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C’est que je +ai pas eu la prétention de proposer un nouveau plan d’éducation, ni la +hardiesse de n’écarter de celui que des parents sages suivent +communément dans l’éducation des Filles. Je n’ai voulu faire qu’un +Traité de remplissage, si vous me permettez de parler ainsi, & montrer +comment les heures perdues, les moments de délassement peuvent être +employés par une Mere vigilante à former l’esprit d’un Enfant & à lui +inspirer des sentiments honnêtes & vertueux. Il ne s’agit donc ici ni de +plan ni de systême._ + +_Cependant, sous ce point de vue même, l’éducation doit être divisée, +comme dans un systême bien conçu & bien lié, en plusieurs époques, & il +faudroit faire un travail différent pour chacune. On peut en marquer +trois principales. La premiere finit à l’âge de dix ans, la seconde à +quatorze ou quinze ans; la troisieme doit durer jusqu’à l’établissement +de l’enfant._ + +_Suivant ce plan, je n’aurois encore essayé à travailler que pour la +premiere époque où il s’agit de présenter à l’esprit des idées simples, +de lui enseigner & de l’aider à les déveloper, & de profiter souvent +d’une niaiserie pour le conduire à des réflexions solides & sensées. Le +travail pour les deux autres époques seroit infiniment plus sérieux, & +je ne sçais si j’aurai la force de le tenter lorsque l’âge de ma Fille +pourra l’exiger._ + +_Cette confession faite, je vous abandonne, Monsieur, ces Dialogues. +Faites-en l’usage qu’il vous plaira, puisque vous pensez qu’ils pourront +être utiles à d’autres enfants. A Paris ce premier Janvier 1774._ + + + + +CONVERSATIONS + +ENTRE + +UNE MERE ET SA FILLE. + + + +PREMIERE CONVERSATION. + + +EMILIE. + +Maman, j’ai bien étudié mon Catéchisme, trouvez-vous bon que je +travaille auprès de vous?... Ah! Maman, venez, venez, j’entens le +tambour. Ce sont les singes qui passent. + +LA MERE. + +Mettez-vous à la fenêtre avec votre bonne, mon enfant, quand ils seront +passés, vous viendrez travailler. + +(_Emilie va à la fenêtre, ensuite elle revient._) + +EMILIE. + +Maman? je les ai vus; pourquoi n’êtes-vous pas venue les voir? Est-ce +que vous ne les aimez pas? + +LA MERE. + +Pas beaucoup. Tenez, voilà votre ouvrage, vous broderez jusqu’à cette +fleur. + +EMILIE. + +Oui, Maman; mais pourquoi n’aimez-vous pas les singes? Moi, je les aime +bien. + +LA MERE. + +Pourquoi les aimez-vous? + +EMILIE. + +C’est qu’ils sont drolles, ils m’amusent, ils ont une mine!... des +grimaces! + +LA MERE. + +Si vous les voyiez de près, ils ne vous amuseroient pas autant; ils sont +d’un naturel méchant, ils sont traîtres, malins, voleurs... + +EMILIE. + +Bon!... C’est dommage... mais comme je les vois par la fenêtre, ils ne +me feront pas de mal; ils ont une drolle de mine... je voudrois pourtant +bien les voir de près. + +LA MERE. + +Et qu’est-ce que c’est qu’un singe? Puisque vous les aimez, vous devez +sçavoir ce que c’est? + +EMILIE. + +Oui, sûrement? c’est un animal. + +LA MERE. + +Est-il fait comme un chien, comme un chat? + +EMILIE. + +Mais non, Maman, il est fait comme un singe. + +LA MERE. + +A quel animal trouvez-vous qu’il ressemble le plus? + +EMILIE. + +Je ne sçais pas, Maman, voulez-vous bien me le dire? + +LA MERE. + +C’est à l’homme; il en a la figure; les mains, les pieds... + +EMILIE. + +Est-ce que l’homme est un animal? + +LA MERE. + +C’est un animal raisonnable. + +EMILIE. + +Pourquoi dites-vous un animal raisonnable, Maman? + +LA MERE. + +C’est la maniere dont on s’exprime pour distinguer l’homme des bêtes; +parce que l’homme est la seule créature qui ait l’usage de la raison & +de la parole. + +EMILIE. + +Les hommes sont donc des animaux? Cela est drolle! & nous, Maman, +sommes-nous aussi des animaux? + +LA MERE. + +Quand je dis _l’homme_, j’entens toutes les créatures humaines; quand je +dis _un homme_, je désigne seulement alors une créature humaine du genre +masculin, & quand je dis _une femme_, je désigne une créature humaine du +genre féminin. + +EMILIE. + +Ah, Maman, voilà Rosette qui mange ma robe!... mais, Maman, les chiens +ne parlent pas? + +LA MERE. + +Non, ils n’ont ni l’usage de la raison, ni celui de la parole; ils +sentent comme nous la douleur; ils souffrent & se plaignent quand on +leur fait mal. + +EMILIE. + +Qu’est-ce qu’ils font, les chiens? + +LA MERE. + +Ils gardent leurs maîtres, & pour les en récompenser, leurs maîtres les +nourrissent & ont soin d’eux. + +EMILIE. + +Et les hommes, pourquoi sont-ils dans le monde? + +LA MERE. + +Pour y vivre en société. + +EMILIE. + +Et que font-ils toute la journée? + +LA MERE. + +Ils s’aident mutuellement dans leurs besoins, dans leurs affaires, & +même dans leurs plaisirs. + +EMILIE. + +Et celui qui n’aideroit pas les autres que lui en arriveroit-il? + +LA MERE. + +Que les autres ne l’aideroient pas, qu’il ne seroit bon à rien, que +bientôt il ne seroit ni aimé, ni estimé, ni recherché; que bientôt il +manqueroit de tout, & qu’il finiroit par mourir d’ennui, de besoin & de +chagrin. + +EMILIE. + +Il faut donc être utile aux autres pour être heureux? + +LA MERE. + +C’est un des moyens les plus sûrs pour arriver au bonheur. + +EMILIE. + +Qu’est-ce que c’est que le bonheur? + +LA MERE. + +C’est ce que vous éprouvez, mon enfant, quand vous êtes contente de +vous, & que vous avez satisfait à ce que nous exigeons de vous. + +EMILIE. + +J’entens, quand j’ai été bien obéissante & que j’ai bien fait mes +devoirs; mais quand je serai grande, je n’aurai plus de devoirs à faire, +je n’aurai donc plus d’occasion d’être heureuse? + +LA MERE. + +Chaque âge a ses devoirs, ses occupations, ses plaisirs... + +EMILIE. + +Maman, voyez mon ouvrage, il n’est pas mal. + +LA MERE. + +Est-il fini? Je vous ai dit ne pas quitter votre place que votre tâche +ne fût faite. + +EMILIE. + +Mais pourquoi cela, Maman? + +LA MERE. + +Parce qu’il faut s’accoûtumer à faire de suite ce que l’on fait, & à ne +point passer sans raison d’une occupation à une autre. + +EMILIE. + +Mais, Maman, c’est que... + +LA MERE. + +Point de raisonnement, quand je vous ai dit ce que vous devez faire, il +faut vous y soumettre sans replique. + +EMILIE. + +Maman, je vais vous obéir; mais permettez-moi de vous demander pourquoi +vous voulez bien dans de certains moments que je vous fasse des +questions, & que je dise tout ce qui me passe par la tête, & que vous ne +voulez pas le souffrir dans d’autres. + +LA MERE. + +Quand nous causons ensemble, soit pour votre instruction, soit pour +votre amusement, vous pouvez avec liberté & avec confiance me +communiquer toutes vos idées; alors je vous répons, & vos questions ne +sont point déplacées; mais lorsque je vous prescris votre conduite, vous +devez obéir sans replique. + +EMILIE. + +Pourquoi cela, Maman? + +LA MERE. + +Par respect & par confiance. M’avez-vous jamais vu exiger rien de vous +qui ne fût pour votre bien? + +EMILIE. + +Non, Maman. + +LA MERE. + +Je me suis toujours assujettie autant que votre âge le permet à vous +expliquer les raisons des ordres que je vous donne; vous le sçavez, d’où +viendroit donc votre répugnance à m’obéir. + +EMILIE. + +Cela est vrai, Maman, & je vous assure qu’à l’avenir je vous obéirai +sans repliquer; mais aussi quand nous causerons, vous me permettez de +vous dire tout ce que je voudrai. + +LA MERE. + +Oui, je vous le permets, mais seulement quand nous causerons. + +EMILIE. + +Causons-nous à présent, Maman? + +LA MERE. + +Mais il me semble qu’oui, qu’en pensez-vous? + +EMILIE. + +Oh! je m’en vais vous dire bien des choses... Maman? mais pourquoi +suis-je au monde? + +LA MERE. + +Voyez, dites-moi cela vous-même. + +EMILIE. + +Je n’en sçais rien. + +LA MERE. + +Et qu’est-ce que vous faites toute la journée? + +EMILIE. + +Mais je me promene, j’étudie, je saute, je bois, je mange, je ris, je +cause avec vous quand je suis bien sage. + +LA MERE. + +Eh bien, voilà jusqu’à présent pourquoi vous êtes au monde; c’est pour +boire, manger, dormir, rire, sauter, grandir, vous instruire, voilà ce +que vous avez à y faire, & à mesure que vous grandirez, vos occupations +& obligations changeront; au lieu d’être au monde pour sauter, danser & +être à charge aux autres, vous y serez pour travailler, pour être utile, +pour remplir d’autres devoirs & jouir d’autres amusements. + +EMILIE. + +Etre à charge aux autres? est-ce que je suis à charge? + +LA MERE. + +Sans doute, puisque vous êtes un enfant. + +EMILIE. + +Mais un enfant, c’est une personne. + +LA MERE. + +Un enfant c’est un enfant qui deviendra avec le temps une personne +raisonnable. + +EMILIE. + +Mais qu’est-ce que je suis donc à présent que je suis un enfant. + +LA MERE. + +Comment! vous avez cinq ans & vous n’avez pas encore réfléchi à ce que +vous êtes? tâchez de trouver cela toute seule. + +EMILIE. + +Maman, je ne trouve rien. + +LA MERE. + +Un enfant est une créature foible dans la dépendance de tout le monde, +un enfant est ignorant, étourdi, foible, innocent, importun & indiscret. + +EMILIE. + +Quoi, j’ai tous ces défauts. + +LA MERE. + +Ce sont ceux de votre âge. Vous voyez qu’un enfant ne doit les soins +qu’on prend de lui qu’à la tendresse de ses parents, & qu’il ne peut +être qu’à charge & insupportable aux autres. + +EMILIE. + +Il me semble que je ne suis pas si foible. + +LA MERE. + +La moindre personne peut vous renverser d’un coup de poing, peut vous +tuer, vous anéantir. + +EMILIE. + +Mais est-ce qu’un enfant ne peut pas se défendre comme un autre? + +LA MERE. + +La foiblesse l’en empêche, son ignorance & son étourderie ne lui +permettent pas de prévoir ni d’éviter le danger. Il a besoin d’avoir +sans cesse auprès de lui quelqu’un qui le garde, qui le protége, qui le +garantisse; personne n’a même interêt à se donner ce soin qui est +très-pénible, parce que l’enfant n’a rien en lui qui en dédommage, & ce +n’est que par sa douceur, par sa soumission, par ses égards pour ceux +qui lui rendent des services, qu’il peut se flater de les voir +continuer; car s’il a de l’humeur, s’il répond avec dureté, si ce n’est +pas son cœur qui lui fait sentir l’obligation qu’il a à tous ceux qui ne +lui font pas de mal, il sera bientôt abandonné de tout le monde; & alors +il seroit bien à plaindre. + +EMILIE. + +Mais, Maman, ma bonne n’est-elle pas obligée d’avoir soin de moi? + +LA MERE. + +Votre bonne a soin de vous parce que je l’en ai chargée; mais je ne peux +pas l’obliger à vous aimer si vous ne vous rendez point aimable, & si +vous aviez de l’humeur, de la dureté, de l’ingratitude pour elle, je +suis trop juste pour exiger qu’elle vous rende des soins que vous +reconnoîtriez si mal, & je lui défendrois même d’approcher de vous. + +EMILIE. + +Alors je m’habillerois toute seule. + +LA MERE. + +Croyez-vous le pouvoir? + +EMILIE. + +Oui, Maman. + +LA MERE. + +Voyons, défaites votre fourreau, votre collier. + +EMILIE. + +Voilà mon collier défait. + +LA MERE. + +Votre fourreau, à présent. + +EMILIE. + +Ah! je l’ôterai bien toute seule... Maman, voulez-vous bien défaire les +agraffes? + +LA MERE. + +Non, vous devez tout faire seule, puisque vous supposez que vous n’avez +personne pour vous aider. + +EMILIE. + +Mais je ferai bien le reste. + +LA MERE. + +Il vous faut donc quelqu’un pour défaire vos agraffes? Remettez votre +collier. + +EMILIE. + +Maman, je ne peux pas. + +LA MERE. + +Il vous faut donc quelqu’un pour renouer votre collier. Jugez par cet +essai combien vous avez besoin de votre bonne! Combien vous devez +craindre de la rebuter & qu’elle ne vous laisse; car si elle vous +quittoit par votre faute, personne ne voudroit vous aider. + +EMILIE. + +Mais vraiment, Maman, je serois bien à plaindre; je n’avois jamais pensé +à cela: je ne pourrois ni me lever, ni me coucher, ni rien faire toute +seule. + +LA MERE. + +Vous voyez donc bien que quand on est dans le cas d’avoir besoin de tout +le monde, il faut être polie, reconnoissante, corriger son humeur, +profiter des leçons & des avis qu’on vous donne, & sentir que quand on +vous corrige, c’est une preuve d’intérêt & d’amitié, & un moyen qu’on +vous procure pour vous faire aimer. + +EMILIE. + +Je n’avois jamais pensé à tout cela. + +LA MERE. + +C’est qu’à votre âge on est étourdie & qu’on ne prévoit rien. + +EMILIE. + +Mais à présent je prendrai garde à moi, & j’aimerai bien plus ma bonne, +puisqu’elle a eu tant de peine avec moi. Mais, Maman, il y a bien des +choses que je ne sçais pas, n’est-ce pas? + +LA MERE. + +Non-seulement il y a bien des choses que vous ne sçavez pas; mais vous +voyez bien que vous ne sçavez rien, puisque vous ne sçavez ni ce que +vous êtes, ni ce que vous faites en ce monde. + +EMILIE. + +Oh! je le sçais à présent, & je ne l’oublierai pas. Voilà ma tâche +finie, Maman, voulez-vous voir mon ouvrage? + +LA MERE. + +Voyons... il est bien. Vous pouvez jouer si vous êtes lasse de causer. + +EMILIE. + +Maman, puisque vous êtes contente, je vous en prie, je vous demande en +grace de me faire un grand plaisir. + +LA MERE. + +Quoi? + +EMILIE. + +Contez-moi l’histoire de cette Dame dont vous parliez hier au soir avec +mon Papa. + +LA MERE. + +Volontiers. Quand vous êtes raisonnable, je n’ai rien à vous refuser. +Cette Dame étoit veuve d’un homme de condition. A sa mort, elle étoit +restée sans bien avec une fille & un garçon... + +EMILIE. + +Comment s’appelloit-elle? + +LA MERE. + +Vous ne la connoissez pas. + +EMILIE. + +Mais sa fille? + +LA MERE. + +Elle s’appelloit Julie. Elle lui dit un jour: «Mon Enfant, je ne suis +point riche, je viens de m’épuiser pour faire entrer votre frere au +service. Jusqu’à présent il s’est distingué des jeunes gens de son âge +par sa sagesse & son émulation. Il fera son chemin, je l’espere, & il +pourra un jour vous être utile; mais pour vous, vous n’avez rien. Je ne +suis point en état de vous donner des maîtres, ni de vous procurer des +talents agréables. Ce n’est donc que de vos vertus, de votre émulation à +acquérir les qualités qui vous manquent, que vous pouvez attendre des +secours. Je vous aiderai des lumieres que l’expérience & la connoissance +du monde m’ont données. Si vous ne vous faites pas aimer, si vous +n’interessez pas par vos qualités personnelles, vous ne trouverez point +d’établissement à faire, vous ne vous marierez pas.» + +EMILIE. + +Pourquoi, Maman, cette Dame lui dit-elle cela? + +LA MERE. + +Parce qu’elle n’étoit pas riche, & que quand on n’a rien, il faut être +meilleure qu’une autre pour être recherchée; car si vous êtes pauvre & +méchante, on n’a rien de mieux à faire qu’à vous laisser là. + +EMILIE. + +Je ne voudrois pas d’un mari qui fût pauvre & méchant. + +LA MERE. + +Vous devez donc trouver tout simple qu’on ne veuille pas d’une femme +pauvre & méchante. + +EMILIE. + +Cela est vrai. Eh bien, Maman? + +LA MERE. + +Eh bien! Julie étoit malheureusement d’un mauvais caractére, boudeuse, +paresseuse, sujette à l’humeur, s’en prenant toujours aux autres de ses +torts, ingrate envers sa mere, qui la voyant incorrigible, fut obligée +de la mettre dans un Couvent. L’exemple de son frere n’avoit pu la +changer. Il avoit le plus grand respect pour sa mere; il ne l’approchoit +jamais sans lui en donner des marques; il avoit une extrême confiance en +elle. Sa plus grande peur étoit de lui déplaire. Pour Mademoiselle +Julie, elle manqua un mariage considérable, parceque les informations +qu’on fit à son sujet au Couvent lui furent si défavorables qu’on n’en +voulut pas malgré sa jolie figure, qui avoit séduit d’abord. + +EMILIE. + +Et qu’est devenue Mademoiselle Julie? + +LA MERE. + +Elle est restée au Couvent, & y sera toute sa vie. + +EMILIE. + +Mais elle se corrigera peut-être? + +LA MERE. + +A un certain âge, ma fille, on ne se corrige plus. Quand on n’a pas fait +ses efforts dès l’enfance, cela devient presque impossible. + +EMILIE. + +Etoit-elle Jolie, Mademoiselle Julie? + +LA MERE. + +Fort jolie; mais elle n’étoit pas aimable. + +EMILIE. + +Il vaut donc mieux être aimable que jolie. Cependant... Maman, suis-je +jolie? + +LA MERE. + +Jusqu’à présent vous ne l’êtes pas. + +EMILIE. + +Mais pourquoi donc tout le monde dit-il que je suis charmante? + +LA MERE. + +Je vous dirai cela demain. Allez jouer avec votre bonne en attendant la +promenade, & amusez-vous bien, puisque vous avez bien travaillé. + + + + +DEUXIEME CONVERSATION. + + +EMILIE. + +Maman, comment s’appelle... ce n’est pas cela que je voulois dire... +Maman, vous m’avez promis de me dire une chose, voulez-vous bien me la +dire? + +LA MERE. + +Qu’est-ce que c’est, mon enfant? + +EMILIE. + +Mais pourquoi, si je ne suis pas jolie, me dit-on toujours que je suis +charmante? + +LA MERE. + +On peut être charmante sans être précisément jolie, & l’on peut être +très-jolie sans être charmante; car... + +EMILIE. + +Ah! je sçais, je sçais, Maman; pour être charmante, il faut être sage, +modeste, ne parler qu’à propos, n’être pas importune, n’est-ce pas, +Maman, vous m’avez dit cela? + +LA MERE. + +Cela est vrai. Dites-moi si vous êtes jolie ou charmante? + +EMILIE. + +Mais... je crois qu’oui. + +LA MERE. + +Lequel des deux? + +EMILIE. + +Jolie, Maman. + +LA MERE. + +Qu’est-ce que c’est que d’être jolie? + +EMILIE. + +J’entens quelque chose, mais je ne sçais comment dire. + +LA MERE. + +C’est d’être fort blanche, c’est d’avoir de beaux yeux, un nez bien +fait, une jolie bouche ni trop petite ni trop grande, enfin des traits +bien proportionnés; l’ensemble de toute la figure agréable, les cheveux +bien plantés, ne point faire des grimaces, n’avoir l’air ni boudeur, ni +ricannant, avoir l’air affable & modeste. + +EMILIE. + +Comme ma cousine? + +LA MERE. + +Oui; avez-vous tout cela? + +EMILIE. + +Mais non pas tout. + +LA MERE. + +Vous n’êtes donc pas jolie. + +EMILIE. + +Mais pourquoi presque tous ceux qui viennent ici le disent-ils? + +LA MERE. + +N’avez-vous jamais entendu dire à d’autres enfants comme vous, qu’ils +étoient charmants, aimables, quoiqu’ils ne le fussent pas? + +EMILIE. + +Je ne sçais pas, je n’y ai pas pris garde. + +LA MERE. + +Mais ne vous a-t-on jamais louée, quoique vous ne le méritassiez pas? +pensez-y bien. + +EMILIE. + +Je cherche. Je crois que cela pourroit bien être; mais dans le moment où +l’on me donnoit des louanges, je croyois les mériter, ou je crois plutôt +que j’avois bien peur que vous ne disiez le contraire, Maman... Ah! +tenez, je croyois aussi une fois qu’on se moquoit de moi. + +LA MERE. + +Ce n’étoit rien de tout cela. C’est une politesse fausse & mal entendue +qui fait qu’on se croit obligé lorsqu’on va dans une maison de louer +tout ce qui s’y trouve depuis la maîtresse jusqu’au petit chien. Vous +avez vu des gens à qui ma chienne alloit mordre les jambes, dire +également qu’elle étoit charmante. Croyez-vous que ce compliment fût +bien sincére & que Rosette le méritât? + +EMILIE. + +Oh! pour cela non. + +LA MERE. + +Eh bien ceux qui vous disent que vous êtes jolie, que vous êtes +charmante, ne le pensent pas plus de vous que de Rosette, ou ne sçavent +pas plus si vous le méritez mieux qu’elle, ou du moins ne se soucient +pas de le sçavoir. + +EMILIE. + +Mais c’est bien bête de parler pour ne pas dire vrai. + +LA MERE. + +Vous avez raison, il vaut bien mieux se taire. Aussi j’ai vu toutes les +jeunes personnes qui pensent bien, ne faire aucun cas de ces sortes de +compliments, & souvent même s’en trouver offensées. Il est bien sot ou +bien leger de tenir ces propos; mais il seroit bien plus sot encore de +les croire, & de s’en glorifier. + +EMILIE. + +Ah! Maman, je n’y serai plus attrapée... Mais... quand je suis bien +sage, il est pourtant vrai alors que je suis charmante; car ma bonne me +l’a dit, & vous aussi, Maman. + +LA MERE. + +Quand vous êtes raisonnable, nous vous disons que si vous étiez toujours +ainsi, vous seriez charmante, parce qu’alors vous l’êtes en effet; mais +vous ne sçavez point encore qu’on n’est point charmante avec une +conduite inégale, & que si vous voulez mériter cette réputation avec le +temps, il faut être tous les jours un peu plus raisonnable. + +EMILIE. + +Maman, je le serai toujours; à commencer d’aujourd’hui je vais être +parfaite. + +LA MERE. + +Qu’entendez-vous par-là? + +EMILIE. + +J’entens faire toujours bien. + +LA MERE. + +Vous croyez donc cela bien aisé? + +EMILIE. + +Oui, Maman, il n’y a qu’à vouloir. + +LA MERE. + +Et comment vous y prendrez-vous? + +EMILIE. + +En faisant toujours ce que ma bonne & vous me direz, & ne faisant pas +autre chose. + +LA MERE. + +Commencez donc par vous bien tenir. + +EMILIE. + +Oui, Maman; est-ce comme cela? + +LA MERE. + +Oui, & tournez vos pieds. Voilà qui est bien. Avez-vous écrit cette +après-dînée pendant que j’ai eu du monde? + +EMILIE. + +Oui, Maman, mais je n’ose vous montrer mon écriture, car elle est si +mal!... si griffonnée!... + +LA MERE. + +Ah, vous n’aviez pas pris encore la résolution d’être parfaite... tenez, +voilà déja vos pieds dérangés, & votre tête... + +EMILIE. + +Les voilà remis. Maman, voulez-vous me permettre de recommencer ma page, +je suis sûre que je la ferai très-bien. + +LA MERE. + +Volontiers. Mettez-vous près de cette table... Êtes-vous bien? + +EMILIE. + +Oui, Maman. + +LA MERE. + +Vous tenez mal votre plume... votre tête est de travers... votre +écriture n’est pas plus droite... vous vous impatientez? prenez garde, +l’impatience ne va pas avec la perfection... J’en suis fâchée, mais +cette page n’est pas meilleure que l’autre. + +EMILIE. + +Mais comment faut-il donc faire? Je vais recommencer. + +LA MERE. + +Non, vous avez assez étudié aujourd’hui. Il faut mettre le temps à tout. +Il faut vous appliquer pour faire tous les jours un peu moins mal; mais +on ne peut pas apprendre à écrire dans un jour, ni même se corriger en +si peu de temps. Vous avez déja oublié ce que nous avons dit hier sur +votre âge, & sur ce que vous aviez à faire dans le monde. + +EMILIE. + +Ah! pardonnez-moi, je m’en souviens bien: j’y suis pour m’instruire, +sauter, danser... + +LA MERE. + +Oui, & pour croître, grandir, former votre corps, votre cœur, votre +esprit. Dites-moi, Emilie, dépend-il de vous de devenir grande comme moi +tout-à-l’heure... d’ici à demain, par exemple? + +EMILIE. + +Non sûrement, Maman. + +LA MERE. + +Eh bien, vous n’êtes pas plus la maîtresse de bien écrire & de vous +rendre raisonnable en un jour, que de devenir tout d’un coup aussi +grande que moi. + +EMILIE. + +Il faut donc que j’attende que je sois grande pour être raisonnable? + +LA MERE. + +Plus vous ferez d’efforts pour le devenir & plutôt vous y parviendrez; +mais il y a la raison de votre âge, qui est la seule à laquelle vous +puissiez prétendre. + +EMILIE. + +Quelle est donc la raison de mon âge? + +LA MERE. + +A présent, c’est de sentir ce que vous êtes, & de reconnoître que vous +ne pouvez rien, qu’aidée des autres. + +EMILIE. + +C’est d’être soumise & reconnoissante, n’est-ce pas? + +LA MERE. + +Oui, c’est de vous appliquer à apprendre les choses qu’on vous enseigne +qui sont proportionnées à votre âge & à l’ouverture de votre esprit. +C’est de me donner votre confiance entiere, puisque vous convenez que je +ne vous ai jamais trompée. + +EMILIE. + +Ah! cela est bien vrai, Maman; mais après, qu’est-ce que je ferai? + +LA MERE. + +Après? Peu-à-peu vous grandirez; votre esprit se dévelopera; vos +connoissances augmenteront, & vous deviendrez avec le temps une personne +raisonnable. + +EMILIE. + +Oui, parce que j’aurai travaillé à corriger mes défauts. + +LA MERE. + +Et vous acquerrez une force sur vous-même, qui est ce qu’on appelle +_vertu_, & sans laquelle on ne peut se promettre ni bonheur, ni estime, +ni succès; mais vous ne serez pas parfaite. + +EMILIE. + +Mais pourquoi cela? quand est-ce donc que je le serai? + +LA MERE. + +C’est un avantage qui n’est point donné à l’homme, de même que vous avez +vos défauts, notre âge a les siens, & nous travaillons tous comme vous à +nous corriger pour notre propre satisfaction, & pour conserver l’estime +des autres. + +EMILIE. + +Qu’est-ce que c’est que l’estime des autres? + +LA MERE. + +C’est l’approbation que les autres donnent à notre bonne conduite, & que +les personnes que nous connoissons le moins, ou celles mêmes qui +auroient des raisons de ne pas nous aimer, ne peuvent nous refuser. + +EMILIE. + +Je n’entens pas cela, Maman. Comment peut-on approuver quand on ne +connoît pas les gens? + +LA MERE. + +Dites-moi; que pensez-vous de ces deux enfants dont je vous ai conté +l’histoire hier? de Mademoiselle Julie, par exemple? + +EMILIE. + +Ah, je crois, que c’est un méchant enfant! + +LA MERE. + +Et de son frere, quelle opinion en avez-vous? + +EMILIE. + +Je pense qu’il est bien aimable, bien vertueux, bien sage. + +LA MERE. + +Eh bien, cette bonne opinion que vous avez de lui sur ce que vous avez +appris de sa bonne conduite, c’est de l’estime. Et cependant vous ne le +connoissez pas. + +EMILIE. + +Eh bien, je le connois à présent. + +LA MERE. + +Vous ne le connoissez que de réputation, mais cela ne s’appelle pas +connoître, puisque vous ne l’avez jamais vu. + +EMILIE. + +Maman, aurez-vous la bonté de me conter encore une histoire aujourd’hui? + +LA MERE. + +Non, mon enfant, il est tard, nous allons nous promener, & s’il ne nous +vient personne nous continuerons de causer tout en marchant. Sonnez pour +qu’on nous apporte nos mantelets. + + + + +TROISIEME CONVERSATION. + + +EMILIE. + +Maman, j’ai attrapé une mouche!... Ah, qu’elle est brillante! + +LA MERE. + +Oui, elle est belle. + +EMILIE. + +Je m’en vais lui ôter les aîles pour qu’elle ne s’en aille pas, & je la +nourrirai. + +LA MERE. + +Doucement, attendez! Vous a-t-elle mordue? Vous a-t-elle blessée? + +EMILIE. + +Non, Maman. + +LA MERE. + +Et pourquoi donc lui faire du mal? + +EMILIE. + +Mais cela ne lui en fait pas. + +LA MERE. + +Cela lui en fait autant que si l’on vous coupoit un pied ou une main. +Parce que vous ne l’entendez pas crier, vous supposez qu’elle ne souffre +pas, vous vous trompez. C’est une créature tout comme vous, elle souffre +tout comme vous, & il ne vous est pas permis de lui faire du mal. + +EMILIE. + +Mais si elle m’avoit mordue! + +LA MERE. + +Il est permis de se défendre, & si elle vous eût blessée, vous auriez pu +la tuer; mais elle ne vous a rien fait. + +EMILIE. + +Je ne voulois pas la tuer, Maman; je voulois la nourrir, & prendre soin +d’elle. + +LA MERE. + +C’est à-peu-près comme si le premier passant vouloit s’emparer de vous +pour vous élever & vous nourrir. S’il commençoit par vous couper le +pied, de peur que vous ne vous enfuyiez, comment trouveriez-vous cela? + +EMILIE. + +Je n’y consentirois pas. + +LA MERE. + +Mais si vous n’étiez pas la plus forte, il faudroit bien vous y +soumettre. Eh bien voilà comme vous avez fait avec cette mouche; vous +avez été la plus forte, vous l’avez prise, vous alliez sans moi lui +couper les aîles, & vous auriez été toute étonnée demain de la trouver +morte. + +EMILIE. + +J’en aurois été fâchée. + +LA MERE. + +Voyez comme elle souffre. + +EMILIE. + +Mais cela est vrai, elle souffre. + +LA MERE. + +Cette pauvre bête! pensez à la peine que vous auriez, si l’on vous +tenoit comme cela suspendue par un bras. + +EMILIE. + +Cela me feroit mal. + +LA MERE. + +Pouvez-vous n’être pas sensible au plaisir de lui rendre la liberté? +Laissez-la vîte aller retrouver ses camarades, jouissez de ce plaisir... + +EMILIE. + +Je le veux bien, mais... + +LA MERE. + +Souvenez-vous toujours, Emilie, qu’on ne doit se prévaloir de sa force +que pour secourir les plus foibles, & non pour les opprimer. Voilà comme +on se fait aimer, & comme on se procure du bonheur à tous les instants; +c’est en faisant toujours du bien, & jamais du mal volontairement. + +EMILIE. + +Mais moi, je ne veux faire du mal à personne, je m’en vais la laisser +envoler... ah! voyez, Maman, comme elle est bien aise! + +LA MERE. + +Oui. Vous avez le plaisir d’avoir fait du bien; n’êtes-vous pas plus +contente que si cette pauvre bête fût morte par votre faute? + +EMILIE. + +Oui, Maman, j’en aurois été bien fâchée. + +LA MERE. + +Voyez ce que vous deviendriez, si tous ceux qui sont plus forts que +vous, vous faisoient un petit mal? Je suis plus forte que vous, votre +bonne est plus forte que vous. + +EMILIE. + +Mais, vraiment oui, tout le monde est plus fort que moi. + +LA MERE. + +Eh bien, si nous n’aimions pas tous à faire du bien, & si au lieu de +trouver du plaisir à vous garantir du mal, & à protéger votre foiblesse, +nous nous divertissions à vous pincer, à vous tirer les oreilles, à vous +arracher les cheveux, que deviendriez-vous? + +EMILIE. + +Ah, Maman, que je serois malheureuse! + +LA MERE. + +Voyez donc combien il est important de contracter de bonne heure ce +plaisir de faire du bien; car à votre tour, vous serez la plus forte, & +si votre cœur ne répugne pas à faire du mal, tout le monde vous haïra. +Jusqu’à présent vous n’avez guere de supériorité que sur les mouches, +servez-vous-en pour leur faire du bien. + +EMILIE. + +Je n’oublierai pas cela, Maman; je ne sçavois pas qu’une mouche souffrît +comme nous; mais est-ce qu’il y a autant de mal à faire souffrir une +mouche qu’une personne? + +LA MERE. + +Non. Mais il faut s’accoûtumer à respecter la nature jusques dans ses +moindres productions. Une mouche, un hanneton, un chien, un arbre, tout +cela est son ouvrage. + +EMILIE. + +Moi aussi, je suis son ouvrage... + +LA MERE. + +Si vous arrachez une aîle ou une patte à cette mouche, il n’est pas en +votre pouvoir de réparer le mal que vous lui avez fait. Si vous arrachez +l’écorce de cet arbre, il n’est pas en votre pouvoir de l’empêcher de +périr, c’est comme si l’on vous arrachoit la peau. + +EMILIE. + +Cela leur fait donc bien du mal? + +LA MERE. + +Sans doute; vous ne devez donc pas leur nuire sans nécessité & sans +raison; vous ne pouvez même y trouver aucun plaisir. C’est l’ignorance, +c’est l’étourderie de votre âge qui fait faire aux enfants comme vous +tant de mal sans le sçavoir; mais à présent que je vous ai appris ce que +c’est qu’une mouche, un arbre, &c. vous n’aurez plus de pareils torts, +sans quoi vous donneriez une bien mauvaise idée de votre cœur. + +EMILIE. + +Oui, on diroit que je suis cruelle, que je suis méchante, n’est-ce pas, +Maman? + +LA MERE. + +On seroit fondé à avoir de vous l’opinion que l’on conçut de Domitien... + +EMILIE. + +Qu’est-ce que c’est que Domitien? + +LA MERE. + +C’étoit un Empereur Romain qui dans son enfance n’avoit d’autre plaisir +que de tuer des mouches, & de faire du mal à tous les animaux. On +n’avoit jamais pu l’en corriger. + +EMILIE. + +J’aurois bien mauvaise opinion d’un enfant qui ne veut pas se corriger. + +LA MERE. + +Vous avez raison. Aussi Domitien devint toujours plus méchant, & +lorsqu’il fut Empereur, il n’employa son autorité, son pouvoir qu’à +tourmenter les hommes, & à leur faire autant de mal qu’il en avoit fait +aux mouches dans son enfance. Il commit des crimes affreux. Il fut cruel +& atroce. Il finit par être assassiné, & son nom est encore aujourd’hui +en exécration. + +EMILIE. + +Je le crois, il le mérite bien. Maman, je voudrois bien lire son +histoire. + +LA MERE. + +Vous la trouverez dans l’histoire Romaine, nous la lirons ensemble; & je +vous ferai aussi celle de Titus, qui a été le modèle des hommes par sa +vertu & sa bonté. Quand il avoit passé un jour sans faire du bien, il +disoit: _Mes amis, j’ai perdu ma journée!_ + +EMILIE. + +On devoit bien l’aimer! Etoit-ce aussi un Empereur Romain? + +LA MERE. + +Oui, il avoit regné avant Domitien; & vous me direz ce que vous pensez +de l’un & de l’autre. + +EMILIE. + +Oh! je crois que j’aimerois mieux Titus... Ah, Maman, il pleut, vîte, +vîte, allons-nous-en. + +LA MERE. + +Et pourquoi? Il fait très-chaud; il ne tombe que quelques gouttes, la +pluie ne durera pas, nous pouvons rester; nos habits sont de toile & ne +se gâteront pas. + +EMILIE. + +Mais la pluie me tombe sur le nez, je n’aime pas cela. + +LA MERE. + +Comme cela ne peut vous faire de mal, je vous conseille de vous faire à +cette petite contrariété. Voulez-vous passer pour une mijaurée? + +EMILIE. + +Mais non, Maman... puisque vous y restez, j’y resterai bien aussi. +Maman... puis-je faire du bien à quelque chose, moi? + +LA MERE. + +Sûrement. + +EMILIE. + +Et à quoi? Comment? Voulez-vous bien me l’apprendre? + +LA MERE. + +Premierement, vous pouvez faire du bien à votre bonne par votre sagesse, +votre docilité, votre douceur. + +EMILIE. + +Ah, c’est bon! + +LA MERE. + +Quand vous n’êtes pas raisonnable, quand vous avez de l’humeur dans mon +absence, vous l’affligez, vous l’obligez à parler sans cesse, cela la +fatigue & lui fait mal; & c’est une bien mauvaise récompense que vous +lui donnez des soins qu’elle prend de vous. D’ailleurs comme nous avons +le cœur bon & compatissant, c’est un spectacle fâcheux & qui nous +afflige de voir une petite fille qui se tourmente, & qu’on est obligé de +punir pendant qu’on desireroit pouvoir lui rendre la vie douce & +heureuse. + +EMILIE. + +Mais si ma bonne vouloit me laisser faire tout à ma fantaisie, elle ne +se tourmenteroit pas. Qu’est-ce qui en arriveroit? + +LA MERE. + +Il en arriveroit qu’elle manqueroit à son devoir, qu’elle perdroit ma +confiance, & qu’elle seroit mécontente d’elle-même, parce qu’elle auroit +à se reprocher tout le mal qui vous arriveroit. + +EMILIE. + +Est-ce qu’il m’arriveroit du mal? + +LA MERE. + +Pouvez-vous en douter? Toutes les fois que vous vous promenez dans le +jardin, par exemple, si on vous laissoit faire, vous mangeriez tout le +fruit ou meur ou verd que vous trouveriez à votre portée, & vous vous +rendriez malade, peut-être même à en mourir. + +EMILIE. + +Oh! oui, j’entens cela, je sçais bien que si on ne m’empêchoit pas de +manger du fruit entre mes repas, cela me feroit mal. + +LA MERE. + +Mais vous ne le sçavez que parce qu’on vous en a avertie, & comme cela +ne vous a pas suffi, on vous en a empêché. Je vous ai donné une +gouvernante pour suppléer à la raison & à l’expérience qui vous +manquent. + +EMILIE. + +Vous êtes bien bonne, Maman. Tenez; vous aviez raison, voilà déja la +pluie passée... Mais tout ce qu’on m’apprend, Maman, c’est pourtant +parce que vous le voulez, & si vous me laissiez faire quand je ne veux +pas étudier, alors je ne serois pas tourmentée? + +LA MERE. + +Non; mais je le serois moi, parce que j’aurois manqué à mon devoir & je +serois malheureuse. + +EMILIE. + +Est-ce que vous avez aussi des devoirs, Maman? + +LA MERE. + +Sans doute, il est de mon devoir de vous corriger de vos défauts, de +vous en montrer les inconvénients, de vous punir quand vous faites mal; +sans quoi lorsque vous serez grande, vous auriez à me dire: Maman, j’ai +des défauts qui rendent les autres & moi-même malheureux, il est trop +tard à présent pour me corriger; vous m’avez gâtée en me laissant faire +à ma fantaisie, c’est votre faute si je suis si méchante; votre +complaisance m’est bien nuisible, & je finirois ma vie avec le regret +d’avoir fait un mal que je ne pourrois pas réparer. Ainsi voilà encore +un bien qu’il est en votre pouvoir de faire, c’est de profiter de mes +avis, pour me préparer une vieillesse paisible & heureuse. J’emporterai +au tombeau la satisfaction de n’avoir pas donné des soins à une ingrate, +& je me glorifierai de toutes les vertus que vous vous efforcerez +d’acquerir. + +EMILIE. + +Ah, Maman... que je vous embrasse!... comme je veux être sage, comme je +veux vous aimer! Maman, dites-moi; dites-moi, je vous prie, toutes les +façons dont je puis faire du bien? + +LA MERE. + +Vous pouvez secourir les pauvres. + +EMILIE. + +Comment, je n’ai pas d’argent. + +LA MERE. + +Je ne vous en refuse pas pour cet usage; mais il y a plus d’une maniere +de les secourir; en vous montrant sensible à leurs peines, & les +consolant quand ils souffrent; en leur parlant honnêtement, lorsque vous +êtes forcée de refuser l’aumône qu’ils vous demandent; en leur montrant +le regret de ne pouvoir les satisfaire. + +EMILIE. + +Mais cela ne leur donne rien. + +LA MERE. + +Il est vrai; mais si vous ajoûtez un refus dur & brusque à leur malheur, +vous l’augmentez. Il est déja assez humiliant pour eux de tendre la main +pour demander, sans augmenter leur honte par votre dureté! Il n’y a que +ceux qui demandent sans besoin, sans nécessité, qui ne méritent point de +ménagement. + +EMILIE. + +Pourquoi, Maman? + +LA MERE. + +Parce que c’est la paresse ou la bassesse de leur ame qui les y engage, +& alors on ne doit ni leur donner, ni avoir d’égards pour eux, parce +qu’il ne faut pas encourager les vices. + +EMILIE. + +Ceux qui ne sont pas des pauvres & qui demandent autre chose que de +l’argent, ont-ils tort? Moi, par exemple, Maman, est-ce que je fais mal +de vous demander quelque chose? + +LA MERE. + +Non, on peut demander à son pere & à sa mere tout ce dont on a besoin; +on le doit même; mais on ne doit rien demander ni recevoir d’aucun +autre. Les personnes bien nées y attachent tant de honte, qu’elles +aimeroient mieux se passer de tout, que de le demander à d’autres qu’à +leurs pere & mere. + +EMILIE. + +Mais je ne comprens pas cela! + +LA MERE. + +Etes-vous en état de rendre les présents qu’on pourroit vous faire? d’en +faire aux autres de même valeur? + +EMILIE. + +Non, puisque je n’ai rien. + +LA MERE. + +Vous ne devez donc pas en recevoir, parce que vous contractez une +obligation que vous que pouvez pas acquitter. + +EMILIE. + +Mais si j’avois de l’argent? + +LA MERE. + +Il seroit bien plus court d’acheter vous-même ce que vous desireriez, +que d’en avoir l’obligation à d’autres. + +EMILIE. + +Et pourquoi? Est-ce une honte de demander ce qu’on a envie d’avoir? + +LA MERE. + +C’est que vous vous mettez dans le même rang, & au même degré +d’humiliation que ces pauvres qui demandent sans nécessité. Croyez-vous +qu’il soit bien flateur d’inspirer le sentiment de la pitié? + +EMILIE. + +Non. + +LA MERE. + +Ceux qui demandent par nécessité font pitié; ceux qui demandent sans +nécessité inspirent le mépris. + +EMILIE. + +Je suis bien aise de sçavoir cela. + +LA MERE. + +Rentrons, Emilie, il se fait tard. Nous allons à présent faire du bien à +toutes ces pauvres plantes qui souffrent de la sécheresse. Il faut les +arroser. + +EMILIE. + +Est-ce que les plantes souffrent? + +LA MERE. + +Certainement. Voyez comme elles sont flétries & desséchées par l’ardeur +du Soleil! Elles ont soif. Elles sont aussi une production de la nature. +J’aime à leur faire du bien. + +EMILIE. + +Et les plantes sont-elles aussi un animal? + +LA MERE. + +Non; on les appelle _végétaux_. + +EMILIE. + +Qu’est-ce que cela veut dire, Maman? + +LA MERE. + +Ce que c’est? Tenez, je m’en vais vous l’apprendre. Allez là-bas, +cueillez cette tige d’épinard que vous voyez plus haute que les autres. +Apportez-la-moi. + +EMILIE. + +Elle est toute pleine de petits grains. + +LA MERE. + +On recueille tous ces petits grains que l’on appelle _graine_ ou +_semence_, on les fait sécher au Soleil pour en ôter toute l’humidité; +ensuite on la met dans la terre, & cela s’appelle _semer la graine_. +Quand elle y a été quelque temps, elle pousse une herbe semblable à +celle-cy. Tout ce qui se met en terre en graine, ou pepin, ou noyau, & +qui pousse au bout d’un temps plus ou moins long des racines, des +feuilles, des fleurs, des fruits, des épis, des tiges, &c., s’appelle +_végétal_. + +EMILIE. + +Un arbre est-ce... quoi! Maman, qu’est-ce que c’est? + +LA MERE. + +C’est un végétal. + +EMILIE. + +Mais un arbre n’a pas de graine. + +LA MERE. + +Pardonnez-moi, je vous la ferai voir. Mais allez vous deshabiller, & +vous viendrez m’aider à arroser ces plates-bandes. + + + + +QUATRIEME CONVERSATION. + + +LA MERE. + +Qu’avez-vous, Emilie, vous êtes triste? + +EMILIE. + +Oui, Maman. + +LA MERE. + +Est-ce que vous n’êtes pas bien aise de me revoir? + +EMILIE. + +Pardonnez-moi; mais... + +LA MERE. + +Eh bien? + +EMILIE. + +Maman, je ne mérite pas que vous ayez la bonté de causer avec moi +aujourd’hui. + +LA MERE. + +Pourquoi cela, ma fille? + +EMILIE. + +C’est que pendant tout le temps que vous avez été absente... Tenez, +Maman, permettez-moi de ne pas vous le dire. Je suis si humiliée de ce +que j’ai fait, que je n’ai pas le courage de l’avouer. + +LA MERE. + +Dès que vous sentez votre faute & que vous en êtes affligée, j’espere +que vous vous corrigerez & que cela ne vous arrivera plus. + +EMILIE. + +Oh, je vous le promets bien, Maman! J’ai prié ma bonne de me le +rappeller si je l’oubliois, afin de me mieux conduire; car je suis trop +mal à mon aise. + +LA MERE. + +Vous avez raison; c’est là le vrai secret pour vous corriger. Il n’y a +que les méchants qui ne se souviennent pas du mal qu’ils ont fait. Quand +les honnêtes gens ont eu un tort, ils se le rappellent toujours, afin de +n’y plus retomber. Mais dites-moi donc la faute que vous avez faite. +Vous sçavez que vous ne devez me rien taire, & qu’autant il est +important pour votre réputation de cacher vos défauts aux autres, autant +il est nécessaire de me les avouer. + +EMILIE. + +Je dois vous obéir, Maman, & je vais vous dire tout. Eh bien, Maman, je +n’ai rien fait, mais rien du tout, du tout, de ce que vous m’aviez +ordonné: j’ai toujours joué, toujours baguenaudé, & je n’ai pas étudié. + +LA MERE. + +Est-ce que votre bonne ne vous a pas engagée à travailler? + +EMILIE. + +Pardonnez-moi, Maman, ma pauvre bonne s’est donné bien de la peine pour +m’y engager; mais je ne sçais où j’avois l’esprit, je ne l’ai pas +écoutée, & c’est ce qui me fait le plus de peine; car c’est bien mal. + +LA MERE. + +Vous avez raison; mais j’espere au moins que vous n’avez pas mal reçu +ses avis. + +EMILIE. + +Oh non, Maman, je sçais bien que ce seroit vous manquer de respect, +puisque c’est par votre ordre qu’elle me parle. + +LA MERE. + +Eh bien! qu’est-ce qu’il faut faire à présent; car vous sçavez bien +qu’il ne suffit pas d’être fâchée d’une faute commise, il faut la +réparer. + +EMILIE. + +Cela est vrai, Maman; mais comment faire? Je ferai tout de suite la +pénitence que vous voudrez. + +LA MERE. + +Ce n’est pas par une pénitence que l’on répare le temps perdu. Puisque +vous avez employé à jouer le temps destiné à l’étude, ne trouvez-vous +pas juste d’employer à l’étude le temps où vous jouez ordinairement? + +EMILIE. + +Oui, Maman. + +LA MERE. + +Il faut donc vous mettre à lire avec bien de l’attention. Vous allez +lire tout haut auprès de moi, & les mots que vous n’entendrez pas, vous +m’en demanderez l’explication. + +EMILIE. + +Maman, je m’en vais sonner pour que ma bonne apporte mon Livre. + +LA MERE. + +Non, cela ne vaut pas la peine de la déranger. Prenez un Livre sur ces +tablettes; celui que voilà au coin sur la seconde planche d’en bas. + +EMILIE. + +Celui-là, Maman? + +LA MERE. + +Oui, apportez-le-moi. + +EMILIE. + +Maman, ce sont des contes moraux. + +LA MERE. + +Tant mieux, cela m’amusera. + +EMILIE. + +Lequel lirai-je? + +LA MERE. + +Le premier. + +EMILIE. + +Ah!... Maman... + +LA MERE. + +Eh bien, quoi? + +EMILIE. + +C’est la... lisons le second, Maman! + +LA MERE. + +Non, pourquoi? + +EMILIE. + +Maman, c’est la mauvaise fille. + +LA MERE. + +Eh bien, nous verrons si elle ressemble à quelqu’un de notre +connoissance. + +EMILIE. + +Lirai-je tout haut? + +LA MERE. + +Sans doute, & prononcez bien. + +EMILIE _lit_. + +«Dans une Ville de Province, presqu’aussi riche & aussi peuplée que +Paris, un homme de qualité retiré du service vivoit avec sa femme. Ils +tenoient un état considérable dans cette Ville & dans leur Terre qui en +étoit peu éloignée. Ces deux époux s’aimoient tendrement, & adoroient +tous deux une petite fille de sept ans, qui étoit le seul enfant qui +leur restât de trois qu’ils avoient eus. Ils donnoient tous leurs soins +à son éducation; mais comme l’enfant n’y répondoit pas, ils prirent tous +deux le parti de se retirer entierement dans leur Terre, ils quitterent +la Ville pour n’être point distraits des soins que demandoit une +éducation aussi difficile. Leurs amis blâmerent cette résolution; mais +la crainte de faire tort à la réputation de leur enfant, en dévoilant +aux autres ses mauvaises dispositions, leur fit cacher les vrais motifs +de leur retraite. Chacun raisonnoit diversement sur cet événement. Il y +a toute apparence, disoit l’un, que leurs affaires sont dérangées, & il +falloit bien que cela arrivât. Ils font une dépense excessive! une table +ouverte! leur bourse au service de tout le monde! C’est fort bien fait +d’être généreux, mais il faut pourtant compter avec soi-même, sans quoi +vous voyez ce qui en arrive. Mais non, répondoit un autre, ils payent +bien exactement; leurs affaires sont en ordre, mais je croirois plutôt +que le Comte d’Orville est jaloux de sa femme.--Bon, jaloux? Elle est si +raisonnable, c’est la sagesse même...» Maman, qu’est-ce que c’est que +d’être jaloux? + +LA MERE. + +Ma fille, c’est avoir la peur de n’être pas préféré aux autres. + +EMILIE. + +Est-ce joli d’être jaloux? + +LA MERE. + +Non, cela fait bien du mal. + +EMILIE. + +Oh! je ne veux pas être jaloux... + +LA MERE. + +Il faut dire jalouse. + +EMILIE. + +Mais il y a jaloux dans le Livre. + +LA MERE. + +C’est qu’on attribue ce défaut à un homme. Continuez de lire. + +EMILIE _continue_. + +«C’est la sagesse même. J’en conviens, reprenoit un autre; mais il faut +un motif pour prendre un parti aussi violent, & ils n’en donnent point; +ils ont même annoncé qu’ils ne recevroient personne, excepté quelques +amis très-intimes, & tout cela ne se fait pas sans raison. Mais, +Messieurs, disoit le plus raisonnable de tous, pourquoi se presser de +juger, pourquoi vouloir pénétrer dans les affaires des autres? Et si +c’étoit pour veiller de plus près à l’éducation de leur fille, que le +Comte & la Comtesse d’Orville renoncent au grand monde, qu’en +diriez-vous?--Bon, quelle apparence! si c’étoit-là leur motif, ils le +diroient; mais quitter tous les agréments de la vie pour une petite +fille de sept ans! quelle extravagance! On donne à cela de la soupe, des +maîtres, le fouet quand cela s’avise de raisonner, une poupée pour +qu’elle vous laisse en repos: voilà à quoi pere & mere sont obligés. +Quand ils font davantage, ils ont bien de la bonté. D’autant que j’ai +sçu par un Valet qui a servi dans la maison, que cette petite fille est +entêtée & maussade, ainsi elle ne vaut pas la peine que ses parents s’en +occupent tant...» Ce Laquais-là étoit bien bavard. + +LA MERE. + +Ils le sont tous. + +EMILIE. + +A la place de M. le Comte d’Orville, je l’aurois bien fait taire. + +LA MERE. + +Comment auriez-vous fait, & de quel droit empêcher un homme de dire ce +qu’il a vu? + +EMILIE. + +Mais il ne faut dire du mal de personne. + +LA MERE. + +Cela est vrai; mais on ne peut pas toujours empêcher les autres de +parler. Ne seroit-il pas plus court de se bien conduire, afin que ceux +qui ne peuvent pas s’empêcher de parler, n’ayent que du bien à dire. +Quand on se conduit mal, on s’expose à la médisance. + +EMILIE. + +Quoi? quand j’ai fait une faute, tous vos domestiques vont le dire, +Maman? + +LA MERE. + +Mais quand vous faites bien, vous ne craignez pas les bavards. Il faut +donc faire toujours le mieux possible, pour n’avoir pas l’inquiétude de +ce qu’on dit de vous. + +EMILIE. + +Je vais continuer, Maman. (_Elle lit._) «Monsieur & Madame d’Orville +n’ignorerent pas tout ce que l’on disoit d’eux; mais contents +d’eux-mêmes, & dans l’espérance de former au bien leur fille, ils +partirent, résolus de ne revenir que quand ils pourroient la montrer +dans le monde sans inconvénient pour elle. Pour mieux exciter son +émulation, ils emmenerent avec eux une de leurs petites niéces +à-peu-près de l’âge de leur fille, qu’on appelloit _Pauline de +Perseuil_. Madame d’Orville prit une pauvre fille de condition dont elle +connoissoit le caractére & les mœurs; elle lui assura un sort, & en fit +la gouvernante de sa fille & de sa niéce.» Qu’est-ce que c’est que les +mœurs, Maman? + +LA MERE. + +C’est un mot qui exprime tout seul le résultat de toute la conduite +d’une personne. On dit les bonnes mœurs, les mauvaises mœurs, les mœurs +douces, &c... + +EMILIE _lit_. + +«Mademoiselle d’Orville étoit paresseuse, volontaire, entêtée, n’avoit +aucun sentiment de tendresse pour ses parents, & n’étoit occupée toute +la journée que de ses joujoux & de sa parure. Dès qu’on vouloit +l’appliquer à l’étude ou causer avec elle, pour lui apprendre ses +devoirs, l’humeur s’en mêloit; elle pleuroit, elle crioit, & il n’y +avoit point de jour où elle ne subît deux ou trois punitions +humiliantes. Pauline au contraire étoit douce, polie avec tout le monde; +elle ne recevoit pas un avis sans en être reconnoissante, & sans +remercier la personne qui le lui avoit donné. Elle faisoit des progrès +dans tout ce qu’on lui apprenoit; enfin, elle étoit aimée & chérie de +tout le monde, comme la petite d’Orville en étoit détestée. Celle-cy +étoit jalouse de la préférence qu’on donnoit à Pauline, & elle n’avoit +pas l’esprit de voir qu’il ne tenoit qu’à elle de se faire aimer de même +en corrigeant ses défauts & son humeur; mais elle aimoit mieux s’en +prendre aux autres de ses torts que de se rendre justice. Son pere & sa +mere lui disoient sans cesse: Ma fille, vous serez toute votre vie +malheureuse. D’autres parents, moins bons que nous, vous auroient déja +abandonnée; il ne tient qu’à vous de jouir du sort de votre cousine. +Voyez comme elle est heureuse! C’est qu’elle est sage & qu’elle suit nos +avis. Mademoiselle d’Orville écoutoit à peine ce qu’on lui disoit, & +retournoit à l’étude ou au jeu sans être corrigée. Elle passa ainsi +quatre ou cinq ans toujours dans les pleurs, dans l’humeur & en +pénitence. Ses parents la voyant incorrigible, userent avec elle de la +plus grande rigueur, & Mademoiselle d’Orville devint si malheureuse, +qu’elle commença à faire des réflexions. Sa cousine avoit acquis toutes +sortes de talents. Elle avoit beaucoup lu, beaucoup appris; elle +commençoit à jouir du fruit de la peine qu’elle s’étoit donnée, elle +comprenoit à merveille toutes les conversations qu’elle entendoit, +lorsqu’elle étoit en compagnie, & lorsqu’elle se trouvoit seule, elle ne +s’ennuyoit jamais, parce qu’elle s’occupoit de ses talents. La musique, +le dessein, l’ouvrage; elle passoit d’une occupation à une autre; & +n’étant jamais desœuvrée, elle n’avoit jamais d’humeur. + +«Un jour que Monsieur & Madame d’Orville se promenoient dans leur jardin +avec leur fille & leur niéce, il arriva que la petite d’Orville répondit +une impertinence à sa cousine. Le pere & la mere, après l’avoir obligée +à demander excuse à Pauline, l’envoyerent dans sa chambre. Il falloit +passer par le salon pour y aller. Un homme & deux femmes qui achevoient +une partie de jeu y étoient restés. La petite d’Orville qui le sçavoit +n’osa jamais passer devant eux; elle s’assit en dehors sur les marches +du perron, & ne remuoit pas de peur d’être apperçue. En effet, ceux qui +étoient dans le salon ne la soupçonnoient pas d’être si près. Ils +parloient d’elle. Quelle différence, disoit une de ces Dames, de Pauline +à la petite d’Orville. Pauline est douce, sensible, prévenante, remplie +de talents; elle est d’un caractére charmant: la petite d’Orville est +maussade, méchante; elle est insensible, paresseuse, ignorante; elle +n’aime personne, & personne ne l’aime, ni ne l’aimera jamais. J’ai vingt +fois conseillé à son pere de la mettre dans un Couvent pour toute sa +vie. Qu’est-ce qu’on peut faire d’un si mauvais sujet dans le +monde?--Pour moi, disoit l’autre Dame, elle me fait tant de mal à voir, +que quand elle paroît je tourne la tête de l’autre côté. Ah, la vilaine +petite fille! Est-il possible que cette enfant ne soit pas touchée du +chagrin qu’elle donne tous les jours à son pere & à sa mere? J’ai vu +Madame d’Orville pleurer de douleur de l’entêtement & du mauvais +caractére de sa fille. Vous avez bien quelques reproches à vous faire, +Monsieur le Baron, disoit-elle à l’homme qui jouoit avec elle; il y a de +l’inhumanité à vous de jouer, de causer avec elle, comme si elle le +méritoit. La petite d’Orville n’a pas l’esprit de voir que vous vous +moquez d’elle, que vous vous amusez de ses ridicules & de ses défauts, & +que vous vous embarrassez fort peu de ce qu’elle deviendra. Ma foi, +Madame, reprit le Baron, ce n’est ni ma fille, ni ma niéce; Dieu me +préserve d’avoir jamais une femme comme elle, mais elle ne mérite nul +égard; ainsi je m’en amuse. Si je croyois qu’il y eût la moindre +ressource dans son caractére, je ne la traiterois pas comme une +marionnette...» Ah! ah! cela est bon à sçavoir. Je connois quelqu’un qui +cause, & qui rit toujours, toujours avec moi, que je sois sage ou non, +apparemment qu’il me regarde aussi comme une marionnette. + +LA MERE. + +Cela pourroit bien être, jugez-en vous-même. + +EMILIE. + +Oh! j’en suis persuadée; mais voyons la suite, Maman, cela est fort +interessant! (_Elle lit._) «Une marionnette... Cette conversation frapa +Mademoiselle d’Orville, & lui ouvrit les yeux sur sa conduite. Elle +avoit alors douze ans; elle sentit qu’il étoit plus que temps de se +corriger. Elle entra dans le salon fondant en larmes. Elle se jetta aux +pieds de ces Dames. Oui, Mesdames, dit-elle, je mérite tout ce que vous +avez dit; mais je vous demande grace, je veux absolument me corriger. Je +veux qu’on dise à l’avenir autant de bien de moi que de ma cousine. Ne +m’abandonnez pas! Aidez-moi, je vous en conjure, à me faire pardonner de +papa & de maman que j’ai rendu malade! Oh, que je suis malheureuse! Que +je suis indigne de ses bontés! Jamais, jamais je ne pourrai réparer mes +torts, Mesdames, je n’ose paroître... Elle avoit le visage contre terre, +elle sanglottoit, mais ses pleurs ne couloient plus, comme auparavant, +par dépit & par humeur; son cœur étoit vraiment touché & ses larmes +étoient celles du repentir. Les Dames étonnées de ce changement, mais +touchées de l’aveu qu’elle faisoit elle-même de ses fautes, (car c’étoit +la premiere fois qu’elle avouoit ses torts,) commencerent à en prendre +meilleure opinion, elles la releverent. Une d’elles lui dit: +Mademoiselle, si vous êtes vraiment touchée, si vous sentez vos torts +comme je l’espere pour vous, vous pourrez vous corriger & devenir aussi +aimable que votre cousine, mais vous avez bien du chemin à faire. +J’avoue que je ne répondrois pas de vous, & si j’étois votre mere, je +voudrois voir avant de vous pardonner, si ces bonnes résolutions +dureroient...» Maman! + +LA MERE. + +Quoi? + +EMILIE. + +Cette Dame est bien dure; je crois que ses enfants sont bien malheureux. + +LA MERE. + +Elle n’en avoit pas. + +EMILIE. + +Ah! tant mieux!... Oh, je crois moi, que Mademoiselle d’Orville se +corrigera. Voyons! (_Elle lit._) «Mademoiselle d’Orville lui dit: +Madame, je ne demande pas que mon papa & maman me traitent comme ma +cousine; mais seulement qu’ils me permettent de me jetter à leurs pieds, +qu’ils m’aident, & vous aussi, Mesdames, à réparer mes torts. Et vous, +Monsieur, dit-elle au Baron, vous verrez que je ne suis pas une +marionnette: & que je mérite autant d’égards que ma cousine. +Mademoiselle, lui répondit le Baron, comme vous ne vous respectiez pas +vous-même, il me semble que les autres pouvoient s’en dispenser aussi. +Je mérite toutes ces humiliations, reprit Mademoiselle d’Orville; mais +patience. L’autre Dame, qui n’avoit pas encore parlé, dit tout bas à son +amie: Si vous aviez eu des enfants, vous ne seriez pas si sévere avec +celle-cy, & vous l’aideriez à se maintenir dans ses bonnes résolutions. +Un repentir sincere mérite d’être encouragé...» Ah, la bonne Dame je +l’aime!... Où est-ce que j’en suis? Ah!... + +«Un repentir sincere mérite d’être encouragé. Elle prit Mademoiselle +d’Orville par la main. Venez, ma chere petite, lui dit-elle, voilà le +premier moment où je me suis interessée à vous. Je vais vous mener à +votre maman. La petite d’Orville se jetta dans ses bras: Madame, lui +dit-elle, que je vous ai d’obligations! je vous assure que vous ne vous +en repentirez pas. + +«Mademoiselle d’Orville n’avoit plus cette contenance insolente qui +révoltoit tout le monde contre elle. Elle n’osoit approcher de son pere +& de sa mere. Elle trembloit, non pas comme auparavant de la peur de la +punition, mais de la honte que lui inspiroient ses torts. Ils la +reçurent avec indulgence; elle en fut pénétrée de reconnoissance. Sa +mere la serra tendrement dans ses bras, & lui disoit: Ah, mon enfant, je +t’en conjure, ne te rens pas malheureuse! que tes résolutions soient +durables, & n’aies point à te reprocher la mort de ta mere! Ta conduite +a détruit ma santé! Que deviendrois-tu, si tu me perdois par ta faute? +Tu serois un objet d’horreur! Personne ne voudroit te voir! Tout le +monde te fuiroit & tu te fuirois toi-même, mais tes remors te suivroient +par-tout! La petite d’Orville fondoit en larmes, sanglotoit & serroit sa +maman en criant: Maman! Maman! Ayez pitié de moi, ayez pitié de moi! je +veux tout réparer! + +«En effet, de ce moment elle s’appliqua à vaincre son caractére. Elle +eut plus de peine qu’une autre, mais elle y parvint. Elle étudioit jour +& nuit, & en deux ans de temps elle eut une legére teinture de tout ce +que sa cousine sçavoit à fonds, car le temps perdu ne peut se réparer +entierement; mais on lui sçut gré des efforts qu’elle faisoit, & +sur-tout d’avoir réprimé son caractére. On commença à lui marquer de +l’estime & des égards. Le Baron ne la traita plus en enfant; il ne +cherchoit plus à polissonner avec elle. Il lui parloit avec le respect & +la décence que les hommes observent & doivent aux Demoiselles, & +auxquels ils ne manquent jamais sans qu’il y ait de leur faute. Monsieur +& Madame d’Orville pressés d’effacer la mauvaise réputation que malgré +leurs précautions leur fille s’étoit faite, quitterent le séjour de leur +Terre. Ils revinrent en Ville, & bientôt tout le monde s’empressa de +donner à Mademoiselle d’Orville les éloges qu’elle méritoit. On va +incessamment la marier, & l’on ne doute pas qu’elle ne fasse un +établissement avantageux. Pauline s’est mariée l’année derniere. Elle a +sur sa cousine la supériorité des talents & de la science, parce qu’elle +n’a pas, comme elle, perdu cinq années de temps qui sont bien +précieuses, & dont Mademoiselle d’Orville n’a connu le prix que quand il +n’en étoit plus temps.» Voilà tout, Maman. Je n’avois jamais lu cette +histoire toute entiere. + +LA MERE. + +Eh bien, qu’en dites-vous? + +EMILIE. + +Je dis qu’il ne faut pas perdre son temps comme Mademoiselle d’Orville. + +LA MERE. + +Vous voyez donc que vous avez eu tort de perdre votre matinée, car elle +est passée, de même que tous les jours où vous avez mal fait vos +devoirs. Est-il en votre pouvoir de faire revenir tous ces jours-là? + +EMILIE. + +Mon Dieu non, Maman, mais je ferai bien à l’avenir? + +LA MERE. + +Mais ce qui est passé est passé. Mettez-vous à votre table, & écrivez +jusqu’au dîner. + +EMILIE. + +Maman, je voudrois vous demander quelque chose sur ce que j’ai lu. + +LA MERE. + +Cette après-dînée nous en causerons en nous promenant si vous êtes +raisonnable. + +EMILIE. + +Mais s’il vous vient du monde?... Maman, j’ai envie de faire lire cette +histoire à une certaine personne... à un Monsieur, qui m’apporte +toujours des oranges de la part de M. Arlequin; vous sçavez bien? + +LA MERE. + +Oui, je sçais bien; mais je ne crois pas que cela soit nécessaire. + +EMILIE. + +Pourquoi, Maman? + +LA MERE. + +Nous dirons cela tantôt. Vous n’avez que le temps d’écrire avant le +dîner, ne le perdez pas! + + + + +CINQUIEME CONVERSATION. + + +EMILIE. + +Maman, Maman, embrassez-moi! + +LA MERE. + +Très-volontiers. Vous me direz, sans doute, pourquoi. + +EMILIE. + +Oui, Maman; c’est que je le mérite bien. C’est que je suis bien sçavante +à présent, je sçais trois choses de plus. + +LA MERE. + +Trois choses, mais vraiment c’est beaucoup de choses. Sont-elles belles? +Sont-elles utiles? + +EMILIE. + +Vous allez voir, Maman, c’est que je sçais qu’il y a quatre Eléments, le +feu, l’eau, la terre & l’air. + +LA MERE. + +Bon! + +EMILIE. + +Oui, Maman, c’est très-vrai. Et puis élément veut dire principe qui fait +agir. Vous voyez que je l’ai bien retenu. Mais ce n’est pas tout. + +LA MERE. + +Eh bien? + +EMILIE. + +Tenez, Maman, écoutez. Il y a trois choses encore qu’on appelle les +trois regnes; le regne végétal, que vous avez eu la bonté de m’expliquer +l’autre jour; ce sont les fruits, les arbres, tout ce qui se seme ou se +plante; vous sçavez bien? Et puis le regne minéral, qui sont les +pierres, l’or, l’argent, le fer, qu’on appelle _mines_, & qui se forment +au fond de la terre; & puis le regne animal, qui sont tous les animaux, +les bêtes, les poissons, les oiseaux & les hommes, & voilà de quoi tout +le monde est composé. + +LA MERE. + +Et c’est pour tout cela qu’il a fallu vous embrasser? + +EMILIE. + +Oui sûrement, ma chere maman, est-ce que vous n’êtes pas bien aise, bien +contente de moi? Je sçais tout ce qu’il y a dans le monde à présent. + +LA MERE. + +Vous croyez cela? + +EMILIE. + +Mais, oui, Maman; est-ce qu’il y a encore autre chose? + +LA MERE. + +Et à qui avez-vous l’obligation de cette belle science? + +EMILIE. + +Maman, j’aurai l’honneur de vous le dire. Mais dites-moi donc, ma chere +Maman, si vous n’êtes pas bien contente de moi? + +LA MERE. + +Je le suis de votre émulation & du plaisir que vous avez en croyant m’en +avoir fait. Je vous en sçais très-bon gré, je vous en remercie même, +parce que cela me prouve que vous cherchez à me plaire. Mais, ma chere +Enfant, si vous voulez me faire un bien plus grand plaisir encore, il +faut oublier tout cela. + +EMILIE. + +Pourquoi donc, Maman? + +LA MERE. + +C’est que vous ne comprenez pas un mot de ce que vous croyez si bien +sçavoir, & que rien n’est si dangereux à votre âge que de parler de +choses qu’on n’entend pas; il en arrive toutes sortes d’inconvénients. + +EMILIE. + +Mais pardonnez-moi, Maman, j’entens très-bien tout ce que j’ai appris. + +LA MERE. + +C’est ce que nous allons voir. Reprenons un peu ce que vous avez dit. +Sçavez-vous qu’il y a de quoi causer huit jours, avant de comprendre un +seul des grands mots dont vous m’avez fait une si belle litanie. + +EMILIE. + +Ah! tant mieux. Maman, j’aime tant à causer avec vous; & puis il pleut +depuis ce matin; j’espere qu’il ne viendra personne, nous aurons bien du +temps. + +LA MERE. + +Profitons-en. Eh bien, vous dites donc qu’il y a quatre Eléments. + +EMILIE. + +Oui, Maman, le feu, l’air, l... + +LA MERE. + +Oh! doucement, je ne vais pas si vîte, moi, je dis comme Monsieur +Gobemouche, entendons-nous. + +EMILIE _rit de tout son cœur_. + +Monsieur Gobemouche... c’est un drolle de nom. Qu’est-ce que c’est que +Monsieur Gobemouche? + +LA MERE. + +C’est un original qui n’a que faire à notre conversation, nous en +parlerons une autre fois. Nous disions qu’il y a quatre Eléments, & n’y +en a-t-il que quatre. + +EMILIE. + +Je ne sçais pas, on ne m’en a montré que quatre. + +LA MERE. + +Et qu’est-ce qu’ils font ces quatre Eléments que vous connoissez? + +EMILIE. + +Ah! j’avois oublié... ils font aller le monde. + +LA MERE. + +Mais qu’est-ce que c’est que le monde? + +EMILIE. + +Mais, Maman, c’est tout cela; c’est Paris, c’est le bois de Boulogne, +c’est Saint Cloud... Voilà tout. + +LA MERE. + +Voilà tout ce que vous en connoissez. Eh bien, vos quatre Eléments font +donc aller Saint Cloud & le bois de Boulogne? Mais comment cela? + +EMILIE. + +Ah! je ne sçais pas. + +LA MERE. + +Bon, voilà déja votre science en défaut! Tâchons de nous remettre un peu +sur la voie. Voyons qu’est-ce qu’il y a dans le monde que vous +connoissez? De quoi est-il composé? qu’est-ce que vous y voyez? + +EMILIE. + +Des champs, des maisons, des rivieres, des hommes, des animaux; est-ce +cela, Maman, qui est le monde? + +LA MERE. + +Oui, il y a de tout cela dans le monde. Mais le ciel, les astres & +beaucoup d’autres choses dont je ne vous parlerai pas encore en font +aussi partie. Revenons à nos moutons. Vous m’avez parlé de rivieres. +Qu’est-ce que c’est que des rivieres? + +EMILIE. + +C’est de l’eau. + +LA MERE. + +Mais voilà de l’eau dans cette caraffe; est-ce que c’est une riviere? + +EMILIE. + +Non, Maman; mais une riviere, c’est pourtant de l’eau. + +LA MERE. + +Cela est vrai, il y a de l’eau dans une riviere; mais pour que cette eau +forme une riviere qu’est-ce qu’il faut? + +EMILIE. + +Ah! je le sçais, je m’en souviens, ma bonne me l’a dit. D’abord elle +sort de terre, elle forme un petit ruisseau, & puis ce petit ruisseau +augmente, augmente, & puis quand il est bien grand, on l’appelle +riviere. N’est-ce pas cela, Maman? + +LA MERE. + +A la bonne heure. Une riviere est donc composée d’une grande quantité +d’eau qui suit son cours... + +EMILIE. + +Qu’est-ce que cela veut dire qui suit son cours? + +LA MERE. + +Cela veut dire qu’elle ne se perd pas dans la terre depuis l’endroit où +elle en est sortie, jusqu’à ce qu’elle trouve une autre riviere où elle +retombe, & où elle se perd. + +EMILIE. + +Ah! ah! & la Seine, où est-ce qu’elle se perd? + +LA MERE. + +La Seine va tomber dans la mer, & à cause de cela on l’appelle un +fleuve. Voilà la différence des fleuves aux rivieres. Les fleuves +retombent dans la mer, & les rivieres retombent dans d’autres rivieres. + +EMILIE. + +Mais on dit pourtant la riviere de Seine. + +LA MERE. + +Cela est vrai, mais c’est un fleuve. Ah çà, il y a une heure que nous +parlons & d’eau & de riviere, & il n’est pas bien sûr encore que nous +nous entendions. Qu’est-ce que c’est que de l’eau? + +EMILIE. + +C’est ce qui sert à boire, à faire du thé. + +LA MERE. + +Vous me dites là son usage, mais vous ne me dites pas ce que c’est. + +EMILIE. + +Maman, je ne le sçais pas; je vous prie de vouloir bien me le dire. + +LA MERE. + +Ah! je sçavois bien que votre science étoit une science de perroquet, +dès qu’on vous change la demande, vous n’y êtes plus, & c’est une preuve +que vous n’attachez nulle idée à ce que vous dites. L’eau est un des +quatre Eléments de la nature. + +EMILIE. + +Ah! cela est vrai. + +LA MERE. + +Mais ces quatre Eléments, qui font aller le monde, à ce que vous dites, +comment s’y prennent-ils pour le faire aller? + +EMILIE. + +Ah, Maman, cela n’y étoit pas! + +LA MERE. + +Comment cela n’y étoit pas? où cela n’étoit-il pas? + +EMILIE. + +Dans le Livre où j’ai appris. + +LA MERE. + +Vous avez appris dans un Livre? + +EMILIE. + +Oui, Maman. + +LA MERE. + +Emilie, sonnez. Qu’on apporte de l’eau froide dans une petite jatte. + +EMILIE. + +Pourquoi faire, Maman? + +LA MERE. + +Vous allez voir. (_On apporte une jatte d’eau sur la table._) Venez ici, +Emilie, approchez votre main, & voyez comme cette eau est froide. + +EMILIE. + +Oui, c’est bien froid. + +LA MERE. + +Je vais mettre mes mains dans cette jatte, & je les y laisserai tandis +que nous allons parler d’autres choses, ensuite vous verrez. Dites-moi, +qu’est-ce que c’est que ce Livre qui vous a rendu si habile? + +EMILIE. + +Maman, vous sçavez bien qu’hier, quand vous m’avez amenée à Paris, vous +m’avez descendue au Palais Royal avec ma bonne, pendant que vous alliez +à vos affaires. + +LA MERE. + +Eh bien! + +EMILIE. + +J’ai trouvé Mademoiselle Louise, c’est ma bonne amie, Maman, vous sçavez +bien; elle m’a montré un joli petit Livre qu’on lui a donné pour +apprendre & pour s’amuser. Il est joli!... il est tout bleu, & il y +avoit cela dedans; & je l’ai appris bien vîte, parce que j’ai dit, Maman +sera bien surprise, & cela lui fera plaisir. + +LA MERE. + +Emilie, si vous voulez être bien raisonnable, nous ne nous quitterons +plus, & vous ne sortirez plus sans moi. + +EMILIE. + +Ah, Maman, que je serai aise! Oh je vais être bien sage; mais pourquoi +donc êtes-vous fâchée de ce que j’ai appris les Eléments & les... les +quoi donc? Comment est-ce que l’on appelle ce que j’ai appris encore? + +LA MERE. + +C’est que je ne veux pas faire de vous un perroquet. + +EMILIE. + +Un perroquet! c’est un oiseau? + +LA MERE. + +Oui, c’est un oiseau qui répéte les mots qu’il a entendus, mais qui ne +sçait ce qu’il dit, parce qu’il ne peut pas comprendre les mots qu’il +prononce, & quand vous répétez ce que vous avez entendu dire à tort & à +travers, comme cela vous arrive souvent, vous êtes comme un perroquet. + +EMILIE. + +Mais, Maman, quand je demande l’explication des choses que je n’entens +pas, je ne suis pas comme un perroquet. + +LA MERE. + +Cela est vrai? mais il y a des choses que l’on ne sçauroit vous +expliquer, parce que vous n’êtes point en âge de les comprendre; ce que +l’on pourroit vous dire ne serviroit qu’à brouiller vos idées, ou vous +en donneroit de fausses. Par exemple, vous sçavez très-bien lire à +présent; mais avant que vous le sçussiez, si l’on avoit commencé à vous +faire lire un mot en entier sans vous faire connoître vos lettres, +qu’est-ce qui en seroit arrivé? + +EMILIE. + +Je crois que je n’aurois pas pu. + +LA MERE. + +Pardonnez-moi; le mot _Maman_, par exemple, à force de vous le montrer & +de vous le faire prononcer, toutes les fois que vous auriez retrouvé ce +mot dans un Livre, vous l’auriez enfin reconnu, & vous auriez dit, c’est +_Maman_; mais vous n’auriez pas sçu que par-tout où vous auriez trouvé +une _M_ & un _a_, cela fait _Ma_, que par-tout où vous auriez trouvé +_M_, _a_, _n_, cela faisoit _man_. De même si l’on commence par vous +expliquer aujourd’hui nombre de mots qui demandent des connoissances que +vous n’avez point encore, vous n’en serez pas plus avancée que si l’on +vous avoit fait lire par routine & par mémoire, sans vous apprendre à +épeler. + +EMILIE. + +Ah! cela est vrai, Maman, je comprens cela. + +LA MERE. + +Voilà pourquoi il est si essentiel de ne rien faire, absolument rien +sans ma permission. Voilà pourquoi je ne vous laisse pas lire dans tous +les Livres, & pourquoi je ne vous laisse pas causer avec toutes sortes +de personnes. Et voilà pourquoi, Emilie, je vous recommande tant de ne +jamais vous servir de termes & de mots que vous ne comprenez pas, avant +de m’en avoir demandé l’explication, soit que vous les ayez lus, soit +que vous les ayez entendu dire. + +EMILIE. + +Et pourquoi, Maman, ne faut-il demander qu’à vous? + +LA MERE. + +C’est que personne ne prend à vous un aussi grand interêt que moi. C’est +que les questions des enfants fatiguent & importunent tout autre que +leur mere, & pour s’en débarrasser, on leur répond souvent la premiere +chose qui vient en tête, qu’elle soit juste ou non. + +EMILIE. + +Fort bien, on m’attrape donc quand je demande aux autres ce que je +n’entens pas? + +LA MERE. + +Cela arrive très-souvent, & lorsque l’on a une fois une idée fausse dans +la tête, il est très-difficile de la détruire, sur-tout à votre âge où +vous n’êtes pas en état d’en sentir le défaut. + +EMILIE. + +Maman, voilà qui est fait, je ne passerai plus un mot que je n’entens +pas sans vous le demander, & je ne le demanderai qu’à vous, puisque vous +voulez bien m’instruire... & puis je dois vous obéir. + +LA MERE. + +Voilà ce qui s’appelle de la raison. + +EMILIE. + +Et puis vous ne m’attrapez pas, vous Maman, vous ne m’avez jamais +trompée... mais pourquoi donc avez-vous toujours les mains dans cette +eau? + +LA MERE. + +Vous souvenez-vous comme elle étoit froide quand on l’a apportée? + +EMILIE. + +Oui, Maman, elle étoit bien froide. + +LA MERE. + +Eh bien, touchez-la à présent. + +EMILIE. + +Ah! elle ne l’est plus. Vos mains l’ont échauffée. + +LA MERE. + +Et comment cela s’est-il fait? + +EMILIE. + +C’est que vous aviez chaud. + +LA MERE. + +Mais qu’est ce qui fait que j’avois chaud? + +EMILIE. + +Je ne sçais pas. + +LA MERE. + +Qu’est-ce qui vous réchauffe quand vous avez froid? + +EMILIE. + +C’est le feu. Mais on n’a pas de feu dans le corps. + +LA MERE. + +Pardonnez-moi, on y a du feu, & si l’on n’en avoit pas, on ne pourroit +pas vivre; le sang se glaceroit dans les veines & l’on mourroit. Ce feu +s’accroît & ensuite diminue avec l’âge, & voilà pourquoi le vieux bon +homme que vous avez vu l’autre jour ne pouvoit pas se rechauffer, +quoique nous souffrions tous de la chaleur. + +EMILIE. + +Oh! ce pauvre bon homme, je m’en souviens, comme il trembloit; ma bonne +lui fit boire du vin. Il n’avoit donc plus de feu dans le corps? Mais +moi, ai-je du feu? + +LA MERE. + +Sans doute; mais nous y avons aussi de l’eau. + +EMILIE. + +Bon! + +LA MERE. + +Sûrement, quand vous pleurez, qu’est-ce qui tombe de vos yeux? + +EMILIE. + +Ah! cela est vrai; les larmes, c’est de l’eau. + +LA MERE. + +Si l’on n’avoit pas cette eau qui dans le corps humain s’appelle +_liqueur_, on mourroit desséché comme les plantes que vous voyez +flétries & prêtes à périr, quand la pluie ne les secoure pas. + +EMILIE. + +Voilà pourquoi vous les arrosez, n’est-ce pas, Maman? + +LA MERE. + +Et voilà pourquoi vous buvez; c’est pour entretenir... + +EMILIE. + +Ah!... mais, Maman, pourquoi est-ce que j’ai soif, puisque j’ai de l’eau +dans le corps? + +LA MERE. + +On a plus ou moins de soif, suivant que le feu qui nous anime est plus +ou moins fort & qu’il nous desséche plus ou moins. + +EMILIE. + +C’est donc pour l’éteindre qu’il faut boire? + +LA MERE. + +Non, c’est pour maintenir l’équilibre nécessaire à la vie entre les +solides & les liquides. + +EMILIE. + +Je n’entens pas cela, Maman. + +LA MERE. + +Je le crois bien; aussi je ne vous ai répondu que pour vous faire voir +qu’il y a des choses au-dessus de votre entendement, & dont il vaut +mieux remettre l’explication à un autre temps. Reprenons où nous en +étions. Vous voyez que le feu & l’eau sont nécessaires à la vie? + +EMILIE. + +Oui, Maman. + +LA MERE. + +A présent, retenez votre respiration... bouchez-vous bien la bouche & le +nez. + +EMILIE. + +Maman, j’étouffe, je ne peux pas. + +LA MERE. + +Vous voyez donc bien que l’air est aussi nécessaire à la vie que le feu +& l’eau. Mais ce n’est pas tout, Emilie. Notre chair est une matiere qui +est sujette à la corruption, & lorsqu’elle est desséchée, elle tombe en +poussiere & devient terre. + +EMILIE. + +Oui, Maman, j’ai vu cela dans mon Catéchisme historique. + +LA MERE. + +Eh bien, cette terre, le feu, l’air & l’eau sont les principes de la +vie. Si vous étiez privée d’une de ces choses, vous ne pourriez pas +vivre, comme je vous l’ai fait voir. + +EMILIE. + +Cela est vrai. + +LA MERE. + +Et ces quatre choses, le feu, l’eau, la terre & l’air sont ce qui donne +la vie à tout ce qui existe dans la nature. + +EMILIE. + +Mais ce n’est donc pas des Elements, comme dit ce Livre? + +LA MERE. + +Pardonnez-moi, on appelle la terre, le feu, l’air & l’eau, les quatre +Elements de la nature, parce qu’élément veut dire principe d’une chose, +ce qui lui fait être ce qu’elle est. A présent, vous entendez bien +qu’élément veut dire principe d’une chose? + +EMILIE. + +Oui, Maman. + +LA MERE. + +Eh bien, on dit aussi les éléments d’une science, les éléments de +l’écriture, les éléments de la lecture. Qu’est-ce que cela veut dire, +par exemple, les éléments de l’écriture? + +EMILIE. + +Mais, ce n’est pas le feu, la terre... + +LA MERE. + +Non; ce sont les éléments de la nature, ceux-là. + +EMILIE. + +Mais on ne m’a pas dit les autres. + +LA MERE. + +Qu’est-ce que nous sommes convenues qu’éléments vouloient dire? + +EMILIE. + +Eléments veut dire principes. + +LA MERE. + +Eh bien, qu’est-ce que c’est que les éléments de l’écriture? + +EMILIE. + +Ah! c’est-à-dire les principes de l’écriture. + +LA MERE. + +Cela est vrai, quand on dit les éléments d’une science, on entend les +principes d’une science, & quand on dit les quatre éléments de la +nature, on entend le feu, l’eau, la terre & l’air, qui sont les +principes de la vie. + +EMILIE. + +A présent, j’entens bien, & je ne l’oublierai pas... Maman, vous avez +donc lu tous les Livres? + +LA MERE. + +Je ne vous en donne point à lire sans les avoir lus, & je vous en ai dit +la raison. + +EMILIE. + +Je m’en suis bien apperçue; car l’autre jour en lisant l’histoire de la +mauvaise fille, vous sçaviez que cette Dame que je trouvois si méchante +n’avoit pas d’enfants... A propos, Maman, pourquoi n’est-il pas +nécessaire que nous fassions lire cette histoire à un certain Monsieur +qui polissonne toujours avec moi? + +LA MERE. + +C’est que j’espere que vous serez bientôt assez raisonnable pour qu’on +ne polissonne plus avec vous. + +EMILIE. + +Mais, Maman, si vous lui disiez que vous ne voulez pas? + +LA MERE. + +Ne vous rappellez-vous pas que le Baron répondoit à Mademoiselle +d’Orville, que comme elle ne se respectoit pas elle-même, il croyoit que +les autres pouvoient être dispensés de la respecter. + +EMILIE. + +Oui, Maman. + +LA MERE. + +C’est donc la faute d’une Demoiselle quand les hommes ont un air trop +libre avec elle, & c’est votre faute quand on polissonne avec vous. + +EMILIE. + +Mais comment faut-il donc faire pour se faire respecter? + +LA MERE. + +Il faut rester assise auprès de sa mere ou à sa table à s’amuser. Il ne +faut point courir par la chambre comme une folle, en jettant ses bras +par-dessus la tête, & levant les pieds d’une maniere indécente. Il ne +faut pas adresser la parole aux hommes; mais quand ils vous parlent, il +faut seulement leur répondre poliment, & avec assez de sérieux pour +montrer que vous ne voulez pas qu’on vous approche; & toutes ces +attentions sur soi-même & sur son maintien s’appellent _la pudeur_. + +EMILIE. + +Mais, Maman, pourquoi ne voulez-vous pas dire à ces Messieurs que j’ai +de la pudeur? + +LA MERE. + +C’est qu’ils ne me croiroient pas en vous voyant vous conduire comme +vous le faites. Lorsqu’on en a, elle se voit bien sans qu’il soit besoin +de le dire, & il ne faut pas qu’on croie que c’est moi qui vous empêche +de vous familiariser avec les hommes; il faut que ce soit votre +contenance, votre conduite qui leur en impose; car si elle se trouvoit +contraire à mes propos, tout ce que je dirois ne vous garantiroit de +rien, & on croiroit que ma tendresse pour vous m’empêche de vous voir +comme vous êtes. + +EMILIE. + +Cela est vrai. Mais, Maman, tout ce que vous dites est vrai. + +LA MERE. + +Si vous en êtes persuadée, comme je l’espére, vous en profiterez. Mais +j’ai encore une autre vérité à vous apprendre, qui est une suite de ce +que nous venons de dire, c’est qu’une Demoiselle bien née... + +EMILIE. + +Qu’est-ce que c’est qu’une Demoiselle bien née? + +LA MERE. + +C’est-à-dire, qui a des dispositions naturelles à la vertu & un desir +très-vif de fuir le mal. + +EMILIE. + +Eh bien, Maman, qu’est-ce que fait une Demoiselle bien née? + +LA MERE. + +Elle doit s’accoûtumer de bonne heure à n’avoir pas de garde plus sûre +qu’elle-même; c’est à vous à en imposer, ce n’est pas à moi. Car si +c’est moi qui oblige les hommes à vous respecter, vous voyez bien que si +je suis un instant éloignée de vous, ils ne vous craindront plus, & +c’est votre ressentiment qu’il faut leur faire craindre, ce n’est pas le +mien. + +EMILIE. + +Allons, je prendrai bien garde à moi, & je ferai le mieux que je +pourrai. + +LA MERE. + +Vous voyez bien aussi que si vous faisiez lire l’histoire de la mauvaise +fille, vous vous exposeriez à vous faire dire que vous lui ressemblez à +beaucoup d’égards. Il vaut bien mieux vous corriger de votre étourderie, +de votre legéreté, & vous verrez que vous n’aurez plus besoin alors de +me prier de faire des leçons aux autres. + +EMILIE. + +Maman, je croyois... Ah! Maman, à propos j’ai oublié... ma bonne m’a dit +de vous prier, si vous envoyez à Paris, de faire passer chez la +Couturiere; elle n’a pas apporté ma robe neuve, elle l’avoit promise +pour aujourd’hui. + +LA MERE. + +Eh bien, apparemment qu’elle n’est pas finie, ce sera pour un autre +jour. + +EMILIE. + +Oh! c’est que je serai bien heureuse quand j’aurai ma robe neuve. + +LA MERE. + +Eh! qu’est-ce qu’une robe neuve peut faire au bonheur? + +EMILIE. + +C’est que je suis bien aise d’être parée. + +LA MERE. + +Est-ce que vous n’avez jamais eu de chagrin les jours où vous avez été +bien parée? N’avez-vous jamais pleuré avec une robe neuve? + +EMILIE. + +Oh, pardonnez-moi! + +LA MERE. + +Est-ce que l’on vous accorde tout ce que vous voulez les jours de +parure? + +EMILIE. + +Non pas toujours. + +LA MERE. + +Est-ce que mes amis, est-ce que moi-même, nous faisons plus d’attention +à vous, quand vous avez une belle robe? + +EMILIE. + +Mais non, Maman. + +LA MERE. + +Quelles sont les occasions où l’on s’occupe le plus de vous? où l’on +vous accorde tout ce que vous desirez, & où vous éprouvez cette +satisfaction intérieure qui fait que vous êtes si contente de vous, de +moi & des autres? + +EMILIE. + +C’est quand je n’ai point d’humeur, quand j’ai été bien obéissante, & +que j’ai rempli tous mes devoirs... Là... tout couramment sans chercher +à me distraire. + +LA MERE. + +Vous voyez donc bien qu’une robe neuve ne rend pas heureuse; car vous +avez beau être parée, vous n’en avez pas été moins chagrine quand vous +avez eu des reproches à vous faire; & je vous ai vu très-gaie, +très-contente avec un petit fourreau de toile, souvent même à la fin du +jour assez sale; mais puisque nous y sommes, cherchons un peu, quelles +sont les conditions nécessaires au bonheur? + +EMILIE. + +Oui, cherchons... J’allois dire quelque chose, mais je crois que je me +trompe. + +LA MERE. + +Qu’est-ce que cela fait? dites toujours! Ce n’est qu’en me disant tout +ce qui vous passe par la tête que vous apprendrez à penser juste. + +EMILIE. + +Oui, Maman, mais si je dis mal? + +LA MERE. + +Eh bien, je vous en avertirai. + +EMILIE. + +Maman, c’est que je voulois dire, cherchons les éléments du bonheur! + +LA MERE. + +Eh bien, vous auriez très-bien dit; car c’est précisément ce que je veux +que vous trouviez. + +EMILIE. + +Mais le bonheur, c’est une chose... Je voudrois le sçavoir... Mais non, +ce n’est pas une science. + +LA MERE. + +C’est la premiere de toutes les sciences; celle qui importe le plus aux +hommes de connoître. + +EMILIE. + +Est-elle bien difficile à apprendre? + +LA MERE. + +Très-difficile & même impossible aux méchants, mais très-aisée pour ceux +qui se servent de leur raison. + +EMILIE. + +Ah! Maman, j’espére qu’elle ne sera pas difficile pour moi. + +LA MERE. + +Je l’espére aussi. Nous avons déja dit que les beaux habits ne rendoient +point heureux; voyez votre bonne, elle n’a pas de beaux habits, elle +n’est point riche; eh bien, la croyez-vous heureuse? + +EMILIE. + +Oh! sûrement, Maman, car elle rit & chante toujours. Je ne l’ai jamais +vue triste. + +LA MERE. + +Tous ces paysans, tous ces domestiques que vous voyez danser les +Dimanches à la porte du bois de Boulogne, vous les voyez contents; vous +les voyez rire, ils ne sont point riches; ce n’est qu’à force de +travailler toute la semaine qu’ils gagnent de quoi vivre & de quoi se +vêtir eux & leurs enfants. Vous m’avez souvent parlé de leur gaieté, +nous pouvons donc conclure que les richesses ne sont sûrement pas +nécessaires au bonheur. + +EMILIE. + +Mais qu’est-ce qui fait que tous ces pauvres gens sont contents? + +LA MERE. + +Voyez, dites-moi votre idée. + +EMILIE. + +Mais je crois, c’est parce qu’ils ont bien travaillé & parce que l’on +est content d’eux. + +LA MERE. + +Vous avez raison. Eh bien, quel sera donc le premier élément du bonheur +dans tous les âges & dans toutes les conditions? + +EMILIE. + +Ce sera d’avoir rempli son devoir & d’être content de soi, n’est-ce pas, +Maman? + +LA MERE. + +Cela est certain, on peut avoir tous les avantages réunis, bien des +richesses, une bonne santé, & n’être point heureux; mais sans bien, avec +une santé foible telle que vous m’en voyez, on peut se trouver heureux, +car le vrai bonheur dépend de nous-mêmes. + +EMILIE. + +Oui, il n’y a qu’à être bien sage. + +LA MERE. + +Et il n’y a pas de bonheur quand on n’a pas rempli ses devoirs, parce +qu’alors on n’est content ni de soi, ni des autres. + +EMILIE. + +Voilà pourquoi les méchants ne sont pas heureux, n’est-ce pas, Maman?... +Bon, voilà du monde! + +LA MERE. + +Je n’en suis pas fâchée; nous avons assez causé aujourd’hui, & il est +temps que vous alliez apprendre votre Évangile & achever vos études. + +EMILIE. + +Maman, j’ai encore quelque chose à vous dire sur ce bonheur que je +n’entens pas bien; demain vous me permettrez de vous le dire, n’est-ce +pas? + +LA MERE. + +Oui, si vous avez mérité que nous causions ensemble. + + + + +SIXIEME CONVERSATION. + + +LA MERE. + +Eh bien, Emilie, qu’est-ce que vous vouliez me dire? + +EMILIE. + +Quoi? Maman, je ne sçais pas. + +LA MERE. + +Il y avoit quelque chose sur le bonheur que vous n’entendiez pas. + +EMILIE. + +Maman, je ne m’en souviens plus. + +LA MERE. + +Ce sera pour quand vous vous en souviendrez. + +EMILIE. + +Si vous eussiez eu la bonté de causer hier & avant-hier avec moi, ma +chere Maman, je m’en serois souvenue; mais à présent... + +LA MERE. + +Et qu’est-ce qui m’en a empêché? + +EMILIE. + +Maman, je le sçais bien, c’est ma faute, c’est que je ne l’ai pas +mérité. J’avois pourtant grande envie de bien faire, mais je n’ai jamais +pu. + +LA MERE. + +Et pourquoi n’avez-vous pas pu? + +EMILIE. + +Je ne sçais pas, Maman, je n’étois pas en train d’étudier. Quand je +voulois mettre les yeux sur mon Livre, mon esprit s’en alloit je ne +sçais où! + +LA MERE. + +Mais, mon Enfant, si l’on avoit toujours égard à la disposition où l’on +se trouve, on ne feroit jamais rien. C’est une raison pour s’appliquer +davantage, pour se donner plus de peine; mais ce n’est pas une raison +pour ne rien faire. + +EMILIE. + +Mais, Maman, on n’est pas toujours disposé à étudier, Papa vous l’a dit. + +LA MERE. + +Croyez-vous que je sois toujours disposée à causer ou à jouer avec vous? +Vous m’avez vu souvent malade & souffrante, ou la tête remplie +d’affaires; eh bien, je les oublie pour m’occuper même de vos +amusements. Si j’écoutois alors mes dispositions, je vous renverrois, +vous, votre poupée & votre petit ménage. + +EMILIE. + +Mais comment donc faire? + +LA MERE. + +Il faut s’accoûtumer à vaincre sa paresse & à faire ce que l’on doit +faire, quelque chose qu’il en coûte. Je vous l’ai déja dit, c’est cet +effort que l’on fait sur soi-même qui s’appelle _vertu_. + +EMILIE. + +Maman, je tâcherai... + +LA MERE. + +Il faut, lorsque vous vous sentez portée à la distraction, demander +vous-même à votre bonne à vous placer de maniere que vous ne voyiez rien +de ce qui se passe dans la chambre. Il faut, si vous apprenez par cœur, +apprendre tout haut, afin qu’elle vous avertisse s’il vous prend une +distraction, & si vous cessez de répéter, sans vous en appercevoir; il +faut enfin montrer de la bonne volonté si vous voulez qu’on ait pour +vous de l’indulgence. Il dépend toujours de vous de ne pas vous laisser +aller à l’humeur & à l’opiniâtreté. + +EMILIE. + +Oh, je le sens bien. Je sens que j’ai mérité mes punitions. Aussi, +Maman, je suis bien heureuse qu’il ne soit venu personne; car je +n’aurois jamais osé me montrer. Maman, vous m’avez promis que vous ne le +diriez pas. + +LA MERE. + +Oh, certainement! La bonne réputation d’une jeune personne est tout son +bien; c’est ce qu’elle doit chérir comme sa vie, & lorsqu’une fois l’on +est prévenu contre elle, il lui est si difficile de la réparer que je +n’ai garde d’aller dire vos défauts tant que j’aurai espérance de vous +voir corriger. + +EMILIE. + +Pourquoi la bonne réputation d’une jeune personne est-elle ce qu’elle +doit chérir le plus, Maman? + +LA MERE. + +Pourquoi êtes-vous fâchée, quand on vous parle des fautes que vous avez +faites? + +EMILIE. + +C’est que je voudrois qu’on dît toujours du bien de moi! + +LA MERE. + +Et pourquoi? + +EMILIE. + +Mais c’est que c’est humiliant de mal faire; on croiroit que je ne vaux +rien. + +LA MERE. + +Eh bien, voilà pourquoi la bonne réputation est précieuse, c’est qu’on +ne peut pas se passer de la bonne opinion des autres. + +EMILIE. + +On ne peut pas s’en passer? Et pourquoi? + +LA MERE. + +Vous le voyez, puisque vous ne pourriez pas souffrir qu’on crût que vous +ne valez rien. Ne sommes-nous pas convenues ces jours passés que les +hommes avoient besoin les uns des autres? + +EMILIE. + +Oui, maman! + +LA MERE. + +Pourriez-vous vous trouver à votre aise avec quelqu’un qui auroit +mauvaise opinion de vous? + +EMILIE. + +Non sûrement. + +LA MERE. + +C’est sur l’opinion que l’on a d’une personne, qu’on mesure l’estime ou +l’amitié qu’on lui accorde, & l’on ne connoît une jeune personne que par +sa réputation. + +EMILIE. + +Comment cela, Maman? + +LA MERE. + +C’est qu’elle ne paroît dans le monde qu’environnée de ses parents; on +ne l’entend presque pas parler; on ne la voit jamais agir; on ne peut +avoir d’opinion sur elle que par ce que l’on en entend dire par ceux qui +l’approchent dans l’intérieur de la maison. + +EMILIE. + +Oui, par les domestiques. + +LA MERE. + +Par les domestiques, par les maîtres, & par tous ceux qui la voient de +près. + +EMILIE. + +Mais si tous ces gens-là ne disent pas vrai? + +LA MERE. + +Le mensonge est un vice si affreux qu’il ne se rencontre pas +communément; & pour un menteur, il se trouve vingt honnêtes gens, amis +de la vérité, qui le démasquent. + +EMILIE. + +Qu’est-ce que cela veut dire, qui le démasquent? Est-ce que le mensonge +met un masque? + +LA MERE. + +Non, c’est une façon de parler. Vous sçavez bien qu’un masque cache les +traits du visage? + +EMILIE. + +Oui, Maman. + +LA MERE. + +Comme un menteur veut être cru, on dit qu’il emprunte les traits de la +vérité... + +EMILIE. + +Oh oui, & ceux qui prouvent qu’il a menti, le démasquent. Mais, Maman, +est-ce qu’un mensonge est toujours découvert? + +LA MERE. + +Toujours; un peu plutôt, un peu plus tard, la vérité se découvre. + +EMILIE. + +Et puis le menteur est bien attrapé, n’est-ce pas? + +LA MERE. + +Attrapé & puni autant qu’on le peut être; car il prouve qu’il est bête +d’avoir cru qu’il pouvoit faire passer le mensonge pour la vérité; il +est deshonoré, il perd la confiance de tout le monde; on ne le croit +plus, & personne ne veut avoir affaire à lui. + +EMILIE. + +Mais pourquoi deshonoré? + +LA MERE. + +Parce que c’est un vice bas, un vice avilissant, qu’on ne suppose pas +aux gens bien nés. + +EMILIE. + +Qu’est-ce que c’est que des gens bien nés? + +LA MERE. + +Je vous l’ai déja dit; ce sont ceux qui naissent avec le penchant à la +vertu. On se sert aussi de cette expression pour désigner tous ceux qui +ne sont pas nés d’un état obscur & bas. + +EMILIE. + +Et qu’est-ce que c’est que d’être deshonoré? + +LA MERE. + +C’est d’avoir perdu l’estime de ses semblables, soit par ses actions, +soit par sa façon de penser; c’est de s’être dégradé & d’avoir mérité de +descendre dans l’opinion des autres au-dessous de l’état où le sort nous +a mis. + +EMILIE. + +Mais, Maman, les domestiques diront... si vous les priez de ne rien dire +de ce que j’ai fait. + +LA MERE. + +Fi donc! Vous voudriez vous abbaisser à prier des domestiques de ne pas +parler de vous? Voyez comme une faute peut avilir. + +EMILIE. + +Mais, s’ils le disent, cela me fera tort! + +LA MERE. + +Ce sera la suite nécessaire de vos fautes. On ne les répare pas par une +bassesse, c’en seroit une de plus & bien plus humiliante; & voilà +pourquoi il est si essentiel de n’en pas faire. Croyez-moi, +corrigez-vous bien vîte! Que vos actions, que votre contenance marquent +votre repentir, & faites mieux à l’avenir, vous ne craindrez pas qu’on +parle de vous; ou, comme je vous l’ai déja dit, si l’on veut absolument +parler, on n’aura que du bien à dire. + +EMILIE. + +Si je n’avois pas pleuré & crié comme une petite folle, ils n’en +auroient rien sçu. + +LA MERE. + +Qu’est-ce que cela fait? En auriez-vous été moins coupable? + +EMILIE. + +Non; mais... + +LA MERE. + +Le mal est-il qu’on ait sçu votre faute ou que vous l’ayez commise? + +EMILIE. + +C’est que je l’aie faite. + +LA MERE. + +Est-ce que vous pouvez vous pardonner d’avoir mal fait, quand même votre +faute resteroit ignorée? Ne voyez-vous pas que si vous prenez l’habitude +de faire des fautes ignorées, vous en ferez bientôt de publiques? + +EMILIE. + +Pourquoi cela, Maman? + +LA MERE. + +Parce que tout est habitude, mon Enfant. Le premier jour que nous +arrivons à la campagne, & que nous quittons Paris, êtes-vous aussi en +train de courir & de vous promener que quand nous y avons passé +plusieurs mois, & que vous vous êtes promenée tous les jours? + +EMILIE. + +Non, Maman. + +LA MERE. + +La premiere fois que vous avez joué au volant, y avez-vous joué aussi +long-temps, & avez-vous jetté votre volant aussi haut que vous l’avez +fait depuis? + +EMILIE. + +Non, Maman. + +LA MERE. + +Qui est-ce donc qui vous a donné la facilité d’y jouer comme vous le +faites à présent, & de faire des promenades aussi longues sans vous +fatiguer? + +EMILIE. + +Je ne sçais pas. + +LA MERE. + +C’est qu’en vous promenant tous les jours vous acquerez la force de +faire tous les jours un peu plus de chemin, & vous parvenez enfin à +faire de très-grandes promenades sans vous fatiguer, parce que vous +fortifiez votre corps par un exercice continuel. + +EMILIE. + +Maman, si j’étois plusieurs jours sans marcher, je ne pourrois donc plus +aller à Saint Cloud? + +LA MERE. + +Cela vous seroit beaucoup plus difficile, & vous reviendriez si lasse +que cela vous dégoûteroit peut-être de la promenade. Vous éprouvez la +même chose pour vos leçons; quand vous avez été quelques jours sans +apprendre par cœur, vous n’apprenez plus aussi facilement. + +EMILIE. + +Oui, parce que j’en ai perdu l’habitude, n’est-ce pas? + +LA MERE. + +Oui, & il en est de même de l’exercice des vertus comme de l’exercice du +corps & de l’esprit. + +EMILIE. + +Bon! + +LA MERE. + +Oui, sans doute; si vous ne vous exercez pas seule & volontairement à +bien remplir vos devoirs, sans prendre garde à la disposition où vous +vous trouvez, & sans penser à la punition & à la récompense, vous +n’acquerrez jamais de force sur vous-même, & vous ferez des fautes en +public, parce que vous n’aurez pas contracté l’habitude de bien faire +étant seule. + +EMILIE. + +Eh bien! je sens cela, par exemple. Cela est vrai, quand j’ai bien fait +plusieurs jours de suite, j’ai moins de peine à étudier; & quand j’ai +bien étudié, je n’ai pas d’humeur. + +LA MERE. + +C’est que rien n’en donne tant que d’être mécontent de soi. + +EMILIE. + +Cela pourroit bien être. + +LA MERE. + +Prenez donc l’habitude de faire toujours le mieux qu’il vous sera +possible, & pour ne pas vous endormir sur le danger des fautes cachées, +faites-vous une loi de ne me jamais rien taire de ce que vous ferez, que +cela soit bien ou mal. + +EMILIE. + +Oui, Maman, je vous le promets, je vous dirai tout. + +LA MERE. + +Est-ce que vous n’avez pas remarqué une chose? + +EMILIE. + +Quoi, Maman? + +LA MERE. + +C’est qu’une faute a toujours des suites fâcheuses, & qu’on n’en est pas +quitte pour dire, je ne la ferai plus. + +EMILIE. + +Ah, je n’avois jamais remarqué cela! + +LA MERE. + +Voyez vous-même. Repassez dans votre esprit tous les torts que vous avez +eus, & vous connoîtrez bientôt que quand même votre faute seroit restée +ignorée, elle auroit eu des suites fâcheuses pour vous. + +EMILIE. + +Mais quand j’ai eu de l’humeur & de l’impatience, si on ne l’avoit pas +sçu, qu’est-ce qui m’en seroit arrivé? + +LA MERE. + +Premierement, que l’humeur & l’impatience nuisent à la santé; que tout +ce que l’on fait avec humeur & impatience est mal fait & maussade. Que +quand on s’y laisse aller, on prend par dépit & par déraison toujours le +plus mauvais parti dans ce que l’on a à faire. Il en est de même lorsque +vous n’étudiez pas; en vous voyant rester ignorante, il ne seroit pas +difficile de deviner que vous n’avez pas répondu à l’éducation qu’on +vous donne. + +EMILIE. + +Tout se sçait donc, Maman? + +LA MERE. + +Oui, tôt ou tard tout ce qui est se découvre & se sçait. + +EMILIE. + +Hier, Maman, quand je me suis levée, j’ai dit à ma bonne: aujourd’hui je +jouerai toute la journée, & je serai bien heureuse; & point du tout, +toutes les fois que je dis cela, cela va mal. + +LA MERE. + +Ce n’est pas de faire le projet d’être heureuse qui vous porte malheur, +c’est que vous vous trompez sur les moyens. + +EMILIE. + +Qu’est-ce que c’est que de se tromper sur les moyens? + +LA MERE. + +Quand vous voulez aller promptement de la porte de Boulogne à la Muette, +quel chemin prenez-vous? + +EMILIE. + +Je vais tout droit au rond de Mortemar, puis encore tout droit à la +Muette. + +LA MERE. + +Et si, voulant arriver promptement, vous preniez d’abord le chemin de la +porte Maillot pour vous rendre par des allées détournées au rond de +Mortemar? + +EMILIE. + +Mais, je n’y arriverois pas si vîte. + +LA MERE. + +Et pourquoi? + +EMILIE. + +C’est qu’il y a plus de chemin. + +LA MERE. + +Vous voyez donc bien que vous vous tromperiez sur les moyens d’arriver +promptement, & c’est à-peu-près de même que vous vous trompez sur les +moyens d’arriver au bonheur. + +EMILIE. + +Mais qu’est-ce qui fait cela? + +LA MERE. + +Votre legéreté & votre ignorance. C’est que vous n’avez pas des idées +assez justes sur ce qui vous est utile, & que vous entendez mal vos +interêts. + +EMILIE. + +Et comment faut-il faire pour les bien entendre? + +LA MERE. + +Il faut causer avec moi comme nous causons, & faire votre profit de ce +que je vous dis. + +EMILIE. + +Oui, il ne faut pas faire comme le petit Duplessis qui ne fait jamais ce +que sa mere lui dit; aussi son pere le bat toute la journée, à ce qu’on +dit, car je ne l’ai pas vu, moi; je ne sçais pas ce que font les +Laquais. Vous m’avez dit qu’il ne falloit pas leur parler sans +nécessité... Maman... bon! je ne sçais plus ce que je voulois dire. +Irons-nous promener aujourd’hui? + +LA MERE. + +S’il fait beau. + +EMILIE. + +Oh! je crois qu’il fera beau; il faut aller bien loin, bien loin. Ah!... +si vous voulez, Maman, nous irons boire du lait, & puis vous me direz +comment il faut faire pour ne me plus tromper sur les moyens. + +LA MERE. + +Et sur quels moyens voulez-vous apprendre à ne vous plus tromper? + +EMILIE. + +Mais sur ce que nous avons dit; Maman, c’est pour n’être pas attrapée +quand je veux être heureuse, & que je me propose de jouer toute la +journée. + +LA MERE. + +Mais, premierement, vous ne seriez pas heureuse si vous jouiez toute la +journée. + +EMILIE. + +Pourquoi donc? + +LA MERE. + +C’est que le jeu ne vous fait plaisir qu’autant qu’il vous délasse de +votre étude. + +EMILIE. + +Je crois pourtant que c’est bien joli de jouer toujours. + +LA MERE. + +Si vous n’aviez autre chose pour votre amusement que votre poupée & +votre petit ménage, n’en seriez-vous pas bientôt lasse? + +EMILIE. + +Oui, mais je change de jeu. + +LA MERE. + +Et vous vous en lassez de même. + +EMILIE. + +Ah! cela est vrai pourtant; car lorsque quelquefois j’ai joué toute la +journée, il y a des moments où je ne sçais plus que faire de mon corps. + +LA MERE. + +Le nombre des amusements est très-borné, & pour y trouver toujours du +plaisir, il faut les faire précéder du travail & d’occupations +sérieuses; alors on n’est jamais désœuvré ni ennuyé. + +EMILIE. + +Oui, je joue toujours avec grand plaisir quand j’ai travaillé... mais, +Maman, vous sçavez donc tout ce que je pense? + +LA MERE. + +A-peu-près. + +EMILIE. + +Ah, comment faites-vous? + +LA MERE. + +N’est-il pas vrai que l’objet de tous vos desirs est de vous éviter de +la peine & de vous procurer du plaisir? + +EMILIE. + +Oui, Maman. + +LA MERE. + +Quand vous étudiez mal, avec négligence, avec paresse, quelle est l’idée +qui vous occupe alors? Quelle en est la cause? + +EMILIE. + +C’est que d’apprendre me donne de la peine. + +LA MERE. + +Et que vous aimeriez mieux aller jouer, chanter, danser, &c. + +EMILIE. + +Cela est vrai. + +LA MERE. + +C’est donc pour fuir la peine & pour avoir plutôt du plaisir que vous +étudiez mal? Eh bien, qu’est-ce qui en arrive? + +EMILIE. + +Ah, il en arrive tout le contraire! Quand j’ai mal étudié, j’étudie plus +long-temps; l’humeur me prend, je sais tout de travers, & je ne joue +pas. + +LA MERE. + +Et quand vous êtes entêtée, & que vous suivez vos fantaisies sans égard +pour ce que j’exige de vous, quelle est votre idée? + +EMILIE. + +C’est que ce que je veux me fait plaisir, & que ce qu’on exige de moi ne +m’en fait pas. + +LA MERE. + +C’est donc pour fuir la peine & pour vous procurer du plaisir? Et qu’en +arrive-t-il? + +EMILIE. + +Que je m’attire une bonne pénitence, que la peine dure tout le jour, & +qu’il n’est plus question de jeu ni de plaisir. + +LA MERE. + +Et quand vous étudiez bien, & que vous êtes docile, qu’en arrive-t-il? + +EMILIE. + +Oh, que mes devoirs sont bientôt faits, que je suis heureuse, +heureuse!... Tenez, ma petite Maman, je sens là quelque chose dans mon +cœur qui me rend si aise, si aise!... Oh, comme je suis gaie & contente! + +LA MERE. + +Vous voyez donc bien que quand vous n’êtes pas raisonnable, vous vous +trompez sur les moyens qui menent au bonheur. Lorsque vous vous sentez +le desir de contenter une fantaisie que je desapprouve, ou quelque chose +que je vous défens; si vous vous disiez, au lieu du bien que je cherche, +il va m’arriver malheur, si je m’obstine; & si au contraire je céde, +j’aurai un bonheur plus grand que celui auquel je renonce. + +EMILIE. + +Et lequel donc? + +LA MERE. + +Le plus grand de tous, celui qui n’est au pouvoir de personne de vous +faire perdre, quand une fois vous l’avez. + +EMILIE. + +Maman, dites-moi donc vîte ce que c’est; je vous en prie. + +LA MERE. + +Celui d’être contente de vous, de sentir là, au cœur, ce qui vous rend +si aise. + +EMILIE. + +Oh! c’est vrai, c’est le plus grand plaisir quand j’ai là, au cœur, je +ne sçais quoi qui me fait rire toute seule, comment cela s’appelle-t-il, +Maman? + +LA MERE. + +Cela s’appelle la joie de la bonne conscience. + +EMILIE. + +Qu’est-ce que c’est que la conscience? + +LA MERE. + +C’est un sentiment intérieur qui nous avertit malgré nous de notre +conduite. + +EMILIE. + +Quoi? Est-ce que cela parle? + +LA MERE. + +Oui, cela crie au-dedans de nous, & nous met mal à notre aise quand nous +avons fait une faute, même ignorée, & cela nous fait rougir des louanges +qu’on nous donne quand nous ne les méritons pas. + +EMILIE. + +Et quand nous les méritons, qu’est-ce qu’elle dit, la conscience? + +LA MERE. + +Elle nous rend la louange agréable. Mais elle nous rend heureux toute +seule, & indépendamment de l’approbation des autres. Voilà pourquoi une +faute est tout aussi fâcheuse quand elle est ignorée que quand elle est +connue, & voilà pourquoi une bonne action nous donne tout autant de +satisfaction quand elle est cachée que quand elle est sçue; c’est qu’au +moment où l’on s’y attend le moins notre conscience nous fait un +reproche, ou nous approuve, & nous met bien ou mal à notre aise. + +EMILIE. + +Je l’ai entendue quelquefois, je crois; mais je ne sçavois pas ce que +c’étoit. + +LA MERE. + +Vous ne sçauriez trop l’écouter ni trop chercher à entendre ce qu’elle +vous dit. C’est un guide sûr. C’est un ami que nous avons toujours en +nous, & qu’on ne sçauroit trop ménager. Il faut vous accoûtumer à +questionner cet ami en vous-même plusieurs fois dans le jour. + +EMILIE. + +C’est drolle, quelque chose qui parle comme cela tout bas en nous-mêmes. +Je vous promets, Maman, que je lui parlerai tous les jours, je lui +dirai, ma conscience, êtes-vous contente? + +LA MERE. + +Emilie, il est l’heure de quitter votre ouvrage & de vous mettre à +l’étude. + + + + +SEPTIEME CONVERSATION. + + +EMILIE. + +Maman, sçavez-vous que le petit Duplessis est mort? + +LA MERE. + +Oui, je le sçais. + +EMILIE. + +C’est donc pour cela que sa mere est venue ce matin? + +LA MERE. + +Oui. Et sçavez-vous la cause de la mort de son fils? + +EMILIE. + +Non, Maman. + +LA MERE. + +Il est mort pour s’être obstiné à cacher à sa mere une faute qu’il avoit +faite. + +EMILIE. + +Comment donc cela, Maman? + +LA MERE. + +Il y a environ cinq ou six semaines que cette pauvre femme ayant à +sortir, avoit enfermé son enfant dans sa chambre. Elle lui avoit défendu +de monter sur les chaises. Dès qu’il fut seul, il monta sur un fauteuil, +& de-là sur la commode, pour prendre des confitures qu’il avoit vu +mettre sur une planche. Il en mangea, & en descendant il tomba sur la +tête & se fit grand mal; mais il n’en voulut rien dire, de peur d’être +grondé. Quelque temps après, il lui prit de grands maux de tête & de la +fiévre. On le questionna beaucoup, pour sçavoir s’il n’avoit pas fait de +chûte. Ne prévoyant pas la conséquence de ce qu’il avoit fait, il +soûtint toujours qu’il ne lui étoit rien arrivé, & enfin ce n’est que +deux jours avant sa mort qu’il avoua tout; mais il étoit trop tard. Le +dépôt étoit formé dans la tête, & il n’y avoit plus de reméde. + +EMILIE. + +Et s’il l’avoit dit tout de suite? + +LA MERE. + +On auroit pu le sauver. Vous voyez bien, Emilie, qu’une faute cachée +n’en est pas moins une faute, & pour être ignorée, n’en a pas moins ses +effets dont un enfant ne peut pas prévoir les conséquences souvent +funestes. + +EMILIE. + +Je le vois bien, Maman. + +LA MERE. + +Et voilà pourquoi il faut me dire tout ce que vous faites, afin que je +juge pour vous des suites de vos démarches, & que je vous les fasse +connoître. + +EMILIE. + +Oui, Maman, je vous dirai tout. Mais pourquoi sa mere est-elle si +affligée, puisqu’il étoit si méchant? + +LA MERE. + +C’est qu’une mere espere toujours que son enfant se corrigera, tant par +les avis qu’on lui donne que par sa propre expérience. + +EMILIE. + +Maman, voulez-vous bien me dire ce que c’est que l’expérience? + +LA MERE. + +Ce sont les connoissances que nous acquerons par le souvenir de ce qui +nous est arrivé. Par exemple, votre expérience vous a montré qu’on est +malheureux quand on ne fait pas le sacrifice de ses fantaisies à ses +devoirs. + +EMILIE. + +Bon! Voilà encore un mot que je n’entens pas. Qu’est-ce que c’est que +sacrifice? + +LA MERE. + +On en fait pour soi & pour les autres. Ceux que l’on fait pour soi +consistent à renoncer à un avantage présent auquel nous attachons +beaucoup de prix, pour s’en procurer un autre souvent plus éloigné. + +EMILIE. + +Comment cela, Maman? + +LA MERE. + +Quand vous obéissez sur le champ & sans replique, lorsque je vous dis de +cesser votre jeu & d’aller travailler, vous faites le sacrifice d’un +plaisir présent, pour vous en procurer un plus grand, qui est de remplir +vos devoirs. + +EMILIE. + +Ah! oui, j’entens bien cela à présent. + +LA MERE. + +Cela s’appelle sacrifier son plaisir à son devoir. Et les sacrifices que +l’on fait aux autres consistent à renoncer à un plaisir ou à un avantage +pour leur en procurer. C’est ce qu’on appelle la bonté. Quelquefois même +on consent à son propre dommage, on s’attire des peines volontaires pour +procurer aux autres un très-grand bien, & cela s’appelle ou de la +générosité ou de l’héroïsme, suivant que l’objet du sacrifice est plus +ou moins grand. + +EMILIE. + +Maman, me permettez-vous de vous demander une chose? + +LA MERE. + +Dites. + +EMILIE. + +Pourquoi avez-vous fait entrer la femme Duplessis dans votre cabinet? + +LA MERE. + +Qu’est-ce que vous trouvez de singulier à cela? + +EMILIE. + +Mais vous l’avez fait asseoir. + +LA MERE. + +Pourquoi pas? + +EMILIE. + +Mais vous lui avez donné votre main. Elle s’est mise à pleurer, & les +larmes vous sont venues aux yeux; vous l’avez appellée mon enfant. + +LA MERE. + +Qu’est-ce que vous concluez de tout cela? Qu’est-ce que vous imaginez? + +EMILIE. + +Mais je crois qu’elle étoit bien affligée, & que vous vouliez la +consoler. + +LA MERE. + +Cela est vrai. + +EMILIE. + +Je croyois qu’il ne falloit pas causer avec les domestiques. + +LA MERE. + +Non, il ne faut pas causer avec eux sans nécessité; mais la premiere de +toutes les nécessités est de consoler ceux qui ont de la peine, & +particulierement nos domestiques. + +EMILIE. + +Et pourquoi cela, Maman? + +LA MERE. + +Puisqu’ils sont soumis à nos ordres, puisqu’ils nous servent, puisqu’ils +nous donnent journellement des preuves de zéle & d’attachement, il est +bien juste que nous nous chargions de leur bonheur autant qu’il dépend +de nous. + +EMILIE. + +Cela est vrai. Mais comment faire, puisqu’on ne joue pas avec eux? + +LA MERE. + +En n’exigeant pas d’eux plus qu’ils ne peuvent faire, en les payant +exactement, en les soignant dans leurs maladies, & en les consolant +quand ils ont de la peine, en ne les laissant pas d’ailleurs manquer à +leur devoir, en les tenant dans le respect; en un mot, en se conduisant +avec eux comme un pere juste & bon le fait avec ses enfants. + +EMILIE. + +Maman, vous êtes donc le pere de toute la maison? + +LA MERE. + +Votre pere & moi, nous sommes les chefs de la maison; je suis votre +mere, & j’en tiens lieu à tous ceux qui sont sous mes ordres. + +EMILIE. + +Voilà donc pourquoi tout le monde vous obéit? + +LA MERE. + +Oui. Chaque maison est regardée comme une famille, chaque famille a un +chef qui la gouverne, à qui on est convenu de s’en rapporter, qui +protége, qui veille aux interêts de chacun, & à qui chacun est soumis. + +EMILIE. + +Et moi, Maman, qu’est-ce que je suis? + +LA MERE. + +Vous êtes un des membres de la famille. + +EMILIE. + +Comment un des membres? Je suis un membre, moi? + +LA MERE. + +C’est une façon de parler, comme on désigne celui qui est le premier de +la famille & qui la gouverne par le _chef_, qui veut dire _tête_, on +continue la comparaison, & l’on dit les membres pour désigner les autres +personnes qui composent la famille. + +EMILIE. + +Mais les domestiques sont donc mes freres? + +LA MERE. + +Comme hommes nous sommes tous freres, c’est-à-dire, que toute créature +humaine mérite notre bienveillance... + +EMILIE. + +Maman, que veut dire bienveillance? + +LA MERE. + +Le mot même vous l’explique. Bien vouloir, vouloir du bien. + +EMILIE. + +Ah, c’est vrai! Eh bien, Maman, il faut donc vouloir du bien à tout le +monde? + +LA MERE. + +Sans doute, si vous voulez que tout le monde vous veuille du bien. Mais +ensuite il y a différents états, différentes classes dans la société. +Chacune vit entre elle dans l’égalité, & lorsque nous avons à faire aux +hommes des autres classes, nous nous conduisons avec eux suivant leur +rang. S’ils sont d’une classe au-dessus de la nôtre, nous leur devons de +la déférence, du respect; s’ils sont au-dessous, nous leur marquons de +la bonté, de la protection, &c. + +EMILIE. + +La classe, c’est comme au Couvent, n’est-ce pas? + +LA MERE. + +Pas tout-à-fait, mais cela en donne l’idée. De même qu’au Couvent il y a +la classe des grandes pensionnaires, la classe des petites, la classe +des novices, &c. de même dans le monde il y a la classe des gens de la +Cour, celle des Militaires, celle de la Magistrature, &c. On range dans +la même classe les personnes de la même profession. Par exemple, tous +les Militaires, qui ne sont pas décorés, sont de la même classe que +votre papa. + +EMILIE. + +Qu’est-ce que c’est que décoré? + +LA MERE. + +C’est d’avoir les Ordres du Roi, le Cordon bleu, le Cordon rouge, &c. + +EMILIE. + +A propos, Maman, je voulois toujours demander ce que c’étoit que le Roi, +je l’ai toujours oublié. + +LA MERE. + +C’est le chef d’une grande famille. + +EMILIE. + +Mais qu’est-ce que c’est? Pourquoi est-ce que tout le monde est obligé +de lui obéir? Est-ce que nous sommes de sa famille? tout le monde est-il +de sa famille? + +LA MERE. + +Nous sommes une des familles qu’il gouverne. + +EMILIE. + +Bon! il est donc le chef de toutes les familles? + +LA MERE. + +Oui, tous les habitants d’une Ville ou d’un Village sont partagés par +familles. Un pays est composé de beaucoup de Villes & de Villages. Un +royaume est composé de plusieurs pays, & le Roi est le chef de tout son +Royaume. + +EMILIE. + +Quoi? de toutes les familles? + +LA MERE. + +Oui. + +EMILIE. + +Il a bien des affaires. + +LA MERE. + +Il en a tant qu’il ne peut pas les faire seul. + +EMILIE. + +Et comment fait-il donc? + +LA MERE. + +Il choisit des personnes à qui il donne sa confiance, & qui gouvernent +son Royaume sous ses ordres, & on est obligé de leur obéir lorsqu’ils +parlent au nom du Roi. + +EMILIE. + +Tenez, c’est comme votre Maître d’hôtel à qui vous dites le matin tout +ce que vous voulez qu’on fasse dans la maison. + +LA MERE. + +Précisément. + +EMILIE. + +Et ceux qui gouvernent pour le Roi, les appelle-t-on aussi des Maîtres +d’hôtel? + +LA MERE. + +Non, ce sont des Ministres, des Gouverneurs, des Intendants. Ils ont +différents titres suivant leurs fonctions. + +EMILIE. + +Mais est-ce que tout son Royaume est obligé de venir tous les matins +sçavoir de ses nouvelles, comme je viens sçavoir des vôtres? + +LA MERE. + +Avec un peu de réflexion, vous verriez que cela est impossible. +D’ailleurs tous ses Sujets ne sont pas admis à cet honneur. Il n’y a que +les Princes de son sang, c’est-à-dire ses parens, & la Noblesse de son +Royaume qui aient le droit de lui faire leur cour. + +EMILIE. + +On lui doit donc bien du respect? + +LA MERE. + +Autant que vous m’en devez & par la même raison. + +EMILIE. + +Et Monsieur le Dauphin, c’est son fils? + +LA MERE. + +Dauphin est le titre qu’on donne à l’héritier du thrône de France, +c’est-à-dire à celui qui doit être Roi après celui qui regne. + +EMILIE. + +C’est beau d’être Roi! + +LA MERE. + +Oui, car il est le maître de faire du bien à tout le monde. + +EMILIE. + +Il est donc bien heureux; on le doit bien aimer? + +LA MERE. + +Sans doute, & c’est la récompense de tous ceux qui font du bien. + +EMILIE. + +Je ne l’ai jamais vu. Pourquoi ne vient-il pas vous voir, Maman, puisque +vous avez le droit de lui faire votre cour? + +LA MERE. + +Le Roi ne va voir personne. + +EMILIE. + +Pourquoi? Est-ce qu’il est malade? + +LA MERE. + +C’est qu’il est par sa dignité si fort au-dessus des autres qu’il n’est +pas d’usage qu’il accorde cet honneur à des particuliers. + +EMILIE. + +Qu’est-ce qui fait qu’on est Roi? Tout le monde peut-il être Roi? + +LA MERE. + +C’est suivant les pays. En France, c’est le plus proche parent du Roi +qui lui succede, & pour vous dire la même chose dans les termes d’usage, +en France la couronne est héréditaire: dans d’autres pays le peuple se +choisit & s’élit un Roi; c’est ce qui s’appelle un royaume électif. +Chaque royaume a ses loix & ses usages. + +EMILIE. + +Maman, est-ce que papa ne tient pas aussi lieu de pere à ses +domestiques? + +LA MERE. + +Certainement. Qu’est-ce qui vous en feroit douter? + +EMILIE. + +C’est que c’est toujours vous qui ordonnez tout dans la maison. + +LA MERE. + +C’est que lorsqu’une femme, par sa conduite & par sa vigilance, a mérité +la confiance de son mari, il lui abandonne le soin de l’intérieur de la +maison, & se contente du soin des affaires qui ne peuvent se traiter +qu’au dehors. + +EMILIE. + +Qu’est-ce que cela veut dire, les affaires du dehors? + +LA MERE. + +Il faut mettre cette question au nombre de celles dont vous ne pouvez +pas encore comprendre l’explication. Nous la renverrons à un autre +temps. + +EMILIE. + +Maman, vous m’avez dit que vous me diriez ce que c’est que Monsieur +Gobemouche. + +LA MERE. + +Cela ne vient pas trop à propos; mais n’importe, c’est le nom qu’on +donne aux gens qui n’ont point d’avis à eux, qui n’entendent rien aux +choses dont ils parlent, & qui veulent cependant en paroître instruits, +& moyennant cela, pour ne pas montrer leur ignorance, ils ne disent que +des mots qui ne signifient rien. + +EMILIE. + +Comment font-ils donc? + +LA MERE. + +Comme vous faites quelquefois, ils parlent au hazard. + +EMILIE. + +Oh, je m’en corrigerai; je ne parlerai plus de ce que je n’entens pas. +Je ne veux pas qu’on m’appelle Mademoiselle Gobemouche. Je voulois +encore vous demander autre chose... Ah! Maman, quand est-ce que je lirai +l’histoire de Titus & celle de Domitien? + +LA MERE. + +Tout-à-l’heure, si vous voulez, aussi-tôt que vous aurez fini votre +ouvrage. + +EMILIE. + +Oh! Maman, j’en ai encore un grand bout à finir, si vous vouliez, je +lirois à présent, car cela ne sera pas fait d’une demi-heure. + +LA MERE. + +Non, je veux que vous finissiez votre ouvrage. + +EMILIE. + +Maman, je vais le finir, me permettez-vous de vous demander pourquoi je +ne puis pas lire à présent; car il me semble que je finirois tout aussi +bien mon ouvrage après avoir lu? + +LA MERE. + +A douze ou quatorze ans, cela seroit fort égal; mais ne croyez pas que +cela le soit à présent. + +EMILIE. + +Mais pourquoi, Maman? + +LA MERE. + +C’est que l’habitude de ne point interrompre ce que l’on fait est +très-essentielle à prendre & doit influer sur toute votre vie. C’est que +vous êtes dans l’âge où l’on prend le plus facilement les habitudes que +l’on conserve, & que si vous n’en prenez pas de bonnes dès-à-présent, il +vous en coûteroit beaucoup pour les prendre par la suite. Souvenez-vous +qu’il ne faut point passer sans raison d’une occupation à une autre. + +EMILIE. + +Oui, quand je joue, par exemple, il ne faut pas m’interrompre pour +travailler, & quand je travaille il ne faut plus penser à jouer, sans +quoi je ne ferois rien qui vaille. + +LA MERE. + +Et quand vous quittez votre ouvrage, il faut le serrer, de même que +quand vous quittez vos jeux, il ne faut rien laisser traîner des choses +qui ont servi à votre amusement. + +EMILIE. + +Oui, il faut remettre chaque chose à sa place, cela donne l’esprit +d’ordre. Vous voyez bien, Maman, que je retiens bien ce que vous me +dites. + +LA MERE. + +Mais il ne suffit pas de retenir les mots, il faut les mettre en +pratique. + +EMILIE. + +Maman, cela viendra. + +LA MERE. + +Ma fille, cela ne viendra pas si vous ne commencez pas dès-à-présent. + +EMILIE. + +Maman, permettez-moi encore une petite, petite question. + +LA MERE. + +Et c’est? + +EMILIE. + +A quoi sert-il d’avoir l’esprit d’ordre? + +LA MERE. + +C’est que sans cela on ne sçait jamais ce qu’on fait, & que cela fait +gagner du temps, qui est une chose très-précieuse. + +EMILIE. + +Comment cela fait-il gagner du temps? + +LA MERE. + +Quand vous laissez traîner toutes les choses qui servent, soit à votre +travail, soit à votre amusement, qu’est-ce qui arrive, lorsque vous +voulez les retrouver? + +EMILIE. + +Que je ne sçais plus où elles sont, parce que les domestiques les ont +rangées je ne sçais où, & que je ne sçais plus où les prendre. + +LA MERE. + +Eh bien, comment faites-vous pour les retrouver? + +EMILIE. + +Je les cherche. + +LA MERE. + +Mais vous perdez du temps en les cherchant. + +EMILIE. + +Cela est vrai. + +LA MERE. + +Et c’est du temps fort mal employé; car si vous les eussiez rangées la +veille, vous les retrouveriez tout-de-suite. + +EMILIE. + +Cela est vrai. + +LA MERE. + +Et les trouvez-vous toujours? + +EMILIE. + +Non, il y en a souvent de perdues. + +LA MERE. + +Et vous n’avez jamais pensé que c’étoit par votre faute? + +EMILIE. + +Mais c’est la faute des domestiques. Pourquoi ne rangent-ils pas ce +qu’ils trouvent? + +LA MERE. + +Et pourquoi voulez-vous qu’ils mettent plus d’importance aux choses qui +vous appartiennent, que vous n’y en mettez vous-même? Ils ne sont pas +fondés à croire que ce que vous laissez traîner mérite d’être conservé. + +EMILIE. + +Cela est encore vrai. + +LA MERE. + +Ainsi voilà deux fautes pour une: celle de perdre par votre négligence & +votre manque de soins des choses qui vous appartiennent, & l’injustice +de vous en prendre aux autres de la faute que vous avez faite. Eh bien, +quand on n’a pas l’esprit d’ordre, les idées se perdent & se confondent +dans la tête comme vos joujoux dans la chambre, on ne sçait ce qu’on +dit, & l’on passe pour une folle ou pour une bête. Comprenez-vous à +présent à quoi l’esprit d’ordre est bon? + +EMILIE. + +Oui, Maman!... Voilà mon ouvrage fini. + +LA MERE. + +Allons, il est tard, nous pouvons passer dans ma chambre, & nous y +lirons l’histoire des deux Empereurs que vous voulez connoître. + + + + +HUITIEME CONVERSATION. + + +EMILIE. + +Maman, il y a bien long-temps que vous ne m’avez conté d’histoire. + +LA MERE. + +Il est vrai. + +EMILIE. + +Si vous voulez avoir la complaisance de m’en dire une: j’ai été bien +raisonnable. + +LA MERE. + +Je le veux bien. Tout en nous promenant je vous conterai l’histoire de +deux petits Messieurs; mais c’est à condition que vous me direz ce que +vous pensez de leur conduite. + +EMILIE. + +Oh! oui, Maman, je vous le promets. Etoient-ils bien aimables, bien +sages? + +LA MERE. + +Vous le verrez. Prenons par cette allée. Le chemin est beau, & nous ne +rencontrerons personne qui nous interrompe. + +EMILIE. + +Eh bien, Maman? + +LA MERE. + +Eh bien, ma fille. Deux peres de famille d’une condition médiocre, mais +honnête & aisée, établis en province, avoient chacun un fils. Ces deux +jeunes gens très-bien élevés & liés d’amitié à l’exemple de leurs peres, +résolurent un jour, chacun de leur côté & sans se communiquer leurs +desseins, de quitter la maison paternelle & d’aller chercher fortune à +Paris. + +EMILIE. + +La maison paternelle, c’est la maison de son papa, n’est-ce pas, Maman? + +LA MERE. + +Oui. + +EMILIE. + +Comment? Ils vouloient s’en aller sans permission? Mais cela étoit bien +mal! Et s’en aller tout seuls, tout seuls?... Ils étoient donc fous? +Qu’est-ce qu’ils vouloient devenir? + +LA MERE. + +Ils avoient pourtant tous deux une forte raison pour rester chez eux. +L’un étoit sourd, l’autre sans être tout-à-fait aveugle voyoit à peine à +se conduire. Il eût été à propos de remédier à ces accidents avant que +de se mettre en route. Pour vivre dans le monde, on n’a pas trop de ses +deux yeux & de ses deux oreilles. + +EMILIE. + +Oh! je crois que non. Je parie que ces deux petits Messieurs sont de +méchants garçons, n’est-ce pas, Maman? + +LA MERE. + +Vous jugez bien vîte. Est-ce que vous voudriez qu’on décidât de votre +conduite & de votre caractére sur une folie qui vous auroit passé un +moment par la tête? + +EMILIE. + +Non, Maman! + +LA MERE. + +Attendez donc que vous sçachiez l’histoire de ces ceux jeunes gens pour +arrêter votre opinion, & si elle doit leur être défavorable, vous ferez +bien encore de supposer que leur aventure a pu être exagérée. + +EMILIE. + +Pourquoi cela, Maman? + +LA MERE. + +C’est qu’on ne sçauroit trop être en garde contre les propos qui peuvent +nuire, & quand il s’agit de condamner les autres, il faut réfléchir +long-temps avant d’établir son jugement. Ne desirez-vous pas qu’on en +agisse ainsi avec vous? + +EMILIE. + +Oui sûrement, Maman. Eh bien, qu’est-ce qu’ils firent? + +LA MERE. + +Quoique leur infirmité, d’abord peu considérable, augmentât tous les +jours, elle ne put arrêter leur projet. La jeunesse est ardente, & +souffre impatiemment les conseils. Elle ne doute de rien. Son +imagination lui répond de ses succès, & la raison est presque toujours +la derniere consultée. + +EMILIE. + +Est-ce que la raison est comme la conscience? Est-ce qu’elle parle +aussi? + +LA MERE. + +Suivre les avis qu’on vous donne, c’est écouter la raison. «Que ferai-je +dans la maison de mon pere?» disoit le sourd qui s’appelloit Daucourt. + +EMILIE. + +Ah! j’avois bien envie de sçavoir son nom, & je suis bien aise de ne pas +le connoître. + +LA MERE. + +«Puis-je espérer un sort digne de moi, disoit-il? Je suis grand, bien +fait, j’ai du mérite & de l’esprit. Ici, je vis ignoré, & sous le +prétexte que j’ai l’oreille un peu difficile, on prétend me borner à une +vie obscure, on me reproche ma surdité pour me refuser les +éclaircissements que je demande; mais je sçaurai m’en passer, je ne +perdrai plus mon temps à écouter, & je vais faire mon chemin par +moi-même.» + +EMILIE. + +Il a bonne opinion de lui, Monsieur Daucourt. Il ne veut plus perdre son +temps à écouter! + +LA MERE. + +Je connois des gens qui ne le disent pas, mais qui font de même. + +EMILIE. + +Qui donc, Maman? + +LA MERE. + +Cherchez bien... Vous ne dites mot? Quand on ne profite pas des avis que +l’on reçoit, c’est comme si l’on disoit qu’on ne veut pas perdre son +temps à écouter. Ne connoissez-vous personne dans ce cas? + +EMILIE. + +Oh! pardonnez-moi, Maman, j’entens bien; c’est de moi dont vous voulez +parler. + +LA MERE. + +Il faut prendre garde, Emilie, de ne pas condamner dans les autres les +fautes dont on peut être coupable. + +EMILIE. + +J’y prendrai garde, Maman. + +LA MERE. + +Vous venez de tomber là dans la même faute que Daucourt. Il s’étoit +persuadé qu’on ne lui parloit jamais, parce qu’il n’entendoit point; il +se moquoit des défauts de son camarade, & il ne voyoit pas les siens. +«Si j’étois aveugle comme lui, disoit-il, je ne me plaindrois pas d’être +négligé. Sans yeux, on n’est bon à rien. Il ne sçait d’ailleurs que ce +que je lui ai appris, & il ne peut se flater d’en sçavoir jamais +davantage. Son accident ne peut se cacher, & on peut très bien ignorer +le mien. La nature m’en a dédommagé, par une pénétration d’esprit peu +commune. Je parie que la plûpart de ceux qui me connoissent sont encore +à s’appercevoir de ma prétendue surdité. Il y a une maniere de prendre +part à tout sans y rien concevoir. Un sourire, un signe de tête, un mot +jetté à propos suivant l’air & le geste de ceux qui parlent, tout cela +m’a donné la réputation d’un homme qui entend très-finement.» + +EMILIE. + +Mais, c’est comme Monsieur Gobemouche cela. + +LA MERE. + +Précisément. «J’ai vu souvent, continuoit-il, les gens les plus graves +rire de mes bons mots, & le seul reproche que j’ai eu à faire à mes +oreilles, c’est de n’avoir pas toujours entendu l’éloge qu’on faisoit de +moi.» + +EMILIE. + +Voilà un drolle de corps! Je parie qu’il faisoit bien des _quiproquo_. + +LA MERE. + +Est-ce que vous sçavez ce que c’est qu’un _quiproquo_? + +EMILIE. + +Oui, Maman, c’est un coq-à-l’âne. + +LA MERE. + +Et qu’est-ce que c’est qu’un coq-à-l’âne? + +EMILIE. + +Mais c’est de dire une chose qui n’est pas ce qu’on dit. + +LA MERE. + +Voilà assurément une définition bien claire! Tâchez un peu de vous +expliquer d’une maniere plus précise; car enfin on parle pour être +entendu. + +EMILIE. + +Mais, Maman, vous sçavez bien ce que je veux dire. + +LA MERE. + +Quand cela seroit, cela ne suffit pas. Voyons, dites-moi ce que c’est +qu’un _quiproquo_ ou un coq-à-l’âne. + +EMILIE. + +Mais, tenez, Maman, c’est quand vous dites une chose, & que moi je me +suis trompée, j’en ai entendu une autre, & je répons à ce que j’ai +entendu. + +LA MERE. + +Cela devient un peu plus clair; mais donnez-moi un exemple de ce que +vous venez de dire. + +EMILIE. + +Maman, si vous disiez, par exemple, en parlant de moi, voilà une petite +Demoiselle bien raisonnable, & puis il passeroit une autre petite +Demoiselle qui croiroit que vous parlez d’elle, & qui diroit, Madame, +vous avez bien de la bonté, elle feroit un _quiproquo_. N’est-ce pas +cela, Maman? + +LA MERE. + +Oui, cela n’est pas mal. + +EMILIE. + +Maman, j’ai bien envie de sçavoir la fin de l’histoire. + +LA MERE. + +Tandis que Daucourt s’occupoit de ses projets, Sainville (c’étoit le nom +de l’aveugle) tenoit conseil de son côté. «La surdité de mon voisin +m’afflige, disoit-il, il sera obligé de passer sa vie chez son pere. Que +faire dans le monde quand on n’entend point?» + +EMILIE. + +Fort bien! En voilà encore un qui voit le défaut d’un autre, & je parie +qu’il ne voit pas le sien. + +LA MERE. + +Cela est vrai. «Pour moi, disoit-il, si j’ai la vue un peu foible, j’ai +en revanche écouté de toutes mes oreilles. J’ai acquis des connoissances +& de la mémoire. Daucourt est orgueilleux & opiniâtre; je suis docile & +me soumets sans peine aux volontés des autres. Par-là j’ai trouvé le +secret de me servir de leurs yeux. Ils voient pour moi, & me dispensent +du soin de me gouverner. Avec le secours de bons guides, je me tirerai +toujours d’affaire. On peut compter sur l’assistance des autres, quand +on veut s’y fier.» + +Après avoir ainsi tracé leur plan, ils ne tarderent pas à le mettre en +exécution. Ils quitterent la maison paternelle, & prirent chacun une +route différente. L’aveugle muni d’un guide, & le sourd se reposant sur +son mérite. + +EMILIE. + +Ah! voyons ce qu’ils vont devenir. + +LA MERE. + +Le premiere journée, Sainville accusa son guide d’avoir choisi le chemin +le plus long & le plus pénible; mais étant arrivé le soir à la Ville, où +il devoit prendre place dans un carrosse public, il se reprocha le peu +de confiance qu’il avoit dans les hommes & se sçut mauvais gré d’avoir +soupçonné son conducteur. + +Comme ses occupations pendant la route se réduisoient à monter en +carrosse le matin & à descendre le soir, il employa son temps à +refléchir sur sa position. Le résultat de ses méditations fut que dans +un pays policé, il étoit fort aisé de se passer de ses yeux. + +EMILIE. + +Qu’est-ce que c’est qu’un pays policé? + +LA MERE. + +C’est un pays où chacun vit en tranquillité, sans crainte que son voisin +lui nuise & trouble l’ordre. + +EMILIE. + +L’ordre de qui? + +LA MERE. + +Le bon ordre. On appelle ainsi la paix & la tranquillité qui résulte de +la vigilance & des soins de ceux qui gouvernent. + +EMILIE. + +Comment? Est-ce que nous sommes gouvernés? + +LA MERE. + +Il ne vous souvient déja plus de ce que nous avons dit la semaine passée +sur le Roi & sur ses Ministres. + +EMILIE. + +Ah! oui... mais il y a quelque chose que je n’entens pas: Maman: +dites-moi, je vous prie, quel rapport le Roi & les Ministres ont-ils à +ce que nous disions tout-à-l’heure? + +LA MERE. + +Vous l’allez voir. Que disions-nous l’autre jour qu’étoit le Roi? + +EMILIE. + +Le pere d’une grande famille. + +LA MERE. + +Qu’est-ce que fait un pere de famille dans sa maison? + +EMILIE. + +Il gouverne tout. + +LA MERE. + +Et en gouvernant tout, il établit les régles de conduite pour chacun, ce +qui fait que l’ordre & la sûreté sont établis dans sa maison. + +EMILIE. + +C’est donc cela qui s’appelle policé? + +LA MERE. + +C’est ce qui s’appelle la police, & l’on dit, une Ville bien ou mal +policée. Or dans chaque Ville le Roi établit un Magistrat qui s’appelle +Lieutenant de Police, chargé du soin de veiller à la sûreté des +particuliers, & de punir ceux qui voudroient la troubler, tels que les +voleurs, les brigands, les tapageurs, &c. + +EMILIE. + +J’entens toujours parler de voleurs; mais je ne sçais ce que c’est. + +LA MERE. + +C’est que vous ne me l’avez pas demandé. Un voleur est un homme qui +s’empare ou par force ou par adresse de ce qui ne lui appartient pas; & +comme il n’est pas permis d’user du bien des autres comme du sien, +chacun est interessé dans la société à le découvrir, & lorsqu’il est +découvert, il est puni. + +EMILIE. + +Maman, qu’est-ce que vous disiez de Monsieur Sainville, je ne m’en +souviens plus. + +LA MERE. + +Je disois, qu’il prétendoit qu’on pouvoit très-bien se passer de ses +yeux dans un pays bien policé. + +EMILIE. + +Mais pourquoi cela? + +LA MERE. + +«Cela seroit, disoit-il, une peine de plus que d’en avoir de bons. Il +faudroit en faire usage pour obliger ceux qui ont comme moi la vue +mauvaise, & qui sont en cela bien plus heureux qu’on ne pense, +puisqu’ils menent une vie dégagée de tous soins.» + +EMILIE. + +Il étoit donc bien paresseux? + +LA MERE. + +Avec ces réflexions, il prit un jour le devant à pied, pour rejoindre le +carrosse à l’endroit où l’on devoit dîner. Il s’étoit assuré un guide; +sans souci du côté des accidents, il marchoit gaiement, écoutoit les +propos de son conducteur, & s’occupoit de l’avenir agréable qu’il se +préparoit. Cependant la fatigue commença à se faire sentir, & le tira de +cet état de contentement. Bientôt son guide fut obligé de lui avouer +qu’il n’avoit jamais fait cette route, & qu’il ne sçavoit au juste où +ils étoient. «Mais j’apperçois quelques maisons, ajoûta-t-il; nous +sommes plus heureux que nous ne pouvions l’espérer.--N’en doutez point, +répondit Sainville; c’est l’endroit où nous voulions nous rendre.--Du +moins, reprit l’autre, on nous y dira le chemin qu’il faudra tenir.» + +En arrivant dans le Hameau, ils se trouverent détournés de la route de +plus de quatre lieues; mais en revanche, ils furent bien reçus par un +vieillard & son accueil consola notre aveugle. Il ne fut plus question +que de bien dîner pour gagner ensuite avant la nuit la Ville où le +carrosse devoit s’arrêter. + +Avant de poursuivre sa route il fallut s’assurer d’un autre guide. +Sainville remercia le sien de ses peines, & même du hazard qui les avoit +égarés & conduits chez un hôte si honnête. Il craignit de ne pouvoir +jamais remplacer un aussi bon conducteur. + +Le fils du vieillard prit sa place. Ce jeune homme marqua d’abord à +Sainville beaucoup de surprise de son goût pour les voyages. Il lui +donna ensuite de très-bons conseils sur les précautions qu’il avoit à +prendre & sur la prudence qu’il devoit apporter au choix de ses guides. +Sainville, ennuyé de ses leçons, regretta un moment son premier +conducteur qui l’avoit entretenu de choses plus agréables; mais se +faisant bien vîte à la maniere de son nouveau compagnon, il ne tarda pas +à être enchanté de sa morale. + +Le chemin néanmoins, lui paroissoit long. Il marchoit, il est vrai, sans +obstacle; mais accoûtumé depuis long-temps à rencontrer des pierres & à +se heurter, ce changement même le surprit. Il en parla à son conducteur +qui lui répondit, qu’il avoit choisi, non la route la plus courte, mais +la meilleure. «Quand on est aveugle, dit-il, on ne sçauroit aller trop +lentement & trop sûrement; les guides les plus habiles ne peuvent +toujours vous faire éviter le mauvais pas; il s’agit donc de prendre la +route la moins embarrassée.» Sainville charmé de ce discours, comprit +que son premier compagnon, avec ces propos & ses contes, n’avoit été +qu’un étourdi, & qu’il avoit trouvé en celui-cy un ami sage & sincere. +Il conçut pour lui autant d’estime que de reconnoissance. Leur entretien +les conduisit à la Ville, où ils apprirent que le carrosse avoit passé. +Il fallut continuer la route à pied, & après avoir marché jusqu’à la +nuit, ils furent obligés de s’arrêter dans un Village, sans avoir pu +rejoindre le carrosse. + +Le lendemain Sainville, ne voulant point abuser de la bonté de son +guide, en prit un nouveau, qui gagna aussi promptement ses bonnes +graces. Celui-cy remarqua d’abord la générosité de notre aveugle, & +cette remarque augmenta son zéle. Il vanta à Sainville la connoissance +qu’il avoit des chemins & du pays. Il lui fit, pour le réjouir, la +description de tous les endroits où ils passoient; mais il lui apprit +aussi l’aventure de plusieurs voyageurs qui avoient été volés sur cette +route. + +«Il est imprudent à vous, lui dit-il en finissant, de garder votre +bourse; c’est à celui des deux qui voit clair, à la porter. Si nous +sommes attaqués, vous êtes sans défense; mais n’ayant rien sur vous, il +ne peut vous arriver aucun malheur. Quant à moi, il me reste la +ressource de fuir, de sauver votre argent, & de venir vous reprendre +quand le danger sera passé.» Sainville ne put s’empêcher d’admirer cette +prévoyance. «Est-il possible, s’écria-t-il, que mes guides n’aient point +songé à me garantir d’un danger si évident, & qu’ils m’aient exposé par +leur imprudence à prendre tout ce que j’ai! Si je conserve ma bourse, ce +n’est pas à eux que j’en aurois l’obligation.» Il se hâta de la mettre +en sûreté entre les mains de son ami du jour, & lui confia qu’il avoit +encore une Lettre de change cousue par précaution dans la doublure de sa +veste. + +Le guide, approuvant sa prudence, l’avertit bientôt qu’il y avoit devant +eux un ruisseau assez large. «Déshabillons-nous, dit-il, nous en serons +plus legers; je commencerai par passer vos habits, & je reviendrai +ensuite vous transporter de l’autre côté.» Sainville, touché de +reconnoissance, se déshabilla sans balancer, & dans le même instant il +se sentit saisi par le corps & plongé dans une riviere profonde. La +frayeur du danger lui ôta l’usage des sens; il ne revint à lui que +long-temps après. Il apprit alors qu’il étoit dans une cabane de +pêcheurs, auxquels il devoit la vie & tous les secours qui la lui +avoient conservée. + +Assez long-temps malade, il eut le temps de faire des réflexions sur la +méchanceté des gens qui voient clair. Ces réflexions le dégoûterent des +voyages; & après avoir recouvré ses forces, il sollicita & obtint de son +pere le pardon de son double aveuglement. Ainsi de retour dans la maison +paternelle, il resta toute sa vie persuadé de trois vérités: La +premiere, que le choix d’un conducteur est une chose très-difficile, +mais en même-temps très-essentielle pour un aveugle. La seconde, que +quand on ne peut s’en passer, il vaut mieux rester chez soi. La +troisieme, que quand on a trouvé un bon guide, il ne faut jamais s’en +séparer. + +EMILIE. + +Est-ce que c’est tout, Maman? + +LA MERE. + +C’est toute l’histoire de Sainville. + +EMILIE. + +Et Daucourt? + +LA MERE. + +Nous en parlerons après. Voyons d’abord ce que vous pensez de celui-cy. + +EMILIE. + +Je pense qu’il a raison. + +LA MERE. + +Qui? + +EMILIE. + +Sainville. + +LA MERE. + +Et en quoi? + +EMILIE. + +Mais en ce qu’il dit à la fin, que quand on a trouvé un bon guide, il +faut le garder. + +LA MERE. + +Etes-vous bien convaincue de cela? + +EMILIE. + +Oui, Maman. + +LA MERE. + +En ce cas, vous ne donneriez pas votre confiance au premier venu? + +EMILIE. + +Non sûrement. Mais je ne ferai pas comme Sainville, moi; je n’irai pas +voyager toute seule. + +LA MERE. + +Est-ce que l’on n’a besoin de conseils que pour voyager? + +EMILIE. + +Mais je ne sçais pas... je crois pourtant... Tenez, Maman, je ne sçais +pas ce que je veux dire. + +LA MERE. + +A quoi pensez-vous que servent les conseils? + +EMILIE. + +Mais à se bien conduire, à ne point faire de fautes; & puis aussi à +apprendre ce que l’on ne sçait pas. + +LA MERE. + +Vous voyez donc bien qu’il n’est pas nécessaire de voyager pour avoir +besoin de conseils. Tout le monde en a besoin; mais tout le monde n’est +pas en état d’en donner aux autres. Il ne faut accorder sa confiance +qu’à ceux que l’on connoît bien, lorsque leur conduite nous a prouvé +qu’ils ne nous en donneront pas de mauvais. + +EMILIE. + +Oui, j’entens bien cela. Par exemple, Maman, je dois ne donner ma +confiance qu’à vous, parce que je suis sûre que vous ne me tromperez +pas, & que vous avez une patience, une patience... Mais à propos, Maman, +& Monsieur Daucourt, qu’est-ce qu’il est devenu? + +LA MERE. + +Je m’en vais vous le dire. Il voyageoit seul comme vous sçavez. Il +s’étoit pourvu d’un cheval avec lequel il se mit en route. La premiere +journée se passa fort heureusement. Il arriva le soir dans un bourg & +descendit à l’hôtellerie pour y passer la nuit. En vain lui demanda-t-on +ses ordres. Daucourt n’aimoit pas les questions. + +EMILIE. + +Je le crois bien, car il étoit sourd; il ne les entendoit pas. + +LA MERE. + +Pour les éviter, il se hâta de signifier qu’il vouloit être tranquille. +Ainsi après avoir soupé il congédia tout le monde; & comme il étoit plus +que jamais enyvré de ses grands projets, il se mit à y rêver, il se +coucha tard. Il ne s’apperçut qu’alors du besoin qu’il avoit de ses +hardes. + +EMILIE. + +Et pourquoi faire, dès qu’il alloit se coucher? + +LA MERE. + +Il avoit au moins besoin de son bonnet de nuit. + +EMILIE. + +Où étoit-il donc? + +LA MERE. + +Dans sa valise. Et comme on lui avoit demandé s’il n’avoit besoin de +rien, & qu’il n’avoit rien répondu, elle étoit restée sur le dos de son +cheval. + +EMILIE. + +Ah, c’est bien fait! & comment fit-il? + +LA MERE. + +Toute la maison étoit endormie; il fallut qu’il descendît lui-même pour +tirer de sa valise ce qui lui étoit nécessaire. Le bruit qu’il fit +éveilla les Valets. Ne recevant point de réponse à leurs questions, ils +crurent avoir à faire à un voleur & agirent en conséquence. Daucourt +meurtri de coups, démêla, non sans beaucoup de difficulté, les causes +d’un traitement si étrange. + +EMILIE. + +Comment! ils le battirent? + +LA MERE. + +Oui, sans doute. Les Valets le virent détacher la nuit la valise qui +appartenoit à un étranger logé chez eux; ils le prirent pour un voleur, +ils le battirent. + +EMILIE. + +Et quand ils le reconnurent, ils furent sûrement bien fâchés? + +LA MERE. + +Oui, mais l’homme étoit battu, & l’on se moquoit de lui. + +EMILIE. + +Et qu’est-ce que fit Daucourt? + +LA MERE. + +Le lendemain il se mit en route d’assez mauvaise humeur, sans juger +cependant moins favorablement de sa sagacité & de sa prudence. + +EMILIE. + +Ah! je parie qu’il lui arrive encore quelque malheur. Ce sera bien fait, +n’est-ce pas, Maman, puisqu’il ne se corrige pas? + +LA MERE. + +Le hazard ne le servit pas mal pendant quelques jours. Il ne fit que +très-peu d’étourderies. Il questionnoit beaucoup, devinoit assez juste, +& ses succès lui persuaderent plus d’une fois qu’il entendoit comme un +autre. Mais ce bonheur dura peu. Le quatrieme jour de son voyage les +habitants des Hameaux écartés l’avertirent qu’il s’étoit égaré, & lui +conseillerent de regagner promptement le grand chemin pour se soustraire +aux brigands dont leur canton étoit rempli. Daucourt prit, à son +ordinaire, cet avis pour un compliment, & s’applaudissant de son talent +de deviner, il continua sa route avec plus de confiance que jamais. + +EMILIE. + +Oh, le drolle de corps qui prend un avis pour un compliment!... Maman, +je suis lasse. Voulez-vous que nous nous asséyons? + +LA MERE. + +Volontiers. Bientôt il se vit attaqué. Il n’est point de sourd qui +n’entende le langage des voleurs... + +EMILIE. + +Comment est-ce qu’ils parlent donc? + +LA MERE. + +Ils ne parlent pas beaucoup; ils fouillent dans les poches sans +cérémonie. Daucourt fut dépouillé. Cette aventure l’affligea. Il reprit +pourtant courage, & se reposant sur son mérite, il se persuada qu’une +fois arrivé à Paris, il ne pourroit manquer sa fortune. «Ces malheureux, +disoit-il, reculent mes espérances. A pied, je ne sçaurois faire la même +diligence; mais enfin il ne s’agit que de gagner Paris. On y connoît le +prix des talents, & cela doit me suffire.» En se consolant ainsi, il +arriva dans une petite Ville, où il résolut de passer la nuit. Son +premier soin fut de s’adresser à un usurier. + +EMILIE. + +Qu’est-ce que c’est qu’un usurier? + +LA MERE. + +C’est un homme qui prête de l’argent à ceux qui en ont besoin, à +condition qu’on lui rendra le double de ce qu’il a prêté. + +EMILIE. + +Est-ce qu’il y a des gens comme ça? Ils sont donc bien riches? + +LA MERE. + +Ils le deviennent par ce moyen à-peu-près comme les voleurs quand ils +ont fait une forte capture. + +EMILIE. + +Oui, mais s’ils sont pris, les voleurs sont punis, parce qu’il n’est pas +permis de voler. Vous m’avez dit cela, Maman! + +LA MERE. + +L’usure n’est pas plus permise que le vol. Mais laissons cela, & pour +aujourd’hui contentez-vous de sçavoir que Daucourt fit à cet usurier un +récit touchant de son aventure, & qu’il lui proposa de lui avancer de +l’argent à compte de la fortune qu’il espéroit de faire à Paris. +L’usurier s’apperçut encore plus vîte de la surdité de Daucourt & de sa +sotise, que de son besoin d’argent. Il n’en étoit pas à son coup +d’essai. Il lui fit faire par écrit une reconnoissance de l’argent qu’il +alloit lui prêter. Il emporta le billet & promit de lui donner dans peu +de ses nouvelles. En effet, Daucourt se vit arrêté une heure après & +conduit en prison. Sa surprise fut égale à son courroux, & s’il n’apprit +point le sujet de son infortune, ce ne fut pas faute de questions, mais +faute d’entendre les réponses. Il sçut enfin, par un interrogatoire en +forme, qu’il étoit condamné à payer sur son billet cinquante pistoles +qu’il n’avoit pas touchées. On lui apprit par la même occasion qu’il +étoit sourd, mais il ne voulut jamais convenir ni de sa dette ni de sa +surdité. Livré à ses réflexions dans une prison assez désagréable, il +commença à se plaindre de sa destinée, & s’occupa principalement des +réglements qu’il conviendroit de faire pour garantir les voyageurs de la +brutalité des valets, de l’attaque des voleurs & de la friponnerie des +usuriers; trois especes d’hommes auxquels il attribuoit tous les +malheurs du monde. + +Cependant il se familiarisa insensiblement avec l’idée qu’il pouvoit +bien être un peu sourd. De nouvelles réflexions (on a tout le loisir +d’en faire dans la prison) vinrent à l’appui du premier soupçon. +Daucourt ne put se dissimuler que s’il eût voulu se croire sourd & en +convenir, il auroit évité presque tous les malheurs qui lui étoient +arrivés. Il pensa encore que les jeunes gens, pour sçavoir si leurs +projets étoient bons ou mauvais, ne faisoient pas mal de s’adresser à +ceux que l’expérience a mis en état d’en juger. Il se condamna sur-tout +d’avoir entrepris de jouer un rolle, sans consulter un pere dont il +avoit reçu tant de marques de bonté. Il se détermina enfin à lui +apprendre ses malheurs & ses fautes. Ce pere étoit indulgent. Il +suffisoit que son fils fût malheureux & repentant pour lui faire oublier +ses écarts. Il pardonna. Daucourt eut la permission de revenir auprès de +lui, où il mene actuellement une vie tranquille, bien convaincu qu’il +faut avoir des oreilles pour entendre, & qu’on a besoin de conseils, +quand on veut réussir dans un monde qu’on ne connoît point. + +EMILIE. + +Il lui a fallu bien des choses pour apprendre qu’il étoit sourd. + +LA MERE. + +A quoi croyez-vous qu’on doive attribuer les malheurs qui lui sont +arrivés? + +EMILIE. + +Je crois, Maman, que c’est qu’il avoit trop bonne opinion de lui... Mais +je pense à une chose; être entêté, n’est-ce pas comme si l’on étoit +sourd? + +LA MERE. + +Précisément. Quand vous êtes entêtée, vous ne suivez que votre idée, & +vous croyez sçavoir d’avance tout ce qu’on va vous dire. Vous vous +croyez plus sage & plus habile que ceux qui vous parlent. + +EMILIE. + +Cela est vrai. Et puis quand je vois que j’ai tort, je ne veux pas en +convenir. Oh! je veux me corriger; il ne sera pas dit que je +ressemblerai à Monsieur Daucourt. + +LA MERE. + +Emilie, si vous êtes reposée, nous nous en retournerons. + +EMILIE. + +Comme il vous plaira, Maman... Maman, je crois que j’aime mieux Monsieur +Daucourt que Monsieur Sainville. + +LA MERE. + +Et pourquoi? + +EMILIE. + +Il est plus drolle, & puis... Cependant ils ont tort tous deux... Je ne +sçais pas, mais je l’aime mieux. + +LA MERE. + +Ne seroit-ce pas parce qu’il vous ressemble un peu? + +EMILIE. + +Peut-être bien... Mais il s’est corrigé, & je me corrigerai aussi... +Maman, nous avons assez causé; si vous permettez, je vais courir un peu. + +LA MERE. + +Je le veux bien; mais courez dans cette allée, & ne me perdez pas de +vue. + + + + +NEUVIEME CONVERSATION. + + +EMILIE. + +Maman! + +LA MERE. + +Que voulez-vous, Emilie? + +EMILIE. + +Ah!... vous écrivez... j’en suis fâchée. + +LA MERE. + +Pourquoi? + +EMILIE. + +Mais à qui écrivez-vous donc? + +LA MERE. + +C’est à quelqu’un à qui j’ai affaire & que vous ne connoissez pas. + +EMILIE. + +Et qu’est-ce que vous lui mandez? + +LA MERE. + +Qu’est-ce que cela vous fait? + +EMILIE. + +Rien, mais c’est pour le sçavoir. + +LA MERE. + +Vous voyez bien que votre curiosité est indiscrete & sans objet. + +EMILIE. + +Comment donc, Maman? + +LA MERE. + +Ecoutez-moi! Lorsque vous me parlez tout bas des choses qui vous +intéressent, si une de vos petites amies, de vos compagnes venoit vous +interrompre & vous demander ce que nous disons, qu’est-ce que vous +diriez? + +EMILIE. + +Je dirois qu’elle est bien curieuse, & que cela ne la regarde pas. + +LA MERE. + +Vous croyez donc qu’elle commettroit une faute contre la politesse & la +discrétion? + +EMILIE. + +Oui, Maman. + +LA MERE. + +Eh bien! vous venez de commettre la même faute avec moi, & bien plus +grande encore, car vous me devez plus d’égards que votre petite amie ne +vous en doit. + +EMILIE. + +Mais vous ne causiez pas tout bas, Maman, vous écriviez? + +LA MERE. + +L’écriture est la conversation des absents. C’est le seul moyen que l’on +ait de leur communiquer ses idées; l’on confie alors ses secrets au +papier: voilà pourquoi tout ce qui est écrit est sacré. On ne doit pas +plus se permettre de lire les papiers que l’on trouve sous sa main, +quand ils ne nous sont pas adressés, que d’écouter deux personnes qui +parlent bas. + +EMILIE. + +C’est donc bien mal d’écouter, je ne le sçavois pas? + +LA MERE. + +Vous devez le concevoir, puisque vous trouveriez mauvais que vos +compagnes vous écoutassent quand vous me parlez. + +EMILIE. + +Oui; & il faut faire pour les autres comme nous voulons qu’ils fassent +pour nous. Je sçais bien cela. + +LA MERE. + +Souvenez-vous donc que ce seroit manquer à l’honnêteté, à la probité, à +toutes les loix de l’honneur & de la société, que de lire un papier +adressé à un autre, & d’écouter ce que l’on dit avec dessein de n’être +pas entendu. + +EMILIE. + +Tous les jours j’apprens quelque chose de nouveau. + +LA MERE. + +Mais ce n’est pas pour sçavoir à qui j’écris que vous êtes venue? + +EMILIE. + +Mon Dieu non; je suis bien fâchée d’avoir fait cette sotte demande. Je +vous promets Maman que je ne serai plus curieuse de ce qui ne me regarde +pas. Mais je crois que ce que j’ai à dire nous fera causer bien +long-temps, & si votre Lettre est pressée, Maman... + +LA MERE. + +Elle ne l’est pas. Attendez-moi ici, je vais revenir. + +EMILIE. + +Vous allez donc serrer vos papiers, Maman? Mais vous ne serez pas +long-temps? + +LA MERE. + +Non. + +EMILIE. + +C’est bon; je vais rêver pendant ce temps-là à tout ce que j’ai à +dire... + +LA MERE. + +Allons, prenons notre ouvrage, & voyons ce qui nous occupe. + +EMILIE. + +Maman, c’est que j’ai toutes mes idées barbouillées; ma tête est sens +dessus dessous. + +LA MERE. + +Eh bien, il faut tâcher d’y remette l’ordre. Voyons! + +EMILIE. + +Par exemple, vous m’avez dit, Maman, qu’il falloit que j’eusse une +confiance entiere en vous. + +LA MERE. + +Je ne vous ai jamais dit cela. + +EMILIE. + +Comment? + +LA MERE. + +Je vous ai prouvé par votre expérience que vous vous étiez toujours bien +trouvée d’avoir une confiance entiere en moi. Je vous ai montré plus +d’une fois, & toujours par votre expérience, que vous vous étiez nui à +vous-même, lorsque vous vous étiez cachée de moi. Mais je vous ai laissé +libre de juger de ce qui étoit le plus avantageux pour vous, ou de la +réserve ou d’une confiance entiere, & vous avez eu le bon esprit de +sentir que vous me la deviez; mais je ne vous ai jamais dit, il faut me +la donner. + +EMILIE. + +Mais c’est la même chose. + +LA MERE. + +Point du tout; car le jour que vous ne vous trouverez pas bien d’avoir +en moi une entiere confiance, il ne tiendra qu’à vous de me la retirer; +au lieu que si je vous avois dit, il faut me donner votre confiance, ce +seroit un ordre, & vous ne seriez pas maîtresse de me la retirer. + +EMILIE. + +Cela est vrai. + +LA MERE. + +Observez en passant par ce petit exemple, qu’il est très-important de +bien sçavoir la signification des termes dont on se sert & qu’on emploie +dans la conversation; sans quoi il arrivera que vous direz une chose & +que j’en comprendrai une autre. + +EMILIE. + +Je parie que voilà ce qui brouille mes idées? + +LA MERE. + +Cela pourroit bien être. Mais ce n’est pas ma faute; car je vous ai +assez recommandé de ne laisser passer aucun mot sans me demander ce +qu’il signifie. + +EMILIE. + +Cela est vrai; mais c’est que je les sçais tous à-peu-près... + +LA MERE. + +Voilà encore une expression qui n’est pas exacte. Vous voulez dire que +vous comprenez à-peu-près la signification de tous les mots, & ce n’est +pas cela que vous dites, car on peut sçavoir un mot, un terme, sans +comprendre toute l’étendue de sa signification. Mais laissons cela. Vous +dites donc?... + +EMILIE. + +Je voulois dire d’abord, Maman, que j’ai une confiance entiere en vous, +que je vous dis tout, mais tout, tout, & j’ai remarqué... + +LA MERE. + +Eh bien?... Qu’avez-vous remarqué? + +EMILIE. + +J’ai remarqué quelque chose. + +LA MERE. + +C’est? + +EMILIE. + +Je n’ose pas dire. + +LA MERE. + +Vous n’avez donc pas une confiance entiere en moi? + +EMILIE. + +Mais pardonnez-moi; mais c’est que... Allons, je m’en vais le dire. + +LA MERE. + +Ce que vous avez à me dire est donc bien humiliant, bien honteux? + +EMILIE. + +Oh non, Maman, du tout! + +LA MERE. + +Il n’y a pourtant que ces sortes d’aveux qui puissent coûter à faire. + +EMILIE. + +Ah, Maman, ne pensez pas cela, je m’en vais vous le dire bien vîte; +c’est que j’ai remarqué que vous ne me disiez pas tout. + +LA MERE. + +Et qu’est-ce que je ne vous ai pas dit? + +EMILIE. + +Mais je ne sçais pas... + +LA MERE. + +Mais encore avez-vous eu occasion de remarquer que je vous aye rien +caché de ce qui vous intéresse? + +EMILIE. + +Non, Maman. + +LA MERE. + +C’est donc sur les choses qui ne vous regardent pas que je vous ai fait +des mysteres? + +EMILIE. + +Oui, Maman; c’est quand vous parlez tout bas avec des personnes de vos +amis, quand vous recevez des Lettres, & puis d’autres choses comme cela. + +LA MERE. + +Et vous croyez donc que je manque de confiance en vous? + +EMILIE. + +Oui, Maman. + +LA MERE. + +Ah! il faut vous rassurer & vous montrer que j’ai toute celle que votre +âge peut permettre. Qu’est-ce que c’est que la confiance; car il faut +toujours convenir de nos termes pour être sûres que nous nous entendons? +Répondez-moi. + +EMILIE. + +C’est de tout dire à quelqu’un, de n’avoir rien de caché pour lui. + +LA MERE. + +Et qu’est-ce qui détermine en nous cette confiance pour une personne +plutôt que pour une autre? + +EMILIE. + +Je n’entens pas, ou pour mieux dire, je ne comprens pas. + +LA MERE. + +Qu’est-ce qui vous donne de la confiance en moi, par exemple; qu’est-ce +qui fait que vous me dites tout ce que vous pensez & tout ce que vous +faites? + +EMILIE. + +C’est que je vous aime, Maman. + +LA MERE. + +Cela ne suffit pas, ma fille. Vous aimez vos freres; vous aimez vos +petites compagnes, & vous ne leur dites pas tout ce que vous pensez, & +vous avez raison. Voyez pourquoi vous avez plus de confiance en moi +qu’en eux? + +EMILIE. + +C’est que vous ne m’avez jamais trompée, Maman, & que je suis bien sûre +que vous ne direz à personne ce que je vous dis. + +LA MERE. + +Vous croyez donc le secret & la discrétion indispensables pour inspirer +la confiance? + +EMILIE. + +Très-sûrement, Maman. + +LA MERE. + +Si j’allois confier aux autres tout ce que vous me dites, je perdrois +votre confiance, vous n’en auriez plus en moi. + +EMILIE. + +Je crois que je n’en pourrois plus avoir. + +LA MERE. + +Eh bien! vous devez donc trouver tout simple que je ne vous parle pas +des affaires des autres, puisque je ne leur parle pas des vôtres. + +EMILIE. + +Mais c’est que je voudrois bien sçavoir tout. + +LA MERE. + +Pourquoi faire? Il faut être si réservée pour ce qui ne nous regarde +pas! si discrette pour ne pas parler des affaires d’autrui, de peur de +nuire sans le sçavoir en nous en mêlant sans nécessité, qu’il est bien +plus heureux de n’en rien sçavoir. + +EMILIE. + +Mais c’est que cela amuse. + +LA MERE. + +Cela amuse les gens désœuvrés, comme les enfants & les ignorants. Il n’y +a guere que ceux-là qui soient curieux; ils sont bavards, redisants & +dangereux. + +EMILIE. + +Et pense-t-on d’eux comme cela dans le monde? + +LA MERE. + +Oui; on les craint, on les fuit. + +EMILIE. + +Il faut encore que je me souvienne de cela. Mais, Maman, vous, vos +affaires, pourquoi ne me les dites-vous pas? + +LA MERE. + +Parce que vous n’êtes point en âge de les entendre & de les connoître, +parce que votre âge est celui de la legereté, de l’indiscrétion, & qu’il +faut que vous ayez mérité ma confiance, comme j’ai mérité la vôtre, pour +que je vous la donne. + +EMILIE. + +Ah! Maman, je vous promets que je ne dirai rien de ce que vous me direz. + +LA MERE. + +Pour que je puisse m’y fier, il faut d’abord cesser d’être curieuse, & +puis j’essayerai votre discrétion par des secrets proportionnés à vos +connoissances. A mesure que vous en acquerrez, je vous dirai tout ce qui +pourra vous être utile de sçavoir, mais jamais ce qui concerne les +affaires des autres. + +EMILIE. + +Et moi, Maman, dois-je vous dire les affaires des autres? + +LA MERE. + +Comme personne n’ira vous choisir à votre âge pour vous rien confier, +vous pouvez tout me dire sans manquer à la prudence, & ce n’est qu’en me +disant tout, que vous apprendrez ce qu’il faut dire & ce qu’il faut +taire aux autres. + +EMILIE. + +Mais si l’on me prioit de ne pas vous dire quelque chose, comment faire? + +LA MERE. + +Il faut ne pas recevoir de confidences jusqu’à ce que vous soyez en âge +de discerner celles qui doivent être sacrées d’avec celles qu’il +convient de me dire. + +EMILIE. + +Mais est-ce que je peux empêcher de parler? + +LA MERE. + +Vous pouvez prévenir la confidence, & dire, si l’on vous demande le +secret, je vous avertis qu’il ne faut pas me le dire, si vous ne voulez +pas que Maman le sçache, parce que je ne lui cache rien. + +EMILIE. + +On dira que je suis une indiscrette. + +LA MERE. + +Au contraire, vous n’aurez pas promis le secret & vous n’aurez pas voulu +l’entendre. On dira que vous êtes prudente & vraie. + +EMILIE. + +C’est joli d’être prudente & vraie, n’est-ce pas, Maman? + +LA MERE. + +Oui, ce sont deux belles qualités. Mais je voudrois sçavoir pourquoi +vous aviez tant de peine à me dire que je n’avois pas confiance en vous. + +EMILIE. + +Maman, je ne sçais pas, je craignois que cela ne fût pas bien de vous +dire cela. + +LA MERE. + +Et quand cela auroit été mal, est-ce que je ne vous juge pas toujours +par votre intention? + +EMILIE. + +Cela est vrai, Maman. + +LA MERE. + +Vous voyez donc bien que c’est une fausse honte; & une fausse honte a +toutes sortes d’inconvénients. + +EMILIE. + +Lesquels donc? + +LA MERE. + +Que vous seriez restée dans l’idée que j’exigeois de vous une confiance +que je ne vous accordois pas. + +EMILIE. + +Oui, & puis que je n’aurois pas appris quelque chose sur la curiosité & +sur la discrétion que je suis bien aise de sçavoir. Mais, Maman, si vous +vouliez pourtant me dire un secret d’affaire, je vous assure que je le +garderai bien. + +LA MERE. + +Un secret d’affaire? Et vous êtes fort en état de comprendre ce que je +pourrois vous dire, n’est-ce pas? + +EMILIE. + +Mais je crois qu’oui. + +LA MERE. + +Allons, voyons. + +EMILIE. + +Faut-il garder le secret? + +LA MERE. + +Non pas absolument, mais comme il n’est ni poli, ni prudent d’entretenir +les autres de ses affaires, il est inutile d’en parler. + +EMILIE. + +Oh! je vous promets, Maman, que je n’en parlerai pas. Est-ce ce que vous +disiez hier au soir avec mon Papa, quand vous m’avez dit de vous laisser +causer tranquillement? + +LA MERE. + +Oui, vous ne m’interromprez pas. + +EMILIE. + +Non, Maman, je vous le promets. + +LA MERE. + +Votre Papa, l’année derniere, a fait afficher sa ferme, dont le bail +étoit à renouveller. Il s’est présenté plusieurs Fermiers; mais comme il +a fallu faire des informations pour sçavoir s’ils étoient solvables, +cela a donné au Fermier, dont le bail finissoit, le temps de faire des +réflexions. Entendez-vous bien? + +EMILIE. + +Je ne comprens pas tous ces mots-là, mais je n’ai pas osé vous +interrompre. Qu’est-ce que c’est qu’un Fermier; & puis sol... sol?... +Comment avez-vous dit Maman? + +LA MERE. + +J’ai dit, mon Enfant, toutes choses qu’il vous est impossible de +comprendre, mais ce que vous êtes fort en état de juger vous-même, parce +que vous le voyez tous les jours, c’est qu’une mere seroit très-aise de +donner sa confiance entiere à son enfant, & qu’elle n’attend pour cela +que le temps. + +EMILIE. + +Comment le temps? + +LA MERE. + +Oui, que le temps, que l’âge, que les instructions ayent mis son enfant +en état de comprendre les différentes choses qu’elle voudroit lui +confier. Elle attend que la prudence & la réflexion lui fassent juger de +l’importance de ce qu’on lui confie. Enfin, elle voudroit la voir +promptement formée; mais il faut le temps à tout, & c’est pour en hâter +le moment autant qu’il est possible, que je vous engage à profiter des +leçons qu’on vous donne. C’est pour cela que nous causons ensemble. Eh +bien, que concluez-vous de tout ce que je viens de vous dire? + +EMILIE. + +Je conclus, Maman, que lorsque vous me cachez quelque chose, c’est qu’il +ne faut pas me le dire, & je n’aurai plus de curiosité pour sçavoir ce +qui ne me regarde pas. Voilà ce que je conclus, & puis encore, que je +vais m’appliquer tant que je pourrai, & que je profiterai des avis que +vous voulez bien me donner. + +LA MERE. + +Vous ne croirez donc plus qu’on manque de confiance en vous. + +EMILIE. + +Non, Maman. + +LA MERE. + +Cette défiance est affligeante pour les autres, & c’est un vilain défaut +que la défiance; mais il y a bien autre chose qu’il faut que vous ayez +le courage de vous dire, parce que cela est vrai, & qu’il faut toujours +se dire la vérité. + +EMILIE. + +Quoi donc, Maman? + +LA MERE. + +C’est que vous n’avez encore aucune des qualités nécessaires pour que +l’on ait confiance en vous; ainsi vous n’êtes point en droit d’en +exiger, ni de vous plaindre de ce que l’on en manque. + +EMILIE. + +Et pourquoi donc, Maman, qu’est-ce qu’il faut faire pour les avoir? + +LA MERE. + +Il faut être plus grande que vous n’êtes, & cela ne dépend pas de vous. +Vous avez les agréments & les inconvénients de votre âge. Il faut en +grandissant, en prenant des années, perdre tous vos petits défauts & +acquérir des vertus solides; alors vous aurez droit à l’amitié & à la +confiance. + +EMILIE. + +Oui; alors vous en aurez en moi, n’est-ce pas, Maman? + +LA MERE. + +Si vous sçavez m’en inspirer; car la confiance est libre & ne peut +s’exiger. Vous êtes convenue que je ne vous avois jamais dit d’en avoir +en moi. + +EMILIE. + +Non, Maman. + +LA MERE. + +Qu’est-ce qui vous en a donné? + +EMILIE. + +Mais c’est que j’ai vu que je ferois bien. + +LA MERE. + +Et comment avez-vous vu cela? + +EMILIE. + +Maman, j’ai eu l’honneur de vous le dire. + +LA MERE. + +Oui, mais nous avons besoin de répéter souvent les mêmes choses? + +EMILIE. + +C’est que j’ai vu que vous me disiez toujours vrai, que vous ne répétiez +jamais ce que je vous avois dit, & puis vous m’annoncez toujours +d’avance ce qui m’arrivera. + +LA MERE. + +La prévoyance, la vérité & le secret sont donc des vertus nécessaires +pour inspirer la confiance? + +EMILIE. + +Je crois qu’oui. + +LA MERE. + +Croyez-vous les avoir? + +EMILIE. + +Oh non, pas encore; mais je veux les avoir absolument. + +LA MERE. + +J’aime à vous voir cette émulation. + +EMILIE. + +Maman, quand je les aurai, vous aurez confiance en moi, vous me l’avez +dit, n’est-ce pas? + +LA MERE. + +Oui, je vous le promets. Est-ce là tout ce qui barbouilloit vos idées? + +EMILIE. + +Oh! Maman, il y a bien autre chose; mais c’est bien difficile à dire +cela, je ne sçais par où m’y prendre. + +LA MERE. + +Essayez toujours. + +EMILIE. + +Maman, vous m’avez dit que si je restois ignorante, on n’auroit pas +bonne opinion de moi. + +LA MERE. + +Cela est vrai. + +EMILIE. + +Voilà pourquoi je me suis dépêchée bien vîte, bien vîte, d’apprendre à +lire & à écrire. + +LA MERE. + +Ah, vous ne vous êtes pas dépêchée, si vîte, si vîte! + +EMILIE. + +Mais un peu vîte, & puis je me dépêche à présent d’apprendre +l’Histoire-Sainte, la Géographie, enfin tout. + +LA MERE. + +Oui, vous en avez eu trois leçons... Eh bien, vous ne dites plus mot? + +EMILIE. + +Eh bien, Maman, c’est que je suis toute étonnée! + +LA MERE. + +Et de quoi? + +EMILIE. + +Mais, Maman, vous avez toujours la bonté de m’encourager, & à présent il +semble que vous ne soyez pas contente. + +LA MERE. + +Pardonnez-moi; mais vous commenciez à faire un si grand étalage de la +vîtesse que vous avez mise à apprendre fort peu de chose, que j’ai voulu +vous ramener à apprécier au juste votre mérite. + +EMILIE. + +Mais enfin, Maman, je sçais bien lire & bien écrire. + +LA MERE. + +Vous sçavez très-bien lire, j’en conviens, mais vous ne sçavez pas +encore écrire; vous commencez à bien former vos lettres, & il n’y a pas +de quoi se vanter si fort. + +EMILIE. + +Mais pourquoi donc, Maman? + +LA MERE. + +Si Mademoiselle Louise, ou quelques-unes de vos petites amies se +vantoient d’avoir appris en très-peu de temps à bien mettre leurs gants, +à se chausser & à se déchausser toutes seules, que penseriez-vous +d’elles? + +EMILIE. + +Oh! cela me feroit bien rire, par exemple; car tout le monde sçait cela, +je crois. + +LA MERE. + +Eh bien, il n’y a pas plus de vanité à tirer de sçavoir lire & écrire, +que de sçavoir se chausser & se déchausser toute seule; il n’est pas +plus permis d’ignorer l’un que l’autre, parce que cela est également +nécessaire. + +EMILIE. + +Mais d’apprendre à lire, c’est pourtant bien plus difficile. + +LA MERE. + +J’en conviens; mais c’est une peine que tout le monde a éprouvée, & que +tout le monde a surmontée à son tour. Personne n’est encore mort à cette +peine, ainsi l’on sçait que l’effort n’est pas grand. + +EMILIE. + +J’ai pourtant bien travaillé pour sçavoir lire couramment. + +LA MERE. + +Cela vous prouve que vous n’êtes pas un miracle de la nature comme vous +aviez l’air de le croire; car enfin vous ne sçavez rien de plus que ce +que sçavent tous les enfants de votre âge... Et si vous n’étiez pas +comme un petit hanneton... + +EMILIE. + +Ah!... à propos, Maman, que je vous dise... ce n’est pas un hanneton; +mais j’ai pris hier un beau papillon. Oh, il étoit beau! il avoit du +jaune, du bleu, toutes sortes de couleurs. J’avois bien envie de le +garder, mais je me suis souvenue de ce que vous m’avez dit... pas +d’abord pourtant, c’est ma bonne qui me l’a rappellé. + +LA MERE. + +Eh bien, qu’est-ce que vous en avez fait? + +EMILIE. + +Je me suis souvenue de cette mouche de l’autre jour, & j’ai dit, si l’on +me tenoit comme cela en l’air par les cheveux, cela me feroit bien mal. +Tenez, Maman, je me suis imaginé bien cela; car je me suis tiré les +cheveux, pour voir comme cela me feroit, & puis tout-de-suite j’ai été +dans le jardin, j’ai posé le papillon sur une rose; heureusement, je ne +lui avois pas fait mal, car il s’est envolé tout-de-suite, & je suis +revenue bien contente de lui avoir fait plaisir. + +LA MERE. + +Venez, que je vous embrasse, Emilie, vous ne sçauriez croire le plaisir +que vous me faites! Exercez-vous toujours à faire du bien, & à vous +trouver heureuse de celui que vous faites. C’est un moyen sûr de l’être +toujours, & un moyen qu’il ne dépendra de personne de vous ôter. Je +parie que vous étiez plus contente que vous ne l’êtes au milieu de tous +vos amusements ordinaires? + +EMILIE. + +Oh! cela est vrai, Maman; tenez, je me sentois si aise... Il me sembloit +que j’étois plus grande! Pourquoi donc? + +LA MERE. + +C’est que quand vous faites du bien, vous vous élevez au-dessus de votre +âge. + +EMILIE. + +Comment cela, Maman? + +LA MERE. + +C’est qu’à votre âge, on n’a pas souvent le pouvoir d’en faire, mais +revenons à ce que vous vouliez me dire. + +EMILIE. + +Bon! je ne sçais plus ce que c’est à présent. Qu’est-ce que je disois +donc, Maman? + +LA MERE. + +Vous me parliez de la peine que vous avez eue à apprendre à lire & que +vous avez à apprendre à écrire. + +EMILIE. + +Oui, mais je voulois dire autre chose... Est-ce que je n’ai dit que +cela? + +LA MERE. + +Il me semble que non. Vous avez commencé cependant comme si vous vouliez +qu’on vous expliquât pourquoi ces premieres sciences, qui sont les +éléments de toutes les autres, étoient si nécessaires à sçavoir. + +EMILIE. + +Oh, non!... oui... je me souviens... voici ce que je n’entens pas. Vous +m’avez toujours assuré, Maman, qu’on auroit mauvaise opinion de moi, si +je ne sçavois rien; & hier, vous sçavez bien, cette grande compagnie qui +est venue, ces Messieurs, ces Dames... + +LA MERE. + +Eh bien? + +EMILIE. + +Ils se sont moqués de cette Dame... J’ai oublié son nom... cette Dame, +dont ils parloient toujours, qui est si sçavante, comment +s’appelle-t-elle donc? + +LA MERE. + +Son nom n’y fait rien. Mais qu’est-ce qu’ils en disoient? + +EMILIE. + +Oh! j’ai bien vu qu’ils se moquoient d’elle, & vous l’avez bien vu +aussi, Maman, j’en suis sûre; car vous avez ri & vous avez fait des +signes à Papa. Pourquoi lui faisiez-vous des signes? + +LA MERE. + +C’étoit pour le prier de changer de conversation, parce que je n’aime +point à entendre donner des ridicules à personne chez moi. + +EMILIE. + +Monsieur le Comte disoit qu’il ne lui manquoit qu’un chapeau de Docteur, +je crois, & qu’on ne pouvoit pas dire un mot, qu’elle ne répondît en +grec ou en latin. Et puis ce gros Monsieur, qui avoit un habit verd & +une si belle veste, a dit, qu’elle parle toujours de sa science, pendant +qu’elle ne sçait pas seulement le prix d’un poulet; & puis qu’elle +feroit mieux d’apprendre à parler à sa fille, qui ne sçait pas lire. + +LA MERE. + +Eh bien, qu’est-ce que vous en dites? + +EMILIE. + +Mais voilà ce qui brouille ma tête. Pourquoi se moquer de sa science, +dès qu’il est honteux de ne rien sçavoir? + +LA MERE. + +Nous allons voir, c’est une chose à examiner. Je me rappelle qu’il y a +une de vos compagnes, dont la société ne vous plaît pas beaucoup, c’est +Mademoiselle Sophie, je crois. + +EMILIE. + +Ah! cela est vrai, elle m’ennuie. + +LA MERE. + +Et pourquoi? + +EMILIE. + +Vous le sçavez bien, j’ai eu l’honneur de vous le dire. + +LA MERE. + +Dites-le-moi encore, je ne m’en souviens pas bien. + +EMILIE. + +Mais c’est qu’elle parle toujours d’elle, de ce qu’elle a appris, de ce +qu’elle a dit, & quand on veut jouer ou parler d’autre chose, elle ne +veut pas, elle prend de l’humeur, & elle se donne toujours pour exemple. + +LA MERE. + +Et vous ne trouvez pas cela bien? + +EMILIE. + +Je ne sçais pas si cela est bien ou mal, mais cela m’ennuie. + +LA MERE. + +N’est-ce pas que vous voudriez faire comme elle, & qu’elle ne vous en +laisse pas le temps? + +EMILIE. + +Oh non, ma chere Maman! + +LA MERE. + +Vous avez raison; car cela est fort ridicule. Eh bien, vous ne devez +plus être étonnée qu’on blâme cette Dame de parler de sa science, +puisque vous trouvez le même ridicule insupportable dans vos compagnes. + +EMILIE. + +Mais cependant il faut bien montrer aux autres ce que l’on sçait, sans +quoi on passe pour une ignorante. + +LA MERE. + +Point du tout; cela s’arrange tout autrement, vous allez en convenir. +Quand vous brodez, quand vous faites de la tapisserie, quand vous lisez, +avez-vous besoin d’aller dire, Madame, je sçais lire, je sçais broder, +je sçais faire de la tapisserie? On sçait pourtant que vous n’ignorez +pas ces différentes choses. + +EMILIE. + +Je le crois bien, Maman; on me les voit faire. + +LA MERE. + +Eh bien! à la maniere dont on écoute les différentes conversations, à la +maniere dont on répond lorsqu’on nous adresse la parole, on juge +très-aisément qu’une personne est instruite, ou qu’elle est ignorante. +N’est-il pas vrai que si on vous parloit de l’histoire de France ou de +l’histoire Romaine, vous ne sçauriez répondre, parce que vous ne +sçauriez seulement pas de quoi l’on veut parler? + +EMILIE. + +Cela est sûr. + +LA MERE. + +Et si l’on parloit devant vous de quelques points de Religion contenus +dans votre Catéchisme, vous seriez tout d’un coup au fait de ce que l’on +dit, & vous pourriez même répondre à propos. Vous voyez donc bien qu’on +peut apprécier les connoissances que vous avez acquises sans que vous +vous donniez la peine de dire, je sçais ceci, j’ignore cela. + +EMILIE. + +Ah, ah, mais vraiment oui, cela est vrai! + +LA MERE. + +Vous devez sentir par la même raison, que c’est une affectation ridicule +d’aller se vanter de ce que l’on sçait. + +EMILIE. + +Oui je sens cela. Mais si on ne parle pas devant moi des choses que je +sçais, on croira que je suis ignorante. + +LA MERE. + +C’est une des raisons qui doit vous engager à apprendre promptement ce +que vous ne sçavez pas, pour être au fait de tout ce qu’on dit. Mais il +y a encore une raison, qui rend ridicule cette affectation de se vanter +de sa science. + +EMILIE. + +Laquelle, Maman? + +LA MERE. + +Pourquoi apprenez-vous à travailler en broderie, en tapisserie, &c.? + +EMILIE. + +Mais c’est pour sçavoir m’occuper, je crois, & puis pour faire des +ouvrages utiles pour moi. + +LA MERE. + +Pourquoi apprenez-vous à coudre, à raccommoder vos mouchoirs, vos +nippes, à faire vos ajustements? + +EMILIE. + +Maman, vous m’avez dit que c’étoit pour apprendre à me passer des +autres. + +LA MERE. + +C’est donc pour vous-même que vous apprenez à travailler, ce n’est pas +pour les autres? + +EMILIE. + +Non sûrement, c’est pour moi, c’est pour mon avantage; vous me l’avez +dit, Maman, je m’en souviens bien. + +LA MERE. + +Eh bien, mon Enfant! c’est aussi pour soi, pour sçavoir s’occuper seule, +& pour apprendre à se passer des autres, qu’il faut avoir des talents & +cultiver les sciences. + +EMILIE. + +Qu’est-ce que c’est que des talents & cultiver les sciences? + +LA MERE. + +La musique, le dessein, la danse, la peinture, &c. voilà ce qu’on +appelle des talents. + +EMILIE. + +Quoi, il faut sçavoir tout cela? + +LA MERE. + +Non, sur-tout si vous n’y avez pas de disposition naturelle; mais il +faut les connoître & apprendre à fond celui de ces talents pour lequel +vous vous sentirez le plus de goût. + +EMILIE. + +Oh! je crois que ce sera le dessein. Et cultiver les sciences, qu’est-ce +que c’est? + +LA MERE. + +C’est ce que vous appellez être sçavante, c’est sçavoir l’histoire & la +lire souvent, c’est acquérir des connoissances en tout genre. + +EMILIE. + +Mais on n’a donc jamais le temps de jouer? + +LA MERE. + +Quand vous appreniez à lire, vous ne pouviez pas concevoir que la +lecture vous serviroit un jour d’amusement? + +EMILIE. + +Oh! pour cela non; car j’ai bien pleuré pour apprendre à lire, j’en suis +bien honteuse à présent. + +LA MERE. + +Et cependant dans les moments destinés à vos amusements, je vous vois +souvent quitter votre poupée pour lire une Fable ou une Histoire. + +EMILIE. + +Oui, j’aime beaucoup à lire; cela m’amuse à présent. + +LA MERE. + +Vous pouvez donc comprendre que quand je vous presse d’apprendre de +nouvelles choses, ce sont de nouveaux amusements que je vous prépare. + +EMILIE. + +Comment cela, Maman? + +LA MERE. + +Lorsque vous sçaurez la musique, la géographie, le dessein, vous +passerez de l’une à l’autre de ces occupations, & vous vous en amuserez +comme vous vous amusez actuellement de la lecture. + +EMILIE. + +Oh, si je croyois cela!... Mais je le crois, Maman, puisque vous me le +dites. + +LA MERE. + +Il viendra un temps où votre poupée, votre lanterne magique, votre +ménage ne vous amuseront plus. Il faut donc vous préparer dès-à-présent +des ressources pour ce temps-là, & c’est ce que vous faites, lorsque +vous étudiez. + +EMILIE. + +Ah! Maman, je m’en vais bien m’appliquer, afin de sçavoir le plus de +choses que je pourrai. J’ai déja deux maîtres, Maman, si vous m’en +donniez encore quelques-uns, deux ou trois. + +LA MERE. + +Non; il ne faut pas aller trop vîte! Contentez-vous de bien faire ce +qu’on exige de vous, & laissez-moi guider vos progrès. + +EMILIE. + +Et avec cela je me passerai donc des autres? + +LA MERE. + +Vous n’aurez besoin que de vous-même & des vos talents pour vous trouver +heureuse. + +EMILIE. + +Mais pourquoi faut-il sçavoir se passer des autres? + +LA MERE. + +C’est qu’on est beaucoup plus souvent seul qu’avec les autres, & que si +vous ne sçavez pas vous occuper & vous amuser seule, l’ennui vous +gagnera. Quand on s’ennuie, on prend de l’humeur. Votre expérience vous +a d’ailleurs appris que l’humeur n’arrive jamais que lorsque l’on est +desœuvré. + +EMILIE. + +Maman, voulez-vous que je demande de la lumiere, je ne vois plus clair. + +LA MERE. + +Oui, sonnez! + +EMILIE. + +Et puis nous verrons la lanterne magique, en attendant que mon maître +vienne. + + + + +DIXIEME CONVERSATION. + + +EMILIE. + +Maman, j’ai vu hier aux Thuileries quelque chose de bien extraordinaire. + +LA MERE. + +Et qu’est-ce que c’étoit? + +EMILIE. + +C’étoit une petite Demoiselle, bien parée, qui n’étoit pas plus grande +que moi, & qui regardoit toujours, toujours ses nœuds de manches. + +LA MERE. + +Bon! + +EMILIE. + +Elle ne regardoit pas seulement autre chose; aussi tout le monde rioit & +se moquoit d’elle. Elle ne le voyoit pas; elle rioit aussi. + +LA MERE. + +Comment! elle ne sentoit pas qu’on se moquoit d’elle? + +EMILIE. + +C’est que je crois qu’elle est un peu bête. + +LA MERE. + +Connoissez-vous cette petite Demoiselle? + +EMILIE. + +Non, Maman, je ne la connois pas, ni ma bonne non plus. Mais la bonne de +Mademoiselle Louise a dit que c’étoit sûrement la fille de quelque +cuisiniere, que sa maîtresse s’étoit divertie à parer, parce que si +c’étoit une Demoiselle de condition, elle ne seroit pas si étonnée +d’être bien mise & d’avoir des nœuds de manches. + +LA MERE. + +Cela prouve au moins une bien petite tête, bien vuide, bien ignorante. + +EMILIE. + +Oui, & bien bête de ne pas voir qu’on se moque d’elle. Mademoiselle +Louise voit bien quand on se moque d’elle, mais elle ne s’en soucie pas; +c’est bien mal cela, Maman? + +LA MERE. + +C’est encore pis que de ne le pas voir. + +EMILIE. + +Oui, cela prouve qu’elle n’a pas de sentiment. + +LA MERE. + +Et vous, comment faites-vous quand on se moque de vous? + +EMILIE. + +Moi? + +LA MERE. + +Oui vous. + +EMILIE. + +Je ne sçais pas. + +LA MERE. + +Comment! vous connoissez si bien les défauts de vos compagnes, & vous ne +connoissez pas les vôtres? + +EMILIE. + +Mais, Maman... c’est que je les vois; c’est visible cela. + +LA MERE. + +Vous rappelez-vous la Fable de la besace? + +EMILIE. + +Oui, Maman. + +LA MERE. + +Eh bien, qu’est-ce qu’elle dit? + +EMILIE. + +N’est-ce pas celle où tous les animaux sont contents de leur figure? + +LA MERE. + +Oui, ils se trouvent tous parfaits & critiquent leurs camarades. +Dites-moi les six derniers vers. + +EMILIE. + + _Nous nous pardonnons tout & rien aux autres hommes, + On se voit d’un autre œil qu’on ne voit son prochain. + Le fabricateur souverain + Nous créa besaciers tous de même maniere, + Tant ceux du temps passé que du temps d’aujourd’hui: + Il fit pour nos défauts la poche de derriere, + Et celle de devant pour les défauts d’autrui._ + +LA MERE. + +Avez-vous bien pensé au sens de ces vers, ma fille? + +EMILIE. + +Pas beaucoup, Maman; mais j’y pense à présent. + +LA MERE. + +Je me meurs de peur que ce ne soit votre histoire. + +EMILIE. + +Non, Maman. + +LA MERE. + +Regardez-y bien. Interrogez votre conscience; je crois qu’il y a +long-temps que vous ne lui avez rien dit. Voyez, vous avez très-bien +remarqué qu’il étoit fort mal d’être insensible à l’improbation? + +EMILIE. + +L’improbation est le contraire de l’approbation, je crois? + +LA MERE. + +Oui, c’est le blâme, la critique. Eh bien! voyez si vous n’avez aucun +des défauts que vous voyez si bien dans les autres? + +EMILIE. + +C’est que mes défauts sont dans la besace qui est par derriere, vous +sçavez bien, Maman? + +LA MERE. + +C’est pour cela qu’il faut interroger votre conscience; il n’y a pas de +besace cachée pour elle. + +EMILIE. + +Eh bien, ce soir je lui demanderai. Maman, elle m’a parlé hier au moins. + +LA MERE. + +Et qu’est-ce qu’elle vous a dit? + +EMILIE. + +Oh! c’est après ma leçon d’écriture, vous sçavez bien ce qu’elle m’a +dit, Maman? + +LA MERE. + +Je m’en doute; elle vous a dit que si vous ne faisiez pas plus de +progrès, c’étoit votre faute & manque d’application. + +EMILIE. + +C’est vrai, Maman... ah!... à propos, j’ai lu hier une belle histoire +dans ce Livre que vous m’avez prêté. Oh, elle est belle! belle! belle! +Sçavez-vous, Maman, qu’elle a fait pleurer mon frere? + +LA MERE. + +Et vous? + +EMILIE. + +Moi, je n’ai pas pleuré! + +LA MERE. + +Est-ce que l’histoire ne vous a pas paru touchante? + +EMILIE. + +Ecoutez, Maman, je m’en vais vous la dire, vous me direz si j’ai mal +fait de ne pas pleurer. + +LA MERE. + +Sans sçavoir votre histoire, je vous dirai d’avance que vans avez bien +fait de ne pas pleurer, dès qu’elle ne vous a pas assez touchée pour +vous en donner envie, & votre frere a bien fait de pleurer dès qu’il +étoit attendri. + +EMILIE. + +Mais je n’entens pas cela, nous n’avons pas fait la même chose, & nous +avons bien fait tous deux. + +LA MERE. + +Oui, parce que vous avez suivi tous deux le mouvement de votre cœur. Le +vôtre ne vous a rien dit; il ne falloit pas le faire parler malgré lui. +Le sien s’est attendri, il l’a écouté. + +EMILIE. + +Maman, que je vous conte l’histoire que j’ai lue. + +LA MERE. + +Me la conterez-vous d’une maniere bien claire? + +EMILIE. + +Oh! oui, Maman, car je l’ai bien retenue. + +LA MERE. + +Voyons? + +EMILIE. + +«Il y avoit deux vieux bons hommes qui étoient une fois sur les +montagnes... les montagnes...» J’ai oublié le nom de la montagne, mais +c’est égal. + +LA MERE. + +Non pas, s’il vous plaît; cela n’est point égal, à moins que vous ne me +disiez au moins dans quel pays elle est. + +EMILIE. + +Mais je ne le sçais pas, Maman. + +LA MERE. + +Vous avez cependant lu le nom de la montagne, à ce que vous dites, & +vous ne sçavez pas où elle est? + +EMILIE. + +Non, Maman! + +LA MERE. + +Voilà ce que c’est que de ne pas connoître la géographie; moi je suis +bien aise de sçavoir dans quel pays étoient ces bons vieillards. + +EMILIE. + +Eh bien, Maman... Ah! je m’en souviens; c’étoit au bord de la mer... +Non, non, ils y alloient; mais ils sont restés dans les Alpes, proche de +la Savoie, je crois. + +LA MERE. + +Ah! vous me faites un grand plaisir de me le dire, parce qu’à présent je +les vois d’ici. + +EMILIE. + +Vous les voyez, Maman? + +LA MERE. + +Oui, parce que je sçais la géographie, & que voyant leur position, je me +les représente bien mieux. + +EMILIE. + +Et moi donc, Maman, puis-je voir où ils sont? C’étoit tout ce que je +desirois hier en lisant leur histoire. + +LA MERE. + +Vous n’avez qu’à vous dépêcher d’apprendre la géographie, & vous +connoîtrez bientôt le pays qu’ils habitoient. + +EMILIE. + +Mais est-ce que je ne peux pas les voir aujourd’hui? + +LA MERE. + +Non, parce que vous avez des connoissances si superficielles en +géographie que cela troubleroit vos idées. Il faut bien connoître son +pays avant de parcourir ceux des autres. Voyons la suite de votre +histoire! + +EMILIE. + +Eh bien, Maman, ces deux vieillards étoient là. Ils s’étoient fait une +petite maison, & ils avoient un lit, & puis des Livres, & puis ils +prioient le bon Dieu, & puis... + +LA MERE. + +Est-ce qu’il y avoit tous ces _& puis_ là dans votre histoire? + +EMILIE. + +Mais non, Maman, mais c’est que je conte... + +LA MERE. + +Je vous ai souvent conté des histoires, & je ne me rappelle pas d’avoir +jamais orné mon discours de tant d’_& puis_. + +EMILIE. + +Allons, je m’en vais bien dire. Il leur étoit arrivé bien des malheurs à +ces deux Messieurs; il y en avoit un qui étoit bien riche, bien riche, & +puis l’autre ne l’étoit pas. + +LA MERE. + +Je ne comprens rien à votre histoire. Qu’est-ce qu’ils faisoient sur +cette montagne avec un lit, des Livres, puisque l’un d’eux étoit si +riche? + +EMILIE. + +Mais non, Maman, c’est qu’il ne l’étoit plus, vous allez voir. + +LA MERE. + +Ah! c’est-à-dire, que vous avez commencé votre histoire par la fin. Il +faut prévenir de ces choses-là, car ce n’est pas l’ordinaire. + +EMILIE. + +Oh! Maman, cela n’y fait rien. + +LA MERE. + +Vous ne la contez pas apparemment pour être entendue. + +EMILIE. + +Pardonnez-moi, Maman. + +LA MERE. + +Mais si vous eussiez commencé à lire cette aventure par la fin, est-ce +que vous auriez pu y rien comprendre? + +EMILIE. + +Non, pas trop. Mais je ne sçaurois dire autrement. Tenez, Maman, parlons +d’autre chose. + +LA MERE. + +Non pas, je vous prie d’achever comme vous pourrez, & puis je vous dirai +comment il falloit la conter, afin de vous accoûtumer à mettre de +l’ordre dans vos idées. + +EMILIE. + +Si vous vouliez me le dire avant, ma chere Maman? + +LA MERE. + +Cela m’est impossible, je ne sçais pas votre histoire. Tâchez de vous en +tirer, puisque vous avez entrepris de la conter. Donnez-vous la peine de +penser avant de parler. + +EMILIE. + +Je pense, Maman, & je ne peux pas dire autrement. Ce Monsieur, qui étoit +bien riche a tout donné, parce que l’autre n’avoit rien. Il lui a dit, +prenez tout: il a tout pris, il a tout payé, & sa femme est morte dans +la prison en nourrissant son enfant... & puis... + +LA MERE. + +La femme de qui? + +EMILIE. + +La femme de ce Monsieur qui n’avoit rien & qui étoit l’ami de celui-là +qui étoit bien riche, & on l’avoit mis en prison aussi; c’étoit son +Boulanger, son Boucher & puis d’autres; & puis ils n’ont plus rien eu ni +l’un, ni l’autre, & voilà pourquoi ils sont sur la montagne, & ils sont +heureux; mais il y en a un qui est triste, c’est celui qui a perdu sa +femme, & voilà tout. Ai-je bien fait de ne pas pleurer? + +LA MERE. + +Oh certainement! vous ne pouviez pas pleurer, car vous n’y avez rien +compris. Mais cet homme que ses créanciers avoient mis en prison, +avoit-il été toujours pauvre, ou lui étoit-il arrivé quelque malheur? + +EMILIE. + +Je ne m’en souviens pas, je crois... Ah! pardonnez-moi, c’est le feu qui +avoit brûlé tout son bien la nuit, qui étoit dans son porte-feuille. + +LA MERE. + +La nuit étoit dans son porte-feuille? + +EMILIE. + +Mais non, Maman, c’étoit son bien qui étoit dans son porte-feuille. + +LA MERE. + +Moi, je comprens les choses comme on me les dit. Ainsi accoûtumez-vous à +vous expliquer clairement. Point de paresse, s’il vous plaît. Et par +quel hazard ces deux Messieurs étoient-ils amis? Comment s’étoient-ils +rencontrés? + +EMILIE. + +Mais ils ne s’étoient pas rencontrés, c’étoient deux freres. + +LA MERE. + +Ah! c’est une petite circonstance assez intéressante que vous oubliez +là. L’amitié est si étroite entre freres qu’il est tout simple qu’ils +partagent leur fortune entre eux. Ils seroient même très-coupables de ne +le pas faire, car tout ce qui leur arrive doit leur être commun. Il +falloit d’abord commencer votre récit par là; ensuite dire l’événement +qui avoit privé l’un des deux de sa fortune, tous les malheurs qui +avoient suivi la perte de son bien, comment son frere en avoit réparé +une partie autant qu’il étoit en son pouvoir, & vous auriez fini par +leur établissement sur les montagnes des Alpes, vous auriez fait le +tableau de la vie qu’ils y menoient, & l’on auroit compris quelque chose +à votre histoire. + +EMILIE. + +Eh bien, si vous voulez, Maman, je vais recommencer. + +LA MERE. + +Oh non, pas pour aujourd’hui; mais demain, pendant ma toilette, vous me +la conterez. Tâchez d’ici là d’arranger vos idées d’une maniere un peu +plus claire. + +EMILIE. + +Oui, Maman. + +LA MERE. + +Et n’oubliez pas de dire un mot des raisons qui leur ont fait choisir +cette habitation de préférence à une autre. Sont-ils partis de chez eux +avec le projet d’y aller? + +EMILIE. + +Non, Maman. Il y a eu une tempête, parce qu’ils étoient embarqués... Ah! +tenez, je me souviens, ils demeuroient à Bruxelles, ils alloient en +Italie, & ils sont obligés de rester là. + +LA MERE. + +Ils ont pris un chemin bien singulier. Je ne vois pas trop comment ils +ont fait pour aller par mer de Bruxelles sur les Alpes. Cela est +impossible. + +EMILIE. + +Oh, l’histoire est bien longue; je n’ai pas tout retenu, & mon frere a +dit qu’il la reliroit encore. + +LA MERE. + +Je vous conseille d’en faire autant, si vous voulez la conter. Lisez-la +jusqu’à ce que les événements soient si bien dans votre tête, que vous +puissiez y mettre un peu plus d’ordre. + +EMILIE. + +Oui, Maman... Mais est-ce que cela est vrai? + +LA MERE. + +Je n’y vois rien d’impossible, & à travers le pot-pourri que vous en +avez fait, j’apperçois même qu’elle peut être fort intéressante, & +qu’elle est une preuve de la force de l’amitié fraternelle. + +EMILIE. + +Oh! oui, ces deux freres s’aimoient bien... tenez, Maman, autant que +j’aime mon frere. + +LA MERE. + +Vous l’aimez donc beaucoup? + +EMILIE. + +Oui, Maman. + +LA MERE. + +Mais pourquoi donc vous disputez-vous toujours? + +EMILIE. + +Oh! c’est pour jouer; & puis il prend mes joujoux. + +LA MERE. + +Vous n’êtes donc pas disposée à tout partager avec lui? + +EMILIE. + +Pardonnez-moi, Maman; & mon argent aussi, & mon goûter aussi. Hier je +l’ai partagé avec lui! + +LA MERE. + +C’est très-bien fait; mais il faut cependant changer le genre de vos +amusements & ne plus vous disputer ainsi. Vous n’aimez pas à être +contrariée, Emilie, & vous contrariez les autres! Cela n’est pas juste. +D’ailleurs cela est mal honnête, laissez ce ton à la petite Demoiselle +aux nœuds de manches, & prenez celui de votre état & d’une fille bien +née. + +EMILIE. + +Maman, vous direz donc la même chose à mon frere? + +LA MERE. + +Je la lui dirois aussi, s’il se mettoit dans le cas de mériter cet avis; +mais rien n’est moins nécessaire avec lui, car il est très-complaisant. + +EMILIE. + +Maman, je crois qu’on aime mieux mon frere que moi! + +LA MERE. + +Qui croyez-vous qui aime mieux votre frere que vous? + +EMILIE. + +Mais tous ceux qui viennent ici. Depuis un mois qu’il est avec vous, on +lui donne des louanges toute la journée, & à moi l’on ne dit mot. + +LA MERE. + +Quelle peut être la raison de cette distinction? + +EMILIE. + +Je ne sçais pas, Maman, je voudrois bien la sçavoir. + +LA MERE. + +Il faut la chercher, ma fille, & vous la trouverez. + +EMILIE. + +Maman, aidez-moi à la trouver. + +LA MERE. + +Je le veux bien; mais commencez par me dire ce que vous imaginez, +n’importe quoi. + +EMILIE. + +Oh! cela sera bientôt dit; je pense qu’apparemment il est plus aimable +que moi. + +LA MERE. + +Oui, mais vous avez de quoi l’être autant que lui, si vous voulez. + +EMILIE. + +Oui, Maman? Et comment cela? + +LA MERE. + +C’est qu’il est doux; c’est qu’il est complaisant; c’est qu’il écoute +quand on lui parle; c’est qu’il profite des avis qu’on lui donne, & +qu’il n’a point d’humeur. + +EMILIE. + +Oui, c’est laid l’humeur, on ne plaît donc pas avec de l’humeur? + +LA MERE. + +Oh! pour cela non. + +EMILIE. + +Eh bien! je n’en aurai plus; car je veux plaire absolument, absolument. + +LA MERE. + +Et comment vous y prendrez-vous pour n’avoir pas d’humeur? + +EMILIE. + +Quand elle voudra venir, je la renverrai. + +LA MERE. + +Et vous croyez qu’elle s’en ira? + +EMILIE. + +Oui, sûrement Maman. Oh bon, je l’ai chassée souvent comme cela! + +LA MERE. + +Oh que non, Emilie, ce n’est pas comme cela qu’il faut s’y prendre! + +EMILIE. + +Et comment faut-il donc faire? + +LA MERE. + +Il faut sçavoir d’abord, qu’est-ce qui la fait venir? + +EMILIE. + +Oh ça, je n’en sçais rien! Elle vient comme une folle à propos de +bottes, au moment où j’y pense le moins. + +LA MERE. + +Elle ne vient pourtant pas sans raison, & je le sçais bien; c’est que +vous craignez de vous donner de la peine. Vous êtes paresseuse +naturellement. + +EMILIE. + +Croyez-vous, Maman? + +LA MERE. + +Oui j’en suis sûre. Vous avez l’esprit paresseux, voyez vous-même. + +EMILIE. + +Mais je vais pourtant toujours de bon cœur à l’étude. + +LA MERE. + +Cela est vrai! mais dès qu’il faut faire quelque effort, soit de +mémoire, soit d’application, vous ne vous en sentez pas la force, & +l’humeur vous gagne. + +EMILIE. + +Mais quand je suis parvenue à la vaincre, j’apprens comme un petit ange +ensuite. + +LA MERE. + +Et quand vous jouez, & qu’il vous arrive la plus petite contrariété, +vous aimez mieux laisser là vos jeux que de la surmonter; vous êtes +pourtant fâchée de ne pas jouer, & l’humeur vous gagne. + +EMILIE. + +Cela est vrai, & cela m’humilie. + +LA MERE. + +Vous avez raison d’en être honteuse; car l’humeur est un aveu de notre +foiblesse, & il est fâcheux & humiliant de s’avouer & de montrer aux +autres qu’on est si foible. + +EMILIE. + +Tout le monde voit donc cela? + +LA MERE. + +Oui, certainement. Rien ne s’apperçoit si vîte que l’humeur. Si vous +voulez vous en corriger, il faut commencer par n’être plus paresseuse, & +par vous soumettre aux contradictions; alors vous acquerrez la force de +n’avoir plus d’humeur. Sçavez-vous, Emilie, pourquoi vous êtes occupée +toute la journée de rubans, de pompons, d’ajustements? + +EMILIE. + +Pourquoi, Maman? + +LA MERE. + +C’est que vous êtes paresseuse. + +EMILIE. + +Je ne comprens pas cela. + +LA MERE. + +C’est que vous êtes paresseuse & ignorante, & que pour penser à toutes +ces fadaises, votre esprit, votre mémoire n’ont aucun effort à faire. +Voilà pourquoi vous les préférez. + +EMILIE. + +Mais, Maman, je parle souvent d’autre chose & j’écoute. + +LA MERE. + +Oui, vous écoutez quand il est question de choses que vous connoissez; +acquérez donc promptement de nouvelles connoissances, si vous voulez +vous amuser sans gêne & sans humeurs, des conversations que l’on tient +quelquefois devant vous. + +EMILIE. + +Oh! je vais faire tout mon possible, Maman, je vous assure... Que +ferons-nous aujourd’hui, Maman? + +LA MERE. + +Vous allez vous promener avec votre bonne & votre frere. + +EMILIE. + +Et vous donc, Maman? + +LA MERE. + +Moi, je vais sortir, j’ai quelques affaires. + +EMILIE. + +Rentrez-vous de bonne heure? + +LA MERE. + +Le plutôt que je pourrai. + +EMILIE. + +Ah! tant mieux, Maman; car nous sommes bien contents, mon frere & moi, +quand nous sommes avec vous. + + + + +ONZIEME CONVERSATION. + + +EMILIE. + +Maman, je viens de me promener aux Thuileries. + +LA MERE. + +Vous y êtes-vous amusée, ma fille? + +EMILIE. + +Mon Dieu non, Maman, je vous assure. + +LA MERE. + +Pourquoi donc? + +EMILIE. + +On m’a fait un fort vilain compliment. + +LA MERE. + +Et qui cela? + +EMILIE. + +Une Dame & un Monsieur qui passoient. + +LA MERE. + +Qu’est-ce donc qu’ils vous ont dit? + +EMILIE. + +Ils ont dit en passant que j’étois bien noire. + +LA MERE. + +Et cela vous a empêché de vous amuser? + +EMILIE. + +Mais oui, Maman, j’ai été fâchée. + +LA MERE. + +Cela n’en valoit pas la peine. + +EMILIE. + +Est-ce que ce n’est pas vilain d’être noire? + +LA MERE. + +Quand on est blanche, c’est un agrément de plus; quand on est noire, +c’est un agrément de moins: voilà tout. + +EMILIE. + +Mais quand on est noire, on est laide. + +LA MERE. + +Et quand on est laide, on est donc bien malheureuse selon vous? + +EMILIE. + +Est-ce qu’on ne l’est pas? + +LA MERE. + +Je vous le demande. Vous sçavez bien que vous n’êtes pas jolie jusqu’à +présent. Vous trouvez-vous bien à plaindre? + +EMILIE. + +Non, Maman. + +LA MERE. + +Cela ne vous a jamais empêché de rire, de danser, de vous réjouir. + +EMILIE. + +Oh! pour cela non. + +LA MERE. + +Eh bien, répondez vous-même à votre question, croyez-vous la beauté +nécessaire au bonheur? + +EMILIE. + +Je vois bien que non. Mais, Maman, je n’étois pas si noire l’année +passée, & je n’étois pas si laide. + +LA MERE. + +Cela est vrai. C’est que vous avez été beaucoup au soleil & à la +campagne au grand air... Ainsi vous voyez bien que vous seriez très à +plaindre si vous faisiez dépendre votre bonheur de la beauté de votre +teint. + +EMILIE. + +Pourquoi, Maman? + +LA MERE. + +Puisqu’il est si aisé à gâter, vous courriez risque à tout moment d’être +malheureuse. + +EMILIE. + +Ah! oui, vraiment. Je ne pourrois ni aller promener, ni rien faire. +J’aime mieux être laide & me divertir. + +LA MERE. + +Voilà pourquoi toutes les personnes raisonnables & sensées tâchent de se +procurer des avantages moins fragiles, qui établissent le bonheur d’une +maniere plus solide, & qui les dédommagent de la beauté qu’elles n’ont +pas, ou qui se perd du moins avec les années. + +EMILIE. + +Et comment faut-il faire, Maman? + +LA MERE. + +Je vous en ai indiqué déja plus d’un moyen. + +EMILIE. + +Maman, ayez la bonté de me le dire encore. + +LA MERE. + +Votre expérience ne vous a-t-elle encore rien appris là-dessus? + +EMILIE. + +Oui, quand je suis contente de moi d’abord, & puis quand j’ai pu faire +plaisir à quelqu’un, oh! je suis heureuse! heureuse! + +LA MERE. + +Eh bien, voilà un bonheur dont rien ne peut vous priver, dès que vous +êtes assez bien née pour le sentir & pour le goûter. Faire plaisir aux +autres, secourir un malheureux qui souffre, le consoler dans ses peines, +y prendre part, cacher les fautes des autres, les excuser dans leurs +foiblesses, oublier le mal & le méchant, parce que son idée trouble & +dégoûte: en un mot, être juste envers les autres & envers vous-même. + +EMILIE. + +Maman, je voudrois apprendre cela par cœur pour ne jamais l’oublier. + +LA MERE. + +Quand vous serez un peu plus grande, Emilie, je vous donnerai un Livre à +lire & même à apprendre par cœur, où vous trouverez presque tous ces +principes réunis. + +EMILIE. + +Ah, Maman, à présent, je vous en prie, je vous en prie, je vous demande +en grace! + +LA MERE. + +Il y a dans ce Livre des choses fort au-dessus de votre portée. + +EMILIE. + +Mais, Maman, seulement un petit endroit à apprendre par cœur, je vous +demande en grace, je vous promets que vous serez bien contente de moi. +Tenez, je serai sage. Ah, ma bonne Maman!... Ah! vous souriez; c’est +bon. + +LA MERE. + +Eh bien, je vous en ferai un extrait au premier moment que j’aurai de +libre, & je vous le donnerai. + +EMILIE. + +Ah, Maman, que je vous remercie! Que vous êtes bonne! Sera-ce bientôt? + +LA MERE. + +Oui; mais reprenons notre conversation. + +EMILIE. + +Oui, Maman... Eh bien, tenez, je ne sçais plus moi, où nous en étions. + +LA MERE. + +Tant pis; car pour être heureuse, il ne faut pas avoir une tête de +linotte. + +EMILIE. + +Maman, je voulois vous demander... Qu’est-ce que c’est qu’un extrait? + +LA MERE. + +C’est de ne prendre d’un ouvrage que ce qui vous interesse en laissant +tout le reste. Par exemple, dans celui dont je vous parle, je +transcrirai tout ce qui a rapport aux principes que vous desirez graver +dans votre tête & dans votre cœur, & je laisserai tout ce qui est +étranger. Cela s’appelle extraire un ouvrage, faire un extrait. + +EMILIE. + +J’entens... Eh bien, Maman, qu’est-ce que vous voulez bien me dire +encore? + +LA MERE. + +Nous parlions des différents objets sur lesquels il faut fonder son +bonheur. + +EMILIE. + +Ah! oui, j’ai bien retenu. + +LA MERE. + +Retenez bien aussi qu’un des plus sûrs & des plus indépendants de tout +événement, c’est le goût du travail & de l’occupation, parce qu’il nous +rend indépendants des autres, comme je vous l’ai déja dit. + +EMILIE. + +Oui; c’est il y a aujourd’hui huit jours que nous avons dit cela. + +LA MERE. + +L’occupation est une distraction sûre quand on a des peines & des +contradictions. C’est une ressource contre l’ennui. La lecture, les +talents, l’ouvrage, en un mot toutes les diverses occupations auxquelles +peuvent se livrer les personnes de notre sexe, qui, comme vous, +reçoivent une bonne éducation, sont une compagnie toujours prête, avec +laquelle on ne craint pas de suites fâcheuses, ni de mauvais +compliments, comme vous en a fait votre Dame des Thuileries. + +EMILIE. + +Oh! Maman, laissons cette Dame, je vous en prie, je suis fâchée... + +LA MERE. + +De quoi? + +EMILIE. + +De m’être fâchée. + +LA MERE. + +Eh bien, vous en tirerez du profit; & les fautes qui tournent à profit +sont moins fâcheuses que d’autres à votre âge. Mais comme vous dites, +laissons cette conversation. Comme je suis contente de vous, il faut que +je vous lise un Conte de Fée qui a assez de rapport à notre +conversation. + +EMILIE. + +Ah, ma chere Maman, que vous êtes bonne! Est-il vrai ce Conte? + +LA MERE. + +Autant que peut l’être un Conte de Fée; la morale n’en est point +exagérée, elle est vraie, la fable ne l’est pas. Ecoutez-vous? + +EMILIE. + +Oui, Maman. + +LA MERE. + +La Princesse Régentine, Souveraine de l’Isle Heureuse, avoit deux +filles, qui toutes deux pouvoient se promettre de faire un jour des +mariages avantageux. Elles étoient riches & de grande naissance. +Régentine jouissoit d’une excellente réputation; & l’on sçavoit qu’elle +n’avoit rien épargné pour l’éducation de ses filles, & qu’elle ne les +avoit jamais perdues de vue. Elles avoient toutes deux beaucoup +d’esprit. L’aînée étoit belle comme un Ange, ce qui l’avoit fait nommer +Céleste. Elle avoit un caractére vif & gai. La cadette, qu’on nommoit +Reinette parce qu’elle étoit ronde comme une pomme, étoit laide, & avoit +d’ailleurs tout autant d’agrément que sa sœur dans le caractére. + +Régentine voyoit beaucoup de monde. Ses filles étoient toujours avec +elle. Chacun se récrioit sur la beauté de Céleste; tout le monde lui +adressoit la parole, & personne ne disoit rien à Reinette. Quelquefois +on rioit de ses reparties; on disoit qu’elle avoit de l’esprit, mais que +son aînée en avoit autant qu’elle, & que sa figure étoit si séduisante +qu’on ne pouvoit pas s’empêcher de s’occuper d’elle de préférence... + +EMILIE. + +Quel âge avoit-elle, Reinette? + +LA MERE. + +Elle avoit treize ans. + +EMILIE. + +Et l’aînée? + +LA MERE. + +Elle en avoit près de quinze. Reinette se désoloit d’être ainsi +délaissée; elle en avoit même quelquefois de l’humeur. Sa mere, qui les +jugeoit très-bien toutes deux, leur dit un jour: «Mes enfants, il y a +long-temps que je vous examine l’une & l’autre en silence. J’étudie +votre caractére. Vous êtes sœurs, vous ne devez rien avoir de caché +l’une pour l’autre; votre bonheur réciproque doit vous toucher +également. Il ne peut rien arriver à l’une de vous que l’autre n’y +prenne part. Malheur, plaisir, bonheur, en un mot l’amitié entre deux +sœurs est si intime, que tout doit être commun. Je vais vous faire part +de mes remarques; d’ailleurs il est temps que je vous révéle un secret +que je vous ai toujours tenu caché pour ne pas vous affliger.» Céleste & +Reinette prierent leur mere de vouloir bien les en instruire. «Vous, ma +fille, dit-elle à l’aînée, la nature vous a accordé une figure +distinguée, & c’est un des moindres dons que le Ciel pouvoit vous faire. +La beauté est souvent plus nuisible qu’utile au bonheur. D’ailleurs +c’est un avantage passager; quand vous aurez atteint l’âge de vingt ou +vingt-cinq ans, chaque jour apportera une petite dégradation à votre +beauté; & si vous continuez à fonder sur elle votre bonheur, vous vous +trouverez insensiblement fort à plaindre & sans ressource. Vous vous +enyvrez journellement des hommages & des complaisances que vos charmes +vous attirent. Vous y bornez votre existence. Vous vous accoûtumez +peu-à-peu à penser que tout est fait dans le monde pour être soumis à +vos volontés. Il arrive de-là que la plus legere contradiction est pour +vous un malheur, & que vous trouvez injustes tous ceux qui ne vous +admirent pas; vous ne prévoyez pas, comme je l’ai dit souvent, que c’est +dès la grande jeunesse & tout en jouissant de ses belles années, qu’il +faut se prémunir contre les événements de la vie, & se préparer des +ressources sûres contre l’adversité & les inconvénients d’un âge plus +avancé. C’est dès-à-présent qu’il faut établir votre bonheur sur des +fondements solides. Je vous ai dès l’enfance donné des principes qui me +répondent de votre vertu & de votre honnêteté. Je vous ai donné des +maîtres pour vous instruire & multiplier vos connoissances; vous auriez +pu en acquérir beaucoup, car vous avez de l’esprit; mais vous négligez +vos études, vous n’êtes occupée que de votre toilette & de vos +ajustements. Vous avez beau faire; ils ne vous dédommageront pas dans +quelques années de votre beauté perdue.» + +«L’exemple de votre sœur vous a donné la même tournure, Reinette. Vous +vous affligez de n’être point jolie; vous en avez de l’humeur, & vous +passez des heures entieres devant votre miroir, pour voir si, à force de +pompons, la beauté n’arrivera pas. Vous avez beau faire, mes enfans, je +le répéte, Céleste ne sera pas toujours belle, & vous, Reinette, vous +resterez comme vous êtes. Croyez-moi, au lieu de perdre votre temps dans +des regrets inutiles, travaillez à vous dédommager de la beauté qui vous +manque. Chacune de vous a été douée en naissant de divers avantages. +Céleste a reçu la beauté, mais la Fée Prévoyante, qu’on oublia d’inviter +à mes couches, n’a jamais voulu depuis se laisser fléchir en sa faveur, +& a prononcé qu’elle ne verroit jamais plus loin que le bout de son nez +sur tout ce qui concerne les événements de la vie. La Fée Prudente eut +pitié de mes alarmes. Je ne puis, me dit-elle, m’opposer aux volontés de +Prévoyante, qui est mon ancienne. J’ai vu dans le Livre des Destinées, +qu’un sort heureux attend Céleste, mais elle n’en jouira que lorsqu’elle +aura perdu sa beauté, & qu’elle aura pu faire naître une passion sans le +secours de ses charmes. + +«Vous voyez, ma fille, continua-t-elle, en adressant la parole à +Céleste, que vous avez un grand intérêt à profiter de mes conseils, & +que vous avez grand tort de n’être occupée que de votre beauté, qui sera +toujours un obstacle à votre bonheur. + +«La faute que j’avois faite en vous mettant au monde, me rendit +attentive, lorsque votre sœur naquit. J’envoyai huit jours d’avance +inviter Prévoyante & ma bonne amie Prudente; ma marraine la Fée +Lumineuse ne fut point oubliée: la Fée Beauté étoit absente & ne put pas +venir; mais elle m’envoya sa cousine issue de germaine, Laidronette. +Elles vous reçurent, Reinette, & vous prirent l’une après l’autre entre +leurs bras. Laidronette vous doua d’une physionomie spirituelle & vive. +La Fée Lumineuse vous donna l’aptitude à tous les talents, & vous doua +de fermeté & de courage. Prévoyante, qui est rancuniere, vous permit +seulement d’être réfléchie, mais ne vous accorda la prévoyance que +lorsque vos malheurs vous auroient éclairée. Et moi, s’écria promptement +la Fée Prudente, je la doue du talent d’être heureuse au milieu de +l’adversité. Lumineuse ajoûta, j’y consens, & pour multiplier son +bonheur, je la doue d’une ame sensible & bienfaisante. Voilà, Reinette, +le sort qui vous attend. Nous pressâmes en vain Prévoyante de +s’expliquer sur les malheurs dont vous êtes menacée, elle s’est obstinée +au silence. C’est à vous, mes filles, à profiter de ce que je viens de +vous révéler; vous, Céleste, en vous efforçant de plaire par votre +caractére & par votre esprit, sans le secours de vos charmes; vous, +Reinette, en acquérant promptement des connoissances & des talents, pour +vous en faire des ressources dont il paroît que vous aurez besoin.» + +EMILIE. + +Est-ce que c’est déja tout, Maman? + +LA MERE. + +Oh! que non. + +EMILIE. + +Tant mieux, car cela m’amuse bien. + +LA MERE. + +Ce discours fit peu d’impression sur Céleste. Une visite arriva, on la +trouva belle comme un Ange; elle oublia bientôt l’Oracle, & ne pensa +qu’au plaisir de plaire & d’entendre louer sa beauté. Reinette fit +quelques réflexions, fut touchée des alarmes de sa mere, résolut de +s’appliquer davantage au dessein, à la musique, à la lecture; mais elles +étoient l’une & l’autre priées à un bal: l’heure de la toilette arriva, +elles y coururent avec le même empressement & le même désouci, que si +elles n’avoient rien appris de leur sort à venir. + +Céleste trouva dans sa chambre un bel habit de bal de satin bleu & +argent, dont chaque falbalas étoit attaché avec un diamant jaune. La Fée +Prévoyante l’avoir envoyé, afin de la séduire & de lui faire oublier +plus promptement les avis de sa mere. Ce présent produisit tout l’effet +qu’elle en attendoit. Céleste ne se possédoit pas de joie. Elle courut +montrer à Reinette son bel habit. Celle-cy, qui étoit encore un peu +occupée de la conversation qu’elle venoit d’avoir, fut affligée pour sa +sœur de l’yvresse où elle la voyoit. Elle alloit lui communiquer ses +réflexions lorsque la fenêtre de son appartement s’ouvrit, & elles +virent tout-à-coup entrer quatre pigeons, blancs comme la neige. Ils +portoient une grande corbeille, qu’ils poserent aux pieds de Reinette; +elle s’ouvrit toute seule: les quatre pigeons déployerent un bel habit +de satin couleur de Rose & argent, pareil à celui de Céleste, & relevé +par des émeraudes. C’étoit encore un présent de Prévoyante qui prévoyoit +tout. Les quatre pigeons, après s’être acquités de leur commission, s’en +allerent par le même chemin, & la fenêtre se referma. Reinette fut +bientôt aussi éblouie que sa sœur. Régentine, qui vit l’impression que +les présents faisoient sur l’esprit de ses filles, fut un moment tentée +de les leur ôter, mais la crainte d’attirer encore de plus grands +malheurs sur elles, l’arrêta. + +Dans cette perplexité, elle se retira dans son boudoir; elle appella +intérieurement Prudente à son secours, qui lui apparut tout-à-coup. +«Vous avez raison, lui dit la Fée, d’être inquiette de l’effet que ces +présents peuvent produire sur vos filles. Vous n’en connoissez pas +encore tout le danger. Ils ont la vertu d’ôter à celles qui les portent +la réflexion & la mémoire, & de ne les rendre sensibles qu’au plaisir de +s’admirer. Je vous ai déja dit, que je ne pouvois rien changer à la +destinée de Céleste, il faut qu’elle subisse son sort. Quant à Reinette, +je viens de lui faire trouver sur sa toilette une parure de tête, qui la +garantira du fort jetté sur son habit. Toutes les fois qu’elle se +trouvera exposée à faire mauvais usage de ses réflexions, (car elle n’en +feroit que de fausses) les roses qu’elle aura dans sa tête la piqueront +si fort qu’elle en perdra de vue ce qui l’occupoit, & que, lasse de ce +supplice, elle quittera d’elle-même sa parure.» Régentine remercia +beaucoup la Fée. «Ce n’est pas tout, reprit-elle; voici un miroir que je +vous donne, qui a la vertu de faire voir les objets tels qu’ils sont. +Aussi-tôt que vos filles commenceront à être lasses du bal, présentez +leur ce miroir, & suivez exactement ce que, dans le premier mouvement de +surprise, elles vous prieront de faire.» En finissant ces mots elle +disparut. + +Régentine plus tranquille, mit son miroir dans sa poche, & revint +assister à la toilette de ses filles, qui étoient déja prêtes à partir. +Reinette lui montra les roses & les pierreries qu’elle avoit trouvées +sur sa toilette & dont elle s’étoit parée, & après maintes & maintes +folies que la joie fit dire aux deux sœurs, elles partirent pour le bal. + +Elles éblouirent toute l’assemblée. Céleste étoit si belle qu’on ne +pouvoit pas soûtenir sa vue. Elle eut comme à l’ordinaire, la préférence +sur sa sœur; mais Reinette étoit si contente de sa parure, si gaie, si +yvre, qu’elle ne s’en appercevoit pas, & qu’elle se croyoit aussi belle +que Céleste, ce qui revenoit au même. + +Le Prince Colibri pensa perdre la tête en voyant danser Céleste. Il +forma dès cet instant le projet de la demander en mariage. Céleste reçut +avec complaisance tous les hommages de cette brillante assemblée, & elle +pensoit en elle-même qu’il n’y avoit pas de bonheur plus grand sur la +terre que d’être belle, & d’avoir un habit de satin bleu & argent relevé +de topases. La même réflexion venoit à Reinette sur son habit couleur de +rose & argent relevé d’émeraudes; car ces deux habits ayant reçu de la +Fée Prévoyante le même pouvoir, la même idée vint en même temps aux deux +sœurs. Reinette porta la main à la tête & jetta un cri qui fit retourner +tout le monde; chacun s’empressa de la secourir, mais elle ne pouvoit +définir ce qu’elle avoit senti. Tout ce qu’on lui dit d’obligeant excita +en elle un mouvement de sotte vanité, qui lui valut une seconde piquure +plus forte encore que la premiere. Elle jetta un second cri. Elle dit +alors qu’il lui avoit pris subitement une douleur insupportable à la +tête, mais qu’elle avoit presque disparu. Elle remercia beaucoup ceux +qui s’empressoient autour d’elle, & elle recommença la danse comme si de +rien n’étoit. Ce ne fut pas pour long-temps. En passant devant une +glace, les deux sœurs se contemplerent avec tant de satisfaction, qu’une +troisieme piquure, plus longue & plus forte que les précédentes, faillit +à la faire mal. Comme elle pensoit juste, tant que la piquure se faisoit +sentir elle n’osa crier, de peur qu’à la fin on ne la prît pour folle. +Elle chercha sa mere. Elle l’apperçut dans un coin de la sale. Elle lui +vit les larmes aux yeux de la folie & de l’extravagance de ses filles. +Son premier mouvement fut d’aller se jetter dans ses bras; mais la +piquure s’affoiblit, & elle cessa de la sentir en donnant la main à un +Cavalier qui vint la prier à danser. Enfin le plaisir & la vanité +l’enyvrerent tellement, & les piquures devinrent si fréquentes & si +continues que l’une n’attendoit pas l’autre. + +Ce fut alors qu’elle vint supplier sa mere de quitter promptement le +bal. Heureusement pour elle, Céleste fit un faux pas en dansant, qui lui +donna le même desir. Alors Régentine tira son miroir de sa poche, & leur +dit: «Voyez vous-mêmes si vous n’avez pas perdu quelques pierreries.» +Elles se regarderent toutes deux en même-temps. Céleste fit un éclat de +rire, & Reinette fut si humiliée qu’elle se cacha de ses deux mains. +«Maman, dit-elle, faites chercher par-tout ces vilains pigeons, qu’ils +reprennent leur habit, je ne veux plus le voir. Et moi, dit Céleste, je +vous prie, Maman, faites-moi peindre comme cela, pour que je ne sois +plus tentée de m’habiller de même. J’ai l’air d’une folle.» + +EMILIE. + +Mais qu’est-ce qu’elles avoient donc vu dans le miroir, Maman? + +LA MERE. + +Vous êtes bien pressée, Emilie, j’allois vous le dire. Eh bien! dans ce +miroir elles étoient si repetissées, elles paroissoient si petites, si +petites, qu’un enfant qui vient de naître ne l’est pas davantage. +Céleste n’apperçut dans sa tête que des hochets, des poupées, des +polichinels & toutes sortes de jouets d’enfants, au lieu des fleurs +qu’elle croyoit y avoir, & elle vit dans un coin de la sale la plûpart +de ceux qui lui avoient prodigué tant d’éloges, la tourner en ridicule & +lever les épaules de pitié en parlant d’elle. + +Reinette vit toutes ses roses changées en épines. Son extrême parure lui +parut faire un contraste ridicule avec sa figure qui n’étoit pas jolie, +& elle entendit qu’on disoit quand elle partit, c’est dommage qu’avec de +l’esprit on soit si ignorante & si frivole: Céleste & Reinette ne +sçavent que sauter & rire comme des enfants. Régentine, qui a tant de +mérite, est bien à plaindre d’avoir de tels hannetons à gouverner. + +De retour chez elle, Régentine fit monter à cheval quatre de ses Pages +pour chercher par-tout quatre pigeons blancs. Elle donna ordre aussi +qu’on lui amenât le meilleur Peintre. En attendant, elle & ses filles se +mirent au lit. Mais Céleste fut obligée de coucher toute habillée. Son +habit resta collé sur son corps, quelqu’effort qu’on fît pour l’en +débarrasser. Celui de Reinette tomba de lui-même dès qu’elle fut dans sa +chambre. Il n’y eut que les fleurs qu’on ne put jamais détacher de sa +coëffure. Ce qui lui fit faire des rêves couleur de rose. + +A l’instant de son réveil, Régentine demanda si ses Pages étoient de +retour. On lui dit qu’il y en avoit trois qui avoient parcouru en vain +ses Etats, qu’ils n’avoient jamais pu trouver quatre pigeons blancs. +Quant au Peintre, il y avoit une heure qu’il attendoit le réveil des +Princesses. Régentine fit venir Céleste, & le Peintre commença aussi-tôt +son portrait. A mesure que le tableau s’avançoit, l’habit de Céleste se +détachoit de lui-même; & le portrait achevé, elle se trouva vêtue de +blanc, d’une toile très fine & sur laquelle se trouvoient peintes toutes +sortes de mouches & de papillons. + +Tandis qu’on peignoit Céleste, le quatrieme Page arriva tout essoufflé, +& tout en nage. Il avoit parcouru, ainsi que ses camarades, tous les +Etats de Régentine, & tout aussi inutilement qu’eux. Il s’en revenoit +tristement, lorsqu’il apperçut au coin d’un bois une petite vieille qui +donnoit à manger à quatre pigeons blancs. Il conduisit au grand galop +son cheval vers elle. La vieille, le prenant pour un voleur, remit +promptement ses pigeons dans un panier & s’enfonça dans le bois. Le Page +y arriva presque en même temps qu’elle; mais il ne comprit pas comment +elle avoit pu faire, car le bois étoit si touffu qu’on ne pouvoit y +pénétrer. Il tourna long-temps sans pouvoir trouver l’entrée; il alloit +renoncer à son entreprise lorsqu’il vit auprès de lui une jolie petite +fille qui lui présenta un panier de chenevis. «Mon beau Seigneur, lui +dit-elle, voulez-vous acheter mon reste? J’ai là aussi de belles pommes; +croyez-moi, vous ferez bien de les acheter; & puis vous ferez une bonne +action, car j’ai ma mere bien malade, elle m’a donné tout cela à vendre, +& je n’ai encore rien vendu d’aujourd’hui.» Le Page prit une de ses +pommes, il mouroit de soif; il la mangea avec avidité & la trouva +délicieuse. Il lui vint en esprit, qu’en jettant du chenevis devant le +bois, cela attireroit peut-être les pigeons, & enchanté de cette +heureuse rencontre, il donna à la petite fille tout ce qu’il avoit +d’argent dans sa poche, & elle s’en alla très-contente. Aussi-tôt le +Page se mit à semer du chenevis le long des charmilles, & bientôt il +entendit le roucoulement des pigeons. Il essaya d’entrer dans le bois; +mais cela lui fut impossible. Il jetta de nouveau du chenevis, & il vit +paroître les quatre pigeons. La vieille suivoit le plus vîte qu’il lui +étoit possible. Il voulut prendre ces pigeons qui alloient de branches +en branches, mais ils lui échapoient toujours. Enfin, voyant que la +vieille étoit hors d’haleine: «Remettez-moi vos quatre pigeons, lui +dit-il, & je vous donnerai des pommes pour vous rafraîchir.--Ne perdez +pas votre temps à en offrir, lui cria-t-elle, jettez-les contre la +charmille jusqu’à ce qu’il n’y en ait plus dans le panier.» Le page +obéit à la vieille, & s’en trouva bien; car la charmille prit feu & +s’enflamma à mesure qu’il jettoit les pommes. La vieille rappella ses +pigeons, qui vinrent se percher sur sa tête & sur ses épaules, & tout le +bois fut consumé sans qu’il lui en coûtât un cheveu, ni une plume à ses +pigeons. Le Page comprit alors qu’il avoit à faire à une Fée, & se +prosterna devant elle. «Vous êtes courageux & constant, mon beau jeune +homme, lui dit-elle, & vous en recevrez la récompense. Ramassez votre +chenevis & mettez-le dans vos poches pour nourrir mes pigeons, & +marchons; car la Princesse Régentine nous attend avec impatience.» Il +obéit sans hésiter, tant il étoit rempli de vénération pour elle. + +Lorsque la vieille fut seule avec la Princesse, elle se fit connoître +pour la Fée Prudente. «Aussi-tôt que je vous eus quittée hier, lui +dit-elle, je courus m’emparer des pigeons de Prévoyante; car ce ne sont +qu’eux qui puissent débarrasser Reinette de son habit. Je m’étois +auparavant munie de la permission de notre Souveraine, qui me donna une +de ses filles d’honneur pour me secourir des piéges que me tendroit +Prévoyante. En effet, dès que votre Page parut, je vis en même temps un +faucon prêt à fondre sur les pigeons. Je connus qu’il étoit envoyé par +mon ancienne, & je me retirai dans le bois. Aussi-tôt il s’éleva une +charmille impénétrable. La fille d’honneur de la Souveraine vint à mon +secours, en donnant au Page les moyens d’abbatre le bois enchanté, & me +voilà! Ne perdons point de temps, remettons l’habit dans la corbeille! +Dès que les pigeons seront envolés, Reinette sera débarrassée de sa +coëffure qui étoit un préservatif contre le pouvoir de Prévoyante.» + +Elles passerent ensemble dans l’appartement des jeunes Princesses. Elles +trouverent le portrait achevé: mais Céleste n’en fut pas contente; car +il la représentoit telle qu’elle devoit être, quand elle auroit perdu sa +beauté. Reinette faisoit de profondes réflexions sur tout ce qui lui +étoit arrivé, & le Page jettoit du chenevis aux pigeons comme la vieille +le lui avoit recommandé. Elle donna un coup de son bâton sur les deux +habits, qui tomberent en poussiere & s’évaporerent en fumée. Alors elle +congédia les pigeons dont elle n’avoit plus que faire. Ils partirent en +jettant de longs sifflements & se transformerent en hiboux. La vieille +dit au Page qu’il pouvoit faire l’usage qu’il voudroit de ce qui lui +restoit de chenevis. Il mettoit déja la main dans sa poche pour le +jetter par la fenêtre: mais il la retira pleine de diamants & de pierres +précieuses de toutes couleurs. «C’est, lui dit la Fée, la récompense de +votre bienfaisance & de votre zéle à exécuter les ordres de Régentine. +Vous avez offert de partager vos pommes avec moi, tandis que vous +mouriez de faim & de soif. Je vous donne de quoi faire la fortune de +plus d’un cadet comme vous.--Grand merci, Madame la Fée, lui répondit le +Page, je m’en vais porter cela à ma mere.» + +«Souvenez-vous, Céleste, continua Prudente, de regarder ce tableau +toutes les fois que vous voudrez vous en faire accroire. Et vous, +Reinette, vous avez eu tout le temps de faire des réflexions sur votre +oreiller, vous pouvez détacher vos roses & vos pierreries.--Ah! ma +marraine, s’écria Reinette, de grace, laissez-moi au moins une des roses +pour m’avertir toutes les fois que je serai tentée d’oublier vos +leçons.--Je ne le peux, mon enfant, répondit la Fée; mais quand vous +vous trouverez dans l’embarras, je vous en tirerai, si vous n’oubliez +pas de m’appeller; car je n’ai le pouvoir de secourir que ceux qui +m’appellent avant de prendre un parti.» Reinette en donna sa parole, la +Fée partit, & on lui souhaita un bon voyage. + +Cependant le Prince Colibri... + +EMILIE. + +Mais pourquoi s’appelloit-il Colibri, Maman? Voilà un drolle de nom! + +LA MERE. + +C’est que par le pouvoir d’une méchante Fée, il avoit été transformé +pendant plusieurs années en un oiseau qui porte ce nom. Le Prince +Colibri avoit été si frapé de la beauté de Céleste, qu’il retourna +promptement chez le Prince Tout-Rond, son pere, pour obtenir la +permission de la demander en mariage. On prépara une belle ambassade. Le +Prince Tout-Rond n’aimoit cependant pas trop les cérémonies; mais il +sentit que dans cette occasion on ne pouvoit s’en dispenser, & il fit +les choses de bonne grace. Son pays étoit limitrophe de celui de +Régentine, & rien ne convenoit mieux aux intérêts des deux Cours que +cette alliance. Aussi la demande fut-elle agréée, les préparatifs de la +noce se firent promptement & avec la plus grande magnificence. Le pere +de Colibri céda à son fils la souveraineté, & se réserva une seule +Terre, où il se retira. Le mariage fut célébré, & Céleste partit avec le +Prince son époux pour se rendre dans ses Etats, où elle fut reçue en +Souveraine. + +Reinette comprit à merveille qu’elle ne seroit pas si aisée à marier que +sa sœur. Elle pensa donc sérieusement à se consoler de n’être pas jolie, +& à se procurer d’autres avantages. Elle prit du goût pour l’occupation +& l’étude. Elle avoit toujours appris avec assez de facilité, mais elle +n’approfondissoit rien; elle choisit la musique comme un genre d’étude +qui lui parut préférable, & elle tenta de s’y perfectionner. De-là elle +se fit un plan de lectures, les unes instructives, les autres amusantes, +& insensiblement elle acquit un très-grand nombre de connoissances. Elle +en retira plus d’un avantage, car indépendamment de son amusement +journalier, l’instruction donna un nouvel agrément à son esprit, & +bientôt elle fut plus recherchée & plus fêtée que ne l’avoit été sa sœur +avec toute sa beauté. + +Le fils cadet du Prince des Trois-Étoiles, qui étoit sans apanage, +n’ayant rien à faire dans les Etats de son pere, voyageoit pour son +plaisir. On l’appelloit Pacifique, parce qu’il terminoit tous les +différends & toutes les querelles qui survenoient dans sa famille. Il +vint à la Cour de Régentine pour y passer trois semaines, mais il fut si +enchanté de la réception qu’on lui fit, qu’il y resta trois ans. Le +Prince Colibri lui donna des fêtes. Céleste & lui saisissoient toutes +les occasions de montrer leur magnificence, & ils étoient si accoûtumés +à ce genre d’amusement que, quand on étoit par hazard cinq ou six jours +sans inventer un nouveau spectacle, ils s’ennuyoient, ils baailloient, & +finissoient par prendre de l’humeur & par gronder tout le monde. Comme +on se lasse de tout, quand on en abuse, Céleste & Colibri ne trouverent +bientôt plus rien de saillant dans les plaisirs qu’on leur offroit. +L’Intendant des menus plaisirs du Prince fut menacé d’être chassé, s’il +ne faisoit pas mieux. Il écrivit dans tous les pays, pour requérir les +idées de toutes les gens célébres. On lui envoya des plans, des ouvrages +& des sujets pour les exécuter. Le Prince & la Princesse trouverent tout +cela très-beau, mais la fête n’étoit pas finie qu’ils baailloient comme +auparavant. Enfin on eut recours aux Fées. Quelques-unes prétendirent +que si Céleste & Colibri s’ennuyoient, c’étoit la faute de la vie oisive +& désœuvrée qu’ils menoient. D’autres plus indulgentes se prêterent à +les secourir & se firent fort de les faire mourir de rire; mais le rire +est un bien-être momentané, & ne rend pas heureux. Le Prince & la +Princesse l’éprouverent. La Fée Fanfreluche, dont tous les revenus +consistoient dans les contributions qu’elle tiroit des Marchandes de +Modes & des Fabricants d’Etoffes, fit présent à Céleste de deux mois de +son revenu pour effiloquer. Ce présent enchanta Céleste; elle effiloqua +du matin au soir pendant quelques jours; mais cette occupation lui donna +bientôt des vapeurs. Alors Fanfreluche ordonna un spectacle d’un nouveau +genre. On l’établit dans une prairie en face du château, de sorte que +Céleste pouvoit en jouir sans quitter sa chaise longue; elle n’avoit que +la peine de tourner la tête, ce qui lui coûtoit beaucoup, car à force de +ne rien faire, elle étoit devenue extrêmement paresseuse. Cette fête +devoit se passer la nuit. Par le pouvoir de la Fée la prairie fut +tout-à-coup environnée d’une colonnade d’albâtre avec des feuillages en +or & en pierreries, montant autour des pilastres; il y avoit des +amphithéatres dans toutes les travées où les Dames & les Seigneurs de la +Cour étoient placés. Le peuple étoit derriere, & voyoit par le moyen de +grandes & grosses lunettes où dix personnes pouvoient regarder à la fois +pour la commodité du public. La Fée fit distribuer de belles tabatieres +aux Dames & aux Seigneurs; ensuite elle donna un signal, toutes les +tabatieres s’ouvrirent à la fois, & il sortit de chacune une jolie +petite paire de doigts bien potelés, qui saisissant chaque spectateur +par le nez, les forçoit à lever la tête tous en même temps, & ils virent +dans les airs le plus beau feu d’artifice dont on eût jamais ouï parler. +Les doigts enchantés dirigeoient leur attention avec une dextérité +surprenante, en leur faisant tourner le nez à propos. La Princesse & le +Prince firent de grands éclats de rire, en voyant tous ces nez en l’air. +Mais bientôt un spectacle plus flateur s’offrit à leurs yeux. Tous les +spectateurs prirent subitement la figure de Céleste & de Colibri, & ils +eurent la satisfaction de se voir par-tout où ils jettoient leurs +regards, dans différents âges & dans toutes sortes d’attitudes. Céleste +& Colibri penserent mourir de plaisir; mais bientôt ils sentirent +l’ennui d’eux-mêmes qui les gagnoit, & ils prierent instamment +Fanfreluche de faire cesser le charme. Tout disparut, dès qu’ils eurent +formé le desir. Il n’y eut que les doigts enchantés qui vinrent se +ranger auprès de la Fée pour recevoir ses ordres. Elle les mit tous dans +un mortier, les fit piler, & bientôt il en sortit un beau jeune homme +que le Prince & la Princesse trouverent si aimable, qu’ils en firent +leur favori, & ensuite leur premier Ministre. Les affaires en allerent +beaucoup mieux, mais leur ennui accroissoit tous les jours davantage, +leur santé se dérangea, & bientôt ils se trouverent excessivement +malheureux. + +Tandis que Céleste & Colibri faisoient de vains efforts pour trouver le +bonheur hors d’eux-mêmes, le Prince Pacifique devint tous les jours plus +épris du mérite de Reinette, & regrettoit d’être un cadet sans apanage & +de n’avoir pas un thrône à lui offrir. «Que je serois heureux, +disoit-il, d’avoir une femme si douce, si modeste, si raisonnable! Elle +est remplie de talents, & il ne lui échape jamais un mot qui puisse la +faire soupçonner d’en avoir, & qui puisse humilier celles qui ne sont +pas si habiles qu’elle. La pudeur & la décence, qui sont la plus belle +parure des femmes, se remarquent dans toutes ses actions. Elle n’a de +volonté que celle de sa mere; elle n’aura de volonté que celle de son +mari. Elle sçait s’occuper, elle trouve ses ressources en elle-même; +elle sera œconome. Elle est sensible, elle sera bienfaisante & +généreuse. Ah, que n’ai-je un thrône à lui offrir!» C’étoit là son +refrain. + +De son côté, Reinette n’étoit point insensible au mérite du Prince +Pacifique, & regrettoit comme lui qu’il ne fût pas un parti sortable +pour elle. Régentine s’apperçut de leur vœu mutuel, & en parla à sa +fille. Reinette, qui n’avoit rien de caché pour sa mere, lui confia +l’inclination qu’elle avoit prise pour le Prince. Régentine trouva un +moyen de tout arranger; c’étoit de donner à Pacifique sa fille & ses +Etats, & de ne se conserver que la régence. Elle n’en eut pas plutôt +formé le projet, qu’il fut exécuté. On envoya des Ambassadeurs au Prince +des Trois-Etoiles, son pere, qui se hâta de donner son consentement; & +le jour de la noce suivit de près le retour des Ambassadeurs. Comme le +Prince Pacifique & Reinette n’avoient pas un goût décidé pour les fêtes, +on n’en donna pas d’extraordinaires, on se contenta de tenir grand +appartement à la Cour de Régentine & de donner un bal paré. Ce bal +rappella à la Princesse Reinette celui où elle avoit été deux ans +auparavant. Ce souvenir la fit penser à la Fée Prudente, à qui elle +avoit tant d’obligations. Elle rougit en réfléchissant qu’elle avoit +négligé de la consulter sur son mariage, & courut à sa mere pour lui +faire part de cette réflexion. Régentine la rassura du mieux qu’elle +put, & se reprocha néanmoins intérieurement la précipitation avec +laquelle elle avoit conclu le mariage de sa fille sans l’avis de ses +protectrices. Elle eut beau se dire que sa tendresse pour Reinette & +l’envie de lui faire promptement un sort heureux ne lui en avoient pas +donné le loisir, elle ne pouvoit se dissimuler son tort. Elle quitta +l’assemblée, & appella Prudente à haute voix. Prudente ne répondit pas. +Enfin, à force de lui demander grace, elle parut. «Je ne peux plus rien +pour vous, lui dit-elle; vous avez négligé de m’appeller vous & votre +fille, dans l’occasion la plus importante de sa vie; il faut qu’elle en +subisse la peine; il faut que son expérience lui apprenne de quelle +importance il est de ne rien faire sans moi. Et vous, Princesse, pour +vous punir de n’avoir pas dirigé votre tendresse & vos démarches par mes +avis, vous ne vous reveillerez que quand vos filles seront changées.» En +disant ces mots, Prudente frapa Régentine de sa baguette, & elle +s’endormit profondément. + +Cependant Reinette inquiéte de ne point voir revenir sa mere, la fit +chercher par-tout. On la trouva endormie dans son boudoir. On crut +d’abord qu’elle s’étoit trouvée mal, mais on ne tarda pas à +s’appercevoir qu’elle étoit enchantée. Alors tout le palais retentit des +cris de Reinette. Chacun parla diversement de cet événement; chacun en +tira parti pour mettre à profit le moment où personne ne tenoit encore +les rênes du gouvernement, & le Prince Pacifique travailla à se faire +reconnoître Régent comme héritier de la souveraineté, en attendant qu’il +plût aux Fées de réveiller sa belle-mere. «Doucement, lui dit sa femme, +il faut appeller Prudente & Lumineuse à notre secours; Prévoyante doit +être aussi consultée pour sçavoir comment nous devons nous y +prendre.--Je n’ai que faire de cette bande de Sorcieres, répondit +Pacifique; chez mon pere des Trois-Étoiles je me gouvernois tout seul; +je crois que vous me prenez pour mon beau-frere Colibri? Je m’en vais +assembler le conseil, & tout ira bien.--Vous ne sçavez pas, lui répondit +affectueusement Reinette, à quoi vous vous exposez, cher Prince.» Alors +elle lui révéla tous les secrets de famille & le sort dont elle étoit +menacée. «Eh bien, lui répondit-il, assemblez-les, consultez-les, +divertissez-vous bien. Si leur avis est bon, je le suivrai, car j’aime +la paix; s’il ne vaut rien, je suis votre serviteur, & je vais au +Conseil.» + +Reinette invita promptement Lumineuse, Prévoyante & Prudente. Elles +arriverent. «Vous avez bien fait de nous appeller, lui dit tout bas la +Fée Prudente. Quant à moi, mon avis vous est interdit; mais ma présence +vous garantira d’une partie des piéges que pourroient vous tendre mes +anciennes.» Reinette leur exposa la situation où le Prince son époux & +elle se trouvoient. Lumineuse aussi-tôt donna vingt projets, que +Prévoyante détruisoit à mesure que sa compagne les exposoit. Reinette +expliqua humblement ceux de son mari. Prévoyante se mit à sourire, & lui +fit une longue énumération de tout ce qu’il ne falloit pas qu’il fît. Le +Prince arriva, les écouta, se tenoit les côtes de rire, & partit pour ne +suivre que son avis. Les trois Fées se retirerent en lui souhaitant bien +du succès. + +Pendant l’espace d’une année tout alloit assez bien; mais un jour, en +entrant dans l’appartement de Régentine, on la trouva disparue. Peu de +jours avant, Reinette avoit mis au monde un Prince & une Princesse. Elle +n’étoit pas encore éveillée, le Prince défendit qu’on lui annonçât cette +nouvelle avant qu’on eût fait toutes les recherches possibles. Elles +furent vaines. On ne put sçavoir ce que Régentine étoit devenue. Enfin +il fallut bien en instruire ses filles. Elles furent dans un desespoir +si violent qu’elles penserent en perdre la vie. Cet événement redoubla +la mélancolie dans laquelle Céleste étoit depuis long-temps tombée. +Colibri faisoit ce qu’il pouvoit pour la distraire, & n’y put réussir. +«Vous êtes une singuliere femme, lui disoit-il quelquefois; vous avez +tout à souhait; vous n’avez pas une fantaisie qui ne soit sur le champ +satisfaite; vous ne formez pas un desir, qui ne devienne une réalité; je +n’ai d’yeux que pour vous; je fais vos volontés du matin au soir, & vous +ne vous trouvez pas heureuse. Que vous faut-il donc?--Je n’en sçais +rien, répondit-elle; mais je m’ennuie.» + +Reinette fut aussi vivement touchée que Céleste de la perte de sa mere; +mais son caractére n’étant pas le même, la douleur produisit sur elle +des effets différents. «Je suis mere aussi, se disoit-elle; il faut que +je me conserve pour élever mes enfants: mon mari est à la tête des Etats +de ma mere; il est surchargé d’affaires; sans vouloir m’en mêler au-delà +de ce qu’il jugera à propos, voyons si je ne peux pas lui être utile. +Par exemple, visitons la veuve & l’orphelin, voyons si le pauvre dans sa +chaumiere n’est point abandonné! J’ai des peines, consolons ceux qui en +ont plus que moi. Le soir, je rentrerai le cœur plein de joie du bien +que j’aurai répandu autour de moi, & je me trouverai heureuse. Alors le +Prince mon époux verra mon visage toujours serein & gai; j’emploierai +mes talents à le délasser des affaires, & il me verra chaque jour avec +un nouveau plaisir. Je vois bien que je ne dois plus compter sur la +protection des Fées. Rendons-nous heureuses par nous-mêmes & sans le +secours des autres.» + +Reinette mit à profit ses réflexions. Elle suivit son plan exactement. +Elle eut bientôt sujet de s’en applaudir. + +Le Prince Songecreux, dont les Etats n’étoient séparés de ceux de +Régentine que par une petite riviere qui en bornoit les limites, trouva +un jour en feuilletant dans ses archives, que son arriere-bisaïeul avoit +été possesseur de l’apanage dont jouissoit Reinette. Il trouvoit bien la +cession qui en avoit été faite en bonne forme; mais il prétendoit +qu’elle ne donnoit pas le droit à Régentine d’en disposer en faveur d’un +gendre, & qu’il devoit lui revenir après elle, faute d’enfants mâles. Il +dépêcha un Ambassadeur à Pacifique pour lui signifier ses prétentions. +Pacifique ne laissa pas que d’en être alarmé. Il examina tous les titres +de Régentine, & trouva qu’en effet elle avoit disposé en sa faveur un +peu legerement de son héritage. Reinette lui représenta cependant que +comme régent & comme gendre, il ne pouvoit se dispenser de défendre les +droits de sa mere, & qu’il falloit promptement mettre tout le pays sous +les armes & garnir les frontieres. L’avis du Conseil fut au contraire +d’éluder la question, & de répondre qu’il seroit temps de l’examiner +quand l’héritage seroit vacant. Régentine existoit; elle pouvoit revenir +d’un moment à l’autre; enfin, ce n’étoit pas le moment d’écouter de +telles prétentions, ni de les disputer. Cet avis pouvoit être le plus +prudent, il plaisoit même assez à Pacifique; mais la vanité de Reinette +fut blessée qu’on osât mettre en question le pouvoir & les droits de sa +mere. Les Ambassadeurs furent renvoyés & la guerre défensive résolue. + +EMILIE. + +Sera-t-elle bientôt finie la guerre, Maman; je ne l’aime pas, car je n’y +entens rien. + +LA MERE. + +Je m’en doute, aussi je veux vous en épargner les détails. + +EMILIE. + +Mais Maman, pourquoi Reinette ne consulta-t-elle pas Prudente avant de +faire la guerre? + +LA MERE. + +Vous avez raison; elle auroit d’autant mieux fait, qu’il n’est pas sage +de prendre un parti dans le premier mouvement du ressentiment. Enfin, +elle négligea cette sage précaution, & tout fut en armes. Songecreux +arriva en personne pour attaquer Pacifique dans ses Etats; & comme vous +n’aimez pas les détails, vous sçaurez seulement, qu’après s’être bien +défendu, toujours battu & poussé de poste en poste, Pacifique fut fait +prisonnier & ses troupes dispersées. Songecreux resta vainqueur, +s’empara des Etats de Régentine par droit de conquête, & Reinette fut +obligée de fuir chez sa sœur avec ses deux enfants, sans biens & sans +moyen de racheter son mari. Sa désolation dans le premier instant fut +extrême. Elle se repentit d’avoir déterminé son mari à faire la guerre; +mais il étoit trop tard; elle sentit que de vains regrets ne remédient à +rien. Elle avoit emporté avec elle toutes ses pierreries & ses diamants. +Elle les vendit pour payer la rançon de son mari. Colibri & Céleste +reçurent Pacifique, & lui offrirent, ainsi qu’ils avoient fait à +Reinette, tout ce qui étoit en leur pouvoir. Pacifique reçut leurs +offres avec reconnoissance, mais le malheur de se trouver à son âge +frustré de belles espérances lui donna un profond chagrin. Sans état, +sans revenu, chargé d’une femme & de deux enfants, cette situation +l’affecta si vivement, qu’elle changea tout-à-fait son caractére. Il +étoit sombre, inégal, inquiet, tout l’impatientoit & lui donnoit de +l’humeur; il grondoit sa femme, ses enfants: enfin, il devint +insupportable. Reinette, peu accoûtumée aux mauvais traitements & +bisarreries, gémissoit en secret d’un changement si funeste; mais comme +elle avoit un grand courage, elle n’opposa à ces mauvais traitements +qu’une patience inaltérable, de la douceur & de la fermeté. Voyant +combien elle étoit nécessaire à son mari & à ses enfants, elle fit taire +jusqu’à sa douleur secrette, & pour y parvenir elle mit en usage toutes +ses ressources; elle passoit sans cesse d’une occupation à une autre; +elle n’étoit jamais un instant à rien faire, & elle parvint à se faire +une maniere d’être agréable. Sa santé à la fin s’altéra, sans que son +courage en fût ébranlé. On la voyoit toujours avec un visage serein & +gai, & souvent elle parvenoit à tirer Pacifique de sa mélancolie. + +«Qu’est-ce donc que les hommes, s’écrioit Colibri! Ma femme possede tout +ce que l’on imagine de plus nécessaire au bonheur; elle meurt d’ennui & +de chagrin; elle est maussade & insipide. Ma belle-sœur est accablée de +tous les revers possibles; elle est gaie & heureuse, & sa conversation +enchante; on ne la quitte qu’à regret. J’ai épousé la plus belle femme +de la terre; sa figure se perd tous les jours par sa faute. Reinette +étoit laide; sa santé est foible & se détruit, & plus elle prend +d’années, plus sa physionomie devient interessante. Ah! je n’y comprens +plus rien.» + +Ces réflexions que faisoit Colibri, Céleste un beau matin les fit aussi. +Elle comprit par l’exemple de sa sœur que son desœuvrement & l’yvresse +où elle avoit été de sa belle figure, étoient la premiere cause de sa +tristesse. Elle s’avoua que depuis qu’on ne lui disoit plus qu’elle +étoit belle, on n’avoit plus rien à lui dire. Il lui vint dans l’esprit +qu’apparemment il valoit mieux être aimable que d’être belle; & elle +forma la résolution de se retirer de l’apathie où elle vivoit depuis si +long-temps. Elle demanda des Livres à sa sœur, & lui communiqua son +projet. Reinette en fut enchantée & voulut l’aider dans sa reforme. Un +événement qui fut le premier malheur réel que Céleste eût essuyé, acheva +de la faire rentrer en elle-même; car jusques-là elle avoit un peu +confondu les contrariétés indispensables dans la vie, avec les malheurs. +Le Prince Colibri fut tué à la chasse, d’un coup de fusil. Céleste fut +au desespoir de la mort de son mari. Ce malheur touchoit de très-près +Reinette & Pacifique, & par plus d’une raison. Quel alloit être leur +asyle? Céleste n’avoit point d’enfants & le pere de Colibri rentroit +dans tous les droits dont il s’étoit dépouillé volontairement en mariant +son fils. Reinette instruite par l’expérience & par le malheur, ne +manqua pas cette fois d’appeller la Fée Prudente à son secours. Elle +arriva. «Je suis contente, lui dit-elle, de la maniere dont vous vous +êtes tirée de vos épreuves, & dont vous avez réparé vos fautes. Vos +malheurs finiront bientôt. Il ne faut plus que perfectionner votre +ouvrage, en rendant à votre sœur le service de la soûtenir dans le +découragement qui s’emparera d’elle plus d’une fois avant d’embrasser +une vie aussi utile & aussi occupée que la vôtre.--Et ma mere, s’écria +Reinette? Madame par pitié, donnez-m’en des nouvelles; je ne cesse de la +pleurer.--Votre mere existe, & vous la reverrez bientôt, répondit la +Fée.--Et ses Etats... continua tristement Reinette; elle les a perdus +par ma faute!--Ne veuillez point pénétrer dans l’avenir, reprit +Prudente; soyez plus circonspecte & espérez la récompense de votre +mérite.--Et bien, je me tais, dit Reinette; mais que devons-nous faire +ma sœur & moi? Quelle conduite devons-nous tenir?--La plus simple est +toujours la meilleure, répondit la Fée; notifiez la mort du Prince à son +pere, & attendez. Mais vous devez bannir toute crainte, je serai +désormais toujours à vos côtés, & vous n’agirez plus qu’inspirée par +moi. Je vous quitte pour vaquer à d’autres affaires; mais je ne vous +perdrai point de vue. Voici trois présents que je vous fais, +servez-vous-en à propos. Quand vous vous trouverez embarrassée, vous +casserez cette noisette, & vous suivrez la premiere pensée qui vous +viendra dès qu’elle sera ouverte; ensuite vous en remettrez les morceaux +dans votre poche, ils se reprendront tout seuls, & à chaque nouvel +embarras, vous la casserez de nouveau. Voici un flacon qui renferme une +liqueur qui a la vertu de rendre la beauté, vous en ferez l’usage qu’il +vous plaira. Ce Livre-cy est le plus précieux de mes dons, dit-elle, en +tirant de sa poche un petit Livre bleu dont les feuillets étoient +blancs. Vous êtes jeune encore, & il vous reste bien des choses à +connoître. Ecrivez-y chaque jour vos réflexions, sur tout ce qui vous +sera arrivé & sur ce que vous avez à faire le lendemain, mettez-le sous +votre oreiller, en vous éveillant vous y trouverez mes réponses. Adieu, +profitez & ne vous découragez pas.» + +Reinette remercia beaucoup la Fée, mit ses présents dans sa poche, & +courut chez sa sœur pour lui faire part des conseils de Prudente. Au +moment d’entrer dans son appartement, elle pensa qu’elle n’avoit point +demandé, si elle pouvoit lui parler de sa mere & des présents que la Fée +lui avoit faits; elle se trouva fort embarrassée, & elle cassa sa +noisette. Elle y trouva un billet où il étoit écrit: _De votre mere +seulement._ «C’est bon, dit-elle en elle-même; ce sera un moyen pour +hâter le changement de ma sœur.» Elle remit les morceaux de sa noisette +dans sa poche. Elle lui annonça en effet que sa mere se réveilleroit +aussi-tôt qu’elle se seroit corrigée des petits défauts contractés dans +l’opulence & dans l’oisiveté, & elle parvint en même temps à calmer sa +grande douleur, en lui montrant toujours le retour de sa mere attaché +aux efforts qu’elle feroit sur elle-même. + +On se hâta de faire part de la mort de Colibri à son pere. Ce bon +vieillard s’étoit retiré dans une petite Terre, où il vivoit +paisiblement avec quelques Gentilshommes de son voisinage. Il reçut +cette nouvelle avec les démonstrations de la plus vive douleur. Celui +qui avoit été chargé de la lui annoncer, lui dit, que Céleste attendoit +ses ordres. Il rêva un moment, ensuite il dit: «Mon bien est bien à moi, +j’en peux faire ce que je veux; dites à Céleste, au Prince Pacifique & à +Reinette de venir me voir, je leur ferai connoître mes intentions.» +Plusieurs jours se passerent pendant lesquels Céleste, aidée des +conseils de sa sœur, fit des progrès rapides; mais la perte qu’elle +avoit faite se représentoit toujours à elle avec amertume, & sa douleur +détruisoit sensiblement sa figure. La premiere idée de Reinette fut de +lui donner son flacon, mais se rappellant que sa beauté avoit été cause +des défauts qui l’avoient rendue si malheureuse, elle remit à un autre +temps à en faire usage. + +Elles se préparerent avec le Prince Pacifique à aller rendre visite au +Prince Tout-Rond. En arrivant chez lui, on leur dit que l’on doutoit +qu’il pût les recevoir, parce que n’ayant pas de portrait du défunt, il +étoit occupé à écrire dans le pays de Colibri, pour qu’on lui en envoyât +un qui ressemblât à son fils quand il étoit sous cette forme, & il avoit +défendu qu’on l’interrompît tant qu’il écriroit. Reinette demanda s’il +étoit long-temps ordinairement dans son cabinet, on répondit qu’il +n’étoit guere plus de vingt-quatre heures à écrire une Lettre. +Pacifique, à qui cette visite repugnoit beaucoup, fut d’avis de s’en +aller. Céleste & Reinette lui représenterent que le bon-homme pourroit +en être blessé. Pacifique insista. Reinette passa dans un cabinet pour +consulter sa noisette. Elle la cassa; il en sortit un charmant Colibri. +Reinette aussi-tôt rentra, & pria un Valet de chambre de présenter cet +oiseau de sa part à son maître. Il n’hésita pas de lui obéir, bien sûr +du plaisir qu’il alloit lui faire. Céleste & Pacifique ne comprenoient +pas où Reinette avoit pris ce Colibri. Elle leur dit que c’étoit un +présent que venoit de lui faire la Fée Prudente. + +Le Prince & les deux Princesses furent bientôt admis en la présence du +beau-pere de Céleste. Il combla Reinette de remerciments. «Vous m’avez +rendu un grand service, lui dit-il, car je ne suis pas grand écrivain; +ce n’est pas que je n’aye écrit comme un autre; mais, ma foi, il y a +temps pour tout.» Après cette belle harangue, il embrassa sa +belle-fille, & se mit en frais pour la consoler; puis il passa avec +Pacifique dans son cabinet: ils furent environ une heure ensemble +pendant laquelle Céleste & Reinette ne laisserent pas que d’être fort en +peine du motif de cette conversation. Enfin, elle finit. Ils revinrent. +«J’ai voulu sçavoir, dit le bon-homme, ce que le Prince Pacifique avoit +dans l’ame; je suis content de lui, & comme je n’ai plus d’enfant, je +l’adopte, & je le fais mon héritier. Dès aujourd’hui il peut entrer en +jouissance de mes Etats; je lui remets tous mes droits, tels que je les +avois cédés à mon fils; je ne me réserve que mon petit canton de terre. +Mais j’y mets cependant la condition qu’il fera un sort convenable à la +veuve du Prince Colibri, dit-il à Céleste.--Fixez-le vous-même, Madame, +je m’en rapporte à vous, répondit Pacifique; je n’ai aucun droit au +bienfait que je reçois; je serai trop content de ce qui me +restera.--Prince, répondit Céleste, ce sera ma sœur qui me guidera sur +la demande que j’aurai à vous faire...» Elle alloit continuer, mais un +grand bruit qu’on entendit tout-à-coup l’interrompit. Une musique +céleste se fit entendre, & l’on vit descendre du ciel un palais de +crystal avec des portes de rubis & d’émeraudes. «Quel diable de train +est-ce là, s’écria le Prince Tout-Rond? Est-ce encore quelque Fée qui +vient faire des siennes, elles ne me laisseront jamais en repos? +Mesdames, c’est à vous sans doute à qui elles en veulent, je vais +m’enfermer dans mon cabinet avec mon charmant Colibri, & quand elles +seront parties, vous n’avez qu’à me faire appeller; il y a long-temps +que je ne me mêle plus des affaires des Grands.--Je vous demande la +permission de vous suivre, Prince, lui dit Pacifique, je ne suis guere +plus curieux que vous de la conversation de ces Magiciennes.--A la bonne +heure, reprit le vieillard, mais partons.» + +Dès qu’ils furent sortis du salon, le palais, qui s’étoit placé dans la +cour, s’ouvrit; & les trois Fées, Lumineuse, Prévoyante & Prudente en +sortirent. «Où sont les Princes, demanderent-elles?» Les Princesses +n’osoient répondre. «Point tant de façons», dit Prévoyante en frapant de +sa baguette le cabinet où ils s’étoient retirés. La porte s’ouvrit. +«Nous venons, dit la Fée, vous donner un bon avis, Prince. Nous +approuvons fort le don que vous faites de vos Etats au Prince Pacifique, +dit-elle au beau-pere de Céleste; mais gardez-vous de le publier; les +succès de Songecreux pourroient l’engager à s’emparer aussi de vos +Etats, s’il vous voyoit y renoncer. Il faut tenir vos dispositions +secrettes. Il faut retourner prendre la place de votre fils. Pacifique +gouvernera en effet; mais il gouvernera en votre nom jusqu’à ce que vous +n’ayez plus rien à redouter de Songecreux.--L’avis est bon, dit le +vieillard, je n’en disconviens pas; mais quand n’aurons-nous plus rien à +redouter de Songecreux?--Quand il plaira à Céleste, dit la Fée +Lumineuse, voilà tout ce qu’il nous est permis de vous annoncer.--Moi, +s’écria-t-elle, & comment cela dépend-il de moi?--Oh qu’oui reprit +Tout-Rond, attendez-vous qu’elles répondent à cela? Allons, allons, il +faut prendre son parti, & faire comme elles l’entendent. Mais, Mesdames, +entre vous trois, ne pourriez-vous pas me rendre un service?...--Il est +rendu, se hâta de répondre la Fée Lumineuse, qui avoit pénétré la +demande qu’il vouloit leur faire.--Oh parbleu! Je vous défie, Madame +Lumineuse, avec tout votre esprit, de deviner ce que je voulois +dire.--Vous vouliez, lui dit-elle, nous demander de faire parler +Colibri; il répondra désormais à toutes les questions que vous lui +ferez, toutes les fois que vous le tiendrez sur le doigt, & que vous le +regarderez fixement; mais il ne sera entendu que de vous, & il ne +parlera jamais que vous ne l’interrogiez.--Bravo, répondit le bon-homme, +c’est encore mieux que je ne demandois. Vivent les Fées! C’est un +plaisir d’avoir à faire à elles. Mais voyons cependant si vous ne +m’attrapez pas.» Il prit le petit Colibri sur son doigt, & lui demanda +quelque chose à l’oreille, puis le regarda fixement, ce qui fit venir +les larmes aux yeux de Céleste. «Il parle comme un Oracle, s’écria-t-il! +Eh bien, Mesdames, vous dites donc...--Je dis, reprit Prudente, que vous +perdez le temps en paroles inutiles. Partez, retournez dans vos Etats, +abandonnez cette bicoque...--Bicoque vous-même, reprit Tout-Rond; +pourquoi injuriez-vous ma maison, Madame? je la quitte avec peine, & +puis je n’aime point à voyager.--Ne faut-il pas aussi vous en épargner +la peine, reprit Prévoyante? Allez vous coucher, & levez-vous demain de +bonne heure, car vous aurez plus d’une affaire.--Je ne demande pas +mieux, reprit-il encore, mais je suis en peine des Princesses & de +Pacifique; je n’ai d’appartement ici que pour moi, &...--Vous devenez +modeste ou vilain, dit Prévoyante en l’interrompant; où donne cette +porte que voilà au fond de votre cabinet?--Pardieu, dit-il, c’est ma +garderobe, prétendez-vous les coucher là?--Vous ne nous en imposez pas, +reprit Prévoyante.» En disant cela, elle frapa la porte de sa baguette; +la porte s’ouvrit, & l’on vit un magnifique appartement destiné à +Reinette & à son mari. De-là on passa dans un autre plus petit, & décoré +suivant l’étiquette des veuves, ce qui désignoit que Céleste devoit +l’occuper. «Vous avez très-bien fait d’y pourvoir, Mesdames, dit le +bon-homme, en admirant les appartements; tant que vous ne ferez que de +ces tours-là, vous serez les bien venues. Si vous voulez aussi vous +mêler du souper, je crois qu’il n’y aura pas grand mal, & alors je vous +proposerai sans façon...--Et où est la sale à manger, demanda +Prudente?--La sale à manger, dit-il, partout où je me trouve quand j’ai +faim. Ici par exemple!» Aussi-tôt une table somptueusement servie +descendit du plafond, & l’on se mit à table. Céleste paroissoit seule +insensible à toutes ces merveilles. Elle regardoit les larmes aux yeux +le petit Colibri que son beau-pere tenoit toujours sur son doigt. La Fée +Lumineuse consulta ses compagnes pour sçavoir si elles ne tâcheroient +pas par quelques charmes d’abréger le terme de ses regrets, & il fut +résolu qu’on en donneroit le pouvoir à Reinette, dont Prudente guidoit +toutes les actions. + +Le souper fait, les Fées prirent congé de la compagnie, chacun se retira +dans son appartement, se coucha, & le lendemain en se réveillant, ils se +trouverent tous transportés dans le palais de Céleste. Tout rentra dans +l’ordre ordinaire. Pacifique se mit à gouverner; le bon vieillard +causoit toute la journée avec son Colibri. Reinette reprit ses +occupations, & Céleste fit tous ses efforts pour l’imiter. Elle +consultoit toujours sa sœur; celle-ci consultoit son Livre bleu & sa +noisette, & tout alloit le mieux du monde. La paix & l’union regnoient +entre eux. Céleste finit par se trouver heureuse. Tous les soirs on +chantoit en chorus: + + Où peut-on être mieux + Qu’au sein de sa famille? + +Une année se passa ainsi sans qu’il arrivât rien de remarquable. Un jour +où ils étoient tous rassemblés, on leur annonça la visite de Songecreux. +Cela les fit trembler. Il fallut pourtant bien le recevoir. La curiosité +l’attiroit, & il ne le cacha pas. Il avoit tant entendu parler du +bonheur de cette famille & du mérite de celle qu’il avoit dépouillée de +son héritage, qu’il voulut en juger par lui-même. Il se fit accompagner +par un de ses neveux, qui étoit un jeune Prince d’une beauté parfaite; +aussi on l’appelloit Phénix. La réception qu’on leur fit, fut assez +froide. Le jeune Prince trouva Céleste fort au-dessous de la réputation +de sa beauté, mais beaucoup plus aimable qu’on ne le lui avoit dit. + +De retour chez son oncle, il ne parloit que de la _Famille heureuse_; +c’est le nom qu’on lui donnoit à vingt lieues à la ronde. «Mon oncle, +disoit Phénix, avez-vous remarqué ces deux sœurs? Et Céleste, quelle +modestie dans ses regards!--Ne m’interrompez pas, je songe... répondoit +Songecreux.--Et à quoi songez-vous, mon oncle?--A ce qui me plaît, mon +neveu.» Songecreux fut trois mois entiers à songer tout seul à ce qui +lui plaisoit sans jamais en faire part à personne. Pendant ce temps, +Phénix alloit fréquemment faire sa cour aux Princesses; il les trouvoit +toujours occupées & toujours plus aimables. Il prit pour Céleste un goût +si vif, qu’il vint un jour interrompre les rêveries de son oncle; il se +jetta à ses genoux, & lui avoua qu’il ne pouvoit plus vivre sans épouser +Céleste. «Parbleu, lui répondit Songecreux, tu aurois bien dû me le dire +plutôt: il y a trois mois que je songe comment je pourrois faire pour +réparer le mal que j’ai fait à toute cette famille, sans leur avouer que +j’ai eu tort, & je ne trouvois rien. Mais voilà l’arrangement tout fait: +tu épouseras Céleste; je te donne mes Etats, après moi s’entend, & je +rens à Reinette & à Pacifique pour présent de noces ce que je leur ai +pris.» Phénix fut dans un transport de joie difficile à rendre. «Je vous +tiens quitte des remerciments, lui dit son oncle, allez-vous-en trouver +votre céleste épouse, & laissez-moi, il faut que je me remette à +songer.--Et pourquoi faire, mon oncle?--Belle demande! Et le contrat & +la noce? Laissez-moi songer, vous dis-je, & partez.» Phénix ne se le fit +pas dire deux fois. Il s’adressa au Prince Pacifique, & lui dit les +intentions de Songecreux, en le priant de lui être favorable auprès de +Céleste. Reinette, qui vit dans cette proposition l’accomplissement de +tout ce qu’avoit annoncé Prudente, pressa sa sœur d’accepter la main de +Phénix. On consulta cependant son beau-pere, qui répondit: «Eh! mais, +qu’est-ce qu’on prétend donc que je devienne moi? Est-ce que je resterai +tout seul ici?--Il ne tiendra qu’à vous, lui dit Reinette, de venir +demeurer avec nous.--Parbleu, Princesse, vous n’en serez pas dédite; à +ce compte, je consens à tout.» + +Dès que le mariage fut public, Songecreux vint lui-même chercher +Reinette & Pacifique pour les remettre en possession de leurs biens, ce +qui se fit avec la plus grande solemnité. Reinette ne fut pas plutôt +dans son palais qu’elle courut avec Céleste à l’appartement de leur +mere. Elles entrerent en tremblant dans le boudoir où elle s’étoit +endormie, & dont elle avoit disparu. Reinette, plus vive que sa sœur, +entra la premiere, & jetta un cri, en voyant sa mere qui se réveilla en +sursaut au bruit qu’elle fit. On peut plus aisément se représenter que +d’écrire les transports de joie des deux Princesses & de Régentine. Les +Princes furent appellés. Le bruit du retour de Régentine se répandit +bientôt, & la satisfaction devint générale. Régentine donna son +consentement au mariage de Céleste. Elle apprit l’heureux changement qui +s’étoit fait dans son caractére & dans sa façon de penser, & pensa en +mourir de plaisir. Reinette fit présent à sa sœur de son flacon de +beauté; mais elle dédaigna d’en faire usage, bien sûre par son +expérience que la beauté ne rendoit point heureuse. + +Les Fées assisterent aux noces de Céleste, & l’on chanta un hymne en +l’honneur de Prudente & de Prévoyante. Céleste convint, & promit de ne +jamais oublier, que la beauté ne l’avoit jamais rendue heureuse, qu’elle +avoit été au contraire un obstacle à son bonheur, & qu’elle n’avoit joui +d’une satisfaction sans nuage que depuis qu’elle avoit contracté +l’habitude de faire succéder sans cesse une occupation à une autre. + +Depuis cet événement, ils ont tous vécu heureux. Les Fées fixerent les +limites des Etats de Régentine, de Songecreux & du pere de Colibri; ils +furent entourés d’une riviere profonde. Ce pays est inaccessible à tous +ceux qui ne sont pas aussi vertueux que ses habitants. Ce qui fait que +depuis on l’a toujours appellé _l’Isle heureuse_. + + * * * * * + +LA MERE. + +Eh bien! comment trouvez-vous cette histoire? + +EMILIE. + +Elle m’a fort amusée, Maman; je voudrois bien ressembler à Reinette. + +LA MERE. + +Vous sçavez ce qu’il faut pour cela? + +EMILIE. + +Oui, Maman, je la lirai encore, n’est-ce pas? + +LA MERE. + +Quand il vous plaira. + +EMILIE. + +Il y a bien des choses que je vous prierai de m’expliquer. + +LA MERE. + +Volontiers. Mais ce sera pour un autre jour. + + + + +DOUZIEME CONVERSATION. + + +EMILIE. + +Que ferons-nous aujourd’hui, Maman? + +LA MERE. + +Ce que vous voudrez. Voyez ce que vous voulez faire; vous avez bien +rempli vos devoirs, je vous laisse maîtresse de choisir vos occupations +pour le reste de la journée. + +EMILIE. + +Vous êtes bien bonne, ma chere Maman! Eh bien, il faut si vous voulez... +ou bien je voudrois... Oh non, non, tenez, Maman, causons, cela vaudra +mieux. + +LA MERE. + +Cela vaudra mieux que quoi?... + +EMILIE. + +Que tout ce qui me passoit par la tête. Mais, Maman, si vous voulez, +puisque vous êtes contente de moi, j’aime mieux causer. Il y a près de +huit jours au moins, Maman, que nous n’avons parlé ensemble. + +LA MERE. + +Je croyois que nous causions ensemble tous les matins. + +EMILIE. + +Ah! oui, mais c’est à déjeûner ou en étudiant; mais faire la +conversation comme une Dame, il y a bien long-temps. + +LA MERE. + +Cela est vrai. Eh bien, je vous écoute, avez-vous bien des choses à me +dire? + +EMILIE. + +Oui, Maman, mais commencez. + +LA MERE. + +Volontiers! Par exemple, il me passe aussi une idée par la tête; rendez +moi un peu compte de tout ce qui vous est arrivé, & de la maniere dont +vous avez passé votre temps depuis notre derniere conversation. + +EMILIE. + +Ah! voyons. Premierement, ma chere Maman... faut-il parler de mes +devoirs? + +LA MERE. + +S’ils vous ont fait faire quelques réflexions nouvelles depuis que nous +en avons parlé à la bonne heure. + +EMILIE. + +Non. Ainsi je dirai seulement que Lundi dernier nous sommes sorties +ensemble. + +LA MERE. + +Et où avons-nous été, je ne m’en souviens pas trop? + +EMILIE. + +Comment, Maman, vous ne vous en souvenez pas? je m’en souviens bien, +moi; nous avons été acheter de la soie pour faire de la tapisserie, & +nous avons trouvé une Dame qui étoit si impertinente; vous sçavez bien +Maman, cette Dame qui étoit dans la boutique. + +LA MERE. + +Ah! oui vraiment, je me la rappelle; mais j’avois oublié & la Dame & son +impertinence. + +EMILIE. + +Elle avoit pourtant grand tort. + +LA MERE. + +C’est pour cela que j’ai été si pressée de l’oublier, d’autant qu’elle a +été très-fâchée de l’impertinence qu’elle m’a faite. + +EMILIE. + +Je le crois. + +LA MERE. + +Vous avez donc senti qu’elle avoit eu tort. + +EMILIE. + +Oui Maman! + +LA MERE. + +Et en quoi? + +EMILIE. + +Mais parce qu’elle est entrée dans cette boutique comme une folle, +qu’elle a voulu prendre votre chaise en vous faisant ranger, & sans +seulement faire la révérence, comme si vous étiez une Femme de chambre. + +LA MERE. + +Si j’avois été une Femme de chambre, elle n’auroit donc pas eu tort? + +EMILIE. + +Non Maman! + +LA MERE. + +Vous vous trompez, Emilie. Sa Femme de chambre n’auroit pas eu le droit +de lui résister comme moi; mais la Dame auroit eu tout autant de tort. + +EMILIE. + +Comment cela, Maman? + +LA MERE. + +En se conduisant comme elle l’a fait, elle étoit impertinente avec moi, +elle auroit seulement été impolie avec une Femme de chambre; & il ne +faut être impolie avec personne. Voilà précisément en quoi consiste la +faute que son étourderie lui a fait faire. + +EMILIE. + +Voilà donc pourquoi, Maman, vous me dites toujours de faire la révérence +à tout le monde. + +LA MERE. + +Sans doute; il faut s’accoûtumer de bonne heure à cette politesse +générale, qui n’est jamais déplacée & qui n’a rien de faux. + +EMILIE. + +Est-ce que la politesse est de la fausseté? + +LA MERE. + +Quand elle est exagérée, quand elle est outrée, elle en a l’air. + +EMILIE. + +Qu’est-ce que c’est que la politesse, Maman? Car c’est une de ces choses +que j’entens à-peu-près & que je voudrois bien sçavoir tout-à-fait. + +LA MERE. + +La politesse est une expression douce & volontaire des sentiments +d’estime & de bienveillance que nous éprouvons. Elle se marque par le +maintien, ou par les paroles. Elle est quelquefois aussi une simple +marque d’égards. + +EMILIE. + +C’est quand on fait la révérence à ceux devant qui on passe sans les +connoître qu’elle est une marque d’égards, n’est-ce pas, Maman? + +LA MERE. + +Oui précisément. Celle-là est sans conséquence, & il vaut mieux la +prodiguer que d’y manquer. + +EMILIE. + +Et l’autre? + +LA MERE. + +Celle qui se marque par les propos affables, ou par ce qu’on appelle +compliment d’usage, demande plus de distinction, pour ne pas passer les +bornes de la droiture. Je vous les ferai faire à mesure que l’occasion +s’en présentera. + +EMILIE. + +Pourquoi pas à présent, ma chere Maman? + +LA MERE. + +C’est que les maximes générales sont presque toujours fausses ou +sujettes à tant d’exceptions, qu’il vaut bien mieux attendre le moment +où l’exemple se présentera. + +EMILIE. + +Oui? Eh bien, parlons d’autre chose, Maman, je suis bien aise d’être au +monde! + +LA MERE. + +Et pourquoi? + +EMILIE. + +C’est que c’est joli tout ce qu’on voit. Et puis, il y a des moments où +je suis si heureuse! si heureuse! Hier, par exemple, cette Comédie où +vous m’avez menée, cette petite Demoiselle qu’on avoit renvoyée; elle +étoit bien affligée, elle pleuroit; mais aussi quand je l’ai vu revenir, +cela m’a fait tant de plaisir!... Comment est-ce qu’elle s’appelle? + +LA MERE. + +Nanine. + +EMILIE. + +Oui, Nanine! Pourquoi donc est-ce qu’on l’avoit renvoyée? + +LA MERE. + +C’est qu’on avoit dit du mal d’elle à son maître, & il l’avoit cru. + +EMILIE. + +Mais il avoit tort! Pourquoi ne lui demandoit-il pas si cela étoit vrai? +Moi si j’avois été à la place de ce Monsieur, je lui aurois dit: +Mademoiselle, on m’a dit... mais qu’est-ce qu’on lui avoit donc dit, je +ne sçais plus? + +LA MERE. + +Son maître lui avoit donné de l’argent; elle l’envoyoit en cachette à +son pere, & l’on l’avoit accusée de l’avoir donné à un autre. + +EMILIE. + +Eh bien! je lui aurois demandé si cela étoit vrai. + +LA MERE. + +Vous auriez mieux fait. Mais son maître étoit piqué de ce qu’elle avoit +manqué de confiance en lui, & il n’écoutoit que son ressentiment. + +EMILIE. + +Mais elle faisoit bien d’envoyer son argent à son pere; on ne devoit pas +la punir. + +LA MERE. + +Certainement. Voyons un peu, quelles réflexions ferons-nous sur tout +cela? + +EMILIE. + +Oh, je ne sçais pas, tout cela m’embrouille! Aidez-moi, Maman, s’il vous +plaît! + +LA MERE. + +Il me semble que nous pouvons conclure qu’en général il y a un grand +danger à ne pas donner sa confiance entiere à ceux qui veulent bien nous +diriger & nous guider. + +EMILIE. + +Oui, cela est vrai. + +LA MERE. + +Que l’on est très-blamable de suivre son premier mouvement de colere ou +de ressentiment, parce qu’on court le risque de faire des injustices +comme le Comte d’Olban. + +EMILIE. + +Cela est encore vrai. Ah! est-ce qu’il s’appelle d’Olban, ce Monsieur? + +LA MERE. + +Oui. Et qu’enfin celui qui n’a rien à se reprocher peut se consoler +comme Nanine des injustices qu’il essuie, parce que tôt ou tard la +vérité se découvre, & qu’on rend justice à qui il appartient. + +EMILIE. + +Oui... Maman, c’est bien commode, la vérité. + +LA MERE. + +Oui, pour celui qui ne s’en écarte pas, il n’a qu’à se tenir tranquille. +Et le mensonge, la calomnie, la fausseté sont en revanche bien +incommodes & bien fatiguants pour ceux qui s’y laissent entraîner. Il +faut qu’ils travaillent sans cesse à cacher leur duplicité, qu’ils +craignent toujours d’être découverts; qu’ils se tourmentent, & tout cela +fort inutilement, car avec le temps ils le seront certainement. + +EMILIE. + +Oh! pour moi, je dirai toujours vrai, car je n’aime pas à être +tourmentée. Tenez, Maman; quand j’ai tort, je suis si mal à mon aise, & +je serois bien pis si je mentois. Oh! mon Dieu, je me cacherois comme +cela avec mes deux mains sur mon visage; je crois que je n’oserois plus +jamais me montrer. + +LA MERE. + +Vous avez raison; car il y a des fautes qui ne s’oublient pas, & le +mensonge est du nombre. Celui qui s’en est rendu coupable perd l’estime +& la confiance des hommes, & l’on ne s’en releve jamais. C’est un vice +bas & avilissant. + +EMILIE. + +Mais à propos, Maman, vous sçavez bien ce que vous m’avez promis. + +LA MERE. + +Quoi? + +EMILIE. + +L’extrait de ce Livre pour apprendre par cœur. Vous l’avez oublié, moi +je m’en souviens bien. + +LA MERE. + +Je ne l’ai point oublié, car je l’ai dans ma poche; mais j’attendois que +vous vous en souvinssiez. + +EMILIE. + +Ah, ma chere Maman, que vous êtes bonne! Allez-vous me le donner? + +LA MERE. + +Oui, je serai bien aise que nous le lisions ensemble. Le voici, lisez. + +EMILIE. + +Voyons. + + +EXTRAIT des Principes moraux. + +«Qu’il est doux d’exister, de penser, de sentir. J’existerai pour obéir +à l’Auteur de la Nature. Je penserai pour connoître la vérité. Je +sentirai pour aimer la vertu. + +«Je ferai le bien, parce qu’il est agréable à faire. Je laisserai le +mal, parce qu’il remplit le cœur d’horreur & d’amertume. + +«J’ouvrirai le matin mon cœur à la joie de pouvoir faire le bien; je me +livrerai le soir au sommeil avec la satisfaction d’avoir vécu dans +l’innocence. Je travaillerai le lendemain à faire le bien que je n’aurai +pas fait la veille. + +«Je jouirai de tous les biens de la vie sans orgueil & sans injustice. +Je me passerai de tout ce que je n’ai point, sans humeur & sans murmure. + +«O vérité, sois la lumiere de mon esprit! O vertu, sois la seule +nourriture de mon ame! O bienveillance, amour, gratitude, amitié, soyez +les plus douces occupations de ma vie! + +«J’aimerai les hommes, parce qu’ils sont mes semblables. J’embellirai +mon existence de celle des autres. J’étendrai ma bienveillance sur tout +ce qui existe, afin que mon cœur soit toujours rempli de la douceur +d’aimer & d’être utile. + +«S’il est vrai que les hommes soient plus méchants qu’ils n’étoient, je +ferai de l’indulgence & de la douceur mes compagnes ordinaires, afin de +n’être pas malheureuse des vices & des défauts des autres. + +«Je serai heureuse du bonheur d’autrui, parce que je le sçaurai dans +l’aisance. Je plaindrai le malheureux que je ne puis secourir; je +partagerai ses peines, parce qu’il en sera d’autant soulagé. J’oublierai +le méchant & ses actions, parce qu’il faudroit le haïr. + +«Je ne vivrai que pour aimer ce qui est bon & aimable. Je fermerai mon +cœur au poison de la haine & de l’envie, afin qu’il n’en soit pas +corrompu. Je souffrirai les injustices des autres sans me plaindre, +parce qu’ils sont assez punis d’être méchants. + +«Je serai douce & sensible dans le bonheur, afin d’en être digne. Je +serai patiente & courageuse dans le malheur, afin de le vaincre. + +«Je ne murmurerai pas des événements de la vie, parce que je n’en +connois ni la cause, ni le but. Je regarderai l’immensité de l’univers & +ses abysmes, afin de me guérir de l’orgueil de me croire quelque chose. +Je regarderai les soins de l’Auteur de la Nature pour la plus petite de +ses créatures, afin de ne me point croire abandonnée. + +«J’emploierai mon loisir à contempler l’ordre & la magnificence de ses +ouvrages, afin d’avoir des sujets d’admirer & de me réjouir. Tous les +êtres sont faits pour obéir à sa loi, & ils ne trouvent leur bonheur que +dans leur obéissance. Je serai soumise à sa volonté, afin de remplir mon +heureuse destinée. + +«J’admirerai les travaux & les vertus de l’homme, son courage, son +génie, & la sublimité de ses idées, & je serai aise d’être son +semblable. O homme, qui t’es dégradé par la bassesse du vice & des +mauvaises actions, que ton souvenir soit effacé de ma mémoire, afin que +je ne rougisse pas de mon être! + +«O espérance, remplis mon cœur de la certitude de passer ma vie dans +l’innocence, afin que la paix de mon ame ne soit point altérée! Que mon +cœur n’éprouve jamais la lassitude de faire le bien! Je regarderai la +vie comme un bien passager que je rendrai sans regret, parce que je +l’aurai fait valoir de mon mieux, & que j’en aurai joui pour le bonheur +des autres & pour le mien. La vertu vaut mieux que la vie, parce qu’elle +rend l’homme heureux, & qu’il ne faut vivre que pour le bonheur des +autres & pour le sien. + +«O toi, qui régles ma destinée, donne-moi beaucoup de devoirs à remplir, +afin que mon cœur ait beaucoup de sujets de satisfaction! Que plutôt je +cesse de vivre que de faire un crime! Que je ne sois jamais assez +misérable pour causer le malheur d’un être vivant! + +«La fausseté sera loin de mon cœur! Le mensonge ne sera point dans ma +bouche, parce que je gagnerai à me montrer telle que je suis... &c.» + + * * * * * + +LA MERE. + +Eh bien, comment trouvez-vous cela? + +EMILIE. + +Quoi! c’est déja fini? Mais il n’y a rien de nouveau là-dedans. + +LA MERE. + +Comment? + +EMILIE. + +Mais je sçais tout cela, Maman. C’est ce que nous disons tous les jours. + +LA MERE. + +Mais le dire ne signifie rien, si vous n’êtes pas convaincue de la +vérité de ces principes. + +EMILIE. + +Et comment ne le serois-je pas, Maman? Est-ce que je ne l’éprouve pas? +Quand j’ai tort, je suis malheureuse; quand je suis sage, je suis +heureuse; quand j’ai fait du bien à quelque chose, je suis enchantée. +Quand je vois quelqu’un souffrir, cela me fait de la peine; il semble +que ce soit moi qui souffre. + +LA MERE. + +Puissiez-vous toujours, mon Enfant, vous fortifier dans ces sentiments. +Croyez-moi, apprenez cet extrait par cœur pour vous rappeller à tout +instant les principes qui doivent diriger votre conduite. + +EMILIE. + +Ah! Maman, oui, je les apprendrai, je vous le promets; mais, Maman, +appellons cela les Eléments du bonheur, n’est-ce pas? + +LA MERE. + +Vous avez raison. + +EMILIE. + +Nous les cherchions l’autre jour, les voilà tout trouvés! Voulez-vous +bien me permettre de les copier, je les sçaurai plus vîte. + +LA MERE. + +Très-volontiers, les voilà. Allez les écrire. + +EMILIE. + +J’y vais, Maman, & je ne quitterai pas que je n’aye tout fini. + + +FIN. + + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 77364 *** diff --git a/77364-h/77364-h.htm b/77364-h/77364-h.htm new file mode 100644 index 0000000..cfed1fa --- /dev/null +++ b/77364-h/77364-h.htm @@ -0,0 +1,9902 @@ +<!DOCTYPE html> +<html lang="fr"> +<head> + <meta charset="UTF-8"> + <title>Les conversations d’Émilie | Project Gutenberg</title> + <link rel="icon" href="images/cover.jpg" type="image/x-cover"> + <style> + +p { text-align: justify; line-height: 1.2em; text-indent: 1.5em; + margin: .3em 0;} + +h1 { text-align: center; line-height: 1.5em; margin: 1em 0; } +h2 { text-align: center; line-height: 1.5em; margin: 4em 0 2em 0; } + +div.c, p.c { text-align: center; line-height: 1.5em; text-indent: 0; + margin: 1em 0; } +.cc { text-align: center; text-indent: 0; } + +.large { font-size: 130%; } +.xlarge {font-size: 150%; } +.small { font-size: 90%; } +.xsmall { font-size: 80%; } +small { font-size: 80%; letter-spacing: .05em; } + +.i { font-style: italic; } +.i i, .i em { font-style: normal; } +.g { letter-spacing: .2em; } + +.sc { font-variant: small-caps; } + +div.flex { display: flex; justify-content: center; } +.poetry { text-align: left; margin: 1em 0 1em 5%; } +.verse { padding-left: 3em; text-indent: -3em; } +.i1 { text-indent: -2em; } +.i2 { text-indent: -1em; } + +blockquote.epi { margin: 1em 0 1em 40%; font-size: 90%; } + +.sign { margin: 1em 5% 1em 20%; text-align: right; } + +hr { width: 20%; margin: 1em 40%; } + +sup { font-size: smaller; vertical-align: 30%; line-height: 1em; } + +li { list-style: none; text-indent: -1.5em; padding-left: 1.5em; } + +a { text-decoration: none; } + +div.gap, p.gap { margin-top: 2.5em; } +.break, .chapter { margin-top: 4em; } + +img { max-width: 100%; } +img.img10 { max-height: 10em; } + +@media screen { + body { max-width: 40em; width: 80%; margin: 0 auto; } + img { max-height: 700px; } +} + +.x-ebookmaker .break, .x-ebookmaker .chapter { page-break-before: always; } +.top2em { padding-top: 2em; } +.top4em { padding-top: 4em; } +.nobreak { page-break-before: avoid; } + + </style> +</head> +<body> +<div style='text-align:center'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 77364 ***</div> +<div class="x-ebookmaker-drop c"><img src="images/cover.jpg" alt=""></div> +<div class="x-ebookmaker-drop break"></div> +<p class="c top4em"><span class="large">CONVERSATIONS</span><br> +<span class="i small g">ENTRE</span><br> +UNE MERE ET SA FILLE.</p> + +<div class="break"></div> + +<h1 class="top2em"><span class="xsmall">LES</span><br> +<span class="large">CONVERSATIONS</span><br> +D’ÉMILIE.</h1> + +<blockquote class="epi"> +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse"><i lang="la" xml:lang="la">Inutilesque falce ramos amputans,</i></div> +<div class="verse i1"><i lang="la" xml:lang="la">Feliciores inserit.</i></div> +</div> + +</div> +<p class="sign"><span class="sc">Horat.</span></p> + +</blockquote> +<p class="c"><span class="large sc g">Nouvelle Édition</span>.</p> + + +<p class="c gap"><span class="large g">A PARIS</span>,<br> +Chez PISSOT, Libraire, Quai des Augustins, près la +rue Gît-le-Cœur.</p> + +<p class="c small">M. DCC. LXXVI.</p> + +<div class="chapter"></div> +<p class="c"><img src="images/deco1.jpg" alt=""></p> + +<h2 class="nobreak">LETTRE<br> +<span class="small i">DE L’AUTEUR</span><br> +<span class="small">A L’ÉDITEUR.</span></h2> + + +<p><i>Vous m’aviez désolée, Monsieur, +en me disant l’autre jour +que mes Dialogues n’étoient pas +au point où je les croyois. Vous +m’avez rassurée, en m’apprenant +que vous n’y apperceviez ni un plan +d’éducation, ni même beaucoup de +liaison entre les idées. C’est que je +ai pas eu la prétention de proposer +un nouveau plan d’éducation, +ni la hardiesse de n’écarter de celui +que des parents sages suivent +communément dans l’éducation des +Filles. Je n’ai voulu faire qu’un +Traité de remplissage, si vous me +permettez de parler ainsi, & montrer +comment les heures perdues, +les moments de délassement peuvent +être employés par une Mere vigilante +à former l’esprit d’un Enfant +& à lui inspirer des sentiments +honnêtes & vertueux. Il ne s’agit +donc ici ni de plan ni de systême.</i></p> + +<p><i>Cependant, sous ce point de vue +même, l’éducation doit être divisée, +comme dans un systême bien conçu +& bien lié, en plusieurs époques, & +il faudroit faire un travail différent +pour chacune. On peut en marquer +trois principales. La premiere +finit à l’âge de dix ans, la seconde +à quatorze ou quinze ans ; la troisieme +doit durer jusqu’à l’établissement +de l’enfant.</i></p> + +<p><i>Suivant ce plan, je n’aurois encore +essayé à travailler que pour la +premiere époque où il s’agit de présenter +à l’esprit des idées simples, +de lui enseigner & de l’aider à les +déveloper, & de profiter souvent +d’une niaiserie pour le conduire à +des réflexions solides & sensées. Le +travail pour les deux autres époques +seroit infiniment plus sérieux, & je +ne sçais si j’aurai la force de le tenter +lorsque l’âge de ma Fille pourra +l’exiger.</i></p> + +<p><i>Cette confession faite, je vous +abandonne, Monsieur, ces Dialogues. +Faites-en l’usage qu’il vous +plaira, puisque vous pensez qu’ils +pourront être utiles à d’autres enfants. +A Paris ce premier Janvier +1774.</i></p> + +<p class="c"><img class="img10" src="images/deco2.jpg" alt=""></p> + +<div class="chapter"></div> +<p class="c"><img src="images/deco3.jpg" alt=""></p> + +<p class="c"><span class="xlarge">CONVERSATIONS</span><br> +<span class="small g">ENTRE</span><br> +<span class="i large">UNE MERE ET SA FILLE.</span></p> + + +<p class="c"><img src="images/deco1.jpg" alt=""></p> + +<h2 class="nobreak i">PREMIERE CONVERSATION.</h2> + + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Maman, j’ai bien étudié mon Catéchisme, trouvez-vous +bon que je travaille auprès de vous ?… Ah ! Maman, +venez, venez, j’entens le tambour. Ce sont les singes +qui passent.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Mettez-vous à la fenêtre avec votre bonne, mon enfant, +quand ils seront passés, vous viendrez travailler.</p> + +<p class="cc">(<i>Emilie va à la fenêtre, ensuite elle revient.</i>)</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Maman ? je les ai vus ; pourquoi n’êtes-vous pas venue les +voir ? Est-ce que vous ne les aimez pas ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Pas beaucoup. Tenez, voilà votre ouvrage, vous broderez +jusqu’à cette fleur.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Oui, Maman ; mais pourquoi n’aimez-vous pas les singes ? +Moi, je les aime bien.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Pourquoi les aimez-vous ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>C’est qu’ils sont drolles, ils m’amusent, ils ont une mine !… +des grimaces !</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Si vous les voyiez de près, ils ne vous amuseroient pas +autant ; ils sont d’un naturel méchant, ils sont traîtres, malins, +voleurs…</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Bon !… C’est dommage… mais comme je les vois par la +fenêtre, ils ne me feront pas de mal ; ils ont une drolle de +mine… je voudrois pourtant bien les voir de près.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Et qu’est-ce que c’est qu’un singe ? Puisque vous les aimez, +vous devez sçavoir ce que c’est ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Oui, sûrement ? c’est un animal.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Est-il fait comme un chien, comme un chat ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Mais non, Maman, il est fait comme un singe.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>A quel animal trouvez-vous qu’il ressemble le plus ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Je ne sçais pas, Maman, voulez-vous bien me le dire ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>C’est à l’homme ; il en a la figure ; les mains, les pieds…</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Est-ce que l’homme est un animal ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>C’est un animal raisonnable.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Pourquoi dites-vous un animal raisonnable, Maman ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>C’est la maniere dont on s’exprime pour distinguer l’homme +des bêtes ; parce que l’homme est la seule créature qui +ait l’usage de la raison & de la parole.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Les hommes sont donc des animaux ? Cela est drolle ! & +nous, Maman, sommes-nous aussi des animaux ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Quand je dis <i>l’homme</i>, j’entens toutes les créatures humaines ; +quand je dis <i>un homme</i>, je désigne seulement alors +une créature humaine du genre masculin, & quand je dis +<i>une femme</i>, je désigne une créature humaine du genre +féminin.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Ah, Maman, voilà Rosette qui mange ma robe !… +mais, Maman, les chiens ne parlent pas ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Non, ils n’ont ni l’usage de la raison, ni celui de la parole ; +ils sentent comme nous la douleur ; ils souffrent & +se plaignent quand on leur fait mal.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Qu’est-ce qu’ils font, les chiens ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Ils gardent leurs maîtres, & pour les en récompenser, +leurs maîtres les nourrissent & ont soin d’eux.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Et les hommes, pourquoi sont-ils dans le monde ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Pour y vivre en société.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Et que font-ils toute la journée ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Ils s’aident mutuellement dans leurs besoins, dans leurs +affaires, & même dans leurs plaisirs.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Et celui qui n’aideroit pas les autres que lui en arriveroit-il ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Que les autres ne l’aideroient pas, qu’il ne seroit bon +à rien, que bientôt il ne seroit ni aimé, ni estimé, ni recherché ; +que bientôt il manqueroit de tout, & qu’il finiroit +par mourir d’ennui, de besoin & de chagrin.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Il faut donc être utile aux autres pour être heureux ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>C’est un des moyens les plus sûrs pour arriver au bonheur.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Qu’est-ce que c’est que le bonheur ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>C’est ce que vous éprouvez, mon enfant, quand vous +êtes contente de vous, & que vous avez satisfait à ce que +nous exigeons de vous.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>J’entens, quand j’ai été bien obéissante & que j’ai bien +fait mes devoirs ; mais quand je serai grande, je n’aurai +plus de devoirs à faire, je n’aurai donc plus d’occasion +d’être heureuse ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Chaque âge a ses devoirs, ses occupations, ses plaisirs…</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Maman, voyez mon ouvrage, il n’est pas mal.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Est-il fini ? Je vous ai dit ne pas quitter votre place que +votre tâche ne fût faite.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Mais pourquoi cela, Maman ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Parce qu’il faut s’accoûtumer à faire de suite ce que l’on +fait, & à ne point passer sans raison d’une occupation à +une autre.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Mais, Maman, c’est que…</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Point de raisonnement, quand je vous ai dit ce que vous +devez faire, il faut vous y soumettre sans replique.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Maman, je vais vous obéir ; mais permettez-moi de vous demander +pourquoi vous voulez bien dans de certains moments +que je vous fasse des questions, & que je dise tout ce qui +me passe par la tête, & que vous ne voulez pas le souffrir +dans d’autres.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Quand nous causons ensemble, soit pour votre instruction, +soit pour votre amusement, vous pouvez avec liberté & +avec confiance me communiquer toutes vos idées ; alors +je vous répons, & vos questions ne sont point déplacées ; +mais lorsque je vous prescris votre conduite, vous devez +obéir sans replique.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Pourquoi cela, Maman ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Par respect & par confiance. M’avez-vous jamais vu exiger +rien de vous qui ne fût pour votre bien ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Non, Maman.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Je me suis toujours assujettie autant que votre âge le permet +à vous expliquer les raisons des ordres que je vous +donne ; vous le sçavez, d’où viendroit donc votre répugnance +à m’obéir.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Cela est vrai, Maman, & je vous assure qu’à l’avenir je +vous obéirai sans repliquer ; mais aussi quand nous causerons, +vous me permettez de vous dire tout ce que je voudrai.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Oui, je vous le permets, mais seulement quand nous +causerons.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Causons-nous à présent, Maman ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Mais il me semble qu’oui, qu’en pensez-vous ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Oh ! je m’en vais vous dire bien des choses… Maman ? +mais pourquoi suis-je au monde ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Voyez, dites-moi cela vous-même.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Je n’en sçais rien.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Et qu’est-ce que vous faites toute la journée ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Mais je me promene, j’étudie, je saute, je bois, je mange, +je ris, je cause avec vous quand je suis bien sage.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Eh bien, voilà jusqu’à présent pourquoi vous êtes au +monde ; c’est pour boire, manger, dormir, rire, sauter, +grandir, vous instruire, voilà ce que vous avez à y faire, +& à mesure que vous grandirez, vos occupations & obligations +changeront ; au lieu d’être au monde pour sauter, +danser & être à charge aux autres, vous y serez pour travailler, +pour être utile, pour remplir d’autres devoirs & jouir +d’autres amusements.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Etre à charge aux autres ? est-ce que je suis à charge ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Sans doute, puisque vous êtes un enfant.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Mais un enfant, c’est une personne.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Un enfant c’est un enfant qui deviendra avec le temps une +personne raisonnable.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Mais qu’est-ce que je suis donc à présent que je suis un +enfant.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Comment ! vous avez cinq ans & vous n’avez pas encore +réfléchi à ce que vous êtes ? tâchez de trouver cela toute +seule.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Maman, je ne trouve rien.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Un enfant est une créature foible dans la dépendance de +tout le monde, un enfant est ignorant, étourdi, foible, innocent, +importun & indiscret.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Quoi, j’ai tous ces défauts.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Ce sont ceux de votre âge. Vous voyez qu’un enfant ne +doit les soins qu’on prend de lui qu’à la tendresse de ses +parents, & qu’il ne peut être qu’à charge & insupportable +aux autres.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Il me semble que je ne suis pas si foible.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>La moindre personne peut vous renverser d’un coup de +poing, peut vous tuer, vous anéantir.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Mais est-ce qu’un enfant ne peut pas se défendre comme +un autre ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>La foiblesse l’en empêche, son ignorance & son étourderie +ne lui permettent pas de prévoir ni d’éviter le danger. Il a +besoin d’avoir sans cesse auprès de lui quelqu’un qui le garde, +qui le protége, qui le garantisse ; personne n’a même interêt +à se donner ce soin qui est très-pénible, parce que l’enfant +n’a rien en lui qui en dédommage, & ce n’est que par sa +douceur, par sa soumission, par ses égards pour ceux qui lui +rendent des services, qu’il peut se flater de les voir continuer ; +car s’il a de l’humeur, s’il répond avec dureté, si ce +n’est pas son cœur qui lui fait sentir l’obligation qu’il a à +tous ceux qui ne lui font pas de mal, il sera bientôt abandonné +de tout le monde ; & alors il seroit bien à plaindre.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Mais, Maman, ma bonne n’est-elle pas obligée d’avoir soin +de moi ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Votre bonne a soin de vous parce que je l’en ai chargée ; +mais je ne peux pas l’obliger à vous aimer si vous ne vous +rendez point aimable, & si vous aviez de l’humeur, de la +dureté, de l’ingratitude pour elle, je suis trop juste pour +exiger qu’elle vous rende des soins que vous reconnoîtriez +si mal, & je lui défendrois même d’approcher de vous.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Alors je m’habillerois toute seule.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Croyez-vous le pouvoir ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Oui, Maman.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Voyons, défaites votre fourreau, votre collier.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Voilà mon collier défait.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Votre fourreau, à présent.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Ah ! je l’ôterai bien toute seule… Maman, voulez-vous +bien défaire les agraffes ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Non, vous devez tout faire seule, puisque vous supposez +que vous n’avez personne pour vous aider.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Mais je ferai bien le reste.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Il vous faut donc quelqu’un pour défaire vos agraffes ? +Remettez votre collier.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Maman, je ne peux pas.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Il vous faut donc quelqu’un pour renouer votre collier. Jugez +par cet essai combien vous avez besoin de votre bonne ! +Combien vous devez craindre de la rebuter & qu’elle ne +vous laisse ; car si elle vous quittoit par votre faute, personne +ne voudroit vous aider.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Mais vraiment, Maman, je serois bien à plaindre ; je n’avois +jamais pensé à cela : je ne pourrois ni me lever, ni me +coucher, ni rien faire toute seule.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Vous voyez donc bien que quand on est dans le cas d’avoir +besoin de tout le monde, il faut être polie, reconnoissante, +corriger son humeur, profiter des leçons & des avis qu’on +vous donne, & sentir que quand on vous corrige, c’est une +preuve d’intérêt & d’amitié, & un moyen qu’on vous procure +pour vous faire aimer.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Je n’avois jamais pensé à tout cela.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>C’est qu’à votre âge on est étourdie & qu’on ne prévoit +rien.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Mais à présent je prendrai garde à moi, & j’aimerai bien +plus ma bonne, puisqu’elle a eu tant de peine avec moi. +Mais, Maman, il y a bien des choses que je ne sçais pas, +n’est-ce pas ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Non-seulement il y a bien des choses que vous ne sçavez +pas ; mais vous voyez bien que vous ne sçavez rien, +puisque vous ne sçavez ni ce que vous êtes, ni ce que vous +faites en ce monde.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Oh ! je le sçais à présent, & je ne l’oublierai pas. Voilà +ma tâche finie, Maman, voulez-vous voir mon ouvrage ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Voyons… il est bien. Vous pouvez jouer si vous êtes +lasse de causer.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Maman, puisque vous êtes contente, je vous en prie, +je vous demande en grace de me faire un grand plaisir.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Quoi ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Contez-moi l’histoire de cette Dame dont vous parliez +hier au soir avec mon Papa.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Volontiers. Quand vous êtes raisonnable, je n’ai rien à +vous refuser. Cette Dame étoit veuve d’un homme de condition. +A sa mort, elle étoit restée sans bien avec une fille +& un garçon…</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Comment s’appelloit-elle ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Vous ne la connoissez pas.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Mais sa fille ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Elle s’appelloit Julie. Elle lui dit un jour : « Mon Enfant, +je ne suis point riche, je viens de m’épuiser pour +faire entrer votre frere au service. Jusqu’à présent il s’est +distingué des jeunes gens de son âge par sa sagesse & son +émulation. Il fera son chemin, je l’espere, & il pourra un +jour vous être utile ; mais pour vous, vous n’avez rien. +Je ne suis point en état de vous donner des maîtres, ni de +vous procurer des talents agréables. Ce n’est donc que +de vos vertus, de votre émulation à acquérir les qualités +qui vous manquent, que vous pouvez attendre des secours. +Je vous aiderai des lumieres que l’expérience & la +connoissance du monde m’ont données. Si vous ne vous +faites pas aimer, si vous n’interessez pas par vos qualités +personnelles, vous ne trouverez point d’établissement à +faire, vous ne vous marierez pas. »</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Pourquoi, Maman, cette Dame lui dit-elle cela ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Parce qu’elle n’étoit pas riche, & que quand on n’a rien, +il faut être meilleure qu’une autre pour être recherchée ; car +si vous êtes pauvre & méchante, on n’a rien de mieux à +faire qu’à vous laisser là.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Je ne voudrois pas d’un mari qui fût pauvre & méchant.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Vous devez donc trouver tout simple qu’on ne veuille pas +d’une femme pauvre & méchante.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Cela est vrai. Eh bien, Maman ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Eh bien ! Julie étoit malheureusement d’un mauvais caractére, +boudeuse, paresseuse, sujette à l’humeur, s’en prenant +toujours aux autres de ses torts, ingrate envers sa mere, +qui la voyant incorrigible, fut obligée de la mettre dans +un Couvent. L’exemple de son frere n’avoit pu la changer. +Il avoit le plus grand respect pour sa mere ; il ne l’approchoit +jamais sans lui en donner des marques ; il avoit une +extrême confiance en elle. Sa plus grande peur étoit de lui +déplaire. Pour Mademoiselle Julie, elle manqua un mariage +considérable, parceque les informations qu’on fit à son sujet +au Couvent lui furent si défavorables qu’on n’en voulut +pas malgré sa jolie figure, qui avoit séduit d’abord.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Et qu’est devenue Mademoiselle Julie ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Elle est restée au Couvent, & y sera toute sa vie.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Mais elle se corrigera peut-être ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>A un certain âge, ma fille, on ne se corrige plus. Quand +on n’a pas fait ses efforts dès l’enfance, cela devient presque +impossible.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Etoit-elle Jolie, Mademoiselle Julie ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Fort jolie ; mais elle n’étoit pas aimable.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Il vaut donc mieux être aimable que jolie. Cependant… +Maman, suis-je jolie ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Jusqu’à présent vous ne l’êtes pas.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Mais pourquoi donc tout le monde dit-il que je suis +charmante ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Je vous dirai cela demain. Allez jouer avec votre bonne +en attendant la promenade, & amusez-vous bien, puisque +vous avez bien travaillé.</p> + +<p class="c gap"><img class="img10" src="images/deco4.jpg" alt=""></p> + +<div class="chapter"></div> +<p class="c"><img src="images/deco1.jpg" alt=""></p> + +<h2 class="nobreak i">DEUXIEME CONVERSATION.</h2> + + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Maman, comment s’appelle… ce n’est pas cela que +je voulois dire… Maman, vous m’avez promis de me dire +une chose, voulez-vous bien me la dire ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Qu’est-ce que c’est, mon enfant ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Mais pourquoi, si je ne suis pas jolie, me dit-on toujours +que je suis charmante ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>On peut être charmante sans être précisément jolie, & +l’on peut être très-jolie sans être charmante ; car…</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Ah ! je sçais, je sçais, Maman ; pour être charmante, il +faut être sage, modeste, ne parler qu’à propos, n’être pas +importune, n’est-ce pas, Maman, vous m’avez dit cela ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Cela est vrai. Dites-moi si vous êtes jolie ou charmante ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Mais… je crois qu’oui.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Lequel des deux ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Jolie, Maman.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Qu’est-ce que c’est que d’être jolie ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>J’entens quelque chose, mais je ne sçais comment dire.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>C’est d’être fort blanche, c’est d’avoir de beaux yeux, +un nez bien fait, une jolie bouche ni trop petite ni trop +grande, enfin des traits bien proportionnés ; l’ensemble de +toute la figure agréable, les cheveux bien plantés, ne point +faire des grimaces, n’avoir l’air ni boudeur, ni ricannant, +avoir l’air affable & modeste.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Comme ma cousine ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Oui ; avez-vous tout cela ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Mais non pas tout.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Vous n’êtes donc pas jolie.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Mais pourquoi presque tous ceux qui viennent ici le +disent-ils ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>N’avez-vous jamais entendu dire à d’autres enfants comme +vous, qu’ils étoient charmants, aimables, quoiqu’ils ne le +fussent pas ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Je ne sçais pas, je n’y ai pas pris garde.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Mais ne vous a-t-on jamais louée, quoique vous ne le +méritassiez pas ? pensez-y bien.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Je cherche. Je crois que cela pourroit bien être ; mais +dans le moment où l’on me donnoit des louanges, je croyois +les mériter, ou je crois plutôt que j’avois bien peur que +vous ne disiez le contraire, Maman… Ah ! tenez, je croyois +aussi une fois qu’on se moquoit de moi.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Ce n’étoit rien de tout cela. C’est une politesse fausse & +mal entendue qui fait qu’on se croit obligé lorsqu’on va dans +une maison de louer tout ce qui s’y trouve depuis la maîtresse +jusqu’au petit chien. Vous avez vu des gens à qui ma +chienne alloit mordre les jambes, dire également qu’elle étoit +charmante. Croyez-vous que ce compliment fût bien sincére +& que Rosette le méritât ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Oh ! pour cela non.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Eh bien ceux qui vous disent que vous êtes jolie, que +vous êtes charmante, ne le pensent pas plus de vous que de +Rosette, ou ne sçavent pas plus si vous le méritez mieux +qu’elle, ou du moins ne se soucient pas de le sçavoir.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Mais c’est bien bête de parler pour ne pas dire vrai.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Vous avez raison, il vaut bien mieux se taire. Aussi j’ai +vu toutes les jeunes personnes qui pensent bien, ne faire +aucun cas de ces sortes de compliments, & souvent même +s’en trouver offensées. Il est bien sot ou bien leger de tenir +ces propos ; mais il seroit bien plus sot encore de les croire, +& de s’en glorifier.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Ah ! Maman, je n’y serai plus attrapée… Mais… quand +je suis bien sage, il est pourtant vrai alors que je suis charmante ; +car ma bonne me l’a dit, & vous aussi, Maman.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Quand vous êtes raisonnable, nous vous disons que si +vous étiez toujours ainsi, vous seriez charmante, parce qu’alors +vous l’êtes en effet ; mais vous ne sçavez point encore +qu’on n’est point charmante avec une conduite inégale, & +que si vous voulez mériter cette réputation avec le temps, +il faut être tous les jours un peu plus raisonnable.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Maman, je le serai toujours ; à commencer d’aujourd’hui +je vais être parfaite.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Qu’entendez-vous par-là ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>J’entens faire toujours bien.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Vous croyez donc cela bien aisé ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Oui, Maman, il n’y a qu’à vouloir.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Et comment vous y prendrez-vous ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>En faisant toujours ce que ma bonne & vous me direz, +& ne faisant pas autre chose.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Commencez donc par vous bien tenir.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Oui, Maman ; est-ce comme cela ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Oui, & tournez vos pieds. Voilà qui est bien. Avez-vous +écrit cette après-dînée pendant que j’ai eu du monde ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Oui, Maman, mais je n’ose vous montrer mon écriture, +car elle est si mal !… si griffonnée !…</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Ah, vous n’aviez pas pris encore la résolution d’être parfaite… +tenez, voilà déja vos pieds dérangés, & votre +tête…</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Les voilà remis. Maman, voulez-vous me permettre de +recommencer ma page, je suis sûre que je la ferai très-bien.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Volontiers. Mettez-vous près de cette table… Êtes-vous +bien ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Oui, Maman.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Vous tenez mal votre plume… votre tête est de travers… +votre écriture n’est pas plus droite… vous vous impatientez ? +prenez garde, l’impatience ne va pas avec la perfection… +J’en suis fâchée, mais cette page n’est pas meilleure +que l’autre.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Mais comment faut-il donc faire ? Je vais recommencer.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Non, vous avez assez étudié aujourd’hui. Il faut mettre +le temps à tout. Il faut vous appliquer pour faire tous les +jours un peu moins mal ; mais on ne peut pas apprendre à +écrire dans un jour, ni même se corriger en si peu de temps. +Vous avez déja oublié ce que nous avons dit hier sur votre +âge, & sur ce que vous aviez à faire dans le monde.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Ah ! pardonnez-moi, je m’en souviens bien : j’y suis pour +m’instruire, sauter, danser…</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Oui, & pour croître, grandir, former votre corps, votre +cœur, votre esprit. Dites-moi, Emilie, dépend-il de vous +de devenir grande comme moi tout-à-l’heure… d’ici à +demain, par exemple ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Non sûrement, Maman.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Eh bien, vous n’êtes pas plus la maîtresse de bien écrire & +de vous rendre raisonnable en un jour, que de devenir tout +d’un coup aussi grande que moi.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Il faut donc que j’attende que je sois grande pour être +raisonnable ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Plus vous ferez d’efforts pour le devenir & plutôt vous y +parviendrez ; mais il y a la raison de votre âge, qui est la +seule à laquelle vous puissiez prétendre.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Quelle est donc la raison de mon âge ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>A présent, c’est de sentir ce que vous êtes, & de reconnoître +que vous ne pouvez rien, qu’aidée des autres.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>C’est d’être soumise & reconnoissante, n’est-ce pas ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Oui, c’est de vous appliquer à apprendre les choses qu’on +vous enseigne qui sont proportionnées à votre âge & à l’ouverture +de votre esprit. C’est de me donner votre confiance +entiere, puisque vous convenez que je ne vous ai jamais +trompée.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Ah ! cela est bien vrai, Maman ; mais après, qu’est-ce que +je ferai ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Après ? Peu-à-peu vous grandirez ; votre esprit se dévelopera ; +vos connoissances augmenteront, & vous deviendrez +avec le temps une personne raisonnable.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Oui, parce que j’aurai travaillé à corriger mes défauts.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Et vous acquerrez une force sur vous-même, qui est ce +qu’on appelle <i>vertu</i>, & sans laquelle on ne peut se promettre +ni bonheur, ni estime, ni succès ; mais vous ne serez +pas parfaite.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Mais pourquoi cela ? quand est-ce donc que je le serai ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>C’est un avantage qui n’est point donné à l’homme, de +même que vous avez vos défauts, notre âge a les siens, & +nous travaillons tous comme vous à nous corriger pour notre +propre satisfaction, & pour conserver l’estime des autres.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Qu’est-ce que c’est que l’estime des autres ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>C’est l’approbation que les autres donnent à notre bonne +conduite, & que les personnes que nous connoissons le +moins, ou celles mêmes qui auroient des raisons de ne pas +nous aimer, ne peuvent nous refuser.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Je n’entens pas cela, Maman. Comment peut-on approuver +quand on ne connoît pas les gens ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Dites-moi ; que pensez-vous de ces deux enfants dont +je vous ai conté l’histoire hier ? de Mademoiselle Julie, par +exemple ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Ah, je crois, que c’est un méchant enfant !</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Et de son frere, quelle opinion en avez-vous ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Je pense qu’il est bien aimable, bien vertueux, bien +sage.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Eh bien, cette bonne opinion que vous avez de lui sur +ce que vous avez appris de sa bonne conduite, c’est de l’estime. +Et cependant vous ne le connoissez pas.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Eh bien, je le connois à présent.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Vous ne le connoissez que de réputation, mais cela ne +s’appelle pas connoître, puisque vous ne l’avez jamais vu.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Maman, aurez-vous la bonté de me conter encore une +histoire aujourd’hui ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Non, mon enfant, il est tard, nous allons nous promener, +& s’il ne nous vient personne nous continuerons de causer +tout en marchant. Sonnez pour qu’on nous apporte nos mantelets.</p> + +<p class="c gap"><img class="img10" src="images/deco5.jpg" alt=""></p> + +<div class="chapter"></div> +<p class="c"><img src="images/deco1.jpg" alt=""></p> + +<h2 class="nobreak i">TROISIEME CONVERSATION.</h2> + + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Maman, j’ai attrapé une mouche !… Ah, qu’elle est +brillante !</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Oui, elle est belle.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Je m’en vais lui ôter les aîles pour qu’elle ne s’en aille +pas, & je la nourrirai.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Doucement, attendez ! Vous a-t-elle mordue ? Vous a-t-elle +blessée ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Non, Maman.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Et pourquoi donc lui faire du mal ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Mais cela ne lui en fait pas.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Cela lui en fait autant que si l’on vous coupoit un pied +ou une main. Parce que vous ne l’entendez pas crier, vous +supposez qu’elle ne souffre pas, vous vous trompez. C’est +une créature tout comme vous, elle souffre tout comme +vous, & il ne vous est pas permis de lui faire du mal.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Mais si elle m’avoit mordue !</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Il est permis de se défendre, & si elle vous eût blessée, +vous auriez pu la tuer ; mais elle ne vous a rien fait.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Je ne voulois pas la tuer, Maman ; je voulois la nourrir, +& prendre soin d’elle.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>C’est à-peu-près comme si le premier passant vouloit +s’emparer de vous pour vous élever & vous nourrir. S’il commençoit +par vous couper le pied, de peur que vous ne vous +enfuyiez, comment trouveriez-vous cela ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Je n’y consentirois pas.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Mais si vous n’étiez pas la plus forte, il faudroit bien vous +y soumettre. Eh bien voilà comme vous avez fait avec cette +mouche ; vous avez été la plus forte, vous l’avez prise, +vous alliez sans moi lui couper les aîles, & vous auriez été +toute étonnée demain de la trouver morte.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>J’en aurois été fâchée.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Voyez comme elle souffre.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Mais cela est vrai, elle souffre.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Cette pauvre bête ! pensez à la peine que vous auriez, si +l’on vous tenoit comme cela suspendue par un bras.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Cela me feroit mal.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Pouvez-vous n’être pas sensible au plaisir de lui rendre +la liberté ? Laissez-la vîte aller retrouver ses camarades, +jouissez de ce plaisir…</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Je le veux bien, mais…</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Souvenez-vous toujours, Emilie, qu’on ne doit se prévaloir +de sa force que pour secourir les plus foibles, & non +pour les opprimer. Voilà comme on se fait aimer, & comme +on se procure du bonheur à tous les instants ; c’est en +faisant toujours du bien, & jamais du mal volontairement.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Mais moi, je ne veux faire du mal à personne, je m’en +vais la laisser envoler… ah ! voyez, Maman, comme elle +est bien aise !</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Oui. Vous avez le plaisir d’avoir fait du bien ; n’êtes-vous +pas plus contente que si cette pauvre bête fût morte par +votre faute ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Oui, Maman, j’en aurois été bien fâchée.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Voyez ce que vous deviendriez, si tous ceux qui sont +plus forts que vous, vous faisoient un petit mal ? Je suis plus +forte que vous, votre bonne est plus forte que vous.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Mais, vraiment oui, tout le monde est plus fort que moi.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Eh bien, si nous n’aimions pas tous à faire du bien, & si +au lieu de trouver du plaisir à vous garantir du mal, & à +protéger votre foiblesse, nous nous divertissions à vous pincer, +à vous tirer les oreilles, à vous arracher les cheveux, +que deviendriez-vous ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Ah, Maman, que je serois malheureuse !</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Voyez donc combien il est important de contracter de +bonne heure ce plaisir de faire du bien ; car à votre tour, +vous serez la plus forte, & si votre cœur ne répugne pas +à faire du mal, tout le monde vous haïra. Jusqu’à présent +vous n’avez guere de supériorité que sur les mouches, servez-vous-en +pour leur faire du bien.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Je n’oublierai pas cela, Maman ; je ne sçavois pas qu’une +mouche souffrît comme nous ; mais est-ce qu’il y a autant de +mal à faire souffrir une mouche qu’une personne ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Non. Mais il faut s’accoûtumer à respecter la nature jusques +dans ses moindres productions. Une mouche, un hanneton, +un chien, un arbre, tout cela est son ouvrage.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Moi aussi, je suis son ouvrage…</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Si vous arrachez une aîle ou une patte à cette mouche, +il n’est pas en votre pouvoir de réparer le mal que vous lui +avez fait. Si vous arrachez l’écorce de cet arbre, il n’est pas +en votre pouvoir de l’empêcher de périr, c’est comme si l’on +vous arrachoit la peau.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Cela leur fait donc bien du mal ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Sans doute ; vous ne devez donc pas leur nuire sans nécessité +& sans raison ; vous ne pouvez même y trouver aucun +plaisir. C’est l’ignorance, c’est l’étourderie de votre âge qui +fait faire aux enfants comme vous tant de mal sans le sçavoir ; +mais à présent que je vous ai appris ce que c’est qu’une +mouche, un arbre, &c. vous n’aurez plus de pareils torts, +sans quoi vous donneriez une bien mauvaise idée de votre +cœur.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Oui, on diroit que je suis cruelle, que je suis méchante, +n’est-ce pas, Maman ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>On seroit fondé à avoir de vous l’opinion que l’on conçut +de Domitien…</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Qu’est-ce que c’est que Domitien ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>C’étoit un Empereur Romain qui dans son enfance n’avoit +d’autre plaisir que de tuer des mouches, & de faire +du mal à tous les animaux. On n’avoit jamais pu l’en corriger.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>J’aurois bien mauvaise opinion d’un enfant qui ne veut pas +se corriger.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Vous avez raison. Aussi Domitien devint toujours plus +méchant, & lorsqu’il fut Empereur, il n’employa son autorité, +son pouvoir qu’à tourmenter les hommes, & à leur +faire autant de mal qu’il en avoit fait aux mouches dans son +enfance. Il commit des crimes affreux. Il fut cruel & atroce. +Il finit par être assassiné, & son nom est encore aujourd’hui +en exécration.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Je le crois, il le mérite bien. Maman, je voudrois bien lire +son histoire.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Vous la trouverez dans l’histoire Romaine, nous la lirons +ensemble ; & je vous ferai aussi celle de Titus, qui a été +le modèle des hommes par sa vertu & sa bonté. Quand il avoit +passé un jour sans faire du bien, il disoit : <i>Mes amis, j’ai +perdu ma journée !</i></p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>On devoit bien l’aimer ! Etoit-ce aussi un Empereur Romain ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Oui, il avoit regné avant Domitien ; & vous me direz ce +que vous pensez de l’un & de l’autre.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Oh ! je crois que j’aimerois mieux Titus… Ah, Maman, +il pleut, vîte, vîte, allons-nous-en.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Et pourquoi ? Il fait très-chaud ; il ne tombe que quelques +gouttes, la pluie ne durera pas, nous pouvons rester ; +nos habits sont de toile & ne se gâteront pas.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Mais la pluie me tombe sur le nez, je n’aime pas cela.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Comme cela ne peut vous faire de mal, je vous conseille +de vous faire à cette petite contrariété. Voulez-vous passer +pour une mijaurée ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Mais non, Maman… puisque vous y restez, j’y resterai +bien aussi. Maman… puis-je faire du bien à quelque +chose, moi ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Sûrement.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Et à quoi ? Comment ? Voulez-vous bien me l’apprendre ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Premierement, vous pouvez faire du bien à votre bonne +par votre sagesse, votre docilité, votre douceur.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Ah, c’est bon !</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Quand vous n’êtes pas raisonnable, quand vous avez de +l’humeur dans mon absence, vous l’affligez, vous l’obligez +à parler sans cesse, cela la fatigue & lui fait mal ; & c’est une +bien mauvaise récompense que vous lui donnez des soins +qu’elle prend de vous. D’ailleurs comme nous avons le cœur +bon & compatissant, c’est un spectacle fâcheux & qui nous +afflige de voir une petite fille qui se tourmente, & qu’on +est obligé de punir pendant qu’on desireroit pouvoir lui rendre +la vie douce & heureuse.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Mais si ma bonne vouloit me laisser faire tout à ma fantaisie, +elle ne se tourmenteroit pas. Qu’est-ce qui en arriveroit ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Il en arriveroit qu’elle manqueroit à son devoir, qu’elle +perdroit ma confiance, & qu’elle seroit mécontente d’elle-même, +parce qu’elle auroit à se reprocher tout le mal qui +vous arriveroit.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Est-ce qu’il m’arriveroit du mal ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Pouvez-vous en douter ? Toutes les fois que vous vous +promenez dans le jardin, par exemple, si on vous laissoit +faire, vous mangeriez tout le fruit ou meur ou verd que +vous trouveriez à votre portée, & vous vous rendriez malade, +peut-être même à en mourir.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Oh ! oui, j’entens cela, je sçais bien que si on ne m’empêchoit +pas de manger du fruit entre mes repas, cela me +feroit mal.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Mais vous ne le sçavez que parce qu’on vous en a +avertie, & comme cela ne vous a pas suffi, on vous en a +empêché. Je vous ai donné une gouvernante pour suppléer +à la raison & à l’expérience qui vous manquent.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Vous êtes bien bonne, Maman. Tenez ; vous aviez raison, +voilà déja la pluie passée… Mais tout ce qu’on m’apprend, +Maman, c’est pourtant parce que vous le voulez, & +si vous me laissiez faire quand je ne veux pas étudier, alors +je ne serois pas tourmentée ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Non ; mais je le serois moi, parce que j’aurois manqué à +mon devoir & je serois malheureuse.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Est-ce que vous avez aussi des devoirs, Maman ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Sans doute, il est de mon devoir de vous corriger de vos +défauts, de vous en montrer les inconvénients, de vous punir +quand vous faites mal ; sans quoi lorsque vous serez +grande, vous auriez à me dire : Maman, j’ai des défauts qui +rendent les autres & moi-même malheureux, il est trop tard +à présent pour me corriger ; vous m’avez gâtée en me laissant +faire à ma fantaisie, c’est votre faute si je suis si méchante ; +votre complaisance m’est bien nuisible, & je finirois ma vie +avec le regret d’avoir fait un mal que je ne pourrois pas +réparer. Ainsi voilà encore un bien qu’il est en votre pouvoir +de faire, c’est de profiter de mes avis, pour me préparer +une vieillesse paisible & heureuse. J’emporterai au tombeau +la satisfaction de n’avoir pas donné des soins à une +ingrate, & je me glorifierai de toutes les vertus que vous +vous efforcerez d’acquerir.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Ah, Maman… que je vous embrasse !… comme je +veux être sage, comme je veux vous aimer ! Maman, dites-moi ; +dites-moi, je vous prie, toutes les façons dont je puis +faire du bien ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Vous pouvez secourir les pauvres.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Comment, je n’ai pas d’argent.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Je ne vous en refuse pas pour cet usage ; mais il y a plus +d’une maniere de les secourir ; en vous montrant sensible à +leurs peines, & les consolant quand ils souffrent ; en leur parlant +honnêtement, lorsque vous êtes forcée de refuser l’aumône +qu’ils vous demandent ; en leur montrant le regret de +ne pouvoir les satisfaire.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Mais cela ne leur donne rien.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Il est vrai ; mais si vous ajoûtez un refus dur & brusque +à leur malheur, vous l’augmentez. Il est déja assez humiliant +pour eux de tendre la main pour demander, sans augmenter +leur honte par votre dureté ! Il n’y a que ceux qui demandent +sans besoin, sans nécessité, qui ne méritent point de ménagement.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Pourquoi, Maman ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Parce que c’est la paresse ou la bassesse de leur ame qui +les y engage, & alors on ne doit ni leur donner, ni avoir d’égards +pour eux, parce qu’il ne faut pas encourager les vices.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Ceux qui ne sont pas des pauvres & qui demandent autre +chose que de l’argent, ont-ils tort ? Moi, par exemple, Maman, +est-ce que je fais mal de vous demander quelque chose ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Non, on peut demander à son pere & à sa mere tout ce dont +on a besoin ; on le doit même ; mais on ne doit rien demander +ni recevoir d’aucun autre. Les personnes bien nées y attachent +tant de honte, qu’elles aimeroient mieux se passer de +tout, que de le demander à d’autres qu’à leurs pere & mere.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Mais je ne comprens pas cela !</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Etes-vous en état de rendre les présents qu’on pourroit +vous faire ? d’en faire aux autres de même valeur ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Non, puisque je n’ai rien.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Vous ne devez donc pas en recevoir, parce que vous +contractez une obligation que vous que pouvez pas acquitter.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Mais si j’avois de l’argent ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Il seroit bien plus court d’acheter vous-même ce que +vous desireriez, que d’en avoir l’obligation à d’autres.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Et pourquoi ? Est-ce une honte de demander ce qu’on a +envie d’avoir ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>C’est que vous vous mettez dans le même rang, & au +même degré d’humiliation que ces pauvres qui demandent +sans nécessité. Croyez-vous qu’il soit bien flateur d’inspirer +le sentiment de la pitié ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Non.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Ceux qui demandent par nécessité font pitié ; ceux qui +demandent sans nécessité inspirent le mépris.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Je suis bien aise de sçavoir cela.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Rentrons, Emilie, il se fait tard. Nous allons à présent +faire du bien à toutes ces pauvres plantes qui souffrent de la +sécheresse. Il faut les arroser.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Est-ce que les plantes souffrent ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Certainement. Voyez comme elles sont flétries & desséchées +par l’ardeur du Soleil ! Elles ont soif. Elles sont aussi +une production de la nature. J’aime à leur faire du bien.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Et les plantes sont-elles aussi un animal ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Non ; on les appelle <i>végétaux</i>.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Qu’est-ce que cela veut dire, Maman ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Ce que c’est ? Tenez, je m’en vais vous l’apprendre. Allez +là-bas, cueillez cette tige d’épinard que vous voyez plus +haute que les autres. Apportez-la-moi.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Elle est toute pleine de petits grains.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>On recueille tous ces petits grains que l’on appelle <i>graine</i> +ou <i>semence</i>, on les fait sécher au Soleil pour en ôter toute +l’humidité ; ensuite on la met dans la terre, & cela s’appelle +<i>semer la graine</i>. Quand elle y a été quelque temps, elle pousse +une herbe semblable à celle-cy. Tout ce qui se met en terre +en graine, ou pepin, ou noyau, & qui pousse au bout d’un +temps plus ou moins long des racines, des feuilles, des fleurs, +des fruits, des épis, des tiges, &c., s’appelle <i>végétal</i>.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Un arbre est-ce… quoi ! Maman, qu’est-ce que c’est ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>C’est un végétal.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Mais un arbre n’a pas de graine.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Pardonnez-moi, je vous la ferai voir. Mais allez vous +deshabiller, & vous viendrez m’aider à arroser ces plates-bandes.</p> + +<div class="chapter"></div> +<p class="c"><img src="images/deco1.jpg" alt=""></p> + +<h2 class="nobreak i">QUATRIEME CONVERSATION.</h2> + + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Qu’avez-vous, Emilie, vous êtes triste ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Oui, Maman.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Est-ce que vous n’êtes pas bien aise de me revoir ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Pardonnez-moi ; mais…</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Eh bien ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Maman, je ne mérite pas que vous ayez la bonté de +causer avec moi aujourd’hui.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Pourquoi cela, ma fille ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>C’est que pendant tout le temps que vous avez été absente… +Tenez, Maman, permettez-moi de ne pas vous le dire. +Je suis si humiliée de ce que j’ai fait, que je n’ai pas le +courage de l’avouer.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Dès que vous sentez votre faute & que vous en êtes +affligée, j’espere que vous vous corrigerez & que cela ne +vous arrivera plus.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Oh, je vous le promets bien, Maman ! J’ai prié ma bonne +de me le rappeller si je l’oubliois, afin de me mieux conduire ; +car je suis trop mal à mon aise.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Vous avez raison ; c’est là le vrai secret pour vous corriger. +Il n’y a que les méchants qui ne se souviennent pas du +mal qu’ils ont fait. Quand les honnêtes gens ont eu un tort, +ils se le rappellent toujours, afin de n’y plus retomber. +Mais dites-moi donc la faute que vous avez faite. Vous sçavez +que vous ne devez me rien taire, & qu’autant il est +important pour votre réputation de cacher vos défauts aux +autres, autant il est nécessaire de me les avouer.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Je dois vous obéir, Maman, & je vais vous dire tout. +Eh bien, Maman, je n’ai rien fait, mais rien du tout, du +tout, de ce que vous m’aviez ordonné : j’ai toujours joué, +toujours baguenaudé, & je n’ai pas étudié.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Est-ce que votre bonne ne vous a pas engagée à travailler ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Pardonnez-moi, Maman, ma pauvre bonne s’est donné +bien de la peine pour m’y engager ; mais je ne sçais où j’avois +l’esprit, je ne l’ai pas écoutée, & c’est ce qui me fait +le plus de peine ; car c’est bien mal.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Vous avez raison ; mais j’espere au moins que vous n’avez +pas mal reçu ses avis.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Oh non, Maman, je sçais bien que ce seroit vous manquer +de respect, puisque c’est par votre ordre qu’elle me +parle.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Eh bien ! qu’est-ce qu’il faut faire à présent ; car vous +sçavez bien qu’il ne suffit pas d’être fâchée d’une faute commise, +il faut la réparer.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Cela est vrai, Maman ; mais comment faire ? Je ferai tout +de suite la pénitence que vous voudrez.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Ce n’est pas par une pénitence que l’on répare le temps +perdu. Puisque vous avez employé à jouer le temps destiné +à l’étude, ne trouvez-vous pas juste d’employer à l’étude +le temps où vous jouez ordinairement ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Oui, Maman.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Il faut donc vous mettre à lire avec bien de l’attention. +Vous allez lire tout haut auprès de moi, & les mots que vous +n’entendrez pas, vous m’en demanderez l’explication.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Maman, je m’en vais sonner pour que ma bonne apporte +mon Livre.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Non, cela ne vaut pas la peine de la déranger. Prenez un +Livre sur ces tablettes ; celui que voilà au coin sur la seconde +planche d’en bas.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Celui-là, Maman ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Oui, apportez-le-moi.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Maman, ce sont des contes moraux.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Tant mieux, cela m’amusera.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Lequel lirai-je ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Le premier.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Ah !… Maman…</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Eh bien, quoi ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>C’est la… lisons le second, Maman !</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Non, pourquoi ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Maman, c’est la mauvaise fille.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Eh bien, nous verrons si elle ressemble à quelqu’un de +notre connoissance.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Lirai-je tout haut ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Sans doute, & prononcez bien.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span> <i>lit</i>.</p> + +<p>« Dans une Ville de Province, presqu’aussi riche & aussi +peuplée que Paris, un homme de qualité retiré du service +vivoit avec sa femme. Ils tenoient un état considérable +dans cette Ville & dans leur Terre qui en étoit peu éloignée. +Ces deux époux s’aimoient tendrement, & adoroient +tous deux une petite fille de sept ans, qui étoit le +seul enfant qui leur restât de trois qu’ils avoient eus. Ils +donnoient tous leurs soins à son éducation ; mais comme +l’enfant n’y répondoit pas, ils prirent tous deux le parti de +se retirer entierement dans leur Terre, ils quitterent la +Ville pour n’être point distraits des soins que demandoit +une éducation aussi difficile. Leurs amis blâmerent cette +résolution ; mais la crainte de faire tort à la réputation de +leur enfant, en dévoilant aux autres ses mauvaises dispositions, +leur fit cacher les vrais motifs de leur retraite. Chacun +raisonnoit diversement sur cet événement. Il y a toute +apparence, disoit l’un, que leurs affaires sont dérangées, +& il falloit bien que cela arrivât. Ils font une dépense +excessive ! une table ouverte ! leur bourse au service de +tout le monde ! C’est fort bien fait d’être généreux, mais +il faut pourtant compter avec soi-même, sans quoi +vous voyez ce qui en arrive. Mais non, répondoit un +autre, ils payent bien exactement ; leurs affaires sont en +ordre, mais je croirois plutôt que le Comte d’Orville est +jaloux de sa femme. — Bon, jaloux ? Elle est si raisonnable, +c’est la sagesse même… » Maman, qu’est-ce que +c’est que d’être jaloux ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Ma fille, c’est avoir la peur de n’être pas préféré aux autres.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Est-ce joli d’être jaloux ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Non, cela fait bien du mal.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Oh ! je ne veux pas être jaloux…</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Il faut dire jalouse.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Mais il y a jaloux dans le Livre.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>C’est qu’on attribue ce défaut à un homme. Continuez de +lire.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span> <i>continue</i>.</p> + +<p>« C’est la sagesse même. J’en conviens, reprenoit un autre ; +mais il faut un motif pour prendre un parti aussi +violent, & ils n’en donnent point ; ils ont même annoncé +qu’ils ne recevroient personne, excepté quelques +amis très-intimes, & tout cela ne se fait pas sans raison. +Mais, Messieurs, disoit le plus raisonnable de tous, pourquoi +se presser de juger, pourquoi vouloir pénétrer dans +les affaires des autres ? Et si c’étoit pour veiller de plus près +à l’éducation de leur fille, que le Comte & la Comtesse +d’Orville renoncent au grand monde, qu’en diriez-vous ? — Bon, +quelle apparence ! si c’étoit-là leur motif, ils le diroient ; +mais quitter tous les agréments de la vie pour une +petite fille de sept ans ! quelle extravagance ! On donne à +cela de la soupe, des maîtres, le fouet quand cela s’avise +de raisonner, une poupée pour qu’elle vous laisse en repos : +voilà à quoi pere & mere sont obligés. Quand ils +font davantage, ils ont bien de la bonté. D’autant que +j’ai sçu par un Valet qui a servi dans la maison, que cette +petite fille est entêtée & maussade, ainsi elle ne vaut pas +la peine que ses parents s’en occupent tant… » Ce Laquais-là +étoit bien bavard.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Ils le sont tous.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>A la place de M. le Comte d’Orville, je l’aurois bien fait +taire.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Comment auriez-vous fait, & de quel droit empêcher un +homme de dire ce qu’il a vu ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Mais il ne faut dire du mal de personne.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Cela est vrai ; mais on ne peut pas toujours empêcher les +autres de parler. Ne seroit-il pas plus court de se bien conduire, +afin que ceux qui ne peuvent pas s’empêcher de parler, +n’ayent que du bien à dire. Quand on se conduit mal, +on s’expose à la médisance.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Quoi ? quand j’ai fait une faute, tous vos domestiques +vont le dire, Maman ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Mais quand vous faites bien, vous ne craignez pas les bavards. +Il faut donc faire toujours le mieux possible, pour +n’avoir pas l’inquiétude de ce qu’on dit de vous.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Je vais continuer, Maman. (<i>Elle lit.</i>) « Monsieur & +Madame d’Orville n’ignorerent pas tout ce que l’on disoit +d’eux ; mais contents d’eux-mêmes, & dans l’espérance de +former au bien leur fille, ils partirent, résolus de ne revenir +que quand ils pourroient la montrer dans le monde +sans inconvénient pour elle. Pour mieux exciter son émulation, +ils emmenerent avec eux une de leurs petites +niéces à-peu-près de l’âge de leur fille, qu’on appelloit +<i>Pauline de Perseuil</i>. Madame d’Orville prit une pauvre +fille de condition dont elle connoissoit le caractére & les +mœurs ; elle lui assura un sort, & en fit la gouvernante de +sa fille & de sa niéce. » Qu’est-ce que c’est que les mœurs, +Maman ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>C’est un mot qui exprime tout seul le résultat de toute la +conduite d’une personne. On dit les bonnes mœurs, les +mauvaises mœurs, les mœurs douces, &c…</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span> <i>lit</i>.</p> + +<p>« Mademoiselle d’Orville étoit paresseuse, volontaire, entêtée, +n’avoit aucun sentiment de tendresse pour ses +parents, & n’étoit occupée toute la journée que de ses +joujoux & de sa parure. Dès qu’on vouloit l’appliquer +à l’étude ou causer avec elle, pour lui apprendre ses devoirs, +l’humeur s’en mêloit ; elle pleuroit, elle crioit, & +il n’y avoit point de jour où elle ne subît deux ou trois +punitions humiliantes. Pauline au contraire étoit douce, +polie avec tout le monde ; elle ne recevoit pas un avis +sans en être reconnoissante, & sans remercier la personne +qui le lui avoit donné. Elle faisoit des progrès dans tout +ce qu’on lui apprenoit ; enfin, elle étoit aimée & chérie +de tout le monde, comme la petite d’Orville en étoit détestée. +Celle-cy étoit jalouse de la préférence qu’on donnoit +à Pauline, & elle n’avoit pas l’esprit de voir qu’il ne +tenoit qu’à elle de se faire aimer de même en corrigeant +ses défauts & son humeur ; mais elle aimoit mieux s’en +prendre aux autres de ses torts que de se rendre justice. +Son pere & sa mere lui disoient sans cesse : Ma fille, vous +serez toute votre vie malheureuse. D’autres parents, moins +bons que nous, vous auroient déja abandonnée ; il ne +tient qu’à vous de jouir du sort de votre cousine. Voyez +comme elle est heureuse ! C’est qu’elle est sage & qu’elle +suit nos avis. Mademoiselle d’Orville écoutoit à peine ce +qu’on lui disoit, & retournoit à l’étude ou au jeu sans être +corrigée. Elle passa ainsi quatre ou cinq ans toujours dans +les pleurs, dans l’humeur & en pénitence. Ses parents la +voyant incorrigible, userent avec elle de la plus grande +rigueur, & Mademoiselle d’Orville devint si malheureuse, +qu’elle commença à faire des réflexions. Sa cousine avoit +acquis toutes sortes de talents. Elle avoit beaucoup lu, +beaucoup appris ; elle commençoit à jouir du fruit de la +peine qu’elle s’étoit donnée, elle comprenoit à merveille +toutes les conversations qu’elle entendoit, lorsqu’elle étoit +en compagnie, & lorsqu’elle se trouvoit seule, elle ne +s’ennuyoit jamais, parce qu’elle s’occupoit de ses talents. +La musique, le dessein, l’ouvrage ; elle passoit d’une occupation +à une autre ; & n’étant jamais desœuvrée, elle +n’avoit jamais d’humeur.</p> + +<p>« Un jour que Monsieur & Madame d’Orville se promenoient +dans leur jardin avec leur fille & leur niéce, il +arriva que la petite d’Orville répondit une impertinence +à sa cousine. Le pere & la mere, après l’avoir obligée à +demander excuse à Pauline, l’envoyerent dans sa chambre. +Il falloit passer par le salon pour y aller. Un homme & +deux femmes qui achevoient une partie de jeu y étoient +restés. La petite d’Orville qui le sçavoit n’osa jamais passer +devant eux ; elle s’assit en dehors sur les marches du perron, +& ne remuoit pas de peur d’être apperçue. En +effet, ceux qui étoient dans le salon ne la soupçonnoient +pas d’être si près. Ils parloient d’elle. Quelle différence, +disoit une de ces Dames, de Pauline à la petite d’Orville. +Pauline est douce, sensible, prévenante, remplie de talents ; +elle est d’un caractére charmant : la petite d’Orville +est maussade, méchante ; elle est insensible, paresseuse, +ignorante ; elle n’aime personne, & personne ne l’aime, +ni ne l’aimera jamais. J’ai vingt fois conseillé à son +pere de la mettre dans un Couvent pour toute sa vie. +Qu’est-ce qu’on peut faire d’un si mauvais sujet dans le +monde ? — Pour moi, disoit l’autre Dame, elle me fait tant +de mal à voir, que quand elle paroît je tourne la tête de +l’autre côté. Ah, la vilaine petite fille ! Est-il possible que +cette enfant ne soit pas touchée du chagrin qu’elle donne +tous les jours à son pere & à sa mere ? J’ai vu Madame d’Orville +pleurer de douleur de l’entêtement & du mauvais +caractére de sa fille. Vous avez bien quelques reproches +à vous faire, Monsieur le Baron, disoit-elle à l’homme +qui jouoit avec elle ; il y a de l’inhumanité à vous de +jouer, de causer avec elle, comme si elle le méritoit. La +petite d’Orville n’a pas l’esprit de voir que vous vous +moquez d’elle, que vous vous amusez de ses ridicules & +de ses défauts, & que vous vous embarrassez fort peu de +ce qu’elle deviendra. Ma foi, Madame, reprit le Baron, +ce n’est ni ma fille, ni ma niéce ; Dieu me préserve d’avoir +jamais une femme comme elle, mais elle ne mérite nul +égard ; ainsi je m’en amuse. Si je croyois qu’il y eût la +moindre ressource dans son caractére, je ne la traiterois pas +comme une marionnette… » Ah ! ah ! cela est bon à sçavoir. +Je connois quelqu’un qui cause, & qui rit toujours, +toujours avec moi, que je sois sage ou non, apparemment +qu’il me regarde aussi comme une marionnette.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Cela pourroit bien être, jugez-en vous-même.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Oh ! j’en suis persuadée ; mais voyons la suite, Maman, +cela est fort interessant ! (<i>Elle lit.</i>) « Une marionnette… +Cette conversation frapa Mademoiselle d’Orville, & lui +ouvrit les yeux sur sa conduite. Elle avoit alors douze ans ; +elle sentit qu’il étoit plus que temps de se corriger. Elle entra +dans le salon fondant en larmes. Elle se jetta aux pieds +de ces Dames. Oui, Mesdames, dit-elle, je mérite tout +ce que vous avez dit ; mais je vous demande grace, je +veux absolument me corriger. Je veux qu’on dise à l’avenir +autant de bien de moi que de ma cousine. Ne m’abandonnez +pas ! Aidez-moi, je vous en conjure, à me +faire pardonner de papa & de maman que j’ai rendu malade ! +Oh, que je suis malheureuse ! Que je suis indigne +de ses bontés ! Jamais, jamais je ne pourrai réparer mes +torts, Mesdames, je n’ose paroître… Elle avoit le visage +contre terre, elle sanglottoit, mais ses pleurs ne couloient +plus, comme auparavant, par dépit & par humeur ; son +cœur étoit vraiment touché & ses larmes étoient celles du +repentir. Les Dames étonnées de ce changement, mais +touchées de l’aveu qu’elle faisoit elle-même de ses fautes, +(car c’étoit la premiere fois qu’elle avouoit ses torts,) +commencerent à en prendre meilleure opinion, elles la +releverent. Une d’elles lui dit : Mademoiselle, si vous +êtes vraiment touchée, si vous sentez vos torts comme +je l’espere pour vous, vous pourrez vous corriger & devenir +aussi aimable que votre cousine, mais vous avez bien +du chemin à faire. J’avoue que je ne répondrois pas de +vous, & si j’étois votre mere, je voudrois voir avant de +vous pardonner, si ces bonnes résolutions dureroient… » +Maman !</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Quoi ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Cette Dame est bien dure ; je crois que ses enfants sont +bien malheureux.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Elle n’en avoit pas.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Ah ! tant mieux !… Oh, je crois moi, que Mademoiselle +d’Orville se corrigera. Voyons ! (<i>Elle lit.</i>) « Mademoiselle +d’Orville lui dit : Madame, je ne demande pas +que mon papa & maman me traitent comme ma cousine ; +mais seulement qu’ils me permettent de me jetter à leurs +pieds, qu’ils m’aident, & vous aussi, Mesdames, à réparer +mes torts. Et vous, Monsieur, dit-elle au Baron, +vous verrez que je ne suis pas une marionnette : & que +je mérite autant d’égards que ma cousine. Mademoiselle, +lui répondit le Baron, comme vous ne vous respectiez +pas vous-même, il me semble que les autres pouvoient +s’en dispenser aussi. Je mérite toutes ces humiliations, reprit +Mademoiselle d’Orville ; mais patience. L’autre Dame, +qui n’avoit pas encore parlé, dit tout bas à son +amie : Si vous aviez eu des enfants, vous ne seriez pas +si sévere avec celle-cy, & vous l’aideriez à se maintenir +dans ses bonnes résolutions. Un repentir sincere mérite +d’être encouragé… » Ah, la bonne Dame je l’aime !… +Où est-ce que j’en suis ? Ah !…</p> + +<p>« Un repentir sincere mérite d’être encouragé. Elle prit +Mademoiselle d’Orville par la main. Venez, ma chere petite, +lui dit-elle, voilà le premier moment où je me suis +interessée à vous. Je vais vous mener à votre maman. La +petite d’Orville se jetta dans ses bras : Madame, lui dit-elle, +que je vous ai d’obligations ! je vous assure que +vous ne vous en repentirez pas.</p> + +<p>« Mademoiselle d’Orville n’avoit plus cette contenance +insolente qui révoltoit tout le monde contre elle. Elle +n’osoit approcher de son pere & de sa mere. Elle trembloit, +non pas comme auparavant de la peur de la punition, +mais de la honte que lui inspiroient ses torts. Ils la reçurent +avec indulgence ; elle en fut pénétrée de reconnoissance. Sa +mere la serra tendrement dans ses bras, & lui disoit : +Ah, mon enfant, je t’en conjure, ne te rens pas malheureuse ! +que tes résolutions soient durables, & n’aies +point à te reprocher la mort de ta mere ! Ta conduite +a détruit ma santé ! Que deviendrois-tu, si tu me perdois +par ta faute ? Tu serois un objet d’horreur ! Personne ne +voudroit te voir ! Tout le monde te fuiroit & tu te fuirois +toi-même, mais tes remors te suivroient par-tout ! +La petite d’Orville fondoit en larmes, sanglotoit & +serroit sa maman en criant : Maman ! Maman ! Ayez pitié +de moi, ayez pitié de moi ! je veux tout réparer !</p> + +<p>« En effet, de ce moment elle s’appliqua à vaincre son +caractére. Elle eut plus de peine qu’une autre, mais elle +y parvint. Elle étudioit jour & nuit, & en deux ans de +temps elle eut une legére teinture de tout ce que sa cousine +sçavoit à fonds, car le temps perdu ne peut se réparer +entierement ; mais on lui sçut gré des efforts qu’elle faisoit, +& sur-tout d’avoir réprimé son caractére. On commença +à lui marquer de l’estime & des égards. Le Baron +ne la traita plus en enfant ; il ne cherchoit plus à polissonner +avec elle. Il lui parloit avec le respect & la décence +que les hommes observent & doivent aux Demoiselles, +& auxquels ils ne manquent jamais sans qu’il y ait +de leur faute. Monsieur & Madame d’Orville pressés d’effacer +la mauvaise réputation que malgré leurs précautions +leur fille s’étoit faite, quitterent le séjour de leur Terre. Ils +revinrent en Ville, & bientôt tout le monde s’empressa de +donner à Mademoiselle d’Orville les éloges qu’elle méritoit. +On va incessamment la marier, & l’on ne doute pas +qu’elle ne fasse un établissement avantageux. Pauline s’est +mariée l’année derniere. Elle a sur sa cousine la supériorité +des talents & de la science, parce qu’elle n’a pas, comme +elle, perdu cinq années de temps qui sont bien précieuses, +& dont Mademoiselle d’Orville n’a connu le prix que +quand il n’en étoit plus temps. » Voilà tout, Maman. Je +n’avois jamais lu cette histoire toute entiere.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Eh bien, qu’en dites-vous ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Je dis qu’il ne faut pas perdre son temps comme Mademoiselle +d’Orville.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Vous voyez donc que vous avez eu tort de perdre votre +matinée, car elle est passée, de même que tous les jours où +vous avez mal fait vos devoirs. Est-il en votre pouvoir de +faire revenir tous ces jours-là ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Mon Dieu non, Maman, mais je ferai bien à l’avenir ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Mais ce qui est passé est passé. Mettez-vous à votre table, +& écrivez jusqu’au dîner.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Maman, je voudrois vous demander quelque chose sur ce +que j’ai lu.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Cette après-dînée nous en causerons en nous promenant +si vous êtes raisonnable.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Mais s’il vous vient du monde ?… Maman, j’ai envie +de faire lire cette histoire à une certaine personne… à un +Monsieur, qui m’apporte toujours des oranges de la part de +M. Arlequin ; vous sçavez bien ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Oui, je sçais bien ; mais je ne crois pas que cela soit nécessaire.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Pourquoi, Maman ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Nous dirons cela tantôt. Vous n’avez que le temps d’écrire +avant le dîner, ne le perdez pas !</p> + +<p class="c gap"><img class="img10" src="images/deco6.jpg" alt=""></p> + +<div class="chapter"></div> +<p class="c"><img src="images/deco1.jpg" alt=""></p> + +<h2 class="nobreak i">CINQUIEME CONVERSATION.</h2> + + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Maman, Maman, embrassez-moi !</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Très-volontiers. Vous me direz, sans doute, pourquoi.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Oui, Maman ; c’est que je le mérite bien. C’est que je suis +bien sçavante à présent, je sçais trois choses de plus.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Trois choses, mais vraiment c’est beaucoup de choses. +Sont-elles belles ? Sont-elles utiles ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Vous allez voir, Maman, c’est que je sçais qu’il y a quatre +Eléments, le feu, l’eau, la terre & l’air.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Bon !</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Oui, Maman, c’est très-vrai. Et puis élément veut dire +principe qui fait agir. Vous voyez que je l’ai bien retenu. +Mais ce n’est pas tout.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Eh bien ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Tenez, Maman, écoutez. Il y a trois choses encore qu’on +appelle les trois regnes ; le regne végétal, que vous avez eu +la bonté de m’expliquer l’autre jour ; ce sont les fruits, les +arbres, tout ce qui se seme ou se plante ; vous sçavez bien ? +Et puis le regne minéral, qui sont les pierres, l’or, l’argent, +le fer, qu’on appelle <i>mines</i>, & qui se forment au fond de +la terre ; & puis le regne animal, qui sont tous les animaux, +les bêtes, les poissons, les oiseaux & les hommes, & voilà +de quoi tout le monde est composé.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Et c’est pour tout cela qu’il a fallu vous embrasser ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Oui sûrement, ma chere maman, est-ce que vous n’êtes +pas bien aise, bien contente de moi ? Je sçais tout ce qu’il +y a dans le monde à présent.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Vous croyez cela ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Mais, oui, Maman ; est-ce qu’il y a encore autre chose ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Et à qui avez-vous l’obligation de cette belle science ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Maman, j’aurai l’honneur de vous le dire. Mais dites-moi +donc, ma chere Maman, si vous n’êtes pas bien contente +de moi ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Je le suis de votre émulation & du plaisir que vous avez en +croyant m’en avoir fait. Je vous en sçais très-bon gré, je vous +en remercie même, parce que cela me prouve que vous cherchez +à me plaire. Mais, ma chere Enfant, si vous voulez me +faire un bien plus grand plaisir encore, il faut oublier tout cela.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Pourquoi donc, Maman ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>C’est que vous ne comprenez pas un mot de ce que vous +croyez si bien sçavoir, & que rien n’est si dangereux à votre +âge que de parler de choses qu’on n’entend pas ; il en arrive +toutes sortes d’inconvénients.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Mais pardonnez-moi, Maman, j’entens très-bien tout ce +que j’ai appris.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>C’est ce que nous allons voir. Reprenons un peu ce que +vous avez dit. Sçavez-vous qu’il y a de quoi causer huit +jours, avant de comprendre un seul des grands mots dont +vous m’avez fait une si belle litanie.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Ah ! tant mieux. Maman, j’aime tant à causer avec vous ; +& puis il pleut depuis ce matin ; j’espere qu’il ne viendra personne, +nous aurons bien du temps.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Profitons-en. Eh bien, vous dites donc qu’il y a quatre +Eléments.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Oui, Maman, le feu, l’air, l…</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Oh ! doucement, je ne vais pas si vîte, moi, je dis comme +Monsieur Gobemouche, entendons-nous.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span> <i>rit de tout son cœur</i>.</p> + +<p>Monsieur Gobemouche… c’est un drolle de nom. Qu’est-ce +que c’est que Monsieur Gobemouche ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>C’est un original qui n’a que faire à notre conversation, +nous en parlerons une autre fois. Nous disions qu’il y a +quatre Eléments, & n’y en a-t-il que quatre.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Je ne sçais pas, on ne m’en a montré que quatre.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Et qu’est-ce qu’ils font ces quatre Eléments que vous +connoissez ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Ah ! j’avois oublié… ils font aller le monde.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Mais qu’est-ce que c’est que le monde ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Mais, Maman, c’est tout cela ; c’est Paris, c’est le bois +de Boulogne, c’est Saint Cloud… Voilà tout.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Voilà tout ce que vous en connoissez. Eh bien, vos +quatre Eléments font donc aller Saint Cloud & le bois de +Boulogne ? Mais comment cela ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Ah ! je ne sçais pas.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Bon, voilà déja votre science en défaut ! Tâchons de nous +remettre un peu sur la voie. Voyons qu’est-ce qu’il y a dans +le monde que vous connoissez ? De quoi est-il composé ? +qu’est-ce que vous y voyez ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Des champs, des maisons, des rivieres, des hommes, des +animaux ; est-ce cela, Maman, qui est le monde ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Oui, il y a de tout cela dans le monde. Mais le ciel, les +astres & beaucoup d’autres choses dont je ne vous parlerai +pas encore en font aussi partie. Revenons à nos moutons. +Vous m’avez parlé de rivieres. Qu’est-ce que c’est que des +rivieres ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>C’est de l’eau.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Mais voilà de l’eau dans cette caraffe ; est-ce que c’est +une riviere ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Non, Maman ; mais une riviere, c’est pourtant de l’eau.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Cela est vrai, il y a de l’eau dans une riviere ; mais pour +que cette eau forme une riviere qu’est-ce qu’il faut ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Ah ! je le sçais, je m’en souviens, ma bonne me l’a dit. +D’abord elle sort de terre, elle forme un petit ruisseau, & +puis ce petit ruisseau augmente, augmente, & puis quand +il est bien grand, on l’appelle riviere. N’est-ce pas cela, +Maman ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>A la bonne heure. Une riviere est donc composée d’une +grande quantité d’eau qui suit son cours…</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Qu’est-ce que cela veut dire qui suit son cours ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Cela veut dire qu’elle ne se perd pas dans la terre depuis +l’endroit où elle en est sortie, jusqu’à ce qu’elle trouve une +autre riviere où elle retombe, & où elle se perd.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Ah ! ah ! & la Seine, où est-ce qu’elle se perd ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>La Seine va tomber dans la mer, & à cause de cela on +l’appelle un fleuve. Voilà la différence des fleuves aux rivieres. +Les fleuves retombent dans la mer, & les rivieres retombent +dans d’autres rivieres.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Mais on dit pourtant la riviere de Seine.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Cela est vrai, mais c’est un fleuve. Ah çà, il y a une heure +que nous parlons & d’eau & de riviere, & il n’est pas bien +sûr encore que nous nous entendions. Qu’est-ce que c’est +que de l’eau ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>C’est ce qui sert à boire, à faire du thé.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Vous me dites là son usage, mais vous ne me dites pas +ce que c’est.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Maman, je ne le sçais pas ; je vous prie de vouloir bien +me le dire.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Ah ! je sçavois bien que votre science étoit une science +de perroquet, dès qu’on vous change la demande, vous n’y +êtes plus, & c’est une preuve que vous n’attachez nulle idée +à ce que vous dites. L’eau est un des quatre Eléments de la +nature.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Ah ! cela est vrai.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Mais ces quatre Eléments, qui font aller le monde, à ce +que vous dites, comment s’y prennent-ils pour le faire aller ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Ah, Maman, cela n’y étoit pas !</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Comment cela n’y étoit pas ? où cela n’étoit-il pas ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Dans le Livre où j’ai appris.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Vous avez appris dans un Livre ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Oui, Maman.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Emilie, sonnez. Qu’on apporte de l’eau froide dans une +petite jatte.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Pourquoi faire, Maman ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Vous allez voir. (<i>On apporte une jatte d’eau sur la table.</i>) +Venez ici, Emilie, approchez votre main, & voyez +comme cette eau est froide.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Oui, c’est bien froid.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Je vais mettre mes mains dans cette jatte, & je les y laisserai +tandis que nous allons parler d’autres choses, ensuite vous +verrez. Dites-moi, qu’est-ce que c’est que ce Livre qui vous +a rendu si habile ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Maman, vous sçavez bien qu’hier, quand vous m’avez +amenée à Paris, vous m’avez descendue au Palais Royal avec +ma bonne, pendant que vous alliez à vos affaires.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Eh bien !</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>J’ai trouvé Mademoiselle Louise, c’est ma bonne amie, +Maman, vous sçavez bien ; elle m’a montré un joli petit Livre +qu’on lui a donné pour apprendre & pour s’amuser. Il +est joli !… il est tout bleu, & il y avoit cela dedans ; & +je l’ai appris bien vîte, parce que j’ai dit, Maman sera bien +surprise, & cela lui fera plaisir.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Emilie, si vous voulez être bien raisonnable, nous ne nous +quitterons plus, & vous ne sortirez plus sans moi.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Ah, Maman, que je serai aise ! Oh je vais être bien sage ; +mais pourquoi donc êtes-vous fâchée de ce que j’ai appris +les Eléments & les… les quoi donc ? Comment est-ce que +l’on appelle ce que j’ai appris encore ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>C’est que je ne veux pas faire de vous un perroquet.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Un perroquet ! c’est un oiseau ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Oui, c’est un oiseau qui répéte les mots qu’il a entendus, +mais qui ne sçait ce qu’il dit, parce qu’il ne peut pas comprendre +les mots qu’il prononce, & quand vous répétez ce +que vous avez entendu dire à tort & à travers, comme cela +vous arrive souvent, vous êtes comme un perroquet.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Mais, Maman, quand je demande l’explication des choses +que je n’entens pas, je ne suis pas comme un perroquet.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Cela est vrai ? mais il y a des choses que l’on ne sçauroit +vous expliquer, parce que vous n’êtes point en âge de les +comprendre ; ce que l’on pourroit vous dire ne serviroit qu’à +brouiller vos idées, ou vous en donneroit de fausses. Par +exemple, vous sçavez très-bien lire à présent ; mais avant que +vous le sçussiez, si l’on avoit commencé à vous faire lire un +mot en entier sans vous faire connoître vos lettres, qu’est-ce +qui en seroit arrivé ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Je crois que je n’aurois pas pu.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Pardonnez-moi ; le mot <i>Maman</i>, par exemple, à force +de vous le montrer & de vous le faire prononcer, toutes les +fois que vous auriez retrouvé ce mot dans un Livre, vous +l’auriez enfin reconnu, & vous auriez dit, c’est <i>Maman</i> ; +mais vous n’auriez pas sçu que par-tout où vous auriez +trouvé une <i>M</i> & un <i>a</i>, cela fait <i>Ma</i>, que par-tout où vous +auriez trouvé <i>M</i>, <i>a</i>, <i>n</i>, cela faisoit <i>man</i>. De même si l’on +commence par vous expliquer aujourd’hui nombre de mots +qui demandent des connoissances que vous n’avez point encore, +vous n’en serez pas plus avancée que si l’on vous avoit +fait lire par routine & par mémoire, sans vous apprendre à +épeler.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Ah ! cela est vrai, Maman, je comprens cela.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Voilà pourquoi il est si essentiel de ne rien faire, absolument +rien sans ma permission. Voilà pourquoi je ne vous +laisse pas lire dans tous les Livres, & pourquoi je ne vous +laisse pas causer avec toutes sortes de personnes. Et voilà +pourquoi, Emilie, je vous recommande tant de ne jamais +vous servir de termes & de mots que vous ne comprenez +pas, avant de m’en avoir demandé l’explication, soit que +vous les ayez lus, soit que vous les ayez entendu dire.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Et pourquoi, Maman, ne faut-il demander qu’à vous ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>C’est que personne ne prend à vous un aussi grand interêt +que moi. C’est que les questions des enfants fatiguent & importunent +tout autre que leur mere, & pour s’en débarrasser, +on leur répond souvent la premiere chose qui vient en +tête, qu’elle soit juste ou non.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Fort bien, on m’attrape donc quand je demande aux autres +ce que je n’entens pas ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Cela arrive très-souvent, & lorsque l’on a une fois une +idée fausse dans la tête, il est très-difficile de la détruire, sur-tout +à votre âge où vous n’êtes pas en état d’en sentir le +défaut.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Maman, voilà qui est fait, je ne passerai plus un mot que +je n’entens pas sans vous le demander, & je ne le demanderai +qu’à vous, puisque vous voulez bien m’instruire… +& puis je dois vous obéir.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Voilà ce qui s’appelle de la raison.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Et puis vous ne m’attrapez pas, vous Maman, vous ne +m’avez jamais trompée… mais pourquoi donc avez-vous +toujours les mains dans cette eau ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Vous souvenez-vous comme elle étoit froide quand on +l’a apportée ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Oui, Maman, elle étoit bien froide.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Eh bien, touchez-la à présent.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Ah ! elle ne l’est plus. Vos mains l’ont échauffée.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Et comment cela s’est-il fait ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>C’est que vous aviez chaud.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Mais qu’est ce qui fait que j’avois chaud ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Je ne sçais pas.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Qu’est-ce qui vous réchauffe quand vous avez froid ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>C’est le feu. Mais on n’a pas de feu dans le corps.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Pardonnez-moi, on y a du feu, & si l’on n’en avoit pas, +on ne pourroit pas vivre ; le sang se glaceroit dans les veines +& l’on mourroit. Ce feu s’accroît & ensuite diminue avec +l’âge, & voilà pourquoi le vieux bon homme que vous avez +vu l’autre jour ne pouvoit pas se rechauffer, quoique nous +souffrions tous de la chaleur.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Oh ! ce pauvre bon homme, je m’en souviens, comme +il trembloit ; ma bonne lui fit boire du vin. Il n’avoit donc +plus de feu dans le corps ? Mais moi, ai-je du feu ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Sans doute ; mais nous y avons aussi de l’eau.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Bon !</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Sûrement, quand vous pleurez, qu’est-ce qui tombe de +vos yeux ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Ah ! cela est vrai ; les larmes, c’est de l’eau.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Si l’on n’avoit pas cette eau qui dans le corps humain +s’appelle <i>liqueur</i>, on mourroit desséché comme les plantes +que vous voyez flétries & prêtes à périr, quand la pluie ne +les secoure pas.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Voilà pourquoi vous les arrosez, n’est-ce pas, Maman ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Et voilà pourquoi vous buvez ; c’est pour entretenir…</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Ah !… mais, Maman, pourquoi est-ce que j’ai soif, +puisque j’ai de l’eau dans le corps ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>On a plus ou moins de soif, suivant que le feu qui nous +anime est plus ou moins fort & qu’il nous desséche plus +ou moins.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>C’est donc pour l’éteindre qu’il faut boire ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Non, c’est pour maintenir l’équilibre nécessaire à la vie +entre les solides & les liquides.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Je n’entens pas cela, Maman.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Je le crois bien ; aussi je ne vous ai répondu que pour +vous faire voir qu’il y a des choses au-dessus de votre entendement, +& dont il vaut mieux remettre l’explication à un +autre temps. Reprenons où nous en étions. Vous voyez +que le feu & l’eau sont nécessaires à la vie ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Oui, Maman.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>A présent, retenez votre respiration… bouchez-vous +bien la bouche & le nez.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Maman, j’étouffe, je ne peux pas.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Vous voyez donc bien que l’air est aussi nécessaire à la vie +que le feu & l’eau. Mais ce n’est pas tout, Emilie. Notre +chair est une matiere qui est sujette à la corruption, & lorsqu’elle +est desséchée, elle tombe en poussiere & devient terre.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Oui, Maman, j’ai vu cela dans mon Catéchisme historique.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Eh bien, cette terre, le feu, l’air & l’eau sont les principes +de la vie. Si vous étiez privée d’une de ces choses, vous +ne pourriez pas vivre, comme je vous l’ai fait voir.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Cela est vrai.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Et ces quatre choses, le feu, l’eau, la terre & l’air sont +ce qui donne la vie à tout ce qui existe dans la nature.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Mais ce n’est donc pas des Elements, comme dit ce Livre ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Pardonnez-moi, on appelle la terre, le feu, l’air & l’eau, +les quatre Elements de la nature, parce qu’élément veut dire +principe d’une chose, ce qui lui fait être ce qu’elle est. A présent, +vous entendez bien qu’élément veut dire principe d’une +chose ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Oui, Maman.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Eh bien, on dit aussi les éléments d’une science, les éléments +de l’écriture, les éléments de la lecture. Qu’est-ce que +cela veut dire, par exemple, les éléments de l’écriture ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Mais, ce n’est pas le feu, la terre…</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Non ; ce sont les éléments de la nature, ceux-là.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Mais on ne m’a pas dit les autres.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Qu’est-ce que nous sommes convenues qu’éléments vouloient +dire ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Eléments veut dire principes.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Eh bien, qu’est-ce que c’est que les éléments de l’écriture ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Ah ! c’est-à-dire les principes de l’écriture.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Cela est vrai, quand on dit les éléments d’une science, +on entend les principes d’une science, & quand on dit les +quatre éléments de la nature, on entend le feu, l’eau, la +terre & l’air, qui sont les principes de la vie.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>A présent, j’entens bien, & je ne l’oublierai pas… +Maman, vous avez donc lu tous les Livres ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Je ne vous en donne point à lire sans les avoir lus, & je +vous en ai dit la raison.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Je m’en suis bien apperçue ; car l’autre jour en lisant l’histoire +de la mauvaise fille, vous sçaviez que cette Dame que +je trouvois si méchante n’avoit pas d’enfants… A propos, +Maman, pourquoi n’est-il pas nécessaire que nous fassions +lire cette histoire à un certain Monsieur qui polissonne toujours +avec moi ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>C’est que j’espere que vous serez bientôt assez raisonnable +pour qu’on ne polissonne plus avec vous.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Mais, Maman, si vous lui disiez que vous ne voulez pas ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Ne vous rappellez-vous pas que le Baron répondoit à +Mademoiselle d’Orville, que comme elle ne se respectoit pas +elle-même, il croyoit que les autres pouvoient être dispensés +de la respecter.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Oui, Maman.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>C’est donc la faute d’une Demoiselle quand les hommes +ont un air trop libre avec elle, & c’est votre faute quand on +polissonne avec vous.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Mais comment faut-il donc faire pour se faire respecter ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Il faut rester assise auprès de sa mere ou à sa table à s’amuser. +Il ne faut point courir par la chambre comme une folle, +en jettant ses bras par-dessus la tête, & levant les pieds d’une +maniere indécente. Il ne faut pas adresser la parole aux hommes ; +mais quand ils vous parlent, il faut seulement leur +répondre poliment, & avec assez de sérieux pour montrer +que vous ne voulez pas qu’on vous approche ; & toutes ces +attentions sur soi-même & sur son maintien s’appellent <i>la +pudeur</i>.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Mais, Maman, pourquoi ne voulez-vous pas dire à ces +Messieurs que j’ai de la pudeur ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>C’est qu’ils ne me croiroient pas en vous voyant vous +conduire comme vous le faites. Lorsqu’on en a, elle se voit +bien sans qu’il soit besoin de le dire, & il ne faut pas qu’on +croie que c’est moi qui vous empêche de vous familiariser +avec les hommes ; il faut que ce soit votre contenance, votre +conduite qui leur en impose ; car si elle se trouvoit contraire +à mes propos, tout ce que je dirois ne vous garantiroit +de rien, & on croiroit que ma tendresse pour vous m’empêche +de vous voir comme vous êtes.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Cela est vrai. Mais, Maman, tout ce que vous dites est +vrai.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Si vous en êtes persuadée, comme je l’espére, vous en +profiterez. Mais j’ai encore une autre vérité à vous apprendre, +qui est une suite de ce que nous venons de dire, c’est +qu’une Demoiselle bien née…</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Qu’est-ce que c’est qu’une Demoiselle bien née ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>C’est-à-dire, qui a des dispositions naturelles à la vertu & +un desir très-vif de fuir le mal.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Eh bien, Maman, qu’est-ce que fait une Demoiselle bien +née ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Elle doit s’accoûtumer de bonne heure à n’avoir pas de +garde plus sûre qu’elle-même ; c’est à vous à en imposer, ce +n’est pas à moi. Car si c’est moi qui oblige les hommes à +vous respecter, vous voyez bien que si je suis un instant +éloignée de vous, ils ne vous craindront plus, & c’est votre +ressentiment qu’il faut leur faire craindre, ce n’est pas le +mien.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Allons, je prendrai bien garde à moi, & je ferai le mieux +que je pourrai.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Vous voyez bien aussi que si vous faisiez lire l’histoire de +la mauvaise fille, vous vous exposeriez à vous faire dire que +vous lui ressemblez à beaucoup d’égards. Il vaut bien mieux +vous corriger de votre étourderie, de votre legéreté, & vous +verrez que vous n’aurez plus besoin alors de me prier de +faire des leçons aux autres.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Maman, je croyois… Ah ! Maman, à propos j’ai oublié… +ma bonne m’a dit de vous prier, si vous envoyez à Paris, de +faire passer chez la Couturiere ; elle n’a pas apporté ma robe +neuve, elle l’avoit promise pour aujourd’hui.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Eh bien, apparemment qu’elle n’est pas finie, ce sera pour +un autre jour.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Oh ! c’est que je serai bien heureuse quand j’aurai ma robe +neuve.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Eh ! qu’est-ce qu’une robe neuve peut faire au bonheur ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>C’est que je suis bien aise d’être parée.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Est-ce que vous n’avez jamais eu de chagrin les jours où +vous avez été bien parée ? N’avez-vous jamais pleuré avec +une robe neuve ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Oh, pardonnez-moi !</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Est-ce que l’on vous accorde tout ce que vous voulez +les jours de parure ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Non pas toujours.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Est-ce que mes amis, est-ce que moi-même, nous faisons +plus d’attention à vous, quand vous avez une belle robe ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Mais non, Maman.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Quelles sont les occasions où l’on s’occupe le plus de vous ? +où l’on vous accorde tout ce que vous desirez, & où vous +éprouvez cette satisfaction intérieure qui fait que vous êtes +si contente de vous, de moi & des autres ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>C’est quand je n’ai point d’humeur, quand j’ai été bien +obéissante, & que j’ai rempli tous mes devoirs… Là… tout +couramment sans chercher à me distraire.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Vous voyez donc bien qu’une robe neuve ne rend pas +heureuse ; car vous avez beau être parée, vous n’en avez pas +été moins chagrine quand vous avez eu des reproches à vous +faire ; & je vous ai vu très-gaie, très-contente avec un petit +fourreau de toile, souvent même à la fin du jour assez sale ; +mais puisque nous y sommes, cherchons un peu, quelles +sont les conditions nécessaires au bonheur ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Oui, cherchons… J’allois dire quelque chose, mais je +crois que je me trompe.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Qu’est-ce que cela fait ? dites toujours ! Ce n’est qu’en +me disant tout ce qui vous passe par la tête que vous apprendrez +à penser juste.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Oui, Maman, mais si je dis mal ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Eh bien, je vous en avertirai.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Maman, c’est que je voulois dire, cherchons les éléments +du bonheur !</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Eh bien, vous auriez très-bien dit ; car c’est précisément +ce que je veux que vous trouviez.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Mais le bonheur, c’est une chose… Je voudrois le sçavoir… +Mais non, ce n’est pas une science.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>C’est la premiere de toutes les sciences ; celle qui importe +le plus aux hommes de connoître.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Est-elle bien difficile à apprendre ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Très-difficile & même impossible aux méchants, mais très-aisée +pour ceux qui se servent de leur raison.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Ah ! Maman, j’espére qu’elle ne sera pas difficile pour moi.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Je l’espére aussi. Nous avons déja dit que les beaux habits +ne rendoient point heureux ; voyez votre bonne, elle n’a +pas de beaux habits, elle n’est point riche ; eh bien, la +croyez-vous heureuse ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Oh ! sûrement, Maman, car elle rit & chante toujours. Je +ne l’ai jamais vue triste.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Tous ces paysans, tous ces domestiques que vous voyez +danser les Dimanches à la porte du bois de Boulogne, vous +les voyez contents ; vous les voyez rire, ils ne sont point +riches ; ce n’est qu’à force de travailler toute la semaine qu’ils +gagnent de quoi vivre & de quoi se vêtir eux & leurs enfants. +Vous m’avez souvent parlé de leur gaieté, nous pouvons +donc conclure que les richesses ne sont sûrement pas nécessaires +au bonheur.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Mais qu’est-ce qui fait que tous ces pauvres gens sont +contents ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Voyez, dites-moi votre idée.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Mais je crois, c’est parce qu’ils ont bien travaillé & parce +que l’on est content d’eux.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Vous avez raison. Eh bien, quel sera donc le premier +élément du bonheur dans tous les âges & dans toutes les +conditions ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Ce sera d’avoir rempli son devoir & d’être content de soi, +n’est-ce pas, Maman ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Cela est certain, on peut avoir tous les avantages réunis, +bien des richesses, une bonne santé, & n’être point heureux ; +mais sans bien, avec une santé foible telle que vous +m’en voyez, on peut se trouver heureux, car le vrai bonheur +dépend de nous-mêmes.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Oui, il n’y a qu’à être bien sage.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Et il n’y a pas de bonheur quand on n’a pas rempli ses +devoirs, parce qu’alors on n’est content ni de soi, ni des +autres.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Voilà pourquoi les méchants ne sont pas heureux, n’est-ce +pas, Maman ?… Bon, voilà du monde !</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Je n’en suis pas fâchée ; nous avons assez causé aujourd’hui, +& il est temps que vous alliez apprendre votre Évangile +& achever vos études.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Maman, j’ai encore quelque chose à vous dire sur ce +bonheur que je n’entens pas bien ; demain vous me permettrez +de vous le dire, n’est-ce pas ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Oui, si vous avez mérité que nous causions ensemble.</p> + +<p class="c gap"><img class="img10" src="images/deco7.jpg" alt=""></p> + +<div class="chapter"></div> +<p class="c"><img src="images/deco1.jpg" alt=""></p> + +<h2 class="nobreak i">SIXIEME CONVERSATION.</h2> + + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Eh bien, Emilie, qu’est-ce que vous vouliez me dire ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Quoi ? Maman, je ne sçais pas.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Il y avoit quelque chose sur le bonheur que vous n’entendiez +pas.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Maman, je ne m’en souviens plus.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Ce sera pour quand vous vous en souviendrez.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Si vous eussiez eu la bonté de causer hier & avant-hier +avec moi, ma chere Maman, je m’en serois souvenue ; mais +à présent…</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Et qu’est-ce qui m’en a empêché ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Maman, je le sçais bien, c’est ma faute, c’est que je ne +l’ai pas mérité. J’avois pourtant grande envie de bien faire, +mais je n’ai jamais pu.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Et pourquoi n’avez-vous pas pu ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Je ne sçais pas, Maman, je n’étois pas en train d’étudier. +Quand je voulois mettre les yeux sur mon Livre, mon esprit +s’en alloit je ne sçais où !</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Mais, mon Enfant, si l’on avoit toujours égard à la disposition +où l’on se trouve, on ne feroit jamais rien. C’est +une raison pour s’appliquer davantage, pour se donner plus +de peine ; mais ce n’est pas une raison pour ne rien faire.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Mais, Maman, on n’est pas toujours disposé à étudier, +Papa vous l’a dit.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Croyez-vous que je sois toujours disposée à causer ou à +jouer avec vous ? Vous m’avez vu souvent malade & souffrante, +ou la tête remplie d’affaires ; eh bien, je les oublie +pour m’occuper même de vos amusements. Si j’écoutois alors +mes dispositions, je vous renverrois, vous, votre poupée & +votre petit ménage.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Mais comment donc faire ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Il faut s’accoûtumer à vaincre sa paresse & à faire ce que +l’on doit faire, quelque chose qu’il en coûte. Je vous l’ai +déja dit, c’est cet effort que l’on fait sur soi-même qui s’appelle +<i>vertu</i>.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Maman, je tâcherai…</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Il faut, lorsque vous vous sentez portée à la distraction, +demander vous-même à votre bonne à vous placer de maniere +que vous ne voyiez rien de ce qui se passe dans la +chambre. Il faut, si vous apprenez par cœur, apprendre +tout haut, afin qu’elle vous avertisse s’il vous prend une +distraction, & si vous cessez de répéter, sans vous en appercevoir ; +il faut enfin montrer de la bonne volonté si +vous voulez qu’on ait pour vous de l’indulgence. Il dépend +toujours de vous de ne pas vous laisser aller à l’humeur +& à l’opiniâtreté.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Oh, je le sens bien. Je sens que j’ai mérité mes punitions. +Aussi, Maman, je suis bien heureuse qu’il ne soit venu personne ; +car je n’aurois jamais osé me montrer. Maman, vous +m’avez promis que vous ne le diriez pas.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Oh, certainement ! La bonne réputation d’une jeune personne +est tout son bien ; c’est ce qu’elle doit chérir comme +sa vie, & lorsqu’une fois l’on est prévenu contre elle, il +lui est si difficile de la réparer que je n’ai garde d’aller dire +vos défauts tant que j’aurai espérance de vous voir corriger.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Pourquoi la bonne réputation d’une jeune personne est-elle +ce qu’elle doit chérir le plus, Maman ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Pourquoi êtes-vous fâchée, quand on vous parle des +fautes que vous avez faites ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>C’est que je voudrois qu’on dît toujours du bien de moi !</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Et pourquoi ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Mais c’est que c’est humiliant de mal faire ; on croiroit +que je ne vaux rien.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Eh bien, voilà pourquoi la bonne réputation est précieuse, +c’est qu’on ne peut pas se passer de la bonne opinion +des autres.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>On ne peut pas s’en passer ? Et pourquoi ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Vous le voyez, puisque vous ne pourriez pas souffrir +qu’on crût que vous ne valez rien. Ne sommes-nous pas +convenues ces jours passés que les hommes avoient besoin +les uns des autres ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Oui, maman !</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Pourriez-vous vous trouver à votre aise avec quelqu’un +qui auroit mauvaise opinion de vous ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Non sûrement.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>C’est sur l’opinion que l’on a d’une personne, qu’on mesure +l’estime ou l’amitié qu’on lui accorde, & l’on ne connoît +une jeune personne que par sa réputation.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Comment cela, Maman ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>C’est qu’elle ne paroît dans le monde qu’environnée de ses +parents ; on ne l’entend presque pas parler ; on ne la voit jamais +agir ; on ne peut avoir d’opinion sur elle que par ce que +l’on en entend dire par ceux qui l’approchent dans l’intérieur +de la maison.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Oui, par les domestiques.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Par les domestiques, par les maîtres, & par tous ceux qui +la voient de près.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Mais si tous ces gens-là ne disent pas vrai ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Le mensonge est un vice si affreux qu’il ne se rencontre +pas communément ; & pour un menteur, il se trouve vingt +honnêtes gens, amis de la vérité, qui le démasquent.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Qu’est-ce que cela veut dire, qui le démasquent ? Est-ce +que le mensonge met un masque ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Non, c’est une façon de parler. Vous sçavez bien qu’un +masque cache les traits du visage ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Oui, Maman.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Comme un menteur veut être cru, on dit qu’il emprunte +les traits de la vérité…</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Oh oui, & ceux qui prouvent qu’il a menti, le démasquent. +Mais, Maman, est-ce qu’un mensonge est toujours +découvert ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Toujours ; un peu plutôt, un peu plus tard, la vérité se +découvre.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Et puis le menteur est bien attrapé, n’est-ce pas ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Attrapé & puni autant qu’on le peut être ; car il prouve +qu’il est bête d’avoir cru qu’il pouvoit faire passer le mensonge +pour la vérité ; il est deshonoré, il perd la confiance de tout +le monde ; on ne le croit plus, & personne ne veut avoir +affaire à lui.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Mais pourquoi deshonoré ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Parce que c’est un vice bas, un vice avilissant, qu’on ne +suppose pas aux gens bien nés.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Qu’est-ce que c’est que des gens bien nés ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Je vous l’ai déja dit ; ce sont ceux qui naissent avec le penchant +à la vertu. On se sert aussi de cette expression pour désigner +tous ceux qui ne sont pas nés d’un état obscur & bas.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Et qu’est-ce que c’est que d’être deshonoré ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>C’est d’avoir perdu l’estime de ses semblables, soit par ses +actions, soit par sa façon de penser ; c’est de s’être dégradé +& d’avoir mérité de descendre dans l’opinion des autres au-dessous +de l’état où le sort nous a mis.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Mais, Maman, les domestiques diront… si vous les +priez de ne rien dire de ce que j’ai fait.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Fi donc ! Vous voudriez vous abbaisser à prier des domestiques +de ne pas parler de vous ? Voyez comme une faute +peut avilir.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Mais, s’ils le disent, cela me fera tort !</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Ce sera la suite nécessaire de vos fautes. On ne les répare +pas par une bassesse, c’en seroit une de plus & bien plus +humiliante ; & voilà pourquoi il est si essentiel de n’en pas +faire. Croyez-moi, corrigez-vous bien vîte ! Que vos actions, +que votre contenance marquent votre repentir, & faites +mieux à l’avenir, vous ne craindrez pas qu’on parle de vous ; +ou, comme je vous l’ai déja dit, si l’on veut absolument parler, +on n’aura que du bien à dire.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Si je n’avois pas pleuré & crié comme une petite folle, +ils n’en auroient rien sçu.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Qu’est-ce que cela fait ? En auriez-vous été moins coupable ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Non ; mais…</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Le mal est-il qu’on ait sçu votre faute ou que vous l’ayez +commise ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>C’est que je l’aie faite.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Est-ce que vous pouvez vous pardonner d’avoir mal fait, +quand même votre faute resteroit ignorée ? Ne voyez-vous +pas que si vous prenez l’habitude de faire des fautes ignorées, +vous en ferez bientôt de publiques ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Pourquoi cela, Maman ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Parce que tout est habitude, mon Enfant. Le premier jour +que nous arrivons à la campagne, & que nous quittons Paris, +êtes-vous aussi en train de courir & de vous promener +que quand nous y avons passé plusieurs mois, & que vous +vous êtes promenée tous les jours ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Non, Maman.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>La premiere fois que vous avez joué au volant, y avez-vous +joué aussi long-temps, & avez-vous jetté votre volant +aussi haut que vous l’avez fait depuis ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Non, Maman.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Qui est-ce donc qui vous a donné la facilité d’y jouer +comme vous le faites à présent, & de faire des promenades +aussi longues sans vous fatiguer ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Je ne sçais pas.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>C’est qu’en vous promenant tous les jours vous acquerez +la force de faire tous les jours un peu plus de chemin, & +vous parvenez enfin à faire de très-grandes promenades sans +vous fatiguer, parce que vous fortifiez votre corps par un +exercice continuel.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Maman, si j’étois plusieurs jours sans marcher, je ne pourrois +donc plus aller à Saint Cloud ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Cela vous seroit beaucoup plus difficile, & vous reviendriez +si lasse que cela vous dégoûteroit peut-être de la promenade. +Vous éprouvez la même chose pour vos leçons ; +quand vous avez été quelques jours sans apprendre par cœur, +vous n’apprenez plus aussi facilement.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Oui, parce que j’en ai perdu l’habitude, n’est-ce pas ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Oui, & il en est de même de l’exercice des vertus comme +de l’exercice du corps & de l’esprit.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Bon !</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Oui, sans doute ; si vous ne vous exercez pas seule & +volontairement à bien remplir vos devoirs, sans prendre garde +à la disposition où vous vous trouvez, & sans penser à la +punition & à la récompense, vous n’acquerrez jamais de +force sur vous-même, & vous ferez des fautes en public, +parce que vous n’aurez pas contracté l’habitude de bien faire +étant seule.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Eh bien ! je sens cela, par exemple. Cela est vrai, quand +j’ai bien fait plusieurs jours de suite, j’ai moins de peine à +étudier ; & quand j’ai bien étudié, je n’ai pas d’humeur.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>C’est que rien n’en donne tant que d’être mécontent de soi.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Cela pourroit bien être.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Prenez donc l’habitude de faire toujours le mieux qu’il +vous sera possible, & pour ne pas vous endormir sur le danger +des fautes cachées, faites-vous une loi de ne me jamais rien +taire de ce que vous ferez, que cela soit bien ou mal.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Oui, Maman, je vous le promets, je vous dirai tout.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Est-ce que vous n’avez pas remarqué une chose ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Quoi, Maman ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>C’est qu’une faute a toujours des suites fâcheuses, & qu’on +n’en est pas quitte pour dire, je ne la ferai plus.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Ah, je n’avois jamais remarqué cela !</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Voyez vous-même. Repassez dans votre esprit tous les +torts que vous avez eus, & vous connoîtrez bientôt que +quand même votre faute seroit restée ignorée, elle auroit +eu des suites fâcheuses pour vous.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Mais quand j’ai eu de l’humeur & de l’impatience, si on +ne l’avoit pas sçu, qu’est-ce qui m’en seroit arrivé ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Premierement, que l’humeur & l’impatience nuisent à la +santé ; que tout ce que l’on fait avec humeur & impatience +est mal fait & maussade. Que quand on s’y laisse aller, on +prend par dépit & par déraison toujours le plus mauvais parti +dans ce que l’on a à faire. Il en est de même lorsque vous +n’étudiez pas ; en vous voyant rester ignorante, il ne seroit +pas difficile de deviner que vous n’avez pas répondu à l’éducation +qu’on vous donne.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Tout se sçait donc, Maman ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Oui, tôt ou tard tout ce qui est se découvre & se sçait.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Hier, Maman, quand je me suis levée, j’ai dit à ma bonne : +aujourd’hui je jouerai toute la journée, & je serai bien +heureuse ; & point du tout, toutes les fois que je dis cela, +cela va mal.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Ce n’est pas de faire le projet d’être heureuse qui vous +porte malheur, c’est que vous vous trompez sur les moyens.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Qu’est-ce que c’est que de se tromper sur les moyens ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Quand vous voulez aller promptement de la porte de Boulogne +à la Muette, quel chemin prenez-vous ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Je vais tout droit au rond de Mortemar, puis encore tout +droit à la Muette.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Et si, voulant arriver promptement, vous preniez d’abord +le chemin de la porte Maillot pour vous rendre par des allées +détournées au rond de Mortemar ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Mais, je n’y arriverois pas si vîte.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Et pourquoi ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>C’est qu’il y a plus de chemin.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Vous voyez donc bien que vous vous tromperiez sur les +moyens d’arriver promptement, & c’est à-peu-près de même +que vous vous trompez sur les moyens d’arriver au bonheur.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Mais qu’est-ce qui fait cela ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Votre legéreté & votre ignorance. C’est que vous n’avez +pas des idées assez justes sur ce qui vous est utile, & que +vous entendez mal vos interêts.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Et comment faut-il faire pour les bien entendre ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Il faut causer avec moi comme nous causons, & faire +votre profit de ce que je vous dis.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Oui, il ne faut pas faire comme le petit Duplessis qui ne +fait jamais ce que sa mere lui dit ; aussi son pere le bat toute +la journée, à ce qu’on dit, car je ne l’ai pas vu, moi ; je ne +sçais pas ce que font les Laquais. Vous m’avez dit qu’il ne +falloit pas leur parler sans nécessité… Maman… bon ! je +ne sçais plus ce que je voulois dire. Irons-nous promener +aujourd’hui ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>S’il fait beau.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Oh ! je crois qu’il fera beau ; il faut aller bien loin, bien +loin. Ah !… si vous voulez, Maman, nous irons boire du +lait, & puis vous me direz comment il faut faire pour ne me +plus tromper sur les moyens.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Et sur quels moyens voulez-vous apprendre à ne vous +plus tromper ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Mais sur ce que nous avons dit ; Maman, c’est pour n’être +pas attrapée quand je veux être heureuse, & que je me propose +de jouer toute la journée.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Mais, premierement, vous ne seriez pas heureuse si vous +jouiez toute la journée.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Pourquoi donc ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>C’est que le jeu ne vous fait plaisir qu’autant qu’il vous +délasse de votre étude.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Je crois pourtant que c’est bien joli de jouer toujours.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Si vous n’aviez autre chose pour votre amusement que +votre poupée & votre petit ménage, n’en seriez-vous pas +bientôt lasse ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Oui, mais je change de jeu.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Et vous vous en lassez de même.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Ah ! cela est vrai pourtant ; car lorsque quelquefois j’ai +joué toute la journée, il y a des moments où je ne sçais plus +que faire de mon corps.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Le nombre des amusements est très-borné, & pour y +trouver toujours du plaisir, il faut les faire précéder du travail +& d’occupations sérieuses ; alors on n’est jamais désœuvré +ni ennuyé.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Oui, je joue toujours avec grand plaisir quand j’ai travaillé… +mais, Maman, vous sçavez donc tout ce que je +pense ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>A-peu-près.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Ah, comment faites-vous ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>N’est-il pas vrai que l’objet de tous vos desirs est de vous +éviter de la peine & de vous procurer du plaisir ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Oui, Maman.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Quand vous étudiez mal, avec négligence, avec paresse, +quelle est l’idée qui vous occupe alors ? Quelle en est la +cause ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>C’est que d’apprendre me donne de la peine.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Et que vous aimeriez mieux aller jouer, chanter, danser, +&c.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Cela est vrai.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>C’est donc pour fuir la peine & pour avoir plutôt du plaisir +que vous étudiez mal ? Eh bien, qu’est-ce qui en arrive ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Ah, il en arrive tout le contraire ! Quand j’ai mal étudié, +j’étudie plus long-temps ; l’humeur me prend, je sais tout de +travers, & je ne joue pas.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Et quand vous êtes entêtée, & que vous suivez vos fantaisies +sans égard pour ce que j’exige de vous, quelle est +votre idée ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>C’est que ce que je veux me fait plaisir, & que ce qu’on +exige de moi ne m’en fait pas.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>C’est donc pour fuir la peine & pour vous procurer du +plaisir ? Et qu’en arrive-t-il ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Que je m’attire une bonne pénitence, que la peine dure +tout le jour, & qu’il n’est plus question de jeu ni de plaisir.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Et quand vous étudiez bien, & que vous êtes docile, +qu’en arrive-t-il ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Oh, que mes devoirs sont bientôt faits, que je suis heureuse, +heureuse !… Tenez, ma petite Maman, je sens là +quelque chose dans mon cœur qui me rend si aise, si aise !… +Oh, comme je suis gaie & contente !</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Vous voyez donc bien que quand vous n’êtes pas raisonnable, +vous vous trompez sur les moyens qui menent au +bonheur. Lorsque vous vous sentez le desir de contenter +une fantaisie que je desapprouve, ou quelque chose que je +vous défens ; si vous vous disiez, au lieu du bien que je +cherche, il va m’arriver malheur, si je m’obstine ; & si au +contraire je céde, j’aurai un bonheur plus grand que celui +auquel je renonce.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Et lequel donc ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Le plus grand de tous, celui qui n’est au pouvoir de personne +de vous faire perdre, quand une fois vous l’avez.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Maman, dites-moi donc vîte ce que c’est ; je vous en prie.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Celui d’être contente de vous, de sentir là, au cœur, ce +qui vous rend si aise.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Oh ! c’est vrai, c’est le plus grand plaisir quand j’ai là, au +cœur, je ne sçais quoi qui me fait rire toute seule, comment +cela s’appelle-t-il, Maman ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Cela s’appelle la joie de la bonne conscience.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Qu’est-ce que c’est que la conscience ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>C’est un sentiment intérieur qui nous avertit malgré nous +de notre conduite.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Quoi ? Est-ce que cela parle ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Oui, cela crie au-dedans de nous, & nous met mal à notre +aise quand nous avons fait une faute, même ignorée, & +cela nous fait rougir des louanges qu’on nous donne quand +nous ne les méritons pas.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Et quand nous les méritons, qu’est-ce qu’elle dit, la conscience ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Elle nous rend la louange agréable. Mais elle nous rend +heureux toute seule, & indépendamment de l’approbation des +autres. Voilà pourquoi une faute est tout aussi fâcheuse +quand elle est ignorée que quand elle est connue, & voilà +pourquoi une bonne action nous donne tout autant de satisfaction +quand elle est cachée que quand elle est sçue ; c’est +qu’au moment où l’on s’y attend le moins notre conscience +nous fait un reproche, ou nous approuve, & nous met +bien ou mal à notre aise.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Je l’ai entendue quelquefois, je crois ; mais je ne sçavois +pas ce que c’étoit.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Vous ne sçauriez trop l’écouter ni trop chercher à entendre +ce qu’elle vous dit. C’est un guide sûr. C’est un ami que +nous avons toujours en nous, & qu’on ne sçauroit trop ménager. +Il faut vous accoûtumer à questionner cet ami en +vous-même plusieurs fois dans le jour.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>C’est drolle, quelque chose qui parle comme cela tout bas +en nous-mêmes. Je vous promets, Maman, que je lui parlerai +tous les jours, je lui dirai, ma conscience, êtes-vous +contente ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Emilie, il est l’heure de quitter votre ouvrage & de vous +mettre à l’étude.</p> + +<p class="c gap"><img class="img10" src="images/deco8.jpg" alt=""></p> + +<div class="chapter"></div> +<p class="c"><img src="images/deco1.jpg" alt=""></p> + +<h2 class="nobreak i">SEPTIEME CONVERSATION.</h2> + + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Maman, sçavez-vous que le petit Duplessis est mort ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Oui, je le sçais.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>C’est donc pour cela que sa mere est venue ce matin ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Oui. Et sçavez-vous la cause de la mort de son fils ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Non, Maman.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Il est mort pour s’être obstiné à cacher à sa mere une +faute qu’il avoit faite.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Comment donc cela, Maman ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Il y a environ cinq ou six semaines que cette pauvre femme +ayant à sortir, avoit enfermé son enfant dans sa chambre. +Elle lui avoit défendu de monter sur les chaises. Dès qu’il +fut seul, il monta sur un fauteuil, & de-là sur la commode, +pour prendre des confitures qu’il avoit vu mettre sur une +planche. Il en mangea, & en descendant il tomba sur la tête +& se fit grand mal ; mais il n’en voulut rien dire, de peur +d’être grondé. Quelque temps après, il lui prit de grands +maux de tête & de la fiévre. On le questionna beaucoup, +pour sçavoir s’il n’avoit pas fait de chûte. Ne prévoyant pas +la conséquence de ce qu’il avoit fait, il soûtint toujours qu’il +ne lui étoit rien arrivé, & enfin ce n’est que deux jours avant +sa mort qu’il avoua tout ; mais il étoit trop tard. Le dépôt +étoit formé dans la tête, & il n’y avoit plus de reméde.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Et s’il l’avoit dit tout de suite ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>On auroit pu le sauver. Vous voyez bien, Emilie, qu’une +faute cachée n’en est pas moins une faute, & pour être ignorée, +n’en a pas moins ses effets dont un enfant ne peut pas +prévoir les conséquences souvent funestes.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Je le vois bien, Maman.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Et voilà pourquoi il faut me dire tout ce que vous faites, +afin que je juge pour vous des suites de vos démarches, & +que je vous les fasse connoître.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Oui, Maman, je vous dirai tout. Mais pourquoi sa mere +est-elle si affligée, puisqu’il étoit si méchant ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>C’est qu’une mere espere toujours que son enfant se corrigera, +tant par les avis qu’on lui donne que par sa propre expérience.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Maman, voulez-vous bien me dire ce que c’est que l’expérience ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Ce sont les connoissances que nous acquerons par le souvenir +de ce qui nous est arrivé. Par exemple, votre expérience +vous a montré qu’on est malheureux quand on ne fait +pas le sacrifice de ses fantaisies à ses devoirs.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Bon ! Voilà encore un mot que je n’entens pas. Qu’est-ce +que c’est que sacrifice ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>On en fait pour soi & pour les autres. Ceux que l’on fait +pour soi consistent à renoncer à un avantage présent auquel +nous attachons beaucoup de prix, pour s’en procurer un autre +souvent plus éloigné.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Comment cela, Maman ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Quand vous obéissez sur le champ & sans replique, lorsque +je vous dis de cesser votre jeu & d’aller travailler, vous +faites le sacrifice d’un plaisir présent, pour vous en procurer +un plus grand, qui est de remplir vos devoirs.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Ah ! oui, j’entens bien cela à présent.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Cela s’appelle sacrifier son plaisir à son devoir. Et les sacrifices +que l’on fait aux autres consistent à renoncer à un +plaisir ou à un avantage pour leur en procurer. C’est ce qu’on +appelle la bonté. Quelquefois même on consent à son propre +dommage, on s’attire des peines volontaires pour procurer +aux autres un très-grand bien, & cela s’appelle ou de la générosité +ou de l’héroïsme, suivant que l’objet du sacrifice est +plus ou moins grand.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Maman, me permettez-vous de vous demander une chose ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Dites.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Pourquoi avez-vous fait entrer la femme Duplessis dans +votre cabinet ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Qu’est-ce que vous trouvez de singulier à cela ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Mais vous l’avez fait asseoir.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Pourquoi pas ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Mais vous lui avez donné votre main. Elle s’est mise à +pleurer, & les larmes vous sont venues aux yeux ; vous l’avez +appellée mon enfant.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Qu’est-ce que vous concluez de tout cela ? Qu’est-ce que +vous imaginez ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Mais je crois qu’elle étoit bien affligée, & que vous vouliez +la consoler.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Cela est vrai.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Je croyois qu’il ne falloit pas causer avec les domestiques.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Non, il ne faut pas causer avec eux sans nécessité ; mais +la premiere de toutes les nécessités est de consoler ceux qui +ont de la peine, & particulierement nos domestiques.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Et pourquoi cela, Maman ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Puisqu’ils sont soumis à nos ordres, puisqu’ils nous servent, +puisqu’ils nous donnent journellement des preuves de +zéle & d’attachement, il est bien juste que nous nous chargions +de leur bonheur autant qu’il dépend de nous.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Cela est vrai. Mais comment faire, puisqu’on ne joue +pas avec eux ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>En n’exigeant pas d’eux plus qu’ils ne peuvent faire, en +les payant exactement, en les soignant dans leurs maladies, +& en les consolant quand ils ont de la peine, en ne les laissant +pas d’ailleurs manquer à leur devoir, en les tenant dans +le respect ; en un mot, en se conduisant avec eux comme +un pere juste & bon le fait avec ses enfants.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Maman, vous êtes donc le pere de toute la maison ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Votre pere & moi, nous sommes les chefs de la maison ; +je suis votre mere, & j’en tiens lieu à tous ceux qui sont +sous mes ordres.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Voilà donc pourquoi tout le monde vous obéit ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Oui. Chaque maison est regardée comme une famille, +chaque famille a un chef qui la gouverne, à qui on est convenu +de s’en rapporter, qui protége, qui veille aux interêts +de chacun, & à qui chacun est soumis.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Et moi, Maman, qu’est-ce que je suis ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Vous êtes un des membres de la famille.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Comment un des membres ? Je suis un membre, moi ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>C’est une façon de parler, comme on désigne celui qui +est le premier de la famille & qui la gouverne par le <i>chef</i>, +qui veut dire <i>tête</i>, on continue la comparaison, & l’on dit +les membres pour désigner les autres personnes qui composent +la famille.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Mais les domestiques sont donc mes freres ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Comme hommes nous sommes tous freres, c’est-à-dire, +que toute créature humaine mérite notre bienveillance…</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Maman, que veut dire bienveillance ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Le mot même vous l’explique. Bien vouloir, vouloir du bien.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Ah, c’est vrai ! Eh bien, Maman, il faut donc vouloir du +bien à tout le monde ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Sans doute, si vous voulez que tout le monde vous veuille +du bien. Mais ensuite il y a différents états, différentes classes +dans la société. Chacune vit entre elle dans l’égalité, & lorsque +nous avons à faire aux hommes des autres classes, nous +nous conduisons avec eux suivant leur rang. S’ils sont d’une +classe au-dessus de la nôtre, nous leur devons de la déférence, +du respect ; s’ils sont au-dessous, nous leur marquons de la +bonté, de la protection, &c.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>La classe, c’est comme au Couvent, n’est-ce pas ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Pas tout-à-fait, mais cela en donne l’idée. De même qu’au +Couvent il y a la classe des grandes pensionnaires, la classe +des petites, la classe des novices, &c. de même dans le +monde il y a la classe des gens de la Cour, celle des Militaires, +celle de la Magistrature, &c. On range dans la même +classe les personnes de la même profession. Par exemple, +tous les Militaires, qui ne sont pas décorés, sont de la même +classe que votre papa.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Qu’est-ce que c’est que décoré ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>C’est d’avoir les Ordres du Roi, le Cordon bleu, le Cordon +rouge, &c.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>A propos, Maman, je voulois toujours demander ce que +c’étoit que le Roi, je l’ai toujours oublié.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>C’est le chef d’une grande famille.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Mais qu’est-ce que c’est ? Pourquoi est-ce que tout le monde +est obligé de lui obéir ? Est-ce que nous sommes de sa famille ? +tout le monde est-il de sa famille ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Nous sommes une des familles qu’il gouverne.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Bon ! il est donc le chef de toutes les familles ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Oui, tous les habitants d’une Ville ou d’un Village sont +partagés par familles. Un pays est composé de beaucoup de +Villes & de Villages. Un royaume est composé de plusieurs +pays, & le Roi est le chef de tout son Royaume.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Quoi ? de toutes les familles ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Oui.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Il a bien des affaires.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Il en a tant qu’il ne peut pas les faire seul.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Et comment fait-il donc ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Il choisit des personnes à qui il donne sa confiance, & +qui gouvernent son Royaume sous ses ordres, & on est obligé +de leur obéir lorsqu’ils parlent au nom du Roi.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Tenez, c’est comme votre Maître d’hôtel à qui vous dites +le matin tout ce que vous voulez qu’on fasse dans la maison.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Précisément.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Et ceux qui gouvernent pour le Roi, les appelle-t-on +aussi des Maîtres d’hôtel ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Non, ce sont des Ministres, des Gouverneurs, des Intendants. +Ils ont différents titres suivant leurs fonctions.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Mais est-ce que tout son Royaume est obligé de venir +tous les matins sçavoir de ses nouvelles, comme je viens +sçavoir des vôtres ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Avec un peu de réflexion, vous verriez que cela est impossible. +D’ailleurs tous ses Sujets ne sont pas admis à cet +honneur. Il n’y a que les Princes de son sang, c’est-à-dire +ses parens, & la Noblesse de son Royaume qui aient le droit +de lui faire leur cour.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>On lui doit donc bien du respect ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Autant que vous m’en devez & par la même raison.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Et Monsieur le Dauphin, c’est son fils ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Dauphin est le titre qu’on donne à l’héritier du thrône de +France, c’est-à-dire à celui qui doit être Roi après celui qui +regne.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>C’est beau d’être Roi !</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Oui, car il est le maître de faire du bien à tout le monde.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Il est donc bien heureux ; on le doit bien aimer ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Sans doute, & c’est la récompense de tous ceux qui font +du bien.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Je ne l’ai jamais vu. Pourquoi ne vient-il pas vous voir, +Maman, puisque vous avez le droit de lui faire votre +cour ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Le Roi ne va voir personne.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Pourquoi ? Est-ce qu’il est malade ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>C’est qu’il est par sa dignité si fort au-dessus des autres +qu’il n’est pas d’usage qu’il accorde cet honneur à des particuliers.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Qu’est-ce qui fait qu’on est Roi ? Tout le monde peut-il +être Roi ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>C’est suivant les pays. En France, c’est le plus proche parent +du Roi qui lui succede, & pour vous dire la même chose +dans les termes d’usage, en France la couronne est héréditaire : +dans d’autres pays le peuple se choisit & s’élit un Roi ; +c’est ce qui s’appelle un royaume électif. Chaque royaume +a ses loix & ses usages.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Maman, est-ce que papa ne tient pas aussi lieu de pere à +ses domestiques ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Certainement. Qu’est-ce qui vous en feroit douter ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>C’est que c’est toujours vous qui ordonnez tout dans la +maison.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>C’est que lorsqu’une femme, par sa conduite & par sa +vigilance, a mérité la confiance de son mari, il lui abandonne +le soin de l’intérieur de la maison, & se contente du soin +des affaires qui ne peuvent se traiter qu’au dehors.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Qu’est-ce que cela veut dire, les affaires du dehors ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Il faut mettre cette question au nombre de celles dont +vous ne pouvez pas encore comprendre l’explication. Nous +la renverrons à un autre temps.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Maman, vous m’avez dit que vous me diriez ce que c’est +que Monsieur Gobemouche.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Cela ne vient pas trop à propos ; mais n’importe, c’est le +nom qu’on donne aux gens qui n’ont point d’avis à eux, qui +n’entendent rien aux choses dont ils parlent, & qui veulent +cependant en paroître instruits, & moyennant cela, pour +ne pas montrer leur ignorance, ils ne disent que des mots +qui ne signifient rien.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Comment font-ils donc ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Comme vous faites quelquefois, ils parlent au hazard.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Oh, je m’en corrigerai ; je ne parlerai plus de ce que je +n’entens pas. Je ne veux pas qu’on m’appelle Mademoiselle +Gobemouche. Je voulois encore vous demander autre +chose… Ah ! Maman, quand est-ce que je lirai l’histoire +de Titus & celle de Domitien ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Tout-à-l’heure, si vous voulez, aussi-tôt que vous aurez +fini votre ouvrage.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Oh ! Maman, j’en ai encore un grand bout à finir, si vous +vouliez, je lirois à présent, car cela ne sera pas fait d’une +demi-heure.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Non, je veux que vous finissiez votre ouvrage.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Maman, je vais le finir, me permettez-vous de vous demander +pourquoi je ne puis pas lire à présent ; car il me semble +que je finirois tout aussi bien mon ouvrage après avoir lu ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>A douze ou quatorze ans, cela seroit fort égal ; mais ne +croyez pas que cela le soit à présent.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Mais pourquoi, Maman ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>C’est que l’habitude de ne point interrompre ce que l’on +fait est très-essentielle à prendre & doit influer sur toute votre +vie. C’est que vous êtes dans l’âge où l’on prend le plus facilement +les habitudes que l’on conserve, & que si vous +n’en prenez pas de bonnes dès-à-présent, il vous en coûteroit +beaucoup pour les prendre par la suite. Souvenez-vous +qu’il ne faut point passer sans raison d’une occupation +à une autre.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Oui, quand je joue, par exemple, il ne faut pas m’interrompre +pour travailler, & quand je travaille il ne faut plus +penser à jouer, sans quoi je ne ferois rien qui vaille.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Et quand vous quittez votre ouvrage, il faut le serrer, de +même que quand vous quittez vos jeux, il ne faut rien +laisser traîner des choses qui ont servi à votre amusement.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Oui, il faut remettre chaque chose à sa place, cela donne +l’esprit d’ordre. Vous voyez bien, Maman, que je retiens +bien ce que vous me dites.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Mais il ne suffit pas de retenir les mots, il faut les mettre +en pratique.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Maman, cela viendra.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Ma fille, cela ne viendra pas si vous ne commencez pas +dès-à-présent.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Maman, permettez-moi encore une petite, petite question.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Et c’est ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>A quoi sert-il d’avoir l’esprit d’ordre ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>C’est que sans cela on ne sçait jamais ce qu’on fait, & que +cela fait gagner du temps, qui est une chose très-précieuse.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Comment cela fait-il gagner du temps ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Quand vous laissez traîner toutes les choses qui servent, +soit à votre travail, soit à votre amusement, qu’est-ce qui +arrive, lorsque vous voulez les retrouver ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Que je ne sçais plus où elles sont, parce que les domestiques +les ont rangées je ne sçais où, & que je ne sçais plus +où les prendre.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Eh bien, comment faites-vous pour les retrouver ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Je les cherche.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Mais vous perdez du temps en les cherchant.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Cela est vrai.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Et c’est du temps fort mal employé ; car si vous les eussiez +rangées la veille, vous les retrouveriez tout-de-suite.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Cela est vrai.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Et les trouvez-vous toujours ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Non, il y en a souvent de perdues.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Et vous n’avez jamais pensé que c’étoit par votre faute ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Mais c’est la faute des domestiques. Pourquoi ne rangent-ils +pas ce qu’ils trouvent ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Et pourquoi voulez-vous qu’ils mettent plus d’importance +aux choses qui vous appartiennent, que vous n’y en mettez +vous-même ? Ils ne sont pas fondés à croire que ce que vous +laissez traîner mérite d’être conservé.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Cela est encore vrai.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Ainsi voilà deux fautes pour une : celle de perdre par +votre négligence & votre manque de soins des choses qui +vous appartiennent, & l’injustice de vous en prendre aux +autres de la faute que vous avez faite. Eh bien, quand on +n’a pas l’esprit d’ordre, les idées se perdent & se confondent +dans la tête comme vos joujoux dans la chambre, on ne sçait +ce qu’on dit, & l’on passe pour une folle ou pour une bête. +Comprenez-vous à présent à quoi l’esprit d’ordre est bon ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Oui, Maman !… Voilà mon ouvrage fini.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Allons, il est tard, nous pouvons passer dans ma chambre, +& nous y lirons l’histoire des deux Empereurs que vous +voulez connoître.</p> + +<div class="chapter"></div> +<p class="c"><img src="images/deco1.jpg" alt=""></p> + +<h2 class="nobreak i">HUITIEME CONVERSATION.</h2> + + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Maman, il y a bien long-temps que vous ne m’avez +conté d’histoire.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Il est vrai.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Si vous voulez avoir la complaisance de m’en dire une : +j’ai été bien raisonnable.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Je le veux bien. Tout en nous promenant je vous conterai +l’histoire de deux petits Messieurs ; mais c’est à condition que +vous me direz ce que vous pensez de leur conduite.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Oh ! oui, Maman, je vous le promets. Etoient-ils bien aimables, +bien sages ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Vous le verrez. Prenons par cette allée. Le chemin est +beau, & nous ne rencontrerons personne qui nous interrompe.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Eh bien, Maman ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Eh bien, ma fille. Deux peres de famille d’une condition +médiocre, mais honnête & aisée, établis en province, +avoient chacun un fils. Ces deux jeunes gens très-bien élevés +& liés d’amitié à l’exemple de leurs peres, résolurent un +jour, chacun de leur côté & sans se communiquer leurs desseins, +de quitter la maison paternelle & d’aller chercher fortune +à Paris.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>La maison paternelle, c’est la maison de son papa, n’est-ce +pas, Maman ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Oui.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Comment ? Ils vouloient s’en aller sans permission ? Mais +cela étoit bien mal ! Et s’en aller tout seuls, tout seuls ?… +Ils étoient donc fous ? Qu’est-ce qu’ils vouloient devenir ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Ils avoient pourtant tous deux une forte raison pour rester +chez eux. L’un étoit sourd, l’autre sans être tout-à-fait aveugle +voyoit à peine à se conduire. Il eût été à propos de remédier +à ces accidents avant que de se mettre en route. Pour +vivre dans le monde, on n’a pas trop de ses deux yeux & +de ses deux oreilles.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Oh ! je crois que non. Je parie que ces deux petits Messieurs +sont de méchants garçons, n’est-ce pas, Maman ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Vous jugez bien vîte. Est-ce que vous voudriez qu’on +décidât de votre conduite & de votre caractére sur une folie +qui vous auroit passé un moment par la tête ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Non, Maman !</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Attendez donc que vous sçachiez l’histoire de ces ceux +jeunes gens pour arrêter votre opinion, & si elle doit leur +être défavorable, vous ferez bien encore de supposer que +leur aventure a pu être exagérée.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Pourquoi cela, Maman ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>C’est qu’on ne sçauroit trop être en garde contre les propos +qui peuvent nuire, & quand il s’agit de condamner les autres, +il faut réfléchir long-temps avant d’établir son jugement. +Ne desirez-vous pas qu’on en agisse ainsi avec vous ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Oui sûrement, Maman. Eh bien, qu’est-ce qu’ils firent ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Quoique leur infirmité, d’abord peu considérable, augmentât +tous les jours, elle ne put arrêter leur projet. La jeunesse +est ardente, & souffre impatiemment les conseils. Elle ne +doute de rien. Son imagination lui répond de ses succès, & +la raison est presque toujours la derniere consultée.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Est-ce que la raison est comme la conscience ? Est-ce qu’elle +parle aussi ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Suivre les avis qu’on vous donne, c’est écouter la raison. +« Que ferai-je dans la maison de mon pere ? » disoit le sourd +qui s’appelloit Daucourt.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Ah ! j’avois bien envie de sçavoir son nom, & je suis bien +aise de ne pas le connoître.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>« Puis-je espérer un sort digne de moi, disoit-il ? Je suis +grand, bien fait, j’ai du mérite & de l’esprit. Ici, je vis +ignoré, & sous le prétexte que j’ai l’oreille un peu difficile, +on prétend me borner à une vie obscure, on me +reproche ma surdité pour me refuser les éclaircissements +que je demande ; mais je sçaurai m’en passer, je ne perdrai +plus mon temps à écouter, & je vais faire mon chemin +par moi-même. »</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Il a bonne opinion de lui, Monsieur Daucourt. Il ne veut +plus perdre son temps à écouter !</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Je connois des gens qui ne le disent pas, mais qui font +de même.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Qui donc, Maman ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Cherchez bien… Vous ne dites mot ? Quand on ne profite +pas des avis que l’on reçoit, c’est comme si l’on disoit +qu’on ne veut pas perdre son temps à écouter. Ne connoissez-vous +personne dans ce cas ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Oh ! pardonnez-moi, Maman, j’entens bien ; c’est de moi +dont vous voulez parler.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Il faut prendre garde, Emilie, de ne pas condamner dans +les autres les fautes dont on peut être coupable.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>J’y prendrai garde, Maman.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Vous venez de tomber là dans la même faute que Daucourt. +Il s’étoit persuadé qu’on ne lui parloit jamais, parce +qu’il n’entendoit point ; il se moquoit des défauts de son +camarade, & il ne voyoit pas les siens. « Si j’étois aveugle +comme lui, disoit-il, je ne me plaindrois pas d’être +négligé. Sans yeux, on n’est bon à rien. Il ne sçait d’ailleurs +que ce que je lui ai appris, & il ne peut se flater d’en +sçavoir jamais davantage. Son accident ne peut se cacher, +& on peut très bien ignorer le mien. La nature m’en a +dédommagé, par une pénétration d’esprit peu commune. +Je parie que la plûpart de ceux qui me connoissent sont +encore à s’appercevoir de ma prétendue surdité. Il y a +une maniere de prendre part à tout sans y rien concevoir. +Un sourire, un signe de tête, un mot jetté à propos +suivant l’air & le geste de ceux qui parlent, tout +cela m’a donné la réputation d’un homme qui entend +très-finement. »</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Mais, c’est comme Monsieur Gobemouche cela.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Précisément. « J’ai vu souvent, continuoit-il, les gens les +plus graves rire de mes bons mots, & le seul reproche +que j’ai eu à faire à mes oreilles, c’est de n’avoir pas +toujours entendu l’éloge qu’on faisoit de moi. »</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Voilà un drolle de corps ! Je parie qu’il faisoit bien des +<i>quiproquo</i>.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Est-ce que vous sçavez ce que c’est qu’un <i>quiproquo</i> ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Oui, Maman, c’est un coq-à-l’âne.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Et qu’est-ce que c’est qu’un coq-à-l’âne ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Mais c’est de dire une chose qui n’est pas ce qu’on dit.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Voilà assurément une définition bien claire ! Tâchez un +peu de vous expliquer d’une maniere plus précise ; car enfin +on parle pour être entendu.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Mais, Maman, vous sçavez bien ce que je veux dire.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Quand cela seroit, cela ne suffit pas. Voyons, dites-moi +ce que c’est qu’un <i>quiproquo</i> ou un coq-à-l’âne.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Mais, tenez, Maman, c’est quand vous dites une chose, +& que moi je me suis trompée, j’en ai entendu une autre, +& je répons à ce que j’ai entendu.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Cela devient un peu plus clair ; mais donnez-moi un +exemple de ce que vous venez de dire.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Maman, si vous disiez, par exemple, en parlant de moi, +voilà une petite Demoiselle bien raisonnable, & puis il passeroit +une autre petite Demoiselle qui croiroit que vous parlez +d’elle, & qui diroit, Madame, vous avez bien de la bonté, +elle feroit un <i>quiproquo</i>. N’est-ce pas cela, Maman ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Oui, cela n’est pas mal.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Maman, j’ai bien envie de sçavoir la fin de l’histoire.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Tandis que Daucourt s’occupoit de ses projets, Sainville +(c’étoit le nom de l’aveugle) tenoit conseil de son côté. +« La surdité de mon voisin m’afflige, disoit-il, il sera obligé +de passer sa vie chez son pere. Que faire dans le monde +quand on n’entend point ? »</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Fort bien ! En voilà encore un qui voit le défaut d’un +autre, & je parie qu’il ne voit pas le sien.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Cela est vrai. « Pour moi, disoit-il, si j’ai la vue un peu +foible, j’ai en revanche écouté de toutes mes oreilles. +J’ai acquis des connoissances & de la mémoire. Daucourt +est orgueilleux & opiniâtre ; je suis docile & me +soumets sans peine aux volontés des autres. Par-là j’ai +trouvé le secret de me servir de leurs yeux. Ils voient +pour moi, & me dispensent du soin de me gouverner. +Avec le secours de bons guides, je me tirerai toujours +d’affaire. On peut compter sur l’assistance des autres, quand +on veut s’y fier. »</p> + +<p>Après avoir ainsi tracé leur plan, ils ne tarderent pas à +le mettre en exécution. Ils quitterent la maison paternelle, +& prirent chacun une route différente. L’aveugle muni d’un +guide, & le sourd se reposant sur son mérite.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Ah ! voyons ce qu’ils vont devenir.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Le premiere journée, Sainville accusa son guide d’avoir +choisi le chemin le plus long & le plus pénible ; mais étant +arrivé le soir à la Ville, où il devoit prendre place dans +un carrosse public, il se reprocha le peu de confiance qu’il +avoit dans les hommes & se sçut mauvais gré d’avoir soupçonné +son conducteur.</p> + +<p>Comme ses occupations pendant la route se réduisoient +à monter en carrosse le matin & à descendre le soir, il employa +son temps à refléchir sur sa position. Le résultat de +ses méditations fut que dans un pays policé, il étoit fort +aisé de se passer de ses yeux.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Qu’est-ce que c’est qu’un pays policé ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>C’est un pays où chacun vit en tranquillité, sans crainte +que son voisin lui nuise & trouble l’ordre.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>L’ordre de qui ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Le bon ordre. On appelle ainsi la paix & la tranquillité +qui résulte de la vigilance & des soins de ceux qui gouvernent.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Comment ? Est-ce que nous sommes gouvernés ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Il ne vous souvient déja plus de ce que nous avons dit +la semaine passée sur le Roi & sur ses Ministres.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Ah ! oui… mais il y a quelque chose que je n’entens pas : +Maman : dites-moi, je vous prie, quel rapport le Roi & +les Ministres ont-ils à ce que nous disions tout-à-l’heure ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Vous l’allez voir. Que disions-nous l’autre jour qu’étoit +le Roi ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Le pere d’une grande famille.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Qu’est-ce que fait un pere de famille dans sa maison ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Il gouverne tout.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Et en gouvernant tout, il établit les régles de conduite +pour chacun, ce qui fait que l’ordre & la sûreté sont établis +dans sa maison.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>C’est donc cela qui s’appelle policé ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>C’est ce qui s’appelle la police, & l’on dit, une Ville +bien ou mal policée. Or dans chaque Ville le Roi établit +un Magistrat qui s’appelle Lieutenant de Police, chargé du +soin de veiller à la sûreté des particuliers, & de punir ceux +qui voudroient la troubler, tels que les voleurs, les brigands, +les tapageurs, &c.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>J’entens toujours parler de voleurs ; mais je ne sçais ce +que c’est.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>C’est que vous ne me l’avez pas demandé. Un voleur est +un homme qui s’empare ou par force ou par adresse de ce +qui ne lui appartient pas ; & comme il n’est pas permis d’user +du bien des autres comme du sien, chacun est interessé dans +la société à le découvrir, & lorsqu’il est découvert, il est +puni.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Maman, qu’est-ce que vous disiez de Monsieur Sainville, +je ne m’en souviens plus.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Je disois, qu’il prétendoit qu’on pouvoit très-bien se passer +de ses yeux dans un pays bien policé.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Mais pourquoi cela ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>« Cela seroit, disoit-il, une peine de plus que d’en avoir +de bons. Il faudroit en faire usage pour obliger ceux qui +ont comme moi la vue mauvaise, & qui sont en cela bien +plus heureux qu’on ne pense, puisqu’ils menent une vie +dégagée de tous soins. »</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Il étoit donc bien paresseux ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Avec ces réflexions, il prit un jour le devant à pied, pour +rejoindre le carrosse à l’endroit où l’on devoit dîner. Il s’étoit +assuré un guide ; sans souci du côté des accidents, il +marchoit gaiement, écoutoit les propos de son conducteur, +& s’occupoit de l’avenir agréable qu’il se préparoit. Cependant +la fatigue commença à se faire sentir, & le tira de cet +état de contentement. Bientôt son guide fut obligé de lui +avouer qu’il n’avoit jamais fait cette route, & qu’il ne sçavoit +au juste où ils étoient. « Mais j’apperçois quelques maisons, +ajoûta-t-il ; nous sommes plus heureux que nous ne pouvions +l’espérer. — N’en doutez point, répondit Sainville ; +c’est l’endroit où nous voulions nous rendre. — Du moins, +reprit l’autre, on nous y dira le chemin qu’il faudra tenir. »</p> + +<p>En arrivant dans le Hameau, ils se trouverent détournés +de la route de plus de quatre lieues ; mais en revanche, ils +furent bien reçus par un vieillard & son accueil consola notre +aveugle. Il ne fut plus question que de bien dîner pour +gagner ensuite avant la nuit la Ville où le carrosse devoit s’arrêter.</p> + +<p>Avant de poursuivre sa route il fallut s’assurer d’un autre +guide. Sainville remercia le sien de ses peines, & même du +hazard qui les avoit égarés & conduits chez un hôte si honnête. +Il craignit de ne pouvoir jamais remplacer un aussi bon +conducteur.</p> + +<p>Le fils du vieillard prit sa place. Ce jeune homme marqua +d’abord à Sainville beaucoup de surprise de son goût pour +les voyages. Il lui donna ensuite de très-bons conseils sur +les précautions qu’il avoit à prendre & sur la prudence qu’il +devoit apporter au choix de ses guides. Sainville, ennuyé de +ses leçons, regretta un moment son premier conducteur qui +l’avoit entretenu de choses plus agréables ; mais se faisant +bien vîte à la maniere de son nouveau compagnon, il ne +tarda pas à être enchanté de sa morale.</p> + +<p>Le chemin néanmoins, lui paroissoit long. Il marchoit, +il est vrai, sans obstacle ; mais accoûtumé depuis long-temps +à rencontrer des pierres & à se heurter, ce changement +même le surprit. Il en parla à son conducteur qui lui répondit, +qu’il avoit choisi, non la route la plus courte, mais la +meilleure. « Quand on est aveugle, dit-il, on ne sçauroit +aller trop lentement & trop sûrement ; les guides les plus +habiles ne peuvent toujours vous faire éviter le mauvais +pas ; il s’agit donc de prendre la route la moins embarrassée. » +Sainville charmé de ce discours, comprit que son +premier compagnon, avec ces propos & ses contes, n’avoit +été qu’un étourdi, & qu’il avoit trouvé en celui-cy un +ami sage & sincere. Il conçut pour lui autant d’estime que +de reconnoissance. Leur entretien les conduisit à la Ville, +où ils apprirent que le carrosse avoit passé. Il fallut continuer +la route à pied, & après avoir marché jusqu’à la nuit, +ils furent obligés de s’arrêter dans un Village, sans avoir pu +rejoindre le carrosse.</p> + +<p>Le lendemain Sainville, ne voulant point abuser de la bonté +de son guide, en prit un nouveau, qui gagna aussi promptement +ses bonnes graces. Celui-cy remarqua d’abord la générosité +de notre aveugle, & cette remarque augmenta son zéle. +Il vanta à Sainville la connoissance qu’il avoit des chemins & +du pays. Il lui fit, pour le réjouir, la description de tous les +endroits où ils passoient ; mais il lui apprit aussi l’aventure de +plusieurs voyageurs qui avoient été volés sur cette route.</p> + +<p>« Il est imprudent à vous, lui dit-il en finissant, de garder +votre bourse ; c’est à celui des deux qui voit clair, à +la porter. Si nous sommes attaqués, vous êtes sans défense ; +mais n’ayant rien sur vous, il ne peut vous arriver aucun +malheur. Quant à moi, il me reste la ressource de +fuir, de sauver votre argent, & de venir vous reprendre +quand le danger sera passé. » Sainville ne put s’empêcher +d’admirer cette prévoyance. « Est-il possible, s’écria-t-il, +que mes guides n’aient point songé à me garantir d’un +danger si évident, & qu’ils m’aient exposé par leur imprudence +à prendre tout ce que j’ai ! Si je conserve ma +bourse, ce n’est pas à eux que j’en aurois l’obligation. » Il +se hâta de la mettre en sûreté entre les mains de son ami du +jour, & lui confia qu’il avoit encore une Lettre de change +cousue par précaution dans la doublure de sa veste.</p> + +<p>Le guide, approuvant sa prudence, l’avertit bientôt qu’il +y avoit devant eux un ruisseau assez large. « Déshabillons-nous, +dit-il, nous en serons plus legers ; je commencerai +par passer vos habits, & je reviendrai ensuite vous transporter +de l’autre côté. » Sainville, touché de reconnoissance, +se déshabilla sans balancer, & dans le même instant +il se sentit saisi par le corps & plongé dans une riviere profonde. +La frayeur du danger lui ôta l’usage des sens ; il ne revint +à lui que long-temps après. Il apprit alors qu’il étoit +dans une cabane de pêcheurs, auxquels il devoit la vie & +tous les secours qui la lui avoient conservée.</p> + +<p>Assez long-temps malade, il eut le temps de faire des +réflexions sur la méchanceté des gens qui voient clair. Ces +réflexions le dégoûterent des voyages ; & après avoir recouvré +ses forces, il sollicita & obtint de son pere le pardon +de son double aveuglement. Ainsi de retour dans la maison +paternelle, il resta toute sa vie persuadé de trois vérités : +La premiere, que le choix d’un conducteur est une chose +très-difficile, mais en même-temps très-essentielle pour un +aveugle. La seconde, que quand on ne peut s’en passer, +il vaut mieux rester chez soi. La troisieme, que quand on +a trouvé un bon guide, il ne faut jamais s’en séparer.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Est-ce que c’est tout, Maman ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>C’est toute l’histoire de Sainville.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Et Daucourt ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Nous en parlerons après. Voyons d’abord ce que vous +pensez de celui-cy.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Je pense qu’il a raison.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Qui ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Sainville.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Et en quoi ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Mais en ce qu’il dit à la fin, que quand on a trouvé un +bon guide, il faut le garder.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Etes-vous bien convaincue de cela ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Oui, Maman.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>En ce cas, vous ne donneriez pas votre confiance au premier +venu ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Non sûrement. Mais je ne ferai pas comme Sainville, moi ; +je n’irai pas voyager toute seule.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Est-ce que l’on n’a besoin de conseils que pour voyager ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Mais je ne sçais pas… je crois pourtant… Tenez, +Maman, je ne sçais pas ce que je veux dire.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>A quoi pensez-vous que servent les conseils ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Mais à se bien conduire, à ne point faire de fautes ; & +puis aussi à apprendre ce que l’on ne sçait pas.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Vous voyez donc bien qu’il n’est pas nécessaire de voyager +pour avoir besoin de conseils. Tout le monde en a besoin ; +mais tout le monde n’est pas en état d’en donner aux autres. +Il ne faut accorder sa confiance qu’à ceux que l’on +connoît bien, lorsque leur conduite nous a prouvé qu’ils +ne nous en donneront pas de mauvais.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Oui, j’entens bien cela. Par exemple, Maman, je dois +ne donner ma confiance qu’à vous, parce que je suis sûre +que vous ne me tromperez pas, & que vous avez une patience, +une patience… Mais à propos, Maman, & Monsieur +Daucourt, qu’est-ce qu’il est devenu ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Je m’en vais vous le dire. Il voyageoit seul comme vous +sçavez. Il s’étoit pourvu d’un cheval avec lequel il se mit en +route. La premiere journée se passa fort heureusement. Il +arriva le soir dans un bourg & descendit à l’hôtellerie pour +y passer la nuit. En vain lui demanda-t-on ses ordres. Daucourt +n’aimoit pas les questions.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Je le crois bien, car il étoit sourd ; il ne les entendoit +pas.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Pour les éviter, il se hâta de signifier qu’il vouloit être +tranquille. Ainsi après avoir soupé il congédia tout le monde ; +& comme il étoit plus que jamais enyvré de ses grands +projets, il se mit à y rêver, il se coucha tard. Il ne s’apperçut +qu’alors du besoin qu’il avoit de ses hardes.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Et pourquoi faire, dès qu’il alloit se coucher ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Il avoit au moins besoin de son bonnet de nuit.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Où étoit-il donc ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Dans sa valise. Et comme on lui avoit demandé s’il n’avoit +besoin de rien, & qu’il n’avoit rien répondu, elle étoit restée +sur le dos de son cheval.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Ah, c’est bien fait ! & comment fit-il ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Toute la maison étoit endormie ; il fallut qu’il descendît +lui-même pour tirer de sa valise ce qui lui étoit nécessaire. +Le bruit qu’il fit éveilla les Valets. Ne recevant point de +réponse à leurs questions, ils crurent avoir à faire à un voleur +& agirent en conséquence. Daucourt meurtri de coups, +démêla, non sans beaucoup de difficulté, les causes d’un +traitement si étrange.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Comment ! ils le battirent ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Oui, sans doute. Les Valets le virent détacher la nuit la +valise qui appartenoit à un étranger logé chez eux ; ils le +prirent pour un voleur, ils le battirent.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Et quand ils le reconnurent, ils furent sûrement bien fâchés ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Oui, mais l’homme étoit battu, & l’on se moquoit de lui.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Et qu’est-ce que fit Daucourt ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Le lendemain il se mit en route d’assez mauvaise humeur, +sans juger cependant moins favorablement de sa sagacité & +de sa prudence.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Ah ! je parie qu’il lui arrive encore quelque malheur. Ce +sera bien fait, n’est-ce pas, Maman, puisqu’il ne se corrige +pas ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Le hazard ne le servit pas mal pendant quelques jours. +Il ne fit que très-peu d’étourderies. Il questionnoit beaucoup, +devinoit assez juste, & ses succès lui persuaderent plus d’une +fois qu’il entendoit comme un autre. Mais ce bonheur dura +peu. Le quatrieme jour de son voyage les habitants des Hameaux +écartés l’avertirent qu’il s’étoit égaré, & lui conseillerent +de regagner promptement le grand chemin pour se +soustraire aux brigands dont leur canton étoit rempli. Daucourt +prit, à son ordinaire, cet avis pour un compliment, +& s’applaudissant de son talent de deviner, il continua sa +route avec plus de confiance que jamais.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Oh, le drolle de corps qui prend un avis pour un compliment !… +Maman, je suis lasse. Voulez-vous que nous +nous asséyons ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Volontiers. Bientôt il se vit attaqué. Il n’est point de sourd +qui n’entende le langage des voleurs…</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Comment est-ce qu’ils parlent donc ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Ils ne parlent pas beaucoup ; ils fouillent dans les poches +sans cérémonie. Daucourt fut dépouillé. Cette aventure l’affligea. +Il reprit pourtant courage, & se reposant sur son mérite, +il se persuada qu’une fois arrivé à Paris, il ne pourroit +manquer sa fortune. « Ces malheureux, disoit-il, reculent +mes espérances. A pied, je ne sçaurois faire la même diligence ; +mais enfin il ne s’agit que de gagner Paris. On +y connoît le prix des talents, & cela doit me suffire. » +En se consolant ainsi, il arriva dans une petite Ville, où il +résolut de passer la nuit. Son premier soin fut de s’adresser à +un usurier.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Qu’est-ce que c’est qu’un usurier ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>C’est un homme qui prête de l’argent à ceux qui en ont +besoin, à condition qu’on lui rendra le double de ce qu’il a +prêté.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Est-ce qu’il y a des gens comme ça ? Ils sont donc bien +riches ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Ils le deviennent par ce moyen à-peu-près comme les voleurs +quand ils ont fait une forte capture.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Oui, mais s’ils sont pris, les voleurs sont punis, parce +qu’il n’est pas permis de voler. Vous m’avez dit cela, Maman !</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>L’usure n’est pas plus permise que le vol. Mais laissons +cela, & pour aujourd’hui contentez-vous de sçavoir que +Daucourt fit à cet usurier un récit touchant de son aventure, +& qu’il lui proposa de lui avancer de l’argent à compte de +la fortune qu’il espéroit de faire à Paris. L’usurier s’apperçut +encore plus vîte de la surdité de Daucourt & de sa sotise, +que de son besoin d’argent. Il n’en étoit pas à son coup +d’essai. Il lui fit faire par écrit une reconnoissance de l’argent +qu’il alloit lui prêter. Il emporta le billet & promit de +lui donner dans peu de ses nouvelles. En effet, Daucourt +se vit arrêté une heure après & conduit en prison. Sa surprise +fut égale à son courroux, & s’il n’apprit point le sujet +de son infortune, ce ne fut pas faute de questions, mais faute +d’entendre les réponses. Il sçut enfin, par un interrogatoire +en forme, qu’il étoit condamné à payer sur son billet cinquante +pistoles qu’il n’avoit pas touchées. On lui apprit par +la même occasion qu’il étoit sourd, mais il ne voulut jamais +convenir ni de sa dette ni de sa surdité. Livré à ses réflexions +dans une prison assez désagréable, il commença à se +plaindre de sa destinée, & s’occupa principalement des réglements +qu’il conviendroit de faire pour garantir les voyageurs +de la brutalité des valets, de l’attaque des voleurs & +de la friponnerie des usuriers ; trois especes d’hommes auxquels +il attribuoit tous les malheurs du monde.</p> + +<p>Cependant il se familiarisa insensiblement avec l’idée qu’il +pouvoit bien être un peu sourd. De nouvelles réflexions (on +a tout le loisir d’en faire dans la prison) vinrent à l’appui +du premier soupçon. Daucourt ne put se dissimuler que s’il +eût voulu se croire sourd & en convenir, il auroit évité +presque tous les malheurs qui lui étoient arrivés. Il pensa +encore que les jeunes gens, pour sçavoir si leurs projets +étoient bons ou mauvais, ne faisoient pas mal de s’adresser +à ceux que l’expérience a mis en état d’en juger. Il se condamna +sur-tout d’avoir entrepris de jouer un rolle, sans consulter +un pere dont il avoit reçu tant de marques de bonté. +Il se détermina enfin à lui apprendre ses malheurs & ses +fautes. Ce pere étoit indulgent. Il suffisoit que son fils fût +malheureux & repentant pour lui faire oublier ses écarts. Il +pardonna. Daucourt eut la permission de revenir auprès +de lui, où il mene actuellement une vie tranquille, bien +convaincu qu’il faut avoir des oreilles pour entendre, & +qu’on a besoin de conseils, quand on veut réussir dans un +monde qu’on ne connoît point.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Il lui a fallu bien des choses pour apprendre qu’il étoit +sourd.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>A quoi croyez-vous qu’on doive attribuer les malheurs +qui lui sont arrivés ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Je crois, Maman, que c’est qu’il avoit trop bonne opinion +de lui… Mais je pense à une chose ; être entêté, n’est-ce +pas comme si l’on étoit sourd ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Précisément. Quand vous êtes entêtée, vous ne suivez +que votre idée, & vous croyez sçavoir d’avance tout ce +qu’on va vous dire. Vous vous croyez plus sage & plus habile +que ceux qui vous parlent.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Cela est vrai. Et puis quand je vois que j’ai tort, je ne +veux pas en convenir. Oh ! je veux me corriger ; il ne sera +pas dit que je ressemblerai à Monsieur Daucourt.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Emilie, si vous êtes reposée, nous nous en retournerons.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Comme il vous plaira, Maman… Maman, je crois que +j’aime mieux Monsieur Daucourt que Monsieur Sainville.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Et pourquoi ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Il est plus drolle, & puis… Cependant ils ont tort tous +deux… Je ne sçais pas, mais je l’aime mieux.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Ne seroit-ce pas parce qu’il vous ressemble un peu ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Peut-être bien… Mais il s’est corrigé, & je me corrigerai +aussi… Maman, nous avons assez causé ; si vous +permettez, je vais courir un peu.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Je le veux bien ; mais courez dans cette allée, & ne me +perdez pas de vue.</p> + +<p class="c gap"><img class="img10" src="images/deco9.jpg" alt=""></p> + +<div class="chapter"></div> +<p class="c"><img src="images/deco1.jpg" alt=""></p> + +<h2 class="nobreak i">NEUVIEME CONVERSATION.</h2> + + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Maman !</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Que voulez-vous, Emilie ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Ah !… vous écrivez… j’en suis fâchée.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Pourquoi ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Mais à qui écrivez-vous donc ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>C’est à quelqu’un à qui j’ai affaire & que vous ne connoissez +pas.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Et qu’est-ce que vous lui mandez ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Qu’est-ce que cela vous fait ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Rien, mais c’est pour le sçavoir.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Vous voyez bien que votre curiosité est indiscrete & sans +objet.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Comment donc, Maman ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Ecoutez-moi ! Lorsque vous me parlez tout bas des choses +qui vous intéressent, si une de vos petites amies, de vos compagnes +venoit vous interrompre & vous demander ce que +nous disons, qu’est-ce que vous diriez ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Je dirois qu’elle est bien curieuse, & que cela ne la regarde +pas.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Vous croyez donc qu’elle commettroit une faute contre +la politesse & la discrétion ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Oui, Maman.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Eh bien ! vous venez de commettre la même faute avec +moi, & bien plus grande encore, car vous me devez plus +d’égards que votre petite amie ne vous en doit.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Mais vous ne causiez pas tout bas, Maman, vous écriviez ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>L’écriture est la conversation des absents. C’est le seul +moyen que l’on ait de leur communiquer ses idées ; l’on +confie alors ses secrets au papier : voilà pourquoi tout ce +qui est écrit est sacré. On ne doit pas plus se permettre de +lire les papiers que l’on trouve sous sa main, quand ils ne +nous sont pas adressés, que d’écouter deux personnes qui +parlent bas.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>C’est donc bien mal d’écouter, je ne le sçavois pas ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Vous devez le concevoir, puisque vous trouveriez mauvais +que vos compagnes vous écoutassent quand vous me parlez.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Oui ; & il faut faire pour les autres comme nous voulons +qu’ils fassent pour nous. Je sçais bien cela.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Souvenez-vous donc que ce seroit manquer à l’honnêteté, +à la probité, à toutes les loix de l’honneur & de la société, +que de lire un papier adressé à un autre, & d’écouter ce +que l’on dit avec dessein de n’être pas entendu.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Tous les jours j’apprens quelque chose de nouveau.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Mais ce n’est pas pour sçavoir à qui j’écris que vous êtes +venue ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Mon Dieu non ; je suis bien fâchée d’avoir fait cette sotte +demande. Je vous promets Maman que je ne serai plus curieuse +de ce qui ne me regarde pas. Mais je crois que ce que j’ai à +dire nous fera causer bien long-temps, & si votre Lettre +est pressée, Maman…</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Elle ne l’est pas. Attendez-moi ici, je vais revenir.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Vous allez donc serrer vos papiers, Maman ? Mais vous +ne serez pas long-temps ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Non.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>C’est bon ; je vais rêver pendant ce temps-là à tout ce +que j’ai à dire…</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Allons, prenons notre ouvrage, & voyons ce qui nous +occupe.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Maman, c’est que j’ai toutes mes idées barbouillées ; ma +tête est sens dessus dessous.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Eh bien, il faut tâcher d’y remette l’ordre. Voyons !</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Par exemple, vous m’avez dit, Maman, qu’il falloit que +j’eusse une confiance entiere en vous.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Je ne vous ai jamais dit cela.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Comment ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Je vous ai prouvé par votre expérience que vous vous +étiez toujours bien trouvée d’avoir une confiance entiere en +moi. Je vous ai montré plus d’une fois, & toujours par +votre expérience, que vous vous étiez nui à vous-même, +lorsque vous vous étiez cachée de moi. Mais je vous ai +laissé libre de juger de ce qui étoit le plus avantageux pour +vous, ou de la réserve ou d’une confiance entiere, & vous +avez eu le bon esprit de sentir que vous me la deviez ; +mais je ne vous ai jamais dit, il faut me la donner.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Mais c’est la même chose.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Point du tout ; car le jour que vous ne vous trouverez pas +bien d’avoir en moi une entiere confiance, il ne tiendra +qu’à vous de me la retirer ; au lieu que si je vous avois dit, +il faut me donner votre confiance, ce seroit un ordre, & +vous ne seriez pas maîtresse de me la retirer.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Cela est vrai.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Observez en passant par ce petit exemple, qu’il est très-important +de bien sçavoir la signification des termes dont +on se sert & qu’on emploie dans la conversation ; sans quoi +il arrivera que vous direz une chose & que j’en comprendrai +une autre.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Je parie que voilà ce qui brouille mes idées ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Cela pourroit bien être. Mais ce n’est pas ma faute ; car +je vous ai assez recommandé de ne laisser passer aucun mot +sans me demander ce qu’il signifie.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Cela est vrai ; mais c’est que je les sçais tous à-peu-près…</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Voilà encore une expression qui n’est pas exacte. Vous +voulez dire que vous comprenez à-peu-près la signification +de tous les mots, & ce n’est pas cela que vous dites, car on +peut sçavoir un mot, un terme, sans comprendre toute l’étendue +de sa signification. Mais laissons cela. Vous dites +donc ?…</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Je voulois dire d’abord, Maman, que j’ai une confiance +entiere en vous, que je vous dis tout, mais tout, tout, & +j’ai remarqué…</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Eh bien ?… Qu’avez-vous remarqué ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>J’ai remarqué quelque chose.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>C’est ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Je n’ose pas dire.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Vous n’avez donc pas une confiance entiere en moi ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Mais pardonnez-moi ; mais c’est que… Allons, je m’en +vais le dire.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Ce que vous avez à me dire est donc bien humiliant, +bien honteux ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Oh non, Maman, du tout !</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Il n’y a pourtant que ces sortes d’aveux qui puissent coûter +à faire.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Ah, Maman, ne pensez pas cela, je m’en vais vous le +dire bien vîte ; c’est que j’ai remarqué que vous ne me disiez +pas tout.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Et qu’est-ce que je ne vous ai pas dit ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Mais je ne sçais pas…</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Mais encore avez-vous eu occasion de remarquer que je +vous aye rien caché de ce qui vous intéresse ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Non, Maman.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>C’est donc sur les choses qui ne vous regardent pas que +je vous ai fait des mysteres ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Oui, Maman ; c’est quand vous parlez tout bas avec des +personnes de vos amis, quand vous recevez des Lettres, +& puis d’autres choses comme cela.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Et vous croyez donc que je manque de confiance en vous ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Oui, Maman.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Ah ! il faut vous rassurer & vous montrer que j’ai toute +celle que votre âge peut permettre. Qu’est-ce que c’est que +la confiance ; car il faut toujours convenir de nos termes +pour être sûres que nous nous entendons ? Répondez-moi.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>C’est de tout dire à quelqu’un, de n’avoir rien de caché +pour lui.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Et qu’est-ce qui détermine en nous cette confiance pour +une personne plutôt que pour une autre ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Je n’entens pas, ou pour mieux dire, je ne comprens pas.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Qu’est-ce qui vous donne de la confiance en moi, par +exemple ; qu’est-ce qui fait que vous me dites tout ce que +vous pensez & tout ce que vous faites ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>C’est que je vous aime, Maman.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Cela ne suffit pas, ma fille. Vous aimez vos freres ; vous +aimez vos petites compagnes, & vous ne leur dites pas +tout ce que vous pensez, & vous avez raison. Voyez pourquoi +vous avez plus de confiance en moi qu’en eux ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>C’est que vous ne m’avez jamais trompée, Maman, & +que je suis bien sûre que vous ne direz à personne ce que +je vous dis.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Vous croyez donc le secret & la discrétion indispensables +pour inspirer la confiance ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Très-sûrement, Maman.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Si j’allois confier aux autres tout ce que vous me dites, +je perdrois votre confiance, vous n’en auriez plus en moi.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Je crois que je n’en pourrois plus avoir.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Eh bien ! vous devez donc trouver tout simple que je ne +vous parle pas des affaires des autres, puisque je ne leur parle +pas des vôtres.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Mais c’est que je voudrois bien sçavoir tout.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Pourquoi faire ? Il faut être si réservée pour ce qui ne +nous regarde pas ! si discrette pour ne pas parler des affaires +d’autrui, de peur de nuire sans le sçavoir en nous en mêlant +sans nécessité, qu’il est bien plus heureux de n’en rien sçavoir.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Mais c’est que cela amuse.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Cela amuse les gens désœuvrés, comme les enfants & les +ignorants. Il n’y a guere que ceux-là qui soient curieux ; ils +sont bavards, redisants & dangereux.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Et pense-t-on d’eux comme cela dans le monde ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Oui ; on les craint, on les fuit.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Il faut encore que je me souvienne de cela. Mais, Maman, +vous, vos affaires, pourquoi ne me les dites-vous pas ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Parce que vous n’êtes point en âge de les entendre & +de les connoître, parce que votre âge est celui de la legereté, +de l’indiscrétion, & qu’il faut que vous ayez mérité +ma confiance, comme j’ai mérité la vôtre, pour que je vous +la donne.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Ah ! Maman, je vous promets que je ne dirai rien de ce +que vous me direz.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Pour que je puisse m’y fier, il faut d’abord cesser d’être +curieuse, & puis j’essayerai votre discrétion par des secrets +proportionnés à vos connoissances. A mesure que vous en +acquerrez, je vous dirai tout ce qui pourra vous être utile +de sçavoir, mais jamais ce qui concerne les affaires des autres.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Et moi, Maman, dois-je vous dire les affaires des autres ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Comme personne n’ira vous choisir à votre âge pour vous +rien confier, vous pouvez tout me dire sans manquer à la +prudence, & ce n’est qu’en me disant tout, que vous apprendrez +ce qu’il faut dire & ce qu’il faut taire aux autres.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Mais si l’on me prioit de ne pas vous dire quelque chose, +comment faire ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Il faut ne pas recevoir de confidences jusqu’à ce que vous +soyez en âge de discerner celles qui doivent être sacrées +d’avec celles qu’il convient de me dire.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Mais est-ce que je peux empêcher de parler ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Vous pouvez prévenir la confidence, & dire, si l’on vous +demande le secret, je vous avertis qu’il ne faut pas me le +dire, si vous ne voulez pas que Maman le sçache, parce que +je ne lui cache rien.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>On dira que je suis une indiscrette.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Au contraire, vous n’aurez pas promis le secret & vous +n’aurez pas voulu l’entendre. On dira que vous êtes prudente +& vraie.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>C’est joli d’être prudente & vraie, n’est-ce pas, Maman ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Oui, ce sont deux belles qualités. Mais je voudrois sçavoir +pourquoi vous aviez tant de peine à me dire que je n’avois +pas confiance en vous.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Maman, je ne sçais pas, je craignois que cela ne fût pas +bien de vous dire cela.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Et quand cela auroit été mal, est-ce que je ne vous juge +pas toujours par votre intention ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Cela est vrai, Maman.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Vous voyez donc bien que c’est une fausse honte ; & une +fausse honte a toutes sortes d’inconvénients.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Lesquels donc ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Que vous seriez restée dans l’idée que j’exigeois de vous +une confiance que je ne vous accordois pas.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Oui, & puis que je n’aurois pas appris quelque chose sur +la curiosité & sur la discrétion que je suis bien aise de sçavoir. +Mais, Maman, si vous vouliez pourtant me dire un +secret d’affaire, je vous assure que je le garderai bien.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Un secret d’affaire ? Et vous êtes fort en état de comprendre +ce que je pourrois vous dire, n’est-ce pas ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Mais je crois qu’oui.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Allons, voyons.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Faut-il garder le secret ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Non pas absolument, mais comme il n’est ni poli, ni prudent +d’entretenir les autres de ses affaires, il est inutile d’en +parler.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Oh ! je vous promets, Maman, que je n’en parlerai pas. +Est-ce ce que vous disiez hier au soir avec mon Papa, quand +vous m’avez dit de vous laisser causer tranquillement ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Oui, vous ne m’interromprez pas.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Non, Maman, je vous le promets.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Votre Papa, l’année derniere, a fait afficher sa ferme, dont +le bail étoit à renouveller. Il s’est présenté plusieurs Fermiers ; +mais comme il a fallu faire des informations pour sçavoir +s’ils étoient solvables, cela a donné au Fermier, dont le bail +finissoit, le temps de faire des réflexions. Entendez-vous +bien ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Je ne comprens pas tous ces mots-là, mais je n’ai pas +osé vous interrompre. Qu’est-ce que c’est qu’un Fermier ; & +puis sol… sol ?… Comment avez-vous dit Maman ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>J’ai dit, mon Enfant, toutes choses qu’il vous est impossible +de comprendre, mais ce que vous êtes fort en état de +juger vous-même, parce que vous le voyez tous les jours, +c’est qu’une mere seroit très-aise de donner sa confiance entiere +à son enfant, & qu’elle n’attend pour cela que le temps.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Comment le temps ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Oui, que le temps, que l’âge, que les instructions ayent +mis son enfant en état de comprendre les différentes choses +qu’elle voudroit lui confier. Elle attend que la prudence & la +réflexion lui fassent juger de l’importance de ce qu’on lui +confie. Enfin, elle voudroit la voir promptement formée ; +mais il faut le temps à tout, & c’est pour en hâter le moment +autant qu’il est possible, que je vous engage à profiter +des leçons qu’on vous donne. C’est pour cela que nous causons +ensemble. Eh bien, que concluez-vous de tout ce que +je viens de vous dire ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Je conclus, Maman, que lorsque vous me cachez quelque +chose, c’est qu’il ne faut pas me le dire, & je n’aurai plus +de curiosité pour sçavoir ce qui ne me regarde pas. Voilà ce +que je conclus, & puis encore, que je vais m’appliquer tant +que je pourrai, & que je profiterai des avis que vous voulez +bien me donner.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Vous ne croirez donc plus qu’on manque de confiance en +vous.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Non, Maman.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Cette défiance est affligeante pour les autres, & c’est un +vilain défaut que la défiance ; mais il y a bien autre chose +qu’il faut que vous ayez le courage de vous dire, parce que +cela est vrai, & qu’il faut toujours se dire la vérité.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Quoi donc, Maman ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>C’est que vous n’avez encore aucune des qualités nécessaires +pour que l’on ait confiance en vous ; ainsi vous n’êtes +point en droit d’en exiger, ni de vous plaindre de ce que +l’on en manque.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Et pourquoi donc, Maman, qu’est-ce qu’il faut faire pour +les avoir ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Il faut être plus grande que vous n’êtes, & cela ne dépend +pas de vous. Vous avez les agréments & les inconvénients +de votre âge. Il faut en grandissant, en prenant des +années, perdre tous vos petits défauts & acquérir des vertus +solides ; alors vous aurez droit à l’amitié & à la confiance.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Oui ; alors vous en aurez en moi, n’est-ce pas, Maman ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Si vous sçavez m’en inspirer ; car la confiance est libre & +ne peut s’exiger. Vous êtes convenue que je ne vous avois +jamais dit d’en avoir en moi.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Non, Maman.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Qu’est-ce qui vous en a donné ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Mais c’est que j’ai vu que je ferois bien.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Et comment avez-vous vu cela ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Maman, j’ai eu l’honneur de vous le dire.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Oui, mais nous avons besoin de répéter souvent les mêmes +choses ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>C’est que j’ai vu que vous me disiez toujours vrai, que +vous ne répétiez jamais ce que je vous avois dit, & puis +vous m’annoncez toujours d’avance ce qui m’arrivera.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>La prévoyance, la vérité & le secret sont donc des vertus +nécessaires pour inspirer la confiance ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Je crois qu’oui.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Croyez-vous les avoir ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Oh non, pas encore ; mais je veux les avoir absolument.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>J’aime à vous voir cette émulation.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Maman, quand je les aurai, vous aurez confiance en moi, +vous me l’avez dit, n’est-ce pas ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Oui, je vous le promets. Est-ce là tout ce qui barbouilloit +vos idées ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Oh ! Maman, il y a bien autre chose ; mais c’est bien difficile +à dire cela, je ne sçais par où m’y prendre.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Essayez toujours.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Maman, vous m’avez dit que si je restois ignorante, on +n’auroit pas bonne opinion de moi.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Cela est vrai.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Voilà pourquoi je me suis dépêchée bien vîte, bien vîte, +d’apprendre à lire & à écrire.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Ah, vous ne vous êtes pas dépêchée, si vîte, si vîte !</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Mais un peu vîte, & puis je me dépêche à présent d’apprendre +l’Histoire-Sainte, la Géographie, enfin tout.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Oui, vous en avez eu trois leçons… Eh bien, vous ne +dites plus mot ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Eh bien, Maman, c’est que je suis toute étonnée !</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Et de quoi ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Mais, Maman, vous avez toujours la bonté de m’encourager, +& à présent il semble que vous ne soyez pas contente.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Pardonnez-moi ; mais vous commenciez à faire un si grand +étalage de la vîtesse que vous avez mise à apprendre fort +peu de chose, que j’ai voulu vous ramener à apprécier au +juste votre mérite.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Mais enfin, Maman, je sçais bien lire & bien écrire.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Vous sçavez très-bien lire, j’en conviens, mais vous ne +sçavez pas encore écrire ; vous commencez à bien former +vos lettres, & il n’y a pas de quoi se vanter si fort.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Mais pourquoi donc, Maman ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Si Mademoiselle Louise, ou quelques-unes de vos petites +amies se vantoient d’avoir appris en très-peu de temps à bien +mettre leurs gants, à se chausser & à se déchausser toutes +seules, que penseriez-vous d’elles ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Oh ! cela me feroit bien rire, par exemple ; car tout le +monde sçait cela, je crois.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Eh bien, il n’y a pas plus de vanité à tirer de sçavoir lire +& écrire, que de sçavoir se chausser & se déchausser toute +seule ; il n’est pas plus permis d’ignorer l’un que l’autre, parce +que cela est également nécessaire.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Mais d’apprendre à lire, c’est pourtant bien plus difficile.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>J’en conviens ; mais c’est une peine que tout le monde +a éprouvée, & que tout le monde a surmontée à son tour. +Personne n’est encore mort à cette peine, ainsi l’on sçait que +l’effort n’est pas grand.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>J’ai pourtant bien travaillé pour sçavoir lire couramment.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Cela vous prouve que vous n’êtes pas un miracle de la +nature comme vous aviez l’air de le croire ; car enfin vous ne +sçavez rien de plus que ce que sçavent tous les enfants de votre +âge… Et si vous n’étiez pas comme un petit hanneton…</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Ah !… à propos, Maman, que je vous dise… ce n’est +pas un hanneton ; mais j’ai pris hier un beau papillon. Oh, +il étoit beau ! il avoit du jaune, du bleu, toutes sortes de +couleurs. J’avois bien envie de le garder, mais je me suis +souvenue de ce que vous m’avez dit… pas d’abord pourtant, +c’est ma bonne qui me l’a rappellé.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Eh bien, qu’est-ce que vous en avez fait ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Je me suis souvenue de cette mouche de l’autre jour, & +j’ai dit, si l’on me tenoit comme cela en l’air par les cheveux, +cela me feroit bien mal. Tenez, Maman, je me suis +imaginé bien cela ; car je me suis tiré les cheveux, pour +voir comme cela me feroit, & puis tout-de-suite j’ai été +dans le jardin, j’ai posé le papillon sur une rose ; heureusement, +je ne lui avois pas fait mal, car il s’est envolé tout-de-suite, +& je suis revenue bien contente de lui avoir fait plaisir.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Venez, que je vous embrasse, Emilie, vous ne sçauriez +croire le plaisir que vous me faites ! Exercez-vous toujours +à faire du bien, & à vous trouver heureuse de celui que +vous faites. C’est un moyen sûr de l’être toujours, & un +moyen qu’il ne dépendra de personne de vous ôter. Je parie +que vous étiez plus contente que vous ne l’êtes au milieu +de tous vos amusements ordinaires ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Oh ! cela est vrai, Maman ; tenez, je me sentois si aise… +Il me sembloit que j’étois plus grande ! Pourquoi donc ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>C’est que quand vous faites du bien, vous vous élevez +au-dessus de votre âge.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Comment cela, Maman ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>C’est qu’à votre âge, on n’a pas souvent le pouvoir d’en +faire, mais revenons à ce que vous vouliez me dire.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Bon ! je ne sçais plus ce que c’est à présent. Qu’est-ce que +je disois donc, Maman ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Vous me parliez de la peine que vous avez eue à apprendre +à lire & que vous avez à apprendre à écrire.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Oui, mais je voulois dire autre chose… Est-ce que je +n’ai dit que cela ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Il me semble que non. Vous avez commencé cependant +comme si vous vouliez qu’on vous expliquât pourquoi +ces premieres sciences, qui sont les éléments de toutes les +autres, étoient si nécessaires à sçavoir.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Oh, non !… oui… je me souviens… voici ce que +je n’entens pas. Vous m’avez toujours assuré, Maman, +qu’on auroit mauvaise opinion de moi, si je ne sçavois rien ; +& hier, vous sçavez bien, cette grande compagnie qui est +venue, ces Messieurs, ces Dames…</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Eh bien ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Ils se sont moqués de cette Dame… J’ai oublié son +nom… cette Dame, dont ils parloient toujours, qui est si +sçavante, comment s’appelle-t-elle donc ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Son nom n’y fait rien. Mais qu’est-ce qu’ils en disoient ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Oh ! j’ai bien vu qu’ils se moquoient d’elle, & vous l’avez +bien vu aussi, Maman, j’en suis sûre ; car vous avez ri +& vous avez fait des signes à Papa. Pourquoi lui faisiez-vous +des signes ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>C’étoit pour le prier de changer de conversation, parce +que je n’aime point à entendre donner des ridicules à personne +chez moi.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Monsieur le Comte disoit qu’il ne lui manquoit qu’un +chapeau de Docteur, je crois, & qu’on ne pouvoit pas +dire un mot, qu’elle ne répondît en grec ou en latin. Et +puis ce gros Monsieur, qui avoit un habit verd & une si +belle veste, a dit, qu’elle parle toujours de sa science, +pendant qu’elle ne sçait pas seulement le prix d’un poulet ; +& puis qu’elle feroit mieux d’apprendre à parler à sa fille, +qui ne sçait pas lire.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Eh bien, qu’est-ce que vous en dites ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Mais voilà ce qui brouille ma tête. Pourquoi se moquer +de sa science, dès qu’il est honteux de ne rien sçavoir ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Nous allons voir, c’est une chose à examiner. Je me rappelle +qu’il y a une de vos compagnes, dont la société ne +vous plaît pas beaucoup, c’est Mademoiselle Sophie, je +crois.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Ah ! cela est vrai, elle m’ennuie.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Et pourquoi ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Vous le sçavez bien, j’ai eu l’honneur de vous le dire.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Dites-le-moi encore, je ne m’en souviens pas bien.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Mais c’est qu’elle parle toujours d’elle, de ce qu’elle a +appris, de ce qu’elle a dit, & quand on veut jouer ou parler +d’autre chose, elle ne veut pas, elle prend de l’humeur, & +elle se donne toujours pour exemple.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Et vous ne trouvez pas cela bien ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Je ne sçais pas si cela est bien ou mal, mais cela m’ennuie.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>N’est-ce pas que vous voudriez faire comme elle, & +qu’elle ne vous en laisse pas le temps ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Oh non, ma chere Maman !</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Vous avez raison ; car cela est fort ridicule. Eh bien, vous +ne devez plus être étonnée qu’on blâme cette Dame de parler +de sa science, puisque vous trouvez le même ridicule +insupportable dans vos compagnes.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Mais cependant il faut bien montrer aux autres ce que +l’on sçait, sans quoi on passe pour une ignorante.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Point du tout ; cela s’arrange tout autrement, vous allez +en convenir. Quand vous brodez, quand vous faites de la +tapisserie, quand vous lisez, avez-vous besoin d’aller dire, +Madame, je sçais lire, je sçais broder, je sçais faire de la +tapisserie ? On sçait pourtant que vous n’ignorez pas ces différentes +choses.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Je le crois bien, Maman ; on me les voit faire.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Eh bien ! à la maniere dont on écoute les différentes conversations, +à la maniere dont on répond lorsqu’on nous adresse +la parole, on juge très-aisément qu’une personne est instruite, +ou qu’elle est ignorante. N’est-il pas vrai que si on vous parloit +de l’histoire de France ou de l’histoire Romaine, vous ne +sçauriez répondre, parce que vous ne sçauriez seulement +pas de quoi l’on veut parler ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Cela est sûr.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Et si l’on parloit devant vous de quelques points de Religion +contenus dans votre Catéchisme, vous seriez tout d’un +coup au fait de ce que l’on dit, & vous pourriez même répondre +à propos. Vous voyez donc bien qu’on peut apprécier +les connoissances que vous avez acquises sans que vous +vous donniez la peine de dire, je sçais ceci, j’ignore cela.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Ah, ah, mais vraiment oui, cela est vrai !</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Vous devez sentir par la même raison, que c’est une affectation +ridicule d’aller se vanter de ce que l’on sçait.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Oui je sens cela. Mais si on ne parle pas devant moi des +choses que je sçais, on croira que je suis ignorante.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>C’est une des raisons qui doit vous engager à apprendre +promptement ce que vous ne sçavez pas, pour être au fait +de tout ce qu’on dit. Mais il y a encore une raison, qui +rend ridicule cette affectation de se vanter de sa science.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Laquelle, Maman ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Pourquoi apprenez-vous à travailler en broderie, en tapisserie, +&c. ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Mais c’est pour sçavoir m’occuper, je crois, & puis pour +faire des ouvrages utiles pour moi.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Pourquoi apprenez-vous à coudre, à raccommoder vos +mouchoirs, vos nippes, à faire vos ajustements ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Maman, vous m’avez dit que c’étoit pour apprendre à +me passer des autres.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>C’est donc pour vous-même que vous apprenez à travailler, +ce n’est pas pour les autres ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Non sûrement, c’est pour moi, c’est pour mon avantage ; +vous me l’avez dit, Maman, je m’en souviens bien.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Eh bien, mon Enfant ! c’est aussi pour soi, pour sçavoir +s’occuper seule, & pour apprendre à se passer des autres, +qu’il faut avoir des talents & cultiver les sciences.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Qu’est-ce que c’est que des talents & cultiver les sciences ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>La musique, le dessein, la danse, la peinture, &c. voilà ce +qu’on appelle des talents.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Quoi, il faut sçavoir tout cela ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Non, sur-tout si vous n’y avez pas de disposition naturelle ; +mais il faut les connoître & apprendre à fond celui +de ces talents pour lequel vous vous sentirez le plus de +goût.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Oh ! je crois que ce sera le dessein. Et cultiver les sciences, +qu’est-ce que c’est ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>C’est ce que vous appellez être sçavante, c’est sçavoir l’histoire +& la lire souvent, c’est acquérir des connoissances en +tout genre.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Mais on n’a donc jamais le temps de jouer ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Quand vous appreniez à lire, vous ne pouviez pas concevoir +que la lecture vous serviroit un jour d’amusement ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Oh ! pour cela non ; car j’ai bien pleuré pour apprendre +à lire, j’en suis bien honteuse à présent.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Et cependant dans les moments destinés à vos amusements, +je vous vois souvent quitter votre poupée pour lire une Fable +ou une Histoire.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Oui, j’aime beaucoup à lire ; cela m’amuse à présent.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Vous pouvez donc comprendre que quand je vous presse +d’apprendre de nouvelles choses, ce sont de nouveaux amusements +que je vous prépare.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Comment cela, Maman ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Lorsque vous sçaurez la musique, la géographie, le dessein, +vous passerez de l’une à l’autre de ces occupations, & vous +vous en amuserez comme vous vous amusez actuellement +de la lecture.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Oh, si je croyois cela !… Mais je le crois, Maman, +puisque vous me le dites.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Il viendra un temps où votre poupée, votre lanterne magique, +votre ménage ne vous amuseront plus. Il faut donc +vous préparer dès-à-présent des ressources pour ce temps-là, +& c’est ce que vous faites, lorsque vous étudiez.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Ah ! Maman, je m’en vais bien m’appliquer, afin de sçavoir +le plus de choses que je pourrai. J’ai déja deux maîtres, +Maman, si vous m’en donniez encore quelques-uns, +deux ou trois.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Non ; il ne faut pas aller trop vîte ! Contentez-vous de +bien faire ce qu’on exige de vous, & laissez-moi guider vos +progrès.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Et avec cela je me passerai donc des autres ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Vous n’aurez besoin que de vous-même & des vos talents +pour vous trouver heureuse.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Mais pourquoi faut-il sçavoir se passer des autres ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>C’est qu’on est beaucoup plus souvent seul qu’avec les +autres, & que si vous ne sçavez pas vous occuper & vous +amuser seule, l’ennui vous gagnera. Quand on s’ennuie, on +prend de l’humeur. Votre expérience vous a d’ailleurs appris +que l’humeur n’arrive jamais que lorsque l’on est desœuvré.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Maman, voulez-vous que je demande de la lumiere, je ne +vois plus clair.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Oui, sonnez !</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Et puis nous verrons la lanterne magique, en attendant +que mon maître vienne.</p> + +<div class="chapter"></div> +<p class="c"><img src="images/deco1.jpg" alt=""></p> + +<h2 class="nobreak i">DIXIEME CONVERSATION.</h2> + + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Maman, j’ai vu hier aux Thuileries quelque chose de +bien extraordinaire.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Et qu’est-ce que c’étoit ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>C’étoit une petite Demoiselle, bien parée, qui n’étoit pas +plus grande que moi, & qui regardoit toujours, toujours ses +nœuds de manches.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Bon !</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Elle ne regardoit pas seulement autre chose ; aussi tout le +monde rioit & se moquoit d’elle. Elle ne le voyoit pas ; elle +rioit aussi.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Comment ! elle ne sentoit pas qu’on se moquoit d’elle ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>C’est que je crois qu’elle est un peu bête.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Connoissez-vous cette petite Demoiselle ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Non, Maman, je ne la connois pas, ni ma bonne non +plus. Mais la bonne de Mademoiselle Louise a dit que c’étoit +sûrement la fille de quelque cuisiniere, que sa maîtresse +s’étoit divertie à parer, parce que si c’étoit une Demoiselle +de condition, elle ne seroit pas si étonnée d’être bien mise +& d’avoir des nœuds de manches.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Cela prouve au moins une bien petite tête, bien vuide, +bien ignorante.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Oui, & bien bête de ne pas voir qu’on se moque d’elle. +Mademoiselle Louise voit bien quand on se moque d’elle, +mais elle ne s’en soucie pas ; c’est bien mal cela, Maman ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>C’est encore pis que de ne le pas voir.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Oui, cela prouve qu’elle n’a pas de sentiment.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Et vous, comment faites-vous quand on se moque de +vous ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Moi ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Oui vous.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Je ne sçais pas.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Comment ! vous connoissez si bien les défauts de vos compagnes, +& vous ne connoissez pas les vôtres ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Mais, Maman… c’est que je les vois ; c’est visible cela.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Vous rappelez-vous la Fable de la besace ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Oui, Maman.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Eh bien, qu’est-ce qu’elle dit ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>N’est-ce pas celle où tous les animaux sont contents de +leur figure ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Oui, ils se trouvent tous parfaits & critiquent leurs camarades. +Dites-moi les six derniers vers.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse"><i>Nous nous pardonnons tout & rien aux autres hommes,</i></div> +<div class="verse"><i>On se voit d’un autre œil qu’on ne voit son prochain.</i></div> +<div class="verse i2"><i>Le fabricateur souverain</i></div> +<div class="verse"><i>Nous créa besaciers tous de même maniere,</i></div> +<div class="verse"><i>Tant ceux du temps passé que du temps d’aujourd’hui :</i></div> +<div class="verse"><i>Il fit pour nos défauts la poche de derriere,</i></div> +<div class="verse"><i>Et celle de devant pour les défauts d’autrui.</i></div> +</div> + +</div> +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Avez-vous bien pensé au sens de ces vers, ma fille ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Pas beaucoup, Maman ; mais j’y pense à présent.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Je me meurs de peur que ce ne soit votre histoire.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Non, Maman.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Regardez-y bien. Interrogez votre conscience ; je crois +qu’il y a long-temps que vous ne lui avez rien dit. Voyez, +vous avez très-bien remarqué qu’il étoit fort mal d’être insensible +à l’improbation ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>L’improbation est le contraire de l’approbation, je +crois ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Oui, c’est le blâme, la critique. Eh bien ! voyez si vous +n’avez aucun des défauts que vous voyez si bien dans les +autres ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>C’est que mes défauts sont dans la besace qui est par derriere, +vous sçavez bien, Maman ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>C’est pour cela qu’il faut interroger votre conscience ; il +n’y a pas de besace cachée pour elle.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Eh bien, ce soir je lui demanderai. Maman, elle m’a parlé +hier au moins.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Et qu’est-ce qu’elle vous a dit ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Oh ! c’est après ma leçon d’écriture, vous sçavez bien +ce qu’elle m’a dit, Maman ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Je m’en doute ; elle vous a dit que si vous ne faisiez pas +plus de progrès, c’étoit votre faute & manque d’application.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>C’est vrai, Maman… ah !… à propos, j’ai lu hier +une belle histoire dans ce Livre que vous m’avez prêté. Oh, +elle est belle ! belle ! belle ! Sçavez-vous, Maman, qu’elle a +fait pleurer mon frere ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Et vous ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Moi, je n’ai pas pleuré !</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Est-ce que l’histoire ne vous a pas paru touchante ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Ecoutez, Maman, je m’en vais vous la dire, vous me direz +si j’ai mal fait de ne pas pleurer.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Sans sçavoir votre histoire, je vous dirai d’avance que +vans avez bien fait de ne pas pleurer, dès qu’elle ne vous a +pas assez touchée pour vous en donner envie, & votre frere +a bien fait de pleurer dès qu’il étoit attendri.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Mais je n’entens pas cela, nous n’avons pas fait la même +chose, & nous avons bien fait tous deux.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Oui, parce que vous avez suivi tous deux le mouvement +de votre cœur. Le vôtre ne vous a rien dit ; il ne falloit pas +le faire parler malgré lui. Le sien s’est attendri, il l’a écouté.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Maman, que je vous conte l’histoire que j’ai lue.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Me la conterez-vous d’une maniere bien claire ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Oh ! oui, Maman, car je l’ai bien retenue.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Voyons ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>« Il y avoit deux vieux bons hommes qui étoient une +fois sur les montagnes… les montagnes… » J’ai oublié +le nom de la montagne, mais c’est égal.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Non pas, s’il vous plaît ; cela n’est point égal, à moins +que vous ne me disiez au moins dans quel pays elle est.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Mais je ne le sçais pas, Maman.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Vous avez cependant lu le nom de la montagne, à ce +que vous dites, & vous ne sçavez pas où elle est ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Non, Maman !</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Voilà ce que c’est que de ne pas connoître la géographie ; +moi je suis bien aise de sçavoir dans quel pays étoient +ces bons vieillards.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Eh bien, Maman… Ah ! je m’en souviens ; c’étoit au +bord de la mer… Non, non, ils y alloient ; mais ils sont +restés dans les Alpes, proche de la Savoie, je crois.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Ah ! vous me faites un grand plaisir de me le dire, parce +qu’à présent je les vois d’ici.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Vous les voyez, Maman ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Oui, parce que je sçais la géographie, & que voyant leur +position, je me les représente bien mieux.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Et moi donc, Maman, puis-je voir où ils sont ? C’étoit +tout ce que je desirois hier en lisant leur histoire.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Vous n’avez qu’à vous dépêcher d’apprendre la géographie, +& vous connoîtrez bientôt le pays qu’ils habitoient.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Mais est-ce que je ne peux pas les voir aujourd’hui ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Non, parce que vous avez des connoissances si superficielles +en géographie que cela troubleroit vos idées. Il faut +bien connoître son pays avant de parcourir ceux des autres. +Voyons la suite de votre histoire !</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Eh bien, Maman, ces deux vieillards étoient là. Ils s’étoient +fait une petite maison, & ils avoient un lit, & puis +des Livres, & puis ils prioient le bon Dieu, & puis…</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Est-ce qu’il y avoit tous ces <i>& puis</i> là dans votre histoire ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Mais non, Maman, mais c’est que je conte…</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Je vous ai souvent conté des histoires, & je ne me rappelle +pas d’avoir jamais orné mon discours de tant d’<i>& puis</i>.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Allons, je m’en vais bien dire. Il leur étoit arrivé bien des +malheurs à ces deux Messieurs ; il y en avoit un qui étoit +bien riche, bien riche, & puis l’autre ne l’étoit pas.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Je ne comprens rien à votre histoire. Qu’est-ce qu’ils faisoient +sur cette montagne avec un lit, des Livres, puisque l’un +d’eux étoit si riche ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Mais non, Maman, c’est qu’il ne l’étoit plus, vous allez +voir.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Ah ! c’est-à-dire, que vous avez commencé votre histoire +par la fin. Il faut prévenir de ces choses-là, car ce n’est pas +l’ordinaire.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Oh ! Maman, cela n’y fait rien.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Vous ne la contez pas apparemment pour être entendue.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Pardonnez-moi, Maman.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Mais si vous eussiez commencé à lire cette aventure par +la fin, est-ce que vous auriez pu y rien comprendre ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Non, pas trop. Mais je ne sçaurois dire autrement. Tenez, +Maman, parlons d’autre chose.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Non pas, je vous prie d’achever comme vous pourrez, +& puis je vous dirai comment il falloit la conter, afin de +vous accoûtumer à mettre de l’ordre dans vos idées.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Si vous vouliez me le dire avant, ma chere Maman ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Cela m’est impossible, je ne sçais pas votre histoire. Tâchez +de vous en tirer, puisque vous avez entrepris de la +conter. Donnez-vous la peine de penser avant de parler.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Je pense, Maman, & je ne peux pas dire autrement. Ce +Monsieur, qui étoit bien riche a tout donné, parce que l’autre +n’avoit rien. Il lui a dit, prenez tout : il a tout pris, il a +tout payé, & sa femme est morte dans la prison en nourrissant +son enfant… & puis…</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>La femme de qui ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>La femme de ce Monsieur qui n’avoit rien & qui étoit +l’ami de celui-là qui étoit bien riche, & on l’avoit mis en +prison aussi ; c’étoit son Boulanger, son Boucher & puis +d’autres ; & puis ils n’ont plus rien eu ni l’un, ni l’autre, & +voilà pourquoi ils sont sur la montagne, & ils sont heureux ; +mais il y en a un qui est triste, c’est celui qui a perdu sa femme, +& voilà tout. Ai-je bien fait de ne pas pleurer ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Oh certainement ! vous ne pouviez pas pleurer, car vous +n’y avez rien compris. Mais cet homme que ses créanciers +avoient mis en prison, avoit-il été toujours pauvre, ou lui +étoit-il arrivé quelque malheur ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Je ne m’en souviens pas, je crois… Ah ! pardonnez-moi, +c’est le feu qui avoit brûlé tout son bien la nuit, qui +étoit dans son porte-feuille.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>La nuit étoit dans son porte-feuille ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Mais non, Maman, c’étoit son bien qui étoit dans son +porte-feuille.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Moi, je comprens les choses comme on me les dit. Ainsi +accoûtumez-vous à vous expliquer clairement. Point de +paresse, s’il vous plaît. Et par quel hazard ces deux Messieurs +étoient-ils amis ? Comment s’étoient-ils rencontrés ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Mais ils ne s’étoient pas rencontrés, c’étoient deux freres.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Ah ! c’est une petite circonstance assez intéressante que +vous oubliez là. L’amitié est si étroite entre freres qu’il est +tout simple qu’ils partagent leur fortune entre eux. Ils seroient +même très-coupables de ne le pas faire, car tout ce +qui leur arrive doit leur être commun. Il falloit d’abord +commencer votre récit par là ; ensuite dire l’événement qui +avoit privé l’un des deux de sa fortune, tous les malheurs +qui avoient suivi la perte de son bien, comment son frere +en avoit réparé une partie autant qu’il étoit en son pouvoir, +& vous auriez fini par leur établissement sur les montagnes +des Alpes, vous auriez fait le tableau de la vie qu’ils y menoient, +& l’on auroit compris quelque chose à votre histoire.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Eh bien, si vous voulez, Maman, je vais recommencer.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Oh non, pas pour aujourd’hui ; mais demain, pendant ma +toilette, vous me la conterez. Tâchez d’ici là d’arranger vos +idées d’une maniere un peu plus claire.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Oui, Maman.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Et n’oubliez pas de dire un mot des raisons qui leur ont +fait choisir cette habitation de préférence à une autre. Sont-ils +partis de chez eux avec le projet d’y aller ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Non, Maman. Il y a eu une tempête, parce qu’ils étoient +embarqués… Ah ! tenez, je me souviens, ils demeuroient +à Bruxelles, ils alloient en Italie, & ils sont obligés de rester +là.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Ils ont pris un chemin bien singulier. Je ne vois pas trop +comment ils ont fait pour aller par mer de Bruxelles sur les +Alpes. Cela est impossible.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Oh, l’histoire est bien longue ; je n’ai pas tout retenu, & +mon frere a dit qu’il la reliroit encore.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Je vous conseille d’en faire autant, si vous voulez la conter. +Lisez-la jusqu’à ce que les événements soient si bien +dans votre tête, que vous puissiez y mettre un peu plus +d’ordre.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Oui, Maman… Mais est-ce que cela est vrai ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Je n’y vois rien d’impossible, & à travers le pot-pourri +que vous en avez fait, j’apperçois même qu’elle peut être +fort intéressante, & qu’elle est une preuve de la force de +l’amitié fraternelle.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Oh ! oui, ces deux freres s’aimoient bien… tenez, Maman, +autant que j’aime mon frere.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Vous l’aimez donc beaucoup ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Oui, Maman.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Mais pourquoi donc vous disputez-vous toujours ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Oh ! c’est pour jouer ; & puis il prend mes joujoux.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Vous n’êtes donc pas disposée à tout partager avec lui ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Pardonnez-moi, Maman ; & mon argent aussi, & mon +goûter aussi. Hier je l’ai partagé avec lui !</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>C’est très-bien fait ; mais il faut cependant changer le genre +de vos amusements & ne plus vous disputer ainsi. Vous n’aimez +pas à être contrariée, Emilie, & vous contrariez les +autres ! Cela n’est pas juste. D’ailleurs cela est mal honnête, +laissez ce ton à la petite Demoiselle aux nœuds de manches, +& prenez celui de votre état & d’une fille bien née.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Maman, vous direz donc la même chose à mon frere ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Je la lui dirois aussi, s’il se mettoit dans le cas de mériter +cet avis ; mais rien n’est moins nécessaire avec lui, car il est +très-complaisant.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Maman, je crois qu’on aime mieux mon frere que moi !</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Qui croyez-vous qui aime mieux votre frere que vous ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Mais tous ceux qui viennent ici. Depuis un mois qu’il est +avec vous, on lui donne des louanges toute la journée, & +à moi l’on ne dit mot.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Quelle peut être la raison de cette distinction ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Je ne sçais pas, Maman, je voudrois bien la sçavoir.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Il faut la chercher, ma fille, & vous la trouverez.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Maman, aidez-moi à la trouver.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Je le veux bien ; mais commencez par me dire ce que +vous imaginez, n’importe quoi.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Oh ! cela sera bientôt dit ; je pense qu’apparemment il est +plus aimable que moi.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Oui, mais vous avez de quoi l’être autant que lui, si vous +voulez.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Oui, Maman ? Et comment cela ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>C’est qu’il est doux ; c’est qu’il est complaisant ; c’est qu’il +écoute quand on lui parle ; c’est qu’il profite des avis qu’on +lui donne, & qu’il n’a point d’humeur.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Oui, c’est laid l’humeur, on ne plaît donc pas avec de +l’humeur ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Oh ! pour cela non.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Eh bien ! je n’en aurai plus ; car je veux plaire absolument, +absolument.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Et comment vous y prendrez-vous pour n’avoir pas d’humeur ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Quand elle voudra venir, je la renverrai.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Et vous croyez qu’elle s’en ira ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Oui, sûrement Maman. Oh bon, je l’ai chassée souvent +comme cela !</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Oh que non, Emilie, ce n’est pas comme cela qu’il faut +s’y prendre !</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Et comment faut-il donc faire ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Il faut sçavoir d’abord, qu’est-ce qui la fait venir ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Oh ça, je n’en sçais rien ! Elle vient comme une folle à +propos de bottes, au moment où j’y pense le moins.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Elle ne vient pourtant pas sans raison, & je le sçais bien ; +c’est que vous craignez de vous donner de la peine. Vous êtes +paresseuse naturellement.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Croyez-vous, Maman ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Oui j’en suis sûre. Vous avez l’esprit paresseux, voyez +vous-même.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Mais je vais pourtant toujours de bon cœur à l’étude.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Cela est vrai ! mais dès qu’il faut faire quelque effort, soit +de mémoire, soit d’application, vous ne vous en sentez pas +la force, & l’humeur vous gagne.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Mais quand je suis parvenue à la vaincre, j’apprens comme +un petit ange ensuite.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Et quand vous jouez, & qu’il vous arrive la plus petite +contrariété, vous aimez mieux laisser là vos jeux que de la +surmonter ; vous êtes pourtant fâchée de ne pas jouer, & +l’humeur vous gagne.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Cela est vrai, & cela m’humilie.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Vous avez raison d’en être honteuse ; car l’humeur est un +aveu de notre foiblesse, & il est fâcheux & humiliant de +s’avouer & de montrer aux autres qu’on est si foible.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Tout le monde voit donc cela ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Oui, certainement. Rien ne s’apperçoit si vîte que l’humeur. +Si vous voulez vous en corriger, il faut commencer +par n’être plus paresseuse, & par vous soumettre aux contradictions ; +alors vous acquerrez la force de n’avoir plus d’humeur. +Sçavez-vous, Emilie, pourquoi vous êtes occupée +toute la journée de rubans, de pompons, d’ajustements ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Pourquoi, Maman ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>C’est que vous êtes paresseuse.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Je ne comprens pas cela.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>C’est que vous êtes paresseuse & ignorante, & que pour +penser à toutes ces fadaises, votre esprit, votre mémoire n’ont +aucun effort à faire. Voilà pourquoi vous les préférez.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Mais, Maman, je parle souvent d’autre chose & j’écoute.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Oui, vous écoutez quand il est question de choses que +vous connoissez ; acquérez donc promptement de nouvelles +connoissances, si vous voulez vous amuser sans gêne & sans +humeurs, des conversations que l’on tient quelquefois devant +vous.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Oh ! je vais faire tout mon possible, Maman, je vous assure… +Que ferons-nous aujourd’hui, Maman ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Vous allez vous promener avec votre bonne & votre frere.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Et vous donc, Maman ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Moi, je vais sortir, j’ai quelques affaires.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Rentrez-vous de bonne heure ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Le plutôt que je pourrai.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Ah ! tant mieux, Maman ; car nous sommes bien contents, +mon frere & moi, quand nous sommes avec vous.</p> + +<p class="c gap"><img class="img10" src="images/deco10.jpg" alt=""></p> + +<div class="chapter"></div> +<p class="c"><img src="images/deco1.jpg" alt=""></p> + +<h2 class="nobreak i">ONZIEME CONVERSATION.</h2> + + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Maman, je viens de me promener aux Thuileries.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Vous y êtes-vous amusée, ma fille ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Mon Dieu non, Maman, je vous assure.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Pourquoi donc ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>On m’a fait un fort vilain compliment.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Et qui cela ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Une Dame & un Monsieur qui passoient.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Qu’est-ce donc qu’ils vous ont dit ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Ils ont dit en passant que j’étois bien noire.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Et cela vous a empêché de vous amuser ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Mais oui, Maman, j’ai été fâchée.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Cela n’en valoit pas la peine.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Est-ce que ce n’est pas vilain d’être noire ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Quand on est blanche, c’est un agrément de plus ; quand +on est noire, c’est un agrément de moins : voilà tout.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Mais quand on est noire, on est laide.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Et quand on est laide, on est donc bien malheureuse selon +vous ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Est-ce qu’on ne l’est pas ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Je vous le demande. Vous sçavez bien que vous n’êtes +pas jolie jusqu’à présent. Vous trouvez-vous bien à plaindre ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Non, Maman.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Cela ne vous a jamais empêché de rire, de danser, de vous +réjouir.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Oh ! pour cela non.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Eh bien, répondez vous-même à votre question, croyez-vous +la beauté nécessaire au bonheur ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Je vois bien que non. Mais, Maman, je n’étois pas si noire +l’année passée, & je n’étois pas si laide.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Cela est vrai. C’est que vous avez été beaucoup au soleil +& à la campagne au grand air… Ainsi vous voyez +bien que vous seriez très à plaindre si vous faisiez dépendre +votre bonheur de la beauté de votre teint.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Pourquoi, Maman ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Puisqu’il est si aisé à gâter, vous courriez risque à tout +moment d’être malheureuse.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Ah ! oui, vraiment. Je ne pourrois ni aller promener, ni +rien faire. J’aime mieux être laide & me divertir.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Voilà pourquoi toutes les personnes raisonnables & sensées +tâchent de se procurer des avantages moins fragiles, qui établissent +le bonheur d’une maniere plus solide, & qui les dédommagent +de la beauté qu’elles n’ont pas, ou qui se perd +du moins avec les années.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Et comment faut-il faire, Maman ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Je vous en ai indiqué déja plus d’un moyen.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Maman, ayez la bonté de me le dire encore.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Votre expérience ne vous a-t-elle encore rien appris là-dessus ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Oui, quand je suis contente de moi d’abord, & puis +quand j’ai pu faire plaisir à quelqu’un, oh ! je suis heureuse ! +heureuse !</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Eh bien, voilà un bonheur dont rien ne peut vous priver, +dès que vous êtes assez bien née pour le sentir & pour le +goûter. Faire plaisir aux autres, secourir un malheureux qui +souffre, le consoler dans ses peines, y prendre part, cacher +les fautes des autres, les excuser dans leurs foiblesses, oublier +le mal & le méchant, parce que son idée trouble & +dégoûte : en un mot, être juste envers les autres & envers +vous-même.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Maman, je voudrois apprendre cela par cœur pour ne +jamais l’oublier.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Quand vous serez un peu plus grande, Emilie, je vous +donnerai un Livre à lire & même à apprendre par cœur, où +vous trouverez presque tous ces principes réunis.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Ah, Maman, à présent, je vous en prie, je vous en prie, +je vous demande en grace !</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Il y a dans ce Livre des choses fort au-dessus de votre +portée.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Mais, Maman, seulement un petit endroit à apprendre +par cœur, je vous demande en grace, je vous promets que +vous serez bien contente de moi. Tenez, je serai sage. Ah, +ma bonne Maman !… Ah ! vous souriez ; c’est bon.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Eh bien, je vous en ferai un extrait au premier moment +que j’aurai de libre, & je vous le donnerai.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Ah, Maman, que je vous remercie ! Que vous êtes bonne ! +Sera-ce bientôt ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Oui ; mais reprenons notre conversation.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Oui, Maman… Eh bien, tenez, je ne sçais plus moi, +où nous en étions.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Tant pis ; car pour être heureuse, il ne faut pas avoir une +tête de linotte.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Maman, je voulois vous demander… Qu’est-ce que c’est +qu’un extrait ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>C’est de ne prendre d’un ouvrage que ce qui vous interesse +en laissant tout le reste. Par exemple, dans celui dont je vous +parle, je transcrirai tout ce qui a rapport aux principes que +vous desirez graver dans votre tête & dans votre cœur, & +je laisserai tout ce qui est étranger. Cela s’appelle extraire un +ouvrage, faire un extrait.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>J’entens… Eh bien, Maman, qu’est-ce que vous voulez +bien me dire encore ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Nous parlions des différents objets sur lesquels il faut fonder +son bonheur.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Ah ! oui, j’ai bien retenu.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Retenez bien aussi qu’un des plus sûrs & des plus indépendants +de tout événement, c’est le goût du travail & de +l’occupation, parce qu’il nous rend indépendants des autres, +comme je vous l’ai déja dit.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Oui ; c’est il y a aujourd’hui huit jours que nous avons dit +cela.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>L’occupation est une distraction sûre quand on a des peines +& des contradictions. C’est une ressource contre l’ennui. La +lecture, les talents, l’ouvrage, en un mot toutes les diverses +occupations auxquelles peuvent se livrer les personnes de +notre sexe, qui, comme vous, reçoivent une bonne éducation, +sont une compagnie toujours prête, avec laquelle on +ne craint pas de suites fâcheuses, ni de mauvais compliments, +comme vous en a fait votre Dame des Thuileries.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Oh ! Maman, laissons cette Dame, je vous en prie, je +suis fâchée…</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>De quoi ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>De m’être fâchée.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Eh bien, vous en tirerez du profit ; & les fautes qui +tournent à profit sont moins fâcheuses que d’autres à votre +âge. Mais comme vous dites, laissons cette conversation. +Comme je suis contente de vous, il faut que je vous lise un +Conte de Fée qui a assez de rapport à notre conversation.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Ah, ma chere Maman, que vous êtes bonne ! Est-il vrai +ce Conte ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Autant que peut l’être un Conte de Fée ; la morale n’en +est point exagérée, elle est vraie, la fable ne l’est pas. Ecoutez-vous ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Oui, Maman.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>La Princesse Régentine, Souveraine de l’Isle Heureuse, +avoit deux filles, qui toutes deux pouvoient se promettre de +faire un jour des mariages avantageux. Elles étoient riches & +de grande naissance. Régentine jouissoit d’une excellente réputation ; +& l’on sçavoit qu’elle n’avoit rien épargné pour l’éducation +de ses filles, & qu’elle ne les avoit jamais perdues +de vue. Elles avoient toutes deux beaucoup d’esprit. L’aînée +étoit belle comme un Ange, ce qui l’avoit fait nommer +Céleste. Elle avoit un caractére vif & gai. La cadette, qu’on +nommoit Reinette parce qu’elle étoit ronde comme une +pomme, étoit laide, & avoit d’ailleurs tout autant d’agrément +que sa sœur dans le caractére.</p> + +<p>Régentine voyoit beaucoup de monde. Ses filles étoient +toujours avec elle. Chacun se récrioit sur la beauté de Céleste ; +tout le monde lui adressoit la parole, & personne ne disoit +rien à Reinette. Quelquefois on rioit de ses reparties ; +on disoit qu’elle avoit de l’esprit, mais que son aînée en avoit +autant qu’elle, & que sa figure étoit si séduisante qu’on ne +pouvoit pas s’empêcher de s’occuper d’elle de préférence…</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Quel âge avoit-elle, Reinette ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Elle avoit treize ans.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Et l’aînée ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Elle en avoit près de quinze. Reinette se désoloit d’être +ainsi délaissée ; elle en avoit même quelquefois de l’humeur. +Sa mere, qui les jugeoit très-bien toutes deux, leur dit un jour : +« Mes enfants, il y a long-temps que je vous examine l’une +& l’autre en silence. J’étudie votre caractére. Vous êtes +sœurs, vous ne devez rien avoir de caché l’une pour l’autre ; +votre bonheur réciproque doit vous toucher également. +Il ne peut rien arriver à l’une de vous que l’autre +n’y prenne part. Malheur, plaisir, bonheur, en un mot +l’amitié entre deux sœurs est si intime, que tout doit être +commun. Je vais vous faire part de mes remarques ; d’ailleurs +il est temps que je vous révéle un secret que je vous +ai toujours tenu caché pour ne pas vous affliger. » Céleste +& Reinette prierent leur mere de vouloir bien les en instruire. +« Vous, ma fille, dit-elle à l’aînée, la nature vous a +accordé une figure distinguée, & c’est un des moindres +dons que le Ciel pouvoit vous faire. La beauté est souvent +plus nuisible qu’utile au bonheur. D’ailleurs c’est un +avantage passager ; quand vous aurez atteint l’âge de vingt +ou vingt-cinq ans, chaque jour apportera une petite dégradation +à votre beauté ; & si vous continuez à fonder sur +elle votre bonheur, vous vous trouverez insensiblement fort +à plaindre & sans ressource. Vous vous enyvrez journellement +des hommages & des complaisances que vos charmes +vous attirent. Vous y bornez votre existence. Vous +vous accoûtumez peu-à-peu à penser que tout est fait +dans le monde pour être soumis à vos volontés. Il arrive +de-là que la plus legere contradiction est pour vous un +malheur, & que vous trouvez injustes tous ceux qui ne +vous admirent pas ; vous ne prévoyez pas, comme je +l’ai dit souvent, que c’est dès la grande jeunesse & tout en +jouissant de ses belles années, qu’il faut se prémunir contre +les événements de la vie, & se préparer des ressources +sûres contre l’adversité & les inconvénients d’un âge plus +avancé. C’est dès-à-présent qu’il faut établir votre bonheur +sur des fondements solides. Je vous ai dès l’enfance donné +des principes qui me répondent de votre vertu & de votre +honnêteté. Je vous ai donné des maîtres pour vous instruire +& multiplier vos connoissances ; vous auriez pu en +acquérir beaucoup, car vous avez de l’esprit ; mais vous +négligez vos études, vous n’êtes occupée que de votre +toilette & de vos ajustements. Vous avez beau faire ; ils +ne vous dédommageront pas dans quelques années de votre +beauté perdue. »</p> + +<p>« L’exemple de votre sœur vous a donné la même tournure, +Reinette. Vous vous affligez de n’être point jolie ; +vous en avez de l’humeur, & vous passez des heures entieres +devant votre miroir, pour voir si, à force de pompons, +la beauté n’arrivera pas. Vous avez beau faire, mes +enfans, je le répéte, Céleste ne sera pas toujours belle, +& vous, Reinette, vous resterez comme vous êtes. Croyez-moi, +au lieu de perdre votre temps dans des regrets inutiles, +travaillez à vous dédommager de la beauté qui vous +manque. Chacune de vous a été douée en naissant de divers +avantages. Céleste a reçu la beauté, mais la Fée +Prévoyante, qu’on oublia d’inviter à mes couches, n’a +jamais voulu depuis se laisser fléchir en sa faveur, & a +prononcé qu’elle ne verroit jamais plus loin que le bout +de son nez sur tout ce qui concerne les événements de la +vie. La Fée Prudente eut pitié de mes alarmes. Je ne puis, +me dit-elle, m’opposer aux volontés de Prévoyante, qui +est mon ancienne. J’ai vu dans le Livre des Destinées, +qu’un sort heureux attend Céleste, mais elle n’en jouira +que lorsqu’elle aura perdu sa beauté, & qu’elle aura pu +faire naître une passion sans le secours de ses charmes.</p> + +<p>« Vous voyez, ma fille, continua-t-elle, en adressant +la parole à Céleste, que vous avez un grand intérêt à profiter +de mes conseils, & que vous avez grand tort de n’être +occupée que de votre beauté, qui sera toujours un obstacle +à votre bonheur.</p> + +<p>« La faute que j’avois faite en vous mettant au monde, +me rendit attentive, lorsque votre sœur naquit. J’envoyai +huit jours d’avance inviter Prévoyante & ma bonne amie +Prudente ; ma marraine la Fée Lumineuse ne fut point oubliée : +la Fée Beauté étoit absente & ne put pas venir ; +mais elle m’envoya sa cousine issue de germaine, Laidronette. +Elles vous reçurent, Reinette, & vous prirent l’une +après l’autre entre leurs bras. Laidronette vous doua d’une +physionomie spirituelle & vive. La Fée Lumineuse vous +donna l’aptitude à tous les talents, & vous doua de fermeté +& de courage. Prévoyante, qui est rancuniere, vous +permit seulement d’être réfléchie, mais ne vous accorda la +prévoyance que lorsque vos malheurs vous auroient éclairée. +Et moi, s’écria promptement la Fée Prudente, je la +doue du talent d’être heureuse au milieu de l’adversité. +Lumineuse ajoûta, j’y consens, & pour multiplier +son bonheur, je la doue d’une ame sensible & bienfaisante. +Voilà, Reinette, le sort qui vous attend. Nous pressâmes +en vain Prévoyante de s’expliquer sur les malheurs dont +vous êtes menacée, elle s’est obstinée au silence. C’est à +vous, mes filles, à profiter de ce que je viens de vous +révéler ; vous, Céleste, en vous efforçant de plaire par +votre caractére & par votre esprit, sans le secours de vos +charmes ; vous, Reinette, en acquérant promptement des +connoissances & des talents, pour vous en faire des ressources +dont il paroît que vous aurez besoin. »</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Est-ce que c’est déja tout, Maman ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Oh ! que non.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Tant mieux, car cela m’amuse bien.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Ce discours fit peu d’impression sur Céleste. Une visite +arriva, on la trouva belle comme un Ange ; elle oublia +bientôt l’Oracle, & ne pensa qu’au plaisir de plaire & +d’entendre louer sa beauté. Reinette fit quelques réflexions, +fut touchée des alarmes de sa mere, résolut de s’appliquer +davantage au dessein, à la musique, à la lecture ; mais elles +étoient l’une & l’autre priées à un bal : l’heure de la toilette +arriva, elles y coururent avec le même empressement & le +même désouci, que si elles n’avoient rien appris de leur sort +à venir.</p> + +<p>Céleste trouva dans sa chambre un bel habit de bal de satin +bleu & argent, dont chaque falbalas étoit attaché avec un +diamant jaune. La Fée Prévoyante l’avoir envoyé, afin de la +séduire & de lui faire oublier plus promptement les avis de +sa mere. Ce présent produisit tout l’effet qu’elle en attendoit. +Céleste ne se possédoit pas de joie. Elle courut montrer à +Reinette son bel habit. Celle-cy, qui étoit encore un peu +occupée de la conversation qu’elle venoit d’avoir, fut affligée +pour sa sœur de l’yvresse où elle la voyoit. Elle alloit +lui communiquer ses réflexions lorsque la fenêtre de son appartement +s’ouvrit, & elles virent tout-à-coup entrer quatre +pigeons, blancs comme la neige. Ils portoient une grande +corbeille, qu’ils poserent aux pieds de Reinette ; elle s’ouvrit +toute seule : les quatre pigeons déployerent un bel habit de satin +couleur de Rose & argent, pareil à celui de Céleste, & +relevé par des émeraudes. C’étoit encore un présent de Prévoyante +qui prévoyoit tout. Les quatre pigeons, après s’être +acquités de leur commission, s’en allerent par le même chemin, +& la fenêtre se referma. Reinette fut bientôt aussi +éblouie que sa sœur. Régentine, qui vit l’impression que les +présents faisoient sur l’esprit de ses filles, fut un moment +tentée de les leur ôter, mais la crainte d’attirer encore de +plus grands malheurs sur elles, l’arrêta.</p> + +<p>Dans cette perplexité, elle se retira dans son boudoir ; elle +appella intérieurement Prudente à son secours, qui lui apparut +tout-à-coup. « Vous avez raison, lui dit la Fée, d’être +inquiette de l’effet que ces présents peuvent produire sur +vos filles. Vous n’en connoissez pas encore tout le danger. +Ils ont la vertu d’ôter à celles qui les portent la réflexion +& la mémoire, & de ne les rendre sensibles qu’au plaisir +de s’admirer. Je vous ai déja dit, que je ne pouvois rien +changer à la destinée de Céleste, il faut qu’elle subisse son +sort. Quant à Reinette, je viens de lui faire trouver sur +sa toilette une parure de tête, qui la garantira du fort jetté +sur son habit. Toutes les fois qu’elle se trouvera exposée +à faire mauvais usage de ses réflexions, (car elle n’en +feroit que de fausses) les roses qu’elle aura dans sa tête +la piqueront si fort qu’elle en perdra de vue ce qui l’occupoit, +& que, lasse de ce supplice, elle quittera d’elle-même +sa parure. » Régentine remercia beaucoup la Fée. +« Ce n’est pas tout, reprit-elle ; voici un miroir que je vous +donne, qui a la vertu de faire voir les objets tels qu’ils +sont. Aussi-tôt que vos filles commenceront à être lasses +du bal, présentez leur ce miroir, & suivez exactement ce +que, dans le premier mouvement de surprise, elles vous +prieront de faire. » En finissant ces mots elle disparut.</p> + +<p>Régentine plus tranquille, mit son miroir dans sa poche, +& revint assister à la toilette de ses filles, qui étoient déja +prêtes à partir. Reinette lui montra les roses & les pierreries +qu’elle avoit trouvées sur sa toilette & dont elle s’étoit parée, +& après maintes & maintes folies que la joie fit dire aux +deux sœurs, elles partirent pour le bal.</p> + +<p>Elles éblouirent toute l’assemblée. Céleste étoit si belle +qu’on ne pouvoit pas soûtenir sa vue. Elle eut comme à +l’ordinaire, la préférence sur sa sœur ; mais Reinette étoit si +contente de sa parure, si gaie, si yvre, qu’elle ne s’en appercevoit +pas, & qu’elle se croyoit aussi belle que Céleste, ce +qui revenoit au même.</p> + +<p>Le Prince Colibri pensa perdre la tête en voyant danser +Céleste. Il forma dès cet instant le projet de la demander en +mariage. Céleste reçut avec complaisance tous les hommages +de cette brillante assemblée, & elle pensoit en elle-même +qu’il n’y avoit pas de bonheur plus grand sur la terre que d’être +belle, & d’avoir un habit de satin bleu & argent relevé +de topases. La même réflexion venoit à Reinette sur son habit +couleur de rose & argent relevé d’émeraudes ; car ces +deux habits ayant reçu de la Fée Prévoyante le même pouvoir, +la même idée vint en même temps aux deux sœurs. +Reinette porta la main à la tête & jetta un cri qui fit retourner +tout le monde ; chacun s’empressa de la secourir, mais elle +ne pouvoit définir ce qu’elle avoit senti. Tout ce qu’on lui +dit d’obligeant excita en elle un mouvement de sotte vanité, +qui lui valut une seconde piquure plus forte encore que la +premiere. Elle jetta un second cri. Elle dit alors qu’il lui +avoit pris subitement une douleur insupportable à la tête, +mais qu’elle avoit presque disparu. Elle remercia beaucoup +ceux qui s’empressoient autour d’elle, & elle recommença +la danse comme si de rien n’étoit. Ce ne fut pas pour long-temps. +En passant devant une glace, les deux sœurs se contemplerent +avec tant de satisfaction, qu’une troisieme piquure, +plus longue & plus forte que les précédentes, faillit à la +faire mal. Comme elle pensoit juste, tant que la piquure se +faisoit sentir elle n’osa crier, de peur qu’à la fin on ne la +prît pour folle. Elle chercha sa mere. Elle l’apperçut dans +un coin de la sale. Elle lui vit les larmes aux yeux de la +folie & de l’extravagance de ses filles. Son premier mouvement +fut d’aller se jetter dans ses bras ; mais la piquure +s’affoiblit, & elle cessa de la sentir en donnant la main à un +Cavalier qui vint la prier à danser. Enfin le plaisir & la vanité +l’enyvrerent tellement, & les piquures devinrent si fréquentes +& si continues que l’une n’attendoit pas l’autre.</p> + +<p>Ce fut alors qu’elle vint supplier sa mere de quitter promptement +le bal. Heureusement pour elle, Céleste fit un faux +pas en dansant, qui lui donna le même desir. Alors Régentine +tira son miroir de sa poche, & leur dit : « Voyez vous-mêmes +si vous n’avez pas perdu quelques pierreries. » Elles +se regarderent toutes deux en même-temps. Céleste fit un +éclat de rire, & Reinette fut si humiliée qu’elle se cacha de +ses deux mains. « Maman, dit-elle, faites chercher par-tout +ces vilains pigeons, qu’ils reprennent leur habit, je ne +veux plus le voir. Et moi, dit Céleste, je vous prie, +Maman, faites-moi peindre comme cela, pour que je +ne sois plus tentée de m’habiller de même. J’ai l’air d’une +folle. »</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Mais qu’est-ce qu’elles avoient donc vu dans le miroir, +Maman ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Vous êtes bien pressée, Emilie, j’allois vous le dire. Eh +bien ! dans ce miroir elles étoient si repetissées, elles paroissoient +si petites, si petites, qu’un enfant qui vient de naître +ne l’est pas davantage. Céleste n’apperçut dans sa tête que +des hochets, des poupées, des polichinels & toutes sortes +de jouets d’enfants, au lieu des fleurs qu’elle croyoit y avoir, +& elle vit dans un coin de la sale la plûpart de ceux qui lui +avoient prodigué tant d’éloges, la tourner en ridicule & +lever les épaules de pitié en parlant d’elle.</p> + +<p>Reinette vit toutes ses roses changées en épines. Son extrême +parure lui parut faire un contraste ridicule avec sa +figure qui n’étoit pas jolie, & elle entendit qu’on disoit +quand elle partit, c’est dommage qu’avec de l’esprit on soit si +ignorante & si frivole : Céleste & Reinette ne sçavent que +sauter & rire comme des enfants. Régentine, qui a tant de +mérite, est bien à plaindre d’avoir de tels hannetons à gouverner.</p> + +<p>De retour chez elle, Régentine fit monter à cheval quatre +de ses Pages pour chercher par-tout quatre pigeons blancs. +Elle donna ordre aussi qu’on lui amenât le meilleur Peintre. +En attendant, elle & ses filles se mirent au lit. Mais Céleste +fut obligée de coucher toute habillée. Son habit resta collé +sur son corps, quelqu’effort qu’on fît pour l’en débarrasser. +Celui de Reinette tomba de lui-même dès qu’elle fut dans +sa chambre. Il n’y eut que les fleurs qu’on ne put jamais détacher +de sa coëffure. Ce qui lui fit faire des rêves couleur +de rose.</p> + +<p>A l’instant de son réveil, Régentine demanda si ses Pages +étoient de retour. On lui dit qu’il y en avoit trois qui avoient +parcouru en vain ses Etats, qu’ils n’avoient jamais pu trouver +quatre pigeons blancs. Quant au Peintre, il y avoit une +heure qu’il attendoit le réveil des Princesses. Régentine fit +venir Céleste, & le Peintre commença aussi-tôt son portrait. +A mesure que le tableau s’avançoit, l’habit de Céleste se détachoit +de lui-même ; & le portrait achevé, elle se trouva +vêtue de blanc, d’une toile très fine & sur laquelle se trouvoient +peintes toutes sortes de mouches & de papillons.</p> + +<p>Tandis qu’on peignoit Céleste, le quatrieme Page arriva +tout essoufflé, & tout en nage. Il avoit parcouru, ainsi que +ses camarades, tous les Etats de Régentine, & tout aussi +inutilement qu’eux. Il s’en revenoit tristement, lorsqu’il apperçut +au coin d’un bois une petite vieille qui donnoit à +manger à quatre pigeons blancs. Il conduisit au grand galop son +cheval vers elle. La vieille, le prenant pour un voleur, remit +promptement ses pigeons dans un panier & s’enfonça +dans le bois. Le Page y arriva presque en même temps +qu’elle ; mais il ne comprit pas comment elle avoit pu faire, +car le bois étoit si touffu qu’on ne pouvoit y pénétrer. Il +tourna long-temps sans pouvoir trouver l’entrée ; il alloit renoncer +à son entreprise lorsqu’il vit auprès de lui une jolie +petite fille qui lui présenta un panier de chenevis. « Mon +beau Seigneur, lui dit-elle, voulez-vous acheter mon reste ? +J’ai là aussi de belles pommes ; croyez-moi, vous +ferez bien de les acheter ; & puis vous ferez une bonne +action, car j’ai ma mere bien malade, elle m’a donné tout +cela à vendre, & je n’ai encore rien vendu d’aujourd’hui. » +Le Page prit une de ses pommes, il mouroit de +soif ; il la mangea avec avidité & la trouva délicieuse. Il lui +vint en esprit, qu’en jettant du chenevis devant le bois, cela +attireroit peut-être les pigeons, & enchanté de cette heureuse +rencontre, il donna à la petite fille tout ce qu’il avoit +d’argent dans sa poche, & elle s’en alla très-contente. Aussi-tôt +le Page se mit à semer du chenevis le long des charmilles, +& bientôt il entendit le roucoulement des pigeons. Il essaya +d’entrer dans le bois ; mais cela lui fut impossible. Il +jetta de nouveau du chenevis, & il vit paroître les quatre +pigeons. La vieille suivoit le plus vîte qu’il lui étoit possible. +Il voulut prendre ces pigeons qui alloient de branches +en branches, mais ils lui échapoient toujours. Enfin, voyant +que la vieille étoit hors d’haleine : « Remettez-moi vos +quatre pigeons, lui dit-il, & je vous donnerai des pommes +pour vous rafraîchir. — Ne perdez pas votre temps +à en offrir, lui cria-t-elle, jettez-les contre la charmille +jusqu’à ce qu’il n’y en ait plus dans le panier. » Le page +obéit à la vieille, & s’en trouva bien ; car la charmille prit +feu & s’enflamma à mesure qu’il jettoit les pommes. La +vieille rappella ses pigeons, qui vinrent se percher sur sa tête +& sur ses épaules, & tout le bois fut consumé sans qu’il lui +en coûtât un cheveu, ni une plume à ses pigeons. Le Page +comprit alors qu’il avoit à faire à une Fée, & se prosterna +devant elle. « Vous êtes courageux & constant, mon beau +jeune homme, lui dit-elle, & vous en recevrez la récompense. +Ramassez votre chenevis & mettez-le dans vos +poches pour nourrir mes pigeons, & marchons ; car la +Princesse Régentine nous attend avec impatience. » Il +obéit sans hésiter, tant il étoit rempli de vénération pour +elle.</p> + +<p>Lorsque la vieille fut seule avec la Princesse, elle se fit +connoître pour la Fée Prudente. « Aussi-tôt que je vous +eus quittée hier, lui dit-elle, je courus m’emparer des pigeons +de Prévoyante ; car ce ne sont qu’eux qui puissent +débarrasser Reinette de son habit. Je m’étois auparavant +munie de la permission de notre Souveraine, qui me donna +une de ses filles d’honneur pour me secourir des piéges +que me tendroit Prévoyante. En effet, dès que votre Page +parut, je vis en même temps un faucon prêt à fondre sur +les pigeons. Je connus qu’il étoit envoyé par mon ancienne, +& je me retirai dans le bois. Aussi-tôt il s’éleva une +charmille impénétrable. La fille d’honneur de la Souveraine +vint à mon secours, en donnant au Page les moyens +d’abbatre le bois enchanté, & me voilà ! Ne perdons +point de temps, remettons l’habit dans la corbeille ! Dès +que les pigeons seront envolés, Reinette sera débarrassée +de sa coëffure qui étoit un préservatif contre le pouvoir +de Prévoyante. »</p> + +<p>Elles passerent ensemble dans l’appartement des jeunes +Princesses. Elles trouverent le portrait achevé : mais Céleste +n’en fut pas contente ; car il la représentoit telle qu’elle devoit +être, quand elle auroit perdu sa beauté. Reinette faisoit de +profondes réflexions sur tout ce qui lui étoit arrivé, & le +Page jettoit du chenevis aux pigeons comme la vieille le +lui avoit recommandé. Elle donna un coup de son bâton sur +les deux habits, qui tomberent en poussiere & s’évaporerent +en fumée. Alors elle congédia les pigeons dont elle n’avoit +plus que faire. Ils partirent en jettant de longs sifflements & +se transformerent en hiboux. La vieille dit au Page qu’il pouvoit +faire l’usage qu’il voudroit de ce qui lui restoit de chenevis. +Il mettoit déja la main dans sa poche pour le jetter par +la fenêtre : mais il la retira pleine de diamants & de pierres +précieuses de toutes couleurs. « C’est, lui dit la Fée, la récompense +de votre bienfaisance & de votre zéle à exécuter +les ordres de Régentine. Vous avez offert de partager +vos pommes avec moi, tandis que vous mouriez de faim +& de soif. Je vous donne de quoi faire la fortune de plus +d’un cadet comme vous. — Grand merci, Madame la +Fée, lui répondit le Page, je m’en vais porter cela à ma +mere. »</p> + +<p>« Souvenez-vous, Céleste, continua Prudente, de regarder +ce tableau toutes les fois que vous voudrez vous +en faire accroire. Et vous, Reinette, vous avez eu tout +le temps de faire des réflexions sur votre oreiller, vous +pouvez détacher vos roses & vos pierreries. — Ah ! ma +marraine, s’écria Reinette, de grace, laissez-moi au moins +une des roses pour m’avertir toutes les fois que je serai +tentée d’oublier vos leçons. — Je ne le peux, mon enfant, +répondit la Fée ; mais quand vous vous trouverez +dans l’embarras, je vous en tirerai, si vous n’oubliez pas +de m’appeller ; car je n’ai le pouvoir de secourir que ceux +qui m’appellent avant de prendre un parti. » Reinette en +donna sa parole, la Fée partit, & on lui souhaita un bon +voyage.</p> + +<p>Cependant le Prince Colibri…</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Mais pourquoi s’appelloit-il Colibri, Maman ? Voilà un +drolle de nom !</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>C’est que par le pouvoir d’une méchante Fée, il avoit été +transformé pendant plusieurs années en un oiseau qui porte ce +nom. Le Prince Colibri avoit été si frapé de la beauté de Céleste, +qu’il retourna promptement chez le Prince Tout-Rond, +son pere, pour obtenir la permission de la demander en mariage. +On prépara une belle ambassade. Le Prince Tout-Rond +n’aimoit cependant pas trop les cérémonies ; mais il sentit que +dans cette occasion on ne pouvoit s’en dispenser, & il fit +les choses de bonne grace. Son pays étoit limitrophe de celui +de Régentine, & rien ne convenoit mieux aux intérêts des +deux Cours que cette alliance. Aussi la demande fut-elle +agréée, les préparatifs de la noce se firent promptement & +avec la plus grande magnificence. Le pere de Colibri céda +à son fils la souveraineté, & se réserva une seule Terre, où +il se retira. Le mariage fut célébré, & Céleste partit avec le +Prince son époux pour se rendre dans ses Etats, où elle fut +reçue en Souveraine.</p> + +<p>Reinette comprit à merveille qu’elle ne seroit pas si aisée +à marier que sa sœur. Elle pensa donc sérieusement à se consoler +de n’être pas jolie, & à se procurer d’autres avantages. +Elle prit du goût pour l’occupation & l’étude. Elle avoit +toujours appris avec assez de facilité, mais elle n’approfondissoit +rien ; elle choisit la musique comme un genre d’étude +qui lui parut préférable, & elle tenta de s’y perfectionner. +De-là elle se fit un plan de lectures, les unes instructives, les +autres amusantes, & insensiblement elle acquit un très-grand +nombre de connoissances. Elle en retira plus d’un avantage, +car indépendamment de son amusement journalier, l’instruction +donna un nouvel agrément à son esprit, & bientôt elle +fut plus recherchée & plus fêtée que ne l’avoit été sa sœur +avec toute sa beauté.</p> + +<p>Le fils cadet du Prince des Trois-Étoiles, qui étoit sans +apanage, n’ayant rien à faire dans les Etats de son pere, +voyageoit pour son plaisir. On l’appelloit Pacifique, parce +qu’il terminoit tous les différends & toutes les querelles qui +survenoient dans sa famille. Il vint à la Cour de Régentine +pour y passer trois semaines, mais il fut si enchanté de la réception +qu’on lui fit, qu’il y resta trois ans. Le Prince Colibri +lui donna des fêtes. Céleste & lui saisissoient toutes les occasions +de montrer leur magnificence, & ils étoient si accoûtumés +à ce genre d’amusement que, quand on étoit par hazard +cinq ou six jours sans inventer un nouveau spectacle, ils +s’ennuyoient, ils baailloient, & finissoient par prendre de l’humeur +& par gronder tout le monde. Comme on se lasse de +tout, quand on en abuse, Céleste & Colibri ne trouverent +bientôt plus rien de saillant dans les plaisirs qu’on leur offroit. +L’Intendant des menus plaisirs du Prince fut menacé d’être +chassé, s’il ne faisoit pas mieux. Il écrivit dans tous les pays, +pour requérir les idées de toutes les gens célébres. On lui envoya +des plans, des ouvrages & des sujets pour les exécuter. +Le Prince & la Princesse trouverent tout cela très-beau, +mais la fête n’étoit pas finie qu’ils baailloient comme auparavant. +Enfin on eut recours aux Fées. Quelques-unes prétendirent +que si Céleste & Colibri s’ennuyoient, c’étoit la +faute de la vie oisive & désœuvrée qu’ils menoient. D’autres +plus indulgentes se prêterent à les secourir & se firent fort +de les faire mourir de rire ; mais le rire est un bien-être momentané, +& ne rend pas heureux. Le Prince & la Princesse +l’éprouverent. La Fée Fanfreluche, dont tous les revenus +consistoient dans les contributions qu’elle tiroit des Marchandes +de Modes & des Fabricants d’Etoffes, fit présent à +Céleste de deux mois de son revenu pour effiloquer. Ce présent +enchanta Céleste ; elle effiloqua du matin au soir pendant +quelques jours ; mais cette occupation lui donna bientôt +des vapeurs. Alors Fanfreluche ordonna un spectacle d’un +nouveau genre. On l’établit dans une prairie en face du château, +de sorte que Céleste pouvoit en jouir sans quitter sa +chaise longue ; elle n’avoit que la peine de tourner la tête, +ce qui lui coûtoit beaucoup, car à force de ne rien faire, +elle étoit devenue extrêmement paresseuse. Cette fête devoit +se passer la nuit. Par le pouvoir de la Fée la prairie fut tout-à-coup +environnée d’une colonnade d’albâtre avec des feuillages +en or & en pierreries, montant autour des pilastres ; il y +avoit des amphithéatres dans toutes les travées où les Dames +& les Seigneurs de la Cour étoient placés. Le peuple étoit +derriere, & voyoit par le moyen de grandes & grosses lunettes +où dix personnes pouvoient regarder à la fois pour la +commodité du public. La Fée fit distribuer de belles tabatieres +aux Dames & aux Seigneurs ; ensuite elle donna un +signal, toutes les tabatieres s’ouvrirent à la fois, & il sortit +de chacune une jolie petite paire de doigts bien potelés, qui +saisissant chaque spectateur par le nez, les forçoit à lever la +tête tous en même temps, & ils virent dans les airs le plus +beau feu d’artifice dont on eût jamais ouï parler. Les doigts +enchantés dirigeoient leur attention avec une dextérité surprenante, +en leur faisant tourner le nez à propos. La Princesse +& le Prince firent de grands éclats de rire, en voyant +tous ces nez en l’air. Mais bientôt un spectacle plus flateur +s’offrit à leurs yeux. Tous les spectateurs prirent subitement +la figure de Céleste & de Colibri, & ils eurent la satisfaction +de se voir par-tout où ils jettoient leurs regards, dans +différents âges & dans toutes sortes d’attitudes. Céleste & +Colibri penserent mourir de plaisir ; mais bientôt ils sentirent +l’ennui d’eux-mêmes qui les gagnoit, & ils prierent instamment +Fanfreluche de faire cesser le charme. Tout disparut, +dès qu’ils eurent formé le desir. Il n’y eut que les doigts enchantés +qui vinrent se ranger auprès de la Fée pour recevoir +ses ordres. Elle les mit tous dans un mortier, les fit piler, & +bientôt il en sortit un beau jeune homme que le Prince & +la Princesse trouverent si aimable, qu’ils en firent leur favori, +& ensuite leur premier Ministre. Les affaires en allerent +beaucoup mieux, mais leur ennui accroissoit tous les +jours davantage, leur santé se dérangea, & bientôt ils se +trouverent excessivement malheureux.</p> + +<p>Tandis que Céleste & Colibri faisoient de vains efforts +pour trouver le bonheur hors d’eux-mêmes, le Prince Pacifique +devint tous les jours plus épris du mérite de Reinette, +& regrettoit d’être un cadet sans apanage & de n’avoir pas +un thrône à lui offrir. « Que je serois heureux, disoit-il, d’avoir +une femme si douce, si modeste, si raisonnable ! Elle +est remplie de talents, & il ne lui échape jamais un mot +qui puisse la faire soupçonner d’en avoir, & qui puisse humilier +celles qui ne sont pas si habiles qu’elle. La pudeur & +la décence, qui sont la plus belle parure des femmes, se +remarquent dans toutes ses actions. Elle n’a de volonté +que celle de sa mere ; elle n’aura de volonté que celle de +son mari. Elle sçait s’occuper, elle trouve ses ressources +en elle-même ; elle sera œconome. Elle est sensible, elle +sera bienfaisante & généreuse. Ah, que n’ai-je un thrône +à lui offrir ! » C’étoit là son refrain.</p> + +<p>De son côté, Reinette n’étoit point insensible au mérite +du Prince Pacifique, & regrettoit comme lui qu’il ne fût +pas un parti sortable pour elle. Régentine s’apperçut de leur +vœu mutuel, & en parla à sa fille. Reinette, qui n’avoit rien +de caché pour sa mere, lui confia l’inclination qu’elle avoit +prise pour le Prince. Régentine trouva un moyen de tout +arranger ; c’étoit de donner à Pacifique sa fille & ses Etats, +& de ne se conserver que la régence. Elle n’en eut pas plutôt +formé le projet, qu’il fut exécuté. On envoya des Ambassadeurs +au Prince des Trois-Etoiles, son pere, qui se hâta +de donner son consentement ; & le jour de la noce suivit de +près le retour des Ambassadeurs. Comme le Prince Pacifique +& Reinette n’avoient pas un goût décidé pour les fêtes, on +n’en donna pas d’extraordinaires, on se contenta de tenir +grand appartement à la Cour de Régentine & de donner un +bal paré. Ce bal rappella à la Princesse Reinette celui où elle +avoit été deux ans auparavant. Ce souvenir la fit penser à la +Fée Prudente, à qui elle avoit tant d’obligations. Elle rougit +en réfléchissant qu’elle avoit négligé de la consulter sur +son mariage, & courut à sa mere pour lui faire part de cette +réflexion. Régentine la rassura du mieux qu’elle put, & se +reprocha néanmoins intérieurement la précipitation avec laquelle +elle avoit conclu le mariage de sa fille sans l’avis de +ses protectrices. Elle eut beau se dire que sa tendresse pour +Reinette & l’envie de lui faire promptement un sort heureux ne +lui en avoient pas donné le loisir, elle ne pouvoit se dissimuler +son tort. Elle quitta l’assemblée, & appella Prudente à haute +voix. Prudente ne répondit pas. Enfin, à force de lui demander +grace, elle parut. « Je ne peux plus rien pour vous, lui +dit-elle ; vous avez négligé de m’appeller vous & votre +fille, dans l’occasion la plus importante de sa vie ; il faut +qu’elle en subisse la peine ; il faut que son expérience lui +apprenne de quelle importance il est de ne rien faire sans +moi. Et vous, Princesse, pour vous punir de n’avoir pas +dirigé votre tendresse & vos démarches par mes avis, vous +ne vous reveillerez que quand vos filles seront changées. » +En disant ces mots, Prudente frapa Régentine de sa baguette, +& elle s’endormit profondément.</p> + +<p>Cependant Reinette inquiéte de ne point voir revenir sa +mere, la fit chercher par-tout. On la trouva endormie dans +son boudoir. On crut d’abord qu’elle s’étoit trouvée mal, +mais on ne tarda pas à s’appercevoir qu’elle étoit enchantée. +Alors tout le palais retentit des cris de Reinette. Chacun +parla diversement de cet événement ; chacun en tira parti +pour mettre à profit le moment où personne ne tenoit encore +les rênes du gouvernement, & le Prince Pacifique travailla +à se faire reconnoître Régent comme héritier de la souveraineté, +en attendant qu’il plût aux Fées de réveiller sa belle-mere. +« Doucement, lui dit sa femme, il faut appeller Prudente +& Lumineuse à notre secours ; Prévoyante doit +être aussi consultée pour sçavoir comment nous devons +nous y prendre. — Je n’ai que faire de cette bande de +Sorcieres, répondit Pacifique ; chez mon pere des Trois-Étoiles +je me gouvernois tout seul ; je crois que vous +me prenez pour mon beau-frere Colibri ? Je m’en vais +assembler le conseil, & tout ira bien. — Vous ne sçavez +pas, lui répondit affectueusement Reinette, à quoi vous +vous exposez, cher Prince. » Alors elle lui révéla tous +les secrets de famille & le sort dont elle étoit menacée. +« Eh bien, lui répondit-il, assemblez-les, consultez-les, +divertissez-vous bien. Si leur avis est bon, je le suivrai, +car j’aime la paix ; s’il ne vaut rien, je suis votre serviteur, +& je vais au Conseil. »</p> + +<p>Reinette invita promptement Lumineuse, Prévoyante & +Prudente. Elles arriverent. « Vous avez bien fait de nous +appeller, lui dit tout bas la Fée Prudente. Quant à moi, +mon avis vous est interdit ; mais ma présence vous garantira +d’une partie des piéges que pourroient vous tendre +mes anciennes. » Reinette leur exposa la situation où le +Prince son époux & elle se trouvoient. Lumineuse aussi-tôt +donna vingt projets, que Prévoyante détruisoit à mesure que +sa compagne les exposoit. Reinette expliqua humblement +ceux de son mari. Prévoyante se mit à sourire, & lui fit une +longue énumération de tout ce qu’il ne falloit pas qu’il fît. +Le Prince arriva, les écouta, se tenoit les côtes de rire, & +partit pour ne suivre que son avis. Les trois Fées se retirerent +en lui souhaitant bien du succès.</p> + +<p>Pendant l’espace d’une année tout alloit assez bien ; mais +un jour, en entrant dans l’appartement de Régentine, on la +trouva disparue. Peu de jours avant, Reinette avoit mis au +monde un Prince & une Princesse. Elle n’étoit pas encore +éveillée, le Prince défendit qu’on lui annonçât cette nouvelle +avant qu’on eût fait toutes les recherches possibles. Elles +furent vaines. On ne put sçavoir ce que Régentine étoit +devenue. Enfin il fallut bien en instruire ses filles. Elles furent +dans un desespoir si violent qu’elles penserent en perdre la vie. +Cet événement redoubla la mélancolie dans laquelle Céleste +étoit depuis long-temps tombée. Colibri faisoit ce qu’il pouvoit +pour la distraire, & n’y put réussir. « Vous êtes une +singuliere femme, lui disoit-il quelquefois ; vous avez +tout à souhait ; vous n’avez pas une fantaisie qui ne soit +sur le champ satisfaite ; vous ne formez pas un desir, qui +ne devienne une réalité ; je n’ai d’yeux que pour vous ; je +fais vos volontés du matin au soir, & vous ne vous trouvez +pas heureuse. Que vous faut-il donc ? — Je n’en +sçais rien, répondit-elle ; mais je m’ennuie. »</p> + +<p>Reinette fut aussi vivement touchée que Céleste de la +perte de sa mere ; mais son caractére n’étant pas le même, +la douleur produisit sur elle des effets différents. « Je suis +mere aussi, se disoit-elle ; il faut que je me conserve pour +élever mes enfants : mon mari est à la tête des Etats de +ma mere ; il est surchargé d’affaires ; sans vouloir m’en +mêler au-delà de ce qu’il jugera à propos, voyons si je +ne peux pas lui être utile. Par exemple, visitons la veuve +& l’orphelin, voyons si le pauvre dans sa chaumiere n’est +point abandonné ! J’ai des peines, consolons ceux qui en +ont plus que moi. Le soir, je rentrerai le cœur plein de +joie du bien que j’aurai répandu autour de moi, & je me +trouverai heureuse. Alors le Prince mon époux verra mon +visage toujours serein & gai ; j’emploierai mes talents à +le délasser des affaires, & il me verra chaque jour avec +un nouveau plaisir. Je vois bien que je ne dois plus compter +sur la protection des Fées. Rendons-nous heureuses +par nous-mêmes & sans le secours des autres. »</p> + +<p>Reinette mit à profit ses réflexions. Elle suivit son plan +exactement. Elle eut bientôt sujet de s’en applaudir.</p> + +<p>Le Prince Songecreux, dont les Etats n’étoient séparés de +ceux de Régentine que par une petite riviere qui en bornoit +les limites, trouva un jour en feuilletant dans ses archives, +que son arriere-bisaïeul avoit été possesseur de l’apanage dont +jouissoit Reinette. Il trouvoit bien la cession qui en avoit été +faite en bonne forme ; mais il prétendoit qu’elle ne donnoit +pas le droit à Régentine d’en disposer en faveur d’un gendre, +& qu’il devoit lui revenir après elle, faute d’enfants mâles. +Il dépêcha un Ambassadeur à Pacifique pour lui signifier +ses prétentions. Pacifique ne laissa pas que d’en être +alarmé. Il examina tous les titres de Régentine, & trouva +qu’en effet elle avoit disposé en sa faveur un peu legerement +de son héritage. Reinette lui représenta cependant que comme +régent & comme gendre, il ne pouvoit se dispenser de défendre +les droits de sa mere, & qu’il falloit promptement +mettre tout le pays sous les armes & garnir les frontieres. L’avis +du Conseil fut au contraire d’éluder la question, & de +répondre qu’il seroit temps de l’examiner quand l’héritage +seroit vacant. Régentine existoit ; elle pouvoit revenir d’un +moment à l’autre ; enfin, ce n’étoit pas le moment d’écouter +de telles prétentions, ni de les disputer. Cet avis pouvoit +être le plus prudent, il plaisoit même assez à Pacifique ; +mais la vanité de Reinette fut blessée qu’on osât mettre en +question le pouvoir & les droits de sa mere. Les Ambassadeurs +furent renvoyés & la guerre défensive résolue.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Sera-t-elle bientôt finie la guerre, Maman ; je ne l’aime +pas, car je n’y entens rien.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Je m’en doute, aussi je veux vous en épargner les détails.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Mais Maman, pourquoi Reinette ne consulta-t-elle pas +Prudente avant de faire la guerre ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Vous avez raison ; elle auroit d’autant mieux fait, qu’il +n’est pas sage de prendre un parti dans le premier mouvement +du ressentiment. Enfin, elle négligea cette sage précaution, +& tout fut en armes. Songecreux arriva en personne pour +attaquer Pacifique dans ses Etats ; & comme vous n’aimez +pas les détails, vous sçaurez seulement, qu’après s’être bien défendu, +toujours battu & poussé de poste en poste, Pacifique +fut fait prisonnier & ses troupes dispersées. Songecreux resta +vainqueur, s’empara des Etats de Régentine par droit de +conquête, & Reinette fut obligée de fuir chez sa sœur avec +ses deux enfants, sans biens & sans moyen de racheter son +mari. Sa désolation dans le premier instant fut extrême. Elle +se repentit d’avoir déterminé son mari à faire la guerre ; mais +il étoit trop tard ; elle sentit que de vains regrets ne remédient +à rien. Elle avoit emporté avec elle toutes ses pierreries & +ses diamants. Elle les vendit pour payer la rançon de son mari. +Colibri & Céleste reçurent Pacifique, & lui offrirent, ainsi +qu’ils avoient fait à Reinette, tout ce qui étoit en leur pouvoir. +Pacifique reçut leurs offres avec reconnoissance, mais +le malheur de se trouver à son âge frustré de belles espérances +lui donna un profond chagrin. Sans état, sans revenu, chargé +d’une femme & de deux enfants, cette situation l’affecta si +vivement, qu’elle changea tout-à-fait son caractére. Il étoit +sombre, inégal, inquiet, tout l’impatientoit & lui donnoit +de l’humeur ; il grondoit sa femme, ses enfants : enfin, il devint +insupportable. Reinette, peu accoûtumée aux mauvais +traitements & bisarreries, gémissoit en secret d’un changement +si funeste ; mais comme elle avoit un grand courage, +elle n’opposa à ces mauvais traitements qu’une patience inaltérable, +de la douceur & de la fermeté. Voyant combien elle +étoit nécessaire à son mari & à ses enfants, elle fit taire jusqu’à +sa douleur secrette, & pour y parvenir elle mit en usage +toutes ses ressources ; elle passoit sans cesse d’une occupation +à une autre ; elle n’étoit jamais un instant à rien faire, & elle +parvint à se faire une maniere d’être agréable. Sa santé à la +fin s’altéra, sans que son courage en fût ébranlé. On la voyoit +toujours avec un visage serein & gai, & souvent elle parvenoit +à tirer Pacifique de sa mélancolie.</p> + +<p>« Qu’est-ce donc que les hommes, s’écrioit Colibri ! Ma +femme possede tout ce que l’on imagine de plus nécessaire +au bonheur ; elle meurt d’ennui & de chagrin ; elle est +maussade & insipide. Ma belle-sœur est accablée de tous +les revers possibles ; elle est gaie & heureuse, & sa conversation +enchante ; on ne la quitte qu’à regret. J’ai épousé +la plus belle femme de la terre ; sa figure se perd tous les +jours par sa faute. Reinette étoit laide ; sa santé est foible +& se détruit, & plus elle prend d’années, plus sa physionomie +devient interessante. Ah ! je n’y comprens plus rien. »</p> + +<p>Ces réflexions que faisoit Colibri, Céleste un beau matin +les fit aussi. Elle comprit par l’exemple de sa sœur que son +desœuvrement & l’yvresse où elle avoit été de sa belle figure, +étoient la premiere cause de sa tristesse. Elle s’avoua +que depuis qu’on ne lui disoit plus qu’elle étoit belle, on n’avoit +plus rien à lui dire. Il lui vint dans l’esprit qu’apparemment +il valoit mieux être aimable que d’être belle ; & +elle forma la résolution de se retirer de l’apathie où elle vivoit +depuis si long-temps. Elle demanda des Livres à sa +sœur, & lui communiqua son projet. Reinette en fut enchantée +& voulut l’aider dans sa reforme. Un événement qui +fut le premier malheur réel que Céleste eût essuyé, acheva +de la faire rentrer en elle-même ; car jusques-là elle avoit un +peu confondu les contrariétés indispensables dans la vie, +avec les malheurs. Le Prince Colibri fut tué à la chasse, +d’un coup de fusil. Céleste fut au desespoir de la mort de +son mari. Ce malheur touchoit de très-près Reinette & Pacifique, +& par plus d’une raison. Quel alloit être leur asyle ? +Céleste n’avoit point d’enfants & le pere de Colibri rentroit +dans tous les droits dont il s’étoit dépouillé volontairement +en mariant son fils. Reinette instruite par l’expérience +& par le malheur, ne manqua pas cette fois d’appeller la Fée +Prudente à son secours. Elle arriva. « Je suis contente, lui +dit-elle, de la maniere dont vous vous êtes tirée de vos +épreuves, & dont vous avez réparé vos fautes. Vos malheurs +finiront bientôt. Il ne faut plus que perfectionner +votre ouvrage, en rendant à votre sœur le service de la +soûtenir dans le découragement qui s’emparera d’elle plus +d’une fois avant d’embrasser une vie aussi utile & aussi +occupée que la vôtre. — Et ma mere, s’écria Reinette ? +Madame par pitié, donnez-m’en des nouvelles ; je ne +cesse de la pleurer. — Votre mere existe, & vous la reverrez +bientôt, répondit la Fée. — Et ses Etats… continua +tristement Reinette ; elle les a perdus par ma faute ! — Ne +veuillez point pénétrer dans l’avenir, reprit Prudente ; +soyez plus circonspecte & espérez la récompense +de votre mérite. — Et bien, je me tais, dit Reinette ; +mais que devons-nous faire ma sœur & moi ? Quelle conduite +devons-nous tenir ? — La plus simple est toujours +la meilleure, répondit la Fée ; notifiez la mort du Prince +à son pere, & attendez. Mais vous devez bannir toute +crainte, je serai désormais toujours à vos côtés, & vous +n’agirez plus qu’inspirée par moi. Je vous quitte pour vaquer +à d’autres affaires ; mais je ne vous perdrai point de +vue. Voici trois présents que je vous fais, servez-vous-en +à propos. Quand vous vous trouverez embarrassée, vous +casserez cette noisette, & vous suivrez la premiere pensée +qui vous viendra dès qu’elle sera ouverte ; ensuite +vous en remettrez les morceaux dans votre poche, ils se +reprendront tout seuls, & à chaque nouvel embarras, +vous la casserez de nouveau. Voici un flacon qui renferme +une liqueur qui a la vertu de rendre la beauté, vous +en ferez l’usage qu’il vous plaira. Ce Livre-cy est le plus +précieux de mes dons, dit-elle, en tirant de sa poche un +petit Livre bleu dont les feuillets étoient blancs. Vous +êtes jeune encore, & il vous reste bien des choses à connoître. +Ecrivez-y chaque jour vos réflexions, sur tout +ce qui vous sera arrivé & sur ce que vous avez à faire +le lendemain, mettez-le sous votre oreiller, en vous éveillant +vous y trouverez mes réponses. Adieu, profitez & +ne vous découragez pas. »</p> + +<p>Reinette remercia beaucoup la Fée, mit ses présents dans +sa poche, & courut chez sa sœur pour lui faire part des conseils +de Prudente. Au moment d’entrer dans son appartement, +elle pensa qu’elle n’avoit point demandé, si elle pouvoit lui +parler de sa mere & des présents que la Fée lui avoit faits ; +elle se trouva fort embarrassée, & elle cassa sa noisette. Elle +y trouva un billet où il étoit écrit : <i>De votre mere seulement.</i> +« C’est bon, dit-elle en elle-même ; ce sera un moyen pour +hâter le changement de ma sœur. » Elle remit les morceaux +de sa noisette dans sa poche. Elle lui annonça en +effet que sa mere se réveilleroit aussi-tôt qu’elle se seroit corrigée +des petits défauts contractés dans l’opulence & dans +l’oisiveté, & elle parvint en même temps à calmer sa grande +douleur, en lui montrant toujours le retour de sa mere attaché +aux efforts qu’elle feroit sur elle-même.</p> + +<p>On se hâta de faire part de la mort de Colibri à son pere. +Ce bon vieillard s’étoit retiré dans une petite Terre, où il +vivoit paisiblement avec quelques Gentilshommes de son voisinage. +Il reçut cette nouvelle avec les démonstrations de +la plus vive douleur. Celui qui avoit été chargé de la lui +annoncer, lui dit, que Céleste attendoit ses ordres. Il rêva +un moment, ensuite il dit : « Mon bien est bien à moi, j’en +peux faire ce que je veux ; dites à Céleste, au Prince Pacifique +& à Reinette de venir me voir, je leur ferai +connoître mes intentions. » Plusieurs jours se passerent pendant +lesquels Céleste, aidée des conseils de sa sœur, fit des +progrès rapides ; mais la perte qu’elle avoit faite se représentoit +toujours à elle avec amertume, & sa douleur détruisoit +sensiblement sa figure. La premiere idée de Reinette +fut de lui donner son flacon, mais se rappellant que sa beauté +avoit été cause des défauts qui l’avoient rendue si malheureuse, +elle remit à un autre temps à en faire usage.</p> + +<p>Elles se préparerent avec le Prince Pacifique à aller rendre +visite au Prince Tout-Rond. En arrivant chez lui, on leur +dit que l’on doutoit qu’il pût les recevoir, parce que n’ayant +pas de portrait du défunt, il étoit occupé à écrire dans le +pays de Colibri, pour qu’on lui en envoyât un qui ressemblât +à son fils quand il étoit sous cette forme, & il avoit +défendu qu’on l’interrompît tant qu’il écriroit. Reinette demanda +s’il étoit long-temps ordinairement dans son cabinet, +on répondit qu’il n’étoit guere plus de vingt-quatre heures à +écrire une Lettre. Pacifique, à qui cette visite repugnoit +beaucoup, fut d’avis de s’en aller. Céleste & Reinette lui +représenterent que le bon-homme pourroit en être blessé. +Pacifique insista. Reinette passa dans un cabinet pour consulter +sa noisette. Elle la cassa ; il en sortit un charmant Colibri. +Reinette aussi-tôt rentra, & pria un Valet de chambre +de présenter cet oiseau de sa part à son maître. Il n’hésita pas +de lui obéir, bien sûr du plaisir qu’il alloit lui faire. Céleste +& Pacifique ne comprenoient pas où Reinette avoit pris ce +Colibri. Elle leur dit que c’étoit un présent que venoit de +lui faire la Fée Prudente.</p> + +<p>Le Prince & les deux Princesses furent bientôt admis en +la présence du beau-pere de Céleste. Il combla Reinette de +remerciments. « Vous m’avez rendu un grand service, lui dit-il, +car je ne suis pas grand écrivain ; ce n’est pas que je +n’aye écrit comme un autre ; mais, ma foi, il y a temps +pour tout. » Après cette belle harangue, il embrassa sa +belle-fille, & se mit en frais pour la consoler ; puis il passa +avec Pacifique dans son cabinet : ils furent environ une heure +ensemble pendant laquelle Céleste & Reinette ne laisserent pas +que d’être fort en peine du motif de cette conversation. Enfin, +elle finit. Ils revinrent. « J’ai voulu sçavoir, dit le bon-homme, +ce que le Prince Pacifique avoit dans l’ame ; je suis content +de lui, & comme je n’ai plus d’enfant, je l’adopte, & +je le fais mon héritier. Dès aujourd’hui il peut entrer en +jouissance de mes Etats ; je lui remets tous mes droits, tels +que je les avois cédés à mon fils ; je ne me réserve que +mon petit canton de terre. Mais j’y mets cependant la condition +qu’il fera un sort convenable à la veuve du Prince +Colibri, dit-il à Céleste. — Fixez-le vous-même, Madame, +je m’en rapporte à vous, répondit Pacifique ; je n’ai +aucun droit au bienfait que je reçois ; je serai trop content +de ce qui me restera. — Prince, répondit Céleste, ce sera +ma sœur qui me guidera sur la demande que j’aurai à vous +faire… » Elle alloit continuer, mais un grand bruit qu’on +entendit tout-à-coup l’interrompit. Une musique céleste se +fit entendre, & l’on vit descendre du ciel un palais de crystal +avec des portes de rubis & d’émeraudes. « Quel diable +de train est-ce là, s’écria le Prince Tout-Rond ? Est-ce encore +quelque Fée qui vient faire des siennes, elles ne me +laisseront jamais en repos ? Mesdames, c’est à vous sans +doute à qui elles en veulent, je vais m’enfermer dans mon +cabinet avec mon charmant Colibri, & quand elles seront +parties, vous n’avez qu’à me faire appeller ; il y a long-temps +que je ne me mêle plus des affaires des Grands. — Je +vous demande la permission de vous suivre, Prince, +lui dit Pacifique, je ne suis guere plus curieux que vous +de la conversation de ces Magiciennes. — A la bonne +heure, reprit le vieillard, mais partons. »</p> + +<p>Dès qu’ils furent sortis du salon, le palais, qui s’étoit placé +dans la cour, s’ouvrit ; & les trois Fées, Lumineuse, Prévoyante +& Prudente en sortirent. « Où sont les Princes, +demanderent-elles ? » Les Princesses n’osoient répondre. +« Point tant de façons », dit Prévoyante en frapant de sa baguette +le cabinet où ils s’étoient retirés. La porte s’ouvrit. +« Nous venons, dit la Fée, vous donner un bon avis, Prince. +Nous approuvons fort le don que vous faites de vos Etats +au Prince Pacifique, dit-elle au beau-pere de Céleste ; mais +gardez-vous de le publier ; les succès de Songecreux pourroient +l’engager à s’emparer aussi de vos Etats, s’il vous +voyoit y renoncer. Il faut tenir vos dispositions secrettes. +Il faut retourner prendre la place de votre fils. Pacifique +gouvernera en effet ; mais il gouvernera en votre nom jusqu’à +ce que vous n’ayez plus rien à redouter de Songecreux. — L’avis +est bon, dit le vieillard, je n’en disconviens +pas ; mais quand n’aurons-nous plus rien à redouter +de Songecreux ? — Quand il plaira à Céleste, dit la Fée +Lumineuse, voilà tout ce qu’il nous est permis de vous +annoncer. — Moi, s’écria-t-elle, & comment cela dépend-il +de moi ? — Oh qu’oui reprit Tout-Rond, attendez-vous +qu’elles répondent à cela ? Allons, allons, il faut prendre +son parti, & faire comme elles l’entendent. Mais, Mesdames, +entre vous trois, ne pourriez-vous pas me rendre +un service ?… — Il est rendu, se hâta de répondre la +Fée Lumineuse, qui avoit pénétré la demande qu’il vouloit +leur faire. — Oh parbleu ! Je vous défie, Madame +Lumineuse, avec tout votre esprit, de deviner ce que je +voulois dire. — Vous vouliez, lui dit-elle, nous demander +de faire parler Colibri ; il répondra désormais à toutes +les questions que vous lui ferez, toutes les fois que vous +le tiendrez sur le doigt, & que vous le regarderez fixement ; +mais il ne sera entendu que de vous, & il ne parlera +jamais que vous ne l’interrogiez. — Bravo, répondit le +bon-homme, c’est encore mieux que je ne demandois. Vivent +les Fées ! C’est un plaisir d’avoir à faire à elles. Mais +voyons cependant si vous ne m’attrapez pas. » Il prit le petit +Colibri sur son doigt, & lui demanda quelque chose à l’oreille, +puis le regarda fixement, ce qui fit venir les larmes +aux yeux de Céleste. « Il parle comme un Oracle, s’écria-t-il ! +Eh bien, Mesdames, vous dites donc… — Je dis, +reprit Prudente, que vous perdez le temps en paroles +inutiles. Partez, retournez dans vos Etats, abandonnez +cette bicoque… — Bicoque vous-même, reprit Tout-Rond ; +pourquoi injuriez-vous ma maison, Madame ? je la +quitte avec peine, & puis je n’aime point à voyager. — Ne +faut-il pas aussi vous en épargner la peine, reprit Prévoyante ? +Allez vous coucher, & levez-vous demain de +bonne heure, car vous aurez plus d’une affaire. — Je ne demande +pas mieux, reprit-il encore, mais je suis en peine +des Princesses & de Pacifique ; je n’ai d’appartement ici +que pour moi, &… — Vous devenez modeste ou vilain, +dit Prévoyante en l’interrompant ; où donne cette porte +que voilà au fond de votre cabinet ? — Pardieu, dit-il, +c’est ma garderobe, prétendez-vous les coucher là ? — Vous +ne nous en imposez pas, reprit Prévoyante. » En disant +cela, elle frapa la porte de sa baguette ; la porte s’ouvrit, & +l’on vit un magnifique appartement destiné à Reinette & à +son mari. De-là on passa dans un autre plus petit, & décoré +suivant l’étiquette des veuves, ce qui désignoit que Céleste +devoit l’occuper. « Vous avez très-bien fait d’y pourvoir, +Mesdames, dit le bon-homme, en admirant les appartements ; +tant que vous ne ferez que de ces tours-là, vous +serez les bien venues. Si vous voulez aussi vous mêler du +souper, je crois qu’il n’y aura pas grand mal, & alors je +vous proposerai sans façon… — Et où est la sale à manger, +demanda Prudente ? — La sale à manger, dit-il, partout +où je me trouve quand j’ai faim. Ici par exemple ! » +Aussi-tôt une table somptueusement servie descendit du plafond, +& l’on se mit à table. Céleste paroissoit seule insensible +à toutes ces merveilles. Elle regardoit les larmes aux yeux le +petit Colibri que son beau-pere tenoit toujours sur son doigt. +La Fée Lumineuse consulta ses compagnes pour sçavoir si +elles ne tâcheroient pas par quelques charmes d’abréger le +terme de ses regrets, & il fut résolu qu’on en donneroit le +pouvoir à Reinette, dont Prudente guidoit toutes les actions.</p> + +<p>Le souper fait, les Fées prirent congé de la compagnie, +chacun se retira dans son appartement, se coucha, & le lendemain +en se réveillant, ils se trouverent tous transportés dans +le palais de Céleste. Tout rentra dans l’ordre ordinaire. Pacifique +se mit à gouverner ; le bon vieillard causoit toute la +journée avec son Colibri. Reinette reprit ses occupations, +& Céleste fit tous ses efforts pour l’imiter. Elle consultoit +toujours sa sœur ; celle-ci consultoit son Livre bleu & sa +noisette, & tout alloit le mieux du monde. La paix & l’union +regnoient entre eux. Céleste finit par se trouver heureuse. +Tous les soirs on chantoit en chorus :</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">Où peut-on être mieux</div> +<div class="verse">Qu’au sein de sa famille ?</div> +</div> + +</div> +<p>Une année se passa ainsi sans qu’il arrivât rien de remarquable. +Un jour où ils étoient tous rassemblés, on leur annonça +la visite de Songecreux. Cela les fit trembler. Il fallut +pourtant bien le recevoir. La curiosité l’attiroit, & il ne le +cacha pas. Il avoit tant entendu parler du bonheur de cette +famille & du mérite de celle qu’il avoit dépouillée de son +héritage, qu’il voulut en juger par lui-même. Il se fit accompagner +par un de ses neveux, qui étoit un jeune Prince d’une +beauté parfaite ; aussi on l’appelloit Phénix. La réception qu’on +leur fit, fut assez froide. Le jeune Prince trouva Céleste fort au-dessous +de la réputation de sa beauté, mais beaucoup plus +aimable qu’on ne le lui avoit dit.</p> + +<p>De retour chez son oncle, il ne parloit que de la <i>Famille +heureuse</i> ; c’est le nom qu’on lui donnoit à vingt lieues à la +ronde. « Mon oncle, disoit Phénix, avez-vous remarqué ces +deux sœurs ? Et Céleste, quelle modestie dans ses regards ! — Ne +m’interrompez pas, je songe… répondoit +Songecreux. — Et à quoi songez-vous, mon oncle ? — A +ce qui me plaît, mon neveu. » Songecreux fut trois +mois entiers à songer tout seul à ce qui lui plaisoit sans jamais +en faire part à personne. Pendant ce temps, Phénix alloit +fréquemment faire sa cour aux Princesses ; il les trouvoit toujours +occupées & toujours plus aimables. Il prit pour Céleste +un goût si vif, qu’il vint un jour interrompre les rêveries de +son oncle ; il se jetta à ses genoux, & lui avoua qu’il ne pouvoit +plus vivre sans épouser Céleste. « Parbleu, lui répondit +Songecreux, tu aurois bien dû me le dire plutôt : il y a +trois mois que je songe comment je pourrois faire pour +réparer le mal que j’ai fait à toute cette famille, sans leur +avouer que j’ai eu tort, & je ne trouvois rien. Mais voilà +l’arrangement tout fait : tu épouseras Céleste ; je te donne +mes Etats, après moi s’entend, & je rens à Reinette & +à Pacifique pour présent de noces ce que je leur ai pris. » +Phénix fut dans un transport de joie difficile à rendre. « Je +vous tiens quitte des remerciments, lui dit son oncle, +allez-vous-en trouver votre céleste épouse, & laissez-moi, +il faut que je me remette à songer. — Et pourquoi faire, +mon oncle ? — Belle demande ! Et le contrat & la noce ? +Laissez-moi songer, vous dis-je, & partez. » Phénix ne +se le fit pas dire deux fois. Il s’adressa au Prince Pacifique, +& lui dit les intentions de Songecreux, en le priant de lui +être favorable auprès de Céleste. Reinette, qui vit dans cette +proposition l’accomplissement de tout ce qu’avoit annoncé +Prudente, pressa sa sœur d’accepter la main de Phénix. On +consulta cependant son beau-pere, qui répondit : « Eh ! mais, +qu’est-ce qu’on prétend donc que je devienne moi ? Est-ce +que je resterai tout seul ici ? — Il ne tiendra qu’à vous, +lui dit Reinette, de venir demeurer avec nous. — Parbleu, +Princesse, vous n’en serez pas dédite ; à ce compte, +je consens à tout. »</p> + +<p>Dès que le mariage fut public, Songecreux vint lui-même +chercher Reinette & Pacifique pour les remettre en possession +de leurs biens, ce qui se fit avec la plus grande solemnité. +Reinette ne fut pas plutôt dans son palais qu’elle courut +avec Céleste à l’appartement de leur mere. Elles entrerent en +tremblant dans le boudoir où elle s’étoit endormie, & dont +elle avoit disparu. Reinette, plus vive que sa sœur, entra la +premiere, & jetta un cri, en voyant sa mere qui se réveilla +en sursaut au bruit qu’elle fit. On peut plus aisément se représenter +que d’écrire les transports de joie des deux Princesses +& de Régentine. Les Princes furent appellés. Le bruit du +retour de Régentine se répandit bientôt, & la satisfaction devint +générale. Régentine donna son consentement au mariage de +Céleste. Elle apprit l’heureux changement qui s’étoit fait +dans son caractére & dans sa façon de penser, & pensa en +mourir de plaisir. Reinette fit présent à sa sœur de son flacon +de beauté ; mais elle dédaigna d’en faire usage, bien sûre +par son expérience que la beauté ne rendoit point heureuse.</p> + +<p>Les Fées assisterent aux noces de Céleste, & l’on chanta +un hymne en l’honneur de Prudente & de Prévoyante. +Céleste convint, & promit de ne jamais oublier, que la +beauté ne l’avoit jamais rendue heureuse, qu’elle avoit été +au contraire un obstacle à son bonheur, & qu’elle n’avoit +joui d’une satisfaction sans nuage que depuis qu’elle avoit +contracté l’habitude de faire succéder sans cesse une occupation +à une autre.</p> + +<p>Depuis cet événement, ils ont tous vécu heureux. Les +Fées fixerent les limites des Etats de Régentine, de Songecreux +& du pere de Colibri ; ils furent entourés d’une riviere +profonde. Ce pays est inaccessible à tous ceux qui ne sont +pas aussi vertueux que ses habitants. Ce qui fait que depuis +on l’a toujours appellé <i>l’Isle heureuse</i>.</p> + +<hr> + + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Eh bien ! comment trouvez-vous cette histoire ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Elle m’a fort amusée, Maman ; je voudrois bien ressembler +à Reinette.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Vous sçavez ce qu’il faut pour cela ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Oui, Maman, je la lirai encore, n’est-ce pas ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Quand il vous plaira.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Il y a bien des choses que je vous prierai de m’expliquer.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Volontiers. Mais ce sera pour un autre jour.</p> + +<p class="c gap"><img class="img10" src="images/deco11.jpg" alt=""></p> + +<div class="chapter"></div> +<p class="c"><img src="images/deco1.jpg" alt=""></p> + +<h2 class="nobreak i">DOUZIEME CONVERSATION.</h2> + + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Que ferons-nous aujourd’hui, Maman ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Ce que vous voudrez. Voyez ce que vous voulez faire ; +vous avez bien rempli vos devoirs, je vous laisse maîtresse +de choisir vos occupations pour le reste de la journée.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Vous êtes bien bonne, ma chere Maman ! Eh bien, il faut +si vous voulez… ou bien je voudrois… Oh non, non, +tenez, Maman, causons, cela vaudra mieux.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Cela vaudra mieux que quoi ?…</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Que tout ce qui me passoit par la tête. Mais, Maman, +si vous voulez, puisque vous êtes contente de moi, j’aime +mieux causer. Il y a près de huit jours au moins, Maman, +que nous n’avons parlé ensemble.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Je croyois que nous causions ensemble tous les matins.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Ah ! oui, mais c’est à déjeûner ou en étudiant ; mais faire +la conversation comme une Dame, il y a bien long-temps.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Cela est vrai. Eh bien, je vous écoute, avez-vous bien +des choses à me dire ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Oui, Maman, mais commencez.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Volontiers ! Par exemple, il me passe aussi une idée par la +tête ; rendez moi un peu compte de tout ce qui vous est arrivé, +& de la maniere dont vous avez passé votre temps +depuis notre derniere conversation.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Ah ! voyons. Premierement, ma chere Maman… faut-il +parler de mes devoirs ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>S’ils vous ont fait faire quelques réflexions nouvelles depuis +que nous en avons parlé à la bonne heure.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Non. Ainsi je dirai seulement que Lundi dernier nous sommes +sorties ensemble.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Et où avons-nous été, je ne m’en souviens pas trop ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Comment, Maman, vous ne vous en souvenez pas ? je +m’en souviens bien, moi ; nous avons été acheter de la soie +pour faire de la tapisserie, & nous avons trouvé une Dame +qui étoit si impertinente ; vous sçavez bien Maman, cette +Dame qui étoit dans la boutique.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Ah ! oui vraiment, je me la rappelle ; mais j’avois oublié +& la Dame & son impertinence.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Elle avoit pourtant grand tort.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>C’est pour cela que j’ai été si pressée de l’oublier, d’autant +qu’elle a été très-fâchée de l’impertinence qu’elle m’a +faite.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Je le crois.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Vous avez donc senti qu’elle avoit eu tort.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Oui Maman !</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Et en quoi ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Mais parce qu’elle est entrée dans cette boutique comme +une folle, qu’elle a voulu prendre votre chaise en vous faisant +ranger, & sans seulement faire la révérence, comme si +vous étiez une Femme de chambre.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Si j’avois été une Femme de chambre, elle n’auroit donc +pas eu tort ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Non Maman !</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Vous vous trompez, Emilie. Sa Femme de chambre n’auroit +pas eu le droit de lui résister comme moi ; mais la Dame +auroit eu tout autant de tort.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Comment cela, Maman ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>En se conduisant comme elle l’a fait, elle étoit impertinente +avec moi, elle auroit seulement été impolie avec une +Femme de chambre ; & il ne faut être impolie avec personne. +Voilà précisément en quoi consiste la faute que son étourderie +lui a fait faire.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Voilà donc pourquoi, Maman, vous me dites toujours de +faire la révérence à tout le monde.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Sans doute ; il faut s’accoûtumer de bonne heure à cette +politesse générale, qui n’est jamais déplacée & qui n’a rien +de faux.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Est-ce que la politesse est de la fausseté ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Quand elle est exagérée, quand elle est outrée, elle en a +l’air.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Qu’est-ce que c’est que la politesse, Maman ? Car c’est une +de ces choses que j’entens à-peu-près & que je voudrois +bien sçavoir tout-à-fait.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>La politesse est une expression douce & volontaire des +sentiments d’estime & de bienveillance que nous éprouvons. +Elle se marque par le maintien, ou par les paroles. Elle est +quelquefois aussi une simple marque d’égards.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>C’est quand on fait la révérence à ceux devant qui on +passe sans les connoître qu’elle est une marque d’égards, +n’est-ce pas, Maman ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Oui précisément. Celle-là est sans conséquence, & il vaut +mieux la prodiguer que d’y manquer.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Et l’autre ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Celle qui se marque par les propos affables, ou par ce +qu’on appelle compliment d’usage, demande plus de distinction, +pour ne pas passer les bornes de la droiture. Je vous +les ferai faire à mesure que l’occasion s’en présentera.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Pourquoi pas à présent, ma chere Maman ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>C’est que les maximes générales sont presque toujours fausses +ou sujettes à tant d’exceptions, qu’il vaut bien mieux attendre +le moment où l’exemple se présentera.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Oui ? Eh bien, parlons d’autre chose, Maman, je suis bien +aise d’être au monde !</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Et pourquoi ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>C’est que c’est joli tout ce qu’on voit. Et puis, il y a des +moments où je suis si heureuse ! si heureuse ! Hier, par exemple, +cette Comédie où vous m’avez menée, cette petite Demoiselle +qu’on avoit renvoyée ; elle étoit bien affligée, elle +pleuroit ; mais aussi quand je l’ai vu revenir, cela m’a fait +tant de plaisir !… Comment est-ce qu’elle s’appelle ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Nanine.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Oui, Nanine ! Pourquoi donc est-ce qu’on l’avoit renvoyée ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>C’est qu’on avoit dit du mal d’elle à son maître, & il l’avoit +cru.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Mais il avoit tort ! Pourquoi ne lui demandoit-il pas si cela +étoit vrai ? Moi si j’avois été à la place de ce Monsieur, je +lui aurois dit : Mademoiselle, on m’a dit… mais qu’est-ce +qu’on lui avoit donc dit, je ne sçais plus ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Son maître lui avoit donné de l’argent ; elle l’envoyoit en +cachette à son pere, & l’on l’avoit accusée de l’avoir donné +à un autre.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Eh bien ! je lui aurois demandé si cela étoit vrai.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Vous auriez mieux fait. Mais son maître étoit piqué de +ce qu’elle avoit manqué de confiance en lui, & il n’écoutoit +que son ressentiment.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Mais elle faisoit bien d’envoyer son argent à son pere ; +on ne devoit pas la punir.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Certainement. Voyons un peu, quelles réflexions ferons-nous +sur tout cela ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Oh, je ne sçais pas, tout cela m’embrouille ! Aidez-moi, +Maman, s’il vous plaît !</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Il me semble que nous pouvons conclure qu’en général il +y a un grand danger à ne pas donner sa confiance entiere à +ceux qui veulent bien nous diriger & nous guider.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Oui, cela est vrai.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Que l’on est très-blamable de suivre son premier mouvement +de colere ou de ressentiment, parce qu’on court le +risque de faire des injustices comme le Comte d’Olban.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Cela est encore vrai. Ah ! est-ce qu’il s’appelle d’Olban, +ce Monsieur ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Oui. Et qu’enfin celui qui n’a rien à se reprocher peut se +consoler comme Nanine des injustices qu’il essuie, parce que +tôt ou tard la vérité se découvre, & qu’on rend justice à +qui il appartient.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Oui… Maman, c’est bien commode, la vérité.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Oui, pour celui qui ne s’en écarte pas, il n’a qu’à se tenir +tranquille. Et le mensonge, la calomnie, la fausseté sont +en revanche bien incommodes & bien fatiguants pour ceux +qui s’y laissent entraîner. Il faut qu’ils travaillent sans cesse à +cacher leur duplicité, qu’ils craignent toujours d’être découverts ; +qu’ils se tourmentent, & tout cela fort inutilement, +car avec le temps ils le seront certainement.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Oh ! pour moi, je dirai toujours vrai, car je n’aime pas à +être tourmentée. Tenez, Maman ; quand j’ai tort, je suis si +mal à mon aise, & je serois bien pis si je mentois. Oh ! mon +Dieu, je me cacherois comme cela avec mes deux mains +sur mon visage ; je crois que je n’oserois plus jamais me +montrer.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Vous avez raison ; car il y a des fautes qui ne s’oublient +pas, & le mensonge est du nombre. Celui qui s’en est rendu +coupable perd l’estime & la confiance des hommes, & l’on +ne s’en releve jamais. C’est un vice bas & avilissant.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Mais à propos, Maman, vous sçavez bien ce que vous +m’avez promis.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Quoi ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>L’extrait de ce Livre pour apprendre par cœur. Vous l’avez +oublié, moi je m’en souviens bien.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Je ne l’ai point oublié, car je l’ai dans ma poche ; mais +j’attendois que vous vous en souvinssiez.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Ah, ma chere Maman, que vous êtes bonne ! Allez-vous +me le donner ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Oui, je serai bien aise que nous le lisions ensemble. Le +voici, lisez.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Voyons.</p> + + +<p class="c i">EXTRAIT des Principes moraux.</p> + +<p>« Qu’il est doux d’exister, de penser, de sentir. J’existerai +pour obéir à l’Auteur de la Nature. Je penserai pour +connoître la vérité. Je sentirai pour aimer la vertu.</p> + +<p>« Je ferai le bien, parce qu’il est agréable à faire. Je +laisserai le mal, parce qu’il remplit le cœur d’horreur & +d’amertume.</p> + +<p>« J’ouvrirai le matin mon cœur à la joie de pouvoir faire +le bien ; je me livrerai le soir au sommeil avec la satisfaction +d’avoir vécu dans l’innocence. Je travaillerai le lendemain +à faire le bien que je n’aurai pas fait la veille.</p> + +<p>« Je jouirai de tous les biens de la vie sans orgueil & +sans injustice. Je me passerai de tout ce que je n’ai point, +sans humeur & sans murmure.</p> + +<p>« O vérité, sois la lumiere de mon esprit ! O vertu, sois +la seule nourriture de mon ame ! O bienveillance, amour, +gratitude, amitié, soyez les plus douces occupations de +ma vie !</p> + +<p>« J’aimerai les hommes, parce qu’ils sont mes semblables. +J’embellirai mon existence de celle des autres. J’étendrai +ma bienveillance sur tout ce qui existe, afin que mon cœur +soit toujours rempli de la douceur d’aimer & d’être utile.</p> + +<p>« S’il est vrai que les hommes soient plus méchants qu’ils +n’étoient, je ferai de l’indulgence & de la douceur mes +compagnes ordinaires, afin de n’être pas malheureuse des +vices & des défauts des autres.</p> + +<p>« Je serai heureuse du bonheur d’autrui, parce que je le +sçaurai dans l’aisance. Je plaindrai le malheureux que je ne +puis secourir ; je partagerai ses peines, parce qu’il en sera +d’autant soulagé. J’oublierai le méchant & ses actions, parce +qu’il faudroit le haïr.</p> + +<p>« Je ne vivrai que pour aimer ce qui est bon & aimable. +Je fermerai mon cœur au poison de la haine & de l’envie, +afin qu’il n’en soit pas corrompu. Je souffrirai les injustices +des autres sans me plaindre, parce qu’ils sont assez punis +d’être méchants.</p> + +<p>« Je serai douce & sensible dans le bonheur, afin d’en être +digne. Je serai patiente & courageuse dans le malheur, afin +de le vaincre.</p> + +<p>« Je ne murmurerai pas des événements de la vie, parce +que je n’en connois ni la cause, ni le but. Je regarderai l’immensité +de l’univers & ses abysmes, afin de me guérir de +l’orgueil de me croire quelque chose. Je regarderai les +soins de l’Auteur de la Nature pour la plus petite de ses +créatures, afin de ne me point croire abandonnée.</p> + +<p>« J’emploierai mon loisir à contempler l’ordre & la magnificence +de ses ouvrages, afin d’avoir des sujets d’admirer +& de me réjouir. Tous les êtres sont faits pour obéir à sa +loi, & ils ne trouvent leur bonheur que dans leur obéissance. +Je serai soumise à sa volonté, afin de remplir mon +heureuse destinée.</p> + +<p>« J’admirerai les travaux & les vertus de l’homme, son +courage, son génie, & la sublimité de ses idées, & je +serai aise d’être son semblable. O homme, qui t’es dégradé +par la bassesse du vice & des mauvaises actions, que ton +souvenir soit effacé de ma mémoire, afin que je ne rougisse +pas de mon être !</p> + +<p>« O espérance, remplis mon cœur de la certitude de passer +ma vie dans l’innocence, afin que la paix de mon ame +ne soit point altérée ! Que mon cœur n’éprouve jamais la +lassitude de faire le bien ! Je regarderai la vie comme un +bien passager que je rendrai sans regret, parce que je l’aurai +fait valoir de mon mieux, & que j’en aurai joui pour +le bonheur des autres & pour le mien. La vertu vaut mieux +que la vie, parce qu’elle rend l’homme heureux, & qu’il +ne faut vivre que pour le bonheur des autres & pour le +sien.</p> + +<p>« O toi, qui régles ma destinée, donne-moi beaucoup de +devoirs à remplir, afin que mon cœur ait beaucoup de sujets +de satisfaction ! Que plutôt je cesse de vivre que de faire +un crime ! Que je ne sois jamais assez misérable pour causer +le malheur d’un être vivant !</p> + +<p>« La fausseté sera loin de mon cœur ! Le mensonge ne +sera point dans ma bouche, parce que je gagnerai à me montrer +telle que je suis… &c. »</p> + +<hr> + + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Eh bien, comment trouvez-vous cela ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Quoi ! c’est déja fini ? Mais il n’y a rien de nouveau là-dedans.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Comment ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Mais je sçais tout cela, Maman. C’est ce que nous disons +tous les jours.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Mais le dire ne signifie rien, si vous n’êtes pas convaincue +de la vérité de ces principes.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Et comment ne le serois-je pas, Maman ? Est-ce que je +ne l’éprouve pas ? Quand j’ai tort, je suis malheureuse ; quand +je suis sage, je suis heureuse ; quand j’ai fait du bien à quelque +chose, je suis enchantée. Quand je vois quelqu’un souffrir, +cela me fait de la peine ; il semble que ce soit moi qui +souffre.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Puissiez-vous toujours, mon Enfant, vous fortifier dans +ces sentiments. Croyez-moi, apprenez cet extrait par cœur +pour vous rappeller à tout instant les principes qui doivent +diriger votre conduite.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Ah ! Maman, oui, je les apprendrai, je vous le promets ; +mais, Maman, appellons cela les Eléments du bonheur, n’est-ce +pas ?</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Vous avez raison.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>Nous les cherchions l’autre jour, les voilà tout trouvés ! +Voulez-vous bien me permettre de les copier, je les sçaurai +plus vîte.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">La Mere</span>.</p> + +<p>Très-volontiers, les voilà. Allez les écrire.</p> + +<p class="cc"><span class="sc g">Emilie</span>.</p> + +<p>J’y vais, Maman, & je ne quitterai pas que je n’aye tout +fini.</p> + + +<p class="c gap i">FIN.</p> + + +<div style='text-align:center'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 77364 ***</div> +</body> +</html> diff --git a/77364-h/images/cover.jpg b/77364-h/images/cover.jpg Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..00625af --- /dev/null +++ b/77364-h/images/cover.jpg diff --git a/77364-h/images/deco1.jpg b/77364-h/images/deco1.jpg Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..add958d --- /dev/null +++ b/77364-h/images/deco1.jpg diff --git a/77364-h/images/deco10.jpg b/77364-h/images/deco10.jpg Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..f990625 --- /dev/null +++ b/77364-h/images/deco10.jpg diff --git a/77364-h/images/deco11.jpg b/77364-h/images/deco11.jpg Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..35d3a4d --- /dev/null +++ b/77364-h/images/deco11.jpg diff --git a/77364-h/images/deco2.jpg b/77364-h/images/deco2.jpg Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..ad11a43 --- /dev/null +++ b/77364-h/images/deco2.jpg diff --git a/77364-h/images/deco3.jpg b/77364-h/images/deco3.jpg Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..c928370 --- /dev/null +++ b/77364-h/images/deco3.jpg diff --git a/77364-h/images/deco4.jpg b/77364-h/images/deco4.jpg Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..f6f5259 --- /dev/null +++ b/77364-h/images/deco4.jpg diff --git a/77364-h/images/deco5.jpg b/77364-h/images/deco5.jpg Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..0a939e8 --- /dev/null +++ b/77364-h/images/deco5.jpg diff --git a/77364-h/images/deco6.jpg b/77364-h/images/deco6.jpg Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..f67d490 --- /dev/null +++ b/77364-h/images/deco6.jpg diff --git a/77364-h/images/deco7.jpg b/77364-h/images/deco7.jpg Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..7a272d5 --- /dev/null +++ b/77364-h/images/deco7.jpg diff --git a/77364-h/images/deco8.jpg b/77364-h/images/deco8.jpg Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..fa44144 --- /dev/null +++ b/77364-h/images/deco8.jpg diff --git a/77364-h/images/deco9.jpg b/77364-h/images/deco9.jpg Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..5373d44 --- /dev/null +++ b/77364-h/images/deco9.jpg diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..6c72794 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This book, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. 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