-pere de Céleste. Il combla Reinette de
+remerciments. « Vous m’avez rendu un grand service, lui dit-il,
+car je ne suis pas grand écrivain ; ce n’est pas que je
+n’aye écrit comme un autre ; mais, ma foi, il y a temps
+pour tout. » Après cette belle harangue, il embrassa sa
+belle-fille, &amp; se mit en frais pour la consoler ; puis il passa
+avec Pacifique dans son cabinet : ils furent environ une heure
+ensemble pendant laquelle Céleste &amp; Reinette ne laisserent pas
+que d’être fort en peine du motif de cette conversation. Enfin,
+elle finit. Ils revinrent. « J’ai voulu sçavoir, dit le bon-homme,
+ce que le Prince Pacifique avoit dans l’ame ; je suis content
+de lui, &amp; comme je n’ai plus d’enfant, je l’adopte, &amp;
+je le fais mon héritier. Dès aujourd’hui il peut entrer en
+jouissance de mes Etats ; je lui remets tous mes droits, tels
+que je les avois cédés à mon fils ; je ne me réserve que
+mon petit canton de terre. Mais j’y mets cependant la condition
+qu’il fera un sort convenable à la veuve du Prince
+Colibri, dit-il à Céleste. — Fixez-le vous-même, Madame,
+je m’en rapporte à vous, répondit Pacifique ; je n’ai
+aucun droit au bienfait que je reçois ; je serai trop content
+de ce qui me restera. — Prince, répondit Céleste, ce sera
+ma sœur qui me guidera sur la demande que j’aurai à vous
+faire… » Elle alloit continuer, mais un grand bruit qu’on
+entendit tout-à-coup l’interrompit. Une musique céleste se
+fit entendre, &amp; l’on vit descendre du ciel un palais de crystal
+avec des portes de rubis &amp; d’émeraudes. « Quel diable
+de train est-ce là, s’écria le Prince Tout-Rond ? Est-ce encore
+quelque Fée qui vient faire des siennes, elles ne me
+laisseront jamais en repos ? Mesdames, c’est à vous sans
+doute à qui elles en veulent, je vais m’enfermer dans mon
+cabinet avec mon charmant Colibri, &amp; quand elles seront
+parties, vous n’avez qu’à me faire appeller ; il y a long-temps
+que je ne me mêle plus des affaires des Grands. — Je
+vous demande la permission de vous suivre, Prince,
+lui dit Pacifique, je ne suis guere plus curieux que vous
+de la conversation de ces Magiciennes. — A la bonne
+heure, reprit le vieillard, mais partons. »</p>
+
+<p>Dès qu’ils furent sortis du salon, le palais, qui s’étoit placé
+dans la cour, s’ouvrit ; &amp; les trois Fées, Lumineuse, Prévoyante
+&amp; Prudente en sortirent. « Où sont les Princes,
+demanderent-elles ? » Les Princesses n’osoient répondre.
+« Point tant de façons », dit Prévoyante en frapant de sa baguette
+le cabinet où ils s’étoient retirés. La porte s’ouvrit.
+« Nous venons, dit la Fée, vous donner un bon avis, Prince.
+Nous approuvons fort le don que vous faites de vos Etats
+au Prince Pacifique, dit-elle au beau-pere de Céleste ; mais
+gardez-vous de le publier ; les succès de Songecreux pourroient
+l’engager à s’emparer aussi de vos Etats, s’il vous
+voyoit y renoncer. Il faut tenir vos dispositions secrettes.
+Il faut retourner prendre la place de votre fils. Pacifique
+gouvernera en effet ; mais il gouvernera en votre nom jusqu’à
+ce que vous n’ayez plus rien à redouter de Songecreux. — L’avis
+est bon, dit le vieillard, je n’en disconviens
+pas ; mais quand n’aurons-nous plus rien à redouter
+de Songecreux ? — Quand il plaira à Céleste, dit la Fée
+Lumineuse, voilà tout ce qu’il nous est permis de vous
+annoncer. — Moi, s’écria-t-elle, &amp; comment cela dépend-il
+de moi ? — Oh qu’oui reprit Tout-Rond, attendez-vous
+qu’elles répondent à cela ? Allons, allons, il faut prendre
+son parti, &amp; faire comme elles l’entendent. Mais, Mesdames,
+entre vous trois, ne pourriez-vous pas me rendre
+un service ?… — Il est rendu, se hâta de répondre la
+Fée Lumineuse, qui avoit pénétré la demande qu’il vouloit
+leur faire. — Oh parbleu ! Je vous défie, Madame
+Lumineuse, avec tout votre esprit, de deviner ce que je
+voulois dire. — Vous vouliez, lui dit-elle, nous demander
+de faire parler Colibri ; il répondra désormais à toutes
+les questions que vous lui ferez, toutes les fois que vous
+le tiendrez sur le doigt, &amp; que vous le regarderez fixement ;
+mais il ne sera entendu que de vous, &amp; il ne parlera
+jamais que vous ne l’interrogiez. — Bravo, répondit le
+bon-homme, c’est encore mieux que je ne demandois. Vivent
+les Fées ! C’est un plaisir d’avoir à faire à elles. Mais
+voyons cependant si vous ne m’attrapez pas. » Il prit le petit
+Colibri sur son doigt, &amp; lui demanda quelque chose à l’oreille,
+puis le regarda fixement, ce qui fit venir les larmes
+aux yeux de Céleste. « Il parle comme un Oracle, s’écria-t-il !
+Eh bien, Mesdames, vous dites donc… — Je dis,
+reprit Prudente, que vous perdez le temps en paroles
+inutiles. Partez, retournez dans vos Etats, abandonnez
+cette bicoque… — Bicoque vous-même, reprit Tout-Rond ;
+pourquoi injuriez-vous ma maison, Madame ? je la
+quitte avec peine, &amp; puis je n’aime point à voyager. — Ne
+faut-il pas aussi vous en épargner la peine, reprit Prévoyante ?
+Allez vous coucher, &amp; levez-vous demain de
+bonne heure, car vous aurez plus d’une affaire. — Je ne demande
+pas mieux, reprit-il encore, mais je suis en peine
+des Princesses &amp; de Pacifique ; je n’ai d’appartement ici
+que pour moi, &amp;… — Vous devenez modeste ou vilain,
+dit Prévoyante en l’interrompant ; où donne cette porte
+que voilà au fond de votre cabinet ? — Pardieu, dit-il,
+c’est ma garderobe, prétendez-vous les coucher là ? — Vous
+ne nous en imposez pas, reprit Prévoyante. » En disant
+cela, elle frapa la porte de sa baguette ; la porte s’ouvrit, &amp;
+l’on vit un magnifique appartement destiné à Reinette &amp; à
+son mari. De-là on passa dans un autre plus petit, &amp; décoré
+suivant l’étiquette des veuves, ce qui désignoit que Céleste
+devoit l’occuper. « Vous avez très-bien fait d’y pourvoir,
+Mesdames, dit le bon-homme, en admirant les appartements ;
+tant que vous ne ferez que de ces tours-là, vous
+serez les bien venues. Si vous voulez aussi vous mêler du
+souper, je crois qu’il n’y aura pas grand mal, &amp; alors je
+vous proposerai sans façon… — Et où est la sale à manger,
+demanda Prudente ? — La sale à manger, dit-il, partout
+où je me trouve quand j’ai faim. Ici par exemple ! »
+Aussi-tôt une table somptueusement servie descendit du plafond,
+&amp; l’on se mit à table. Céleste paroissoit seule insensible
+à toutes ces merveilles. Elle regardoit les larmes aux yeux le
+petit Colibri que son beau-pere tenoit toujours sur son doigt.
+La Fée Lumineuse consulta ses compagnes pour sçavoir si
+elles ne tâcheroient pas par quelques charmes d’abréger le
+terme de ses regrets, &amp; il fut résolu qu’on en donneroit le
+pouvoir à Reinette, dont Prudente guidoit toutes les actions.</p>
+
+<p>Le souper fait, les Fées prirent congé de la compagnie,
+chacun se retira dans son appartement, se coucha, &amp; le lendemain
+en se réveillant, ils se trouverent tous transportés dans
+le palais de Céleste. Tout rentra dans l’ordre ordinaire. Pacifique
+se mit à gouverner ; le bon vieillard causoit toute la
+journée avec son Colibri. Reinette reprit ses occupations,
+&amp; Céleste fit tous ses efforts pour l’imiter. Elle consultoit
+toujours sa sœur ; celle-ci consultoit son Livre bleu &amp; sa
+noisette, &amp; tout alloit le mieux du monde. La paix &amp; l’union
+regnoient entre eux. Céleste finit par se trouver heureuse.
+Tous les soirs on chantoit en chorus :</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Où peut-on être mieux</div>
+<div class="verse">Qu’au sein de sa famille ?</div>
+</div>
+
+</div>
+<p>Une année se passa ainsi sans qu’il arrivât rien de remarquable.
+Un jour où ils étoient tous rassemblés, on leur annonça
+la visite de Songecreux. Cela les fit trembler. Il fallut
+pourtant bien le recevoir. La curiosité l’attiroit, &amp; il ne le
+cacha pas. Il avoit tant entendu parler du bonheur de cette
+famille &amp; du mérite de celle qu’il avoit dépouillée de son
+héritage, qu’il voulut en juger par lui-même. Il se fit accompagner
+par un de ses neveux, qui étoit un jeune Prince d’une
+beauté parfaite ; aussi on l’appelloit Phénix. La réception qu’on
+leur fit, fut assez froide. Le jeune Prince trouva Céleste fort au-dessous
+de la réputation de sa beauté, mais beaucoup plus
+aimable qu’on ne le lui avoit dit.</p>
+
+<p>De retour chez son oncle, il ne parloit que de la <i>Famille
+heureuse</i> ; c’est le nom qu’on lui donnoit à vingt lieues à la
+ronde. « Mon oncle, disoit Phénix, avez-vous remarqué ces
+deux sœurs ? Et Céleste, quelle modestie dans ses regards ! — Ne
+m’interrompez pas, je songe… répondoit
+Songecreux. — Et à quoi songez-vous, mon oncle ? — A
+ce qui me plaît, mon neveu. » Songecreux fut trois
+mois entiers à songer tout seul à ce qui lui plaisoit sans jamais
+en faire part à personne. Pendant ce temps, Phénix alloit
+fréquemment faire sa cour aux Princesses ; il les trouvoit toujours
+occupées &amp; toujours plus aimables. Il prit pour Céleste
+un goût si vif, qu’il vint un jour interrompre les rêveries de
+son oncle ; il se jetta à ses genoux, &amp; lui avoua qu’il ne pouvoit
+plus vivre sans épouser Céleste. « Parbleu, lui répondit
+Songecreux, tu aurois bien dû me le dire plutôt : il y a
+trois mois que je songe comment je pourrois faire pour
+réparer le mal que j’ai fait à toute cette famille, sans leur
+avouer que j’ai eu tort, &amp; je ne trouvois rien. Mais voilà
+l’arrangement tout fait : tu épouseras Céleste ; je te donne
+mes Etats, après moi s’entend, &amp; je rens à Reinette &amp;
+à Pacifique pour présent de noces ce que je leur ai pris. »
+Phénix fut dans un transport de joie difficile à rendre. « Je
+vous tiens quitte des remerciments, lui dit son oncle,
+allez-vous-en trouver votre céleste épouse, &amp; laissez-moi,
+il faut que je me remette à songer. — Et pourquoi faire,
+mon oncle ? — Belle demande ! Et le contrat &amp; la noce ?
+Laissez-moi songer, vous dis-je, &amp; partez. » Phénix ne
+se le fit pas dire deux fois. Il s’adressa au Prince Pacifique,
+&amp; lui dit les intentions de Songecreux, en le priant de lui
+être favorable auprès de Céleste. Reinette, qui vit dans cette
+proposition l’accomplissement de tout ce qu’avoit annoncé
+Prudente, pressa sa sœur d’accepter la main de Phénix. On
+consulta cependant son beau-pere, qui répondit : « Eh ! mais,
+qu’est-ce qu’on prétend donc que je devienne moi ? Est-ce
+que je resterai tout seul ici ? — Il ne tiendra qu’à vous,
+lui dit Reinette, de venir demeurer avec nous. — Parbleu,
+Princesse, vous n’en serez pas dédite ; à ce compte,
+je consens à tout. »</p>
+
+<p>Dès que le mariage fut public, Songecreux vint lui-même
+chercher Reinette &amp; Pacifique pour les remettre en possession
+de leurs biens, ce qui se fit avec la plus grande solemnité.
+Reinette ne fut pas plutôt dans son palais qu’elle courut
+avec Céleste à l’appartement de leur mere. Elles entrerent en
+tremblant dans le boudoir où elle s’étoit endormie, &amp; dont
+elle avoit disparu. Reinette, plus vive que sa sœur, entra la
+premiere, &amp; jetta un cri, en voyant sa mere qui se réveilla
+en sursaut au bruit qu’elle fit. On peut plus aisément se représenter
+que d’écrire les transports de joie des deux Princesses
+&amp; de Régentine. Les Princes furent appellés. Le bruit du
+retour de Régentine se répandit bientôt, &amp; la satisfaction devint
+générale. Régentine donna son consentement au mariage de
+Céleste. Elle apprit l’heureux changement qui s’étoit fait
+dans son caractére &amp; dans sa façon de penser, &amp; pensa en
+mourir de plaisir. Reinette fit présent à sa sœur de son flacon
+de beauté ; mais elle dédaigna d’en faire usage, bien sûre
+par son expérience que la beauté ne rendoit point heureuse.</p>
+
+<p>Les Fées assisterent aux noces de Céleste, &amp; l’on chanta
+un hymne en l’honneur de Prudente &amp; de Prévoyante.
+Céleste convint, &amp; promit de ne jamais oublier, que la
+beauté ne l’avoit jamais rendue heureuse, qu’elle avoit été
+au contraire un obstacle à son bonheur, &amp; qu’elle n’avoit
+joui d’une satisfaction sans nuage que depuis qu’elle avoit
+contracté l’habitude de faire succéder sans cesse une occupation
+à une autre.</p>
+
+<p>Depuis cet événement, ils ont tous vécu heureux. Les
+Fées fixerent les limites des Etats de Régentine, de Songecreux
+&amp; du pere de Colibri ; ils furent entourés d’une riviere
+profonde. Ce pays est inaccessible à tous ceux qui ne sont
+pas aussi vertueux que ses habitants. Ce qui fait que depuis
+on l’a toujours appellé <i>l’Isle heureuse</i>.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Eh bien ! comment trouvez-vous cette histoire ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Elle m’a fort amusée, Maman ; je voudrois bien ressembler
+à Reinette.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Vous sçavez ce qu’il faut pour cela ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Oui, Maman, je la lirai encore, n’est-ce pas ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Quand il vous plaira.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Il y a bien des choses que je vous prierai de m’expliquer.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Volontiers. Mais ce sera pour un autre jour.</p>
+
+<p class="c gap"><img class="img10" src="images/deco11.jpg" alt=""></p>
+
+<div class="chapter"></div>
+<p class="c"><img src="images/deco1.jpg" alt=""></p>
+
+<h2 class="nobreak i">DOUZIEME CONVERSATION.</h2>
+
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Que ferons-nous aujourd’hui, Maman ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Ce que vous voudrez. Voyez ce que vous voulez faire ;
+vous avez bien rempli vos devoirs, je vous laisse maîtresse
+de choisir vos occupations pour le reste de la journée.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Vous êtes bien bonne, ma chere Maman ! Eh bien, il faut
+si vous voulez… ou bien je voudrois… Oh non, non,
+tenez, Maman, causons, cela vaudra mieux.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Cela vaudra mieux que quoi ?…</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Que tout ce qui me passoit par la tête. Mais, Maman,
+si vous voulez, puisque vous êtes contente de moi, j’aime
+mieux causer. Il y a près de huit jours au moins, Maman,
+que nous n’avons parlé ensemble.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Je croyois que nous causions ensemble tous les matins.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Ah ! oui, mais c’est à déjeûner ou en étudiant ; mais faire
+la conversation comme une Dame, il y a bien long-temps.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Cela est vrai. Eh bien, je vous écoute, avez-vous bien
+des choses à me dire ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Oui, Maman, mais commencez.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Volontiers ! Par exemple, il me passe aussi une idée par la
+tête ; rendez moi un peu compte de tout ce qui vous est arrivé,
+&amp; de la maniere dont vous avez passé votre temps
+depuis notre derniere conversation.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Ah ! voyons. Premierement, ma chere Maman… faut-il
+parler de mes devoirs ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>S’ils vous ont fait faire quelques réflexions nouvelles depuis
+que nous en avons parlé à la bonne heure.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Non. Ainsi je dirai seulement que Lundi dernier nous sommes
+sorties ensemble.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Et où avons-nous été, je ne m’en souviens pas trop ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Comment, Maman, vous ne vous en souvenez pas ? je
+m’en souviens bien, moi ; nous avons été acheter de la soie
+pour faire de la tapisserie, &amp; nous avons trouvé une Dame
+qui étoit si impertinente ; vous sçavez bien Maman, cette
+Dame qui étoit dans la boutique.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Ah ! oui vraiment, je me la rappelle ; mais j’avois oublié
+&amp; la Dame &amp; son impertinence.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Elle avoit pourtant grand tort.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>C’est pour cela que j’ai été si pressée de l’oublier, d’autant
+qu’elle a été très-fâchée de l’impertinence qu’elle m’a
+faite.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Je le crois.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Vous avez donc senti qu’elle avoit eu tort.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Oui Maman !</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Et en quoi ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Mais parce qu’elle est entrée dans cette boutique comme
+une folle, qu’elle a voulu prendre votre chaise en vous faisant
+ranger, &amp; sans seulement faire la révérence, comme si
+vous étiez une Femme de chambre.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Si j’avois été une Femme de chambre, elle n’auroit donc
+pas eu tort ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Non Maman !</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Vous vous trompez, Emilie. Sa Femme de chambre n’auroit
+pas eu le droit de lui résister comme moi ; mais la Dame
+auroit eu tout autant de tort.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Comment cela, Maman ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>En se conduisant comme elle l’a fait, elle étoit impertinente
+avec moi, elle auroit seulement été impolie avec une
+Femme de chambre ; &amp; il ne faut être impolie avec personne.
+Voilà précisément en quoi consiste la faute que son étourderie
+lui a fait faire.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Voilà donc pourquoi, Maman, vous me dites toujours de
+faire la révérence à tout le monde.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Sans doute ; il faut s’accoûtumer de bonne heure à cette
+politesse générale, qui n’est jamais déplacée &amp; qui n’a rien
+de faux.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Est-ce que la politesse est de la fausseté ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Quand elle est exagérée, quand elle est outrée, elle en a
+l’air.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Qu’est-ce que c’est que la politesse, Maman ? Car c’est une
+de ces choses que j’entens à-peu-près &amp; que je voudrois
+bien sçavoir tout-à-fait.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>La politesse est une expression douce &amp; volontaire des
+sentiments d’estime &amp; de bienveillance que nous éprouvons.
+Elle se marque par le maintien, ou par les paroles. Elle est
+quelquefois aussi une simple marque d’égards.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>C’est quand on fait la révérence à ceux devant qui on
+passe sans les connoître qu’elle est une marque d’égards,
+n’est-ce pas, Maman ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Oui précisément. Celle-là est sans conséquence, &amp; il vaut
+mieux la prodiguer que d’y manquer.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Et l’autre ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Celle qui se marque par les propos affables, ou par ce
+qu’on appelle compliment d’usage, demande plus de distinction,
+pour ne pas passer les bornes de la droiture. Je vous
+les ferai faire à mesure que l’occasion s’en présentera.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Pourquoi pas à présent, ma chere Maman ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>C’est que les maximes générales sont presque toujours fausses
+ou sujettes à tant d’exceptions, qu’il vaut bien mieux attendre
+le moment où l’exemple se présentera.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Oui ? Eh bien, parlons d’autre chose, Maman, je suis bien
+aise d’être au monde !</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Et pourquoi ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>C’est que c’est joli tout ce qu’on voit. Et puis, il y a des
+moments où je suis si heureuse ! si heureuse ! Hier, par exemple,
+cette Comédie où vous m’avez menée, cette petite Demoiselle
+qu’on avoit renvoyée ; elle étoit bien affligée, elle
+pleuroit ; mais aussi quand je l’ai vu revenir, cela m’a fait
+tant de plaisir !… Comment est-ce qu’elle s’appelle ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Nanine.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Oui, Nanine ! Pourquoi donc est-ce qu’on l’avoit renvoyée ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>C’est qu’on avoit dit du mal d’elle à son maître, &amp; il l’avoit
+cru.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Mais il avoit tort ! Pourquoi ne lui demandoit-il pas si cela
+étoit vrai ? Moi si j’avois été à la place de ce Monsieur, je
+lui aurois dit : Mademoiselle, on m’a dit… mais qu’est-ce
+qu’on lui avoit donc dit, je ne sçais plus ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Son maître lui avoit donné de l’argent ; elle l’envoyoit en
+cachette à son pere, &amp; l’on l’avoit accusée de l’avoir donné
+à un autre.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Eh bien ! je lui aurois demandé si cela étoit vrai.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Vous auriez mieux fait. Mais son maître étoit piqué de
+ce qu’elle avoit manqué de confiance en lui, &amp; il n’écoutoit
+que son ressentiment.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Mais elle faisoit bien d’envoyer son argent à son pere ;
+on ne devoit pas la punir.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Certainement. Voyons un peu, quelles réflexions ferons-nous
+sur tout cela ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Oh, je ne sçais pas, tout cela m’embrouille ! Aidez-moi,
+Maman, s’il vous plaît !</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Il me semble que nous pouvons conclure qu’en général il
+y a un grand danger à ne pas donner sa confiance entiere à
+ceux qui veulent bien nous diriger &amp; nous guider.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Oui, cela est vrai.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Que l’on est très-blamable de suivre son premier mouvement
+de colere ou de ressentiment, parce qu’on court le
+risque de faire des injustices comme le Comte d’Olban.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Cela est encore vrai. Ah ! est-ce qu’il s’appelle d’Olban,
+ce Monsieur ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Oui. Et qu’enfin celui qui n’a rien à se reprocher peut se
+consoler comme Nanine des injustices qu’il essuie, parce que
+tôt ou tard la vérité se découvre, &amp; qu’on rend justice à
+qui il appartient.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Oui… Maman, c’est bien commode, la vérité.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Oui, pour celui qui ne s’en écarte pas, il n’a qu’à se tenir
+tranquille. Et le mensonge, la calomnie, la fausseté sont
+en revanche bien incommodes &amp; bien fatiguants pour ceux
+qui s’y laissent entraîner. Il faut qu’ils travaillent sans cesse à
+cacher leur duplicité, qu’ils craignent toujours d’être découverts ;
+qu’ils se tourmentent, &amp; tout cela fort inutilement,
+car avec le temps ils le seront certainement.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Oh ! pour moi, je dirai toujours vrai, car je n’aime pas à
+être tourmentée. Tenez, Maman ; quand j’ai tort, je suis si
+mal à mon aise, &amp; je serois bien pis si je mentois. Oh ! mon
+Dieu, je me cacherois comme cela avec mes deux mains
+sur mon visage ; je crois que je n’oserois plus jamais me
+montrer.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Vous avez raison ; car il y a des fautes qui ne s’oublient
+pas, &amp; le mensonge est du nombre. Celui qui s’en est rendu
+coupable perd l’estime &amp; la confiance des hommes, &amp; l’on
+ne s’en releve jamais. C’est un vice bas &amp; avilissant.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Mais à propos, Maman, vous sçavez bien ce que vous
+m’avez promis.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Quoi ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>L’extrait de ce Livre pour apprendre par cœur. Vous l’avez
+oublié, moi je m’en souviens bien.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Je ne l’ai point oublié, car je l’ai dans ma poche ; mais
+j’attendois que vous vous en souvinssiez.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Ah, ma chere Maman, que vous êtes bonne ! Allez-vous
+me le donner ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Oui, je serai bien aise que nous le lisions ensemble. Le
+voici, lisez.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Voyons.</p>
+
+
+<p class="c i">EXTRAIT des Principes moraux.</p>
+
+<p>« Qu’il est doux d’exister, de penser, de sentir. J’existerai
+pour obéir à l’Auteur de la Nature. Je penserai pour
+connoître la vérité. Je sentirai pour aimer la vertu.</p>
+
+<p>« Je ferai le bien, parce qu’il est agréable à faire. Je
+laisserai le mal, parce qu’il remplit le cœur d’horreur &amp;
+d’amertume.</p>
+
+<p>« J’ouvrirai le matin mon cœur à la joie de pouvoir faire
+le bien ; je me livrerai le soir au sommeil avec la satisfaction
+d’avoir vécu dans l’innocence. Je travaillerai le lendemain
+à faire le bien que je n’aurai pas fait la veille.</p>
+
+<p>« Je jouirai de tous les biens de la vie sans orgueil &amp;
+sans injustice. Je me passerai de tout ce que je n’ai point,
+sans humeur &amp; sans murmure.</p>
+
+<p>« O vérité, sois la lumiere de mon esprit ! O vertu, sois
+la seule nourriture de mon ame ! O bienveillance, amour,
+gratitude, amitié, soyez les plus douces occupations de
+ma vie !</p>
+
+<p>« J’aimerai les hommes, parce qu’ils sont mes semblables.
+J’embellirai mon existence de celle des autres. J’étendrai
+ma bienveillance sur tout ce qui existe, afin que mon cœur
+soit toujours rempli de la douceur d’aimer &amp; d’être utile.</p>
+
+<p>« S’il est vrai que les hommes soient plus méchants qu’ils
+n’étoient, je ferai de l’indulgence &amp; de la douceur mes
+compagnes ordinaires, afin de n’être pas malheureuse des
+vices &amp; des défauts des autres.</p>
+
+<p>« Je serai heureuse du bonheur d’autrui, parce que je le
+sçaurai dans l’aisance. Je plaindrai le malheureux que je ne
+puis secourir ; je partagerai ses peines, parce qu’il en sera
+d’autant soulagé. J’oublierai le méchant &amp; ses actions, parce
+qu’il faudroit le haïr.</p>
+
+<p>« Je ne vivrai que pour aimer ce qui est bon &amp; aimable.
+Je fermerai mon cœur au poison de la haine &amp; de l’envie,
+afin qu’il n’en soit pas corrompu. Je souffrirai les injustices
+des autres sans me plaindre, parce qu’ils sont assez punis
+d’être méchants.</p>
+
+<p>« Je serai douce &amp; sensible dans le bonheur, afin d’en être
+digne. Je serai patiente &amp; courageuse dans le malheur, afin
+de le vaincre.</p>
+
+<p>« Je ne murmurerai pas des événements de la vie, parce
+que je n’en connois ni la cause, ni le but. Je regarderai l’immensité
+de l’univers &amp; ses abysmes, afin de me guérir de
+l’orgueil de me croire quelque chose. Je regarderai les
+soins de l’Auteur de la Nature pour la plus petite de ses
+créatures, afin de ne me point croire abandonnée.</p>
+
+<p>« J’emploierai mon loisir à contempler l’ordre &amp; la magnificence
+de ses ouvrages, afin d’avoir des sujets d’admirer
+&amp; de me réjouir. Tous les êtres sont faits pour obéir à sa
+loi, &amp; ils ne trouvent leur bonheur que dans leur obéissance.
+Je serai soumise à sa volonté, afin de remplir mon
+heureuse destinée.</p>
+
+<p>« J’admirerai les travaux &amp; les vertus de l’homme, son
+courage, son génie, &amp; la sublimité de ses idées, &amp; je
+serai aise d’être son semblable. O homme, qui t’es dégradé
+par la bassesse du vice &amp; des mauvaises actions, que ton
+souvenir soit effacé de ma mémoire, afin que je ne rougisse
+pas de mon être !</p>
+
+<p>« O espérance, remplis mon cœur de la certitude de passer
+ma vie dans l’innocence, afin que la paix de mon ame
+ne soit point altérée ! Que mon cœur n’éprouve jamais la
+lassitude de faire le bien ! Je regarderai la vie comme un
+bien passager que je rendrai sans regret, parce que je l’aurai
+fait valoir de mon mieux, &amp; que j’en aurai joui pour
+le bonheur des autres &amp; pour le mien. La vertu vaut mieux
+que la vie, parce qu’elle rend l’homme heureux, &amp; qu’il
+ne faut vivre que pour le bonheur des autres &amp; pour le
+sien.</p>
+
+<p>« O toi, qui régles ma destinée, donne-moi beaucoup de
+devoirs à remplir, afin que mon cœur ait beaucoup de sujets
+de satisfaction ! Que plutôt je cesse de vivre que de faire
+un crime ! Que je ne sois jamais assez misérable pour causer
+le malheur d’un être vivant !</p>
+
+<p>« La fausseté sera loin de mon cœur ! Le mensonge ne
+sera point dans ma bouche, parce que je gagnerai à me montrer
+telle que je suis… &amp;c. »</p>
+
+<hr>
+
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Eh bien, comment trouvez-vous cela ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Quoi ! c’est déja fini ? Mais il n’y a rien de nouveau là-dedans.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Comment ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Mais je sçais tout cela, Maman. C’est ce que nous disons
+tous les jours.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Mais le dire ne signifie rien, si vous n’êtes pas convaincue
+de la vérité de ces principes.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Et comment ne le serois-je pas, Maman ? Est-ce que je
+ne l’éprouve pas ? Quand j’ai tort, je suis malheureuse ; quand
+je suis sage, je suis heureuse ; quand j’ai fait du bien à quelque
+chose, je suis enchantée. Quand je vois quelqu’un souffrir,
+cela me fait de la peine ; il semble que ce soit moi qui
+souffre.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Puissiez-vous toujours, mon Enfant, vous fortifier dans
+ces sentiments. Croyez-moi, apprenez cet extrait par cœur
+pour vous rappeller à tout instant les principes qui doivent
+diriger votre conduite.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Ah ! Maman, oui, je les apprendrai, je vous le promets ;
+mais, Maman, appellons cela les Eléments du bonheur, n’est-ce
+pas ?</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Vous avez raison.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>Nous les cherchions l’autre jour, les voilà tout trouvés !
+Voulez-vous bien me permettre de les copier, je les sçaurai
+plus vîte.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p>
+
+<p>Très-volontiers, les voilà. Allez les écrire.</p>
+
+<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p>
+
+<p>J’y vais, Maman, &amp; je ne quitterai pas que je n’aye tout
+fini.</p>
+
+
+<p class="c gap i">FIN.</p>
+
+
+<div style='text-align:center'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 77364 ***</div>
+</body>
+</html>
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