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+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 77272 ***
+
+
+
+
+
+ LA
+ CARMÉLITE
+
+ PAR
+ ERNEST DAUDET
+
+ Huitième Édition
+
+
+ PARIS
+ E. PLON et Cie, IMPRIMEURS-ÉDITEURS
+ RUE GARANCIÈRE, 10
+
+ 1883
+ Tous droits réservés
+
+
+
+
+Cet ouvrage a été déposé au ministère de l’intérieur (section de la
+librairie) en mars 1883.
+
+
+A LA MÊME LIBRAIRIE, DU MÊME AUTEUR:
+
+ Les Persécutées 1 vol.
+ Daniel de Kerfons 2 --
+ La Marquise de Sardes (4e édition) 1 --
+ Clarisse (4e édition) 1 --
+ Madame Robernier (4e édition) 1 --
+ La Maison de Graville (7e édition) 1 --
+ Le Mari (10e édition) 1 --
+ Mon frère et moi (Souvenirs d’enfance et de jeunesse) 6e édit. 1 --
+ Défroqué (12e édition) 1 --
+ Pervertis (10e édition) 1 --
+
+
+Reproduction interdite, tous droits réservés.--Ent. Sta. Hall.
+S’adresser pour la traduction à l’Agence Th. Michaelis, 45 et 47, rue de
+Maubeuge, Paris.
+
+
+PARIS. TYPOGRAPHIE DE E. PLON ET Cie, RUE GARANCIÈRE, 8.
+
+
+
+
+LA CARMÉLITE
+
+
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+
+LIVRE PREMIER
+
+
+
+
+I
+
+
+Le couvent des Carmélites est construit aux portes de Beaucaire, sur un
+rocher qui baigne dans le Rhône. C’était autrefois une commanderie de
+Templiers. Son ancienneté se devine à la physionomie architecturale des
+bâtiments restaurés, flanqués de deux tours massives, à l’épaisseur des
+murailles, à la hauteur des voûtes, à la coupe ogivale des fenêtres.
+
+Le parloir dans lequel la sœur tourière venait de faire entrer
+Nicolette, était une vaste pièce éclairée par deux croisées s’ouvrant
+sur le fleuve, et divisée dans sa largeur par une haute grille en fer,
+revêtue, sur toute sa surface, de pointes menaçantes. De l’autre côté de
+cette grille, un long voile noir tendu dérobait les religieuses à la
+curiosité des visiteurs. Les murs blanchis à la chaux n’avaient d’autre
+ornement qu’un crucifix, une statuette de saint Joseph en bois peint, et
+imprimées en grosses lettres noires sur des tableaux en carton, des
+maximes empruntées à sainte Thérèse: «Tout passe.--Qui possède Dieu ne
+manque de rien.--Que rien ne te trouble.--Dieu est toujours le
+même.--Dieu seul suffit.» Le mobilier se composait de douze chaises et
+d’une table en sapin. Sur la table, un tapis brun; devant chaque chaise,
+une étroite natte de paille jetée sur la nudité des larges dalles.
+
+Depuis trois années que Nicolette habitait Beaucaire, il ne se passait
+guère de jour qu’elle ne visitât le couvent du Carmel, tantôt pour prier
+dans la chapelle, tantôt pour s’entretenir avec la prieure, dont les
+conseils éclairaient et fortifiaient son âme indécise, en proie aux
+luttes qui, dans toute conscience chrétienne, précèdent l’épanouissement
+d’une vocation religieuse. On la connaissait dans la maison; elle y
+était traitée en amie qu’on veut attirer, qu’on savait devoir s’y fixer,
+tôt ou tard, et ce fut avec un empressement familier que la tourière
+revint au bout de quelques instants lui annoncer que la Mère supérieure
+allait se rendre à son appel.
+
+Restée seule dans le parloir, Nicolette s’approcha d’une fenêtre, appuya
+son front contre la vitre tiède encore de la chaleur du jour, et se tint
+là, toute rêveuse, le regard captivé par l’immensité du paysage qui se
+déroulait sous ses yeux.
+
+Aux pieds du roc taillé à pic, verdâtre à sa base, et à sa cime doré par
+le soleil couchant, coulait le Rhône avec ses vagues tumultueuses, ses
+tourbillons redoutables, son écume blanchâtre, et les reflets dont la
+lumière méridionale, ardente et crue, rayait ses eaux rapides,
+entraînées ainsi qu’un torrent débordé. Sur la largeur de son lit,
+parallèlement au viaduc du chemin de fer, dont les arches brunies
+encadraient des coins d’horizon tremblant, où se confondaient dans une
+brume argentée le bleu du ciel et le vert du flot, un pont suspendu se
+balançait à l’extrémité de câbles en fer, fixés aux piles massives,
+plantées en plein courant. De l’autre côté du fleuve, le château de
+Tarascon dressait ses vieilles murailles et ses créneaux, qui
+allongeaient leur ombre sur le quai descendant vers la grande place de
+la ville. Le long des rives aux berges escarpées, se déroulait un double
+rideau de cyprès et de saules, au delà duquel les toitures rouges, les
+façades grises, les volets verts parsemaient de taches toutes vibrantes
+sous le soleil, les verdures roussies et poussiéreuses. Sur la droite, à
+l’entrée de la plaine de Beaucaire, le canal du Midi traçait un sillon
+lumineux, droit et régulier, qui allait se perdre au loin entre des
+champs couverts d’oliviers rabougris et difformes, étalant leur
+feuillage sombre sur le sol desséché. Puis, à travers les vastes
+étendues bornées au loin par la chaîne des Alpilles, c’étaient des
+routes toutes blanches, se croisant et s’enchevêtrant, fuyant entre les
+blés jaunis et les vignes aux longs rameaux rampants. Le jour éclatant
+s’apaisait, remontait le long des collines aux flancs roses, au sommet
+desquelles commençait à se lever une brise fraîche dans l’ombre dont les
+enveloppait peu à peu le soleil déclinant.
+
+--Qu’il serait doux de vivre ici, toujours, en présence de Dieu et de
+son œuvre! soupira Nicolette. Je l’aimerai avec plus de passion, je le
+prierai avec plus de ferveur s’il daigne m’ouvrir cette sainte maison.
+
+Comme si ce cri de son âme eût été écouté, un bruit se fit de l’autre
+côté de la grille, et une voix de femme dit avec douceur:
+
+--Loué soit Notre-Seigneur Jésus-Christ.
+
+--A jamais, se hâta de répondre Nicolette en venant s’asseoir contre la
+grille, afin de se rapprocher de la prieure qu’elle entendait, mais ne
+pouvait voir, la règle des Carmélites leur interdisant de se montrer à
+des étrangers, autrement que voilées.
+
+--Est-ce vous, mademoiselle Suarez? reprit la voix.
+
+--Je vous attendais, ma mère!
+
+--Vous désirez me parler, ma chère fille?
+
+--Toujours au sujet des résolutions que je dois prendre, oui, ma mère.
+
+--Je vous écoute.
+
+--Vous savez, ma mère, reprit Nicolette, que depuis trois ans, je suis
+décidée à embrasser la vie religieuse; que ce désir, longtemps combattu
+par ma famille, est devenu plus puissant et plus irrésistible après la
+mort de mon père. J’avais perdu ma mère étant encore au berceau. Le
+nouveau malheur qui m’a frappée m’a faite orpheline. Je n’ai plus
+d’autre parent que ma sœur; elle est mariée et heureuse. Je ne manquerai
+donc à personne en me donnant à Dieu, et je suis libre, alors qu’il
+m’appelle, d’aller à lui. Vous avez reçu sur ce point mes confidences.
+
+--Et j’en ai gardé le souvenir, car elles m’ont vivement impressionnée.
+J’ai cru y voir un symptôme de votre vocation, surtout quand vous m’avez
+révélé qu’à l’âge de seize ans, vous aviez spontanément fait vœu de
+chasteté perpétuelle, et que ce vœu, vous ne l’avez jamais regretté.
+
+--Jamais, ma mère, pas plus que je n’ai douté de ma vocation. Le doute
+qui s’était élevé dans mon âme tenait, vous ne l’ignorez pas, à une
+autre cause. Le divin Sauveur me voulait, j’en étais sûre, sa volonté
+s’étant manifestée à moi par des signes certains. Mais sous quelle forme
+désirait-il que j’entrasse à son service? Devais-je me consacrer aux
+malades et aux pauvres? Devais-je frapper à la porte d’un cloître tel
+que celui-ci? J’ai longtemps hésité, suppliant le ciel de me désigner
+clairement l’ordre que je devais choisir. Enfin, sur le conseil de mon
+directeur, l’abbé Cardenne, j’ai fait une retraite, au terme de laquelle
+une confession générale lui a permis de discerner dans mon âme le
+témoignage décisif de la volonté du Seigneur. Je viens donc vous
+annoncer que cette volonté s’est trouvée d’accord avec mon secret désir.
+
+--Votre choix est fait? s’écria vivement la prieure.
+
+--Oui, ma mère, et dans quelques semaines, je vous prierai de m’ouvrir
+les portes du Carmel. J’aurai alors atteint l’âge de ma majorité; le
+consentement de mon tuteur ne me sera plus nécessaire; je serai libre.
+
+--Les portes du Carmel s’ouvriront devant vous, ma chère fille, si vous
+persistez dans votre dessein. Jusque-là, continuez à prier, afin que le
+Seigneur vous éclaire!
+
+--Oh! ma mère, répondit Nicolette, depuis le jour de ma première
+communion, j’ai souhaité, passionnément souhaité de le servir, d’être à
+lui, de n’être qu’à lui, de lui offrir toute ma vie.
+
+--Ce souhait pieux n’implique pas forcément une vocation religieuse.
+Vous pouvez servir Jésus en restant dans le monde; là, aussi, il faut
+des exemples.
+
+--Que d’autres les donnent! A chacun sa tâche! Moi, je sens bien que je
+ne saurais être heureuse que dans la paix du cloître!
+
+--Notre règle est sévère, mon enfant, insista la prieure.
+
+--Serait-elle plus sévère encore, je la trouverais douce! Prier au pied
+de la croix, continua Nicolette d’un accent où se révélaient
+l’enthousiasme de son âme surnaturalisée et l’ardeur de sa foi,
+contempler Dieu, l’implorer pour ceux qui l’oublient, expier les péchés
+de ceux qui l’offensent, se mortifier, jeûner, se vêtir de bure, porter
+un cilice, cela n’est que volupté, ma mère, vous le savez bien. Est-il
+au monde une joie qui vaille la joie de s’immoler à Jésus-Christ?
+
+Et ses beaux yeux rayonnant d’une flamme étrange, Nicolette redressait
+sa fine tête brune, regardant, transfigurée, la voûte du parloir, comme
+si par delà cette voûte elle eût aperçu le Crucifié dans sa gloire,
+l’amant divin qui nous ravit nos filles, embrase d’amour leur cœur
+extasié, leur inspire les sacrifices héroïques et les pousse au martyre.
+
+--Qu’il soit donc fait comme vous le voulez, mon enfant, reprit la
+supérieure, remuée jusqu’aux entrailles par le cri qu’elle venait
+d’entendre. Aussitôt que vous m’aurez fait savoir que vous êtes prête,
+je soumettrai votre demande à nos mères professes. Elles vous
+accueilleront avec bonheur, je le sais, et pendant la durée de votre
+noviciat, nous aurons le loisir de rechercher si véritablement notre
+Sauveur vous veut.
+
+Le visage de Nicolette s’épanouit dans un sourire de contentement. Toute
+radieuse, elle se leva.
+
+--Adieu donc, ma mère! s’écria-t-elle; à bientôt.
+
+Elle sortit du parloir, traversa une petite cour, entra dans la
+chapelle, et s’agenouilla. Comme elle était heureuse! Elle touchait
+enfin au but si longtemps poursuivi. Quelques jours encore, et, parée
+comme une fiancée, elle viendrait se prosterner sur les marches de
+l’autel, célébrer ses noces avec l’Époux qu’elle se donnait librement.
+Puis elle franchirait la grille mystérieuse qui s’étendait à gauche de
+cet autel; elle prendrait place dans le chœur des religieuses; elle
+aurait sa part de leurs prières et de leurs travaux; elle se préparerait
+à prononcer les vœux éternels dont elle savait par cœur la formule, tant
+elle s’était accoutumée à la répéter, dans le silence de ses veilles
+consacrées à des méditations, véritable apprentissage de la vie
+monastique, dont son pieux enthousiasme ne lui laissait voir que les
+roses. Et dans un élan d’ardeur confiante et jeune, elle évoquait le
+tableau de son existence future, elle remerciait Dieu qui lui préparait
+tant de douces heures que ne connaîtront jamais ceux qui n’ont pas subi
+l’indescriptible folie de la croix. Toute brûlante était la prière qui
+montait de ses lèvres vers son divin Maître et vers l’immortelle et
+sainte Thérèse, la grande réformatrice du Carmel, brûlée aussi de toutes
+les flammes du céleste amour, et dont elle voulait imiter les exemples
+et pratiquer les vertus.
+
+Tout à coup, de l’autre côté de la grille claustrale qui séparait le
+chœur des religieuses de la partie de la nef réservée aux fidèles, elle
+entendit un bruit de pas. La Communauté se réunissait pour l’office du
+soir. Bientôt une psalmodie lente et monotone s’éleva dans le silence de
+la chapelle assombrie par la chute du jour. Il semble que ces accents
+uniformes ne pouvaient émouvoir l’âme de Nicolette accoutumée à les
+écouter. Mais dans l’état d’esprit où elle se trouvait, il lui parut
+qu’ils arrivaient à ses oreilles pour la première fois. Toutes les joies
+du cloître, ces joies qu’elle brûlait de connaître, lui apparaissaient
+dans ce cantique triste et doux, chanté sur un ton de mélopée, sans
+harmonie et sans couleur.
+
+Elle fut bouleversée. Des larmes roulèrent de ses yeux sur ses mains
+croisées, fiévreuses et tremblantes, tandis que son âme se répandait aux
+pieds de Dieu, en supplications passionnées. Elle resta ainsi, abîmée
+dans sa prière, et ne songea à partir que lorsque l’office eut pris fin.
+
+Taillé à pic du côté du Rhône, comme un mur de forteresse, le rocher à
+la cime duquel s’élevait le couvent, s’abaisse par une pente douce du
+côté de la plaine. Le chemin circule à travers les garigues, en coupant
+un bois de chênes verts, bas et clair-semé, venu parmi les blocs
+calcaires. Le feuillage de quelques figuiers égaye seul cette végétation
+desséchée sur laquelle le mistral impétueux pousse d’en bas des flots de
+poussière. C’est ce chemin que prit Nicolette en sortant de la chapelle.
+Toute agitée encore par l’émotion qu’elle venait de ressentir, elle
+emportait avec soi l’ineffaçable impression de ces moments qui lui
+avaient montré son bonheur prochain.
+
+Maintenant, la brusque fraîcheur de l’air annonçait la nuit. Le ciel se
+violaçait. Au bord des vapeurs pâlies, entraînées dans l’espace,
+s’éteignaient lentement l’or et la pourpre des derniers rayons du jour.
+Les astres, l’un après l’autre, perçaient l’azur blanchissant. Le Rhône
+devenait noir, sa rumeur plus plaintive et plus grave. Dans les rues de
+Beaucaire, des lampes s’allumaient aux fenêtres béantes des maisons
+assombries; les réverbères, peu à peu, étoilaient l’ombre.
+
+
+
+
+II
+
+
+Autour de la maison, le long des treilles grimpantes, la nuit se faisait
+plus obscure. Sur le perron, Nicolette, en entrant dans le jardin,
+aperçut, appuyée à la balustrade en pierre, une fine et blanche
+silhouette de femme. Elle reconnut sa sœur.
+
+--Me voilà, Irène! lui cria-t-elle en traversant la pelouse pour la
+rejoindre plus vite.
+
+--Je commençais à être inquiète, ma chérie, répondit Irène en la
+recevant dans ses bras tout essoufflée.
+
+Nicolette l’embrassa:
+
+--Le temps passe vite quand on prie. Puis elle ajouta: Ton mari est-il
+arrivé?
+
+--Non; il m’a télégraphié de Marseille que son retour est remis à
+demain.
+
+--Je respire; c’est lui surtout que je craignais d’avoir fait attendre.
+Rentrons.
+
+Nicolette entraîna sa sœur dans la maison. Le dîner était servi. Sous la
+flamme de la lampe, le couvert dressé, l’ameublement de la salle à
+manger, la toilette d’Irène révélaient la vie large et luxueuse, des
+habitudes de bien-être et d’élégance.
+
+Madame Malivert était vêtue d’une robe blanche dont le corsage aux plis
+amples flottait autour de sa taille. Aux épaules et aux bras, l’étoffe
+transparente se dorait de la chaude couleur de la peau. Une dentelle
+jetée sur les cheveux en assombrissait la masse blonde, soyeuse et
+légère. La figure, aux traits délicatement dessinés, quoique ronde et
+pleine, s’éclairait de l’expression douce et caressante des yeux bleus
+où se révélait une âme plus tendre qu’ardente. C’était, dans
+l’épanouissement de son opulente beauté, un saisissant contraste avec
+Nicolette, petite et brune, si maigre dans sa robe noire qu’elle
+semblait n’avoir que le souffle, et comme consumée par un feu intérieur
+dont son regard, détaché de la terre, trahissait la violence. Jamais
+fleurs d’un même arbre ne furent plus dissemblables que ces deux jeunes
+femmes nées des mêmes parents.
+
+Leur mère était morte en mettant Nicolette au monde. Élevées par leur
+père, Joseph Suarez, architecte à Paris, elles l’avaient perdu seize ans
+plus tard. A cette époque, Irène était déjà mariée. Toute jeune, elle
+avait épousé, quoiqu’il eût le double de son âge, un riche propriétaire
+du Gard, M. Jacques Malivert. Elle habitait Beaucaire avec lui. Après la
+mort de son père, elle avait offert à Nicolette, qu’elle chérissait, un
+asile accepté avec reconnaissance.
+
+Depuis cette époque, les deux sœurs vivaient en commun. Nicolette rêvait
+déjà des douceurs de la vie monastique qu’elle se proposait d’embrasser.
+Elle ne faisait pas mystère de ses projets; mais elle en avait ajourné
+l’exécution jusqu’au moment où, ayant atteint sa majorité, elle pourrait
+disposer librement d’elle-même et obéir au penchant qui l’entraînait
+vers le cloître, sans avoir à lutter contre la volonté de son tuteur
+Jacques Malivert, qui lui refusait son consentement.
+
+En attendant la réalisation de ses espérances, elle se considérait comme
+consacrée à Dieu. De pieux exercices remplissaient ses journées. Quoique
+retenue encore dans le monde qu’elle était résolue à fuir, elle se
+plaisait à y vivre comme une religieuse. Elle écartait tout plaisir et
+toute distraction; elle allait toujours vêtue d’une robe noire, jeûnait,
+priait, s’imposait des privations de toutes sortes, et n’était heureuse
+que lorsqu’elle pouvait s’agenouiller, tantôt dans sa chambre où elle
+prolongeait ses veilles, prosternée devant Dieu, tantôt dans la chapelle
+des Carmélites, vers laquelle l’attiraient une puissance secrète et un
+invincible attrait.
+
+La douleur dans l’âme, Irène voyait approcher le moment où sa sœur lui
+échapperait. Elle l’aimait tendrement. Dans la tristesse de son
+existence, elle ne connaissait d’autre joie que celle de cette affection
+payée de retour, mais condamnée à être brisée tôt ou tard. Mariée à un
+homme plus âgé qu’elle, elle n’avait pas trouvé les félicités
+qu’engendre l’amour. Séduit un jour par sa beauté, peut-être aussi par
+le chiffre de sa dot, Malivert, en l’épousant, n’avait rien compris à
+cette créature délicate et sensible qui s’était laissé prendre sans se
+donner. Après avoir cru la conquérir, il n’avait pas su se faire aimer
+d’elle. Irène, en lui, voyait un maître, et non un amant. A ses côtés,
+elle était sans confiance. Le temps, en s’écoulant, loin de la
+rapprocher de celui dont elle portait le nom, la détachait de lui. Par
+surcroît de malheur, elle n’avait pas d’enfant; existence vide et
+dépossédée. Nicolette seule trompait encore son amer désenchantement en
+lui tenant lieu de tout ce qui lui manquait. Aussi Irène était-elle
+saisie d’une âpre angoisse toutes les fois qu’elle constatait que
+Nicolette allait la quitter pour toujours.
+
+Cette préoccupation la dominait ce soir-là, tandis que le dîner se
+continuait silencieusement. Elle regardait sa sœur avec inquiétude,
+cherchant à deviner ce que pensait la jeune fille, se demandant si
+l’événement qu’elle redoutait allait se produire et Nicolette
+l’abandonner. Les yeux baissés, Nicolette mangeait du bout des lèvres,
+touchait à peine aux plats, choisissait les mets les plus simples,
+repoussait les plus recherchés, comme si elle eût voulu déjà se
+mortifier et s’essayer aux privations qu’elle subirait dans le cloître.
+Au dessert, composé de sucreries et de fruits, elle plia sa serviette,
+la posa près d’elle sur la table, et se croisant les bras, après avoir
+fait le signe de la croix, elle attendit pensive que sa sœur eût achevé
+son repas.
+
+--Tu as fini! Déjà! Tu n’as pas mangé! s’écria Irène.
+
+--J’ai mangé à ma faim et bu à ma soif, répondit Nicolette. Tout le
+reste serait superflu.
+
+Le domestique qui venait de servir se retirait. Irène plus libre reprit:
+
+--Tu es rentrée bien tard, ma chérie. Je ne t’ai pas demandé où tu
+t’étais oubliée; mais je devine que c’est chez les Carmélites.
+
+--Chez les Carmélites, en effet.
+
+--Encore!
+
+--Encore et toujours, Irène; je ne suis heureuse que là.
+
+Irène se leva, fit le tour de la table pour se rapprocher de sa sœur, et
+l’ayant prise par la taille d’un geste maternel, elle l’entraîna
+doucement jusque dans le salon qui communiquait avec le jardin par une
+grande porte vitrée. Cette porte ouverte à deux battants laissait entrer
+avec le parfum des fleurs la fraîcheur du soir. Irène s’assit, et
+retenant Nicolette debout devant soi, elle lui dit:
+
+--Ingrate enfant, les efforts que je fais pour que tu sois heureuse près
+de moi ne sont donc rien?
+
+--Mon cœur en gardera fidèlement le souvenir, ma bonne Irène, et tu sais
+bien que ma reconnaissance demeurera éternelle comme ma tendresse pour
+toi. Mais personne ne peut rivaliser avec Dieu pour assurer le bonheur
+de ses créatures. Il est la source de toute joie et de tout amour.
+Allons! embrasse-moi et ne gronde pas.
+
+--Oh! je ne gronde pas, soupira Irène. Mais je suis si triste, en
+devinant que tu songes à me quitter!
+
+--Pourquoi parler de notre séparation? L’heure est proche où
+j’abandonnerai cette maison; mais elle n’a pas encore sonné. Jusque-là,
+jouissons paisiblement de la joie d’être ensemble.
+
+--C’est donc vrai? tu veux partir!
+
+--Peut-on résister à la voix du ciel? Longtemps j’ai pu mettre en doute
+sa volonté; je ne le peux plus aujourd’hui. Au printemps prochain,
+j’entrerai chez les Carmélites.
+
+Ce fut dit d’un accent dont la douceur cachait mal la fermeté, et qui
+révélait un dessein définitivement arrêté. Irène connaissait trop bien
+sa sœur; depuis trop longtemps elle était initiée à ses perplexités et à
+ses espérances pour tenter un effort qu’elle savait devoir être vain.
+Mais elle ne put retenir ses larmes ni les lui dissimuler.
+
+--Ne dirait-on pas que je me condamne à quelque affreux supplice!
+s’écria Nicolette joyeusement. Si tu pouvais comprendre combien je suis
+heureuse, petite sœur, tu ne pleurerais pas. Loin de pleurer, tu te
+réjouirais avec moi.
+
+--Me réjouir quand je vais te perdre!
+
+--Tu ne me perdras pas. Tu pourras me voir...
+
+--T’entendre peut-être, mais non te voir. Ne seras-tu pas derrière une
+grille, sous un voile qui me dérobera tes traits? Ah! Nicolette!
+Nicolette! enfermée dans ton cloître, pourras-tu songer sans remords à
+la douleur que tu m’auras causée! Je l’aime si tendrement, ma chérie!
+N’es-tu pas plus que ma sœur? n’es-tu pas ma fille? Après la mort de
+notre mère, n’est-ce pas moi qui l’ai remplacée près de toi? Quand tu
+étais toute petite, et quoique je ne fusse ton aînée que de sept ans, ne
+t’ai-je pas prodigué des soins maternels? N’ai-je pas veillé sur ton
+enfance maladive? N’est-ce pas à ma sollicitude que tu dois de vivre?
+
+--Tais-toi! tais-toi! murmura Nicolette en posant l’une de ses mains sur
+la bouche de sa sœur. Ce que tu rappelles là, je ne l’ai jamais oublié,
+et je ne l’oublierai jamais. Mais est-ce l’oublier que de vouloir se
+consacrer à Dieu? Là-bas, ma sœur bien-aimée, je te prouverai encore ma
+tendresse en priant pour toi.
+
+--Eh! cela fera-t-il que ton départ ne me laisse seule au monde?
+
+--Seule au monde! Et ton mari!...
+
+--Mon mari! murmura Irène avec découragement.
+
+--Jacques t’aime.
+
+--Il m’aime à sa manière, en égoïste, en despote, avec les brutalités et
+les emportements de sa nature. Quand, après quelque violence, il me fait
+un présent et m’embrasse en me l’offrant, il croit avoir réparé ses
+torts! Hélas! il ne sait pas quelle meurtrissure il me laisse au cœur.
+Ah! si les jeunes filles savaient à quoi elles s’exposent en se mariant
+au gré de leurs parents et non à leur propre gré, elles y regarderaient
+à deux fois avant de s’engager.
+
+--Mais tu m’affliges, ma chérie, fit Nicolette en s’agenouillant devant
+sa sœur. Es-tu donc si malheureuse? Souvent, trop souvent, j’ai été
+témoin des scènes dont tu parles; j’ai pu juger ton mari; je sais qu’il
+n’a pas une âme égale à la tienne; je sais qu’accoutumé à commander à
+ses ouvriers, à les contenir sous le frein d’une discipline rigoureuse,
+il apporte ici des exigences déplacées! Souvent je t’ai vu pleurer; mais
+souvent aussi je l’ai surpris à tes pieds, te demandant pardon. Je te
+croyais résignée à ses défauts.
+
+--Se résigner est aisé quand on aime.
+
+--Ne l’aimes-tu donc pas? demanda Nicolette avec un accent d’effroi.
+
+--Il a vingt ans de plus que moi! répondit Irène, et plus bas, elle
+ajouta:--Si encore j’avais un enfant!...
+
+Et comme elle pleurait, Nicolette la prit entre ses bras en disant:
+
+--Je prierai pour toi, ma sœur bien-aimée; le ciel m’exaucera; il te
+rendra la paix avec le courage.
+
+--Le courage et la paix me seraient rendus si tu me restais, Nicolette.
+T’ayant à mes côtés, je me sentais forte. Mais, toi partie, que
+deviendrai-je? Je n’ai compris toute l’étendue de mon malheur que depuis
+ces quelques jours où je te devine toute frémissante du désir de t’en
+aller ailleurs. La solitude dans laquelle tu vas me laisser m’épouvante.
+
+Un silence suivit ces paroles. On n’entendait rien que les sanglots qui
+gonflaient la poitrine d’Irène et les baisers sous lesquels Nicolette
+essayait de les apaiser.
+
+--Je ne suis pas encore partie, dit enfin celle-ci, cherchant à calmer
+la peine dont elle venait de recevoir la confidence; je t’aime trop pour
+t’abandonner si tu es malheureuse.
+
+--Tu renoncerais à tes projets? fit Irène en relevant la tête.
+
+Cette question parut surprendre Nicolette. Subitement, son effusion
+tombait, son visage se transformait, exprimait son étonnement, devenait
+froid comme si dans le langage qu’elle venait d’entendre, elle eût
+découvert un piége.
+
+--Y renoncer est impossible, dit-elle sèchement. Je ne peux que les
+ajourner jusqu’au moment où tu seras faite à l’idée de notre séparation.
+
+--Je ne m’y ferai jamais, s’écria Irène avec emportement, et puisque tu
+dois quitter cette maison, autant à présent que plus tard. Ah!
+implacable égoïsme des âmes qui se livrent au Christ, je te reconnais.
+C’est toi qui me prends ma sœur. Pars, continua-t-elle en se levant, le
+regard fixé sur Nicolette toujours agenouillée; pars quand tu voudras.
+Je ne te disputerai pas à Dieu.
+
+Sans rien ajouter, elle marcha vers la porte ouverte sur le jardin. Mais
+au moment où elle allait en franchir le seuil, un cri de sa sœur
+l’arrêta.
+
+--Est-ce toi qui me parles, Irène? demandait celle-ci.
+
+Irène se retourna. Elle vit Nicolette qui la regardait toute pâle, et
+tendait de son côté ses mains suppliantes. Le ressentiment qui la
+dominait s’évanouit. Elle se précipita sur elle, la releva d’un
+mouvement passionné, et la tenant entre ses bras, la couvrit de baisers
+et de larmes.
+
+--Pardonne-moi, lui disait-elle; tu n’as jamais su, tu ne peux savoir
+combien je suis malheureuse. Ah! si je pouvais te dire! Mais, non, je ne
+dois pas troubler la sérénité de ton âme, ma chère sainte; je dois
+garder le silence. Tout à l’heure, tu me promettais de prier pour moi!
+Oui, prie, prie pour ta pauvre Irène, ma chérie.
+
+--Mais que me caches-tu donc? s’écria Nicolette effrayée par le trouble
+où elle voyait sa sœur.
+
+--Tais-toi, tais-toi! reprit celle-ci; ne m’interroge pas; il n’est pas
+en mon pouvoir de te répondre.
+
+De nouveau, elle s’éloigna à grands pas et disparut dans l’ombre du
+jardin, sans que cette fois l’appel de sa sœur pût la retenir.
+
+
+
+
+III
+
+
+Vers minuit, Nicolette, retirée dans sa chambre, priait encore. C’était
+ainsi tous les soirs. Depuis longtemps, elle s’astreignait à une règle
+sévère, tout heureuse de sa servitude volontairement acceptée. Elle ne
+se couchait qu’après avoir longuement médité, ayant aux doigts, quand
+elle s’étendait sur sa dure couchette, le rosaire qu’elle égrenait en
+s’endormant.
+
+Ce jour-là, elle s’était adressée à Dieu avec une ferveur où respirait
+sa tendresse pour Irène; elle le suppliait de couvrir de sa protection
+sa sœur malheureuse, de la consoler, de lui donner la paix intérieure et
+de lui rendre le bonheur perdu.
+
+Un grand calme berçait la maison. Des bruits de roues sur la route,
+quelque cri de bateliers descendant le canal au fil de l’eau,
+troublaient seuls le silence. Par la croisée que la chaleur obligeait
+Nicolette à laisser entr’ouverte, un rayon de lune faisait sa trouée
+dans la chambre, allongeant sur le parquet sa lumière ainsi qu’un sillon
+d’argent, et dans ce sillon, comme ravivées par ses feux, passaient les
+suaves émanations qui montaient du jardin.
+
+Au moment où l’horloge de la ville répandait dans l’air les douze coups
+de minuit, Nicolette se leva, ayant fini ses dévotions. Elle ouvrit la
+croisée toute grande, s’accouda au balcon et respira la brise fraîche du
+Rhône, qui chantait dans les feuillages, en secouant la poussière dont
+le vent durant le jour les avait chargés. Elle resta ainsi, les yeux
+levés vers le ciel tout embrasé de la clarté des étoiles flamboyantes.
+Ses lèvres demeuraient immobiles. Mais de son cœur montaient des prières
+nouvelles dans lesquelles elle s’abîmait, détachée de la terre, emportée
+dans le rêve qui lui montrait au delà de l’azur les félicités éternelles
+promises aux élus. Enfin elle rentra, tira le rideau sur la fenêtre
+close et commença sa toilette pour la nuit, debout au milieu de la
+chambre, évitant de se regarder dans la glace, détournant les yeux de
+son corps de vierge, comme pour ne pas s’exposer à tirer orgueil de sa
+beauté, et tressant en une natte épaisse ses cheveux dénoués.
+
+Tout à coup, dans le silence, du côté de la chambre de sa sœur, à
+l’autre extrémité de la maison, éclata un cri de détresse, tombé d’une
+bouche de femme, et suivi presque aussitôt de la détonation d’une arme à
+feu qui fit trembler les murailles. Puis, ce fut dans l’escalier le
+bruit d’une course affolée, et, dominant le vacarme, des exclamations de
+colère poussées par une voix que Nicolette reconnut pour celle de son
+beau-frère Jacques Malivert. Le sang glacé par l’effroi, elle demeurait
+immobile, les pieds cloués au parquet. Mais cette immobilité ne dura
+qu’une seconde. Convaincue que sa sœur courait un péril, elle s’élança
+pour lui porter secours; elle fut arrêtée aussitôt. La porte venait de
+s’ouvrir, poussée avec fracas par un bras vigoureux. Nicolette ne put
+retenir une plainte et recula terrifiée jusqu’au fond de la chambre,
+croisant fiévreusement les bras sur sa poitrine que voilait à peine le
+corsage dégrafé. Sur le seuil béant, encadrant l’obscurité de la
+galerie, Irène apparaissait, les cheveux sur les épaules, la face
+convulsée. Elle n’était pas seule. Sa main crispée étreignait celle d’un
+jeune homme, tête nue, horriblement pâle sous l’épaisse moustache noire
+qui balafrait son visage, et revêtu de l’uniforme des officiers de
+hussards que Nicolette se souvenait d’avoir rencontrés à Tarascon où ils
+tenaient garnison. Il résistait et se débattait; mais elle le traînait
+derrière elle, quelque effort qu’il fît pour retourner sur ses pas. Elle
+l’obligea à entrer, et le désignant à Nicolette, elle dit, tremblante,
+folle d’épouvante:
+
+--Sauve-nous, Nicolette; dis que c’est pour toi qu’il était ici.
+
+Sans attendre la réponse de sa sœur, elle traversa la pièce en courant.
+A la tête du lit, une porte donnait accès dans une chambre non habitée
+par où elle pouvait regagner la sienne. C’est par là qu’elle disparut.
+
+--Qui êtes-vous, monsieur? Que faites-vous ici? s’écria Nicolette.
+
+--M. Malivert nous a surpris en haut de l’escalier, au moment où sa
+femme me ramenait. Il a tiré sur nous et il nous cherche. C’est elle qui
+m’a conduit ici.
+
+Alors Nicolette comprit. Ses traits se décomposèrent; une horrible
+pâleur les voila, et se redressant, elle protesta.
+
+--Mais c’est infâme! Allez-vous rejeter sur moi la responsabilité de
+votre crime?
+
+L’officier se rapprocha d’elle.
+
+--Soyez sans inquiétude, mademoiselle, nous ne sommes pas encore morts.
+J’ai mon épée, et je vous défendrai.
+
+--Contre qui, malheureux?
+
+Elle ne put achever. Jacques Malivert se dressait sur le seuil. Grand,
+les épaules larges, une encolure de taureau, la barbe rousse, sillonnée
+de poils grisonnants, l’œil allumé par la colère, brandissant un
+revolver, il était terrible. D’abord, il ne vit que l’officier.
+
+--Je te tiens, misérable, rugit-il, et cette fois, tu ne m’échapperas
+pas. Après toi, ta complice y passera.
+
+Son bras se levait, dirigeant l’arme sur l’amant de sa femme. Celui-ci
+bondit. D’une main ferme, il abattit ce bras menaçant et le contint,
+malgré les efforts de Malivert pour se dégager de cette étreinte. Ce
+fut, pendant une minute, un combat corps à corps. L’officier violemment
+repoussé dut lâcher prise. Mais le revolver tomba. Il y mit le pied,
+bravant du regard son adversaire désarmé, qui de nouveau se serait jeté
+sur lui si Nicolette, sortant de l’ombre où elle se dissimulait, ne
+s’était avancée brusquement.
+
+--Pourquoi voulez-vous nous tuer, Jacques? demanda-t-elle. Quel mal vous
+avons-nous fait?
+
+--Vous, Nicolette! s’écria Malivert stupéfait. Ce n’est donc pas Irène!
+
+--Vous le voyez bien.
+
+--C’est pour vous que monsieur est venu?
+
+--C’est pour moi.
+
+Le regard assombri de Jacques s’éclairait; le drame tournait à la
+comédie. Railleur, presque gai, il continua:
+
+--Vous la sainte, vous la pure, vous l’hermine immaculée, vous recevez
+la nuit un jeune homme dans votre chambre! Sous cette odieuse
+accusation, elle se sentit défaillir, et ouvrit la bouche pour se
+justifier. Mais Jacques ne lui en laissa pas le temps, et désignant sur
+la table un chapelet à côté d’un livre d’heures, il ajouta:--Est-ce pour
+le convertir et lui apprendre à réciter des _Pater_ et des _Ave_ que
+vous l’avez appelé? Allons, répondez-moi!
+
+--Je pourrais vous répondre si vous étiez en état de m’entendre,
+balbutia-t-elle. Mais nous ajournerons toute explication jusqu’au moment
+où vous aurez recouvré quelque sang-froid. Si vous n’aviez tiré sur nous
+tout à l’heure; si vous ne nous aviez obligés à fuir devant vous, je
+vous aurais déjà démontré...
+
+--Et que m’auriez-vous démontré? Tout cela n’est-il pas assez clair, et
+la présence de monsieur...
+
+Il n’acheva pas. Son regard brusquement venait de s’arrêter sur le petit
+lit blanc non encore défait, au-dessus duquel un grand crucifix étendait
+son ombre sainte. Oh! comme il protestait, ce lit virginal! Comme il
+attestait clairement l’innocence de Nicolette!
+
+--Eh bien, non, s’écria Malivert, détrompé, je me refuse à croire qu’une
+fille telle que vous ait à ce point oublié ses devoirs. Vous avez menti
+pour détourner de la tête de votre sœur ma légitime colère; vous vous
+dévouez pour elle.
+
+De nouveau, la fureur grondait dans sa voix, s’allumait dans ses yeux.
+Nicolette comprit qu’en cette heure suprême, c’en était fait de sa sœur
+si elle marchandait son dévouement. Elle prit héroïquement son parti du
+mensonge et du sacrifice auxquels elle se condamnait.
+
+--En affirmant ce que j’ai affirmé, fit-elle, j’ai dit la vérité. Je
+suis fiancée à monsieur. C’est par ma volonté qu’il est à cette heure
+dans votre maison. Mais cela ne vous donne pas le droit de m’accuser
+d’avoir oublié mes devoirs. Nous n’avons rien à nous reprocher, si ce
+n’est une imprudence de laquelle, après tout, je ne dois compte à
+personne, étant libre de mes actes. Quant à ma sœur, si vous la
+soupçonnez, interrogez-la; la voici.
+
+Irène entrait, enveloppée dans une robe de chambre, ainsi qu’une femme
+chassée à l’improviste de son lit, essayant de dissimuler sous une
+surprise feinte sa violente émotion, non encore dissipée.
+
+--Pourquoi ce bruit? demanda-t-elle.
+
+Jacques Malivert, au lieu de lui répondre, courut à sa rencontre. La
+prenant par la main, il l’attira brusquement à lui, et les yeux dans les
+yeux, l’interrogea.
+
+--Savais-tu que ta sœur avait renoncé à entrer aux Carmélites et
+songeait à se marier?
+
+--Je le savais, répondit Irène toute troublée. Elle m’a parlé plusieurs
+fois de M. Frédéric de Varimpré.
+
+--Pourquoi ne m’en avoir rien dit?
+
+--Ce n’était pas mon secret.
+
+--Savais-tu aussi que monsieur venait la nuit?
+
+--Cela, je l’ignorais.
+
+--C’est la première fois qu’il vient! objecta Nicolette.
+
+Malivert regardait tour à tour sa femme, Nicolette et l’officier, qui
+assistait silencieux à cette scène, indécis sur le rôle qu’il devait y
+prendre. L’attitude du mari disait clairement que l’explication qu’il
+avait provoquée le laissait incrédule et défiant. Il parut enfin se
+décider à la tenir pour vraie, et se tournant vers celui qu’Irène venait
+d’appeler Frédéric, il reprit:
+
+--Votre présence à cette heure chez moi, monsieur, est un outrage qui
+nous atteint tous, cette jeune fille que vous avez compromise, ma femme
+que j’ai soupçonnée, et moi-même dont vous avez violé le domicile. Il
+est une seule manière de le réparer, et je veux croire que vous êtes
+prêt à vous conduire en homme d’honneur.
+
+--Je suis prêt, monsieur, répondit Frédéric, dominé par les événements,
+résigné à les subir.
+
+--Veuillez donc vous retirer. Demain, je vous ferai parvenir mes ordres,
+oui, mes ordres;--il accentuait ces mots pour répondre à un geste de
+l’officier;--mademoiselle Suarez n’est pas encore majeure, et je suis
+son tuteur.
+
+Frédéric de Varimpré obéit. Il s’éloigna à pas lents, après s’être
+incliné devant Irène et devant Nicolette, mais en évitant de saluer
+Jacques Malivert. Celui-ci le suivit pour le ramener jusqu’à la porte de
+la maison. Irène les écouta s’éloigner. Quand elle cessa d’entendre le
+bruit de leurs pas, elle se précipita vers sa sœur en murmurant:
+
+--Je n’oublierai jamais combien tu m’as été miséricordieuse; tu m’as
+sauvée.
+
+--Et toi, tu m’as perdue! s’écria Nicolette farouche.
+
+--Pardonne-moi, ma sœur!
+
+--Que je te pardonne, quand me voilà obligée de me marier et d’épouser
+ton amant!
+
+--Dois-je maintenant me jeter aux pieds de Jacques et lui faire l’aveu
+de ma faute? A ce prix, tu recouvreras ta liberté.
+
+Au lieu de répondre, Nicolette pressa le bras de sa sœur en murmurant:
+
+--Tais-toi; le voilà qui revient.
+
+Jacques rentrait en effet. Pendant sa courte absence, il avait retrouvé
+sa bonne humeur. D’une voix apaisée, presque caressante, il dit à
+Nicolette:
+
+--Vous avez été étourdie et légère, petite sœur, et votre conduite
+pouvait avoir de graves conséquences. Je ne vous ferai pas de reproches
+cependant, puisqu’il est convenu que vous allez devenir la femme de ce
+beau lieutenant. Le mariage réparera tout, et nous voilà délivrés de la
+crainte de vous perdre. C’est égal, ajouta-t-il, un sourire ironique sur
+les lèvres, qui se fût attendu à cela de la part d’une jeune fille qui
+prétendait, il y a trois jours encore, finir ses jours chez les
+Carmélites? Vous nous avez joliment trompés.
+
+Nicolette se taisait. Mais chacune de ces paroles entrait dans son cœur
+comme une lame acérée, et lui faisait une blessure. Irène eut pitié
+d’elle.
+
+--Laisse-la, dit-elle à son mari. La pauvre enfant est anéantie.
+
+--Nous reprendrons demain cet entretien, répondit Jacques. Bonsoir, ma
+chère; tachez de dormir; le sommeil vous apaisera.
+
+Il sortit en faisant signe à sa femme de le suivre, comme s’il eût
+redouté de la laisser en tête-à-tête avec Nicolette. Tremblante, Irène
+obéit, après avoir embrassé sa sœur, sans oser lever les yeux sur elle.
+Celle-ci les regarda partir et entendit le bruit de la porte se fermant
+derrière eux. Alors, un flot de larmes longtemps contenu s’échappa de
+ses yeux, et se tordant les mains dans un accès de désespoir, elle
+s’écria:
+
+--Seigneur, j’ai juré d’être à vous; c’est à vous seul que je me suis
+donnée, à vous seul que je veux appartenir. Vous ne voudrez pas que je
+viole les vœux que j’ai prononcés; ne m’abandonnez pas et ne permettez
+pas qu’on m’arrache à vos bras.
+
+Lorsqu’après une nuit d’angoisse et de fièvre, n’ayant pu s’endormir
+qu’au petit jour, elle s’éveilla, elle était toute brisée. A la sereine
+joie dont la veille encore son âme était pleine, avait succédé un
+trouble douloureux. La terrible scène effacée par le sommeil se
+reconstituait dans son esprit, revivait avec tous ses incidents, la
+frappait de stupeur, au fur et à mesure qu’elle en ressaisissait la
+cruelle réalité un moment évanouie. Non, elle ne rêvait pas. C’est bien
+elle qui s’était trouvée, tout à coup, mêlée innocente à cette
+effroyable aventure; c’est bien elle qu’avait souillée le contact d’un
+inconnu jeté dans sa chambre au milieu de la nuit; c’est bien elle que
+l’égoïsme de sa sœur affolée et son propre dévouement exposaient sans
+défense à une infâme accusation.
+
+Qu’allait-elle devenir maintenant? Comment échapper au gouffre creusé
+sous ses pas? Résolue à se consacrer à Dieu, allait-elle voir sa
+vocation religieuse se ternir et se briser dans les bras d’un mari aux
+caresses duquel elle ne songeait qu’avec horreur? Ce mari, elle ne
+pouvait le subir sans violer le vœu de chasteté prononcé jadis. Mais si
+elle refusait de l’accepter, elle abandonnait sa sœur aux vengeances de
+Malivert outragé. Ce n’est qu’en se sacrifiant qu’elle sauverait Irène.
+Ce sacrifice en perspective l’épouvantait, arrachait à ses lèvres et à
+son cœur, pour la première fois, un cri de révolte. Dans quel but le
+ciel la choisissait-il pour de si terribles coups? S’il voulait qu’elle
+se vouât à lui, pourquoi élevait-il entre elle et le cloître un si
+redoutable obstacle? C’est en vain qu’elle le lui demandait; il ne
+répondait pas, et toute tremblante, craignant de l’avoir offensé en
+essayant de scruter ses desseins, elle retombait découragée, brisée par
+les entraves imposées tout à coup à son essor vers Dieu.
+
+Dans l’extrême détresse où elle se trouvait, sa pensée la ramenait au
+souvenir de son confesseur, l’abbé Cardenne. Depuis longtemps, elle
+était accoutumée à se confier à lui. Elle lui avait ouvert son âme dans
+ses plus intimes replis; c’est avec son appui qu’elle avait franchi
+successivement les diverses étapes par lesquelles elle tentait de
+s’élever vers la perfection chrétienne. Lui seul pouvait à cette heure
+lui montrer la route qu’en ce moment critique elle devait prendre. Elle
+se décida à aller le consulter sur-le-champ, bien qu’elle comprît qu’il
+serait impuissant à changer ce qui était et à écarter le dénoûment
+qu’elle prévoyait.
+
+Les yeux rougis par les larmes, exténuée de corps et d’âme, elle se
+leva, fit machinalement sa toilette, et selon son habitude de tous les
+jours, s’agenouilla pour prier. Mais, hélas! les paroles saintes qui
+voltigeaient sur ses lèvres ne venaient pas de son cœur. Dans son cœur
+désolé, la ferveur était refroidie, dissipée par l’obsession qui le
+dominait. Obsession déchirante! C’était la vision de son avenir
+transformé, substituée aux espérances longuement caressées. Pour
+toujours, le couvent se fermait devant elle. Au lieu de l’amant divin
+dont elle avait souhaité passionnément de porter les douces chaînes,
+elle aurait un époux qui lui imposerait le joug grossier et abhorré de
+l’amour humain. Sa virginité offerte au Seigneur, destinée à fleurir
+pour lui, se flétrirait sous d’impurs et corrupteurs baisers. Cette
+vision la brûlait, imprimait à son cœur de cruelles morsures, déchaînait
+dans sa chair un frisson de répulsion et de honte, et glaçait sur ses
+lèvres, accoutumées à prier, les adjurations qu’elle adressait à Dieu.
+
+
+
+
+IV
+
+
+Le soleil se levait dans un ciel clair, au fond duquel s’évanouissaient
+les vapeurs de la nuit. Ses rayons fouillaient les rues étroites, à
+travers les tentes grises tendues au devant des maisons; ils coloraient
+d’une ardente teinte d’or les murailles blanches et nues, les pavés
+étroits et pointus, arrosés dès l’aube; ils tiédissaient peu à peu la
+brise qui montait de la mer le long du Rhône et soufflait sur la ville
+toute resplendissante dans la joyeuse clarté du matin. Ce n’était déjà
+plus la nuit; mais ce n’était pas encore cette lumière crue et
+aveuglante qui, dans le Midi, enveloppe les choses et les êtres, au
+milieu des journées d’été, d’une chaleur de feu.
+
+Sa messe dite chez les Carmélites, dont il était l’aumônier, l’abbé
+Cardenne, rentré dans la petite maison qu’il habitait, parcourait à pas
+lents l’unique allée de son jardinet, en lisant son bréviaire. Ce
+n’était ni un jeune homme ni un vieillard. Grand, mince et très-pâle,
+ses yeux clairs sous les boucles de ses cheveux grisonnants donnaient à
+son visage amaigri une saisissante expression de douceur et de bonté,
+expression non trompeuse, qui révélait sa tolérance, sa mansuétude, son
+ardeur au bien et son zèle à remplir les devoirs de son état. Il
+résidait à Beaucaire depuis plusieurs années. Autrefois missionnaire, il
+était venu s’y fixer quand sa fragile santé, ébranlée par les fatigues
+du plus vaillant apostolat dans les pays africains, l’avait contraint à
+renoncer aux périls et aux émotions des longs voyages.
+
+Il vivait là, tranquille, sinon oublié. Ses supérieurs diocésains
+connaissaient trop bien son mérite et ses vertus pour l’oublier. En
+diverses circonstances, ils avaient voulu lui faire accepter de hautes
+fonctions sacerdotales. Mais aux dignités ecclésiastiques il préférait
+la modeste retraite qu’il s’était choisie; il persistait à écarter les
+offres qui lui arrivaient fréquemment; il s’efforçait de se faire chaque
+jour plus humble et plus obscur, comme s’il eût redouté la destinée que
+d’autres rêvaient pour lui, et dont il était le seul à se croire
+indigne.
+
+En apercevant Nicolette à cette heure matinale, il ne put cacher sa
+surprise. Elle venait rarement chez lui; c’est au couvent qu’elle avait
+contracté l’habitude de le voir. Fermant son livre, il fit quelques pas
+au-devant d’elle.
+
+--Ma visite vous étonne, monsieur l’abbé, dit Nicolette en le saluant.
+Elle ne vous étonnera plus quand vous en connaîtrez l’objet.
+
+La pâleur de son visage, l’éclat de son regard, le frémissement de sa
+voix, firent comprendre à l’abbé Cardenne qu’elle était sous le coup
+d’une violente émotion.
+
+--Ce que vous avez à me dire est-il donc si pressé? demanda-t-il en la
+ramenant dans la pièce modestement meublée qui lui servait à la fois de
+salon et de cabinet de travail.
+
+--Vous allez en juger, monsieur l’abbé. Ce n’est pas pour me confesser
+que je suis venue, c’est pour vous demander un conseil. Je me trouve
+dans des circonstances délicates et douloureuses, si douloureuses, si
+délicates, que j’aurais hésité à les confier à qui que ce soit, même à
+vous, si je savais que les confidences que vous allez recevoir resteront
+à jamais enfermées dans votre cœur, et qu’aucun événement ne pourra les
+en faire sortir.
+
+--Parlez vite, mon enfant; vous m’effrayez un peu, je vous l’avoue.
+
+Ils étaient seuls, elle, assise, comme écrasée par le fardeau du secret
+qui allait s’échapper de sa bouche, le regard fixé sur le jardin désert
+où les buis en bordure, chauffés par le soleil, répandaient leurs
+parfums; lui debout, anxieux, se demandant s’il allait entendre l’aveu
+d’un crime, ou le cri de quelque profonde misère. Nicolette voulut
+parler, mais les mots fuyaient ses lèvres, et tout à coup un flot de
+larmes jaillit de ses yeux. L’abbé poussa une chaise contre le fauteuil
+où elle était assise, et rapproché d’elle, il dit à demi-voix:
+
+--C’est donc bien grave?
+
+Elle fit un effort pour dominer sa défaillance passagère et tout à coup
+se mit à parler rapidement, le rouge au front, toute honteuse de ce
+qu’elle était contrainte de révéler, pressée d’avoir fini et ne voulant
+cependant rien oublier de ce qui pouvait permettre à son confident
+d’apprécier l’inextricable difficulté contre laquelle elle se débattait.
+
+--Voilà ce qui s’est passé, dit-elle en finissant. Que dois-je faire?
+
+L’abbé commença par garder le silence. Il s’était levé et marchait dans
+la pièce étroite, les mains derrière le dos, s’arrêtant parfois au
+dehors, sur le perron, puis reprenant sa marche, et regardant tout ému
+mademoiselle Suarez.
+
+--Puisque vous avez eu le courage d’un si généreux dévouement, dit-il
+enfin, je crois, mon enfant, que votre devoir est de vous dévouer
+jusqu’au bout et d’achever votre œuvre.
+
+--J’attendais cette réponse, gémit-elle.
+
+--Je ne saurais vous tracer une autre conduite. Votre sœur a été
+coupable; mais si Dieu vous a inspiré le devoir de lui sauver l’honneur,
+et peut-être la vie, c’est qu’il n’a pas voulu la châtier
+impitoyablement. A l’heure même où il lui infligeait un effroi salutaire
+et par un coup retentissant la ramenait à lui, il entendait se servir de
+vous pour la détacher du péché. C’est Dieu, mon enfant, qui vous a dicté
+les paroles par lesquelles a été arrêté le bras du mari prêt à se
+venger. Sa volonté apparaît si clairement, que tenter de s’y dérober
+serait l’offenser.
+
+--N’est-ce pas l’offenser davantage que de manquer aux promesses
+solennelles que je lui ai faites? A l’âge de seize ans, vous le savez,
+mon père, j’ai prononcé un vœu de chasteté perpétuelle; hier encore, je
+prenais devant le ciel l’engagement de revêtir le saint habit des
+Carmélites.
+
+--Ces promesses inspirées par votre piété n’ont été entendues que par
+Dieu; elles lient votre conscience, mais non votre personne, et il sera
+aisé de vous en relever.
+
+--Ainsi, mon père, vous me conseillez de me marier?
+
+--Je vous le conseille, et tout autre à ma place vous le conseillerait.
+
+--Me voilà donc condamnée au malheur pour toute ma vie! soupira
+Nicolette; je suis innocente, cependant; pourquoi la responsabilité du
+crime que d’autres ont commis va-t-elle peser sur moi?
+
+--N’interrogez pas le ciel, ma fille; ce qui arrive, il l’a voulu, et
+vous devez vous y résigner.
+
+--Être obligée de me marier au moment où j’allais me donner à Dieu,
+d’épouser un homme qui m’est inconnu et que sa conduite me défend
+d’estimer, le sacrifice est cruel!
+
+--Oui, certes, le sacrifice est cruel, et Dieu vous éprouve. Mais loin
+de vous affliger qu’il vous ait choisie pour faire peser sur votre front
+sa colère, vous devez vous en réjouir, et puisque vous n’avez rien à
+vous reprocher, lui rendre grâce sans chercher à deviner ce que cachent
+ses arrêts. Vous aviez résolu de vous immoler à lui; immolez-vous! Tôt
+ou tard, sur cette terre ou dans son royaume, il vous dédommagera des
+souffrances que vous aurez endurées pour la gloire de son nom. Et comme
+Nicolette, tout en pleurs, secouait la tête, sans trouver en soi la
+force de se résigner, l’abbé Cardenne ajouta:--Ce qu’il ordonne est pour
+un bien. Qui sait si nous ne nous étions pas trompés, vous et moi, dans
+le choix de votre vocation? Qui sait si en choisissant la vie
+monastique, vous n’aviez pas trop présumé de vos forces? Et puis, mon
+enfant, toutes les âmes pures doivent-elles se réfugier égoïstement dans
+le cloître? N’est-il pas bon qu’il en reste dans le monde? Là aussi,
+vous pourrez faire votre salut, et en même temps que vous y
+travaillerez, travailler par la parole et par l’exemple au salut de ceux
+parmi qui vous vivrez. Le mariage qui vous épouvante aura des douceurs,
+soyez-en sûre, et entre toutes celles que vous pourrez y trouver, la
+douceur d’avoir converti l’homme dont vous aurez accepté le nom. Pour
+une âme chrétienne, la vie n’est jamais aussi sombre, aussi désespérée
+qu’elle vous apparaît dans l’épreuve. L’adversité a ses lendemains. A la
+peine que vous ressentez aujourd’hui succéderont des heures plus
+clémentes. Vous serez toute surprise de l’apaisement qui se fera dans
+votre âme, quand vous songerez au dévouement exercé sans faiblesse et au
+devoir accompli avec vaillance.
+
+L’abbé Cardenne parla longtemps ainsi. Peu à peu, sous l’influence de
+ses exhortations, Nicolette se rassérénait. Tout ce qu’il lui disait,
+elle se l’était dit à elle-même durant les heures qui venaient de
+s’écouler. Mais, dans la bouche du prêtre, ce langage revêtait une
+autorité plus grande; il berçait son mal, il la disposait à souffrir
+sans se plaindre. Elle se résignait aux changements survenus.
+
+--C’en est donc fait! s’écria-t-elle, quand il cessa de parler; je ne
+serai pas religieuse! Que la volonté de Dieu s’accomplisse! Et vous, mon
+père, unissez vos prières aux miennes, afin qu’il me donne le courage de
+l’accomplir. A bientôt; je vous reverrai.
+
+Elle s’éloigna lentement, accompagnée jusqu’à la porte de la petite
+maison par le prêtre miséricordieux dont les accents venaient de lui
+montrer clairement son devoir. Une fois dehors, elle se dirigea vers une
+église qui se trouvait sur son chemin et entendit la messe. Elle pria
+longuement et ardemment. Sa ferveur était revenue. Fière d’avoir été
+choisie pour de dures épreuves, son âme, qui maintenant brûlait de
+souffrir, les appelait avec un enthousiasme de martyr.
+
+Ses dévotions terminées, elle rentra. Ses résolutions prises, elle avait
+hâte de les faire connaître à Jacques Malivert, et en même temps de se
+justifier, en lui expliquant la présence de M. de Varimpré dans sa
+chambre. Elle voulait bien sauver sa sœur, en se sacrifiant, mais non
+rester exposée aux soupçons injurieux que les apparences laissaient
+peser sur elle. Elle entendait que Jacques fût convaincu qu’elle n’avait
+pas cessé d’être pure, afin que personne ne pût l’accuser de ne se
+marier que pour cacher une faute.
+
+Jacques était déjà sorti. Il possédait aux portes de la ville, sur la
+route de Nîmes, des carrières de pierre de taille. La pierre de
+Beaucaire est célèbre dans la Provence et dans le Languedoc. C’est de là
+que le mari d’Irène tirait la plus grosse portion de ses revenus. Une
+partie de la dot de sa femme avait été consacrée à créer une
+exploitation qu’il dirigeait lui-même. Chaque matin, il se rendait dans
+les carrières pour s’assurer que les ouvriers avaient pris le travail à
+l’heure réglementaire. C’est au milieu d’eux, en exerçant sa
+surveillance, qu’il était devenu l’homme emporté, brutal et dur, dont la
+colère avait éclaté si terrible durant la nuit.
+
+En attendant son retour, Nicolette s’enferma chez elle, négligeant
+d’aller embrasser sa sœur, ainsi qu’elle le faisait tous les jours à son
+réveil. Quelque résolue qu’elle fût à épuiser le dévouement et à
+pardonner, son cœur conservait encore, en ce moment si rapproché de
+l’aventure qu’elle déplorait, un ressentiment légitime que le temps seul
+pouvait dissiper. Elle craignait de ne pouvoir le cacher en présence
+d’Irène, et cette crainte lui faisait fuir l’occasion d’un entretien qui
+n’aurait pu avoir d’autre objet que les événements de la nuit. Mais
+l’entretien qu’elle redoutait, Irène le cherchait. En proie à d’amers
+regrets, malheureuse de l’infortune de sa sœur, elle n’avait pu ni
+fermer les yeux, ni donner libre cours à ses larmes, contenue par la
+présence de son mari endormi à côté d’elle et qu’elle redoutait
+d’éveiller, pressentant les questions qu’il lui adresserait s’il
+surprenait son trouble. Après l’avoir vu se lever, s’habiller et partir,
+elle s’était précipitée chez sa sœur, dévorée du désir de la revoir, de
+l’embrasser, d’implorer son pardon. A la même heure, Nicolette se
+rendait chez l’abbé Cardenne. Irène, inquiète de cette sortie matinale
+dont elle ignorait le but, avait conçu de mortelles inquiétudes qui ne
+se dissipèrent que lorsqu’elle apprit que sa sœur venait de rentrer.
+Elle alla sur-le-champ la trouver.
+
+En la voyant, Nicolette ne put retenir un geste d’impatience. Ses yeux
+rougis par les larmes, ses traits décomposés, sa pâleur exprimaient sa
+peine avec tant d’éloquence qu’Irène se fit horreur. Son affection
+fraternelle l’emporta sur la prudence.
+
+--Apaise-toi, ma sœur chérie, dit-elle. Si j’ai eu hier recours à ta
+tendresse et fait appel à ta pitié, c’est que le retour de Jacques avait
+troublé ma raison. La mort que j’ai vue de si près m’épouvantait.
+L’épouvante m’a jetée à tes pieds. J’étais folle. Mais, cette nuit, le
+calme est rentré dans mon cœur, et la résignation avec le calme. Je sais
+ce que mon devoir m’ordonne. J’expierai ma faute...
+
+--Et que m’importe ton expiation! C’est affaire entre ta conscience et
+toi. Ton repentir ne me rendra pas le bonheur.
+
+--Tu ne m’as donc pas comprise? Jacques saura la vérité. Je suis prête à
+lui en faire l’aveu.
+
+Nicolette, à ces mots, se redressa, et étreignant sa sœur d’un mouvement
+où se confondaient son amour et sa colère non encore domptée, elle
+reprit:
+
+--Je te défends de le détromper. Pour lui comme pour toi, il faut qu’il
+ignore toujours que tu as oublié tes devoirs. Le bonheur de toute ta vie
+est à ce prix.
+
+--Mais s’il ne peut être assuré qu’au prix du tien, je n’en veux pas.
+
+Un silence suivit ces paroles. Nicolette, les mains dans celles de sa
+sœur, le regard fixé sur l’horizon auquel servait de cadre la fenêtre
+ouverte, semblait y chercher l’apaisement. Ses traits peu à peu se
+détendaient; l’attendrissement qui montait dans son cœur, au souvenir du
+passé durant lequel Irène lui avait prodigué sa tendresse maternelle et
+ses soins, la transfigurait. Les paroles de son confesseur lui
+revenaient en mémoire.
+
+--Rien n’arrive que par la volonté de Dieu, dit-elle enfin d’un accent
+triste et doux. Je suis dans ses mains; il a disposé de moi; je me
+soumets à sa volonté.
+
+--Me pardonneras-tu jamais? demanda Irène.
+
+--Oui, si tu peux m’affirmer que tu oublieras celui qui va devenir mon
+mari et que tu lutteras par la prière contre le sentiment criminel qui
+t’a faite faible devant lui.
+
+--O Nicolette, suis-je donc si dégradée à tes yeux que tu me supposes
+capable de l’aimer encore, maintenant qu’il va t’appartenir! Ne redoute
+rien de moi. Je passerai ma vie à regretter le mal qu’involontairement
+je t’ai fait. Je n’accepterais même pas le sacrifice auquel tu as
+consenti, si je n’avais le ferme espoir que tu aimeras ton mari. Et plus
+bas, elle ajouta:--J’ai été plus coupable que lui; il est digne de toi.
+
+--Cela, je le saurai plus tard, répondit Nicolette.
+
+Ce fut tout, et sous son visage attristé, les pensées qui se pressaient
+dans son cœur demeurèrent impénétrables.
+
+
+
+
+V
+
+
+Le lieutenant Frédéric de Varimpré appartenait à une ancienne famille
+dont plusieurs membres avaient porté les armes avec honneur. Son père,
+général en retraite, vivait aux environs de Sancerre dans une terre de
+laquelle il tenait son nom; sa mère était elle-même fille de soldat. Ils
+n’avaient que cet enfant. Il devait recevoir d’eux pour héritage le
+prestige d’une vie sans tache et une honnête aisance. Dans la carrière
+où il était entré, l’éclat de ses mérites ne le protégeait pas moins que
+le souvenir de la gloire paternelle. Ses camarades l’aimaient; ses chefs
+l’estimaient; ils lui prédisaient un brillant avenir. Le parti était
+avantageux pour Nicolette, que son éducation, sa dot, sa famille
+rendaient digne aussi de ceux à qui elle allait s’allier. La dramatique
+aventure qui subitement avait troublé son repos semblait donc n’être
+arrivée que pour un bien.
+
+Quand elle connut les renseignements recueillis par Malivert sur le
+fiancé que lui donnait le hasard, elle se rassura. Si ces renseignements
+exprimaient la vérité, elle pouvait espérer non le bonheur,--elle ne
+croyait plus au bonheur,--mais une existence honorée, paisible, dont
+elle consacrerait à Dieu une bonne part. Cette espérance fut son unique
+consolation durant les jours qui préparèrent la première visite que lui
+fit Frédéric avec l’agrément de Jacques Malivert.
+
+Cette visite avait été précédée de longs pourparlers entre les deux
+hommes et d’une démarche officielle du général de Varimpré et de sa
+femme, venus à Beaucaire tout exprès pour demander la main de Nicolette.
+Lorsque l’officier entra un soir dans le salon où se trouvait la jeune
+fille avec sa sœur et son beau-frère, elle ne put se défendre d’une
+émotion douloureuse. Elle parvint cependant à la surmonter. Son
+sacrifice étant résolu, elle entendait l’accomplir jusqu’au bout avec
+autant de bonne grâce que de dévouement. En outre, pour prolonger
+l’erreur de Malivert et protéger Irène contre les soupçons de son mari,
+elle était tenue de traiter Frédéric comme un ancien ami, de feindre, en
+le revoyant, une joie égale à la sienne. Il fallait continuer, sous
+cette forme, son généreux mensonge.
+
+Elle trouva dans le lieutenant un complice habile et aimable. Pendant
+cette soirée, les dernières défiances de Malivert furent dissipées.
+Quant à Irène, quelque pénibles que fussent les sentiments qui
+obsédaient son cœur, elle demeura froide, simple, impénétrable. Personne
+ne put deviner le terrible secret qui existait entre elle, sa sœur et
+Frédéric. Nicolette elle-même fut convaincue de son repentir. Toute son
+attitude disait que l’amour brisé était mort et ne ressusciterait pas.
+
+Le général et madame de Varimpré témoignèrent à leur future bru une
+paternelle bonté. Ils lui firent l’éloge de Frédéric; avec un mari tel
+que lui, elle ne pouvait manquer d’être heureuse. Elle répondait de son
+mieux à ces marques d’affectueuse sympathie, et quand un amical débat
+s’engagea pour la fixation de l’époque du mariage, elle approuva tout ce
+qu’on voulut décider, ne montrant pas plus de répugnance que
+d’impatience devant le courtois empressement du lieutenant.
+
+Il est certain que toute femme à sa place en eût été flattée. Son fiancé
+avait vingt-huit ans. Le brillant uniforme des hussards seyait à sa
+taille élégante et robuste. Sous ses cheveux bruns, coupés en brosse, le
+front bronzé se dessinait pur et intelligent. Une moustache épaisse
+accentuait sa physionomie énergique; mais la douceur caressante des yeux
+tempérait la dureté des traits. La voix, grave, vibrait harmonieusement,
+trahissait une âme ardente et tendre. En entrant, Frédéric s’était
+avancé vers Nicolette pour la saluer, et lui avait tendu la main, en lui
+offrant un énorme bouquet de roses. Durant toute la soirée, elle garda
+ce bouquet dans les mains. Lorsque quelque parole prononcée de trop près
+faisait monter le sang à ses joues, feignant de vouloir respirer le
+parfum des fleurs, elle y plongeait son visage pour en dissimuler la
+rougeur.
+
+Tout contribuait ce soir-là à la rendre sensible. Pour la première fois,
+elle venait de rompre avec les sévérités de sa vie passée. Elle avait
+quitté ses vêtements noirs, remplacés maintenant par une robe en soie de
+couleur claire, entr’ouverte sur sa poitrine et dont les manches courtes
+et larges laissaient voir, sous un flot de dentelles, la blancheur de
+ses bras. Ses cheveux, qu’elle arrangeait ordinairement sans
+coquetterie, étaient coiffés avec art. Irène, empressée à la faire
+belle, avait voulu piquer dans leur masse épaisse et lourde, sur le
+derrière de la tête, une touffe de grenadier, qui avivait de son chaud
+incarnat le teint doré de la nuque. L’émotion que ressentait Nicolette
+allumait dans ses yeux une flamme dont l’ardeur se répandait sur son
+visage. Elle se sentait belle; et tout embarrassée du rôle qu’elle était
+condamnée à jouer, mal à l’aise sous ses parures, presque honteuse de
+l’étonnement provoqué chez ceux qui avaient coutume de la voir, par sa
+grâce subitement révélée, elle laissait se dégager d’elle, à son insu,
+sans effort de sa volonté, le charme infini d’une beauté qui s’épanouit
+et d’une pudeur qui s’alarme.
+
+Au bout de quelques instants, on s’éloigna d’eux pour les laisser se
+parler librement. Alors, Frédéric, qui s’était assis auprès d’elle, se
+leva et lui dit:
+
+--Mademoiselle, puisqu’on nous permet de rester en tête-à-tête,
+voulez-vous me suivre dans le jardin? Nous y serons mieux qu’ici pour
+échanger quelques paroles indispensables.
+
+--Oui, bien indispensables, murmura Nicolette, en appuyant sa main
+tremblante sur le bras de Frédéric.
+
+Ils traversèrent lentement le salon pour gagner la large porte vitrée
+qui s’ouvrait sur le perron dont ils descendirent les marches.
+Impassible, sous un sourire, Irène, qui s’entretenait avec la générale,
+les accompagna d’un long regard.
+
+Toujours silencieux, ils firent le tour de la pelouse qui déroulait sous
+un rayon de lune son tapis jauni par le soleil d’été. Au delà de la
+pelouse, une allée de pins s’enfonçait dans l’ombre. Ils la suivirent,
+le lieutenant tortillant sa moustache, un peu embarrassé pour commencer
+l’entretien, Nicolette toute frémissante au seuil de sa vie nouvelle,
+qui semblait à sa sainte ignorance des choses de l’amour, plus obscure
+que l’allée sous laquelle ils venaient de pénétrer.
+
+--Il est de toute nécessité que je me fasse connaître à vous,
+mademoiselle, dit enfin Frédéric résolûment. Si vous m’avez jugé sur les
+apparences, au point de vue de vos principes religieux, vous avez dû me
+considérer comme un homme sans honneur et sans loyauté. Il m’est cruel
+de le penser au moment où vous allez me confier votre destinée; je
+voudrais plaider ma cause...
+
+--C’est inutile, monsieur, répondit Nicolette. Quelle que soit ma
+tendresse pour ma sœur, je ne serais pas ici, nous ne serions pas à la
+veille du jour qui va confondre votre existence et la mienne en une
+seule, si je vous avais jugé ainsi que vous le dites. J’ai plaint votre
+égarement, et j’ai prié pour vous. Je n’ai suspecté ni votre honneur ni
+votre loyauté.
+
+--Votre sœur ne m’avait donc pas trompé en me disant que vous étiez une
+âme généreuse, reprit Frédéric. Merci, mademoiselle. Croyez que la
+mienne est pénétrée de reconnaissance. Ainsi, c’est bien de votre plein
+gré que vous m’épousez?
+
+--Pourquoi cette question, monsieur?
+
+--Pourquoi? Les circonstances qui nous ont poussés l’un vers l’autre
+sont si extraordinaires! Elles m’imposaient le devoir de vous fuir, si
+un devoir plus impérieux encore ne m’avait ordonné de m’associer à votre
+dévouement pour assurer le repos de celle que j’avais compromise et que
+vous avez sauvée. Elles me commandent aujourd’hui, avant que vous vous
+engagiez pour toujours, de vous interroger, et de vous dire que si vous
+regrettez votre héroïque décision...
+
+--Que deviendriez-vous si je vous prenais au mot? s’écria Nicolette. Que
+deviendrait ma sœur? N’avez-vous pas compris que si j’ai fait ce que
+j’ai fait, c’est que le péril qui menaçait Irène était redoutable et
+pressant.
+
+--C’est vrai, mais peut-être est-il conjuré.
+
+--Il renaîtrait encore aussi pressant, aussi redoutable, si je vous
+éloignais de moi. Non, certes, ce n’est pas de mon plein gré que j’ai
+renoncé à la vocation qui m’entraînait loin du monde. Mais aujourd’hui,
+je ne regrette rien.
+
+Elle prononça ces mots d’une voix ferme qui révélait l’énergie de sa
+volonté. Frédéric pressa la main qui s’appuyait sur son bras, en disant:
+
+--Jusqu’à la mort, je me souviendrai de cette parole.
+
+--Non, je ne regrette rien, continua Nicolette, et j’espère que la vie
+qui s’ouvre devant nous ne changera pas ces dispositions de mon cœur. Le
+repos de l’avenir dépend de vous seul. Si vous estimez que mon sacrifice
+est grand, vous vous efforcerez de m’en dédommager.
+
+--Si c’est par le respect, par l’estime, par une tendresse profonde,
+l’effort sera facile.
+
+--Cette tendresse, monsieur, vous n’attendrez pas de moi que j’y
+réponde. Je suis malhabile aux choses de l’amour, et le passé nous
+défend les emportements de ce que vous autres vous appelez la passion.
+Il y a quinze jours encore, j’étais au moment d’entrer chez les
+Carmélites; vous-même vous ne me connaissiez pas. Je ne saurais donc
+être pour vous autre chose qu’une compagne dévouée, une sœur plus encore
+qu’une femme.
+
+--Me sera-t-il interdit de vous aimer ou d’essayer de me faire aimer?
+
+--Cela, je ne saurais vous le défendre; mais nous en sommes encore bien
+loin. Il y eut un silence qui se prolongea, tandis qu’ils continuaient
+leur promenade. Puis Nicolette ajouta avec moins d’assurance:--Il est
+même une condition de vie commune que je dois loyalement poser dès
+aujourd’hui.
+
+--Laquelle? D’avance je l’accepte.
+
+--Avant de vous connaître, monsieur, j’avais fait vœu de chasteté
+perpétuelle; je m’étais donnée à Dieu. Ce n’est pas une femme que vous
+allez épouser, fit-elle en souriant tristement, c’est une religieuse. Je
+vous demande l’engagement de respecter ce vœu jusqu’au jour où l’Église
+m’aura déliée.
+
+--Je ne veux vous tenir que de vous-même, répondit simplement Frédéric.
+
+--Vous me permettrez aussi de pratiquer librement, dans toute leur
+rigueur, mes devoirs de chrétienne?
+
+--Vous serez souveraine maîtresse dans notre maison.
+
+--Enfin, vous consentirez vous-même à remplir les vôtres?
+
+--Vous voulez me convertir, dit Frédéric avec enjouement. Hélas! je dois
+vous avouer que vous aurez un long chemin à me faire parcourir pour me
+rendre digne de vous qui êtes une sainte. Au régiment, il est
+malheureusement aisé d’oublier le catéchisme; mais vous pouvez être
+assurée de ma docilité, si elle a pour effet de me donner un jour votre
+cœur. Et se penchant vers Nicolette, il ajouta:--Je consentirai
+volontiers à me laisser conduire au ciel, si les portes doivent m’en
+être ouvertes par un sourire des beaux yeux que voilà.
+
+--Oh! monsieur! murmura Nicolette effarouchée et rougissante.
+
+La moustache du lieutenant venait d’effleurer sa joue, et le regard fixé
+sur elle, de faire passer dans son corps de vierge un frisson inconnu.
+
+--Vous ai-je offensé? demanda-t-il suppliant.
+
+Elle secoua la tête.
+
+--Non, mais vous m’offenseriez si vous parliez légèrement des choses
+religieuses. Ce n’est pas pour l’amour de moi que vous devez revenir à
+vos devoirs oubliés, c’est pour l’amour de Dieu, et pour faire votre
+salut.
+
+Frédéric inclina le front et resta silencieux. Nicolette crut que la
+leçon qu’elle venait de lui infliger portait déjà ses fruits, bien loin
+de se douter que son langage irritait la curiosité de son fiancé,
+aiguillonnait son désir naissant, et qu’en croyant se dépouiller à ses
+yeux par la sévérité de ses paroles, de tout attrait et de tout charme,
+elle s’offrait au contraire comme un fruit savoureux et tentateur.
+C’était une chose si nouvelle pour Frédéric que cette jeune fille
+craintive, frêle, timide, qui lui parlait avec des accents d’apôtre et
+qui, au moment de l’accepter pour maître, lui donnait Dieu pour rival!
+Il rêvait déjà de se faire aimer. Il caressait par la pensée toutes les
+joies que lui réservait l’entreprise. Détourner à son profit les ardeurs
+passionnées qu’il devinait, entrer en conquérant dans ce jeune cœur, lui
+inspirer l’amour, n’était-ce pas suave et doux? Un mot qu’elle prononça
+le ramena à des préoccupations moins souriantes.
+
+--Je ne vous ai pas parlé de ma sœur, monsieur, dit-elle; j’estime qu’il
+est inutile que je vous en parle. Les préoccupations que le passé a pu
+me faire concevoir ne sont pas encore dissipées; mais elles me laissent
+sans crainte pour l’avenir.
+
+--Devrons-nous ne plus voir madame Malivert? demanda-t-il comme un homme
+dont la résolution est prise.
+
+--Ce serait éveiller les soupçons de son mari et me priver moi-même
+d’une grande joie. Non, nous la verrons, et nous entretiendrons avec
+elle des relations fraternelles. Vous voudrez bien vous souvenir
+cependant de ce que j’ai le droit d’attendre de vous.
+
+--Mademoiselle, je suis un honnête homme répondit gravement Frédéric.
+
+Il n’y eut pas d’autre allusion au passé. Ils ne voulaient ni l’un ni
+l’autre en parler longtemps. L’entretien ne roula plus que sur les
+projets d’avenir. Le mariage était fixé au mois suivant. Après la
+cérémonie, les nouveaux époux devaient partir pour le Berry, passer leur
+lune de miel au château de Varimpré, et au retour, s’établir à Tarascon,
+où un appartement serait préparé pour eux, en leur absence, par les
+soins de Jacques Malivert.
+
+Quand ils eurent épuisé les confidences qu’ils avaient à se faire, ils
+revinrent au salon sans s’être dit un de ces mots qui créent entre des
+fiancés un commencement d’intimité. Frédéric, impressionné par ce qu’il
+venait d’entendre, convaincu qu’il lui faudrait beaucoup de prudente
+habileté pour pénétrer dans ce cœur où Dieu régnait seul, dominé
+peut-être aussi par le souvenir d’Irène, se tenait sur la réserve,
+n’osait s’abandonner à l’entraînement de sa jeunesse surexcitée par
+l’étrangeté de la situation. Quant à Nicolette, elle avait senti sur son
+front un souffle de passion. C’en était assez pour la rendre méfiante et
+craintive. Elle redoutait, en se livrant trop vite, en montrant trop de
+confiance, d’encourager des sentiments dont elle était résolu à
+repousser les témoignages. Elle fuyait l’amour; elle en avait peur; elle
+se roidissait dans un suprême effort de volonté pour demeurer froide et
+ne donner prise, par aucun côté, à l’attaque qu’elle pressentait.
+
+En les voyant rentrer, Irène se leva souriante, s’avança au-devant de sa
+sœur qui venait d’abandonner le bras de Frédéric et dit à demi-voix, de
+manière à être entendue:
+
+--Êtes-vous d’accord, ma chérie?
+
+--D’accord sur tous les points.
+
+--Il ne pouvait en être autrement, ajouta Frédéric, puisque j’étais
+résolu d’avance à regarder comme des ordres les désirs de mademoiselle.
+
+--Alors, tout est dit, reprit Irène.
+
+--Tout est dit; nous nous marions dans un mois.
+
+Une légère pâleur se répandit sur les traits de la jeune femme; elle
+sentit monter à ses yeux les larmes qui depuis le commencement de cette
+soirée gonflaient sa gorge. Mais il fallait dissimuler. Elle fut assez
+maîtresse d’elle pour y parvenir. Sa sœur se rapprochait de madame de
+Varimpré. Frédéric seul devina, et feignant de plaisanter avec Irène qui
+cachait son visage sous son éventail, il murmura à son oreille:
+
+--Ce mariage est votre œuvre. Je n’y consens que parce que vous l’avez
+ordonné. Mais ma vie est toujours à vous. Dites un mot, et cette nuit,
+nous partons ensemble...
+
+Il s’était cru obligé de laisser tomber comme une aumône cette dernière
+preuve d’amour, aux pieds de la pauvre abandonnée. Mais sa déception eût
+été grande si elle avait prêté l’oreille à ce cri qui cachait un suprême
+adieu sous une forme passionnée. Soit qu’elle ne s’y fût pas trompée,
+soit que son repentir fût sincère, elle ne se laissa pas prendre et
+répondit:
+
+--Nous serions des misérables. Je ne peux plus être pour vous qu’une
+sœur, Frédéric. Si vous rendez Nicolette heureuse, vous m’aurez donné la
+seule preuve de tendresse que je veuille désormais accepter de vous.
+
+Elle s’éloigna avant que ce rapide colloque eût attiré l’attention de
+son mari, et Frédéric se considéra comme délivré. Il voulait de bonne
+foi se consacrer à ses nouveaux devoirs, oublier Irène et se faire aimer
+de Nicolette. L’œuvre était difficile; mais il ne désespérait pas d’y
+réussir. Il avait les illusions de sa jeunesse; il se flattait de
+l’espoir d’avoir su plaire dès cette première entrevue et d’obtenir, à
+force d’attentions et de soins, tout ce qu’on semblait si peu disposé à
+lui accorder. Cet espoir, et sa confiance en lui-même, le rendirent
+séduisant durant les visites qui suivirent. Il venait tous les soirs
+faire sa cour à Nicolette. A l’accueil qu’il rencontrait, il croyait
+comprendre que, quoique fermé à l’amour, ce cœur fier et dédaigneux
+n’était pas invincible.
+
+Il ne se doutait pas qu’après son départ, Nicolette, agenouillée dans sa
+chambre jusqu’à une heure avancée de la nuit, procédait à un scrupuleux
+examen de conscience, se reprochait comme une faute la complaisance
+qu’elle avait mise à écouter les galants propos de son fiancé, à subir
+le charme de son esprit, à admirer sa mâle beauté; que dans le silence
+de ses veilles, elle s’accusait comme d’un crime de sa faiblesse, de la
+facilité avec laquelle, en présence de Frédéric, elle se consolait de la
+perte de son divin amant. C’était comme un effort désespéré pour retenir
+les regrets qui se dissipaient, pour les retenir par la prière, par la
+méditation, par les pénitences qu’elle s’imposait, pour ramener sous le
+frein de la discipline son cœur rebelle et transformé jusqu’à prendre
+plaisir à ce nouvel état, qui d’abord ne lui avait inspiré que de
+l’horreur.
+
+Pendant la semaine qui précéda la célébration de son mariage, elle
+disparut, après avoir averti Frédéric, et passa trois jours en retraite
+au couvent des Carmélites. Au moment de mettre entre elle et le cloître
+un infranchissable obstacle, elle avait voulu s’imprégner, en une fois,
+de toutes les joies auxquelles elle allait renoncer. Pendant ces trois
+jours, elle vécut de la vie des religieuses. Quoique séparée d’elles par
+l’inflexibilité de la règle, elle assista à leurs offices, se conforma à
+leurs rigoureux devoirs, s’imposa leurs veilles et leurs privations.
+Elle demeura prosternée durant toute une nuit devant le Saint Sacrement
+offert à l’adoration des Carmélites. Elle répandit des larmes aux pieds
+de son Sauveur, lui promit de n’oublier jamais qu’elle avait été sur le
+point d’embrasser son service, et condamnée à rester dans le monde, d’en
+repousser les séductions afin de se rapprocher autant qu’elle le
+pourrait, et malgré les périls qu’elle y rencontrerait, de la perfection
+des saintes créatures dont elle enviait le sort sans pouvoir les imiter.
+Elle voulait au moins être un exemple, et en travaillant à son propre
+salut, contribuer à celui des autres.
+
+Le matin du jour où elle devait quitter le couvent, elle descendit à la
+chapelle, en même temps que les religieuses. Elle entendit la messe et
+communia, l’âme exaltée, le corps exténué par le jeûne auquel elle
+s’était astreinte. Sa prière sortait de ses lèvres tremblantes au milieu
+des larmes que le regret lui arrachait. Enfin, dans un mouvement de
+sainte folie et de sacrifice, elle offrit à Dieu sa douleur, acceptant
+comme un châtiment la volonté qui la chassait de ces lieux si tendrement
+aimés. Ce fut son dernier adieu au Carmel. Il ne précédait son mariage
+que de quelques jours.
+
+Les cloches de la grande église de Beaucaire sonnent à toute volée; sur
+les degrés du temple, la foule se presse bruyante, pour voir arriver la
+noce. Il est dix heures; le ciel est pur, le soleil radieux. Par les
+portes ouvertes, on aperçoit au fond du chœur, parmi les fleurs
+répandues à profusion, l’autel illuminé, un tapis jeté sur les marches,
+deux prie-Dieu recouverts de velours rouge. La blancheur luisante des
+marbres, les ors des décorations, les découpures des dentelles, la
+variété des couleurs confondues, resplendissent dans la lumière.
+
+Du chœur jusqu’à la porte, les invités déjà placés laissent entre eux un
+large passage pour le cortége; dans ce passage, se promène, important et
+fier, le suisse, hallebarde au poing, épée au côté, plumet au chapeau.
+Parmi les invités, les officiers du 25e hussards, venus de Tarascon, le
+colonel à leur tête, pour faire honneur à leur camarade; dans une des
+nefs latérales, la fanfare du régiment. A travers la rumeur confuse qui
+monte jusqu’aux voûtes, on entend des éclats d’instruments, des notes
+résonnantes arrachées aux cuivres par les musiciens qui préludent au
+morceau qu’ils vont jouer tout à l’heure.
+
+Tout à coup, le bruit du dehors s’élève, grossit, devient tumultueux,
+couvre celui du dedans. La noce arrive; la foule groupée aux portes
+l’acclame. L’une après l’autre, les voitures viennent se ranger devant
+le perron. Sur le seuil, sous l’arcature de la porte encadrant un large
+morceau de ciel bleu, les invités voient se dresser la fine silhouette
+de mademoiselle Nicolette Suarez. Elle s’appuie au bras de son
+beau-frère, Jacques Malivert. La fanfare entonne une marche triomphale;
+le cri strident des trompettes imprime aux vieilles murailles une longue
+vibration, électrise les assistants, donne aux physionomies des airs
+belliqueux et plisse les lèvres dans un sourire de chauvinisme attendri.
+
+Traînant derrière soi un flot de satin, le front penché sous les regards
+qui la dévisagent, Nicolette s’avance, tremblante, plus blanche en sa
+pâleur que sa couronne de fleurs d’oranger. Écrasée par l’émotion, elle
+s’agenouille devant l’autel et s’abîme dans une prière ardente. Quand
+elle relève la tête, l’abbé Cardenne est debout devant elle. Il commence
+une allocution simple, d’une éloquence touchante, que Nicolette écoute
+toute bouleversée, en se souvenant que la bouche qui lui retrace
+aujourd’hui les devoirs du mariage et lui prêche la soumission, la
+fidélité à son mari, lui retraçait naguère les devoirs de la vie
+religieuse, lui vantait le bonheur des vierges qui s’immolent à l’amour
+divin.
+
+Quand l’allocution est terminée, l’officiant descend les degrés de
+l’autel, s’avance vers les époux. Il s’adresse d’abord à Frédéric, qu’il
+interroge et qui lui répond. Puis il s’adresse à Nicolette. Elle sent
+son cœur défaillir quand elle l’entend lui dire:
+
+--Acceptez-vous pour légitime époux M. Frédéric de Varimpré ici présent?
+
+--Oui, répond-elle, d’une voix expirante.
+
+Elle s’agenouille en laissant tomber sa main glacée dans la main de
+Frédéric. La bénédiction nuptiale descend sur leurs fronts courbés. A
+quelques pas d’eux, Irène debout, fière et belle, toute resplendissante
+dans la toilette rose qui avive l’éclat de son teint et l’or de ses
+cheveux, écoute, et regarde, en apparence impassible, dissimulant sous
+un sourire le frémissement de ses lèvres, seule manifestation extérieure
+de la torture que subit son cœur.
+
+
+
+
+VI
+
+
+Parti de Tarascon dans la soirée, le train roulait depuis plusieurs
+heures. Montant lentement dans la nuit profonde, de pâles lueurs
+d’aurore blanchissaient le ciel, dentelaient de teintes roses les
+montagnes de l’Ardèche aux pieds desquelles coule le Rhône.
+
+Blottie dans un coin du wagon-lit où elle avait pris place avec
+Frédéric, le front appuyé à la vitre voilée de buée, Nicolette, que le
+sommeil fuyait obstinément, laissait errer ses regards à travers le
+paysage. Sur la plus grande partie du parcours, la voie longe le fleuve.
+La masse lourde des eaux, sous le clair de lune, descendait entre les
+berges, argentée et miroitante, balafrée dans sa longueur d’une
+estafilade lumineuse, qui s’éteignait peu à peu, au fur et à mesure que
+se dissipait la nuit.
+
+La fatigue de l’insomnie pesait sur Nicolette, pâlissait son visage,
+assombrissait l’éclat de ses yeux. De temps en temps, elle les tournait
+vers Frédéric. Étendu sur le lit tiré des parois du wagon, il dormait.
+Au départ de Tarascon, au début de ce long tête-à-tête qui lui livrait
+sa femme et du mettait à sa discrétion, il s’était efforcé de plaire, de
+se montrer tendre pour lui arracher un sourire. Mais, toute vibrante des
+émotions de cette journée de noces; douloureusement impressionnée par la
+tristesse des derniers moments passés avec Irène; défiante encore,
+quoiqu’elle se fût départie de sa sévérité en le connaissant mieux,
+contre ce mari qui représentait toujours pour elle le tentateur, elle
+avait si froidement accueilli ses avances, que, rebuté presque aussitôt
+et fidèle au rôle qu’il voulait garder, il s’était installé pour dormir,
+en l’engageant à en faire autant.
+
+Sous le tremblant rayon de la lanterne, affaibli par le rideau tiré,
+tamisant une lumière adoucie, elle l’apercevait immobile et les yeux
+clos, paisible dans son sommeil comme un enfant.
+
+--Il est donc sans remords? se demandait-elle en pensant aux événements
+qui avaient précédé le mariage. A cette question qui s’imposait, sa
+mémoire lui rappelait qu’avant de la conduire à l’autel, Frédéric
+s’était confessé.--En descendant dans son cœur, pensait-elle,
+l’absolution prononcée par le prêtre y a porté la paix. Il est en état
+de grâce; voilà pourquoi il est calme.
+
+Dans son repos, Frédéric gardait une mâle attitude. Son fin profil se
+dessinait sur l’ombre; la moustache coupait la rectitude des lignes sans
+en altérer la pureté; le corps abandonné révélait, même en cet état, la
+vigueur des membres et la grâce des mouvements. Cette contemplation
+éveillait dans le cœur de Nicolette des pensées troublantes. Elles
+activaient la circulation de son sang, embrasé tout à coup dans un
+mouvement d’effroi et d’inconscient désir, dominé par l’attrait de
+l’inconnu, comme si elle eût senti, femme avant d’être sainte, un
+aiguillon de curiosité à la surface de sa chair et interrogé malgré elle
+le mystère qu’elle ne voulait pas connaître. Alors, fiévreuse, irritée,
+elle ramenait son regard au paysage pour y chercher l’apaisement, en
+même temps qu’une prière s’élançait de ses lèvres frémissantes.
+
+Au petit jour, Frédéric s’éveilla.
+
+--Je crois que j’ai dormi, fit-il tout haut, en se redressant.
+
+--Vous dormez depuis onze heures, reprit doucement Nicolette sans se
+retourner.
+
+--Et vous?
+
+--Moi, j’ai regardé les étoiles, les montagnes et l’eau.
+
+--Il fallait m’appeler, mon amie; je vous aurais tenu compagnie.
+
+Elle garda le silence, un peu émue par l’affectueuse expression de cette
+phrase où pour la première fois, depuis qu’ils étaient mariés,
+s’affirmait l’intimité naissante. Tout à coup, elle tressaillit. La
+moustache de Frédéric venait d’effleurer son cou; elle avait senti à la
+racine des cheveux le contact des lèvres toutes chaudes.
+
+--Je vous en prie, murmura-t-elle, en se rejetant dans l’angle du wagon.
+
+--Pardonnez-moi, répondit Frédéric avec douceur; c’est bien peu de
+chose, cela, le moindre de mes droits... ne vous offensez pas... N’ai-je
+pas été docile jusqu’ici?
+
+--Il faut l’être toujours.
+
+Elle prononça ces mots à demi-voix, sans colère, obligée de reconnaître
+que le mari tenait toutes les promesses du prétendu, pénétrée de
+gratitude pour la timidité dont en ce moment même, son obéissance
+fournissait un nouveau témoignage. Il ne répondit pas. Mais comme il se
+mettait debout lestement pour replier le lit sur lequel il avait dormi,
+elle l’entendit qui murmurait railleusement:
+
+--Singulière nuit de noces!
+
+Ce fut tout. Il élevait le bras pour prendre dans le filet son
+nécessaire de voyage. Il l’ouvrit, en tira un peigne qu’en un tour de
+main, il passa dans ses cheveux. Puis, il déboucha un flacon revêtu
+d’osier, et dans une petite timbale d’argent, versa du vin de Malaga
+qu’il offrit à sa femme, en disant:
+
+--Prenez ceci; il faut se mettre en état de résister aux malsaines
+influences des brouillards du matin. Elle refusa d’un geste.--Je vous en
+prie, supplia-t-il. Vous ne pouvez me refuser. Ordonnance du médecin.
+
+Elle accepta et but. Lentement, un chaud bien-être succédait au malaise
+qu’elle subissait tout à l’heure, au frisson causé par sa lassitude et
+ses anxiétés. Quand elle eut fini, il but à son tour. Mais, avant, il
+dit gaiement:
+
+--Vous savez que je vais connaître votre pensée.
+
+--Oh! cela, je vous en défie, par exemple, répliqua-t-elle, désireuse
+d’encourager cette bonne humeur qui résistait à la rigueur de son
+attitude.
+
+--Vous me défiez, s’écria-t-il avec gravité. Eh bien, écoutez. En
+buvant, ma chère sainte s’est reproché le plaisir qu’elle y prenait, et
+involontairement, elle a songé aux Carmélites qui abandonnent en ce
+moment leur dure couchette, brisées et l’estomac vide, pour descendre à
+la chapelle, où elles vont chanter les louanges du Seigneur. N’est-ce
+point cela? C’était vrai: elle l’avoua décontenancée, tandis que
+s’asseyant auprès d’elle, il continuait:--Évitez ces rapprochements,
+Nicolette; épargnez-vous les regrets. Tant que je les sentirai s’agiter
+en vous, je me considérerai comme un criminel; je croirai que vous
+refusez obstinément d’être heureuse près de moi, et je serai bourrelé de
+remords, en m’accusant d’avoir fait votre malheur.
+
+L’accent de cette supplication remua Nicolette. La sympathie qui, malgré
+sa résistance, la poussait vers Frédéric eut raison de ses résolutions,
+soit qu’elle fût touchée par la bonne grâce de son mari, comme par sa
+patience, soit qu’elle se résignât à céder maintenant pour être en état
+de mieux résister plus tard. Elle laissa tomber sa main dans la main
+tendue vers elle, et dit:
+
+--Ne m’en veuillez pas, mon ami; votre délicatesse aura raison des
+regrets qu’involontairement je vous laisse surprendre, et si je ne puis
+être jamais pour vous une femme assez oublieuse de ses vœux passés pour
+répondre, comme vous le voudriez, à votre amour, vous trouverez en moi
+une compagne dévouée et reconnaissante.
+
+Était-ce un encouragement? Frédéric le comprit ainsi. Sa jeunesse
+provoquée fut plus forte que ses promesses. Il étreignit avec ardeur
+Nicolette et l’embrassa, en murmurant:
+
+--Ma chère femme!
+
+Ce fut involontaire et spontané. Nicolette ne protesta pas. Mais elle
+resta comme écrasée. Lorsque quelques instants plus tard, le train
+arrivait à Lyon, son émotion et son trouble n’étaient pas encore
+dissipés.
+
+Ils ne firent à Lyon qu’un arrêt de quelques instants, sans quitter la
+gare. Ils voulaient arriver à Sancerre le même soir. Quand ils
+remontèrent en wagon, Nicolette, délassée par cette halte matinale,
+rassurée maintenant, comprenant qu’elle n’avait rien à redouter de son
+mari, respira plus librement. Le train se mit en marche pour gagner le
+Bourbonnais. Elle avait repris sa place, après avoir ôté son chapeau et
+jeté sur ses cheveux une voilette noire. Le sang avivé par la fraîcheur
+de l’air mettait sur ses joues, à fleur de peau, des teintes roses. Le
+regard exprimait de nouveau la sérénité de son âme. Sur son visage
+amaigri, la beauté commençait à poindre. Frédéric, qui s’y connaissait,
+devinait qu’avant peu, retrempée dans une vie nouvelle, délivrée des
+mortifications auxquelles jusqu’à ce jour elle s’était astreinte, elle
+serait jolie. Il éprouvait un piquant plaisir à penser que c’est lui
+qui, enveloppant de son amour cette créature frêle et défiante, ferait
+épanouir la fleur de grâce en germe dans la jeune fille.
+
+Il s’était assis auprès de sa femme. Il tenait la main qu’elle lui
+abandonnait, indifférente en apparence, mais en réalité heureuse de se
+sentir déjà dominée. C’était une sensation toute nouvelle, d’une
+incomparable suavité, comme si elle eût vu s’élever peu à peu autour
+d’elle un abri doux et chaud, et pris plaisir à s’y laisser faire
+prisonnière, Elle subissait, à son insu, le charme de Frédéric. Son âme
+de dévote s’ouvrait à la séduction de l’homme, qui trouvait là pour s’y
+exercer un sol déjà fécondé par les mystiques ardeurs de la chrétienne.
+Dans son cœur défaillant et troublé, l’amour humain se substituait à
+l’amour divin. Singulière métamorphose, résultat d’une nuit d’insomnie
+passée par Nicolette près de ce mari jeune et beau, qui n’attendait
+qu’une parole pour se jeter à ses pieds.
+
+Ils demeurèrent longtemps ainsi, pressés l’un contre l’autre,
+silencieux. Mais comme le train s’enfonçait dans un tunnel, Nicolette
+sentit, sous l’étreinte caressante qui la dominait, monter un flot de
+passion. De nouveau, ce fut un soupir suivi d’un baiser. Elle se dégagea
+doucement. Frédéric, toujours docile, n’essaya pas de s’imposer; et
+même, comme s’il eût voulu se faire pardonner son audace, il se mit à
+parler avec volubilité. Au sortir du tunnel, il ne parut occupé que de
+montrer à sa femme le site sauvage dont ils traversaient les profondeurs
+entre des montagnes escarpées.
+
+L’entretien commencé se continua, durant tout le voyage. Frédéric était
+instruit, sa parole facile et chaude. Il avait voyagé; les grandes
+excursions scientifiques formaient le principal objet des études
+auxquelles il consacrait les longs loisirs de la vie de garnison. Il lui
+fut aisé de captiver jusqu’au soir l’attention de sa femme, d’exciter
+son intérêt; elle l’écoutait, charmée, heureuse de se convaincre qu’elle
+avait épousé un homme studieux, à l’esprit vif et ouvert, et touchée
+par-dessus tout de la docilité dont il faisait preuve. C’est par cette
+docilité que Frédéric trouvait le chemin de son cœur. Elle en était
+attendrie, agitée intérieurement de ne pouvoir demeurer fidèle aux
+promesses qu’elle s’était faites, sans causer un chagrin à ce mari si
+doux et si bon.
+
+La soirée était avancée déjà quand ils arrivèrent à Sancerre. Une
+voiture envoyée de Varimpré les attendait à la gare. A l’extrémité de la
+ville endormie, elle traversa un pont jeté sur la Loire, et au delà de
+ce pont s’engagea sur une route déserte. La curiosité tenait Nicolette
+éveillée. Elle savait déjà que le château de Varimpré, situé sur la
+lisière du Berry, dans une contrée d’aspect grandiose et mélancolique,
+était une antique construction, à physionomie féodale. C’est là, dans
+son pays natal, que Frédéric, au temps déjà lointain où, enfant, il
+suivait ses parents dans les garnisons, venait passer ses vacances. Ces
+lieux dont il parlait avec enthousiasme étaient pour lui remplis de
+souvenirs. Durant le voyage, il en avait entretenu Nicolette, en lui
+promettant de les interroger avec elle, afin qu’elle partageât les
+émotions du passé, qu’il voulait faire revivre. Par la pensée, Nicolette
+se voyait déjà aux termes de la route, dans cette maison qui serait un
+jour sa maison, et dont elle allait pouvoir, dès ce moment, se croire
+maîtresse, les parents de Frédéric ne devant y rentrer qu’au bout de
+quelques semaines, afin d’y laisser les époux libres et seuls, dans
+l’épanouissement de leur jeune bonheur. C’est là qu’elle vivrait près de
+son mari, elle n’osait dire près de ses enfants, bouleversée par
+l’émotion, au fur et à mesure qu’elle voyait approcher l’heure où
+éclaterait la lutte entre ce qu’elle considérait comme un devoir et ce
+qu’elle devinait être l’amour.
+
+
+
+
+VII
+
+
+Vers onze heures, la voiture s’arrêta au milieu d’un parc, devant un
+étroit perron accédant à un vestibule voûté. Dans l’obscurité, Nicolette
+ne vit rien que des arbres, une pelouse, une masse confuse de
+constructions. Sous le vestibule, deux vieux domestiques, un homme et
+une femme, lui souhaitèrent la bienvenue. Frédéric les embrassa. Puis,
+sans s’arrêter au rez-de-chaussée, il fit monter Nicolette au premier
+étage, par un escalier pratiqué dans une tour. A l’extrémité d’un
+couloir, une porte était ouverte. Nicolette entra la première et se
+trouva dans une vaste chambre, tendue de vieilles tapisseries à
+personnages, meublée avec un luxe de bon goût, où se devinait la main
+d’un habile ouvrier. Au milieu de la chambre, un lit large et bas, entre
+des rideaux de couleur claire; suspendue au plafond, une veilleuse; dans
+la cheminée, un feu clair, jetant sur les murailles sa lumière joyeuse;
+un nid adorable pour l’amour.
+
+--C’est notre appartement, dit Frédéric.
+
+--Vous avez fait des folies pour moi, répondit Nicolette tremblante,
+regardant autour d’elle, les joues brûlées par le sang qui brusquement
+venait d’y monter.
+
+Frédéric sourit et reprit:
+
+--Fallait-il mettre ma chère femme dans une cellule de carmélite? Elle
+garda le silence, se demandant s’il allait vouloir rester là, exercer
+déjà ses droits de mari, au mépris de ses promesses. Comme s’il eût
+compris sa pensée, il ajouta:--Vous êtes ici chez vous. Voici votre
+cabinet de toilette, et ici la porte de ma chambre. Il l’ouvrait tout en
+parlant. Nicolette aperçut une étroite pièce, avec un petit lit de
+fer.--C’est ici que je couchais quand j’étais enfant, reprit-il, ici que
+je coucherai, tant que ma femme exigera que je reste loin d’elle.
+
+Nicolette fut vaincue par ce trait, où de nouveau apparaissait cette
+délicatesse que depuis la veille elle mettait à l’épreuve.
+
+--Vous êtes bon, murmura-t-elle, merci.
+
+--Je subirai sans me plaindre, et toujours si vous l’exigez, le martyre
+que vous m’imposez, Nicolette, répondit Frédéric. Mais vous ne pouvez me
+défendre d’espérer, vous ne pouvez me défendre de croire que votre
+rigueur ne sera pas éternelle. Cela, vous ne pouvez pas plus me le
+défendre que vous ne pourriez, sans méconnaître vos devoirs d’épouse,
+exagérer longtemps vos devoirs de chrétienne. J’espère donc et j’attends
+le bonheur de votre bonté et de mes efforts pour vous plaire. Comme elle
+ne répondait pas, il la prit par la main, et la ramenant dans le cabinet
+de toilette qui séparait les deux chambres, il lui montra à la porte de
+ce cabinet un verrou.--Ce verrou n’était pas nécessaire pour vous
+protéger contre l’ardeur de mon amour, continua-t-il; votre volonté
+aurait suffi. Mais il nous épargnera à moi des supplications qui
+pourraient vous déplaire, à vous une résistance pénible. Chaque nuit,
+comme un amoureux jamais découragé, je pousserai cette porte... et si
+elle résiste, je m’éloignerai. Je vous ai dit que je ne veux vous tenir
+que de vous.
+
+--Pardonnez-moi, si vous souffrez à cause de moi, soupira-t-elle; mais
+rappelez-vous...
+
+--Plus un mot, s’écria-t-il; je n’oublie pas... Allons souper.
+
+Ils descendirent au rez-de-chaussée, où le repas était servi au coin du
+feu dans la salle à manger de famille. Délivrée de toute crainte,
+confiante dans l’avenir, déjà faite à son nouvel état, Nicolette
+s’abandonna librement au bien-être de cette intimité charmante, à la
+joie de se sentir aimée, sans qu’il en coûtât rien à sa conscience. Pour
+la première fois, depuis qu’il la connaissait, Frédéric vit sur les
+lèvres de sa femme un sourire sans contrainte. Il ne s’y laissa pas
+prendre cependant; il se défiait encore, il craignait d’effaroucher la
+chère sensitive. Il était moins pressé de mordre au bonheur que désireux
+de le goûter sans faire couler des larmes.
+
+Le souper fini, il ramena Nicolette dans son appartement; et comme elle
+restait debout devant lui, embarrassée et craintive, il l’embrassa en
+murmurant:
+
+--Bonne nuit, ma chère femme; à demain. Et surtout, ajouta-t-il en
+montrant la porte, n’oubliez pas.
+
+Il sortit sans manifester aucun regret. Vivement, Nicolette poussa le
+verrou et rentra dans sa chambre, secouant la tentation dont elle venait
+de sentir le premier trait, à la minute même où son mari s’était séparé
+d’elle. Une fois seule, elle fit rapidement sa toilette pour la nuit;
+puis elle s’agenouilla, pria longtemps sans ferveur, un peu lasse,
+l’esprit troublé par des pensées confuses, à travers lesquelles
+revenaient les souvenirs du voyage dont les paisibles incidents lui
+avaient appris à connaître son mari. Enfin, elle se coucha, avec
+l’espoir qu’elle allait trouver le sommeil. Mais trop de sensations
+nouvelles l’agitaient.
+
+Pouvait-elle dormir, alors qu’à quelques pas d’elle, de l’autre côté de
+cette porte close, grondait la passion qui tour à tour l’avait attirée
+et épouvantée? Après tout, il lui appartenait, ce mari jeune et beau;
+c’était son bien à elle, comme elle était son bien à lui; elle avait
+juré de lui obéir. Attendrait-elle qu’il ordonnât? Et si, rebuté par sa
+rigueur, il n’ordonnait jamais! s’il retournait à Irène, si quelque
+catastrophe éclatait, sur qui retomberait la responsabilité de
+l’événement, sur qui, sinon sur la femme dont la résistance l’aurait
+provoqué? L’époux et l’épouse doivent être une seule et même chair;
+c’est la loi du mariage. Cette loi, quelles promesses, quels vœux
+étaient assez forts pour lui permettre de s’y dérober?
+
+Et tandis que ces questions se formulaient dans son esprit, sous
+l’influence de l’amour qui se dégagerait de ses souvenirs, un brûlant
+désir sourdement s’allumait dans son corps de vierge. Son âme,
+accoutumée à pousser vers Jésus le bien-aimé des prières ardentes et de
+fiévreux soupirs, exhalait vers l’amant désiré et redouté les mêmes
+soupirs et les mêmes prières, confondus dans un cri, dans un appel
+désespéré. L’appel, c’est la détresse de la femme déjà vaincue, qui le
+proférait, se raccrochant encore aux engagements du passé, suppliant le
+protecteur des faibles de ne pas l’abandonner; le cri, c’est l’épouse
+qui le poussait, avide de sentir sur ses lèvres le miel du baiser,
+ciment des chaînes amoureuses dont elle voulait maintenant sentir à
+travers ses sens embrasés les douces meurtrissures.
+
+Ainsi s’évanouissaient les résolutions énergiques de Nicolette. La
+tentation montait autour d’elle, mettait devant ses yeux l’image de son
+mari, désormais plus éloquente que l’image du Sauveur. Elle se voyait
+dans ses bras, se sentait emportée dans sa tendresse; il lui semblait
+que sa tête allait se presser contre cette poitrine robuste pour deviner
+à travers les battements d’un cœur d’homme la science de l’amour. Ce
+violent désir revêtait, en s’accentuant, la physionomie des choses
+illicites. Il exerçait sur l’âme de Nicolette le même attrait que le
+péché; il lui causait les mêmes terreurs; il ouvrait à son imagination
+le ciel et l’enfer à la fois. Elle redoutait en même temps d’offenser
+Dieu en aimant son mari, et de perdre son mari en lui préférant Dieu, et
+dévoyée, ballottée, secouée par tant d’entraînements contraires, elle
+épuisait dans cette lutte l’énergie de la résistance.
+
+Tout à coup, elle crut entendre à la porte de sa chambre, du côté de
+celle de Frédéric, un bruit de pas, une pression contre la boiserie.
+Elle prêta l’oreille. Dans une vision rapide, elle embrassa d’un seul
+coup la déception de son mari, sa colère, les suites de son
+ressentiment; une angoisse cruelle lui fit au cœur une morsure; elle eut
+peur, peur de détruire en un instant le bonheur de l’avenir, peur de ne
+connaître jamais l’amour, peur surtout de perdre l’amant. En une minute,
+Dieu fut vaincu, oublié... Dans le silence lourd qui pesait sur la
+maison, s’éleva de la bouche de Nicolette un gémissement, suprême
+manifestation de ses craintes désormais dissipées; elle se jeta hors de
+son lit; sous la lueur pâle de la veilleuse, elle traversa, affolée,
+courant les pieds nus, la chambre et le cabinet de toilette, tira le
+verrou bruyamment, et revint se coucher, des désirs pleins les sens, de
+la passion plein le cœur, anxieuse, frissonnante, craintive comme si
+elle avait commis un crime.
+
+Ce fut pendant quelques semaines une frénésie de bonheur. Nicolette
+s’était donnée, dans l’entraînement de son cœur et de ses sens, emportée
+par sa jeunesse, par la curiosité de la femme. Elle s’abandonnait à son
+ivresse, vaincue par la passion de son mari. Après l’avoir jetée dans un
+tourbillon de désirs ardents et surexcités, cette passion l’enveloppait,
+ne lui laissait ni repos ni répit, la ramenait toujours aux bras de
+l’homme à qui elle devait de connaître la douceur d’aimer.
+
+La fougue de son âme exaltée l’avait poussée jadis toute jeune au pied
+du crucifix; elle se manifestait maintenant sous une forme nouvelle.
+C’était une autre nature se révélant dans sa personne, substituant à la
+vierge craintive, vouée au ciel, la femme possédée d’amour, heureuse de
+se donner. Elle ne se souvenait plus des circonstances qui l’avaient
+contrainte à épouser Frédéric. Ses défiances s’étaient évanouies sous
+les protestations ardentes qui la laissaient extasiée. Le premier baiser
+l’avait désarmée, en lui montrant au delà des rigueurs du cloître
+l’horizon sans fin d’une tendresse partagée. Elle voulait être heureuse,
+heureuse par ce mari qu’elle devinait sincère et qui lui répétait à
+satiété qu’il ne cesserait jamais de la chérir.
+
+Ces heures furent délicieuses. Chaque matin les ramenait plus sereines,
+plus fécondes en espérances; chaque soir des ramenait plus brûlantes, et
+la félicité des époux revêtait le caractère de celle des amants.
+C’étaient tous les jours de longues promenades dans les champs, pleines
+de charme, les mille détails de la vie du foyer, embellis par la
+confiance mutuelle, l’étreinte de tous les instants, rendue plus étroite
+par le désir sans cesse ravivé; puis, le soir venu, le lent
+attendrissement qui précède le repos des êtres et des choses, se
+communiquant aux cœurs, les préparant aux nuits amoureuses. Quand
+Frédéric et Nicolette, après ces journées trop courtes, se retrouvaient
+seuls dans leur chambre, leurs lèvres altérées se rapprochaient; et
+l’amour recommençait, comme s’ils eussent repris au point où ils
+l’avaient laissé la veille, la lecture du livre éternel qu’ils épelaient
+ensemble.
+
+C’est à ce moment que parfois un vague remords s’élevait dans l’âme de
+Nicolette, sans qu’elle parvînt à s’en défendre.
+
+--Est-ce bien moi qui suis ici? se demandait-elle, entre les bras qui la
+pressaient, éperdue et subjuguée.
+
+Sa conscience parlait; lui rappelait les vœux oubliés, lui demandait si
+le mariage l’avait à jamais dégagée, si quelque jour elle n’aurait pas à
+rendre compte de cet oubli. Elle se roidissait contre ce reproche; elle
+se jetait plus profondément dans l’amour pour étouffer ses remords.
+Vis-à-vis d’elle-même, elle plaidait la légitimité de son bonheur. Mais,
+quoi qu’elle fît, elle ne pouvait empêcher que le reproche un moment
+apaisé ne ressuscitât, ne la poursuivît jusque dans son rêve, auquel il
+donnait le caractère d’une faute dont, tôt ou tard, il faudrait se
+repentir et entreprendre l’expiation. Alors elle détournait ses yeux,
+fermait ses oreilles; elle ne voulait pas voir; elle refusait
+d’entendre; toute sa vie était dans l’amour; le sourire de son mari
+avait pour elle plus de prix que ne pouvait avoir d’efficacité la
+revendication du passé.
+
+Dans cette lutte, sa pieuse ferveur tombait, sa dévotion s’attiédissait;
+elle négligeait ses devoirs religieux, n’en pratiquait plus que
+l’indispensable; les prières que proféraient ses lèvres distraites ne
+possédaient plus le pouvoir de faire de son salut éternel le but
+principal de sa vie.
+
+Un événement douloureux troubla tout à coup ce bonheur suave, en
+abrégeant la durée du séjour que Frédéric et Nicolette comptaient faire
+à Varimpré. Ils étaient mariés depuis deux mois, lorsqu’un matin, une
+dépêche d’Irène leur apporta la nouvelle de la mort de Jacques Malivert.
+En parcourant, ainsi qu’il le faisait tous les jours, une des carrières
+qu’il exploitait aux portes de Beaucaire, un faux pas l’avait précipité
+tête en avant sur un rocher. Il s’était tué sur le coup. Irène suppliait
+sa sœur de hâter son retour. Il fallut partir.
+
+Ce fut avec un cruel serrement de cœur qu’elle abandonna Varimpré. Dans
+la solitude, elle venait de goûter tant d’innombrables joies! Les
+retrouverait-elle ailleurs? La vie, en la reprenant, n’allait-elle pas
+la livrer à des perplexités, à des angoisses, et troubler sa quiétude?
+Et puis, une crainte s’éveillait dans son esprit. Elle ne doutait pas,
+elle ne voulait pas douter de son mari! Mais si de nouveau il allait
+aimer Irène; concevoir, en la retrouvant libre, le regret d’avoir
+enchaîné si vite sa propre liberté! Si ce regret, Irène allait le
+partager! Elle repoussait avec horreur ces terribles questions. Elle
+refusait de croire à des catastrophes nouvelles. Elle se rattachait avec
+énergie à l’espoir d’un bonheur sans fin. Mais la jalousie lentement se
+glissait dans son cœur, alarmait sa tendresse, troublait sa confiance
+inébranlable jusque-là.
+
+C’est torturée par ces doutes qu’elle arriva à Beaucaire. Sa première
+entrevue avec Irène fut dominée par la tristesse de celle-ci. Mais il
+était aisé de comprendre que la mort de Malivert n’atteignait pas la
+jeune veuve jusqu’aux sources d’où jaillit la douleur qui dure, et
+qu’elle se consolerait bientôt. Cette conviction, acquise en peu de
+jours, accrut le trouble de Nicolette. Elle redoubla de soins affectueux
+pour Frédéric, tout en se faisant violence pour demeurer auprès d’Irène.
+Elle n’eut de repos que lorsque, après s’être consacrée à elle pendant
+quelques jours, habitant sous son toit, ne la quittant jamais, vivant de
+sa vie, il lui fut permis de s’installer à Tarascon dans la maison louée
+par son mari.
+
+Séparée de sa sœur, allant la voir seule, l’attirant peu, la mettant
+rarement en présence de Frédéric, elle crut avoir écarté tout péril.
+Frédéric avait repris ses occupations de soldat. Il était studieux,
+s’appliquait aux choses de son état, à d’autres encore; ses loisirs
+étaient remplis; il ne faisait trêve à ses travaux que pour prodiguer à
+sa femme les témoignages de son amour. Il fuyait loyalement les
+occasions de se rapprocher d’Irène. Il entendait demeurer fidèle à celle
+dont la tendresse, répondant à la sienne, l’avait captivé; il voulait
+même éviter de troubler sa sérénité.
+
+Mais le soin qu’il y mettait démontrait qu’il n’était pas guéri, que le
+danger qui lui faisait peur restait encore redoutable. Avec plus
+d’expérience, Nicolette l’eût deviné. Malheureusement, elle ignorait les
+surprises de la passion. Elle ne comprit pas; elle ne vit rien au delà
+du présent, et se crut à l’abri du malheur.
+
+
+
+
+VIII
+
+
+La nuit venait. Le vent du Rhône soufflait avec fracas à travers les
+rues de Beaucaire. Il montait autour du rocher dont le couvent des
+Carmélites couronne la cime; il enveloppait de ses rafales froides et
+poussiéreuses les murailles assombries, et se brisait en longs
+gémissements aux vitraux de la petite chapelle. Au milieu de la nef
+étroite, Irène se tenait assise vêtue de noir, toute pâle sous ses
+voiles de veuve. Elle attendait sa sœur qu’elle avait accompagnée au
+couvent. Depuis plus d’une heure, elle l’apercevait agenouillée dans le
+confessionnal, les lèvres collées à la grille de bois, au delà de
+laquelle l’abbé Gavella prêtait l’oreille aux aveux de sa pénitente.
+
+Désigné pour succéder comme aumônier des Carmélites à l’abbé Cardenne,
+le jour où ce prêtre doux et tolérant s’était laissé nommer vicaire
+général du diocèse de Nîmes, l’abbé Gavella arrivait d’Espagne. Pendant
+l’insurrection carliste, on l’avait vu dans les bandes du prétendant,
+tour à tour prêtre et soldat, faire le coup de feu comme un simple
+partisan, ou donner l’absolution à ceux que sa fanatique éloquence
+conduisait à la mort. L’insurrection vaincue, pour sauver sa tête mise à
+prix, il s’était réfugié en France. Conduit à Beaucaire par les hasards
+de sa fuite, y trouvant libre encore la place laissée vacante par l’abbé
+Cardenne, il l’avait sollicitée et obtenue.
+
+Aux approches de Noël, Nicolette était venue se confesser à ce prêtre
+sans le connaître. Elle désirait se réconcilier avec Dieu qu’elle se
+reprochait d’oublier. Maintenant, après avoir longuement parlé et
+répondu aux questions inquisitoriales du confesseur, elle écoutait,
+tremblante, ses remontrances et ses conseils. Il s’exprimait durement.
+Dans sa bouche, les avis prenaient des airs de menaces. Il était de ces
+prêtres qui savent mieux traduire la colère du ciel que sa clémence,
+mieux décrire les peines éternelles que les récompenses promises aux
+élus. Les larmes qu’il faisait couler étaient des larmes d’effroi, et
+non des larmes de repentir.
+
+De la place où elle se trouvait, bien qu’il eût laissé la porte du
+confessionnal entr’ouverte, Irène ne pouvait le voir; mais elle
+entendait les éclats de sa voix, quelques-uns des mots rudes que son
+accent revêtait d’une forme bizarre. Elle devinait les violents
+reproches qu’il adressait à Nicolette. Au fur et à mesure que le temps
+passait, elle tournait du côté de sa sœur ses yeux où éclatait son
+inquiétude aggravée par la durée de cette confession.
+
+Tout à coup, un bruit sec traversa le silence de la chapelle. La grille
+du saint tribunal venait de se fermer; le confesseur sortait pour
+regagner la sacristie. Il marchait à grands pas, balançant ses bras,
+autour desquels s’agitaient, comme des ailes, les larges manches du
+surplis. Sa maigreur d’ascète, son front bas, étroit, sillonné de rides
+profondes, l’éclat sombre de ses yeux qu’il tenait baissés, mais dont la
+flamme trouait ses paupières, la dureté rugueuse de ses traits, rendue
+plus sensible par la coloration du teint violacé, donnaient à sa
+physionomie un aspect redoutable. Son cou, ses épaules de portefaix,
+révélaient la vigueur sauvage de cet apôtre étrange, tout violence et
+tout emportement, qu’on ne pouvait se figurer baissant la tête sous les
+coups du destin et se résignant à les subir sans révolte. Par larges
+enjambées, il franchit la distance qui séparait le confessionnal de la
+sacristie, d’un mouvement à la briser poussa la porte, et disparut,
+avant même que la boiserie du chœur eût cessé de trembler sous la
+pression de ses pieds.
+
+Alors, Nicolette quitta la place où, comme une martyre, elle venait
+d’être soumise à un odieux supplice, obligée de livrer à son juge les
+secrets de son cœur. Défaillante, elle se traîna jusqu’à la chaise que
+lui gardait Irène. Elle tomba là, brisée, exténuée, n’en pouvant plus.
+La chapelle était solitaire; sur l’autel, des cierges s’allumaient,
+perçaient de leur lueur pâle l’ombre agrandie; de l’autre côté de la
+grille claustrale, les religieuses commençaient l’office du soir; leur
+psalmodie monotone montait glacée jusqu’aux voûtes au-dessus desquelles
+le vent leur répondait, en imprimant aux tuiles une bruyante vibration.
+
+--Sais-tu que tu es restée là plus d’une heure, ma chérie? dit Irène à
+voix basse en se penchant sur sa sœur. Je me suis gelée à t’attendre.
+Alors seulement elle vit les larmes de Nicolette et sa pâleur.--Qu’as-tu
+donc? lui demanda-t-elle.
+
+--Oh! ce prêtre! comme il m’a parlé! murmura Nicolette frissonnante...
+
+--Oui, c’est un homme effrayant... Je t’avais avertie. Mais tu as voulu
+venir à lui...
+
+--Il m’a dit des choses terribles...
+
+--Dictées par son intolérance, sans doute?
+
+--Non, non, mais par le souci de mon salut.
+
+Et comme si les accents qui la terrifiaient tout à l’heure, de nouveau,
+s’étaient fait entendre, Nicolette se prosterna si violemment que sa
+sœur entendit le choc de ses genoux sur la dalle nue.
+
+--Apaise-toi, ma chère aimée, reprit Irène; tu n’as pas le droit de te
+livrer à ces tourments. Tu le pouvais autrefois, quand tu étais libre,
+quand tu voulais te donner à Dieu. Mais, aujourd’hui, tu ne t’appartiens
+pas; tu as un mari; bientôt, tu auras un enfant...
+
+--Oh! un enfant! gémit Nicolette; voilà la preuve de mon crime! Tout à
+l’heure, tandis que j’étais agenouillée là, j’ai senti, pour la première
+fois, dans mes entrailles remuer le pauvre être... et il m’a semblé que
+déjà, avant même de naître, il me reprochait sa naissance.
+
+--Que dis-tu, malheureuse!... Si ton mari t’entendait...
+
+--Ah! si tu pouvais savoir!
+
+--Savoir quoi! Tu m’épouvantes... Parle-moi.
+
+--Non, non, tu ne comprendrais pas.
+
+Un geste compléta sa réponse. Elle refusait de s’expliquer; elle
+imposait silence à sa sœur et se replongeait dans ses méditations. Irène
+resta debout près d’elle, attendant qu’elle eût fini de prier. Mais
+Nicolette paraissait avoir oublié que d’autres devoirs l’appelaient
+ailleurs. Accroupie, la tête penchée, les bras au long du corps, dans
+une attitude d’accablante fatigue, elle ne voyait rien, n’entendait
+rien, et il fallut pour la décider à partir qu’Irène lui imposât sa
+volonté.
+
+Elles sortirent ensemble; silencieusement, elles s’engagèrent dans le
+chemin désert qui descendait vers la ville. Au bas de ce chemin, une
+voiture les attendait. Elles y montèrent, et quelques minutes plus tard,
+Nicolette ayant laissé sa sœur chez elle, sans vouloir lui révéler les
+causes de son trouble, arrivait à Tarascon. Son mari n’était pas encore
+rentré. Heureuse de se trouver seule, elle s’enferma dans sa chambre.
+Là, elle pouvait s’abandonner librement à sa douleur.
+
+Jamais elle ne s’était sentie si malheureuse. Le bonheur qu’elle
+échafaudait depuis quatre mois venait brusquement d’être détruit par la
+parole acerbe et vengeresse du confesseur. Interrogée par lui sur les
+causes qui si longtemps l’avaient éloignée des sacrements, en
+substituant l’indifférence à sa ferveur d’autrefois, elle s’était vue
+contrainte de révéler les voluptueuses joies de son ardent amour,
+d’avouer qu’en amant passionné, son mari l’avait menée par des chemins
+trompeurs et doux jusqu’à ces régions brûlantes, où, dans la langue de
+l’Église, la passion devient péché. Se livrant sans résistance à ses
+caresses, heureuse de se donner, elle s’était laissé convaincre que le
+devoir de la femme est de rendre à l’époux le plaisir qu’elle reçoit de
+lui, et que les chaînes du mariage ne deviennent fortes que si elles
+sont forgées au feu qui brûle le cœur et embrase les sens. C’est ainsi
+que folle de son corps, elle avait oublié son âme, ses devoirs de
+chrétienne, les exigences de son salut éternel. L’enfant que maintenant
+elle était sûre de porter dans ses entrailles avait été conçu dans le
+plaisir, enfanté dans l’amour, selon le langage des hommes; dans le
+libertinage et la débauche, selon le langage du confesseur.
+
+Et le prêtre s’était redressé, menaçant et redoutable, rappelant les
+devoirs méconnus, les vœux oubliés, formulant des interdictions
+rigoureuses, infligeant des pénitences, exaltant la virginité, la
+continence, parlant avec des termes de répulsion et de mépris de ces
+voluptés fécondes dont la saveur avait transformé Nicolette, et
+auxquelles elle devait d’être mère. Il lui avait montré l’enfer ouvert,
+le ciel à jamais fermé, si par la sévérité d’une vie nouvelle elle ne
+purifiait sa chair souillée et ne sanctifiait son âme. Il avait dit
+enfin qu’elle devait se dérober aux exigences de son mari, le
+contraindre ainsi à obéir aux commandements de l’Église.
+
+--Vous êtes responsable de son âme comme de la vôtre, s’était-il écrié;
+après avoir aimé, redouté Dieu, si vous l’offensez en vous faisant
+complice du péché de votre époux, vous qui savez mieux que lui la
+rigueur des peines éternelles, prenez garde que le ciel vous châtie, et
+qu’il vous châtie dans l’enfant que vous portez. Toujours cet enfant
+doit vous rappeler combien vous avez été coupable; non-seulement vous
+devez l’élever chrétiennement, pour racheter vos fautes passées, mais le
+souci de son avenir doit vous empêcher d’en commettre de nouvelles.
+
+En se rappelant ces remontrances, Nicolette était épouvantée. Ce qu’on
+exigeait d’elle, c’est qu’elle brisât de ses mains son bonheur. Elle ne
+pourrait obéir qu’en éloignant son mari, qu’en se dérobant à sa
+tendresse, et puisqu’on lui imputait à crime les joies qu’elle devait à
+l’amant, c’est l’amour même qu’elle était tenue d’immoler.
+L’accomplissement d’un si rigoureux devoir ne serait-il pas au-dessus de
+son courage? Saurait-elle affecter l’indifférence pour glacer les désirs
+de l’amant? Saurait-elle mater les siens? Tout son être se révoltait
+contre cette dure loi. Elle ne voulait pas se résigner; et un cri de
+rébellion montait à ses lèvres, s’en échappait au milieu des larmes qui
+de ses yeux roulaient sur ses joues blêmies. Mais, hélas! où la
+conduirait la révolte? Dieu lui-même n’avait-il pas parlé par la bouche
+du prêtre? Refuserait-elle de se soumettre à Dieu?
+
+Frédéric la trouva bouleversée, pâle, dominée par ses angoisses.
+Vainement il l’interrogea; il ne put obtenir qu’elle en révélât les
+causes. Tout ce qu’il parvint à lui arracher, c’est qu’elle avait vu
+Irène. Mais cet aveu n’expliquait pas le changement survenu dans sa
+conduite. Écartant tour à tour les diverses hypothèses que l’inquiétude
+suggérait à son mari, elle persistait dans son silence, se contentant de
+faire remarquer que sa grossesse justifiait sa fatigue. Elle ne disait
+rien de plus. Ils dînèrent tristes et silencieux, lui blessé par le
+défaut de confiance qu’il venait de surprendre, elle mangeant peu, osant
+à peine lever les yeux sur son mari, en proie aux plus cruelles
+tortures. En quittant la table, elle allégua sa fatigue, rentra dans sa
+chambre, laissant Frédéric seul, et pour la première fois depuis qu’ils
+étaient mariés, le privant, comme elle s’en privait elle-même, de cette
+exquise intimité qui, chaque soir, les rapprochait l’un de l’autre, dans
+le chaud bien-être de leur paisible maison.
+
+Alors, devant le mystère contre lequel se brisait sa sollicitude, et
+qu’il considérait comme un caprice de femme, il eut un mouvement de
+colère. Se levant tout à coup:
+
+--Je veux voir Irène, s’écria-t-il; elle me dira ce qui s’est passé.
+
+Il sortit, et par la nuit froide se dirigea vers Beaucaire. Dans sa hâte
+de savoir, il s’était mis en route sans réfléchir. Ce fut seulement sur
+le pont du Rhône qu’il se souvint que depuis son mariage, il ne s’était
+jamais rencontré seul avec Irène. Toujours sa femme avait été entre eux;
+ils évitaient toute occasion de tête-à-tête, toute explication sur le
+passé. Lui-même ne songeait plus à elle que pour écarter le souvenir de
+leur brûlant amour, emporté par un coup d’orage et qu’il croyait à
+jamais détruit. En pensant qu’il allait la revoir, sans témoins,
+délivrée par le veuvage, maîtresse d’elle-même, il se troubla. Si
+puissante fut l’émotion qui s’empara de lui qu’il eut peur. Brusquement,
+il s’arrêta au milieu du pont que le vent de la mer balançait avec
+fracas sur les câbles en fer accrochés aux piles. Il n’osait plus
+continuer son chemin; il voulait revenir sur ses pas. Mais l’état de sa
+femme l’inquiétait. Irène seule pouvait le mettre sur la trace de la
+vérité qu’on lui cachait. Cette considération le décida; il reprit sa
+marche, et quelques minutes après, il frappait à la porte de sa
+belle-sœur.
+
+Irène était seule, ce soir-là comme tous les soirs. Depuis la mort de
+son mari, elle vivait retirée, non que sa douleur fût de celles qui
+aiment la solitude et qu’importune le bruit, mais parce qu’il s’y mêlait
+l’amer regret des circonstances fatales qui lui avaient enlevé Frédéric
+à la veille du moment où elle aurait pu se l’attacher pour toujours. Ce
+n’est pas le mort qu’elle pleurait; elle pleurait le vivant à jamais
+perdu. Pour le mieux pleurer, elle voulait être seule; elle s’enfermait
+avec ses souvenirs, et quoique décidée à tenir loyalement la promesse
+faite à Nicolette, elle laissait un vague espoir bercer sa peine, espoir
+conçu contrairement à sa volonté, qu’elle repoussait comme criminel,
+mais qui la charmait, et dans l’avenir douloureux lui montrait la
+possibilité d’un bonheur reconquis. Elle avait beau faire, elle aimait
+toujours.
+
+Assise au coin du feu, sous la clarté de la lampe, elle lisait. En
+entendant annoncer Frédéric, elle tressaillit. Lui, seul chez elle par
+cette soirée d’hiver! Qu’y venait-il faire? Nicolette, qu’elle avait
+laissée si lasse et si triste, était-elle plus souffrante? Est-ce là ce
+que Frédéric venait lui annoncer? Ou bien...? Sa pensée demeura
+inachevée; l’émotion pâlissait son visage. Une étrange anxiété la
+prenait au cœur, dominée par une joie inconsciente.
+
+--Ce n’est pas vous que j’attendais, dit-elle, debout, la main tendue
+vers Frédéric, essayant de dissimuler son trouble.
+
+--Si quelqu’un m’eût dit, il y a une heure, que je serais ce soir chez
+vous, répondit-il, ce quelqu’un-là, ma chère Irène, m’aurait plus étonné
+que vous ne paraissez l’être vous-même.
+
+Comme elle reprenait sa place, il s’assit souriant, affectant une
+entière liberté d’esprit:
+
+--Alors, pourquoi êtes-vous venu? demanda Irène. Est-ce Nicolette qui
+vous envoie?
+
+--Non, je suis ici pour vous parler d’elle. Avec une grande volubilité,
+comme s’il eût tenté de noyer son émotion dans le flot des paroles, il
+raconta l’accueil qu’il avait reçu de sa femme, en rentrant chez
+lui.--Vous avez passé plusieurs heures avec elle aujourd’hui,
+ajouta-t-il. J’ai pensé que je connaîtrais par vous les motifs de sa
+métamorphose.
+
+Interrogée avec cette précision, Irène ne pouvait se taire. Elle dit ce
+qu’elle savait, le désir de Nicolette de ne pas laisser célébrer les
+fêtes de Noël sans s’approcher des sacrements, la visite au Carmel, la
+confession à l’abbé Gavella, et la terreur de la jeune femme en quittant
+le confessionnal. C’en était assez pour révéler à Frédéric la vérité. Il
+comprenait maintenant. Les craintes et les scrupules de Nicolette lui
+étaient familiers. A diverses reprises, il les avait dissipés sous ses
+baisers.
+
+--Vont-ils détruire le repos de ma vie, me prendre le cœur de ma femme?
+s’écria-t-il, la colère aux yeux et sur les lèvres.
+
+--Comme vous l’aimez! soupira Irène, dont ce cri éveilla la jalousie. Il
+la regarda. Sur ses traits, où, en d’autres temps, il savait lire, il
+devina le reproche que contenaient ces paroles. Il n’osa répondre. Elle
+continua toute frémissante.--Elle est heureuse, elle, tant mieux...
+C’est égal, quand je songe au passé, à vos serments... Ah! mon pauvre
+ami, comme vous m’avez eu vite oubliée!
+
+--Oubliée! fit-il durement. Vous vous trompez.
+
+Elle fut toute remuée par ce cri; mais elle eut peur de l’explication
+qui allait infailliblement suivre son imprudente réflexion; elle
+s’arrêta. La suite de l’entretien n’eut trait qu’à Nicolette. Frédéric
+savait maintenant ce qu’il voulait savoir. Il quitta sa belle-sœur sans
+avoir pu recouvrer le calme. La séduction d’Irène venait de rouvrir à
+son cœur la plaie ancienne, une de ces plaies qui ne se cicatrisent
+jamais.
+
+La soirée était avancée quand il rentra. Le froid de la nuit, la
+rapidité de sa marche, n’avaient pu dissiper son émotion. L’image
+d’Irène retrouvée le poursuivait. La beauté de la jeune femme avait
+ressuscité le souvenir des voluptés refroidies, des heures brûlantes, de
+tout ce passé qu’il croyait à jamais oublié. Ses yeux gardaient la
+vision des attraits vainqueurs dont, en d’autre temps, le charme l’avait
+enveloppé. Vainement, il se faisait violence pour ne pas se les
+rappeler; ils s’imposaient à sa mémoire, dans une sensation d’effroi et
+de vague désir. Avec le souvenir, la faiblesse revenait. L’effort
+désespéré de sa raison le défendait mal contre la tentation tout à coup
+ravivée. En revoyant Irène, il avait compris qu’elle l’aimait toujours,
+que faible comme lui, elle n’attendait qu’un signe pour lui ouvrir les
+bras. De là son trouble. Le crime l’épouvantait; mais la femme
+l’attirait. Dans sa chair, le désir s’allumait. Et tandis que ses lèvres
+se reprenaient à la saveur des baisers d’autrefois, son imagination
+déchaînée enfantait des projets qu’il repoussait à peine conçus, et qui
+obsédaient son cerveau, quelque effort qu’il fît pour en briser la
+séduction.
+
+--Ce serait infâme! pensa-t-il tout à coup, au moment où, dans le calme
+de sa maison endormie, il montait lentement l’escalier.
+
+De nouveau il se promit d’éviter de revoir Irène,--il ne pouvait rien de
+plus,--de chercher l’oubli dans l’amour de sa femme, cet amour qui
+depuis quatre mois se révélait à lui, ingénieux et ardent, et lui
+versait le bonheur. Il s’attendrit en y pensant; les témoignages
+touchants par lesquels il s’était manifesté lui revinrent en foule à
+l’esprit. Brusquement, il courut vers l’appartement de Nicolette, assuré
+de trouver là un refuge contre les périls qui le menaçaient. Il allait
+ouvrir la porte, quand la femme de chambre, qui veillait en attendant
+son retour, apparut et lui dit:
+
+--Madame s’est couchée très-souffrante; elle prie monsieur de ne pas
+troubler son repos. Elle lui a fait préparer un lit au second étage.
+
+--C’est bien, répondit Frédéric stupéfait; vous pouvez rentrer chez
+vous.
+
+Il resta seul, agité par une colère soudaine, surpris et attristé. Sa
+femme le chassait de son lit, l’exilait loin d’elle. Dans cet ordre
+inattendu, il retrouvait l’influence du confesseur; il devinait qu’entre
+lui et ce prêtre, une lutte allait s’engager, et il doutait de la
+victoire. En une minute, il vit sa femme rejetée dans la rigoureuse
+observance des pratiques religieuses, sacrifiant l’amour à ce qu’elle
+appelait le devoir, se refusant, s’enveloppant comme autrefois, avant
+qu’il lui eût révélé le bonheur d’aimer, dans la froide austérité de sa
+dévotion de nonne. Il sentit son cœur se glacer, des larmes brûler ses
+yeux, tandis qu’il comparait la vie sans charme qui s’apprêtait pour
+lui, à la vie que lui eût faite Irène, qu’elle lui ferait encore s’il
+voulait. Cette comparaison lui rendit moins cruelle la déception qu’il
+venait de subir. Elle lui montrait, au delà du malheur qu’il prévoyait,
+un dédommagement qui en amoindrirait l’amertume. Mais elle le
+terrifiait. Cette vision troublante eut la durée d’un éclair. Il
+refusait de désespérer, il se rattachait au seul bonheur qu’il pût
+légitimement connaître et goûter. Il voulait le défendre, n’y renoncer
+qu’après avoir tout tenté pour le retenir.
+
+Sa volonté, formulée nettement dans son esprit, l’entraîna à tenter sur
+l’heure un effort assez efficace pour lui rendre le cœur de Nicolette.
+Il poussa la porte de la chambre. En entrant, il aperçut, sous la lueur
+pâle de la veilleuse, sa femme couchée et immobile. Il s’approcha sans
+bruit vers le lit et dit à voix basse:
+
+--C’est moi, Nicolette. Elle ne répondit pas. Il reprit:--Es-tu
+souffrante? Je t’en prie, parle-moi.
+
+Un soupir entr’ouvrit les lèvres de Nicolette. Elle parut sortir d’un
+profond assoupissement et murmura:
+
+--C’est mal à vous de me réveiller; je vous avais fait prier de me
+laisser seule ce soir.
+
+--Ce soir... et pour la première fois, fit-il d’un accent de reproche.
+Sera-ce du moins la dernière?
+
+--Je suis lasse, bien lasse, dit-elle, au lieu de répondre à la question
+de son mari.
+
+En toute autre circonstance, Frédéric se serait résigné à obéir.
+Nicolette touchait au cinquième mois de sa grossesse désormais certaine.
+Sa lassitude s’expliquait aisément. Mais ce qu’il avait appris par
+Irène, ce qu’il savait de la visite de sa femme au Carmel lui rendait
+suspectes ses paroles. Il doutait de sa sincérité. Le motif qu’elle
+alléguait pour l’éloigner lui semblait n’être qu’un prétexte et cacher
+un motif plus vrai qu’elle ne voulait pas avouer.
+
+--Je m’en vais donc, reprit-il tristement; mais avant, embrasse-moi;
+répète-moi que tu m’aimes toujours.
+
+--Si je vous aime! soupira-t-elle. Pouvez-vous en douter? Mais il y a
+amour et amour... celui que Dieu condamne, et celui qu’il bénit...
+
+--Je n’en connais qu’un seul, moi, s’écria Frédéric, celui qui nous a
+rendus heureux.
+
+Il se pencha, pénétré déjà par la moiteur du corps étendu sous les
+draps; il l’attira vers lui, cherchant les lèvres comme s’il eût voulu y
+retrouver la trace de ses baisers et étouffer là, dans une caresse plus
+puissante encore, les paroles que sa femme venait de prononcer. Mais
+elle se détournait en disant:
+
+--Oh! non, non, pas cela...
+
+--Mais cela, c’est ce que tu voulais hier encore...
+
+--Depuis hier, j’ai compris que c’est mal.
+
+Il se redressa furieux, saisissant sur le vif la cause de sa disgrâce.
+
+--Est-ce ton confesseur qui t’a défendu d’embrasser ton mari?
+
+--Qui vous a dit?
+
+--Qu’importe, puisque je sais... Est-ce lui qui t’a fait cette défense
+odieuse, Nicolette? Est-ce lui qui a rendu de glace ton cœur embrasé du
+même feu que le mien? Est-ce lui qui veut y tuer l’amour?
+
+Ces questions précipitées épouvantaient Nicolette. Si elle se laissait
+entraîner dans la discussion à laquelle l’invitait Frédéric, elle
+allait, sous peine de lui infliger une torture, subir de nouveau la
+séduction et retomber dans le péché. Il fallait à tout prix l’écarter,
+l’écarter sans l’offenser, et gagner du temps, s’assurer les moyens de
+le préparer doucement à une vie nouvelle, plus conforme que la vie
+passée aux préceptes du confesseur.
+
+--Pour l’enfant que je porte, supplia-t-elle doucement...
+
+Il ne la laissa pas achever; il s’éloigna du lit, traversa la chambre en
+proférant un adieu qui ressemblait plus à une menace qu’à une parole de
+tendresse, et il s’enfuit. S’il se fût arrêté à la porte, il aurait
+entendu les sanglots de Nicolette que désespérait sa brusque sortie.
+Mais trop vif était son dépit pour que des larmes eussent le pouvoir de
+le dissiper. Il monta dans la chambre où désormais sa femme l’exilait.
+Déshabillé en un tour de main, il se coucha, mais ne put dormir, livré
+aux réflexions les plus contraires, inquiet, désespéré, se plaignant et
+menaçant tour à tour, irrité surtout contre le prêtre qui lui enlevait
+le cœur de sa femme.
+
+En vérité, elle choisissait bien son moment pour se dérober à sa
+tendresse, pour rompre les liens de leur intimité: le moment où il
+venait, tout à coup rapproché d’Irène, de subir une influence dont il ne
+connaissait que trop les entraînements et la douceur! S’il était conduit
+à violer ses devoirs, à outrager la morale, à souiller son foyer de
+toutes les hontes de l’adultère et de l’inceste, Nicolette ne
+l’aurait-elle pas voulu? N’est-ce pas sur elle que retomberait la
+responsabilité de ses désordres? Durant toute la nuit, ces questions
+troublantes hantèrent son esprit obsédé par le souvenir d’Irène. Il
+s’endormit au petit jour, brisé de corps et d’âme, se demandant
+découragé, avant même d’avoir résisté, s’il parviendrait à reconquérir
+sa femme, et ce qu’il deviendrait s’il n’y parvenait pas.
+
+
+
+
+IX
+
+
+Cette soirée douloureuse amena des lendemains cruels et amers. Partagée
+entre l’amour de son mari et la crainte du péché, Nicolette, livrée à
+l’influence de l’abbé Gavella, se laissait dominer par la crainte plus
+encore que par l’amour. Durant les jours qui suivirent cette étrange
+métamorphose, Frédéric, à diverses reprises, essaya de ressaisir son
+influence ébranlée. Mais ses efforts furent vains. Entre sa femme et
+lui, il voyait s’élever un obstacle qu’il se sentait impuissant à
+détruire. La grossesse de Nicolette, les souffrances qui résultaient
+pour elle de son état, devinrent l’argument à l’aide duquel elle
+éloignait implacablement son mari et le glaçait quand il venait vers
+elle, une caresse dans le geste et dans le regard. Elle lui opposait une
+froideur calculée. Si parfois, attendrie par les prières qu’il faisait
+entendre, elle semblait prête à se fondre sous ses baisers et à se
+donner, tendre comme autrefois, elle se roidissait tout à coup sous
+l’impression d’un remords subitement déchaîné. Alors, elle le fuyait,
+disparaissait pendant quelques heures, allait s’agenouiller dans le
+confessionnal où l’attendait le prêtre, et d’où elle rapportait une
+énergie de résistance sous laquelle Frédéric demeurait vaincu et
+désarmé.
+
+Il tentait cependant encore de la ramener à lui; il évoquait les
+souvenirs des mois écoulés, de l’amour fort et profond qui avait suivi
+leurs noces. Il lui parlait avec éloquence de l’enfant qu’elle portait.
+N’était-il pas le lien solide qui devait les empêcher de se désunir, cet
+enfant fruit de leur mutuelle affection? Elle lui répondait par des
+larmes auxquelles il se trompait. Il croyait avoir raison de sa rigueur.
+Mais soudain elle l’écartait, comme si cette allusion à l’être formé
+dans ses entrailles ne lui eût rappelé que le péché auquel cet être
+innocent allait devoir la vie.
+
+En quelques semaines, l’intimité de leur vie fut détruite. Toutefois,
+Frédéric ne désespérait pas encore. Il attribuait à la grossesse de
+Nicolette l’incompréhensible caprice dont les conséquences pesaient sur
+ses épaules d’un poids si lourd. Il se plaisait à penser que lorsqu’elle
+serait délivrée, il la retrouverait telle qu’autrefois. Cette espérance
+lui donnait le courage de subir cette épreuve trop longtemps prolongée.
+Elle le consolait dans sa détresse, l’aidait à éteindre la vision
+brûlante que les dédains de sa femme ramenaient sans cesse devant ses
+yeux, et qui lui montrait le bonheur dans l’amour d’Irène.
+
+Plus Nicolette le rendait malheureux, plus il songeait à sa première
+maîtresse, libre maintenant et toujours éprise de lui. Il la fuyait; il
+redoutait de se trouver de nouveau seul avec elle, de lui laisser
+deviner son mal. Il craignait, en le lui confiant, d’être entraîné à
+solliciter un dédommagement à sa dure vie. Comme si elle eût soupçonné
+ses terreurs, elle ne cherchait pas à l’attirer dans sa maison. Ils ne
+se voyaient qu’en présence de Nicolette, n’ayant plus rien à se cacher
+de leur état réciproque, mesurant le péril qui les menaçait, sachant
+bien qu’à la première tentation, ils succomberaient, écartant loyalement
+tout prétexte de la faire naître. Irène affectait de ne venir chez sa
+sœur qu’aux heures où Frédéric ne s’y trouvait pas. Lui-même s’était
+jeté avec une sorte de fureur dans les occupations de la vie du
+régiment. Il cherchait par tous les moyens à combler le vide de ses
+jours, convaincu qu’il ne pourrait vivre longtemps ainsi, le cœur
+dépossédé de toute tendresse, mais résolu à attendre quelque temps
+encore que sa femme lui revînt. Il s’était assigné à lui-même, comme
+terme de sa patience et de ses efforts, le moment où Nicolette, devenue
+mère, n’aurait plus aucun motif apparent pour se refuser à l’amour de
+son mari.
+
+Ce moment arriva. Moins d’une année après leur mariage, un soir,
+Nicolette mit au monde un fils. Le premier vagissement du nouveau-né
+effaça dans la mémoire et dans l’âme de Frédéric le souvenir de toutes
+ses souffrances. Il lui semblait que son bonheur compromis se
+reconstituait. Dans l’émotion de la mère, encore que cette émotion fût
+dépourvue de toute joie et qu’il n’en comprît pas le caractère
+mélancolique et douloureux, il croyait entrevoir l’aurore d’un avenir
+doux et consolateur.
+
+Hélas! s’il avait pu lire dans ce cœur désormais fermé, il eût été
+épouvanté. Nicolette ne goûtait rien du bonheur des mères. Dans cet
+enfant, sang de son sang et chair de sa chair, elle ne voyait encore
+autre chose que le fruit de ce qu’elle appelait son péché. Il serait
+toujours un vivant remords. Ses frêles bras tendus, son regard innocent
+seraient pour elle comme un reproche qui sans cesse remettrait en sa
+mémoire le souvenir de sa faiblesse, des vœux violés, des serments
+trahis, de la virginité perdue, du criminel abandon aux caresses d’un
+homme de son corps promis à Dieu. Les premiers sourires de la petite
+créature ne pouvaient rien contre ce remords provoqué par les farouches
+rigueurs de l’abbé Gavella. Nicolette entendait sans cesse les paroles
+du confesseur, ses avertissements, sa colère d’ascète, quand elle avait
+étalé devant lui les secrets de sa conscience et le récit de ses longues
+nuits d’amour. Il fallait expier, avait-il dit; si elle n’expiait pas,
+Dieu se vengerait sur l’enfant. Elle ne comprenait l’expiation que par
+un éternel renoncement au bonheur de se laisser chérir par son mari.
+Elle voulait même associer à son repentir le nouveau-né, détourner de
+lui les colères divines en le consacrant au ciel, en ne s’occupant que
+de son salut, en faisant de lui un saint.
+
+Ces résolutions lentement formées et arrêtées dans sa pensée, elle les
+cachait encore. Elle n’en voulait rien trahir, de peur d’être empêchée
+de les exécuter, et Frédéric espérait. Il fut donc cruellement déçu
+quand Nicolette lui annonça qu’elle désirait nourrir son fils. En toute
+autre circonstance, il eût trouvé ce désir légitime. Mais au lendemain
+des jours qui venaient de passer, jours gros de douleurs et de larmes,
+il l’interpréta comme la preuve que Nicolette voulait prolonger et
+consommer la séparation commencée. Quoique irrité, il s’efforça
+cependant de la détourner de ses desseins. Ils étaient irrévocablement
+arrêtés. Elle ne consentit pas à y renoncer. Alors, dans une tentative
+suprême et désespérée, il retraça les douleurs qu’il avait subies,
+celles qu’il subirait encore si elle ne changeait pas de résolution. Il
+plaida avec éloquence la cause de son cœur. Il fit le tableau de ce que
+deviendrait leur vie si l’amour cessait d’y présider. Il comparait la
+réalité douloureuse aux espérances jadis caressées. Il suppliait sa
+femme de lui revenir.
+
+Elle lui répondait en parlant de ses remords, en l’invitant froidement à
+s’associer à elle pour faire pénitence et se sanctifier en vue de leur
+salut éternel.
+
+--Ce doit être notre unique but, disait-elle; qu’importe le bonheur en
+ce monde! il n’y faut point être heureux si nous voulons vivre
+éternellement dans la contemplation de Dieu. Acceptez l’épreuve qu’il
+vous impose aujourd’hui; il vous en dédommagera un jour.
+
+Ce langage, qui résumait les avertissements de l’abbé Gavella et
+exprimait le nouvel état de Nicolette, trouvait Frédéric rebelle, déjà
+las de cette lutte incessante, achevait de lui prouver que désormais il
+avait perdu toute influence sur le cœur de sa femme, qu’il ne pouvait
+plus en attendre aucune félicité, et que s’il voulait avoir la paix dans
+sa maison, il devait se livrer aux dévots exercices auxquels se livrait
+Nicolette, ou tout au moins se résigner à ne plus la considérer que
+comme une sœur. Mais une paix achetée à ce prix ne pouvait être la
+félicité. Cette conviction acquise tout à coup fut le dénoûment de ses
+longues incertitudes, le trait décisif qui consomma son malheur.
+
+S’il se fût écouté, il aurait confié son chagrin à Irène. Elle venait de
+vivre au chevet de Nicolette durant les nombreuses journées nécessaires
+à la convalescence de l’accouchée, et pendant ce temps ils s’étaient vus
+tous les jours. Quoique les explications survenues entre le mari et la
+femme eussent eu lieu hors de sa présence, elle devinait toutes les
+péripéties du drame intime qui commençait la destruction du foyer
+domestique. A tout instant, Frédéric pouvait surprendre les regards de
+sa belle-sœur fixés sur lui, y lire tantôt la pitié, tantôt un
+encouragement. Une tentation violente l’entraînait, le poussait à lui
+conter ses peines, quel que dût être le lendemain de ces confidences
+dangereuses. Mais il était, malgré tout, dominé par la terreur de ce
+péril; sa loyauté, plus puissante que son infortune, le retenait encore.
+Irène quitta la maison de Nicolette pour rentrer dans la sienne et
+reprendre sa vie accoutumée, sans que Frédéric lui eût livré son secret.
+
+A dater de ce jour, l’intérieur des Varimpré devint un enfer. Pour le
+cœur sur lequel Frédéric avait cru son empire à jamais assuré, il ne
+comptait plus. Nicolette partageait son temps entre les devoirs de la
+maternité et de pieux exercices. C’étaient chaque matin de longues
+stations dans les églises, toutes les après-midi une visite au couvent
+des Carmélites. Sévère était sa piété, exigeante sa vertu. Elle ne
+souriait plus à son mari; son visage trahissait à toute heure la gravité
+de ses méditations. Il n’exprimait quelque attendrissement que
+lorsqu’elle adressait la parole à son fils, soit qu’elle lui donnât le
+sein, soit qu’elle le berçât entre ses bras. Elle témoignait à ceux qui
+vivaient à son service la même rigueur qu’à elle-même. Elle affectait de
+dédaigner les élégances qui embellissent la grâce des femmes. Comme au
+temps où elle était jeune fille, elle n’allait plus que vêtue de noir,
+dans une tenue d’une austérité monacale, songeant non à plaire à son
+mari, mais à éteindre le charme de sa jeunesse, à effacer sa beauté.
+
+Autour d’elle, les choses prenaient une physionomie de cloître; elle
+avait exclu de son appartement les meubles confortables et luxueux. Elle
+apportait cette austérité dans l’ordinaire. A diverses reprises,
+Frédéric dut exiger une nourriture plus conforme à ses habitudes et à
+ses goûts. Contrainte d’obéir, Nicolette faisait apprêter des mets pour
+lui seul et refusait d’y toucher. Quand il mangeait en face d’elle, le
+silence qu’elle gardait était un constant reproche adressé à ce qu’elle
+considérait comme une offense pour sa propre foi. S’il laissait échapper
+une plainte, elle répondait avec aigreur, en lui rappelant qu’il vivait
+en dehors des lois de l’Église; et s’il tentait de prouver que le
+premier devoir de la vertu est de se faire douce, bienveillante,
+tolérante, elle répliquait qu’on ne gagne le ciel qu’en imposant à son
+corps de dures privations.
+
+Une catastrophe domestique fit trêve un moment à cet état aggravé de
+jour en jour. En moins de trois mois, Frédéric perdit coup sur coup son
+père et sa mère. Le général mourut le premier, presque subitement. Sa
+veuve, désespérée, ne put résister au coup, et n’y survécut pas. Ce
+douloureux événement obligea les époux à se rendre au château de
+Varimpré, les y retint longtemps, et amena même entre eux un
+rapprochement.
+
+Si triste était Frédéric, que Nicolette parut se relâcher de sa
+froideur. Pendant quelques jours, il put croire qu’elle lui revenait,
+obéissant aux suprêmes conseils de la morte, confidente des chagrins de
+son fils. Il s’abandonna sans défiance à cette tendresse renaissante,
+sans voir le but qu’elle dissimulait. Ce but lui apparut tout à coup.
+Nicolette voulait entreprendre de le convertir, profiter de son
+accablement, de cet état d’âme qui suit la perte d’êtres aimés, pour
+l’entraîner aux offices qu’elle suivait avec assiduité, pour lui imposer
+ses propres croyances et les pratiques religieuses qu’elle observait
+jusqu’à l’excès.
+
+Le passé le disposait mal à subir ces influences. Dans la tentative de
+sa femme, il vit surtout l’intention de le dominer. Sa défiance, un
+moment évanouie, brusquement ressuscita. Lorsque, quelques jours après
+la mort de sa mère, il entendit Nicolette lui rappeler qu’il ne
+trouverait de consolations qu’aux pieds du crucifix, qu’il devait s’y
+jeter humblement, prier avec elle, se repentir de ses fautes et
+détourner ainsi la colère céleste appesantie sur sa maison, il se
+révolta. Il était à bout de patience. Il refusa de condescendre aux
+désirs qu’elle exprimait. Ce fut encore une source d’âpres querelles qui
+se prolongèrent durant le séjour qu’ils firent à Varimpré, se
+continuèrent encore après leur retour à Tarascon, emportant ce qui
+restait d’amour entre leurs cœurs.
+
+En moins d’une année, Nicolette eut rendu sa maison haïssable à son
+mari, brisé à jamais les liens qui les avaient naguère unis. Si
+quelqu’un lui eût dit que c’était là le résultat de sa ferveur exagérée,
+de sa piété farouche, peut-être eût-elle fait effort sur elle-même pour
+retenir le cœur qui lui échappait. Il eût suffi qu’elle se montrât
+affectueuse et tendre comme aux premiers mois de son mariage. Par la
+douceur, elle aurait eu aisément raison de son mari. Elle l’eût retenu
+près de soi, empressé à lui plaire, et malgré ce qu’il y avait d’extrême
+dans les transports de sa dévotion, ils auraient pu être encore heureux.
+
+Malheureusement, elle était entre les mains de l’abbé Gavella ainsi
+qu’une matière inerte et molle qu’il pétrissait à son gré. Terrible
+comme les moines de son pays, au temps où l’Église faisait des
+prosélytes par le fer et par le feu, l’ancien aumônier des bandes
+carlistes lui montrait dans Frédéric l’ennemi de son salut, celui dont
+elle devait se défier, à la tendresse duquel elle devait résister. Cette
+tendresse, disait le prêtre, cachait sous des dehors trompeurs d’ardents
+désirs contraires à la loi de chasteté imposée par l’Église aux époux,
+contraires surtout aux vœux que, jeune fille, Nicolette avait prononcés
+en se consacrant à Dieu. Il ajoutait qu’entre Dieu et son mari, elle
+était tenue de choisir, qu’on ne saurait appartenir à la fois à la terre
+et au ciel. Tout autre jadis le langage de l’abbé Cardenne, inspiré par
+une tolérance intelligente, par l’esprit de l’Évangile. Mais l’abbé
+Cardenne n’habitait plus Beaucaire, et Nicolette, livrée à l’abbé
+Gavella, avait oublié la parole douce et simple de son premier
+confesseur.
+
+La vie commune, faite désormais de colère, de défiance, d’aigreur,
+troublée par des querelles durant lesquelles les dernières tentatives de
+Frédéric pour reconquérir le cœur de sa femme se brisaient contre une
+implacable froideur, devenait chaque jour plus difficile. Nicolette
+puisait des consolations dans la prière; elle demandait à Dieu de
+toucher de sa grâce l’endurcissement de son mari, rebelle aux ordres de
+l’Église. Pour expier les fautes de ce mari qu’elle considérait comme un
+pécheur, elle se livrait chaque jour davantage aux exercices pieux, aux
+mortifications. Elle jeûnait, répandait autour d’elle des aumônes,
+s’imposait une discipline rigoureuse, les longues veilles aux pieds du
+crucifix. Elle avait brisé toutes relations avec le monde, ne sortait
+jamais au bras de Frédéric. On ne la voyait au dehors que lorsqu’elle
+allait assister à la messe à sa paroisse ou aux Carmélites. Elle s’était
+même affiliée au tiers ordre du Carmel, et suivait autant qu’elle le
+pouvait les règles de la vie monastique. Elle goûtait dans ces pratiques
+un étrange bonheur, propre à lui faire oublier le martyre qu’elle avait
+imposé à son cœur, en y tuant l’amour.
+
+Mais, à côté d’elle, Frédéric ne pouvait trouver un dédommagement
+analogue. Son existence, de jour en jour, devenait plus vide, plus
+désenchantée. Il fuyait maintenant sa maison, à laquelle tout autre
+séjour lui semblait préférable. Sa femme ne lui inspirait plus qu’un
+sentiment douloureux, fait d’horreur et de pitié. Il ne pouvait
+comprendre que ce fût là cette créature dont il avait entendu le cœur
+battre près du sien, dans une même extase de bonheur amoureux et de
+passion vibrante. A toute heure, maintenant, il songeait à Irène. Il
+devinait que le jour où il frapperait à la porte de la jeune femme,
+cette porte s’ouvrirait, qu’il trouverait dans l’ancien amour le bonheur
+dont il était dépossédé. Mais il hésitait encore; il avait peur, peur
+surtout de mettre des torts de son côté, alors que jusqu’à ce moment il
+pouvait se rendre cette justice d’avoir rempli tout son devoir.
+
+C’est dans ces circonstances qu’un simple incident le remit tout à coup
+en présence d’Irène. Un soir, comme, après une longue journée de
+manœuvres militaires dans les plaines qui entourent Tarascon, il
+rentrait chez lui, la nuit venue, il trouva sa femme en proie aux plus
+vives alarmes. Une indisposition qui depuis plusieurs jours tenait son
+fils alité, s’était subitement aggravée. Le médecin, appelé en toute
+hâte, redoutait une attaque de croup. Déjà Nicolette voyait l’enfant
+perdu. Allait-il être arraché à ses bras, alors que depuis dix-huit mois
+elle l’entourait de soins et de sollicitude, et au moment d’atteindre
+cet âge charmant où chez ces petits êtres l’intelligence s’éveille,
+leurs lèvres commençant à balbutier les premiers mots? Cette question,
+en se dressant dans son esprit, provoquait un bruyant désespoir que sa
+résignation chrétienne était impuissante à apaiser.
+
+Dans sa détresse, et son mari absent, elle avait mandé sa sœur. Quand
+Frédéric, prévenu par ses domestiques, entra dans la chambre, ayant en
+une minute oublié les maux qu’il endurait depuis si longtemps pour ne
+songer qu’à la douleur de la mère, douleur qui brusquement le
+rapprochait d’elle dans la communauté de leurs angoisses, il vit les
+deux femmes debout auprès du petit lit, penchées sur l’enfant dont elles
+épiaient anxieusement la respiration oppressée. Nicolette, à peine
+vêtue, pâle, les cheveux en désordre, pleurait et se lamentait. Il
+s’avança. N’écoutant que son cœur, il la prit doucement par la taille,
+en prononçant quelques mots propres à la rassurer, à apaiser ses
+craintes. Mais d’un brusque mouvement Nicolette se dégagea, et fixant
+sur lui un regard gros de reproches, elle lui montra son fils en
+s’écriant:
+
+--Voilà votre œuvre. Dieu s’est offensé de votre indifférence pour lui.
+Il vous punit; le malheur est qu’il m’enveloppe dans le châtiment que
+vous avez attiré sur vous.
+
+Une protestation monta aux lèvres de Frédéric. Il la contint pour ne pas
+provoquer une querelle, baissa la tête sans répondre. Mais ses yeux, au
+moment où ses paupières se fermaient, s’arrêtèrent sur Irène, surprise
+et affligée, comme pour la prendre à témoin de l’injustice de ce
+reproche. Durant toute la nuit et jusqu’au matin, ils restèrent auprès
+du berceau sans que les allusions de Nicolette à ce qu’elle appelait
+l’impiété de son mari parvinssent à ébranler la patience de Frédéric. Il
+s’était enfermé dans un mutisme impénétrable. Du reste, loin d’empirer,
+l’état de l’enfant semblait s’améliorer. Au petit jour, le médecin
+arriva, et, après avoir examiné son malade, déclara qu’il répondait de
+sa vie. Alors seulement, Nicolette consentit à aller se reposer. Elle
+s’éloigna sans rétracter les odieuses paroles arrachées à son désespoir,
+laissant Irène et Frédéric seuls.
+
+--Je suis à bout de courage, murmura alors ce dernier. Vous l’avez
+entendue. Voilà comment elle me juge et ce qu’elle pense de moi.
+
+Irène le regardait sans oser l’interroger. Mais Frédéric, dont le cœur
+trop plein avait besoin de se répandre, se décidait enfin à lui confier
+ses peines. D’un accent ému, tremblant, il les lui racontait à
+demi-voix. Assis auprès du berceau, elle écoutait anxieuse cette
+confession.
+
+--Pourquoi m’avoir poussé à ce mariage? s’écria Frédéric en finissant.
+Il valait mieux nous soustraire par la fuite aux vengeances de votre
+mari que par le stratagème auquel vous avez voulu recourir. Délivrés
+maintenant, nous serions à jamais l’un à l’autre. C’est vous seule que
+j’aimais, vous seule que j’aime toujours. Et comme, toute frissonnante,
+elle gardait le silence, il ajouta d’un ton résolu:--Vous êtes ma vraie
+femme, Irène. J’ai beau résister à l’évidence, tout le proclame dans mon
+cœur. Voulez-vous vous expatrier avec moi? Ma vie vous appartient; je
+vous la livre pour toujours. Ici, près de Nicolette, c’est l’enfer; au
+loin, près de vous, ce sera le ciel.
+
+--Avez-vous bien compris la gravité de vos paroles? demanda Irène, dont
+le cœur se troublait au souvenir ressuscité de la passion non éteinte
+qu’un mot venait de ranimer.
+
+--Voilà plus d’une année que je veux vous parler, répondit Frédéric.
+J’ai longtemps résisté. Maintenant, je ne peux plus. Le supplice qu’on
+m’inflige est au-dessus de mes forces. J’affirme que j’ai tout tenté
+pour vous oublier; je l’ai voulu fermement, de toute l’énergie de ma
+volonté et de ma raison. Mais, quoi! le cœur de Nicolette m’est à jamais
+fermé; c’est sa rigueur qui me ramène vers vous. Abandonnez-vous à mon
+amour, Irène; il ne vous fera jamais défaut; nous pourrons encore être
+heureux. Dites un mot, et je préparerai à loisir notre fuite. Seulement,
+nous emmènerons mon fils; je ne veux pas que sa mère le façonne à son
+image.
+
+--Le lui prendre! fit Irène avec effroi...
+
+--Elle sera vite consolée... Dieu ne lui tient-il pas lieu de tout?
+Irène, par pitié, promettez-moi de me suivre...
+
+Il était presque à ses genoux, les mains suppliantes, les yeux brillant
+d’une ardeur passionnée. Éperdue, Irène se taisait, bouleversée en
+voyant si près de se réaliser le rêve que tant de fois, dans le silence
+de ses tristes nuits, elle avait caressé.
+
+--Ce serait un trop grand crime! soupira-t-elle enfin.
+
+Ce fut son unique protestation. Elle se sentait reprise par l’amour;
+elle ne s’appartenait plus, enveloppée déjà dans le flot des désirs
+inassouvis et ravivés. La prière de Frédéric montait autour d’elle,
+désarmait sa résistance, et encore qu’elle protestât d’un geste
+affaibli, il devinait que désormais elle était à lui, qu’il lui
+suffirait de parler pour être obéi.
+
+
+
+
+X
+
+
+Assise sur le bord d’une chaise, dans un coin de la chambre pauvre et
+nue que l’abbé Gavella occupait hors de l’enceinte du couvent,
+Nicolette, repliée sur elle-même dans une attitude d’accablement et de
+douleur, écoutait le prêtre. Ainsi qu’elle le faisait souvent depuis que
+s’abandonnant à sa direction spirituelle, elle lui avait accordé sa
+confiance, elle était venue lui raconter ses angoisses et lui demander
+conseil.
+
+Jamais ses confidences n’avaient eu un caractère plus douloureux. Elle
+connaissait, depuis quelques heures, la liaison criminelle renouée entre
+Irène et Frédéric. Une lettre surprise venait de lui en révéler
+l’existence. Bouleversée, elle était accourue à son confesseur. Entrant
+comme une folle, elle avait poussé vers lui le cri de sa détresse. Ce
+n’est pas qu’elle fût atteinte profondément dans son cœur, où l’amour
+n’était plus que comme une victime expiatoire immolée, offerte à Dieu.
+Après avoir lassé pendant trois années la tendresse de son mari,
+découragé ses efforts, elle n’attendait rien de lui. Mais trop grande
+était l’infamie du crime qu’elle venait de découvrir! Quoi! trahie,
+trompée par ceux à qui jadis elle avait sacrifié sa vocation religieuse!
+l’adultère et l’inceste s’étalant à ses côtés! deux âmes se livrant au
+démon! Elle se révoltait, indignée, résolue à ne pas tolérer le
+scandale, se demandant comment elle pourrait le faire cesser.
+
+Mais, en même temps, tout au fond de son cœur, s’élevait pour la
+première fois un reproche contre elle-même, et, avec ce reproche, la
+crainte que l’abbé Gavella eût contribué par ses conseils à éloigner
+d’elle son mari. N’est-ce pas pour lui obéir qu’elle s’était refusée à
+l’amour de Frédéric? pour lui obéir qu’elle avait transformé sa maison
+en cellule monacale, détruit sa beauté afin d’éteindre des désirs
+auxquels le prêtre lui ordonnait de se dérober? Si son mari l’avait
+prise en horreur, s’il avait cherché le bonheur hors de son foyer, à qui
+la faute? Ce qu’elle pensait, elle n’osait l’exprimer; c’est à peine si
+elle osait se l’avouer à elle-même. Elle s’était contentée de révéler
+l’effroyable découverte. Maintenant, brisée par ses aveux, elle
+attendait que le prêtre parlât, qu’il lui fît connaître comment elle
+devait agir pour se tirer de peine.
+
+L’abbé Gavella, après l’avoir écoutée silencieusement, arpentait la
+chambre à grands pas, le front courbé, les mains derrière le dos,
+passant et repassant devant la femme abandonnée, sans même la regarder.
+Terrible était son silence; il pesait lourdement sur Nicolette. Elle
+tournait les yeux vers son directeur, avec une expression de prière et
+d’angoisse, suspendant un suprême espoir aux lèvres muettes de qui elle
+attendait un avis efficace. Elle essayait de comprendre ce regard
+impénétrable qui évitait de se poser sur son visage, et le sien
+n’exprimait plus que le désenchantement dont ses confidences ne
+pouvaient, hélas! la guérir. Elle suivait la promenade monotone du
+prêtre tour à tour vu de face avec sa physionomie farouche, et vu de dos
+dans le profil des larges épaules dont l’ossature saillante faisait
+craquer la soutane fripée et luisante, usée jusqu’à la corde.
+
+--Cet homme est un grand pécheur, dit-il tout à coup.
+
+--Un grand pécheur, oui, objecta timidement Nicolette; reste à savoir si
+ce n’est pas ma rigueur qui l’a plongé dans le péché. Peut-être, si
+j’avais persisté à demeurer pour lui ce que j’étais aux débuts de notre
+mariage, il ne m’aurait pas abandonnée.
+
+--Des regrets! murmura dédaigneusement le prêtre.
+
+--Oui, des regrets, s’écria Nicolette. D’abord, mon mari m’a été fidèle
+et dévoué. Il n’a cessé de l’être que lorsqu’il a compris que j’avais
+peur de son amour.
+
+--Cet amour était impudique. Vous ne pouviez continuer à y répondre,
+sans exposer votre âme à la damnation.
+
+La jeune femme baissa la tête, écrasée par cet argument décisif.
+
+--J’avais cependant le droit d’aimer mon mari et d’être aimée de lui.
+
+--Oui, c’est cela, payez-vous de mots... Y a-t-il deux manières de
+comprendre le mariage chrétien? N’est-il pas vrai que votre mari l’avait
+compris d’une manière offensante pour Dieu? N’est-il pas vrai qu’il
+entraînait votre âme à l’enfer? J’ai dû vous ouvrir les yeux, vous
+tracer vos devoirs, vous rappeler les imprescriptibles lois de la
+chasteté, lois plus impérieuses pour vous que pour d’autres, puisqu’en
+d’autres temps, vous aviez juré de les observer. C’est un grand malheur
+que votre mari ait refusé d’entrer dans vos vues, une épreuve redoutable
+que le ciel vous impose... Mais je n’ai rien à retirer des conseils que
+je vous ai donnés.
+
+--Que me reste-t-il donc à faire? Ce malheureux entretient avec ma sœur
+des relations criminelles. Dois-je laisser se prolonger ce scandale? N’y
+a-t-il pas là deux âmes à ramener au bien!
+
+--Ah! si vous n’obéissiez qu’au désir de les tirer du péché!... Mais
+n’est-il pas vrai que vous obéissez surtout à votre jalousie!
+
+--C’est mon mari, murmura Nicolette.
+
+Il y eut un silence. L’abbé Gavella marchait toujours; son visage osseux
+s’empourprait; l’expression de son regard devenait plus sombre.
+
+--Quelle femme est votre sœur? demanda-t-il tout à coup.
+
+--Une âme passionnée et faible, mais honnête...
+
+--Si vous dites vrai, tout espoir n’est pas perdu. Je la verrai, je lui
+parlerai.
+
+--Oh! non, pas vous, mon père!
+
+--Pourquoi? fit-il défiant.
+
+--Vous l’épouvanteriez peut-être, mais vous n’obtiendriez rien d’elle;
+elle chercherait dans les bras de son amant l’apaisement de son
+épouvante et l’y trouverait. Sur une créature comme elle, l’amant exerce
+plus d’influence que le confesseur.
+
+--Oui, jusqu’à l’article de la mort, reprit ironiquement le prêtre... A
+ce moment, nous avons notre revanche... On nous écoute.
+
+--Ma sœur n’est pas à l’article de la mort.
+
+--Mais si, de votre propre aveu, je ne dois rien faire pour arrêter ce
+débordement d’infamies, pourquoi êtes-vous ici?
+
+--Le besoin de laisser se répandre mon cœur et de confier à quelqu’un ma
+détresse.
+
+--J’ai passé par des détresses plus profondes que la vôtre, et je ne les
+ai confiées qu’à Dieu.
+
+--Mais n’êtes-vous pas le représentant de Dieu sur la terre?
+
+L’abbé Gavella se mordit les lèvres et d’abord ne répondit pas. Puis,
+brusquement, il dit:
+
+--Si vous ne me laissez pas la faculté de faire entendre à votre sœur
+les reproches qu’elle a mérités, et de l’adjurer au nom de son salut, je
+ne peux rien.
+
+--Avant de vous laisser lui parler, mon père, je veux la voir.
+
+--Des demi-mesures! s’écria l’abbé Gavella. Tant de ménagements sont-ils
+donc nécessaires avec les âmes qui se vautrent dans le péché? Faut-il
+leur laisser le temps de réfléchir, d’hésiter, de discuter avec
+elles-mêmes? Ne vaut-il pas mieux les arracher tout d’un coup à leur
+pourriture?
+
+Il parlait durement, en continuant sa promenade fiévreuse et irritée.
+Son rude accent espagnol donnait à ses paroles un caractère
+inquisitorial, révélait l’habitude de traiter ses pénitentes comme
+autrefois il traitait ses miquelets quand il faisait la guerre dans
+l’Aragon. Homme terrible qui dans toute créature humaine voyait une
+proie pour le ciel à qui il s’efforçait d’en assurer, coûte que coûte,
+de gré ou de force, la possession.
+
+--Celle dont nous parlons est ma sœur, supplia Nicolette qui entendait
+gronder de nouveau dans ce langage la domination à laquelle elle s’était
+peu à peu assouplie et cause de ses malheurs. Laissez-moi la voir, mon
+père. Si je ne parviens pas à la détourner du mal, vous serez le premier
+à l’apprendre, et alors, vous pourrez tenter à votre tour...
+
+L’abbé Gavella ne la laissa pas achever. Il l’interrompit avec
+brutalité.
+
+--Soit! fit-il, j’attendrai. Mais puisque mon secours ne vous est pas
+encore nécessaire, vous auriez pu vous dispenser de me déranger ce
+matin.
+
+--Pardonnez-moi, mon père...
+
+--Bien! bien! allez, ma fille, Dieu vous garde! et puisse-t-il vous
+inspirer d’énergiques résolutions! Croyez-moi, hâtez-vous de décliner la
+responsabilité qui pèse sur vous. Ce n’est pas seulement votre honneur
+domestique qui est en jeu, à cette heure; c’est aussi le salut de deux
+âmes, de deux âmes dont vous êtes responsable devant le ciel, car vous
+pouvez faire cesser le scandale abominable par lequel il est grièvement
+offensé. Les lois humaines elles-mêmes vous donnent des armes dans ce
+but. Vous devez agir à la fois sur votre sœur et sur votre mari, les
+menacer de la rigueur de ces lois, revendiquer vos droits d’épouse,
+employer au besoin la contrainte. Si vous n’êtes pas en état de faire
+ainsi, il vaudrait mieux substituer à vous ceux à qui vous avez confié
+vos soucis, moi par exemple. Ah! si vous me mettez en présence des
+coupables, je leur ferai entendre les paroles vengeresses; je leur
+montrerai le ciel fermé, l’enfer béant, et je les aurai bientôt courbés
+à mes pieds, humiliés et repentants. En prononçant ces mots, avec une
+expression de menace, le terrible aumônier s’arrêta devant Nicolette
+silencieuse, et, l’enveloppant de son regard soupçonneux, il ajouta d’un
+accent où éclatait son mépris pour les inquiétudes de cette conscience
+troublée:--Ame débile! âme de femme! Allez! je prierai pour vous.
+
+Nicolette frissonna et sortit défaillante. Depuis longtemps, elle
+souffrait de l’influence que l’abbé Gavella exerçait sur elle, pouvoir
+mystérieux qu’elle subissait comme celui d’un maître dont on ne peut
+s’affranchir. Elle le voyait souvent. Mais loin de puiser dans leurs
+fréquents entretiens des consolations et du courage, elle n’en emportait
+qu’inquiétude et accablement, effrayée de l’entendre parler de Dieu
+comme d’un justicier redoutable et non comme d’un père compatissant, de
+ne saisir dans son langage que des allusions à l’enfer et jamais la
+promesse du ciel. Quand elle le quittait, toute brisée par ses
+reproches, elle doutait de la possibilité de gagner le paradis, et
+durant de longues heures, elle pleurait sur son impuissance à se
+sanctifier. Malgré tout cependant, elle se laissait entraîner vers lui
+par un invincible attrait; c’est toujours à lui qu’elle venait, sincère
+et humiliée, avouer ses faiblesses et jusqu’aux terreurs qu’il lui
+inspirait.
+
+Jamais cette étrange influence ne s’était appesantie sur elle aussi
+lourdement que ce jour-là. La malheureuse femme se trouva dans la rue,
+décontenancée, tout en pleurs, sans énergie, regrettant presque de
+s’être confiée à ce prêtre dont la main semblait ne se lever que pour
+maudire, et non pour bénir. Depuis trois ans, elle s’était si
+complétement livrée à lui, qu’elle ne pouvait, dans son infortune,
+solliciter ailleurs un appui et un secours. Quel secours, quel appui
+trouvait-elle près de lui, à cette heure cruelle? Il ne savait ni la
+consoler ni lui rendre le courage. Ame débile! âme de femme! s’était-il
+écrié. Eh bien, oui! mais c’est pour cela qu’elle aurait eu besoin
+d’être soutenue. Ce qui lui arrivait n’était-il pas au-dessus des
+prévisions humaines?
+
+Maintenant qu’allait-elle faire? Elle venait de s’opposer à ce que
+l’abbé Gavella vît les coupables pour leur parler des devoirs oubliés;
+elle venait de revendiquer pour elle, pour elle seule, comme son droit
+d’épouse et de sœur, cette difficile tâche, non qu’elle se sentît
+entraînée à l’accomplir, mais parce qu’elle redoutait qu’en
+l’accomplissant avec les procédés d’inquisiteur qui lui étaient
+familiers il en compromît le succès. Il fallait donc agir, agir
+sur-le-champ, formuler des reproches, envenimer ses peines déjà si
+lourdes, de l’âpreté des querelles domestiques. C’était affreux. Pour
+trouver en soi la force d’obéir aux exigences de sa situation, elle dut
+se rappeler qu’il y avait deux âmes à tirer du péché, qui ne pouvaient
+en être tirées que par son intervention.
+
+La nuit venait quand elle arriva chez Irène. L’ombre naissante voilait
+sa pâleur et son trouble.--Ma sœur est-elle là? demanda-t-elle au
+domestique qui lui ouvrait la porte.
+
+--Madame est partie pour Marseille, répondit cet homme; elle reviendra
+demain.
+
+Que sa sœur eût quitté Beaucaire pour vingt-quatre heures, sans
+l’avertir, il n’y avait rien là qui pût la surprendre. Depuis longtemps,
+elles se voyaient peu. La rareté de leurs entrevues était la conséquence
+des incidents qui avaient précédé le mariage de Nicolette, le témoignage
+de la volonté d’Irène de rassurer sa sœur, en évitant de se rencontrer
+avec Frédéric. Elle eut pourtant le cœur serré, comme si elle eût
+pressenti la gravité des circonstances et les causes de ce départ.
+C’était un répit cependant. Elle éprouva ce soulagement que procure aux
+esprits craintifs l’ajournement d’une explication pénible.
+
+--Ce sera pour demain, pensa-t-elle.
+
+Accablée, elle reprit le chemin de sa demeure, en se demandant si
+Frédéric y serait déjà rentré, si dans ce cas elle aborderait le sujet
+odieux dont elle était tenue de l’entretenir, et s’il ne convenait pas
+d’éviter toute discussion jusqu’à ce qu’elle eût parlé à Irène. Elle
+tournait et retournait la question dans son esprit. Elle se trouva chez
+elle sans l’avoir résolue.
+
+--Où est mon fils? dit-elle à la femme de chambre chargée de veiller sur
+l’enfant.
+
+--Il n’est pas encore rentré, madame.
+
+--Il est donc sorti! s’écria-t-elle stupéfaite.
+
+--Madame ne le savait-elle pas? reprit la femme de chambre. Monsieur est
+venu prendre le petit pour le conduire chez sa tante Irène. Du reste, il
+a laissé cette lettre pour madame.
+
+Nicolette s’empara de la lettre, vivement, sans comprendre, dominée déjà
+par la surprise et l’effroi. Elle ne se souvenait pas que Frédéric fût
+jamais sorti avec son fils. Dans quel but l’avait-il emmené? Ce ne
+pouvait être, quoi qu’il eût dit, pour le conduire chez Irène,
+puisqu’Irène était partie. Ces pensées traversèrent son esprit, d’un
+trait, tandis que ses mains tremblantes déchiraient l’enveloppe.
+Fiévreusement, elle ouvrit la lettre et lut ce qui suit:
+
+«Quand on vous remettra cette lettre, j’aurai quitté Beaucaire pour n’y
+plus revenir, décidé à ne vous revoir jamais. Vous serez libre, moi
+aussi, et vous pourrez vous considérer comme veuve. C’est vous qui me
+chassez de notre maison, et qui m’avez réduit à l’extrémité à laquelle
+je recours pour me délivrer.
+
+«Depuis plus de trois années, je suis la victime de votre dévotion. En
+rebutant par vos dédains et vos rigueurs un cœur plein de vous, qui ne
+demandait qu’à se consacrer à vous éternellement, vous avez fait de moi
+un martyr. Longtemps j’ai subi mon supplice; mais vous l’avez rendu
+intolérable, et c’est afin de m’y dérober que brisant ma carrière, je
+vais mettre l’Océan entre vous et moi.
+
+«Je n’appartiens plus à l’armée, j’ai donné ma démission. De ma fortune
+personnelle, en possession de laquelle m’a mis la mort de mes parents,
+j’ai fait deux parts, après avoir vendu le château de Varimpré, où,
+grâce à vous, je ne reviendrai plus; j’emporte l’une; je vous laisse
+l’autre; elle grossira votre dot demeurée intacte. Mon notaire vous fera
+connaître les dispositions que j’ai prises, et dont il ignore d’ailleurs
+le but.
+
+«Vous auriez fait de mon fils un être à votre image; vous l’auriez livré
+à des prêtres aussi violents et aussi intolérants que celui qui nous a
+perdus. Je regarde comme un devoir de le soustraire à l’éducation que
+vous vouliez lui faire. Peut-être le reverrez-vous un jour; s’il me
+demande sa mère, je ne lui défendrai pas de venir vous rejoindre. Mais
+alors, il sera un homme, et armé par moi contre toute tentative qui
+aurait pour effet d’en faire un catholique semblable à vous.
+
+«Ne cherchez pas à nous retrouver. Mes précautions sont prises pour vous
+empêcher de découvrir nos traces. Le monde vous plaindra; il me blâmera.
+Vous saurez, vous, que je ne mérite pas la flétrissure qui me sera
+infligée, et que je suis encore plus à plaindre que vous ne l’êtes
+vous-même. D’ailleurs, dans l’exaltation de votre piété, vous trouverez
+un refuge contre votre douleur. Puissiez-vous en trouver un aussi contre
+vos remords!»
+
+C’était tout. Pendant une minute, les yeux voilés par l’épouvante, elle
+agita dans ses mains cette horrible lettre. Puis, tout à coup, le
+souvenir de sa sœur dont elle venait de constater l’absence se dressa
+devant elle comme une lumière aveuglante. Elle comprenait: Frédéric et
+Irène fuyaient ensemble, en emportant l’enfant.
+
+--Mon fils! mon fils! gémit-elle.
+
+Éperdue, affolée, elle voulut s’élancer au dehors, comme si elle
+espérait encore rejoindre les fugitifs et les ramener. Mais ses forces
+l’abandonnaient; un nuage tremblant se formait devant ses regards; ses
+genoux fléchirent. Elle étendit les bras, cherchant autour d’elle un
+appui. Il lui manqua, et elle tomba lourdement sur le plancher, sans
+connaissance.
+
+
+FIN DU LIVRE PREMIER
+
+
+
+
+LIVRE SECOND
+
+
+
+
+I
+
+
+Les premiers rayons d’un chaud soleil d’été, empourprant un ciel clair,
+doraient les toitures vermoulues et les murailles grises du couvent. Par
+les larges croisées aux vitres étroites, entr’ouvertes derrière leurs
+grilles de fer, ils pénétraient dans les profondeurs de la pieuse
+maison, où circulait librement l’air matinal, tout imprégné de la
+fraîcheur du Rhône montant, dans un flot de vapeurs roses, au long du
+roc au sommet duquel le Carmel dresse ses vieilles tours.
+
+En bas, dans la plaine, la ville s’éveillait. Des clochers de Beaucaire
+tombait, dans le silence du jour naissant, la sonnerie de l’_Angelus_ à
+laquelle répondait, franchissant le fleuve comme un vol d’oiseaux
+invisibles, la sonnerie des cloches de Tarascon. Au delà de la ville, la
+lumière embrasait déjà l’espace des champs, les prairies roussies et
+calcinées en cette brûlante saison par les feux du ciel, les cyprès, les
+oliviers et les saules, au feuillage tout poudreux de la poussière
+blanchâtre que soulève le mistral.
+
+Quelques instants avant cinq heures, une sœur sortit de sa cellule. Sur
+sa chemise de serge et son jupon de laine, elle portait une robe de bure
+brune, serrée à la taille par une ceinture de cuir; sur la robe, un long
+scapulaire. Chaussée de bas en étoffe grossière et d’alpagattes, elle
+avait sur ses cheveux coupés ras une guimpe et un voile. Sous ce
+vêtement tombant autour du corps en longs plis roidis comme s’ils
+eussent été pétrifiés, la grâce du sexe s’évanouissait. En se consacrant
+à Dieu, la religieuse abdique tout ce qui fait le charme de la femme.
+Celle-ci marchait à grands pas dans les couloirs où l’ombre se
+dissipait. Sa main droite tenait, en l’agitant, une matraque, petite
+planchette revêtue de deux barrettes d’acier qui frappaient le bois de
+coups secs et résonnants.
+
+A ce bruit, les Carmélites subitement réveillées sautaient à bas de leur
+dure couchette, posant leurs pieds nus sur les carreaux froids. Le jour
+entrait joyeux dans les cellules; il resplendissait sur la nudité des
+murs blanchis à la chaux, ornés d’une croix et de deux images de piété.
+En quelques instants, les religieuses eurent procédé à leur toilette,
+retourné les draps en laine sur leur matelas de paille soutenu par deux
+planches. Au coup de cinq heures, toutes les portes s’ouvrant à la fois,
+les saintes filles apparurent ensemble dans les couloirs, remplis
+soudain du frôlement de leurs sandales sur la pierre. Elles descendaient
+à la chapelle, toutes frissonnantes dans leur chair macérée, accablées
+sous la lassitude un moment vaincue par le sommeil, et renaissante avec
+le jour qui allait de nouveau faire peser sur leurs membres exténués le
+fardeau des longues privations, du jeûne et des maigres repas.
+
+Maintenant, dans le chœur de la chapelle, derrière la haute grille à
+gauche de l’autel, les sœurs étaient agenouillées. Durant une heure,
+elles restèrent en oraison. Sur l’autel, deux cierges se consumaient;
+leur flamme tremblante rougissait sous la lumière du dehors entrant par
+les vitraux. Tandis que dans la maison tout était pauvre et nu, dans
+l’oratoire plein de plantes vertes et de fleurs épanouies, la pourpre
+des étoffes, la finesse des dentelles, la blancheur des marbres, les ors
+des statues flamboyaient. On devinait que tout le luxe de la communauté
+se déployait là, pour Dieu seul, et qu’à ses pieds seulement les
+religieuses retrouvaient un souvenir affaibli du bien-être auquel elles
+avaient renoncé en renonçant au monde. La nappe de l’autel, taillée dans
+un lambeau de robe blanche, rappelait à quelqu’une d’entre elles le
+vêtement qui jadis, avant qu’elle eût fait vœu d’éternelle pauvreté,
+parait sa beauté sacrifiée depuis; à quelque autre, le tapis déroulé sur
+les marches redisait les jeux de la maison paternelle où elle l’avait
+foulé, sous ses pieds d’enfant, avant d’en faire don au couvent, en y
+entrant. Les plantes et les fleurs parlaient aussi à ces âmes subjuguées
+par la folie de la croix; dans les couleurs éclatantes des pétales et
+dans les parfums des calices, elles aspiraient le passé auquel elles ne
+songeaient plus que pour en expier les innocentes joies et les rêves
+d’avenir, qu’avait brisés l’implacable vocation dont elles subissaient
+les lois rigoureuses.
+
+Au bout d’une heure, pendant laquelle le bruit des respirations
+contenues troubla seul la quiétude silencieuse du couvent, une sœur se
+leva. D’une voix douce et simple, elle entonna le chant des psaumes
+sacrés. Toutes s’unirent à elle aussitôt. Rien de joyeux ni d’expressif
+dans cette psalmodie. C’était une mélopée traînante et monotone, d’une
+mélancolie maladive. Les paroles latines tombaient des bouches sans
+accent de ferveur, avec une naïveté enfantine, comme un texte incompris,
+récité par habitude et par devoir. Mais de la froideur apparente de ce
+chant, l’ardeur de la prière se dégageait.
+
+La messe succéda à l’office psalmodié. De la sacristie, un prêtre était
+sorti précédé d’un enfant de chœur, pour célébrer le saint sacrifice. De
+toutes parts, autour de lui, ce n’étaient qu’extases et soupirs. Quand
+la communion groupa les religieuses derrière la grille à travers
+laquelle il devait déposer l’hostie sur leur langue en récitant les
+paroles saintes, il y avait dans l’attitude des corps penchés une
+expression d’adoration passionnée et de fiévreuse attente, comme si
+l’amant divin que sollicitaient ces vierges béatifiées et qu’elles
+allaient recevoir, devait éteindre leurs désirs, combler le vide de
+leurs cœurs exaspérés par la contemplation et l’espoir des jouissances
+éternelles qu’elles cherchaient à mériter et dont cette union solennelle
+avec Jésus leur révélait déjà, quoique imparfaitement, l’ineffable
+volupté.
+
+Tout en haut du chœur, dans une stalle, près de l’autel, se tenait la
+prieure. La croix abbatiale qui brillait sur sa poitrine la distinguait
+des sœurs sur qui elle régnait canoniquement et dont elle était l’élue
+pour trois années, conformément à la règle. Quoiqu’elle fût de petite
+taille et qu’on devinât, sous les amples plis de sa robe, un corps
+amaigri, l’autorité qu’elle exerçait se manifestait visiblement, révélée
+par la place où elle se tenait, par son geste, par des regards rapides
+jetés sur son troupeau. Lorsque, la messe terminée, le prêtre eut quitté
+l’autel, les religieuses, après de courtes actions de grâces, sortirent
+de la chapelle. Avant de sortir, elles défilèrent toutes devant la
+prieure, en faisant une longue génuflexion. La prieure ne quitta sa
+stalle que lorsqu’elle eut ainsi reçu de toutes ses sœurs cet humble
+salut. Elle les suivit dans le jardin. Déjà, elles s’éloignaient pour
+vaquer aux occupations manuelles qu’ordonne la règle des Carmélites.
+D’un signe, elle appela l’une d’elles, qui accourut et tomba à genoux le
+front courbé.
+
+--Sœur Marie du Calvaire, dit la prieure d’une voix froide et
+tranchante, tout à l’heure, pendant la messe, vous avez adressé la
+parole à votre voisine, sœur Claire Magdeleine, et je vous ai vue
+sourire.
+
+--C’est vrai, ma Révérende Mère, répondit la religieuse interpellée. Je
+ne trouvais pas dans mon bréviaire l’hymne du jour, et j’ai demandé à
+quelle page il se trouvait. Si j’ai péché, ma Révérende Mère, je
+m’accuse. Punissez-moi.
+
+En prononçant ces mots, elle se prosterna, baisa la terre et demeura
+ainsi, le front dans la poussière, attendant un ordre pour se relever,
+exposée à demeurer dans cette attitude, si la prieure l’eût voulu ou
+l’eût oubliée, jusqu’à ce que la cloche l’appelât à un acte prescrit par
+la règle.
+
+--Vous avez eu tort de rire pendant la messe. Vous ferez dix fois le
+tour du jardin, les pieds nus, en récitant l’_Ave Maria_ et en portant
+la croix.
+
+La pénitente se releva silencieuse. Sous le porche qui séparait le
+jardin de la chapelle, il y avait, appuyée dans un angle, contre le mur,
+une lourde croix en bois noir, plus haute qu’elle. L’ayant soulevée
+après s’être déchaussée, elle en chargea ses épaules comme Jésus-Christ
+avait chargé les siennes de l’instrument de son supplice, et le corps
+courbé sous le faix, elle commença sa fatigante promenade en passant et
+repassant devant une de ses compagnes qui se tenait accroupie dans un
+coin du jardin, en plein soleil, les yeux bandés, une corde au cou, les
+mains liées derrière le dos,--acte d’humiliation volontaire que les plus
+ferventes dans les communautés aiment à s’imposer.
+
+La sévérité de la prieure n’avait surpris aucune des sœurs. A tout
+instant, les Carmélites sont témoins ou victimes de pénitences analogues
+ordonnées de la sorte, ou subies du plein gré de celles qui
+l’accomplissent, et toujours accomplies joyeusement.
+
+Les religieuses s’étaient dispersées. Toute la communauté maintenant se
+livrait au travail. Les unes montaient des fleurs artificielles pour
+orner l’autel; les autres ravaudaient leurs vêtements usés ou
+préparaient dans la cuisine les mets destinés au déjeuner.
+
+La prieure était rentrée dans sa cellule. Assise devant une table
+couverte de papiers, elle répondait aux lettres arrivées le matin, et
+s’occupait des divers détails relatifs à la direction qu’elle exerçait.
+Un grand silence régnait autour d’elle. De temps en temps, elle se
+levait, faisait quelques pas vers la fenêtre et aspirait une bouffée
+d’air pur, en laissant errer ses regards à travers le jardin où se
+balançaient, au souffle de la brise du Rhône, les fleurs tremblantes sur
+leur tige.
+
+Il était frais et charmant, ce petit jardin dessiné dans les terres
+apportées à grand’peine sur le rocher. Un lierre épais, entremêlé de
+vigne vierge et de jasmin d’Espagne grimpant au long des bâtiments,
+encadrait les croisées. Entre les bordures de buis, s’allongeaient les
+pelouses coupées à intervalles égaux par les bandes de dahlias, de
+rosiers et de lys. Un rideau de cyprès fermait l’horizon du côté du
+fleuve, rappelant sans cesse à celles qui habitaient ces lieux qu’au
+delà de cette barrière verdoyante, rien ne devait les émouvoir ni les
+préoccuper, que dans ce cadre étroit se concentraient les seules
+distractions qu’il leur fût permis de connaître. Entre ces rares
+distractions, une des plus douces était la contemplation des beautés de
+la nature, arbres et fleurs, ordonnée par la poétique sainte Thérèse.
+C’est pour obéir à leur illustre fondatrice qu’aux heures de récréation,
+les religieuses cultivaient le parterre, dont les produits embaumés
+allaient chaque jour orner la chapelle.
+
+La prieure se tenait devant la croisée, suivant d’un œil indifférent la
+sœur Marie du Calvaire, qui, toute lasse, accablée sous le fardeau de la
+croix, achevait d’accomplir sa pénitence, quand, à la porte de la
+cellule, un coup léger se fit entendre. La prieure tressaillit, et
+revint lentement s’asseoir devant la table en répondant:
+
+--Entrez.
+
+La porte s’ouvrit. Sur le seuil apparut une belle jeune fille, grande et
+blonde, à l’œil brillant et doux, vêtue de l’habit des postulantes.
+
+--C’est vous, Jeanne Mauroy, dit la prieure avec bienveillance; avancez.
+Que désirez-vous?
+
+La jeune fille fit quelques pas, les yeux baissés, les bras croisés sur
+la poitrine. Arrivée devant la prieure, dont elle n’était séparée que
+par la table, elle s’agenouilla et dit:
+
+--Mon confesseur m’a ordonné de venir vous trouver, ma Révérende Mère.
+
+--Oui, je me souviens; il m’a parlé de vous. Vous pouvez vous relever.
+Jeanne obéit et se tint debout. La prieure continua:--Vous êtes donc
+impatiente de voir arriver le jour de votre prise d’habit?
+
+--Voilà six mois que je suis postulante, ma Révérende Mère, et je serais
+heureuse d’être admise au noviciat.
+
+--L’épreuve que vous venez de subir vous suffit-elle?
+
+--Sous la forme où elle m’a été imposée, oui, ma Révérende Mère.
+Jusqu’ici, je reste convaincue que Dieu m’ordonne d’embrasser son
+service. Si je me trompe, si ma vocation est autre, ce n’est qu’une
+épreuve plus complète qui me l’apprendra. Quand je porterai l’habit,
+quand je subirai toutes les rigueurs de la règle, alors seulement je
+pourrai décider si je suis en état de m’y soumettre pour toute ma vie.
+
+--Vos parents sont-ils avertis?
+
+--Je ne dépends que de mon tuteur et d’un conseil de famille dont les
+membres, vous le savez, ma mère, sont d’accord avec lui et avec moi.
+Tous nous aimons et nous craignons Dieu. Aucun de nous ne veut résister
+à ses ordres. Ceux qui m’aiment m’envient, alors même qu’ils regrettent
+de me perdre. C’est eux qui m’ont confiée à vous...
+
+Il y eut un long silence. La prieure observait ce candide et fier
+visage, au regard caressant, dont la chevelure sous la coiffe sans grâce
+ceignait le front d’une auréole d’or, les contours de la taille robuste
+et souple, les hanches saillantes et fines; elle admirait le charme
+exquis, fait de jeunesse et de grâce, que Jeanne exerçait partout autour
+d’elle à son insu.
+
+--Vous êtes belle, mon enfant, fit soudain la prieure. Vous pourriez
+briller dans le monde.
+
+--Je ne veux briller que pour le ciel.
+
+--En quelques années, la vie qu’on mène ici, les rigueurs de la règle,
+les privations auront flétri votre beauté. Jeune d’âge, vous serez
+vieille de corps. Ne regretterez-vous pas les biens que vous aurez
+sacrifiés? Réfléchissez, mon enfant. Malheur à vous si, après avoir
+prononcé des vœux éternels, s’élevait dans votre cœur le regret de ce
+que vous auriez volontairement perdu.
+
+--Je ne regretterai rien, ma mère.
+
+--J’ai été jeune comme vous, insista la prieure en se levant, oui,
+jeune, et l’on disait que j’étais jolie. Voyez ce que le cloître a fait
+de moi.
+
+Brusquement, elle se mit en pleine lumière comme pour obliger Jeanne à
+regarder les traits défaits, les joues ridées, les cheveux presque
+blancs et le regard sans vie de Nicolette Suarez, veuve de Frédéric de
+Varimpré, en religion Sœur Thérèse de Jésus, prieure du Carmel de
+Beaucaire.
+
+Jeanne Mauroy sentit un frisson monter de ses pieds à sa tête, sans
+comprendre si le langage qu’elle entendait contenait une plainte ou un
+suprême conseil. Elle se redressa cependant, et dit avec respect:
+
+--Que ne pouvez-vous me révéler aussi votre âme, ma Révérende Mère? Ne
+s’est-elle pas embellie de tous les attraits qu’a perdus votre corps?
+
+Émue par cette réponse spontanée, la sœur Thérèse de Jésus s’assit, en
+disant:
+
+--C’est mon devoir de vous montrer toutes les duretés de la vie que vous
+voulez embrasser; rien ne serait plus fatal qu’une erreur. C’est aussi
+mon devoir d’ajouter que si votre vocation est sincère, les sacrifices
+que Jésus vous demande en échange de son amour vous seront doux et
+légers. Cet amour est infini; il vous tiendra lieu de tout. La prise
+d’habit que vous sollicitez ne constitue pas d’ailleurs un engagement
+définitif. Elle n’est qu’une initiation au noviciat, durant lequel nous
+aurons le temps d’étudier votre âme et de décider si vous devez rester
+parmi nous. Allez, mon enfant.
+
+--Alors, ma mère, je peux espérer d’être bientôt novice? demanda Jeanne.
+
+--Pourquoi m’interrogez-vous? répliqua la prieure durement. Vous aspirez
+à la perfection, et vous ne savez même pas réprimer les impatiences de
+votre curiosité. Offrez à Dieu l’attente qu’on vous impose, et
+remettez-vous-en à la décision de nos mères que je dois consulter.
+
+Jeanne s’agenouilla contrite, baisa le plancher, et, se relevant
+silencieuse, elle s’éloigna. Nicolette la regarda sortir sans rien
+ajouter. Dans ses yeux où depuis longtemps semblait tarie la source des
+larmes, des larmes lentement montaient qu’elle ne voulait pas laisser
+voir. Se parlant à elle-même, elle murmura:
+
+--C’est moi à vingt ans. Il me semble que je me revois vivre telle que
+j’étais alors. Puisse la vocation de cette enfant être aussi sincère que
+la mienne, Seigneur! Daignez lui épargner les douleurs que vous m’avez
+prodiguées.
+
+Elle fit le signe de la croix, et courbant la tête sur sa table de
+travail, elle reprit sa tâche interrompue.
+
+La sœur Thérèse de Jésus avait alors quarante-cinq ans. Si la plupart
+des femmes soucieuses de conserver leur beauté semblent jeunes encore à
+cet âge, halte au seuil de la vieillesse et préparation au temps
+désenchanté qui verra les hommes se détacher d’elles, la prieure des
+Carmélites, elle, ne possédait plus ni la jeunesse, ni même les
+apparences de la jeunesse. Des rides plissaient son front qu’écrasait le
+lourd fardeau des soucis. Sous ses yeux, les larmes avaient tracé un
+sillon violacé. L’insomnie des nuits fiévreuses, l’altération de la
+santé, les luttes douloureuses soutenues par l’âme toujours debout
+contre les tentations de la chair, se trahissaient sur les joues
+creusées et osseuses. Tout le corps s’inclinait dans une attitude
+d’accablante fatigue, dans une habitude d’énervantes privations.
+
+Personne n’eût reconnu sur ce pâle visage et ces traits amaigris, dans
+ce triste regard et sous ces cheveux grisonnants, la jeune fille
+passionnée et ardente dont le charme troublant avait un jour, vingt-cinq
+ans avant, séduit Frédéric de Varimpré. La vie religieuse avec ses
+austérités et ses mortifications, aboutissant toutes à un éternel
+renoncement des joies humaines, produit ces effets. Elle éteint sur la
+face de ceux qui l’embrassent les belles flammes de la jeunesse. Elle
+les éteint dans le regard qu’elle refroidit, et les concentre dans le
+cœur où elles ne brûlent plus que pour Dieu. Lui seul en connaît
+l’intensité, révélée dans les élans de la prière. L’homme peut croire
+qu’elles sont étouffées, et ces saintes âmes devenues, rayon de foi dans
+un bloc d’égoïsme, indifférentes à ce qui n’est pas leur salut. Il se
+trompe; il ne sait pas quelle tendresse pour l’humanité souffrante vibre
+dans ces cœurs extasiés. Il y a là des trésors d’infinie bonté qui n’ont
+d’autre manifestation que la prière, se répandant, comme un parfum,
+quand la religieuse prosternée devant l’autel implore le ciel pour les
+pécheurs, et dans des privations incessamment renouvelées,
+volontairement acceptées, expie leurs fautes, aussi repentante que si
+elle les avait commises. Folie, dit le monde en raillant. Soit, mais
+folie qui même en ses excès mérite le respect autant que la pitié,
+puisqu’elle fait des martyrs.
+
+Il semble que Nicolette, après avoir si passionnément et si longtemps
+souhaité ces austères douceurs, aurait dû être heureuse dans la
+plénitude de son rêve réalisé, et posséder la paix de l’âme, l’unique
+bien qu’elle lui eût demandé. Mais cette paix lui manquait. Ce n’étaient
+pas seulement les duretés monastiques qui l’avaient réduite à cet état
+où elle n’apparaissait que comme une ombre de ce qu’elle avait été
+jadis, c’était ce défaut de paix intérieure. Quand l’âme ne traîne
+derrière soi ni regrets ni remords, le corps, après maintes
+défaillances, se redresse, se durcit, s’assouplit aux souffrances; il
+les endure sans en être éprouvé. Mais si les cheveux de Nicolette
+avaient blanchi, si la source de ses larmes s’était épuisée, si son
+regard n’exprimait plus que la tristesse, c’est que partout la suivait
+le cortége de ses amers souvenirs, ces souvenirs dont elle ne pouvait se
+délivrer.
+
+Partout, dans la chapelle, sur son grabat, sur la dalle froide du
+cloître ou sur la terre nue du cimetière, et même quand, agenouillée
+dans sa cellule, elle meurtrissait ses reins en les frappant d’une
+lanière de cuir, partout elle le retrouvait, ce long cortége des
+souvenirs implacables. Elle se revoyait dans sa maison, d’abord
+heureuse, et heureuse par l’amour, puis se refusant à la tendresse de
+son mari et l’obligeant à fuir pour toujours. Elle se rappelait le
+terrible prêtre dont elle avait subi l’influence fatale. Il était mort
+depuis longtemps, sans que le bonheur détruit par lui fût ressuscité.
+Elle se rappelait l’inoubliable soirée témoin de son infortune, la
+lettre de Frédéric lui apprenant qu’il partait et disparaissait à
+jamais, emmenant son fils et Irène. Oh! le malheureux! De cet oubli de
+tous ses devoirs, de l’enlèvement qui arrachait un enfant à sa mère, du
+rapt qui faisait de l’époux longtemps fidèle un époux adultère et
+incestueux, il ne pouvait être excusé. Mais, en lui rendant son foyer
+odieux, en lui fermant ses bras, en le rejetant dans ceux d’Irène,
+n’avait-elle pas été aussi coupable que lui?
+
+Tel est le remords qu’elle portait. Pendant dix ans, déchirée par sa
+douleur maternelle, pleurant son fils perdu, elle s’était efforcée
+d’oublier. L’oubli n’avait pas répondu à son appel. Toujours saignante,
+la plaie de son cœur, sans qu’un espoir trompé sans cesse et une prière
+non interrompue eussent pu la cicatriser. Elle avait rempli des clameurs
+de son désespoir son foyer désert, invoqué la justice des hommes,
+cherché son fils de tous côtés. Vains efforts, tentatives inutiles.
+L’enfant n’était pas revenu. Puis, un jour, elle avait appris le décès
+de son mari, mort au Brésil, laissant orphelin le cher petit et Irène
+sans appui. Elle s’était empressée de jeter sur leurs traces un homme
+investi de sa confiance. Mais quand cet homme arrivait au Brésil, Irène
+et l’enfant avaient déjà disparu. Alors, devenue veuve, Nicolette
+obtenait la faveur longtemps sollicitée d’entrer au Carmel. Elle y était
+depuis, deux fois élue prieure par ses sœurs, parmi lesquelles elle
+reprendrait modestement sa place, à l’expiration de son pouvoir triennal
+renouvelé.
+
+Mais vainement elle cherchait à oublier le passé. Il revenait sans cesse
+à sa mémoire, lui ramenant l’image de son fils, enfant quand on l’avait
+arraché à ses bras, homme maintenant s’il vivait encore. Oh! ce doute,
+quelle douleur il engendrait dans cette âme qui aurait voulu ne songer
+qu’à Dieu! Vivait-il, l’être adoré, fruit de ses entrailles? S’il
+vivait, pourquoi ne venait-il pas retrouver sa mère? Ne la
+connaissait-il pas? Peut-être luttait-il contre la misère! Peut-être, du
+fond de l’abîme où il se débattait, implorait-il le secours maternel!
+Que n’entendait-elle sa voix! Avec quelle ardeur elle aurait volé à son
+aide, la main tendue, les bras ouverts! Peut-être était-il mort! Mais
+alors, goûtait-il dans le sein de Dieu la joie des élus? Toujours elle
+pensait à lui; elle pensait à Irène, dont elle ignorait aussi le sort,
+dont elle déplorait le crime, en suppliant le ciel de pardonner.
+
+Le souvenir de Frédéric pesait d’un poids non moins lourd sur sa
+conscience. En rendant l’âme, avait-il eu le temps de se repentir? La
+main d’un prêtre s’était-elle étendue sur lui pour l’absoudre?
+Jouissait-il de l’infinie miséricorde? Questions cruelles, toujours
+menaçantes, jamais satisfaites! Elles infligeaient à Nicolette une
+horrible torture, troublaient son repos, la poursuivaient jusque dans
+les pieux exercices de son état, répandaient sur ses jours l’amer poison
+du remords, sa conscience lui rappelant à toute heure et partout qu’elle
+avait une large part dans la responsabilité des catastrophes accomplies
+ou redoutées, et qu’elle aurait à en répondre au divin tribunal.
+
+
+
+
+II
+
+
+Depuis le lever du soleil, une grande agitation régnait dans le couvent,
+où tout se préparait pour la vêture de Jeanne Mauroy. Il est d’usage que
+le matin du jour où elle doit prendre l’habit religieux, la postulante
+quitte le Carmel, dès l’aube, afin de passer auprès de sa famille les
+heures qui précèdent la cérémonie, et que sa famille elle-même la
+conduise à la chapelle. Mais Jeanne Mauroy étant orpheline, son tuteur
+et ses proches venus pour l’assister en ce moment solennel, n’habitant
+pas Beaucaire, elle était restée au couvent. C’est de là qu’elle devait
+sortir pour aller à l’autel. Retirée dans la cellule qu’elle habiterait
+désormais, elle attendait l’heure de la cérémonie, cette heure ardemment
+appelée. Agenouillée devant la croix, elle priait, parée déjà de la robe
+de mariée et de la couronne de fleurs d’oranger, toilette virginale dans
+laquelle elle était tenue de se présenter au Carmel.
+
+Jamais sa beauté n’avait eu plus d’éclat; elle resplendissait sur le
+visage transfiguré par la béatitude de l’âme, dans le regard où brillait
+une flamme joyeuse, et sur tout le corps dont les pures lignes se
+dessinaient sous le blanc satin des vêtements. Au moment de s’immoler,
+cette beauté s’affirmait une dernière fois dans l’épanouissement
+merveilleux de ses trésors prodigués. Des adjurations brûlantes
+tombaient des lèvres de la néophyte. Elle se laissait ravir par
+l’extase, comme si, prête à consommer sa rupture avec le monde, elle eût
+entendu la voix de son maître lui dire:
+
+--Je ne veux plus que tu converses avec les hommes, mais seulement avec
+les anges.
+
+Dans l’emportement de cette extase, elle embrassait par la pensée, comme
+dans une vision surnaturelle, sa vie future à chaque étape de laquelle
+elle devait trouver un sacrifice à accomplir, une indicible joie à
+goûter. Les vœux de pauvreté, de chasteté, d’obéissance qu’elle se
+préparait à prononcer ne lui coûtaient rien. En se donnant à Dieu, elle
+allait renoncer à tout ce qui n’était pas lui; mais elle était heureuse
+de se donner ainsi entièrement, sans restriction, corps et âme. Elle se
+regardait comme déjà morte au monde, ensevelie avec Jésus-Christ
+derrière les grilles inaccessibles, convaincue qu’une âme n’est grande
+qu’anéantie par l’humilité. Dans ce bonheur par avance savouré, il y
+avait de la volupté.
+
+Elle se voyait consacrant ses jours à la méditation, à la prière, au
+silence, se détachant des préoccupations de la terre pour mieux
+s’assurer le ciel, meurtrissant son corps sous un cilice, expiant les
+fautes de l’humanité dans d’incessantes mortifications. Les flèches de
+l’amour divin, de part en part, perçaient son cœur; elle ambitionnait
+d’en sentir profondément les déchirures et, toute saignante de ces coups
+réitérés, d’arriver à la mort, au delà de laquelle rayonnait la suprême
+récompense.
+
+Elle avait vingt ans, et c’est la mort qu’appelait surtout sa jeunesse
+sacrifiée, la mort, aurore des noces éternelles. Sur ses lèvres
+vermeilles, voltigeait déjà la prière qu’elle réciterait au moment de
+franchir les portes de l’éternité: «O mon Seigneur et mon époux, l’heure
+est enfin venue; nous allons nous voir. Mon tendre maître, voici le
+moment du départ. Soyez-en mille fois béni, et que votre volonté
+s’accomplisse. Il est temps que je sorte de cet exil et que mon âme, ne
+faisant qu’une avec vous, jouisse de ce qu’elle a tant désiré.»
+
+L’espoir de cette union mystique déchaînait dans son cœur une ardeur
+amoureuse, dans son corps le frémissement des mystérieuses attentes qui
+s’empare des vierges au seuil du lit nuptial, frémissement embelli pour
+elle et purifié par la conviction que l’amant dont elle sollicitait les
+étreintes était, non un homme, mais un Dieu. Et son âme, toute ravivée,
+se répandait en appels et en larmes, crise délicieuse à laquelle elle
+s’abandonnait dans un transport poussé jusqu’au delà de la raison.
+
+La porte de sa cellule s’ouvrit. Elle s’était laissé emporter si haut,
+si loin de la terre, qu’elle n’entendit pas le bruit. La prieure, qui
+venait d’entrer, s’approcha d’elle, lui toucha l’épaule et dit:
+
+--Voici l’heure, ma fille, suivez-moi.
+
+Elle se leva silencieuse. La prieure, dont le voile laissait le visage
+découvert, l’embrassa, puis, la précédant, quitta la cellule. Elles
+traversèrent les couloirs tranquilles, et par l’escalier désert
+descendirent. Au pied de l’escalier, par delà la porte de clôture
+ouvrant sur la grande cour, se tenaient le tuteur et les parents de
+Jeanne. La prieure la leur confia, et s’éloigna pour entrer dans le
+chœur où les religieuses se trouvaient déjà réunies. Jeanne et les siens
+franchirent la porte, traversèrent la cour se dirigeant vers la
+chapelle. Les fidèles venus pour assister à sa prise d’habit
+l’attendaient là. Ils saluèrent son apparition d’un long murmure. Elle
+s’avança le long de l’espace resté vide entre les chaises jusqu’au
+prie-Dieu préparé pour elle devant l’autel. Elle souriait, en saluant à
+droite et à gauche, au moment de leur dire adieu, ceux qu’elle aimait.
+Mais le tremblement de ses mains gantées, l’expression séraphique de son
+regard, trahissaient la violente émotion qui la dominait à cette heure
+solennelle où elle allait se donner à Dieu, en attendant l’engagement
+suprême qu’elle prendrait à un an de là, après avoir subi les épreuves
+du noviciat.
+
+La chapelle avait la physionomie des jours de fête. Tout autour de
+l’autel, sur les degrés recouverts d’un tapis, entre les cierges allumés
+autour du tabernacle, et sur les murs jusqu’aux voûtes, ce n’étaient que
+plantes et fleurs. Les lys et les roses étoilaient la sombre verdure des
+lauriers et des palmes. Leurs parfums s’exhalaient dans la vapeur tiède
+qui flottait sous les lumières. L’or des candélabres, les marbres des
+degrés, les ferrures de la grille placée à gauche de l’autel, devant le
+chœur réservé, brillaient de mille reflets avivés et scintillant entre
+les feuilles, comme les rayons du soleil à travers les ramures d’une
+forêt.
+
+Ordinairement, devant cette grille, un rideau noir est tendu. Relevé ce
+jour-là, il laissait voir l’intérieur du chœur des religieuses
+resplendissant de lumières, et les sœurs debout dans leur stalle, un
+cierge à la main, les novices voilées de blanc, les professes voilées de
+noir, attendant le moment de se mettre en marche pour aller vers la
+porte de clôture à la rencontre de la postulante qui ne les avait
+quittées un moment que pour les rejoindre bientôt.
+
+Elle s’était agenouillée, anéantie dans un ravissement qui derrière les
+barreaux farouches lui montrait le paradis et ses joies ineffables.
+Autour d’elle, des prêtres allaient et venaient, mettant la dernière
+main aux préparatifs de la cérémonie solennisée par la présence de
+l’évêque de Nîmes, qui devait officier et consacrer de ses mains la
+nouvelle novice. Des rumeurs de voix poursuivant doucement des
+entretiens d’une chaise à l’autre, le bruit des arrivants qui se
+plaçaient peu à peu, troublaient encore la paix de la chapelle. Tout à
+coup le silence se fit. Le prélat sortait de la sacristie, entouré des
+prêtres assistants et des enfants de chœur.
+
+A ce moment, un nouveau venu se présentait au couvent. C’était un jeune
+homme à la figure pâle, aux cheveux châtains, avec un regard vif et doux
+à la fois, révélant l’esprit d’initiative et d’énergie. Une moustache
+très-fine, aux tons fauves, relevait le caractère un peu féminin de sa
+physionomie. Il avait la taille élevée, mince et bien prise. La
+poussière blanchissait ses vêtements et ses chaussures. Un petit sac en
+cuir, retenu par une courroie, achevait de lui donner l’air d’un
+voyageur fraîchement débarqué.
+
+A la faveur de l’agitation qui, ce jour-là, troublait la tranquillité du
+couvent, il avait pu pénétrer dans la vaste cour conduisant à la
+chapelle. Il s’était arrêté, laissant errer ses regards de tous côtés,
+dans l’attitude d’un homme qui cherche quelque chose ou quelqu’un.
+Debout sur le seuil de la chapelle ouverte, la tourière suivait l’office
+de cette place sans perdre de vue l’entrée. Elle l’aperçut et alla vers
+lui:
+
+--Vous venez pour assister à la cérémonie, monsieur? dit-elle à
+demi-voix.
+
+--Quelle cérémonie? demanda-t-il surpris.
+
+--Que voulez-vous, alors, si vous n’êtes venu pour cela?
+
+Mais, au lieu de répondre, il interrogea:
+
+--C’est bien ici la communauté des Carmélites?
+
+--Oui, monsieur.
+
+--Cette communauté est dirigée par madame de Varimpré, en religion sœur
+Thérèse de Jésus?
+
+--C’est en effet le nom de notre Révérende Mère.
+
+--Je veux la voir.
+
+--Elle n’est pas visible aujourd’hui.
+
+--Il faut que je lui parle sur-le-champ, il le faut, répondit l’inconnu
+avec l’expression d’une ferme volonté.
+
+--Personne ne peut lui parler en ce moment, reprit la tourière troublée
+par l’exigence formulée devant elle. Elle est au chœur avec toutes nos
+mères. Nous avons une prise d’habit; vous pouvez vous en assurer par
+vous-même. Après la cérémonie, si ce que vous avez à dire à madame la
+prieure est pressé, elle pourra vous recevoir.
+
+--C’est bien; j’attendrai.
+
+--Vous pouvez entrer dans la chapelle, monsieur, dit encore la tourière.
+
+Puis, voyant que le visiteur ne se hâtait pas de profiter de
+l’invitation, elle regagna sa place sous le porche, le laissant au
+milieu de la cour. Il y resta, se promenant à grands pas, inquiet et
+fiévreux, à l’ombre des murailles derrière lesquelles son regard curieux
+semblait vouloir pénétrer. Parfois, il s’arrêtait, prêtait l’oreille, et
+après avoir constaté que les chants n’étaient pas achevés, il reprenait
+sa promenade, sans dissimuler son impatience, surexcitée par l’attente.
+
+Tout à coup, s’éleva dans la nef un grand bruit de chaises. Les rares
+personnes qui, n’ayant pu y trouver place, s’étaient tenues sur les
+degrés extérieurs, se rangèrent à droite et à gauche pour laisser la
+sortie libre. La tourière courut au jeune homme et lui dit:
+
+--Vous ne pouvez rester là, monsieur. Voici la postulante.
+
+Il se jeta contre le mur, les yeux fixés sur l’intérieur de la chapelle
+au fond de laquelle la flamme des cierges poussait jusqu’aux voûtes une
+lumière rougeâtre, tremblante sous l’éclat du jour qui entrait par les
+vitraux. Dans le cadre de la large baie, il vit apparaître Jeanne
+Mauroy. Jamais plus radieux visage ne s’était offert à ses regards.
+Suivie du clergé qui chantait le _Magnificat_ et les fidèles, hommes et
+femmes, attristés comme s’ils eussent suivi son cercueil, elle marchait
+modeste et calme, dans une attitude de recueillement. Sur ses lèvres
+errait un sourire; un rayon de joie céleste brillait dans ses yeux. Ils
+s’arrêtaient au passage, ces yeux extasiés, sur les figures amies,
+consternées. Ils exprimaient l’étonnement que causait à cette adorable
+enfant la tristesse surprise autour d’elle, quand tant de bonheur
+l’enveloppait. En arrivant auprès du visiteur inconnu, elle les leva
+aussi sur lui, comme pour lui donner une part de ses adieux. Mais, soit
+que la présence d’un étranger l’eût surprise, soit qu’elle eût été
+troublée par l’expression d’admiration et de pitié qu’elle venait de
+saisir sur des traits qu’elle voyait pour la première fois, un flot de
+sang empourpra ses joues, montant jusqu’aux paupières subitement
+abaissées. Elle hâta le pas, et passa, non assez vite cependant pour
+empêcher que le souvenir de sa beauté se fixât dans la mémoire de ce
+jeune homme que sa présence venait de bouleverser. Il s’était tourné
+vivement vers la tourière inclinée à son côté et disait à demi-voix:
+
+--Le nom de cette personne, madame?
+
+La tourière resta silencieuse une minute; puis elle répondit:
+
+--Qu’importe son nom! Tout à l’heure, elle ne s’appellera plus que sœur
+Nicette de la Croix.
+
+De l’autre côté de la cour, la porte de clôture venait de s’ouvrir de
+nouveau. Sur le seuil, trois religieuses s’avançaient ayant le voile
+baissé. Deux d’entre elles tenaient un cierge à la main. L’autre les
+précédait, portant une croix en bois noir sans christ. La postulante
+s’agenouilla et baisa l’extrémité de cette croix. Puis elle se releva,
+salua les assistants qui l’avaient accompagnée jusqu’à cette porte et ne
+pouvaient la suivre au delà. C’était la première étape de l’éternelle
+rupture avec le monde, et lorsque les lourds battants de bois se
+refermèrent sur la procession qui s’éloignait en psalmodiant une hymne à
+la Vierge, un frisson passa sur le petit groupe des fidèles. Tandis
+qu’ils regagnaient leur place dans la chapelle, la postulante traversa
+le cloître à la suite des sœurs, conduite au chœur par la prieure et
+jusque devant la haute grille où elle s’agenouilla. Maintenant, de
+l’autre côté de la grille, elle apercevait l’évêque, debout, entouré des
+prêtres assistants, coiffé de la mitre, appuyé sur sa crosse, vêtu d’une
+chape aux reflets d’argent.
+
+--Ma fille, que demandez-vous? dit-il.
+
+--La miséricorde de Dieu, la pauvreté de l’Ordre et la compagnie des
+sœurs, répondit-elle.
+
+--Est-ce de votre propre mouvement et de votre plein gré que vous vous
+présentez pour recevoir l’habit de ce saint Ordre?
+
+--Oui, monseigneur.
+
+--Avez-vous dessein de persévérer dans l’Ordre jusqu’à la fin de votre
+vie?
+
+--Oui, monseigneur.
+
+--Voulez-vous donc entrer dans l’Ordre pour le seul amour de
+Notre-Seigneur?
+
+--Oui, avec la grâce de Dieu et les prières des sœurs.
+
+Elle avait parlé d’une voix ferme.
+
+--Que Dieu achève en vous son ouvrage! reprit l’officiant.
+
+Puis il lui adressa une brève et touchante exhortation qu’il termina en
+disant:
+
+--Que le Seigneur vous dépouille du vieil homme!
+
+Quand il eut fini, la postulante fut emmenée par la prieure. Tandis
+qu’elle était absente, le prélat bénit le scapulaire, la ceinture et le
+manteau qu’elle allait recevoir de ses mains.
+
+Elle revint bientôt, transformée déjà, préparée pour l’ensevelissement
+volontaire qu’elle s’imposait. Elle avait quitté ses vêtements de mariée
+et revêtu une robe de bure qui l’enveloppait comme d’un suaire. A ses
+pieds, les bas de laine et les sandales remplaçaient les souliers de
+satin. Une guimpe cachait la pureté des épaules, s’étendait sur le
+corsage en plis roidis sous lesquels semblait s’être évanouie la grâce
+des formes. Enfin, de la soyeuse chevelure qui tout à l’heure couronnait
+sa beauté, les boucles épaisses n’existaient plus. Elles gisaient là-bas
+comme des fleurs flétries. Les ciseaux les avaient coupées jusqu’à la
+racine, ne laissant sur la tête que des cheveux ras, qui se redressaient
+sous la coiffe blanche comme révoltés contre le barbare traitement qui
+venait de dépouiller le front de sa plus belle parure.
+
+De nouveau, la postulante se tenait devant la grille. Quoique
+découronnée, sa tête fine et fière resplendissait toute radieuse. Les
+assistants purent alors admirer le visage où s’exprimait une divine
+sérénité, et dont aucun regret n’altérait la quiétude. Des mains d’un
+prêtre, le pasteur recevait tour à tour la ceinture, le scapulaire, le
+manteau blanc. Il les passait à la postulante en prononçant pour chacun
+de ces objets les paroles sacrées. En lui mettant la ceinture, il
+disait:--Quand vous étiez plus jeune, vous vous ceigniez vous-même et
+vous alliez où il vous plaisait. Mais lorsque vous aurez vieilli, un
+autre vous ceindra. En lui mettant le scapulaire:--Prenez le joug de
+Jésus-Christ qui est doux et son fardeau qui est léger. En lui mettant
+enfin le manteau:--Ceux qui suivent l’agneau sans tache, marcheront avec
+lui vêtus de blanc. C’est pourquoi que vos vêtements soient toujours
+blancs, en signe de votre pureté intérieure.
+
+Tout était dit. Le prélat jeta l’eau bénite sur la novice, et, se
+mettant à genoux, il entonna le _Veni, Creator_. Après la première
+strophe, tandis que les religieuses se tenaient debout à leur place, la
+prieure prit la sœur Nicette par la main et la conduisit au milieu du
+chœur, où elle la fit étendre sur un tapis de serge, les bras en croix.
+Tant que dura le chant sacré, elle resta ainsi, la face contre terre,
+dans l’immobilité de la mort. Elle ne se releva que pour aller porter à
+ses compagnes le baiser fraternel. Puis les religieuses sortirent du
+chœur processionnellement, et les assistants se retirèrent. Le visiteur
+étranger fit comme eux.
+
+Il avait observé tous les détails de la cérémonie, des larmes aux yeux,
+le cœur étreint par l’angoisse. De nouveau, il se trouva dans la cour,
+attendant la prieure. Mais maintenant son impatience de tout à l’heure
+s’était apaisée. Un lourd accablement pesait sur lui, une impression
+cruelle qui détournait sa pensée du but de sa visite. Il mesurait du
+regard les lourds bâtiments du monastère. Peut-être rêvait-il d’y
+pénétrer de gré ou de force pour en faire sortir la créature qu’il
+venait de voir s’enterrer vivante. Peut-être se demandait-il où puise
+son énergie la passion indomptable qui jette aux bras d’un amant
+crucifié les vierges de vingt ans et les pousse à choisir une vie
+martyrisante comme le plus beau et le plus enviable des destins.
+
+--Veuillez me suivre au parloir, monsieur, dit tout à coup près de lui
+la voix de la tourière. Ma mère prieure va s’y rendre.
+
+Il obéit en silence, ramené à la réalité par cette invitation, repris
+par l’impatient émoi qui le dominait tout à l’heure quand il s’était
+présenté au couvent pour parler à la sœur Thérèse de Jésus. Étant entré
+dans le parloir, précédé de la tourière, il s’assit sur une chaise,
+devant la grille aux pointes menaçantes, rendue plus épaisse et plus
+impénétrable par le rideau tendu de l’autre côté des ferrures. Presque
+aussitôt, il entendit ces mots prononcés par une femme qu’il ne pouvait
+voir:
+
+--Loué soit Notre-Seigneur Jésus-Christ!
+
+Surpris, il regarda la tourière.
+
+--Répondez: A jamais! fit-elle.
+
+Et docilement, il répéta:
+
+--A jamais.
+
+La tourière sortit, le laissant seul, la pâleur aux joues, un frisson
+dans tout le corps, escaladant des yeux cette grille effroyable derrière
+laquelle il espérait trouver ce qu’il était venu chercher dans cette
+maison de paix et de prière.
+
+
+
+
+III
+
+
+--Vous avez désiré me parler, monsieur, dit la prieure avec douceur. Me
+voilà prête à vous entendre.
+
+--Vous êtes bien madame Nicolette Suarez, veuve du lieutenant Frédéric
+de Varimpré? demanda le visiteur.
+
+--C’est ainsi que je m’appelais, en effet, quand je vivais au milieu du
+monde. Mais depuis longtemps, je suis morte pour lui.
+
+--Allez-vous me condamner à vous parler sans vous voir, madame, et ne
+pouvez-vous tirer ce rideau qui me cache vos traits?
+
+--A quoi bon? Vous n’apercevriez rien qu’une femme voilée, à qui la
+règle qu’elle a fait vœu d’observer interdit de montrer son visage.
+
+--Je voudrais vous voir, madame, reprit-il, suppliant.
+
+--C’est impossible, répondit la prieure; nous ne pouvons nous découvrir
+que devant nos proches parents. Puis elle ajouta plus bas:--Ici, ceux
+qui m’adressent la parole m’appellent ma mère.
+
+Le jeune homme s’était levé brusquement, les bras tendus, des larmes
+dans les yeux, la bouche entr’ouverte, comme s’il voulait faire entendre
+une supplication nouvelle. Mais le cri monté à ses lèvres n’en sortit
+pas. Il retomba sur sa chaise, accablé, et reprit avec une tranquillité
+feinte:
+
+--Eh bien, ma mère, je vous apporte des nouvelles de votre fils, Adrien
+de Varimpré.
+
+A ces mots, les anneaux qui fixaient le rideau en haut de la grille
+roulèrent en grinçant sur leur tringle de fer, et une ombre noire se
+jeta contre les barreaux, impétueusement, en s’écriant:
+
+--Mon fils! Vous connaissez mon fils! Il est vivant?
+
+--Il est vivant, ma mère.
+
+--Mon Dieu! mon Dieu, soyez béni, fit-elle en joignant les mains... Vous
+le connaissez, monsieur?... Parlez-moi de lui... Le verrai-je bientôt?
+
+--Oui, bientôt, madame, dans quelques instants... Il a redouté pour vous
+une émotion trop forte. Il a voulu que vous fussiez préparée à le
+recevoir. Mais il n’est pas loin de vous... Non, il n’est pas loin.
+
+--Alors, monsieur, allez le chercher... Mon fils! Mon Adrien!
+
+L’ombre noire s’agitait. Sous son voile, elle poussait des sanglots, et
+laissait deviner la fièvre de ses mains tremblantes, à tout instant
+portées à ses yeux.
+
+--J’irai le chercher tout à l’heure, répondit le visiteur; mais vous me
+demandiez de vous parler de lui...
+
+--Vous êtes son ami, n’est-ce pas, puisqu’il vous a envoyé près de moi?
+Vous le connaissez bien, alors. Il a vingt-trois ans maintenant. Il doit
+être beau, mon cher enfant, superbe et fier.
+
+--La souffrance flétrit la jeunesse et abat la fierté. Il a beaucoup
+souffert.
+
+--Beaucoup souffert, répéta la prieure d’un accent lamentable.
+
+--Il ne connaît pas sa mère. Il avait douze ans quand son père mourut au
+Brésil, où il s’était établi. Il se trouva seul alors avec celle que M.
+de Varimpré appelait Irène. Les soins maternels de cette femme avaient
+protégé la jeunesse d’Adrien. Il ressentait pour elle une tendresse
+filiale, ardente et profonde. Il croyait qu’elle était sa mère. Après la
+mort de M. de Varimpré, ils se rendirent aux États-Unis, à Boston, où un
+premier séjour leur avait donné quelques amis. Ils vécurent là,
+pauvrement, car M. de Varimpré ne laissait qu’une fortune déjà
+compromise. Votre fils allait au collége; il s’appliquait à l’étude,
+ayant hâte de venir en aide à la chère créature qui s’était dévouée à
+son bonheur. Parfois, il la suppliait de retourner en France avec lui;
+il n’ignorait pas que la France était leur patrie à tous deux; il
+souhaitait passionnément de la connaître et d’y vivre. Mais celle qu’il
+appelait sa mère reculait sans cesse l’époque du départ. Un jour qu’il
+insistait auprès d’elle afin de la décider à partir, elle lui déclara
+que le cher mort avait exprimé la volonté formelle que son fils n’allât
+pas en France avant d’avoir atteint sa vingt et unième année.
+
+--Hélas! il redoutait mon influence! soupira Nicolette.
+
+--Le temps s’écoulait tristement, continua l’inconnu; les ressources
+s’épuisaient de jour en jour, la détresse devenait plus grande, et la
+santé de madame Irène s’altérait. Elle s’éteignit un soir doucement,
+entre les bras de l’enfant désespéré. Avant de mourir, elle lui remit
+une lettre écrite par son père, et qu’il ne devait ouvrir qu’à l’époque
+de sa majorité. C’est ainsi qu’à dix-huit ans il se trouva orphelin,
+pauvre et seul, sans ressources. Il fallait vivre, il travailla. Il
+donnait des leçons de français, car sa langue maternelle, longtemps
+parlée devant lui, lui était familière. Oh! les dures années de misère
+et de solitude! Si elles n’ont pas abrégé ses jours, c’est qu’il fallait
+qu’il vécût, qu’il vécût pour revoir son pays. C’est aussi que Dieu
+voulait qu’il vous retrouvât, ma mère.
+
+Sous son voile, sœur Thérèse de Jésus pleurait à chaudes larmes, en
+écoutant ce récit.
+
+--Apaisez-vous, reprit le narrateur, et veuillez m’entendre jusqu’au
+bout. Avant d’embrasser votre fils, il faut que vous connaissiez sa vie
+passée, que vous n’ignoriez pas surtout pourquoi il vous revient.
+
+--Mais, pour parler de lui, ainsi que vous le faites, qui êtes-vous?
+
+--Son ami, vous l’avez dit tout à l’heure.
+
+--Vous êtes pâle, attristé, las.
+
+--Oui, pâle comme lui, attristé comme lui; nous avons souffert ensemble.
+
+--Achevez, monsieur, j’ai hâte de le revoir, de vous faire oublier vos
+maux à tous deux. Puisqu’il vous aime, je vous aimerai.
+
+L’inconnu, défaillant, fit un effort pour se roidir contre son émotion
+grandissante; puis il continua:
+
+--Sur son mince revenu, ma mère, l’orphelin économisait, sou par sou, la
+somme nécessaire aux frais du voyage qui devait le ramener en France. Il
+avait calculé qu’il lui faudrait trois ans pour réaliser cette somme.
+Elle se grossissait lentement, et il se serait bien gardé d’y toucher.
+Plus d’une fois, il lui arriva de s’endormir, l’estomac vide et les
+membres glacés, à côté de ce trésor, qui représentait pour lui la
+délivrance, un avenir plus heureux, et qu’il redoutait de diminuer.
+Enfin, sonna l’heure de sa majorité. Ce jour-là, il ouvrit la lettre de
+son père.
+
+--Que disait cette lettre? demanda la prieure anxieuse.
+
+--Elle racontait à Adrien l’histoire de Frédéric de Varimpré et de
+Nicolette Suarez.
+
+--Tout entière?...
+
+--Tout entière; elle le faisait juge de la conduite de ses parents.
+
+--Comment les a-t-il jugés?
+
+--Avec le respect qu’il leur doit. Il n’a pu méconnaître les fautes
+graves du mari, mais il lui a été impossible de n’en pas faire remonter
+la responsabilité jusqu’à la femme. Elle appartenait à son époux; elle
+ne devait pas se donner à Dieu, ainsi qu’elle l’a fait, et par les excès
+de sa dévotion, rendre le séjour de sa maison intolérable à l’homme dont
+elle avait reçu la foi, en lui donnant la sienne.
+
+--Mon fils a-t-il su qu’après sa disparition, j’ai remué ciel et terre
+pour le retrouver? A-t-il connu l’étendue de mon désespoir? Ignore-t-il
+que je ne suis pas encore consolée, et que la faute qu’il me reproche,
+je l’expie ici depuis longtemps?
+
+--Votre fils ne vous reproche rien. Lorsque la vérité lui fut révélée,
+il n’eut d’abord pour vous que des paroles de colère et que compassion
+pour les morts. Il s’était promis de ne pas tenter de vous revoir. Si
+vous étiez sa mère par le sang, vous ne lui apparaissiez pas encore
+comme sa mère par le cœur, une autre ayant reçu de lui les témoignages
+de son amour filial. Il vint en France avec la ferme volonté de vous
+oublier, de ne jamais se mettre à votre recherche. Longtemps il se tint
+parole. Mais une curiosité plus forte que ses résolutions le poussait
+vers vous. Sa mère vivante, et rester ignoré d’elle, était-ce possible?
+Et puis, dépossédé de toute affection, il était si malheureux! Comment
+résister à son cœur? Un vague désir de vous voir de loin, sans vous
+parler, le conduisit à Tarascon. Il ne vous connaissait pas d’autre
+domicile. C’est là qu’il apprit que madame de Varimpré, depuis douze
+ans, vivait dans un cloître. Alors, de nouvelles incertitudes
+s’emparèrent de lui. Si vous aviez embrassé la vie religieuse, c’est que
+vous le supposiez perdu pour vous; c’est que vous aviez renoncé à
+l’espoir de l’embrasser. Viendrait-il troubler votre quiétude?
+Viendrait-il réclamer sa place dans ce cœur à qui Dieu suffisait? Il
+hésitait, et son infortune vous eût fait pitié!
+
+L’attendrissement montait dans la voix de l’inconnu. Il regardait
+l’ombre noire debout devant lui. Il devinait les yeux de la mère
+anxieusement fixés sur les siens. A travers l’étoffe épaisse, il sentait
+ces yeux pénétrer son cœur d’une caresse, tout embrasée d’amour
+maternel. Soudain, il la vit se redresser, saisir fiévreusement les
+barreaux de fer, les secouer à les briser, et il l’entendit l’appeler,
+dans un élan irrésistible:
+
+--Mon enfant! mon enfant! Je veux voir mon enfant.
+
+--Il est devant vous, ma mère! s’écria-t-il, saisissant à son tour les
+extrémités acérées de la grille.
+
+--Toi! toi! je m’en doutais.
+
+D’un bond, lâchant les barreaux, elle disparut dans l’obscurité. Adrien
+la cherchait des yeux, quand brusquement elle entra dans le parloir.
+Elle avait enfreint la règle pour accourir vers son fils, dont elle
+sentait maintenant, dans un ravissement de bonheur inénarrable, la tête
+pâlie rouler sur sa poitrine, dans les plis du voile déchiré.
+
+--Mon Adrien, mon chéri, mon sang, murmurait-elle dans un débordement de
+sanglots et de baisers, je t’ai retrouvé! Te voilà; tu m’es rendu. Je ne
+te quitterai plus; désormais, nous vivrons ensemble. Je te dédommagerai
+de tout ce que tu as souffert; j’effacerai les traces de tes peines dans
+ton pauvre cœur meurtri... Tu sauras ce que vaut la tendresse d’une
+mère.
+
+Et passionnément, elle l’embrassait, l’attirait sur son sein, l’y
+retenait, puis l’écartait tout à coup pour le regarder plus longtemps,
+sans rassasier ses yeux de cette longue contemplation. Heureux, il se
+baignait dans ces témoignages de maternel amour qui le dédommageaient
+des maux passés et faisaient luire à ses yeux un avenir meilleur.
+
+--Vous dites, ma mère, que vous ne me quitterez plus, fit-il soudain.
+Serez-vous libre de ne plus me quitter? N’êtes-vous pas retenue ici par
+les vœux que vous avez prononcés? Ne vous engagent-ils pas pour
+toujours?
+
+Cette question la ramenait à la réalité, lui rappelait la solennité de
+ses engagements, la faute qu’elle commettait à cette heure contre la
+règle. Toute sa joie s’évanouit.
+
+--Attends, dit-elle; je ne peux rester ici plus longtemps.--Elle
+l’embrassa encore; puis elle s’éloigna pour reparaître bientôt derrière
+la grille. Là, continuant l’entretien commencé:--Oui, j’ai juré de vivre
+sous les lois du Carmel et de mourir sous l’habit que je porte,
+murmura-t-elle tristement. Hélas! je ne prévoyais pas qu’un jour tu me
+serais rendu, mon pauvre enfant. Si j’avais su, j’aurais gardé mon
+indépendance, et tu me retrouverais aujourd’hui toute à toi. Mon
+implacable égoïsme m’a livrée à Dieu. Je l’oubliais; tu m’en fais
+souvenir. Non, il n’est pas vrai que nous pourrons désormais vivre
+ensemble.
+
+--Ne vous ai-je donc retrouvée que pour vous perdre aussitôt?
+demanda-t-il, étreignant plus étroitement la main de sa mère, passée à
+travers la grille.
+
+D’un geste, elle protesta.
+
+--Non, mon fils bien-aimé, non, mon enfant chéri, tu ne me perdras pas,
+répondit-elle. Le ciel ne saurait exiger que je t’abandonne. Il ne me
+défend pas de m’occuper de toi, en songeant à lui. Assez grande est mon
+âme pour contenir deux amours. Je ne peux renoncer à Dieu; mais je ne
+dois pas renoncer à mon fils. La règle me permet de te voir tous les
+jours, de t’assister de mes conseils. A quelque heure que tu viennes ici
+pour t’entretenir avec ta mère, elle accourra à ton appel.
+
+--J’avais rêvé une vie commune.
+
+--Elle est impossible. Mais qu’importe? tu sais bien que jamais je ne te
+manquerai. Nous nous verrons.
+
+--C’est que j’avais projeté d’habiter Paris. Là, seulement, je pourrai
+travailler, me faire une carrière. Il faut que je songe à l’avenir; je
+suis pauvre.
+
+--Pauvre, toi, mon enfant! Mais, au contraire, tu es riche. Quand je
+suis entrée ici, je n’y ai porté que la dot d’usage. La fortune que je
+tenais de mes parents, grossie de celle que ton père m’avait laissée,
+n’a pas été aliénée. Elle est restée aux mains du notaire de notre
+famille, et depuis ce temps, elle s’est accrue de ses revenus accumulés.
+Ton avenir est donc assuré; tu es à l’abri du besoin. Je comprends
+cependant que tu préfères le séjour de Paris au séjour de Beaucaire. A
+Paris, tu trouveras des occupations pour ton esprit. Je ne veux pas que
+tu restes oisif. L’oisiveté serait indigne d’un homme de ton âge. Mais,
+en quelque endroit que tu ailles, il me sera facile de me rapprocher de
+toi. Si c’est à Paris, je demanderai à y être envoyée, dans une maison
+de notre Ordre. Ce ne sera pas l’existence que tu souhaitais... Mais
+nous nous résignerons, en pensant que nous observons la volonté du
+Seigneur.
+
+Adrien soupira en disant:
+
+--Je me résignerai.
+
+--Je voudrais t’entendre parler de ton père, reprit bientôt Nicolette.
+En mourant, s’est-il souvenu de sa femme?
+
+--S’il s’en est souvenu, c’est le secret de la mort. Ses lèvres
+expirantes n’ont pas prononcé votre nom, ma mère; mais peut-être se
+l’est-il rappelé dans le suprême entretien qu’il eut avec un prêtre
+appelé au chevet de son lit.
+
+--Il a reçu les derniers sacrements?
+
+--Il les a reçus, ma mère.
+
+--Alors, il a dû me pardonner, et je peux espérer que Dieu lui a ouvert
+le ciel. C’est pour moi un bonheur infini de le savoir. Et ta tante
+Irène?
+
+--Elle est morte chrétiennement, elle aussi, et repentante. Ses
+dernières paroles furent des paroles de regret et de contrition. Je ne
+les comprenais pas alors, ces paroles émouvantes. Je ne les ai comprises
+que plus tard, quand l’histoire de mes parents m’a été connue. Le
+souvenir que j’en ai gardé me permet d’affirmer que ma tante Irène n’est
+pas restée impénitente.
+
+--J’en remercie Dieu. Il me devait bien cette consolation. Je l’ai tant
+prié pour ces malheureux!
+
+Elle s’arrêta. A la joie qu’elle goûtait en retrouvant son fils, se
+mêlait la joie de penser que ceux dont elle s’était si durement reproché
+les fautes et l’infortune savouraient maintenant, grâce à la clémence
+divine, les délices de l’éternelle paix.
+
+Durant toute la matinée et jusqu’à l’heure où la cloche du couvent
+appela les sœurs au réfectoire, elle resta près d’Adrien. En se séparant
+de lui, elle lui fit promettre de revenir dans la journée. Il revint, et
+ce fut entre eux un long échange de confidences embrassant à la fois
+l’avenir et le passé. Elle insistait sur ce passé; elle en voulait
+connaître les détails douloureux; elle n’en interrompait l’émouvant
+récit que par des allusions à l’avenir, en vue duquel Adrien formait des
+projets dont il lui faisait part. Puis, c’étaient des recommandations
+maternelles. Elle le trouvait pâle, malade, l’air minable dans ses
+vêtements trop étroits où se révélaient la fatigue des longues routes et
+les privations des jours de misère. Elle exigeait qu’il soignât sa
+santé, qu’il s’habillât désormais selon sa condition. Elle avait écrit à
+son notaire pour lui ordonner de mettre Adrien en possession de son
+patrimoine. Elle était impatiente de savoir son fils heureux, dégagé des
+soucis matériels contre lesquels depuis si longtemps il se débattait.
+Elle lui parlait de son séjour à Paris, du séjour qu’elle y ferait
+elle-même. Elle voulait qu’il se créât là une existence paisible et
+souriante; résolue à consacrer ses efforts à la lui embellir. Ravie,
+elle l’écoutait sans se lasser, s’attendrissant au récit de ses
+malheurs, se réconfortant à la pensée des jours fortunés qu’elle rêvait
+pour lui.
+
+Ce n’est pas uniquement pour le plaisir de l’entendre qu’elle
+l’interrogeait, l’accablait de questions, le poussait à parler. Elle
+cherchait aussi à le connaître, à deviner ses qualités et ses défauts,
+et surtout ses opinions en matière religieuse. Avait-il la foi?
+Songeait-il au salut de son âme? Pratiquait-il ses devoirs de chrétien?
+C’est de cela qu’elle s’était préoccupée d’abord. Rassurée par le
+langage qu’il avait tenu en racontant les derniers moments de son père
+et d’Irène, elle découvrait maintenant que, quoi qu’il eût dit, il était
+la proie de l’indifférence, un de ces catholiques tièdes qui s’expriment
+avec respect sur leur religion, mais ne l’observent pas. Désireuse de
+s’éclairer à ce sujet, elle le pressait de questions. Elle lui demanda
+même s’il priait.
+
+--J’ai beaucoup prié, ma mère, répondit-il. Mais lorsque j’ai vu que
+Dieu ne m’exauçait pas, que loin de m’exaucer, il se plaisait à alourdir
+sans cesse le fardeau de mes malheurs, j’ai douté de sa justice et de sa
+bonté, de son existence même; ma ferveur pour lui s’est refroidie. Je me
+suis déshabitué de l’invoquer.
+
+Cette réponse la bouleversa. C’était un nuage sur son bonheur.
+
+--Ah! mon pauvre enfant, comme je t’ai manqué! lui dit-elle. C’est
+maintenant que je m’en aperçois. Heureusement, rien n’est désespéré,
+puisque tu m’es rendu. Désormais, c’est moi qui veillerai sur ton âme.
+
+Il garda le silence. Il se demandait comment elle s’y prendrait pour
+tenir cette promesse, alors qu’elle allait rester séparée de lui par la
+grille de son cloître et par les dures exigences de la règle du Carmel.
+
+
+
+
+IV
+
+
+En attendant que sa mère fût autorisée à changer de résidence, Adrien,
+après un court séjour à Beaucaire, l’avait précédée à Paris. Depuis
+trois mois, il y était installé. C’est là que désormais il voulait
+vivre. Riche, grâce à la sollicitude maternelle, indépendant, libre
+d’obéir à ses goûts, il pouvait croire qu’après les longs jours de
+détresse, il entrait enfin dans l’ère des jours heureux. Résolu à ne pas
+demeurer oisif, il songeait à embrasser la carrière du barreau, avec
+l’espoir que la profession d’avocat, en même temps qu’elle donnerait à
+son nom la notoriété et remplirait ses loisirs, le rapprocherait des
+milieux intelligents vers lesquels l’entraînaient les tendances de son
+esprit.
+
+L’exécution de ce projet nécessitait des études incessantes. Ayant vécu
+longtemps loin de France, il ne savait rien, quoique instruit, de ce
+qu’il devait savoir. Il s’était logé dans le voisinage de l’École de
+droit, avait pris ses inscriptions et suivait les cours avec assiduité.
+Il fréquentait aussi la Sorbonne, courait les bibliothèques, se tenait
+au courant du mouvement intellectuel de son temps et donnait à ses
+ambitions, sous ces diverses formes, l’aliment que, longtemps contenues,
+elles réclamaient maintenant.
+
+Il la trouvait charmante, cette existence d’étudiant. Il en acceptait
+les obligations avec courage et en écartait les désordres. Elle le
+mettait en commerce constant avec des hommes jeunes et studieux comme
+lui. Il lui devait des jouissances exquises. Quand à la fin de ses
+laborieuses journées, il rentrait dans son appartement où l’attendait le
+bien-être d’un intérieur élégant et confortable, et dans le
+recueillement prolongeait l’étude jusqu’à une heure avancée de la
+soirée, il estimait que la destinée le dédommageait amplement des maux
+passés. Il regardait avec confiance l’avenir, un avenir embelli par
+l’espoir que caressait sa jeunesse.
+
+C’était une âme fière et tendre, que l’épreuve avait fortement trempée,
+à qui manquait seulement l’expérience des hommes et de leurs passions.
+Il croyait à la vertu, au désintéressement, à l’amitié, à l’amour. Son
+regard énergique et doux, l’étreinte loyale de sa main, révélaient sa
+droiture. La fraîcheur de son cœur se manifestait dans la spontanéité
+avec laquelle il applaudissait à tout noble sentiment exprimé devant
+lui. Dupe de sa crédulité, il pouvait se laisser pousser à une
+imprudence, jamais à une bassesse.
+
+Parmi les jeunes gens qu’il rencontrait sur les bancs de l’école, on
+l’aima dès qu’on le connut. Outre l’aménité de son caractère, il avait
+pour lui son long séjour à l’étranger, sa connaissance de plusieurs
+langues, son application au travail, et surtout cette fortune dont il ne
+faisait pas étalage, encore qu’elle lui permît de rendre à ses camarades
+de fréquents services. C’était là son prestige à leurs yeux, la cause de
+la considération dont ils l’entouraient. Ce jeune homme grave, de mœurs
+presque austères, qui parlait rarement de lui, de son passé, de sa
+famille, et laissait deviner combien il était digne du bonheur dont il
+semblait jouir, leur en imposait. Il respectait les opinions des autres,
+mais il exigeait qu’on respectât les siennes. Il est vrai qu’il les
+exprimait rarement, comme si elles n’eussent pas encore été formées. Il
+écoutait plus qu’il ne parlait, moins soucieux de convaincre que de
+s’instruire.
+
+Sur deux sujets surtout, il ne s’expliquait jamais: les croyances
+religieuses et l’amour. On le plaisantait quelquefois à ce propos. Mais
+la raillerie n’avait pas prise sur lui. Il répondait avec simplicité:
+
+--Je ne peux discuter de ce que j’ignore.
+
+Sincère était cette réponse. Élevé par un père qui attribuait ses
+malheurs domestiques à l’excès des convictions religieuses de sa femme,
+Adrien éprouvait une invincible défiance pour toute manifestation de
+foi, entachée d’exagération.
+
+C’est une ardeur déréglée qui lui avait pris sa mère, l’avait privé de
+ses soins, dépossédé de son amour, et même encore pour toujours la
+tenait séparée de lui. Il ne pouvait secouer ce souvenir, et c’est
+surtout quand un débat sur ces graves sujets s’engageait devant lui
+qu’il en était écrasé.
+
+Il voulait croire en Dieu cependant; mais il doutait que ce Dieu ait
+institué une Église pour perpétuer son culte, l’ait investie de ses
+pouvoirs et recoure à elle pour dicter ses lois aux hommes. Il doutait
+qu’elle ait reçu de lui le privilége de le représenter sur la terre, et
+qu’une religion, quelle qu’elle soit, ait le droit de faire remonter son
+origine à l’intervention personnelle du Créateur des âmes et des choses.
+Ramenant sans cesse ce doute au regard de sa propre vie, il se demandait
+si les maux dont il avait tant souffert étaient le témoignage de la
+volonté divine. Il se demandait si cette volonté pouvait se targuer de
+sagesse, lorsqu’elle troublait l’esprit et le cœur d’une femme jusqu’à
+lui faire oublier, dans un accès de ferveur extatique, ce qu’elle devait
+à son mari et à son fils, jusqu’à la jeter dans un cloître, sous
+l’empire de devoirs imaginaires, quand sa place était dans le monde, où
+d’autres devoirs, non moins sacrés, sollicitaient sa conscience. Il ne
+niait rien, mais n’osait rien affirmer. Sa pensée poursuivie par ces
+problèmes les fuyait comme un péril. Elle en avait peur.
+
+Quant à l’amour, il n’en voulait pas parler, parce qu’il n’en
+connaissait que le nom. Jusqu’à ce moment, austère était restée sa vie,
+intacte sa chasteté. De la femme et de la passion qu’elle allume dans
+les jeunes cœurs, il ignorait tout, sauf cette théorie imparfaite dont
+la science s’acquiert dans les livres ou dans les exemples d’autrui. En
+butte à d’amers chagrins, pauvre, seul, intimidé par sa misère, il
+n’avait jamais vu un regard de femme arrêté sur lui. Aucun souvenir
+troublant ne ternissait la candeur virginale de son âme.
+
+La seule émotion de ce genre qu’il se rappelât était d’une époque
+récente. Elle datait du jour où, attendant sa mère dans la cour du
+couvent des Carmélites, avait passé devant ses yeux ravis une novice,
+d’abord resplendissante sous ses vêtements de mariée, puis touchante
+comme une victime, dans son habit de nonne et le front dépouillé.
+C’était là sa première extase amoureuse, dissipée ensuite sous les
+baisers de sa mère. Son cœur n’en gardait plus rien qu’un souvenir
+affaibli, une image à demi effacée, dont le temps emportait d’heure en
+heure un contour.
+
+C’est dans cet état qu’il était arrivé à Paris. Depuis, sa fierté
+naturelle, les préoccupations d’une vie laborieuse l’avaient éloigné des
+aventures faciles et vulgaires de la vie d’étudiant. Quoiqu’il fût entré
+en relation avec divers membres de sa famille et qu’il eût reçu d’eux un
+aimable accueil, il sortait peu, vivait retiré, dans l’attente de sa
+mère, dont les lettres toutes imprégnées de sollicitude inquiète et de
+conseils annonçaient la prochaine arrivée. Les femmes qu’il rencontrait
+dans son quartier, éhontées et provocantes, les récits des bonnes
+fortunes de ses camarades, les excitations que partout il trouvait, sous
+des formes diverses, répondaient trop peu à l’idéal qu’il s’était fait
+de l’amour pour livrer son cœur aux entraînements irrésistibles ou
+communiquer à ses sens autre chose qu’un trouble de surface et tout
+passager. Ces tentations glissaient sur lui, et jusqu’à cette heure, la
+passion l’avait épargné.
+
+Mais si le passé le laissait paisible, il n’en était pas de même de
+l’avenir. Le souci de l’éternel féminin le poursuivait. Il avait soif
+d’aimer et d’être aimé. Bien que l’amour l’épouvantât, il brûlait d’en
+connaître la douceur. Dans son cœur s’allumaient d’inextinguibles
+flammes pour des héroïnes imaginaires du milieu desquelles il espérait
+voir surgir celle qui prendrait sa vie. Il voulait n’aimer qu’une seule
+fois, donner à l’élue toute son âme, lui consacrer toute sa passion. Il
+sentait en soi des ardeurs inépuisables. C’était comme une source qui
+toujours coulerait et jamais ne serait tarie. Ce besoin de combler le
+vide de sa jeunesse incessamment se renouvelait, durant ses soirées
+solitaires et dans le calme de ses nuits. A son réveil, il le retrouvait
+inapaisé. Alors, il rêvait d’une aventure qui lui révélerait enfin, en
+la lui livrant, la créature qui devait l’initier à l’amour.
+
+Ces sensations vives et chaudes étaient son secret. Il les dissimulait à
+ses amis. Il ne les avait confiées qu’à l’un d’eux. Celui-là se nommait
+Jacques Roudier. Tête fine et brune sur un corps robuste, œil noir, où
+se lisait la ruse, langue acérée, Roudier roulait, sans y rien faire de
+sérieux, à travers le Quartier Latin. Emprisonné dans sa paresse, il
+préparait depuis plusieurs années un examen qu’il ne passait jamais,
+servait de guide aux nouveaux arrivés, vivait à leurs dépens, portait
+assez fièrement une existence sans dignité, de gré ou de force se
+faisait accepter de ceux même qui l’estimaient peu, grâce à un esprit de
+bon aloi, toujours en éveil, grâce à la serviabilité dont il faisait
+preuve envers quiconque était jugé par lui comme capable de prendre à sa
+charge une part, grande ou petite, de sa vie aux besoins de laquelle il
+s’était déshabitué de suffire.
+
+Comment ce joyeux garçon, bruyant et gouailleur, gagna-t-il la confiance
+du mélancolique Adrien et devint-il son ami? Il serait difficile de
+l’expliquer, si l’on ne savait combien les contrastes s’attirent, et
+surtout combien sont trompeuses les illusions de l’inexpérience. Ils
+s’étaient rencontrés pour la première fois dans un restaurant; ils se
+retrouvèrent un soir d’hiver, coude à coude, à la bibliothèque
+Sainte-Geneviève. Adrien était venu là pour consulter un ouvrage qu’il
+ne possédait pas chez lui, Jacques Roudier pour chercher un abri contre
+le froid. Ils échangèrent quelques mots et sortirent ensemble pour
+revenir chez eux. Ils habitaient la même rue.
+
+Cette première rencontre en entraîna d’autres. Roudier avait deviné dans
+Adrien un étudiant riche, proie séduisante et facile pour ses dents
+longues et son estomac exaspéré par les longues privations. Adrien se
+laissa prendre à la popularité dont jouissait dans le quartier des
+écoles ce bohème que tout le monde connaissait, qui connaissait tout le
+monde et parlait de tout avec esprit. Il se laissa prendre à sa
+familiarité et surtout au tableau que l’autre lui retraça des prétendus
+malheurs de sa famille et de sa misère. Il crut faire œuvre pie en
+l’invitant à sa table. Il lui ouvrit même sa bourse, où Roudier puisa
+avec l’avidité d’un homme à qui une telle aubaine n’était point
+familière, exprimant sa reconnaissance en un langage qui lui conquit le
+cœur d’Adrien.
+
+Leur intimité s’accentua. Moins de trois semaines après le début de
+leurs relations, Roudier était devenu le commensal et le confident de ce
+jeune enthousiaste, qui saluait en lui son premier ami. C’est alors
+qu’il entreprit de lui faire connaître Paris, ingénieux moyen de se
+rendre utile et de ne plus se séparer. Il le conduisit dans les
+théâtres, dans les concerts, au bois de Boulogne. Adrien était enchanté
+de ce compagnon, qui flattait ses goûts, prévenait ses désirs et, tout
+en lui donnant des conseils, feignait de partager ses opinions. Il
+s’accoutuma à lui. La communauté de leur vie provoqua de sa part des
+confidences. Il ne cacha ni ses ambitions, ni ses caprices, ni l’état de
+son cœur. Roudier connut ainsi son histoire et fut initié à des secrets
+qui, jusqu’à ce moment, n’avaient été livrés à personne.
+
+Il commença par railler l’innocence de son ami. Durant plusieurs jours,
+il ne l’entretint pas d’autre chose.
+
+--A ton âge, ne pas connaître l’amour! lui disait-il; c’est à n’y pas
+croire. Si, comme toi, j’étais allé au Brésil et aux États-Unis, si
+j’avais navigué sur les deux Océans, parcouru les savanes, visité des
+tribus indiennes, je posséderais, en matière de femmes, la science
+infuse. Qu’as-tu donc fait, malheureux, pendant les années de ta belle
+jeunesse?
+
+--J’ai souffert et j’ai pleuré, répondait Adrien.
+
+--Et tu oubliais que l’amour console!
+
+--J’étais trop jeune pour me marier.
+
+--Est-il donc nécessaire de se marier pour aimer?
+
+--Je n’aurai jamais de maîtresse. La femme que j’aimerai sera ma femme.
+
+Roudier bondissait, la raillerie sur les lèvres:
+
+--Même si c’est une aventurière?
+
+--Je n’aimerai qu’une créature digne de moi.
+
+--Qu’en sais-tu? Si, l’ayant crue digne de toi, tu découvres que tu t’es
+trompé, seras-tu maître de cesser de l’aimer? Tente donc plusieurs
+épreuves avant de t’engager pour toujours. Fais l’apprentissage de
+l’amour, et si tu ne veux pâtir toute ta vie, n’arrive au mariage
+qu’avec l’expérience de la femme.
+
+Ce langage indignait Adrien, lui arrachait des protestations. Mais la
+spirituelle humeur de Roudier le désarmait. Et puis, à travers ces
+railleries, il devinait des conseils dictés par une expérience tirée de
+la réalité des choses, sinon d’une morale rigoureuse. Peu à peu son
+esprit entrevoyait la possibilité d’une liaison qui lui révélerait ce
+qu’il ignorait, sans l’engager pour toute sa vie. Ce n’était pas encore
+une résolution prise, mais le «pourquoi pas?» qui prélude aux
+capitulations de conscience. La fougue de sa jeunesse, longtemps
+comprimée, commençait à puiser des excitations dans ces entretiens
+fréquemment recommencés et aboutissant toujours à la même conclusion,
+dans les milieux où il vivait, dans les exemples qu’il y rencontrait.
+Cependant il résistait encore. Lorsque Roudier, s’essayant à le
+soumettre à son influence, voulait l’entraîner aux sources empoisonnées
+où lui-même s’était abreuvé, en y laissant la pureté et la fraîcheur de
+son cœur, Adrien se dérobait, toujours dominé par l’effroi d’une chute
+vulgaire, qui ne pourrait trouver son excuse dans un excès de passion ou
+dans la sincérité d’un grand sentiment.
+
+--Eh bien, soit, lui disait Roudier en riant, il est entendu que tu ne
+veux pas recevoir une maîtresse de ma main. Je n’insiste plus. Mais
+cherches-en une alors, dans le monde où tu vas. Cherche, trouve. Tu dois
+trouver, que diable! Il le faut. L’homme n’est pas fait pour vivre seul.
+
+Adrien souriait tristement et soupirait sans répondre.
+
+Il fréquentait de loin en loin des parents de sa mère, avec qui, pour
+lui obéir, il entretenait des relations régulières, des amis de la
+famille de Varimpré chez lesquels l’attendait toujours un accueil
+affectueux. Mais jusqu’à ce moment, charmé par la tranquille uniformité
+d’une vie dégagée des préoccupations matérielles, il fuyait les
+occasions d’en troubler le cours, quoique ces occasions fussent
+fréquentes. Aux dîners et aux bals auxquels on l’invitait, il préférait
+l’intimité des longues heures passées chez lui, les pieds sur les
+chenets, tantôt seul, un livre à la main, tantôt en compagnie de Jacques
+Roudier, ou encore une soirée à l’Opéra, à la Comédie française, son ami
+à ses côtés, les rentrées tardives succédant à la représentation et
+embellies par les impressions échangées durant le trajet, quand vibrait
+encore dans son esprit l’enthousiasme provoqué par ce qu’il venait
+d’entendre.
+
+Il aurait voulu ne rien changer à cette manière de vivre. Mais lorsque
+l’hiver fut venu, il lui devint impossible de se dérober aux invitations
+qu’il recevait. Il dut se montrer dans quelques salons. Partout, le nom
+qu’il portait, sa distinction, sa tenue réservée, le faisaient
+bienvenir. La pâleur répandue sur ses traits, la tristesse qui
+caractérisait sa physionomie, ajoutaient au charme de sa personne. Les
+jeunes filles regardaient à la dérobée ce jeune homme silencieux, à
+l’air timide et doux, que semblait poursuivre une incurable mélancolie.
+Les mères lui souriaient, séduites par ce qu’elles savaient de sa
+conduite et de sa fortune. Son histoire était connue; elle faisait de
+lui presque un héros de roman; elle augmentait l’intérêt qu’il inspirait
+à première vue.
+
+Malgré tout, cependant, le monde à ses yeux restait sans attraits. Les
+blanches épaules, les yeux profonds, le sourire des lèvres vermeilles,
+les boucles des chevelures soyeuses, les bras aux pures formes, tous ces
+trésors des jeunesses en fleur et des beautés épanouies, le laissaient
+insensible. C’était à croire que son cœur demeurerait éternellement
+rebelle à l’amour.
+
+
+
+
+V
+
+
+--Veuillez vous mettre au piano, mademoiselle Malestra. Ces jeunes
+filles désirent danser.
+
+La personne interpellée ainsi par la maîtresse de la maison se leva du
+milieu d’un groupe de vieilles femmes, où depuis le commencement de la
+soirée elle se tenait silencieuse, comme quelqu’un dont on paye les
+services et qui attend un ordre. Adrien, debout, parmi les hommes, dans
+l’embrasure d’une porte, la vit traverser le salon, grave et fière, la
+lèvre dédaigneuse, plissée dans un sourire contraint, une étrange
+expression de froideur dans ses yeux bleus, dont la blancheur laiteuse
+de son teint de rousse et les tons fauves de ses cheveux semblaient
+éteindre l’éclat.
+
+Mademoiselle Laure Malestra était jeune et belle. Mais sa jeunesse et sa
+beauté ne saisissaient pas au premier abord. Il fallait presque un
+effort pour les découvrir, tant il y avait de tristesse répandue sur les
+traits, comme un voile. La grâce du corps se perdait dans une robe
+montante en soie noire, sans ornements et dépourvue d’élégance. Un fichu
+en dentelles, dont les extrémités se nouaient à la taille, derrière le
+dos, cachait les pures lignes du buste. Assombrie par le voisinage des
+toilettes claires et brillantes qui l’entouraient, celle-ci trahissait
+une âpre misère, la bourse souvent vide, la petite chambre sous les
+toits, la poursuite acharnée après l’argent, les longues courses dans
+les rues boueuses pour donner quelques rares leçons, les soirées sans
+feu, peut-être même les jours sans pain.
+
+Elle révélait encore d’autres souffrances, cette pauvre robe usée: les
+révoltes sourdes contre le destin, les larmes des nuits sans sommeil,
+les basses jalousies se déchaînant dans une âme aigrie, l’obsession des
+rêves tentateurs, vainement écartés, les chutes accidentelles dans le
+vice, l’effort désespéré pour remonter vers la lumière, le scepticisme,
+fruit des cruelles désillusions, s’implantant dans le cœur découragé.
+
+Adrien devina ces choses tout à coup en regardant mademoiselle Malestra
+retirer ses gants et s’asseoir au piano. Une compassion subite s’empara
+de lui. Sans l’avoir voulu, il se sentit intéressé au sort de cette
+jeune fille, dont nul parmi les invités ne s’occupait, et qui semblait
+ne connaître aucun d’eux. Sans quitter sa place, il fixait les yeux sur
+elle, détaillait ses traits, les idéalisait au gré de son imagination
+qui les transfigurait, en les lui montrant, tels qu’ils avaient été
+jadis et pourraient l’être encore, embellis par le bonheur.
+
+Après un court prélude, mademoiselle Malestra venait d’attaquer une
+valse. A la fougue de son jeu, à la sûreté de sa main, à l’habileté avec
+laquelle elle traduisait la pensée du compositeur, Adrien reconnut vite
+une musicienne consommée.
+
+Il écoutait ravi.
+
+--Vous ne dansez pas, monsieur de Varimpré? lui dit la maîtresse de la
+maison, en le rejoignant à travers les couples des valseurs entraînés.
+
+--Non, madame; j’aime mieux écouter la musique. Elle a beaucoup de
+talent, votre instrumentiste.
+
+--Mademoiselle Laure Malestra! Je crois bien. Si vous pouvez lui trouver
+des élèves, vous ferez une bonne action. Bien intéressante, cette pauvre
+fille, et pas heureuse. Son père, petit commerçant, a fait faillite
+voici quelques années, et s’est suicidé. Elle avait déjà perdu sa mère.
+Orpheline et sans un sou, elle dut chercher à gagner sa vie en donnant
+des leçons de piano. Le malheur a voulu qu’elle se soit laissé séduire
+par un homme qui lui avait promis le mariage et l’a ensuite abandonnée.
+Son aventure a eu du retentissement. Beaucoup de mères qui lui avaient
+confié l’éducation musicale de leurs filles, ont cessé de la recevoir.
+Avec ses élèves, elle a perdu le prestige que lui donnaient ses
+infortunes et son courage. Elle lutte pour le reconquérir; mais
+douloureuse est cette lutte. Laure méritait mieux, et quant à moi, je la
+défends et la défendrai, quoi qu’on en dise. A tout péché miséricorde,
+n’est-ce pas, monsieur?
+
+Ce récit était fait presque gaiement, par une bouche souriante, d’un
+accent d’indifférence. Adrien en eut le cœur serré. Tout ému, il se
+rapprocha de mademoiselle Malestra lentement, en se glissant le long des
+murs, et se trouva assis presque à côté d’elle, derrière le piano.
+D’abord elle ne remarqua pas sa présence. Ce fut seulement quand, la
+valse finie, elle cessa de jouer, que s’étant retournée, elle aperçut ce
+jeune homme qui l’enveloppait d’un regard sympathique. Elle était femme
+et devina sur-le-champ tout ce qu’elle lui inspirait. Une rougeur légère
+monta à ses joues. Ses doigts tremblants volèrent sur le clavier,
+plaquant des accords, comme si elle eût voulu dissimuler son embarras.
+
+--Avec le talent que vous possédez, mademoiselle, comment vous
+abaissez-vous au rôle où vous voilà?
+
+A cette question faite par Adrien d’une voix qu’étranglait l’émotion,
+elle répondit simplement, sans paraître choquée:
+
+--Je suis pauvre, monsieur, et il faut vivre.
+
+--N’avez-vous donc trouvé personne qui vous vînt en aide?
+
+--Je ne demande rien que le prix de mes leçons. Mais il n’est pas aisé
+de trouver des élèves.
+
+--Je m’efforcerai de vous en trouver, moi, répondit Adrien en parlant
+doucement, et très-vite. Jusque-là, si vous estimez que je peux vous
+servir, disposez de moi.
+
+Vivement, elle se retourna étonnée et reprit:
+
+--Vous ne me connaissez pas, monsieur.
+
+--Je vous demande pardon, mademoiselle; vos malheurs me sont connus.
+
+--On vous les a racontés! tous?
+
+--Tous, oui, mademoiselle. Elle baissa la tête, mais sans pouvoir
+dissimuler deux larmes qui roulaient sur ses joues. Il continua: Je vous
+plains et voudrais contribuer à réparer l’injustice du destin qui pèse
+sur vous.
+
+Ce fut dit avec tant de spontanéité, d’un accent si sincère, que Laure
+subitement s’apaisa. Son visage exprima la reconnaissance dans un
+sourire attristé, et elle dit:
+
+--Merci, monsieur; on ne m’avait jamais parlé ainsi.
+
+De l’autre côté du piano, passait un domestique portant un plateau
+chargé de rafraîchissements; Adrien se levant, l’arrêta au passage, prit
+sur le plateau un verre et l’offrit à Laure Malestra. Elle but et lui
+rendit le verre. De nouveau, il allait s’asseoir; elle l’en empêcha.
+
+--Je suis sensible à vos attentions, monsieur, dit-elle. Mais je vous
+supplie de vous éloigner. Si vous restiez plus longtemps près de moi, on
+jaserait, et j’ai tant besoin de reconquérir ici le respect de tous...
+
+--Ne pourrai-je donc vous revoir? demanda-t-il anxieux, oui, vous
+revoir, et continuer avec vous cet entretien?
+
+--A la fin de la soirée, attendez-moi en bas, répondit-elle sur le même
+ton; si vous ne craignez pas de vous détourner de votre route, vous
+pourrez me ramener jusqu’à ma porte.
+
+Il la quitta, tandis que bruyamment elle jouait les premières mesures
+d’un quadrille. S’il avait possédé une expérience des femmes égale à
+l’ardeur de son imagination, il eût été surpris de la facilité avec
+laquelle mademoiselle Malestra lui accordait un rendez-vous. Mais loin
+de le choquer, cette facilité lui semblait un témoignage de confiance.
+Il nageait dans le bleu, brusquement saisi par la séduction de cette
+étrange fille. Pour la première fois, il subissait l’entraînante émotion
+d’un désir. Un voluptueux frisson se répandait par tous ses sens.
+C’était une révélation soudaine de la femme, l’attente fiévreuse des
+joies qu’elle donne, l’irritant plaisir qui naît de l’incertitude d’être
+aimé, un espoir confus, comprimé par un doute. De loin, il la regardait
+avec ivresse; il cherchait à rencontrer ses yeux; il tressaillait
+lorsque, provoqué par son attention persistante, un sourire s’arrêtait
+sur lui, pénétrant sa chair, fouillant son cœur, où s’allumait l’amour.
+
+Que ne pouvait-il être initié aux calculs que dissimulait ce sourire!
+Que ne pouvait-il surprendre les visées de cette âme à laquelle le vice
+avait imprimé sa flétrissure indélébile! Il aurait compris qu’il allait
+être dupe de sa naïveté. Il tombait dans la vie de Laure Malestra, en
+une de ces heures de découragement et d’immense lassitude qui désarment
+les vertus fragiles. Accablée par son malheur et révoltée contre le
+sort, prête à tout pour sortir de sa détresse et secouer sa misère,
+Laure saluait en lui le libérateur. Elle se savait belle, et de sa
+beauté voulait faire l’instrument de sa délivrance. Elle n’en était plus
+à chercher un mari; sa première chute l’avait déclassée, elle ne
+l’ignorait pas. Mais elle souhaitait un amant qui la déchargerait de ce
+lourd fardeau de privations matérielles qu’elle traînait après soi.
+Jeune ou vieux, aimé ou non, qu’importait, pourvu qu’il fût riche?
+
+Sous les candides accents d’Adrien de Varimpré, elle avait cru
+comprendre qu’il possédait la fortune. C’était une proie qui s’offrait à
+elle et qu’il ne fallait pas laisser échapper. Désireuse d’être
+renseignée, elle fit trêve à la froideur qu’elle apportait dans les
+salons où l’appelait son humble emploi. Elle devint prévenante pour se
+rendre aimable et provoquer la sympathie. Elle manifesta de l’entrain,
+de la bonne volonté, obligea les danseurs à se rapprocher d’elle pour la
+remercier. Vaguement, à demi-mot, avec beaucoup d’habileté, elle
+interrogea les uns et les autres. A la fin de la soirée, elle
+connaissait l’histoire d’Adrien et se confirmait dans la résolution,
+puisqu’il s’offrait à elle, de le prendre.
+
+Pendant qu’elle se livrait à ces calculs d’où naissaient des espérances
+par lesquelles était embellie et parée sa beauté, Adrien buvait le
+charme qui se dégageait d’elle. L’or jaune de sa chevelure,
+l’intelligence rayonnant au front, le dessin des traits, la finesse du
+profil, la blancheur de la peau, les pures lignes du corsage, le modelé
+des bras, deviné sous les plis disgracieux de la pauvre robe, entraient
+dans ses yeux. Il en restait ébloui. L’espoir de s’approprier ces
+trésors troublait sa raison.
+
+Quand, vers une heure de la nuit, la fête commença à prendre fin, il fit
+un signe à mademoiselle Malestra pour lui rappeler ce qui était convenu
+entre eux, et s’esquiva sans bruit. En bas, dans la rue Taitbout, il
+arrêta une voiture, la fit ranger au ras du trottoir, puis se promena
+devant la porte, regardant sortir les invités. Son attente dura peu. Au
+bout de vingt minutes, sous la voûte illuminée, il vit apparaître
+mademoiselle Malestra, la tête encapuchonnée, un châle noir sur les
+épaules. Il se montra, en désignant la voiture.--Elle y monta
+précipitamment. Il s’assit à côté d’elle, en lui demandant où il fallait
+la conduire. Elle désigna la rue des Saints-Pères.
+
+--Cela se trouve bien, dit-il; c’est sur mon chemin.
+
+La voiture se mit en route. Laure restait silencieuse, et lui, tout
+saisi, cherchait en vain des mots qui ne venaient pas. Laure parla la
+première.
+
+--Je crains d’avoir été imprudente en vous engageant à me ramener,
+dit-elle. Cela va vous donner une mauvaise opinion de moi.
+
+--Une mauvaise opinion de vous, quand je suis si heureux! s’écria-t-il.
+
+--Heureux! Est-ce donc un si grand bonheur de ramener au milieu de la
+nuit une pauvre fille?
+
+--Oui, c’est un grand bonheur, quand on espère provoquer chez cette
+pauvre fille, comme vous dites, la réciprocité des sentiments qu’elle a
+inspirés à première vue.
+
+--La première vue peut tromper.
+
+--Je ne me trompe pas. Je vous sens bonne autant que vous êtes belle, et
+tout mon être s’est jeté vers vous avec trop d’emportement pour que
+j’aie à redouter de m’être trompé.
+
+--Mais c’est une déclaration, cela, monsieur.
+
+--Interprétez mes paroles comme vous voudrez. Ma bouche ne répète que ce
+que dit mon cœur. Que n’y pouvez-vous lire, dans ce cœur où vous venez
+d’entrer tout à coup! Vous y saisiriez la preuve de la plus ardente
+amitié.
+
+--Voilà un bien gros mot pour des gens qui se connaissent à peine.
+
+--Il me semble que je vous ai toujours connue, Est-ce votre beauté qui
+m’attire? Est-ce la compassion qu’a éveillée en moi le récit de vos
+malheurs? Je ne sais... Ce que je sais, c’est que, maintenant et
+toujours, je voudrais vivre près de vous.
+
+Elle garda le silence; il osa lui prendre la main; cette main ne se
+déroba pas à son étreinte et resta dans la sienne, moite et brûlante,
+comme si l’émotion provoquée par sa parole fût venue se concentrer là
+pour se communiquer à lui. Il continua:
+
+--J’ai vingt-quatre ans bientôt, et je n’ai jamais aimé.
+
+--Comment alors pouvez-vous savoir si ce que vous ressentez n’est pas
+seulement un désir qui se sera vite évanoui?
+
+--Il ne tient qu’à vous de me mettre à l’épreuve.
+
+--Encore faudrait-il que j’y fusse poussée par un sentiment égal au
+vôtre.
+
+--Oh! laissez-moi espérer que vous m’aimerez! soupira-t-il.
+
+--Je ne peux vous défendre d’espérer. Mais, croyez-moi, monsieur, avant
+d’aller plus loin, connaissez-moi mieux. Peut-être ne suis-je pas ce que
+vous supposez. Et puis une cruelle déception m’a aigrie et rendue
+défiante. J’ai cru à des protestations aussi éloquentes que les vôtres.
+Elles m’ont emportée dans le plus beau des rêves. Affreux a été le
+réveil. A quoi bon vous dissimuler mon passé, puisqu’on vous l’a
+dévoilé? Ce passé me défend de m’indigner de votre langage et de
+m’étonner que vous me teniez des propos que vous n’oseriez tenir à une
+honnête femme. Je ne peux même prétendre que je ne répondrai pas à votre
+sympathie. Hélas! je suis si seule, j’ai tant souffert, j’ai tant besoin
+d’un ami! Mais permettez qu’avant de vous laisser exercer les droits
+d’un ami, je m’assure de votre sincérité.
+
+--Je ne vais m’appliquer qu’à vous en convaincre! s’écria Adrien avec
+feu.
+
+Quelques instants après, la voiture s’arrêtait à l’extrémité de la rue
+des Saints-Pères.
+
+--A bientôt, monsieur, dit mademoiselle Malestra à son compagnon en lui
+tendant la main.
+
+--Me permettez-vous de venir vous voir? demanda-t-il.
+
+--Pas chez moi, fit-elle; et plus bas, elle ajouta en soupirant: C’est
+si misérable là-haut!
+
+--J’hésite à vous prier de venir dans ma maison.
+
+--Pas cela, non plus.
+
+--Où alors?
+
+--Paris est grand, et dans cette saison, la nuit vient vite. Rien ne
+nous empêche de nous promener. Demain, vers six heures, je vous
+attendrai dans l’église de la Madeleine.
+
+Il promit de s’y trouver, et ils se séparèrent. Adrien dormit mal. Mais
+les plus douces pensées bercèrent son insomnie. Jusqu’au soir, il ne
+cessa pas de penser à Laure Malestra. Son désir surexcité lui donnait
+toutes les illusions de l’amour, charmait son attente, et le jetait dans
+les anxiétés délicieuses qui précèdent un bonheur qu’on croit assuré.
+Roudier vint le voir, devina à son air qu’un événement grave se
+préparait, mais ne put deviner son secret, et se retira sans l’avoir
+pressenti.
+
+A six heures, à la Madeleine, dans une chapelle, Adrien aperçut, assise,
+les mains croisées sur les genoux, mademoiselle Malestra. Elle se leva,
+et vint à lui. Ils sortirent ensemble; elle prit son bras; ils
+s’engagèrent dans la rue Royale. Arrivés aux Champs-Élysées, ils
+montèrent vers l’Arc de triomphe, marchant à grands pas, car la nuit
+était froide et se prêtait peu aux promenades lentes et sans but.
+L’entretien recommençait au point où ils l’avaient laissé la veille.
+Adrien parlait de son amour avec la même fougue; Laure l’écoutait avec
+le même sang-froid. Puis elle revint sur son passé, traça à grands
+traits le tableau de son enfance heureuse, de la ruine et de la mort de
+son père, de son isolement, de sa détresse. Elle parla de la séduction
+dont elle avait été victime, voulant, disait-elle, qu’avant de
+s’abandonner au penchant qui le poussait vers elle, Adrien connût toute
+la vérité.
+
+En marchant, suspendue à son bras, elle se pressait contre lui. Il
+pouvait croire que déjà elle était sienne. Tout ce qu’elle disait
+n’était-il pas comme une préparation à la liaison qu’il rêvait? Dans
+l’air glacé du soir, il sentait tout son être embrasé par le flot de ses
+jeunes désirs déchaînés avec violence dans son corps vierge. L’amour
+l’enveloppait, et l’espoir du bonheur mouillait ses yeux de pleurs
+brûlants.
+
+Sans s’en apercevoir, ils étaient arrivés à la grille du bois. Ils
+rebroussèrent chemin. Tout à coup, Adrien s’arrêta devant les fenêtres
+éclairées d’un restaurant.
+
+--Voulez-vous me causer un grand plaisir? demanda-t-il.
+
+--Si cela est en mon pouvoir, j’y consens.
+
+--Dînons ensemble.
+
+--Oui, comme deux amis?
+
+Ils entrèrent, et bientôt, attablés dans un cabinet, ils continuaient la
+conversation de tout à l’heure. Seulement, maintenant, ils pouvaient se
+voir. Dans l’intimité de ce tête-à-tête, pimenté par la chaleur, par
+l’éclat des lumières, par l’odeur des mets et des vins, les mots
+prenaient une signification particulière. Les regards se croisaient, les
+mains s’étreignaient. La beauté de Laure, la veille voilée de tristesse,
+s’avivait dans la certitude d’un triomphe qui transformait sa vie,
+dissipait l’inquiétude des lendemains incertains, éveillait toutes ses
+cupidités de fille vénale à qui jusqu’à ce jour avait manqué l’occasion
+de donner carrière aux instincts pervers qu’elle dissimulait. Adrien la
+dévorait des yeux. Par la pensée, il dépouillait des vêtements ce corps
+jeune et frais, offert à ses caresses craintives, et dont la
+contemplation passionnément souhaitée devait lui révéler la séduction
+puissante de la femme, en l’initiant aux mystérieuses voluptés de
+l’amour.
+
+La fin du repas les trouva dans les bras l’un de l’autre. Mais ce ne fut
+qu’une étreinte d’une minute. Comme honteuse de sa faiblesse, Laure se
+leva brusquement et voulut partir. Adrien obéit à regret, chancelant,
+les narines pleines du parfum des cheveux dans lesquels il avait noyé
+son visage. Il allait demander une voiture. Laure préféra rentrer à
+pied. En moins d’une heure, ils eurent regagné le quartier qu’ils
+habitaient.
+
+Alors, au moment de voir son rêve interrompu, Adrien fit entendre une
+prière. Pourquoi se séparer quand une passion plus forte qu’eux les
+rivait l’un à l’autre? A quoi bon une attente qui désormais serait une
+torture? N’était-elle pas convaincue de son amour? La suprême faveur
+qu’il sollicitait ne ferait-elle pas de lui l’amant le plus docile et le
+plus dévoué?
+
+--Ne vous refusez pas, suppliait-il. Révélez-moi le bonheur que je brûle
+de connaître. C’est le vôtre que vous assurez en faisant le mien, un
+droit que vous m’accordez de me charger de votre avenir.
+
+Tout en priant, il entraînait Laure Malestra non chez elle, mais chez
+lui. La rusée créature se laissait conduire, résistait faiblement, et ne
+semblait se refuser que pour exciter davantage la passion qu’elle avait
+allumée.
+
+--Peut-être serez-vous comme les autres, dit-elle enfin, toute
+tremblante, comme écrasée par les accents qu’elle entendait, et après
+avoir juré que vous m’aimez, me ferez-vous repentir de ma faiblesse.
+
+--Jamais! s’écria-t-il transporté.
+
+--Si vous mentez aujourd’hui, si vous oubliez vos promesses, que votre
+conscience vous le reproche éternellement. Pour moi, je suis vaincue.
+Votre ardeur m’a touchée, murmura-t-elle en soupirant; faites de moi ce
+que vous voudrez; je vous donne ma vie.
+
+
+
+
+VI
+
+
+Nuit de passion exaltée et fiévreuse que cette nuit durant laquelle
+Adrien connut l’amour. De son côté, tout fut candide et sincère; tout
+feint et joué du côté de Laure. Ce n’est pas qu’elle demeurât insensible
+à cette tendresse manifestée en protestations éloquentes, avec des
+accents d’une adorable naïveté. Mais elle voulait s’attacher ce jeune
+amant, le captiver à jamais. Jusqu’en ses ardeurs les plus brûlantes,
+elle eut assez de sang-froid pour ne pas perdre de vue le but qu’elle
+poursuivait. Elle ne se donna qu’en arrachant des promesses qu’elle ne
+semblait pas solliciter. Entre les baisers, il y eut place pour les
+projets d’avenir. Elle savait qu’Adrien était libre et riche;
+habilement, elle l’amena à prendre l’engagement de la mettre pour toute
+sa vie à l’abri du besoin. Elle ne lui demandait rien; mais elle lui
+faisait de ses jours de misère une image si poignante qu’il s’écriait
+exalté:
+
+--Tout cela est fini, à jamais enseveli. Oublie ce passé odieux, ma
+bien-aimée. J’embellirai ta vie en donnant à ta beauté, comme à notre
+amour, un cadre digne d’eux.
+
+On louerait dans la maison ou dans une maison voisine un appartement
+spacieux et gai. Laure s’y fixerait seule en apparence, de manière à
+laisser croire à ceux qu’elle connaissait que son indépendance recouvrée
+était due, non aux générosités d’un amant, mais à un héritage. C’est là
+qu’Adrien viendrait tous les jours, prendrait ses repas et coucherait,
+ne gardant lui-même le logement qu’il occupait que pour dissimuler à sa
+mère le secret de ses amours. Que de bonheur ils attendaient de leur
+existence arrangée ainsi! Adrien continuerait ses études; puis, durant
+la belle saison, ils voyageraient. C’étaient des rêves exquis dont ils
+jouissaient par avance, et qu’ils n’interrompaient que pour se plonger
+dans une réalité plus délicieuse encore.
+
+Au milieu de ces transports, Laure cependant ressentait un regret. Elle
+se demandait si elle avait été habile en cédant si vite aux
+supplications d’Adrien, si, malgré ce qu’il connaissait de sa première
+chute, il n’eût pas été possible, en se refusant plus longtemps, de
+faire de lui un mari au lieu d’un amant. Ce doute répandait un nuage sur
+le contentement de mademoiselle Malestra. Elle comprenait bien que la
+rapidité qu’elle avait mise à se livrer, se retournerait contre elle,
+quand s’apaiserait la première fougue d’Adrien. Alors, préoccupée de
+conjurer ce danger encore lointain, elle jetait brusquement le spectacle
+de ses larmes et d’un repentir simulé dans la béatitude de ces heures
+inoubliables.
+
+--Ne me reprocheras-tu pas un jour la facilité que tu as eue à me
+convaincre? murmurait-elle.
+
+--Te reprocher ce qui fait ton plus grand charme à mes yeux! s’écriait
+Adrien; te reprocher de n’avoir pas voulu me torturer par des
+coquetteries et des résistances calculées, de t’être laissé emporter par
+ton cœur! Je serais un misérable. Certaine de la sincérité de mon amour,
+tu t’es donnée. Je ne veux me le rappeler que pour te chérir davantage.
+
+Et c’étaient des baisers plus tendres, des étreintes plus passionnées
+auxquelles Laure ne se dérobait que pour trahir des terreurs nouvelles,
+et faire croire que la joie d’être aimée s’évanouissait dans la peur
+d’être abandonnée. Alors il la berçait en de douces paroles, aboutissant
+toutes à cette promesse qui les résumait:
+
+--Je ne t’abandonnerai pas.
+
+--Ta mère voudra te marier!
+
+--Je résisterai; je ne peux être à une autre femme, puisque je
+t’appartiens.
+
+Au petit jour, il fallut se séparer. Mademoiselle Malestra ne voulait
+pas être vue chez son amant. Elle y était entrée à la nuit, les traits
+cachés sous un voile épais; elle entendait en sortir de même, entourer
+de mystère les visites qu’elle lui ferait encore, jusqu’à ce que
+l’appartement qu’elle devait habiter fût prêt à la recevoir. Par les
+rues désertes et froides, au long desquelles l’eau gelée des ruisseaux
+étendait sur les pavés de larges coulées de verglas, Adrien la conduisit
+jusqu’à sa porte. Sa profession l’obligeait à prolonger ses veilles
+pendant la saison des bals; elle était accoutumée à rentrer tardivement.
+Ils se quittèrent en se promettant de se retrouver le soir. Il revint en
+toute hâte chez lui, se recoucha et dormit plusieurs heures, poursuivi
+jusque dans son sommeil par le souvenir de ces moments enchantés.
+
+La femme qui le servait ne le réveilla que pour lui annoncer son
+déjeuner. Depuis longtemps déjà, Roudier l’attendait dans son cabinet en
+lisant les journaux. Roudier, maintenant, prenait presque tous ses repas
+chez son ami. Il n’attendait même plus qu’on l’invitât. Pour la première
+fois, Adrien regretta de lui avoir laissé contracter cette habitude.
+Après de si violentes émotions, il eût été heureux de se trouver seul.
+
+--Et l’école, paresseux! qu’en faisons-nous? C’est par ces mots que
+Roudier le salua; il ajouta ensuite, d’un ton railleur:--Ça sent la
+femme, ici. Adrien voulut protester.--Ne nie pas, reprit l’autre,
+l’évidence t’accable.
+
+Et du bout de sa canne, il désignait un mouchoir bordé de dentelles,
+oublié sur un fauteuil, et sur le tapis, une rose tombée du corsage de
+Laure Malestra.
+
+--Trêve aux plaisanteries, répondit Adrien; j’ai une maîtresse, tu l’as
+deviné, garde-moi le secret.
+
+--Une maîtresse! toi, le pur, le chaste! Et tu ne m’as rien dit!
+
+--Tu la connaîtras plus tard, si tu t’engages à ne pas railler, blagueur
+féroce. Elle est digne de ton respect.
+
+--Digne de mon respect, une personne qui a passé la nuit chez toi!
+
+--Jacques!
+
+--C’est bien, je la vénérerai comme une madone. Est-ce assez? Où l’as-tu
+connue?
+
+--Je te le dirai un jour. Jusque-là, tu m’obligeras en ne me parlant pas
+d’elle.
+
+Roudier se tint pour averti. Ils passèrent dans la salle à manger. Le
+déjeuner fut silencieux. Adrien se recueillait, craignant de laisser se
+dissiper le trésor de ses émotions, s’emprisonnant volontairement dans
+ses souvenirs. Mais quand, le repas fini, il fut revenu dans son cabinet
+et s’y trouva seul avec Roudier, il ne put se défendre contre
+l’impérieux besoin de lui confier son bonheur. Sans avoir été sollicité,
+le secret sortit de sa bouche, avec l’histoire de son amour. Il révéla
+ce que tout à l’heure il entendait garder caché.
+
+Roudier l’écoutait sans l’interrompre, mécontent de sentir s’élever une
+influence en face de la sienne, et la redoutant.
+
+--Allons, je vois bien que je n’ai plus rien à faire ici, soupira-t-il.
+L’amour est venu; c’en est fini de l’amitié.
+
+--Es-tu fou? dit Adrien. T’ai-je donné le droit de me croire capable
+d’oublier le passé? Tu seras toujours mon ami, je l’espère bien; notre
+ami, continua-t-il en appuyant sur ces mots. Quand tu connaîtras Laure,
+tu comprendras qu’il ne tient qu’à toi de garder ta place à mon côté.
+
+Quelques jours après, mademoiselle Malestra abandonnait la mansarde où
+depuis longtemps elle se morfondait dans une lutte désespérée contre
+l’âpre nécessité. Même au moment d’en sortir pour toujours, elle refusa
+d’y recevoir Adrien. Elle craignait d’être vue par lui dans ce cadre
+sombre où partout se révélaient sa détresse, les humiliations subies,
+les désespoirs amers, les expédients pour vivre. Montrer à Adrien ces
+lieux maudits, c’eût été lui donner une idée trop haute de ses
+bienfaits, imprimer ineffaçablement dans sa mémoire le souvenir de la
+misère à laquelle il arrachait Laure, et lui laisser le droit de
+supposer qu’en cédant à ses amoureuses supplications, elle était moins
+préoccupée de le rendre heureux que de secouer le joug odieux de sa
+pauvreté.
+
+L’appartement loué pour elle et meublé en quelques jours par Adrien,
+était situé dans la rue qu’il habitait, non loin de sa maison. Les
+croisées prenaient jour sur un vaste jardin. Décorateurs et tapissiers
+avaient fait merveille. L’argent et le goût sont des magiciens puissants
+et ingénieux. La prodigalité de l’amant et la fantaisie de la femme
+s’étaient unies pour créer là un vrai nid d’amour.
+
+Mademoiselle Malestra vint s’installer un soir dans sa nouvelle demeure,
+conduite par Adrien, qui lui en fit les honneurs. Le logis était chaud,
+éclairé et riant, le dîner servi, les domestiques discrets. Au moment où
+les amoureux allaient se mettre à table, Jacques Roudier arriva.
+Présenté par Adrien comme un ancien et fidèle ami, il fut à l’aise tout
+de suite. A la fin de la soirée, il causait avec Laure familièrement
+comme avec un vieux camarade. Il reprenait là ses habitudes, bruyant,
+railleur, impérieux, sans gêne, s’allongeait dans les fauteuils,
+secouait sur les tapis la cendre de son cigare, s’invitait pour le
+lendemain et pour les jours suivants.
+
+Accoutumé à ses excentricités, Adrien ne s’en étonnait plus; le bonheur
+le rendait indulgent. Quant à Laure, loin d’être choquée par les allures
+de Roudier, elle subissait son charme. Avec sa grosse gaieté lourde, sa
+verve intarissable, sa paresse révélée dans le négligé de ses vêtements,
+la promptitude de son coup d’œil où pétillait la ruse, ses instincts
+rapaces qu’elle devinait sous le sourire bon enfant et l’apparente
+insouciance du lendemain, sa serviabilité un peu brutale dissimulant des
+calculs sans fin, il plaisait à cette femme, qui retrouvait en lui ses
+goûts, ses désirs, ses ambitions basses, les préoccupations qui
+l’obsédaient elle-même. Elle admirait ses larges épaules, son cou de
+taureau, sa lèvre lippue où éclataient les appétits sensuels. Elle le
+regardait à la dérobée, déjà séduite. La femelle reconnaissait son mâle
+dans ce garçon encombrant et robuste, bien plus que dans le jeune homme
+nerveux, frêle et doux, aux bras de qui l’avait jetée sa misère et
+qu’elle feignait d’aimer.
+
+Au premier regard échangé, leurs deux perversités se comprirent. Pour
+l’ami comme pour la maîtresse, Adrien de Varimpré était une proie, sur
+laquelle, gueux, dépenaillés, affamés, ils comptaient se remplumer,
+chacun d’eux exerçant son influence par les moyens qui lui étaient
+propres et au mieux de ses intérêts. Dès cette rencontre, et sans qu’ils
+se fussent rien confié, un pacte tacite se formait entre ces natures
+vénales et fausses. C’était le «part à deux» que se jettent comme un cri
+d’entente et de ralliement deux larrons acharnés sur la même victime.
+
+Cette complicité encore inactive, mais déjà menaçante, se créait en
+présence d’Adrien, qui n’y voyait rien. Il souriait, heureux, confiant,
+croyant les autres tels qu’il était lui-même, se reposant sur leur
+loyauté, aveuglé par l’amour qui le livrait sans défense à une créature
+déchue, dégradée et pervertie, et la lui montrait dans un horizon
+radieux comme la compagne de sa vie, rapprochée de lui par l’identité de
+leurs infortunes passées, maintenant à jamais oubliées.
+
+Au moment où ces périls imminents, quoique invisibles encore, montaient
+autour de lui à la faveur de son inexpérience et de sa crédulité, sa
+mère se préparait à le rejoindre. Elle lui devait ses conseils, son
+appui, les témoignages de son amour. Responsable de son salut, elle
+était tenue de veiller sur cette âme tendre et sensible, qu’elle
+devinait meurtrie, découragée, jetée hors du droit chemin. Ces graves
+considérations, l’étrangeté et l’imprévu de l’événement qui venait de
+lui rendre son fils, avaient déterminé ses directeurs à lui permettre de
+quitter le Carmel de Beaucaire pour résider dans une des maisons de
+Paris. La date de son départ n’était pas encore fixée. Elle ne le serait
+que lorsque le chapitre aurait procédé à l’élection d’une nouvelle
+prieure, en remplacement de la mère Thérèse de Jésus.
+
+Les nombreuses lettres que recevait Adrien depuis qu’il s’était fixé à
+Paris, l’entretenaient de ces détails, lui apportaient des
+avertissements dont le témoignage d’une tendresse profonde tempérait
+l’austérité. Elles lui parlaient plus souvent du ciel que de la terre,
+de l’avenir que du présent. L’objectif suprême qu’elles lui rappelaient
+sans cesse, c’était l’éternité. Parfois, cependant, elles manifestaient
+le regret qu’éprouvait Nicolette de s’être donnée pour toujours à Dieu,
+d’avoir enchaîné sa liberté, de ne pouvoir la ressaisir pour se
+consacrer à son fils. Il est vrai que ce regret, à peine exprimé par la
+mère, la religieuse essayait d’en atténuer l’expression en disant que
+bientôt Adrien pourrait la voir tous les jours, et trouverait auprès
+d’elle l’affection à laquelle il avait droit. Mais il jugeait que
+c’était là une faible compensation à tout ce qui lui manquait. Malgré
+tout, l’implacable égoïsme de la dévote, après avoir pesé sur la vie
+d’Adrien, se trahissait encore, lui apparaissait plus cruel, aigrissait
+son cœur, amenait sous sa plume des paroles amères.
+
+Cet état se prolongea jusqu’au jour où il connut Laure Malestra. Alors,
+son ressentiment s’apaisa. Pendant les quelques semaines où, jouet de
+ses illusions, il put croire qu’il avait trouvé avec une maîtresse
+aimante et dévouée un bonheur sans fin, le souvenir de l’égoïsme
+maternel s’évanouit. Quand lui parvint la nouvelle de la prochaine
+arrivée de madame de Varimpré, désormais certaine, cette nouvelle, loin
+de lui causer toute la satisfaction qu’il en espérait naguère, le laissa
+froid. Elle lui fit même concevoir une inquiétude. Il vivait en plein
+bonheur. N’aurait-il pas à défendre ce bonheur contre les scrupules
+religieux de sa mère, si elle le découvrait? Les liens qu’il venait de
+former étaient criminels, selon la loi de l’Église; ils compromettaient
+son salut. Sa mère s’efforcerait de les briser. C’est de cela que
+vaguement il s’alarmait.
+
+Cette préoccupation eut aussi peu de durée que son bonheur. En moins
+d’un mois, elle fut emportée par le rapide désenchantement qui succédait
+dans le cœur d’Adrien aux premières illusions de l’amour. Pendant les
+premiers jours de leur liaison, alors que Laure Malestra s’appliquait à
+séduire ce jeune homme jeté par le hasard sur son chemin, elle avait
+joué la comédie pour obtenir de lui tout ce qu’elle en attendait. Elle
+s’était faite douce, caressante, réservée, docile, approuvant tous les
+plans qu’il formait, sa manière d’envisager la vie, en apparence
+uniquement possédée du désir de lui plaire, de ne vivre que pour lui,
+dans l’ombre, à ses côtés, sans autre ambition que celle de le rendre
+heureux. C’est ainsi qu’elle l’avait enveloppé de sa séduction.
+
+Trompé par les manifestations de cette tendresse feinte, Adrien s’était
+livré tout entier, allant lui-même au-devant de la domination que Laure
+entendait exercer sur lui. Maintenant, elle le tenait solidement. Elle
+le tenait par les compromissions qu’il avait subies, par les
+responsabilités qu’il avait acceptées, par tous les engagements arrachés
+à sa première ivresse, et surtout par l’amour. Déjà, elle le connaissait
+assez pour savoir que, quoi qu’il arrivât, il ne chercherait pas à se
+dérober à ses promesses, et que, même dans le cas d’une séparation, il
+ne l’abandonnerait pas sans assurer sa vie matérielle. C’est là surtout
+ce qu’elle voulait de lui. Sûre de l’obtenir, elle entrevoyait la
+possibilité d’une rupture qui la rendrait libre. Elle rêvait une autre
+existence que l’existence paisible, solitaire et cachée dont Adrien
+vantait sans cesse la douceur. Trop peu semblable aux autres hommes,
+trop supérieur à elle était cet amant; elle en souhaitait un autre, un
+Jacques Roudier, mieux fait pour la comprendre, pour devenir son mari,
+et qui accepterait d’elle une fortune en échange de son nom, sans
+vouloir en connaître l’origine.
+
+Quand elle eut mesuré l’étendue de son pouvoir,--ce fut fait en huit
+jours,--elle ne se contraignit plus et jeta son masque. Sa vraie nature
+apparut, sa nature vulgaire, cupide, affamée de revanche contre cette
+société qui lui avait fait des jours sombres et durs, la grossièreté de
+ses aspirations, l’indifférence de son cœur, la violence de son
+caractère, le bruyant scepticisme et les envies incessantes d’une âme
+flétrie au contact du vice. Elle fut tout à coup une femme nouvelle,
+capricieuse, acariâtre, n’apportant dans la vie d’Adrien, au lieu de
+tout ce qu’il espérait, que scènes pénibles, âpres querelles, torture de
+tous les instants qui troublait son esprit, le déshabituait du travail,
+de la paix domestique, et qu’il ne cessait de subir un jour que pour la
+sentir renaître le lendemain.
+
+Il tombait de si haut que, d’abord, il ne voulut pas croire à la réalité
+de sa chute. Les hommes, les meilleurs, sont ainsi faits qu’il leur en
+coûte de reconnaître qu’ils se sont trompés. Il garda pour lui le secret
+de son mal. Il le cacha même à Roudier, qui cessait de lui inspirer
+confiance. A mille traits qui ne l’avaient pas frappé quand ils
+s’étaient produits, mais qui lui revenaient maintenant en mémoire; à
+l’ardeur que mettait en toute occasion son ami à soutenir et à défendre
+Laure, à lui donner raison, il devinait l’identité de leurs idées, de
+leurs goûts, de leurs intérêts ligués contre lui dans une sympathie
+croissante. Il pressentait un accord tacite, des espérances communes,
+des projets formés en vue d’un avenir auquel on faisait allusion en son
+absence, et auquel on ne l’associait pas. C’était un soupçon vague
+encore, mais raisonné, causé par l’étrangeté déplaisante des allures de
+la maîtresse en présence de l’ami, par des rapprochements surpris, par
+des silences subits quand il rentrait et les trouvait ensemble. Avec le
+soupçon commençaient à poindre la fatigue et le dégoût.
+
+Cependant, il se leurrait encore de l’espoir que l’amour et l’amitié lui
+resteraient fidèles. Il se dépensait en efforts multipliés pour plaire à
+Laure. Il redoublait d’attentions, de soins, de générosité pour arrêter
+ce flot montant d’ingratitude et d’oubli. Mais plus il apportait de
+courageuse ardeur à lui opposer les témoignages de son amour, plus ce
+flot montait. Dédaigneuse de cet amour, Laure ne dissimulait plus. Brisé
+par cette lutte, surpris en plein rêve, désabusé, Adrien, moins d’un
+mois après avoir rencontré Laure Malestra, voyait approcher la fin de
+son bonheur, et de nouveau était entraîné à rendre sa mère responsable
+de ses souffrances.
+
+
+
+
+VII
+
+
+C’était au sortir de table, après le maigre repas que les Carmélites
+prennent à midi. Elles se répandaient dans le jardin pour s’y livrer à
+la récréation prescrite par la règle. Vif était le froid de cette
+journée de décembre, glacé le vent qui montait du Rhône. Mais, dans le
+ciel bleu, flambait un tiède soleil dont les rayons égayaient les champs
+dépouillés, vus du haut du rocher, immensité lumineuse, sans verdure et
+sans fleurs, bornée par la cime neigeuse des Alpes qui tremblait sur
+l’horizon, ainsi qu’un nuage vaporeux et lointain.
+
+Habituellement, sous cette lumière joyeuse et réconfortante, les
+religieuses se divertissaient comme des enfants. Les unes couraient par
+les allées pour réchauffer leurs membres. D’autres battaient du pied, en
+marchant en mesure, la terre durcie. Les plus âgées se promenaient en
+devisant des bontés de Dieu, de la beauté du jour, de l’infortune des
+pauvres, des fleurs flétries, des oiseaux morts de froid, des petits
+événements d’une vie uniforme et retirée, dégagée des préoccupations
+extérieures; exercices et entretiens innocents qui délassaient l’esprit
+et le corps, tendus par l’austère contemplation des choses éternelles.
+
+Mais ce jour-là les promenades manquaient de gaieté, les conversations
+d’entrain. Sur les visages émaciés, fouettés par l’air, et dont le sang
+attiré à la peau colorait la pâleur maladive, se devinait une grande
+tristesse. C’est que depuis le matin, la communauté était avertie du
+départ définitif de la mère Thérèse de Jésus. La prieure devait quitter
+Beaucaire dans la soirée, après avoir transmis ses pouvoirs à la
+religieuse élue pour lui succéder. Elle était descendue dans le jardin,
+à cette heure de récréation, pour faire ses adieux à ses sœurs. Elle se
+trouvait au milieu d’elles et recevait leurs embrassements. Dans tous
+les yeux montaient des larmes.
+
+Après avoir longtemps vécu sous sa direction spirituelle, les saintes
+filles qu’elle abandonnait se souvenaient, non de ses rigueurs,
+justifiées par celles de la règle, mais de ses vertus et de ses
+exemples. Leurs regrets naissaient de ces souvenirs. Ils se
+manifestaient avec tant de fraternelle effusion, que la mère Thérèse de
+Jésus, quoiqu’elle eût provoqué cette séparation afin de se rapprocher
+de son fils, ne pouvait se défendre d’un douloureux émoi. C’était une
+famille aussi, et une famille bien-aimée, que cette communauté
+religieuse de qui elle avait reçu maintes joies et des consolations
+ineffables. Elle ne pouvait la quitter sans déchirement. Ni ses sœurs ni
+elle-même n’ignoraient qu’elles ne se reverraient plus sur la terre. Les
+unes finiraient leurs jours dans ce couvent où s’était écoulée leur vie;
+les autres iraient remplir les vides survenus dans d’autres maisons de
+l’Ordre. Il n’y avait pas lieu de croire qu’elles se retrouveraient un
+jour. Au ciel seulement, il leur serait permis de se revoir, et c’est au
+ciel qu’au moment de se séparer, elles se donnaient un suprême
+rendez-vous. L’espoir de s’y rencontrer tempérait la tristesse des
+adieux. La mère Thérèse de Jésus essayait de sourire; chacune tachait de
+l’imiter, en échangeant avec elle une dernière étreinte et un dernier
+baiser.
+
+--Dieu nous réunira, murmurait-elle en refoulant ses pleurs, toute
+bouleversée par ces témoignages d’affection, qui saluaient
+mélancoliquement son départ.
+
+Entre les religieuses que ce moment solennel réunissait autour d’elle,
+se trouvait Jeanne Mauroy, en religion sœur Nicette de la Croix. La
+novice cherchait avec persistance le regard de la mère, la suivait d’un
+œil anxieux et interrogateur, comme si elle eût attendu une réponse dans
+un signe. Elle marchait dans son ombre, lui parlait à tout instant,
+témoignait de ses regrets par des soupirs, et, volontairement,
+s’imposait à son attention.
+
+--Vous viendrez me rejoindre tout à l’heure, dans la salle capitulaire,
+dit tout à coup la mère Thérèse de Jésus. J’ai besoin de m’entretenir
+avec vous.
+
+Sœur Nicette tressaillit; elle devint très-pâle. L’angoisse révélée par
+son visage parut se faire plus poignante; mais, à partir de ce moment,
+ses yeux éteints sous ses paupières abaissées n’interrogèrent plus. Elle
+demeura à l’écart des religieuses groupées autour de la prieure.
+Pourquoi l’importuner des manifestations de sa douleur, puisque tout à
+l’heure elle allait la voir seule?
+
+Trop émue pour prolonger cette scène, la mère Thérèse de Jésus peu à peu
+se dérobait aux embrassements des sœurs. Maintenant elle avait hâte d’en
+finir. Pendant quelques instants encore, on échangea des souhaits
+d’avenir, des paroles de paix.
+
+--Ne nous oubliez pas, ma mère!
+
+--Au revoir, ici-bas ou là-haut, mes chères filles.
+
+--Priez pour nous.
+
+Puis, la prieure, exerçant ses pouvoirs pour la dernière fois, fit un
+geste qui contenait une supplication et un ordre. Les sœurs
+s’inclinèrent tandis qu’elle quittait le jardin, au moment où la cloche
+annonçait la fin de la récréation.
+
+Elle s’était rendue dans la salle capitulaire, vide à cette heure du
+jour. Elle y marchait de long en large, en attendant sœur Nicette. La
+novice ne tarda pas à venir. Elle avait toujours sur ses traits ce même
+air de doute anxieux, qui depuis quelques jours y semblait gravé. En la
+voyant entrer, la prieure interrompit sa promenade. La jeune fille
+s’approcha et tomba à genoux:
+
+--Relevez-vous, mon enfant, dit la mère avec bonté; je ne suis plus
+votre supérieure.
+
+--Vous serez toujours ma mère spirituelle, répondit sœur Nicette en
+obéissant. C’est vous qui m’avez ouvert le Carmel, ma mère, en me
+parlant des joies qu’on y trouve. Cela, je ne l’oublierai jamais, alors
+même qu’on me séparerait de vous.
+
+La fin de la phrase fut couverte par les larmes, larmes émouvantes.
+Elles trahissaient la détresse de cette âme candide qui dans le cloître
+avait cherché et trouvé une affection qu’elle était maintenant menacée
+de perdre. La mère Thérèse de Jésus ne se laissa pas attendrir. D’une
+voix sévère et froide, elle reprit:
+
+--Dieu nous défend ces violents attachements pour ses créatures. Toutes
+les religieuses qui vivent ici sont au même degré que moi vos mères et
+vos sœurs en Jésus-Christ. Vous devez les aimer également. La préférence
+que vous me témoignez est une offense pour lui. Il nous défend aussi
+l’esprit de révolte. Or, c’est l’esprit de révolte qui a mis sur vos
+lèvres les mots que vous venez de prononcer.
+
+Sœur Nicette baissa les yeux.
+
+--Dieu ne nous défend pas l’amitié! objecta-t-elle doucement.
+
+--Sans doute; mais il veut que nous soyons toujours prêtes à la lui
+sacrifier. Depuis douze ans que je vis dans ce monastère, j’ai perdu des
+compagnes que j’aimais tendrement. Les unes ont été appelées à embellir
+de leurs vertus des maisons de notre Ordre; d’autres sont allées en
+recevoir la récompense dans l’éternité; je me suis résignée.
+
+La novice éleva sur la mère ses yeux navrés.
+
+--On nous sépare donc? murmura-t-elle. S’il en est ainsi, je ne
+prononcerai pas mes vœux. Je quitterai le Carmel plutôt que de me
+résigner à y vivre sans vous.
+
+Ce langage exprimait une peine vive et sincère. La mère Thérèse de Jésus
+en fut touchée. Elle réprima l’avertissement qui montait à sa bouche,
+provoqué par cette menace si peu conforme à l’esprit de la règle.
+
+--Vous avez bien à faire pour vous rendre digne de prononcer les vœux,
+sœur Nicette, dit-elle avec compassion. Si vous m’aviez laissée parler,
+vous sauriez déjà que le désir que vous avez manifesté est exaucé. On a
+eu égard à votre jeunesse, à vos incertitudes; on a trouvé bon que je
+demeurasse chargée de veiller sur vous, d’éclairer votre route, de
+rechercher si vous avez la vocation. Ce qu’on n’eût point accordé à une
+professe, on l’a accordé à une novice, sur vos pressantes
+sollicitations.
+
+--Alors je suis autorisée à vous suivre, ma mère! s’écria joyeusement
+sœur Nicette de la Croix, déjà consolée.
+
+--J’espère que la décision dont vous êtes l’objet disposera votre âme à
+recevoir avec docilité les conseils qui vous seront donnés. Vous partez
+ce soir avec moi. Vous prendrez pour la durée du voyage vos vêtements
+séculiers. Allez, mon enfant.
+
+Cédant à l’habitude, la novice se prosterna, baisa la terre; puis
+s’élançant au dehors, légère comme un oiseau, elle disparut, un sourire
+sur les lèvres, transfigurée par le bonheur.
+
+--Pauvre enfant! murmura la mère, je crains bien qu’elle ne soit perdue
+pour le Carmel. Trop sévère est la règle pour cette âme tendre.
+Pourra-t-elle en supporter les rigueurs? Éclairez-la, mon Dieu, et que
+votre volonté s’accomplisse.
+
+Dans la soirée de ce jour, vers onze heures, un modeste cabriolet
+conduisait la mère Thérèse de Jésus et la sœur Nicette de la Croix à la
+gare de Tarascon, où elles devaient prendre le train de Paris. Elles
+avaient quitté leurs habits de religion. C’est la coutume des Carmélites
+quand elles voyagent, coutume justifiée par la nécessité d’échapper à la
+curiosité qu’exciterait sur leur passage l’austère costume de l’Ordre.
+Elles étaient vêtues de noir, comme des femmes en deuil, coiffées d’un
+chapeau qui cachait entièrement la tête, de manière à dissimuler les
+cheveux coupés ras. Elles pouvaient ainsi passer inaperçues. Quand le
+train arriva en gare, elles montèrent dans le wagon des secondes réservé
+aux dames seules, et quelques minutes après, elles étaient emportées
+vers Paris.
+
+Quoique sœur Nicette se fût promis de veiller en priant, sa jeunesse fut
+plus forte que ses résolutions. Après avoir échangé quelques mots avec
+la mère, elle s’endormit, enveloppée dans son manteau, le rosaire aux
+doigts, en récitant des prières. Sous la clarté tremblante et pâle de la
+lanterne, son fin profil se dessinait, noyé dans la voilette noire
+attachée au chapeau et descendant jusqu’au menton. Son corps, secoué par
+la marche saccadée du train, se balançait sans que son robuste sommeil
+fût interrompu. Les mains, enlacées par le long chapelet de bois,
+étaient croisées sur les genoux. La mère Thérèse de Jésus la regardait
+avec sollicitude, se demandait de nouveau si cette enfant qui cédait à
+la première fatigue, ne serait pas vaincue par les austérités du
+cloître, et loin que son propre souvenir la rassurât, elle s’alarmait
+comme si la frêle créature endormie là, sous ses yeux, eût été sa fille.
+
+Elle l’aimait d’une maternelle affection. La persistance et l’ardeur
+avec lesquelles sœur Nicette allait à elle, cette admiration confiante
+dont à toute heure elle recueillait les témoignages, avaient fini par la
+toucher. Après le bonheur de son fils, elle ne souhaitait rien plus
+passionnément que le bonheur de la jeune novice. C’est parce qu’elle
+doutait que la vie religieuse pût réaliser ce bonheur qu’elle avait
+voulu continuer à veiller sur cette âme et obtenir de ne pas la quitter.
+Elle se promettait de l’observer quelques temps encore, puis, si ses
+craintes se confirmaient, de la détourner de cette vie, faite de
+privations et de souffrances. Les chrétiens peuvent assurer leur salut
+ailleurs que dans le cloître. Ils peuvent l’assurer aussi dans le monde,
+et y donner des exemples édifiants. Si Jeanne Mauroy renonçait à se
+faire Carmélite, elle serait une épouse chaste, une mère dévouée; elle
+élèverait ses enfants dans l’amour de Dieu.
+
+Nicolette se répétait ces choses, et brusquement, dans sa pensée en
+travail, naissait l’idée qu’il faudrait à son fils une femme telle que
+Jeanne. Sous l’empire de ses préoccupations, elle arrivait à désirer,
+sans oser se l’avouer, que la novice renonçât à prononcer les vœux
+éternels et quittât le couvent. Ce désir soudain, allumé dans une vision
+rapide de l’avenir, fut comme une poussée de son cœur vers Jeanne
+Mauroy. Elle aurait voulu l’embrasser. Elle se contint; mais sa
+sollicitude maintenant devenait plus profonde. Elle veillait
+anxieusement sur le sommeil de la jeune fille. Craignant qu’elle eût
+froid, elle jeta un châle sur ses genoux. Cette précaution prise, elle
+croisa les bras et resta immobile, laissant son imagination la devancer
+au terme de cette route où elle allait retrouver son fils, à peine
+entrevu pendant son court séjour à Beaucaire et qu’elle brûlait de mieux
+connaître. Depuis quelques jours, les lettres d’Adrien étaient moins
+fréquentes, plus brèves. On y devinait une lassitude, un souffle de
+mélancolie. Que faisait-il? Comment vivait-il? Elle avait hâte de le
+savoir, hâte surtout d’entrer dans sa vie et de préparer l’avenir.
+
+Elle se rappelait aussi que la route qu’elle faisait en ce moment, elle
+l’avait faite vingt-quatre ans avant, le soir de son mariage, en
+compagnie de Frédéric, quand il la conduisait au château de Varimpré. Il
+lui semblait qu’elle reconnaissait le paysage; elle croyait voir les
+arbres s’incliner sur son passage, entendre une voix mystérieuse lui
+dire:
+
+--Est-ce toi? Nicolette, est-ce bien toi? Que d’événements et que de
+malheurs causés par ta faute, depuis ces jours lointains où l’avenir te
+souriait!
+
+Au souvenir de ce passé, le remords grondait dans sa conscience. Il lui
+répétait qu’après s’être refusée à son mari, elle se devait à son fils!
+Mais, hélas! que pouvait-elle, liée par des vœux éternels qui la
+retenaient dans un cloître comme dans une prison? Elle n’avait pas le
+droit de secouer ses chaînes. Elle ne se trouvait pas dans un de ces
+rares cas prévus par l’Église, où le père ou la mère d’une religieuse
+étant tombés dans le besoin, et le travail de celle-ci leur étant
+nécessaire, elle peut quitter le couvent et reprendre la vie séculière.
+Libre, elle eût été utile à son fils; mais elle ne lui était pas
+indispensable. Elle ne pouvait que le voir souvent, séparée de lui par
+la grille claustrale, l’assister de ses conseils, l’exhorter au bien et
+prier le ciel de le rendre heureux. C’était beaucoup, mais pas assez
+pour satisfaire aux ardents désirs de son amour.
+
+Elle demeura ainsi jusqu’au matin, en face de sœur Nicette endormie. A
+Lyon, la novice se réveilla. Confuse de son long sommeil, elle allait
+s’excuser. La mère Thérèse de Jésus l’arrêta avec bonté. Puis elle
+voulut la conduire au buffet, et l’obligea à y déjeuner, tandis
+qu’elle-même observait le jeûne, bien que pendant la durée du voyage,
+elle en fût dispensée. Après un court arrêt à Lyon, le train se remit en
+route.
+
+Alors, les deux religieuses seules dans leur wagon firent en commun
+leurs prières, et récitèrent de même l’office qui se psalmodiait à la
+même heure dans toutes les maisons de l’Ordre. Au delà des monts de
+l’Ardèche, le soleil se levait, dorait les sommets, descendait au long
+des pentes, et traversant le Rhône dont il empourprait les tourbillons
+écumeux, buvait la buée aux vitres de la voiture. Leur méditation finie,
+elles admirèrent ce spectacle. Sœur Nicette, transportée par la joie de
+voyager avec la mère et la certitude de ne la plus quitter, ne cherchait
+pas à taire son contentement. Elle l’exprimait tout haut dans ses
+paroles, dans son rire, jusque dans ses gestes. La règle des Carmélites
+prescrit une honnête gaieté. Elle laissait la sienne librement se
+répandre. Elle n’y fit trêve que lorsqu’un incident du voyage entraîna
+Nicolette à parler de son fils. La novice alors devint attentive. Elle
+ne savait presque rien de l’histoire de ce jeune homme rendu à sa mère
+quand déjà elle ne l’attendait plus. Elle en écouta ce que la prieure
+voulut lui en raconter.
+
+Celle-ci vantait les qualités de son Adrien, révélées par ses lettres,
+parlait de tout ce qu’il avait souffert, de l’avenir, et devant Jeanne
+émue et surprise, se révélait sous un jour inconnu. Jusque dans les
+remercîments qu’elle adressait au ciel à travers son récit, la mère
+perçait sous la Carmélite. La nature longtemps opprimée prenait sa
+revanche, l’amour maternel revendiquait ses droits. Jeanne se demandait
+si c’était la même femme qui, la veille encore, sous l’habit monastique,
+semblait morte au monde et n’avoir plus qu’un cœur glacé, à jamais fermé
+aux sentiments humains.
+
+Jusque vers le milieu du jour, le voyage n’offrit pas d’autre incident.
+Mais à Sens, une violente émotion attendait Nicolette. Comme le train
+ralenti entrait en gare, elle aperçut son fils debout sur le trottoir.
+Il essayait de voir dans les wagons.
+
+--Adrien! s’écria-t-elle.
+
+Et penchée, tout émue, à la portière, elle lui souriait, l’appelait du
+geste. Il ouvrit, se jeta dans ses bras, en disant:
+
+--J’avais hâte de vous voir, chère mère. Quand j’ai su que vous
+arriviez, je me suis mis en route de mon côté pour venir à votre
+rencontre. Nous allons pouvoir passer quelques heures ensemble.
+
+--C’est que ce wagon est réservé aux femmes seules, objecta-t-elle.
+
+Adrien sourit, fit un signe au conducteur du train qui s’approcha, et à
+sa demande, enleva la plaque indicatrice pour la placer sur un
+compartiment voisin. Il put donc monter auprès de sa mère. Elle
+murmurait, en l’embrassant:
+
+--Je suis heureuse de te revoir, cher enfant. C’est bien à toi de
+m’avoir fait cette joie.
+
+Dans l’emportement de leur bonheur, ils avaient oublié sœur Nicette.
+Timide et discrète, la novice les regardait, un peu troublée par la
+présence de ce jeune homme qui allait voyager avec elle jusqu’à Paris.
+
+--C’est mon fils, lui dit tout à coup la mère Thérèse de Jésus.
+
+Adrien contenait mal sa surprise. Il ignorait que les Carmélites ne
+voyagent pas vêtues de l’habit de l’Ordre. Il s’était attendu à voir sa
+mère en religieuse. Il lui semblait qu’en la trouvant vêtue comme toutes
+les femmes, il était plus libre de l’aimer. Il s’inclina
+respectueusement devant la novice, stupéfait en reconnaissant sous la
+voilette ce visage suave, entrevu, comme dans un rêve, lors de sa
+première visite au Carmel de Beaucaire. Il l’avait presque oubliée
+depuis. Maintenant, les traits de l’adorable enfant remplissaient son
+regard, entraient dans sa mémoire, ravivaient l’ancien souvenir effacé.
+C’était comme un ami qu’on retrouve et que désormais on n’oubliera plus.
+Il s’assit à côté de sa mère, tandis que Jeanne Mauroy, pour les laisser
+causer librement, regardait le paysage, le front appuyé contre la vitre
+froide. Le train se remettait en marche.
+
+Maintenant, penchée sur son fils, Nicolette lui exposait les causes du
+retard apporté à son voyage. Par ordre de l’autorité ecclésiastique,
+elle avait dû attendre l’expiration de ses pouvoirs de prieure. Ces
+pouvoirs expirés, elle allait rentrer dans le rang des simples
+religieuses. Mais ce changement dans son état, prévu depuis longtemps,
+ne l’empêcherait pas de voir son fils toutes les fois qu’il se
+présenterait au couvent. Elle exigeait qu’il y vînt tous les jours. Les
+Carmélites possèdent à Paris plusieurs maisons. C’est dans celle de la
+rue d’Enfer qu’elle allait vivre désormais, non loin du quartier
+qu’habitait Adrien. Après lui avoir donné ces détails, elle
+l’interrogea. Était-il tranquille, heureux, en paix avec lui-même? En
+lui posant ces questions, elle l’enveloppait de ses yeux pénétrants;
+elle fouillait sa conscience. Tout à coup, elle s’écria:
+
+--Comme tu es pâle et triste, mon pauvre chéri! Es-tu malheureux? As-tu
+souffert depuis que tu m’as quittée?
+
+Il protesta, dissimulant son mensonge sous un sourire. Il aurait
+consenti plutôt à mourir qu’à faire à sa mère l’aveu de la vérité. La
+faute qu’il avait commise en se livrant à une femme sans cœur, les
+orages de cette liaison, les querelles incessantes, ses désillusions
+successives, la destruction de ses espérances, les meurtrissures de son
+âme, la honte de s’être si grossièrement trompé, voilà le mal dont il
+souffrait, le mal qu’il refusait d’avouer. Non, il ne voulait pas dire
+combien lui pesait cette chaîne; il ne voulait pas raconter que la
+veille de ce jour, à la suite d’un violent débat, où s’était révélée
+toute l’infamie de sa maîtresse, il l’avait quittée avec le dessein de
+la fuir pour toujours. Ces turpitudes ne sont pas faites pour être
+confiées aux saintes. Il voulait bien en souffrir, mais non les avouer.
+L’excès de son désespoir l’avait jeté à la rencontre de sa mère. Il ne
+demandait qu’à se reposer dans la paix de l’amour filial, sans être
+contraint d’altérer la sérénité de ces douces heures par une confession
+inutile.
+
+Ses dénégations ne parvinrent pas à convaincre Nicolette. Accoutumée à
+étudier les âmes, elle devinait que celle de son fils traînait après soi
+une âpre douleur, quoiqu’il refusât de s’en laisser arracher le secret.
+Ce secret, elle renonçait à le surprendre; elle espérait que le temps,
+en des circonstances plus favorables, le lui livrerait. Mais une fois de
+plus s’élevait en elle, quoi qu’elle fît pour l’étouffer, le regret de
+sa liberté perdue, ravivé par la vue de son enfant, par le mystère
+qu’elle pressentait, impuissante à le déchirer.
+
+Cet entretien confidentiel dura jusqu’à Paris, sans que sœur Nicette
+quittât sa place, prononçât une parole et tournât la tête du côté
+d’Adrien. Mais lui, tout en écoutant sa mère, tout en lui répondant,
+regardait la jeune fille. Il admirait cette physionomie douce, voilée de
+mélancolie, ce pur regard où se trahissait la candeur de l’âme. Sous les
+vêtements noirs, il devinait la jeunesse et la beauté, volontairement
+ensevelies. Il se disait que c’était une âme telle que cette vierge
+maintenant vouée à Dieu, qu’il aurait voulu associer à sa destinée.
+Pourquoi ne l’avait-il pas connue plus tôt? Il l’eût aimée et n’aurait
+pas rencontré l’odieuse femme qui ne lui avait révélé l’amour que pour
+lui infliger mille humiliations et mille tortures. Et peu à peu, la
+vision délicieuse se gravait dans son cœur, où une première fois elle
+n’avait laissé qu’une trace légère.
+
+--Qui est cette jeune fille? demanda-t-il tout à coup à sa mère, de
+façon à n’être entendu que d’elle.
+
+--Mademoiselle Jeanne Mauroy, en religion sœur Nicette de la Croix. Elle
+appartient à une honorable famille du Midi, et a voulu entrer aux
+Carmélites; elle y fait son noviciat. C’est une fille accomplie.
+
+--Elle n’est donc pas irrévocablement engagée?
+
+--Non, et je doute qu’elle prononce ses vœux. Je ne la sens pas faite
+pour le cloître. Si elle rentre dans le monde, elle y brillera de
+l’éclat des plus belles vertus.
+
+Nicolette n’ajouta rien, et Adrien n’osa pousser plus loin ses
+questions. Mais sans qu’il pût encore expliquer pourquoi, il était
+satisfait d’apprendre que mademoiselle Mauroy n’était pas à jamais
+enchaînée à Dieu.
+
+Quand on arriva à Paris, la nuit se faisait obscure, et les réverbères
+s’allumaient. Adrien se chargea du petit sac qui contenait les pauvres
+hardes des deux sœurs, et les conduisit vers une voiture commandée le
+matin. Il y monta avec elles et jeta au cocher l’adresse des Carmélites
+de la rue d’Enfer.
+
+--Il m’est interdit d’entrer dans ton appartement, lui dit sa mère avec
+tristesse. Tout à l’heure, les portes du couvent se fermeront sur moi;
+elles ne se rouvriront plus; il me sera interdit de sortir. C’est la
+règle. Je voudrais au moins passer sous tes croisées, voir la maison que
+tu habites.
+
+--Elle est sur notre chemin, répondit Adrien. Quelques instants après,
+il désignait à sa mère des fenêtres au second étage.--C’est là.
+
+Elle se pencha, et tant qu’elle le put, elle resta ainsi, les yeux fixés
+sur la maison, pénétrant par la pensée derrière les murailles, toute
+navrée de l’empêchement qui paralysait sa curiosité.
+
+Dans la rue d’Enfer, devant une haute porte cochère, accédant à un
+bâtiment peu élevé que prolongeait le mur d’un jardin, la voiture
+s’arrêta. La porte franchie, Nicolette et Jeanne, toujours suivies
+d’Adrien, traversèrent une cour, faiblement éclairée par une lanterne.
+Au fond de cette cour s’étendait la façade du couvent, au sommet duquel
+se dressait dans une niche la statue de la Vierge.
+
+Puis venait un porche. A droite, au pied d’un étroit escalier, on
+apercevait la chapelle; à gauche, la loge de la tourière; au milieu, la
+porte de clôture, qui ne s’ouvre qu’aux jours de prise d’habit, pour
+laisser entrer les postulantes, reçues sur le seuil par la communauté.
+Avant cette porte, derrière une grille, un petit oratoire se creusait
+dans l’épaisseur du mur, au fond duquel, sur un autel, entre des cierges
+toujours allumés, un reliquaire restait exposé à la vénération des
+fidèles. Sur la blancheur de la chaux, à hauteur d’homme, on lisait deux
+inscriptions en lettres noires: «Les renards ont leur tanière, et le
+Fils de l’homme n’a pas une pierre pour reposer sa tête.»--«Le Fils de
+l’homme viendra au moment où vous ne l’attendrez pas.»
+
+Un grand silence régnait dans le couvent. Du côté de la chapelle, venant
+du chœur des religieuses, on entendait leurs voix grêles, psalmodiant
+l’office. Adrien jeta les yeux de ce côté et aperçut comme à travers un
+nuage d’or l’intérieur de la nef solitaire, le Saint Sacrement exposé
+au-dessus du tabernacle, des lampes allumées se balançant à l’extrémité
+des chaînes accrochées à la voûte, et des guirlandes de fleurs grimpant
+au long des murs, derrière l’autel que surmontait un grand tableau
+représentant sainte Thérèse, fondatrice et patronne du Carmel. La mère
+Thérèse de Jésus et la sœur Nicette de la Croix s’étaient agenouillées
+dans l’oratoire. Adrien se tenait derrière elles, son chapeau à la main,
+impressionné, recueilli, attendant qu’elles eussent fini leurs prières.
+Debout devant sa loge, la tourière regardait les nouveaux venus, un peu
+intriguée par la présence de ce jeune homme, qui, debout devant l’autel,
+ne priait pas. Quelques minutes s’écoulèrent ainsi. Puis, la mère se
+releva, et la novice fit comme elle. L’heure de la séparation avait
+sonné.
+
+--A demain et à toujours, mon fils, dit Nicolette suspendue au cou
+d’Adrien. Aime-moi comme je t’aime. Songe à moi, prends l’engagement
+d’être docile à mes conseils. Bientôt, je t’entretiendrai de ton âme;
+c’est mon devoir. Je veux te mettre en état de résister à l’esprit du
+siècle;--esprit pervers,--te soumettre à la douce loi de Jésus. Crains
+Dieu, prie-le souvent, et n’oublie pas qu’il se venge des offenses
+commises contre lui.
+
+Adrien écoutait ces avertissements, répondait aux tendresses
+maternelles. Mais il regardait aussi Jeanne, immobile et les yeux
+baissés, et demandait à cette vision suprême l’éternité du souvenir.
+Quand il dut se retirer, il s’inclina devant la jeune fille; il la
+quitta sans avoir entendu le son de sa voix.
+
+
+
+
+VIII
+
+
+Tristement, Adrien se dirigeait vers sa demeure. Il venait de se
+convaincre que sa mère ne pouvait être pour lui que comme si elle n’eût
+pas été. Séparé d’elle après avoir cru la retrouver, sans illusions
+désormais sur Laure Malestra, doutant de l’amitié de Roudier, il
+portait, accablé, le fardeau de son isolement. Le souvenir de Jeanne
+Mauroy même lui était cruel. Toujours ce souvenir lui rappellerait la
+femme qu’entre toutes, il eût préférée. Quoiqu’il lui fût doux de se
+répéter qu’elle n’avait pas prononcé des vœux éternels, et que peut-être
+il lui serait donné de la revoir, trop précaire était cette espérance
+pour le consoler.
+
+En rentrant dans sa maison, il y trouva Roudier, qui, à sa vue, s’écria
+avec un accent de reproche:
+
+--Voici plusieurs heures que je t’attends.
+
+--Tu aurais pu m’attendre plus longtemps encore. Je n’ai pas passé la
+journée à Paris.
+
+--Tu as voyagé? demanda Roudier vivement. D’où viens-tu?
+
+La curiosité de son ami choqua Adrien.
+
+--C’est mon secret, répondit-il avec froideur.
+
+--Bien, bien, je n’insiste pas. Garde-le, ton secret. Je te ferai
+remarquer seulement que tu m’avais accoutumé à plus de confiance.
+
+--Tu l’as détruite, en devenant l’ami de Laure plus que tu n’as jamais
+été le mien.
+
+--Ceci est de l’injustice.
+
+--Crois-tu que je n’aie pas surpris tes conciliabules avec elle, votre
+intimité, votre entente? Depuis que cette misérable fille m’a révélé sa
+nature basse et méchante, toutes les fois qu’une querelle a éclaté entre
+elle et moi, tu lui as toujours donné raison.
+
+--Parce que tu l’aimais et que je voulais t’épargner la douleur de la
+perdre. Je me suis conduit en véritable ami. Ah! l’éternelle histoire:
+«Deux coqs vivaient en paix; une poule survint, et voilà la guerre
+allumée.» Qui pouvait prévoir cela: jaloux, toi!
+
+--Non, pas jaloux, mais malheureux, répondit doucement Adrien, honteux
+d’avoir adressé des reproches à son ami.
+
+--Malheureux! Tu n’es pas seul à l’être. Depuis hier, cette pauvre femme
+est dans les larmes. Elle se désespère, elle regrette de t’avoir irrité;
+elle t’appelle. Je suis venu pour te l’apprendre, et je lui ai promis de
+te ramener à ses pieds.
+
+--Je n’y veux pas retourner; c’est fini. Je me suis trompé quand j’ai
+cru l’aimer et pouvoir vivre à ses côtés. Elle-même ne m’aimera jamais.
+Il vaut mieux reconnaître notre erreur que d’en souffrir plus longtemps.
+
+--C’est toi qui parles ainsi, quand il y a moins d’un mois, tu me
+confiais que tu ne la quitterais jamais!
+
+--Elle ne s’était pas encore révélée... Du reste, je ne lui dois rien.
+Je l’ai trouvée dans la misère, je l’en ai tirée; elle est à l’abri du
+besoin. Non, je ne lui dois rien.
+
+--Eh! ce n’est pas de cela qu’il s’agit, reprit Roudier; c’est de son
+chagrin. Je te dis qu’elle te ferait pitié, si tu la voyais.
+
+--Elle se consolera... Cesse de me parler d’elle.
+
+Roudier comprit à cet accent résolu qu’une plus longue insistance ne
+ferait que fortifier la décision d’Adrien.
+
+--A ton aise; mais tu regretteras ta rigueur. Tu ne trouveras pas une
+autre Laure. Elle t’aime, quoi que tu en dises.
+
+Comme Adrien semblait peu disposé à se laisser convaincre, Roudier
+renonça pour le moment à obtenir ce qu’il était venu lui demander. Mais
+au lieu de s’éloigner, il resta, se contentant de mettre l’entretien sur
+un autre sujet. Adrien l’écoutait distraitement, lui répondait à peine.
+Sa pensée était ailleurs. Il songeait à sa mère, à Jeanne Mauroy, à tout
+le bonheur qu’il aurait goûté s’il eût pu vivre avec elles. Ce bonheur
+lui était refusé. Il restait isolé, découragé, désabusé, sans savoir
+s’il pourrait jamais trouver une affection plus sincère que celle de
+Laure et qui comblât le vide de son cœur. Son accablement le rendait
+faible. Roudier le devina. Feignant de vouloir se retirer, il prononça
+le nom de mademoiselle Malestra, en poussant un soupir qui exprimait sa
+compassion.
+
+--Réfléchis, ajouta-t-il; es-tu décidé à ne plus la revoir?
+
+Au moment de prendre un parti si grave, de renoncer à son amour et de
+briser de ses propres mains son idole, Adrien hésita. Roudier tira
+très-habilement parti de cette hésitation.
+
+--Consens à y retourner au moins une fois, dit-il, je t’en prie.
+
+--Pourquoi tiens-tu donc à me ramener vers elle? demanda Adrien
+soupçonneux.
+
+--Pourquoi! parce que je suis ton ami, et que Je voudrais t’éviter une
+faute dont tu te repentirais longtemps.
+
+Il se donnait des airs affectueux et désintéressés. A l’en croire, il
+n’agissait que pour servir Adrien. Mais il mentait, le misérable! Tout
+autre était le mobile de sa conduite. Depuis vingt-quatre heures, durant
+la courte absence d’Adrien, il avait reçu les aveux de Laure Malestra.
+Il savait qu’elle le considérait comme le plus séduisant des hommes. Il
+ne pouvait douter de ces sentiments passionnés qui flattaient son
+orgueil et réchauffaient sa décrépitude morale. Conquise par ses vices,
+Laure lui en avait fourni les preuves les plus éloquentes qu’une femme
+puisse donner. Maintenant qu’elle était hors de la misère, elle voulait
+vivre avec lui, ne souhaitait rien qu’une union qui les enchaînerait
+pour toujours l’un à l’autre.
+
+--Nous aurons des jours heureux et tranquilles, lui disait-elle; on ne
+nous connaît pas; nous passerons inaperçus au milieu de la foule;
+librement, nous nous aimerons. Je possède assez pour être rassurée au
+point de vue matériel pendant quelques années. Nous verrons ensuite.
+
+Jacques Roudier ne disait pas non. Déshabitué du travail, incapable de
+gagner son pain, n’attendant de ses parents qu’un mince patrimoine,
+l’étrange amour qu’il inspirait lui assurait des ressources dans le
+présent, une grasse paresse dans l’avenir. Il s’appliquait cependant à
+calmer les impétueuses ardeurs de Laure. Il voulait bien cette maîtresse
+qui s’offrait, spontanément attirée par ce qu’elle découvrait en lui de
+perversité égale à la sienne. Mais il n’entendait pas la pousser à un
+coup de tête qui malgré tout l’appauvrirait, ni s’exposer à porter un
+jour la responsabilité de cette exaltation, si jamais elle en regrettait
+les suites. Il lui démontra qu’elle avait eu tort de décourager si vite
+l’amoureux Adrien, qu’elle devait réparer sa sottise, aller à lui la
+première, se faire pardonner, le reprendre, et pour le retenir, au moins
+jusqu’à ce qu’elle eût obtenu des libéralités nouvelles, continuer à
+jouer la comédie de l’amour. Il inaugura son influence sur elle en
+exigeant qu’elle se conformât à ces plans. Elle promit d’obéir.
+
+C’est alors qu’il était accouru chez Adrien, afin d’empêcher que la
+rupture survenue entre les amants se consommât. Pendant une heure, il
+plaida pour Laure avec une habile éloquence. Il rappela les émotions des
+premières rencontres. Il prouva qu’Adrien ne pouvait se détacher aussi
+aisément qu’il le croyait d’une fille dont il avait troublé le cœur en
+lui parlant d’amour et détournée du devoir en lui parlant d’union
+éternelle. Adrien protestait. Il se défendait d’avoir été le premier
+amant, d’avoir provoqué la séparation. Il rappelait ses bienfaits, ses
+complaisances, toutes les preuves de sa tendresse, méconnues et payées
+d’ingratitude. Mais Roudier lui fermait la bouche en lui parlant de la
+beauté de Laure, de cette beauté au pouvoir de laquelle Adrien ne
+s’était pas si complétement dérobé que le souvenir des joies qu’il lui
+devait pût le laisser insensible. Puis, quand il vit son ami ébranlé par
+ses accents, il lui porta le dernier coup en lui montrant Laure
+malheureuse de son départ, triste à en mourir. Adrien finit par se
+laisser toucher. Roudier l’entraîna.
+
+Il avait fait la leçon à Laure. Celle-ci voulait passionnément tout ce
+qu’il voulait, parce que c’était le plus sûr moyen de lui plaire. Restée
+seule, tandis qu’il allait chez Adrien, elle s’était demandé avec
+angoisse si l’entreprise réussirait. Elle attendait anxieuse. Quand elle
+vit entrer Roudier traînant Adrien derrière soi, elle fut saisie d’une
+si réelle émotion qu’elle n’eut à feindre ni la joie ni les larmes. Elle
+se jeta dans les bras de son amant, repentante, docile, humiliée, en
+promettant de l’aimer toujours. Il fut dupe de cette comédie. Elle le
+disposa à laisser se renouer les chaînes qu’il avait voulu briser. La
+réconciliation fut complète. Pendant quelques heures, après que Jacques
+Roudier les eut laissés seuls, il put croire aux transports de Laure, à
+sa propre ivresse, que l’amour renaissait pour ne plus mourir.
+
+Mais le charme était rompu. Jusque dans les ardeurs rallumées, jusque
+dans les baisers donnés et reçus, il retrouvait l’âcreté de ses
+premières souffrances et de ses désillusions. Non, la maîtresse qu’il
+tenait pressée entre ses bras, cette échevelée qui ne parlait qu’à ses
+sens et à qui son cœur se dérobait malgré lui, n’était pas, ne serait
+jamais la compagne qui embellit et honore la vie. De celle-là, il avait
+vu l’image vivante sous les traits de Jeanne Mauroy. Ces souvenirs le
+poursuivaient dans le déchaînement des fiévreuses ardeurs, empoisonnait
+ces heures de délire et paralysait sa passion. Il tentait cependant de
+faire revivre encore ce qui était mort. Mais ce qui est mort ne revit
+pas. A la fin de cette nuit, durant laquelle Laure se flattait de
+l’avoir repris, il ne serait pas revenu s’il n’eût été convaincu de la
+sincérité de ces sentiments qu’il ne partageait plus. L’amour avait
+cessé d’être assez puissant pour le retenir; la pitié seule allait le
+ramener auprès de sa maîtresse.
+
+En la quittant ce matin-là, il courut au couvent de la rue d’Enfer. Il
+avait hâte de revoir sa mère. Quand il se présenta pour la demander, les
+religieuses étaient au chœur. En attendant qu’elles eussent fini leurs
+oraisons, il entra dans la chapelle. Par ce brumeux matin d’hiver, le
+jour pâle qui pénétrait dans la nef la laissait assombrie. Les ors et
+les marbres restaient sans éclat. Les cierges qui se consumaient sur
+l’autel ne répandaient qu’une lumière brouillassée et rougeâtre. Tout
+frissonnant, il s’assit dans un coin, caché dans l’ombre d’un
+confessionnal.
+
+Un calme chargé de mélancolie montait autour de lui. Quelques rares
+fidèles agenouillés priaient en silence, et là-bas, derrière la grille,
+la psalmodie monotone traînait sur les lèvres grelottantes. Alors dans
+cette paix suave, succédant aux orages d’une passion malsaine, il
+ressentit une saisissante impression de bien-être et de béatitude, comme
+s’il se fût trouvé tout à coup transporté dans un refuge d’où il pouvait
+braver les malheurs qu’il redoutait et se laisser emporter par les
+espérances que lui suggérait son imagination surexcitée. Les chants
+berçaient sa somnolence, entretenue par les teintes grises du matin. Il
+prêtait l’oreille, et, l’illusion aidant, entre les voix qui éveillaient
+les voûtes, il croyait entendre la voix de Jeanne Mauroy. Elle le
+ravissait, déchaînait l’amour dans son cœur meurtri.
+
+Il demeura là jusqu’au moment où la tourière vint l’avertir que la mère
+Thérèse de Jésus descendait au parloir. Il se leva et alla l’y
+rejoindre. Il resta longtemps avec elle. La grille les séparait; mais
+ils pouvaient se voir, et c’était une grande douceur. Malheureusement,
+la mise en scène de ces entrevues, imposante dans sa simplicité, la
+nudité des murailles, le sévère habit que portait sa mère, la retenue
+imposée à leurs entretiens par la grille, ne favorisaient guère les
+effusions de cœur, qui lui eussent été salutaires dans ce moment de
+détresse. Elles étaient paralysées. Sa mère l’interrogeait, car elle
+comprenait bien que de graves soucis le poursuivaient. Mais il
+protestait contre ses soupçons, ne répondait pas à ses demandes, n’osant
+entretenir la carmélite ni de l’amour qui expirait, ni de celui qui
+venait de naître.
+
+Malgré tout, cependant, il emporta de cette entrevue un apaisement
+salutaire. A force de lui répéter, avec l’accent d’une indestructible
+confiance dans la miséricorde de Dieu, qu’elle priait pour lui, sa mère
+avait ébranlé ses doutes. Si ces prières d’une âme pure, en vue de son
+bonheur, allaient porter des fruits! Cette espérance le ramena au
+couvent le lendemain, puis tous les jours. Il venait de bonne heure. Il
+restait longtemps dans la chapelle, assis dans un coin obscur, se
+pénétrant de la paix réparatrice de ces lieux.
+
+Il allait toujours chez sa maîtresse. Mais il était obsédé par le désir
+de rompre une liaison qui ne lui donnait rien de ce qu’il en avait
+espéré et ne répondait plus aux aspirations de son cœur. Ce désir
+fortifié, il le dissimulait encore, quoique de plus en plus il devînt
+indifférent aux efforts incessants de Laure Malestra pour reconquérir
+toute son influence sur lui. Il ne songeait qu’aux moyens de s’y
+dérober. Encouragée et conseillée par son complice, dupe comme elle de
+l’apparente docilité d’Adrien, elle croyait son pouvoir solidement
+rétabli. Elle trouvait facile et douce son existence, heureux son
+destin. Elle feignait d’aimer Adrien; en réalité, c’est Roudier qu’elle
+aimait; elle saisissait toutes les occasions de le lui dire et de le lui
+prouver, menait avec cynisme cette odieuse intrigue, devenue très-habile
+à ce métier dont son préféré partageait allègrement la honte. Mais cette
+situation ne pouvait se prolonger. Adrien n’en portait plus le fardeau
+qu’avec impatience. Quand ce fardeau fut devenu trop lourd pour ses
+épaules, elle se dénoua.
+
+Ce jour-là, Adrien se trouvait auprès de sa mère, à l’heure où il avait
+l’habitude de la voir. Il lui parlait de ses études qu’il essayait de
+continuer, en leur demandant l’oubli de ce qui le torturait. Nicolette
+écoutait son fils, cherchant avec persévérance à surprendre les causes
+du mal dont il souffrait. Ce mal, quelque effort qu’il fît pour le
+cacher, ses traits en gardaient la trace de plus en plus accentuée. En
+quelques semaines, il avait beaucoup maigri; des rides creusaient son
+front; une tristesse poignante s’était figée dans son regard. Des larmes
+qu’il essayait de retenir oppressaient sa poitrine, rougissaient ses
+yeux, communiquaient à tout son être une sensibilité maladive. Sa mère
+s’alarmait de cet état, dont elle fut frappée alors plus qu’elle ne
+l’avait été jusque-là. Elle trahit son inquiétude dans des questions
+réitérées auxquelles Adrien tenta d’abord de se soustraire. Mais ces
+questions devenaient pressantes, et comme il y résistait encore, un
+reproche, pour la première fois, tomba des lèvres de Nicolette.
+
+--Tu as des secrets pour moi, dit-elle avec amertume; ils me causent
+mille tourments. Ce sera ainsi tant que tu ne me les auras pas révélés.
+C’est mal de nier, quand la dénégation constitue un mensonge. Confie-toi
+à ta mère, mon enfant. A qui ouvriras-tu ton cœur, si ce n’est à elle?
+
+Ces supplications, cette fois, le trouvaient à bout de force. Mais il ne
+pouvait confesser sa liaison avec Laure Malestra, la honte qui
+l’accablait, son dessein d’en finir. Un fils respectueux n’avoue pas ces
+choses à sa mère. Il redoutait non les reproches de la sienne, mais les
+manifestations de sa douleur. Nicolette ne sut donc rien de cette
+douloureuse histoire. Il n’avait pas les mêmes raisons pour cacher son
+amour naissant; il en fit l’aveu. Nicolette respira soulagée; elle
+s’attendait à des révélations plus graves.
+
+--Celle que tu aimes est-elle digne de toi? demanda-t-elle.
+
+--Plus digne de moi que je ne suis digne d’elle.
+
+--Il faut lui faire partager tes sentiments et l’épouser.
+
+--Elle n’est pas libre, objecta Adrien.
+
+--Tu aimes une femme mariée?
+
+En poussant ce cri, avec un accent de surprise et d’effroi, la Carmélite
+s’était levée, pâle, l’indignation dans les yeux, les mains jointes.
+
+--Non, ma mère, non, reprit son fils; celle que j’aime et que j’eusse
+voulu pour femme n’est pas mariée... Elle est religieuse; elle habite
+près de vous, dans ce couvent; vous la connaissez bien. Elle se nomme
+Jeanne Mauroy.
+
+--Sœur Nicette! Comment peux-tu l’aimer à en être si triste? tu la
+connais à peine.
+
+--Je l’ai vue deux fois, ma mère, et en ces deux fois, assez longtemps
+pour être convaincu que c’est une telle compagne qu’il m’eût fallu.
+
+Complétant son récit, il raconta comment il avait rencontré la novice,
+l’inoubliable souvenir que sa mémoire conservait d’elle, le faible
+espoir qu’il caressait depuis qu’il avait appris par sa mère que
+peut-être cette jeune fille quitterait le couvent. Ah! si cet espoir se
+transformait en une certitude, il redeviendrait joyeux et heureux. Il
+tacherait de se faire aimer; il y réussirait peut-être, et alors c’était
+de la félicité pour toute sa vie, car l’amour sincère et pur auquel il
+aspirait effacerait les souffrances du passé. Malheureusement, il
+n’osait espérer; le doute le mettait au supplice; et c’est ce supplice
+qui détruisait la santé de son corps et la sérénité de son âme.
+
+Nicolette écoutait silencieusement, un peu dédaigneuse de cette passion
+tout humaine, où les sens avaient leur part, ne comprenant pas, elle,
+qui si souvent s’était immolée dans son cœur et dans sa chair, que son
+fils fût incapable de l’imiter, d’offrir à Dieu sa souffrance et de s’y
+résigner. Mais c’était son fils, et puisqu’elle le voyait malheureux,
+elle avait le devoir de lui venir en aide.
+
+--Si tu m’as dit toute la vérité, mon enfant, fit-elle, je suis
+rassurée. Puisque, sans prévoir les conséquences de mes paroles, je t’ai
+révélé les scrupules de mademoiselle Mauroy, l’espoir que tu as conçu
+n’est pas coupable. A ton âge, on peut penser sans rougir à un honnête
+amour, tout en se tenant prêt à le sacrifier, si Dieu l’exige. Il ne
+nous a pas révélé ses desseins. Celle dont nous parlons ne se trouve pas
+encore assez éclairée pour prendre un parti.
+
+--Mais vous qui vivez auprès d’elle et à qui elle a accordé sa
+confiance, ma mère, ne prévoyez-vous pas celui qu’elle prendra?
+
+Nicolette hésitait à répondre. Ce que lui demandait son fils, c’était le
+secret d’une autre. Avait-elle le droit de le révéler? Mais tandis
+qu’elle interrogeait sa conscience, elle voyait le regard d’Adrien
+anxieusement fixé sur elle; elle comprenait que de ce qu’elle allait
+répondre dépendait le repos de son enfant. D’un mot, elle pouvait
+l’apaiser, comme aussi le rejeter dans ses cruelles incertitudes.
+L’amour maternel lui arracha les paroles qu’elle n’osait prononcer.
+
+--Je prévois que mademoiselle Mauroy ne persistera pas, et rentrera dans
+le monde, dit-elle.
+
+--Et si cette prévision se réalise, ma mère, reprit Adrien dont
+l’angoisse se dissipait; si je parviens à faire agréer mes sentiments,
+consentirez-vous à ce que j’épouse cette jeune fille?
+
+--Oui, j’y consentirai, et je bénirai le ciel qui t’aura poussé vers
+elle. Je ne connais pas une âme plus pure ni plus aimante. Épouse et
+mère, elle sera dévouée à son devoir, dévouée jusqu’à la mort, aussi
+bien que si elle fût restée dans le cloître.
+
+--Alors, ma mère, priez afin que mes vœux soient exaucés, car je sens
+bien que mon bonheur est dans l’amour que Dieu m’a mis au cœur.
+
+--Espère, mon fils! espère! murmura Nicolette remuée par ce cri. Elle
+le regardait s’éloigner, tremblante et toute troublée, et
+murmurait:--Serai-je coupable à vos yeux, Seigneur, si j’enlève à vos
+autels une angélique créature pour la donner à mon enfant? Révélez-moi
+votre volonté, mon divin Maître. Vous m’avez pétrie pour l’obéissance;
+faites qu’en vous obéissant, j’assure le bonheur de l’être que j’ai le
+plus aimé après vous.
+
+
+
+
+IX
+
+
+Quelques semaines après son arrivée à Paris, Jeanne Mauroy, enfermée
+dans son cloître, se débattait contre le découragement et le doute. Tous
+ceux que la vie religieuse a tentés connaissent les amertumes de ces
+crises de conscience, soit que, les surmontant, ils aient persévéré dans
+leurs desseins, soit au contraire qu’éclairés par les épreuves du
+noviciat, ils aient renoncé à ce qui d’abord les avait séduits.
+
+Jeanne était entrée au Carmel, convaincue que Dieu l’appelait. Les
+conseils affectueux de la prieure, la bienveillance des sœurs pendant la
+durée de son postulat, la paix infinie que l’on goûte dans une existence
+détachée du monde, avaient accru ses illusions. C’est de son plein gré
+qu’elle avait pris l’habit. Si quelqu’un lui eût dit à l’issue de la
+cérémonie que le noviciat n’aurait d’autre effet que de la ramener dans
+ce monde qu’elle venait d’abandonner, elle se serait révoltée. Elle
+voulait alors être à Dieu et n’être qu’à lui.
+
+Tant qu’elle resta à Beaucaire, sa vocation ne fut pas ébranlée. Là,
+sous le ciel de son pays, dans le voisinage de sa famille, elle ne
+sentait pas encore le déchirement des séparations éternelles. L’autorité
+de la mère Thérèse de Jésus lui était douce. Le petit nombre des novices
+permettait des égards quasi maternels envers chacune d’elles. On
+mesurait à leur vigueur, à leur sensibilité, les austérités de la règle.
+On ne les initiait que lentement à la joie souvent mortelle de souffrir
+pour Jésus. Puis, dans ce couvent, Jeanne connaissait toutes les sœurs;
+elle était pour elles comme une enfant gâtée, à qui l’on veut rendre
+facile l’apprentissage des dures privations.
+
+Mais à Paris, ses illusions s’évanouirent en peu de temps. Entourée de
+visages étrangers, placée sous une autorité nouvelle, elle se trouva aux
+prises avec toutes les rigueurs de la vie monastique. Ces rigueurs, elle
+les croyait légères, quand elle les jugeait par ce qu’on lui en disait;
+maintenant qu’elle les subissait, elle en était comme accablée. Tout ce
+qu’elle avait cru pouvoir supporter aisément choquait ses délicatesses,
+tout, depuis la chaussure qui déchirait ses pieds jusqu’au voile noir
+jeté sur son front, depuis le jeûne quotidien rigoureusement observé
+jusqu’à la couchette dont la paille durcie meurtrissait ses reins. Puis,
+c’était la serge grossière collée au corps et rarement changée, la
+discipline dont chaque religieuse se frappait, le vendredi, pour
+mortifier sa chair, en ce jour anniversaire de la Passion du Sauveur, la
+coulpe où chacune venait confesser à haute voix devant la communauté
+réunie les fautes commises contre la règle, les pénitences infligées par
+la prieure, les dénonciations des zélatrices, chargées de veiller sur
+les sœurs et de dévoiler leurs imperfections, les mortifications
+volontaires par où éclatait une mystique ardeur, brûlante et exaspérée.
+
+Ces degrés qui conduisent l’âme à la perfection, elle désespérait de les
+gravir. Elle ne pouvait se résigner aux immolations perpétuelles
+qu’exige la règle. Elle aurait bien voulu être à Dieu, se consacrer à
+son service, mais sous des formes moins âpres et plus humaines. Le
+regret de ce qu’elle laissait au dehors éveillait en son cœur de
+fréquents et subits attendrissements que ni les avis de son confesseur
+ni les exhortations de la mère des novices ne pouvaient dissiper. Quand,
+dans le jardin du couvent, aux heures de récréation, ou dans le
+réfectoire, elle voyait quelques-unes des sœurs s’infliger une torture,
+demeurer à genoux, les bras tendus vers le ciel, s’humilier devant ses
+compagnes, leur baiser les pieds, refuser de partager leur repas et
+solliciter d’elles l’aumône d’un morceau de pain, Jeanne se demandait
+anxieusement si jamais elle saurait s’assujettir à ces pratiques d’une
+dévotion exaltée. La pensée qu’elle ne sortirait plus du couvent,
+qu’elle ne verrait plus ceux qu’elle aimait, ajoutait à son inquiétude.
+Elle interrogeait sa conscience. Dans le silence de ses nuits sans
+sommeil, elle lui disait:
+
+--Suis-je faite pour ces mœurs d’ascète?
+
+Sa conscience ne répondait pas, et son imagination, brusquement allumée,
+enfantait des rêves dans lesquels elle voyait ce que serait sa vie, si
+elle persistait à rester dans le cloître. Cet avenir tout à coup évoqué
+la terrifiait, tandis que des visions fiévreuses ouvraient à ses yeux le
+monde abandonné par elle, lui en montraient le charme et les séductions.
+Sa jeunesse lui disait que prier n’est pas l’unique destinée de la
+femme, que le mariage est également une fin ordonnée par le Maître des
+choses, que la chasteté n’est pas le seul moyen de sanctifier l’âme, que
+la maternité est aussi un devoir. Des tentations étranges, inexpliquées,
+troublaient son chaste esprit, répandaient dans son corps un frisson.
+L’image d’un mari montait devant ses yeux. Ce mari avait la physionomie
+et les traits d’Adrien de Varimpré, le seul homme qu’elle eût rencontré
+depuis qu’elle était au couvent.
+
+Chaque matin la trouvait plus découragée, plus anxieuse. D’où naissaient
+les troubles de son esprit? Était-ce le démon qui les déchaînait?
+Était-ce sa jeunesse qui se révoltait et revendiquait sa liberté? Elle
+ne savait. A la chapelle, durant les longues oraisons; dans sa cellule,
+aux heures des méditations pieuses, les tentations la poursuivaient, lui
+rendaient plus intolérable la réalité. La sévérité dont elle était
+l’objet, et qui ne se lassait jamais, devenait un supplice. Elle la
+trouvait partout, toujours debout, toujours exigeante, acharnée à
+humilier l’orgueil, à mater la chair, à paralyser la volonté, à châtier
+jusqu’aux goûts les plus innocents.
+
+Il suffisait, par exemple, qu’elle manifestât de l’attachement aux
+personnes et aux choses, pour s’en voir aussitôt séparée et privée. Un
+jour, peu après son arrivée à Paris, elle avait parlé avec chaleur de sa
+filiale tendresse pour la mère Thérèse de Jésus. Dès le lendemain,
+celle-ci, docile à des ordres supérieurs, affectait de la fuir. Une
+autre fois, elle avait commis l’imprudence de dire tout haut, avec
+satisfaction, que sa cellule ouverte sur le jardin recevait, dès l’aube,
+les premiers rayons du soleil, et le soir, elle apprenait brusquement
+que désormais elle en habiterait une autre où le soleil n’entrait
+jamais.
+
+Ces privations n’étaient pas nouvelles dans l’Ordre; on ne les inventait
+pas pour la novice. C’est la loi commune; mais elle ne pouvait s’y
+résigner. Une sourde rébellion grondait dans son cerveau, éteignait sa
+ferveur, la disposait à railler les traits par où se trahissait
+l’exaltation de ses compagnes. Vainement, elle voulait se repentir de
+ces manquements au devoir; vainement, elle s’en accusait. Sa raison lui
+répétait qu’elle n’était pas coupable.
+
+Dès ce moment, il lui semblait que l’épreuve était complète et décisive,
+qu’il serait inutile de la prolonger, qu’il ne lui restait qu’à
+reconnaître son erreur, qu’à quitter cette maison où elle ne pouvait
+trouver le bonheur. Mais une fausse honte, la peur de rentrer dans le
+monde, d’y devenir l’objet des railleries de ceux qui la connaissaient,
+la retenait, bien qu’elle eût compris déjà qu’elle ne pouvait rester.
+
+Des craintes analogues l’empêchaient de confier à la prieure ou à la
+mère des novices l’état de son âme. Dans ses angoisses devinées ou
+surprises, celles-ci ne voyaient rien qui différât de ce qu’elles
+étaient accoutumées à voir dans les jeunes filles confiées à leur
+vigilance. Chez toute novice, il y a les mêmes doutes et les mêmes
+anxiétés. Presque toujours, les vœux seuls y mettent fin. Les
+supérieures de sœur Nicette de la Croix pensaient qu’il en serait d’elle
+comme des autres, que ses inquiétudes s’apaiseraient à l’heure où un
+engagement définitif se substituerait à l’engagement provisoire. Elles
+se trompaient.
+
+Leur erreur venait du silence gardé envers elles. Si Jeanne eût parlé,
+elles auraient compris et renvoyé au monde cette enfant victime d’une
+ferveur passagère. La règle des ordres religieux à cet égard est
+absolue. Elle ordonne non de séduire les novices pour les retenir, en
+atténuant à leurs yeux l’étendue du sacrifice qu’on leur demande, mais
+de leur montrer, au risque même de les décourager, la vie monastique
+dans toute son austère réalité. Elle ordonne aussi de n’accepter leurs
+vœux que lorsqu’il ne peut plus exister de doute sur la sincérité de
+leur vocation. Aucun symptôme apparent n’indiquait que cette sincérité
+fît défaut à la vocation de Jeanne. Du côté de ses supérieures, elle ne
+trouvait donc ni secours ni lumière.
+
+Il n’était qu’une femme à qui elle aurait osé tout dire: la mère Thérèse
+de Jésus. Celle-là, c’était l’amie, la confidente des premiers jours.
+Elle avait encouragé les aspirations naissantes, conseillé, soutenu,
+éclairé cette âme virginale qui cherchait sa voie. Elle en connaissait
+la pureté, la docilité, le charme. Elle l’avait toujours aimée, autant
+aimée que le lui permettait la règle inexorable qui défend aux
+Carmélites de donner à leurs compagnes une trop grande part de leur
+cœur, où Dieu seul doit régner. Elle l’aimait plus encore depuis que les
+aveux de son fils lui avaient révélé l’inoubliable impression produite
+sur lui par l’angélique visage de la novice. Il lui était doux de se
+dire que cette enfant de laquelle la loi monastique l’obligeait à
+détourner sa maternelle tendresse ne resterait pas dans le cloître. Elle
+priait pour que Dieu la rendît au monde et fît d’elle la femme d’Adrien.
+Elle aurait pu lui tendre la main, la tirer de la tourmente, lui montrer
+la route droite. Mais loin d’encourager ses confidences, elle était
+tenue de s’y dérober, la mère des novices ayant blâmé l’attachement
+passionné de sœur Nicette de la Croix pour son ancienne prieure.
+
+Il restait, il est vrai, à la jeune religieuse son confesseur. Un saint,
+ce vieux prêtre; mais un humble, un timide, qui reculait devant la
+nécessité de conseiller un parti décisif, et peu habile à discerner la
+réalité des scrupules dont il recevait la confession. Il prêchait la
+résignation, la patience. Il voulait que sœur Nicette de la Croix
+poursuivît l’épreuve commencée, au moins jusqu’à la fin de son noviciat.
+
+Elle ne résistait pas, se montrait docile à ces ordres qu’on lui
+représentait comme les ordres de Dieu. Elle persévérait dans la dure
+tâche, imprudemment assumée; mais elle n’y persévérait qu’au prix d’un
+violent effort, véritable martyre qui altérait sa santé, effaçait les
+roses couleurs de son teint, flétrissait sa jeunesse et torturait son
+âme.
+
+Un matin, elle descendit au jardin, comme de coutume, à l’heure de la
+récréation, si pâle et si triste que la mère Thérèse de Jésus, qui
+depuis longtemps soupçonnait sa détresse, n’en douta plus. Ce que Jeanne
+n’osait s’avouer à elle-même, Nicolette le comprit clairement en
+observant la physionomie désolée, les traits amaigris de cette enfant
+candide et pure. Elle alla vers elle, avec la sollicitude empressée
+d’une mère, au mépris des avertissements qu’elle avait reçus.
+
+--Marchez avec moi, mon enfant, lui dit-elle. Je vous sens malheureuse.
+Pourquoi l’êtes-vous? N’hésitez pas à m’ouvrir votre cœur.
+
+--Dieu m’éprouve, ma mère, répondit Jeanne, en réglant son pas sur celui
+de Nicolette. Voilà longtemps que je voulais vous en avertir, vous
+demander conseil. Mais vous restiez éloignée de moi, et j’ai dû me
+taire. Votre indifférence a aggravé mon mal.
+
+--Cette indifférence n’est qu’apparente. On me l’a ordonnée; j’ai dû
+obéir.
+
+--Étais-je donc coupable, ma mère, en manifestant mon aveugle confiance
+en vous?
+
+--Dieu exige qu’on n’ait une telle confiance qu’en lui.
+
+--Alors, pourquoi la trompe-t-il?
+
+--Oh! ma sœur, ne jugez pas ses desseins. Soumettez-vous à ce qu’il
+exige.
+
+--Ce qu’il exige! Mais qu’il me le révèle alors! S’il entend que je
+reste à son service, pourquoi me refuse-t-il l’énergie dont j’aurais
+besoin pour surmonter les tentations qui m’assaillent? S’il veut au
+contraire que je quitte cette sainte maison, que ne manifeste-t-il sa
+volonté? Je suis toute prête à lui obéir. Mais encore dois-je savoir ce
+qu’il veut de moi. Je le lui demande, avec ferveur, avec des larmes,
+dans l’effusion d’une âme qui le cherche, et plus je le sollicite, plus
+il semble se dérober. Vous, ma mère, allez-vous me répondre?
+
+Bouleversée par ces accents, Nicolette se taisait. Elle le connaissait
+pourtant, le mal dont souffrait Jeanne Mauroy: c’était la cruelle
+incertitude des vocations fragiles, compagne inévitable du noviciat, qui
+exerce son empire sur ces pauvres cœurs troublés par l’excès même de
+leur dévotion et les oblige à se demander s’ils ne se sont pas trompés
+en choisissant la vie religieuse. Peut-être aurait-il suffi qu’elle
+parlât pour verser dans l’âme de Jeanne l’apaisement, pour lui montrer
+dans le supplice qu’elle subissait le chemin du ciel et pour l’attacher
+à jamais à Dieu, en lui décrivant les douceurs du cloître. Mais le
+langage qu’il eût fallu tenir, elle ne le tenait pas. Elle bénissait les
+larmes qu’elle voyait couler; elle songeait à son fils, et c’est pour
+lui qu’elle voulait délivrer Jeanne de ses chaînes.
+
+--Qu’éprouvez-vous donc? demanda-t-elle tout à coup. Je dois le savoir,
+si vous voulez que je vous éclaire.
+
+Alors Jeanne raconta ses souffrances, ses craintes, ses tentations, tout
+ce qui choquait ses instincts et blessait sa raison. Elle ne dissimula
+pas ses répugnances pour les austérités de la règle. Trop lourd à ses
+épaules cet habit de serge, trop acérées les lanières de cuir qui
+sillonnent de rougeurs la peau délicate, trop grossière la nourriture
+quotidienne, révoltantes enfin ces mortifications volontaires et ces
+pénitences imposées, dont elle était témoin chaque jour. La mère Thérèse
+de Jésus l’écoutait en silence, heureuse de ce qu’elle entendait et qui
+de toute autre l’eût affligée; puis brusquement, elle dit:
+
+--Nous nous sommes trompés; vous n’avez pas la vocation, mon enfant;
+tout le démontre, il faut sortir d’ici. Retournez au monde. Vous y ferez
+votre salut, si vous voulez vous souvenir de ce que vous avez vu et
+entendu au Carmel.
+
+--Est-ce vous, ma mère, qui me conseillez d’en sortir? demanda Jeanne,
+toute troublée à la pensée de changer d’existence.
+
+--C’est moi qui vous le conseille, et c’est le chapitre qui vous
+l’ordonnera, quand j’aurai répété à nos sœurs ce que je viens
+d’entendre. Vous n’êtes pas faite pour nous, ma chère fille.
+
+--Mais si je sors, comment me recevra le monde?
+
+--Avec bienveillance. Un acte sincère et désintéressé est toujours
+respectable.
+
+--Que ferai-je une fois hors du Carmel?
+
+--Vous vous marierez!
+
+--Oh! pour cela, non; jamais.
+
+--Gardez-vous de le dire. Savez-vous si vous n’êtes pas destinée à
+servir d’exemple à ceux qui contractent mariage? Du reste, quand vous
+aurez reconquis votre liberté, rien ne vous pressera de prendre un grand
+parti; vous observerez jusqu’à ce que Dieu vous ait montré le chemin où
+il veut que vous vous engagiez. Écrivez à votre tuteur. Demandez-lui de
+venir vous chercher. Puis, apprêtez-vous à abandonner cette maison.
+Quittez-la résolument, le front haut, sans crainte. Vous vous étiez
+trompée en y entrant; vous réparez votre erreur; rien de plus honorable
+ni de plus légitime.
+
+Jeanne écoutait silencieuse et les yeux baissés. Soudain, elle releva la
+tête en murmurant:
+
+--Je suivrai vos avis, ma mère, et je partirai convaincue qu’en agissant
+ainsi, je ne fais rien que puisse blâmer ma conscience. Hélas!
+pouvais-je prévoir que je prendrais un jour ce parti si peu conforme à
+ce que j’avais espéré?
+
+--Vous n’en pouvez prendre d’autre, insista Nicolette.
+
+Son regard trahissait la joie que lui causait la résolution de Jeanne.
+Elle songeait déjà aux moyens de la rapprocher de son fils et de la
+retenir assez longtemps à Paris pour qu’Adrien eût le loisir d’apprendre
+ce qu’était et ce que valait cette jeune fille.
+
+--Je partirais sans regrets, ma mère, ajouta Jeanne Mauroy, oui, sans
+regrets, si je ne vous laissais derrière moi. Oh! plus d’une fois, en
+pensant à ma mère spirituelle, je verserai des larmes.
+
+--Peut-être vous trompez-vous, mon enfant. Peut-être aussi est-ce à
+l’heure où vous gémissez sur notre séparation qu’à votre insu, Dieu
+prépare des événements qui créeront entre vous et moi un lien durable et
+fort.
+
+Jeanne regarda la mère Thérèse de Jésus en l’interrogeant des yeux, car
+elle ne comprenait pas ces énigmatiques paroles. La mère n’en dit pas
+plus long et demeura impénétrable. Mais dans le fond de l’âme, elle se
+réjouissait. Il lui semblait qu’en enlevant cette âme au Carmel, elle
+venait de jeter les fondements du bonheur de son fils.
+
+Elle n’en aurait pas douté si elle avait connu les causes et l’étendue
+du mal dont souffrait Adrien. C’était un supplice intolérable que chaque
+jour rendait plus aigu, car de plus en plus l’influence de Laure
+Malestra pesait sur ce cœur malade, qui n’osait s’y soustraire, bien
+qu’il eût cessé d’aimer. Sa loyauté habilement exploitée par Laure le
+fixait à sa chaîne, en lui rappelant les engagements pris par lui,
+lorsque, dans une heure de faiblesse et d’erreur, il avait associé cette
+femme à sa vie.
+
+La misérable créature comprenait bien que les témoignages de sa
+tendresse feinte devenaient odieux à son amant. Mais plus elle en
+recueillait de preuves, et plus elle s’attachait à sa victime, poussée
+non par l’amour, mais par les féroces et vils calculs dont Jacques
+Roudier s’était fait l’inspirateur et le complice. Elle exerçait tous
+les droits d’une maîtresse impérieuse et jalouse, et ne les exerçait que
+pour être payée d’un plus haut prix, le jour où elle y renoncerait.
+
+Ce fut pour Adrien une suite de jours remplis d’amertume, durant
+lesquels il connut les orages des passions malsaines, scènes de violence
+où se révélait dans les reproches mutuels l’impossibilité de vivre en
+commun, et que dénouaient des réconciliations dépourvues de sincérité,
+auxquelles les sens seuls avaient part, et qui laissaient les cœurs
+excités l’un contre l’autre. Il sortait de ces querelles honteux, brisé,
+avec le sentiment de sa dégradation. Il voulait rompre, et demeurait,
+n’ayant même plus l’énergie de l’effort qu’il eût fallu faire pour se
+délivrer. Ah! Laure le connaissait bien. A tout instant, elle lui
+rappelait qu’il était allé à elle le premier, et que si elle avait
+succombé, c’est qu’il parlait d’amour éternel. Elle lui reprochait ses
+visites à sa mère, elle l’accusait de puiser là le dégoût de l’amour.
+
+--Tu as cessé de m’aimer le jour où ta mère est arrivée, disait-elle;
+c’est ta mère qui t’entraîne loin de moi.
+
+--Elle ne te connaît pas, répondait-il pour sa défense.
+
+--Tu l’affirmes; mais est-ce vrai? J’ai mesuré l’étendue de ta
+faiblesse, et peut-être me caches-tu que tu lui as tout avoué et qu’elle
+veut me disputer ton cœur.
+
+Il protestait; mais Laure se retranchait dans son argumentation; elle
+affectait de ne tolérer qu’avec impatience les relations de la mère et
+du fils; elle attribuait à ces relations les troubles quotidiens dont il
+était seul à souffrir, puisque c’est elle qui les provoquait pour amener
+son amant à la rupture qu’elle souhaitait, sans vouloir en prendre
+l’initiative. Ces luttes sourdes incessamment recommençaient. Que
+n’eût-elle pas dit, si elle avait su qu’en même temps qu’il cessait de
+l’aimer, son amant commençait à aimer la novice! Mais cette affection
+naissante était le secret d’Adrien, son unique consolation, la meilleure
+part de sa vie. Il s’enfermait dans son espérance; il y puisait la force
+de supporter les épreuves dont il appelait la fin. Au parloir des
+Carmélites seulement, il trouvait la paix intérieure qui partout
+ailleurs lui faisait défaut. S’il la trouvait dans cet asile, où chaque
+matin le ramenait l’habitude, c’est que là tout lui parlait de Jeanne
+Mauroy, c’est qu’il s’y sentait rapproché d’elle, encore qu’il ne pût la
+voir et n’osât prononcer son nom.
+
+Cependant, la santé d’Adrien s’altérait. Nicolette le constatait avec
+inquiétude. Elle s’apercevait du dépérissement de son fils sans en
+connaître les causes, et ne songeait qu’au moyen d’en arrêter les
+progrès. Ce moyen consistait à son avis dans un amour partagé. Cette
+conviction l’avait déterminée à entreprendre de décider Jeanne à
+abandonner la vie religieuse, et son entreprise menée à bonne fin, elle
+commençait à croire que son fils allait être heureux.
+
+Le soir de ce jour, après avoir averti la prieure des résolutions de
+Jeanne Mauroy, elle les fit connaître à la communauté réunie pour la
+coulpe, quand les novices et les converses se furent retirées, et que
+les professes se trouvèrent seules. Elle déclara qu’en sa qualité
+d’ancienne prieure du Carmel de Beaucaire et de première confidente de
+sœur Nicette de la Croix, elle avait considéré comme un devoir de
+provoquer ces résolutions. Autorisée à la conduire à Paris, quand
+elle-même avait obtenu la faveur de s’y fixer, elle connaissait mieux
+que personne l’âme de cette jeune fille; elle en restait responsable
+devant Dieu.
+
+Si grandes étaient dans l’Ordre la réputation de prudence et l’autorité
+de la mère Thérèse de Jésus qu’aucune de ses sœurs ne songea à blâmer sa
+conduite. Dès ce moment, Jeanne Mauroy devenait libre. Après s’être
+dépouillée de l’habit de l’Ordre, elle ne devait rester dans la
+communauté qu’à titre provisoire, comme pensionnaire, parmi les
+postulantes, en attendant que sa famille vînt la chercher.
+
+
+
+
+X
+
+
+Jamais les heures n’avaient paru plus longues à la mère Thérèse de
+Jésus. C’est en vain qu’à tout instant, elle s’attendait à être appelée
+au parloir. Le temps passait, et pour la première fois, la matinée
+allait s’achever sans qu’elle eût vu son fils.
+
+La veille, elle lui avait annoncé les résolutions de Jeanne Mauroy, elle
+lui avait promis de disposer la jeune fille à l’accueillir et à
+l’écouter, dès que son tuteur serait arrivé. Adrien s’était retiré en
+manifestant à sa mère le bonheur que lui causait cette nouvelle, et en
+annonçant pour le lendemain sa visite accoutumée. Et voilà que malgré sa
+promesse, il ne venait pas. Nicolette ne savait que penser de ce
+manquement à une douce habitude; elle en était bouleversée. Le cœur des
+mères est prompt à s’alarmer. Une sensibilité maladive remplissait le
+sien, la disposait à trembler sans cesse sur son bonheur qu’elle ne
+semblait avoir ressaisi que pour souffrir de ne pas le goûter
+pleinement, obligée qu’elle était de le sacrifier sans cesse aux devoirs
+de son état. Elle voyait déjà son fils malade ou victime d’un accident,
+mort peut-être. Une sueur glacée baignait son front, et l’angoisse
+étreignait son cœur.
+
+A midi, la cloche appela les religieuses au réfectoire. La mère Thérèse
+de Jésus se rendit à cet appel. Mais l’inquiétude lui ôtait l’appétit.
+Avec l’autorisation de la prieure, elle alla s’agenouiller au milieu de
+la salle, demandant humblement à ses sœurs de prier Dieu pour une âme en
+proie à une grande affliction. Cette âme, c’était la sienne, malade et
+toute meurtrie par l’absence d’Adrien.
+
+Ah! comme en ce moment la règle lui paraissait cruelle! Quoi! peut-être
+son fils sollicitait son secours, avait besoin de sa tendresse, et elle
+était retenue loin de lui? Une mère emprisonnée ainsi, quand ce qu’elle
+aime souffre et l’appelle! Et s’il allait mourir, serait-elle condamnée
+à le laisser expirer sans le revoir? C’était un commencement de révolte
+que ces questions se succédant dans sa tête en feu. Malgré tout, elle se
+sentait mère. Longtemps annihilée dans la collectivité de l’Ordre, sa
+personnalité se dégageait et s’affirmait sous l’empire de ses anxiétés.
+Sa volonté renaissait après une longue abdication. Elle se demandait ce
+qu’elle ferait si tout à coup on venait lui apprendre que son fils avait
+besoin d’elle. Elle n’hésitait pas, elle était prête à sortir;
+mentalement, elle désobéissait à la règle pour obéir au cri de son âme.
+Avant d’être la sœur Thérèse de Jésus, elle était Nicolette de Varimpré.
+C’est de cela surtout qu’elle se souvenait, et elle énumérait dans sa
+pensée les devoirs qui s’imposaient à elle à ce titre.
+
+Cependant, cette rébellion involontaire brusquement lui fit peur. Pour
+une religieuse accoutumée à scruter sa conscience vingt fois par jour, à
+considérer comme un péché la plus légère infraction à la règle et à s’en
+accuser publiquement, c’était une faute grave que ce désir soudainement
+conçu de franchir le seuil du couvent et de savoir ce qui se passait au
+dehors. Effrayée de son audace, elle se prosterna, les yeux remplis de
+larmes, et demeura ainsi dans une attitude de pénitence expiatoire. Mais
+presque aussitôt le souvenir de son fils lui revint, lui fit comprendre
+la légitimité de sa fiévreuse impatience, et lui rendit quelque énergie.
+
+Jeanne Mauroy, de la place où elle prenait son repas parmi les
+postulantes, voyait son ancienne prieure s’humilier et pleurer.
+Attristée déjà en pensant qu’elle allait pour toujours se séparer
+d’elle, Jeanne s’affligeait encore d’une douleur dont elle devinait la
+violence, sans en connaître les motifs. En quittant l’habit des
+Carmélites, elle avait reconquis la liberté de céder aux entraînements
+de son cœur. Lorsque les religieuses sortirent de table pour se rendre
+au jardin, elle se rapprocha de la mère Thérèse de Jésus, et lui dit
+craintive:
+
+--Je souffre de vous savoir malheureuse, ma mère; ne puis-je rien pour
+soulager votre peine?
+
+--Non, ma pauvre enfant, non, vous ne pouvez rien; je suis dans
+l’angoisse parce que je n’ai pas vu mon fils ce matin, bien qu’il ait
+coutume de venir tous les jours et qu’il m’ait promis hier de venir
+aujourd’hui.
+
+--Mais il peut venir encore, ma mère.
+
+--Je pressens une catastrophe.
+
+Comme elle prononçait ces mots, la sœur tourière entrait dans le jardin,
+une lettre à la main. Elle s’avança vers la prieure, s’agenouilla et lui
+remit la lettre. La prieure la lui rendit aussitôt sans l’ouvrir, après
+avoir jeté les yeux sur l’adresse et en lui désignant la mère Thérèse de
+Jésus.
+
+--C’est pour moi! s’écria celle-ci.
+
+Elle se précipita au-devant de la tourière; d’un geste rapide, elle lui
+enleva le pli dont elle déchira vivement l’enveloppe. Elle dévora d’un
+regard les quelques lignes tracées sur la page blanche. Son fils lui
+écrivait pour expliquer son absence. Une légère indisposition le
+retenait chez lui et l’empêchait de venir voir sa mère. Mais il
+s’annonçait pour le lendemain, convaincu, disait-il, que cette
+indisposition ne durerait pas.
+
+Nicolette soupira longuement. Un doux et triste sourire éclaira son
+regard.
+
+--Avez-vous lieu d’être rassurée, ma mère? demanda Jeanne timidement.
+
+--Rassurée! s’écria Nicolette; je ne saurais l’être avant d’avoir vu mon
+fils. Il est souffrant, il me l’écrit, sa lettre ne manifeste aucune
+inquiétude; mais qui sait s’il ne me cache pas la vérité? Ah! mon
+enfant, soupira-t-elle, combien je vous envie votre liberté...
+
+Elle allait continuer, quand, se détachant d’un groupe de religieuses
+parmi lesquelles elle causait en riant, la prieure se dirigea de son
+côté. Discrètement, Jeanne s’éloigna. Les deux mères restèrent en
+présence.
+
+--Vous venez de manifester une impatience qui n’est d’un bon exemple
+pour personne, ma sœur, dit la prieure d’un accent sous lequel se
+dissimulait mal un reproche.
+
+Nicolette était tombée à genoux. Un geste de la prieure la releva.
+Debout, les bras croisés sous son scapulaire, les yeux baissés, elle
+répondit:
+
+--C’est vrai, ma mère; mais peut-être ai-je une excuse. Depuis hier,
+j’étais sans nouvelles de mon fils.
+
+--Il est fâcheux que vos préoccupations maternelles troublent à ce point
+votre vie. A diverses reprises déjà, je me suis aperçue des distractions
+et des vivacités qu’elles vous causent.
+
+La mère Thérèse de Jésus ne put contenir un mouvement de surprise et
+d’impatience. Mais il fut aussitôt réprimé. Elle baissa la tête, en
+murmurant, résignée:
+
+--Si j’ai péché, ma mère, punissez-moi.
+
+--Rentrez dans votre cellule, continua la prieure, et priez pour que
+Dieu vous rende docile à sa sainte volonté.
+
+La religieuse admonestée s’inclina, et, traversant le jardin où ses
+sœurs marchaient pour réchauffer leurs membres engourdis par le froid,
+elle disparut, sans qu’aucune d’elles se permît une réflexion sur
+l’incident. Jeanne l’accompagna des yeux, impressionnée par ce qu’elle
+venait de voir et d’entendre.
+
+En arrivant dans sa cellule sans feu, toute glacée des rigueurs de
+l’hiver, Nicolette s’agenouilla pour prier, conformément à l’ordre
+qu’elle venait de recevoir. Mais, hélas! ce n’étaient pas des prières
+qui de son cœur troublé montaient à ses lèvres blêmies. En dépit de ses
+efforts, sa pensée l’entraînait loin du calme asile où elle avait juré
+de vivre toujours.
+
+Le supplice dont elle souffrait, jamais, avant elle, aucune Carmélite ne
+l’avait enduré. Nulle ne s’était trouvée dans cette extrême détresse,
+placée entre un devoir rigoureux et les angoisses légitimes de l’amour
+maternel. Quelque sincère qu’eût été la vocation qui l’avait conduite au
+couvent, elle regrettait à cette heure d’avoir cédé aux entraînements de
+sa ferveur. Hélas! quand, obéissant à la voix impérieuse qui lui
+parlait, elle s’était consacrée à Dieu, pouvait-elle prévoir qu’un jour
+son fils lui serait rendu et aurait besoin de sa sollicitude? Elle avait
+alors tout prévu, sauf ce qui arrivait. Elle se trouvait maintenant en
+présence de devoirs nouveaux. Que devait-elle faire?
+
+La règle des Carmélites est rigoureuse. Elle ne permet pas les sorties
+accidentelles. Sous aucun prétexte, quelque sacré qu’il puisse être, les
+religieuses ne peuvent être autorisées à s’éloigner de leur cloître.
+Elles y sont comme dans une prison, enchaînées par les vœux prononcés.
+S’il arrive que quelque circonstance grave les appelle dans leur
+famille, elles n’ont d’autre ressource que de solliciter de l’autorité
+ecclésiastique, souverainement juge de l’opportunité de leur demande, la
+faveur d’être relevées de ces vœux solennels. On a vu quelquefois des
+religieuses cloîtrées abandonner, à la suite d’événements inattendus, le
+couvent pour n’y plus rentrer. On n’en a jamais vu s’en éloigner pour y
+revenir. Si donc elle voulait aller au secours de son fils, elle devait
+changer de vie, retourner au monde, après avoir obtenu l’agrément de ses
+supérieurs spirituels. Et encore, pour en arriver là, fallait-il du
+temps, des démarches, une enquête, des formalités minutieuses, trop
+longues au gré de son impatience.
+
+La gravité des résolutions à prendre l’épouvantait. Depuis qu’elle avait
+retrouvé son fils, elle souffrait de ne pouvoir vivre à ses côtés,
+d’être retenue loin de lui. Mais elle s’était résignée, convaincue que
+le bonheur de le voir tous les jours lui donnerait le courage.
+Malheureusement, il suffisait qu’il eût manqué une fois à leur
+rendez-vous quotidien pour lui enlever l’énergie. Elle relisait sa
+lettre; elle en interrogeait chaque ligne, et telle était l’exaltation
+de son esprit qu’elle se figurait que la mort s’installait au chevet
+d’Adrien.
+
+Hors d’état de prendre un parti, elle resta jusqu’au soir accablée par
+la peur. Elle traîna derrière soi ses préoccupations, à la coulpe, dans
+la salle capitulaire, à la chapelle, sans pouvoir recouvrer la sérénité
+d’âme indispensable à la méditation et à la prière. Et cependant, elle
+voulait prier, et lorsque son pauvre corps las et meurtri fléchissait
+sous le poids de sa fatigue, elle se suspendait aux grilles du chœur
+pour se tenir éveillée. Enfin, quand elle étendit sur son dur matelas de
+paille ses membres exténués, elle ne parvint pas à trouver le sommeil,
+poursuivie toujours par une mortelle inquiétude et tiraillée entre les
+partis contraires que lui suggérait son imagination affolée.
+
+Vers le matin, cependant, sa fièvre s’apaisa. La nuit écoulée la
+rapprochait du moment où elle espérait voir son fils. Elle assista aux
+offices, distraite, impatiente. Après la messe, elle attendit anxieuse.
+Mais, comme la veille, le temps passa sans qu’elle fût appelée au
+parloir. Elle espérait au moins une lettre. Elle ne la reçut pas. Alors
+ses craintes s’aggravèrent. Le silence d’Adrien rendait plus pénible son
+absence. Elle le devinait couché, pâle et malade, livré à des soins
+mercenaires, appelant sa mère, et peut-être expirant sans l’avoir revue.
+C’en était trop pour ses forces épuisées par l’insomnie. Elle alla
+trouver la prieure, lui fit part de son malheur, et tout en larmes, lui
+demanda conseil. Pour la rassurer, la prieure promit de faire prendre
+des nouvelles d’Adrien. Une postulante converse reçut l’ordre de se
+transporter chez lui et de s’enquérir de la vérité. En attendant son
+retour, Nicolette resta dans la chapelle, le front sur les dalles
+froides, suppliant Dieu de lui rendre son fils. C’est là que la tourière
+lui rapporta la réponse. Depuis deux jours, Adrien était alité, en proie
+à la fièvre, sans que le médecin qui lui donnait des soins eût pu
+préciser la nature du mal. La tourière tenait ces détails d’un ami du
+malade, installé chez lui, et qui n’avait pas voulu permettre qu’elle
+lui parlât.
+
+Ces renseignements, loin de calmer les angoisses de Nicolette,
+achevèrent de la troubler. Sûrement, on lui cachait la vérité. Son
+enfant était plus mal qu’on ne le lui disait. Son visage exprimait une
+douleur si violente, que la prieure, prise de compassion, lui prodigua
+les plus vifs témoignages de la fraternelle affection qui unit les
+religieuses entre elles. Elle essaya de la consoler. Mais la mère ne
+voulait rien entendre. Son regard fixé devant elle semblait percer les
+murailles, et franchir la distance qui la séparait de son fils. Il
+s’agissait bien vraiment, comme on le lui conseillait, d’offrir cette
+torture au Sauveur, en expiation des péchés de l’humanité! La foi de la
+Carmélite n’était plus assez ardente pour que ce langage pût l’apaiser.
+Elle écoutait, et n’entendait rien, en proie à la préoccupation qui de
+plus en plus l’étreignait. Pour dérober le spectacle de ses larmes à la
+communauté, la prieure l’engagea à rentrer dans sa cellule.
+
+--Est-ce un ordre, ma mère, ou un conseil? demanda-t-elle, la fièvre aux
+yeux et dans la voix.
+
+--Un ordre, répliqua sévèrement la prieure, choquée par le ton de cette
+question.
+
+--J’obéis, alors, oui, j’obéis... Et plus bas elle ajouta:--Pour la
+dernière fois.
+
+Elle s’éloignait, cédant à des résolutions spontanées, la tête haute et
+d’un pas pressé. Son absence dura peu. Quelques instants après, au
+moment où la lumière du jour déclinait, elle reparaissait devant la
+prieure, mais transformée. Elle ne portait plus l’habit du Carmel. Elle
+l’avait quitté pour se vêtir de la pauvre robe noire et du manteau sous
+lesquels, quelques semaines avant, elle avait fait le voyage de
+Beaucaire à Paris.
+
+--Que signifie ce costume? demanda la prieure stupéfaite.
+
+--Il signifie, ma mère, que mon fils m’appelle et que je vais à lui.
+
+--Vous voulez sortir du cloître!
+
+--J’en veux sortir.
+
+--Vous savez qu’une fois hors de la maison, vous n’y pourrez plus
+rentrer.
+
+--Je n’y rentrerai pas.
+
+--Si c’est votre liberté que vous voulez reprendre, vous ne le pouvez
+faire qu’avec l’autorisation de vos supérieurs ecclésiastiques. Seuls,
+ils peuvent vous relever de vos vœux.
+
+--Ils m’en relèveront.
+
+--Sans doute; mais vous devez attendre ici leur décision.
+
+--Attendre! quand mon fils, peut-être, meurt faute de mes soins.
+
+La prieure n’en revenait pas. Quoi, révoltée, cette sœur Thérèse de
+Jésus, une des lumières de l’Ordre, cette religieuse modèle dont on
+rappelait sans cesse aux novices le nom et les vertus! C’était à n’y pas
+croire. Il fallait que l’esprit de Dieu se fût retiré d’elle et l’eût
+abandonnée au démon.
+
+--Ma sœur, supplia la prieure, revenez à vous. Songez aux suites du
+scandale que causera votre départ; songez surtout à la responsabilité
+qui va peser sur votre âme, si vous abandonnez cette maison malgré moi.
+Vous aurez à rendre compte, un jour, de votre désobéissance, et ce sera
+terrible.
+
+--Je suis mère, et Dieu me comprendra, objecta froidement Nicolette.
+
+--Vous avez fait le serment de demeurer à son service.
+
+--Je ne savais pas alors qu’il me rendrait mon fils. Pourquoi me
+l’a-t-il rendu, si ce n’était pour me rappeler que la maternité crée
+aussi des devoirs sacrés? Il est clément, il est miséricordieux, et sa
+bonté ne me fera pas défaut.
+
+--Sœur Thérèse de Jésus, insista la prieure, je vous ordonne de rentrer
+dans votre cellule, de reprendre l’habit que vous n’aviez pas le droit
+de quitter, et d’attendre parmi nous les décisions que je vais
+provoquer. Je vous l’ordonne, et vous adjure de ne pas enfreindre mes
+ordres.
+
+--Ce que vous me demandez, ma mère, est impossible. Ah! si vous aviez un
+fils, vous ne me parleriez pas ainsi que vous le faites. Mais, hélas!
+vous ne pouvez me comprendre; votre cœur n’a jamais éprouvé ce
+qu’éprouve le mien en ce moment. Aucune volonté, entendez-le, aucune
+n’est assez puissante pour me retenir ici malgré moi.
+
+--Aucune volonté, dites-vous! Mais le souci de votre salut!
+
+--Il est moins exigeant que le souci du salut ce mon fils!
+
+--Encore une fois, je vous supplie, obéissez à votre prieure, sœur
+Thérèse de Jésus.
+
+--Je ne peux obéir, ma mère.
+
+--Mais l’enfer, malheureuse, l’enfer!
+
+--Il ne me fait pas peur. Non! Je ne crains pas d’être châtiée pour
+avoir refusé de fermer l’oreille aux appels de mon enfant. Si je me
+trompe, j’aime mieux encore être damnée pour toute l’éternité que
+d’abandonner le cher être qui me tend les bras. La prieure, à ces mots,
+baissa la tête, et toute gémissante, fit le signe de la croix. En les
+entendant, elle venait de comprendre qu’elle ne parviendrait pas à
+briser la rébellion de la mère Thérèse de Jésus. Il n’y avait qu’à se
+résigner et à prier Dieu de pardonner l’offense commise contre son nom.
+La révoltée ajouta:--Ce soir, je cours où le devoir m’appelle; demain,
+j’écrirai à mes supérieurs pour expliquer ma conduite, prête à me
+soumettre à ce qu’ils décideront, soit qu’ils exigent que le Carmel me
+reste à jamais fermé, soit qu’ils me permettent d’y rentrer, quand mon
+fils n’aura plus besoin de mon amour et de mon dévouement. Adieu, ma
+mère!
+
+La nuit était venue. Après s’être inclinée devant la prieure pétrifiée,
+Nicolette s’éloignait par les corridors, où des quinquets répandaient
+une lueur tremblante et pâle. Sur son passage, des ombres silencieuses
+se rangeaient en allongeant sur les murs blancs leur silhouette noire,
+et se garaient de la fugitive comme d’une pestiférée. Quand elle arriva
+au bas de l’escalier, elle se trouva seule sur le seuil de la chapelle
+entr’ouverte. A la vue du chœur silencieux, sombre et froid, elle
+s’arrêta haletante, comme si les souvenirs qu’elle retrouvait à cette
+place fussent redevenus tout à coup assez puissants pour la retenir. Les
+battements de son cœur se précipitèrent. Dans le silence, elle entendit
+alors, venant du premier étage, la rumeur confuse et faible des
+gémissements provoqués par sa révolte. Le froid de la mort glaça son
+cœur. Elle chancela défaillante. Encore une minute, et c’en était fait
+de son énergie. Le passé allait la reprendre, l’envelopper de nouveau
+dans les exigences de la règle, et son fils l’appellerait en vain. La
+peur de ne pas le revoir si elle n’allait à lui la redressa. Elle se
+remit en marche. Comme elle arrivait à la grille de clôture, une voix
+faible l’appela. Elle se retourna. La voix reprit, légère comme un
+souffle:
+
+--Puisque vous partez, ma mère, emmenez-moi.
+
+--Ah! chère enfant! soupira-t-elle en pressant Jeanne sur son cœur, vous
+emmener! Je le voudrais. Mais votre famille compte vous retrouver ici;
+elle me blâmerait peut-être de vous avoir associée au scandale que va
+causer mon départ; je ne peux pas, je ne dois pas vous emmener. Mais
+lorsque vous serez hors de cette maison, rien ne s’opposera à ce que
+vous veniez me voir.
+
+--Où serez-vous, ma mère?
+
+--Chez mon fils, si, comme j’en ai le ferme espoir, le Seigneur me l’a
+conservé.
+
+--Alors, à bientôt, ma mère.
+
+--A bientôt, ma fille!
+
+Ce fut tout. Nicolette hâta le pas, et, ayant passé devant la loge d’où
+la tourière effarée la regardait fuir, elle s’élança au dehors,
+consommant ainsi sa rupture avec ce Carmel bien-aimé où jadis elle
+n’était entrée que pour y mourir, et d’où elle s’échappait maintenant
+parce qu’elle voulait vivre, vivre pour son fils.
+
+
+
+
+XI
+
+
+Après une longue soirée d’insomnie et de fièvre, Adrien commençait à
+s’assoupir. Depuis déjà trots jours, un mal mystérieux ébranlait son
+cerveau, secouait ses nerfs, troublait son intelligence et le tenait
+alité. C’était une accablante lassitude répandue par tout son corps,
+pesant sur son âme, le résultat d’une défaite suprême, succédant à une
+longue résistance enfin vaincue.
+
+Devant ses yeux, des visions maladives se détachaient sur le fond obscur
+de sa chambre. Elles lui montraient tantôt sa mère qu’il s’étonnait de
+n’avoir pas vue encore, bien qu’à deux reprises il l’eût appelée par des
+lettres suppliantes; tantôt Jeanne Mauroy, à laquelle il songeait sans
+cesse depuis qu’il la savait libre et déliée de ses vœux. Dans ces
+hallucinations, sa mère tendait vers lui ses bras, chargés de lourdes
+chaînes. Elle l’enveloppait d’un regard navré, où éclatait la douleur
+enfantée par son impuissance à le secourir. Jeanne Mauroy lui souriait,
+resplendissante dans l’éclat de sa beauté souveraine. Sous ce sourire
+doux, empreint de raillerie, il croyait lire un reproche. Pourquoi, s’il
+l’aimait, n’allait-il pas à elle? Pourquoi ne lui parlait-il pas de
+l’amour dont les ardeurs l’embrasaient?
+
+Alors, une prière montait à ses lèvres, s’en échappait en accents de
+délire, imprimant à tout son être un spasme douloureux. Il adjurait les
+deux femmes, en invoquant sa tendresse pour elles, l’une de lui venir en
+aide, l’autre de lui pardonner. Mais elles demeuraient sourdes à sa
+voix. Leur ombre tremblante s’évanouissait, ne rendant à son esprit
+quelque lucidité que pour lui montrer Laure et Roudier, installés dans
+sa maison, devenus, malgré lui, ses gardiens, et veillant autour de son
+lit, afin d’empêcher les bruits du dehors d’arriver jusque-là.
+
+En dépit des témoignages de leur intérêt prodigué à toute heure, avec
+des formes obséquieuses, ces deux êtres, à qui, trop longtemps, il avait
+accordé sa confiance et livré sa vie, ne lui inspiraient plus que de
+l’horreur. Sous leurs airs tristes, il devinait leurs calculs odieux.
+Ses illusions dissipées lui laissaient voir toute l’infamie de la
+maîtresse vénale et de l’ami traître, dont il ne pouvait secouer le
+joug, ce joug détesté, imposé à sa faiblesse. Sous prétexte de le
+soigner, ils l’avaient séquestré; il le savait, et néanmoins il était
+contraint de les subir et d’accepter leurs soins.
+
+Ils essayaient encore de dissimuler leurs visées. Mais leur attitude les
+révélait. Il y avait déjà dans leur parole une menace, comme si, le
+voyant perdu, ils n’eussent plus eu que le souci de le rendre docile à
+leur volonté, en exploitant l’inquiétude et la peur qui s’emparent des
+mourants. Ils voulaient se faire attribuer, sinon la totalité, au moins
+la plus grande partie de sa fortune. C’est à exciter ses libéralités
+qu’avait travaillé Laure quand il était debout. Maintenant, elle
+s’appliquait à lui arracher un testament qui la ferait héritière. Elle
+s’y appliquait, en fille habile, soumise à Roudier dont la perversité
+avait touché son cœur, et aux mains de qui elle n’était plus qu’un
+instrument qu’il dirigeait à son gré.
+
+Il n’avait pas eu de peine à lui démontrer la facilité de l’entreprise.
+Sans parents pour le protéger et défendre ses droits, séparé de sa mère,
+Adrien de Varimpré était une proie sur laquelle leur cupidité pouvait
+s’exercer sans effort. Le médecin l’avait presque condamné. Pour le
+sauver, il aurait fallu un dévouement maternel ou une sollicitude
+conjugale, une de ces volontés énergiques que seul l’amour peut
+inspirer. Dans leurs soins intéressés, les misérables n’apportaient rien
+de pareil. Laisser mourir Adrien, après avoir obtenu de lui le testament
+qui devait les enrichir, ils ne poursuivaient rien au delà. Sous une
+forme insaisissable, c’était déjà le crime. Et pâle, blême, anéanti sous
+les étreintes du mal, le malheureux s’en allait vers la mort, sans
+défense et sans secours.
+
+Vers six heures, au moment où l’ombre agrandie montait le long des
+rideaux de son lit, il fut tiré tout à coup de son assoupissement.
+Roudier était devant lui, une méchante expression sur ses traits à peine
+éclairés par la blanche lumière de la lampe posée sur un guéridon. Dans
+la cheminée, des bûches se consumaient lentement sur les cendres
+embrasées. Par la porte ouverte à côté de cette cheminée, l’œil encore à
+demi clos d’Adrien embrassait le salon, et apercevait au milieu de cette
+pièce Laure assise dans un fauteuil, essuyant ses larmes.
+
+--Je suis donc bien bas? demanda-t-il à Roudier. Et comme Roudier se
+taisait, il ajouta:--Pourquoi m’as-tu éveillé? Que ne me laisse-t-on en
+repos?
+
+--C’est que tu étais terriblement agité, mon camarade. Tu as eu le
+délire, un délire violent. Tu parlais de ta mère, et aussi d’une
+certaine Jeanne...
+
+--J’ai prononcé son nom? s’écria Adrien.
+
+--Tu vois, puisque je le sais. Ce n’est pas très-gai pour Laure de
+découvrir qu’il y a dans ta vie une autre femme qu’elle.
+
+--Qu’est-ce que cela peut lui faire, puisque je vais mourir?
+
+--Ce que cela peut lui faire! Demande-le-lui.
+
+--Non; je ne veux à cette heure ni explication ni scène. Il respira
+bruyamment; puis il continua:--As-tu envoyé à ma mère la lettre que j’ai
+écrite ce matin?
+
+--Je l’ai envoyée.
+
+--On n’a pas répondu?
+
+--Le commissionnaire est revenu les mains vides, sans avoir pu arriver à
+la sœur Thérèse de Jésus. La tourière a pris la lettre, en promettant de
+la faire parvenir.
+
+--C’est épouvantable! gémit Adrien.
+
+--Renonce à te tourmenter, mon pauvre ami; ta mère ne viendra pas. Il
+est interdit aux Carmélites de franchir l’enceinte de leur cloître.
+
+--Il faudra donc mourir sans la revoir!
+
+--Que parles-tu de mourir! s’écria Roudier. Tu es bien bas, sans doute;
+et entre hommes, on se doit la vérité; mais si je te la dis, c’est que
+je suis sûr que nous te sauverons. Oui, nous te sauverons, fit-il avec
+lenteur, pesant ses paroles toutes pleines d’insinuations et de
+réticences. Cependant, le médecin prétend le contraire; il m’a dit ce
+matin que si tu as des dispositions à prendre... Oh! tu sais, ce n’est
+pas difficile de faire un testament, et après tout, cela ne te rendra
+pas plus malade.
+
+--Un testament! Dans quel but? Ma mère hérite de son fils...
+
+--Oui, d’après la loi. Mais tu dois à Laure une preuve d’amour, une
+preuve bien méritée, car depuis deux jours, elle t’a soigné avec un
+dévouement dont je ne la croyais pas capable.
+
+--Elle a déjà reçu de moi de quoi vivre.
+
+--De quoi vivre! objecta Roudier dédaigneusement. Trois mille francs de
+rente à peine.
+
+--C’est plus que ne vaut le bonheur qu’elle m’a donné.
+
+--Comme tu parles d’elle! Tu la hais donc bien?
+
+--Oui, je la hais. Ame vulgaire, âme vénale! Elle a flétri la mienne!
+C’est elle qui me tue.--Roudier protestait du geste. Adrien continua
+avec amertume:--Ah! fou que j’ai été de me laisser tromper par son
+visage menteur, et de me livrer à elle!
+
+Roudier prit brusquement la main de son ami, et désignant Laure toujours
+assise dans le salon:
+
+--Ne vois-tu donc pas qu’elle se désespère!
+
+--Comédie!
+
+--Persiste à le penser, puisque tel est ton caprice; mais, crois-moi, ne
+le lui dis pas. Si tu dois mourir, n’ajoute pas à ses larmes la cruauté
+d’un mépris immérité, succédant à ton amour; ce serait lâche, car,
+fût-elle coupable, ce que je nie, elle est maintenant digne de pardon.
+Si tu dois vivre, qu’elle ne puisse pas un jour supposer que la haine
+t’a rendu capable de l’oublier en ce moment, et de la mettre à la
+discrétion de ceux qui la détestent, parce qu’elle leur a pris ton cœur.
+
+Les supplications de Roudier expirèrent dans un attendrissement joué
+avec un grand art. Il resta debout devant le lit, épiant, anxieux, sur
+la figure d’Adrien l’impression produite par sa parole. Mais tout à coup
+le malade se souleva et reprit avec violence:
+
+--Pourquoi la défends-tu, si tu es mon ami?
+
+--Parce que mon devoir d’ami est de te mettre en garde contre
+l’injustice que tu vas commettre. Oui, une injustice, je l’affirme.
+Parlerais-tu de Laure comme tu le fais, si tu n’aimais une autre femme,
+cette Jeanne sans doute, dont j’ai entendu tout à l’heure le nom dans ta
+bouche pour la première fois?
+
+--C’est infâme de me tourmenter ainsi! murmura Adrien, dont cet
+entretien achevait d’ébranler les forces et de paralyser la volonté.
+
+Sa plainte laissa Roudier insensible. Il se pencha sur le lit, et
+toujours impitoyable, il dit:
+
+--Allons, Adrien, reviens à toi et comprends que tu dois faire ce
+testament. Il le faut, je le veux...
+
+Ses yeux sombres ne priaient plus; ils ordonnaient, et maintenant Adrien
+le regardait avec une surprise mêlée de crainte.
+
+--Tu le veux? soupira-t-il.
+
+--Je le veux, répéta Roudier, qui avait pris sur la table de nuit un
+buvard, une feuille de papier et une plume.
+
+Un sourire éclaira les traits d’Adrien. Il se souleva avec lenteur.
+Assis sur le lit, le dos appuyé aux coussins relevés, il prit les objets
+que lui tendait Roudier, en murmurant.
+
+--J’obéis... Si je n’obéissais pas, tu serais capable... Allons, dicte;
+tu connais ma fortune mieux que moi.
+
+Roudier dicta:
+
+«Dans la crainte de la mort, malade de corps, mais sain d’esprit,
+j’écris de ma main l’expression de mes dernières volontés.
+
+«Je désire qu’aussitôt après mon décès, l’inventaire de ma succession
+soit dressé sans aucun retard, et ma mère admise à reprendre, dans cette
+succession, une somme égale à la fortune personnelle qu’elle possédait
+au moment de son mariage, et dont elle m’a fait donation quand j’ai eu
+le bonheur de la retrouver. Sous cette unique réserve, j’institue
+mademoiselle Laure Malestra ma légataire universelle, afin qu’elle soit
+mise après ma mort en possession de tous mes biens meubles et immeubles,
+tels qu’ils existent et se comportent, et sans autre exception que celle
+que je viens d’indiquer. J’entends reconnaître ainsi le fidèle et
+affectueux dévouement que m’a prodigué mademoiselle Laure Malestra,
+depuis que je la connais jusqu’à ce jour.
+
+«Les dispositions que je prends en ces termes ne dépouilleront pas ma
+mère, puisqu’elles visent seulement la fortune que je tiens de mon père,
+Frédéric de Varimpré. D’ailleurs, ma mère, enfermée pour sa vie dans un
+cloître, a fait vœu de pauvreté, et, considérât-elle que ses droits
+d’héritière légale sont lésés par le présent testament, elle m’a trop
+tendrement aimé pour s’opposer à l’exécution de ma volonté formelle, que
+je consigne solennellement dans ces lignes autographes.»
+
+Adrien avait écrit silencieusement sous la dictée de Roudier; il
+s’arrêta pour se reposer, en disant:
+
+--Je ne te savais pas si habile; tu as tout prévu.
+
+--Continue, fit brutalement Roudier.
+
+--Sera-ce long encore?
+
+--Plus rien qu’une phrase:
+
+«Je désigne mon ami Jacques Roudier comme mon exécuteur testamentaire;
+je le prie d’accepter, avec mes remercîments fraternels, un tableau à
+son choix parmi ceux qu’on trouvera chez moi.»
+
+--Est-ce tout? demanda de nouveau Adrien.
+
+--Oui; date et signe, lisiblement surtout. Le misérable s’inclina pour
+s’assurer que sa recommandation était exécutée. Puis il prit le
+testament, le plia en quatre sans le lire, le glissa sous une enveloppe
+qu’il cacheta et qu’il posa sur le buvard devant Adrien, en
+ajoutant:--Écris là: «Ceci est mon testament.»
+
+Quand ce fut fini, il s’empara du pli. Une joie folle errait sur ses
+lèvres frémissantes, allumait un éclair dans ses yeux. Sans prononcer un
+mot de gratitude, il s’éloigna, tandis qu’Adrien, épuisé, laissait
+retomber sur l’oreiller sa tête pâlie.
+
+De la place où elle se trouvait, Laure avait feint de se désintéresser
+de ce qui se décidait à quelques pas d’elle. Mais, à travers ses doigts
+ouverts sur son visage, elle suivait tous les mouvements de son
+complice. Au geste qu’il fit, elle devina le succès de sa tentative.
+Alors elle se leva, et toute dolente, vint s’agenouiller devant le lit,
+en touchant de sa bouche la main amaigrie, pendante sur les couvertures.
+Elle jouait son rôle jusqu’au bout, avec le désir de faire croire à sa
+reconnaissance. Mais Adrien retira son bras, sans essayer de dissimuler
+sa répulsion; puis il demeura immobile, anéanti par l’effort auquel il
+venait d’être condamné. Cet accablement effraya Laure. Elle quitta la
+place et se rapprocha vivement de Roudier.
+
+--Est-il mort? lui demanda-t-elle à voix basse.
+
+--Non, mais il ne vaut guère mieux que s’il était mort, répondit Roudier
+sur le même ton. Ah! il était temps d’en finir. Encore quelques heures,
+et l’héritage nous échappait. Te voilà riche, grâce à mon énergie...
+
+Ils revenaient à petits pas dans le salon, ne s’arrêtant que pour jeter
+un coup d’œil derrière eux, sur cette couche privée de secours et de
+soins, où Adrien demeurait étendu, sans mouvement, comme un cadavre.
+Pour causer sans contrainte, ils fermèrent la porte. Le malheureux,
+maintenant, pouvait mourir en paix. Personne ne troublerait plus son
+repos, personne. Une fois seuls, ils se regardèrent en riant.
+
+--La fortune, enfin! s’écria Roudier en brandissant le pli.
+
+Sa voix résonna dans le salon silencieux, à peine éclairé par deux
+bougies qui se consumaient sur la cheminée.
+
+--Doucement, donc! murmura Laure. S’il allait entendre!...
+
+--Lui, il ne peut plus entendre, ni voir ni entendre. Il mourra cette
+nuit.
+
+Laure frissonna; puis elle se pressa contre son complice, et touchant du
+doigt le testament:
+
+--Alors, mon nom est écrit là dedans! fit-elle.
+
+--Veux-tu le voir... attends... Il tendit le pli vers la bougie, en
+présentant à la flamme le cachet. La cire lentement se liquéfia. Il
+ouvrit l’enveloppe avec dextérité, sans la déchirer. Il en retira le
+papier et le passa à Laure:--Lis. Elle y jeta les yeux, la figure
+empourprée, toute tremblante de l’émotion subite qui s’emparait
+d’elle.--La joie te rend belle, lui glissa Roudier à l’oreille. Mais, au
+lieu de répondre au compliment, elle restait bouche béante, stupéfaite,
+hébétée.--Qu’est-ce qui te prend? demanda-t-il.
+
+--Nous sommes joués!
+
+Il lui arracha le testament d’un geste de fureur, tandis qu’elle
+bégayait le nom de Jeanne Mauroy, écrit à la place du sien sur l’acte
+testamentaire, par lequel elle s’était crue enrichie.
+
+--Le diable l’emporte! s’écria Roudier. Il s’est moqué de moi.
+
+--Jeanne Mauroy! répéta Laure. Connais-tu, toi?...
+
+--C’est ta rivale, ma fille; car tu as une rivale. Il te trompait.
+
+--Alors tout est perdu?
+
+Roudier garda le silence. Il examinait attentivement les caractères
+tracés par Adrien; il pressait entre le pouce et l’index la feuille
+couverte d’écriture pour en calculer l’épaisseur; il en étudiait le
+grain et la transparence. Peu à peu, il se rassurait.
+
+--Il n’est pas impossible d’effacer ce nom et d’y substituer le tien,
+dit-il enfin.
+
+--Un faux! jamais... je ne veux pas aller en prison.
+
+--Laisse donc; on n’est pas chimiste pour rien.
+
+--Alors tu crois.
+
+--Je réponds de tout. Cette nuit, je travaillerai, et tu hériteras,
+continua-t-il, en laissant tomber le testament sur le marbre de la
+cheminée, pour se rapprocher de Laure; oui, tu hériteras, ma petite;
+c’est-à-dire, nous hériterons, car c’est part à deux, n’est-ce pas,
+madame Roudier?
+
+--Tu es bête, fit-elle, en se dérobant aux lèvres avides qui cherchaient
+les siennes.
+
+Mais Roudier la retenait par la taille; un soudain et brutal désir le
+secouait. Il voulait, à cette heure décisive, sceller d’une caresse les
+projets anciens, formés lorsque encore il n’en croyait pas la
+réalisation si prochaine.
+
+--J’ai peur, soupira-t-elle, en essayant de lui résister.
+
+--Qu’avons-nous à craindre?
+
+Il n’eut pas le temps d’achever. Laure, poussant un grand cri,
+s’arrachait à ses bras, se réfugiait à l’autre extrémité du salon,
+effarée et tremblante, les yeux fixés sur la porte de la chambre, avec
+une persistance qui obligea Roudier à regarder du même côté. Sur le
+seuil de cette porte qui s’était ouverte sans bruit, se tenait Adrien
+cramponné à la boiserie, un manteau sur les épaules, offrant aux
+complices épouvantés le spectacle de sa face livide, rendue plus
+sinistre par le désordre de ses cheveux. En une minute, il eut tout vu
+et tout deviné.
+
+--Misérables! murmura-t-il.
+
+--Deviens-tu fou? demanda violemment Roudier, en s’élançant vers lui.
+
+--Ne me touche pas, scélérat, continua Adrien.
+
+Roudier insista pour le ramener vers son lit; il y eut un commencement
+de lutte. Adrien s’était adossé à la porte; il se débattait, poussait
+des gémissements, faits de plaintes et de reproches, tandis que Laure,
+perdant la tête, n’écoutant que sa terreur, se précipitait au dehors, en
+appelant la femme de service, à qui depuis la veille l’entrée de la
+chambre du malade restait interdite.
+
+Cette femme accourut. Elle rencontra dans l’antichambre Laure,
+chancelante sous le coup de son effroi brusquement déchaîné.
+
+--Pourquoi tout ce bruit, madame? demanda-t-elle, soupçonneuse.
+
+--Venez vite, répondit Laure. Adrien a quitté son lit, en proie à un
+accès de fureur. Il menace...
+
+Un violent coup de sonnette l’interrompit; sa phrase resta inachevée. La
+servante, qui se trouvait devant la porte d’entrée, n’eut qu’à se
+retourner pour ouvrir, et dut se jeter de côté pour n’être pas renversée
+par une inconnue, une petite vieille, vêtue de noir, qui se précipita
+dans l’appartement en appelant Adrien. A l’air de cette étrangère, à ses
+accents, à son inquiétude, Laure comprit et murmura:
+
+--Sa mère! Sa mère ici! Allons, il n’y a plus d’espoir.
+
+Et saisie de peur, prenant à peine le temps de décrocher son chapeau et
+son manteau suspendus à une patère, elle descendit l’escalier, affolée,
+laissant Roudier se tirer d’affaire comme il pourrait.
+
+Déjà Nicolette en savait long. Un entretien de quelques minutes avec le
+portier lui avait révélé le danger que courait son fils; son instinct
+maternel complétait cette révélation, lui faisait pressentir le rôle
+odieux de l’ami et de la maîtresse, installés au chevet du malade.
+
+--Me voilà, mon enfant, me voilà, cria-t-elle en se précipitant dans la
+chambre.
+
+--Ma mère! ma mère! gémit Adrien, qui roulait sur son lit, vers lequel
+Roudier l’avait brutalement ramené, venez me défendre; chassez cet
+homme, chassez sa complice.
+
+--Oui, je te défendrai, et je ne te quitterai plus, reprit Nicolette
+avec une vigueur que décuplait le sentiment du péril. Elle prit Roudier
+par le bras, et le repoussa en se jetant devant son fils renversé. Une
+sainte colère animait son regard. Avant que Roudier fût revenu de sa
+surprise, elle se dressait terrible, en lui montrant la porte.--Sortez,
+monsieur, dit-elle.
+
+--Mais, madame, qui donc êtes-vous, et de quel droit...?
+
+--Éloignez-vous, ou j’appelle. Je suis la baronne de Varimpré.
+
+Roudier hésita un moment. La tête basse, il promenait autour de lui ses
+yeux où grondait la haine. Puis, tout à coup, il releva le front,
+cherchant à couvrir sa retraite.
+
+--Oui, je sors, fit-il, mais c’est pour revenir. Vous entendrez parler
+de moi, madame.
+
+Nicolette dédaigna de lui répondre. Au moment où, furieux et déçu, il
+quittait pour toujours cette maison, Roudier put voir la mère courbée
+avec sollicitude sur son fils que cette scène violente, qui devait le
+tuer, venait de sauver, en provoquant dans son pauvre corps brisé une
+réaction salutaire.
+
+Lorsque le même soir, après une longue conférence avec le médecin, mandé
+par ses soins, elle se trouva seule au chevet de son cher malade, elle
+remercia Dieu qui lui avait inspiré la volonté de quitter le cloître
+pour venir à ce chevet où l’appelait un devoir sacré, et qui permettait
+qu’elle y arrivât assez tôt pour en éloigner la mort.
+
+
+
+
+XII
+
+
+Assise auprès de son fils endormi, toute frissonnante dans la nuit
+silencieuse, Nicolette fut longtemps avant de pouvoir se recueillir. Si
+troublants étaient les incidents de cette journée dans leur succession
+inattendue! Ses angoisses, ses larmes, sa révolte contre la prieure, sa
+fuite du couvent, son arrivée dans la maison d’Adrien...
+
+Et si nouvelle aussi sa situation!
+
+Depuis douze années qu’elle portait l’habit de la religion, elle se
+trouvait pour la première fois hors de sa cellule, embarrassée de sa
+liberté, gauche aux exigences de la vie sociale longtemps abandonnée et
+oubliée. Pour la première fois, elle allait passer la nuit loin du
+cloître où elle avait juré de vivre et de mourir, et où peut-être elle
+ne rentrerait jamais!
+
+Quand tout à l’heure, n’obéissant qu’à ses alarmes maternelles, elle
+violait ses vœux et brisait les barrières pour accourir auprès de son
+enfant, son âme était sans remords. Elle avait agi dans la plénitude de
+sa volonté, sûre de ses droits, oublieuse du ciel pour ne songer qu’à la
+terre. Maintenant, au fur et à mesure qu’elle se rassurait, elle
+s’effrayait de sa témérité, de ses résolutions exécutées aussitôt que
+conçues, et de leurs conséquences.
+
+Elle connaissait trop la rigueur des règles du Carmel pour se faire
+illusion sur la gravité de l’acte qu’elle venait d’accomplir. Toujours
+miséricordieuse, l’Église lui pardonnerait sa rébellion, légitimée par
+les saintes obligations de la maternité; elle restait sans inquiétude à
+cet égard. Mais le cloître se rouvrirait-il pour elle? Et s’il était à
+jamais fermé, quel serait son destin? Se verrait-elle condamnée à vivre
+dans le monde, à reprendre sa place dans une société dont elle méprisait
+les préjugés et les lois, et où elle n’espérait pas retrouver la paix
+perdue? Ce fut sa plus cruelle préoccupation durant cette nuit où la
+certitude de sauver son fils fut assez puissante pour lui permettre
+d’interroger son âme, de sonder l’avenir et de regretter le passé.
+
+Il remplissait sa mémoire, ce passé sans ombre. Elle le revivait dans
+ses détails les plus minutieux: son entrée comme postulante au couvent
+de Beaucaire, les premières épreuves, les longues veilles devant
+l’autel, les mortifications incessamment renouvelées, les dures
+pénitences, les douces extases dans la contemplation du ciel; puis
+l’émouvante cérémonie de la vêture, les étapes du noviciat, embellies
+par la joie de souffrir, la profession, les vœux solennels, et enfin la
+prise de voile, couronnant d’un bonheur inénarrable son union mystique
+avec Jésus.
+
+Elle pleura, en se rappelant cette matinée radieuse où le voile noir des
+Carmélites était tombé sur son front, l’infinie volupté de cette suprême
+immolation, tandis que le prêtre disait: «Recevez le voile sacré, qui
+est le signe de la pudeur et de la modestie: portez-le au tribunal de
+Jésus-Christ, pour avoir la bienheureuse immortalité», paroles divines
+auxquelles elle répondait: «Il a mis un signe sur mon visage pour bannir
+de mon cœur tout autre amour que le sien.» Elle se souvint comme d’une
+félicité qu’on ne goûtera plus, de l’heure solennelle où dans le chœur
+des religieuses, derrière la grille hérissée de pointes acérées, au
+chant du _Te Deum_, elle s’était prosternée, les bras en croix, sur la
+serge grossière, dans l’immobilité de la mort, un drap noir jeté sur
+elle, demeurant ainsi jusqu’au moment où la prieure l’ayant aspergée
+d’eau bénite, ainsi qu’on fait sur les cercueils, l’avait relevée.
+C’était longtemps après la fuite de son mari et la perte de son fils, et
+ce jour-là, seulement, son cœur avait commencé à s’apaiser.
+
+Et depuis, en dépit des remords et des tristesses, que de consolations
+suaves! que de voluptés exquises, longuement savourées! Les
+recouvrerait-elle, ces biens sans prix? Rentrerait-elle dans la cellule
+froide et sombre comme un tombeau et joyeuse comme un paradis?
+Étendrait-elle encore sur la dure couchette ses membres meurtris,
+déchirés par le cilice? Goûterait-elle enfin la douceur de vivre dans la
+compagnie des sœurs, en expiant par la prière et les mortifications les
+péchés du monde? Questions brûlantes, qui s’imposaient à son âme toute
+pénétrée de ces souvenirs sacrés dont elle ne voulait pas croire que la
+chaîne fût à jamais brisée.
+
+Vers le matin, ses regrets se dissipèrent. Adrien s’était éveillé après
+un long et tranquille sommeil. Il la regardait, en lui tenant la main,
+heureux de se sentir près d’elle, délivré de la présence des misérables
+qui souhaitaient sa mort. Il lui souriait doucement et murmurait:
+
+--Ma mère, je savais bien que vous ne m’abandonneriez pas.
+
+Ces accents la jetaient dans le ravissement, l’attachaient à sa vie
+nouvelle; ses craintes s’évanouissaient. Elle répondait:
+
+--Rien ne nous séparera plus, mon enfant chéri.
+
+Et elle ne songeait même pas à se demander comment elle parviendrait à
+tenir cet engagement.
+
+Durant les jours qui suivirent, le mal qui s’était brutalement abattu
+sur Adrien, céda aux soins maternels; la guérison fit des progrès
+rapides; la convalescence vint. Nicolette eut enfin le bonheur de voir
+son fils se lever et marcher dans l’appartement, appuyé à son bras. Elle
+en goûta un autre encore qui ne ne fut ni moins doux ni moins
+réparateur, celui d’amener un sourire aux lèvres du convalescent, en
+prononçant devant lui le nom de Jeanne Mauroy.
+
+Il n’avait guère cessé de penser à cette adorable fille, depuis le trop
+court voyage qui ne les avait rapprochés que pour provoquer dans son
+cœur l’épanouissement de l’amour. Son souvenir l’avait poursuivi jusque
+dans sa maladie. Maintenant qu’il était guéri, il se rappelait que
+Jeanne sortie du cloître avait recouvré sa liberté. Il se flattait de
+l’espoir d’être heureux par elle et avec elle. Mais de cet espoir il ne
+parlait pas. Ce fut sa mère qui en obtint l’aveu, en lui racontant qu’à
+diverses reprises mademoiselle Mauroy était venue avec son tuteur
+prendre des nouvelles, et qu’elle n’avait pas encore quitté Paris.
+
+--Je voudrais la revoir, dit Adrien doucement.
+
+Il la revit. Elle vint un soir dans sa maison, accompagnée du parent qui
+lui tenait lieu de père et qui était accouru pour la faire sortir du
+couvent. Pour la première fois, il leur fut permis de s’entretenir
+librement. Cette entrevue décida de leur destinée. L’amour est
+contagieux, il appelle l’amour; celui d’Adrien ne tarda pas à être
+partagé. Le souvenir de Laure Malestra était déjà loin, aussi loin que
+cette passionnante personne, conquête glorieuse de Jacques Roudier,
+tombée en son pouvoir et disparue avec lui dans ce tourbillon parisien
+qui ne rend guère ses victimes. Adrien, délivré, pouvait donc
+s’abandonner sans contrainte à la chaste tendresse éclose dans son cœur,
+et dont la floraison radieuse en cicatrisait les blessures. Il s’y livra
+avec enthousiasme. Il avait la certitude de ne pas se tromper. Jeanne
+était bien la compagne rêvée, l’épouse aimante et fidèle qui partage
+toutes les peines comme toutes les joies. Elle ne trahirait pas ses
+espérances; chaque jour, il découvrirait en elle de nouveaux trésors;
+elle ferait sa vie douce et fortunée.
+
+Le mariage eut lieu. Le même jour, ils partaient afin d’aller cacher
+dans une retraite lointaine le printemps de leur bonheur réalisé.
+Nicolette avait promis d’attendre leur retour avant de retourner au
+Carmel. Car maintenant, sa tâche accomplie et l’avenir de son fils
+assuré, elle espérait fermement d’y pouvoir rentrer. C’était son plus
+ardent désir.
+
+Il ne lui suffisait pas que ses supérieurs ecclésiastiques, prenant en
+considération les angoisses maternelles qui l’avaient affolée, quand lui
+était parvenue la nouvelle des dangers que courait la vie de son fils,
+eussent excusé sa fuite et se montrassent disposés à la relever de ses
+vœux; elle voulait porter encore la chaîne des engagements contractés
+devant Dieu, dût-elle recommencer les épreuves du noviciat et repasser
+par toutes les étapes depuis longtemps franchies.
+
+Ce n’est pas qu’elle fût entraînée par la nostalgie du cloître. Hélas! à
+présent qu’elle avait vécu de la vie de son enfant, elle trouvait au
+monde un charme inattendu, et regardait à l’égal d’un bien sans prix la
+douceur d’y vivre dans l’ombre de ce jeune foyer édifié de ses mains.
+Mais quoi que pût alléguer l’Église pour lui rendre le repos, Nicolette
+ne croyait pas qu’elle eût le droit d’être heureuse ailleurs que sous la
+règle des Carmélites; elle entendait épuiser les demandes et les
+démarches avant de renoncer à en sentir de nouveau le joug. Il lui
+semblait qu’elle devait cela à Dieu, à titre de réparation, pour lui
+avoir un jour préféré l’enfant né de ses entrailles; qu’elle se le
+devait à elle-même, par respect pour la vocation sacrée à laquelle, en
+d’autres temps, elle avait obéi.
+
+Elle demeura dans ces alternatives tant que dura l’absence de son fils,
+ne goûtant d’autres joies que celles qu’elle puisait dans les lettres
+qu’elle recevait de lui, et s’efforçant de conformer sa conduite aux
+lois du Carmel.
+
+Chaque matin, au petit jour, elle entrait dans la chapelle de son
+couvent; elle y entendait la messe, y communiait, et demeurait là,
+durant de longues heures, anéantie devant Dieu, priant pour le bonheur
+de ses enfants, pour leur salut et pour le sien. Elle écoutait les
+religieuses psalmodiant l’office derrière la grille voilée; elle
+s’associait à elles, et sa pensée perçant le voile noir, passant à
+travers les barreaux, la transportait dans le chœur où si longtemps elle
+avait connu les extases de ces saintes créatures. Elle se revoyait au
+milieu d’elles, dans sa stalle, récitant les oraisons et prenant sa part
+des exercices prescrits par la règle. Alors, le besoin de recommencer
+cette vie inoubliable la ressaisissait. Elle se levait, courait au
+parloir, interrogeait anxieusement la prieure, afin de savoir si les
+démarches qu’on faisait pour lui rouvrir le cloître étaient au moment
+d’aboutir. Puis, tout à coup, lorsque dans les réponses provoquées par
+ses questions, elle rencontrait la preuve que son espérance ardemment
+exprimée se réaliserait, un frémissement douloureux s’emparait d’elle;
+la crainte d’être de nouveau séparée de ceux qu’elle chérissait la
+livrait aux angoisses, et elle revenait dans sa maison, inquiète, en
+proie à mille tourments, tenaillée par le remords, pleurant sa ferveur,
+gémissant sur l’attiédissement de son zèle pour Dieu, mais, par-dessus
+tout, épouvantée par l’appréhension de perdre encore son fils.
+
+L’absence d’Adrien et de Jeanne se prolongea trois mois, durant lesquels
+Nicolette persécutée par son incertitude ne put recouvrer le repos. Elle
+attendait le bonheur de les revoir avec une impatience maladive, accrue
+chaque jour davantage. Enfin, leur retour ramena dans son cœur la
+sérénité. L’été venait. Ils allèrent s’installer ensemble dans une villa
+située aux environs de Paris et louée pour la saison. Là, entre son fils
+et sa belle-fille, Nicolette commença à savourer la douceur des
+affections humaines, et à comprendre qu’à côté de la joie de s’immoler
+pour Dieu, il est d’autres joies qu’il ne défend pas à ses créatures.
+Loin du Carmel, son exaltation privée d’aliments tombait peu à peu; dans
+son esprit, s’élevait le désir de voir le cloître qu’elle avait quitté
+volontairement, et où ses scrupules seuls la poussaient à rentrer,
+rester à jamais fermé pour elle. Mais ce désir demeurait timide encore;
+elle se demandait même s’il n’était pas criminel.
+
+Ce qui faisait l’objet de ses préoccupations ne s’agitait jamais entre
+elle et son fils. Il aurait voulu connaître les projets que formait sa
+mère en vue de l’avenir; il n’osait l’interroger. Parfois, en la voyant
+près de lui, toujours souriante, prodiguant sa tendresse à Jeanne,
+environnant de sollicitude cette jeune femme, jadis sa fille
+spirituelle, à laquelle l’unissaient depuis longtemps des liens
+mystérieux, formés dans les pratiques de la religion, Adrien se plaisait
+à croire qu’elle était heureuse et avait renoncé à retourner chez les
+Carmélites. Parfois aussi, cet espoir se transformait en doute, quand il
+la trouvait agenouillée dans sa chambre, ou lorsque, le matin, il
+surprenait sur son visage les traces des larmes versées pendant les
+nuits sans sommeil, passées à délibérer avec elle-même sur ce qu’il
+convenait de faire pour ne pas offenser Dieu. S’il avait pu lire au fond
+de ce cœur troublé, il aurait eu pitié de l’angoisse qui le torturait,
+engendrée par la crainte d’être rappelée au couvent. Mais Nicolette
+dérobait ses larmes à son fils, ne faisait pas plus d’allusions à
+l’avenir qu’au passé, et évitait de lui parler de ce qui les inquiétait
+également tous deux.
+
+Un matin, elle entra à l’improviste dans le cabinet d’Adrien. Elle était
+pâle, des pleurs avivaient l’éclat de ses yeux. Sans lui dire un mot ni
+lui laisser le temps de s’informer des causes de sa tristesse, elle lui
+tendit une lettre qu’elle venait de recevoir. Il la lut d’un trait.
+Cette lettre, écrite par l’aumônier du couvent, exposait à Nicolette
+l’état des démarches entreprises pour régulariser sa situation. Ces
+démarches multipliées n’avaient eu encore d’autre résultat que de
+réconcilier avec l’Église et avec l’Ordre la mère Thérèse de Jésus. La
+question de savoir si elle pouvait rentrer au Carmel n’était pas résolue
+et ne semblait pouvoir l’être que si la Carmélite portait elle-même à
+Rome ses regrets et ses vœux. L’aumônier engageait donc Nicolette à
+partir, convaincu qu’elle était résolue à épuiser les juridictions
+ecclésiastiques avant de renoncer à reprendre l’habit religieux.
+
+--Qu’allez-vous faire, ma mère? demanda Adrien.
+
+--Je dois me conformer à ce qu’on attend de moi, répondit-elle.
+
+--Ainsi, vous voulez nous quitter?
+
+--Le devoir l’ordonne.
+
+--En êtes-vous sûre, ma mère? Ne vous ordonne-t-il pas aussi, et avec
+plus de force encore, de vous consacrer à votre fils? Vous lui avez
+manqué longtemps, trop longtemps. Allez-vous lui manquer de nouveau?
+
+--J’ai assuré ton bonheur, mon enfant, fit Nicolette ébranlée par cette
+prière. Je t’ai donné un ange gardien. Ma présence près de toi n’est
+plus nécessaire.
+
+Il s’avança vers elle, la prit par la taille, et, l’attirant à lui,
+l’embrassa sur le front, en disant:
+
+--Comptez-vous donc pour rien la douleur de vous perdre encore? Et
+vous-même, êtes-vous certaine qu’après avoir connu la douceur des
+caresses de vos enfants, vous pourrez être heureuse loin d’eux, privée
+de les voir et de les embrasser?
+
+--J’offrirai ma souffrance à Dieu.
+
+--En les condamnant eux-mêmes à souffrir! s’écria Adrien. Ah! ma mère,
+Dieu n’exige pas de si cruels sacrifices! Et s’il lui plaît de
+m’éprouver une fois de plus,--cela peut arriver, le bonheur n’est pas
+éternel,--si quelque jour je dois encore connaître l’adversité,
+pourrez-vous vivre paisiblement dans votre cloître, et allez-vous, sans
+nécessité, vous exposer à en sortir de nouveau pour m’apporter l’appui
+de votre amour? Croyez-moi, puisque vous êtes près de nous, restez-y.
+
+--Tais-toi! tais-toi! fit Nicolette en étendant les mains pour fermer la
+bouche de son fils.
+
+Mais il ne l’écoutait pas; il s’éloignait d’elle, et courant à la porte
+de la chambre de Jeanne, il appelait sa femme. Elle apparut sur le
+seuil, surprise, inquiète de cet entretien qu’elle n’avait osé
+interrompre, et toute tremblante. Adrien la prit par le bras, et
+l’entraînant vers Nicolette:
+
+--Tiens, fit-il, dis-lui que maintenant elle ne peut plus partir, ni se
+dérober à la joie d’être grand’mère.
+
+--Ne nous quittez pas, supplia Jeanne, pressée tendrement contre
+Nicolette. Restez au moins jusqu’à la naissance de notre enfant.
+
+--C’est donc vrai! soupira la mère transfigurée et chancelante.
+
+L’énergie de ses résolutions se dissipait. Un voile se déchirait. La vie
+lui apparaissait sous un jour nouveau, avec d’autres joies et d’autres
+devoirs. Sa conscience tout à l’heure impérieuse à lui montrer le
+cloître, les mortifications, la prière, comme le but suprême de sa vie,
+s’humanisait, changeait de langage, lui rappelait qu’elle était libre.
+Puis, devant son regard attendri, défilaient les douceurs de la
+maternité soudain révélées: le sourire d’un enfant, ses vagissements,
+ses bras roses, les soins qu’elle lui prodiguerait, les premières
+manifestations de l’intelligence qui s’éveille, les premiers mots errant
+sur les lèvres innocentes, l’éducation à faire. Ces douceurs, elle les
+avait si peu goûtées jusque-là! Ce serait une fête de les savourer à
+longs traits. Non, Dieu ne pouvait vouloir qu’elle y renonçât, qu’elle
+brisât de ses mains une félicité si grande.
+
+--Mes chéris, j’attendrai! soupira-t-elle, défaillante.
+
+. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+
+Quelques mois plus tard, Jeanne mettait au monde un fils. Nicolette le
+reçut dans ses bras. Elle le tint un moment serré contre sa poitrine,
+interrogeant le regard innocent qui fuyait encore la lumière, comme si
+elle avait espéré y surprendre la volonté du Dieu à qui jusqu’à ce jour
+elle était accoutumée à s’immoler.
+
+--Ceci est pour moi, dit-elle tout à coup; puis levant sur ses enfants
+son front éclairé par le bonheur, elle ajouta:--Que Dieu me pardonne si
+je l’offense, mais je ne crois pas l’offenser. Je reste, ma place est
+ici et non ailleurs. Je vous resterai toujours.
+
+Elle ne les a plus quittés.
+
+
+PARIS.--TYPOGRAPHIE DE E. PLON ET Cie, RUE GARANCIÈRE, 8.
+
+
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 77272 ***
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+ <title>La carmélite | Project Gutenberg</title>
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+<div style='text-align:center'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 77272 ***</div>
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+<div class="x-ebookmaker-drop break"></div>
+<h1 class="top2em"><span class="xsmall">LA</span><br>
+<span class="large">CARMÉLITE</span></h1>
+
+<p class="c"><span class="xsmall">PAR</span><br>
+<span class="sc large">Ernest DAUDET</span></p>
+
+<p class="c i small">Huitième Édition</p>
+
+
+<p class="c gap"><span class="large">PARIS</span><br>
+E. PLON <span class="sc">et</span> C<sup>ie</sup>, IMPRIMEURS-ÉDITEURS<br>
+<span class="xsmall">RUE GARANCIÈRE</span>, 10</p>
+
+<p class="c">1883<br>
+<span class="i xsmall g">Tous droits réservés</span></p>
+
+<div class="break"></div>
+
+<p class="top4em small">Cet ouvrage a été déposé au ministère de l’intérieur (section
+de la librairie) en mars 1883.</p>
+
+
+<p class="c gap">A LA MÊME LIBRAIRIE, DU MÊME AUTEUR :</p>
+
+<div class="flex">
+<table>
+<tr><td class="drap"><b>Les Persécutées</b></td>
+<td class="bot w3">1 vol.</td></tr>
+<tr><td class="drap"><b>Daniel de Kerfons</b></td>
+<td class="bot w3">2  —</td></tr>
+<tr><td class="drap"><b>La Marquise de Sardes</b> (4<sup>e</sup> <span class="i">édition</span>)</td>
+<td class="bot w3">1  —</td></tr>
+<tr><td class="drap"><b>Clarisse</b> (4<sup>e</sup> <span class="i">édition</span>)</td>
+<td class="bot w3">1  —</td></tr>
+<tr><td class="drap"><b>Madame Robernier</b> (4<sup>e</sup> <span class="i">édition</span>)</td>
+<td class="bot w3">1  —</td></tr>
+<tr><td class="drap"><b>La Maison de Graville</b> (7<sup>e</sup> <span class="i">édition</span>)</td>
+<td class="bot w3">1  —</td></tr>
+<tr><td class="drap"><b>Le Mari</b> (10<sup>e</sup> <span class="i">édition</span>)</td>
+<td class="bot w3">1  —</td></tr>
+<tr><td class="drap"><b>Mon frère et moi</b> (<span class="i">Souvenirs d’enfance et de jeunesse</span>) 6<sup>e</sup> <span class="i">édit.</span></td>
+<td class="bot w3">1  —</td></tr>
+<tr><td class="drap"><b>Défroqué</b> (12<sup>e</sup> <span class="i">édition</span>)</td>
+<td class="bot w3">1  —</td></tr>
+<tr><td class="drap"><b>Pervertis</b> (10<sup>e</sup> <span class="i">édition</span>)</td>
+<td class="bot w3">1  —</td></tr>
+</table>
+</div>
+
+<p class="gap small">Reproduction interdite, tous droits réservés. — Ent. Sta. Hall.
+S’adresser pour la traduction à l’Agence <span class="sc">Th. Michaelis</span>, 45 et 47,
+rue de Maubeuge, Paris.</p>
+
+
+<p class="c gap xsmall">PARIS. TYPOGRAPHIE DE E. PLON ET C<sup>ie</sup>, RUE GARANCIÈRE, 8.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<p class="c xlarge">LA CARMÉLITE</p>
+
+
+
+
+<h2 class="nobreak">LIVRE PREMIER</h2>
+
+
+
+
+<h3>I</h3>
+
+
+<p>Le couvent des Carmélites est construit aux
+portes de Beaucaire, sur un rocher qui baigne dans
+le Rhône. C’était autrefois une commanderie de
+Templiers. Son ancienneté se devine à la physionomie
+architecturale des bâtiments restaurés,
+flanqués de deux tours massives, à l’épaisseur des
+murailles, à la hauteur des voûtes, à la coupe
+ogivale des fenêtres.</p>
+
+<p>Le parloir dans lequel la sœur tourière venait
+de faire entrer Nicolette, était une vaste pièce
+éclairée par deux croisées s’ouvrant sur le fleuve,
+et divisée dans sa largeur par une haute grille en
+fer, revêtue, sur toute sa surface, de pointes
+menaçantes. De l’autre côté de cette grille, un long
+voile noir tendu dérobait les religieuses à la
+curiosité des visiteurs. Les murs blanchis à la
+chaux n’avaient d’autre ornement qu’un crucifix,
+une statuette de saint Joseph en bois peint, et
+imprimées en grosses lettres noires sur des
+tableaux en carton, des maximes empruntées à
+sainte Thérèse : « Tout passe. — Qui possède
+Dieu ne manque de rien. — Que rien ne te trouble. — Dieu
+est toujours le même. — Dieu seul suffit. »
+Le mobilier se composait de douze chaises et
+d’une table en sapin. Sur la table, un tapis brun ;
+devant chaque chaise, une étroite natte de paille
+jetée sur la nudité des larges dalles.</p>
+
+<p>Depuis trois années que Nicolette habitait
+Beaucaire, il ne se passait guère de jour qu’elle
+ne visitât le couvent du Carmel, tantôt pour prier
+dans la chapelle, tantôt pour s’entretenir avec la
+prieure, dont les conseils éclairaient et fortifiaient
+son âme indécise, en proie aux luttes qui, dans
+toute conscience chrétienne, précèdent l’épanouissement
+d’une vocation religieuse. On la connaissait
+dans la maison ; elle y était traitée en amie
+qu’on veut attirer, qu’on savait devoir s’y fixer,
+tôt ou tard, et ce fut avec un empressement familier
+que la tourière revint au bout de quelques
+instants lui annoncer que la Mère supérieure
+allait se rendre à son appel.</p>
+
+<p>Restée seule dans le parloir, Nicolette s’approcha
+d’une fenêtre, appuya son front contre la
+vitre tiède encore de la chaleur du jour, et se tint
+là, toute rêveuse, le regard captivé par l’immensité
+du paysage qui se déroulait sous ses yeux.</p>
+
+<p>Aux pieds du roc taillé à pic, verdâtre à sa
+base, et à sa cime doré par le soleil couchant,
+coulait le Rhône avec ses vagues tumultueuses,
+ses tourbillons redoutables, son écume blanchâtre,
+et les reflets dont la lumière méridionale,
+ardente et crue, rayait ses eaux rapides, entraînées
+ainsi qu’un torrent débordé. Sur la largeur
+de son lit, parallèlement au viaduc du chemin de
+fer, dont les arches brunies encadraient des coins
+d’horizon tremblant, où se confondaient dans une
+brume argentée le bleu du ciel et le vert du flot,
+un pont suspendu se balançait à l’extrémité de
+câbles en fer, fixés aux piles massives, plantées
+en plein courant. De l’autre côté du fleuve, le
+château de Tarascon dressait ses vieilles murailles
+et ses créneaux, qui allongeaient leur ombre sur le
+quai descendant vers la grande place de la ville.
+Le long des rives aux berges escarpées, se déroulait
+un double rideau de cyprès et de saules, au
+delà duquel les toitures rouges, les façades grises,
+les volets verts parsemaient de taches toutes
+vibrantes sous le soleil, les verdures roussies et
+poussiéreuses. Sur la droite, à l’entrée de la plaine
+de Beaucaire, le canal du Midi traçait un sillon
+lumineux, droit et régulier, qui allait se perdre
+au loin entre des champs couverts d’oliviers
+rabougris et difformes, étalant leur feuillage sombre
+sur le sol desséché. Puis, à travers les vastes
+étendues bornées au loin par la chaîne des Alpilles,
+c’étaient des routes toutes blanches, se croisant
+et s’enchevêtrant, fuyant entre les blés jaunis
+et les vignes aux longs rameaux rampants. Le
+jour éclatant s’apaisait, remontait le long des collines
+aux flancs roses, au sommet desquelles commençait
+à se lever une brise fraîche dans l’ombre
+dont les enveloppait peu à peu le soleil déclinant.</p>
+
+<p>— Qu’il serait doux de vivre ici, toujours, en
+présence de Dieu et de son œuvre ! soupira Nicolette.
+Je l’aimerai avec plus de passion, je le prierai
+avec plus de ferveur s’il daigne m’ouvrir
+cette sainte maison.</p>
+
+<p>Comme si ce cri de son âme eût été écouté, un
+bruit se fit de l’autre côté de la grille, et une voix
+de femme dit avec douceur :</p>
+
+<p>— Loué soit Notre-Seigneur Jésus-Christ.</p>
+
+<p>— A jamais, se hâta de répondre Nicolette en
+venant s’asseoir contre la grille, afin de se rapprocher
+de la prieure qu’elle entendait, mais ne
+pouvait voir, la règle des Carmélites leur interdisant
+de se montrer à des étrangers, autrement
+que voilées.</p>
+
+<p>— Est-ce vous, mademoiselle Suarez ? reprit la
+voix.</p>
+
+<p>— Je vous attendais, ma mère !</p>
+
+<p>— Vous désirez me parler, ma chère fille ?</p>
+
+<p>— Toujours au sujet des résolutions que je dois
+prendre, oui, ma mère.</p>
+
+<p>— Je vous écoute.</p>
+
+<p>— Vous savez, ma mère, reprit Nicolette, que
+depuis trois ans, je suis décidée à embrasser la
+vie religieuse ; que ce désir, longtemps combattu
+par ma famille, est devenu plus puissant et plus
+irrésistible après la mort de mon père. J’avais
+perdu ma mère étant encore au berceau. Le nouveau
+malheur qui m’a frappée m’a faite orpheline.
+Je n’ai plus d’autre parent que ma sœur ;
+elle est mariée et heureuse. Je ne manquerai donc
+à personne en me donnant à Dieu, et je suis libre,
+alors qu’il m’appelle, d’aller à lui. Vous avez reçu
+sur ce point mes confidences.</p>
+
+<p>— Et j’en ai gardé le souvenir, car elles m’ont
+vivement impressionnée. J’ai cru y voir un symptôme
+de votre vocation, surtout quand vous
+m’avez révélé qu’à l’âge de seize ans, vous aviez
+spontanément fait vœu de chasteté perpétuelle, et
+que ce vœu, vous ne l’avez jamais regretté.</p>
+
+<p>— Jamais, ma mère, pas plus que je n’ai douté
+de ma vocation. Le doute qui s’était élevé dans
+mon âme tenait, vous ne l’ignorez pas, à une
+autre cause. Le divin Sauveur me voulait, j’en
+étais sûre, sa volonté s’étant manifestée à moi par
+des signes certains. Mais sous quelle forme désirait-il
+que j’entrasse à son service ? Devais-je me
+consacrer aux malades et aux pauvres ? Devais-je
+frapper à la porte d’un cloître tel que celui-ci ?
+J’ai longtemps hésité, suppliant le ciel de me désigner
+clairement l’ordre que je devais choisir.
+Enfin, sur le conseil de mon directeur, l’abbé
+Cardenne, j’ai fait une retraite, au terme de
+laquelle une confession générale lui a permis de
+discerner dans mon âme le témoignage décisif de
+la volonté du Seigneur. Je viens donc vous
+annoncer que cette volonté s’est trouvée d’accord
+avec mon secret désir.</p>
+
+<p>— Votre choix est fait ? s’écria vivement la
+prieure.</p>
+
+<p>— Oui, ma mère, et dans quelques semaines,
+je vous prierai de m’ouvrir les portes du Carmel.
+J’aurai alors atteint l’âge de ma majorité ; le consentement
+de mon tuteur ne me sera plus nécessaire ;
+je serai libre.</p>
+
+<p>— Les portes du Carmel s’ouvriront devant
+vous, ma chère fille, si vous persistez dans votre
+dessein. Jusque-là, continuez à prier, afin que le
+Seigneur vous éclaire !</p>
+
+<p>— Oh ! ma mère, répondit Nicolette, depuis le
+jour de ma première communion, j’ai souhaité,
+passionnément souhaité de le servir, d’être à lui,
+de n’être qu’à lui, de lui offrir toute ma vie.</p>
+
+<p>— Ce souhait pieux n’implique pas forcément
+une vocation religieuse. Vous pouvez servir Jésus
+en restant dans le monde ; là, aussi, il faut des
+exemples.</p>
+
+<p>— Que d’autres les donnent ! A chacun sa
+tâche ! Moi, je sens bien que je ne saurais être
+heureuse que dans la paix du cloître !</p>
+
+<p>— Notre règle est sévère, mon enfant, insista
+la prieure.</p>
+
+<p>— Serait-elle plus sévère encore, je la trouverais
+douce ! Prier au pied de la croix, continua
+Nicolette d’un accent où se révélaient l’enthousiasme
+de son âme surnaturalisée et l’ardeur de sa
+foi, contempler Dieu, l’implorer pour ceux qui
+l’oublient, expier les péchés de ceux qui l’offensent,
+se mortifier, jeûner, se vêtir de bure, porter
+un cilice, cela n’est que volupté, ma mère, vous
+le savez bien. Est-il au monde une joie qui vaille
+la joie de s’immoler à Jésus-Christ ?</p>
+
+<p>Et ses beaux yeux rayonnant d’une flamme
+étrange, Nicolette redressait sa fine tête brune,
+regardant, transfigurée, la voûte du parloir,
+comme si par delà cette voûte elle eût aperçu le
+Crucifié dans sa gloire, l’amant divin qui nous
+ravit nos filles, embrase d’amour leur cœur
+extasié, leur inspire les sacrifices héroïques et les
+pousse au martyre.</p>
+
+<p>— Qu’il soit donc fait comme vous le voulez,
+mon enfant, reprit la supérieure, remuée jusqu’aux
+entrailles par le cri qu’elle venait d’entendre.
+Aussitôt que vous m’aurez fait savoir que vous
+êtes prête, je soumettrai votre demande à nos
+mères professes. Elles vous accueilleront avec bonheur,
+je le sais, et pendant la durée de votre noviciat,
+nous aurons le loisir de rechercher si véritablement
+notre Sauveur vous veut.</p>
+
+<p>Le visage de Nicolette s’épanouit dans un sourire
+de contentement. Toute radieuse, elle se
+leva.</p>
+
+<p>— Adieu donc, ma mère ! s’écria-t-elle ; à
+bientôt.</p>
+
+<p>Elle sortit du parloir, traversa une petite cour,
+entra dans la chapelle, et s’agenouilla. Comme
+elle était heureuse ! Elle touchait enfin au but si
+longtemps poursuivi. Quelques jours encore, et,
+parée comme une fiancée, elle viendrait se prosterner
+sur les marches de l’autel, célébrer ses noces
+avec l’Époux qu’elle se donnait librement. Puis
+elle franchirait la grille mystérieuse qui s’étendait
+à gauche de cet autel ; elle prendrait place dans
+le chœur des religieuses ; elle aurait sa part de
+leurs prières et de leurs travaux ; elle se préparerait
+à prononcer les vœux éternels dont elle
+savait par cœur la formule, tant elle s’était accoutumée
+à la répéter, dans le silence de ses veilles
+consacrées à des méditations, véritable apprentissage
+de la vie monastique, dont son pieux enthousiasme
+ne lui laissait voir que les roses. Et dans
+un élan d’ardeur confiante et jeune, elle évoquait
+le tableau de son existence future, elle remerciait
+Dieu qui lui préparait tant de douces heures
+que ne connaîtront jamais ceux qui n’ont pas subi
+l’indescriptible folie de la croix. Toute brûlante
+était la prière qui montait de ses lèvres vers son
+divin Maître et vers l’immortelle et sainte Thérèse,
+la grande réformatrice du Carmel, brûlée aussi de
+toutes les flammes du céleste amour, et dont elle
+voulait imiter les exemples et pratiquer les vertus.</p>
+
+<p>Tout à coup, de l’autre côté de la grille claustrale
+qui séparait le chœur des religieuses de la
+partie de la nef réservée aux fidèles, elle entendit
+un bruit de pas. La Communauté se réunissait pour
+l’office du soir. Bientôt une psalmodie lente et
+monotone s’éleva dans le silence de la chapelle
+assombrie par la chute du jour. Il semble que ces
+accents uniformes ne pouvaient émouvoir l’âme de
+Nicolette accoutumée à les écouter. Mais dans
+l’état d’esprit où elle se trouvait, il lui parut qu’ils
+arrivaient à ses oreilles pour la première fois.
+Toutes les joies du cloître, ces joies qu’elle brûlait
+de connaître, lui apparaissaient dans ce cantique
+triste et doux, chanté sur un ton de mélopée, sans
+harmonie et sans couleur.</p>
+
+<p>Elle fut bouleversée. Des larmes roulèrent de
+ses yeux sur ses mains croisées, fiévreuses et
+tremblantes, tandis que son âme se répandait aux
+pieds de Dieu, en supplications passionnées. Elle
+resta ainsi, abîmée dans sa prière, et ne songea à
+partir que lorsque l’office eut pris fin.</p>
+
+<p>Taillé à pic du côté du Rhône, comme un mur
+de forteresse, le rocher à la cime duquel s’élevait
+le couvent, s’abaisse par une pente douce du côté
+de la plaine. Le chemin circule à travers les garigues,
+en coupant un bois de chênes verts, bas et
+clair-semé, venu parmi les blocs calcaires. Le feuillage
+de quelques figuiers égaye seul cette végétation
+desséchée sur laquelle le mistral impétueux pousse
+d’en bas des flots de poussière. C’est ce chemin
+que prit Nicolette en sortant de la chapelle. Toute
+agitée encore par l’émotion qu’elle venait de ressentir,
+elle emportait avec soi l’ineffaçable impression
+de ces moments qui lui avaient montré son
+bonheur prochain.</p>
+
+<p>Maintenant, la brusque fraîcheur de l’air annonçait
+la nuit. Le ciel se violaçait. Au bord des
+vapeurs pâlies, entraînées dans l’espace, s’éteignaient
+lentement l’or et la pourpre des derniers
+rayons du jour. Les astres, l’un après l’autre,
+perçaient l’azur blanchissant. Le Rhône devenait
+noir, sa rumeur plus plaintive et plus grave. Dans
+les rues de Beaucaire, des lampes s’allumaient aux
+fenêtres béantes des maisons assombries ; les
+réverbères, peu à peu, étoilaient l’ombre.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3>II</h3>
+
+
+<p>Autour de la maison, le long des treilles grimpantes,
+la nuit se faisait plus obscure. Sur le perron,
+Nicolette, en entrant dans le jardin, aperçut,
+appuyée à la balustrade en pierre, une fine et
+blanche silhouette de femme. Elle reconnut sa
+sœur.</p>
+
+<p>— Me voilà, Irène ! lui cria-t-elle en traversant
+la pelouse pour la rejoindre plus vite.</p>
+
+<p>— Je commençais à être inquiète, ma chérie,
+répondit Irène en la recevant dans ses bras tout
+essoufflée.</p>
+
+<p>Nicolette l’embrassa :</p>
+
+<p>— Le temps passe vite quand on prie. Puis elle
+ajouta : Ton mari est-il arrivé ?</p>
+
+<p>— Non ; il m’a télégraphié de Marseille que son
+retour est remis à demain.</p>
+
+<p>— Je respire ; c’est lui surtout que je craignais
+d’avoir fait attendre. Rentrons.</p>
+
+<p>Nicolette entraîna sa sœur dans la maison. Le
+dîner était servi. Sous la flamme de la lampe,
+le couvert dressé, l’ameublement de la salle à
+manger, la toilette d’Irène révélaient la vie large et
+luxueuse, des habitudes de bien-être et d’élégance.</p>
+
+<p>Madame Malivert était vêtue d’une robe blanche
+dont le corsage aux plis amples flottait autour de
+sa taille. Aux épaules et aux bras, l’étoffe transparente
+se dorait de la chaude couleur de la peau.
+Une dentelle jetée sur les cheveux en assombrissait
+la masse blonde, soyeuse et légère. La figure,
+aux traits délicatement dessinés, quoique ronde
+et pleine, s’éclairait de l’expression douce et
+caressante des yeux bleus où se révélait une âme
+plus tendre qu’ardente. C’était, dans l’épanouissement
+de son opulente beauté, un saisissant contraste
+avec Nicolette, petite et brune, si maigre
+dans sa robe noire qu’elle semblait n’avoir que le
+souffle, et comme consumée par un feu intérieur
+dont son regard, détaché de la terre, trahissait la
+violence. Jamais fleurs d’un même arbre ne furent
+plus dissemblables que ces deux jeunes femmes
+nées des mêmes parents.</p>
+
+<p>Leur mère était morte en mettant Nicolette
+au monde. Élevées par leur père, Joseph Suarez,
+architecte à Paris, elles l’avaient perdu seize ans
+plus tard. A cette époque, Irène était déjà mariée.
+Toute jeune, elle avait épousé, quoiqu’il eût le
+double de son âge, un riche propriétaire du Gard,
+M. Jacques Malivert. Elle habitait Beaucaire avec
+lui. Après la mort de son père, elle avait offert à
+Nicolette, qu’elle chérissait, un asile accepté avec
+reconnaissance.</p>
+
+<p>Depuis cette époque, les deux sœurs vivaient
+en commun. Nicolette rêvait déjà des douceurs de
+la vie monastique qu’elle se proposait d’embrasser.
+Elle ne faisait pas mystère de ses projets ; mais
+elle en avait ajourné l’exécution jusqu’au moment
+où, ayant atteint sa majorité, elle pourrait disposer
+librement d’elle-même et obéir au penchant qui
+l’entraînait vers le cloître, sans avoir à lutter contre
+la volonté de son tuteur Jacques Malivert, qui lui
+refusait son consentement.</p>
+
+<p>En attendant la réalisation de ses espérances,
+elle se considérait comme consacrée à Dieu. De
+pieux exercices remplissaient ses journées. Quoique
+retenue encore dans le monde qu’elle était résolue
+à fuir, elle se plaisait à y vivre comme une religieuse.
+Elle écartait tout plaisir et toute distraction ;
+elle allait toujours vêtue d’une robe noire,
+jeûnait, priait, s’imposait des privations de toutes
+sortes, et n’était heureuse que lorsqu’elle pouvait
+s’agenouiller, tantôt dans sa chambre où elle prolongeait
+ses veilles, prosternée devant Dieu, tantôt
+dans la chapelle des Carmélites, vers laquelle l’attiraient
+une puissance secrète et un invincible
+attrait.</p>
+
+<p>La douleur dans l’âme, Irène voyait approcher
+le moment où sa sœur lui échapperait. Elle l’aimait
+tendrement. Dans la tristesse de son existence,
+elle ne connaissait d’autre joie que celle de cette
+affection payée de retour, mais condamnée à être
+brisée tôt ou tard. Mariée à un homme plus âgé
+qu’elle, elle n’avait pas trouvé les félicités qu’engendre
+l’amour. Séduit un jour par sa beauté,
+peut-être aussi par le chiffre de sa dot, Malivert,
+en l’épousant, n’avait rien compris à cette créature
+délicate et sensible qui s’était laissé prendre sans
+se donner. Après avoir cru la conquérir, il n’avait
+pas su se faire aimer d’elle. Irène, en lui, voyait
+un maître, et non un amant. A ses côtés, elle
+était sans confiance. Le temps, en s’écoulant, loin
+de la rapprocher de celui dont elle portait le
+nom, la détachait de lui. Par surcroît de malheur,
+elle n’avait pas d’enfant ; existence vide et dépossédée.
+Nicolette seule trompait encore son amer
+désenchantement en lui tenant lieu de tout ce
+qui lui manquait. Aussi Irène était-elle saisie
+d’une âpre angoisse toutes les fois qu’elle constatait
+que Nicolette allait la quitter pour toujours.</p>
+
+<p>Cette préoccupation la dominait ce soir-là,
+tandis que le dîner se continuait silencieusement.
+Elle regardait sa sœur avec inquiétude, cherchant
+à deviner ce que pensait la jeune fille, se demandant
+si l’événement qu’elle redoutait allait se
+produire et Nicolette l’abandonner. Les yeux
+baissés, Nicolette mangeait du bout des lèvres,
+touchait à peine aux plats, choisissait les mets les
+plus simples, repoussait les plus recherchés, comme
+si elle eût voulu déjà se mortifier et s’essayer aux
+privations qu’elle subirait dans le cloître. Au
+dessert, composé de sucreries et de fruits, elle plia
+sa serviette, la posa près d’elle sur la table, et se
+croisant les bras, après avoir fait le signe de la
+croix, elle attendit pensive que sa sœur eût achevé
+son repas.</p>
+
+<p>— Tu as fini ! Déjà ! Tu n’as pas mangé ! s’écria
+Irène.</p>
+
+<p>— J’ai mangé à ma faim et bu à ma soif, répondit
+Nicolette. Tout le reste serait superflu.</p>
+
+<p>Le domestique qui venait de servir se retirait.
+Irène plus libre reprit :</p>
+
+<p>— Tu es rentrée bien tard, ma chérie. Je ne t’ai
+pas demandé où tu t’étais oubliée ; mais je devine
+que c’est chez les Carmélites.</p>
+
+<p>— Chez les Carmélites, en effet.</p>
+
+<p>— Encore !</p>
+
+<p>— Encore et toujours, Irène ; je ne suis heureuse
+que là.</p>
+
+<p>Irène se leva, fit le tour de la table pour se rapprocher
+de sa sœur, et l’ayant prise par la taille
+d’un geste maternel, elle l’entraîna doucement
+jusque dans le salon qui communiquait avec le
+jardin par une grande porte vitrée. Cette porte
+ouverte à deux battants laissait entrer avec le
+parfum des fleurs la fraîcheur du soir. Irène
+s’assit, et retenant Nicolette debout devant soi,
+elle lui dit :</p>
+
+<p>— Ingrate enfant, les efforts que je fais pour
+que tu sois heureuse près de moi ne sont donc
+rien ?</p>
+
+<p>— Mon cœur en gardera fidèlement le souvenir,
+ma bonne Irène, et tu sais bien que ma reconnaissance
+demeurera éternelle comme ma tendresse
+pour toi. Mais personne ne peut rivaliser avec
+Dieu pour assurer le bonheur de ses créatures. Il
+est la source de toute joie et de tout amour.
+Allons ! embrasse-moi et ne gronde pas.</p>
+
+<p>— Oh ! je ne gronde pas, soupira Irène. Mais
+je suis si triste, en devinant que tu songes à me
+quitter !</p>
+
+<p>— Pourquoi parler de notre séparation ? L’heure
+est proche où j’abandonnerai cette maison ; mais
+elle n’a pas encore sonné. Jusque-là, jouissons
+paisiblement de la joie d’être ensemble.</p>
+
+<p>— C’est donc vrai ? tu veux partir !</p>
+
+<p>— Peut-on résister à la voix du ciel ? Longtemps
+j’ai pu mettre en doute sa volonté ; je ne le peux
+plus aujourd’hui. Au printemps prochain, j’entrerai
+chez les Carmélites.</p>
+
+<p>Ce fut dit d’un accent dont la douceur cachait
+mal la fermeté, et qui révélait un dessein définitivement
+arrêté. Irène connaissait trop bien sa
+sœur ; depuis trop longtemps elle était initiée à ses
+perplexités et à ses espérances pour tenter un
+effort qu’elle savait devoir être vain. Mais elle ne
+put retenir ses larmes ni les lui dissimuler.</p>
+
+<p>— Ne dirait-on pas que je me condamne à
+quelque affreux supplice ! s’écria Nicolette joyeusement.
+Si tu pouvais comprendre combien je suis
+heureuse, petite sœur, tu ne pleurerais pas. Loin
+de pleurer, tu te réjouirais avec moi.</p>
+
+<p>— Me réjouir quand je vais te perdre !</p>
+
+<p>— Tu ne me perdras pas. Tu pourras me voir…</p>
+
+<p>— T’entendre peut-être, mais non te voir. Ne
+seras-tu pas derrière une grille, sous un voile qui
+me dérobera tes traits ? Ah ! Nicolette ! Nicolette !
+enfermée dans ton cloître, pourras-tu songer
+sans remords à la douleur que tu m’auras causée !
+Je l’aime si tendrement, ma chérie ! N’es-tu pas
+plus que ma sœur ? n’es-tu pas ma fille ? Après la
+mort de notre mère, n’est-ce pas moi qui l’ai
+remplacée près de toi ? Quand tu étais toute
+petite, et quoique je ne fusse ton aînée que de
+sept ans, ne t’ai-je pas prodigué des soins maternels ?
+N’ai-je pas veillé sur ton enfance maladive ?
+N’est-ce pas à ma sollicitude que tu dois de vivre ?</p>
+
+<p>— Tais-toi ! tais-toi ! murmura Nicolette en
+posant l’une de ses mains sur la bouche de sa
+sœur. Ce que tu rappelles là, je ne l’ai jamais
+oublié, et je ne l’oublierai jamais. Mais est-ce
+l’oublier que de vouloir se consacrer à Dieu ? Là-bas,
+ma sœur bien-aimée, je te prouverai encore
+ma tendresse en priant pour toi.</p>
+
+<p>— Eh ! cela fera-t-il que ton départ ne me
+laisse seule au monde ?</p>
+
+<p>— Seule au monde ! Et ton mari !…</p>
+
+<p>— Mon mari ! murmura Irène avec découragement.</p>
+
+<p>— Jacques t’aime.</p>
+
+<p>— Il m’aime à sa manière, en égoïste, en despote,
+avec les brutalités et les emportements de
+sa nature. Quand, après quelque violence, il me
+fait un présent et m’embrasse en me l’offrant, il
+croit avoir réparé ses torts ! Hélas ! il ne sait pas
+quelle meurtrissure il me laisse au cœur. Ah ! si
+les jeunes filles savaient à quoi elles s’exposent en
+se mariant au gré de leurs parents et non à leur
+propre gré, elles y regarderaient à deux fois
+avant de s’engager.</p>
+
+<p>— Mais tu m’affliges, ma chérie, fit Nicolette
+en s’agenouillant devant sa sœur. Es-tu donc si
+malheureuse ? Souvent, trop souvent, j’ai été témoin
+des scènes dont tu parles ; j’ai pu juger ton
+mari ; je sais qu’il n’a pas une âme égale à la
+tienne ; je sais qu’accoutumé à commander à ses
+ouvriers, à les contenir sous le frein d’une discipline
+rigoureuse, il apporte ici des exigences déplacées !
+Souvent je t’ai vu pleurer ; mais souvent
+aussi je l’ai surpris à tes pieds, te demandant
+pardon. Je te croyais résignée à ses défauts.</p>
+
+<p>— Se résigner est aisé quand on aime.</p>
+
+<p>— Ne l’aimes-tu donc pas ? demanda Nicolette
+avec un accent d’effroi.</p>
+
+<p>— Il a vingt ans de plus que moi ! répondit
+Irène, et plus bas, elle ajouta : — Si encore
+j’avais un enfant !…</p>
+
+<p>Et comme elle pleurait, Nicolette la prit entre
+ses bras en disant :</p>
+
+<p>— Je prierai pour toi, ma sœur bien-aimée ; le
+ciel m’exaucera ; il te rendra la paix avec le courage.</p>
+
+<p>— Le courage et la paix me seraient rendus si
+tu me restais, Nicolette. T’ayant à mes côtés, je
+me sentais forte. Mais, toi partie, que deviendrai-je ?
+Je n’ai compris toute l’étendue de mon malheur
+que depuis ces quelques jours où je te devine
+toute frémissante du désir de t’en aller ailleurs.
+La solitude dans laquelle tu vas me laisser m’épouvante.</p>
+
+<p>Un silence suivit ces paroles. On n’entendait
+rien que les sanglots qui gonflaient la poitrine
+d’Irène et les baisers sous lesquels Nicolette essayait
+de les apaiser.</p>
+
+<p>— Je ne suis pas encore partie, dit enfin celle-ci,
+cherchant à calmer la peine dont elle venait de
+recevoir la confidence ; je t’aime trop pour t’abandonner
+si tu es malheureuse.</p>
+
+<p>— Tu renoncerais à tes projets ? fit Irène en
+relevant la tête.</p>
+
+<p>Cette question parut surprendre Nicolette. Subitement,
+son effusion tombait, son visage se transformait,
+exprimait son étonnement, devenait froid
+comme si dans le langage qu’elle venait d’entendre,
+elle eût découvert un piége.</p>
+
+<p>— Y renoncer est impossible, dit-elle sèchement.
+Je ne peux que les ajourner jusqu’au
+moment où tu seras faite à l’idée de notre séparation.</p>
+
+<p>— Je ne m’y ferai jamais, s’écria Irène avec
+emportement, et puisque tu dois quitter cette
+maison, autant à présent que plus tard. Ah !
+implacable égoïsme des âmes qui se livrent au
+Christ, je te reconnais. C’est toi qui me prends
+ma sœur. Pars, continua-t-elle en se levant, le
+regard fixé sur Nicolette toujours agenouillée ;
+pars quand tu voudras. Je ne te disputerai pas à
+Dieu.</p>
+
+<p>Sans rien ajouter, elle marcha vers la porte
+ouverte sur le jardin. Mais au moment où elle
+allait en franchir le seuil, un cri de sa sœur l’arrêta.</p>
+
+<p>— Est-ce toi qui me parles, Irène ? demandait
+celle-ci.</p>
+
+<p>Irène se retourna. Elle vit Nicolette qui la regardait
+toute pâle, et tendait de son côté ses
+mains suppliantes. Le ressentiment qui la dominait
+s’évanouit. Elle se précipita sur elle, la releva
+d’un mouvement passionné, et la tenant entre ses
+bras, la couvrit de baisers et de larmes.</p>
+
+<p>— Pardonne-moi, lui disait-elle ; tu n’as jamais
+su, tu ne peux savoir combien je suis malheureuse.
+Ah ! si je pouvais te dire ! Mais, non, je ne dois
+pas troubler la sérénité de ton âme, ma chère
+sainte ; je dois garder le silence. Tout à l’heure,
+tu me promettais de prier pour moi ! Oui, prie,
+prie pour ta pauvre Irène, ma chérie.</p>
+
+<p>— Mais que me caches-tu donc ? s’écria Nicolette
+effrayée par le trouble où elle voyait sa sœur.</p>
+
+<p>— Tais-toi, tais-toi ! reprit celle-ci ; ne m’interroge
+pas ; il n’est pas en mon pouvoir de te répondre.</p>
+
+<p>De nouveau, elle s’éloigna à grands pas et disparut
+dans l’ombre du jardin, sans que cette fois
+l’appel de sa sœur pût la retenir.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3>III</h3>
+
+
+<p>Vers minuit, Nicolette, retirée dans sa chambre,
+priait encore. C’était ainsi tous les soirs. Depuis
+longtemps, elle s’astreignait à une règle sévère,
+tout heureuse de sa servitude volontairement acceptée.
+Elle ne se couchait qu’après avoir longuement
+médité, ayant aux doigts, quand elle s’étendait
+sur sa dure couchette, le rosaire qu’elle
+égrenait en s’endormant.</p>
+
+<p>Ce jour-là, elle s’était adressée à Dieu avec une
+ferveur où respirait sa tendresse pour Irène ; elle
+le suppliait de couvrir de sa protection sa sœur
+malheureuse, de la consoler, de lui donner la
+paix intérieure et de lui rendre le bonheur perdu.</p>
+
+<p>Un grand calme berçait la maison. Des bruits
+de roues sur la route, quelque cri de bateliers
+descendant le canal au fil de l’eau, troublaient
+seuls le silence. Par la croisée que la chaleur obligeait
+Nicolette à laisser entr’ouverte, un rayon de
+lune faisait sa trouée dans la chambre, allongeant
+sur le parquet sa lumière ainsi qu’un sillon d’argent,
+et dans ce sillon, comme ravivées par ses
+feux, passaient les suaves émanations qui montaient
+du jardin.</p>
+
+<p>Au moment où l’horloge de la ville répandait
+dans l’air les douze coups de minuit, Nicolette
+se leva, ayant fini ses dévotions. Elle ouvrit la
+croisée toute grande, s’accouda au balcon et respira
+la brise fraîche du Rhône, qui chantait dans
+les feuillages, en secouant la poussière dont le
+vent durant le jour les avait chargés. Elle resta
+ainsi, les yeux levés vers le ciel tout embrasé de
+la clarté des étoiles flamboyantes. Ses lèvres demeuraient
+immobiles. Mais de son cœur montaient
+des prières nouvelles dans lesquelles elle
+s’abîmait, détachée de la terre, emportée dans le
+rêve qui lui montrait au delà de l’azur les félicités
+éternelles promises aux élus. Enfin elle rentra,
+tira le rideau sur la fenêtre close et commença sa
+toilette pour la nuit, debout au milieu de la chambre,
+évitant de se regarder dans la glace, détournant
+les yeux de son corps de vierge, comme
+pour ne pas s’exposer à tirer orgueil de sa beauté,
+et tressant en une natte épaisse ses cheveux dénoués.</p>
+
+<p>Tout à coup, dans le silence, du côté de la
+chambre de sa sœur, à l’autre extrémité de la
+maison, éclata un cri de détresse, tombé d’une
+bouche de femme, et suivi presque aussitôt de la
+détonation d’une arme à feu qui fit trembler les
+murailles. Puis, ce fut dans l’escalier le bruit d’une
+course affolée, et, dominant le vacarme, des exclamations
+de colère poussées par une voix que Nicolette
+reconnut pour celle de son beau-frère Jacques
+Malivert. Le sang glacé par l’effroi, elle demeurait
+immobile, les pieds cloués au parquet. Mais cette
+immobilité ne dura qu’une seconde. Convaincue
+que sa sœur courait un péril, elle s’élança pour
+lui porter secours ; elle fut arrêtée aussitôt. La
+porte venait de s’ouvrir, poussée avec fracas par
+un bras vigoureux. Nicolette ne put retenir une
+plainte et recula terrifiée jusqu’au fond de la
+chambre, croisant fiévreusement les bras sur sa
+poitrine que voilait à peine le corsage dégrafé.
+Sur le seuil béant, encadrant l’obscurité de la
+galerie, Irène apparaissait, les cheveux sur les
+épaules, la face convulsée. Elle n’était pas seule.
+Sa main crispée étreignait celle d’un jeune homme,
+tête nue, horriblement pâle sous l’épaisse moustache
+noire qui balafrait son visage, et revêtu de
+l’uniforme des officiers de hussards que Nicolette
+se souvenait d’avoir rencontrés à Tarascon où ils
+tenaient garnison. Il résistait et se débattait ; mais
+elle le traînait derrière elle, quelque effort qu’il fît
+pour retourner sur ses pas. Elle l’obligea à entrer,
+et le désignant à Nicolette, elle dit, tremblante,
+folle d’épouvante :</p>
+
+<p>— Sauve-nous, Nicolette ; dis que c’est pour toi
+qu’il était ici.</p>
+
+<p>Sans attendre la réponse de sa sœur, elle traversa
+la pièce en courant. A la tête du lit, une
+porte donnait accès dans une chambre non habitée
+par où elle pouvait regagner la sienne. C’est par
+là qu’elle disparut.</p>
+
+<p>— Qui êtes-vous, monsieur ? Que faites-vous ici ?
+s’écria Nicolette.</p>
+
+<p>— M. Malivert nous a surpris en haut de l’escalier,
+au moment où sa femme me ramenait. Il a
+tiré sur nous et il nous cherche. C’est elle qui
+m’a conduit ici.</p>
+
+<p>Alors Nicolette comprit. Ses traits se décomposèrent ;
+une horrible pâleur les voila, et se
+redressant, elle protesta.</p>
+
+<p>— Mais c’est infâme ! Allez-vous rejeter sur
+moi la responsabilité de votre crime ?</p>
+
+<p>L’officier se rapprocha d’elle.</p>
+
+<p>— Soyez sans inquiétude, mademoiselle, nous
+ne sommes pas encore morts. J’ai mon épée, et je
+vous défendrai.</p>
+
+<p>— Contre qui, malheureux ?</p>
+
+<p>Elle ne put achever. Jacques Malivert se dressait
+sur le seuil. Grand, les épaules larges, une
+encolure de taureau, la barbe rousse, sillonnée
+de poils grisonnants, l’œil allumé par la colère,
+brandissant un revolver, il était terrible. D’abord,
+il ne vit que l’officier.</p>
+
+<p>— Je te tiens, misérable, rugit-il, et cette fois,
+tu ne m’échapperas pas. Après toi, ta complice y
+passera.</p>
+
+<p>Son bras se levait, dirigeant l’arme sur l’amant
+de sa femme. Celui-ci bondit. D’une main ferme,
+il abattit ce bras menaçant et le contint, malgré
+les efforts de Malivert pour se dégager de cette
+étreinte. Ce fut, pendant une minute, un combat
+corps à corps. L’officier violemment repoussé dut
+lâcher prise. Mais le revolver tomba. Il y mit le
+pied, bravant du regard son adversaire désarmé,
+qui de nouveau se serait jeté sur lui si Nicolette,
+sortant de l’ombre où elle se dissimulait, ne
+s’était avancée brusquement.</p>
+
+<p>— Pourquoi voulez-vous nous tuer, Jacques ?
+demanda-t-elle. Quel mal vous avons-nous fait ?</p>
+
+<p>— Vous, Nicolette ! s’écria Malivert stupéfait.
+Ce n’est donc pas Irène !</p>
+
+<p>— Vous le voyez bien.</p>
+
+<p>— C’est pour vous que monsieur est venu ?</p>
+
+<p>— C’est pour moi.</p>
+
+<p>Le regard assombri de Jacques s’éclairait ; le
+drame tournait à la comédie. Railleur, presque
+gai, il continua :</p>
+
+<p>— Vous la sainte, vous la pure, vous l’hermine
+immaculée, vous recevez la nuit un jeune homme
+dans votre chambre ! Sous cette odieuse accusation,
+elle se sentit défaillir, et ouvrit la bouche
+pour se justifier. Mais Jacques ne lui en laissa
+pas le temps, et désignant sur la table un chapelet
+à côté d’un livre d’heures, il ajouta : — Est-ce
+pour le convertir et lui apprendre à réciter des
+<i lang="la" xml:lang="la">Pater</i> et des <i lang="la" xml:lang="la">Ave</i>
+que vous l’avez appelé ? Allons,
+répondez-moi !</p>
+
+<p>— Je pourrais vous répondre si vous étiez en
+état de m’entendre, balbutia-t-elle. Mais nous
+ajournerons toute explication jusqu’au moment
+où vous aurez recouvré quelque sang-froid. Si
+vous n’aviez tiré sur nous tout à l’heure ; si vous
+ne nous aviez obligés à fuir devant vous, je vous
+aurais déjà démontré…</p>
+
+<p>— Et que m’auriez-vous démontré ? Tout cela
+n’est-il pas assez clair, et la présence de monsieur…</p>
+
+<p>Il n’acheva pas. Son regard brusquement venait
+de s’arrêter sur le petit lit blanc non encore défait,
+au-dessus duquel un grand crucifix étendait son
+ombre sainte. Oh ! comme il protestait, ce lit virginal !
+Comme il attestait clairement l’innocence
+de Nicolette !</p>
+
+<p>— Eh bien, non, s’écria Malivert, détrompé, je
+me refuse à croire qu’une fille telle que vous ait
+à ce point oublié ses devoirs. Vous avez menti
+pour détourner de la tête de votre sœur ma légitime
+colère ; vous vous dévouez pour elle.</p>
+
+<p>De nouveau, la fureur grondait dans sa voix,
+s’allumait dans ses yeux. Nicolette comprit qu’en
+cette heure suprême, c’en était fait de sa sœur si
+elle marchandait son dévouement. Elle prit héroïquement
+son parti du mensonge et du sacrifice
+auxquels elle se condamnait.</p>
+
+<p>— En affirmant ce que j’ai affirmé, fit-elle,
+j’ai dit la vérité. Je suis fiancée à monsieur. C’est
+par ma volonté qu’il est à cette heure dans votre
+maison. Mais cela ne vous donne pas le droit de
+m’accuser d’avoir oublié mes devoirs. Nous
+n’avons rien à nous reprocher, si ce n’est une
+imprudence de laquelle, après tout, je ne dois
+compte à personne, étant libre de mes actes.
+Quant à ma sœur, si vous la soupçonnez, interrogez-la ;
+la voici.</p>
+
+<p>Irène entrait, enveloppée dans une robe de
+chambre, ainsi qu’une femme chassée à l’improviste
+de son lit, essayant de dissimuler sous une
+surprise feinte sa violente émotion, non encore
+dissipée.</p>
+
+<p>— Pourquoi ce bruit ? demanda-t-elle.</p>
+
+<p>Jacques Malivert, au lieu de lui répondre, courut
+à sa rencontre. La prenant par la main, il l’attira
+brusquement à lui, et les yeux dans les yeux,
+l’interrogea.</p>
+
+<p>— Savais-tu que ta sœur avait renoncé à entrer
+aux Carmélites et songeait à se marier ?</p>
+
+<p>— Je le savais, répondit Irène toute troublée.
+Elle m’a parlé plusieurs fois de M. Frédéric de
+Varimpré.</p>
+
+<p>— Pourquoi ne m’en avoir rien dit ?</p>
+
+<p>— Ce n’était pas mon secret.</p>
+
+<p>— Savais-tu aussi que monsieur venait la nuit ?</p>
+
+<p>— Cela, je l’ignorais.</p>
+
+<p>— C’est la première fois qu’il vient ! objecta
+Nicolette.</p>
+
+<p>Malivert regardait tour à tour sa femme, Nicolette
+et l’officier, qui assistait silencieux à cette
+scène, indécis sur le rôle qu’il devait y prendre.
+L’attitude du mari disait clairement que l’explication
+qu’il avait provoquée le laissait incrédule
+et défiant. Il parut enfin se décider à la tenir
+pour vraie, et se tournant vers celui qu’Irène
+venait d’appeler Frédéric, il reprit :</p>
+
+<p>— Votre présence à cette heure chez moi,
+monsieur, est un outrage qui nous atteint tous,
+cette jeune fille que vous avez compromise, ma
+femme que j’ai soupçonnée, et moi-même dont
+vous avez violé le domicile. Il est une seule
+manière de le réparer, et je veux croire que vous
+êtes prêt à vous conduire en homme d’honneur.</p>
+
+<p>— Je suis prêt, monsieur, répondit Frédéric,
+dominé par les événements, résigné à les subir.</p>
+
+<p>— Veuillez donc vous retirer. Demain, je vous
+ferai parvenir mes ordres, oui, mes ordres ; — il
+accentuait ces mots pour répondre à un geste de
+l’officier ; — mademoiselle Suarez n’est pas encore
+majeure, et je suis son tuteur.</p>
+
+<p>Frédéric de Varimpré obéit. Il s’éloigna à pas
+lents, après s’être incliné devant Irène et devant
+Nicolette, mais en évitant de saluer Jacques
+Malivert. Celui-ci le suivit pour le ramener jusqu’à
+la porte de la maison. Irène les écouta s’éloigner.
+Quand elle cessa d’entendre le bruit de
+leurs pas, elle se précipita vers sa sœur en murmurant :</p>
+
+<p>— Je n’oublierai jamais combien tu m’as été
+miséricordieuse ; tu m’as sauvée.</p>
+
+<p>— Et toi, tu m’as perdue ! s’écria Nicolette
+farouche.</p>
+
+<p>— Pardonne-moi, ma sœur !</p>
+
+<p>— Que je te pardonne, quand me voilà obligée
+de me marier et d’épouser ton amant !</p>
+
+<p>— Dois-je maintenant me jeter aux pieds de
+Jacques et lui faire l’aveu de ma faute ? A ce prix,
+tu recouvreras ta liberté.</p>
+
+<p>Au lieu de répondre, Nicolette pressa le bras
+de sa sœur en murmurant :</p>
+
+<p>— Tais-toi ; le voilà qui revient.</p>
+
+<p>Jacques rentrait en effet. Pendant sa courte
+absence, il avait retrouvé sa bonne humeur. D’une
+voix apaisée, presque caressante, il dit à Nicolette :</p>
+
+<p>— Vous avez été étourdie et légère, petite
+sœur, et votre conduite pouvait avoir de graves
+conséquences. Je ne vous ferai pas de reproches
+cependant, puisqu’il est convenu que vous allez
+devenir la femme de ce beau lieutenant. Le
+mariage réparera tout, et nous voilà délivrés de la
+crainte de vous perdre. C’est égal, ajouta-t-il, un
+sourire ironique sur les lèvres, qui se fût attendu
+à cela de la part d’une jeune fille qui prétendait,
+il y a trois jours encore, finir ses jours chez les
+Carmélites ? Vous nous avez joliment trompés.</p>
+
+<p>Nicolette se taisait. Mais chacune de ces paroles
+entrait dans son cœur comme une lame acérée, et
+lui faisait une blessure. Irène eut pitié d’elle.</p>
+
+<p>— Laisse-la, dit-elle à son mari. La pauvre
+enfant est anéantie.</p>
+
+<p>— Nous reprendrons demain cet entretien,
+répondit Jacques. Bonsoir, ma chère ; tachez de
+dormir ; le sommeil vous apaisera.</p>
+
+<p>Il sortit en faisant signe à sa femme de le suivre,
+comme s’il eût redouté de la laisser en tête-à-tête
+avec Nicolette. Tremblante, Irène obéit, après
+avoir embrassé sa sœur, sans oser lever les yeux
+sur elle. Celle-ci les regarda partir et entendit le
+bruit de la porte se fermant derrière eux. Alors,
+un flot de larmes longtemps contenu s’échappa de
+ses yeux, et se tordant les mains dans un accès de
+désespoir, elle s’écria :</p>
+
+<p>— Seigneur, j’ai juré d’être à vous ; c’est à
+vous seul que je me suis donnée, à vous seul que
+je veux appartenir. Vous ne voudrez pas que je
+viole les vœux que j’ai prononcés ; ne m’abandonnez
+pas et ne permettez pas qu’on m’arrache
+à vos bras.</p>
+
+<p>Lorsqu’après une nuit d’angoisse et de fièvre,
+n’ayant pu s’endormir qu’au petit jour, elle
+s’éveilla, elle était toute brisée. A la sereine joie
+dont la veille encore son âme était pleine, avait
+succédé un trouble douloureux. La terrible scène
+effacée par le sommeil se reconstituait dans son
+esprit, revivait avec tous ses incidents, la frappait
+de stupeur, au fur et à mesure qu’elle en ressaisissait
+la cruelle réalité un moment évanouie. Non,
+elle ne rêvait pas. C’est bien elle qui s’était
+trouvée, tout à coup, mêlée innocente à cette
+effroyable aventure ; c’est bien elle qu’avait
+souillée le contact d’un inconnu jeté dans sa
+chambre au milieu de la nuit ; c’est bien elle que
+l’égoïsme de sa sœur affolée et son propre dévouement
+exposaient sans défense à une infâme accusation.</p>
+
+<p>Qu’allait-elle devenir maintenant ? Comment
+échapper au gouffre creusé sous ses pas ? Résolue
+à se consacrer à Dieu, allait-elle voir sa vocation
+religieuse se ternir et se briser dans les bras d’un
+mari aux caresses duquel elle ne songeait qu’avec
+horreur ? Ce mari, elle ne pouvait le subir sans
+violer le vœu de chasteté prononcé jadis. Mais si
+elle refusait de l’accepter, elle abandonnait sa
+sœur aux vengeances de Malivert outragé. Ce
+n’est qu’en se sacrifiant qu’elle sauverait Irène.
+Ce sacrifice en perspective l’épouvantait, arrachait
+à ses lèvres et à son cœur, pour la première fois,
+un cri de révolte. Dans quel but le ciel la choisissait-il
+pour de si terribles coups ? S’il voulait
+qu’elle se vouât à lui, pourquoi élevait-il entre
+elle et le cloître un si redoutable obstacle ? C’est
+en vain qu’elle le lui demandait ; il ne répondait
+pas, et toute tremblante, craignant de l’avoir
+offensé en essayant de scruter ses desseins, elle
+retombait découragée, brisée par les entraves imposées
+tout à coup à son essor vers Dieu.</p>
+
+<p>Dans l’extrême détresse où elle se trouvait, sa
+pensée la ramenait au souvenir de son confesseur,
+l’abbé Cardenne. Depuis longtemps, elle était
+accoutumée à se confier à lui. Elle lui avait ouvert
+son âme dans ses plus intimes replis ; c’est avec
+son appui qu’elle avait franchi successivement les
+diverses étapes par lesquelles elle tentait de
+s’élever vers la perfection chrétienne. Lui seul
+pouvait à cette heure lui montrer la route qu’en
+ce moment critique elle devait prendre. Elle se
+décida à aller le consulter sur-le-champ, bien
+qu’elle comprît qu’il serait impuissant à changer
+ce qui était et à écarter le dénoûment qu’elle
+prévoyait.</p>
+
+<p>Les yeux rougis par les larmes, exténuée de
+corps et d’âme, elle se leva, fit machinalement sa
+toilette, et selon son habitude de tous les jours,
+s’agenouilla pour prier. Mais, hélas ! les paroles
+saintes qui voltigeaient sur ses lèvres ne venaient
+pas de son cœur. Dans son cœur désolé, la ferveur
+était refroidie, dissipée par l’obsession qui le
+dominait. Obsession déchirante ! C’était la vision
+de son avenir transformé, substituée aux espérances
+longuement caressées. Pour toujours, le
+couvent se fermait devant elle. Au lieu de l’amant
+divin dont elle avait souhaité passionnément de
+porter les douces chaînes, elle aurait un époux
+qui lui imposerait le joug grossier et abhorré de
+l’amour humain. Sa virginité offerte au Seigneur,
+destinée à fleurir pour lui, se flétrirait sous
+d’impurs et corrupteurs baisers. Cette vision la
+brûlait, imprimait à son cœur de cruelles morsures,
+déchaînait dans sa chair un frisson de
+répulsion et de honte, et glaçait sur ses lèvres,
+accoutumées à prier, les adjurations qu’elle adressait
+à Dieu.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3>IV</h3>
+
+
+<p>Le soleil se levait dans un ciel clair, au fond
+duquel s’évanouissaient les vapeurs de la nuit. Ses
+rayons fouillaient les rues étroites, à travers les
+tentes grises tendues au devant des maisons ; ils
+coloraient d’une ardente teinte d’or les murailles
+blanches et nues, les pavés étroits et pointus,
+arrosés dès l’aube ; ils tiédissaient peu à peu la
+brise qui montait de la mer le long du Rhône et
+soufflait sur la ville toute resplendissante dans la
+joyeuse clarté du matin. Ce n’était déjà plus la
+nuit ; mais ce n’était pas encore cette lumière crue
+et aveuglante qui, dans le Midi, enveloppe les
+choses et les êtres, au milieu des journées d’été,
+d’une chaleur de feu.</p>
+
+<p>Sa messe dite chez les Carmélites, dont il était
+l’aumônier, l’abbé Cardenne, rentré dans la petite
+maison qu’il habitait, parcourait à pas lents l’unique
+allée de son jardinet, en lisant son bréviaire. Ce
+n’était ni un jeune homme ni un vieillard. Grand,
+mince et très-pâle, ses yeux clairs sous les boucles
+de ses cheveux grisonnants donnaient à son visage
+amaigri une saisissante expression de douceur et
+de bonté, expression non trompeuse, qui révélait
+sa tolérance, sa mansuétude, son ardeur au bien
+et son zèle à remplir les devoirs de son état. Il
+résidait à Beaucaire depuis plusieurs années.
+Autrefois missionnaire, il était venu s’y fixer quand
+sa fragile santé, ébranlée par les fatigues du plus
+vaillant apostolat dans les pays africains, l’avait
+contraint à renoncer aux périls et aux émotions
+des longs voyages.</p>
+
+<p>Il vivait là, tranquille, sinon oublié. Ses supérieurs
+diocésains connaissaient trop bien son mérite
+et ses vertus pour l’oublier. En diverses circonstances,
+ils avaient voulu lui faire accepter de
+hautes fonctions sacerdotales. Mais aux dignités
+ecclésiastiques il préférait la modeste retraite
+qu’il s’était choisie ; il persistait à écarter les offres
+qui lui arrivaient fréquemment ; il s’efforçait de
+se faire chaque jour plus humble et plus obscur,
+comme s’il eût redouté la destinée que d’autres
+rêvaient pour lui, et dont il était le seul à se croire
+indigne.</p>
+
+<p>En apercevant Nicolette à cette heure matinale,
+il ne put cacher sa surprise. Elle venait rarement
+chez lui ; c’est au couvent qu’elle avait contracté
+l’habitude de le voir. Fermant son livre, il fit
+quelques pas au-devant d’elle.</p>
+
+<p>— Ma visite vous étonne, monsieur l’abbé, dit
+Nicolette en le saluant. Elle ne vous étonnera plus
+quand vous en connaîtrez l’objet.</p>
+
+<p>La pâleur de son visage, l’éclat de son regard,
+le frémissement de sa voix, firent comprendre à
+l’abbé Cardenne qu’elle était sous le coup d’une
+violente émotion.</p>
+
+<p>— Ce que vous avez à me dire est-il donc si
+pressé ? demanda-t-il en la ramenant dans la pièce
+modestement meublée qui lui servait à la fois de
+salon et de cabinet de travail.</p>
+
+<p>— Vous allez en juger, monsieur l’abbé. Ce
+n’est pas pour me confesser que je suis venue,
+c’est pour vous demander un conseil. Je me trouve
+dans des circonstances délicates et douloureuses,
+si douloureuses, si délicates, que j’aurais hésité à
+les confier à qui que ce soit, même à vous, si je savais
+que les confidences que vous allez recevoir resteront
+à jamais enfermées dans votre cœur, et
+qu’aucun événement ne pourra les en faire sortir.</p>
+
+<p>— Parlez vite, mon enfant ; vous m’effrayez un
+peu, je vous l’avoue.</p>
+
+<p>Ils étaient seuls, elle, assise, comme écrasée
+par le fardeau du secret qui allait s’échapper de
+sa bouche, le regard fixé sur le jardin désert
+où les buis en bordure, chauffés par le soleil,
+répandaient leurs parfums ; lui debout, anxieux,
+se demandant s’il allait entendre l’aveu d’un
+crime, ou le cri de quelque profonde misère. Nicolette
+voulut parler, mais les mots fuyaient ses
+lèvres, et tout à coup un flot de larmes jaillit de
+ses yeux. L’abbé poussa une chaise contre le fauteuil
+où elle était assise, et rapproché d’elle, il dit
+à demi-voix :</p>
+
+<p>— C’est donc bien grave ?</p>
+
+<p>Elle fit un effort pour dominer sa défaillance
+passagère et tout à coup se mit à parler rapidement,
+le rouge au front, toute honteuse de ce
+qu’elle était contrainte de révéler, pressée d’avoir
+fini et ne voulant cependant rien oublier de ce
+qui pouvait permettre à son confident d’apprécier
+l’inextricable difficulté contre laquelle elle se débattait.</p>
+
+<p>— Voilà ce qui s’est passé, dit-elle en finissant.
+Que dois-je faire ?</p>
+
+<p>L’abbé commença par garder le silence. Il s’était
+levé et marchait dans la pièce étroite, les mains
+derrière le dos, s’arrêtant parfois au dehors, sur
+le perron, puis reprenant sa marche, et regardant
+tout ému mademoiselle Suarez.</p>
+
+<p>— Puisque vous avez eu le courage d’un si
+généreux dévouement, dit-il enfin, je crois, mon
+enfant, que votre devoir est de vous dévouer jusqu’au
+bout et d’achever votre œuvre.</p>
+
+<p>— J’attendais cette réponse, gémit-elle.</p>
+
+<p>— Je ne saurais vous tracer une autre conduite.
+Votre sœur a été coupable ; mais si Dieu vous a
+inspiré le devoir de lui sauver l’honneur, et peut-être
+la vie, c’est qu’il n’a pas voulu la châtier
+impitoyablement. A l’heure même où il lui infligeait
+un effroi salutaire et par un coup retentissant
+la ramenait à lui, il entendait se servir de vous
+pour la détacher du péché. C’est Dieu, mon enfant,
+qui vous a dicté les paroles par lesquelles a été
+arrêté le bras du mari prêt à se venger. Sa volonté
+apparaît si clairement, que tenter de s’y dérober
+serait l’offenser.</p>
+
+<p>— N’est-ce pas l’offenser davantage que de
+manquer aux promesses solennelles que je lui ai
+faites ? A l’âge de seize ans, vous le savez, mon
+père, j’ai prononcé un vœu de chasteté perpétuelle ;
+hier encore, je prenais devant le ciel l’engagement
+de revêtir le saint habit des Carmélites.</p>
+
+<p>— Ces promesses inspirées par votre piété n’ont
+été entendues que par Dieu ; elles lient votre conscience,
+mais non votre personne, et il sera aisé
+de vous en relever.</p>
+
+<p>— Ainsi, mon père, vous me conseillez de me
+marier ?</p>
+
+<p>— Je vous le conseille, et tout autre à ma place
+vous le conseillerait.</p>
+
+<p>— Me voilà donc condamnée au malheur pour
+toute ma vie ! soupira Nicolette ; je suis innocente,
+cependant ; pourquoi la responsabilité du crime
+que d’autres ont commis va-t-elle peser sur moi ?</p>
+
+<p>— N’interrogez pas le ciel, ma fille ; ce qui
+arrive, il l’a voulu, et vous devez vous y résigner.</p>
+
+<p>— Être obligée de me marier au moment où
+j’allais me donner à Dieu, d’épouser un homme
+qui m’est inconnu et que sa conduite me défend
+d’estimer, le sacrifice est cruel !</p>
+
+<p>— Oui, certes, le sacrifice est cruel, et Dieu
+vous éprouve. Mais loin de vous affliger qu’il vous
+ait choisie pour faire peser sur votre front sa
+colère, vous devez vous en réjouir, et puisque
+vous n’avez rien à vous reprocher, lui rendre
+grâce sans chercher à deviner ce que cachent ses
+arrêts. Vous aviez résolu de vous immoler à lui ;
+immolez-vous ! Tôt ou tard, sur cette terre ou
+dans son royaume, il vous dédommagera des
+souffrances que vous aurez endurées pour la gloire
+de son nom. Et comme Nicolette, tout en pleurs,
+secouait la tête, sans trouver en soi la force de se
+résigner, l’abbé Cardenne ajouta : — Ce qu’il
+ordonne est pour un bien. Qui sait si nous ne nous
+étions pas trompés, vous et moi, dans le choix de
+votre vocation ? Qui sait si en choisissant la vie
+monastique, vous n’aviez pas trop présumé de vos
+forces ? Et puis, mon enfant, toutes les âmes pures
+doivent-elles se réfugier égoïstement dans le
+cloître ? N’est-il pas bon qu’il en reste dans le
+monde ? Là aussi, vous pourrez faire votre salut,
+et en même temps que vous y travaillerez, travailler
+par la parole et par l’exemple au salut de ceux
+parmi qui vous vivrez. Le mariage qui vous épouvante
+aura des douceurs, soyez-en sûre, et entre
+toutes celles que vous pourrez y trouver, la douceur
+d’avoir converti l’homme dont vous aurez
+accepté le nom. Pour une âme chrétienne, la vie
+n’est jamais aussi sombre, aussi désespérée qu’elle
+vous apparaît dans l’épreuve. L’adversité a ses
+lendemains. A la peine que vous ressentez aujourd’hui
+succéderont des heures plus clémentes.
+Vous serez toute surprise de l’apaisement qui se
+fera dans votre âme, quand vous songerez au dévouement
+exercé sans faiblesse et au devoir accompli
+avec vaillance.</p>
+
+<p>L’abbé Cardenne parla longtemps ainsi. Peu à
+peu, sous l’influence de ses exhortations, Nicolette
+se rassérénait. Tout ce qu’il lui disait, elle se l’était
+dit à elle-même durant les heures qui venaient
+de s’écouler. Mais, dans la bouche du prêtre, ce
+langage revêtait une autorité plus grande ; il berçait
+son mal, il la disposait à souffrir sans se
+plaindre. Elle se résignait aux changements
+survenus.</p>
+
+<p>— C’en est donc fait ! s’écria-t-elle, quand il
+cessa de parler ; je ne serai pas religieuse ! Que
+la volonté de Dieu s’accomplisse ! Et vous, mon
+père, unissez vos prières aux miennes, afin qu’il
+me donne le courage de l’accomplir. A bientôt ;
+je vous reverrai.</p>
+
+<p>Elle s’éloigna lentement, accompagnée jusqu’à
+la porte de la petite maison par le prêtre miséricordieux
+dont les accents venaient de lui montrer
+clairement son devoir. Une fois dehors, elle se
+dirigea vers une église qui se trouvait sur son
+chemin et entendit la messe. Elle pria longuement
+et ardemment. Sa ferveur était revenue.
+Fière d’avoir été choisie pour de dures épreuves,
+son âme, qui maintenant brûlait de souffrir, les
+appelait avec un enthousiasme de martyr.</p>
+
+<p>Ses dévotions terminées, elle rentra. Ses résolutions
+prises, elle avait hâte de les faire connaître
+à Jacques Malivert, et en même temps de
+se justifier, en lui expliquant la présence de M. de
+Varimpré dans sa chambre. Elle voulait bien
+sauver sa sœur, en se sacrifiant, mais non rester
+exposée aux soupçons injurieux que les apparences
+laissaient peser sur elle. Elle entendait
+que Jacques fût convaincu qu’elle n’avait pas
+cessé d’être pure, afin que personne ne pût l’accuser
+de ne se marier que pour cacher une faute.</p>
+
+<p>Jacques était déjà sorti. Il possédait aux portes
+de la ville, sur la route de Nîmes, des carrières
+de pierre de taille. La pierre de Beaucaire est
+célèbre dans la Provence et dans le Languedoc.
+C’est de là que le mari d’Irène tirait la plus grosse
+portion de ses revenus. Une partie de la dot de
+sa femme avait été consacrée à créer une exploitation
+qu’il dirigeait lui-même. Chaque matin, il
+se rendait dans les carrières pour s’assurer que
+les ouvriers avaient pris le travail à l’heure réglementaire.
+C’est au milieu d’eux, en exerçant sa
+surveillance, qu’il était devenu l’homme emporté,
+brutal et dur, dont la colère avait éclaté si terrible
+durant la nuit.</p>
+
+<p>En attendant son retour, Nicolette s’enferma
+chez elle, négligeant d’aller embrasser sa sœur,
+ainsi qu’elle le faisait tous les jours à son réveil.
+Quelque résolue qu’elle fût à épuiser le dévouement
+et à pardonner, son cœur conservait encore,
+en ce moment si rapproché de l’aventure qu’elle
+déplorait, un ressentiment légitime que le temps
+seul pouvait dissiper. Elle craignait de ne pouvoir
+le cacher en présence d’Irène, et cette crainte lui
+faisait fuir l’occasion d’un entretien qui n’aurait
+pu avoir d’autre objet que les événements de la
+nuit. Mais l’entretien qu’elle redoutait, Irène le
+cherchait. En proie à d’amers regrets, malheureuse
+de l’infortune de sa sœur, elle n’avait pu
+ni fermer les yeux, ni donner libre cours à ses
+larmes, contenue par la présence de son mari endormi
+à côté d’elle et qu’elle redoutait d’éveiller,
+pressentant les questions qu’il lui adresserait s’il
+surprenait son trouble. Après l’avoir vu se lever,
+s’habiller et partir, elle s’était précipitée chez sa
+sœur, dévorée du désir de la revoir, de l’embrasser,
+d’implorer son pardon. A la même heure,
+Nicolette se rendait chez l’abbé Cardenne. Irène,
+inquiète de cette sortie matinale dont elle ignorait
+le but, avait conçu de mortelles inquiétudes qui
+ne se dissipèrent que lorsqu’elle apprit que sa
+sœur venait de rentrer. Elle alla sur-le-champ la
+trouver.</p>
+
+<p>En la voyant, Nicolette ne put retenir un geste
+d’impatience. Ses yeux rougis par les larmes, ses
+traits décomposés, sa pâleur exprimaient sa peine
+avec tant d’éloquence qu’Irène se fit horreur. Son
+affection fraternelle l’emporta sur la prudence.</p>
+
+<p>— Apaise-toi, ma sœur chérie, dit-elle. Si j’ai
+eu hier recours à ta tendresse et fait appel à ta
+pitié, c’est que le retour de Jacques avait troublé
+ma raison. La mort que j’ai vue de si près
+m’épouvantait. L’épouvante m’a jetée à tes pieds.
+J’étais folle. Mais, cette nuit, le calme est rentré
+dans mon cœur, et la résignation avec le calme.
+Je sais ce que mon devoir m’ordonne. J’expierai
+ma faute…</p>
+
+<p>— Et que m’importe ton expiation ! C’est affaire
+entre ta conscience et toi. Ton repentir ne
+me rendra pas le bonheur.</p>
+
+<p>— Tu ne m’as donc pas comprise ? Jacques
+saura la vérité. Je suis prête à lui en faire l’aveu.</p>
+
+<p>Nicolette, à ces mots, se redressa, et étreignant
+sa sœur d’un mouvement où se confondaient son
+amour et sa colère non encore domptée, elle reprit :</p>
+
+<p>— Je te défends de le détromper. Pour lui
+comme pour toi, il faut qu’il ignore toujours que
+tu as oublié tes devoirs. Le bonheur de toute ta
+vie est à ce prix.</p>
+
+<p>— Mais s’il ne peut être assuré qu’au prix du
+tien, je n’en veux pas.</p>
+
+<p>Un silence suivit ces paroles. Nicolette, les
+mains dans celles de sa sœur, le regard fixé
+sur l’horizon auquel servait de cadre la fenêtre
+ouverte, semblait y chercher l’apaisement.
+Ses traits peu à peu se détendaient ; l’attendrissement
+qui montait dans son cœur, au souvenir
+du passé durant lequel Irène lui avait prodigué
+sa tendresse maternelle et ses soins, la transfigurait.
+Les paroles de son confesseur lui revenaient
+en mémoire.</p>
+
+<p>— Rien n’arrive que par la volonté de Dieu,
+dit-elle enfin d’un accent triste et doux. Je suis
+dans ses mains ; il a disposé de moi ; je me soumets
+à sa volonté.</p>
+
+<p>— Me pardonneras-tu jamais ? demanda Irène.</p>
+
+<p>— Oui, si tu peux m’affirmer que tu oublieras
+celui qui va devenir mon mari et que tu lutteras
+par la prière contre le sentiment criminel qui t’a
+faite faible devant lui.</p>
+
+<p>— O Nicolette, suis-je donc si dégradée à tes
+yeux que tu me supposes capable de l’aimer
+encore, maintenant qu’il va t’appartenir ! Ne
+redoute rien de moi. Je passerai ma vie à regretter
+le mal qu’involontairement je t’ai fait. Je n’accepterais
+même pas le sacrifice auquel tu as consenti,
+si je n’avais le ferme espoir que tu aimeras
+ton mari. Et plus bas, elle ajouta : — J’ai été plus
+coupable que lui ; il est digne de toi.</p>
+
+<p>— Cela, je le saurai plus tard, répondit Nicolette.</p>
+
+<p>Ce fut tout, et sous son visage attristé, les pensées
+qui se pressaient dans son cœur demeurèrent
+impénétrables.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3>V</h3>
+
+
+<p>Le lieutenant Frédéric de Varimpré appartenait
+à une ancienne famille dont plusieurs membres
+avaient porté les armes avec honneur. Son père,
+général en retraite, vivait aux environs de Sancerre
+dans une terre de laquelle il tenait son nom ;
+sa mère était elle-même fille de soldat. Ils n’avaient
+que cet enfant. Il devait recevoir d’eux pour héritage
+le prestige d’une vie sans tache et une honnête
+aisance. Dans la carrière où il était entré,
+l’éclat de ses mérites ne le protégeait pas moins
+que le souvenir de la gloire paternelle. Ses camarades
+l’aimaient ; ses chefs l’estimaient ; ils lui
+prédisaient un brillant avenir. Le parti était avantageux
+pour Nicolette, que son éducation, sa dot,
+sa famille rendaient digne aussi de ceux à qui elle
+allait s’allier. La dramatique aventure qui subitement
+avait troublé son repos semblait donc n’être
+arrivée que pour un bien.</p>
+
+<p>Quand elle connut les renseignements recueillis
+par Malivert sur le fiancé que lui donnait le
+hasard, elle se rassura. Si ces renseignements
+exprimaient la vérité, elle pouvait espérer non le
+bonheur, — elle ne croyait plus au bonheur, — mais
+une existence honorée, paisible, dont elle
+consacrerait à Dieu une bonne part. Cette espérance
+fut son unique consolation durant les jours
+qui préparèrent la première visite que lui fit Frédéric
+avec l’agrément de Jacques Malivert.</p>
+
+<p>Cette visite avait été précédée de longs pourparlers
+entre les deux hommes et d’une démarche
+officielle du général de Varimpré et de sa femme,
+venus à Beaucaire tout exprès pour demander
+la main de Nicolette. Lorsque l’officier
+entra un soir dans le salon où se trouvait la jeune
+fille avec sa sœur et son beau-frère, elle ne put se
+défendre d’une émotion douloureuse. Elle parvint
+cependant à la surmonter. Son sacrifice étant résolu,
+elle entendait l’accomplir jusqu’au bout avec
+autant de bonne grâce que de dévouement. En
+outre, pour prolonger l’erreur de Malivert et protéger
+Irène contre les soupçons de son mari, elle
+était tenue de traiter Frédéric comme un ancien
+ami, de feindre, en le revoyant, une joie égale à
+la sienne. Il fallait continuer, sous cette forme,
+son généreux mensonge.</p>
+
+<p>Elle trouva dans le lieutenant un complice
+habile et aimable. Pendant cette soirée, les dernières
+défiances de Malivert furent dissipées. Quant
+à Irène, quelque pénibles que fussent les sentiments
+qui obsédaient son cœur, elle demeura
+froide, simple, impénétrable. Personne ne put deviner
+le terrible secret qui existait entre elle, sa
+sœur et Frédéric. Nicolette elle-même fut convaincue
+de son repentir. Toute son attitude disait
+que l’amour brisé était mort et ne ressusciterait
+pas.</p>
+
+<p>Le général et madame de Varimpré témoignèrent
+à leur future bru une paternelle bonté.
+Ils lui firent l’éloge de Frédéric ; avec un mari tel
+que lui, elle ne pouvait manquer d’être heureuse.
+Elle répondait de son mieux à ces marques d’affectueuse
+sympathie, et quand un amical débat
+s’engagea pour la fixation de l’époque du mariage,
+elle approuva tout ce qu’on voulut décider,
+ne montrant pas plus de répugnance que d’impatience
+devant le courtois empressement du lieutenant.</p>
+
+<p>Il est certain que toute femme à sa place en eût
+été flattée. Son fiancé avait vingt-huit ans. Le
+brillant uniforme des hussards seyait à sa taille
+élégante et robuste. Sous ses cheveux bruns,
+coupés en brosse, le front bronzé se dessinait pur
+et intelligent. Une moustache épaisse accentuait
+sa physionomie énergique ; mais la douceur caressante
+des yeux tempérait la dureté des traits. La
+voix, grave, vibrait harmonieusement, trahissait
+une âme ardente et tendre. En entrant, Frédéric
+s’était avancé vers Nicolette pour la saluer, et lui
+avait tendu la main, en lui offrant un énorme bouquet
+de roses. Durant toute la soirée, elle garda
+ce bouquet dans les mains. Lorsque quelque parole
+prononcée de trop près faisait monter le sang
+à ses joues, feignant de vouloir respirer le parfum
+des fleurs, elle y plongeait son visage pour en
+dissimuler la rougeur.</p>
+
+<p>Tout contribuait ce soir-là à la rendre sensible.
+Pour la première fois, elle venait de
+rompre avec les sévérités de sa vie passée. Elle
+avait quitté ses vêtements noirs, remplacés maintenant
+par une robe en soie de couleur claire,
+entr’ouverte sur sa poitrine et dont les manches
+courtes et larges laissaient voir, sous un flot de
+dentelles, la blancheur de ses bras. Ses cheveux,
+qu’elle arrangeait ordinairement sans coquetterie,
+étaient coiffés avec art. Irène, empressée à la faire
+belle, avait voulu piquer dans leur masse épaisse
+et lourde, sur le derrière de la tête, une touffe de
+grenadier, qui avivait de son chaud incarnat le
+teint doré de la nuque. L’émotion que ressentait
+Nicolette allumait dans ses yeux une flamme dont
+l’ardeur se répandait sur son visage. Elle se sentait
+belle ; et tout embarrassée du rôle qu’elle
+était condamnée à jouer, mal à l’aise sous ses
+parures, presque honteuse de l’étonnement provoqué
+chez ceux qui avaient coutume de la voir,
+par sa grâce subitement révélée, elle laissait se
+dégager d’elle, à son insu, sans effort de sa volonté,
+le charme infini d’une beauté qui s’épanouit et
+d’une pudeur qui s’alarme.</p>
+
+<p>Au bout de quelques instants, on s’éloigna d’eux
+pour les laisser se parler librement. Alors, Frédéric,
+qui s’était assis auprès d’elle, se leva et lui
+dit :</p>
+
+<p>— Mademoiselle, puisqu’on nous permet de
+rester en tête-à-tête, voulez-vous me suivre dans
+le jardin ? Nous y serons mieux qu’ici pour échanger
+quelques paroles indispensables.</p>
+
+<p>— Oui, bien indispensables, murmura Nicolette,
+en appuyant sa main tremblante sur le bras de
+Frédéric.</p>
+
+<p>Ils traversèrent lentement le salon pour gagner
+la large porte vitrée qui s’ouvrait sur le perron
+dont ils descendirent les marches. Impassible, sous
+un sourire, Irène, qui s’entretenait avec la générale,
+les accompagna d’un long regard.</p>
+
+<p>Toujours silencieux, ils firent le tour de la pelouse
+qui déroulait sous un rayon de lune son
+tapis jauni par le soleil d’été. Au delà de la pelouse,
+une allée de pins s’enfonçait dans l’ombre. Ils la
+suivirent, le lieutenant tortillant sa moustache, un
+peu embarrassé pour commencer l’entretien, Nicolette
+toute frémissante au seuil de sa vie nouvelle,
+qui semblait à sa sainte ignorance des choses de
+l’amour, plus obscure que l’allée sous laquelle ils
+venaient de pénétrer.</p>
+
+<p>— Il est de toute nécessité que je me fasse connaître
+à vous, mademoiselle, dit enfin Frédéric
+résolûment. Si vous m’avez jugé sur les apparences,
+au point de vue de vos principes religieux,
+vous avez dû me considérer comme un homme
+sans honneur et sans loyauté. Il m’est cruel de le
+penser au moment où vous allez me confier votre
+destinée ; je voudrais plaider ma cause…</p>
+
+<p>— C’est inutile, monsieur, répondit Nicolette.
+Quelle que soit ma tendresse pour ma sœur, je ne
+serais pas ici, nous ne serions pas à la veille du
+jour qui va confondre votre existence et la mienne
+en une seule, si je vous avais jugé ainsi que vous
+le dites. J’ai plaint votre égarement, et j’ai prié
+pour vous. Je n’ai suspecté ni votre honneur ni
+votre loyauté.</p>
+
+<p>— Votre sœur ne m’avait donc pas trompé en
+me disant que vous étiez une âme généreuse, reprit
+Frédéric. Merci, mademoiselle. Croyez que la
+mienne est pénétrée de reconnaissance. Ainsi,
+c’est bien de votre plein gré que vous m’épousez ?</p>
+
+<p>— Pourquoi cette question, monsieur ?</p>
+
+<p>— Pourquoi ? Les circonstances qui nous ont
+poussés l’un vers l’autre sont si extraordinaires !
+Elles m’imposaient le devoir de vous fuir, si un
+devoir plus impérieux encore ne m’avait ordonné
+de m’associer à votre dévouement pour assurer le
+repos de celle que j’avais compromise et que vous
+avez sauvée. Elles me commandent aujourd’hui,
+avant que vous vous engagiez pour toujours,
+de vous interroger, et de vous dire que si vous
+regrettez votre héroïque décision…</p>
+
+<p>— Que deviendriez-vous si je vous prenais au
+mot ? s’écria Nicolette. Que deviendrait ma sœur ?
+N’avez-vous pas compris que si j’ai fait ce que
+j’ai fait, c’est que le péril qui menaçait Irène était
+redoutable et pressant.</p>
+
+<p>— C’est vrai, mais peut-être est-il conjuré.</p>
+
+<p>— Il renaîtrait encore aussi pressant, aussi
+redoutable, si je vous éloignais de moi. Non, certes,
+ce n’est pas de mon plein gré que j’ai renoncé à
+la vocation qui m’entraînait loin du monde. Mais
+aujourd’hui, je ne regrette rien.</p>
+
+<p>Elle prononça ces mots d’une voix ferme qui
+révélait l’énergie de sa volonté. Frédéric pressa
+la main qui s’appuyait sur son bras, en disant :</p>
+
+<p>— Jusqu’à la mort, je me souviendrai de cette
+parole.</p>
+
+<p>— Non, je ne regrette rien, continua Nicolette,
+et j’espère que la vie qui s’ouvre devant nous ne
+changera pas ces dispositions de mon cœur. Le
+repos de l’avenir dépend de vous seul. Si vous
+estimez que mon sacrifice est grand, vous vous
+efforcerez de m’en dédommager.</p>
+
+<p>— Si c’est par le respect, par l’estime, par une
+tendresse profonde, l’effort sera facile.</p>
+
+<p>— Cette tendresse, monsieur, vous n’attendrez
+pas de moi que j’y réponde. Je suis malhabile aux
+choses de l’amour, et le passé nous défend les
+emportements de ce que vous autres vous appelez
+la passion. Il y a quinze jours encore, j’étais au
+moment d’entrer chez les Carmélites ; vous-même
+vous ne me connaissiez pas. Je ne saurais donc
+être pour vous autre chose qu’une compagne
+dévouée, une sœur plus encore qu’une femme.</p>
+
+<p>— Me sera-t-il interdit de vous aimer ou d’essayer
+de me faire aimer ?</p>
+
+<p>— Cela, je ne saurais vous le défendre ; mais
+nous en sommes encore bien loin. Il y eut un silence
+qui se prolongea, tandis qu’ils continuaient leur
+promenade. Puis Nicolette ajouta avec moins
+d’assurance : — Il est même une condition de
+vie commune que je dois loyalement poser dès
+aujourd’hui.</p>
+
+<p>— Laquelle ? D’avance je l’accepte.</p>
+
+<p>— Avant de vous connaître, monsieur, j’avais
+fait vœu de chasteté perpétuelle ; je m’étais donnée
+à Dieu. Ce n’est pas une femme que vous allez
+épouser, fit-elle en souriant tristement, c’est une
+religieuse. Je vous demande l’engagement de
+respecter ce vœu jusqu’au jour où l’Église m’aura
+déliée.</p>
+
+<p>— Je ne veux vous tenir que de vous-même,
+répondit simplement Frédéric.</p>
+
+<p>— Vous me permettrez aussi de pratiquer librement,
+dans toute leur rigueur, mes devoirs de
+chrétienne ?</p>
+
+<p>— Vous serez souveraine maîtresse dans notre
+maison.</p>
+
+<p>— Enfin, vous consentirez vous-même à remplir
+les vôtres ?</p>
+
+<p>— Vous voulez me convertir, dit Frédéric avec
+enjouement. Hélas ! je dois vous avouer que vous
+aurez un long chemin à me faire parcourir pour me
+rendre digne de vous qui êtes une sainte. Au régiment,
+il est malheureusement aisé d’oublier le
+catéchisme ; mais vous pouvez être assurée de ma
+docilité, si elle a pour effet de me donner un jour
+votre cœur. Et se penchant vers Nicolette, il
+ajouta : — Je consentirai volontiers à me laisser
+conduire au ciel, si les portes doivent m’en être
+ouvertes par un sourire des beaux yeux que voilà.</p>
+
+<p>— Oh ! monsieur ! murmura Nicolette effarouchée
+et rougissante.</p>
+
+<p>La moustache du lieutenant venait d’effleurer
+sa joue, et le regard fixé sur elle, de faire passer
+dans son corps de vierge un frisson inconnu.</p>
+
+<p>— Vous ai-je offensé ? demanda-t-il suppliant.</p>
+
+<p>Elle secoua la tête.</p>
+
+<p>— Non, mais vous m’offenseriez si vous parliez
+légèrement des choses religieuses. Ce n’est pas
+pour l’amour de moi que vous devez revenir à vos
+devoirs oubliés, c’est pour l’amour de Dieu, et
+pour faire votre salut.</p>
+
+<p>Frédéric inclina le front et resta silencieux.
+Nicolette crut que la leçon qu’elle venait de lui
+infliger portait déjà ses fruits, bien loin de se
+douter que son langage irritait la curiosité de son
+fiancé, aiguillonnait son désir naissant, et qu’en
+croyant se dépouiller à ses yeux par la sévérité de
+ses paroles, de tout attrait et de tout charme, elle
+s’offrait au contraire comme un fruit savoureux et
+tentateur. C’était une chose si nouvelle pour Frédéric
+que cette jeune fille craintive, frêle, timide,
+qui lui parlait avec des accents d’apôtre et qui,
+au moment de l’accepter pour maître, lui donnait
+Dieu pour rival ! Il rêvait déjà de se faire aimer.
+Il caressait par la pensée toutes les joies que lui
+réservait l’entreprise. Détourner à son profit les
+ardeurs passionnées qu’il devinait, entrer en conquérant
+dans ce jeune cœur, lui inspirer l’amour,
+n’était-ce pas suave et doux ? Un mot qu’elle prononça
+le ramena à des préoccupations moins souriantes.</p>
+
+<p>— Je ne vous ai pas parlé de ma sœur, monsieur,
+dit-elle ; j’estime qu’il est inutile que je
+vous en parle. Les préoccupations que le passé
+a pu me faire concevoir ne sont pas encore dissipées ;
+mais elles me laissent sans crainte pour
+l’avenir.</p>
+
+<p>— Devrons-nous ne plus voir madame Malivert ?
+demanda-t-il comme un homme dont la résolution
+est prise.</p>
+
+<p>— Ce serait éveiller les soupçons de son mari
+et me priver moi-même d’une grande joie. Non,
+nous la verrons, et nous entretiendrons avec elle
+des relations fraternelles. Vous voudrez bien vous
+souvenir cependant de ce que j’ai le droit d’attendre
+de vous.</p>
+
+<p>— Mademoiselle, je suis un honnête homme
+répondit gravement Frédéric.</p>
+
+<p>Il n’y eut pas d’autre allusion au passé. Ils ne
+voulaient ni l’un ni l’autre en parler longtemps.
+L’entretien ne roula plus que sur les projets
+d’avenir. Le mariage était fixé au mois suivant.
+Après la cérémonie, les nouveaux époux devaient
+partir pour le Berry, passer leur lune de miel au
+château de Varimpré, et au retour, s’établir à
+Tarascon, où un appartement serait préparé pour
+eux, en leur absence, par les soins de Jacques
+Malivert.</p>
+
+<p>Quand ils eurent épuisé les confidences qu’ils
+avaient à se faire, ils revinrent au salon sans s’être
+dit un de ces mots qui créent entre des fiancés un
+commencement d’intimité. Frédéric, impressionné
+par ce qu’il venait d’entendre, convaincu qu’il lui
+faudrait beaucoup de prudente habileté pour pénétrer
+dans ce cœur où Dieu régnait seul, dominé
+peut-être aussi par le souvenir d’Irène, se tenait
+sur la réserve, n’osait s’abandonner à l’entraînement
+de sa jeunesse surexcitée par l’étrangeté de
+la situation. Quant à Nicolette, elle avait senti sur
+son front un souffle de passion. C’en était assez
+pour la rendre méfiante et craintive. Elle redoutait,
+en se livrant trop vite, en montrant trop de
+confiance, d’encourager des sentiments dont elle
+était résolu à repousser les témoignages. Elle
+fuyait l’amour ; elle en avait peur ; elle se roidissait
+dans un suprême effort de volonté pour demeurer
+froide et ne donner prise, par aucun côté,
+à l’attaque qu’elle pressentait.</p>
+
+<p>En les voyant rentrer, Irène se leva souriante,
+s’avança au-devant de sa sœur qui venait d’abandonner
+le bras de Frédéric et dit à demi-voix, de
+manière à être entendue :</p>
+
+<p>— Êtes-vous d’accord, ma chérie ?</p>
+
+<p>— D’accord sur tous les points.</p>
+
+<p>— Il ne pouvait en être autrement, ajouta Frédéric,
+puisque j’étais résolu d’avance à regarder
+comme des ordres les désirs de mademoiselle.</p>
+
+<p>— Alors, tout est dit, reprit Irène.</p>
+
+<p>— Tout est dit ; nous nous marions dans un
+mois.</p>
+
+<p>Une légère pâleur se répandit sur les traits de
+la jeune femme ; elle sentit monter à ses yeux les
+larmes qui depuis le commencement de cette
+soirée gonflaient sa gorge. Mais il fallait dissimuler.
+Elle fut assez maîtresse d’elle pour y parvenir.
+Sa sœur se rapprochait de madame de Varimpré.
+Frédéric seul devina, et feignant de
+plaisanter avec Irène qui cachait son visage sous
+son éventail, il murmura à son oreille :</p>
+
+<p>— Ce mariage est votre œuvre. Je n’y consens
+que parce que vous l’avez ordonné. Mais ma vie
+est toujours à vous. Dites un mot, et cette nuit,
+nous partons ensemble…</p>
+
+<p>Il s’était cru obligé de laisser tomber comme
+une aumône cette dernière preuve d’amour, aux
+pieds de la pauvre abandonnée. Mais sa déception
+eût été grande si elle avait prêté l’oreille à ce cri
+qui cachait un suprême adieu sous une forme passionnée.
+Soit qu’elle ne s’y fût pas trompée, soit
+que son repentir fût sincère, elle ne se laissa
+pas prendre et répondit :</p>
+
+<p>— Nous serions des misérables. Je ne peux
+plus être pour vous qu’une sœur, Frédéric. Si
+vous rendez Nicolette heureuse, vous m’aurez
+donné la seule preuve de tendresse que je veuille
+désormais accepter de vous.</p>
+
+<p>Elle s’éloigna avant que ce rapide colloque eût
+attiré l’attention de son mari, et Frédéric se considéra
+comme délivré. Il voulait de bonne foi se
+consacrer à ses nouveaux devoirs, oublier Irène
+et se faire aimer de Nicolette. L’œuvre était difficile ;
+mais il ne désespérait pas d’y réussir. Il
+avait les illusions de sa jeunesse ; il se flattait de
+l’espoir d’avoir su plaire dès cette première entrevue
+et d’obtenir, à force d’attentions et de soins,
+tout ce qu’on semblait si peu disposé à lui accorder.
+Cet espoir, et sa confiance en lui-même, le rendirent
+séduisant durant les visites qui suivirent.
+Il venait tous les soirs faire sa cour à Nicolette.
+A l’accueil qu’il rencontrait, il croyait comprendre
+que, quoique fermé à l’amour, ce cœur fier et dédaigneux
+n’était pas invincible.</p>
+
+<p>Il ne se doutait pas qu’après son départ, Nicolette,
+agenouillée dans sa chambre jusqu’à une
+heure avancée de la nuit, procédait à un scrupuleux
+examen de conscience, se reprochait comme
+une faute la complaisance qu’elle avait mise à
+écouter les galants propos de son fiancé, à subir le
+charme de son esprit, à admirer sa mâle beauté ;
+que dans le silence de ses veilles, elle s’accusait
+comme d’un crime de sa faiblesse, de la facilité
+avec laquelle, en présence de Frédéric, elle se consolait
+de la perte de son divin amant. C’était
+comme un effort désespéré pour retenir les regrets
+qui se dissipaient, pour les retenir par la prière,
+par la méditation, par les pénitences qu’elle s’imposait,
+pour ramener sous le frein de la discipline
+son cœur rebelle et transformé jusqu’à prendre
+plaisir à ce nouvel état, qui d’abord ne lui avait
+inspiré que de l’horreur.</p>
+
+<p>Pendant la semaine qui précéda la célébration
+de son mariage, elle disparut, après avoir averti
+Frédéric, et passa trois jours en retraite au couvent
+des Carmélites. Au moment de mettre entre
+elle et le cloître un infranchissable obstacle, elle
+avait voulu s’imprégner, en une fois, de toutes
+les joies auxquelles elle allait renoncer. Pendant
+ces trois jours, elle vécut de la vie des religieuses.
+Quoique séparée d’elles par l’inflexibilité de la
+règle, elle assista à leurs offices, se conforma à
+leurs rigoureux devoirs, s’imposa leurs veilles et
+leurs privations. Elle demeura prosternée durant
+toute une nuit devant le Saint Sacrement offert à
+l’adoration des Carmélites. Elle répandit des larmes
+aux pieds de son Sauveur, lui promit de n’oublier
+jamais qu’elle avait été sur le point d’embrasser
+son service, et condamnée à rester dans le monde,
+d’en repousser les séductions afin de se rapprocher
+autant qu’elle le pourrait, et malgré les périls
+qu’elle y rencontrerait, de la perfection des
+saintes créatures dont elle enviait le sort sans
+pouvoir les imiter. Elle voulait au moins être un
+exemple, et en travaillant à son propre salut, contribuer
+à celui des autres.</p>
+
+<p>Le matin du jour où elle devait quitter le couvent,
+elle descendit à la chapelle, en même temps
+que les religieuses. Elle entendit la messe et communia,
+l’âme exaltée, le corps exténué par le
+jeûne auquel elle s’était astreinte. Sa prière sortait
+de ses lèvres tremblantes au milieu des larmes
+que le regret lui arrachait. Enfin, dans un
+mouvement de sainte folie et de sacrifice, elle
+offrit à Dieu sa douleur, acceptant comme un châtiment
+la volonté qui la chassait de ces lieux si
+tendrement aimés. Ce fut son dernier adieu au
+Carmel. Il ne précédait son mariage que de quelques
+jours.</p>
+
+<p>Les cloches de la grande église de Beaucaire
+sonnent à toute volée ; sur les degrés du temple,
+la foule se presse bruyante, pour voir arriver la
+noce. Il est dix heures ; le ciel est pur, le soleil
+radieux. Par les portes ouvertes, on aperçoit au
+fond du chœur, parmi les fleurs répandues à profusion,
+l’autel illuminé, un tapis jeté sur les
+marches, deux prie-Dieu recouverts de velours
+rouge. La blancheur luisante des marbres, les ors
+des décorations, les découpures des dentelles, la
+variété des couleurs confondues, resplendissent
+dans la lumière.</p>
+
+<p>Du chœur jusqu’à la porte, les invités déjà placés
+laissent entre eux un large passage pour le cortége ;
+dans ce passage, se promène, important et
+fier, le suisse, hallebarde au poing, épée au côté,
+plumet au chapeau. Parmi les invités, les officiers
+du 25<sup>e</sup> hussards, venus de Tarascon, le colonel à
+leur tête, pour faire honneur à leur camarade ;
+dans une des nefs latérales, la fanfare du régiment.
+A travers la rumeur confuse qui monte
+jusqu’aux voûtes, on entend des éclats d’instruments,
+des notes résonnantes arrachées aux cuivres
+par les musiciens qui préludent au morceau qu’ils
+vont jouer tout à l’heure.</p>
+
+<p>Tout à coup, le bruit du dehors s’élève, grossit,
+devient tumultueux, couvre celui du dedans. La
+noce arrive ; la foule groupée aux portes l’acclame.
+L’une après l’autre, les voitures viennent se ranger
+devant le perron. Sur le seuil, sous l’arcature de
+la porte encadrant un large morceau de ciel bleu,
+les invités voient se dresser la fine silhouette de
+mademoiselle Nicolette Suarez. Elle s’appuie au
+bras de son beau-frère, Jacques Malivert. La fanfare
+entonne une marche triomphale ; le cri strident
+des trompettes imprime aux vieilles murailles une
+longue vibration, électrise les assistants, donne
+aux physionomies des airs belliqueux et plisse les
+lèvres dans un sourire de chauvinisme attendri.</p>
+
+<p>Traînant derrière soi un flot de satin, le front
+penché sous les regards qui la dévisagent, Nicolette
+s’avance, tremblante, plus blanche en sa
+pâleur que sa couronne de fleurs d’oranger.
+Écrasée par l’émotion, elle s’agenouille devant
+l’autel et s’abîme dans une prière ardente. Quand
+elle relève la tête, l’abbé Cardenne est debout
+devant elle. Il commence une allocution simple,
+d’une éloquence touchante, que Nicolette écoute
+toute bouleversée, en se souvenant que la bouche
+qui lui retrace aujourd’hui les devoirs du mariage
+et lui prêche la soumission, la fidélité à son mari,
+lui retraçait naguère les devoirs de la vie religieuse,
+lui vantait le bonheur des vierges qui
+s’immolent à l’amour divin.</p>
+
+<p>Quand l’allocution est terminée, l’officiant descend
+les degrés de l’autel, s’avance vers les époux.
+Il s’adresse d’abord à Frédéric, qu’il interroge et
+qui lui répond. Puis il s’adresse à Nicolette. Elle
+sent son cœur défaillir quand elle l’entend lui
+dire :</p>
+
+<p>— Acceptez-vous pour légitime époux M. Frédéric
+de Varimpré ici présent ?</p>
+
+<p>— Oui, répond-elle, d’une voix expirante.</p>
+
+<p>Elle s’agenouille en laissant tomber sa main
+glacée dans la main de Frédéric. La bénédiction
+nuptiale descend sur leurs fronts courbés. A quelques
+pas d’eux, Irène debout, fière et belle, toute
+resplendissante dans la toilette rose qui avive
+l’éclat de son teint et l’or de ses cheveux, écoute,
+et regarde, en apparence impassible, dissimulant
+sous un sourire le frémissement de ses lèvres,
+seule manifestation extérieure de la torture que
+subit son cœur.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3>VI</h3>
+
+
+<p>Parti de Tarascon dans la soirée, le train roulait
+depuis plusieurs heures. Montant lentement dans
+la nuit profonde, de pâles lueurs d’aurore blanchissaient
+le ciel, dentelaient de teintes roses les
+montagnes de l’Ardèche aux pieds desquelles
+coule le Rhône.</p>
+
+<p>Blottie dans un coin du wagon-lit où elle avait
+pris place avec Frédéric, le front appuyé à la
+vitre voilée de buée, Nicolette, que le sommeil
+fuyait obstinément, laissait errer ses regards à
+travers le paysage. Sur la plus grande partie du
+parcours, la voie longe le fleuve. La masse lourde
+des eaux, sous le clair de lune, descendait entre
+les berges, argentée et miroitante, balafrée dans
+sa longueur d’une estafilade lumineuse, qui s’éteignait
+peu à peu, au fur et à mesure que se dissipait
+la nuit.</p>
+
+<p>La fatigue de l’insomnie pesait sur Nicolette,
+pâlissait son visage, assombrissait l’éclat de ses
+yeux. De temps en temps, elle les tournait vers
+Frédéric. Étendu sur le lit tiré des parois du wagon,
+il dormait. Au départ de Tarascon, au début
+de ce long tête-à-tête qui lui livrait sa femme et
+du mettait à sa discrétion, il s’était efforcé de
+plaire, de se montrer tendre pour lui arracher un
+sourire. Mais, toute vibrante des émotions de
+cette journée de noces ; douloureusement impressionnée
+par la tristesse des derniers moments
+passés avec Irène ; défiante encore, quoiqu’elle
+se fût départie de sa sévérité en le connaissant
+mieux, contre ce mari qui représentait toujours
+pour elle le tentateur, elle avait si froidement accueilli
+ses avances, que, rebuté presque aussitôt et
+fidèle au rôle qu’il voulait garder, il s’était installé
+pour dormir, en l’engageant à en faire autant.</p>
+
+<p>Sous le tremblant rayon de la lanterne, affaibli
+par le rideau tiré, tamisant une lumière adoucie,
+elle l’apercevait immobile et les yeux clos, paisible
+dans son sommeil comme un enfant.</p>
+
+<p>— Il est donc sans remords ? se demandait-elle
+en pensant aux événements qui avaient précédé
+le mariage. A cette question qui s’imposait,
+sa mémoire lui rappelait qu’avant de la conduire
+à l’autel, Frédéric s’était confessé. — En descendant
+dans son cœur, pensait-elle, l’absolution prononcée
+par le prêtre y a porté la paix. Il est en
+état de grâce ; voilà pourquoi il est calme.</p>
+
+<p>Dans son repos, Frédéric gardait une mâle attitude.
+Son fin profil se dessinait sur l’ombre ; la
+moustache coupait la rectitude des lignes sans en
+altérer la pureté ; le corps abandonné révélait,
+même en cet état, la vigueur des membres et la
+grâce des mouvements. Cette contemplation éveillait
+dans le cœur de Nicolette des pensées troublantes.
+Elles activaient la circulation de son sang,
+embrasé tout à coup dans un mouvement d’effroi
+et d’inconscient désir, dominé par l’attrait de
+l’inconnu, comme si elle eût senti, femme avant
+d’être sainte, un aiguillon de curiosité à la surface
+de sa chair et interrogé malgré elle le mystère
+qu’elle ne voulait pas connaître. Alors, fiévreuse,
+irritée, elle ramenait son regard au paysage pour
+y chercher l’apaisement, en même temps qu’une
+prière s’élançait de ses lèvres frémissantes.</p>
+
+<p>Au petit jour, Frédéric s’éveilla.</p>
+
+<p>— Je crois que j’ai dormi, fit-il tout haut, en
+se redressant.</p>
+
+<p>— Vous dormez depuis onze heures, reprit
+doucement Nicolette sans se retourner.</p>
+
+<p>— Et vous ?</p>
+
+<p>— Moi, j’ai regardé les étoiles, les montagnes
+et l’eau.</p>
+
+<p>— Il fallait m’appeler, mon amie ; je vous
+aurais tenu compagnie.</p>
+
+<p>Elle garda le silence, un peu émue par l’affectueuse
+expression de cette phrase où pour la
+première fois, depuis qu’ils étaient mariés, s’affirmait
+l’intimité naissante. Tout à coup, elle tressaillit.
+La moustache de Frédéric venait d’effleurer
+son cou ; elle avait senti à la racine des cheveux
+le contact des lèvres toutes chaudes.</p>
+
+<p>— Je vous en prie, murmura-t-elle, en se rejetant
+dans l’angle du wagon.</p>
+
+<p>— Pardonnez-moi, répondit Frédéric avec douceur ;
+c’est bien peu de chose, cela, le moindre de
+mes droits… ne vous offensez pas… N’ai-je pas
+été docile jusqu’ici ?</p>
+
+<p>— Il faut l’être toujours.</p>
+
+<p>Elle prononça ces mots à demi-voix, sans colère,
+obligée de reconnaître que le mari tenait
+toutes les promesses du prétendu, pénétrée de
+gratitude pour la timidité dont en ce moment
+même, son obéissance fournissait un nouveau témoignage.
+Il ne répondit pas. Mais comme il se
+mettait debout lestement pour replier le lit sur
+lequel il avait dormi, elle l’entendit qui murmurait
+railleusement :</p>
+
+<p>— Singulière nuit de noces !</p>
+
+<p>Ce fut tout. Il élevait le bras pour prendre dans
+le filet son nécessaire de voyage. Il l’ouvrit, en
+tira un peigne qu’en un tour de main, il passa
+dans ses cheveux. Puis, il déboucha un flacon revêtu
+d’osier, et dans une petite timbale d’argent,
+versa du vin de Malaga qu’il offrit à sa femme, en
+disant :</p>
+
+<p>— Prenez ceci ; il faut se mettre en état de résister
+aux malsaines influences des brouillards du
+matin. Elle refusa d’un geste. — Je vous en prie,
+supplia-t-il. Vous ne pouvez me refuser. Ordonnance
+du médecin.</p>
+
+<p>Elle accepta et but. Lentement, un chaud bien-être
+succédait au malaise qu’elle subissait tout à
+l’heure, au frisson causé par sa lassitude et ses
+anxiétés. Quand elle eut fini, il but à son tour.
+Mais, avant, il dit gaiement :</p>
+
+<p>— Vous savez que je vais connaître votre
+pensée.</p>
+
+<p>— Oh ! cela, je vous en défie, par exemple,
+répliqua-t-elle, désireuse d’encourager cette bonne
+humeur qui résistait à la rigueur de son attitude.</p>
+
+<p>— Vous me défiez, s’écria-t-il avec gravité. Eh
+bien, écoutez. En buvant, ma chère sainte s’est
+reproché le plaisir qu’elle y prenait, et involontairement,
+elle a songé aux Carmélites qui abandonnent
+en ce moment leur dure couchette,
+brisées et l’estomac vide, pour descendre à la chapelle,
+où elles vont chanter les louanges du Seigneur.
+N’est-ce point cela ? C’était vrai : elle
+l’avoua décontenancée, tandis que s’asseyant
+auprès d’elle, il continuait : — Évitez ces rapprochements,
+Nicolette ; épargnez-vous les regrets.
+Tant que je les sentirai s’agiter en vous, je me
+considérerai comme un criminel ; je croirai que
+vous refusez obstinément d’être heureuse près de
+moi, et je serai bourrelé de remords, en m’accusant
+d’avoir fait votre malheur.</p>
+
+<p>L’accent de cette supplication remua Nicolette.
+La sympathie qui, malgré sa résistance, la poussait
+vers Frédéric eut raison de ses résolutions,
+soit qu’elle fût touchée par la bonne grâce de son
+mari, comme par sa patience, soit qu’elle se résignât
+à céder maintenant pour être en état de
+mieux résister plus tard. Elle laissa tomber sa
+main dans la main tendue vers elle, et dit :</p>
+
+<p>— Ne m’en veuillez pas, mon ami ; votre délicatesse
+aura raison des regrets qu’involontairement
+je vous laisse surprendre, et si je ne puis
+être jamais pour vous une femme assez oublieuse
+de ses vœux passés pour répondre, comme vous
+le voudriez, à votre amour, vous trouverez en
+moi une compagne dévouée et reconnaissante.</p>
+
+<p>Était-ce un encouragement ? Frédéric le comprit
+ainsi. Sa jeunesse provoquée fut plus forte que ses
+promesses. Il étreignit avec ardeur Nicolette et
+l’embrassa, en murmurant :</p>
+
+<p>— Ma chère femme !</p>
+
+<p>Ce fut involontaire et spontané. Nicolette ne
+protesta pas. Mais elle resta comme écrasée.
+Lorsque quelques instants plus tard, le train arrivait
+à Lyon, son émotion et son trouble n’étaient
+pas encore dissipés.</p>
+
+<p>Ils ne firent à Lyon qu’un arrêt de quelques instants,
+sans quitter la gare. Ils voulaient arriver
+à Sancerre le même soir. Quand ils remontèrent
+en wagon, Nicolette, délassée par cette halte matinale,
+rassurée maintenant, comprenant qu’elle
+n’avait rien à redouter de son mari, respira plus
+librement. Le train se mit en marche pour gagner
+le Bourbonnais. Elle avait repris sa place, après
+avoir ôté son chapeau et jeté sur ses cheveux une
+voilette noire. Le sang avivé par la fraîcheur de
+l’air mettait sur ses joues, à fleur de peau, des
+teintes roses. Le regard exprimait de nouveau la
+sérénité de son âme. Sur son visage amaigri, la
+beauté commençait à poindre. Frédéric, qui s’y
+connaissait, devinait qu’avant peu, retrempée
+dans une vie nouvelle, délivrée des mortifications
+auxquelles jusqu’à ce jour elle s’était astreinte,
+elle serait jolie. Il éprouvait un piquant plaisir à
+penser que c’est lui qui, enveloppant de son amour
+cette créature frêle et défiante, ferait épanouir la
+fleur de grâce en germe dans la jeune fille.</p>
+
+<p>Il s’était assis auprès de sa femme. Il tenait la
+main qu’elle lui abandonnait, indifférente en apparence,
+mais en réalité heureuse de se sentir
+déjà dominée. C’était une sensation toute nouvelle,
+d’une incomparable suavité, comme si elle
+eût vu s’élever peu à peu autour d’elle un abri
+doux et chaud, et pris plaisir à s’y laisser faire prisonnière,
+Elle subissait, à son insu, le charme de
+Frédéric. Son âme de dévote s’ouvrait à la séduction
+de l’homme, qui trouvait là pour s’y exercer
+un sol déjà fécondé par les mystiques ardeurs de
+la chrétienne. Dans son cœur défaillant et troublé,
+l’amour humain se substituait à l’amour divin.
+Singulière métamorphose, résultat d’une nuit
+d’insomnie passée par Nicolette près de ce mari
+jeune et beau, qui n’attendait qu’une parole pour
+se jeter à ses pieds.</p>
+
+<p>Ils demeurèrent longtemps ainsi, pressés l’un
+contre l’autre, silencieux. Mais comme le train
+s’enfonçait dans un tunnel, Nicolette sentit, sous
+l’étreinte caressante qui la dominait, monter un
+flot de passion. De nouveau, ce fut un soupir
+suivi d’un baiser. Elle se dégagea doucement.
+Frédéric, toujours docile, n’essaya pas de s’imposer ;
+et même, comme s’il eût voulu se faire
+pardonner son audace, il se mit à parler avec volubilité.
+Au sortir du tunnel, il ne parut occupé
+que de montrer à sa femme le site sauvage dont
+ils traversaient les profondeurs entre des montagnes
+escarpées.</p>
+
+<p>L’entretien commencé se continua, durant tout
+le voyage. Frédéric était instruit, sa parole facile
+et chaude. Il avait voyagé ; les grandes excursions
+scientifiques formaient le principal objet des études
+auxquelles il consacrait les longs loisirs de la vie
+de garnison. Il lui fut aisé de captiver jusqu’au
+soir l’attention de sa femme, d’exciter son intérêt ;
+elle l’écoutait, charmée, heureuse de se
+convaincre qu’elle avait épousé un homme studieux,
+à l’esprit vif et ouvert, et touchée par-dessus
+tout de la docilité dont il faisait preuve.
+C’est par cette docilité que Frédéric trouvait
+le chemin de son cœur. Elle en était attendrie,
+agitée intérieurement de ne pouvoir demeurer
+fidèle aux promesses qu’elle s’était faites, sans
+causer un chagrin à ce mari si doux et si bon.</p>
+
+<p>La soirée était avancée déjà quand ils arrivèrent
+à Sancerre. Une voiture envoyée de Varimpré
+les attendait à la gare. A l’extrémité de la ville
+endormie, elle traversa un pont jeté sur la Loire,
+et au delà de ce pont s’engagea sur une route
+déserte. La curiosité tenait Nicolette éveillée. Elle
+savait déjà que le château de Varimpré, situé sur
+la lisière du Berry, dans une contrée d’aspect
+grandiose et mélancolique, était une antique construction,
+à physionomie féodale. C’est là, dans
+son pays natal, que Frédéric, au temps déjà lointain
+où, enfant, il suivait ses parents dans les garnisons,
+venait passer ses vacances. Ces lieux dont
+il parlait avec enthousiasme étaient pour lui remplis
+de souvenirs. Durant le voyage, il en avait
+entretenu Nicolette, en lui promettant de les interroger
+avec elle, afin qu’elle partageât les émotions
+du passé, qu’il voulait faire revivre. Par la
+pensée, Nicolette se voyait déjà aux termes de la
+route, dans cette maison qui serait un jour sa maison,
+et dont elle allait pouvoir, dès ce moment,
+se croire maîtresse, les parents de Frédéric ne
+devant y rentrer qu’au bout de quelques semaines,
+afin d’y laisser les époux libres et seuls, dans
+l’épanouissement de leur jeune bonheur. C’est là
+qu’elle vivrait près de son mari, elle n’osait dire
+près de ses enfants, bouleversée par l’émotion,
+au fur et à mesure qu’elle voyait approcher l’heure
+où éclaterait la lutte entre ce qu’elle considérait
+comme un devoir et ce qu’elle devinait être
+l’amour.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3>VII</h3>
+
+
+<p>Vers onze heures, la voiture s’arrêta au milieu
+d’un parc, devant un étroit perron accédant à un
+vestibule voûté. Dans l’obscurité, Nicolette ne vit
+rien que des arbres, une pelouse, une masse confuse
+de constructions. Sous le vestibule, deux
+vieux domestiques, un homme et une femme, lui
+souhaitèrent la bienvenue. Frédéric les embrassa.
+Puis, sans s’arrêter au rez-de-chaussée, il fit
+monter Nicolette au premier étage, par un escalier
+pratiqué dans une tour. A l’extrémité d’un
+couloir, une porte était ouverte. Nicolette entra la
+première et se trouva dans une vaste chambre,
+tendue de vieilles tapisseries à personnages, meublée
+avec un luxe de bon goût, où se devinait la
+main d’un habile ouvrier. Au milieu de la chambre,
+un lit large et bas, entre des rideaux de couleur
+claire ; suspendue au plafond, une veilleuse ;
+dans la cheminée, un feu clair, jetant sur les murailles
+sa lumière joyeuse ; un nid adorable pour
+l’amour.</p>
+
+<p>— C’est notre appartement, dit Frédéric.</p>
+
+<p>— Vous avez fait des folies pour moi, répondit
+Nicolette tremblante, regardant autour d’elle, les
+joues brûlées par le sang qui brusquement venait
+d’y monter.</p>
+
+<p>Frédéric sourit et reprit :</p>
+
+<p>— Fallait-il mettre ma chère femme dans une
+cellule de carmélite ? Elle garda le silence, se demandant
+s’il allait vouloir rester là, exercer déjà
+ses droits de mari, au mépris de ses promesses.
+Comme s’il eût compris sa pensée, il ajouta : — Vous
+êtes ici chez vous. Voici votre cabinet de
+toilette, et ici la porte de ma chambre. Il l’ouvrait
+tout en parlant. Nicolette aperçut une étroite
+pièce, avec un petit lit de fer. — C’est ici que je
+couchais quand j’étais enfant, reprit-il, ici que je
+coucherai, tant que ma femme exigera que je
+reste loin d’elle.</p>
+
+<p>Nicolette fut vaincue par ce trait, où de nouveau
+apparaissait cette délicatesse que depuis la veille
+elle mettait à l’épreuve.</p>
+
+<p>— Vous êtes bon, murmura-t-elle, merci.</p>
+
+<p>— Je subirai sans me plaindre, et toujours si
+vous l’exigez, le martyre que vous m’imposez,
+Nicolette, répondit Frédéric. Mais vous ne pouvez
+me défendre d’espérer, vous ne pouvez me défendre
+de croire que votre rigueur ne sera pas
+éternelle. Cela, vous ne pouvez pas plus me le défendre
+que vous ne pourriez, sans méconnaître vos
+devoirs d’épouse, exagérer longtemps vos devoirs
+de chrétienne. J’espère donc et j’attends le
+bonheur de votre bonté et de mes efforts pour
+vous plaire. Comme elle ne répondait pas, il la
+prit par la main, et la ramenant dans le cabinet
+de toilette qui séparait les deux chambres, il lui
+montra à la porte de ce cabinet un verrou. — Ce
+verrou n’était pas nécessaire pour vous protéger
+contre l’ardeur de mon amour, continua-t-il ; votre
+volonté aurait suffi. Mais il nous épargnera à moi
+des supplications qui pourraient vous déplaire, à
+vous une résistance pénible. Chaque nuit, comme
+un amoureux jamais découragé, je pousserai cette
+porte… et si elle résiste, je m’éloignerai. Je
+vous ai dit que je ne veux vous tenir que de
+vous.</p>
+
+<p>— Pardonnez-moi, si vous souffrez à cause de
+moi, soupira-t-elle ; mais rappelez-vous…</p>
+
+<p>— Plus un mot, s’écria-t-il ; je n’oublie pas…
+Allons souper.</p>
+
+<p>Ils descendirent au rez-de-chaussée, où le repas
+était servi au coin du feu dans la salle à manger
+de famille. Délivrée de toute crainte, confiante
+dans l’avenir, déjà faite à son nouvel état, Nicolette
+s’abandonna librement au bien-être de cette
+intimité charmante, à la joie de se sentir aimée,
+sans qu’il en coûtât rien à sa conscience. Pour la
+première fois, depuis qu’il la connaissait, Frédéric
+vit sur les lèvres de sa femme un sourire sans contrainte.
+Il ne s’y laissa pas prendre cependant ; il
+se défiait encore, il craignait d’effaroucher la chère
+sensitive. Il était moins pressé de mordre au
+bonheur que désireux de le goûter sans faire
+couler des larmes.</p>
+
+<p>Le souper fini, il ramena Nicolette dans son
+appartement ; et comme elle restait debout devant
+lui, embarrassée et craintive, il l’embrassa en murmurant :</p>
+
+<p>— Bonne nuit, ma chère femme ; à demain. Et
+surtout, ajouta-t-il en montrant la porte, n’oubliez
+pas.</p>
+
+<p>Il sortit sans manifester aucun regret. Vivement,
+Nicolette poussa le verrou et rentra dans sa chambre,
+secouant la tentation dont elle venait de sentir
+le premier trait, à la minute même où son mari
+s’était séparé d’elle. Une fois seule, elle fit rapidement
+sa toilette pour la nuit ; puis elle s’agenouilla,
+pria longtemps sans ferveur, un peu lasse, l’esprit
+troublé par des pensées confuses, à travers lesquelles
+revenaient les souvenirs du voyage dont
+les paisibles incidents lui avaient appris à connaître
+son mari. Enfin, elle se coucha, avec l’espoir
+qu’elle allait trouver le sommeil. Mais trop de
+sensations nouvelles l’agitaient.</p>
+
+<p>Pouvait-elle dormir, alors qu’à quelques pas
+d’elle, de l’autre côté de cette porte close, grondait
+la passion qui tour à tour l’avait attirée et épouvantée ?
+Après tout, il lui appartenait, ce mari
+jeune et beau ; c’était son bien à elle, comme elle
+était son bien à lui ; elle avait juré de lui obéir.
+Attendrait-elle qu’il ordonnât ? Et si, rebuté par
+sa rigueur, il n’ordonnait jamais ! s’il retournait à
+Irène, si quelque catastrophe éclatait, sur qui retomberait
+la responsabilité de l’événement, sur
+qui, sinon sur la femme dont la résistance l’aurait
+provoqué ? L’époux et l’épouse doivent être une
+seule et même chair ; c’est la loi du mariage. Cette
+loi, quelles promesses, quels vœux étaient assez
+forts pour lui permettre de s’y dérober ?</p>
+
+<p>Et tandis que ces questions se formulaient dans
+son esprit, sous l’influence de l’amour qui se dégagerait
+de ses souvenirs, un brûlant désir sourdement
+s’allumait dans son corps de vierge. Son
+âme, accoutumée à pousser vers Jésus le bien-aimé
+des prières ardentes et de fiévreux soupirs,
+exhalait vers l’amant désiré et redouté les mêmes
+soupirs et les mêmes prières, confondus dans un
+cri, dans un appel désespéré. L’appel, c’est la détresse
+de la femme déjà vaincue, qui le proférait,
+se raccrochant encore aux engagements du passé,
+suppliant le protecteur des faibles de ne pas l’abandonner ;
+le cri, c’est l’épouse qui le poussait,
+avide de sentir sur ses lèvres le miel du baiser,
+ciment des chaînes amoureuses dont elle voulait
+maintenant sentir à travers ses sens embrasés les
+douces meurtrissures.</p>
+
+<p>Ainsi s’évanouissaient les résolutions énergiques
+de Nicolette. La tentation montait autour d’elle,
+mettait devant ses yeux l’image de son mari, désormais
+plus éloquente que l’image du Sauveur.
+Elle se voyait dans ses bras, se sentait emportée
+dans sa tendresse ; il lui semblait que sa tête allait
+se presser contre cette poitrine robuste pour deviner
+à travers les battements d’un cœur d’homme
+la science de l’amour. Ce violent désir revêtait,
+en s’accentuant, la physionomie des choses illicites.
+Il exerçait sur l’âme de Nicolette le même
+attrait que le péché ; il lui causait les mêmes terreurs ;
+il ouvrait à son imagination le ciel et
+l’enfer à la fois. Elle redoutait en même temps
+d’offenser Dieu en aimant son mari, et de perdre
+son mari en lui préférant Dieu, et dévoyée, ballottée,
+secouée par tant d’entraînements contraires,
+elle épuisait dans cette lutte l’énergie de la résistance.</p>
+
+<p>Tout à coup, elle crut entendre à la porte de
+sa chambre, du côté de celle de Frédéric, un bruit
+de pas, une pression contre la boiserie. Elle prêta
+l’oreille. Dans une vision rapide, elle embrassa
+d’un seul coup la déception de son mari, sa colère,
+les suites de son ressentiment ; une angoisse cruelle
+lui fit au cœur une morsure ; elle eut peur, peur
+de détruire en un instant le bonheur de l’avenir,
+peur de ne connaître jamais l’amour, peur surtout
+de perdre l’amant. En une minute, Dieu fut
+vaincu, oublié… Dans le silence lourd qui pesait
+sur la maison, s’éleva de la bouche de Nicolette
+un gémissement, suprême manifestation de ses
+craintes désormais dissipées ; elle se jeta hors de
+son lit ; sous la lueur pâle de la veilleuse, elle traversa,
+affolée, courant les pieds nus, la chambre
+et le cabinet de toilette, tira le verrou bruyamment,
+et revint se coucher, des désirs pleins les
+sens, de la passion plein le cœur, anxieuse, frissonnante,
+craintive comme si elle avait commis
+un crime.</p>
+
+<p>Ce fut pendant quelques semaines une frénésie
+de bonheur. Nicolette s’était donnée, dans l’entraînement
+de son cœur et de ses sens, emportée
+par sa jeunesse, par la curiosité de la femme. Elle
+s’abandonnait à son ivresse, vaincue par la passion
+de son mari. Après l’avoir jetée dans un
+tourbillon de désirs ardents et surexcités, cette
+passion l’enveloppait, ne lui laissait ni repos ni
+répit, la ramenait toujours aux bras de l’homme
+à qui elle devait de connaître la douceur d’aimer.</p>
+
+<p>La fougue de son âme exaltée l’avait poussée
+jadis toute jeune au pied du crucifix ; elle
+se manifestait maintenant sous une forme nouvelle.
+C’était une autre nature se révélant dans sa
+personne, substituant à la vierge craintive, vouée
+au ciel, la femme possédée d’amour, heureuse de
+se donner. Elle ne se souvenait plus des circonstances
+qui l’avaient contrainte à épouser Frédéric.
+Ses défiances s’étaient évanouies sous les protestations
+ardentes qui la laissaient extasiée. Le premier
+baiser l’avait désarmée, en lui montrant au
+delà des rigueurs du cloître l’horizon sans fin
+d’une tendresse partagée. Elle voulait être heureuse,
+heureuse par ce mari qu’elle devinait sincère
+et qui lui répétait à satiété qu’il ne cesserait
+jamais de la chérir.</p>
+
+<p>Ces heures furent délicieuses. Chaque matin les
+ramenait plus sereines, plus fécondes en espérances ;
+chaque soir des ramenait plus brûlantes,
+et la félicité des époux revêtait le caractère de
+celle des amants. C’étaient tous les jours de longues
+promenades dans les champs, pleines de charme,
+les mille détails de la vie du foyer, embellis par
+la confiance mutuelle, l’étreinte de tous les instants,
+rendue plus étroite par le désir sans cesse
+ravivé ; puis, le soir venu, le lent attendrissement
+qui précède le repos des êtres et des choses, se
+communiquant aux cœurs, les préparant aux nuits
+amoureuses. Quand Frédéric et Nicolette, après
+ces journées trop courtes, se retrouvaient seuls
+dans leur chambre, leurs lèvres altérées se rapprochaient ;
+et l’amour recommençait, comme
+s’ils eussent repris au point où ils l’avaient laissé
+la veille, la lecture du livre éternel qu’ils épelaient
+ensemble.</p>
+
+<p>C’est à ce moment que parfois un vague
+remords s’élevait dans l’âme de Nicolette, sans
+qu’elle parvînt à s’en défendre.</p>
+
+<p>— Est-ce bien moi qui suis ici ? se demandait-elle,
+entre les bras qui la pressaient, éperdue et
+subjuguée.</p>
+
+<p>Sa conscience parlait ; lui rappelait les vœux
+oubliés, lui demandait si le mariage l’avait à
+jamais dégagée, si quelque jour elle n’aurait pas
+à rendre compte de cet oubli. Elle se roidissait
+contre ce reproche ; elle se jetait plus profondément
+dans l’amour pour étouffer ses remords. Vis-à-vis
+d’elle-même, elle plaidait la légitimité de
+son bonheur. Mais, quoi qu’elle fît, elle ne pouvait
+empêcher que le reproche un moment apaisé ne
+ressuscitât, ne la poursuivît jusque dans son rêve,
+auquel il donnait le caractère d’une faute dont,
+tôt ou tard, il faudrait se repentir et entreprendre
+l’expiation. Alors elle détournait ses yeux, fermait
+ses oreilles ; elle ne voulait pas voir ; elle
+refusait d’entendre ; toute sa vie était dans
+l’amour ; le sourire de son mari avait pour elle
+plus de prix que ne pouvait avoir d’efficacité la
+revendication du passé.</p>
+
+<p>Dans cette lutte, sa pieuse ferveur tombait, sa
+dévotion s’attiédissait ; elle négligeait ses devoirs
+religieux, n’en pratiquait plus que l’indispensable ;
+les prières que proféraient ses lèvres distraites
+ne possédaient plus le pouvoir de faire de
+son salut éternel le but principal de sa vie.</p>
+
+<p>Un événement douloureux troubla tout à coup
+ce bonheur suave, en abrégeant la durée du séjour
+que Frédéric et Nicolette comptaient faire à
+Varimpré. Ils étaient mariés depuis deux mois,
+lorsqu’un matin, une dépêche d’Irène leur apporta
+la nouvelle de la mort de Jacques Malivert. En
+parcourant, ainsi qu’il le faisait tous les jours, une
+des carrières qu’il exploitait aux portes de Beaucaire,
+un faux pas l’avait précipité tête en avant
+sur un rocher. Il s’était tué sur le coup. Irène
+suppliait sa sœur de hâter son retour. Il fallut
+partir.</p>
+
+<p>Ce fut avec un cruel serrement de cœur qu’elle
+abandonna Varimpré. Dans la solitude, elle venait
+de goûter tant d’innombrables joies ! Les retrouverait-elle
+ailleurs ? La vie, en la reprenant,
+n’allait-elle pas la livrer à des perplexités, à des
+angoisses, et troubler sa quiétude ? Et puis, une
+crainte s’éveillait dans son esprit. Elle ne doutait
+pas, elle ne voulait pas douter de son mari ! Mais
+si de nouveau il allait aimer Irène ; concevoir,
+en la retrouvant libre, le regret d’avoir enchaîné
+si vite sa propre liberté ! Si ce regret, Irène allait
+le partager ! Elle repoussait avec horreur ces terribles
+questions. Elle refusait de croire à des
+catastrophes nouvelles. Elle se rattachait avec
+énergie à l’espoir d’un bonheur sans fin. Mais la
+jalousie lentement se glissait dans son cœur,
+alarmait sa tendresse, troublait sa confiance inébranlable
+jusque-là.</p>
+
+<p>C’est torturée par ces doutes qu’elle arriva à
+Beaucaire. Sa première entrevue avec Irène fut
+dominée par la tristesse de celle-ci. Mais il était
+aisé de comprendre que la mort de Malivert
+n’atteignait pas la jeune veuve jusqu’aux sources
+d’où jaillit la douleur qui dure, et qu’elle se
+consolerait bientôt. Cette conviction, acquise en
+peu de jours, accrut le trouble de Nicolette. Elle
+redoubla de soins affectueux pour Frédéric, tout
+en se faisant violence pour demeurer auprès
+d’Irène. Elle n’eut de repos que lorsque, après s’être
+consacrée à elle pendant quelques jours, habitant
+sous son toit, ne la quittant jamais, vivant de sa
+vie, il lui fut permis de s’installer à Tarascon dans
+la maison louée par son mari.</p>
+
+<p>Séparée de sa sœur, allant la voir seule, l’attirant
+peu, la mettant rarement en présence de
+Frédéric, elle crut avoir écarté tout péril. Frédéric
+avait repris ses occupations de soldat. Il
+était studieux, s’appliquait aux choses de son état,
+à d’autres encore ; ses loisirs étaient remplis ; il
+ne faisait trêve à ses travaux que pour prodiguer
+à sa femme les témoignages de son amour. Il
+fuyait loyalement les occasions de se rapprocher
+d’Irène. Il entendait demeurer fidèle à celle dont
+la tendresse, répondant à la sienne, l’avait captivé ;
+il voulait même éviter de troubler sa sérénité.</p>
+
+<p>Mais le soin qu’il y mettait démontrait qu’il
+n’était pas guéri, que le danger qui lui faisait peur
+restait encore redoutable. Avec plus d’expérience,
+Nicolette l’eût deviné. Malheureusement, elle
+ignorait les surprises de la passion. Elle ne comprit
+pas ; elle ne vit rien au delà du présent, et se
+crut à l’abri du malheur.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3>VIII</h3>
+
+
+<p>La nuit venait. Le vent du Rhône soufflait avec
+fracas à travers les rues de Beaucaire. Il montait
+autour du rocher dont le couvent des Carmélites
+couronne la cime ; il enveloppait de ses rafales
+froides et poussiéreuses les murailles assombries,
+et se brisait en longs gémissements aux vitraux
+de la petite chapelle. Au milieu de la nef étroite,
+Irène se tenait assise vêtue de noir, toute
+pâle sous ses voiles de veuve. Elle attendait sa
+sœur qu’elle avait accompagnée au couvent.
+Depuis plus d’une heure, elle l’apercevait agenouillée
+dans le confessionnal, les lèvres collées
+à la grille de bois, au delà de laquelle l’abbé
+Gavella prêtait l’oreille aux aveux de sa pénitente.</p>
+
+<p>Désigné pour succéder comme aumônier des
+Carmélites à l’abbé Cardenne, le jour où ce prêtre
+doux et tolérant s’était laissé nommer vicaire
+général du diocèse de Nîmes, l’abbé Gavella arrivait
+d’Espagne. Pendant l’insurrection carliste, on
+l’avait vu dans les bandes du prétendant, tour à
+tour prêtre et soldat, faire le coup de feu comme
+un simple partisan, ou donner l’absolution à ceux
+que sa fanatique éloquence conduisait à la mort.
+L’insurrection vaincue, pour sauver sa tête mise
+à prix, il s’était réfugié en France. Conduit à
+Beaucaire par les hasards de sa fuite, y trouvant
+libre encore la place laissée vacante par l’abbé
+Cardenne, il l’avait sollicitée et obtenue.</p>
+
+<p>Aux approches de Noël, Nicolette était venue
+se confesser à ce prêtre sans le connaître. Elle
+désirait se réconcilier avec Dieu qu’elle se reprochait
+d’oublier. Maintenant, après avoir longuement
+parlé et répondu aux questions inquisitoriales
+du confesseur, elle écoutait, tremblante, ses
+remontrances et ses conseils. Il s’exprimait durement.
+Dans sa bouche, les avis prenaient des airs
+de menaces. Il était de ces prêtres qui savent
+mieux traduire la colère du ciel que sa clémence,
+mieux décrire les peines éternelles que les récompenses
+promises aux élus. Les larmes qu’il faisait
+couler étaient des larmes d’effroi, et non des
+larmes de repentir.</p>
+
+<p>De la place où elle se trouvait, bien qu’il eût
+laissé la porte du confessionnal entr’ouverte, Irène
+ne pouvait le voir ; mais elle entendait les éclats
+de sa voix, quelques-uns des mots rudes que son
+accent revêtait d’une forme bizarre. Elle devinait
+les violents reproches qu’il adressait à Nicolette.
+Au fur et à mesure que le temps passait, elle
+tournait du côté de sa sœur ses yeux où éclatait
+son inquiétude aggravée par la durée de cette
+confession.</p>
+
+<p>Tout à coup, un bruit sec traversa le silence de
+la chapelle. La grille du saint tribunal venait de
+se fermer ; le confesseur sortait pour regagner la
+sacristie. Il marchait à grands pas, balançant ses
+bras, autour desquels s’agitaient, comme des ailes,
+les larges manches du surplis. Sa maigreur d’ascète,
+son front bas, étroit, sillonné de rides profondes,
+l’éclat sombre de ses yeux qu’il tenait
+baissés, mais dont la flamme trouait ses paupières,
+la dureté rugueuse de ses traits, rendue plus sensible
+par la coloration du teint violacé, donnaient
+à sa physionomie un aspect redoutable. Son cou,
+ses épaules de portefaix, révélaient la vigueur
+sauvage de cet apôtre étrange, tout violence et
+tout emportement, qu’on ne pouvait se figurer
+baissant la tête sous les coups du destin et se
+résignant à les subir sans révolte. Par larges
+enjambées, il franchit la distance qui séparait le
+confessionnal de la sacristie, d’un mouvement à
+la briser poussa la porte, et disparut, avant même
+que la boiserie du chœur eût cessé de trembler
+sous la pression de ses pieds.</p>
+
+<p>Alors, Nicolette quitta la place où, comme une
+martyre, elle venait d’être soumise à un odieux
+supplice, obligée de livrer à son juge les secrets
+de son cœur. Défaillante, elle se traîna jusqu’à
+la chaise que lui gardait Irène. Elle tomba là,
+brisée, exténuée, n’en pouvant plus. La chapelle
+était solitaire ; sur l’autel, des cierges s’allumaient,
+perçaient de leur lueur pâle l’ombre agrandie ; de
+l’autre côté de la grille claustrale, les religieuses
+commençaient l’office du soir ; leur psalmodie monotone
+montait glacée jusqu’aux voûtes au-dessus
+desquelles le vent leur répondait, en imprimant
+aux tuiles une bruyante vibration.</p>
+
+<p>— Sais-tu que tu es restée là plus d’une heure,
+ma chérie ? dit Irène à voix basse en se penchant
+sur sa sœur. Je me suis gelée à t’attendre. Alors
+seulement elle vit les larmes de Nicolette et sa
+pâleur. — Qu’as-tu donc ? lui demanda-t-elle.</p>
+
+<p>— Oh ! ce prêtre ! comme il m’a parlé ! murmura
+Nicolette frissonnante…</p>
+
+<p>— Oui, c’est un homme effrayant… Je t’avais
+avertie. Mais tu as voulu venir à lui…</p>
+
+<p>— Il m’a dit des choses terribles…</p>
+
+<p>— Dictées par son intolérance, sans doute ?</p>
+
+<p>— Non, non, mais par le souci de mon salut.</p>
+
+<p>Et comme si les accents qui la terrifiaient tout
+à l’heure, de nouveau, s’étaient fait entendre,
+Nicolette se prosterna si violemment que sa sœur
+entendit le choc de ses genoux sur la dalle nue.</p>
+
+<p>— Apaise-toi, ma chère aimée, reprit Irène ; tu
+n’as pas le droit de te livrer à ces tourments. Tu
+le pouvais autrefois, quand tu étais libre, quand
+tu voulais te donner à Dieu. Mais, aujourd’hui, tu
+ne t’appartiens pas ; tu as un mari ; bientôt, tu
+auras un enfant…</p>
+
+<p>— Oh ! un enfant ! gémit Nicolette ; voilà la
+preuve de mon crime ! Tout à l’heure, tandis que
+j’étais agenouillée là, j’ai senti, pour la première
+fois, dans mes entrailles remuer le pauvre être…
+et il m’a semblé que déjà, avant même de naître,
+il me reprochait sa naissance.</p>
+
+<p>— Que dis-tu, malheureuse !… Si ton mari
+t’entendait…</p>
+
+<p>— Ah ! si tu pouvais savoir !</p>
+
+<p>— Savoir quoi ! Tu m’épouvantes… Parle-moi.</p>
+
+<p>— Non, non, tu ne comprendrais pas.</p>
+
+<p>Un geste compléta sa réponse. Elle refusait de
+s’expliquer ; elle imposait silence à sa sœur et se
+replongeait dans ses méditations. Irène resta
+debout près d’elle, attendant qu’elle eût fini
+de prier. Mais Nicolette paraissait avoir oublié
+que d’autres devoirs l’appelaient ailleurs. Accroupie,
+la tête penchée, les bras au long du corps,
+dans une attitude d’accablante fatigue, elle ne
+voyait rien, n’entendait rien, et il fallut pour la
+décider à partir qu’Irène lui imposât sa volonté.</p>
+
+<p>Elles sortirent ensemble ; silencieusement, elles
+s’engagèrent dans le chemin désert qui descendait
+vers la ville. Au bas de ce chemin, une voiture les
+attendait. Elles y montèrent, et quelques minutes
+plus tard, Nicolette ayant laissé sa sœur chez elle,
+sans vouloir lui révéler les causes de son trouble,
+arrivait à Tarascon. Son mari n’était pas encore
+rentré. Heureuse de se trouver seule, elle s’enferma
+dans sa chambre. Là, elle pouvait s’abandonner
+librement à sa douleur.</p>
+
+<p>Jamais elle ne s’était sentie si malheureuse. Le
+bonheur qu’elle échafaudait depuis quatre mois
+venait brusquement d’être détruit par la parole
+acerbe et vengeresse du confesseur. Interrogée par
+lui sur les causes qui si longtemps l’avaient éloignée
+des sacrements, en substituant l’indifférence
+à sa ferveur d’autrefois, elle s’était vue contrainte
+de révéler les voluptueuses joies de son ardent
+amour, d’avouer qu’en amant passionné, son mari
+l’avait menée par des chemins trompeurs et doux
+jusqu’à ces régions brûlantes, où, dans la langue
+de l’Église, la passion devient péché. Se livrant
+sans résistance à ses caresses, heureuse de se
+donner, elle s’était laissé convaincre que le devoir
+de la femme est de rendre à l’époux le plaisir
+qu’elle reçoit de lui, et que les chaînes du mariage
+ne deviennent fortes que si elles sont forgées
+au feu qui brûle le cœur et embrase les sens. C’est
+ainsi que folle de son corps, elle avait oublié son
+âme, ses devoirs de chrétienne, les exigences de
+son salut éternel. L’enfant que maintenant elle
+était sûre de porter dans ses entrailles avait été
+conçu dans le plaisir, enfanté dans l’amour, selon
+le langage des hommes ; dans le libertinage et la
+débauche, selon le langage du confesseur.</p>
+
+<p>Et le prêtre s’était redressé, menaçant et redoutable,
+rappelant les devoirs méconnus, les vœux
+oubliés, formulant des interdictions rigoureuses,
+infligeant des pénitences, exaltant la virginité, la
+continence, parlant avec des termes de répulsion
+et de mépris de ces voluptés fécondes dont la
+saveur avait transformé Nicolette, et auxquelles
+elle devait d’être mère. Il lui avait montré l’enfer
+ouvert, le ciel à jamais fermé, si par la sévérité
+d’une vie nouvelle elle ne purifiait sa chair
+souillée et ne sanctifiait son âme. Il avait dit enfin
+qu’elle devait se dérober aux exigences de son
+mari, le contraindre ainsi à obéir aux commandements
+de l’Église.</p>
+
+<p>— Vous êtes responsable de son âme comme de
+la vôtre, s’était-il écrié ; après avoir aimé, redouté
+Dieu, si vous l’offensez en vous faisant complice
+du péché de votre époux, vous qui savez mieux
+que lui la rigueur des peines éternelles, prenez
+garde que le ciel vous châtie, et qu’il vous châtie
+dans l’enfant que vous portez. Toujours cet
+enfant doit vous rappeler combien vous avez été
+coupable ; non-seulement vous devez l’élever
+chrétiennement, pour racheter vos fautes passées,
+mais le souci de son avenir doit vous empêcher
+d’en commettre de nouvelles.</p>
+
+<p>En se rappelant ces remontrances, Nicolette
+était épouvantée. Ce qu’on exigeait d’elle, c’est
+qu’elle brisât de ses mains son bonheur. Elle ne
+pourrait obéir qu’en éloignant son mari, qu’en se
+dérobant à sa tendresse, et puisqu’on lui imputait
+à crime les joies qu’elle devait à l’amant, c’est
+l’amour même qu’elle était tenue d’immoler.
+L’accomplissement d’un si rigoureux devoir ne
+serait-il pas au-dessus de son courage ? Saurait-elle
+affecter l’indifférence pour glacer les désirs de
+l’amant ? Saurait-elle mater les siens ? Tout son être
+se révoltait contre cette dure loi. Elle ne voulait
+pas se résigner ; et un cri de rébellion montait à
+ses lèvres, s’en échappait au milieu des larmes qui
+de ses yeux roulaient sur ses joues blêmies. Mais,
+hélas ! où la conduirait la révolte ? Dieu lui-même
+n’avait-il pas parlé par la bouche du prêtre ? Refuserait-elle
+de se soumettre à Dieu ?</p>
+
+<p>Frédéric la trouva bouleversée, pâle, dominée
+par ses angoisses. Vainement il l’interrogea ; il ne
+put obtenir qu’elle en révélât les causes. Tout
+ce qu’il parvint à lui arracher, c’est qu’elle avait
+vu Irène. Mais cet aveu n’expliquait pas le changement
+survenu dans sa conduite. Écartant tour
+à tour les diverses hypothèses que l’inquiétude
+suggérait à son mari, elle persistait dans son
+silence, se contentant de faire remarquer que sa
+grossesse justifiait sa fatigue. Elle ne disait rien de
+plus. Ils dînèrent tristes et silencieux, lui blessé
+par le défaut de confiance qu’il venait de surprendre,
+elle mangeant peu, osant à peine lever
+les yeux sur son mari, en proie aux plus cruelles
+tortures. En quittant la table, elle allégua sa fatigue,
+rentra dans sa chambre, laissant Frédéric
+seul, et pour la première fois depuis qu’ils étaient
+mariés, le privant, comme elle s’en privait elle-même,
+de cette exquise intimité qui, chaque soir,
+les rapprochait l’un de l’autre, dans le chaud
+bien-être de leur paisible maison.</p>
+
+<p>Alors, devant le mystère contre lequel se brisait
+sa sollicitude, et qu’il considérait comme un
+caprice de femme, il eut un mouvement de colère.
+Se levant tout à coup :</p>
+
+<p>— Je veux voir Irène, s’écria-t-il ; elle me dira
+ce qui s’est passé.</p>
+
+<p>Il sortit, et par la nuit froide se dirigea vers
+Beaucaire. Dans sa hâte de savoir, il s’était mis
+en route sans réfléchir. Ce fut seulement sur
+le pont du Rhône qu’il se souvint que depuis son
+mariage, il ne s’était jamais rencontré seul avec
+Irène. Toujours sa femme avait été entre eux ; ils
+évitaient toute occasion de tête-à-tête, toute explication
+sur le passé. Lui-même ne songeait plus à
+elle que pour écarter le souvenir de leur brûlant
+amour, emporté par un coup d’orage et qu’il
+croyait à jamais détruit. En pensant qu’il allait
+la revoir, sans témoins, délivrée par le veuvage,
+maîtresse d’elle-même, il se troubla. Si puissante
+fut l’émotion qui s’empara de lui qu’il eut peur.
+Brusquement, il s’arrêta au milieu du pont que
+le vent de la mer balançait avec fracas sur les
+câbles en fer accrochés aux piles. Il n’osait plus
+continuer son chemin ; il voulait revenir sur ses
+pas. Mais l’état de sa femme l’inquiétait. Irène
+seule pouvait le mettre sur la trace de la vérité
+qu’on lui cachait. Cette considération le décida ;
+il reprit sa marche, et quelques minutes après, il
+frappait à la porte de sa belle-sœur.</p>
+
+<p>Irène était seule, ce soir-là comme tous les
+soirs. Depuis la mort de son mari, elle vivait
+retirée, non que sa douleur fût de celles qui
+aiment la solitude et qu’importune le bruit, mais
+parce qu’il s’y mêlait l’amer regret des circonstances
+fatales qui lui avaient enlevé Frédéric à la
+veille du moment où elle aurait pu se l’attacher
+pour toujours. Ce n’est pas le mort qu’elle pleurait ;
+elle pleurait le vivant à jamais perdu. Pour
+le mieux pleurer, elle voulait être seule ; elle s’enfermait
+avec ses souvenirs, et quoique décidée à
+tenir loyalement la promesse faite à Nicolette, elle
+laissait un vague espoir bercer sa peine, espoir
+conçu contrairement à sa volonté, qu’elle repoussait
+comme criminel, mais qui la charmait, et dans
+l’avenir douloureux lui montrait la possibilité
+d’un bonheur reconquis. Elle avait beau faire, elle
+aimait toujours.</p>
+
+<p>Assise au coin du feu, sous la clarté de la lampe,
+elle lisait. En entendant annoncer Frédéric, elle
+tressaillit. Lui, seul chez elle par cette soirée
+d’hiver ! Qu’y venait-il faire ? Nicolette, qu’elle avait
+laissée si lasse et si triste, était-elle plus souffrante ?
+Est-ce là ce que Frédéric venait lui annoncer ? Ou
+bien…? Sa pensée demeura inachevée ; l’émotion
+pâlissait son visage. Une étrange anxiété la prenait
+au cœur, dominée par une joie inconsciente.</p>
+
+<p>— Ce n’est pas vous que j’attendais, dit-elle,
+debout, la main tendue vers Frédéric, essayant de
+dissimuler son trouble.</p>
+
+<p>— Si quelqu’un m’eût dit, il y a une heure, que
+je serais ce soir chez vous, répondit-il, ce quelqu’un-là,
+ma chère Irène, m’aurait plus étonné que vous
+ne paraissez l’être vous-même.</p>
+
+<p>Comme elle reprenait sa place, il s’assit souriant,
+affectant une entière liberté d’esprit :</p>
+
+<p>— Alors, pourquoi êtes-vous venu ? demanda
+Irène. Est-ce Nicolette qui vous envoie ?</p>
+
+<p>— Non, je suis ici pour vous parler d’elle. Avec
+une grande volubilité, comme s’il eût tenté de
+noyer son émotion dans le flot des paroles, il
+raconta l’accueil qu’il avait reçu de sa femme, en
+rentrant chez lui. — Vous avez passé plusieurs
+heures avec elle aujourd’hui, ajouta-t-il. J’ai pensé
+que je connaîtrais par vous les motifs de sa métamorphose.</p>
+
+<p>Interrogée avec cette précision, Irène ne pouvait
+se taire. Elle dit ce qu’elle savait, le désir
+de Nicolette de ne pas laisser célébrer les fêtes de
+Noël sans s’approcher des sacrements, la visite au
+Carmel, la confession à l’abbé Gavella, et la terreur
+de la jeune femme en quittant le confessionnal.
+C’en était assez pour révéler à Frédéric la vérité.
+Il comprenait maintenant. Les craintes et les scrupules
+de Nicolette lui étaient familiers. A diverses
+reprises, il les avait dissipés sous ses baisers.</p>
+
+<p>— Vont-ils détruire le repos de ma vie, me
+prendre le cœur de ma femme ? s’écria-t-il, la
+colère aux yeux et sur les lèvres.</p>
+
+<p>— Comme vous l’aimez ! soupira Irène, dont ce
+cri éveilla la jalousie. Il la regarda. Sur ses traits,
+où, en d’autres temps, il savait lire, il devina le
+reproche que contenaient ces paroles. Il n’osa
+répondre. Elle continua toute frémissante. — Elle
+est heureuse, elle, tant mieux… C’est égal, quand
+je songe au passé, à vos serments… Ah ! mon
+pauvre ami, comme vous m’avez eu vite oubliée !</p>
+
+<p>— Oubliée ! fit-il durement. Vous vous trompez.</p>
+
+<p>Elle fut toute remuée par ce cri ; mais elle eut
+peur de l’explication qui allait infailliblement
+suivre son imprudente réflexion ; elle s’arrêta. La
+suite de l’entretien n’eut trait qu’à Nicolette. Frédéric
+savait maintenant ce qu’il voulait savoir. Il
+quitta sa belle-sœur sans avoir pu recouvrer le
+calme. La séduction d’Irène venait de rouvrir à
+son cœur la plaie ancienne, une de ces plaies qui
+ne se cicatrisent jamais.</p>
+
+<p>La soirée était avancée quand il rentra. Le froid
+de la nuit, la rapidité de sa marche, n’avaient pu
+dissiper son émotion. L’image d’Irène retrouvée le
+poursuivait. La beauté de la jeune femme avait
+ressuscité le souvenir des voluptés refroidies, des
+heures brûlantes, de tout ce passé qu’il croyait à
+jamais oublié. Ses yeux gardaient la vision des
+attraits vainqueurs dont, en d’autre temps, le
+charme l’avait enveloppé. Vainement, il se faisait
+violence pour ne pas se les rappeler ; ils s’imposaient
+à sa mémoire, dans une sensation d’effroi et
+de vague désir. Avec le souvenir, la faiblesse
+revenait. L’effort désespéré de sa raison le défendait
+mal contre la tentation tout à coup ravivée.
+En revoyant Irène, il avait compris qu’elle l’aimait
+toujours, que faible comme lui, elle n’attendait
+qu’un signe pour lui ouvrir les bras. De là son
+trouble. Le crime l’épouvantait ; mais la femme
+l’attirait. Dans sa chair, le désir s’allumait.
+Et tandis que ses lèvres se reprenaient à la saveur
+des baisers d’autrefois, son imagination déchaînée
+enfantait des projets qu’il repoussait à peine conçus,
+et qui obsédaient son cerveau, quelque effort
+qu’il fît pour en briser la séduction.</p>
+
+<p>— Ce serait infâme ! pensa-t-il tout à coup, au
+moment où, dans le calme de sa maison endormie,
+il montait lentement l’escalier.</p>
+
+<p>De nouveau il se promit d’éviter de revoir
+Irène, — il ne pouvait rien de plus, — de chercher
+l’oubli dans l’amour de sa femme, cet amour
+qui depuis quatre mois se révélait à lui, ingénieux
+et ardent, et lui versait le bonheur. Il s’attendrit
+en y pensant ; les témoignages touchants par
+lesquels il s’était manifesté lui revinrent en
+foule à l’esprit. Brusquement, il courut vers
+l’appartement de Nicolette, assuré de trouver
+là un refuge contre les périls qui le menaçaient.
+Il allait ouvrir la porte, quand la femme
+de chambre, qui veillait en attendant son retour,
+apparut et lui dit :</p>
+
+<p>— Madame s’est couchée très-souffrante ; elle
+prie monsieur de ne pas troubler son repos. Elle
+lui a fait préparer un lit au second étage.</p>
+
+<p>— C’est bien, répondit Frédéric stupéfait ; vous
+pouvez rentrer chez vous.</p>
+
+<p>Il resta seul, agité par une colère soudaine,
+surpris et attristé. Sa femme le chassait de son lit,
+l’exilait loin d’elle. Dans cet ordre inattendu, il
+retrouvait l’influence du confesseur ; il devinait
+qu’entre lui et ce prêtre, une lutte allait s’engager,
+et il doutait de la victoire. En une minute, il vit
+sa femme rejetée dans la rigoureuse observance des
+pratiques religieuses, sacrifiant l’amour à ce qu’elle
+appelait le devoir, se refusant, s’enveloppant
+comme autrefois, avant qu’il lui eût révélé le bonheur
+d’aimer, dans la froide austérité de sa dévotion
+de nonne. Il sentit son cœur se glacer,
+des larmes brûler ses yeux, tandis qu’il comparait
+la vie sans charme qui s’apprêtait pour lui, à la vie
+que lui eût faite Irène, qu’elle lui ferait encore s’il
+voulait. Cette comparaison lui rendit moins cruelle
+la déception qu’il venait de subir. Elle lui montrait,
+au delà du malheur qu’il prévoyait, un
+dédommagement qui en amoindrirait l’amertume.
+Mais elle le terrifiait. Cette vision troublante eut la
+durée d’un éclair. Il refusait de désespérer, il se
+rattachait au seul bonheur qu’il pût légitimement
+connaître et goûter. Il voulait le défendre, n’y
+renoncer qu’après avoir tout tenté pour le retenir.</p>
+
+<p>Sa volonté, formulée nettement dans son esprit,
+l’entraîna à tenter sur l’heure un effort assez efficace
+pour lui rendre le cœur de Nicolette. Il
+poussa la porte de la chambre. En entrant, il
+aperçut, sous la lueur pâle de la veilleuse, sa
+femme couchée et immobile. Il s’approcha sans
+bruit vers le lit et dit à voix basse :</p>
+
+<p>— C’est moi, Nicolette. Elle ne répondit pas. Il
+reprit : — Es-tu souffrante ? Je t’en prie, parle-moi.</p>
+
+<p>Un soupir entr’ouvrit les lèvres de Nicolette.
+Elle parut sortir d’un profond assoupissement et
+murmura :</p>
+
+<p>— C’est mal à vous de me réveiller ; je vous
+avais fait prier de me laisser seule ce soir.</p>
+
+<p>— Ce soir… et pour la première fois, fit-il d’un
+accent de reproche. Sera-ce du moins la dernière ?</p>
+
+<p>— Je suis lasse, bien lasse, dit-elle, au lieu de
+répondre à la question de son mari.</p>
+
+<p>En toute autre circonstance, Frédéric se serait
+résigné à obéir. Nicolette touchait au cinquième
+mois de sa grossesse désormais certaine. Sa lassitude
+s’expliquait aisément. Mais ce qu’il avait
+appris par Irène, ce qu’il savait de la visite de sa
+femme au Carmel lui rendait suspectes ses paroles.
+Il doutait de sa sincérité. Le motif qu’elle alléguait
+pour l’éloigner lui semblait n’être qu’un prétexte
+et cacher un motif plus vrai qu’elle ne voulait pas
+avouer.</p>
+
+<p>— Je m’en vais donc, reprit-il tristement ; mais
+avant, embrasse-moi ; répète-moi que tu m’aimes
+toujours.</p>
+
+<p>— Si je vous aime ! soupira-t-elle. Pouvez-vous
+en douter ? Mais il y a amour et amour… celui
+que Dieu condamne, et celui qu’il bénit…</p>
+
+<p>— Je n’en connais qu’un seul, moi, s’écria
+Frédéric, celui qui nous a rendus heureux.</p>
+
+<p>Il se pencha, pénétré déjà par la moiteur du
+corps étendu sous les draps ; il l’attira vers lui,
+cherchant les lèvres comme s’il eût voulu y retrouver
+la trace de ses baisers et étouffer là,
+dans une caresse plus puissante encore, les
+paroles que sa femme venait de prononcer.
+Mais elle se détournait en disant :</p>
+
+<p>— Oh ! non, non, pas cela…</p>
+
+<p>— Mais cela, c’est ce que tu voulais hier
+encore…</p>
+
+<p>— Depuis hier, j’ai compris que c’est mal.</p>
+
+<p>Il se redressa furieux, saisissant sur le vif la
+cause de sa disgrâce.</p>
+
+<p>— Est-ce ton confesseur qui t’a défendu d’embrasser
+ton mari ?</p>
+
+<p>— Qui vous a dit ?</p>
+
+<p>— Qu’importe, puisque je sais… Est-ce lui qui
+t’a fait cette défense odieuse, Nicolette ? Est-ce lui
+qui a rendu de glace ton cœur embrasé du même
+feu que le mien ? Est-ce lui qui veut y tuer
+l’amour ?</p>
+
+<p>Ces questions précipitées épouvantaient Nicolette.
+Si elle se laissait entraîner dans la discussion
+à laquelle l’invitait Frédéric, elle allait, sous peine
+de lui infliger une torture, subir de nouveau la séduction
+et retomber dans le péché. Il fallait à tout
+prix l’écarter, l’écarter sans l’offenser, et gagner
+du temps, s’assurer les moyens de le préparer
+doucement à une vie nouvelle, plus conforme que
+la vie passée aux préceptes du confesseur.</p>
+
+<p>— Pour l’enfant que je porte, supplia-t-elle
+doucement…</p>
+
+<p>Il ne la laissa pas achever ; il s’éloigna du lit,
+traversa la chambre en proférant un adieu qui
+ressemblait plus à une menace qu’à une parole de
+tendresse, et il s’enfuit. S’il se fût arrêté à la
+porte, il aurait entendu les sanglots de Nicolette
+que désespérait sa brusque sortie. Mais trop vif
+était son dépit pour que des larmes eussent le
+pouvoir de le dissiper. Il monta dans la chambre
+où désormais sa femme l’exilait. Déshabillé en
+un tour de main, il se coucha, mais ne put
+dormir, livré aux réflexions les plus contraires,
+inquiet, désespéré, se plaignant et menaçant tour
+à tour, irrité surtout contre le prêtre qui lui enlevait
+le cœur de sa femme.</p>
+
+<p>En vérité, elle choisissait bien son moment
+pour se dérober à sa tendresse, pour rompre les
+liens de leur intimité : le moment où il venait,
+tout à coup rapproché d’Irène, de subir une
+influence dont il ne connaissait que trop les
+entraînements et la douceur ! S’il était conduit
+à violer ses devoirs, à outrager la morale, à souiller
+son foyer de toutes les hontes de l’adultère et
+de l’inceste, Nicolette ne l’aurait-elle pas voulu ?
+N’est-ce pas sur elle que retomberait la responsabilité
+de ses désordres ? Durant toute la nuit, ces
+questions troublantes hantèrent son esprit obsédé
+par le souvenir d’Irène. Il s’endormit au petit
+jour, brisé de corps et d’âme, se demandant découragé,
+avant même d’avoir résisté, s’il parviendrait
+à reconquérir sa femme, et ce qu’il deviendrait
+s’il n’y parvenait pas.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3>IX</h3>
+
+
+<p>Cette soirée douloureuse amena des lendemains
+cruels et amers. Partagée entre l’amour de son
+mari et la crainte du péché, Nicolette, livrée à
+l’influence de l’abbé Gavella, se laissait dominer
+par la crainte plus encore que par l’amour. Durant
+les jours qui suivirent cette étrange métamorphose,
+Frédéric, à diverses reprises, essaya
+de ressaisir son influence ébranlée. Mais ses efforts
+furent vains. Entre sa femme et lui, il voyait
+s’élever un obstacle qu’il se sentait impuissant à
+détruire. La grossesse de Nicolette, les souffrances
+qui résultaient pour elle de son état, devinrent
+l’argument à l’aide duquel elle éloignait implacablement
+son mari et le glaçait quand il venait vers
+elle, une caresse dans le geste et dans le regard.
+Elle lui opposait une froideur calculée. Si parfois,
+attendrie par les prières qu’il faisait entendre, elle
+semblait prête à se fondre sous ses baisers et à
+se donner, tendre comme autrefois, elle se roidissait
+tout à coup sous l’impression d’un remords
+subitement déchaîné. Alors, elle le fuyait, disparaissait
+pendant quelques heures, allait s’agenouiller
+dans le confessionnal où l’attendait le
+prêtre, et d’où elle rapportait une énergie de
+résistance sous laquelle Frédéric demeurait vaincu
+et désarmé.</p>
+
+<p>Il tentait cependant encore de la ramener à lui ;
+il évoquait les souvenirs des mois écoulés, de
+l’amour fort et profond qui avait suivi leurs noces.
+Il lui parlait avec éloquence de l’enfant qu’elle
+portait. N’était-il pas le lien solide qui devait les
+empêcher de se désunir, cet enfant fruit de leur
+mutuelle affection ? Elle lui répondait par des
+larmes auxquelles il se trompait. Il croyait avoir
+raison de sa rigueur. Mais soudain elle l’écartait,
+comme si cette allusion à l’être formé dans ses
+entrailles ne lui eût rappelé que le péché auquel
+cet être innocent allait devoir la vie.</p>
+
+<p>En quelques semaines, l’intimité de leur vie fut
+détruite. Toutefois, Frédéric ne désespérait pas
+encore. Il attribuait à la grossesse de Nicolette
+l’incompréhensible caprice dont les conséquences
+pesaient sur ses épaules d’un poids si lourd. Il se
+plaisait à penser que lorsqu’elle serait délivrée, il
+la retrouverait telle qu’autrefois. Cette espérance
+lui donnait le courage de subir cette épreuve trop
+longtemps prolongée. Elle le consolait dans sa
+détresse, l’aidait à éteindre la vision brûlante que
+les dédains de sa femme ramenaient sans cesse
+devant ses yeux, et qui lui montrait le bonheur
+dans l’amour d’Irène.</p>
+
+<p>Plus Nicolette le rendait malheureux, plus il
+songeait à sa première maîtresse, libre maintenant
+et toujours éprise de lui. Il la fuyait ; il redoutait
+de se trouver de nouveau seul avec elle,
+de lui laisser deviner son mal. Il craignait, en le
+lui confiant, d’être entraîné à solliciter un dédommagement
+à sa dure vie. Comme si elle eût soupçonné
+ses terreurs, elle ne cherchait pas à l’attirer
+dans sa maison. Ils ne se voyaient qu’en présence
+de Nicolette, n’ayant plus rien à se cacher de leur
+état réciproque, mesurant le péril qui les menaçait,
+sachant bien qu’à la première tentation, ils
+succomberaient, écartant loyalement tout prétexte
+de la faire naître. Irène affectait de ne venir chez
+sa sœur qu’aux heures où Frédéric ne s’y trouvait
+pas. Lui-même s’était jeté avec une sorte de fureur
+dans les occupations de la vie du régiment.
+Il cherchait par tous les moyens à combler le vide
+de ses jours, convaincu qu’il ne pourrait vivre
+longtemps ainsi, le cœur dépossédé de toute tendresse,
+mais résolu à attendre quelque temps encore
+que sa femme lui revînt. Il s’était assigné à
+lui-même, comme terme de sa patience et de ses
+efforts, le moment où Nicolette, devenue mère,
+n’aurait plus aucun motif apparent pour se refuser
+à l’amour de son mari.</p>
+
+<p>Ce moment arriva. Moins d’une année après
+leur mariage, un soir, Nicolette mit au monde un
+fils. Le premier vagissement du nouveau-né effaça
+dans la mémoire et dans l’âme de Frédéric le
+souvenir de toutes ses souffrances. Il lui semblait
+que son bonheur compromis se reconstituait. Dans
+l’émotion de la mère, encore que cette émotion
+fût dépourvue de toute joie et qu’il n’en comprît
+pas le caractère mélancolique et douloureux, il
+croyait entrevoir l’aurore d’un avenir doux et consolateur.</p>
+
+<p>Hélas ! s’il avait pu lire dans ce cœur désormais
+fermé, il eût été épouvanté. Nicolette ne goûtait
+rien du bonheur des mères. Dans cet enfant, sang
+de son sang et chair de sa chair, elle ne voyait
+encore autre chose que le fruit de ce qu’elle appelait
+son péché. Il serait toujours un vivant remords.
+Ses frêles bras tendus, son regard innocent
+seraient pour elle comme un reproche qui
+sans cesse remettrait en sa mémoire le souvenir
+de sa faiblesse, des vœux violés, des serments
+trahis, de la virginité perdue, du criminel abandon
+aux caresses d’un homme de son corps promis
+à Dieu. Les premiers sourires de la petite
+créature ne pouvaient rien contre ce remords
+provoqué par les farouches rigueurs de l’abbé
+Gavella. Nicolette entendait sans cesse les paroles
+du confesseur, ses avertissements, sa colère d’ascète,
+quand elle avait étalé devant lui les secrets
+de sa conscience et le récit de ses longues nuits
+d’amour. Il fallait expier, avait-il dit ; si elle n’expiait
+pas, Dieu se vengerait sur l’enfant. Elle ne
+comprenait l’expiation que par un éternel renoncement
+au bonheur de se laisser chérir par son
+mari. Elle voulait même associer à son repentir
+le nouveau-né, détourner de lui les colères divines
+en le consacrant au ciel, en ne s’occupant
+que de son salut, en faisant de lui un saint.</p>
+
+<p>Ces résolutions lentement formées et arrêtées
+dans sa pensée, elle les cachait encore. Elle n’en
+voulait rien trahir, de peur d’être empêchée de
+les exécuter, et Frédéric espérait. Il fut donc
+cruellement déçu quand Nicolette lui annonça
+qu’elle désirait nourrir son fils. En toute autre
+circonstance, il eût trouvé ce désir légitime. Mais
+au lendemain des jours qui venaient de passer,
+jours gros de douleurs et de larmes, il l’interpréta
+comme la preuve que Nicolette voulait prolonger
+et consommer la séparation commencée.
+Quoique irrité, il s’efforça cependant de la détourner
+de ses desseins. Ils étaient irrévocablement
+arrêtés. Elle ne consentit pas à y renoncer.
+Alors, dans une tentative suprême et désespérée,
+il retraça les douleurs qu’il avait subies,
+celles qu’il subirait encore si elle ne changeait pas
+de résolution. Il plaida avec éloquence la cause de
+son cœur. Il fit le tableau de ce que deviendrait
+leur vie si l’amour cessait d’y présider. Il comparait
+la réalité douloureuse aux espérances jadis
+caressées. Il suppliait sa femme de lui revenir.</p>
+
+<p>Elle lui répondait en parlant de ses remords, en
+l’invitant froidement à s’associer à elle pour faire
+pénitence et se sanctifier en vue de leur salut
+éternel.</p>
+
+<p>— Ce doit être notre unique but, disait-elle ;
+qu’importe le bonheur en ce monde ! il n’y faut
+point être heureux si nous voulons vivre éternellement
+dans la contemplation de Dieu. Acceptez
+l’épreuve qu’il vous impose aujourd’hui ; il vous
+en dédommagera un jour.</p>
+
+<p>Ce langage, qui résumait les avertissements de
+l’abbé Gavella et exprimait le nouvel état de
+Nicolette, trouvait Frédéric rebelle, déjà las de
+cette lutte incessante, achevait de lui prouver
+que désormais il avait perdu toute influence sur
+le cœur de sa femme, qu’il ne pouvait plus en
+attendre aucune félicité, et que s’il voulait avoir
+la paix dans sa maison, il devait se livrer aux dévots
+exercices auxquels se livrait Nicolette, ou
+tout au moins se résigner à ne plus la considérer
+que comme une sœur. Mais une paix achetée à ce
+prix ne pouvait être la félicité. Cette conviction
+acquise tout à coup fut le dénoûment de ses longues
+incertitudes, le trait décisif qui consomma
+son malheur.</p>
+
+<p>S’il se fût écouté, il aurait confié son chagrin à
+Irène. Elle venait de vivre au chevet de Nicolette
+durant les nombreuses journées nécessaires à la
+convalescence de l’accouchée, et pendant ce temps
+ils s’étaient vus tous les jours. Quoique les explications
+survenues entre le mari et la femme
+eussent eu lieu hors de sa présence, elle devinait
+toutes les péripéties du drame intime qui commençait
+la destruction du foyer domestique. A tout
+instant, Frédéric pouvait surprendre les regards
+de sa belle-sœur fixés sur lui, y lire tantôt la
+pitié, tantôt un encouragement. Une tentation
+violente l’entraînait, le poussait à lui conter ses
+peines, quel que dût être le lendemain de ces confidences
+dangereuses. Mais il était, malgré tout,
+dominé par la terreur de ce péril ; sa loyauté,
+plus puissante que son infortune, le retenait encore.
+Irène quitta la maison de Nicolette pour
+rentrer dans la sienne et reprendre sa vie accoutumée,
+sans que Frédéric lui eût livré son
+secret.</p>
+
+<p>A dater de ce jour, l’intérieur des Varimpré
+devint un enfer. Pour le cœur sur lequel Frédéric
+avait cru son empire à jamais assuré, il ne
+comptait plus. Nicolette partageait son temps
+entre les devoirs de la maternité et de pieux
+exercices. C’étaient chaque matin de longues stations
+dans les églises, toutes les après-midi une
+visite au couvent des Carmélites. Sévère était sa
+piété, exigeante sa vertu. Elle ne souriait plus à
+son mari ; son visage trahissait à toute heure la
+gravité de ses méditations. Il n’exprimait quelque
+attendrissement que lorsqu’elle adressait la parole
+à son fils, soit qu’elle lui donnât le sein, soit
+qu’elle le berçât entre ses bras. Elle témoignait à
+ceux qui vivaient à son service la même rigueur
+qu’à elle-même. Elle affectait de dédaigner les
+élégances qui embellissent la grâce des femmes.
+Comme au temps où elle était jeune fille, elle
+n’allait plus que vêtue de noir, dans une tenue
+d’une austérité monacale, songeant non à plaire
+à son mari, mais à éteindre le charme de sa jeunesse,
+à effacer sa beauté.</p>
+
+<p>Autour d’elle, les choses prenaient une physionomie
+de cloître ; elle avait exclu de son appartement
+les meubles confortables et luxueux. Elle
+apportait cette austérité dans l’ordinaire. A diverses
+reprises, Frédéric dut exiger une nourriture
+plus conforme à ses habitudes et à ses goûts.
+Contrainte d’obéir, Nicolette faisait apprêter des
+mets pour lui seul et refusait d’y toucher. Quand
+il mangeait en face d’elle, le silence qu’elle gardait
+était un constant reproche adressé à ce qu’elle
+considérait comme une offense pour sa propre foi.
+S’il laissait échapper une plainte, elle répondait
+avec aigreur, en lui rappelant qu’il vivait en dehors
+des lois de l’Église ; et s’il tentait de prouver
+que le premier devoir de la vertu est de se faire
+douce, bienveillante, tolérante, elle répliquait
+qu’on ne gagne le ciel qu’en imposant à son corps
+de dures privations.</p>
+
+<p>Une catastrophe domestique fit trêve un moment
+à cet état aggravé de jour en jour. En moins
+de trois mois, Frédéric perdit coup sur coup son
+père et sa mère. Le général mourut le premier,
+presque subitement. Sa veuve, désespérée, ne put
+résister au coup, et n’y survécut pas. Ce douloureux
+événement obligea les époux à se rendre au
+château de Varimpré, les y retint longtemps, et
+amena même entre eux un rapprochement.</p>
+
+<p>Si triste était Frédéric, que Nicolette parut se
+relâcher de sa froideur. Pendant quelques jours,
+il put croire qu’elle lui revenait, obéissant aux
+suprêmes conseils de la morte, confidente des
+chagrins de son fils. Il s’abandonna sans défiance
+à cette tendresse renaissante, sans voir le but
+qu’elle dissimulait. Ce but lui apparut tout à coup.
+Nicolette voulait entreprendre de le convertir,
+profiter de son accablement, de cet état d’âme qui
+suit la perte d’êtres aimés, pour l’entraîner aux
+offices qu’elle suivait avec assiduité, pour lui imposer
+ses propres croyances et les pratiques religieuses
+qu’elle observait jusqu’à l’excès.</p>
+
+<p>Le passé le disposait mal à subir ces influences.
+Dans la tentative de sa femme, il vit surtout l’intention
+de le dominer. Sa défiance, un moment
+évanouie, brusquement ressuscita. Lorsque, quelques
+jours après la mort de sa mère, il entendit
+Nicolette lui rappeler qu’il ne trouverait de consolations
+qu’aux pieds du crucifix, qu’il devait s’y
+jeter humblement, prier avec elle, se repentir de
+ses fautes et détourner ainsi la colère céleste appesantie
+sur sa maison, il se révolta. Il était à bout
+de patience. Il refusa de condescendre aux désirs
+qu’elle exprimait. Ce fut encore une source d’âpres
+querelles qui se prolongèrent durant le séjour
+qu’ils firent à Varimpré, se continuèrent encore
+après leur retour à Tarascon, emportant ce qui
+restait d’amour entre leurs cœurs.</p>
+
+<p>En moins d’une année, Nicolette eut rendu sa
+maison haïssable à son mari, brisé à jamais les
+liens qui les avaient naguère unis. Si quelqu’un
+lui eût dit que c’était là le résultat de sa ferveur
+exagérée, de sa piété farouche, peut-être eût-elle
+fait effort sur elle-même pour retenir le cœur qui
+lui échappait. Il eût suffi qu’elle se montrât affectueuse
+et tendre comme aux premiers mois de
+son mariage. Par la douceur, elle aurait eu aisément
+raison de son mari. Elle l’eût retenu près de
+soi, empressé à lui plaire, et malgré ce qu’il y
+avait d’extrême dans les transports de sa dévotion,
+ils auraient pu être encore heureux.</p>
+
+<p>Malheureusement, elle était entre les mains de
+l’abbé Gavella ainsi qu’une matière inerte et
+molle qu’il pétrissait à son gré. Terrible comme
+les moines de son pays, au temps où l’Église faisait
+des prosélytes par le fer et par le feu, l’ancien
+aumônier des bandes carlistes lui montrait
+dans Frédéric l’ennemi de son salut, celui dont
+elle devait se défier, à la tendresse duquel elle
+devait résister. Cette tendresse, disait le prêtre,
+cachait sous des dehors trompeurs d’ardents désirs
+contraires à la loi de chasteté imposée par l’Église
+aux époux, contraires surtout aux vœux que,
+jeune fille, Nicolette avait prononcés en se consacrant
+à Dieu. Il ajoutait qu’entre Dieu et son mari,
+elle était tenue de choisir, qu’on ne saurait appartenir
+à la fois à la terre et au ciel. Tout autre
+jadis le langage de l’abbé Cardenne, inspiré par
+une tolérance intelligente, par l’esprit de l’Évangile.
+Mais l’abbé Cardenne n’habitait plus Beaucaire,
+et Nicolette, livrée à l’abbé Gavella, avait
+oublié la parole douce et simple de son premier
+confesseur.</p>
+
+<p>La vie commune, faite désormais de colère, de
+défiance, d’aigreur, troublée par des querelles
+durant lesquelles les dernières tentatives de Frédéric
+pour reconquérir le cœur de sa femme se
+brisaient contre une implacable froideur, devenait
+chaque jour plus difficile. Nicolette puisait des
+consolations dans la prière ; elle demandait à Dieu
+de toucher de sa grâce l’endurcissement de son
+mari, rebelle aux ordres de l’Église. Pour expier
+les fautes de ce mari qu’elle considérait comme
+un pécheur, elle se livrait chaque jour davantage
+aux exercices pieux, aux mortifications. Elle
+jeûnait, répandait autour d’elle des aumônes,
+s’imposait une discipline rigoureuse, les longues
+veilles aux pieds du crucifix. Elle avait brisé
+toutes relations avec le monde, ne sortait jamais
+au bras de Frédéric. On ne la voyait au dehors
+que lorsqu’elle allait assister à la messe à sa paroisse
+ou aux Carmélites. Elle s’était même affiliée
+au tiers ordre du Carmel, et suivait autant
+qu’elle le pouvait les règles de la vie monastique.
+Elle goûtait dans ces pratiques un étrange bonheur,
+propre à lui faire oublier le martyre qu’elle
+avait imposé à son cœur, en y tuant l’amour.</p>
+
+<p>Mais, à côté d’elle, Frédéric ne pouvait trouver
+un dédommagement analogue. Son existence, de
+jour en jour, devenait plus vide, plus désenchantée.
+Il fuyait maintenant sa maison, à laquelle
+tout autre séjour lui semblait préférable.
+Sa femme ne lui inspirait plus qu’un sentiment
+douloureux, fait d’horreur et de pitié. Il ne pouvait
+comprendre que ce fût là cette créature dont
+il avait entendu le cœur battre près du sien,
+dans une même extase de bonheur amoureux et
+de passion vibrante. A toute heure, maintenant,
+il songeait à Irène. Il devinait que le jour où il
+frapperait à la porte de la jeune femme, cette
+porte s’ouvrirait, qu’il trouverait dans l’ancien
+amour le bonheur dont il était dépossédé. Mais
+il hésitait encore ; il avait peur, peur surtout de
+mettre des torts de son côté, alors que jusqu’à ce
+moment il pouvait se rendre cette justice d’avoir
+rempli tout son devoir.</p>
+
+<p>C’est dans ces circonstances qu’un simple incident
+le remit tout à coup en présence d’Irène. Un
+soir, comme, après une longue journée de manœuvres
+militaires dans les plaines qui entourent
+Tarascon, il rentrait chez lui, la nuit venue, il
+trouva sa femme en proie aux plus vives alarmes.
+Une indisposition qui depuis plusieurs jours tenait
+son fils alité, s’était subitement aggravée. Le médecin,
+appelé en toute hâte, redoutait une attaque
+de croup. Déjà Nicolette voyait l’enfant perdu.
+Allait-il être arraché à ses bras, alors que depuis
+dix-huit mois elle l’entourait de soins et de sollicitude,
+et au moment d’atteindre cet âge charmant
+où chez ces petits êtres l’intelligence s’éveille,
+leurs lèvres commençant à balbutier les premiers
+mots ? Cette question, en se dressant dans son
+esprit, provoquait un bruyant désespoir que sa
+résignation chrétienne était impuissante à apaiser.</p>
+
+<p>Dans sa détresse, et son mari absent, elle avait
+mandé sa sœur. Quand Frédéric, prévenu par ses
+domestiques, entra dans la chambre, ayant en
+une minute oublié les maux qu’il endurait depuis
+si longtemps pour ne songer qu’à la douleur de la
+mère, douleur qui brusquement le rapprochait
+d’elle dans la communauté de leurs angoisses, il
+vit les deux femmes debout auprès du petit lit,
+penchées sur l’enfant dont elles épiaient anxieusement
+la respiration oppressée. Nicolette, à peine
+vêtue, pâle, les cheveux en désordre, pleurait et
+se lamentait. Il s’avança. N’écoutant que son cœur,
+il la prit doucement par la taille, en prononçant
+quelques mots propres à la rassurer, à apaiser ses
+craintes. Mais d’un brusque mouvement Nicolette
+se dégagea, et fixant sur lui un regard gros de
+reproches, elle lui montra son fils en s’écriant :</p>
+
+<p>— Voilà votre œuvre. Dieu s’est offensé de
+votre indifférence pour lui. Il vous punit ; le malheur
+est qu’il m’enveloppe dans le châtiment que
+vous avez attiré sur vous.</p>
+
+<p>Une protestation monta aux lèvres de Frédéric.
+Il la contint pour ne pas provoquer une querelle,
+baissa la tête sans répondre. Mais ses yeux, au
+moment où ses paupières se fermaient, s’arrêtèrent
+sur Irène, surprise et affligée, comme pour
+la prendre à témoin de l’injustice de ce reproche.
+Durant toute la nuit et jusqu’au matin, ils restèrent
+auprès du berceau sans que les allusions
+de Nicolette à ce qu’elle appelait l’impiété de son
+mari parvinssent à ébranler la patience de Frédéric.
+Il s’était enfermé dans un mutisme impénétrable.
+Du reste, loin d’empirer, l’état de l’enfant
+semblait s’améliorer. Au petit jour, le médecin
+arriva, et, après avoir examiné son malade, déclara
+qu’il répondait de sa vie. Alors seulement, Nicolette
+consentit à aller se reposer. Elle s’éloigna
+sans rétracter les odieuses paroles arrachées à son
+désespoir, laissant Irène et Frédéric seuls.</p>
+
+<p>— Je suis à bout de courage, murmura alors
+ce dernier. Vous l’avez entendue. Voilà comment
+elle me juge et ce qu’elle pense de moi.</p>
+
+<p>Irène le regardait sans oser l’interroger. Mais
+Frédéric, dont le cœur trop plein avait besoin de
+se répandre, se décidait enfin à lui confier ses
+peines. D’un accent ému, tremblant, il les lui
+racontait à demi-voix. Assis auprès du berceau,
+elle écoutait anxieuse cette confession.</p>
+
+<p>— Pourquoi m’avoir poussé à ce mariage ?
+s’écria Frédéric en finissant. Il valait mieux nous
+soustraire par la fuite aux vengeances de votre
+mari que par le stratagème auquel vous avez
+voulu recourir. Délivrés maintenant, nous serions
+à jamais l’un à l’autre. C’est vous seule que j’aimais,
+vous seule que j’aime toujours. Et comme,
+toute frissonnante, elle gardait le silence, il ajouta
+d’un ton résolu : — Vous êtes ma vraie femme,
+Irène. J’ai beau résister à l’évidence, tout le proclame
+dans mon cœur. Voulez-vous vous expatrier
+avec moi ? Ma vie vous appartient ; je vous la livre
+pour toujours. Ici, près de Nicolette, c’est l’enfer ;
+au loin, près de vous, ce sera le ciel.</p>
+
+<p>— Avez-vous bien compris la gravité de vos
+paroles ? demanda Irène, dont le cœur se troublait
+au souvenir ressuscité de la passion non éteinte
+qu’un mot venait de ranimer.</p>
+
+<p>— Voilà plus d’une année que je veux vous
+parler, répondit Frédéric. J’ai longtemps résisté.
+Maintenant, je ne peux plus. Le supplice qu’on
+m’inflige est au-dessus de mes forces. J’affirme
+que j’ai tout tenté pour vous oublier ; je l’ai voulu
+fermement, de toute l’énergie de ma volonté et de
+ma raison. Mais, quoi ! le cœur de Nicolette m’est
+à jamais fermé ; c’est sa rigueur qui me ramène
+vers vous. Abandonnez-vous à mon amour, Irène ;
+il ne vous fera jamais défaut ; nous pourrons encore
+être heureux. Dites un mot, et je préparerai
+à loisir notre fuite. Seulement, nous emmènerons
+mon fils ; je ne veux pas que sa mère le façonne
+à son image.</p>
+
+<p>— Le lui prendre ! fit Irène avec effroi…</p>
+
+<p>— Elle sera vite consolée… Dieu ne lui
+tient-il pas lieu de tout ? Irène, par pitié, promettez-moi
+de me suivre…</p>
+
+<p>Il était presque à ses genoux, les mains suppliantes,
+les yeux brillant d’une ardeur passionnée.
+Éperdue, Irène se taisait, bouleversée en voyant
+si près de se réaliser le rêve que tant de fois, dans
+le silence de ses tristes nuits, elle avait caressé.</p>
+
+<p>— Ce serait un trop grand crime ! soupira-t-elle
+enfin.</p>
+
+<p>Ce fut son unique protestation. Elle se sentait
+reprise par l’amour ; elle ne s’appartenait plus,
+enveloppée déjà dans le flot des désirs inassouvis
+et ravivés. La prière de Frédéric montait autour
+d’elle, désarmait sa résistance, et encore qu’elle
+protestât d’un geste affaibli, il devinait que désormais
+elle était à lui, qu’il lui suffirait de parler
+pour être obéi.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3>X</h3>
+
+
+<p>Assise sur le bord d’une chaise, dans un coin
+de la chambre pauvre et nue que l’abbé Gavella
+occupait hors de l’enceinte du couvent, Nicolette,
+repliée sur elle-même dans une attitude d’accablement
+et de douleur, écoutait le prêtre. Ainsi
+qu’elle le faisait souvent depuis que s’abandonnant
+à sa direction spirituelle, elle lui avait accordé
+sa confiance, elle était venue lui raconter
+ses angoisses et lui demander conseil.</p>
+
+<p>Jamais ses confidences n’avaient eu un caractère
+plus douloureux. Elle connaissait, depuis
+quelques heures, la liaison criminelle renouée
+entre Irène et Frédéric. Une lettre surprise venait
+de lui en révéler l’existence. Bouleversée, elle
+était accourue à son confesseur. Entrant comme
+une folle, elle avait poussé vers lui le cri de sa
+détresse. Ce n’est pas qu’elle fût atteinte profondément
+dans son cœur, où l’amour n’était plus que
+comme une victime expiatoire immolée, offerte à
+Dieu. Après avoir lassé pendant trois années la
+tendresse de son mari, découragé ses efforts, elle
+n’attendait rien de lui. Mais trop grande était
+l’infamie du crime qu’elle venait de découvrir !
+Quoi ! trahie, trompée par ceux à qui jadis elle
+avait sacrifié sa vocation religieuse ! l’adultère et
+l’inceste s’étalant à ses côtés ! deux âmes se livrant
+au démon ! Elle se révoltait, indignée, résolue à
+ne pas tolérer le scandale, se demandant comment
+elle pourrait le faire cesser.</p>
+
+<p>Mais, en même temps, tout au fond de son
+cœur, s’élevait pour la première fois un reproche
+contre elle-même, et, avec ce reproche, la crainte
+que l’abbé Gavella eût contribué par ses conseils
+à éloigner d’elle son mari. N’est-ce pas pour lui
+obéir qu’elle s’était refusée à l’amour de Frédéric ?
+pour lui obéir qu’elle avait transformé sa maison
+en cellule monacale, détruit sa beauté afin d’éteindre
+des désirs auxquels le prêtre lui ordonnait
+de se dérober ? Si son mari l’avait prise en
+horreur, s’il avait cherché le bonheur hors de son
+foyer, à qui la faute ? Ce qu’elle pensait, elle
+n’osait l’exprimer ; c’est à peine si elle osait se
+l’avouer à elle-même. Elle s’était contentée de
+révéler l’effroyable découverte. Maintenant, brisée
+par ses aveux, elle attendait que le prêtre parlât,
+qu’il lui fît connaître comment elle devait agir
+pour se tirer de peine.</p>
+
+<p>L’abbé Gavella, après l’avoir écoutée silencieusement,
+arpentait la chambre à grands pas, le
+front courbé, les mains derrière le dos, passant et
+repassant devant la femme abandonnée, sans
+même la regarder. Terrible était son silence ;
+il pesait lourdement sur Nicolette. Elle tournait les
+yeux vers son directeur, avec une expression de
+prière et d’angoisse, suspendant un suprême
+espoir aux lèvres muettes de qui elle attendait un
+avis efficace. Elle essayait de comprendre ce
+regard impénétrable qui évitait de se poser sur
+son visage, et le sien n’exprimait plus que le
+désenchantement dont ses confidences ne pouvaient,
+hélas ! la guérir. Elle suivait la promenade monotone
+du prêtre tour à tour vu de face avec sa
+physionomie farouche, et vu de dos dans le profil
+des larges épaules dont l’ossature saillante faisait
+craquer la soutane fripée et luisante, usée jusqu’à
+la corde.</p>
+
+<p>— Cet homme est un grand pécheur, dit-il tout
+à coup.</p>
+
+<p>— Un grand pécheur, oui, objecta timidement
+Nicolette ; reste à savoir si ce n’est pas ma rigueur
+qui l’a plongé dans le péché. Peut-être, si j’avais
+persisté à demeurer pour lui ce que j’étais aux débuts
+de notre mariage, il ne m’aurait pas abandonnée.</p>
+
+<p>— Des regrets ! murmura dédaigneusement le
+prêtre.</p>
+
+<p>— Oui, des regrets, s’écria Nicolette. D’abord,
+mon mari m’a été fidèle et dévoué. Il n’a cessé de
+l’être que lorsqu’il a compris que j’avais peur
+de son amour.</p>
+
+<p>— Cet amour était impudique. Vous ne pouviez
+continuer à y répondre, sans exposer votre âme à
+la damnation.</p>
+
+<p>La jeune femme baissa la tête, écrasée par cet
+argument décisif.</p>
+
+<p>— J’avais cependant le droit d’aimer mon mari
+et d’être aimée de lui.</p>
+
+<p>— Oui, c’est cela, payez-vous de mots… Y a-t-il
+deux manières de comprendre le mariage chrétien ?
+N’est-il pas vrai que votre mari l’avait compris
+d’une manière offensante pour Dieu ? N’est-il
+pas vrai qu’il entraînait votre âme à l’enfer ? J’ai
+dû vous ouvrir les yeux, vous tracer vos devoirs,
+vous rappeler les imprescriptibles lois de la chasteté,
+lois plus impérieuses pour vous que pour
+d’autres, puisqu’en d’autres temps, vous aviez
+juré de les observer. C’est un grand malheur que
+votre mari ait refusé d’entrer dans vos vues, une
+épreuve redoutable que le ciel vous impose…
+Mais je n’ai rien à retirer des conseils que je vous
+ai donnés.</p>
+
+<p>— Que me reste-t-il donc à faire ? Ce malheureux
+entretient avec ma sœur des relations criminelles.
+Dois-je laisser se prolonger ce scandale ? N’y a-t-il
+pas là deux âmes à ramener au bien !</p>
+
+<p>— Ah ! si vous n’obéissiez qu’au désir de les tirer
+du péché !… Mais n’est-il pas vrai que vous
+obéissez surtout à votre jalousie !</p>
+
+<p>— C’est mon mari, murmura Nicolette.</p>
+
+<p>Il y eut un silence. L’abbé Gavella marchait
+toujours ; son visage osseux s’empourprait ; l’expression
+de son regard devenait plus sombre.</p>
+
+<p>— Quelle femme est votre sœur ? demanda-t-il
+tout à coup.</p>
+
+<p>— Une âme passionnée et faible, mais honnête…</p>
+
+<p>— Si vous dites vrai, tout espoir n’est pas perdu.
+Je la verrai, je lui parlerai.</p>
+
+<p>— Oh ! non, pas vous, mon père !</p>
+
+<p>— Pourquoi ? fit-il défiant.</p>
+
+<p>— Vous l’épouvanteriez peut-être, mais vous
+n’obtiendriez rien d’elle ; elle chercherait dans les
+bras de son amant l’apaisement de son épouvante
+et l’y trouverait. Sur une créature comme elle,
+l’amant exerce plus d’influence que le confesseur.</p>
+
+<p>— Oui, jusqu’à l’article de la mort, reprit ironiquement
+le prêtre… A ce moment, nous avons
+notre revanche… On nous écoute.</p>
+
+<p>— Ma sœur n’est pas à l’article de la mort.</p>
+
+<p>— Mais si, de votre propre aveu, je ne dois rien
+faire pour arrêter ce débordement d’infamies,
+pourquoi êtes-vous ici ?</p>
+
+<p>— Le besoin de laisser se répandre mon cœur
+et de confier à quelqu’un ma détresse.</p>
+
+<p>— J’ai passé par des détresses plus profondes
+que la vôtre, et je ne les ai confiées qu’à Dieu.</p>
+
+<p>— Mais n’êtes-vous pas le représentant de Dieu
+sur la terre ?</p>
+
+<p>L’abbé Gavella se mordit les lèvres et d’abord ne
+répondit pas. Puis, brusquement, il dit :</p>
+
+<p>— Si vous ne me laissez pas la faculté de faire
+entendre à votre sœur les reproches qu’elle a
+mérités, et de l’adjurer au nom de son salut, je ne
+peux rien.</p>
+
+<p>— Avant de vous laisser lui parler, mon père,
+je veux la voir.</p>
+
+<p>— Des demi-mesures ! s’écria l’abbé Gavella.
+Tant de ménagements sont-ils donc nécessaires
+avec les âmes qui se vautrent dans le péché ? Faut-il
+leur laisser le temps de réfléchir, d’hésiter,
+de discuter avec elles-mêmes ? Ne vaut-il pas
+mieux les arracher tout d’un coup à leur pourriture ?</p>
+
+<p>Il parlait durement, en continuant sa promenade
+fiévreuse et irritée. Son rude accent espagnol
+donnait à ses paroles un caractère inquisitorial,
+révélait l’habitude de traiter ses pénitentes comme
+autrefois il traitait ses miquelets quand il faisait la
+guerre dans l’Aragon. Homme terrible qui dans
+toute créature humaine voyait une proie pour le
+ciel à qui il s’efforçait d’en assurer, coûte que
+coûte, de gré ou de force, la possession.</p>
+
+<p>— Celle dont nous parlons est ma sœur, supplia
+Nicolette qui entendait gronder de nouveau dans
+ce langage la domination à laquelle elle s’était peu
+à peu assouplie et cause de ses malheurs. Laissez-moi
+la voir, mon père. Si je ne parviens pas à la
+détourner du mal, vous serez le premier à l’apprendre,
+et alors, vous pourrez tenter à votre
+tour…</p>
+
+<p>L’abbé Gavella ne la laissa pas achever. Il l’interrompit
+avec brutalité.</p>
+
+<p>— Soit ! fit-il, j’attendrai. Mais puisque mon
+secours ne vous est pas encore nécessaire, vous
+auriez pu vous dispenser de me déranger ce matin.</p>
+
+<p>— Pardonnez-moi, mon père…</p>
+
+<p>— Bien ! bien ! allez, ma fille, Dieu vous garde !
+et puisse-t-il vous inspirer d’énergiques résolutions !
+Croyez-moi, hâtez-vous de décliner la responsabilité
+qui pèse sur vous. Ce n’est pas
+seulement votre honneur domestique qui est en
+jeu, à cette heure ; c’est aussi le salut de deux
+âmes, de deux âmes dont vous êtes responsable
+devant le ciel, car vous pouvez faire cesser
+le scandale abominable par lequel il est grièvement
+offensé. Les lois humaines elles-mêmes vous
+donnent des armes dans ce but. Vous devez agir
+à la fois sur votre sœur et sur votre mari, les
+menacer de la rigueur de ces lois, revendiquer vos
+droits d’épouse, employer au besoin la contrainte.
+Si vous n’êtes pas en état de faire ainsi, il vaudrait
+mieux substituer à vous ceux à qui vous avez
+confié vos soucis, moi par exemple. Ah ! si vous
+me mettez en présence des coupables, je leur ferai
+entendre les paroles vengeresses ; je leur montrerai
+le ciel fermé, l’enfer béant, et je les aurai
+bientôt courbés à mes pieds, humiliés et repentants.
+En prononçant ces mots, avec une expression
+de menace, le terrible aumônier s’arrêta devant
+Nicolette silencieuse, et, l’enveloppant de
+son regard soupçonneux, il ajouta d’un accent où
+éclatait son mépris pour les inquiétudes de cette
+conscience troublée : — Ame débile ! âme de
+femme ! Allez ! je prierai pour vous.</p>
+
+<p>Nicolette frissonna et sortit défaillante. Depuis
+longtemps, elle souffrait de l’influence que l’abbé
+Gavella exerçait sur elle, pouvoir mystérieux
+qu’elle subissait comme celui d’un maître dont
+on ne peut s’affranchir. Elle le voyait souvent.
+Mais loin de puiser dans leurs fréquents entretiens
+des consolations et du courage, elle n’en
+emportait qu’inquiétude et accablement, effrayée
+de l’entendre parler de Dieu comme d’un justicier
+redoutable et non comme d’un père compatissant,
+de ne saisir dans son langage que des
+allusions à l’enfer et jamais la promesse du ciel.
+Quand elle le quittait, toute brisée par ses reproches,
+elle doutait de la possibilité de gagner le
+paradis, et durant de longues heures, elle pleurait
+sur son impuissance à se sanctifier. Malgré
+tout cependant, elle se laissait entraîner vers lui
+par un invincible attrait ; c’est toujours à lui qu’elle
+venait, sincère et humiliée, avouer ses faiblesses
+et jusqu’aux terreurs qu’il lui inspirait.</p>
+
+<p>Jamais cette étrange influence ne s’était appesantie
+sur elle aussi lourdement que ce jour-là. La
+malheureuse femme se trouva dans la rue, décontenancée,
+tout en pleurs, sans énergie, regrettant
+presque de s’être confiée à ce prêtre dont la main
+semblait ne se lever que pour maudire, et non pour
+bénir. Depuis trois ans, elle s’était si complétement
+livrée à lui, qu’elle ne pouvait, dans son infortune,
+solliciter ailleurs un appui et un secours.
+Quel secours, quel appui trouvait-elle près de
+lui, à cette heure cruelle ? Il ne savait ni la
+consoler ni lui rendre le courage. Ame débile !
+âme de femme ! s’était-il écrié. Eh bien, oui !
+mais c’est pour cela qu’elle aurait eu besoin d’être
+soutenue. Ce qui lui arrivait n’était-il pas au-dessus
+des prévisions humaines ?</p>
+
+<p>Maintenant qu’allait-elle faire ? Elle venait
+de s’opposer à ce que l’abbé Gavella vît les coupables
+pour leur parler des devoirs oubliés ; elle
+venait de revendiquer pour elle, pour elle seule,
+comme son droit d’épouse et de sœur, cette difficile
+tâche, non qu’elle se sentît entraînée à l’accomplir,
+mais parce qu’elle redoutait qu’en l’accomplissant
+avec les procédés d’inquisiteur qui lui
+étaient familiers il en compromît le succès. Il
+fallait donc agir, agir sur-le-champ, formuler des
+reproches, envenimer ses peines déjà si lourdes,
+de l’âpreté des querelles domestiques. C’était
+affreux. Pour trouver en soi la force d’obéir aux
+exigences de sa situation, elle dut se rappeler
+qu’il y avait deux âmes à tirer du péché, qui
+ne pouvaient en être tirées que par son intervention.</p>
+
+<p>La nuit venait quand elle arriva chez Irène.
+L’ombre naissante voilait sa pâleur et son trouble. — Ma
+sœur est-elle là ? demanda-t-elle au domestique
+qui lui ouvrait la porte.</p>
+
+<p>— Madame est partie pour Marseille, répondit
+cet homme ; elle reviendra demain.</p>
+
+<p>Que sa sœur eût quitté Beaucaire pour vingt-quatre
+heures, sans l’avertir, il n’y avait rien
+là qui pût la surprendre. Depuis longtemps, elles
+se voyaient peu. La rareté de leurs entrevues
+était la conséquence des incidents qui avaient
+précédé le mariage de Nicolette, le témoignage de
+la volonté d’Irène de rassurer sa sœur, en évitant
+de se rencontrer avec Frédéric. Elle eut pourtant
+le cœur serré, comme si elle eût pressenti la
+gravité des circonstances et les causes de ce départ.
+C’était un répit cependant. Elle éprouva ce soulagement
+que procure aux esprits craintifs l’ajournement
+d’une explication pénible.</p>
+
+<p>— Ce sera pour demain, pensa-t-elle.</p>
+
+<p>Accablée, elle reprit le chemin de sa demeure,
+en se demandant si Frédéric y serait déjà rentré,
+si dans ce cas elle aborderait le sujet odieux dont
+elle était tenue de l’entretenir, et s’il ne convenait
+pas d’éviter toute discussion jusqu’à ce qu’elle eût
+parlé à Irène. Elle tournait et retournait la question
+dans son esprit. Elle se trouva chez elle sans
+l’avoir résolue.</p>
+
+<p>— Où est mon fils ? dit-elle à la femme de chambre
+chargée de veiller sur l’enfant.</p>
+
+<p>— Il n’est pas encore rentré, madame.</p>
+
+<p>— Il est donc sorti ! s’écria-t-elle stupéfaite.</p>
+
+<p>— Madame ne le savait-elle pas ? reprit la femme
+de chambre. Monsieur est venu prendre le petit
+pour le conduire chez sa tante Irène. Du reste, il a
+laissé cette lettre pour madame.</p>
+
+<p>Nicolette s’empara de la lettre, vivement, sans
+comprendre, dominée déjà par la surprise et l’effroi.
+Elle ne se souvenait pas que Frédéric fût
+jamais sorti avec son fils. Dans quel but l’avait-il
+emmené ? Ce ne pouvait être, quoi qu’il eût dit,
+pour le conduire chez Irène, puisqu’Irène était
+partie. Ces pensées traversèrent son esprit, d’un
+trait, tandis que ses mains tremblantes déchiraient
+l’enveloppe. Fiévreusement, elle ouvrit la
+lettre et lut ce qui suit :</p>
+
+<p>« Quand on vous remettra cette lettre, j’aurai
+quitté Beaucaire pour n’y plus revenir, décidé
+à ne vous revoir jamais. Vous serez libre, moi
+aussi, et vous pourrez vous considérer comme
+veuve. C’est vous qui me chassez de notre maison,
+et qui m’avez réduit à l’extrémité à laquelle
+je recours pour me délivrer.</p>
+
+<p>« Depuis plus de trois années, je suis la victime
+de votre dévotion. En rebutant par vos dédains et
+vos rigueurs un cœur plein de vous, qui ne
+demandait qu’à se consacrer à vous éternellement,
+vous avez fait de moi un martyr. Longtemps j’ai
+subi mon supplice ; mais vous l’avez rendu intolérable,
+et c’est afin de m’y dérober que brisant
+ma carrière, je vais mettre l’Océan entre vous et
+moi.</p>
+
+<p>« Je n’appartiens plus à l’armée, j’ai donné ma
+démission. De ma fortune personnelle, en possession
+de laquelle m’a mis la mort de mes parents,
+j’ai fait deux parts, après avoir vendu le château
+de Varimpré, où, grâce à vous, je ne reviendrai
+plus ; j’emporte l’une ; je vous laisse l’autre ; elle
+grossira votre dot demeurée intacte. Mon notaire
+vous fera connaître les dispositions que j’ai prises,
+et dont il ignore d’ailleurs le but.</p>
+
+<p>« Vous auriez fait de mon fils un être à votre
+image ; vous l’auriez livré à des prêtres aussi
+violents et aussi intolérants que celui qui nous a
+perdus. Je regarde comme un devoir de le soustraire
+à l’éducation que vous vouliez lui faire.
+Peut-être le reverrez-vous un jour ; s’il me
+demande sa mère, je ne lui défendrai pas de venir
+vous rejoindre. Mais alors, il sera un homme, et
+armé par moi contre toute tentative qui aurait pour
+effet d’en faire un catholique semblable à vous.</p>
+
+<p>« Ne cherchez pas à nous retrouver. Mes précautions
+sont prises pour vous empêcher de découvrir
+nos traces. Le monde vous plaindra ; il me
+blâmera. Vous saurez, vous, que je ne mérite pas la
+flétrissure qui me sera infligée, et que je suis
+encore plus à plaindre que vous ne l’êtes vous-même.
+D’ailleurs, dans l’exaltation de votre piété,
+vous trouverez un refuge contre votre douleur.
+Puissiez-vous en trouver un aussi contre vos
+remords ! »</p>
+
+<p>C’était tout. Pendant une minute, les yeux voilés
+par l’épouvante, elle agita dans ses mains cette
+horrible lettre. Puis, tout à coup, le souvenir de
+sa sœur dont elle venait de constater l’absence se
+dressa devant elle comme une lumière aveuglante.
+Elle comprenait : Frédéric et Irène fuyaient ensemble,
+en emportant l’enfant.</p>
+
+<p>— Mon fils ! mon fils ! gémit-elle.</p>
+
+<p>Éperdue, affolée, elle voulut s’élancer au dehors,
+comme si elle espérait encore rejoindre les fugitifs
+et les ramener. Mais ses forces l’abandonnaient ;
+un nuage tremblant se formait devant ses regards ;
+ses genoux fléchirent. Elle étendit les bras, cherchant
+autour d’elle un appui. Il lui manqua, et elle
+tomba lourdement sur le plancher, sans connaissance.</p>
+
+
+<p class="c gap xsmall">FIN DU LIVRE PREMIER</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak">LIVRE SECOND</h2>
+
+
+
+
+<h3>I</h3>
+
+
+<p>Les premiers rayons d’un chaud soleil d’été,
+empourprant un ciel clair, doraient les toitures
+vermoulues et les murailles grises du couvent. Par
+les larges croisées aux vitres étroites, entr’ouvertes
+derrière leurs grilles de fer, ils pénétraient
+dans les profondeurs de la pieuse maison, où circulait
+librement l’air matinal, tout imprégné de la
+fraîcheur du Rhône montant, dans un flot de
+vapeurs roses, au long du roc au sommet duquel le
+Carmel dresse ses vieilles tours.</p>
+
+<p>En bas, dans la plaine, la ville s’éveillait. Des
+clochers de Beaucaire tombait, dans le silence du
+jour naissant, la sonnerie de l’<i lang="la" xml:lang="la">Angelus</i> à laquelle
+répondait, franchissant le fleuve comme un vol
+d’oiseaux invisibles, la sonnerie des cloches de
+Tarascon. Au delà de la ville, la lumière embrasait
+déjà l’espace des champs, les prairies roussies et
+calcinées en cette brûlante saison par les feux
+du ciel, les cyprès, les oliviers et les saules, au
+feuillage tout poudreux de la poussière blanchâtre
+que soulève le mistral.</p>
+
+<p>Quelques instants avant cinq heures, une sœur
+sortit de sa cellule. Sur sa chemise de serge et son
+jupon de laine, elle portait une robe de bure
+brune, serrée à la taille par une ceinture de cuir ;
+sur la robe, un long scapulaire. Chaussée de bas en
+étoffe grossière et d’alpagattes, elle avait sur ses
+cheveux coupés ras une guimpe et un voile. Sous
+ce vêtement tombant autour du corps en longs
+plis roidis comme s’ils eussent été pétrifiés,
+la grâce du sexe s’évanouissait. En se consacrant
+à Dieu, la religieuse abdique tout ce qui fait
+le charme de la femme. Celle-ci marchait à grands
+pas dans les couloirs où l’ombre se dissipait. Sa
+main droite tenait, en l’agitant, une matraque,
+petite planchette revêtue de deux barrettes d’acier
+qui frappaient le bois de coups secs et résonnants.</p>
+
+<p>A ce bruit, les Carmélites subitement réveillées
+sautaient à bas de leur dure couchette, posant
+leurs pieds nus sur les carreaux froids. Le jour
+entrait joyeux dans les cellules ; il resplendissait
+sur la nudité des murs blanchis à la chaux, ornés
+d’une croix et de deux images de piété. En quelques
+instants, les religieuses eurent procédé à leur
+toilette, retourné les draps en laine sur leur matelas
+de paille soutenu par deux planches. Au coup
+de cinq heures, toutes les portes s’ouvrant à la fois,
+les saintes filles apparurent ensemble dans les couloirs,
+remplis soudain du frôlement de leurs sandales
+sur la pierre. Elles descendaient à la chapelle,
+toutes frissonnantes dans leur chair macérée,
+accablées sous la lassitude un moment vaincue par
+le sommeil, et renaissante avec le jour qui allait de
+nouveau faire peser sur leurs membres exténués
+le fardeau des longues privations, du jeûne et des
+maigres repas.</p>
+
+<p>Maintenant, dans le chœur de la chapelle, derrière
+la haute grille à gauche de l’autel, les sœurs
+étaient agenouillées. Durant une heure, elles restèrent
+en oraison. Sur l’autel, deux cierges se consumaient ;
+leur flamme tremblante rougissait sous
+la lumière du dehors entrant par les vitraux.
+Tandis que dans la maison tout était pauvre et nu,
+dans l’oratoire plein de plantes vertes et de fleurs
+épanouies, la pourpre des étoffes, la finesse des
+dentelles, la blancheur des marbres, les ors des
+statues flamboyaient. On devinait que tout le luxe
+de la communauté se déployait là, pour Dieu seul,
+et qu’à ses pieds seulement les religieuses retrouvaient
+un souvenir affaibli du bien-être auquel
+elles avaient renoncé en renonçant au monde. La
+nappe de l’autel, taillée dans un lambeau de robe
+blanche, rappelait à quelqu’une d’entre elles le vêtement
+qui jadis, avant qu’elle eût fait vœu d’éternelle
+pauvreté, parait sa beauté sacrifiée depuis ; à
+quelque autre, le tapis déroulé sur les marches
+redisait les jeux de la maison paternelle où elle
+l’avait foulé, sous ses pieds d’enfant, avant d’en
+faire don au couvent, en y entrant. Les plantes et
+les fleurs parlaient aussi à ces âmes subjuguées par
+la folie de la croix ; dans les couleurs éclatantes des
+pétales et dans les parfums des calices, elles aspiraient
+le passé auquel elles ne songeaient plus que
+pour en expier les innocentes joies et les rêves
+d’avenir, qu’avait brisés l’implacable vocation
+dont elles subissaient les lois rigoureuses.</p>
+
+<p>Au bout d’une heure, pendant laquelle le bruit
+des respirations contenues troubla seul la quiétude
+silencieuse du couvent, une sœur se leva. D’une
+voix douce et simple, elle entonna le chant des
+psaumes sacrés. Toutes s’unirent à elle aussitôt.
+Rien de joyeux ni d’expressif dans cette psalmodie.
+C’était une mélopée traînante et monotone,
+d’une mélancolie maladive. Les paroles latines
+tombaient des bouches sans accent de ferveur,
+avec une naïveté enfantine, comme un texte
+incompris, récité par habitude et par devoir. Mais
+de la froideur apparente de ce chant, l’ardeur de
+la prière se dégageait.</p>
+
+<p>La messe succéda à l’office psalmodié. De la
+sacristie, un prêtre était sorti précédé d’un enfant
+de chœur, pour célébrer le saint sacrifice. De
+toutes parts, autour de lui, ce n’étaient qu’extases
+et soupirs. Quand la communion groupa les religieuses
+derrière la grille à travers laquelle il devait
+déposer l’hostie sur leur langue en récitant les paroles
+saintes, il y avait dans l’attitude des corps
+penchés une expression d’adoration passionnée et
+de fiévreuse attente, comme si l’amant divin
+que sollicitaient ces vierges béatifiées et qu’elles
+allaient recevoir, devait éteindre leurs désirs,
+combler le vide de leurs cœurs exaspérés par la
+contemplation et l’espoir des jouissances éternelles
+qu’elles cherchaient à mériter et dont cette
+union solennelle avec Jésus leur révélait déjà,
+quoique imparfaitement, l’ineffable volupté.</p>
+
+<p>Tout en haut du chœur, dans une stalle, près de
+l’autel, se tenait la prieure. La croix abbatiale
+qui brillait sur sa poitrine la distinguait des sœurs
+sur qui elle régnait canoniquement et dont elle
+était l’élue pour trois années, conformément à
+la règle. Quoiqu’elle fût de petite taille et qu’on
+devinât, sous les amples plis de sa robe, un
+corps amaigri, l’autorité qu’elle exerçait se manifestait
+visiblement, révélée par la place où elle
+se tenait, par son geste, par des regards rapides
+jetés sur son troupeau. Lorsque, la messe
+terminée, le prêtre eut quitté l’autel, les religieuses,
+après de courtes actions de grâces,
+sortirent de la chapelle. Avant de sortir, elles
+défilèrent toutes devant la prieure, en faisant une
+longue génuflexion. La prieure ne quitta sa stalle
+que lorsqu’elle eut ainsi reçu de toutes ses sœurs
+cet humble salut. Elle les suivit dans le jardin.
+Déjà, elles s’éloignaient pour vaquer aux occupations
+manuelles qu’ordonne la règle des Carmélites.
+D’un signe, elle appela l’une d’elles, qui accourut
+et tomba à genoux le front courbé.</p>
+
+<p>— Sœur Marie du Calvaire, dit la prieure
+d’une voix froide et tranchante, tout à l’heure,
+pendant la messe, vous avez adressé la parole à
+votre voisine, sœur Claire Magdeleine, et je vous
+ai vue sourire.</p>
+
+<p>— C’est vrai, ma Révérende Mère, répondit la
+religieuse interpellée. Je ne trouvais pas dans mon
+bréviaire l’hymne du jour, et j’ai demandé à quelle
+page il se trouvait. Si j’ai péché, ma Révérende
+Mère, je m’accuse. Punissez-moi.</p>
+
+<p>En prononçant ces mots, elle se prosterna, baisa
+la terre et demeura ainsi, le front dans la poussière,
+attendant un ordre pour se relever, exposée
+à demeurer dans cette attitude, si la prieure l’eût
+voulu ou l’eût oubliée, jusqu’à ce que la cloche
+l’appelât à un acte prescrit par la règle.</p>
+
+<p>— Vous avez eu tort de rire pendant la messe.
+Vous ferez dix fois le tour du jardin, les pieds nus,
+en récitant l’<i lang="la" xml:lang="la">Ave Maria</i> et en portant la croix.</p>
+
+<p>La pénitente se releva silencieuse. Sous le porche
+qui séparait le jardin de la chapelle, il y avait,
+appuyée dans un angle, contre le mur, une lourde
+croix en bois noir, plus haute qu’elle. L’ayant
+soulevée après s’être déchaussée, elle en chargea
+ses épaules comme Jésus-Christ avait chargé les
+siennes de l’instrument de son supplice, et le corps
+courbé sous le faix, elle commença sa fatigante
+promenade en passant et repassant devant une de
+ses compagnes qui se tenait accroupie dans un
+coin du jardin, en plein soleil, les yeux bandés,
+une corde au cou, les mains liées derrière le dos, — acte
+d’humiliation volontaire que les plus ferventes
+dans les communautés aiment à s’imposer.</p>
+
+<p>La sévérité de la prieure n’avait surpris aucune
+des sœurs. A tout instant, les Carmélites sont
+témoins ou victimes de pénitences analogues ordonnées
+de la sorte, ou subies du plein gré de celles
+qui l’accomplissent, et toujours accomplies joyeusement.</p>
+
+<p>Les religieuses s’étaient dispersées. Toute la
+communauté maintenant se livrait au travail. Les
+unes montaient des fleurs artificielles pour orner
+l’autel ; les autres ravaudaient leurs vêtements
+usés ou préparaient dans la cuisine les mets destinés
+au déjeuner.</p>
+
+<p>La prieure était rentrée dans sa cellule. Assise
+devant une table couverte de papiers, elle répondait
+aux lettres arrivées le matin, et s’occupait
+des divers détails relatifs à la direction qu’elle
+exerçait. Un grand silence régnait autour d’elle.
+De temps en temps, elle se levait, faisait quelques
+pas vers la fenêtre et aspirait une bouffée d’air
+pur, en laissant errer ses regards à travers le jardin
+où se balançaient, au souffle de la brise du
+Rhône, les fleurs tremblantes sur leur tige.</p>
+
+<p>Il était frais et charmant, ce petit jardin dessiné
+dans les terres apportées à grand’peine sur le
+rocher. Un lierre épais, entremêlé de vigne vierge
+et de jasmin d’Espagne grimpant au long des bâtiments,
+encadrait les croisées. Entre les bordures
+de buis, s’allongeaient les pelouses coupées à intervalles
+égaux par les bandes de dahlias, de
+rosiers et de lys. Un rideau de cyprès fermait
+l’horizon du côté du fleuve, rappelant sans cesse
+à celles qui habitaient ces lieux qu’au delà de
+cette barrière verdoyante, rien ne devait les émouvoir
+ni les préoccuper, que dans ce cadre étroit
+se concentraient les seules distractions qu’il leur
+fût permis de connaître. Entre ces rares distractions,
+une des plus douces était la contemplation
+des beautés de la nature, arbres et fleurs, ordonnée
+par la poétique sainte Thérèse. C’est pour
+obéir à leur illustre fondatrice qu’aux heures de
+récréation, les religieuses cultivaient le parterre,
+dont les produits embaumés allaient chaque jour
+orner la chapelle.</p>
+
+<p>La prieure se tenait devant la croisée, suivant
+d’un œil indifférent la sœur Marie du Calvaire,
+qui, toute lasse, accablée sous le fardeau de la
+croix, achevait d’accomplir sa pénitence, quand,
+à la porte de la cellule, un coup léger se fit entendre.
+La prieure tressaillit, et revint lentement
+s’asseoir devant la table en répondant :</p>
+
+<p>— Entrez.</p>
+
+<p>La porte s’ouvrit. Sur le seuil apparut une
+belle jeune fille, grande et blonde, à l’œil brillant
+et doux, vêtue de l’habit des postulantes.</p>
+
+<p>— C’est vous, Jeanne Mauroy, dit la prieure
+avec bienveillance ; avancez. Que désirez-vous ?</p>
+
+<p>La jeune fille fit quelques pas, les yeux baissés,
+les bras croisés sur la poitrine. Arrivée devant la
+prieure, dont elle n’était séparée que par la table,
+elle s’agenouilla et dit :</p>
+
+<p>— Mon confesseur m’a ordonné de venir vous
+trouver, ma Révérende Mère.</p>
+
+<p>— Oui, je me souviens ; il m’a parlé de vous.
+Vous pouvez vous relever. Jeanne obéit et se tint
+debout. La prieure continua : — Vous êtes donc
+impatiente de voir arriver le jour de votre prise
+d’habit ?</p>
+
+<p>— Voilà six mois que je suis postulante, ma
+Révérende Mère, et je serais heureuse d’être admise
+au noviciat.</p>
+
+<p>— L’épreuve que vous venez de subir vous
+suffit-elle ?</p>
+
+<p>— Sous la forme où elle m’a été imposée, oui,
+ma Révérende Mère. Jusqu’ici, je reste convaincue
+que Dieu m’ordonne d’embrasser son service. Si
+je me trompe, si ma vocation est autre, ce n’est
+qu’une épreuve plus complète qui me l’apprendra.
+Quand je porterai l’habit, quand je subirai
+toutes les rigueurs de la règle, alors seulement
+je pourrai décider si je suis en état de m’y soumettre
+pour toute ma vie.</p>
+
+<p>— Vos parents sont-ils avertis ?</p>
+
+<p>— Je ne dépends que de mon tuteur et d’un
+conseil de famille dont les membres, vous le savez,
+ma mère, sont d’accord avec lui et avec moi.
+Tous nous aimons et nous craignons Dieu. Aucun
+de nous ne veut résister à ses ordres. Ceux qui
+m’aiment m’envient, alors même qu’ils regrettent
+de me perdre. C’est eux qui m’ont confiée à
+vous…</p>
+
+<p>Il y eut un long silence. La prieure observait
+ce candide et fier visage, au regard caressant,
+dont la chevelure sous la coiffe sans grâce ceignait
+le front d’une auréole d’or, les contours de la
+taille robuste et souple, les hanches saillantes et
+fines ; elle admirait le charme exquis, fait de
+jeunesse et de grâce, que Jeanne exerçait partout
+autour d’elle à son insu.</p>
+
+<p>— Vous êtes belle, mon enfant, fit soudain la
+prieure. Vous pourriez briller dans le monde.</p>
+
+<p>— Je ne veux briller que pour le ciel.</p>
+
+<p>— En quelques années, la vie qu’on mène ici,
+les rigueurs de la règle, les privations auront flétri
+votre beauté. Jeune d’âge, vous serez vieille de
+corps. Ne regretterez-vous pas les biens que vous
+aurez sacrifiés ? Réfléchissez, mon enfant. Malheur
+à vous si, après avoir prononcé des vœux
+éternels, s’élevait dans votre cœur le regret de ce
+que vous auriez volontairement perdu.</p>
+
+<p>— Je ne regretterai rien, ma mère.</p>
+
+<p>— J’ai été jeune comme vous, insista la prieure
+en se levant, oui, jeune, et l’on disait que j’étais
+jolie. Voyez ce que le cloître a fait de moi.</p>
+
+<p>Brusquement, elle se mit en pleine lumière
+comme pour obliger Jeanne à regarder les traits
+défaits, les joues ridées, les cheveux presque
+blancs et le regard sans vie de Nicolette Suarez,
+veuve de Frédéric de Varimpré, en religion
+Sœur Thérèse de Jésus, prieure du Carmel de
+Beaucaire.</p>
+
+<p>Jeanne Mauroy sentit un frisson monter de ses
+pieds à sa tête, sans comprendre si le langage
+qu’elle entendait contenait une plainte ou un
+suprême conseil. Elle se redressa cependant, et
+dit avec respect :</p>
+
+<p>— Que ne pouvez-vous me révéler aussi votre
+âme, ma Révérende Mère ? Ne s’est-elle pas embellie
+de tous les attraits qu’a perdus votre corps ?</p>
+
+<p>Émue par cette réponse spontanée, la sœur
+Thérèse de Jésus s’assit, en disant :</p>
+
+<p>— C’est mon devoir de vous montrer toutes les
+duretés de la vie que vous voulez embrasser ; rien
+ne serait plus fatal qu’une erreur. C’est aussi mon
+devoir d’ajouter que si votre vocation est sincère,
+les sacrifices que Jésus vous demande en échange
+de son amour vous seront doux et légers. Cet
+amour est infini ; il vous tiendra lieu de tout. La
+prise d’habit que vous sollicitez ne constitue pas
+d’ailleurs un engagement définitif. Elle n’est
+qu’une initiation au noviciat, durant lequel nous
+aurons le temps d’étudier votre âme et de décider
+si vous devez rester parmi nous. Allez, mon
+enfant.</p>
+
+<p>— Alors, ma mère, je peux espérer d’être
+bientôt novice ? demanda Jeanne.</p>
+
+<p>— Pourquoi m’interrogez-vous ? répliqua la
+prieure durement. Vous aspirez à la perfection,
+et vous ne savez même pas réprimer les impatiences
+de votre curiosité. Offrez à Dieu l’attente
+qu’on vous impose, et remettez-vous-en à la décision
+de nos mères que je dois consulter.</p>
+
+<p>Jeanne s’agenouilla contrite, baisa le plancher,
+et, se relevant silencieuse, elle s’éloigna. Nicolette
+la regarda sortir sans rien ajouter. Dans ses
+yeux où depuis longtemps semblait tarie la source
+des larmes, des larmes lentement montaient qu’elle
+ne voulait pas laisser voir. Se parlant à elle-même,
+elle murmura :</p>
+
+<p>— C’est moi à vingt ans. Il me semble que je
+me revois vivre telle que j’étais alors. Puisse la
+vocation de cette enfant être aussi sincère que la
+mienne, Seigneur ! Daignez lui épargner les douleurs
+que vous m’avez prodiguées.</p>
+
+<p>Elle fit le signe de la croix, et courbant la tête
+sur sa table de travail, elle reprit sa tâche interrompue.</p>
+
+<p>La sœur Thérèse de Jésus avait alors quarante-cinq
+ans. Si la plupart des femmes soucieuses de
+conserver leur beauté semblent jeunes encore à
+cet âge, halte au seuil de la vieillesse et préparation
+au temps désenchanté qui verra les
+hommes se détacher d’elles, la prieure des Carmélites,
+elle, ne possédait plus ni la jeunesse, ni
+même les apparences de la jeunesse. Des rides
+plissaient son front qu’écrasait le lourd fardeau
+des soucis. Sous ses yeux, les larmes avaient tracé
+un sillon violacé. L’insomnie des nuits fiévreuses,
+l’altération de la santé, les luttes douloureuses
+soutenues par l’âme toujours debout contre les
+tentations de la chair, se trahissaient sur les joues
+creusées et osseuses. Tout le corps s’inclinait dans
+une attitude d’accablante fatigue, dans une habitude
+d’énervantes privations.</p>
+
+<p>Personne n’eût reconnu sur ce pâle visage et
+ces traits amaigris, dans ce triste regard et sous
+ces cheveux grisonnants, la jeune fille passionnée
+et ardente dont le charme troublant avait un jour,
+vingt-cinq ans avant, séduit Frédéric de Varimpré.
+La vie religieuse avec ses austérités et ses mortifications,
+aboutissant toutes à un éternel renoncement
+des joies humaines, produit ces effets. Elle
+éteint sur la face de ceux qui l’embrassent les
+belles flammes de la jeunesse. Elle les éteint dans
+le regard qu’elle refroidit, et les concentre dans
+le cœur où elles ne brûlent plus que pour Dieu.
+Lui seul en connaît l’intensité, révélée dans les
+élans de la prière. L’homme peut croire qu’elles
+sont étouffées, et ces saintes âmes devenues,
+rayon de foi dans un bloc d’égoïsme, indifférentes
+à ce qui n’est pas leur salut. Il se trompe ;
+il ne sait pas quelle tendresse pour l’humanité
+souffrante vibre dans ces cœurs extasiés. Il y a là
+des trésors d’infinie bonté qui n’ont d’autre manifestation
+que la prière, se répandant, comme un
+parfum, quand la religieuse prosternée devant
+l’autel implore le ciel pour les pécheurs, et dans
+des privations incessamment renouvelées, volontairement
+acceptées, expie leurs fautes, aussi repentante
+que si elle les avait commises. Folie, dit
+le monde en raillant. Soit, mais folie qui même
+en ses excès mérite le respect autant que la pitié,
+puisqu’elle fait des martyrs.</p>
+
+<p>Il semble que Nicolette, après avoir si passionnément
+et si longtemps souhaité ces austères douceurs,
+aurait dû être heureuse dans la plénitude
+de son rêve réalisé, et posséder la paix de l’âme,
+l’unique bien qu’elle lui eût demandé. Mais cette
+paix lui manquait. Ce n’étaient pas seulement les
+duretés monastiques qui l’avaient réduite à cet
+état où elle n’apparaissait que comme une ombre
+de ce qu’elle avait été jadis, c’était ce défaut de
+paix intérieure. Quand l’âme ne traîne derrière
+soi ni regrets ni remords, le corps, après maintes
+défaillances, se redresse, se durcit, s’assouplit
+aux souffrances ; il les endure sans en être
+éprouvé. Mais si les cheveux de Nicolette avaient
+blanchi, si la source de ses larmes s’était épuisée,
+si son regard n’exprimait plus que la tristesse,
+c’est que partout la suivait le cortége de ses amers
+souvenirs, ces souvenirs dont elle ne pouvait se
+délivrer.</p>
+
+<p>Partout, dans la chapelle, sur son grabat, sur
+la dalle froide du cloître ou sur la terre nue du
+cimetière, et même quand, agenouillée dans sa
+cellule, elle meurtrissait ses reins en les frappant
+d’une lanière de cuir, partout elle le retrouvait,
+ce long cortége des souvenirs implacables. Elle
+se revoyait dans sa maison, d’abord heureuse, et
+heureuse par l’amour, puis se refusant à la tendresse
+de son mari et l’obligeant à fuir pour toujours.
+Elle se rappelait le terrible prêtre dont elle
+avait subi l’influence fatale. Il était mort depuis
+longtemps, sans que le bonheur détruit par lui fût
+ressuscité. Elle se rappelait l’inoubliable soirée
+témoin de son infortune, la lettre de Frédéric lui
+apprenant qu’il partait et disparaissait à jamais,
+emmenant son fils et Irène. Oh ! le malheureux !
+De cet oubli de tous ses devoirs, de l’enlèvement
+qui arrachait un enfant à sa mère, du rapt qui
+faisait de l’époux longtemps fidèle un époux adultère
+et incestueux, il ne pouvait être excusé. Mais,
+en lui rendant son foyer odieux, en lui fermant
+ses bras, en le rejetant dans ceux d’Irène, n’avait-elle
+pas été aussi coupable que lui ?</p>
+
+<p>Tel est le remords qu’elle portait. Pendant dix
+ans, déchirée par sa douleur maternelle, pleurant
+son fils perdu, elle s’était efforcée d’oublier.
+L’oubli n’avait pas répondu à son appel. Toujours
+saignante, la plaie de son cœur, sans qu’un espoir
+trompé sans cesse et une prière non interrompue
+eussent pu la cicatriser. Elle avait rempli des clameurs
+de son désespoir son foyer désert, invoqué
+la justice des hommes, cherché son fils de tous
+côtés. Vains efforts, tentatives inutiles. L’enfant
+n’était pas revenu. Puis, un jour, elle avait appris
+le décès de son mari, mort au Brésil, laissant
+orphelin le cher petit et Irène sans appui. Elle
+s’était empressée de jeter sur leurs traces un
+homme investi de sa confiance. Mais quand cet
+homme arrivait au Brésil, Irène et l’enfant avaient
+déjà disparu. Alors, devenue veuve, Nicolette obtenait
+la faveur longtemps sollicitée d’entrer au
+Carmel. Elle y était depuis, deux fois élue prieure
+par ses sœurs, parmi lesquelles elle reprendrait
+modestement sa place, à l’expiration de son pouvoir
+triennal renouvelé.</p>
+
+<p>Mais vainement elle cherchait à oublier le
+passé. Il revenait sans cesse à sa mémoire, lui ramenant
+l’image de son fils, enfant quand on l’avait
+arraché à ses bras, homme maintenant s’il vivait
+encore. Oh ! ce doute, quelle douleur il engendrait
+dans cette âme qui aurait voulu ne songer
+qu’à Dieu ! Vivait-il, l’être adoré, fruit de ses entrailles ?
+S’il vivait, pourquoi ne venait-il pas retrouver
+sa mère ? Ne la connaissait-il pas ? Peut-être
+luttait-il contre la misère ! Peut-être, du fond
+de l’abîme où il se débattait, implorait-il le secours
+maternel ! Que n’entendait-elle sa voix ! Avec
+quelle ardeur elle aurait volé à son aide, la main
+tendue, les bras ouverts ! Peut-être était-il mort !
+Mais alors, goûtait-il dans le sein de Dieu la joie
+des élus ? Toujours elle pensait à lui ; elle pensait
+à Irène, dont elle ignorait aussi le sort, dont elle
+déplorait le crime, en suppliant le ciel de pardonner.</p>
+
+<p>Le souvenir de Frédéric pesait d’un poids non
+moins lourd sur sa conscience. En rendant l’âme,
+avait-il eu le temps de se repentir ? La main d’un
+prêtre s’était-elle étendue sur lui pour l’absoudre ?
+Jouissait-il de l’infinie miséricorde ? Questions
+cruelles, toujours menaçantes, jamais satisfaites !
+Elles infligeaient à Nicolette une horrible torture,
+troublaient son repos, la poursuivaient jusque
+dans les pieux exercices de son état, répandaient
+sur ses jours l’amer poison du remords, sa conscience
+lui rappelant à toute heure et partout
+qu’elle avait une large part dans la responsabilité
+des catastrophes accomplies ou redoutées, et
+qu’elle aurait à en répondre au divin tribunal.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3>II</h3>
+
+
+<p>Depuis le lever du soleil, une grande agitation
+régnait dans le couvent, où tout se préparait pour
+la vêture de Jeanne Mauroy. Il est d’usage que
+le matin du jour où elle doit prendre l’habit religieux,
+la postulante quitte le Carmel, dès l’aube,
+afin de passer auprès de sa famille les heures qui
+précèdent la cérémonie, et que sa famille elle-même
+la conduise à la chapelle. Mais Jeanne
+Mauroy étant orpheline, son tuteur et ses proches
+venus pour l’assister en ce moment solennel,
+n’habitant pas Beaucaire, elle était restée au couvent.
+C’est de là qu’elle devait sortir pour aller à
+l’autel. Retirée dans la cellule qu’elle habiterait
+désormais, elle attendait l’heure de la cérémonie,
+cette heure ardemment appelée. Agenouillée devant
+la croix, elle priait, parée déjà de la robe
+de mariée et de la couronne de fleurs d’oranger,
+toilette virginale dans laquelle elle était tenue de
+se présenter au Carmel.</p>
+
+<p>Jamais sa beauté n’avait eu plus d’éclat ; elle
+resplendissait sur le visage transfiguré par la béatitude
+de l’âme, dans le regard où brillait une
+flamme joyeuse, et sur tout le corps dont les
+pures lignes se dessinaient sous le blanc satin des
+vêtements. Au moment de s’immoler, cette beauté
+s’affirmait une dernière fois dans l’épanouissement
+merveilleux de ses trésors prodigués. Des adjurations
+brûlantes tombaient des lèvres de la néophyte.
+Elle se laissait ravir par l’extase, comme
+si, prête à consommer sa rupture avec le monde,
+elle eût entendu la voix de son maître lui dire :</p>
+
+<p>— Je ne veux plus que tu converses avec les
+hommes, mais seulement avec les anges.</p>
+
+<p>Dans l’emportement de cette extase, elle embrassait
+par la pensée, comme dans une vision
+surnaturelle, sa vie future à chaque étape de laquelle
+elle devait trouver un sacrifice à accomplir,
+une indicible joie à goûter. Les vœux de
+pauvreté, de chasteté, d’obéissance qu’elle se
+préparait à prononcer ne lui coûtaient rien. En
+se donnant à Dieu, elle allait renoncer à tout ce
+qui n’était pas lui ; mais elle était heureuse de se
+donner ainsi entièrement, sans restriction, corps
+et âme. Elle se regardait comme déjà morte au
+monde, ensevelie avec Jésus-Christ derrière les
+grilles inaccessibles, convaincue qu’une âme n’est
+grande qu’anéantie par l’humilité. Dans ce bonheur
+par avance savouré, il y avait de la volupté.</p>
+
+<p>Elle se voyait consacrant ses jours à la méditation,
+à la prière, au silence, se détachant des
+préoccupations de la terre pour mieux s’assurer
+le ciel, meurtrissant son corps sous un cilice,
+expiant les fautes de l’humanité dans d’incessantes
+mortifications. Les flèches de l’amour divin,
+de part en part, perçaient son cœur ; elle ambitionnait
+d’en sentir profondément les déchirures
+et, toute saignante de ces coups réitérés, d’arriver
+à la mort, au delà de laquelle rayonnait la suprême
+récompense.</p>
+
+<p>Elle avait vingt ans, et c’est la mort qu’appelait
+surtout sa jeunesse sacrifiée, la mort, aurore
+des noces éternelles. Sur ses lèvres vermeilles, voltigeait
+déjà la prière qu’elle réciterait au moment
+de franchir les portes de l’éternité : « O mon Seigneur
+et mon époux, l’heure est enfin venue ; nous
+allons nous voir. Mon tendre maître, voici le moment
+du départ. Soyez-en mille fois béni, et que
+votre volonté s’accomplisse. Il est temps que je
+sorte de cet exil et que mon âme, ne faisant qu’une
+avec vous, jouisse de ce qu’elle a tant désiré. »</p>
+
+<p>L’espoir de cette union mystique déchaînait
+dans son cœur une ardeur amoureuse, dans son
+corps le frémissement des mystérieuses attentes
+qui s’empare des vierges au seuil du lit nuptial,
+frémissement embelli pour elle et purifié par la
+conviction que l’amant dont elle sollicitait les
+étreintes était, non un homme, mais un Dieu.
+Et son âme, toute ravivée, se répandait en appels
+et en larmes, crise délicieuse à laquelle elle s’abandonnait
+dans un transport poussé jusqu’au
+delà de la raison.</p>
+
+<p>La porte de sa cellule s’ouvrit. Elle s’était laissé
+emporter si haut, si loin de la terre, qu’elle n’entendit
+pas le bruit. La prieure, qui venait d’entrer,
+s’approcha d’elle, lui toucha l’épaule et dit :</p>
+
+<p>— Voici l’heure, ma fille, suivez-moi.</p>
+
+<p>Elle se leva silencieuse. La prieure, dont le
+voile laissait le visage découvert, l’embrassa, puis,
+la précédant, quitta la cellule. Elles traversèrent
+les couloirs tranquilles, et par l’escalier désert
+descendirent. Au pied de l’escalier, par delà la
+porte de clôture ouvrant sur la grande cour, se
+tenaient le tuteur et les parents de Jeanne. La
+prieure la leur confia, et s’éloigna pour entrer
+dans le chœur où les religieuses se trouvaient
+déjà réunies. Jeanne et les siens franchirent la
+porte, traversèrent la cour se dirigeant vers la
+chapelle. Les fidèles venus pour assister à sa prise
+d’habit l’attendaient là. Ils saluèrent son apparition
+d’un long murmure. Elle s’avança le long de
+l’espace resté vide entre les chaises jusqu’au prie-Dieu
+préparé pour elle devant l’autel. Elle souriait,
+en saluant à droite et à gauche, au moment
+de leur dire adieu, ceux qu’elle aimait. Mais le
+tremblement de ses mains gantées, l’expression
+séraphique de son regard, trahissaient la violente
+émotion qui la dominait à cette heure solennelle
+où elle allait se donner à Dieu, en attendant l’engagement
+suprême qu’elle prendrait à un an de
+là, après avoir subi les épreuves du noviciat.</p>
+
+<p>La chapelle avait la physionomie des jours de
+fête. Tout autour de l’autel, sur les degrés recouverts
+d’un tapis, entre les cierges allumés autour
+du tabernacle, et sur les murs jusqu’aux voûtes,
+ce n’étaient que plantes et fleurs. Les lys et les
+roses étoilaient la sombre verdure des lauriers et
+des palmes. Leurs parfums s’exhalaient dans la
+vapeur tiède qui flottait sous les lumières. L’or
+des candélabres, les marbres des degrés, les ferrures
+de la grille placée à gauche de l’autel, devant
+le chœur réservé, brillaient de mille reflets
+avivés et scintillant entre les feuilles, comme les
+rayons du soleil à travers les ramures d’une forêt.</p>
+
+<p>Ordinairement, devant cette grille, un rideau
+noir est tendu. Relevé ce jour-là, il laissait voir
+l’intérieur du chœur des religieuses resplendissant
+de lumières, et les sœurs debout dans leur
+stalle, un cierge à la main, les novices voilées de
+blanc, les professes voilées de noir, attendant le
+moment de se mettre en marche pour aller vers
+la porte de clôture à la rencontre de la postulante
+qui ne les avait quittées un moment que pour les
+rejoindre bientôt.</p>
+
+<p>Elle s’était agenouillée, anéantie dans un ravissement
+qui derrière les barreaux farouches lui
+montrait le paradis et ses joies ineffables. Autour
+d’elle, des prêtres allaient et venaient, mettant la
+dernière main aux préparatifs de la cérémonie
+solennisée par la présence de l’évêque de Nîmes,
+qui devait officier et consacrer de ses mains la
+nouvelle novice. Des rumeurs de voix poursuivant
+doucement des entretiens d’une chaise à
+l’autre, le bruit des arrivants qui se plaçaient
+peu à peu, troublaient encore la paix de la chapelle.
+Tout à coup le silence se fit. Le prélat sortait
+de la sacristie, entouré des prêtres assistants
+et des enfants de chœur.</p>
+
+<p>A ce moment, un nouveau venu se présentait
+au couvent. C’était un jeune homme à la figure
+pâle, aux cheveux châtains, avec un regard vif
+et doux à la fois, révélant l’esprit d’initiative et
+d’énergie. Une moustache très-fine, aux tons
+fauves, relevait le caractère un peu féminin de sa
+physionomie. Il avait la taille élevée, mince et
+bien prise. La poussière blanchissait ses vêtements
+et ses chaussures. Un petit sac en cuir,
+retenu par une courroie, achevait de lui donner
+l’air d’un voyageur fraîchement débarqué.</p>
+
+<p>A la faveur de l’agitation qui, ce jour-là, troublait
+la tranquillité du couvent, il avait pu pénétrer
+dans la vaste cour conduisant à la chapelle.
+Il s’était arrêté, laissant errer ses regards de tous
+côtés, dans l’attitude d’un homme qui cherche
+quelque chose ou quelqu’un. Debout sur le seuil
+de la chapelle ouverte, la tourière suivait l’office
+de cette place sans perdre de vue l’entrée. Elle
+l’aperçut et alla vers lui :</p>
+
+<p>— Vous venez pour assister à la cérémonie,
+monsieur ? dit-elle à demi-voix.</p>
+
+<p>— Quelle cérémonie ? demanda-t-il surpris.</p>
+
+<p>— Que voulez-vous, alors, si vous n’êtes venu
+pour cela ?</p>
+
+<p>Mais, au lieu de répondre, il interrogea :</p>
+
+<p>— C’est bien ici la communauté des Carmélites ?</p>
+
+<p>— Oui, monsieur.</p>
+
+<p>— Cette communauté est dirigée par madame
+de Varimpré, en religion sœur Thérèse de Jésus ?</p>
+
+<p>— C’est en effet le nom de notre Révérende
+Mère.</p>
+
+<p>— Je veux la voir.</p>
+
+<p>— Elle n’est pas visible aujourd’hui.</p>
+
+<p>— Il faut que je lui parle sur-le-champ, il le
+faut, répondit l’inconnu avec l’expression d’une
+ferme volonté.</p>
+
+<p>— Personne ne peut lui parler en ce moment,
+reprit la tourière troublée par l’exigence formulée
+devant elle. Elle est au chœur avec toutes nos
+mères. Nous avons une prise d’habit ; vous pouvez
+vous en assurer par vous-même. Après la
+cérémonie, si ce que vous avez à dire à madame
+la prieure est pressé, elle pourra vous recevoir.</p>
+
+<p>— C’est bien ; j’attendrai.</p>
+
+<p>— Vous pouvez entrer dans la chapelle, monsieur,
+dit encore la tourière.</p>
+
+<p>Puis, voyant que le visiteur ne se hâtait pas de
+profiter de l’invitation, elle regagna sa place sous
+le porche, le laissant au milieu de la cour. Il y
+resta, se promenant à grands pas, inquiet et fiévreux,
+à l’ombre des murailles derrière lesquelles
+son regard curieux semblait vouloir pénétrer. Parfois,
+il s’arrêtait, prêtait l’oreille, et après avoir
+constaté que les chants n’étaient pas achevés, il
+reprenait sa promenade, sans dissimuler son impatience,
+surexcitée par l’attente.</p>
+
+<p>Tout à coup, s’éleva dans la nef un grand bruit
+de chaises. Les rares personnes qui, n’ayant pu y
+trouver place, s’étaient tenues sur les degrés extérieurs,
+se rangèrent à droite et à gauche pour
+laisser la sortie libre. La tourière courut au jeune
+homme et lui dit :</p>
+
+<p>— Vous ne pouvez rester là, monsieur. Voici
+la postulante.</p>
+
+<p>Il se jeta contre le mur, les yeux fixés sur l’intérieur
+de la chapelle au fond de laquelle la
+flamme des cierges poussait jusqu’aux voûtes une
+lumière rougeâtre, tremblante sous l’éclat du jour
+qui entrait par les vitraux. Dans le cadre de la
+large baie, il vit apparaître Jeanne Mauroy. Jamais
+plus radieux visage ne s’était offert à ses regards.
+Suivie du clergé qui chantait le <i lang="la" xml:lang="la">Magnificat</i> et
+les fidèles, hommes et femmes, attristés comme
+s’ils eussent suivi son cercueil, elle marchait modeste
+et calme, dans une attitude de recueillement.
+Sur ses lèvres errait un sourire ; un rayon
+de joie céleste brillait dans ses yeux. Ils s’arrêtaient
+au passage, ces yeux extasiés, sur les figures
+amies, consternées. Ils exprimaient l’étonnement
+que causait à cette adorable enfant la tristesse
+surprise autour d’elle, quand tant de bonheur
+l’enveloppait. En arrivant auprès du visiteur inconnu,
+elle les leva aussi sur lui, comme pour lui
+donner une part de ses adieux. Mais, soit que la
+présence d’un étranger l’eût surprise, soit qu’elle
+eût été troublée par l’expression d’admiration et
+de pitié qu’elle venait de saisir sur des traits qu’elle
+voyait pour la première fois, un flot de sang empourpra
+ses joues, montant jusqu’aux paupières
+subitement abaissées. Elle hâta le pas, et passa,
+non assez vite cependant pour empêcher que le
+souvenir de sa beauté se fixât dans la mémoire
+de ce jeune homme que sa présence venait de
+bouleverser. Il s’était tourné vivement vers la tourière
+inclinée à son côté et disait à demi-voix :</p>
+
+<p>— Le nom de cette personne, madame ?</p>
+
+<p>La tourière resta silencieuse une minute ; puis
+elle répondit :</p>
+
+<p>— Qu’importe son nom ! Tout à l’heure, elle
+ne s’appellera plus que sœur Nicette de la Croix.</p>
+
+<p>De l’autre côté de la cour, la porte de clôture
+venait de s’ouvrir de nouveau. Sur le seuil, trois
+religieuses s’avançaient ayant le voile baissé. Deux
+d’entre elles tenaient un cierge à la main. L’autre
+les précédait, portant une croix en bois noir sans
+christ. La postulante s’agenouilla et baisa l’extrémité
+de cette croix. Puis elle se releva, salua les
+assistants qui l’avaient accompagnée jusqu’à cette
+porte et ne pouvaient la suivre au delà. C’était
+la première étape de l’éternelle rupture avec le
+monde, et lorsque les lourds battants de bois se
+refermèrent sur la procession qui s’éloignait en
+psalmodiant une hymne à la Vierge, un frisson
+passa sur le petit groupe des fidèles. Tandis qu’ils
+regagnaient leur place dans la chapelle, la postulante
+traversa le cloître à la suite des sœurs, conduite
+au chœur par la prieure et jusque devant la
+haute grille où elle s’agenouilla. Maintenant, de
+l’autre côté de la grille, elle apercevait l’évêque,
+debout, entouré des prêtres assistants, coiffé de
+la mitre, appuyé sur sa crosse, vêtu d’une chape
+aux reflets d’argent.</p>
+
+<p>— Ma fille, que demandez-vous ? dit-il.</p>
+
+<p>— La miséricorde de Dieu, la pauvreté de
+l’Ordre et la compagnie des sœurs, répondit-elle.</p>
+
+<p>— Est-ce de votre propre mouvement et de
+votre plein gré que vous vous présentez pour
+recevoir l’habit de ce saint Ordre ?</p>
+
+<p>— Oui, monseigneur.</p>
+
+<p>— Avez-vous dessein de persévérer dans l’Ordre
+jusqu’à la fin de votre vie ?</p>
+
+<p>— Oui, monseigneur.</p>
+
+<p>— Voulez-vous donc entrer dans l’Ordre pour
+le seul amour de Notre-Seigneur ?</p>
+
+<p>— Oui, avec la grâce de Dieu et les prières
+des sœurs.</p>
+
+<p>Elle avait parlé d’une voix ferme.</p>
+
+<p>— Que Dieu achève en vous son ouvrage ! reprit
+l’officiant.</p>
+
+<p>Puis il lui adressa une brève et touchante
+exhortation qu’il termina en disant :</p>
+
+<p>— Que le Seigneur vous dépouille du vieil
+homme !</p>
+
+<p>Quand il eut fini, la postulante fut emmenée
+par la prieure. Tandis qu’elle était absente, le
+prélat bénit le scapulaire, la ceinture et le manteau
+qu’elle allait recevoir de ses mains.</p>
+
+<p>Elle revint bientôt, transformée déjà, préparée
+pour l’ensevelissement volontaire qu’elle s’imposait.
+Elle avait quitté ses vêtements de mariée et
+revêtu une robe de bure qui l’enveloppait comme
+d’un suaire. A ses pieds, les bas de laine et les
+sandales remplaçaient les souliers de satin. Une
+guimpe cachait la pureté des épaules, s’étendait
+sur le corsage en plis roidis sous lesquels semblait
+s’être évanouie la grâce des formes. Enfin,
+de la soyeuse chevelure qui tout à l’heure couronnait
+sa beauté, les boucles épaisses n’existaient
+plus. Elles gisaient là-bas comme des fleurs flétries.
+Les ciseaux les avaient coupées jusqu’à la
+racine, ne laissant sur la tête que des cheveux ras,
+qui se redressaient sous la coiffe blanche comme
+révoltés contre le barbare traitement qui venait
+de dépouiller le front de sa plus belle parure.</p>
+
+<p>De nouveau, la postulante se tenait devant la
+grille. Quoique découronnée, sa tête fine et fière
+resplendissait toute radieuse. Les assistants purent
+alors admirer le visage où s’exprimait une divine
+sérénité, et dont aucun regret n’altérait la quiétude.
+Des mains d’un prêtre, le pasteur recevait
+tour à tour la ceinture, le scapulaire, le manteau
+blanc. Il les passait à la postulante en prononçant
+pour chacun de ces objets les paroles sacrées. En
+lui mettant la ceinture, il disait : — Quand vous
+étiez plus jeune, vous vous ceigniez vous-même et
+vous alliez où il vous plaisait. Mais lorsque vous
+aurez vieilli, un autre vous ceindra. En lui mettant
+le scapulaire : — Prenez le joug de Jésus-Christ
+qui est doux et son fardeau qui est léger.
+En lui mettant enfin le manteau : — Ceux qui
+suivent l’agneau sans tache, marcheront avec lui
+vêtus de blanc. C’est pourquoi que vos vêtements
+soient toujours blancs, en signe de votre pureté
+intérieure.</p>
+
+<p>Tout était dit. Le prélat jeta l’eau bénite sur la
+novice, et, se mettant à genoux, il entonna le
+<i lang="la" xml:lang="la">Veni, Creator</i>. Après la première strophe, tandis
+que les religieuses se tenaient debout à leur
+place, la prieure prit la sœur Nicette par la main
+et la conduisit au milieu du chœur, où elle la fit
+étendre sur un tapis de serge, les bras en croix.
+Tant que dura le chant sacré, elle resta ainsi, la
+face contre terre, dans l’immobilité de la mort.
+Elle ne se releva que pour aller porter à ses compagnes
+le baiser fraternel. Puis les religieuses
+sortirent du chœur processionnellement, et les
+assistants se retirèrent. Le visiteur étranger fit
+comme eux.</p>
+
+<p>Il avait observé tous les détails de la cérémonie,
+des larmes aux yeux, le cœur étreint par l’angoisse.
+De nouveau, il se trouva dans la cour,
+attendant la prieure. Mais maintenant son impatience
+de tout à l’heure s’était apaisée. Un lourd
+accablement pesait sur lui, une impression cruelle
+qui détournait sa pensée du but de sa visite. Il
+mesurait du regard les lourds bâtiments du
+monastère. Peut-être rêvait-il d’y pénétrer de gré
+ou de force pour en faire sortir la créature qu’il
+venait de voir s’enterrer vivante. Peut-être se
+demandait-il où puise son énergie la passion
+indomptable qui jette aux bras d’un amant crucifié
+les vierges de vingt ans et les pousse à
+choisir une vie martyrisante comme le plus beau
+et le plus enviable des destins.</p>
+
+<p>— Veuillez me suivre au parloir, monsieur,
+dit tout à coup près de lui la voix de la tourière.
+Ma mère prieure va s’y rendre.</p>
+
+<p>Il obéit en silence, ramené à la réalité par cette
+invitation, repris par l’impatient émoi qui le dominait
+tout à l’heure quand il s’était présenté au
+couvent pour parler à la sœur Thérèse de Jésus.
+Étant entré dans le parloir, précédé de la tourière,
+il s’assit sur une chaise, devant la grille aux
+pointes menaçantes, rendue plus épaisse et plus
+impénétrable par le rideau tendu de l’autre côté
+des ferrures. Presque aussitôt, il entendit ces mots
+prononcés par une femme qu’il ne pouvait voir :</p>
+
+<p>— Loué soit Notre-Seigneur Jésus-Christ !</p>
+
+<p>Surpris, il regarda la tourière.</p>
+
+<p>— Répondez : A jamais ! fit-elle.</p>
+
+<p>Et docilement, il répéta :</p>
+
+<p>— A jamais.</p>
+
+<p>La tourière sortit, le laissant seul, la pâleur aux
+joues, un frisson dans tout le corps, escaladant
+des yeux cette grille effroyable derrière laquelle
+il espérait trouver ce qu’il était venu chercher
+dans cette maison de paix et de prière.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3>III</h3>
+
+
+<p>— Vous avez désiré me parler, monsieur, dit
+la prieure avec douceur. Me voilà prête à vous
+entendre.</p>
+
+<p>— Vous êtes bien madame Nicolette Suarez,
+veuve du lieutenant Frédéric de Varimpré ?
+demanda le visiteur.</p>
+
+<p>— C’est ainsi que je m’appelais, en effet, quand
+je vivais au milieu du monde. Mais depuis longtemps,
+je suis morte pour lui.</p>
+
+<p>— Allez-vous me condamner à vous parler
+sans vous voir, madame, et ne pouvez-vous tirer
+ce rideau qui me cache vos traits ?</p>
+
+<p>— A quoi bon ? Vous n’apercevriez rien qu’une
+femme voilée, à qui la règle qu’elle a fait vœu
+d’observer interdit de montrer son visage.</p>
+
+<p>— Je voudrais vous voir, madame, reprit-il,
+suppliant.</p>
+
+<p>— C’est impossible, répondit la prieure ; nous
+ne pouvons nous découvrir que devant nos proches
+parents. Puis elle ajouta plus bas : — Ici,
+ceux qui m’adressent la parole m’appellent ma
+mère.</p>
+
+<p>Le jeune homme s’était levé brusquement, les
+bras tendus, des larmes dans les yeux, la bouche
+entr’ouverte, comme s’il voulait faire entendre
+une supplication nouvelle. Mais le cri monté à ses
+lèvres n’en sortit pas. Il retomba sur sa chaise,
+accablé, et reprit avec une tranquillité feinte :</p>
+
+<p>— Eh bien, ma mère, je vous apporte des nouvelles
+de votre fils, Adrien de Varimpré.</p>
+
+<p>A ces mots, les anneaux qui fixaient le rideau
+en haut de la grille roulèrent en grinçant sur leur
+tringle de fer, et une ombre noire se jeta contre
+les barreaux, impétueusement, en s’écriant :</p>
+
+<p>— Mon fils ! Vous connaissez mon fils ! Il est
+vivant ?</p>
+
+<p>— Il est vivant, ma mère.</p>
+
+<p>— Mon Dieu ! mon Dieu, soyez béni, fit-elle
+en joignant les mains… Vous le connaissez, monsieur ?…
+Parlez-moi de lui… Le verrai-je bientôt ?</p>
+
+<p>— Oui, bientôt, madame, dans quelques instants…
+Il a redouté pour vous une émotion trop
+forte. Il a voulu que vous fussiez préparée à le
+recevoir. Mais il n’est pas loin de vous… Non, il
+n’est pas loin.</p>
+
+<p>— Alors, monsieur, allez le chercher… Mon
+fils ! Mon Adrien !</p>
+
+<p>L’ombre noire s’agitait. Sous son voile, elle
+poussait des sanglots, et laissait deviner la fièvre
+de ses mains tremblantes, à tout instant portées
+à ses yeux.</p>
+
+<p>— J’irai le chercher tout à l’heure, répondit le
+visiteur ; mais vous me demandiez de vous parler
+de lui…</p>
+
+<p>— Vous êtes son ami, n’est-ce pas, puisqu’il
+vous a envoyé près de moi ? Vous le connaissez
+bien, alors. Il a vingt-trois ans maintenant. Il doit
+être beau, mon cher enfant, superbe et fier.</p>
+
+<p>— La souffrance flétrit la jeunesse et abat la
+fierté. Il a beaucoup souffert.</p>
+
+<p>— Beaucoup souffert, répéta la prieure d’un
+accent lamentable.</p>
+
+<p>— Il ne connaît pas sa mère. Il avait douze
+ans quand son père mourut au Brésil, où il s’était
+établi. Il se trouva seul alors avec celle que M. de
+Varimpré appelait Irène. Les soins maternels de
+cette femme avaient protégé la jeunesse d’Adrien.
+Il ressentait pour elle une tendresse filiale, ardente
+et profonde. Il croyait qu’elle était sa mère. Après
+la mort de M. de Varimpré, ils se rendirent aux
+États-Unis, à Boston, où un premier séjour leur
+avait donné quelques amis. Ils vécurent là, pauvrement,
+car M. de Varimpré ne laissait qu’une
+fortune déjà compromise. Votre fils allait au
+collége ; il s’appliquait à l’étude, ayant hâte de
+venir en aide à la chère créature qui s’était
+dévouée à son bonheur. Parfois, il la suppliait de
+retourner en France avec lui ; il n’ignorait pas
+que la France était leur patrie à tous deux ; il
+souhaitait passionnément de la connaître et d’y
+vivre. Mais celle qu’il appelait sa mère reculait
+sans cesse l’époque du départ. Un jour qu’il insistait
+auprès d’elle afin de la décider à partir,
+elle lui déclara que le cher mort avait exprimé
+la volonté formelle que son fils n’allât pas en
+France avant d’avoir atteint sa vingt et unième
+année.</p>
+
+<p>— Hélas ! il redoutait mon influence ! soupira
+Nicolette.</p>
+
+<p>— Le temps s’écoulait tristement, continua
+l’inconnu ; les ressources s’épuisaient de jour en
+jour, la détresse devenait plus grande, et la santé
+de madame Irène s’altérait. Elle s’éteignit un soir
+doucement, entre les bras de l’enfant désespéré.
+Avant de mourir, elle lui remit une lettre écrite
+par son père, et qu’il ne devait ouvrir qu’à l’époque
+de sa majorité. C’est ainsi qu’à dix-huit ans il se
+trouva orphelin, pauvre et seul, sans ressources.
+Il fallait vivre, il travailla. Il donnait des leçons
+de français, car sa langue maternelle, longtemps
+parlée devant lui, lui était familière. Oh ! les dures
+années de misère et de solitude ! Si elles n’ont
+pas abrégé ses jours, c’est qu’il fallait qu’il vécût,
+qu’il vécût pour revoir son pays. C’est aussi que
+Dieu voulait qu’il vous retrouvât, ma mère.</p>
+
+<p>Sous son voile, sœur Thérèse de Jésus pleurait
+à chaudes larmes, en écoutant ce récit.</p>
+
+<p>— Apaisez-vous, reprit le narrateur, et veuillez
+m’entendre jusqu’au bout. Avant d’embrasser
+votre fils, il faut que vous connaissiez sa vie
+passée, que vous n’ignoriez pas surtout pourquoi
+il vous revient.</p>
+
+<p>— Mais, pour parler de lui, ainsi que vous le
+faites, qui êtes-vous ?</p>
+
+<p>— Son ami, vous l’avez dit tout à l’heure.</p>
+
+<p>— Vous êtes pâle, attristé, las.</p>
+
+<p>— Oui, pâle comme lui, attristé comme lui ;
+nous avons souffert ensemble.</p>
+
+<p>— Achevez, monsieur, j’ai hâte de le revoir,
+de vous faire oublier vos maux à tous deux. Puisqu’il
+vous aime, je vous aimerai.</p>
+
+<p>L’inconnu, défaillant, fit un effort pour se roidir
+contre son émotion grandissante ; puis il continua :</p>
+
+<p>— Sur son mince revenu, ma mère, l’orphelin
+économisait, sou par sou, la somme nécessaire aux
+frais du voyage qui devait le ramener en France.
+Il avait calculé qu’il lui faudrait trois ans pour
+réaliser cette somme. Elle se grossissait lentement,
+et il se serait bien gardé d’y toucher. Plus
+d’une fois, il lui arriva de s’endormir, l’estomac
+vide et les membres glacés, à côté de ce trésor,
+qui représentait pour lui la délivrance, un avenir
+plus heureux, et qu’il redoutait de diminuer.
+Enfin, sonna l’heure de sa majorité. Ce jour-là, il
+ouvrit la lettre de son père.</p>
+
+<p>— Que disait cette lettre ? demanda la prieure
+anxieuse.</p>
+
+<p>— Elle racontait à Adrien l’histoire de Frédéric
+de Varimpré et de Nicolette Suarez.</p>
+
+<p>— Tout entière ?…</p>
+
+<p>— Tout entière ; elle le faisait juge de la conduite
+de ses parents.</p>
+
+<p>— Comment les a-t-il jugés ?</p>
+
+<p>— Avec le respect qu’il leur doit. Il n’a pu
+méconnaître les fautes graves du mari, mais il lui
+a été impossible de n’en pas faire remonter la
+responsabilité jusqu’à la femme. Elle appartenait
+à son époux ; elle ne devait pas se donner à Dieu,
+ainsi qu’elle l’a fait, et par les excès de sa dévotion,
+rendre le séjour de sa maison intolérable à
+l’homme dont elle avait reçu la foi, en lui donnant
+la sienne.</p>
+
+<p>— Mon fils a-t-il su qu’après sa disparition,
+j’ai remué ciel et terre pour le retrouver ? A-t-il
+connu l’étendue de mon désespoir ? Ignore-t-il que
+je ne suis pas encore consolée, et que la faute qu’il
+me reproche, je l’expie ici depuis longtemps ?</p>
+
+<p>— Votre fils ne vous reproche rien. Lorsque
+la vérité lui fut révélée, il n’eut d’abord pour
+vous que des paroles de colère et que compassion
+pour les morts. Il s’était promis de ne pas tenter
+de vous revoir. Si vous étiez sa mère par le sang,
+vous ne lui apparaissiez pas encore comme sa
+mère par le cœur, une autre ayant reçu de lui les
+témoignages de son amour filial. Il vint en France
+avec la ferme volonté de vous oublier, de ne
+jamais se mettre à votre recherche. Longtemps
+il se tint parole. Mais une curiosité plus forte que
+ses résolutions le poussait vers vous. Sa mère vivante,
+et rester ignoré d’elle, était-ce possible ?
+Et puis, dépossédé de toute affection, il était si
+malheureux ! Comment résister à son cœur ? Un
+vague désir de vous voir de loin, sans vous parler,
+le conduisit à Tarascon. Il ne vous connaissait pas
+d’autre domicile. C’est là qu’il apprit que madame
+de Varimpré, depuis douze ans, vivait dans un
+cloître. Alors, de nouvelles incertitudes s’emparèrent
+de lui. Si vous aviez embrassé la vie religieuse,
+c’est que vous le supposiez perdu pour vous ; c’est
+que vous aviez renoncé à l’espoir de l’embrasser.
+Viendrait-il troubler votre quiétude ? Viendrait-il
+réclamer sa place dans ce cœur à qui Dieu suffisait ?
+Il hésitait, et son infortune vous eût fait
+pitié !</p>
+
+<p>L’attendrissement montait dans la voix de l’inconnu.
+Il regardait l’ombre noire debout devant
+lui. Il devinait les yeux de la mère anxieusement
+fixés sur les siens. A travers l’étoffe épaisse, il sentait
+ces yeux pénétrer son cœur d’une caresse,
+tout embrasée d’amour maternel. Soudain, il la
+vit se redresser, saisir fiévreusement les barreaux
+de fer, les secouer à les briser, et il l’entendit
+l’appeler, dans un élan irrésistible :</p>
+
+<p>— Mon enfant ! mon enfant ! Je veux voir mon
+enfant.</p>
+
+<p>— Il est devant vous, ma mère ! s’écria-t-il,
+saisissant à son tour les extrémités acérées de la
+grille.</p>
+
+<p>— Toi ! toi ! je m’en doutais.</p>
+
+<p>D’un bond, lâchant les barreaux, elle disparut
+dans l’obscurité. Adrien la cherchait des yeux,
+quand brusquement elle entra dans le parloir.
+Elle avait enfreint la règle pour accourir vers son
+fils, dont elle sentait maintenant, dans un ravissement
+de bonheur inénarrable, la tête pâlie
+rouler sur sa poitrine, dans les plis du voile déchiré.</p>
+
+<p>— Mon Adrien, mon chéri, mon sang, murmurait-elle
+dans un débordement de sanglots et de
+baisers, je t’ai retrouvé ! Te voilà ; tu m’es rendu.
+Je ne te quitterai plus ; désormais, nous vivrons
+ensemble. Je te dédommagerai de tout ce que tu
+as souffert ; j’effacerai les traces de tes peines dans
+ton pauvre cœur meurtri… Tu sauras ce que vaut
+la tendresse d’une mère.</p>
+
+<p>Et passionnément, elle l’embrassait, l’attirait
+sur son sein, l’y retenait, puis l’écartait tout à
+coup pour le regarder plus longtemps, sans rassasier
+ses yeux de cette longue contemplation. Heureux,
+il se baignait dans ces témoignages de maternel
+amour qui le dédommageaient des maux passés
+et faisaient luire à ses yeux un avenir meilleur.</p>
+
+<p>— Vous dites, ma mère, que vous ne me quitterez
+plus, fit-il soudain. Serez-vous libre de ne
+plus me quitter ? N’êtes-vous pas retenue ici par
+les vœux que vous avez prononcés ? Ne vous engagent-ils
+pas pour toujours ?</p>
+
+<p>Cette question la ramenait à la réalité, lui rappelait
+la solennité de ses engagements, la faute
+qu’elle commettait à cette heure contre la règle.
+Toute sa joie s’évanouit.</p>
+
+<p>— Attends, dit-elle ; je ne peux rester ici plus
+longtemps. — Elle l’embrassa encore ; puis elle
+s’éloigna pour reparaître bientôt derrière la grille.
+Là, continuant l’entretien commencé : — Oui,
+j’ai juré de vivre sous les lois du Carmel et
+de mourir sous l’habit que je porte, murmura-t-elle
+tristement. Hélas ! je ne prévoyais pas
+qu’un jour tu me serais rendu, mon pauvre enfant.
+Si j’avais su, j’aurais gardé mon indépendance,
+et tu me retrouverais aujourd’hui toute à
+toi. Mon implacable égoïsme m’a livrée à Dieu. Je
+l’oubliais ; tu m’en fais souvenir. Non, il n’est pas
+vrai que nous pourrons désormais vivre ensemble.</p>
+
+<p>— Ne vous ai-je donc retrouvée que pour vous
+perdre aussitôt ? demanda-t-il, étreignant plus étroitement
+la main de sa mère, passée à travers la
+grille.</p>
+
+<p>D’un geste, elle protesta.</p>
+
+<p>— Non, mon fils bien-aimé, non, mon enfant
+chéri, tu ne me perdras pas, répondit-elle. Le ciel
+ne saurait exiger que je t’abandonne. Il ne me défend
+pas de m’occuper de toi, en songeant à lui.
+Assez grande est mon âme pour contenir deux
+amours. Je ne peux renoncer à Dieu ; mais je ne
+dois pas renoncer à mon fils. La règle me permet
+de te voir tous les jours, de t’assister de mes
+conseils. A quelque heure que tu viennes ici pour
+t’entretenir avec ta mère, elle accourra à ton
+appel.</p>
+
+<p>— J’avais rêvé une vie commune.</p>
+
+<p>— Elle est impossible. Mais qu’importe ? tu
+sais bien que jamais je ne te manquerai. Nous nous
+verrons.</p>
+
+<p>— C’est que j’avais projeté d’habiter Paris. Là,
+seulement, je pourrai travailler, me faire une
+carrière. Il faut que je songe à l’avenir ; je suis
+pauvre.</p>
+
+<p>— Pauvre, toi, mon enfant ! Mais, au contraire,
+tu es riche. Quand je suis entrée ici, je n’y ai
+porté que la dot d’usage. La fortune que je tenais
+de mes parents, grossie de celle que ton père
+m’avait laissée, n’a pas été aliénée. Elle est restée
+aux mains du notaire de notre famille, et depuis
+ce temps, elle s’est accrue de ses revenus accumulés.
+Ton avenir est donc assuré ; tu es à l’abri du
+besoin. Je comprends cependant que tu préfères
+le séjour de Paris au séjour de Beaucaire. A Paris,
+tu trouveras des occupations pour ton esprit. Je
+ne veux pas que tu restes oisif. L’oisiveté serait
+indigne d’un homme de ton âge. Mais, en quelque
+endroit que tu ailles, il me sera facile de me
+rapprocher de toi. Si c’est à Paris, je demanderai
+à y être envoyée, dans une maison de
+notre Ordre. Ce ne sera pas l’existence que tu
+souhaitais… Mais nous nous résignerons, en pensant
+que nous observons la volonté du Seigneur.</p>
+
+<p>Adrien soupira en disant :</p>
+
+<p>— Je me résignerai.</p>
+
+<p>— Je voudrais t’entendre parler de ton père,
+reprit bientôt Nicolette. En mourant, s’est-il souvenu
+de sa femme ?</p>
+
+<p>— S’il s’en est souvenu, c’est le secret de la
+mort. Ses lèvres expirantes n’ont pas prononcé
+votre nom, ma mère ; mais peut-être se l’est-il
+rappelé dans le suprême entretien qu’il eut avec
+un prêtre appelé au chevet de son lit.</p>
+
+<p>— Il a reçu les derniers sacrements ?</p>
+
+<p>— Il les a reçus, ma mère.</p>
+
+<p>— Alors, il a dû me pardonner, et je peux
+espérer que Dieu lui a ouvert le ciel. C’est pour
+moi un bonheur infini de le savoir. Et ta tante
+Irène ?</p>
+
+<p>— Elle est morte chrétiennement, elle aussi,
+et repentante. Ses dernières paroles furent des
+paroles de regret et de contrition. Je ne les comprenais
+pas alors, ces paroles émouvantes. Je ne
+les ai comprises que plus tard, quand l’histoire de
+mes parents m’a été connue. Le souvenir que j’en
+ai gardé me permet d’affirmer que ma tante Irène
+n’est pas restée impénitente.</p>
+
+<p>— J’en remercie Dieu. Il me devait bien cette
+consolation. Je l’ai tant prié pour ces malheureux !</p>
+
+<p>Elle s’arrêta. A la joie qu’elle goûtait en retrouvant
+son fils, se mêlait la joie de penser que ceux
+dont elle s’était si durement reproché les fautes
+et l’infortune savouraient maintenant, grâce à la
+clémence divine, les délices de l’éternelle paix.</p>
+
+<p>Durant toute la matinée et jusqu’à l’heure où
+la cloche du couvent appela les sœurs au réfectoire,
+elle resta près d’Adrien. En se séparant de
+lui, elle lui fit promettre de revenir dans la journée.
+Il revint, et ce fut entre eux un long échange
+de confidences embrassant à la fois l’avenir et le
+passé. Elle insistait sur ce passé ; elle en voulait
+connaître les détails douloureux ; elle n’en interrompait
+l’émouvant récit que par des allusions à
+l’avenir, en vue duquel Adrien formait des projets
+dont il lui faisait part. Puis, c’étaient des recommandations
+maternelles. Elle le trouvait pâle,
+malade, l’air minable dans ses vêtements trop
+étroits où se révélaient la fatigue des longues routes
+et les privations des jours de misère. Elle exigeait
+qu’il soignât sa santé, qu’il s’habillât désormais
+selon sa condition. Elle avait écrit à son notaire
+pour lui ordonner de mettre Adrien en possession
+de son patrimoine. Elle était impatiente de savoir
+son fils heureux, dégagé des soucis matériels
+contre lesquels depuis si longtemps il se débattait.
+Elle lui parlait de son séjour à Paris, du séjour
+qu’elle y ferait elle-même. Elle voulait qu’il se
+créât là une existence paisible et souriante ; résolue
+à consacrer ses efforts à la lui embellir.
+Ravie, elle l’écoutait sans se lasser, s’attendrissant
+au récit de ses malheurs, se réconfortant
+à la pensée des jours fortunés qu’elle rêvait pour
+lui.</p>
+
+<p>Ce n’est pas uniquement pour le plaisir de l’entendre
+qu’elle l’interrogeait, l’accablait de questions,
+le poussait à parler. Elle cherchait aussi à
+le connaître, à deviner ses qualités et ses défauts,
+et surtout ses opinions en matière religieuse.
+Avait-il la foi ? Songeait-il au salut de son âme ?
+Pratiquait-il ses devoirs de chrétien ? C’est de cela
+qu’elle s’était préoccupée d’abord. Rassurée par
+le langage qu’il avait tenu en racontant les derniers
+moments de son père et d’Irène, elle découvrait
+maintenant que, quoi qu’il eût dit, il était la
+proie de l’indifférence, un de ces catholiques
+tièdes qui s’expriment avec respect sur leur religion,
+mais ne l’observent pas. Désireuse de
+s’éclairer à ce sujet, elle le pressait de questions.
+Elle lui demanda même s’il priait.</p>
+
+<p>— J’ai beaucoup prié, ma mère, répondit-il.
+Mais lorsque j’ai vu que Dieu ne m’exauçait pas,
+que loin de m’exaucer, il se plaisait à alourdir sans
+cesse le fardeau de mes malheurs, j’ai douté de sa
+justice et de sa bonté, de son existence même ; ma
+ferveur pour lui s’est refroidie. Je me suis déshabitué
+de l’invoquer.</p>
+
+<p>Cette réponse la bouleversa. C’était un nuage
+sur son bonheur.</p>
+
+<p>— Ah ! mon pauvre enfant, comme je t’ai
+manqué ! lui dit-elle. C’est maintenant que je m’en
+aperçois. Heureusement, rien n’est désespéré,
+puisque tu m’es rendu. Désormais, c’est moi qui
+veillerai sur ton âme.</p>
+
+<p>Il garda le silence. Il se demandait comment
+elle s’y prendrait pour tenir cette promesse, alors
+qu’elle allait rester séparée de lui par la grille de
+son cloître et par les dures exigences de la règle
+du Carmel.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3>IV</h3>
+
+
+<p>En attendant que sa mère fût autorisée à changer
+de résidence, Adrien, après un court séjour à
+Beaucaire, l’avait précédée à Paris. Depuis trois
+mois, il y était installé. C’est là que désormais il
+voulait vivre. Riche, grâce à la sollicitude maternelle,
+indépendant, libre d’obéir à ses goûts, il
+pouvait croire qu’après les longs jours de détresse,
+il entrait enfin dans l’ère des jours heureux.
+Résolu à ne pas demeurer oisif, il songeait
+à embrasser la carrière du barreau, avec l’espoir
+que la profession d’avocat, en même temps qu’elle
+donnerait à son nom la notoriété et remplirait ses
+loisirs, le rapprocherait des milieux intelligents
+vers lesquels l’entraînaient les tendances de son
+esprit.</p>
+
+<p>L’exécution de ce projet nécessitait des études
+incessantes. Ayant vécu longtemps loin de France,
+il ne savait rien, quoique instruit, de ce qu’il devait
+savoir. Il s’était logé dans le voisinage de l’École
+de droit, avait pris ses inscriptions et suivait les
+cours avec assiduité. Il fréquentait aussi la Sorbonne,
+courait les bibliothèques, se tenait au
+courant du mouvement intellectuel de son temps
+et donnait à ses ambitions, sous ces diverses
+formes, l’aliment que, longtemps contenues, elles
+réclamaient maintenant.</p>
+
+<p>Il la trouvait charmante, cette existence d’étudiant.
+Il en acceptait les obligations avec courage
+et en écartait les désordres. Elle le mettait en
+commerce constant avec des hommes jeunes et
+studieux comme lui. Il lui devait des jouissances
+exquises. Quand à la fin de ses laborieuses journées,
+il rentrait dans son appartement où l’attendait
+le bien-être d’un intérieur élégant et confortable,
+et dans le recueillement prolongeait l’étude
+jusqu’à une heure avancée de la soirée, il estimait
+que la destinée le dédommageait amplement des
+maux passés. Il regardait avec confiance l’avenir,
+un avenir embelli par l’espoir que caressait sa
+jeunesse.</p>
+
+<p>C’était une âme fière et tendre, que l’épreuve
+avait fortement trempée, à qui manquait seulement
+l’expérience des hommes et de leurs passions.
+Il croyait à la vertu, au désintéressement,
+à l’amitié, à l’amour. Son regard énergique et
+doux, l’étreinte loyale de sa main, révélaient sa
+droiture. La fraîcheur de son cœur se manifestait
+dans la spontanéité avec laquelle il applaudissait
+à tout noble sentiment exprimé devant lui. Dupe
+de sa crédulité, il pouvait se laisser pousser à une
+imprudence, jamais à une bassesse.</p>
+
+<p>Parmi les jeunes gens qu’il rencontrait sur les
+bancs de l’école, on l’aima dès qu’on le connut.
+Outre l’aménité de son caractère, il avait pour lui
+son long séjour à l’étranger, sa connaissance de
+plusieurs langues, son application au travail, et
+surtout cette fortune dont il ne faisait pas étalage,
+encore qu’elle lui permît de rendre à ses camarades
+de fréquents services. C’était là son prestige
+à leurs yeux, la cause de la considération dont
+ils l’entouraient. Ce jeune homme grave, de
+mœurs presque austères, qui parlait rarement de
+lui, de son passé, de sa famille, et laissait deviner
+combien il était digne du bonheur dont il semblait
+jouir, leur en imposait. Il respectait les opinions
+des autres, mais il exigeait qu’on respectât
+les siennes. Il est vrai qu’il les exprimait rarement,
+comme si elles n’eussent pas encore été
+formées. Il écoutait plus qu’il ne parlait, moins
+soucieux de convaincre que de s’instruire.</p>
+
+<p>Sur deux sujets surtout, il ne s’expliquait
+jamais : les croyances religieuses et l’amour. On
+le plaisantait quelquefois à ce propos. Mais la
+raillerie n’avait pas prise sur lui. Il répondait
+avec simplicité :</p>
+
+<p>— Je ne peux discuter de ce que j’ignore.</p>
+
+<p>Sincère était cette réponse. Élevé par un père
+qui attribuait ses malheurs domestiques à l’excès
+des convictions religieuses de sa femme, Adrien
+éprouvait une invincible défiance pour toute
+manifestation de foi, entachée d’exagération.</p>
+
+<p>C’est une ardeur déréglée qui lui avait pris sa
+mère, l’avait privé de ses soins, dépossédé de
+son amour, et même encore pour toujours la
+tenait séparée de lui. Il ne pouvait secouer ce
+souvenir, et c’est surtout quand un débat sur ces
+graves sujets s’engageait devant lui qu’il en était
+écrasé.</p>
+
+<p>Il voulait croire en Dieu cependant ; mais il
+doutait que ce Dieu ait institué une Église pour
+perpétuer son culte, l’ait investie de ses pouvoirs
+et recoure à elle pour dicter ses lois aux hommes.
+Il doutait qu’elle ait reçu de lui le privilége de le
+représenter sur la terre, et qu’une religion, quelle
+qu’elle soit, ait le droit de faire remonter son
+origine à l’intervention personnelle du Créateur
+des âmes et des choses. Ramenant sans cesse ce
+doute au regard de sa propre vie, il se demandait
+si les maux dont il avait tant souffert étaient le
+témoignage de la volonté divine. Il se demandait
+si cette volonté pouvait se targuer de sagesse,
+lorsqu’elle troublait l’esprit et le cœur d’une
+femme jusqu’à lui faire oublier, dans un accès de
+ferveur extatique, ce qu’elle devait à son mari et
+à son fils, jusqu’à la jeter dans un cloître, sous
+l’empire de devoirs imaginaires, quand sa place
+était dans le monde, où d’autres devoirs, non
+moins sacrés, sollicitaient sa conscience. Il ne
+niait rien, mais n’osait rien affirmer. Sa pensée
+poursuivie par ces problèmes les fuyait comme un
+péril. Elle en avait peur.</p>
+
+<p>Quant à l’amour, il n’en voulait pas parler,
+parce qu’il n’en connaissait que le nom. Jusqu’à
+ce moment, austère était restée sa vie, intacte sa
+chasteté. De la femme et de la passion qu’elle
+allume dans les jeunes cœurs, il ignorait tout, sauf
+cette théorie imparfaite dont la science s’acquiert
+dans les livres ou dans les exemples d’autrui. En
+butte à d’amers chagrins, pauvre, seul, intimidé
+par sa misère, il n’avait jamais vu un regard de
+femme arrêté sur lui. Aucun souvenir troublant
+ne ternissait la candeur virginale de son âme.</p>
+
+<p>La seule émotion de ce genre qu’il se rappelât
+était d’une époque récente. Elle datait du jour où,
+attendant sa mère dans la cour du couvent des
+Carmélites, avait passé devant ses yeux ravis une
+novice, d’abord resplendissante sous ses vêtements
+de mariée, puis touchante comme une victime, dans
+son habit de nonne et le front dépouillé. C’était
+là sa première extase amoureuse, dissipée ensuite
+sous les baisers de sa mère. Son cœur n’en gardait
+plus rien qu’un souvenir affaibli, une image à
+demi effacée, dont le temps emportait d’heure en
+heure un contour.</p>
+
+<p>C’est dans cet état qu’il était arrivé à Paris.
+Depuis, sa fierté naturelle, les préoccupations
+d’une vie laborieuse l’avaient éloigné des aventures
+faciles et vulgaires de la vie d’étudiant.
+Quoiqu’il fût entré en relation avec divers
+membres de sa famille et qu’il eût reçu d’eux un
+aimable accueil, il sortait peu, vivait retiré, dans
+l’attente de sa mère, dont les lettres toutes imprégnées
+de sollicitude inquiète et de conseils annonçaient
+la prochaine arrivée. Les femmes qu’il
+rencontrait dans son quartier, éhontées et provocantes,
+les récits des bonnes fortunes de ses
+camarades, les excitations que partout il trouvait,
+sous des formes diverses, répondaient trop peu à
+l’idéal qu’il s’était fait de l’amour pour livrer son
+cœur aux entraînements irrésistibles ou communiquer
+à ses sens autre chose qu’un trouble de
+surface et tout passager. Ces tentations glissaient
+sur lui, et jusqu’à cette heure, la passion l’avait
+épargné.</p>
+
+<p>Mais si le passé le laissait paisible, il n’en était
+pas de même de l’avenir. Le souci de l’éternel
+féminin le poursuivait. Il avait soif d’aimer et
+d’être aimé. Bien que l’amour l’épouvantât, il
+brûlait d’en connaître la douceur. Dans son cœur
+s’allumaient d’inextinguibles flammes pour des
+héroïnes imaginaires du milieu desquelles il espérait
+voir surgir celle qui prendrait sa vie. Il
+voulait n’aimer qu’une seule fois, donner à l’élue
+toute son âme, lui consacrer toute sa passion. Il
+sentait en soi des ardeurs inépuisables. C’était
+comme une source qui toujours coulerait et jamais
+ne serait tarie. Ce besoin de combler le vide de
+sa jeunesse incessamment se renouvelait, durant
+ses soirées solitaires et dans le calme de ses nuits.
+A son réveil, il le retrouvait inapaisé. Alors, il
+rêvait d’une aventure qui lui révélerait enfin, en
+la lui livrant, la créature qui devait l’initier à
+l’amour.</p>
+
+<p>Ces sensations vives et chaudes étaient son
+secret. Il les dissimulait à ses amis. Il ne les avait
+confiées qu’à l’un d’eux. Celui-là se nommait
+Jacques Roudier. Tête fine et brune sur un corps
+robuste, œil noir, où se lisait la ruse, langue
+acérée, Roudier roulait, sans y rien faire de
+sérieux, à travers le Quartier Latin. Emprisonné
+dans sa paresse, il préparait depuis plusieurs
+années un examen qu’il ne passait jamais, servait
+de guide aux nouveaux arrivés, vivait à leurs
+dépens, portait assez fièrement une existence sans
+dignité, de gré ou de force se faisait accepter de
+ceux même qui l’estimaient peu, grâce à un esprit
+de bon aloi, toujours en éveil, grâce à la serviabilité
+dont il faisait preuve envers quiconque était
+jugé par lui comme capable de prendre à sa
+charge une part, grande ou petite, de sa vie aux
+besoins de laquelle il s’était déshabitué de suffire.</p>
+
+<p>Comment ce joyeux garçon, bruyant et gouailleur,
+gagna-t-il la confiance du mélancolique
+Adrien et devint-il son ami ? Il serait difficile de
+l’expliquer, si l’on ne savait combien les contrastes
+s’attirent, et surtout combien sont trompeuses les
+illusions de l’inexpérience. Ils s’étaient rencontrés
+pour la première fois dans un restaurant ; ils se
+retrouvèrent un soir d’hiver, coude à coude, à la
+bibliothèque Sainte-Geneviève. Adrien était venu
+là pour consulter un ouvrage qu’il ne possédait
+pas chez lui, Jacques Roudier pour chercher un
+abri contre le froid. Ils échangèrent quelques mots
+et sortirent ensemble pour revenir chez eux. Ils
+habitaient la même rue.</p>
+
+<p>Cette première rencontre en entraîna d’autres.
+Roudier avait deviné dans Adrien un étudiant
+riche, proie séduisante et facile pour ses dents
+longues et son estomac exaspéré par les longues
+privations. Adrien se laissa prendre à la popularité
+dont jouissait dans le quartier des écoles ce
+bohème que tout le monde connaissait, qui connaissait
+tout le monde et parlait de tout avec
+esprit. Il se laissa prendre à sa familiarité et surtout
+au tableau que l’autre lui retraça des prétendus
+malheurs de sa famille et de sa misère. Il crut
+faire œuvre pie en l’invitant à sa table. Il lui
+ouvrit même sa bourse, où Roudier puisa avec
+l’avidité d’un homme à qui une telle aubaine
+n’était point familière, exprimant sa reconnaissance
+en un langage qui lui conquit le cœur
+d’Adrien.</p>
+
+<p>Leur intimité s’accentua. Moins de trois
+semaines après le début de leurs relations, Roudier
+était devenu le commensal et le confident de ce
+jeune enthousiaste, qui saluait en lui son premier
+ami. C’est alors qu’il entreprit de lui faire connaître
+Paris, ingénieux moyen de se rendre utile et de
+ne plus se séparer. Il le conduisit dans les théâtres,
+dans les concerts, au bois de Boulogne. Adrien
+était enchanté de ce compagnon, qui flattait ses
+goûts, prévenait ses désirs et, tout en lui donnant
+des conseils, feignait de partager ses opinions. Il
+s’accoutuma à lui. La communauté de leur vie
+provoqua de sa part des confidences. Il ne cacha
+ni ses ambitions, ni ses caprices, ni l’état de son
+cœur. Roudier connut ainsi son histoire et fut
+initié à des secrets qui, jusqu’à ce moment, n’avaient
+été livrés à personne.</p>
+
+<p>Il commença par railler l’innocence de son ami.
+Durant plusieurs jours, il ne l’entretint pas d’autre
+chose.</p>
+
+<p>— A ton âge, ne pas connaître l’amour ! lui
+disait-il ; c’est à n’y pas croire. Si, comme toi,
+j’étais allé au Brésil et aux États-Unis, si j’avais
+navigué sur les deux Océans, parcouru les savanes,
+visité des tribus indiennes, je posséderais, en
+matière de femmes, la science infuse. Qu’as-tu
+donc fait, malheureux, pendant les années de ta
+belle jeunesse ?</p>
+
+<p>— J’ai souffert et j’ai pleuré, répondait Adrien.</p>
+
+<p>— Et tu oubliais que l’amour console !</p>
+
+<p>— J’étais trop jeune pour me marier.</p>
+
+<p>— Est-il donc nécessaire de se marier pour
+aimer ?</p>
+
+<p>— Je n’aurai jamais de maîtresse. La femme
+que j’aimerai sera ma femme.</p>
+
+<p>Roudier bondissait, la raillerie sur les lèvres :</p>
+
+<p>— Même si c’est une aventurière ?</p>
+
+<p>— Je n’aimerai qu’une créature digne de moi.</p>
+
+<p>— Qu’en sais-tu ? Si, l’ayant crue digne de toi,
+tu découvres que tu t’es trompé, seras-tu maître
+de cesser de l’aimer ? Tente donc plusieurs
+épreuves avant de t’engager pour toujours. Fais
+l’apprentissage de l’amour, et si tu ne veux pâtir
+toute ta vie, n’arrive au mariage qu’avec l’expérience
+de la femme.</p>
+
+<p>Ce langage indignait Adrien, lui arrachait des
+protestations. Mais la spirituelle humeur de Roudier
+le désarmait. Et puis, à travers ces railleries,
+il devinait des conseils dictés par une expérience
+tirée de la réalité des choses, sinon d’une morale
+rigoureuse. Peu à peu son esprit entrevoyait la
+possibilité d’une liaison qui lui révélerait ce qu’il
+ignorait, sans l’engager pour toute sa vie. Ce
+n’était pas encore une résolution prise, mais le
+« pourquoi pas ? » qui prélude aux capitulations
+de conscience. La fougue de sa jeunesse, longtemps
+comprimée, commençait à puiser des excitations
+dans ces entretiens fréquemment recommencés
+et aboutissant toujours à la même
+conclusion, dans les milieux où il vivait, dans les
+exemples qu’il y rencontrait. Cependant il résistait
+encore. Lorsque Roudier, s’essayant à le soumettre
+à son influence, voulait l’entraîner aux sources
+empoisonnées où lui-même s’était abreuvé, en y
+laissant la pureté et la fraîcheur de son cœur,
+Adrien se dérobait, toujours dominé par l’effroi
+d’une chute vulgaire, qui ne pourrait trouver son
+excuse dans un excès de passion ou dans la sincérité
+d’un grand sentiment.</p>
+
+<p>— Eh bien, soit, lui disait Roudier en riant,
+il est entendu que tu ne veux pas recevoir une
+maîtresse de ma main. Je n’insiste plus. Mais
+cherches-en une alors, dans le monde où tu vas.
+Cherche, trouve. Tu dois trouver, que diable ! Il
+le faut. L’homme n’est pas fait pour vivre seul.</p>
+
+<p>Adrien souriait tristement et soupirait sans
+répondre.</p>
+
+<p>Il fréquentait de loin en loin des parents de sa
+mère, avec qui, pour lui obéir, il entretenait des
+relations régulières, des amis de la famille de Varimpré
+chez lesquels l’attendait toujours un accueil
+affectueux. Mais jusqu’à ce moment, charmé par
+la tranquille uniformité d’une vie dégagée des
+préoccupations matérielles, il fuyait les occasions
+d’en troubler le cours, quoique ces occasions
+fussent fréquentes. Aux dîners et aux bals auxquels
+on l’invitait, il préférait l’intimité des
+longues heures passées chez lui, les pieds sur les
+chenets, tantôt seul, un livre à la main, tantôt en
+compagnie de Jacques Roudier, ou encore une
+soirée à l’Opéra, à la Comédie française, son
+ami à ses côtés, les rentrées tardives succédant à
+la représentation et embellies par les impressions
+échangées durant le trajet, quand vibrait encore
+dans son esprit l’enthousiasme provoqué par ce
+qu’il venait d’entendre.</p>
+
+<p>Il aurait voulu ne rien changer à cette manière
+de vivre. Mais lorsque l’hiver fut venu, il lui
+devint impossible de se dérober aux invitations
+qu’il recevait. Il dut se montrer dans quelques
+salons. Partout, le nom qu’il portait, sa distinction,
+sa tenue réservée, le faisaient bienvenir. La pâleur
+répandue sur ses traits, la tristesse qui caractérisait
+sa physionomie, ajoutaient au charme de sa
+personne. Les jeunes filles regardaient à la dérobée
+ce jeune homme silencieux, à l’air timide et doux,
+que semblait poursuivre une incurable mélancolie.
+Les mères lui souriaient, séduites par ce qu’elles
+savaient de sa conduite et de sa fortune. Son histoire
+était connue ; elle faisait de lui presque un
+héros de roman ; elle augmentait l’intérêt qu’il
+inspirait à première vue.</p>
+
+<p>Malgré tout, cependant, le monde à ses yeux
+restait sans attraits. Les blanches épaules, les
+yeux profonds, le sourire des lèvres vermeilles,
+les boucles des chevelures soyeuses, les bras aux
+pures formes, tous ces trésors des jeunesses en
+fleur et des beautés épanouies, le laissaient insensible.
+C’était à croire que son cœur demeurerait
+éternellement rebelle à l’amour.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3>V</h3>
+
+
+<p>— Veuillez vous mettre au piano, mademoiselle
+Malestra. Ces jeunes filles désirent danser.</p>
+
+<p>La personne interpellée ainsi par la maîtresse
+de la maison se leva du milieu d’un groupe de
+vieilles femmes, où depuis le commencement de
+la soirée elle se tenait silencieuse, comme quelqu’un
+dont on paye les services et qui attend
+un ordre. Adrien, debout, parmi les hommes,
+dans l’embrasure d’une porte, la vit traverser le
+salon, grave et fière, la lèvre dédaigneuse, plissée
+dans un sourire contraint, une étrange expression
+de froideur dans ses yeux bleus, dont
+la blancheur laiteuse de son teint de rousse et les
+tons fauves de ses cheveux semblaient éteindre
+l’éclat.</p>
+
+<p>Mademoiselle Laure Malestra était jeune et
+belle. Mais sa jeunesse et sa beauté ne saisissaient
+pas au premier abord. Il fallait presque un effort
+pour les découvrir, tant il y avait de tristesse
+répandue sur les traits, comme un voile. La grâce
+du corps se perdait dans une robe montante en
+soie noire, sans ornements et dépourvue d’élégance.
+Un fichu en dentelles, dont les extrémités
+se nouaient à la taille, derrière le dos, cachait les
+pures lignes du buste. Assombrie par le voisinage
+des toilettes claires et brillantes qui l’entouraient,
+celle-ci trahissait une âpre misère, la bourse souvent
+vide, la petite chambre sous les toits, la
+poursuite acharnée après l’argent, les longues
+courses dans les rues boueuses pour donner quelques
+rares leçons, les soirées sans feu, peut-être
+même les jours sans pain.</p>
+
+<p>Elle révélait encore d’autres souffrances, cette
+pauvre robe usée : les révoltes sourdes contre le
+destin, les larmes des nuits sans sommeil, les
+basses jalousies se déchaînant dans une âme
+aigrie, l’obsession des rêves tentateurs, vainement
+écartés, les chutes accidentelles dans le vice,
+l’effort désespéré pour remonter vers la lumière,
+le scepticisme, fruit des cruelles désillusions,
+s’implantant dans le cœur découragé.</p>
+
+<p>Adrien devina ces choses tout à coup en regardant
+mademoiselle Malestra retirer ses gants et
+s’asseoir au piano. Une compassion subite s’empara
+de lui. Sans l’avoir voulu, il se sentit intéressé
+au sort de cette jeune fille, dont nul parmi
+les invités ne s’occupait, et qui semblait ne connaître
+aucun d’eux. Sans quitter sa place, il
+fixait les yeux sur elle, détaillait ses traits, les
+idéalisait au gré de son imagination qui les transfigurait,
+en les lui montrant, tels qu’ils avaient été
+jadis et pourraient l’être encore, embellis par le
+bonheur.</p>
+
+<p>Après un court prélude, mademoiselle Malestra
+venait d’attaquer une valse. A la fougue de
+son jeu, à la sûreté de sa main, à l’habileté avec
+laquelle elle traduisait la pensée du compositeur,
+Adrien reconnut vite une musicienne consommée.</p>
+
+<p>Il écoutait ravi.</p>
+
+<p>— Vous ne dansez pas, monsieur de Varimpré ?
+lui dit la maîtresse de la maison, en le rejoignant
+à travers les couples des valseurs entraînés.</p>
+
+<p>— Non, madame ; j’aime mieux écouter la
+musique. Elle a beaucoup de talent, votre instrumentiste.</p>
+
+<p>— Mademoiselle Laure Malestra ! Je crois bien.
+Si vous pouvez lui trouver des élèves, vous ferez
+une bonne action. Bien intéressante, cette pauvre
+fille, et pas heureuse. Son père, petit commerçant,
+a fait faillite voici quelques années, et s’est
+suicidé. Elle avait déjà perdu sa mère. Orpheline
+et sans un sou, elle dut chercher à gagner sa vie
+en donnant des leçons de piano. Le malheur a
+voulu qu’elle se soit laissé séduire par un homme
+qui lui avait promis le mariage et l’a ensuite
+abandonnée. Son aventure a eu du retentissement.
+Beaucoup de mères qui lui avaient confié
+l’éducation musicale de leurs filles, ont cessé de
+la recevoir. Avec ses élèves, elle a perdu le prestige
+que lui donnaient ses infortunes et son courage.
+Elle lutte pour le reconquérir ; mais douloureuse
+est cette lutte. Laure méritait mieux, et
+quant à moi, je la défends et la défendrai, quoi
+qu’on en dise. A tout péché miséricorde, n’est-ce
+pas, monsieur ?</p>
+
+<p>Ce récit était fait presque gaiement, par une
+bouche souriante, d’un accent d’indifférence.
+Adrien en eut le cœur serré. Tout ému, il se rapprocha
+de mademoiselle Malestra lentement, en se
+glissant le long des murs, et se trouva assis presque
+à côté d’elle, derrière le piano. D’abord elle ne
+remarqua pas sa présence. Ce fut seulement quand,
+la valse finie, elle cessa de jouer, que s’étant
+retournée, elle aperçut ce jeune homme qui l’enveloppait
+d’un regard sympathique. Elle était
+femme et devina sur-le-champ tout ce qu’elle lui
+inspirait. Une rougeur légère monta à ses joues.
+Ses doigts tremblants volèrent sur le clavier, plaquant
+des accords, comme si elle eût voulu dissimuler
+son embarras.</p>
+
+<p>— Avec le talent que vous possédez, mademoiselle,
+comment vous abaissez-vous au rôle où vous
+voilà ?</p>
+
+<p>A cette question faite par Adrien d’une voix
+qu’étranglait l’émotion, elle répondit simplement,
+sans paraître choquée :</p>
+
+<p>— Je suis pauvre, monsieur, et il faut vivre.</p>
+
+<p>— N’avez-vous donc trouvé personne qui vous
+vînt en aide ?</p>
+
+<p>— Je ne demande rien que le prix de mes
+leçons. Mais il n’est pas aisé de trouver des élèves.</p>
+
+<p>— Je m’efforcerai de vous en trouver, moi,
+répondit Adrien en parlant doucement, et très-vite.
+Jusque-là, si vous estimez que je peux vous
+servir, disposez de moi.</p>
+
+<p>Vivement, elle se retourna étonnée et reprit :</p>
+
+<p>— Vous ne me connaissez pas, monsieur.</p>
+
+<p>— Je vous demande pardon, mademoiselle ;
+vos malheurs me sont connus.</p>
+
+<p>— On vous les a racontés ! tous ?</p>
+
+<p>— Tous, oui, mademoiselle. Elle baissa la tête,
+mais sans pouvoir dissimuler deux larmes qui roulaient
+sur ses joues. Il continua : Je vous plains
+et voudrais contribuer à réparer l’injustice du
+destin qui pèse sur vous.</p>
+
+<p>Ce fut dit avec tant de spontanéité, d’un accent
+si sincère, que Laure subitement s’apaisa. Son
+visage exprima la reconnaissance dans un sourire
+attristé, et elle dit :</p>
+
+<p>— Merci, monsieur ; on ne m’avait jamais
+parlé ainsi.</p>
+
+<p>De l’autre côté du piano, passait un domestique
+portant un plateau chargé de rafraîchissements ;
+Adrien se levant, l’arrêta au passage, prit sur le
+plateau un verre et l’offrit à Laure Malestra. Elle
+but et lui rendit le verre. De nouveau, il allait
+s’asseoir ; elle l’en empêcha.</p>
+
+<p>— Je suis sensible à vos attentions, monsieur,
+dit-elle. Mais je vous supplie de vous éloigner. Si
+vous restiez plus longtemps près de moi, on jaserait,
+et j’ai tant besoin de reconquérir ici le
+respect de tous…</p>
+
+<p>— Ne pourrai-je donc vous revoir ? demanda-t-il
+anxieux, oui, vous revoir, et continuer avec
+vous cet entretien ?</p>
+
+<p>— A la fin de la soirée, attendez-moi en bas,
+répondit-elle sur le même ton ; si vous ne craignez
+pas de vous détourner de votre route, vous pourrez
+me ramener jusqu’à ma porte.</p>
+
+<p>Il la quitta, tandis que bruyamment elle jouait les
+premières mesures d’un quadrille. S’il avait possédé
+une expérience des femmes égale à l’ardeur
+de son imagination, il eût été surpris de la facilité
+avec laquelle mademoiselle Malestra lui accordait
+un rendez-vous. Mais loin de le choquer, cette
+facilité lui semblait un témoignage de confiance.
+Il nageait dans le bleu, brusquement saisi par la
+séduction de cette étrange fille. Pour la première
+fois, il subissait l’entraînante émotion d’un désir.
+Un voluptueux frisson se répandait par tous ses
+sens. C’était une révélation soudaine de la femme,
+l’attente fiévreuse des joies qu’elle donne, l’irritant
+plaisir qui naît de l’incertitude d’être aimé,
+un espoir confus, comprimé par un doute. De
+loin, il la regardait avec ivresse ; il cherchait à
+rencontrer ses yeux ; il tressaillait lorsque, provoqué
+par son attention persistante, un sourire
+s’arrêtait sur lui, pénétrant sa chair, fouillant son
+cœur, où s’allumait l’amour.</p>
+
+<p>Que ne pouvait-il être initié aux calculs que
+dissimulait ce sourire ! Que ne pouvait-il surprendre
+les visées de cette âme à laquelle le vice
+avait imprimé sa flétrissure indélébile ! Il aurait
+compris qu’il allait être dupe de sa naïveté.
+Il tombait dans la vie de Laure Malestra, en
+une de ces heures de découragement et d’immense
+lassitude qui désarment les vertus fragiles. Accablée
+par son malheur et révoltée contre le sort,
+prête à tout pour sortir de sa détresse et secouer
+sa misère, Laure saluait en lui le libérateur. Elle
+se savait belle, et de sa beauté voulait faire l’instrument
+de sa délivrance. Elle n’en était plus
+à chercher un mari ; sa première chute l’avait
+déclassée, elle ne l’ignorait pas. Mais elle souhaitait
+un amant qui la déchargerait de ce lourd fardeau
+de privations matérielles qu’elle traînait après
+soi. Jeune ou vieux, aimé ou non, qu’importait,
+pourvu qu’il fût riche ?</p>
+
+<p>Sous les candides accents d’Adrien de Varimpré,
+elle avait cru comprendre qu’il possédait la fortune.
+C’était une proie qui s’offrait à elle et qu’il
+ne fallait pas laisser échapper. Désireuse d’être renseignée,
+elle fit trêve à la froideur qu’elle apportait
+dans les salons où l’appelait son humble emploi.
+Elle devint prévenante pour se rendre aimable et
+provoquer la sympathie. Elle manifesta de l’entrain,
+de la bonne volonté, obligea les danseurs à se rapprocher
+d’elle pour la remercier. Vaguement, à
+demi-mot, avec beaucoup d’habileté, elle interrogea
+les uns et les autres. A la fin de la soirée,
+elle connaissait l’histoire d’Adrien et se confirmait
+dans la résolution, puisqu’il s’offrait à elle, de le
+prendre.</p>
+
+<p>Pendant qu’elle se livrait à ces calculs d’où
+naissaient des espérances par lesquelles était embellie
+et parée sa beauté, Adrien buvait le charme
+qui se dégageait d’elle. L’or jaune de sa chevelure,
+l’intelligence rayonnant au front, le dessin des
+traits, la finesse du profil, la blancheur de la peau,
+les pures lignes du corsage, le modelé des bras,
+deviné sous les plis disgracieux de la pauvre robe,
+entraient dans ses yeux. Il en restait ébloui.
+L’espoir de s’approprier ces trésors troublait sa
+raison.</p>
+
+<p>Quand, vers une heure de la nuit, la fête commença
+à prendre fin, il fit un signe à mademoiselle
+Malestra pour lui rappeler ce qui était convenu
+entre eux, et s’esquiva sans bruit. En bas, dans la
+rue Taitbout, il arrêta une voiture, la fit ranger au
+ras du trottoir, puis se promena devant la porte,
+regardant sortir les invités. Son attente dura peu.
+Au bout de vingt minutes, sous la voûte illuminée,
+il vit apparaître mademoiselle Malestra, la tête
+encapuchonnée, un châle noir sur les épaules. Il
+se montra, en désignant la voiture. — Elle y monta
+précipitamment. Il s’assit à côté d’elle, en lui
+demandant où il fallait la conduire. Elle désigna
+la rue des Saints-Pères.</p>
+
+<p>— Cela se trouve bien, dit-il ; c’est sur mon
+chemin.</p>
+
+<p>La voiture se mit en route. Laure restait silencieuse,
+et lui, tout saisi, cherchait en vain des
+mots qui ne venaient pas. Laure parla la première.</p>
+
+<p>— Je crains d’avoir été imprudente en vous
+engageant à me ramener, dit-elle. Cela va vous
+donner une mauvaise opinion de moi.</p>
+
+<p>— Une mauvaise opinion de vous, quand je suis
+si heureux ! s’écria-t-il.</p>
+
+<p>— Heureux ! Est-ce donc un si grand bonheur
+de ramener au milieu de la nuit une pauvre fille ?</p>
+
+<p>— Oui, c’est un grand bonheur, quand on
+espère provoquer chez cette pauvre fille, comme
+vous dites, la réciprocité des sentiments qu’elle a
+inspirés à première vue.</p>
+
+<p>— La première vue peut tromper.</p>
+
+<p>— Je ne me trompe pas. Je vous sens bonne
+autant que vous êtes belle, et tout mon être s’est
+jeté vers vous avec trop d’emportement pour que
+j’aie à redouter de m’être trompé.</p>
+
+<p>— Mais c’est une déclaration, cela, monsieur.</p>
+
+<p>— Interprétez mes paroles comme vous voudrez.
+Ma bouche ne répète que ce que dit mon
+cœur. Que n’y pouvez-vous lire, dans ce cœur où
+vous venez d’entrer tout à coup ! Vous y saisiriez
+la preuve de la plus ardente amitié.</p>
+
+<p>— Voilà un bien gros mot pour des gens qui
+se connaissent à peine.</p>
+
+<p>— Il me semble que je vous ai toujours connue,
+Est-ce votre beauté qui m’attire ? Est-ce la compassion
+qu’a éveillée en moi le récit de vos malheurs ?
+Je ne sais… Ce que je sais, c’est que, maintenant
+et toujours, je voudrais vivre près de vous.</p>
+
+<p>Elle garda le silence ; il osa lui prendre la main ;
+cette main ne se déroba pas à son étreinte et resta
+dans la sienne, moite et brûlante, comme si l’émotion
+provoquée par sa parole fût venue se concentrer
+là pour se communiquer à lui. Il continua :</p>
+
+<p>— J’ai vingt-quatre ans bientôt, et je n’ai jamais
+aimé.</p>
+
+<p>— Comment alors pouvez-vous savoir si ce que
+vous ressentez n’est pas seulement un désir qui se
+sera vite évanoui ?</p>
+
+<p>— Il ne tient qu’à vous de me mettre à
+l’épreuve.</p>
+
+<p>— Encore faudrait-il que j’y fusse poussée par
+un sentiment égal au vôtre.</p>
+
+<p>— Oh ! laissez-moi espérer que vous m’aimerez !
+soupira-t-il.</p>
+
+<p>— Je ne peux vous défendre d’espérer. Mais,
+croyez-moi, monsieur, avant d’aller plus loin,
+connaissez-moi mieux. Peut-être ne suis-je pas
+ce que vous supposez. Et puis une cruelle déception
+m’a aigrie et rendue défiante. J’ai cru à des
+protestations aussi éloquentes que les vôtres. Elles
+m’ont emportée dans le plus beau des rêves.
+Affreux a été le réveil. A quoi bon vous dissimuler
+mon passé, puisqu’on vous l’a dévoilé ? Ce passé
+me défend de m’indigner de votre langage et de
+m’étonner que vous me teniez des propos que
+vous n’oseriez tenir à une honnête femme. Je ne
+peux même prétendre que je ne répondrai pas à
+votre sympathie. Hélas ! je suis si seule, j’ai tant
+souffert, j’ai tant besoin d’un ami ! Mais permettez
+qu’avant de vous laisser exercer les droits d’un
+ami, je m’assure de votre sincérité.</p>
+
+<p>— Je ne vais m’appliquer qu’à vous en convaincre !
+s’écria Adrien avec feu.</p>
+
+<p>Quelques instants après, la voiture s’arrêtait à
+l’extrémité de la rue des Saints-Pères.</p>
+
+<p>— A bientôt, monsieur, dit mademoiselle Malestra
+à son compagnon en lui tendant la main.</p>
+
+<p>— Me permettez-vous de venir vous voir ?
+demanda-t-il.</p>
+
+<p>— Pas chez moi, fit-elle ; et plus bas, elle ajouta
+en soupirant : C’est si misérable là-haut !</p>
+
+<p>— J’hésite à vous prier de venir dans ma maison.</p>
+
+<p>— Pas cela, non plus.</p>
+
+<p>— Où alors ?</p>
+
+<p>— Paris est grand, et dans cette saison, la nuit
+vient vite. Rien ne nous empêche de nous promener.
+Demain, vers six heures, je vous attendrai
+dans l’église de la Madeleine.</p>
+
+<p>Il promit de s’y trouver, et ils se séparèrent.
+Adrien dormit mal. Mais les plus douces pensées
+bercèrent son insomnie. Jusqu’au soir, il ne cessa
+pas de penser à Laure Malestra. Son désir surexcité
+lui donnait toutes les illusions de l’amour,
+charmait son attente, et le jetait dans les anxiétés
+délicieuses qui précèdent un bonheur qu’on croit
+assuré. Roudier vint le voir, devina à son air
+qu’un événement grave se préparait, mais ne put
+deviner son secret, et se retira sans l’avoir pressenti.</p>
+
+<p>A six heures, à la Madeleine, dans une chapelle,
+Adrien aperçut, assise, les mains croisées sur les
+genoux, mademoiselle Malestra. Elle se leva, et
+vint à lui. Ils sortirent ensemble ; elle prit son
+bras ; ils s’engagèrent dans la rue Royale. Arrivés
+aux Champs-Élysées, ils montèrent vers l’Arc de
+triomphe, marchant à grands pas, car la nuit était
+froide et se prêtait peu aux promenades lentes et
+sans but. L’entretien recommençait au point où
+ils l’avaient laissé la veille. Adrien parlait de son
+amour avec la même fougue ; Laure l’écoutait
+avec le même sang-froid. Puis elle revint sur
+son passé, traça à grands traits le tableau de son
+enfance heureuse, de la ruine et de la mort de
+son père, de son isolement, de sa détresse. Elle
+parla de la séduction dont elle avait été victime,
+voulant, disait-elle, qu’avant de s’abandonner au
+penchant qui le poussait vers elle, Adrien connût
+toute la vérité.</p>
+
+<p>En marchant, suspendue à son bras, elle se pressait
+contre lui. Il pouvait croire que déjà elle
+était sienne. Tout ce qu’elle disait n’était-il pas
+comme une préparation à la liaison qu’il rêvait ?
+Dans l’air glacé du soir, il sentait tout son être
+embrasé par le flot de ses jeunes désirs déchaînés
+avec violence dans son corps vierge. L’amour
+l’enveloppait, et l’espoir du bonheur mouillait ses
+yeux de pleurs brûlants.</p>
+
+<p>Sans s’en apercevoir, ils étaient arrivés à la
+grille du bois. Ils rebroussèrent chemin. Tout à
+coup, Adrien s’arrêta devant les fenêtres éclairées
+d’un restaurant.</p>
+
+<p>— Voulez-vous me causer un grand plaisir ?
+demanda-t-il.</p>
+
+<p>— Si cela est en mon pouvoir, j’y consens.</p>
+
+<p>— Dînons ensemble.</p>
+
+<p>— Oui, comme deux amis ?</p>
+
+<p>Ils entrèrent, et bientôt, attablés dans un cabinet,
+ils continuaient la conversation de tout à l’heure.
+Seulement, maintenant, ils pouvaient se voir.
+Dans l’intimité de ce tête-à-tête, pimenté par la
+chaleur, par l’éclat des lumières, par l’odeur des
+mets et des vins, les mots prenaient une signification
+particulière. Les regards se croisaient, les
+mains s’étreignaient. La beauté de Laure, la veille
+voilée de tristesse, s’avivait dans la certitude d’un
+triomphe qui transformait sa vie, dissipait l’inquiétude
+des lendemains incertains, éveillait toutes
+ses cupidités de fille vénale à qui jusqu’à ce jour
+avait manqué l’occasion de donner carrière aux
+instincts pervers qu’elle dissimulait. Adrien la
+dévorait des yeux. Par la pensée, il dépouillait
+des vêtements ce corps jeune et frais, offert à
+ses caresses craintives, et dont la contemplation
+passionnément souhaitée devait lui révéler la
+séduction puissante de la femme, en l’initiant aux
+mystérieuses voluptés de l’amour.</p>
+
+<p>La fin du repas les trouva dans les bras l’un de
+l’autre. Mais ce ne fut qu’une étreinte d’une
+minute. Comme honteuse de sa faiblesse, Laure
+se leva brusquement et voulut partir. Adrien
+obéit à regret, chancelant, les narines pleines du
+parfum des cheveux dans lesquels il avait noyé
+son visage. Il allait demander une voiture. Laure
+préféra rentrer à pied. En moins d’une heure, ils
+eurent regagné le quartier qu’ils habitaient.</p>
+
+<p>Alors, au moment de voir son rêve interrompu,
+Adrien fit entendre une prière. Pourquoi se séparer
+quand une passion plus forte qu’eux les rivait
+l’un à l’autre ? A quoi bon une attente qui désormais
+serait une torture ? N’était-elle pas convaincue
+de son amour ? La suprême faveur qu’il sollicitait
+ne ferait-elle pas de lui l’amant le plus docile et le
+plus dévoué ?</p>
+
+<p>— Ne vous refusez pas, suppliait-il. Révélez-moi
+le bonheur que je brûle de connaître. C’est le
+vôtre que vous assurez en faisant le mien, un
+droit que vous m’accordez de me charger de votre
+avenir.</p>
+
+<p>Tout en priant, il entraînait Laure Malestra non
+chez elle, mais chez lui. La rusée créature se laissait
+conduire, résistait faiblement, et ne semblait
+se refuser que pour exciter davantage la passion
+qu’elle avait allumée.</p>
+
+<p>— Peut-être serez-vous comme les autres, dit-elle
+enfin, toute tremblante, comme écrasée par
+les accents qu’elle entendait, et après avoir juré
+que vous m’aimez, me ferez-vous repentir de ma
+faiblesse.</p>
+
+<p>— Jamais ! s’écria-t-il transporté.</p>
+
+<p>— Si vous mentez aujourd’hui, si vous oubliez
+vos promesses, que votre conscience vous le reproche
+éternellement. Pour moi, je suis vaincue. Votre
+ardeur m’a touchée, murmura-t-elle en soupirant ;
+faites de moi ce que vous voudrez ; je vous
+donne ma vie.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3>VI</h3>
+
+
+<p>Nuit de passion exaltée et fiévreuse que cette
+nuit durant laquelle Adrien connut l’amour. De
+son côté, tout fut candide et sincère ; tout feint et
+joué du côté de Laure. Ce n’est pas qu’elle demeurât
+insensible à cette tendresse manifestée en
+protestations éloquentes, avec des accents d’une
+adorable naïveté. Mais elle voulait s’attacher ce
+jeune amant, le captiver à jamais. Jusqu’en ses
+ardeurs les plus brûlantes, elle eut assez de sang-froid
+pour ne pas perdre de vue le but qu’elle
+poursuivait. Elle ne se donna qu’en arrachant des
+promesses qu’elle ne semblait pas solliciter. Entre
+les baisers, il y eut place pour les projets d’avenir.
+Elle savait qu’Adrien était libre et riche ; habilement,
+elle l’amena à prendre l’engagement de la
+mettre pour toute sa vie à l’abri du besoin. Elle
+ne lui demandait rien ; mais elle lui faisait de
+ses jours de misère une image si poignante qu’il
+s’écriait exalté :</p>
+
+<p>— Tout cela est fini, à jamais enseveli. Oublie
+ce passé odieux, ma bien-aimée. J’embellirai ta
+vie en donnant à ta beauté, comme à notre amour,
+un cadre digne d’eux.</p>
+
+<p>On louerait dans la maison ou dans une maison
+voisine un appartement spacieux et gai. Laure
+s’y fixerait seule en apparence, de manière à laisser
+croire à ceux qu’elle connaissait que son indépendance
+recouvrée était due, non aux générosités
+d’un amant, mais à un héritage. C’est là
+qu’Adrien viendrait tous les jours, prendrait ses
+repas et coucherait, ne gardant lui-même le logement
+qu’il occupait que pour dissimuler à sa mère
+le secret de ses amours. Que de bonheur ils attendaient
+de leur existence arrangée ainsi ! Adrien
+continuerait ses études ; puis, durant la belle saison,
+ils voyageraient. C’étaient des rêves exquis
+dont ils jouissaient par avance, et qu’ils n’interrompaient
+que pour se plonger dans une réalité
+plus délicieuse encore.</p>
+
+<p>Au milieu de ces transports, Laure cependant
+ressentait un regret. Elle se demandait si elle avait
+été habile en cédant si vite aux supplications
+d’Adrien, si, malgré ce qu’il connaissait de sa
+première chute, il n’eût pas été possible, en se
+refusant plus longtemps, de faire de lui un mari
+au lieu d’un amant. Ce doute répandait un nuage
+sur le contentement de mademoiselle Malestra.
+Elle comprenait bien que la rapidité qu’elle avait
+mise à se livrer, se retournerait contre elle, quand
+s’apaiserait la première fougue d’Adrien. Alors,
+préoccupée de conjurer ce danger encore lointain,
+elle jetait brusquement le spectacle de ses
+larmes et d’un repentir simulé dans la béatitude
+de ces heures inoubliables.</p>
+
+<p>— Ne me reprocheras-tu pas un jour la facilité
+que tu as eue à me convaincre ? murmurait-elle.</p>
+
+<p>— Te reprocher ce qui fait ton plus grand
+charme à mes yeux ! s’écriait Adrien ; te reprocher
+de n’avoir pas voulu me torturer par des
+coquetteries et des résistances calculées, de t’être
+laissé emporter par ton cœur ! Je serais un misérable.
+Certaine de la sincérité de mon amour, tu
+t’es donnée. Je ne veux me le rappeler que pour
+te chérir davantage.</p>
+
+<p>Et c’étaient des baisers plus tendres, des étreintes
+plus passionnées auxquelles Laure ne se dérobait
+que pour trahir des terreurs nouvelles, et
+faire croire que la joie d’être aimée s’évanouissait
+dans la peur d’être abandonnée. Alors il la berçait
+en de douces paroles, aboutissant toutes à cette
+promesse qui les résumait :</p>
+
+<p>— Je ne t’abandonnerai pas.</p>
+
+<p>— Ta mère voudra te marier !</p>
+
+<p>— Je résisterai ; je ne peux être à une autre
+femme, puisque je t’appartiens.</p>
+
+<p>Au petit jour, il fallut se séparer. Mademoiselle
+Malestra ne voulait pas être vue chez son amant.
+Elle y était entrée à la nuit, les traits cachés sous
+un voile épais ; elle entendait en sortir de même,
+entourer de mystère les visites qu’elle lui ferait
+encore, jusqu’à ce que l’appartement qu’elle devait
+habiter fût prêt à la recevoir. Par les rues
+désertes et froides, au long desquelles l’eau gelée
+des ruisseaux étendait sur les pavés de larges
+coulées de verglas, Adrien la conduisit jusqu’à
+sa porte. Sa profession l’obligeait à prolonger
+ses veilles pendant la saison des bals ; elle était
+accoutumée à rentrer tardivement. Ils se quittèrent
+en se promettant de se retrouver le soir. Il
+revint en toute hâte chez lui, se recoucha et
+dormit plusieurs heures, poursuivi jusque dans
+son sommeil par le souvenir de ces moments
+enchantés.</p>
+
+<p>La femme qui le servait ne le réveilla que pour
+lui annoncer son déjeuner. Depuis longtemps
+déjà, Roudier l’attendait dans son cabinet en
+lisant les journaux. Roudier, maintenant, prenait
+presque tous ses repas chez son ami. Il n’attendait
+même plus qu’on l’invitât. Pour la première
+fois, Adrien regretta de lui avoir laissé contracter
+cette habitude. Après de si violentes émotions, il
+eût été heureux de se trouver seul.</p>
+
+<p>— Et l’école, paresseux ! qu’en faisons-nous ?
+C’est par ces mots que Roudier le salua ; il ajouta
+ensuite, d’un ton railleur : — Ça sent la femme,
+ici. Adrien voulut protester. — Ne nie pas, reprit
+l’autre, l’évidence t’accable.</p>
+
+<p>Et du bout de sa canne, il désignait un mouchoir
+bordé de dentelles, oublié sur un fauteuil,
+et sur le tapis, une rose tombée du corsage de
+Laure Malestra.</p>
+
+<p>— Trêve aux plaisanteries, répondit Adrien ;
+j’ai une maîtresse, tu l’as deviné, garde-moi le
+secret.</p>
+
+<p>— Une maîtresse ! toi, le pur, le chaste ! Et tu
+ne m’as rien dit !</p>
+
+<p>— Tu la connaîtras plus tard, si tu t’engages à
+ne pas railler, blagueur féroce. Elle est digne de
+ton respect.</p>
+
+<p>— Digne de mon respect, une personne qui a
+passé la nuit chez toi !</p>
+
+<p>— Jacques !</p>
+
+<p>— C’est bien, je la vénérerai comme une madone.
+Est-ce assez ? Où l’as-tu connue ?</p>
+
+<p>— Je te le dirai un jour. Jusque-là, tu m’obligeras
+en ne me parlant pas d’elle.</p>
+
+<p>Roudier se tint pour averti. Ils passèrent dans
+la salle à manger. Le déjeuner fut silencieux.
+Adrien se recueillait, craignant de laisser se dissiper
+le trésor de ses émotions, s’emprisonnant
+volontairement dans ses souvenirs. Mais quand,
+le repas fini, il fut revenu dans son cabinet et s’y
+trouva seul avec Roudier, il ne put se défendre
+contre l’impérieux besoin de lui confier son bonheur.
+Sans avoir été sollicité, le secret sortit de sa
+bouche, avec l’histoire de son amour. Il révéla ce
+que tout à l’heure il entendait garder caché.</p>
+
+<p>Roudier l’écoutait sans l’interrompre, mécontent
+de sentir s’élever une influence en face de la
+sienne, et la redoutant.</p>
+
+<p>— Allons, je vois bien que je n’ai plus rien à
+faire ici, soupira-t-il. L’amour est venu ; c’en est
+fini de l’amitié.</p>
+
+<p>— Es-tu fou ? dit Adrien. T’ai-je donné le droit
+de me croire capable d’oublier le passé ? Tu seras
+toujours mon ami, je l’espère bien ; notre ami,
+continua-t-il en appuyant sur ces mots. Quand tu
+connaîtras Laure, tu comprendras qu’il ne tient
+qu’à toi de garder ta place à mon côté.</p>
+
+<p>Quelques jours après, mademoiselle Malestra
+abandonnait la mansarde où depuis longtemps
+elle se morfondait dans une lutte désespérée
+contre l’âpre nécessité. Même au moment d’en
+sortir pour toujours, elle refusa d’y recevoir
+Adrien. Elle craignait d’être vue par lui dans ce
+cadre sombre où partout se révélaient sa détresse,
+les humiliations subies, les désespoirs amers, les
+expédients pour vivre. Montrer à Adrien ces lieux
+maudits, c’eût été lui donner une idée trop haute
+de ses bienfaits, imprimer ineffaçablement dans
+sa mémoire le souvenir de la misère à laquelle
+il arrachait Laure, et lui laisser le droit de supposer
+qu’en cédant à ses amoureuses supplications,
+elle était moins préoccupée de le rendre
+heureux que de secouer le joug odieux de sa
+pauvreté.</p>
+
+<p>L’appartement loué pour elle et meublé en
+quelques jours par Adrien, était situé dans la rue
+qu’il habitait, non loin de sa maison. Les croisées
+prenaient jour sur un vaste jardin. Décorateurs et
+tapissiers avaient fait merveille. L’argent et le
+goût sont des magiciens puissants et ingénieux.
+La prodigalité de l’amant et la fantaisie de la
+femme s’étaient unies pour créer là un vrai nid
+d’amour.</p>
+
+<p>Mademoiselle Malestra vint s’installer un soir
+dans sa nouvelle demeure, conduite par Adrien,
+qui lui en fit les honneurs. Le logis était chaud,
+éclairé et riant, le dîner servi, les domestiques
+discrets. Au moment où les amoureux allaient se
+mettre à table, Jacques Roudier arriva. Présenté
+par Adrien comme un ancien et fidèle ami, il fut
+à l’aise tout de suite. A la fin de la soirée, il causait
+avec Laure familièrement comme avec un
+vieux camarade. Il reprenait là ses habitudes,
+bruyant, railleur, impérieux, sans gêne, s’allongeait
+dans les fauteuils, secouait sur les tapis la
+cendre de son cigare, s’invitait pour le lendemain
+et pour les jours suivants.</p>
+
+<p>Accoutumé à ses excentricités, Adrien ne s’en
+étonnait plus ; le bonheur le rendait indulgent.
+Quant à Laure, loin d’être choquée par les allures
+de Roudier, elle subissait son charme. Avec sa
+grosse gaieté lourde, sa verve intarissable, sa paresse
+révélée dans le négligé de ses vêtements, la
+promptitude de son coup d’œil où pétillait la ruse,
+ses instincts rapaces qu’elle devinait sous le sourire
+bon enfant et l’apparente insouciance du lendemain,
+sa serviabilité un peu brutale dissimulant
+des calculs sans fin, il plaisait à cette femme, qui
+retrouvait en lui ses goûts, ses désirs, ses ambitions
+basses, les préoccupations qui l’obsédaient
+elle-même. Elle admirait ses larges épaules, son
+cou de taureau, sa lèvre lippue où éclataient les
+appétits sensuels. Elle le regardait à la dérobée,
+déjà séduite. La femelle reconnaissait son mâle
+dans ce garçon encombrant et robuste, bien plus
+que dans le jeune homme nerveux, frêle et doux,
+aux bras de qui l’avait jetée sa misère et qu’elle
+feignait d’aimer.</p>
+
+<p>Au premier regard échangé, leurs deux perversités
+se comprirent. Pour l’ami comme pour la
+maîtresse, Adrien de Varimpré était une proie, sur
+laquelle, gueux, dépenaillés, affamés, ils comptaient
+se remplumer, chacun d’eux exerçant son
+influence par les moyens qui lui étaient propres
+et au mieux de ses intérêts. Dès cette rencontre,
+et sans qu’ils se fussent rien confié, un pacte tacite
+se formait entre ces natures vénales et fausses.
+C’était le « part à deux » que se jettent comme
+un cri d’entente et de ralliement deux larrons
+acharnés sur la même victime.</p>
+
+<p>Cette complicité encore inactive, mais déjà menaçante,
+se créait en présence d’Adrien, qui n’y
+voyait rien. Il souriait, heureux, confiant, croyant
+les autres tels qu’il était lui-même, se reposant
+sur leur loyauté, aveuglé par l’amour qui le livrait
+sans défense à une créature déchue, dégradée
+et pervertie, et la lui montrait dans un horizon
+radieux comme la compagne de sa vie, rapprochée
+de lui par l’identité de leurs infortunes passées,
+maintenant à jamais oubliées.</p>
+
+<p>Au moment où ces périls imminents, quoique
+invisibles encore, montaient autour de lui à la
+faveur de son inexpérience et de sa crédulité, sa
+mère se préparait à le rejoindre. Elle lui devait
+ses conseils, son appui, les témoignages de son
+amour. Responsable de son salut, elle était tenue
+de veiller sur cette âme tendre et sensible, qu’elle
+devinait meurtrie, découragée, jetée hors du droit
+chemin. Ces graves considérations, l’étrangeté et
+l’imprévu de l’événement qui venait de lui rendre
+son fils, avaient déterminé ses directeurs à lui
+permettre de quitter le Carmel de Beaucaire pour
+résider dans une des maisons de Paris. La date
+de son départ n’était pas encore fixée. Elle ne le
+serait que lorsque le chapitre aurait procédé à
+l’élection d’une nouvelle prieure, en remplacement
+de la mère Thérèse de Jésus.</p>
+
+<p>Les nombreuses lettres que recevait Adrien
+depuis qu’il s’était fixé à Paris, l’entretenaient de
+ces détails, lui apportaient des avertissements
+dont le témoignage d’une tendresse profonde tempérait
+l’austérité. Elles lui parlaient plus souvent
+du ciel que de la terre, de l’avenir que du présent.
+L’objectif suprême qu’elles lui rappelaient
+sans cesse, c’était l’éternité. Parfois, cependant,
+elles manifestaient le regret qu’éprouvait Nicolette
+de s’être donnée pour toujours à Dieu, d’avoir
+enchaîné sa liberté, de ne pouvoir la ressaisir
+pour se consacrer à son fils. Il est vrai que ce
+regret, à peine exprimé par la mère, la religieuse
+essayait d’en atténuer l’expression en disant que
+bientôt Adrien pourrait la voir tous les jours, et
+trouverait auprès d’elle l’affection à laquelle il
+avait droit. Mais il jugeait que c’était là une faible
+compensation à tout ce qui lui manquait. Malgré
+tout, l’implacable égoïsme de la dévote, après
+avoir pesé sur la vie d’Adrien, se trahissait encore,
+lui apparaissait plus cruel, aigrissait son cœur,
+amenait sous sa plume des paroles amères.</p>
+
+<p>Cet état se prolongea jusqu’au jour où il connut
+Laure Malestra. Alors, son ressentiment s’apaisa.
+Pendant les quelques semaines où, jouet de ses
+illusions, il put croire qu’il avait trouvé avec une
+maîtresse aimante et dévouée un bonheur sans
+fin, le souvenir de l’égoïsme maternel s’évanouit.
+Quand lui parvint la nouvelle de la prochaine
+arrivée de madame de Varimpré, désormais certaine,
+cette nouvelle, loin de lui causer toute la
+satisfaction qu’il en espérait naguère, le laissa
+froid. Elle lui fit même concevoir une inquiétude.
+Il vivait en plein bonheur. N’aurait-il pas à défendre
+ce bonheur contre les scrupules religieux
+de sa mère, si elle le découvrait ? Les liens qu’il
+venait de former étaient criminels, selon la loi de
+l’Église ; ils compromettaient son salut. Sa mère
+s’efforcerait de les briser. C’est de cela que vaguement
+il s’alarmait.</p>
+
+<p>Cette préoccupation eut aussi peu de durée que
+son bonheur. En moins d’un mois, elle fut emportée
+par le rapide désenchantement qui succédait
+dans le cœur d’Adrien aux premières illusions de
+l’amour. Pendant les premiers jours de leur liaison,
+alors que Laure Malestra s’appliquait à séduire
+ce jeune homme jeté par le hasard sur son
+chemin, elle avait joué la comédie pour obtenir
+de lui tout ce qu’elle en attendait. Elle s’était faite
+douce, caressante, réservée, docile, approuvant
+tous les plans qu’il formait, sa manière d’envisager
+la vie, en apparence uniquement possédée
+du désir de lui plaire, de ne vivre que pour lui,
+dans l’ombre, à ses côtés, sans autre ambition
+que celle de le rendre heureux. C’est ainsi qu’elle
+l’avait enveloppé de sa séduction.</p>
+
+<p>Trompé par les manifestations de cette tendresse
+feinte, Adrien s’était livré tout entier,
+allant lui-même au-devant de la domination que
+Laure entendait exercer sur lui. Maintenant, elle
+le tenait solidement. Elle le tenait par les compromissions
+qu’il avait subies, par les responsabilités
+qu’il avait acceptées, par tous les engagements
+arrachés à sa première ivresse, et surtout par
+l’amour. Déjà, elle le connaissait assez pour savoir
+que, quoi qu’il arrivât, il ne chercherait pas à se
+dérober à ses promesses, et que, même dans le cas
+d’une séparation, il ne l’abandonnerait pas sans
+assurer sa vie matérielle. C’est là surtout ce qu’elle
+voulait de lui. Sûre de l’obtenir, elle entrevoyait
+la possibilité d’une rupture qui la rendrait libre.
+Elle rêvait une autre existence que l’existence
+paisible, solitaire et cachée dont Adrien vantait
+sans cesse la douceur. Trop peu semblable aux
+autres hommes, trop supérieur à elle était cet
+amant ; elle en souhaitait un autre, un Jacques
+Roudier, mieux fait pour la comprendre, pour
+devenir son mari, et qui accepterait d’elle une
+fortune en échange de son nom, sans vouloir en
+connaître l’origine.</p>
+
+<p>Quand elle eut mesuré l’étendue de son pouvoir, — ce
+fut fait en huit jours, — elle ne se
+contraignit plus et jeta son masque. Sa vraie nature
+apparut, sa nature vulgaire, cupide, affamée de
+revanche contre cette société qui lui avait fait des
+jours sombres et durs, la grossièreté de ses aspirations,
+l’indifférence de son cœur, la violence de
+son caractère, le bruyant scepticisme et les envies
+incessantes d’une âme flétrie au contact du vice.
+Elle fut tout à coup une femme nouvelle, capricieuse,
+acariâtre, n’apportant dans la vie d’Adrien,
+au lieu de tout ce qu’il espérait, que scènes pénibles,
+âpres querelles, torture de tous les instants
+qui troublait son esprit, le déshabituait du travail,
+de la paix domestique, et qu’il ne cessait de subir
+un jour que pour la sentir renaître le lendemain.</p>
+
+<p>Il tombait de si haut que, d’abord, il ne voulut
+pas croire à la réalité de sa chute. Les hommes,
+les meilleurs, sont ainsi faits qu’il leur en coûte
+de reconnaître qu’ils se sont trompés. Il garda
+pour lui le secret de son mal. Il le cacha même à
+Roudier, qui cessait de lui inspirer confiance.
+A mille traits qui ne l’avaient pas frappé quand
+ils s’étaient produits, mais qui lui revenaient maintenant
+en mémoire ; à l’ardeur que mettait en toute
+occasion son ami à soutenir et à défendre Laure,
+à lui donner raison, il devinait l’identité de leurs
+idées, de leurs goûts, de leurs intérêts ligués
+contre lui dans une sympathie croissante. Il pressentait
+un accord tacite, des espérances communes,
+des projets formés en vue d’un avenir
+auquel on faisait allusion en son absence, et auquel
+on ne l’associait pas. C’était un soupçon
+vague encore, mais raisonné, causé par l’étrangeté
+déplaisante des allures de la maîtresse en
+présence de l’ami, par des rapprochements surpris,
+par des silences subits quand il rentrait et
+les trouvait ensemble. Avec le soupçon commençaient
+à poindre la fatigue et le dégoût.</p>
+
+<p>Cependant, il se leurrait encore de l’espoir que
+l’amour et l’amitié lui resteraient fidèles. Il se dépensait
+en efforts multipliés pour plaire à Laure. Il
+redoublait d’attentions, de soins, de générosité
+pour arrêter ce flot montant d’ingratitude et d’oubli.
+Mais plus il apportait de courageuse ardeur à
+lui opposer les témoignages de son amour, plus ce
+flot montait. Dédaigneuse de cet amour, Laure ne
+dissimulait plus. Brisé par cette lutte, surpris en
+plein rêve, désabusé, Adrien, moins d’un mois
+après avoir rencontré Laure Malestra, voyait
+approcher la fin de son bonheur, et de nouveau
+était entraîné à rendre sa mère responsable de
+ses souffrances.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3>VII</h3>
+
+
+<p>C’était au sortir de table, après le maigre repas
+que les Carmélites prennent à midi. Elles se répandaient
+dans le jardin pour s’y livrer à la récréation
+prescrite par la règle. Vif était le froid de cette
+journée de décembre, glacé le vent qui montait
+du Rhône. Mais, dans le ciel bleu, flambait un
+tiède soleil dont les rayons égayaient les champs
+dépouillés, vus du haut du rocher, immensité
+lumineuse, sans verdure et sans fleurs, bornée
+par la cime neigeuse des Alpes qui tremblait sur
+l’horizon, ainsi qu’un nuage vaporeux et lointain.</p>
+
+<p>Habituellement, sous cette lumière joyeuse et
+réconfortante, les religieuses se divertissaient
+comme des enfants. Les unes couraient par les
+allées pour réchauffer leurs membres. D’autres
+battaient du pied, en marchant en mesure, la terre
+durcie. Les plus âgées se promenaient en devisant
+des bontés de Dieu, de la beauté du jour, de
+l’infortune des pauvres, des fleurs flétries, des
+oiseaux morts de froid, des petits événements
+d’une vie uniforme et retirée, dégagée des préoccupations
+extérieures ; exercices et entretiens innocents
+qui délassaient l’esprit et le corps, tendus
+par l’austère contemplation des choses éternelles.</p>
+
+<p>Mais ce jour-là les promenades manquaient de
+gaieté, les conversations d’entrain. Sur les visages
+émaciés, fouettés par l’air, et dont le sang
+attiré à la peau colorait la pâleur maladive, se
+devinait une grande tristesse. C’est que depuis
+le matin, la communauté était avertie du départ
+définitif de la mère Thérèse de Jésus. La prieure
+devait quitter Beaucaire dans la soirée, après avoir
+transmis ses pouvoirs à la religieuse élue pour lui
+succéder. Elle était descendue dans le jardin, à
+cette heure de récréation, pour faire ses adieux
+à ses sœurs. Elle se trouvait au milieu d’elles et
+recevait leurs embrassements. Dans tous les yeux
+montaient des larmes.</p>
+
+<p>Après avoir longtemps vécu sous sa direction
+spirituelle, les saintes filles qu’elle abandonnait se
+souvenaient, non de ses rigueurs, justifiées par
+celles de la règle, mais de ses vertus et de ses
+exemples. Leurs regrets naissaient de ces souvenirs.
+Ils se manifestaient avec tant de fraternelle
+effusion, que la mère Thérèse de Jésus, quoiqu’elle
+eût provoqué cette séparation afin de se
+rapprocher de son fils, ne pouvait se défendre
+d’un douloureux émoi. C’était une famille aussi,
+et une famille bien-aimée, que cette communauté
+religieuse de qui elle avait reçu maintes joies et
+des consolations ineffables. Elle ne pouvait la
+quitter sans déchirement. Ni ses sœurs ni elle-même
+n’ignoraient qu’elles ne se reverraient plus
+sur la terre. Les unes finiraient leurs jours dans
+ce couvent où s’était écoulée leur vie ; les autres
+iraient remplir les vides survenus dans d’autres
+maisons de l’Ordre. Il n’y avait pas lieu de croire
+qu’elles se retrouveraient un jour. Au ciel seulement,
+il leur serait permis de se revoir, et c’est
+au ciel qu’au moment de se séparer, elles se donnaient
+un suprême rendez-vous. L’espoir de s’y
+rencontrer tempérait la tristesse des adieux. La
+mère Thérèse de Jésus essayait de sourire ; chacune
+tachait de l’imiter, en échangeant avec elle
+une dernière étreinte et un dernier baiser.</p>
+
+<p>— Dieu nous réunira, murmurait-elle en refoulant
+ses pleurs, toute bouleversée par ces témoignages
+d’affection, qui saluaient mélancoliquement
+son départ.</p>
+
+<p>Entre les religieuses que ce moment solennel
+réunissait autour d’elle, se trouvait Jeanne Mauroy,
+en religion sœur Nicette de la Croix. La
+novice cherchait avec persistance le regard de la
+mère, la suivait d’un œil anxieux et interrogateur,
+comme si elle eût attendu une réponse dans un
+signe. Elle marchait dans son ombre, lui parlait à
+tout instant, témoignait de ses regrets par des soupirs,
+et, volontairement, s’imposait à son attention.</p>
+
+<p>— Vous viendrez me rejoindre tout à l’heure,
+dans la salle capitulaire, dit tout à coup la mère
+Thérèse de Jésus. J’ai besoin de m’entretenir avec
+vous.</p>
+
+<p>Sœur Nicette tressaillit ; elle devint très-pâle.
+L’angoisse révélée par son visage parut se faire
+plus poignante ; mais, à partir de ce moment, ses
+yeux éteints sous ses paupières abaissées n’interrogèrent
+plus. Elle demeura à l’écart des religieuses
+groupées autour de la prieure. Pourquoi
+l’importuner des manifestations de sa douleur,
+puisque tout à l’heure elle allait la voir seule ?</p>
+
+<p>Trop émue pour prolonger cette scène, la mère
+Thérèse de Jésus peu à peu se dérobait aux embrassements
+des sœurs. Maintenant elle avait hâte
+d’en finir. Pendant quelques instants encore, on
+échangea des souhaits d’avenir, des paroles de
+paix.</p>
+
+<p>— Ne nous oubliez pas, ma mère !</p>
+
+<p>— Au revoir, ici-bas ou là-haut, mes chères
+filles.</p>
+
+<p>— Priez pour nous.</p>
+
+<p>Puis, la prieure, exerçant ses pouvoirs pour la
+dernière fois, fit un geste qui contenait une supplication
+et un ordre. Les sœurs s’inclinèrent
+tandis qu’elle quittait le jardin, au moment où
+la cloche annonçait la fin de la récréation.</p>
+
+<p>Elle s’était rendue dans la salle capitulaire,
+vide à cette heure du jour. Elle y marchait de
+long en large, en attendant sœur Nicette. La
+novice ne tarda pas à venir. Elle avait toujours
+sur ses traits ce même air de doute anxieux, qui
+depuis quelques jours y semblait gravé. En la
+voyant entrer, la prieure interrompit sa promenade.
+La jeune fille s’approcha et tomba à genoux :</p>
+
+<p>— Relevez-vous, mon enfant, dit la mère avec
+bonté ; je ne suis plus votre supérieure.</p>
+
+<p>— Vous serez toujours ma mère spirituelle,
+répondit sœur Nicette en obéissant. C’est vous
+qui m’avez ouvert le Carmel, ma mère, en me
+parlant des joies qu’on y trouve. Cela, je ne l’oublierai
+jamais, alors même qu’on me séparerait
+de vous.</p>
+
+<p>La fin de la phrase fut couverte par les larmes,
+larmes émouvantes. Elles trahissaient la détresse
+de cette âme candide qui dans le cloître avait
+cherché et trouvé une affection qu’elle était maintenant
+menacée de perdre. La mère Thérèse de
+Jésus ne se laissa pas attendrir. D’une voix sévère
+et froide, elle reprit :</p>
+
+<p>— Dieu nous défend ces violents attachements
+pour ses créatures. Toutes les religieuses qui
+vivent ici sont au même degré que moi vos mères
+et vos sœurs en Jésus-Christ. Vous devez les aimer
+également. La préférence que vous me témoignez
+est une offense pour lui. Il nous défend aussi
+l’esprit de révolte. Or, c’est l’esprit de révolte
+qui a mis sur vos lèvres les mots que vous venez
+de prononcer.</p>
+
+<p>Sœur Nicette baissa les yeux.</p>
+
+<p>— Dieu ne nous défend pas l’amitié ! objecta-t-elle
+doucement.</p>
+
+<p>— Sans doute ; mais il veut que nous soyons
+toujours prêtes à la lui sacrifier. Depuis douze
+ans que je vis dans ce monastère, j’ai perdu des
+compagnes que j’aimais tendrement. Les unes
+ont été appelées à embellir de leurs vertus des
+maisons de notre Ordre ; d’autres sont allées en
+recevoir la récompense dans l’éternité ; je me suis
+résignée.</p>
+
+<p>La novice éleva sur la mère ses yeux navrés.</p>
+
+<p>— On nous sépare donc ? murmura-t-elle. S’il
+en est ainsi, je ne prononcerai pas mes vœux. Je
+quitterai le Carmel plutôt que de me résigner à y
+vivre sans vous.</p>
+
+<p>Ce langage exprimait une peine vive et sincère.
+La mère Thérèse de Jésus en fut touchée. Elle
+réprima l’avertissement qui montait à sa bouche,
+provoqué par cette menace si peu conforme à
+l’esprit de la règle.</p>
+
+<p>— Vous avez bien à faire pour vous rendre
+digne de prononcer les vœux, sœur Nicette, dit-elle
+avec compassion. Si vous m’aviez laissée parler,
+vous sauriez déjà que le désir que vous avez
+manifesté est exaucé. On a eu égard à votre jeunesse,
+à vos incertitudes ; on a trouvé bon que je
+demeurasse chargée de veiller sur vous, d’éclairer
+votre route, de rechercher si vous avez la
+vocation. Ce qu’on n’eût point accordé à une professe,
+on l’a accordé à une novice, sur vos pressantes
+sollicitations.</p>
+
+<p>— Alors je suis autorisée à vous suivre, ma
+mère ! s’écria joyeusement sœur Nicette de la
+Croix, déjà consolée.</p>
+
+<p>— J’espère que la décision dont vous êtes
+l’objet disposera votre âme à recevoir avec docilité
+les conseils qui vous seront donnés. Vous
+partez ce soir avec moi. Vous prendrez pour la
+durée du voyage vos vêtements séculiers. Allez,
+mon enfant.</p>
+
+<p>Cédant à l’habitude, la novice se prosterna,
+baisa la terre ; puis s’élançant au dehors, légère
+comme un oiseau, elle disparut, un sourire sur les
+lèvres, transfigurée par le bonheur.</p>
+
+<p>— Pauvre enfant ! murmura la mère, je crains
+bien qu’elle ne soit perdue pour le Carmel. Trop
+sévère est la règle pour cette âme tendre. Pourra-t-elle
+en supporter les rigueurs ? Éclairez-la, mon
+Dieu, et que votre volonté s’accomplisse.</p>
+
+<p>Dans la soirée de ce jour, vers onze heures, un
+modeste cabriolet conduisait la mère Thérèse de
+Jésus et la sœur Nicette de la Croix à la gare de
+Tarascon, où elles devaient prendre le train de
+Paris. Elles avaient quitté leurs habits de religion.
+C’est la coutume des Carmélites quand elles voyagent,
+coutume justifiée par la nécessité d’échapper
+à la curiosité qu’exciterait sur leur passage
+l’austère costume de l’Ordre. Elles étaient vêtues
+de noir, comme des femmes en deuil, coiffées
+d’un chapeau qui cachait entièrement la tête, de
+manière à dissimuler les cheveux coupés ras.
+Elles pouvaient ainsi passer inaperçues. Quand le
+train arriva en gare, elles montèrent dans le
+wagon des secondes réservé aux dames seules, et
+quelques minutes après, elles étaient emportées
+vers Paris.</p>
+
+<p>Quoique sœur Nicette se fût promis de veiller
+en priant, sa jeunesse fut plus forte que ses résolutions.
+Après avoir échangé quelques mots avec
+la mère, elle s’endormit, enveloppée dans son
+manteau, le rosaire aux doigts, en récitant des
+prières. Sous la clarté tremblante et pâle de la
+lanterne, son fin profil se dessinait, noyé dans la
+voilette noire attachée au chapeau et descendant
+jusqu’au menton. Son corps, secoué par la marche
+saccadée du train, se balançait sans que son robuste
+sommeil fût interrompu. Les mains, enlacées par
+le long chapelet de bois, étaient croisées sur les
+genoux. La mère Thérèse de Jésus la regardait
+avec sollicitude, se demandait de nouveau si cette
+enfant qui cédait à la première fatigue, ne serait
+pas vaincue par les austérités du cloître, et loin
+que son propre souvenir la rassurât, elle s’alarmait
+comme si la frêle créature endormie là, sous
+ses yeux, eût été sa fille.</p>
+
+<p>Elle l’aimait d’une maternelle affection. La
+persistance et l’ardeur avec lesquelles sœur Nicette
+allait à elle, cette admiration confiante dont
+à toute heure elle recueillait les témoignages,
+avaient fini par la toucher. Après le bonheur de
+son fils, elle ne souhaitait rien plus passionnément
+que le bonheur de la jeune novice. C’est
+parce qu’elle doutait que la vie religieuse pût
+réaliser ce bonheur qu’elle avait voulu continuer
+à veiller sur cette âme et obtenir de ne pas la
+quitter. Elle se promettait de l’observer quelques
+temps encore, puis, si ses craintes se confirmaient,
+de la détourner de cette vie, faite de privations
+et de souffrances. Les chrétiens peuvent assurer
+leur salut ailleurs que dans le cloître. Ils peuvent
+l’assurer aussi dans le monde, et y donner des
+exemples édifiants. Si Jeanne Mauroy renonçait à
+se faire Carmélite, elle serait une épouse chaste,
+une mère dévouée ; elle élèverait ses enfants dans
+l’amour de Dieu.</p>
+
+<p>Nicolette se répétait ces choses, et brusquement,
+dans sa pensée en travail, naissait l’idée
+qu’il faudrait à son fils une femme telle que
+Jeanne. Sous l’empire de ses préoccupations, elle
+arrivait à désirer, sans oser se l’avouer, que la
+novice renonçât à prononcer les vœux éternels et
+quittât le couvent. Ce désir soudain, allumé dans
+une vision rapide de l’avenir, fut comme une
+poussée de son cœur vers Jeanne Mauroy. Elle
+aurait voulu l’embrasser. Elle se contint ; mais
+sa sollicitude maintenant devenait plus profonde.
+Elle veillait anxieusement sur le sommeil de la
+jeune fille. Craignant qu’elle eût froid, elle jeta
+un châle sur ses genoux. Cette précaution prise,
+elle croisa les bras et resta immobile, laissant son
+imagination la devancer au terme de cette route
+où elle allait retrouver son fils, à peine entrevu
+pendant son court séjour à Beaucaire et qu’elle
+brûlait de mieux connaître. Depuis quelques jours,
+les lettres d’Adrien étaient moins fréquentes, plus
+brèves. On y devinait une lassitude, un souffle de
+mélancolie. Que faisait-il ? Comment vivait-il ? Elle
+avait hâte de le savoir, hâte surtout d’entrer dans
+sa vie et de préparer l’avenir.</p>
+
+<p>Elle se rappelait aussi que la route qu’elle faisait
+en ce moment, elle l’avait faite vingt-quatre ans
+avant, le soir de son mariage, en compagnie de Frédéric,
+quand il la conduisait au château de Varimpré.
+Il lui semblait qu’elle reconnaissait le paysage ;
+elle croyait voir les arbres s’incliner sur son
+passage, entendre une voix mystérieuse lui dire :</p>
+
+<p>— Est-ce toi ? Nicolette, est-ce bien toi ? Que
+d’événements et que de malheurs causés par ta
+faute, depuis ces jours lointains où l’avenir te
+souriait !</p>
+
+<p>Au souvenir de ce passé, le remords grondait
+dans sa conscience. Il lui répétait qu’après s’être
+refusée à son mari, elle se devait à son fils ! Mais,
+hélas ! que pouvait-elle, liée par des vœux éternels
+qui la retenaient dans un cloître comme dans
+une prison ? Elle n’avait pas le droit de secouer
+ses chaînes. Elle ne se trouvait pas dans un de
+ces rares cas prévus par l’Église, où le père ou la
+mère d’une religieuse étant tombés dans le besoin,
+et le travail de celle-ci leur étant nécessaire, elle
+peut quitter le couvent et reprendre la vie séculière.
+Libre, elle eût été utile à son fils ; mais elle
+ne lui était pas indispensable. Elle ne pouvait que
+le voir souvent, séparée de lui par la grille claustrale,
+l’assister de ses conseils, l’exhorter au bien
+et prier le ciel de le rendre heureux. C’était beaucoup,
+mais pas assez pour satisfaire aux ardents
+désirs de son amour.</p>
+
+<p>Elle demeura ainsi jusqu’au matin, en face de
+sœur Nicette endormie. A Lyon, la novice se
+réveilla. Confuse de son long sommeil, elle allait
+s’excuser. La mère Thérèse de Jésus l’arrêta avec
+bonté. Puis elle voulut la conduire au buffet, et
+l’obligea à y déjeuner, tandis qu’elle-même observait
+le jeûne, bien que pendant la durée du
+voyage, elle en fût dispensée. Après un court
+arrêt à Lyon, le train se remit en route.</p>
+
+<p>Alors, les deux religieuses seules dans leur
+wagon firent en commun leurs prières, et récitèrent
+de même l’office qui se psalmodiait à la
+même heure dans toutes les maisons de l’Ordre.
+Au delà des monts de l’Ardèche, le soleil se levait,
+dorait les sommets, descendait au long des pentes,
+et traversant le Rhône dont il empourprait les
+tourbillons écumeux, buvait la buée aux vitres
+de la voiture. Leur méditation finie, elles admirèrent
+ce spectacle. Sœur Nicette, transportée par
+la joie de voyager avec la mère et la certitude de
+ne la plus quitter, ne cherchait pas à taire son
+contentement. Elle l’exprimait tout haut dans ses
+paroles, dans son rire, jusque dans ses gestes. La
+règle des Carmélites prescrit une honnête gaieté.
+Elle laissait la sienne librement se répandre. Elle
+n’y fit trêve que lorsqu’un incident du voyage
+entraîna Nicolette à parler de son fils. La novice
+alors devint attentive. Elle ne savait presque rien
+de l’histoire de ce jeune homme rendu à sa mère
+quand déjà elle ne l’attendait plus. Elle en écouta
+ce que la prieure voulut lui en raconter.</p>
+
+<p>Celle-ci vantait les qualités de son Adrien,
+révélées par ses lettres, parlait de tout ce qu’il
+avait souffert, de l’avenir, et devant Jeanne émue
+et surprise, se révélait sous un jour inconnu.
+Jusque dans les remercîments qu’elle adressait
+au ciel à travers son récit, la mère perçait sous
+la Carmélite. La nature longtemps opprimée
+prenait sa revanche, l’amour maternel revendiquait
+ses droits. Jeanne se demandait si c’était la
+même femme qui, la veille encore, sous l’habit
+monastique, semblait morte au monde et n’avoir
+plus qu’un cœur glacé, à jamais fermé aux sentiments
+humains.</p>
+
+<p>Jusque vers le milieu du jour, le voyage n’offrit
+pas d’autre incident. Mais à Sens, une violente
+émotion attendait Nicolette. Comme le train
+ralenti entrait en gare, elle aperçut son fils debout
+sur le trottoir. Il essayait de voir dans les wagons.</p>
+
+<p>— Adrien ! s’écria-t-elle.</p>
+
+<p>Et penchée, tout émue, à la portière, elle lui
+souriait, l’appelait du geste. Il ouvrit, se jeta dans
+ses bras, en disant :</p>
+
+<p>— J’avais hâte de vous voir, chère mère.
+Quand j’ai su que vous arriviez, je me suis mis
+en route de mon côté pour venir à votre rencontre.
+Nous allons pouvoir passer quelques
+heures ensemble.</p>
+
+<p>— C’est que ce wagon est réservé aux femmes
+seules, objecta-t-elle.</p>
+
+<p>Adrien sourit, fit un signe au conducteur du
+train qui s’approcha, et à sa demande, enleva la
+plaque indicatrice pour la placer sur un compartiment
+voisin. Il put donc monter auprès de sa
+mère. Elle murmurait, en l’embrassant :</p>
+
+<p>— Je suis heureuse de te revoir, cher enfant.
+C’est bien à toi de m’avoir fait cette joie.</p>
+
+<p>Dans l’emportement de leur bonheur, ils avaient
+oublié sœur Nicette. Timide et discrète, la novice
+les regardait, un peu troublée par la présence de
+ce jeune homme qui allait voyager avec elle jusqu’à
+Paris.</p>
+
+<p>— C’est mon fils, lui dit tout à coup la mère
+Thérèse de Jésus.</p>
+
+<p>Adrien contenait mal sa surprise. Il ignorait
+que les Carmélites ne voyagent pas vêtues de l’habit
+de l’Ordre. Il s’était attendu à voir sa mère en
+religieuse. Il lui semblait qu’en la trouvant vêtue
+comme toutes les femmes, il était plus libre de
+l’aimer. Il s’inclina respectueusement devant la
+novice, stupéfait en reconnaissant sous la voilette
+ce visage suave, entrevu, comme dans un rêve,
+lors de sa première visite au Carmel de Beaucaire.
+Il l’avait presque oubliée depuis. Maintenant,
+les traits de l’adorable enfant remplissaient
+son regard, entraient dans sa mémoire, ravivaient
+l’ancien souvenir effacé. C’était comme un ami
+qu’on retrouve et que désormais on n’oubliera
+plus. Il s’assit à côté de sa mère, tandis que
+Jeanne Mauroy, pour les laisser causer librement,
+regardait le paysage, le front appuyé contre la
+vitre froide. Le train se remettait en marche.</p>
+
+<p>Maintenant, penchée sur son fils, Nicolette lui
+exposait les causes du retard apporté à son
+voyage. Par ordre de l’autorité ecclésiastique,
+elle avait dû attendre l’expiration de ses pouvoirs
+de prieure. Ces pouvoirs expirés, elle allait rentrer
+dans le rang des simples religieuses. Mais ce
+changement dans son état, prévu depuis longtemps,
+ne l’empêcherait pas de voir son fils toutes
+les fois qu’il se présenterait au couvent. Elle
+exigeait qu’il y vînt tous les jours. Les Carmélites
+possèdent à Paris plusieurs maisons. C’est
+dans celle de la rue d’Enfer qu’elle allait vivre
+désormais, non loin du quartier qu’habitait Adrien.
+Après lui avoir donné ces détails, elle l’interrogea.
+Était-il tranquille, heureux, en paix avec lui-même ?
+En lui posant ces questions, elle l’enveloppait
+de ses yeux pénétrants ; elle fouillait sa
+conscience. Tout à coup, elle s’écria :</p>
+
+<p>— Comme tu es pâle et triste, mon pauvre
+chéri ! Es-tu malheureux ? As-tu souffert depuis
+que tu m’as quittée ?</p>
+
+<p>Il protesta, dissimulant son mensonge sous un
+sourire. Il aurait consenti plutôt à mourir qu’à
+faire à sa mère l’aveu de la vérité. La faute qu’il
+avait commise en se livrant à une femme sans
+cœur, les orages de cette liaison, les querelles
+incessantes, ses désillusions successives, la destruction
+de ses espérances, les meurtrissures de
+son âme, la honte de s’être si grossièrement
+trompé, voilà le mal dont il souffrait, le mal qu’il
+refusait d’avouer. Non, il ne voulait pas dire
+combien lui pesait cette chaîne ; il ne voulait pas
+raconter que la veille de ce jour, à la suite d’un
+violent débat, où s’était révélée toute l’infamie de
+sa maîtresse, il l’avait quittée avec le dessein de
+la fuir pour toujours. Ces turpitudes ne sont pas
+faites pour être confiées aux saintes. Il voulait
+bien en souffrir, mais non les avouer. L’excès de
+son désespoir l’avait jeté à la rencontre de sa
+mère. Il ne demandait qu’à se reposer dans la
+paix de l’amour filial, sans être contraint d’altérer
+la sérénité de ces douces heures par une confession
+inutile.</p>
+
+<p>Ses dénégations ne parvinrent pas à convaincre
+Nicolette. Accoutumée à étudier les âmes, elle devinait
+que celle de son fils traînait après soi une
+âpre douleur, quoiqu’il refusât de s’en laisser
+arracher le secret. Ce secret, elle renonçait à le
+surprendre ; elle espérait que le temps, en des circonstances
+plus favorables, le lui livrerait. Mais
+une fois de plus s’élevait en elle, quoi qu’elle
+fît pour l’étouffer, le regret de sa liberté perdue,
+ravivé par la vue de son enfant, par le
+mystère qu’elle pressentait, impuissante à le déchirer.</p>
+
+<p>Cet entretien confidentiel dura jusqu’à Paris,
+sans que sœur Nicette quittât sa place, prononçât
+une parole et tournât la tête du côté d’Adrien.
+Mais lui, tout en écoutant sa mère, tout en lui répondant,
+regardait la jeune fille. Il admirait cette
+physionomie douce, voilée de mélancolie, ce pur
+regard où se trahissait la candeur de l’âme. Sous
+les vêtements noirs, il devinait la jeunesse et la
+beauté, volontairement ensevelies. Il se disait que
+c’était une âme telle que cette vierge maintenant
+vouée à Dieu, qu’il aurait voulu associer à sa destinée.
+Pourquoi ne l’avait-il pas connue plus tôt ? Il
+l’eût aimée et n’aurait pas rencontré l’odieuse
+femme qui ne lui avait révélé l’amour que pour
+lui infliger mille humiliations et mille tortures. Et
+peu à peu, la vision délicieuse se gravait dans son
+cœur, où une première fois elle n’avait laissé
+qu’une trace légère.</p>
+
+<p>— Qui est cette jeune fille ? demanda-t-il tout
+à coup à sa mère, de façon à n’être entendu que
+d’elle.</p>
+
+<p>— Mademoiselle Jeanne Mauroy, en religion
+sœur Nicette de la Croix. Elle appartient à une
+honorable famille du Midi, et a voulu entrer aux
+Carmélites ; elle y fait son noviciat. C’est une fille
+accomplie.</p>
+
+<p>— Elle n’est donc pas irrévocablement engagée ?</p>
+
+<p>— Non, et je doute qu’elle prononce ses vœux.
+Je ne la sens pas faite pour le cloître. Si elle
+rentre dans le monde, elle y brillera de l’éclat des
+plus belles vertus.</p>
+
+<p>Nicolette n’ajouta rien, et Adrien n’osa pousser
+plus loin ses questions. Mais sans qu’il pût encore
+expliquer pourquoi, il était satisfait d’apprendre
+que mademoiselle Mauroy n’était pas à jamais
+enchaînée à Dieu.</p>
+
+<p>Quand on arriva à Paris, la nuit se faisait
+obscure, et les réverbères s’allumaient. Adrien se
+chargea du petit sac qui contenait les pauvres
+hardes des deux sœurs, et les conduisit vers une
+voiture commandée le matin. Il y monta avec elles
+et jeta au cocher l’adresse des Carmélites de la
+rue d’Enfer.</p>
+
+<p>— Il m’est interdit d’entrer dans ton appartement,
+lui dit sa mère avec tristesse. Tout à l’heure,
+les portes du couvent se fermeront sur moi ; elles
+ne se rouvriront plus ; il me sera interdit de sortir.
+C’est la règle. Je voudrais au moins passer sous
+tes croisées, voir la maison que tu habites.</p>
+
+<p>— Elle est sur notre chemin, répondit Adrien.
+Quelques instants après, il désignait à sa mère des
+fenêtres au second étage. — C’est là.</p>
+
+<p>Elle se pencha, et tant qu’elle le put, elle resta
+ainsi, les yeux fixés sur la maison, pénétrant par
+la pensée derrière les murailles, toute navrée de
+l’empêchement qui paralysait sa curiosité.</p>
+
+<p>Dans la rue d’Enfer, devant une haute porte
+cochère, accédant à un bâtiment peu élevé que
+prolongeait le mur d’un jardin, la voiture s’arrêta.
+La porte franchie, Nicolette et Jeanne, toujours
+suivies d’Adrien, traversèrent une cour, faiblement
+éclairée par une lanterne. Au fond de cette
+cour s’étendait la façade du couvent, au sommet
+duquel se dressait dans une niche la statue de la
+Vierge.</p>
+
+<p>Puis venait un porche. A droite, au pied d’un
+étroit escalier, on apercevait la chapelle ; à gauche,
+la loge de la tourière ; au milieu, la porte de clôture,
+qui ne s’ouvre qu’aux jours de prise d’habit,
+pour laisser entrer les postulantes, reçues sur le
+seuil par la communauté. Avant cette porte, derrière
+une grille, un petit oratoire se creusait dans
+l’épaisseur du mur, au fond duquel, sur un autel,
+entre des cierges toujours allumés, un reliquaire
+restait exposé à la vénération des fidèles. Sur la
+blancheur de la chaux, à hauteur d’homme, on
+lisait deux inscriptions en lettres noires : « Les
+renards ont leur tanière, et le Fils de l’homme
+n’a pas une pierre pour reposer sa tête. » — « Le
+Fils de l’homme viendra au moment où vous ne
+l’attendrez pas. »</p>
+
+<p>Un grand silence régnait dans le couvent. Du
+côté de la chapelle, venant du chœur des religieuses,
+on entendait leurs voix grêles, psalmodiant l’office.
+Adrien jeta les yeux de ce côté et aperçut comme
+à travers un nuage d’or l’intérieur de la nef solitaire,
+le Saint Sacrement exposé au-dessus du tabernacle,
+des lampes allumées se balançant à
+l’extrémité des chaînes accrochées à la voûte, et
+des guirlandes de fleurs grimpant au long des
+murs, derrière l’autel que surmontait un grand
+tableau représentant sainte Thérèse, fondatrice et
+patronne du Carmel. La mère Thérèse de Jésus et
+la sœur Nicette de la Croix s’étaient agenouillées
+dans l’oratoire. Adrien se tenait derrière elles,
+son chapeau à la main, impressionné, recueilli,
+attendant qu’elles eussent fini leurs prières. Debout
+devant sa loge, la tourière regardait les nouveaux
+venus, un peu intriguée par la présence de ce
+jeune homme, qui, debout devant l’autel, ne priait
+pas. Quelques minutes s’écoulèrent ainsi. Puis, la
+mère se releva, et la novice fit comme elle. L’heure
+de la séparation avait sonné.</p>
+
+<p>— A demain et à toujours, mon fils, dit Nicolette
+suspendue au cou d’Adrien. Aime-moi comme
+je t’aime. Songe à moi, prends l’engagement d’être
+docile à mes conseils. Bientôt, je t’entretiendrai
+de ton âme ; c’est mon devoir. Je veux te mettre
+en état de résister à l’esprit du siècle ; — esprit
+pervers, — te soumettre à la douce loi de Jésus.
+Crains Dieu, prie-le souvent, et n’oublie pas qu’il
+se venge des offenses commises contre lui.</p>
+
+<p>Adrien écoutait ces avertissements, répondait
+aux tendresses maternelles. Mais il regardait aussi
+Jeanne, immobile et les yeux baissés, et demandait
+à cette vision suprême l’éternité du souvenir.
+Quand il dut se retirer, il s’inclina devant la jeune
+fille ; il la quitta sans avoir entendu le son de sa
+voix.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3>VIII</h3>
+
+
+<p>Tristement, Adrien se dirigeait vers sa demeure.
+Il venait de se convaincre que sa mère ne pouvait
+être pour lui que comme si elle n’eût pas été.
+Séparé d’elle après avoir cru la retrouver, sans
+illusions désormais sur Laure Malestra, doutant
+de l’amitié de Roudier, il portait, accablé, le fardeau
+de son isolement. Le souvenir de Jeanne Mauroy
+même lui était cruel. Toujours ce souvenir lui
+rappellerait la femme qu’entre toutes, il eût
+préférée. Quoiqu’il lui fût doux de se répéter
+qu’elle n’avait pas prononcé des vœux éternels,
+et que peut-être il lui serait donné de la revoir,
+trop précaire était cette espérance pour le
+consoler.</p>
+
+<p>En rentrant dans sa maison, il y trouva Roudier,
+qui, à sa vue, s’écria avec un accent de
+reproche :</p>
+
+<p>— Voici plusieurs heures que je t’attends.</p>
+
+<p>— Tu aurais pu m’attendre plus longtemps
+encore. Je n’ai pas passé la journée à Paris.</p>
+
+<p>— Tu as voyagé ? demanda Roudier vivement.
+D’où viens-tu ?</p>
+
+<p>La curiosité de son ami choqua Adrien.</p>
+
+<p>— C’est mon secret, répondit-il avec froideur.</p>
+
+<p>— Bien, bien, je n’insiste pas. Garde-le, ton
+secret. Je te ferai remarquer seulement que tu
+m’avais accoutumé à plus de confiance.</p>
+
+<p>— Tu l’as détruite, en devenant l’ami de Laure
+plus que tu n’as jamais été le mien.</p>
+
+<p>— Ceci est de l’injustice.</p>
+
+<p>— Crois-tu que je n’aie pas surpris tes conciliabules
+avec elle, votre intimité, votre entente ?
+Depuis que cette misérable fille m’a révélé sa nature
+basse et méchante, toutes les fois qu’une
+querelle a éclaté entre elle et moi, tu lui as toujours
+donné raison.</p>
+
+<p>— Parce que tu l’aimais et que je voulais
+t’épargner la douleur de la perdre. Je me suis
+conduit en véritable ami. Ah ! l’éternelle histoire :
+« Deux coqs vivaient en paix ; une poule survint,
+et voilà la guerre allumée. » Qui pouvait prévoir
+cela : jaloux, toi !</p>
+
+<p>— Non, pas jaloux, mais malheureux, répondit
+doucement Adrien, honteux d’avoir adressé des
+reproches à son ami.</p>
+
+<p>— Malheureux ! Tu n’es pas seul à l’être. Depuis
+hier, cette pauvre femme est dans les larmes. Elle
+se désespère, elle regrette de t’avoir irrité ; elle
+t’appelle. Je suis venu pour te l’apprendre, et je
+lui ai promis de te ramener à ses pieds.</p>
+
+<p>— Je n’y veux pas retourner ; c’est fini. Je me
+suis trompé quand j’ai cru l’aimer et pouvoir vivre
+à ses côtés. Elle-même ne m’aimera jamais. Il vaut
+mieux reconnaître notre erreur que d’en souffrir
+plus longtemps.</p>
+
+<p>— C’est toi qui parles ainsi, quand il y a moins
+d’un mois, tu me confiais que tu ne la quitterais
+jamais !</p>
+
+<p>— Elle ne s’était pas encore révélée… Du reste,
+je ne lui dois rien. Je l’ai trouvée dans la misère,
+je l’en ai tirée ; elle est à l’abri du besoin. Non, je
+ne lui dois rien.</p>
+
+<p>— Eh ! ce n’est pas de cela qu’il s’agit, reprit
+Roudier ; c’est de son chagrin. Je te dis qu’elle te
+ferait pitié, si tu la voyais.</p>
+
+<p>— Elle se consolera… Cesse de me parler d’elle.</p>
+
+<p>Roudier comprit à cet accent résolu qu’une plus
+longue insistance ne ferait que fortifier la décision
+d’Adrien.</p>
+
+<p>— A ton aise ; mais tu regretteras ta rigueur.
+Tu ne trouveras pas une autre Laure. Elle
+t’aime, quoi que tu en dises.</p>
+
+<p>Comme Adrien semblait peu disposé à se laisser
+convaincre, Roudier renonça pour le moment à
+obtenir ce qu’il était venu lui demander. Mais au
+lieu de s’éloigner, il resta, se contentant de mettre
+l’entretien sur un autre sujet. Adrien l’écoutait
+distraitement, lui répondait à peine. Sa pensée
+était ailleurs. Il songeait à sa mère, à Jeanne
+Mauroy, à tout le bonheur qu’il aurait goûté s’il
+eût pu vivre avec elles. Ce bonheur lui était refusé.
+Il restait isolé, découragé, désabusé, sans savoir
+s’il pourrait jamais trouver une affection plus sincère
+que celle de Laure et qui comblât le vide de
+son cœur. Son accablement le rendait faible.
+Roudier le devina. Feignant de vouloir se retirer,
+il prononça le nom de mademoiselle Malestra, en
+poussant un soupir qui exprimait sa compassion.</p>
+
+<p>— Réfléchis, ajouta-t-il ; es-tu décidé à ne plus
+la revoir ?</p>
+
+<p>Au moment de prendre un parti si grave, de
+renoncer à son amour et de briser de ses propres
+mains son idole, Adrien hésita. Roudier tira très-habilement
+parti de cette hésitation.</p>
+
+<p>— Consens à y retourner au moins une fois, dit-il,
+je t’en prie.</p>
+
+<p>— Pourquoi tiens-tu donc à me ramener vers
+elle ? demanda Adrien soupçonneux.</p>
+
+<p>— Pourquoi ! parce que je suis ton ami, et que
+Je voudrais t’éviter une faute dont tu te repentirais
+longtemps.</p>
+
+<p>Il se donnait des airs affectueux et désintéressés.
+A l’en croire, il n’agissait que pour servir
+Adrien. Mais il mentait, le misérable ! Tout autre
+était le mobile de sa conduite. Depuis vingt-quatre
+heures, durant la courte absence d’Adrien, il
+avait reçu les aveux de Laure Malestra. Il savait
+qu’elle le considérait comme le plus séduisant des
+hommes. Il ne pouvait douter de ces sentiments
+passionnés qui flattaient son orgueil et réchauffaient
+sa décrépitude morale. Conquise par ses
+vices, Laure lui en avait fourni les preuves les
+plus éloquentes qu’une femme puisse donner.
+Maintenant qu’elle était hors de la misère, elle
+voulait vivre avec lui, ne souhaitait rien qu’une
+union qui les enchaînerait pour toujours l’un à
+l’autre.</p>
+
+<p>— Nous aurons des jours heureux et tranquilles,
+lui disait-elle ; on ne nous connaît pas ; nous passerons
+inaperçus au milieu de la foule ; librement,
+nous nous aimerons. Je possède assez pour être
+rassurée au point de vue matériel pendant quelques
+années. Nous verrons ensuite.</p>
+
+<p>Jacques Roudier ne disait pas non. Déshabitué
+du travail, incapable de gagner son pain, n’attendant
+de ses parents qu’un mince patrimoine, l’étrange
+amour qu’il inspirait lui assurait des ressources
+dans le présent, une grasse paresse dans
+l’avenir. Il s’appliquait cependant à calmer les
+impétueuses ardeurs de Laure. Il voulait bien
+cette maîtresse qui s’offrait, spontanément attirée
+par ce qu’elle découvrait en lui de perversité
+égale à la sienne. Mais il n’entendait pas la pousser
+à un coup de tête qui malgré tout l’appauvrirait,
+ni s’exposer à porter un jour la responsabilité
+de cette exaltation, si jamais elle en regrettait les
+suites. Il lui démontra qu’elle avait eu tort de décourager
+si vite l’amoureux Adrien, qu’elle devait
+réparer sa sottise, aller à lui la première, se faire
+pardonner, le reprendre, et pour le retenir, au
+moins jusqu’à ce qu’elle eût obtenu des libéralités
+nouvelles, continuer à jouer la comédie de l’amour.
+Il inaugura son influence sur elle en exigeant
+qu’elle se conformât à ces plans. Elle promit
+d’obéir.</p>
+
+<p>C’est alors qu’il était accouru chez Adrien, afin
+d’empêcher que la rupture survenue entre les
+amants se consommât. Pendant une heure, il
+plaida pour Laure avec une habile éloquence. Il
+rappela les émotions des premières rencontres. Il
+prouva qu’Adrien ne pouvait se détacher aussi
+aisément qu’il le croyait d’une fille dont il avait
+troublé le cœur en lui parlant d’amour et détournée
+du devoir en lui parlant d’union éternelle.
+Adrien protestait. Il se défendait d’avoir été le
+premier amant, d’avoir provoqué la séparation.
+Il rappelait ses bienfaits, ses complaisances, toutes
+les preuves de sa tendresse, méconnues et payées
+d’ingratitude. Mais Roudier lui fermait la bouche
+en lui parlant de la beauté de Laure, de cette
+beauté au pouvoir de laquelle Adrien ne s’était
+pas si complétement dérobé que le souvenir des
+joies qu’il lui devait pût le laisser insensible. Puis,
+quand il vit son ami ébranlé par ses accents, il lui
+porta le dernier coup en lui montrant Laure malheureuse
+de son départ, triste à en mourir. Adrien
+finit par se laisser toucher. Roudier l’entraîna.</p>
+
+<p>Il avait fait la leçon à Laure. Celle-ci voulait
+passionnément tout ce qu’il voulait, parce que
+c’était le plus sûr moyen de lui plaire. Restée
+seule, tandis qu’il allait chez Adrien, elle s’était
+demandé avec angoisse si l’entreprise réussirait.
+Elle attendait anxieuse. Quand elle vit entrer
+Roudier traînant Adrien derrière soi, elle fut saisie
+d’une si réelle émotion qu’elle n’eut à feindre ni la
+joie ni les larmes. Elle se jeta dans les bras de
+son amant, repentante, docile, humiliée, en promettant
+de l’aimer toujours. Il fut dupe de cette comédie.
+Elle le disposa à laisser se renouer les chaînes
+qu’il avait voulu briser. La réconciliation fut complète.
+Pendant quelques heures, après que Jacques
+Roudier les eut laissés seuls, il put croire aux
+transports de Laure, à sa propre ivresse, que l’amour
+renaissait pour ne plus mourir.</p>
+
+<p>Mais le charme était rompu. Jusque dans les
+ardeurs rallumées, jusque dans les baisers donnés
+et reçus, il retrouvait l’âcreté de ses premières
+souffrances et de ses désillusions. Non, la maîtresse
+qu’il tenait pressée entre ses bras, cette échevelée
+qui ne parlait qu’à ses sens et à qui son cœur se
+dérobait malgré lui, n’était pas, ne serait jamais
+la compagne qui embellit et honore la vie. De
+celle-là, il avait vu l’image vivante sous les traits
+de Jeanne Mauroy. Ces souvenirs le poursuivaient
+dans le déchaînement des fiévreuses ardeurs, empoisonnait
+ces heures de délire et paralysait sa
+passion. Il tentait cependant de faire revivre encore
+ce qui était mort. Mais ce qui est mort ne
+revit pas. A la fin de cette nuit, durant laquelle
+Laure se flattait de l’avoir repris, il ne serait pas
+revenu s’il n’eût été convaincu de la sincérité de
+ces sentiments qu’il ne partageait plus. L’amour
+avait cessé d’être assez puissant pour le retenir ;
+la pitié seule allait le ramener auprès de sa maîtresse.</p>
+
+<p>En la quittant ce matin-là, il courut au couvent
+de la rue d’Enfer. Il avait hâte de revoir sa mère.
+Quand il se présenta pour la demander, les religieuses
+étaient au chœur. En attendant qu’elles
+eussent fini leurs oraisons, il entra dans la chapelle.
+Par ce brumeux matin d’hiver, le jour pâle
+qui pénétrait dans la nef la laissait assombrie.
+Les ors et les marbres restaient sans éclat. Les
+cierges qui se consumaient sur l’autel ne répandaient
+qu’une lumière brouillassée et rougeâtre.
+Tout frissonnant, il s’assit dans un coin, caché
+dans l’ombre d’un confessionnal.</p>
+
+<p>Un calme chargé de mélancolie montait autour
+de lui. Quelques rares fidèles agenouillés
+priaient en silence, et là-bas, derrière la grille, la
+psalmodie monotone traînait sur les lèvres grelottantes.
+Alors dans cette paix suave, succédant
+aux orages d’une passion malsaine, il ressentit une
+saisissante impression de bien-être et de béatitude,
+comme s’il se fût trouvé tout à coup transporté
+dans un refuge d’où il pouvait braver les malheurs
+qu’il redoutait et se laisser emporter par les espérances
+que lui suggérait son imagination surexcitée.
+Les chants berçaient sa somnolence, entretenue
+par les teintes grises du matin. Il prêtait l’oreille,
+et, l’illusion aidant, entre les voix qui éveillaient
+les voûtes, il croyait entendre la voix de Jeanne
+Mauroy. Elle le ravissait, déchaînait l’amour dans
+son cœur meurtri.</p>
+
+<p>Il demeura là jusqu’au moment où la tourière
+vint l’avertir que la mère Thérèse de Jésus descendait
+au parloir. Il se leva et alla l’y rejoindre. Il
+resta longtemps avec elle. La grille les séparait ;
+mais ils pouvaient se voir, et c’était une grande
+douceur. Malheureusement, la mise en scène de
+ces entrevues, imposante dans sa simplicité, la
+nudité des murailles, le sévère habit que portait sa
+mère, la retenue imposée à leurs entretiens par la
+grille, ne favorisaient guère les effusions de cœur,
+qui lui eussent été salutaires dans ce moment de
+détresse. Elles étaient paralysées. Sa mère l’interrogeait,
+car elle comprenait bien que de graves
+soucis le poursuivaient. Mais il protestait contre
+ses soupçons, ne répondait pas à ses demandes,
+n’osant entretenir la carmélite ni de l’amour qui
+expirait, ni de celui qui venait de naître.</p>
+
+<p>Malgré tout, cependant, il emporta de cette
+entrevue un apaisement salutaire. A force de lui
+répéter, avec l’accent d’une indestructible confiance
+dans la miséricorde de Dieu, qu’elle priait
+pour lui, sa mère avait ébranlé ses doutes. Si ces
+prières d’une âme pure, en vue de son bonheur,
+allaient porter des fruits ! Cette espérance le
+ramena au couvent le lendemain, puis tous les
+jours. Il venait de bonne heure. Il restait longtemps
+dans la chapelle, assis dans un coin obscur,
+se pénétrant de la paix réparatrice de ces lieux.</p>
+
+<p>Il allait toujours chez sa maîtresse. Mais il était
+obsédé par le désir de rompre une liaison qui ne
+lui donnait rien de ce qu’il en avait espéré et ne
+répondait plus aux aspirations de son cœur. Ce
+désir fortifié, il le dissimulait encore, quoique de
+plus en plus il devînt indifférent aux efforts incessants
+de Laure Malestra pour reconquérir toute
+son influence sur lui. Il ne songeait qu’aux
+moyens de s’y dérober. Encouragée et conseillée
+par son complice, dupe comme elle de l’apparente
+docilité d’Adrien, elle croyait son pouvoir solidement
+rétabli. Elle trouvait facile et douce son
+existence, heureux son destin. Elle feignait d’aimer
+Adrien ; en réalité, c’est Roudier qu’elle
+aimait ; elle saisissait toutes les occasions de le
+lui dire et de le lui prouver, menait avec cynisme
+cette odieuse intrigue, devenue très-habile à ce
+métier dont son préféré partageait allègrement la
+honte. Mais cette situation ne pouvait se prolonger.
+Adrien n’en portait plus le fardeau
+qu’avec impatience. Quand ce fardeau fut devenu
+trop lourd pour ses épaules, elle se dénoua.</p>
+
+<p>Ce jour-là, Adrien se trouvait auprès de sa
+mère, à l’heure où il avait l’habitude de la voir.
+Il lui parlait de ses études qu’il essayait de continuer,
+en leur demandant l’oubli de ce qui le torturait.
+Nicolette écoutait son fils, cherchant avec
+persévérance à surprendre les causes du mal dont
+il souffrait. Ce mal, quelque effort qu’il fît pour le
+cacher, ses traits en gardaient la trace de plus en
+plus accentuée. En quelques semaines, il avait
+beaucoup maigri ; des rides creusaient son front ;
+une tristesse poignante s’était figée dans son regard.
+Des larmes qu’il essayait de retenir oppressaient
+sa poitrine, rougissaient ses yeux, communiquaient
+à tout son être une sensibilité maladive.
+Sa mère s’alarmait de cet état, dont elle fut frappée
+alors plus qu’elle ne l’avait été jusque-là. Elle trahit
+son inquiétude dans des questions réitérées auxquelles
+Adrien tenta d’abord de se soustraire. Mais
+ces questions devenaient pressantes, et comme il
+y résistait encore, un reproche, pour la première
+fois, tomba des lèvres de Nicolette.</p>
+
+<p>— Tu as des secrets pour moi, dit-elle avec
+amertume ; ils me causent mille tourments. Ce
+sera ainsi tant que tu ne me les auras pas révélés.
+C’est mal de nier, quand la dénégation constitue
+un mensonge. Confie-toi à ta mère, mon enfant.
+A qui ouvriras-tu ton cœur, si ce n’est à elle ?</p>
+
+<p>Ces supplications, cette fois, le trouvaient à
+bout de force. Mais il ne pouvait confesser sa
+liaison avec Laure Malestra, la honte qui l’accablait,
+son dessein d’en finir. Un fils respectueux
+n’avoue pas ces choses à sa mère. Il redoutait non
+les reproches de la sienne, mais les manifestations
+de sa douleur. Nicolette ne sut donc rien de cette
+douloureuse histoire. Il n’avait pas les mêmes raisons
+pour cacher son amour naissant ; il en fit
+l’aveu. Nicolette respira soulagée ; elle s’attendait
+à des révélations plus graves.</p>
+
+<p>— Celle que tu aimes est-elle digne de toi ?
+demanda-t-elle.</p>
+
+<p>— Plus digne de moi que je ne suis digne
+d’elle.</p>
+
+<p>— Il faut lui faire partager tes sentiments et
+l’épouser.</p>
+
+<p>— Elle n’est pas libre, objecta Adrien.</p>
+
+<p>— Tu aimes une femme mariée ?</p>
+
+<p>En poussant ce cri, avec un accent de surprise
+et d’effroi, la Carmélite s’était levée, pâle, l’indignation
+dans les yeux, les mains jointes.</p>
+
+<p>— Non, ma mère, non, reprit son fils ; celle
+que j’aime et que j’eusse voulu pour femme n’est
+pas mariée… Elle est religieuse ; elle habite près
+de vous, dans ce couvent ; vous la connaissez
+bien. Elle se nomme Jeanne Mauroy.</p>
+
+<p>— Sœur Nicette ! Comment peux-tu l’aimer à
+en être si triste ? tu la connais à peine.</p>
+
+<p>— Je l’ai vue deux fois, ma mère, et en ces
+deux fois, assez longtemps pour être convaincu
+que c’est une telle compagne qu’il m’eût fallu.</p>
+
+<p>Complétant son récit, il raconta comment il
+avait rencontré la novice, l’inoubliable souvenir
+que sa mémoire conservait d’elle, le faible espoir
+qu’il caressait depuis qu’il avait appris par sa
+mère que peut-être cette jeune fille quitterait le
+couvent. Ah ! si cet espoir se transformait en une
+certitude, il redeviendrait joyeux et heureux. Il
+tacherait de se faire aimer ; il y réussirait peut-être,
+et alors c’était de la félicité pour toute sa
+vie, car l’amour sincère et pur auquel il aspirait
+effacerait les souffrances du passé. Malheureusement,
+il n’osait espérer ; le doute le
+mettait au supplice ; et c’est ce supplice qui détruisait
+la santé de son corps et la sérénité de son
+âme.</p>
+
+<p>Nicolette écoutait silencieusement, un peu
+dédaigneuse de cette passion tout humaine, où
+les sens avaient leur part, ne comprenant pas,
+elle, qui si souvent s’était immolée dans son
+cœur et dans sa chair, que son fils fût incapable
+de l’imiter, d’offrir à Dieu sa souffrance et de s’y
+résigner. Mais c’était son fils, et puisqu’elle le
+voyait malheureux, elle avait le devoir de lui
+venir en aide.</p>
+
+<p>— Si tu m’as dit toute la vérité, mon enfant,
+fit-elle, je suis rassurée. Puisque, sans prévoir les
+conséquences de mes paroles, je t’ai révélé les
+scrupules de mademoiselle Mauroy, l’espoir que
+tu as conçu n’est pas coupable. A ton âge, on peut
+penser sans rougir à un honnête amour, tout en
+se tenant prêt à le sacrifier, si Dieu l’exige. Il ne
+nous a pas révélé ses desseins. Celle dont nous
+parlons ne se trouve pas encore assez éclairée
+pour prendre un parti.</p>
+
+<p>— Mais vous qui vivez auprès d’elle et à qui
+elle a accordé sa confiance, ma mère, ne prévoyez-vous
+pas celui qu’elle prendra ?</p>
+
+<p>Nicolette hésitait à répondre. Ce que lui demandait
+son fils, c’était le secret d’une autre. Avait-elle
+le droit de le révéler ? Mais tandis qu’elle
+interrogeait sa conscience, elle voyait le regard
+d’Adrien anxieusement fixé sur elle ; elle comprenait
+que de ce qu’elle allait répondre dépendait
+le repos de son enfant. D’un mot, elle pouvait
+l’apaiser, comme aussi le rejeter dans ses cruelles
+incertitudes. L’amour maternel lui arracha les
+paroles qu’elle n’osait prononcer.</p>
+
+<p>— Je prévois que mademoiselle Mauroy ne
+persistera pas, et rentrera dans le monde, dit-elle.</p>
+
+<p>— Et si cette prévision se réalise, ma mère,
+reprit Adrien dont l’angoisse se dissipait ; si je
+parviens à faire agréer mes sentiments, consentirez-vous
+à ce que j’épouse cette jeune fille ?</p>
+
+<p>— Oui, j’y consentirai, et je bénirai le ciel qui
+t’aura poussé vers elle. Je ne connais pas une âme
+plus pure ni plus aimante. Épouse et mère, elle
+sera dévouée à son devoir, dévouée jusqu’à la
+mort, aussi bien que si elle fût restée dans le cloître.</p>
+
+<p>— Alors, ma mère, priez afin que mes vœux
+soient exaucés, car je sens bien que mon bonheur
+est dans l’amour que Dieu m’a mis au cœur.</p>
+
+<p>— Espère, mon fils ! espère ! murmura Nicolette
+remuée par ce cri. Elle le regardait s’éloigner,
+tremblante et toute troublée, et murmurait : — Serai-je
+coupable à vos yeux, Seigneur,
+si j’enlève à vos autels une angélique créature
+pour la donner à mon enfant ? Révélez-moi votre
+volonté, mon divin Maître. Vous m’avez pétrie
+pour l’obéissance ; faites qu’en vous obéissant,
+j’assure le bonheur de l’être que j’ai le plus aimé
+après vous.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3>IX</h3>
+
+
+<p>Quelques semaines après son arrivée à Paris,
+Jeanne Mauroy, enfermée dans son cloître, se
+débattait contre le découragement et le doute.
+Tous ceux que la vie religieuse a tentés connaissent
+les amertumes de ces crises de conscience, soit
+que, les surmontant, ils aient persévéré dans leurs
+desseins, soit au contraire qu’éclairés par les
+épreuves du noviciat, ils aient renoncé à ce qui
+d’abord les avait séduits.</p>
+
+<p>Jeanne était entrée au Carmel, convaincue que
+Dieu l’appelait. Les conseils affectueux de la
+prieure, la bienveillance des sœurs pendant la
+durée de son postulat, la paix infinie que l’on
+goûte dans une existence détachée du monde,
+avaient accru ses illusions. C’est de son plein gré
+qu’elle avait pris l’habit. Si quelqu’un lui eût dit
+à l’issue de la cérémonie que le noviciat n’aurait
+d’autre effet que de la ramener dans ce monde
+qu’elle venait d’abandonner, elle se serait révoltée.
+Elle voulait alors être à Dieu et n’être qu’à lui.</p>
+
+<p>Tant qu’elle resta à Beaucaire, sa vocation ne
+fut pas ébranlée. Là, sous le ciel de son pays,
+dans le voisinage de sa famille, elle ne sentait pas
+encore le déchirement des séparations éternelles.
+L’autorité de la mère Thérèse de Jésus lui était
+douce. Le petit nombre des novices permettait
+des égards quasi maternels envers chacune d’elles.
+On mesurait à leur vigueur, à leur sensibilité, les
+austérités de la règle. On ne les initiait que lentement
+à la joie souvent mortelle de souffrir pour
+Jésus. Puis, dans ce couvent, Jeanne connaissait
+toutes les sœurs ; elle était pour elles comme une
+enfant gâtée, à qui l’on veut rendre facile l’apprentissage
+des dures privations.</p>
+
+<p>Mais à Paris, ses illusions s’évanouirent en peu
+de temps. Entourée de visages étrangers, placée
+sous une autorité nouvelle, elle se trouva aux
+prises avec toutes les rigueurs de la vie monastique.
+Ces rigueurs, elle les croyait légères, quand
+elle les jugeait par ce qu’on lui en disait ; maintenant
+qu’elle les subissait, elle en était comme
+accablée. Tout ce qu’elle avait cru pouvoir supporter
+aisément choquait ses délicatesses, tout,
+depuis la chaussure qui déchirait ses pieds jusqu’au
+voile noir jeté sur son front, depuis le
+jeûne quotidien rigoureusement observé jusqu’à
+la couchette dont la paille durcie meurtrissait ses
+reins. Puis, c’était la serge grossière collée au
+corps et rarement changée, la discipline dont
+chaque religieuse se frappait, le vendredi, pour
+mortifier sa chair, en ce jour anniversaire de la
+Passion du Sauveur, la coulpe où chacune venait
+confesser à haute voix devant la communauté
+réunie les fautes commises contre la règle, les
+pénitences infligées par la prieure, les dénonciations
+des zélatrices, chargées de veiller sur les
+sœurs et de dévoiler leurs imperfections, les mortifications
+volontaires par où éclatait une mystique
+ardeur, brûlante et exaspérée.</p>
+
+<p>Ces degrés qui conduisent l’âme à la perfection,
+elle désespérait de les gravir. Elle ne pouvait se
+résigner aux immolations perpétuelles qu’exige
+la règle. Elle aurait bien voulu être à Dieu, se
+consacrer à son service, mais sous des formes
+moins âpres et plus humaines. Le regret de ce
+qu’elle laissait au dehors éveillait en son cœur de
+fréquents et subits attendrissements que ni les
+avis de son confesseur ni les exhortations de la
+mère des novices ne pouvaient dissiper. Quand,
+dans le jardin du couvent, aux heures de récréation,
+ou dans le réfectoire, elle voyait quelques-unes
+des sœurs s’infliger une torture, demeurer
+à genoux, les bras tendus vers le ciel, s’humilier
+devant ses compagnes, leur baiser les pieds, refuser
+de partager leur repas et solliciter d’elles
+l’aumône d’un morceau de pain, Jeanne se demandait
+anxieusement si jamais elle saurait s’assujettir
+à ces pratiques d’une dévotion exaltée. La pensée
+qu’elle ne sortirait plus du couvent, qu’elle ne
+verrait plus ceux qu’elle aimait, ajoutait à son
+inquiétude. Elle interrogeait sa conscience. Dans
+le silence de ses nuits sans sommeil, elle lui disait :</p>
+
+<p>— Suis-je faite pour ces mœurs d’ascète ?</p>
+
+<p>Sa conscience ne répondait pas, et son imagination,
+brusquement allumée, enfantait des rêves
+dans lesquels elle voyait ce que serait sa vie,
+si elle persistait à rester dans le cloître. Cet avenir
+tout à coup évoqué la terrifiait, tandis que des
+visions fiévreuses ouvraient à ses yeux le monde
+abandonné par elle, lui en montraient le charme
+et les séductions. Sa jeunesse lui disait que prier
+n’est pas l’unique destinée de la femme, que le
+mariage est également une fin ordonnée par le
+Maître des choses, que la chasteté n’est pas le
+seul moyen de sanctifier l’âme, que la maternité
+est aussi un devoir. Des tentations étranges,
+inexpliquées, troublaient son chaste esprit, répandaient
+dans son corps un frisson. L’image d’un
+mari montait devant ses yeux. Ce mari avait la
+physionomie et les traits d’Adrien de Varimpré,
+le seul homme qu’elle eût rencontré depuis qu’elle
+était au couvent.</p>
+
+<p>Chaque matin la trouvait plus découragée, plus
+anxieuse. D’où naissaient les troubles de son
+esprit ? Était-ce le démon qui les déchaînait ?
+Était-ce sa jeunesse qui se révoltait et revendiquait
+sa liberté ? Elle ne savait. A la chapelle,
+durant les longues oraisons ; dans sa cellule, aux
+heures des méditations pieuses, les tentations la
+poursuivaient, lui rendaient plus intolérable la
+réalité. La sévérité dont elle était l’objet, et qui
+ne se lassait jamais, devenait un supplice. Elle la
+trouvait partout, toujours debout, toujours exigeante,
+acharnée à humilier l’orgueil, à mater la
+chair, à paralyser la volonté, à châtier jusqu’aux
+goûts les plus innocents.</p>
+
+<p>Il suffisait, par exemple, qu’elle manifestât de
+l’attachement aux personnes et aux choses, pour
+s’en voir aussitôt séparée et privée. Un jour, peu
+après son arrivée à Paris, elle avait parlé avec
+chaleur de sa filiale tendresse pour la mère Thérèse
+de Jésus. Dès le lendemain, celle-ci, docile à
+des ordres supérieurs, affectait de la fuir. Une
+autre fois, elle avait commis l’imprudence de dire
+tout haut, avec satisfaction, que sa cellule ouverte
+sur le jardin recevait, dès l’aube, les premiers
+rayons du soleil, et le soir, elle apprenait brusquement
+que désormais elle en habiterait une
+autre où le soleil n’entrait jamais.</p>
+
+<p>Ces privations n’étaient pas nouvelles dans
+l’Ordre ; on ne les inventait pas pour la novice.
+C’est la loi commune ; mais elle ne pouvait s’y
+résigner. Une sourde rébellion grondait dans son
+cerveau, éteignait sa ferveur, la disposait à railler
+les traits par où se trahissait l’exaltation de ses
+compagnes. Vainement, elle voulait se repentir
+de ces manquements au devoir ; vainement, elle
+s’en accusait. Sa raison lui répétait qu’elle n’était
+pas coupable.</p>
+
+<p>Dès ce moment, il lui semblait que l’épreuve
+était complète et décisive, qu’il serait inutile de
+la prolonger, qu’il ne lui restait qu’à reconnaître
+son erreur, qu’à quitter cette maison où elle ne
+pouvait trouver le bonheur. Mais une fausse honte,
+la peur de rentrer dans le monde, d’y devenir
+l’objet des railleries de ceux qui la connaissaient,
+la retenait, bien qu’elle eût compris déjà qu’elle
+ne pouvait rester.</p>
+
+<p>Des craintes analogues l’empêchaient de confier
+à la prieure ou à la mère des novices l’état de son
+âme. Dans ses angoisses devinées ou surprises,
+celles-ci ne voyaient rien qui différât de ce qu’elles
+étaient accoutumées à voir dans les jeunes filles
+confiées à leur vigilance. Chez toute novice, il y a
+les mêmes doutes et les mêmes anxiétés. Presque
+toujours, les vœux seuls y mettent fin. Les supérieures
+de sœur Nicette de la Croix pensaient
+qu’il en serait d’elle comme des autres, que ses
+inquiétudes s’apaiseraient à l’heure où un engagement
+définitif se substituerait à l’engagement
+provisoire. Elles se trompaient.</p>
+
+<p>Leur erreur venait du silence gardé envers elles.
+Si Jeanne eût parlé, elles auraient compris et renvoyé
+au monde cette enfant victime d’une ferveur
+passagère. La règle des ordres religieux à cet
+égard est absolue. Elle ordonne non de séduire
+les novices pour les retenir, en atténuant à leurs
+yeux l’étendue du sacrifice qu’on leur demande,
+mais de leur montrer, au risque même de les
+décourager, la vie monastique dans toute son
+austère réalité. Elle ordonne aussi de n’accepter
+leurs vœux que lorsqu’il ne peut plus exister de
+doute sur la sincérité de leur vocation. Aucun
+symptôme apparent n’indiquait que cette sincérité
+fît défaut à la vocation de Jeanne. Du côté de
+ses supérieures, elle ne trouvait donc ni secours
+ni lumière.</p>
+
+<p>Il n’était qu’une femme à qui elle aurait osé
+tout dire : la mère Thérèse de Jésus. Celle-là,
+c’était l’amie, la confidente des premiers jours.
+Elle avait encouragé les aspirations naissantes,
+conseillé, soutenu, éclairé cette âme virginale qui
+cherchait sa voie. Elle en connaissait la pureté,
+la docilité, le charme. Elle l’avait toujours aimée,
+autant aimée que le lui permettait la règle inexorable
+qui défend aux Carmélites de donner à
+leurs compagnes une trop grande part de leur
+cœur, où Dieu seul doit régner. Elle l’aimait plus
+encore depuis que les aveux de son fils lui avaient
+révélé l’inoubliable impression produite sur lui
+par l’angélique visage de la novice. Il lui était
+doux de se dire que cette enfant de laquelle la
+loi monastique l’obligeait à détourner sa maternelle
+tendresse ne resterait pas dans le cloître.
+Elle priait pour que Dieu la rendît au monde et
+fît d’elle la femme d’Adrien. Elle aurait pu lui
+tendre la main, la tirer de la tourmente, lui montrer
+la route droite. Mais loin d’encourager ses
+confidences, elle était tenue de s’y dérober, la
+mère des novices ayant blâmé l’attachement passionné
+de sœur Nicette de la Croix pour son
+ancienne prieure.</p>
+
+<p>Il restait, il est vrai, à la jeune religieuse son
+confesseur. Un saint, ce vieux prêtre ; mais un
+humble, un timide, qui reculait devant la nécessité
+de conseiller un parti décisif, et peu habile à
+discerner la réalité des scrupules dont il recevait
+la confession. Il prêchait la résignation, la patience.
+Il voulait que sœur Nicette de la Croix poursuivît
+l’épreuve commencée, au moins jusqu’à la fin de
+son noviciat.</p>
+
+<p>Elle ne résistait pas, se montrait docile à ces
+ordres qu’on lui représentait comme les ordres de
+Dieu. Elle persévérait dans la dure tâche, imprudemment
+assumée ; mais elle n’y persévérait qu’au
+prix d’un violent effort, véritable martyre qui
+altérait sa santé, effaçait les roses couleurs de son
+teint, flétrissait sa jeunesse et torturait son âme.</p>
+
+<p>Un matin, elle descendit au jardin, comme de
+coutume, à l’heure de la récréation, si pâle et si
+triste que la mère Thérèse de Jésus, qui depuis
+longtemps soupçonnait sa détresse, n’en douta
+plus. Ce que Jeanne n’osait s’avouer à elle-même,
+Nicolette le comprit clairement en observant la
+physionomie désolée, les traits amaigris de cette
+enfant candide et pure. Elle alla vers elle, avec la
+sollicitude empressée d’une mère, au mépris des
+avertissements qu’elle avait reçus.</p>
+
+<p>— Marchez avec moi, mon enfant, lui dit-elle.
+Je vous sens malheureuse. Pourquoi l’êtes-vous ?
+N’hésitez pas à m’ouvrir votre cœur.</p>
+
+<p>— Dieu m’éprouve, ma mère, répondit Jeanne,
+en réglant son pas sur celui de Nicolette. Voilà
+longtemps que je voulais vous en avertir, vous
+demander conseil. Mais vous restiez éloignée de
+moi, et j’ai dû me taire. Votre indifférence a
+aggravé mon mal.</p>
+
+<p>— Cette indifférence n’est qu’apparente. On
+me l’a ordonnée ; j’ai dû obéir.</p>
+
+<p>— Étais-je donc coupable, ma mère, en manifestant
+mon aveugle confiance en vous ?</p>
+
+<p>— Dieu exige qu’on n’ait une telle confiance
+qu’en lui.</p>
+
+<p>— Alors, pourquoi la trompe-t-il ?</p>
+
+<p>— Oh ! ma sœur, ne jugez pas ses desseins.
+Soumettez-vous à ce qu’il exige.</p>
+
+<p>— Ce qu’il exige ! Mais qu’il me le révèle
+alors ! S’il entend que je reste à son service, pourquoi
+me refuse-t-il l’énergie dont j’aurais besoin
+pour surmonter les tentations qui m’assaillent ?
+S’il veut au contraire que je quitte cette sainte
+maison, que ne manifeste-t-il sa volonté ? Je suis
+toute prête à lui obéir. Mais encore dois-je savoir
+ce qu’il veut de moi. Je le lui demande, avec ferveur,
+avec des larmes, dans l’effusion d’une âme
+qui le cherche, et plus je le sollicite, plus il
+semble se dérober. Vous, ma mère, allez-vous me
+répondre ?</p>
+
+<p>Bouleversée par ces accents, Nicolette se taisait.
+Elle le connaissait pourtant, le mal dont
+souffrait Jeanne Mauroy : c’était la cruelle incertitude
+des vocations fragiles, compagne inévitable
+du noviciat, qui exerce son empire sur ces
+pauvres cœurs troublés par l’excès même de leur
+dévotion et les oblige à se demander s’ils ne se
+sont pas trompés en choisissant la vie religieuse.
+Peut-être aurait-il suffi qu’elle parlât pour verser
+dans l’âme de Jeanne l’apaisement, pour lui montrer
+dans le supplice qu’elle subissait le chemin
+du ciel et pour l’attacher à jamais à Dieu, en lui
+décrivant les douceurs du cloître. Mais le langage
+qu’il eût fallu tenir, elle ne le tenait pas. Elle
+bénissait les larmes qu’elle voyait couler ; elle
+songeait à son fils, et c’est pour lui qu’elle voulait
+délivrer Jeanne de ses chaînes.</p>
+
+<p>— Qu’éprouvez-vous donc ? demanda-t-elle
+tout à coup. Je dois le savoir, si vous voulez que
+je vous éclaire.</p>
+
+<p>Alors Jeanne raconta ses souffrances, ses
+craintes, ses tentations, tout ce qui choquait ses
+instincts et blessait sa raison. Elle ne dissimula
+pas ses répugnances pour les austérités de la règle.
+Trop lourd à ses épaules cet habit de serge, trop
+acérées les lanières de cuir qui sillonnent de rougeurs
+la peau délicate, trop grossière la nourriture
+quotidienne, révoltantes enfin ces mortifications
+volontaires et ces pénitences imposées, dont
+elle était témoin chaque jour. La mère Thérèse de
+Jésus l’écoutait en silence, heureuse de ce qu’elle
+entendait et qui de toute autre l’eût affligée ; puis
+brusquement, elle dit :</p>
+
+<p>— Nous nous sommes trompés ; vous n’avez
+pas la vocation, mon enfant ; tout le démontre, il
+faut sortir d’ici. Retournez au monde. Vous y
+ferez votre salut, si vous voulez vous souvenir de
+ce que vous avez vu et entendu au Carmel.</p>
+
+<p>— Est-ce vous, ma mère, qui me conseillez
+d’en sortir ? demanda Jeanne, toute troublée à la
+pensée de changer d’existence.</p>
+
+<p>— C’est moi qui vous le conseille, et c’est le
+chapitre qui vous l’ordonnera, quand j’aurai
+répété à nos sœurs ce que je viens d’entendre.
+Vous n’êtes pas faite pour nous, ma chère fille.</p>
+
+<p>— Mais si je sors, comment me recevra le
+monde ?</p>
+
+<p>— Avec bienveillance. Un acte sincère et désintéressé
+est toujours respectable.</p>
+
+<p>— Que ferai-je une fois hors du Carmel ?</p>
+
+<p>— Vous vous marierez !</p>
+
+<p>— Oh ! pour cela, non ; jamais.</p>
+
+<p>— Gardez-vous de le dire. Savez-vous si vous
+n’êtes pas destinée à servir d’exemple à ceux qui
+contractent mariage ? Du reste, quand vous aurez
+reconquis votre liberté, rien ne vous pressera de
+prendre un grand parti ; vous observerez jusqu’à
+ce que Dieu vous ait montré le chemin où il veut
+que vous vous engagiez. Écrivez à votre tuteur.
+Demandez-lui de venir vous chercher. Puis,
+apprêtez-vous à abandonner cette maison. Quittez-la
+résolument, le front haut, sans crainte. Vous
+vous étiez trompée en y entrant ; vous réparez
+votre erreur ; rien de plus honorable ni de plus
+légitime.</p>
+
+<p>Jeanne écoutait silencieuse et les yeux baissés.
+Soudain, elle releva la tête en murmurant :</p>
+
+<p>— Je suivrai vos avis, ma mère, et je partirai
+convaincue qu’en agissant ainsi, je ne fais rien
+que puisse blâmer ma conscience. Hélas ! pouvais-je
+prévoir que je prendrais un jour ce parti si peu
+conforme à ce que j’avais espéré ?</p>
+
+<p>— Vous n’en pouvez prendre d’autre, insista
+Nicolette.</p>
+
+<p>Son regard trahissait la joie que lui causait la
+résolution de Jeanne. Elle songeait déjà aux
+moyens de la rapprocher de son fils et de la retenir
+assez longtemps à Paris pour qu’Adrien eût le
+loisir d’apprendre ce qu’était et ce que valait cette
+jeune fille.</p>
+
+<p>— Je partirais sans regrets, ma mère, ajouta
+Jeanne Mauroy, oui, sans regrets, si je ne vous
+laissais derrière moi. Oh ! plus d’une fois, en
+pensant à ma mère spirituelle, je verserai des
+larmes.</p>
+
+<p>— Peut-être vous trompez-vous, mon enfant.
+Peut-être aussi est-ce à l’heure où vous gémissez
+sur notre séparation qu’à votre insu, Dieu prépare
+des événements qui créeront entre vous et moi
+un lien durable et fort.</p>
+
+<p>Jeanne regarda la mère Thérèse de Jésus en
+l’interrogeant des yeux, car elle ne comprenait
+pas ces énigmatiques paroles. La mère n’en dit
+pas plus long et demeura impénétrable. Mais dans
+le fond de l’âme, elle se réjouissait. Il lui semblait
+qu’en enlevant cette âme au Carmel, elle venait de
+jeter les fondements du bonheur de son fils.</p>
+
+<p>Elle n’en aurait pas douté si elle avait connu
+les causes et l’étendue du mal dont souffrait Adrien.
+C’était un supplice intolérable que chaque jour
+rendait plus aigu, car de plus en plus l’influence
+de Laure Malestra pesait sur ce cœur malade, qui
+n’osait s’y soustraire, bien qu’il eût cessé d’aimer.
+Sa loyauté habilement exploitée par Laure
+le fixait à sa chaîne, en lui rappelant les engagements
+pris par lui, lorsque, dans une heure de faiblesse
+et d’erreur, il avait associé cette femme à
+sa vie.</p>
+
+<p>La misérable créature comprenait bien que les
+témoignages de sa tendresse feinte devenaient
+odieux à son amant. Mais plus elle en recueillait
+de preuves, et plus elle s’attachait à sa
+victime, poussée non par l’amour, mais par
+les féroces et vils calculs dont Jacques Roudier
+s’était fait l’inspirateur et le complice. Elle exerçait
+tous les droits d’une maîtresse impérieuse et
+jalouse, et ne les exerçait que pour être payée d’un
+plus haut prix, le jour où elle y renoncerait.</p>
+
+<p>Ce fut pour Adrien une suite de jours remplis
+d’amertume, durant lesquels il connut les orages
+des passions malsaines, scènes de violence où se
+révélait dans les reproches mutuels l’impossibilité
+de vivre en commun, et que dénouaient des réconciliations
+dépourvues de sincérité, auxquelles les
+sens seuls avaient part, et qui laissaient les cœurs
+excités l’un contre l’autre. Il sortait de ces querelles
+honteux, brisé, avec le sentiment de sa dégradation.
+Il voulait rompre, et demeurait, n’ayant
+même plus l’énergie de l’effort qu’il eût fallu faire
+pour se délivrer. Ah ! Laure le connaissait bien.
+A tout instant, elle lui rappelait qu’il était allé à
+elle le premier, et que si elle avait succombé, c’est
+qu’il parlait d’amour éternel. Elle lui reprochait
+ses visites à sa mère, elle l’accusait de puiser là
+le dégoût de l’amour.</p>
+
+<p>— Tu as cessé de m’aimer le jour où ta mère
+est arrivée, disait-elle ; c’est ta mère qui t’entraîne
+loin de moi.</p>
+
+<p>— Elle ne te connaît pas, répondait-il pour sa
+défense.</p>
+
+<p>— Tu l’affirmes ; mais est-ce vrai ? J’ai mesuré
+l’étendue de ta faiblesse, et peut-être me caches-tu
+que tu lui as tout avoué et qu’elle veut me disputer
+ton cœur.</p>
+
+<p>Il protestait ; mais Laure se retranchait dans son
+argumentation ; elle affectait de ne tolérer qu’avec
+impatience les relations de la mère et du fils ; elle
+attribuait à ces relations les troubles quotidiens
+dont il était seul à souffrir, puisque c’est elle qui
+les provoquait pour amener son amant à la rupture
+qu’elle souhaitait, sans vouloir en prendre
+l’initiative. Ces luttes sourdes incessamment recommençaient.
+Que n’eût-elle pas dit, si elle avait
+su qu’en même temps qu’il cessait de l’aimer,
+son amant commençait à aimer la novice ! Mais
+cette affection naissante était le secret d’Adrien,
+son unique consolation, la meilleure part de sa
+vie. Il s’enfermait dans son espérance ; il y puisait
+la force de supporter les épreuves dont il appelait
+la fin. Au parloir des Carmélites seulement, il
+trouvait la paix intérieure qui partout ailleurs lui
+faisait défaut. S’il la trouvait dans cet asile, où
+chaque matin le ramenait l’habitude, c’est que là
+tout lui parlait de Jeanne Mauroy, c’est qu’il s’y
+sentait rapproché d’elle, encore qu’il ne pût la
+voir et n’osât prononcer son nom.</p>
+
+<p>Cependant, la santé d’Adrien s’altérait. Nicolette
+le constatait avec inquiétude. Elle s’apercevait
+du dépérissement de son fils sans en connaître
+les causes, et ne songeait qu’au moyen d’en arrêter
+les progrès. Ce moyen consistait à son avis dans
+un amour partagé. Cette conviction l’avait déterminée
+à entreprendre de décider Jeanne à abandonner
+la vie religieuse, et son entreprise menée
+à bonne fin, elle commençait à croire que son fils
+allait être heureux.</p>
+
+<p>Le soir de ce jour, après avoir averti la prieure
+des résolutions de Jeanne Mauroy, elle les fit connaître
+à la communauté réunie pour la coulpe,
+quand les novices et les converses se furent retirées,
+et que les professes se trouvèrent seules. Elle déclara
+qu’en sa qualité d’ancienne prieure du
+Carmel de Beaucaire et de première confidente de
+sœur Nicette de la Croix, elle avait considéré
+comme un devoir de provoquer ces résolutions.
+Autorisée à la conduire à Paris, quand elle-même
+avait obtenu la faveur de s’y fixer, elle connaissait
+mieux que personne l’âme de cette jeune fille ;
+elle en restait responsable devant Dieu.</p>
+
+<p>Si grandes étaient dans l’Ordre la réputation de
+prudence et l’autorité de la mère Thérèse de
+Jésus qu’aucune de ses sœurs ne songea à blâmer
+sa conduite. Dès ce moment, Jeanne Mauroy devenait
+libre. Après s’être dépouillée de l’habit de
+l’Ordre, elle ne devait rester dans la communauté
+qu’à titre provisoire, comme pensionnaire, parmi
+les postulantes, en attendant que sa famille vînt la
+chercher.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3>X</h3>
+
+
+<p>Jamais les heures n’avaient paru plus longues à
+la mère Thérèse de Jésus. C’est en vain qu’à tout
+instant, elle s’attendait à être appelée au parloir.
+Le temps passait, et pour la première fois, la matinée
+allait s’achever sans qu’elle eût vu son
+fils.</p>
+
+<p>La veille, elle lui avait annoncé les résolutions
+de Jeanne Mauroy, elle lui avait promis de disposer
+la jeune fille à l’accueillir et à l’écouter, dès
+que son tuteur serait arrivé. Adrien s’était retiré
+en manifestant à sa mère le bonheur que lui causait
+cette nouvelle, et en annonçant pour le lendemain
+sa visite accoutumée. Et voilà que malgré sa promesse,
+il ne venait pas. Nicolette ne savait que
+penser de ce manquement à une douce habitude ;
+elle en était bouleversée. Le cœur des mères est
+prompt à s’alarmer. Une sensibilité maladive remplissait
+le sien, la disposait à trembler sans cesse
+sur son bonheur qu’elle ne semblait avoir ressaisi
+que pour souffrir de ne pas le goûter pleinement,
+obligée qu’elle était de le sacrifier sans cesse aux
+devoirs de son état. Elle voyait déjà son fils malade
+ou victime d’un accident, mort peut-être. Une
+sueur glacée baignait son front, et l’angoisse étreignait
+son cœur.</p>
+
+<p>A midi, la cloche appela les religieuses au réfectoire.
+La mère Thérèse de Jésus se rendit à cet
+appel. Mais l’inquiétude lui ôtait l’appétit. Avec
+l’autorisation de la prieure, elle alla s’agenouiller
+au milieu de la salle, demandant humblement à
+ses sœurs de prier Dieu pour une âme en proie à
+une grande affliction. Cette âme, c’était la sienne,
+malade et toute meurtrie par l’absence d’Adrien.</p>
+
+<p>Ah ! comme en ce moment la règle lui paraissait
+cruelle ! Quoi ! peut-être son fils sollicitait son
+secours, avait besoin de sa tendresse, et elle était
+retenue loin de lui ? Une mère emprisonnée ainsi,
+quand ce qu’elle aime souffre et l’appelle ! Et s’il
+allait mourir, serait-elle condamnée à le laisser
+expirer sans le revoir ? C’était un commencement
+de révolte que ces questions se succédant dans sa
+tête en feu. Malgré tout, elle se sentait mère.
+Longtemps annihilée dans la collectivité de l’Ordre,
+sa personnalité se dégageait et s’affirmait sous
+l’empire de ses anxiétés. Sa volonté renaissait
+après une longue abdication. Elle se demandait
+ce qu’elle ferait si tout à coup on venait lui apprendre
+que son fils avait besoin d’elle. Elle
+n’hésitait pas, elle était prête à sortir ; mentalement,
+elle désobéissait à la règle pour obéir au cri
+de son âme. Avant d’être la sœur Thérèse de Jésus,
+elle était Nicolette de Varimpré. C’est de cela
+surtout qu’elle se souvenait, et elle énumérait dans
+sa pensée les devoirs qui s’imposaient à elle à ce
+titre.</p>
+
+<p>Cependant, cette rébellion involontaire brusquement
+lui fit peur. Pour une religieuse accoutumée
+à scruter sa conscience vingt fois par jour, à considérer
+comme un péché la plus légère infraction
+à la règle et à s’en accuser publiquement, c’était
+une faute grave que ce désir soudainement conçu
+de franchir le seuil du couvent et de savoir ce qui
+se passait au dehors. Effrayée de son audace, elle
+se prosterna, les yeux remplis de larmes, et demeura
+ainsi dans une attitude de pénitence expiatoire.
+Mais presque aussitôt le souvenir de son fils
+lui revint, lui fit comprendre la légitimité de sa
+fiévreuse impatience, et lui rendit quelque énergie.</p>
+
+<p>Jeanne Mauroy, de la place où elle prenait son
+repas parmi les postulantes, voyait son ancienne
+prieure s’humilier et pleurer. Attristée déjà en
+pensant qu’elle allait pour toujours se séparer
+d’elle, Jeanne s’affligeait encore d’une douleur
+dont elle devinait la violence, sans en connaître
+les motifs. En quittant l’habit des Carmélites, elle
+avait reconquis la liberté de céder aux entraînements
+de son cœur. Lorsque les religieuses sortirent
+de table pour se rendre au jardin, elle se rapprocha
+de la mère Thérèse de Jésus, et lui dit
+craintive :</p>
+
+<p>— Je souffre de vous savoir malheureuse, ma
+mère ; ne puis-je rien pour soulager votre peine ?</p>
+
+<p>— Non, ma pauvre enfant, non, vous ne pouvez
+rien ; je suis dans l’angoisse parce que je n’ai pas
+vu mon fils ce matin, bien qu’il ait coutume de
+venir tous les jours et qu’il m’ait promis hier de
+venir aujourd’hui.</p>
+
+<p>— Mais il peut venir encore, ma mère.</p>
+
+<p>— Je pressens une catastrophe.</p>
+
+<p>Comme elle prononçait ces mots, la sœur tourière
+entrait dans le jardin, une lettre à la main.
+Elle s’avança vers la prieure, s’agenouilla et lui
+remit la lettre. La prieure la lui rendit aussitôt
+sans l’ouvrir, après avoir jeté les yeux sur l’adresse
+et en lui désignant la mère Thérèse de Jésus.</p>
+
+<p>— C’est pour moi ! s’écria celle-ci.</p>
+
+<p>Elle se précipita au-devant de la tourière ; d’un
+geste rapide, elle lui enleva le pli dont elle déchira
+vivement l’enveloppe. Elle dévora d’un regard
+les quelques lignes tracées sur la page blanche.
+Son fils lui écrivait pour expliquer son absence.
+Une légère indisposition le retenait chez lui et
+l’empêchait de venir voir sa mère. Mais il s’annonçait
+pour le lendemain, convaincu, disait-il,
+que cette indisposition ne durerait pas.</p>
+
+<p>Nicolette soupira longuement. Un doux et triste
+sourire éclaira son regard.</p>
+
+<p>— Avez-vous lieu d’être rassurée, ma mère ?
+demanda Jeanne timidement.</p>
+
+<p>— Rassurée ! s’écria Nicolette ; je ne saurais
+l’être avant d’avoir vu mon fils. Il est souffrant, il
+me l’écrit, sa lettre ne manifeste aucune inquiétude ;
+mais qui sait s’il ne me cache pas la vérité ?
+Ah ! mon enfant, soupira-t-elle, combien je vous
+envie votre liberté…</p>
+
+<p>Elle allait continuer, quand, se détachant d’un
+groupe de religieuses parmi lesquelles elle causait
+en riant, la prieure se dirigea de son côté. Discrètement,
+Jeanne s’éloigna. Les deux mères
+restèrent en présence.</p>
+
+<p>— Vous venez de manifester une impatience
+qui n’est d’un bon exemple pour personne, ma
+sœur, dit la prieure d’un accent sous lequel se
+dissimulait mal un reproche.</p>
+
+<p>Nicolette était tombée à genoux. Un geste
+de la prieure la releva. Debout, les bras croisés
+sous son scapulaire, les yeux baissés, elle répondit :</p>
+
+<p>— C’est vrai, ma mère ; mais peut-être ai-je
+une excuse. Depuis hier, j’étais sans nouvelles de
+mon fils.</p>
+
+<p>— Il est fâcheux que vos préoccupations
+maternelles troublent à ce point votre vie. A
+diverses reprises déjà, je me suis aperçue des
+distractions et des vivacités qu’elles vous causent.</p>
+
+<p>La mère Thérèse de Jésus ne put contenir un
+mouvement de surprise et d’impatience. Mais il
+fut aussitôt réprimé. Elle baissa la tête, en murmurant,
+résignée :</p>
+
+<p>— Si j’ai péché, ma mère, punissez-moi.</p>
+
+<p>— Rentrez dans votre cellule, continua la
+prieure, et priez pour que Dieu vous rende docile
+à sa sainte volonté.</p>
+
+<p>La religieuse admonestée s’inclina, et, traversant
+le jardin où ses sœurs marchaient pour
+réchauffer leurs membres engourdis par le froid,
+elle disparut, sans qu’aucune d’elles se permît
+une réflexion sur l’incident. Jeanne l’accompagna
+des yeux, impressionnée par ce qu’elle venait de
+voir et d’entendre.</p>
+
+<p>En arrivant dans sa cellule sans feu, toute
+glacée des rigueurs de l’hiver, Nicolette s’agenouilla
+pour prier, conformément à l’ordre qu’elle
+venait de recevoir. Mais, hélas ! ce n’étaient pas
+des prières qui de son cœur troublé montaient à
+ses lèvres blêmies. En dépit de ses efforts, sa
+pensée l’entraînait loin du calme asile où elle
+avait juré de vivre toujours.</p>
+
+<p>Le supplice dont elle souffrait, jamais, avant
+elle, aucune Carmélite ne l’avait enduré. Nulle ne
+s’était trouvée dans cette extrême détresse, placée
+entre un devoir rigoureux et les angoisses légitimes
+de l’amour maternel. Quelque sincère
+qu’eût été la vocation qui l’avait conduite au
+couvent, elle regrettait à cette heure d’avoir cédé
+aux entraînements de sa ferveur. Hélas ! quand,
+obéissant à la voix impérieuse qui lui parlait, elle
+s’était consacrée à Dieu, pouvait-elle prévoir
+qu’un jour son fils lui serait rendu et aurait besoin
+de sa sollicitude ? Elle avait alors tout prévu,
+sauf ce qui arrivait. Elle se trouvait maintenant
+en présence de devoirs nouveaux. Que devait-elle
+faire ?</p>
+
+<p>La règle des Carmélites est rigoureuse. Elle ne
+permet pas les sorties accidentelles. Sous aucun
+prétexte, quelque sacré qu’il puisse être, les religieuses
+ne peuvent être autorisées à s’éloigner de
+leur cloître. Elles y sont comme dans une prison,
+enchaînées par les vœux prononcés. S’il arrive
+que quelque circonstance grave les appelle dans
+leur famille, elles n’ont d’autre ressource que de
+solliciter de l’autorité ecclésiastique, souverainement
+juge de l’opportunité de leur demande, la
+faveur d’être relevées de ces vœux solennels. On
+a vu quelquefois des religieuses cloîtrées abandonner,
+à la suite d’événements inattendus, le
+couvent pour n’y plus rentrer. On n’en a jamais
+vu s’en éloigner pour y revenir. Si donc elle
+voulait aller au secours de son fils, elle devait
+changer de vie, retourner au monde, après avoir
+obtenu l’agrément de ses supérieurs spirituels.
+Et encore, pour en arriver là, fallait-il du temps,
+des démarches, une enquête, des formalités minutieuses,
+trop longues au gré de son impatience.</p>
+
+<p>La gravité des résolutions à prendre l’épouvantait.
+Depuis qu’elle avait retrouvé son fils, elle
+souffrait de ne pouvoir vivre à ses côtés, d’être
+retenue loin de lui. Mais elle s’était résignée, convaincue
+que le bonheur de le voir tous les jours
+lui donnerait le courage. Malheureusement, il suffisait
+qu’il eût manqué une fois à leur rendez-vous
+quotidien pour lui enlever l’énergie. Elle relisait
+sa lettre ; elle en interrogeait chaque ligne, et telle
+était l’exaltation de son esprit qu’elle se figurait
+que la mort s’installait au chevet d’Adrien.</p>
+
+<p>Hors d’état de prendre un parti, elle resta
+jusqu’au soir accablée par la peur. Elle traîna
+derrière soi ses préoccupations, à la coulpe, dans
+la salle capitulaire, à la chapelle, sans pouvoir
+recouvrer la sérénité d’âme indispensable à la
+méditation et à la prière. Et cependant, elle voulait
+prier, et lorsque son pauvre corps las et
+meurtri fléchissait sous le poids de sa fatigue, elle
+se suspendait aux grilles du chœur pour se tenir
+éveillée. Enfin, quand elle étendit sur son dur
+matelas de paille ses membres exténués, elle ne
+parvint pas à trouver le sommeil, poursuivie toujours
+par une mortelle inquiétude et tiraillée entre
+les partis contraires que lui suggérait son imagination
+affolée.</p>
+
+<p>Vers le matin, cependant, sa fièvre s’apaisa. La
+nuit écoulée la rapprochait du moment où elle
+espérait voir son fils. Elle assista aux offices, distraite,
+impatiente. Après la messe, elle attendit
+anxieuse. Mais, comme la veille, le temps passa
+sans qu’elle fût appelée au parloir. Elle espérait
+au moins une lettre. Elle ne la reçut pas. Alors
+ses craintes s’aggravèrent. Le silence d’Adrien
+rendait plus pénible son absence. Elle le devinait
+couché, pâle et malade, livré à des soins mercenaires,
+appelant sa mère, et peut-être expirant
+sans l’avoir revue. C’en était trop pour ses forces
+épuisées par l’insomnie. Elle alla trouver la
+prieure, lui fit part de son malheur, et tout en
+larmes, lui demanda conseil. Pour la rassurer, la
+prieure promit de faire prendre des nouvelles
+d’Adrien. Une postulante converse reçut l’ordre
+de se transporter chez lui et de s’enquérir de la
+vérité. En attendant son retour, Nicolette resta
+dans la chapelle, le front sur les dalles froides,
+suppliant Dieu de lui rendre son fils. C’est là que
+la tourière lui rapporta la réponse. Depuis deux
+jours, Adrien était alité, en proie à la fièvre, sans
+que le médecin qui lui donnait des soins eût pu
+préciser la nature du mal. La tourière tenait ces
+détails d’un ami du malade, installé chez lui, et
+qui n’avait pas voulu permettre qu’elle lui parlât.</p>
+
+<p>Ces renseignements, loin de calmer les angoisses
+de Nicolette, achevèrent de la troubler. Sûrement,
+on lui cachait la vérité. Son enfant était
+plus mal qu’on ne le lui disait. Son visage exprimait
+une douleur si violente, que la prieure, prise
+de compassion, lui prodigua les plus vifs témoignages
+de la fraternelle affection qui unit les religieuses
+entre elles. Elle essaya de la consoler.
+Mais la mère ne voulait rien entendre. Son regard
+fixé devant elle semblait percer les murailles, et
+franchir la distance qui la séparait de son fils. Il
+s’agissait bien vraiment, comme on le lui conseillait,
+d’offrir cette torture au Sauveur, en expiation
+des péchés de l’humanité ! La foi de la Carmélite
+n’était plus assez ardente pour que ce langage
+pût l’apaiser. Elle écoutait, et n’entendait rien,
+en proie à la préoccupation qui de plus en plus
+l’étreignait. Pour dérober le spectacle de ses larmes
+à la communauté, la prieure l’engagea à rentrer
+dans sa cellule.</p>
+
+<p>— Est-ce un ordre, ma mère, ou un conseil ?
+demanda-t-elle, la fièvre aux yeux et dans la voix.</p>
+
+<p>— Un ordre, répliqua sévèrement la prieure,
+choquée par le ton de cette question.</p>
+
+<p>— J’obéis, alors, oui, j’obéis… Et plus bas elle
+ajouta : — Pour la dernière fois.</p>
+
+<p>Elle s’éloignait, cédant à des résolutions spontanées,
+la tête haute et d’un pas pressé. Son
+absence dura peu. Quelques instants après, au
+moment où la lumière du jour déclinait, elle reparaissait
+devant la prieure, mais transformée. Elle
+ne portait plus l’habit du Carmel. Elle l’avait
+quitté pour se vêtir de la pauvre robe noire et
+du manteau sous lesquels, quelques semaines
+avant, elle avait fait le voyage de Beaucaire à
+Paris.</p>
+
+<p>— Que signifie ce costume ? demanda la prieure
+stupéfaite.</p>
+
+<p>— Il signifie, ma mère, que mon fils m’appelle
+et que je vais à lui.</p>
+
+<p>— Vous voulez sortir du cloître !</p>
+
+<p>— J’en veux sortir.</p>
+
+<p>— Vous savez qu’une fois hors de la maison,
+vous n’y pourrez plus rentrer.</p>
+
+<p>— Je n’y rentrerai pas.</p>
+
+<p>— Si c’est votre liberté que vous voulez reprendre,
+vous ne le pouvez faire qu’avec l’autorisation
+de vos supérieurs ecclésiastiques. Seuls, ils peuvent
+vous relever de vos vœux.</p>
+
+<p>— Ils m’en relèveront.</p>
+
+<p>— Sans doute ; mais vous devez attendre ici
+leur décision.</p>
+
+<p>— Attendre ! quand mon fils, peut-être, meurt
+faute de mes soins.</p>
+
+<p>La prieure n’en revenait pas. Quoi, révoltée,
+cette sœur Thérèse de Jésus, une des lumières de
+l’Ordre, cette religieuse modèle dont on rappelait
+sans cesse aux novices le nom et les vertus !
+C’était à n’y pas croire. Il fallait que l’esprit de
+Dieu se fût retiré d’elle et l’eût abandonnée au
+démon.</p>
+
+<p>— Ma sœur, supplia la prieure, revenez à vous.
+Songez aux suites du scandale que causera votre
+départ ; songez surtout à la responsabilité qui va
+peser sur votre âme, si vous abandonnez cette
+maison malgré moi. Vous aurez à rendre compte,
+un jour, de votre désobéissance, et ce sera terrible.</p>
+
+<p>— Je suis mère, et Dieu me comprendra,
+objecta froidement Nicolette.</p>
+
+<p>— Vous avez fait le serment de demeurer à son
+service.</p>
+
+<p>— Je ne savais pas alors qu’il me rendrait mon
+fils. Pourquoi me l’a-t-il rendu, si ce n’était pour
+me rappeler que la maternité crée aussi des
+devoirs sacrés ? Il est clément, il est miséricordieux,
+et sa bonté ne me fera pas défaut.</p>
+
+<p>— Sœur Thérèse de Jésus, insista la prieure, je
+vous ordonne de rentrer dans votre cellule, de
+reprendre l’habit que vous n’aviez pas le droit de
+quitter, et d’attendre parmi nous les décisions que
+je vais provoquer. Je vous l’ordonne, et vous
+adjure de ne pas enfreindre mes ordres.</p>
+
+<p>— Ce que vous me demandez, ma mère, est
+impossible. Ah ! si vous aviez un fils, vous ne me
+parleriez pas ainsi que vous le faites. Mais, hélas !
+vous ne pouvez me comprendre ; votre cœur n’a
+jamais éprouvé ce qu’éprouve le mien en ce
+moment. Aucune volonté, entendez-le, aucune
+n’est assez puissante pour me retenir ici malgré
+moi.</p>
+
+<p>— Aucune volonté, dites-vous ! Mais le souci
+de votre salut !</p>
+
+<p>— Il est moins exigeant que le souci du salut
+ce mon fils !</p>
+
+<p>— Encore une fois, je vous supplie, obéissez à
+votre prieure, sœur Thérèse de Jésus.</p>
+
+<p>— Je ne peux obéir, ma mère.</p>
+
+<p>— Mais l’enfer, malheureuse, l’enfer !</p>
+
+<p>— Il ne me fait pas peur. Non ! Je ne crains pas
+d’être châtiée pour avoir refusé de fermer l’oreille
+aux appels de mon enfant. Si je me trompe,
+j’aime mieux encore être damnée pour toute l’éternité
+que d’abandonner le cher être qui me tend les
+bras. La prieure, à ces mots, baissa la tête, et
+toute gémissante, fit le signe de la croix. En les
+entendant, elle venait de comprendre qu’elle ne
+parviendrait pas à briser la rébellion de la mère
+Thérèse de Jésus. Il n’y avait qu’à se résigner et à
+prier Dieu de pardonner l’offense commise contre
+son nom. La révoltée ajouta : — Ce soir, je cours
+où le devoir m’appelle ; demain, j’écrirai à mes
+supérieurs pour expliquer ma conduite, prête à
+me soumettre à ce qu’ils décideront, soit qu’ils
+exigent que le Carmel me reste à jamais fermé, soit
+qu’ils me permettent d’y rentrer, quand mon fils
+n’aura plus besoin de mon amour et de mon
+dévouement. Adieu, ma mère !</p>
+
+<p>La nuit était venue. Après s’être inclinée devant
+la prieure pétrifiée, Nicolette s’éloignait par les
+corridors, où des quinquets répandaient une lueur
+tremblante et pâle. Sur son passage, des ombres
+silencieuses se rangeaient en allongeant sur les
+murs blancs leur silhouette noire, et se garaient de
+la fugitive comme d’une pestiférée. Quand elle
+arriva au bas de l’escalier, elle se trouva seule sur
+le seuil de la chapelle entr’ouverte. A la vue du
+chœur silencieux, sombre et froid, elle s’arrêta
+haletante, comme si les souvenirs qu’elle retrouvait
+à cette place fussent redevenus tout à coup
+assez puissants pour la retenir. Les battements de
+son cœur se précipitèrent. Dans le silence, elle
+entendit alors, venant du premier étage, la rumeur
+confuse et faible des gémissements provoqués par
+sa révolte. Le froid de la mort glaça son cœur.
+Elle chancela défaillante. Encore une minute, et
+c’en était fait de son énergie. Le passé allait la
+reprendre, l’envelopper de nouveau dans les exigences
+de la règle, et son fils l’appellerait en vain.
+La peur de ne pas le revoir si elle n’allait à lui la
+redressa. Elle se remit en marche. Comme elle
+arrivait à la grille de clôture, une voix faible l’appela.
+Elle se retourna. La voix reprit, légère
+comme un souffle :</p>
+
+<p>— Puisque vous partez, ma mère, emmenez-moi.</p>
+
+<p>— Ah ! chère enfant ! soupira-t-elle en pressant
+Jeanne sur son cœur, vous emmener ! Je le voudrais.
+Mais votre famille compte vous retrouver
+ici ; elle me blâmerait peut-être de vous avoir associée
+au scandale que va causer mon départ ; je ne
+peux pas, je ne dois pas vous emmener. Mais
+lorsque vous serez hors de cette maison, rien ne
+s’opposera à ce que vous veniez me voir.</p>
+
+<p>— Où serez-vous, ma mère ?</p>
+
+<p>— Chez mon fils, si, comme j’en ai le ferme
+espoir, le Seigneur me l’a conservé.</p>
+
+<p>— Alors, à bientôt, ma mère.</p>
+
+<p>— A bientôt, ma fille !</p>
+
+<p>Ce fut tout. Nicolette hâta le pas, et, ayant
+passé devant la loge d’où la tourière effarée la
+regardait fuir, elle s’élança au dehors, consommant
+ainsi sa rupture avec ce Carmel bien-aimé où jadis
+elle n’était entrée que pour y mourir, et d’où elle
+s’échappait maintenant parce qu’elle voulait vivre,
+vivre pour son fils.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3>XI</h3>
+
+
+<p>Après une longue soirée d’insomnie et de fièvre,
+Adrien commençait à s’assoupir. Depuis déjà trots
+jours, un mal mystérieux ébranlait son cerveau,
+secouait ses nerfs, troublait son intelligence et le
+tenait alité. C’était une accablante lassitude répandue
+par tout son corps, pesant sur son âme, le
+résultat d’une défaite suprême, succédant à une
+longue résistance enfin vaincue.</p>
+
+<p>Devant ses yeux, des visions maladives se détachaient
+sur le fond obscur de sa chambre. Elles lui
+montraient tantôt sa mère qu’il s’étonnait de
+n’avoir pas vue encore, bien qu’à deux reprises
+il l’eût appelée par des lettres suppliantes ; tantôt
+Jeanne Mauroy, à laquelle il songeait sans cesse
+depuis qu’il la savait libre et déliée de ses vœux.
+Dans ces hallucinations, sa mère tendait vers lui
+ses bras, chargés de lourdes chaînes. Elle l’enveloppait
+d’un regard navré, où éclatait la douleur
+enfantée par son impuissance à le secourir. Jeanne
+Mauroy lui souriait, resplendissante dans l’éclat
+de sa beauté souveraine. Sous ce sourire doux,
+empreint de raillerie, il croyait lire un reproche.
+Pourquoi, s’il l’aimait, n’allait-il pas à elle ? Pourquoi
+ne lui parlait-il pas de l’amour dont les ardeurs
+l’embrasaient ?</p>
+
+<p>Alors, une prière montait à ses lèvres, s’en
+échappait en accents de délire, imprimant à tout
+son être un spasme douloureux. Il adjurait les
+deux femmes, en invoquant sa tendresse pour
+elles, l’une de lui venir en aide, l’autre de lui
+pardonner. Mais elles demeuraient sourdes à sa
+voix. Leur ombre tremblante s’évanouissait, ne
+rendant à son esprit quelque lucidité que pour lui
+montrer Laure et Roudier, installés dans sa
+maison, devenus, malgré lui, ses gardiens, et
+veillant autour de son lit, afin d’empêcher les
+bruits du dehors d’arriver jusque-là.</p>
+
+<p>En dépit des témoignages de leur intérêt prodigué
+à toute heure, avec des formes obséquieuses,
+ces deux êtres, à qui, trop longtemps, il avait
+accordé sa confiance et livré sa vie, ne lui inspiraient
+plus que de l’horreur. Sous leurs airs tristes,
+il devinait leurs calculs odieux. Ses illusions dissipées
+lui laissaient voir toute l’infamie de la
+maîtresse vénale et de l’ami traître, dont il ne
+pouvait secouer le joug, ce joug détesté, imposé à
+sa faiblesse. Sous prétexte de le soigner, ils
+l’avaient séquestré ; il le savait, et néanmoins il
+était contraint de les subir et d’accepter leurs
+soins.</p>
+
+<p>Ils essayaient encore de dissimuler leurs visées.
+Mais leur attitude les révélait. Il y avait déjà dans
+leur parole une menace, comme si, le voyant
+perdu, ils n’eussent plus eu que le souci de le
+rendre docile à leur volonté, en exploitant l’inquiétude
+et la peur qui s’emparent des mourants.
+Ils voulaient se faire attribuer, sinon la totalité, au
+moins la plus grande partie de sa fortune. C’est à
+exciter ses libéralités qu’avait travaillé Laure
+quand il était debout. Maintenant, elle s’appliquait
+à lui arracher un testament qui la ferait héritière.
+Elle s’y appliquait, en fille habile, soumise à Roudier
+dont la perversité avait touché son cœur, et aux
+mains de qui elle n’était plus qu’un instrument
+qu’il dirigeait à son gré.</p>
+
+<p>Il n’avait pas eu de peine à lui démontrer la
+facilité de l’entreprise. Sans parents pour le protéger
+et défendre ses droits, séparé de sa mère,
+Adrien de Varimpré était une proie sur laquelle
+leur cupidité pouvait s’exercer sans effort. Le
+médecin l’avait presque condamné. Pour le sauver,
+il aurait fallu un dévouement maternel ou
+une sollicitude conjugale, une de ces volontés
+énergiques que seul l’amour peut inspirer. Dans
+leurs soins intéressés, les misérables n’apportaient
+rien de pareil. Laisser mourir Adrien,
+après avoir obtenu de lui le testament qui devait
+les enrichir, ils ne poursuivaient rien au delà.
+Sous une forme insaisissable, c’était déjà le
+crime. Et pâle, blême, anéanti sous les étreintes
+du mal, le malheureux s’en allait vers la mort,
+sans défense et sans secours.</p>
+
+<p>Vers six heures, au moment où l’ombre agrandie
+montait le long des rideaux de son lit, il fut tiré
+tout à coup de son assoupissement. Roudier était
+devant lui, une méchante expression sur ses traits
+à peine éclairés par la blanche lumière de la lampe
+posée sur un guéridon. Dans la cheminée, des
+bûches se consumaient lentement sur les cendres
+embrasées. Par la porte ouverte à côté de cette
+cheminée, l’œil encore à demi clos d’Adrien embrassait
+le salon, et apercevait au milieu de cette
+pièce Laure assise dans un fauteuil, essuyant ses
+larmes.</p>
+
+<p>— Je suis donc bien bas ? demanda-t-il à
+Roudier. Et comme Roudier se taisait, il ajouta : — Pourquoi
+m’as-tu éveillé ? Que ne me laisse-t-on
+en repos ?</p>
+
+<p>— C’est que tu étais terriblement agité, mon
+camarade. Tu as eu le délire, un délire violent. Tu
+parlais de ta mère, et aussi d’une certaine Jeanne…</p>
+
+<p>— J’ai prononcé son nom ? s’écria Adrien.</p>
+
+<p>— Tu vois, puisque je le sais. Ce n’est pas très-gai
+pour Laure de découvrir qu’il y a dans ta vie
+une autre femme qu’elle.</p>
+
+<p>— Qu’est-ce que cela peut lui faire, puisque je
+vais mourir ?</p>
+
+<p>— Ce que cela peut lui faire ! Demande-le-lui.</p>
+
+<p>— Non ; je ne veux à cette heure ni explication
+ni scène. Il respira bruyamment ; puis il continua : — As-tu
+envoyé à ma mère la lettre que j’ai
+écrite ce matin ?</p>
+
+<p>— Je l’ai envoyée.</p>
+
+<p>— On n’a pas répondu ?</p>
+
+<p>— Le commissionnaire est revenu les mains
+vides, sans avoir pu arriver à la sœur Thérèse de
+Jésus. La tourière a pris la lettre, en promettant
+de la faire parvenir.</p>
+
+<p>— C’est épouvantable ! gémit Adrien.</p>
+
+<p>— Renonce à te tourmenter, mon pauvre ami ;
+ta mère ne viendra pas. Il est interdit aux Carmélites
+de franchir l’enceinte de leur cloître.</p>
+
+<p>— Il faudra donc mourir sans la revoir !</p>
+
+<p>— Que parles-tu de mourir ! s’écria Roudier.
+Tu es bien bas, sans doute ; et entre hommes, on
+se doit la vérité ; mais si je te la dis, c’est que je
+suis sûr que nous te sauverons. Oui, nous te sauverons,
+fit-il avec lenteur, pesant ses paroles toutes
+pleines d’insinuations et de réticences. Cependant,
+le médecin prétend le contraire ; il m’a dit ce
+matin que si tu as des dispositions à prendre…
+Oh ! tu sais, ce n’est pas difficile de faire un testament,
+et après tout, cela ne te rendra pas plus
+malade.</p>
+
+<p>— Un testament ! Dans quel but ? Ma mère
+hérite de son fils…</p>
+
+<p>— Oui, d’après la loi. Mais tu dois à Laure une
+preuve d’amour, une preuve bien méritée, car
+depuis deux jours, elle t’a soigné avec un dévouement
+dont je ne la croyais pas capable.</p>
+
+<p>— Elle a déjà reçu de moi de quoi vivre.</p>
+
+<p>— De quoi vivre ! objecta Roudier dédaigneusement.
+Trois mille francs de rente à peine.</p>
+
+<p>— C’est plus que ne vaut le bonheur qu’elle
+m’a donné.</p>
+
+<p>— Comme tu parles d’elle ! Tu la hais donc
+bien ?</p>
+
+<p>— Oui, je la hais. Ame vulgaire, âme vénale !
+Elle a flétri la mienne ! C’est elle qui me tue. — Roudier
+protestait du geste. Adrien continua avec
+amertume : — Ah ! fou que j’ai été de me laisser
+tromper par son visage menteur, et de me livrer à
+elle !</p>
+
+<p>Roudier prit brusquement la main de son ami,
+et désignant Laure toujours assise dans le salon :</p>
+
+<p>— Ne vois-tu donc pas qu’elle se désespère !</p>
+
+<p>— Comédie !</p>
+
+<p>— Persiste à le penser, puisque tel est ton
+caprice ; mais, crois-moi, ne le lui dis pas. Si tu
+dois mourir, n’ajoute pas à ses larmes la cruauté
+d’un mépris immérité, succédant à ton amour ; ce
+serait lâche, car, fût-elle coupable, ce que je nie,
+elle est maintenant digne de pardon. Si tu dois
+vivre, qu’elle ne puisse pas un jour supposer que
+la haine t’a rendu capable de l’oublier en ce moment,
+et de la mettre à la discrétion de ceux qui
+la détestent, parce qu’elle leur a pris ton cœur.</p>
+
+<p>Les supplications de Roudier expirèrent dans
+un attendrissement joué avec un grand art. Il resta
+debout devant le lit, épiant, anxieux, sur la figure
+d’Adrien l’impression produite par sa parole. Mais
+tout à coup le malade se souleva et reprit avec
+violence :</p>
+
+<p>— Pourquoi la défends-tu, si tu es mon ami ?</p>
+
+<p>— Parce que mon devoir d’ami est de te mettre
+en garde contre l’injustice que tu vas commettre.
+Oui, une injustice, je l’affirme. Parlerais-tu de
+Laure comme tu le fais, si tu n’aimais une autre
+femme, cette Jeanne sans doute, dont j’ai entendu
+tout à l’heure le nom dans ta bouche pour la
+première fois ?</p>
+
+<p>— C’est infâme de me tourmenter ainsi ! murmura
+Adrien, dont cet entretien achevait d’ébranler
+les forces et de paralyser la volonté.</p>
+
+<p>Sa plainte laissa Roudier insensible. Il se pencha
+sur le lit, et toujours impitoyable, il dit :</p>
+
+<p>— Allons, Adrien, reviens à toi et comprends
+que tu dois faire ce testament. Il le faut, je le
+veux…</p>
+
+<p>Ses yeux sombres ne priaient plus ; ils ordonnaient,
+et maintenant Adrien le regardait avec
+une surprise mêlée de crainte.</p>
+
+<p>— Tu le veux ? soupira-t-il.</p>
+
+<p>— Je le veux, répéta Roudier, qui avait pris sur
+la table de nuit un buvard, une feuille de papier
+et une plume.</p>
+
+<p>Un sourire éclaira les traits d’Adrien. Il se souleva
+avec lenteur. Assis sur le lit, le dos appuyé
+aux coussins relevés, il prit les objets que lui tendait
+Roudier, en murmurant.</p>
+
+<p>— J’obéis… Si je n’obéissais pas, tu serais
+capable… Allons, dicte ; tu connais ma fortune
+mieux que moi.</p>
+
+<p>Roudier dicta :</p>
+
+<p>« Dans la crainte de la mort, malade de corps,
+mais sain d’esprit, j’écris de ma main l’expression
+de mes dernières volontés.</p>
+
+<p>« Je désire qu’aussitôt après mon décès, l’inventaire
+de ma succession soit dressé sans aucun
+retard, et ma mère admise à reprendre, dans cette
+succession, une somme égale à la fortune personnelle
+qu’elle possédait au moment de son mariage,
+et dont elle m’a fait donation quand j’ai eu le
+bonheur de la retrouver. Sous cette unique réserve,
+j’institue mademoiselle Laure Malestra ma légataire
+universelle, afin qu’elle soit mise après ma mort
+en possession de tous mes biens meubles et immeubles,
+tels qu’ils existent et se comportent, et
+sans autre exception que celle que je viens d’indiquer.
+J’entends reconnaître ainsi le fidèle et
+affectueux dévouement que m’a prodigué mademoiselle
+Laure Malestra, depuis que je la connais
+jusqu’à ce jour.</p>
+
+<p>« Les dispositions que je prends en ces termes
+ne dépouilleront pas ma mère, puisqu’elles visent
+seulement la fortune que je tiens de mon père,
+Frédéric de Varimpré. D’ailleurs, ma mère, enfermée
+pour sa vie dans un cloître, a fait vœu de pauvreté,
+et, considérât-elle que ses droits d’héritière
+légale sont lésés par le présent testament, elle m’a
+trop tendrement aimé pour s’opposer à l’exécution
+de ma volonté formelle, que je consigne solennellement
+dans ces lignes autographes. »</p>
+
+<p>Adrien avait écrit silencieusement sous la dictée
+de Roudier ; il s’arrêta pour se reposer, en disant :</p>
+
+<p>— Je ne te savais pas si habile ; tu as tout prévu.</p>
+
+<p>— Continue, fit brutalement Roudier.</p>
+
+<p>— Sera-ce long encore ?</p>
+
+<p>— Plus rien qu’une phrase :</p>
+
+<p>« Je désigne mon ami Jacques Roudier comme
+mon exécuteur testamentaire ; je le prie d’accepter,
+avec mes remercîments fraternels, un tableau à
+son choix parmi ceux qu’on trouvera chez moi. »</p>
+
+<p>— Est-ce tout ? demanda de nouveau Adrien.</p>
+
+<p>— Oui ; date et signe, lisiblement surtout. Le
+misérable s’inclina pour s’assurer que sa recommandation
+était exécutée. Puis il prit le testament,
+le plia en quatre sans le lire, le glissa sous
+une enveloppe qu’il cacheta et qu’il posa sur le
+buvard devant Adrien, en ajoutant : — Écris là :
+« Ceci est mon testament. »</p>
+
+<p>Quand ce fut fini, il s’empara du pli. Une joie
+folle errait sur ses lèvres frémissantes, allumait un
+éclair dans ses yeux. Sans prononcer un mot de
+gratitude, il s’éloigna, tandis qu’Adrien, épuisé,
+laissait retomber sur l’oreiller sa tête pâlie.</p>
+
+<p>De la place où elle se trouvait, Laure avait feint
+de se désintéresser de ce qui se décidait à quelques
+pas d’elle. Mais, à travers ses doigts ouverts sur
+son visage, elle suivait tous les mouvements de
+son complice. Au geste qu’il fit, elle devina le
+succès de sa tentative. Alors elle se leva, et toute
+dolente, vint s’agenouiller devant le lit, en touchant
+de sa bouche la main amaigrie, pendante sur les
+couvertures. Elle jouait son rôle jusqu’au bout,
+avec le désir de faire croire à sa reconnaissance.
+Mais Adrien retira son bras, sans essayer de dissimuler
+sa répulsion ; puis il demeura immobile,
+anéanti par l’effort auquel il venait d’être condamné.
+Cet accablement effraya Laure. Elle quitta
+la place et se rapprocha vivement de Roudier.</p>
+
+<p>— Est-il mort ? lui demanda-t-elle à voix
+basse.</p>
+
+<p>— Non, mais il ne vaut guère mieux que s’il
+était mort, répondit Roudier sur le même ton. Ah !
+il était temps d’en finir. Encore quelques heures,
+et l’héritage nous échappait. Te voilà riche, grâce
+à mon énergie…</p>
+
+<p>Ils revenaient à petits pas dans le salon, ne
+s’arrêtant que pour jeter un coup d’œil derrière
+eux, sur cette couche privée de secours et de soins,
+où Adrien demeurait étendu, sans mouvement,
+comme un cadavre. Pour causer sans contrainte,
+ils fermèrent la porte. Le malheureux, maintenant,
+pouvait mourir en paix. Personne ne troublerait
+plus son repos, personne. Une fois seuls,
+ils se regardèrent en riant.</p>
+
+<p>— La fortune, enfin ! s’écria Roudier en brandissant
+le pli.</p>
+
+<p>Sa voix résonna dans le salon silencieux, à
+peine éclairé par deux bougies qui se consumaient
+sur la cheminée.</p>
+
+<p>— Doucement, donc ! murmura Laure. S’il
+allait entendre !…</p>
+
+<p>— Lui, il ne peut plus entendre, ni voir ni entendre.
+Il mourra cette nuit.</p>
+
+<p>Laure frissonna ; puis elle se pressa contre son
+complice, et touchant du doigt le testament :</p>
+
+<p>— Alors, mon nom est écrit là dedans ! fit-elle.</p>
+
+<p>— Veux-tu le voir… attends… Il tendit le pli
+vers la bougie, en présentant à la flamme le cachet.
+La cire lentement se liquéfia. Il ouvrit l’enveloppe
+avec dextérité, sans la déchirer. Il en retira le
+papier et le passa à Laure : — Lis. Elle y jeta les
+yeux, la figure empourprée, toute tremblante de
+l’émotion subite qui s’emparait d’elle. — La joie
+te rend belle, lui glissa Roudier à l’oreille. Mais,
+au lieu de répondre au compliment, elle restait
+bouche béante, stupéfaite, hébétée. — Qu’est-ce
+qui te prend ? demanda-t-il.</p>
+
+<p>— Nous sommes joués !</p>
+
+<p>Il lui arracha le testament d’un geste de fureur,
+tandis qu’elle bégayait le nom de Jeanne Mauroy,
+écrit à la place du sien sur l’acte testamentaire,
+par lequel elle s’était crue enrichie.</p>
+
+<p>— Le diable l’emporte ! s’écria Roudier. Il s’est
+moqué de moi.</p>
+
+<p>— Jeanne Mauroy ! répéta Laure. Connais-tu,
+toi ?…</p>
+
+<p>— C’est ta rivale, ma fille ; car tu as une rivale.
+Il te trompait.</p>
+
+<p>— Alors tout est perdu ?</p>
+
+<p>Roudier garda le silence. Il examinait attentivement
+les caractères tracés par Adrien ; il pressait
+entre le pouce et l’index la feuille couverte d’écriture
+pour en calculer l’épaisseur ; il en étudiait
+le grain et la transparence. Peu à peu, il se rassurait.</p>
+
+<p>— Il n’est pas impossible d’effacer ce nom et
+d’y substituer le tien, dit-il enfin.</p>
+
+<p>— Un faux ! jamais… je ne veux pas aller en
+prison.</p>
+
+<p>— Laisse donc ; on n’est pas chimiste pour rien.</p>
+
+<p>— Alors tu crois.</p>
+
+<p>— Je réponds de tout. Cette nuit, je travaillerai,
+et tu hériteras, continua-t-il, en laissant tomber le
+testament sur le marbre de la cheminée, pour se
+rapprocher de Laure ; oui, tu hériteras, ma petite ;
+c’est-à-dire, nous hériterons, car c’est part à
+deux, n’est-ce pas, madame Roudier ?</p>
+
+<p>— Tu es bête, fit-elle, en se dérobant aux
+lèvres avides qui cherchaient les siennes.</p>
+
+<p>Mais Roudier la retenait par la taille ; un soudain
+et brutal désir le secouait. Il voulait, à cette
+heure décisive, sceller d’une caresse les projets
+anciens, formés lorsque encore il n’en croyait pas
+la réalisation si prochaine.</p>
+
+<p>— J’ai peur, soupira-t-elle, en essayant de lui
+résister.</p>
+
+<p>— Qu’avons-nous à craindre ?</p>
+
+<p>Il n’eut pas le temps d’achever. Laure, poussant
+un grand cri, s’arrachait à ses bras, se réfugiait à
+l’autre extrémité du salon, effarée et tremblante,
+les yeux fixés sur la porte de la chambre, avec
+une persistance qui obligea Roudier à regarder du
+même côté. Sur le seuil de cette porte qui s’était
+ouverte sans bruit, se tenait Adrien cramponné à
+la boiserie, un manteau sur les épaules, offrant
+aux complices épouvantés le spectacle de sa face
+livide, rendue plus sinistre par le désordre de ses
+cheveux. En une minute, il eut tout vu et tout
+deviné.</p>
+
+<p>— Misérables ! murmura-t-il.</p>
+
+<p>— Deviens-tu fou ? demanda violemment Roudier,
+en s’élançant vers lui.</p>
+
+<p>— Ne me touche pas, scélérat, continua Adrien.</p>
+
+<p>Roudier insista pour le ramener vers son lit ; il
+y eut un commencement de lutte. Adrien s’était
+adossé à la porte ; il se débattait, poussait des gémissements,
+faits de plaintes et de reproches,
+tandis que Laure, perdant la tête, n’écoutant que
+sa terreur, se précipitait au dehors, en appelant la
+femme de service, à qui depuis la veille l’entrée
+de la chambre du malade restait interdite.</p>
+
+<p>Cette femme accourut. Elle rencontra dans
+l’antichambre Laure, chancelante sous le coup
+de son effroi brusquement déchaîné.</p>
+
+<p>— Pourquoi tout ce bruit, madame ? demanda-t-elle,
+soupçonneuse.</p>
+
+<p>— Venez vite, répondit Laure. Adrien a quitté
+son lit, en proie à un accès de fureur. Il menace…</p>
+
+<p>Un violent coup de sonnette l’interrompit ; sa
+phrase resta inachevée. La servante, qui se trouvait
+devant la porte d’entrée, n’eut qu’à se retourner
+pour ouvrir, et dut se jeter de côté pour n’être
+pas renversée par une inconnue, une petite vieille,
+vêtue de noir, qui se précipita dans l’appartement
+en appelant Adrien. A l’air de cette étrangère, à
+ses accents, à son inquiétude, Laure comprit et
+murmura :</p>
+
+<p>— Sa mère ! Sa mère ici ! Allons, il n’y a plus
+d’espoir.</p>
+
+<p>Et saisie de peur, prenant à peine le temps de
+décrocher son chapeau et son manteau suspendus
+à une patère, elle descendit l’escalier, affolée, laissant
+Roudier se tirer d’affaire comme il pourrait.</p>
+
+<p>Déjà Nicolette en savait long. Un entretien de
+quelques minutes avec le portier lui avait révélé
+le danger que courait son fils ; son instinct maternel
+complétait cette révélation, lui faisait pressentir
+le rôle odieux de l’ami et de la maîtresse, installés
+au chevet du malade.</p>
+
+<p>— Me voilà, mon enfant, me voilà, cria-t-elle
+en se précipitant dans la chambre.</p>
+
+<p>— Ma mère ! ma mère ! gémit Adrien, qui roulait
+sur son lit, vers lequel Roudier l’avait brutalement
+ramené, venez me défendre ; chassez cet
+homme, chassez sa complice.</p>
+
+<p>— Oui, je te défendrai, et je ne te quitterai plus,
+reprit Nicolette avec une vigueur que décuplait le
+sentiment du péril. Elle prit Roudier par le bras,
+et le repoussa en se jetant devant son fils renversé.
+Une sainte colère animait son regard. Avant que
+Roudier fût revenu de sa surprise, elle se dressait
+terrible, en lui montrant la porte. — Sortez,
+monsieur, dit-elle.</p>
+
+<p>— Mais, madame, qui donc êtes-vous, et de quel
+droit…?</p>
+
+<p>— Éloignez-vous, ou j’appelle. Je suis la baronne
+de Varimpré.</p>
+
+<p>Roudier hésita un moment. La tête basse, il
+promenait autour de lui ses yeux où grondait la
+haine. Puis, tout à coup, il releva le front, cherchant
+à couvrir sa retraite.</p>
+
+<p>— Oui, je sors, fit-il, mais c’est pour revenir.
+Vous entendrez parler de moi, madame.</p>
+
+<p>Nicolette dédaigna de lui répondre. Au moment
+où, furieux et déçu, il quittait pour toujours cette
+maison, Roudier put voir la mère courbée avec
+sollicitude sur son fils que cette scène violente,
+qui devait le tuer, venait de sauver, en provoquant
+dans son pauvre corps brisé une réaction
+salutaire.</p>
+
+<p>Lorsque le même soir, après une longue conférence
+avec le médecin, mandé par ses soins, elle
+se trouva seule au chevet de son cher malade,
+elle remercia Dieu qui lui avait inspiré la volonté
+de quitter le cloître pour venir à ce chevet où
+l’appelait un devoir sacré, et qui permettait qu’elle
+y arrivât assez tôt pour en éloigner la mort.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3>XII</h3>
+
+
+<p>Assise auprès de son fils endormi, toute frissonnante
+dans la nuit silencieuse, Nicolette fut
+longtemps avant de pouvoir se recueillir. Si troublants
+étaient les incidents de cette journée dans
+leur succession inattendue ! Ses angoisses, ses
+larmes, sa révolte contre la prieure, sa fuite du
+couvent, son arrivée dans la maison d’Adrien…</p>
+
+<p>Et si nouvelle aussi sa situation !</p>
+
+<p>Depuis douze années qu’elle portait l’habit de la
+religion, elle se trouvait pour la première fois hors
+de sa cellule, embarrassée de sa liberté, gauche
+aux exigences de la vie sociale longtemps abandonnée
+et oubliée. Pour la première fois, elle allait
+passer la nuit loin du cloître où elle avait juré de
+vivre et de mourir, et où peut-être elle ne rentrerait
+jamais !</p>
+
+<p>Quand tout à l’heure, n’obéissant qu’à ses alarmes
+maternelles, elle violait ses vœux et brisait les
+barrières pour accourir auprès de son enfant, son
+âme était sans remords. Elle avait agi dans la plénitude
+de sa volonté, sûre de ses droits, oublieuse
+du ciel pour ne songer qu’à la terre. Maintenant,
+au fur et à mesure qu’elle se rassurait, elle s’effrayait
+de sa témérité, de ses résolutions exécutées
+aussitôt que conçues, et de leurs conséquences.</p>
+
+<p>Elle connaissait trop la rigueur des règles du
+Carmel pour se faire illusion sur la gravité de
+l’acte qu’elle venait d’accomplir. Toujours miséricordieuse,
+l’Église lui pardonnerait sa rébellion,
+légitimée par les saintes obligations de la maternité ;
+elle restait sans inquiétude à cet égard.
+Mais le cloître se rouvrirait-il pour elle ? Et s’il
+était à jamais fermé, quel serait son destin ? Se
+verrait-elle condamnée à vivre dans le monde, à
+reprendre sa place dans une société dont elle méprisait
+les préjugés et les lois, et où elle n’espérait
+pas retrouver la paix perdue ? Ce fut sa plus cruelle
+préoccupation durant cette nuit où la certitude de
+sauver son fils fut assez puissante pour lui permettre
+d’interroger son âme, de sonder l’avenir et
+de regretter le passé.</p>
+
+<p>Il remplissait sa mémoire, ce passé sans ombre.
+Elle le revivait dans ses détails les plus minutieux :
+son entrée comme postulante au couvent de Beaucaire,
+les premières épreuves, les longues veilles
+devant l’autel, les mortifications incessamment
+renouvelées, les dures pénitences, les douces
+extases dans la contemplation du ciel ; puis
+l’émouvante cérémonie de la vêture, les étapes
+du noviciat, embellies par la joie de souffrir, la
+profession, les vœux solennels, et enfin la prise
+de voile, couronnant d’un bonheur inénarrable son
+union mystique avec Jésus.</p>
+
+<p>Elle pleura, en se rappelant cette matinée
+radieuse où le voile noir des Carmélites était
+tombé sur son front, l’infinie volupté de cette
+suprême immolation, tandis que le prêtre disait :
+« Recevez le voile sacré, qui est le signe de la pudeur
+et de la modestie : portez-le au tribunal de Jésus-Christ,
+pour avoir la bienheureuse immortalité »,
+paroles divines auxquelles elle répondait : « Il a mis
+un signe sur mon visage pour bannir de mon cœur
+tout autre amour que le sien. » Elle se souvint
+comme d’une félicité qu’on ne goûtera plus, de
+l’heure solennelle où dans le chœur des religieuses,
+derrière la grille hérissée de pointes acérées, au
+chant du <i lang="la" xml:lang="la">Te Deum</i>, elle s’était prosternée, les
+bras en croix, sur la serge grossière, dans l’immobilité
+de la mort, un drap noir jeté sur elle,
+demeurant ainsi jusqu’au moment où la prieure
+l’ayant aspergée d’eau bénite, ainsi qu’on fait sur
+les cercueils, l’avait relevée. C’était longtemps
+après la fuite de son mari et la perte de son fils,
+et ce jour-là, seulement, son cœur avait commencé
+à s’apaiser.</p>
+
+<p>Et depuis, en dépit des remords et des tristesses,
+que de consolations suaves ! que de voluptés exquises,
+longuement savourées ! Les recouvrerait-elle,
+ces biens sans prix ? Rentrerait-elle dans la cellule
+froide et sombre comme un tombeau et joyeuse
+comme un paradis ? Étendrait-elle encore sur
+la dure couchette ses membres meurtris, déchirés
+par le cilice ? Goûterait-elle enfin la douceur de
+vivre dans la compagnie des sœurs, en expiant par
+la prière et les mortifications les péchés du monde ?
+Questions brûlantes, qui s’imposaient à son âme
+toute pénétrée de ces souvenirs sacrés dont elle ne
+voulait pas croire que la chaîne fût à jamais brisée.</p>
+
+<p>Vers le matin, ses regrets se dissipèrent. Adrien
+s’était éveillé après un long et tranquille sommeil.
+Il la regardait, en lui tenant la main, heureux de
+se sentir près d’elle, délivré de la présence des
+misérables qui souhaitaient sa mort. Il lui souriait
+doucement et murmurait :</p>
+
+<p>— Ma mère, je savais bien que vous ne m’abandonneriez
+pas.</p>
+
+<p>Ces accents la jetaient dans le ravissement, l’attachaient
+à sa vie nouvelle ; ses craintes s’évanouissaient.
+Elle répondait :</p>
+
+<p>— Rien ne nous séparera plus, mon enfant
+chéri.</p>
+
+<p>Et elle ne songeait même pas à se demander
+comment elle parviendrait à tenir cet engagement.</p>
+
+<p>Durant les jours qui suivirent, le mal qui s’était
+brutalement abattu sur Adrien, céda aux soins maternels ;
+la guérison fit des progrès rapides ; la convalescence
+vint. Nicolette eut enfin le bonheur de
+voir son fils se lever et marcher dans l’appartement,
+appuyé à son bras. Elle en goûta un autre
+encore qui ne ne fut ni moins doux ni moins réparateur,
+celui d’amener un sourire aux lèvres du
+convalescent, en prononçant devant lui le nom de
+Jeanne Mauroy.</p>
+
+<p>Il n’avait guère cessé de penser à cette adorable
+fille, depuis le trop court voyage qui ne les avait
+rapprochés que pour provoquer dans son cœur
+l’épanouissement de l’amour. Son souvenir l’avait
+poursuivi jusque dans sa maladie. Maintenant qu’il
+était guéri, il se rappelait que Jeanne sortie du
+cloître avait recouvré sa liberté. Il se flattait de
+l’espoir d’être heureux par elle et avec elle. Mais
+de cet espoir il ne parlait pas. Ce fut sa mère qui
+en obtint l’aveu, en lui racontant qu’à diverses
+reprises mademoiselle Mauroy était venue avec
+son tuteur prendre des nouvelles, et qu’elle n’avait
+pas encore quitté Paris.</p>
+
+<p>— Je voudrais la revoir, dit Adrien doucement.</p>
+
+<p>Il la revit. Elle vint un soir dans sa maison,
+accompagnée du parent qui lui tenait lieu de père
+et qui était accouru pour la faire sortir du couvent.
+Pour la première fois, il leur fut permis de
+s’entretenir librement. Cette entrevue décida de
+leur destinée. L’amour est contagieux, il appelle
+l’amour ; celui d’Adrien ne tarda pas à être partagé.
+Le souvenir de Laure Malestra était déjà loin,
+aussi loin que cette passionnante personne, conquête
+glorieuse de Jacques Roudier, tombée en
+son pouvoir et disparue avec lui dans ce tourbillon
+parisien qui ne rend guère ses victimes. Adrien,
+délivré, pouvait donc s’abandonner sans contrainte
+à la chaste tendresse éclose dans son cœur,
+et dont la floraison radieuse en cicatrisait les
+blessures. Il s’y livra avec enthousiasme. Il avait
+la certitude de ne pas se tromper. Jeanne était
+bien la compagne rêvée, l’épouse aimante et fidèle
+qui partage toutes les peines comme toutes les
+joies. Elle ne trahirait pas ses espérances ; chaque
+jour, il découvrirait en elle de nouveaux trésors ;
+elle ferait sa vie douce et fortunée.</p>
+
+<p>Le mariage eut lieu. Le même jour, ils partaient
+afin d’aller cacher dans une retraite lointaine le
+printemps de leur bonheur réalisé. Nicolette avait
+promis d’attendre leur retour avant de retourner
+au Carmel. Car maintenant, sa tâche accomplie et
+l’avenir de son fils assuré, elle espérait fermement
+d’y pouvoir rentrer. C’était son plus ardent
+désir.</p>
+
+<p>Il ne lui suffisait pas que ses supérieurs ecclésiastiques,
+prenant en considération les angoisses
+maternelles qui l’avaient affolée, quand lui était
+parvenue la nouvelle des dangers que courait la
+vie de son fils, eussent excusé sa fuite et se montrassent
+disposés à la relever de ses vœux ; elle
+voulait porter encore la chaîne des engagements
+contractés devant Dieu, dût-elle recommencer les
+épreuves du noviciat et repasser par toutes les
+étapes depuis longtemps franchies.</p>
+
+<p>Ce n’est pas qu’elle fût entraînée par la nostalgie
+du cloître. Hélas ! à présent qu’elle avait vécu
+de la vie de son enfant, elle trouvait au monde
+un charme inattendu, et regardait à l’égal d’un
+bien sans prix la douceur d’y vivre dans l’ombre
+de ce jeune foyer édifié de ses mains. Mais quoi
+que pût alléguer l’Église pour lui rendre le repos,
+Nicolette ne croyait pas qu’elle eût le droit d’être
+heureuse ailleurs que sous la règle des Carmélites ;
+elle entendait épuiser les demandes et les
+démarches avant de renoncer à en sentir de nouveau
+le joug. Il lui semblait qu’elle devait cela à
+Dieu, à titre de réparation, pour lui avoir un jour
+préféré l’enfant né de ses entrailles ; qu’elle se le
+devait à elle-même, par respect pour la vocation
+sacrée à laquelle, en d’autres temps, elle avait
+obéi.</p>
+
+<p>Elle demeura dans ces alternatives tant que dura
+l’absence de son fils, ne goûtant d’autres joies que
+celles qu’elle puisait dans les lettres qu’elle recevait
+de lui, et s’efforçant de conformer sa conduite
+aux lois du Carmel.</p>
+
+<p>Chaque matin, au petit jour, elle entrait dans
+la chapelle de son couvent ; elle y entendait la
+messe, y communiait, et demeurait là, durant de
+longues heures, anéantie devant Dieu, priant pour
+le bonheur de ses enfants, pour leur salut et pour
+le sien. Elle écoutait les religieuses psalmodiant
+l’office derrière la grille voilée ; elle s’associait à
+elles, et sa pensée perçant le voile noir, passant à
+travers les barreaux, la transportait dans le chœur
+où si longtemps elle avait connu les extases de ces
+saintes créatures. Elle se revoyait au milieu d’elles,
+dans sa stalle, récitant les oraisons et prenant sa
+part des exercices prescrits par la règle. Alors, le
+besoin de recommencer cette vie inoubliable la
+ressaisissait. Elle se levait, courait au parloir, interrogeait
+anxieusement la prieure, afin de savoir
+si les démarches qu’on faisait pour lui rouvrir le
+cloître étaient au moment d’aboutir. Puis, tout à
+coup, lorsque dans les réponses provoquées par
+ses questions, elle rencontrait la preuve que son
+espérance ardemment exprimée se réaliserait, un
+frémissement douloureux s’emparait d’elle ; la
+crainte d’être de nouveau séparée de ceux qu’elle
+chérissait la livrait aux angoisses, et elle revenait
+dans sa maison, inquiète, en proie à mille tourments,
+tenaillée par le remords, pleurant sa ferveur,
+gémissant sur l’attiédissement de son zèle
+pour Dieu, mais, par-dessus tout, épouvantée par
+l’appréhension de perdre encore son fils.</p>
+
+<p>L’absence d’Adrien et de Jeanne se prolongea
+trois mois, durant lesquels Nicolette persécutée
+par son incertitude ne put recouvrer le repos.
+Elle attendait le bonheur de les revoir avec une
+impatience maladive, accrue chaque jour davantage.
+Enfin, leur retour ramena dans son cœur la
+sérénité. L’été venait. Ils allèrent s’installer ensemble
+dans une villa située aux environs de
+Paris et louée pour la saison. Là, entre son fils et
+sa belle-fille, Nicolette commença à savourer la
+douceur des affections humaines, et à comprendre
+qu’à côté de la joie de s’immoler pour Dieu, il est
+d’autres joies qu’il ne défend pas à ses créatures.
+Loin du Carmel, son exaltation privée d’aliments
+tombait peu à peu ; dans son esprit, s’élevait le
+désir de voir le cloître qu’elle avait quitté volontairement,
+et où ses scrupules seuls la poussaient
+à rentrer, rester à jamais fermé pour elle. Mais ce
+désir demeurait timide encore ; elle se demandait
+même s’il n’était pas criminel.</p>
+
+<p>Ce qui faisait l’objet de ses préoccupations ne
+s’agitait jamais entre elle et son fils. Il aurait
+voulu connaître les projets que formait sa mère en
+vue de l’avenir ; il n’osait l’interroger. Parfois,
+en la voyant près de lui, toujours souriante,
+prodiguant sa tendresse à Jeanne, environnant de
+sollicitude cette jeune femme, jadis sa fille spirituelle,
+à laquelle l’unissaient depuis longtemps
+des liens mystérieux, formés dans les pratiques de
+la religion, Adrien se plaisait à croire qu’elle était
+heureuse et avait renoncé à retourner chez les
+Carmélites. Parfois aussi, cet espoir se transformait
+en doute, quand il la trouvait agenouillée
+dans sa chambre, ou lorsque, le matin, il surprenait
+sur son visage les traces des larmes versées
+pendant les nuits sans sommeil, passées à délibérer
+avec elle-même sur ce qu’il convenait de faire
+pour ne pas offenser Dieu. S’il avait pu lire au
+fond de ce cœur troublé, il aurait eu pitié de
+l’angoisse qui le torturait, engendrée par la
+crainte d’être rappelée au couvent. Mais Nicolette
+dérobait ses larmes à son fils, ne faisait pas plus
+d’allusions à l’avenir qu’au passé, et évitait de lui
+parler de ce qui les inquiétait également tous
+deux.</p>
+
+<p>Un matin, elle entra à l’improviste dans le cabinet
+d’Adrien. Elle était pâle, des pleurs avivaient
+l’éclat de ses yeux. Sans lui dire un mot ni lui
+laisser le temps de s’informer des causes de sa
+tristesse, elle lui tendit une lettre qu’elle venait
+de recevoir. Il la lut d’un trait. Cette lettre,
+écrite par l’aumônier du couvent, exposait à
+Nicolette l’état des démarches entreprises pour
+régulariser sa situation. Ces démarches multipliées
+n’avaient eu encore d’autre résultat que
+de réconcilier avec l’Église et avec l’Ordre la
+mère Thérèse de Jésus. La question de savoir
+si elle pouvait rentrer au Carmel n’était pas résolue
+et ne semblait pouvoir l’être que si la
+Carmélite portait elle-même à Rome ses regrets
+et ses vœux. L’aumônier engageait donc Nicolette
+à partir, convaincu qu’elle était résolue à épuiser
+les juridictions ecclésiastiques avant de renoncer
+à reprendre l’habit religieux.</p>
+
+<p>— Qu’allez-vous faire, ma mère ? demanda
+Adrien.</p>
+
+<p>— Je dois me conformer à ce qu’on attend de
+moi, répondit-elle.</p>
+
+<p>— Ainsi, vous voulez nous quitter ?</p>
+
+<p>— Le devoir l’ordonne.</p>
+
+<p>— En êtes-vous sûre, ma mère ? Ne vous ordonne-t-il
+pas aussi, et avec plus de force encore,
+de vous consacrer à votre fils ? Vous lui avez manqué
+longtemps, trop longtemps. Allez-vous lui
+manquer de nouveau ?</p>
+
+<p>— J’ai assuré ton bonheur, mon enfant, fit
+Nicolette ébranlée par cette prière. Je t’ai donné
+un ange gardien. Ma présence près de toi n’est
+plus nécessaire.</p>
+
+<p>Il s’avança vers elle, la prit par la taille, et, l’attirant
+à lui, l’embrassa sur le front, en disant :</p>
+
+<p>— Comptez-vous donc pour rien la douleur de
+vous perdre encore ? Et vous-même, êtes-vous certaine
+qu’après avoir connu la douceur des caresses
+de vos enfants, vous pourrez être heureuse loin
+d’eux, privée de les voir et de les embrasser ?</p>
+
+<p>— J’offrirai ma souffrance à Dieu.</p>
+
+<p>— En les condamnant eux-mêmes à souffrir !
+s’écria Adrien. Ah ! ma mère, Dieu n’exige pas
+de si cruels sacrifices ! Et s’il lui plaît de m’éprouver
+une fois de plus, — cela peut arriver, le
+bonheur n’est pas éternel, — si quelque jour je
+dois encore connaître l’adversité, pourrez-vous
+vivre paisiblement dans votre cloître, et allez-vous,
+sans nécessité, vous exposer à en sortir
+de nouveau pour m’apporter l’appui de votre
+amour ? Croyez-moi, puisque vous êtes près de
+nous, restez-y.</p>
+
+<p>— Tais-toi ! tais-toi ! fit Nicolette en étendant
+les mains pour fermer la bouche de son fils.</p>
+
+<p>Mais il ne l’écoutait pas ; il s’éloignait d’elle, et
+courant à la porte de la chambre de Jeanne, il
+appelait sa femme. Elle apparut sur le seuil, surprise,
+inquiète de cet entretien qu’elle n’avait osé
+interrompre, et toute tremblante. Adrien la prit
+par le bras, et l’entraînant vers Nicolette :</p>
+
+<p>— Tiens, fit-il, dis-lui que maintenant elle ne
+peut plus partir, ni se dérober à la joie d’être
+grand’mère.</p>
+
+<p>— Ne nous quittez pas, supplia Jeanne, pressée
+tendrement contre Nicolette. Restez au moins
+jusqu’à la naissance de notre enfant.</p>
+
+<p>— C’est donc vrai ! soupira la mère transfigurée
+et chancelante.</p>
+
+<p>L’énergie de ses résolutions se dissipait. Un
+voile se déchirait. La vie lui apparaissait sous un
+jour nouveau, avec d’autres joies et d’autres
+devoirs. Sa conscience tout à l’heure impérieuse
+à lui montrer le cloître, les mortifications, la
+prière, comme le but suprême de sa vie, s’humanisait,
+changeait de langage, lui rappelait
+qu’elle était libre. Puis, devant son regard attendri,
+défilaient les douceurs de la maternité soudain
+révélées : le sourire d’un enfant, ses vagissements,
+ses bras roses, les soins qu’elle lui
+prodiguerait, les premières manifestations de
+l’intelligence qui s’éveille, les premiers mots errant
+sur les lèvres innocentes, l’éducation à faire.
+Ces douceurs, elle les avait si peu goûtées jusque-là !
+Ce serait une fête de les savourer à longs traits.
+Non, Dieu ne pouvait vouloir qu’elle y renonçât,
+qu’elle brisât de ses mains une félicité si grande.</p>
+
+<p>— Mes chéris, j’attendrai ! soupira-t-elle, défaillante.</p>
+
+<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
+</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
+</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div>
+<p>Quelques mois plus tard, Jeanne mettait au
+monde un fils. Nicolette le reçut dans ses bras.
+Elle le tint un moment serré contre sa poitrine,
+interrogeant le regard innocent qui fuyait encore
+la lumière, comme si elle avait espéré y surprendre
+la volonté du Dieu à qui jusqu’à ce jour elle
+était accoutumée à s’immoler.</p>
+
+<p>— Ceci est pour moi, dit-elle tout à coup ; puis
+levant sur ses enfants son front éclairé par le
+bonheur, elle ajouta : — Que Dieu me pardonne
+si je l’offense, mais je ne crois pas l’offenser.
+Je reste, ma place est ici et non ailleurs. Je
+vous resterai toujours.</p>
+
+<p>Elle ne les a plus quittés.</p>
+
+
+<p class="c gap xsmall">PARIS. — TYPOGRAPHIE DE E. PLON ET C<sup>ie</sup>, RUE GARANCIÈRE, 8.</p>
+
+
+
+<div style='text-align:center'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 77272 ***</div>
+</body>
+</html>
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