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PLON <span class="sc">et</span> C<sup>ie</sup>, IMPRIMEURS-ÉDITEURS<br> +<span class="xsmall">RUE GARANCIÈRE</span>, 10</p> + +<p class="c">1883<br> +<span class="i xsmall g">Tous droits réservés</span></p> + +<div class="break"></div> + +<p class="top4em small">Cet ouvrage a été déposé au ministère de l’intérieur (section +de la librairie) en mars 1883.</p> + + +<p class="c gap">A LA MÊME LIBRAIRIE, DU MÊME AUTEUR :</p> + +<div class="flex"> +<table> +<tr><td class="drap"><b>Les Persécutées</b></td> +<td class="bot w3">1 vol.</td></tr> +<tr><td class="drap"><b>Daniel de Kerfons</b></td> +<td class="bot w3">2 —</td></tr> +<tr><td class="drap"><b>La Marquise de Sardes</b> (4<sup>e</sup> <span class="i">édition</span>)</td> +<td class="bot w3">1 —</td></tr> +<tr><td class="drap"><b>Clarisse</b> (4<sup>e</sup> <span class="i">édition</span>)</td> +<td class="bot w3">1 —</td></tr> +<tr><td class="drap"><b>Madame Robernier</b> (4<sup>e</sup> <span class="i">édition</span>)</td> +<td class="bot w3">1 —</td></tr> +<tr><td class="drap"><b>La Maison de Graville</b> (7<sup>e</sup> <span class="i">édition</span>)</td> +<td class="bot w3">1 —</td></tr> +<tr><td class="drap"><b>Le Mari</b> (10<sup>e</sup> <span class="i">édition</span>)</td> +<td class="bot w3">1 —</td></tr> +<tr><td class="drap"><b>Mon frère et moi</b> (<span class="i">Souvenirs d’enfance et de jeunesse</span>) 6<sup>e</sup> <span class="i">édit.</span></td> +<td class="bot w3">1 —</td></tr> +<tr><td class="drap"><b>Défroqué</b> (12<sup>e</sup> <span class="i">édition</span>)</td> +<td class="bot w3">1 —</td></tr> +<tr><td class="drap"><b>Pervertis</b> (10<sup>e</sup> <span class="i">édition</span>)</td> +<td class="bot w3">1 —</td></tr> +</table> +</div> + +<p class="gap small">Reproduction interdite, tous droits réservés. — Ent. Sta. Hall. +S’adresser pour la traduction à l’Agence <span class="sc">Th. Michaelis</span>, 45 et 47, +rue de Maubeuge, Paris.</p> + + +<p class="c gap xsmall">PARIS. TYPOGRAPHIE DE E. PLON ET C<sup>ie</sup>, RUE GARANCIÈRE, 8.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<p class="c xlarge">LA CARMÉLITE</p> + + + + +<h2 class="nobreak">LIVRE PREMIER</h2> + + + + +<h3>I</h3> + + +<p>Le couvent des Carmélites est construit aux +portes de Beaucaire, sur un rocher qui baigne dans +le Rhône. C’était autrefois une commanderie de +Templiers. Son ancienneté se devine à la physionomie +architecturale des bâtiments restaurés, +flanqués de deux tours massives, à l’épaisseur des +murailles, à la hauteur des voûtes, à la coupe +ogivale des fenêtres.</p> + +<p>Le parloir dans lequel la sœur tourière venait +de faire entrer Nicolette, était une vaste pièce +éclairée par deux croisées s’ouvrant sur le fleuve, +et divisée dans sa largeur par une haute grille en +fer, revêtue, sur toute sa surface, de pointes +menaçantes. De l’autre côté de cette grille, un long +voile noir tendu dérobait les religieuses à la +curiosité des visiteurs. Les murs blanchis à la +chaux n’avaient d’autre ornement qu’un crucifix, +une statuette de saint Joseph en bois peint, et +imprimées en grosses lettres noires sur des +tableaux en carton, des maximes empruntées à +sainte Thérèse : « Tout passe. — Qui possède +Dieu ne manque de rien. — Que rien ne te trouble. — Dieu +est toujours le même. — Dieu seul suffit. » +Le mobilier se composait de douze chaises et +d’une table en sapin. Sur la table, un tapis brun ; +devant chaque chaise, une étroite natte de paille +jetée sur la nudité des larges dalles.</p> + +<p>Depuis trois années que Nicolette habitait +Beaucaire, il ne se passait guère de jour qu’elle +ne visitât le couvent du Carmel, tantôt pour prier +dans la chapelle, tantôt pour s’entretenir avec la +prieure, dont les conseils éclairaient et fortifiaient +son âme indécise, en proie aux luttes qui, dans +toute conscience chrétienne, précèdent l’épanouissement +d’une vocation religieuse. On la connaissait +dans la maison ; elle y était traitée en amie +qu’on veut attirer, qu’on savait devoir s’y fixer, +tôt ou tard, et ce fut avec un empressement familier +que la tourière revint au bout de quelques +instants lui annoncer que la Mère supérieure +allait se rendre à son appel.</p> + +<p>Restée seule dans le parloir, Nicolette s’approcha +d’une fenêtre, appuya son front contre la +vitre tiède encore de la chaleur du jour, et se tint +là, toute rêveuse, le regard captivé par l’immensité +du paysage qui se déroulait sous ses yeux.</p> + +<p>Aux pieds du roc taillé à pic, verdâtre à sa +base, et à sa cime doré par le soleil couchant, +coulait le Rhône avec ses vagues tumultueuses, +ses tourbillons redoutables, son écume blanchâtre, +et les reflets dont la lumière méridionale, +ardente et crue, rayait ses eaux rapides, entraînées +ainsi qu’un torrent débordé. Sur la largeur +de son lit, parallèlement au viaduc du chemin de +fer, dont les arches brunies encadraient des coins +d’horizon tremblant, où se confondaient dans une +brume argentée le bleu du ciel et le vert du flot, +un pont suspendu se balançait à l’extrémité de +câbles en fer, fixés aux piles massives, plantées +en plein courant. De l’autre côté du fleuve, le +château de Tarascon dressait ses vieilles murailles +et ses créneaux, qui allongeaient leur ombre sur le +quai descendant vers la grande place de la ville. +Le long des rives aux berges escarpées, se déroulait +un double rideau de cyprès et de saules, au +delà duquel les toitures rouges, les façades grises, +les volets verts parsemaient de taches toutes +vibrantes sous le soleil, les verdures roussies et +poussiéreuses. Sur la droite, à l’entrée de la plaine +de Beaucaire, le canal du Midi traçait un sillon +lumineux, droit et régulier, qui allait se perdre +au loin entre des champs couverts d’oliviers +rabougris et difformes, étalant leur feuillage sombre +sur le sol desséché. Puis, à travers les vastes +étendues bornées au loin par la chaîne des Alpilles, +c’étaient des routes toutes blanches, se croisant +et s’enchevêtrant, fuyant entre les blés jaunis +et les vignes aux longs rameaux rampants. Le +jour éclatant s’apaisait, remontait le long des collines +aux flancs roses, au sommet desquelles commençait +à se lever une brise fraîche dans l’ombre +dont les enveloppait peu à peu le soleil déclinant.</p> + +<p>— Qu’il serait doux de vivre ici, toujours, en +présence de Dieu et de son œuvre ! soupira Nicolette. +Je l’aimerai avec plus de passion, je le prierai +avec plus de ferveur s’il daigne m’ouvrir +cette sainte maison.</p> + +<p>Comme si ce cri de son âme eût été écouté, un +bruit se fit de l’autre côté de la grille, et une voix +de femme dit avec douceur :</p> + +<p>— Loué soit Notre-Seigneur Jésus-Christ.</p> + +<p>— A jamais, se hâta de répondre Nicolette en +venant s’asseoir contre la grille, afin de se rapprocher +de la prieure qu’elle entendait, mais ne +pouvait voir, la règle des Carmélites leur interdisant +de se montrer à des étrangers, autrement +que voilées.</p> + +<p>— Est-ce vous, mademoiselle Suarez ? reprit la +voix.</p> + +<p>— Je vous attendais, ma mère !</p> + +<p>— Vous désirez me parler, ma chère fille ?</p> + +<p>— Toujours au sujet des résolutions que je dois +prendre, oui, ma mère.</p> + +<p>— Je vous écoute.</p> + +<p>— Vous savez, ma mère, reprit Nicolette, que +depuis trois ans, je suis décidée à embrasser la +vie religieuse ; que ce désir, longtemps combattu +par ma famille, est devenu plus puissant et plus +irrésistible après la mort de mon père. J’avais +perdu ma mère étant encore au berceau. Le nouveau +malheur qui m’a frappée m’a faite orpheline. +Je n’ai plus d’autre parent que ma sœur ; +elle est mariée et heureuse. Je ne manquerai donc +à personne en me donnant à Dieu, et je suis libre, +alors qu’il m’appelle, d’aller à lui. Vous avez reçu +sur ce point mes confidences.</p> + +<p>— Et j’en ai gardé le souvenir, car elles m’ont +vivement impressionnée. J’ai cru y voir un symptôme +de votre vocation, surtout quand vous +m’avez révélé qu’à l’âge de seize ans, vous aviez +spontanément fait vœu de chasteté perpétuelle, et +que ce vœu, vous ne l’avez jamais regretté.</p> + +<p>— Jamais, ma mère, pas plus que je n’ai douté +de ma vocation. Le doute qui s’était élevé dans +mon âme tenait, vous ne l’ignorez pas, à une +autre cause. Le divin Sauveur me voulait, j’en +étais sûre, sa volonté s’étant manifestée à moi par +des signes certains. Mais sous quelle forme désirait-il +que j’entrasse à son service ? Devais-je me +consacrer aux malades et aux pauvres ? Devais-je +frapper à la porte d’un cloître tel que celui-ci ? +J’ai longtemps hésité, suppliant le ciel de me désigner +clairement l’ordre que je devais choisir. +Enfin, sur le conseil de mon directeur, l’abbé +Cardenne, j’ai fait une retraite, au terme de +laquelle une confession générale lui a permis de +discerner dans mon âme le témoignage décisif de +la volonté du Seigneur. Je viens donc vous +annoncer que cette volonté s’est trouvée d’accord +avec mon secret désir.</p> + +<p>— Votre choix est fait ? s’écria vivement la +prieure.</p> + +<p>— Oui, ma mère, et dans quelques semaines, +je vous prierai de m’ouvrir les portes du Carmel. +J’aurai alors atteint l’âge de ma majorité ; le consentement +de mon tuteur ne me sera plus nécessaire ; +je serai libre.</p> + +<p>— Les portes du Carmel s’ouvriront devant +vous, ma chère fille, si vous persistez dans votre +dessein. Jusque-là, continuez à prier, afin que le +Seigneur vous éclaire !</p> + +<p>— Oh ! ma mère, répondit Nicolette, depuis le +jour de ma première communion, j’ai souhaité, +passionnément souhaité de le servir, d’être à lui, +de n’être qu’à lui, de lui offrir toute ma vie.</p> + +<p>— Ce souhait pieux n’implique pas forcément +une vocation religieuse. Vous pouvez servir Jésus +en restant dans le monde ; là, aussi, il faut des +exemples.</p> + +<p>— Que d’autres les donnent ! A chacun sa +tâche ! Moi, je sens bien que je ne saurais être +heureuse que dans la paix du cloître !</p> + +<p>— Notre règle est sévère, mon enfant, insista +la prieure.</p> + +<p>— Serait-elle plus sévère encore, je la trouverais +douce ! Prier au pied de la croix, continua +Nicolette d’un accent où se révélaient l’enthousiasme +de son âme surnaturalisée et l’ardeur de sa +foi, contempler Dieu, l’implorer pour ceux qui +l’oublient, expier les péchés de ceux qui l’offensent, +se mortifier, jeûner, se vêtir de bure, porter +un cilice, cela n’est que volupté, ma mère, vous +le savez bien. Est-il au monde une joie qui vaille +la joie de s’immoler à Jésus-Christ ?</p> + +<p>Et ses beaux yeux rayonnant d’une flamme +étrange, Nicolette redressait sa fine tête brune, +regardant, transfigurée, la voûte du parloir, +comme si par delà cette voûte elle eût aperçu le +Crucifié dans sa gloire, l’amant divin qui nous +ravit nos filles, embrase d’amour leur cœur +extasié, leur inspire les sacrifices héroïques et les +pousse au martyre.</p> + +<p>— Qu’il soit donc fait comme vous le voulez, +mon enfant, reprit la supérieure, remuée jusqu’aux +entrailles par le cri qu’elle venait d’entendre. +Aussitôt que vous m’aurez fait savoir que vous +êtes prête, je soumettrai votre demande à nos +mères professes. Elles vous accueilleront avec bonheur, +je le sais, et pendant la durée de votre noviciat, +nous aurons le loisir de rechercher si véritablement +notre Sauveur vous veut.</p> + +<p>Le visage de Nicolette s’épanouit dans un sourire +de contentement. Toute radieuse, elle se +leva.</p> + +<p>— Adieu donc, ma mère ! s’écria-t-elle ; à +bientôt.</p> + +<p>Elle sortit du parloir, traversa une petite cour, +entra dans la chapelle, et s’agenouilla. Comme +elle était heureuse ! Elle touchait enfin au but si +longtemps poursuivi. Quelques jours encore, et, +parée comme une fiancée, elle viendrait se prosterner +sur les marches de l’autel, célébrer ses noces +avec l’Époux qu’elle se donnait librement. Puis +elle franchirait la grille mystérieuse qui s’étendait +à gauche de cet autel ; elle prendrait place dans +le chœur des religieuses ; elle aurait sa part de +leurs prières et de leurs travaux ; elle se préparerait +à prononcer les vœux éternels dont elle +savait par cœur la formule, tant elle s’était accoutumée +à la répéter, dans le silence de ses veilles +consacrées à des méditations, véritable apprentissage +de la vie monastique, dont son pieux enthousiasme +ne lui laissait voir que les roses. Et dans +un élan d’ardeur confiante et jeune, elle évoquait +le tableau de son existence future, elle remerciait +Dieu qui lui préparait tant de douces heures +que ne connaîtront jamais ceux qui n’ont pas subi +l’indescriptible folie de la croix. Toute brûlante +était la prière qui montait de ses lèvres vers son +divin Maître et vers l’immortelle et sainte Thérèse, +la grande réformatrice du Carmel, brûlée aussi de +toutes les flammes du céleste amour, et dont elle +voulait imiter les exemples et pratiquer les vertus.</p> + +<p>Tout à coup, de l’autre côté de la grille claustrale +qui séparait le chœur des religieuses de la +partie de la nef réservée aux fidèles, elle entendit +un bruit de pas. La Communauté se réunissait pour +l’office du soir. Bientôt une psalmodie lente et +monotone s’éleva dans le silence de la chapelle +assombrie par la chute du jour. Il semble que ces +accents uniformes ne pouvaient émouvoir l’âme de +Nicolette accoutumée à les écouter. Mais dans +l’état d’esprit où elle se trouvait, il lui parut qu’ils +arrivaient à ses oreilles pour la première fois. +Toutes les joies du cloître, ces joies qu’elle brûlait +de connaître, lui apparaissaient dans ce cantique +triste et doux, chanté sur un ton de mélopée, sans +harmonie et sans couleur.</p> + +<p>Elle fut bouleversée. Des larmes roulèrent de +ses yeux sur ses mains croisées, fiévreuses et +tremblantes, tandis que son âme se répandait aux +pieds de Dieu, en supplications passionnées. Elle +resta ainsi, abîmée dans sa prière, et ne songea à +partir que lorsque l’office eut pris fin.</p> + +<p>Taillé à pic du côté du Rhône, comme un mur +de forteresse, le rocher à la cime duquel s’élevait +le couvent, s’abaisse par une pente douce du côté +de la plaine. Le chemin circule à travers les garigues, +en coupant un bois de chênes verts, bas et +clair-semé, venu parmi les blocs calcaires. Le feuillage +de quelques figuiers égaye seul cette végétation +desséchée sur laquelle le mistral impétueux pousse +d’en bas des flots de poussière. C’est ce chemin +que prit Nicolette en sortant de la chapelle. Toute +agitée encore par l’émotion qu’elle venait de ressentir, +elle emportait avec soi l’ineffaçable impression +de ces moments qui lui avaient montré son +bonheur prochain.</p> + +<p>Maintenant, la brusque fraîcheur de l’air annonçait +la nuit. Le ciel se violaçait. Au bord des +vapeurs pâlies, entraînées dans l’espace, s’éteignaient +lentement l’or et la pourpre des derniers +rayons du jour. Les astres, l’un après l’autre, +perçaient l’azur blanchissant. Le Rhône devenait +noir, sa rumeur plus plaintive et plus grave. Dans +les rues de Beaucaire, des lampes s’allumaient aux +fenêtres béantes des maisons assombries ; les +réverbères, peu à peu, étoilaient l’ombre.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3>II</h3> + + +<p>Autour de la maison, le long des treilles grimpantes, +la nuit se faisait plus obscure. Sur le perron, +Nicolette, en entrant dans le jardin, aperçut, +appuyée à la balustrade en pierre, une fine et +blanche silhouette de femme. Elle reconnut sa +sœur.</p> + +<p>— Me voilà, Irène ! lui cria-t-elle en traversant +la pelouse pour la rejoindre plus vite.</p> + +<p>— Je commençais à être inquiète, ma chérie, +répondit Irène en la recevant dans ses bras tout +essoufflée.</p> + +<p>Nicolette l’embrassa :</p> + +<p>— Le temps passe vite quand on prie. Puis elle +ajouta : Ton mari est-il arrivé ?</p> + +<p>— Non ; il m’a télégraphié de Marseille que son +retour est remis à demain.</p> + +<p>— Je respire ; c’est lui surtout que je craignais +d’avoir fait attendre. Rentrons.</p> + +<p>Nicolette entraîna sa sœur dans la maison. Le +dîner était servi. Sous la flamme de la lampe, +le couvert dressé, l’ameublement de la salle à +manger, la toilette d’Irène révélaient la vie large et +luxueuse, des habitudes de bien-être et d’élégance.</p> + +<p>Madame Malivert était vêtue d’une robe blanche +dont le corsage aux plis amples flottait autour de +sa taille. Aux épaules et aux bras, l’étoffe transparente +se dorait de la chaude couleur de la peau. +Une dentelle jetée sur les cheveux en assombrissait +la masse blonde, soyeuse et légère. La figure, +aux traits délicatement dessinés, quoique ronde +et pleine, s’éclairait de l’expression douce et +caressante des yeux bleus où se révélait une âme +plus tendre qu’ardente. C’était, dans l’épanouissement +de son opulente beauté, un saisissant contraste +avec Nicolette, petite et brune, si maigre +dans sa robe noire qu’elle semblait n’avoir que le +souffle, et comme consumée par un feu intérieur +dont son regard, détaché de la terre, trahissait la +violence. Jamais fleurs d’un même arbre ne furent +plus dissemblables que ces deux jeunes femmes +nées des mêmes parents.</p> + +<p>Leur mère était morte en mettant Nicolette +au monde. Élevées par leur père, Joseph Suarez, +architecte à Paris, elles l’avaient perdu seize ans +plus tard. A cette époque, Irène était déjà mariée. +Toute jeune, elle avait épousé, quoiqu’il eût le +double de son âge, un riche propriétaire du Gard, +M. Jacques Malivert. Elle habitait Beaucaire avec +lui. Après la mort de son père, elle avait offert à +Nicolette, qu’elle chérissait, un asile accepté avec +reconnaissance.</p> + +<p>Depuis cette époque, les deux sœurs vivaient +en commun. Nicolette rêvait déjà des douceurs de +la vie monastique qu’elle se proposait d’embrasser. +Elle ne faisait pas mystère de ses projets ; mais +elle en avait ajourné l’exécution jusqu’au moment +où, ayant atteint sa majorité, elle pourrait disposer +librement d’elle-même et obéir au penchant qui +l’entraînait vers le cloître, sans avoir à lutter contre +la volonté de son tuteur Jacques Malivert, qui lui +refusait son consentement.</p> + +<p>En attendant la réalisation de ses espérances, +elle se considérait comme consacrée à Dieu. De +pieux exercices remplissaient ses journées. Quoique +retenue encore dans le monde qu’elle était résolue +à fuir, elle se plaisait à y vivre comme une religieuse. +Elle écartait tout plaisir et toute distraction ; +elle allait toujours vêtue d’une robe noire, +jeûnait, priait, s’imposait des privations de toutes +sortes, et n’était heureuse que lorsqu’elle pouvait +s’agenouiller, tantôt dans sa chambre où elle prolongeait +ses veilles, prosternée devant Dieu, tantôt +dans la chapelle des Carmélites, vers laquelle l’attiraient +une puissance secrète et un invincible +attrait.</p> + +<p>La douleur dans l’âme, Irène voyait approcher +le moment où sa sœur lui échapperait. Elle l’aimait +tendrement. Dans la tristesse de son existence, +elle ne connaissait d’autre joie que celle de cette +affection payée de retour, mais condamnée à être +brisée tôt ou tard. Mariée à un homme plus âgé +qu’elle, elle n’avait pas trouvé les félicités qu’engendre +l’amour. Séduit un jour par sa beauté, +peut-être aussi par le chiffre de sa dot, Malivert, +en l’épousant, n’avait rien compris à cette créature +délicate et sensible qui s’était laissé prendre sans +se donner. Après avoir cru la conquérir, il n’avait +pas su se faire aimer d’elle. Irène, en lui, voyait +un maître, et non un amant. A ses côtés, elle +était sans confiance. Le temps, en s’écoulant, loin +de la rapprocher de celui dont elle portait le +nom, la détachait de lui. Par surcroît de malheur, +elle n’avait pas d’enfant ; existence vide et dépossédée. +Nicolette seule trompait encore son amer +désenchantement en lui tenant lieu de tout ce +qui lui manquait. Aussi Irène était-elle saisie +d’une âpre angoisse toutes les fois qu’elle constatait +que Nicolette allait la quitter pour toujours.</p> + +<p>Cette préoccupation la dominait ce soir-là, +tandis que le dîner se continuait silencieusement. +Elle regardait sa sœur avec inquiétude, cherchant +à deviner ce que pensait la jeune fille, se demandant +si l’événement qu’elle redoutait allait se +produire et Nicolette l’abandonner. Les yeux +baissés, Nicolette mangeait du bout des lèvres, +touchait à peine aux plats, choisissait les mets les +plus simples, repoussait les plus recherchés, comme +si elle eût voulu déjà se mortifier et s’essayer aux +privations qu’elle subirait dans le cloître. Au +dessert, composé de sucreries et de fruits, elle plia +sa serviette, la posa près d’elle sur la table, et se +croisant les bras, après avoir fait le signe de la +croix, elle attendit pensive que sa sœur eût achevé +son repas.</p> + +<p>— Tu as fini ! Déjà ! Tu n’as pas mangé ! s’écria +Irène.</p> + +<p>— J’ai mangé à ma faim et bu à ma soif, répondit +Nicolette. Tout le reste serait superflu.</p> + +<p>Le domestique qui venait de servir se retirait. +Irène plus libre reprit :</p> + +<p>— Tu es rentrée bien tard, ma chérie. Je ne t’ai +pas demandé où tu t’étais oubliée ; mais je devine +que c’est chez les Carmélites.</p> + +<p>— Chez les Carmélites, en effet.</p> + +<p>— Encore !</p> + +<p>— Encore et toujours, Irène ; je ne suis heureuse +que là.</p> + +<p>Irène se leva, fit le tour de la table pour se rapprocher +de sa sœur, et l’ayant prise par la taille +d’un geste maternel, elle l’entraîna doucement +jusque dans le salon qui communiquait avec le +jardin par une grande porte vitrée. Cette porte +ouverte à deux battants laissait entrer avec le +parfum des fleurs la fraîcheur du soir. Irène +s’assit, et retenant Nicolette debout devant soi, +elle lui dit :</p> + +<p>— Ingrate enfant, les efforts que je fais pour +que tu sois heureuse près de moi ne sont donc +rien ?</p> + +<p>— Mon cœur en gardera fidèlement le souvenir, +ma bonne Irène, et tu sais bien que ma reconnaissance +demeurera éternelle comme ma tendresse +pour toi. Mais personne ne peut rivaliser avec +Dieu pour assurer le bonheur de ses créatures. Il +est la source de toute joie et de tout amour. +Allons ! embrasse-moi et ne gronde pas.</p> + +<p>— Oh ! je ne gronde pas, soupira Irène. Mais +je suis si triste, en devinant que tu songes à me +quitter !</p> + +<p>— Pourquoi parler de notre séparation ? L’heure +est proche où j’abandonnerai cette maison ; mais +elle n’a pas encore sonné. Jusque-là, jouissons +paisiblement de la joie d’être ensemble.</p> + +<p>— C’est donc vrai ? tu veux partir !</p> + +<p>— Peut-on résister à la voix du ciel ? Longtemps +j’ai pu mettre en doute sa volonté ; je ne le peux +plus aujourd’hui. Au printemps prochain, j’entrerai +chez les Carmélites.</p> + +<p>Ce fut dit d’un accent dont la douceur cachait +mal la fermeté, et qui révélait un dessein définitivement +arrêté. Irène connaissait trop bien sa +sœur ; depuis trop longtemps elle était initiée à ses +perplexités et à ses espérances pour tenter un +effort qu’elle savait devoir être vain. Mais elle ne +put retenir ses larmes ni les lui dissimuler.</p> + +<p>— Ne dirait-on pas que je me condamne à +quelque affreux supplice ! s’écria Nicolette joyeusement. +Si tu pouvais comprendre combien je suis +heureuse, petite sœur, tu ne pleurerais pas. Loin +de pleurer, tu te réjouirais avec moi.</p> + +<p>— Me réjouir quand je vais te perdre !</p> + +<p>— Tu ne me perdras pas. Tu pourras me voir…</p> + +<p>— T’entendre peut-être, mais non te voir. Ne +seras-tu pas derrière une grille, sous un voile qui +me dérobera tes traits ? Ah ! Nicolette ! Nicolette ! +enfermée dans ton cloître, pourras-tu songer +sans remords à la douleur que tu m’auras causée ! +Je l’aime si tendrement, ma chérie ! N’es-tu pas +plus que ma sœur ? n’es-tu pas ma fille ? Après la +mort de notre mère, n’est-ce pas moi qui l’ai +remplacée près de toi ? Quand tu étais toute +petite, et quoique je ne fusse ton aînée que de +sept ans, ne t’ai-je pas prodigué des soins maternels ? +N’ai-je pas veillé sur ton enfance maladive ? +N’est-ce pas à ma sollicitude que tu dois de vivre ?</p> + +<p>— Tais-toi ! tais-toi ! murmura Nicolette en +posant l’une de ses mains sur la bouche de sa +sœur. Ce que tu rappelles là, je ne l’ai jamais +oublié, et je ne l’oublierai jamais. Mais est-ce +l’oublier que de vouloir se consacrer à Dieu ? Là-bas, +ma sœur bien-aimée, je te prouverai encore +ma tendresse en priant pour toi.</p> + +<p>— Eh ! cela fera-t-il que ton départ ne me +laisse seule au monde ?</p> + +<p>— Seule au monde ! Et ton mari !…</p> + +<p>— Mon mari ! murmura Irène avec découragement.</p> + +<p>— Jacques t’aime.</p> + +<p>— Il m’aime à sa manière, en égoïste, en despote, +avec les brutalités et les emportements de +sa nature. Quand, après quelque violence, il me +fait un présent et m’embrasse en me l’offrant, il +croit avoir réparé ses torts ! Hélas ! il ne sait pas +quelle meurtrissure il me laisse au cœur. Ah ! si +les jeunes filles savaient à quoi elles s’exposent en +se mariant au gré de leurs parents et non à leur +propre gré, elles y regarderaient à deux fois +avant de s’engager.</p> + +<p>— Mais tu m’affliges, ma chérie, fit Nicolette +en s’agenouillant devant sa sœur. Es-tu donc si +malheureuse ? Souvent, trop souvent, j’ai été témoin +des scènes dont tu parles ; j’ai pu juger ton +mari ; je sais qu’il n’a pas une âme égale à la +tienne ; je sais qu’accoutumé à commander à ses +ouvriers, à les contenir sous le frein d’une discipline +rigoureuse, il apporte ici des exigences déplacées ! +Souvent je t’ai vu pleurer ; mais souvent +aussi je l’ai surpris à tes pieds, te demandant +pardon. Je te croyais résignée à ses défauts.</p> + +<p>— Se résigner est aisé quand on aime.</p> + +<p>— Ne l’aimes-tu donc pas ? demanda Nicolette +avec un accent d’effroi.</p> + +<p>— Il a vingt ans de plus que moi ! répondit +Irène, et plus bas, elle ajouta : — Si encore +j’avais un enfant !…</p> + +<p>Et comme elle pleurait, Nicolette la prit entre +ses bras en disant :</p> + +<p>— Je prierai pour toi, ma sœur bien-aimée ; le +ciel m’exaucera ; il te rendra la paix avec le courage.</p> + +<p>— Le courage et la paix me seraient rendus si +tu me restais, Nicolette. T’ayant à mes côtés, je +me sentais forte. Mais, toi partie, que deviendrai-je ? +Je n’ai compris toute l’étendue de mon malheur +que depuis ces quelques jours où je te devine +toute frémissante du désir de t’en aller ailleurs. +La solitude dans laquelle tu vas me laisser m’épouvante.</p> + +<p>Un silence suivit ces paroles. On n’entendait +rien que les sanglots qui gonflaient la poitrine +d’Irène et les baisers sous lesquels Nicolette essayait +de les apaiser.</p> + +<p>— Je ne suis pas encore partie, dit enfin celle-ci, +cherchant à calmer la peine dont elle venait de +recevoir la confidence ; je t’aime trop pour t’abandonner +si tu es malheureuse.</p> + +<p>— Tu renoncerais à tes projets ? fit Irène en +relevant la tête.</p> + +<p>Cette question parut surprendre Nicolette. Subitement, +son effusion tombait, son visage se transformait, +exprimait son étonnement, devenait froid +comme si dans le langage qu’elle venait d’entendre, +elle eût découvert un piége.</p> + +<p>— Y renoncer est impossible, dit-elle sèchement. +Je ne peux que les ajourner jusqu’au +moment où tu seras faite à l’idée de notre séparation.</p> + +<p>— Je ne m’y ferai jamais, s’écria Irène avec +emportement, et puisque tu dois quitter cette +maison, autant à présent que plus tard. Ah ! +implacable égoïsme des âmes qui se livrent au +Christ, je te reconnais. C’est toi qui me prends +ma sœur. Pars, continua-t-elle en se levant, le +regard fixé sur Nicolette toujours agenouillée ; +pars quand tu voudras. Je ne te disputerai pas à +Dieu.</p> + +<p>Sans rien ajouter, elle marcha vers la porte +ouverte sur le jardin. Mais au moment où elle +allait en franchir le seuil, un cri de sa sœur l’arrêta.</p> + +<p>— Est-ce toi qui me parles, Irène ? demandait +celle-ci.</p> + +<p>Irène se retourna. Elle vit Nicolette qui la regardait +toute pâle, et tendait de son côté ses +mains suppliantes. Le ressentiment qui la dominait +s’évanouit. Elle se précipita sur elle, la releva +d’un mouvement passionné, et la tenant entre ses +bras, la couvrit de baisers et de larmes.</p> + +<p>— Pardonne-moi, lui disait-elle ; tu n’as jamais +su, tu ne peux savoir combien je suis malheureuse. +Ah ! si je pouvais te dire ! Mais, non, je ne dois +pas troubler la sérénité de ton âme, ma chère +sainte ; je dois garder le silence. Tout à l’heure, +tu me promettais de prier pour moi ! Oui, prie, +prie pour ta pauvre Irène, ma chérie.</p> + +<p>— Mais que me caches-tu donc ? s’écria Nicolette +effrayée par le trouble où elle voyait sa sœur.</p> + +<p>— Tais-toi, tais-toi ! reprit celle-ci ; ne m’interroge +pas ; il n’est pas en mon pouvoir de te répondre.</p> + +<p>De nouveau, elle s’éloigna à grands pas et disparut +dans l’ombre du jardin, sans que cette fois +l’appel de sa sœur pût la retenir.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3>III</h3> + + +<p>Vers minuit, Nicolette, retirée dans sa chambre, +priait encore. C’était ainsi tous les soirs. Depuis +longtemps, elle s’astreignait à une règle sévère, +tout heureuse de sa servitude volontairement acceptée. +Elle ne se couchait qu’après avoir longuement +médité, ayant aux doigts, quand elle s’étendait +sur sa dure couchette, le rosaire qu’elle +égrenait en s’endormant.</p> + +<p>Ce jour-là, elle s’était adressée à Dieu avec une +ferveur où respirait sa tendresse pour Irène ; elle +le suppliait de couvrir de sa protection sa sœur +malheureuse, de la consoler, de lui donner la +paix intérieure et de lui rendre le bonheur perdu.</p> + +<p>Un grand calme berçait la maison. Des bruits +de roues sur la route, quelque cri de bateliers +descendant le canal au fil de l’eau, troublaient +seuls le silence. Par la croisée que la chaleur obligeait +Nicolette à laisser entr’ouverte, un rayon de +lune faisait sa trouée dans la chambre, allongeant +sur le parquet sa lumière ainsi qu’un sillon d’argent, +et dans ce sillon, comme ravivées par ses +feux, passaient les suaves émanations qui montaient +du jardin.</p> + +<p>Au moment où l’horloge de la ville répandait +dans l’air les douze coups de minuit, Nicolette +se leva, ayant fini ses dévotions. Elle ouvrit la +croisée toute grande, s’accouda au balcon et respira +la brise fraîche du Rhône, qui chantait dans +les feuillages, en secouant la poussière dont le +vent durant le jour les avait chargés. Elle resta +ainsi, les yeux levés vers le ciel tout embrasé de +la clarté des étoiles flamboyantes. Ses lèvres demeuraient +immobiles. Mais de son cœur montaient +des prières nouvelles dans lesquelles elle +s’abîmait, détachée de la terre, emportée dans le +rêve qui lui montrait au delà de l’azur les félicités +éternelles promises aux élus. Enfin elle rentra, +tira le rideau sur la fenêtre close et commença sa +toilette pour la nuit, debout au milieu de la chambre, +évitant de se regarder dans la glace, détournant +les yeux de son corps de vierge, comme +pour ne pas s’exposer à tirer orgueil de sa beauté, +et tressant en une natte épaisse ses cheveux dénoués.</p> + +<p>Tout à coup, dans le silence, du côté de la +chambre de sa sœur, à l’autre extrémité de la +maison, éclata un cri de détresse, tombé d’une +bouche de femme, et suivi presque aussitôt de la +détonation d’une arme à feu qui fit trembler les +murailles. Puis, ce fut dans l’escalier le bruit d’une +course affolée, et, dominant le vacarme, des exclamations +de colère poussées par une voix que Nicolette +reconnut pour celle de son beau-frère Jacques +Malivert. Le sang glacé par l’effroi, elle demeurait +immobile, les pieds cloués au parquet. Mais cette +immobilité ne dura qu’une seconde. Convaincue +que sa sœur courait un péril, elle s’élança pour +lui porter secours ; elle fut arrêtée aussitôt. La +porte venait de s’ouvrir, poussée avec fracas par +un bras vigoureux. Nicolette ne put retenir une +plainte et recula terrifiée jusqu’au fond de la +chambre, croisant fiévreusement les bras sur sa +poitrine que voilait à peine le corsage dégrafé. +Sur le seuil béant, encadrant l’obscurité de la +galerie, Irène apparaissait, les cheveux sur les +épaules, la face convulsée. Elle n’était pas seule. +Sa main crispée étreignait celle d’un jeune homme, +tête nue, horriblement pâle sous l’épaisse moustache +noire qui balafrait son visage, et revêtu de +l’uniforme des officiers de hussards que Nicolette +se souvenait d’avoir rencontrés à Tarascon où ils +tenaient garnison. Il résistait et se débattait ; mais +elle le traînait derrière elle, quelque effort qu’il fît +pour retourner sur ses pas. Elle l’obligea à entrer, +et le désignant à Nicolette, elle dit, tremblante, +folle d’épouvante :</p> + +<p>— Sauve-nous, Nicolette ; dis que c’est pour toi +qu’il était ici.</p> + +<p>Sans attendre la réponse de sa sœur, elle traversa +la pièce en courant. A la tête du lit, une +porte donnait accès dans une chambre non habitée +par où elle pouvait regagner la sienne. C’est par +là qu’elle disparut.</p> + +<p>— Qui êtes-vous, monsieur ? Que faites-vous ici ? +s’écria Nicolette.</p> + +<p>— M. Malivert nous a surpris en haut de l’escalier, +au moment où sa femme me ramenait. Il a +tiré sur nous et il nous cherche. C’est elle qui +m’a conduit ici.</p> + +<p>Alors Nicolette comprit. Ses traits se décomposèrent ; +une horrible pâleur les voila, et se +redressant, elle protesta.</p> + +<p>— Mais c’est infâme ! Allez-vous rejeter sur +moi la responsabilité de votre crime ?</p> + +<p>L’officier se rapprocha d’elle.</p> + +<p>— Soyez sans inquiétude, mademoiselle, nous +ne sommes pas encore morts. J’ai mon épée, et je +vous défendrai.</p> + +<p>— Contre qui, malheureux ?</p> + +<p>Elle ne put achever. Jacques Malivert se dressait +sur le seuil. Grand, les épaules larges, une +encolure de taureau, la barbe rousse, sillonnée +de poils grisonnants, l’œil allumé par la colère, +brandissant un revolver, il était terrible. D’abord, +il ne vit que l’officier.</p> + +<p>— Je te tiens, misérable, rugit-il, et cette fois, +tu ne m’échapperas pas. Après toi, ta complice y +passera.</p> + +<p>Son bras se levait, dirigeant l’arme sur l’amant +de sa femme. Celui-ci bondit. D’une main ferme, +il abattit ce bras menaçant et le contint, malgré +les efforts de Malivert pour se dégager de cette +étreinte. Ce fut, pendant une minute, un combat +corps à corps. L’officier violemment repoussé dut +lâcher prise. Mais le revolver tomba. Il y mit le +pied, bravant du regard son adversaire désarmé, +qui de nouveau se serait jeté sur lui si Nicolette, +sortant de l’ombre où elle se dissimulait, ne +s’était avancée brusquement.</p> + +<p>— Pourquoi voulez-vous nous tuer, Jacques ? +demanda-t-elle. Quel mal vous avons-nous fait ?</p> + +<p>— Vous, Nicolette ! s’écria Malivert stupéfait. +Ce n’est donc pas Irène !</p> + +<p>— Vous le voyez bien.</p> + +<p>— C’est pour vous que monsieur est venu ?</p> + +<p>— C’est pour moi.</p> + +<p>Le regard assombri de Jacques s’éclairait ; le +drame tournait à la comédie. Railleur, presque +gai, il continua :</p> + +<p>— Vous la sainte, vous la pure, vous l’hermine +immaculée, vous recevez la nuit un jeune homme +dans votre chambre ! Sous cette odieuse accusation, +elle se sentit défaillir, et ouvrit la bouche +pour se justifier. Mais Jacques ne lui en laissa +pas le temps, et désignant sur la table un chapelet +à côté d’un livre d’heures, il ajouta : — Est-ce +pour le convertir et lui apprendre à réciter des +<i lang="la" xml:lang="la">Pater</i> et des <i lang="la" xml:lang="la">Ave</i> +que vous l’avez appelé ? Allons, +répondez-moi !</p> + +<p>— Je pourrais vous répondre si vous étiez en +état de m’entendre, balbutia-t-elle. Mais nous +ajournerons toute explication jusqu’au moment +où vous aurez recouvré quelque sang-froid. Si +vous n’aviez tiré sur nous tout à l’heure ; si vous +ne nous aviez obligés à fuir devant vous, je vous +aurais déjà démontré…</p> + +<p>— Et que m’auriez-vous démontré ? Tout cela +n’est-il pas assez clair, et la présence de monsieur…</p> + +<p>Il n’acheva pas. Son regard brusquement venait +de s’arrêter sur le petit lit blanc non encore défait, +au-dessus duquel un grand crucifix étendait son +ombre sainte. Oh ! comme il protestait, ce lit virginal ! +Comme il attestait clairement l’innocence +de Nicolette !</p> + +<p>— Eh bien, non, s’écria Malivert, détrompé, je +me refuse à croire qu’une fille telle que vous ait +à ce point oublié ses devoirs. Vous avez menti +pour détourner de la tête de votre sœur ma légitime +colère ; vous vous dévouez pour elle.</p> + +<p>De nouveau, la fureur grondait dans sa voix, +s’allumait dans ses yeux. Nicolette comprit qu’en +cette heure suprême, c’en était fait de sa sœur si +elle marchandait son dévouement. Elle prit héroïquement +son parti du mensonge et du sacrifice +auxquels elle se condamnait.</p> + +<p>— En affirmant ce que j’ai affirmé, fit-elle, +j’ai dit la vérité. Je suis fiancée à monsieur. C’est +par ma volonté qu’il est à cette heure dans votre +maison. Mais cela ne vous donne pas le droit de +m’accuser d’avoir oublié mes devoirs. Nous +n’avons rien à nous reprocher, si ce n’est une +imprudence de laquelle, après tout, je ne dois +compte à personne, étant libre de mes actes. +Quant à ma sœur, si vous la soupçonnez, interrogez-la ; +la voici.</p> + +<p>Irène entrait, enveloppée dans une robe de +chambre, ainsi qu’une femme chassée à l’improviste +de son lit, essayant de dissimuler sous une +surprise feinte sa violente émotion, non encore +dissipée.</p> + +<p>— Pourquoi ce bruit ? demanda-t-elle.</p> + +<p>Jacques Malivert, au lieu de lui répondre, courut +à sa rencontre. La prenant par la main, il l’attira +brusquement à lui, et les yeux dans les yeux, +l’interrogea.</p> + +<p>— Savais-tu que ta sœur avait renoncé à entrer +aux Carmélites et songeait à se marier ?</p> + +<p>— Je le savais, répondit Irène toute troublée. +Elle m’a parlé plusieurs fois de M. Frédéric de +Varimpré.</p> + +<p>— Pourquoi ne m’en avoir rien dit ?</p> + +<p>— Ce n’était pas mon secret.</p> + +<p>— Savais-tu aussi que monsieur venait la nuit ?</p> + +<p>— Cela, je l’ignorais.</p> + +<p>— C’est la première fois qu’il vient ! objecta +Nicolette.</p> + +<p>Malivert regardait tour à tour sa femme, Nicolette +et l’officier, qui assistait silencieux à cette +scène, indécis sur le rôle qu’il devait y prendre. +L’attitude du mari disait clairement que l’explication +qu’il avait provoquée le laissait incrédule +et défiant. Il parut enfin se décider à la tenir +pour vraie, et se tournant vers celui qu’Irène +venait d’appeler Frédéric, il reprit :</p> + +<p>— Votre présence à cette heure chez moi, +monsieur, est un outrage qui nous atteint tous, +cette jeune fille que vous avez compromise, ma +femme que j’ai soupçonnée, et moi-même dont +vous avez violé le domicile. Il est une seule +manière de le réparer, et je veux croire que vous +êtes prêt à vous conduire en homme d’honneur.</p> + +<p>— Je suis prêt, monsieur, répondit Frédéric, +dominé par les événements, résigné à les subir.</p> + +<p>— Veuillez donc vous retirer. Demain, je vous +ferai parvenir mes ordres, oui, mes ordres ; — il +accentuait ces mots pour répondre à un geste de +l’officier ; — mademoiselle Suarez n’est pas encore +majeure, et je suis son tuteur.</p> + +<p>Frédéric de Varimpré obéit. Il s’éloigna à pas +lents, après s’être incliné devant Irène et devant +Nicolette, mais en évitant de saluer Jacques +Malivert. Celui-ci le suivit pour le ramener jusqu’à +la porte de la maison. Irène les écouta s’éloigner. +Quand elle cessa d’entendre le bruit de +leurs pas, elle se précipita vers sa sœur en murmurant :</p> + +<p>— Je n’oublierai jamais combien tu m’as été +miséricordieuse ; tu m’as sauvée.</p> + +<p>— Et toi, tu m’as perdue ! s’écria Nicolette +farouche.</p> + +<p>— Pardonne-moi, ma sœur !</p> + +<p>— Que je te pardonne, quand me voilà obligée +de me marier et d’épouser ton amant !</p> + +<p>— Dois-je maintenant me jeter aux pieds de +Jacques et lui faire l’aveu de ma faute ? A ce prix, +tu recouvreras ta liberté.</p> + +<p>Au lieu de répondre, Nicolette pressa le bras +de sa sœur en murmurant :</p> + +<p>— Tais-toi ; le voilà qui revient.</p> + +<p>Jacques rentrait en effet. Pendant sa courte +absence, il avait retrouvé sa bonne humeur. D’une +voix apaisée, presque caressante, il dit à Nicolette :</p> + +<p>— Vous avez été étourdie et légère, petite +sœur, et votre conduite pouvait avoir de graves +conséquences. Je ne vous ferai pas de reproches +cependant, puisqu’il est convenu que vous allez +devenir la femme de ce beau lieutenant. Le +mariage réparera tout, et nous voilà délivrés de la +crainte de vous perdre. C’est égal, ajouta-t-il, un +sourire ironique sur les lèvres, qui se fût attendu +à cela de la part d’une jeune fille qui prétendait, +il y a trois jours encore, finir ses jours chez les +Carmélites ? Vous nous avez joliment trompés.</p> + +<p>Nicolette se taisait. Mais chacune de ces paroles +entrait dans son cœur comme une lame acérée, et +lui faisait une blessure. Irène eut pitié d’elle.</p> + +<p>— Laisse-la, dit-elle à son mari. La pauvre +enfant est anéantie.</p> + +<p>— Nous reprendrons demain cet entretien, +répondit Jacques. Bonsoir, ma chère ; tachez de +dormir ; le sommeil vous apaisera.</p> + +<p>Il sortit en faisant signe à sa femme de le suivre, +comme s’il eût redouté de la laisser en tête-à-tête +avec Nicolette. Tremblante, Irène obéit, après +avoir embrassé sa sœur, sans oser lever les yeux +sur elle. Celle-ci les regarda partir et entendit le +bruit de la porte se fermant derrière eux. Alors, +un flot de larmes longtemps contenu s’échappa de +ses yeux, et se tordant les mains dans un accès de +désespoir, elle s’écria :</p> + +<p>— Seigneur, j’ai juré d’être à vous ; c’est à +vous seul que je me suis donnée, à vous seul que +je veux appartenir. Vous ne voudrez pas que je +viole les vœux que j’ai prononcés ; ne m’abandonnez +pas et ne permettez pas qu’on m’arrache +à vos bras.</p> + +<p>Lorsqu’après une nuit d’angoisse et de fièvre, +n’ayant pu s’endormir qu’au petit jour, elle +s’éveilla, elle était toute brisée. A la sereine joie +dont la veille encore son âme était pleine, avait +succédé un trouble douloureux. La terrible scène +effacée par le sommeil se reconstituait dans son +esprit, revivait avec tous ses incidents, la frappait +de stupeur, au fur et à mesure qu’elle en ressaisissait +la cruelle réalité un moment évanouie. Non, +elle ne rêvait pas. C’est bien elle qui s’était +trouvée, tout à coup, mêlée innocente à cette +effroyable aventure ; c’est bien elle qu’avait +souillée le contact d’un inconnu jeté dans sa +chambre au milieu de la nuit ; c’est bien elle que +l’égoïsme de sa sœur affolée et son propre dévouement +exposaient sans défense à une infâme accusation.</p> + +<p>Qu’allait-elle devenir maintenant ? Comment +échapper au gouffre creusé sous ses pas ? Résolue +à se consacrer à Dieu, allait-elle voir sa vocation +religieuse se ternir et se briser dans les bras d’un +mari aux caresses duquel elle ne songeait qu’avec +horreur ? Ce mari, elle ne pouvait le subir sans +violer le vœu de chasteté prononcé jadis. Mais si +elle refusait de l’accepter, elle abandonnait sa +sœur aux vengeances de Malivert outragé. Ce +n’est qu’en se sacrifiant qu’elle sauverait Irène. +Ce sacrifice en perspective l’épouvantait, arrachait +à ses lèvres et à son cœur, pour la première fois, +un cri de révolte. Dans quel but le ciel la choisissait-il +pour de si terribles coups ? S’il voulait +qu’elle se vouât à lui, pourquoi élevait-il entre +elle et le cloître un si redoutable obstacle ? C’est +en vain qu’elle le lui demandait ; il ne répondait +pas, et toute tremblante, craignant de l’avoir +offensé en essayant de scruter ses desseins, elle +retombait découragée, brisée par les entraves imposées +tout à coup à son essor vers Dieu.</p> + +<p>Dans l’extrême détresse où elle se trouvait, sa +pensée la ramenait au souvenir de son confesseur, +l’abbé Cardenne. Depuis longtemps, elle était +accoutumée à se confier à lui. Elle lui avait ouvert +son âme dans ses plus intimes replis ; c’est avec +son appui qu’elle avait franchi successivement les +diverses étapes par lesquelles elle tentait de +s’élever vers la perfection chrétienne. Lui seul +pouvait à cette heure lui montrer la route qu’en +ce moment critique elle devait prendre. Elle se +décida à aller le consulter sur-le-champ, bien +qu’elle comprît qu’il serait impuissant à changer +ce qui était et à écarter le dénoûment qu’elle +prévoyait.</p> + +<p>Les yeux rougis par les larmes, exténuée de +corps et d’âme, elle se leva, fit machinalement sa +toilette, et selon son habitude de tous les jours, +s’agenouilla pour prier. Mais, hélas ! les paroles +saintes qui voltigeaient sur ses lèvres ne venaient +pas de son cœur. Dans son cœur désolé, la ferveur +était refroidie, dissipée par l’obsession qui le +dominait. Obsession déchirante ! C’était la vision +de son avenir transformé, substituée aux espérances +longuement caressées. Pour toujours, le +couvent se fermait devant elle. Au lieu de l’amant +divin dont elle avait souhaité passionnément de +porter les douces chaînes, elle aurait un époux +qui lui imposerait le joug grossier et abhorré de +l’amour humain. Sa virginité offerte au Seigneur, +destinée à fleurir pour lui, se flétrirait sous +d’impurs et corrupteurs baisers. Cette vision la +brûlait, imprimait à son cœur de cruelles morsures, +déchaînait dans sa chair un frisson de +répulsion et de honte, et glaçait sur ses lèvres, +accoutumées à prier, les adjurations qu’elle adressait +à Dieu.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3>IV</h3> + + +<p>Le soleil se levait dans un ciel clair, au fond +duquel s’évanouissaient les vapeurs de la nuit. Ses +rayons fouillaient les rues étroites, à travers les +tentes grises tendues au devant des maisons ; ils +coloraient d’une ardente teinte d’or les murailles +blanches et nues, les pavés étroits et pointus, +arrosés dès l’aube ; ils tiédissaient peu à peu la +brise qui montait de la mer le long du Rhône et +soufflait sur la ville toute resplendissante dans la +joyeuse clarté du matin. Ce n’était déjà plus la +nuit ; mais ce n’était pas encore cette lumière crue +et aveuglante qui, dans le Midi, enveloppe les +choses et les êtres, au milieu des journées d’été, +d’une chaleur de feu.</p> + +<p>Sa messe dite chez les Carmélites, dont il était +l’aumônier, l’abbé Cardenne, rentré dans la petite +maison qu’il habitait, parcourait à pas lents l’unique +allée de son jardinet, en lisant son bréviaire. Ce +n’était ni un jeune homme ni un vieillard. Grand, +mince et très-pâle, ses yeux clairs sous les boucles +de ses cheveux grisonnants donnaient à son visage +amaigri une saisissante expression de douceur et +de bonté, expression non trompeuse, qui révélait +sa tolérance, sa mansuétude, son ardeur au bien +et son zèle à remplir les devoirs de son état. Il +résidait à Beaucaire depuis plusieurs années. +Autrefois missionnaire, il était venu s’y fixer quand +sa fragile santé, ébranlée par les fatigues du plus +vaillant apostolat dans les pays africains, l’avait +contraint à renoncer aux périls et aux émotions +des longs voyages.</p> + +<p>Il vivait là, tranquille, sinon oublié. Ses supérieurs +diocésains connaissaient trop bien son mérite +et ses vertus pour l’oublier. En diverses circonstances, +ils avaient voulu lui faire accepter de +hautes fonctions sacerdotales. Mais aux dignités +ecclésiastiques il préférait la modeste retraite +qu’il s’était choisie ; il persistait à écarter les offres +qui lui arrivaient fréquemment ; il s’efforçait de +se faire chaque jour plus humble et plus obscur, +comme s’il eût redouté la destinée que d’autres +rêvaient pour lui, et dont il était le seul à se croire +indigne.</p> + +<p>En apercevant Nicolette à cette heure matinale, +il ne put cacher sa surprise. Elle venait rarement +chez lui ; c’est au couvent qu’elle avait contracté +l’habitude de le voir. Fermant son livre, il fit +quelques pas au-devant d’elle.</p> + +<p>— Ma visite vous étonne, monsieur l’abbé, dit +Nicolette en le saluant. Elle ne vous étonnera plus +quand vous en connaîtrez l’objet.</p> + +<p>La pâleur de son visage, l’éclat de son regard, +le frémissement de sa voix, firent comprendre à +l’abbé Cardenne qu’elle était sous le coup d’une +violente émotion.</p> + +<p>— Ce que vous avez à me dire est-il donc si +pressé ? demanda-t-il en la ramenant dans la pièce +modestement meublée qui lui servait à la fois de +salon et de cabinet de travail.</p> + +<p>— Vous allez en juger, monsieur l’abbé. Ce +n’est pas pour me confesser que je suis venue, +c’est pour vous demander un conseil. Je me trouve +dans des circonstances délicates et douloureuses, +si douloureuses, si délicates, que j’aurais hésité à +les confier à qui que ce soit, même à vous, si je savais +que les confidences que vous allez recevoir resteront +à jamais enfermées dans votre cœur, et +qu’aucun événement ne pourra les en faire sortir.</p> + +<p>— Parlez vite, mon enfant ; vous m’effrayez un +peu, je vous l’avoue.</p> + +<p>Ils étaient seuls, elle, assise, comme écrasée +par le fardeau du secret qui allait s’échapper de +sa bouche, le regard fixé sur le jardin désert +où les buis en bordure, chauffés par le soleil, +répandaient leurs parfums ; lui debout, anxieux, +se demandant s’il allait entendre l’aveu d’un +crime, ou le cri de quelque profonde misère. Nicolette +voulut parler, mais les mots fuyaient ses +lèvres, et tout à coup un flot de larmes jaillit de +ses yeux. L’abbé poussa une chaise contre le fauteuil +où elle était assise, et rapproché d’elle, il dit +à demi-voix :</p> + +<p>— C’est donc bien grave ?</p> + +<p>Elle fit un effort pour dominer sa défaillance +passagère et tout à coup se mit à parler rapidement, +le rouge au front, toute honteuse de ce +qu’elle était contrainte de révéler, pressée d’avoir +fini et ne voulant cependant rien oublier de ce +qui pouvait permettre à son confident d’apprécier +l’inextricable difficulté contre laquelle elle se débattait.</p> + +<p>— Voilà ce qui s’est passé, dit-elle en finissant. +Que dois-je faire ?</p> + +<p>L’abbé commença par garder le silence. Il s’était +levé et marchait dans la pièce étroite, les mains +derrière le dos, s’arrêtant parfois au dehors, sur +le perron, puis reprenant sa marche, et regardant +tout ému mademoiselle Suarez.</p> + +<p>— Puisque vous avez eu le courage d’un si +généreux dévouement, dit-il enfin, je crois, mon +enfant, que votre devoir est de vous dévouer jusqu’au +bout et d’achever votre œuvre.</p> + +<p>— J’attendais cette réponse, gémit-elle.</p> + +<p>— Je ne saurais vous tracer une autre conduite. +Votre sœur a été coupable ; mais si Dieu vous a +inspiré le devoir de lui sauver l’honneur, et peut-être +la vie, c’est qu’il n’a pas voulu la châtier +impitoyablement. A l’heure même où il lui infligeait +un effroi salutaire et par un coup retentissant +la ramenait à lui, il entendait se servir de vous +pour la détacher du péché. C’est Dieu, mon enfant, +qui vous a dicté les paroles par lesquelles a été +arrêté le bras du mari prêt à se venger. Sa volonté +apparaît si clairement, que tenter de s’y dérober +serait l’offenser.</p> + +<p>— N’est-ce pas l’offenser davantage que de +manquer aux promesses solennelles que je lui ai +faites ? A l’âge de seize ans, vous le savez, mon +père, j’ai prononcé un vœu de chasteté perpétuelle ; +hier encore, je prenais devant le ciel l’engagement +de revêtir le saint habit des Carmélites.</p> + +<p>— Ces promesses inspirées par votre piété n’ont +été entendues que par Dieu ; elles lient votre conscience, +mais non votre personne, et il sera aisé +de vous en relever.</p> + +<p>— Ainsi, mon père, vous me conseillez de me +marier ?</p> + +<p>— Je vous le conseille, et tout autre à ma place +vous le conseillerait.</p> + +<p>— Me voilà donc condamnée au malheur pour +toute ma vie ! soupira Nicolette ; je suis innocente, +cependant ; pourquoi la responsabilité du crime +que d’autres ont commis va-t-elle peser sur moi ?</p> + +<p>— N’interrogez pas le ciel, ma fille ; ce qui +arrive, il l’a voulu, et vous devez vous y résigner.</p> + +<p>— Être obligée de me marier au moment où +j’allais me donner à Dieu, d’épouser un homme +qui m’est inconnu et que sa conduite me défend +d’estimer, le sacrifice est cruel !</p> + +<p>— Oui, certes, le sacrifice est cruel, et Dieu +vous éprouve. Mais loin de vous affliger qu’il vous +ait choisie pour faire peser sur votre front sa +colère, vous devez vous en réjouir, et puisque +vous n’avez rien à vous reprocher, lui rendre +grâce sans chercher à deviner ce que cachent ses +arrêts. Vous aviez résolu de vous immoler à lui ; +immolez-vous ! Tôt ou tard, sur cette terre ou +dans son royaume, il vous dédommagera des +souffrances que vous aurez endurées pour la gloire +de son nom. Et comme Nicolette, tout en pleurs, +secouait la tête, sans trouver en soi la force de se +résigner, l’abbé Cardenne ajouta : — Ce qu’il +ordonne est pour un bien. Qui sait si nous ne nous +étions pas trompés, vous et moi, dans le choix de +votre vocation ? Qui sait si en choisissant la vie +monastique, vous n’aviez pas trop présumé de vos +forces ? Et puis, mon enfant, toutes les âmes pures +doivent-elles se réfugier égoïstement dans le +cloître ? N’est-il pas bon qu’il en reste dans le +monde ? Là aussi, vous pourrez faire votre salut, +et en même temps que vous y travaillerez, travailler +par la parole et par l’exemple au salut de ceux +parmi qui vous vivrez. Le mariage qui vous épouvante +aura des douceurs, soyez-en sûre, et entre +toutes celles que vous pourrez y trouver, la douceur +d’avoir converti l’homme dont vous aurez +accepté le nom. Pour une âme chrétienne, la vie +n’est jamais aussi sombre, aussi désespérée qu’elle +vous apparaît dans l’épreuve. L’adversité a ses +lendemains. A la peine que vous ressentez aujourd’hui +succéderont des heures plus clémentes. +Vous serez toute surprise de l’apaisement qui se +fera dans votre âme, quand vous songerez au dévouement +exercé sans faiblesse et au devoir accompli +avec vaillance.</p> + +<p>L’abbé Cardenne parla longtemps ainsi. Peu à +peu, sous l’influence de ses exhortations, Nicolette +se rassérénait. Tout ce qu’il lui disait, elle se l’était +dit à elle-même durant les heures qui venaient +de s’écouler. Mais, dans la bouche du prêtre, ce +langage revêtait une autorité plus grande ; il berçait +son mal, il la disposait à souffrir sans se +plaindre. Elle se résignait aux changements +survenus.</p> + +<p>— C’en est donc fait ! s’écria-t-elle, quand il +cessa de parler ; je ne serai pas religieuse ! Que +la volonté de Dieu s’accomplisse ! Et vous, mon +père, unissez vos prières aux miennes, afin qu’il +me donne le courage de l’accomplir. A bientôt ; +je vous reverrai.</p> + +<p>Elle s’éloigna lentement, accompagnée jusqu’à +la porte de la petite maison par le prêtre miséricordieux +dont les accents venaient de lui montrer +clairement son devoir. Une fois dehors, elle se +dirigea vers une église qui se trouvait sur son +chemin et entendit la messe. Elle pria longuement +et ardemment. Sa ferveur était revenue. +Fière d’avoir été choisie pour de dures épreuves, +son âme, qui maintenant brûlait de souffrir, les +appelait avec un enthousiasme de martyr.</p> + +<p>Ses dévotions terminées, elle rentra. Ses résolutions +prises, elle avait hâte de les faire connaître +à Jacques Malivert, et en même temps de +se justifier, en lui expliquant la présence de M. de +Varimpré dans sa chambre. Elle voulait bien +sauver sa sœur, en se sacrifiant, mais non rester +exposée aux soupçons injurieux que les apparences +laissaient peser sur elle. Elle entendait +que Jacques fût convaincu qu’elle n’avait pas +cessé d’être pure, afin que personne ne pût l’accuser +de ne se marier que pour cacher une faute.</p> + +<p>Jacques était déjà sorti. Il possédait aux portes +de la ville, sur la route de Nîmes, des carrières +de pierre de taille. La pierre de Beaucaire est +célèbre dans la Provence et dans le Languedoc. +C’est de là que le mari d’Irène tirait la plus grosse +portion de ses revenus. Une partie de la dot de +sa femme avait été consacrée à créer une exploitation +qu’il dirigeait lui-même. Chaque matin, il +se rendait dans les carrières pour s’assurer que +les ouvriers avaient pris le travail à l’heure réglementaire. +C’est au milieu d’eux, en exerçant sa +surveillance, qu’il était devenu l’homme emporté, +brutal et dur, dont la colère avait éclaté si terrible +durant la nuit.</p> + +<p>En attendant son retour, Nicolette s’enferma +chez elle, négligeant d’aller embrasser sa sœur, +ainsi qu’elle le faisait tous les jours à son réveil. +Quelque résolue qu’elle fût à épuiser le dévouement +et à pardonner, son cœur conservait encore, +en ce moment si rapproché de l’aventure qu’elle +déplorait, un ressentiment légitime que le temps +seul pouvait dissiper. Elle craignait de ne pouvoir +le cacher en présence d’Irène, et cette crainte lui +faisait fuir l’occasion d’un entretien qui n’aurait +pu avoir d’autre objet que les événements de la +nuit. Mais l’entretien qu’elle redoutait, Irène le +cherchait. En proie à d’amers regrets, malheureuse +de l’infortune de sa sœur, elle n’avait pu +ni fermer les yeux, ni donner libre cours à ses +larmes, contenue par la présence de son mari endormi +à côté d’elle et qu’elle redoutait d’éveiller, +pressentant les questions qu’il lui adresserait s’il +surprenait son trouble. Après l’avoir vu se lever, +s’habiller et partir, elle s’était précipitée chez sa +sœur, dévorée du désir de la revoir, de l’embrasser, +d’implorer son pardon. A la même heure, +Nicolette se rendait chez l’abbé Cardenne. Irène, +inquiète de cette sortie matinale dont elle ignorait +le but, avait conçu de mortelles inquiétudes qui +ne se dissipèrent que lorsqu’elle apprit que sa +sœur venait de rentrer. Elle alla sur-le-champ la +trouver.</p> + +<p>En la voyant, Nicolette ne put retenir un geste +d’impatience. Ses yeux rougis par les larmes, ses +traits décomposés, sa pâleur exprimaient sa peine +avec tant d’éloquence qu’Irène se fit horreur. Son +affection fraternelle l’emporta sur la prudence.</p> + +<p>— Apaise-toi, ma sœur chérie, dit-elle. Si j’ai +eu hier recours à ta tendresse et fait appel à ta +pitié, c’est que le retour de Jacques avait troublé +ma raison. La mort que j’ai vue de si près +m’épouvantait. L’épouvante m’a jetée à tes pieds. +J’étais folle. Mais, cette nuit, le calme est rentré +dans mon cœur, et la résignation avec le calme. +Je sais ce que mon devoir m’ordonne. J’expierai +ma faute…</p> + +<p>— Et que m’importe ton expiation ! C’est affaire +entre ta conscience et toi. Ton repentir ne +me rendra pas le bonheur.</p> + +<p>— Tu ne m’as donc pas comprise ? Jacques +saura la vérité. Je suis prête à lui en faire l’aveu.</p> + +<p>Nicolette, à ces mots, se redressa, et étreignant +sa sœur d’un mouvement où se confondaient son +amour et sa colère non encore domptée, elle reprit :</p> + +<p>— Je te défends de le détromper. Pour lui +comme pour toi, il faut qu’il ignore toujours que +tu as oublié tes devoirs. Le bonheur de toute ta +vie est à ce prix.</p> + +<p>— Mais s’il ne peut être assuré qu’au prix du +tien, je n’en veux pas.</p> + +<p>Un silence suivit ces paroles. Nicolette, les +mains dans celles de sa sœur, le regard fixé +sur l’horizon auquel servait de cadre la fenêtre +ouverte, semblait y chercher l’apaisement. +Ses traits peu à peu se détendaient ; l’attendrissement +qui montait dans son cœur, au souvenir +du passé durant lequel Irène lui avait prodigué +sa tendresse maternelle et ses soins, la transfigurait. +Les paroles de son confesseur lui revenaient +en mémoire.</p> + +<p>— Rien n’arrive que par la volonté de Dieu, +dit-elle enfin d’un accent triste et doux. Je suis +dans ses mains ; il a disposé de moi ; je me soumets +à sa volonté.</p> + +<p>— Me pardonneras-tu jamais ? demanda Irène.</p> + +<p>— Oui, si tu peux m’affirmer que tu oublieras +celui qui va devenir mon mari et que tu lutteras +par la prière contre le sentiment criminel qui t’a +faite faible devant lui.</p> + +<p>— O Nicolette, suis-je donc si dégradée à tes +yeux que tu me supposes capable de l’aimer +encore, maintenant qu’il va t’appartenir ! Ne +redoute rien de moi. Je passerai ma vie à regretter +le mal qu’involontairement je t’ai fait. Je n’accepterais +même pas le sacrifice auquel tu as consenti, +si je n’avais le ferme espoir que tu aimeras +ton mari. Et plus bas, elle ajouta : — J’ai été plus +coupable que lui ; il est digne de toi.</p> + +<p>— Cela, je le saurai plus tard, répondit Nicolette.</p> + +<p>Ce fut tout, et sous son visage attristé, les pensées +qui se pressaient dans son cœur demeurèrent +impénétrables.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3>V</h3> + + +<p>Le lieutenant Frédéric de Varimpré appartenait +à une ancienne famille dont plusieurs membres +avaient porté les armes avec honneur. Son père, +général en retraite, vivait aux environs de Sancerre +dans une terre de laquelle il tenait son nom ; +sa mère était elle-même fille de soldat. Ils n’avaient +que cet enfant. Il devait recevoir d’eux pour héritage +le prestige d’une vie sans tache et une honnête +aisance. Dans la carrière où il était entré, +l’éclat de ses mérites ne le protégeait pas moins +que le souvenir de la gloire paternelle. Ses camarades +l’aimaient ; ses chefs l’estimaient ; ils lui +prédisaient un brillant avenir. Le parti était avantageux +pour Nicolette, que son éducation, sa dot, +sa famille rendaient digne aussi de ceux à qui elle +allait s’allier. La dramatique aventure qui subitement +avait troublé son repos semblait donc n’être +arrivée que pour un bien.</p> + +<p>Quand elle connut les renseignements recueillis +par Malivert sur le fiancé que lui donnait le +hasard, elle se rassura. Si ces renseignements +exprimaient la vérité, elle pouvait espérer non le +bonheur, — elle ne croyait plus au bonheur, — mais +une existence honorée, paisible, dont elle +consacrerait à Dieu une bonne part. Cette espérance +fut son unique consolation durant les jours +qui préparèrent la première visite que lui fit Frédéric +avec l’agrément de Jacques Malivert.</p> + +<p>Cette visite avait été précédée de longs pourparlers +entre les deux hommes et d’une démarche +officielle du général de Varimpré et de sa femme, +venus à Beaucaire tout exprès pour demander +la main de Nicolette. Lorsque l’officier +entra un soir dans le salon où se trouvait la jeune +fille avec sa sœur et son beau-frère, elle ne put se +défendre d’une émotion douloureuse. Elle parvint +cependant à la surmonter. Son sacrifice étant résolu, +elle entendait l’accomplir jusqu’au bout avec +autant de bonne grâce que de dévouement. En +outre, pour prolonger l’erreur de Malivert et protéger +Irène contre les soupçons de son mari, elle +était tenue de traiter Frédéric comme un ancien +ami, de feindre, en le revoyant, une joie égale à +la sienne. Il fallait continuer, sous cette forme, +son généreux mensonge.</p> + +<p>Elle trouva dans le lieutenant un complice +habile et aimable. Pendant cette soirée, les dernières +défiances de Malivert furent dissipées. Quant +à Irène, quelque pénibles que fussent les sentiments +qui obsédaient son cœur, elle demeura +froide, simple, impénétrable. Personne ne put deviner +le terrible secret qui existait entre elle, sa +sœur et Frédéric. Nicolette elle-même fut convaincue +de son repentir. Toute son attitude disait +que l’amour brisé était mort et ne ressusciterait +pas.</p> + +<p>Le général et madame de Varimpré témoignèrent +à leur future bru une paternelle bonté. +Ils lui firent l’éloge de Frédéric ; avec un mari tel +que lui, elle ne pouvait manquer d’être heureuse. +Elle répondait de son mieux à ces marques d’affectueuse +sympathie, et quand un amical débat +s’engagea pour la fixation de l’époque du mariage, +elle approuva tout ce qu’on voulut décider, +ne montrant pas plus de répugnance que d’impatience +devant le courtois empressement du lieutenant.</p> + +<p>Il est certain que toute femme à sa place en eût +été flattée. Son fiancé avait vingt-huit ans. Le +brillant uniforme des hussards seyait à sa taille +élégante et robuste. Sous ses cheveux bruns, +coupés en brosse, le front bronzé se dessinait pur +et intelligent. Une moustache épaisse accentuait +sa physionomie énergique ; mais la douceur caressante +des yeux tempérait la dureté des traits. La +voix, grave, vibrait harmonieusement, trahissait +une âme ardente et tendre. En entrant, Frédéric +s’était avancé vers Nicolette pour la saluer, et lui +avait tendu la main, en lui offrant un énorme bouquet +de roses. Durant toute la soirée, elle garda +ce bouquet dans les mains. Lorsque quelque parole +prononcée de trop près faisait monter le sang +à ses joues, feignant de vouloir respirer le parfum +des fleurs, elle y plongeait son visage pour en +dissimuler la rougeur.</p> + +<p>Tout contribuait ce soir-là à la rendre sensible. +Pour la première fois, elle venait de +rompre avec les sévérités de sa vie passée. Elle +avait quitté ses vêtements noirs, remplacés maintenant +par une robe en soie de couleur claire, +entr’ouverte sur sa poitrine et dont les manches +courtes et larges laissaient voir, sous un flot de +dentelles, la blancheur de ses bras. Ses cheveux, +qu’elle arrangeait ordinairement sans coquetterie, +étaient coiffés avec art. Irène, empressée à la faire +belle, avait voulu piquer dans leur masse épaisse +et lourde, sur le derrière de la tête, une touffe de +grenadier, qui avivait de son chaud incarnat le +teint doré de la nuque. L’émotion que ressentait +Nicolette allumait dans ses yeux une flamme dont +l’ardeur se répandait sur son visage. Elle se sentait +belle ; et tout embarrassée du rôle qu’elle +était condamnée à jouer, mal à l’aise sous ses +parures, presque honteuse de l’étonnement provoqué +chez ceux qui avaient coutume de la voir, +par sa grâce subitement révélée, elle laissait se +dégager d’elle, à son insu, sans effort de sa volonté, +le charme infini d’une beauté qui s’épanouit et +d’une pudeur qui s’alarme.</p> + +<p>Au bout de quelques instants, on s’éloigna d’eux +pour les laisser se parler librement. Alors, Frédéric, +qui s’était assis auprès d’elle, se leva et lui +dit :</p> + +<p>— Mademoiselle, puisqu’on nous permet de +rester en tête-à-tête, voulez-vous me suivre dans +le jardin ? Nous y serons mieux qu’ici pour échanger +quelques paroles indispensables.</p> + +<p>— Oui, bien indispensables, murmura Nicolette, +en appuyant sa main tremblante sur le bras de +Frédéric.</p> + +<p>Ils traversèrent lentement le salon pour gagner +la large porte vitrée qui s’ouvrait sur le perron +dont ils descendirent les marches. Impassible, sous +un sourire, Irène, qui s’entretenait avec la générale, +les accompagna d’un long regard.</p> + +<p>Toujours silencieux, ils firent le tour de la pelouse +qui déroulait sous un rayon de lune son +tapis jauni par le soleil d’été. Au delà de la pelouse, +une allée de pins s’enfonçait dans l’ombre. Ils la +suivirent, le lieutenant tortillant sa moustache, un +peu embarrassé pour commencer l’entretien, Nicolette +toute frémissante au seuil de sa vie nouvelle, +qui semblait à sa sainte ignorance des choses de +l’amour, plus obscure que l’allée sous laquelle ils +venaient de pénétrer.</p> + +<p>— Il est de toute nécessité que je me fasse connaître +à vous, mademoiselle, dit enfin Frédéric +résolûment. Si vous m’avez jugé sur les apparences, +au point de vue de vos principes religieux, +vous avez dû me considérer comme un homme +sans honneur et sans loyauté. Il m’est cruel de le +penser au moment où vous allez me confier votre +destinée ; je voudrais plaider ma cause…</p> + +<p>— C’est inutile, monsieur, répondit Nicolette. +Quelle que soit ma tendresse pour ma sœur, je ne +serais pas ici, nous ne serions pas à la veille du +jour qui va confondre votre existence et la mienne +en une seule, si je vous avais jugé ainsi que vous +le dites. J’ai plaint votre égarement, et j’ai prié +pour vous. Je n’ai suspecté ni votre honneur ni +votre loyauté.</p> + +<p>— Votre sœur ne m’avait donc pas trompé en +me disant que vous étiez une âme généreuse, reprit +Frédéric. Merci, mademoiselle. Croyez que la +mienne est pénétrée de reconnaissance. Ainsi, +c’est bien de votre plein gré que vous m’épousez ?</p> + +<p>— Pourquoi cette question, monsieur ?</p> + +<p>— Pourquoi ? Les circonstances qui nous ont +poussés l’un vers l’autre sont si extraordinaires ! +Elles m’imposaient le devoir de vous fuir, si un +devoir plus impérieux encore ne m’avait ordonné +de m’associer à votre dévouement pour assurer le +repos de celle que j’avais compromise et que vous +avez sauvée. Elles me commandent aujourd’hui, +avant que vous vous engagiez pour toujours, +de vous interroger, et de vous dire que si vous +regrettez votre héroïque décision…</p> + +<p>— Que deviendriez-vous si je vous prenais au +mot ? s’écria Nicolette. Que deviendrait ma sœur ? +N’avez-vous pas compris que si j’ai fait ce que +j’ai fait, c’est que le péril qui menaçait Irène était +redoutable et pressant.</p> + +<p>— C’est vrai, mais peut-être est-il conjuré.</p> + +<p>— Il renaîtrait encore aussi pressant, aussi +redoutable, si je vous éloignais de moi. Non, certes, +ce n’est pas de mon plein gré que j’ai renoncé à +la vocation qui m’entraînait loin du monde. Mais +aujourd’hui, je ne regrette rien.</p> + +<p>Elle prononça ces mots d’une voix ferme qui +révélait l’énergie de sa volonté. Frédéric pressa +la main qui s’appuyait sur son bras, en disant :</p> + +<p>— Jusqu’à la mort, je me souviendrai de cette +parole.</p> + +<p>— Non, je ne regrette rien, continua Nicolette, +et j’espère que la vie qui s’ouvre devant nous ne +changera pas ces dispositions de mon cœur. Le +repos de l’avenir dépend de vous seul. Si vous +estimez que mon sacrifice est grand, vous vous +efforcerez de m’en dédommager.</p> + +<p>— Si c’est par le respect, par l’estime, par une +tendresse profonde, l’effort sera facile.</p> + +<p>— Cette tendresse, monsieur, vous n’attendrez +pas de moi que j’y réponde. Je suis malhabile aux +choses de l’amour, et le passé nous défend les +emportements de ce que vous autres vous appelez +la passion. Il y a quinze jours encore, j’étais au +moment d’entrer chez les Carmélites ; vous-même +vous ne me connaissiez pas. Je ne saurais donc +être pour vous autre chose qu’une compagne +dévouée, une sœur plus encore qu’une femme.</p> + +<p>— Me sera-t-il interdit de vous aimer ou d’essayer +de me faire aimer ?</p> + +<p>— Cela, je ne saurais vous le défendre ; mais +nous en sommes encore bien loin. Il y eut un silence +qui se prolongea, tandis qu’ils continuaient leur +promenade. Puis Nicolette ajouta avec moins +d’assurance : — Il est même une condition de +vie commune que je dois loyalement poser dès +aujourd’hui.</p> + +<p>— Laquelle ? D’avance je l’accepte.</p> + +<p>— Avant de vous connaître, monsieur, j’avais +fait vœu de chasteté perpétuelle ; je m’étais donnée +à Dieu. Ce n’est pas une femme que vous allez +épouser, fit-elle en souriant tristement, c’est une +religieuse. Je vous demande l’engagement de +respecter ce vœu jusqu’au jour où l’Église m’aura +déliée.</p> + +<p>— Je ne veux vous tenir que de vous-même, +répondit simplement Frédéric.</p> + +<p>— Vous me permettrez aussi de pratiquer librement, +dans toute leur rigueur, mes devoirs de +chrétienne ?</p> + +<p>— Vous serez souveraine maîtresse dans notre +maison.</p> + +<p>— Enfin, vous consentirez vous-même à remplir +les vôtres ?</p> + +<p>— Vous voulez me convertir, dit Frédéric avec +enjouement. Hélas ! je dois vous avouer que vous +aurez un long chemin à me faire parcourir pour me +rendre digne de vous qui êtes une sainte. Au régiment, +il est malheureusement aisé d’oublier le +catéchisme ; mais vous pouvez être assurée de ma +docilité, si elle a pour effet de me donner un jour +votre cœur. Et se penchant vers Nicolette, il +ajouta : — Je consentirai volontiers à me laisser +conduire au ciel, si les portes doivent m’en être +ouvertes par un sourire des beaux yeux que voilà.</p> + +<p>— Oh ! monsieur ! murmura Nicolette effarouchée +et rougissante.</p> + +<p>La moustache du lieutenant venait d’effleurer +sa joue, et le regard fixé sur elle, de faire passer +dans son corps de vierge un frisson inconnu.</p> + +<p>— Vous ai-je offensé ? demanda-t-il suppliant.</p> + +<p>Elle secoua la tête.</p> + +<p>— Non, mais vous m’offenseriez si vous parliez +légèrement des choses religieuses. Ce n’est pas +pour l’amour de moi que vous devez revenir à vos +devoirs oubliés, c’est pour l’amour de Dieu, et +pour faire votre salut.</p> + +<p>Frédéric inclina le front et resta silencieux. +Nicolette crut que la leçon qu’elle venait de lui +infliger portait déjà ses fruits, bien loin de se +douter que son langage irritait la curiosité de son +fiancé, aiguillonnait son désir naissant, et qu’en +croyant se dépouiller à ses yeux par la sévérité de +ses paroles, de tout attrait et de tout charme, elle +s’offrait au contraire comme un fruit savoureux et +tentateur. C’était une chose si nouvelle pour Frédéric +que cette jeune fille craintive, frêle, timide, +qui lui parlait avec des accents d’apôtre et qui, +au moment de l’accepter pour maître, lui donnait +Dieu pour rival ! Il rêvait déjà de se faire aimer. +Il caressait par la pensée toutes les joies que lui +réservait l’entreprise. Détourner à son profit les +ardeurs passionnées qu’il devinait, entrer en conquérant +dans ce jeune cœur, lui inspirer l’amour, +n’était-ce pas suave et doux ? Un mot qu’elle prononça +le ramena à des préoccupations moins souriantes.</p> + +<p>— Je ne vous ai pas parlé de ma sœur, monsieur, +dit-elle ; j’estime qu’il est inutile que je +vous en parle. Les préoccupations que le passé +a pu me faire concevoir ne sont pas encore dissipées ; +mais elles me laissent sans crainte pour +l’avenir.</p> + +<p>— Devrons-nous ne plus voir madame Malivert ? +demanda-t-il comme un homme dont la résolution +est prise.</p> + +<p>— Ce serait éveiller les soupçons de son mari +et me priver moi-même d’une grande joie. Non, +nous la verrons, et nous entretiendrons avec elle +des relations fraternelles. Vous voudrez bien vous +souvenir cependant de ce que j’ai le droit d’attendre +de vous.</p> + +<p>— Mademoiselle, je suis un honnête homme +répondit gravement Frédéric.</p> + +<p>Il n’y eut pas d’autre allusion au passé. Ils ne +voulaient ni l’un ni l’autre en parler longtemps. +L’entretien ne roula plus que sur les projets +d’avenir. Le mariage était fixé au mois suivant. +Après la cérémonie, les nouveaux époux devaient +partir pour le Berry, passer leur lune de miel au +château de Varimpré, et au retour, s’établir à +Tarascon, où un appartement serait préparé pour +eux, en leur absence, par les soins de Jacques +Malivert.</p> + +<p>Quand ils eurent épuisé les confidences qu’ils +avaient à se faire, ils revinrent au salon sans s’être +dit un de ces mots qui créent entre des fiancés un +commencement d’intimité. Frédéric, impressionné +par ce qu’il venait d’entendre, convaincu qu’il lui +faudrait beaucoup de prudente habileté pour pénétrer +dans ce cœur où Dieu régnait seul, dominé +peut-être aussi par le souvenir d’Irène, se tenait +sur la réserve, n’osait s’abandonner à l’entraînement +de sa jeunesse surexcitée par l’étrangeté de +la situation. Quant à Nicolette, elle avait senti sur +son front un souffle de passion. C’en était assez +pour la rendre méfiante et craintive. Elle redoutait, +en se livrant trop vite, en montrant trop de +confiance, d’encourager des sentiments dont elle +était résolu à repousser les témoignages. Elle +fuyait l’amour ; elle en avait peur ; elle se roidissait +dans un suprême effort de volonté pour demeurer +froide et ne donner prise, par aucun côté, +à l’attaque qu’elle pressentait.</p> + +<p>En les voyant rentrer, Irène se leva souriante, +s’avança au-devant de sa sœur qui venait d’abandonner +le bras de Frédéric et dit à demi-voix, de +manière à être entendue :</p> + +<p>— Êtes-vous d’accord, ma chérie ?</p> + +<p>— D’accord sur tous les points.</p> + +<p>— Il ne pouvait en être autrement, ajouta Frédéric, +puisque j’étais résolu d’avance à regarder +comme des ordres les désirs de mademoiselle.</p> + +<p>— Alors, tout est dit, reprit Irène.</p> + +<p>— Tout est dit ; nous nous marions dans un +mois.</p> + +<p>Une légère pâleur se répandit sur les traits de +la jeune femme ; elle sentit monter à ses yeux les +larmes qui depuis le commencement de cette +soirée gonflaient sa gorge. Mais il fallait dissimuler. +Elle fut assez maîtresse d’elle pour y parvenir. +Sa sœur se rapprochait de madame de Varimpré. +Frédéric seul devina, et feignant de +plaisanter avec Irène qui cachait son visage sous +son éventail, il murmura à son oreille :</p> + +<p>— Ce mariage est votre œuvre. Je n’y consens +que parce que vous l’avez ordonné. Mais ma vie +est toujours à vous. Dites un mot, et cette nuit, +nous partons ensemble…</p> + +<p>Il s’était cru obligé de laisser tomber comme +une aumône cette dernière preuve d’amour, aux +pieds de la pauvre abandonnée. Mais sa déception +eût été grande si elle avait prêté l’oreille à ce cri +qui cachait un suprême adieu sous une forme passionnée. +Soit qu’elle ne s’y fût pas trompée, soit +que son repentir fût sincère, elle ne se laissa +pas prendre et répondit :</p> + +<p>— Nous serions des misérables. Je ne peux +plus être pour vous qu’une sœur, Frédéric. Si +vous rendez Nicolette heureuse, vous m’aurez +donné la seule preuve de tendresse que je veuille +désormais accepter de vous.</p> + +<p>Elle s’éloigna avant que ce rapide colloque eût +attiré l’attention de son mari, et Frédéric se considéra +comme délivré. Il voulait de bonne foi se +consacrer à ses nouveaux devoirs, oublier Irène +et se faire aimer de Nicolette. L’œuvre était difficile ; +mais il ne désespérait pas d’y réussir. Il +avait les illusions de sa jeunesse ; il se flattait de +l’espoir d’avoir su plaire dès cette première entrevue +et d’obtenir, à force d’attentions et de soins, +tout ce qu’on semblait si peu disposé à lui accorder. +Cet espoir, et sa confiance en lui-même, le rendirent +séduisant durant les visites qui suivirent. +Il venait tous les soirs faire sa cour à Nicolette. +A l’accueil qu’il rencontrait, il croyait comprendre +que, quoique fermé à l’amour, ce cœur fier et dédaigneux +n’était pas invincible.</p> + +<p>Il ne se doutait pas qu’après son départ, Nicolette, +agenouillée dans sa chambre jusqu’à une +heure avancée de la nuit, procédait à un scrupuleux +examen de conscience, se reprochait comme +une faute la complaisance qu’elle avait mise à +écouter les galants propos de son fiancé, à subir le +charme de son esprit, à admirer sa mâle beauté ; +que dans le silence de ses veilles, elle s’accusait +comme d’un crime de sa faiblesse, de la facilité +avec laquelle, en présence de Frédéric, elle se consolait +de la perte de son divin amant. C’était +comme un effort désespéré pour retenir les regrets +qui se dissipaient, pour les retenir par la prière, +par la méditation, par les pénitences qu’elle s’imposait, +pour ramener sous le frein de la discipline +son cœur rebelle et transformé jusqu’à prendre +plaisir à ce nouvel état, qui d’abord ne lui avait +inspiré que de l’horreur.</p> + +<p>Pendant la semaine qui précéda la célébration +de son mariage, elle disparut, après avoir averti +Frédéric, et passa trois jours en retraite au couvent +des Carmélites. Au moment de mettre entre +elle et le cloître un infranchissable obstacle, elle +avait voulu s’imprégner, en une fois, de toutes +les joies auxquelles elle allait renoncer. Pendant +ces trois jours, elle vécut de la vie des religieuses. +Quoique séparée d’elles par l’inflexibilité de la +règle, elle assista à leurs offices, se conforma à +leurs rigoureux devoirs, s’imposa leurs veilles et +leurs privations. Elle demeura prosternée durant +toute une nuit devant le Saint Sacrement offert à +l’adoration des Carmélites. Elle répandit des larmes +aux pieds de son Sauveur, lui promit de n’oublier +jamais qu’elle avait été sur le point d’embrasser +son service, et condamnée à rester dans le monde, +d’en repousser les séductions afin de se rapprocher +autant qu’elle le pourrait, et malgré les périls +qu’elle y rencontrerait, de la perfection des +saintes créatures dont elle enviait le sort sans +pouvoir les imiter. Elle voulait au moins être un +exemple, et en travaillant à son propre salut, contribuer +à celui des autres.</p> + +<p>Le matin du jour où elle devait quitter le couvent, +elle descendit à la chapelle, en même temps +que les religieuses. Elle entendit la messe et communia, +l’âme exaltée, le corps exténué par le +jeûne auquel elle s’était astreinte. Sa prière sortait +de ses lèvres tremblantes au milieu des larmes +que le regret lui arrachait. Enfin, dans un +mouvement de sainte folie et de sacrifice, elle +offrit à Dieu sa douleur, acceptant comme un châtiment +la volonté qui la chassait de ces lieux si +tendrement aimés. Ce fut son dernier adieu au +Carmel. Il ne précédait son mariage que de quelques +jours.</p> + +<p>Les cloches de la grande église de Beaucaire +sonnent à toute volée ; sur les degrés du temple, +la foule se presse bruyante, pour voir arriver la +noce. Il est dix heures ; le ciel est pur, le soleil +radieux. Par les portes ouvertes, on aperçoit au +fond du chœur, parmi les fleurs répandues à profusion, +l’autel illuminé, un tapis jeté sur les +marches, deux prie-Dieu recouverts de velours +rouge. La blancheur luisante des marbres, les ors +des décorations, les découpures des dentelles, la +variété des couleurs confondues, resplendissent +dans la lumière.</p> + +<p>Du chœur jusqu’à la porte, les invités déjà placés +laissent entre eux un large passage pour le cortége ; +dans ce passage, se promène, important et +fier, le suisse, hallebarde au poing, épée au côté, +plumet au chapeau. Parmi les invités, les officiers +du 25<sup>e</sup> hussards, venus de Tarascon, le colonel à +leur tête, pour faire honneur à leur camarade ; +dans une des nefs latérales, la fanfare du régiment. +A travers la rumeur confuse qui monte +jusqu’aux voûtes, on entend des éclats d’instruments, +des notes résonnantes arrachées aux cuivres +par les musiciens qui préludent au morceau qu’ils +vont jouer tout à l’heure.</p> + +<p>Tout à coup, le bruit du dehors s’élève, grossit, +devient tumultueux, couvre celui du dedans. La +noce arrive ; la foule groupée aux portes l’acclame. +L’une après l’autre, les voitures viennent se ranger +devant le perron. Sur le seuil, sous l’arcature de +la porte encadrant un large morceau de ciel bleu, +les invités voient se dresser la fine silhouette de +mademoiselle Nicolette Suarez. Elle s’appuie au +bras de son beau-frère, Jacques Malivert. La fanfare +entonne une marche triomphale ; le cri strident +des trompettes imprime aux vieilles murailles une +longue vibration, électrise les assistants, donne +aux physionomies des airs belliqueux et plisse les +lèvres dans un sourire de chauvinisme attendri.</p> + +<p>Traînant derrière soi un flot de satin, le front +penché sous les regards qui la dévisagent, Nicolette +s’avance, tremblante, plus blanche en sa +pâleur que sa couronne de fleurs d’oranger. +Écrasée par l’émotion, elle s’agenouille devant +l’autel et s’abîme dans une prière ardente. Quand +elle relève la tête, l’abbé Cardenne est debout +devant elle. Il commence une allocution simple, +d’une éloquence touchante, que Nicolette écoute +toute bouleversée, en se souvenant que la bouche +qui lui retrace aujourd’hui les devoirs du mariage +et lui prêche la soumission, la fidélité à son mari, +lui retraçait naguère les devoirs de la vie religieuse, +lui vantait le bonheur des vierges qui +s’immolent à l’amour divin.</p> + +<p>Quand l’allocution est terminée, l’officiant descend +les degrés de l’autel, s’avance vers les époux. +Il s’adresse d’abord à Frédéric, qu’il interroge et +qui lui répond. Puis il s’adresse à Nicolette. Elle +sent son cœur défaillir quand elle l’entend lui +dire :</p> + +<p>— Acceptez-vous pour légitime époux M. Frédéric +de Varimpré ici présent ?</p> + +<p>— Oui, répond-elle, d’une voix expirante.</p> + +<p>Elle s’agenouille en laissant tomber sa main +glacée dans la main de Frédéric. La bénédiction +nuptiale descend sur leurs fronts courbés. A quelques +pas d’eux, Irène debout, fière et belle, toute +resplendissante dans la toilette rose qui avive +l’éclat de son teint et l’or de ses cheveux, écoute, +et regarde, en apparence impassible, dissimulant +sous un sourire le frémissement de ses lèvres, +seule manifestation extérieure de la torture que +subit son cœur.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3>VI</h3> + + +<p>Parti de Tarascon dans la soirée, le train roulait +depuis plusieurs heures. Montant lentement dans +la nuit profonde, de pâles lueurs d’aurore blanchissaient +le ciel, dentelaient de teintes roses les +montagnes de l’Ardèche aux pieds desquelles +coule le Rhône.</p> + +<p>Blottie dans un coin du wagon-lit où elle avait +pris place avec Frédéric, le front appuyé à la +vitre voilée de buée, Nicolette, que le sommeil +fuyait obstinément, laissait errer ses regards à +travers le paysage. Sur la plus grande partie du +parcours, la voie longe le fleuve. La masse lourde +des eaux, sous le clair de lune, descendait entre +les berges, argentée et miroitante, balafrée dans +sa longueur d’une estafilade lumineuse, qui s’éteignait +peu à peu, au fur et à mesure que se dissipait +la nuit.</p> + +<p>La fatigue de l’insomnie pesait sur Nicolette, +pâlissait son visage, assombrissait l’éclat de ses +yeux. De temps en temps, elle les tournait vers +Frédéric. Étendu sur le lit tiré des parois du wagon, +il dormait. Au départ de Tarascon, au début +de ce long tête-à-tête qui lui livrait sa femme et +du mettait à sa discrétion, il s’était efforcé de +plaire, de se montrer tendre pour lui arracher un +sourire. Mais, toute vibrante des émotions de +cette journée de noces ; douloureusement impressionnée +par la tristesse des derniers moments +passés avec Irène ; défiante encore, quoiqu’elle +se fût départie de sa sévérité en le connaissant +mieux, contre ce mari qui représentait toujours +pour elle le tentateur, elle avait si froidement accueilli +ses avances, que, rebuté presque aussitôt et +fidèle au rôle qu’il voulait garder, il s’était installé +pour dormir, en l’engageant à en faire autant.</p> + +<p>Sous le tremblant rayon de la lanterne, affaibli +par le rideau tiré, tamisant une lumière adoucie, +elle l’apercevait immobile et les yeux clos, paisible +dans son sommeil comme un enfant.</p> + +<p>— Il est donc sans remords ? se demandait-elle +en pensant aux événements qui avaient précédé +le mariage. A cette question qui s’imposait, +sa mémoire lui rappelait qu’avant de la conduire +à l’autel, Frédéric s’était confessé. — En descendant +dans son cœur, pensait-elle, l’absolution prononcée +par le prêtre y a porté la paix. Il est en +état de grâce ; voilà pourquoi il est calme.</p> + +<p>Dans son repos, Frédéric gardait une mâle attitude. +Son fin profil se dessinait sur l’ombre ; la +moustache coupait la rectitude des lignes sans en +altérer la pureté ; le corps abandonné révélait, +même en cet état, la vigueur des membres et la +grâce des mouvements. Cette contemplation éveillait +dans le cœur de Nicolette des pensées troublantes. +Elles activaient la circulation de son sang, +embrasé tout à coup dans un mouvement d’effroi +et d’inconscient désir, dominé par l’attrait de +l’inconnu, comme si elle eût senti, femme avant +d’être sainte, un aiguillon de curiosité à la surface +de sa chair et interrogé malgré elle le mystère +qu’elle ne voulait pas connaître. Alors, fiévreuse, +irritée, elle ramenait son regard au paysage pour +y chercher l’apaisement, en même temps qu’une +prière s’élançait de ses lèvres frémissantes.</p> + +<p>Au petit jour, Frédéric s’éveilla.</p> + +<p>— Je crois que j’ai dormi, fit-il tout haut, en +se redressant.</p> + +<p>— Vous dormez depuis onze heures, reprit +doucement Nicolette sans se retourner.</p> + +<p>— Et vous ?</p> + +<p>— Moi, j’ai regardé les étoiles, les montagnes +et l’eau.</p> + +<p>— Il fallait m’appeler, mon amie ; je vous +aurais tenu compagnie.</p> + +<p>Elle garda le silence, un peu émue par l’affectueuse +expression de cette phrase où pour la +première fois, depuis qu’ils étaient mariés, s’affirmait +l’intimité naissante. Tout à coup, elle tressaillit. +La moustache de Frédéric venait d’effleurer +son cou ; elle avait senti à la racine des cheveux +le contact des lèvres toutes chaudes.</p> + +<p>— Je vous en prie, murmura-t-elle, en se rejetant +dans l’angle du wagon.</p> + +<p>— Pardonnez-moi, répondit Frédéric avec douceur ; +c’est bien peu de chose, cela, le moindre de +mes droits… ne vous offensez pas… N’ai-je pas +été docile jusqu’ici ?</p> + +<p>— Il faut l’être toujours.</p> + +<p>Elle prononça ces mots à demi-voix, sans colère, +obligée de reconnaître que le mari tenait +toutes les promesses du prétendu, pénétrée de +gratitude pour la timidité dont en ce moment +même, son obéissance fournissait un nouveau témoignage. +Il ne répondit pas. Mais comme il se +mettait debout lestement pour replier le lit sur +lequel il avait dormi, elle l’entendit qui murmurait +railleusement :</p> + +<p>— Singulière nuit de noces !</p> + +<p>Ce fut tout. Il élevait le bras pour prendre dans +le filet son nécessaire de voyage. Il l’ouvrit, en +tira un peigne qu’en un tour de main, il passa +dans ses cheveux. Puis, il déboucha un flacon revêtu +d’osier, et dans une petite timbale d’argent, +versa du vin de Malaga qu’il offrit à sa femme, en +disant :</p> + +<p>— Prenez ceci ; il faut se mettre en état de résister +aux malsaines influences des brouillards du +matin. Elle refusa d’un geste. — Je vous en prie, +supplia-t-il. Vous ne pouvez me refuser. Ordonnance +du médecin.</p> + +<p>Elle accepta et but. Lentement, un chaud bien-être +succédait au malaise qu’elle subissait tout à +l’heure, au frisson causé par sa lassitude et ses +anxiétés. Quand elle eut fini, il but à son tour. +Mais, avant, il dit gaiement :</p> + +<p>— Vous savez que je vais connaître votre +pensée.</p> + +<p>— Oh ! cela, je vous en défie, par exemple, +répliqua-t-elle, désireuse d’encourager cette bonne +humeur qui résistait à la rigueur de son attitude.</p> + +<p>— Vous me défiez, s’écria-t-il avec gravité. Eh +bien, écoutez. En buvant, ma chère sainte s’est +reproché le plaisir qu’elle y prenait, et involontairement, +elle a songé aux Carmélites qui abandonnent +en ce moment leur dure couchette, +brisées et l’estomac vide, pour descendre à la chapelle, +où elles vont chanter les louanges du Seigneur. +N’est-ce point cela ? C’était vrai : elle +l’avoua décontenancée, tandis que s’asseyant +auprès d’elle, il continuait : — Évitez ces rapprochements, +Nicolette ; épargnez-vous les regrets. +Tant que je les sentirai s’agiter en vous, je me +considérerai comme un criminel ; je croirai que +vous refusez obstinément d’être heureuse près de +moi, et je serai bourrelé de remords, en m’accusant +d’avoir fait votre malheur.</p> + +<p>L’accent de cette supplication remua Nicolette. +La sympathie qui, malgré sa résistance, la poussait +vers Frédéric eut raison de ses résolutions, +soit qu’elle fût touchée par la bonne grâce de son +mari, comme par sa patience, soit qu’elle se résignât +à céder maintenant pour être en état de +mieux résister plus tard. Elle laissa tomber sa +main dans la main tendue vers elle, et dit :</p> + +<p>— Ne m’en veuillez pas, mon ami ; votre délicatesse +aura raison des regrets qu’involontairement +je vous laisse surprendre, et si je ne puis +être jamais pour vous une femme assez oublieuse +de ses vœux passés pour répondre, comme vous +le voudriez, à votre amour, vous trouverez en +moi une compagne dévouée et reconnaissante.</p> + +<p>Était-ce un encouragement ? Frédéric le comprit +ainsi. Sa jeunesse provoquée fut plus forte que ses +promesses. Il étreignit avec ardeur Nicolette et +l’embrassa, en murmurant :</p> + +<p>— Ma chère femme !</p> + +<p>Ce fut involontaire et spontané. Nicolette ne +protesta pas. Mais elle resta comme écrasée. +Lorsque quelques instants plus tard, le train arrivait +à Lyon, son émotion et son trouble n’étaient +pas encore dissipés.</p> + +<p>Ils ne firent à Lyon qu’un arrêt de quelques instants, +sans quitter la gare. Ils voulaient arriver +à Sancerre le même soir. Quand ils remontèrent +en wagon, Nicolette, délassée par cette halte matinale, +rassurée maintenant, comprenant qu’elle +n’avait rien à redouter de son mari, respira plus +librement. Le train se mit en marche pour gagner +le Bourbonnais. Elle avait repris sa place, après +avoir ôté son chapeau et jeté sur ses cheveux une +voilette noire. Le sang avivé par la fraîcheur de +l’air mettait sur ses joues, à fleur de peau, des +teintes roses. Le regard exprimait de nouveau la +sérénité de son âme. Sur son visage amaigri, la +beauté commençait à poindre. Frédéric, qui s’y +connaissait, devinait qu’avant peu, retrempée +dans une vie nouvelle, délivrée des mortifications +auxquelles jusqu’à ce jour elle s’était astreinte, +elle serait jolie. Il éprouvait un piquant plaisir à +penser que c’est lui qui, enveloppant de son amour +cette créature frêle et défiante, ferait épanouir la +fleur de grâce en germe dans la jeune fille.</p> + +<p>Il s’était assis auprès de sa femme. Il tenait la +main qu’elle lui abandonnait, indifférente en apparence, +mais en réalité heureuse de se sentir +déjà dominée. C’était une sensation toute nouvelle, +d’une incomparable suavité, comme si elle +eût vu s’élever peu à peu autour d’elle un abri +doux et chaud, et pris plaisir à s’y laisser faire prisonnière, +Elle subissait, à son insu, le charme de +Frédéric. Son âme de dévote s’ouvrait à la séduction +de l’homme, qui trouvait là pour s’y exercer +un sol déjà fécondé par les mystiques ardeurs de +la chrétienne. Dans son cœur défaillant et troublé, +l’amour humain se substituait à l’amour divin. +Singulière métamorphose, résultat d’une nuit +d’insomnie passée par Nicolette près de ce mari +jeune et beau, qui n’attendait qu’une parole pour +se jeter à ses pieds.</p> + +<p>Ils demeurèrent longtemps ainsi, pressés l’un +contre l’autre, silencieux. Mais comme le train +s’enfonçait dans un tunnel, Nicolette sentit, sous +l’étreinte caressante qui la dominait, monter un +flot de passion. De nouveau, ce fut un soupir +suivi d’un baiser. Elle se dégagea doucement. +Frédéric, toujours docile, n’essaya pas de s’imposer ; +et même, comme s’il eût voulu se faire +pardonner son audace, il se mit à parler avec volubilité. +Au sortir du tunnel, il ne parut occupé +que de montrer à sa femme le site sauvage dont +ils traversaient les profondeurs entre des montagnes +escarpées.</p> + +<p>L’entretien commencé se continua, durant tout +le voyage. Frédéric était instruit, sa parole facile +et chaude. Il avait voyagé ; les grandes excursions +scientifiques formaient le principal objet des études +auxquelles il consacrait les longs loisirs de la vie +de garnison. Il lui fut aisé de captiver jusqu’au +soir l’attention de sa femme, d’exciter son intérêt ; +elle l’écoutait, charmée, heureuse de se +convaincre qu’elle avait épousé un homme studieux, +à l’esprit vif et ouvert, et touchée par-dessus +tout de la docilité dont il faisait preuve. +C’est par cette docilité que Frédéric trouvait +le chemin de son cœur. Elle en était attendrie, +agitée intérieurement de ne pouvoir demeurer +fidèle aux promesses qu’elle s’était faites, sans +causer un chagrin à ce mari si doux et si bon.</p> + +<p>La soirée était avancée déjà quand ils arrivèrent +à Sancerre. Une voiture envoyée de Varimpré +les attendait à la gare. A l’extrémité de la ville +endormie, elle traversa un pont jeté sur la Loire, +et au delà de ce pont s’engagea sur une route +déserte. La curiosité tenait Nicolette éveillée. Elle +savait déjà que le château de Varimpré, situé sur +la lisière du Berry, dans une contrée d’aspect +grandiose et mélancolique, était une antique construction, +à physionomie féodale. C’est là, dans +son pays natal, que Frédéric, au temps déjà lointain +où, enfant, il suivait ses parents dans les garnisons, +venait passer ses vacances. Ces lieux dont +il parlait avec enthousiasme étaient pour lui remplis +de souvenirs. Durant le voyage, il en avait +entretenu Nicolette, en lui promettant de les interroger +avec elle, afin qu’elle partageât les émotions +du passé, qu’il voulait faire revivre. Par la +pensée, Nicolette se voyait déjà aux termes de la +route, dans cette maison qui serait un jour sa maison, +et dont elle allait pouvoir, dès ce moment, +se croire maîtresse, les parents de Frédéric ne +devant y rentrer qu’au bout de quelques semaines, +afin d’y laisser les époux libres et seuls, dans +l’épanouissement de leur jeune bonheur. C’est là +qu’elle vivrait près de son mari, elle n’osait dire +près de ses enfants, bouleversée par l’émotion, +au fur et à mesure qu’elle voyait approcher l’heure +où éclaterait la lutte entre ce qu’elle considérait +comme un devoir et ce qu’elle devinait être +l’amour.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3>VII</h3> + + +<p>Vers onze heures, la voiture s’arrêta au milieu +d’un parc, devant un étroit perron accédant à un +vestibule voûté. Dans l’obscurité, Nicolette ne vit +rien que des arbres, une pelouse, une masse confuse +de constructions. Sous le vestibule, deux +vieux domestiques, un homme et une femme, lui +souhaitèrent la bienvenue. Frédéric les embrassa. +Puis, sans s’arrêter au rez-de-chaussée, il fit +monter Nicolette au premier étage, par un escalier +pratiqué dans une tour. A l’extrémité d’un +couloir, une porte était ouverte. Nicolette entra la +première et se trouva dans une vaste chambre, +tendue de vieilles tapisseries à personnages, meublée +avec un luxe de bon goût, où se devinait la +main d’un habile ouvrier. Au milieu de la chambre, +un lit large et bas, entre des rideaux de couleur +claire ; suspendue au plafond, une veilleuse ; +dans la cheminée, un feu clair, jetant sur les murailles +sa lumière joyeuse ; un nid adorable pour +l’amour.</p> + +<p>— C’est notre appartement, dit Frédéric.</p> + +<p>— Vous avez fait des folies pour moi, répondit +Nicolette tremblante, regardant autour d’elle, les +joues brûlées par le sang qui brusquement venait +d’y monter.</p> + +<p>Frédéric sourit et reprit :</p> + +<p>— Fallait-il mettre ma chère femme dans une +cellule de carmélite ? Elle garda le silence, se demandant +s’il allait vouloir rester là, exercer déjà +ses droits de mari, au mépris de ses promesses. +Comme s’il eût compris sa pensée, il ajouta : — Vous +êtes ici chez vous. Voici votre cabinet de +toilette, et ici la porte de ma chambre. Il l’ouvrait +tout en parlant. Nicolette aperçut une étroite +pièce, avec un petit lit de fer. — C’est ici que je +couchais quand j’étais enfant, reprit-il, ici que je +coucherai, tant que ma femme exigera que je +reste loin d’elle.</p> + +<p>Nicolette fut vaincue par ce trait, où de nouveau +apparaissait cette délicatesse que depuis la veille +elle mettait à l’épreuve.</p> + +<p>— Vous êtes bon, murmura-t-elle, merci.</p> + +<p>— Je subirai sans me plaindre, et toujours si +vous l’exigez, le martyre que vous m’imposez, +Nicolette, répondit Frédéric. Mais vous ne pouvez +me défendre d’espérer, vous ne pouvez me défendre +de croire que votre rigueur ne sera pas +éternelle. Cela, vous ne pouvez pas plus me le défendre +que vous ne pourriez, sans méconnaître vos +devoirs d’épouse, exagérer longtemps vos devoirs +de chrétienne. J’espère donc et j’attends le +bonheur de votre bonté et de mes efforts pour +vous plaire. Comme elle ne répondait pas, il la +prit par la main, et la ramenant dans le cabinet +de toilette qui séparait les deux chambres, il lui +montra à la porte de ce cabinet un verrou. — Ce +verrou n’était pas nécessaire pour vous protéger +contre l’ardeur de mon amour, continua-t-il ; votre +volonté aurait suffi. Mais il nous épargnera à moi +des supplications qui pourraient vous déplaire, à +vous une résistance pénible. Chaque nuit, comme +un amoureux jamais découragé, je pousserai cette +porte… et si elle résiste, je m’éloignerai. Je +vous ai dit que je ne veux vous tenir que de +vous.</p> + +<p>— Pardonnez-moi, si vous souffrez à cause de +moi, soupira-t-elle ; mais rappelez-vous…</p> + +<p>— Plus un mot, s’écria-t-il ; je n’oublie pas… +Allons souper.</p> + +<p>Ils descendirent au rez-de-chaussée, où le repas +était servi au coin du feu dans la salle à manger +de famille. Délivrée de toute crainte, confiante +dans l’avenir, déjà faite à son nouvel état, Nicolette +s’abandonna librement au bien-être de cette +intimité charmante, à la joie de se sentir aimée, +sans qu’il en coûtât rien à sa conscience. Pour la +première fois, depuis qu’il la connaissait, Frédéric +vit sur les lèvres de sa femme un sourire sans contrainte. +Il ne s’y laissa pas prendre cependant ; il +se défiait encore, il craignait d’effaroucher la chère +sensitive. Il était moins pressé de mordre au +bonheur que désireux de le goûter sans faire +couler des larmes.</p> + +<p>Le souper fini, il ramena Nicolette dans son +appartement ; et comme elle restait debout devant +lui, embarrassée et craintive, il l’embrassa en murmurant :</p> + +<p>— Bonne nuit, ma chère femme ; à demain. Et +surtout, ajouta-t-il en montrant la porte, n’oubliez +pas.</p> + +<p>Il sortit sans manifester aucun regret. Vivement, +Nicolette poussa le verrou et rentra dans sa chambre, +secouant la tentation dont elle venait de sentir +le premier trait, à la minute même où son mari +s’était séparé d’elle. Une fois seule, elle fit rapidement +sa toilette pour la nuit ; puis elle s’agenouilla, +pria longtemps sans ferveur, un peu lasse, l’esprit +troublé par des pensées confuses, à travers lesquelles +revenaient les souvenirs du voyage dont +les paisibles incidents lui avaient appris à connaître +son mari. Enfin, elle se coucha, avec l’espoir +qu’elle allait trouver le sommeil. Mais trop de +sensations nouvelles l’agitaient.</p> + +<p>Pouvait-elle dormir, alors qu’à quelques pas +d’elle, de l’autre côté de cette porte close, grondait +la passion qui tour à tour l’avait attirée et épouvantée ? +Après tout, il lui appartenait, ce mari +jeune et beau ; c’était son bien à elle, comme elle +était son bien à lui ; elle avait juré de lui obéir. +Attendrait-elle qu’il ordonnât ? Et si, rebuté par +sa rigueur, il n’ordonnait jamais ! s’il retournait à +Irène, si quelque catastrophe éclatait, sur qui retomberait +la responsabilité de l’événement, sur +qui, sinon sur la femme dont la résistance l’aurait +provoqué ? L’époux et l’épouse doivent être une +seule et même chair ; c’est la loi du mariage. Cette +loi, quelles promesses, quels vœux étaient assez +forts pour lui permettre de s’y dérober ?</p> + +<p>Et tandis que ces questions se formulaient dans +son esprit, sous l’influence de l’amour qui se dégagerait +de ses souvenirs, un brûlant désir sourdement +s’allumait dans son corps de vierge. Son +âme, accoutumée à pousser vers Jésus le bien-aimé +des prières ardentes et de fiévreux soupirs, +exhalait vers l’amant désiré et redouté les mêmes +soupirs et les mêmes prières, confondus dans un +cri, dans un appel désespéré. L’appel, c’est la détresse +de la femme déjà vaincue, qui le proférait, +se raccrochant encore aux engagements du passé, +suppliant le protecteur des faibles de ne pas l’abandonner ; +le cri, c’est l’épouse qui le poussait, +avide de sentir sur ses lèvres le miel du baiser, +ciment des chaînes amoureuses dont elle voulait +maintenant sentir à travers ses sens embrasés les +douces meurtrissures.</p> + +<p>Ainsi s’évanouissaient les résolutions énergiques +de Nicolette. La tentation montait autour d’elle, +mettait devant ses yeux l’image de son mari, désormais +plus éloquente que l’image du Sauveur. +Elle se voyait dans ses bras, se sentait emportée +dans sa tendresse ; il lui semblait que sa tête allait +se presser contre cette poitrine robuste pour deviner +à travers les battements d’un cœur d’homme +la science de l’amour. Ce violent désir revêtait, +en s’accentuant, la physionomie des choses illicites. +Il exerçait sur l’âme de Nicolette le même +attrait que le péché ; il lui causait les mêmes terreurs ; +il ouvrait à son imagination le ciel et +l’enfer à la fois. Elle redoutait en même temps +d’offenser Dieu en aimant son mari, et de perdre +son mari en lui préférant Dieu, et dévoyée, ballottée, +secouée par tant d’entraînements contraires, +elle épuisait dans cette lutte l’énergie de la résistance.</p> + +<p>Tout à coup, elle crut entendre à la porte de +sa chambre, du côté de celle de Frédéric, un bruit +de pas, une pression contre la boiserie. Elle prêta +l’oreille. Dans une vision rapide, elle embrassa +d’un seul coup la déception de son mari, sa colère, +les suites de son ressentiment ; une angoisse cruelle +lui fit au cœur une morsure ; elle eut peur, peur +de détruire en un instant le bonheur de l’avenir, +peur de ne connaître jamais l’amour, peur surtout +de perdre l’amant. En une minute, Dieu fut +vaincu, oublié… Dans le silence lourd qui pesait +sur la maison, s’éleva de la bouche de Nicolette +un gémissement, suprême manifestation de ses +craintes désormais dissipées ; elle se jeta hors de +son lit ; sous la lueur pâle de la veilleuse, elle traversa, +affolée, courant les pieds nus, la chambre +et le cabinet de toilette, tira le verrou bruyamment, +et revint se coucher, des désirs pleins les +sens, de la passion plein le cœur, anxieuse, frissonnante, +craintive comme si elle avait commis +un crime.</p> + +<p>Ce fut pendant quelques semaines une frénésie +de bonheur. Nicolette s’était donnée, dans l’entraînement +de son cœur et de ses sens, emportée +par sa jeunesse, par la curiosité de la femme. Elle +s’abandonnait à son ivresse, vaincue par la passion +de son mari. Après l’avoir jetée dans un +tourbillon de désirs ardents et surexcités, cette +passion l’enveloppait, ne lui laissait ni repos ni +répit, la ramenait toujours aux bras de l’homme +à qui elle devait de connaître la douceur d’aimer.</p> + +<p>La fougue de son âme exaltée l’avait poussée +jadis toute jeune au pied du crucifix ; elle +se manifestait maintenant sous une forme nouvelle. +C’était une autre nature se révélant dans sa +personne, substituant à la vierge craintive, vouée +au ciel, la femme possédée d’amour, heureuse de +se donner. Elle ne se souvenait plus des circonstances +qui l’avaient contrainte à épouser Frédéric. +Ses défiances s’étaient évanouies sous les protestations +ardentes qui la laissaient extasiée. Le premier +baiser l’avait désarmée, en lui montrant au +delà des rigueurs du cloître l’horizon sans fin +d’une tendresse partagée. Elle voulait être heureuse, +heureuse par ce mari qu’elle devinait sincère +et qui lui répétait à satiété qu’il ne cesserait +jamais de la chérir.</p> + +<p>Ces heures furent délicieuses. Chaque matin les +ramenait plus sereines, plus fécondes en espérances ; +chaque soir des ramenait plus brûlantes, +et la félicité des époux revêtait le caractère de +celle des amants. C’étaient tous les jours de longues +promenades dans les champs, pleines de charme, +les mille détails de la vie du foyer, embellis par +la confiance mutuelle, l’étreinte de tous les instants, +rendue plus étroite par le désir sans cesse +ravivé ; puis, le soir venu, le lent attendrissement +qui précède le repos des êtres et des choses, se +communiquant aux cœurs, les préparant aux nuits +amoureuses. Quand Frédéric et Nicolette, après +ces journées trop courtes, se retrouvaient seuls +dans leur chambre, leurs lèvres altérées se rapprochaient ; +et l’amour recommençait, comme +s’ils eussent repris au point où ils l’avaient laissé +la veille, la lecture du livre éternel qu’ils épelaient +ensemble.</p> + +<p>C’est à ce moment que parfois un vague +remords s’élevait dans l’âme de Nicolette, sans +qu’elle parvînt à s’en défendre.</p> + +<p>— Est-ce bien moi qui suis ici ? se demandait-elle, +entre les bras qui la pressaient, éperdue et +subjuguée.</p> + +<p>Sa conscience parlait ; lui rappelait les vœux +oubliés, lui demandait si le mariage l’avait à +jamais dégagée, si quelque jour elle n’aurait pas +à rendre compte de cet oubli. Elle se roidissait +contre ce reproche ; elle se jetait plus profondément +dans l’amour pour étouffer ses remords. Vis-à-vis +d’elle-même, elle plaidait la légitimité de +son bonheur. Mais, quoi qu’elle fît, elle ne pouvait +empêcher que le reproche un moment apaisé ne +ressuscitât, ne la poursuivît jusque dans son rêve, +auquel il donnait le caractère d’une faute dont, +tôt ou tard, il faudrait se repentir et entreprendre +l’expiation. Alors elle détournait ses yeux, fermait +ses oreilles ; elle ne voulait pas voir ; elle +refusait d’entendre ; toute sa vie était dans +l’amour ; le sourire de son mari avait pour elle +plus de prix que ne pouvait avoir d’efficacité la +revendication du passé.</p> + +<p>Dans cette lutte, sa pieuse ferveur tombait, sa +dévotion s’attiédissait ; elle négligeait ses devoirs +religieux, n’en pratiquait plus que l’indispensable ; +les prières que proféraient ses lèvres distraites +ne possédaient plus le pouvoir de faire de +son salut éternel le but principal de sa vie.</p> + +<p>Un événement douloureux troubla tout à coup +ce bonheur suave, en abrégeant la durée du séjour +que Frédéric et Nicolette comptaient faire à +Varimpré. Ils étaient mariés depuis deux mois, +lorsqu’un matin, une dépêche d’Irène leur apporta +la nouvelle de la mort de Jacques Malivert. En +parcourant, ainsi qu’il le faisait tous les jours, une +des carrières qu’il exploitait aux portes de Beaucaire, +un faux pas l’avait précipité tête en avant +sur un rocher. Il s’était tué sur le coup. Irène +suppliait sa sœur de hâter son retour. Il fallut +partir.</p> + +<p>Ce fut avec un cruel serrement de cœur qu’elle +abandonna Varimpré. Dans la solitude, elle venait +de goûter tant d’innombrables joies ! Les retrouverait-elle +ailleurs ? La vie, en la reprenant, +n’allait-elle pas la livrer à des perplexités, à des +angoisses, et troubler sa quiétude ? Et puis, une +crainte s’éveillait dans son esprit. Elle ne doutait +pas, elle ne voulait pas douter de son mari ! Mais +si de nouveau il allait aimer Irène ; concevoir, +en la retrouvant libre, le regret d’avoir enchaîné +si vite sa propre liberté ! Si ce regret, Irène allait +le partager ! Elle repoussait avec horreur ces terribles +questions. Elle refusait de croire à des +catastrophes nouvelles. Elle se rattachait avec +énergie à l’espoir d’un bonheur sans fin. Mais la +jalousie lentement se glissait dans son cœur, +alarmait sa tendresse, troublait sa confiance inébranlable +jusque-là.</p> + +<p>C’est torturée par ces doutes qu’elle arriva à +Beaucaire. Sa première entrevue avec Irène fut +dominée par la tristesse de celle-ci. Mais il était +aisé de comprendre que la mort de Malivert +n’atteignait pas la jeune veuve jusqu’aux sources +d’où jaillit la douleur qui dure, et qu’elle se +consolerait bientôt. Cette conviction, acquise en +peu de jours, accrut le trouble de Nicolette. Elle +redoubla de soins affectueux pour Frédéric, tout +en se faisant violence pour demeurer auprès +d’Irène. Elle n’eut de repos que lorsque, après s’être +consacrée à elle pendant quelques jours, habitant +sous son toit, ne la quittant jamais, vivant de sa +vie, il lui fut permis de s’installer à Tarascon dans +la maison louée par son mari.</p> + +<p>Séparée de sa sœur, allant la voir seule, l’attirant +peu, la mettant rarement en présence de +Frédéric, elle crut avoir écarté tout péril. Frédéric +avait repris ses occupations de soldat. Il +était studieux, s’appliquait aux choses de son état, +à d’autres encore ; ses loisirs étaient remplis ; il +ne faisait trêve à ses travaux que pour prodiguer +à sa femme les témoignages de son amour. Il +fuyait loyalement les occasions de se rapprocher +d’Irène. Il entendait demeurer fidèle à celle dont +la tendresse, répondant à la sienne, l’avait captivé ; +il voulait même éviter de troubler sa sérénité.</p> + +<p>Mais le soin qu’il y mettait démontrait qu’il +n’était pas guéri, que le danger qui lui faisait peur +restait encore redoutable. Avec plus d’expérience, +Nicolette l’eût deviné. Malheureusement, elle +ignorait les surprises de la passion. Elle ne comprit +pas ; elle ne vit rien au delà du présent, et se +crut à l’abri du malheur.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3>VIII</h3> + + +<p>La nuit venait. Le vent du Rhône soufflait avec +fracas à travers les rues de Beaucaire. Il montait +autour du rocher dont le couvent des Carmélites +couronne la cime ; il enveloppait de ses rafales +froides et poussiéreuses les murailles assombries, +et se brisait en longs gémissements aux vitraux +de la petite chapelle. Au milieu de la nef étroite, +Irène se tenait assise vêtue de noir, toute +pâle sous ses voiles de veuve. Elle attendait sa +sœur qu’elle avait accompagnée au couvent. +Depuis plus d’une heure, elle l’apercevait agenouillée +dans le confessionnal, les lèvres collées +à la grille de bois, au delà de laquelle l’abbé +Gavella prêtait l’oreille aux aveux de sa pénitente.</p> + +<p>Désigné pour succéder comme aumônier des +Carmélites à l’abbé Cardenne, le jour où ce prêtre +doux et tolérant s’était laissé nommer vicaire +général du diocèse de Nîmes, l’abbé Gavella arrivait +d’Espagne. Pendant l’insurrection carliste, on +l’avait vu dans les bandes du prétendant, tour à +tour prêtre et soldat, faire le coup de feu comme +un simple partisan, ou donner l’absolution à ceux +que sa fanatique éloquence conduisait à la mort. +L’insurrection vaincue, pour sauver sa tête mise +à prix, il s’était réfugié en France. Conduit à +Beaucaire par les hasards de sa fuite, y trouvant +libre encore la place laissée vacante par l’abbé +Cardenne, il l’avait sollicitée et obtenue.</p> + +<p>Aux approches de Noël, Nicolette était venue +se confesser à ce prêtre sans le connaître. Elle +désirait se réconcilier avec Dieu qu’elle se reprochait +d’oublier. Maintenant, après avoir longuement +parlé et répondu aux questions inquisitoriales +du confesseur, elle écoutait, tremblante, ses +remontrances et ses conseils. Il s’exprimait durement. +Dans sa bouche, les avis prenaient des airs +de menaces. Il était de ces prêtres qui savent +mieux traduire la colère du ciel que sa clémence, +mieux décrire les peines éternelles que les récompenses +promises aux élus. Les larmes qu’il faisait +couler étaient des larmes d’effroi, et non des +larmes de repentir.</p> + +<p>De la place où elle se trouvait, bien qu’il eût +laissé la porte du confessionnal entr’ouverte, Irène +ne pouvait le voir ; mais elle entendait les éclats +de sa voix, quelques-uns des mots rudes que son +accent revêtait d’une forme bizarre. Elle devinait +les violents reproches qu’il adressait à Nicolette. +Au fur et à mesure que le temps passait, elle +tournait du côté de sa sœur ses yeux où éclatait +son inquiétude aggravée par la durée de cette +confession.</p> + +<p>Tout à coup, un bruit sec traversa le silence de +la chapelle. La grille du saint tribunal venait de +se fermer ; le confesseur sortait pour regagner la +sacristie. Il marchait à grands pas, balançant ses +bras, autour desquels s’agitaient, comme des ailes, +les larges manches du surplis. Sa maigreur d’ascète, +son front bas, étroit, sillonné de rides profondes, +l’éclat sombre de ses yeux qu’il tenait +baissés, mais dont la flamme trouait ses paupières, +la dureté rugueuse de ses traits, rendue plus sensible +par la coloration du teint violacé, donnaient +à sa physionomie un aspect redoutable. Son cou, +ses épaules de portefaix, révélaient la vigueur +sauvage de cet apôtre étrange, tout violence et +tout emportement, qu’on ne pouvait se figurer +baissant la tête sous les coups du destin et se +résignant à les subir sans révolte. Par larges +enjambées, il franchit la distance qui séparait le +confessionnal de la sacristie, d’un mouvement à +la briser poussa la porte, et disparut, avant même +que la boiserie du chœur eût cessé de trembler +sous la pression de ses pieds.</p> + +<p>Alors, Nicolette quitta la place où, comme une +martyre, elle venait d’être soumise à un odieux +supplice, obligée de livrer à son juge les secrets +de son cœur. Défaillante, elle se traîna jusqu’à +la chaise que lui gardait Irène. Elle tomba là, +brisée, exténuée, n’en pouvant plus. La chapelle +était solitaire ; sur l’autel, des cierges s’allumaient, +perçaient de leur lueur pâle l’ombre agrandie ; de +l’autre côté de la grille claustrale, les religieuses +commençaient l’office du soir ; leur psalmodie monotone +montait glacée jusqu’aux voûtes au-dessus +desquelles le vent leur répondait, en imprimant +aux tuiles une bruyante vibration.</p> + +<p>— Sais-tu que tu es restée là plus d’une heure, +ma chérie ? dit Irène à voix basse en se penchant +sur sa sœur. Je me suis gelée à t’attendre. Alors +seulement elle vit les larmes de Nicolette et sa +pâleur. — Qu’as-tu donc ? lui demanda-t-elle.</p> + +<p>— Oh ! ce prêtre ! comme il m’a parlé ! murmura +Nicolette frissonnante…</p> + +<p>— Oui, c’est un homme effrayant… Je t’avais +avertie. Mais tu as voulu venir à lui…</p> + +<p>— Il m’a dit des choses terribles…</p> + +<p>— Dictées par son intolérance, sans doute ?</p> + +<p>— Non, non, mais par le souci de mon salut.</p> + +<p>Et comme si les accents qui la terrifiaient tout +à l’heure, de nouveau, s’étaient fait entendre, +Nicolette se prosterna si violemment que sa sœur +entendit le choc de ses genoux sur la dalle nue.</p> + +<p>— Apaise-toi, ma chère aimée, reprit Irène ; tu +n’as pas le droit de te livrer à ces tourments. Tu +le pouvais autrefois, quand tu étais libre, quand +tu voulais te donner à Dieu. Mais, aujourd’hui, tu +ne t’appartiens pas ; tu as un mari ; bientôt, tu +auras un enfant…</p> + +<p>— Oh ! un enfant ! gémit Nicolette ; voilà la +preuve de mon crime ! Tout à l’heure, tandis que +j’étais agenouillée là, j’ai senti, pour la première +fois, dans mes entrailles remuer le pauvre être… +et il m’a semblé que déjà, avant même de naître, +il me reprochait sa naissance.</p> + +<p>— Que dis-tu, malheureuse !… Si ton mari +t’entendait…</p> + +<p>— Ah ! si tu pouvais savoir !</p> + +<p>— Savoir quoi ! Tu m’épouvantes… Parle-moi.</p> + +<p>— Non, non, tu ne comprendrais pas.</p> + +<p>Un geste compléta sa réponse. Elle refusait de +s’expliquer ; elle imposait silence à sa sœur et se +replongeait dans ses méditations. Irène resta +debout près d’elle, attendant qu’elle eût fini +de prier. Mais Nicolette paraissait avoir oublié +que d’autres devoirs l’appelaient ailleurs. Accroupie, +la tête penchée, les bras au long du corps, +dans une attitude d’accablante fatigue, elle ne +voyait rien, n’entendait rien, et il fallut pour la +décider à partir qu’Irène lui imposât sa volonté.</p> + +<p>Elles sortirent ensemble ; silencieusement, elles +s’engagèrent dans le chemin désert qui descendait +vers la ville. Au bas de ce chemin, une voiture les +attendait. Elles y montèrent, et quelques minutes +plus tard, Nicolette ayant laissé sa sœur chez elle, +sans vouloir lui révéler les causes de son trouble, +arrivait à Tarascon. Son mari n’était pas encore +rentré. Heureuse de se trouver seule, elle s’enferma +dans sa chambre. Là, elle pouvait s’abandonner +librement à sa douleur.</p> + +<p>Jamais elle ne s’était sentie si malheureuse. Le +bonheur qu’elle échafaudait depuis quatre mois +venait brusquement d’être détruit par la parole +acerbe et vengeresse du confesseur. Interrogée par +lui sur les causes qui si longtemps l’avaient éloignée +des sacrements, en substituant l’indifférence +à sa ferveur d’autrefois, elle s’était vue contrainte +de révéler les voluptueuses joies de son ardent +amour, d’avouer qu’en amant passionné, son mari +l’avait menée par des chemins trompeurs et doux +jusqu’à ces régions brûlantes, où, dans la langue +de l’Église, la passion devient péché. Se livrant +sans résistance à ses caresses, heureuse de se +donner, elle s’était laissé convaincre que le devoir +de la femme est de rendre à l’époux le plaisir +qu’elle reçoit de lui, et que les chaînes du mariage +ne deviennent fortes que si elles sont forgées +au feu qui brûle le cœur et embrase les sens. C’est +ainsi que folle de son corps, elle avait oublié son +âme, ses devoirs de chrétienne, les exigences de +son salut éternel. L’enfant que maintenant elle +était sûre de porter dans ses entrailles avait été +conçu dans le plaisir, enfanté dans l’amour, selon +le langage des hommes ; dans le libertinage et la +débauche, selon le langage du confesseur.</p> + +<p>Et le prêtre s’était redressé, menaçant et redoutable, +rappelant les devoirs méconnus, les vœux +oubliés, formulant des interdictions rigoureuses, +infligeant des pénitences, exaltant la virginité, la +continence, parlant avec des termes de répulsion +et de mépris de ces voluptés fécondes dont la +saveur avait transformé Nicolette, et auxquelles +elle devait d’être mère. Il lui avait montré l’enfer +ouvert, le ciel à jamais fermé, si par la sévérité +d’une vie nouvelle elle ne purifiait sa chair +souillée et ne sanctifiait son âme. Il avait dit enfin +qu’elle devait se dérober aux exigences de son +mari, le contraindre ainsi à obéir aux commandements +de l’Église.</p> + +<p>— Vous êtes responsable de son âme comme de +la vôtre, s’était-il écrié ; après avoir aimé, redouté +Dieu, si vous l’offensez en vous faisant complice +du péché de votre époux, vous qui savez mieux +que lui la rigueur des peines éternelles, prenez +garde que le ciel vous châtie, et qu’il vous châtie +dans l’enfant que vous portez. Toujours cet +enfant doit vous rappeler combien vous avez été +coupable ; non-seulement vous devez l’élever +chrétiennement, pour racheter vos fautes passées, +mais le souci de son avenir doit vous empêcher +d’en commettre de nouvelles.</p> + +<p>En se rappelant ces remontrances, Nicolette +était épouvantée. Ce qu’on exigeait d’elle, c’est +qu’elle brisât de ses mains son bonheur. Elle ne +pourrait obéir qu’en éloignant son mari, qu’en se +dérobant à sa tendresse, et puisqu’on lui imputait +à crime les joies qu’elle devait à l’amant, c’est +l’amour même qu’elle était tenue d’immoler. +L’accomplissement d’un si rigoureux devoir ne +serait-il pas au-dessus de son courage ? Saurait-elle +affecter l’indifférence pour glacer les désirs de +l’amant ? Saurait-elle mater les siens ? Tout son être +se révoltait contre cette dure loi. Elle ne voulait +pas se résigner ; et un cri de rébellion montait à +ses lèvres, s’en échappait au milieu des larmes qui +de ses yeux roulaient sur ses joues blêmies. Mais, +hélas ! où la conduirait la révolte ? Dieu lui-même +n’avait-il pas parlé par la bouche du prêtre ? Refuserait-elle +de se soumettre à Dieu ?</p> + +<p>Frédéric la trouva bouleversée, pâle, dominée +par ses angoisses. Vainement il l’interrogea ; il ne +put obtenir qu’elle en révélât les causes. Tout +ce qu’il parvint à lui arracher, c’est qu’elle avait +vu Irène. Mais cet aveu n’expliquait pas le changement +survenu dans sa conduite. Écartant tour +à tour les diverses hypothèses que l’inquiétude +suggérait à son mari, elle persistait dans son +silence, se contentant de faire remarquer que sa +grossesse justifiait sa fatigue. Elle ne disait rien de +plus. Ils dînèrent tristes et silencieux, lui blessé +par le défaut de confiance qu’il venait de surprendre, +elle mangeant peu, osant à peine lever +les yeux sur son mari, en proie aux plus cruelles +tortures. En quittant la table, elle allégua sa fatigue, +rentra dans sa chambre, laissant Frédéric +seul, et pour la première fois depuis qu’ils étaient +mariés, le privant, comme elle s’en privait elle-même, +de cette exquise intimité qui, chaque soir, +les rapprochait l’un de l’autre, dans le chaud +bien-être de leur paisible maison.</p> + +<p>Alors, devant le mystère contre lequel se brisait +sa sollicitude, et qu’il considérait comme un +caprice de femme, il eut un mouvement de colère. +Se levant tout à coup :</p> + +<p>— Je veux voir Irène, s’écria-t-il ; elle me dira +ce qui s’est passé.</p> + +<p>Il sortit, et par la nuit froide se dirigea vers +Beaucaire. Dans sa hâte de savoir, il s’était mis +en route sans réfléchir. Ce fut seulement sur +le pont du Rhône qu’il se souvint que depuis son +mariage, il ne s’était jamais rencontré seul avec +Irène. Toujours sa femme avait été entre eux ; ils +évitaient toute occasion de tête-à-tête, toute explication +sur le passé. Lui-même ne songeait plus à +elle que pour écarter le souvenir de leur brûlant +amour, emporté par un coup d’orage et qu’il +croyait à jamais détruit. En pensant qu’il allait +la revoir, sans témoins, délivrée par le veuvage, +maîtresse d’elle-même, il se troubla. Si puissante +fut l’émotion qui s’empara de lui qu’il eut peur. +Brusquement, il s’arrêta au milieu du pont que +le vent de la mer balançait avec fracas sur les +câbles en fer accrochés aux piles. Il n’osait plus +continuer son chemin ; il voulait revenir sur ses +pas. Mais l’état de sa femme l’inquiétait. Irène +seule pouvait le mettre sur la trace de la vérité +qu’on lui cachait. Cette considération le décida ; +il reprit sa marche, et quelques minutes après, il +frappait à la porte de sa belle-sœur.</p> + +<p>Irène était seule, ce soir-là comme tous les +soirs. Depuis la mort de son mari, elle vivait +retirée, non que sa douleur fût de celles qui +aiment la solitude et qu’importune le bruit, mais +parce qu’il s’y mêlait l’amer regret des circonstances +fatales qui lui avaient enlevé Frédéric à la +veille du moment où elle aurait pu se l’attacher +pour toujours. Ce n’est pas le mort qu’elle pleurait ; +elle pleurait le vivant à jamais perdu. Pour +le mieux pleurer, elle voulait être seule ; elle s’enfermait +avec ses souvenirs, et quoique décidée à +tenir loyalement la promesse faite à Nicolette, elle +laissait un vague espoir bercer sa peine, espoir +conçu contrairement à sa volonté, qu’elle repoussait +comme criminel, mais qui la charmait, et dans +l’avenir douloureux lui montrait la possibilité +d’un bonheur reconquis. Elle avait beau faire, elle +aimait toujours.</p> + +<p>Assise au coin du feu, sous la clarté de la lampe, +elle lisait. En entendant annoncer Frédéric, elle +tressaillit. Lui, seul chez elle par cette soirée +d’hiver ! Qu’y venait-il faire ? Nicolette, qu’elle avait +laissée si lasse et si triste, était-elle plus souffrante ? +Est-ce là ce que Frédéric venait lui annoncer ? Ou +bien…? Sa pensée demeura inachevée ; l’émotion +pâlissait son visage. Une étrange anxiété la prenait +au cœur, dominée par une joie inconsciente.</p> + +<p>— Ce n’est pas vous que j’attendais, dit-elle, +debout, la main tendue vers Frédéric, essayant de +dissimuler son trouble.</p> + +<p>— Si quelqu’un m’eût dit, il y a une heure, que +je serais ce soir chez vous, répondit-il, ce quelqu’un-là, +ma chère Irène, m’aurait plus étonné que vous +ne paraissez l’être vous-même.</p> + +<p>Comme elle reprenait sa place, il s’assit souriant, +affectant une entière liberté d’esprit :</p> + +<p>— Alors, pourquoi êtes-vous venu ? demanda +Irène. Est-ce Nicolette qui vous envoie ?</p> + +<p>— Non, je suis ici pour vous parler d’elle. Avec +une grande volubilité, comme s’il eût tenté de +noyer son émotion dans le flot des paroles, il +raconta l’accueil qu’il avait reçu de sa femme, en +rentrant chez lui. — Vous avez passé plusieurs +heures avec elle aujourd’hui, ajouta-t-il. J’ai pensé +que je connaîtrais par vous les motifs de sa métamorphose.</p> + +<p>Interrogée avec cette précision, Irène ne pouvait +se taire. Elle dit ce qu’elle savait, le désir +de Nicolette de ne pas laisser célébrer les fêtes de +Noël sans s’approcher des sacrements, la visite au +Carmel, la confession à l’abbé Gavella, et la terreur +de la jeune femme en quittant le confessionnal. +C’en était assez pour révéler à Frédéric la vérité. +Il comprenait maintenant. Les craintes et les scrupules +de Nicolette lui étaient familiers. A diverses +reprises, il les avait dissipés sous ses baisers.</p> + +<p>— Vont-ils détruire le repos de ma vie, me +prendre le cœur de ma femme ? s’écria-t-il, la +colère aux yeux et sur les lèvres.</p> + +<p>— Comme vous l’aimez ! soupira Irène, dont ce +cri éveilla la jalousie. Il la regarda. Sur ses traits, +où, en d’autres temps, il savait lire, il devina le +reproche que contenaient ces paroles. Il n’osa +répondre. Elle continua toute frémissante. — Elle +est heureuse, elle, tant mieux… C’est égal, quand +je songe au passé, à vos serments… Ah ! mon +pauvre ami, comme vous m’avez eu vite oubliée !</p> + +<p>— Oubliée ! fit-il durement. Vous vous trompez.</p> + +<p>Elle fut toute remuée par ce cri ; mais elle eut +peur de l’explication qui allait infailliblement +suivre son imprudente réflexion ; elle s’arrêta. La +suite de l’entretien n’eut trait qu’à Nicolette. Frédéric +savait maintenant ce qu’il voulait savoir. Il +quitta sa belle-sœur sans avoir pu recouvrer le +calme. La séduction d’Irène venait de rouvrir à +son cœur la plaie ancienne, une de ces plaies qui +ne se cicatrisent jamais.</p> + +<p>La soirée était avancée quand il rentra. Le froid +de la nuit, la rapidité de sa marche, n’avaient pu +dissiper son émotion. L’image d’Irène retrouvée le +poursuivait. La beauté de la jeune femme avait +ressuscité le souvenir des voluptés refroidies, des +heures brûlantes, de tout ce passé qu’il croyait à +jamais oublié. Ses yeux gardaient la vision des +attraits vainqueurs dont, en d’autre temps, le +charme l’avait enveloppé. Vainement, il se faisait +violence pour ne pas se les rappeler ; ils s’imposaient +à sa mémoire, dans une sensation d’effroi et +de vague désir. Avec le souvenir, la faiblesse +revenait. L’effort désespéré de sa raison le défendait +mal contre la tentation tout à coup ravivée. +En revoyant Irène, il avait compris qu’elle l’aimait +toujours, que faible comme lui, elle n’attendait +qu’un signe pour lui ouvrir les bras. De là son +trouble. Le crime l’épouvantait ; mais la femme +l’attirait. Dans sa chair, le désir s’allumait. +Et tandis que ses lèvres se reprenaient à la saveur +des baisers d’autrefois, son imagination déchaînée +enfantait des projets qu’il repoussait à peine conçus, +et qui obsédaient son cerveau, quelque effort +qu’il fît pour en briser la séduction.</p> + +<p>— Ce serait infâme ! pensa-t-il tout à coup, au +moment où, dans le calme de sa maison endormie, +il montait lentement l’escalier.</p> + +<p>De nouveau il se promit d’éviter de revoir +Irène, — il ne pouvait rien de plus, — de chercher +l’oubli dans l’amour de sa femme, cet amour +qui depuis quatre mois se révélait à lui, ingénieux +et ardent, et lui versait le bonheur. Il s’attendrit +en y pensant ; les témoignages touchants par +lesquels il s’était manifesté lui revinrent en +foule à l’esprit. Brusquement, il courut vers +l’appartement de Nicolette, assuré de trouver +là un refuge contre les périls qui le menaçaient. +Il allait ouvrir la porte, quand la femme +de chambre, qui veillait en attendant son retour, +apparut et lui dit :</p> + +<p>— Madame s’est couchée très-souffrante ; elle +prie monsieur de ne pas troubler son repos. Elle +lui a fait préparer un lit au second étage.</p> + +<p>— C’est bien, répondit Frédéric stupéfait ; vous +pouvez rentrer chez vous.</p> + +<p>Il resta seul, agité par une colère soudaine, +surpris et attristé. Sa femme le chassait de son lit, +l’exilait loin d’elle. Dans cet ordre inattendu, il +retrouvait l’influence du confesseur ; il devinait +qu’entre lui et ce prêtre, une lutte allait s’engager, +et il doutait de la victoire. En une minute, il vit +sa femme rejetée dans la rigoureuse observance des +pratiques religieuses, sacrifiant l’amour à ce qu’elle +appelait le devoir, se refusant, s’enveloppant +comme autrefois, avant qu’il lui eût révélé le bonheur +d’aimer, dans la froide austérité de sa dévotion +de nonne. Il sentit son cœur se glacer, +des larmes brûler ses yeux, tandis qu’il comparait +la vie sans charme qui s’apprêtait pour lui, à la vie +que lui eût faite Irène, qu’elle lui ferait encore s’il +voulait. Cette comparaison lui rendit moins cruelle +la déception qu’il venait de subir. Elle lui montrait, +au delà du malheur qu’il prévoyait, un +dédommagement qui en amoindrirait l’amertume. +Mais elle le terrifiait. Cette vision troublante eut la +durée d’un éclair. Il refusait de désespérer, il se +rattachait au seul bonheur qu’il pût légitimement +connaître et goûter. Il voulait le défendre, n’y +renoncer qu’après avoir tout tenté pour le retenir.</p> + +<p>Sa volonté, formulée nettement dans son esprit, +l’entraîna à tenter sur l’heure un effort assez efficace +pour lui rendre le cœur de Nicolette. Il +poussa la porte de la chambre. En entrant, il +aperçut, sous la lueur pâle de la veilleuse, sa +femme couchée et immobile. Il s’approcha sans +bruit vers le lit et dit à voix basse :</p> + +<p>— C’est moi, Nicolette. Elle ne répondit pas. Il +reprit : — Es-tu souffrante ? Je t’en prie, parle-moi.</p> + +<p>Un soupir entr’ouvrit les lèvres de Nicolette. +Elle parut sortir d’un profond assoupissement et +murmura :</p> + +<p>— C’est mal à vous de me réveiller ; je vous +avais fait prier de me laisser seule ce soir.</p> + +<p>— Ce soir… et pour la première fois, fit-il d’un +accent de reproche. Sera-ce du moins la dernière ?</p> + +<p>— Je suis lasse, bien lasse, dit-elle, au lieu de +répondre à la question de son mari.</p> + +<p>En toute autre circonstance, Frédéric se serait +résigné à obéir. Nicolette touchait au cinquième +mois de sa grossesse désormais certaine. Sa lassitude +s’expliquait aisément. Mais ce qu’il avait +appris par Irène, ce qu’il savait de la visite de sa +femme au Carmel lui rendait suspectes ses paroles. +Il doutait de sa sincérité. Le motif qu’elle alléguait +pour l’éloigner lui semblait n’être qu’un prétexte +et cacher un motif plus vrai qu’elle ne voulait pas +avouer.</p> + +<p>— Je m’en vais donc, reprit-il tristement ; mais +avant, embrasse-moi ; répète-moi que tu m’aimes +toujours.</p> + +<p>— Si je vous aime ! soupira-t-elle. Pouvez-vous +en douter ? Mais il y a amour et amour… celui +que Dieu condamne, et celui qu’il bénit…</p> + +<p>— Je n’en connais qu’un seul, moi, s’écria +Frédéric, celui qui nous a rendus heureux.</p> + +<p>Il se pencha, pénétré déjà par la moiteur du +corps étendu sous les draps ; il l’attira vers lui, +cherchant les lèvres comme s’il eût voulu y retrouver +la trace de ses baisers et étouffer là, +dans une caresse plus puissante encore, les +paroles que sa femme venait de prononcer. +Mais elle se détournait en disant :</p> + +<p>— Oh ! non, non, pas cela…</p> + +<p>— Mais cela, c’est ce que tu voulais hier +encore…</p> + +<p>— Depuis hier, j’ai compris que c’est mal.</p> + +<p>Il se redressa furieux, saisissant sur le vif la +cause de sa disgrâce.</p> + +<p>— Est-ce ton confesseur qui t’a défendu d’embrasser +ton mari ?</p> + +<p>— Qui vous a dit ?</p> + +<p>— Qu’importe, puisque je sais… Est-ce lui qui +t’a fait cette défense odieuse, Nicolette ? Est-ce lui +qui a rendu de glace ton cœur embrasé du même +feu que le mien ? Est-ce lui qui veut y tuer +l’amour ?</p> + +<p>Ces questions précipitées épouvantaient Nicolette. +Si elle se laissait entraîner dans la discussion +à laquelle l’invitait Frédéric, elle allait, sous peine +de lui infliger une torture, subir de nouveau la séduction +et retomber dans le péché. Il fallait à tout +prix l’écarter, l’écarter sans l’offenser, et gagner +du temps, s’assurer les moyens de le préparer +doucement à une vie nouvelle, plus conforme que +la vie passée aux préceptes du confesseur.</p> + +<p>— Pour l’enfant que je porte, supplia-t-elle +doucement…</p> + +<p>Il ne la laissa pas achever ; il s’éloigna du lit, +traversa la chambre en proférant un adieu qui +ressemblait plus à une menace qu’à une parole de +tendresse, et il s’enfuit. S’il se fût arrêté à la +porte, il aurait entendu les sanglots de Nicolette +que désespérait sa brusque sortie. Mais trop vif +était son dépit pour que des larmes eussent le +pouvoir de le dissiper. Il monta dans la chambre +où désormais sa femme l’exilait. Déshabillé en +un tour de main, il se coucha, mais ne put +dormir, livré aux réflexions les plus contraires, +inquiet, désespéré, se plaignant et menaçant tour +à tour, irrité surtout contre le prêtre qui lui enlevait +le cœur de sa femme.</p> + +<p>En vérité, elle choisissait bien son moment +pour se dérober à sa tendresse, pour rompre les +liens de leur intimité : le moment où il venait, +tout à coup rapproché d’Irène, de subir une +influence dont il ne connaissait que trop les +entraînements et la douceur ! S’il était conduit +à violer ses devoirs, à outrager la morale, à souiller +son foyer de toutes les hontes de l’adultère et +de l’inceste, Nicolette ne l’aurait-elle pas voulu ? +N’est-ce pas sur elle que retomberait la responsabilité +de ses désordres ? Durant toute la nuit, ces +questions troublantes hantèrent son esprit obsédé +par le souvenir d’Irène. Il s’endormit au petit +jour, brisé de corps et d’âme, se demandant découragé, +avant même d’avoir résisté, s’il parviendrait +à reconquérir sa femme, et ce qu’il deviendrait +s’il n’y parvenait pas.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3>IX</h3> + + +<p>Cette soirée douloureuse amena des lendemains +cruels et amers. Partagée entre l’amour de son +mari et la crainte du péché, Nicolette, livrée à +l’influence de l’abbé Gavella, se laissait dominer +par la crainte plus encore que par l’amour. Durant +les jours qui suivirent cette étrange métamorphose, +Frédéric, à diverses reprises, essaya +de ressaisir son influence ébranlée. Mais ses efforts +furent vains. Entre sa femme et lui, il voyait +s’élever un obstacle qu’il se sentait impuissant à +détruire. La grossesse de Nicolette, les souffrances +qui résultaient pour elle de son état, devinrent +l’argument à l’aide duquel elle éloignait implacablement +son mari et le glaçait quand il venait vers +elle, une caresse dans le geste et dans le regard. +Elle lui opposait une froideur calculée. Si parfois, +attendrie par les prières qu’il faisait entendre, elle +semblait prête à se fondre sous ses baisers et à +se donner, tendre comme autrefois, elle se roidissait +tout à coup sous l’impression d’un remords +subitement déchaîné. Alors, elle le fuyait, disparaissait +pendant quelques heures, allait s’agenouiller +dans le confessionnal où l’attendait le +prêtre, et d’où elle rapportait une énergie de +résistance sous laquelle Frédéric demeurait vaincu +et désarmé.</p> + +<p>Il tentait cependant encore de la ramener à lui ; +il évoquait les souvenirs des mois écoulés, de +l’amour fort et profond qui avait suivi leurs noces. +Il lui parlait avec éloquence de l’enfant qu’elle +portait. N’était-il pas le lien solide qui devait les +empêcher de se désunir, cet enfant fruit de leur +mutuelle affection ? Elle lui répondait par des +larmes auxquelles il se trompait. Il croyait avoir +raison de sa rigueur. Mais soudain elle l’écartait, +comme si cette allusion à l’être formé dans ses +entrailles ne lui eût rappelé que le péché auquel +cet être innocent allait devoir la vie.</p> + +<p>En quelques semaines, l’intimité de leur vie fut +détruite. Toutefois, Frédéric ne désespérait pas +encore. Il attribuait à la grossesse de Nicolette +l’incompréhensible caprice dont les conséquences +pesaient sur ses épaules d’un poids si lourd. Il se +plaisait à penser que lorsqu’elle serait délivrée, il +la retrouverait telle qu’autrefois. Cette espérance +lui donnait le courage de subir cette épreuve trop +longtemps prolongée. Elle le consolait dans sa +détresse, l’aidait à éteindre la vision brûlante que +les dédains de sa femme ramenaient sans cesse +devant ses yeux, et qui lui montrait le bonheur +dans l’amour d’Irène.</p> + +<p>Plus Nicolette le rendait malheureux, plus il +songeait à sa première maîtresse, libre maintenant +et toujours éprise de lui. Il la fuyait ; il redoutait +de se trouver de nouveau seul avec elle, +de lui laisser deviner son mal. Il craignait, en le +lui confiant, d’être entraîné à solliciter un dédommagement +à sa dure vie. Comme si elle eût soupçonné +ses terreurs, elle ne cherchait pas à l’attirer +dans sa maison. Ils ne se voyaient qu’en présence +de Nicolette, n’ayant plus rien à se cacher de leur +état réciproque, mesurant le péril qui les menaçait, +sachant bien qu’à la première tentation, ils +succomberaient, écartant loyalement tout prétexte +de la faire naître. Irène affectait de ne venir chez +sa sœur qu’aux heures où Frédéric ne s’y trouvait +pas. Lui-même s’était jeté avec une sorte de fureur +dans les occupations de la vie du régiment. +Il cherchait par tous les moyens à combler le vide +de ses jours, convaincu qu’il ne pourrait vivre +longtemps ainsi, le cœur dépossédé de toute tendresse, +mais résolu à attendre quelque temps encore +que sa femme lui revînt. Il s’était assigné à +lui-même, comme terme de sa patience et de ses +efforts, le moment où Nicolette, devenue mère, +n’aurait plus aucun motif apparent pour se refuser +à l’amour de son mari.</p> + +<p>Ce moment arriva. Moins d’une année après +leur mariage, un soir, Nicolette mit au monde un +fils. Le premier vagissement du nouveau-né effaça +dans la mémoire et dans l’âme de Frédéric le +souvenir de toutes ses souffrances. Il lui semblait +que son bonheur compromis se reconstituait. Dans +l’émotion de la mère, encore que cette émotion +fût dépourvue de toute joie et qu’il n’en comprît +pas le caractère mélancolique et douloureux, il +croyait entrevoir l’aurore d’un avenir doux et consolateur.</p> + +<p>Hélas ! s’il avait pu lire dans ce cœur désormais +fermé, il eût été épouvanté. Nicolette ne goûtait +rien du bonheur des mères. Dans cet enfant, sang +de son sang et chair de sa chair, elle ne voyait +encore autre chose que le fruit de ce qu’elle appelait +son péché. Il serait toujours un vivant remords. +Ses frêles bras tendus, son regard innocent +seraient pour elle comme un reproche qui +sans cesse remettrait en sa mémoire le souvenir +de sa faiblesse, des vœux violés, des serments +trahis, de la virginité perdue, du criminel abandon +aux caresses d’un homme de son corps promis +à Dieu. Les premiers sourires de la petite +créature ne pouvaient rien contre ce remords +provoqué par les farouches rigueurs de l’abbé +Gavella. Nicolette entendait sans cesse les paroles +du confesseur, ses avertissements, sa colère d’ascète, +quand elle avait étalé devant lui les secrets +de sa conscience et le récit de ses longues nuits +d’amour. Il fallait expier, avait-il dit ; si elle n’expiait +pas, Dieu se vengerait sur l’enfant. Elle ne +comprenait l’expiation que par un éternel renoncement +au bonheur de se laisser chérir par son +mari. Elle voulait même associer à son repentir +le nouveau-né, détourner de lui les colères divines +en le consacrant au ciel, en ne s’occupant +que de son salut, en faisant de lui un saint.</p> + +<p>Ces résolutions lentement formées et arrêtées +dans sa pensée, elle les cachait encore. Elle n’en +voulait rien trahir, de peur d’être empêchée de +les exécuter, et Frédéric espérait. Il fut donc +cruellement déçu quand Nicolette lui annonça +qu’elle désirait nourrir son fils. En toute autre +circonstance, il eût trouvé ce désir légitime. Mais +au lendemain des jours qui venaient de passer, +jours gros de douleurs et de larmes, il l’interpréta +comme la preuve que Nicolette voulait prolonger +et consommer la séparation commencée. +Quoique irrité, il s’efforça cependant de la détourner +de ses desseins. Ils étaient irrévocablement +arrêtés. Elle ne consentit pas à y renoncer. +Alors, dans une tentative suprême et désespérée, +il retraça les douleurs qu’il avait subies, +celles qu’il subirait encore si elle ne changeait pas +de résolution. Il plaida avec éloquence la cause de +son cœur. Il fit le tableau de ce que deviendrait +leur vie si l’amour cessait d’y présider. Il comparait +la réalité douloureuse aux espérances jadis +caressées. Il suppliait sa femme de lui revenir.</p> + +<p>Elle lui répondait en parlant de ses remords, en +l’invitant froidement à s’associer à elle pour faire +pénitence et se sanctifier en vue de leur salut +éternel.</p> + +<p>— Ce doit être notre unique but, disait-elle ; +qu’importe le bonheur en ce monde ! il n’y faut +point être heureux si nous voulons vivre éternellement +dans la contemplation de Dieu. Acceptez +l’épreuve qu’il vous impose aujourd’hui ; il vous +en dédommagera un jour.</p> + +<p>Ce langage, qui résumait les avertissements de +l’abbé Gavella et exprimait le nouvel état de +Nicolette, trouvait Frédéric rebelle, déjà las de +cette lutte incessante, achevait de lui prouver +que désormais il avait perdu toute influence sur +le cœur de sa femme, qu’il ne pouvait plus en +attendre aucune félicité, et que s’il voulait avoir +la paix dans sa maison, il devait se livrer aux dévots +exercices auxquels se livrait Nicolette, ou +tout au moins se résigner à ne plus la considérer +que comme une sœur. Mais une paix achetée à ce +prix ne pouvait être la félicité. Cette conviction +acquise tout à coup fut le dénoûment de ses longues +incertitudes, le trait décisif qui consomma +son malheur.</p> + +<p>S’il se fût écouté, il aurait confié son chagrin à +Irène. Elle venait de vivre au chevet de Nicolette +durant les nombreuses journées nécessaires à la +convalescence de l’accouchée, et pendant ce temps +ils s’étaient vus tous les jours. Quoique les explications +survenues entre le mari et la femme +eussent eu lieu hors de sa présence, elle devinait +toutes les péripéties du drame intime qui commençait +la destruction du foyer domestique. A tout +instant, Frédéric pouvait surprendre les regards +de sa belle-sœur fixés sur lui, y lire tantôt la +pitié, tantôt un encouragement. Une tentation +violente l’entraînait, le poussait à lui conter ses +peines, quel que dût être le lendemain de ces confidences +dangereuses. Mais il était, malgré tout, +dominé par la terreur de ce péril ; sa loyauté, +plus puissante que son infortune, le retenait encore. +Irène quitta la maison de Nicolette pour +rentrer dans la sienne et reprendre sa vie accoutumée, +sans que Frédéric lui eût livré son +secret.</p> + +<p>A dater de ce jour, l’intérieur des Varimpré +devint un enfer. Pour le cœur sur lequel Frédéric +avait cru son empire à jamais assuré, il ne +comptait plus. Nicolette partageait son temps +entre les devoirs de la maternité et de pieux +exercices. C’étaient chaque matin de longues stations +dans les églises, toutes les après-midi une +visite au couvent des Carmélites. Sévère était sa +piété, exigeante sa vertu. Elle ne souriait plus à +son mari ; son visage trahissait à toute heure la +gravité de ses méditations. Il n’exprimait quelque +attendrissement que lorsqu’elle adressait la parole +à son fils, soit qu’elle lui donnât le sein, soit +qu’elle le berçât entre ses bras. Elle témoignait à +ceux qui vivaient à son service la même rigueur +qu’à elle-même. Elle affectait de dédaigner les +élégances qui embellissent la grâce des femmes. +Comme au temps où elle était jeune fille, elle +n’allait plus que vêtue de noir, dans une tenue +d’une austérité monacale, songeant non à plaire +à son mari, mais à éteindre le charme de sa jeunesse, +à effacer sa beauté.</p> + +<p>Autour d’elle, les choses prenaient une physionomie +de cloître ; elle avait exclu de son appartement +les meubles confortables et luxueux. Elle +apportait cette austérité dans l’ordinaire. A diverses +reprises, Frédéric dut exiger une nourriture +plus conforme à ses habitudes et à ses goûts. +Contrainte d’obéir, Nicolette faisait apprêter des +mets pour lui seul et refusait d’y toucher. Quand +il mangeait en face d’elle, le silence qu’elle gardait +était un constant reproche adressé à ce qu’elle +considérait comme une offense pour sa propre foi. +S’il laissait échapper une plainte, elle répondait +avec aigreur, en lui rappelant qu’il vivait en dehors +des lois de l’Église ; et s’il tentait de prouver +que le premier devoir de la vertu est de se faire +douce, bienveillante, tolérante, elle répliquait +qu’on ne gagne le ciel qu’en imposant à son corps +de dures privations.</p> + +<p>Une catastrophe domestique fit trêve un moment +à cet état aggravé de jour en jour. En moins +de trois mois, Frédéric perdit coup sur coup son +père et sa mère. Le général mourut le premier, +presque subitement. Sa veuve, désespérée, ne put +résister au coup, et n’y survécut pas. Ce douloureux +événement obligea les époux à se rendre au +château de Varimpré, les y retint longtemps, et +amena même entre eux un rapprochement.</p> + +<p>Si triste était Frédéric, que Nicolette parut se +relâcher de sa froideur. Pendant quelques jours, +il put croire qu’elle lui revenait, obéissant aux +suprêmes conseils de la morte, confidente des +chagrins de son fils. Il s’abandonna sans défiance +à cette tendresse renaissante, sans voir le but +qu’elle dissimulait. Ce but lui apparut tout à coup. +Nicolette voulait entreprendre de le convertir, +profiter de son accablement, de cet état d’âme qui +suit la perte d’êtres aimés, pour l’entraîner aux +offices qu’elle suivait avec assiduité, pour lui imposer +ses propres croyances et les pratiques religieuses +qu’elle observait jusqu’à l’excès.</p> + +<p>Le passé le disposait mal à subir ces influences. +Dans la tentative de sa femme, il vit surtout l’intention +de le dominer. Sa défiance, un moment +évanouie, brusquement ressuscita. Lorsque, quelques +jours après la mort de sa mère, il entendit +Nicolette lui rappeler qu’il ne trouverait de consolations +qu’aux pieds du crucifix, qu’il devait s’y +jeter humblement, prier avec elle, se repentir de +ses fautes et détourner ainsi la colère céleste appesantie +sur sa maison, il se révolta. Il était à bout +de patience. Il refusa de condescendre aux désirs +qu’elle exprimait. Ce fut encore une source d’âpres +querelles qui se prolongèrent durant le séjour +qu’ils firent à Varimpré, se continuèrent encore +après leur retour à Tarascon, emportant ce qui +restait d’amour entre leurs cœurs.</p> + +<p>En moins d’une année, Nicolette eut rendu sa +maison haïssable à son mari, brisé à jamais les +liens qui les avaient naguère unis. Si quelqu’un +lui eût dit que c’était là le résultat de sa ferveur +exagérée, de sa piété farouche, peut-être eût-elle +fait effort sur elle-même pour retenir le cœur qui +lui échappait. Il eût suffi qu’elle se montrât affectueuse +et tendre comme aux premiers mois de +son mariage. Par la douceur, elle aurait eu aisément +raison de son mari. Elle l’eût retenu près de +soi, empressé à lui plaire, et malgré ce qu’il y +avait d’extrême dans les transports de sa dévotion, +ils auraient pu être encore heureux.</p> + +<p>Malheureusement, elle était entre les mains de +l’abbé Gavella ainsi qu’une matière inerte et +molle qu’il pétrissait à son gré. Terrible comme +les moines de son pays, au temps où l’Église faisait +des prosélytes par le fer et par le feu, l’ancien +aumônier des bandes carlistes lui montrait +dans Frédéric l’ennemi de son salut, celui dont +elle devait se défier, à la tendresse duquel elle +devait résister. Cette tendresse, disait le prêtre, +cachait sous des dehors trompeurs d’ardents désirs +contraires à la loi de chasteté imposée par l’Église +aux époux, contraires surtout aux vœux que, +jeune fille, Nicolette avait prononcés en se consacrant +à Dieu. Il ajoutait qu’entre Dieu et son mari, +elle était tenue de choisir, qu’on ne saurait appartenir +à la fois à la terre et au ciel. Tout autre +jadis le langage de l’abbé Cardenne, inspiré par +une tolérance intelligente, par l’esprit de l’Évangile. +Mais l’abbé Cardenne n’habitait plus Beaucaire, +et Nicolette, livrée à l’abbé Gavella, avait +oublié la parole douce et simple de son premier +confesseur.</p> + +<p>La vie commune, faite désormais de colère, de +défiance, d’aigreur, troublée par des querelles +durant lesquelles les dernières tentatives de Frédéric +pour reconquérir le cœur de sa femme se +brisaient contre une implacable froideur, devenait +chaque jour plus difficile. Nicolette puisait des +consolations dans la prière ; elle demandait à Dieu +de toucher de sa grâce l’endurcissement de son +mari, rebelle aux ordres de l’Église. Pour expier +les fautes de ce mari qu’elle considérait comme +un pécheur, elle se livrait chaque jour davantage +aux exercices pieux, aux mortifications. Elle +jeûnait, répandait autour d’elle des aumônes, +s’imposait une discipline rigoureuse, les longues +veilles aux pieds du crucifix. Elle avait brisé +toutes relations avec le monde, ne sortait jamais +au bras de Frédéric. On ne la voyait au dehors +que lorsqu’elle allait assister à la messe à sa paroisse +ou aux Carmélites. Elle s’était même affiliée +au tiers ordre du Carmel, et suivait autant +qu’elle le pouvait les règles de la vie monastique. +Elle goûtait dans ces pratiques un étrange bonheur, +propre à lui faire oublier le martyre qu’elle +avait imposé à son cœur, en y tuant l’amour.</p> + +<p>Mais, à côté d’elle, Frédéric ne pouvait trouver +un dédommagement analogue. Son existence, de +jour en jour, devenait plus vide, plus désenchantée. +Il fuyait maintenant sa maison, à laquelle +tout autre séjour lui semblait préférable. +Sa femme ne lui inspirait plus qu’un sentiment +douloureux, fait d’horreur et de pitié. Il ne pouvait +comprendre que ce fût là cette créature dont +il avait entendu le cœur battre près du sien, +dans une même extase de bonheur amoureux et +de passion vibrante. A toute heure, maintenant, +il songeait à Irène. Il devinait que le jour où il +frapperait à la porte de la jeune femme, cette +porte s’ouvrirait, qu’il trouverait dans l’ancien +amour le bonheur dont il était dépossédé. Mais +il hésitait encore ; il avait peur, peur surtout de +mettre des torts de son côté, alors que jusqu’à ce +moment il pouvait se rendre cette justice d’avoir +rempli tout son devoir.</p> + +<p>C’est dans ces circonstances qu’un simple incident +le remit tout à coup en présence d’Irène. Un +soir, comme, après une longue journée de manœuvres +militaires dans les plaines qui entourent +Tarascon, il rentrait chez lui, la nuit venue, il +trouva sa femme en proie aux plus vives alarmes. +Une indisposition qui depuis plusieurs jours tenait +son fils alité, s’était subitement aggravée. Le médecin, +appelé en toute hâte, redoutait une attaque +de croup. Déjà Nicolette voyait l’enfant perdu. +Allait-il être arraché à ses bras, alors que depuis +dix-huit mois elle l’entourait de soins et de sollicitude, +et au moment d’atteindre cet âge charmant +où chez ces petits êtres l’intelligence s’éveille, +leurs lèvres commençant à balbutier les premiers +mots ? Cette question, en se dressant dans son +esprit, provoquait un bruyant désespoir que sa +résignation chrétienne était impuissante à apaiser.</p> + +<p>Dans sa détresse, et son mari absent, elle avait +mandé sa sœur. Quand Frédéric, prévenu par ses +domestiques, entra dans la chambre, ayant en +une minute oublié les maux qu’il endurait depuis +si longtemps pour ne songer qu’à la douleur de la +mère, douleur qui brusquement le rapprochait +d’elle dans la communauté de leurs angoisses, il +vit les deux femmes debout auprès du petit lit, +penchées sur l’enfant dont elles épiaient anxieusement +la respiration oppressée. Nicolette, à peine +vêtue, pâle, les cheveux en désordre, pleurait et +se lamentait. Il s’avança. N’écoutant que son cœur, +il la prit doucement par la taille, en prononçant +quelques mots propres à la rassurer, à apaiser ses +craintes. Mais d’un brusque mouvement Nicolette +se dégagea, et fixant sur lui un regard gros de +reproches, elle lui montra son fils en s’écriant :</p> + +<p>— Voilà votre œuvre. Dieu s’est offensé de +votre indifférence pour lui. Il vous punit ; le malheur +est qu’il m’enveloppe dans le châtiment que +vous avez attiré sur vous.</p> + +<p>Une protestation monta aux lèvres de Frédéric. +Il la contint pour ne pas provoquer une querelle, +baissa la tête sans répondre. Mais ses yeux, au +moment où ses paupières se fermaient, s’arrêtèrent +sur Irène, surprise et affligée, comme pour +la prendre à témoin de l’injustice de ce reproche. +Durant toute la nuit et jusqu’au matin, ils restèrent +auprès du berceau sans que les allusions +de Nicolette à ce qu’elle appelait l’impiété de son +mari parvinssent à ébranler la patience de Frédéric. +Il s’était enfermé dans un mutisme impénétrable. +Du reste, loin d’empirer, l’état de l’enfant +semblait s’améliorer. Au petit jour, le médecin +arriva, et, après avoir examiné son malade, déclara +qu’il répondait de sa vie. Alors seulement, Nicolette +consentit à aller se reposer. Elle s’éloigna +sans rétracter les odieuses paroles arrachées à son +désespoir, laissant Irène et Frédéric seuls.</p> + +<p>— Je suis à bout de courage, murmura alors +ce dernier. Vous l’avez entendue. Voilà comment +elle me juge et ce qu’elle pense de moi.</p> + +<p>Irène le regardait sans oser l’interroger. Mais +Frédéric, dont le cœur trop plein avait besoin de +se répandre, se décidait enfin à lui confier ses +peines. D’un accent ému, tremblant, il les lui +racontait à demi-voix. Assis auprès du berceau, +elle écoutait anxieuse cette confession.</p> + +<p>— Pourquoi m’avoir poussé à ce mariage ? +s’écria Frédéric en finissant. Il valait mieux nous +soustraire par la fuite aux vengeances de votre +mari que par le stratagème auquel vous avez +voulu recourir. Délivrés maintenant, nous serions +à jamais l’un à l’autre. C’est vous seule que j’aimais, +vous seule que j’aime toujours. Et comme, +toute frissonnante, elle gardait le silence, il ajouta +d’un ton résolu : — Vous êtes ma vraie femme, +Irène. J’ai beau résister à l’évidence, tout le proclame +dans mon cœur. Voulez-vous vous expatrier +avec moi ? Ma vie vous appartient ; je vous la livre +pour toujours. Ici, près de Nicolette, c’est l’enfer ; +au loin, près de vous, ce sera le ciel.</p> + +<p>— Avez-vous bien compris la gravité de vos +paroles ? demanda Irène, dont le cœur se troublait +au souvenir ressuscité de la passion non éteinte +qu’un mot venait de ranimer.</p> + +<p>— Voilà plus d’une année que je veux vous +parler, répondit Frédéric. J’ai longtemps résisté. +Maintenant, je ne peux plus. Le supplice qu’on +m’inflige est au-dessus de mes forces. J’affirme +que j’ai tout tenté pour vous oublier ; je l’ai voulu +fermement, de toute l’énergie de ma volonté et de +ma raison. Mais, quoi ! le cœur de Nicolette m’est +à jamais fermé ; c’est sa rigueur qui me ramène +vers vous. Abandonnez-vous à mon amour, Irène ; +il ne vous fera jamais défaut ; nous pourrons encore +être heureux. Dites un mot, et je préparerai +à loisir notre fuite. Seulement, nous emmènerons +mon fils ; je ne veux pas que sa mère le façonne +à son image.</p> + +<p>— Le lui prendre ! fit Irène avec effroi…</p> + +<p>— Elle sera vite consolée… Dieu ne lui +tient-il pas lieu de tout ? Irène, par pitié, promettez-moi +de me suivre…</p> + +<p>Il était presque à ses genoux, les mains suppliantes, +les yeux brillant d’une ardeur passionnée. +Éperdue, Irène se taisait, bouleversée en voyant +si près de se réaliser le rêve que tant de fois, dans +le silence de ses tristes nuits, elle avait caressé.</p> + +<p>— Ce serait un trop grand crime ! soupira-t-elle +enfin.</p> + +<p>Ce fut son unique protestation. Elle se sentait +reprise par l’amour ; elle ne s’appartenait plus, +enveloppée déjà dans le flot des désirs inassouvis +et ravivés. La prière de Frédéric montait autour +d’elle, désarmait sa résistance, et encore qu’elle +protestât d’un geste affaibli, il devinait que désormais +elle était à lui, qu’il lui suffirait de parler +pour être obéi.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3>X</h3> + + +<p>Assise sur le bord d’une chaise, dans un coin +de la chambre pauvre et nue que l’abbé Gavella +occupait hors de l’enceinte du couvent, Nicolette, +repliée sur elle-même dans une attitude d’accablement +et de douleur, écoutait le prêtre. Ainsi +qu’elle le faisait souvent depuis que s’abandonnant +à sa direction spirituelle, elle lui avait accordé +sa confiance, elle était venue lui raconter +ses angoisses et lui demander conseil.</p> + +<p>Jamais ses confidences n’avaient eu un caractère +plus douloureux. Elle connaissait, depuis +quelques heures, la liaison criminelle renouée +entre Irène et Frédéric. Une lettre surprise venait +de lui en révéler l’existence. Bouleversée, elle +était accourue à son confesseur. Entrant comme +une folle, elle avait poussé vers lui le cri de sa +détresse. Ce n’est pas qu’elle fût atteinte profondément +dans son cœur, où l’amour n’était plus que +comme une victime expiatoire immolée, offerte à +Dieu. Après avoir lassé pendant trois années la +tendresse de son mari, découragé ses efforts, elle +n’attendait rien de lui. Mais trop grande était +l’infamie du crime qu’elle venait de découvrir ! +Quoi ! trahie, trompée par ceux à qui jadis elle +avait sacrifié sa vocation religieuse ! l’adultère et +l’inceste s’étalant à ses côtés ! deux âmes se livrant +au démon ! Elle se révoltait, indignée, résolue à +ne pas tolérer le scandale, se demandant comment +elle pourrait le faire cesser.</p> + +<p>Mais, en même temps, tout au fond de son +cœur, s’élevait pour la première fois un reproche +contre elle-même, et, avec ce reproche, la crainte +que l’abbé Gavella eût contribué par ses conseils +à éloigner d’elle son mari. N’est-ce pas pour lui +obéir qu’elle s’était refusée à l’amour de Frédéric ? +pour lui obéir qu’elle avait transformé sa maison +en cellule monacale, détruit sa beauté afin d’éteindre +des désirs auxquels le prêtre lui ordonnait +de se dérober ? Si son mari l’avait prise en +horreur, s’il avait cherché le bonheur hors de son +foyer, à qui la faute ? Ce qu’elle pensait, elle +n’osait l’exprimer ; c’est à peine si elle osait se +l’avouer à elle-même. Elle s’était contentée de +révéler l’effroyable découverte. Maintenant, brisée +par ses aveux, elle attendait que le prêtre parlât, +qu’il lui fît connaître comment elle devait agir +pour se tirer de peine.</p> + +<p>L’abbé Gavella, après l’avoir écoutée silencieusement, +arpentait la chambre à grands pas, le +front courbé, les mains derrière le dos, passant et +repassant devant la femme abandonnée, sans +même la regarder. Terrible était son silence ; +il pesait lourdement sur Nicolette. Elle tournait les +yeux vers son directeur, avec une expression de +prière et d’angoisse, suspendant un suprême +espoir aux lèvres muettes de qui elle attendait un +avis efficace. Elle essayait de comprendre ce +regard impénétrable qui évitait de se poser sur +son visage, et le sien n’exprimait plus que le +désenchantement dont ses confidences ne pouvaient, +hélas ! la guérir. Elle suivait la promenade monotone +du prêtre tour à tour vu de face avec sa +physionomie farouche, et vu de dos dans le profil +des larges épaules dont l’ossature saillante faisait +craquer la soutane fripée et luisante, usée jusqu’à +la corde.</p> + +<p>— Cet homme est un grand pécheur, dit-il tout +à coup.</p> + +<p>— Un grand pécheur, oui, objecta timidement +Nicolette ; reste à savoir si ce n’est pas ma rigueur +qui l’a plongé dans le péché. Peut-être, si j’avais +persisté à demeurer pour lui ce que j’étais aux débuts +de notre mariage, il ne m’aurait pas abandonnée.</p> + +<p>— Des regrets ! murmura dédaigneusement le +prêtre.</p> + +<p>— Oui, des regrets, s’écria Nicolette. D’abord, +mon mari m’a été fidèle et dévoué. Il n’a cessé de +l’être que lorsqu’il a compris que j’avais peur +de son amour.</p> + +<p>— Cet amour était impudique. Vous ne pouviez +continuer à y répondre, sans exposer votre âme à +la damnation.</p> + +<p>La jeune femme baissa la tête, écrasée par cet +argument décisif.</p> + +<p>— J’avais cependant le droit d’aimer mon mari +et d’être aimée de lui.</p> + +<p>— Oui, c’est cela, payez-vous de mots… Y a-t-il +deux manières de comprendre le mariage chrétien ? +N’est-il pas vrai que votre mari l’avait compris +d’une manière offensante pour Dieu ? N’est-il +pas vrai qu’il entraînait votre âme à l’enfer ? J’ai +dû vous ouvrir les yeux, vous tracer vos devoirs, +vous rappeler les imprescriptibles lois de la chasteté, +lois plus impérieuses pour vous que pour +d’autres, puisqu’en d’autres temps, vous aviez +juré de les observer. C’est un grand malheur que +votre mari ait refusé d’entrer dans vos vues, une +épreuve redoutable que le ciel vous impose… +Mais je n’ai rien à retirer des conseils que je vous +ai donnés.</p> + +<p>— Que me reste-t-il donc à faire ? Ce malheureux +entretient avec ma sœur des relations criminelles. +Dois-je laisser se prolonger ce scandale ? N’y a-t-il +pas là deux âmes à ramener au bien !</p> + +<p>— Ah ! si vous n’obéissiez qu’au désir de les tirer +du péché !… Mais n’est-il pas vrai que vous +obéissez surtout à votre jalousie !</p> + +<p>— C’est mon mari, murmura Nicolette.</p> + +<p>Il y eut un silence. L’abbé Gavella marchait +toujours ; son visage osseux s’empourprait ; l’expression +de son regard devenait plus sombre.</p> + +<p>— Quelle femme est votre sœur ? demanda-t-il +tout à coup.</p> + +<p>— Une âme passionnée et faible, mais honnête…</p> + +<p>— Si vous dites vrai, tout espoir n’est pas perdu. +Je la verrai, je lui parlerai.</p> + +<p>— Oh ! non, pas vous, mon père !</p> + +<p>— Pourquoi ? fit-il défiant.</p> + +<p>— Vous l’épouvanteriez peut-être, mais vous +n’obtiendriez rien d’elle ; elle chercherait dans les +bras de son amant l’apaisement de son épouvante +et l’y trouverait. Sur une créature comme elle, +l’amant exerce plus d’influence que le confesseur.</p> + +<p>— Oui, jusqu’à l’article de la mort, reprit ironiquement +le prêtre… A ce moment, nous avons +notre revanche… On nous écoute.</p> + +<p>— Ma sœur n’est pas à l’article de la mort.</p> + +<p>— Mais si, de votre propre aveu, je ne dois rien +faire pour arrêter ce débordement d’infamies, +pourquoi êtes-vous ici ?</p> + +<p>— Le besoin de laisser se répandre mon cœur +et de confier à quelqu’un ma détresse.</p> + +<p>— J’ai passé par des détresses plus profondes +que la vôtre, et je ne les ai confiées qu’à Dieu.</p> + +<p>— Mais n’êtes-vous pas le représentant de Dieu +sur la terre ?</p> + +<p>L’abbé Gavella se mordit les lèvres et d’abord ne +répondit pas. Puis, brusquement, il dit :</p> + +<p>— Si vous ne me laissez pas la faculté de faire +entendre à votre sœur les reproches qu’elle a +mérités, et de l’adjurer au nom de son salut, je ne +peux rien.</p> + +<p>— Avant de vous laisser lui parler, mon père, +je veux la voir.</p> + +<p>— Des demi-mesures ! s’écria l’abbé Gavella. +Tant de ménagements sont-ils donc nécessaires +avec les âmes qui se vautrent dans le péché ? Faut-il +leur laisser le temps de réfléchir, d’hésiter, +de discuter avec elles-mêmes ? Ne vaut-il pas +mieux les arracher tout d’un coup à leur pourriture ?</p> + +<p>Il parlait durement, en continuant sa promenade +fiévreuse et irritée. Son rude accent espagnol +donnait à ses paroles un caractère inquisitorial, +révélait l’habitude de traiter ses pénitentes comme +autrefois il traitait ses miquelets quand il faisait la +guerre dans l’Aragon. Homme terrible qui dans +toute créature humaine voyait une proie pour le +ciel à qui il s’efforçait d’en assurer, coûte que +coûte, de gré ou de force, la possession.</p> + +<p>— Celle dont nous parlons est ma sœur, supplia +Nicolette qui entendait gronder de nouveau dans +ce langage la domination à laquelle elle s’était peu +à peu assouplie et cause de ses malheurs. Laissez-moi +la voir, mon père. Si je ne parviens pas à la +détourner du mal, vous serez le premier à l’apprendre, +et alors, vous pourrez tenter à votre +tour…</p> + +<p>L’abbé Gavella ne la laissa pas achever. Il l’interrompit +avec brutalité.</p> + +<p>— Soit ! fit-il, j’attendrai. Mais puisque mon +secours ne vous est pas encore nécessaire, vous +auriez pu vous dispenser de me déranger ce matin.</p> + +<p>— Pardonnez-moi, mon père…</p> + +<p>— Bien ! bien ! allez, ma fille, Dieu vous garde ! +et puisse-t-il vous inspirer d’énergiques résolutions ! +Croyez-moi, hâtez-vous de décliner la responsabilité +qui pèse sur vous. Ce n’est pas +seulement votre honneur domestique qui est en +jeu, à cette heure ; c’est aussi le salut de deux +âmes, de deux âmes dont vous êtes responsable +devant le ciel, car vous pouvez faire cesser +le scandale abominable par lequel il est grièvement +offensé. Les lois humaines elles-mêmes vous +donnent des armes dans ce but. Vous devez agir +à la fois sur votre sœur et sur votre mari, les +menacer de la rigueur de ces lois, revendiquer vos +droits d’épouse, employer au besoin la contrainte. +Si vous n’êtes pas en état de faire ainsi, il vaudrait +mieux substituer à vous ceux à qui vous avez +confié vos soucis, moi par exemple. Ah ! si vous +me mettez en présence des coupables, je leur ferai +entendre les paroles vengeresses ; je leur montrerai +le ciel fermé, l’enfer béant, et je les aurai +bientôt courbés à mes pieds, humiliés et repentants. +En prononçant ces mots, avec une expression +de menace, le terrible aumônier s’arrêta devant +Nicolette silencieuse, et, l’enveloppant de +son regard soupçonneux, il ajouta d’un accent où +éclatait son mépris pour les inquiétudes de cette +conscience troublée : — Ame débile ! âme de +femme ! Allez ! je prierai pour vous.</p> + +<p>Nicolette frissonna et sortit défaillante. Depuis +longtemps, elle souffrait de l’influence que l’abbé +Gavella exerçait sur elle, pouvoir mystérieux +qu’elle subissait comme celui d’un maître dont +on ne peut s’affranchir. Elle le voyait souvent. +Mais loin de puiser dans leurs fréquents entretiens +des consolations et du courage, elle n’en +emportait qu’inquiétude et accablement, effrayée +de l’entendre parler de Dieu comme d’un justicier +redoutable et non comme d’un père compatissant, +de ne saisir dans son langage que des +allusions à l’enfer et jamais la promesse du ciel. +Quand elle le quittait, toute brisée par ses reproches, +elle doutait de la possibilité de gagner le +paradis, et durant de longues heures, elle pleurait +sur son impuissance à se sanctifier. Malgré +tout cependant, elle se laissait entraîner vers lui +par un invincible attrait ; c’est toujours à lui qu’elle +venait, sincère et humiliée, avouer ses faiblesses +et jusqu’aux terreurs qu’il lui inspirait.</p> + +<p>Jamais cette étrange influence ne s’était appesantie +sur elle aussi lourdement que ce jour-là. La +malheureuse femme se trouva dans la rue, décontenancée, +tout en pleurs, sans énergie, regrettant +presque de s’être confiée à ce prêtre dont la main +semblait ne se lever que pour maudire, et non pour +bénir. Depuis trois ans, elle s’était si complétement +livrée à lui, qu’elle ne pouvait, dans son infortune, +solliciter ailleurs un appui et un secours. +Quel secours, quel appui trouvait-elle près de +lui, à cette heure cruelle ? Il ne savait ni la +consoler ni lui rendre le courage. Ame débile ! +âme de femme ! s’était-il écrié. Eh bien, oui ! +mais c’est pour cela qu’elle aurait eu besoin d’être +soutenue. Ce qui lui arrivait n’était-il pas au-dessus +des prévisions humaines ?</p> + +<p>Maintenant qu’allait-elle faire ? Elle venait +de s’opposer à ce que l’abbé Gavella vît les coupables +pour leur parler des devoirs oubliés ; elle +venait de revendiquer pour elle, pour elle seule, +comme son droit d’épouse et de sœur, cette difficile +tâche, non qu’elle se sentît entraînée à l’accomplir, +mais parce qu’elle redoutait qu’en l’accomplissant +avec les procédés d’inquisiteur qui lui +étaient familiers il en compromît le succès. Il +fallait donc agir, agir sur-le-champ, formuler des +reproches, envenimer ses peines déjà si lourdes, +de l’âpreté des querelles domestiques. C’était +affreux. Pour trouver en soi la force d’obéir aux +exigences de sa situation, elle dut se rappeler +qu’il y avait deux âmes à tirer du péché, qui +ne pouvaient en être tirées que par son intervention.</p> + +<p>La nuit venait quand elle arriva chez Irène. +L’ombre naissante voilait sa pâleur et son trouble. — Ma +sœur est-elle là ? demanda-t-elle au domestique +qui lui ouvrait la porte.</p> + +<p>— Madame est partie pour Marseille, répondit +cet homme ; elle reviendra demain.</p> + +<p>Que sa sœur eût quitté Beaucaire pour vingt-quatre +heures, sans l’avertir, il n’y avait rien +là qui pût la surprendre. Depuis longtemps, elles +se voyaient peu. La rareté de leurs entrevues +était la conséquence des incidents qui avaient +précédé le mariage de Nicolette, le témoignage de +la volonté d’Irène de rassurer sa sœur, en évitant +de se rencontrer avec Frédéric. Elle eut pourtant +le cœur serré, comme si elle eût pressenti la +gravité des circonstances et les causes de ce départ. +C’était un répit cependant. Elle éprouva ce soulagement +que procure aux esprits craintifs l’ajournement +d’une explication pénible.</p> + +<p>— Ce sera pour demain, pensa-t-elle.</p> + +<p>Accablée, elle reprit le chemin de sa demeure, +en se demandant si Frédéric y serait déjà rentré, +si dans ce cas elle aborderait le sujet odieux dont +elle était tenue de l’entretenir, et s’il ne convenait +pas d’éviter toute discussion jusqu’à ce qu’elle eût +parlé à Irène. Elle tournait et retournait la question +dans son esprit. Elle se trouva chez elle sans +l’avoir résolue.</p> + +<p>— Où est mon fils ? dit-elle à la femme de chambre +chargée de veiller sur l’enfant.</p> + +<p>— Il n’est pas encore rentré, madame.</p> + +<p>— Il est donc sorti ! s’écria-t-elle stupéfaite.</p> + +<p>— Madame ne le savait-elle pas ? reprit la femme +de chambre. Monsieur est venu prendre le petit +pour le conduire chez sa tante Irène. Du reste, il a +laissé cette lettre pour madame.</p> + +<p>Nicolette s’empara de la lettre, vivement, sans +comprendre, dominée déjà par la surprise et l’effroi. +Elle ne se souvenait pas que Frédéric fût +jamais sorti avec son fils. Dans quel but l’avait-il +emmené ? Ce ne pouvait être, quoi qu’il eût dit, +pour le conduire chez Irène, puisqu’Irène était +partie. Ces pensées traversèrent son esprit, d’un +trait, tandis que ses mains tremblantes déchiraient +l’enveloppe. Fiévreusement, elle ouvrit la +lettre et lut ce qui suit :</p> + +<p>« Quand on vous remettra cette lettre, j’aurai +quitté Beaucaire pour n’y plus revenir, décidé +à ne vous revoir jamais. Vous serez libre, moi +aussi, et vous pourrez vous considérer comme +veuve. C’est vous qui me chassez de notre maison, +et qui m’avez réduit à l’extrémité à laquelle +je recours pour me délivrer.</p> + +<p>« Depuis plus de trois années, je suis la victime +de votre dévotion. En rebutant par vos dédains et +vos rigueurs un cœur plein de vous, qui ne +demandait qu’à se consacrer à vous éternellement, +vous avez fait de moi un martyr. Longtemps j’ai +subi mon supplice ; mais vous l’avez rendu intolérable, +et c’est afin de m’y dérober que brisant +ma carrière, je vais mettre l’Océan entre vous et +moi.</p> + +<p>« Je n’appartiens plus à l’armée, j’ai donné ma +démission. De ma fortune personnelle, en possession +de laquelle m’a mis la mort de mes parents, +j’ai fait deux parts, après avoir vendu le château +de Varimpré, où, grâce à vous, je ne reviendrai +plus ; j’emporte l’une ; je vous laisse l’autre ; elle +grossira votre dot demeurée intacte. Mon notaire +vous fera connaître les dispositions que j’ai prises, +et dont il ignore d’ailleurs le but.</p> + +<p>« Vous auriez fait de mon fils un être à votre +image ; vous l’auriez livré à des prêtres aussi +violents et aussi intolérants que celui qui nous a +perdus. Je regarde comme un devoir de le soustraire +à l’éducation que vous vouliez lui faire. +Peut-être le reverrez-vous un jour ; s’il me +demande sa mère, je ne lui défendrai pas de venir +vous rejoindre. Mais alors, il sera un homme, et +armé par moi contre toute tentative qui aurait pour +effet d’en faire un catholique semblable à vous.</p> + +<p>« Ne cherchez pas à nous retrouver. Mes précautions +sont prises pour vous empêcher de découvrir +nos traces. Le monde vous plaindra ; il me +blâmera. Vous saurez, vous, que je ne mérite pas la +flétrissure qui me sera infligée, et que je suis +encore plus à plaindre que vous ne l’êtes vous-même. +D’ailleurs, dans l’exaltation de votre piété, +vous trouverez un refuge contre votre douleur. +Puissiez-vous en trouver un aussi contre vos +remords ! »</p> + +<p>C’était tout. Pendant une minute, les yeux voilés +par l’épouvante, elle agita dans ses mains cette +horrible lettre. Puis, tout à coup, le souvenir de +sa sœur dont elle venait de constater l’absence se +dressa devant elle comme une lumière aveuglante. +Elle comprenait : Frédéric et Irène fuyaient ensemble, +en emportant l’enfant.</p> + +<p>— Mon fils ! mon fils ! gémit-elle.</p> + +<p>Éperdue, affolée, elle voulut s’élancer au dehors, +comme si elle espérait encore rejoindre les fugitifs +et les ramener. Mais ses forces l’abandonnaient ; +un nuage tremblant se formait devant ses regards ; +ses genoux fléchirent. Elle étendit les bras, cherchant +autour d’elle un appui. Il lui manqua, et elle +tomba lourdement sur le plancher, sans connaissance.</p> + + +<p class="c gap xsmall">FIN DU LIVRE PREMIER</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak">LIVRE SECOND</h2> + + + + +<h3>I</h3> + + +<p>Les premiers rayons d’un chaud soleil d’été, +empourprant un ciel clair, doraient les toitures +vermoulues et les murailles grises du couvent. Par +les larges croisées aux vitres étroites, entr’ouvertes +derrière leurs grilles de fer, ils pénétraient +dans les profondeurs de la pieuse maison, où circulait +librement l’air matinal, tout imprégné de la +fraîcheur du Rhône montant, dans un flot de +vapeurs roses, au long du roc au sommet duquel le +Carmel dresse ses vieilles tours.</p> + +<p>En bas, dans la plaine, la ville s’éveillait. Des +clochers de Beaucaire tombait, dans le silence du +jour naissant, la sonnerie de l’<i lang="la" xml:lang="la">Angelus</i> à laquelle +répondait, franchissant le fleuve comme un vol +d’oiseaux invisibles, la sonnerie des cloches de +Tarascon. Au delà de la ville, la lumière embrasait +déjà l’espace des champs, les prairies roussies et +calcinées en cette brûlante saison par les feux +du ciel, les cyprès, les oliviers et les saules, au +feuillage tout poudreux de la poussière blanchâtre +que soulève le mistral.</p> + +<p>Quelques instants avant cinq heures, une sœur +sortit de sa cellule. Sur sa chemise de serge et son +jupon de laine, elle portait une robe de bure +brune, serrée à la taille par une ceinture de cuir ; +sur la robe, un long scapulaire. Chaussée de bas en +étoffe grossière et d’alpagattes, elle avait sur ses +cheveux coupés ras une guimpe et un voile. Sous +ce vêtement tombant autour du corps en longs +plis roidis comme s’ils eussent été pétrifiés, +la grâce du sexe s’évanouissait. En se consacrant +à Dieu, la religieuse abdique tout ce qui fait +le charme de la femme. Celle-ci marchait à grands +pas dans les couloirs où l’ombre se dissipait. Sa +main droite tenait, en l’agitant, une matraque, +petite planchette revêtue de deux barrettes d’acier +qui frappaient le bois de coups secs et résonnants.</p> + +<p>A ce bruit, les Carmélites subitement réveillées +sautaient à bas de leur dure couchette, posant +leurs pieds nus sur les carreaux froids. Le jour +entrait joyeux dans les cellules ; il resplendissait +sur la nudité des murs blanchis à la chaux, ornés +d’une croix et de deux images de piété. En quelques +instants, les religieuses eurent procédé à leur +toilette, retourné les draps en laine sur leur matelas +de paille soutenu par deux planches. Au coup +de cinq heures, toutes les portes s’ouvrant à la fois, +les saintes filles apparurent ensemble dans les couloirs, +remplis soudain du frôlement de leurs sandales +sur la pierre. Elles descendaient à la chapelle, +toutes frissonnantes dans leur chair macérée, +accablées sous la lassitude un moment vaincue par +le sommeil, et renaissante avec le jour qui allait de +nouveau faire peser sur leurs membres exténués +le fardeau des longues privations, du jeûne et des +maigres repas.</p> + +<p>Maintenant, dans le chœur de la chapelle, derrière +la haute grille à gauche de l’autel, les sœurs +étaient agenouillées. Durant une heure, elles restèrent +en oraison. Sur l’autel, deux cierges se consumaient ; +leur flamme tremblante rougissait sous +la lumière du dehors entrant par les vitraux. +Tandis que dans la maison tout était pauvre et nu, +dans l’oratoire plein de plantes vertes et de fleurs +épanouies, la pourpre des étoffes, la finesse des +dentelles, la blancheur des marbres, les ors des +statues flamboyaient. On devinait que tout le luxe +de la communauté se déployait là, pour Dieu seul, +et qu’à ses pieds seulement les religieuses retrouvaient +un souvenir affaibli du bien-être auquel +elles avaient renoncé en renonçant au monde. La +nappe de l’autel, taillée dans un lambeau de robe +blanche, rappelait à quelqu’une d’entre elles le vêtement +qui jadis, avant qu’elle eût fait vœu d’éternelle +pauvreté, parait sa beauté sacrifiée depuis ; à +quelque autre, le tapis déroulé sur les marches +redisait les jeux de la maison paternelle où elle +l’avait foulé, sous ses pieds d’enfant, avant d’en +faire don au couvent, en y entrant. Les plantes et +les fleurs parlaient aussi à ces âmes subjuguées par +la folie de la croix ; dans les couleurs éclatantes des +pétales et dans les parfums des calices, elles aspiraient +le passé auquel elles ne songeaient plus que +pour en expier les innocentes joies et les rêves +d’avenir, qu’avait brisés l’implacable vocation +dont elles subissaient les lois rigoureuses.</p> + +<p>Au bout d’une heure, pendant laquelle le bruit +des respirations contenues troubla seul la quiétude +silencieuse du couvent, une sœur se leva. D’une +voix douce et simple, elle entonna le chant des +psaumes sacrés. Toutes s’unirent à elle aussitôt. +Rien de joyeux ni d’expressif dans cette psalmodie. +C’était une mélopée traînante et monotone, +d’une mélancolie maladive. Les paroles latines +tombaient des bouches sans accent de ferveur, +avec une naïveté enfantine, comme un texte +incompris, récité par habitude et par devoir. Mais +de la froideur apparente de ce chant, l’ardeur de +la prière se dégageait.</p> + +<p>La messe succéda à l’office psalmodié. De la +sacristie, un prêtre était sorti précédé d’un enfant +de chœur, pour célébrer le saint sacrifice. De +toutes parts, autour de lui, ce n’étaient qu’extases +et soupirs. Quand la communion groupa les religieuses +derrière la grille à travers laquelle il devait +déposer l’hostie sur leur langue en récitant les paroles +saintes, il y avait dans l’attitude des corps +penchés une expression d’adoration passionnée et +de fiévreuse attente, comme si l’amant divin +que sollicitaient ces vierges béatifiées et qu’elles +allaient recevoir, devait éteindre leurs désirs, +combler le vide de leurs cœurs exaspérés par la +contemplation et l’espoir des jouissances éternelles +qu’elles cherchaient à mériter et dont cette +union solennelle avec Jésus leur révélait déjà, +quoique imparfaitement, l’ineffable volupté.</p> + +<p>Tout en haut du chœur, dans une stalle, près de +l’autel, se tenait la prieure. La croix abbatiale +qui brillait sur sa poitrine la distinguait des sœurs +sur qui elle régnait canoniquement et dont elle +était l’élue pour trois années, conformément à +la règle. Quoiqu’elle fût de petite taille et qu’on +devinât, sous les amples plis de sa robe, un +corps amaigri, l’autorité qu’elle exerçait se manifestait +visiblement, révélée par la place où elle +se tenait, par son geste, par des regards rapides +jetés sur son troupeau. Lorsque, la messe +terminée, le prêtre eut quitté l’autel, les religieuses, +après de courtes actions de grâces, +sortirent de la chapelle. Avant de sortir, elles +défilèrent toutes devant la prieure, en faisant une +longue génuflexion. La prieure ne quitta sa stalle +que lorsqu’elle eut ainsi reçu de toutes ses sœurs +cet humble salut. Elle les suivit dans le jardin. +Déjà, elles s’éloignaient pour vaquer aux occupations +manuelles qu’ordonne la règle des Carmélites. +D’un signe, elle appela l’une d’elles, qui accourut +et tomba à genoux le front courbé.</p> + +<p>— Sœur Marie du Calvaire, dit la prieure +d’une voix froide et tranchante, tout à l’heure, +pendant la messe, vous avez adressé la parole à +votre voisine, sœur Claire Magdeleine, et je vous +ai vue sourire.</p> + +<p>— C’est vrai, ma Révérende Mère, répondit la +religieuse interpellée. Je ne trouvais pas dans mon +bréviaire l’hymne du jour, et j’ai demandé à quelle +page il se trouvait. Si j’ai péché, ma Révérende +Mère, je m’accuse. Punissez-moi.</p> + +<p>En prononçant ces mots, elle se prosterna, baisa +la terre et demeura ainsi, le front dans la poussière, +attendant un ordre pour se relever, exposée +à demeurer dans cette attitude, si la prieure l’eût +voulu ou l’eût oubliée, jusqu’à ce que la cloche +l’appelât à un acte prescrit par la règle.</p> + +<p>— Vous avez eu tort de rire pendant la messe. +Vous ferez dix fois le tour du jardin, les pieds nus, +en récitant l’<i lang="la" xml:lang="la">Ave Maria</i> et en portant la croix.</p> + +<p>La pénitente se releva silencieuse. Sous le porche +qui séparait le jardin de la chapelle, il y avait, +appuyée dans un angle, contre le mur, une lourde +croix en bois noir, plus haute qu’elle. L’ayant +soulevée après s’être déchaussée, elle en chargea +ses épaules comme Jésus-Christ avait chargé les +siennes de l’instrument de son supplice, et le corps +courbé sous le faix, elle commença sa fatigante +promenade en passant et repassant devant une de +ses compagnes qui se tenait accroupie dans un +coin du jardin, en plein soleil, les yeux bandés, +une corde au cou, les mains liées derrière le dos, — acte +d’humiliation volontaire que les plus ferventes +dans les communautés aiment à s’imposer.</p> + +<p>La sévérité de la prieure n’avait surpris aucune +des sœurs. A tout instant, les Carmélites sont +témoins ou victimes de pénitences analogues ordonnées +de la sorte, ou subies du plein gré de celles +qui l’accomplissent, et toujours accomplies joyeusement.</p> + +<p>Les religieuses s’étaient dispersées. Toute la +communauté maintenant se livrait au travail. Les +unes montaient des fleurs artificielles pour orner +l’autel ; les autres ravaudaient leurs vêtements +usés ou préparaient dans la cuisine les mets destinés +au déjeuner.</p> + +<p>La prieure était rentrée dans sa cellule. Assise +devant une table couverte de papiers, elle répondait +aux lettres arrivées le matin, et s’occupait +des divers détails relatifs à la direction qu’elle +exerçait. Un grand silence régnait autour d’elle. +De temps en temps, elle se levait, faisait quelques +pas vers la fenêtre et aspirait une bouffée d’air +pur, en laissant errer ses regards à travers le jardin +où se balançaient, au souffle de la brise du +Rhône, les fleurs tremblantes sur leur tige.</p> + +<p>Il était frais et charmant, ce petit jardin dessiné +dans les terres apportées à grand’peine sur le +rocher. Un lierre épais, entremêlé de vigne vierge +et de jasmin d’Espagne grimpant au long des bâtiments, +encadrait les croisées. Entre les bordures +de buis, s’allongeaient les pelouses coupées à intervalles +égaux par les bandes de dahlias, de +rosiers et de lys. Un rideau de cyprès fermait +l’horizon du côté du fleuve, rappelant sans cesse +à celles qui habitaient ces lieux qu’au delà de +cette barrière verdoyante, rien ne devait les émouvoir +ni les préoccuper, que dans ce cadre étroit +se concentraient les seules distractions qu’il leur +fût permis de connaître. Entre ces rares distractions, +une des plus douces était la contemplation +des beautés de la nature, arbres et fleurs, ordonnée +par la poétique sainte Thérèse. C’est pour +obéir à leur illustre fondatrice qu’aux heures de +récréation, les religieuses cultivaient le parterre, +dont les produits embaumés allaient chaque jour +orner la chapelle.</p> + +<p>La prieure se tenait devant la croisée, suivant +d’un œil indifférent la sœur Marie du Calvaire, +qui, toute lasse, accablée sous le fardeau de la +croix, achevait d’accomplir sa pénitence, quand, +à la porte de la cellule, un coup léger se fit entendre. +La prieure tressaillit, et revint lentement +s’asseoir devant la table en répondant :</p> + +<p>— Entrez.</p> + +<p>La porte s’ouvrit. Sur le seuil apparut une +belle jeune fille, grande et blonde, à l’œil brillant +et doux, vêtue de l’habit des postulantes.</p> + +<p>— C’est vous, Jeanne Mauroy, dit la prieure +avec bienveillance ; avancez. Que désirez-vous ?</p> + +<p>La jeune fille fit quelques pas, les yeux baissés, +les bras croisés sur la poitrine. Arrivée devant la +prieure, dont elle n’était séparée que par la table, +elle s’agenouilla et dit :</p> + +<p>— Mon confesseur m’a ordonné de venir vous +trouver, ma Révérende Mère.</p> + +<p>— Oui, je me souviens ; il m’a parlé de vous. +Vous pouvez vous relever. Jeanne obéit et se tint +debout. La prieure continua : — Vous êtes donc +impatiente de voir arriver le jour de votre prise +d’habit ?</p> + +<p>— Voilà six mois que je suis postulante, ma +Révérende Mère, et je serais heureuse d’être admise +au noviciat.</p> + +<p>— L’épreuve que vous venez de subir vous +suffit-elle ?</p> + +<p>— Sous la forme où elle m’a été imposée, oui, +ma Révérende Mère. Jusqu’ici, je reste convaincue +que Dieu m’ordonne d’embrasser son service. Si +je me trompe, si ma vocation est autre, ce n’est +qu’une épreuve plus complète qui me l’apprendra. +Quand je porterai l’habit, quand je subirai +toutes les rigueurs de la règle, alors seulement +je pourrai décider si je suis en état de m’y soumettre +pour toute ma vie.</p> + +<p>— Vos parents sont-ils avertis ?</p> + +<p>— Je ne dépends que de mon tuteur et d’un +conseil de famille dont les membres, vous le savez, +ma mère, sont d’accord avec lui et avec moi. +Tous nous aimons et nous craignons Dieu. Aucun +de nous ne veut résister à ses ordres. Ceux qui +m’aiment m’envient, alors même qu’ils regrettent +de me perdre. C’est eux qui m’ont confiée à +vous…</p> + +<p>Il y eut un long silence. La prieure observait +ce candide et fier visage, au regard caressant, +dont la chevelure sous la coiffe sans grâce ceignait +le front d’une auréole d’or, les contours de la +taille robuste et souple, les hanches saillantes et +fines ; elle admirait le charme exquis, fait de +jeunesse et de grâce, que Jeanne exerçait partout +autour d’elle à son insu.</p> + +<p>— Vous êtes belle, mon enfant, fit soudain la +prieure. Vous pourriez briller dans le monde.</p> + +<p>— Je ne veux briller que pour le ciel.</p> + +<p>— En quelques années, la vie qu’on mène ici, +les rigueurs de la règle, les privations auront flétri +votre beauté. Jeune d’âge, vous serez vieille de +corps. Ne regretterez-vous pas les biens que vous +aurez sacrifiés ? Réfléchissez, mon enfant. Malheur +à vous si, après avoir prononcé des vœux +éternels, s’élevait dans votre cœur le regret de ce +que vous auriez volontairement perdu.</p> + +<p>— Je ne regretterai rien, ma mère.</p> + +<p>— J’ai été jeune comme vous, insista la prieure +en se levant, oui, jeune, et l’on disait que j’étais +jolie. Voyez ce que le cloître a fait de moi.</p> + +<p>Brusquement, elle se mit en pleine lumière +comme pour obliger Jeanne à regarder les traits +défaits, les joues ridées, les cheveux presque +blancs et le regard sans vie de Nicolette Suarez, +veuve de Frédéric de Varimpré, en religion +Sœur Thérèse de Jésus, prieure du Carmel de +Beaucaire.</p> + +<p>Jeanne Mauroy sentit un frisson monter de ses +pieds à sa tête, sans comprendre si le langage +qu’elle entendait contenait une plainte ou un +suprême conseil. Elle se redressa cependant, et +dit avec respect :</p> + +<p>— Que ne pouvez-vous me révéler aussi votre +âme, ma Révérende Mère ? Ne s’est-elle pas embellie +de tous les attraits qu’a perdus votre corps ?</p> + +<p>Émue par cette réponse spontanée, la sœur +Thérèse de Jésus s’assit, en disant :</p> + +<p>— C’est mon devoir de vous montrer toutes les +duretés de la vie que vous voulez embrasser ; rien +ne serait plus fatal qu’une erreur. C’est aussi mon +devoir d’ajouter que si votre vocation est sincère, +les sacrifices que Jésus vous demande en échange +de son amour vous seront doux et légers. Cet +amour est infini ; il vous tiendra lieu de tout. La +prise d’habit que vous sollicitez ne constitue pas +d’ailleurs un engagement définitif. Elle n’est +qu’une initiation au noviciat, durant lequel nous +aurons le temps d’étudier votre âme et de décider +si vous devez rester parmi nous. Allez, mon +enfant.</p> + +<p>— Alors, ma mère, je peux espérer d’être +bientôt novice ? demanda Jeanne.</p> + +<p>— Pourquoi m’interrogez-vous ? répliqua la +prieure durement. Vous aspirez à la perfection, +et vous ne savez même pas réprimer les impatiences +de votre curiosité. Offrez à Dieu l’attente +qu’on vous impose, et remettez-vous-en à la décision +de nos mères que je dois consulter.</p> + +<p>Jeanne s’agenouilla contrite, baisa le plancher, +et, se relevant silencieuse, elle s’éloigna. Nicolette +la regarda sortir sans rien ajouter. Dans ses +yeux où depuis longtemps semblait tarie la source +des larmes, des larmes lentement montaient qu’elle +ne voulait pas laisser voir. Se parlant à elle-même, +elle murmura :</p> + +<p>— C’est moi à vingt ans. Il me semble que je +me revois vivre telle que j’étais alors. Puisse la +vocation de cette enfant être aussi sincère que la +mienne, Seigneur ! Daignez lui épargner les douleurs +que vous m’avez prodiguées.</p> + +<p>Elle fit le signe de la croix, et courbant la tête +sur sa table de travail, elle reprit sa tâche interrompue.</p> + +<p>La sœur Thérèse de Jésus avait alors quarante-cinq +ans. Si la plupart des femmes soucieuses de +conserver leur beauté semblent jeunes encore à +cet âge, halte au seuil de la vieillesse et préparation +au temps désenchanté qui verra les +hommes se détacher d’elles, la prieure des Carmélites, +elle, ne possédait plus ni la jeunesse, ni +même les apparences de la jeunesse. Des rides +plissaient son front qu’écrasait le lourd fardeau +des soucis. Sous ses yeux, les larmes avaient tracé +un sillon violacé. L’insomnie des nuits fiévreuses, +l’altération de la santé, les luttes douloureuses +soutenues par l’âme toujours debout contre les +tentations de la chair, se trahissaient sur les joues +creusées et osseuses. Tout le corps s’inclinait dans +une attitude d’accablante fatigue, dans une habitude +d’énervantes privations.</p> + +<p>Personne n’eût reconnu sur ce pâle visage et +ces traits amaigris, dans ce triste regard et sous +ces cheveux grisonnants, la jeune fille passionnée +et ardente dont le charme troublant avait un jour, +vingt-cinq ans avant, séduit Frédéric de Varimpré. +La vie religieuse avec ses austérités et ses mortifications, +aboutissant toutes à un éternel renoncement +des joies humaines, produit ces effets. Elle +éteint sur la face de ceux qui l’embrassent les +belles flammes de la jeunesse. Elle les éteint dans +le regard qu’elle refroidit, et les concentre dans +le cœur où elles ne brûlent plus que pour Dieu. +Lui seul en connaît l’intensité, révélée dans les +élans de la prière. L’homme peut croire qu’elles +sont étouffées, et ces saintes âmes devenues, +rayon de foi dans un bloc d’égoïsme, indifférentes +à ce qui n’est pas leur salut. Il se trompe ; +il ne sait pas quelle tendresse pour l’humanité +souffrante vibre dans ces cœurs extasiés. Il y a là +des trésors d’infinie bonté qui n’ont d’autre manifestation +que la prière, se répandant, comme un +parfum, quand la religieuse prosternée devant +l’autel implore le ciel pour les pécheurs, et dans +des privations incessamment renouvelées, volontairement +acceptées, expie leurs fautes, aussi repentante +que si elle les avait commises. Folie, dit +le monde en raillant. Soit, mais folie qui même +en ses excès mérite le respect autant que la pitié, +puisqu’elle fait des martyrs.</p> + +<p>Il semble que Nicolette, après avoir si passionnément +et si longtemps souhaité ces austères douceurs, +aurait dû être heureuse dans la plénitude +de son rêve réalisé, et posséder la paix de l’âme, +l’unique bien qu’elle lui eût demandé. Mais cette +paix lui manquait. Ce n’étaient pas seulement les +duretés monastiques qui l’avaient réduite à cet +état où elle n’apparaissait que comme une ombre +de ce qu’elle avait été jadis, c’était ce défaut de +paix intérieure. Quand l’âme ne traîne derrière +soi ni regrets ni remords, le corps, après maintes +défaillances, se redresse, se durcit, s’assouplit +aux souffrances ; il les endure sans en être +éprouvé. Mais si les cheveux de Nicolette avaient +blanchi, si la source de ses larmes s’était épuisée, +si son regard n’exprimait plus que la tristesse, +c’est que partout la suivait le cortége de ses amers +souvenirs, ces souvenirs dont elle ne pouvait se +délivrer.</p> + +<p>Partout, dans la chapelle, sur son grabat, sur +la dalle froide du cloître ou sur la terre nue du +cimetière, et même quand, agenouillée dans sa +cellule, elle meurtrissait ses reins en les frappant +d’une lanière de cuir, partout elle le retrouvait, +ce long cortége des souvenirs implacables. Elle +se revoyait dans sa maison, d’abord heureuse, et +heureuse par l’amour, puis se refusant à la tendresse +de son mari et l’obligeant à fuir pour toujours. +Elle se rappelait le terrible prêtre dont elle +avait subi l’influence fatale. Il était mort depuis +longtemps, sans que le bonheur détruit par lui fût +ressuscité. Elle se rappelait l’inoubliable soirée +témoin de son infortune, la lettre de Frédéric lui +apprenant qu’il partait et disparaissait à jamais, +emmenant son fils et Irène. Oh ! le malheureux ! +De cet oubli de tous ses devoirs, de l’enlèvement +qui arrachait un enfant à sa mère, du rapt qui +faisait de l’époux longtemps fidèle un époux adultère +et incestueux, il ne pouvait être excusé. Mais, +en lui rendant son foyer odieux, en lui fermant +ses bras, en le rejetant dans ceux d’Irène, n’avait-elle +pas été aussi coupable que lui ?</p> + +<p>Tel est le remords qu’elle portait. Pendant dix +ans, déchirée par sa douleur maternelle, pleurant +son fils perdu, elle s’était efforcée d’oublier. +L’oubli n’avait pas répondu à son appel. Toujours +saignante, la plaie de son cœur, sans qu’un espoir +trompé sans cesse et une prière non interrompue +eussent pu la cicatriser. Elle avait rempli des clameurs +de son désespoir son foyer désert, invoqué +la justice des hommes, cherché son fils de tous +côtés. Vains efforts, tentatives inutiles. L’enfant +n’était pas revenu. Puis, un jour, elle avait appris +le décès de son mari, mort au Brésil, laissant +orphelin le cher petit et Irène sans appui. Elle +s’était empressée de jeter sur leurs traces un +homme investi de sa confiance. Mais quand cet +homme arrivait au Brésil, Irène et l’enfant avaient +déjà disparu. Alors, devenue veuve, Nicolette obtenait +la faveur longtemps sollicitée d’entrer au +Carmel. Elle y était depuis, deux fois élue prieure +par ses sœurs, parmi lesquelles elle reprendrait +modestement sa place, à l’expiration de son pouvoir +triennal renouvelé.</p> + +<p>Mais vainement elle cherchait à oublier le +passé. Il revenait sans cesse à sa mémoire, lui ramenant +l’image de son fils, enfant quand on l’avait +arraché à ses bras, homme maintenant s’il vivait +encore. Oh ! ce doute, quelle douleur il engendrait +dans cette âme qui aurait voulu ne songer +qu’à Dieu ! Vivait-il, l’être adoré, fruit de ses entrailles ? +S’il vivait, pourquoi ne venait-il pas retrouver +sa mère ? Ne la connaissait-il pas ? Peut-être +luttait-il contre la misère ! Peut-être, du fond +de l’abîme où il se débattait, implorait-il le secours +maternel ! Que n’entendait-elle sa voix ! Avec +quelle ardeur elle aurait volé à son aide, la main +tendue, les bras ouverts ! Peut-être était-il mort ! +Mais alors, goûtait-il dans le sein de Dieu la joie +des élus ? Toujours elle pensait à lui ; elle pensait +à Irène, dont elle ignorait aussi le sort, dont elle +déplorait le crime, en suppliant le ciel de pardonner.</p> + +<p>Le souvenir de Frédéric pesait d’un poids non +moins lourd sur sa conscience. En rendant l’âme, +avait-il eu le temps de se repentir ? La main d’un +prêtre s’était-elle étendue sur lui pour l’absoudre ? +Jouissait-il de l’infinie miséricorde ? Questions +cruelles, toujours menaçantes, jamais satisfaites ! +Elles infligeaient à Nicolette une horrible torture, +troublaient son repos, la poursuivaient jusque +dans les pieux exercices de son état, répandaient +sur ses jours l’amer poison du remords, sa conscience +lui rappelant à toute heure et partout +qu’elle avait une large part dans la responsabilité +des catastrophes accomplies ou redoutées, et +qu’elle aurait à en répondre au divin tribunal.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3>II</h3> + + +<p>Depuis le lever du soleil, une grande agitation +régnait dans le couvent, où tout se préparait pour +la vêture de Jeanne Mauroy. Il est d’usage que +le matin du jour où elle doit prendre l’habit religieux, +la postulante quitte le Carmel, dès l’aube, +afin de passer auprès de sa famille les heures qui +précèdent la cérémonie, et que sa famille elle-même +la conduise à la chapelle. Mais Jeanne +Mauroy étant orpheline, son tuteur et ses proches +venus pour l’assister en ce moment solennel, +n’habitant pas Beaucaire, elle était restée au couvent. +C’est de là qu’elle devait sortir pour aller à +l’autel. Retirée dans la cellule qu’elle habiterait +désormais, elle attendait l’heure de la cérémonie, +cette heure ardemment appelée. Agenouillée devant +la croix, elle priait, parée déjà de la robe +de mariée et de la couronne de fleurs d’oranger, +toilette virginale dans laquelle elle était tenue de +se présenter au Carmel.</p> + +<p>Jamais sa beauté n’avait eu plus d’éclat ; elle +resplendissait sur le visage transfiguré par la béatitude +de l’âme, dans le regard où brillait une +flamme joyeuse, et sur tout le corps dont les +pures lignes se dessinaient sous le blanc satin des +vêtements. Au moment de s’immoler, cette beauté +s’affirmait une dernière fois dans l’épanouissement +merveilleux de ses trésors prodigués. Des adjurations +brûlantes tombaient des lèvres de la néophyte. +Elle se laissait ravir par l’extase, comme +si, prête à consommer sa rupture avec le monde, +elle eût entendu la voix de son maître lui dire :</p> + +<p>— Je ne veux plus que tu converses avec les +hommes, mais seulement avec les anges.</p> + +<p>Dans l’emportement de cette extase, elle embrassait +par la pensée, comme dans une vision +surnaturelle, sa vie future à chaque étape de laquelle +elle devait trouver un sacrifice à accomplir, +une indicible joie à goûter. Les vœux de +pauvreté, de chasteté, d’obéissance qu’elle se +préparait à prononcer ne lui coûtaient rien. En +se donnant à Dieu, elle allait renoncer à tout ce +qui n’était pas lui ; mais elle était heureuse de se +donner ainsi entièrement, sans restriction, corps +et âme. Elle se regardait comme déjà morte au +monde, ensevelie avec Jésus-Christ derrière les +grilles inaccessibles, convaincue qu’une âme n’est +grande qu’anéantie par l’humilité. Dans ce bonheur +par avance savouré, il y avait de la volupté.</p> + +<p>Elle se voyait consacrant ses jours à la méditation, +à la prière, au silence, se détachant des +préoccupations de la terre pour mieux s’assurer +le ciel, meurtrissant son corps sous un cilice, +expiant les fautes de l’humanité dans d’incessantes +mortifications. Les flèches de l’amour divin, +de part en part, perçaient son cœur ; elle ambitionnait +d’en sentir profondément les déchirures +et, toute saignante de ces coups réitérés, d’arriver +à la mort, au delà de laquelle rayonnait la suprême +récompense.</p> + +<p>Elle avait vingt ans, et c’est la mort qu’appelait +surtout sa jeunesse sacrifiée, la mort, aurore +des noces éternelles. Sur ses lèvres vermeilles, voltigeait +déjà la prière qu’elle réciterait au moment +de franchir les portes de l’éternité : « O mon Seigneur +et mon époux, l’heure est enfin venue ; nous +allons nous voir. Mon tendre maître, voici le moment +du départ. Soyez-en mille fois béni, et que +votre volonté s’accomplisse. Il est temps que je +sorte de cet exil et que mon âme, ne faisant qu’une +avec vous, jouisse de ce qu’elle a tant désiré. »</p> + +<p>L’espoir de cette union mystique déchaînait +dans son cœur une ardeur amoureuse, dans son +corps le frémissement des mystérieuses attentes +qui s’empare des vierges au seuil du lit nuptial, +frémissement embelli pour elle et purifié par la +conviction que l’amant dont elle sollicitait les +étreintes était, non un homme, mais un Dieu. +Et son âme, toute ravivée, se répandait en appels +et en larmes, crise délicieuse à laquelle elle s’abandonnait +dans un transport poussé jusqu’au +delà de la raison.</p> + +<p>La porte de sa cellule s’ouvrit. Elle s’était laissé +emporter si haut, si loin de la terre, qu’elle n’entendit +pas le bruit. La prieure, qui venait d’entrer, +s’approcha d’elle, lui toucha l’épaule et dit :</p> + +<p>— Voici l’heure, ma fille, suivez-moi.</p> + +<p>Elle se leva silencieuse. La prieure, dont le +voile laissait le visage découvert, l’embrassa, puis, +la précédant, quitta la cellule. Elles traversèrent +les couloirs tranquilles, et par l’escalier désert +descendirent. Au pied de l’escalier, par delà la +porte de clôture ouvrant sur la grande cour, se +tenaient le tuteur et les parents de Jeanne. La +prieure la leur confia, et s’éloigna pour entrer +dans le chœur où les religieuses se trouvaient +déjà réunies. Jeanne et les siens franchirent la +porte, traversèrent la cour se dirigeant vers la +chapelle. Les fidèles venus pour assister à sa prise +d’habit l’attendaient là. Ils saluèrent son apparition +d’un long murmure. Elle s’avança le long de +l’espace resté vide entre les chaises jusqu’au prie-Dieu +préparé pour elle devant l’autel. Elle souriait, +en saluant à droite et à gauche, au moment +de leur dire adieu, ceux qu’elle aimait. Mais le +tremblement de ses mains gantées, l’expression +séraphique de son regard, trahissaient la violente +émotion qui la dominait à cette heure solennelle +où elle allait se donner à Dieu, en attendant l’engagement +suprême qu’elle prendrait à un an de +là, après avoir subi les épreuves du noviciat.</p> + +<p>La chapelle avait la physionomie des jours de +fête. Tout autour de l’autel, sur les degrés recouverts +d’un tapis, entre les cierges allumés autour +du tabernacle, et sur les murs jusqu’aux voûtes, +ce n’étaient que plantes et fleurs. Les lys et les +roses étoilaient la sombre verdure des lauriers et +des palmes. Leurs parfums s’exhalaient dans la +vapeur tiède qui flottait sous les lumières. L’or +des candélabres, les marbres des degrés, les ferrures +de la grille placée à gauche de l’autel, devant +le chœur réservé, brillaient de mille reflets +avivés et scintillant entre les feuilles, comme les +rayons du soleil à travers les ramures d’une forêt.</p> + +<p>Ordinairement, devant cette grille, un rideau +noir est tendu. Relevé ce jour-là, il laissait voir +l’intérieur du chœur des religieuses resplendissant +de lumières, et les sœurs debout dans leur +stalle, un cierge à la main, les novices voilées de +blanc, les professes voilées de noir, attendant le +moment de se mettre en marche pour aller vers +la porte de clôture à la rencontre de la postulante +qui ne les avait quittées un moment que pour les +rejoindre bientôt.</p> + +<p>Elle s’était agenouillée, anéantie dans un ravissement +qui derrière les barreaux farouches lui +montrait le paradis et ses joies ineffables. Autour +d’elle, des prêtres allaient et venaient, mettant la +dernière main aux préparatifs de la cérémonie +solennisée par la présence de l’évêque de Nîmes, +qui devait officier et consacrer de ses mains la +nouvelle novice. Des rumeurs de voix poursuivant +doucement des entretiens d’une chaise à +l’autre, le bruit des arrivants qui se plaçaient +peu à peu, troublaient encore la paix de la chapelle. +Tout à coup le silence se fit. Le prélat sortait +de la sacristie, entouré des prêtres assistants +et des enfants de chœur.</p> + +<p>A ce moment, un nouveau venu se présentait +au couvent. C’était un jeune homme à la figure +pâle, aux cheveux châtains, avec un regard vif +et doux à la fois, révélant l’esprit d’initiative et +d’énergie. Une moustache très-fine, aux tons +fauves, relevait le caractère un peu féminin de sa +physionomie. Il avait la taille élevée, mince et +bien prise. La poussière blanchissait ses vêtements +et ses chaussures. Un petit sac en cuir, +retenu par une courroie, achevait de lui donner +l’air d’un voyageur fraîchement débarqué.</p> + +<p>A la faveur de l’agitation qui, ce jour-là, troublait +la tranquillité du couvent, il avait pu pénétrer +dans la vaste cour conduisant à la chapelle. +Il s’était arrêté, laissant errer ses regards de tous +côtés, dans l’attitude d’un homme qui cherche +quelque chose ou quelqu’un. Debout sur le seuil +de la chapelle ouverte, la tourière suivait l’office +de cette place sans perdre de vue l’entrée. Elle +l’aperçut et alla vers lui :</p> + +<p>— Vous venez pour assister à la cérémonie, +monsieur ? dit-elle à demi-voix.</p> + +<p>— Quelle cérémonie ? demanda-t-il surpris.</p> + +<p>— Que voulez-vous, alors, si vous n’êtes venu +pour cela ?</p> + +<p>Mais, au lieu de répondre, il interrogea :</p> + +<p>— C’est bien ici la communauté des Carmélites ?</p> + +<p>— Oui, monsieur.</p> + +<p>— Cette communauté est dirigée par madame +de Varimpré, en religion sœur Thérèse de Jésus ?</p> + +<p>— C’est en effet le nom de notre Révérende +Mère.</p> + +<p>— Je veux la voir.</p> + +<p>— Elle n’est pas visible aujourd’hui.</p> + +<p>— Il faut que je lui parle sur-le-champ, il le +faut, répondit l’inconnu avec l’expression d’une +ferme volonté.</p> + +<p>— Personne ne peut lui parler en ce moment, +reprit la tourière troublée par l’exigence formulée +devant elle. Elle est au chœur avec toutes nos +mères. Nous avons une prise d’habit ; vous pouvez +vous en assurer par vous-même. Après la +cérémonie, si ce que vous avez à dire à madame +la prieure est pressé, elle pourra vous recevoir.</p> + +<p>— C’est bien ; j’attendrai.</p> + +<p>— Vous pouvez entrer dans la chapelle, monsieur, +dit encore la tourière.</p> + +<p>Puis, voyant que le visiteur ne se hâtait pas de +profiter de l’invitation, elle regagna sa place sous +le porche, le laissant au milieu de la cour. Il y +resta, se promenant à grands pas, inquiet et fiévreux, +à l’ombre des murailles derrière lesquelles +son regard curieux semblait vouloir pénétrer. Parfois, +il s’arrêtait, prêtait l’oreille, et après avoir +constaté que les chants n’étaient pas achevés, il +reprenait sa promenade, sans dissimuler son impatience, +surexcitée par l’attente.</p> + +<p>Tout à coup, s’éleva dans la nef un grand bruit +de chaises. Les rares personnes qui, n’ayant pu y +trouver place, s’étaient tenues sur les degrés extérieurs, +se rangèrent à droite et à gauche pour +laisser la sortie libre. La tourière courut au jeune +homme et lui dit :</p> + +<p>— Vous ne pouvez rester là, monsieur. Voici +la postulante.</p> + +<p>Il se jeta contre le mur, les yeux fixés sur l’intérieur +de la chapelle au fond de laquelle la +flamme des cierges poussait jusqu’aux voûtes une +lumière rougeâtre, tremblante sous l’éclat du jour +qui entrait par les vitraux. Dans le cadre de la +large baie, il vit apparaître Jeanne Mauroy. Jamais +plus radieux visage ne s’était offert à ses regards. +Suivie du clergé qui chantait le <i lang="la" xml:lang="la">Magnificat</i> et +les fidèles, hommes et femmes, attristés comme +s’ils eussent suivi son cercueil, elle marchait modeste +et calme, dans une attitude de recueillement. +Sur ses lèvres errait un sourire ; un rayon +de joie céleste brillait dans ses yeux. Ils s’arrêtaient +au passage, ces yeux extasiés, sur les figures +amies, consternées. Ils exprimaient l’étonnement +que causait à cette adorable enfant la tristesse +surprise autour d’elle, quand tant de bonheur +l’enveloppait. En arrivant auprès du visiteur inconnu, +elle les leva aussi sur lui, comme pour lui +donner une part de ses adieux. Mais, soit que la +présence d’un étranger l’eût surprise, soit qu’elle +eût été troublée par l’expression d’admiration et +de pitié qu’elle venait de saisir sur des traits qu’elle +voyait pour la première fois, un flot de sang empourpra +ses joues, montant jusqu’aux paupières +subitement abaissées. Elle hâta le pas, et passa, +non assez vite cependant pour empêcher que le +souvenir de sa beauté se fixât dans la mémoire +de ce jeune homme que sa présence venait de +bouleverser. Il s’était tourné vivement vers la tourière +inclinée à son côté et disait à demi-voix :</p> + +<p>— Le nom de cette personne, madame ?</p> + +<p>La tourière resta silencieuse une minute ; puis +elle répondit :</p> + +<p>— Qu’importe son nom ! Tout à l’heure, elle +ne s’appellera plus que sœur Nicette de la Croix.</p> + +<p>De l’autre côté de la cour, la porte de clôture +venait de s’ouvrir de nouveau. Sur le seuil, trois +religieuses s’avançaient ayant le voile baissé. Deux +d’entre elles tenaient un cierge à la main. L’autre +les précédait, portant une croix en bois noir sans +christ. La postulante s’agenouilla et baisa l’extrémité +de cette croix. Puis elle se releva, salua les +assistants qui l’avaient accompagnée jusqu’à cette +porte et ne pouvaient la suivre au delà. C’était +la première étape de l’éternelle rupture avec le +monde, et lorsque les lourds battants de bois se +refermèrent sur la procession qui s’éloignait en +psalmodiant une hymne à la Vierge, un frisson +passa sur le petit groupe des fidèles. Tandis qu’ils +regagnaient leur place dans la chapelle, la postulante +traversa le cloître à la suite des sœurs, conduite +au chœur par la prieure et jusque devant la +haute grille où elle s’agenouilla. Maintenant, de +l’autre côté de la grille, elle apercevait l’évêque, +debout, entouré des prêtres assistants, coiffé de +la mitre, appuyé sur sa crosse, vêtu d’une chape +aux reflets d’argent.</p> + +<p>— Ma fille, que demandez-vous ? dit-il.</p> + +<p>— La miséricorde de Dieu, la pauvreté de +l’Ordre et la compagnie des sœurs, répondit-elle.</p> + +<p>— Est-ce de votre propre mouvement et de +votre plein gré que vous vous présentez pour +recevoir l’habit de ce saint Ordre ?</p> + +<p>— Oui, monseigneur.</p> + +<p>— Avez-vous dessein de persévérer dans l’Ordre +jusqu’à la fin de votre vie ?</p> + +<p>— Oui, monseigneur.</p> + +<p>— Voulez-vous donc entrer dans l’Ordre pour +le seul amour de Notre-Seigneur ?</p> + +<p>— Oui, avec la grâce de Dieu et les prières +des sœurs.</p> + +<p>Elle avait parlé d’une voix ferme.</p> + +<p>— Que Dieu achève en vous son ouvrage ! reprit +l’officiant.</p> + +<p>Puis il lui adressa une brève et touchante +exhortation qu’il termina en disant :</p> + +<p>— Que le Seigneur vous dépouille du vieil +homme !</p> + +<p>Quand il eut fini, la postulante fut emmenée +par la prieure. Tandis qu’elle était absente, le +prélat bénit le scapulaire, la ceinture et le manteau +qu’elle allait recevoir de ses mains.</p> + +<p>Elle revint bientôt, transformée déjà, préparée +pour l’ensevelissement volontaire qu’elle s’imposait. +Elle avait quitté ses vêtements de mariée et +revêtu une robe de bure qui l’enveloppait comme +d’un suaire. A ses pieds, les bas de laine et les +sandales remplaçaient les souliers de satin. Une +guimpe cachait la pureté des épaules, s’étendait +sur le corsage en plis roidis sous lesquels semblait +s’être évanouie la grâce des formes. Enfin, +de la soyeuse chevelure qui tout à l’heure couronnait +sa beauté, les boucles épaisses n’existaient +plus. Elles gisaient là-bas comme des fleurs flétries. +Les ciseaux les avaient coupées jusqu’à la +racine, ne laissant sur la tête que des cheveux ras, +qui se redressaient sous la coiffe blanche comme +révoltés contre le barbare traitement qui venait +de dépouiller le front de sa plus belle parure.</p> + +<p>De nouveau, la postulante se tenait devant la +grille. Quoique découronnée, sa tête fine et fière +resplendissait toute radieuse. Les assistants purent +alors admirer le visage où s’exprimait une divine +sérénité, et dont aucun regret n’altérait la quiétude. +Des mains d’un prêtre, le pasteur recevait +tour à tour la ceinture, le scapulaire, le manteau +blanc. Il les passait à la postulante en prononçant +pour chacun de ces objets les paroles sacrées. En +lui mettant la ceinture, il disait : — Quand vous +étiez plus jeune, vous vous ceigniez vous-même et +vous alliez où il vous plaisait. Mais lorsque vous +aurez vieilli, un autre vous ceindra. En lui mettant +le scapulaire : — Prenez le joug de Jésus-Christ +qui est doux et son fardeau qui est léger. +En lui mettant enfin le manteau : — Ceux qui +suivent l’agneau sans tache, marcheront avec lui +vêtus de blanc. C’est pourquoi que vos vêtements +soient toujours blancs, en signe de votre pureté +intérieure.</p> + +<p>Tout était dit. Le prélat jeta l’eau bénite sur la +novice, et, se mettant à genoux, il entonna le +<i lang="la" xml:lang="la">Veni, Creator</i>. Après la première strophe, tandis +que les religieuses se tenaient debout à leur +place, la prieure prit la sœur Nicette par la main +et la conduisit au milieu du chœur, où elle la fit +étendre sur un tapis de serge, les bras en croix. +Tant que dura le chant sacré, elle resta ainsi, la +face contre terre, dans l’immobilité de la mort. +Elle ne se releva que pour aller porter à ses compagnes +le baiser fraternel. Puis les religieuses +sortirent du chœur processionnellement, et les +assistants se retirèrent. Le visiteur étranger fit +comme eux.</p> + +<p>Il avait observé tous les détails de la cérémonie, +des larmes aux yeux, le cœur étreint par l’angoisse. +De nouveau, il se trouva dans la cour, +attendant la prieure. Mais maintenant son impatience +de tout à l’heure s’était apaisée. Un lourd +accablement pesait sur lui, une impression cruelle +qui détournait sa pensée du but de sa visite. Il +mesurait du regard les lourds bâtiments du +monastère. Peut-être rêvait-il d’y pénétrer de gré +ou de force pour en faire sortir la créature qu’il +venait de voir s’enterrer vivante. Peut-être se +demandait-il où puise son énergie la passion +indomptable qui jette aux bras d’un amant crucifié +les vierges de vingt ans et les pousse à +choisir une vie martyrisante comme le plus beau +et le plus enviable des destins.</p> + +<p>— Veuillez me suivre au parloir, monsieur, +dit tout à coup près de lui la voix de la tourière. +Ma mère prieure va s’y rendre.</p> + +<p>Il obéit en silence, ramené à la réalité par cette +invitation, repris par l’impatient émoi qui le dominait +tout à l’heure quand il s’était présenté au +couvent pour parler à la sœur Thérèse de Jésus. +Étant entré dans le parloir, précédé de la tourière, +il s’assit sur une chaise, devant la grille aux +pointes menaçantes, rendue plus épaisse et plus +impénétrable par le rideau tendu de l’autre côté +des ferrures. Presque aussitôt, il entendit ces mots +prononcés par une femme qu’il ne pouvait voir :</p> + +<p>— Loué soit Notre-Seigneur Jésus-Christ !</p> + +<p>Surpris, il regarda la tourière.</p> + +<p>— Répondez : A jamais ! fit-elle.</p> + +<p>Et docilement, il répéta :</p> + +<p>— A jamais.</p> + +<p>La tourière sortit, le laissant seul, la pâleur aux +joues, un frisson dans tout le corps, escaladant +des yeux cette grille effroyable derrière laquelle +il espérait trouver ce qu’il était venu chercher +dans cette maison de paix et de prière.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3>III</h3> + + +<p>— Vous avez désiré me parler, monsieur, dit +la prieure avec douceur. Me voilà prête à vous +entendre.</p> + +<p>— Vous êtes bien madame Nicolette Suarez, +veuve du lieutenant Frédéric de Varimpré ? +demanda le visiteur.</p> + +<p>— C’est ainsi que je m’appelais, en effet, quand +je vivais au milieu du monde. Mais depuis longtemps, +je suis morte pour lui.</p> + +<p>— Allez-vous me condamner à vous parler +sans vous voir, madame, et ne pouvez-vous tirer +ce rideau qui me cache vos traits ?</p> + +<p>— A quoi bon ? Vous n’apercevriez rien qu’une +femme voilée, à qui la règle qu’elle a fait vœu +d’observer interdit de montrer son visage.</p> + +<p>— Je voudrais vous voir, madame, reprit-il, +suppliant.</p> + +<p>— C’est impossible, répondit la prieure ; nous +ne pouvons nous découvrir que devant nos proches +parents. Puis elle ajouta plus bas : — Ici, +ceux qui m’adressent la parole m’appellent ma +mère.</p> + +<p>Le jeune homme s’était levé brusquement, les +bras tendus, des larmes dans les yeux, la bouche +entr’ouverte, comme s’il voulait faire entendre +une supplication nouvelle. Mais le cri monté à ses +lèvres n’en sortit pas. Il retomba sur sa chaise, +accablé, et reprit avec une tranquillité feinte :</p> + +<p>— Eh bien, ma mère, je vous apporte des nouvelles +de votre fils, Adrien de Varimpré.</p> + +<p>A ces mots, les anneaux qui fixaient le rideau +en haut de la grille roulèrent en grinçant sur leur +tringle de fer, et une ombre noire se jeta contre +les barreaux, impétueusement, en s’écriant :</p> + +<p>— Mon fils ! Vous connaissez mon fils ! Il est +vivant ?</p> + +<p>— Il est vivant, ma mère.</p> + +<p>— Mon Dieu ! mon Dieu, soyez béni, fit-elle +en joignant les mains… Vous le connaissez, monsieur ?… +Parlez-moi de lui… Le verrai-je bientôt ?</p> + +<p>— Oui, bientôt, madame, dans quelques instants… +Il a redouté pour vous une émotion trop +forte. Il a voulu que vous fussiez préparée à le +recevoir. Mais il n’est pas loin de vous… Non, il +n’est pas loin.</p> + +<p>— Alors, monsieur, allez le chercher… Mon +fils ! Mon Adrien !</p> + +<p>L’ombre noire s’agitait. Sous son voile, elle +poussait des sanglots, et laissait deviner la fièvre +de ses mains tremblantes, à tout instant portées +à ses yeux.</p> + +<p>— J’irai le chercher tout à l’heure, répondit le +visiteur ; mais vous me demandiez de vous parler +de lui…</p> + +<p>— Vous êtes son ami, n’est-ce pas, puisqu’il +vous a envoyé près de moi ? Vous le connaissez +bien, alors. Il a vingt-trois ans maintenant. Il doit +être beau, mon cher enfant, superbe et fier.</p> + +<p>— La souffrance flétrit la jeunesse et abat la +fierté. Il a beaucoup souffert.</p> + +<p>— Beaucoup souffert, répéta la prieure d’un +accent lamentable.</p> + +<p>— Il ne connaît pas sa mère. Il avait douze +ans quand son père mourut au Brésil, où il s’était +établi. Il se trouva seul alors avec celle que M. de +Varimpré appelait Irène. Les soins maternels de +cette femme avaient protégé la jeunesse d’Adrien. +Il ressentait pour elle une tendresse filiale, ardente +et profonde. Il croyait qu’elle était sa mère. Après +la mort de M. de Varimpré, ils se rendirent aux +États-Unis, à Boston, où un premier séjour leur +avait donné quelques amis. Ils vécurent là, pauvrement, +car M. de Varimpré ne laissait qu’une +fortune déjà compromise. Votre fils allait au +collége ; il s’appliquait à l’étude, ayant hâte de +venir en aide à la chère créature qui s’était +dévouée à son bonheur. Parfois, il la suppliait de +retourner en France avec lui ; il n’ignorait pas +que la France était leur patrie à tous deux ; il +souhaitait passionnément de la connaître et d’y +vivre. Mais celle qu’il appelait sa mère reculait +sans cesse l’époque du départ. Un jour qu’il insistait +auprès d’elle afin de la décider à partir, +elle lui déclara que le cher mort avait exprimé +la volonté formelle que son fils n’allât pas en +France avant d’avoir atteint sa vingt et unième +année.</p> + +<p>— Hélas ! il redoutait mon influence ! soupira +Nicolette.</p> + +<p>— Le temps s’écoulait tristement, continua +l’inconnu ; les ressources s’épuisaient de jour en +jour, la détresse devenait plus grande, et la santé +de madame Irène s’altérait. Elle s’éteignit un soir +doucement, entre les bras de l’enfant désespéré. +Avant de mourir, elle lui remit une lettre écrite +par son père, et qu’il ne devait ouvrir qu’à l’époque +de sa majorité. C’est ainsi qu’à dix-huit ans il se +trouva orphelin, pauvre et seul, sans ressources. +Il fallait vivre, il travailla. Il donnait des leçons +de français, car sa langue maternelle, longtemps +parlée devant lui, lui était familière. Oh ! les dures +années de misère et de solitude ! Si elles n’ont +pas abrégé ses jours, c’est qu’il fallait qu’il vécût, +qu’il vécût pour revoir son pays. C’est aussi que +Dieu voulait qu’il vous retrouvât, ma mère.</p> + +<p>Sous son voile, sœur Thérèse de Jésus pleurait +à chaudes larmes, en écoutant ce récit.</p> + +<p>— Apaisez-vous, reprit le narrateur, et veuillez +m’entendre jusqu’au bout. Avant d’embrasser +votre fils, il faut que vous connaissiez sa vie +passée, que vous n’ignoriez pas surtout pourquoi +il vous revient.</p> + +<p>— Mais, pour parler de lui, ainsi que vous le +faites, qui êtes-vous ?</p> + +<p>— Son ami, vous l’avez dit tout à l’heure.</p> + +<p>— Vous êtes pâle, attristé, las.</p> + +<p>— Oui, pâle comme lui, attristé comme lui ; +nous avons souffert ensemble.</p> + +<p>— Achevez, monsieur, j’ai hâte de le revoir, +de vous faire oublier vos maux à tous deux. Puisqu’il +vous aime, je vous aimerai.</p> + +<p>L’inconnu, défaillant, fit un effort pour se roidir +contre son émotion grandissante ; puis il continua :</p> + +<p>— Sur son mince revenu, ma mère, l’orphelin +économisait, sou par sou, la somme nécessaire aux +frais du voyage qui devait le ramener en France. +Il avait calculé qu’il lui faudrait trois ans pour +réaliser cette somme. Elle se grossissait lentement, +et il se serait bien gardé d’y toucher. Plus +d’une fois, il lui arriva de s’endormir, l’estomac +vide et les membres glacés, à côté de ce trésor, +qui représentait pour lui la délivrance, un avenir +plus heureux, et qu’il redoutait de diminuer. +Enfin, sonna l’heure de sa majorité. Ce jour-là, il +ouvrit la lettre de son père.</p> + +<p>— Que disait cette lettre ? demanda la prieure +anxieuse.</p> + +<p>— Elle racontait à Adrien l’histoire de Frédéric +de Varimpré et de Nicolette Suarez.</p> + +<p>— Tout entière ?…</p> + +<p>— Tout entière ; elle le faisait juge de la conduite +de ses parents.</p> + +<p>— Comment les a-t-il jugés ?</p> + +<p>— Avec le respect qu’il leur doit. Il n’a pu +méconnaître les fautes graves du mari, mais il lui +a été impossible de n’en pas faire remonter la +responsabilité jusqu’à la femme. Elle appartenait +à son époux ; elle ne devait pas se donner à Dieu, +ainsi qu’elle l’a fait, et par les excès de sa dévotion, +rendre le séjour de sa maison intolérable à +l’homme dont elle avait reçu la foi, en lui donnant +la sienne.</p> + +<p>— Mon fils a-t-il su qu’après sa disparition, +j’ai remué ciel et terre pour le retrouver ? A-t-il +connu l’étendue de mon désespoir ? Ignore-t-il que +je ne suis pas encore consolée, et que la faute qu’il +me reproche, je l’expie ici depuis longtemps ?</p> + +<p>— Votre fils ne vous reproche rien. Lorsque +la vérité lui fut révélée, il n’eut d’abord pour +vous que des paroles de colère et que compassion +pour les morts. Il s’était promis de ne pas tenter +de vous revoir. Si vous étiez sa mère par le sang, +vous ne lui apparaissiez pas encore comme sa +mère par le cœur, une autre ayant reçu de lui les +témoignages de son amour filial. Il vint en France +avec la ferme volonté de vous oublier, de ne +jamais se mettre à votre recherche. Longtemps +il se tint parole. Mais une curiosité plus forte que +ses résolutions le poussait vers vous. Sa mère vivante, +et rester ignoré d’elle, était-ce possible ? +Et puis, dépossédé de toute affection, il était si +malheureux ! Comment résister à son cœur ? Un +vague désir de vous voir de loin, sans vous parler, +le conduisit à Tarascon. Il ne vous connaissait pas +d’autre domicile. C’est là qu’il apprit que madame +de Varimpré, depuis douze ans, vivait dans un +cloître. Alors, de nouvelles incertitudes s’emparèrent +de lui. Si vous aviez embrassé la vie religieuse, +c’est que vous le supposiez perdu pour vous ; c’est +que vous aviez renoncé à l’espoir de l’embrasser. +Viendrait-il troubler votre quiétude ? Viendrait-il +réclamer sa place dans ce cœur à qui Dieu suffisait ? +Il hésitait, et son infortune vous eût fait +pitié !</p> + +<p>L’attendrissement montait dans la voix de l’inconnu. +Il regardait l’ombre noire debout devant +lui. Il devinait les yeux de la mère anxieusement +fixés sur les siens. A travers l’étoffe épaisse, il sentait +ces yeux pénétrer son cœur d’une caresse, +tout embrasée d’amour maternel. Soudain, il la +vit se redresser, saisir fiévreusement les barreaux +de fer, les secouer à les briser, et il l’entendit +l’appeler, dans un élan irrésistible :</p> + +<p>— Mon enfant ! mon enfant ! Je veux voir mon +enfant.</p> + +<p>— Il est devant vous, ma mère ! s’écria-t-il, +saisissant à son tour les extrémités acérées de la +grille.</p> + +<p>— Toi ! toi ! je m’en doutais.</p> + +<p>D’un bond, lâchant les barreaux, elle disparut +dans l’obscurité. Adrien la cherchait des yeux, +quand brusquement elle entra dans le parloir. +Elle avait enfreint la règle pour accourir vers son +fils, dont elle sentait maintenant, dans un ravissement +de bonheur inénarrable, la tête pâlie +rouler sur sa poitrine, dans les plis du voile déchiré.</p> + +<p>— Mon Adrien, mon chéri, mon sang, murmurait-elle +dans un débordement de sanglots et de +baisers, je t’ai retrouvé ! Te voilà ; tu m’es rendu. +Je ne te quitterai plus ; désormais, nous vivrons +ensemble. Je te dédommagerai de tout ce que tu +as souffert ; j’effacerai les traces de tes peines dans +ton pauvre cœur meurtri… Tu sauras ce que vaut +la tendresse d’une mère.</p> + +<p>Et passionnément, elle l’embrassait, l’attirait +sur son sein, l’y retenait, puis l’écartait tout à +coup pour le regarder plus longtemps, sans rassasier +ses yeux de cette longue contemplation. Heureux, +il se baignait dans ces témoignages de maternel +amour qui le dédommageaient des maux passés +et faisaient luire à ses yeux un avenir meilleur.</p> + +<p>— Vous dites, ma mère, que vous ne me quitterez +plus, fit-il soudain. Serez-vous libre de ne +plus me quitter ? N’êtes-vous pas retenue ici par +les vœux que vous avez prononcés ? Ne vous engagent-ils +pas pour toujours ?</p> + +<p>Cette question la ramenait à la réalité, lui rappelait +la solennité de ses engagements, la faute +qu’elle commettait à cette heure contre la règle. +Toute sa joie s’évanouit.</p> + +<p>— Attends, dit-elle ; je ne peux rester ici plus +longtemps. — Elle l’embrassa encore ; puis elle +s’éloigna pour reparaître bientôt derrière la grille. +Là, continuant l’entretien commencé : — Oui, +j’ai juré de vivre sous les lois du Carmel et +de mourir sous l’habit que je porte, murmura-t-elle +tristement. Hélas ! je ne prévoyais pas +qu’un jour tu me serais rendu, mon pauvre enfant. +Si j’avais su, j’aurais gardé mon indépendance, +et tu me retrouverais aujourd’hui toute à +toi. Mon implacable égoïsme m’a livrée à Dieu. Je +l’oubliais ; tu m’en fais souvenir. Non, il n’est pas +vrai que nous pourrons désormais vivre ensemble.</p> + +<p>— Ne vous ai-je donc retrouvée que pour vous +perdre aussitôt ? demanda-t-il, étreignant plus étroitement +la main de sa mère, passée à travers la +grille.</p> + +<p>D’un geste, elle protesta.</p> + +<p>— Non, mon fils bien-aimé, non, mon enfant +chéri, tu ne me perdras pas, répondit-elle. Le ciel +ne saurait exiger que je t’abandonne. Il ne me défend +pas de m’occuper de toi, en songeant à lui. +Assez grande est mon âme pour contenir deux +amours. Je ne peux renoncer à Dieu ; mais je ne +dois pas renoncer à mon fils. La règle me permet +de te voir tous les jours, de t’assister de mes +conseils. A quelque heure que tu viennes ici pour +t’entretenir avec ta mère, elle accourra à ton +appel.</p> + +<p>— J’avais rêvé une vie commune.</p> + +<p>— Elle est impossible. Mais qu’importe ? tu +sais bien que jamais je ne te manquerai. Nous nous +verrons.</p> + +<p>— C’est que j’avais projeté d’habiter Paris. Là, +seulement, je pourrai travailler, me faire une +carrière. Il faut que je songe à l’avenir ; je suis +pauvre.</p> + +<p>— Pauvre, toi, mon enfant ! Mais, au contraire, +tu es riche. Quand je suis entrée ici, je n’y ai +porté que la dot d’usage. La fortune que je tenais +de mes parents, grossie de celle que ton père +m’avait laissée, n’a pas été aliénée. Elle est restée +aux mains du notaire de notre famille, et depuis +ce temps, elle s’est accrue de ses revenus accumulés. +Ton avenir est donc assuré ; tu es à l’abri du +besoin. Je comprends cependant que tu préfères +le séjour de Paris au séjour de Beaucaire. A Paris, +tu trouveras des occupations pour ton esprit. Je +ne veux pas que tu restes oisif. L’oisiveté serait +indigne d’un homme de ton âge. Mais, en quelque +endroit que tu ailles, il me sera facile de me +rapprocher de toi. Si c’est à Paris, je demanderai +à y être envoyée, dans une maison de +notre Ordre. Ce ne sera pas l’existence que tu +souhaitais… Mais nous nous résignerons, en pensant +que nous observons la volonté du Seigneur.</p> + +<p>Adrien soupira en disant :</p> + +<p>— Je me résignerai.</p> + +<p>— Je voudrais t’entendre parler de ton père, +reprit bientôt Nicolette. En mourant, s’est-il souvenu +de sa femme ?</p> + +<p>— S’il s’en est souvenu, c’est le secret de la +mort. Ses lèvres expirantes n’ont pas prononcé +votre nom, ma mère ; mais peut-être se l’est-il +rappelé dans le suprême entretien qu’il eut avec +un prêtre appelé au chevet de son lit.</p> + +<p>— Il a reçu les derniers sacrements ?</p> + +<p>— Il les a reçus, ma mère.</p> + +<p>— Alors, il a dû me pardonner, et je peux +espérer que Dieu lui a ouvert le ciel. C’est pour +moi un bonheur infini de le savoir. Et ta tante +Irène ?</p> + +<p>— Elle est morte chrétiennement, elle aussi, +et repentante. Ses dernières paroles furent des +paroles de regret et de contrition. Je ne les comprenais +pas alors, ces paroles émouvantes. Je ne +les ai comprises que plus tard, quand l’histoire de +mes parents m’a été connue. Le souvenir que j’en +ai gardé me permet d’affirmer que ma tante Irène +n’est pas restée impénitente.</p> + +<p>— J’en remercie Dieu. Il me devait bien cette +consolation. Je l’ai tant prié pour ces malheureux !</p> + +<p>Elle s’arrêta. A la joie qu’elle goûtait en retrouvant +son fils, se mêlait la joie de penser que ceux +dont elle s’était si durement reproché les fautes +et l’infortune savouraient maintenant, grâce à la +clémence divine, les délices de l’éternelle paix.</p> + +<p>Durant toute la matinée et jusqu’à l’heure où +la cloche du couvent appela les sœurs au réfectoire, +elle resta près d’Adrien. En se séparant de +lui, elle lui fit promettre de revenir dans la journée. +Il revint, et ce fut entre eux un long échange +de confidences embrassant à la fois l’avenir et le +passé. Elle insistait sur ce passé ; elle en voulait +connaître les détails douloureux ; elle n’en interrompait +l’émouvant récit que par des allusions à +l’avenir, en vue duquel Adrien formait des projets +dont il lui faisait part. Puis, c’étaient des recommandations +maternelles. Elle le trouvait pâle, +malade, l’air minable dans ses vêtements trop +étroits où se révélaient la fatigue des longues routes +et les privations des jours de misère. Elle exigeait +qu’il soignât sa santé, qu’il s’habillât désormais +selon sa condition. Elle avait écrit à son notaire +pour lui ordonner de mettre Adrien en possession +de son patrimoine. Elle était impatiente de savoir +son fils heureux, dégagé des soucis matériels +contre lesquels depuis si longtemps il se débattait. +Elle lui parlait de son séjour à Paris, du séjour +qu’elle y ferait elle-même. Elle voulait qu’il se +créât là une existence paisible et souriante ; résolue +à consacrer ses efforts à la lui embellir. +Ravie, elle l’écoutait sans se lasser, s’attendrissant +au récit de ses malheurs, se réconfortant +à la pensée des jours fortunés qu’elle rêvait pour +lui.</p> + +<p>Ce n’est pas uniquement pour le plaisir de l’entendre +qu’elle l’interrogeait, l’accablait de questions, +le poussait à parler. Elle cherchait aussi à +le connaître, à deviner ses qualités et ses défauts, +et surtout ses opinions en matière religieuse. +Avait-il la foi ? Songeait-il au salut de son âme ? +Pratiquait-il ses devoirs de chrétien ? C’est de cela +qu’elle s’était préoccupée d’abord. Rassurée par +le langage qu’il avait tenu en racontant les derniers +moments de son père et d’Irène, elle découvrait +maintenant que, quoi qu’il eût dit, il était la +proie de l’indifférence, un de ces catholiques +tièdes qui s’expriment avec respect sur leur religion, +mais ne l’observent pas. Désireuse de +s’éclairer à ce sujet, elle le pressait de questions. +Elle lui demanda même s’il priait.</p> + +<p>— J’ai beaucoup prié, ma mère, répondit-il. +Mais lorsque j’ai vu que Dieu ne m’exauçait pas, +que loin de m’exaucer, il se plaisait à alourdir sans +cesse le fardeau de mes malheurs, j’ai douté de sa +justice et de sa bonté, de son existence même ; ma +ferveur pour lui s’est refroidie. Je me suis déshabitué +de l’invoquer.</p> + +<p>Cette réponse la bouleversa. C’était un nuage +sur son bonheur.</p> + +<p>— Ah ! mon pauvre enfant, comme je t’ai +manqué ! lui dit-elle. C’est maintenant que je m’en +aperçois. Heureusement, rien n’est désespéré, +puisque tu m’es rendu. Désormais, c’est moi qui +veillerai sur ton âme.</p> + +<p>Il garda le silence. Il se demandait comment +elle s’y prendrait pour tenir cette promesse, alors +qu’elle allait rester séparée de lui par la grille de +son cloître et par les dures exigences de la règle +du Carmel.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3>IV</h3> + + +<p>En attendant que sa mère fût autorisée à changer +de résidence, Adrien, après un court séjour à +Beaucaire, l’avait précédée à Paris. Depuis trois +mois, il y était installé. C’est là que désormais il +voulait vivre. Riche, grâce à la sollicitude maternelle, +indépendant, libre d’obéir à ses goûts, il +pouvait croire qu’après les longs jours de détresse, +il entrait enfin dans l’ère des jours heureux. +Résolu à ne pas demeurer oisif, il songeait +à embrasser la carrière du barreau, avec l’espoir +que la profession d’avocat, en même temps qu’elle +donnerait à son nom la notoriété et remplirait ses +loisirs, le rapprocherait des milieux intelligents +vers lesquels l’entraînaient les tendances de son +esprit.</p> + +<p>L’exécution de ce projet nécessitait des études +incessantes. Ayant vécu longtemps loin de France, +il ne savait rien, quoique instruit, de ce qu’il devait +savoir. Il s’était logé dans le voisinage de l’École +de droit, avait pris ses inscriptions et suivait les +cours avec assiduité. Il fréquentait aussi la Sorbonne, +courait les bibliothèques, se tenait au +courant du mouvement intellectuel de son temps +et donnait à ses ambitions, sous ces diverses +formes, l’aliment que, longtemps contenues, elles +réclamaient maintenant.</p> + +<p>Il la trouvait charmante, cette existence d’étudiant. +Il en acceptait les obligations avec courage +et en écartait les désordres. Elle le mettait en +commerce constant avec des hommes jeunes et +studieux comme lui. Il lui devait des jouissances +exquises. Quand à la fin de ses laborieuses journées, +il rentrait dans son appartement où l’attendait +le bien-être d’un intérieur élégant et confortable, +et dans le recueillement prolongeait l’étude +jusqu’à une heure avancée de la soirée, il estimait +que la destinée le dédommageait amplement des +maux passés. Il regardait avec confiance l’avenir, +un avenir embelli par l’espoir que caressait sa +jeunesse.</p> + +<p>C’était une âme fière et tendre, que l’épreuve +avait fortement trempée, à qui manquait seulement +l’expérience des hommes et de leurs passions. +Il croyait à la vertu, au désintéressement, +à l’amitié, à l’amour. Son regard énergique et +doux, l’étreinte loyale de sa main, révélaient sa +droiture. La fraîcheur de son cœur se manifestait +dans la spontanéité avec laquelle il applaudissait +à tout noble sentiment exprimé devant lui. Dupe +de sa crédulité, il pouvait se laisser pousser à une +imprudence, jamais à une bassesse.</p> + +<p>Parmi les jeunes gens qu’il rencontrait sur les +bancs de l’école, on l’aima dès qu’on le connut. +Outre l’aménité de son caractère, il avait pour lui +son long séjour à l’étranger, sa connaissance de +plusieurs langues, son application au travail, et +surtout cette fortune dont il ne faisait pas étalage, +encore qu’elle lui permît de rendre à ses camarades +de fréquents services. C’était là son prestige +à leurs yeux, la cause de la considération dont +ils l’entouraient. Ce jeune homme grave, de +mœurs presque austères, qui parlait rarement de +lui, de son passé, de sa famille, et laissait deviner +combien il était digne du bonheur dont il semblait +jouir, leur en imposait. Il respectait les opinions +des autres, mais il exigeait qu’on respectât +les siennes. Il est vrai qu’il les exprimait rarement, +comme si elles n’eussent pas encore été +formées. Il écoutait plus qu’il ne parlait, moins +soucieux de convaincre que de s’instruire.</p> + +<p>Sur deux sujets surtout, il ne s’expliquait +jamais : les croyances religieuses et l’amour. On +le plaisantait quelquefois à ce propos. Mais la +raillerie n’avait pas prise sur lui. Il répondait +avec simplicité :</p> + +<p>— Je ne peux discuter de ce que j’ignore.</p> + +<p>Sincère était cette réponse. Élevé par un père +qui attribuait ses malheurs domestiques à l’excès +des convictions religieuses de sa femme, Adrien +éprouvait une invincible défiance pour toute +manifestation de foi, entachée d’exagération.</p> + +<p>C’est une ardeur déréglée qui lui avait pris sa +mère, l’avait privé de ses soins, dépossédé de +son amour, et même encore pour toujours la +tenait séparée de lui. Il ne pouvait secouer ce +souvenir, et c’est surtout quand un débat sur ces +graves sujets s’engageait devant lui qu’il en était +écrasé.</p> + +<p>Il voulait croire en Dieu cependant ; mais il +doutait que ce Dieu ait institué une Église pour +perpétuer son culte, l’ait investie de ses pouvoirs +et recoure à elle pour dicter ses lois aux hommes. +Il doutait qu’elle ait reçu de lui le privilége de le +représenter sur la terre, et qu’une religion, quelle +qu’elle soit, ait le droit de faire remonter son +origine à l’intervention personnelle du Créateur +des âmes et des choses. Ramenant sans cesse ce +doute au regard de sa propre vie, il se demandait +si les maux dont il avait tant souffert étaient le +témoignage de la volonté divine. Il se demandait +si cette volonté pouvait se targuer de sagesse, +lorsqu’elle troublait l’esprit et le cœur d’une +femme jusqu’à lui faire oublier, dans un accès de +ferveur extatique, ce qu’elle devait à son mari et +à son fils, jusqu’à la jeter dans un cloître, sous +l’empire de devoirs imaginaires, quand sa place +était dans le monde, où d’autres devoirs, non +moins sacrés, sollicitaient sa conscience. Il ne +niait rien, mais n’osait rien affirmer. Sa pensée +poursuivie par ces problèmes les fuyait comme un +péril. Elle en avait peur.</p> + +<p>Quant à l’amour, il n’en voulait pas parler, +parce qu’il n’en connaissait que le nom. Jusqu’à +ce moment, austère était restée sa vie, intacte sa +chasteté. De la femme et de la passion qu’elle +allume dans les jeunes cœurs, il ignorait tout, sauf +cette théorie imparfaite dont la science s’acquiert +dans les livres ou dans les exemples d’autrui. En +butte à d’amers chagrins, pauvre, seul, intimidé +par sa misère, il n’avait jamais vu un regard de +femme arrêté sur lui. Aucun souvenir troublant +ne ternissait la candeur virginale de son âme.</p> + +<p>La seule émotion de ce genre qu’il se rappelât +était d’une époque récente. Elle datait du jour où, +attendant sa mère dans la cour du couvent des +Carmélites, avait passé devant ses yeux ravis une +novice, d’abord resplendissante sous ses vêtements +de mariée, puis touchante comme une victime, dans +son habit de nonne et le front dépouillé. C’était +là sa première extase amoureuse, dissipée ensuite +sous les baisers de sa mère. Son cœur n’en gardait +plus rien qu’un souvenir affaibli, une image à +demi effacée, dont le temps emportait d’heure en +heure un contour.</p> + +<p>C’est dans cet état qu’il était arrivé à Paris. +Depuis, sa fierté naturelle, les préoccupations +d’une vie laborieuse l’avaient éloigné des aventures +faciles et vulgaires de la vie d’étudiant. +Quoiqu’il fût entré en relation avec divers +membres de sa famille et qu’il eût reçu d’eux un +aimable accueil, il sortait peu, vivait retiré, dans +l’attente de sa mère, dont les lettres toutes imprégnées +de sollicitude inquiète et de conseils annonçaient +la prochaine arrivée. Les femmes qu’il +rencontrait dans son quartier, éhontées et provocantes, +les récits des bonnes fortunes de ses +camarades, les excitations que partout il trouvait, +sous des formes diverses, répondaient trop peu à +l’idéal qu’il s’était fait de l’amour pour livrer son +cœur aux entraînements irrésistibles ou communiquer +à ses sens autre chose qu’un trouble de +surface et tout passager. Ces tentations glissaient +sur lui, et jusqu’à cette heure, la passion l’avait +épargné.</p> + +<p>Mais si le passé le laissait paisible, il n’en était +pas de même de l’avenir. Le souci de l’éternel +féminin le poursuivait. Il avait soif d’aimer et +d’être aimé. Bien que l’amour l’épouvantât, il +brûlait d’en connaître la douceur. Dans son cœur +s’allumaient d’inextinguibles flammes pour des +héroïnes imaginaires du milieu desquelles il espérait +voir surgir celle qui prendrait sa vie. Il +voulait n’aimer qu’une seule fois, donner à l’élue +toute son âme, lui consacrer toute sa passion. Il +sentait en soi des ardeurs inépuisables. C’était +comme une source qui toujours coulerait et jamais +ne serait tarie. Ce besoin de combler le vide de +sa jeunesse incessamment se renouvelait, durant +ses soirées solitaires et dans le calme de ses nuits. +A son réveil, il le retrouvait inapaisé. Alors, il +rêvait d’une aventure qui lui révélerait enfin, en +la lui livrant, la créature qui devait l’initier à +l’amour.</p> + +<p>Ces sensations vives et chaudes étaient son +secret. Il les dissimulait à ses amis. Il ne les avait +confiées qu’à l’un d’eux. Celui-là se nommait +Jacques Roudier. Tête fine et brune sur un corps +robuste, œil noir, où se lisait la ruse, langue +acérée, Roudier roulait, sans y rien faire de +sérieux, à travers le Quartier Latin. Emprisonné +dans sa paresse, il préparait depuis plusieurs +années un examen qu’il ne passait jamais, servait +de guide aux nouveaux arrivés, vivait à leurs +dépens, portait assez fièrement une existence sans +dignité, de gré ou de force se faisait accepter de +ceux même qui l’estimaient peu, grâce à un esprit +de bon aloi, toujours en éveil, grâce à la serviabilité +dont il faisait preuve envers quiconque était +jugé par lui comme capable de prendre à sa +charge une part, grande ou petite, de sa vie aux +besoins de laquelle il s’était déshabitué de suffire.</p> + +<p>Comment ce joyeux garçon, bruyant et gouailleur, +gagna-t-il la confiance du mélancolique +Adrien et devint-il son ami ? Il serait difficile de +l’expliquer, si l’on ne savait combien les contrastes +s’attirent, et surtout combien sont trompeuses les +illusions de l’inexpérience. Ils s’étaient rencontrés +pour la première fois dans un restaurant ; ils se +retrouvèrent un soir d’hiver, coude à coude, à la +bibliothèque Sainte-Geneviève. Adrien était venu +là pour consulter un ouvrage qu’il ne possédait +pas chez lui, Jacques Roudier pour chercher un +abri contre le froid. Ils échangèrent quelques mots +et sortirent ensemble pour revenir chez eux. Ils +habitaient la même rue.</p> + +<p>Cette première rencontre en entraîna d’autres. +Roudier avait deviné dans Adrien un étudiant +riche, proie séduisante et facile pour ses dents +longues et son estomac exaspéré par les longues +privations. Adrien se laissa prendre à la popularité +dont jouissait dans le quartier des écoles ce +bohème que tout le monde connaissait, qui connaissait +tout le monde et parlait de tout avec +esprit. Il se laissa prendre à sa familiarité et surtout +au tableau que l’autre lui retraça des prétendus +malheurs de sa famille et de sa misère. Il crut +faire œuvre pie en l’invitant à sa table. Il lui +ouvrit même sa bourse, où Roudier puisa avec +l’avidité d’un homme à qui une telle aubaine +n’était point familière, exprimant sa reconnaissance +en un langage qui lui conquit le cœur +d’Adrien.</p> + +<p>Leur intimité s’accentua. Moins de trois +semaines après le début de leurs relations, Roudier +était devenu le commensal et le confident de ce +jeune enthousiaste, qui saluait en lui son premier +ami. C’est alors qu’il entreprit de lui faire connaître +Paris, ingénieux moyen de se rendre utile et de +ne plus se séparer. Il le conduisit dans les théâtres, +dans les concerts, au bois de Boulogne. Adrien +était enchanté de ce compagnon, qui flattait ses +goûts, prévenait ses désirs et, tout en lui donnant +des conseils, feignait de partager ses opinions. Il +s’accoutuma à lui. La communauté de leur vie +provoqua de sa part des confidences. Il ne cacha +ni ses ambitions, ni ses caprices, ni l’état de son +cœur. Roudier connut ainsi son histoire et fut +initié à des secrets qui, jusqu’à ce moment, n’avaient +été livrés à personne.</p> + +<p>Il commença par railler l’innocence de son ami. +Durant plusieurs jours, il ne l’entretint pas d’autre +chose.</p> + +<p>— A ton âge, ne pas connaître l’amour ! lui +disait-il ; c’est à n’y pas croire. Si, comme toi, +j’étais allé au Brésil et aux États-Unis, si j’avais +navigué sur les deux Océans, parcouru les savanes, +visité des tribus indiennes, je posséderais, en +matière de femmes, la science infuse. Qu’as-tu +donc fait, malheureux, pendant les années de ta +belle jeunesse ?</p> + +<p>— J’ai souffert et j’ai pleuré, répondait Adrien.</p> + +<p>— Et tu oubliais que l’amour console !</p> + +<p>— J’étais trop jeune pour me marier.</p> + +<p>— Est-il donc nécessaire de se marier pour +aimer ?</p> + +<p>— Je n’aurai jamais de maîtresse. La femme +que j’aimerai sera ma femme.</p> + +<p>Roudier bondissait, la raillerie sur les lèvres :</p> + +<p>— Même si c’est une aventurière ?</p> + +<p>— Je n’aimerai qu’une créature digne de moi.</p> + +<p>— Qu’en sais-tu ? Si, l’ayant crue digne de toi, +tu découvres que tu t’es trompé, seras-tu maître +de cesser de l’aimer ? Tente donc plusieurs +épreuves avant de t’engager pour toujours. Fais +l’apprentissage de l’amour, et si tu ne veux pâtir +toute ta vie, n’arrive au mariage qu’avec l’expérience +de la femme.</p> + +<p>Ce langage indignait Adrien, lui arrachait des +protestations. Mais la spirituelle humeur de Roudier +le désarmait. Et puis, à travers ces railleries, +il devinait des conseils dictés par une expérience +tirée de la réalité des choses, sinon d’une morale +rigoureuse. Peu à peu son esprit entrevoyait la +possibilité d’une liaison qui lui révélerait ce qu’il +ignorait, sans l’engager pour toute sa vie. Ce +n’était pas encore une résolution prise, mais le +« pourquoi pas ? » qui prélude aux capitulations +de conscience. La fougue de sa jeunesse, longtemps +comprimée, commençait à puiser des excitations +dans ces entretiens fréquemment recommencés +et aboutissant toujours à la même +conclusion, dans les milieux où il vivait, dans les +exemples qu’il y rencontrait. Cependant il résistait +encore. Lorsque Roudier, s’essayant à le soumettre +à son influence, voulait l’entraîner aux sources +empoisonnées où lui-même s’était abreuvé, en y +laissant la pureté et la fraîcheur de son cœur, +Adrien se dérobait, toujours dominé par l’effroi +d’une chute vulgaire, qui ne pourrait trouver son +excuse dans un excès de passion ou dans la sincérité +d’un grand sentiment.</p> + +<p>— Eh bien, soit, lui disait Roudier en riant, +il est entendu que tu ne veux pas recevoir une +maîtresse de ma main. Je n’insiste plus. Mais +cherches-en une alors, dans le monde où tu vas. +Cherche, trouve. Tu dois trouver, que diable ! Il +le faut. L’homme n’est pas fait pour vivre seul.</p> + +<p>Adrien souriait tristement et soupirait sans +répondre.</p> + +<p>Il fréquentait de loin en loin des parents de sa +mère, avec qui, pour lui obéir, il entretenait des +relations régulières, des amis de la famille de Varimpré +chez lesquels l’attendait toujours un accueil +affectueux. Mais jusqu’à ce moment, charmé par +la tranquille uniformité d’une vie dégagée des +préoccupations matérielles, il fuyait les occasions +d’en troubler le cours, quoique ces occasions +fussent fréquentes. Aux dîners et aux bals auxquels +on l’invitait, il préférait l’intimité des +longues heures passées chez lui, les pieds sur les +chenets, tantôt seul, un livre à la main, tantôt en +compagnie de Jacques Roudier, ou encore une +soirée à l’Opéra, à la Comédie française, son +ami à ses côtés, les rentrées tardives succédant à +la représentation et embellies par les impressions +échangées durant le trajet, quand vibrait encore +dans son esprit l’enthousiasme provoqué par ce +qu’il venait d’entendre.</p> + +<p>Il aurait voulu ne rien changer à cette manière +de vivre. Mais lorsque l’hiver fut venu, il lui +devint impossible de se dérober aux invitations +qu’il recevait. Il dut se montrer dans quelques +salons. Partout, le nom qu’il portait, sa distinction, +sa tenue réservée, le faisaient bienvenir. La pâleur +répandue sur ses traits, la tristesse qui caractérisait +sa physionomie, ajoutaient au charme de sa +personne. Les jeunes filles regardaient à la dérobée +ce jeune homme silencieux, à l’air timide et doux, +que semblait poursuivre une incurable mélancolie. +Les mères lui souriaient, séduites par ce qu’elles +savaient de sa conduite et de sa fortune. Son histoire +était connue ; elle faisait de lui presque un +héros de roman ; elle augmentait l’intérêt qu’il +inspirait à première vue.</p> + +<p>Malgré tout, cependant, le monde à ses yeux +restait sans attraits. Les blanches épaules, les +yeux profonds, le sourire des lèvres vermeilles, +les boucles des chevelures soyeuses, les bras aux +pures formes, tous ces trésors des jeunesses en +fleur et des beautés épanouies, le laissaient insensible. +C’était à croire que son cœur demeurerait +éternellement rebelle à l’amour.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3>V</h3> + + +<p>— Veuillez vous mettre au piano, mademoiselle +Malestra. Ces jeunes filles désirent danser.</p> + +<p>La personne interpellée ainsi par la maîtresse +de la maison se leva du milieu d’un groupe de +vieilles femmes, où depuis le commencement de +la soirée elle se tenait silencieuse, comme quelqu’un +dont on paye les services et qui attend +un ordre. Adrien, debout, parmi les hommes, +dans l’embrasure d’une porte, la vit traverser le +salon, grave et fière, la lèvre dédaigneuse, plissée +dans un sourire contraint, une étrange expression +de froideur dans ses yeux bleus, dont +la blancheur laiteuse de son teint de rousse et les +tons fauves de ses cheveux semblaient éteindre +l’éclat.</p> + +<p>Mademoiselle Laure Malestra était jeune et +belle. Mais sa jeunesse et sa beauté ne saisissaient +pas au premier abord. Il fallait presque un effort +pour les découvrir, tant il y avait de tristesse +répandue sur les traits, comme un voile. La grâce +du corps se perdait dans une robe montante en +soie noire, sans ornements et dépourvue d’élégance. +Un fichu en dentelles, dont les extrémités +se nouaient à la taille, derrière le dos, cachait les +pures lignes du buste. Assombrie par le voisinage +des toilettes claires et brillantes qui l’entouraient, +celle-ci trahissait une âpre misère, la bourse souvent +vide, la petite chambre sous les toits, la +poursuite acharnée après l’argent, les longues +courses dans les rues boueuses pour donner quelques +rares leçons, les soirées sans feu, peut-être +même les jours sans pain.</p> + +<p>Elle révélait encore d’autres souffrances, cette +pauvre robe usée : les révoltes sourdes contre le +destin, les larmes des nuits sans sommeil, les +basses jalousies se déchaînant dans une âme +aigrie, l’obsession des rêves tentateurs, vainement +écartés, les chutes accidentelles dans le vice, +l’effort désespéré pour remonter vers la lumière, +le scepticisme, fruit des cruelles désillusions, +s’implantant dans le cœur découragé.</p> + +<p>Adrien devina ces choses tout à coup en regardant +mademoiselle Malestra retirer ses gants et +s’asseoir au piano. Une compassion subite s’empara +de lui. Sans l’avoir voulu, il se sentit intéressé +au sort de cette jeune fille, dont nul parmi +les invités ne s’occupait, et qui semblait ne connaître +aucun d’eux. Sans quitter sa place, il +fixait les yeux sur elle, détaillait ses traits, les +idéalisait au gré de son imagination qui les transfigurait, +en les lui montrant, tels qu’ils avaient été +jadis et pourraient l’être encore, embellis par le +bonheur.</p> + +<p>Après un court prélude, mademoiselle Malestra +venait d’attaquer une valse. A la fougue de +son jeu, à la sûreté de sa main, à l’habileté avec +laquelle elle traduisait la pensée du compositeur, +Adrien reconnut vite une musicienne consommée.</p> + +<p>Il écoutait ravi.</p> + +<p>— Vous ne dansez pas, monsieur de Varimpré ? +lui dit la maîtresse de la maison, en le rejoignant +à travers les couples des valseurs entraînés.</p> + +<p>— Non, madame ; j’aime mieux écouter la +musique. Elle a beaucoup de talent, votre instrumentiste.</p> + +<p>— Mademoiselle Laure Malestra ! Je crois bien. +Si vous pouvez lui trouver des élèves, vous ferez +une bonne action. Bien intéressante, cette pauvre +fille, et pas heureuse. Son père, petit commerçant, +a fait faillite voici quelques années, et s’est +suicidé. Elle avait déjà perdu sa mère. Orpheline +et sans un sou, elle dut chercher à gagner sa vie +en donnant des leçons de piano. Le malheur a +voulu qu’elle se soit laissé séduire par un homme +qui lui avait promis le mariage et l’a ensuite +abandonnée. Son aventure a eu du retentissement. +Beaucoup de mères qui lui avaient confié +l’éducation musicale de leurs filles, ont cessé de +la recevoir. Avec ses élèves, elle a perdu le prestige +que lui donnaient ses infortunes et son courage. +Elle lutte pour le reconquérir ; mais douloureuse +est cette lutte. Laure méritait mieux, et +quant à moi, je la défends et la défendrai, quoi +qu’on en dise. A tout péché miséricorde, n’est-ce +pas, monsieur ?</p> + +<p>Ce récit était fait presque gaiement, par une +bouche souriante, d’un accent d’indifférence. +Adrien en eut le cœur serré. Tout ému, il se rapprocha +de mademoiselle Malestra lentement, en se +glissant le long des murs, et se trouva assis presque +à côté d’elle, derrière le piano. D’abord elle ne +remarqua pas sa présence. Ce fut seulement quand, +la valse finie, elle cessa de jouer, que s’étant +retournée, elle aperçut ce jeune homme qui l’enveloppait +d’un regard sympathique. Elle était +femme et devina sur-le-champ tout ce qu’elle lui +inspirait. Une rougeur légère monta à ses joues. +Ses doigts tremblants volèrent sur le clavier, plaquant +des accords, comme si elle eût voulu dissimuler +son embarras.</p> + +<p>— Avec le talent que vous possédez, mademoiselle, +comment vous abaissez-vous au rôle où vous +voilà ?</p> + +<p>A cette question faite par Adrien d’une voix +qu’étranglait l’émotion, elle répondit simplement, +sans paraître choquée :</p> + +<p>— Je suis pauvre, monsieur, et il faut vivre.</p> + +<p>— N’avez-vous donc trouvé personne qui vous +vînt en aide ?</p> + +<p>— Je ne demande rien que le prix de mes +leçons. Mais il n’est pas aisé de trouver des élèves.</p> + +<p>— Je m’efforcerai de vous en trouver, moi, +répondit Adrien en parlant doucement, et très-vite. +Jusque-là, si vous estimez que je peux vous +servir, disposez de moi.</p> + +<p>Vivement, elle se retourna étonnée et reprit :</p> + +<p>— Vous ne me connaissez pas, monsieur.</p> + +<p>— Je vous demande pardon, mademoiselle ; +vos malheurs me sont connus.</p> + +<p>— On vous les a racontés ! tous ?</p> + +<p>— Tous, oui, mademoiselle. Elle baissa la tête, +mais sans pouvoir dissimuler deux larmes qui roulaient +sur ses joues. Il continua : Je vous plains +et voudrais contribuer à réparer l’injustice du +destin qui pèse sur vous.</p> + +<p>Ce fut dit avec tant de spontanéité, d’un accent +si sincère, que Laure subitement s’apaisa. Son +visage exprima la reconnaissance dans un sourire +attristé, et elle dit :</p> + +<p>— Merci, monsieur ; on ne m’avait jamais +parlé ainsi.</p> + +<p>De l’autre côté du piano, passait un domestique +portant un plateau chargé de rafraîchissements ; +Adrien se levant, l’arrêta au passage, prit sur le +plateau un verre et l’offrit à Laure Malestra. Elle +but et lui rendit le verre. De nouveau, il allait +s’asseoir ; elle l’en empêcha.</p> + +<p>— Je suis sensible à vos attentions, monsieur, +dit-elle. Mais je vous supplie de vous éloigner. Si +vous restiez plus longtemps près de moi, on jaserait, +et j’ai tant besoin de reconquérir ici le +respect de tous…</p> + +<p>— Ne pourrai-je donc vous revoir ? demanda-t-il +anxieux, oui, vous revoir, et continuer avec +vous cet entretien ?</p> + +<p>— A la fin de la soirée, attendez-moi en bas, +répondit-elle sur le même ton ; si vous ne craignez +pas de vous détourner de votre route, vous pourrez +me ramener jusqu’à ma porte.</p> + +<p>Il la quitta, tandis que bruyamment elle jouait les +premières mesures d’un quadrille. S’il avait possédé +une expérience des femmes égale à l’ardeur +de son imagination, il eût été surpris de la facilité +avec laquelle mademoiselle Malestra lui accordait +un rendez-vous. Mais loin de le choquer, cette +facilité lui semblait un témoignage de confiance. +Il nageait dans le bleu, brusquement saisi par la +séduction de cette étrange fille. Pour la première +fois, il subissait l’entraînante émotion d’un désir. +Un voluptueux frisson se répandait par tous ses +sens. C’était une révélation soudaine de la femme, +l’attente fiévreuse des joies qu’elle donne, l’irritant +plaisir qui naît de l’incertitude d’être aimé, +un espoir confus, comprimé par un doute. De +loin, il la regardait avec ivresse ; il cherchait à +rencontrer ses yeux ; il tressaillait lorsque, provoqué +par son attention persistante, un sourire +s’arrêtait sur lui, pénétrant sa chair, fouillant son +cœur, où s’allumait l’amour.</p> + +<p>Que ne pouvait-il être initié aux calculs que +dissimulait ce sourire ! Que ne pouvait-il surprendre +les visées de cette âme à laquelle le vice +avait imprimé sa flétrissure indélébile ! Il aurait +compris qu’il allait être dupe de sa naïveté. +Il tombait dans la vie de Laure Malestra, en +une de ces heures de découragement et d’immense +lassitude qui désarment les vertus fragiles. Accablée +par son malheur et révoltée contre le sort, +prête à tout pour sortir de sa détresse et secouer +sa misère, Laure saluait en lui le libérateur. Elle +se savait belle, et de sa beauté voulait faire l’instrument +de sa délivrance. Elle n’en était plus +à chercher un mari ; sa première chute l’avait +déclassée, elle ne l’ignorait pas. Mais elle souhaitait +un amant qui la déchargerait de ce lourd fardeau +de privations matérielles qu’elle traînait après +soi. Jeune ou vieux, aimé ou non, qu’importait, +pourvu qu’il fût riche ?</p> + +<p>Sous les candides accents d’Adrien de Varimpré, +elle avait cru comprendre qu’il possédait la fortune. +C’était une proie qui s’offrait à elle et qu’il +ne fallait pas laisser échapper. Désireuse d’être renseignée, +elle fit trêve à la froideur qu’elle apportait +dans les salons où l’appelait son humble emploi. +Elle devint prévenante pour se rendre aimable et +provoquer la sympathie. Elle manifesta de l’entrain, +de la bonne volonté, obligea les danseurs à se rapprocher +d’elle pour la remercier. Vaguement, à +demi-mot, avec beaucoup d’habileté, elle interrogea +les uns et les autres. A la fin de la soirée, +elle connaissait l’histoire d’Adrien et se confirmait +dans la résolution, puisqu’il s’offrait à elle, de le +prendre.</p> + +<p>Pendant qu’elle se livrait à ces calculs d’où +naissaient des espérances par lesquelles était embellie +et parée sa beauté, Adrien buvait le charme +qui se dégageait d’elle. L’or jaune de sa chevelure, +l’intelligence rayonnant au front, le dessin des +traits, la finesse du profil, la blancheur de la peau, +les pures lignes du corsage, le modelé des bras, +deviné sous les plis disgracieux de la pauvre robe, +entraient dans ses yeux. Il en restait ébloui. +L’espoir de s’approprier ces trésors troublait sa +raison.</p> + +<p>Quand, vers une heure de la nuit, la fête commença +à prendre fin, il fit un signe à mademoiselle +Malestra pour lui rappeler ce qui était convenu +entre eux, et s’esquiva sans bruit. En bas, dans la +rue Taitbout, il arrêta une voiture, la fit ranger au +ras du trottoir, puis se promena devant la porte, +regardant sortir les invités. Son attente dura peu. +Au bout de vingt minutes, sous la voûte illuminée, +il vit apparaître mademoiselle Malestra, la tête +encapuchonnée, un châle noir sur les épaules. Il +se montra, en désignant la voiture. — Elle y monta +précipitamment. Il s’assit à côté d’elle, en lui +demandant où il fallait la conduire. Elle désigna +la rue des Saints-Pères.</p> + +<p>— Cela se trouve bien, dit-il ; c’est sur mon +chemin.</p> + +<p>La voiture se mit en route. Laure restait silencieuse, +et lui, tout saisi, cherchait en vain des +mots qui ne venaient pas. Laure parla la première.</p> + +<p>— Je crains d’avoir été imprudente en vous +engageant à me ramener, dit-elle. Cela va vous +donner une mauvaise opinion de moi.</p> + +<p>— Une mauvaise opinion de vous, quand je suis +si heureux ! s’écria-t-il.</p> + +<p>— Heureux ! Est-ce donc un si grand bonheur +de ramener au milieu de la nuit une pauvre fille ?</p> + +<p>— Oui, c’est un grand bonheur, quand on +espère provoquer chez cette pauvre fille, comme +vous dites, la réciprocité des sentiments qu’elle a +inspirés à première vue.</p> + +<p>— La première vue peut tromper.</p> + +<p>— Je ne me trompe pas. Je vous sens bonne +autant que vous êtes belle, et tout mon être s’est +jeté vers vous avec trop d’emportement pour que +j’aie à redouter de m’être trompé.</p> + +<p>— Mais c’est une déclaration, cela, monsieur.</p> + +<p>— Interprétez mes paroles comme vous voudrez. +Ma bouche ne répète que ce que dit mon +cœur. Que n’y pouvez-vous lire, dans ce cœur où +vous venez d’entrer tout à coup ! Vous y saisiriez +la preuve de la plus ardente amitié.</p> + +<p>— Voilà un bien gros mot pour des gens qui +se connaissent à peine.</p> + +<p>— Il me semble que je vous ai toujours connue, +Est-ce votre beauté qui m’attire ? Est-ce la compassion +qu’a éveillée en moi le récit de vos malheurs ? +Je ne sais… Ce que je sais, c’est que, maintenant +et toujours, je voudrais vivre près de vous.</p> + +<p>Elle garda le silence ; il osa lui prendre la main ; +cette main ne se déroba pas à son étreinte et resta +dans la sienne, moite et brûlante, comme si l’émotion +provoquée par sa parole fût venue se concentrer +là pour se communiquer à lui. Il continua :</p> + +<p>— J’ai vingt-quatre ans bientôt, et je n’ai jamais +aimé.</p> + +<p>— Comment alors pouvez-vous savoir si ce que +vous ressentez n’est pas seulement un désir qui se +sera vite évanoui ?</p> + +<p>— Il ne tient qu’à vous de me mettre à +l’épreuve.</p> + +<p>— Encore faudrait-il que j’y fusse poussée par +un sentiment égal au vôtre.</p> + +<p>— Oh ! laissez-moi espérer que vous m’aimerez ! +soupira-t-il.</p> + +<p>— Je ne peux vous défendre d’espérer. Mais, +croyez-moi, monsieur, avant d’aller plus loin, +connaissez-moi mieux. Peut-être ne suis-je pas +ce que vous supposez. Et puis une cruelle déception +m’a aigrie et rendue défiante. J’ai cru à des +protestations aussi éloquentes que les vôtres. Elles +m’ont emportée dans le plus beau des rêves. +Affreux a été le réveil. A quoi bon vous dissimuler +mon passé, puisqu’on vous l’a dévoilé ? Ce passé +me défend de m’indigner de votre langage et de +m’étonner que vous me teniez des propos que +vous n’oseriez tenir à une honnête femme. Je ne +peux même prétendre que je ne répondrai pas à +votre sympathie. Hélas ! je suis si seule, j’ai tant +souffert, j’ai tant besoin d’un ami ! Mais permettez +qu’avant de vous laisser exercer les droits d’un +ami, je m’assure de votre sincérité.</p> + +<p>— Je ne vais m’appliquer qu’à vous en convaincre ! +s’écria Adrien avec feu.</p> + +<p>Quelques instants après, la voiture s’arrêtait à +l’extrémité de la rue des Saints-Pères.</p> + +<p>— A bientôt, monsieur, dit mademoiselle Malestra +à son compagnon en lui tendant la main.</p> + +<p>— Me permettez-vous de venir vous voir ? +demanda-t-il.</p> + +<p>— Pas chez moi, fit-elle ; et plus bas, elle ajouta +en soupirant : C’est si misérable là-haut !</p> + +<p>— J’hésite à vous prier de venir dans ma maison.</p> + +<p>— Pas cela, non plus.</p> + +<p>— Où alors ?</p> + +<p>— Paris est grand, et dans cette saison, la nuit +vient vite. Rien ne nous empêche de nous promener. +Demain, vers six heures, je vous attendrai +dans l’église de la Madeleine.</p> + +<p>Il promit de s’y trouver, et ils se séparèrent. +Adrien dormit mal. Mais les plus douces pensées +bercèrent son insomnie. Jusqu’au soir, il ne cessa +pas de penser à Laure Malestra. Son désir surexcité +lui donnait toutes les illusions de l’amour, +charmait son attente, et le jetait dans les anxiétés +délicieuses qui précèdent un bonheur qu’on croit +assuré. Roudier vint le voir, devina à son air +qu’un événement grave se préparait, mais ne put +deviner son secret, et se retira sans l’avoir pressenti.</p> + +<p>A six heures, à la Madeleine, dans une chapelle, +Adrien aperçut, assise, les mains croisées sur les +genoux, mademoiselle Malestra. Elle se leva, et +vint à lui. Ils sortirent ensemble ; elle prit son +bras ; ils s’engagèrent dans la rue Royale. Arrivés +aux Champs-Élysées, ils montèrent vers l’Arc de +triomphe, marchant à grands pas, car la nuit était +froide et se prêtait peu aux promenades lentes et +sans but. L’entretien recommençait au point où +ils l’avaient laissé la veille. Adrien parlait de son +amour avec la même fougue ; Laure l’écoutait +avec le même sang-froid. Puis elle revint sur +son passé, traça à grands traits le tableau de son +enfance heureuse, de la ruine et de la mort de +son père, de son isolement, de sa détresse. Elle +parla de la séduction dont elle avait été victime, +voulant, disait-elle, qu’avant de s’abandonner au +penchant qui le poussait vers elle, Adrien connût +toute la vérité.</p> + +<p>En marchant, suspendue à son bras, elle se pressait +contre lui. Il pouvait croire que déjà elle +était sienne. Tout ce qu’elle disait n’était-il pas +comme une préparation à la liaison qu’il rêvait ? +Dans l’air glacé du soir, il sentait tout son être +embrasé par le flot de ses jeunes désirs déchaînés +avec violence dans son corps vierge. L’amour +l’enveloppait, et l’espoir du bonheur mouillait ses +yeux de pleurs brûlants.</p> + +<p>Sans s’en apercevoir, ils étaient arrivés à la +grille du bois. Ils rebroussèrent chemin. Tout à +coup, Adrien s’arrêta devant les fenêtres éclairées +d’un restaurant.</p> + +<p>— Voulez-vous me causer un grand plaisir ? +demanda-t-il.</p> + +<p>— Si cela est en mon pouvoir, j’y consens.</p> + +<p>— Dînons ensemble.</p> + +<p>— Oui, comme deux amis ?</p> + +<p>Ils entrèrent, et bientôt, attablés dans un cabinet, +ils continuaient la conversation de tout à l’heure. +Seulement, maintenant, ils pouvaient se voir. +Dans l’intimité de ce tête-à-tête, pimenté par la +chaleur, par l’éclat des lumières, par l’odeur des +mets et des vins, les mots prenaient une signification +particulière. Les regards se croisaient, les +mains s’étreignaient. La beauté de Laure, la veille +voilée de tristesse, s’avivait dans la certitude d’un +triomphe qui transformait sa vie, dissipait l’inquiétude +des lendemains incertains, éveillait toutes +ses cupidités de fille vénale à qui jusqu’à ce jour +avait manqué l’occasion de donner carrière aux +instincts pervers qu’elle dissimulait. Adrien la +dévorait des yeux. Par la pensée, il dépouillait +des vêtements ce corps jeune et frais, offert à +ses caresses craintives, et dont la contemplation +passionnément souhaitée devait lui révéler la +séduction puissante de la femme, en l’initiant aux +mystérieuses voluptés de l’amour.</p> + +<p>La fin du repas les trouva dans les bras l’un de +l’autre. Mais ce ne fut qu’une étreinte d’une +minute. Comme honteuse de sa faiblesse, Laure +se leva brusquement et voulut partir. Adrien +obéit à regret, chancelant, les narines pleines du +parfum des cheveux dans lesquels il avait noyé +son visage. Il allait demander une voiture. Laure +préféra rentrer à pied. En moins d’une heure, ils +eurent regagné le quartier qu’ils habitaient.</p> + +<p>Alors, au moment de voir son rêve interrompu, +Adrien fit entendre une prière. Pourquoi se séparer +quand une passion plus forte qu’eux les rivait +l’un à l’autre ? A quoi bon une attente qui désormais +serait une torture ? N’était-elle pas convaincue +de son amour ? La suprême faveur qu’il sollicitait +ne ferait-elle pas de lui l’amant le plus docile et le +plus dévoué ?</p> + +<p>— Ne vous refusez pas, suppliait-il. Révélez-moi +le bonheur que je brûle de connaître. C’est le +vôtre que vous assurez en faisant le mien, un +droit que vous m’accordez de me charger de votre +avenir.</p> + +<p>Tout en priant, il entraînait Laure Malestra non +chez elle, mais chez lui. La rusée créature se laissait +conduire, résistait faiblement, et ne semblait +se refuser que pour exciter davantage la passion +qu’elle avait allumée.</p> + +<p>— Peut-être serez-vous comme les autres, dit-elle +enfin, toute tremblante, comme écrasée par +les accents qu’elle entendait, et après avoir juré +que vous m’aimez, me ferez-vous repentir de ma +faiblesse.</p> + +<p>— Jamais ! s’écria-t-il transporté.</p> + +<p>— Si vous mentez aujourd’hui, si vous oubliez +vos promesses, que votre conscience vous le reproche +éternellement. Pour moi, je suis vaincue. Votre +ardeur m’a touchée, murmura-t-elle en soupirant ; +faites de moi ce que vous voudrez ; je vous +donne ma vie.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3>VI</h3> + + +<p>Nuit de passion exaltée et fiévreuse que cette +nuit durant laquelle Adrien connut l’amour. De +son côté, tout fut candide et sincère ; tout feint et +joué du côté de Laure. Ce n’est pas qu’elle demeurât +insensible à cette tendresse manifestée en +protestations éloquentes, avec des accents d’une +adorable naïveté. Mais elle voulait s’attacher ce +jeune amant, le captiver à jamais. Jusqu’en ses +ardeurs les plus brûlantes, elle eut assez de sang-froid +pour ne pas perdre de vue le but qu’elle +poursuivait. Elle ne se donna qu’en arrachant des +promesses qu’elle ne semblait pas solliciter. Entre +les baisers, il y eut place pour les projets d’avenir. +Elle savait qu’Adrien était libre et riche ; habilement, +elle l’amena à prendre l’engagement de la +mettre pour toute sa vie à l’abri du besoin. Elle +ne lui demandait rien ; mais elle lui faisait de +ses jours de misère une image si poignante qu’il +s’écriait exalté :</p> + +<p>— Tout cela est fini, à jamais enseveli. Oublie +ce passé odieux, ma bien-aimée. J’embellirai ta +vie en donnant à ta beauté, comme à notre amour, +un cadre digne d’eux.</p> + +<p>On louerait dans la maison ou dans une maison +voisine un appartement spacieux et gai. Laure +s’y fixerait seule en apparence, de manière à laisser +croire à ceux qu’elle connaissait que son indépendance +recouvrée était due, non aux générosités +d’un amant, mais à un héritage. C’est là +qu’Adrien viendrait tous les jours, prendrait ses +repas et coucherait, ne gardant lui-même le logement +qu’il occupait que pour dissimuler à sa mère +le secret de ses amours. Que de bonheur ils attendaient +de leur existence arrangée ainsi ! Adrien +continuerait ses études ; puis, durant la belle saison, +ils voyageraient. C’étaient des rêves exquis +dont ils jouissaient par avance, et qu’ils n’interrompaient +que pour se plonger dans une réalité +plus délicieuse encore.</p> + +<p>Au milieu de ces transports, Laure cependant +ressentait un regret. Elle se demandait si elle avait +été habile en cédant si vite aux supplications +d’Adrien, si, malgré ce qu’il connaissait de sa +première chute, il n’eût pas été possible, en se +refusant plus longtemps, de faire de lui un mari +au lieu d’un amant. Ce doute répandait un nuage +sur le contentement de mademoiselle Malestra. +Elle comprenait bien que la rapidité qu’elle avait +mise à se livrer, se retournerait contre elle, quand +s’apaiserait la première fougue d’Adrien. Alors, +préoccupée de conjurer ce danger encore lointain, +elle jetait brusquement le spectacle de ses +larmes et d’un repentir simulé dans la béatitude +de ces heures inoubliables.</p> + +<p>— Ne me reprocheras-tu pas un jour la facilité +que tu as eue à me convaincre ? murmurait-elle.</p> + +<p>— Te reprocher ce qui fait ton plus grand +charme à mes yeux ! s’écriait Adrien ; te reprocher +de n’avoir pas voulu me torturer par des +coquetteries et des résistances calculées, de t’être +laissé emporter par ton cœur ! Je serais un misérable. +Certaine de la sincérité de mon amour, tu +t’es donnée. Je ne veux me le rappeler que pour +te chérir davantage.</p> + +<p>Et c’étaient des baisers plus tendres, des étreintes +plus passionnées auxquelles Laure ne se dérobait +que pour trahir des terreurs nouvelles, et +faire croire que la joie d’être aimée s’évanouissait +dans la peur d’être abandonnée. Alors il la berçait +en de douces paroles, aboutissant toutes à cette +promesse qui les résumait :</p> + +<p>— Je ne t’abandonnerai pas.</p> + +<p>— Ta mère voudra te marier !</p> + +<p>— Je résisterai ; je ne peux être à une autre +femme, puisque je t’appartiens.</p> + +<p>Au petit jour, il fallut se séparer. Mademoiselle +Malestra ne voulait pas être vue chez son amant. +Elle y était entrée à la nuit, les traits cachés sous +un voile épais ; elle entendait en sortir de même, +entourer de mystère les visites qu’elle lui ferait +encore, jusqu’à ce que l’appartement qu’elle devait +habiter fût prêt à la recevoir. Par les rues +désertes et froides, au long desquelles l’eau gelée +des ruisseaux étendait sur les pavés de larges +coulées de verglas, Adrien la conduisit jusqu’à +sa porte. Sa profession l’obligeait à prolonger +ses veilles pendant la saison des bals ; elle était +accoutumée à rentrer tardivement. Ils se quittèrent +en se promettant de se retrouver le soir. Il +revint en toute hâte chez lui, se recoucha et +dormit plusieurs heures, poursuivi jusque dans +son sommeil par le souvenir de ces moments +enchantés.</p> + +<p>La femme qui le servait ne le réveilla que pour +lui annoncer son déjeuner. Depuis longtemps +déjà, Roudier l’attendait dans son cabinet en +lisant les journaux. Roudier, maintenant, prenait +presque tous ses repas chez son ami. Il n’attendait +même plus qu’on l’invitât. Pour la première +fois, Adrien regretta de lui avoir laissé contracter +cette habitude. Après de si violentes émotions, il +eût été heureux de se trouver seul.</p> + +<p>— Et l’école, paresseux ! qu’en faisons-nous ? +C’est par ces mots que Roudier le salua ; il ajouta +ensuite, d’un ton railleur : — Ça sent la femme, +ici. Adrien voulut protester. — Ne nie pas, reprit +l’autre, l’évidence t’accable.</p> + +<p>Et du bout de sa canne, il désignait un mouchoir +bordé de dentelles, oublié sur un fauteuil, +et sur le tapis, une rose tombée du corsage de +Laure Malestra.</p> + +<p>— Trêve aux plaisanteries, répondit Adrien ; +j’ai une maîtresse, tu l’as deviné, garde-moi le +secret.</p> + +<p>— Une maîtresse ! toi, le pur, le chaste ! Et tu +ne m’as rien dit !</p> + +<p>— Tu la connaîtras plus tard, si tu t’engages à +ne pas railler, blagueur féroce. Elle est digne de +ton respect.</p> + +<p>— Digne de mon respect, une personne qui a +passé la nuit chez toi !</p> + +<p>— Jacques !</p> + +<p>— C’est bien, je la vénérerai comme une madone. +Est-ce assez ? Où l’as-tu connue ?</p> + +<p>— Je te le dirai un jour. Jusque-là, tu m’obligeras +en ne me parlant pas d’elle.</p> + +<p>Roudier se tint pour averti. Ils passèrent dans +la salle à manger. Le déjeuner fut silencieux. +Adrien se recueillait, craignant de laisser se dissiper +le trésor de ses émotions, s’emprisonnant +volontairement dans ses souvenirs. Mais quand, +le repas fini, il fut revenu dans son cabinet et s’y +trouva seul avec Roudier, il ne put se défendre +contre l’impérieux besoin de lui confier son bonheur. +Sans avoir été sollicité, le secret sortit de sa +bouche, avec l’histoire de son amour. Il révéla ce +que tout à l’heure il entendait garder caché.</p> + +<p>Roudier l’écoutait sans l’interrompre, mécontent +de sentir s’élever une influence en face de la +sienne, et la redoutant.</p> + +<p>— Allons, je vois bien que je n’ai plus rien à +faire ici, soupira-t-il. L’amour est venu ; c’en est +fini de l’amitié.</p> + +<p>— Es-tu fou ? dit Adrien. T’ai-je donné le droit +de me croire capable d’oublier le passé ? Tu seras +toujours mon ami, je l’espère bien ; notre ami, +continua-t-il en appuyant sur ces mots. Quand tu +connaîtras Laure, tu comprendras qu’il ne tient +qu’à toi de garder ta place à mon côté.</p> + +<p>Quelques jours après, mademoiselle Malestra +abandonnait la mansarde où depuis longtemps +elle se morfondait dans une lutte désespérée +contre l’âpre nécessité. Même au moment d’en +sortir pour toujours, elle refusa d’y recevoir +Adrien. Elle craignait d’être vue par lui dans ce +cadre sombre où partout se révélaient sa détresse, +les humiliations subies, les désespoirs amers, les +expédients pour vivre. Montrer à Adrien ces lieux +maudits, c’eût été lui donner une idée trop haute +de ses bienfaits, imprimer ineffaçablement dans +sa mémoire le souvenir de la misère à laquelle +il arrachait Laure, et lui laisser le droit de supposer +qu’en cédant à ses amoureuses supplications, +elle était moins préoccupée de le rendre +heureux que de secouer le joug odieux de sa +pauvreté.</p> + +<p>L’appartement loué pour elle et meublé en +quelques jours par Adrien, était situé dans la rue +qu’il habitait, non loin de sa maison. Les croisées +prenaient jour sur un vaste jardin. Décorateurs et +tapissiers avaient fait merveille. L’argent et le +goût sont des magiciens puissants et ingénieux. +La prodigalité de l’amant et la fantaisie de la +femme s’étaient unies pour créer là un vrai nid +d’amour.</p> + +<p>Mademoiselle Malestra vint s’installer un soir +dans sa nouvelle demeure, conduite par Adrien, +qui lui en fit les honneurs. Le logis était chaud, +éclairé et riant, le dîner servi, les domestiques +discrets. Au moment où les amoureux allaient se +mettre à table, Jacques Roudier arriva. Présenté +par Adrien comme un ancien et fidèle ami, il fut +à l’aise tout de suite. A la fin de la soirée, il causait +avec Laure familièrement comme avec un +vieux camarade. Il reprenait là ses habitudes, +bruyant, railleur, impérieux, sans gêne, s’allongeait +dans les fauteuils, secouait sur les tapis la +cendre de son cigare, s’invitait pour le lendemain +et pour les jours suivants.</p> + +<p>Accoutumé à ses excentricités, Adrien ne s’en +étonnait plus ; le bonheur le rendait indulgent. +Quant à Laure, loin d’être choquée par les allures +de Roudier, elle subissait son charme. Avec sa +grosse gaieté lourde, sa verve intarissable, sa paresse +révélée dans le négligé de ses vêtements, la +promptitude de son coup d’œil où pétillait la ruse, +ses instincts rapaces qu’elle devinait sous le sourire +bon enfant et l’apparente insouciance du lendemain, +sa serviabilité un peu brutale dissimulant +des calculs sans fin, il plaisait à cette femme, qui +retrouvait en lui ses goûts, ses désirs, ses ambitions +basses, les préoccupations qui l’obsédaient +elle-même. Elle admirait ses larges épaules, son +cou de taureau, sa lèvre lippue où éclataient les +appétits sensuels. Elle le regardait à la dérobée, +déjà séduite. La femelle reconnaissait son mâle +dans ce garçon encombrant et robuste, bien plus +que dans le jeune homme nerveux, frêle et doux, +aux bras de qui l’avait jetée sa misère et qu’elle +feignait d’aimer.</p> + +<p>Au premier regard échangé, leurs deux perversités +se comprirent. Pour l’ami comme pour la +maîtresse, Adrien de Varimpré était une proie, sur +laquelle, gueux, dépenaillés, affamés, ils comptaient +se remplumer, chacun d’eux exerçant son +influence par les moyens qui lui étaient propres +et au mieux de ses intérêts. Dès cette rencontre, +et sans qu’ils se fussent rien confié, un pacte tacite +se formait entre ces natures vénales et fausses. +C’était le « part à deux » que se jettent comme +un cri d’entente et de ralliement deux larrons +acharnés sur la même victime.</p> + +<p>Cette complicité encore inactive, mais déjà menaçante, +se créait en présence d’Adrien, qui n’y +voyait rien. Il souriait, heureux, confiant, croyant +les autres tels qu’il était lui-même, se reposant +sur leur loyauté, aveuglé par l’amour qui le livrait +sans défense à une créature déchue, dégradée +et pervertie, et la lui montrait dans un horizon +radieux comme la compagne de sa vie, rapprochée +de lui par l’identité de leurs infortunes passées, +maintenant à jamais oubliées.</p> + +<p>Au moment où ces périls imminents, quoique +invisibles encore, montaient autour de lui à la +faveur de son inexpérience et de sa crédulité, sa +mère se préparait à le rejoindre. Elle lui devait +ses conseils, son appui, les témoignages de son +amour. Responsable de son salut, elle était tenue +de veiller sur cette âme tendre et sensible, qu’elle +devinait meurtrie, découragée, jetée hors du droit +chemin. Ces graves considérations, l’étrangeté et +l’imprévu de l’événement qui venait de lui rendre +son fils, avaient déterminé ses directeurs à lui +permettre de quitter le Carmel de Beaucaire pour +résider dans une des maisons de Paris. La date +de son départ n’était pas encore fixée. Elle ne le +serait que lorsque le chapitre aurait procédé à +l’élection d’une nouvelle prieure, en remplacement +de la mère Thérèse de Jésus.</p> + +<p>Les nombreuses lettres que recevait Adrien +depuis qu’il s’était fixé à Paris, l’entretenaient de +ces détails, lui apportaient des avertissements +dont le témoignage d’une tendresse profonde tempérait +l’austérité. Elles lui parlaient plus souvent +du ciel que de la terre, de l’avenir que du présent. +L’objectif suprême qu’elles lui rappelaient +sans cesse, c’était l’éternité. Parfois, cependant, +elles manifestaient le regret qu’éprouvait Nicolette +de s’être donnée pour toujours à Dieu, d’avoir +enchaîné sa liberté, de ne pouvoir la ressaisir +pour se consacrer à son fils. Il est vrai que ce +regret, à peine exprimé par la mère, la religieuse +essayait d’en atténuer l’expression en disant que +bientôt Adrien pourrait la voir tous les jours, et +trouverait auprès d’elle l’affection à laquelle il +avait droit. Mais il jugeait que c’était là une faible +compensation à tout ce qui lui manquait. Malgré +tout, l’implacable égoïsme de la dévote, après +avoir pesé sur la vie d’Adrien, se trahissait encore, +lui apparaissait plus cruel, aigrissait son cœur, +amenait sous sa plume des paroles amères.</p> + +<p>Cet état se prolongea jusqu’au jour où il connut +Laure Malestra. Alors, son ressentiment s’apaisa. +Pendant les quelques semaines où, jouet de ses +illusions, il put croire qu’il avait trouvé avec une +maîtresse aimante et dévouée un bonheur sans +fin, le souvenir de l’égoïsme maternel s’évanouit. +Quand lui parvint la nouvelle de la prochaine +arrivée de madame de Varimpré, désormais certaine, +cette nouvelle, loin de lui causer toute la +satisfaction qu’il en espérait naguère, le laissa +froid. Elle lui fit même concevoir une inquiétude. +Il vivait en plein bonheur. N’aurait-il pas à défendre +ce bonheur contre les scrupules religieux +de sa mère, si elle le découvrait ? Les liens qu’il +venait de former étaient criminels, selon la loi de +l’Église ; ils compromettaient son salut. Sa mère +s’efforcerait de les briser. C’est de cela que vaguement +il s’alarmait.</p> + +<p>Cette préoccupation eut aussi peu de durée que +son bonheur. En moins d’un mois, elle fut emportée +par le rapide désenchantement qui succédait +dans le cœur d’Adrien aux premières illusions de +l’amour. Pendant les premiers jours de leur liaison, +alors que Laure Malestra s’appliquait à séduire +ce jeune homme jeté par le hasard sur son +chemin, elle avait joué la comédie pour obtenir +de lui tout ce qu’elle en attendait. Elle s’était faite +douce, caressante, réservée, docile, approuvant +tous les plans qu’il formait, sa manière d’envisager +la vie, en apparence uniquement possédée +du désir de lui plaire, de ne vivre que pour lui, +dans l’ombre, à ses côtés, sans autre ambition +que celle de le rendre heureux. C’est ainsi qu’elle +l’avait enveloppé de sa séduction.</p> + +<p>Trompé par les manifestations de cette tendresse +feinte, Adrien s’était livré tout entier, +allant lui-même au-devant de la domination que +Laure entendait exercer sur lui. Maintenant, elle +le tenait solidement. Elle le tenait par les compromissions +qu’il avait subies, par les responsabilités +qu’il avait acceptées, par tous les engagements +arrachés à sa première ivresse, et surtout par +l’amour. Déjà, elle le connaissait assez pour savoir +que, quoi qu’il arrivât, il ne chercherait pas à se +dérober à ses promesses, et que, même dans le cas +d’une séparation, il ne l’abandonnerait pas sans +assurer sa vie matérielle. C’est là surtout ce qu’elle +voulait de lui. Sûre de l’obtenir, elle entrevoyait +la possibilité d’une rupture qui la rendrait libre. +Elle rêvait une autre existence que l’existence +paisible, solitaire et cachée dont Adrien vantait +sans cesse la douceur. Trop peu semblable aux +autres hommes, trop supérieur à elle était cet +amant ; elle en souhaitait un autre, un Jacques +Roudier, mieux fait pour la comprendre, pour +devenir son mari, et qui accepterait d’elle une +fortune en échange de son nom, sans vouloir en +connaître l’origine.</p> + +<p>Quand elle eut mesuré l’étendue de son pouvoir, — ce +fut fait en huit jours, — elle ne se +contraignit plus et jeta son masque. Sa vraie nature +apparut, sa nature vulgaire, cupide, affamée de +revanche contre cette société qui lui avait fait des +jours sombres et durs, la grossièreté de ses aspirations, +l’indifférence de son cœur, la violence de +son caractère, le bruyant scepticisme et les envies +incessantes d’une âme flétrie au contact du vice. +Elle fut tout à coup une femme nouvelle, capricieuse, +acariâtre, n’apportant dans la vie d’Adrien, +au lieu de tout ce qu’il espérait, que scènes pénibles, +âpres querelles, torture de tous les instants +qui troublait son esprit, le déshabituait du travail, +de la paix domestique, et qu’il ne cessait de subir +un jour que pour la sentir renaître le lendemain.</p> + +<p>Il tombait de si haut que, d’abord, il ne voulut +pas croire à la réalité de sa chute. Les hommes, +les meilleurs, sont ainsi faits qu’il leur en coûte +de reconnaître qu’ils se sont trompés. Il garda +pour lui le secret de son mal. Il le cacha même à +Roudier, qui cessait de lui inspirer confiance. +A mille traits qui ne l’avaient pas frappé quand +ils s’étaient produits, mais qui lui revenaient maintenant +en mémoire ; à l’ardeur que mettait en toute +occasion son ami à soutenir et à défendre Laure, +à lui donner raison, il devinait l’identité de leurs +idées, de leurs goûts, de leurs intérêts ligués +contre lui dans une sympathie croissante. Il pressentait +un accord tacite, des espérances communes, +des projets formés en vue d’un avenir +auquel on faisait allusion en son absence, et auquel +on ne l’associait pas. C’était un soupçon +vague encore, mais raisonné, causé par l’étrangeté +déplaisante des allures de la maîtresse en +présence de l’ami, par des rapprochements surpris, +par des silences subits quand il rentrait et +les trouvait ensemble. Avec le soupçon commençaient +à poindre la fatigue et le dégoût.</p> + +<p>Cependant, il se leurrait encore de l’espoir que +l’amour et l’amitié lui resteraient fidèles. Il se dépensait +en efforts multipliés pour plaire à Laure. Il +redoublait d’attentions, de soins, de générosité +pour arrêter ce flot montant d’ingratitude et d’oubli. +Mais plus il apportait de courageuse ardeur à +lui opposer les témoignages de son amour, plus ce +flot montait. Dédaigneuse de cet amour, Laure ne +dissimulait plus. Brisé par cette lutte, surpris en +plein rêve, désabusé, Adrien, moins d’un mois +après avoir rencontré Laure Malestra, voyait +approcher la fin de son bonheur, et de nouveau +était entraîné à rendre sa mère responsable de +ses souffrances.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3>VII</h3> + + +<p>C’était au sortir de table, après le maigre repas +que les Carmélites prennent à midi. Elles se répandaient +dans le jardin pour s’y livrer à la récréation +prescrite par la règle. Vif était le froid de cette +journée de décembre, glacé le vent qui montait +du Rhône. Mais, dans le ciel bleu, flambait un +tiède soleil dont les rayons égayaient les champs +dépouillés, vus du haut du rocher, immensité +lumineuse, sans verdure et sans fleurs, bornée +par la cime neigeuse des Alpes qui tremblait sur +l’horizon, ainsi qu’un nuage vaporeux et lointain.</p> + +<p>Habituellement, sous cette lumière joyeuse et +réconfortante, les religieuses se divertissaient +comme des enfants. Les unes couraient par les +allées pour réchauffer leurs membres. D’autres +battaient du pied, en marchant en mesure, la terre +durcie. Les plus âgées se promenaient en devisant +des bontés de Dieu, de la beauté du jour, de +l’infortune des pauvres, des fleurs flétries, des +oiseaux morts de froid, des petits événements +d’une vie uniforme et retirée, dégagée des préoccupations +extérieures ; exercices et entretiens innocents +qui délassaient l’esprit et le corps, tendus +par l’austère contemplation des choses éternelles.</p> + +<p>Mais ce jour-là les promenades manquaient de +gaieté, les conversations d’entrain. Sur les visages +émaciés, fouettés par l’air, et dont le sang +attiré à la peau colorait la pâleur maladive, se +devinait une grande tristesse. C’est que depuis +le matin, la communauté était avertie du départ +définitif de la mère Thérèse de Jésus. La prieure +devait quitter Beaucaire dans la soirée, après avoir +transmis ses pouvoirs à la religieuse élue pour lui +succéder. Elle était descendue dans le jardin, à +cette heure de récréation, pour faire ses adieux +à ses sœurs. Elle se trouvait au milieu d’elles et +recevait leurs embrassements. Dans tous les yeux +montaient des larmes.</p> + +<p>Après avoir longtemps vécu sous sa direction +spirituelle, les saintes filles qu’elle abandonnait se +souvenaient, non de ses rigueurs, justifiées par +celles de la règle, mais de ses vertus et de ses +exemples. Leurs regrets naissaient de ces souvenirs. +Ils se manifestaient avec tant de fraternelle +effusion, que la mère Thérèse de Jésus, quoiqu’elle +eût provoqué cette séparation afin de se +rapprocher de son fils, ne pouvait se défendre +d’un douloureux émoi. C’était une famille aussi, +et une famille bien-aimée, que cette communauté +religieuse de qui elle avait reçu maintes joies et +des consolations ineffables. Elle ne pouvait la +quitter sans déchirement. Ni ses sœurs ni elle-même +n’ignoraient qu’elles ne se reverraient plus +sur la terre. Les unes finiraient leurs jours dans +ce couvent où s’était écoulée leur vie ; les autres +iraient remplir les vides survenus dans d’autres +maisons de l’Ordre. Il n’y avait pas lieu de croire +qu’elles se retrouveraient un jour. Au ciel seulement, +il leur serait permis de se revoir, et c’est +au ciel qu’au moment de se séparer, elles se donnaient +un suprême rendez-vous. L’espoir de s’y +rencontrer tempérait la tristesse des adieux. La +mère Thérèse de Jésus essayait de sourire ; chacune +tachait de l’imiter, en échangeant avec elle +une dernière étreinte et un dernier baiser.</p> + +<p>— Dieu nous réunira, murmurait-elle en refoulant +ses pleurs, toute bouleversée par ces témoignages +d’affection, qui saluaient mélancoliquement +son départ.</p> + +<p>Entre les religieuses que ce moment solennel +réunissait autour d’elle, se trouvait Jeanne Mauroy, +en religion sœur Nicette de la Croix. La +novice cherchait avec persistance le regard de la +mère, la suivait d’un œil anxieux et interrogateur, +comme si elle eût attendu une réponse dans un +signe. Elle marchait dans son ombre, lui parlait à +tout instant, témoignait de ses regrets par des soupirs, +et, volontairement, s’imposait à son attention.</p> + +<p>— Vous viendrez me rejoindre tout à l’heure, +dans la salle capitulaire, dit tout à coup la mère +Thérèse de Jésus. J’ai besoin de m’entretenir avec +vous.</p> + +<p>Sœur Nicette tressaillit ; elle devint très-pâle. +L’angoisse révélée par son visage parut se faire +plus poignante ; mais, à partir de ce moment, ses +yeux éteints sous ses paupières abaissées n’interrogèrent +plus. Elle demeura à l’écart des religieuses +groupées autour de la prieure. Pourquoi +l’importuner des manifestations de sa douleur, +puisque tout à l’heure elle allait la voir seule ?</p> + +<p>Trop émue pour prolonger cette scène, la mère +Thérèse de Jésus peu à peu se dérobait aux embrassements +des sœurs. Maintenant elle avait hâte +d’en finir. Pendant quelques instants encore, on +échangea des souhaits d’avenir, des paroles de +paix.</p> + +<p>— Ne nous oubliez pas, ma mère !</p> + +<p>— Au revoir, ici-bas ou là-haut, mes chères +filles.</p> + +<p>— Priez pour nous.</p> + +<p>Puis, la prieure, exerçant ses pouvoirs pour la +dernière fois, fit un geste qui contenait une supplication +et un ordre. Les sœurs s’inclinèrent +tandis qu’elle quittait le jardin, au moment où +la cloche annonçait la fin de la récréation.</p> + +<p>Elle s’était rendue dans la salle capitulaire, +vide à cette heure du jour. Elle y marchait de +long en large, en attendant sœur Nicette. La +novice ne tarda pas à venir. Elle avait toujours +sur ses traits ce même air de doute anxieux, qui +depuis quelques jours y semblait gravé. En la +voyant entrer, la prieure interrompit sa promenade. +La jeune fille s’approcha et tomba à genoux :</p> + +<p>— Relevez-vous, mon enfant, dit la mère avec +bonté ; je ne suis plus votre supérieure.</p> + +<p>— Vous serez toujours ma mère spirituelle, +répondit sœur Nicette en obéissant. C’est vous +qui m’avez ouvert le Carmel, ma mère, en me +parlant des joies qu’on y trouve. Cela, je ne l’oublierai +jamais, alors même qu’on me séparerait +de vous.</p> + +<p>La fin de la phrase fut couverte par les larmes, +larmes émouvantes. Elles trahissaient la détresse +de cette âme candide qui dans le cloître avait +cherché et trouvé une affection qu’elle était maintenant +menacée de perdre. La mère Thérèse de +Jésus ne se laissa pas attendrir. D’une voix sévère +et froide, elle reprit :</p> + +<p>— Dieu nous défend ces violents attachements +pour ses créatures. Toutes les religieuses qui +vivent ici sont au même degré que moi vos mères +et vos sœurs en Jésus-Christ. Vous devez les aimer +également. La préférence que vous me témoignez +est une offense pour lui. Il nous défend aussi +l’esprit de révolte. Or, c’est l’esprit de révolte +qui a mis sur vos lèvres les mots que vous venez +de prononcer.</p> + +<p>Sœur Nicette baissa les yeux.</p> + +<p>— Dieu ne nous défend pas l’amitié ! objecta-t-elle +doucement.</p> + +<p>— Sans doute ; mais il veut que nous soyons +toujours prêtes à la lui sacrifier. Depuis douze +ans que je vis dans ce monastère, j’ai perdu des +compagnes que j’aimais tendrement. Les unes +ont été appelées à embellir de leurs vertus des +maisons de notre Ordre ; d’autres sont allées en +recevoir la récompense dans l’éternité ; je me suis +résignée.</p> + +<p>La novice éleva sur la mère ses yeux navrés.</p> + +<p>— On nous sépare donc ? murmura-t-elle. S’il +en est ainsi, je ne prononcerai pas mes vœux. Je +quitterai le Carmel plutôt que de me résigner à y +vivre sans vous.</p> + +<p>Ce langage exprimait une peine vive et sincère. +La mère Thérèse de Jésus en fut touchée. Elle +réprima l’avertissement qui montait à sa bouche, +provoqué par cette menace si peu conforme à +l’esprit de la règle.</p> + +<p>— Vous avez bien à faire pour vous rendre +digne de prononcer les vœux, sœur Nicette, dit-elle +avec compassion. Si vous m’aviez laissée parler, +vous sauriez déjà que le désir que vous avez +manifesté est exaucé. On a eu égard à votre jeunesse, +à vos incertitudes ; on a trouvé bon que je +demeurasse chargée de veiller sur vous, d’éclairer +votre route, de rechercher si vous avez la +vocation. Ce qu’on n’eût point accordé à une professe, +on l’a accordé à une novice, sur vos pressantes +sollicitations.</p> + +<p>— Alors je suis autorisée à vous suivre, ma +mère ! s’écria joyeusement sœur Nicette de la +Croix, déjà consolée.</p> + +<p>— J’espère que la décision dont vous êtes +l’objet disposera votre âme à recevoir avec docilité +les conseils qui vous seront donnés. Vous +partez ce soir avec moi. Vous prendrez pour la +durée du voyage vos vêtements séculiers. Allez, +mon enfant.</p> + +<p>Cédant à l’habitude, la novice se prosterna, +baisa la terre ; puis s’élançant au dehors, légère +comme un oiseau, elle disparut, un sourire sur les +lèvres, transfigurée par le bonheur.</p> + +<p>— Pauvre enfant ! murmura la mère, je crains +bien qu’elle ne soit perdue pour le Carmel. Trop +sévère est la règle pour cette âme tendre. Pourra-t-elle +en supporter les rigueurs ? Éclairez-la, mon +Dieu, et que votre volonté s’accomplisse.</p> + +<p>Dans la soirée de ce jour, vers onze heures, un +modeste cabriolet conduisait la mère Thérèse de +Jésus et la sœur Nicette de la Croix à la gare de +Tarascon, où elles devaient prendre le train de +Paris. Elles avaient quitté leurs habits de religion. +C’est la coutume des Carmélites quand elles voyagent, +coutume justifiée par la nécessité d’échapper +à la curiosité qu’exciterait sur leur passage +l’austère costume de l’Ordre. Elles étaient vêtues +de noir, comme des femmes en deuil, coiffées +d’un chapeau qui cachait entièrement la tête, de +manière à dissimuler les cheveux coupés ras. +Elles pouvaient ainsi passer inaperçues. Quand le +train arriva en gare, elles montèrent dans le +wagon des secondes réservé aux dames seules, et +quelques minutes après, elles étaient emportées +vers Paris.</p> + +<p>Quoique sœur Nicette se fût promis de veiller +en priant, sa jeunesse fut plus forte que ses résolutions. +Après avoir échangé quelques mots avec +la mère, elle s’endormit, enveloppée dans son +manteau, le rosaire aux doigts, en récitant des +prières. Sous la clarté tremblante et pâle de la +lanterne, son fin profil se dessinait, noyé dans la +voilette noire attachée au chapeau et descendant +jusqu’au menton. Son corps, secoué par la marche +saccadée du train, se balançait sans que son robuste +sommeil fût interrompu. Les mains, enlacées par +le long chapelet de bois, étaient croisées sur les +genoux. La mère Thérèse de Jésus la regardait +avec sollicitude, se demandait de nouveau si cette +enfant qui cédait à la première fatigue, ne serait +pas vaincue par les austérités du cloître, et loin +que son propre souvenir la rassurât, elle s’alarmait +comme si la frêle créature endormie là, sous +ses yeux, eût été sa fille.</p> + +<p>Elle l’aimait d’une maternelle affection. La +persistance et l’ardeur avec lesquelles sœur Nicette +allait à elle, cette admiration confiante dont +à toute heure elle recueillait les témoignages, +avaient fini par la toucher. Après le bonheur de +son fils, elle ne souhaitait rien plus passionnément +que le bonheur de la jeune novice. C’est +parce qu’elle doutait que la vie religieuse pût +réaliser ce bonheur qu’elle avait voulu continuer +à veiller sur cette âme et obtenir de ne pas la +quitter. Elle se promettait de l’observer quelques +temps encore, puis, si ses craintes se confirmaient, +de la détourner de cette vie, faite de privations +et de souffrances. Les chrétiens peuvent assurer +leur salut ailleurs que dans le cloître. Ils peuvent +l’assurer aussi dans le monde, et y donner des +exemples édifiants. Si Jeanne Mauroy renonçait à +se faire Carmélite, elle serait une épouse chaste, +une mère dévouée ; elle élèverait ses enfants dans +l’amour de Dieu.</p> + +<p>Nicolette se répétait ces choses, et brusquement, +dans sa pensée en travail, naissait l’idée +qu’il faudrait à son fils une femme telle que +Jeanne. Sous l’empire de ses préoccupations, elle +arrivait à désirer, sans oser se l’avouer, que la +novice renonçât à prononcer les vœux éternels et +quittât le couvent. Ce désir soudain, allumé dans +une vision rapide de l’avenir, fut comme une +poussée de son cœur vers Jeanne Mauroy. Elle +aurait voulu l’embrasser. Elle se contint ; mais +sa sollicitude maintenant devenait plus profonde. +Elle veillait anxieusement sur le sommeil de la +jeune fille. Craignant qu’elle eût froid, elle jeta +un châle sur ses genoux. Cette précaution prise, +elle croisa les bras et resta immobile, laissant son +imagination la devancer au terme de cette route +où elle allait retrouver son fils, à peine entrevu +pendant son court séjour à Beaucaire et qu’elle +brûlait de mieux connaître. Depuis quelques jours, +les lettres d’Adrien étaient moins fréquentes, plus +brèves. On y devinait une lassitude, un souffle de +mélancolie. Que faisait-il ? Comment vivait-il ? Elle +avait hâte de le savoir, hâte surtout d’entrer dans +sa vie et de préparer l’avenir.</p> + +<p>Elle se rappelait aussi que la route qu’elle faisait +en ce moment, elle l’avait faite vingt-quatre ans +avant, le soir de son mariage, en compagnie de Frédéric, +quand il la conduisait au château de Varimpré. +Il lui semblait qu’elle reconnaissait le paysage ; +elle croyait voir les arbres s’incliner sur son +passage, entendre une voix mystérieuse lui dire :</p> + +<p>— Est-ce toi ? Nicolette, est-ce bien toi ? Que +d’événements et que de malheurs causés par ta +faute, depuis ces jours lointains où l’avenir te +souriait !</p> + +<p>Au souvenir de ce passé, le remords grondait +dans sa conscience. Il lui répétait qu’après s’être +refusée à son mari, elle se devait à son fils ! Mais, +hélas ! que pouvait-elle, liée par des vœux éternels +qui la retenaient dans un cloître comme dans +une prison ? Elle n’avait pas le droit de secouer +ses chaînes. Elle ne se trouvait pas dans un de +ces rares cas prévus par l’Église, où le père ou la +mère d’une religieuse étant tombés dans le besoin, +et le travail de celle-ci leur étant nécessaire, elle +peut quitter le couvent et reprendre la vie séculière. +Libre, elle eût été utile à son fils ; mais elle +ne lui était pas indispensable. Elle ne pouvait que +le voir souvent, séparée de lui par la grille claustrale, +l’assister de ses conseils, l’exhorter au bien +et prier le ciel de le rendre heureux. C’était beaucoup, +mais pas assez pour satisfaire aux ardents +désirs de son amour.</p> + +<p>Elle demeura ainsi jusqu’au matin, en face de +sœur Nicette endormie. A Lyon, la novice se +réveilla. Confuse de son long sommeil, elle allait +s’excuser. La mère Thérèse de Jésus l’arrêta avec +bonté. Puis elle voulut la conduire au buffet, et +l’obligea à y déjeuner, tandis qu’elle-même observait +le jeûne, bien que pendant la durée du +voyage, elle en fût dispensée. Après un court +arrêt à Lyon, le train se remit en route.</p> + +<p>Alors, les deux religieuses seules dans leur +wagon firent en commun leurs prières, et récitèrent +de même l’office qui se psalmodiait à la +même heure dans toutes les maisons de l’Ordre. +Au delà des monts de l’Ardèche, le soleil se levait, +dorait les sommets, descendait au long des pentes, +et traversant le Rhône dont il empourprait les +tourbillons écumeux, buvait la buée aux vitres +de la voiture. Leur méditation finie, elles admirèrent +ce spectacle. Sœur Nicette, transportée par +la joie de voyager avec la mère et la certitude de +ne la plus quitter, ne cherchait pas à taire son +contentement. Elle l’exprimait tout haut dans ses +paroles, dans son rire, jusque dans ses gestes. La +règle des Carmélites prescrit une honnête gaieté. +Elle laissait la sienne librement se répandre. Elle +n’y fit trêve que lorsqu’un incident du voyage +entraîna Nicolette à parler de son fils. La novice +alors devint attentive. Elle ne savait presque rien +de l’histoire de ce jeune homme rendu à sa mère +quand déjà elle ne l’attendait plus. Elle en écouta +ce que la prieure voulut lui en raconter.</p> + +<p>Celle-ci vantait les qualités de son Adrien, +révélées par ses lettres, parlait de tout ce qu’il +avait souffert, de l’avenir, et devant Jeanne émue +et surprise, se révélait sous un jour inconnu. +Jusque dans les remercîments qu’elle adressait +au ciel à travers son récit, la mère perçait sous +la Carmélite. La nature longtemps opprimée +prenait sa revanche, l’amour maternel revendiquait +ses droits. Jeanne se demandait si c’était la +même femme qui, la veille encore, sous l’habit +monastique, semblait morte au monde et n’avoir +plus qu’un cœur glacé, à jamais fermé aux sentiments +humains.</p> + +<p>Jusque vers le milieu du jour, le voyage n’offrit +pas d’autre incident. Mais à Sens, une violente +émotion attendait Nicolette. Comme le train +ralenti entrait en gare, elle aperçut son fils debout +sur le trottoir. Il essayait de voir dans les wagons.</p> + +<p>— Adrien ! s’écria-t-elle.</p> + +<p>Et penchée, tout émue, à la portière, elle lui +souriait, l’appelait du geste. Il ouvrit, se jeta dans +ses bras, en disant :</p> + +<p>— J’avais hâte de vous voir, chère mère. +Quand j’ai su que vous arriviez, je me suis mis +en route de mon côté pour venir à votre rencontre. +Nous allons pouvoir passer quelques +heures ensemble.</p> + +<p>— C’est que ce wagon est réservé aux femmes +seules, objecta-t-elle.</p> + +<p>Adrien sourit, fit un signe au conducteur du +train qui s’approcha, et à sa demande, enleva la +plaque indicatrice pour la placer sur un compartiment +voisin. Il put donc monter auprès de sa +mère. Elle murmurait, en l’embrassant :</p> + +<p>— Je suis heureuse de te revoir, cher enfant. +C’est bien à toi de m’avoir fait cette joie.</p> + +<p>Dans l’emportement de leur bonheur, ils avaient +oublié sœur Nicette. Timide et discrète, la novice +les regardait, un peu troublée par la présence de +ce jeune homme qui allait voyager avec elle jusqu’à +Paris.</p> + +<p>— C’est mon fils, lui dit tout à coup la mère +Thérèse de Jésus.</p> + +<p>Adrien contenait mal sa surprise. Il ignorait +que les Carmélites ne voyagent pas vêtues de l’habit +de l’Ordre. Il s’était attendu à voir sa mère en +religieuse. Il lui semblait qu’en la trouvant vêtue +comme toutes les femmes, il était plus libre de +l’aimer. Il s’inclina respectueusement devant la +novice, stupéfait en reconnaissant sous la voilette +ce visage suave, entrevu, comme dans un rêve, +lors de sa première visite au Carmel de Beaucaire. +Il l’avait presque oubliée depuis. Maintenant, +les traits de l’adorable enfant remplissaient +son regard, entraient dans sa mémoire, ravivaient +l’ancien souvenir effacé. C’était comme un ami +qu’on retrouve et que désormais on n’oubliera +plus. Il s’assit à côté de sa mère, tandis que +Jeanne Mauroy, pour les laisser causer librement, +regardait le paysage, le front appuyé contre la +vitre froide. Le train se remettait en marche.</p> + +<p>Maintenant, penchée sur son fils, Nicolette lui +exposait les causes du retard apporté à son +voyage. Par ordre de l’autorité ecclésiastique, +elle avait dû attendre l’expiration de ses pouvoirs +de prieure. Ces pouvoirs expirés, elle allait rentrer +dans le rang des simples religieuses. Mais ce +changement dans son état, prévu depuis longtemps, +ne l’empêcherait pas de voir son fils toutes +les fois qu’il se présenterait au couvent. Elle +exigeait qu’il y vînt tous les jours. Les Carmélites +possèdent à Paris plusieurs maisons. C’est +dans celle de la rue d’Enfer qu’elle allait vivre +désormais, non loin du quartier qu’habitait Adrien. +Après lui avoir donné ces détails, elle l’interrogea. +Était-il tranquille, heureux, en paix avec lui-même ? +En lui posant ces questions, elle l’enveloppait +de ses yeux pénétrants ; elle fouillait sa +conscience. Tout à coup, elle s’écria :</p> + +<p>— Comme tu es pâle et triste, mon pauvre +chéri ! Es-tu malheureux ? As-tu souffert depuis +que tu m’as quittée ?</p> + +<p>Il protesta, dissimulant son mensonge sous un +sourire. Il aurait consenti plutôt à mourir qu’à +faire à sa mère l’aveu de la vérité. La faute qu’il +avait commise en se livrant à une femme sans +cœur, les orages de cette liaison, les querelles +incessantes, ses désillusions successives, la destruction +de ses espérances, les meurtrissures de +son âme, la honte de s’être si grossièrement +trompé, voilà le mal dont il souffrait, le mal qu’il +refusait d’avouer. Non, il ne voulait pas dire +combien lui pesait cette chaîne ; il ne voulait pas +raconter que la veille de ce jour, à la suite d’un +violent débat, où s’était révélée toute l’infamie de +sa maîtresse, il l’avait quittée avec le dessein de +la fuir pour toujours. Ces turpitudes ne sont pas +faites pour être confiées aux saintes. Il voulait +bien en souffrir, mais non les avouer. L’excès de +son désespoir l’avait jeté à la rencontre de sa +mère. Il ne demandait qu’à se reposer dans la +paix de l’amour filial, sans être contraint d’altérer +la sérénité de ces douces heures par une confession +inutile.</p> + +<p>Ses dénégations ne parvinrent pas à convaincre +Nicolette. Accoutumée à étudier les âmes, elle devinait +que celle de son fils traînait après soi une +âpre douleur, quoiqu’il refusât de s’en laisser +arracher le secret. Ce secret, elle renonçait à le +surprendre ; elle espérait que le temps, en des circonstances +plus favorables, le lui livrerait. Mais +une fois de plus s’élevait en elle, quoi qu’elle +fît pour l’étouffer, le regret de sa liberté perdue, +ravivé par la vue de son enfant, par le +mystère qu’elle pressentait, impuissante à le déchirer.</p> + +<p>Cet entretien confidentiel dura jusqu’à Paris, +sans que sœur Nicette quittât sa place, prononçât +une parole et tournât la tête du côté d’Adrien. +Mais lui, tout en écoutant sa mère, tout en lui répondant, +regardait la jeune fille. Il admirait cette +physionomie douce, voilée de mélancolie, ce pur +regard où se trahissait la candeur de l’âme. Sous +les vêtements noirs, il devinait la jeunesse et la +beauté, volontairement ensevelies. Il se disait que +c’était une âme telle que cette vierge maintenant +vouée à Dieu, qu’il aurait voulu associer à sa destinée. +Pourquoi ne l’avait-il pas connue plus tôt ? Il +l’eût aimée et n’aurait pas rencontré l’odieuse +femme qui ne lui avait révélé l’amour que pour +lui infliger mille humiliations et mille tortures. Et +peu à peu, la vision délicieuse se gravait dans son +cœur, où une première fois elle n’avait laissé +qu’une trace légère.</p> + +<p>— Qui est cette jeune fille ? demanda-t-il tout +à coup à sa mère, de façon à n’être entendu que +d’elle.</p> + +<p>— Mademoiselle Jeanne Mauroy, en religion +sœur Nicette de la Croix. Elle appartient à une +honorable famille du Midi, et a voulu entrer aux +Carmélites ; elle y fait son noviciat. C’est une fille +accomplie.</p> + +<p>— Elle n’est donc pas irrévocablement engagée ?</p> + +<p>— Non, et je doute qu’elle prononce ses vœux. +Je ne la sens pas faite pour le cloître. Si elle +rentre dans le monde, elle y brillera de l’éclat des +plus belles vertus.</p> + +<p>Nicolette n’ajouta rien, et Adrien n’osa pousser +plus loin ses questions. Mais sans qu’il pût encore +expliquer pourquoi, il était satisfait d’apprendre +que mademoiselle Mauroy n’était pas à jamais +enchaînée à Dieu.</p> + +<p>Quand on arriva à Paris, la nuit se faisait +obscure, et les réverbères s’allumaient. Adrien se +chargea du petit sac qui contenait les pauvres +hardes des deux sœurs, et les conduisit vers une +voiture commandée le matin. Il y monta avec elles +et jeta au cocher l’adresse des Carmélites de la +rue d’Enfer.</p> + +<p>— Il m’est interdit d’entrer dans ton appartement, +lui dit sa mère avec tristesse. Tout à l’heure, +les portes du couvent se fermeront sur moi ; elles +ne se rouvriront plus ; il me sera interdit de sortir. +C’est la règle. Je voudrais au moins passer sous +tes croisées, voir la maison que tu habites.</p> + +<p>— Elle est sur notre chemin, répondit Adrien. +Quelques instants après, il désignait à sa mère des +fenêtres au second étage. — C’est là.</p> + +<p>Elle se pencha, et tant qu’elle le put, elle resta +ainsi, les yeux fixés sur la maison, pénétrant par +la pensée derrière les murailles, toute navrée de +l’empêchement qui paralysait sa curiosité.</p> + +<p>Dans la rue d’Enfer, devant une haute porte +cochère, accédant à un bâtiment peu élevé que +prolongeait le mur d’un jardin, la voiture s’arrêta. +La porte franchie, Nicolette et Jeanne, toujours +suivies d’Adrien, traversèrent une cour, faiblement +éclairée par une lanterne. Au fond de cette +cour s’étendait la façade du couvent, au sommet +duquel se dressait dans une niche la statue de la +Vierge.</p> + +<p>Puis venait un porche. A droite, au pied d’un +étroit escalier, on apercevait la chapelle ; à gauche, +la loge de la tourière ; au milieu, la porte de clôture, +qui ne s’ouvre qu’aux jours de prise d’habit, +pour laisser entrer les postulantes, reçues sur le +seuil par la communauté. Avant cette porte, derrière +une grille, un petit oratoire se creusait dans +l’épaisseur du mur, au fond duquel, sur un autel, +entre des cierges toujours allumés, un reliquaire +restait exposé à la vénération des fidèles. Sur la +blancheur de la chaux, à hauteur d’homme, on +lisait deux inscriptions en lettres noires : « Les +renards ont leur tanière, et le Fils de l’homme +n’a pas une pierre pour reposer sa tête. » — « Le +Fils de l’homme viendra au moment où vous ne +l’attendrez pas. »</p> + +<p>Un grand silence régnait dans le couvent. Du +côté de la chapelle, venant du chœur des religieuses, +on entendait leurs voix grêles, psalmodiant l’office. +Adrien jeta les yeux de ce côté et aperçut comme +à travers un nuage d’or l’intérieur de la nef solitaire, +le Saint Sacrement exposé au-dessus du tabernacle, +des lampes allumées se balançant à +l’extrémité des chaînes accrochées à la voûte, et +des guirlandes de fleurs grimpant au long des +murs, derrière l’autel que surmontait un grand +tableau représentant sainte Thérèse, fondatrice et +patronne du Carmel. La mère Thérèse de Jésus et +la sœur Nicette de la Croix s’étaient agenouillées +dans l’oratoire. Adrien se tenait derrière elles, +son chapeau à la main, impressionné, recueilli, +attendant qu’elles eussent fini leurs prières. Debout +devant sa loge, la tourière regardait les nouveaux +venus, un peu intriguée par la présence de ce +jeune homme, qui, debout devant l’autel, ne priait +pas. Quelques minutes s’écoulèrent ainsi. Puis, la +mère se releva, et la novice fit comme elle. L’heure +de la séparation avait sonné.</p> + +<p>— A demain et à toujours, mon fils, dit Nicolette +suspendue au cou d’Adrien. Aime-moi comme +je t’aime. Songe à moi, prends l’engagement d’être +docile à mes conseils. Bientôt, je t’entretiendrai +de ton âme ; c’est mon devoir. Je veux te mettre +en état de résister à l’esprit du siècle ; — esprit +pervers, — te soumettre à la douce loi de Jésus. +Crains Dieu, prie-le souvent, et n’oublie pas qu’il +se venge des offenses commises contre lui.</p> + +<p>Adrien écoutait ces avertissements, répondait +aux tendresses maternelles. Mais il regardait aussi +Jeanne, immobile et les yeux baissés, et demandait +à cette vision suprême l’éternité du souvenir. +Quand il dut se retirer, il s’inclina devant la jeune +fille ; il la quitta sans avoir entendu le son de sa +voix.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3>VIII</h3> + + +<p>Tristement, Adrien se dirigeait vers sa demeure. +Il venait de se convaincre que sa mère ne pouvait +être pour lui que comme si elle n’eût pas été. +Séparé d’elle après avoir cru la retrouver, sans +illusions désormais sur Laure Malestra, doutant +de l’amitié de Roudier, il portait, accablé, le fardeau +de son isolement. Le souvenir de Jeanne Mauroy +même lui était cruel. Toujours ce souvenir lui +rappellerait la femme qu’entre toutes, il eût +préférée. Quoiqu’il lui fût doux de se répéter +qu’elle n’avait pas prononcé des vœux éternels, +et que peut-être il lui serait donné de la revoir, +trop précaire était cette espérance pour le +consoler.</p> + +<p>En rentrant dans sa maison, il y trouva Roudier, +qui, à sa vue, s’écria avec un accent de +reproche :</p> + +<p>— Voici plusieurs heures que je t’attends.</p> + +<p>— Tu aurais pu m’attendre plus longtemps +encore. Je n’ai pas passé la journée à Paris.</p> + +<p>— Tu as voyagé ? demanda Roudier vivement. +D’où viens-tu ?</p> + +<p>La curiosité de son ami choqua Adrien.</p> + +<p>— C’est mon secret, répondit-il avec froideur.</p> + +<p>— Bien, bien, je n’insiste pas. Garde-le, ton +secret. Je te ferai remarquer seulement que tu +m’avais accoutumé à plus de confiance.</p> + +<p>— Tu l’as détruite, en devenant l’ami de Laure +plus que tu n’as jamais été le mien.</p> + +<p>— Ceci est de l’injustice.</p> + +<p>— Crois-tu que je n’aie pas surpris tes conciliabules +avec elle, votre intimité, votre entente ? +Depuis que cette misérable fille m’a révélé sa nature +basse et méchante, toutes les fois qu’une +querelle a éclaté entre elle et moi, tu lui as toujours +donné raison.</p> + +<p>— Parce que tu l’aimais et que je voulais +t’épargner la douleur de la perdre. Je me suis +conduit en véritable ami. Ah ! l’éternelle histoire : +« Deux coqs vivaient en paix ; une poule survint, +et voilà la guerre allumée. » Qui pouvait prévoir +cela : jaloux, toi !</p> + +<p>— Non, pas jaloux, mais malheureux, répondit +doucement Adrien, honteux d’avoir adressé des +reproches à son ami.</p> + +<p>— Malheureux ! Tu n’es pas seul à l’être. Depuis +hier, cette pauvre femme est dans les larmes. Elle +se désespère, elle regrette de t’avoir irrité ; elle +t’appelle. Je suis venu pour te l’apprendre, et je +lui ai promis de te ramener à ses pieds.</p> + +<p>— Je n’y veux pas retourner ; c’est fini. Je me +suis trompé quand j’ai cru l’aimer et pouvoir vivre +à ses côtés. Elle-même ne m’aimera jamais. Il vaut +mieux reconnaître notre erreur que d’en souffrir +plus longtemps.</p> + +<p>— C’est toi qui parles ainsi, quand il y a moins +d’un mois, tu me confiais que tu ne la quitterais +jamais !</p> + +<p>— Elle ne s’était pas encore révélée… Du reste, +je ne lui dois rien. Je l’ai trouvée dans la misère, +je l’en ai tirée ; elle est à l’abri du besoin. Non, je +ne lui dois rien.</p> + +<p>— Eh ! ce n’est pas de cela qu’il s’agit, reprit +Roudier ; c’est de son chagrin. Je te dis qu’elle te +ferait pitié, si tu la voyais.</p> + +<p>— Elle se consolera… Cesse de me parler d’elle.</p> + +<p>Roudier comprit à cet accent résolu qu’une plus +longue insistance ne ferait que fortifier la décision +d’Adrien.</p> + +<p>— A ton aise ; mais tu regretteras ta rigueur. +Tu ne trouveras pas une autre Laure. Elle +t’aime, quoi que tu en dises.</p> + +<p>Comme Adrien semblait peu disposé à se laisser +convaincre, Roudier renonça pour le moment à +obtenir ce qu’il était venu lui demander. Mais au +lieu de s’éloigner, il resta, se contentant de mettre +l’entretien sur un autre sujet. Adrien l’écoutait +distraitement, lui répondait à peine. Sa pensée +était ailleurs. Il songeait à sa mère, à Jeanne +Mauroy, à tout le bonheur qu’il aurait goûté s’il +eût pu vivre avec elles. Ce bonheur lui était refusé. +Il restait isolé, découragé, désabusé, sans savoir +s’il pourrait jamais trouver une affection plus sincère +que celle de Laure et qui comblât le vide de +son cœur. Son accablement le rendait faible. +Roudier le devina. Feignant de vouloir se retirer, +il prononça le nom de mademoiselle Malestra, en +poussant un soupir qui exprimait sa compassion.</p> + +<p>— Réfléchis, ajouta-t-il ; es-tu décidé à ne plus +la revoir ?</p> + +<p>Au moment de prendre un parti si grave, de +renoncer à son amour et de briser de ses propres +mains son idole, Adrien hésita. Roudier tira très-habilement +parti de cette hésitation.</p> + +<p>— Consens à y retourner au moins une fois, dit-il, +je t’en prie.</p> + +<p>— Pourquoi tiens-tu donc à me ramener vers +elle ? demanda Adrien soupçonneux.</p> + +<p>— Pourquoi ! parce que je suis ton ami, et que +Je voudrais t’éviter une faute dont tu te repentirais +longtemps.</p> + +<p>Il se donnait des airs affectueux et désintéressés. +A l’en croire, il n’agissait que pour servir +Adrien. Mais il mentait, le misérable ! Tout autre +était le mobile de sa conduite. Depuis vingt-quatre +heures, durant la courte absence d’Adrien, il +avait reçu les aveux de Laure Malestra. Il savait +qu’elle le considérait comme le plus séduisant des +hommes. Il ne pouvait douter de ces sentiments +passionnés qui flattaient son orgueil et réchauffaient +sa décrépitude morale. Conquise par ses +vices, Laure lui en avait fourni les preuves les +plus éloquentes qu’une femme puisse donner. +Maintenant qu’elle était hors de la misère, elle +voulait vivre avec lui, ne souhaitait rien qu’une +union qui les enchaînerait pour toujours l’un à +l’autre.</p> + +<p>— Nous aurons des jours heureux et tranquilles, +lui disait-elle ; on ne nous connaît pas ; nous passerons +inaperçus au milieu de la foule ; librement, +nous nous aimerons. Je possède assez pour être +rassurée au point de vue matériel pendant quelques +années. Nous verrons ensuite.</p> + +<p>Jacques Roudier ne disait pas non. Déshabitué +du travail, incapable de gagner son pain, n’attendant +de ses parents qu’un mince patrimoine, l’étrange +amour qu’il inspirait lui assurait des ressources +dans le présent, une grasse paresse dans +l’avenir. Il s’appliquait cependant à calmer les +impétueuses ardeurs de Laure. Il voulait bien +cette maîtresse qui s’offrait, spontanément attirée +par ce qu’elle découvrait en lui de perversité +égale à la sienne. Mais il n’entendait pas la pousser +à un coup de tête qui malgré tout l’appauvrirait, +ni s’exposer à porter un jour la responsabilité +de cette exaltation, si jamais elle en regrettait les +suites. Il lui démontra qu’elle avait eu tort de décourager +si vite l’amoureux Adrien, qu’elle devait +réparer sa sottise, aller à lui la première, se faire +pardonner, le reprendre, et pour le retenir, au +moins jusqu’à ce qu’elle eût obtenu des libéralités +nouvelles, continuer à jouer la comédie de l’amour. +Il inaugura son influence sur elle en exigeant +qu’elle se conformât à ces plans. Elle promit +d’obéir.</p> + +<p>C’est alors qu’il était accouru chez Adrien, afin +d’empêcher que la rupture survenue entre les +amants se consommât. Pendant une heure, il +plaida pour Laure avec une habile éloquence. Il +rappela les émotions des premières rencontres. Il +prouva qu’Adrien ne pouvait se détacher aussi +aisément qu’il le croyait d’une fille dont il avait +troublé le cœur en lui parlant d’amour et détournée +du devoir en lui parlant d’union éternelle. +Adrien protestait. Il se défendait d’avoir été le +premier amant, d’avoir provoqué la séparation. +Il rappelait ses bienfaits, ses complaisances, toutes +les preuves de sa tendresse, méconnues et payées +d’ingratitude. Mais Roudier lui fermait la bouche +en lui parlant de la beauté de Laure, de cette +beauté au pouvoir de laquelle Adrien ne s’était +pas si complétement dérobé que le souvenir des +joies qu’il lui devait pût le laisser insensible. Puis, +quand il vit son ami ébranlé par ses accents, il lui +porta le dernier coup en lui montrant Laure malheureuse +de son départ, triste à en mourir. Adrien +finit par se laisser toucher. Roudier l’entraîna.</p> + +<p>Il avait fait la leçon à Laure. Celle-ci voulait +passionnément tout ce qu’il voulait, parce que +c’était le plus sûr moyen de lui plaire. Restée +seule, tandis qu’il allait chez Adrien, elle s’était +demandé avec angoisse si l’entreprise réussirait. +Elle attendait anxieuse. Quand elle vit entrer +Roudier traînant Adrien derrière soi, elle fut saisie +d’une si réelle émotion qu’elle n’eut à feindre ni la +joie ni les larmes. Elle se jeta dans les bras de +son amant, repentante, docile, humiliée, en promettant +de l’aimer toujours. Il fut dupe de cette comédie. +Elle le disposa à laisser se renouer les chaînes +qu’il avait voulu briser. La réconciliation fut complète. +Pendant quelques heures, après que Jacques +Roudier les eut laissés seuls, il put croire aux +transports de Laure, à sa propre ivresse, que l’amour +renaissait pour ne plus mourir.</p> + +<p>Mais le charme était rompu. Jusque dans les +ardeurs rallumées, jusque dans les baisers donnés +et reçus, il retrouvait l’âcreté de ses premières +souffrances et de ses désillusions. Non, la maîtresse +qu’il tenait pressée entre ses bras, cette échevelée +qui ne parlait qu’à ses sens et à qui son cœur se +dérobait malgré lui, n’était pas, ne serait jamais +la compagne qui embellit et honore la vie. De +celle-là, il avait vu l’image vivante sous les traits +de Jeanne Mauroy. Ces souvenirs le poursuivaient +dans le déchaînement des fiévreuses ardeurs, empoisonnait +ces heures de délire et paralysait sa +passion. Il tentait cependant de faire revivre encore +ce qui était mort. Mais ce qui est mort ne +revit pas. A la fin de cette nuit, durant laquelle +Laure se flattait de l’avoir repris, il ne serait pas +revenu s’il n’eût été convaincu de la sincérité de +ces sentiments qu’il ne partageait plus. L’amour +avait cessé d’être assez puissant pour le retenir ; +la pitié seule allait le ramener auprès de sa maîtresse.</p> + +<p>En la quittant ce matin-là, il courut au couvent +de la rue d’Enfer. Il avait hâte de revoir sa mère. +Quand il se présenta pour la demander, les religieuses +étaient au chœur. En attendant qu’elles +eussent fini leurs oraisons, il entra dans la chapelle. +Par ce brumeux matin d’hiver, le jour pâle +qui pénétrait dans la nef la laissait assombrie. +Les ors et les marbres restaient sans éclat. Les +cierges qui se consumaient sur l’autel ne répandaient +qu’une lumière brouillassée et rougeâtre. +Tout frissonnant, il s’assit dans un coin, caché +dans l’ombre d’un confessionnal.</p> + +<p>Un calme chargé de mélancolie montait autour +de lui. Quelques rares fidèles agenouillés +priaient en silence, et là-bas, derrière la grille, la +psalmodie monotone traînait sur les lèvres grelottantes. +Alors dans cette paix suave, succédant +aux orages d’une passion malsaine, il ressentit une +saisissante impression de bien-être et de béatitude, +comme s’il se fût trouvé tout à coup transporté +dans un refuge d’où il pouvait braver les malheurs +qu’il redoutait et se laisser emporter par les espérances +que lui suggérait son imagination surexcitée. +Les chants berçaient sa somnolence, entretenue +par les teintes grises du matin. Il prêtait l’oreille, +et, l’illusion aidant, entre les voix qui éveillaient +les voûtes, il croyait entendre la voix de Jeanne +Mauroy. Elle le ravissait, déchaînait l’amour dans +son cœur meurtri.</p> + +<p>Il demeura là jusqu’au moment où la tourière +vint l’avertir que la mère Thérèse de Jésus descendait +au parloir. Il se leva et alla l’y rejoindre. Il +resta longtemps avec elle. La grille les séparait ; +mais ils pouvaient se voir, et c’était une grande +douceur. Malheureusement, la mise en scène de +ces entrevues, imposante dans sa simplicité, la +nudité des murailles, le sévère habit que portait sa +mère, la retenue imposée à leurs entretiens par la +grille, ne favorisaient guère les effusions de cœur, +qui lui eussent été salutaires dans ce moment de +détresse. Elles étaient paralysées. Sa mère l’interrogeait, +car elle comprenait bien que de graves +soucis le poursuivaient. Mais il protestait contre +ses soupçons, ne répondait pas à ses demandes, +n’osant entretenir la carmélite ni de l’amour qui +expirait, ni de celui qui venait de naître.</p> + +<p>Malgré tout, cependant, il emporta de cette +entrevue un apaisement salutaire. A force de lui +répéter, avec l’accent d’une indestructible confiance +dans la miséricorde de Dieu, qu’elle priait +pour lui, sa mère avait ébranlé ses doutes. Si ces +prières d’une âme pure, en vue de son bonheur, +allaient porter des fruits ! Cette espérance le +ramena au couvent le lendemain, puis tous les +jours. Il venait de bonne heure. Il restait longtemps +dans la chapelle, assis dans un coin obscur, +se pénétrant de la paix réparatrice de ces lieux.</p> + +<p>Il allait toujours chez sa maîtresse. Mais il était +obsédé par le désir de rompre une liaison qui ne +lui donnait rien de ce qu’il en avait espéré et ne +répondait plus aux aspirations de son cœur. Ce +désir fortifié, il le dissimulait encore, quoique de +plus en plus il devînt indifférent aux efforts incessants +de Laure Malestra pour reconquérir toute +son influence sur lui. Il ne songeait qu’aux +moyens de s’y dérober. Encouragée et conseillée +par son complice, dupe comme elle de l’apparente +docilité d’Adrien, elle croyait son pouvoir solidement +rétabli. Elle trouvait facile et douce son +existence, heureux son destin. Elle feignait d’aimer +Adrien ; en réalité, c’est Roudier qu’elle +aimait ; elle saisissait toutes les occasions de le +lui dire et de le lui prouver, menait avec cynisme +cette odieuse intrigue, devenue très-habile à ce +métier dont son préféré partageait allègrement la +honte. Mais cette situation ne pouvait se prolonger. +Adrien n’en portait plus le fardeau +qu’avec impatience. Quand ce fardeau fut devenu +trop lourd pour ses épaules, elle se dénoua.</p> + +<p>Ce jour-là, Adrien se trouvait auprès de sa +mère, à l’heure où il avait l’habitude de la voir. +Il lui parlait de ses études qu’il essayait de continuer, +en leur demandant l’oubli de ce qui le torturait. +Nicolette écoutait son fils, cherchant avec +persévérance à surprendre les causes du mal dont +il souffrait. Ce mal, quelque effort qu’il fît pour le +cacher, ses traits en gardaient la trace de plus en +plus accentuée. En quelques semaines, il avait +beaucoup maigri ; des rides creusaient son front ; +une tristesse poignante s’était figée dans son regard. +Des larmes qu’il essayait de retenir oppressaient +sa poitrine, rougissaient ses yeux, communiquaient +à tout son être une sensibilité maladive. +Sa mère s’alarmait de cet état, dont elle fut frappée +alors plus qu’elle ne l’avait été jusque-là. Elle trahit +son inquiétude dans des questions réitérées auxquelles +Adrien tenta d’abord de se soustraire. Mais +ces questions devenaient pressantes, et comme il +y résistait encore, un reproche, pour la première +fois, tomba des lèvres de Nicolette.</p> + +<p>— Tu as des secrets pour moi, dit-elle avec +amertume ; ils me causent mille tourments. Ce +sera ainsi tant que tu ne me les auras pas révélés. +C’est mal de nier, quand la dénégation constitue +un mensonge. Confie-toi à ta mère, mon enfant. +A qui ouvriras-tu ton cœur, si ce n’est à elle ?</p> + +<p>Ces supplications, cette fois, le trouvaient à +bout de force. Mais il ne pouvait confesser sa +liaison avec Laure Malestra, la honte qui l’accablait, +son dessein d’en finir. Un fils respectueux +n’avoue pas ces choses à sa mère. Il redoutait non +les reproches de la sienne, mais les manifestations +de sa douleur. Nicolette ne sut donc rien de cette +douloureuse histoire. Il n’avait pas les mêmes raisons +pour cacher son amour naissant ; il en fit +l’aveu. Nicolette respira soulagée ; elle s’attendait +à des révélations plus graves.</p> + +<p>— Celle que tu aimes est-elle digne de toi ? +demanda-t-elle.</p> + +<p>— Plus digne de moi que je ne suis digne +d’elle.</p> + +<p>— Il faut lui faire partager tes sentiments et +l’épouser.</p> + +<p>— Elle n’est pas libre, objecta Adrien.</p> + +<p>— Tu aimes une femme mariée ?</p> + +<p>En poussant ce cri, avec un accent de surprise +et d’effroi, la Carmélite s’était levée, pâle, l’indignation +dans les yeux, les mains jointes.</p> + +<p>— Non, ma mère, non, reprit son fils ; celle +que j’aime et que j’eusse voulu pour femme n’est +pas mariée… Elle est religieuse ; elle habite près +de vous, dans ce couvent ; vous la connaissez +bien. Elle se nomme Jeanne Mauroy.</p> + +<p>— Sœur Nicette ! Comment peux-tu l’aimer à +en être si triste ? tu la connais à peine.</p> + +<p>— Je l’ai vue deux fois, ma mère, et en ces +deux fois, assez longtemps pour être convaincu +que c’est une telle compagne qu’il m’eût fallu.</p> + +<p>Complétant son récit, il raconta comment il +avait rencontré la novice, l’inoubliable souvenir +que sa mémoire conservait d’elle, le faible espoir +qu’il caressait depuis qu’il avait appris par sa +mère que peut-être cette jeune fille quitterait le +couvent. Ah ! si cet espoir se transformait en une +certitude, il redeviendrait joyeux et heureux. Il +tacherait de se faire aimer ; il y réussirait peut-être, +et alors c’était de la félicité pour toute sa +vie, car l’amour sincère et pur auquel il aspirait +effacerait les souffrances du passé. Malheureusement, +il n’osait espérer ; le doute le +mettait au supplice ; et c’est ce supplice qui détruisait +la santé de son corps et la sérénité de son +âme.</p> + +<p>Nicolette écoutait silencieusement, un peu +dédaigneuse de cette passion tout humaine, où +les sens avaient leur part, ne comprenant pas, +elle, qui si souvent s’était immolée dans son +cœur et dans sa chair, que son fils fût incapable +de l’imiter, d’offrir à Dieu sa souffrance et de s’y +résigner. Mais c’était son fils, et puisqu’elle le +voyait malheureux, elle avait le devoir de lui +venir en aide.</p> + +<p>— Si tu m’as dit toute la vérité, mon enfant, +fit-elle, je suis rassurée. Puisque, sans prévoir les +conséquences de mes paroles, je t’ai révélé les +scrupules de mademoiselle Mauroy, l’espoir que +tu as conçu n’est pas coupable. A ton âge, on peut +penser sans rougir à un honnête amour, tout en +se tenant prêt à le sacrifier, si Dieu l’exige. Il ne +nous a pas révélé ses desseins. Celle dont nous +parlons ne se trouve pas encore assez éclairée +pour prendre un parti.</p> + +<p>— Mais vous qui vivez auprès d’elle et à qui +elle a accordé sa confiance, ma mère, ne prévoyez-vous +pas celui qu’elle prendra ?</p> + +<p>Nicolette hésitait à répondre. Ce que lui demandait +son fils, c’était le secret d’une autre. Avait-elle +le droit de le révéler ? Mais tandis qu’elle +interrogeait sa conscience, elle voyait le regard +d’Adrien anxieusement fixé sur elle ; elle comprenait +que de ce qu’elle allait répondre dépendait +le repos de son enfant. D’un mot, elle pouvait +l’apaiser, comme aussi le rejeter dans ses cruelles +incertitudes. L’amour maternel lui arracha les +paroles qu’elle n’osait prononcer.</p> + +<p>— Je prévois que mademoiselle Mauroy ne +persistera pas, et rentrera dans le monde, dit-elle.</p> + +<p>— Et si cette prévision se réalise, ma mère, +reprit Adrien dont l’angoisse se dissipait ; si je +parviens à faire agréer mes sentiments, consentirez-vous +à ce que j’épouse cette jeune fille ?</p> + +<p>— Oui, j’y consentirai, et je bénirai le ciel qui +t’aura poussé vers elle. Je ne connais pas une âme +plus pure ni plus aimante. Épouse et mère, elle +sera dévouée à son devoir, dévouée jusqu’à la +mort, aussi bien que si elle fût restée dans le cloître.</p> + +<p>— Alors, ma mère, priez afin que mes vœux +soient exaucés, car je sens bien que mon bonheur +est dans l’amour que Dieu m’a mis au cœur.</p> + +<p>— Espère, mon fils ! espère ! murmura Nicolette +remuée par ce cri. Elle le regardait s’éloigner, +tremblante et toute troublée, et murmurait : — Serai-je +coupable à vos yeux, Seigneur, +si j’enlève à vos autels une angélique créature +pour la donner à mon enfant ? Révélez-moi votre +volonté, mon divin Maître. Vous m’avez pétrie +pour l’obéissance ; faites qu’en vous obéissant, +j’assure le bonheur de l’être que j’ai le plus aimé +après vous.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3>IX</h3> + + +<p>Quelques semaines après son arrivée à Paris, +Jeanne Mauroy, enfermée dans son cloître, se +débattait contre le découragement et le doute. +Tous ceux que la vie religieuse a tentés connaissent +les amertumes de ces crises de conscience, soit +que, les surmontant, ils aient persévéré dans leurs +desseins, soit au contraire qu’éclairés par les +épreuves du noviciat, ils aient renoncé à ce qui +d’abord les avait séduits.</p> + +<p>Jeanne était entrée au Carmel, convaincue que +Dieu l’appelait. Les conseils affectueux de la +prieure, la bienveillance des sœurs pendant la +durée de son postulat, la paix infinie que l’on +goûte dans une existence détachée du monde, +avaient accru ses illusions. C’est de son plein gré +qu’elle avait pris l’habit. Si quelqu’un lui eût dit +à l’issue de la cérémonie que le noviciat n’aurait +d’autre effet que de la ramener dans ce monde +qu’elle venait d’abandonner, elle se serait révoltée. +Elle voulait alors être à Dieu et n’être qu’à lui.</p> + +<p>Tant qu’elle resta à Beaucaire, sa vocation ne +fut pas ébranlée. Là, sous le ciel de son pays, +dans le voisinage de sa famille, elle ne sentait pas +encore le déchirement des séparations éternelles. +L’autorité de la mère Thérèse de Jésus lui était +douce. Le petit nombre des novices permettait +des égards quasi maternels envers chacune d’elles. +On mesurait à leur vigueur, à leur sensibilité, les +austérités de la règle. On ne les initiait que lentement +à la joie souvent mortelle de souffrir pour +Jésus. Puis, dans ce couvent, Jeanne connaissait +toutes les sœurs ; elle était pour elles comme une +enfant gâtée, à qui l’on veut rendre facile l’apprentissage +des dures privations.</p> + +<p>Mais à Paris, ses illusions s’évanouirent en peu +de temps. Entourée de visages étrangers, placée +sous une autorité nouvelle, elle se trouva aux +prises avec toutes les rigueurs de la vie monastique. +Ces rigueurs, elle les croyait légères, quand +elle les jugeait par ce qu’on lui en disait ; maintenant +qu’elle les subissait, elle en était comme +accablée. Tout ce qu’elle avait cru pouvoir supporter +aisément choquait ses délicatesses, tout, +depuis la chaussure qui déchirait ses pieds jusqu’au +voile noir jeté sur son front, depuis le +jeûne quotidien rigoureusement observé jusqu’à +la couchette dont la paille durcie meurtrissait ses +reins. Puis, c’était la serge grossière collée au +corps et rarement changée, la discipline dont +chaque religieuse se frappait, le vendredi, pour +mortifier sa chair, en ce jour anniversaire de la +Passion du Sauveur, la coulpe où chacune venait +confesser à haute voix devant la communauté +réunie les fautes commises contre la règle, les +pénitences infligées par la prieure, les dénonciations +des zélatrices, chargées de veiller sur les +sœurs et de dévoiler leurs imperfections, les mortifications +volontaires par où éclatait une mystique +ardeur, brûlante et exaspérée.</p> + +<p>Ces degrés qui conduisent l’âme à la perfection, +elle désespérait de les gravir. Elle ne pouvait se +résigner aux immolations perpétuelles qu’exige +la règle. Elle aurait bien voulu être à Dieu, se +consacrer à son service, mais sous des formes +moins âpres et plus humaines. Le regret de ce +qu’elle laissait au dehors éveillait en son cœur de +fréquents et subits attendrissements que ni les +avis de son confesseur ni les exhortations de la +mère des novices ne pouvaient dissiper. Quand, +dans le jardin du couvent, aux heures de récréation, +ou dans le réfectoire, elle voyait quelques-unes +des sœurs s’infliger une torture, demeurer +à genoux, les bras tendus vers le ciel, s’humilier +devant ses compagnes, leur baiser les pieds, refuser +de partager leur repas et solliciter d’elles +l’aumône d’un morceau de pain, Jeanne se demandait +anxieusement si jamais elle saurait s’assujettir +à ces pratiques d’une dévotion exaltée. La pensée +qu’elle ne sortirait plus du couvent, qu’elle ne +verrait plus ceux qu’elle aimait, ajoutait à son +inquiétude. Elle interrogeait sa conscience. Dans +le silence de ses nuits sans sommeil, elle lui disait :</p> + +<p>— Suis-je faite pour ces mœurs d’ascète ?</p> + +<p>Sa conscience ne répondait pas, et son imagination, +brusquement allumée, enfantait des rêves +dans lesquels elle voyait ce que serait sa vie, +si elle persistait à rester dans le cloître. Cet avenir +tout à coup évoqué la terrifiait, tandis que des +visions fiévreuses ouvraient à ses yeux le monde +abandonné par elle, lui en montraient le charme +et les séductions. Sa jeunesse lui disait que prier +n’est pas l’unique destinée de la femme, que le +mariage est également une fin ordonnée par le +Maître des choses, que la chasteté n’est pas le +seul moyen de sanctifier l’âme, que la maternité +est aussi un devoir. Des tentations étranges, +inexpliquées, troublaient son chaste esprit, répandaient +dans son corps un frisson. L’image d’un +mari montait devant ses yeux. Ce mari avait la +physionomie et les traits d’Adrien de Varimpré, +le seul homme qu’elle eût rencontré depuis qu’elle +était au couvent.</p> + +<p>Chaque matin la trouvait plus découragée, plus +anxieuse. D’où naissaient les troubles de son +esprit ? Était-ce le démon qui les déchaînait ? +Était-ce sa jeunesse qui se révoltait et revendiquait +sa liberté ? Elle ne savait. A la chapelle, +durant les longues oraisons ; dans sa cellule, aux +heures des méditations pieuses, les tentations la +poursuivaient, lui rendaient plus intolérable la +réalité. La sévérité dont elle était l’objet, et qui +ne se lassait jamais, devenait un supplice. Elle la +trouvait partout, toujours debout, toujours exigeante, +acharnée à humilier l’orgueil, à mater la +chair, à paralyser la volonté, à châtier jusqu’aux +goûts les plus innocents.</p> + +<p>Il suffisait, par exemple, qu’elle manifestât de +l’attachement aux personnes et aux choses, pour +s’en voir aussitôt séparée et privée. Un jour, peu +après son arrivée à Paris, elle avait parlé avec +chaleur de sa filiale tendresse pour la mère Thérèse +de Jésus. Dès le lendemain, celle-ci, docile à +des ordres supérieurs, affectait de la fuir. Une +autre fois, elle avait commis l’imprudence de dire +tout haut, avec satisfaction, que sa cellule ouverte +sur le jardin recevait, dès l’aube, les premiers +rayons du soleil, et le soir, elle apprenait brusquement +que désormais elle en habiterait une +autre où le soleil n’entrait jamais.</p> + +<p>Ces privations n’étaient pas nouvelles dans +l’Ordre ; on ne les inventait pas pour la novice. +C’est la loi commune ; mais elle ne pouvait s’y +résigner. Une sourde rébellion grondait dans son +cerveau, éteignait sa ferveur, la disposait à railler +les traits par où se trahissait l’exaltation de ses +compagnes. Vainement, elle voulait se repentir +de ces manquements au devoir ; vainement, elle +s’en accusait. Sa raison lui répétait qu’elle n’était +pas coupable.</p> + +<p>Dès ce moment, il lui semblait que l’épreuve +était complète et décisive, qu’il serait inutile de +la prolonger, qu’il ne lui restait qu’à reconnaître +son erreur, qu’à quitter cette maison où elle ne +pouvait trouver le bonheur. Mais une fausse honte, +la peur de rentrer dans le monde, d’y devenir +l’objet des railleries de ceux qui la connaissaient, +la retenait, bien qu’elle eût compris déjà qu’elle +ne pouvait rester.</p> + +<p>Des craintes analogues l’empêchaient de confier +à la prieure ou à la mère des novices l’état de son +âme. Dans ses angoisses devinées ou surprises, +celles-ci ne voyaient rien qui différât de ce qu’elles +étaient accoutumées à voir dans les jeunes filles +confiées à leur vigilance. Chez toute novice, il y a +les mêmes doutes et les mêmes anxiétés. Presque +toujours, les vœux seuls y mettent fin. Les supérieures +de sœur Nicette de la Croix pensaient +qu’il en serait d’elle comme des autres, que ses +inquiétudes s’apaiseraient à l’heure où un engagement +définitif se substituerait à l’engagement +provisoire. Elles se trompaient.</p> + +<p>Leur erreur venait du silence gardé envers elles. +Si Jeanne eût parlé, elles auraient compris et renvoyé +au monde cette enfant victime d’une ferveur +passagère. La règle des ordres religieux à cet +égard est absolue. Elle ordonne non de séduire +les novices pour les retenir, en atténuant à leurs +yeux l’étendue du sacrifice qu’on leur demande, +mais de leur montrer, au risque même de les +décourager, la vie monastique dans toute son +austère réalité. Elle ordonne aussi de n’accepter +leurs vœux que lorsqu’il ne peut plus exister de +doute sur la sincérité de leur vocation. Aucun +symptôme apparent n’indiquait que cette sincérité +fît défaut à la vocation de Jeanne. Du côté de +ses supérieures, elle ne trouvait donc ni secours +ni lumière.</p> + +<p>Il n’était qu’une femme à qui elle aurait osé +tout dire : la mère Thérèse de Jésus. Celle-là, +c’était l’amie, la confidente des premiers jours. +Elle avait encouragé les aspirations naissantes, +conseillé, soutenu, éclairé cette âme virginale qui +cherchait sa voie. Elle en connaissait la pureté, +la docilité, le charme. Elle l’avait toujours aimée, +autant aimée que le lui permettait la règle inexorable +qui défend aux Carmélites de donner à +leurs compagnes une trop grande part de leur +cœur, où Dieu seul doit régner. Elle l’aimait plus +encore depuis que les aveux de son fils lui avaient +révélé l’inoubliable impression produite sur lui +par l’angélique visage de la novice. Il lui était +doux de se dire que cette enfant de laquelle la +loi monastique l’obligeait à détourner sa maternelle +tendresse ne resterait pas dans le cloître. +Elle priait pour que Dieu la rendît au monde et +fît d’elle la femme d’Adrien. Elle aurait pu lui +tendre la main, la tirer de la tourmente, lui montrer +la route droite. Mais loin d’encourager ses +confidences, elle était tenue de s’y dérober, la +mère des novices ayant blâmé l’attachement passionné +de sœur Nicette de la Croix pour son +ancienne prieure.</p> + +<p>Il restait, il est vrai, à la jeune religieuse son +confesseur. Un saint, ce vieux prêtre ; mais un +humble, un timide, qui reculait devant la nécessité +de conseiller un parti décisif, et peu habile à +discerner la réalité des scrupules dont il recevait +la confession. Il prêchait la résignation, la patience. +Il voulait que sœur Nicette de la Croix poursuivît +l’épreuve commencée, au moins jusqu’à la fin de +son noviciat.</p> + +<p>Elle ne résistait pas, se montrait docile à ces +ordres qu’on lui représentait comme les ordres de +Dieu. Elle persévérait dans la dure tâche, imprudemment +assumée ; mais elle n’y persévérait qu’au +prix d’un violent effort, véritable martyre qui +altérait sa santé, effaçait les roses couleurs de son +teint, flétrissait sa jeunesse et torturait son âme.</p> + +<p>Un matin, elle descendit au jardin, comme de +coutume, à l’heure de la récréation, si pâle et si +triste que la mère Thérèse de Jésus, qui depuis +longtemps soupçonnait sa détresse, n’en douta +plus. Ce que Jeanne n’osait s’avouer à elle-même, +Nicolette le comprit clairement en observant la +physionomie désolée, les traits amaigris de cette +enfant candide et pure. Elle alla vers elle, avec la +sollicitude empressée d’une mère, au mépris des +avertissements qu’elle avait reçus.</p> + +<p>— Marchez avec moi, mon enfant, lui dit-elle. +Je vous sens malheureuse. Pourquoi l’êtes-vous ? +N’hésitez pas à m’ouvrir votre cœur.</p> + +<p>— Dieu m’éprouve, ma mère, répondit Jeanne, +en réglant son pas sur celui de Nicolette. Voilà +longtemps que je voulais vous en avertir, vous +demander conseil. Mais vous restiez éloignée de +moi, et j’ai dû me taire. Votre indifférence a +aggravé mon mal.</p> + +<p>— Cette indifférence n’est qu’apparente. On +me l’a ordonnée ; j’ai dû obéir.</p> + +<p>— Étais-je donc coupable, ma mère, en manifestant +mon aveugle confiance en vous ?</p> + +<p>— Dieu exige qu’on n’ait une telle confiance +qu’en lui.</p> + +<p>— Alors, pourquoi la trompe-t-il ?</p> + +<p>— Oh ! ma sœur, ne jugez pas ses desseins. +Soumettez-vous à ce qu’il exige.</p> + +<p>— Ce qu’il exige ! Mais qu’il me le révèle +alors ! S’il entend que je reste à son service, pourquoi +me refuse-t-il l’énergie dont j’aurais besoin +pour surmonter les tentations qui m’assaillent ? +S’il veut au contraire que je quitte cette sainte +maison, que ne manifeste-t-il sa volonté ? Je suis +toute prête à lui obéir. Mais encore dois-je savoir +ce qu’il veut de moi. Je le lui demande, avec ferveur, +avec des larmes, dans l’effusion d’une âme +qui le cherche, et plus je le sollicite, plus il +semble se dérober. Vous, ma mère, allez-vous me +répondre ?</p> + +<p>Bouleversée par ces accents, Nicolette se taisait. +Elle le connaissait pourtant, le mal dont +souffrait Jeanne Mauroy : c’était la cruelle incertitude +des vocations fragiles, compagne inévitable +du noviciat, qui exerce son empire sur ces +pauvres cœurs troublés par l’excès même de leur +dévotion et les oblige à se demander s’ils ne se +sont pas trompés en choisissant la vie religieuse. +Peut-être aurait-il suffi qu’elle parlât pour verser +dans l’âme de Jeanne l’apaisement, pour lui montrer +dans le supplice qu’elle subissait le chemin +du ciel et pour l’attacher à jamais à Dieu, en lui +décrivant les douceurs du cloître. Mais le langage +qu’il eût fallu tenir, elle ne le tenait pas. Elle +bénissait les larmes qu’elle voyait couler ; elle +songeait à son fils, et c’est pour lui qu’elle voulait +délivrer Jeanne de ses chaînes.</p> + +<p>— Qu’éprouvez-vous donc ? demanda-t-elle +tout à coup. Je dois le savoir, si vous voulez que +je vous éclaire.</p> + +<p>Alors Jeanne raconta ses souffrances, ses +craintes, ses tentations, tout ce qui choquait ses +instincts et blessait sa raison. Elle ne dissimula +pas ses répugnances pour les austérités de la règle. +Trop lourd à ses épaules cet habit de serge, trop +acérées les lanières de cuir qui sillonnent de rougeurs +la peau délicate, trop grossière la nourriture +quotidienne, révoltantes enfin ces mortifications +volontaires et ces pénitences imposées, dont +elle était témoin chaque jour. La mère Thérèse de +Jésus l’écoutait en silence, heureuse de ce qu’elle +entendait et qui de toute autre l’eût affligée ; puis +brusquement, elle dit :</p> + +<p>— Nous nous sommes trompés ; vous n’avez +pas la vocation, mon enfant ; tout le démontre, il +faut sortir d’ici. Retournez au monde. Vous y +ferez votre salut, si vous voulez vous souvenir de +ce que vous avez vu et entendu au Carmel.</p> + +<p>— Est-ce vous, ma mère, qui me conseillez +d’en sortir ? demanda Jeanne, toute troublée à la +pensée de changer d’existence.</p> + +<p>— C’est moi qui vous le conseille, et c’est le +chapitre qui vous l’ordonnera, quand j’aurai +répété à nos sœurs ce que je viens d’entendre. +Vous n’êtes pas faite pour nous, ma chère fille.</p> + +<p>— Mais si je sors, comment me recevra le +monde ?</p> + +<p>— Avec bienveillance. Un acte sincère et désintéressé +est toujours respectable.</p> + +<p>— Que ferai-je une fois hors du Carmel ?</p> + +<p>— Vous vous marierez !</p> + +<p>— Oh ! pour cela, non ; jamais.</p> + +<p>— Gardez-vous de le dire. Savez-vous si vous +n’êtes pas destinée à servir d’exemple à ceux qui +contractent mariage ? Du reste, quand vous aurez +reconquis votre liberté, rien ne vous pressera de +prendre un grand parti ; vous observerez jusqu’à +ce que Dieu vous ait montré le chemin où il veut +que vous vous engagiez. Écrivez à votre tuteur. +Demandez-lui de venir vous chercher. Puis, +apprêtez-vous à abandonner cette maison. Quittez-la +résolument, le front haut, sans crainte. Vous +vous étiez trompée en y entrant ; vous réparez +votre erreur ; rien de plus honorable ni de plus +légitime.</p> + +<p>Jeanne écoutait silencieuse et les yeux baissés. +Soudain, elle releva la tête en murmurant :</p> + +<p>— Je suivrai vos avis, ma mère, et je partirai +convaincue qu’en agissant ainsi, je ne fais rien +que puisse blâmer ma conscience. Hélas ! pouvais-je +prévoir que je prendrais un jour ce parti si peu +conforme à ce que j’avais espéré ?</p> + +<p>— Vous n’en pouvez prendre d’autre, insista +Nicolette.</p> + +<p>Son regard trahissait la joie que lui causait la +résolution de Jeanne. Elle songeait déjà aux +moyens de la rapprocher de son fils et de la retenir +assez longtemps à Paris pour qu’Adrien eût le +loisir d’apprendre ce qu’était et ce que valait cette +jeune fille.</p> + +<p>— Je partirais sans regrets, ma mère, ajouta +Jeanne Mauroy, oui, sans regrets, si je ne vous +laissais derrière moi. Oh ! plus d’une fois, en +pensant à ma mère spirituelle, je verserai des +larmes.</p> + +<p>— Peut-être vous trompez-vous, mon enfant. +Peut-être aussi est-ce à l’heure où vous gémissez +sur notre séparation qu’à votre insu, Dieu prépare +des événements qui créeront entre vous et moi +un lien durable et fort.</p> + +<p>Jeanne regarda la mère Thérèse de Jésus en +l’interrogeant des yeux, car elle ne comprenait +pas ces énigmatiques paroles. La mère n’en dit +pas plus long et demeura impénétrable. Mais dans +le fond de l’âme, elle se réjouissait. Il lui semblait +qu’en enlevant cette âme au Carmel, elle venait de +jeter les fondements du bonheur de son fils.</p> + +<p>Elle n’en aurait pas douté si elle avait connu +les causes et l’étendue du mal dont souffrait Adrien. +C’était un supplice intolérable que chaque jour +rendait plus aigu, car de plus en plus l’influence +de Laure Malestra pesait sur ce cœur malade, qui +n’osait s’y soustraire, bien qu’il eût cessé d’aimer. +Sa loyauté habilement exploitée par Laure +le fixait à sa chaîne, en lui rappelant les engagements +pris par lui, lorsque, dans une heure de faiblesse +et d’erreur, il avait associé cette femme à +sa vie.</p> + +<p>La misérable créature comprenait bien que les +témoignages de sa tendresse feinte devenaient +odieux à son amant. Mais plus elle en recueillait +de preuves, et plus elle s’attachait à sa +victime, poussée non par l’amour, mais par +les féroces et vils calculs dont Jacques Roudier +s’était fait l’inspirateur et le complice. Elle exerçait +tous les droits d’une maîtresse impérieuse et +jalouse, et ne les exerçait que pour être payée d’un +plus haut prix, le jour où elle y renoncerait.</p> + +<p>Ce fut pour Adrien une suite de jours remplis +d’amertume, durant lesquels il connut les orages +des passions malsaines, scènes de violence où se +révélait dans les reproches mutuels l’impossibilité +de vivre en commun, et que dénouaient des réconciliations +dépourvues de sincérité, auxquelles les +sens seuls avaient part, et qui laissaient les cœurs +excités l’un contre l’autre. Il sortait de ces querelles +honteux, brisé, avec le sentiment de sa dégradation. +Il voulait rompre, et demeurait, n’ayant +même plus l’énergie de l’effort qu’il eût fallu faire +pour se délivrer. Ah ! Laure le connaissait bien. +A tout instant, elle lui rappelait qu’il était allé à +elle le premier, et que si elle avait succombé, c’est +qu’il parlait d’amour éternel. Elle lui reprochait +ses visites à sa mère, elle l’accusait de puiser là +le dégoût de l’amour.</p> + +<p>— Tu as cessé de m’aimer le jour où ta mère +est arrivée, disait-elle ; c’est ta mère qui t’entraîne +loin de moi.</p> + +<p>— Elle ne te connaît pas, répondait-il pour sa +défense.</p> + +<p>— Tu l’affirmes ; mais est-ce vrai ? J’ai mesuré +l’étendue de ta faiblesse, et peut-être me caches-tu +que tu lui as tout avoué et qu’elle veut me disputer +ton cœur.</p> + +<p>Il protestait ; mais Laure se retranchait dans son +argumentation ; elle affectait de ne tolérer qu’avec +impatience les relations de la mère et du fils ; elle +attribuait à ces relations les troubles quotidiens +dont il était seul à souffrir, puisque c’est elle qui +les provoquait pour amener son amant à la rupture +qu’elle souhaitait, sans vouloir en prendre +l’initiative. Ces luttes sourdes incessamment recommençaient. +Que n’eût-elle pas dit, si elle avait +su qu’en même temps qu’il cessait de l’aimer, +son amant commençait à aimer la novice ! Mais +cette affection naissante était le secret d’Adrien, +son unique consolation, la meilleure part de sa +vie. Il s’enfermait dans son espérance ; il y puisait +la force de supporter les épreuves dont il appelait +la fin. Au parloir des Carmélites seulement, il +trouvait la paix intérieure qui partout ailleurs lui +faisait défaut. S’il la trouvait dans cet asile, où +chaque matin le ramenait l’habitude, c’est que là +tout lui parlait de Jeanne Mauroy, c’est qu’il s’y +sentait rapproché d’elle, encore qu’il ne pût la +voir et n’osât prononcer son nom.</p> + +<p>Cependant, la santé d’Adrien s’altérait. Nicolette +le constatait avec inquiétude. Elle s’apercevait +du dépérissement de son fils sans en connaître +les causes, et ne songeait qu’au moyen d’en arrêter +les progrès. Ce moyen consistait à son avis dans +un amour partagé. Cette conviction l’avait déterminée +à entreprendre de décider Jeanne à abandonner +la vie religieuse, et son entreprise menée +à bonne fin, elle commençait à croire que son fils +allait être heureux.</p> + +<p>Le soir de ce jour, après avoir averti la prieure +des résolutions de Jeanne Mauroy, elle les fit connaître +à la communauté réunie pour la coulpe, +quand les novices et les converses se furent retirées, +et que les professes se trouvèrent seules. Elle déclara +qu’en sa qualité d’ancienne prieure du +Carmel de Beaucaire et de première confidente de +sœur Nicette de la Croix, elle avait considéré +comme un devoir de provoquer ces résolutions. +Autorisée à la conduire à Paris, quand elle-même +avait obtenu la faveur de s’y fixer, elle connaissait +mieux que personne l’âme de cette jeune fille ; +elle en restait responsable devant Dieu.</p> + +<p>Si grandes étaient dans l’Ordre la réputation de +prudence et l’autorité de la mère Thérèse de +Jésus qu’aucune de ses sœurs ne songea à blâmer +sa conduite. Dès ce moment, Jeanne Mauroy devenait +libre. Après s’être dépouillée de l’habit de +l’Ordre, elle ne devait rester dans la communauté +qu’à titre provisoire, comme pensionnaire, parmi +les postulantes, en attendant que sa famille vînt la +chercher.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3>X</h3> + + +<p>Jamais les heures n’avaient paru plus longues à +la mère Thérèse de Jésus. C’est en vain qu’à tout +instant, elle s’attendait à être appelée au parloir. +Le temps passait, et pour la première fois, la matinée +allait s’achever sans qu’elle eût vu son +fils.</p> + +<p>La veille, elle lui avait annoncé les résolutions +de Jeanne Mauroy, elle lui avait promis de disposer +la jeune fille à l’accueillir et à l’écouter, dès +que son tuteur serait arrivé. Adrien s’était retiré +en manifestant à sa mère le bonheur que lui causait +cette nouvelle, et en annonçant pour le lendemain +sa visite accoutumée. Et voilà que malgré sa promesse, +il ne venait pas. Nicolette ne savait que +penser de ce manquement à une douce habitude ; +elle en était bouleversée. Le cœur des mères est +prompt à s’alarmer. Une sensibilité maladive remplissait +le sien, la disposait à trembler sans cesse +sur son bonheur qu’elle ne semblait avoir ressaisi +que pour souffrir de ne pas le goûter pleinement, +obligée qu’elle était de le sacrifier sans cesse aux +devoirs de son état. Elle voyait déjà son fils malade +ou victime d’un accident, mort peut-être. Une +sueur glacée baignait son front, et l’angoisse étreignait +son cœur.</p> + +<p>A midi, la cloche appela les religieuses au réfectoire. +La mère Thérèse de Jésus se rendit à cet +appel. Mais l’inquiétude lui ôtait l’appétit. Avec +l’autorisation de la prieure, elle alla s’agenouiller +au milieu de la salle, demandant humblement à +ses sœurs de prier Dieu pour une âme en proie à +une grande affliction. Cette âme, c’était la sienne, +malade et toute meurtrie par l’absence d’Adrien.</p> + +<p>Ah ! comme en ce moment la règle lui paraissait +cruelle ! Quoi ! peut-être son fils sollicitait son +secours, avait besoin de sa tendresse, et elle était +retenue loin de lui ? Une mère emprisonnée ainsi, +quand ce qu’elle aime souffre et l’appelle ! Et s’il +allait mourir, serait-elle condamnée à le laisser +expirer sans le revoir ? C’était un commencement +de révolte que ces questions se succédant dans sa +tête en feu. Malgré tout, elle se sentait mère. +Longtemps annihilée dans la collectivité de l’Ordre, +sa personnalité se dégageait et s’affirmait sous +l’empire de ses anxiétés. Sa volonté renaissait +après une longue abdication. Elle se demandait +ce qu’elle ferait si tout à coup on venait lui apprendre +que son fils avait besoin d’elle. Elle +n’hésitait pas, elle était prête à sortir ; mentalement, +elle désobéissait à la règle pour obéir au cri +de son âme. Avant d’être la sœur Thérèse de Jésus, +elle était Nicolette de Varimpré. C’est de cela +surtout qu’elle se souvenait, et elle énumérait dans +sa pensée les devoirs qui s’imposaient à elle à ce +titre.</p> + +<p>Cependant, cette rébellion involontaire brusquement +lui fit peur. Pour une religieuse accoutumée +à scruter sa conscience vingt fois par jour, à considérer +comme un péché la plus légère infraction +à la règle et à s’en accuser publiquement, c’était +une faute grave que ce désir soudainement conçu +de franchir le seuil du couvent et de savoir ce qui +se passait au dehors. Effrayée de son audace, elle +se prosterna, les yeux remplis de larmes, et demeura +ainsi dans une attitude de pénitence expiatoire. +Mais presque aussitôt le souvenir de son fils +lui revint, lui fit comprendre la légitimité de sa +fiévreuse impatience, et lui rendit quelque énergie.</p> + +<p>Jeanne Mauroy, de la place où elle prenait son +repas parmi les postulantes, voyait son ancienne +prieure s’humilier et pleurer. Attristée déjà en +pensant qu’elle allait pour toujours se séparer +d’elle, Jeanne s’affligeait encore d’une douleur +dont elle devinait la violence, sans en connaître +les motifs. En quittant l’habit des Carmélites, elle +avait reconquis la liberté de céder aux entraînements +de son cœur. Lorsque les religieuses sortirent +de table pour se rendre au jardin, elle se rapprocha +de la mère Thérèse de Jésus, et lui dit +craintive :</p> + +<p>— Je souffre de vous savoir malheureuse, ma +mère ; ne puis-je rien pour soulager votre peine ?</p> + +<p>— Non, ma pauvre enfant, non, vous ne pouvez +rien ; je suis dans l’angoisse parce que je n’ai pas +vu mon fils ce matin, bien qu’il ait coutume de +venir tous les jours et qu’il m’ait promis hier de +venir aujourd’hui.</p> + +<p>— Mais il peut venir encore, ma mère.</p> + +<p>— Je pressens une catastrophe.</p> + +<p>Comme elle prononçait ces mots, la sœur tourière +entrait dans le jardin, une lettre à la main. +Elle s’avança vers la prieure, s’agenouilla et lui +remit la lettre. La prieure la lui rendit aussitôt +sans l’ouvrir, après avoir jeté les yeux sur l’adresse +et en lui désignant la mère Thérèse de Jésus.</p> + +<p>— C’est pour moi ! s’écria celle-ci.</p> + +<p>Elle se précipita au-devant de la tourière ; d’un +geste rapide, elle lui enleva le pli dont elle déchira +vivement l’enveloppe. Elle dévora d’un regard +les quelques lignes tracées sur la page blanche. +Son fils lui écrivait pour expliquer son absence. +Une légère indisposition le retenait chez lui et +l’empêchait de venir voir sa mère. Mais il s’annonçait +pour le lendemain, convaincu, disait-il, +que cette indisposition ne durerait pas.</p> + +<p>Nicolette soupira longuement. Un doux et triste +sourire éclaira son regard.</p> + +<p>— Avez-vous lieu d’être rassurée, ma mère ? +demanda Jeanne timidement.</p> + +<p>— Rassurée ! s’écria Nicolette ; je ne saurais +l’être avant d’avoir vu mon fils. Il est souffrant, il +me l’écrit, sa lettre ne manifeste aucune inquiétude ; +mais qui sait s’il ne me cache pas la vérité ? +Ah ! mon enfant, soupira-t-elle, combien je vous +envie votre liberté…</p> + +<p>Elle allait continuer, quand, se détachant d’un +groupe de religieuses parmi lesquelles elle causait +en riant, la prieure se dirigea de son côté. Discrètement, +Jeanne s’éloigna. Les deux mères +restèrent en présence.</p> + +<p>— Vous venez de manifester une impatience +qui n’est d’un bon exemple pour personne, ma +sœur, dit la prieure d’un accent sous lequel se +dissimulait mal un reproche.</p> + +<p>Nicolette était tombée à genoux. Un geste +de la prieure la releva. Debout, les bras croisés +sous son scapulaire, les yeux baissés, elle répondit :</p> + +<p>— C’est vrai, ma mère ; mais peut-être ai-je +une excuse. Depuis hier, j’étais sans nouvelles de +mon fils.</p> + +<p>— Il est fâcheux que vos préoccupations +maternelles troublent à ce point votre vie. A +diverses reprises déjà, je me suis aperçue des +distractions et des vivacités qu’elles vous causent.</p> + +<p>La mère Thérèse de Jésus ne put contenir un +mouvement de surprise et d’impatience. Mais il +fut aussitôt réprimé. Elle baissa la tête, en murmurant, +résignée :</p> + +<p>— Si j’ai péché, ma mère, punissez-moi.</p> + +<p>— Rentrez dans votre cellule, continua la +prieure, et priez pour que Dieu vous rende docile +à sa sainte volonté.</p> + +<p>La religieuse admonestée s’inclina, et, traversant +le jardin où ses sœurs marchaient pour +réchauffer leurs membres engourdis par le froid, +elle disparut, sans qu’aucune d’elles se permît +une réflexion sur l’incident. Jeanne l’accompagna +des yeux, impressionnée par ce qu’elle venait de +voir et d’entendre.</p> + +<p>En arrivant dans sa cellule sans feu, toute +glacée des rigueurs de l’hiver, Nicolette s’agenouilla +pour prier, conformément à l’ordre qu’elle +venait de recevoir. Mais, hélas ! ce n’étaient pas +des prières qui de son cœur troublé montaient à +ses lèvres blêmies. En dépit de ses efforts, sa +pensée l’entraînait loin du calme asile où elle +avait juré de vivre toujours.</p> + +<p>Le supplice dont elle souffrait, jamais, avant +elle, aucune Carmélite ne l’avait enduré. Nulle ne +s’était trouvée dans cette extrême détresse, placée +entre un devoir rigoureux et les angoisses légitimes +de l’amour maternel. Quelque sincère +qu’eût été la vocation qui l’avait conduite au +couvent, elle regrettait à cette heure d’avoir cédé +aux entraînements de sa ferveur. Hélas ! quand, +obéissant à la voix impérieuse qui lui parlait, elle +s’était consacrée à Dieu, pouvait-elle prévoir +qu’un jour son fils lui serait rendu et aurait besoin +de sa sollicitude ? Elle avait alors tout prévu, +sauf ce qui arrivait. Elle se trouvait maintenant +en présence de devoirs nouveaux. Que devait-elle +faire ?</p> + +<p>La règle des Carmélites est rigoureuse. Elle ne +permet pas les sorties accidentelles. Sous aucun +prétexte, quelque sacré qu’il puisse être, les religieuses +ne peuvent être autorisées à s’éloigner de +leur cloître. Elles y sont comme dans une prison, +enchaînées par les vœux prononcés. S’il arrive +que quelque circonstance grave les appelle dans +leur famille, elles n’ont d’autre ressource que de +solliciter de l’autorité ecclésiastique, souverainement +juge de l’opportunité de leur demande, la +faveur d’être relevées de ces vœux solennels. On +a vu quelquefois des religieuses cloîtrées abandonner, +à la suite d’événements inattendus, le +couvent pour n’y plus rentrer. On n’en a jamais +vu s’en éloigner pour y revenir. Si donc elle +voulait aller au secours de son fils, elle devait +changer de vie, retourner au monde, après avoir +obtenu l’agrément de ses supérieurs spirituels. +Et encore, pour en arriver là, fallait-il du temps, +des démarches, une enquête, des formalités minutieuses, +trop longues au gré de son impatience.</p> + +<p>La gravité des résolutions à prendre l’épouvantait. +Depuis qu’elle avait retrouvé son fils, elle +souffrait de ne pouvoir vivre à ses côtés, d’être +retenue loin de lui. Mais elle s’était résignée, convaincue +que le bonheur de le voir tous les jours +lui donnerait le courage. Malheureusement, il suffisait +qu’il eût manqué une fois à leur rendez-vous +quotidien pour lui enlever l’énergie. Elle relisait +sa lettre ; elle en interrogeait chaque ligne, et telle +était l’exaltation de son esprit qu’elle se figurait +que la mort s’installait au chevet d’Adrien.</p> + +<p>Hors d’état de prendre un parti, elle resta +jusqu’au soir accablée par la peur. Elle traîna +derrière soi ses préoccupations, à la coulpe, dans +la salle capitulaire, à la chapelle, sans pouvoir +recouvrer la sérénité d’âme indispensable à la +méditation et à la prière. Et cependant, elle voulait +prier, et lorsque son pauvre corps las et +meurtri fléchissait sous le poids de sa fatigue, elle +se suspendait aux grilles du chœur pour se tenir +éveillée. Enfin, quand elle étendit sur son dur +matelas de paille ses membres exténués, elle ne +parvint pas à trouver le sommeil, poursuivie toujours +par une mortelle inquiétude et tiraillée entre +les partis contraires que lui suggérait son imagination +affolée.</p> + +<p>Vers le matin, cependant, sa fièvre s’apaisa. La +nuit écoulée la rapprochait du moment où elle +espérait voir son fils. Elle assista aux offices, distraite, +impatiente. Après la messe, elle attendit +anxieuse. Mais, comme la veille, le temps passa +sans qu’elle fût appelée au parloir. Elle espérait +au moins une lettre. Elle ne la reçut pas. Alors +ses craintes s’aggravèrent. Le silence d’Adrien +rendait plus pénible son absence. Elle le devinait +couché, pâle et malade, livré à des soins mercenaires, +appelant sa mère, et peut-être expirant +sans l’avoir revue. C’en était trop pour ses forces +épuisées par l’insomnie. Elle alla trouver la +prieure, lui fit part de son malheur, et tout en +larmes, lui demanda conseil. Pour la rassurer, la +prieure promit de faire prendre des nouvelles +d’Adrien. Une postulante converse reçut l’ordre +de se transporter chez lui et de s’enquérir de la +vérité. En attendant son retour, Nicolette resta +dans la chapelle, le front sur les dalles froides, +suppliant Dieu de lui rendre son fils. C’est là que +la tourière lui rapporta la réponse. Depuis deux +jours, Adrien était alité, en proie à la fièvre, sans +que le médecin qui lui donnait des soins eût pu +préciser la nature du mal. La tourière tenait ces +détails d’un ami du malade, installé chez lui, et +qui n’avait pas voulu permettre qu’elle lui parlât.</p> + +<p>Ces renseignements, loin de calmer les angoisses +de Nicolette, achevèrent de la troubler. Sûrement, +on lui cachait la vérité. Son enfant était +plus mal qu’on ne le lui disait. Son visage exprimait +une douleur si violente, que la prieure, prise +de compassion, lui prodigua les plus vifs témoignages +de la fraternelle affection qui unit les religieuses +entre elles. Elle essaya de la consoler. +Mais la mère ne voulait rien entendre. Son regard +fixé devant elle semblait percer les murailles, et +franchir la distance qui la séparait de son fils. Il +s’agissait bien vraiment, comme on le lui conseillait, +d’offrir cette torture au Sauveur, en expiation +des péchés de l’humanité ! La foi de la Carmélite +n’était plus assez ardente pour que ce langage +pût l’apaiser. Elle écoutait, et n’entendait rien, +en proie à la préoccupation qui de plus en plus +l’étreignait. Pour dérober le spectacle de ses larmes +à la communauté, la prieure l’engagea à rentrer +dans sa cellule.</p> + +<p>— Est-ce un ordre, ma mère, ou un conseil ? +demanda-t-elle, la fièvre aux yeux et dans la voix.</p> + +<p>— Un ordre, répliqua sévèrement la prieure, +choquée par le ton de cette question.</p> + +<p>— J’obéis, alors, oui, j’obéis… Et plus bas elle +ajouta : — Pour la dernière fois.</p> + +<p>Elle s’éloignait, cédant à des résolutions spontanées, +la tête haute et d’un pas pressé. Son +absence dura peu. Quelques instants après, au +moment où la lumière du jour déclinait, elle reparaissait +devant la prieure, mais transformée. Elle +ne portait plus l’habit du Carmel. Elle l’avait +quitté pour se vêtir de la pauvre robe noire et +du manteau sous lesquels, quelques semaines +avant, elle avait fait le voyage de Beaucaire à +Paris.</p> + +<p>— Que signifie ce costume ? demanda la prieure +stupéfaite.</p> + +<p>— Il signifie, ma mère, que mon fils m’appelle +et que je vais à lui.</p> + +<p>— Vous voulez sortir du cloître !</p> + +<p>— J’en veux sortir.</p> + +<p>— Vous savez qu’une fois hors de la maison, +vous n’y pourrez plus rentrer.</p> + +<p>— Je n’y rentrerai pas.</p> + +<p>— Si c’est votre liberté que vous voulez reprendre, +vous ne le pouvez faire qu’avec l’autorisation +de vos supérieurs ecclésiastiques. Seuls, ils peuvent +vous relever de vos vœux.</p> + +<p>— Ils m’en relèveront.</p> + +<p>— Sans doute ; mais vous devez attendre ici +leur décision.</p> + +<p>— Attendre ! quand mon fils, peut-être, meurt +faute de mes soins.</p> + +<p>La prieure n’en revenait pas. Quoi, révoltée, +cette sœur Thérèse de Jésus, une des lumières de +l’Ordre, cette religieuse modèle dont on rappelait +sans cesse aux novices le nom et les vertus ! +C’était à n’y pas croire. Il fallait que l’esprit de +Dieu se fût retiré d’elle et l’eût abandonnée au +démon.</p> + +<p>— Ma sœur, supplia la prieure, revenez à vous. +Songez aux suites du scandale que causera votre +départ ; songez surtout à la responsabilité qui va +peser sur votre âme, si vous abandonnez cette +maison malgré moi. Vous aurez à rendre compte, +un jour, de votre désobéissance, et ce sera terrible.</p> + +<p>— Je suis mère, et Dieu me comprendra, +objecta froidement Nicolette.</p> + +<p>— Vous avez fait le serment de demeurer à son +service.</p> + +<p>— Je ne savais pas alors qu’il me rendrait mon +fils. Pourquoi me l’a-t-il rendu, si ce n’était pour +me rappeler que la maternité crée aussi des +devoirs sacrés ? Il est clément, il est miséricordieux, +et sa bonté ne me fera pas défaut.</p> + +<p>— Sœur Thérèse de Jésus, insista la prieure, je +vous ordonne de rentrer dans votre cellule, de +reprendre l’habit que vous n’aviez pas le droit de +quitter, et d’attendre parmi nous les décisions que +je vais provoquer. Je vous l’ordonne, et vous +adjure de ne pas enfreindre mes ordres.</p> + +<p>— Ce que vous me demandez, ma mère, est +impossible. Ah ! si vous aviez un fils, vous ne me +parleriez pas ainsi que vous le faites. Mais, hélas ! +vous ne pouvez me comprendre ; votre cœur n’a +jamais éprouvé ce qu’éprouve le mien en ce +moment. Aucune volonté, entendez-le, aucune +n’est assez puissante pour me retenir ici malgré +moi.</p> + +<p>— Aucune volonté, dites-vous ! Mais le souci +de votre salut !</p> + +<p>— Il est moins exigeant que le souci du salut +ce mon fils !</p> + +<p>— Encore une fois, je vous supplie, obéissez à +votre prieure, sœur Thérèse de Jésus.</p> + +<p>— Je ne peux obéir, ma mère.</p> + +<p>— Mais l’enfer, malheureuse, l’enfer !</p> + +<p>— Il ne me fait pas peur. Non ! Je ne crains pas +d’être châtiée pour avoir refusé de fermer l’oreille +aux appels de mon enfant. Si je me trompe, +j’aime mieux encore être damnée pour toute l’éternité +que d’abandonner le cher être qui me tend les +bras. La prieure, à ces mots, baissa la tête, et +toute gémissante, fit le signe de la croix. En les +entendant, elle venait de comprendre qu’elle ne +parviendrait pas à briser la rébellion de la mère +Thérèse de Jésus. Il n’y avait qu’à se résigner et à +prier Dieu de pardonner l’offense commise contre +son nom. La révoltée ajouta : — Ce soir, je cours +où le devoir m’appelle ; demain, j’écrirai à mes +supérieurs pour expliquer ma conduite, prête à +me soumettre à ce qu’ils décideront, soit qu’ils +exigent que le Carmel me reste à jamais fermé, soit +qu’ils me permettent d’y rentrer, quand mon fils +n’aura plus besoin de mon amour et de mon +dévouement. Adieu, ma mère !</p> + +<p>La nuit était venue. Après s’être inclinée devant +la prieure pétrifiée, Nicolette s’éloignait par les +corridors, où des quinquets répandaient une lueur +tremblante et pâle. Sur son passage, des ombres +silencieuses se rangeaient en allongeant sur les +murs blancs leur silhouette noire, et se garaient de +la fugitive comme d’une pestiférée. Quand elle +arriva au bas de l’escalier, elle se trouva seule sur +le seuil de la chapelle entr’ouverte. A la vue du +chœur silencieux, sombre et froid, elle s’arrêta +haletante, comme si les souvenirs qu’elle retrouvait +à cette place fussent redevenus tout à coup +assez puissants pour la retenir. Les battements de +son cœur se précipitèrent. Dans le silence, elle +entendit alors, venant du premier étage, la rumeur +confuse et faible des gémissements provoqués par +sa révolte. Le froid de la mort glaça son cœur. +Elle chancela défaillante. Encore une minute, et +c’en était fait de son énergie. Le passé allait la +reprendre, l’envelopper de nouveau dans les exigences +de la règle, et son fils l’appellerait en vain. +La peur de ne pas le revoir si elle n’allait à lui la +redressa. Elle se remit en marche. Comme elle +arrivait à la grille de clôture, une voix faible l’appela. +Elle se retourna. La voix reprit, légère +comme un souffle :</p> + +<p>— Puisque vous partez, ma mère, emmenez-moi.</p> + +<p>— Ah ! chère enfant ! soupira-t-elle en pressant +Jeanne sur son cœur, vous emmener ! Je le voudrais. +Mais votre famille compte vous retrouver +ici ; elle me blâmerait peut-être de vous avoir associée +au scandale que va causer mon départ ; je ne +peux pas, je ne dois pas vous emmener. Mais +lorsque vous serez hors de cette maison, rien ne +s’opposera à ce que vous veniez me voir.</p> + +<p>— Où serez-vous, ma mère ?</p> + +<p>— Chez mon fils, si, comme j’en ai le ferme +espoir, le Seigneur me l’a conservé.</p> + +<p>— Alors, à bientôt, ma mère.</p> + +<p>— A bientôt, ma fille !</p> + +<p>Ce fut tout. Nicolette hâta le pas, et, ayant +passé devant la loge d’où la tourière effarée la +regardait fuir, elle s’élança au dehors, consommant +ainsi sa rupture avec ce Carmel bien-aimé où jadis +elle n’était entrée que pour y mourir, et d’où elle +s’échappait maintenant parce qu’elle voulait vivre, +vivre pour son fils.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3>XI</h3> + + +<p>Après une longue soirée d’insomnie et de fièvre, +Adrien commençait à s’assoupir. Depuis déjà trots +jours, un mal mystérieux ébranlait son cerveau, +secouait ses nerfs, troublait son intelligence et le +tenait alité. C’était une accablante lassitude répandue +par tout son corps, pesant sur son âme, le +résultat d’une défaite suprême, succédant à une +longue résistance enfin vaincue.</p> + +<p>Devant ses yeux, des visions maladives se détachaient +sur le fond obscur de sa chambre. Elles lui +montraient tantôt sa mère qu’il s’étonnait de +n’avoir pas vue encore, bien qu’à deux reprises +il l’eût appelée par des lettres suppliantes ; tantôt +Jeanne Mauroy, à laquelle il songeait sans cesse +depuis qu’il la savait libre et déliée de ses vœux. +Dans ces hallucinations, sa mère tendait vers lui +ses bras, chargés de lourdes chaînes. Elle l’enveloppait +d’un regard navré, où éclatait la douleur +enfantée par son impuissance à le secourir. Jeanne +Mauroy lui souriait, resplendissante dans l’éclat +de sa beauté souveraine. Sous ce sourire doux, +empreint de raillerie, il croyait lire un reproche. +Pourquoi, s’il l’aimait, n’allait-il pas à elle ? Pourquoi +ne lui parlait-il pas de l’amour dont les ardeurs +l’embrasaient ?</p> + +<p>Alors, une prière montait à ses lèvres, s’en +échappait en accents de délire, imprimant à tout +son être un spasme douloureux. Il adjurait les +deux femmes, en invoquant sa tendresse pour +elles, l’une de lui venir en aide, l’autre de lui +pardonner. Mais elles demeuraient sourdes à sa +voix. Leur ombre tremblante s’évanouissait, ne +rendant à son esprit quelque lucidité que pour lui +montrer Laure et Roudier, installés dans sa +maison, devenus, malgré lui, ses gardiens, et +veillant autour de son lit, afin d’empêcher les +bruits du dehors d’arriver jusque-là.</p> + +<p>En dépit des témoignages de leur intérêt prodigué +à toute heure, avec des formes obséquieuses, +ces deux êtres, à qui, trop longtemps, il avait +accordé sa confiance et livré sa vie, ne lui inspiraient +plus que de l’horreur. Sous leurs airs tristes, +il devinait leurs calculs odieux. Ses illusions dissipées +lui laissaient voir toute l’infamie de la +maîtresse vénale et de l’ami traître, dont il ne +pouvait secouer le joug, ce joug détesté, imposé à +sa faiblesse. Sous prétexte de le soigner, ils +l’avaient séquestré ; il le savait, et néanmoins il +était contraint de les subir et d’accepter leurs +soins.</p> + +<p>Ils essayaient encore de dissimuler leurs visées. +Mais leur attitude les révélait. Il y avait déjà dans +leur parole une menace, comme si, le voyant +perdu, ils n’eussent plus eu que le souci de le +rendre docile à leur volonté, en exploitant l’inquiétude +et la peur qui s’emparent des mourants. +Ils voulaient se faire attribuer, sinon la totalité, au +moins la plus grande partie de sa fortune. C’est à +exciter ses libéralités qu’avait travaillé Laure +quand il était debout. Maintenant, elle s’appliquait +à lui arracher un testament qui la ferait héritière. +Elle s’y appliquait, en fille habile, soumise à Roudier +dont la perversité avait touché son cœur, et aux +mains de qui elle n’était plus qu’un instrument +qu’il dirigeait à son gré.</p> + +<p>Il n’avait pas eu de peine à lui démontrer la +facilité de l’entreprise. Sans parents pour le protéger +et défendre ses droits, séparé de sa mère, +Adrien de Varimpré était une proie sur laquelle +leur cupidité pouvait s’exercer sans effort. Le +médecin l’avait presque condamné. Pour le sauver, +il aurait fallu un dévouement maternel ou +une sollicitude conjugale, une de ces volontés +énergiques que seul l’amour peut inspirer. Dans +leurs soins intéressés, les misérables n’apportaient +rien de pareil. Laisser mourir Adrien, +après avoir obtenu de lui le testament qui devait +les enrichir, ils ne poursuivaient rien au delà. +Sous une forme insaisissable, c’était déjà le +crime. Et pâle, blême, anéanti sous les étreintes +du mal, le malheureux s’en allait vers la mort, +sans défense et sans secours.</p> + +<p>Vers six heures, au moment où l’ombre agrandie +montait le long des rideaux de son lit, il fut tiré +tout à coup de son assoupissement. Roudier était +devant lui, une méchante expression sur ses traits +à peine éclairés par la blanche lumière de la lampe +posée sur un guéridon. Dans la cheminée, des +bûches se consumaient lentement sur les cendres +embrasées. Par la porte ouverte à côté de cette +cheminée, l’œil encore à demi clos d’Adrien embrassait +le salon, et apercevait au milieu de cette +pièce Laure assise dans un fauteuil, essuyant ses +larmes.</p> + +<p>— Je suis donc bien bas ? demanda-t-il à +Roudier. Et comme Roudier se taisait, il ajouta : — Pourquoi +m’as-tu éveillé ? Que ne me laisse-t-on +en repos ?</p> + +<p>— C’est que tu étais terriblement agité, mon +camarade. Tu as eu le délire, un délire violent. Tu +parlais de ta mère, et aussi d’une certaine Jeanne…</p> + +<p>— J’ai prononcé son nom ? s’écria Adrien.</p> + +<p>— Tu vois, puisque je le sais. Ce n’est pas très-gai +pour Laure de découvrir qu’il y a dans ta vie +une autre femme qu’elle.</p> + +<p>— Qu’est-ce que cela peut lui faire, puisque je +vais mourir ?</p> + +<p>— Ce que cela peut lui faire ! Demande-le-lui.</p> + +<p>— Non ; je ne veux à cette heure ni explication +ni scène. Il respira bruyamment ; puis il continua : — As-tu +envoyé à ma mère la lettre que j’ai +écrite ce matin ?</p> + +<p>— Je l’ai envoyée.</p> + +<p>— On n’a pas répondu ?</p> + +<p>— Le commissionnaire est revenu les mains +vides, sans avoir pu arriver à la sœur Thérèse de +Jésus. La tourière a pris la lettre, en promettant +de la faire parvenir.</p> + +<p>— C’est épouvantable ! gémit Adrien.</p> + +<p>— Renonce à te tourmenter, mon pauvre ami ; +ta mère ne viendra pas. Il est interdit aux Carmélites +de franchir l’enceinte de leur cloître.</p> + +<p>— Il faudra donc mourir sans la revoir !</p> + +<p>— Que parles-tu de mourir ! s’écria Roudier. +Tu es bien bas, sans doute ; et entre hommes, on +se doit la vérité ; mais si je te la dis, c’est que je +suis sûr que nous te sauverons. Oui, nous te sauverons, +fit-il avec lenteur, pesant ses paroles toutes +pleines d’insinuations et de réticences. Cependant, +le médecin prétend le contraire ; il m’a dit ce +matin que si tu as des dispositions à prendre… +Oh ! tu sais, ce n’est pas difficile de faire un testament, +et après tout, cela ne te rendra pas plus +malade.</p> + +<p>— Un testament ! Dans quel but ? Ma mère +hérite de son fils…</p> + +<p>— Oui, d’après la loi. Mais tu dois à Laure une +preuve d’amour, une preuve bien méritée, car +depuis deux jours, elle t’a soigné avec un dévouement +dont je ne la croyais pas capable.</p> + +<p>— Elle a déjà reçu de moi de quoi vivre.</p> + +<p>— De quoi vivre ! objecta Roudier dédaigneusement. +Trois mille francs de rente à peine.</p> + +<p>— C’est plus que ne vaut le bonheur qu’elle +m’a donné.</p> + +<p>— Comme tu parles d’elle ! Tu la hais donc +bien ?</p> + +<p>— Oui, je la hais. Ame vulgaire, âme vénale ! +Elle a flétri la mienne ! C’est elle qui me tue. — Roudier +protestait du geste. Adrien continua avec +amertume : — Ah ! fou que j’ai été de me laisser +tromper par son visage menteur, et de me livrer à +elle !</p> + +<p>Roudier prit brusquement la main de son ami, +et désignant Laure toujours assise dans le salon :</p> + +<p>— Ne vois-tu donc pas qu’elle se désespère !</p> + +<p>— Comédie !</p> + +<p>— Persiste à le penser, puisque tel est ton +caprice ; mais, crois-moi, ne le lui dis pas. Si tu +dois mourir, n’ajoute pas à ses larmes la cruauté +d’un mépris immérité, succédant à ton amour ; ce +serait lâche, car, fût-elle coupable, ce que je nie, +elle est maintenant digne de pardon. Si tu dois +vivre, qu’elle ne puisse pas un jour supposer que +la haine t’a rendu capable de l’oublier en ce moment, +et de la mettre à la discrétion de ceux qui +la détestent, parce qu’elle leur a pris ton cœur.</p> + +<p>Les supplications de Roudier expirèrent dans +un attendrissement joué avec un grand art. Il resta +debout devant le lit, épiant, anxieux, sur la figure +d’Adrien l’impression produite par sa parole. Mais +tout à coup le malade se souleva et reprit avec +violence :</p> + +<p>— Pourquoi la défends-tu, si tu es mon ami ?</p> + +<p>— Parce que mon devoir d’ami est de te mettre +en garde contre l’injustice que tu vas commettre. +Oui, une injustice, je l’affirme. Parlerais-tu de +Laure comme tu le fais, si tu n’aimais une autre +femme, cette Jeanne sans doute, dont j’ai entendu +tout à l’heure le nom dans ta bouche pour la +première fois ?</p> + +<p>— C’est infâme de me tourmenter ainsi ! murmura +Adrien, dont cet entretien achevait d’ébranler +les forces et de paralyser la volonté.</p> + +<p>Sa plainte laissa Roudier insensible. Il se pencha +sur le lit, et toujours impitoyable, il dit :</p> + +<p>— Allons, Adrien, reviens à toi et comprends +que tu dois faire ce testament. Il le faut, je le +veux…</p> + +<p>Ses yeux sombres ne priaient plus ; ils ordonnaient, +et maintenant Adrien le regardait avec +une surprise mêlée de crainte.</p> + +<p>— Tu le veux ? soupira-t-il.</p> + +<p>— Je le veux, répéta Roudier, qui avait pris sur +la table de nuit un buvard, une feuille de papier +et une plume.</p> + +<p>Un sourire éclaira les traits d’Adrien. Il se souleva +avec lenteur. Assis sur le lit, le dos appuyé +aux coussins relevés, il prit les objets que lui tendait +Roudier, en murmurant.</p> + +<p>— J’obéis… Si je n’obéissais pas, tu serais +capable… Allons, dicte ; tu connais ma fortune +mieux que moi.</p> + +<p>Roudier dicta :</p> + +<p>« Dans la crainte de la mort, malade de corps, +mais sain d’esprit, j’écris de ma main l’expression +de mes dernières volontés.</p> + +<p>« Je désire qu’aussitôt après mon décès, l’inventaire +de ma succession soit dressé sans aucun +retard, et ma mère admise à reprendre, dans cette +succession, une somme égale à la fortune personnelle +qu’elle possédait au moment de son mariage, +et dont elle m’a fait donation quand j’ai eu le +bonheur de la retrouver. Sous cette unique réserve, +j’institue mademoiselle Laure Malestra ma légataire +universelle, afin qu’elle soit mise après ma mort +en possession de tous mes biens meubles et immeubles, +tels qu’ils existent et se comportent, et +sans autre exception que celle que je viens d’indiquer. +J’entends reconnaître ainsi le fidèle et +affectueux dévouement que m’a prodigué mademoiselle +Laure Malestra, depuis que je la connais +jusqu’à ce jour.</p> + +<p>« Les dispositions que je prends en ces termes +ne dépouilleront pas ma mère, puisqu’elles visent +seulement la fortune que je tiens de mon père, +Frédéric de Varimpré. D’ailleurs, ma mère, enfermée +pour sa vie dans un cloître, a fait vœu de pauvreté, +et, considérât-elle que ses droits d’héritière +légale sont lésés par le présent testament, elle m’a +trop tendrement aimé pour s’opposer à l’exécution +de ma volonté formelle, que je consigne solennellement +dans ces lignes autographes. »</p> + +<p>Adrien avait écrit silencieusement sous la dictée +de Roudier ; il s’arrêta pour se reposer, en disant :</p> + +<p>— Je ne te savais pas si habile ; tu as tout prévu.</p> + +<p>— Continue, fit brutalement Roudier.</p> + +<p>— Sera-ce long encore ?</p> + +<p>— Plus rien qu’une phrase :</p> + +<p>« Je désigne mon ami Jacques Roudier comme +mon exécuteur testamentaire ; je le prie d’accepter, +avec mes remercîments fraternels, un tableau à +son choix parmi ceux qu’on trouvera chez moi. »</p> + +<p>— Est-ce tout ? demanda de nouveau Adrien.</p> + +<p>— Oui ; date et signe, lisiblement surtout. Le +misérable s’inclina pour s’assurer que sa recommandation +était exécutée. Puis il prit le testament, +le plia en quatre sans le lire, le glissa sous +une enveloppe qu’il cacheta et qu’il posa sur le +buvard devant Adrien, en ajoutant : — Écris là : +« Ceci est mon testament. »</p> + +<p>Quand ce fut fini, il s’empara du pli. Une joie +folle errait sur ses lèvres frémissantes, allumait un +éclair dans ses yeux. Sans prononcer un mot de +gratitude, il s’éloigna, tandis qu’Adrien, épuisé, +laissait retomber sur l’oreiller sa tête pâlie.</p> + +<p>De la place où elle se trouvait, Laure avait feint +de se désintéresser de ce qui se décidait à quelques +pas d’elle. Mais, à travers ses doigts ouverts sur +son visage, elle suivait tous les mouvements de +son complice. Au geste qu’il fit, elle devina le +succès de sa tentative. Alors elle se leva, et toute +dolente, vint s’agenouiller devant le lit, en touchant +de sa bouche la main amaigrie, pendante sur les +couvertures. Elle jouait son rôle jusqu’au bout, +avec le désir de faire croire à sa reconnaissance. +Mais Adrien retira son bras, sans essayer de dissimuler +sa répulsion ; puis il demeura immobile, +anéanti par l’effort auquel il venait d’être condamné. +Cet accablement effraya Laure. Elle quitta +la place et se rapprocha vivement de Roudier.</p> + +<p>— Est-il mort ? lui demanda-t-elle à voix +basse.</p> + +<p>— Non, mais il ne vaut guère mieux que s’il +était mort, répondit Roudier sur le même ton. Ah ! +il était temps d’en finir. Encore quelques heures, +et l’héritage nous échappait. Te voilà riche, grâce +à mon énergie…</p> + +<p>Ils revenaient à petits pas dans le salon, ne +s’arrêtant que pour jeter un coup d’œil derrière +eux, sur cette couche privée de secours et de soins, +où Adrien demeurait étendu, sans mouvement, +comme un cadavre. Pour causer sans contrainte, +ils fermèrent la porte. Le malheureux, maintenant, +pouvait mourir en paix. Personne ne troublerait +plus son repos, personne. Une fois seuls, +ils se regardèrent en riant.</p> + +<p>— La fortune, enfin ! s’écria Roudier en brandissant +le pli.</p> + +<p>Sa voix résonna dans le salon silencieux, à +peine éclairé par deux bougies qui se consumaient +sur la cheminée.</p> + +<p>— Doucement, donc ! murmura Laure. S’il +allait entendre !…</p> + +<p>— Lui, il ne peut plus entendre, ni voir ni entendre. +Il mourra cette nuit.</p> + +<p>Laure frissonna ; puis elle se pressa contre son +complice, et touchant du doigt le testament :</p> + +<p>— Alors, mon nom est écrit là dedans ! fit-elle.</p> + +<p>— Veux-tu le voir… attends… Il tendit le pli +vers la bougie, en présentant à la flamme le cachet. +La cire lentement se liquéfia. Il ouvrit l’enveloppe +avec dextérité, sans la déchirer. Il en retira le +papier et le passa à Laure : — Lis. Elle y jeta les +yeux, la figure empourprée, toute tremblante de +l’émotion subite qui s’emparait d’elle. — La joie +te rend belle, lui glissa Roudier à l’oreille. Mais, +au lieu de répondre au compliment, elle restait +bouche béante, stupéfaite, hébétée. — Qu’est-ce +qui te prend ? demanda-t-il.</p> + +<p>— Nous sommes joués !</p> + +<p>Il lui arracha le testament d’un geste de fureur, +tandis qu’elle bégayait le nom de Jeanne Mauroy, +écrit à la place du sien sur l’acte testamentaire, +par lequel elle s’était crue enrichie.</p> + +<p>— Le diable l’emporte ! s’écria Roudier. Il s’est +moqué de moi.</p> + +<p>— Jeanne Mauroy ! répéta Laure. Connais-tu, +toi ?…</p> + +<p>— C’est ta rivale, ma fille ; car tu as une rivale. +Il te trompait.</p> + +<p>— Alors tout est perdu ?</p> + +<p>Roudier garda le silence. Il examinait attentivement +les caractères tracés par Adrien ; il pressait +entre le pouce et l’index la feuille couverte d’écriture +pour en calculer l’épaisseur ; il en étudiait +le grain et la transparence. Peu à peu, il se rassurait.</p> + +<p>— Il n’est pas impossible d’effacer ce nom et +d’y substituer le tien, dit-il enfin.</p> + +<p>— Un faux ! jamais… je ne veux pas aller en +prison.</p> + +<p>— Laisse donc ; on n’est pas chimiste pour rien.</p> + +<p>— Alors tu crois.</p> + +<p>— Je réponds de tout. Cette nuit, je travaillerai, +et tu hériteras, continua-t-il, en laissant tomber le +testament sur le marbre de la cheminée, pour se +rapprocher de Laure ; oui, tu hériteras, ma petite ; +c’est-à-dire, nous hériterons, car c’est part à +deux, n’est-ce pas, madame Roudier ?</p> + +<p>— Tu es bête, fit-elle, en se dérobant aux +lèvres avides qui cherchaient les siennes.</p> + +<p>Mais Roudier la retenait par la taille ; un soudain +et brutal désir le secouait. Il voulait, à cette +heure décisive, sceller d’une caresse les projets +anciens, formés lorsque encore il n’en croyait pas +la réalisation si prochaine.</p> + +<p>— J’ai peur, soupira-t-elle, en essayant de lui +résister.</p> + +<p>— Qu’avons-nous à craindre ?</p> + +<p>Il n’eut pas le temps d’achever. Laure, poussant +un grand cri, s’arrachait à ses bras, se réfugiait à +l’autre extrémité du salon, effarée et tremblante, +les yeux fixés sur la porte de la chambre, avec +une persistance qui obligea Roudier à regarder du +même côté. Sur le seuil de cette porte qui s’était +ouverte sans bruit, se tenait Adrien cramponné à +la boiserie, un manteau sur les épaules, offrant +aux complices épouvantés le spectacle de sa face +livide, rendue plus sinistre par le désordre de ses +cheveux. En une minute, il eut tout vu et tout +deviné.</p> + +<p>— Misérables ! murmura-t-il.</p> + +<p>— Deviens-tu fou ? demanda violemment Roudier, +en s’élançant vers lui.</p> + +<p>— Ne me touche pas, scélérat, continua Adrien.</p> + +<p>Roudier insista pour le ramener vers son lit ; il +y eut un commencement de lutte. Adrien s’était +adossé à la porte ; il se débattait, poussait des gémissements, +faits de plaintes et de reproches, +tandis que Laure, perdant la tête, n’écoutant que +sa terreur, se précipitait au dehors, en appelant la +femme de service, à qui depuis la veille l’entrée +de la chambre du malade restait interdite.</p> + +<p>Cette femme accourut. Elle rencontra dans +l’antichambre Laure, chancelante sous le coup +de son effroi brusquement déchaîné.</p> + +<p>— Pourquoi tout ce bruit, madame ? demanda-t-elle, +soupçonneuse.</p> + +<p>— Venez vite, répondit Laure. Adrien a quitté +son lit, en proie à un accès de fureur. Il menace…</p> + +<p>Un violent coup de sonnette l’interrompit ; sa +phrase resta inachevée. La servante, qui se trouvait +devant la porte d’entrée, n’eut qu’à se retourner +pour ouvrir, et dut se jeter de côté pour n’être +pas renversée par une inconnue, une petite vieille, +vêtue de noir, qui se précipita dans l’appartement +en appelant Adrien. A l’air de cette étrangère, à +ses accents, à son inquiétude, Laure comprit et +murmura :</p> + +<p>— Sa mère ! Sa mère ici ! Allons, il n’y a plus +d’espoir.</p> + +<p>Et saisie de peur, prenant à peine le temps de +décrocher son chapeau et son manteau suspendus +à une patère, elle descendit l’escalier, affolée, laissant +Roudier se tirer d’affaire comme il pourrait.</p> + +<p>Déjà Nicolette en savait long. Un entretien de +quelques minutes avec le portier lui avait révélé +le danger que courait son fils ; son instinct maternel +complétait cette révélation, lui faisait pressentir +le rôle odieux de l’ami et de la maîtresse, installés +au chevet du malade.</p> + +<p>— Me voilà, mon enfant, me voilà, cria-t-elle +en se précipitant dans la chambre.</p> + +<p>— Ma mère ! ma mère ! gémit Adrien, qui roulait +sur son lit, vers lequel Roudier l’avait brutalement +ramené, venez me défendre ; chassez cet +homme, chassez sa complice.</p> + +<p>— Oui, je te défendrai, et je ne te quitterai plus, +reprit Nicolette avec une vigueur que décuplait le +sentiment du péril. Elle prit Roudier par le bras, +et le repoussa en se jetant devant son fils renversé. +Une sainte colère animait son regard. Avant que +Roudier fût revenu de sa surprise, elle se dressait +terrible, en lui montrant la porte. — Sortez, +monsieur, dit-elle.</p> + +<p>— Mais, madame, qui donc êtes-vous, et de quel +droit…?</p> + +<p>— Éloignez-vous, ou j’appelle. Je suis la baronne +de Varimpré.</p> + +<p>Roudier hésita un moment. La tête basse, il +promenait autour de lui ses yeux où grondait la +haine. Puis, tout à coup, il releva le front, cherchant +à couvrir sa retraite.</p> + +<p>— Oui, je sors, fit-il, mais c’est pour revenir. +Vous entendrez parler de moi, madame.</p> + +<p>Nicolette dédaigna de lui répondre. Au moment +où, furieux et déçu, il quittait pour toujours cette +maison, Roudier put voir la mère courbée avec +sollicitude sur son fils que cette scène violente, +qui devait le tuer, venait de sauver, en provoquant +dans son pauvre corps brisé une réaction +salutaire.</p> + +<p>Lorsque le même soir, après une longue conférence +avec le médecin, mandé par ses soins, elle +se trouva seule au chevet de son cher malade, +elle remercia Dieu qui lui avait inspiré la volonté +de quitter le cloître pour venir à ce chevet où +l’appelait un devoir sacré, et qui permettait qu’elle +y arrivât assez tôt pour en éloigner la mort.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3>XII</h3> + + +<p>Assise auprès de son fils endormi, toute frissonnante +dans la nuit silencieuse, Nicolette fut +longtemps avant de pouvoir se recueillir. Si troublants +étaient les incidents de cette journée dans +leur succession inattendue ! Ses angoisses, ses +larmes, sa révolte contre la prieure, sa fuite du +couvent, son arrivée dans la maison d’Adrien…</p> + +<p>Et si nouvelle aussi sa situation !</p> + +<p>Depuis douze années qu’elle portait l’habit de la +religion, elle se trouvait pour la première fois hors +de sa cellule, embarrassée de sa liberté, gauche +aux exigences de la vie sociale longtemps abandonnée +et oubliée. Pour la première fois, elle allait +passer la nuit loin du cloître où elle avait juré de +vivre et de mourir, et où peut-être elle ne rentrerait +jamais !</p> + +<p>Quand tout à l’heure, n’obéissant qu’à ses alarmes +maternelles, elle violait ses vœux et brisait les +barrières pour accourir auprès de son enfant, son +âme était sans remords. Elle avait agi dans la plénitude +de sa volonté, sûre de ses droits, oublieuse +du ciel pour ne songer qu’à la terre. Maintenant, +au fur et à mesure qu’elle se rassurait, elle s’effrayait +de sa témérité, de ses résolutions exécutées +aussitôt que conçues, et de leurs conséquences.</p> + +<p>Elle connaissait trop la rigueur des règles du +Carmel pour se faire illusion sur la gravité de +l’acte qu’elle venait d’accomplir. Toujours miséricordieuse, +l’Église lui pardonnerait sa rébellion, +légitimée par les saintes obligations de la maternité ; +elle restait sans inquiétude à cet égard. +Mais le cloître se rouvrirait-il pour elle ? Et s’il +était à jamais fermé, quel serait son destin ? Se +verrait-elle condamnée à vivre dans le monde, à +reprendre sa place dans une société dont elle méprisait +les préjugés et les lois, et où elle n’espérait +pas retrouver la paix perdue ? Ce fut sa plus cruelle +préoccupation durant cette nuit où la certitude de +sauver son fils fut assez puissante pour lui permettre +d’interroger son âme, de sonder l’avenir et +de regretter le passé.</p> + +<p>Il remplissait sa mémoire, ce passé sans ombre. +Elle le revivait dans ses détails les plus minutieux : +son entrée comme postulante au couvent de Beaucaire, +les premières épreuves, les longues veilles +devant l’autel, les mortifications incessamment +renouvelées, les dures pénitences, les douces +extases dans la contemplation du ciel ; puis +l’émouvante cérémonie de la vêture, les étapes +du noviciat, embellies par la joie de souffrir, la +profession, les vœux solennels, et enfin la prise +de voile, couronnant d’un bonheur inénarrable son +union mystique avec Jésus.</p> + +<p>Elle pleura, en se rappelant cette matinée +radieuse où le voile noir des Carmélites était +tombé sur son front, l’infinie volupté de cette +suprême immolation, tandis que le prêtre disait : +« Recevez le voile sacré, qui est le signe de la pudeur +et de la modestie : portez-le au tribunal de Jésus-Christ, +pour avoir la bienheureuse immortalité », +paroles divines auxquelles elle répondait : « Il a mis +un signe sur mon visage pour bannir de mon cœur +tout autre amour que le sien. » Elle se souvint +comme d’une félicité qu’on ne goûtera plus, de +l’heure solennelle où dans le chœur des religieuses, +derrière la grille hérissée de pointes acérées, au +chant du <i lang="la" xml:lang="la">Te Deum</i>, elle s’était prosternée, les +bras en croix, sur la serge grossière, dans l’immobilité +de la mort, un drap noir jeté sur elle, +demeurant ainsi jusqu’au moment où la prieure +l’ayant aspergée d’eau bénite, ainsi qu’on fait sur +les cercueils, l’avait relevée. C’était longtemps +après la fuite de son mari et la perte de son fils, +et ce jour-là, seulement, son cœur avait commencé +à s’apaiser.</p> + +<p>Et depuis, en dépit des remords et des tristesses, +que de consolations suaves ! que de voluptés exquises, +longuement savourées ! Les recouvrerait-elle, +ces biens sans prix ? Rentrerait-elle dans la cellule +froide et sombre comme un tombeau et joyeuse +comme un paradis ? Étendrait-elle encore sur +la dure couchette ses membres meurtris, déchirés +par le cilice ? Goûterait-elle enfin la douceur de +vivre dans la compagnie des sœurs, en expiant par +la prière et les mortifications les péchés du monde ? +Questions brûlantes, qui s’imposaient à son âme +toute pénétrée de ces souvenirs sacrés dont elle ne +voulait pas croire que la chaîne fût à jamais brisée.</p> + +<p>Vers le matin, ses regrets se dissipèrent. Adrien +s’était éveillé après un long et tranquille sommeil. +Il la regardait, en lui tenant la main, heureux de +se sentir près d’elle, délivré de la présence des +misérables qui souhaitaient sa mort. Il lui souriait +doucement et murmurait :</p> + +<p>— Ma mère, je savais bien que vous ne m’abandonneriez +pas.</p> + +<p>Ces accents la jetaient dans le ravissement, l’attachaient +à sa vie nouvelle ; ses craintes s’évanouissaient. +Elle répondait :</p> + +<p>— Rien ne nous séparera plus, mon enfant +chéri.</p> + +<p>Et elle ne songeait même pas à se demander +comment elle parviendrait à tenir cet engagement.</p> + +<p>Durant les jours qui suivirent, le mal qui s’était +brutalement abattu sur Adrien, céda aux soins maternels ; +la guérison fit des progrès rapides ; la convalescence +vint. Nicolette eut enfin le bonheur de +voir son fils se lever et marcher dans l’appartement, +appuyé à son bras. Elle en goûta un autre +encore qui ne ne fut ni moins doux ni moins réparateur, +celui d’amener un sourire aux lèvres du +convalescent, en prononçant devant lui le nom de +Jeanne Mauroy.</p> + +<p>Il n’avait guère cessé de penser à cette adorable +fille, depuis le trop court voyage qui ne les avait +rapprochés que pour provoquer dans son cœur +l’épanouissement de l’amour. Son souvenir l’avait +poursuivi jusque dans sa maladie. Maintenant qu’il +était guéri, il se rappelait que Jeanne sortie du +cloître avait recouvré sa liberté. Il se flattait de +l’espoir d’être heureux par elle et avec elle. Mais +de cet espoir il ne parlait pas. Ce fut sa mère qui +en obtint l’aveu, en lui racontant qu’à diverses +reprises mademoiselle Mauroy était venue avec +son tuteur prendre des nouvelles, et qu’elle n’avait +pas encore quitté Paris.</p> + +<p>— Je voudrais la revoir, dit Adrien doucement.</p> + +<p>Il la revit. Elle vint un soir dans sa maison, +accompagnée du parent qui lui tenait lieu de père +et qui était accouru pour la faire sortir du couvent. +Pour la première fois, il leur fut permis de +s’entretenir librement. Cette entrevue décida de +leur destinée. L’amour est contagieux, il appelle +l’amour ; celui d’Adrien ne tarda pas à être partagé. +Le souvenir de Laure Malestra était déjà loin, +aussi loin que cette passionnante personne, conquête +glorieuse de Jacques Roudier, tombée en +son pouvoir et disparue avec lui dans ce tourbillon +parisien qui ne rend guère ses victimes. Adrien, +délivré, pouvait donc s’abandonner sans contrainte +à la chaste tendresse éclose dans son cœur, +et dont la floraison radieuse en cicatrisait les +blessures. Il s’y livra avec enthousiasme. Il avait +la certitude de ne pas se tromper. Jeanne était +bien la compagne rêvée, l’épouse aimante et fidèle +qui partage toutes les peines comme toutes les +joies. Elle ne trahirait pas ses espérances ; chaque +jour, il découvrirait en elle de nouveaux trésors ; +elle ferait sa vie douce et fortunée.</p> + +<p>Le mariage eut lieu. Le même jour, ils partaient +afin d’aller cacher dans une retraite lointaine le +printemps de leur bonheur réalisé. Nicolette avait +promis d’attendre leur retour avant de retourner +au Carmel. Car maintenant, sa tâche accomplie et +l’avenir de son fils assuré, elle espérait fermement +d’y pouvoir rentrer. C’était son plus ardent +désir.</p> + +<p>Il ne lui suffisait pas que ses supérieurs ecclésiastiques, +prenant en considération les angoisses +maternelles qui l’avaient affolée, quand lui était +parvenue la nouvelle des dangers que courait la +vie de son fils, eussent excusé sa fuite et se montrassent +disposés à la relever de ses vœux ; elle +voulait porter encore la chaîne des engagements +contractés devant Dieu, dût-elle recommencer les +épreuves du noviciat et repasser par toutes les +étapes depuis longtemps franchies.</p> + +<p>Ce n’est pas qu’elle fût entraînée par la nostalgie +du cloître. Hélas ! à présent qu’elle avait vécu +de la vie de son enfant, elle trouvait au monde +un charme inattendu, et regardait à l’égal d’un +bien sans prix la douceur d’y vivre dans l’ombre +de ce jeune foyer édifié de ses mains. Mais quoi +que pût alléguer l’Église pour lui rendre le repos, +Nicolette ne croyait pas qu’elle eût le droit d’être +heureuse ailleurs que sous la règle des Carmélites ; +elle entendait épuiser les demandes et les +démarches avant de renoncer à en sentir de nouveau +le joug. Il lui semblait qu’elle devait cela à +Dieu, à titre de réparation, pour lui avoir un jour +préféré l’enfant né de ses entrailles ; qu’elle se le +devait à elle-même, par respect pour la vocation +sacrée à laquelle, en d’autres temps, elle avait +obéi.</p> + +<p>Elle demeura dans ces alternatives tant que dura +l’absence de son fils, ne goûtant d’autres joies que +celles qu’elle puisait dans les lettres qu’elle recevait +de lui, et s’efforçant de conformer sa conduite +aux lois du Carmel.</p> + +<p>Chaque matin, au petit jour, elle entrait dans +la chapelle de son couvent ; elle y entendait la +messe, y communiait, et demeurait là, durant de +longues heures, anéantie devant Dieu, priant pour +le bonheur de ses enfants, pour leur salut et pour +le sien. Elle écoutait les religieuses psalmodiant +l’office derrière la grille voilée ; elle s’associait à +elles, et sa pensée perçant le voile noir, passant à +travers les barreaux, la transportait dans le chœur +où si longtemps elle avait connu les extases de ces +saintes créatures. Elle se revoyait au milieu d’elles, +dans sa stalle, récitant les oraisons et prenant sa +part des exercices prescrits par la règle. Alors, le +besoin de recommencer cette vie inoubliable la +ressaisissait. Elle se levait, courait au parloir, interrogeait +anxieusement la prieure, afin de savoir +si les démarches qu’on faisait pour lui rouvrir le +cloître étaient au moment d’aboutir. Puis, tout à +coup, lorsque dans les réponses provoquées par +ses questions, elle rencontrait la preuve que son +espérance ardemment exprimée se réaliserait, un +frémissement douloureux s’emparait d’elle ; la +crainte d’être de nouveau séparée de ceux qu’elle +chérissait la livrait aux angoisses, et elle revenait +dans sa maison, inquiète, en proie à mille tourments, +tenaillée par le remords, pleurant sa ferveur, +gémissant sur l’attiédissement de son zèle +pour Dieu, mais, par-dessus tout, épouvantée par +l’appréhension de perdre encore son fils.</p> + +<p>L’absence d’Adrien et de Jeanne se prolongea +trois mois, durant lesquels Nicolette persécutée +par son incertitude ne put recouvrer le repos. +Elle attendait le bonheur de les revoir avec une +impatience maladive, accrue chaque jour davantage. +Enfin, leur retour ramena dans son cœur la +sérénité. L’été venait. Ils allèrent s’installer ensemble +dans une villa située aux environs de +Paris et louée pour la saison. Là, entre son fils et +sa belle-fille, Nicolette commença à savourer la +douceur des affections humaines, et à comprendre +qu’à côté de la joie de s’immoler pour Dieu, il est +d’autres joies qu’il ne défend pas à ses créatures. +Loin du Carmel, son exaltation privée d’aliments +tombait peu à peu ; dans son esprit, s’élevait le +désir de voir le cloître qu’elle avait quitté volontairement, +et où ses scrupules seuls la poussaient +à rentrer, rester à jamais fermé pour elle. Mais ce +désir demeurait timide encore ; elle se demandait +même s’il n’était pas criminel.</p> + +<p>Ce qui faisait l’objet de ses préoccupations ne +s’agitait jamais entre elle et son fils. Il aurait +voulu connaître les projets que formait sa mère en +vue de l’avenir ; il n’osait l’interroger. Parfois, +en la voyant près de lui, toujours souriante, +prodiguant sa tendresse à Jeanne, environnant de +sollicitude cette jeune femme, jadis sa fille spirituelle, +à laquelle l’unissaient depuis longtemps +des liens mystérieux, formés dans les pratiques de +la religion, Adrien se plaisait à croire qu’elle était +heureuse et avait renoncé à retourner chez les +Carmélites. Parfois aussi, cet espoir se transformait +en doute, quand il la trouvait agenouillée +dans sa chambre, ou lorsque, le matin, il surprenait +sur son visage les traces des larmes versées +pendant les nuits sans sommeil, passées à délibérer +avec elle-même sur ce qu’il convenait de faire +pour ne pas offenser Dieu. S’il avait pu lire au +fond de ce cœur troublé, il aurait eu pitié de +l’angoisse qui le torturait, engendrée par la +crainte d’être rappelée au couvent. Mais Nicolette +dérobait ses larmes à son fils, ne faisait pas plus +d’allusions à l’avenir qu’au passé, et évitait de lui +parler de ce qui les inquiétait également tous +deux.</p> + +<p>Un matin, elle entra à l’improviste dans le cabinet +d’Adrien. Elle était pâle, des pleurs avivaient +l’éclat de ses yeux. Sans lui dire un mot ni lui +laisser le temps de s’informer des causes de sa +tristesse, elle lui tendit une lettre qu’elle venait +de recevoir. Il la lut d’un trait. Cette lettre, +écrite par l’aumônier du couvent, exposait à +Nicolette l’état des démarches entreprises pour +régulariser sa situation. Ces démarches multipliées +n’avaient eu encore d’autre résultat que +de réconcilier avec l’Église et avec l’Ordre la +mère Thérèse de Jésus. La question de savoir +si elle pouvait rentrer au Carmel n’était pas résolue +et ne semblait pouvoir l’être que si la +Carmélite portait elle-même à Rome ses regrets +et ses vœux. L’aumônier engageait donc Nicolette +à partir, convaincu qu’elle était résolue à épuiser +les juridictions ecclésiastiques avant de renoncer +à reprendre l’habit religieux.</p> + +<p>— Qu’allez-vous faire, ma mère ? demanda +Adrien.</p> + +<p>— Je dois me conformer à ce qu’on attend de +moi, répondit-elle.</p> + +<p>— Ainsi, vous voulez nous quitter ?</p> + +<p>— Le devoir l’ordonne.</p> + +<p>— En êtes-vous sûre, ma mère ? Ne vous ordonne-t-il +pas aussi, et avec plus de force encore, +de vous consacrer à votre fils ? Vous lui avez manqué +longtemps, trop longtemps. Allez-vous lui +manquer de nouveau ?</p> + +<p>— J’ai assuré ton bonheur, mon enfant, fit +Nicolette ébranlée par cette prière. Je t’ai donné +un ange gardien. Ma présence près de toi n’est +plus nécessaire.</p> + +<p>Il s’avança vers elle, la prit par la taille, et, l’attirant +à lui, l’embrassa sur le front, en disant :</p> + +<p>— Comptez-vous donc pour rien la douleur de +vous perdre encore ? Et vous-même, êtes-vous certaine +qu’après avoir connu la douceur des caresses +de vos enfants, vous pourrez être heureuse loin +d’eux, privée de les voir et de les embrasser ?</p> + +<p>— J’offrirai ma souffrance à Dieu.</p> + +<p>— En les condamnant eux-mêmes à souffrir ! +s’écria Adrien. Ah ! ma mère, Dieu n’exige pas +de si cruels sacrifices ! Et s’il lui plaît de m’éprouver +une fois de plus, — cela peut arriver, le +bonheur n’est pas éternel, — si quelque jour je +dois encore connaître l’adversité, pourrez-vous +vivre paisiblement dans votre cloître, et allez-vous, +sans nécessité, vous exposer à en sortir +de nouveau pour m’apporter l’appui de votre +amour ? Croyez-moi, puisque vous êtes près de +nous, restez-y.</p> + +<p>— Tais-toi ! tais-toi ! fit Nicolette en étendant +les mains pour fermer la bouche de son fils.</p> + +<p>Mais il ne l’écoutait pas ; il s’éloignait d’elle, et +courant à la porte de la chambre de Jeanne, il +appelait sa femme. Elle apparut sur le seuil, surprise, +inquiète de cet entretien qu’elle n’avait osé +interrompre, et toute tremblante. Adrien la prit +par le bras, et l’entraînant vers Nicolette :</p> + +<p>— Tiens, fit-il, dis-lui que maintenant elle ne +peut plus partir, ni se dérober à la joie d’être +grand’mère.</p> + +<p>— Ne nous quittez pas, supplia Jeanne, pressée +tendrement contre Nicolette. Restez au moins +jusqu’à la naissance de notre enfant.</p> + +<p>— C’est donc vrai ! soupira la mère transfigurée +et chancelante.</p> + +<p>L’énergie de ses résolutions se dissipait. Un +voile se déchirait. La vie lui apparaissait sous un +jour nouveau, avec d’autres joies et d’autres +devoirs. Sa conscience tout à l’heure impérieuse +à lui montrer le cloître, les mortifications, la +prière, comme le but suprême de sa vie, s’humanisait, +changeait de langage, lui rappelait +qu’elle était libre. Puis, devant son regard attendri, +défilaient les douceurs de la maternité soudain +révélées : le sourire d’un enfant, ses vagissements, +ses bras roses, les soins qu’elle lui +prodiguerait, les premières manifestations de +l’intelligence qui s’éveille, les premiers mots errant +sur les lèvres innocentes, l’éducation à faire. +Ces douceurs, elle les avait si peu goûtées jusque-là ! +Ce serait une fête de les savourer à longs traits. +Non, Dieu ne pouvait vouloir qu’elle y renonçât, +qu’elle brisât de ses mains une félicité si grande.</p> + +<p>— Mes chéris, j’attendrai ! soupira-t-elle, défaillante.</p> + +<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. +</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. +</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div> +<p>Quelques mois plus tard, Jeanne mettait au +monde un fils. Nicolette le reçut dans ses bras. +Elle le tint un moment serré contre sa poitrine, +interrogeant le regard innocent qui fuyait encore +la lumière, comme si elle avait espéré y surprendre +la volonté du Dieu à qui jusqu’à ce jour elle +était accoutumée à s’immoler.</p> + +<p>— Ceci est pour moi, dit-elle tout à coup ; puis +levant sur ses enfants son front éclairé par le +bonheur, elle ajouta : — Que Dieu me pardonne +si je l’offense, mais je ne crois pas l’offenser. +Je reste, ma place est ici et non ailleurs. Je +vous resterai toujours.</p> + +<p>Elle ne les a plus quittés.</p> + + +<p class="c gap xsmall">PARIS. — TYPOGRAPHIE DE E. PLON ET C<sup>ie</sup>, RUE GARANCIÈRE, 8.</p> + + + +<div style='text-align:center'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 77272 ***</div> +</body> +</html> |
