diff options
| author | www-data <www-data@mail.pglaf.org> | 2025-11-29 05:54:08 -0800 |
|---|---|---|
| committer | www-data <www-data@mail.pglaf.org> | 2025-11-29 05:54:08 -0800 |
| commit | 3bd860d9e27d7b1f0024678cc0823b28fd585fd4 (patch) | |
| tree | 940c7443fa0a979d79988f89464b169d5969a7fb /77364-0.txt | |
Diffstat (limited to '77364-0.txt')
| -rw-r--r-- | 77364-0.txt | 9112 |
1 files changed, 9112 insertions, 0 deletions
diff --git a/77364-0.txt b/77364-0.txt new file mode 100644 index 0000000..789d66b --- /dev/null +++ b/77364-0.txt @@ -0,0 +1,9112 @@ +*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 77364 *** + + + + + + + CONVERSATIONS + ENTRE + UNE MERE ET SA FILLE. + + + + + LES + CONVERSATIONS + D’ÉMILIE. + + Inutilesque falce ramos amputans, + Feliciores inserit. + + Horat. + + Nouvelle Édition. + + + A PARIS, + Chez PISSOT, Libraire, Quai des Augustins, près la rue Gît-le-Cœur. + M. DCC. LXXVI. + + + + +LETTRE + +DE L’AUTEUR + +A L’ÉDITEUR. + + +_Vous m’aviez désolée, Monsieur, en me disant l’autre jour que mes +Dialogues n’étoient pas au point où je les croyois. Vous m’avez +rassurée, en m’apprenant que vous n’y apperceviez ni un plan +d’éducation, ni même beaucoup de liaison entre les idées. C’est que je +ai pas eu la prétention de proposer un nouveau plan d’éducation, ni la +hardiesse de n’écarter de celui que des parents sages suivent +communément dans l’éducation des Filles. Je n’ai voulu faire qu’un +Traité de remplissage, si vous me permettez de parler ainsi, & montrer +comment les heures perdues, les moments de délassement peuvent être +employés par une Mere vigilante à former l’esprit d’un Enfant & à lui +inspirer des sentiments honnêtes & vertueux. Il ne s’agit donc ici ni de +plan ni de systême._ + +_Cependant, sous ce point de vue même, l’éducation doit être divisée, +comme dans un systême bien conçu & bien lié, en plusieurs époques, & il +faudroit faire un travail différent pour chacune. On peut en marquer +trois principales. La premiere finit à l’âge de dix ans, la seconde à +quatorze ou quinze ans; la troisieme doit durer jusqu’à l’établissement +de l’enfant._ + +_Suivant ce plan, je n’aurois encore essayé à travailler que pour la +premiere époque où il s’agit de présenter à l’esprit des idées simples, +de lui enseigner & de l’aider à les déveloper, & de profiter souvent +d’une niaiserie pour le conduire à des réflexions solides & sensées. Le +travail pour les deux autres époques seroit infiniment plus sérieux, & +je ne sçais si j’aurai la force de le tenter lorsque l’âge de ma Fille +pourra l’exiger._ + +_Cette confession faite, je vous abandonne, Monsieur, ces Dialogues. +Faites-en l’usage qu’il vous plaira, puisque vous pensez qu’ils pourront +être utiles à d’autres enfants. A Paris ce premier Janvier 1774._ + + + + +CONVERSATIONS + +ENTRE + +UNE MERE ET SA FILLE. + + + +PREMIERE CONVERSATION. + + +EMILIE. + +Maman, j’ai bien étudié mon Catéchisme, trouvez-vous bon que je +travaille auprès de vous?... Ah! Maman, venez, venez, j’entens le +tambour. Ce sont les singes qui passent. + +LA MERE. + +Mettez-vous à la fenêtre avec votre bonne, mon enfant, quand ils seront +passés, vous viendrez travailler. + +(_Emilie va à la fenêtre, ensuite elle revient._) + +EMILIE. + +Maman? je les ai vus; pourquoi n’êtes-vous pas venue les voir? Est-ce +que vous ne les aimez pas? + +LA MERE. + +Pas beaucoup. Tenez, voilà votre ouvrage, vous broderez jusqu’à cette +fleur. + +EMILIE. + +Oui, Maman; mais pourquoi n’aimez-vous pas les singes? Moi, je les aime +bien. + +LA MERE. + +Pourquoi les aimez-vous? + +EMILIE. + +C’est qu’ils sont drolles, ils m’amusent, ils ont une mine!... des +grimaces! + +LA MERE. + +Si vous les voyiez de près, ils ne vous amuseroient pas autant; ils sont +d’un naturel méchant, ils sont traîtres, malins, voleurs... + +EMILIE. + +Bon!... C’est dommage... mais comme je les vois par la fenêtre, ils ne +me feront pas de mal; ils ont une drolle de mine... je voudrois pourtant +bien les voir de près. + +LA MERE. + +Et qu’est-ce que c’est qu’un singe? Puisque vous les aimez, vous devez +sçavoir ce que c’est? + +EMILIE. + +Oui, sûrement? c’est un animal. + +LA MERE. + +Est-il fait comme un chien, comme un chat? + +EMILIE. + +Mais non, Maman, il est fait comme un singe. + +LA MERE. + +A quel animal trouvez-vous qu’il ressemble le plus? + +EMILIE. + +Je ne sçais pas, Maman, voulez-vous bien me le dire? + +LA MERE. + +C’est à l’homme; il en a la figure; les mains, les pieds... + +EMILIE. + +Est-ce que l’homme est un animal? + +LA MERE. + +C’est un animal raisonnable. + +EMILIE. + +Pourquoi dites-vous un animal raisonnable, Maman? + +LA MERE. + +C’est la maniere dont on s’exprime pour distinguer l’homme des bêtes; +parce que l’homme est la seule créature qui ait l’usage de la raison & +de la parole. + +EMILIE. + +Les hommes sont donc des animaux? Cela est drolle! & nous, Maman, +sommes-nous aussi des animaux? + +LA MERE. + +Quand je dis _l’homme_, j’entens toutes les créatures humaines; quand je +dis _un homme_, je désigne seulement alors une créature humaine du genre +masculin, & quand je dis _une femme_, je désigne une créature humaine du +genre féminin. + +EMILIE. + +Ah, Maman, voilà Rosette qui mange ma robe!... mais, Maman, les chiens +ne parlent pas? + +LA MERE. + +Non, ils n’ont ni l’usage de la raison, ni celui de la parole; ils +sentent comme nous la douleur; ils souffrent & se plaignent quand on +leur fait mal. + +EMILIE. + +Qu’est-ce qu’ils font, les chiens? + +LA MERE. + +Ils gardent leurs maîtres, & pour les en récompenser, leurs maîtres les +nourrissent & ont soin d’eux. + +EMILIE. + +Et les hommes, pourquoi sont-ils dans le monde? + +LA MERE. + +Pour y vivre en société. + +EMILIE. + +Et que font-ils toute la journée? + +LA MERE. + +Ils s’aident mutuellement dans leurs besoins, dans leurs affaires, & +même dans leurs plaisirs. + +EMILIE. + +Et celui qui n’aideroit pas les autres que lui en arriveroit-il? + +LA MERE. + +Que les autres ne l’aideroient pas, qu’il ne seroit bon à rien, que +bientôt il ne seroit ni aimé, ni estimé, ni recherché; que bientôt il +manqueroit de tout, & qu’il finiroit par mourir d’ennui, de besoin & de +chagrin. + +EMILIE. + +Il faut donc être utile aux autres pour être heureux? + +LA MERE. + +C’est un des moyens les plus sûrs pour arriver au bonheur. + +EMILIE. + +Qu’est-ce que c’est que le bonheur? + +LA MERE. + +C’est ce que vous éprouvez, mon enfant, quand vous êtes contente de +vous, & que vous avez satisfait à ce que nous exigeons de vous. + +EMILIE. + +J’entens, quand j’ai été bien obéissante & que j’ai bien fait mes +devoirs; mais quand je serai grande, je n’aurai plus de devoirs à faire, +je n’aurai donc plus d’occasion d’être heureuse? + +LA MERE. + +Chaque âge a ses devoirs, ses occupations, ses plaisirs... + +EMILIE. + +Maman, voyez mon ouvrage, il n’est pas mal. + +LA MERE. + +Est-il fini? Je vous ai dit ne pas quitter votre place que votre tâche +ne fût faite. + +EMILIE. + +Mais pourquoi cela, Maman? + +LA MERE. + +Parce qu’il faut s’accoûtumer à faire de suite ce que l’on fait, & à ne +point passer sans raison d’une occupation à une autre. + +EMILIE. + +Mais, Maman, c’est que... + +LA MERE. + +Point de raisonnement, quand je vous ai dit ce que vous devez faire, il +faut vous y soumettre sans replique. + +EMILIE. + +Maman, je vais vous obéir; mais permettez-moi de vous demander pourquoi +vous voulez bien dans de certains moments que je vous fasse des +questions, & que je dise tout ce qui me passe par la tête, & que vous ne +voulez pas le souffrir dans d’autres. + +LA MERE. + +Quand nous causons ensemble, soit pour votre instruction, soit pour +votre amusement, vous pouvez avec liberté & avec confiance me +communiquer toutes vos idées; alors je vous répons, & vos questions ne +sont point déplacées; mais lorsque je vous prescris votre conduite, vous +devez obéir sans replique. + +EMILIE. + +Pourquoi cela, Maman? + +LA MERE. + +Par respect & par confiance. M’avez-vous jamais vu exiger rien de vous +qui ne fût pour votre bien? + +EMILIE. + +Non, Maman. + +LA MERE. + +Je me suis toujours assujettie autant que votre âge le permet à vous +expliquer les raisons des ordres que je vous donne; vous le sçavez, d’où +viendroit donc votre répugnance à m’obéir. + +EMILIE. + +Cela est vrai, Maman, & je vous assure qu’à l’avenir je vous obéirai +sans repliquer; mais aussi quand nous causerons, vous me permettez de +vous dire tout ce que je voudrai. + +LA MERE. + +Oui, je vous le permets, mais seulement quand nous causerons. + +EMILIE. + +Causons-nous à présent, Maman? + +LA MERE. + +Mais il me semble qu’oui, qu’en pensez-vous? + +EMILIE. + +Oh! je m’en vais vous dire bien des choses... Maman? mais pourquoi +suis-je au monde? + +LA MERE. + +Voyez, dites-moi cela vous-même. + +EMILIE. + +Je n’en sçais rien. + +LA MERE. + +Et qu’est-ce que vous faites toute la journée? + +EMILIE. + +Mais je me promene, j’étudie, je saute, je bois, je mange, je ris, je +cause avec vous quand je suis bien sage. + +LA MERE. + +Eh bien, voilà jusqu’à présent pourquoi vous êtes au monde; c’est pour +boire, manger, dormir, rire, sauter, grandir, vous instruire, voilà ce +que vous avez à y faire, & à mesure que vous grandirez, vos occupations +& obligations changeront; au lieu d’être au monde pour sauter, danser & +être à charge aux autres, vous y serez pour travailler, pour être utile, +pour remplir d’autres devoirs & jouir d’autres amusements. + +EMILIE. + +Etre à charge aux autres? est-ce que je suis à charge? + +LA MERE. + +Sans doute, puisque vous êtes un enfant. + +EMILIE. + +Mais un enfant, c’est une personne. + +LA MERE. + +Un enfant c’est un enfant qui deviendra avec le temps une personne +raisonnable. + +EMILIE. + +Mais qu’est-ce que je suis donc à présent que je suis un enfant. + +LA MERE. + +Comment! vous avez cinq ans & vous n’avez pas encore réfléchi à ce que +vous êtes? tâchez de trouver cela toute seule. + +EMILIE. + +Maman, je ne trouve rien. + +LA MERE. + +Un enfant est une créature foible dans la dépendance de tout le monde, +un enfant est ignorant, étourdi, foible, innocent, importun & indiscret. + +EMILIE. + +Quoi, j’ai tous ces défauts. + +LA MERE. + +Ce sont ceux de votre âge. Vous voyez qu’un enfant ne doit les soins +qu’on prend de lui qu’à la tendresse de ses parents, & qu’il ne peut +être qu’à charge & insupportable aux autres. + +EMILIE. + +Il me semble que je ne suis pas si foible. + +LA MERE. + +La moindre personne peut vous renverser d’un coup de poing, peut vous +tuer, vous anéantir. + +EMILIE. + +Mais est-ce qu’un enfant ne peut pas se défendre comme un autre? + +LA MERE. + +La foiblesse l’en empêche, son ignorance & son étourderie ne lui +permettent pas de prévoir ni d’éviter le danger. Il a besoin d’avoir +sans cesse auprès de lui quelqu’un qui le garde, qui le protége, qui le +garantisse; personne n’a même interêt à se donner ce soin qui est +très-pénible, parce que l’enfant n’a rien en lui qui en dédommage, & ce +n’est que par sa douceur, par sa soumission, par ses égards pour ceux +qui lui rendent des services, qu’il peut se flater de les voir +continuer; car s’il a de l’humeur, s’il répond avec dureté, si ce n’est +pas son cœur qui lui fait sentir l’obligation qu’il a à tous ceux qui ne +lui font pas de mal, il sera bientôt abandonné de tout le monde; & alors +il seroit bien à plaindre. + +EMILIE. + +Mais, Maman, ma bonne n’est-elle pas obligée d’avoir soin de moi? + +LA MERE. + +Votre bonne a soin de vous parce que je l’en ai chargée; mais je ne peux +pas l’obliger à vous aimer si vous ne vous rendez point aimable, & si +vous aviez de l’humeur, de la dureté, de l’ingratitude pour elle, je +suis trop juste pour exiger qu’elle vous rende des soins que vous +reconnoîtriez si mal, & je lui défendrois même d’approcher de vous. + +EMILIE. + +Alors je m’habillerois toute seule. + +LA MERE. + +Croyez-vous le pouvoir? + +EMILIE. + +Oui, Maman. + +LA MERE. + +Voyons, défaites votre fourreau, votre collier. + +EMILIE. + +Voilà mon collier défait. + +LA MERE. + +Votre fourreau, à présent. + +EMILIE. + +Ah! je l’ôterai bien toute seule... Maman, voulez-vous bien défaire les +agraffes? + +LA MERE. + +Non, vous devez tout faire seule, puisque vous supposez que vous n’avez +personne pour vous aider. + +EMILIE. + +Mais je ferai bien le reste. + +LA MERE. + +Il vous faut donc quelqu’un pour défaire vos agraffes? Remettez votre +collier. + +EMILIE. + +Maman, je ne peux pas. + +LA MERE. + +Il vous faut donc quelqu’un pour renouer votre collier. Jugez par cet +essai combien vous avez besoin de votre bonne! Combien vous devez +craindre de la rebuter & qu’elle ne vous laisse; car si elle vous +quittoit par votre faute, personne ne voudroit vous aider. + +EMILIE. + +Mais vraiment, Maman, je serois bien à plaindre; je n’avois jamais pensé +à cela: je ne pourrois ni me lever, ni me coucher, ni rien faire toute +seule. + +LA MERE. + +Vous voyez donc bien que quand on est dans le cas d’avoir besoin de tout +le monde, il faut être polie, reconnoissante, corriger son humeur, +profiter des leçons & des avis qu’on vous donne, & sentir que quand on +vous corrige, c’est une preuve d’intérêt & d’amitié, & un moyen qu’on +vous procure pour vous faire aimer. + +EMILIE. + +Je n’avois jamais pensé à tout cela. + +LA MERE. + +C’est qu’à votre âge on est étourdie & qu’on ne prévoit rien. + +EMILIE. + +Mais à présent je prendrai garde à moi, & j’aimerai bien plus ma bonne, +puisqu’elle a eu tant de peine avec moi. Mais, Maman, il y a bien des +choses que je ne sçais pas, n’est-ce pas? + +LA MERE. + +Non-seulement il y a bien des choses que vous ne sçavez pas; mais vous +voyez bien que vous ne sçavez rien, puisque vous ne sçavez ni ce que +vous êtes, ni ce que vous faites en ce monde. + +EMILIE. + +Oh! je le sçais à présent, & je ne l’oublierai pas. Voilà ma tâche +finie, Maman, voulez-vous voir mon ouvrage? + +LA MERE. + +Voyons... il est bien. Vous pouvez jouer si vous êtes lasse de causer. + +EMILIE. + +Maman, puisque vous êtes contente, je vous en prie, je vous demande en +grace de me faire un grand plaisir. + +LA MERE. + +Quoi? + +EMILIE. + +Contez-moi l’histoire de cette Dame dont vous parliez hier au soir avec +mon Papa. + +LA MERE. + +Volontiers. Quand vous êtes raisonnable, je n’ai rien à vous refuser. +Cette Dame étoit veuve d’un homme de condition. A sa mort, elle étoit +restée sans bien avec une fille & un garçon... + +EMILIE. + +Comment s’appelloit-elle? + +LA MERE. + +Vous ne la connoissez pas. + +EMILIE. + +Mais sa fille? + +LA MERE. + +Elle s’appelloit Julie. Elle lui dit un jour: «Mon Enfant, je ne suis +point riche, je viens de m’épuiser pour faire entrer votre frere au +service. Jusqu’à présent il s’est distingué des jeunes gens de son âge +par sa sagesse & son émulation. Il fera son chemin, je l’espere, & il +pourra un jour vous être utile; mais pour vous, vous n’avez rien. Je ne +suis point en état de vous donner des maîtres, ni de vous procurer des +talents agréables. Ce n’est donc que de vos vertus, de votre émulation à +acquérir les qualités qui vous manquent, que vous pouvez attendre des +secours. Je vous aiderai des lumieres que l’expérience & la connoissance +du monde m’ont données. Si vous ne vous faites pas aimer, si vous +n’interessez pas par vos qualités personnelles, vous ne trouverez point +d’établissement à faire, vous ne vous marierez pas.» + +EMILIE. + +Pourquoi, Maman, cette Dame lui dit-elle cela? + +LA MERE. + +Parce qu’elle n’étoit pas riche, & que quand on n’a rien, il faut être +meilleure qu’une autre pour être recherchée; car si vous êtes pauvre & +méchante, on n’a rien de mieux à faire qu’à vous laisser là. + +EMILIE. + +Je ne voudrois pas d’un mari qui fût pauvre & méchant. + +LA MERE. + +Vous devez donc trouver tout simple qu’on ne veuille pas d’une femme +pauvre & méchante. + +EMILIE. + +Cela est vrai. Eh bien, Maman? + +LA MERE. + +Eh bien! Julie étoit malheureusement d’un mauvais caractére, boudeuse, +paresseuse, sujette à l’humeur, s’en prenant toujours aux autres de ses +torts, ingrate envers sa mere, qui la voyant incorrigible, fut obligée +de la mettre dans un Couvent. L’exemple de son frere n’avoit pu la +changer. Il avoit le plus grand respect pour sa mere; il ne l’approchoit +jamais sans lui en donner des marques; il avoit une extrême confiance en +elle. Sa plus grande peur étoit de lui déplaire. Pour Mademoiselle +Julie, elle manqua un mariage considérable, parceque les informations +qu’on fit à son sujet au Couvent lui furent si défavorables qu’on n’en +voulut pas malgré sa jolie figure, qui avoit séduit d’abord. + +EMILIE. + +Et qu’est devenue Mademoiselle Julie? + +LA MERE. + +Elle est restée au Couvent, & y sera toute sa vie. + +EMILIE. + +Mais elle se corrigera peut-être? + +LA MERE. + +A un certain âge, ma fille, on ne se corrige plus. Quand on n’a pas fait +ses efforts dès l’enfance, cela devient presque impossible. + +EMILIE. + +Etoit-elle Jolie, Mademoiselle Julie? + +LA MERE. + +Fort jolie; mais elle n’étoit pas aimable. + +EMILIE. + +Il vaut donc mieux être aimable que jolie. Cependant... Maman, suis-je +jolie? + +LA MERE. + +Jusqu’à présent vous ne l’êtes pas. + +EMILIE. + +Mais pourquoi donc tout le monde dit-il que je suis charmante? + +LA MERE. + +Je vous dirai cela demain. Allez jouer avec votre bonne en attendant la +promenade, & amusez-vous bien, puisque vous avez bien travaillé. + + + + +DEUXIEME CONVERSATION. + + +EMILIE. + +Maman, comment s’appelle... ce n’est pas cela que je voulois dire... +Maman, vous m’avez promis de me dire une chose, voulez-vous bien me la +dire? + +LA MERE. + +Qu’est-ce que c’est, mon enfant? + +EMILIE. + +Mais pourquoi, si je ne suis pas jolie, me dit-on toujours que je suis +charmante? + +LA MERE. + +On peut être charmante sans être précisément jolie, & l’on peut être +très-jolie sans être charmante; car... + +EMILIE. + +Ah! je sçais, je sçais, Maman; pour être charmante, il faut être sage, +modeste, ne parler qu’à propos, n’être pas importune, n’est-ce pas, +Maman, vous m’avez dit cela? + +LA MERE. + +Cela est vrai. Dites-moi si vous êtes jolie ou charmante? + +EMILIE. + +Mais... je crois qu’oui. + +LA MERE. + +Lequel des deux? + +EMILIE. + +Jolie, Maman. + +LA MERE. + +Qu’est-ce que c’est que d’être jolie? + +EMILIE. + +J’entens quelque chose, mais je ne sçais comment dire. + +LA MERE. + +C’est d’être fort blanche, c’est d’avoir de beaux yeux, un nez bien +fait, une jolie bouche ni trop petite ni trop grande, enfin des traits +bien proportionnés; l’ensemble de toute la figure agréable, les cheveux +bien plantés, ne point faire des grimaces, n’avoir l’air ni boudeur, ni +ricannant, avoir l’air affable & modeste. + +EMILIE. + +Comme ma cousine? + +LA MERE. + +Oui; avez-vous tout cela? + +EMILIE. + +Mais non pas tout. + +LA MERE. + +Vous n’êtes donc pas jolie. + +EMILIE. + +Mais pourquoi presque tous ceux qui viennent ici le disent-ils? + +LA MERE. + +N’avez-vous jamais entendu dire à d’autres enfants comme vous, qu’ils +étoient charmants, aimables, quoiqu’ils ne le fussent pas? + +EMILIE. + +Je ne sçais pas, je n’y ai pas pris garde. + +LA MERE. + +Mais ne vous a-t-on jamais louée, quoique vous ne le méritassiez pas? +pensez-y bien. + +EMILIE. + +Je cherche. Je crois que cela pourroit bien être; mais dans le moment où +l’on me donnoit des louanges, je croyois les mériter, ou je crois plutôt +que j’avois bien peur que vous ne disiez le contraire, Maman... Ah! +tenez, je croyois aussi une fois qu’on se moquoit de moi. + +LA MERE. + +Ce n’étoit rien de tout cela. C’est une politesse fausse & mal entendue +qui fait qu’on se croit obligé lorsqu’on va dans une maison de louer +tout ce qui s’y trouve depuis la maîtresse jusqu’au petit chien. Vous +avez vu des gens à qui ma chienne alloit mordre les jambes, dire +également qu’elle étoit charmante. Croyez-vous que ce compliment fût +bien sincére & que Rosette le méritât? + +EMILIE. + +Oh! pour cela non. + +LA MERE. + +Eh bien ceux qui vous disent que vous êtes jolie, que vous êtes +charmante, ne le pensent pas plus de vous que de Rosette, ou ne sçavent +pas plus si vous le méritez mieux qu’elle, ou du moins ne se soucient +pas de le sçavoir. + +EMILIE. + +Mais c’est bien bête de parler pour ne pas dire vrai. + +LA MERE. + +Vous avez raison, il vaut bien mieux se taire. Aussi j’ai vu toutes les +jeunes personnes qui pensent bien, ne faire aucun cas de ces sortes de +compliments, & souvent même s’en trouver offensées. Il est bien sot ou +bien leger de tenir ces propos; mais il seroit bien plus sot encore de +les croire, & de s’en glorifier. + +EMILIE. + +Ah! Maman, je n’y serai plus attrapée... Mais... quand je suis bien +sage, il est pourtant vrai alors que je suis charmante; car ma bonne me +l’a dit, & vous aussi, Maman. + +LA MERE. + +Quand vous êtes raisonnable, nous vous disons que si vous étiez toujours +ainsi, vous seriez charmante, parce qu’alors vous l’êtes en effet; mais +vous ne sçavez point encore qu’on n’est point charmante avec une +conduite inégale, & que si vous voulez mériter cette réputation avec le +temps, il faut être tous les jours un peu plus raisonnable. + +EMILIE. + +Maman, je le serai toujours; à commencer d’aujourd’hui je vais être +parfaite. + +LA MERE. + +Qu’entendez-vous par-là? + +EMILIE. + +J’entens faire toujours bien. + +LA MERE. + +Vous croyez donc cela bien aisé? + +EMILIE. + +Oui, Maman, il n’y a qu’à vouloir. + +LA MERE. + +Et comment vous y prendrez-vous? + +EMILIE. + +En faisant toujours ce que ma bonne & vous me direz, & ne faisant pas +autre chose. + +LA MERE. + +Commencez donc par vous bien tenir. + +EMILIE. + +Oui, Maman; est-ce comme cela? + +LA MERE. + +Oui, & tournez vos pieds. Voilà qui est bien. Avez-vous écrit cette +après-dînée pendant que j’ai eu du monde? + +EMILIE. + +Oui, Maman, mais je n’ose vous montrer mon écriture, car elle est si +mal!... si griffonnée!... + +LA MERE. + +Ah, vous n’aviez pas pris encore la résolution d’être parfaite... tenez, +voilà déja vos pieds dérangés, & votre tête... + +EMILIE. + +Les voilà remis. Maman, voulez-vous me permettre de recommencer ma page, +je suis sûre que je la ferai très-bien. + +LA MERE. + +Volontiers. Mettez-vous près de cette table... Êtes-vous bien? + +EMILIE. + +Oui, Maman. + +LA MERE. + +Vous tenez mal votre plume... votre tête est de travers... votre +écriture n’est pas plus droite... vous vous impatientez? prenez garde, +l’impatience ne va pas avec la perfection... J’en suis fâchée, mais +cette page n’est pas meilleure que l’autre. + +EMILIE. + +Mais comment faut-il donc faire? Je vais recommencer. + +LA MERE. + +Non, vous avez assez étudié aujourd’hui. Il faut mettre le temps à tout. +Il faut vous appliquer pour faire tous les jours un peu moins mal; mais +on ne peut pas apprendre à écrire dans un jour, ni même se corriger en +si peu de temps. Vous avez déja oublié ce que nous avons dit hier sur +votre âge, & sur ce que vous aviez à faire dans le monde. + +EMILIE. + +Ah! pardonnez-moi, je m’en souviens bien: j’y suis pour m’instruire, +sauter, danser... + +LA MERE. + +Oui, & pour croître, grandir, former votre corps, votre cœur, votre +esprit. Dites-moi, Emilie, dépend-il de vous de devenir grande comme moi +tout-à-l’heure... d’ici à demain, par exemple? + +EMILIE. + +Non sûrement, Maman. + +LA MERE. + +Eh bien, vous n’êtes pas plus la maîtresse de bien écrire & de vous +rendre raisonnable en un jour, que de devenir tout d’un coup aussi +grande que moi. + +EMILIE. + +Il faut donc que j’attende que je sois grande pour être raisonnable? + +LA MERE. + +Plus vous ferez d’efforts pour le devenir & plutôt vous y parviendrez; +mais il y a la raison de votre âge, qui est la seule à laquelle vous +puissiez prétendre. + +EMILIE. + +Quelle est donc la raison de mon âge? + +LA MERE. + +A présent, c’est de sentir ce que vous êtes, & de reconnoître que vous +ne pouvez rien, qu’aidée des autres. + +EMILIE. + +C’est d’être soumise & reconnoissante, n’est-ce pas? + +LA MERE. + +Oui, c’est de vous appliquer à apprendre les choses qu’on vous enseigne +qui sont proportionnées à votre âge & à l’ouverture de votre esprit. +C’est de me donner votre confiance entiere, puisque vous convenez que je +ne vous ai jamais trompée. + +EMILIE. + +Ah! cela est bien vrai, Maman; mais après, qu’est-ce que je ferai? + +LA MERE. + +Après? Peu-à-peu vous grandirez; votre esprit se dévelopera; vos +connoissances augmenteront, & vous deviendrez avec le temps une personne +raisonnable. + +EMILIE. + +Oui, parce que j’aurai travaillé à corriger mes défauts. + +LA MERE. + +Et vous acquerrez une force sur vous-même, qui est ce qu’on appelle +_vertu_, & sans laquelle on ne peut se promettre ni bonheur, ni estime, +ni succès; mais vous ne serez pas parfaite. + +EMILIE. + +Mais pourquoi cela? quand est-ce donc que je le serai? + +LA MERE. + +C’est un avantage qui n’est point donné à l’homme, de même que vous avez +vos défauts, notre âge a les siens, & nous travaillons tous comme vous à +nous corriger pour notre propre satisfaction, & pour conserver l’estime +des autres. + +EMILIE. + +Qu’est-ce que c’est que l’estime des autres? + +LA MERE. + +C’est l’approbation que les autres donnent à notre bonne conduite, & que +les personnes que nous connoissons le moins, ou celles mêmes qui +auroient des raisons de ne pas nous aimer, ne peuvent nous refuser. + +EMILIE. + +Je n’entens pas cela, Maman. Comment peut-on approuver quand on ne +connoît pas les gens? + +LA MERE. + +Dites-moi; que pensez-vous de ces deux enfants dont je vous ai conté +l’histoire hier? de Mademoiselle Julie, par exemple? + +EMILIE. + +Ah, je crois, que c’est un méchant enfant! + +LA MERE. + +Et de son frere, quelle opinion en avez-vous? + +EMILIE. + +Je pense qu’il est bien aimable, bien vertueux, bien sage. + +LA MERE. + +Eh bien, cette bonne opinion que vous avez de lui sur ce que vous avez +appris de sa bonne conduite, c’est de l’estime. Et cependant vous ne le +connoissez pas. + +EMILIE. + +Eh bien, je le connois à présent. + +LA MERE. + +Vous ne le connoissez que de réputation, mais cela ne s’appelle pas +connoître, puisque vous ne l’avez jamais vu. + +EMILIE. + +Maman, aurez-vous la bonté de me conter encore une histoire aujourd’hui? + +LA MERE. + +Non, mon enfant, il est tard, nous allons nous promener, & s’il ne nous +vient personne nous continuerons de causer tout en marchant. Sonnez pour +qu’on nous apporte nos mantelets. + + + + +TROISIEME CONVERSATION. + + +EMILIE. + +Maman, j’ai attrapé une mouche!... Ah, qu’elle est brillante! + +LA MERE. + +Oui, elle est belle. + +EMILIE. + +Je m’en vais lui ôter les aîles pour qu’elle ne s’en aille pas, & je la +nourrirai. + +LA MERE. + +Doucement, attendez! Vous a-t-elle mordue? Vous a-t-elle blessée? + +EMILIE. + +Non, Maman. + +LA MERE. + +Et pourquoi donc lui faire du mal? + +EMILIE. + +Mais cela ne lui en fait pas. + +LA MERE. + +Cela lui en fait autant que si l’on vous coupoit un pied ou une main. +Parce que vous ne l’entendez pas crier, vous supposez qu’elle ne souffre +pas, vous vous trompez. C’est une créature tout comme vous, elle souffre +tout comme vous, & il ne vous est pas permis de lui faire du mal. + +EMILIE. + +Mais si elle m’avoit mordue! + +LA MERE. + +Il est permis de se défendre, & si elle vous eût blessée, vous auriez pu +la tuer; mais elle ne vous a rien fait. + +EMILIE. + +Je ne voulois pas la tuer, Maman; je voulois la nourrir, & prendre soin +d’elle. + +LA MERE. + +C’est à-peu-près comme si le premier passant vouloit s’emparer de vous +pour vous élever & vous nourrir. S’il commençoit par vous couper le +pied, de peur que vous ne vous enfuyiez, comment trouveriez-vous cela? + +EMILIE. + +Je n’y consentirois pas. + +LA MERE. + +Mais si vous n’étiez pas la plus forte, il faudroit bien vous y +soumettre. Eh bien voilà comme vous avez fait avec cette mouche; vous +avez été la plus forte, vous l’avez prise, vous alliez sans moi lui +couper les aîles, & vous auriez été toute étonnée demain de la trouver +morte. + +EMILIE. + +J’en aurois été fâchée. + +LA MERE. + +Voyez comme elle souffre. + +EMILIE. + +Mais cela est vrai, elle souffre. + +LA MERE. + +Cette pauvre bête! pensez à la peine que vous auriez, si l’on vous +tenoit comme cela suspendue par un bras. + +EMILIE. + +Cela me feroit mal. + +LA MERE. + +Pouvez-vous n’être pas sensible au plaisir de lui rendre la liberté? +Laissez-la vîte aller retrouver ses camarades, jouissez de ce plaisir... + +EMILIE. + +Je le veux bien, mais... + +LA MERE. + +Souvenez-vous toujours, Emilie, qu’on ne doit se prévaloir de sa force +que pour secourir les plus foibles, & non pour les opprimer. Voilà comme +on se fait aimer, & comme on se procure du bonheur à tous les instants; +c’est en faisant toujours du bien, & jamais du mal volontairement. + +EMILIE. + +Mais moi, je ne veux faire du mal à personne, je m’en vais la laisser +envoler... ah! voyez, Maman, comme elle est bien aise! + +LA MERE. + +Oui. Vous avez le plaisir d’avoir fait du bien; n’êtes-vous pas plus +contente que si cette pauvre bête fût morte par votre faute? + +EMILIE. + +Oui, Maman, j’en aurois été bien fâchée. + +LA MERE. + +Voyez ce que vous deviendriez, si tous ceux qui sont plus forts que +vous, vous faisoient un petit mal? Je suis plus forte que vous, votre +bonne est plus forte que vous. + +EMILIE. + +Mais, vraiment oui, tout le monde est plus fort que moi. + +LA MERE. + +Eh bien, si nous n’aimions pas tous à faire du bien, & si au lieu de +trouver du plaisir à vous garantir du mal, & à protéger votre foiblesse, +nous nous divertissions à vous pincer, à vous tirer les oreilles, à vous +arracher les cheveux, que deviendriez-vous? + +EMILIE. + +Ah, Maman, que je serois malheureuse! + +LA MERE. + +Voyez donc combien il est important de contracter de bonne heure ce +plaisir de faire du bien; car à votre tour, vous serez la plus forte, & +si votre cœur ne répugne pas à faire du mal, tout le monde vous haïra. +Jusqu’à présent vous n’avez guere de supériorité que sur les mouches, +servez-vous-en pour leur faire du bien. + +EMILIE. + +Je n’oublierai pas cela, Maman; je ne sçavois pas qu’une mouche souffrît +comme nous; mais est-ce qu’il y a autant de mal à faire souffrir une +mouche qu’une personne? + +LA MERE. + +Non. Mais il faut s’accoûtumer à respecter la nature jusques dans ses +moindres productions. Une mouche, un hanneton, un chien, un arbre, tout +cela est son ouvrage. + +EMILIE. + +Moi aussi, je suis son ouvrage... + +LA MERE. + +Si vous arrachez une aîle ou une patte à cette mouche, il n’est pas en +votre pouvoir de réparer le mal que vous lui avez fait. Si vous arrachez +l’écorce de cet arbre, il n’est pas en votre pouvoir de l’empêcher de +périr, c’est comme si l’on vous arrachoit la peau. + +EMILIE. + +Cela leur fait donc bien du mal? + +LA MERE. + +Sans doute; vous ne devez donc pas leur nuire sans nécessité & sans +raison; vous ne pouvez même y trouver aucun plaisir. C’est l’ignorance, +c’est l’étourderie de votre âge qui fait faire aux enfants comme vous +tant de mal sans le sçavoir; mais à présent que je vous ai appris ce que +c’est qu’une mouche, un arbre, &c. vous n’aurez plus de pareils torts, +sans quoi vous donneriez une bien mauvaise idée de votre cœur. + +EMILIE. + +Oui, on diroit que je suis cruelle, que je suis méchante, n’est-ce pas, +Maman? + +LA MERE. + +On seroit fondé à avoir de vous l’opinion que l’on conçut de Domitien... + +EMILIE. + +Qu’est-ce que c’est que Domitien? + +LA MERE. + +C’étoit un Empereur Romain qui dans son enfance n’avoit d’autre plaisir +que de tuer des mouches, & de faire du mal à tous les animaux. On +n’avoit jamais pu l’en corriger. + +EMILIE. + +J’aurois bien mauvaise opinion d’un enfant qui ne veut pas se corriger. + +LA MERE. + +Vous avez raison. Aussi Domitien devint toujours plus méchant, & +lorsqu’il fut Empereur, il n’employa son autorité, son pouvoir qu’à +tourmenter les hommes, & à leur faire autant de mal qu’il en avoit fait +aux mouches dans son enfance. Il commit des crimes affreux. Il fut cruel +& atroce. Il finit par être assassiné, & son nom est encore aujourd’hui +en exécration. + +EMILIE. + +Je le crois, il le mérite bien. Maman, je voudrois bien lire son +histoire. + +LA MERE. + +Vous la trouverez dans l’histoire Romaine, nous la lirons ensemble; & je +vous ferai aussi celle de Titus, qui a été le modèle des hommes par sa +vertu & sa bonté. Quand il avoit passé un jour sans faire du bien, il +disoit: _Mes amis, j’ai perdu ma journée!_ + +EMILIE. + +On devoit bien l’aimer! Etoit-ce aussi un Empereur Romain? + +LA MERE. + +Oui, il avoit regné avant Domitien; & vous me direz ce que vous pensez +de l’un & de l’autre. + +EMILIE. + +Oh! je crois que j’aimerois mieux Titus... Ah, Maman, il pleut, vîte, +vîte, allons-nous-en. + +LA MERE. + +Et pourquoi? Il fait très-chaud; il ne tombe que quelques gouttes, la +pluie ne durera pas, nous pouvons rester; nos habits sont de toile & ne +se gâteront pas. + +EMILIE. + +Mais la pluie me tombe sur le nez, je n’aime pas cela. + +LA MERE. + +Comme cela ne peut vous faire de mal, je vous conseille de vous faire à +cette petite contrariété. Voulez-vous passer pour une mijaurée? + +EMILIE. + +Mais non, Maman... puisque vous y restez, j’y resterai bien aussi. +Maman... puis-je faire du bien à quelque chose, moi? + +LA MERE. + +Sûrement. + +EMILIE. + +Et à quoi? Comment? Voulez-vous bien me l’apprendre? + +LA MERE. + +Premierement, vous pouvez faire du bien à votre bonne par votre sagesse, +votre docilité, votre douceur. + +EMILIE. + +Ah, c’est bon! + +LA MERE. + +Quand vous n’êtes pas raisonnable, quand vous avez de l’humeur dans mon +absence, vous l’affligez, vous l’obligez à parler sans cesse, cela la +fatigue & lui fait mal; & c’est une bien mauvaise récompense que vous +lui donnez des soins qu’elle prend de vous. D’ailleurs comme nous avons +le cœur bon & compatissant, c’est un spectacle fâcheux & qui nous +afflige de voir une petite fille qui se tourmente, & qu’on est obligé de +punir pendant qu’on desireroit pouvoir lui rendre la vie douce & +heureuse. + +EMILIE. + +Mais si ma bonne vouloit me laisser faire tout à ma fantaisie, elle ne +se tourmenteroit pas. Qu’est-ce qui en arriveroit? + +LA MERE. + +Il en arriveroit qu’elle manqueroit à son devoir, qu’elle perdroit ma +confiance, & qu’elle seroit mécontente d’elle-même, parce qu’elle auroit +à se reprocher tout le mal qui vous arriveroit. + +EMILIE. + +Est-ce qu’il m’arriveroit du mal? + +LA MERE. + +Pouvez-vous en douter? Toutes les fois que vous vous promenez dans le +jardin, par exemple, si on vous laissoit faire, vous mangeriez tout le +fruit ou meur ou verd que vous trouveriez à votre portée, & vous vous +rendriez malade, peut-être même à en mourir. + +EMILIE. + +Oh! oui, j’entens cela, je sçais bien que si on ne m’empêchoit pas de +manger du fruit entre mes repas, cela me feroit mal. + +LA MERE. + +Mais vous ne le sçavez que parce qu’on vous en a avertie, & comme cela +ne vous a pas suffi, on vous en a empêché. Je vous ai donné une +gouvernante pour suppléer à la raison & à l’expérience qui vous +manquent. + +EMILIE. + +Vous êtes bien bonne, Maman. Tenez; vous aviez raison, voilà déja la +pluie passée... Mais tout ce qu’on m’apprend, Maman, c’est pourtant +parce que vous le voulez, & si vous me laissiez faire quand je ne veux +pas étudier, alors je ne serois pas tourmentée? + +LA MERE. + +Non; mais je le serois moi, parce que j’aurois manqué à mon devoir & je +serois malheureuse. + +EMILIE. + +Est-ce que vous avez aussi des devoirs, Maman? + +LA MERE. + +Sans doute, il est de mon devoir de vous corriger de vos défauts, de +vous en montrer les inconvénients, de vous punir quand vous faites mal; +sans quoi lorsque vous serez grande, vous auriez à me dire: Maman, j’ai +des défauts qui rendent les autres & moi-même malheureux, il est trop +tard à présent pour me corriger; vous m’avez gâtée en me laissant faire +à ma fantaisie, c’est votre faute si je suis si méchante; votre +complaisance m’est bien nuisible, & je finirois ma vie avec le regret +d’avoir fait un mal que je ne pourrois pas réparer. Ainsi voilà encore +un bien qu’il est en votre pouvoir de faire, c’est de profiter de mes +avis, pour me préparer une vieillesse paisible & heureuse. J’emporterai +au tombeau la satisfaction de n’avoir pas donné des soins à une ingrate, +& je me glorifierai de toutes les vertus que vous vous efforcerez +d’acquerir. + +EMILIE. + +Ah, Maman... que je vous embrasse!... comme je veux être sage, comme je +veux vous aimer! Maman, dites-moi; dites-moi, je vous prie, toutes les +façons dont je puis faire du bien? + +LA MERE. + +Vous pouvez secourir les pauvres. + +EMILIE. + +Comment, je n’ai pas d’argent. + +LA MERE. + +Je ne vous en refuse pas pour cet usage; mais il y a plus d’une maniere +de les secourir; en vous montrant sensible à leurs peines, & les +consolant quand ils souffrent; en leur parlant honnêtement, lorsque vous +êtes forcée de refuser l’aumône qu’ils vous demandent; en leur montrant +le regret de ne pouvoir les satisfaire. + +EMILIE. + +Mais cela ne leur donne rien. + +LA MERE. + +Il est vrai; mais si vous ajoûtez un refus dur & brusque à leur malheur, +vous l’augmentez. Il est déja assez humiliant pour eux de tendre la main +pour demander, sans augmenter leur honte par votre dureté! Il n’y a que +ceux qui demandent sans besoin, sans nécessité, qui ne méritent point de +ménagement. + +EMILIE. + +Pourquoi, Maman? + +LA MERE. + +Parce que c’est la paresse ou la bassesse de leur ame qui les y engage, +& alors on ne doit ni leur donner, ni avoir d’égards pour eux, parce +qu’il ne faut pas encourager les vices. + +EMILIE. + +Ceux qui ne sont pas des pauvres & qui demandent autre chose que de +l’argent, ont-ils tort? Moi, par exemple, Maman, est-ce que je fais mal +de vous demander quelque chose? + +LA MERE. + +Non, on peut demander à son pere & à sa mere tout ce dont on a besoin; +on le doit même; mais on ne doit rien demander ni recevoir d’aucun +autre. Les personnes bien nées y attachent tant de honte, qu’elles +aimeroient mieux se passer de tout, que de le demander à d’autres qu’à +leurs pere & mere. + +EMILIE. + +Mais je ne comprens pas cela! + +LA MERE. + +Etes-vous en état de rendre les présents qu’on pourroit vous faire? d’en +faire aux autres de même valeur? + +EMILIE. + +Non, puisque je n’ai rien. + +LA MERE. + +Vous ne devez donc pas en recevoir, parce que vous contractez une +obligation que vous que pouvez pas acquitter. + +EMILIE. + +Mais si j’avois de l’argent? + +LA MERE. + +Il seroit bien plus court d’acheter vous-même ce que vous desireriez, +que d’en avoir l’obligation à d’autres. + +EMILIE. + +Et pourquoi? Est-ce une honte de demander ce qu’on a envie d’avoir? + +LA MERE. + +C’est que vous vous mettez dans le même rang, & au même degré +d’humiliation que ces pauvres qui demandent sans nécessité. Croyez-vous +qu’il soit bien flateur d’inspirer le sentiment de la pitié? + +EMILIE. + +Non. + +LA MERE. + +Ceux qui demandent par nécessité font pitié; ceux qui demandent sans +nécessité inspirent le mépris. + +EMILIE. + +Je suis bien aise de sçavoir cela. + +LA MERE. + +Rentrons, Emilie, il se fait tard. Nous allons à présent faire du bien à +toutes ces pauvres plantes qui souffrent de la sécheresse. Il faut les +arroser. + +EMILIE. + +Est-ce que les plantes souffrent? + +LA MERE. + +Certainement. Voyez comme elles sont flétries & desséchées par l’ardeur +du Soleil! Elles ont soif. Elles sont aussi une production de la nature. +J’aime à leur faire du bien. + +EMILIE. + +Et les plantes sont-elles aussi un animal? + +LA MERE. + +Non; on les appelle _végétaux_. + +EMILIE. + +Qu’est-ce que cela veut dire, Maman? + +LA MERE. + +Ce que c’est? Tenez, je m’en vais vous l’apprendre. Allez là-bas, +cueillez cette tige d’épinard que vous voyez plus haute que les autres. +Apportez-la-moi. + +EMILIE. + +Elle est toute pleine de petits grains. + +LA MERE. + +On recueille tous ces petits grains que l’on appelle _graine_ ou +_semence_, on les fait sécher au Soleil pour en ôter toute l’humidité; +ensuite on la met dans la terre, & cela s’appelle _semer la graine_. +Quand elle y a été quelque temps, elle pousse une herbe semblable à +celle-cy. Tout ce qui se met en terre en graine, ou pepin, ou noyau, & +qui pousse au bout d’un temps plus ou moins long des racines, des +feuilles, des fleurs, des fruits, des épis, des tiges, &c., s’appelle +_végétal_. + +EMILIE. + +Un arbre est-ce... quoi! Maman, qu’est-ce que c’est? + +LA MERE. + +C’est un végétal. + +EMILIE. + +Mais un arbre n’a pas de graine. + +LA MERE. + +Pardonnez-moi, je vous la ferai voir. Mais allez vous deshabiller, & +vous viendrez m’aider à arroser ces plates-bandes. + + + + +QUATRIEME CONVERSATION. + + +LA MERE. + +Qu’avez-vous, Emilie, vous êtes triste? + +EMILIE. + +Oui, Maman. + +LA MERE. + +Est-ce que vous n’êtes pas bien aise de me revoir? + +EMILIE. + +Pardonnez-moi; mais... + +LA MERE. + +Eh bien? + +EMILIE. + +Maman, je ne mérite pas que vous ayez la bonté de causer avec moi +aujourd’hui. + +LA MERE. + +Pourquoi cela, ma fille? + +EMILIE. + +C’est que pendant tout le temps que vous avez été absente... Tenez, +Maman, permettez-moi de ne pas vous le dire. Je suis si humiliée de ce +que j’ai fait, que je n’ai pas le courage de l’avouer. + +LA MERE. + +Dès que vous sentez votre faute & que vous en êtes affligée, j’espere +que vous vous corrigerez & que cela ne vous arrivera plus. + +EMILIE. + +Oh, je vous le promets bien, Maman! J’ai prié ma bonne de me le +rappeller si je l’oubliois, afin de me mieux conduire; car je suis trop +mal à mon aise. + +LA MERE. + +Vous avez raison; c’est là le vrai secret pour vous corriger. Il n’y a +que les méchants qui ne se souviennent pas du mal qu’ils ont fait. Quand +les honnêtes gens ont eu un tort, ils se le rappellent toujours, afin de +n’y plus retomber. Mais dites-moi donc la faute que vous avez faite. +Vous sçavez que vous ne devez me rien taire, & qu’autant il est +important pour votre réputation de cacher vos défauts aux autres, autant +il est nécessaire de me les avouer. + +EMILIE. + +Je dois vous obéir, Maman, & je vais vous dire tout. Eh bien, Maman, je +n’ai rien fait, mais rien du tout, du tout, de ce que vous m’aviez +ordonné: j’ai toujours joué, toujours baguenaudé, & je n’ai pas étudié. + +LA MERE. + +Est-ce que votre bonne ne vous a pas engagée à travailler? + +EMILIE. + +Pardonnez-moi, Maman, ma pauvre bonne s’est donné bien de la peine pour +m’y engager; mais je ne sçais où j’avois l’esprit, je ne l’ai pas +écoutée, & c’est ce qui me fait le plus de peine; car c’est bien mal. + +LA MERE. + +Vous avez raison; mais j’espere au moins que vous n’avez pas mal reçu +ses avis. + +EMILIE. + +Oh non, Maman, je sçais bien que ce seroit vous manquer de respect, +puisque c’est par votre ordre qu’elle me parle. + +LA MERE. + +Eh bien! qu’est-ce qu’il faut faire à présent; car vous sçavez bien +qu’il ne suffit pas d’être fâchée d’une faute commise, il faut la +réparer. + +EMILIE. + +Cela est vrai, Maman; mais comment faire? Je ferai tout de suite la +pénitence que vous voudrez. + +LA MERE. + +Ce n’est pas par une pénitence que l’on répare le temps perdu. Puisque +vous avez employé à jouer le temps destiné à l’étude, ne trouvez-vous +pas juste d’employer à l’étude le temps où vous jouez ordinairement? + +EMILIE. + +Oui, Maman. + +LA MERE. + +Il faut donc vous mettre à lire avec bien de l’attention. Vous allez +lire tout haut auprès de moi, & les mots que vous n’entendrez pas, vous +m’en demanderez l’explication. + +EMILIE. + +Maman, je m’en vais sonner pour que ma bonne apporte mon Livre. + +LA MERE. + +Non, cela ne vaut pas la peine de la déranger. Prenez un Livre sur ces +tablettes; celui que voilà au coin sur la seconde planche d’en bas. + +EMILIE. + +Celui-là, Maman? + +LA MERE. + +Oui, apportez-le-moi. + +EMILIE. + +Maman, ce sont des contes moraux. + +LA MERE. + +Tant mieux, cela m’amusera. + +EMILIE. + +Lequel lirai-je? + +LA MERE. + +Le premier. + +EMILIE. + +Ah!... Maman... + +LA MERE. + +Eh bien, quoi? + +EMILIE. + +C’est la... lisons le second, Maman! + +LA MERE. + +Non, pourquoi? + +EMILIE. + +Maman, c’est la mauvaise fille. + +LA MERE. + +Eh bien, nous verrons si elle ressemble à quelqu’un de notre +connoissance. + +EMILIE. + +Lirai-je tout haut? + +LA MERE. + +Sans doute, & prononcez bien. + +EMILIE _lit_. + +«Dans une Ville de Province, presqu’aussi riche & aussi peuplée que +Paris, un homme de qualité retiré du service vivoit avec sa femme. Ils +tenoient un état considérable dans cette Ville & dans leur Terre qui en +étoit peu éloignée. Ces deux époux s’aimoient tendrement, & adoroient +tous deux une petite fille de sept ans, qui étoit le seul enfant qui +leur restât de trois qu’ils avoient eus. Ils donnoient tous leurs soins +à son éducation; mais comme l’enfant n’y répondoit pas, ils prirent tous +deux le parti de se retirer entierement dans leur Terre, ils quitterent +la Ville pour n’être point distraits des soins que demandoit une +éducation aussi difficile. Leurs amis blâmerent cette résolution; mais +la crainte de faire tort à la réputation de leur enfant, en dévoilant +aux autres ses mauvaises dispositions, leur fit cacher les vrais motifs +de leur retraite. Chacun raisonnoit diversement sur cet événement. Il y +a toute apparence, disoit l’un, que leurs affaires sont dérangées, & il +falloit bien que cela arrivât. Ils font une dépense excessive! une table +ouverte! leur bourse au service de tout le monde! C’est fort bien fait +d’être généreux, mais il faut pourtant compter avec soi-même, sans quoi +vous voyez ce qui en arrive. Mais non, répondoit un autre, ils payent +bien exactement; leurs affaires sont en ordre, mais je croirois plutôt +que le Comte d’Orville est jaloux de sa femme.--Bon, jaloux? Elle est si +raisonnable, c’est la sagesse même...» Maman, qu’est-ce que c’est que +d’être jaloux? + +LA MERE. + +Ma fille, c’est avoir la peur de n’être pas préféré aux autres. + +EMILIE. + +Est-ce joli d’être jaloux? + +LA MERE. + +Non, cela fait bien du mal. + +EMILIE. + +Oh! je ne veux pas être jaloux... + +LA MERE. + +Il faut dire jalouse. + +EMILIE. + +Mais il y a jaloux dans le Livre. + +LA MERE. + +C’est qu’on attribue ce défaut à un homme. Continuez de lire. + +EMILIE _continue_. + +«C’est la sagesse même. J’en conviens, reprenoit un autre; mais il faut +un motif pour prendre un parti aussi violent, & ils n’en donnent point; +ils ont même annoncé qu’ils ne recevroient personne, excepté quelques +amis très-intimes, & tout cela ne se fait pas sans raison. Mais, +Messieurs, disoit le plus raisonnable de tous, pourquoi se presser de +juger, pourquoi vouloir pénétrer dans les affaires des autres? Et si +c’étoit pour veiller de plus près à l’éducation de leur fille, que le +Comte & la Comtesse d’Orville renoncent au grand monde, qu’en +diriez-vous?--Bon, quelle apparence! si c’étoit-là leur motif, ils le +diroient; mais quitter tous les agréments de la vie pour une petite +fille de sept ans! quelle extravagance! On donne à cela de la soupe, des +maîtres, le fouet quand cela s’avise de raisonner, une poupée pour +qu’elle vous laisse en repos: voilà à quoi pere & mere sont obligés. +Quand ils font davantage, ils ont bien de la bonté. D’autant que j’ai +sçu par un Valet qui a servi dans la maison, que cette petite fille est +entêtée & maussade, ainsi elle ne vaut pas la peine que ses parents s’en +occupent tant...» Ce Laquais-là étoit bien bavard. + +LA MERE. + +Ils le sont tous. + +EMILIE. + +A la place de M. le Comte d’Orville, je l’aurois bien fait taire. + +LA MERE. + +Comment auriez-vous fait, & de quel droit empêcher un homme de dire ce +qu’il a vu? + +EMILIE. + +Mais il ne faut dire du mal de personne. + +LA MERE. + +Cela est vrai; mais on ne peut pas toujours empêcher les autres de +parler. Ne seroit-il pas plus court de se bien conduire, afin que ceux +qui ne peuvent pas s’empêcher de parler, n’ayent que du bien à dire. +Quand on se conduit mal, on s’expose à la médisance. + +EMILIE. + +Quoi? quand j’ai fait une faute, tous vos domestiques vont le dire, +Maman? + +LA MERE. + +Mais quand vous faites bien, vous ne craignez pas les bavards. Il faut +donc faire toujours le mieux possible, pour n’avoir pas l’inquiétude de +ce qu’on dit de vous. + +EMILIE. + +Je vais continuer, Maman. (_Elle lit._) «Monsieur & Madame d’Orville +n’ignorerent pas tout ce que l’on disoit d’eux; mais contents +d’eux-mêmes, & dans l’espérance de former au bien leur fille, ils +partirent, résolus de ne revenir que quand ils pourroient la montrer +dans le monde sans inconvénient pour elle. Pour mieux exciter son +émulation, ils emmenerent avec eux une de leurs petites niéces +à-peu-près de l’âge de leur fille, qu’on appelloit _Pauline de +Perseuil_. Madame d’Orville prit une pauvre fille de condition dont elle +connoissoit le caractére & les mœurs; elle lui assura un sort, & en fit +la gouvernante de sa fille & de sa niéce.» Qu’est-ce que c’est que les +mœurs, Maman? + +LA MERE. + +C’est un mot qui exprime tout seul le résultat de toute la conduite +d’une personne. On dit les bonnes mœurs, les mauvaises mœurs, les mœurs +douces, &c... + +EMILIE _lit_. + +«Mademoiselle d’Orville étoit paresseuse, volontaire, entêtée, n’avoit +aucun sentiment de tendresse pour ses parents, & n’étoit occupée toute +la journée que de ses joujoux & de sa parure. Dès qu’on vouloit +l’appliquer à l’étude ou causer avec elle, pour lui apprendre ses +devoirs, l’humeur s’en mêloit; elle pleuroit, elle crioit, & il n’y +avoit point de jour où elle ne subît deux ou trois punitions +humiliantes. Pauline au contraire étoit douce, polie avec tout le monde; +elle ne recevoit pas un avis sans en être reconnoissante, & sans +remercier la personne qui le lui avoit donné. Elle faisoit des progrès +dans tout ce qu’on lui apprenoit; enfin, elle étoit aimée & chérie de +tout le monde, comme la petite d’Orville en étoit détestée. Celle-cy +étoit jalouse de la préférence qu’on donnoit à Pauline, & elle n’avoit +pas l’esprit de voir qu’il ne tenoit qu’à elle de se faire aimer de même +en corrigeant ses défauts & son humeur; mais elle aimoit mieux s’en +prendre aux autres de ses torts que de se rendre justice. Son pere & sa +mere lui disoient sans cesse: Ma fille, vous serez toute votre vie +malheureuse. D’autres parents, moins bons que nous, vous auroient déja +abandonnée; il ne tient qu’à vous de jouir du sort de votre cousine. +Voyez comme elle est heureuse! C’est qu’elle est sage & qu’elle suit nos +avis. Mademoiselle d’Orville écoutoit à peine ce qu’on lui disoit, & +retournoit à l’étude ou au jeu sans être corrigée. Elle passa ainsi +quatre ou cinq ans toujours dans les pleurs, dans l’humeur & en +pénitence. Ses parents la voyant incorrigible, userent avec elle de la +plus grande rigueur, & Mademoiselle d’Orville devint si malheureuse, +qu’elle commença à faire des réflexions. Sa cousine avoit acquis toutes +sortes de talents. Elle avoit beaucoup lu, beaucoup appris; elle +commençoit à jouir du fruit de la peine qu’elle s’étoit donnée, elle +comprenoit à merveille toutes les conversations qu’elle entendoit, +lorsqu’elle étoit en compagnie, & lorsqu’elle se trouvoit seule, elle ne +s’ennuyoit jamais, parce qu’elle s’occupoit de ses talents. La musique, +le dessein, l’ouvrage; elle passoit d’une occupation à une autre; & +n’étant jamais desœuvrée, elle n’avoit jamais d’humeur. + +«Un jour que Monsieur & Madame d’Orville se promenoient dans leur jardin +avec leur fille & leur niéce, il arriva que la petite d’Orville répondit +une impertinence à sa cousine. Le pere & la mere, après l’avoir obligée +à demander excuse à Pauline, l’envoyerent dans sa chambre. Il falloit +passer par le salon pour y aller. Un homme & deux femmes qui achevoient +une partie de jeu y étoient restés. La petite d’Orville qui le sçavoit +n’osa jamais passer devant eux; elle s’assit en dehors sur les marches +du perron, & ne remuoit pas de peur d’être apperçue. En effet, ceux qui +étoient dans le salon ne la soupçonnoient pas d’être si près. Ils +parloient d’elle. Quelle différence, disoit une de ces Dames, de Pauline +à la petite d’Orville. Pauline est douce, sensible, prévenante, remplie +de talents; elle est d’un caractére charmant: la petite d’Orville est +maussade, méchante; elle est insensible, paresseuse, ignorante; elle +n’aime personne, & personne ne l’aime, ni ne l’aimera jamais. J’ai vingt +fois conseillé à son pere de la mettre dans un Couvent pour toute sa +vie. Qu’est-ce qu’on peut faire d’un si mauvais sujet dans le +monde?--Pour moi, disoit l’autre Dame, elle me fait tant de mal à voir, +que quand elle paroît je tourne la tête de l’autre côté. Ah, la vilaine +petite fille! Est-il possible que cette enfant ne soit pas touchée du +chagrin qu’elle donne tous les jours à son pere & à sa mere? J’ai vu +Madame d’Orville pleurer de douleur de l’entêtement & du mauvais +caractére de sa fille. Vous avez bien quelques reproches à vous faire, +Monsieur le Baron, disoit-elle à l’homme qui jouoit avec elle; il y a de +l’inhumanité à vous de jouer, de causer avec elle, comme si elle le +méritoit. La petite d’Orville n’a pas l’esprit de voir que vous vous +moquez d’elle, que vous vous amusez de ses ridicules & de ses défauts, & +que vous vous embarrassez fort peu de ce qu’elle deviendra. Ma foi, +Madame, reprit le Baron, ce n’est ni ma fille, ni ma niéce; Dieu me +préserve d’avoir jamais une femme comme elle, mais elle ne mérite nul +égard; ainsi je m’en amuse. Si je croyois qu’il y eût la moindre +ressource dans son caractére, je ne la traiterois pas comme une +marionnette...» Ah! ah! cela est bon à sçavoir. Je connois quelqu’un qui +cause, & qui rit toujours, toujours avec moi, que je sois sage ou non, +apparemment qu’il me regarde aussi comme une marionnette. + +LA MERE. + +Cela pourroit bien être, jugez-en vous-même. + +EMILIE. + +Oh! j’en suis persuadée; mais voyons la suite, Maman, cela est fort +interessant! (_Elle lit._) «Une marionnette... Cette conversation frapa +Mademoiselle d’Orville, & lui ouvrit les yeux sur sa conduite. Elle +avoit alors douze ans; elle sentit qu’il étoit plus que temps de se +corriger. Elle entra dans le salon fondant en larmes. Elle se jetta aux +pieds de ces Dames. Oui, Mesdames, dit-elle, je mérite tout ce que vous +avez dit; mais je vous demande grace, je veux absolument me corriger. Je +veux qu’on dise à l’avenir autant de bien de moi que de ma cousine. Ne +m’abandonnez pas! Aidez-moi, je vous en conjure, à me faire pardonner de +papa & de maman que j’ai rendu malade! Oh, que je suis malheureuse! Que +je suis indigne de ses bontés! Jamais, jamais je ne pourrai réparer mes +torts, Mesdames, je n’ose paroître... Elle avoit le visage contre terre, +elle sanglottoit, mais ses pleurs ne couloient plus, comme auparavant, +par dépit & par humeur; son cœur étoit vraiment touché & ses larmes +étoient celles du repentir. Les Dames étonnées de ce changement, mais +touchées de l’aveu qu’elle faisoit elle-même de ses fautes, (car c’étoit +la premiere fois qu’elle avouoit ses torts,) commencerent à en prendre +meilleure opinion, elles la releverent. Une d’elles lui dit: +Mademoiselle, si vous êtes vraiment touchée, si vous sentez vos torts +comme je l’espere pour vous, vous pourrez vous corriger & devenir aussi +aimable que votre cousine, mais vous avez bien du chemin à faire. +J’avoue que je ne répondrois pas de vous, & si j’étois votre mere, je +voudrois voir avant de vous pardonner, si ces bonnes résolutions +dureroient...» Maman! + +LA MERE. + +Quoi? + +EMILIE. + +Cette Dame est bien dure; je crois que ses enfants sont bien malheureux. + +LA MERE. + +Elle n’en avoit pas. + +EMILIE. + +Ah! tant mieux!... Oh, je crois moi, que Mademoiselle d’Orville se +corrigera. Voyons! (_Elle lit._) «Mademoiselle d’Orville lui dit: +Madame, je ne demande pas que mon papa & maman me traitent comme ma +cousine; mais seulement qu’ils me permettent de me jetter à leurs pieds, +qu’ils m’aident, & vous aussi, Mesdames, à réparer mes torts. Et vous, +Monsieur, dit-elle au Baron, vous verrez que je ne suis pas une +marionnette: & que je mérite autant d’égards que ma cousine. +Mademoiselle, lui répondit le Baron, comme vous ne vous respectiez pas +vous-même, il me semble que les autres pouvoient s’en dispenser aussi. +Je mérite toutes ces humiliations, reprit Mademoiselle d’Orville; mais +patience. L’autre Dame, qui n’avoit pas encore parlé, dit tout bas à son +amie: Si vous aviez eu des enfants, vous ne seriez pas si sévere avec +celle-cy, & vous l’aideriez à se maintenir dans ses bonnes résolutions. +Un repentir sincere mérite d’être encouragé...» Ah, la bonne Dame je +l’aime!... Où est-ce que j’en suis? Ah!... + +«Un repentir sincere mérite d’être encouragé. Elle prit Mademoiselle +d’Orville par la main. Venez, ma chere petite, lui dit-elle, voilà le +premier moment où je me suis interessée à vous. Je vais vous mener à +votre maman. La petite d’Orville se jetta dans ses bras: Madame, lui +dit-elle, que je vous ai d’obligations! je vous assure que vous ne vous +en repentirez pas. + +«Mademoiselle d’Orville n’avoit plus cette contenance insolente qui +révoltoit tout le monde contre elle. Elle n’osoit approcher de son pere +& de sa mere. Elle trembloit, non pas comme auparavant de la peur de la +punition, mais de la honte que lui inspiroient ses torts. Ils la +reçurent avec indulgence; elle en fut pénétrée de reconnoissance. Sa +mere la serra tendrement dans ses bras, & lui disoit: Ah, mon enfant, je +t’en conjure, ne te rens pas malheureuse! que tes résolutions soient +durables, & n’aies point à te reprocher la mort de ta mere! Ta conduite +a détruit ma santé! Que deviendrois-tu, si tu me perdois par ta faute? +Tu serois un objet d’horreur! Personne ne voudroit te voir! Tout le +monde te fuiroit & tu te fuirois toi-même, mais tes remors te suivroient +par-tout! La petite d’Orville fondoit en larmes, sanglotoit & serroit sa +maman en criant: Maman! Maman! Ayez pitié de moi, ayez pitié de moi! je +veux tout réparer! + +«En effet, de ce moment elle s’appliqua à vaincre son caractére. Elle +eut plus de peine qu’une autre, mais elle y parvint. Elle étudioit jour +& nuit, & en deux ans de temps elle eut une legére teinture de tout ce +que sa cousine sçavoit à fonds, car le temps perdu ne peut se réparer +entierement; mais on lui sçut gré des efforts qu’elle faisoit, & +sur-tout d’avoir réprimé son caractére. On commença à lui marquer de +l’estime & des égards. Le Baron ne la traita plus en enfant; il ne +cherchoit plus à polissonner avec elle. Il lui parloit avec le respect & +la décence que les hommes observent & doivent aux Demoiselles, & +auxquels ils ne manquent jamais sans qu’il y ait de leur faute. Monsieur +& Madame d’Orville pressés d’effacer la mauvaise réputation que malgré +leurs précautions leur fille s’étoit faite, quitterent le séjour de leur +Terre. Ils revinrent en Ville, & bientôt tout le monde s’empressa de +donner à Mademoiselle d’Orville les éloges qu’elle méritoit. On va +incessamment la marier, & l’on ne doute pas qu’elle ne fasse un +établissement avantageux. Pauline s’est mariée l’année derniere. Elle a +sur sa cousine la supériorité des talents & de la science, parce qu’elle +n’a pas, comme elle, perdu cinq années de temps qui sont bien +précieuses, & dont Mademoiselle d’Orville n’a connu le prix que quand il +n’en étoit plus temps.» Voilà tout, Maman. Je n’avois jamais lu cette +histoire toute entiere. + +LA MERE. + +Eh bien, qu’en dites-vous? + +EMILIE. + +Je dis qu’il ne faut pas perdre son temps comme Mademoiselle d’Orville. + +LA MERE. + +Vous voyez donc que vous avez eu tort de perdre votre matinée, car elle +est passée, de même que tous les jours où vous avez mal fait vos +devoirs. Est-il en votre pouvoir de faire revenir tous ces jours-là? + +EMILIE. + +Mon Dieu non, Maman, mais je ferai bien à l’avenir? + +LA MERE. + +Mais ce qui est passé est passé. Mettez-vous à votre table, & écrivez +jusqu’au dîner. + +EMILIE. + +Maman, je voudrois vous demander quelque chose sur ce que j’ai lu. + +LA MERE. + +Cette après-dînée nous en causerons en nous promenant si vous êtes +raisonnable. + +EMILIE. + +Mais s’il vous vient du monde?... Maman, j’ai envie de faire lire cette +histoire à une certaine personne... à un Monsieur, qui m’apporte +toujours des oranges de la part de M. Arlequin; vous sçavez bien? + +LA MERE. + +Oui, je sçais bien; mais je ne crois pas que cela soit nécessaire. + +EMILIE. + +Pourquoi, Maman? + +LA MERE. + +Nous dirons cela tantôt. Vous n’avez que le temps d’écrire avant le +dîner, ne le perdez pas! + + + + +CINQUIEME CONVERSATION. + + +EMILIE. + +Maman, Maman, embrassez-moi! + +LA MERE. + +Très-volontiers. Vous me direz, sans doute, pourquoi. + +EMILIE. + +Oui, Maman; c’est que je le mérite bien. C’est que je suis bien sçavante +à présent, je sçais trois choses de plus. + +LA MERE. + +Trois choses, mais vraiment c’est beaucoup de choses. Sont-elles belles? +Sont-elles utiles? + +EMILIE. + +Vous allez voir, Maman, c’est que je sçais qu’il y a quatre Eléments, le +feu, l’eau, la terre & l’air. + +LA MERE. + +Bon! + +EMILIE. + +Oui, Maman, c’est très-vrai. Et puis élément veut dire principe qui fait +agir. Vous voyez que je l’ai bien retenu. Mais ce n’est pas tout. + +LA MERE. + +Eh bien? + +EMILIE. + +Tenez, Maman, écoutez. Il y a trois choses encore qu’on appelle les +trois regnes; le regne végétal, que vous avez eu la bonté de m’expliquer +l’autre jour; ce sont les fruits, les arbres, tout ce qui se seme ou se +plante; vous sçavez bien? Et puis le regne minéral, qui sont les +pierres, l’or, l’argent, le fer, qu’on appelle _mines_, & qui se forment +au fond de la terre; & puis le regne animal, qui sont tous les animaux, +les bêtes, les poissons, les oiseaux & les hommes, & voilà de quoi tout +le monde est composé. + +LA MERE. + +Et c’est pour tout cela qu’il a fallu vous embrasser? + +EMILIE. + +Oui sûrement, ma chere maman, est-ce que vous n’êtes pas bien aise, bien +contente de moi? Je sçais tout ce qu’il y a dans le monde à présent. + +LA MERE. + +Vous croyez cela? + +EMILIE. + +Mais, oui, Maman; est-ce qu’il y a encore autre chose? + +LA MERE. + +Et à qui avez-vous l’obligation de cette belle science? + +EMILIE. + +Maman, j’aurai l’honneur de vous le dire. Mais dites-moi donc, ma chere +Maman, si vous n’êtes pas bien contente de moi? + +LA MERE. + +Je le suis de votre émulation & du plaisir que vous avez en croyant m’en +avoir fait. Je vous en sçais très-bon gré, je vous en remercie même, +parce que cela me prouve que vous cherchez à me plaire. Mais, ma chere +Enfant, si vous voulez me faire un bien plus grand plaisir encore, il +faut oublier tout cela. + +EMILIE. + +Pourquoi donc, Maman? + +LA MERE. + +C’est que vous ne comprenez pas un mot de ce que vous croyez si bien +sçavoir, & que rien n’est si dangereux à votre âge que de parler de +choses qu’on n’entend pas; il en arrive toutes sortes d’inconvénients. + +EMILIE. + +Mais pardonnez-moi, Maman, j’entens très-bien tout ce que j’ai appris. + +LA MERE. + +C’est ce que nous allons voir. Reprenons un peu ce que vous avez dit. +Sçavez-vous qu’il y a de quoi causer huit jours, avant de comprendre un +seul des grands mots dont vous m’avez fait une si belle litanie. + +EMILIE. + +Ah! tant mieux. Maman, j’aime tant à causer avec vous; & puis il pleut +depuis ce matin; j’espere qu’il ne viendra personne, nous aurons bien du +temps. + +LA MERE. + +Profitons-en. Eh bien, vous dites donc qu’il y a quatre Eléments. + +EMILIE. + +Oui, Maman, le feu, l’air, l... + +LA MERE. + +Oh! doucement, je ne vais pas si vîte, moi, je dis comme Monsieur +Gobemouche, entendons-nous. + +EMILIE _rit de tout son cœur_. + +Monsieur Gobemouche... c’est un drolle de nom. Qu’est-ce que c’est que +Monsieur Gobemouche? + +LA MERE. + +C’est un original qui n’a que faire à notre conversation, nous en +parlerons une autre fois. Nous disions qu’il y a quatre Eléments, & n’y +en a-t-il que quatre. + +EMILIE. + +Je ne sçais pas, on ne m’en a montré que quatre. + +LA MERE. + +Et qu’est-ce qu’ils font ces quatre Eléments que vous connoissez? + +EMILIE. + +Ah! j’avois oublié... ils font aller le monde. + +LA MERE. + +Mais qu’est-ce que c’est que le monde? + +EMILIE. + +Mais, Maman, c’est tout cela; c’est Paris, c’est le bois de Boulogne, +c’est Saint Cloud... Voilà tout. + +LA MERE. + +Voilà tout ce que vous en connoissez. Eh bien, vos quatre Eléments font +donc aller Saint Cloud & le bois de Boulogne? Mais comment cela? + +EMILIE. + +Ah! je ne sçais pas. + +LA MERE. + +Bon, voilà déja votre science en défaut! Tâchons de nous remettre un peu +sur la voie. Voyons qu’est-ce qu’il y a dans le monde que vous +connoissez? De quoi est-il composé? qu’est-ce que vous y voyez? + +EMILIE. + +Des champs, des maisons, des rivieres, des hommes, des animaux; est-ce +cela, Maman, qui est le monde? + +LA MERE. + +Oui, il y a de tout cela dans le monde. Mais le ciel, les astres & +beaucoup d’autres choses dont je ne vous parlerai pas encore en font +aussi partie. Revenons à nos moutons. Vous m’avez parlé de rivieres. +Qu’est-ce que c’est que des rivieres? + +EMILIE. + +C’est de l’eau. + +LA MERE. + +Mais voilà de l’eau dans cette caraffe; est-ce que c’est une riviere? + +EMILIE. + +Non, Maman; mais une riviere, c’est pourtant de l’eau. + +LA MERE. + +Cela est vrai, il y a de l’eau dans une riviere; mais pour que cette eau +forme une riviere qu’est-ce qu’il faut? + +EMILIE. + +Ah! je le sçais, je m’en souviens, ma bonne me l’a dit. D’abord elle +sort de terre, elle forme un petit ruisseau, & puis ce petit ruisseau +augmente, augmente, & puis quand il est bien grand, on l’appelle +riviere. N’est-ce pas cela, Maman? + +LA MERE. + +A la bonne heure. Une riviere est donc composée d’une grande quantité +d’eau qui suit son cours... + +EMILIE. + +Qu’est-ce que cela veut dire qui suit son cours? + +LA MERE. + +Cela veut dire qu’elle ne se perd pas dans la terre depuis l’endroit où +elle en est sortie, jusqu’à ce qu’elle trouve une autre riviere où elle +retombe, & où elle se perd. + +EMILIE. + +Ah! ah! & la Seine, où est-ce qu’elle se perd? + +LA MERE. + +La Seine va tomber dans la mer, & à cause de cela on l’appelle un +fleuve. Voilà la différence des fleuves aux rivieres. Les fleuves +retombent dans la mer, & les rivieres retombent dans d’autres rivieres. + +EMILIE. + +Mais on dit pourtant la riviere de Seine. + +LA MERE. + +Cela est vrai, mais c’est un fleuve. Ah çà, il y a une heure que nous +parlons & d’eau & de riviere, & il n’est pas bien sûr encore que nous +nous entendions. Qu’est-ce que c’est que de l’eau? + +EMILIE. + +C’est ce qui sert à boire, à faire du thé. + +LA MERE. + +Vous me dites là son usage, mais vous ne me dites pas ce que c’est. + +EMILIE. + +Maman, je ne le sçais pas; je vous prie de vouloir bien me le dire. + +LA MERE. + +Ah! je sçavois bien que votre science étoit une science de perroquet, +dès qu’on vous change la demande, vous n’y êtes plus, & c’est une preuve +que vous n’attachez nulle idée à ce que vous dites. L’eau est un des +quatre Eléments de la nature. + +EMILIE. + +Ah! cela est vrai. + +LA MERE. + +Mais ces quatre Eléments, qui font aller le monde, à ce que vous dites, +comment s’y prennent-ils pour le faire aller? + +EMILIE. + +Ah, Maman, cela n’y étoit pas! + +LA MERE. + +Comment cela n’y étoit pas? où cela n’étoit-il pas? + +EMILIE. + +Dans le Livre où j’ai appris. + +LA MERE. + +Vous avez appris dans un Livre? + +EMILIE. + +Oui, Maman. + +LA MERE. + +Emilie, sonnez. Qu’on apporte de l’eau froide dans une petite jatte. + +EMILIE. + +Pourquoi faire, Maman? + +LA MERE. + +Vous allez voir. (_On apporte une jatte d’eau sur la table._) Venez ici, +Emilie, approchez votre main, & voyez comme cette eau est froide. + +EMILIE. + +Oui, c’est bien froid. + +LA MERE. + +Je vais mettre mes mains dans cette jatte, & je les y laisserai tandis +que nous allons parler d’autres choses, ensuite vous verrez. Dites-moi, +qu’est-ce que c’est que ce Livre qui vous a rendu si habile? + +EMILIE. + +Maman, vous sçavez bien qu’hier, quand vous m’avez amenée à Paris, vous +m’avez descendue au Palais Royal avec ma bonne, pendant que vous alliez +à vos affaires. + +LA MERE. + +Eh bien! + +EMILIE. + +J’ai trouvé Mademoiselle Louise, c’est ma bonne amie, Maman, vous sçavez +bien; elle m’a montré un joli petit Livre qu’on lui a donné pour +apprendre & pour s’amuser. Il est joli!... il est tout bleu, & il y +avoit cela dedans; & je l’ai appris bien vîte, parce que j’ai dit, Maman +sera bien surprise, & cela lui fera plaisir. + +LA MERE. + +Emilie, si vous voulez être bien raisonnable, nous ne nous quitterons +plus, & vous ne sortirez plus sans moi. + +EMILIE. + +Ah, Maman, que je serai aise! Oh je vais être bien sage; mais pourquoi +donc êtes-vous fâchée de ce que j’ai appris les Eléments & les... les +quoi donc? Comment est-ce que l’on appelle ce que j’ai appris encore? + +LA MERE. + +C’est que je ne veux pas faire de vous un perroquet. + +EMILIE. + +Un perroquet! c’est un oiseau? + +LA MERE. + +Oui, c’est un oiseau qui répéte les mots qu’il a entendus, mais qui ne +sçait ce qu’il dit, parce qu’il ne peut pas comprendre les mots qu’il +prononce, & quand vous répétez ce que vous avez entendu dire à tort & à +travers, comme cela vous arrive souvent, vous êtes comme un perroquet. + +EMILIE. + +Mais, Maman, quand je demande l’explication des choses que je n’entens +pas, je ne suis pas comme un perroquet. + +LA MERE. + +Cela est vrai? mais il y a des choses que l’on ne sçauroit vous +expliquer, parce que vous n’êtes point en âge de les comprendre; ce que +l’on pourroit vous dire ne serviroit qu’à brouiller vos idées, ou vous +en donneroit de fausses. Par exemple, vous sçavez très-bien lire à +présent; mais avant que vous le sçussiez, si l’on avoit commencé à vous +faire lire un mot en entier sans vous faire connoître vos lettres, +qu’est-ce qui en seroit arrivé? + +EMILIE. + +Je crois que je n’aurois pas pu. + +LA MERE. + +Pardonnez-moi; le mot _Maman_, par exemple, à force de vous le montrer & +de vous le faire prononcer, toutes les fois que vous auriez retrouvé ce +mot dans un Livre, vous l’auriez enfin reconnu, & vous auriez dit, c’est +_Maman_; mais vous n’auriez pas sçu que par-tout où vous auriez trouvé +une _M_ & un _a_, cela fait _Ma_, que par-tout où vous auriez trouvé +_M_, _a_, _n_, cela faisoit _man_. De même si l’on commence par vous +expliquer aujourd’hui nombre de mots qui demandent des connoissances que +vous n’avez point encore, vous n’en serez pas plus avancée que si l’on +vous avoit fait lire par routine & par mémoire, sans vous apprendre à +épeler. + +EMILIE. + +Ah! cela est vrai, Maman, je comprens cela. + +LA MERE. + +Voilà pourquoi il est si essentiel de ne rien faire, absolument rien +sans ma permission. Voilà pourquoi je ne vous laisse pas lire dans tous +les Livres, & pourquoi je ne vous laisse pas causer avec toutes sortes +de personnes. Et voilà pourquoi, Emilie, je vous recommande tant de ne +jamais vous servir de termes & de mots que vous ne comprenez pas, avant +de m’en avoir demandé l’explication, soit que vous les ayez lus, soit +que vous les ayez entendu dire. + +EMILIE. + +Et pourquoi, Maman, ne faut-il demander qu’à vous? + +LA MERE. + +C’est que personne ne prend à vous un aussi grand interêt que moi. C’est +que les questions des enfants fatiguent & importunent tout autre que +leur mere, & pour s’en débarrasser, on leur répond souvent la premiere +chose qui vient en tête, qu’elle soit juste ou non. + +EMILIE. + +Fort bien, on m’attrape donc quand je demande aux autres ce que je +n’entens pas? + +LA MERE. + +Cela arrive très-souvent, & lorsque l’on a une fois une idée fausse dans +la tête, il est très-difficile de la détruire, sur-tout à votre âge où +vous n’êtes pas en état d’en sentir le défaut. + +EMILIE. + +Maman, voilà qui est fait, je ne passerai plus un mot que je n’entens +pas sans vous le demander, & je ne le demanderai qu’à vous, puisque vous +voulez bien m’instruire... & puis je dois vous obéir. + +LA MERE. + +Voilà ce qui s’appelle de la raison. + +EMILIE. + +Et puis vous ne m’attrapez pas, vous Maman, vous ne m’avez jamais +trompée... mais pourquoi donc avez-vous toujours les mains dans cette +eau? + +LA MERE. + +Vous souvenez-vous comme elle étoit froide quand on l’a apportée? + +EMILIE. + +Oui, Maman, elle étoit bien froide. + +LA MERE. + +Eh bien, touchez-la à présent. + +EMILIE. + +Ah! elle ne l’est plus. Vos mains l’ont échauffée. + +LA MERE. + +Et comment cela s’est-il fait? + +EMILIE. + +C’est que vous aviez chaud. + +LA MERE. + +Mais qu’est ce qui fait que j’avois chaud? + +EMILIE. + +Je ne sçais pas. + +LA MERE. + +Qu’est-ce qui vous réchauffe quand vous avez froid? + +EMILIE. + +C’est le feu. Mais on n’a pas de feu dans le corps. + +LA MERE. + +Pardonnez-moi, on y a du feu, & si l’on n’en avoit pas, on ne pourroit +pas vivre; le sang se glaceroit dans les veines & l’on mourroit. Ce feu +s’accroît & ensuite diminue avec l’âge, & voilà pourquoi le vieux bon +homme que vous avez vu l’autre jour ne pouvoit pas se rechauffer, +quoique nous souffrions tous de la chaleur. + +EMILIE. + +Oh! ce pauvre bon homme, je m’en souviens, comme il trembloit; ma bonne +lui fit boire du vin. Il n’avoit donc plus de feu dans le corps? Mais +moi, ai-je du feu? + +LA MERE. + +Sans doute; mais nous y avons aussi de l’eau. + +EMILIE. + +Bon! + +LA MERE. + +Sûrement, quand vous pleurez, qu’est-ce qui tombe de vos yeux? + +EMILIE. + +Ah! cela est vrai; les larmes, c’est de l’eau. + +LA MERE. + +Si l’on n’avoit pas cette eau qui dans le corps humain s’appelle +_liqueur_, on mourroit desséché comme les plantes que vous voyez +flétries & prêtes à périr, quand la pluie ne les secoure pas. + +EMILIE. + +Voilà pourquoi vous les arrosez, n’est-ce pas, Maman? + +LA MERE. + +Et voilà pourquoi vous buvez; c’est pour entretenir... + +EMILIE. + +Ah!... mais, Maman, pourquoi est-ce que j’ai soif, puisque j’ai de l’eau +dans le corps? + +LA MERE. + +On a plus ou moins de soif, suivant que le feu qui nous anime est plus +ou moins fort & qu’il nous desséche plus ou moins. + +EMILIE. + +C’est donc pour l’éteindre qu’il faut boire? + +LA MERE. + +Non, c’est pour maintenir l’équilibre nécessaire à la vie entre les +solides & les liquides. + +EMILIE. + +Je n’entens pas cela, Maman. + +LA MERE. + +Je le crois bien; aussi je ne vous ai répondu que pour vous faire voir +qu’il y a des choses au-dessus de votre entendement, & dont il vaut +mieux remettre l’explication à un autre temps. Reprenons où nous en +étions. Vous voyez que le feu & l’eau sont nécessaires à la vie? + +EMILIE. + +Oui, Maman. + +LA MERE. + +A présent, retenez votre respiration... bouchez-vous bien la bouche & le +nez. + +EMILIE. + +Maman, j’étouffe, je ne peux pas. + +LA MERE. + +Vous voyez donc bien que l’air est aussi nécessaire à la vie que le feu +& l’eau. Mais ce n’est pas tout, Emilie. Notre chair est une matiere qui +est sujette à la corruption, & lorsqu’elle est desséchée, elle tombe en +poussiere & devient terre. + +EMILIE. + +Oui, Maman, j’ai vu cela dans mon Catéchisme historique. + +LA MERE. + +Eh bien, cette terre, le feu, l’air & l’eau sont les principes de la +vie. Si vous étiez privée d’une de ces choses, vous ne pourriez pas +vivre, comme je vous l’ai fait voir. + +EMILIE. + +Cela est vrai. + +LA MERE. + +Et ces quatre choses, le feu, l’eau, la terre & l’air sont ce qui donne +la vie à tout ce qui existe dans la nature. + +EMILIE. + +Mais ce n’est donc pas des Elements, comme dit ce Livre? + +LA MERE. + +Pardonnez-moi, on appelle la terre, le feu, l’air & l’eau, les quatre +Elements de la nature, parce qu’élément veut dire principe d’une chose, +ce qui lui fait être ce qu’elle est. A présent, vous entendez bien +qu’élément veut dire principe d’une chose? + +EMILIE. + +Oui, Maman. + +LA MERE. + +Eh bien, on dit aussi les éléments d’une science, les éléments de +l’écriture, les éléments de la lecture. Qu’est-ce que cela veut dire, +par exemple, les éléments de l’écriture? + +EMILIE. + +Mais, ce n’est pas le feu, la terre... + +LA MERE. + +Non; ce sont les éléments de la nature, ceux-là. + +EMILIE. + +Mais on ne m’a pas dit les autres. + +LA MERE. + +Qu’est-ce que nous sommes convenues qu’éléments vouloient dire? + +EMILIE. + +Eléments veut dire principes. + +LA MERE. + +Eh bien, qu’est-ce que c’est que les éléments de l’écriture? + +EMILIE. + +Ah! c’est-à-dire les principes de l’écriture. + +LA MERE. + +Cela est vrai, quand on dit les éléments d’une science, on entend les +principes d’une science, & quand on dit les quatre éléments de la +nature, on entend le feu, l’eau, la terre & l’air, qui sont les +principes de la vie. + +EMILIE. + +A présent, j’entens bien, & je ne l’oublierai pas... Maman, vous avez +donc lu tous les Livres? + +LA MERE. + +Je ne vous en donne point à lire sans les avoir lus, & je vous en ai dit +la raison. + +EMILIE. + +Je m’en suis bien apperçue; car l’autre jour en lisant l’histoire de la +mauvaise fille, vous sçaviez que cette Dame que je trouvois si méchante +n’avoit pas d’enfants... A propos, Maman, pourquoi n’est-il pas +nécessaire que nous fassions lire cette histoire à un certain Monsieur +qui polissonne toujours avec moi? + +LA MERE. + +C’est que j’espere que vous serez bientôt assez raisonnable pour qu’on +ne polissonne plus avec vous. + +EMILIE. + +Mais, Maman, si vous lui disiez que vous ne voulez pas? + +LA MERE. + +Ne vous rappellez-vous pas que le Baron répondoit à Mademoiselle +d’Orville, que comme elle ne se respectoit pas elle-même, il croyoit que +les autres pouvoient être dispensés de la respecter. + +EMILIE. + +Oui, Maman. + +LA MERE. + +C’est donc la faute d’une Demoiselle quand les hommes ont un air trop +libre avec elle, & c’est votre faute quand on polissonne avec vous. + +EMILIE. + +Mais comment faut-il donc faire pour se faire respecter? + +LA MERE. + +Il faut rester assise auprès de sa mere ou à sa table à s’amuser. Il ne +faut point courir par la chambre comme une folle, en jettant ses bras +par-dessus la tête, & levant les pieds d’une maniere indécente. Il ne +faut pas adresser la parole aux hommes; mais quand ils vous parlent, il +faut seulement leur répondre poliment, & avec assez de sérieux pour +montrer que vous ne voulez pas qu’on vous approche; & toutes ces +attentions sur soi-même & sur son maintien s’appellent _la pudeur_. + +EMILIE. + +Mais, Maman, pourquoi ne voulez-vous pas dire à ces Messieurs que j’ai +de la pudeur? + +LA MERE. + +C’est qu’ils ne me croiroient pas en vous voyant vous conduire comme +vous le faites. Lorsqu’on en a, elle se voit bien sans qu’il soit besoin +de le dire, & il ne faut pas qu’on croie que c’est moi qui vous empêche +de vous familiariser avec les hommes; il faut que ce soit votre +contenance, votre conduite qui leur en impose; car si elle se trouvoit +contraire à mes propos, tout ce que je dirois ne vous garantiroit de +rien, & on croiroit que ma tendresse pour vous m’empêche de vous voir +comme vous êtes. + +EMILIE. + +Cela est vrai. Mais, Maman, tout ce que vous dites est vrai. + +LA MERE. + +Si vous en êtes persuadée, comme je l’espére, vous en profiterez. Mais +j’ai encore une autre vérité à vous apprendre, qui est une suite de ce +que nous venons de dire, c’est qu’une Demoiselle bien née... + +EMILIE. + +Qu’est-ce que c’est qu’une Demoiselle bien née? + +LA MERE. + +C’est-à-dire, qui a des dispositions naturelles à la vertu & un desir +très-vif de fuir le mal. + +EMILIE. + +Eh bien, Maman, qu’est-ce que fait une Demoiselle bien née? + +LA MERE. + +Elle doit s’accoûtumer de bonne heure à n’avoir pas de garde plus sûre +qu’elle-même; c’est à vous à en imposer, ce n’est pas à moi. Car si +c’est moi qui oblige les hommes à vous respecter, vous voyez bien que si +je suis un instant éloignée de vous, ils ne vous craindront plus, & +c’est votre ressentiment qu’il faut leur faire craindre, ce n’est pas le +mien. + +EMILIE. + +Allons, je prendrai bien garde à moi, & je ferai le mieux que je +pourrai. + +LA MERE. + +Vous voyez bien aussi que si vous faisiez lire l’histoire de la mauvaise +fille, vous vous exposeriez à vous faire dire que vous lui ressemblez à +beaucoup d’égards. Il vaut bien mieux vous corriger de votre étourderie, +de votre legéreté, & vous verrez que vous n’aurez plus besoin alors de +me prier de faire des leçons aux autres. + +EMILIE. + +Maman, je croyois... Ah! Maman, à propos j’ai oublié... ma bonne m’a dit +de vous prier, si vous envoyez à Paris, de faire passer chez la +Couturiere; elle n’a pas apporté ma robe neuve, elle l’avoit promise +pour aujourd’hui. + +LA MERE. + +Eh bien, apparemment qu’elle n’est pas finie, ce sera pour un autre +jour. + +EMILIE. + +Oh! c’est que je serai bien heureuse quand j’aurai ma robe neuve. + +LA MERE. + +Eh! qu’est-ce qu’une robe neuve peut faire au bonheur? + +EMILIE. + +C’est que je suis bien aise d’être parée. + +LA MERE. + +Est-ce que vous n’avez jamais eu de chagrin les jours où vous avez été +bien parée? N’avez-vous jamais pleuré avec une robe neuve? + +EMILIE. + +Oh, pardonnez-moi! + +LA MERE. + +Est-ce que l’on vous accorde tout ce que vous voulez les jours de +parure? + +EMILIE. + +Non pas toujours. + +LA MERE. + +Est-ce que mes amis, est-ce que moi-même, nous faisons plus d’attention +à vous, quand vous avez une belle robe? + +EMILIE. + +Mais non, Maman. + +LA MERE. + +Quelles sont les occasions où l’on s’occupe le plus de vous? où l’on +vous accorde tout ce que vous desirez, & où vous éprouvez cette +satisfaction intérieure qui fait que vous êtes si contente de vous, de +moi & des autres? + +EMILIE. + +C’est quand je n’ai point d’humeur, quand j’ai été bien obéissante, & +que j’ai rempli tous mes devoirs... Là... tout couramment sans chercher +à me distraire. + +LA MERE. + +Vous voyez donc bien qu’une robe neuve ne rend pas heureuse; car vous +avez beau être parée, vous n’en avez pas été moins chagrine quand vous +avez eu des reproches à vous faire; & je vous ai vu très-gaie, +très-contente avec un petit fourreau de toile, souvent même à la fin du +jour assez sale; mais puisque nous y sommes, cherchons un peu, quelles +sont les conditions nécessaires au bonheur? + +EMILIE. + +Oui, cherchons... J’allois dire quelque chose, mais je crois que je me +trompe. + +LA MERE. + +Qu’est-ce que cela fait? dites toujours! Ce n’est qu’en me disant tout +ce qui vous passe par la tête que vous apprendrez à penser juste. + +EMILIE. + +Oui, Maman, mais si je dis mal? + +LA MERE. + +Eh bien, je vous en avertirai. + +EMILIE. + +Maman, c’est que je voulois dire, cherchons les éléments du bonheur! + +LA MERE. + +Eh bien, vous auriez très-bien dit; car c’est précisément ce que je veux +que vous trouviez. + +EMILIE. + +Mais le bonheur, c’est une chose... Je voudrois le sçavoir... Mais non, +ce n’est pas une science. + +LA MERE. + +C’est la premiere de toutes les sciences; celle qui importe le plus aux +hommes de connoître. + +EMILIE. + +Est-elle bien difficile à apprendre? + +LA MERE. + +Très-difficile & même impossible aux méchants, mais très-aisée pour ceux +qui se servent de leur raison. + +EMILIE. + +Ah! Maman, j’espére qu’elle ne sera pas difficile pour moi. + +LA MERE. + +Je l’espére aussi. Nous avons déja dit que les beaux habits ne rendoient +point heureux; voyez votre bonne, elle n’a pas de beaux habits, elle +n’est point riche; eh bien, la croyez-vous heureuse? + +EMILIE. + +Oh! sûrement, Maman, car elle rit & chante toujours. Je ne l’ai jamais +vue triste. + +LA MERE. + +Tous ces paysans, tous ces domestiques que vous voyez danser les +Dimanches à la porte du bois de Boulogne, vous les voyez contents; vous +les voyez rire, ils ne sont point riches; ce n’est qu’à force de +travailler toute la semaine qu’ils gagnent de quoi vivre & de quoi se +vêtir eux & leurs enfants. Vous m’avez souvent parlé de leur gaieté, +nous pouvons donc conclure que les richesses ne sont sûrement pas +nécessaires au bonheur. + +EMILIE. + +Mais qu’est-ce qui fait que tous ces pauvres gens sont contents? + +LA MERE. + +Voyez, dites-moi votre idée. + +EMILIE. + +Mais je crois, c’est parce qu’ils ont bien travaillé & parce que l’on +est content d’eux. + +LA MERE. + +Vous avez raison. Eh bien, quel sera donc le premier élément du bonheur +dans tous les âges & dans toutes les conditions? + +EMILIE. + +Ce sera d’avoir rempli son devoir & d’être content de soi, n’est-ce pas, +Maman? + +LA MERE. + +Cela est certain, on peut avoir tous les avantages réunis, bien des +richesses, une bonne santé, & n’être point heureux; mais sans bien, avec +une santé foible telle que vous m’en voyez, on peut se trouver heureux, +car le vrai bonheur dépend de nous-mêmes. + +EMILIE. + +Oui, il n’y a qu’à être bien sage. + +LA MERE. + +Et il n’y a pas de bonheur quand on n’a pas rempli ses devoirs, parce +qu’alors on n’est content ni de soi, ni des autres. + +EMILIE. + +Voilà pourquoi les méchants ne sont pas heureux, n’est-ce pas, Maman?... +Bon, voilà du monde! + +LA MERE. + +Je n’en suis pas fâchée; nous avons assez causé aujourd’hui, & il est +temps que vous alliez apprendre votre Évangile & achever vos études. + +EMILIE. + +Maman, j’ai encore quelque chose à vous dire sur ce bonheur que je +n’entens pas bien; demain vous me permettrez de vous le dire, n’est-ce +pas? + +LA MERE. + +Oui, si vous avez mérité que nous causions ensemble. + + + + +SIXIEME CONVERSATION. + + +LA MERE. + +Eh bien, Emilie, qu’est-ce que vous vouliez me dire? + +EMILIE. + +Quoi? Maman, je ne sçais pas. + +LA MERE. + +Il y avoit quelque chose sur le bonheur que vous n’entendiez pas. + +EMILIE. + +Maman, je ne m’en souviens plus. + +LA MERE. + +Ce sera pour quand vous vous en souviendrez. + +EMILIE. + +Si vous eussiez eu la bonté de causer hier & avant-hier avec moi, ma +chere Maman, je m’en serois souvenue; mais à présent... + +LA MERE. + +Et qu’est-ce qui m’en a empêché? + +EMILIE. + +Maman, je le sçais bien, c’est ma faute, c’est que je ne l’ai pas +mérité. J’avois pourtant grande envie de bien faire, mais je n’ai jamais +pu. + +LA MERE. + +Et pourquoi n’avez-vous pas pu? + +EMILIE. + +Je ne sçais pas, Maman, je n’étois pas en train d’étudier. Quand je +voulois mettre les yeux sur mon Livre, mon esprit s’en alloit je ne +sçais où! + +LA MERE. + +Mais, mon Enfant, si l’on avoit toujours égard à la disposition où l’on +se trouve, on ne feroit jamais rien. C’est une raison pour s’appliquer +davantage, pour se donner plus de peine; mais ce n’est pas une raison +pour ne rien faire. + +EMILIE. + +Mais, Maman, on n’est pas toujours disposé à étudier, Papa vous l’a dit. + +LA MERE. + +Croyez-vous que je sois toujours disposée à causer ou à jouer avec vous? +Vous m’avez vu souvent malade & souffrante, ou la tête remplie +d’affaires; eh bien, je les oublie pour m’occuper même de vos +amusements. Si j’écoutois alors mes dispositions, je vous renverrois, +vous, votre poupée & votre petit ménage. + +EMILIE. + +Mais comment donc faire? + +LA MERE. + +Il faut s’accoûtumer à vaincre sa paresse & à faire ce que l’on doit +faire, quelque chose qu’il en coûte. Je vous l’ai déja dit, c’est cet +effort que l’on fait sur soi-même qui s’appelle _vertu_. + +EMILIE. + +Maman, je tâcherai... + +LA MERE. + +Il faut, lorsque vous vous sentez portée à la distraction, demander +vous-même à votre bonne à vous placer de maniere que vous ne voyiez rien +de ce qui se passe dans la chambre. Il faut, si vous apprenez par cœur, +apprendre tout haut, afin qu’elle vous avertisse s’il vous prend une +distraction, & si vous cessez de répéter, sans vous en appercevoir; il +faut enfin montrer de la bonne volonté si vous voulez qu’on ait pour +vous de l’indulgence. Il dépend toujours de vous de ne pas vous laisser +aller à l’humeur & à l’opiniâtreté. + +EMILIE. + +Oh, je le sens bien. Je sens que j’ai mérité mes punitions. Aussi, +Maman, je suis bien heureuse qu’il ne soit venu personne; car je +n’aurois jamais osé me montrer. Maman, vous m’avez promis que vous ne le +diriez pas. + +LA MERE. + +Oh, certainement! La bonne réputation d’une jeune personne est tout son +bien; c’est ce qu’elle doit chérir comme sa vie, & lorsqu’une fois l’on +est prévenu contre elle, il lui est si difficile de la réparer que je +n’ai garde d’aller dire vos défauts tant que j’aurai espérance de vous +voir corriger. + +EMILIE. + +Pourquoi la bonne réputation d’une jeune personne est-elle ce qu’elle +doit chérir le plus, Maman? + +LA MERE. + +Pourquoi êtes-vous fâchée, quand on vous parle des fautes que vous avez +faites? + +EMILIE. + +C’est que je voudrois qu’on dît toujours du bien de moi! + +LA MERE. + +Et pourquoi? + +EMILIE. + +Mais c’est que c’est humiliant de mal faire; on croiroit que je ne vaux +rien. + +LA MERE. + +Eh bien, voilà pourquoi la bonne réputation est précieuse, c’est qu’on +ne peut pas se passer de la bonne opinion des autres. + +EMILIE. + +On ne peut pas s’en passer? Et pourquoi? + +LA MERE. + +Vous le voyez, puisque vous ne pourriez pas souffrir qu’on crût que vous +ne valez rien. Ne sommes-nous pas convenues ces jours passés que les +hommes avoient besoin les uns des autres? + +EMILIE. + +Oui, maman! + +LA MERE. + +Pourriez-vous vous trouver à votre aise avec quelqu’un qui auroit +mauvaise opinion de vous? + +EMILIE. + +Non sûrement. + +LA MERE. + +C’est sur l’opinion que l’on a d’une personne, qu’on mesure l’estime ou +l’amitié qu’on lui accorde, & l’on ne connoît une jeune personne que par +sa réputation. + +EMILIE. + +Comment cela, Maman? + +LA MERE. + +C’est qu’elle ne paroît dans le monde qu’environnée de ses parents; on +ne l’entend presque pas parler; on ne la voit jamais agir; on ne peut +avoir d’opinion sur elle que par ce que l’on en entend dire par ceux qui +l’approchent dans l’intérieur de la maison. + +EMILIE. + +Oui, par les domestiques. + +LA MERE. + +Par les domestiques, par les maîtres, & par tous ceux qui la voient de +près. + +EMILIE. + +Mais si tous ces gens-là ne disent pas vrai? + +LA MERE. + +Le mensonge est un vice si affreux qu’il ne se rencontre pas +communément; & pour un menteur, il se trouve vingt honnêtes gens, amis +de la vérité, qui le démasquent. + +EMILIE. + +Qu’est-ce que cela veut dire, qui le démasquent? Est-ce que le mensonge +met un masque? + +LA MERE. + +Non, c’est une façon de parler. Vous sçavez bien qu’un masque cache les +traits du visage? + +EMILIE. + +Oui, Maman. + +LA MERE. + +Comme un menteur veut être cru, on dit qu’il emprunte les traits de la +vérité... + +EMILIE. + +Oh oui, & ceux qui prouvent qu’il a menti, le démasquent. Mais, Maman, +est-ce qu’un mensonge est toujours découvert? + +LA MERE. + +Toujours; un peu plutôt, un peu plus tard, la vérité se découvre. + +EMILIE. + +Et puis le menteur est bien attrapé, n’est-ce pas? + +LA MERE. + +Attrapé & puni autant qu’on le peut être; car il prouve qu’il est bête +d’avoir cru qu’il pouvoit faire passer le mensonge pour la vérité; il +est deshonoré, il perd la confiance de tout le monde; on ne le croit +plus, & personne ne veut avoir affaire à lui. + +EMILIE. + +Mais pourquoi deshonoré? + +LA MERE. + +Parce que c’est un vice bas, un vice avilissant, qu’on ne suppose pas +aux gens bien nés. + +EMILIE. + +Qu’est-ce que c’est que des gens bien nés? + +LA MERE. + +Je vous l’ai déja dit; ce sont ceux qui naissent avec le penchant à la +vertu. On se sert aussi de cette expression pour désigner tous ceux qui +ne sont pas nés d’un état obscur & bas. + +EMILIE. + +Et qu’est-ce que c’est que d’être deshonoré? + +LA MERE. + +C’est d’avoir perdu l’estime de ses semblables, soit par ses actions, +soit par sa façon de penser; c’est de s’être dégradé & d’avoir mérité de +descendre dans l’opinion des autres au-dessous de l’état où le sort nous +a mis. + +EMILIE. + +Mais, Maman, les domestiques diront... si vous les priez de ne rien dire +de ce que j’ai fait. + +LA MERE. + +Fi donc! Vous voudriez vous abbaisser à prier des domestiques de ne pas +parler de vous? Voyez comme une faute peut avilir. + +EMILIE. + +Mais, s’ils le disent, cela me fera tort! + +LA MERE. + +Ce sera la suite nécessaire de vos fautes. On ne les répare pas par une +bassesse, c’en seroit une de plus & bien plus humiliante; & voilà +pourquoi il est si essentiel de n’en pas faire. Croyez-moi, +corrigez-vous bien vîte! Que vos actions, que votre contenance marquent +votre repentir, & faites mieux à l’avenir, vous ne craindrez pas qu’on +parle de vous; ou, comme je vous l’ai déja dit, si l’on veut absolument +parler, on n’aura que du bien à dire. + +EMILIE. + +Si je n’avois pas pleuré & crié comme une petite folle, ils n’en +auroient rien sçu. + +LA MERE. + +Qu’est-ce que cela fait? En auriez-vous été moins coupable? + +EMILIE. + +Non; mais... + +LA MERE. + +Le mal est-il qu’on ait sçu votre faute ou que vous l’ayez commise? + +EMILIE. + +C’est que je l’aie faite. + +LA MERE. + +Est-ce que vous pouvez vous pardonner d’avoir mal fait, quand même votre +faute resteroit ignorée? Ne voyez-vous pas que si vous prenez l’habitude +de faire des fautes ignorées, vous en ferez bientôt de publiques? + +EMILIE. + +Pourquoi cela, Maman? + +LA MERE. + +Parce que tout est habitude, mon Enfant. Le premier jour que nous +arrivons à la campagne, & que nous quittons Paris, êtes-vous aussi en +train de courir & de vous promener que quand nous y avons passé +plusieurs mois, & que vous vous êtes promenée tous les jours? + +EMILIE. + +Non, Maman. + +LA MERE. + +La premiere fois que vous avez joué au volant, y avez-vous joué aussi +long-temps, & avez-vous jetté votre volant aussi haut que vous l’avez +fait depuis? + +EMILIE. + +Non, Maman. + +LA MERE. + +Qui est-ce donc qui vous a donné la facilité d’y jouer comme vous le +faites à présent, & de faire des promenades aussi longues sans vous +fatiguer? + +EMILIE. + +Je ne sçais pas. + +LA MERE. + +C’est qu’en vous promenant tous les jours vous acquerez la force de +faire tous les jours un peu plus de chemin, & vous parvenez enfin à +faire de très-grandes promenades sans vous fatiguer, parce que vous +fortifiez votre corps par un exercice continuel. + +EMILIE. + +Maman, si j’étois plusieurs jours sans marcher, je ne pourrois donc plus +aller à Saint Cloud? + +LA MERE. + +Cela vous seroit beaucoup plus difficile, & vous reviendriez si lasse +que cela vous dégoûteroit peut-être de la promenade. Vous éprouvez la +même chose pour vos leçons; quand vous avez été quelques jours sans +apprendre par cœur, vous n’apprenez plus aussi facilement. + +EMILIE. + +Oui, parce que j’en ai perdu l’habitude, n’est-ce pas? + +LA MERE. + +Oui, & il en est de même de l’exercice des vertus comme de l’exercice du +corps & de l’esprit. + +EMILIE. + +Bon! + +LA MERE. + +Oui, sans doute; si vous ne vous exercez pas seule & volontairement à +bien remplir vos devoirs, sans prendre garde à la disposition où vous +vous trouvez, & sans penser à la punition & à la récompense, vous +n’acquerrez jamais de force sur vous-même, & vous ferez des fautes en +public, parce que vous n’aurez pas contracté l’habitude de bien faire +étant seule. + +EMILIE. + +Eh bien! je sens cela, par exemple. Cela est vrai, quand j’ai bien fait +plusieurs jours de suite, j’ai moins de peine à étudier; & quand j’ai +bien étudié, je n’ai pas d’humeur. + +LA MERE. + +C’est que rien n’en donne tant que d’être mécontent de soi. + +EMILIE. + +Cela pourroit bien être. + +LA MERE. + +Prenez donc l’habitude de faire toujours le mieux qu’il vous sera +possible, & pour ne pas vous endormir sur le danger des fautes cachées, +faites-vous une loi de ne me jamais rien taire de ce que vous ferez, que +cela soit bien ou mal. + +EMILIE. + +Oui, Maman, je vous le promets, je vous dirai tout. + +LA MERE. + +Est-ce que vous n’avez pas remarqué une chose? + +EMILIE. + +Quoi, Maman? + +LA MERE. + +C’est qu’une faute a toujours des suites fâcheuses, & qu’on n’en est pas +quitte pour dire, je ne la ferai plus. + +EMILIE. + +Ah, je n’avois jamais remarqué cela! + +LA MERE. + +Voyez vous-même. Repassez dans votre esprit tous les torts que vous avez +eus, & vous connoîtrez bientôt que quand même votre faute seroit restée +ignorée, elle auroit eu des suites fâcheuses pour vous. + +EMILIE. + +Mais quand j’ai eu de l’humeur & de l’impatience, si on ne l’avoit pas +sçu, qu’est-ce qui m’en seroit arrivé? + +LA MERE. + +Premierement, que l’humeur & l’impatience nuisent à la santé; que tout +ce que l’on fait avec humeur & impatience est mal fait & maussade. Que +quand on s’y laisse aller, on prend par dépit & par déraison toujours le +plus mauvais parti dans ce que l’on a à faire. Il en est de même lorsque +vous n’étudiez pas; en vous voyant rester ignorante, il ne seroit pas +difficile de deviner que vous n’avez pas répondu à l’éducation qu’on +vous donne. + +EMILIE. + +Tout se sçait donc, Maman? + +LA MERE. + +Oui, tôt ou tard tout ce qui est se découvre & se sçait. + +EMILIE. + +Hier, Maman, quand je me suis levée, j’ai dit à ma bonne: aujourd’hui je +jouerai toute la journée, & je serai bien heureuse; & point du tout, +toutes les fois que je dis cela, cela va mal. + +LA MERE. + +Ce n’est pas de faire le projet d’être heureuse qui vous porte malheur, +c’est que vous vous trompez sur les moyens. + +EMILIE. + +Qu’est-ce que c’est que de se tromper sur les moyens? + +LA MERE. + +Quand vous voulez aller promptement de la porte de Boulogne à la Muette, +quel chemin prenez-vous? + +EMILIE. + +Je vais tout droit au rond de Mortemar, puis encore tout droit à la +Muette. + +LA MERE. + +Et si, voulant arriver promptement, vous preniez d’abord le chemin de la +porte Maillot pour vous rendre par des allées détournées au rond de +Mortemar? + +EMILIE. + +Mais, je n’y arriverois pas si vîte. + +LA MERE. + +Et pourquoi? + +EMILIE. + +C’est qu’il y a plus de chemin. + +LA MERE. + +Vous voyez donc bien que vous vous tromperiez sur les moyens d’arriver +promptement, & c’est à-peu-près de même que vous vous trompez sur les +moyens d’arriver au bonheur. + +EMILIE. + +Mais qu’est-ce qui fait cela? + +LA MERE. + +Votre legéreté & votre ignorance. C’est que vous n’avez pas des idées +assez justes sur ce qui vous est utile, & que vous entendez mal vos +interêts. + +EMILIE. + +Et comment faut-il faire pour les bien entendre? + +LA MERE. + +Il faut causer avec moi comme nous causons, & faire votre profit de ce +que je vous dis. + +EMILIE. + +Oui, il ne faut pas faire comme le petit Duplessis qui ne fait jamais ce +que sa mere lui dit; aussi son pere le bat toute la journée, à ce qu’on +dit, car je ne l’ai pas vu, moi; je ne sçais pas ce que font les +Laquais. Vous m’avez dit qu’il ne falloit pas leur parler sans +nécessité... Maman... bon! je ne sçais plus ce que je voulois dire. +Irons-nous promener aujourd’hui? + +LA MERE. + +S’il fait beau. + +EMILIE. + +Oh! je crois qu’il fera beau; il faut aller bien loin, bien loin. Ah!... +si vous voulez, Maman, nous irons boire du lait, & puis vous me direz +comment il faut faire pour ne me plus tromper sur les moyens. + +LA MERE. + +Et sur quels moyens voulez-vous apprendre à ne vous plus tromper? + +EMILIE. + +Mais sur ce que nous avons dit; Maman, c’est pour n’être pas attrapée +quand je veux être heureuse, & que je me propose de jouer toute la +journée. + +LA MERE. + +Mais, premierement, vous ne seriez pas heureuse si vous jouiez toute la +journée. + +EMILIE. + +Pourquoi donc? + +LA MERE. + +C’est que le jeu ne vous fait plaisir qu’autant qu’il vous délasse de +votre étude. + +EMILIE. + +Je crois pourtant que c’est bien joli de jouer toujours. + +LA MERE. + +Si vous n’aviez autre chose pour votre amusement que votre poupée & +votre petit ménage, n’en seriez-vous pas bientôt lasse? + +EMILIE. + +Oui, mais je change de jeu. + +LA MERE. + +Et vous vous en lassez de même. + +EMILIE. + +Ah! cela est vrai pourtant; car lorsque quelquefois j’ai joué toute la +journée, il y a des moments où je ne sçais plus que faire de mon corps. + +LA MERE. + +Le nombre des amusements est très-borné, & pour y trouver toujours du +plaisir, il faut les faire précéder du travail & d’occupations +sérieuses; alors on n’est jamais désœuvré ni ennuyé. + +EMILIE. + +Oui, je joue toujours avec grand plaisir quand j’ai travaillé... mais, +Maman, vous sçavez donc tout ce que je pense? + +LA MERE. + +A-peu-près. + +EMILIE. + +Ah, comment faites-vous? + +LA MERE. + +N’est-il pas vrai que l’objet de tous vos desirs est de vous éviter de +la peine & de vous procurer du plaisir? + +EMILIE. + +Oui, Maman. + +LA MERE. + +Quand vous étudiez mal, avec négligence, avec paresse, quelle est l’idée +qui vous occupe alors? Quelle en est la cause? + +EMILIE. + +C’est que d’apprendre me donne de la peine. + +LA MERE. + +Et que vous aimeriez mieux aller jouer, chanter, danser, &c. + +EMILIE. + +Cela est vrai. + +LA MERE. + +C’est donc pour fuir la peine & pour avoir plutôt du plaisir que vous +étudiez mal? Eh bien, qu’est-ce qui en arrive? + +EMILIE. + +Ah, il en arrive tout le contraire! Quand j’ai mal étudié, j’étudie plus +long-temps; l’humeur me prend, je sais tout de travers, & je ne joue +pas. + +LA MERE. + +Et quand vous êtes entêtée, & que vous suivez vos fantaisies sans égard +pour ce que j’exige de vous, quelle est votre idée? + +EMILIE. + +C’est que ce que je veux me fait plaisir, & que ce qu’on exige de moi ne +m’en fait pas. + +LA MERE. + +C’est donc pour fuir la peine & pour vous procurer du plaisir? Et qu’en +arrive-t-il? + +EMILIE. + +Que je m’attire une bonne pénitence, que la peine dure tout le jour, & +qu’il n’est plus question de jeu ni de plaisir. + +LA MERE. + +Et quand vous étudiez bien, & que vous êtes docile, qu’en arrive-t-il? + +EMILIE. + +Oh, que mes devoirs sont bientôt faits, que je suis heureuse, +heureuse!... Tenez, ma petite Maman, je sens là quelque chose dans mon +cœur qui me rend si aise, si aise!... Oh, comme je suis gaie & contente! + +LA MERE. + +Vous voyez donc bien que quand vous n’êtes pas raisonnable, vous vous +trompez sur les moyens qui menent au bonheur. Lorsque vous vous sentez +le desir de contenter une fantaisie que je desapprouve, ou quelque chose +que je vous défens; si vous vous disiez, au lieu du bien que je cherche, +il va m’arriver malheur, si je m’obstine; & si au contraire je céde, +j’aurai un bonheur plus grand que celui auquel je renonce. + +EMILIE. + +Et lequel donc? + +LA MERE. + +Le plus grand de tous, celui qui n’est au pouvoir de personne de vous +faire perdre, quand une fois vous l’avez. + +EMILIE. + +Maman, dites-moi donc vîte ce que c’est; je vous en prie. + +LA MERE. + +Celui d’être contente de vous, de sentir là, au cœur, ce qui vous rend +si aise. + +EMILIE. + +Oh! c’est vrai, c’est le plus grand plaisir quand j’ai là, au cœur, je +ne sçais quoi qui me fait rire toute seule, comment cela s’appelle-t-il, +Maman? + +LA MERE. + +Cela s’appelle la joie de la bonne conscience. + +EMILIE. + +Qu’est-ce que c’est que la conscience? + +LA MERE. + +C’est un sentiment intérieur qui nous avertit malgré nous de notre +conduite. + +EMILIE. + +Quoi? Est-ce que cela parle? + +LA MERE. + +Oui, cela crie au-dedans de nous, & nous met mal à notre aise quand nous +avons fait une faute, même ignorée, & cela nous fait rougir des louanges +qu’on nous donne quand nous ne les méritons pas. + +EMILIE. + +Et quand nous les méritons, qu’est-ce qu’elle dit, la conscience? + +LA MERE. + +Elle nous rend la louange agréable. Mais elle nous rend heureux toute +seule, & indépendamment de l’approbation des autres. Voilà pourquoi une +faute est tout aussi fâcheuse quand elle est ignorée que quand elle est +connue, & voilà pourquoi une bonne action nous donne tout autant de +satisfaction quand elle est cachée que quand elle est sçue; c’est qu’au +moment où l’on s’y attend le moins notre conscience nous fait un +reproche, ou nous approuve, & nous met bien ou mal à notre aise. + +EMILIE. + +Je l’ai entendue quelquefois, je crois; mais je ne sçavois pas ce que +c’étoit. + +LA MERE. + +Vous ne sçauriez trop l’écouter ni trop chercher à entendre ce qu’elle +vous dit. C’est un guide sûr. C’est un ami que nous avons toujours en +nous, & qu’on ne sçauroit trop ménager. Il faut vous accoûtumer à +questionner cet ami en vous-même plusieurs fois dans le jour. + +EMILIE. + +C’est drolle, quelque chose qui parle comme cela tout bas en nous-mêmes. +Je vous promets, Maman, que je lui parlerai tous les jours, je lui +dirai, ma conscience, êtes-vous contente? + +LA MERE. + +Emilie, il est l’heure de quitter votre ouvrage & de vous mettre à +l’étude. + + + + +SEPTIEME CONVERSATION. + + +EMILIE. + +Maman, sçavez-vous que le petit Duplessis est mort? + +LA MERE. + +Oui, je le sçais. + +EMILIE. + +C’est donc pour cela que sa mere est venue ce matin? + +LA MERE. + +Oui. Et sçavez-vous la cause de la mort de son fils? + +EMILIE. + +Non, Maman. + +LA MERE. + +Il est mort pour s’être obstiné à cacher à sa mere une faute qu’il avoit +faite. + +EMILIE. + +Comment donc cela, Maman? + +LA MERE. + +Il y a environ cinq ou six semaines que cette pauvre femme ayant à +sortir, avoit enfermé son enfant dans sa chambre. Elle lui avoit défendu +de monter sur les chaises. Dès qu’il fut seul, il monta sur un fauteuil, +& de-là sur la commode, pour prendre des confitures qu’il avoit vu +mettre sur une planche. Il en mangea, & en descendant il tomba sur la +tête & se fit grand mal; mais il n’en voulut rien dire, de peur d’être +grondé. Quelque temps après, il lui prit de grands maux de tête & de la +fiévre. On le questionna beaucoup, pour sçavoir s’il n’avoit pas fait de +chûte. Ne prévoyant pas la conséquence de ce qu’il avoit fait, il +soûtint toujours qu’il ne lui étoit rien arrivé, & enfin ce n’est que +deux jours avant sa mort qu’il avoua tout; mais il étoit trop tard. Le +dépôt étoit formé dans la tête, & il n’y avoit plus de reméde. + +EMILIE. + +Et s’il l’avoit dit tout de suite? + +LA MERE. + +On auroit pu le sauver. Vous voyez bien, Emilie, qu’une faute cachée +n’en est pas moins une faute, & pour être ignorée, n’en a pas moins ses +effets dont un enfant ne peut pas prévoir les conséquences souvent +funestes. + +EMILIE. + +Je le vois bien, Maman. + +LA MERE. + +Et voilà pourquoi il faut me dire tout ce que vous faites, afin que je +juge pour vous des suites de vos démarches, & que je vous les fasse +connoître. + +EMILIE. + +Oui, Maman, je vous dirai tout. Mais pourquoi sa mere est-elle si +affligée, puisqu’il étoit si méchant? + +LA MERE. + +C’est qu’une mere espere toujours que son enfant se corrigera, tant par +les avis qu’on lui donne que par sa propre expérience. + +EMILIE. + +Maman, voulez-vous bien me dire ce que c’est que l’expérience? + +LA MERE. + +Ce sont les connoissances que nous acquerons par le souvenir de ce qui +nous est arrivé. Par exemple, votre expérience vous a montré qu’on est +malheureux quand on ne fait pas le sacrifice de ses fantaisies à ses +devoirs. + +EMILIE. + +Bon! Voilà encore un mot que je n’entens pas. Qu’est-ce que c’est que +sacrifice? + +LA MERE. + +On en fait pour soi & pour les autres. Ceux que l’on fait pour soi +consistent à renoncer à un avantage présent auquel nous attachons +beaucoup de prix, pour s’en procurer un autre souvent plus éloigné. + +EMILIE. + +Comment cela, Maman? + +LA MERE. + +Quand vous obéissez sur le champ & sans replique, lorsque je vous dis de +cesser votre jeu & d’aller travailler, vous faites le sacrifice d’un +plaisir présent, pour vous en procurer un plus grand, qui est de remplir +vos devoirs. + +EMILIE. + +Ah! oui, j’entens bien cela à présent. + +LA MERE. + +Cela s’appelle sacrifier son plaisir à son devoir. Et les sacrifices que +l’on fait aux autres consistent à renoncer à un plaisir ou à un avantage +pour leur en procurer. C’est ce qu’on appelle la bonté. Quelquefois même +on consent à son propre dommage, on s’attire des peines volontaires pour +procurer aux autres un très-grand bien, & cela s’appelle ou de la +générosité ou de l’héroïsme, suivant que l’objet du sacrifice est plus +ou moins grand. + +EMILIE. + +Maman, me permettez-vous de vous demander une chose? + +LA MERE. + +Dites. + +EMILIE. + +Pourquoi avez-vous fait entrer la femme Duplessis dans votre cabinet? + +LA MERE. + +Qu’est-ce que vous trouvez de singulier à cela? + +EMILIE. + +Mais vous l’avez fait asseoir. + +LA MERE. + +Pourquoi pas? + +EMILIE. + +Mais vous lui avez donné votre main. Elle s’est mise à pleurer, & les +larmes vous sont venues aux yeux; vous l’avez appellée mon enfant. + +LA MERE. + +Qu’est-ce que vous concluez de tout cela? Qu’est-ce que vous imaginez? + +EMILIE. + +Mais je crois qu’elle étoit bien affligée, & que vous vouliez la +consoler. + +LA MERE. + +Cela est vrai. + +EMILIE. + +Je croyois qu’il ne falloit pas causer avec les domestiques. + +LA MERE. + +Non, il ne faut pas causer avec eux sans nécessité; mais la premiere de +toutes les nécessités est de consoler ceux qui ont de la peine, & +particulierement nos domestiques. + +EMILIE. + +Et pourquoi cela, Maman? + +LA MERE. + +Puisqu’ils sont soumis à nos ordres, puisqu’ils nous servent, puisqu’ils +nous donnent journellement des preuves de zéle & d’attachement, il est +bien juste que nous nous chargions de leur bonheur autant qu’il dépend +de nous. + +EMILIE. + +Cela est vrai. Mais comment faire, puisqu’on ne joue pas avec eux? + +LA MERE. + +En n’exigeant pas d’eux plus qu’ils ne peuvent faire, en les payant +exactement, en les soignant dans leurs maladies, & en les consolant +quand ils ont de la peine, en ne les laissant pas d’ailleurs manquer à +leur devoir, en les tenant dans le respect; en un mot, en se conduisant +avec eux comme un pere juste & bon le fait avec ses enfants. + +EMILIE. + +Maman, vous êtes donc le pere de toute la maison? + +LA MERE. + +Votre pere & moi, nous sommes les chefs de la maison; je suis votre +mere, & j’en tiens lieu à tous ceux qui sont sous mes ordres. + +EMILIE. + +Voilà donc pourquoi tout le monde vous obéit? + +LA MERE. + +Oui. Chaque maison est regardée comme une famille, chaque famille a un +chef qui la gouverne, à qui on est convenu de s’en rapporter, qui +protége, qui veille aux interêts de chacun, & à qui chacun est soumis. + +EMILIE. + +Et moi, Maman, qu’est-ce que je suis? + +LA MERE. + +Vous êtes un des membres de la famille. + +EMILIE. + +Comment un des membres? Je suis un membre, moi? + +LA MERE. + +C’est une façon de parler, comme on désigne celui qui est le premier de +la famille & qui la gouverne par le _chef_, qui veut dire _tête_, on +continue la comparaison, & l’on dit les membres pour désigner les autres +personnes qui composent la famille. + +EMILIE. + +Mais les domestiques sont donc mes freres? + +LA MERE. + +Comme hommes nous sommes tous freres, c’est-à-dire, que toute créature +humaine mérite notre bienveillance... + +EMILIE. + +Maman, que veut dire bienveillance? + +LA MERE. + +Le mot même vous l’explique. Bien vouloir, vouloir du bien. + +EMILIE. + +Ah, c’est vrai! Eh bien, Maman, il faut donc vouloir du bien à tout le +monde? + +LA MERE. + +Sans doute, si vous voulez que tout le monde vous veuille du bien. Mais +ensuite il y a différents états, différentes classes dans la société. +Chacune vit entre elle dans l’égalité, & lorsque nous avons à faire aux +hommes des autres classes, nous nous conduisons avec eux suivant leur +rang. S’ils sont d’une classe au-dessus de la nôtre, nous leur devons de +la déférence, du respect; s’ils sont au-dessous, nous leur marquons de +la bonté, de la protection, &c. + +EMILIE. + +La classe, c’est comme au Couvent, n’est-ce pas? + +LA MERE. + +Pas tout-à-fait, mais cela en donne l’idée. De même qu’au Couvent il y a +la classe des grandes pensionnaires, la classe des petites, la classe +des novices, &c. de même dans le monde il y a la classe des gens de la +Cour, celle des Militaires, celle de la Magistrature, &c. On range dans +la même classe les personnes de la même profession. Par exemple, tous +les Militaires, qui ne sont pas décorés, sont de la même classe que +votre papa. + +EMILIE. + +Qu’est-ce que c’est que décoré? + +LA MERE. + +C’est d’avoir les Ordres du Roi, le Cordon bleu, le Cordon rouge, &c. + +EMILIE. + +A propos, Maman, je voulois toujours demander ce que c’étoit que le Roi, +je l’ai toujours oublié. + +LA MERE. + +C’est le chef d’une grande famille. + +EMILIE. + +Mais qu’est-ce que c’est? Pourquoi est-ce que tout le monde est obligé +de lui obéir? Est-ce que nous sommes de sa famille? tout le monde est-il +de sa famille? + +LA MERE. + +Nous sommes une des familles qu’il gouverne. + +EMILIE. + +Bon! il est donc le chef de toutes les familles? + +LA MERE. + +Oui, tous les habitants d’une Ville ou d’un Village sont partagés par +familles. Un pays est composé de beaucoup de Villes & de Villages. Un +royaume est composé de plusieurs pays, & le Roi est le chef de tout son +Royaume. + +EMILIE. + +Quoi? de toutes les familles? + +LA MERE. + +Oui. + +EMILIE. + +Il a bien des affaires. + +LA MERE. + +Il en a tant qu’il ne peut pas les faire seul. + +EMILIE. + +Et comment fait-il donc? + +LA MERE. + +Il choisit des personnes à qui il donne sa confiance, & qui gouvernent +son Royaume sous ses ordres, & on est obligé de leur obéir lorsqu’ils +parlent au nom du Roi. + +EMILIE. + +Tenez, c’est comme votre Maître d’hôtel à qui vous dites le matin tout +ce que vous voulez qu’on fasse dans la maison. + +LA MERE. + +Précisément. + +EMILIE. + +Et ceux qui gouvernent pour le Roi, les appelle-t-on aussi des Maîtres +d’hôtel? + +LA MERE. + +Non, ce sont des Ministres, des Gouverneurs, des Intendants. Ils ont +différents titres suivant leurs fonctions. + +EMILIE. + +Mais est-ce que tout son Royaume est obligé de venir tous les matins +sçavoir de ses nouvelles, comme je viens sçavoir des vôtres? + +LA MERE. + +Avec un peu de réflexion, vous verriez que cela est impossible. +D’ailleurs tous ses Sujets ne sont pas admis à cet honneur. Il n’y a que +les Princes de son sang, c’est-à-dire ses parens, & la Noblesse de son +Royaume qui aient le droit de lui faire leur cour. + +EMILIE. + +On lui doit donc bien du respect? + +LA MERE. + +Autant que vous m’en devez & par la même raison. + +EMILIE. + +Et Monsieur le Dauphin, c’est son fils? + +LA MERE. + +Dauphin est le titre qu’on donne à l’héritier du thrône de France, +c’est-à-dire à celui qui doit être Roi après celui qui regne. + +EMILIE. + +C’est beau d’être Roi! + +LA MERE. + +Oui, car il est le maître de faire du bien à tout le monde. + +EMILIE. + +Il est donc bien heureux; on le doit bien aimer? + +LA MERE. + +Sans doute, & c’est la récompense de tous ceux qui font du bien. + +EMILIE. + +Je ne l’ai jamais vu. Pourquoi ne vient-il pas vous voir, Maman, puisque +vous avez le droit de lui faire votre cour? + +LA MERE. + +Le Roi ne va voir personne. + +EMILIE. + +Pourquoi? Est-ce qu’il est malade? + +LA MERE. + +C’est qu’il est par sa dignité si fort au-dessus des autres qu’il n’est +pas d’usage qu’il accorde cet honneur à des particuliers. + +EMILIE. + +Qu’est-ce qui fait qu’on est Roi? Tout le monde peut-il être Roi? + +LA MERE. + +C’est suivant les pays. En France, c’est le plus proche parent du Roi +qui lui succede, & pour vous dire la même chose dans les termes d’usage, +en France la couronne est héréditaire: dans d’autres pays le peuple se +choisit & s’élit un Roi; c’est ce qui s’appelle un royaume électif. +Chaque royaume a ses loix & ses usages. + +EMILIE. + +Maman, est-ce que papa ne tient pas aussi lieu de pere à ses +domestiques? + +LA MERE. + +Certainement. Qu’est-ce qui vous en feroit douter? + +EMILIE. + +C’est que c’est toujours vous qui ordonnez tout dans la maison. + +LA MERE. + +C’est que lorsqu’une femme, par sa conduite & par sa vigilance, a mérité +la confiance de son mari, il lui abandonne le soin de l’intérieur de la +maison, & se contente du soin des affaires qui ne peuvent se traiter +qu’au dehors. + +EMILIE. + +Qu’est-ce que cela veut dire, les affaires du dehors? + +LA MERE. + +Il faut mettre cette question au nombre de celles dont vous ne pouvez +pas encore comprendre l’explication. Nous la renverrons à un autre +temps. + +EMILIE. + +Maman, vous m’avez dit que vous me diriez ce que c’est que Monsieur +Gobemouche. + +LA MERE. + +Cela ne vient pas trop à propos; mais n’importe, c’est le nom qu’on +donne aux gens qui n’ont point d’avis à eux, qui n’entendent rien aux +choses dont ils parlent, & qui veulent cependant en paroître instruits, +& moyennant cela, pour ne pas montrer leur ignorance, ils ne disent que +des mots qui ne signifient rien. + +EMILIE. + +Comment font-ils donc? + +LA MERE. + +Comme vous faites quelquefois, ils parlent au hazard. + +EMILIE. + +Oh, je m’en corrigerai; je ne parlerai plus de ce que je n’entens pas. +Je ne veux pas qu’on m’appelle Mademoiselle Gobemouche. Je voulois +encore vous demander autre chose... Ah! Maman, quand est-ce que je lirai +l’histoire de Titus & celle de Domitien? + +LA MERE. + +Tout-à-l’heure, si vous voulez, aussi-tôt que vous aurez fini votre +ouvrage. + +EMILIE. + +Oh! Maman, j’en ai encore un grand bout à finir, si vous vouliez, je +lirois à présent, car cela ne sera pas fait d’une demi-heure. + +LA MERE. + +Non, je veux que vous finissiez votre ouvrage. + +EMILIE. + +Maman, je vais le finir, me permettez-vous de vous demander pourquoi je +ne puis pas lire à présent; car il me semble que je finirois tout aussi +bien mon ouvrage après avoir lu? + +LA MERE. + +A douze ou quatorze ans, cela seroit fort égal; mais ne croyez pas que +cela le soit à présent. + +EMILIE. + +Mais pourquoi, Maman? + +LA MERE. + +C’est que l’habitude de ne point interrompre ce que l’on fait est +très-essentielle à prendre & doit influer sur toute votre vie. C’est que +vous êtes dans l’âge où l’on prend le plus facilement les habitudes que +l’on conserve, & que si vous n’en prenez pas de bonnes dès-à-présent, il +vous en coûteroit beaucoup pour les prendre par la suite. Souvenez-vous +qu’il ne faut point passer sans raison d’une occupation à une autre. + +EMILIE. + +Oui, quand je joue, par exemple, il ne faut pas m’interrompre pour +travailler, & quand je travaille il ne faut plus penser à jouer, sans +quoi je ne ferois rien qui vaille. + +LA MERE. + +Et quand vous quittez votre ouvrage, il faut le serrer, de même que +quand vous quittez vos jeux, il ne faut rien laisser traîner des choses +qui ont servi à votre amusement. + +EMILIE. + +Oui, il faut remettre chaque chose à sa place, cela donne l’esprit +d’ordre. Vous voyez bien, Maman, que je retiens bien ce que vous me +dites. + +LA MERE. + +Mais il ne suffit pas de retenir les mots, il faut les mettre en +pratique. + +EMILIE. + +Maman, cela viendra. + +LA MERE. + +Ma fille, cela ne viendra pas si vous ne commencez pas dès-à-présent. + +EMILIE. + +Maman, permettez-moi encore une petite, petite question. + +LA MERE. + +Et c’est? + +EMILIE. + +A quoi sert-il d’avoir l’esprit d’ordre? + +LA MERE. + +C’est que sans cela on ne sçait jamais ce qu’on fait, & que cela fait +gagner du temps, qui est une chose très-précieuse. + +EMILIE. + +Comment cela fait-il gagner du temps? + +LA MERE. + +Quand vous laissez traîner toutes les choses qui servent, soit à votre +travail, soit à votre amusement, qu’est-ce qui arrive, lorsque vous +voulez les retrouver? + +EMILIE. + +Que je ne sçais plus où elles sont, parce que les domestiques les ont +rangées je ne sçais où, & que je ne sçais plus où les prendre. + +LA MERE. + +Eh bien, comment faites-vous pour les retrouver? + +EMILIE. + +Je les cherche. + +LA MERE. + +Mais vous perdez du temps en les cherchant. + +EMILIE. + +Cela est vrai. + +LA MERE. + +Et c’est du temps fort mal employé; car si vous les eussiez rangées la +veille, vous les retrouveriez tout-de-suite. + +EMILIE. + +Cela est vrai. + +LA MERE. + +Et les trouvez-vous toujours? + +EMILIE. + +Non, il y en a souvent de perdues. + +LA MERE. + +Et vous n’avez jamais pensé que c’étoit par votre faute? + +EMILIE. + +Mais c’est la faute des domestiques. Pourquoi ne rangent-ils pas ce +qu’ils trouvent? + +LA MERE. + +Et pourquoi voulez-vous qu’ils mettent plus d’importance aux choses qui +vous appartiennent, que vous n’y en mettez vous-même? Ils ne sont pas +fondés à croire que ce que vous laissez traîner mérite d’être conservé. + +EMILIE. + +Cela est encore vrai. + +LA MERE. + +Ainsi voilà deux fautes pour une: celle de perdre par votre négligence & +votre manque de soins des choses qui vous appartiennent, & l’injustice +de vous en prendre aux autres de la faute que vous avez faite. Eh bien, +quand on n’a pas l’esprit d’ordre, les idées se perdent & se confondent +dans la tête comme vos joujoux dans la chambre, on ne sçait ce qu’on +dit, & l’on passe pour une folle ou pour une bête. Comprenez-vous à +présent à quoi l’esprit d’ordre est bon? + +EMILIE. + +Oui, Maman!... Voilà mon ouvrage fini. + +LA MERE. + +Allons, il est tard, nous pouvons passer dans ma chambre, & nous y +lirons l’histoire des deux Empereurs que vous voulez connoître. + + + + +HUITIEME CONVERSATION. + + +EMILIE. + +Maman, il y a bien long-temps que vous ne m’avez conté d’histoire. + +LA MERE. + +Il est vrai. + +EMILIE. + +Si vous voulez avoir la complaisance de m’en dire une: j’ai été bien +raisonnable. + +LA MERE. + +Je le veux bien. Tout en nous promenant je vous conterai l’histoire de +deux petits Messieurs; mais c’est à condition que vous me direz ce que +vous pensez de leur conduite. + +EMILIE. + +Oh! oui, Maman, je vous le promets. Etoient-ils bien aimables, bien +sages? + +LA MERE. + +Vous le verrez. Prenons par cette allée. Le chemin est beau, & nous ne +rencontrerons personne qui nous interrompe. + +EMILIE. + +Eh bien, Maman? + +LA MERE. + +Eh bien, ma fille. Deux peres de famille d’une condition médiocre, mais +honnête & aisée, établis en province, avoient chacun un fils. Ces deux +jeunes gens très-bien élevés & liés d’amitié à l’exemple de leurs peres, +résolurent un jour, chacun de leur côté & sans se communiquer leurs +desseins, de quitter la maison paternelle & d’aller chercher fortune à +Paris. + +EMILIE. + +La maison paternelle, c’est la maison de son papa, n’est-ce pas, Maman? + +LA MERE. + +Oui. + +EMILIE. + +Comment? Ils vouloient s’en aller sans permission? Mais cela étoit bien +mal! Et s’en aller tout seuls, tout seuls?... Ils étoient donc fous? +Qu’est-ce qu’ils vouloient devenir? + +LA MERE. + +Ils avoient pourtant tous deux une forte raison pour rester chez eux. +L’un étoit sourd, l’autre sans être tout-à-fait aveugle voyoit à peine à +se conduire. Il eût été à propos de remédier à ces accidents avant que +de se mettre en route. Pour vivre dans le monde, on n’a pas trop de ses +deux yeux & de ses deux oreilles. + +EMILIE. + +Oh! je crois que non. Je parie que ces deux petits Messieurs sont de +méchants garçons, n’est-ce pas, Maman? + +LA MERE. + +Vous jugez bien vîte. Est-ce que vous voudriez qu’on décidât de votre +conduite & de votre caractére sur une folie qui vous auroit passé un +moment par la tête? + +EMILIE. + +Non, Maman! + +LA MERE. + +Attendez donc que vous sçachiez l’histoire de ces ceux jeunes gens pour +arrêter votre opinion, & si elle doit leur être défavorable, vous ferez +bien encore de supposer que leur aventure a pu être exagérée. + +EMILIE. + +Pourquoi cela, Maman? + +LA MERE. + +C’est qu’on ne sçauroit trop être en garde contre les propos qui peuvent +nuire, & quand il s’agit de condamner les autres, il faut réfléchir +long-temps avant d’établir son jugement. Ne desirez-vous pas qu’on en +agisse ainsi avec vous? + +EMILIE. + +Oui sûrement, Maman. Eh bien, qu’est-ce qu’ils firent? + +LA MERE. + +Quoique leur infirmité, d’abord peu considérable, augmentât tous les +jours, elle ne put arrêter leur projet. La jeunesse est ardente, & +souffre impatiemment les conseils. Elle ne doute de rien. Son +imagination lui répond de ses succès, & la raison est presque toujours +la derniere consultée. + +EMILIE. + +Est-ce que la raison est comme la conscience? Est-ce qu’elle parle +aussi? + +LA MERE. + +Suivre les avis qu’on vous donne, c’est écouter la raison. «Que ferai-je +dans la maison de mon pere?» disoit le sourd qui s’appelloit Daucourt. + +EMILIE. + +Ah! j’avois bien envie de sçavoir son nom, & je suis bien aise de ne pas +le connoître. + +LA MERE. + +«Puis-je espérer un sort digne de moi, disoit-il? Je suis grand, bien +fait, j’ai du mérite & de l’esprit. Ici, je vis ignoré, & sous le +prétexte que j’ai l’oreille un peu difficile, on prétend me borner à une +vie obscure, on me reproche ma surdité pour me refuser les +éclaircissements que je demande; mais je sçaurai m’en passer, je ne +perdrai plus mon temps à écouter, & je vais faire mon chemin par +moi-même.» + +EMILIE. + +Il a bonne opinion de lui, Monsieur Daucourt. Il ne veut plus perdre son +temps à écouter! + +LA MERE. + +Je connois des gens qui ne le disent pas, mais qui font de même. + +EMILIE. + +Qui donc, Maman? + +LA MERE. + +Cherchez bien... Vous ne dites mot? Quand on ne profite pas des avis que +l’on reçoit, c’est comme si l’on disoit qu’on ne veut pas perdre son +temps à écouter. Ne connoissez-vous personne dans ce cas? + +EMILIE. + +Oh! pardonnez-moi, Maman, j’entens bien; c’est de moi dont vous voulez +parler. + +LA MERE. + +Il faut prendre garde, Emilie, de ne pas condamner dans les autres les +fautes dont on peut être coupable. + +EMILIE. + +J’y prendrai garde, Maman. + +LA MERE. + +Vous venez de tomber là dans la même faute que Daucourt. Il s’étoit +persuadé qu’on ne lui parloit jamais, parce qu’il n’entendoit point; il +se moquoit des défauts de son camarade, & il ne voyoit pas les siens. +«Si j’étois aveugle comme lui, disoit-il, je ne me plaindrois pas d’être +négligé. Sans yeux, on n’est bon à rien. Il ne sçait d’ailleurs que ce +que je lui ai appris, & il ne peut se flater d’en sçavoir jamais +davantage. Son accident ne peut se cacher, & on peut très bien ignorer +le mien. La nature m’en a dédommagé, par une pénétration d’esprit peu +commune. Je parie que la plûpart de ceux qui me connoissent sont encore +à s’appercevoir de ma prétendue surdité. Il y a une maniere de prendre +part à tout sans y rien concevoir. Un sourire, un signe de tête, un mot +jetté à propos suivant l’air & le geste de ceux qui parlent, tout cela +m’a donné la réputation d’un homme qui entend très-finement.» + +EMILIE. + +Mais, c’est comme Monsieur Gobemouche cela. + +LA MERE. + +Précisément. «J’ai vu souvent, continuoit-il, les gens les plus graves +rire de mes bons mots, & le seul reproche que j’ai eu à faire à mes +oreilles, c’est de n’avoir pas toujours entendu l’éloge qu’on faisoit de +moi.» + +EMILIE. + +Voilà un drolle de corps! Je parie qu’il faisoit bien des _quiproquo_. + +LA MERE. + +Est-ce que vous sçavez ce que c’est qu’un _quiproquo_? + +EMILIE. + +Oui, Maman, c’est un coq-à-l’âne. + +LA MERE. + +Et qu’est-ce que c’est qu’un coq-à-l’âne? + +EMILIE. + +Mais c’est de dire une chose qui n’est pas ce qu’on dit. + +LA MERE. + +Voilà assurément une définition bien claire! Tâchez un peu de vous +expliquer d’une maniere plus précise; car enfin on parle pour être +entendu. + +EMILIE. + +Mais, Maman, vous sçavez bien ce que je veux dire. + +LA MERE. + +Quand cela seroit, cela ne suffit pas. Voyons, dites-moi ce que c’est +qu’un _quiproquo_ ou un coq-à-l’âne. + +EMILIE. + +Mais, tenez, Maman, c’est quand vous dites une chose, & que moi je me +suis trompée, j’en ai entendu une autre, & je répons à ce que j’ai +entendu. + +LA MERE. + +Cela devient un peu plus clair; mais donnez-moi un exemple de ce que +vous venez de dire. + +EMILIE. + +Maman, si vous disiez, par exemple, en parlant de moi, voilà une petite +Demoiselle bien raisonnable, & puis il passeroit une autre petite +Demoiselle qui croiroit que vous parlez d’elle, & qui diroit, Madame, +vous avez bien de la bonté, elle feroit un _quiproquo_. N’est-ce pas +cela, Maman? + +LA MERE. + +Oui, cela n’est pas mal. + +EMILIE. + +Maman, j’ai bien envie de sçavoir la fin de l’histoire. + +LA MERE. + +Tandis que Daucourt s’occupoit de ses projets, Sainville (c’étoit le nom +de l’aveugle) tenoit conseil de son côté. «La surdité de mon voisin +m’afflige, disoit-il, il sera obligé de passer sa vie chez son pere. Que +faire dans le monde quand on n’entend point?» + +EMILIE. + +Fort bien! En voilà encore un qui voit le défaut d’un autre, & je parie +qu’il ne voit pas le sien. + +LA MERE. + +Cela est vrai. «Pour moi, disoit-il, si j’ai la vue un peu foible, j’ai +en revanche écouté de toutes mes oreilles. J’ai acquis des connoissances +& de la mémoire. Daucourt est orgueilleux & opiniâtre; je suis docile & +me soumets sans peine aux volontés des autres. Par-là j’ai trouvé le +secret de me servir de leurs yeux. Ils voient pour moi, & me dispensent +du soin de me gouverner. Avec le secours de bons guides, je me tirerai +toujours d’affaire. On peut compter sur l’assistance des autres, quand +on veut s’y fier.» + +Après avoir ainsi tracé leur plan, ils ne tarderent pas à le mettre en +exécution. Ils quitterent la maison paternelle, & prirent chacun une +route différente. L’aveugle muni d’un guide, & le sourd se reposant sur +son mérite. + +EMILIE. + +Ah! voyons ce qu’ils vont devenir. + +LA MERE. + +Le premiere journée, Sainville accusa son guide d’avoir choisi le chemin +le plus long & le plus pénible; mais étant arrivé le soir à la Ville, où +il devoit prendre place dans un carrosse public, il se reprocha le peu +de confiance qu’il avoit dans les hommes & se sçut mauvais gré d’avoir +soupçonné son conducteur. + +Comme ses occupations pendant la route se réduisoient à monter en +carrosse le matin & à descendre le soir, il employa son temps à +refléchir sur sa position. Le résultat de ses méditations fut que dans +un pays policé, il étoit fort aisé de se passer de ses yeux. + +EMILIE. + +Qu’est-ce que c’est qu’un pays policé? + +LA MERE. + +C’est un pays où chacun vit en tranquillité, sans crainte que son voisin +lui nuise & trouble l’ordre. + +EMILIE. + +L’ordre de qui? + +LA MERE. + +Le bon ordre. On appelle ainsi la paix & la tranquillité qui résulte de +la vigilance & des soins de ceux qui gouvernent. + +EMILIE. + +Comment? Est-ce que nous sommes gouvernés? + +LA MERE. + +Il ne vous souvient déja plus de ce que nous avons dit la semaine passée +sur le Roi & sur ses Ministres. + +EMILIE. + +Ah! oui... mais il y a quelque chose que je n’entens pas: Maman: +dites-moi, je vous prie, quel rapport le Roi & les Ministres ont-ils à +ce que nous disions tout-à-l’heure? + +LA MERE. + +Vous l’allez voir. Que disions-nous l’autre jour qu’étoit le Roi? + +EMILIE. + +Le pere d’une grande famille. + +LA MERE. + +Qu’est-ce que fait un pere de famille dans sa maison? + +EMILIE. + +Il gouverne tout. + +LA MERE. + +Et en gouvernant tout, il établit les régles de conduite pour chacun, ce +qui fait que l’ordre & la sûreté sont établis dans sa maison. + +EMILIE. + +C’est donc cela qui s’appelle policé? + +LA MERE. + +C’est ce qui s’appelle la police, & l’on dit, une Ville bien ou mal +policée. Or dans chaque Ville le Roi établit un Magistrat qui s’appelle +Lieutenant de Police, chargé du soin de veiller à la sûreté des +particuliers, & de punir ceux qui voudroient la troubler, tels que les +voleurs, les brigands, les tapageurs, &c. + +EMILIE. + +J’entens toujours parler de voleurs; mais je ne sçais ce que c’est. + +LA MERE. + +C’est que vous ne me l’avez pas demandé. Un voleur est un homme qui +s’empare ou par force ou par adresse de ce qui ne lui appartient pas; & +comme il n’est pas permis d’user du bien des autres comme du sien, +chacun est interessé dans la société à le découvrir, & lorsqu’il est +découvert, il est puni. + +EMILIE. + +Maman, qu’est-ce que vous disiez de Monsieur Sainville, je ne m’en +souviens plus. + +LA MERE. + +Je disois, qu’il prétendoit qu’on pouvoit très-bien se passer de ses +yeux dans un pays bien policé. + +EMILIE. + +Mais pourquoi cela? + +LA MERE. + +«Cela seroit, disoit-il, une peine de plus que d’en avoir de bons. Il +faudroit en faire usage pour obliger ceux qui ont comme moi la vue +mauvaise, & qui sont en cela bien plus heureux qu’on ne pense, +puisqu’ils menent une vie dégagée de tous soins.» + +EMILIE. + +Il étoit donc bien paresseux? + +LA MERE. + +Avec ces réflexions, il prit un jour le devant à pied, pour rejoindre le +carrosse à l’endroit où l’on devoit dîner. Il s’étoit assuré un guide; +sans souci du côté des accidents, il marchoit gaiement, écoutoit les +propos de son conducteur, & s’occupoit de l’avenir agréable qu’il se +préparoit. Cependant la fatigue commença à se faire sentir, & le tira de +cet état de contentement. Bientôt son guide fut obligé de lui avouer +qu’il n’avoit jamais fait cette route, & qu’il ne sçavoit au juste où +ils étoient. «Mais j’apperçois quelques maisons, ajoûta-t-il; nous +sommes plus heureux que nous ne pouvions l’espérer.--N’en doutez point, +répondit Sainville; c’est l’endroit où nous voulions nous rendre.--Du +moins, reprit l’autre, on nous y dira le chemin qu’il faudra tenir.» + +En arrivant dans le Hameau, ils se trouverent détournés de la route de +plus de quatre lieues; mais en revanche, ils furent bien reçus par un +vieillard & son accueil consola notre aveugle. Il ne fut plus question +que de bien dîner pour gagner ensuite avant la nuit la Ville où le +carrosse devoit s’arrêter. + +Avant de poursuivre sa route il fallut s’assurer d’un autre guide. +Sainville remercia le sien de ses peines, & même du hazard qui les avoit +égarés & conduits chez un hôte si honnête. Il craignit de ne pouvoir +jamais remplacer un aussi bon conducteur. + +Le fils du vieillard prit sa place. Ce jeune homme marqua d’abord à +Sainville beaucoup de surprise de son goût pour les voyages. Il lui +donna ensuite de très-bons conseils sur les précautions qu’il avoit à +prendre & sur la prudence qu’il devoit apporter au choix de ses guides. +Sainville, ennuyé de ses leçons, regretta un moment son premier +conducteur qui l’avoit entretenu de choses plus agréables; mais se +faisant bien vîte à la maniere de son nouveau compagnon, il ne tarda pas +à être enchanté de sa morale. + +Le chemin néanmoins, lui paroissoit long. Il marchoit, il est vrai, sans +obstacle; mais accoûtumé depuis long-temps à rencontrer des pierres & à +se heurter, ce changement même le surprit. Il en parla à son conducteur +qui lui répondit, qu’il avoit choisi, non la route la plus courte, mais +la meilleure. «Quand on est aveugle, dit-il, on ne sçauroit aller trop +lentement & trop sûrement; les guides les plus habiles ne peuvent +toujours vous faire éviter le mauvais pas; il s’agit donc de prendre la +route la moins embarrassée.» Sainville charmé de ce discours, comprit +que son premier compagnon, avec ces propos & ses contes, n’avoit été +qu’un étourdi, & qu’il avoit trouvé en celui-cy un ami sage & sincere. +Il conçut pour lui autant d’estime que de reconnoissance. Leur entretien +les conduisit à la Ville, où ils apprirent que le carrosse avoit passé. +Il fallut continuer la route à pied, & après avoir marché jusqu’à la +nuit, ils furent obligés de s’arrêter dans un Village, sans avoir pu +rejoindre le carrosse. + +Le lendemain Sainville, ne voulant point abuser de la bonté de son +guide, en prit un nouveau, qui gagna aussi promptement ses bonnes +graces. Celui-cy remarqua d’abord la générosité de notre aveugle, & +cette remarque augmenta son zéle. Il vanta à Sainville la connoissance +qu’il avoit des chemins & du pays. Il lui fit, pour le réjouir, la +description de tous les endroits où ils passoient; mais il lui apprit +aussi l’aventure de plusieurs voyageurs qui avoient été volés sur cette +route. + +«Il est imprudent à vous, lui dit-il en finissant, de garder votre +bourse; c’est à celui des deux qui voit clair, à la porter. Si nous +sommes attaqués, vous êtes sans défense; mais n’ayant rien sur vous, il +ne peut vous arriver aucun malheur. Quant à moi, il me reste la +ressource de fuir, de sauver votre argent, & de venir vous reprendre +quand le danger sera passé.» Sainville ne put s’empêcher d’admirer cette +prévoyance. «Est-il possible, s’écria-t-il, que mes guides n’aient point +songé à me garantir d’un danger si évident, & qu’ils m’aient exposé par +leur imprudence à prendre tout ce que j’ai! Si je conserve ma bourse, ce +n’est pas à eux que j’en aurois l’obligation.» Il se hâta de la mettre +en sûreté entre les mains de son ami du jour, & lui confia qu’il avoit +encore une Lettre de change cousue par précaution dans la doublure de sa +veste. + +Le guide, approuvant sa prudence, l’avertit bientôt qu’il y avoit devant +eux un ruisseau assez large. «Déshabillons-nous, dit-il, nous en serons +plus legers; je commencerai par passer vos habits, & je reviendrai +ensuite vous transporter de l’autre côté.» Sainville, touché de +reconnoissance, se déshabilla sans balancer, & dans le même instant il +se sentit saisi par le corps & plongé dans une riviere profonde. La +frayeur du danger lui ôta l’usage des sens; il ne revint à lui que +long-temps après. Il apprit alors qu’il étoit dans une cabane de +pêcheurs, auxquels il devoit la vie & tous les secours qui la lui +avoient conservée. + +Assez long-temps malade, il eut le temps de faire des réflexions sur la +méchanceté des gens qui voient clair. Ces réflexions le dégoûterent des +voyages; & après avoir recouvré ses forces, il sollicita & obtint de son +pere le pardon de son double aveuglement. Ainsi de retour dans la maison +paternelle, il resta toute sa vie persuadé de trois vérités: La +premiere, que le choix d’un conducteur est une chose très-difficile, +mais en même-temps très-essentielle pour un aveugle. La seconde, que +quand on ne peut s’en passer, il vaut mieux rester chez soi. La +troisieme, que quand on a trouvé un bon guide, il ne faut jamais s’en +séparer. + +EMILIE. + +Est-ce que c’est tout, Maman? + +LA MERE. + +C’est toute l’histoire de Sainville. + +EMILIE. + +Et Daucourt? + +LA MERE. + +Nous en parlerons après. Voyons d’abord ce que vous pensez de celui-cy. + +EMILIE. + +Je pense qu’il a raison. + +LA MERE. + +Qui? + +EMILIE. + +Sainville. + +LA MERE. + +Et en quoi? + +EMILIE. + +Mais en ce qu’il dit à la fin, que quand on a trouvé un bon guide, il +faut le garder. + +LA MERE. + +Etes-vous bien convaincue de cela? + +EMILIE. + +Oui, Maman. + +LA MERE. + +En ce cas, vous ne donneriez pas votre confiance au premier venu? + +EMILIE. + +Non sûrement. Mais je ne ferai pas comme Sainville, moi; je n’irai pas +voyager toute seule. + +LA MERE. + +Est-ce que l’on n’a besoin de conseils que pour voyager? + +EMILIE. + +Mais je ne sçais pas... je crois pourtant... Tenez, Maman, je ne sçais +pas ce que je veux dire. + +LA MERE. + +A quoi pensez-vous que servent les conseils? + +EMILIE. + +Mais à se bien conduire, à ne point faire de fautes; & puis aussi à +apprendre ce que l’on ne sçait pas. + +LA MERE. + +Vous voyez donc bien qu’il n’est pas nécessaire de voyager pour avoir +besoin de conseils. Tout le monde en a besoin; mais tout le monde n’est +pas en état d’en donner aux autres. Il ne faut accorder sa confiance +qu’à ceux que l’on connoît bien, lorsque leur conduite nous a prouvé +qu’ils ne nous en donneront pas de mauvais. + +EMILIE. + +Oui, j’entens bien cela. Par exemple, Maman, je dois ne donner ma +confiance qu’à vous, parce que je suis sûre que vous ne me tromperez +pas, & que vous avez une patience, une patience... Mais à propos, Maman, +& Monsieur Daucourt, qu’est-ce qu’il est devenu? + +LA MERE. + +Je m’en vais vous le dire. Il voyageoit seul comme vous sçavez. Il +s’étoit pourvu d’un cheval avec lequel il se mit en route. La premiere +journée se passa fort heureusement. Il arriva le soir dans un bourg & +descendit à l’hôtellerie pour y passer la nuit. En vain lui demanda-t-on +ses ordres. Daucourt n’aimoit pas les questions. + +EMILIE. + +Je le crois bien, car il étoit sourd; il ne les entendoit pas. + +LA MERE. + +Pour les éviter, il se hâta de signifier qu’il vouloit être tranquille. +Ainsi après avoir soupé il congédia tout le monde; & comme il étoit plus +que jamais enyvré de ses grands projets, il se mit à y rêver, il se +coucha tard. Il ne s’apperçut qu’alors du besoin qu’il avoit de ses +hardes. + +EMILIE. + +Et pourquoi faire, dès qu’il alloit se coucher? + +LA MERE. + +Il avoit au moins besoin de son bonnet de nuit. + +EMILIE. + +Où étoit-il donc? + +LA MERE. + +Dans sa valise. Et comme on lui avoit demandé s’il n’avoit besoin de +rien, & qu’il n’avoit rien répondu, elle étoit restée sur le dos de son +cheval. + +EMILIE. + +Ah, c’est bien fait! & comment fit-il? + +LA MERE. + +Toute la maison étoit endormie; il fallut qu’il descendît lui-même pour +tirer de sa valise ce qui lui étoit nécessaire. Le bruit qu’il fit +éveilla les Valets. Ne recevant point de réponse à leurs questions, ils +crurent avoir à faire à un voleur & agirent en conséquence. Daucourt +meurtri de coups, démêla, non sans beaucoup de difficulté, les causes +d’un traitement si étrange. + +EMILIE. + +Comment! ils le battirent? + +LA MERE. + +Oui, sans doute. Les Valets le virent détacher la nuit la valise qui +appartenoit à un étranger logé chez eux; ils le prirent pour un voleur, +ils le battirent. + +EMILIE. + +Et quand ils le reconnurent, ils furent sûrement bien fâchés? + +LA MERE. + +Oui, mais l’homme étoit battu, & l’on se moquoit de lui. + +EMILIE. + +Et qu’est-ce que fit Daucourt? + +LA MERE. + +Le lendemain il se mit en route d’assez mauvaise humeur, sans juger +cependant moins favorablement de sa sagacité & de sa prudence. + +EMILIE. + +Ah! je parie qu’il lui arrive encore quelque malheur. Ce sera bien fait, +n’est-ce pas, Maman, puisqu’il ne se corrige pas? + +LA MERE. + +Le hazard ne le servit pas mal pendant quelques jours. Il ne fit que +très-peu d’étourderies. Il questionnoit beaucoup, devinoit assez juste, +& ses succès lui persuaderent plus d’une fois qu’il entendoit comme un +autre. Mais ce bonheur dura peu. Le quatrieme jour de son voyage les +habitants des Hameaux écartés l’avertirent qu’il s’étoit égaré, & lui +conseillerent de regagner promptement le grand chemin pour se soustraire +aux brigands dont leur canton étoit rempli. Daucourt prit, à son +ordinaire, cet avis pour un compliment, & s’applaudissant de son talent +de deviner, il continua sa route avec plus de confiance que jamais. + +EMILIE. + +Oh, le drolle de corps qui prend un avis pour un compliment!... Maman, +je suis lasse. Voulez-vous que nous nous asséyons? + +LA MERE. + +Volontiers. Bientôt il se vit attaqué. Il n’est point de sourd qui +n’entende le langage des voleurs... + +EMILIE. + +Comment est-ce qu’ils parlent donc? + +LA MERE. + +Ils ne parlent pas beaucoup; ils fouillent dans les poches sans +cérémonie. Daucourt fut dépouillé. Cette aventure l’affligea. Il reprit +pourtant courage, & se reposant sur son mérite, il se persuada qu’une +fois arrivé à Paris, il ne pourroit manquer sa fortune. «Ces malheureux, +disoit-il, reculent mes espérances. A pied, je ne sçaurois faire la même +diligence; mais enfin il ne s’agit que de gagner Paris. On y connoît le +prix des talents, & cela doit me suffire.» En se consolant ainsi, il +arriva dans une petite Ville, où il résolut de passer la nuit. Son +premier soin fut de s’adresser à un usurier. + +EMILIE. + +Qu’est-ce que c’est qu’un usurier? + +LA MERE. + +C’est un homme qui prête de l’argent à ceux qui en ont besoin, à +condition qu’on lui rendra le double de ce qu’il a prêté. + +EMILIE. + +Est-ce qu’il y a des gens comme ça? Ils sont donc bien riches? + +LA MERE. + +Ils le deviennent par ce moyen à-peu-près comme les voleurs quand ils +ont fait une forte capture. + +EMILIE. + +Oui, mais s’ils sont pris, les voleurs sont punis, parce qu’il n’est pas +permis de voler. Vous m’avez dit cela, Maman! + +LA MERE. + +L’usure n’est pas plus permise que le vol. Mais laissons cela, & pour +aujourd’hui contentez-vous de sçavoir que Daucourt fit à cet usurier un +récit touchant de son aventure, & qu’il lui proposa de lui avancer de +l’argent à compte de la fortune qu’il espéroit de faire à Paris. +L’usurier s’apperçut encore plus vîte de la surdité de Daucourt & de sa +sotise, que de son besoin d’argent. Il n’en étoit pas à son coup +d’essai. Il lui fit faire par écrit une reconnoissance de l’argent qu’il +alloit lui prêter. Il emporta le billet & promit de lui donner dans peu +de ses nouvelles. En effet, Daucourt se vit arrêté une heure après & +conduit en prison. Sa surprise fut égale à son courroux, & s’il n’apprit +point le sujet de son infortune, ce ne fut pas faute de questions, mais +faute d’entendre les réponses. Il sçut enfin, par un interrogatoire en +forme, qu’il étoit condamné à payer sur son billet cinquante pistoles +qu’il n’avoit pas touchées. On lui apprit par la même occasion qu’il +étoit sourd, mais il ne voulut jamais convenir ni de sa dette ni de sa +surdité. Livré à ses réflexions dans une prison assez désagréable, il +commença à se plaindre de sa destinée, & s’occupa principalement des +réglements qu’il conviendroit de faire pour garantir les voyageurs de la +brutalité des valets, de l’attaque des voleurs & de la friponnerie des +usuriers; trois especes d’hommes auxquels il attribuoit tous les +malheurs du monde. + +Cependant il se familiarisa insensiblement avec l’idée qu’il pouvoit +bien être un peu sourd. De nouvelles réflexions (on a tout le loisir +d’en faire dans la prison) vinrent à l’appui du premier soupçon. +Daucourt ne put se dissimuler que s’il eût voulu se croire sourd & en +convenir, il auroit évité presque tous les malheurs qui lui étoient +arrivés. Il pensa encore que les jeunes gens, pour sçavoir si leurs +projets étoient bons ou mauvais, ne faisoient pas mal de s’adresser à +ceux que l’expérience a mis en état d’en juger. Il se condamna sur-tout +d’avoir entrepris de jouer un rolle, sans consulter un pere dont il +avoit reçu tant de marques de bonté. Il se détermina enfin à lui +apprendre ses malheurs & ses fautes. Ce pere étoit indulgent. Il +suffisoit que son fils fût malheureux & repentant pour lui faire oublier +ses écarts. Il pardonna. Daucourt eut la permission de revenir auprès de +lui, où il mene actuellement une vie tranquille, bien convaincu qu’il +faut avoir des oreilles pour entendre, & qu’on a besoin de conseils, +quand on veut réussir dans un monde qu’on ne connoît point. + +EMILIE. + +Il lui a fallu bien des choses pour apprendre qu’il étoit sourd. + +LA MERE. + +A quoi croyez-vous qu’on doive attribuer les malheurs qui lui sont +arrivés? + +EMILIE. + +Je crois, Maman, que c’est qu’il avoit trop bonne opinion de lui... Mais +je pense à une chose; être entêté, n’est-ce pas comme si l’on étoit +sourd? + +LA MERE. + +Précisément. Quand vous êtes entêtée, vous ne suivez que votre idée, & +vous croyez sçavoir d’avance tout ce qu’on va vous dire. Vous vous +croyez plus sage & plus habile que ceux qui vous parlent. + +EMILIE. + +Cela est vrai. Et puis quand je vois que j’ai tort, je ne veux pas en +convenir. Oh! je veux me corriger; il ne sera pas dit que je +ressemblerai à Monsieur Daucourt. + +LA MERE. + +Emilie, si vous êtes reposée, nous nous en retournerons. + +EMILIE. + +Comme il vous plaira, Maman... Maman, je crois que j’aime mieux Monsieur +Daucourt que Monsieur Sainville. + +LA MERE. + +Et pourquoi? + +EMILIE. + +Il est plus drolle, & puis... Cependant ils ont tort tous deux... Je ne +sçais pas, mais je l’aime mieux. + +LA MERE. + +Ne seroit-ce pas parce qu’il vous ressemble un peu? + +EMILIE. + +Peut-être bien... Mais il s’est corrigé, & je me corrigerai aussi... +Maman, nous avons assez causé; si vous permettez, je vais courir un peu. + +LA MERE. + +Je le veux bien; mais courez dans cette allée, & ne me perdez pas de +vue. + + + + +NEUVIEME CONVERSATION. + + +EMILIE. + +Maman! + +LA MERE. + +Que voulez-vous, Emilie? + +EMILIE. + +Ah!... vous écrivez... j’en suis fâchée. + +LA MERE. + +Pourquoi? + +EMILIE. + +Mais à qui écrivez-vous donc? + +LA MERE. + +C’est à quelqu’un à qui j’ai affaire & que vous ne connoissez pas. + +EMILIE. + +Et qu’est-ce que vous lui mandez? + +LA MERE. + +Qu’est-ce que cela vous fait? + +EMILIE. + +Rien, mais c’est pour le sçavoir. + +LA MERE. + +Vous voyez bien que votre curiosité est indiscrete & sans objet. + +EMILIE. + +Comment donc, Maman? + +LA MERE. + +Ecoutez-moi! Lorsque vous me parlez tout bas des choses qui vous +intéressent, si une de vos petites amies, de vos compagnes venoit vous +interrompre & vous demander ce que nous disons, qu’est-ce que vous +diriez? + +EMILIE. + +Je dirois qu’elle est bien curieuse, & que cela ne la regarde pas. + +LA MERE. + +Vous croyez donc qu’elle commettroit une faute contre la politesse & la +discrétion? + +EMILIE. + +Oui, Maman. + +LA MERE. + +Eh bien! vous venez de commettre la même faute avec moi, & bien plus +grande encore, car vous me devez plus d’égards que votre petite amie ne +vous en doit. + +EMILIE. + +Mais vous ne causiez pas tout bas, Maman, vous écriviez? + +LA MERE. + +L’écriture est la conversation des absents. C’est le seul moyen que l’on +ait de leur communiquer ses idées; l’on confie alors ses secrets au +papier: voilà pourquoi tout ce qui est écrit est sacré. On ne doit pas +plus se permettre de lire les papiers que l’on trouve sous sa main, +quand ils ne nous sont pas adressés, que d’écouter deux personnes qui +parlent bas. + +EMILIE. + +C’est donc bien mal d’écouter, je ne le sçavois pas? + +LA MERE. + +Vous devez le concevoir, puisque vous trouveriez mauvais que vos +compagnes vous écoutassent quand vous me parlez. + +EMILIE. + +Oui; & il faut faire pour les autres comme nous voulons qu’ils fassent +pour nous. Je sçais bien cela. + +LA MERE. + +Souvenez-vous donc que ce seroit manquer à l’honnêteté, à la probité, à +toutes les loix de l’honneur & de la société, que de lire un papier +adressé à un autre, & d’écouter ce que l’on dit avec dessein de n’être +pas entendu. + +EMILIE. + +Tous les jours j’apprens quelque chose de nouveau. + +LA MERE. + +Mais ce n’est pas pour sçavoir à qui j’écris que vous êtes venue? + +EMILIE. + +Mon Dieu non; je suis bien fâchée d’avoir fait cette sotte demande. Je +vous promets Maman que je ne serai plus curieuse de ce qui ne me regarde +pas. Mais je crois que ce que j’ai à dire nous fera causer bien +long-temps, & si votre Lettre est pressée, Maman... + +LA MERE. + +Elle ne l’est pas. Attendez-moi ici, je vais revenir. + +EMILIE. + +Vous allez donc serrer vos papiers, Maman? Mais vous ne serez pas +long-temps? + +LA MERE. + +Non. + +EMILIE. + +C’est bon; je vais rêver pendant ce temps-là à tout ce que j’ai à +dire... + +LA MERE. + +Allons, prenons notre ouvrage, & voyons ce qui nous occupe. + +EMILIE. + +Maman, c’est que j’ai toutes mes idées barbouillées; ma tête est sens +dessus dessous. + +LA MERE. + +Eh bien, il faut tâcher d’y remette l’ordre. Voyons! + +EMILIE. + +Par exemple, vous m’avez dit, Maman, qu’il falloit que j’eusse une +confiance entiere en vous. + +LA MERE. + +Je ne vous ai jamais dit cela. + +EMILIE. + +Comment? + +LA MERE. + +Je vous ai prouvé par votre expérience que vous vous étiez toujours bien +trouvée d’avoir une confiance entiere en moi. Je vous ai montré plus +d’une fois, & toujours par votre expérience, que vous vous étiez nui à +vous-même, lorsque vous vous étiez cachée de moi. Mais je vous ai laissé +libre de juger de ce qui étoit le plus avantageux pour vous, ou de la +réserve ou d’une confiance entiere, & vous avez eu le bon esprit de +sentir que vous me la deviez; mais je ne vous ai jamais dit, il faut me +la donner. + +EMILIE. + +Mais c’est la même chose. + +LA MERE. + +Point du tout; car le jour que vous ne vous trouverez pas bien d’avoir +en moi une entiere confiance, il ne tiendra qu’à vous de me la retirer; +au lieu que si je vous avois dit, il faut me donner votre confiance, ce +seroit un ordre, & vous ne seriez pas maîtresse de me la retirer. + +EMILIE. + +Cela est vrai. + +LA MERE. + +Observez en passant par ce petit exemple, qu’il est très-important de +bien sçavoir la signification des termes dont on se sert & qu’on emploie +dans la conversation; sans quoi il arrivera que vous direz une chose & +que j’en comprendrai une autre. + +EMILIE. + +Je parie que voilà ce qui brouille mes idées? + +LA MERE. + +Cela pourroit bien être. Mais ce n’est pas ma faute; car je vous ai +assez recommandé de ne laisser passer aucun mot sans me demander ce +qu’il signifie. + +EMILIE. + +Cela est vrai; mais c’est que je les sçais tous à-peu-près... + +LA MERE. + +Voilà encore une expression qui n’est pas exacte. Vous voulez dire que +vous comprenez à-peu-près la signification de tous les mots, & ce n’est +pas cela que vous dites, car on peut sçavoir un mot, un terme, sans +comprendre toute l’étendue de sa signification. Mais laissons cela. Vous +dites donc?... + +EMILIE. + +Je voulois dire d’abord, Maman, que j’ai une confiance entiere en vous, +que je vous dis tout, mais tout, tout, & j’ai remarqué... + +LA MERE. + +Eh bien?... Qu’avez-vous remarqué? + +EMILIE. + +J’ai remarqué quelque chose. + +LA MERE. + +C’est? + +EMILIE. + +Je n’ose pas dire. + +LA MERE. + +Vous n’avez donc pas une confiance entiere en moi? + +EMILIE. + +Mais pardonnez-moi; mais c’est que... Allons, je m’en vais le dire. + +LA MERE. + +Ce que vous avez à me dire est donc bien humiliant, bien honteux? + +EMILIE. + +Oh non, Maman, du tout! + +LA MERE. + +Il n’y a pourtant que ces sortes d’aveux qui puissent coûter à faire. + +EMILIE. + +Ah, Maman, ne pensez pas cela, je m’en vais vous le dire bien vîte; +c’est que j’ai remarqué que vous ne me disiez pas tout. + +LA MERE. + +Et qu’est-ce que je ne vous ai pas dit? + +EMILIE. + +Mais je ne sçais pas... + +LA MERE. + +Mais encore avez-vous eu occasion de remarquer que je vous aye rien +caché de ce qui vous intéresse? + +EMILIE. + +Non, Maman. + +LA MERE. + +C’est donc sur les choses qui ne vous regardent pas que je vous ai fait +des mysteres? + +EMILIE. + +Oui, Maman; c’est quand vous parlez tout bas avec des personnes de vos +amis, quand vous recevez des Lettres, & puis d’autres choses comme cela. + +LA MERE. + +Et vous croyez donc que je manque de confiance en vous? + +EMILIE. + +Oui, Maman. + +LA MERE. + +Ah! il faut vous rassurer & vous montrer que j’ai toute celle que votre +âge peut permettre. Qu’est-ce que c’est que la confiance; car il faut +toujours convenir de nos termes pour être sûres que nous nous entendons? +Répondez-moi. + +EMILIE. + +C’est de tout dire à quelqu’un, de n’avoir rien de caché pour lui. + +LA MERE. + +Et qu’est-ce qui détermine en nous cette confiance pour une personne +plutôt que pour une autre? + +EMILIE. + +Je n’entens pas, ou pour mieux dire, je ne comprens pas. + +LA MERE. + +Qu’est-ce qui vous donne de la confiance en moi, par exemple; qu’est-ce +qui fait que vous me dites tout ce que vous pensez & tout ce que vous +faites? + +EMILIE. + +C’est que je vous aime, Maman. + +LA MERE. + +Cela ne suffit pas, ma fille. Vous aimez vos freres; vous aimez vos +petites compagnes, & vous ne leur dites pas tout ce que vous pensez, & +vous avez raison. Voyez pourquoi vous avez plus de confiance en moi +qu’en eux? + +EMILIE. + +C’est que vous ne m’avez jamais trompée, Maman, & que je suis bien sûre +que vous ne direz à personne ce que je vous dis. + +LA MERE. + +Vous croyez donc le secret & la discrétion indispensables pour inspirer +la confiance? + +EMILIE. + +Très-sûrement, Maman. + +LA MERE. + +Si j’allois confier aux autres tout ce que vous me dites, je perdrois +votre confiance, vous n’en auriez plus en moi. + +EMILIE. + +Je crois que je n’en pourrois plus avoir. + +LA MERE. + +Eh bien! vous devez donc trouver tout simple que je ne vous parle pas +des affaires des autres, puisque je ne leur parle pas des vôtres. + +EMILIE. + +Mais c’est que je voudrois bien sçavoir tout. + +LA MERE. + +Pourquoi faire? Il faut être si réservée pour ce qui ne nous regarde +pas! si discrette pour ne pas parler des affaires d’autrui, de peur de +nuire sans le sçavoir en nous en mêlant sans nécessité, qu’il est bien +plus heureux de n’en rien sçavoir. + +EMILIE. + +Mais c’est que cela amuse. + +LA MERE. + +Cela amuse les gens désœuvrés, comme les enfants & les ignorants. Il n’y +a guere que ceux-là qui soient curieux; ils sont bavards, redisants & +dangereux. + +EMILIE. + +Et pense-t-on d’eux comme cela dans le monde? + +LA MERE. + +Oui; on les craint, on les fuit. + +EMILIE. + +Il faut encore que je me souvienne de cela. Mais, Maman, vous, vos +affaires, pourquoi ne me les dites-vous pas? + +LA MERE. + +Parce que vous n’êtes point en âge de les entendre & de les connoître, +parce que votre âge est celui de la legereté, de l’indiscrétion, & qu’il +faut que vous ayez mérité ma confiance, comme j’ai mérité la vôtre, pour +que je vous la donne. + +EMILIE. + +Ah! Maman, je vous promets que je ne dirai rien de ce que vous me direz. + +LA MERE. + +Pour que je puisse m’y fier, il faut d’abord cesser d’être curieuse, & +puis j’essayerai votre discrétion par des secrets proportionnés à vos +connoissances. A mesure que vous en acquerrez, je vous dirai tout ce qui +pourra vous être utile de sçavoir, mais jamais ce qui concerne les +affaires des autres. + +EMILIE. + +Et moi, Maman, dois-je vous dire les affaires des autres? + +LA MERE. + +Comme personne n’ira vous choisir à votre âge pour vous rien confier, +vous pouvez tout me dire sans manquer à la prudence, & ce n’est qu’en me +disant tout, que vous apprendrez ce qu’il faut dire & ce qu’il faut +taire aux autres. + +EMILIE. + +Mais si l’on me prioit de ne pas vous dire quelque chose, comment faire? + +LA MERE. + +Il faut ne pas recevoir de confidences jusqu’à ce que vous soyez en âge +de discerner celles qui doivent être sacrées d’avec celles qu’il +convient de me dire. + +EMILIE. + +Mais est-ce que je peux empêcher de parler? + +LA MERE. + +Vous pouvez prévenir la confidence, & dire, si l’on vous demande le +secret, je vous avertis qu’il ne faut pas me le dire, si vous ne voulez +pas que Maman le sçache, parce que je ne lui cache rien. + +EMILIE. + +On dira que je suis une indiscrette. + +LA MERE. + +Au contraire, vous n’aurez pas promis le secret & vous n’aurez pas voulu +l’entendre. On dira que vous êtes prudente & vraie. + +EMILIE. + +C’est joli d’être prudente & vraie, n’est-ce pas, Maman? + +LA MERE. + +Oui, ce sont deux belles qualités. Mais je voudrois sçavoir pourquoi +vous aviez tant de peine à me dire que je n’avois pas confiance en vous. + +EMILIE. + +Maman, je ne sçais pas, je craignois que cela ne fût pas bien de vous +dire cela. + +LA MERE. + +Et quand cela auroit été mal, est-ce que je ne vous juge pas toujours +par votre intention? + +EMILIE. + +Cela est vrai, Maman. + +LA MERE. + +Vous voyez donc bien que c’est une fausse honte; & une fausse honte a +toutes sortes d’inconvénients. + +EMILIE. + +Lesquels donc? + +LA MERE. + +Que vous seriez restée dans l’idée que j’exigeois de vous une confiance +que je ne vous accordois pas. + +EMILIE. + +Oui, & puis que je n’aurois pas appris quelque chose sur la curiosité & +sur la discrétion que je suis bien aise de sçavoir. Mais, Maman, si vous +vouliez pourtant me dire un secret d’affaire, je vous assure que je le +garderai bien. + +LA MERE. + +Un secret d’affaire? Et vous êtes fort en état de comprendre ce que je +pourrois vous dire, n’est-ce pas? + +EMILIE. + +Mais je crois qu’oui. + +LA MERE. + +Allons, voyons. + +EMILIE. + +Faut-il garder le secret? + +LA MERE. + +Non pas absolument, mais comme il n’est ni poli, ni prudent d’entretenir +les autres de ses affaires, il est inutile d’en parler. + +EMILIE. + +Oh! je vous promets, Maman, que je n’en parlerai pas. Est-ce ce que vous +disiez hier au soir avec mon Papa, quand vous m’avez dit de vous laisser +causer tranquillement? + +LA MERE. + +Oui, vous ne m’interromprez pas. + +EMILIE. + +Non, Maman, je vous le promets. + +LA MERE. + +Votre Papa, l’année derniere, a fait afficher sa ferme, dont le bail +étoit à renouveller. Il s’est présenté plusieurs Fermiers; mais comme il +a fallu faire des informations pour sçavoir s’ils étoient solvables, +cela a donné au Fermier, dont le bail finissoit, le temps de faire des +réflexions. Entendez-vous bien? + +EMILIE. + +Je ne comprens pas tous ces mots-là, mais je n’ai pas osé vous +interrompre. Qu’est-ce que c’est qu’un Fermier; & puis sol... sol?... +Comment avez-vous dit Maman? + +LA MERE. + +J’ai dit, mon Enfant, toutes choses qu’il vous est impossible de +comprendre, mais ce que vous êtes fort en état de juger vous-même, parce +que vous le voyez tous les jours, c’est qu’une mere seroit très-aise de +donner sa confiance entiere à son enfant, & qu’elle n’attend pour cela +que le temps. + +EMILIE. + +Comment le temps? + +LA MERE. + +Oui, que le temps, que l’âge, que les instructions ayent mis son enfant +en état de comprendre les différentes choses qu’elle voudroit lui +confier. Elle attend que la prudence & la réflexion lui fassent juger de +l’importance de ce qu’on lui confie. Enfin, elle voudroit la voir +promptement formée; mais il faut le temps à tout, & c’est pour en hâter +le moment autant qu’il est possible, que je vous engage à profiter des +leçons qu’on vous donne. C’est pour cela que nous causons ensemble. Eh +bien, que concluez-vous de tout ce que je viens de vous dire? + +EMILIE. + +Je conclus, Maman, que lorsque vous me cachez quelque chose, c’est qu’il +ne faut pas me le dire, & je n’aurai plus de curiosité pour sçavoir ce +qui ne me regarde pas. Voilà ce que je conclus, & puis encore, que je +vais m’appliquer tant que je pourrai, & que je profiterai des avis que +vous voulez bien me donner. + +LA MERE. + +Vous ne croirez donc plus qu’on manque de confiance en vous. + +EMILIE. + +Non, Maman. + +LA MERE. + +Cette défiance est affligeante pour les autres, & c’est un vilain défaut +que la défiance; mais il y a bien autre chose qu’il faut que vous ayez +le courage de vous dire, parce que cela est vrai, & qu’il faut toujours +se dire la vérité. + +EMILIE. + +Quoi donc, Maman? + +LA MERE. + +C’est que vous n’avez encore aucune des qualités nécessaires pour que +l’on ait confiance en vous; ainsi vous n’êtes point en droit d’en +exiger, ni de vous plaindre de ce que l’on en manque. + +EMILIE. + +Et pourquoi donc, Maman, qu’est-ce qu’il faut faire pour les avoir? + +LA MERE. + +Il faut être plus grande que vous n’êtes, & cela ne dépend pas de vous. +Vous avez les agréments & les inconvénients de votre âge. Il faut en +grandissant, en prenant des années, perdre tous vos petits défauts & +acquérir des vertus solides; alors vous aurez droit à l’amitié & à la +confiance. + +EMILIE. + +Oui; alors vous en aurez en moi, n’est-ce pas, Maman? + +LA MERE. + +Si vous sçavez m’en inspirer; car la confiance est libre & ne peut +s’exiger. Vous êtes convenue que je ne vous avois jamais dit d’en avoir +en moi. + +EMILIE. + +Non, Maman. + +LA MERE. + +Qu’est-ce qui vous en a donné? + +EMILIE. + +Mais c’est que j’ai vu que je ferois bien. + +LA MERE. + +Et comment avez-vous vu cela? + +EMILIE. + +Maman, j’ai eu l’honneur de vous le dire. + +LA MERE. + +Oui, mais nous avons besoin de répéter souvent les mêmes choses? + +EMILIE. + +C’est que j’ai vu que vous me disiez toujours vrai, que vous ne répétiez +jamais ce que je vous avois dit, & puis vous m’annoncez toujours +d’avance ce qui m’arrivera. + +LA MERE. + +La prévoyance, la vérité & le secret sont donc des vertus nécessaires +pour inspirer la confiance? + +EMILIE. + +Je crois qu’oui. + +LA MERE. + +Croyez-vous les avoir? + +EMILIE. + +Oh non, pas encore; mais je veux les avoir absolument. + +LA MERE. + +J’aime à vous voir cette émulation. + +EMILIE. + +Maman, quand je les aurai, vous aurez confiance en moi, vous me l’avez +dit, n’est-ce pas? + +LA MERE. + +Oui, je vous le promets. Est-ce là tout ce qui barbouilloit vos idées? + +EMILIE. + +Oh! Maman, il y a bien autre chose; mais c’est bien difficile à dire +cela, je ne sçais par où m’y prendre. + +LA MERE. + +Essayez toujours. + +EMILIE. + +Maman, vous m’avez dit que si je restois ignorante, on n’auroit pas +bonne opinion de moi. + +LA MERE. + +Cela est vrai. + +EMILIE. + +Voilà pourquoi je me suis dépêchée bien vîte, bien vîte, d’apprendre à +lire & à écrire. + +LA MERE. + +Ah, vous ne vous êtes pas dépêchée, si vîte, si vîte! + +EMILIE. + +Mais un peu vîte, & puis je me dépêche à présent d’apprendre +l’Histoire-Sainte, la Géographie, enfin tout. + +LA MERE. + +Oui, vous en avez eu trois leçons... Eh bien, vous ne dites plus mot? + +EMILIE. + +Eh bien, Maman, c’est que je suis toute étonnée! + +LA MERE. + +Et de quoi? + +EMILIE. + +Mais, Maman, vous avez toujours la bonté de m’encourager, & à présent il +semble que vous ne soyez pas contente. + +LA MERE. + +Pardonnez-moi; mais vous commenciez à faire un si grand étalage de la +vîtesse que vous avez mise à apprendre fort peu de chose, que j’ai voulu +vous ramener à apprécier au juste votre mérite. + +EMILIE. + +Mais enfin, Maman, je sçais bien lire & bien écrire. + +LA MERE. + +Vous sçavez très-bien lire, j’en conviens, mais vous ne sçavez pas +encore écrire; vous commencez à bien former vos lettres, & il n’y a pas +de quoi se vanter si fort. + +EMILIE. + +Mais pourquoi donc, Maman? + +LA MERE. + +Si Mademoiselle Louise, ou quelques-unes de vos petites amies se +vantoient d’avoir appris en très-peu de temps à bien mettre leurs gants, +à se chausser & à se déchausser toutes seules, que penseriez-vous +d’elles? + +EMILIE. + +Oh! cela me feroit bien rire, par exemple; car tout le monde sçait cela, +je crois. + +LA MERE. + +Eh bien, il n’y a pas plus de vanité à tirer de sçavoir lire & écrire, +que de sçavoir se chausser & se déchausser toute seule; il n’est pas +plus permis d’ignorer l’un que l’autre, parce que cela est également +nécessaire. + +EMILIE. + +Mais d’apprendre à lire, c’est pourtant bien plus difficile. + +LA MERE. + +J’en conviens; mais c’est une peine que tout le monde a éprouvée, & que +tout le monde a surmontée à son tour. Personne n’est encore mort à cette +peine, ainsi l’on sçait que l’effort n’est pas grand. + +EMILIE. + +J’ai pourtant bien travaillé pour sçavoir lire couramment. + +LA MERE. + +Cela vous prouve que vous n’êtes pas un miracle de la nature comme vous +aviez l’air de le croire; car enfin vous ne sçavez rien de plus que ce +que sçavent tous les enfants de votre âge... Et si vous n’étiez pas +comme un petit hanneton... + +EMILIE. + +Ah!... à propos, Maman, que je vous dise... ce n’est pas un hanneton; +mais j’ai pris hier un beau papillon. Oh, il étoit beau! il avoit du +jaune, du bleu, toutes sortes de couleurs. J’avois bien envie de le +garder, mais je me suis souvenue de ce que vous m’avez dit... pas +d’abord pourtant, c’est ma bonne qui me l’a rappellé. + +LA MERE. + +Eh bien, qu’est-ce que vous en avez fait? + +EMILIE. + +Je me suis souvenue de cette mouche de l’autre jour, & j’ai dit, si l’on +me tenoit comme cela en l’air par les cheveux, cela me feroit bien mal. +Tenez, Maman, je me suis imaginé bien cela; car je me suis tiré les +cheveux, pour voir comme cela me feroit, & puis tout-de-suite j’ai été +dans le jardin, j’ai posé le papillon sur une rose; heureusement, je ne +lui avois pas fait mal, car il s’est envolé tout-de-suite, & je suis +revenue bien contente de lui avoir fait plaisir. + +LA MERE. + +Venez, que je vous embrasse, Emilie, vous ne sçauriez croire le plaisir +que vous me faites! Exercez-vous toujours à faire du bien, & à vous +trouver heureuse de celui que vous faites. C’est un moyen sûr de l’être +toujours, & un moyen qu’il ne dépendra de personne de vous ôter. Je +parie que vous étiez plus contente que vous ne l’êtes au milieu de tous +vos amusements ordinaires? + +EMILIE. + +Oh! cela est vrai, Maman; tenez, je me sentois si aise... Il me sembloit +que j’étois plus grande! Pourquoi donc? + +LA MERE. + +C’est que quand vous faites du bien, vous vous élevez au-dessus de votre +âge. + +EMILIE. + +Comment cela, Maman? + +LA MERE. + +C’est qu’à votre âge, on n’a pas souvent le pouvoir d’en faire, mais +revenons à ce que vous vouliez me dire. + +EMILIE. + +Bon! je ne sçais plus ce que c’est à présent. Qu’est-ce que je disois +donc, Maman? + +LA MERE. + +Vous me parliez de la peine que vous avez eue à apprendre à lire & que +vous avez à apprendre à écrire. + +EMILIE. + +Oui, mais je voulois dire autre chose... Est-ce que je n’ai dit que +cela? + +LA MERE. + +Il me semble que non. Vous avez commencé cependant comme si vous vouliez +qu’on vous expliquât pourquoi ces premieres sciences, qui sont les +éléments de toutes les autres, étoient si nécessaires à sçavoir. + +EMILIE. + +Oh, non!... oui... je me souviens... voici ce que je n’entens pas. Vous +m’avez toujours assuré, Maman, qu’on auroit mauvaise opinion de moi, si +je ne sçavois rien; & hier, vous sçavez bien, cette grande compagnie qui +est venue, ces Messieurs, ces Dames... + +LA MERE. + +Eh bien? + +EMILIE. + +Ils se sont moqués de cette Dame... J’ai oublié son nom... cette Dame, +dont ils parloient toujours, qui est si sçavante, comment +s’appelle-t-elle donc? + +LA MERE. + +Son nom n’y fait rien. Mais qu’est-ce qu’ils en disoient? + +EMILIE. + +Oh! j’ai bien vu qu’ils se moquoient d’elle, & vous l’avez bien vu +aussi, Maman, j’en suis sûre; car vous avez ri & vous avez fait des +signes à Papa. Pourquoi lui faisiez-vous des signes? + +LA MERE. + +C’étoit pour le prier de changer de conversation, parce que je n’aime +point à entendre donner des ridicules à personne chez moi. + +EMILIE. + +Monsieur le Comte disoit qu’il ne lui manquoit qu’un chapeau de Docteur, +je crois, & qu’on ne pouvoit pas dire un mot, qu’elle ne répondît en +grec ou en latin. Et puis ce gros Monsieur, qui avoit un habit verd & +une si belle veste, a dit, qu’elle parle toujours de sa science, pendant +qu’elle ne sçait pas seulement le prix d’un poulet; & puis qu’elle +feroit mieux d’apprendre à parler à sa fille, qui ne sçait pas lire. + +LA MERE. + +Eh bien, qu’est-ce que vous en dites? + +EMILIE. + +Mais voilà ce qui brouille ma tête. Pourquoi se moquer de sa science, +dès qu’il est honteux de ne rien sçavoir? + +LA MERE. + +Nous allons voir, c’est une chose à examiner. Je me rappelle qu’il y a +une de vos compagnes, dont la société ne vous plaît pas beaucoup, c’est +Mademoiselle Sophie, je crois. + +EMILIE. + +Ah! cela est vrai, elle m’ennuie. + +LA MERE. + +Et pourquoi? + +EMILIE. + +Vous le sçavez bien, j’ai eu l’honneur de vous le dire. + +LA MERE. + +Dites-le-moi encore, je ne m’en souviens pas bien. + +EMILIE. + +Mais c’est qu’elle parle toujours d’elle, de ce qu’elle a appris, de ce +qu’elle a dit, & quand on veut jouer ou parler d’autre chose, elle ne +veut pas, elle prend de l’humeur, & elle se donne toujours pour exemple. + +LA MERE. + +Et vous ne trouvez pas cela bien? + +EMILIE. + +Je ne sçais pas si cela est bien ou mal, mais cela m’ennuie. + +LA MERE. + +N’est-ce pas que vous voudriez faire comme elle, & qu’elle ne vous en +laisse pas le temps? + +EMILIE. + +Oh non, ma chere Maman! + +LA MERE. + +Vous avez raison; car cela est fort ridicule. Eh bien, vous ne devez +plus être étonnée qu’on blâme cette Dame de parler de sa science, +puisque vous trouvez le même ridicule insupportable dans vos compagnes. + +EMILIE. + +Mais cependant il faut bien montrer aux autres ce que l’on sçait, sans +quoi on passe pour une ignorante. + +LA MERE. + +Point du tout; cela s’arrange tout autrement, vous allez en convenir. +Quand vous brodez, quand vous faites de la tapisserie, quand vous lisez, +avez-vous besoin d’aller dire, Madame, je sçais lire, je sçais broder, +je sçais faire de la tapisserie? On sçait pourtant que vous n’ignorez +pas ces différentes choses. + +EMILIE. + +Je le crois bien, Maman; on me les voit faire. + +LA MERE. + +Eh bien! à la maniere dont on écoute les différentes conversations, à la +maniere dont on répond lorsqu’on nous adresse la parole, on juge +très-aisément qu’une personne est instruite, ou qu’elle est ignorante. +N’est-il pas vrai que si on vous parloit de l’histoire de France ou de +l’histoire Romaine, vous ne sçauriez répondre, parce que vous ne +sçauriez seulement pas de quoi l’on veut parler? + +EMILIE. + +Cela est sûr. + +LA MERE. + +Et si l’on parloit devant vous de quelques points de Religion contenus +dans votre Catéchisme, vous seriez tout d’un coup au fait de ce que l’on +dit, & vous pourriez même répondre à propos. Vous voyez donc bien qu’on +peut apprécier les connoissances que vous avez acquises sans que vous +vous donniez la peine de dire, je sçais ceci, j’ignore cela. + +EMILIE. + +Ah, ah, mais vraiment oui, cela est vrai! + +LA MERE. + +Vous devez sentir par la même raison, que c’est une affectation ridicule +d’aller se vanter de ce que l’on sçait. + +EMILIE. + +Oui je sens cela. Mais si on ne parle pas devant moi des choses que je +sçais, on croira que je suis ignorante. + +LA MERE. + +C’est une des raisons qui doit vous engager à apprendre promptement ce +que vous ne sçavez pas, pour être au fait de tout ce qu’on dit. Mais il +y a encore une raison, qui rend ridicule cette affectation de se vanter +de sa science. + +EMILIE. + +Laquelle, Maman? + +LA MERE. + +Pourquoi apprenez-vous à travailler en broderie, en tapisserie, &c.? + +EMILIE. + +Mais c’est pour sçavoir m’occuper, je crois, & puis pour faire des +ouvrages utiles pour moi. + +LA MERE. + +Pourquoi apprenez-vous à coudre, à raccommoder vos mouchoirs, vos +nippes, à faire vos ajustements? + +EMILIE. + +Maman, vous m’avez dit que c’étoit pour apprendre à me passer des +autres. + +LA MERE. + +C’est donc pour vous-même que vous apprenez à travailler, ce n’est pas +pour les autres? + +EMILIE. + +Non sûrement, c’est pour moi, c’est pour mon avantage; vous me l’avez +dit, Maman, je m’en souviens bien. + +LA MERE. + +Eh bien, mon Enfant! c’est aussi pour soi, pour sçavoir s’occuper seule, +& pour apprendre à se passer des autres, qu’il faut avoir des talents & +cultiver les sciences. + +EMILIE. + +Qu’est-ce que c’est que des talents & cultiver les sciences? + +LA MERE. + +La musique, le dessein, la danse, la peinture, &c. voilà ce qu’on +appelle des talents. + +EMILIE. + +Quoi, il faut sçavoir tout cela? + +LA MERE. + +Non, sur-tout si vous n’y avez pas de disposition naturelle; mais il +faut les connoître & apprendre à fond celui de ces talents pour lequel +vous vous sentirez le plus de goût. + +EMILIE. + +Oh! je crois que ce sera le dessein. Et cultiver les sciences, qu’est-ce +que c’est? + +LA MERE. + +C’est ce que vous appellez être sçavante, c’est sçavoir l’histoire & la +lire souvent, c’est acquérir des connoissances en tout genre. + +EMILIE. + +Mais on n’a donc jamais le temps de jouer? + +LA MERE. + +Quand vous appreniez à lire, vous ne pouviez pas concevoir que la +lecture vous serviroit un jour d’amusement? + +EMILIE. + +Oh! pour cela non; car j’ai bien pleuré pour apprendre à lire, j’en suis +bien honteuse à présent. + +LA MERE. + +Et cependant dans les moments destinés à vos amusements, je vous vois +souvent quitter votre poupée pour lire une Fable ou une Histoire. + +EMILIE. + +Oui, j’aime beaucoup à lire; cela m’amuse à présent. + +LA MERE. + +Vous pouvez donc comprendre que quand je vous presse d’apprendre de +nouvelles choses, ce sont de nouveaux amusements que je vous prépare. + +EMILIE. + +Comment cela, Maman? + +LA MERE. + +Lorsque vous sçaurez la musique, la géographie, le dessein, vous +passerez de l’une à l’autre de ces occupations, & vous vous en amuserez +comme vous vous amusez actuellement de la lecture. + +EMILIE. + +Oh, si je croyois cela!... Mais je le crois, Maman, puisque vous me le +dites. + +LA MERE. + +Il viendra un temps où votre poupée, votre lanterne magique, votre +ménage ne vous amuseront plus. Il faut donc vous préparer dès-à-présent +des ressources pour ce temps-là, & c’est ce que vous faites, lorsque +vous étudiez. + +EMILIE. + +Ah! Maman, je m’en vais bien m’appliquer, afin de sçavoir le plus de +choses que je pourrai. J’ai déja deux maîtres, Maman, si vous m’en +donniez encore quelques-uns, deux ou trois. + +LA MERE. + +Non; il ne faut pas aller trop vîte! Contentez-vous de bien faire ce +qu’on exige de vous, & laissez-moi guider vos progrès. + +EMILIE. + +Et avec cela je me passerai donc des autres? + +LA MERE. + +Vous n’aurez besoin que de vous-même & des vos talents pour vous trouver +heureuse. + +EMILIE. + +Mais pourquoi faut-il sçavoir se passer des autres? + +LA MERE. + +C’est qu’on est beaucoup plus souvent seul qu’avec les autres, & que si +vous ne sçavez pas vous occuper & vous amuser seule, l’ennui vous +gagnera. Quand on s’ennuie, on prend de l’humeur. Votre expérience vous +a d’ailleurs appris que l’humeur n’arrive jamais que lorsque l’on est +desœuvré. + +EMILIE. + +Maman, voulez-vous que je demande de la lumiere, je ne vois plus clair. + +LA MERE. + +Oui, sonnez! + +EMILIE. + +Et puis nous verrons la lanterne magique, en attendant que mon maître +vienne. + + + + +DIXIEME CONVERSATION. + + +EMILIE. + +Maman, j’ai vu hier aux Thuileries quelque chose de bien extraordinaire. + +LA MERE. + +Et qu’est-ce que c’étoit? + +EMILIE. + +C’étoit une petite Demoiselle, bien parée, qui n’étoit pas plus grande +que moi, & qui regardoit toujours, toujours ses nœuds de manches. + +LA MERE. + +Bon! + +EMILIE. + +Elle ne regardoit pas seulement autre chose; aussi tout le monde rioit & +se moquoit d’elle. Elle ne le voyoit pas; elle rioit aussi. + +LA MERE. + +Comment! elle ne sentoit pas qu’on se moquoit d’elle? + +EMILIE. + +C’est que je crois qu’elle est un peu bête. + +LA MERE. + +Connoissez-vous cette petite Demoiselle? + +EMILIE. + +Non, Maman, je ne la connois pas, ni ma bonne non plus. Mais la bonne de +Mademoiselle Louise a dit que c’étoit sûrement la fille de quelque +cuisiniere, que sa maîtresse s’étoit divertie à parer, parce que si +c’étoit une Demoiselle de condition, elle ne seroit pas si étonnée +d’être bien mise & d’avoir des nœuds de manches. + +LA MERE. + +Cela prouve au moins une bien petite tête, bien vuide, bien ignorante. + +EMILIE. + +Oui, & bien bête de ne pas voir qu’on se moque d’elle. Mademoiselle +Louise voit bien quand on se moque d’elle, mais elle ne s’en soucie pas; +c’est bien mal cela, Maman? + +LA MERE. + +C’est encore pis que de ne le pas voir. + +EMILIE. + +Oui, cela prouve qu’elle n’a pas de sentiment. + +LA MERE. + +Et vous, comment faites-vous quand on se moque de vous? + +EMILIE. + +Moi? + +LA MERE. + +Oui vous. + +EMILIE. + +Je ne sçais pas. + +LA MERE. + +Comment! vous connoissez si bien les défauts de vos compagnes, & vous ne +connoissez pas les vôtres? + +EMILIE. + +Mais, Maman... c’est que je les vois; c’est visible cela. + +LA MERE. + +Vous rappelez-vous la Fable de la besace? + +EMILIE. + +Oui, Maman. + +LA MERE. + +Eh bien, qu’est-ce qu’elle dit? + +EMILIE. + +N’est-ce pas celle où tous les animaux sont contents de leur figure? + +LA MERE. + +Oui, ils se trouvent tous parfaits & critiquent leurs camarades. +Dites-moi les six derniers vers. + +EMILIE. + + _Nous nous pardonnons tout & rien aux autres hommes, + On se voit d’un autre œil qu’on ne voit son prochain. + Le fabricateur souverain + Nous créa besaciers tous de même maniere, + Tant ceux du temps passé que du temps d’aujourd’hui: + Il fit pour nos défauts la poche de derriere, + Et celle de devant pour les défauts d’autrui._ + +LA MERE. + +Avez-vous bien pensé au sens de ces vers, ma fille? + +EMILIE. + +Pas beaucoup, Maman; mais j’y pense à présent. + +LA MERE. + +Je me meurs de peur que ce ne soit votre histoire. + +EMILIE. + +Non, Maman. + +LA MERE. + +Regardez-y bien. Interrogez votre conscience; je crois qu’il y a +long-temps que vous ne lui avez rien dit. Voyez, vous avez très-bien +remarqué qu’il étoit fort mal d’être insensible à l’improbation? + +EMILIE. + +L’improbation est le contraire de l’approbation, je crois? + +LA MERE. + +Oui, c’est le blâme, la critique. Eh bien! voyez si vous n’avez aucun +des défauts que vous voyez si bien dans les autres? + +EMILIE. + +C’est que mes défauts sont dans la besace qui est par derriere, vous +sçavez bien, Maman? + +LA MERE. + +C’est pour cela qu’il faut interroger votre conscience; il n’y a pas de +besace cachée pour elle. + +EMILIE. + +Eh bien, ce soir je lui demanderai. Maman, elle m’a parlé hier au moins. + +LA MERE. + +Et qu’est-ce qu’elle vous a dit? + +EMILIE. + +Oh! c’est après ma leçon d’écriture, vous sçavez bien ce qu’elle m’a +dit, Maman? + +LA MERE. + +Je m’en doute; elle vous a dit que si vous ne faisiez pas plus de +progrès, c’étoit votre faute & manque d’application. + +EMILIE. + +C’est vrai, Maman... ah!... à propos, j’ai lu hier une belle histoire +dans ce Livre que vous m’avez prêté. Oh, elle est belle! belle! belle! +Sçavez-vous, Maman, qu’elle a fait pleurer mon frere? + +LA MERE. + +Et vous? + +EMILIE. + +Moi, je n’ai pas pleuré! + +LA MERE. + +Est-ce que l’histoire ne vous a pas paru touchante? + +EMILIE. + +Ecoutez, Maman, je m’en vais vous la dire, vous me direz si j’ai mal +fait de ne pas pleurer. + +LA MERE. + +Sans sçavoir votre histoire, je vous dirai d’avance que vans avez bien +fait de ne pas pleurer, dès qu’elle ne vous a pas assez touchée pour +vous en donner envie, & votre frere a bien fait de pleurer dès qu’il +étoit attendri. + +EMILIE. + +Mais je n’entens pas cela, nous n’avons pas fait la même chose, & nous +avons bien fait tous deux. + +LA MERE. + +Oui, parce que vous avez suivi tous deux le mouvement de votre cœur. Le +vôtre ne vous a rien dit; il ne falloit pas le faire parler malgré lui. +Le sien s’est attendri, il l’a écouté. + +EMILIE. + +Maman, que je vous conte l’histoire que j’ai lue. + +LA MERE. + +Me la conterez-vous d’une maniere bien claire? + +EMILIE. + +Oh! oui, Maman, car je l’ai bien retenue. + +LA MERE. + +Voyons? + +EMILIE. + +«Il y avoit deux vieux bons hommes qui étoient une fois sur les +montagnes... les montagnes...» J’ai oublié le nom de la montagne, mais +c’est égal. + +LA MERE. + +Non pas, s’il vous plaît; cela n’est point égal, à moins que vous ne me +disiez au moins dans quel pays elle est. + +EMILIE. + +Mais je ne le sçais pas, Maman. + +LA MERE. + +Vous avez cependant lu le nom de la montagne, à ce que vous dites, & +vous ne sçavez pas où elle est? + +EMILIE. + +Non, Maman! + +LA MERE. + +Voilà ce que c’est que de ne pas connoître la géographie; moi je suis +bien aise de sçavoir dans quel pays étoient ces bons vieillards. + +EMILIE. + +Eh bien, Maman... Ah! je m’en souviens; c’étoit au bord de la mer... +Non, non, ils y alloient; mais ils sont restés dans les Alpes, proche de +la Savoie, je crois. + +LA MERE. + +Ah! vous me faites un grand plaisir de me le dire, parce qu’à présent je +les vois d’ici. + +EMILIE. + +Vous les voyez, Maman? + +LA MERE. + +Oui, parce que je sçais la géographie, & que voyant leur position, je me +les représente bien mieux. + +EMILIE. + +Et moi donc, Maman, puis-je voir où ils sont? C’étoit tout ce que je +desirois hier en lisant leur histoire. + +LA MERE. + +Vous n’avez qu’à vous dépêcher d’apprendre la géographie, & vous +connoîtrez bientôt le pays qu’ils habitoient. + +EMILIE. + +Mais est-ce que je ne peux pas les voir aujourd’hui? + +LA MERE. + +Non, parce que vous avez des connoissances si superficielles en +géographie que cela troubleroit vos idées. Il faut bien connoître son +pays avant de parcourir ceux des autres. Voyons la suite de votre +histoire! + +EMILIE. + +Eh bien, Maman, ces deux vieillards étoient là. Ils s’étoient fait une +petite maison, & ils avoient un lit, & puis des Livres, & puis ils +prioient le bon Dieu, & puis... + +LA MERE. + +Est-ce qu’il y avoit tous ces _& puis_ là dans votre histoire? + +EMILIE. + +Mais non, Maman, mais c’est que je conte... + +LA MERE. + +Je vous ai souvent conté des histoires, & je ne me rappelle pas d’avoir +jamais orné mon discours de tant d’_& puis_. + +EMILIE. + +Allons, je m’en vais bien dire. Il leur étoit arrivé bien des malheurs à +ces deux Messieurs; il y en avoit un qui étoit bien riche, bien riche, & +puis l’autre ne l’étoit pas. + +LA MERE. + +Je ne comprens rien à votre histoire. Qu’est-ce qu’ils faisoient sur +cette montagne avec un lit, des Livres, puisque l’un d’eux étoit si +riche? + +EMILIE. + +Mais non, Maman, c’est qu’il ne l’étoit plus, vous allez voir. + +LA MERE. + +Ah! c’est-à-dire, que vous avez commencé votre histoire par la fin. Il +faut prévenir de ces choses-là, car ce n’est pas l’ordinaire. + +EMILIE. + +Oh! Maman, cela n’y fait rien. + +LA MERE. + +Vous ne la contez pas apparemment pour être entendue. + +EMILIE. + +Pardonnez-moi, Maman. + +LA MERE. + +Mais si vous eussiez commencé à lire cette aventure par la fin, est-ce +que vous auriez pu y rien comprendre? + +EMILIE. + +Non, pas trop. Mais je ne sçaurois dire autrement. Tenez, Maman, parlons +d’autre chose. + +LA MERE. + +Non pas, je vous prie d’achever comme vous pourrez, & puis je vous dirai +comment il falloit la conter, afin de vous accoûtumer à mettre de +l’ordre dans vos idées. + +EMILIE. + +Si vous vouliez me le dire avant, ma chere Maman? + +LA MERE. + +Cela m’est impossible, je ne sçais pas votre histoire. Tâchez de vous en +tirer, puisque vous avez entrepris de la conter. Donnez-vous la peine de +penser avant de parler. + +EMILIE. + +Je pense, Maman, & je ne peux pas dire autrement. Ce Monsieur, qui étoit +bien riche a tout donné, parce que l’autre n’avoit rien. Il lui a dit, +prenez tout: il a tout pris, il a tout payé, & sa femme est morte dans +la prison en nourrissant son enfant... & puis... + +LA MERE. + +La femme de qui? + +EMILIE. + +La femme de ce Monsieur qui n’avoit rien & qui étoit l’ami de celui-là +qui étoit bien riche, & on l’avoit mis en prison aussi; c’étoit son +Boulanger, son Boucher & puis d’autres; & puis ils n’ont plus rien eu ni +l’un, ni l’autre, & voilà pourquoi ils sont sur la montagne, & ils sont +heureux; mais il y en a un qui est triste, c’est celui qui a perdu sa +femme, & voilà tout. Ai-je bien fait de ne pas pleurer? + +LA MERE. + +Oh certainement! vous ne pouviez pas pleurer, car vous n’y avez rien +compris. Mais cet homme que ses créanciers avoient mis en prison, +avoit-il été toujours pauvre, ou lui étoit-il arrivé quelque malheur? + +EMILIE. + +Je ne m’en souviens pas, je crois... Ah! pardonnez-moi, c’est le feu qui +avoit brûlé tout son bien la nuit, qui étoit dans son porte-feuille. + +LA MERE. + +La nuit étoit dans son porte-feuille? + +EMILIE. + +Mais non, Maman, c’étoit son bien qui étoit dans son porte-feuille. + +LA MERE. + +Moi, je comprens les choses comme on me les dit. Ainsi accoûtumez-vous à +vous expliquer clairement. Point de paresse, s’il vous plaît. Et par +quel hazard ces deux Messieurs étoient-ils amis? Comment s’étoient-ils +rencontrés? + +EMILIE. + +Mais ils ne s’étoient pas rencontrés, c’étoient deux freres. + +LA MERE. + +Ah! c’est une petite circonstance assez intéressante que vous oubliez +là. L’amitié est si étroite entre freres qu’il est tout simple qu’ils +partagent leur fortune entre eux. Ils seroient même très-coupables de ne +le pas faire, car tout ce qui leur arrive doit leur être commun. Il +falloit d’abord commencer votre récit par là; ensuite dire l’événement +qui avoit privé l’un des deux de sa fortune, tous les malheurs qui +avoient suivi la perte de son bien, comment son frere en avoit réparé +une partie autant qu’il étoit en son pouvoir, & vous auriez fini par +leur établissement sur les montagnes des Alpes, vous auriez fait le +tableau de la vie qu’ils y menoient, & l’on auroit compris quelque chose +à votre histoire. + +EMILIE. + +Eh bien, si vous voulez, Maman, je vais recommencer. + +LA MERE. + +Oh non, pas pour aujourd’hui; mais demain, pendant ma toilette, vous me +la conterez. Tâchez d’ici là d’arranger vos idées d’une maniere un peu +plus claire. + +EMILIE. + +Oui, Maman. + +LA MERE. + +Et n’oubliez pas de dire un mot des raisons qui leur ont fait choisir +cette habitation de préférence à une autre. Sont-ils partis de chez eux +avec le projet d’y aller? + +EMILIE. + +Non, Maman. Il y a eu une tempête, parce qu’ils étoient embarqués... Ah! +tenez, je me souviens, ils demeuroient à Bruxelles, ils alloient en +Italie, & ils sont obligés de rester là. + +LA MERE. + +Ils ont pris un chemin bien singulier. Je ne vois pas trop comment ils +ont fait pour aller par mer de Bruxelles sur les Alpes. Cela est +impossible. + +EMILIE. + +Oh, l’histoire est bien longue; je n’ai pas tout retenu, & mon frere a +dit qu’il la reliroit encore. + +LA MERE. + +Je vous conseille d’en faire autant, si vous voulez la conter. Lisez-la +jusqu’à ce que les événements soient si bien dans votre tête, que vous +puissiez y mettre un peu plus d’ordre. + +EMILIE. + +Oui, Maman... Mais est-ce que cela est vrai? + +LA MERE. + +Je n’y vois rien d’impossible, & à travers le pot-pourri que vous en +avez fait, j’apperçois même qu’elle peut être fort intéressante, & +qu’elle est une preuve de la force de l’amitié fraternelle. + +EMILIE. + +Oh! oui, ces deux freres s’aimoient bien... tenez, Maman, autant que +j’aime mon frere. + +LA MERE. + +Vous l’aimez donc beaucoup? + +EMILIE. + +Oui, Maman. + +LA MERE. + +Mais pourquoi donc vous disputez-vous toujours? + +EMILIE. + +Oh! c’est pour jouer; & puis il prend mes joujoux. + +LA MERE. + +Vous n’êtes donc pas disposée à tout partager avec lui? + +EMILIE. + +Pardonnez-moi, Maman; & mon argent aussi, & mon goûter aussi. Hier je +l’ai partagé avec lui! + +LA MERE. + +C’est très-bien fait; mais il faut cependant changer le genre de vos +amusements & ne plus vous disputer ainsi. Vous n’aimez pas à être +contrariée, Emilie, & vous contrariez les autres! Cela n’est pas juste. +D’ailleurs cela est mal honnête, laissez ce ton à la petite Demoiselle +aux nœuds de manches, & prenez celui de votre état & d’une fille bien +née. + +EMILIE. + +Maman, vous direz donc la même chose à mon frere? + +LA MERE. + +Je la lui dirois aussi, s’il se mettoit dans le cas de mériter cet avis; +mais rien n’est moins nécessaire avec lui, car il est très-complaisant. + +EMILIE. + +Maman, je crois qu’on aime mieux mon frere que moi! + +LA MERE. + +Qui croyez-vous qui aime mieux votre frere que vous? + +EMILIE. + +Mais tous ceux qui viennent ici. Depuis un mois qu’il est avec vous, on +lui donne des louanges toute la journée, & à moi l’on ne dit mot. + +LA MERE. + +Quelle peut être la raison de cette distinction? + +EMILIE. + +Je ne sçais pas, Maman, je voudrois bien la sçavoir. + +LA MERE. + +Il faut la chercher, ma fille, & vous la trouverez. + +EMILIE. + +Maman, aidez-moi à la trouver. + +LA MERE. + +Je le veux bien; mais commencez par me dire ce que vous imaginez, +n’importe quoi. + +EMILIE. + +Oh! cela sera bientôt dit; je pense qu’apparemment il est plus aimable +que moi. + +LA MERE. + +Oui, mais vous avez de quoi l’être autant que lui, si vous voulez. + +EMILIE. + +Oui, Maman? Et comment cela? + +LA MERE. + +C’est qu’il est doux; c’est qu’il est complaisant; c’est qu’il écoute +quand on lui parle; c’est qu’il profite des avis qu’on lui donne, & +qu’il n’a point d’humeur. + +EMILIE. + +Oui, c’est laid l’humeur, on ne plaît donc pas avec de l’humeur? + +LA MERE. + +Oh! pour cela non. + +EMILIE. + +Eh bien! je n’en aurai plus; car je veux plaire absolument, absolument. + +LA MERE. + +Et comment vous y prendrez-vous pour n’avoir pas d’humeur? + +EMILIE. + +Quand elle voudra venir, je la renverrai. + +LA MERE. + +Et vous croyez qu’elle s’en ira? + +EMILIE. + +Oui, sûrement Maman. Oh bon, je l’ai chassée souvent comme cela! + +LA MERE. + +Oh que non, Emilie, ce n’est pas comme cela qu’il faut s’y prendre! + +EMILIE. + +Et comment faut-il donc faire? + +LA MERE. + +Il faut sçavoir d’abord, qu’est-ce qui la fait venir? + +EMILIE. + +Oh ça, je n’en sçais rien! Elle vient comme une folle à propos de +bottes, au moment où j’y pense le moins. + +LA MERE. + +Elle ne vient pourtant pas sans raison, & je le sçais bien; c’est que +vous craignez de vous donner de la peine. Vous êtes paresseuse +naturellement. + +EMILIE. + +Croyez-vous, Maman? + +LA MERE. + +Oui j’en suis sûre. Vous avez l’esprit paresseux, voyez vous-même. + +EMILIE. + +Mais je vais pourtant toujours de bon cœur à l’étude. + +LA MERE. + +Cela est vrai! mais dès qu’il faut faire quelque effort, soit de +mémoire, soit d’application, vous ne vous en sentez pas la force, & +l’humeur vous gagne. + +EMILIE. + +Mais quand je suis parvenue à la vaincre, j’apprens comme un petit ange +ensuite. + +LA MERE. + +Et quand vous jouez, & qu’il vous arrive la plus petite contrariété, +vous aimez mieux laisser là vos jeux que de la surmonter; vous êtes +pourtant fâchée de ne pas jouer, & l’humeur vous gagne. + +EMILIE. + +Cela est vrai, & cela m’humilie. + +LA MERE. + +Vous avez raison d’en être honteuse; car l’humeur est un aveu de notre +foiblesse, & il est fâcheux & humiliant de s’avouer & de montrer aux +autres qu’on est si foible. + +EMILIE. + +Tout le monde voit donc cela? + +LA MERE. + +Oui, certainement. Rien ne s’apperçoit si vîte que l’humeur. Si vous +voulez vous en corriger, il faut commencer par n’être plus paresseuse, & +par vous soumettre aux contradictions; alors vous acquerrez la force de +n’avoir plus d’humeur. Sçavez-vous, Emilie, pourquoi vous êtes occupée +toute la journée de rubans, de pompons, d’ajustements? + +EMILIE. + +Pourquoi, Maman? + +LA MERE. + +C’est que vous êtes paresseuse. + +EMILIE. + +Je ne comprens pas cela. + +LA MERE. + +C’est que vous êtes paresseuse & ignorante, & que pour penser à toutes +ces fadaises, votre esprit, votre mémoire n’ont aucun effort à faire. +Voilà pourquoi vous les préférez. + +EMILIE. + +Mais, Maman, je parle souvent d’autre chose & j’écoute. + +LA MERE. + +Oui, vous écoutez quand il est question de choses que vous connoissez; +acquérez donc promptement de nouvelles connoissances, si vous voulez +vous amuser sans gêne & sans humeurs, des conversations que l’on tient +quelquefois devant vous. + +EMILIE. + +Oh! je vais faire tout mon possible, Maman, je vous assure... Que +ferons-nous aujourd’hui, Maman? + +LA MERE. + +Vous allez vous promener avec votre bonne & votre frere. + +EMILIE. + +Et vous donc, Maman? + +LA MERE. + +Moi, je vais sortir, j’ai quelques affaires. + +EMILIE. + +Rentrez-vous de bonne heure? + +LA MERE. + +Le plutôt que je pourrai. + +EMILIE. + +Ah! tant mieux, Maman; car nous sommes bien contents, mon frere & moi, +quand nous sommes avec vous. + + + + +ONZIEME CONVERSATION. + + +EMILIE. + +Maman, je viens de me promener aux Thuileries. + +LA MERE. + +Vous y êtes-vous amusée, ma fille? + +EMILIE. + +Mon Dieu non, Maman, je vous assure. + +LA MERE. + +Pourquoi donc? + +EMILIE. + +On m’a fait un fort vilain compliment. + +LA MERE. + +Et qui cela? + +EMILIE. + +Une Dame & un Monsieur qui passoient. + +LA MERE. + +Qu’est-ce donc qu’ils vous ont dit? + +EMILIE. + +Ils ont dit en passant que j’étois bien noire. + +LA MERE. + +Et cela vous a empêché de vous amuser? + +EMILIE. + +Mais oui, Maman, j’ai été fâchée. + +LA MERE. + +Cela n’en valoit pas la peine. + +EMILIE. + +Est-ce que ce n’est pas vilain d’être noire? + +LA MERE. + +Quand on est blanche, c’est un agrément de plus; quand on est noire, +c’est un agrément de moins: voilà tout. + +EMILIE. + +Mais quand on est noire, on est laide. + +LA MERE. + +Et quand on est laide, on est donc bien malheureuse selon vous? + +EMILIE. + +Est-ce qu’on ne l’est pas? + +LA MERE. + +Je vous le demande. Vous sçavez bien que vous n’êtes pas jolie jusqu’à +présent. Vous trouvez-vous bien à plaindre? + +EMILIE. + +Non, Maman. + +LA MERE. + +Cela ne vous a jamais empêché de rire, de danser, de vous réjouir. + +EMILIE. + +Oh! pour cela non. + +LA MERE. + +Eh bien, répondez vous-même à votre question, croyez-vous la beauté +nécessaire au bonheur? + +EMILIE. + +Je vois bien que non. Mais, Maman, je n’étois pas si noire l’année +passée, & je n’étois pas si laide. + +LA MERE. + +Cela est vrai. C’est que vous avez été beaucoup au soleil & à la +campagne au grand air... Ainsi vous voyez bien que vous seriez très à +plaindre si vous faisiez dépendre votre bonheur de la beauté de votre +teint. + +EMILIE. + +Pourquoi, Maman? + +LA MERE. + +Puisqu’il est si aisé à gâter, vous courriez risque à tout moment d’être +malheureuse. + +EMILIE. + +Ah! oui, vraiment. Je ne pourrois ni aller promener, ni rien faire. +J’aime mieux être laide & me divertir. + +LA MERE. + +Voilà pourquoi toutes les personnes raisonnables & sensées tâchent de se +procurer des avantages moins fragiles, qui établissent le bonheur d’une +maniere plus solide, & qui les dédommagent de la beauté qu’elles n’ont +pas, ou qui se perd du moins avec les années. + +EMILIE. + +Et comment faut-il faire, Maman? + +LA MERE. + +Je vous en ai indiqué déja plus d’un moyen. + +EMILIE. + +Maman, ayez la bonté de me le dire encore. + +LA MERE. + +Votre expérience ne vous a-t-elle encore rien appris là-dessus? + +EMILIE. + +Oui, quand je suis contente de moi d’abord, & puis quand j’ai pu faire +plaisir à quelqu’un, oh! je suis heureuse! heureuse! + +LA MERE. + +Eh bien, voilà un bonheur dont rien ne peut vous priver, dès que vous +êtes assez bien née pour le sentir & pour le goûter. Faire plaisir aux +autres, secourir un malheureux qui souffre, le consoler dans ses peines, +y prendre part, cacher les fautes des autres, les excuser dans leurs +foiblesses, oublier le mal & le méchant, parce que son idée trouble & +dégoûte: en un mot, être juste envers les autres & envers vous-même. + +EMILIE. + +Maman, je voudrois apprendre cela par cœur pour ne jamais l’oublier. + +LA MERE. + +Quand vous serez un peu plus grande, Emilie, je vous donnerai un Livre à +lire & même à apprendre par cœur, où vous trouverez presque tous ces +principes réunis. + +EMILIE. + +Ah, Maman, à présent, je vous en prie, je vous en prie, je vous demande +en grace! + +LA MERE. + +Il y a dans ce Livre des choses fort au-dessus de votre portée. + +EMILIE. + +Mais, Maman, seulement un petit endroit à apprendre par cœur, je vous +demande en grace, je vous promets que vous serez bien contente de moi. +Tenez, je serai sage. Ah, ma bonne Maman!... Ah! vous souriez; c’est +bon. + +LA MERE. + +Eh bien, je vous en ferai un extrait au premier moment que j’aurai de +libre, & je vous le donnerai. + +EMILIE. + +Ah, Maman, que je vous remercie! Que vous êtes bonne! Sera-ce bientôt? + +LA MERE. + +Oui; mais reprenons notre conversation. + +EMILIE. + +Oui, Maman... Eh bien, tenez, je ne sçais plus moi, où nous en étions. + +LA MERE. + +Tant pis; car pour être heureuse, il ne faut pas avoir une tête de +linotte. + +EMILIE. + +Maman, je voulois vous demander... Qu’est-ce que c’est qu’un extrait? + +LA MERE. + +C’est de ne prendre d’un ouvrage que ce qui vous interesse en laissant +tout le reste. Par exemple, dans celui dont je vous parle, je +transcrirai tout ce qui a rapport aux principes que vous desirez graver +dans votre tête & dans votre cœur, & je laisserai tout ce qui est +étranger. Cela s’appelle extraire un ouvrage, faire un extrait. + +EMILIE. + +J’entens... Eh bien, Maman, qu’est-ce que vous voulez bien me dire +encore? + +LA MERE. + +Nous parlions des différents objets sur lesquels il faut fonder son +bonheur. + +EMILIE. + +Ah! oui, j’ai bien retenu. + +LA MERE. + +Retenez bien aussi qu’un des plus sûrs & des plus indépendants de tout +événement, c’est le goût du travail & de l’occupation, parce qu’il nous +rend indépendants des autres, comme je vous l’ai déja dit. + +EMILIE. + +Oui; c’est il y a aujourd’hui huit jours que nous avons dit cela. + +LA MERE. + +L’occupation est une distraction sûre quand on a des peines & des +contradictions. C’est une ressource contre l’ennui. La lecture, les +talents, l’ouvrage, en un mot toutes les diverses occupations auxquelles +peuvent se livrer les personnes de notre sexe, qui, comme vous, +reçoivent une bonne éducation, sont une compagnie toujours prête, avec +laquelle on ne craint pas de suites fâcheuses, ni de mauvais +compliments, comme vous en a fait votre Dame des Thuileries. + +EMILIE. + +Oh! Maman, laissons cette Dame, je vous en prie, je suis fâchée... + +LA MERE. + +De quoi? + +EMILIE. + +De m’être fâchée. + +LA MERE. + +Eh bien, vous en tirerez du profit; & les fautes qui tournent à profit +sont moins fâcheuses que d’autres à votre âge. Mais comme vous dites, +laissons cette conversation. Comme je suis contente de vous, il faut que +je vous lise un Conte de Fée qui a assez de rapport à notre +conversation. + +EMILIE. + +Ah, ma chere Maman, que vous êtes bonne! Est-il vrai ce Conte? + +LA MERE. + +Autant que peut l’être un Conte de Fée; la morale n’en est point +exagérée, elle est vraie, la fable ne l’est pas. Ecoutez-vous? + +EMILIE. + +Oui, Maman. + +LA MERE. + +La Princesse Régentine, Souveraine de l’Isle Heureuse, avoit deux +filles, qui toutes deux pouvoient se promettre de faire un jour des +mariages avantageux. Elles étoient riches & de grande naissance. +Régentine jouissoit d’une excellente réputation; & l’on sçavoit qu’elle +n’avoit rien épargné pour l’éducation de ses filles, & qu’elle ne les +avoit jamais perdues de vue. Elles avoient toutes deux beaucoup +d’esprit. L’aînée étoit belle comme un Ange, ce qui l’avoit fait nommer +Céleste. Elle avoit un caractére vif & gai. La cadette, qu’on nommoit +Reinette parce qu’elle étoit ronde comme une pomme, étoit laide, & avoit +d’ailleurs tout autant d’agrément que sa sœur dans le caractére. + +Régentine voyoit beaucoup de monde. Ses filles étoient toujours avec +elle. Chacun se récrioit sur la beauté de Céleste; tout le monde lui +adressoit la parole, & personne ne disoit rien à Reinette. Quelquefois +on rioit de ses reparties; on disoit qu’elle avoit de l’esprit, mais que +son aînée en avoit autant qu’elle, & que sa figure étoit si séduisante +qu’on ne pouvoit pas s’empêcher de s’occuper d’elle de préférence... + +EMILIE. + +Quel âge avoit-elle, Reinette? + +LA MERE. + +Elle avoit treize ans. + +EMILIE. + +Et l’aînée? + +LA MERE. + +Elle en avoit près de quinze. Reinette se désoloit d’être ainsi +délaissée; elle en avoit même quelquefois de l’humeur. Sa mere, qui les +jugeoit très-bien toutes deux, leur dit un jour: «Mes enfants, il y a +long-temps que je vous examine l’une & l’autre en silence. J’étudie +votre caractére. Vous êtes sœurs, vous ne devez rien avoir de caché +l’une pour l’autre; votre bonheur réciproque doit vous toucher +également. Il ne peut rien arriver à l’une de vous que l’autre n’y +prenne part. Malheur, plaisir, bonheur, en un mot l’amitié entre deux +sœurs est si intime, que tout doit être commun. Je vais vous faire part +de mes remarques; d’ailleurs il est temps que je vous révéle un secret +que je vous ai toujours tenu caché pour ne pas vous affliger.» Céleste & +Reinette prierent leur mere de vouloir bien les en instruire. «Vous, ma +fille, dit-elle à l’aînée, la nature vous a accordé une figure +distinguée, & c’est un des moindres dons que le Ciel pouvoit vous faire. +La beauté est souvent plus nuisible qu’utile au bonheur. D’ailleurs +c’est un avantage passager; quand vous aurez atteint l’âge de vingt ou +vingt-cinq ans, chaque jour apportera une petite dégradation à votre +beauté; & si vous continuez à fonder sur elle votre bonheur, vous vous +trouverez insensiblement fort à plaindre & sans ressource. Vous vous +enyvrez journellement des hommages & des complaisances que vos charmes +vous attirent. Vous y bornez votre existence. Vous vous accoûtumez +peu-à-peu à penser que tout est fait dans le monde pour être soumis à +vos volontés. Il arrive de-là que la plus legere contradiction est pour +vous un malheur, & que vous trouvez injustes tous ceux qui ne vous +admirent pas; vous ne prévoyez pas, comme je l’ai dit souvent, que c’est +dès la grande jeunesse & tout en jouissant de ses belles années, qu’il +faut se prémunir contre les événements de la vie, & se préparer des +ressources sûres contre l’adversité & les inconvénients d’un âge plus +avancé. C’est dès-à-présent qu’il faut établir votre bonheur sur des +fondements solides. Je vous ai dès l’enfance donné des principes qui me +répondent de votre vertu & de votre honnêteté. Je vous ai donné des +maîtres pour vous instruire & multiplier vos connoissances; vous auriez +pu en acquérir beaucoup, car vous avez de l’esprit; mais vous négligez +vos études, vous n’êtes occupée que de votre toilette & de vos +ajustements. Vous avez beau faire; ils ne vous dédommageront pas dans +quelques années de votre beauté perdue.» + +«L’exemple de votre sœur vous a donné la même tournure, Reinette. Vous +vous affligez de n’être point jolie; vous en avez de l’humeur, & vous +passez des heures entieres devant votre miroir, pour voir si, à force de +pompons, la beauté n’arrivera pas. Vous avez beau faire, mes enfans, je +le répéte, Céleste ne sera pas toujours belle, & vous, Reinette, vous +resterez comme vous êtes. Croyez-moi, au lieu de perdre votre temps dans +des regrets inutiles, travaillez à vous dédommager de la beauté qui vous +manque. Chacune de vous a été douée en naissant de divers avantages. +Céleste a reçu la beauté, mais la Fée Prévoyante, qu’on oublia d’inviter +à mes couches, n’a jamais voulu depuis se laisser fléchir en sa faveur, +& a prononcé qu’elle ne verroit jamais plus loin que le bout de son nez +sur tout ce qui concerne les événements de la vie. La Fée Prudente eut +pitié de mes alarmes. Je ne puis, me dit-elle, m’opposer aux volontés de +Prévoyante, qui est mon ancienne. J’ai vu dans le Livre des Destinées, +qu’un sort heureux attend Céleste, mais elle n’en jouira que lorsqu’elle +aura perdu sa beauté, & qu’elle aura pu faire naître une passion sans le +secours de ses charmes. + +«Vous voyez, ma fille, continua-t-elle, en adressant la parole à +Céleste, que vous avez un grand intérêt à profiter de mes conseils, & +que vous avez grand tort de n’être occupée que de votre beauté, qui sera +toujours un obstacle à votre bonheur. + +«La faute que j’avois faite en vous mettant au monde, me rendit +attentive, lorsque votre sœur naquit. J’envoyai huit jours d’avance +inviter Prévoyante & ma bonne amie Prudente; ma marraine la Fée +Lumineuse ne fut point oubliée: la Fée Beauté étoit absente & ne put pas +venir; mais elle m’envoya sa cousine issue de germaine, Laidronette. +Elles vous reçurent, Reinette, & vous prirent l’une après l’autre entre +leurs bras. Laidronette vous doua d’une physionomie spirituelle & vive. +La Fée Lumineuse vous donna l’aptitude à tous les talents, & vous doua +de fermeté & de courage. Prévoyante, qui est rancuniere, vous permit +seulement d’être réfléchie, mais ne vous accorda la prévoyance que +lorsque vos malheurs vous auroient éclairée. Et moi, s’écria promptement +la Fée Prudente, je la doue du talent d’être heureuse au milieu de +l’adversité. Lumineuse ajoûta, j’y consens, & pour multiplier son +bonheur, je la doue d’une ame sensible & bienfaisante. Voilà, Reinette, +le sort qui vous attend. Nous pressâmes en vain Prévoyante de +s’expliquer sur les malheurs dont vous êtes menacée, elle s’est obstinée +au silence. C’est à vous, mes filles, à profiter de ce que je viens de +vous révéler; vous, Céleste, en vous efforçant de plaire par votre +caractére & par votre esprit, sans le secours de vos charmes; vous, +Reinette, en acquérant promptement des connoissances & des talents, pour +vous en faire des ressources dont il paroît que vous aurez besoin.» + +EMILIE. + +Est-ce que c’est déja tout, Maman? + +LA MERE. + +Oh! que non. + +EMILIE. + +Tant mieux, car cela m’amuse bien. + +LA MERE. + +Ce discours fit peu d’impression sur Céleste. Une visite arriva, on la +trouva belle comme un Ange; elle oublia bientôt l’Oracle, & ne pensa +qu’au plaisir de plaire & d’entendre louer sa beauté. Reinette fit +quelques réflexions, fut touchée des alarmes de sa mere, résolut de +s’appliquer davantage au dessein, à la musique, à la lecture; mais elles +étoient l’une & l’autre priées à un bal: l’heure de la toilette arriva, +elles y coururent avec le même empressement & le même désouci, que si +elles n’avoient rien appris de leur sort à venir. + +Céleste trouva dans sa chambre un bel habit de bal de satin bleu & +argent, dont chaque falbalas étoit attaché avec un diamant jaune. La Fée +Prévoyante l’avoir envoyé, afin de la séduire & de lui faire oublier +plus promptement les avis de sa mere. Ce présent produisit tout l’effet +qu’elle en attendoit. Céleste ne se possédoit pas de joie. Elle courut +montrer à Reinette son bel habit. Celle-cy, qui étoit encore un peu +occupée de la conversation qu’elle venoit d’avoir, fut affligée pour sa +sœur de l’yvresse où elle la voyoit. Elle alloit lui communiquer ses +réflexions lorsque la fenêtre de son appartement s’ouvrit, & elles +virent tout-à-coup entrer quatre pigeons, blancs comme la neige. Ils +portoient une grande corbeille, qu’ils poserent aux pieds de Reinette; +elle s’ouvrit toute seule: les quatre pigeons déployerent un bel habit +de satin couleur de Rose & argent, pareil à celui de Céleste, & relevé +par des émeraudes. C’étoit encore un présent de Prévoyante qui prévoyoit +tout. Les quatre pigeons, après s’être acquités de leur commission, s’en +allerent par le même chemin, & la fenêtre se referma. Reinette fut +bientôt aussi éblouie que sa sœur. Régentine, qui vit l’impression que +les présents faisoient sur l’esprit de ses filles, fut un moment tentée +de les leur ôter, mais la crainte d’attirer encore de plus grands +malheurs sur elles, l’arrêta. + +Dans cette perplexité, elle se retira dans son boudoir; elle appella +intérieurement Prudente à son secours, qui lui apparut tout-à-coup. +«Vous avez raison, lui dit la Fée, d’être inquiette de l’effet que ces +présents peuvent produire sur vos filles. Vous n’en connoissez pas +encore tout le danger. Ils ont la vertu d’ôter à celles qui les portent +la réflexion & la mémoire, & de ne les rendre sensibles qu’au plaisir de +s’admirer. Je vous ai déja dit, que je ne pouvois rien changer à la +destinée de Céleste, il faut qu’elle subisse son sort. Quant à Reinette, +je viens de lui faire trouver sur sa toilette une parure de tête, qui la +garantira du fort jetté sur son habit. Toutes les fois qu’elle se +trouvera exposée à faire mauvais usage de ses réflexions, (car elle n’en +feroit que de fausses) les roses qu’elle aura dans sa tête la piqueront +si fort qu’elle en perdra de vue ce qui l’occupoit, & que, lasse de ce +supplice, elle quittera d’elle-même sa parure.» Régentine remercia +beaucoup la Fée. «Ce n’est pas tout, reprit-elle; voici un miroir que je +vous donne, qui a la vertu de faire voir les objets tels qu’ils sont. +Aussi-tôt que vos filles commenceront à être lasses du bal, présentez +leur ce miroir, & suivez exactement ce que, dans le premier mouvement de +surprise, elles vous prieront de faire.» En finissant ces mots elle +disparut. + +Régentine plus tranquille, mit son miroir dans sa poche, & revint +assister à la toilette de ses filles, qui étoient déja prêtes à partir. +Reinette lui montra les roses & les pierreries qu’elle avoit trouvées +sur sa toilette & dont elle s’étoit parée, & après maintes & maintes +folies que la joie fit dire aux deux sœurs, elles partirent pour le bal. + +Elles éblouirent toute l’assemblée. Céleste étoit si belle qu’on ne +pouvoit pas soûtenir sa vue. Elle eut comme à l’ordinaire, la préférence +sur sa sœur; mais Reinette étoit si contente de sa parure, si gaie, si +yvre, qu’elle ne s’en appercevoit pas, & qu’elle se croyoit aussi belle +que Céleste, ce qui revenoit au même. + +Le Prince Colibri pensa perdre la tête en voyant danser Céleste. Il +forma dès cet instant le projet de la demander en mariage. Céleste reçut +avec complaisance tous les hommages de cette brillante assemblée, & elle +pensoit en elle-même qu’il n’y avoit pas de bonheur plus grand sur la +terre que d’être belle, & d’avoir un habit de satin bleu & argent relevé +de topases. La même réflexion venoit à Reinette sur son habit couleur de +rose & argent relevé d’émeraudes; car ces deux habits ayant reçu de la +Fée Prévoyante le même pouvoir, la même idée vint en même temps aux deux +sœurs. Reinette porta la main à la tête & jetta un cri qui fit retourner +tout le monde; chacun s’empressa de la secourir, mais elle ne pouvoit +définir ce qu’elle avoit senti. Tout ce qu’on lui dit d’obligeant excita +en elle un mouvement de sotte vanité, qui lui valut une seconde piquure +plus forte encore que la premiere. Elle jetta un second cri. Elle dit +alors qu’il lui avoit pris subitement une douleur insupportable à la +tête, mais qu’elle avoit presque disparu. Elle remercia beaucoup ceux +qui s’empressoient autour d’elle, & elle recommença la danse comme si de +rien n’étoit. Ce ne fut pas pour long-temps. En passant devant une +glace, les deux sœurs se contemplerent avec tant de satisfaction, qu’une +troisieme piquure, plus longue & plus forte que les précédentes, faillit +à la faire mal. Comme elle pensoit juste, tant que la piquure se faisoit +sentir elle n’osa crier, de peur qu’à la fin on ne la prît pour folle. +Elle chercha sa mere. Elle l’apperçut dans un coin de la sale. Elle lui +vit les larmes aux yeux de la folie & de l’extravagance de ses filles. +Son premier mouvement fut d’aller se jetter dans ses bras; mais la +piquure s’affoiblit, & elle cessa de la sentir en donnant la main à un +Cavalier qui vint la prier à danser. Enfin le plaisir & la vanité +l’enyvrerent tellement, & les piquures devinrent si fréquentes & si +continues que l’une n’attendoit pas l’autre. + +Ce fut alors qu’elle vint supplier sa mere de quitter promptement le +bal. Heureusement pour elle, Céleste fit un faux pas en dansant, qui lui +donna le même desir. Alors Régentine tira son miroir de sa poche, & leur +dit: «Voyez vous-mêmes si vous n’avez pas perdu quelques pierreries.» +Elles se regarderent toutes deux en même-temps. Céleste fit un éclat de +rire, & Reinette fut si humiliée qu’elle se cacha de ses deux mains. +«Maman, dit-elle, faites chercher par-tout ces vilains pigeons, qu’ils +reprennent leur habit, je ne veux plus le voir. Et moi, dit Céleste, je +vous prie, Maman, faites-moi peindre comme cela, pour que je ne sois +plus tentée de m’habiller de même. J’ai l’air d’une folle.» + +EMILIE. + +Mais qu’est-ce qu’elles avoient donc vu dans le miroir, Maman? + +LA MERE. + +Vous êtes bien pressée, Emilie, j’allois vous le dire. Eh bien! dans ce +miroir elles étoient si repetissées, elles paroissoient si petites, si +petites, qu’un enfant qui vient de naître ne l’est pas davantage. +Céleste n’apperçut dans sa tête que des hochets, des poupées, des +polichinels & toutes sortes de jouets d’enfants, au lieu des fleurs +qu’elle croyoit y avoir, & elle vit dans un coin de la sale la plûpart +de ceux qui lui avoient prodigué tant d’éloges, la tourner en ridicule & +lever les épaules de pitié en parlant d’elle. + +Reinette vit toutes ses roses changées en épines. Son extrême parure lui +parut faire un contraste ridicule avec sa figure qui n’étoit pas jolie, +& elle entendit qu’on disoit quand elle partit, c’est dommage qu’avec de +l’esprit on soit si ignorante & si frivole: Céleste & Reinette ne +sçavent que sauter & rire comme des enfants. Régentine, qui a tant de +mérite, est bien à plaindre d’avoir de tels hannetons à gouverner. + +De retour chez elle, Régentine fit monter à cheval quatre de ses Pages +pour chercher par-tout quatre pigeons blancs. Elle donna ordre aussi +qu’on lui amenât le meilleur Peintre. En attendant, elle & ses filles se +mirent au lit. Mais Céleste fut obligée de coucher toute habillée. Son +habit resta collé sur son corps, quelqu’effort qu’on fît pour l’en +débarrasser. Celui de Reinette tomba de lui-même dès qu’elle fut dans sa +chambre. Il n’y eut que les fleurs qu’on ne put jamais détacher de sa +coëffure. Ce qui lui fit faire des rêves couleur de rose. + +A l’instant de son réveil, Régentine demanda si ses Pages étoient de +retour. On lui dit qu’il y en avoit trois qui avoient parcouru en vain +ses Etats, qu’ils n’avoient jamais pu trouver quatre pigeons blancs. +Quant au Peintre, il y avoit une heure qu’il attendoit le réveil des +Princesses. Régentine fit venir Céleste, & le Peintre commença aussi-tôt +son portrait. A mesure que le tableau s’avançoit, l’habit de Céleste se +détachoit de lui-même; & le portrait achevé, elle se trouva vêtue de +blanc, d’une toile très fine & sur laquelle se trouvoient peintes toutes +sortes de mouches & de papillons. + +Tandis qu’on peignoit Céleste, le quatrieme Page arriva tout essoufflé, +& tout en nage. Il avoit parcouru, ainsi que ses camarades, tous les +Etats de Régentine, & tout aussi inutilement qu’eux. Il s’en revenoit +tristement, lorsqu’il apperçut au coin d’un bois une petite vieille qui +donnoit à manger à quatre pigeons blancs. Il conduisit au grand galop +son cheval vers elle. La vieille, le prenant pour un voleur, remit +promptement ses pigeons dans un panier & s’enfonça dans le bois. Le Page +y arriva presque en même temps qu’elle; mais il ne comprit pas comment +elle avoit pu faire, car le bois étoit si touffu qu’on ne pouvoit y +pénétrer. Il tourna long-temps sans pouvoir trouver l’entrée; il alloit +renoncer à son entreprise lorsqu’il vit auprès de lui une jolie petite +fille qui lui présenta un panier de chenevis. «Mon beau Seigneur, lui +dit-elle, voulez-vous acheter mon reste? J’ai là aussi de belles pommes; +croyez-moi, vous ferez bien de les acheter; & puis vous ferez une bonne +action, car j’ai ma mere bien malade, elle m’a donné tout cela à vendre, +& je n’ai encore rien vendu d’aujourd’hui.» Le Page prit une de ses +pommes, il mouroit de soif; il la mangea avec avidité & la trouva +délicieuse. Il lui vint en esprit, qu’en jettant du chenevis devant le +bois, cela attireroit peut-être les pigeons, & enchanté de cette +heureuse rencontre, il donna à la petite fille tout ce qu’il avoit +d’argent dans sa poche, & elle s’en alla très-contente. Aussi-tôt le +Page se mit à semer du chenevis le long des charmilles, & bientôt il +entendit le roucoulement des pigeons. Il essaya d’entrer dans le bois; +mais cela lui fut impossible. Il jetta de nouveau du chenevis, & il vit +paroître les quatre pigeons. La vieille suivoit le plus vîte qu’il lui +étoit possible. Il voulut prendre ces pigeons qui alloient de branches +en branches, mais ils lui échapoient toujours. Enfin, voyant que la +vieille étoit hors d’haleine: «Remettez-moi vos quatre pigeons, lui +dit-il, & je vous donnerai des pommes pour vous rafraîchir.--Ne perdez +pas votre temps à en offrir, lui cria-t-elle, jettez-les contre la +charmille jusqu’à ce qu’il n’y en ait plus dans le panier.» Le page +obéit à la vieille, & s’en trouva bien; car la charmille prit feu & +s’enflamma à mesure qu’il jettoit les pommes. La vieille rappella ses +pigeons, qui vinrent se percher sur sa tête & sur ses épaules, & tout le +bois fut consumé sans qu’il lui en coûtât un cheveu, ni une plume à ses +pigeons. Le Page comprit alors qu’il avoit à faire à une Fée, & se +prosterna devant elle. «Vous êtes courageux & constant, mon beau jeune +homme, lui dit-elle, & vous en recevrez la récompense. Ramassez votre +chenevis & mettez-le dans vos poches pour nourrir mes pigeons, & +marchons; car la Princesse Régentine nous attend avec impatience.» Il +obéit sans hésiter, tant il étoit rempli de vénération pour elle. + +Lorsque la vieille fut seule avec la Princesse, elle se fit connoître +pour la Fée Prudente. «Aussi-tôt que je vous eus quittée hier, lui +dit-elle, je courus m’emparer des pigeons de Prévoyante; car ce ne sont +qu’eux qui puissent débarrasser Reinette de son habit. Je m’étois +auparavant munie de la permission de notre Souveraine, qui me donna une +de ses filles d’honneur pour me secourir des piéges que me tendroit +Prévoyante. En effet, dès que votre Page parut, je vis en même temps un +faucon prêt à fondre sur les pigeons. Je connus qu’il étoit envoyé par +mon ancienne, & je me retirai dans le bois. Aussi-tôt il s’éleva une +charmille impénétrable. La fille d’honneur de la Souveraine vint à mon +secours, en donnant au Page les moyens d’abbatre le bois enchanté, & me +voilà! Ne perdons point de temps, remettons l’habit dans la corbeille! +Dès que les pigeons seront envolés, Reinette sera débarrassée de sa +coëffure qui étoit un préservatif contre le pouvoir de Prévoyante.» + +Elles passerent ensemble dans l’appartement des jeunes Princesses. Elles +trouverent le portrait achevé: mais Céleste n’en fut pas contente; car +il la représentoit telle qu’elle devoit être, quand elle auroit perdu sa +beauté. Reinette faisoit de profondes réflexions sur tout ce qui lui +étoit arrivé, & le Page jettoit du chenevis aux pigeons comme la vieille +le lui avoit recommandé. Elle donna un coup de son bâton sur les deux +habits, qui tomberent en poussiere & s’évaporerent en fumée. Alors elle +congédia les pigeons dont elle n’avoit plus que faire. Ils partirent en +jettant de longs sifflements & se transformerent en hiboux. La vieille +dit au Page qu’il pouvoit faire l’usage qu’il voudroit de ce qui lui +restoit de chenevis. Il mettoit déja la main dans sa poche pour le +jetter par la fenêtre: mais il la retira pleine de diamants & de pierres +précieuses de toutes couleurs. «C’est, lui dit la Fée, la récompense de +votre bienfaisance & de votre zéle à exécuter les ordres de Régentine. +Vous avez offert de partager vos pommes avec moi, tandis que vous +mouriez de faim & de soif. Je vous donne de quoi faire la fortune de +plus d’un cadet comme vous.--Grand merci, Madame la Fée, lui répondit le +Page, je m’en vais porter cela à ma mere.» + +«Souvenez-vous, Céleste, continua Prudente, de regarder ce tableau +toutes les fois que vous voudrez vous en faire accroire. Et vous, +Reinette, vous avez eu tout le temps de faire des réflexions sur votre +oreiller, vous pouvez détacher vos roses & vos pierreries.--Ah! ma +marraine, s’écria Reinette, de grace, laissez-moi au moins une des roses +pour m’avertir toutes les fois que je serai tentée d’oublier vos +leçons.--Je ne le peux, mon enfant, répondit la Fée; mais quand vous +vous trouverez dans l’embarras, je vous en tirerai, si vous n’oubliez +pas de m’appeller; car je n’ai le pouvoir de secourir que ceux qui +m’appellent avant de prendre un parti.» Reinette en donna sa parole, la +Fée partit, & on lui souhaita un bon voyage. + +Cependant le Prince Colibri... + +EMILIE. + +Mais pourquoi s’appelloit-il Colibri, Maman? Voilà un drolle de nom! + +LA MERE. + +C’est que par le pouvoir d’une méchante Fée, il avoit été transformé +pendant plusieurs années en un oiseau qui porte ce nom. Le Prince +Colibri avoit été si frapé de la beauté de Céleste, qu’il retourna +promptement chez le Prince Tout-Rond, son pere, pour obtenir la +permission de la demander en mariage. On prépara une belle ambassade. Le +Prince Tout-Rond n’aimoit cependant pas trop les cérémonies; mais il +sentit que dans cette occasion on ne pouvoit s’en dispenser, & il fit +les choses de bonne grace. Son pays étoit limitrophe de celui de +Régentine, & rien ne convenoit mieux aux intérêts des deux Cours que +cette alliance. Aussi la demande fut-elle agréée, les préparatifs de la +noce se firent promptement & avec la plus grande magnificence. Le pere +de Colibri céda à son fils la souveraineté, & se réserva une seule +Terre, où il se retira. Le mariage fut célébré, & Céleste partit avec le +Prince son époux pour se rendre dans ses Etats, où elle fut reçue en +Souveraine. + +Reinette comprit à merveille qu’elle ne seroit pas si aisée à marier que +sa sœur. Elle pensa donc sérieusement à se consoler de n’être pas jolie, +& à se procurer d’autres avantages. Elle prit du goût pour l’occupation +& l’étude. Elle avoit toujours appris avec assez de facilité, mais elle +n’approfondissoit rien; elle choisit la musique comme un genre d’étude +qui lui parut préférable, & elle tenta de s’y perfectionner. De-là elle +se fit un plan de lectures, les unes instructives, les autres amusantes, +& insensiblement elle acquit un très-grand nombre de connoissances. Elle +en retira plus d’un avantage, car indépendamment de son amusement +journalier, l’instruction donna un nouvel agrément à son esprit, & +bientôt elle fut plus recherchée & plus fêtée que ne l’avoit été sa sœur +avec toute sa beauté. + +Le fils cadet du Prince des Trois-Étoiles, qui étoit sans apanage, +n’ayant rien à faire dans les Etats de son pere, voyageoit pour son +plaisir. On l’appelloit Pacifique, parce qu’il terminoit tous les +différends & toutes les querelles qui survenoient dans sa famille. Il +vint à la Cour de Régentine pour y passer trois semaines, mais il fut si +enchanté de la réception qu’on lui fit, qu’il y resta trois ans. Le +Prince Colibri lui donna des fêtes. Céleste & lui saisissoient toutes +les occasions de montrer leur magnificence, & ils étoient si accoûtumés +à ce genre d’amusement que, quand on étoit par hazard cinq ou six jours +sans inventer un nouveau spectacle, ils s’ennuyoient, ils baailloient, & +finissoient par prendre de l’humeur & par gronder tout le monde. Comme +on se lasse de tout, quand on en abuse, Céleste & Colibri ne trouverent +bientôt plus rien de saillant dans les plaisirs qu’on leur offroit. +L’Intendant des menus plaisirs du Prince fut menacé d’être chassé, s’il +ne faisoit pas mieux. Il écrivit dans tous les pays, pour requérir les +idées de toutes les gens célébres. On lui envoya des plans, des ouvrages +& des sujets pour les exécuter. Le Prince & la Princesse trouverent tout +cela très-beau, mais la fête n’étoit pas finie qu’ils baailloient comme +auparavant. Enfin on eut recours aux Fées. Quelques-unes prétendirent +que si Céleste & Colibri s’ennuyoient, c’étoit la faute de la vie oisive +& désœuvrée qu’ils menoient. D’autres plus indulgentes se prêterent à +les secourir & se firent fort de les faire mourir de rire; mais le rire +est un bien-être momentané, & ne rend pas heureux. Le Prince & la +Princesse l’éprouverent. La Fée Fanfreluche, dont tous les revenus +consistoient dans les contributions qu’elle tiroit des Marchandes de +Modes & des Fabricants d’Etoffes, fit présent à Céleste de deux mois de +son revenu pour effiloquer. Ce présent enchanta Céleste; elle effiloqua +du matin au soir pendant quelques jours; mais cette occupation lui donna +bientôt des vapeurs. Alors Fanfreluche ordonna un spectacle d’un nouveau +genre. On l’établit dans une prairie en face du château, de sorte que +Céleste pouvoit en jouir sans quitter sa chaise longue; elle n’avoit que +la peine de tourner la tête, ce qui lui coûtoit beaucoup, car à force de +ne rien faire, elle étoit devenue extrêmement paresseuse. Cette fête +devoit se passer la nuit. Par le pouvoir de la Fée la prairie fut +tout-à-coup environnée d’une colonnade d’albâtre avec des feuillages en +or & en pierreries, montant autour des pilastres; il y avoit des +amphithéatres dans toutes les travées où les Dames & les Seigneurs de la +Cour étoient placés. Le peuple étoit derriere, & voyoit par le moyen de +grandes & grosses lunettes où dix personnes pouvoient regarder à la fois +pour la commodité du public. La Fée fit distribuer de belles tabatieres +aux Dames & aux Seigneurs; ensuite elle donna un signal, toutes les +tabatieres s’ouvrirent à la fois, & il sortit de chacune une jolie +petite paire de doigts bien potelés, qui saisissant chaque spectateur +par le nez, les forçoit à lever la tête tous en même temps, & ils virent +dans les airs le plus beau feu d’artifice dont on eût jamais ouï parler. +Les doigts enchantés dirigeoient leur attention avec une dextérité +surprenante, en leur faisant tourner le nez à propos. La Princesse & le +Prince firent de grands éclats de rire, en voyant tous ces nez en l’air. +Mais bientôt un spectacle plus flateur s’offrit à leurs yeux. Tous les +spectateurs prirent subitement la figure de Céleste & de Colibri, & ils +eurent la satisfaction de se voir par-tout où ils jettoient leurs +regards, dans différents âges & dans toutes sortes d’attitudes. Céleste +& Colibri penserent mourir de plaisir; mais bientôt ils sentirent +l’ennui d’eux-mêmes qui les gagnoit, & ils prierent instamment +Fanfreluche de faire cesser le charme. Tout disparut, dès qu’ils eurent +formé le desir. Il n’y eut que les doigts enchantés qui vinrent se +ranger auprès de la Fée pour recevoir ses ordres. Elle les mit tous dans +un mortier, les fit piler, & bientôt il en sortit un beau jeune homme +que le Prince & la Princesse trouverent si aimable, qu’ils en firent +leur favori, & ensuite leur premier Ministre. Les affaires en allerent +beaucoup mieux, mais leur ennui accroissoit tous les jours davantage, +leur santé se dérangea, & bientôt ils se trouverent excessivement +malheureux. + +Tandis que Céleste & Colibri faisoient de vains efforts pour trouver le +bonheur hors d’eux-mêmes, le Prince Pacifique devint tous les jours plus +épris du mérite de Reinette, & regrettoit d’être un cadet sans apanage & +de n’avoir pas un thrône à lui offrir. «Que je serois heureux, +disoit-il, d’avoir une femme si douce, si modeste, si raisonnable! Elle +est remplie de talents, & il ne lui échape jamais un mot qui puisse la +faire soupçonner d’en avoir, & qui puisse humilier celles qui ne sont +pas si habiles qu’elle. La pudeur & la décence, qui sont la plus belle +parure des femmes, se remarquent dans toutes ses actions. Elle n’a de +volonté que celle de sa mere; elle n’aura de volonté que celle de son +mari. Elle sçait s’occuper, elle trouve ses ressources en elle-même; +elle sera œconome. Elle est sensible, elle sera bienfaisante & +généreuse. Ah, que n’ai-je un thrône à lui offrir!» C’étoit là son +refrain. + +De son côté, Reinette n’étoit point insensible au mérite du Prince +Pacifique, & regrettoit comme lui qu’il ne fût pas un parti sortable +pour elle. Régentine s’apperçut de leur vœu mutuel, & en parla à sa +fille. Reinette, qui n’avoit rien de caché pour sa mere, lui confia +l’inclination qu’elle avoit prise pour le Prince. Régentine trouva un +moyen de tout arranger; c’étoit de donner à Pacifique sa fille & ses +Etats, & de ne se conserver que la régence. Elle n’en eut pas plutôt +formé le projet, qu’il fut exécuté. On envoya des Ambassadeurs au Prince +des Trois-Etoiles, son pere, qui se hâta de donner son consentement; & +le jour de la noce suivit de près le retour des Ambassadeurs. Comme le +Prince Pacifique & Reinette n’avoient pas un goût décidé pour les fêtes, +on n’en donna pas d’extraordinaires, on se contenta de tenir grand +appartement à la Cour de Régentine & de donner un bal paré. Ce bal +rappella à la Princesse Reinette celui où elle avoit été deux ans +auparavant. Ce souvenir la fit penser à la Fée Prudente, à qui elle +avoit tant d’obligations. Elle rougit en réfléchissant qu’elle avoit +négligé de la consulter sur son mariage, & courut à sa mere pour lui +faire part de cette réflexion. Régentine la rassura du mieux qu’elle +put, & se reprocha néanmoins intérieurement la précipitation avec +laquelle elle avoit conclu le mariage de sa fille sans l’avis de ses +protectrices. Elle eut beau se dire que sa tendresse pour Reinette & +l’envie de lui faire promptement un sort heureux ne lui en avoient pas +donné le loisir, elle ne pouvoit se dissimuler son tort. Elle quitta +l’assemblée, & appella Prudente à haute voix. Prudente ne répondit pas. +Enfin, à force de lui demander grace, elle parut. «Je ne peux plus rien +pour vous, lui dit-elle; vous avez négligé de m’appeller vous & votre +fille, dans l’occasion la plus importante de sa vie; il faut qu’elle en +subisse la peine; il faut que son expérience lui apprenne de quelle +importance il est de ne rien faire sans moi. Et vous, Princesse, pour +vous punir de n’avoir pas dirigé votre tendresse & vos démarches par mes +avis, vous ne vous reveillerez que quand vos filles seront changées.» En +disant ces mots, Prudente frapa Régentine de sa baguette, & elle +s’endormit profondément. + +Cependant Reinette inquiéte de ne point voir revenir sa mere, la fit +chercher par-tout. On la trouva endormie dans son boudoir. On crut +d’abord qu’elle s’étoit trouvée mal, mais on ne tarda pas à +s’appercevoir qu’elle étoit enchantée. Alors tout le palais retentit des +cris de Reinette. Chacun parla diversement de cet événement; chacun en +tira parti pour mettre à profit le moment où personne ne tenoit encore +les rênes du gouvernement, & le Prince Pacifique travailla à se faire +reconnoître Régent comme héritier de la souveraineté, en attendant qu’il +plût aux Fées de réveiller sa belle-mere. «Doucement, lui dit sa femme, +il faut appeller Prudente & Lumineuse à notre secours; Prévoyante doit +être aussi consultée pour sçavoir comment nous devons nous y +prendre.--Je n’ai que faire de cette bande de Sorcieres, répondit +Pacifique; chez mon pere des Trois-Étoiles je me gouvernois tout seul; +je crois que vous me prenez pour mon beau-frere Colibri? Je m’en vais +assembler le conseil, & tout ira bien.--Vous ne sçavez pas, lui répondit +affectueusement Reinette, à quoi vous vous exposez, cher Prince.» Alors +elle lui révéla tous les secrets de famille & le sort dont elle étoit +menacée. «Eh bien, lui répondit-il, assemblez-les, consultez-les, +divertissez-vous bien. Si leur avis est bon, je le suivrai, car j’aime +la paix; s’il ne vaut rien, je suis votre serviteur, & je vais au +Conseil.» + +Reinette invita promptement Lumineuse, Prévoyante & Prudente. Elles +arriverent. «Vous avez bien fait de nous appeller, lui dit tout bas la +Fée Prudente. Quant à moi, mon avis vous est interdit; mais ma présence +vous garantira d’une partie des piéges que pourroient vous tendre mes +anciennes.» Reinette leur exposa la situation où le Prince son époux & +elle se trouvoient. Lumineuse aussi-tôt donna vingt projets, que +Prévoyante détruisoit à mesure que sa compagne les exposoit. Reinette +expliqua humblement ceux de son mari. Prévoyante se mit à sourire, & lui +fit une longue énumération de tout ce qu’il ne falloit pas qu’il fît. Le +Prince arriva, les écouta, se tenoit les côtes de rire, & partit pour ne +suivre que son avis. Les trois Fées se retirerent en lui souhaitant bien +du succès. + +Pendant l’espace d’une année tout alloit assez bien; mais un jour, en +entrant dans l’appartement de Régentine, on la trouva disparue. Peu de +jours avant, Reinette avoit mis au monde un Prince & une Princesse. Elle +n’étoit pas encore éveillée, le Prince défendit qu’on lui annonçât cette +nouvelle avant qu’on eût fait toutes les recherches possibles. Elles +furent vaines. On ne put sçavoir ce que Régentine étoit devenue. Enfin +il fallut bien en instruire ses filles. Elles furent dans un desespoir +si violent qu’elles penserent en perdre la vie. Cet événement redoubla +la mélancolie dans laquelle Céleste étoit depuis long-temps tombée. +Colibri faisoit ce qu’il pouvoit pour la distraire, & n’y put réussir. +«Vous êtes une singuliere femme, lui disoit-il quelquefois; vous avez +tout à souhait; vous n’avez pas une fantaisie qui ne soit sur le champ +satisfaite; vous ne formez pas un desir, qui ne devienne une réalité; je +n’ai d’yeux que pour vous; je fais vos volontés du matin au soir, & vous +ne vous trouvez pas heureuse. Que vous faut-il donc?--Je n’en sçais +rien, répondit-elle; mais je m’ennuie.» + +Reinette fut aussi vivement touchée que Céleste de la perte de sa mere; +mais son caractére n’étant pas le même, la douleur produisit sur elle +des effets différents. «Je suis mere aussi, se disoit-elle; il faut que +je me conserve pour élever mes enfants: mon mari est à la tête des Etats +de ma mere; il est surchargé d’affaires; sans vouloir m’en mêler au-delà +de ce qu’il jugera à propos, voyons si je ne peux pas lui être utile. +Par exemple, visitons la veuve & l’orphelin, voyons si le pauvre dans sa +chaumiere n’est point abandonné! J’ai des peines, consolons ceux qui en +ont plus que moi. Le soir, je rentrerai le cœur plein de joie du bien +que j’aurai répandu autour de moi, & je me trouverai heureuse. Alors le +Prince mon époux verra mon visage toujours serein & gai; j’emploierai +mes talents à le délasser des affaires, & il me verra chaque jour avec +un nouveau plaisir. Je vois bien que je ne dois plus compter sur la +protection des Fées. Rendons-nous heureuses par nous-mêmes & sans le +secours des autres.» + +Reinette mit à profit ses réflexions. Elle suivit son plan exactement. +Elle eut bientôt sujet de s’en applaudir. + +Le Prince Songecreux, dont les Etats n’étoient séparés de ceux de +Régentine que par une petite riviere qui en bornoit les limites, trouva +un jour en feuilletant dans ses archives, que son arriere-bisaïeul avoit +été possesseur de l’apanage dont jouissoit Reinette. Il trouvoit bien la +cession qui en avoit été faite en bonne forme; mais il prétendoit +qu’elle ne donnoit pas le droit à Régentine d’en disposer en faveur d’un +gendre, & qu’il devoit lui revenir après elle, faute d’enfants mâles. Il +dépêcha un Ambassadeur à Pacifique pour lui signifier ses prétentions. +Pacifique ne laissa pas que d’en être alarmé. Il examina tous les titres +de Régentine, & trouva qu’en effet elle avoit disposé en sa faveur un +peu legerement de son héritage. Reinette lui représenta cependant que +comme régent & comme gendre, il ne pouvoit se dispenser de défendre les +droits de sa mere, & qu’il falloit promptement mettre tout le pays sous +les armes & garnir les frontieres. L’avis du Conseil fut au contraire +d’éluder la question, & de répondre qu’il seroit temps de l’examiner +quand l’héritage seroit vacant. Régentine existoit; elle pouvoit revenir +d’un moment à l’autre; enfin, ce n’étoit pas le moment d’écouter de +telles prétentions, ni de les disputer. Cet avis pouvoit être le plus +prudent, il plaisoit même assez à Pacifique; mais la vanité de Reinette +fut blessée qu’on osât mettre en question le pouvoir & les droits de sa +mere. Les Ambassadeurs furent renvoyés & la guerre défensive résolue. + +EMILIE. + +Sera-t-elle bientôt finie la guerre, Maman; je ne l’aime pas, car je n’y +entens rien. + +LA MERE. + +Je m’en doute, aussi je veux vous en épargner les détails. + +EMILIE. + +Mais Maman, pourquoi Reinette ne consulta-t-elle pas Prudente avant de +faire la guerre? + +LA MERE. + +Vous avez raison; elle auroit d’autant mieux fait, qu’il n’est pas sage +de prendre un parti dans le premier mouvement du ressentiment. Enfin, +elle négligea cette sage précaution, & tout fut en armes. Songecreux +arriva en personne pour attaquer Pacifique dans ses Etats; & comme vous +n’aimez pas les détails, vous sçaurez seulement, qu’après s’être bien +défendu, toujours battu & poussé de poste en poste, Pacifique fut fait +prisonnier & ses troupes dispersées. Songecreux resta vainqueur, +s’empara des Etats de Régentine par droit de conquête, & Reinette fut +obligée de fuir chez sa sœur avec ses deux enfants, sans biens & sans +moyen de racheter son mari. Sa désolation dans le premier instant fut +extrême. Elle se repentit d’avoir déterminé son mari à faire la guerre; +mais il étoit trop tard; elle sentit que de vains regrets ne remédient à +rien. Elle avoit emporté avec elle toutes ses pierreries & ses diamants. +Elle les vendit pour payer la rançon de son mari. Colibri & Céleste +reçurent Pacifique, & lui offrirent, ainsi qu’ils avoient fait à +Reinette, tout ce qui étoit en leur pouvoir. Pacifique reçut leurs +offres avec reconnoissance, mais le malheur de se trouver à son âge +frustré de belles espérances lui donna un profond chagrin. Sans état, +sans revenu, chargé d’une femme & de deux enfants, cette situation +l’affecta si vivement, qu’elle changea tout-à-fait son caractére. Il +étoit sombre, inégal, inquiet, tout l’impatientoit & lui donnoit de +l’humeur; il grondoit sa femme, ses enfants: enfin, il devint +insupportable. Reinette, peu accoûtumée aux mauvais traitements & +bisarreries, gémissoit en secret d’un changement si funeste; mais comme +elle avoit un grand courage, elle n’opposa à ces mauvais traitements +qu’une patience inaltérable, de la douceur & de la fermeté. Voyant +combien elle étoit nécessaire à son mari & à ses enfants, elle fit taire +jusqu’à sa douleur secrette, & pour y parvenir elle mit en usage toutes +ses ressources; elle passoit sans cesse d’une occupation à une autre; +elle n’étoit jamais un instant à rien faire, & elle parvint à se faire +une maniere d’être agréable. Sa santé à la fin s’altéra, sans que son +courage en fût ébranlé. On la voyoit toujours avec un visage serein & +gai, & souvent elle parvenoit à tirer Pacifique de sa mélancolie. + +«Qu’est-ce donc que les hommes, s’écrioit Colibri! Ma femme possede tout +ce que l’on imagine de plus nécessaire au bonheur; elle meurt d’ennui & +de chagrin; elle est maussade & insipide. Ma belle-sœur est accablée de +tous les revers possibles; elle est gaie & heureuse, & sa conversation +enchante; on ne la quitte qu’à regret. J’ai épousé la plus belle femme +de la terre; sa figure se perd tous les jours par sa faute. Reinette +étoit laide; sa santé est foible & se détruit, & plus elle prend +d’années, plus sa physionomie devient interessante. Ah! je n’y comprens +plus rien.» + +Ces réflexions que faisoit Colibri, Céleste un beau matin les fit aussi. +Elle comprit par l’exemple de sa sœur que son desœuvrement & l’yvresse +où elle avoit été de sa belle figure, étoient la premiere cause de sa +tristesse. Elle s’avoua que depuis qu’on ne lui disoit plus qu’elle +étoit belle, on n’avoit plus rien à lui dire. Il lui vint dans l’esprit +qu’apparemment il valoit mieux être aimable que d’être belle; & elle +forma la résolution de se retirer de l’apathie où elle vivoit depuis si +long-temps. Elle demanda des Livres à sa sœur, & lui communiqua son +projet. Reinette en fut enchantée & voulut l’aider dans sa reforme. Un +événement qui fut le premier malheur réel que Céleste eût essuyé, acheva +de la faire rentrer en elle-même; car jusques-là elle avoit un peu +confondu les contrariétés indispensables dans la vie, avec les malheurs. +Le Prince Colibri fut tué à la chasse, d’un coup de fusil. Céleste fut +au desespoir de la mort de son mari. Ce malheur touchoit de très-près +Reinette & Pacifique, & par plus d’une raison. Quel alloit être leur +asyle? Céleste n’avoit point d’enfants & le pere de Colibri rentroit +dans tous les droits dont il s’étoit dépouillé volontairement en mariant +son fils. Reinette instruite par l’expérience & par le malheur, ne +manqua pas cette fois d’appeller la Fée Prudente à son secours. Elle +arriva. «Je suis contente, lui dit-elle, de la maniere dont vous vous +êtes tirée de vos épreuves, & dont vous avez réparé vos fautes. Vos +malheurs finiront bientôt. Il ne faut plus que perfectionner votre +ouvrage, en rendant à votre sœur le service de la soûtenir dans le +découragement qui s’emparera d’elle plus d’une fois avant d’embrasser +une vie aussi utile & aussi occupée que la vôtre.--Et ma mere, s’écria +Reinette? Madame par pitié, donnez-m’en des nouvelles; je ne cesse de la +pleurer.--Votre mere existe, & vous la reverrez bientôt, répondit la +Fée.--Et ses Etats... continua tristement Reinette; elle les a perdus +par ma faute!--Ne veuillez point pénétrer dans l’avenir, reprit +Prudente; soyez plus circonspecte & espérez la récompense de votre +mérite.--Et bien, je me tais, dit Reinette; mais que devons-nous faire +ma sœur & moi? Quelle conduite devons-nous tenir?--La plus simple est +toujours la meilleure, répondit la Fée; notifiez la mort du Prince à son +pere, & attendez. Mais vous devez bannir toute crainte, je serai +désormais toujours à vos côtés, & vous n’agirez plus qu’inspirée par +moi. Je vous quitte pour vaquer à d’autres affaires; mais je ne vous +perdrai point de vue. Voici trois présents que je vous fais, +servez-vous-en à propos. Quand vous vous trouverez embarrassée, vous +casserez cette noisette, & vous suivrez la premiere pensée qui vous +viendra dès qu’elle sera ouverte; ensuite vous en remettrez les morceaux +dans votre poche, ils se reprendront tout seuls, & à chaque nouvel +embarras, vous la casserez de nouveau. Voici un flacon qui renferme une +liqueur qui a la vertu de rendre la beauté, vous en ferez l’usage qu’il +vous plaira. Ce Livre-cy est le plus précieux de mes dons, dit-elle, en +tirant de sa poche un petit Livre bleu dont les feuillets étoient +blancs. Vous êtes jeune encore, & il vous reste bien des choses à +connoître. Ecrivez-y chaque jour vos réflexions, sur tout ce qui vous +sera arrivé & sur ce que vous avez à faire le lendemain, mettez-le sous +votre oreiller, en vous éveillant vous y trouverez mes réponses. Adieu, +profitez & ne vous découragez pas.» + +Reinette remercia beaucoup la Fée, mit ses présents dans sa poche, & +courut chez sa sœur pour lui faire part des conseils de Prudente. Au +moment d’entrer dans son appartement, elle pensa qu’elle n’avoit point +demandé, si elle pouvoit lui parler de sa mere & des présents que la Fée +lui avoit faits; elle se trouva fort embarrassée, & elle cassa sa +noisette. Elle y trouva un billet où il étoit écrit: _De votre mere +seulement._ «C’est bon, dit-elle en elle-même; ce sera un moyen pour +hâter le changement de ma sœur.» Elle remit les morceaux de sa noisette +dans sa poche. Elle lui annonça en effet que sa mere se réveilleroit +aussi-tôt qu’elle se seroit corrigée des petits défauts contractés dans +l’opulence & dans l’oisiveté, & elle parvint en même temps à calmer sa +grande douleur, en lui montrant toujours le retour de sa mere attaché +aux efforts qu’elle feroit sur elle-même. + +On se hâta de faire part de la mort de Colibri à son pere. Ce bon +vieillard s’étoit retiré dans une petite Terre, où il vivoit +paisiblement avec quelques Gentilshommes de son voisinage. Il reçut +cette nouvelle avec les démonstrations de la plus vive douleur. Celui +qui avoit été chargé de la lui annoncer, lui dit, que Céleste attendoit +ses ordres. Il rêva un moment, ensuite il dit: «Mon bien est bien à moi, +j’en peux faire ce que je veux; dites à Céleste, au Prince Pacifique & à +Reinette de venir me voir, je leur ferai connoître mes intentions.» +Plusieurs jours se passerent pendant lesquels Céleste, aidée des +conseils de sa sœur, fit des progrès rapides; mais la perte qu’elle +avoit faite se représentoit toujours à elle avec amertume, & sa douleur +détruisoit sensiblement sa figure. La premiere idée de Reinette fut de +lui donner son flacon, mais se rappellant que sa beauté avoit été cause +des défauts qui l’avoient rendue si malheureuse, elle remit à un autre +temps à en faire usage. + +Elles se préparerent avec le Prince Pacifique à aller rendre visite au +Prince Tout-Rond. En arrivant chez lui, on leur dit que l’on doutoit +qu’il pût les recevoir, parce que n’ayant pas de portrait du défunt, il +étoit occupé à écrire dans le pays de Colibri, pour qu’on lui en envoyât +un qui ressemblât à son fils quand il étoit sous cette forme, & il avoit +défendu qu’on l’interrompît tant qu’il écriroit. Reinette demanda s’il +étoit long-temps ordinairement dans son cabinet, on répondit qu’il +n’étoit guere plus de vingt-quatre heures à écrire une Lettre. +Pacifique, à qui cette visite repugnoit beaucoup, fut d’avis de s’en +aller. Céleste & Reinette lui représenterent que le bon-homme pourroit +en être blessé. Pacifique insista. Reinette passa dans un cabinet pour +consulter sa noisette. Elle la cassa; il en sortit un charmant Colibri. +Reinette aussi-tôt rentra, & pria un Valet de chambre de présenter cet +oiseau de sa part à son maître. Il n’hésita pas de lui obéir, bien sûr +du plaisir qu’il alloit lui faire. Céleste & Pacifique ne comprenoient +pas où Reinette avoit pris ce Colibri. Elle leur dit que c’étoit un +présent que venoit de lui faire la Fée Prudente. + +Le Prince & les deux Princesses furent bientôt admis en la présence du +beau-pere de Céleste. Il combla Reinette de remerciments. «Vous m’avez +rendu un grand service, lui dit-il, car je ne suis pas grand écrivain; +ce n’est pas que je n’aye écrit comme un autre; mais, ma foi, il y a +temps pour tout.» Après cette belle harangue, il embrassa sa +belle-fille, & se mit en frais pour la consoler; puis il passa avec +Pacifique dans son cabinet: ils furent environ une heure ensemble +pendant laquelle Céleste & Reinette ne laisserent pas que d’être fort en +peine du motif de cette conversation. Enfin, elle finit. Ils revinrent. +«J’ai voulu sçavoir, dit le bon-homme, ce que le Prince Pacifique avoit +dans l’ame; je suis content de lui, & comme je n’ai plus d’enfant, je +l’adopte, & je le fais mon héritier. Dès aujourd’hui il peut entrer en +jouissance de mes Etats; je lui remets tous mes droits, tels que je les +avois cédés à mon fils; je ne me réserve que mon petit canton de terre. +Mais j’y mets cependant la condition qu’il fera un sort convenable à la +veuve du Prince Colibri, dit-il à Céleste.--Fixez-le vous-même, Madame, +je m’en rapporte à vous, répondit Pacifique; je n’ai aucun droit au +bienfait que je reçois; je serai trop content de ce qui me +restera.--Prince, répondit Céleste, ce sera ma sœur qui me guidera sur +la demande que j’aurai à vous faire...» Elle alloit continuer, mais un +grand bruit qu’on entendit tout-à-coup l’interrompit. Une musique +céleste se fit entendre, & l’on vit descendre du ciel un palais de +crystal avec des portes de rubis & d’émeraudes. «Quel diable de train +est-ce là, s’écria le Prince Tout-Rond? Est-ce encore quelque Fée qui +vient faire des siennes, elles ne me laisseront jamais en repos? +Mesdames, c’est à vous sans doute à qui elles en veulent, je vais +m’enfermer dans mon cabinet avec mon charmant Colibri, & quand elles +seront parties, vous n’avez qu’à me faire appeller; il y a long-temps +que je ne me mêle plus des affaires des Grands.--Je vous demande la +permission de vous suivre, Prince, lui dit Pacifique, je ne suis guere +plus curieux que vous de la conversation de ces Magiciennes.--A la bonne +heure, reprit le vieillard, mais partons.» + +Dès qu’ils furent sortis du salon, le palais, qui s’étoit placé dans la +cour, s’ouvrit; & les trois Fées, Lumineuse, Prévoyante & Prudente en +sortirent. «Où sont les Princes, demanderent-elles?» Les Princesses +n’osoient répondre. «Point tant de façons», dit Prévoyante en frapant de +sa baguette le cabinet où ils s’étoient retirés. La porte s’ouvrit. +«Nous venons, dit la Fée, vous donner un bon avis, Prince. Nous +approuvons fort le don que vous faites de vos Etats au Prince Pacifique, +dit-elle au beau-pere de Céleste; mais gardez-vous de le publier; les +succès de Songecreux pourroient l’engager à s’emparer aussi de vos +Etats, s’il vous voyoit y renoncer. Il faut tenir vos dispositions +secrettes. Il faut retourner prendre la place de votre fils. Pacifique +gouvernera en effet; mais il gouvernera en votre nom jusqu’à ce que vous +n’ayez plus rien à redouter de Songecreux.--L’avis est bon, dit le +vieillard, je n’en disconviens pas; mais quand n’aurons-nous plus rien à +redouter de Songecreux?--Quand il plaira à Céleste, dit la Fée +Lumineuse, voilà tout ce qu’il nous est permis de vous annoncer.--Moi, +s’écria-t-elle, & comment cela dépend-il de moi?--Oh qu’oui reprit +Tout-Rond, attendez-vous qu’elles répondent à cela? Allons, allons, il +faut prendre son parti, & faire comme elles l’entendent. Mais, Mesdames, +entre vous trois, ne pourriez-vous pas me rendre un service?...--Il est +rendu, se hâta de répondre la Fée Lumineuse, qui avoit pénétré la +demande qu’il vouloit leur faire.--Oh parbleu! Je vous défie, Madame +Lumineuse, avec tout votre esprit, de deviner ce que je voulois +dire.--Vous vouliez, lui dit-elle, nous demander de faire parler +Colibri; il répondra désormais à toutes les questions que vous lui +ferez, toutes les fois que vous le tiendrez sur le doigt, & que vous le +regarderez fixement; mais il ne sera entendu que de vous, & il ne +parlera jamais que vous ne l’interrogiez.--Bravo, répondit le bon-homme, +c’est encore mieux que je ne demandois. Vivent les Fées! C’est un +plaisir d’avoir à faire à elles. Mais voyons cependant si vous ne +m’attrapez pas.» Il prit le petit Colibri sur son doigt, & lui demanda +quelque chose à l’oreille, puis le regarda fixement, ce qui fit venir +les larmes aux yeux de Céleste. «Il parle comme un Oracle, s’écria-t-il! +Eh bien, Mesdames, vous dites donc...--Je dis, reprit Prudente, que vous +perdez le temps en paroles inutiles. Partez, retournez dans vos Etats, +abandonnez cette bicoque...--Bicoque vous-même, reprit Tout-Rond; +pourquoi injuriez-vous ma maison, Madame? je la quitte avec peine, & +puis je n’aime point à voyager.--Ne faut-il pas aussi vous en épargner +la peine, reprit Prévoyante? Allez vous coucher, & levez-vous demain de +bonne heure, car vous aurez plus d’une affaire.--Je ne demande pas +mieux, reprit-il encore, mais je suis en peine des Princesses & de +Pacifique; je n’ai d’appartement ici que pour moi, &...--Vous devenez +modeste ou vilain, dit Prévoyante en l’interrompant; où donne cette +porte que voilà au fond de votre cabinet?--Pardieu, dit-il, c’est ma +garderobe, prétendez-vous les coucher là?--Vous ne nous en imposez pas, +reprit Prévoyante.» En disant cela, elle frapa la porte de sa baguette; +la porte s’ouvrit, & l’on vit un magnifique appartement destiné à +Reinette & à son mari. De-là on passa dans un autre plus petit, & décoré +suivant l’étiquette des veuves, ce qui désignoit que Céleste devoit +l’occuper. «Vous avez très-bien fait d’y pourvoir, Mesdames, dit le +bon-homme, en admirant les appartements; tant que vous ne ferez que de +ces tours-là, vous serez les bien venues. Si vous voulez aussi vous +mêler du souper, je crois qu’il n’y aura pas grand mal, & alors je vous +proposerai sans façon...--Et où est la sale à manger, demanda +Prudente?--La sale à manger, dit-il, partout où je me trouve quand j’ai +faim. Ici par exemple!» Aussi-tôt une table somptueusement servie +descendit du plafond, & l’on se mit à table. Céleste paroissoit seule +insensible à toutes ces merveilles. Elle regardoit les larmes aux yeux +le petit Colibri que son beau-pere tenoit toujours sur son doigt. La Fée +Lumineuse consulta ses compagnes pour sçavoir si elles ne tâcheroient +pas par quelques charmes d’abréger le terme de ses regrets, & il fut +résolu qu’on en donneroit le pouvoir à Reinette, dont Prudente guidoit +toutes les actions. + +Le souper fait, les Fées prirent congé de la compagnie, chacun se retira +dans son appartement, se coucha, & le lendemain en se réveillant, ils se +trouverent tous transportés dans le palais de Céleste. Tout rentra dans +l’ordre ordinaire. Pacifique se mit à gouverner; le bon vieillard +causoit toute la journée avec son Colibri. Reinette reprit ses +occupations, & Céleste fit tous ses efforts pour l’imiter. Elle +consultoit toujours sa sœur; celle-ci consultoit son Livre bleu & sa +noisette, & tout alloit le mieux du monde. La paix & l’union regnoient +entre eux. Céleste finit par se trouver heureuse. Tous les soirs on +chantoit en chorus: + + Où peut-on être mieux + Qu’au sein de sa famille? + +Une année se passa ainsi sans qu’il arrivât rien de remarquable. Un jour +où ils étoient tous rassemblés, on leur annonça la visite de Songecreux. +Cela les fit trembler. Il fallut pourtant bien le recevoir. La curiosité +l’attiroit, & il ne le cacha pas. Il avoit tant entendu parler du +bonheur de cette famille & du mérite de celle qu’il avoit dépouillée de +son héritage, qu’il voulut en juger par lui-même. Il se fit accompagner +par un de ses neveux, qui étoit un jeune Prince d’une beauté parfaite; +aussi on l’appelloit Phénix. La réception qu’on leur fit, fut assez +froide. Le jeune Prince trouva Céleste fort au-dessous de la réputation +de sa beauté, mais beaucoup plus aimable qu’on ne le lui avoit dit. + +De retour chez son oncle, il ne parloit que de la _Famille heureuse_; +c’est le nom qu’on lui donnoit à vingt lieues à la ronde. «Mon oncle, +disoit Phénix, avez-vous remarqué ces deux sœurs? Et Céleste, quelle +modestie dans ses regards!--Ne m’interrompez pas, je songe... répondoit +Songecreux.--Et à quoi songez-vous, mon oncle?--A ce qui me plaît, mon +neveu.» Songecreux fut trois mois entiers à songer tout seul à ce qui +lui plaisoit sans jamais en faire part à personne. Pendant ce temps, +Phénix alloit fréquemment faire sa cour aux Princesses; il les trouvoit +toujours occupées & toujours plus aimables. Il prit pour Céleste un goût +si vif, qu’il vint un jour interrompre les rêveries de son oncle; il se +jetta à ses genoux, & lui avoua qu’il ne pouvoit plus vivre sans épouser +Céleste. «Parbleu, lui répondit Songecreux, tu aurois bien dû me le dire +plutôt: il y a trois mois que je songe comment je pourrois faire pour +réparer le mal que j’ai fait à toute cette famille, sans leur avouer que +j’ai eu tort, & je ne trouvois rien. Mais voilà l’arrangement tout fait: +tu épouseras Céleste; je te donne mes Etats, après moi s’entend, & je +rens à Reinette & à Pacifique pour présent de noces ce que je leur ai +pris.» Phénix fut dans un transport de joie difficile à rendre. «Je vous +tiens quitte des remerciments, lui dit son oncle, allez-vous-en trouver +votre céleste épouse, & laissez-moi, il faut que je me remette à +songer.--Et pourquoi faire, mon oncle?--Belle demande! Et le contrat & +la noce? Laissez-moi songer, vous dis-je, & partez.» Phénix ne se le fit +pas dire deux fois. Il s’adressa au Prince Pacifique, & lui dit les +intentions de Songecreux, en le priant de lui être favorable auprès de +Céleste. Reinette, qui vit dans cette proposition l’accomplissement de +tout ce qu’avoit annoncé Prudente, pressa sa sœur d’accepter la main de +Phénix. On consulta cependant son beau-pere, qui répondit: «Eh! mais, +qu’est-ce qu’on prétend donc que je devienne moi? Est-ce que je resterai +tout seul ici?--Il ne tiendra qu’à vous, lui dit Reinette, de venir +demeurer avec nous.--Parbleu, Princesse, vous n’en serez pas dédite; à +ce compte, je consens à tout.» + +Dès que le mariage fut public, Songecreux vint lui-même chercher +Reinette & Pacifique pour les remettre en possession de leurs biens, ce +qui se fit avec la plus grande solemnité. Reinette ne fut pas plutôt +dans son palais qu’elle courut avec Céleste à l’appartement de leur +mere. Elles entrerent en tremblant dans le boudoir où elle s’étoit +endormie, & dont elle avoit disparu. Reinette, plus vive que sa sœur, +entra la premiere, & jetta un cri, en voyant sa mere qui se réveilla en +sursaut au bruit qu’elle fit. On peut plus aisément se représenter que +d’écrire les transports de joie des deux Princesses & de Régentine. Les +Princes furent appellés. Le bruit du retour de Régentine se répandit +bientôt, & la satisfaction devint générale. Régentine donna son +consentement au mariage de Céleste. Elle apprit l’heureux changement qui +s’étoit fait dans son caractére & dans sa façon de penser, & pensa en +mourir de plaisir. Reinette fit présent à sa sœur de son flacon de +beauté; mais elle dédaigna d’en faire usage, bien sûre par son +expérience que la beauté ne rendoit point heureuse. + +Les Fées assisterent aux noces de Céleste, & l’on chanta un hymne en +l’honneur de Prudente & de Prévoyante. Céleste convint, & promit de ne +jamais oublier, que la beauté ne l’avoit jamais rendue heureuse, qu’elle +avoit été au contraire un obstacle à son bonheur, & qu’elle n’avoit joui +d’une satisfaction sans nuage que depuis qu’elle avoit contracté +l’habitude de faire succéder sans cesse une occupation à une autre. + +Depuis cet événement, ils ont tous vécu heureux. Les Fées fixerent les +limites des Etats de Régentine, de Songecreux & du pere de Colibri; ils +furent entourés d’une riviere profonde. Ce pays est inaccessible à tous +ceux qui ne sont pas aussi vertueux que ses habitants. Ce qui fait que +depuis on l’a toujours appellé _l’Isle heureuse_. + + * * * * * + +LA MERE. + +Eh bien! comment trouvez-vous cette histoire? + +EMILIE. + +Elle m’a fort amusée, Maman; je voudrois bien ressembler à Reinette. + +LA MERE. + +Vous sçavez ce qu’il faut pour cela? + +EMILIE. + +Oui, Maman, je la lirai encore, n’est-ce pas? + +LA MERE. + +Quand il vous plaira. + +EMILIE. + +Il y a bien des choses que je vous prierai de m’expliquer. + +LA MERE. + +Volontiers. Mais ce sera pour un autre jour. + + + + +DOUZIEME CONVERSATION. + + +EMILIE. + +Que ferons-nous aujourd’hui, Maman? + +LA MERE. + +Ce que vous voudrez. Voyez ce que vous voulez faire; vous avez bien +rempli vos devoirs, je vous laisse maîtresse de choisir vos occupations +pour le reste de la journée. + +EMILIE. + +Vous êtes bien bonne, ma chere Maman! Eh bien, il faut si vous voulez... +ou bien je voudrois... Oh non, non, tenez, Maman, causons, cela vaudra +mieux. + +LA MERE. + +Cela vaudra mieux que quoi?... + +EMILIE. + +Que tout ce qui me passoit par la tête. Mais, Maman, si vous voulez, +puisque vous êtes contente de moi, j’aime mieux causer. Il y a près de +huit jours au moins, Maman, que nous n’avons parlé ensemble. + +LA MERE. + +Je croyois que nous causions ensemble tous les matins. + +EMILIE. + +Ah! oui, mais c’est à déjeûner ou en étudiant; mais faire la +conversation comme une Dame, il y a bien long-temps. + +LA MERE. + +Cela est vrai. Eh bien, je vous écoute, avez-vous bien des choses à me +dire? + +EMILIE. + +Oui, Maman, mais commencez. + +LA MERE. + +Volontiers! Par exemple, il me passe aussi une idée par la tête; rendez +moi un peu compte de tout ce qui vous est arrivé, & de la maniere dont +vous avez passé votre temps depuis notre derniere conversation. + +EMILIE. + +Ah! voyons. Premierement, ma chere Maman... faut-il parler de mes +devoirs? + +LA MERE. + +S’ils vous ont fait faire quelques réflexions nouvelles depuis que nous +en avons parlé à la bonne heure. + +EMILIE. + +Non. Ainsi je dirai seulement que Lundi dernier nous sommes sorties +ensemble. + +LA MERE. + +Et où avons-nous été, je ne m’en souviens pas trop? + +EMILIE. + +Comment, Maman, vous ne vous en souvenez pas? je m’en souviens bien, +moi; nous avons été acheter de la soie pour faire de la tapisserie, & +nous avons trouvé une Dame qui étoit si impertinente; vous sçavez bien +Maman, cette Dame qui étoit dans la boutique. + +LA MERE. + +Ah! oui vraiment, je me la rappelle; mais j’avois oublié & la Dame & son +impertinence. + +EMILIE. + +Elle avoit pourtant grand tort. + +LA MERE. + +C’est pour cela que j’ai été si pressée de l’oublier, d’autant qu’elle a +été très-fâchée de l’impertinence qu’elle m’a faite. + +EMILIE. + +Je le crois. + +LA MERE. + +Vous avez donc senti qu’elle avoit eu tort. + +EMILIE. + +Oui Maman! + +LA MERE. + +Et en quoi? + +EMILIE. + +Mais parce qu’elle est entrée dans cette boutique comme une folle, +qu’elle a voulu prendre votre chaise en vous faisant ranger, & sans +seulement faire la révérence, comme si vous étiez une Femme de chambre. + +LA MERE. + +Si j’avois été une Femme de chambre, elle n’auroit donc pas eu tort? + +EMILIE. + +Non Maman! + +LA MERE. + +Vous vous trompez, Emilie. Sa Femme de chambre n’auroit pas eu le droit +de lui résister comme moi; mais la Dame auroit eu tout autant de tort. + +EMILIE. + +Comment cela, Maman? + +LA MERE. + +En se conduisant comme elle l’a fait, elle étoit impertinente avec moi, +elle auroit seulement été impolie avec une Femme de chambre; & il ne +faut être impolie avec personne. Voilà précisément en quoi consiste la +faute que son étourderie lui a fait faire. + +EMILIE. + +Voilà donc pourquoi, Maman, vous me dites toujours de faire la révérence +à tout le monde. + +LA MERE. + +Sans doute; il faut s’accoûtumer de bonne heure à cette politesse +générale, qui n’est jamais déplacée & qui n’a rien de faux. + +EMILIE. + +Est-ce que la politesse est de la fausseté? + +LA MERE. + +Quand elle est exagérée, quand elle est outrée, elle en a l’air. + +EMILIE. + +Qu’est-ce que c’est que la politesse, Maman? Car c’est une de ces choses +que j’entens à-peu-près & que je voudrois bien sçavoir tout-à-fait. + +LA MERE. + +La politesse est une expression douce & volontaire des sentiments +d’estime & de bienveillance que nous éprouvons. Elle se marque par le +maintien, ou par les paroles. Elle est quelquefois aussi une simple +marque d’égards. + +EMILIE. + +C’est quand on fait la révérence à ceux devant qui on passe sans les +connoître qu’elle est une marque d’égards, n’est-ce pas, Maman? + +LA MERE. + +Oui précisément. Celle-là est sans conséquence, & il vaut mieux la +prodiguer que d’y manquer. + +EMILIE. + +Et l’autre? + +LA MERE. + +Celle qui se marque par les propos affables, ou par ce qu’on appelle +compliment d’usage, demande plus de distinction, pour ne pas passer les +bornes de la droiture. Je vous les ferai faire à mesure que l’occasion +s’en présentera. + +EMILIE. + +Pourquoi pas à présent, ma chere Maman? + +LA MERE. + +C’est que les maximes générales sont presque toujours fausses ou +sujettes à tant d’exceptions, qu’il vaut bien mieux attendre le moment +où l’exemple se présentera. + +EMILIE. + +Oui? Eh bien, parlons d’autre chose, Maman, je suis bien aise d’être au +monde! + +LA MERE. + +Et pourquoi? + +EMILIE. + +C’est que c’est joli tout ce qu’on voit. Et puis, il y a des moments où +je suis si heureuse! si heureuse! Hier, par exemple, cette Comédie où +vous m’avez menée, cette petite Demoiselle qu’on avoit renvoyée; elle +étoit bien affligée, elle pleuroit; mais aussi quand je l’ai vu revenir, +cela m’a fait tant de plaisir!... Comment est-ce qu’elle s’appelle? + +LA MERE. + +Nanine. + +EMILIE. + +Oui, Nanine! Pourquoi donc est-ce qu’on l’avoit renvoyée? + +LA MERE. + +C’est qu’on avoit dit du mal d’elle à son maître, & il l’avoit cru. + +EMILIE. + +Mais il avoit tort! Pourquoi ne lui demandoit-il pas si cela étoit vrai? +Moi si j’avois été à la place de ce Monsieur, je lui aurois dit: +Mademoiselle, on m’a dit... mais qu’est-ce qu’on lui avoit donc dit, je +ne sçais plus? + +LA MERE. + +Son maître lui avoit donné de l’argent; elle l’envoyoit en cachette à +son pere, & l’on l’avoit accusée de l’avoir donné à un autre. + +EMILIE. + +Eh bien! je lui aurois demandé si cela étoit vrai. + +LA MERE. + +Vous auriez mieux fait. Mais son maître étoit piqué de ce qu’elle avoit +manqué de confiance en lui, & il n’écoutoit que son ressentiment. + +EMILIE. + +Mais elle faisoit bien d’envoyer son argent à son pere; on ne devoit pas +la punir. + +LA MERE. + +Certainement. Voyons un peu, quelles réflexions ferons-nous sur tout +cela? + +EMILIE. + +Oh, je ne sçais pas, tout cela m’embrouille! Aidez-moi, Maman, s’il vous +plaît! + +LA MERE. + +Il me semble que nous pouvons conclure qu’en général il y a un grand +danger à ne pas donner sa confiance entiere à ceux qui veulent bien nous +diriger & nous guider. + +EMILIE. + +Oui, cela est vrai. + +LA MERE. + +Que l’on est très-blamable de suivre son premier mouvement de colere ou +de ressentiment, parce qu’on court le risque de faire des injustices +comme le Comte d’Olban. + +EMILIE. + +Cela est encore vrai. Ah! est-ce qu’il s’appelle d’Olban, ce Monsieur? + +LA MERE. + +Oui. Et qu’enfin celui qui n’a rien à se reprocher peut se consoler +comme Nanine des injustices qu’il essuie, parce que tôt ou tard la +vérité se découvre, & qu’on rend justice à qui il appartient. + +EMILIE. + +Oui... Maman, c’est bien commode, la vérité. + +LA MERE. + +Oui, pour celui qui ne s’en écarte pas, il n’a qu’à se tenir tranquille. +Et le mensonge, la calomnie, la fausseté sont en revanche bien +incommodes & bien fatiguants pour ceux qui s’y laissent entraîner. Il +faut qu’ils travaillent sans cesse à cacher leur duplicité, qu’ils +craignent toujours d’être découverts; qu’ils se tourmentent, & tout cela +fort inutilement, car avec le temps ils le seront certainement. + +EMILIE. + +Oh! pour moi, je dirai toujours vrai, car je n’aime pas à être +tourmentée. Tenez, Maman; quand j’ai tort, je suis si mal à mon aise, & +je serois bien pis si je mentois. Oh! mon Dieu, je me cacherois comme +cela avec mes deux mains sur mon visage; je crois que je n’oserois plus +jamais me montrer. + +LA MERE. + +Vous avez raison; car il y a des fautes qui ne s’oublient pas, & le +mensonge est du nombre. Celui qui s’en est rendu coupable perd l’estime +& la confiance des hommes, & l’on ne s’en releve jamais. C’est un vice +bas & avilissant. + +EMILIE. + +Mais à propos, Maman, vous sçavez bien ce que vous m’avez promis. + +LA MERE. + +Quoi? + +EMILIE. + +L’extrait de ce Livre pour apprendre par cœur. Vous l’avez oublié, moi +je m’en souviens bien. + +LA MERE. + +Je ne l’ai point oublié, car je l’ai dans ma poche; mais j’attendois que +vous vous en souvinssiez. + +EMILIE. + +Ah, ma chere Maman, que vous êtes bonne! Allez-vous me le donner? + +LA MERE. + +Oui, je serai bien aise que nous le lisions ensemble. Le voici, lisez. + +EMILIE. + +Voyons. + + +EXTRAIT des Principes moraux. + +«Qu’il est doux d’exister, de penser, de sentir. J’existerai pour obéir +à l’Auteur de la Nature. Je penserai pour connoître la vérité. Je +sentirai pour aimer la vertu. + +«Je ferai le bien, parce qu’il est agréable à faire. Je laisserai le +mal, parce qu’il remplit le cœur d’horreur & d’amertume. + +«J’ouvrirai le matin mon cœur à la joie de pouvoir faire le bien; je me +livrerai le soir au sommeil avec la satisfaction d’avoir vécu dans +l’innocence. Je travaillerai le lendemain à faire le bien que je n’aurai +pas fait la veille. + +«Je jouirai de tous les biens de la vie sans orgueil & sans injustice. +Je me passerai de tout ce que je n’ai point, sans humeur & sans murmure. + +«O vérité, sois la lumiere de mon esprit! O vertu, sois la seule +nourriture de mon ame! O bienveillance, amour, gratitude, amitié, soyez +les plus douces occupations de ma vie! + +«J’aimerai les hommes, parce qu’ils sont mes semblables. J’embellirai +mon existence de celle des autres. J’étendrai ma bienveillance sur tout +ce qui existe, afin que mon cœur soit toujours rempli de la douceur +d’aimer & d’être utile. + +«S’il est vrai que les hommes soient plus méchants qu’ils n’étoient, je +ferai de l’indulgence & de la douceur mes compagnes ordinaires, afin de +n’être pas malheureuse des vices & des défauts des autres. + +«Je serai heureuse du bonheur d’autrui, parce que je le sçaurai dans +l’aisance. Je plaindrai le malheureux que je ne puis secourir; je +partagerai ses peines, parce qu’il en sera d’autant soulagé. J’oublierai +le méchant & ses actions, parce qu’il faudroit le haïr. + +«Je ne vivrai que pour aimer ce qui est bon & aimable. Je fermerai mon +cœur au poison de la haine & de l’envie, afin qu’il n’en soit pas +corrompu. Je souffrirai les injustices des autres sans me plaindre, +parce qu’ils sont assez punis d’être méchants. + +«Je serai douce & sensible dans le bonheur, afin d’en être digne. Je +serai patiente & courageuse dans le malheur, afin de le vaincre. + +«Je ne murmurerai pas des événements de la vie, parce que je n’en +connois ni la cause, ni le but. Je regarderai l’immensité de l’univers & +ses abysmes, afin de me guérir de l’orgueil de me croire quelque chose. +Je regarderai les soins de l’Auteur de la Nature pour la plus petite de +ses créatures, afin de ne me point croire abandonnée. + +«J’emploierai mon loisir à contempler l’ordre & la magnificence de ses +ouvrages, afin d’avoir des sujets d’admirer & de me réjouir. Tous les +êtres sont faits pour obéir à sa loi, & ils ne trouvent leur bonheur que +dans leur obéissance. Je serai soumise à sa volonté, afin de remplir mon +heureuse destinée. + +«J’admirerai les travaux & les vertus de l’homme, son courage, son +génie, & la sublimité de ses idées, & je serai aise d’être son +semblable. O homme, qui t’es dégradé par la bassesse du vice & des +mauvaises actions, que ton souvenir soit effacé de ma mémoire, afin que +je ne rougisse pas de mon être! + +«O espérance, remplis mon cœur de la certitude de passer ma vie dans +l’innocence, afin que la paix de mon ame ne soit point altérée! Que mon +cœur n’éprouve jamais la lassitude de faire le bien! Je regarderai la +vie comme un bien passager que je rendrai sans regret, parce que je +l’aurai fait valoir de mon mieux, & que j’en aurai joui pour le bonheur +des autres & pour le mien. La vertu vaut mieux que la vie, parce qu’elle +rend l’homme heureux, & qu’il ne faut vivre que pour le bonheur des +autres & pour le sien. + +«O toi, qui régles ma destinée, donne-moi beaucoup de devoirs à remplir, +afin que mon cœur ait beaucoup de sujets de satisfaction! Que plutôt je +cesse de vivre que de faire un crime! Que je ne sois jamais assez +misérable pour causer le malheur d’un être vivant! + +«La fausseté sera loin de mon cœur! Le mensonge ne sera point dans ma +bouche, parce que je gagnerai à me montrer telle que je suis... &c.» + + * * * * * + +LA MERE. + +Eh bien, comment trouvez-vous cela? + +EMILIE. + +Quoi! c’est déja fini? Mais il n’y a rien de nouveau là-dedans. + +LA MERE. + +Comment? + +EMILIE. + +Mais je sçais tout cela, Maman. C’est ce que nous disons tous les jours. + +LA MERE. + +Mais le dire ne signifie rien, si vous n’êtes pas convaincue de la +vérité de ces principes. + +EMILIE. + +Et comment ne le serois-je pas, Maman? Est-ce que je ne l’éprouve pas? +Quand j’ai tort, je suis malheureuse; quand je suis sage, je suis +heureuse; quand j’ai fait du bien à quelque chose, je suis enchantée. +Quand je vois quelqu’un souffrir, cela me fait de la peine; il semble +que ce soit moi qui souffre. + +LA MERE. + +Puissiez-vous toujours, mon Enfant, vous fortifier dans ces sentiments. +Croyez-moi, apprenez cet extrait par cœur pour vous rappeller à tout +instant les principes qui doivent diriger votre conduite. + +EMILIE. + +Ah! Maman, oui, je les apprendrai, je vous le promets; mais, Maman, +appellons cela les Eléments du bonheur, n’est-ce pas? + +LA MERE. + +Vous avez raison. + +EMILIE. + +Nous les cherchions l’autre jour, les voilà tout trouvés! Voulez-vous +bien me permettre de les copier, je les sçaurai plus vîte. + +LA MERE. + +Très-volontiers, les voilà. Allez les écrire. + +EMILIE. + +J’y vais, Maman, & je ne quitterai pas que je n’aye tout fini. + + +FIN. + + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 77364 *** |
