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+<!DOCTYPE html>
+<html lang="fr">
+<head>
+ <meta charset="UTF-8">
+ <title>La carmélite | Project Gutenberg</title>
+ <link rel="icon" href="images/cover.jpg" type="image/x-cover">
+ <style>
+
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+<body>
+<div style='text-align:center'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 77272 ***</div>
+<div class="x-ebookmaker-drop c"><img src="images/cover.jpg" alt=""></div>
+<div class="x-ebookmaker-drop break"></div>
+<h1 class="top2em"><span class="xsmall">LA</span><br>
+<span class="large">CARMÉLITE</span></h1>
+
+<p class="c"><span class="xsmall">PAR</span><br>
+<span class="sc large">Ernest DAUDET</span></p>
+
+<p class="c i small">Huitième Édition</p>
+
+
+<p class="c gap"><span class="large">PARIS</span><br>
+E. PLON <span class="sc">et</span> C<sup>ie</sup>, IMPRIMEURS-ÉDITEURS<br>
+<span class="xsmall">RUE GARANCIÈRE</span>, 10</p>
+
+<p class="c">1883<br>
+<span class="i xsmall g">Tous droits réservés</span></p>
+
+<div class="break"></div>
+
+<p class="top4em small">Cet ouvrage a été déposé au ministère de l’intérieur (section
+de la librairie) en mars 1883.</p>
+
+
+<p class="c gap">A LA MÊME LIBRAIRIE, DU MÊME AUTEUR :</p>
+
+<div class="flex">
+<table>
+<tr><td class="drap"><b>Les Persécutées</b></td>
+<td class="bot w3">1 vol.</td></tr>
+<tr><td class="drap"><b>Daniel de Kerfons</b></td>
+<td class="bot w3">2  —</td></tr>
+<tr><td class="drap"><b>La Marquise de Sardes</b> (4<sup>e</sup> <span class="i">édition</span>)</td>
+<td class="bot w3">1  —</td></tr>
+<tr><td class="drap"><b>Clarisse</b> (4<sup>e</sup> <span class="i">édition</span>)</td>
+<td class="bot w3">1  —</td></tr>
+<tr><td class="drap"><b>Madame Robernier</b> (4<sup>e</sup> <span class="i">édition</span>)</td>
+<td class="bot w3">1  —</td></tr>
+<tr><td class="drap"><b>La Maison de Graville</b> (7<sup>e</sup> <span class="i">édition</span>)</td>
+<td class="bot w3">1  —</td></tr>
+<tr><td class="drap"><b>Le Mari</b> (10<sup>e</sup> <span class="i">édition</span>)</td>
+<td class="bot w3">1  —</td></tr>
+<tr><td class="drap"><b>Mon frère et moi</b> (<span class="i">Souvenirs d’enfance et de jeunesse</span>) 6<sup>e</sup> <span class="i">édit.</span></td>
+<td class="bot w3">1  —</td></tr>
+<tr><td class="drap"><b>Défroqué</b> (12<sup>e</sup> <span class="i">édition</span>)</td>
+<td class="bot w3">1  —</td></tr>
+<tr><td class="drap"><b>Pervertis</b> (10<sup>e</sup> <span class="i">édition</span>)</td>
+<td class="bot w3">1  —</td></tr>
+</table>
+</div>
+
+<p class="gap small">Reproduction interdite, tous droits réservés. — Ent. Sta. Hall.
+S’adresser pour la traduction à l’Agence <span class="sc">Th. Michaelis</span>, 45 et 47,
+rue de Maubeuge, Paris.</p>
+
+
+<p class="c gap xsmall">PARIS. TYPOGRAPHIE DE E. PLON ET C<sup>ie</sup>, RUE GARANCIÈRE, 8.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<p class="c xlarge">LA CARMÉLITE</p>
+
+
+
+
+<h2 class="nobreak">LIVRE PREMIER</h2>
+
+
+
+
+<h3>I</h3>
+
+
+<p>Le couvent des Carmélites est construit aux
+portes de Beaucaire, sur un rocher qui baigne dans
+le Rhône. C’était autrefois une commanderie de
+Templiers. Son ancienneté se devine à la physionomie
+architecturale des bâtiments restaurés,
+flanqués de deux tours massives, à l’épaisseur des
+murailles, à la hauteur des voûtes, à la coupe
+ogivale des fenêtres.</p>
+
+<p>Le parloir dans lequel la sœur tourière venait
+de faire entrer Nicolette, était une vaste pièce
+éclairée par deux croisées s’ouvrant sur le fleuve,
+et divisée dans sa largeur par une haute grille en
+fer, revêtue, sur toute sa surface, de pointes
+menaçantes. De l’autre côté de cette grille, un long
+voile noir tendu dérobait les religieuses à la
+curiosité des visiteurs. Les murs blanchis à la
+chaux n’avaient d’autre ornement qu’un crucifix,
+une statuette de saint Joseph en bois peint, et
+imprimées en grosses lettres noires sur des
+tableaux en carton, des maximes empruntées à
+sainte Thérèse : « Tout passe. — Qui possède
+Dieu ne manque de rien. — Que rien ne te trouble. — Dieu
+est toujours le même. — Dieu seul suffit. »
+Le mobilier se composait de douze chaises et
+d’une table en sapin. Sur la table, un tapis brun ;
+devant chaque chaise, une étroite natte de paille
+jetée sur la nudité des larges dalles.</p>
+
+<p>Depuis trois années que Nicolette habitait
+Beaucaire, il ne se passait guère de jour qu’elle
+ne visitât le couvent du Carmel, tantôt pour prier
+dans la chapelle, tantôt pour s’entretenir avec la
+prieure, dont les conseils éclairaient et fortifiaient
+son âme indécise, en proie aux luttes qui, dans
+toute conscience chrétienne, précèdent l’épanouissement
+d’une vocation religieuse. On la connaissait
+dans la maison ; elle y était traitée en amie
+qu’on veut attirer, qu’on savait devoir s’y fixer,
+tôt ou tard, et ce fut avec un empressement familier
+que la tourière revint au bout de quelques
+instants lui annoncer que la Mère supérieure
+allait se rendre à son appel.</p>
+
+<p>Restée seule dans le parloir, Nicolette s’approcha
+d’une fenêtre, appuya son front contre la
+vitre tiède encore de la chaleur du jour, et se tint
+là, toute rêveuse, le regard captivé par l’immensité
+du paysage qui se déroulait sous ses yeux.</p>
+
+<p>Aux pieds du roc taillé à pic, verdâtre à sa
+base, et à sa cime doré par le soleil couchant,
+coulait le Rhône avec ses vagues tumultueuses,
+ses tourbillons redoutables, son écume blanchâtre,
+et les reflets dont la lumière méridionale,
+ardente et crue, rayait ses eaux rapides, entraînées
+ainsi qu’un torrent débordé. Sur la largeur
+de son lit, parallèlement au viaduc du chemin de
+fer, dont les arches brunies encadraient des coins
+d’horizon tremblant, où se confondaient dans une
+brume argentée le bleu du ciel et le vert du flot,
+un pont suspendu se balançait à l’extrémité de
+câbles en fer, fixés aux piles massives, plantées
+en plein courant. De l’autre côté du fleuve, le
+château de Tarascon dressait ses vieilles murailles
+et ses créneaux, qui allongeaient leur ombre sur le
+quai descendant vers la grande place de la ville.
+Le long des rives aux berges escarpées, se déroulait
+un double rideau de cyprès et de saules, au
+delà duquel les toitures rouges, les façades grises,
+les volets verts parsemaient de taches toutes
+vibrantes sous le soleil, les verdures roussies et
+poussiéreuses. Sur la droite, à l’entrée de la plaine
+de Beaucaire, le canal du Midi traçait un sillon
+lumineux, droit et régulier, qui allait se perdre
+au loin entre des champs couverts d’oliviers
+rabougris et difformes, étalant leur feuillage sombre
+sur le sol desséché. Puis, à travers les vastes
+étendues bornées au loin par la chaîne des Alpilles,
+c’étaient des routes toutes blanches, se croisant
+et s’enchevêtrant, fuyant entre les blés jaunis
+et les vignes aux longs rameaux rampants. Le
+jour éclatant s’apaisait, remontait le long des collines
+aux flancs roses, au sommet desquelles commençait
+à se lever une brise fraîche dans l’ombre
+dont les enveloppait peu à peu le soleil déclinant.</p>
+
+<p>— Qu’il serait doux de vivre ici, toujours, en
+présence de Dieu et de son œuvre ! soupira Nicolette.
+Je l’aimerai avec plus de passion, je le prierai
+avec plus de ferveur s’il daigne m’ouvrir
+cette sainte maison.</p>
+
+<p>Comme si ce cri de son âme eût été écouté, un
+bruit se fit de l’autre côté de la grille, et une voix
+de femme dit avec douceur :</p>
+
+<p>— Loué soit Notre-Seigneur Jésus-Christ.</p>
+
+<p>— A jamais, se hâta de répondre Nicolette en
+venant s’asseoir contre la grille, afin de se rapprocher
+de la prieure qu’elle entendait, mais ne
+pouvait voir, la règle des Carmélites leur interdisant
+de se montrer à des étrangers, autrement
+que voilées.</p>
+
+<p>— Est-ce vous, mademoiselle Suarez ? reprit la
+voix.</p>
+
+<p>— Je vous attendais, ma mère !</p>
+
+<p>— Vous désirez me parler, ma chère fille ?</p>
+
+<p>— Toujours au sujet des résolutions que je dois
+prendre, oui, ma mère.</p>
+
+<p>— Je vous écoute.</p>
+
+<p>— Vous savez, ma mère, reprit Nicolette, que
+depuis trois ans, je suis décidée à embrasser la
+vie religieuse ; que ce désir, longtemps combattu
+par ma famille, est devenu plus puissant et plus
+irrésistible après la mort de mon père. J’avais
+perdu ma mère étant encore au berceau. Le nouveau
+malheur qui m’a frappée m’a faite orpheline.
+Je n’ai plus d’autre parent que ma sœur ;
+elle est mariée et heureuse. Je ne manquerai donc
+à personne en me donnant à Dieu, et je suis libre,
+alors qu’il m’appelle, d’aller à lui. Vous avez reçu
+sur ce point mes confidences.</p>
+
+<p>— Et j’en ai gardé le souvenir, car elles m’ont
+vivement impressionnée. J’ai cru y voir un symptôme
+de votre vocation, surtout quand vous
+m’avez révélé qu’à l’âge de seize ans, vous aviez
+spontanément fait vœu de chasteté perpétuelle, et
+que ce vœu, vous ne l’avez jamais regretté.</p>
+
+<p>— Jamais, ma mère, pas plus que je n’ai douté
+de ma vocation. Le doute qui s’était élevé dans
+mon âme tenait, vous ne l’ignorez pas, à une
+autre cause. Le divin Sauveur me voulait, j’en
+étais sûre, sa volonté s’étant manifestée à moi par
+des signes certains. Mais sous quelle forme désirait-il
+que j’entrasse à son service ? Devais-je me
+consacrer aux malades et aux pauvres ? Devais-je
+frapper à la porte d’un cloître tel que celui-ci ?
+J’ai longtemps hésité, suppliant le ciel de me désigner
+clairement l’ordre que je devais choisir.
+Enfin, sur le conseil de mon directeur, l’abbé
+Cardenne, j’ai fait une retraite, au terme de
+laquelle une confession générale lui a permis de
+discerner dans mon âme le témoignage décisif de
+la volonté du Seigneur. Je viens donc vous
+annoncer que cette volonté s’est trouvée d’accord
+avec mon secret désir.</p>
+
+<p>— Votre choix est fait ? s’écria vivement la
+prieure.</p>
+
+<p>— Oui, ma mère, et dans quelques semaines,
+je vous prierai de m’ouvrir les portes du Carmel.
+J’aurai alors atteint l’âge de ma majorité ; le consentement
+de mon tuteur ne me sera plus nécessaire ;
+je serai libre.</p>
+
+<p>— Les portes du Carmel s’ouvriront devant
+vous, ma chère fille, si vous persistez dans votre
+dessein. Jusque-là, continuez à prier, afin que le
+Seigneur vous éclaire !</p>
+
+<p>— Oh ! ma mère, répondit Nicolette, depuis le
+jour de ma première communion, j’ai souhaité,
+passionnément souhaité de le servir, d’être à lui,
+de n’être qu’à lui, de lui offrir toute ma vie.</p>
+
+<p>— Ce souhait pieux n’implique pas forcément
+une vocation religieuse. Vous pouvez servir Jésus
+en restant dans le monde ; là, aussi, il faut des
+exemples.</p>
+
+<p>— Que d’autres les donnent ! A chacun sa
+tâche ! Moi, je sens bien que je ne saurais être
+heureuse que dans la paix du cloître !</p>
+
+<p>— Notre règle est sévère, mon enfant, insista
+la prieure.</p>
+
+<p>— Serait-elle plus sévère encore, je la trouverais
+douce ! Prier au pied de la croix, continua
+Nicolette d’un accent où se révélaient l’enthousiasme
+de son âme surnaturalisée et l’ardeur de sa
+foi, contempler Dieu, l’implorer pour ceux qui
+l’oublient, expier les péchés de ceux qui l’offensent,
+se mortifier, jeûner, se vêtir de bure, porter
+un cilice, cela n’est que volupté, ma mère, vous
+le savez bien. Est-il au monde une joie qui vaille
+la joie de s’immoler à Jésus-Christ ?</p>
+
+<p>Et ses beaux yeux rayonnant d’une flamme
+étrange, Nicolette redressait sa fine tête brune,
+regardant, transfigurée, la voûte du parloir,
+comme si par delà cette voûte elle eût aperçu le
+Crucifié dans sa gloire, l’amant divin qui nous
+ravit nos filles, embrase d’amour leur cœur
+extasié, leur inspire les sacrifices héroïques et les
+pousse au martyre.</p>
+
+<p>— Qu’il soit donc fait comme vous le voulez,
+mon enfant, reprit la supérieure, remuée jusqu’aux
+entrailles par le cri qu’elle venait d’entendre.
+Aussitôt que vous m’aurez fait savoir que vous
+êtes prête, je soumettrai votre demande à nos
+mères professes. Elles vous accueilleront avec bonheur,
+je le sais, et pendant la durée de votre noviciat,
+nous aurons le loisir de rechercher si véritablement
+notre Sauveur vous veut.</p>
+
+<p>Le visage de Nicolette s’épanouit dans un sourire
+de contentement. Toute radieuse, elle se
+leva.</p>
+
+<p>— Adieu donc, ma mère ! s’écria-t-elle ; à
+bientôt.</p>
+
+<p>Elle sortit du parloir, traversa une petite cour,
+entra dans la chapelle, et s’agenouilla. Comme
+elle était heureuse ! Elle touchait enfin au but si
+longtemps poursuivi. Quelques jours encore, et,
+parée comme une fiancée, elle viendrait se prosterner
+sur les marches de l’autel, célébrer ses noces
+avec l’Époux qu’elle se donnait librement. Puis
+elle franchirait la grille mystérieuse qui s’étendait
+à gauche de cet autel ; elle prendrait place dans
+le chœur des religieuses ; elle aurait sa part de
+leurs prières et de leurs travaux ; elle se préparerait
+à prononcer les vœux éternels dont elle
+savait par cœur la formule, tant elle s’était accoutumée
+à la répéter, dans le silence de ses veilles
+consacrées à des méditations, véritable apprentissage
+de la vie monastique, dont son pieux enthousiasme
+ne lui laissait voir que les roses. Et dans
+un élan d’ardeur confiante et jeune, elle évoquait
+le tableau de son existence future, elle remerciait
+Dieu qui lui préparait tant de douces heures
+que ne connaîtront jamais ceux qui n’ont pas subi
+l’indescriptible folie de la croix. Toute brûlante
+était la prière qui montait de ses lèvres vers son
+divin Maître et vers l’immortelle et sainte Thérèse,
+la grande réformatrice du Carmel, brûlée aussi de
+toutes les flammes du céleste amour, et dont elle
+voulait imiter les exemples et pratiquer les vertus.</p>
+
+<p>Tout à coup, de l’autre côté de la grille claustrale
+qui séparait le chœur des religieuses de la
+partie de la nef réservée aux fidèles, elle entendit
+un bruit de pas. La Communauté se réunissait pour
+l’office du soir. Bientôt une psalmodie lente et
+monotone s’éleva dans le silence de la chapelle
+assombrie par la chute du jour. Il semble que ces
+accents uniformes ne pouvaient émouvoir l’âme de
+Nicolette accoutumée à les écouter. Mais dans
+l’état d’esprit où elle se trouvait, il lui parut qu’ils
+arrivaient à ses oreilles pour la première fois.
+Toutes les joies du cloître, ces joies qu’elle brûlait
+de connaître, lui apparaissaient dans ce cantique
+triste et doux, chanté sur un ton de mélopée, sans
+harmonie et sans couleur.</p>
+
+<p>Elle fut bouleversée. Des larmes roulèrent de
+ses yeux sur ses mains croisées, fiévreuses et
+tremblantes, tandis que son âme se répandait aux
+pieds de Dieu, en supplications passionnées. Elle
+resta ainsi, abîmée dans sa prière, et ne songea à
+partir que lorsque l’office eut pris fin.</p>
+
+<p>Taillé à pic du côté du Rhône, comme un mur
+de forteresse, le rocher à la cime duquel s’élevait
+le couvent, s’abaisse par une pente douce du côté
+de la plaine. Le chemin circule à travers les garigues,
+en coupant un bois de chênes verts, bas et
+clair-semé, venu parmi les blocs calcaires. Le feuillage
+de quelques figuiers égaye seul cette végétation
+desséchée sur laquelle le mistral impétueux pousse
+d’en bas des flots de poussière. C’est ce chemin
+que prit Nicolette en sortant de la chapelle. Toute
+agitée encore par l’émotion qu’elle venait de ressentir,
+elle emportait avec soi l’ineffaçable impression
+de ces moments qui lui avaient montré son
+bonheur prochain.</p>
+
+<p>Maintenant, la brusque fraîcheur de l’air annonçait
+la nuit. Le ciel se violaçait. Au bord des
+vapeurs pâlies, entraînées dans l’espace, s’éteignaient
+lentement l’or et la pourpre des derniers
+rayons du jour. Les astres, l’un après l’autre,
+perçaient l’azur blanchissant. Le Rhône devenait
+noir, sa rumeur plus plaintive et plus grave. Dans
+les rues de Beaucaire, des lampes s’allumaient aux
+fenêtres béantes des maisons assombries ; les
+réverbères, peu à peu, étoilaient l’ombre.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3>II</h3>
+
+
+<p>Autour de la maison, le long des treilles grimpantes,
+la nuit se faisait plus obscure. Sur le perron,
+Nicolette, en entrant dans le jardin, aperçut,
+appuyée à la balustrade en pierre, une fine et
+blanche silhouette de femme. Elle reconnut sa
+sœur.</p>
+
+<p>— Me voilà, Irène ! lui cria-t-elle en traversant
+la pelouse pour la rejoindre plus vite.</p>
+
+<p>— Je commençais à être inquiète, ma chérie,
+répondit Irène en la recevant dans ses bras tout
+essoufflée.</p>
+
+<p>Nicolette l’embrassa :</p>
+
+<p>— Le temps passe vite quand on prie. Puis elle
+ajouta : Ton mari est-il arrivé ?</p>
+
+<p>— Non ; il m’a télégraphié de Marseille que son
+retour est remis à demain.</p>
+
+<p>— Je respire ; c’est lui surtout que je craignais
+d’avoir fait attendre. Rentrons.</p>
+
+<p>Nicolette entraîna sa sœur dans la maison. Le
+dîner était servi. Sous la flamme de la lampe,
+le couvert dressé, l’ameublement de la salle à
+manger, la toilette d’Irène révélaient la vie large et
+luxueuse, des habitudes de bien-être et d’élégance.</p>
+
+<p>Madame Malivert était vêtue d’une robe blanche
+dont le corsage aux plis amples flottait autour de
+sa taille. Aux épaules et aux bras, l’étoffe transparente
+se dorait de la chaude couleur de la peau.
+Une dentelle jetée sur les cheveux en assombrissait
+la masse blonde, soyeuse et légère. La figure,
+aux traits délicatement dessinés, quoique ronde
+et pleine, s’éclairait de l’expression douce et
+caressante des yeux bleus où se révélait une âme
+plus tendre qu’ardente. C’était, dans l’épanouissement
+de son opulente beauté, un saisissant contraste
+avec Nicolette, petite et brune, si maigre
+dans sa robe noire qu’elle semblait n’avoir que le
+souffle, et comme consumée par un feu intérieur
+dont son regard, détaché de la terre, trahissait la
+violence. Jamais fleurs d’un même arbre ne furent
+plus dissemblables que ces deux jeunes femmes
+nées des mêmes parents.</p>
+
+<p>Leur mère était morte en mettant Nicolette
+au monde. Élevées par leur père, Joseph Suarez,
+architecte à Paris, elles l’avaient perdu seize ans
+plus tard. A cette époque, Irène était déjà mariée.
+Toute jeune, elle avait épousé, quoiqu’il eût le
+double de son âge, un riche propriétaire du Gard,
+M. Jacques Malivert. Elle habitait Beaucaire avec
+lui. Après la mort de son père, elle avait offert à
+Nicolette, qu’elle chérissait, un asile accepté avec
+reconnaissance.</p>
+
+<p>Depuis cette époque, les deux sœurs vivaient
+en commun. Nicolette rêvait déjà des douceurs de
+la vie monastique qu’elle se proposait d’embrasser.
+Elle ne faisait pas mystère de ses projets ; mais
+elle en avait ajourné l’exécution jusqu’au moment
+où, ayant atteint sa majorité, elle pourrait disposer
+librement d’elle-même et obéir au penchant qui
+l’entraînait vers le cloître, sans avoir à lutter contre
+la volonté de son tuteur Jacques Malivert, qui lui
+refusait son consentement.</p>
+
+<p>En attendant la réalisation de ses espérances,
+elle se considérait comme consacrée à Dieu. De
+pieux exercices remplissaient ses journées. Quoique
+retenue encore dans le monde qu’elle était résolue
+à fuir, elle se plaisait à y vivre comme une religieuse.
+Elle écartait tout plaisir et toute distraction ;
+elle allait toujours vêtue d’une robe noire,
+jeûnait, priait, s’imposait des privations de toutes
+sortes, et n’était heureuse que lorsqu’elle pouvait
+s’agenouiller, tantôt dans sa chambre où elle prolongeait
+ses veilles, prosternée devant Dieu, tantôt
+dans la chapelle des Carmélites, vers laquelle l’attiraient
+une puissance secrète et un invincible
+attrait.</p>
+
+<p>La douleur dans l’âme, Irène voyait approcher
+le moment où sa sœur lui échapperait. Elle l’aimait
+tendrement. Dans la tristesse de son existence,
+elle ne connaissait d’autre joie que celle de cette
+affection payée de retour, mais condamnée à être
+brisée tôt ou tard. Mariée à un homme plus âgé
+qu’elle, elle n’avait pas trouvé les félicités qu’engendre
+l’amour. Séduit un jour par sa beauté,
+peut-être aussi par le chiffre de sa dot, Malivert,
+en l’épousant, n’avait rien compris à cette créature
+délicate et sensible qui s’était laissé prendre sans
+se donner. Après avoir cru la conquérir, il n’avait
+pas su se faire aimer d’elle. Irène, en lui, voyait
+un maître, et non un amant. A ses côtés, elle
+était sans confiance. Le temps, en s’écoulant, loin
+de la rapprocher de celui dont elle portait le
+nom, la détachait de lui. Par surcroît de malheur,
+elle n’avait pas d’enfant ; existence vide et dépossédée.
+Nicolette seule trompait encore son amer
+désenchantement en lui tenant lieu de tout ce
+qui lui manquait. Aussi Irène était-elle saisie
+d’une âpre angoisse toutes les fois qu’elle constatait
+que Nicolette allait la quitter pour toujours.</p>
+
+<p>Cette préoccupation la dominait ce soir-là,
+tandis que le dîner se continuait silencieusement.
+Elle regardait sa sœur avec inquiétude, cherchant
+à deviner ce que pensait la jeune fille, se demandant
+si l’événement qu’elle redoutait allait se
+produire et Nicolette l’abandonner. Les yeux
+baissés, Nicolette mangeait du bout des lèvres,
+touchait à peine aux plats, choisissait les mets les
+plus simples, repoussait les plus recherchés, comme
+si elle eût voulu déjà se mortifier et s’essayer aux
+privations qu’elle subirait dans le cloître. Au
+dessert, composé de sucreries et de fruits, elle plia
+sa serviette, la posa près d’elle sur la table, et se
+croisant les bras, après avoir fait le signe de la
+croix, elle attendit pensive que sa sœur eût achevé
+son repas.</p>
+
+<p>— Tu as fini ! Déjà ! Tu n’as pas mangé ! s’écria
+Irène.</p>
+
+<p>— J’ai mangé à ma faim et bu à ma soif, répondit
+Nicolette. Tout le reste serait superflu.</p>
+
+<p>Le domestique qui venait de servir se retirait.
+Irène plus libre reprit :</p>
+
+<p>— Tu es rentrée bien tard, ma chérie. Je ne t’ai
+pas demandé où tu t’étais oubliée ; mais je devine
+que c’est chez les Carmélites.</p>
+
+<p>— Chez les Carmélites, en effet.</p>
+
+<p>— Encore !</p>
+
+<p>— Encore et toujours, Irène ; je ne suis heureuse
+que là.</p>
+
+<p>Irène se leva, fit le tour de la table pour se rapprocher
+de sa sœur, et l’ayant prise par la taille
+d’un geste maternel, elle l’entraîna doucement
+jusque dans le salon qui communiquait avec le
+jardin par une grande porte vitrée. Cette porte
+ouverte à deux battants laissait entrer avec le
+parfum des fleurs la fraîcheur du soir. Irène
+s’assit, et retenant Nicolette debout devant soi,
+elle lui dit :</p>
+
+<p>— Ingrate enfant, les efforts que je fais pour
+que tu sois heureuse près de moi ne sont donc
+rien ?</p>
+
+<p>— Mon cœur en gardera fidèlement le souvenir,
+ma bonne Irène, et tu sais bien que ma reconnaissance
+demeurera éternelle comme ma tendresse
+pour toi. Mais personne ne peut rivaliser avec
+Dieu pour assurer le bonheur de ses créatures. Il
+est la source de toute joie et de tout amour.
+Allons ! embrasse-moi et ne gronde pas.</p>
+
+<p>— Oh ! je ne gronde pas, soupira Irène. Mais
+je suis si triste, en devinant que tu songes à me
+quitter !</p>
+
+<p>— Pourquoi parler de notre séparation ? L’heure
+est proche où j’abandonnerai cette maison ; mais
+elle n’a pas encore sonné. Jusque-là, jouissons
+paisiblement de la joie d’être ensemble.</p>
+
+<p>— C’est donc vrai ? tu veux partir !</p>
+
+<p>— Peut-on résister à la voix du ciel ? Longtemps
+j’ai pu mettre en doute sa volonté ; je ne le peux
+plus aujourd’hui. Au printemps prochain, j’entrerai
+chez les Carmélites.</p>
+
+<p>Ce fut dit d’un accent dont la douceur cachait
+mal la fermeté, et qui révélait un dessein définitivement
+arrêté. Irène connaissait trop bien sa
+sœur ; depuis trop longtemps elle était initiée à ses
+perplexités et à ses espérances pour tenter un
+effort qu’elle savait devoir être vain. Mais elle ne
+put retenir ses larmes ni les lui dissimuler.</p>
+
+<p>— Ne dirait-on pas que je me condamne à
+quelque affreux supplice ! s’écria Nicolette joyeusement.
+Si tu pouvais comprendre combien je suis
+heureuse, petite sœur, tu ne pleurerais pas. Loin
+de pleurer, tu te réjouirais avec moi.</p>
+
+<p>— Me réjouir quand je vais te perdre !</p>
+
+<p>— Tu ne me perdras pas. Tu pourras me voir…</p>
+
+<p>— T’entendre peut-être, mais non te voir. Ne
+seras-tu pas derrière une grille, sous un voile qui
+me dérobera tes traits ? Ah ! Nicolette ! Nicolette !
+enfermée dans ton cloître, pourras-tu songer
+sans remords à la douleur que tu m’auras causée !
+Je l’aime si tendrement, ma chérie ! N’es-tu pas
+plus que ma sœur ? n’es-tu pas ma fille ? Après la
+mort de notre mère, n’est-ce pas moi qui l’ai
+remplacée près de toi ? Quand tu étais toute
+petite, et quoique je ne fusse ton aînée que de
+sept ans, ne t’ai-je pas prodigué des soins maternels ?
+N’ai-je pas veillé sur ton enfance maladive ?
+N’est-ce pas à ma sollicitude que tu dois de vivre ?</p>
+
+<p>— Tais-toi ! tais-toi ! murmura Nicolette en
+posant l’une de ses mains sur la bouche de sa
+sœur. Ce que tu rappelles là, je ne l’ai jamais
+oublié, et je ne l’oublierai jamais. Mais est-ce
+l’oublier que de vouloir se consacrer à Dieu ? Là-bas,
+ma sœur bien-aimée, je te prouverai encore
+ma tendresse en priant pour toi.</p>
+
+<p>— Eh ! cela fera-t-il que ton départ ne me
+laisse seule au monde ?</p>
+
+<p>— Seule au monde ! Et ton mari !…</p>
+
+<p>— Mon mari ! murmura Irène avec découragement.</p>
+
+<p>— Jacques t’aime.</p>
+
+<p>— Il m’aime à sa manière, en égoïste, en despote,
+avec les brutalités et les emportements de
+sa nature. Quand, après quelque violence, il me
+fait un présent et m’embrasse en me l’offrant, il
+croit avoir réparé ses torts ! Hélas ! il ne sait pas
+quelle meurtrissure il me laisse au cœur. Ah ! si
+les jeunes filles savaient à quoi elles s’exposent en
+se mariant au gré de leurs parents et non à leur
+propre gré, elles y regarderaient à deux fois
+avant de s’engager.</p>
+
+<p>— Mais tu m’affliges, ma chérie, fit Nicolette
+en s’agenouillant devant sa sœur. Es-tu donc si
+malheureuse ? Souvent, trop souvent, j’ai été témoin
+des scènes dont tu parles ; j’ai pu juger ton
+mari ; je sais qu’il n’a pas une âme égale à la
+tienne ; je sais qu’accoutumé à commander à ses
+ouvriers, à les contenir sous le frein d’une discipline
+rigoureuse, il apporte ici des exigences déplacées !
+Souvent je t’ai vu pleurer ; mais souvent
+aussi je l’ai surpris à tes pieds, te demandant
+pardon. Je te croyais résignée à ses défauts.</p>
+
+<p>— Se résigner est aisé quand on aime.</p>
+
+<p>— Ne l’aimes-tu donc pas ? demanda Nicolette
+avec un accent d’effroi.</p>
+
+<p>— Il a vingt ans de plus que moi ! répondit
+Irène, et plus bas, elle ajouta : — Si encore
+j’avais un enfant !…</p>
+
+<p>Et comme elle pleurait, Nicolette la prit entre
+ses bras en disant :</p>
+
+<p>— Je prierai pour toi, ma sœur bien-aimée ; le
+ciel m’exaucera ; il te rendra la paix avec le courage.</p>
+
+<p>— Le courage et la paix me seraient rendus si
+tu me restais, Nicolette. T’ayant à mes côtés, je
+me sentais forte. Mais, toi partie, que deviendrai-je ?
+Je n’ai compris toute l’étendue de mon malheur
+que depuis ces quelques jours où je te devine
+toute frémissante du désir de t’en aller ailleurs.
+La solitude dans laquelle tu vas me laisser m’épouvante.</p>
+
+<p>Un silence suivit ces paroles. On n’entendait
+rien que les sanglots qui gonflaient la poitrine
+d’Irène et les baisers sous lesquels Nicolette essayait
+de les apaiser.</p>
+
+<p>— Je ne suis pas encore partie, dit enfin celle-ci,
+cherchant à calmer la peine dont elle venait de
+recevoir la confidence ; je t’aime trop pour t’abandonner
+si tu es malheureuse.</p>
+
+<p>— Tu renoncerais à tes projets ? fit Irène en
+relevant la tête.</p>
+
+<p>Cette question parut surprendre Nicolette. Subitement,
+son effusion tombait, son visage se transformait,
+exprimait son étonnement, devenait froid
+comme si dans le langage qu’elle venait d’entendre,
+elle eût découvert un piége.</p>
+
+<p>— Y renoncer est impossible, dit-elle sèchement.
+Je ne peux que les ajourner jusqu’au
+moment où tu seras faite à l’idée de notre séparation.</p>
+
+<p>— Je ne m’y ferai jamais, s’écria Irène avec
+emportement, et puisque tu dois quitter cette
+maison, autant à présent que plus tard. Ah !
+implacable égoïsme des âmes qui se livrent au
+Christ, je te reconnais. C’est toi qui me prends
+ma sœur. Pars, continua-t-elle en se levant, le
+regard fixé sur Nicolette toujours agenouillée ;
+pars quand tu voudras. Je ne te disputerai pas à
+Dieu.</p>
+
+<p>Sans rien ajouter, elle marcha vers la porte
+ouverte sur le jardin. Mais au moment où elle
+allait en franchir le seuil, un cri de sa sœur l’arrêta.</p>
+
+<p>— Est-ce toi qui me parles, Irène ? demandait
+celle-ci.</p>
+
+<p>Irène se retourna. Elle vit Nicolette qui la regardait
+toute pâle, et tendait de son côté ses
+mains suppliantes. Le ressentiment qui la dominait
+s’évanouit. Elle se précipita sur elle, la releva
+d’un mouvement passionné, et la tenant entre ses
+bras, la couvrit de baisers et de larmes.</p>
+
+<p>— Pardonne-moi, lui disait-elle ; tu n’as jamais
+su, tu ne peux savoir combien je suis malheureuse.
+Ah ! si je pouvais te dire ! Mais, non, je ne dois
+pas troubler la sérénité de ton âme, ma chère
+sainte ; je dois garder le silence. Tout à l’heure,
+tu me promettais de prier pour moi ! Oui, prie,
+prie pour ta pauvre Irène, ma chérie.</p>
+
+<p>— Mais que me caches-tu donc ? s’écria Nicolette
+effrayée par le trouble où elle voyait sa sœur.</p>
+
+<p>— Tais-toi, tais-toi ! reprit celle-ci ; ne m’interroge
+pas ; il n’est pas en mon pouvoir de te répondre.</p>
+
+<p>De nouveau, elle s’éloigna à grands pas et disparut
+dans l’ombre du jardin, sans que cette fois
+l’appel de sa sœur pût la retenir.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3>III</h3>
+
+
+<p>Vers minuit, Nicolette, retirée dans sa chambre,
+priait encore. C’était ainsi tous les soirs. Depuis
+longtemps, elle s’astreignait à une règle sévère,
+tout heureuse de sa servitude volontairement acceptée.
+Elle ne se couchait qu’après avoir longuement
+médité, ayant aux doigts, quand elle s’étendait
+sur sa dure couchette, le rosaire qu’elle
+égrenait en s’endormant.</p>
+
+<p>Ce jour-là, elle s’était adressée à Dieu avec une
+ferveur où respirait sa tendresse pour Irène ; elle
+le suppliait de couvrir de sa protection sa sœur
+malheureuse, de la consoler, de lui donner la
+paix intérieure et de lui rendre le bonheur perdu.</p>
+
+<p>Un grand calme berçait la maison. Des bruits
+de roues sur la route, quelque cri de bateliers
+descendant le canal au fil de l’eau, troublaient
+seuls le silence. Par la croisée que la chaleur obligeait
+Nicolette à laisser entr’ouverte, un rayon de
+lune faisait sa trouée dans la chambre, allongeant
+sur le parquet sa lumière ainsi qu’un sillon d’argent,
+et dans ce sillon, comme ravivées par ses
+feux, passaient les suaves émanations qui montaient
+du jardin.</p>
+
+<p>Au moment où l’horloge de la ville répandait
+dans l’air les douze coups de minuit, Nicolette
+se leva, ayant fini ses dévotions. Elle ouvrit la
+croisée toute grande, s’accouda au balcon et respira
+la brise fraîche du Rhône, qui chantait dans
+les feuillages, en secouant la poussière dont le
+vent durant le jour les avait chargés. Elle resta
+ainsi, les yeux levés vers le ciel tout embrasé de
+la clarté des étoiles flamboyantes. Ses lèvres demeuraient
+immobiles. Mais de son cœur montaient
+des prières nouvelles dans lesquelles elle
+s’abîmait, détachée de la terre, emportée dans le
+rêve qui lui montrait au delà de l’azur les félicités
+éternelles promises aux élus. Enfin elle rentra,
+tira le rideau sur la fenêtre close et commença sa
+toilette pour la nuit, debout au milieu de la chambre,
+évitant de se regarder dans la glace, détournant
+les yeux de son corps de vierge, comme
+pour ne pas s’exposer à tirer orgueil de sa beauté,
+et tressant en une natte épaisse ses cheveux dénoués.</p>
+
+<p>Tout à coup, dans le silence, du côté de la
+chambre de sa sœur, à l’autre extrémité de la
+maison, éclata un cri de détresse, tombé d’une
+bouche de femme, et suivi presque aussitôt de la
+détonation d’une arme à feu qui fit trembler les
+murailles. Puis, ce fut dans l’escalier le bruit d’une
+course affolée, et, dominant le vacarme, des exclamations
+de colère poussées par une voix que Nicolette
+reconnut pour celle de son beau-frère Jacques
+Malivert. Le sang glacé par l’effroi, elle demeurait
+immobile, les pieds cloués au parquet. Mais cette
+immobilité ne dura qu’une seconde. Convaincue
+que sa sœur courait un péril, elle s’élança pour
+lui porter secours ; elle fut arrêtée aussitôt. La
+porte venait de s’ouvrir, poussée avec fracas par
+un bras vigoureux. Nicolette ne put retenir une
+plainte et recula terrifiée jusqu’au fond de la
+chambre, croisant fiévreusement les bras sur sa
+poitrine que voilait à peine le corsage dégrafé.
+Sur le seuil béant, encadrant l’obscurité de la
+galerie, Irène apparaissait, les cheveux sur les
+épaules, la face convulsée. Elle n’était pas seule.
+Sa main crispée étreignait celle d’un jeune homme,
+tête nue, horriblement pâle sous l’épaisse moustache
+noire qui balafrait son visage, et revêtu de
+l’uniforme des officiers de hussards que Nicolette
+se souvenait d’avoir rencontrés à Tarascon où ils
+tenaient garnison. Il résistait et se débattait ; mais
+elle le traînait derrière elle, quelque effort qu’il fît
+pour retourner sur ses pas. Elle l’obligea à entrer,
+et le désignant à Nicolette, elle dit, tremblante,
+folle d’épouvante :</p>
+
+<p>— Sauve-nous, Nicolette ; dis que c’est pour toi
+qu’il était ici.</p>
+
+<p>Sans attendre la réponse de sa sœur, elle traversa
+la pièce en courant. A la tête du lit, une
+porte donnait accès dans une chambre non habitée
+par où elle pouvait regagner la sienne. C’est par
+là qu’elle disparut.</p>
+
+<p>— Qui êtes-vous, monsieur ? Que faites-vous ici ?
+s’écria Nicolette.</p>
+
+<p>— M. Malivert nous a surpris en haut de l’escalier,
+au moment où sa femme me ramenait. Il a
+tiré sur nous et il nous cherche. C’est elle qui
+m’a conduit ici.</p>
+
+<p>Alors Nicolette comprit. Ses traits se décomposèrent ;
+une horrible pâleur les voila, et se
+redressant, elle protesta.</p>
+
+<p>— Mais c’est infâme ! Allez-vous rejeter sur
+moi la responsabilité de votre crime ?</p>
+
+<p>L’officier se rapprocha d’elle.</p>
+
+<p>— Soyez sans inquiétude, mademoiselle, nous
+ne sommes pas encore morts. J’ai mon épée, et je
+vous défendrai.</p>
+
+<p>— Contre qui, malheureux ?</p>
+
+<p>Elle ne put achever. Jacques Malivert se dressait
+sur le seuil. Grand, les épaules larges, une
+encolure de taureau, la barbe rousse, sillonnée
+de poils grisonnants, l’œil allumé par la colère,
+brandissant un revolver, il était terrible. D’abord,
+il ne vit que l’officier.</p>
+
+<p>— Je te tiens, misérable, rugit-il, et cette fois,
+tu ne m’échapperas pas. Après toi, ta complice y
+passera.</p>
+
+<p>Son bras se levait, dirigeant l’arme sur l’amant
+de sa femme. Celui-ci bondit. D’une main ferme,
+il abattit ce bras menaçant et le contint, malgré
+les efforts de Malivert pour se dégager de cette
+étreinte. Ce fut, pendant une minute, un combat
+corps à corps. L’officier violemment repoussé dut
+lâcher prise. Mais le revolver tomba. Il y mit le
+pied, bravant du regard son adversaire désarmé,
+qui de nouveau se serait jeté sur lui si Nicolette,
+sortant de l’ombre où elle se dissimulait, ne
+s’était avancée brusquement.</p>
+
+<p>— Pourquoi voulez-vous nous tuer, Jacques ?
+demanda-t-elle. Quel mal vous avons-nous fait ?</p>
+
+<p>— Vous, Nicolette ! s’écria Malivert stupéfait.
+Ce n’est donc pas Irène !</p>
+
+<p>— Vous le voyez bien.</p>
+
+<p>— C’est pour vous que monsieur est venu ?</p>
+
+<p>— C’est pour moi.</p>
+
+<p>Le regard assombri de Jacques s’éclairait ; le
+drame tournait à la comédie. Railleur, presque
+gai, il continua :</p>
+
+<p>— Vous la sainte, vous la pure, vous l’hermine
+immaculée, vous recevez la nuit un jeune homme
+dans votre chambre ! Sous cette odieuse accusation,
+elle se sentit défaillir, et ouvrit la bouche
+pour se justifier. Mais Jacques ne lui en laissa
+pas le temps, et désignant sur la table un chapelet
+à côté d’un livre d’heures, il ajouta : — Est-ce
+pour le convertir et lui apprendre à réciter des
+<i lang="la" xml:lang="la">Pater</i> et des <i lang="la" xml:lang="la">Ave</i>
+que vous l’avez appelé ? Allons,
+répondez-moi !</p>
+
+<p>— Je pourrais vous répondre si vous étiez en
+état de m’entendre, balbutia-t-elle. Mais nous
+ajournerons toute explication jusqu’au moment
+où vous aurez recouvré quelque sang-froid. Si
+vous n’aviez tiré sur nous tout à l’heure ; si vous
+ne nous aviez obligés à fuir devant vous, je vous
+aurais déjà démontré…</p>
+
+<p>— Et que m’auriez-vous démontré ? Tout cela
+n’est-il pas assez clair, et la présence de monsieur…</p>
+
+<p>Il n’acheva pas. Son regard brusquement venait
+de s’arrêter sur le petit lit blanc non encore défait,
+au-dessus duquel un grand crucifix étendait son
+ombre sainte. Oh ! comme il protestait, ce lit virginal !
+Comme il attestait clairement l’innocence
+de Nicolette !</p>
+
+<p>— Eh bien, non, s’écria Malivert, détrompé, je
+me refuse à croire qu’une fille telle que vous ait
+à ce point oublié ses devoirs. Vous avez menti
+pour détourner de la tête de votre sœur ma légitime
+colère ; vous vous dévouez pour elle.</p>
+
+<p>De nouveau, la fureur grondait dans sa voix,
+s’allumait dans ses yeux. Nicolette comprit qu’en
+cette heure suprême, c’en était fait de sa sœur si
+elle marchandait son dévouement. Elle prit héroïquement
+son parti du mensonge et du sacrifice
+auxquels elle se condamnait.</p>
+
+<p>— En affirmant ce que j’ai affirmé, fit-elle,
+j’ai dit la vérité. Je suis fiancée à monsieur. C’est
+par ma volonté qu’il est à cette heure dans votre
+maison. Mais cela ne vous donne pas le droit de
+m’accuser d’avoir oublié mes devoirs. Nous
+n’avons rien à nous reprocher, si ce n’est une
+imprudence de laquelle, après tout, je ne dois
+compte à personne, étant libre de mes actes.
+Quant à ma sœur, si vous la soupçonnez, interrogez-la ;
+la voici.</p>
+
+<p>Irène entrait, enveloppée dans une robe de
+chambre, ainsi qu’une femme chassée à l’improviste
+de son lit, essayant de dissimuler sous une
+surprise feinte sa violente émotion, non encore
+dissipée.</p>
+
+<p>— Pourquoi ce bruit ? demanda-t-elle.</p>
+
+<p>Jacques Malivert, au lieu de lui répondre, courut
+à sa rencontre. La prenant par la main, il l’attira
+brusquement à lui, et les yeux dans les yeux,
+l’interrogea.</p>
+
+<p>— Savais-tu que ta sœur avait renoncé à entrer
+aux Carmélites et songeait à se marier ?</p>
+
+<p>— Je le savais, répondit Irène toute troublée.
+Elle m’a parlé plusieurs fois de M. Frédéric de
+Varimpré.</p>
+
+<p>— Pourquoi ne m’en avoir rien dit ?</p>
+
+<p>— Ce n’était pas mon secret.</p>
+
+<p>— Savais-tu aussi que monsieur venait la nuit ?</p>
+
+<p>— Cela, je l’ignorais.</p>
+
+<p>— C’est la première fois qu’il vient ! objecta
+Nicolette.</p>
+
+<p>Malivert regardait tour à tour sa femme, Nicolette
+et l’officier, qui assistait silencieux à cette
+scène, indécis sur le rôle qu’il devait y prendre.
+L’attitude du mari disait clairement que l’explication
+qu’il avait provoquée le laissait incrédule
+et défiant. Il parut enfin se décider à la tenir
+pour vraie, et se tournant vers celui qu’Irène
+venait d’appeler Frédéric, il reprit :</p>
+
+<p>— Votre présence à cette heure chez moi,
+monsieur, est un outrage qui nous atteint tous,
+cette jeune fille que vous avez compromise, ma
+femme que j’ai soupçonnée, et moi-même dont
+vous avez violé le domicile. Il est une seule
+manière de le réparer, et je veux croire que vous
+êtes prêt à vous conduire en homme d’honneur.</p>
+
+<p>— Je suis prêt, monsieur, répondit Frédéric,
+dominé par les événements, résigné à les subir.</p>
+
+<p>— Veuillez donc vous retirer. Demain, je vous
+ferai parvenir mes ordres, oui, mes ordres ; — il
+accentuait ces mots pour répondre à un geste de
+l’officier ; — mademoiselle Suarez n’est pas encore
+majeure, et je suis son tuteur.</p>
+
+<p>Frédéric de Varimpré obéit. Il s’éloigna à pas
+lents, après s’être incliné devant Irène et devant
+Nicolette, mais en évitant de saluer Jacques
+Malivert. Celui-ci le suivit pour le ramener jusqu’à
+la porte de la maison. Irène les écouta s’éloigner.
+Quand elle cessa d’entendre le bruit de
+leurs pas, elle se précipita vers sa sœur en murmurant :</p>
+
+<p>— Je n’oublierai jamais combien tu m’as été
+miséricordieuse ; tu m’as sauvée.</p>
+
+<p>— Et toi, tu m’as perdue ! s’écria Nicolette
+farouche.</p>
+
+<p>— Pardonne-moi, ma sœur !</p>
+
+<p>— Que je te pardonne, quand me voilà obligée
+de me marier et d’épouser ton amant !</p>
+
+<p>— Dois-je maintenant me jeter aux pieds de
+Jacques et lui faire l’aveu de ma faute ? A ce prix,
+tu recouvreras ta liberté.</p>
+
+<p>Au lieu de répondre, Nicolette pressa le bras
+de sa sœur en murmurant :</p>
+
+<p>— Tais-toi ; le voilà qui revient.</p>
+
+<p>Jacques rentrait en effet. Pendant sa courte
+absence, il avait retrouvé sa bonne humeur. D’une
+voix apaisée, presque caressante, il dit à Nicolette :</p>
+
+<p>— Vous avez été étourdie et légère, petite
+sœur, et votre conduite pouvait avoir de graves
+conséquences. Je ne vous ferai pas de reproches
+cependant, puisqu’il est convenu que vous allez
+devenir la femme de ce beau lieutenant. Le
+mariage réparera tout, et nous voilà délivrés de la
+crainte de vous perdre. C’est égal, ajouta-t-il, un
+sourire ironique sur les lèvres, qui se fût attendu
+à cela de la part d’une jeune fille qui prétendait,
+il y a trois jours encore, finir ses jours chez les
+Carmélites ? Vous nous avez joliment trompés.</p>
+
+<p>Nicolette se taisait. Mais chacune de ces paroles
+entrait dans son cœur comme une lame acérée, et
+lui faisait une blessure. Irène eut pitié d’elle.</p>
+
+<p>— Laisse-la, dit-elle à son mari. La pauvre
+enfant est anéantie.</p>
+
+<p>— Nous reprendrons demain cet entretien,
+répondit Jacques. Bonsoir, ma chère ; tachez de
+dormir ; le sommeil vous apaisera.</p>
+
+<p>Il sortit en faisant signe à sa femme de le suivre,
+comme s’il eût redouté de la laisser en tête-à-tête
+avec Nicolette. Tremblante, Irène obéit, après
+avoir embrassé sa sœur, sans oser lever les yeux
+sur elle. Celle-ci les regarda partir et entendit le
+bruit de la porte se fermant derrière eux. Alors,
+un flot de larmes longtemps contenu s’échappa de
+ses yeux, et se tordant les mains dans un accès de
+désespoir, elle s’écria :</p>
+
+<p>— Seigneur, j’ai juré d’être à vous ; c’est à
+vous seul que je me suis donnée, à vous seul que
+je veux appartenir. Vous ne voudrez pas que je
+viole les vœux que j’ai prononcés ; ne m’abandonnez
+pas et ne permettez pas qu’on m’arrache
+à vos bras.</p>
+
+<p>Lorsqu’après une nuit d’angoisse et de fièvre,
+n’ayant pu s’endormir qu’au petit jour, elle
+s’éveilla, elle était toute brisée. A la sereine joie
+dont la veille encore son âme était pleine, avait
+succédé un trouble douloureux. La terrible scène
+effacée par le sommeil se reconstituait dans son
+esprit, revivait avec tous ses incidents, la frappait
+de stupeur, au fur et à mesure qu’elle en ressaisissait
+la cruelle réalité un moment évanouie. Non,
+elle ne rêvait pas. C’est bien elle qui s’était
+trouvée, tout à coup, mêlée innocente à cette
+effroyable aventure ; c’est bien elle qu’avait
+souillée le contact d’un inconnu jeté dans sa
+chambre au milieu de la nuit ; c’est bien elle que
+l’égoïsme de sa sœur affolée et son propre dévouement
+exposaient sans défense à une infâme accusation.</p>
+
+<p>Qu’allait-elle devenir maintenant ? Comment
+échapper au gouffre creusé sous ses pas ? Résolue
+à se consacrer à Dieu, allait-elle voir sa vocation
+religieuse se ternir et se briser dans les bras d’un
+mari aux caresses duquel elle ne songeait qu’avec
+horreur ? Ce mari, elle ne pouvait le subir sans
+violer le vœu de chasteté prononcé jadis. Mais si
+elle refusait de l’accepter, elle abandonnait sa
+sœur aux vengeances de Malivert outragé. Ce
+n’est qu’en se sacrifiant qu’elle sauverait Irène.
+Ce sacrifice en perspective l’épouvantait, arrachait
+à ses lèvres et à son cœur, pour la première fois,
+un cri de révolte. Dans quel but le ciel la choisissait-il
+pour de si terribles coups ? S’il voulait
+qu’elle se vouât à lui, pourquoi élevait-il entre
+elle et le cloître un si redoutable obstacle ? C’est
+en vain qu’elle le lui demandait ; il ne répondait
+pas, et toute tremblante, craignant de l’avoir
+offensé en essayant de scruter ses desseins, elle
+retombait découragée, brisée par les entraves imposées
+tout à coup à son essor vers Dieu.</p>
+
+<p>Dans l’extrême détresse où elle se trouvait, sa
+pensée la ramenait au souvenir de son confesseur,
+l’abbé Cardenne. Depuis longtemps, elle était
+accoutumée à se confier à lui. Elle lui avait ouvert
+son âme dans ses plus intimes replis ; c’est avec
+son appui qu’elle avait franchi successivement les
+diverses étapes par lesquelles elle tentait de
+s’élever vers la perfection chrétienne. Lui seul
+pouvait à cette heure lui montrer la route qu’en
+ce moment critique elle devait prendre. Elle se
+décida à aller le consulter sur-le-champ, bien
+qu’elle comprît qu’il serait impuissant à changer
+ce qui était et à écarter le dénoûment qu’elle
+prévoyait.</p>
+
+<p>Les yeux rougis par les larmes, exténuée de
+corps et d’âme, elle se leva, fit machinalement sa
+toilette, et selon son habitude de tous les jours,
+s’agenouilla pour prier. Mais, hélas ! les paroles
+saintes qui voltigeaient sur ses lèvres ne venaient
+pas de son cœur. Dans son cœur désolé, la ferveur
+était refroidie, dissipée par l’obsession qui le
+dominait. Obsession déchirante ! C’était la vision
+de son avenir transformé, substituée aux espérances
+longuement caressées. Pour toujours, le
+couvent se fermait devant elle. Au lieu de l’amant
+divin dont elle avait souhaité passionnément de
+porter les douces chaînes, elle aurait un époux
+qui lui imposerait le joug grossier et abhorré de
+l’amour humain. Sa virginité offerte au Seigneur,
+destinée à fleurir pour lui, se flétrirait sous
+d’impurs et corrupteurs baisers. Cette vision la
+brûlait, imprimait à son cœur de cruelles morsures,
+déchaînait dans sa chair un frisson de
+répulsion et de honte, et glaçait sur ses lèvres,
+accoutumées à prier, les adjurations qu’elle adressait
+à Dieu.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3>IV</h3>
+
+
+<p>Le soleil se levait dans un ciel clair, au fond
+duquel s’évanouissaient les vapeurs de la nuit. Ses
+rayons fouillaient les rues étroites, à travers les
+tentes grises tendues au devant des maisons ; ils
+coloraient d’une ardente teinte d’or les murailles
+blanches et nues, les pavés étroits et pointus,
+arrosés dès l’aube ; ils tiédissaient peu à peu la
+brise qui montait de la mer le long du Rhône et
+soufflait sur la ville toute resplendissante dans la
+joyeuse clarté du matin. Ce n’était déjà plus la
+nuit ; mais ce n’était pas encore cette lumière crue
+et aveuglante qui, dans le Midi, enveloppe les
+choses et les êtres, au milieu des journées d’été,
+d’une chaleur de feu.</p>
+
+<p>Sa messe dite chez les Carmélites, dont il était
+l’aumônier, l’abbé Cardenne, rentré dans la petite
+maison qu’il habitait, parcourait à pas lents l’unique
+allée de son jardinet, en lisant son bréviaire. Ce
+n’était ni un jeune homme ni un vieillard. Grand,
+mince et très-pâle, ses yeux clairs sous les boucles
+de ses cheveux grisonnants donnaient à son visage
+amaigri une saisissante expression de douceur et
+de bonté, expression non trompeuse, qui révélait
+sa tolérance, sa mansuétude, son ardeur au bien
+et son zèle à remplir les devoirs de son état. Il
+résidait à Beaucaire depuis plusieurs années.
+Autrefois missionnaire, il était venu s’y fixer quand
+sa fragile santé, ébranlée par les fatigues du plus
+vaillant apostolat dans les pays africains, l’avait
+contraint à renoncer aux périls et aux émotions
+des longs voyages.</p>
+
+<p>Il vivait là, tranquille, sinon oublié. Ses supérieurs
+diocésains connaissaient trop bien son mérite
+et ses vertus pour l’oublier. En diverses circonstances,
+ils avaient voulu lui faire accepter de
+hautes fonctions sacerdotales. Mais aux dignités
+ecclésiastiques il préférait la modeste retraite
+qu’il s’était choisie ; il persistait à écarter les offres
+qui lui arrivaient fréquemment ; il s’efforçait de
+se faire chaque jour plus humble et plus obscur,
+comme s’il eût redouté la destinée que d’autres
+rêvaient pour lui, et dont il était le seul à se croire
+indigne.</p>
+
+<p>En apercevant Nicolette à cette heure matinale,
+il ne put cacher sa surprise. Elle venait rarement
+chez lui ; c’est au couvent qu’elle avait contracté
+l’habitude de le voir. Fermant son livre, il fit
+quelques pas au-devant d’elle.</p>
+
+<p>— Ma visite vous étonne, monsieur l’abbé, dit
+Nicolette en le saluant. Elle ne vous étonnera plus
+quand vous en connaîtrez l’objet.</p>
+
+<p>La pâleur de son visage, l’éclat de son regard,
+le frémissement de sa voix, firent comprendre à
+l’abbé Cardenne qu’elle était sous le coup d’une
+violente émotion.</p>
+
+<p>— Ce que vous avez à me dire est-il donc si
+pressé ? demanda-t-il en la ramenant dans la pièce
+modestement meublée qui lui servait à la fois de
+salon et de cabinet de travail.</p>
+
+<p>— Vous allez en juger, monsieur l’abbé. Ce
+n’est pas pour me confesser que je suis venue,
+c’est pour vous demander un conseil. Je me trouve
+dans des circonstances délicates et douloureuses,
+si douloureuses, si délicates, que j’aurais hésité à
+les confier à qui que ce soit, même à vous, si je savais
+que les confidences que vous allez recevoir resteront
+à jamais enfermées dans votre cœur, et
+qu’aucun événement ne pourra les en faire sortir.</p>
+
+<p>— Parlez vite, mon enfant ; vous m’effrayez un
+peu, je vous l’avoue.</p>
+
+<p>Ils étaient seuls, elle, assise, comme écrasée
+par le fardeau du secret qui allait s’échapper de
+sa bouche, le regard fixé sur le jardin désert
+où les buis en bordure, chauffés par le soleil,
+répandaient leurs parfums ; lui debout, anxieux,
+se demandant s’il allait entendre l’aveu d’un
+crime, ou le cri de quelque profonde misère. Nicolette
+voulut parler, mais les mots fuyaient ses
+lèvres, et tout à coup un flot de larmes jaillit de
+ses yeux. L’abbé poussa une chaise contre le fauteuil
+où elle était assise, et rapproché d’elle, il dit
+à demi-voix :</p>
+
+<p>— C’est donc bien grave ?</p>
+
+<p>Elle fit un effort pour dominer sa défaillance
+passagère et tout à coup se mit à parler rapidement,
+le rouge au front, toute honteuse de ce
+qu’elle était contrainte de révéler, pressée d’avoir
+fini et ne voulant cependant rien oublier de ce
+qui pouvait permettre à son confident d’apprécier
+l’inextricable difficulté contre laquelle elle se débattait.</p>
+
+<p>— Voilà ce qui s’est passé, dit-elle en finissant.
+Que dois-je faire ?</p>
+
+<p>L’abbé commença par garder le silence. Il s’était
+levé et marchait dans la pièce étroite, les mains
+derrière le dos, s’arrêtant parfois au dehors, sur
+le perron, puis reprenant sa marche, et regardant
+tout ému mademoiselle Suarez.</p>
+
+<p>— Puisque vous avez eu le courage d’un si
+généreux dévouement, dit-il enfin, je crois, mon
+enfant, que votre devoir est de vous dévouer jusqu’au
+bout et d’achever votre œuvre.</p>
+
+<p>— J’attendais cette réponse, gémit-elle.</p>
+
+<p>— Je ne saurais vous tracer une autre conduite.
+Votre sœur a été coupable ; mais si Dieu vous a
+inspiré le devoir de lui sauver l’honneur, et peut-être
+la vie, c’est qu’il n’a pas voulu la châtier
+impitoyablement. A l’heure même où il lui infligeait
+un effroi salutaire et par un coup retentissant
+la ramenait à lui, il entendait se servir de vous
+pour la détacher du péché. C’est Dieu, mon enfant,
+qui vous a dicté les paroles par lesquelles a été
+arrêté le bras du mari prêt à se venger. Sa volonté
+apparaît si clairement, que tenter de s’y dérober
+serait l’offenser.</p>
+
+<p>— N’est-ce pas l’offenser davantage que de
+manquer aux promesses solennelles que je lui ai
+faites ? A l’âge de seize ans, vous le savez, mon
+père, j’ai prononcé un vœu de chasteté perpétuelle ;
+hier encore, je prenais devant le ciel l’engagement
+de revêtir le saint habit des Carmélites.</p>
+
+<p>— Ces promesses inspirées par votre piété n’ont
+été entendues que par Dieu ; elles lient votre conscience,
+mais non votre personne, et il sera aisé
+de vous en relever.</p>
+
+<p>— Ainsi, mon père, vous me conseillez de me
+marier ?</p>
+
+<p>— Je vous le conseille, et tout autre à ma place
+vous le conseillerait.</p>
+
+<p>— Me voilà donc condamnée au malheur pour
+toute ma vie ! soupira Nicolette ; je suis innocente,
+cependant ; pourquoi la responsabilité du crime
+que d’autres ont commis va-t-elle peser sur moi ?</p>
+
+<p>— N’interrogez pas le ciel, ma fille ; ce qui
+arrive, il l’a voulu, et vous devez vous y résigner.</p>
+
+<p>— Être obligée de me marier au moment où
+j’allais me donner à Dieu, d’épouser un homme
+qui m’est inconnu et que sa conduite me défend
+d’estimer, le sacrifice est cruel !</p>
+
+<p>— Oui, certes, le sacrifice est cruel, et Dieu
+vous éprouve. Mais loin de vous affliger qu’il vous
+ait choisie pour faire peser sur votre front sa
+colère, vous devez vous en réjouir, et puisque
+vous n’avez rien à vous reprocher, lui rendre
+grâce sans chercher à deviner ce que cachent ses
+arrêts. Vous aviez résolu de vous immoler à lui ;
+immolez-vous ! Tôt ou tard, sur cette terre ou
+dans son royaume, il vous dédommagera des
+souffrances que vous aurez endurées pour la gloire
+de son nom. Et comme Nicolette, tout en pleurs,
+secouait la tête, sans trouver en soi la force de se
+résigner, l’abbé Cardenne ajouta : — Ce qu’il
+ordonne est pour un bien. Qui sait si nous ne nous
+étions pas trompés, vous et moi, dans le choix de
+votre vocation ? Qui sait si en choisissant la vie
+monastique, vous n’aviez pas trop présumé de vos
+forces ? Et puis, mon enfant, toutes les âmes pures
+doivent-elles se réfugier égoïstement dans le
+cloître ? N’est-il pas bon qu’il en reste dans le
+monde ? Là aussi, vous pourrez faire votre salut,
+et en même temps que vous y travaillerez, travailler
+par la parole et par l’exemple au salut de ceux
+parmi qui vous vivrez. Le mariage qui vous épouvante
+aura des douceurs, soyez-en sûre, et entre
+toutes celles que vous pourrez y trouver, la douceur
+d’avoir converti l’homme dont vous aurez
+accepté le nom. Pour une âme chrétienne, la vie
+n’est jamais aussi sombre, aussi désespérée qu’elle
+vous apparaît dans l’épreuve. L’adversité a ses
+lendemains. A la peine que vous ressentez aujourd’hui
+succéderont des heures plus clémentes.
+Vous serez toute surprise de l’apaisement qui se
+fera dans votre âme, quand vous songerez au dévouement
+exercé sans faiblesse et au devoir accompli
+avec vaillance.</p>
+
+<p>L’abbé Cardenne parla longtemps ainsi. Peu à
+peu, sous l’influence de ses exhortations, Nicolette
+se rassérénait. Tout ce qu’il lui disait, elle se l’était
+dit à elle-même durant les heures qui venaient
+de s’écouler. Mais, dans la bouche du prêtre, ce
+langage revêtait une autorité plus grande ; il berçait
+son mal, il la disposait à souffrir sans se
+plaindre. Elle se résignait aux changements
+survenus.</p>
+
+<p>— C’en est donc fait ! s’écria-t-elle, quand il
+cessa de parler ; je ne serai pas religieuse ! Que
+la volonté de Dieu s’accomplisse ! Et vous, mon
+père, unissez vos prières aux miennes, afin qu’il
+me donne le courage de l’accomplir. A bientôt ;
+je vous reverrai.</p>
+
+<p>Elle s’éloigna lentement, accompagnée jusqu’à
+la porte de la petite maison par le prêtre miséricordieux
+dont les accents venaient de lui montrer
+clairement son devoir. Une fois dehors, elle se
+dirigea vers une église qui se trouvait sur son
+chemin et entendit la messe. Elle pria longuement
+et ardemment. Sa ferveur était revenue.
+Fière d’avoir été choisie pour de dures épreuves,
+son âme, qui maintenant brûlait de souffrir, les
+appelait avec un enthousiasme de martyr.</p>
+
+<p>Ses dévotions terminées, elle rentra. Ses résolutions
+prises, elle avait hâte de les faire connaître
+à Jacques Malivert, et en même temps de
+se justifier, en lui expliquant la présence de M. de
+Varimpré dans sa chambre. Elle voulait bien
+sauver sa sœur, en se sacrifiant, mais non rester
+exposée aux soupçons injurieux que les apparences
+laissaient peser sur elle. Elle entendait
+que Jacques fût convaincu qu’elle n’avait pas
+cessé d’être pure, afin que personne ne pût l’accuser
+de ne se marier que pour cacher une faute.</p>
+
+<p>Jacques était déjà sorti. Il possédait aux portes
+de la ville, sur la route de Nîmes, des carrières
+de pierre de taille. La pierre de Beaucaire est
+célèbre dans la Provence et dans le Languedoc.
+C’est de là que le mari d’Irène tirait la plus grosse
+portion de ses revenus. Une partie de la dot de
+sa femme avait été consacrée à créer une exploitation
+qu’il dirigeait lui-même. Chaque matin, il
+se rendait dans les carrières pour s’assurer que
+les ouvriers avaient pris le travail à l’heure réglementaire.
+C’est au milieu d’eux, en exerçant sa
+surveillance, qu’il était devenu l’homme emporté,
+brutal et dur, dont la colère avait éclaté si terrible
+durant la nuit.</p>
+
+<p>En attendant son retour, Nicolette s’enferma
+chez elle, négligeant d’aller embrasser sa sœur,
+ainsi qu’elle le faisait tous les jours à son réveil.
+Quelque résolue qu’elle fût à épuiser le dévouement
+et à pardonner, son cœur conservait encore,
+en ce moment si rapproché de l’aventure qu’elle
+déplorait, un ressentiment légitime que le temps
+seul pouvait dissiper. Elle craignait de ne pouvoir
+le cacher en présence d’Irène, et cette crainte lui
+faisait fuir l’occasion d’un entretien qui n’aurait
+pu avoir d’autre objet que les événements de la
+nuit. Mais l’entretien qu’elle redoutait, Irène le
+cherchait. En proie à d’amers regrets, malheureuse
+de l’infortune de sa sœur, elle n’avait pu
+ni fermer les yeux, ni donner libre cours à ses
+larmes, contenue par la présence de son mari endormi
+à côté d’elle et qu’elle redoutait d’éveiller,
+pressentant les questions qu’il lui adresserait s’il
+surprenait son trouble. Après l’avoir vu se lever,
+s’habiller et partir, elle s’était précipitée chez sa
+sœur, dévorée du désir de la revoir, de l’embrasser,
+d’implorer son pardon. A la même heure,
+Nicolette se rendait chez l’abbé Cardenne. Irène,
+inquiète de cette sortie matinale dont elle ignorait
+le but, avait conçu de mortelles inquiétudes qui
+ne se dissipèrent que lorsqu’elle apprit que sa
+sœur venait de rentrer. Elle alla sur-le-champ la
+trouver.</p>
+
+<p>En la voyant, Nicolette ne put retenir un geste
+d’impatience. Ses yeux rougis par les larmes, ses
+traits décomposés, sa pâleur exprimaient sa peine
+avec tant d’éloquence qu’Irène se fit horreur. Son
+affection fraternelle l’emporta sur la prudence.</p>
+
+<p>— Apaise-toi, ma sœur chérie, dit-elle. Si j’ai
+eu hier recours à ta tendresse et fait appel à ta
+pitié, c’est que le retour de Jacques avait troublé
+ma raison. La mort que j’ai vue de si près
+m’épouvantait. L’épouvante m’a jetée à tes pieds.
+J’étais folle. Mais, cette nuit, le calme est rentré
+dans mon cœur, et la résignation avec le calme.
+Je sais ce que mon devoir m’ordonne. J’expierai
+ma faute…</p>
+
+<p>— Et que m’importe ton expiation ! C’est affaire
+entre ta conscience et toi. Ton repentir ne
+me rendra pas le bonheur.</p>
+
+<p>— Tu ne m’as donc pas comprise ? Jacques
+saura la vérité. Je suis prête à lui en faire l’aveu.</p>
+
+<p>Nicolette, à ces mots, se redressa, et étreignant
+sa sœur d’un mouvement où se confondaient son
+amour et sa colère non encore domptée, elle reprit :</p>
+
+<p>— Je te défends de le détromper. Pour lui
+comme pour toi, il faut qu’il ignore toujours que
+tu as oublié tes devoirs. Le bonheur de toute ta
+vie est à ce prix.</p>
+
+<p>— Mais s’il ne peut être assuré qu’au prix du
+tien, je n’en veux pas.</p>
+
+<p>Un silence suivit ces paroles. Nicolette, les
+mains dans celles de sa sœur, le regard fixé
+sur l’horizon auquel servait de cadre la fenêtre
+ouverte, semblait y chercher l’apaisement.
+Ses traits peu à peu se détendaient ; l’attendrissement
+qui montait dans son cœur, au souvenir
+du passé durant lequel Irène lui avait prodigué
+sa tendresse maternelle et ses soins, la transfigurait.
+Les paroles de son confesseur lui revenaient
+en mémoire.</p>
+
+<p>— Rien n’arrive que par la volonté de Dieu,
+dit-elle enfin d’un accent triste et doux. Je suis
+dans ses mains ; il a disposé de moi ; je me soumets
+à sa volonté.</p>
+
+<p>— Me pardonneras-tu jamais ? demanda Irène.</p>
+
+<p>— Oui, si tu peux m’affirmer que tu oublieras
+celui qui va devenir mon mari et que tu lutteras
+par la prière contre le sentiment criminel qui t’a
+faite faible devant lui.</p>
+
+<p>— O Nicolette, suis-je donc si dégradée à tes
+yeux que tu me supposes capable de l’aimer
+encore, maintenant qu’il va t’appartenir ! Ne
+redoute rien de moi. Je passerai ma vie à regretter
+le mal qu’involontairement je t’ai fait. Je n’accepterais
+même pas le sacrifice auquel tu as consenti,
+si je n’avais le ferme espoir que tu aimeras
+ton mari. Et plus bas, elle ajouta : — J’ai été plus
+coupable que lui ; il est digne de toi.</p>
+
+<p>— Cela, je le saurai plus tard, répondit Nicolette.</p>
+
+<p>Ce fut tout, et sous son visage attristé, les pensées
+qui se pressaient dans son cœur demeurèrent
+impénétrables.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3>V</h3>
+
+
+<p>Le lieutenant Frédéric de Varimpré appartenait
+à une ancienne famille dont plusieurs membres
+avaient porté les armes avec honneur. Son père,
+général en retraite, vivait aux environs de Sancerre
+dans une terre de laquelle il tenait son nom ;
+sa mère était elle-même fille de soldat. Ils n’avaient
+que cet enfant. Il devait recevoir d’eux pour héritage
+le prestige d’une vie sans tache et une honnête
+aisance. Dans la carrière où il était entré,
+l’éclat de ses mérites ne le protégeait pas moins
+que le souvenir de la gloire paternelle. Ses camarades
+l’aimaient ; ses chefs l’estimaient ; ils lui
+prédisaient un brillant avenir. Le parti était avantageux
+pour Nicolette, que son éducation, sa dot,
+sa famille rendaient digne aussi de ceux à qui elle
+allait s’allier. La dramatique aventure qui subitement
+avait troublé son repos semblait donc n’être
+arrivée que pour un bien.</p>
+
+<p>Quand elle connut les renseignements recueillis
+par Malivert sur le fiancé que lui donnait le
+hasard, elle se rassura. Si ces renseignements
+exprimaient la vérité, elle pouvait espérer non le
+bonheur, — elle ne croyait plus au bonheur, — mais
+une existence honorée, paisible, dont elle
+consacrerait à Dieu une bonne part. Cette espérance
+fut son unique consolation durant les jours
+qui préparèrent la première visite que lui fit Frédéric
+avec l’agrément de Jacques Malivert.</p>
+
+<p>Cette visite avait été précédée de longs pourparlers
+entre les deux hommes et d’une démarche
+officielle du général de Varimpré et de sa femme,
+venus à Beaucaire tout exprès pour demander
+la main de Nicolette. Lorsque l’officier
+entra un soir dans le salon où se trouvait la jeune
+fille avec sa sœur et son beau-frère, elle ne put se
+défendre d’une émotion douloureuse. Elle parvint
+cependant à la surmonter. Son sacrifice étant résolu,
+elle entendait l’accomplir jusqu’au bout avec
+autant de bonne grâce que de dévouement. En
+outre, pour prolonger l’erreur de Malivert et protéger
+Irène contre les soupçons de son mari, elle
+était tenue de traiter Frédéric comme un ancien
+ami, de feindre, en le revoyant, une joie égale à
+la sienne. Il fallait continuer, sous cette forme,
+son généreux mensonge.</p>
+
+<p>Elle trouva dans le lieutenant un complice
+habile et aimable. Pendant cette soirée, les dernières
+défiances de Malivert furent dissipées. Quant
+à Irène, quelque pénibles que fussent les sentiments
+qui obsédaient son cœur, elle demeura
+froide, simple, impénétrable. Personne ne put deviner
+le terrible secret qui existait entre elle, sa
+sœur et Frédéric. Nicolette elle-même fut convaincue
+de son repentir. Toute son attitude disait
+que l’amour brisé était mort et ne ressusciterait
+pas.</p>
+
+<p>Le général et madame de Varimpré témoignèrent
+à leur future bru une paternelle bonté.
+Ils lui firent l’éloge de Frédéric ; avec un mari tel
+que lui, elle ne pouvait manquer d’être heureuse.
+Elle répondait de son mieux à ces marques d’affectueuse
+sympathie, et quand un amical débat
+s’engagea pour la fixation de l’époque du mariage,
+elle approuva tout ce qu’on voulut décider,
+ne montrant pas plus de répugnance que d’impatience
+devant le courtois empressement du lieutenant.</p>
+
+<p>Il est certain que toute femme à sa place en eût
+été flattée. Son fiancé avait vingt-huit ans. Le
+brillant uniforme des hussards seyait à sa taille
+élégante et robuste. Sous ses cheveux bruns,
+coupés en brosse, le front bronzé se dessinait pur
+et intelligent. Une moustache épaisse accentuait
+sa physionomie énergique ; mais la douceur caressante
+des yeux tempérait la dureté des traits. La
+voix, grave, vibrait harmonieusement, trahissait
+une âme ardente et tendre. En entrant, Frédéric
+s’était avancé vers Nicolette pour la saluer, et lui
+avait tendu la main, en lui offrant un énorme bouquet
+de roses. Durant toute la soirée, elle garda
+ce bouquet dans les mains. Lorsque quelque parole
+prononcée de trop près faisait monter le sang
+à ses joues, feignant de vouloir respirer le parfum
+des fleurs, elle y plongeait son visage pour en
+dissimuler la rougeur.</p>
+
+<p>Tout contribuait ce soir-là à la rendre sensible.
+Pour la première fois, elle venait de
+rompre avec les sévérités de sa vie passée. Elle
+avait quitté ses vêtements noirs, remplacés maintenant
+par une robe en soie de couleur claire,
+entr’ouverte sur sa poitrine et dont les manches
+courtes et larges laissaient voir, sous un flot de
+dentelles, la blancheur de ses bras. Ses cheveux,
+qu’elle arrangeait ordinairement sans coquetterie,
+étaient coiffés avec art. Irène, empressée à la faire
+belle, avait voulu piquer dans leur masse épaisse
+et lourde, sur le derrière de la tête, une touffe de
+grenadier, qui avivait de son chaud incarnat le
+teint doré de la nuque. L’émotion que ressentait
+Nicolette allumait dans ses yeux une flamme dont
+l’ardeur se répandait sur son visage. Elle se sentait
+belle ; et tout embarrassée du rôle qu’elle
+était condamnée à jouer, mal à l’aise sous ses
+parures, presque honteuse de l’étonnement provoqué
+chez ceux qui avaient coutume de la voir,
+par sa grâce subitement révélée, elle laissait se
+dégager d’elle, à son insu, sans effort de sa volonté,
+le charme infini d’une beauté qui s’épanouit et
+d’une pudeur qui s’alarme.</p>
+
+<p>Au bout de quelques instants, on s’éloigna d’eux
+pour les laisser se parler librement. Alors, Frédéric,
+qui s’était assis auprès d’elle, se leva et lui
+dit :</p>
+
+<p>— Mademoiselle, puisqu’on nous permet de
+rester en tête-à-tête, voulez-vous me suivre dans
+le jardin ? Nous y serons mieux qu’ici pour échanger
+quelques paroles indispensables.</p>
+
+<p>— Oui, bien indispensables, murmura Nicolette,
+en appuyant sa main tremblante sur le bras de
+Frédéric.</p>
+
+<p>Ils traversèrent lentement le salon pour gagner
+la large porte vitrée qui s’ouvrait sur le perron
+dont ils descendirent les marches. Impassible, sous
+un sourire, Irène, qui s’entretenait avec la générale,
+les accompagna d’un long regard.</p>
+
+<p>Toujours silencieux, ils firent le tour de la pelouse
+qui déroulait sous un rayon de lune son
+tapis jauni par le soleil d’été. Au delà de la pelouse,
+une allée de pins s’enfonçait dans l’ombre. Ils la
+suivirent, le lieutenant tortillant sa moustache, un
+peu embarrassé pour commencer l’entretien, Nicolette
+toute frémissante au seuil de sa vie nouvelle,
+qui semblait à sa sainte ignorance des choses de
+l’amour, plus obscure que l’allée sous laquelle ils
+venaient de pénétrer.</p>
+
+<p>— Il est de toute nécessité que je me fasse connaître
+à vous, mademoiselle, dit enfin Frédéric
+résolûment. Si vous m’avez jugé sur les apparences,
+au point de vue de vos principes religieux,
+vous avez dû me considérer comme un homme
+sans honneur et sans loyauté. Il m’est cruel de le
+penser au moment où vous allez me confier votre
+destinée ; je voudrais plaider ma cause…</p>
+
+<p>— C’est inutile, monsieur, répondit Nicolette.
+Quelle que soit ma tendresse pour ma sœur, je ne
+serais pas ici, nous ne serions pas à la veille du
+jour qui va confondre votre existence et la mienne
+en une seule, si je vous avais jugé ainsi que vous
+le dites. J’ai plaint votre égarement, et j’ai prié
+pour vous. Je n’ai suspecté ni votre honneur ni
+votre loyauté.</p>
+
+<p>— Votre sœur ne m’avait donc pas trompé en
+me disant que vous étiez une âme généreuse, reprit
+Frédéric. Merci, mademoiselle. Croyez que la
+mienne est pénétrée de reconnaissance. Ainsi,
+c’est bien de votre plein gré que vous m’épousez ?</p>
+
+<p>— Pourquoi cette question, monsieur ?</p>
+
+<p>— Pourquoi ? Les circonstances qui nous ont
+poussés l’un vers l’autre sont si extraordinaires !
+Elles m’imposaient le devoir de vous fuir, si un
+devoir plus impérieux encore ne m’avait ordonné
+de m’associer à votre dévouement pour assurer le
+repos de celle que j’avais compromise et que vous
+avez sauvée. Elles me commandent aujourd’hui,
+avant que vous vous engagiez pour toujours,
+de vous interroger, et de vous dire que si vous
+regrettez votre héroïque décision…</p>
+
+<p>— Que deviendriez-vous si je vous prenais au
+mot ? s’écria Nicolette. Que deviendrait ma sœur ?
+N’avez-vous pas compris que si j’ai fait ce que
+j’ai fait, c’est que le péril qui menaçait Irène était
+redoutable et pressant.</p>
+
+<p>— C’est vrai, mais peut-être est-il conjuré.</p>
+
+<p>— Il renaîtrait encore aussi pressant, aussi
+redoutable, si je vous éloignais de moi. Non, certes,
+ce n’est pas de mon plein gré que j’ai renoncé à
+la vocation qui m’entraînait loin du monde. Mais
+aujourd’hui, je ne regrette rien.</p>
+
+<p>Elle prononça ces mots d’une voix ferme qui
+révélait l’énergie de sa volonté. Frédéric pressa
+la main qui s’appuyait sur son bras, en disant :</p>
+
+<p>— Jusqu’à la mort, je me souviendrai de cette
+parole.</p>
+
+<p>— Non, je ne regrette rien, continua Nicolette,
+et j’espère que la vie qui s’ouvre devant nous ne
+changera pas ces dispositions de mon cœur. Le
+repos de l’avenir dépend de vous seul. Si vous
+estimez que mon sacrifice est grand, vous vous
+efforcerez de m’en dédommager.</p>
+
+<p>— Si c’est par le respect, par l’estime, par une
+tendresse profonde, l’effort sera facile.</p>
+
+<p>— Cette tendresse, monsieur, vous n’attendrez
+pas de moi que j’y réponde. Je suis malhabile aux
+choses de l’amour, et le passé nous défend les
+emportements de ce que vous autres vous appelez
+la passion. Il y a quinze jours encore, j’étais au
+moment d’entrer chez les Carmélites ; vous-même
+vous ne me connaissiez pas. Je ne saurais donc
+être pour vous autre chose qu’une compagne
+dévouée, une sœur plus encore qu’une femme.</p>
+
+<p>— Me sera-t-il interdit de vous aimer ou d’essayer
+de me faire aimer ?</p>
+
+<p>— Cela, je ne saurais vous le défendre ; mais
+nous en sommes encore bien loin. Il y eut un silence
+qui se prolongea, tandis qu’ils continuaient leur
+promenade. Puis Nicolette ajouta avec moins
+d’assurance : — Il est même une condition de
+vie commune que je dois loyalement poser dès
+aujourd’hui.</p>
+
+<p>— Laquelle ? D’avance je l’accepte.</p>
+
+<p>— Avant de vous connaître, monsieur, j’avais
+fait vœu de chasteté perpétuelle ; je m’étais donnée
+à Dieu. Ce n’est pas une femme que vous allez
+épouser, fit-elle en souriant tristement, c’est une
+religieuse. Je vous demande l’engagement de
+respecter ce vœu jusqu’au jour où l’Église m’aura
+déliée.</p>
+
+<p>— Je ne veux vous tenir que de vous-même,
+répondit simplement Frédéric.</p>
+
+<p>— Vous me permettrez aussi de pratiquer librement,
+dans toute leur rigueur, mes devoirs de
+chrétienne ?</p>
+
+<p>— Vous serez souveraine maîtresse dans notre
+maison.</p>
+
+<p>— Enfin, vous consentirez vous-même à remplir
+les vôtres ?</p>
+
+<p>— Vous voulez me convertir, dit Frédéric avec
+enjouement. Hélas ! je dois vous avouer que vous
+aurez un long chemin à me faire parcourir pour me
+rendre digne de vous qui êtes une sainte. Au régiment,
+il est malheureusement aisé d’oublier le
+catéchisme ; mais vous pouvez être assurée de ma
+docilité, si elle a pour effet de me donner un jour
+votre cœur. Et se penchant vers Nicolette, il
+ajouta : — Je consentirai volontiers à me laisser
+conduire au ciel, si les portes doivent m’en être
+ouvertes par un sourire des beaux yeux que voilà.</p>
+
+<p>— Oh ! monsieur ! murmura Nicolette effarouchée
+et rougissante.</p>
+
+<p>La moustache du lieutenant venait d’effleurer
+sa joue, et le regard fixé sur elle, de faire passer
+dans son corps de vierge un frisson inconnu.</p>
+
+<p>— Vous ai-je offensé ? demanda-t-il suppliant.</p>
+
+<p>Elle secoua la tête.</p>
+
+<p>— Non, mais vous m’offenseriez si vous parliez
+légèrement des choses religieuses. Ce n’est pas
+pour l’amour de moi que vous devez revenir à vos
+devoirs oubliés, c’est pour l’amour de Dieu, et
+pour faire votre salut.</p>
+
+<p>Frédéric inclina le front et resta silencieux.
+Nicolette crut que la leçon qu’elle venait de lui
+infliger portait déjà ses fruits, bien loin de se
+douter que son langage irritait la curiosité de son
+fiancé, aiguillonnait son désir naissant, et qu’en
+croyant se dépouiller à ses yeux par la sévérité de
+ses paroles, de tout attrait et de tout charme, elle
+s’offrait au contraire comme un fruit savoureux et
+tentateur. C’était une chose si nouvelle pour Frédéric
+que cette jeune fille craintive, frêle, timide,
+qui lui parlait avec des accents d’apôtre et qui,
+au moment de l’accepter pour maître, lui donnait
+Dieu pour rival ! Il rêvait déjà de se faire aimer.
+Il caressait par la pensée toutes les joies que lui
+réservait l’entreprise. Détourner à son profit les
+ardeurs passionnées qu’il devinait, entrer en conquérant
+dans ce jeune cœur, lui inspirer l’amour,
+n’était-ce pas suave et doux ? Un mot qu’elle prononça
+le ramena à des préoccupations moins souriantes.</p>
+
+<p>— Je ne vous ai pas parlé de ma sœur, monsieur,
+dit-elle ; j’estime qu’il est inutile que je
+vous en parle. Les préoccupations que le passé
+a pu me faire concevoir ne sont pas encore dissipées ;
+mais elles me laissent sans crainte pour
+l’avenir.</p>
+
+<p>— Devrons-nous ne plus voir madame Malivert ?
+demanda-t-il comme un homme dont la résolution
+est prise.</p>
+
+<p>— Ce serait éveiller les soupçons de son mari
+et me priver moi-même d’une grande joie. Non,
+nous la verrons, et nous entretiendrons avec elle
+des relations fraternelles. Vous voudrez bien vous
+souvenir cependant de ce que j’ai le droit d’attendre
+de vous.</p>
+
+<p>— Mademoiselle, je suis un honnête homme
+répondit gravement Frédéric.</p>
+
+<p>Il n’y eut pas d’autre allusion au passé. Ils ne
+voulaient ni l’un ni l’autre en parler longtemps.
+L’entretien ne roula plus que sur les projets
+d’avenir. Le mariage était fixé au mois suivant.
+Après la cérémonie, les nouveaux époux devaient
+partir pour le Berry, passer leur lune de miel au
+château de Varimpré, et au retour, s’établir à
+Tarascon, où un appartement serait préparé pour
+eux, en leur absence, par les soins de Jacques
+Malivert.</p>
+
+<p>Quand ils eurent épuisé les confidences qu’ils
+avaient à se faire, ils revinrent au salon sans s’être
+dit un de ces mots qui créent entre des fiancés un
+commencement d’intimité. Frédéric, impressionné
+par ce qu’il venait d’entendre, convaincu qu’il lui
+faudrait beaucoup de prudente habileté pour pénétrer
+dans ce cœur où Dieu régnait seul, dominé
+peut-être aussi par le souvenir d’Irène, se tenait
+sur la réserve, n’osait s’abandonner à l’entraînement
+de sa jeunesse surexcitée par l’étrangeté de
+la situation. Quant à Nicolette, elle avait senti sur
+son front un souffle de passion. C’en était assez
+pour la rendre méfiante et craintive. Elle redoutait,
+en se livrant trop vite, en montrant trop de
+confiance, d’encourager des sentiments dont elle
+était résolu à repousser les témoignages. Elle
+fuyait l’amour ; elle en avait peur ; elle se roidissait
+dans un suprême effort de volonté pour demeurer
+froide et ne donner prise, par aucun côté,
+à l’attaque qu’elle pressentait.</p>
+
+<p>En les voyant rentrer, Irène se leva souriante,
+s’avança au-devant de sa sœur qui venait d’abandonner
+le bras de Frédéric et dit à demi-voix, de
+manière à être entendue :</p>
+
+<p>— Êtes-vous d’accord, ma chérie ?</p>
+
+<p>— D’accord sur tous les points.</p>
+
+<p>— Il ne pouvait en être autrement, ajouta Frédéric,
+puisque j’étais résolu d’avance à regarder
+comme des ordres les désirs de mademoiselle.</p>
+
+<p>— Alors, tout est dit, reprit Irène.</p>
+
+<p>— Tout est dit ; nous nous marions dans un
+mois.</p>
+
+<p>Une légère pâleur se répandit sur les traits de
+la jeune femme ; elle sentit monter à ses yeux les
+larmes qui depuis le commencement de cette
+soirée gonflaient sa gorge. Mais il fallait dissimuler.
+Elle fut assez maîtresse d’elle pour y parvenir.
+Sa sœur se rapprochait de madame de Varimpré.
+Frédéric seul devina, et feignant de
+plaisanter avec Irène qui cachait son visage sous
+son éventail, il murmura à son oreille :</p>
+
+<p>— Ce mariage est votre œuvre. Je n’y consens
+que parce que vous l’avez ordonné. Mais ma vie
+est toujours à vous. Dites un mot, et cette nuit,
+nous partons ensemble…</p>
+
+<p>Il s’était cru obligé de laisser tomber comme
+une aumône cette dernière preuve d’amour, aux
+pieds de la pauvre abandonnée. Mais sa déception
+eût été grande si elle avait prêté l’oreille à ce cri
+qui cachait un suprême adieu sous une forme passionnée.
+Soit qu’elle ne s’y fût pas trompée, soit
+que son repentir fût sincère, elle ne se laissa
+pas prendre et répondit :</p>
+
+<p>— Nous serions des misérables. Je ne peux
+plus être pour vous qu’une sœur, Frédéric. Si
+vous rendez Nicolette heureuse, vous m’aurez
+donné la seule preuve de tendresse que je veuille
+désormais accepter de vous.</p>
+
+<p>Elle s’éloigna avant que ce rapide colloque eût
+attiré l’attention de son mari, et Frédéric se considéra
+comme délivré. Il voulait de bonne foi se
+consacrer à ses nouveaux devoirs, oublier Irène
+et se faire aimer de Nicolette. L’œuvre était difficile ;
+mais il ne désespérait pas d’y réussir. Il
+avait les illusions de sa jeunesse ; il se flattait de
+l’espoir d’avoir su plaire dès cette première entrevue
+et d’obtenir, à force d’attentions et de soins,
+tout ce qu’on semblait si peu disposé à lui accorder.
+Cet espoir, et sa confiance en lui-même, le rendirent
+séduisant durant les visites qui suivirent.
+Il venait tous les soirs faire sa cour à Nicolette.
+A l’accueil qu’il rencontrait, il croyait comprendre
+que, quoique fermé à l’amour, ce cœur fier et dédaigneux
+n’était pas invincible.</p>
+
+<p>Il ne se doutait pas qu’après son départ, Nicolette,
+agenouillée dans sa chambre jusqu’à une
+heure avancée de la nuit, procédait à un scrupuleux
+examen de conscience, se reprochait comme
+une faute la complaisance qu’elle avait mise à
+écouter les galants propos de son fiancé, à subir le
+charme de son esprit, à admirer sa mâle beauté ;
+que dans le silence de ses veilles, elle s’accusait
+comme d’un crime de sa faiblesse, de la facilité
+avec laquelle, en présence de Frédéric, elle se consolait
+de la perte de son divin amant. C’était
+comme un effort désespéré pour retenir les regrets
+qui se dissipaient, pour les retenir par la prière,
+par la méditation, par les pénitences qu’elle s’imposait,
+pour ramener sous le frein de la discipline
+son cœur rebelle et transformé jusqu’à prendre
+plaisir à ce nouvel état, qui d’abord ne lui avait
+inspiré que de l’horreur.</p>
+
+<p>Pendant la semaine qui précéda la célébration
+de son mariage, elle disparut, après avoir averti
+Frédéric, et passa trois jours en retraite au couvent
+des Carmélites. Au moment de mettre entre
+elle et le cloître un infranchissable obstacle, elle
+avait voulu s’imprégner, en une fois, de toutes
+les joies auxquelles elle allait renoncer. Pendant
+ces trois jours, elle vécut de la vie des religieuses.
+Quoique séparée d’elles par l’inflexibilité de la
+règle, elle assista à leurs offices, se conforma à
+leurs rigoureux devoirs, s’imposa leurs veilles et
+leurs privations. Elle demeura prosternée durant
+toute une nuit devant le Saint Sacrement offert à
+l’adoration des Carmélites. Elle répandit des larmes
+aux pieds de son Sauveur, lui promit de n’oublier
+jamais qu’elle avait été sur le point d’embrasser
+son service, et condamnée à rester dans le monde,
+d’en repousser les séductions afin de se rapprocher
+autant qu’elle le pourrait, et malgré les périls
+qu’elle y rencontrerait, de la perfection des
+saintes créatures dont elle enviait le sort sans
+pouvoir les imiter. Elle voulait au moins être un
+exemple, et en travaillant à son propre salut, contribuer
+à celui des autres.</p>
+
+<p>Le matin du jour où elle devait quitter le couvent,
+elle descendit à la chapelle, en même temps
+que les religieuses. Elle entendit la messe et communia,
+l’âme exaltée, le corps exténué par le
+jeûne auquel elle s’était astreinte. Sa prière sortait
+de ses lèvres tremblantes au milieu des larmes
+que le regret lui arrachait. Enfin, dans un
+mouvement de sainte folie et de sacrifice, elle
+offrit à Dieu sa douleur, acceptant comme un châtiment
+la volonté qui la chassait de ces lieux si
+tendrement aimés. Ce fut son dernier adieu au
+Carmel. Il ne précédait son mariage que de quelques
+jours.</p>
+
+<p>Les cloches de la grande église de Beaucaire
+sonnent à toute volée ; sur les degrés du temple,
+la foule se presse bruyante, pour voir arriver la
+noce. Il est dix heures ; le ciel est pur, le soleil
+radieux. Par les portes ouvertes, on aperçoit au
+fond du chœur, parmi les fleurs répandues à profusion,
+l’autel illuminé, un tapis jeté sur les
+marches, deux prie-Dieu recouverts de velours
+rouge. La blancheur luisante des marbres, les ors
+des décorations, les découpures des dentelles, la
+variété des couleurs confondues, resplendissent
+dans la lumière.</p>
+
+<p>Du chœur jusqu’à la porte, les invités déjà placés
+laissent entre eux un large passage pour le cortége ;
+dans ce passage, se promène, important et
+fier, le suisse, hallebarde au poing, épée au côté,
+plumet au chapeau. Parmi les invités, les officiers
+du 25<sup>e</sup> hussards, venus de Tarascon, le colonel à
+leur tête, pour faire honneur à leur camarade ;
+dans une des nefs latérales, la fanfare du régiment.
+A travers la rumeur confuse qui monte
+jusqu’aux voûtes, on entend des éclats d’instruments,
+des notes résonnantes arrachées aux cuivres
+par les musiciens qui préludent au morceau qu’ils
+vont jouer tout à l’heure.</p>
+
+<p>Tout à coup, le bruit du dehors s’élève, grossit,
+devient tumultueux, couvre celui du dedans. La
+noce arrive ; la foule groupée aux portes l’acclame.
+L’une après l’autre, les voitures viennent se ranger
+devant le perron. Sur le seuil, sous l’arcature de
+la porte encadrant un large morceau de ciel bleu,
+les invités voient se dresser la fine silhouette de
+mademoiselle Nicolette Suarez. Elle s’appuie au
+bras de son beau-frère, Jacques Malivert. La fanfare
+entonne une marche triomphale ; le cri strident
+des trompettes imprime aux vieilles murailles une
+longue vibration, électrise les assistants, donne
+aux physionomies des airs belliqueux et plisse les
+lèvres dans un sourire de chauvinisme attendri.</p>
+
+<p>Traînant derrière soi un flot de satin, le front
+penché sous les regards qui la dévisagent, Nicolette
+s’avance, tremblante, plus blanche en sa
+pâleur que sa couronne de fleurs d’oranger.
+Écrasée par l’émotion, elle s’agenouille devant
+l’autel et s’abîme dans une prière ardente. Quand
+elle relève la tête, l’abbé Cardenne est debout
+devant elle. Il commence une allocution simple,
+d’une éloquence touchante, que Nicolette écoute
+toute bouleversée, en se souvenant que la bouche
+qui lui retrace aujourd’hui les devoirs du mariage
+et lui prêche la soumission, la fidélité à son mari,
+lui retraçait naguère les devoirs de la vie religieuse,
+lui vantait le bonheur des vierges qui
+s’immolent à l’amour divin.</p>
+
+<p>Quand l’allocution est terminée, l’officiant descend
+les degrés de l’autel, s’avance vers les époux.
+Il s’adresse d’abord à Frédéric, qu’il interroge et
+qui lui répond. Puis il s’adresse à Nicolette. Elle
+sent son cœur défaillir quand elle l’entend lui
+dire :</p>
+
+<p>— Acceptez-vous pour légitime époux M. Frédéric
+de Varimpré ici présent ?</p>
+
+<p>— Oui, répond-elle, d’une voix expirante.</p>
+
+<p>Elle s’agenouille en laissant tomber sa main
+glacée dans la main de Frédéric. La bénédiction
+nuptiale descend sur leurs fronts courbés. A quelques
+pas d’eux, Irène debout, fière et belle, toute
+resplendissante dans la toilette rose qui avive
+l’éclat de son teint et l’or de ses cheveux, écoute,
+et regarde, en apparence impassible, dissimulant
+sous un sourire le frémissement de ses lèvres,
+seule manifestation extérieure de la torture que
+subit son cœur.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3>VI</h3>
+
+
+<p>Parti de Tarascon dans la soirée, le train roulait
+depuis plusieurs heures. Montant lentement dans
+la nuit profonde, de pâles lueurs d’aurore blanchissaient
+le ciel, dentelaient de teintes roses les
+montagnes de l’Ardèche aux pieds desquelles
+coule le Rhône.</p>
+
+<p>Blottie dans un coin du wagon-lit où elle avait
+pris place avec Frédéric, le front appuyé à la
+vitre voilée de buée, Nicolette, que le sommeil
+fuyait obstinément, laissait errer ses regards à
+travers le paysage. Sur la plus grande partie du
+parcours, la voie longe le fleuve. La masse lourde
+des eaux, sous le clair de lune, descendait entre
+les berges, argentée et miroitante, balafrée dans
+sa longueur d’une estafilade lumineuse, qui s’éteignait
+peu à peu, au fur et à mesure que se dissipait
+la nuit.</p>
+
+<p>La fatigue de l’insomnie pesait sur Nicolette,
+pâlissait son visage, assombrissait l’éclat de ses
+yeux. De temps en temps, elle les tournait vers
+Frédéric. Étendu sur le lit tiré des parois du wagon,
+il dormait. Au départ de Tarascon, au début
+de ce long tête-à-tête qui lui livrait sa femme et
+du mettait à sa discrétion, il s’était efforcé de
+plaire, de se montrer tendre pour lui arracher un
+sourire. Mais, toute vibrante des émotions de
+cette journée de noces ; douloureusement impressionnée
+par la tristesse des derniers moments
+passés avec Irène ; défiante encore, quoiqu’elle
+se fût départie de sa sévérité en le connaissant
+mieux, contre ce mari qui représentait toujours
+pour elle le tentateur, elle avait si froidement accueilli
+ses avances, que, rebuté presque aussitôt et
+fidèle au rôle qu’il voulait garder, il s’était installé
+pour dormir, en l’engageant à en faire autant.</p>
+
+<p>Sous le tremblant rayon de la lanterne, affaibli
+par le rideau tiré, tamisant une lumière adoucie,
+elle l’apercevait immobile et les yeux clos, paisible
+dans son sommeil comme un enfant.</p>
+
+<p>— Il est donc sans remords ? se demandait-elle
+en pensant aux événements qui avaient précédé
+le mariage. A cette question qui s’imposait,
+sa mémoire lui rappelait qu’avant de la conduire
+à l’autel, Frédéric s’était confessé. — En descendant
+dans son cœur, pensait-elle, l’absolution prononcée
+par le prêtre y a porté la paix. Il est en
+état de grâce ; voilà pourquoi il est calme.</p>
+
+<p>Dans son repos, Frédéric gardait une mâle attitude.
+Son fin profil se dessinait sur l’ombre ; la
+moustache coupait la rectitude des lignes sans en
+altérer la pureté ; le corps abandonné révélait,
+même en cet état, la vigueur des membres et la
+grâce des mouvements. Cette contemplation éveillait
+dans le cœur de Nicolette des pensées troublantes.
+Elles activaient la circulation de son sang,
+embrasé tout à coup dans un mouvement d’effroi
+et d’inconscient désir, dominé par l’attrait de
+l’inconnu, comme si elle eût senti, femme avant
+d’être sainte, un aiguillon de curiosité à la surface
+de sa chair et interrogé malgré elle le mystère
+qu’elle ne voulait pas connaître. Alors, fiévreuse,
+irritée, elle ramenait son regard au paysage pour
+y chercher l’apaisement, en même temps qu’une
+prière s’élançait de ses lèvres frémissantes.</p>
+
+<p>Au petit jour, Frédéric s’éveilla.</p>
+
+<p>— Je crois que j’ai dormi, fit-il tout haut, en
+se redressant.</p>
+
+<p>— Vous dormez depuis onze heures, reprit
+doucement Nicolette sans se retourner.</p>
+
+<p>— Et vous ?</p>
+
+<p>— Moi, j’ai regardé les étoiles, les montagnes
+et l’eau.</p>
+
+<p>— Il fallait m’appeler, mon amie ; je vous
+aurais tenu compagnie.</p>
+
+<p>Elle garda le silence, un peu émue par l’affectueuse
+expression de cette phrase où pour la
+première fois, depuis qu’ils étaient mariés, s’affirmait
+l’intimité naissante. Tout à coup, elle tressaillit.
+La moustache de Frédéric venait d’effleurer
+son cou ; elle avait senti à la racine des cheveux
+le contact des lèvres toutes chaudes.</p>
+
+<p>— Je vous en prie, murmura-t-elle, en se rejetant
+dans l’angle du wagon.</p>
+
+<p>— Pardonnez-moi, répondit Frédéric avec douceur ;
+c’est bien peu de chose, cela, le moindre de
+mes droits… ne vous offensez pas… N’ai-je pas
+été docile jusqu’ici ?</p>
+
+<p>— Il faut l’être toujours.</p>
+
+<p>Elle prononça ces mots à demi-voix, sans colère,
+obligée de reconnaître que le mari tenait
+toutes les promesses du prétendu, pénétrée de
+gratitude pour la timidité dont en ce moment
+même, son obéissance fournissait un nouveau témoignage.
+Il ne répondit pas. Mais comme il se
+mettait debout lestement pour replier le lit sur
+lequel il avait dormi, elle l’entendit qui murmurait
+railleusement :</p>
+
+<p>— Singulière nuit de noces !</p>
+
+<p>Ce fut tout. Il élevait le bras pour prendre dans
+le filet son nécessaire de voyage. Il l’ouvrit, en
+tira un peigne qu’en un tour de main, il passa
+dans ses cheveux. Puis, il déboucha un flacon revêtu
+d’osier, et dans une petite timbale d’argent,
+versa du vin de Malaga qu’il offrit à sa femme, en
+disant :</p>
+
+<p>— Prenez ceci ; il faut se mettre en état de résister
+aux malsaines influences des brouillards du
+matin. Elle refusa d’un geste. — Je vous en prie,
+supplia-t-il. Vous ne pouvez me refuser. Ordonnance
+du médecin.</p>
+
+<p>Elle accepta et but. Lentement, un chaud bien-être
+succédait au malaise qu’elle subissait tout à
+l’heure, au frisson causé par sa lassitude et ses
+anxiétés. Quand elle eut fini, il but à son tour.
+Mais, avant, il dit gaiement :</p>
+
+<p>— Vous savez que je vais connaître votre
+pensée.</p>
+
+<p>— Oh ! cela, je vous en défie, par exemple,
+répliqua-t-elle, désireuse d’encourager cette bonne
+humeur qui résistait à la rigueur de son attitude.</p>
+
+<p>— Vous me défiez, s’écria-t-il avec gravité. Eh
+bien, écoutez. En buvant, ma chère sainte s’est
+reproché le plaisir qu’elle y prenait, et involontairement,
+elle a songé aux Carmélites qui abandonnent
+en ce moment leur dure couchette,
+brisées et l’estomac vide, pour descendre à la chapelle,
+où elles vont chanter les louanges du Seigneur.
+N’est-ce point cela ? C’était vrai : elle
+l’avoua décontenancée, tandis que s’asseyant
+auprès d’elle, il continuait : — Évitez ces rapprochements,
+Nicolette ; épargnez-vous les regrets.
+Tant que je les sentirai s’agiter en vous, je me
+considérerai comme un criminel ; je croirai que
+vous refusez obstinément d’être heureuse près de
+moi, et je serai bourrelé de remords, en m’accusant
+d’avoir fait votre malheur.</p>
+
+<p>L’accent de cette supplication remua Nicolette.
+La sympathie qui, malgré sa résistance, la poussait
+vers Frédéric eut raison de ses résolutions,
+soit qu’elle fût touchée par la bonne grâce de son
+mari, comme par sa patience, soit qu’elle se résignât
+à céder maintenant pour être en état de
+mieux résister plus tard. Elle laissa tomber sa
+main dans la main tendue vers elle, et dit :</p>
+
+<p>— Ne m’en veuillez pas, mon ami ; votre délicatesse
+aura raison des regrets qu’involontairement
+je vous laisse surprendre, et si je ne puis
+être jamais pour vous une femme assez oublieuse
+de ses vœux passés pour répondre, comme vous
+le voudriez, à votre amour, vous trouverez en
+moi une compagne dévouée et reconnaissante.</p>
+
+<p>Était-ce un encouragement ? Frédéric le comprit
+ainsi. Sa jeunesse provoquée fut plus forte que ses
+promesses. Il étreignit avec ardeur Nicolette et
+l’embrassa, en murmurant :</p>
+
+<p>— Ma chère femme !</p>
+
+<p>Ce fut involontaire et spontané. Nicolette ne
+protesta pas. Mais elle resta comme écrasée.
+Lorsque quelques instants plus tard, le train arrivait
+à Lyon, son émotion et son trouble n’étaient
+pas encore dissipés.</p>
+
+<p>Ils ne firent à Lyon qu’un arrêt de quelques instants,
+sans quitter la gare. Ils voulaient arriver
+à Sancerre le même soir. Quand ils remontèrent
+en wagon, Nicolette, délassée par cette halte matinale,
+rassurée maintenant, comprenant qu’elle
+n’avait rien à redouter de son mari, respira plus
+librement. Le train se mit en marche pour gagner
+le Bourbonnais. Elle avait repris sa place, après
+avoir ôté son chapeau et jeté sur ses cheveux une
+voilette noire. Le sang avivé par la fraîcheur de
+l’air mettait sur ses joues, à fleur de peau, des
+teintes roses. Le regard exprimait de nouveau la
+sérénité de son âme. Sur son visage amaigri, la
+beauté commençait à poindre. Frédéric, qui s’y
+connaissait, devinait qu’avant peu, retrempée
+dans une vie nouvelle, délivrée des mortifications
+auxquelles jusqu’à ce jour elle s’était astreinte,
+elle serait jolie. Il éprouvait un piquant plaisir à
+penser que c’est lui qui, enveloppant de son amour
+cette créature frêle et défiante, ferait épanouir la
+fleur de grâce en germe dans la jeune fille.</p>
+
+<p>Il s’était assis auprès de sa femme. Il tenait la
+main qu’elle lui abandonnait, indifférente en apparence,
+mais en réalité heureuse de se sentir
+déjà dominée. C’était une sensation toute nouvelle,
+d’une incomparable suavité, comme si elle
+eût vu s’élever peu à peu autour d’elle un abri
+doux et chaud, et pris plaisir à s’y laisser faire prisonnière,
+Elle subissait, à son insu, le charme de
+Frédéric. Son âme de dévote s’ouvrait à la séduction
+de l’homme, qui trouvait là pour s’y exercer
+un sol déjà fécondé par les mystiques ardeurs de
+la chrétienne. Dans son cœur défaillant et troublé,
+l’amour humain se substituait à l’amour divin.
+Singulière métamorphose, résultat d’une nuit
+d’insomnie passée par Nicolette près de ce mari
+jeune et beau, qui n’attendait qu’une parole pour
+se jeter à ses pieds.</p>
+
+<p>Ils demeurèrent longtemps ainsi, pressés l’un
+contre l’autre, silencieux. Mais comme le train
+s’enfonçait dans un tunnel, Nicolette sentit, sous
+l’étreinte caressante qui la dominait, monter un
+flot de passion. De nouveau, ce fut un soupir
+suivi d’un baiser. Elle se dégagea doucement.
+Frédéric, toujours docile, n’essaya pas de s’imposer ;
+et même, comme s’il eût voulu se faire
+pardonner son audace, il se mit à parler avec volubilité.
+Au sortir du tunnel, il ne parut occupé
+que de montrer à sa femme le site sauvage dont
+ils traversaient les profondeurs entre des montagnes
+escarpées.</p>
+
+<p>L’entretien commencé se continua, durant tout
+le voyage. Frédéric était instruit, sa parole facile
+et chaude. Il avait voyagé ; les grandes excursions
+scientifiques formaient le principal objet des études
+auxquelles il consacrait les longs loisirs de la vie
+de garnison. Il lui fut aisé de captiver jusqu’au
+soir l’attention de sa femme, d’exciter son intérêt ;
+elle l’écoutait, charmée, heureuse de se
+convaincre qu’elle avait épousé un homme studieux,
+à l’esprit vif et ouvert, et touchée par-dessus
+tout de la docilité dont il faisait preuve.
+C’est par cette docilité que Frédéric trouvait
+le chemin de son cœur. Elle en était attendrie,
+agitée intérieurement de ne pouvoir demeurer
+fidèle aux promesses qu’elle s’était faites, sans
+causer un chagrin à ce mari si doux et si bon.</p>
+
+<p>La soirée était avancée déjà quand ils arrivèrent
+à Sancerre. Une voiture envoyée de Varimpré
+les attendait à la gare. A l’extrémité de la ville
+endormie, elle traversa un pont jeté sur la Loire,
+et au delà de ce pont s’engagea sur une route
+déserte. La curiosité tenait Nicolette éveillée. Elle
+savait déjà que le château de Varimpré, situé sur
+la lisière du Berry, dans une contrée d’aspect
+grandiose et mélancolique, était une antique construction,
+à physionomie féodale. C’est là, dans
+son pays natal, que Frédéric, au temps déjà lointain
+où, enfant, il suivait ses parents dans les garnisons,
+venait passer ses vacances. Ces lieux dont
+il parlait avec enthousiasme étaient pour lui remplis
+de souvenirs. Durant le voyage, il en avait
+entretenu Nicolette, en lui promettant de les interroger
+avec elle, afin qu’elle partageât les émotions
+du passé, qu’il voulait faire revivre. Par la
+pensée, Nicolette se voyait déjà aux termes de la
+route, dans cette maison qui serait un jour sa maison,
+et dont elle allait pouvoir, dès ce moment,
+se croire maîtresse, les parents de Frédéric ne
+devant y rentrer qu’au bout de quelques semaines,
+afin d’y laisser les époux libres et seuls, dans
+l’épanouissement de leur jeune bonheur. C’est là
+qu’elle vivrait près de son mari, elle n’osait dire
+près de ses enfants, bouleversée par l’émotion,
+au fur et à mesure qu’elle voyait approcher l’heure
+où éclaterait la lutte entre ce qu’elle considérait
+comme un devoir et ce qu’elle devinait être
+l’amour.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3>VII</h3>
+
+
+<p>Vers onze heures, la voiture s’arrêta au milieu
+d’un parc, devant un étroit perron accédant à un
+vestibule voûté. Dans l’obscurité, Nicolette ne vit
+rien que des arbres, une pelouse, une masse confuse
+de constructions. Sous le vestibule, deux
+vieux domestiques, un homme et une femme, lui
+souhaitèrent la bienvenue. Frédéric les embrassa.
+Puis, sans s’arrêter au rez-de-chaussée, il fit
+monter Nicolette au premier étage, par un escalier
+pratiqué dans une tour. A l’extrémité d’un
+couloir, une porte était ouverte. Nicolette entra la
+première et se trouva dans une vaste chambre,
+tendue de vieilles tapisseries à personnages, meublée
+avec un luxe de bon goût, où se devinait la
+main d’un habile ouvrier. Au milieu de la chambre,
+un lit large et bas, entre des rideaux de couleur
+claire ; suspendue au plafond, une veilleuse ;
+dans la cheminée, un feu clair, jetant sur les murailles
+sa lumière joyeuse ; un nid adorable pour
+l’amour.</p>
+
+<p>— C’est notre appartement, dit Frédéric.</p>
+
+<p>— Vous avez fait des folies pour moi, répondit
+Nicolette tremblante, regardant autour d’elle, les
+joues brûlées par le sang qui brusquement venait
+d’y monter.</p>
+
+<p>Frédéric sourit et reprit :</p>
+
+<p>— Fallait-il mettre ma chère femme dans une
+cellule de carmélite ? Elle garda le silence, se demandant
+s’il allait vouloir rester là, exercer déjà
+ses droits de mari, au mépris de ses promesses.
+Comme s’il eût compris sa pensée, il ajouta : — Vous
+êtes ici chez vous. Voici votre cabinet de
+toilette, et ici la porte de ma chambre. Il l’ouvrait
+tout en parlant. Nicolette aperçut une étroite
+pièce, avec un petit lit de fer. — C’est ici que je
+couchais quand j’étais enfant, reprit-il, ici que je
+coucherai, tant que ma femme exigera que je
+reste loin d’elle.</p>
+
+<p>Nicolette fut vaincue par ce trait, où de nouveau
+apparaissait cette délicatesse que depuis la veille
+elle mettait à l’épreuve.</p>
+
+<p>— Vous êtes bon, murmura-t-elle, merci.</p>
+
+<p>— Je subirai sans me plaindre, et toujours si
+vous l’exigez, le martyre que vous m’imposez,
+Nicolette, répondit Frédéric. Mais vous ne pouvez
+me défendre d’espérer, vous ne pouvez me défendre
+de croire que votre rigueur ne sera pas
+éternelle. Cela, vous ne pouvez pas plus me le défendre
+que vous ne pourriez, sans méconnaître vos
+devoirs d’épouse, exagérer longtemps vos devoirs
+de chrétienne. J’espère donc et j’attends le
+bonheur de votre bonté et de mes efforts pour
+vous plaire. Comme elle ne répondait pas, il la
+prit par la main, et la ramenant dans le cabinet
+de toilette qui séparait les deux chambres, il lui
+montra à la porte de ce cabinet un verrou. — Ce
+verrou n’était pas nécessaire pour vous protéger
+contre l’ardeur de mon amour, continua-t-il ; votre
+volonté aurait suffi. Mais il nous épargnera à moi
+des supplications qui pourraient vous déplaire, à
+vous une résistance pénible. Chaque nuit, comme
+un amoureux jamais découragé, je pousserai cette
+porte… et si elle résiste, je m’éloignerai. Je
+vous ai dit que je ne veux vous tenir que de
+vous.</p>
+
+<p>— Pardonnez-moi, si vous souffrez à cause de
+moi, soupira-t-elle ; mais rappelez-vous…</p>
+
+<p>— Plus un mot, s’écria-t-il ; je n’oublie pas…
+Allons souper.</p>
+
+<p>Ils descendirent au rez-de-chaussée, où le repas
+était servi au coin du feu dans la salle à manger
+de famille. Délivrée de toute crainte, confiante
+dans l’avenir, déjà faite à son nouvel état, Nicolette
+s’abandonna librement au bien-être de cette
+intimité charmante, à la joie de se sentir aimée,
+sans qu’il en coûtât rien à sa conscience. Pour la
+première fois, depuis qu’il la connaissait, Frédéric
+vit sur les lèvres de sa femme un sourire sans contrainte.
+Il ne s’y laissa pas prendre cependant ; il
+se défiait encore, il craignait d’effaroucher la chère
+sensitive. Il était moins pressé de mordre au
+bonheur que désireux de le goûter sans faire
+couler des larmes.</p>
+
+<p>Le souper fini, il ramena Nicolette dans son
+appartement ; et comme elle restait debout devant
+lui, embarrassée et craintive, il l’embrassa en murmurant :</p>
+
+<p>— Bonne nuit, ma chère femme ; à demain. Et
+surtout, ajouta-t-il en montrant la porte, n’oubliez
+pas.</p>
+
+<p>Il sortit sans manifester aucun regret. Vivement,
+Nicolette poussa le verrou et rentra dans sa chambre,
+secouant la tentation dont elle venait de sentir
+le premier trait, à la minute même où son mari
+s’était séparé d’elle. Une fois seule, elle fit rapidement
+sa toilette pour la nuit ; puis elle s’agenouilla,
+pria longtemps sans ferveur, un peu lasse, l’esprit
+troublé par des pensées confuses, à travers lesquelles
+revenaient les souvenirs du voyage dont
+les paisibles incidents lui avaient appris à connaître
+son mari. Enfin, elle se coucha, avec l’espoir
+qu’elle allait trouver le sommeil. Mais trop de
+sensations nouvelles l’agitaient.</p>
+
+<p>Pouvait-elle dormir, alors qu’à quelques pas
+d’elle, de l’autre côté de cette porte close, grondait
+la passion qui tour à tour l’avait attirée et épouvantée ?
+Après tout, il lui appartenait, ce mari
+jeune et beau ; c’était son bien à elle, comme elle
+était son bien à lui ; elle avait juré de lui obéir.
+Attendrait-elle qu’il ordonnât ? Et si, rebuté par
+sa rigueur, il n’ordonnait jamais ! s’il retournait à
+Irène, si quelque catastrophe éclatait, sur qui retomberait
+la responsabilité de l’événement, sur
+qui, sinon sur la femme dont la résistance l’aurait
+provoqué ? L’époux et l’épouse doivent être une
+seule et même chair ; c’est la loi du mariage. Cette
+loi, quelles promesses, quels vœux étaient assez
+forts pour lui permettre de s’y dérober ?</p>
+
+<p>Et tandis que ces questions se formulaient dans
+son esprit, sous l’influence de l’amour qui se dégagerait
+de ses souvenirs, un brûlant désir sourdement
+s’allumait dans son corps de vierge. Son
+âme, accoutumée à pousser vers Jésus le bien-aimé
+des prières ardentes et de fiévreux soupirs,
+exhalait vers l’amant désiré et redouté les mêmes
+soupirs et les mêmes prières, confondus dans un
+cri, dans un appel désespéré. L’appel, c’est la détresse
+de la femme déjà vaincue, qui le proférait,
+se raccrochant encore aux engagements du passé,
+suppliant le protecteur des faibles de ne pas l’abandonner ;
+le cri, c’est l’épouse qui le poussait,
+avide de sentir sur ses lèvres le miel du baiser,
+ciment des chaînes amoureuses dont elle voulait
+maintenant sentir à travers ses sens embrasés les
+douces meurtrissures.</p>
+
+<p>Ainsi s’évanouissaient les résolutions énergiques
+de Nicolette. La tentation montait autour d’elle,
+mettait devant ses yeux l’image de son mari, désormais
+plus éloquente que l’image du Sauveur.
+Elle se voyait dans ses bras, se sentait emportée
+dans sa tendresse ; il lui semblait que sa tête allait
+se presser contre cette poitrine robuste pour deviner
+à travers les battements d’un cœur d’homme
+la science de l’amour. Ce violent désir revêtait,
+en s’accentuant, la physionomie des choses illicites.
+Il exerçait sur l’âme de Nicolette le même
+attrait que le péché ; il lui causait les mêmes terreurs ;
+il ouvrait à son imagination le ciel et
+l’enfer à la fois. Elle redoutait en même temps
+d’offenser Dieu en aimant son mari, et de perdre
+son mari en lui préférant Dieu, et dévoyée, ballottée,
+secouée par tant d’entraînements contraires,
+elle épuisait dans cette lutte l’énergie de la résistance.</p>
+
+<p>Tout à coup, elle crut entendre à la porte de
+sa chambre, du côté de celle de Frédéric, un bruit
+de pas, une pression contre la boiserie. Elle prêta
+l’oreille. Dans une vision rapide, elle embrassa
+d’un seul coup la déception de son mari, sa colère,
+les suites de son ressentiment ; une angoisse cruelle
+lui fit au cœur une morsure ; elle eut peur, peur
+de détruire en un instant le bonheur de l’avenir,
+peur de ne connaître jamais l’amour, peur surtout
+de perdre l’amant. En une minute, Dieu fut
+vaincu, oublié… Dans le silence lourd qui pesait
+sur la maison, s’éleva de la bouche de Nicolette
+un gémissement, suprême manifestation de ses
+craintes désormais dissipées ; elle se jeta hors de
+son lit ; sous la lueur pâle de la veilleuse, elle traversa,
+affolée, courant les pieds nus, la chambre
+et le cabinet de toilette, tira le verrou bruyamment,
+et revint se coucher, des désirs pleins les
+sens, de la passion plein le cœur, anxieuse, frissonnante,
+craintive comme si elle avait commis
+un crime.</p>
+
+<p>Ce fut pendant quelques semaines une frénésie
+de bonheur. Nicolette s’était donnée, dans l’entraînement
+de son cœur et de ses sens, emportée
+par sa jeunesse, par la curiosité de la femme. Elle
+s’abandonnait à son ivresse, vaincue par la passion
+de son mari. Après l’avoir jetée dans un
+tourbillon de désirs ardents et surexcités, cette
+passion l’enveloppait, ne lui laissait ni repos ni
+répit, la ramenait toujours aux bras de l’homme
+à qui elle devait de connaître la douceur d’aimer.</p>
+
+<p>La fougue de son âme exaltée l’avait poussée
+jadis toute jeune au pied du crucifix ; elle
+se manifestait maintenant sous une forme nouvelle.
+C’était une autre nature se révélant dans sa
+personne, substituant à la vierge craintive, vouée
+au ciel, la femme possédée d’amour, heureuse de
+se donner. Elle ne se souvenait plus des circonstances
+qui l’avaient contrainte à épouser Frédéric.
+Ses défiances s’étaient évanouies sous les protestations
+ardentes qui la laissaient extasiée. Le premier
+baiser l’avait désarmée, en lui montrant au
+delà des rigueurs du cloître l’horizon sans fin
+d’une tendresse partagée. Elle voulait être heureuse,
+heureuse par ce mari qu’elle devinait sincère
+et qui lui répétait à satiété qu’il ne cesserait
+jamais de la chérir.</p>
+
+<p>Ces heures furent délicieuses. Chaque matin les
+ramenait plus sereines, plus fécondes en espérances ;
+chaque soir des ramenait plus brûlantes,
+et la félicité des époux revêtait le caractère de
+celle des amants. C’étaient tous les jours de longues
+promenades dans les champs, pleines de charme,
+les mille détails de la vie du foyer, embellis par
+la confiance mutuelle, l’étreinte de tous les instants,
+rendue plus étroite par le désir sans cesse
+ravivé ; puis, le soir venu, le lent attendrissement
+qui précède le repos des êtres et des choses, se
+communiquant aux cœurs, les préparant aux nuits
+amoureuses. Quand Frédéric et Nicolette, après
+ces journées trop courtes, se retrouvaient seuls
+dans leur chambre, leurs lèvres altérées se rapprochaient ;
+et l’amour recommençait, comme
+s’ils eussent repris au point où ils l’avaient laissé
+la veille, la lecture du livre éternel qu’ils épelaient
+ensemble.</p>
+
+<p>C’est à ce moment que parfois un vague
+remords s’élevait dans l’âme de Nicolette, sans
+qu’elle parvînt à s’en défendre.</p>
+
+<p>— Est-ce bien moi qui suis ici ? se demandait-elle,
+entre les bras qui la pressaient, éperdue et
+subjuguée.</p>
+
+<p>Sa conscience parlait ; lui rappelait les vœux
+oubliés, lui demandait si le mariage l’avait à
+jamais dégagée, si quelque jour elle n’aurait pas
+à rendre compte de cet oubli. Elle se roidissait
+contre ce reproche ; elle se jetait plus profondément
+dans l’amour pour étouffer ses remords. Vis-à-vis
+d’elle-même, elle plaidait la légitimité de
+son bonheur. Mais, quoi qu’elle fît, elle ne pouvait
+empêcher que le reproche un moment apaisé ne
+ressuscitât, ne la poursuivît jusque dans son rêve,
+auquel il donnait le caractère d’une faute dont,
+tôt ou tard, il faudrait se repentir et entreprendre
+l’expiation. Alors elle détournait ses yeux, fermait
+ses oreilles ; elle ne voulait pas voir ; elle
+refusait d’entendre ; toute sa vie était dans
+l’amour ; le sourire de son mari avait pour elle
+plus de prix que ne pouvait avoir d’efficacité la
+revendication du passé.</p>
+
+<p>Dans cette lutte, sa pieuse ferveur tombait, sa
+dévotion s’attiédissait ; elle négligeait ses devoirs
+religieux, n’en pratiquait plus que l’indispensable ;
+les prières que proféraient ses lèvres distraites
+ne possédaient plus le pouvoir de faire de
+son salut éternel le but principal de sa vie.</p>
+
+<p>Un événement douloureux troubla tout à coup
+ce bonheur suave, en abrégeant la durée du séjour
+que Frédéric et Nicolette comptaient faire à
+Varimpré. Ils étaient mariés depuis deux mois,
+lorsqu’un matin, une dépêche d’Irène leur apporta
+la nouvelle de la mort de Jacques Malivert. En
+parcourant, ainsi qu’il le faisait tous les jours, une
+des carrières qu’il exploitait aux portes de Beaucaire,
+un faux pas l’avait précipité tête en avant
+sur un rocher. Il s’était tué sur le coup. Irène
+suppliait sa sœur de hâter son retour. Il fallut
+partir.</p>
+
+<p>Ce fut avec un cruel serrement de cœur qu’elle
+abandonna Varimpré. Dans la solitude, elle venait
+de goûter tant d’innombrables joies ! Les retrouverait-elle
+ailleurs ? La vie, en la reprenant,
+n’allait-elle pas la livrer à des perplexités, à des
+angoisses, et troubler sa quiétude ? Et puis, une
+crainte s’éveillait dans son esprit. Elle ne doutait
+pas, elle ne voulait pas douter de son mari ! Mais
+si de nouveau il allait aimer Irène ; concevoir,
+en la retrouvant libre, le regret d’avoir enchaîné
+si vite sa propre liberté ! Si ce regret, Irène allait
+le partager ! Elle repoussait avec horreur ces terribles
+questions. Elle refusait de croire à des
+catastrophes nouvelles. Elle se rattachait avec
+énergie à l’espoir d’un bonheur sans fin. Mais la
+jalousie lentement se glissait dans son cœur,
+alarmait sa tendresse, troublait sa confiance inébranlable
+jusque-là.</p>
+
+<p>C’est torturée par ces doutes qu’elle arriva à
+Beaucaire. Sa première entrevue avec Irène fut
+dominée par la tristesse de celle-ci. Mais il était
+aisé de comprendre que la mort de Malivert
+n’atteignait pas la jeune veuve jusqu’aux sources
+d’où jaillit la douleur qui dure, et qu’elle se
+consolerait bientôt. Cette conviction, acquise en
+peu de jours, accrut le trouble de Nicolette. Elle
+redoubla de soins affectueux pour Frédéric, tout
+en se faisant violence pour demeurer auprès
+d’Irène. Elle n’eut de repos que lorsque, après s’être
+consacrée à elle pendant quelques jours, habitant
+sous son toit, ne la quittant jamais, vivant de sa
+vie, il lui fut permis de s’installer à Tarascon dans
+la maison louée par son mari.</p>
+
+<p>Séparée de sa sœur, allant la voir seule, l’attirant
+peu, la mettant rarement en présence de
+Frédéric, elle crut avoir écarté tout péril. Frédéric
+avait repris ses occupations de soldat. Il
+était studieux, s’appliquait aux choses de son état,
+à d’autres encore ; ses loisirs étaient remplis ; il
+ne faisait trêve à ses travaux que pour prodiguer
+à sa femme les témoignages de son amour. Il
+fuyait loyalement les occasions de se rapprocher
+d’Irène. Il entendait demeurer fidèle à celle dont
+la tendresse, répondant à la sienne, l’avait captivé ;
+il voulait même éviter de troubler sa sérénité.</p>
+
+<p>Mais le soin qu’il y mettait démontrait qu’il
+n’était pas guéri, que le danger qui lui faisait peur
+restait encore redoutable. Avec plus d’expérience,
+Nicolette l’eût deviné. Malheureusement, elle
+ignorait les surprises de la passion. Elle ne comprit
+pas ; elle ne vit rien au delà du présent, et se
+crut à l’abri du malheur.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3>VIII</h3>
+
+
+<p>La nuit venait. Le vent du Rhône soufflait avec
+fracas à travers les rues de Beaucaire. Il montait
+autour du rocher dont le couvent des Carmélites
+couronne la cime ; il enveloppait de ses rafales
+froides et poussiéreuses les murailles assombries,
+et se brisait en longs gémissements aux vitraux
+de la petite chapelle. Au milieu de la nef étroite,
+Irène se tenait assise vêtue de noir, toute
+pâle sous ses voiles de veuve. Elle attendait sa
+sœur qu’elle avait accompagnée au couvent.
+Depuis plus d’une heure, elle l’apercevait agenouillée
+dans le confessionnal, les lèvres collées
+à la grille de bois, au delà de laquelle l’abbé
+Gavella prêtait l’oreille aux aveux de sa pénitente.</p>
+
+<p>Désigné pour succéder comme aumônier des
+Carmélites à l’abbé Cardenne, le jour où ce prêtre
+doux et tolérant s’était laissé nommer vicaire
+général du diocèse de Nîmes, l’abbé Gavella arrivait
+d’Espagne. Pendant l’insurrection carliste, on
+l’avait vu dans les bandes du prétendant, tour à
+tour prêtre et soldat, faire le coup de feu comme
+un simple partisan, ou donner l’absolution à ceux
+que sa fanatique éloquence conduisait à la mort.
+L’insurrection vaincue, pour sauver sa tête mise
+à prix, il s’était réfugié en France. Conduit à
+Beaucaire par les hasards de sa fuite, y trouvant
+libre encore la place laissée vacante par l’abbé
+Cardenne, il l’avait sollicitée et obtenue.</p>
+
+<p>Aux approches de Noël, Nicolette était venue
+se confesser à ce prêtre sans le connaître. Elle
+désirait se réconcilier avec Dieu qu’elle se reprochait
+d’oublier. Maintenant, après avoir longuement
+parlé et répondu aux questions inquisitoriales
+du confesseur, elle écoutait, tremblante, ses
+remontrances et ses conseils. Il s’exprimait durement.
+Dans sa bouche, les avis prenaient des airs
+de menaces. Il était de ces prêtres qui savent
+mieux traduire la colère du ciel que sa clémence,
+mieux décrire les peines éternelles que les récompenses
+promises aux élus. Les larmes qu’il faisait
+couler étaient des larmes d’effroi, et non des
+larmes de repentir.</p>
+
+<p>De la place où elle se trouvait, bien qu’il eût
+laissé la porte du confessionnal entr’ouverte, Irène
+ne pouvait le voir ; mais elle entendait les éclats
+de sa voix, quelques-uns des mots rudes que son
+accent revêtait d’une forme bizarre. Elle devinait
+les violents reproches qu’il adressait à Nicolette.
+Au fur et à mesure que le temps passait, elle
+tournait du côté de sa sœur ses yeux où éclatait
+son inquiétude aggravée par la durée de cette
+confession.</p>
+
+<p>Tout à coup, un bruit sec traversa le silence de
+la chapelle. La grille du saint tribunal venait de
+se fermer ; le confesseur sortait pour regagner la
+sacristie. Il marchait à grands pas, balançant ses
+bras, autour desquels s’agitaient, comme des ailes,
+les larges manches du surplis. Sa maigreur d’ascète,
+son front bas, étroit, sillonné de rides profondes,
+l’éclat sombre de ses yeux qu’il tenait
+baissés, mais dont la flamme trouait ses paupières,
+la dureté rugueuse de ses traits, rendue plus sensible
+par la coloration du teint violacé, donnaient
+à sa physionomie un aspect redoutable. Son cou,
+ses épaules de portefaix, révélaient la vigueur
+sauvage de cet apôtre étrange, tout violence et
+tout emportement, qu’on ne pouvait se figurer
+baissant la tête sous les coups du destin et se
+résignant à les subir sans révolte. Par larges
+enjambées, il franchit la distance qui séparait le
+confessionnal de la sacristie, d’un mouvement à
+la briser poussa la porte, et disparut, avant même
+que la boiserie du chœur eût cessé de trembler
+sous la pression de ses pieds.</p>
+
+<p>Alors, Nicolette quitta la place où, comme une
+martyre, elle venait d’être soumise à un odieux
+supplice, obligée de livrer à son juge les secrets
+de son cœur. Défaillante, elle se traîna jusqu’à
+la chaise que lui gardait Irène. Elle tomba là,
+brisée, exténuée, n’en pouvant plus. La chapelle
+était solitaire ; sur l’autel, des cierges s’allumaient,
+perçaient de leur lueur pâle l’ombre agrandie ; de
+l’autre côté de la grille claustrale, les religieuses
+commençaient l’office du soir ; leur psalmodie monotone
+montait glacée jusqu’aux voûtes au-dessus
+desquelles le vent leur répondait, en imprimant
+aux tuiles une bruyante vibration.</p>
+
+<p>— Sais-tu que tu es restée là plus d’une heure,
+ma chérie ? dit Irène à voix basse en se penchant
+sur sa sœur. Je me suis gelée à t’attendre. Alors
+seulement elle vit les larmes de Nicolette et sa
+pâleur. — Qu’as-tu donc ? lui demanda-t-elle.</p>
+
+<p>— Oh ! ce prêtre ! comme il m’a parlé ! murmura
+Nicolette frissonnante…</p>
+
+<p>— Oui, c’est un homme effrayant… Je t’avais
+avertie. Mais tu as voulu venir à lui…</p>
+
+<p>— Il m’a dit des choses terribles…</p>
+
+<p>— Dictées par son intolérance, sans doute ?</p>
+
+<p>— Non, non, mais par le souci de mon salut.</p>
+
+<p>Et comme si les accents qui la terrifiaient tout
+à l’heure, de nouveau, s’étaient fait entendre,
+Nicolette se prosterna si violemment que sa sœur
+entendit le choc de ses genoux sur la dalle nue.</p>
+
+<p>— Apaise-toi, ma chère aimée, reprit Irène ; tu
+n’as pas le droit de te livrer à ces tourments. Tu
+le pouvais autrefois, quand tu étais libre, quand
+tu voulais te donner à Dieu. Mais, aujourd’hui, tu
+ne t’appartiens pas ; tu as un mari ; bientôt, tu
+auras un enfant…</p>
+
+<p>— Oh ! un enfant ! gémit Nicolette ; voilà la
+preuve de mon crime ! Tout à l’heure, tandis que
+j’étais agenouillée là, j’ai senti, pour la première
+fois, dans mes entrailles remuer le pauvre être…
+et il m’a semblé que déjà, avant même de naître,
+il me reprochait sa naissance.</p>
+
+<p>— Que dis-tu, malheureuse !… Si ton mari
+t’entendait…</p>
+
+<p>— Ah ! si tu pouvais savoir !</p>
+
+<p>— Savoir quoi ! Tu m’épouvantes… Parle-moi.</p>
+
+<p>— Non, non, tu ne comprendrais pas.</p>
+
+<p>Un geste compléta sa réponse. Elle refusait de
+s’expliquer ; elle imposait silence à sa sœur et se
+replongeait dans ses méditations. Irène resta
+debout près d’elle, attendant qu’elle eût fini
+de prier. Mais Nicolette paraissait avoir oublié
+que d’autres devoirs l’appelaient ailleurs. Accroupie,
+la tête penchée, les bras au long du corps,
+dans une attitude d’accablante fatigue, elle ne
+voyait rien, n’entendait rien, et il fallut pour la
+décider à partir qu’Irène lui imposât sa volonté.</p>
+
+<p>Elles sortirent ensemble ; silencieusement, elles
+s’engagèrent dans le chemin désert qui descendait
+vers la ville. Au bas de ce chemin, une voiture les
+attendait. Elles y montèrent, et quelques minutes
+plus tard, Nicolette ayant laissé sa sœur chez elle,
+sans vouloir lui révéler les causes de son trouble,
+arrivait à Tarascon. Son mari n’était pas encore
+rentré. Heureuse de se trouver seule, elle s’enferma
+dans sa chambre. Là, elle pouvait s’abandonner
+librement à sa douleur.</p>
+
+<p>Jamais elle ne s’était sentie si malheureuse. Le
+bonheur qu’elle échafaudait depuis quatre mois
+venait brusquement d’être détruit par la parole
+acerbe et vengeresse du confesseur. Interrogée par
+lui sur les causes qui si longtemps l’avaient éloignée
+des sacrements, en substituant l’indifférence
+à sa ferveur d’autrefois, elle s’était vue contrainte
+de révéler les voluptueuses joies de son ardent
+amour, d’avouer qu’en amant passionné, son mari
+l’avait menée par des chemins trompeurs et doux
+jusqu’à ces régions brûlantes, où, dans la langue
+de l’Église, la passion devient péché. Se livrant
+sans résistance à ses caresses, heureuse de se
+donner, elle s’était laissé convaincre que le devoir
+de la femme est de rendre à l’époux le plaisir
+qu’elle reçoit de lui, et que les chaînes du mariage
+ne deviennent fortes que si elles sont forgées
+au feu qui brûle le cœur et embrase les sens. C’est
+ainsi que folle de son corps, elle avait oublié son
+âme, ses devoirs de chrétienne, les exigences de
+son salut éternel. L’enfant que maintenant elle
+était sûre de porter dans ses entrailles avait été
+conçu dans le plaisir, enfanté dans l’amour, selon
+le langage des hommes ; dans le libertinage et la
+débauche, selon le langage du confesseur.</p>
+
+<p>Et le prêtre s’était redressé, menaçant et redoutable,
+rappelant les devoirs méconnus, les vœux
+oubliés, formulant des interdictions rigoureuses,
+infligeant des pénitences, exaltant la virginité, la
+continence, parlant avec des termes de répulsion
+et de mépris de ces voluptés fécondes dont la
+saveur avait transformé Nicolette, et auxquelles
+elle devait d’être mère. Il lui avait montré l’enfer
+ouvert, le ciel à jamais fermé, si par la sévérité
+d’une vie nouvelle elle ne purifiait sa chair
+souillée et ne sanctifiait son âme. Il avait dit enfin
+qu’elle devait se dérober aux exigences de son
+mari, le contraindre ainsi à obéir aux commandements
+de l’Église.</p>
+
+<p>— Vous êtes responsable de son âme comme de
+la vôtre, s’était-il écrié ; après avoir aimé, redouté
+Dieu, si vous l’offensez en vous faisant complice
+du péché de votre époux, vous qui savez mieux
+que lui la rigueur des peines éternelles, prenez
+garde que le ciel vous châtie, et qu’il vous châtie
+dans l’enfant que vous portez. Toujours cet
+enfant doit vous rappeler combien vous avez été
+coupable ; non-seulement vous devez l’élever
+chrétiennement, pour racheter vos fautes passées,
+mais le souci de son avenir doit vous empêcher
+d’en commettre de nouvelles.</p>
+
+<p>En se rappelant ces remontrances, Nicolette
+était épouvantée. Ce qu’on exigeait d’elle, c’est
+qu’elle brisât de ses mains son bonheur. Elle ne
+pourrait obéir qu’en éloignant son mari, qu’en se
+dérobant à sa tendresse, et puisqu’on lui imputait
+à crime les joies qu’elle devait à l’amant, c’est
+l’amour même qu’elle était tenue d’immoler.
+L’accomplissement d’un si rigoureux devoir ne
+serait-il pas au-dessus de son courage ? Saurait-elle
+affecter l’indifférence pour glacer les désirs de
+l’amant ? Saurait-elle mater les siens ? Tout son être
+se révoltait contre cette dure loi. Elle ne voulait
+pas se résigner ; et un cri de rébellion montait à
+ses lèvres, s’en échappait au milieu des larmes qui
+de ses yeux roulaient sur ses joues blêmies. Mais,
+hélas ! où la conduirait la révolte ? Dieu lui-même
+n’avait-il pas parlé par la bouche du prêtre ? Refuserait-elle
+de se soumettre à Dieu ?</p>
+
+<p>Frédéric la trouva bouleversée, pâle, dominée
+par ses angoisses. Vainement il l’interrogea ; il ne
+put obtenir qu’elle en révélât les causes. Tout
+ce qu’il parvint à lui arracher, c’est qu’elle avait
+vu Irène. Mais cet aveu n’expliquait pas le changement
+survenu dans sa conduite. Écartant tour
+à tour les diverses hypothèses que l’inquiétude
+suggérait à son mari, elle persistait dans son
+silence, se contentant de faire remarquer que sa
+grossesse justifiait sa fatigue. Elle ne disait rien de
+plus. Ils dînèrent tristes et silencieux, lui blessé
+par le défaut de confiance qu’il venait de surprendre,
+elle mangeant peu, osant à peine lever
+les yeux sur son mari, en proie aux plus cruelles
+tortures. En quittant la table, elle allégua sa fatigue,
+rentra dans sa chambre, laissant Frédéric
+seul, et pour la première fois depuis qu’ils étaient
+mariés, le privant, comme elle s’en privait elle-même,
+de cette exquise intimité qui, chaque soir,
+les rapprochait l’un de l’autre, dans le chaud
+bien-être de leur paisible maison.</p>
+
+<p>Alors, devant le mystère contre lequel se brisait
+sa sollicitude, et qu’il considérait comme un
+caprice de femme, il eut un mouvement de colère.
+Se levant tout à coup :</p>
+
+<p>— Je veux voir Irène, s’écria-t-il ; elle me dira
+ce qui s’est passé.</p>
+
+<p>Il sortit, et par la nuit froide se dirigea vers
+Beaucaire. Dans sa hâte de savoir, il s’était mis
+en route sans réfléchir. Ce fut seulement sur
+le pont du Rhône qu’il se souvint que depuis son
+mariage, il ne s’était jamais rencontré seul avec
+Irène. Toujours sa femme avait été entre eux ; ils
+évitaient toute occasion de tête-à-tête, toute explication
+sur le passé. Lui-même ne songeait plus à
+elle que pour écarter le souvenir de leur brûlant
+amour, emporté par un coup d’orage et qu’il
+croyait à jamais détruit. En pensant qu’il allait
+la revoir, sans témoins, délivrée par le veuvage,
+maîtresse d’elle-même, il se troubla. Si puissante
+fut l’émotion qui s’empara de lui qu’il eut peur.
+Brusquement, il s’arrêta au milieu du pont que
+le vent de la mer balançait avec fracas sur les
+câbles en fer accrochés aux piles. Il n’osait plus
+continuer son chemin ; il voulait revenir sur ses
+pas. Mais l’état de sa femme l’inquiétait. Irène
+seule pouvait le mettre sur la trace de la vérité
+qu’on lui cachait. Cette considération le décida ;
+il reprit sa marche, et quelques minutes après, il
+frappait à la porte de sa belle-sœur.</p>
+
+<p>Irène était seule, ce soir-là comme tous les
+soirs. Depuis la mort de son mari, elle vivait
+retirée, non que sa douleur fût de celles qui
+aiment la solitude et qu’importune le bruit, mais
+parce qu’il s’y mêlait l’amer regret des circonstances
+fatales qui lui avaient enlevé Frédéric à la
+veille du moment où elle aurait pu se l’attacher
+pour toujours. Ce n’est pas le mort qu’elle pleurait ;
+elle pleurait le vivant à jamais perdu. Pour
+le mieux pleurer, elle voulait être seule ; elle s’enfermait
+avec ses souvenirs, et quoique décidée à
+tenir loyalement la promesse faite à Nicolette, elle
+laissait un vague espoir bercer sa peine, espoir
+conçu contrairement à sa volonté, qu’elle repoussait
+comme criminel, mais qui la charmait, et dans
+l’avenir douloureux lui montrait la possibilité
+d’un bonheur reconquis. Elle avait beau faire, elle
+aimait toujours.</p>
+
+<p>Assise au coin du feu, sous la clarté de la lampe,
+elle lisait. En entendant annoncer Frédéric, elle
+tressaillit. Lui, seul chez elle par cette soirée
+d’hiver ! Qu’y venait-il faire ? Nicolette, qu’elle avait
+laissée si lasse et si triste, était-elle plus souffrante ?
+Est-ce là ce que Frédéric venait lui annoncer ? Ou
+bien…? Sa pensée demeura inachevée ; l’émotion
+pâlissait son visage. Une étrange anxiété la prenait
+au cœur, dominée par une joie inconsciente.</p>
+
+<p>— Ce n’est pas vous que j’attendais, dit-elle,
+debout, la main tendue vers Frédéric, essayant de
+dissimuler son trouble.</p>
+
+<p>— Si quelqu’un m’eût dit, il y a une heure, que
+je serais ce soir chez vous, répondit-il, ce quelqu’un-là,
+ma chère Irène, m’aurait plus étonné que vous
+ne paraissez l’être vous-même.</p>
+
+<p>Comme elle reprenait sa place, il s’assit souriant,
+affectant une entière liberté d’esprit :</p>
+
+<p>— Alors, pourquoi êtes-vous venu ? demanda
+Irène. Est-ce Nicolette qui vous envoie ?</p>
+
+<p>— Non, je suis ici pour vous parler d’elle. Avec
+une grande volubilité, comme s’il eût tenté de
+noyer son émotion dans le flot des paroles, il
+raconta l’accueil qu’il avait reçu de sa femme, en
+rentrant chez lui. — Vous avez passé plusieurs
+heures avec elle aujourd’hui, ajouta-t-il. J’ai pensé
+que je connaîtrais par vous les motifs de sa métamorphose.</p>
+
+<p>Interrogée avec cette précision, Irène ne pouvait
+se taire. Elle dit ce qu’elle savait, le désir
+de Nicolette de ne pas laisser célébrer les fêtes de
+Noël sans s’approcher des sacrements, la visite au
+Carmel, la confession à l’abbé Gavella, et la terreur
+de la jeune femme en quittant le confessionnal.
+C’en était assez pour révéler à Frédéric la vérité.
+Il comprenait maintenant. Les craintes et les scrupules
+de Nicolette lui étaient familiers. A diverses
+reprises, il les avait dissipés sous ses baisers.</p>
+
+<p>— Vont-ils détruire le repos de ma vie, me
+prendre le cœur de ma femme ? s’écria-t-il, la
+colère aux yeux et sur les lèvres.</p>
+
+<p>— Comme vous l’aimez ! soupira Irène, dont ce
+cri éveilla la jalousie. Il la regarda. Sur ses traits,
+où, en d’autres temps, il savait lire, il devina le
+reproche que contenaient ces paroles. Il n’osa
+répondre. Elle continua toute frémissante. — Elle
+est heureuse, elle, tant mieux… C’est égal, quand
+je songe au passé, à vos serments… Ah ! mon
+pauvre ami, comme vous m’avez eu vite oubliée !</p>
+
+<p>— Oubliée ! fit-il durement. Vous vous trompez.</p>
+
+<p>Elle fut toute remuée par ce cri ; mais elle eut
+peur de l’explication qui allait infailliblement
+suivre son imprudente réflexion ; elle s’arrêta. La
+suite de l’entretien n’eut trait qu’à Nicolette. Frédéric
+savait maintenant ce qu’il voulait savoir. Il
+quitta sa belle-sœur sans avoir pu recouvrer le
+calme. La séduction d’Irène venait de rouvrir à
+son cœur la plaie ancienne, une de ces plaies qui
+ne se cicatrisent jamais.</p>
+
+<p>La soirée était avancée quand il rentra. Le froid
+de la nuit, la rapidité de sa marche, n’avaient pu
+dissiper son émotion. L’image d’Irène retrouvée le
+poursuivait. La beauté de la jeune femme avait
+ressuscité le souvenir des voluptés refroidies, des
+heures brûlantes, de tout ce passé qu’il croyait à
+jamais oublié. Ses yeux gardaient la vision des
+attraits vainqueurs dont, en d’autre temps, le
+charme l’avait enveloppé. Vainement, il se faisait
+violence pour ne pas se les rappeler ; ils s’imposaient
+à sa mémoire, dans une sensation d’effroi et
+de vague désir. Avec le souvenir, la faiblesse
+revenait. L’effort désespéré de sa raison le défendait
+mal contre la tentation tout à coup ravivée.
+En revoyant Irène, il avait compris qu’elle l’aimait
+toujours, que faible comme lui, elle n’attendait
+qu’un signe pour lui ouvrir les bras. De là son
+trouble. Le crime l’épouvantait ; mais la femme
+l’attirait. Dans sa chair, le désir s’allumait.
+Et tandis que ses lèvres se reprenaient à la saveur
+des baisers d’autrefois, son imagination déchaînée
+enfantait des projets qu’il repoussait à peine conçus,
+et qui obsédaient son cerveau, quelque effort
+qu’il fît pour en briser la séduction.</p>
+
+<p>— Ce serait infâme ! pensa-t-il tout à coup, au
+moment où, dans le calme de sa maison endormie,
+il montait lentement l’escalier.</p>
+
+<p>De nouveau il se promit d’éviter de revoir
+Irène, — il ne pouvait rien de plus, — de chercher
+l’oubli dans l’amour de sa femme, cet amour
+qui depuis quatre mois se révélait à lui, ingénieux
+et ardent, et lui versait le bonheur. Il s’attendrit
+en y pensant ; les témoignages touchants par
+lesquels il s’était manifesté lui revinrent en
+foule à l’esprit. Brusquement, il courut vers
+l’appartement de Nicolette, assuré de trouver
+là un refuge contre les périls qui le menaçaient.
+Il allait ouvrir la porte, quand la femme
+de chambre, qui veillait en attendant son retour,
+apparut et lui dit :</p>
+
+<p>— Madame s’est couchée très-souffrante ; elle
+prie monsieur de ne pas troubler son repos. Elle
+lui a fait préparer un lit au second étage.</p>
+
+<p>— C’est bien, répondit Frédéric stupéfait ; vous
+pouvez rentrer chez vous.</p>
+
+<p>Il resta seul, agité par une colère soudaine,
+surpris et attristé. Sa femme le chassait de son lit,
+l’exilait loin d’elle. Dans cet ordre inattendu, il
+retrouvait l’influence du confesseur ; il devinait
+qu’entre lui et ce prêtre, une lutte allait s’engager,
+et il doutait de la victoire. En une minute, il vit
+sa femme rejetée dans la rigoureuse observance des
+pratiques religieuses, sacrifiant l’amour à ce qu’elle
+appelait le devoir, se refusant, s’enveloppant
+comme autrefois, avant qu’il lui eût révélé le bonheur
+d’aimer, dans la froide austérité de sa dévotion
+de nonne. Il sentit son cœur se glacer,
+des larmes brûler ses yeux, tandis qu’il comparait
+la vie sans charme qui s’apprêtait pour lui, à la vie
+que lui eût faite Irène, qu’elle lui ferait encore s’il
+voulait. Cette comparaison lui rendit moins cruelle
+la déception qu’il venait de subir. Elle lui montrait,
+au delà du malheur qu’il prévoyait, un
+dédommagement qui en amoindrirait l’amertume.
+Mais elle le terrifiait. Cette vision troublante eut la
+durée d’un éclair. Il refusait de désespérer, il se
+rattachait au seul bonheur qu’il pût légitimement
+connaître et goûter. Il voulait le défendre, n’y
+renoncer qu’après avoir tout tenté pour le retenir.</p>
+
+<p>Sa volonté, formulée nettement dans son esprit,
+l’entraîna à tenter sur l’heure un effort assez efficace
+pour lui rendre le cœur de Nicolette. Il
+poussa la porte de la chambre. En entrant, il
+aperçut, sous la lueur pâle de la veilleuse, sa
+femme couchée et immobile. Il s’approcha sans
+bruit vers le lit et dit à voix basse :</p>
+
+<p>— C’est moi, Nicolette. Elle ne répondit pas. Il
+reprit : — Es-tu souffrante ? Je t’en prie, parle-moi.</p>
+
+<p>Un soupir entr’ouvrit les lèvres de Nicolette.
+Elle parut sortir d’un profond assoupissement et
+murmura :</p>
+
+<p>— C’est mal à vous de me réveiller ; je vous
+avais fait prier de me laisser seule ce soir.</p>
+
+<p>— Ce soir… et pour la première fois, fit-il d’un
+accent de reproche. Sera-ce du moins la dernière ?</p>
+
+<p>— Je suis lasse, bien lasse, dit-elle, au lieu de
+répondre à la question de son mari.</p>
+
+<p>En toute autre circonstance, Frédéric se serait
+résigné à obéir. Nicolette touchait au cinquième
+mois de sa grossesse désormais certaine. Sa lassitude
+s’expliquait aisément. Mais ce qu’il avait
+appris par Irène, ce qu’il savait de la visite de sa
+femme au Carmel lui rendait suspectes ses paroles.
+Il doutait de sa sincérité. Le motif qu’elle alléguait
+pour l’éloigner lui semblait n’être qu’un prétexte
+et cacher un motif plus vrai qu’elle ne voulait pas
+avouer.</p>
+
+<p>— Je m’en vais donc, reprit-il tristement ; mais
+avant, embrasse-moi ; répète-moi que tu m’aimes
+toujours.</p>
+
+<p>— Si je vous aime ! soupira-t-elle. Pouvez-vous
+en douter ? Mais il y a amour et amour… celui
+que Dieu condamne, et celui qu’il bénit…</p>
+
+<p>— Je n’en connais qu’un seul, moi, s’écria
+Frédéric, celui qui nous a rendus heureux.</p>
+
+<p>Il se pencha, pénétré déjà par la moiteur du
+corps étendu sous les draps ; il l’attira vers lui,
+cherchant les lèvres comme s’il eût voulu y retrouver
+la trace de ses baisers et étouffer là,
+dans une caresse plus puissante encore, les
+paroles que sa femme venait de prononcer.
+Mais elle se détournait en disant :</p>
+
+<p>— Oh ! non, non, pas cela…</p>
+
+<p>— Mais cela, c’est ce que tu voulais hier
+encore…</p>
+
+<p>— Depuis hier, j’ai compris que c’est mal.</p>
+
+<p>Il se redressa furieux, saisissant sur le vif la
+cause de sa disgrâce.</p>
+
+<p>— Est-ce ton confesseur qui t’a défendu d’embrasser
+ton mari ?</p>
+
+<p>— Qui vous a dit ?</p>
+
+<p>— Qu’importe, puisque je sais… Est-ce lui qui
+t’a fait cette défense odieuse, Nicolette ? Est-ce lui
+qui a rendu de glace ton cœur embrasé du même
+feu que le mien ? Est-ce lui qui veut y tuer
+l’amour ?</p>
+
+<p>Ces questions précipitées épouvantaient Nicolette.
+Si elle se laissait entraîner dans la discussion
+à laquelle l’invitait Frédéric, elle allait, sous peine
+de lui infliger une torture, subir de nouveau la séduction
+et retomber dans le péché. Il fallait à tout
+prix l’écarter, l’écarter sans l’offenser, et gagner
+du temps, s’assurer les moyens de le préparer
+doucement à une vie nouvelle, plus conforme que
+la vie passée aux préceptes du confesseur.</p>
+
+<p>— Pour l’enfant que je porte, supplia-t-elle
+doucement…</p>
+
+<p>Il ne la laissa pas achever ; il s’éloigna du lit,
+traversa la chambre en proférant un adieu qui
+ressemblait plus à une menace qu’à une parole de
+tendresse, et il s’enfuit. S’il se fût arrêté à la
+porte, il aurait entendu les sanglots de Nicolette
+que désespérait sa brusque sortie. Mais trop vif
+était son dépit pour que des larmes eussent le
+pouvoir de le dissiper. Il monta dans la chambre
+où désormais sa femme l’exilait. Déshabillé en
+un tour de main, il se coucha, mais ne put
+dormir, livré aux réflexions les plus contraires,
+inquiet, désespéré, se plaignant et menaçant tour
+à tour, irrité surtout contre le prêtre qui lui enlevait
+le cœur de sa femme.</p>
+
+<p>En vérité, elle choisissait bien son moment
+pour se dérober à sa tendresse, pour rompre les
+liens de leur intimité : le moment où il venait,
+tout à coup rapproché d’Irène, de subir une
+influence dont il ne connaissait que trop les
+entraînements et la douceur ! S’il était conduit
+à violer ses devoirs, à outrager la morale, à souiller
+son foyer de toutes les hontes de l’adultère et
+de l’inceste, Nicolette ne l’aurait-elle pas voulu ?
+N’est-ce pas sur elle que retomberait la responsabilité
+de ses désordres ? Durant toute la nuit, ces
+questions troublantes hantèrent son esprit obsédé
+par le souvenir d’Irène. Il s’endormit au petit
+jour, brisé de corps et d’âme, se demandant découragé,
+avant même d’avoir résisté, s’il parviendrait
+à reconquérir sa femme, et ce qu’il deviendrait
+s’il n’y parvenait pas.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3>IX</h3>
+
+
+<p>Cette soirée douloureuse amena des lendemains
+cruels et amers. Partagée entre l’amour de son
+mari et la crainte du péché, Nicolette, livrée à
+l’influence de l’abbé Gavella, se laissait dominer
+par la crainte plus encore que par l’amour. Durant
+les jours qui suivirent cette étrange métamorphose,
+Frédéric, à diverses reprises, essaya
+de ressaisir son influence ébranlée. Mais ses efforts
+furent vains. Entre sa femme et lui, il voyait
+s’élever un obstacle qu’il se sentait impuissant à
+détruire. La grossesse de Nicolette, les souffrances
+qui résultaient pour elle de son état, devinrent
+l’argument à l’aide duquel elle éloignait implacablement
+son mari et le glaçait quand il venait vers
+elle, une caresse dans le geste et dans le regard.
+Elle lui opposait une froideur calculée. Si parfois,
+attendrie par les prières qu’il faisait entendre, elle
+semblait prête à se fondre sous ses baisers et à
+se donner, tendre comme autrefois, elle se roidissait
+tout à coup sous l’impression d’un remords
+subitement déchaîné. Alors, elle le fuyait, disparaissait
+pendant quelques heures, allait s’agenouiller
+dans le confessionnal où l’attendait le
+prêtre, et d’où elle rapportait une énergie de
+résistance sous laquelle Frédéric demeurait vaincu
+et désarmé.</p>
+
+<p>Il tentait cependant encore de la ramener à lui ;
+il évoquait les souvenirs des mois écoulés, de
+l’amour fort et profond qui avait suivi leurs noces.
+Il lui parlait avec éloquence de l’enfant qu’elle
+portait. N’était-il pas le lien solide qui devait les
+empêcher de se désunir, cet enfant fruit de leur
+mutuelle affection ? Elle lui répondait par des
+larmes auxquelles il se trompait. Il croyait avoir
+raison de sa rigueur. Mais soudain elle l’écartait,
+comme si cette allusion à l’être formé dans ses
+entrailles ne lui eût rappelé que le péché auquel
+cet être innocent allait devoir la vie.</p>
+
+<p>En quelques semaines, l’intimité de leur vie fut
+détruite. Toutefois, Frédéric ne désespérait pas
+encore. Il attribuait à la grossesse de Nicolette
+l’incompréhensible caprice dont les conséquences
+pesaient sur ses épaules d’un poids si lourd. Il se
+plaisait à penser que lorsqu’elle serait délivrée, il
+la retrouverait telle qu’autrefois. Cette espérance
+lui donnait le courage de subir cette épreuve trop
+longtemps prolongée. Elle le consolait dans sa
+détresse, l’aidait à éteindre la vision brûlante que
+les dédains de sa femme ramenaient sans cesse
+devant ses yeux, et qui lui montrait le bonheur
+dans l’amour d’Irène.</p>
+
+<p>Plus Nicolette le rendait malheureux, plus il
+songeait à sa première maîtresse, libre maintenant
+et toujours éprise de lui. Il la fuyait ; il redoutait
+de se trouver de nouveau seul avec elle,
+de lui laisser deviner son mal. Il craignait, en le
+lui confiant, d’être entraîné à solliciter un dédommagement
+à sa dure vie. Comme si elle eût soupçonné
+ses terreurs, elle ne cherchait pas à l’attirer
+dans sa maison. Ils ne se voyaient qu’en présence
+de Nicolette, n’ayant plus rien à se cacher de leur
+état réciproque, mesurant le péril qui les menaçait,
+sachant bien qu’à la première tentation, ils
+succomberaient, écartant loyalement tout prétexte
+de la faire naître. Irène affectait de ne venir chez
+sa sœur qu’aux heures où Frédéric ne s’y trouvait
+pas. Lui-même s’était jeté avec une sorte de fureur
+dans les occupations de la vie du régiment.
+Il cherchait par tous les moyens à combler le vide
+de ses jours, convaincu qu’il ne pourrait vivre
+longtemps ainsi, le cœur dépossédé de toute tendresse,
+mais résolu à attendre quelque temps encore
+que sa femme lui revînt. Il s’était assigné à
+lui-même, comme terme de sa patience et de ses
+efforts, le moment où Nicolette, devenue mère,
+n’aurait plus aucun motif apparent pour se refuser
+à l’amour de son mari.</p>
+
+<p>Ce moment arriva. Moins d’une année après
+leur mariage, un soir, Nicolette mit au monde un
+fils. Le premier vagissement du nouveau-né effaça
+dans la mémoire et dans l’âme de Frédéric le
+souvenir de toutes ses souffrances. Il lui semblait
+que son bonheur compromis se reconstituait. Dans
+l’émotion de la mère, encore que cette émotion
+fût dépourvue de toute joie et qu’il n’en comprît
+pas le caractère mélancolique et douloureux, il
+croyait entrevoir l’aurore d’un avenir doux et consolateur.</p>
+
+<p>Hélas ! s’il avait pu lire dans ce cœur désormais
+fermé, il eût été épouvanté. Nicolette ne goûtait
+rien du bonheur des mères. Dans cet enfant, sang
+de son sang et chair de sa chair, elle ne voyait
+encore autre chose que le fruit de ce qu’elle appelait
+son péché. Il serait toujours un vivant remords.
+Ses frêles bras tendus, son regard innocent
+seraient pour elle comme un reproche qui
+sans cesse remettrait en sa mémoire le souvenir
+de sa faiblesse, des vœux violés, des serments
+trahis, de la virginité perdue, du criminel abandon
+aux caresses d’un homme de son corps promis
+à Dieu. Les premiers sourires de la petite
+créature ne pouvaient rien contre ce remords
+provoqué par les farouches rigueurs de l’abbé
+Gavella. Nicolette entendait sans cesse les paroles
+du confesseur, ses avertissements, sa colère d’ascète,
+quand elle avait étalé devant lui les secrets
+de sa conscience et le récit de ses longues nuits
+d’amour. Il fallait expier, avait-il dit ; si elle n’expiait
+pas, Dieu se vengerait sur l’enfant. Elle ne
+comprenait l’expiation que par un éternel renoncement
+au bonheur de se laisser chérir par son
+mari. Elle voulait même associer à son repentir
+le nouveau-né, détourner de lui les colères divines
+en le consacrant au ciel, en ne s’occupant
+que de son salut, en faisant de lui un saint.</p>
+
+<p>Ces résolutions lentement formées et arrêtées
+dans sa pensée, elle les cachait encore. Elle n’en
+voulait rien trahir, de peur d’être empêchée de
+les exécuter, et Frédéric espérait. Il fut donc
+cruellement déçu quand Nicolette lui annonça
+qu’elle désirait nourrir son fils. En toute autre
+circonstance, il eût trouvé ce désir légitime. Mais
+au lendemain des jours qui venaient de passer,
+jours gros de douleurs et de larmes, il l’interpréta
+comme la preuve que Nicolette voulait prolonger
+et consommer la séparation commencée.
+Quoique irrité, il s’efforça cependant de la détourner
+de ses desseins. Ils étaient irrévocablement
+arrêtés. Elle ne consentit pas à y renoncer.
+Alors, dans une tentative suprême et désespérée,
+il retraça les douleurs qu’il avait subies,
+celles qu’il subirait encore si elle ne changeait pas
+de résolution. Il plaida avec éloquence la cause de
+son cœur. Il fit le tableau de ce que deviendrait
+leur vie si l’amour cessait d’y présider. Il comparait
+la réalité douloureuse aux espérances jadis
+caressées. Il suppliait sa femme de lui revenir.</p>
+
+<p>Elle lui répondait en parlant de ses remords, en
+l’invitant froidement à s’associer à elle pour faire
+pénitence et se sanctifier en vue de leur salut
+éternel.</p>
+
+<p>— Ce doit être notre unique but, disait-elle ;
+qu’importe le bonheur en ce monde ! il n’y faut
+point être heureux si nous voulons vivre éternellement
+dans la contemplation de Dieu. Acceptez
+l’épreuve qu’il vous impose aujourd’hui ; il vous
+en dédommagera un jour.</p>
+
+<p>Ce langage, qui résumait les avertissements de
+l’abbé Gavella et exprimait le nouvel état de
+Nicolette, trouvait Frédéric rebelle, déjà las de
+cette lutte incessante, achevait de lui prouver
+que désormais il avait perdu toute influence sur
+le cœur de sa femme, qu’il ne pouvait plus en
+attendre aucune félicité, et que s’il voulait avoir
+la paix dans sa maison, il devait se livrer aux dévots
+exercices auxquels se livrait Nicolette, ou
+tout au moins se résigner à ne plus la considérer
+que comme une sœur. Mais une paix achetée à ce
+prix ne pouvait être la félicité. Cette conviction
+acquise tout à coup fut le dénoûment de ses longues
+incertitudes, le trait décisif qui consomma
+son malheur.</p>
+
+<p>S’il se fût écouté, il aurait confié son chagrin à
+Irène. Elle venait de vivre au chevet de Nicolette
+durant les nombreuses journées nécessaires à la
+convalescence de l’accouchée, et pendant ce temps
+ils s’étaient vus tous les jours. Quoique les explications
+survenues entre le mari et la femme
+eussent eu lieu hors de sa présence, elle devinait
+toutes les péripéties du drame intime qui commençait
+la destruction du foyer domestique. A tout
+instant, Frédéric pouvait surprendre les regards
+de sa belle-sœur fixés sur lui, y lire tantôt la
+pitié, tantôt un encouragement. Une tentation
+violente l’entraînait, le poussait à lui conter ses
+peines, quel que dût être le lendemain de ces confidences
+dangereuses. Mais il était, malgré tout,
+dominé par la terreur de ce péril ; sa loyauté,
+plus puissante que son infortune, le retenait encore.
+Irène quitta la maison de Nicolette pour
+rentrer dans la sienne et reprendre sa vie accoutumée,
+sans que Frédéric lui eût livré son
+secret.</p>
+
+<p>A dater de ce jour, l’intérieur des Varimpré
+devint un enfer. Pour le cœur sur lequel Frédéric
+avait cru son empire à jamais assuré, il ne
+comptait plus. Nicolette partageait son temps
+entre les devoirs de la maternité et de pieux
+exercices. C’étaient chaque matin de longues stations
+dans les églises, toutes les après-midi une
+visite au couvent des Carmélites. Sévère était sa
+piété, exigeante sa vertu. Elle ne souriait plus à
+son mari ; son visage trahissait à toute heure la
+gravité de ses méditations. Il n’exprimait quelque
+attendrissement que lorsqu’elle adressait la parole
+à son fils, soit qu’elle lui donnât le sein, soit
+qu’elle le berçât entre ses bras. Elle témoignait à
+ceux qui vivaient à son service la même rigueur
+qu’à elle-même. Elle affectait de dédaigner les
+élégances qui embellissent la grâce des femmes.
+Comme au temps où elle était jeune fille, elle
+n’allait plus que vêtue de noir, dans une tenue
+d’une austérité monacale, songeant non à plaire
+à son mari, mais à éteindre le charme de sa jeunesse,
+à effacer sa beauté.</p>
+
+<p>Autour d’elle, les choses prenaient une physionomie
+de cloître ; elle avait exclu de son appartement
+les meubles confortables et luxueux. Elle
+apportait cette austérité dans l’ordinaire. A diverses
+reprises, Frédéric dut exiger une nourriture
+plus conforme à ses habitudes et à ses goûts.
+Contrainte d’obéir, Nicolette faisait apprêter des
+mets pour lui seul et refusait d’y toucher. Quand
+il mangeait en face d’elle, le silence qu’elle gardait
+était un constant reproche adressé à ce qu’elle
+considérait comme une offense pour sa propre foi.
+S’il laissait échapper une plainte, elle répondait
+avec aigreur, en lui rappelant qu’il vivait en dehors
+des lois de l’Église ; et s’il tentait de prouver
+que le premier devoir de la vertu est de se faire
+douce, bienveillante, tolérante, elle répliquait
+qu’on ne gagne le ciel qu’en imposant à son corps
+de dures privations.</p>
+
+<p>Une catastrophe domestique fit trêve un moment
+à cet état aggravé de jour en jour. En moins
+de trois mois, Frédéric perdit coup sur coup son
+père et sa mère. Le général mourut le premier,
+presque subitement. Sa veuve, désespérée, ne put
+résister au coup, et n’y survécut pas. Ce douloureux
+événement obligea les époux à se rendre au
+château de Varimpré, les y retint longtemps, et
+amena même entre eux un rapprochement.</p>
+
+<p>Si triste était Frédéric, que Nicolette parut se
+relâcher de sa froideur. Pendant quelques jours,
+il put croire qu’elle lui revenait, obéissant aux
+suprêmes conseils de la morte, confidente des
+chagrins de son fils. Il s’abandonna sans défiance
+à cette tendresse renaissante, sans voir le but
+qu’elle dissimulait. Ce but lui apparut tout à coup.
+Nicolette voulait entreprendre de le convertir,
+profiter de son accablement, de cet état d’âme qui
+suit la perte d’êtres aimés, pour l’entraîner aux
+offices qu’elle suivait avec assiduité, pour lui imposer
+ses propres croyances et les pratiques religieuses
+qu’elle observait jusqu’à l’excès.</p>
+
+<p>Le passé le disposait mal à subir ces influences.
+Dans la tentative de sa femme, il vit surtout l’intention
+de le dominer. Sa défiance, un moment
+évanouie, brusquement ressuscita. Lorsque, quelques
+jours après la mort de sa mère, il entendit
+Nicolette lui rappeler qu’il ne trouverait de consolations
+qu’aux pieds du crucifix, qu’il devait s’y
+jeter humblement, prier avec elle, se repentir de
+ses fautes et détourner ainsi la colère céleste appesantie
+sur sa maison, il se révolta. Il était à bout
+de patience. Il refusa de condescendre aux désirs
+qu’elle exprimait. Ce fut encore une source d’âpres
+querelles qui se prolongèrent durant le séjour
+qu’ils firent à Varimpré, se continuèrent encore
+après leur retour à Tarascon, emportant ce qui
+restait d’amour entre leurs cœurs.</p>
+
+<p>En moins d’une année, Nicolette eut rendu sa
+maison haïssable à son mari, brisé à jamais les
+liens qui les avaient naguère unis. Si quelqu’un
+lui eût dit que c’était là le résultat de sa ferveur
+exagérée, de sa piété farouche, peut-être eût-elle
+fait effort sur elle-même pour retenir le cœur qui
+lui échappait. Il eût suffi qu’elle se montrât affectueuse
+et tendre comme aux premiers mois de
+son mariage. Par la douceur, elle aurait eu aisément
+raison de son mari. Elle l’eût retenu près de
+soi, empressé à lui plaire, et malgré ce qu’il y
+avait d’extrême dans les transports de sa dévotion,
+ils auraient pu être encore heureux.</p>
+
+<p>Malheureusement, elle était entre les mains de
+l’abbé Gavella ainsi qu’une matière inerte et
+molle qu’il pétrissait à son gré. Terrible comme
+les moines de son pays, au temps où l’Église faisait
+des prosélytes par le fer et par le feu, l’ancien
+aumônier des bandes carlistes lui montrait
+dans Frédéric l’ennemi de son salut, celui dont
+elle devait se défier, à la tendresse duquel elle
+devait résister. Cette tendresse, disait le prêtre,
+cachait sous des dehors trompeurs d’ardents désirs
+contraires à la loi de chasteté imposée par l’Église
+aux époux, contraires surtout aux vœux que,
+jeune fille, Nicolette avait prononcés en se consacrant
+à Dieu. Il ajoutait qu’entre Dieu et son mari,
+elle était tenue de choisir, qu’on ne saurait appartenir
+à la fois à la terre et au ciel. Tout autre
+jadis le langage de l’abbé Cardenne, inspiré par
+une tolérance intelligente, par l’esprit de l’Évangile.
+Mais l’abbé Cardenne n’habitait plus Beaucaire,
+et Nicolette, livrée à l’abbé Gavella, avait
+oublié la parole douce et simple de son premier
+confesseur.</p>
+
+<p>La vie commune, faite désormais de colère, de
+défiance, d’aigreur, troublée par des querelles
+durant lesquelles les dernières tentatives de Frédéric
+pour reconquérir le cœur de sa femme se
+brisaient contre une implacable froideur, devenait
+chaque jour plus difficile. Nicolette puisait des
+consolations dans la prière ; elle demandait à Dieu
+de toucher de sa grâce l’endurcissement de son
+mari, rebelle aux ordres de l’Église. Pour expier
+les fautes de ce mari qu’elle considérait comme
+un pécheur, elle se livrait chaque jour davantage
+aux exercices pieux, aux mortifications. Elle
+jeûnait, répandait autour d’elle des aumônes,
+s’imposait une discipline rigoureuse, les longues
+veilles aux pieds du crucifix. Elle avait brisé
+toutes relations avec le monde, ne sortait jamais
+au bras de Frédéric. On ne la voyait au dehors
+que lorsqu’elle allait assister à la messe à sa paroisse
+ou aux Carmélites. Elle s’était même affiliée
+au tiers ordre du Carmel, et suivait autant
+qu’elle le pouvait les règles de la vie monastique.
+Elle goûtait dans ces pratiques un étrange bonheur,
+propre à lui faire oublier le martyre qu’elle
+avait imposé à son cœur, en y tuant l’amour.</p>
+
+<p>Mais, à côté d’elle, Frédéric ne pouvait trouver
+un dédommagement analogue. Son existence, de
+jour en jour, devenait plus vide, plus désenchantée.
+Il fuyait maintenant sa maison, à laquelle
+tout autre séjour lui semblait préférable.
+Sa femme ne lui inspirait plus qu’un sentiment
+douloureux, fait d’horreur et de pitié. Il ne pouvait
+comprendre que ce fût là cette créature dont
+il avait entendu le cœur battre près du sien,
+dans une même extase de bonheur amoureux et
+de passion vibrante. A toute heure, maintenant,
+il songeait à Irène. Il devinait que le jour où il
+frapperait à la porte de la jeune femme, cette
+porte s’ouvrirait, qu’il trouverait dans l’ancien
+amour le bonheur dont il était dépossédé. Mais
+il hésitait encore ; il avait peur, peur surtout de
+mettre des torts de son côté, alors que jusqu’à ce
+moment il pouvait se rendre cette justice d’avoir
+rempli tout son devoir.</p>
+
+<p>C’est dans ces circonstances qu’un simple incident
+le remit tout à coup en présence d’Irène. Un
+soir, comme, après une longue journée de manœuvres
+militaires dans les plaines qui entourent
+Tarascon, il rentrait chez lui, la nuit venue, il
+trouva sa femme en proie aux plus vives alarmes.
+Une indisposition qui depuis plusieurs jours tenait
+son fils alité, s’était subitement aggravée. Le médecin,
+appelé en toute hâte, redoutait une attaque
+de croup. Déjà Nicolette voyait l’enfant perdu.
+Allait-il être arraché à ses bras, alors que depuis
+dix-huit mois elle l’entourait de soins et de sollicitude,
+et au moment d’atteindre cet âge charmant
+où chez ces petits êtres l’intelligence s’éveille,
+leurs lèvres commençant à balbutier les premiers
+mots ? Cette question, en se dressant dans son
+esprit, provoquait un bruyant désespoir que sa
+résignation chrétienne était impuissante à apaiser.</p>
+
+<p>Dans sa détresse, et son mari absent, elle avait
+mandé sa sœur. Quand Frédéric, prévenu par ses
+domestiques, entra dans la chambre, ayant en
+une minute oublié les maux qu’il endurait depuis
+si longtemps pour ne songer qu’à la douleur de la
+mère, douleur qui brusquement le rapprochait
+d’elle dans la communauté de leurs angoisses, il
+vit les deux femmes debout auprès du petit lit,
+penchées sur l’enfant dont elles épiaient anxieusement
+la respiration oppressée. Nicolette, à peine
+vêtue, pâle, les cheveux en désordre, pleurait et
+se lamentait. Il s’avança. N’écoutant que son cœur,
+il la prit doucement par la taille, en prononçant
+quelques mots propres à la rassurer, à apaiser ses
+craintes. Mais d’un brusque mouvement Nicolette
+se dégagea, et fixant sur lui un regard gros de
+reproches, elle lui montra son fils en s’écriant :</p>
+
+<p>— Voilà votre œuvre. Dieu s’est offensé de
+votre indifférence pour lui. Il vous punit ; le malheur
+est qu’il m’enveloppe dans le châtiment que
+vous avez attiré sur vous.</p>
+
+<p>Une protestation monta aux lèvres de Frédéric.
+Il la contint pour ne pas provoquer une querelle,
+baissa la tête sans répondre. Mais ses yeux, au
+moment où ses paupières se fermaient, s’arrêtèrent
+sur Irène, surprise et affligée, comme pour
+la prendre à témoin de l’injustice de ce reproche.
+Durant toute la nuit et jusqu’au matin, ils restèrent
+auprès du berceau sans que les allusions
+de Nicolette à ce qu’elle appelait l’impiété de son
+mari parvinssent à ébranler la patience de Frédéric.
+Il s’était enfermé dans un mutisme impénétrable.
+Du reste, loin d’empirer, l’état de l’enfant
+semblait s’améliorer. Au petit jour, le médecin
+arriva, et, après avoir examiné son malade, déclara
+qu’il répondait de sa vie. Alors seulement, Nicolette
+consentit à aller se reposer. Elle s’éloigna
+sans rétracter les odieuses paroles arrachées à son
+désespoir, laissant Irène et Frédéric seuls.</p>
+
+<p>— Je suis à bout de courage, murmura alors
+ce dernier. Vous l’avez entendue. Voilà comment
+elle me juge et ce qu’elle pense de moi.</p>
+
+<p>Irène le regardait sans oser l’interroger. Mais
+Frédéric, dont le cœur trop plein avait besoin de
+se répandre, se décidait enfin à lui confier ses
+peines. D’un accent ému, tremblant, il les lui
+racontait à demi-voix. Assis auprès du berceau,
+elle écoutait anxieuse cette confession.</p>
+
+<p>— Pourquoi m’avoir poussé à ce mariage ?
+s’écria Frédéric en finissant. Il valait mieux nous
+soustraire par la fuite aux vengeances de votre
+mari que par le stratagème auquel vous avez
+voulu recourir. Délivrés maintenant, nous serions
+à jamais l’un à l’autre. C’est vous seule que j’aimais,
+vous seule que j’aime toujours. Et comme,
+toute frissonnante, elle gardait le silence, il ajouta
+d’un ton résolu : — Vous êtes ma vraie femme,
+Irène. J’ai beau résister à l’évidence, tout le proclame
+dans mon cœur. Voulez-vous vous expatrier
+avec moi ? Ma vie vous appartient ; je vous la livre
+pour toujours. Ici, près de Nicolette, c’est l’enfer ;
+au loin, près de vous, ce sera le ciel.</p>
+
+<p>— Avez-vous bien compris la gravité de vos
+paroles ? demanda Irène, dont le cœur se troublait
+au souvenir ressuscité de la passion non éteinte
+qu’un mot venait de ranimer.</p>
+
+<p>— Voilà plus d’une année que je veux vous
+parler, répondit Frédéric. J’ai longtemps résisté.
+Maintenant, je ne peux plus. Le supplice qu’on
+m’inflige est au-dessus de mes forces. J’affirme
+que j’ai tout tenté pour vous oublier ; je l’ai voulu
+fermement, de toute l’énergie de ma volonté et de
+ma raison. Mais, quoi ! le cœur de Nicolette m’est
+à jamais fermé ; c’est sa rigueur qui me ramène
+vers vous. Abandonnez-vous à mon amour, Irène ;
+il ne vous fera jamais défaut ; nous pourrons encore
+être heureux. Dites un mot, et je préparerai
+à loisir notre fuite. Seulement, nous emmènerons
+mon fils ; je ne veux pas que sa mère le façonne
+à son image.</p>
+
+<p>— Le lui prendre ! fit Irène avec effroi…</p>
+
+<p>— Elle sera vite consolée… Dieu ne lui
+tient-il pas lieu de tout ? Irène, par pitié, promettez-moi
+de me suivre…</p>
+
+<p>Il était presque à ses genoux, les mains suppliantes,
+les yeux brillant d’une ardeur passionnée.
+Éperdue, Irène se taisait, bouleversée en voyant
+si près de se réaliser le rêve que tant de fois, dans
+le silence de ses tristes nuits, elle avait caressé.</p>
+
+<p>— Ce serait un trop grand crime ! soupira-t-elle
+enfin.</p>
+
+<p>Ce fut son unique protestation. Elle se sentait
+reprise par l’amour ; elle ne s’appartenait plus,
+enveloppée déjà dans le flot des désirs inassouvis
+et ravivés. La prière de Frédéric montait autour
+d’elle, désarmait sa résistance, et encore qu’elle
+protestât d’un geste affaibli, il devinait que désormais
+elle était à lui, qu’il lui suffirait de parler
+pour être obéi.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3>X</h3>
+
+
+<p>Assise sur le bord d’une chaise, dans un coin
+de la chambre pauvre et nue que l’abbé Gavella
+occupait hors de l’enceinte du couvent, Nicolette,
+repliée sur elle-même dans une attitude d’accablement
+et de douleur, écoutait le prêtre. Ainsi
+qu’elle le faisait souvent depuis que s’abandonnant
+à sa direction spirituelle, elle lui avait accordé
+sa confiance, elle était venue lui raconter
+ses angoisses et lui demander conseil.</p>
+
+<p>Jamais ses confidences n’avaient eu un caractère
+plus douloureux. Elle connaissait, depuis
+quelques heures, la liaison criminelle renouée
+entre Irène et Frédéric. Une lettre surprise venait
+de lui en révéler l’existence. Bouleversée, elle
+était accourue à son confesseur. Entrant comme
+une folle, elle avait poussé vers lui le cri de sa
+détresse. Ce n’est pas qu’elle fût atteinte profondément
+dans son cœur, où l’amour n’était plus que
+comme une victime expiatoire immolée, offerte à
+Dieu. Après avoir lassé pendant trois années la
+tendresse de son mari, découragé ses efforts, elle
+n’attendait rien de lui. Mais trop grande était
+l’infamie du crime qu’elle venait de découvrir !
+Quoi ! trahie, trompée par ceux à qui jadis elle
+avait sacrifié sa vocation religieuse ! l’adultère et
+l’inceste s’étalant à ses côtés ! deux âmes se livrant
+au démon ! Elle se révoltait, indignée, résolue à
+ne pas tolérer le scandale, se demandant comment
+elle pourrait le faire cesser.</p>
+
+<p>Mais, en même temps, tout au fond de son
+cœur, s’élevait pour la première fois un reproche
+contre elle-même, et, avec ce reproche, la crainte
+que l’abbé Gavella eût contribué par ses conseils
+à éloigner d’elle son mari. N’est-ce pas pour lui
+obéir qu’elle s’était refusée à l’amour de Frédéric ?
+pour lui obéir qu’elle avait transformé sa maison
+en cellule monacale, détruit sa beauté afin d’éteindre
+des désirs auxquels le prêtre lui ordonnait
+de se dérober ? Si son mari l’avait prise en
+horreur, s’il avait cherché le bonheur hors de son
+foyer, à qui la faute ? Ce qu’elle pensait, elle
+n’osait l’exprimer ; c’est à peine si elle osait se
+l’avouer à elle-même. Elle s’était contentée de
+révéler l’effroyable découverte. Maintenant, brisée
+par ses aveux, elle attendait que le prêtre parlât,
+qu’il lui fît connaître comment elle devait agir
+pour se tirer de peine.</p>
+
+<p>L’abbé Gavella, après l’avoir écoutée silencieusement,
+arpentait la chambre à grands pas, le
+front courbé, les mains derrière le dos, passant et
+repassant devant la femme abandonnée, sans
+même la regarder. Terrible était son silence ;
+il pesait lourdement sur Nicolette. Elle tournait les
+yeux vers son directeur, avec une expression de
+prière et d’angoisse, suspendant un suprême
+espoir aux lèvres muettes de qui elle attendait un
+avis efficace. Elle essayait de comprendre ce
+regard impénétrable qui évitait de se poser sur
+son visage, et le sien n’exprimait plus que le
+désenchantement dont ses confidences ne pouvaient,
+hélas ! la guérir. Elle suivait la promenade monotone
+du prêtre tour à tour vu de face avec sa
+physionomie farouche, et vu de dos dans le profil
+des larges épaules dont l’ossature saillante faisait
+craquer la soutane fripée et luisante, usée jusqu’à
+la corde.</p>
+
+<p>— Cet homme est un grand pécheur, dit-il tout
+à coup.</p>
+
+<p>— Un grand pécheur, oui, objecta timidement
+Nicolette ; reste à savoir si ce n’est pas ma rigueur
+qui l’a plongé dans le péché. Peut-être, si j’avais
+persisté à demeurer pour lui ce que j’étais aux débuts
+de notre mariage, il ne m’aurait pas abandonnée.</p>
+
+<p>— Des regrets ! murmura dédaigneusement le
+prêtre.</p>
+
+<p>— Oui, des regrets, s’écria Nicolette. D’abord,
+mon mari m’a été fidèle et dévoué. Il n’a cessé de
+l’être que lorsqu’il a compris que j’avais peur
+de son amour.</p>
+
+<p>— Cet amour était impudique. Vous ne pouviez
+continuer à y répondre, sans exposer votre âme à
+la damnation.</p>
+
+<p>La jeune femme baissa la tête, écrasée par cet
+argument décisif.</p>
+
+<p>— J’avais cependant le droit d’aimer mon mari
+et d’être aimée de lui.</p>
+
+<p>— Oui, c’est cela, payez-vous de mots… Y a-t-il
+deux manières de comprendre le mariage chrétien ?
+N’est-il pas vrai que votre mari l’avait compris
+d’une manière offensante pour Dieu ? N’est-il
+pas vrai qu’il entraînait votre âme à l’enfer ? J’ai
+dû vous ouvrir les yeux, vous tracer vos devoirs,
+vous rappeler les imprescriptibles lois de la chasteté,
+lois plus impérieuses pour vous que pour
+d’autres, puisqu’en d’autres temps, vous aviez
+juré de les observer. C’est un grand malheur que
+votre mari ait refusé d’entrer dans vos vues, une
+épreuve redoutable que le ciel vous impose…
+Mais je n’ai rien à retirer des conseils que je vous
+ai donnés.</p>
+
+<p>— Que me reste-t-il donc à faire ? Ce malheureux
+entretient avec ma sœur des relations criminelles.
+Dois-je laisser se prolonger ce scandale ? N’y a-t-il
+pas là deux âmes à ramener au bien !</p>
+
+<p>— Ah ! si vous n’obéissiez qu’au désir de les tirer
+du péché !… Mais n’est-il pas vrai que vous
+obéissez surtout à votre jalousie !</p>
+
+<p>— C’est mon mari, murmura Nicolette.</p>
+
+<p>Il y eut un silence. L’abbé Gavella marchait
+toujours ; son visage osseux s’empourprait ; l’expression
+de son regard devenait plus sombre.</p>
+
+<p>— Quelle femme est votre sœur ? demanda-t-il
+tout à coup.</p>
+
+<p>— Une âme passionnée et faible, mais honnête…</p>
+
+<p>— Si vous dites vrai, tout espoir n’est pas perdu.
+Je la verrai, je lui parlerai.</p>
+
+<p>— Oh ! non, pas vous, mon père !</p>
+
+<p>— Pourquoi ? fit-il défiant.</p>
+
+<p>— Vous l’épouvanteriez peut-être, mais vous
+n’obtiendriez rien d’elle ; elle chercherait dans les
+bras de son amant l’apaisement de son épouvante
+et l’y trouverait. Sur une créature comme elle,
+l’amant exerce plus d’influence que le confesseur.</p>
+
+<p>— Oui, jusqu’à l’article de la mort, reprit ironiquement
+le prêtre… A ce moment, nous avons
+notre revanche… On nous écoute.</p>
+
+<p>— Ma sœur n’est pas à l’article de la mort.</p>
+
+<p>— Mais si, de votre propre aveu, je ne dois rien
+faire pour arrêter ce débordement d’infamies,
+pourquoi êtes-vous ici ?</p>
+
+<p>— Le besoin de laisser se répandre mon cœur
+et de confier à quelqu’un ma détresse.</p>
+
+<p>— J’ai passé par des détresses plus profondes
+que la vôtre, et je ne les ai confiées qu’à Dieu.</p>
+
+<p>— Mais n’êtes-vous pas le représentant de Dieu
+sur la terre ?</p>
+
+<p>L’abbé Gavella se mordit les lèvres et d’abord ne
+répondit pas. Puis, brusquement, il dit :</p>
+
+<p>— Si vous ne me laissez pas la faculté de faire
+entendre à votre sœur les reproches qu’elle a
+mérités, et de l’adjurer au nom de son salut, je ne
+peux rien.</p>
+
+<p>— Avant de vous laisser lui parler, mon père,
+je veux la voir.</p>
+
+<p>— Des demi-mesures ! s’écria l’abbé Gavella.
+Tant de ménagements sont-ils donc nécessaires
+avec les âmes qui se vautrent dans le péché ? Faut-il
+leur laisser le temps de réfléchir, d’hésiter,
+de discuter avec elles-mêmes ? Ne vaut-il pas
+mieux les arracher tout d’un coup à leur pourriture ?</p>
+
+<p>Il parlait durement, en continuant sa promenade
+fiévreuse et irritée. Son rude accent espagnol
+donnait à ses paroles un caractère inquisitorial,
+révélait l’habitude de traiter ses pénitentes comme
+autrefois il traitait ses miquelets quand il faisait la
+guerre dans l’Aragon. Homme terrible qui dans
+toute créature humaine voyait une proie pour le
+ciel à qui il s’efforçait d’en assurer, coûte que
+coûte, de gré ou de force, la possession.</p>
+
+<p>— Celle dont nous parlons est ma sœur, supplia
+Nicolette qui entendait gronder de nouveau dans
+ce langage la domination à laquelle elle s’était peu
+à peu assouplie et cause de ses malheurs. Laissez-moi
+la voir, mon père. Si je ne parviens pas à la
+détourner du mal, vous serez le premier à l’apprendre,
+et alors, vous pourrez tenter à votre
+tour…</p>
+
+<p>L’abbé Gavella ne la laissa pas achever. Il l’interrompit
+avec brutalité.</p>
+
+<p>— Soit ! fit-il, j’attendrai. Mais puisque mon
+secours ne vous est pas encore nécessaire, vous
+auriez pu vous dispenser de me déranger ce matin.</p>
+
+<p>— Pardonnez-moi, mon père…</p>
+
+<p>— Bien ! bien ! allez, ma fille, Dieu vous garde !
+et puisse-t-il vous inspirer d’énergiques résolutions !
+Croyez-moi, hâtez-vous de décliner la responsabilité
+qui pèse sur vous. Ce n’est pas
+seulement votre honneur domestique qui est en
+jeu, à cette heure ; c’est aussi le salut de deux
+âmes, de deux âmes dont vous êtes responsable
+devant le ciel, car vous pouvez faire cesser
+le scandale abominable par lequel il est grièvement
+offensé. Les lois humaines elles-mêmes vous
+donnent des armes dans ce but. Vous devez agir
+à la fois sur votre sœur et sur votre mari, les
+menacer de la rigueur de ces lois, revendiquer vos
+droits d’épouse, employer au besoin la contrainte.
+Si vous n’êtes pas en état de faire ainsi, il vaudrait
+mieux substituer à vous ceux à qui vous avez
+confié vos soucis, moi par exemple. Ah ! si vous
+me mettez en présence des coupables, je leur ferai
+entendre les paroles vengeresses ; je leur montrerai
+le ciel fermé, l’enfer béant, et je les aurai
+bientôt courbés à mes pieds, humiliés et repentants.
+En prononçant ces mots, avec une expression
+de menace, le terrible aumônier s’arrêta devant
+Nicolette silencieuse, et, l’enveloppant de
+son regard soupçonneux, il ajouta d’un accent où
+éclatait son mépris pour les inquiétudes de cette
+conscience troublée : — Ame débile ! âme de
+femme ! Allez ! je prierai pour vous.</p>
+
+<p>Nicolette frissonna et sortit défaillante. Depuis
+longtemps, elle souffrait de l’influence que l’abbé
+Gavella exerçait sur elle, pouvoir mystérieux
+qu’elle subissait comme celui d’un maître dont
+on ne peut s’affranchir. Elle le voyait souvent.
+Mais loin de puiser dans leurs fréquents entretiens
+des consolations et du courage, elle n’en
+emportait qu’inquiétude et accablement, effrayée
+de l’entendre parler de Dieu comme d’un justicier
+redoutable et non comme d’un père compatissant,
+de ne saisir dans son langage que des
+allusions à l’enfer et jamais la promesse du ciel.
+Quand elle le quittait, toute brisée par ses reproches,
+elle doutait de la possibilité de gagner le
+paradis, et durant de longues heures, elle pleurait
+sur son impuissance à se sanctifier. Malgré
+tout cependant, elle se laissait entraîner vers lui
+par un invincible attrait ; c’est toujours à lui qu’elle
+venait, sincère et humiliée, avouer ses faiblesses
+et jusqu’aux terreurs qu’il lui inspirait.</p>
+
+<p>Jamais cette étrange influence ne s’était appesantie
+sur elle aussi lourdement que ce jour-là. La
+malheureuse femme se trouva dans la rue, décontenancée,
+tout en pleurs, sans énergie, regrettant
+presque de s’être confiée à ce prêtre dont la main
+semblait ne se lever que pour maudire, et non pour
+bénir. Depuis trois ans, elle s’était si complétement
+livrée à lui, qu’elle ne pouvait, dans son infortune,
+solliciter ailleurs un appui et un secours.
+Quel secours, quel appui trouvait-elle près de
+lui, à cette heure cruelle ? Il ne savait ni la
+consoler ni lui rendre le courage. Ame débile !
+âme de femme ! s’était-il écrié. Eh bien, oui !
+mais c’est pour cela qu’elle aurait eu besoin d’être
+soutenue. Ce qui lui arrivait n’était-il pas au-dessus
+des prévisions humaines ?</p>
+
+<p>Maintenant qu’allait-elle faire ? Elle venait
+de s’opposer à ce que l’abbé Gavella vît les coupables
+pour leur parler des devoirs oubliés ; elle
+venait de revendiquer pour elle, pour elle seule,
+comme son droit d’épouse et de sœur, cette difficile
+tâche, non qu’elle se sentît entraînée à l’accomplir,
+mais parce qu’elle redoutait qu’en l’accomplissant
+avec les procédés d’inquisiteur qui lui
+étaient familiers il en compromît le succès. Il
+fallait donc agir, agir sur-le-champ, formuler des
+reproches, envenimer ses peines déjà si lourdes,
+de l’âpreté des querelles domestiques. C’était
+affreux. Pour trouver en soi la force d’obéir aux
+exigences de sa situation, elle dut se rappeler
+qu’il y avait deux âmes à tirer du péché, qui
+ne pouvaient en être tirées que par son intervention.</p>
+
+<p>La nuit venait quand elle arriva chez Irène.
+L’ombre naissante voilait sa pâleur et son trouble. — Ma
+sœur est-elle là ? demanda-t-elle au domestique
+qui lui ouvrait la porte.</p>
+
+<p>— Madame est partie pour Marseille, répondit
+cet homme ; elle reviendra demain.</p>
+
+<p>Que sa sœur eût quitté Beaucaire pour vingt-quatre
+heures, sans l’avertir, il n’y avait rien
+là qui pût la surprendre. Depuis longtemps, elles
+se voyaient peu. La rareté de leurs entrevues
+était la conséquence des incidents qui avaient
+précédé le mariage de Nicolette, le témoignage de
+la volonté d’Irène de rassurer sa sœur, en évitant
+de se rencontrer avec Frédéric. Elle eut pourtant
+le cœur serré, comme si elle eût pressenti la
+gravité des circonstances et les causes de ce départ.
+C’était un répit cependant. Elle éprouva ce soulagement
+que procure aux esprits craintifs l’ajournement
+d’une explication pénible.</p>
+
+<p>— Ce sera pour demain, pensa-t-elle.</p>
+
+<p>Accablée, elle reprit le chemin de sa demeure,
+en se demandant si Frédéric y serait déjà rentré,
+si dans ce cas elle aborderait le sujet odieux dont
+elle était tenue de l’entretenir, et s’il ne convenait
+pas d’éviter toute discussion jusqu’à ce qu’elle eût
+parlé à Irène. Elle tournait et retournait la question
+dans son esprit. Elle se trouva chez elle sans
+l’avoir résolue.</p>
+
+<p>— Où est mon fils ? dit-elle à la femme de chambre
+chargée de veiller sur l’enfant.</p>
+
+<p>— Il n’est pas encore rentré, madame.</p>
+
+<p>— Il est donc sorti ! s’écria-t-elle stupéfaite.</p>
+
+<p>— Madame ne le savait-elle pas ? reprit la femme
+de chambre. Monsieur est venu prendre le petit
+pour le conduire chez sa tante Irène. Du reste, il a
+laissé cette lettre pour madame.</p>
+
+<p>Nicolette s’empara de la lettre, vivement, sans
+comprendre, dominée déjà par la surprise et l’effroi.
+Elle ne se souvenait pas que Frédéric fût
+jamais sorti avec son fils. Dans quel but l’avait-il
+emmené ? Ce ne pouvait être, quoi qu’il eût dit,
+pour le conduire chez Irène, puisqu’Irène était
+partie. Ces pensées traversèrent son esprit, d’un
+trait, tandis que ses mains tremblantes déchiraient
+l’enveloppe. Fiévreusement, elle ouvrit la
+lettre et lut ce qui suit :</p>
+
+<p>« Quand on vous remettra cette lettre, j’aurai
+quitté Beaucaire pour n’y plus revenir, décidé
+à ne vous revoir jamais. Vous serez libre, moi
+aussi, et vous pourrez vous considérer comme
+veuve. C’est vous qui me chassez de notre maison,
+et qui m’avez réduit à l’extrémité à laquelle
+je recours pour me délivrer.</p>
+
+<p>« Depuis plus de trois années, je suis la victime
+de votre dévotion. En rebutant par vos dédains et
+vos rigueurs un cœur plein de vous, qui ne
+demandait qu’à se consacrer à vous éternellement,
+vous avez fait de moi un martyr. Longtemps j’ai
+subi mon supplice ; mais vous l’avez rendu intolérable,
+et c’est afin de m’y dérober que brisant
+ma carrière, je vais mettre l’Océan entre vous et
+moi.</p>
+
+<p>« Je n’appartiens plus à l’armée, j’ai donné ma
+démission. De ma fortune personnelle, en possession
+de laquelle m’a mis la mort de mes parents,
+j’ai fait deux parts, après avoir vendu le château
+de Varimpré, où, grâce à vous, je ne reviendrai
+plus ; j’emporte l’une ; je vous laisse l’autre ; elle
+grossira votre dot demeurée intacte. Mon notaire
+vous fera connaître les dispositions que j’ai prises,
+et dont il ignore d’ailleurs le but.</p>
+
+<p>« Vous auriez fait de mon fils un être à votre
+image ; vous l’auriez livré à des prêtres aussi
+violents et aussi intolérants que celui qui nous a
+perdus. Je regarde comme un devoir de le soustraire
+à l’éducation que vous vouliez lui faire.
+Peut-être le reverrez-vous un jour ; s’il me
+demande sa mère, je ne lui défendrai pas de venir
+vous rejoindre. Mais alors, il sera un homme, et
+armé par moi contre toute tentative qui aurait pour
+effet d’en faire un catholique semblable à vous.</p>
+
+<p>« Ne cherchez pas à nous retrouver. Mes précautions
+sont prises pour vous empêcher de découvrir
+nos traces. Le monde vous plaindra ; il me
+blâmera. Vous saurez, vous, que je ne mérite pas la
+flétrissure qui me sera infligée, et que je suis
+encore plus à plaindre que vous ne l’êtes vous-même.
+D’ailleurs, dans l’exaltation de votre piété,
+vous trouverez un refuge contre votre douleur.
+Puissiez-vous en trouver un aussi contre vos
+remords ! »</p>
+
+<p>C’était tout. Pendant une minute, les yeux voilés
+par l’épouvante, elle agita dans ses mains cette
+horrible lettre. Puis, tout à coup, le souvenir de
+sa sœur dont elle venait de constater l’absence se
+dressa devant elle comme une lumière aveuglante.
+Elle comprenait : Frédéric et Irène fuyaient ensemble,
+en emportant l’enfant.</p>
+
+<p>— Mon fils ! mon fils ! gémit-elle.</p>
+
+<p>Éperdue, affolée, elle voulut s’élancer au dehors,
+comme si elle espérait encore rejoindre les fugitifs
+et les ramener. Mais ses forces l’abandonnaient ;
+un nuage tremblant se formait devant ses regards ;
+ses genoux fléchirent. Elle étendit les bras, cherchant
+autour d’elle un appui. Il lui manqua, et elle
+tomba lourdement sur le plancher, sans connaissance.</p>
+
+
+<p class="c gap xsmall">FIN DU LIVRE PREMIER</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak">LIVRE SECOND</h2>
+
+
+
+
+<h3>I</h3>
+
+
+<p>Les premiers rayons d’un chaud soleil d’été,
+empourprant un ciel clair, doraient les toitures
+vermoulues et les murailles grises du couvent. Par
+les larges croisées aux vitres étroites, entr’ouvertes
+derrière leurs grilles de fer, ils pénétraient
+dans les profondeurs de la pieuse maison, où circulait
+librement l’air matinal, tout imprégné de la
+fraîcheur du Rhône montant, dans un flot de
+vapeurs roses, au long du roc au sommet duquel le
+Carmel dresse ses vieilles tours.</p>
+
+<p>En bas, dans la plaine, la ville s’éveillait. Des
+clochers de Beaucaire tombait, dans le silence du
+jour naissant, la sonnerie de l’<i lang="la" xml:lang="la">Angelus</i> à laquelle
+répondait, franchissant le fleuve comme un vol
+d’oiseaux invisibles, la sonnerie des cloches de
+Tarascon. Au delà de la ville, la lumière embrasait
+déjà l’espace des champs, les prairies roussies et
+calcinées en cette brûlante saison par les feux
+du ciel, les cyprès, les oliviers et les saules, au
+feuillage tout poudreux de la poussière blanchâtre
+que soulève le mistral.</p>
+
+<p>Quelques instants avant cinq heures, une sœur
+sortit de sa cellule. Sur sa chemise de serge et son
+jupon de laine, elle portait une robe de bure
+brune, serrée à la taille par une ceinture de cuir ;
+sur la robe, un long scapulaire. Chaussée de bas en
+étoffe grossière et d’alpagattes, elle avait sur ses
+cheveux coupés ras une guimpe et un voile. Sous
+ce vêtement tombant autour du corps en longs
+plis roidis comme s’ils eussent été pétrifiés,
+la grâce du sexe s’évanouissait. En se consacrant
+à Dieu, la religieuse abdique tout ce qui fait
+le charme de la femme. Celle-ci marchait à grands
+pas dans les couloirs où l’ombre se dissipait. Sa
+main droite tenait, en l’agitant, une matraque,
+petite planchette revêtue de deux barrettes d’acier
+qui frappaient le bois de coups secs et résonnants.</p>
+
+<p>A ce bruit, les Carmélites subitement réveillées
+sautaient à bas de leur dure couchette, posant
+leurs pieds nus sur les carreaux froids. Le jour
+entrait joyeux dans les cellules ; il resplendissait
+sur la nudité des murs blanchis à la chaux, ornés
+d’une croix et de deux images de piété. En quelques
+instants, les religieuses eurent procédé à leur
+toilette, retourné les draps en laine sur leur matelas
+de paille soutenu par deux planches. Au coup
+de cinq heures, toutes les portes s’ouvrant à la fois,
+les saintes filles apparurent ensemble dans les couloirs,
+remplis soudain du frôlement de leurs sandales
+sur la pierre. Elles descendaient à la chapelle,
+toutes frissonnantes dans leur chair macérée,
+accablées sous la lassitude un moment vaincue par
+le sommeil, et renaissante avec le jour qui allait de
+nouveau faire peser sur leurs membres exténués
+le fardeau des longues privations, du jeûne et des
+maigres repas.</p>
+
+<p>Maintenant, dans le chœur de la chapelle, derrière
+la haute grille à gauche de l’autel, les sœurs
+étaient agenouillées. Durant une heure, elles restèrent
+en oraison. Sur l’autel, deux cierges se consumaient ;
+leur flamme tremblante rougissait sous
+la lumière du dehors entrant par les vitraux.
+Tandis que dans la maison tout était pauvre et nu,
+dans l’oratoire plein de plantes vertes et de fleurs
+épanouies, la pourpre des étoffes, la finesse des
+dentelles, la blancheur des marbres, les ors des
+statues flamboyaient. On devinait que tout le luxe
+de la communauté se déployait là, pour Dieu seul,
+et qu’à ses pieds seulement les religieuses retrouvaient
+un souvenir affaibli du bien-être auquel
+elles avaient renoncé en renonçant au monde. La
+nappe de l’autel, taillée dans un lambeau de robe
+blanche, rappelait à quelqu’une d’entre elles le vêtement
+qui jadis, avant qu’elle eût fait vœu d’éternelle
+pauvreté, parait sa beauté sacrifiée depuis ; à
+quelque autre, le tapis déroulé sur les marches
+redisait les jeux de la maison paternelle où elle
+l’avait foulé, sous ses pieds d’enfant, avant d’en
+faire don au couvent, en y entrant. Les plantes et
+les fleurs parlaient aussi à ces âmes subjuguées par
+la folie de la croix ; dans les couleurs éclatantes des
+pétales et dans les parfums des calices, elles aspiraient
+le passé auquel elles ne songeaient plus que
+pour en expier les innocentes joies et les rêves
+d’avenir, qu’avait brisés l’implacable vocation
+dont elles subissaient les lois rigoureuses.</p>
+
+<p>Au bout d’une heure, pendant laquelle le bruit
+des respirations contenues troubla seul la quiétude
+silencieuse du couvent, une sœur se leva. D’une
+voix douce et simple, elle entonna le chant des
+psaumes sacrés. Toutes s’unirent à elle aussitôt.
+Rien de joyeux ni d’expressif dans cette psalmodie.
+C’était une mélopée traînante et monotone,
+d’une mélancolie maladive. Les paroles latines
+tombaient des bouches sans accent de ferveur,
+avec une naïveté enfantine, comme un texte
+incompris, récité par habitude et par devoir. Mais
+de la froideur apparente de ce chant, l’ardeur de
+la prière se dégageait.</p>
+
+<p>La messe succéda à l’office psalmodié. De la
+sacristie, un prêtre était sorti précédé d’un enfant
+de chœur, pour célébrer le saint sacrifice. De
+toutes parts, autour de lui, ce n’étaient qu’extases
+et soupirs. Quand la communion groupa les religieuses
+derrière la grille à travers laquelle il devait
+déposer l’hostie sur leur langue en récitant les paroles
+saintes, il y avait dans l’attitude des corps
+penchés une expression d’adoration passionnée et
+de fiévreuse attente, comme si l’amant divin
+que sollicitaient ces vierges béatifiées et qu’elles
+allaient recevoir, devait éteindre leurs désirs,
+combler le vide de leurs cœurs exaspérés par la
+contemplation et l’espoir des jouissances éternelles
+qu’elles cherchaient à mériter et dont cette
+union solennelle avec Jésus leur révélait déjà,
+quoique imparfaitement, l’ineffable volupté.</p>
+
+<p>Tout en haut du chœur, dans une stalle, près de
+l’autel, se tenait la prieure. La croix abbatiale
+qui brillait sur sa poitrine la distinguait des sœurs
+sur qui elle régnait canoniquement et dont elle
+était l’élue pour trois années, conformément à
+la règle. Quoiqu’elle fût de petite taille et qu’on
+devinât, sous les amples plis de sa robe, un
+corps amaigri, l’autorité qu’elle exerçait se manifestait
+visiblement, révélée par la place où elle
+se tenait, par son geste, par des regards rapides
+jetés sur son troupeau. Lorsque, la messe
+terminée, le prêtre eut quitté l’autel, les religieuses,
+après de courtes actions de grâces,
+sortirent de la chapelle. Avant de sortir, elles
+défilèrent toutes devant la prieure, en faisant une
+longue génuflexion. La prieure ne quitta sa stalle
+que lorsqu’elle eut ainsi reçu de toutes ses sœurs
+cet humble salut. Elle les suivit dans le jardin.
+Déjà, elles s’éloignaient pour vaquer aux occupations
+manuelles qu’ordonne la règle des Carmélites.
+D’un signe, elle appela l’une d’elles, qui accourut
+et tomba à genoux le front courbé.</p>
+
+<p>— Sœur Marie du Calvaire, dit la prieure
+d’une voix froide et tranchante, tout à l’heure,
+pendant la messe, vous avez adressé la parole à
+votre voisine, sœur Claire Magdeleine, et je vous
+ai vue sourire.</p>
+
+<p>— C’est vrai, ma Révérende Mère, répondit la
+religieuse interpellée. Je ne trouvais pas dans mon
+bréviaire l’hymne du jour, et j’ai demandé à quelle
+page il se trouvait. Si j’ai péché, ma Révérende
+Mère, je m’accuse. Punissez-moi.</p>
+
+<p>En prononçant ces mots, elle se prosterna, baisa
+la terre et demeura ainsi, le front dans la poussière,
+attendant un ordre pour se relever, exposée
+à demeurer dans cette attitude, si la prieure l’eût
+voulu ou l’eût oubliée, jusqu’à ce que la cloche
+l’appelât à un acte prescrit par la règle.</p>
+
+<p>— Vous avez eu tort de rire pendant la messe.
+Vous ferez dix fois le tour du jardin, les pieds nus,
+en récitant l’<i lang="la" xml:lang="la">Ave Maria</i> et en portant la croix.</p>
+
+<p>La pénitente se releva silencieuse. Sous le porche
+qui séparait le jardin de la chapelle, il y avait,
+appuyée dans un angle, contre le mur, une lourde
+croix en bois noir, plus haute qu’elle. L’ayant
+soulevée après s’être déchaussée, elle en chargea
+ses épaules comme Jésus-Christ avait chargé les
+siennes de l’instrument de son supplice, et le corps
+courbé sous le faix, elle commença sa fatigante
+promenade en passant et repassant devant une de
+ses compagnes qui se tenait accroupie dans un
+coin du jardin, en plein soleil, les yeux bandés,
+une corde au cou, les mains liées derrière le dos, — acte
+d’humiliation volontaire que les plus ferventes
+dans les communautés aiment à s’imposer.</p>
+
+<p>La sévérité de la prieure n’avait surpris aucune
+des sœurs. A tout instant, les Carmélites sont
+témoins ou victimes de pénitences analogues ordonnées
+de la sorte, ou subies du plein gré de celles
+qui l’accomplissent, et toujours accomplies joyeusement.</p>
+
+<p>Les religieuses s’étaient dispersées. Toute la
+communauté maintenant se livrait au travail. Les
+unes montaient des fleurs artificielles pour orner
+l’autel ; les autres ravaudaient leurs vêtements
+usés ou préparaient dans la cuisine les mets destinés
+au déjeuner.</p>
+
+<p>La prieure était rentrée dans sa cellule. Assise
+devant une table couverte de papiers, elle répondait
+aux lettres arrivées le matin, et s’occupait
+des divers détails relatifs à la direction qu’elle
+exerçait. Un grand silence régnait autour d’elle.
+De temps en temps, elle se levait, faisait quelques
+pas vers la fenêtre et aspirait une bouffée d’air
+pur, en laissant errer ses regards à travers le jardin
+où se balançaient, au souffle de la brise du
+Rhône, les fleurs tremblantes sur leur tige.</p>
+
+<p>Il était frais et charmant, ce petit jardin dessiné
+dans les terres apportées à grand’peine sur le
+rocher. Un lierre épais, entremêlé de vigne vierge
+et de jasmin d’Espagne grimpant au long des bâtiments,
+encadrait les croisées. Entre les bordures
+de buis, s’allongeaient les pelouses coupées à intervalles
+égaux par les bandes de dahlias, de
+rosiers et de lys. Un rideau de cyprès fermait
+l’horizon du côté du fleuve, rappelant sans cesse
+à celles qui habitaient ces lieux qu’au delà de
+cette barrière verdoyante, rien ne devait les émouvoir
+ni les préoccuper, que dans ce cadre étroit
+se concentraient les seules distractions qu’il leur
+fût permis de connaître. Entre ces rares distractions,
+une des plus douces était la contemplation
+des beautés de la nature, arbres et fleurs, ordonnée
+par la poétique sainte Thérèse. C’est pour
+obéir à leur illustre fondatrice qu’aux heures de
+récréation, les religieuses cultivaient le parterre,
+dont les produits embaumés allaient chaque jour
+orner la chapelle.</p>
+
+<p>La prieure se tenait devant la croisée, suivant
+d’un œil indifférent la sœur Marie du Calvaire,
+qui, toute lasse, accablée sous le fardeau de la
+croix, achevait d’accomplir sa pénitence, quand,
+à la porte de la cellule, un coup léger se fit entendre.
+La prieure tressaillit, et revint lentement
+s’asseoir devant la table en répondant :</p>
+
+<p>— Entrez.</p>
+
+<p>La porte s’ouvrit. Sur le seuil apparut une
+belle jeune fille, grande et blonde, à l’œil brillant
+et doux, vêtue de l’habit des postulantes.</p>
+
+<p>— C’est vous, Jeanne Mauroy, dit la prieure
+avec bienveillance ; avancez. Que désirez-vous ?</p>
+
+<p>La jeune fille fit quelques pas, les yeux baissés,
+les bras croisés sur la poitrine. Arrivée devant la
+prieure, dont elle n’était séparée que par la table,
+elle s’agenouilla et dit :</p>
+
+<p>— Mon confesseur m’a ordonné de venir vous
+trouver, ma Révérende Mère.</p>
+
+<p>— Oui, je me souviens ; il m’a parlé de vous.
+Vous pouvez vous relever. Jeanne obéit et se tint
+debout. La prieure continua : — Vous êtes donc
+impatiente de voir arriver le jour de votre prise
+d’habit ?</p>
+
+<p>— Voilà six mois que je suis postulante, ma
+Révérende Mère, et je serais heureuse d’être admise
+au noviciat.</p>
+
+<p>— L’épreuve que vous venez de subir vous
+suffit-elle ?</p>
+
+<p>— Sous la forme où elle m’a été imposée, oui,
+ma Révérende Mère. Jusqu’ici, je reste convaincue
+que Dieu m’ordonne d’embrasser son service. Si
+je me trompe, si ma vocation est autre, ce n’est
+qu’une épreuve plus complète qui me l’apprendra.
+Quand je porterai l’habit, quand je subirai
+toutes les rigueurs de la règle, alors seulement
+je pourrai décider si je suis en état de m’y soumettre
+pour toute ma vie.</p>
+
+<p>— Vos parents sont-ils avertis ?</p>
+
+<p>— Je ne dépends que de mon tuteur et d’un
+conseil de famille dont les membres, vous le savez,
+ma mère, sont d’accord avec lui et avec moi.
+Tous nous aimons et nous craignons Dieu. Aucun
+de nous ne veut résister à ses ordres. Ceux qui
+m’aiment m’envient, alors même qu’ils regrettent
+de me perdre. C’est eux qui m’ont confiée à
+vous…</p>
+
+<p>Il y eut un long silence. La prieure observait
+ce candide et fier visage, au regard caressant,
+dont la chevelure sous la coiffe sans grâce ceignait
+le front d’une auréole d’or, les contours de la
+taille robuste et souple, les hanches saillantes et
+fines ; elle admirait le charme exquis, fait de
+jeunesse et de grâce, que Jeanne exerçait partout
+autour d’elle à son insu.</p>
+
+<p>— Vous êtes belle, mon enfant, fit soudain la
+prieure. Vous pourriez briller dans le monde.</p>
+
+<p>— Je ne veux briller que pour le ciel.</p>
+
+<p>— En quelques années, la vie qu’on mène ici,
+les rigueurs de la règle, les privations auront flétri
+votre beauté. Jeune d’âge, vous serez vieille de
+corps. Ne regretterez-vous pas les biens que vous
+aurez sacrifiés ? Réfléchissez, mon enfant. Malheur
+à vous si, après avoir prononcé des vœux
+éternels, s’élevait dans votre cœur le regret de ce
+que vous auriez volontairement perdu.</p>
+
+<p>— Je ne regretterai rien, ma mère.</p>
+
+<p>— J’ai été jeune comme vous, insista la prieure
+en se levant, oui, jeune, et l’on disait que j’étais
+jolie. Voyez ce que le cloître a fait de moi.</p>
+
+<p>Brusquement, elle se mit en pleine lumière
+comme pour obliger Jeanne à regarder les traits
+défaits, les joues ridées, les cheveux presque
+blancs et le regard sans vie de Nicolette Suarez,
+veuve de Frédéric de Varimpré, en religion
+Sœur Thérèse de Jésus, prieure du Carmel de
+Beaucaire.</p>
+
+<p>Jeanne Mauroy sentit un frisson monter de ses
+pieds à sa tête, sans comprendre si le langage
+qu’elle entendait contenait une plainte ou un
+suprême conseil. Elle se redressa cependant, et
+dit avec respect :</p>
+
+<p>— Que ne pouvez-vous me révéler aussi votre
+âme, ma Révérende Mère ? Ne s’est-elle pas embellie
+de tous les attraits qu’a perdus votre corps ?</p>
+
+<p>Émue par cette réponse spontanée, la sœur
+Thérèse de Jésus s’assit, en disant :</p>
+
+<p>— C’est mon devoir de vous montrer toutes les
+duretés de la vie que vous voulez embrasser ; rien
+ne serait plus fatal qu’une erreur. C’est aussi mon
+devoir d’ajouter que si votre vocation est sincère,
+les sacrifices que Jésus vous demande en échange
+de son amour vous seront doux et légers. Cet
+amour est infini ; il vous tiendra lieu de tout. La
+prise d’habit que vous sollicitez ne constitue pas
+d’ailleurs un engagement définitif. Elle n’est
+qu’une initiation au noviciat, durant lequel nous
+aurons le temps d’étudier votre âme et de décider
+si vous devez rester parmi nous. Allez, mon
+enfant.</p>
+
+<p>— Alors, ma mère, je peux espérer d’être
+bientôt novice ? demanda Jeanne.</p>
+
+<p>— Pourquoi m’interrogez-vous ? répliqua la
+prieure durement. Vous aspirez à la perfection,
+et vous ne savez même pas réprimer les impatiences
+de votre curiosité. Offrez à Dieu l’attente
+qu’on vous impose, et remettez-vous-en à la décision
+de nos mères que je dois consulter.</p>
+
+<p>Jeanne s’agenouilla contrite, baisa le plancher,
+et, se relevant silencieuse, elle s’éloigna. Nicolette
+la regarda sortir sans rien ajouter. Dans ses
+yeux où depuis longtemps semblait tarie la source
+des larmes, des larmes lentement montaient qu’elle
+ne voulait pas laisser voir. Se parlant à elle-même,
+elle murmura :</p>
+
+<p>— C’est moi à vingt ans. Il me semble que je
+me revois vivre telle que j’étais alors. Puisse la
+vocation de cette enfant être aussi sincère que la
+mienne, Seigneur ! Daignez lui épargner les douleurs
+que vous m’avez prodiguées.</p>
+
+<p>Elle fit le signe de la croix, et courbant la tête
+sur sa table de travail, elle reprit sa tâche interrompue.</p>
+
+<p>La sœur Thérèse de Jésus avait alors quarante-cinq
+ans. Si la plupart des femmes soucieuses de
+conserver leur beauté semblent jeunes encore à
+cet âge, halte au seuil de la vieillesse et préparation
+au temps désenchanté qui verra les
+hommes se détacher d’elles, la prieure des Carmélites,
+elle, ne possédait plus ni la jeunesse, ni
+même les apparences de la jeunesse. Des rides
+plissaient son front qu’écrasait le lourd fardeau
+des soucis. Sous ses yeux, les larmes avaient tracé
+un sillon violacé. L’insomnie des nuits fiévreuses,
+l’altération de la santé, les luttes douloureuses
+soutenues par l’âme toujours debout contre les
+tentations de la chair, se trahissaient sur les joues
+creusées et osseuses. Tout le corps s’inclinait dans
+une attitude d’accablante fatigue, dans une habitude
+d’énervantes privations.</p>
+
+<p>Personne n’eût reconnu sur ce pâle visage et
+ces traits amaigris, dans ce triste regard et sous
+ces cheveux grisonnants, la jeune fille passionnée
+et ardente dont le charme troublant avait un jour,
+vingt-cinq ans avant, séduit Frédéric de Varimpré.
+La vie religieuse avec ses austérités et ses mortifications,
+aboutissant toutes à un éternel renoncement
+des joies humaines, produit ces effets. Elle
+éteint sur la face de ceux qui l’embrassent les
+belles flammes de la jeunesse. Elle les éteint dans
+le regard qu’elle refroidit, et les concentre dans
+le cœur où elles ne brûlent plus que pour Dieu.
+Lui seul en connaît l’intensité, révélée dans les
+élans de la prière. L’homme peut croire qu’elles
+sont étouffées, et ces saintes âmes devenues,
+rayon de foi dans un bloc d’égoïsme, indifférentes
+à ce qui n’est pas leur salut. Il se trompe ;
+il ne sait pas quelle tendresse pour l’humanité
+souffrante vibre dans ces cœurs extasiés. Il y a là
+des trésors d’infinie bonté qui n’ont d’autre manifestation
+que la prière, se répandant, comme un
+parfum, quand la religieuse prosternée devant
+l’autel implore le ciel pour les pécheurs, et dans
+des privations incessamment renouvelées, volontairement
+acceptées, expie leurs fautes, aussi repentante
+que si elle les avait commises. Folie, dit
+le monde en raillant. Soit, mais folie qui même
+en ses excès mérite le respect autant que la pitié,
+puisqu’elle fait des martyrs.</p>
+
+<p>Il semble que Nicolette, après avoir si passionnément
+et si longtemps souhaité ces austères douceurs,
+aurait dû être heureuse dans la plénitude
+de son rêve réalisé, et posséder la paix de l’âme,
+l’unique bien qu’elle lui eût demandé. Mais cette
+paix lui manquait. Ce n’étaient pas seulement les
+duretés monastiques qui l’avaient réduite à cet
+état où elle n’apparaissait que comme une ombre
+de ce qu’elle avait été jadis, c’était ce défaut de
+paix intérieure. Quand l’âme ne traîne derrière
+soi ni regrets ni remords, le corps, après maintes
+défaillances, se redresse, se durcit, s’assouplit
+aux souffrances ; il les endure sans en être
+éprouvé. Mais si les cheveux de Nicolette avaient
+blanchi, si la source de ses larmes s’était épuisée,
+si son regard n’exprimait plus que la tristesse,
+c’est que partout la suivait le cortége de ses amers
+souvenirs, ces souvenirs dont elle ne pouvait se
+délivrer.</p>
+
+<p>Partout, dans la chapelle, sur son grabat, sur
+la dalle froide du cloître ou sur la terre nue du
+cimetière, et même quand, agenouillée dans sa
+cellule, elle meurtrissait ses reins en les frappant
+d’une lanière de cuir, partout elle le retrouvait,
+ce long cortége des souvenirs implacables. Elle
+se revoyait dans sa maison, d’abord heureuse, et
+heureuse par l’amour, puis se refusant à la tendresse
+de son mari et l’obligeant à fuir pour toujours.
+Elle se rappelait le terrible prêtre dont elle
+avait subi l’influence fatale. Il était mort depuis
+longtemps, sans que le bonheur détruit par lui fût
+ressuscité. Elle se rappelait l’inoubliable soirée
+témoin de son infortune, la lettre de Frédéric lui
+apprenant qu’il partait et disparaissait à jamais,
+emmenant son fils et Irène. Oh ! le malheureux !
+De cet oubli de tous ses devoirs, de l’enlèvement
+qui arrachait un enfant à sa mère, du rapt qui
+faisait de l’époux longtemps fidèle un époux adultère
+et incestueux, il ne pouvait être excusé. Mais,
+en lui rendant son foyer odieux, en lui fermant
+ses bras, en le rejetant dans ceux d’Irène, n’avait-elle
+pas été aussi coupable que lui ?</p>
+
+<p>Tel est le remords qu’elle portait. Pendant dix
+ans, déchirée par sa douleur maternelle, pleurant
+son fils perdu, elle s’était efforcée d’oublier.
+L’oubli n’avait pas répondu à son appel. Toujours
+saignante, la plaie de son cœur, sans qu’un espoir
+trompé sans cesse et une prière non interrompue
+eussent pu la cicatriser. Elle avait rempli des clameurs
+de son désespoir son foyer désert, invoqué
+la justice des hommes, cherché son fils de tous
+côtés. Vains efforts, tentatives inutiles. L’enfant
+n’était pas revenu. Puis, un jour, elle avait appris
+le décès de son mari, mort au Brésil, laissant
+orphelin le cher petit et Irène sans appui. Elle
+s’était empressée de jeter sur leurs traces un
+homme investi de sa confiance. Mais quand cet
+homme arrivait au Brésil, Irène et l’enfant avaient
+déjà disparu. Alors, devenue veuve, Nicolette obtenait
+la faveur longtemps sollicitée d’entrer au
+Carmel. Elle y était depuis, deux fois élue prieure
+par ses sœurs, parmi lesquelles elle reprendrait
+modestement sa place, à l’expiration de son pouvoir
+triennal renouvelé.</p>
+
+<p>Mais vainement elle cherchait à oublier le
+passé. Il revenait sans cesse à sa mémoire, lui ramenant
+l’image de son fils, enfant quand on l’avait
+arraché à ses bras, homme maintenant s’il vivait
+encore. Oh ! ce doute, quelle douleur il engendrait
+dans cette âme qui aurait voulu ne songer
+qu’à Dieu ! Vivait-il, l’être adoré, fruit de ses entrailles ?
+S’il vivait, pourquoi ne venait-il pas retrouver
+sa mère ? Ne la connaissait-il pas ? Peut-être
+luttait-il contre la misère ! Peut-être, du fond
+de l’abîme où il se débattait, implorait-il le secours
+maternel ! Que n’entendait-elle sa voix ! Avec
+quelle ardeur elle aurait volé à son aide, la main
+tendue, les bras ouverts ! Peut-être était-il mort !
+Mais alors, goûtait-il dans le sein de Dieu la joie
+des élus ? Toujours elle pensait à lui ; elle pensait
+à Irène, dont elle ignorait aussi le sort, dont elle
+déplorait le crime, en suppliant le ciel de pardonner.</p>
+
+<p>Le souvenir de Frédéric pesait d’un poids non
+moins lourd sur sa conscience. En rendant l’âme,
+avait-il eu le temps de se repentir ? La main d’un
+prêtre s’était-elle étendue sur lui pour l’absoudre ?
+Jouissait-il de l’infinie miséricorde ? Questions
+cruelles, toujours menaçantes, jamais satisfaites !
+Elles infligeaient à Nicolette une horrible torture,
+troublaient son repos, la poursuivaient jusque
+dans les pieux exercices de son état, répandaient
+sur ses jours l’amer poison du remords, sa conscience
+lui rappelant à toute heure et partout
+qu’elle avait une large part dans la responsabilité
+des catastrophes accomplies ou redoutées, et
+qu’elle aurait à en répondre au divin tribunal.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3>II</h3>
+
+
+<p>Depuis le lever du soleil, une grande agitation
+régnait dans le couvent, où tout se préparait pour
+la vêture de Jeanne Mauroy. Il est d’usage que
+le matin du jour où elle doit prendre l’habit religieux,
+la postulante quitte le Carmel, dès l’aube,
+afin de passer auprès de sa famille les heures qui
+précèdent la cérémonie, et que sa famille elle-même
+la conduise à la chapelle. Mais Jeanne
+Mauroy étant orpheline, son tuteur et ses proches
+venus pour l’assister en ce moment solennel,
+n’habitant pas Beaucaire, elle était restée au couvent.
+C’est de là qu’elle devait sortir pour aller à
+l’autel. Retirée dans la cellule qu’elle habiterait
+désormais, elle attendait l’heure de la cérémonie,
+cette heure ardemment appelée. Agenouillée devant
+la croix, elle priait, parée déjà de la robe
+de mariée et de la couronne de fleurs d’oranger,
+toilette virginale dans laquelle elle était tenue de
+se présenter au Carmel.</p>
+
+<p>Jamais sa beauté n’avait eu plus d’éclat ; elle
+resplendissait sur le visage transfiguré par la béatitude
+de l’âme, dans le regard où brillait une
+flamme joyeuse, et sur tout le corps dont les
+pures lignes se dessinaient sous le blanc satin des
+vêtements. Au moment de s’immoler, cette beauté
+s’affirmait une dernière fois dans l’épanouissement
+merveilleux de ses trésors prodigués. Des adjurations
+brûlantes tombaient des lèvres de la néophyte.
+Elle se laissait ravir par l’extase, comme
+si, prête à consommer sa rupture avec le monde,
+elle eût entendu la voix de son maître lui dire :</p>
+
+<p>— Je ne veux plus que tu converses avec les
+hommes, mais seulement avec les anges.</p>
+
+<p>Dans l’emportement de cette extase, elle embrassait
+par la pensée, comme dans une vision
+surnaturelle, sa vie future à chaque étape de laquelle
+elle devait trouver un sacrifice à accomplir,
+une indicible joie à goûter. Les vœux de
+pauvreté, de chasteté, d’obéissance qu’elle se
+préparait à prononcer ne lui coûtaient rien. En
+se donnant à Dieu, elle allait renoncer à tout ce
+qui n’était pas lui ; mais elle était heureuse de se
+donner ainsi entièrement, sans restriction, corps
+et âme. Elle se regardait comme déjà morte au
+monde, ensevelie avec Jésus-Christ derrière les
+grilles inaccessibles, convaincue qu’une âme n’est
+grande qu’anéantie par l’humilité. Dans ce bonheur
+par avance savouré, il y avait de la volupté.</p>
+
+<p>Elle se voyait consacrant ses jours à la méditation,
+à la prière, au silence, se détachant des
+préoccupations de la terre pour mieux s’assurer
+le ciel, meurtrissant son corps sous un cilice,
+expiant les fautes de l’humanité dans d’incessantes
+mortifications. Les flèches de l’amour divin,
+de part en part, perçaient son cœur ; elle ambitionnait
+d’en sentir profondément les déchirures
+et, toute saignante de ces coups réitérés, d’arriver
+à la mort, au delà de laquelle rayonnait la suprême
+récompense.</p>
+
+<p>Elle avait vingt ans, et c’est la mort qu’appelait
+surtout sa jeunesse sacrifiée, la mort, aurore
+des noces éternelles. Sur ses lèvres vermeilles, voltigeait
+déjà la prière qu’elle réciterait au moment
+de franchir les portes de l’éternité : « O mon Seigneur
+et mon époux, l’heure est enfin venue ; nous
+allons nous voir. Mon tendre maître, voici le moment
+du départ. Soyez-en mille fois béni, et que
+votre volonté s’accomplisse. Il est temps que je
+sorte de cet exil et que mon âme, ne faisant qu’une
+avec vous, jouisse de ce qu’elle a tant désiré. »</p>
+
+<p>L’espoir de cette union mystique déchaînait
+dans son cœur une ardeur amoureuse, dans son
+corps le frémissement des mystérieuses attentes
+qui s’empare des vierges au seuil du lit nuptial,
+frémissement embelli pour elle et purifié par la
+conviction que l’amant dont elle sollicitait les
+étreintes était, non un homme, mais un Dieu.
+Et son âme, toute ravivée, se répandait en appels
+et en larmes, crise délicieuse à laquelle elle s’abandonnait
+dans un transport poussé jusqu’au
+delà de la raison.</p>
+
+<p>La porte de sa cellule s’ouvrit. Elle s’était laissé
+emporter si haut, si loin de la terre, qu’elle n’entendit
+pas le bruit. La prieure, qui venait d’entrer,
+s’approcha d’elle, lui toucha l’épaule et dit :</p>
+
+<p>— Voici l’heure, ma fille, suivez-moi.</p>
+
+<p>Elle se leva silencieuse. La prieure, dont le
+voile laissait le visage découvert, l’embrassa, puis,
+la précédant, quitta la cellule. Elles traversèrent
+les couloirs tranquilles, et par l’escalier désert
+descendirent. Au pied de l’escalier, par delà la
+porte de clôture ouvrant sur la grande cour, se
+tenaient le tuteur et les parents de Jeanne. La
+prieure la leur confia, et s’éloigna pour entrer
+dans le chœur où les religieuses se trouvaient
+déjà réunies. Jeanne et les siens franchirent la
+porte, traversèrent la cour se dirigeant vers la
+chapelle. Les fidèles venus pour assister à sa prise
+d’habit l’attendaient là. Ils saluèrent son apparition
+d’un long murmure. Elle s’avança le long de
+l’espace resté vide entre les chaises jusqu’au prie-Dieu
+préparé pour elle devant l’autel. Elle souriait,
+en saluant à droite et à gauche, au moment
+de leur dire adieu, ceux qu’elle aimait. Mais le
+tremblement de ses mains gantées, l’expression
+séraphique de son regard, trahissaient la violente
+émotion qui la dominait à cette heure solennelle
+où elle allait se donner à Dieu, en attendant l’engagement
+suprême qu’elle prendrait à un an de
+là, après avoir subi les épreuves du noviciat.</p>
+
+<p>La chapelle avait la physionomie des jours de
+fête. Tout autour de l’autel, sur les degrés recouverts
+d’un tapis, entre les cierges allumés autour
+du tabernacle, et sur les murs jusqu’aux voûtes,
+ce n’étaient que plantes et fleurs. Les lys et les
+roses étoilaient la sombre verdure des lauriers et
+des palmes. Leurs parfums s’exhalaient dans la
+vapeur tiède qui flottait sous les lumières. L’or
+des candélabres, les marbres des degrés, les ferrures
+de la grille placée à gauche de l’autel, devant
+le chœur réservé, brillaient de mille reflets
+avivés et scintillant entre les feuilles, comme les
+rayons du soleil à travers les ramures d’une forêt.</p>
+
+<p>Ordinairement, devant cette grille, un rideau
+noir est tendu. Relevé ce jour-là, il laissait voir
+l’intérieur du chœur des religieuses resplendissant
+de lumières, et les sœurs debout dans leur
+stalle, un cierge à la main, les novices voilées de
+blanc, les professes voilées de noir, attendant le
+moment de se mettre en marche pour aller vers
+la porte de clôture à la rencontre de la postulante
+qui ne les avait quittées un moment que pour les
+rejoindre bientôt.</p>
+
+<p>Elle s’était agenouillée, anéantie dans un ravissement
+qui derrière les barreaux farouches lui
+montrait le paradis et ses joies ineffables. Autour
+d’elle, des prêtres allaient et venaient, mettant la
+dernière main aux préparatifs de la cérémonie
+solennisée par la présence de l’évêque de Nîmes,
+qui devait officier et consacrer de ses mains la
+nouvelle novice. Des rumeurs de voix poursuivant
+doucement des entretiens d’une chaise à
+l’autre, le bruit des arrivants qui se plaçaient
+peu à peu, troublaient encore la paix de la chapelle.
+Tout à coup le silence se fit. Le prélat sortait
+de la sacristie, entouré des prêtres assistants
+et des enfants de chœur.</p>
+
+<p>A ce moment, un nouveau venu se présentait
+au couvent. C’était un jeune homme à la figure
+pâle, aux cheveux châtains, avec un regard vif
+et doux à la fois, révélant l’esprit d’initiative et
+d’énergie. Une moustache très-fine, aux tons
+fauves, relevait le caractère un peu féminin de sa
+physionomie. Il avait la taille élevée, mince et
+bien prise. La poussière blanchissait ses vêtements
+et ses chaussures. Un petit sac en cuir,
+retenu par une courroie, achevait de lui donner
+l’air d’un voyageur fraîchement débarqué.</p>
+
+<p>A la faveur de l’agitation qui, ce jour-là, troublait
+la tranquillité du couvent, il avait pu pénétrer
+dans la vaste cour conduisant à la chapelle.
+Il s’était arrêté, laissant errer ses regards de tous
+côtés, dans l’attitude d’un homme qui cherche
+quelque chose ou quelqu’un. Debout sur le seuil
+de la chapelle ouverte, la tourière suivait l’office
+de cette place sans perdre de vue l’entrée. Elle
+l’aperçut et alla vers lui :</p>
+
+<p>— Vous venez pour assister à la cérémonie,
+monsieur ? dit-elle à demi-voix.</p>
+
+<p>— Quelle cérémonie ? demanda-t-il surpris.</p>
+
+<p>— Que voulez-vous, alors, si vous n’êtes venu
+pour cela ?</p>
+
+<p>Mais, au lieu de répondre, il interrogea :</p>
+
+<p>— C’est bien ici la communauté des Carmélites ?</p>
+
+<p>— Oui, monsieur.</p>
+
+<p>— Cette communauté est dirigée par madame
+de Varimpré, en religion sœur Thérèse de Jésus ?</p>
+
+<p>— C’est en effet le nom de notre Révérende
+Mère.</p>
+
+<p>— Je veux la voir.</p>
+
+<p>— Elle n’est pas visible aujourd’hui.</p>
+
+<p>— Il faut que je lui parle sur-le-champ, il le
+faut, répondit l’inconnu avec l’expression d’une
+ferme volonté.</p>
+
+<p>— Personne ne peut lui parler en ce moment,
+reprit la tourière troublée par l’exigence formulée
+devant elle. Elle est au chœur avec toutes nos
+mères. Nous avons une prise d’habit ; vous pouvez
+vous en assurer par vous-même. Après la
+cérémonie, si ce que vous avez à dire à madame
+la prieure est pressé, elle pourra vous recevoir.</p>
+
+<p>— C’est bien ; j’attendrai.</p>
+
+<p>— Vous pouvez entrer dans la chapelle, monsieur,
+dit encore la tourière.</p>
+
+<p>Puis, voyant que le visiteur ne se hâtait pas de
+profiter de l’invitation, elle regagna sa place sous
+le porche, le laissant au milieu de la cour. Il y
+resta, se promenant à grands pas, inquiet et fiévreux,
+à l’ombre des murailles derrière lesquelles
+son regard curieux semblait vouloir pénétrer. Parfois,
+il s’arrêtait, prêtait l’oreille, et après avoir
+constaté que les chants n’étaient pas achevés, il
+reprenait sa promenade, sans dissimuler son impatience,
+surexcitée par l’attente.</p>
+
+<p>Tout à coup, s’éleva dans la nef un grand bruit
+de chaises. Les rares personnes qui, n’ayant pu y
+trouver place, s’étaient tenues sur les degrés extérieurs,
+se rangèrent à droite et à gauche pour
+laisser la sortie libre. La tourière courut au jeune
+homme et lui dit :</p>
+
+<p>— Vous ne pouvez rester là, monsieur. Voici
+la postulante.</p>
+
+<p>Il se jeta contre le mur, les yeux fixés sur l’intérieur
+de la chapelle au fond de laquelle la
+flamme des cierges poussait jusqu’aux voûtes une
+lumière rougeâtre, tremblante sous l’éclat du jour
+qui entrait par les vitraux. Dans le cadre de la
+large baie, il vit apparaître Jeanne Mauroy. Jamais
+plus radieux visage ne s’était offert à ses regards.
+Suivie du clergé qui chantait le <i lang="la" xml:lang="la">Magnificat</i> et
+les fidèles, hommes et femmes, attristés comme
+s’ils eussent suivi son cercueil, elle marchait modeste
+et calme, dans une attitude de recueillement.
+Sur ses lèvres errait un sourire ; un rayon
+de joie céleste brillait dans ses yeux. Ils s’arrêtaient
+au passage, ces yeux extasiés, sur les figures
+amies, consternées. Ils exprimaient l’étonnement
+que causait à cette adorable enfant la tristesse
+surprise autour d’elle, quand tant de bonheur
+l’enveloppait. En arrivant auprès du visiteur inconnu,
+elle les leva aussi sur lui, comme pour lui
+donner une part de ses adieux. Mais, soit que la
+présence d’un étranger l’eût surprise, soit qu’elle
+eût été troublée par l’expression d’admiration et
+de pitié qu’elle venait de saisir sur des traits qu’elle
+voyait pour la première fois, un flot de sang empourpra
+ses joues, montant jusqu’aux paupières
+subitement abaissées. Elle hâta le pas, et passa,
+non assez vite cependant pour empêcher que le
+souvenir de sa beauté se fixât dans la mémoire
+de ce jeune homme que sa présence venait de
+bouleverser. Il s’était tourné vivement vers la tourière
+inclinée à son côté et disait à demi-voix :</p>
+
+<p>— Le nom de cette personne, madame ?</p>
+
+<p>La tourière resta silencieuse une minute ; puis
+elle répondit :</p>
+
+<p>— Qu’importe son nom ! Tout à l’heure, elle
+ne s’appellera plus que sœur Nicette de la Croix.</p>
+
+<p>De l’autre côté de la cour, la porte de clôture
+venait de s’ouvrir de nouveau. Sur le seuil, trois
+religieuses s’avançaient ayant le voile baissé. Deux
+d’entre elles tenaient un cierge à la main. L’autre
+les précédait, portant une croix en bois noir sans
+christ. La postulante s’agenouilla et baisa l’extrémité
+de cette croix. Puis elle se releva, salua les
+assistants qui l’avaient accompagnée jusqu’à cette
+porte et ne pouvaient la suivre au delà. C’était
+la première étape de l’éternelle rupture avec le
+monde, et lorsque les lourds battants de bois se
+refermèrent sur la procession qui s’éloignait en
+psalmodiant une hymne à la Vierge, un frisson
+passa sur le petit groupe des fidèles. Tandis qu’ils
+regagnaient leur place dans la chapelle, la postulante
+traversa le cloître à la suite des sœurs, conduite
+au chœur par la prieure et jusque devant la
+haute grille où elle s’agenouilla. Maintenant, de
+l’autre côté de la grille, elle apercevait l’évêque,
+debout, entouré des prêtres assistants, coiffé de
+la mitre, appuyé sur sa crosse, vêtu d’une chape
+aux reflets d’argent.</p>
+
+<p>— Ma fille, que demandez-vous ? dit-il.</p>
+
+<p>— La miséricorde de Dieu, la pauvreté de
+l’Ordre et la compagnie des sœurs, répondit-elle.</p>
+
+<p>— Est-ce de votre propre mouvement et de
+votre plein gré que vous vous présentez pour
+recevoir l’habit de ce saint Ordre ?</p>
+
+<p>— Oui, monseigneur.</p>
+
+<p>— Avez-vous dessein de persévérer dans l’Ordre
+jusqu’à la fin de votre vie ?</p>
+
+<p>— Oui, monseigneur.</p>
+
+<p>— Voulez-vous donc entrer dans l’Ordre pour
+le seul amour de Notre-Seigneur ?</p>
+
+<p>— Oui, avec la grâce de Dieu et les prières
+des sœurs.</p>
+
+<p>Elle avait parlé d’une voix ferme.</p>
+
+<p>— Que Dieu achève en vous son ouvrage ! reprit
+l’officiant.</p>
+
+<p>Puis il lui adressa une brève et touchante
+exhortation qu’il termina en disant :</p>
+
+<p>— Que le Seigneur vous dépouille du vieil
+homme !</p>
+
+<p>Quand il eut fini, la postulante fut emmenée
+par la prieure. Tandis qu’elle était absente, le
+prélat bénit le scapulaire, la ceinture et le manteau
+qu’elle allait recevoir de ses mains.</p>
+
+<p>Elle revint bientôt, transformée déjà, préparée
+pour l’ensevelissement volontaire qu’elle s’imposait.
+Elle avait quitté ses vêtements de mariée et
+revêtu une robe de bure qui l’enveloppait comme
+d’un suaire. A ses pieds, les bas de laine et les
+sandales remplaçaient les souliers de satin. Une
+guimpe cachait la pureté des épaules, s’étendait
+sur le corsage en plis roidis sous lesquels semblait
+s’être évanouie la grâce des formes. Enfin,
+de la soyeuse chevelure qui tout à l’heure couronnait
+sa beauté, les boucles épaisses n’existaient
+plus. Elles gisaient là-bas comme des fleurs flétries.
+Les ciseaux les avaient coupées jusqu’à la
+racine, ne laissant sur la tête que des cheveux ras,
+qui se redressaient sous la coiffe blanche comme
+révoltés contre le barbare traitement qui venait
+de dépouiller le front de sa plus belle parure.</p>
+
+<p>De nouveau, la postulante se tenait devant la
+grille. Quoique découronnée, sa tête fine et fière
+resplendissait toute radieuse. Les assistants purent
+alors admirer le visage où s’exprimait une divine
+sérénité, et dont aucun regret n’altérait la quiétude.
+Des mains d’un prêtre, le pasteur recevait
+tour à tour la ceinture, le scapulaire, le manteau
+blanc. Il les passait à la postulante en prononçant
+pour chacun de ces objets les paroles sacrées. En
+lui mettant la ceinture, il disait : — Quand vous
+étiez plus jeune, vous vous ceigniez vous-même et
+vous alliez où il vous plaisait. Mais lorsque vous
+aurez vieilli, un autre vous ceindra. En lui mettant
+le scapulaire : — Prenez le joug de Jésus-Christ
+qui est doux et son fardeau qui est léger.
+En lui mettant enfin le manteau : — Ceux qui
+suivent l’agneau sans tache, marcheront avec lui
+vêtus de blanc. C’est pourquoi que vos vêtements
+soient toujours blancs, en signe de votre pureté
+intérieure.</p>
+
+<p>Tout était dit. Le prélat jeta l’eau bénite sur la
+novice, et, se mettant à genoux, il entonna le
+<i lang="la" xml:lang="la">Veni, Creator</i>. Après la première strophe, tandis
+que les religieuses se tenaient debout à leur
+place, la prieure prit la sœur Nicette par la main
+et la conduisit au milieu du chœur, où elle la fit
+étendre sur un tapis de serge, les bras en croix.
+Tant que dura le chant sacré, elle resta ainsi, la
+face contre terre, dans l’immobilité de la mort.
+Elle ne se releva que pour aller porter à ses compagnes
+le baiser fraternel. Puis les religieuses
+sortirent du chœur processionnellement, et les
+assistants se retirèrent. Le visiteur étranger fit
+comme eux.</p>
+
+<p>Il avait observé tous les détails de la cérémonie,
+des larmes aux yeux, le cœur étreint par l’angoisse.
+De nouveau, il se trouva dans la cour,
+attendant la prieure. Mais maintenant son impatience
+de tout à l’heure s’était apaisée. Un lourd
+accablement pesait sur lui, une impression cruelle
+qui détournait sa pensée du but de sa visite. Il
+mesurait du regard les lourds bâtiments du
+monastère. Peut-être rêvait-il d’y pénétrer de gré
+ou de force pour en faire sortir la créature qu’il
+venait de voir s’enterrer vivante. Peut-être se
+demandait-il où puise son énergie la passion
+indomptable qui jette aux bras d’un amant crucifié
+les vierges de vingt ans et les pousse à
+choisir une vie martyrisante comme le plus beau
+et le plus enviable des destins.</p>
+
+<p>— Veuillez me suivre au parloir, monsieur,
+dit tout à coup près de lui la voix de la tourière.
+Ma mère prieure va s’y rendre.</p>
+
+<p>Il obéit en silence, ramené à la réalité par cette
+invitation, repris par l’impatient émoi qui le dominait
+tout à l’heure quand il s’était présenté au
+couvent pour parler à la sœur Thérèse de Jésus.
+Étant entré dans le parloir, précédé de la tourière,
+il s’assit sur une chaise, devant la grille aux
+pointes menaçantes, rendue plus épaisse et plus
+impénétrable par le rideau tendu de l’autre côté
+des ferrures. Presque aussitôt, il entendit ces mots
+prononcés par une femme qu’il ne pouvait voir :</p>
+
+<p>— Loué soit Notre-Seigneur Jésus-Christ !</p>
+
+<p>Surpris, il regarda la tourière.</p>
+
+<p>— Répondez : A jamais ! fit-elle.</p>
+
+<p>Et docilement, il répéta :</p>
+
+<p>— A jamais.</p>
+
+<p>La tourière sortit, le laissant seul, la pâleur aux
+joues, un frisson dans tout le corps, escaladant
+des yeux cette grille effroyable derrière laquelle
+il espérait trouver ce qu’il était venu chercher
+dans cette maison de paix et de prière.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3>III</h3>
+
+
+<p>— Vous avez désiré me parler, monsieur, dit
+la prieure avec douceur. Me voilà prête à vous
+entendre.</p>
+
+<p>— Vous êtes bien madame Nicolette Suarez,
+veuve du lieutenant Frédéric de Varimpré ?
+demanda le visiteur.</p>
+
+<p>— C’est ainsi que je m’appelais, en effet, quand
+je vivais au milieu du monde. Mais depuis longtemps,
+je suis morte pour lui.</p>
+
+<p>— Allez-vous me condamner à vous parler
+sans vous voir, madame, et ne pouvez-vous tirer
+ce rideau qui me cache vos traits ?</p>
+
+<p>— A quoi bon ? Vous n’apercevriez rien qu’une
+femme voilée, à qui la règle qu’elle a fait vœu
+d’observer interdit de montrer son visage.</p>
+
+<p>— Je voudrais vous voir, madame, reprit-il,
+suppliant.</p>
+
+<p>— C’est impossible, répondit la prieure ; nous
+ne pouvons nous découvrir que devant nos proches
+parents. Puis elle ajouta plus bas : — Ici,
+ceux qui m’adressent la parole m’appellent ma
+mère.</p>
+
+<p>Le jeune homme s’était levé brusquement, les
+bras tendus, des larmes dans les yeux, la bouche
+entr’ouverte, comme s’il voulait faire entendre
+une supplication nouvelle. Mais le cri monté à ses
+lèvres n’en sortit pas. Il retomba sur sa chaise,
+accablé, et reprit avec une tranquillité feinte :</p>
+
+<p>— Eh bien, ma mère, je vous apporte des nouvelles
+de votre fils, Adrien de Varimpré.</p>
+
+<p>A ces mots, les anneaux qui fixaient le rideau
+en haut de la grille roulèrent en grinçant sur leur
+tringle de fer, et une ombre noire se jeta contre
+les barreaux, impétueusement, en s’écriant :</p>
+
+<p>— Mon fils ! Vous connaissez mon fils ! Il est
+vivant ?</p>
+
+<p>— Il est vivant, ma mère.</p>
+
+<p>— Mon Dieu ! mon Dieu, soyez béni, fit-elle
+en joignant les mains… Vous le connaissez, monsieur ?…
+Parlez-moi de lui… Le verrai-je bientôt ?</p>
+
+<p>— Oui, bientôt, madame, dans quelques instants…
+Il a redouté pour vous une émotion trop
+forte. Il a voulu que vous fussiez préparée à le
+recevoir. Mais il n’est pas loin de vous… Non, il
+n’est pas loin.</p>
+
+<p>— Alors, monsieur, allez le chercher… Mon
+fils ! Mon Adrien !</p>
+
+<p>L’ombre noire s’agitait. Sous son voile, elle
+poussait des sanglots, et laissait deviner la fièvre
+de ses mains tremblantes, à tout instant portées
+à ses yeux.</p>
+
+<p>— J’irai le chercher tout à l’heure, répondit le
+visiteur ; mais vous me demandiez de vous parler
+de lui…</p>
+
+<p>— Vous êtes son ami, n’est-ce pas, puisqu’il
+vous a envoyé près de moi ? Vous le connaissez
+bien, alors. Il a vingt-trois ans maintenant. Il doit
+être beau, mon cher enfant, superbe et fier.</p>
+
+<p>— La souffrance flétrit la jeunesse et abat la
+fierté. Il a beaucoup souffert.</p>
+
+<p>— Beaucoup souffert, répéta la prieure d’un
+accent lamentable.</p>
+
+<p>— Il ne connaît pas sa mère. Il avait douze
+ans quand son père mourut au Brésil, où il s’était
+établi. Il se trouva seul alors avec celle que M. de
+Varimpré appelait Irène. Les soins maternels de
+cette femme avaient protégé la jeunesse d’Adrien.
+Il ressentait pour elle une tendresse filiale, ardente
+et profonde. Il croyait qu’elle était sa mère. Après
+la mort de M. de Varimpré, ils se rendirent aux
+États-Unis, à Boston, où un premier séjour leur
+avait donné quelques amis. Ils vécurent là, pauvrement,
+car M. de Varimpré ne laissait qu’une
+fortune déjà compromise. Votre fils allait au
+collége ; il s’appliquait à l’étude, ayant hâte de
+venir en aide à la chère créature qui s’était
+dévouée à son bonheur. Parfois, il la suppliait de
+retourner en France avec lui ; il n’ignorait pas
+que la France était leur patrie à tous deux ; il
+souhaitait passionnément de la connaître et d’y
+vivre. Mais celle qu’il appelait sa mère reculait
+sans cesse l’époque du départ. Un jour qu’il insistait
+auprès d’elle afin de la décider à partir,
+elle lui déclara que le cher mort avait exprimé
+la volonté formelle que son fils n’allât pas en
+France avant d’avoir atteint sa vingt et unième
+année.</p>
+
+<p>— Hélas ! il redoutait mon influence ! soupira
+Nicolette.</p>
+
+<p>— Le temps s’écoulait tristement, continua
+l’inconnu ; les ressources s’épuisaient de jour en
+jour, la détresse devenait plus grande, et la santé
+de madame Irène s’altérait. Elle s’éteignit un soir
+doucement, entre les bras de l’enfant désespéré.
+Avant de mourir, elle lui remit une lettre écrite
+par son père, et qu’il ne devait ouvrir qu’à l’époque
+de sa majorité. C’est ainsi qu’à dix-huit ans il se
+trouva orphelin, pauvre et seul, sans ressources.
+Il fallait vivre, il travailla. Il donnait des leçons
+de français, car sa langue maternelle, longtemps
+parlée devant lui, lui était familière. Oh ! les dures
+années de misère et de solitude ! Si elles n’ont
+pas abrégé ses jours, c’est qu’il fallait qu’il vécût,
+qu’il vécût pour revoir son pays. C’est aussi que
+Dieu voulait qu’il vous retrouvât, ma mère.</p>
+
+<p>Sous son voile, sœur Thérèse de Jésus pleurait
+à chaudes larmes, en écoutant ce récit.</p>
+
+<p>— Apaisez-vous, reprit le narrateur, et veuillez
+m’entendre jusqu’au bout. Avant d’embrasser
+votre fils, il faut que vous connaissiez sa vie
+passée, que vous n’ignoriez pas surtout pourquoi
+il vous revient.</p>
+
+<p>— Mais, pour parler de lui, ainsi que vous le
+faites, qui êtes-vous ?</p>
+
+<p>— Son ami, vous l’avez dit tout à l’heure.</p>
+
+<p>— Vous êtes pâle, attristé, las.</p>
+
+<p>— Oui, pâle comme lui, attristé comme lui ;
+nous avons souffert ensemble.</p>
+
+<p>— Achevez, monsieur, j’ai hâte de le revoir,
+de vous faire oublier vos maux à tous deux. Puisqu’il
+vous aime, je vous aimerai.</p>
+
+<p>L’inconnu, défaillant, fit un effort pour se roidir
+contre son émotion grandissante ; puis il continua :</p>
+
+<p>— Sur son mince revenu, ma mère, l’orphelin
+économisait, sou par sou, la somme nécessaire aux
+frais du voyage qui devait le ramener en France.
+Il avait calculé qu’il lui faudrait trois ans pour
+réaliser cette somme. Elle se grossissait lentement,
+et il se serait bien gardé d’y toucher. Plus
+d’une fois, il lui arriva de s’endormir, l’estomac
+vide et les membres glacés, à côté de ce trésor,
+qui représentait pour lui la délivrance, un avenir
+plus heureux, et qu’il redoutait de diminuer.
+Enfin, sonna l’heure de sa majorité. Ce jour-là, il
+ouvrit la lettre de son père.</p>
+
+<p>— Que disait cette lettre ? demanda la prieure
+anxieuse.</p>
+
+<p>— Elle racontait à Adrien l’histoire de Frédéric
+de Varimpré et de Nicolette Suarez.</p>
+
+<p>— Tout entière ?…</p>
+
+<p>— Tout entière ; elle le faisait juge de la conduite
+de ses parents.</p>
+
+<p>— Comment les a-t-il jugés ?</p>
+
+<p>— Avec le respect qu’il leur doit. Il n’a pu
+méconnaître les fautes graves du mari, mais il lui
+a été impossible de n’en pas faire remonter la
+responsabilité jusqu’à la femme. Elle appartenait
+à son époux ; elle ne devait pas se donner à Dieu,
+ainsi qu’elle l’a fait, et par les excès de sa dévotion,
+rendre le séjour de sa maison intolérable à
+l’homme dont elle avait reçu la foi, en lui donnant
+la sienne.</p>
+
+<p>— Mon fils a-t-il su qu’après sa disparition,
+j’ai remué ciel et terre pour le retrouver ? A-t-il
+connu l’étendue de mon désespoir ? Ignore-t-il que
+je ne suis pas encore consolée, et que la faute qu’il
+me reproche, je l’expie ici depuis longtemps ?</p>
+
+<p>— Votre fils ne vous reproche rien. Lorsque
+la vérité lui fut révélée, il n’eut d’abord pour
+vous que des paroles de colère et que compassion
+pour les morts. Il s’était promis de ne pas tenter
+de vous revoir. Si vous étiez sa mère par le sang,
+vous ne lui apparaissiez pas encore comme sa
+mère par le cœur, une autre ayant reçu de lui les
+témoignages de son amour filial. Il vint en France
+avec la ferme volonté de vous oublier, de ne
+jamais se mettre à votre recherche. Longtemps
+il se tint parole. Mais une curiosité plus forte que
+ses résolutions le poussait vers vous. Sa mère vivante,
+et rester ignoré d’elle, était-ce possible ?
+Et puis, dépossédé de toute affection, il était si
+malheureux ! Comment résister à son cœur ? Un
+vague désir de vous voir de loin, sans vous parler,
+le conduisit à Tarascon. Il ne vous connaissait pas
+d’autre domicile. C’est là qu’il apprit que madame
+de Varimpré, depuis douze ans, vivait dans un
+cloître. Alors, de nouvelles incertitudes s’emparèrent
+de lui. Si vous aviez embrassé la vie religieuse,
+c’est que vous le supposiez perdu pour vous ; c’est
+que vous aviez renoncé à l’espoir de l’embrasser.
+Viendrait-il troubler votre quiétude ? Viendrait-il
+réclamer sa place dans ce cœur à qui Dieu suffisait ?
+Il hésitait, et son infortune vous eût fait
+pitié !</p>
+
+<p>L’attendrissement montait dans la voix de l’inconnu.
+Il regardait l’ombre noire debout devant
+lui. Il devinait les yeux de la mère anxieusement
+fixés sur les siens. A travers l’étoffe épaisse, il sentait
+ces yeux pénétrer son cœur d’une caresse,
+tout embrasée d’amour maternel. Soudain, il la
+vit se redresser, saisir fiévreusement les barreaux
+de fer, les secouer à les briser, et il l’entendit
+l’appeler, dans un élan irrésistible :</p>
+
+<p>— Mon enfant ! mon enfant ! Je veux voir mon
+enfant.</p>
+
+<p>— Il est devant vous, ma mère ! s’écria-t-il,
+saisissant à son tour les extrémités acérées de la
+grille.</p>
+
+<p>— Toi ! toi ! je m’en doutais.</p>
+
+<p>D’un bond, lâchant les barreaux, elle disparut
+dans l’obscurité. Adrien la cherchait des yeux,
+quand brusquement elle entra dans le parloir.
+Elle avait enfreint la règle pour accourir vers son
+fils, dont elle sentait maintenant, dans un ravissement
+de bonheur inénarrable, la tête pâlie
+rouler sur sa poitrine, dans les plis du voile déchiré.</p>
+
+<p>— Mon Adrien, mon chéri, mon sang, murmurait-elle
+dans un débordement de sanglots et de
+baisers, je t’ai retrouvé ! Te voilà ; tu m’es rendu.
+Je ne te quitterai plus ; désormais, nous vivrons
+ensemble. Je te dédommagerai de tout ce que tu
+as souffert ; j’effacerai les traces de tes peines dans
+ton pauvre cœur meurtri… Tu sauras ce que vaut
+la tendresse d’une mère.</p>
+
+<p>Et passionnément, elle l’embrassait, l’attirait
+sur son sein, l’y retenait, puis l’écartait tout à
+coup pour le regarder plus longtemps, sans rassasier
+ses yeux de cette longue contemplation. Heureux,
+il se baignait dans ces témoignages de maternel
+amour qui le dédommageaient des maux passés
+et faisaient luire à ses yeux un avenir meilleur.</p>
+
+<p>— Vous dites, ma mère, que vous ne me quitterez
+plus, fit-il soudain. Serez-vous libre de ne
+plus me quitter ? N’êtes-vous pas retenue ici par
+les vœux que vous avez prononcés ? Ne vous engagent-ils
+pas pour toujours ?</p>
+
+<p>Cette question la ramenait à la réalité, lui rappelait
+la solennité de ses engagements, la faute
+qu’elle commettait à cette heure contre la règle.
+Toute sa joie s’évanouit.</p>
+
+<p>— Attends, dit-elle ; je ne peux rester ici plus
+longtemps. — Elle l’embrassa encore ; puis elle
+s’éloigna pour reparaître bientôt derrière la grille.
+Là, continuant l’entretien commencé : — Oui,
+j’ai juré de vivre sous les lois du Carmel et
+de mourir sous l’habit que je porte, murmura-t-elle
+tristement. Hélas ! je ne prévoyais pas
+qu’un jour tu me serais rendu, mon pauvre enfant.
+Si j’avais su, j’aurais gardé mon indépendance,
+et tu me retrouverais aujourd’hui toute à
+toi. Mon implacable égoïsme m’a livrée à Dieu. Je
+l’oubliais ; tu m’en fais souvenir. Non, il n’est pas
+vrai que nous pourrons désormais vivre ensemble.</p>
+
+<p>— Ne vous ai-je donc retrouvée que pour vous
+perdre aussitôt ? demanda-t-il, étreignant plus étroitement
+la main de sa mère, passée à travers la
+grille.</p>
+
+<p>D’un geste, elle protesta.</p>
+
+<p>— Non, mon fils bien-aimé, non, mon enfant
+chéri, tu ne me perdras pas, répondit-elle. Le ciel
+ne saurait exiger que je t’abandonne. Il ne me défend
+pas de m’occuper de toi, en songeant à lui.
+Assez grande est mon âme pour contenir deux
+amours. Je ne peux renoncer à Dieu ; mais je ne
+dois pas renoncer à mon fils. La règle me permet
+de te voir tous les jours, de t’assister de mes
+conseils. A quelque heure que tu viennes ici pour
+t’entretenir avec ta mère, elle accourra à ton
+appel.</p>
+
+<p>— J’avais rêvé une vie commune.</p>
+
+<p>— Elle est impossible. Mais qu’importe ? tu
+sais bien que jamais je ne te manquerai. Nous nous
+verrons.</p>
+
+<p>— C’est que j’avais projeté d’habiter Paris. Là,
+seulement, je pourrai travailler, me faire une
+carrière. Il faut que je songe à l’avenir ; je suis
+pauvre.</p>
+
+<p>— Pauvre, toi, mon enfant ! Mais, au contraire,
+tu es riche. Quand je suis entrée ici, je n’y ai
+porté que la dot d’usage. La fortune que je tenais
+de mes parents, grossie de celle que ton père
+m’avait laissée, n’a pas été aliénée. Elle est restée
+aux mains du notaire de notre famille, et depuis
+ce temps, elle s’est accrue de ses revenus accumulés.
+Ton avenir est donc assuré ; tu es à l’abri du
+besoin. Je comprends cependant que tu préfères
+le séjour de Paris au séjour de Beaucaire. A Paris,
+tu trouveras des occupations pour ton esprit. Je
+ne veux pas que tu restes oisif. L’oisiveté serait
+indigne d’un homme de ton âge. Mais, en quelque
+endroit que tu ailles, il me sera facile de me
+rapprocher de toi. Si c’est à Paris, je demanderai
+à y être envoyée, dans une maison de
+notre Ordre. Ce ne sera pas l’existence que tu
+souhaitais… Mais nous nous résignerons, en pensant
+que nous observons la volonté du Seigneur.</p>
+
+<p>Adrien soupira en disant :</p>
+
+<p>— Je me résignerai.</p>
+
+<p>— Je voudrais t’entendre parler de ton père,
+reprit bientôt Nicolette. En mourant, s’est-il souvenu
+de sa femme ?</p>
+
+<p>— S’il s’en est souvenu, c’est le secret de la
+mort. Ses lèvres expirantes n’ont pas prononcé
+votre nom, ma mère ; mais peut-être se l’est-il
+rappelé dans le suprême entretien qu’il eut avec
+un prêtre appelé au chevet de son lit.</p>
+
+<p>— Il a reçu les derniers sacrements ?</p>
+
+<p>— Il les a reçus, ma mère.</p>
+
+<p>— Alors, il a dû me pardonner, et je peux
+espérer que Dieu lui a ouvert le ciel. C’est pour
+moi un bonheur infini de le savoir. Et ta tante
+Irène ?</p>
+
+<p>— Elle est morte chrétiennement, elle aussi,
+et repentante. Ses dernières paroles furent des
+paroles de regret et de contrition. Je ne les comprenais
+pas alors, ces paroles émouvantes. Je ne
+les ai comprises que plus tard, quand l’histoire de
+mes parents m’a été connue. Le souvenir que j’en
+ai gardé me permet d’affirmer que ma tante Irène
+n’est pas restée impénitente.</p>
+
+<p>— J’en remercie Dieu. Il me devait bien cette
+consolation. Je l’ai tant prié pour ces malheureux !</p>
+
+<p>Elle s’arrêta. A la joie qu’elle goûtait en retrouvant
+son fils, se mêlait la joie de penser que ceux
+dont elle s’était si durement reproché les fautes
+et l’infortune savouraient maintenant, grâce à la
+clémence divine, les délices de l’éternelle paix.</p>
+
+<p>Durant toute la matinée et jusqu’à l’heure où
+la cloche du couvent appela les sœurs au réfectoire,
+elle resta près d’Adrien. En se séparant de
+lui, elle lui fit promettre de revenir dans la journée.
+Il revint, et ce fut entre eux un long échange
+de confidences embrassant à la fois l’avenir et le
+passé. Elle insistait sur ce passé ; elle en voulait
+connaître les détails douloureux ; elle n’en interrompait
+l’émouvant récit que par des allusions à
+l’avenir, en vue duquel Adrien formait des projets
+dont il lui faisait part. Puis, c’étaient des recommandations
+maternelles. Elle le trouvait pâle,
+malade, l’air minable dans ses vêtements trop
+étroits où se révélaient la fatigue des longues routes
+et les privations des jours de misère. Elle exigeait
+qu’il soignât sa santé, qu’il s’habillât désormais
+selon sa condition. Elle avait écrit à son notaire
+pour lui ordonner de mettre Adrien en possession
+de son patrimoine. Elle était impatiente de savoir
+son fils heureux, dégagé des soucis matériels
+contre lesquels depuis si longtemps il se débattait.
+Elle lui parlait de son séjour à Paris, du séjour
+qu’elle y ferait elle-même. Elle voulait qu’il se
+créât là une existence paisible et souriante ; résolue
+à consacrer ses efforts à la lui embellir.
+Ravie, elle l’écoutait sans se lasser, s’attendrissant
+au récit de ses malheurs, se réconfortant
+à la pensée des jours fortunés qu’elle rêvait pour
+lui.</p>
+
+<p>Ce n’est pas uniquement pour le plaisir de l’entendre
+qu’elle l’interrogeait, l’accablait de questions,
+le poussait à parler. Elle cherchait aussi à
+le connaître, à deviner ses qualités et ses défauts,
+et surtout ses opinions en matière religieuse.
+Avait-il la foi ? Songeait-il au salut de son âme ?
+Pratiquait-il ses devoirs de chrétien ? C’est de cela
+qu’elle s’était préoccupée d’abord. Rassurée par
+le langage qu’il avait tenu en racontant les derniers
+moments de son père et d’Irène, elle découvrait
+maintenant que, quoi qu’il eût dit, il était la
+proie de l’indifférence, un de ces catholiques
+tièdes qui s’expriment avec respect sur leur religion,
+mais ne l’observent pas. Désireuse de
+s’éclairer à ce sujet, elle le pressait de questions.
+Elle lui demanda même s’il priait.</p>
+
+<p>— J’ai beaucoup prié, ma mère, répondit-il.
+Mais lorsque j’ai vu que Dieu ne m’exauçait pas,
+que loin de m’exaucer, il se plaisait à alourdir sans
+cesse le fardeau de mes malheurs, j’ai douté de sa
+justice et de sa bonté, de son existence même ; ma
+ferveur pour lui s’est refroidie. Je me suis déshabitué
+de l’invoquer.</p>
+
+<p>Cette réponse la bouleversa. C’était un nuage
+sur son bonheur.</p>
+
+<p>— Ah ! mon pauvre enfant, comme je t’ai
+manqué ! lui dit-elle. C’est maintenant que je m’en
+aperçois. Heureusement, rien n’est désespéré,
+puisque tu m’es rendu. Désormais, c’est moi qui
+veillerai sur ton âme.</p>
+
+<p>Il garda le silence. Il se demandait comment
+elle s’y prendrait pour tenir cette promesse, alors
+qu’elle allait rester séparée de lui par la grille de
+son cloître et par les dures exigences de la règle
+du Carmel.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3>IV</h3>
+
+
+<p>En attendant que sa mère fût autorisée à changer
+de résidence, Adrien, après un court séjour à
+Beaucaire, l’avait précédée à Paris. Depuis trois
+mois, il y était installé. C’est là que désormais il
+voulait vivre. Riche, grâce à la sollicitude maternelle,
+indépendant, libre d’obéir à ses goûts, il
+pouvait croire qu’après les longs jours de détresse,
+il entrait enfin dans l’ère des jours heureux.
+Résolu à ne pas demeurer oisif, il songeait
+à embrasser la carrière du barreau, avec l’espoir
+que la profession d’avocat, en même temps qu’elle
+donnerait à son nom la notoriété et remplirait ses
+loisirs, le rapprocherait des milieux intelligents
+vers lesquels l’entraînaient les tendances de son
+esprit.</p>
+
+<p>L’exécution de ce projet nécessitait des études
+incessantes. Ayant vécu longtemps loin de France,
+il ne savait rien, quoique instruit, de ce qu’il devait
+savoir. Il s’était logé dans le voisinage de l’École
+de droit, avait pris ses inscriptions et suivait les
+cours avec assiduité. Il fréquentait aussi la Sorbonne,
+courait les bibliothèques, se tenait au
+courant du mouvement intellectuel de son temps
+et donnait à ses ambitions, sous ces diverses
+formes, l’aliment que, longtemps contenues, elles
+réclamaient maintenant.</p>
+
+<p>Il la trouvait charmante, cette existence d’étudiant.
+Il en acceptait les obligations avec courage
+et en écartait les désordres. Elle le mettait en
+commerce constant avec des hommes jeunes et
+studieux comme lui. Il lui devait des jouissances
+exquises. Quand à la fin de ses laborieuses journées,
+il rentrait dans son appartement où l’attendait
+le bien-être d’un intérieur élégant et confortable,
+et dans le recueillement prolongeait l’étude
+jusqu’à une heure avancée de la soirée, il estimait
+que la destinée le dédommageait amplement des
+maux passés. Il regardait avec confiance l’avenir,
+un avenir embelli par l’espoir que caressait sa
+jeunesse.</p>
+
+<p>C’était une âme fière et tendre, que l’épreuve
+avait fortement trempée, à qui manquait seulement
+l’expérience des hommes et de leurs passions.
+Il croyait à la vertu, au désintéressement,
+à l’amitié, à l’amour. Son regard énergique et
+doux, l’étreinte loyale de sa main, révélaient sa
+droiture. La fraîcheur de son cœur se manifestait
+dans la spontanéité avec laquelle il applaudissait
+à tout noble sentiment exprimé devant lui. Dupe
+de sa crédulité, il pouvait se laisser pousser à une
+imprudence, jamais à une bassesse.</p>
+
+<p>Parmi les jeunes gens qu’il rencontrait sur les
+bancs de l’école, on l’aima dès qu’on le connut.
+Outre l’aménité de son caractère, il avait pour lui
+son long séjour à l’étranger, sa connaissance de
+plusieurs langues, son application au travail, et
+surtout cette fortune dont il ne faisait pas étalage,
+encore qu’elle lui permît de rendre à ses camarades
+de fréquents services. C’était là son prestige
+à leurs yeux, la cause de la considération dont
+ils l’entouraient. Ce jeune homme grave, de
+mœurs presque austères, qui parlait rarement de
+lui, de son passé, de sa famille, et laissait deviner
+combien il était digne du bonheur dont il semblait
+jouir, leur en imposait. Il respectait les opinions
+des autres, mais il exigeait qu’on respectât
+les siennes. Il est vrai qu’il les exprimait rarement,
+comme si elles n’eussent pas encore été
+formées. Il écoutait plus qu’il ne parlait, moins
+soucieux de convaincre que de s’instruire.</p>
+
+<p>Sur deux sujets surtout, il ne s’expliquait
+jamais : les croyances religieuses et l’amour. On
+le plaisantait quelquefois à ce propos. Mais la
+raillerie n’avait pas prise sur lui. Il répondait
+avec simplicité :</p>
+
+<p>— Je ne peux discuter de ce que j’ignore.</p>
+
+<p>Sincère était cette réponse. Élevé par un père
+qui attribuait ses malheurs domestiques à l’excès
+des convictions religieuses de sa femme, Adrien
+éprouvait une invincible défiance pour toute
+manifestation de foi, entachée d’exagération.</p>
+
+<p>C’est une ardeur déréglée qui lui avait pris sa
+mère, l’avait privé de ses soins, dépossédé de
+son amour, et même encore pour toujours la
+tenait séparée de lui. Il ne pouvait secouer ce
+souvenir, et c’est surtout quand un débat sur ces
+graves sujets s’engageait devant lui qu’il en était
+écrasé.</p>
+
+<p>Il voulait croire en Dieu cependant ; mais il
+doutait que ce Dieu ait institué une Église pour
+perpétuer son culte, l’ait investie de ses pouvoirs
+et recoure à elle pour dicter ses lois aux hommes.
+Il doutait qu’elle ait reçu de lui le privilége de le
+représenter sur la terre, et qu’une religion, quelle
+qu’elle soit, ait le droit de faire remonter son
+origine à l’intervention personnelle du Créateur
+des âmes et des choses. Ramenant sans cesse ce
+doute au regard de sa propre vie, il se demandait
+si les maux dont il avait tant souffert étaient le
+témoignage de la volonté divine. Il se demandait
+si cette volonté pouvait se targuer de sagesse,
+lorsqu’elle troublait l’esprit et le cœur d’une
+femme jusqu’à lui faire oublier, dans un accès de
+ferveur extatique, ce qu’elle devait à son mari et
+à son fils, jusqu’à la jeter dans un cloître, sous
+l’empire de devoirs imaginaires, quand sa place
+était dans le monde, où d’autres devoirs, non
+moins sacrés, sollicitaient sa conscience. Il ne
+niait rien, mais n’osait rien affirmer. Sa pensée
+poursuivie par ces problèmes les fuyait comme un
+péril. Elle en avait peur.</p>
+
+<p>Quant à l’amour, il n’en voulait pas parler,
+parce qu’il n’en connaissait que le nom. Jusqu’à
+ce moment, austère était restée sa vie, intacte sa
+chasteté. De la femme et de la passion qu’elle
+allume dans les jeunes cœurs, il ignorait tout, sauf
+cette théorie imparfaite dont la science s’acquiert
+dans les livres ou dans les exemples d’autrui. En
+butte à d’amers chagrins, pauvre, seul, intimidé
+par sa misère, il n’avait jamais vu un regard de
+femme arrêté sur lui. Aucun souvenir troublant
+ne ternissait la candeur virginale de son âme.</p>
+
+<p>La seule émotion de ce genre qu’il se rappelât
+était d’une époque récente. Elle datait du jour où,
+attendant sa mère dans la cour du couvent des
+Carmélites, avait passé devant ses yeux ravis une
+novice, d’abord resplendissante sous ses vêtements
+de mariée, puis touchante comme une victime, dans
+son habit de nonne et le front dépouillé. C’était
+là sa première extase amoureuse, dissipée ensuite
+sous les baisers de sa mère. Son cœur n’en gardait
+plus rien qu’un souvenir affaibli, une image à
+demi effacée, dont le temps emportait d’heure en
+heure un contour.</p>
+
+<p>C’est dans cet état qu’il était arrivé à Paris.
+Depuis, sa fierté naturelle, les préoccupations
+d’une vie laborieuse l’avaient éloigné des aventures
+faciles et vulgaires de la vie d’étudiant.
+Quoiqu’il fût entré en relation avec divers
+membres de sa famille et qu’il eût reçu d’eux un
+aimable accueil, il sortait peu, vivait retiré, dans
+l’attente de sa mère, dont les lettres toutes imprégnées
+de sollicitude inquiète et de conseils annonçaient
+la prochaine arrivée. Les femmes qu’il
+rencontrait dans son quartier, éhontées et provocantes,
+les récits des bonnes fortunes de ses
+camarades, les excitations que partout il trouvait,
+sous des formes diverses, répondaient trop peu à
+l’idéal qu’il s’était fait de l’amour pour livrer son
+cœur aux entraînements irrésistibles ou communiquer
+à ses sens autre chose qu’un trouble de
+surface et tout passager. Ces tentations glissaient
+sur lui, et jusqu’à cette heure, la passion l’avait
+épargné.</p>
+
+<p>Mais si le passé le laissait paisible, il n’en était
+pas de même de l’avenir. Le souci de l’éternel
+féminin le poursuivait. Il avait soif d’aimer et
+d’être aimé. Bien que l’amour l’épouvantât, il
+brûlait d’en connaître la douceur. Dans son cœur
+s’allumaient d’inextinguibles flammes pour des
+héroïnes imaginaires du milieu desquelles il espérait
+voir surgir celle qui prendrait sa vie. Il
+voulait n’aimer qu’une seule fois, donner à l’élue
+toute son âme, lui consacrer toute sa passion. Il
+sentait en soi des ardeurs inépuisables. C’était
+comme une source qui toujours coulerait et jamais
+ne serait tarie. Ce besoin de combler le vide de
+sa jeunesse incessamment se renouvelait, durant
+ses soirées solitaires et dans le calme de ses nuits.
+A son réveil, il le retrouvait inapaisé. Alors, il
+rêvait d’une aventure qui lui révélerait enfin, en
+la lui livrant, la créature qui devait l’initier à
+l’amour.</p>
+
+<p>Ces sensations vives et chaudes étaient son
+secret. Il les dissimulait à ses amis. Il ne les avait
+confiées qu’à l’un d’eux. Celui-là se nommait
+Jacques Roudier. Tête fine et brune sur un corps
+robuste, œil noir, où se lisait la ruse, langue
+acérée, Roudier roulait, sans y rien faire de
+sérieux, à travers le Quartier Latin. Emprisonné
+dans sa paresse, il préparait depuis plusieurs
+années un examen qu’il ne passait jamais, servait
+de guide aux nouveaux arrivés, vivait à leurs
+dépens, portait assez fièrement une existence sans
+dignité, de gré ou de force se faisait accepter de
+ceux même qui l’estimaient peu, grâce à un esprit
+de bon aloi, toujours en éveil, grâce à la serviabilité
+dont il faisait preuve envers quiconque était
+jugé par lui comme capable de prendre à sa
+charge une part, grande ou petite, de sa vie aux
+besoins de laquelle il s’était déshabitué de suffire.</p>
+
+<p>Comment ce joyeux garçon, bruyant et gouailleur,
+gagna-t-il la confiance du mélancolique
+Adrien et devint-il son ami ? Il serait difficile de
+l’expliquer, si l’on ne savait combien les contrastes
+s’attirent, et surtout combien sont trompeuses les
+illusions de l’inexpérience. Ils s’étaient rencontrés
+pour la première fois dans un restaurant ; ils se
+retrouvèrent un soir d’hiver, coude à coude, à la
+bibliothèque Sainte-Geneviève. Adrien était venu
+là pour consulter un ouvrage qu’il ne possédait
+pas chez lui, Jacques Roudier pour chercher un
+abri contre le froid. Ils échangèrent quelques mots
+et sortirent ensemble pour revenir chez eux. Ils
+habitaient la même rue.</p>
+
+<p>Cette première rencontre en entraîna d’autres.
+Roudier avait deviné dans Adrien un étudiant
+riche, proie séduisante et facile pour ses dents
+longues et son estomac exaspéré par les longues
+privations. Adrien se laissa prendre à la popularité
+dont jouissait dans le quartier des écoles ce
+bohème que tout le monde connaissait, qui connaissait
+tout le monde et parlait de tout avec
+esprit. Il se laissa prendre à sa familiarité et surtout
+au tableau que l’autre lui retraça des prétendus
+malheurs de sa famille et de sa misère. Il crut
+faire œuvre pie en l’invitant à sa table. Il lui
+ouvrit même sa bourse, où Roudier puisa avec
+l’avidité d’un homme à qui une telle aubaine
+n’était point familière, exprimant sa reconnaissance
+en un langage qui lui conquit le cœur
+d’Adrien.</p>
+
+<p>Leur intimité s’accentua. Moins de trois
+semaines après le début de leurs relations, Roudier
+était devenu le commensal et le confident de ce
+jeune enthousiaste, qui saluait en lui son premier
+ami. C’est alors qu’il entreprit de lui faire connaître
+Paris, ingénieux moyen de se rendre utile et de
+ne plus se séparer. Il le conduisit dans les théâtres,
+dans les concerts, au bois de Boulogne. Adrien
+était enchanté de ce compagnon, qui flattait ses
+goûts, prévenait ses désirs et, tout en lui donnant
+des conseils, feignait de partager ses opinions. Il
+s’accoutuma à lui. La communauté de leur vie
+provoqua de sa part des confidences. Il ne cacha
+ni ses ambitions, ni ses caprices, ni l’état de son
+cœur. Roudier connut ainsi son histoire et fut
+initié à des secrets qui, jusqu’à ce moment, n’avaient
+été livrés à personne.</p>
+
+<p>Il commença par railler l’innocence de son ami.
+Durant plusieurs jours, il ne l’entretint pas d’autre
+chose.</p>
+
+<p>— A ton âge, ne pas connaître l’amour ! lui
+disait-il ; c’est à n’y pas croire. Si, comme toi,
+j’étais allé au Brésil et aux États-Unis, si j’avais
+navigué sur les deux Océans, parcouru les savanes,
+visité des tribus indiennes, je posséderais, en
+matière de femmes, la science infuse. Qu’as-tu
+donc fait, malheureux, pendant les années de ta
+belle jeunesse ?</p>
+
+<p>— J’ai souffert et j’ai pleuré, répondait Adrien.</p>
+
+<p>— Et tu oubliais que l’amour console !</p>
+
+<p>— J’étais trop jeune pour me marier.</p>
+
+<p>— Est-il donc nécessaire de se marier pour
+aimer ?</p>
+
+<p>— Je n’aurai jamais de maîtresse. La femme
+que j’aimerai sera ma femme.</p>
+
+<p>Roudier bondissait, la raillerie sur les lèvres :</p>
+
+<p>— Même si c’est une aventurière ?</p>
+
+<p>— Je n’aimerai qu’une créature digne de moi.</p>
+
+<p>— Qu’en sais-tu ? Si, l’ayant crue digne de toi,
+tu découvres que tu t’es trompé, seras-tu maître
+de cesser de l’aimer ? Tente donc plusieurs
+épreuves avant de t’engager pour toujours. Fais
+l’apprentissage de l’amour, et si tu ne veux pâtir
+toute ta vie, n’arrive au mariage qu’avec l’expérience
+de la femme.</p>
+
+<p>Ce langage indignait Adrien, lui arrachait des
+protestations. Mais la spirituelle humeur de Roudier
+le désarmait. Et puis, à travers ces railleries,
+il devinait des conseils dictés par une expérience
+tirée de la réalité des choses, sinon d’une morale
+rigoureuse. Peu à peu son esprit entrevoyait la
+possibilité d’une liaison qui lui révélerait ce qu’il
+ignorait, sans l’engager pour toute sa vie. Ce
+n’était pas encore une résolution prise, mais le
+« pourquoi pas ? » qui prélude aux capitulations
+de conscience. La fougue de sa jeunesse, longtemps
+comprimée, commençait à puiser des excitations
+dans ces entretiens fréquemment recommencés
+et aboutissant toujours à la même
+conclusion, dans les milieux où il vivait, dans les
+exemples qu’il y rencontrait. Cependant il résistait
+encore. Lorsque Roudier, s’essayant à le soumettre
+à son influence, voulait l’entraîner aux sources
+empoisonnées où lui-même s’était abreuvé, en y
+laissant la pureté et la fraîcheur de son cœur,
+Adrien se dérobait, toujours dominé par l’effroi
+d’une chute vulgaire, qui ne pourrait trouver son
+excuse dans un excès de passion ou dans la sincérité
+d’un grand sentiment.</p>
+
+<p>— Eh bien, soit, lui disait Roudier en riant,
+il est entendu que tu ne veux pas recevoir une
+maîtresse de ma main. Je n’insiste plus. Mais
+cherches-en une alors, dans le monde où tu vas.
+Cherche, trouve. Tu dois trouver, que diable ! Il
+le faut. L’homme n’est pas fait pour vivre seul.</p>
+
+<p>Adrien souriait tristement et soupirait sans
+répondre.</p>
+
+<p>Il fréquentait de loin en loin des parents de sa
+mère, avec qui, pour lui obéir, il entretenait des
+relations régulières, des amis de la famille de Varimpré
+chez lesquels l’attendait toujours un accueil
+affectueux. Mais jusqu’à ce moment, charmé par
+la tranquille uniformité d’une vie dégagée des
+préoccupations matérielles, il fuyait les occasions
+d’en troubler le cours, quoique ces occasions
+fussent fréquentes. Aux dîners et aux bals auxquels
+on l’invitait, il préférait l’intimité des
+longues heures passées chez lui, les pieds sur les
+chenets, tantôt seul, un livre à la main, tantôt en
+compagnie de Jacques Roudier, ou encore une
+soirée à l’Opéra, à la Comédie française, son
+ami à ses côtés, les rentrées tardives succédant à
+la représentation et embellies par les impressions
+échangées durant le trajet, quand vibrait encore
+dans son esprit l’enthousiasme provoqué par ce
+qu’il venait d’entendre.</p>
+
+<p>Il aurait voulu ne rien changer à cette manière
+de vivre. Mais lorsque l’hiver fut venu, il lui
+devint impossible de se dérober aux invitations
+qu’il recevait. Il dut se montrer dans quelques
+salons. Partout, le nom qu’il portait, sa distinction,
+sa tenue réservée, le faisaient bienvenir. La pâleur
+répandue sur ses traits, la tristesse qui caractérisait
+sa physionomie, ajoutaient au charme de sa
+personne. Les jeunes filles regardaient à la dérobée
+ce jeune homme silencieux, à l’air timide et doux,
+que semblait poursuivre une incurable mélancolie.
+Les mères lui souriaient, séduites par ce qu’elles
+savaient de sa conduite et de sa fortune. Son histoire
+était connue ; elle faisait de lui presque un
+héros de roman ; elle augmentait l’intérêt qu’il
+inspirait à première vue.</p>
+
+<p>Malgré tout, cependant, le monde à ses yeux
+restait sans attraits. Les blanches épaules, les
+yeux profonds, le sourire des lèvres vermeilles,
+les boucles des chevelures soyeuses, les bras aux
+pures formes, tous ces trésors des jeunesses en
+fleur et des beautés épanouies, le laissaient insensible.
+C’était à croire que son cœur demeurerait
+éternellement rebelle à l’amour.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3>V</h3>
+
+
+<p>— Veuillez vous mettre au piano, mademoiselle
+Malestra. Ces jeunes filles désirent danser.</p>
+
+<p>La personne interpellée ainsi par la maîtresse
+de la maison se leva du milieu d’un groupe de
+vieilles femmes, où depuis le commencement de
+la soirée elle se tenait silencieuse, comme quelqu’un
+dont on paye les services et qui attend
+un ordre. Adrien, debout, parmi les hommes,
+dans l’embrasure d’une porte, la vit traverser le
+salon, grave et fière, la lèvre dédaigneuse, plissée
+dans un sourire contraint, une étrange expression
+de froideur dans ses yeux bleus, dont
+la blancheur laiteuse de son teint de rousse et les
+tons fauves de ses cheveux semblaient éteindre
+l’éclat.</p>
+
+<p>Mademoiselle Laure Malestra était jeune et
+belle. Mais sa jeunesse et sa beauté ne saisissaient
+pas au premier abord. Il fallait presque un effort
+pour les découvrir, tant il y avait de tristesse
+répandue sur les traits, comme un voile. La grâce
+du corps se perdait dans une robe montante en
+soie noire, sans ornements et dépourvue d’élégance.
+Un fichu en dentelles, dont les extrémités
+se nouaient à la taille, derrière le dos, cachait les
+pures lignes du buste. Assombrie par le voisinage
+des toilettes claires et brillantes qui l’entouraient,
+celle-ci trahissait une âpre misère, la bourse souvent
+vide, la petite chambre sous les toits, la
+poursuite acharnée après l’argent, les longues
+courses dans les rues boueuses pour donner quelques
+rares leçons, les soirées sans feu, peut-être
+même les jours sans pain.</p>
+
+<p>Elle révélait encore d’autres souffrances, cette
+pauvre robe usée : les révoltes sourdes contre le
+destin, les larmes des nuits sans sommeil, les
+basses jalousies se déchaînant dans une âme
+aigrie, l’obsession des rêves tentateurs, vainement
+écartés, les chutes accidentelles dans le vice,
+l’effort désespéré pour remonter vers la lumière,
+le scepticisme, fruit des cruelles désillusions,
+s’implantant dans le cœur découragé.</p>
+
+<p>Adrien devina ces choses tout à coup en regardant
+mademoiselle Malestra retirer ses gants et
+s’asseoir au piano. Une compassion subite s’empara
+de lui. Sans l’avoir voulu, il se sentit intéressé
+au sort de cette jeune fille, dont nul parmi
+les invités ne s’occupait, et qui semblait ne connaître
+aucun d’eux. Sans quitter sa place, il
+fixait les yeux sur elle, détaillait ses traits, les
+idéalisait au gré de son imagination qui les transfigurait,
+en les lui montrant, tels qu’ils avaient été
+jadis et pourraient l’être encore, embellis par le
+bonheur.</p>
+
+<p>Après un court prélude, mademoiselle Malestra
+venait d’attaquer une valse. A la fougue de
+son jeu, à la sûreté de sa main, à l’habileté avec
+laquelle elle traduisait la pensée du compositeur,
+Adrien reconnut vite une musicienne consommée.</p>
+
+<p>Il écoutait ravi.</p>
+
+<p>— Vous ne dansez pas, monsieur de Varimpré ?
+lui dit la maîtresse de la maison, en le rejoignant
+à travers les couples des valseurs entraînés.</p>
+
+<p>— Non, madame ; j’aime mieux écouter la
+musique. Elle a beaucoup de talent, votre instrumentiste.</p>
+
+<p>— Mademoiselle Laure Malestra ! Je crois bien.
+Si vous pouvez lui trouver des élèves, vous ferez
+une bonne action. Bien intéressante, cette pauvre
+fille, et pas heureuse. Son père, petit commerçant,
+a fait faillite voici quelques années, et s’est
+suicidé. Elle avait déjà perdu sa mère. Orpheline
+et sans un sou, elle dut chercher à gagner sa vie
+en donnant des leçons de piano. Le malheur a
+voulu qu’elle se soit laissé séduire par un homme
+qui lui avait promis le mariage et l’a ensuite
+abandonnée. Son aventure a eu du retentissement.
+Beaucoup de mères qui lui avaient confié
+l’éducation musicale de leurs filles, ont cessé de
+la recevoir. Avec ses élèves, elle a perdu le prestige
+que lui donnaient ses infortunes et son courage.
+Elle lutte pour le reconquérir ; mais douloureuse
+est cette lutte. Laure méritait mieux, et
+quant à moi, je la défends et la défendrai, quoi
+qu’on en dise. A tout péché miséricorde, n’est-ce
+pas, monsieur ?</p>
+
+<p>Ce récit était fait presque gaiement, par une
+bouche souriante, d’un accent d’indifférence.
+Adrien en eut le cœur serré. Tout ému, il se rapprocha
+de mademoiselle Malestra lentement, en se
+glissant le long des murs, et se trouva assis presque
+à côté d’elle, derrière le piano. D’abord elle ne
+remarqua pas sa présence. Ce fut seulement quand,
+la valse finie, elle cessa de jouer, que s’étant
+retournée, elle aperçut ce jeune homme qui l’enveloppait
+d’un regard sympathique. Elle était
+femme et devina sur-le-champ tout ce qu’elle lui
+inspirait. Une rougeur légère monta à ses joues.
+Ses doigts tremblants volèrent sur le clavier, plaquant
+des accords, comme si elle eût voulu dissimuler
+son embarras.</p>
+
+<p>— Avec le talent que vous possédez, mademoiselle,
+comment vous abaissez-vous au rôle où vous
+voilà ?</p>
+
+<p>A cette question faite par Adrien d’une voix
+qu’étranglait l’émotion, elle répondit simplement,
+sans paraître choquée :</p>
+
+<p>— Je suis pauvre, monsieur, et il faut vivre.</p>
+
+<p>— N’avez-vous donc trouvé personne qui vous
+vînt en aide ?</p>
+
+<p>— Je ne demande rien que le prix de mes
+leçons. Mais il n’est pas aisé de trouver des élèves.</p>
+
+<p>— Je m’efforcerai de vous en trouver, moi,
+répondit Adrien en parlant doucement, et très-vite.
+Jusque-là, si vous estimez que je peux vous
+servir, disposez de moi.</p>
+
+<p>Vivement, elle se retourna étonnée et reprit :</p>
+
+<p>— Vous ne me connaissez pas, monsieur.</p>
+
+<p>— Je vous demande pardon, mademoiselle ;
+vos malheurs me sont connus.</p>
+
+<p>— On vous les a racontés ! tous ?</p>
+
+<p>— Tous, oui, mademoiselle. Elle baissa la tête,
+mais sans pouvoir dissimuler deux larmes qui roulaient
+sur ses joues. Il continua : Je vous plains
+et voudrais contribuer à réparer l’injustice du
+destin qui pèse sur vous.</p>
+
+<p>Ce fut dit avec tant de spontanéité, d’un accent
+si sincère, que Laure subitement s’apaisa. Son
+visage exprima la reconnaissance dans un sourire
+attristé, et elle dit :</p>
+
+<p>— Merci, monsieur ; on ne m’avait jamais
+parlé ainsi.</p>
+
+<p>De l’autre côté du piano, passait un domestique
+portant un plateau chargé de rafraîchissements ;
+Adrien se levant, l’arrêta au passage, prit sur le
+plateau un verre et l’offrit à Laure Malestra. Elle
+but et lui rendit le verre. De nouveau, il allait
+s’asseoir ; elle l’en empêcha.</p>
+
+<p>— Je suis sensible à vos attentions, monsieur,
+dit-elle. Mais je vous supplie de vous éloigner. Si
+vous restiez plus longtemps près de moi, on jaserait,
+et j’ai tant besoin de reconquérir ici le
+respect de tous…</p>
+
+<p>— Ne pourrai-je donc vous revoir ? demanda-t-il
+anxieux, oui, vous revoir, et continuer avec
+vous cet entretien ?</p>
+
+<p>— A la fin de la soirée, attendez-moi en bas,
+répondit-elle sur le même ton ; si vous ne craignez
+pas de vous détourner de votre route, vous pourrez
+me ramener jusqu’à ma porte.</p>
+
+<p>Il la quitta, tandis que bruyamment elle jouait les
+premières mesures d’un quadrille. S’il avait possédé
+une expérience des femmes égale à l’ardeur
+de son imagination, il eût été surpris de la facilité
+avec laquelle mademoiselle Malestra lui accordait
+un rendez-vous. Mais loin de le choquer, cette
+facilité lui semblait un témoignage de confiance.
+Il nageait dans le bleu, brusquement saisi par la
+séduction de cette étrange fille. Pour la première
+fois, il subissait l’entraînante émotion d’un désir.
+Un voluptueux frisson se répandait par tous ses
+sens. C’était une révélation soudaine de la femme,
+l’attente fiévreuse des joies qu’elle donne, l’irritant
+plaisir qui naît de l’incertitude d’être aimé,
+un espoir confus, comprimé par un doute. De
+loin, il la regardait avec ivresse ; il cherchait à
+rencontrer ses yeux ; il tressaillait lorsque, provoqué
+par son attention persistante, un sourire
+s’arrêtait sur lui, pénétrant sa chair, fouillant son
+cœur, où s’allumait l’amour.</p>
+
+<p>Que ne pouvait-il être initié aux calculs que
+dissimulait ce sourire ! Que ne pouvait-il surprendre
+les visées de cette âme à laquelle le vice
+avait imprimé sa flétrissure indélébile ! Il aurait
+compris qu’il allait être dupe de sa naïveté.
+Il tombait dans la vie de Laure Malestra, en
+une de ces heures de découragement et d’immense
+lassitude qui désarment les vertus fragiles. Accablée
+par son malheur et révoltée contre le sort,
+prête à tout pour sortir de sa détresse et secouer
+sa misère, Laure saluait en lui le libérateur. Elle
+se savait belle, et de sa beauté voulait faire l’instrument
+de sa délivrance. Elle n’en était plus
+à chercher un mari ; sa première chute l’avait
+déclassée, elle ne l’ignorait pas. Mais elle souhaitait
+un amant qui la déchargerait de ce lourd fardeau
+de privations matérielles qu’elle traînait après
+soi. Jeune ou vieux, aimé ou non, qu’importait,
+pourvu qu’il fût riche ?</p>
+
+<p>Sous les candides accents d’Adrien de Varimpré,
+elle avait cru comprendre qu’il possédait la fortune.
+C’était une proie qui s’offrait à elle et qu’il
+ne fallait pas laisser échapper. Désireuse d’être renseignée,
+elle fit trêve à la froideur qu’elle apportait
+dans les salons où l’appelait son humble emploi.
+Elle devint prévenante pour se rendre aimable et
+provoquer la sympathie. Elle manifesta de l’entrain,
+de la bonne volonté, obligea les danseurs à se rapprocher
+d’elle pour la remercier. Vaguement, à
+demi-mot, avec beaucoup d’habileté, elle interrogea
+les uns et les autres. A la fin de la soirée,
+elle connaissait l’histoire d’Adrien et se confirmait
+dans la résolution, puisqu’il s’offrait à elle, de le
+prendre.</p>
+
+<p>Pendant qu’elle se livrait à ces calculs d’où
+naissaient des espérances par lesquelles était embellie
+et parée sa beauté, Adrien buvait le charme
+qui se dégageait d’elle. L’or jaune de sa chevelure,
+l’intelligence rayonnant au front, le dessin des
+traits, la finesse du profil, la blancheur de la peau,
+les pures lignes du corsage, le modelé des bras,
+deviné sous les plis disgracieux de la pauvre robe,
+entraient dans ses yeux. Il en restait ébloui.
+L’espoir de s’approprier ces trésors troublait sa
+raison.</p>
+
+<p>Quand, vers une heure de la nuit, la fête commença
+à prendre fin, il fit un signe à mademoiselle
+Malestra pour lui rappeler ce qui était convenu
+entre eux, et s’esquiva sans bruit. En bas, dans la
+rue Taitbout, il arrêta une voiture, la fit ranger au
+ras du trottoir, puis se promena devant la porte,
+regardant sortir les invités. Son attente dura peu.
+Au bout de vingt minutes, sous la voûte illuminée,
+il vit apparaître mademoiselle Malestra, la tête
+encapuchonnée, un châle noir sur les épaules. Il
+se montra, en désignant la voiture. — Elle y monta
+précipitamment. Il s’assit à côté d’elle, en lui
+demandant où il fallait la conduire. Elle désigna
+la rue des Saints-Pères.</p>
+
+<p>— Cela se trouve bien, dit-il ; c’est sur mon
+chemin.</p>
+
+<p>La voiture se mit en route. Laure restait silencieuse,
+et lui, tout saisi, cherchait en vain des
+mots qui ne venaient pas. Laure parla la première.</p>
+
+<p>— Je crains d’avoir été imprudente en vous
+engageant à me ramener, dit-elle. Cela va vous
+donner une mauvaise opinion de moi.</p>
+
+<p>— Une mauvaise opinion de vous, quand je suis
+si heureux ! s’écria-t-il.</p>
+
+<p>— Heureux ! Est-ce donc un si grand bonheur
+de ramener au milieu de la nuit une pauvre fille ?</p>
+
+<p>— Oui, c’est un grand bonheur, quand on
+espère provoquer chez cette pauvre fille, comme
+vous dites, la réciprocité des sentiments qu’elle a
+inspirés à première vue.</p>
+
+<p>— La première vue peut tromper.</p>
+
+<p>— Je ne me trompe pas. Je vous sens bonne
+autant que vous êtes belle, et tout mon être s’est
+jeté vers vous avec trop d’emportement pour que
+j’aie à redouter de m’être trompé.</p>
+
+<p>— Mais c’est une déclaration, cela, monsieur.</p>
+
+<p>— Interprétez mes paroles comme vous voudrez.
+Ma bouche ne répète que ce que dit mon
+cœur. Que n’y pouvez-vous lire, dans ce cœur où
+vous venez d’entrer tout à coup ! Vous y saisiriez
+la preuve de la plus ardente amitié.</p>
+
+<p>— Voilà un bien gros mot pour des gens qui
+se connaissent à peine.</p>
+
+<p>— Il me semble que je vous ai toujours connue,
+Est-ce votre beauté qui m’attire ? Est-ce la compassion
+qu’a éveillée en moi le récit de vos malheurs ?
+Je ne sais… Ce que je sais, c’est que, maintenant
+et toujours, je voudrais vivre près de vous.</p>
+
+<p>Elle garda le silence ; il osa lui prendre la main ;
+cette main ne se déroba pas à son étreinte et resta
+dans la sienne, moite et brûlante, comme si l’émotion
+provoquée par sa parole fût venue se concentrer
+là pour se communiquer à lui. Il continua :</p>
+
+<p>— J’ai vingt-quatre ans bientôt, et je n’ai jamais
+aimé.</p>
+
+<p>— Comment alors pouvez-vous savoir si ce que
+vous ressentez n’est pas seulement un désir qui se
+sera vite évanoui ?</p>
+
+<p>— Il ne tient qu’à vous de me mettre à
+l’épreuve.</p>
+
+<p>— Encore faudrait-il que j’y fusse poussée par
+un sentiment égal au vôtre.</p>
+
+<p>— Oh ! laissez-moi espérer que vous m’aimerez !
+soupira-t-il.</p>
+
+<p>— Je ne peux vous défendre d’espérer. Mais,
+croyez-moi, monsieur, avant d’aller plus loin,
+connaissez-moi mieux. Peut-être ne suis-je pas
+ce que vous supposez. Et puis une cruelle déception
+m’a aigrie et rendue défiante. J’ai cru à des
+protestations aussi éloquentes que les vôtres. Elles
+m’ont emportée dans le plus beau des rêves.
+Affreux a été le réveil. A quoi bon vous dissimuler
+mon passé, puisqu’on vous l’a dévoilé ? Ce passé
+me défend de m’indigner de votre langage et de
+m’étonner que vous me teniez des propos que
+vous n’oseriez tenir à une honnête femme. Je ne
+peux même prétendre que je ne répondrai pas à
+votre sympathie. Hélas ! je suis si seule, j’ai tant
+souffert, j’ai tant besoin d’un ami ! Mais permettez
+qu’avant de vous laisser exercer les droits d’un
+ami, je m’assure de votre sincérité.</p>
+
+<p>— Je ne vais m’appliquer qu’à vous en convaincre !
+s’écria Adrien avec feu.</p>
+
+<p>Quelques instants après, la voiture s’arrêtait à
+l’extrémité de la rue des Saints-Pères.</p>
+
+<p>— A bientôt, monsieur, dit mademoiselle Malestra
+à son compagnon en lui tendant la main.</p>
+
+<p>— Me permettez-vous de venir vous voir ?
+demanda-t-il.</p>
+
+<p>— Pas chez moi, fit-elle ; et plus bas, elle ajouta
+en soupirant : C’est si misérable là-haut !</p>
+
+<p>— J’hésite à vous prier de venir dans ma maison.</p>
+
+<p>— Pas cela, non plus.</p>
+
+<p>— Où alors ?</p>
+
+<p>— Paris est grand, et dans cette saison, la nuit
+vient vite. Rien ne nous empêche de nous promener.
+Demain, vers six heures, je vous attendrai
+dans l’église de la Madeleine.</p>
+
+<p>Il promit de s’y trouver, et ils se séparèrent.
+Adrien dormit mal. Mais les plus douces pensées
+bercèrent son insomnie. Jusqu’au soir, il ne cessa
+pas de penser à Laure Malestra. Son désir surexcité
+lui donnait toutes les illusions de l’amour,
+charmait son attente, et le jetait dans les anxiétés
+délicieuses qui précèdent un bonheur qu’on croit
+assuré. Roudier vint le voir, devina à son air
+qu’un événement grave se préparait, mais ne put
+deviner son secret, et se retira sans l’avoir pressenti.</p>
+
+<p>A six heures, à la Madeleine, dans une chapelle,
+Adrien aperçut, assise, les mains croisées sur les
+genoux, mademoiselle Malestra. Elle se leva, et
+vint à lui. Ils sortirent ensemble ; elle prit son
+bras ; ils s’engagèrent dans la rue Royale. Arrivés
+aux Champs-Élysées, ils montèrent vers l’Arc de
+triomphe, marchant à grands pas, car la nuit était
+froide et se prêtait peu aux promenades lentes et
+sans but. L’entretien recommençait au point où
+ils l’avaient laissé la veille. Adrien parlait de son
+amour avec la même fougue ; Laure l’écoutait
+avec le même sang-froid. Puis elle revint sur
+son passé, traça à grands traits le tableau de son
+enfance heureuse, de la ruine et de la mort de
+son père, de son isolement, de sa détresse. Elle
+parla de la séduction dont elle avait été victime,
+voulant, disait-elle, qu’avant de s’abandonner au
+penchant qui le poussait vers elle, Adrien connût
+toute la vérité.</p>
+
+<p>En marchant, suspendue à son bras, elle se pressait
+contre lui. Il pouvait croire que déjà elle
+était sienne. Tout ce qu’elle disait n’était-il pas
+comme une préparation à la liaison qu’il rêvait ?
+Dans l’air glacé du soir, il sentait tout son être
+embrasé par le flot de ses jeunes désirs déchaînés
+avec violence dans son corps vierge. L’amour
+l’enveloppait, et l’espoir du bonheur mouillait ses
+yeux de pleurs brûlants.</p>
+
+<p>Sans s’en apercevoir, ils étaient arrivés à la
+grille du bois. Ils rebroussèrent chemin. Tout à
+coup, Adrien s’arrêta devant les fenêtres éclairées
+d’un restaurant.</p>
+
+<p>— Voulez-vous me causer un grand plaisir ?
+demanda-t-il.</p>
+
+<p>— Si cela est en mon pouvoir, j’y consens.</p>
+
+<p>— Dînons ensemble.</p>
+
+<p>— Oui, comme deux amis ?</p>
+
+<p>Ils entrèrent, et bientôt, attablés dans un cabinet,
+ils continuaient la conversation de tout à l’heure.
+Seulement, maintenant, ils pouvaient se voir.
+Dans l’intimité de ce tête-à-tête, pimenté par la
+chaleur, par l’éclat des lumières, par l’odeur des
+mets et des vins, les mots prenaient une signification
+particulière. Les regards se croisaient, les
+mains s’étreignaient. La beauté de Laure, la veille
+voilée de tristesse, s’avivait dans la certitude d’un
+triomphe qui transformait sa vie, dissipait l’inquiétude
+des lendemains incertains, éveillait toutes
+ses cupidités de fille vénale à qui jusqu’à ce jour
+avait manqué l’occasion de donner carrière aux
+instincts pervers qu’elle dissimulait. Adrien la
+dévorait des yeux. Par la pensée, il dépouillait
+des vêtements ce corps jeune et frais, offert à
+ses caresses craintives, et dont la contemplation
+passionnément souhaitée devait lui révéler la
+séduction puissante de la femme, en l’initiant aux
+mystérieuses voluptés de l’amour.</p>
+
+<p>La fin du repas les trouva dans les bras l’un de
+l’autre. Mais ce ne fut qu’une étreinte d’une
+minute. Comme honteuse de sa faiblesse, Laure
+se leva brusquement et voulut partir. Adrien
+obéit à regret, chancelant, les narines pleines du
+parfum des cheveux dans lesquels il avait noyé
+son visage. Il allait demander une voiture. Laure
+préféra rentrer à pied. En moins d’une heure, ils
+eurent regagné le quartier qu’ils habitaient.</p>
+
+<p>Alors, au moment de voir son rêve interrompu,
+Adrien fit entendre une prière. Pourquoi se séparer
+quand une passion plus forte qu’eux les rivait
+l’un à l’autre ? A quoi bon une attente qui désormais
+serait une torture ? N’était-elle pas convaincue
+de son amour ? La suprême faveur qu’il sollicitait
+ne ferait-elle pas de lui l’amant le plus docile et le
+plus dévoué ?</p>
+
+<p>— Ne vous refusez pas, suppliait-il. Révélez-moi
+le bonheur que je brûle de connaître. C’est le
+vôtre que vous assurez en faisant le mien, un
+droit que vous m’accordez de me charger de votre
+avenir.</p>
+
+<p>Tout en priant, il entraînait Laure Malestra non
+chez elle, mais chez lui. La rusée créature se laissait
+conduire, résistait faiblement, et ne semblait
+se refuser que pour exciter davantage la passion
+qu’elle avait allumée.</p>
+
+<p>— Peut-être serez-vous comme les autres, dit-elle
+enfin, toute tremblante, comme écrasée par
+les accents qu’elle entendait, et après avoir juré
+que vous m’aimez, me ferez-vous repentir de ma
+faiblesse.</p>
+
+<p>— Jamais ! s’écria-t-il transporté.</p>
+
+<p>— Si vous mentez aujourd’hui, si vous oubliez
+vos promesses, que votre conscience vous le reproche
+éternellement. Pour moi, je suis vaincue. Votre
+ardeur m’a touchée, murmura-t-elle en soupirant ;
+faites de moi ce que vous voudrez ; je vous
+donne ma vie.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3>VI</h3>
+
+
+<p>Nuit de passion exaltée et fiévreuse que cette
+nuit durant laquelle Adrien connut l’amour. De
+son côté, tout fut candide et sincère ; tout feint et
+joué du côté de Laure. Ce n’est pas qu’elle demeurât
+insensible à cette tendresse manifestée en
+protestations éloquentes, avec des accents d’une
+adorable naïveté. Mais elle voulait s’attacher ce
+jeune amant, le captiver à jamais. Jusqu’en ses
+ardeurs les plus brûlantes, elle eut assez de sang-froid
+pour ne pas perdre de vue le but qu’elle
+poursuivait. Elle ne se donna qu’en arrachant des
+promesses qu’elle ne semblait pas solliciter. Entre
+les baisers, il y eut place pour les projets d’avenir.
+Elle savait qu’Adrien était libre et riche ; habilement,
+elle l’amena à prendre l’engagement de la
+mettre pour toute sa vie à l’abri du besoin. Elle
+ne lui demandait rien ; mais elle lui faisait de
+ses jours de misère une image si poignante qu’il
+s’écriait exalté :</p>
+
+<p>— Tout cela est fini, à jamais enseveli. Oublie
+ce passé odieux, ma bien-aimée. J’embellirai ta
+vie en donnant à ta beauté, comme à notre amour,
+un cadre digne d’eux.</p>
+
+<p>On louerait dans la maison ou dans une maison
+voisine un appartement spacieux et gai. Laure
+s’y fixerait seule en apparence, de manière à laisser
+croire à ceux qu’elle connaissait que son indépendance
+recouvrée était due, non aux générosités
+d’un amant, mais à un héritage. C’est là
+qu’Adrien viendrait tous les jours, prendrait ses
+repas et coucherait, ne gardant lui-même le logement
+qu’il occupait que pour dissimuler à sa mère
+le secret de ses amours. Que de bonheur ils attendaient
+de leur existence arrangée ainsi ! Adrien
+continuerait ses études ; puis, durant la belle saison,
+ils voyageraient. C’étaient des rêves exquis
+dont ils jouissaient par avance, et qu’ils n’interrompaient
+que pour se plonger dans une réalité
+plus délicieuse encore.</p>
+
+<p>Au milieu de ces transports, Laure cependant
+ressentait un regret. Elle se demandait si elle avait
+été habile en cédant si vite aux supplications
+d’Adrien, si, malgré ce qu’il connaissait de sa
+première chute, il n’eût pas été possible, en se
+refusant plus longtemps, de faire de lui un mari
+au lieu d’un amant. Ce doute répandait un nuage
+sur le contentement de mademoiselle Malestra.
+Elle comprenait bien que la rapidité qu’elle avait
+mise à se livrer, se retournerait contre elle, quand
+s’apaiserait la première fougue d’Adrien. Alors,
+préoccupée de conjurer ce danger encore lointain,
+elle jetait brusquement le spectacle de ses
+larmes et d’un repentir simulé dans la béatitude
+de ces heures inoubliables.</p>
+
+<p>— Ne me reprocheras-tu pas un jour la facilité
+que tu as eue à me convaincre ? murmurait-elle.</p>
+
+<p>— Te reprocher ce qui fait ton plus grand
+charme à mes yeux ! s’écriait Adrien ; te reprocher
+de n’avoir pas voulu me torturer par des
+coquetteries et des résistances calculées, de t’être
+laissé emporter par ton cœur ! Je serais un misérable.
+Certaine de la sincérité de mon amour, tu
+t’es donnée. Je ne veux me le rappeler que pour
+te chérir davantage.</p>
+
+<p>Et c’étaient des baisers plus tendres, des étreintes
+plus passionnées auxquelles Laure ne se dérobait
+que pour trahir des terreurs nouvelles, et
+faire croire que la joie d’être aimée s’évanouissait
+dans la peur d’être abandonnée. Alors il la berçait
+en de douces paroles, aboutissant toutes à cette
+promesse qui les résumait :</p>
+
+<p>— Je ne t’abandonnerai pas.</p>
+
+<p>— Ta mère voudra te marier !</p>
+
+<p>— Je résisterai ; je ne peux être à une autre
+femme, puisque je t’appartiens.</p>
+
+<p>Au petit jour, il fallut se séparer. Mademoiselle
+Malestra ne voulait pas être vue chez son amant.
+Elle y était entrée à la nuit, les traits cachés sous
+un voile épais ; elle entendait en sortir de même,
+entourer de mystère les visites qu’elle lui ferait
+encore, jusqu’à ce que l’appartement qu’elle devait
+habiter fût prêt à la recevoir. Par les rues
+désertes et froides, au long desquelles l’eau gelée
+des ruisseaux étendait sur les pavés de larges
+coulées de verglas, Adrien la conduisit jusqu’à
+sa porte. Sa profession l’obligeait à prolonger
+ses veilles pendant la saison des bals ; elle était
+accoutumée à rentrer tardivement. Ils se quittèrent
+en se promettant de se retrouver le soir. Il
+revint en toute hâte chez lui, se recoucha et
+dormit plusieurs heures, poursuivi jusque dans
+son sommeil par le souvenir de ces moments
+enchantés.</p>
+
+<p>La femme qui le servait ne le réveilla que pour
+lui annoncer son déjeuner. Depuis longtemps
+déjà, Roudier l’attendait dans son cabinet en
+lisant les journaux. Roudier, maintenant, prenait
+presque tous ses repas chez son ami. Il n’attendait
+même plus qu’on l’invitât. Pour la première
+fois, Adrien regretta de lui avoir laissé contracter
+cette habitude. Après de si violentes émotions, il
+eût été heureux de se trouver seul.</p>
+
+<p>— Et l’école, paresseux ! qu’en faisons-nous ?
+C’est par ces mots que Roudier le salua ; il ajouta
+ensuite, d’un ton railleur : — Ça sent la femme,
+ici. Adrien voulut protester. — Ne nie pas, reprit
+l’autre, l’évidence t’accable.</p>
+
+<p>Et du bout de sa canne, il désignait un mouchoir
+bordé de dentelles, oublié sur un fauteuil,
+et sur le tapis, une rose tombée du corsage de
+Laure Malestra.</p>
+
+<p>— Trêve aux plaisanteries, répondit Adrien ;
+j’ai une maîtresse, tu l’as deviné, garde-moi le
+secret.</p>
+
+<p>— Une maîtresse ! toi, le pur, le chaste ! Et tu
+ne m’as rien dit !</p>
+
+<p>— Tu la connaîtras plus tard, si tu t’engages à
+ne pas railler, blagueur féroce. Elle est digne de
+ton respect.</p>
+
+<p>— Digne de mon respect, une personne qui a
+passé la nuit chez toi !</p>
+
+<p>— Jacques !</p>
+
+<p>— C’est bien, je la vénérerai comme une madone.
+Est-ce assez ? Où l’as-tu connue ?</p>
+
+<p>— Je te le dirai un jour. Jusque-là, tu m’obligeras
+en ne me parlant pas d’elle.</p>
+
+<p>Roudier se tint pour averti. Ils passèrent dans
+la salle à manger. Le déjeuner fut silencieux.
+Adrien se recueillait, craignant de laisser se dissiper
+le trésor de ses émotions, s’emprisonnant
+volontairement dans ses souvenirs. Mais quand,
+le repas fini, il fut revenu dans son cabinet et s’y
+trouva seul avec Roudier, il ne put se défendre
+contre l’impérieux besoin de lui confier son bonheur.
+Sans avoir été sollicité, le secret sortit de sa
+bouche, avec l’histoire de son amour. Il révéla ce
+que tout à l’heure il entendait garder caché.</p>
+
+<p>Roudier l’écoutait sans l’interrompre, mécontent
+de sentir s’élever une influence en face de la
+sienne, et la redoutant.</p>
+
+<p>— Allons, je vois bien que je n’ai plus rien à
+faire ici, soupira-t-il. L’amour est venu ; c’en est
+fini de l’amitié.</p>
+
+<p>— Es-tu fou ? dit Adrien. T’ai-je donné le droit
+de me croire capable d’oublier le passé ? Tu seras
+toujours mon ami, je l’espère bien ; notre ami,
+continua-t-il en appuyant sur ces mots. Quand tu
+connaîtras Laure, tu comprendras qu’il ne tient
+qu’à toi de garder ta place à mon côté.</p>
+
+<p>Quelques jours après, mademoiselle Malestra
+abandonnait la mansarde où depuis longtemps
+elle se morfondait dans une lutte désespérée
+contre l’âpre nécessité. Même au moment d’en
+sortir pour toujours, elle refusa d’y recevoir
+Adrien. Elle craignait d’être vue par lui dans ce
+cadre sombre où partout se révélaient sa détresse,
+les humiliations subies, les désespoirs amers, les
+expédients pour vivre. Montrer à Adrien ces lieux
+maudits, c’eût été lui donner une idée trop haute
+de ses bienfaits, imprimer ineffaçablement dans
+sa mémoire le souvenir de la misère à laquelle
+il arrachait Laure, et lui laisser le droit de supposer
+qu’en cédant à ses amoureuses supplications,
+elle était moins préoccupée de le rendre
+heureux que de secouer le joug odieux de sa
+pauvreté.</p>
+
+<p>L’appartement loué pour elle et meublé en
+quelques jours par Adrien, était situé dans la rue
+qu’il habitait, non loin de sa maison. Les croisées
+prenaient jour sur un vaste jardin. Décorateurs et
+tapissiers avaient fait merveille. L’argent et le
+goût sont des magiciens puissants et ingénieux.
+La prodigalité de l’amant et la fantaisie de la
+femme s’étaient unies pour créer là un vrai nid
+d’amour.</p>
+
+<p>Mademoiselle Malestra vint s’installer un soir
+dans sa nouvelle demeure, conduite par Adrien,
+qui lui en fit les honneurs. Le logis était chaud,
+éclairé et riant, le dîner servi, les domestiques
+discrets. Au moment où les amoureux allaient se
+mettre à table, Jacques Roudier arriva. Présenté
+par Adrien comme un ancien et fidèle ami, il fut
+à l’aise tout de suite. A la fin de la soirée, il causait
+avec Laure familièrement comme avec un
+vieux camarade. Il reprenait là ses habitudes,
+bruyant, railleur, impérieux, sans gêne, s’allongeait
+dans les fauteuils, secouait sur les tapis la
+cendre de son cigare, s’invitait pour le lendemain
+et pour les jours suivants.</p>
+
+<p>Accoutumé à ses excentricités, Adrien ne s’en
+étonnait plus ; le bonheur le rendait indulgent.
+Quant à Laure, loin d’être choquée par les allures
+de Roudier, elle subissait son charme. Avec sa
+grosse gaieté lourde, sa verve intarissable, sa paresse
+révélée dans le négligé de ses vêtements, la
+promptitude de son coup d’œil où pétillait la ruse,
+ses instincts rapaces qu’elle devinait sous le sourire
+bon enfant et l’apparente insouciance du lendemain,
+sa serviabilité un peu brutale dissimulant
+des calculs sans fin, il plaisait à cette femme, qui
+retrouvait en lui ses goûts, ses désirs, ses ambitions
+basses, les préoccupations qui l’obsédaient
+elle-même. Elle admirait ses larges épaules, son
+cou de taureau, sa lèvre lippue où éclataient les
+appétits sensuels. Elle le regardait à la dérobée,
+déjà séduite. La femelle reconnaissait son mâle
+dans ce garçon encombrant et robuste, bien plus
+que dans le jeune homme nerveux, frêle et doux,
+aux bras de qui l’avait jetée sa misère et qu’elle
+feignait d’aimer.</p>
+
+<p>Au premier regard échangé, leurs deux perversités
+se comprirent. Pour l’ami comme pour la
+maîtresse, Adrien de Varimpré était une proie, sur
+laquelle, gueux, dépenaillés, affamés, ils comptaient
+se remplumer, chacun d’eux exerçant son
+influence par les moyens qui lui étaient propres
+et au mieux de ses intérêts. Dès cette rencontre,
+et sans qu’ils se fussent rien confié, un pacte tacite
+se formait entre ces natures vénales et fausses.
+C’était le « part à deux » que se jettent comme
+un cri d’entente et de ralliement deux larrons
+acharnés sur la même victime.</p>
+
+<p>Cette complicité encore inactive, mais déjà menaçante,
+se créait en présence d’Adrien, qui n’y
+voyait rien. Il souriait, heureux, confiant, croyant
+les autres tels qu’il était lui-même, se reposant
+sur leur loyauté, aveuglé par l’amour qui le livrait
+sans défense à une créature déchue, dégradée
+et pervertie, et la lui montrait dans un horizon
+radieux comme la compagne de sa vie, rapprochée
+de lui par l’identité de leurs infortunes passées,
+maintenant à jamais oubliées.</p>
+
+<p>Au moment où ces périls imminents, quoique
+invisibles encore, montaient autour de lui à la
+faveur de son inexpérience et de sa crédulité, sa
+mère se préparait à le rejoindre. Elle lui devait
+ses conseils, son appui, les témoignages de son
+amour. Responsable de son salut, elle était tenue
+de veiller sur cette âme tendre et sensible, qu’elle
+devinait meurtrie, découragée, jetée hors du droit
+chemin. Ces graves considérations, l’étrangeté et
+l’imprévu de l’événement qui venait de lui rendre
+son fils, avaient déterminé ses directeurs à lui
+permettre de quitter le Carmel de Beaucaire pour
+résider dans une des maisons de Paris. La date
+de son départ n’était pas encore fixée. Elle ne le
+serait que lorsque le chapitre aurait procédé à
+l’élection d’une nouvelle prieure, en remplacement
+de la mère Thérèse de Jésus.</p>
+
+<p>Les nombreuses lettres que recevait Adrien
+depuis qu’il s’était fixé à Paris, l’entretenaient de
+ces détails, lui apportaient des avertissements
+dont le témoignage d’une tendresse profonde tempérait
+l’austérité. Elles lui parlaient plus souvent
+du ciel que de la terre, de l’avenir que du présent.
+L’objectif suprême qu’elles lui rappelaient
+sans cesse, c’était l’éternité. Parfois, cependant,
+elles manifestaient le regret qu’éprouvait Nicolette
+de s’être donnée pour toujours à Dieu, d’avoir
+enchaîné sa liberté, de ne pouvoir la ressaisir
+pour se consacrer à son fils. Il est vrai que ce
+regret, à peine exprimé par la mère, la religieuse
+essayait d’en atténuer l’expression en disant que
+bientôt Adrien pourrait la voir tous les jours, et
+trouverait auprès d’elle l’affection à laquelle il
+avait droit. Mais il jugeait que c’était là une faible
+compensation à tout ce qui lui manquait. Malgré
+tout, l’implacable égoïsme de la dévote, après
+avoir pesé sur la vie d’Adrien, se trahissait encore,
+lui apparaissait plus cruel, aigrissait son cœur,
+amenait sous sa plume des paroles amères.</p>
+
+<p>Cet état se prolongea jusqu’au jour où il connut
+Laure Malestra. Alors, son ressentiment s’apaisa.
+Pendant les quelques semaines où, jouet de ses
+illusions, il put croire qu’il avait trouvé avec une
+maîtresse aimante et dévouée un bonheur sans
+fin, le souvenir de l’égoïsme maternel s’évanouit.
+Quand lui parvint la nouvelle de la prochaine
+arrivée de madame de Varimpré, désormais certaine,
+cette nouvelle, loin de lui causer toute la
+satisfaction qu’il en espérait naguère, le laissa
+froid. Elle lui fit même concevoir une inquiétude.
+Il vivait en plein bonheur. N’aurait-il pas à défendre
+ce bonheur contre les scrupules religieux
+de sa mère, si elle le découvrait ? Les liens qu’il
+venait de former étaient criminels, selon la loi de
+l’Église ; ils compromettaient son salut. Sa mère
+s’efforcerait de les briser. C’est de cela que vaguement
+il s’alarmait.</p>
+
+<p>Cette préoccupation eut aussi peu de durée que
+son bonheur. En moins d’un mois, elle fut emportée
+par le rapide désenchantement qui succédait
+dans le cœur d’Adrien aux premières illusions de
+l’amour. Pendant les premiers jours de leur liaison,
+alors que Laure Malestra s’appliquait à séduire
+ce jeune homme jeté par le hasard sur son
+chemin, elle avait joué la comédie pour obtenir
+de lui tout ce qu’elle en attendait. Elle s’était faite
+douce, caressante, réservée, docile, approuvant
+tous les plans qu’il formait, sa manière d’envisager
+la vie, en apparence uniquement possédée
+du désir de lui plaire, de ne vivre que pour lui,
+dans l’ombre, à ses côtés, sans autre ambition
+que celle de le rendre heureux. C’est ainsi qu’elle
+l’avait enveloppé de sa séduction.</p>
+
+<p>Trompé par les manifestations de cette tendresse
+feinte, Adrien s’était livré tout entier,
+allant lui-même au-devant de la domination que
+Laure entendait exercer sur lui. Maintenant, elle
+le tenait solidement. Elle le tenait par les compromissions
+qu’il avait subies, par les responsabilités
+qu’il avait acceptées, par tous les engagements
+arrachés à sa première ivresse, et surtout par
+l’amour. Déjà, elle le connaissait assez pour savoir
+que, quoi qu’il arrivât, il ne chercherait pas à se
+dérober à ses promesses, et que, même dans le cas
+d’une séparation, il ne l’abandonnerait pas sans
+assurer sa vie matérielle. C’est là surtout ce qu’elle
+voulait de lui. Sûre de l’obtenir, elle entrevoyait
+la possibilité d’une rupture qui la rendrait libre.
+Elle rêvait une autre existence que l’existence
+paisible, solitaire et cachée dont Adrien vantait
+sans cesse la douceur. Trop peu semblable aux
+autres hommes, trop supérieur à elle était cet
+amant ; elle en souhaitait un autre, un Jacques
+Roudier, mieux fait pour la comprendre, pour
+devenir son mari, et qui accepterait d’elle une
+fortune en échange de son nom, sans vouloir en
+connaître l’origine.</p>
+
+<p>Quand elle eut mesuré l’étendue de son pouvoir, — ce
+fut fait en huit jours, — elle ne se
+contraignit plus et jeta son masque. Sa vraie nature
+apparut, sa nature vulgaire, cupide, affamée de
+revanche contre cette société qui lui avait fait des
+jours sombres et durs, la grossièreté de ses aspirations,
+l’indifférence de son cœur, la violence de
+son caractère, le bruyant scepticisme et les envies
+incessantes d’une âme flétrie au contact du vice.
+Elle fut tout à coup une femme nouvelle, capricieuse,
+acariâtre, n’apportant dans la vie d’Adrien,
+au lieu de tout ce qu’il espérait, que scènes pénibles,
+âpres querelles, torture de tous les instants
+qui troublait son esprit, le déshabituait du travail,
+de la paix domestique, et qu’il ne cessait de subir
+un jour que pour la sentir renaître le lendemain.</p>
+
+<p>Il tombait de si haut que, d’abord, il ne voulut
+pas croire à la réalité de sa chute. Les hommes,
+les meilleurs, sont ainsi faits qu’il leur en coûte
+de reconnaître qu’ils se sont trompés. Il garda
+pour lui le secret de son mal. Il le cacha même à
+Roudier, qui cessait de lui inspirer confiance.
+A mille traits qui ne l’avaient pas frappé quand
+ils s’étaient produits, mais qui lui revenaient maintenant
+en mémoire ; à l’ardeur que mettait en toute
+occasion son ami à soutenir et à défendre Laure,
+à lui donner raison, il devinait l’identité de leurs
+idées, de leurs goûts, de leurs intérêts ligués
+contre lui dans une sympathie croissante. Il pressentait
+un accord tacite, des espérances communes,
+des projets formés en vue d’un avenir
+auquel on faisait allusion en son absence, et auquel
+on ne l’associait pas. C’était un soupçon
+vague encore, mais raisonné, causé par l’étrangeté
+déplaisante des allures de la maîtresse en
+présence de l’ami, par des rapprochements surpris,
+par des silences subits quand il rentrait et
+les trouvait ensemble. Avec le soupçon commençaient
+à poindre la fatigue et le dégoût.</p>
+
+<p>Cependant, il se leurrait encore de l’espoir que
+l’amour et l’amitié lui resteraient fidèles. Il se dépensait
+en efforts multipliés pour plaire à Laure. Il
+redoublait d’attentions, de soins, de générosité
+pour arrêter ce flot montant d’ingratitude et d’oubli.
+Mais plus il apportait de courageuse ardeur à
+lui opposer les témoignages de son amour, plus ce
+flot montait. Dédaigneuse de cet amour, Laure ne
+dissimulait plus. Brisé par cette lutte, surpris en
+plein rêve, désabusé, Adrien, moins d’un mois
+après avoir rencontré Laure Malestra, voyait
+approcher la fin de son bonheur, et de nouveau
+était entraîné à rendre sa mère responsable de
+ses souffrances.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3>VII</h3>
+
+
+<p>C’était au sortir de table, après le maigre repas
+que les Carmélites prennent à midi. Elles se répandaient
+dans le jardin pour s’y livrer à la récréation
+prescrite par la règle. Vif était le froid de cette
+journée de décembre, glacé le vent qui montait
+du Rhône. Mais, dans le ciel bleu, flambait un
+tiède soleil dont les rayons égayaient les champs
+dépouillés, vus du haut du rocher, immensité
+lumineuse, sans verdure et sans fleurs, bornée
+par la cime neigeuse des Alpes qui tremblait sur
+l’horizon, ainsi qu’un nuage vaporeux et lointain.</p>
+
+<p>Habituellement, sous cette lumière joyeuse et
+réconfortante, les religieuses se divertissaient
+comme des enfants. Les unes couraient par les
+allées pour réchauffer leurs membres. D’autres
+battaient du pied, en marchant en mesure, la terre
+durcie. Les plus âgées se promenaient en devisant
+des bontés de Dieu, de la beauté du jour, de
+l’infortune des pauvres, des fleurs flétries, des
+oiseaux morts de froid, des petits événements
+d’une vie uniforme et retirée, dégagée des préoccupations
+extérieures ; exercices et entretiens innocents
+qui délassaient l’esprit et le corps, tendus
+par l’austère contemplation des choses éternelles.</p>
+
+<p>Mais ce jour-là les promenades manquaient de
+gaieté, les conversations d’entrain. Sur les visages
+émaciés, fouettés par l’air, et dont le sang
+attiré à la peau colorait la pâleur maladive, se
+devinait une grande tristesse. C’est que depuis
+le matin, la communauté était avertie du départ
+définitif de la mère Thérèse de Jésus. La prieure
+devait quitter Beaucaire dans la soirée, après avoir
+transmis ses pouvoirs à la religieuse élue pour lui
+succéder. Elle était descendue dans le jardin, à
+cette heure de récréation, pour faire ses adieux
+à ses sœurs. Elle se trouvait au milieu d’elles et
+recevait leurs embrassements. Dans tous les yeux
+montaient des larmes.</p>
+
+<p>Après avoir longtemps vécu sous sa direction
+spirituelle, les saintes filles qu’elle abandonnait se
+souvenaient, non de ses rigueurs, justifiées par
+celles de la règle, mais de ses vertus et de ses
+exemples. Leurs regrets naissaient de ces souvenirs.
+Ils se manifestaient avec tant de fraternelle
+effusion, que la mère Thérèse de Jésus, quoiqu’elle
+eût provoqué cette séparation afin de se
+rapprocher de son fils, ne pouvait se défendre
+d’un douloureux émoi. C’était une famille aussi,
+et une famille bien-aimée, que cette communauté
+religieuse de qui elle avait reçu maintes joies et
+des consolations ineffables. Elle ne pouvait la
+quitter sans déchirement. Ni ses sœurs ni elle-même
+n’ignoraient qu’elles ne se reverraient plus
+sur la terre. Les unes finiraient leurs jours dans
+ce couvent où s’était écoulée leur vie ; les autres
+iraient remplir les vides survenus dans d’autres
+maisons de l’Ordre. Il n’y avait pas lieu de croire
+qu’elles se retrouveraient un jour. Au ciel seulement,
+il leur serait permis de se revoir, et c’est
+au ciel qu’au moment de se séparer, elles se donnaient
+un suprême rendez-vous. L’espoir de s’y
+rencontrer tempérait la tristesse des adieux. La
+mère Thérèse de Jésus essayait de sourire ; chacune
+tachait de l’imiter, en échangeant avec elle
+une dernière étreinte et un dernier baiser.</p>
+
+<p>— Dieu nous réunira, murmurait-elle en refoulant
+ses pleurs, toute bouleversée par ces témoignages
+d’affection, qui saluaient mélancoliquement
+son départ.</p>
+
+<p>Entre les religieuses que ce moment solennel
+réunissait autour d’elle, se trouvait Jeanne Mauroy,
+en religion sœur Nicette de la Croix. La
+novice cherchait avec persistance le regard de la
+mère, la suivait d’un œil anxieux et interrogateur,
+comme si elle eût attendu une réponse dans un
+signe. Elle marchait dans son ombre, lui parlait à
+tout instant, témoignait de ses regrets par des soupirs,
+et, volontairement, s’imposait à son attention.</p>
+
+<p>— Vous viendrez me rejoindre tout à l’heure,
+dans la salle capitulaire, dit tout à coup la mère
+Thérèse de Jésus. J’ai besoin de m’entretenir avec
+vous.</p>
+
+<p>Sœur Nicette tressaillit ; elle devint très-pâle.
+L’angoisse révélée par son visage parut se faire
+plus poignante ; mais, à partir de ce moment, ses
+yeux éteints sous ses paupières abaissées n’interrogèrent
+plus. Elle demeura à l’écart des religieuses
+groupées autour de la prieure. Pourquoi
+l’importuner des manifestations de sa douleur,
+puisque tout à l’heure elle allait la voir seule ?</p>
+
+<p>Trop émue pour prolonger cette scène, la mère
+Thérèse de Jésus peu à peu se dérobait aux embrassements
+des sœurs. Maintenant elle avait hâte
+d’en finir. Pendant quelques instants encore, on
+échangea des souhaits d’avenir, des paroles de
+paix.</p>
+
+<p>— Ne nous oubliez pas, ma mère !</p>
+
+<p>— Au revoir, ici-bas ou là-haut, mes chères
+filles.</p>
+
+<p>— Priez pour nous.</p>
+
+<p>Puis, la prieure, exerçant ses pouvoirs pour la
+dernière fois, fit un geste qui contenait une supplication
+et un ordre. Les sœurs s’inclinèrent
+tandis qu’elle quittait le jardin, au moment où
+la cloche annonçait la fin de la récréation.</p>
+
+<p>Elle s’était rendue dans la salle capitulaire,
+vide à cette heure du jour. Elle y marchait de
+long en large, en attendant sœur Nicette. La
+novice ne tarda pas à venir. Elle avait toujours
+sur ses traits ce même air de doute anxieux, qui
+depuis quelques jours y semblait gravé. En la
+voyant entrer, la prieure interrompit sa promenade.
+La jeune fille s’approcha et tomba à genoux :</p>
+
+<p>— Relevez-vous, mon enfant, dit la mère avec
+bonté ; je ne suis plus votre supérieure.</p>
+
+<p>— Vous serez toujours ma mère spirituelle,
+répondit sœur Nicette en obéissant. C’est vous
+qui m’avez ouvert le Carmel, ma mère, en me
+parlant des joies qu’on y trouve. Cela, je ne l’oublierai
+jamais, alors même qu’on me séparerait
+de vous.</p>
+
+<p>La fin de la phrase fut couverte par les larmes,
+larmes émouvantes. Elles trahissaient la détresse
+de cette âme candide qui dans le cloître avait
+cherché et trouvé une affection qu’elle était maintenant
+menacée de perdre. La mère Thérèse de
+Jésus ne se laissa pas attendrir. D’une voix sévère
+et froide, elle reprit :</p>
+
+<p>— Dieu nous défend ces violents attachements
+pour ses créatures. Toutes les religieuses qui
+vivent ici sont au même degré que moi vos mères
+et vos sœurs en Jésus-Christ. Vous devez les aimer
+également. La préférence que vous me témoignez
+est une offense pour lui. Il nous défend aussi
+l’esprit de révolte. Or, c’est l’esprit de révolte
+qui a mis sur vos lèvres les mots que vous venez
+de prononcer.</p>
+
+<p>Sœur Nicette baissa les yeux.</p>
+
+<p>— Dieu ne nous défend pas l’amitié ! objecta-t-elle
+doucement.</p>
+
+<p>— Sans doute ; mais il veut que nous soyons
+toujours prêtes à la lui sacrifier. Depuis douze
+ans que je vis dans ce monastère, j’ai perdu des
+compagnes que j’aimais tendrement. Les unes
+ont été appelées à embellir de leurs vertus des
+maisons de notre Ordre ; d’autres sont allées en
+recevoir la récompense dans l’éternité ; je me suis
+résignée.</p>
+
+<p>La novice éleva sur la mère ses yeux navrés.</p>
+
+<p>— On nous sépare donc ? murmura-t-elle. S’il
+en est ainsi, je ne prononcerai pas mes vœux. Je
+quitterai le Carmel plutôt que de me résigner à y
+vivre sans vous.</p>
+
+<p>Ce langage exprimait une peine vive et sincère.
+La mère Thérèse de Jésus en fut touchée. Elle
+réprima l’avertissement qui montait à sa bouche,
+provoqué par cette menace si peu conforme à
+l’esprit de la règle.</p>
+
+<p>— Vous avez bien à faire pour vous rendre
+digne de prononcer les vœux, sœur Nicette, dit-elle
+avec compassion. Si vous m’aviez laissée parler,
+vous sauriez déjà que le désir que vous avez
+manifesté est exaucé. On a eu égard à votre jeunesse,
+à vos incertitudes ; on a trouvé bon que je
+demeurasse chargée de veiller sur vous, d’éclairer
+votre route, de rechercher si vous avez la
+vocation. Ce qu’on n’eût point accordé à une professe,
+on l’a accordé à une novice, sur vos pressantes
+sollicitations.</p>
+
+<p>— Alors je suis autorisée à vous suivre, ma
+mère ! s’écria joyeusement sœur Nicette de la
+Croix, déjà consolée.</p>
+
+<p>— J’espère que la décision dont vous êtes
+l’objet disposera votre âme à recevoir avec docilité
+les conseils qui vous seront donnés. Vous
+partez ce soir avec moi. Vous prendrez pour la
+durée du voyage vos vêtements séculiers. Allez,
+mon enfant.</p>
+
+<p>Cédant à l’habitude, la novice se prosterna,
+baisa la terre ; puis s’élançant au dehors, légère
+comme un oiseau, elle disparut, un sourire sur les
+lèvres, transfigurée par le bonheur.</p>
+
+<p>— Pauvre enfant ! murmura la mère, je crains
+bien qu’elle ne soit perdue pour le Carmel. Trop
+sévère est la règle pour cette âme tendre. Pourra-t-elle
+en supporter les rigueurs ? Éclairez-la, mon
+Dieu, et que votre volonté s’accomplisse.</p>
+
+<p>Dans la soirée de ce jour, vers onze heures, un
+modeste cabriolet conduisait la mère Thérèse de
+Jésus et la sœur Nicette de la Croix à la gare de
+Tarascon, où elles devaient prendre le train de
+Paris. Elles avaient quitté leurs habits de religion.
+C’est la coutume des Carmélites quand elles voyagent,
+coutume justifiée par la nécessité d’échapper
+à la curiosité qu’exciterait sur leur passage
+l’austère costume de l’Ordre. Elles étaient vêtues
+de noir, comme des femmes en deuil, coiffées
+d’un chapeau qui cachait entièrement la tête, de
+manière à dissimuler les cheveux coupés ras.
+Elles pouvaient ainsi passer inaperçues. Quand le
+train arriva en gare, elles montèrent dans le
+wagon des secondes réservé aux dames seules, et
+quelques minutes après, elles étaient emportées
+vers Paris.</p>
+
+<p>Quoique sœur Nicette se fût promis de veiller
+en priant, sa jeunesse fut plus forte que ses résolutions.
+Après avoir échangé quelques mots avec
+la mère, elle s’endormit, enveloppée dans son
+manteau, le rosaire aux doigts, en récitant des
+prières. Sous la clarté tremblante et pâle de la
+lanterne, son fin profil se dessinait, noyé dans la
+voilette noire attachée au chapeau et descendant
+jusqu’au menton. Son corps, secoué par la marche
+saccadée du train, se balançait sans que son robuste
+sommeil fût interrompu. Les mains, enlacées par
+le long chapelet de bois, étaient croisées sur les
+genoux. La mère Thérèse de Jésus la regardait
+avec sollicitude, se demandait de nouveau si cette
+enfant qui cédait à la première fatigue, ne serait
+pas vaincue par les austérités du cloître, et loin
+que son propre souvenir la rassurât, elle s’alarmait
+comme si la frêle créature endormie là, sous
+ses yeux, eût été sa fille.</p>
+
+<p>Elle l’aimait d’une maternelle affection. La
+persistance et l’ardeur avec lesquelles sœur Nicette
+allait à elle, cette admiration confiante dont
+à toute heure elle recueillait les témoignages,
+avaient fini par la toucher. Après le bonheur de
+son fils, elle ne souhaitait rien plus passionnément
+que le bonheur de la jeune novice. C’est
+parce qu’elle doutait que la vie religieuse pût
+réaliser ce bonheur qu’elle avait voulu continuer
+à veiller sur cette âme et obtenir de ne pas la
+quitter. Elle se promettait de l’observer quelques
+temps encore, puis, si ses craintes se confirmaient,
+de la détourner de cette vie, faite de privations
+et de souffrances. Les chrétiens peuvent assurer
+leur salut ailleurs que dans le cloître. Ils peuvent
+l’assurer aussi dans le monde, et y donner des
+exemples édifiants. Si Jeanne Mauroy renonçait à
+se faire Carmélite, elle serait une épouse chaste,
+une mère dévouée ; elle élèverait ses enfants dans
+l’amour de Dieu.</p>
+
+<p>Nicolette se répétait ces choses, et brusquement,
+dans sa pensée en travail, naissait l’idée
+qu’il faudrait à son fils une femme telle que
+Jeanne. Sous l’empire de ses préoccupations, elle
+arrivait à désirer, sans oser se l’avouer, que la
+novice renonçât à prononcer les vœux éternels et
+quittât le couvent. Ce désir soudain, allumé dans
+une vision rapide de l’avenir, fut comme une
+poussée de son cœur vers Jeanne Mauroy. Elle
+aurait voulu l’embrasser. Elle se contint ; mais
+sa sollicitude maintenant devenait plus profonde.
+Elle veillait anxieusement sur le sommeil de la
+jeune fille. Craignant qu’elle eût froid, elle jeta
+un châle sur ses genoux. Cette précaution prise,
+elle croisa les bras et resta immobile, laissant son
+imagination la devancer au terme de cette route
+où elle allait retrouver son fils, à peine entrevu
+pendant son court séjour à Beaucaire et qu’elle
+brûlait de mieux connaître. Depuis quelques jours,
+les lettres d’Adrien étaient moins fréquentes, plus
+brèves. On y devinait une lassitude, un souffle de
+mélancolie. Que faisait-il ? Comment vivait-il ? Elle
+avait hâte de le savoir, hâte surtout d’entrer dans
+sa vie et de préparer l’avenir.</p>
+
+<p>Elle se rappelait aussi que la route qu’elle faisait
+en ce moment, elle l’avait faite vingt-quatre ans
+avant, le soir de son mariage, en compagnie de Frédéric,
+quand il la conduisait au château de Varimpré.
+Il lui semblait qu’elle reconnaissait le paysage ;
+elle croyait voir les arbres s’incliner sur son
+passage, entendre une voix mystérieuse lui dire :</p>
+
+<p>— Est-ce toi ? Nicolette, est-ce bien toi ? Que
+d’événements et que de malheurs causés par ta
+faute, depuis ces jours lointains où l’avenir te
+souriait !</p>
+
+<p>Au souvenir de ce passé, le remords grondait
+dans sa conscience. Il lui répétait qu’après s’être
+refusée à son mari, elle se devait à son fils ! Mais,
+hélas ! que pouvait-elle, liée par des vœux éternels
+qui la retenaient dans un cloître comme dans
+une prison ? Elle n’avait pas le droit de secouer
+ses chaînes. Elle ne se trouvait pas dans un de
+ces rares cas prévus par l’Église, où le père ou la
+mère d’une religieuse étant tombés dans le besoin,
+et le travail de celle-ci leur étant nécessaire, elle
+peut quitter le couvent et reprendre la vie séculière.
+Libre, elle eût été utile à son fils ; mais elle
+ne lui était pas indispensable. Elle ne pouvait que
+le voir souvent, séparée de lui par la grille claustrale,
+l’assister de ses conseils, l’exhorter au bien
+et prier le ciel de le rendre heureux. C’était beaucoup,
+mais pas assez pour satisfaire aux ardents
+désirs de son amour.</p>
+
+<p>Elle demeura ainsi jusqu’au matin, en face de
+sœur Nicette endormie. A Lyon, la novice se
+réveilla. Confuse de son long sommeil, elle allait
+s’excuser. La mère Thérèse de Jésus l’arrêta avec
+bonté. Puis elle voulut la conduire au buffet, et
+l’obligea à y déjeuner, tandis qu’elle-même observait
+le jeûne, bien que pendant la durée du
+voyage, elle en fût dispensée. Après un court
+arrêt à Lyon, le train se remit en route.</p>
+
+<p>Alors, les deux religieuses seules dans leur
+wagon firent en commun leurs prières, et récitèrent
+de même l’office qui se psalmodiait à la
+même heure dans toutes les maisons de l’Ordre.
+Au delà des monts de l’Ardèche, le soleil se levait,
+dorait les sommets, descendait au long des pentes,
+et traversant le Rhône dont il empourprait les
+tourbillons écumeux, buvait la buée aux vitres
+de la voiture. Leur méditation finie, elles admirèrent
+ce spectacle. Sœur Nicette, transportée par
+la joie de voyager avec la mère et la certitude de
+ne la plus quitter, ne cherchait pas à taire son
+contentement. Elle l’exprimait tout haut dans ses
+paroles, dans son rire, jusque dans ses gestes. La
+règle des Carmélites prescrit une honnête gaieté.
+Elle laissait la sienne librement se répandre. Elle
+n’y fit trêve que lorsqu’un incident du voyage
+entraîna Nicolette à parler de son fils. La novice
+alors devint attentive. Elle ne savait presque rien
+de l’histoire de ce jeune homme rendu à sa mère
+quand déjà elle ne l’attendait plus. Elle en écouta
+ce que la prieure voulut lui en raconter.</p>
+
+<p>Celle-ci vantait les qualités de son Adrien,
+révélées par ses lettres, parlait de tout ce qu’il
+avait souffert, de l’avenir, et devant Jeanne émue
+et surprise, se révélait sous un jour inconnu.
+Jusque dans les remercîments qu’elle adressait
+au ciel à travers son récit, la mère perçait sous
+la Carmélite. La nature longtemps opprimée
+prenait sa revanche, l’amour maternel revendiquait
+ses droits. Jeanne se demandait si c’était la
+même femme qui, la veille encore, sous l’habit
+monastique, semblait morte au monde et n’avoir
+plus qu’un cœur glacé, à jamais fermé aux sentiments
+humains.</p>
+
+<p>Jusque vers le milieu du jour, le voyage n’offrit
+pas d’autre incident. Mais à Sens, une violente
+émotion attendait Nicolette. Comme le train
+ralenti entrait en gare, elle aperçut son fils debout
+sur le trottoir. Il essayait de voir dans les wagons.</p>
+
+<p>— Adrien ! s’écria-t-elle.</p>
+
+<p>Et penchée, tout émue, à la portière, elle lui
+souriait, l’appelait du geste. Il ouvrit, se jeta dans
+ses bras, en disant :</p>
+
+<p>— J’avais hâte de vous voir, chère mère.
+Quand j’ai su que vous arriviez, je me suis mis
+en route de mon côté pour venir à votre rencontre.
+Nous allons pouvoir passer quelques
+heures ensemble.</p>
+
+<p>— C’est que ce wagon est réservé aux femmes
+seules, objecta-t-elle.</p>
+
+<p>Adrien sourit, fit un signe au conducteur du
+train qui s’approcha, et à sa demande, enleva la
+plaque indicatrice pour la placer sur un compartiment
+voisin. Il put donc monter auprès de sa
+mère. Elle murmurait, en l’embrassant :</p>
+
+<p>— Je suis heureuse de te revoir, cher enfant.
+C’est bien à toi de m’avoir fait cette joie.</p>
+
+<p>Dans l’emportement de leur bonheur, ils avaient
+oublié sœur Nicette. Timide et discrète, la novice
+les regardait, un peu troublée par la présence de
+ce jeune homme qui allait voyager avec elle jusqu’à
+Paris.</p>
+
+<p>— C’est mon fils, lui dit tout à coup la mère
+Thérèse de Jésus.</p>
+
+<p>Adrien contenait mal sa surprise. Il ignorait
+que les Carmélites ne voyagent pas vêtues de l’habit
+de l’Ordre. Il s’était attendu à voir sa mère en
+religieuse. Il lui semblait qu’en la trouvant vêtue
+comme toutes les femmes, il était plus libre de
+l’aimer. Il s’inclina respectueusement devant la
+novice, stupéfait en reconnaissant sous la voilette
+ce visage suave, entrevu, comme dans un rêve,
+lors de sa première visite au Carmel de Beaucaire.
+Il l’avait presque oubliée depuis. Maintenant,
+les traits de l’adorable enfant remplissaient
+son regard, entraient dans sa mémoire, ravivaient
+l’ancien souvenir effacé. C’était comme un ami
+qu’on retrouve et que désormais on n’oubliera
+plus. Il s’assit à côté de sa mère, tandis que
+Jeanne Mauroy, pour les laisser causer librement,
+regardait le paysage, le front appuyé contre la
+vitre froide. Le train se remettait en marche.</p>
+
+<p>Maintenant, penchée sur son fils, Nicolette lui
+exposait les causes du retard apporté à son
+voyage. Par ordre de l’autorité ecclésiastique,
+elle avait dû attendre l’expiration de ses pouvoirs
+de prieure. Ces pouvoirs expirés, elle allait rentrer
+dans le rang des simples religieuses. Mais ce
+changement dans son état, prévu depuis longtemps,
+ne l’empêcherait pas de voir son fils toutes
+les fois qu’il se présenterait au couvent. Elle
+exigeait qu’il y vînt tous les jours. Les Carmélites
+possèdent à Paris plusieurs maisons. C’est
+dans celle de la rue d’Enfer qu’elle allait vivre
+désormais, non loin du quartier qu’habitait Adrien.
+Après lui avoir donné ces détails, elle l’interrogea.
+Était-il tranquille, heureux, en paix avec lui-même ?
+En lui posant ces questions, elle l’enveloppait
+de ses yeux pénétrants ; elle fouillait sa
+conscience. Tout à coup, elle s’écria :</p>
+
+<p>— Comme tu es pâle et triste, mon pauvre
+chéri ! Es-tu malheureux ? As-tu souffert depuis
+que tu m’as quittée ?</p>
+
+<p>Il protesta, dissimulant son mensonge sous un
+sourire. Il aurait consenti plutôt à mourir qu’à
+faire à sa mère l’aveu de la vérité. La faute qu’il
+avait commise en se livrant à une femme sans
+cœur, les orages de cette liaison, les querelles
+incessantes, ses désillusions successives, la destruction
+de ses espérances, les meurtrissures de
+son âme, la honte de s’être si grossièrement
+trompé, voilà le mal dont il souffrait, le mal qu’il
+refusait d’avouer. Non, il ne voulait pas dire
+combien lui pesait cette chaîne ; il ne voulait pas
+raconter que la veille de ce jour, à la suite d’un
+violent débat, où s’était révélée toute l’infamie de
+sa maîtresse, il l’avait quittée avec le dessein de
+la fuir pour toujours. Ces turpitudes ne sont pas
+faites pour être confiées aux saintes. Il voulait
+bien en souffrir, mais non les avouer. L’excès de
+son désespoir l’avait jeté à la rencontre de sa
+mère. Il ne demandait qu’à se reposer dans la
+paix de l’amour filial, sans être contraint d’altérer
+la sérénité de ces douces heures par une confession
+inutile.</p>
+
+<p>Ses dénégations ne parvinrent pas à convaincre
+Nicolette. Accoutumée à étudier les âmes, elle devinait
+que celle de son fils traînait après soi une
+âpre douleur, quoiqu’il refusât de s’en laisser
+arracher le secret. Ce secret, elle renonçait à le
+surprendre ; elle espérait que le temps, en des circonstances
+plus favorables, le lui livrerait. Mais
+une fois de plus s’élevait en elle, quoi qu’elle
+fît pour l’étouffer, le regret de sa liberté perdue,
+ravivé par la vue de son enfant, par le
+mystère qu’elle pressentait, impuissante à le déchirer.</p>
+
+<p>Cet entretien confidentiel dura jusqu’à Paris,
+sans que sœur Nicette quittât sa place, prononçât
+une parole et tournât la tête du côté d’Adrien.
+Mais lui, tout en écoutant sa mère, tout en lui répondant,
+regardait la jeune fille. Il admirait cette
+physionomie douce, voilée de mélancolie, ce pur
+regard où se trahissait la candeur de l’âme. Sous
+les vêtements noirs, il devinait la jeunesse et la
+beauté, volontairement ensevelies. Il se disait que
+c’était une âme telle que cette vierge maintenant
+vouée à Dieu, qu’il aurait voulu associer à sa destinée.
+Pourquoi ne l’avait-il pas connue plus tôt ? Il
+l’eût aimée et n’aurait pas rencontré l’odieuse
+femme qui ne lui avait révélé l’amour que pour
+lui infliger mille humiliations et mille tortures. Et
+peu à peu, la vision délicieuse se gravait dans son
+cœur, où une première fois elle n’avait laissé
+qu’une trace légère.</p>
+
+<p>— Qui est cette jeune fille ? demanda-t-il tout
+à coup à sa mère, de façon à n’être entendu que
+d’elle.</p>
+
+<p>— Mademoiselle Jeanne Mauroy, en religion
+sœur Nicette de la Croix. Elle appartient à une
+honorable famille du Midi, et a voulu entrer aux
+Carmélites ; elle y fait son noviciat. C’est une fille
+accomplie.</p>
+
+<p>— Elle n’est donc pas irrévocablement engagée ?</p>
+
+<p>— Non, et je doute qu’elle prononce ses vœux.
+Je ne la sens pas faite pour le cloître. Si elle
+rentre dans le monde, elle y brillera de l’éclat des
+plus belles vertus.</p>
+
+<p>Nicolette n’ajouta rien, et Adrien n’osa pousser
+plus loin ses questions. Mais sans qu’il pût encore
+expliquer pourquoi, il était satisfait d’apprendre
+que mademoiselle Mauroy n’était pas à jamais
+enchaînée à Dieu.</p>
+
+<p>Quand on arriva à Paris, la nuit se faisait
+obscure, et les réverbères s’allumaient. Adrien se
+chargea du petit sac qui contenait les pauvres
+hardes des deux sœurs, et les conduisit vers une
+voiture commandée le matin. Il y monta avec elles
+et jeta au cocher l’adresse des Carmélites de la
+rue d’Enfer.</p>
+
+<p>— Il m’est interdit d’entrer dans ton appartement,
+lui dit sa mère avec tristesse. Tout à l’heure,
+les portes du couvent se fermeront sur moi ; elles
+ne se rouvriront plus ; il me sera interdit de sortir.
+C’est la règle. Je voudrais au moins passer sous
+tes croisées, voir la maison que tu habites.</p>
+
+<p>— Elle est sur notre chemin, répondit Adrien.
+Quelques instants après, il désignait à sa mère des
+fenêtres au second étage. — C’est là.</p>
+
+<p>Elle se pencha, et tant qu’elle le put, elle resta
+ainsi, les yeux fixés sur la maison, pénétrant par
+la pensée derrière les murailles, toute navrée de
+l’empêchement qui paralysait sa curiosité.</p>
+
+<p>Dans la rue d’Enfer, devant une haute porte
+cochère, accédant à un bâtiment peu élevé que
+prolongeait le mur d’un jardin, la voiture s’arrêta.
+La porte franchie, Nicolette et Jeanne, toujours
+suivies d’Adrien, traversèrent une cour, faiblement
+éclairée par une lanterne. Au fond de cette
+cour s’étendait la façade du couvent, au sommet
+duquel se dressait dans une niche la statue de la
+Vierge.</p>
+
+<p>Puis venait un porche. A droite, au pied d’un
+étroit escalier, on apercevait la chapelle ; à gauche,
+la loge de la tourière ; au milieu, la porte de clôture,
+qui ne s’ouvre qu’aux jours de prise d’habit,
+pour laisser entrer les postulantes, reçues sur le
+seuil par la communauté. Avant cette porte, derrière
+une grille, un petit oratoire se creusait dans
+l’épaisseur du mur, au fond duquel, sur un autel,
+entre des cierges toujours allumés, un reliquaire
+restait exposé à la vénération des fidèles. Sur la
+blancheur de la chaux, à hauteur d’homme, on
+lisait deux inscriptions en lettres noires : « Les
+renards ont leur tanière, et le Fils de l’homme
+n’a pas une pierre pour reposer sa tête. » — « Le
+Fils de l’homme viendra au moment où vous ne
+l’attendrez pas. »</p>
+
+<p>Un grand silence régnait dans le couvent. Du
+côté de la chapelle, venant du chœur des religieuses,
+on entendait leurs voix grêles, psalmodiant l’office.
+Adrien jeta les yeux de ce côté et aperçut comme
+à travers un nuage d’or l’intérieur de la nef solitaire,
+le Saint Sacrement exposé au-dessus du tabernacle,
+des lampes allumées se balançant à
+l’extrémité des chaînes accrochées à la voûte, et
+des guirlandes de fleurs grimpant au long des
+murs, derrière l’autel que surmontait un grand
+tableau représentant sainte Thérèse, fondatrice et
+patronne du Carmel. La mère Thérèse de Jésus et
+la sœur Nicette de la Croix s’étaient agenouillées
+dans l’oratoire. Adrien se tenait derrière elles,
+son chapeau à la main, impressionné, recueilli,
+attendant qu’elles eussent fini leurs prières. Debout
+devant sa loge, la tourière regardait les nouveaux
+venus, un peu intriguée par la présence de ce
+jeune homme, qui, debout devant l’autel, ne priait
+pas. Quelques minutes s’écoulèrent ainsi. Puis, la
+mère se releva, et la novice fit comme elle. L’heure
+de la séparation avait sonné.</p>
+
+<p>— A demain et à toujours, mon fils, dit Nicolette
+suspendue au cou d’Adrien. Aime-moi comme
+je t’aime. Songe à moi, prends l’engagement d’être
+docile à mes conseils. Bientôt, je t’entretiendrai
+de ton âme ; c’est mon devoir. Je veux te mettre
+en état de résister à l’esprit du siècle ; — esprit
+pervers, — te soumettre à la douce loi de Jésus.
+Crains Dieu, prie-le souvent, et n’oublie pas qu’il
+se venge des offenses commises contre lui.</p>
+
+<p>Adrien écoutait ces avertissements, répondait
+aux tendresses maternelles. Mais il regardait aussi
+Jeanne, immobile et les yeux baissés, et demandait
+à cette vision suprême l’éternité du souvenir.
+Quand il dut se retirer, il s’inclina devant la jeune
+fille ; il la quitta sans avoir entendu le son de sa
+voix.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3>VIII</h3>
+
+
+<p>Tristement, Adrien se dirigeait vers sa demeure.
+Il venait de se convaincre que sa mère ne pouvait
+être pour lui que comme si elle n’eût pas été.
+Séparé d’elle après avoir cru la retrouver, sans
+illusions désormais sur Laure Malestra, doutant
+de l’amitié de Roudier, il portait, accablé, le fardeau
+de son isolement. Le souvenir de Jeanne Mauroy
+même lui était cruel. Toujours ce souvenir lui
+rappellerait la femme qu’entre toutes, il eût
+préférée. Quoiqu’il lui fût doux de se répéter
+qu’elle n’avait pas prononcé des vœux éternels,
+et que peut-être il lui serait donné de la revoir,
+trop précaire était cette espérance pour le
+consoler.</p>
+
+<p>En rentrant dans sa maison, il y trouva Roudier,
+qui, à sa vue, s’écria avec un accent de
+reproche :</p>
+
+<p>— Voici plusieurs heures que je t’attends.</p>
+
+<p>— Tu aurais pu m’attendre plus longtemps
+encore. Je n’ai pas passé la journée à Paris.</p>
+
+<p>— Tu as voyagé ? demanda Roudier vivement.
+D’où viens-tu ?</p>
+
+<p>La curiosité de son ami choqua Adrien.</p>
+
+<p>— C’est mon secret, répondit-il avec froideur.</p>
+
+<p>— Bien, bien, je n’insiste pas. Garde-le, ton
+secret. Je te ferai remarquer seulement que tu
+m’avais accoutumé à plus de confiance.</p>
+
+<p>— Tu l’as détruite, en devenant l’ami de Laure
+plus que tu n’as jamais été le mien.</p>
+
+<p>— Ceci est de l’injustice.</p>
+
+<p>— Crois-tu que je n’aie pas surpris tes conciliabules
+avec elle, votre intimité, votre entente ?
+Depuis que cette misérable fille m’a révélé sa nature
+basse et méchante, toutes les fois qu’une
+querelle a éclaté entre elle et moi, tu lui as toujours
+donné raison.</p>
+
+<p>— Parce que tu l’aimais et que je voulais
+t’épargner la douleur de la perdre. Je me suis
+conduit en véritable ami. Ah ! l’éternelle histoire :
+« Deux coqs vivaient en paix ; une poule survint,
+et voilà la guerre allumée. » Qui pouvait prévoir
+cela : jaloux, toi !</p>
+
+<p>— Non, pas jaloux, mais malheureux, répondit
+doucement Adrien, honteux d’avoir adressé des
+reproches à son ami.</p>
+
+<p>— Malheureux ! Tu n’es pas seul à l’être. Depuis
+hier, cette pauvre femme est dans les larmes. Elle
+se désespère, elle regrette de t’avoir irrité ; elle
+t’appelle. Je suis venu pour te l’apprendre, et je
+lui ai promis de te ramener à ses pieds.</p>
+
+<p>— Je n’y veux pas retourner ; c’est fini. Je me
+suis trompé quand j’ai cru l’aimer et pouvoir vivre
+à ses côtés. Elle-même ne m’aimera jamais. Il vaut
+mieux reconnaître notre erreur que d’en souffrir
+plus longtemps.</p>
+
+<p>— C’est toi qui parles ainsi, quand il y a moins
+d’un mois, tu me confiais que tu ne la quitterais
+jamais !</p>
+
+<p>— Elle ne s’était pas encore révélée… Du reste,
+je ne lui dois rien. Je l’ai trouvée dans la misère,
+je l’en ai tirée ; elle est à l’abri du besoin. Non, je
+ne lui dois rien.</p>
+
+<p>— Eh ! ce n’est pas de cela qu’il s’agit, reprit
+Roudier ; c’est de son chagrin. Je te dis qu’elle te
+ferait pitié, si tu la voyais.</p>
+
+<p>— Elle se consolera… Cesse de me parler d’elle.</p>
+
+<p>Roudier comprit à cet accent résolu qu’une plus
+longue insistance ne ferait que fortifier la décision
+d’Adrien.</p>
+
+<p>— A ton aise ; mais tu regretteras ta rigueur.
+Tu ne trouveras pas une autre Laure. Elle
+t’aime, quoi que tu en dises.</p>
+
+<p>Comme Adrien semblait peu disposé à se laisser
+convaincre, Roudier renonça pour le moment à
+obtenir ce qu’il était venu lui demander. Mais au
+lieu de s’éloigner, il resta, se contentant de mettre
+l’entretien sur un autre sujet. Adrien l’écoutait
+distraitement, lui répondait à peine. Sa pensée
+était ailleurs. Il songeait à sa mère, à Jeanne
+Mauroy, à tout le bonheur qu’il aurait goûté s’il
+eût pu vivre avec elles. Ce bonheur lui était refusé.
+Il restait isolé, découragé, désabusé, sans savoir
+s’il pourrait jamais trouver une affection plus sincère
+que celle de Laure et qui comblât le vide de
+son cœur. Son accablement le rendait faible.
+Roudier le devina. Feignant de vouloir se retirer,
+il prononça le nom de mademoiselle Malestra, en
+poussant un soupir qui exprimait sa compassion.</p>
+
+<p>— Réfléchis, ajouta-t-il ; es-tu décidé à ne plus
+la revoir ?</p>
+
+<p>Au moment de prendre un parti si grave, de
+renoncer à son amour et de briser de ses propres
+mains son idole, Adrien hésita. Roudier tira très-habilement
+parti de cette hésitation.</p>
+
+<p>— Consens à y retourner au moins une fois, dit-il,
+je t’en prie.</p>
+
+<p>— Pourquoi tiens-tu donc à me ramener vers
+elle ? demanda Adrien soupçonneux.</p>
+
+<p>— Pourquoi ! parce que je suis ton ami, et que
+Je voudrais t’éviter une faute dont tu te repentirais
+longtemps.</p>
+
+<p>Il se donnait des airs affectueux et désintéressés.
+A l’en croire, il n’agissait que pour servir
+Adrien. Mais il mentait, le misérable ! Tout autre
+était le mobile de sa conduite. Depuis vingt-quatre
+heures, durant la courte absence d’Adrien, il
+avait reçu les aveux de Laure Malestra. Il savait
+qu’elle le considérait comme le plus séduisant des
+hommes. Il ne pouvait douter de ces sentiments
+passionnés qui flattaient son orgueil et réchauffaient
+sa décrépitude morale. Conquise par ses
+vices, Laure lui en avait fourni les preuves les
+plus éloquentes qu’une femme puisse donner.
+Maintenant qu’elle était hors de la misère, elle
+voulait vivre avec lui, ne souhaitait rien qu’une
+union qui les enchaînerait pour toujours l’un à
+l’autre.</p>
+
+<p>— Nous aurons des jours heureux et tranquilles,
+lui disait-elle ; on ne nous connaît pas ; nous passerons
+inaperçus au milieu de la foule ; librement,
+nous nous aimerons. Je possède assez pour être
+rassurée au point de vue matériel pendant quelques
+années. Nous verrons ensuite.</p>
+
+<p>Jacques Roudier ne disait pas non. Déshabitué
+du travail, incapable de gagner son pain, n’attendant
+de ses parents qu’un mince patrimoine, l’étrange
+amour qu’il inspirait lui assurait des ressources
+dans le présent, une grasse paresse dans
+l’avenir. Il s’appliquait cependant à calmer les
+impétueuses ardeurs de Laure. Il voulait bien
+cette maîtresse qui s’offrait, spontanément attirée
+par ce qu’elle découvrait en lui de perversité
+égale à la sienne. Mais il n’entendait pas la pousser
+à un coup de tête qui malgré tout l’appauvrirait,
+ni s’exposer à porter un jour la responsabilité
+de cette exaltation, si jamais elle en regrettait les
+suites. Il lui démontra qu’elle avait eu tort de décourager
+si vite l’amoureux Adrien, qu’elle devait
+réparer sa sottise, aller à lui la première, se faire
+pardonner, le reprendre, et pour le retenir, au
+moins jusqu’à ce qu’elle eût obtenu des libéralités
+nouvelles, continuer à jouer la comédie de l’amour.
+Il inaugura son influence sur elle en exigeant
+qu’elle se conformât à ces plans. Elle promit
+d’obéir.</p>
+
+<p>C’est alors qu’il était accouru chez Adrien, afin
+d’empêcher que la rupture survenue entre les
+amants se consommât. Pendant une heure, il
+plaida pour Laure avec une habile éloquence. Il
+rappela les émotions des premières rencontres. Il
+prouva qu’Adrien ne pouvait se détacher aussi
+aisément qu’il le croyait d’une fille dont il avait
+troublé le cœur en lui parlant d’amour et détournée
+du devoir en lui parlant d’union éternelle.
+Adrien protestait. Il se défendait d’avoir été le
+premier amant, d’avoir provoqué la séparation.
+Il rappelait ses bienfaits, ses complaisances, toutes
+les preuves de sa tendresse, méconnues et payées
+d’ingratitude. Mais Roudier lui fermait la bouche
+en lui parlant de la beauté de Laure, de cette
+beauté au pouvoir de laquelle Adrien ne s’était
+pas si complétement dérobé que le souvenir des
+joies qu’il lui devait pût le laisser insensible. Puis,
+quand il vit son ami ébranlé par ses accents, il lui
+porta le dernier coup en lui montrant Laure malheureuse
+de son départ, triste à en mourir. Adrien
+finit par se laisser toucher. Roudier l’entraîna.</p>
+
+<p>Il avait fait la leçon à Laure. Celle-ci voulait
+passionnément tout ce qu’il voulait, parce que
+c’était le plus sûr moyen de lui plaire. Restée
+seule, tandis qu’il allait chez Adrien, elle s’était
+demandé avec angoisse si l’entreprise réussirait.
+Elle attendait anxieuse. Quand elle vit entrer
+Roudier traînant Adrien derrière soi, elle fut saisie
+d’une si réelle émotion qu’elle n’eut à feindre ni la
+joie ni les larmes. Elle se jeta dans les bras de
+son amant, repentante, docile, humiliée, en promettant
+de l’aimer toujours. Il fut dupe de cette comédie.
+Elle le disposa à laisser se renouer les chaînes
+qu’il avait voulu briser. La réconciliation fut complète.
+Pendant quelques heures, après que Jacques
+Roudier les eut laissés seuls, il put croire aux
+transports de Laure, à sa propre ivresse, que l’amour
+renaissait pour ne plus mourir.</p>
+
+<p>Mais le charme était rompu. Jusque dans les
+ardeurs rallumées, jusque dans les baisers donnés
+et reçus, il retrouvait l’âcreté de ses premières
+souffrances et de ses désillusions. Non, la maîtresse
+qu’il tenait pressée entre ses bras, cette échevelée
+qui ne parlait qu’à ses sens et à qui son cœur se
+dérobait malgré lui, n’était pas, ne serait jamais
+la compagne qui embellit et honore la vie. De
+celle-là, il avait vu l’image vivante sous les traits
+de Jeanne Mauroy. Ces souvenirs le poursuivaient
+dans le déchaînement des fiévreuses ardeurs, empoisonnait
+ces heures de délire et paralysait sa
+passion. Il tentait cependant de faire revivre encore
+ce qui était mort. Mais ce qui est mort ne
+revit pas. A la fin de cette nuit, durant laquelle
+Laure se flattait de l’avoir repris, il ne serait pas
+revenu s’il n’eût été convaincu de la sincérité de
+ces sentiments qu’il ne partageait plus. L’amour
+avait cessé d’être assez puissant pour le retenir ;
+la pitié seule allait le ramener auprès de sa maîtresse.</p>
+
+<p>En la quittant ce matin-là, il courut au couvent
+de la rue d’Enfer. Il avait hâte de revoir sa mère.
+Quand il se présenta pour la demander, les religieuses
+étaient au chœur. En attendant qu’elles
+eussent fini leurs oraisons, il entra dans la chapelle.
+Par ce brumeux matin d’hiver, le jour pâle
+qui pénétrait dans la nef la laissait assombrie.
+Les ors et les marbres restaient sans éclat. Les
+cierges qui se consumaient sur l’autel ne répandaient
+qu’une lumière brouillassée et rougeâtre.
+Tout frissonnant, il s’assit dans un coin, caché
+dans l’ombre d’un confessionnal.</p>
+
+<p>Un calme chargé de mélancolie montait autour
+de lui. Quelques rares fidèles agenouillés
+priaient en silence, et là-bas, derrière la grille, la
+psalmodie monotone traînait sur les lèvres grelottantes.
+Alors dans cette paix suave, succédant
+aux orages d’une passion malsaine, il ressentit une
+saisissante impression de bien-être et de béatitude,
+comme s’il se fût trouvé tout à coup transporté
+dans un refuge d’où il pouvait braver les malheurs
+qu’il redoutait et se laisser emporter par les espérances
+que lui suggérait son imagination surexcitée.
+Les chants berçaient sa somnolence, entretenue
+par les teintes grises du matin. Il prêtait l’oreille,
+et, l’illusion aidant, entre les voix qui éveillaient
+les voûtes, il croyait entendre la voix de Jeanne
+Mauroy. Elle le ravissait, déchaînait l’amour dans
+son cœur meurtri.</p>
+
+<p>Il demeura là jusqu’au moment où la tourière
+vint l’avertir que la mère Thérèse de Jésus descendait
+au parloir. Il se leva et alla l’y rejoindre. Il
+resta longtemps avec elle. La grille les séparait ;
+mais ils pouvaient se voir, et c’était une grande
+douceur. Malheureusement, la mise en scène de
+ces entrevues, imposante dans sa simplicité, la
+nudité des murailles, le sévère habit que portait sa
+mère, la retenue imposée à leurs entretiens par la
+grille, ne favorisaient guère les effusions de cœur,
+qui lui eussent été salutaires dans ce moment de
+détresse. Elles étaient paralysées. Sa mère l’interrogeait,
+car elle comprenait bien que de graves
+soucis le poursuivaient. Mais il protestait contre
+ses soupçons, ne répondait pas à ses demandes,
+n’osant entretenir la carmélite ni de l’amour qui
+expirait, ni de celui qui venait de naître.</p>
+
+<p>Malgré tout, cependant, il emporta de cette
+entrevue un apaisement salutaire. A force de lui
+répéter, avec l’accent d’une indestructible confiance
+dans la miséricorde de Dieu, qu’elle priait
+pour lui, sa mère avait ébranlé ses doutes. Si ces
+prières d’une âme pure, en vue de son bonheur,
+allaient porter des fruits ! Cette espérance le
+ramena au couvent le lendemain, puis tous les
+jours. Il venait de bonne heure. Il restait longtemps
+dans la chapelle, assis dans un coin obscur,
+se pénétrant de la paix réparatrice de ces lieux.</p>
+
+<p>Il allait toujours chez sa maîtresse. Mais il était
+obsédé par le désir de rompre une liaison qui ne
+lui donnait rien de ce qu’il en avait espéré et ne
+répondait plus aux aspirations de son cœur. Ce
+désir fortifié, il le dissimulait encore, quoique de
+plus en plus il devînt indifférent aux efforts incessants
+de Laure Malestra pour reconquérir toute
+son influence sur lui. Il ne songeait qu’aux
+moyens de s’y dérober. Encouragée et conseillée
+par son complice, dupe comme elle de l’apparente
+docilité d’Adrien, elle croyait son pouvoir solidement
+rétabli. Elle trouvait facile et douce son
+existence, heureux son destin. Elle feignait d’aimer
+Adrien ; en réalité, c’est Roudier qu’elle
+aimait ; elle saisissait toutes les occasions de le
+lui dire et de le lui prouver, menait avec cynisme
+cette odieuse intrigue, devenue très-habile à ce
+métier dont son préféré partageait allègrement la
+honte. Mais cette situation ne pouvait se prolonger.
+Adrien n’en portait plus le fardeau
+qu’avec impatience. Quand ce fardeau fut devenu
+trop lourd pour ses épaules, elle se dénoua.</p>
+
+<p>Ce jour-là, Adrien se trouvait auprès de sa
+mère, à l’heure où il avait l’habitude de la voir.
+Il lui parlait de ses études qu’il essayait de continuer,
+en leur demandant l’oubli de ce qui le torturait.
+Nicolette écoutait son fils, cherchant avec
+persévérance à surprendre les causes du mal dont
+il souffrait. Ce mal, quelque effort qu’il fît pour le
+cacher, ses traits en gardaient la trace de plus en
+plus accentuée. En quelques semaines, il avait
+beaucoup maigri ; des rides creusaient son front ;
+une tristesse poignante s’était figée dans son regard.
+Des larmes qu’il essayait de retenir oppressaient
+sa poitrine, rougissaient ses yeux, communiquaient
+à tout son être une sensibilité maladive.
+Sa mère s’alarmait de cet état, dont elle fut frappée
+alors plus qu’elle ne l’avait été jusque-là. Elle trahit
+son inquiétude dans des questions réitérées auxquelles
+Adrien tenta d’abord de se soustraire. Mais
+ces questions devenaient pressantes, et comme il
+y résistait encore, un reproche, pour la première
+fois, tomba des lèvres de Nicolette.</p>
+
+<p>— Tu as des secrets pour moi, dit-elle avec
+amertume ; ils me causent mille tourments. Ce
+sera ainsi tant que tu ne me les auras pas révélés.
+C’est mal de nier, quand la dénégation constitue
+un mensonge. Confie-toi à ta mère, mon enfant.
+A qui ouvriras-tu ton cœur, si ce n’est à elle ?</p>
+
+<p>Ces supplications, cette fois, le trouvaient à
+bout de force. Mais il ne pouvait confesser sa
+liaison avec Laure Malestra, la honte qui l’accablait,
+son dessein d’en finir. Un fils respectueux
+n’avoue pas ces choses à sa mère. Il redoutait non
+les reproches de la sienne, mais les manifestations
+de sa douleur. Nicolette ne sut donc rien de cette
+douloureuse histoire. Il n’avait pas les mêmes raisons
+pour cacher son amour naissant ; il en fit
+l’aveu. Nicolette respira soulagée ; elle s’attendait
+à des révélations plus graves.</p>
+
+<p>— Celle que tu aimes est-elle digne de toi ?
+demanda-t-elle.</p>
+
+<p>— Plus digne de moi que je ne suis digne
+d’elle.</p>
+
+<p>— Il faut lui faire partager tes sentiments et
+l’épouser.</p>
+
+<p>— Elle n’est pas libre, objecta Adrien.</p>
+
+<p>— Tu aimes une femme mariée ?</p>
+
+<p>En poussant ce cri, avec un accent de surprise
+et d’effroi, la Carmélite s’était levée, pâle, l’indignation
+dans les yeux, les mains jointes.</p>
+
+<p>— Non, ma mère, non, reprit son fils ; celle
+que j’aime et que j’eusse voulu pour femme n’est
+pas mariée… Elle est religieuse ; elle habite près
+de vous, dans ce couvent ; vous la connaissez
+bien. Elle se nomme Jeanne Mauroy.</p>
+
+<p>— Sœur Nicette ! Comment peux-tu l’aimer à
+en être si triste ? tu la connais à peine.</p>
+
+<p>— Je l’ai vue deux fois, ma mère, et en ces
+deux fois, assez longtemps pour être convaincu
+que c’est une telle compagne qu’il m’eût fallu.</p>
+
+<p>Complétant son récit, il raconta comment il
+avait rencontré la novice, l’inoubliable souvenir
+que sa mémoire conservait d’elle, le faible espoir
+qu’il caressait depuis qu’il avait appris par sa
+mère que peut-être cette jeune fille quitterait le
+couvent. Ah ! si cet espoir se transformait en une
+certitude, il redeviendrait joyeux et heureux. Il
+tacherait de se faire aimer ; il y réussirait peut-être,
+et alors c’était de la félicité pour toute sa
+vie, car l’amour sincère et pur auquel il aspirait
+effacerait les souffrances du passé. Malheureusement,
+il n’osait espérer ; le doute le
+mettait au supplice ; et c’est ce supplice qui détruisait
+la santé de son corps et la sérénité de son
+âme.</p>
+
+<p>Nicolette écoutait silencieusement, un peu
+dédaigneuse de cette passion tout humaine, où
+les sens avaient leur part, ne comprenant pas,
+elle, qui si souvent s’était immolée dans son
+cœur et dans sa chair, que son fils fût incapable
+de l’imiter, d’offrir à Dieu sa souffrance et de s’y
+résigner. Mais c’était son fils, et puisqu’elle le
+voyait malheureux, elle avait le devoir de lui
+venir en aide.</p>
+
+<p>— Si tu m’as dit toute la vérité, mon enfant,
+fit-elle, je suis rassurée. Puisque, sans prévoir les
+conséquences de mes paroles, je t’ai révélé les
+scrupules de mademoiselle Mauroy, l’espoir que
+tu as conçu n’est pas coupable. A ton âge, on peut
+penser sans rougir à un honnête amour, tout en
+se tenant prêt à le sacrifier, si Dieu l’exige. Il ne
+nous a pas révélé ses desseins. Celle dont nous
+parlons ne se trouve pas encore assez éclairée
+pour prendre un parti.</p>
+
+<p>— Mais vous qui vivez auprès d’elle et à qui
+elle a accordé sa confiance, ma mère, ne prévoyez-vous
+pas celui qu’elle prendra ?</p>
+
+<p>Nicolette hésitait à répondre. Ce que lui demandait
+son fils, c’était le secret d’une autre. Avait-elle
+le droit de le révéler ? Mais tandis qu’elle
+interrogeait sa conscience, elle voyait le regard
+d’Adrien anxieusement fixé sur elle ; elle comprenait
+que de ce qu’elle allait répondre dépendait
+le repos de son enfant. D’un mot, elle pouvait
+l’apaiser, comme aussi le rejeter dans ses cruelles
+incertitudes. L’amour maternel lui arracha les
+paroles qu’elle n’osait prononcer.</p>
+
+<p>— Je prévois que mademoiselle Mauroy ne
+persistera pas, et rentrera dans le monde, dit-elle.</p>
+
+<p>— Et si cette prévision se réalise, ma mère,
+reprit Adrien dont l’angoisse se dissipait ; si je
+parviens à faire agréer mes sentiments, consentirez-vous
+à ce que j’épouse cette jeune fille ?</p>
+
+<p>— Oui, j’y consentirai, et je bénirai le ciel qui
+t’aura poussé vers elle. Je ne connais pas une âme
+plus pure ni plus aimante. Épouse et mère, elle
+sera dévouée à son devoir, dévouée jusqu’à la
+mort, aussi bien que si elle fût restée dans le cloître.</p>
+
+<p>— Alors, ma mère, priez afin que mes vœux
+soient exaucés, car je sens bien que mon bonheur
+est dans l’amour que Dieu m’a mis au cœur.</p>
+
+<p>— Espère, mon fils ! espère ! murmura Nicolette
+remuée par ce cri. Elle le regardait s’éloigner,
+tremblante et toute troublée, et murmurait : — Serai-je
+coupable à vos yeux, Seigneur,
+si j’enlève à vos autels une angélique créature
+pour la donner à mon enfant ? Révélez-moi votre
+volonté, mon divin Maître. Vous m’avez pétrie
+pour l’obéissance ; faites qu’en vous obéissant,
+j’assure le bonheur de l’être que j’ai le plus aimé
+après vous.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3>IX</h3>
+
+
+<p>Quelques semaines après son arrivée à Paris,
+Jeanne Mauroy, enfermée dans son cloître, se
+débattait contre le découragement et le doute.
+Tous ceux que la vie religieuse a tentés connaissent
+les amertumes de ces crises de conscience, soit
+que, les surmontant, ils aient persévéré dans leurs
+desseins, soit au contraire qu’éclairés par les
+épreuves du noviciat, ils aient renoncé à ce qui
+d’abord les avait séduits.</p>
+
+<p>Jeanne était entrée au Carmel, convaincue que
+Dieu l’appelait. Les conseils affectueux de la
+prieure, la bienveillance des sœurs pendant la
+durée de son postulat, la paix infinie que l’on
+goûte dans une existence détachée du monde,
+avaient accru ses illusions. C’est de son plein gré
+qu’elle avait pris l’habit. Si quelqu’un lui eût dit
+à l’issue de la cérémonie que le noviciat n’aurait
+d’autre effet que de la ramener dans ce monde
+qu’elle venait d’abandonner, elle se serait révoltée.
+Elle voulait alors être à Dieu et n’être qu’à lui.</p>
+
+<p>Tant qu’elle resta à Beaucaire, sa vocation ne
+fut pas ébranlée. Là, sous le ciel de son pays,
+dans le voisinage de sa famille, elle ne sentait pas
+encore le déchirement des séparations éternelles.
+L’autorité de la mère Thérèse de Jésus lui était
+douce. Le petit nombre des novices permettait
+des égards quasi maternels envers chacune d’elles.
+On mesurait à leur vigueur, à leur sensibilité, les
+austérités de la règle. On ne les initiait que lentement
+à la joie souvent mortelle de souffrir pour
+Jésus. Puis, dans ce couvent, Jeanne connaissait
+toutes les sœurs ; elle était pour elles comme une
+enfant gâtée, à qui l’on veut rendre facile l’apprentissage
+des dures privations.</p>
+
+<p>Mais à Paris, ses illusions s’évanouirent en peu
+de temps. Entourée de visages étrangers, placée
+sous une autorité nouvelle, elle se trouva aux
+prises avec toutes les rigueurs de la vie monastique.
+Ces rigueurs, elle les croyait légères, quand
+elle les jugeait par ce qu’on lui en disait ; maintenant
+qu’elle les subissait, elle en était comme
+accablée. Tout ce qu’elle avait cru pouvoir supporter
+aisément choquait ses délicatesses, tout,
+depuis la chaussure qui déchirait ses pieds jusqu’au
+voile noir jeté sur son front, depuis le
+jeûne quotidien rigoureusement observé jusqu’à
+la couchette dont la paille durcie meurtrissait ses
+reins. Puis, c’était la serge grossière collée au
+corps et rarement changée, la discipline dont
+chaque religieuse se frappait, le vendredi, pour
+mortifier sa chair, en ce jour anniversaire de la
+Passion du Sauveur, la coulpe où chacune venait
+confesser à haute voix devant la communauté
+réunie les fautes commises contre la règle, les
+pénitences infligées par la prieure, les dénonciations
+des zélatrices, chargées de veiller sur les
+sœurs et de dévoiler leurs imperfections, les mortifications
+volontaires par où éclatait une mystique
+ardeur, brûlante et exaspérée.</p>
+
+<p>Ces degrés qui conduisent l’âme à la perfection,
+elle désespérait de les gravir. Elle ne pouvait se
+résigner aux immolations perpétuelles qu’exige
+la règle. Elle aurait bien voulu être à Dieu, se
+consacrer à son service, mais sous des formes
+moins âpres et plus humaines. Le regret de ce
+qu’elle laissait au dehors éveillait en son cœur de
+fréquents et subits attendrissements que ni les
+avis de son confesseur ni les exhortations de la
+mère des novices ne pouvaient dissiper. Quand,
+dans le jardin du couvent, aux heures de récréation,
+ou dans le réfectoire, elle voyait quelques-unes
+des sœurs s’infliger une torture, demeurer
+à genoux, les bras tendus vers le ciel, s’humilier
+devant ses compagnes, leur baiser les pieds, refuser
+de partager leur repas et solliciter d’elles
+l’aumône d’un morceau de pain, Jeanne se demandait
+anxieusement si jamais elle saurait s’assujettir
+à ces pratiques d’une dévotion exaltée. La pensée
+qu’elle ne sortirait plus du couvent, qu’elle ne
+verrait plus ceux qu’elle aimait, ajoutait à son
+inquiétude. Elle interrogeait sa conscience. Dans
+le silence de ses nuits sans sommeil, elle lui disait :</p>
+
+<p>— Suis-je faite pour ces mœurs d’ascète ?</p>
+
+<p>Sa conscience ne répondait pas, et son imagination,
+brusquement allumée, enfantait des rêves
+dans lesquels elle voyait ce que serait sa vie,
+si elle persistait à rester dans le cloître. Cet avenir
+tout à coup évoqué la terrifiait, tandis que des
+visions fiévreuses ouvraient à ses yeux le monde
+abandonné par elle, lui en montraient le charme
+et les séductions. Sa jeunesse lui disait que prier
+n’est pas l’unique destinée de la femme, que le
+mariage est également une fin ordonnée par le
+Maître des choses, que la chasteté n’est pas le
+seul moyen de sanctifier l’âme, que la maternité
+est aussi un devoir. Des tentations étranges,
+inexpliquées, troublaient son chaste esprit, répandaient
+dans son corps un frisson. L’image d’un
+mari montait devant ses yeux. Ce mari avait la
+physionomie et les traits d’Adrien de Varimpré,
+le seul homme qu’elle eût rencontré depuis qu’elle
+était au couvent.</p>
+
+<p>Chaque matin la trouvait plus découragée, plus
+anxieuse. D’où naissaient les troubles de son
+esprit ? Était-ce le démon qui les déchaînait ?
+Était-ce sa jeunesse qui se révoltait et revendiquait
+sa liberté ? Elle ne savait. A la chapelle,
+durant les longues oraisons ; dans sa cellule, aux
+heures des méditations pieuses, les tentations la
+poursuivaient, lui rendaient plus intolérable la
+réalité. La sévérité dont elle était l’objet, et qui
+ne se lassait jamais, devenait un supplice. Elle la
+trouvait partout, toujours debout, toujours exigeante,
+acharnée à humilier l’orgueil, à mater la
+chair, à paralyser la volonté, à châtier jusqu’aux
+goûts les plus innocents.</p>
+
+<p>Il suffisait, par exemple, qu’elle manifestât de
+l’attachement aux personnes et aux choses, pour
+s’en voir aussitôt séparée et privée. Un jour, peu
+après son arrivée à Paris, elle avait parlé avec
+chaleur de sa filiale tendresse pour la mère Thérèse
+de Jésus. Dès le lendemain, celle-ci, docile à
+des ordres supérieurs, affectait de la fuir. Une
+autre fois, elle avait commis l’imprudence de dire
+tout haut, avec satisfaction, que sa cellule ouverte
+sur le jardin recevait, dès l’aube, les premiers
+rayons du soleil, et le soir, elle apprenait brusquement
+que désormais elle en habiterait une
+autre où le soleil n’entrait jamais.</p>
+
+<p>Ces privations n’étaient pas nouvelles dans
+l’Ordre ; on ne les inventait pas pour la novice.
+C’est la loi commune ; mais elle ne pouvait s’y
+résigner. Une sourde rébellion grondait dans son
+cerveau, éteignait sa ferveur, la disposait à railler
+les traits par où se trahissait l’exaltation de ses
+compagnes. Vainement, elle voulait se repentir
+de ces manquements au devoir ; vainement, elle
+s’en accusait. Sa raison lui répétait qu’elle n’était
+pas coupable.</p>
+
+<p>Dès ce moment, il lui semblait que l’épreuve
+était complète et décisive, qu’il serait inutile de
+la prolonger, qu’il ne lui restait qu’à reconnaître
+son erreur, qu’à quitter cette maison où elle ne
+pouvait trouver le bonheur. Mais une fausse honte,
+la peur de rentrer dans le monde, d’y devenir
+l’objet des railleries de ceux qui la connaissaient,
+la retenait, bien qu’elle eût compris déjà qu’elle
+ne pouvait rester.</p>
+
+<p>Des craintes analogues l’empêchaient de confier
+à la prieure ou à la mère des novices l’état de son
+âme. Dans ses angoisses devinées ou surprises,
+celles-ci ne voyaient rien qui différât de ce qu’elles
+étaient accoutumées à voir dans les jeunes filles
+confiées à leur vigilance. Chez toute novice, il y a
+les mêmes doutes et les mêmes anxiétés. Presque
+toujours, les vœux seuls y mettent fin. Les supérieures
+de sœur Nicette de la Croix pensaient
+qu’il en serait d’elle comme des autres, que ses
+inquiétudes s’apaiseraient à l’heure où un engagement
+définitif se substituerait à l’engagement
+provisoire. Elles se trompaient.</p>
+
+<p>Leur erreur venait du silence gardé envers elles.
+Si Jeanne eût parlé, elles auraient compris et renvoyé
+au monde cette enfant victime d’une ferveur
+passagère. La règle des ordres religieux à cet
+égard est absolue. Elle ordonne non de séduire
+les novices pour les retenir, en atténuant à leurs
+yeux l’étendue du sacrifice qu’on leur demande,
+mais de leur montrer, au risque même de les
+décourager, la vie monastique dans toute son
+austère réalité. Elle ordonne aussi de n’accepter
+leurs vœux que lorsqu’il ne peut plus exister de
+doute sur la sincérité de leur vocation. Aucun
+symptôme apparent n’indiquait que cette sincérité
+fît défaut à la vocation de Jeanne. Du côté de
+ses supérieures, elle ne trouvait donc ni secours
+ni lumière.</p>
+
+<p>Il n’était qu’une femme à qui elle aurait osé
+tout dire : la mère Thérèse de Jésus. Celle-là,
+c’était l’amie, la confidente des premiers jours.
+Elle avait encouragé les aspirations naissantes,
+conseillé, soutenu, éclairé cette âme virginale qui
+cherchait sa voie. Elle en connaissait la pureté,
+la docilité, le charme. Elle l’avait toujours aimée,
+autant aimée que le lui permettait la règle inexorable
+qui défend aux Carmélites de donner à
+leurs compagnes une trop grande part de leur
+cœur, où Dieu seul doit régner. Elle l’aimait plus
+encore depuis que les aveux de son fils lui avaient
+révélé l’inoubliable impression produite sur lui
+par l’angélique visage de la novice. Il lui était
+doux de se dire que cette enfant de laquelle la
+loi monastique l’obligeait à détourner sa maternelle
+tendresse ne resterait pas dans le cloître.
+Elle priait pour que Dieu la rendît au monde et
+fît d’elle la femme d’Adrien. Elle aurait pu lui
+tendre la main, la tirer de la tourmente, lui montrer
+la route droite. Mais loin d’encourager ses
+confidences, elle était tenue de s’y dérober, la
+mère des novices ayant blâmé l’attachement passionné
+de sœur Nicette de la Croix pour son
+ancienne prieure.</p>
+
+<p>Il restait, il est vrai, à la jeune religieuse son
+confesseur. Un saint, ce vieux prêtre ; mais un
+humble, un timide, qui reculait devant la nécessité
+de conseiller un parti décisif, et peu habile à
+discerner la réalité des scrupules dont il recevait
+la confession. Il prêchait la résignation, la patience.
+Il voulait que sœur Nicette de la Croix poursuivît
+l’épreuve commencée, au moins jusqu’à la fin de
+son noviciat.</p>
+
+<p>Elle ne résistait pas, se montrait docile à ces
+ordres qu’on lui représentait comme les ordres de
+Dieu. Elle persévérait dans la dure tâche, imprudemment
+assumée ; mais elle n’y persévérait qu’au
+prix d’un violent effort, véritable martyre qui
+altérait sa santé, effaçait les roses couleurs de son
+teint, flétrissait sa jeunesse et torturait son âme.</p>
+
+<p>Un matin, elle descendit au jardin, comme de
+coutume, à l’heure de la récréation, si pâle et si
+triste que la mère Thérèse de Jésus, qui depuis
+longtemps soupçonnait sa détresse, n’en douta
+plus. Ce que Jeanne n’osait s’avouer à elle-même,
+Nicolette le comprit clairement en observant la
+physionomie désolée, les traits amaigris de cette
+enfant candide et pure. Elle alla vers elle, avec la
+sollicitude empressée d’une mère, au mépris des
+avertissements qu’elle avait reçus.</p>
+
+<p>— Marchez avec moi, mon enfant, lui dit-elle.
+Je vous sens malheureuse. Pourquoi l’êtes-vous ?
+N’hésitez pas à m’ouvrir votre cœur.</p>
+
+<p>— Dieu m’éprouve, ma mère, répondit Jeanne,
+en réglant son pas sur celui de Nicolette. Voilà
+longtemps que je voulais vous en avertir, vous
+demander conseil. Mais vous restiez éloignée de
+moi, et j’ai dû me taire. Votre indifférence a
+aggravé mon mal.</p>
+
+<p>— Cette indifférence n’est qu’apparente. On
+me l’a ordonnée ; j’ai dû obéir.</p>
+
+<p>— Étais-je donc coupable, ma mère, en manifestant
+mon aveugle confiance en vous ?</p>
+
+<p>— Dieu exige qu’on n’ait une telle confiance
+qu’en lui.</p>
+
+<p>— Alors, pourquoi la trompe-t-il ?</p>
+
+<p>— Oh ! ma sœur, ne jugez pas ses desseins.
+Soumettez-vous à ce qu’il exige.</p>
+
+<p>— Ce qu’il exige ! Mais qu’il me le révèle
+alors ! S’il entend que je reste à son service, pourquoi
+me refuse-t-il l’énergie dont j’aurais besoin
+pour surmonter les tentations qui m’assaillent ?
+S’il veut au contraire que je quitte cette sainte
+maison, que ne manifeste-t-il sa volonté ? Je suis
+toute prête à lui obéir. Mais encore dois-je savoir
+ce qu’il veut de moi. Je le lui demande, avec ferveur,
+avec des larmes, dans l’effusion d’une âme
+qui le cherche, et plus je le sollicite, plus il
+semble se dérober. Vous, ma mère, allez-vous me
+répondre ?</p>
+
+<p>Bouleversée par ces accents, Nicolette se taisait.
+Elle le connaissait pourtant, le mal dont
+souffrait Jeanne Mauroy : c’était la cruelle incertitude
+des vocations fragiles, compagne inévitable
+du noviciat, qui exerce son empire sur ces
+pauvres cœurs troublés par l’excès même de leur
+dévotion et les oblige à se demander s’ils ne se
+sont pas trompés en choisissant la vie religieuse.
+Peut-être aurait-il suffi qu’elle parlât pour verser
+dans l’âme de Jeanne l’apaisement, pour lui montrer
+dans le supplice qu’elle subissait le chemin
+du ciel et pour l’attacher à jamais à Dieu, en lui
+décrivant les douceurs du cloître. Mais le langage
+qu’il eût fallu tenir, elle ne le tenait pas. Elle
+bénissait les larmes qu’elle voyait couler ; elle
+songeait à son fils, et c’est pour lui qu’elle voulait
+délivrer Jeanne de ses chaînes.</p>
+
+<p>— Qu’éprouvez-vous donc ? demanda-t-elle
+tout à coup. Je dois le savoir, si vous voulez que
+je vous éclaire.</p>
+
+<p>Alors Jeanne raconta ses souffrances, ses
+craintes, ses tentations, tout ce qui choquait ses
+instincts et blessait sa raison. Elle ne dissimula
+pas ses répugnances pour les austérités de la règle.
+Trop lourd à ses épaules cet habit de serge, trop
+acérées les lanières de cuir qui sillonnent de rougeurs
+la peau délicate, trop grossière la nourriture
+quotidienne, révoltantes enfin ces mortifications
+volontaires et ces pénitences imposées, dont
+elle était témoin chaque jour. La mère Thérèse de
+Jésus l’écoutait en silence, heureuse de ce qu’elle
+entendait et qui de toute autre l’eût affligée ; puis
+brusquement, elle dit :</p>
+
+<p>— Nous nous sommes trompés ; vous n’avez
+pas la vocation, mon enfant ; tout le démontre, il
+faut sortir d’ici. Retournez au monde. Vous y
+ferez votre salut, si vous voulez vous souvenir de
+ce que vous avez vu et entendu au Carmel.</p>
+
+<p>— Est-ce vous, ma mère, qui me conseillez
+d’en sortir ? demanda Jeanne, toute troublée à la
+pensée de changer d’existence.</p>
+
+<p>— C’est moi qui vous le conseille, et c’est le
+chapitre qui vous l’ordonnera, quand j’aurai
+répété à nos sœurs ce que je viens d’entendre.
+Vous n’êtes pas faite pour nous, ma chère fille.</p>
+
+<p>— Mais si je sors, comment me recevra le
+monde ?</p>
+
+<p>— Avec bienveillance. Un acte sincère et désintéressé
+est toujours respectable.</p>
+
+<p>— Que ferai-je une fois hors du Carmel ?</p>
+
+<p>— Vous vous marierez !</p>
+
+<p>— Oh ! pour cela, non ; jamais.</p>
+
+<p>— Gardez-vous de le dire. Savez-vous si vous
+n’êtes pas destinée à servir d’exemple à ceux qui
+contractent mariage ? Du reste, quand vous aurez
+reconquis votre liberté, rien ne vous pressera de
+prendre un grand parti ; vous observerez jusqu’à
+ce que Dieu vous ait montré le chemin où il veut
+que vous vous engagiez. Écrivez à votre tuteur.
+Demandez-lui de venir vous chercher. Puis,
+apprêtez-vous à abandonner cette maison. Quittez-la
+résolument, le front haut, sans crainte. Vous
+vous étiez trompée en y entrant ; vous réparez
+votre erreur ; rien de plus honorable ni de plus
+légitime.</p>
+
+<p>Jeanne écoutait silencieuse et les yeux baissés.
+Soudain, elle releva la tête en murmurant :</p>
+
+<p>— Je suivrai vos avis, ma mère, et je partirai
+convaincue qu’en agissant ainsi, je ne fais rien
+que puisse blâmer ma conscience. Hélas ! pouvais-je
+prévoir que je prendrais un jour ce parti si peu
+conforme à ce que j’avais espéré ?</p>
+
+<p>— Vous n’en pouvez prendre d’autre, insista
+Nicolette.</p>
+
+<p>Son regard trahissait la joie que lui causait la
+résolution de Jeanne. Elle songeait déjà aux
+moyens de la rapprocher de son fils et de la retenir
+assez longtemps à Paris pour qu’Adrien eût le
+loisir d’apprendre ce qu’était et ce que valait cette
+jeune fille.</p>
+
+<p>— Je partirais sans regrets, ma mère, ajouta
+Jeanne Mauroy, oui, sans regrets, si je ne vous
+laissais derrière moi. Oh ! plus d’une fois, en
+pensant à ma mère spirituelle, je verserai des
+larmes.</p>
+
+<p>— Peut-être vous trompez-vous, mon enfant.
+Peut-être aussi est-ce à l’heure où vous gémissez
+sur notre séparation qu’à votre insu, Dieu prépare
+des événements qui créeront entre vous et moi
+un lien durable et fort.</p>
+
+<p>Jeanne regarda la mère Thérèse de Jésus en
+l’interrogeant des yeux, car elle ne comprenait
+pas ces énigmatiques paroles. La mère n’en dit
+pas plus long et demeura impénétrable. Mais dans
+le fond de l’âme, elle se réjouissait. Il lui semblait
+qu’en enlevant cette âme au Carmel, elle venait de
+jeter les fondements du bonheur de son fils.</p>
+
+<p>Elle n’en aurait pas douté si elle avait connu
+les causes et l’étendue du mal dont souffrait Adrien.
+C’était un supplice intolérable que chaque jour
+rendait plus aigu, car de plus en plus l’influence
+de Laure Malestra pesait sur ce cœur malade, qui
+n’osait s’y soustraire, bien qu’il eût cessé d’aimer.
+Sa loyauté habilement exploitée par Laure
+le fixait à sa chaîne, en lui rappelant les engagements
+pris par lui, lorsque, dans une heure de faiblesse
+et d’erreur, il avait associé cette femme à
+sa vie.</p>
+
+<p>La misérable créature comprenait bien que les
+témoignages de sa tendresse feinte devenaient
+odieux à son amant. Mais plus elle en recueillait
+de preuves, et plus elle s’attachait à sa
+victime, poussée non par l’amour, mais par
+les féroces et vils calculs dont Jacques Roudier
+s’était fait l’inspirateur et le complice. Elle exerçait
+tous les droits d’une maîtresse impérieuse et
+jalouse, et ne les exerçait que pour être payée d’un
+plus haut prix, le jour où elle y renoncerait.</p>
+
+<p>Ce fut pour Adrien une suite de jours remplis
+d’amertume, durant lesquels il connut les orages
+des passions malsaines, scènes de violence où se
+révélait dans les reproches mutuels l’impossibilité
+de vivre en commun, et que dénouaient des réconciliations
+dépourvues de sincérité, auxquelles les
+sens seuls avaient part, et qui laissaient les cœurs
+excités l’un contre l’autre. Il sortait de ces querelles
+honteux, brisé, avec le sentiment de sa dégradation.
+Il voulait rompre, et demeurait, n’ayant
+même plus l’énergie de l’effort qu’il eût fallu faire
+pour se délivrer. Ah ! Laure le connaissait bien.
+A tout instant, elle lui rappelait qu’il était allé à
+elle le premier, et que si elle avait succombé, c’est
+qu’il parlait d’amour éternel. Elle lui reprochait
+ses visites à sa mère, elle l’accusait de puiser là
+le dégoût de l’amour.</p>
+
+<p>— Tu as cessé de m’aimer le jour où ta mère
+est arrivée, disait-elle ; c’est ta mère qui t’entraîne
+loin de moi.</p>
+
+<p>— Elle ne te connaît pas, répondait-il pour sa
+défense.</p>
+
+<p>— Tu l’affirmes ; mais est-ce vrai ? J’ai mesuré
+l’étendue de ta faiblesse, et peut-être me caches-tu
+que tu lui as tout avoué et qu’elle veut me disputer
+ton cœur.</p>
+
+<p>Il protestait ; mais Laure se retranchait dans son
+argumentation ; elle affectait de ne tolérer qu’avec
+impatience les relations de la mère et du fils ; elle
+attribuait à ces relations les troubles quotidiens
+dont il était seul à souffrir, puisque c’est elle qui
+les provoquait pour amener son amant à la rupture
+qu’elle souhaitait, sans vouloir en prendre
+l’initiative. Ces luttes sourdes incessamment recommençaient.
+Que n’eût-elle pas dit, si elle avait
+su qu’en même temps qu’il cessait de l’aimer,
+son amant commençait à aimer la novice ! Mais
+cette affection naissante était le secret d’Adrien,
+son unique consolation, la meilleure part de sa
+vie. Il s’enfermait dans son espérance ; il y puisait
+la force de supporter les épreuves dont il appelait
+la fin. Au parloir des Carmélites seulement, il
+trouvait la paix intérieure qui partout ailleurs lui
+faisait défaut. S’il la trouvait dans cet asile, où
+chaque matin le ramenait l’habitude, c’est que là
+tout lui parlait de Jeanne Mauroy, c’est qu’il s’y
+sentait rapproché d’elle, encore qu’il ne pût la
+voir et n’osât prononcer son nom.</p>
+
+<p>Cependant, la santé d’Adrien s’altérait. Nicolette
+le constatait avec inquiétude. Elle s’apercevait
+du dépérissement de son fils sans en connaître
+les causes, et ne songeait qu’au moyen d’en arrêter
+les progrès. Ce moyen consistait à son avis dans
+un amour partagé. Cette conviction l’avait déterminée
+à entreprendre de décider Jeanne à abandonner
+la vie religieuse, et son entreprise menée
+à bonne fin, elle commençait à croire que son fils
+allait être heureux.</p>
+
+<p>Le soir de ce jour, après avoir averti la prieure
+des résolutions de Jeanne Mauroy, elle les fit connaître
+à la communauté réunie pour la coulpe,
+quand les novices et les converses se furent retirées,
+et que les professes se trouvèrent seules. Elle déclara
+qu’en sa qualité d’ancienne prieure du
+Carmel de Beaucaire et de première confidente de
+sœur Nicette de la Croix, elle avait considéré
+comme un devoir de provoquer ces résolutions.
+Autorisée à la conduire à Paris, quand elle-même
+avait obtenu la faveur de s’y fixer, elle connaissait
+mieux que personne l’âme de cette jeune fille ;
+elle en restait responsable devant Dieu.</p>
+
+<p>Si grandes étaient dans l’Ordre la réputation de
+prudence et l’autorité de la mère Thérèse de
+Jésus qu’aucune de ses sœurs ne songea à blâmer
+sa conduite. Dès ce moment, Jeanne Mauroy devenait
+libre. Après s’être dépouillée de l’habit de
+l’Ordre, elle ne devait rester dans la communauté
+qu’à titre provisoire, comme pensionnaire, parmi
+les postulantes, en attendant que sa famille vînt la
+chercher.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3>X</h3>
+
+
+<p>Jamais les heures n’avaient paru plus longues à
+la mère Thérèse de Jésus. C’est en vain qu’à tout
+instant, elle s’attendait à être appelée au parloir.
+Le temps passait, et pour la première fois, la matinée
+allait s’achever sans qu’elle eût vu son
+fils.</p>
+
+<p>La veille, elle lui avait annoncé les résolutions
+de Jeanne Mauroy, elle lui avait promis de disposer
+la jeune fille à l’accueillir et à l’écouter, dès
+que son tuteur serait arrivé. Adrien s’était retiré
+en manifestant à sa mère le bonheur que lui causait
+cette nouvelle, et en annonçant pour le lendemain
+sa visite accoutumée. Et voilà que malgré sa promesse,
+il ne venait pas. Nicolette ne savait que
+penser de ce manquement à une douce habitude ;
+elle en était bouleversée. Le cœur des mères est
+prompt à s’alarmer. Une sensibilité maladive remplissait
+le sien, la disposait à trembler sans cesse
+sur son bonheur qu’elle ne semblait avoir ressaisi
+que pour souffrir de ne pas le goûter pleinement,
+obligée qu’elle était de le sacrifier sans cesse aux
+devoirs de son état. Elle voyait déjà son fils malade
+ou victime d’un accident, mort peut-être. Une
+sueur glacée baignait son front, et l’angoisse étreignait
+son cœur.</p>
+
+<p>A midi, la cloche appela les religieuses au réfectoire.
+La mère Thérèse de Jésus se rendit à cet
+appel. Mais l’inquiétude lui ôtait l’appétit. Avec
+l’autorisation de la prieure, elle alla s’agenouiller
+au milieu de la salle, demandant humblement à
+ses sœurs de prier Dieu pour une âme en proie à
+une grande affliction. Cette âme, c’était la sienne,
+malade et toute meurtrie par l’absence d’Adrien.</p>
+
+<p>Ah ! comme en ce moment la règle lui paraissait
+cruelle ! Quoi ! peut-être son fils sollicitait son
+secours, avait besoin de sa tendresse, et elle était
+retenue loin de lui ? Une mère emprisonnée ainsi,
+quand ce qu’elle aime souffre et l’appelle ! Et s’il
+allait mourir, serait-elle condamnée à le laisser
+expirer sans le revoir ? C’était un commencement
+de révolte que ces questions se succédant dans sa
+tête en feu. Malgré tout, elle se sentait mère.
+Longtemps annihilée dans la collectivité de l’Ordre,
+sa personnalité se dégageait et s’affirmait sous
+l’empire de ses anxiétés. Sa volonté renaissait
+après une longue abdication. Elle se demandait
+ce qu’elle ferait si tout à coup on venait lui apprendre
+que son fils avait besoin d’elle. Elle
+n’hésitait pas, elle était prête à sortir ; mentalement,
+elle désobéissait à la règle pour obéir au cri
+de son âme. Avant d’être la sœur Thérèse de Jésus,
+elle était Nicolette de Varimpré. C’est de cela
+surtout qu’elle se souvenait, et elle énumérait dans
+sa pensée les devoirs qui s’imposaient à elle à ce
+titre.</p>
+
+<p>Cependant, cette rébellion involontaire brusquement
+lui fit peur. Pour une religieuse accoutumée
+à scruter sa conscience vingt fois par jour, à considérer
+comme un péché la plus légère infraction
+à la règle et à s’en accuser publiquement, c’était
+une faute grave que ce désir soudainement conçu
+de franchir le seuil du couvent et de savoir ce qui
+se passait au dehors. Effrayée de son audace, elle
+se prosterna, les yeux remplis de larmes, et demeura
+ainsi dans une attitude de pénitence expiatoire.
+Mais presque aussitôt le souvenir de son fils
+lui revint, lui fit comprendre la légitimité de sa
+fiévreuse impatience, et lui rendit quelque énergie.</p>
+
+<p>Jeanne Mauroy, de la place où elle prenait son
+repas parmi les postulantes, voyait son ancienne
+prieure s’humilier et pleurer. Attristée déjà en
+pensant qu’elle allait pour toujours se séparer
+d’elle, Jeanne s’affligeait encore d’une douleur
+dont elle devinait la violence, sans en connaître
+les motifs. En quittant l’habit des Carmélites, elle
+avait reconquis la liberté de céder aux entraînements
+de son cœur. Lorsque les religieuses sortirent
+de table pour se rendre au jardin, elle se rapprocha
+de la mère Thérèse de Jésus, et lui dit
+craintive :</p>
+
+<p>— Je souffre de vous savoir malheureuse, ma
+mère ; ne puis-je rien pour soulager votre peine ?</p>
+
+<p>— Non, ma pauvre enfant, non, vous ne pouvez
+rien ; je suis dans l’angoisse parce que je n’ai pas
+vu mon fils ce matin, bien qu’il ait coutume de
+venir tous les jours et qu’il m’ait promis hier de
+venir aujourd’hui.</p>
+
+<p>— Mais il peut venir encore, ma mère.</p>
+
+<p>— Je pressens une catastrophe.</p>
+
+<p>Comme elle prononçait ces mots, la sœur tourière
+entrait dans le jardin, une lettre à la main.
+Elle s’avança vers la prieure, s’agenouilla et lui
+remit la lettre. La prieure la lui rendit aussitôt
+sans l’ouvrir, après avoir jeté les yeux sur l’adresse
+et en lui désignant la mère Thérèse de Jésus.</p>
+
+<p>— C’est pour moi ! s’écria celle-ci.</p>
+
+<p>Elle se précipita au-devant de la tourière ; d’un
+geste rapide, elle lui enleva le pli dont elle déchira
+vivement l’enveloppe. Elle dévora d’un regard
+les quelques lignes tracées sur la page blanche.
+Son fils lui écrivait pour expliquer son absence.
+Une légère indisposition le retenait chez lui et
+l’empêchait de venir voir sa mère. Mais il s’annonçait
+pour le lendemain, convaincu, disait-il,
+que cette indisposition ne durerait pas.</p>
+
+<p>Nicolette soupira longuement. Un doux et triste
+sourire éclaira son regard.</p>
+
+<p>— Avez-vous lieu d’être rassurée, ma mère ?
+demanda Jeanne timidement.</p>
+
+<p>— Rassurée ! s’écria Nicolette ; je ne saurais
+l’être avant d’avoir vu mon fils. Il est souffrant, il
+me l’écrit, sa lettre ne manifeste aucune inquiétude ;
+mais qui sait s’il ne me cache pas la vérité ?
+Ah ! mon enfant, soupira-t-elle, combien je vous
+envie votre liberté…</p>
+
+<p>Elle allait continuer, quand, se détachant d’un
+groupe de religieuses parmi lesquelles elle causait
+en riant, la prieure se dirigea de son côté. Discrètement,
+Jeanne s’éloigna. Les deux mères
+restèrent en présence.</p>
+
+<p>— Vous venez de manifester une impatience
+qui n’est d’un bon exemple pour personne, ma
+sœur, dit la prieure d’un accent sous lequel se
+dissimulait mal un reproche.</p>
+
+<p>Nicolette était tombée à genoux. Un geste
+de la prieure la releva. Debout, les bras croisés
+sous son scapulaire, les yeux baissés, elle répondit :</p>
+
+<p>— C’est vrai, ma mère ; mais peut-être ai-je
+une excuse. Depuis hier, j’étais sans nouvelles de
+mon fils.</p>
+
+<p>— Il est fâcheux que vos préoccupations
+maternelles troublent à ce point votre vie. A
+diverses reprises déjà, je me suis aperçue des
+distractions et des vivacités qu’elles vous causent.</p>
+
+<p>La mère Thérèse de Jésus ne put contenir un
+mouvement de surprise et d’impatience. Mais il
+fut aussitôt réprimé. Elle baissa la tête, en murmurant,
+résignée :</p>
+
+<p>— Si j’ai péché, ma mère, punissez-moi.</p>
+
+<p>— Rentrez dans votre cellule, continua la
+prieure, et priez pour que Dieu vous rende docile
+à sa sainte volonté.</p>
+
+<p>La religieuse admonestée s’inclina, et, traversant
+le jardin où ses sœurs marchaient pour
+réchauffer leurs membres engourdis par le froid,
+elle disparut, sans qu’aucune d’elles se permît
+une réflexion sur l’incident. Jeanne l’accompagna
+des yeux, impressionnée par ce qu’elle venait de
+voir et d’entendre.</p>
+
+<p>En arrivant dans sa cellule sans feu, toute
+glacée des rigueurs de l’hiver, Nicolette s’agenouilla
+pour prier, conformément à l’ordre qu’elle
+venait de recevoir. Mais, hélas ! ce n’étaient pas
+des prières qui de son cœur troublé montaient à
+ses lèvres blêmies. En dépit de ses efforts, sa
+pensée l’entraînait loin du calme asile où elle
+avait juré de vivre toujours.</p>
+
+<p>Le supplice dont elle souffrait, jamais, avant
+elle, aucune Carmélite ne l’avait enduré. Nulle ne
+s’était trouvée dans cette extrême détresse, placée
+entre un devoir rigoureux et les angoisses légitimes
+de l’amour maternel. Quelque sincère
+qu’eût été la vocation qui l’avait conduite au
+couvent, elle regrettait à cette heure d’avoir cédé
+aux entraînements de sa ferveur. Hélas ! quand,
+obéissant à la voix impérieuse qui lui parlait, elle
+s’était consacrée à Dieu, pouvait-elle prévoir
+qu’un jour son fils lui serait rendu et aurait besoin
+de sa sollicitude ? Elle avait alors tout prévu,
+sauf ce qui arrivait. Elle se trouvait maintenant
+en présence de devoirs nouveaux. Que devait-elle
+faire ?</p>
+
+<p>La règle des Carmélites est rigoureuse. Elle ne
+permet pas les sorties accidentelles. Sous aucun
+prétexte, quelque sacré qu’il puisse être, les religieuses
+ne peuvent être autorisées à s’éloigner de
+leur cloître. Elles y sont comme dans une prison,
+enchaînées par les vœux prononcés. S’il arrive
+que quelque circonstance grave les appelle dans
+leur famille, elles n’ont d’autre ressource que de
+solliciter de l’autorité ecclésiastique, souverainement
+juge de l’opportunité de leur demande, la
+faveur d’être relevées de ces vœux solennels. On
+a vu quelquefois des religieuses cloîtrées abandonner,
+à la suite d’événements inattendus, le
+couvent pour n’y plus rentrer. On n’en a jamais
+vu s’en éloigner pour y revenir. Si donc elle
+voulait aller au secours de son fils, elle devait
+changer de vie, retourner au monde, après avoir
+obtenu l’agrément de ses supérieurs spirituels.
+Et encore, pour en arriver là, fallait-il du temps,
+des démarches, une enquête, des formalités minutieuses,
+trop longues au gré de son impatience.</p>
+
+<p>La gravité des résolutions à prendre l’épouvantait.
+Depuis qu’elle avait retrouvé son fils, elle
+souffrait de ne pouvoir vivre à ses côtés, d’être
+retenue loin de lui. Mais elle s’était résignée, convaincue
+que le bonheur de le voir tous les jours
+lui donnerait le courage. Malheureusement, il suffisait
+qu’il eût manqué une fois à leur rendez-vous
+quotidien pour lui enlever l’énergie. Elle relisait
+sa lettre ; elle en interrogeait chaque ligne, et telle
+était l’exaltation de son esprit qu’elle se figurait
+que la mort s’installait au chevet d’Adrien.</p>
+
+<p>Hors d’état de prendre un parti, elle resta
+jusqu’au soir accablée par la peur. Elle traîna
+derrière soi ses préoccupations, à la coulpe, dans
+la salle capitulaire, à la chapelle, sans pouvoir
+recouvrer la sérénité d’âme indispensable à la
+méditation et à la prière. Et cependant, elle voulait
+prier, et lorsque son pauvre corps las et
+meurtri fléchissait sous le poids de sa fatigue, elle
+se suspendait aux grilles du chœur pour se tenir
+éveillée. Enfin, quand elle étendit sur son dur
+matelas de paille ses membres exténués, elle ne
+parvint pas à trouver le sommeil, poursuivie toujours
+par une mortelle inquiétude et tiraillée entre
+les partis contraires que lui suggérait son imagination
+affolée.</p>
+
+<p>Vers le matin, cependant, sa fièvre s’apaisa. La
+nuit écoulée la rapprochait du moment où elle
+espérait voir son fils. Elle assista aux offices, distraite,
+impatiente. Après la messe, elle attendit
+anxieuse. Mais, comme la veille, le temps passa
+sans qu’elle fût appelée au parloir. Elle espérait
+au moins une lettre. Elle ne la reçut pas. Alors
+ses craintes s’aggravèrent. Le silence d’Adrien
+rendait plus pénible son absence. Elle le devinait
+couché, pâle et malade, livré à des soins mercenaires,
+appelant sa mère, et peut-être expirant
+sans l’avoir revue. C’en était trop pour ses forces
+épuisées par l’insomnie. Elle alla trouver la
+prieure, lui fit part de son malheur, et tout en
+larmes, lui demanda conseil. Pour la rassurer, la
+prieure promit de faire prendre des nouvelles
+d’Adrien. Une postulante converse reçut l’ordre
+de se transporter chez lui et de s’enquérir de la
+vérité. En attendant son retour, Nicolette resta
+dans la chapelle, le front sur les dalles froides,
+suppliant Dieu de lui rendre son fils. C’est là que
+la tourière lui rapporta la réponse. Depuis deux
+jours, Adrien était alité, en proie à la fièvre, sans
+que le médecin qui lui donnait des soins eût pu
+préciser la nature du mal. La tourière tenait ces
+détails d’un ami du malade, installé chez lui, et
+qui n’avait pas voulu permettre qu’elle lui parlât.</p>
+
+<p>Ces renseignements, loin de calmer les angoisses
+de Nicolette, achevèrent de la troubler. Sûrement,
+on lui cachait la vérité. Son enfant était
+plus mal qu’on ne le lui disait. Son visage exprimait
+une douleur si violente, que la prieure, prise
+de compassion, lui prodigua les plus vifs témoignages
+de la fraternelle affection qui unit les religieuses
+entre elles. Elle essaya de la consoler.
+Mais la mère ne voulait rien entendre. Son regard
+fixé devant elle semblait percer les murailles, et
+franchir la distance qui la séparait de son fils. Il
+s’agissait bien vraiment, comme on le lui conseillait,
+d’offrir cette torture au Sauveur, en expiation
+des péchés de l’humanité ! La foi de la Carmélite
+n’était plus assez ardente pour que ce langage
+pût l’apaiser. Elle écoutait, et n’entendait rien,
+en proie à la préoccupation qui de plus en plus
+l’étreignait. Pour dérober le spectacle de ses larmes
+à la communauté, la prieure l’engagea à rentrer
+dans sa cellule.</p>
+
+<p>— Est-ce un ordre, ma mère, ou un conseil ?
+demanda-t-elle, la fièvre aux yeux et dans la voix.</p>
+
+<p>— Un ordre, répliqua sévèrement la prieure,
+choquée par le ton de cette question.</p>
+
+<p>— J’obéis, alors, oui, j’obéis… Et plus bas elle
+ajouta : — Pour la dernière fois.</p>
+
+<p>Elle s’éloignait, cédant à des résolutions spontanées,
+la tête haute et d’un pas pressé. Son
+absence dura peu. Quelques instants après, au
+moment où la lumière du jour déclinait, elle reparaissait
+devant la prieure, mais transformée. Elle
+ne portait plus l’habit du Carmel. Elle l’avait
+quitté pour se vêtir de la pauvre robe noire et
+du manteau sous lesquels, quelques semaines
+avant, elle avait fait le voyage de Beaucaire à
+Paris.</p>
+
+<p>— Que signifie ce costume ? demanda la prieure
+stupéfaite.</p>
+
+<p>— Il signifie, ma mère, que mon fils m’appelle
+et que je vais à lui.</p>
+
+<p>— Vous voulez sortir du cloître !</p>
+
+<p>— J’en veux sortir.</p>
+
+<p>— Vous savez qu’une fois hors de la maison,
+vous n’y pourrez plus rentrer.</p>
+
+<p>— Je n’y rentrerai pas.</p>
+
+<p>— Si c’est votre liberté que vous voulez reprendre,
+vous ne le pouvez faire qu’avec l’autorisation
+de vos supérieurs ecclésiastiques. Seuls, ils peuvent
+vous relever de vos vœux.</p>
+
+<p>— Ils m’en relèveront.</p>
+
+<p>— Sans doute ; mais vous devez attendre ici
+leur décision.</p>
+
+<p>— Attendre ! quand mon fils, peut-être, meurt
+faute de mes soins.</p>
+
+<p>La prieure n’en revenait pas. Quoi, révoltée,
+cette sœur Thérèse de Jésus, une des lumières de
+l’Ordre, cette religieuse modèle dont on rappelait
+sans cesse aux novices le nom et les vertus !
+C’était à n’y pas croire. Il fallait que l’esprit de
+Dieu se fût retiré d’elle et l’eût abandonnée au
+démon.</p>
+
+<p>— Ma sœur, supplia la prieure, revenez à vous.
+Songez aux suites du scandale que causera votre
+départ ; songez surtout à la responsabilité qui va
+peser sur votre âme, si vous abandonnez cette
+maison malgré moi. Vous aurez à rendre compte,
+un jour, de votre désobéissance, et ce sera terrible.</p>
+
+<p>— Je suis mère, et Dieu me comprendra,
+objecta froidement Nicolette.</p>
+
+<p>— Vous avez fait le serment de demeurer à son
+service.</p>
+
+<p>— Je ne savais pas alors qu’il me rendrait mon
+fils. Pourquoi me l’a-t-il rendu, si ce n’était pour
+me rappeler que la maternité crée aussi des
+devoirs sacrés ? Il est clément, il est miséricordieux,
+et sa bonté ne me fera pas défaut.</p>
+
+<p>— Sœur Thérèse de Jésus, insista la prieure, je
+vous ordonne de rentrer dans votre cellule, de
+reprendre l’habit que vous n’aviez pas le droit de
+quitter, et d’attendre parmi nous les décisions que
+je vais provoquer. Je vous l’ordonne, et vous
+adjure de ne pas enfreindre mes ordres.</p>
+
+<p>— Ce que vous me demandez, ma mère, est
+impossible. Ah ! si vous aviez un fils, vous ne me
+parleriez pas ainsi que vous le faites. Mais, hélas !
+vous ne pouvez me comprendre ; votre cœur n’a
+jamais éprouvé ce qu’éprouve le mien en ce
+moment. Aucune volonté, entendez-le, aucune
+n’est assez puissante pour me retenir ici malgré
+moi.</p>
+
+<p>— Aucune volonté, dites-vous ! Mais le souci
+de votre salut !</p>
+
+<p>— Il est moins exigeant que le souci du salut
+ce mon fils !</p>
+
+<p>— Encore une fois, je vous supplie, obéissez à
+votre prieure, sœur Thérèse de Jésus.</p>
+
+<p>— Je ne peux obéir, ma mère.</p>
+
+<p>— Mais l’enfer, malheureuse, l’enfer !</p>
+
+<p>— Il ne me fait pas peur. Non ! Je ne crains pas
+d’être châtiée pour avoir refusé de fermer l’oreille
+aux appels de mon enfant. Si je me trompe,
+j’aime mieux encore être damnée pour toute l’éternité
+que d’abandonner le cher être qui me tend les
+bras. La prieure, à ces mots, baissa la tête, et
+toute gémissante, fit le signe de la croix. En les
+entendant, elle venait de comprendre qu’elle ne
+parviendrait pas à briser la rébellion de la mère
+Thérèse de Jésus. Il n’y avait qu’à se résigner et à
+prier Dieu de pardonner l’offense commise contre
+son nom. La révoltée ajouta : — Ce soir, je cours
+où le devoir m’appelle ; demain, j’écrirai à mes
+supérieurs pour expliquer ma conduite, prête à
+me soumettre à ce qu’ils décideront, soit qu’ils
+exigent que le Carmel me reste à jamais fermé, soit
+qu’ils me permettent d’y rentrer, quand mon fils
+n’aura plus besoin de mon amour et de mon
+dévouement. Adieu, ma mère !</p>
+
+<p>La nuit était venue. Après s’être inclinée devant
+la prieure pétrifiée, Nicolette s’éloignait par les
+corridors, où des quinquets répandaient une lueur
+tremblante et pâle. Sur son passage, des ombres
+silencieuses se rangeaient en allongeant sur les
+murs blancs leur silhouette noire, et se garaient de
+la fugitive comme d’une pestiférée. Quand elle
+arriva au bas de l’escalier, elle se trouva seule sur
+le seuil de la chapelle entr’ouverte. A la vue du
+chœur silencieux, sombre et froid, elle s’arrêta
+haletante, comme si les souvenirs qu’elle retrouvait
+à cette place fussent redevenus tout à coup
+assez puissants pour la retenir. Les battements de
+son cœur se précipitèrent. Dans le silence, elle
+entendit alors, venant du premier étage, la rumeur
+confuse et faible des gémissements provoqués par
+sa révolte. Le froid de la mort glaça son cœur.
+Elle chancela défaillante. Encore une minute, et
+c’en était fait de son énergie. Le passé allait la
+reprendre, l’envelopper de nouveau dans les exigences
+de la règle, et son fils l’appellerait en vain.
+La peur de ne pas le revoir si elle n’allait à lui la
+redressa. Elle se remit en marche. Comme elle
+arrivait à la grille de clôture, une voix faible l’appela.
+Elle se retourna. La voix reprit, légère
+comme un souffle :</p>
+
+<p>— Puisque vous partez, ma mère, emmenez-moi.</p>
+
+<p>— Ah ! chère enfant ! soupira-t-elle en pressant
+Jeanne sur son cœur, vous emmener ! Je le voudrais.
+Mais votre famille compte vous retrouver
+ici ; elle me blâmerait peut-être de vous avoir associée
+au scandale que va causer mon départ ; je ne
+peux pas, je ne dois pas vous emmener. Mais
+lorsque vous serez hors de cette maison, rien ne
+s’opposera à ce que vous veniez me voir.</p>
+
+<p>— Où serez-vous, ma mère ?</p>
+
+<p>— Chez mon fils, si, comme j’en ai le ferme
+espoir, le Seigneur me l’a conservé.</p>
+
+<p>— Alors, à bientôt, ma mère.</p>
+
+<p>— A bientôt, ma fille !</p>
+
+<p>Ce fut tout. Nicolette hâta le pas, et, ayant
+passé devant la loge d’où la tourière effarée la
+regardait fuir, elle s’élança au dehors, consommant
+ainsi sa rupture avec ce Carmel bien-aimé où jadis
+elle n’était entrée que pour y mourir, et d’où elle
+s’échappait maintenant parce qu’elle voulait vivre,
+vivre pour son fils.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3>XI</h3>
+
+
+<p>Après une longue soirée d’insomnie et de fièvre,
+Adrien commençait à s’assoupir. Depuis déjà trots
+jours, un mal mystérieux ébranlait son cerveau,
+secouait ses nerfs, troublait son intelligence et le
+tenait alité. C’était une accablante lassitude répandue
+par tout son corps, pesant sur son âme, le
+résultat d’une défaite suprême, succédant à une
+longue résistance enfin vaincue.</p>
+
+<p>Devant ses yeux, des visions maladives se détachaient
+sur le fond obscur de sa chambre. Elles lui
+montraient tantôt sa mère qu’il s’étonnait de
+n’avoir pas vue encore, bien qu’à deux reprises
+il l’eût appelée par des lettres suppliantes ; tantôt
+Jeanne Mauroy, à laquelle il songeait sans cesse
+depuis qu’il la savait libre et déliée de ses vœux.
+Dans ces hallucinations, sa mère tendait vers lui
+ses bras, chargés de lourdes chaînes. Elle l’enveloppait
+d’un regard navré, où éclatait la douleur
+enfantée par son impuissance à le secourir. Jeanne
+Mauroy lui souriait, resplendissante dans l’éclat
+de sa beauté souveraine. Sous ce sourire doux,
+empreint de raillerie, il croyait lire un reproche.
+Pourquoi, s’il l’aimait, n’allait-il pas à elle ? Pourquoi
+ne lui parlait-il pas de l’amour dont les ardeurs
+l’embrasaient ?</p>
+
+<p>Alors, une prière montait à ses lèvres, s’en
+échappait en accents de délire, imprimant à tout
+son être un spasme douloureux. Il adjurait les
+deux femmes, en invoquant sa tendresse pour
+elles, l’une de lui venir en aide, l’autre de lui
+pardonner. Mais elles demeuraient sourdes à sa
+voix. Leur ombre tremblante s’évanouissait, ne
+rendant à son esprit quelque lucidité que pour lui
+montrer Laure et Roudier, installés dans sa
+maison, devenus, malgré lui, ses gardiens, et
+veillant autour de son lit, afin d’empêcher les
+bruits du dehors d’arriver jusque-là.</p>
+
+<p>En dépit des témoignages de leur intérêt prodigué
+à toute heure, avec des formes obséquieuses,
+ces deux êtres, à qui, trop longtemps, il avait
+accordé sa confiance et livré sa vie, ne lui inspiraient
+plus que de l’horreur. Sous leurs airs tristes,
+il devinait leurs calculs odieux. Ses illusions dissipées
+lui laissaient voir toute l’infamie de la
+maîtresse vénale et de l’ami traître, dont il ne
+pouvait secouer le joug, ce joug détesté, imposé à
+sa faiblesse. Sous prétexte de le soigner, ils
+l’avaient séquestré ; il le savait, et néanmoins il
+était contraint de les subir et d’accepter leurs
+soins.</p>
+
+<p>Ils essayaient encore de dissimuler leurs visées.
+Mais leur attitude les révélait. Il y avait déjà dans
+leur parole une menace, comme si, le voyant
+perdu, ils n’eussent plus eu que le souci de le
+rendre docile à leur volonté, en exploitant l’inquiétude
+et la peur qui s’emparent des mourants.
+Ils voulaient se faire attribuer, sinon la totalité, au
+moins la plus grande partie de sa fortune. C’est à
+exciter ses libéralités qu’avait travaillé Laure
+quand il était debout. Maintenant, elle s’appliquait
+à lui arracher un testament qui la ferait héritière.
+Elle s’y appliquait, en fille habile, soumise à Roudier
+dont la perversité avait touché son cœur, et aux
+mains de qui elle n’était plus qu’un instrument
+qu’il dirigeait à son gré.</p>
+
+<p>Il n’avait pas eu de peine à lui démontrer la
+facilité de l’entreprise. Sans parents pour le protéger
+et défendre ses droits, séparé de sa mère,
+Adrien de Varimpré était une proie sur laquelle
+leur cupidité pouvait s’exercer sans effort. Le
+médecin l’avait presque condamné. Pour le sauver,
+il aurait fallu un dévouement maternel ou
+une sollicitude conjugale, une de ces volontés
+énergiques que seul l’amour peut inspirer. Dans
+leurs soins intéressés, les misérables n’apportaient
+rien de pareil. Laisser mourir Adrien,
+après avoir obtenu de lui le testament qui devait
+les enrichir, ils ne poursuivaient rien au delà.
+Sous une forme insaisissable, c’était déjà le
+crime. Et pâle, blême, anéanti sous les étreintes
+du mal, le malheureux s’en allait vers la mort,
+sans défense et sans secours.</p>
+
+<p>Vers six heures, au moment où l’ombre agrandie
+montait le long des rideaux de son lit, il fut tiré
+tout à coup de son assoupissement. Roudier était
+devant lui, une méchante expression sur ses traits
+à peine éclairés par la blanche lumière de la lampe
+posée sur un guéridon. Dans la cheminée, des
+bûches se consumaient lentement sur les cendres
+embrasées. Par la porte ouverte à côté de cette
+cheminée, l’œil encore à demi clos d’Adrien embrassait
+le salon, et apercevait au milieu de cette
+pièce Laure assise dans un fauteuil, essuyant ses
+larmes.</p>
+
+<p>— Je suis donc bien bas ? demanda-t-il à
+Roudier. Et comme Roudier se taisait, il ajouta : — Pourquoi
+m’as-tu éveillé ? Que ne me laisse-t-on
+en repos ?</p>
+
+<p>— C’est que tu étais terriblement agité, mon
+camarade. Tu as eu le délire, un délire violent. Tu
+parlais de ta mère, et aussi d’une certaine Jeanne…</p>
+
+<p>— J’ai prononcé son nom ? s’écria Adrien.</p>
+
+<p>— Tu vois, puisque je le sais. Ce n’est pas très-gai
+pour Laure de découvrir qu’il y a dans ta vie
+une autre femme qu’elle.</p>
+
+<p>— Qu’est-ce que cela peut lui faire, puisque je
+vais mourir ?</p>
+
+<p>— Ce que cela peut lui faire ! Demande-le-lui.</p>
+
+<p>— Non ; je ne veux à cette heure ni explication
+ni scène. Il respira bruyamment ; puis il continua : — As-tu
+envoyé à ma mère la lettre que j’ai
+écrite ce matin ?</p>
+
+<p>— Je l’ai envoyée.</p>
+
+<p>— On n’a pas répondu ?</p>
+
+<p>— Le commissionnaire est revenu les mains
+vides, sans avoir pu arriver à la sœur Thérèse de
+Jésus. La tourière a pris la lettre, en promettant
+de la faire parvenir.</p>
+
+<p>— C’est épouvantable ! gémit Adrien.</p>
+
+<p>— Renonce à te tourmenter, mon pauvre ami ;
+ta mère ne viendra pas. Il est interdit aux Carmélites
+de franchir l’enceinte de leur cloître.</p>
+
+<p>— Il faudra donc mourir sans la revoir !</p>
+
+<p>— Que parles-tu de mourir ! s’écria Roudier.
+Tu es bien bas, sans doute ; et entre hommes, on
+se doit la vérité ; mais si je te la dis, c’est que je
+suis sûr que nous te sauverons. Oui, nous te sauverons,
+fit-il avec lenteur, pesant ses paroles toutes
+pleines d’insinuations et de réticences. Cependant,
+le médecin prétend le contraire ; il m’a dit ce
+matin que si tu as des dispositions à prendre…
+Oh ! tu sais, ce n’est pas difficile de faire un testament,
+et après tout, cela ne te rendra pas plus
+malade.</p>
+
+<p>— Un testament ! Dans quel but ? Ma mère
+hérite de son fils…</p>
+
+<p>— Oui, d’après la loi. Mais tu dois à Laure une
+preuve d’amour, une preuve bien méritée, car
+depuis deux jours, elle t’a soigné avec un dévouement
+dont je ne la croyais pas capable.</p>
+
+<p>— Elle a déjà reçu de moi de quoi vivre.</p>
+
+<p>— De quoi vivre ! objecta Roudier dédaigneusement.
+Trois mille francs de rente à peine.</p>
+
+<p>— C’est plus que ne vaut le bonheur qu’elle
+m’a donné.</p>
+
+<p>— Comme tu parles d’elle ! Tu la hais donc
+bien ?</p>
+
+<p>— Oui, je la hais. Ame vulgaire, âme vénale !
+Elle a flétri la mienne ! C’est elle qui me tue. — Roudier
+protestait du geste. Adrien continua avec
+amertume : — Ah ! fou que j’ai été de me laisser
+tromper par son visage menteur, et de me livrer à
+elle !</p>
+
+<p>Roudier prit brusquement la main de son ami,
+et désignant Laure toujours assise dans le salon :</p>
+
+<p>— Ne vois-tu donc pas qu’elle se désespère !</p>
+
+<p>— Comédie !</p>
+
+<p>— Persiste à le penser, puisque tel est ton
+caprice ; mais, crois-moi, ne le lui dis pas. Si tu
+dois mourir, n’ajoute pas à ses larmes la cruauté
+d’un mépris immérité, succédant à ton amour ; ce
+serait lâche, car, fût-elle coupable, ce que je nie,
+elle est maintenant digne de pardon. Si tu dois
+vivre, qu’elle ne puisse pas un jour supposer que
+la haine t’a rendu capable de l’oublier en ce moment,
+et de la mettre à la discrétion de ceux qui
+la détestent, parce qu’elle leur a pris ton cœur.</p>
+
+<p>Les supplications de Roudier expirèrent dans
+un attendrissement joué avec un grand art. Il resta
+debout devant le lit, épiant, anxieux, sur la figure
+d’Adrien l’impression produite par sa parole. Mais
+tout à coup le malade se souleva et reprit avec
+violence :</p>
+
+<p>— Pourquoi la défends-tu, si tu es mon ami ?</p>
+
+<p>— Parce que mon devoir d’ami est de te mettre
+en garde contre l’injustice que tu vas commettre.
+Oui, une injustice, je l’affirme. Parlerais-tu de
+Laure comme tu le fais, si tu n’aimais une autre
+femme, cette Jeanne sans doute, dont j’ai entendu
+tout à l’heure le nom dans ta bouche pour la
+première fois ?</p>
+
+<p>— C’est infâme de me tourmenter ainsi ! murmura
+Adrien, dont cet entretien achevait d’ébranler
+les forces et de paralyser la volonté.</p>
+
+<p>Sa plainte laissa Roudier insensible. Il se pencha
+sur le lit, et toujours impitoyable, il dit :</p>
+
+<p>— Allons, Adrien, reviens à toi et comprends
+que tu dois faire ce testament. Il le faut, je le
+veux…</p>
+
+<p>Ses yeux sombres ne priaient plus ; ils ordonnaient,
+et maintenant Adrien le regardait avec
+une surprise mêlée de crainte.</p>
+
+<p>— Tu le veux ? soupira-t-il.</p>
+
+<p>— Je le veux, répéta Roudier, qui avait pris sur
+la table de nuit un buvard, une feuille de papier
+et une plume.</p>
+
+<p>Un sourire éclaira les traits d’Adrien. Il se souleva
+avec lenteur. Assis sur le lit, le dos appuyé
+aux coussins relevés, il prit les objets que lui tendait
+Roudier, en murmurant.</p>
+
+<p>— J’obéis… Si je n’obéissais pas, tu serais
+capable… Allons, dicte ; tu connais ma fortune
+mieux que moi.</p>
+
+<p>Roudier dicta :</p>
+
+<p>« Dans la crainte de la mort, malade de corps,
+mais sain d’esprit, j’écris de ma main l’expression
+de mes dernières volontés.</p>
+
+<p>« Je désire qu’aussitôt après mon décès, l’inventaire
+de ma succession soit dressé sans aucun
+retard, et ma mère admise à reprendre, dans cette
+succession, une somme égale à la fortune personnelle
+qu’elle possédait au moment de son mariage,
+et dont elle m’a fait donation quand j’ai eu le
+bonheur de la retrouver. Sous cette unique réserve,
+j’institue mademoiselle Laure Malestra ma légataire
+universelle, afin qu’elle soit mise après ma mort
+en possession de tous mes biens meubles et immeubles,
+tels qu’ils existent et se comportent, et
+sans autre exception que celle que je viens d’indiquer.
+J’entends reconnaître ainsi le fidèle et
+affectueux dévouement que m’a prodigué mademoiselle
+Laure Malestra, depuis que je la connais
+jusqu’à ce jour.</p>
+
+<p>« Les dispositions que je prends en ces termes
+ne dépouilleront pas ma mère, puisqu’elles visent
+seulement la fortune que je tiens de mon père,
+Frédéric de Varimpré. D’ailleurs, ma mère, enfermée
+pour sa vie dans un cloître, a fait vœu de pauvreté,
+et, considérât-elle que ses droits d’héritière
+légale sont lésés par le présent testament, elle m’a
+trop tendrement aimé pour s’opposer à l’exécution
+de ma volonté formelle, que je consigne solennellement
+dans ces lignes autographes. »</p>
+
+<p>Adrien avait écrit silencieusement sous la dictée
+de Roudier ; il s’arrêta pour se reposer, en disant :</p>
+
+<p>— Je ne te savais pas si habile ; tu as tout prévu.</p>
+
+<p>— Continue, fit brutalement Roudier.</p>
+
+<p>— Sera-ce long encore ?</p>
+
+<p>— Plus rien qu’une phrase :</p>
+
+<p>« Je désigne mon ami Jacques Roudier comme
+mon exécuteur testamentaire ; je le prie d’accepter,
+avec mes remercîments fraternels, un tableau à
+son choix parmi ceux qu’on trouvera chez moi. »</p>
+
+<p>— Est-ce tout ? demanda de nouveau Adrien.</p>
+
+<p>— Oui ; date et signe, lisiblement surtout. Le
+misérable s’inclina pour s’assurer que sa recommandation
+était exécutée. Puis il prit le testament,
+le plia en quatre sans le lire, le glissa sous
+une enveloppe qu’il cacheta et qu’il posa sur le
+buvard devant Adrien, en ajoutant : — Écris là :
+« Ceci est mon testament. »</p>
+
+<p>Quand ce fut fini, il s’empara du pli. Une joie
+folle errait sur ses lèvres frémissantes, allumait un
+éclair dans ses yeux. Sans prononcer un mot de
+gratitude, il s’éloigna, tandis qu’Adrien, épuisé,
+laissait retomber sur l’oreiller sa tête pâlie.</p>
+
+<p>De la place où elle se trouvait, Laure avait feint
+de se désintéresser de ce qui se décidait à quelques
+pas d’elle. Mais, à travers ses doigts ouverts sur
+son visage, elle suivait tous les mouvements de
+son complice. Au geste qu’il fit, elle devina le
+succès de sa tentative. Alors elle se leva, et toute
+dolente, vint s’agenouiller devant le lit, en touchant
+de sa bouche la main amaigrie, pendante sur les
+couvertures. Elle jouait son rôle jusqu’au bout,
+avec le désir de faire croire à sa reconnaissance.
+Mais Adrien retira son bras, sans essayer de dissimuler
+sa répulsion ; puis il demeura immobile,
+anéanti par l’effort auquel il venait d’être condamné.
+Cet accablement effraya Laure. Elle quitta
+la place et se rapprocha vivement de Roudier.</p>
+
+<p>— Est-il mort ? lui demanda-t-elle à voix
+basse.</p>
+
+<p>— Non, mais il ne vaut guère mieux que s’il
+était mort, répondit Roudier sur le même ton. Ah !
+il était temps d’en finir. Encore quelques heures,
+et l’héritage nous échappait. Te voilà riche, grâce
+à mon énergie…</p>
+
+<p>Ils revenaient à petits pas dans le salon, ne
+s’arrêtant que pour jeter un coup d’œil derrière
+eux, sur cette couche privée de secours et de soins,
+où Adrien demeurait étendu, sans mouvement,
+comme un cadavre. Pour causer sans contrainte,
+ils fermèrent la porte. Le malheureux, maintenant,
+pouvait mourir en paix. Personne ne troublerait
+plus son repos, personne. Une fois seuls,
+ils se regardèrent en riant.</p>
+
+<p>— La fortune, enfin ! s’écria Roudier en brandissant
+le pli.</p>
+
+<p>Sa voix résonna dans le salon silencieux, à
+peine éclairé par deux bougies qui se consumaient
+sur la cheminée.</p>
+
+<p>— Doucement, donc ! murmura Laure. S’il
+allait entendre !…</p>
+
+<p>— Lui, il ne peut plus entendre, ni voir ni entendre.
+Il mourra cette nuit.</p>
+
+<p>Laure frissonna ; puis elle se pressa contre son
+complice, et touchant du doigt le testament :</p>
+
+<p>— Alors, mon nom est écrit là dedans ! fit-elle.</p>
+
+<p>— Veux-tu le voir… attends… Il tendit le pli
+vers la bougie, en présentant à la flamme le cachet.
+La cire lentement se liquéfia. Il ouvrit l’enveloppe
+avec dextérité, sans la déchirer. Il en retira le
+papier et le passa à Laure : — Lis. Elle y jeta les
+yeux, la figure empourprée, toute tremblante de
+l’émotion subite qui s’emparait d’elle. — La joie
+te rend belle, lui glissa Roudier à l’oreille. Mais,
+au lieu de répondre au compliment, elle restait
+bouche béante, stupéfaite, hébétée. — Qu’est-ce
+qui te prend ? demanda-t-il.</p>
+
+<p>— Nous sommes joués !</p>
+
+<p>Il lui arracha le testament d’un geste de fureur,
+tandis qu’elle bégayait le nom de Jeanne Mauroy,
+écrit à la place du sien sur l’acte testamentaire,
+par lequel elle s’était crue enrichie.</p>
+
+<p>— Le diable l’emporte ! s’écria Roudier. Il s’est
+moqué de moi.</p>
+
+<p>— Jeanne Mauroy ! répéta Laure. Connais-tu,
+toi ?…</p>
+
+<p>— C’est ta rivale, ma fille ; car tu as une rivale.
+Il te trompait.</p>
+
+<p>— Alors tout est perdu ?</p>
+
+<p>Roudier garda le silence. Il examinait attentivement
+les caractères tracés par Adrien ; il pressait
+entre le pouce et l’index la feuille couverte d’écriture
+pour en calculer l’épaisseur ; il en étudiait
+le grain et la transparence. Peu à peu, il se rassurait.</p>
+
+<p>— Il n’est pas impossible d’effacer ce nom et
+d’y substituer le tien, dit-il enfin.</p>
+
+<p>— Un faux ! jamais… je ne veux pas aller en
+prison.</p>
+
+<p>— Laisse donc ; on n’est pas chimiste pour rien.</p>
+
+<p>— Alors tu crois.</p>
+
+<p>— Je réponds de tout. Cette nuit, je travaillerai,
+et tu hériteras, continua-t-il, en laissant tomber le
+testament sur le marbre de la cheminée, pour se
+rapprocher de Laure ; oui, tu hériteras, ma petite ;
+c’est-à-dire, nous hériterons, car c’est part à
+deux, n’est-ce pas, madame Roudier ?</p>
+
+<p>— Tu es bête, fit-elle, en se dérobant aux
+lèvres avides qui cherchaient les siennes.</p>
+
+<p>Mais Roudier la retenait par la taille ; un soudain
+et brutal désir le secouait. Il voulait, à cette
+heure décisive, sceller d’une caresse les projets
+anciens, formés lorsque encore il n’en croyait pas
+la réalisation si prochaine.</p>
+
+<p>— J’ai peur, soupira-t-elle, en essayant de lui
+résister.</p>
+
+<p>— Qu’avons-nous à craindre ?</p>
+
+<p>Il n’eut pas le temps d’achever. Laure, poussant
+un grand cri, s’arrachait à ses bras, se réfugiait à
+l’autre extrémité du salon, effarée et tremblante,
+les yeux fixés sur la porte de la chambre, avec
+une persistance qui obligea Roudier à regarder du
+même côté. Sur le seuil de cette porte qui s’était
+ouverte sans bruit, se tenait Adrien cramponné à
+la boiserie, un manteau sur les épaules, offrant
+aux complices épouvantés le spectacle de sa face
+livide, rendue plus sinistre par le désordre de ses
+cheveux. En une minute, il eut tout vu et tout
+deviné.</p>
+
+<p>— Misérables ! murmura-t-il.</p>
+
+<p>— Deviens-tu fou ? demanda violemment Roudier,
+en s’élançant vers lui.</p>
+
+<p>— Ne me touche pas, scélérat, continua Adrien.</p>
+
+<p>Roudier insista pour le ramener vers son lit ; il
+y eut un commencement de lutte. Adrien s’était
+adossé à la porte ; il se débattait, poussait des gémissements,
+faits de plaintes et de reproches,
+tandis que Laure, perdant la tête, n’écoutant que
+sa terreur, se précipitait au dehors, en appelant la
+femme de service, à qui depuis la veille l’entrée
+de la chambre du malade restait interdite.</p>
+
+<p>Cette femme accourut. Elle rencontra dans
+l’antichambre Laure, chancelante sous le coup
+de son effroi brusquement déchaîné.</p>
+
+<p>— Pourquoi tout ce bruit, madame ? demanda-t-elle,
+soupçonneuse.</p>
+
+<p>— Venez vite, répondit Laure. Adrien a quitté
+son lit, en proie à un accès de fureur. Il menace…</p>
+
+<p>Un violent coup de sonnette l’interrompit ; sa
+phrase resta inachevée. La servante, qui se trouvait
+devant la porte d’entrée, n’eut qu’à se retourner
+pour ouvrir, et dut se jeter de côté pour n’être
+pas renversée par une inconnue, une petite vieille,
+vêtue de noir, qui se précipita dans l’appartement
+en appelant Adrien. A l’air de cette étrangère, à
+ses accents, à son inquiétude, Laure comprit et
+murmura :</p>
+
+<p>— Sa mère ! Sa mère ici ! Allons, il n’y a plus
+d’espoir.</p>
+
+<p>Et saisie de peur, prenant à peine le temps de
+décrocher son chapeau et son manteau suspendus
+à une patère, elle descendit l’escalier, affolée, laissant
+Roudier se tirer d’affaire comme il pourrait.</p>
+
+<p>Déjà Nicolette en savait long. Un entretien de
+quelques minutes avec le portier lui avait révélé
+le danger que courait son fils ; son instinct maternel
+complétait cette révélation, lui faisait pressentir
+le rôle odieux de l’ami et de la maîtresse, installés
+au chevet du malade.</p>
+
+<p>— Me voilà, mon enfant, me voilà, cria-t-elle
+en se précipitant dans la chambre.</p>
+
+<p>— Ma mère ! ma mère ! gémit Adrien, qui roulait
+sur son lit, vers lequel Roudier l’avait brutalement
+ramené, venez me défendre ; chassez cet
+homme, chassez sa complice.</p>
+
+<p>— Oui, je te défendrai, et je ne te quitterai plus,
+reprit Nicolette avec une vigueur que décuplait le
+sentiment du péril. Elle prit Roudier par le bras,
+et le repoussa en se jetant devant son fils renversé.
+Une sainte colère animait son regard. Avant que
+Roudier fût revenu de sa surprise, elle se dressait
+terrible, en lui montrant la porte. — Sortez,
+monsieur, dit-elle.</p>
+
+<p>— Mais, madame, qui donc êtes-vous, et de quel
+droit…?</p>
+
+<p>— Éloignez-vous, ou j’appelle. Je suis la baronne
+de Varimpré.</p>
+
+<p>Roudier hésita un moment. La tête basse, il
+promenait autour de lui ses yeux où grondait la
+haine. Puis, tout à coup, il releva le front, cherchant
+à couvrir sa retraite.</p>
+
+<p>— Oui, je sors, fit-il, mais c’est pour revenir.
+Vous entendrez parler de moi, madame.</p>
+
+<p>Nicolette dédaigna de lui répondre. Au moment
+où, furieux et déçu, il quittait pour toujours cette
+maison, Roudier put voir la mère courbée avec
+sollicitude sur son fils que cette scène violente,
+qui devait le tuer, venait de sauver, en provoquant
+dans son pauvre corps brisé une réaction
+salutaire.</p>
+
+<p>Lorsque le même soir, après une longue conférence
+avec le médecin, mandé par ses soins, elle
+se trouva seule au chevet de son cher malade,
+elle remercia Dieu qui lui avait inspiré la volonté
+de quitter le cloître pour venir à ce chevet où
+l’appelait un devoir sacré, et qui permettait qu’elle
+y arrivât assez tôt pour en éloigner la mort.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3>XII</h3>
+
+
+<p>Assise auprès de son fils endormi, toute frissonnante
+dans la nuit silencieuse, Nicolette fut
+longtemps avant de pouvoir se recueillir. Si troublants
+étaient les incidents de cette journée dans
+leur succession inattendue ! Ses angoisses, ses
+larmes, sa révolte contre la prieure, sa fuite du
+couvent, son arrivée dans la maison d’Adrien…</p>
+
+<p>Et si nouvelle aussi sa situation !</p>
+
+<p>Depuis douze années qu’elle portait l’habit de la
+religion, elle se trouvait pour la première fois hors
+de sa cellule, embarrassée de sa liberté, gauche
+aux exigences de la vie sociale longtemps abandonnée
+et oubliée. Pour la première fois, elle allait
+passer la nuit loin du cloître où elle avait juré de
+vivre et de mourir, et où peut-être elle ne rentrerait
+jamais !</p>
+
+<p>Quand tout à l’heure, n’obéissant qu’à ses alarmes
+maternelles, elle violait ses vœux et brisait les
+barrières pour accourir auprès de son enfant, son
+âme était sans remords. Elle avait agi dans la plénitude
+de sa volonté, sûre de ses droits, oublieuse
+du ciel pour ne songer qu’à la terre. Maintenant,
+au fur et à mesure qu’elle se rassurait, elle s’effrayait
+de sa témérité, de ses résolutions exécutées
+aussitôt que conçues, et de leurs conséquences.</p>
+
+<p>Elle connaissait trop la rigueur des règles du
+Carmel pour se faire illusion sur la gravité de
+l’acte qu’elle venait d’accomplir. Toujours miséricordieuse,
+l’Église lui pardonnerait sa rébellion,
+légitimée par les saintes obligations de la maternité ;
+elle restait sans inquiétude à cet égard.
+Mais le cloître se rouvrirait-il pour elle ? Et s’il
+était à jamais fermé, quel serait son destin ? Se
+verrait-elle condamnée à vivre dans le monde, à
+reprendre sa place dans une société dont elle méprisait
+les préjugés et les lois, et où elle n’espérait
+pas retrouver la paix perdue ? Ce fut sa plus cruelle
+préoccupation durant cette nuit où la certitude de
+sauver son fils fut assez puissante pour lui permettre
+d’interroger son âme, de sonder l’avenir et
+de regretter le passé.</p>
+
+<p>Il remplissait sa mémoire, ce passé sans ombre.
+Elle le revivait dans ses détails les plus minutieux :
+son entrée comme postulante au couvent de Beaucaire,
+les premières épreuves, les longues veilles
+devant l’autel, les mortifications incessamment
+renouvelées, les dures pénitences, les douces
+extases dans la contemplation du ciel ; puis
+l’émouvante cérémonie de la vêture, les étapes
+du noviciat, embellies par la joie de souffrir, la
+profession, les vœux solennels, et enfin la prise
+de voile, couronnant d’un bonheur inénarrable son
+union mystique avec Jésus.</p>
+
+<p>Elle pleura, en se rappelant cette matinée
+radieuse où le voile noir des Carmélites était
+tombé sur son front, l’infinie volupté de cette
+suprême immolation, tandis que le prêtre disait :
+« Recevez le voile sacré, qui est le signe de la pudeur
+et de la modestie : portez-le au tribunal de Jésus-Christ,
+pour avoir la bienheureuse immortalité »,
+paroles divines auxquelles elle répondait : « Il a mis
+un signe sur mon visage pour bannir de mon cœur
+tout autre amour que le sien. » Elle se souvint
+comme d’une félicité qu’on ne goûtera plus, de
+l’heure solennelle où dans le chœur des religieuses,
+derrière la grille hérissée de pointes acérées, au
+chant du <i lang="la" xml:lang="la">Te Deum</i>, elle s’était prosternée, les
+bras en croix, sur la serge grossière, dans l’immobilité
+de la mort, un drap noir jeté sur elle,
+demeurant ainsi jusqu’au moment où la prieure
+l’ayant aspergée d’eau bénite, ainsi qu’on fait sur
+les cercueils, l’avait relevée. C’était longtemps
+après la fuite de son mari et la perte de son fils,
+et ce jour-là, seulement, son cœur avait commencé
+à s’apaiser.</p>
+
+<p>Et depuis, en dépit des remords et des tristesses,
+que de consolations suaves ! que de voluptés exquises,
+longuement savourées ! Les recouvrerait-elle,
+ces biens sans prix ? Rentrerait-elle dans la cellule
+froide et sombre comme un tombeau et joyeuse
+comme un paradis ? Étendrait-elle encore sur
+la dure couchette ses membres meurtris, déchirés
+par le cilice ? Goûterait-elle enfin la douceur de
+vivre dans la compagnie des sœurs, en expiant par
+la prière et les mortifications les péchés du monde ?
+Questions brûlantes, qui s’imposaient à son âme
+toute pénétrée de ces souvenirs sacrés dont elle ne
+voulait pas croire que la chaîne fût à jamais brisée.</p>
+
+<p>Vers le matin, ses regrets se dissipèrent. Adrien
+s’était éveillé après un long et tranquille sommeil.
+Il la regardait, en lui tenant la main, heureux de
+se sentir près d’elle, délivré de la présence des
+misérables qui souhaitaient sa mort. Il lui souriait
+doucement et murmurait :</p>
+
+<p>— Ma mère, je savais bien que vous ne m’abandonneriez
+pas.</p>
+
+<p>Ces accents la jetaient dans le ravissement, l’attachaient
+à sa vie nouvelle ; ses craintes s’évanouissaient.
+Elle répondait :</p>
+
+<p>— Rien ne nous séparera plus, mon enfant
+chéri.</p>
+
+<p>Et elle ne songeait même pas à se demander
+comment elle parviendrait à tenir cet engagement.</p>
+
+<p>Durant les jours qui suivirent, le mal qui s’était
+brutalement abattu sur Adrien, céda aux soins maternels ;
+la guérison fit des progrès rapides ; la convalescence
+vint. Nicolette eut enfin le bonheur de
+voir son fils se lever et marcher dans l’appartement,
+appuyé à son bras. Elle en goûta un autre
+encore qui ne ne fut ni moins doux ni moins réparateur,
+celui d’amener un sourire aux lèvres du
+convalescent, en prononçant devant lui le nom de
+Jeanne Mauroy.</p>
+
+<p>Il n’avait guère cessé de penser à cette adorable
+fille, depuis le trop court voyage qui ne les avait
+rapprochés que pour provoquer dans son cœur
+l’épanouissement de l’amour. Son souvenir l’avait
+poursuivi jusque dans sa maladie. Maintenant qu’il
+était guéri, il se rappelait que Jeanne sortie du
+cloître avait recouvré sa liberté. Il se flattait de
+l’espoir d’être heureux par elle et avec elle. Mais
+de cet espoir il ne parlait pas. Ce fut sa mère qui
+en obtint l’aveu, en lui racontant qu’à diverses
+reprises mademoiselle Mauroy était venue avec
+son tuteur prendre des nouvelles, et qu’elle n’avait
+pas encore quitté Paris.</p>
+
+<p>— Je voudrais la revoir, dit Adrien doucement.</p>
+
+<p>Il la revit. Elle vint un soir dans sa maison,
+accompagnée du parent qui lui tenait lieu de père
+et qui était accouru pour la faire sortir du couvent.
+Pour la première fois, il leur fut permis de
+s’entretenir librement. Cette entrevue décida de
+leur destinée. L’amour est contagieux, il appelle
+l’amour ; celui d’Adrien ne tarda pas à être partagé.
+Le souvenir de Laure Malestra était déjà loin,
+aussi loin que cette passionnante personne, conquête
+glorieuse de Jacques Roudier, tombée en
+son pouvoir et disparue avec lui dans ce tourbillon
+parisien qui ne rend guère ses victimes. Adrien,
+délivré, pouvait donc s’abandonner sans contrainte
+à la chaste tendresse éclose dans son cœur,
+et dont la floraison radieuse en cicatrisait les
+blessures. Il s’y livra avec enthousiasme. Il avait
+la certitude de ne pas se tromper. Jeanne était
+bien la compagne rêvée, l’épouse aimante et fidèle
+qui partage toutes les peines comme toutes les
+joies. Elle ne trahirait pas ses espérances ; chaque
+jour, il découvrirait en elle de nouveaux trésors ;
+elle ferait sa vie douce et fortunée.</p>
+
+<p>Le mariage eut lieu. Le même jour, ils partaient
+afin d’aller cacher dans une retraite lointaine le
+printemps de leur bonheur réalisé. Nicolette avait
+promis d’attendre leur retour avant de retourner
+au Carmel. Car maintenant, sa tâche accomplie et
+l’avenir de son fils assuré, elle espérait fermement
+d’y pouvoir rentrer. C’était son plus ardent
+désir.</p>
+
+<p>Il ne lui suffisait pas que ses supérieurs ecclésiastiques,
+prenant en considération les angoisses
+maternelles qui l’avaient affolée, quand lui était
+parvenue la nouvelle des dangers que courait la
+vie de son fils, eussent excusé sa fuite et se montrassent
+disposés à la relever de ses vœux ; elle
+voulait porter encore la chaîne des engagements
+contractés devant Dieu, dût-elle recommencer les
+épreuves du noviciat et repasser par toutes les
+étapes depuis longtemps franchies.</p>
+
+<p>Ce n’est pas qu’elle fût entraînée par la nostalgie
+du cloître. Hélas ! à présent qu’elle avait vécu
+de la vie de son enfant, elle trouvait au monde
+un charme inattendu, et regardait à l’égal d’un
+bien sans prix la douceur d’y vivre dans l’ombre
+de ce jeune foyer édifié de ses mains. Mais quoi
+que pût alléguer l’Église pour lui rendre le repos,
+Nicolette ne croyait pas qu’elle eût le droit d’être
+heureuse ailleurs que sous la règle des Carmélites ;
+elle entendait épuiser les demandes et les
+démarches avant de renoncer à en sentir de nouveau
+le joug. Il lui semblait qu’elle devait cela à
+Dieu, à titre de réparation, pour lui avoir un jour
+préféré l’enfant né de ses entrailles ; qu’elle se le
+devait à elle-même, par respect pour la vocation
+sacrée à laquelle, en d’autres temps, elle avait
+obéi.</p>
+
+<p>Elle demeura dans ces alternatives tant que dura
+l’absence de son fils, ne goûtant d’autres joies que
+celles qu’elle puisait dans les lettres qu’elle recevait
+de lui, et s’efforçant de conformer sa conduite
+aux lois du Carmel.</p>
+
+<p>Chaque matin, au petit jour, elle entrait dans
+la chapelle de son couvent ; elle y entendait la
+messe, y communiait, et demeurait là, durant de
+longues heures, anéantie devant Dieu, priant pour
+le bonheur de ses enfants, pour leur salut et pour
+le sien. Elle écoutait les religieuses psalmodiant
+l’office derrière la grille voilée ; elle s’associait à
+elles, et sa pensée perçant le voile noir, passant à
+travers les barreaux, la transportait dans le chœur
+où si longtemps elle avait connu les extases de ces
+saintes créatures. Elle se revoyait au milieu d’elles,
+dans sa stalle, récitant les oraisons et prenant sa
+part des exercices prescrits par la règle. Alors, le
+besoin de recommencer cette vie inoubliable la
+ressaisissait. Elle se levait, courait au parloir, interrogeait
+anxieusement la prieure, afin de savoir
+si les démarches qu’on faisait pour lui rouvrir le
+cloître étaient au moment d’aboutir. Puis, tout à
+coup, lorsque dans les réponses provoquées par
+ses questions, elle rencontrait la preuve que son
+espérance ardemment exprimée se réaliserait, un
+frémissement douloureux s’emparait d’elle ; la
+crainte d’être de nouveau séparée de ceux qu’elle
+chérissait la livrait aux angoisses, et elle revenait
+dans sa maison, inquiète, en proie à mille tourments,
+tenaillée par le remords, pleurant sa ferveur,
+gémissant sur l’attiédissement de son zèle
+pour Dieu, mais, par-dessus tout, épouvantée par
+l’appréhension de perdre encore son fils.</p>
+
+<p>L’absence d’Adrien et de Jeanne se prolongea
+trois mois, durant lesquels Nicolette persécutée
+par son incertitude ne put recouvrer le repos.
+Elle attendait le bonheur de les revoir avec une
+impatience maladive, accrue chaque jour davantage.
+Enfin, leur retour ramena dans son cœur la
+sérénité. L’été venait. Ils allèrent s’installer ensemble
+dans une villa située aux environs de
+Paris et louée pour la saison. Là, entre son fils et
+sa belle-fille, Nicolette commença à savourer la
+douceur des affections humaines, et à comprendre
+qu’à côté de la joie de s’immoler pour Dieu, il est
+d’autres joies qu’il ne défend pas à ses créatures.
+Loin du Carmel, son exaltation privée d’aliments
+tombait peu à peu ; dans son esprit, s’élevait le
+désir de voir le cloître qu’elle avait quitté volontairement,
+et où ses scrupules seuls la poussaient
+à rentrer, rester à jamais fermé pour elle. Mais ce
+désir demeurait timide encore ; elle se demandait
+même s’il n’était pas criminel.</p>
+
+<p>Ce qui faisait l’objet de ses préoccupations ne
+s’agitait jamais entre elle et son fils. Il aurait
+voulu connaître les projets que formait sa mère en
+vue de l’avenir ; il n’osait l’interroger. Parfois,
+en la voyant près de lui, toujours souriante,
+prodiguant sa tendresse à Jeanne, environnant de
+sollicitude cette jeune femme, jadis sa fille spirituelle,
+à laquelle l’unissaient depuis longtemps
+des liens mystérieux, formés dans les pratiques de
+la religion, Adrien se plaisait à croire qu’elle était
+heureuse et avait renoncé à retourner chez les
+Carmélites. Parfois aussi, cet espoir se transformait
+en doute, quand il la trouvait agenouillée
+dans sa chambre, ou lorsque, le matin, il surprenait
+sur son visage les traces des larmes versées
+pendant les nuits sans sommeil, passées à délibérer
+avec elle-même sur ce qu’il convenait de faire
+pour ne pas offenser Dieu. S’il avait pu lire au
+fond de ce cœur troublé, il aurait eu pitié de
+l’angoisse qui le torturait, engendrée par la
+crainte d’être rappelée au couvent. Mais Nicolette
+dérobait ses larmes à son fils, ne faisait pas plus
+d’allusions à l’avenir qu’au passé, et évitait de lui
+parler de ce qui les inquiétait également tous
+deux.</p>
+
+<p>Un matin, elle entra à l’improviste dans le cabinet
+d’Adrien. Elle était pâle, des pleurs avivaient
+l’éclat de ses yeux. Sans lui dire un mot ni lui
+laisser le temps de s’informer des causes de sa
+tristesse, elle lui tendit une lettre qu’elle venait
+de recevoir. Il la lut d’un trait. Cette lettre,
+écrite par l’aumônier du couvent, exposait à
+Nicolette l’état des démarches entreprises pour
+régulariser sa situation. Ces démarches multipliées
+n’avaient eu encore d’autre résultat que
+de réconcilier avec l’Église et avec l’Ordre la
+mère Thérèse de Jésus. La question de savoir
+si elle pouvait rentrer au Carmel n’était pas résolue
+et ne semblait pouvoir l’être que si la
+Carmélite portait elle-même à Rome ses regrets
+et ses vœux. L’aumônier engageait donc Nicolette
+à partir, convaincu qu’elle était résolue à épuiser
+les juridictions ecclésiastiques avant de renoncer
+à reprendre l’habit religieux.</p>
+
+<p>— Qu’allez-vous faire, ma mère ? demanda
+Adrien.</p>
+
+<p>— Je dois me conformer à ce qu’on attend de
+moi, répondit-elle.</p>
+
+<p>— Ainsi, vous voulez nous quitter ?</p>
+
+<p>— Le devoir l’ordonne.</p>
+
+<p>— En êtes-vous sûre, ma mère ? Ne vous ordonne-t-il
+pas aussi, et avec plus de force encore,
+de vous consacrer à votre fils ? Vous lui avez manqué
+longtemps, trop longtemps. Allez-vous lui
+manquer de nouveau ?</p>
+
+<p>— J’ai assuré ton bonheur, mon enfant, fit
+Nicolette ébranlée par cette prière. Je t’ai donné
+un ange gardien. Ma présence près de toi n’est
+plus nécessaire.</p>
+
+<p>Il s’avança vers elle, la prit par la taille, et, l’attirant
+à lui, l’embrassa sur le front, en disant :</p>
+
+<p>— Comptez-vous donc pour rien la douleur de
+vous perdre encore ? Et vous-même, êtes-vous certaine
+qu’après avoir connu la douceur des caresses
+de vos enfants, vous pourrez être heureuse loin
+d’eux, privée de les voir et de les embrasser ?</p>
+
+<p>— J’offrirai ma souffrance à Dieu.</p>
+
+<p>— En les condamnant eux-mêmes à souffrir !
+s’écria Adrien. Ah ! ma mère, Dieu n’exige pas
+de si cruels sacrifices ! Et s’il lui plaît de m’éprouver
+une fois de plus, — cela peut arriver, le
+bonheur n’est pas éternel, — si quelque jour je
+dois encore connaître l’adversité, pourrez-vous
+vivre paisiblement dans votre cloître, et allez-vous,
+sans nécessité, vous exposer à en sortir
+de nouveau pour m’apporter l’appui de votre
+amour ? Croyez-moi, puisque vous êtes près de
+nous, restez-y.</p>
+
+<p>— Tais-toi ! tais-toi ! fit Nicolette en étendant
+les mains pour fermer la bouche de son fils.</p>
+
+<p>Mais il ne l’écoutait pas ; il s’éloignait d’elle, et
+courant à la porte de la chambre de Jeanne, il
+appelait sa femme. Elle apparut sur le seuil, surprise,
+inquiète de cet entretien qu’elle n’avait osé
+interrompre, et toute tremblante. Adrien la prit
+par le bras, et l’entraînant vers Nicolette :</p>
+
+<p>— Tiens, fit-il, dis-lui que maintenant elle ne
+peut plus partir, ni se dérober à la joie d’être
+grand’mère.</p>
+
+<p>— Ne nous quittez pas, supplia Jeanne, pressée
+tendrement contre Nicolette. Restez au moins
+jusqu’à la naissance de notre enfant.</p>
+
+<p>— C’est donc vrai ! soupira la mère transfigurée
+et chancelante.</p>
+
+<p>L’énergie de ses résolutions se dissipait. Un
+voile se déchirait. La vie lui apparaissait sous un
+jour nouveau, avec d’autres joies et d’autres
+devoirs. Sa conscience tout à l’heure impérieuse
+à lui montrer le cloître, les mortifications, la
+prière, comme le but suprême de sa vie, s’humanisait,
+changeait de langage, lui rappelait
+qu’elle était libre. Puis, devant son regard attendri,
+défilaient les douceurs de la maternité soudain
+révélées : le sourire d’un enfant, ses vagissements,
+ses bras roses, les soins qu’elle lui
+prodiguerait, les premières manifestations de
+l’intelligence qui s’éveille, les premiers mots errant
+sur les lèvres innocentes, l’éducation à faire.
+Ces douceurs, elle les avait si peu goûtées jusque-là !
+Ce serait une fête de les savourer à longs traits.
+Non, Dieu ne pouvait vouloir qu’elle y renonçât,
+qu’elle brisât de ses mains une félicité si grande.</p>
+
+<p>— Mes chéris, j’attendrai ! soupira-t-elle, défaillante.</p>
+
+<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
+</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
+</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div>
+<p>Quelques mois plus tard, Jeanne mettait au
+monde un fils. Nicolette le reçut dans ses bras.
+Elle le tint un moment serré contre sa poitrine,
+interrogeant le regard innocent qui fuyait encore
+la lumière, comme si elle avait espéré y surprendre
+la volonté du Dieu à qui jusqu’à ce jour elle
+était accoutumée à s’immoler.</p>
+
+<p>— Ceci est pour moi, dit-elle tout à coup ; puis
+levant sur ses enfants son front éclairé par le
+bonheur, elle ajouta : — Que Dieu me pardonne
+si je l’offense, mais je ne crois pas l’offenser.
+Je reste, ma place est ici et non ailleurs. Je
+vous resterai toujours.</p>
+
+<p>Elle ne les a plus quittés.</p>
+
+
+<p class="c gap xsmall">PARIS. — TYPOGRAPHIE DE E. PLON ET C<sup>ie</sup>, RUE GARANCIÈRE, 8.</p>
+
+
+
+<div style='text-align:center'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 77272 ***</div>
+</body>
+</html>