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FAYARD ET Cie + + La Guerre et l’Italie (10e édition) 3.50 + +A LA SOCIÉTÉ LITTÉRAIRE DE FRANCE + + Petit Musée germanique 3.50 + +CHEZ HODDER & STOUGHTON, A LONDRES + + Italy and the War 3 s. 6 d. + + + + + Il a été tiré de cet ouvrage + sur vergé pur fil des Papeteries Lafuma, de Voiron, + douze exemplaires numérotés à la presse. + + +Tous droits de reproduction, de traduction et d’adaptation réservés pour +tous pays. + + + + +AVANT-PROPOS + + +«Nos troupes se soulèvent, non pas pour leur compte personnel, mais pour +sauver le pays. La population est persécutée par les Mandchous et +plongée dans une mer de douleurs. Les Mandchous ne sont pas de notre +race. Nous voulons les détruire et, avec eux, tous les traîtres et les +voleurs.» + +Telle était, en 1911, la proclamation par laquelle l’«Union jurée» avait +annoncé aux peuples chinois la chute de la dynastie étrangère des Tsing. +La dynastie de Nicolas II, en dépit de la généalogie, était bien russe. +Mais son entourage, son personnel administratif ne l’étaient pas ou ne +l’étaient pas assez. Voilà en quoi la Révolution russe ressemble à la +Révolution chinoise. Voilà ce qui explique, ici comme là, l’effondrement +foudroyant du trône. Pourquoi, ni en Chine ni en Russie, n’a-t-on pas vu +cette fidélité et ce loyalisme que la cause des Stuarts en Angleterre, +celle des Bourbons en France avaient suscités? En Russie comme en Chine, +l’explication se trouve dans le fait qu’il s’est agi d’une révolution au +point de départ de laquelle l’élément national aura été dominant. + +L’important est qu’il le reste. Les événements du mois de mars 1917 +pourraient se définir une révolution de palais qui s’est dénouée dans la +rue et transformée en révolution politique et sociale. Mais le +dénouement suprême, il faut peut-être l’attendre des masses paysannes, +tourmentées par le problème agraire, par leur faim de la terre. Il faut +l’attendre aussi des nationalités si diverses que l’Empire réunissait, +mais qu’il n’avait pas fondues. Des tendances centrifuges et +séparatistes vont-elles se manifester? Le danger serait grave pour +l’Europe pendant la guerre, et même après la guerre, si une Allemagne +grande, forte et unie doit subsister. + +On a dit souvent que la Russie était un pays d’avenir. C’est vrai +lorsque l’on parle de ses immenses richesses, encore inexploitées. Mais, +sous la décadence de l’ancien régime, il était sensible que, si la +Russie avait un avenir, l’État russe n’en avait plus. La nouvelle Russie +se refera-t-elle un État? Et comment? sous quelle forme? par quels +moyens? On se le demande aujourd’hui avec une certaine inquiétude et un +immense intérêt. + +J. B. + +15 mai 1917. + + + + +COMMENT EST NÉE LA RÉVOLUTION RUSSE + + + + +I + +CE QUI AURAIT PU SAUVER L’EMPEREUR + + +Un matin de l’an dernier, je causais avec le directeur d’une des grandes +banques de Pétrograde. Un vaste bureau de style anglais. Aux murs, pas +d’icône, pas de veilleuse allumée. Lorsque le regard se portait vers les +fenêtres, on était étonné de retrouver les bulbes d’azur et d’or qui +couronnent les cathédrales, de voir, sur la Perspective Nevski, la +neige, les traîneaux, les bonnets de fourrure, et les cochers ouatés, +pareils à des édredons cerclés d’une ceinture voyante. La Russie était +au dehors. Dans cette maison, c’était l’Amérique. Cependant je pressais +le grave directeur des questions les plus indiscrètes, sans souci de +l’importuner. Et parmi les sujets sur lesquels je cherchais à connaître +l’opinion de l’homme d’affaires, il y en avait un, surtout, un sujet +brûlant, celui de cette révolution que tant de voix disaient inévitable +et prochaine, que la plupart annonçaient pour la fin de la guerre, mais +qui, pour d’autres, était imminente,--et c’étaient ceux-là qui devaient +avoir raison. + +Je ne pus réussir à déchiffrer si la révolution était ou n’était pas +dans les vœux de ce financier prudent. Mais le mot, prononcé à haute +voix dans son cabinet, quoique nous y fussions seuls, avait suffi à le +mettre mal à l’aise. Il tapotait avec inquiétude ses favoris blancs, +taillés à l’ancienne mode, attentif à esquiver les interrogations +directes. Enfin, sur mon insistance, il se hasardait à répondre par ces +paroles inoffensives: + +--Oh! avant d’en venir à la révolution, il y a tant de soupapes à +ouvrir!... + +Et là-dessus, comme effrayé d’en avoir trop dit, il prétextait que la +langue française lui était devenue tout à coup d’un maniement difficile, +et il faisait appeler un fondé de pouvoirs pour changer la conversation. + +J’avais gardé dans l’esprit les détails de cette scène un peu comique, +renouvelée sous tant de formes diverses au cours des observations que +j’avais essayé de rassembler en Russie. Et ce souvenir de voyage m’est +revenu un des premiers en mémoire à la nouvelle des événements de +Pétrograde. Certainement, comme l’avait dit le financier timide et +subtil, il y avait bien des soupapes à ouvrir et qui devaient permettre +d’éviter la grande explosion. Il semblait tellement naturel que l’on +dût, une à une, y avoir recours! Comment le gouvernement impérial, +comment l’Empereur lui-même, lui surtout, ignoraient-ils ce fait grave, +ce fait capital, que le voyageur constatait infailliblement, qui +s’imposait avec la force de l’évidence quinze jours après qu’on avait +touché le sol russe, le fait enfin, qui, tout simplement, sautait aux +yeux, à savoir: que, tel quel, le régime, à part ses bénéficiaires, ne +trouvait, d’un bout à l’autre de la Russie, pour ainsi dire aucun +défenseur? Il est à regretter pour Nicolas II qu’il n’ait pas imité le +sultan Haroun-al-Raschid, et, sous un déguisement, parcouru les villes +de son Empire, causant avec les nobles, les marchands, les soldats et +les portiers. Il aurait observé partout ce phénomène redoutable: une +désaffection qui, le jour critique venu, devait le laisser isolé et sans +appui, tandis que, d’un seul coup, la machine de l’État s’effondrait... + + * * * * * + +En temps de guerre, toute vérité n’est pas bonne à dire. Tout le monde +ne supporte pas la vérité et elle n’est utile qu’à quelques-uns. Pour +cette raison d’abord, pour des raisons de convenance ensuite, il était +nécessaire de jeter un voile sur les affaires intérieures de la Russie. +On pouvait d’ailleurs, de bonne foi, donner au public, l’année dernière, +une impression relativement rassurante. La stabilité à l’intérieur +paraissait garantie, autant du moins que durerait la guerre. Dans le +corps diplomatique, à Pétrograde, les observateurs les plus attentifs et +aussi les plus perspicaces se montraient sans doute extrêmement réservés +dans leurs appréciations et leurs pronostics sur l’avenir politique +prochain de la Russie. C’était le cas, en particulier, à l’ambassade du +Japon, une des plus nombreuses, des plus actives, des mieux renseignées. +Sur l’évolution de l’Empire russe, il me sembla que le baron Motono, de +qui les appréciations sur les événements de la guerre s’étaient toujours +trouvées d’une justesse extraordinaire, préférait suspendre son +jugement. Aux plus prudents, néanmoins, une catastrophe n’apparaissait +pas comme imminente. La bonne volonté du pays, celle de la Douma étaient +certaines. Par patriotisme, les réformes, les questions de politique +intérieure étaient remises à plus tard. Le «bloc progressiste» de la +Douma qui, l’extrême droite et l’extrême gauche exceptées (c’est-à-dire +deux poignées de représentants) comprenait toute l’assemblée, se bornait +à demander, au lieu d’un ministère bureaucratique, des hommes qui, +suivant sa formule, eussent la «confiance du pays». Les constitutionnels +démocrates ou «cadets» avaient eux-mêmes cessé, provisoirement du moins, +de revendiquer le ministère responsable devant les Chambres, +c’est-à-dire le régime parlementaire pur et simple. Leurs chefs les plus +qualifiés étaient disposés à se contenter de quelques satisfactions dans +l’ordre des idées constitutionnelles. Et je crus bien, alors, discerner +pour ma part que certains d’entre eux, retournant à leur illusion des +temps de la première Douma, ne regardaient pas comme impossible de +devenir ministres de l’empereur Nicolas II. Par la force des choses, une +espèce d’opinion moyenne s’était créée dans le «bloc progressiste», en +vertu de la fusion des éléments radicaux avec les éléments modérés. Un +ancien _leader_ de la droite, renommé pour sa véhémence, M. +Pourichkiévitch, et qui devait, ces temps derniers, prendre part à +l’exécution de Raspoutine; un «nationaliste» comme le comte Vladimir +Bobrinski; des «octobristes» comme le président Rodzianko et M. +Goutchkof, qui auront inscrit leur nom dans les événements du mois de +mars, mais qui seraient chez nous de véritables conservateurs: tous ces +hommes, dont nous venons de nommer quelques-uns des plus +«représentatifs», assuraient un équilibre à la majorité de la Douma. +Qu’une conciliation avec le pouvoir fût désirée par le «bloc +progressiste», c’est ce dont on ne peut douter. Les efforts suprêmes que +les chefs libéraux auront faits pour sauver l’Empereur, et, ensuite, la +révolution ayant pris un cours irrésistible et l’abdication étant +devenue inévitable, pour conserver la dynastie, auront fourni la preuve +de leur entière bonne foi. + +Lorsque, au printemps de l’année dernière, une délégation de députés +russes alla visiter les pays alliés, nous eûmes l’occasion de faire dire +en France à plusieurs personnes: «Ce sont probablement les membres du +futur gouvernement de la Russie qui se rendent à Paris.» Et il est vrai +que M. Protopopof, alors vice-président libéral de la Douma, devait, +quelques semaines après son retour, devenir ministre de l’Intérieur, +mais pour quelle besogne et dans quelles conditions! Quant à M. +Milioukof, le voici aujourd’hui ministre des Affaires étrangères du +régime nouveau, après avoir été maintes fois, sous le régime ancien, le +conseiller du Pont-aux-Chantres. C’est un fait, peu connu, mais bien +significatif, que M. Sazonof, lorsqu’il était ministre des Affaires +étrangères, écoutait volontiers les avis de M. Milioukof, spécialiste +des questions de politique extérieure à la Douma et dans le journal du +parti cadet, la _Rietch_, dont il était le véritable directeur: On voit +donc qu’il n’y avait pas, alors, entre le monde gouvernemental et les +éléments les plus libéraux de la Douma, un abîme infranchissable, que de +nombreuses communications existaient même, enfin qu’un arrangement +amiable et une collaboration pouvaient apparaître comme une sérieuse +probabilité. + +Au mois de février 1916, Nicolas II, heureusement inspiré, était venu +assister à l’ouverture de la Douma. Ce fut une surprise joyeusement +saluée, un événement qui parut annoncer un nouveau cours, et tous les +témoins (nous en étions) s’en réjouirent comme d’une garantie de l’union +nationale. L’Empereur lui-même se rendait compte de l’importance et de +la signification de son initiative, car il parvenait mal à dissimuler +son émotion. On lisait sur son visage les pensées qui l’agitaient, le +combat intérieur qui se livrait en lui. Évidemment il lui avait fallu +vaincre un puissant préjugé pour franchir--c’était la première fois--la +porte du palais de Tauride. Il y avait dans son regard de la curiosité +et de l’inquiétude, comme s’il fût entré dans un repaire d’anarchistes. +Par instant, d’un mouvement nerveux, comme s’il eût étouffé, il faisait +le geste de desserrer son col. Lorsque, les prières dites, il s’adressa +aux députés groupés autour de lui, son trouble était tel que la première +phrase de son allocution, où il félicitait l’armée de la prise +d’Erzeroum, fut grammaticalement incorrecte. J’entends encore le +président Rodzianko, souhaitant la bienvenue à l’Empereur, élevant sa +voix sonore chaque fois que, dans ses paroles, revenait le mot _narod_ +(nation). C’était comme si un avertissement bienveillant et solennel eût +été donné à l’autocrate. Le chemin d’une large politique nationale lui +était montré. Et les acclamations qui le saluèrent lorsqu’il traversa la +salle des séances éclairèrent ses yeux, détendirent son visage, où +apparut même, après une si longue contrainte, un sourire timide. +Instants décisifs, d’où aurait pu dater une phase nouvelle de l’histoire +de la Russie. Comment les impressions de cette journée de réconciliation +et d’entente se sont-elles effacées chez Nicolas II? Comment d’autres +sentiments, de funestes préjugés ont-ils prévalu chez lui? C’est le +triste secret d’un souverain faible, d’un autocrate soumis à toutes les +influences d’un déplorable entourage... + +Je ne crois pas me tromper en disant que la visite de l’Empereur à la +Douma avait fait naître chez les libéraux de grandes espérances. Jamais +ils ne furent aussi modérés que pendant les quelques mois qui suivirent, +jamais ils ne firent preuve d’autant d’aptitudes au gouvernement. +C’était à cette époque que je me trouvais en Russie. Je pus recueillir, +de la bouche même des principaux chefs de partis, l’assurance qu’une +entente avec la monarchie leur semblait non seulement possible, non +seulement désirable, mais encore nécessaire. + +«Je suis monarchiste, monarchiste de cœur et d’âme, et tous mes amis +octobristes le sont, comme la Russie l’est elle-même», me disait M. +Rodzianko quelques jours après la visite de l’Empereur au palais de +Tauride, visite qu’il regardait comme un succès pour ses idées et pour +sa cause. Et il affirmait sa conviction que la Russie évoluerait sans +secousses et par étapes vers le régime des monarchies constitutionnelles +d’Occident. Il trouvait des raisons de confiance dans l’histoire de la +Douma elle-même, qui, en dix ans, avait fait son éducation politique. Il +la comparait à un enfant qui, après s’être tenu sur le pied gauche (les +premières Doumas révolutionnaires) et ensuite sur le pied droit (la +troisième Douma conservatrice), marchait désormais d’aplomb sur ses deux +pieds. Et revenant sur la présence de l’Empereur à la séance de rentrée, +le président ajoutait en riant de bonne humeur: + +«On avait voulu faire croire à Sa Majesté que l’assemblée était composée +de loups et de tigres. Sa Majesté a voulu en avoir le cœur net. +L’Empereur est venu parmi nous, il a vu de ses yeux et il sait bien, +aujourd’hui, que l’on peut s’entendre.» + +Si, doué de seconde vue, j’eusse annoncé à M. Rodzianko qu’un an plus +tard, presque jour pour jour, il demanderait un acte d’abdication à +Nicolas II, il aurait certainement trouvé la plaisanterie de très +mauvais goût... + +Une autre fois, c’était M. Maklakof, un des chefs les plus brillants, +les plus spirituels du parti cadet, qui parle notre langue comme un +Parisien, dont la conversation est un feu d’artifice de mots et de +formules qui feraient de lui un de nos plus vifs chroniqueurs. Lui aussi +croyait fermement à une évolution politique qui s’accomplirait +régulièrement, dans les formes du gouvernement monarchique. L’idée qu’on +pût supprimer les Romanof lui faisait lever les bras au ciel: «Excellent +moyen, s’écriait-il, d’alimenter la réaction! Admirable idée de votre +Gribouille!» + +Et un autre jour encore (il suffira de s’arrêter là), je questionnais M. +Efremof, «progressiste» notoire qui, par le tour de ses pensées, par sa +vue générale des choses, par son vocabulaire, par les détails mêmes de +sa personne, évoquait le type du républicain de gauche tel qu’il existe +chez nous. Il était, ce radical, moins certain que les octobristes ou +les cadets que l’évolution dût être paisible et régulière. Le Tsar à la +Douma?... Oui, sans doute, mais n’était-ce pas trop tard? «L’abîme se +creuse», me disait le député progressiste en hochant la tête. Et +pourtant, il ne croyait pas, lui non plus, à la subversion totale du +régime, à ce qu’il appelait «une révolution sérieuse», c’est-à-dire, +d’un seul mot, à la Révolution... + +Le moment où ces déclarations sincères et spontanées m’étaient faites +était pourtant celui où commençait contre le mouvement libéral la +réaction de ce qu’on devait désigner plus tard sous le nom d’«influences +occultes». M. Stürmer avait été désigné par l’Empereur Pour succéder à +M. Goremykine dans les derniers jours de janvier (du vieux style). Nous +savons aujourd’hui que c’est de ce choix malheureux que datent le +recommencement de la politique germanophile et la tentative de la +bureaucratie pour reprendre la haute main sur le gouvernement de +l’Empire. + +Il est vrai que M. Stürmer était accueilli froidement. Mais les +dispositions conciliantes des libéraux n’en étaient pas découragées. +Dieu sait pourtant si la personne du nouveau président du Conseil était +peu engageante! A franchement parler, elle était même antipathique. +Lorsque cette nomination avait été connue, un beau matin, à Pétrograde, +la stupéfaction avait été grande. Le nom seul de M. Stürmer, ce nom +allemand de mauvais augure, choquait les oreilles et excitait la +défiance: comment n’avait-il pas mis le pouvoir en garde contre un choix +si malencontreux[1]? Les quolibets qui l’accueillirent dissimulaient mal +l’inquiétude et l’irritation de l’opinion publique. C’est au ministre de +la Guerre que l’on prêtait ce mot. Comme le bruit du départ de M. +Goremykine avait couru, un ami demandait, par téléphone, le nom de son +successeur, et le général Polivanof avait répondu: «Je ne peux pas le +dire, j’aurais trois mille roubles d’amende.» Trois mille roubles +d’amende, c’est, en effet, le tarif à Pétrograde lorsqu’on parle +allemand au téléphone. Quelques jours plus tard, au Yacht-Club, à +l’heure du déjeuner, un officier se levait, demandait la permission de +prononcer deux mots allemands, rien que deux, et disait gravement, au +milieu des rires: «Gofmeister Stürmer.» Car on sait que la plupart des +titres de cour, en Russie, venaient d’Allemagne (comme aussi trop de +titres de la hiérarchie militaire), et que, dans la langue russe, l’H +aspiré allemand se change en G. Telles sont les épigrammes par +lesquelles la révolution aura commencé. Mais ces épigrammes étaient déjà +sanglantes et elles portaient loin parce qu’elles associaient, au +mouvement libéral contre le régime bureaucratique, l’idée de +nationalité. + + [1] _Nomen, numen_... Le nom de M. Goremykine, peur être russe, ne + sonnait guère mieux. Il voulait dire quelque chose comme + l’_affligeant_ ou le _lamentable_, ce qui n’exprimait que trop bien + l’idée que le public avait du gouvernement. + +Si net était pourtant, chez les hommes politiques libéraux, le désir +d’éviter une cassure, que, tout en faisant grise mine à M. Stürmer, ils +le toléraient, et même, au besoin, l’excusaient. Pendant son séjour +à Paris, au mois de mai, M. Milioukof, interrogé par un +rédacteur de _l’Humanité_, déclarait que son parti, celui des +constitutionnels-démocrates, d’accord avec les autres partis du «bloc +progressiste», renonçait pour le moment à réclamer ce «ministère +responsable» qui devait être, à ses yeux, «le résultat d’une longue +évolution». Et, quant à la personne même de M. Stürmer, M. Milioukof +ajoutait en propres termes, et non sans causer quelque surprise à son +interlocuteur: «C’est un personnage de transition. Il n’est pas d’un +réactionnarisme aussi déterminé que son prédécesseur, M. Goremykine. +C’est un bureaucrate d’esprit très conservateur, mais, justement parce +que bureaucrate, il est doué d’une certaine souplesse qui lui permet de +s’adapter aux circonstances...» + +On voit que M. Milioukof y mettait de la bonne volonté. Il n’était guère +possible d’en mettre davantage. Cet esprit d’adaptation aux +circonstances, pour lequel lui et ses amis faisaient crédit à M. +Stürmer, il était en réalité le leur. En dehors des cercles de la Douma, +j’ai entendu plus d’un libéral russe s’en plaindre. Les troupes du parti +des réformes étaient, de toute évidence, restées beaucoup plus +intransigeantes que les états-majors. Elles en comprenaient avec peine +les sentiments et la tactique. Plus d’une fois, j’aurai entendu blâmer +la «faiblesse» du bloc progressiste, quand on ne la taxait pas de +trahison: tous les hommes politiques qui, à un moment donné, ont voulu +«sérier les questions», ont encouru les mêmes reproches et les mêmes +colères. + +Mais c’est ici, peut-être, que nous commençons à toucher du doigt une +des causes de la catastrophe où s’est abîmé l’ancien régime. + + + + +II + +LE NATIONALISME DE LA DOUMA + + +La guerre était, dans son principe, une guerre populaire. Il serait à +peine exagéré de dire que c’était la guerre de la Douma. Entre 1909 et +1914, entre la remise par M. de Pourtalès des deux ultimatums, dont le +premier, de tous points semblable au second, avait déterminé un recul de +la Russie que le patriotisme russe avait ressenti comme une humiliation, +bien souvent la Douma avait exprimé le désir d’une politique étrangère +plus vigoureuse. L’annexion de la Bosnie-Herzégovine par l’Autriche +avait laissé une profonde amertume. L’éclipse que le prestige de la +Russie avait subie en Orient avait été déplorée, critiquée à plus d’une +reprise à la tribune du palais de Tauride. Aussi, lorsque l’empereur +prit la défense de la Serbie menacée, puis quand il repoussa l’ultimatum +de l’Allemagne, la Douma se reconnut dans cette résolution. Elle avait +contribué, pour une part certaine, à ce retour à la fierté. Elle le +salua comme une réparation. C’est d’ailleurs le propre mot qui fut +employé, à la grande séance du 8 août, par l’orateur des nationalistes, +M. Balachef: «A l’heure difficile et glorieuse que nous vivons, la +Russie est appelée à réparer quelques-unes de ses erreurs historiques.» +Et quand M. Milioukof vint déclarer à son tour: «Nous luttons pour +libérer notre patrie d’une invasion étrangère, pour libérer l’Europe et +le Slavisme de l’hégémonie germanique», il fut accueilli par des «bravos +à gauche». + +Au fond, le nationalisme était la tendance dominante de cette Douma, la +quatrième depuis la charte d’octobre 1905. Le mélange des idées de +liberté et de nationalité s’était vu en France au XIXe siècle lorsque +les libéraux combattaient à la fois la monarchie et les traités de 1815. +Il s’était vu en Allemagne et en Italie où les efforts pour obtenir un +régime constitutionnel s’étaient confondus avec les aspirations +unitaires. On l’avait revu à Constantinople en 1908 avec les +Jeunes-Turcs. Ce mouvement historique continuait, par la Russie, son +tour du monde. Il suffira de rappeler les congrès «néo-slaves», qui +s’étaient tenus à plusieurs reprises durant les années qui ont précédé +la guerre. Le panslavisme renaissait sous une forme nouvelle. Au lieu +d’être l’héritage de la «Sainte Russie», il se trouvait désormais +associé à la doctrine politique du libéralisme. Il ne faut pas oublier, +par exemple, pour comprendre les choses, que M. Milioukof aura été le +premier à désigner Constantinople comme un des buts de guerre de la +Russie. Le 24 mars 1916, plus de six mois avant que M. Trépof, durant +son bref passage aux affaires, eût à son tour proclamé la nécessité pour +l’empire russe de dominer le Bosphore, M. Milioukof avait dit à la +Douma: «Nous voulons une sortie vers la mer libre. Nous n’aurions certes +pas déclaré la guerre dans l’unique dessein de réaliser ce désir; mais, +puisqu’elle est commencée, nous ne la terminerons pas sans obtenir cette +sortie. Notre intérêt consiste à nous annexer les Détroits.» + +C’était la vieille idée impériale trouvant de nouveaux interprètes. +Quelle différence, on le voit, entre les hommes qui voulaient régénérer +la Russie par la guerre et ceux qui, en 1905, avaient tenté d’exploiter +les défaites de Mandchourie pour faire la révolution! Le manifeste de +Viborg, après la dissolution de la première Douma, avait invité le +peuple russe à refuser l’impôt et le service militaire. En 1914, les +libéraux de la quatrième Douma lui demandaient de ne pas marchander les +sacrifices pour la guerre jusqu’au bout. + +Rénover la Russie par la liberté pour la faire plus grande et achever +ses destinées nationales, c’était, au fond, une idée d’intellectuels, +une idée de bourgeois. Cette quatrième Douma, elle était bourgeoise, en +effet. Comment, de cela aussi, l’Empereur ne s’est-il pas rendu compte? +C’était à la suite des restrictions du droit électoral opérées en 1907 +et en 1911, que la quatrième Douma avait été élue. Cens, curies, +découpage des circonscriptions, tout avait été combiné pour obtenir une +Douma souple et gouvernable. Cette Douma, on l’avait obtenue. Et il +suffisait d’un peu de mémoire pour comprendre qu’au fond c’était une +Douma «introuvable» et que l’on devait s’estimer heureux de l’avoir +telle qu’elle était, lorsqu’on la comparait aux premières expériences du +régime constitutionnel, aux premiers résultats des consultations +populaires. + +Nous croyons, sans pédantisme, pouvoir dire que ce qui aura surtout +manqué à Nicolas II, parmi ses précepteurs, c’est un bon professeur +d’histoire. Il est fâcheux pour lui, sa dynastie et son Empire, qu’à +aucun moment il ne se soit trouvé quelqu’un pour lui montrer l’exemple +de ce que d’autres monarchies avaient fait pour retremper leurs forces +dans un grand courant national. Le passage de l’absolutisme au régime +constitutionnel se trouvait étrangement facilité par la guerre. +L’occasion s’offrait aux Romanof de prendre cet élixir de jeunesse qui +avait si bien réussi à la maison de Savoie, grâce au _Risorgimento_, à +la maison de Hohenzollern, grâce aux deux guerres de 1866 et de 1870. +Victor-Emmanuel et Guillaume Ier, chacun à son heure, avaient renouvelé +leurs traditions, rompu avec leurs conservateurs: Bismarck, dans ses +_Souvenirs_, a fait la théorie de ce _Bruch mit den Conservativen_, de +cette rupture avec les anciens partis, encombrants et compromettants, et +qui entraînent à la ruine les gouvernements qui ne savent pas se dégager +à temps pour rallier des éléments nouveaux. Savoie et Hohenzollern +s’étaient bien trouvés de la recette. C’est ainsi que les libéraux +prussiens, si acharnés dans leur opposition jusqu’en 1870, avaient formé +ensuite ce parti national-libéral, le plus fidèle soutien de Bismarck et +de la politique d’Empire et qui, comme l’ordre même des mots +l’indiquait, avait fini par subordonner son libéralisme à son +nationalisme. On sait que, dans la guerre présente, le parti +national-libéral s’est montré aussi «annexionniste», aussi +pangermaniste, aussi outrancier, que les plus qualifiés des +conservateurs, en sorte que, pour rétablir l’équilibre et pour respecter +la loi de physique politique qui pourrait s’appeler «loi de Bismarck», +le chancelier de Guillaume II a été conduit à se rapprocher de la +fraction modérée de la social-démocratie. Il ne tenait qu’à Nicolas II +d’acquérir de la même manière ses «nationaux-libéraux». + +En réalité, et c’est ce qui va nous faire comprendre le cours des +choses, le libéralisme russe avait engagé son avenir dans la guerre. Il +jouait sa fortune sur la victoire. Si le défi de l’Allemagne, qui +n’avait pas été relevé en 1909, l’avait été en 1914, c’était, pour une +part, aux critiques que la Douma avait faites de la politique +d’effacement que ce résultat avait été dû. Le sentiment et les théories +des libéraux étaient intéressés dans cette lutte contre le bloc +austro-allemand. Leur responsabilité ne l’était pas moins. Ils avaient +tout approuvé, les crédits, les hommes, les sacrifices que la guerre +impose aux nations. Si la guerre se terminait mal, ce n’était pas +seulement l’idée slave et le patriotisme de la Douma qui auraient à +souffrir. Ce serait la Douma elle-même qui serait atteinte. +Réactionnaires ou révolutionnaires «défaitistes» la guettaient +également, l’attendaient au résultat pour l’en accabler. C’est ainsi +qu’indépendamment même de tout sentiment et de toute idéologie, +l’instinct de la conservation, et, aussi, on ne sait quel appel des +dieux, devaient entraîner la Douma à pousser la guerre à fond, à +consacrer à la guerre, surtout par ses Commissions, son activité et ses +forces,--ce qui, justement, devait l’introduire, avec la bureaucratie, +dans un conflit qui aura été prompt à dégénérer en duel à mort. + + + + +III + +LA TRAHISON DE LA BUREAUCRATIE + + +Lorsque Pierre le Grand, il y a deux cents ans de cela, avait constitué +sa hiérarchie administrative, il avait composé le _tchin_ aux quatorze +degrés, avec ses «équivalences», des traditions de la Horde d’Or et +d’éléments empruntés à l’administration de son voisin le roi de Prusse. +Le _tchin_, mongolique et prussien, devait, dans sa pensée, faire de +toutes les branches de la bureaucratie une machine harmonieuse et +disciplinée comme l’armée elle-même. Jamais Pierre le Grand n’aurait pu +imaginer que cette création, cette émanation du tsarisme en viendrait un +jour à entraîner un tsar dans son impopularité et dans sa chute. S’il +eût pu évoquer une pareille hypothèse, il l’eut repoussée comme un +non-sens. C’est pourtant aux effets de ce non-sens historique et +politique, terrible pour sa dynastie, que nous venons d’assister. + +«A la fin, dit Gœthe, nous devenons les esclaves des créatures que nous +avons faites.» C’est ce qui est arrivé au tsarisme avec ses +bureaucrates. Le _tchin_ avait été organisé pour collaborer en +sous-ordre à la grande œuvre tsarienne: l’unification de la Russie. Il +avait été destiné aussi par Pierre le Grand à occidentaliser les Russes, +à les initier à la civilisation européenne. C’était un instrument de +gouvernement et un instrument de progrès. Le mécanisme avait rendu +d’immenses services entre les mains des empereurs énergiques. D’un bout +à l’autre du vaste État, les _tchinovniks_ aux casquettes multicolores +faisaient régner l’ordre russe. C’étaient eux qui rattachaient au +pouvoir central tant de provinces séparées par de si longues distances, +plus séparées encore par la race, les mœurs et le langage. Appuyée sur +ses traditions, sur l’histoire de la Russie, la bureaucratie se croyait +intangible parce qu’elle était indispensable pour tenir le faisceau +serré: sa justification suprême se sera trouvée dans la décision du +gouvernement provisoire qui, après avoir destitué les gouverneurs des +provinces et sévi contre la police, a maintenu les cadres secondaires de +l’administration et laissé en place ces légions de fonctionnaires +pourtant détestés. La bureaucratie a été, elle reste encore l’armature +de l’Empire. Mais, comme toutes les institutions, elle avait pris un +caractère nouveau au cours des années. D’organisme administratif, elle +était devenue une puissance politique qui s’enflait aux dépens de +l’autocratie elle-même. Tandis que le _tchin_ tendait à former un État +dans l’État, tandis que l’esprit de caste y grandissait, qu’il avait ses +intérêts propres à défendre, l’autorité tsarienne, avec Nicolas II, +s’affaiblissait et s’anémiait de jour en jour. Le peuple ne sentait plus +la main ferme des tsars. Il ne sentait que trop l’avidité et la +brutalité des bureaucrates. Et puis, les contradictions et les +incohérences se multipliaient dans le mécanisme politique, +singulièrement compliqué. La Russie adoptait peu à peu les formes des +gouvernements occidentaux: dans ces formes creuses, la pensée de Nicolas +II, tantôt hésitante et tantôt obstinée, ne savait que mettre. La Russie +avait une Chambre, mais bridée, impuissante et qui s’irritait. Elle +avait un président de conseil et des ministres qui continuaient à n’être +aux yeux de l’Empereur que des fonctionnaires et qu’il choisissait parmi +les fonctionnaires. C’était le système contre lequel protestait +l’opinion libérale. Mais, d’autre part, les fonctionnaires eux-mêmes se +sentaient menacés dans leur omnipotence et leurs privilèges par un +mouvement d’idées sans cesse croissant, par des forces nouvelles qui se +développaient à vue d’œil. Nicolas II, qui avait encore trouvé dans le +haut personnel bureaucratique des ministres dévoués à sa personne et au +bien public, et capables de servir une idée avec désintéressement comme +Stolypine, continuait comme par le passé à puiser dans le _tchin_. Il ne +s’apercevait pas que le _tchin_, exploitant sa faiblesse, spéculant sur +son aveuglement, ne se servait plus de l’autorité qu’il recevait de +l’Empereur que pour défendre sa propre situation. + +La guerre venue, la bureaucratie a craint plus que jamais de se voir +dépossédée, et elle avait, en effet, les plus sérieuses raisons de le +craindre. Non seulement elle n’avait pas préparé la Russie à soutenir la +lutte, non seulement elle se savait inférieure à la tâche de donner à la +Russie les moyens de se défendre et de vaincre, mais encore le cœur n’y +était pas. Jadis elle s’était formée sur le modèle prussien et à l’aide +d’éléments germaniques. C’était le temps où le progrès occidental était +venu à la Russie à travers l’Allemagne, où, pour être bien vu, bien noté +de Pierre et de ses successeurs férus d’organisation prussienne, il +fallait porter un nom allemand. Plus d’une famille russe, au XVIIIe +siècle, pour parvenir, avait germanisé son nom. De ces origines, une +forte empreinte était restée marquée sur la bureaucratie. Sans +enthousiasme, et même avec appréhension, les gens du _tchin_ avaient vu +éclater la guerre avec l’Allemagne. Quand ils s’aperçurent que la guerre +aggravait leur impopularité, dressait en face d’eux des organisations +concurrentes et qui se montraient capables de les supplanter dans tous +les domaines où eux-mêmes apparaissaient inertes et insuffisants, ils +n’eurent plus qu’une idée: et ce ne fut pas--en quoi il se sont +condamnés--de réparer leurs fautes par le travail, l’activité et le +patriotisme. Ce fut de profiter du pouvoir politique qu’ils tenaient de +l’Empereur pour tromper l’Empereur lui-même et pour écraser leurs +rivaux. + +Presque toujours, de loin, les problèmes politiques des autres peuples +nous paraissent simples et faciles à résoudre. Nous ne tenons pas compte +de traditions, de sentiments qui ne nous touchent pas, des situations +acquises et des ambitions montantes, de conflits d’intérêts où nous ne +sommes pas parties et dont, par suite, nous faisons bon marché. Au début +de mon séjour en Russie, je demandais pourquoi le pouvoir ne se décidait +pas à appeler au ministère ces hommes «jouissant de la confiance +publique», que réclamaient la Douma et les journaux. + +--Rien n’est dangereux, disais-je à des conservateurs, comme ces +formules auxquelles la presse fait un sort. En politique aussi la +résistance irrite le désir. Les programmes d’opposition sont comme +l’amour, dont un de nos poètes a dit qu’il vit d’inanition et meurt de +nourriture. Ce qui serait adroit, ce serait de prendre le libéralisme au +mot. D’abord, une de ses armes lui serait enlevée. Et puis qu’est-ce que +l’expérience en coûterait? + +On me répondait par des paroles vagues, jusqu’au jour où un homme qui +savait la politique de son pays me fit entrer au fond des choses par la +démonstration que voici: + +--Vous savez ce qui se passe dans une société où les actionnaires sont +mécontents de la gestion des administrateurs en exercice. Ils veulent +introduire au conseil des administrateurs nouveaux, et il semble que +cette solution soit de nature à satisfaire tout le monde. Mais c’est +celle justement que ne peut pas accepter le conseil, parce que, par les +nouveaux administrateurs, les actionnaires seraient initiés à ses +comptes et à ses secrets. Et c’est par-dessus tout ce que ne veut pas un +conseil d’administration qui tient à ses privilèges et qui n’a pas la +conscience tranquille. Tel est précisément le cas de la bureaucratie. +Elle ne veut pas laisser un homme du dehors, un délégué du public, +contrôler ses actes et s’introduire dans ses affaires: car elle a fini +par regarder les affaires de l’Empire comme ses affaires propres. Aussi, +lorsque l’Empereur manifeste la moindre velléité de satisfaire au désir +si naturel de l’opinion publique, les conseillers qui l’entourent, et +qui ne sont pas, croyez-le, des théoriciens de la contre-révolution, +mais des vizirs sceptiques et subtils, viennent lui murmurer à +l’oreille: «Mais où sont-ils, Sire, les hommes qui auraient la confiance +de toute la vaste Russie? M. Goutchkof, par exemple (et ce nom était +bien choisi, car l’Empereur haïssait M. Goutchkof), est très connu à +Moscou. L’est-il à Kazan, à Saratof, plus loin encore? Votre Majesté +voit donc qu’il s’agit là d’une simple chimère et que son pouvoir ne +peut sortir des mains des hommes qui sont les commis du Tsar, +l’émanation de sa volonté.» Et voilà comment, chaque fois, les grands +_tchinovniks_ ont gardé ce que vous appelez chez vous, je crois, +«l’assiette au beurre...» + +Mais, à la fin, ce n’a plus été seulement dans les conseils du Tsar que +la bureaucratie a eu à défendre ses privilèges. C’est en face +d’organismes plus actifs, plus dévoués qu’elle à la chose publique et +qui s’étaient montrés capables de la suppléer et de la remplacer dans +tous les domaines (ravitaillement, munitions, secours aux blessés, etc.) +où elle-même avait accusé son mauvais vouloir et son incurie. La guerre +avait pour effet de menacer le monopole de la bureaucratie, et c’est ce +qui lui a fait détester la guerre. Il paraît incompréhensible, à +distance, que le gouvernement déchu ait poursuivi de tant de jalousie et +de haine ces congrès des _Zemstvos_ et des villes, ces «organisations +sociales», produits spontanés de la nation russe, conformes aux +traditions nationales et qui travaillaient à fournir l’armée et la +population civile de ce qui pouvait leur manquer. Mais justement la +bureaucratie a vu dans les comités formés par les assemblées locales et +municipales ou issus des groupements de particuliers ce qu’y voyait tout +le monde: c’est-à-dire des remplaçants. Se sentant incapable de soutenir +la concurrence, elle n’a plus eu qu’une idée, et c’était de la supprimer +violemment. + +Comme nous venions un jour de voir à Moscou le prince Lvof, qui +présidait l’Union des _Zemstvos_ et des villes, un de nos compatriotes, +esprit fin et clairvoyant, me disait ces paroles qui prennent un sens +singulièrement fort aujourd’hui que le prince dirige le gouvernement +nouveau: + +--Il n’est pas douteux pour moi qu’il faudra qu’à un moment ou à un +autre celui avec qui vous venez de causer franchisse cette porte comme +président du conseil, ou bien ce sera comme assassiné... + +Pour cet observateur des choses russes, il n’y avait pas de compromis, +pas de terrain d’entente possible entre les forces natives de la Russie +et le _tchin_. Et le prince Lvof m’était apparu pour le _tchin_ comme un +adversaire redoutable, l’homme d’une seule idée et d’une seule volonté, +avec les partis pris solides de l’homme d’action. Je me rappelle +l’éclair rapide, et facile à traduire, de son regard, le nom de +Stolypine ayant été prononcé devant lui. Mais, très maître de lui-même, +ennemi des propos inutiles, il allait à l’essentiel, à l’exposé de cette +œuvre étonnante dont il était l’âme et qui avait consisté à créer de +toutes pièces une administration, l’administration officielle étant +défaillante. Dès lors, la situation était bien claire: il fallait que la +bureaucratie reconnût la place, le rôle et l’utilité des _Zemstvos_ et +des organisations sociales dans l’État et qu’elle fît elle-même, par +conséquent, l’aveu de son incapacité. Ou bien, il fallait qu’elle brisât +cette concurrence, le bien public, le salut du pays dussent-ils en +souffrir, la monarchie elle-même dût-elle être compromise dans la lutte. +C’est à ce dernier parti, gros de dangers, et qui a prouvé son absence +de patriotisme, que s’arrêta le clan des hauts bénéficiaires du _tchin_. + + * * * * * + +Un souverain moins faible et plus clairvoyant que Nicolas II aurait +refusé de se faire l’instrument d’une coterie qui n’invoquait les +traditions de l’État que pour servir ses intérêts particuliers. On a +peine à concevoir que l’Empereur, si loyal envers l’Entente, si ferme +dans son propos de conduire la guerre jusqu’au bout, se soit abandonné à +des hommes qui, voyant que la guerre tournait contre eux et les +condamnait, la menaient sans conviction et avec mollesse,--en attendant +l’heure de passer à la trahison active. + +Quelque hasard se trouve souvent à l’origine des grands événements pour +en déterminer le cours. Une angine de poitrine survenue bien mal à +propos devait écarter des affaires l’homme d’État le plus capable, +peut-être, de diriger les affaires de Russie pendant la guerre et de +sauver la monarchie d’une crise mortelle. Lorsque M. Kokovtsof (l’auteur +du mot fameux; «Dieu merci, nous ne sommes pas en régime +parlementaire»), eut quitté la présidence du conseil, c’est à M. +Krivochéine que sa succession fut offerte par l’Empereur. On était alors +aux premières semaines de l’année 1914, l’année tragique et décisive par +excellence. Disciple, ami et collaborateur de Stolypine, M. Krivochéine, +dont le nom reste attaché à l’œuvre de la réforme agraire, eût continué +et développé la politique stolypinienne. Il eût conservé du prestige, de +l’autorité et de la fermeté au pouvoir, tout en gouvernant dans un +esprit moderne. Les «stolypiniens» formaient une école d’hommes de bon +sens, dévoués à l’ordre et d’esprit réformateur: le comte Ignatief, M. +Sazonof en étaient, et les égards dont les entouraient la Douma +contrastaient singulièrement avec l’accueil qui était fait à leurs +collègues. D’ailleurs, M. Sazonof, puis le comte Ignatief devaient être +écartés par des gouvernements avec lesquels ils n’avaient rien de +commun. Mais pour en revenir à la succession de M. Kokovtsof, la maladie +avait contraint M. Krivochéine à la refuser. Comptant bien, toutefois, +après sa guérison, prendre la présidence du conseil que l’Empereur lui +destinait, M. Krivochéine lui-même désigna, pour une sorte d’intérim, +une personnalité effacée, médiocre, mais suffisamment décorative et dont +le grand âge semblait une garantie contre les pièges de l’ambition. Ces +sortes de calculs réussissent rarement: du moins la nécessité +l’avait-elle imposé à M. Krivochéine[2]. Mais lorsqu’il sentit sa santé +assez rétablie, il se trouva que, malgré les années, M. Goremykine avait +pris goût au pouvoir. Et sans doute aussi avait-il discrédité M. +Krivochéine dans l’esprit de Nicolas II, car, non seulement M. +Krivochéine ne retrouva pas sa place, mais jamais plus son nom ne fut +prononcé. + + [2] Il est curieux de remarquer que M. Giolitti, vers la même époque, + avait passé la main à M. Salandra avec la même pensée de revenir à + son heure au gouvernement. Quand il le voulut, il était trop tard. + Qui sait si cette circonstance n’aura pas changé aussi quelque chose + à l’histoire de l’Italie? + +Ce fut dès lors une série de décadences qui devaient conduire à la +catastrophe. Il n’y a aucun intérêt à rappeler l’histoire lamentable de +ces ministères où se succédaient les créatures de la bureaucratie, +tandis que les hommes qui montraient de l’indépendance étaient sacrifiés +tour à tour; c’est encore le sort qui fut réservé, à la fin de 1916, à +M. Trépof, conservateur plus honnête et plus patriote que clairvoyant. +En réalité, la Russie n’était plus gouvernée, et, chose grave, ne se +sentait plus gouvernée. En fait d’absolutisme, il n’y avait que celui +des policiers. La faiblesse de l’autocrate faisait reparaître le règne +des boïars. «Nous voici revenus aux temps de Boris Godounof», disait un +diplomate. Dans la mesure où le XXe siècle peut se comparer au XVIIe, +l’anémie du pouvoir sous un des successeurs de Michel Romanof +introduisait la Russie dans un état de marasme et d’anarchie semblable à +celui dont elle avait été tirée, trois cents ans plus tôt, par le +fondateur de la dynastie. + + + + +IV + +RASPOUTINE + + +Le livre qui aide le mieux à comprendre les circonstances vraiment +extraordinaires au milieu desquelles s’est consommée la ruine de la +monarchie, c’est l’histoire fantastique et vraie des _Faux Démétrius_, +telle que l’a racontée Prosper Mérimée. On y voit combien la Russie est +proche encore de son passé légendaire, l’aliment que donne aux +impostures non seulement la croyance au merveilleux, mais le contact +encore presque immédiat de la Russie avec sa période mythologique. Il +faut penser qu’au temps où Henri IV et Sully gouvernaient la France, +quand Descartes et Gassendi étaient déjà nés, un aventurier dont on n’a +jamais su au juste ni l’origine ni le nom se faisait passer pour le fils +d’Ivan le Terrible et proclamer tsar de Moscou. L’histoire de Raspoutine +n’appartient-elle pas au même genre de féerie? Il y aura, pour un +Mérimée de l’avenir, une étonnante chronique à écrire sur ce sorcier de +village dont le nom est destiné à remplir l’histoire des derniers jours +du règne de Nicolas II. L’historien fera justice des exagérations. Il +montrera comment la crédulité publique favorisait les calculs de +Raspoutine, qui tenait boutique ouverte de faveurs et d’influence, en +lui attribuant toutes les grâces et toutes les disgrâces, toutes les +nominations, celle des ministres, des ambassadeurs, des généraux même, +en sorte que Raspoutine, dont l’ignorance était grossière, qui savait à +peine écrire, aurait, à en croire la rumeur populaire, gouverné toute la +Russie. La simple vérité est suffisamment romanesque. L’histoire dira +qu’on faisait tourner des tables, à Tsarskoïé-Sélo, qu’on y regardait +Raspoutine comme une sorte de porte-bonheur, et même de prophète, tandis +que, dans l’ombre, les maires du palais, les vizirs rusés de la +bureaucratie faisaient servir le favori à leurs desseins. + +Mais non moins que sur l’empereur et l’impératrice, l’étrange et +scandaleux personnage régnait sur l’imagination des foules. Tandis que +l’ennemi envahissait le territoire, que la révolution montait, il +devenait, dans l’esprit de tout un peuple immense, le symbole des périls +publics et, comme son assassinat l’a montré, le bouc émissaire de la +Russie. Le nom même qu’il s’était donné par défi autant que par feinte +humilité mystique (Raspoutine, ou «le dissolu») n’exprimait que trop +bien la décomposition d’un état de choses. Catherine s’était entourée de +philosophes. Alexandre Ier avait écouté Mme de Krüdner. Nicolas II se +contentait de Raspoutine. Voilà où l’on était descendu. Cependant la +cour de Russie continuait à garder sur le monde son ancien prestige. Le +système des alliances et la guerre européenne supposaient la +continuation de la grande politique russe telle que les chancelleries, +depuis le XIXe siècle, avaient pris l’habitude de la regarder avec +considération et respect. En réalité, et c’est un contraste qui ne +manquera pas de frapper les historiens philosophes, la Russie impériale +tombait en enfance. + +Lorsqu’on pénétrait dans l’Empire, l’année dernière, par cette station +lointaine de Tornéo, à deux pas du cercle polaire, porte étroite et +d’accès incommode, la seule pourtant qui restât entre-bâillée sur +l’Occident, le nom de Raspoutine, mystérieusement répercuté à tous les +échos, venait frapper les oreilles. Comme les roseaux de la fable +racontaient l’histoire du roi Midas, le vent des steppes, le murmure des +forêts portaient le mythe de Raspoutine. La raison disait au voyageur +qu’il n’était pas possible que tout, dans le vaste Empire, même les +revers et les succès des armées, s’expliquât par l’action et la volonté +de ce paysan-sorcier devenu magnétiseur de Cour. Mais ce qu’il fallait +constater comme un symptôme grave, c’est qu’autour de ce nom, mille fois +répété avec scandale, dégoût ou colère, s’accumulaient les amertumes et +les déceptions d’un peuple. + +«Voulez-vous voir Raspoutine?» m’avait-on demandé à Pétrograde. + +La curiosité avait failli être la plus forte. Mais il fallait se faire +introduire auprès du personnage, demander, solliciter presque une +audience, et il était habile à exploiter les moindres marques +d’attention capables d’accroître son prestige. Il y avait dans le cas de +Raspoutine une large part de charlatanisme, et tout ce qui pouvait +ressembler à un hommage à son autorité favorisait son industrie. Et +puis, à l’étranger, est-ce que nous ne devons pas toujours nous regarder +tous comme porteurs responsables de la dignité du nom français? Au +dehors, un peu de fierté nationale est un bon placement. Pour ces +raisons, et bien que j’y perdisse peut-être au point de vue anecdotique +et pittoresque, je ne surmontai pas ma répugnance et je m’abstins +d’aller voir Raspoutine. + +J’en reste persuadé et je le répète: l’imagination populaire a +considérablement brodé à son sujet. Seul le génie du mal en personne, +seul Belzébuth ou Asmodée eût pu être omniscient et omnipotent tel qu’on +le représentait. Il a fait, en définitive, plus de mal à l’empereur qu’à +la Russie. Mais le tort même le plus grave et le plus sensible qu’il +aura porté à la couronne, on l’a mal compris et mal apprécié: il a +consisté à aliéner à Nicolas II, dans la société russe, les forces +conservatrices dont l’appui n’avait jamais manqué au trône et à +refroidir jusqu’au zèle des hauts dignitaires de l’Église orthodoxe. + +On n’a pas accordé beaucoup d’attention, en Europe, aux incidents qui se +sont produits dans le monde ecclésiastique russe pendant ces quatre +dernières années. L’affaire du procureur du Saint-Synode, Samarine, +l’affaire de l’évêque Hermogène, ont paru, de loin, comme les querelles +de moines de Byzance. En réalité, ces affaires ont eu un gros effet +moral. Elles auront entraîné de graves conséquences politiques. On ne se +doute pas assez que c’est dans le clergé qu’aura commencé, avec +l’impopularité et la haine de Raspoutine, la désaffection à l’égard de +l’empereur. L’aventurier, qui n’avait même pas reçu les ordres mineurs, +usait de son influence sur Nicolas II pour faire la loi à l’Église +nationale. La période de 1912-1913, selon des personnes renseignées, fut +véritablement celle de la plus grande influence de Raspoutine à la Cour. +Ce fut celle aussi d’une crise aiguë et d’un conflit entre le haut +clergé et l’Empereur. Une créature de Raspoutine, Varnava, paysan à +peine plus instruit que son protecteur, avait été nommé, grâce à lui, +évêque de Tobolsk. Varnava s’était mis en tête de faire béatifier un +moine de son diocèse, du nom de Jean, qui avait possédé une réputation +de sainteté. Ayant été reçu en audience par l’Empereur, Varnava lui +demanda de prononcer la béatification de Jean de Tobolsk, ce que +l’Empereur accorda sur-le-champ. Or, le Saint-Synode a seul le pouvoir +de faire des saints. Il adressa au souverain une requête où il exposait +ses droits et les motifs pour lesquels il refusait de béatifier Jean de +Tobolsk, en même temps qu’il demandait l’annulation de la décision prise +sur l’initiative irrégulière de Varnava. Nicolas II rejeta la requête en +faisant connaître que sa décision était irrévocable et en s’étonnant que +le Saint-Synode discutât une question tranchée par le pouvoir impérial. +Le Saint-Synode ne s’inclina pas. Varnava avait commis une infraction +grave contre la discipline ecclésiastique. Le Saint-Synode décida de +retirer à Varnava son siège épiscopal et lui ordonna de se retirer dans +un monastère. Cette fois, ce fut au tour de Nicolas II, irrité de +l’opposition du Saint-Synode, de refuser sa ratification et de couvrir +Varnava en termes catégoriques et qui n’admettaient pas de réplique. +Alors, les prélats qui avaient siégé au Saint-Synode adressèrent au Tsar +une lettre collective où ils déclaraient renoncer à leurs charges. Une +forte pression du pouvoir et la crainte du scandale parvinrent à arrêter +cette insurrection d’évêques. Mais Raspoutine triomphait. Bientôt le +métropolite de Pétrograde, Vladimir était envoyé à Kief en disgrâce. Le +procureur du Saint-Synode, M. Samarine, un des représentants les plus +populaires de la noblesse provinciale de Russie, devait donner sa +démission. + +Ces incidents avaient laissé dans l’Église et dans les milieux les plus +conservateurs de Russie bien des amertumes. Dans la société de Moscou, +où l’affront fait à M. Samarine avait été profondément ressenti, des +silences plus éloquents que des plaintes en disaient long sur l’état des +esprits. L’Empereur, en somme, avait scié lui-même un des étais de son +trône. C’est à la suite de l’affaire Varnava que s’est développé le +mouvement favorable au rétablissement du patriarcat, jadis supprimé par +Pierre le Grand pour faire du Tsar le chef de l’Église russe. Et dans +les protestations contre les «influences occultes», le clergé n’est pas +resté en arrière des autres groupes de la nation. Voici, à titre +d’exemple, la plainte qu’un prêtre-député, le Père Nemertzalof, +exhalait, au mois de décembre 1916, à la tribune de la Douma: + + L’instant est venu de proclamer que l’âme de l’État, la sainte Église + orthodoxe, se trouve à son tour en danger et qu’il nous est + impossible, à nous, croyants dévoués corps et âme à la sainte Église, + de garder plus longtemps le silence. Notre devoir est de crier bien + haut, si haut que toute la Russie orthodoxe puisse nous entendre, que + l’Église orthodoxe est en danger. Mes frères, levez-vous et + défendez-la! L’Église tout entière est menacée, et elle n’est pas + menacée par le bas. C’est par le haut qu’on l’attaque. Oui, je ne sais + quelle main boueuse s’avance vers l’Église pour saisir les rênes de + ses destinées. On veut ébranler la base même de l’Église orthodoxe, + détruire le pouvoir des Hiérarchies, précipiter dans le malheur et la + ruine l’Église de la Patrie. On veut bouleverser la structure + intérieure millénaire de l’Église. Nous, les croyants et les fidèles + de cette Église, nous déclarons bien haut que nous ne permettrons pas + cela... La simonie, la protection, l’oppression, les pots-de-vin, les + recommandations et les intrigues dans le domaine de la foi!... Les + paroles que je prononce ici font saigner mon cœur de pasteur. Mais me + taire serait au-dessus de mes forces. + +Il est incroyable que l’Empereur n’ait pas entendu de tels +avertissements, et l’on se demande de quelle hébétude ou de quel +esclavage son esprit était frappé. Mais l’on ne s’étonnera plus, après +les faits et les paroles que nous venons de citer, que, l’heure de la +chute venue, Nicolas II se soit trouvé abandonné de tous, de l’Église +elle-même, et que le Saint-Synode ait si facilement rayé des prières le +nom de l’Empereur et de la famille impériale. Cette circonstance +explique aussi pour une part que l’on n’ait pas vu trace, chez les +masses paysannes où l’influence du clergé est restée forte, de ce +mouvement réactionnaire ni de cette chouannerie que l’on escomptait en +cas de révolution. + + + + +V + +LA CHUTE + + +«La Patrie est en danger!» Ces mots depuis trois mois avaient retenti +partout. Ce n’était pas seulement à la Douma qu’on les entendait, +c’était au Conseil de l’Empire. C’était aux congrès de la Noblesse. +C’était dans la famille impériale elle-même. Ce qu’on a appelé la +«cabale des grands-ducs» était un signe peu douteux de la décomposition +du régime. Une révolution de palais, c’est-à-dire quelque chose de +classique et de conforme à bien des précédents russes, semblait se +préparer à Pétrograde. La «lettre de remontrances respectueuses» que les +Vladimirovitch et le grand-duc Dimitri Pavlovitch avaient adressée à +l’Empereur était restée sans réponse. Ce furent les mêmes, aidés par le +prince Soumarokof Elston, mari de la princesse Irène, et par le fameux +député de l’extrême droite à la Douma, Pourichkiévitch, qui organisèrent +quelques semaines plus tard le complot à la suite duquel ils firent +périr Raspoutine. Ces événements sont encore présents à toutes les +mémoires. + +Raspoutine mort, la Russie se crut vengée et délivrée. Des millions +d’hommes respirèrent. Les fidèles brûlaient des cierges en l’honneur de +la vierge de Kazan. Ce fut alors qu’on découvrit combien avait été +exagéré le rôle du moine. La crédulité populaire l’avait rendu +responsable de toutes les trahisons et de tous les maux. Après sa +disparition, on fut bien obligé de s’apercevoir que tout continuait +comme par le passé, que l’influence des «forces ténébreuses», des +«puissances occultes» se faisait toujours sentir. Les mêmes causes +générales subsistaient. Par une lamentable superstition des mots, le +pouvoir s’obstinait à se dire autocratique; cependant son impuissance et +son anémie allaient en s’aggravant. Les éléments malsains pullulaient +dans le corps social: des scandales de toute sorte, financiers et +policiers, éclataient chaque jour. Les masses, qui ne se sentaient plus +dirigées, se laissaient entraîner à l’anarchie par les motifs de +mécontentement trop justifiés que lui apportait la crise des +approvisionnements, poussée jusqu’à la disette dans les grandes villes. +L’humeur, la disposition du peuple, sa _nastroiénié_, comme disent les +Russes, devenait chaque jour plus inquiète et plus nerveuse. Déjà, l’an +dernier, des ouvriers, s’étant mis en grève dans une grande entreprise +métallurgique qui travaillait pour la défense nationale, n’avaient su +présenter que cette revendication et ce grief: «Ça ne va pas comme nous +voudrions.» Non seulement dans les faubourgs de Pétrograde, mais dans +les provinces et, chose plus grave, dans l’armée surtout, l’armée lasse +de se battre sans fusils, sans canons, sans chemins de fer, ce sentiment +était universel: les choses n’allaient pas comme la Russie aurait voulu. + +Tel est l’instant, telle est l’occasion que la bureaucratie expirante +aura choisis pour essayer de rétablir sa situation par un coup d’État. +En jouant son va-tout, elle a perdu Nicolas II, qui avait déjà abdiqué +entre ses mains avant d’abdiquer entre celles du gouvernement +provisoire. L’ironie du sort aura même voulu que l’instrument suprême du +_tchin_ et le naufrageur de la dynastie ait été un ancien libéral, sorti +de la Douma, jadis recommandé, dit-on, à l’Empereur par M. Rodzianko +lui-même comme un des hommes de confiance qui devaient rénover le +régime. Qu’ils s’appellent Polignac, Franco ou Protopopof, il y a de ces +esprits chimériques qui semblent prédestinés à hâter la fin des +monarchies malades. Et les souverains qui perdent le trône par leur +faute ne manquent jamais d’approuver, au moment critique, le plan +absurde qui doit consommer leur perte. + +Pour la bureaucratie, qui se sentait débordée par le flot, il n’y avait +plus qu’une chance de salut: briser par la force la Douma, les +_Zemstvos_, les organisations sociales, et puis en finir, dès qu’elle +pourrait, avec la guerre, puisque la guerre ne servait qu’à faire +éclater son incapacité. La paix conclue, on cherchait, dans un pacte +avec la Prusse monarchique, une assurance contre le mouvement libéral. +L’alliance des trois Empereurs était scellée, et Protopopof devenait le +grand homme de cette géniale combinaison politique. Cependant, pour +faire la contre-révolution, il fallait qu’il y eût la révolution +d’abord: sûr de lui-même, sûr des mitrailleuses qu’il avait fait +disposer sur les clochers des églises, sur les toits des monuments +publics, Protopopof ne craignit pas de provoquer l’insurrection. + +Sans doute, à la Douma, des paroles violentes, des avertissements +sévères à l’adresse de la famille impériale avaient été prononcés. Le +procès de l’Impératrice et de Stürmer avait été fait. Mais pas un appel +à la révolte n’était parti de l’assemblée. L’histoire rendra cette +justice aux chefs libéraux qu’ils seront restés fidèles jusqu’au bout à +la ligne de conduite qu’ils s’étaient fixée, qu’ils auront, jusqu’au +dernier moment, essayé de sauver l’Empereur, puis, l’entêtement de +l’Empereur étant invincible, de conserver au moins la dynastie des +Romanof[3]. Faisant bon marché de la couronne, qui était l’enjeu de +cette aventure, Protopopof mit le feu aux poudres dans un moment où +l’excitation était générale. Arrestation de députés socialistes sous le +prétexte de complot contre la sûreté de l’État, prorogation de la Douma, +suspension des journaux: il aura recommencé les «Ordonnances», mais en +allant plus loin encore, car Polignac, du moins, n’avait pas de lui-même +organisé l’émeute. Des signes concordants font penser que, pour être +plus sûr d’avoir «sa» révolution, Protopopof l’avait attisée. La +suspension complète du ravitaillement de la capitale ne peut qu’avoir +été intentionnelle. De plus, le _Rousskoïé Slovo_ du 12/25 février a +signalé ce fait qu’un «faux Milioukof» avait paru aux usines Lessner et +avait convoqué les travailleurs à l’insurrection. Que des policiers +«camouflés» aient été les agents de cette mise en scène peut paraître un +fait extraordinaire. On en doutera moins quand on saura que la censure +interdit à M. Milioukof de protester contre cette machination et de +répondre par un appel au calme... + + [3] Notons ce témoignage emprunté à l’_Outro Rossii_ du 14/27 février + 1917: «La Douma a rempli son devoir. Si on peut lui reprocher + quelque chose, ce n’est pas d’avoir voulu envenimer le conflit, bien + au contraire... Cette lenteur, cette répugnance à prononcer une + parole risquée avait son bon côté. Une telle Douma ne pouvait être + soupçonnée par la réaction de tendances antigouvernementales.» + + Dans la nuit du 12 au 13 mars (de notre style), c’est-à-dire lorsque + la révolution était déjà un fait accompli, que les membres du + Cabinet et les serviteurs de l’ancien régime étaient arrêtés, les + membres élus du Conseil de l’Empire, ceux de la gauche de cette + assemblée, adressaient encore à Nicolas II cette suprême adjuration: + + «Nous, soussignés, membres élus du Conseil de l’Empire, nous + accomplissons en nous adressant à Votre Majesté le devoir que nous + impose notre conscience envers vous et la Russie. Par suite de la + désorganisation complète des transports et l’arrêt des arrivages de + matières premières et de combustible, les usines et les fabriques + ont été obligées d’interrompre leur travail. Le chômage forcé et la + crise extrêmement aiguë de l’alimentation provoquée également par la + désorganisation des transports ont amené les masses populaires à une + exaspération violente. Cette exaspération a été encore aggravée par + la haine que le gouvernement avait provoquée dans le peuple et les + soupçons dont l’âme populaire était animée envers le pouvoir. Tout + cela a eu pour résultat de provoquer des troubles qui se sont + développés avec la furie d’éléments déchaînés et ont entraîné + l’armée avec eux. Le gouvernement qui n’a jamais bénéficié de la + confiance de la Russie, a perdu actuellement tout crédit. Il est + impuissant à prendre quelque mesure que ce soit envers la situation + qui est très menaçante. Sire! En conservant au pouvoir le + gouvernement actuel, on ne fera que provoquer une ruine complète de + l’ordre légal qui entraînera fatalement la défaite, la chute de la + dynastie et les plus grandes calamités pour toute la Russie. Nous + considérons que l’unique ressource qui reste à Votre Majesté + consiste en un changement définitif de la politique intérieure + conformément aux désirs qui ont été maintes fois exprimés par la + représentation nationale des différentes classes de la population et + les organisations sociales. Les institutions législatives doivent + être immédiatement convoquées à nouveau. Le conseil des ministres + actuel doit être destitué, et la formation d’un nouveau Cabinet doit + être confiée à une personne investie de la confiance de la nation. + Elle soumettra à Votre Majesté la liste des membres d’un nouveau + Cabinet qui soit capable de gouverner dans un accord complet avec la + représentation nationale. Chaque instant est précieux. Tout délai et + toute hésitation peuvent amener des calamités sans nombre.» + + Le premier manifeste de la Commission exécutive de la Douma, d’où + allait naître le gouvernement provisoire, proclamait bien la + déchéance du cabinet Galitzine, mais non pas celle de l’Empire. Ce + manifeste disait simplement ceci: + + «Considérant les difficultés d’ordre intérieur dans la politique du + précédent gouvernement exécutif, le gouvernement de la Douma se + considère comme obligé de prendre en main l’ordre public. Conscient + des responsabilités qui découlent de cette décision, la Commission + exprime sa certitude que le peuple et l’armée lui prêteront + assistance dans la tâche difficile qui incombe au nouveau + gouvernement, lequel accepte les vœux du peuple et jouit de sa + confiance.» + + Enfin, le 15 mars, au palais de Tauride, devant une foule de + soldats, de marins et d’ouvriers, embryon du fameux comité, M. + Milioukof annonçait, avec «le premier cabinet national russe», la + régence du grand-duc Michel, le tsarévitch Alexis restant prince + héritier. «Mais c’est l’ancienne dynastie!» s’écriait-on de toutes + parts. «Parfaitement, reprenait M. Milioukof. Je n’ai pas, moi non + plus, d’affection pour la dynastie. Mais il ne s’agit pas de ce qui + nous plaît ou de ce qui nous déplaît. Il faut, avant tout, éviter la + guerre civile.» + +Comment des folies aussi excessives n’auraient-elles pas mal tourné pour +leurs auteurs? Comment avait-on pu oublier que, si les libéraux étaient +prêts à de larges concessions, les éléments révolutionnaires, vaincus en +1905, mais non désarmés, n’attendaient que l’occasion de prendre leur +revanche? Cette occasion, on la leur offrait. Les personnes qui ont +approché M. Protopopof pendant ces derniers mois le peignent comme un +extravagant. Assurément, cet ancien vice-président de la Douma, pour +avoir passé en quelques semaines du libéralisme à la défense de la +bureaucratie et à la contre-révolution policière, manquait d’équilibre. +Mais y avait-il, à la Cour, plus de bon sens? Y avait-on la moindre +connaissance des hommes, de l’opinion publique, de l’état des esprits? +La révolution allumée, son cours ne faisait plus de doute. Mais que +fût-il advenu d’un succès de la contre-révolution? Ce n’est pas en +France que personne aura le courage d’accabler Nicolas II, fidèle à sa +parole et à celle de son père, à l’alliance que lui avait léguée +Alexandre III. Sans doute, il n’aura pas vu que la politique intérieure +détestable et insensée à laquelle il se laissait entraîner devait, dans +l’esprit de ses funestes conseillers, le conduire à manquer à ses +engagements... Cela n’a pas été et cela ne pouvait pas être. Si Nicolas +II a perdu son trône par faiblesse, il n’y a pas, du moins, de tache sur +son nom. + +Son règne, comme tant d’autres choses en ce monde, s’appellera: +«J’aurais pu être...» Nicolas II aura certainement perdu la plus belle +occasion qui se soit présentée de rajeunir une monarchie. Il y a quatre +ans seulement, la Russie avait fêté le troisième centenaire de +l’avènement des Romanof. L’Empereur n’aura pas compris cette leçon de +politique et d’histoire. L’autocratie aura eu tort d’oublier ses +origines. C’est par l’élection, et pour que la Russie eût un chef +capable de la sauver de la menace étrangère, que Michel Romanof avait +été porté au trône. Là se trouvait l’indication du rôle historique qui +revenait au successeur du tsar de Moscou dans la grande crise nouvelle +de la vie du peuple russe. + +Il y a huit mois, essayant d’indiquer les courants intellectuels et +politiques de la Russie en guerre, nous disions que son avenir s’ouvrait +sous le signe du nationalisme. La révolution nationale du mois de mars +1917 est venue nous donner raison. Mais on ne pouvait pas compter que le +triomphe des libéraux patriotes désarmerait les partis. En tombant, en +se suicidant, l’ancien régime faisait la part trop belle aux éléments +d’extrême-gauche. Nous allons assister sans doute à une lutte entre des +tendances contraires. Il se peut que l’anarchie slave, qui est ancienne, +se trouve aux prises avec le patriotisme russe qui est ancien, lui +aussi, mais rajeuni et retrempé. Selon toutes les apparences, après des +péripéties peut-être tragiques, c’est le nationalisme qui devra être le +plus fort. Sinon, et quelle que soit la forme de son gouvernement futur, +la Russie constituerait une exception dans le monde contemporain et, au +milieu de peuples ardents à combattre pour leur unité, leur indépendance +et leur grandeur, elle exposerait son avenir à un nouveau danger, alors +que, par sa révolution, elle vient de montrer comme eux sa volonté de +vivre. + + + + +AUTOUR + +DE + +LA RÉVOLUTION RUSSE + + + + +QUELQUES ÉCLAIRCISSEMENTS + + +UN MOT DU “NOVOÏÉ VREMIA” + +Parmi les journaux russes, le _Novoïé Vremia_ était le journal préféré +de Nicolas II, celui qu’il lisait tous les jours dans son texte, au lieu +de se contenter d’extraits, comme pour les autres. On peut dire que le +_Novoïé Vremia_ était une des institutions de l’Empire, une institution +libre d’ailleurs. La puissante dynastie des Souvorine, ses directeurs, +était loyaliste, mais gardait son franc-parler. Veut-on savoir comment +ce journal conservateur a jugé l’abdication de Nicolas II? Ce sont +quelques lignes qui en disent long sur la révolution russe: + + Après trois cents ans de règne, la maison des Romanof était parvenue à + un moment historique exceptionnel: la nation tout entière était dans + l’attente, et avait les yeux fixés sur elle. Quelles possibilités se + présentaient alors pour Nicolas II? Il était le monarque «officiel». + Le destin lui donnait l’occasion de devenir un véritable empereur, le + chef d’un grand peuple libre. Le Gouvernement de Nicolas II a gâché + tout cela. Ayant refusé le grand honneur d’être le chef d’un État + libre, l’empereur Nicolas II a mis fin à la dynastie héréditaire des + Romanof. Il appartient au peuple russe, comme il y a 303 ans, de + régler lui-même pour l’avenir sa destinée politique. Nous avons pleine + et entière confiance que l’instinct politique du peuple russe lui + inspirera en ce moment une courageuse décision. + +Cette appréciation sur la crise russe montre où en sont les éléments +conservateurs et modérés. Ce qui est le plus frappant dans la chute de +Nicolas II, c’est qu’elle s’est faite verticalement dans le vide. +Rarement on aura vu une révolution susciter aussi peu de +contre-révolution. L’explication de ce phénomène ne peut être que dans +une série de fautes énormes, décourageantes pour les fidélités les plus +éprouvées. Cette explication tient dans un mot: l’empereur déchu a +_gâché_ une situation qui n’avait jamais été si bonne pour lui et pour +sa dynastie. C’est justement le mot dont nous nous étions servi presque +le même jour où les écrivains du _Novoïé Vremia_ l’employaient à +Pétrograde. + + +LE TSAR ET L’ORTHODOXIE + +Un grand sujet de surprise, en France, a été que l’Église orthodoxe et +le clergé n’eussent rien fait ou rien pu pour conserver le trône. On ne +tenait pas compte du tort causé par Raspoutine. On ne tenait pas compte +non plus d’autre chose: c’est que l’Église orthodoxe était plus ancienne +que le tsarisme et qu’elle avait contre lui de vieux griefs. Il faut +lire à ce sujet les déclarations du nouveau métropolite de Pétrograde, +telles que les ont publiées les _Rousskia Viedomosti_: + + L’évêque André cherche à tranquilliser les croyants qui craindraient, + en reconnaissant la révolution, de se parjurer. L’abdication de + Nicolas II a délié ses sujets de leur serment. Et le métropolite + rappelle la résistance que saint Philippe, archevêque de Moscou, avait + opposée à Ivan le Terrible. L’évêque attribue la chute de l’ancien + régime à son immoralité. «Sous les apparences du zèle pour l’Église, + une pression secrète mais d’autant plus dangereuse était exercée sur + elle.» L’Église orthodoxe était réduite en esclavage. Sa constitution + avait été bouleversée. A la fin, c’était devenu presque un crime de + parler de concile. Par suite, les vieux-croyants s’étaient + complètement séparés de l’Église orthodoxe et de là le développement + des sectes et du socialisme. Toutes ces manifestations sont + extrêmement regrettables, mais elles sont les suites de l’oppression + de l’Église qui, durant les trois dernières années, a été complètement + foulée aux pieds, tandis qu’à sa place paraissaient des vagabonds, des + escrocs, des maîtres-chanteurs. Ainsi le jugement de Dieu a dû + s’accomplir. + + «Maintenant, écrit l’évêque, nous nous trouvons devant les plus larges + possibilités qui puissent s’ouvrir dans l’histoire de la Russie et de + l’Église, je veux dire la réunion de l’Église de la _vieille foi_ avec + l’Église orthodoxe.» La responsabilité de ce schisme retombe sur + Pierre le Grand et sa «cruauté inouïe». Le métropolite exhorte donc + les conducteurs de l’Église orthodoxe à avouer avec repentir une + erreur de deux cents ans. + +Ainsi la révolution russe apporterait, en matière religieuse, un retour +au passé; elle aiderait à revenir sur une «erreur de deux cents ans». +Jadis, le tsar avait triomphé du patriarche comme les Empereurs +germaniques avaient essayé de triompher de la Papauté. Entre les deux +«moitiés de Dieu» moscovites, il y avait eu un conflit où les tsars +l’avaient emporté. A la fin, Pierre le Grand avait bureaucratisé +l’Église. Il avait remplacé le patriarche par un Saint-Synode dont le +président était un fonctionnaire, parfois même un militaire, et l’Église +de la «vieille foi» s’était insurgée. Selon l’évêque André, elle +retrouve son heure. Cette révolution serait-elle, du moins sur ce point, +une restauration et une réaction?... + + +OÙ EST LA TRADITION? + +Cela prouve qu’il ne faut pas parler de tradition à l’aveuglette: Il y a +traditions et traditions. Selon la juste distinction qu’a faite jadis +Lucien Moreau, il y a les bonnes et les mauvaises. Et puis, plus ou +moins, tout le monde a la sienne. De même qu’un pur trouve toujours un +plus pur qui l’épure, il y a toujours un traditionaliste dont la +tradition remonte plus haut que celle du voisin. Il y a eu des gens, en +France, pour estimer que la monarchie française s’était corrompue à +partir de Louis XIV, d’autres à partir de Philippe le Bel. + +--Moi, je crains bien, disait en riant Jules Lemaître, que la corruption +n’ait commencé à la fin du règne de Hugues Capet... + +Où et quand s’est altérée la tradition russe, c’est ce qu’on serait bien +empêché de dire. Cette tradition est-elle dans les républiques de +l’ancienne Russie? Car on l’oublie trop: la Russie a un passé +républicain, et elle n’a jamais tout à fait oublié le régime populaire +tel qu’il avait été pratiqué, au moyen âge, à Novgorod, à Viatka, à +Pskof (où, par une rencontre singulière, Nicolas II aura abdiqué). + +Où cette tradition pourrait-elle remonter encore? A la Russie de Kief, à +celle du grand prince Jaroslaf dont une fille, au XIe siècle, avait +épousé le roi de France Henri Ier? Mais, a écrit Alfred Rambaud, «entre +cette Russie Varègue, princière et chevaleresque, fort semblable au +reste de l’Europe féodale, et la Russie des Ivans, la Russie de Moscou, +la Russie asiatique et despotique, à peine émancipée du joug mongol, il +y a un abîme». Passons sur la période de la domination tartare. La +tradition remonte-t-elle à Michel Romanof? C’était un prince élu. +Remonte-t-elle à l’oligarchie des boïars? A Ivan le Terrible le +moscovite, ou à Pierre le Grand l’occidental? + +Et puis quand, de nos jours, Alexandre II entreprit d’affranchir les +serfs, marchait-il en avant ou en arrière? Exactement, il rétrogradait. +Jadis le paysan russe avait été libre, et ses chansons parlaient encore +de cet âge d’or, car l’établissement de la servitude par raison d’État +datait des tsars des temps modernes, et Catherine II, l’amie des +philosophes, avait encore étendu le servage à la Petite-Russie où il +n’avait pas, au XVIIIe siècle, d’existence légale. C’est de la Russie +qu’il est vrai de dire aussi que la liberté y était ancienne. + +Il y a mieux: qu’avaient fait les réformateurs d’Alexandre II, en 1861? +C’étaient des hommes qui se piquaient, non seulement de marcher avec +leur temps, mais d’être en avance sur leur temps. Bureaucrates férus +d’idées allemandes, ils avaient consacré en Russie le système primitif +de la propriété collective qui répondait aux théories du socialisme +germanique. Pour le baron Hachsthausen, «le régime collectif en Russie +apparaissait comme l’une des institutions étatiques les plus +remarquables et les plus intéressantes qui existassent au monde». + +Lorsque, cinquante ans plus tard, une autre réforme agraire fit passer +les masses paysannes du communisme à la propriété individuelle, il y eut +peut-être des traditionalistes pour regretter la condamnation du _mir_. + +Si la véritable tradition de la Russie doit être cherchée quelque part, +il n’y en a qu’une: c’est celle de l’unité nationale, c’est celle qu’ont +représentée les tsars «rassembleurs de la terre russe». Que leur œuvre +ne soit pas compromise, que leur héritage ne soit pas «gâché», et la +Russie d’aujourd’hui restera dans sa ligne de toujours. + + + + +PHASE NOUVELLE D’UN VIEUX CONFLIT + + +LE PARTI ALLEMAND EN RUSSIE + +Depuis six semaines qu’ils se sont accomplis, les événements de Russie +sont devenus plus clairs pour le public français. Ils sont devenus aussi +plus clairs en eux-mêmes par l’échec des intrigues allemandes pour la +paix séparée, transposées des milieux bureaucratiques et des milieux de +Cour dans le monde de la social-démocratie. + +Nous ne savons pas ce qui se passera à la réunion de l’Assemblée +constituante et ensuite. Pour le moment, ce qui est acquis, c’est qu’un +genre de trahison est exclu, cette trahison larvée, cette trahison +d’apparence décente, cette trahison respectueuse du protocole que le +régime Stürmer avait commise à l’égard de tous les Alliés en la +commettant aux frais de la Roumanie. Plus tard comme plus tard. Il +semble que ce soit malheureusement pour la Russie comme une fatalité +historique d’être disputée entre les influences germaniques et son +esprit national. Chez ses révolutionnaires eux-mêmes se retrouve la même +division et Bakounine n’a pas cessé de s’y opposer à Karl Marx, +Bakounine est comme le Proudhon de la Russie. Il semble que ce soit, en +ce moment, Bakounine qui l’emporte sur Karl Marx et Stürmer. C’est le +plus grand bonheur qui pourrait arriver à la révolution russe. Et si la +révolution avait réussi en 1905, au lieu de survenir pendant la guerre +européenne et dans le grand conflit des nationalismes, c’est alors +qu’elle eût été tout à fait certaine de mal tourner. Que l’on compare +seulement la conversion des «défaitistes» au manifeste de Vyborg! + +Un vieux proverbe russe dit que tout ce qui est bon pour l’Allemand est +la mort du moujik. L’invasion allemande en Russie est un phénomène qui a +plus de deux cents ans de date. La Russie a été colonisée, exploitée, +gouvernée par les Allemands. La régence de Biren a été, à cet égard, au +XVIIIe siècle, comme le premier modèle du régime Stürmer. «Depuis lors, +disait Herzen, il y a eu des Allemands sur le trône; autour du trône des +Allemands; les généraux étaient Allemands, les ministres Allemands, les +boulangers Allemands, les pharmaciens Allemands. Quant aux Allemandes, +elles avaient le monopole des fonctions d’impératrices et de +sages-femmes[4].» + + [4] M. Jean de Bonnefon, dans le _Journal_ du 24 avril 1917, a dressé + cette généalogie parlante: + + «... L’ancien empereur a demandé à vivre sous le nom de Nicolas + Romanof.» + + «Nul ne saura sans doute la mystérieuse pensée du captif. Il est + possible que Nicolas revendique ce nom, ou plutôt sollicite la + faveur de le porter, pour être attaché sur la terre d’exil par un + dernier lien à cette Russie dont il fut le maître. Il est possible + qu’il supplie pour avoir le droit d’emporter ce nom, dernier débris + de tous les biens perdus, parce qu’il sait que, _légalement_, ce nom + n’est pas le sien. + + En Russie, comme en France, le nom est une propriété qui passe de + mâle en mâle. En droit, l’ex-empereur s’appelle Nicolas de + Holstein-Gottorp. Voici le détail de la chose: + + La famille russe des Romanof a régné sur la Russie de 1613 à 1762. + Le premier tsar de ce nom fut Michel, élu par les États assemblés à + Moscou. La dernière souveraine fut l’impératrice Élisabeth, fille de + Pierre le Grand, portée sur le trône par la révolution du comte de + Lestocq, à la place du tsar Ivan, âgé de quatre ans. Élisabeth n’eut + pas d’enfants et désigna pour successeur son neveu, Pierre de + Holstein-Gottorp. Depuis l’avènement de ce tsar, sous le nom de + Pierre III, jusqu’à la récente abdication de Nicolas II, les + Holstein régnèrent sur la Russie. + + La maison de Holstein, héritière de la famille de Schatenbourg, + s’est divisée en deux branches: la branche royale de Danemark et la + branche ducale de Gottorp, à laquelle appartiennent Pierre III et + tous ses successeurs. + + Pierre épousa Catherine d’Anhalt, de la maison allemande + d’Anhalt-Zerbst. Celle princesse, née à Stettin, fit déposer et + étrangler son époux en 1762; après quoi, elle régna glorieusement + sous le nom de Catherine II. Son successeur fut son fils Paul Ier, + étranglé par quelques seigneurs, le 23 mars 1801. + + Alexandre Ier, fils de Paul, succéda à son père, épousa, à seize + ans, une princesse de Baden-Baden qui ne lui donna pas de fils. + Alexandre eut pour successeur son frère, Nicolas Ier, troisième fils + de Paul Ier de Holstein. + + La femme de Nicolas Ier fut la princesse Charlotte de Prusse, sœur + du roi Frédéric-Guillaume de Hohenzollern. + + Le fils aîné de cette union régna sous le nom d’Alexandre II. + + Vint ensuite Alexandre III de Holstein, marié à la princesse Dagmar + de Danemark, qui était, hier encore, impératrice veuve et + douairière, sous le nom de Marie-Feodorovna. + + Le fils de ce mariage est Nicolas de Holstein-Gottorp, ex-Nicolas + II, époux de la princesse Alix de Hesse et du Rhin, sœur du + grand-duc actuel de Hesse, général d’infanterie dans l’armée + prussienne. + + ... Ces précisions données ne font pas faisceau d’injures contre le + souverain découronné. S’il est vrai que chaque homme est le total de + sa race, il est vrai aussi que nul ne choisit sa famille. Et + l’ex-tsar Nicolas semble fidèle aux alliances qu’il avait librement + choisies quand il demande humblement à porter le nom de Romanof, + dont il n’est pas l’héritier.» + + +DANS LE PERSONNEL DIPLOMATIQUE + +«Germanisée jusqu’aux moelles, gouvernée par des Allemands», a écrit +Maurras dans _Kiel et Tanger_ en parlant de la Russie. Le rêve d’une +partie,--et non la moins influente,--de la diplomatie des tsars était, +par le moyen de l’alliance française, de conclure un pacte +franco-germano-russe, de former une chaîne continue entre Pétersbourg, +Paris et Berlin. Plus d’un diplomate russe affichait ouvertement cette +idée. Et l’on n’a pas assez remarqué que l’ambassadeur d’Alexandre III +qui avait conclu l’alliance portait un nom d’Allemagne. Loin de nous la +pensée de reprocher quoi que ce soit à la mémoire de M. de Morenheim. +Mais l’abondance du sang allemand, la persistance des traditions +allemandes dans la diplomatie comme dans l’armée russe (qu’on se +rappelle Stœssel, Rennenkampf), suffisent à expliquer beaucoup des +fléchissements, des faiblesses et des contradictions de la politique de +l’alliance franco-russe. + +Au _Novoïé Vremia_, où cette alliance, conçue dans toute sa pureté, a +trouvé des précurseurs, puis, de tout temps, des défenseurs convaincus, +d’ardentes campagnes ont été menées contre les éléments d’origine +germanique et les fameux «barons baltes» qui foisonnaient dans la +diplomatie russe. En pleine guerre, le 17 août 1915, le _Novoïé Vremia_ +écrivait courageusement: + + Il y a six mois, nous avons consacré une suite d’articles à la + question de l’emprise allemande, à l’infiltration allemande dans notre + ministère des Affaires étrangères. Nous avons alors énuméré la liste + fantastique des barons et des _von_ dont les noms émaillent notre + «Annuaire du ministère des Affaires étrangères». Nos déclarations nous + ont d’ailleurs valu une amende de 3000 roubles et pas mal de + protestations de la part de personnages faisant partie du ministère. + Tous jugeaient de leur devoir de déclarer qu’ils étaient depuis + longtemps sujets russes et que leurs services, comme ceux de leurs + ancêtres, témoignaient de leur parfaite loyauté envers l’empire russe. + A ce propos, nous voudrions renvoyer à l’exemple de l’Angleterre: ces + trois derniers mois, à Londres, il y a eu quelques démissions + sensationnelles et, faisons-le remarquer, volontaires. Que s’est-il + passé dans notre ministère des Affaires étrangères? + + Nous ne voulons nommer personne puisque nous ne combattons pas des + personnalités, mais un état d’esprit dangereux. Ces derniers temps, on + a annoncé quelques démissions éclatantes et «quelques incorporations» + au ministère. On peut se convaincre que tous ceux qui ont interrompu + leur carrière des derniers mois portent des noms de famille purement + russes et slaves de temps immémorial. Sur cette liste, aucun baron, + aucun _von_. Nous devons convenir toutefois que deux personnes + d’origine allemande du ministère ont été relevées de leurs fonctions. + Mais comment? L’un de ces diplomates a renvoyé au ministère toutes ses + décorations et, ne voulant sans doute pas porter plus longtemps le + masque, a déclaré avec une grande désinvolture qu’il devenait le sujet + de Guillaume; naturellement on l’a révoqué. L’autre s’est présenté à + ses bureaux le 16 janvier en état d’ivresse et, tout en bavardant, il + raconta qu’il s’était mis dans cet état chez «son» consul, en + l’honneur de l’anniversaire de Guillaume! Que pouvait-on faire? On le + congédia. D’autres cas sont connus, plus étranges encore peut-être. + Lisez: + + Un de nos représentants à l’étranger (ambassadeur ou ministre + plénipotentiaire) demande qu’on rappelle dans le plus bref délai un de + ses attachés qui manifestait trop haut ses sympathies germanophiles. + On lui donne satisfaction; mais on fait venir ce fonctionnaire au + ministère où son attitude est tellement répugnante qu’à Pétrograde il + est boycotté par tous, sa situation y devient intenable à tel point + que l’on s’empresse de se débarrasser de ce sympathique germanophile. + Et, dans ce but, on le nomme à un poste responsable dans une capitale + d’une autre grande puissance. + + Citons encore un quatrième cas qui montre où on est arrivé au + ministère des Affaires étrangères: un gouvernement allié a envoyé un + télégramme demandant avec insistance le rappel d’un fonctionnaire + diplomatique russe qui manifestait avec trop d’ostentation ses + sympathies allemandes. On a rappelé ce fonctionnaire de «là-bas». Le + fera-t-on monter en grade? Nous ne savons. + + Quel résultat a-t-on obtenu? Celui-ci, que dans notre ministère des + Affaires étrangères, il se passe des choses extraordinaires. Nous + pourrions nommer, si nous ne voulions pas épargner certaines + personnalités, plusieurs fonctionnaires du ministre qui ont de proches + parents combattant contre nous, sur le front allemand, en qualité + d’officiers. L’un d’eux a un de ses frères qui fait la pluie et le + beau temps dans les administrations centrales des chancelleries + consulaires. + + On sait que toutes les affaires du ministère sont divisées en + politiques et juridiques: le ministre pour les affaires juridiques + prend conseil d’un «baron», et d’un autre «baron» pour les affaires + politiques. + + Si on veut bien prendre en considération que tous les intérêts vitaux + de la Russie sont concentrés dans le ministère des Affaires + étrangères, il ne sera pas exagéré de conclure qu’il faut porter une + attention particulière à l’état de choses existant au + Pont-aux-Chantres; si les personnages d’origine allemande ne + comprennent pas d’eux-mêmes combien leur situation est gênante, il est + indispensable d’exercer sur eux une pression d’en haut. Autrement, + quand viendra le moment de la conclusion de la paix, la Russie se + trouverait dans une situation extrêmement désavantageuse. Car, dans le + ministère des Affaires étrangères allemand, il n’y a certainement pas + un fonctionnaire ayant des sympathies innées et indéracinables pour le + slavisme. Et dans le ministère des Affaires russe, le sang allemand + est presque dominant. + +Voilà pourquoi s’est faite la révolution russe. Voilà pourquoi elle a +pris si vite des proportions si vastes et pourquoi elle a mérité d’être +appelée une révolution nationale. + + +OÙ L’HISTOIRE SE RÉPÈTE + +«Le comte d’Ostermann a toujours eu, comme la naissance, le cœur et les +affections allemandes.» Ainsi parlait, au XVIIIe siècle, une instruction +du cabinet de Paris au sujet d’un Stürmer de ce temps-là. Par les +Allemands de Russie, par Biren et sa coterie, l’Autriche et la Prusse +régnaient à Pétersbourg. Et la situation internationale était déjà, ou +peu s’en faut, la même que celle d’aujourd’hui. Déjà, en Europe, nous +avions les mêmes ennemis. Et déjà, aussi, il y avait entre la Russie et +la France le même écran, tandis que le sentiment russe souffrait avec +impatience la tyrannie des Allemands. Un «parti national» se formait +autour d’Élisabeth contre le gouvernement établi. Le cardinal de Fleury +forma le projet d’aider à renverser ce régime et n’hésita pas à +comploter avec la fille de Pierre le Grand. C’était un homme de beaucoup +d’entregent que le marquis de La Chétardie, notre ambassadeur à +Pétersbourg. On ne craignit donc pas de lui confier cette instruction +sur l’attitude qu’il convenait, pour les intérêts de la France, +d’adopter en Russie: + + Le gouvernement étranger, pour s’affermir, n’a rien négligé pour + opprimer et pour dissiper les anciennes familles russes. Mais, malgré + tous les efforts, il reste encore des nationaux mécontents du joug + étranger, qui, vraisemblablement, sortiraient de l’inaction lorsqu’ils + croiraient le pouvoir faire avec sûreté et avec succès. Le roi ne + peut, à la vérité, avoir actuellement une connaissance exacte du + détail de cette situation, mais, quand on se rappelle le peu de droits + qu’avait la duchesse de Courlande pour venir au trône de Russie... on + a peine à penser que la mort de la tsarine régnante puisse n’être pas + suivie de mouvements et de troubles. + + ... Il ne peut qu’être fort essentiel que le sieur marquis de La + Chétardie, usant de toute sorte de circonspection, s’instruise le plus + exactement qu’il sera possible de la situation des esprits, de l’état + des familles russes, du crédit et des amis que peut avoir la princesse + Élisabeth, de l’esprit général des différents corps de troupes et de + ceux qui les commandent, enfin de tout ce qui peut faire juger de la + possibilité d’une révolution. + +Cette révolution, ce fut celle de 1741, qui ressemblerait comme une sœur +à la révolution de 1917 s’il y avait eu, de nos jours, une Élisabeth +pour diriger le parti national et prendre la tête du mouvement. Mais, +comme de nos jours, il s’agissait alors de délivrer «la glorieuse nation +russe de la pesante oppression et inhumaine tyrannie étrangère», et de +lui rendre «la libre élection d’un gouvernement légitime et juste». Pas +plus que les circonstances, le cœur des hommes ni leur vocabulaire n’ont +changé. + +Quelque chose encore aura manqué toutefois aux journées de mars et à la +chute de Nicolas II pour qu’elles ressemblent tout à fait au +renversement tel qu’il s’était accompli en 1741. Le cardinal de Fleury +n’avait pas craint d’intervenir dans les affaires de Russie. Même pour +le bon motif, les gouvernements d’aujourd’hui ont des scrupules qui +étaient ignorés des gouvernements d’autrefois. Dans son livre sur _Louis +XV et Élisabeth_, Albert Vandal a très bien observé cela. + + C’était, dit l’historien, une résolution grave et quelque peu + compromettante pour un ministère qui se piquait de droiture et de + modération, que de se mêler clandestinement aux querelles domestiques + d’un État étranger, d’y solder la rébellion et d’y faire du roi de + France le complice d’une conspiration contre un gouvernement établi. + Aux premières insinuations de son ambassadeur, le cabinet de + Versailles demanda à réfléchir. Peu à peu, le désir de substituer à + Pétersbourg notre influence à celle des Allemands triompha d’un + premier scrupule; le XVIIIe siècle ne connaissait guère en politique + le principe de non-intervention dans les affaires d’autrui, principe + d’origine essentiellement moderne. Le ministère convint que «l’affaire + mériterait toute l’attention du Roi», et qu’il fallait éviter de + décourager Élisabeth par un refus. Bientôt, il s’expliqua davantage; + par son ordre, M. de La Chétardie assura la Tsarevna que la France + mettait à sa disposition ses trésors, son crédit et ses conseils. + +Au moins l’avantage de cette méthode était-il qu’on n’était pas surpris +par les événements. Les démocraties modernes sont plus délicates et plus +réservées, plus timides et plus gauches aussi que les monarchies +anciennes. + + + + +INSTRUCTIONS A UN AMBASSADEUR EN RUSSIE + + +Le public français, dans sa partie moyenne, a été légèrement +décontenancé par la révoluton russe. Comme la France est, au fond, un +pays conservateur! Notre ancienne politique n’avait pas ces timidités. +Les révolutions chez autrui ne lui faisaient pas peur. Le mot lui +paraissait aussi naturel que la chose, parce qu’elle n’y attachait pas +un sens infernal ou céleste. Une révolution, c’était un changement de +système, et la tâche de la politique était d’en tirer le parti qu’elle +pouvait après en avoir pesé le bien et le mal. + +La France, pendant la guerre de Sept ans, s’était trouvée alliée de la +Russie contre la Prusse dans des conditions qui, nous l’avons rappelé +souvent, ressemblaient singulièrement à celles d’aujourd’hui. A Berlin +non plus ce précédent n’était pas oublié et l’on y a spéculé, on y +spécule encore sur une paix séparée avec la Russie, pareille à celle qui +avait sauvé Frédéric II. Avec quelle netteté la monarchie française se +représentait le danger d’une défection de la Russie à la mort +d’Élisabeth et à l’avènement de Pierre III! C’est ce que l’on peut voir +par les instructions qui étaient envoyées à notre ambassadeur à +Saint-Pétersbourg. Quand Stürmer et Protopopof régnaient sous le nom de +Nicolas II, il n’y aurait eu qu’à faire le décalque de cette lettre de +Choiseul pour avoir l’image frappante de la situation. L’instruction de +Choiseul, si vigoureuse et si limpide, date de l’avènement de Pierre +III. En voici des passages d’une étonnante actualité. Changez seulement +quelques noms propres et quelques mots, tout y est. + + Le comte de Choiseul au comte de Breteuil. + + Versailles, 31 janvier 1762. + + J’ai reçu, Monsieur, jeudi dernier, une lettre de M. du Châtelet à + laquelle il était joint la copie de celle que vous avez écrite à cet + ambassadeur pour lui apprendre la catastrophe arrivée en Russie et sur + laquelle nous étions rassurés par les nouvelles favorables que vous + nous aviez envoyées en dernier lieu... + + Je vous envoie de nouvelles lettres de créance. Vous ajouterez + verbalement tout ce qui peut concourir à cimenter l’union des deux + cours... Vous direz encore, Monsieur, que le Roi, invariable dans ses + sentiments ainsi que dans les principes de sa politique, _n’a jamais + manqué à ses amis ni à ses alliés, qu’il a toujours rempli ses + engagements avec la plus scrupuleuse exactitude et que sa fidélité + inébranlable lui donne droit d’attendre en retour de pareils + procédés_. + + Après ces généralités que vous pouvez, Monsieur, étendre et détailler + suivant que vous le jugerez à propos, je conçois que vous désiriez + suivre des instructions claires et précises pour vous guider dans la + circonstance critique et intéressante où vous vous trouvez; mais vous + sentirez aisément combien il nous est difficile de vous donner des + règles de conduite assez étendues et assez positives pour diriger vos + démarches dans la route épineuse et obscure où vous allez peut-être + entrer. + + En poussant aussi loin qu’il est possible les spéculations sur + l’avenir, il semble qu’on ne peut faire que trois hypothèses: la + première que le nouvel Empereur suivra l’ancien système; la seconde, + qu’il en adoptera un tout opposé en se liant avec nos ennemis; la + troisième, qu’il prendra un parti intermédiaire. + + La première est sans doute la plus désirable, mais malheureusement + elle est la moins vraisemblable. Si elle a lieu, vous n’aurez pas + besoin de nouvelles instructions... Vous observerez cependant qu’il + faut se défier des apparences: _l’Empereur pourrait afficher + extérieurement le système quoiqu’il soit contraire à ses inclinations + véritables_. C’est pourquoi il est important de pénétrer ses + sentiments secrets soit pour prendre nos mesures en conséquence et + nous précautionner contre ses mauvaises intentions, soit pour éviter + de l’indisposer et de le cabrer par des instances trop vives sur des + objets qui pourraient lui déplaire... Pour vous dire notre secret, ce + qui nous importe essentiellement, c’est que la Russie demeure attachée + à la grande alliance; qu’elle ne rappelle pas ses armées; qu’elle + persiste dans l’ancien système et qu’elle ne fasse point sa paix + particulière... + + La deuxième hypothèse n’exige pas de grands éclaircissements. Je ne + doute pas que vous ne mettiez en usage tous les moyens possibles pour + prévenir un parti si dangereux et que vous n’employiez à cet effet la + force du raisonnement, les représentations amicales, la fermeté, la + douceur, la séduction et la perspective du déshonneur qui rejaillirait + sur la Russie d’un pareil procédé. + + Enfin, Monsieur, la troisième hypothèse me paraît la plus naturelle et + celle qui présente le plus de probabilité; mais on peut l’envisager + sous différentes faces et elle est susceptible de plusieurs + modifications. + + 1º L’Empereur pourrait chercher à faire sa paix particulière à des + conditions plus ou moins avantageuses pour lui, sans s’embarrasser de + ses alliés et sans prendre à l’avenir aucune part à la guerre + présente. Quoique ce parti fût moins fâcheux qu’une union avec nos + ennemis, _ce serait cependant une violation manifeste des traités et + une défection honteuse, à laquelle nous devons mettre tous les + obstacles possibles_; + + 2º Une suspension d’armes entre les Russes et le roi de Prusse, toute + choses demeurant en état, pourrait avoir pour objet de parvenir à une + paix générale par la médiation de la Russie. _Une pareille convention + serait un peu moins fâcheuse qu’une paix particulière, mais elle + serait encore fort contraire à nos intérêts_; + + 3º L’Empereur, voulant servir le roi de Prusse et se retirer de la + guerre, pourrait nous faire des insinuations de paix, nous communiquer + le désir qu’il aurait de pacifier les troubles de l’Europe et nous + proposer différents moyens de parvenir à une pacification générale ou + limitée à la guerre d’Allemagne... Ce n’est pas, Monsieur, que nous + soyons éloignés de la paix, _mais nous ne croyons pas qu’elle puisse + nous être avantageuse si elle vient par le canal de la Russie_...[5] + + [5] Voir le _Recueil des Instructions données aux ambassadeurs_, + _Russie_, tome II, par Alfred RAMBAUD (chez Alcan). + +Tel était le péril que présentait pour la France l’avènement de Pierre +III. Ce péril avait été discerné à Paris avec clairvoyance, car le +nouvel empereur devait s’empresser de faire sa paix et même de s’allier +avec le roi de Prusse. Image de ce que nous réservait, s’il eût réussi, +le coup d’État de Stürmer et de Protopopof! + +Il ne vint à l’idée de personne, dans la France de Louis XV, que la +couronne ni même la tête de Pierre III dussent être respectées par +scrupule légitimiste. Sans doute, on n’alla pas jusqu’à aider la Grande +Catherine à «supprimer» son mari. Mais, vingt ans plus tôt, La +Chétardie, notre ambassadeur, avait secondé de toutes ses forces la +révolution qui, déjà, avait affranchi les Russes de la domination +allemande et porté Élisabeth sur le trône. Cette fois, Catherine agit +seule. Et lorsqu’elle annonça que son mari était mort d’une certaine +«colique», on accueillit paisiblement à Paris la nouvelle de l’affaire. +Louis XV écrivait du ton le plus naturel du monde, dans sa +correspondance secrète: «La dissimulation de l’impératrice régnante et +son courage, au moment de l’exécution de son projet, ainsi que la +manière dont elle a traité ce prince, indiquent une princesse capable de +concevoir et d’exécuter de grandes choses.» Mon Dieu, oui, c’est un +monarque qui a écrit cela de la suppression d’un autre monarque... + +Plus timoré ou plus délicat que La Chétardie, notre ambassadeur, en +1762, pressentant ce qui allait arriver à Pierre III, avait cru bon de +s’absenter de son poste. Il faut voir comme il fut rabroué pour n’avoir +pas été là au moment de cette «révolution intéressante», comme disait le +cabinet de Paris. «Si Sa Majesté», écrivait le comte de Broglie à +Breteuil, dans la correspondance secrète, «eût été informée à temps des +moyens que vous pouviez entrevoir de faire éclore, à la mort de +l’impératrice Élisabeth, la révolution qui vient d’enlever le trône au +Czar, _elle vous eût certainement autorisé à préparer cet événement_, au +lieu que nous avons appris depuis que le ministère a rejeté les +propositions, à la vérité trop vagues, que vous lui avez faites _de +chercher à mettre en jeu le mépris et la haine que les Russes portaient +à l’empereur_.» + +La diplomatie française, en ces temps-là, n’était pas bégueule. Elle +allait à l’urgent et à l’essentiel, c’est-à-dire à l’intérêt de la +France. Et puis elle n’aimait pas se laisser surprendre ou dépasser par +les événements. + +Au fond, que s’est-il passé en Russie au mois de mars 1917? Une nouvelle +péripétie de cette lutte entre l’esprit national et les influences +allemandes qui est chronique chez elle depuis deux cents ans, une +répétition de ces révolutions de palais qui jalonnent l’histoire de +l’Empire russe. La différence, c’est que la révolution de palais de 1917 +s’est terminée dans la rue et qu’on ne sait plus trop où elle va, parce +que, ne l’ayant pas prévue, on ne l’a pas dirigée. Les vieilles recettes +se sont perdues. + + +FIN + + + + +TABLE DES MATIÈRES + + + PREMIÈRE PARTIE + COMMENT EST NÉE LA RÉVOLUTION RUSSE + Pages. + Avant-propos V + I.--Ce qui aurait pu sauver l’Empereur 7 + II.--Le nationalisme de la Douma 23 + III.--La trahison de la bureaucratie 30 + IV.--Raspoutine 44 + V.--La chute 54 + + DEUXIÈME PARTIE + AUTOUR DE LA RÉVOLUTION RUSSE + + I.--Quelques éclaircissements.--Un mot du _Novoïé Vremia_.--Le + tsar et l’orthodoxie.--Où est la tradition? 65 + II.--Phase nouvelle d’un vieux conflit.--Le parti allemand en + Russie.--Dans le personnel diplomatique.--Où l’histoire + se répète 73 + III.--Instructions à un ambassadeur en Russie 86 + + +Paris.--Typ. PHILIPPE RENOUARD, 19, rue des Saints-Pères.--53828. + + + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 77229 *** diff --git a/77229-h/77229-h.htm b/77229-h/77229-h.htm new file mode 100644 index 0000000..26af17d --- /dev/null +++ b/77229-h/77229-h.htm @@ -0,0 +1,2615 @@ +<!DOCTYPE html> +<html lang="fr"> +<head> + <meta charset="UTF-8"> + <title>Comment est née la révolution russe | Project Gutenberg</title> + <link rel="icon" href="images/cover.jpg" type="image/x-cover"> + <style> + +p { text-align: justify; line-height: 1.2em; text-indent: 1.5em; + margin: .3em 0;} + +h1 { text-align: center; line-height: 1.2em; margin: 1em 0; } +h2 { text-align: center; line-height: 1.5em; margin: 4em 0 2em 0; } +h3 { text-align: center; line-height: 1.5em; margin: 3em 0 1.5em 0; } +.h4 { text-align: center; font-family: sans-serif; margin: 2em 0 1em 0; + font-weight: bold; font-size: 95%; } + +div.c, p.c { text-align: center; line-height: 1.5em; text-indent: 0; + margin: 1em 0; } + +.large { font-size: 130%; } +.small { font-size: 90%; } +.xsmall { font-size: 80%; } +small { font-size: 80%; letter-spacing: .05em; } + +.i { font-style: italic; } +.i i, .i em { font-style: normal; } + +.sc { font-variant: small-caps; } + +.ind { margin: 1em 0 1em 15%; } +.date { margin: 1em 5% 1em 20%; text-align: right; font-size: 90%; } +.sign { margin: 1em 5% 1em 20%; text-align: right; } + +hr { width: 20%; margin: 1em 40%; } + +sup { font-size: smaller; vertical-align: 30%; line-height: 1em; } + +li { list-style: none; text-indent: -1.5em; padding-left: 1.5em; } + +div.flex { display: flex; justify-content: center; } +table { margin: 1em auto; } +td { vertical-align: top; } +td.bot { vertical-align: bottom; padding-left: 1em; } +td.c div { text-align: center; line-height: 1.5em; } +td.r div { text-align: right; } +td.drap { text-indent: -1.5em; padding-left: 1.5em; text-align: left; } +td.w4 { width: 4em; } +td.pad { padding-top: .7em; padding-bottom: .5em; } + +a { text-decoration: none; } + +.fnanchor { font-size: 80%; vertical-align: 0.35em; padding: 0 .15em; + text-decoration: none; font-style: normal; line-height: 1em; +} +.footnote { margin: 1em 0 1em 30%; font-size: 90%; } +.footnote .label { } +.footnote + .footnote { margin-top: -.5em; } + +div.gap, p.gap { margin-top: 2.5em; } +.break, .chapter { margin-top: 4em; } + +img { max-width: 100%; } + +@media screen { + body { max-width: 40em; width: 80%; margin: 0 auto; } + img { max-height: 700px; } +} + +.x-ebookmaker .break, .x-ebookmaker .chapter { page-break-before: always; } +.top2em { padding-top: 2em; } +.top4em { padding-top: 4em; } +.nobreak { page-break-before: avoid; } + + </style> +</head> +<body> +<div style='text-align:center'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 77229 ***</div> +<div class="x-ebookmaker-drop c"><img src="images/cover.jpg" alt=""></div> +<div class="x-ebookmaker-drop break"></div> +<p class="c top2em large">JACQUES BAINVILLE</p> + +<h1>COMMENT EST NÉE<br> +<span class="xsmall">LA</span><br> +RÉVOLUTION RUSSE</h1> + + +<p class="c gap"><span class="large">NOUVELLE LIBRAIRIE NATIONALE</span><br> +<span class="small">11, RUE DE MÉDICIS, PARIS</span></p> + +<p class="c xsmall">MCMXVII</p> + +<div class="break"></div> + +<p class="c top4em">DU MÊME AUTEUR</p> + + +<div class="flex"> +<table> +<tr><td colspan="2" class="c pad xsmall"><div>A LA MÊME LIBRAIRIE</div></td></tr> +<tr><td class="drap"><i>Louis II de Bavière</i> (nouvelle édition)</td> +<td class="bot r i w4"><div>3.50</div></td></tr> +<tr><td class="drap"><i>Bismarck et la France</i> (4<sup>e</sup> édition)</td> +<td class="bot r i w4"><div>3.50</div></td></tr> +<tr><td class="drap"><i>Le coup d’Agadir et la Guerre d’Orient</i></td> +<td class="bot r i w4 small"><div>(épuisé).</div></td></tr> +<tr><td class="drap"><i>Histoire de deux Peuples</i> (18<sup>e</sup> mille)</td> +<td class="bot r i w4"><div>3.50</div></td></tr> +<tr><td colspan="2" class="c pad"><div><span class="xsmall">CHEZ A. FAYARD ET C</span><sup>ie</sup></div></td></tr> +<tr><td class="drap"><i>La Guerre et l’Italie</i> (10<sup>e</sup> édition)</td> +<td class="bot r i w4"><div>3.50</div></td></tr> +<tr><td colspan="2" class="c pad xsmall"><div>A LA SOCIÉTÉ LITTÉRAIRE DE FRANCE</div></td></tr> +<tr><td class="drap"><i>Petit Musée germanique</i></td> +<td class="bot r i w4"><div>3.50</div></td></tr> +<tr><td colspan="2" class="c pad"><div><span class="xsmall">CHEZ HODDER</span> & <span class="xsmall">STOUGHTON</span>, <span class="xsmall">A LONDRES</span></div></td></tr> +<tr><td class="drap"><i lang="en" xml:lang="en">Italy and the War</i></td> +<td class="bot r i w4"><div>3 s. 6 d.</div></td></tr> +</table> +</div> +<div class="break"></div> + + +<p class="c top4em i small">Il a été tiré de cet ouvrage<br> +sur vergé pur fil des Papeteries Lafuma, de Voiron,<br> +douze exemplaires numérotés à la presse.</p> + + + +<p class="c small gap">Tous droits de reproduction, de traduction et d’adaptation +réservés pour tous pays.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c0">AVANT-PROPOS</h2> + + +<p class="i">« Nos troupes se soulèvent, non pas pour leur +compte personnel, mais pour sauver le pays. La +population est persécutée par les Mandchous et +plongée dans une mer de douleurs. Les Mandchous +ne sont pas de notre race. Nous voulons les détruire +et, avec eux, tous les traîtres et les voleurs. »</p> + +<p class="i">Telle était, en 1911, la proclamation par laquelle +l’« Union jurée » avait annoncé aux peuples chinois +la chute de la dynastie étrangère des Tsing. La +dynastie de Nicolas II, en dépit de la généalogie, +était bien russe. Mais son entourage, son personnel +administratif ne l’étaient pas ou ne l’étaient pas +assez. Voilà en quoi la Révolution russe ressemble à +la Révolution chinoise. Voilà ce qui explique, ici +comme là, l’effondrement foudroyant du trône. +Pourquoi, ni en Chine ni en Russie, n’a-t-on pas +vu cette fidélité et ce loyalisme que la cause des +Stuarts en Angleterre, celle des Bourbons en France +avaient suscités ? En Russie comme en Chine, l’explication +se trouve dans le fait qu’il s’est agi d’une +révolution au point de départ de laquelle l’élément +national aura été dominant.</p> + +<p class="i">L’important est qu’il le reste. Les événements du +mois de mars 1917 pourraient se définir une révolution +de palais qui s’est dénouée dans la rue et +transformée en révolution politique et sociale. Mais +le dénouement suprême, il faut peut-être l’attendre +des masses paysannes, tourmentées par le problème +agraire, par leur faim de la terre. Il faut l’attendre +aussi des nationalités si diverses que l’Empire réunissait, +mais qu’il n’avait pas fondues. Des tendances +centrifuges et séparatistes vont-elles se manifester ? +Le danger serait grave pour l’Europe pendant la +guerre, et même après la guerre, si une Allemagne +grande, forte et unie doit subsister.</p> + +<p class="i">On a dit souvent que la Russie était un pays +d’avenir. C’est vrai lorsque l’on parle de ses immenses +richesses, encore inexploitées. Mais, sous la +décadence de l’ancien régime, il était sensible que, +si la Russie avait un avenir, l’État russe n’en avait +plus. La nouvelle Russie se refera-t-elle un État ? +Et comment ? sous quelle forme ? par quels moyens ? +On se le demande aujourd’hui avec une certaine +inquiétude et un immense intérêt.</p> + +<p class="sign i">J. B.</p> + +<p class="ind i small">15 mai 1917.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak">COMMENT EST NÉE LA RÉVOLUTION RUSSE</h2> + + + + +<h3 id="c1">I<br> +CE QUI AURAIT PU SAUVER +L’EMPEREUR</h3> + + +<p>Un matin de l’an dernier, je causais avec +le directeur d’une des grandes banques de +Pétrograde. Un vaste bureau de style anglais. +Aux murs, pas d’icône, pas de veilleuse allumée. +Lorsque le regard se portait vers les +fenêtres, on était étonné de retrouver les bulbes +d’azur et d’or qui couronnent les cathédrales, +de voir, sur la Perspective Nevski, la neige, +les traîneaux, les bonnets de fourrure, et les +cochers ouatés, pareils à des édredons cerclés +d’une ceinture voyante. La Russie était au +dehors. Dans cette maison, c’était l’Amérique. +Cependant je pressais le grave directeur des +questions les plus indiscrètes, sans souci de +l’importuner. Et parmi les sujets sur lesquels +je cherchais à connaître l’opinion de +l’homme d’affaires, il y en avait un, surtout, +un sujet brûlant, celui de cette révolution que +tant de voix disaient inévitable et prochaine, +que la plupart annonçaient pour la fin de la +guerre, mais qui, pour d’autres, était imminente, — et +c’étaient ceux-là qui devaient +avoir raison.</p> + +<p>Je ne pus réussir à déchiffrer si la révolution +était ou n’était pas dans les vœux de ce +financier prudent. Mais le mot, prononcé à +haute voix dans son cabinet, quoique nous y +fussions seuls, avait suffi à le mettre mal à +l’aise. Il tapotait avec inquiétude ses favoris +blancs, taillés à l’ancienne mode, attentif à +esquiver les interrogations directes. Enfin, sur +mon insistance, il se hasardait à répondre par +ces paroles inoffensives :</p> + +<p>— Oh ! avant d’en venir à la révolution, il +y a tant de soupapes à ouvrir !…</p> + +<p>Et là-dessus, comme effrayé d’en avoir trop +dit, il prétextait que la langue française lui +était devenue tout à coup d’un maniement +difficile, et il faisait appeler un fondé de pouvoirs +pour changer la conversation.</p> + +<p>J’avais gardé dans l’esprit les détails de cette +scène un peu comique, renouvelée sous tant +de formes diverses au cours des observations +que j’avais essayé de rassembler en Russie. +Et ce souvenir de voyage m’est revenu un des +premiers en mémoire à la nouvelle des événements +de Pétrograde. Certainement, comme +l’avait dit le financier timide et subtil, il y avait +bien des soupapes à ouvrir et qui devaient permettre +d’éviter la grande explosion. Il semblait +tellement naturel que l’on dût, une à une, y +avoir recours ! Comment le gouvernement impérial, +comment l’Empereur lui-même, lui +surtout, ignoraient-ils ce fait grave, ce fait +capital, que le voyageur constatait infailliblement, +qui s’imposait avec la force de l’évidence +quinze jours après qu’on avait touché le +sol russe, le fait enfin, qui, tout simplement, +sautait aux yeux, à savoir : que, tel quel, le +régime, à part ses bénéficiaires, ne trouvait, +d’un bout à l’autre de la Russie, pour ainsi +dire aucun défenseur ? Il est à regretter pour +Nicolas II qu’il n’ait pas imité le sultan Haroun-al-Raschid, +et, sous un déguisement, parcouru +les villes de son Empire, causant avec les nobles, +les marchands, les soldats et les portiers. Il +aurait observé partout ce phénomène redoutable : +une désaffection qui, le jour critique +venu, devait le laisser isolé et sans appui, +tandis que, d’un seul coup, la machine de +l’État s’effondrait…</p> + +<hr> + + +<p>En temps de guerre, toute vérité n’est pas +bonne à dire. Tout le monde ne supporte pas +la vérité et elle n’est utile qu’à quelques-uns. +Pour cette raison d’abord, pour des raisons de +convenance ensuite, il était nécessaire de jeter +un voile sur les affaires intérieures de la +Russie. On pouvait d’ailleurs, de bonne foi, +donner au public, l’année dernière, une impression +relativement rassurante. La stabilité +à l’intérieur paraissait garantie, autant du +moins que durerait la guerre. Dans le corps +diplomatique, à Pétrograde, les observateurs +les plus attentifs et aussi les plus perspicaces +se montraient sans doute extrêmement réservés +dans leurs appréciations et leurs pronostics +sur l’avenir politique prochain de la Russie. +C’était le cas, en particulier, à l’ambassade du +Japon, une des plus nombreuses, des plus +actives, des mieux renseignées. Sur l’évolution +de l’Empire russe, il me sembla que le +baron Motono, de qui les appréciations sur +les événements de la guerre s’étaient toujours +trouvées d’une justesse extraordinaire, +préférait suspendre son jugement. Aux plus +prudents, néanmoins, une catastrophe n’apparaissait +pas comme imminente. La bonne +volonté du pays, celle de la Douma étaient +certaines. Par patriotisme, les réformes, les +questions de politique intérieure étaient remises +à plus tard. Le « bloc progressiste » de +la Douma qui, l’extrême droite et l’extrême +gauche exceptées (c’est-à-dire deux poignées +de représentants) comprenait toute l’assemblée, +se bornait à demander, au lieu d’un ministère +bureaucratique, des hommes qui, suivant sa +formule, eussent la « confiance du pays ». +Les constitutionnels démocrates ou « cadets » +avaient eux-mêmes cessé, provisoirement du +moins, de revendiquer le ministère responsable +devant les Chambres, c’est-à-dire le +régime parlementaire pur et simple. Leurs +chefs les plus qualifiés étaient disposés à +se contenter de quelques satisfactions dans +l’ordre des idées constitutionnelles. Et je crus +bien, alors, discerner pour ma part que certains +d’entre eux, retournant à leur illusion +des temps de la première Douma, ne regardaient +pas comme impossible de devenir ministres +de l’empereur Nicolas II. Par la force +des choses, une espèce d’opinion moyenne +s’était créée dans le « bloc progressiste », +en vertu de la fusion des éléments radicaux +avec les éléments modérés. Un ancien +<i lang="en" xml:lang="en">leader</i> de la droite, renommé pour sa véhémence, +M. Pourichkiévitch, et qui devait, ces +temps derniers, prendre part à l’exécution de +Raspoutine ; un « nationaliste » comme le +comte Vladimir Bobrinski ; des « octobristes » +comme le président Rodzianko et M. Goutchkof, +qui auront inscrit leur nom dans les événements +du mois de mars, mais qui seraient +chez nous de véritables conservateurs : tous +ces hommes, dont nous venons de nommer +quelques-uns des plus « représentatifs », assuraient +un équilibre à la majorité de la Douma. +Qu’une conciliation avec le pouvoir fût désirée +par le « bloc progressiste », c’est ce dont on +ne peut douter. Les efforts suprêmes que les +chefs libéraux auront faits pour sauver l’Empereur, +et, ensuite, la révolution ayant pris +un cours irrésistible et l’abdication étant devenue +inévitable, pour conserver la dynastie, +auront fourni la preuve de leur entière bonne +foi.</p> + +<p>Lorsque, au printemps de l’année dernière, +une délégation de députés russes alla visiter +les pays alliés, nous eûmes l’occasion de faire +dire en France à plusieurs personnes : « Ce +sont probablement les membres du futur gouvernement +de la Russie qui se rendent à +Paris. » Et il est vrai que M. Protopopof, +alors vice-président libéral de la Douma, devait, +quelques semaines après son retour, devenir +ministre de l’Intérieur, mais pour quelle +besogne et dans quelles conditions ! Quant à +M. Milioukof, le voici aujourd’hui ministre +des Affaires étrangères du régime nouveau, +après avoir été maintes fois, sous le régime +ancien, le conseiller du Pont-aux-Chantres. +C’est un fait, peu connu, mais bien significatif, +que M. Sazonof, lorsqu’il était ministre +des Affaires étrangères, écoutait volontiers les +avis de M. Milioukof, spécialiste des questions +de politique extérieure à la Douma et dans le +journal du parti cadet, la <i>Rietch</i>, dont il était +le véritable directeur : On voit donc qu’il n’y +avait pas, alors, entre le monde gouvernemental +et les éléments les plus libéraux de la +Douma, un abîme infranchissable, que de +nombreuses communications existaient même, +enfin qu’un arrangement amiable et une collaboration +pouvaient apparaître comme une +sérieuse probabilité.</p> + +<p>Au mois de février 1916, Nicolas II, heureusement +inspiré, était venu assister à l’ouverture +de la Douma. Ce fut une surprise +joyeusement saluée, un événement qui parut +annoncer un nouveau cours, et tous les témoins +(nous en étions) s’en réjouirent comme d’une +garantie de l’union nationale. L’Empereur +lui-même se rendait compte de l’importance +et de la signification de son initiative, car il +parvenait mal à dissimuler son émotion. On +lisait sur son visage les pensées qui l’agitaient, +le combat intérieur qui se livrait en lui. Évidemment +il lui avait fallu vaincre un puissant +préjugé pour franchir — c’était la première +fois — la porte du palais de Tauride. +Il y avait dans son regard de la curiosité et de +l’inquiétude, comme s’il fût entré dans un +repaire d’anarchistes. Par instant, d’un mouvement +nerveux, comme s’il eût étouffé, il +faisait le geste de desserrer son col. Lorsque, +les prières dites, il s’adressa aux députés +groupés autour de lui, son trouble était tel +que la première phrase de son allocution, où +il félicitait l’armée de la prise d’Erzeroum, fut +grammaticalement incorrecte. J’entends encore +le président Rodzianko, souhaitant la bienvenue +à l’Empereur, élevant sa voix sonore chaque +fois que, dans ses paroles, revenait le mot +<i>narod</i> (nation). C’était comme si un avertissement +bienveillant et solennel eût été donné +à l’autocrate. Le chemin d’une large politique +nationale lui était montré. Et les acclamations +qui le saluèrent lorsqu’il traversa la salle +des séances éclairèrent ses yeux, détendirent +son visage, où apparut même, après une si +longue contrainte, un sourire timide. Instants +décisifs, d’où aurait pu dater une phase nouvelle +de l’histoire de la Russie. Comment les +impressions de cette journée de réconciliation +et d’entente se sont-elles effacées chez +Nicolas II ? Comment d’autres sentiments, de +funestes préjugés ont-ils prévalu chez lui ? +C’est le triste secret d’un souverain faible, +d’un autocrate soumis à toutes les influences +d’un déplorable entourage…</p> + +<p>Je ne crois pas me tromper en disant que +la visite de l’Empereur à la Douma avait fait +naître chez les libéraux de grandes espérances. +Jamais ils ne furent aussi modérés que pendant +les quelques mois qui suivirent, jamais +ils ne firent preuve d’autant d’aptitudes au +gouvernement. C’était à cette époque que je +me trouvais en Russie. Je pus recueillir, de la +bouche même des principaux chefs de partis, +l’assurance qu’une entente avec la monarchie +leur semblait non seulement possible, non seulement +désirable, mais encore nécessaire.</p> + +<p>« Je suis monarchiste, monarchiste de cœur +et d’âme, et tous mes amis octobristes le sont, +comme la Russie l’est elle-même », me disait +M. Rodzianko quelques jours après la visite +de l’Empereur au palais de Tauride, visite +qu’il regardait comme un succès pour ses +idées et pour sa cause. Et il affirmait sa conviction +que la Russie évoluerait sans secousses +et par étapes vers le régime des monarchies +constitutionnelles d’Occident. Il trouvait des +raisons de confiance dans l’histoire de la +Douma elle-même, qui, en dix ans, avait fait +son éducation politique. Il la comparait à un +enfant qui, après s’être tenu sur le pied +gauche (les premières Doumas révolutionnaires) +et ensuite sur le pied droit (la troisième +Douma conservatrice), marchait désormais +d’aplomb sur ses deux pieds. Et revenant +sur la présence de l’Empereur à la séance +de rentrée, le président ajoutait en riant de +bonne humeur :</p> + +<p>« On avait voulu faire croire à Sa Majesté +que l’assemblée était composée de loups et de +tigres. Sa Majesté a voulu en avoir le cœur +net. L’Empereur est venu parmi nous, il a vu +de ses yeux et il sait bien, aujourd’hui, que +l’on peut s’entendre. »</p> + +<p>Si, doué de seconde vue, j’eusse annoncé à +M. Rodzianko qu’un an plus tard, presque +jour pour jour, il demanderait un acte d’abdication +à Nicolas II, il aurait certainement +trouvé la plaisanterie de très mauvais goût…</p> + +<p>Une autre fois, c’était M. Maklakof, un des +chefs les plus brillants, les plus spirituels du +parti cadet, qui parle notre langue comme un +Parisien, dont la conversation est un feu d’artifice +de mots et de formules qui feraient de +lui un de nos plus vifs chroniqueurs. Lui aussi +croyait fermement à une évolution politique +qui s’accomplirait régulièrement, dans les +formes du gouvernement monarchique. L’idée +qu’on pût supprimer les Romanof lui faisait +lever les bras au ciel : « Excellent moyen, +s’écriait-il, d’alimenter la réaction ! Admirable +idée de votre Gribouille ! »</p> + +<p>Et un autre jour encore (il suffira de s’arrêter +là), je questionnais M. Efremof, « progressiste » +notoire qui, par le tour de ses pensées, +par sa vue générale des choses, par son +vocabulaire, par les détails mêmes de sa personne, +évoquait le type du républicain de gauche +tel qu’il existe chez nous. Il était, ce radical, +moins certain que les octobristes ou les +cadets que l’évolution dût être paisible et régulière. +Le Tsar à la Douma ?… Oui, sans doute, +mais n’était-ce pas trop tard ? « L’abîme se +creuse », me disait le député progressiste en +hochant la tête. Et pourtant, il ne croyait pas, +lui non plus, à la subversion totale du régime, +à ce qu’il appelait « une révolution sérieuse », +c’est-à-dire, d’un seul mot, à la Révolution…</p> + +<p>Le moment où ces déclarations sincères et +spontanées m’étaient faites était pourtant celui +où commençait contre le mouvement libéral +la réaction de ce qu’on devait désigner plus +tard sous le nom d’« influences occultes ». +M. Stürmer avait été désigné par l’Empereur +Pour succéder à M. Goremykine dans les derniers +jours de janvier (du vieux style). Nous +savons aujourd’hui que c’est de ce choix malheureux +que datent le recommencement de la +politique germanophile et la tentative de la +bureaucratie pour reprendre la haute main sur +le gouvernement de l’Empire.</p> + +<p>Il est vrai que M. Stürmer était accueilli +froidement. Mais les dispositions conciliantes +des libéraux n’en étaient pas découragées. +Dieu sait pourtant si la personne du nouveau +président du Conseil était peu engageante ! A +franchement parler, elle était même antipathique. +Lorsque cette nomination avait été +connue, un beau matin, à Pétrograde, la stupéfaction +avait été grande. Le nom seul de +M. Stürmer, ce nom allemand de mauvais +augure, choquait les oreilles et excitait la défiance : +comment n’avait-il pas mis le pouvoir +en garde contre un choix si malencontreux<a id="FNanchor_1" href="#Footnote_1" class="fnanchor">[1]</a> ? +Les quolibets qui l’accueillirent dissimulaient +mal l’inquiétude et l’irritation de l’opinion +publique. C’est au ministre de la Guerre que +l’on prêtait ce mot. Comme le bruit du départ +de M. Goremykine avait couru, un ami +demandait, par téléphone, le nom de son successeur, +et le général Polivanof avait répondu : +« Je ne peux pas le dire, j’aurais trois mille +roubles d’amende. » Trois mille roubles +d’amende, c’est, en effet, le tarif à Pétrograde +lorsqu’on parle allemand au téléphone. Quelques +jours plus tard, au Yacht-Club, à l’heure +du déjeuner, un officier se levait, demandait +la permission de prononcer deux mots allemands, +rien que deux, et disait gravement, +au milieu des rires : « Gofmeister Stürmer. » +Car on sait que la plupart des titres de cour, +en Russie, venaient d’Allemagne (comme +aussi trop de titres de la hiérarchie militaire), +et que, dans la langue russe, l’H aspiré allemand +se change en G. Telles sont les épigrammes +par lesquelles la révolution aura +commencé. Mais ces épigrammes étaient déjà +sanglantes et elles portaient loin parce qu’elles +associaient, au mouvement libéral contre le +régime bureaucratique, l’idée de nationalité.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_1" href="#FNanchor_1"><span class="label">[1]</span></a> <i lang="la" xml:lang="la">Nomen, numen</i>… Le nom de M. Goremykine, peur être +russe, ne sonnait guère mieux. Il voulait dire quelque chose +comme l’<i>affligeant</i> ou le <i>lamentable</i>, ce qui n’exprimait que +trop bien l’idée que le public avait du gouvernement.</p> +</div> +<p>Si net était pourtant, chez les hommes politiques +libéraux, le désir d’éviter une cassure, +que, tout en faisant grise mine à M. Stürmer, +ils le toléraient, et même, au besoin, l’excusaient. +Pendant son séjour à Paris, au mois +de mai, M. Milioukof, interrogé par un rédacteur +de <i>l’Humanité</i>, déclarait que son parti, +celui des constitutionnels-démocrates, d’accord +avec les autres partis du « bloc progressiste », +renonçait pour le moment à réclamer +ce « ministère responsable » qui devait être, à +ses yeux, « le résultat d’une longue évolution ». +Et, quant à la personne même de M. Stürmer, +M. Milioukof ajoutait en propres termes, et +non sans causer quelque surprise à son interlocuteur : +« C’est un personnage de transition. +Il n’est pas d’un réactionnarisme aussi déterminé +que son prédécesseur, M. Goremykine. +C’est un bureaucrate d’esprit très conservateur, +mais, justement parce que bureaucrate, +il est doué d’une certaine souplesse qui lui +permet de s’adapter aux circonstances… »</p> + +<p>On voit que M. Milioukof y mettait de la +bonne volonté. Il n’était guère possible d’en +mettre davantage. Cet esprit d’adaptation aux +circonstances, pour lequel lui et ses amis faisaient +crédit à M. Stürmer, il était en réalité +le leur. En dehors des cercles de la Douma, +j’ai entendu plus d’un libéral russe s’en plaindre. +Les troupes du parti des réformes étaient, +de toute évidence, restées beaucoup plus intransigeantes +que les états-majors. Elles en +comprenaient avec peine les sentiments et la +tactique. Plus d’une fois, j’aurai entendu blâmer +la « faiblesse » du bloc progressiste, +quand on ne la taxait pas de trahison : tous +les hommes politiques qui, à un moment +donné, ont voulu « sérier les questions », ont +encouru les mêmes reproches et les mêmes +colères.</p> + +<p>Mais c’est ici, peut-être, que nous commençons +à toucher du doigt une des causes +de la catastrophe où s’est abîmé l’ancien +régime.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3 id="c2">II<br> +LE NATIONALISME DE LA DOUMA</h3> + + +<p>La guerre était, dans son principe, une +guerre populaire. Il serait à peine exagéré de +dire que c’était la guerre de la Douma. Entre +1909 et 1914, entre la remise par M. de Pourtalès +des deux ultimatums, dont le premier, +de tous points semblable au second, avait déterminé +un recul de la Russie que le patriotisme +russe avait ressenti comme une humiliation, +bien souvent la Douma avait exprimé +le désir d’une politique étrangère plus vigoureuse. +L’annexion de la Bosnie-Herzégovine +par l’Autriche avait laissé une profonde amertume. +L’éclipse que le prestige de la Russie +avait subie en Orient avait été déplorée, critiquée +à plus d’une reprise à la tribune du palais +de Tauride. Aussi, lorsque l’empereur prit la +défense de la Serbie menacée, puis quand il +repoussa l’ultimatum de l’Allemagne, la +Douma se reconnut dans cette résolution. +Elle avait contribué, pour une part certaine, +à ce retour à la fierté. Elle le salua comme +une réparation. C’est d’ailleurs le propre mot +qui fut employé, à la grande séance du 8 août, +par l’orateur des nationalistes, M. Balachef : +« A l’heure difficile et glorieuse que nous vivons, +la Russie est appelée à réparer quelques-unes +de ses erreurs historiques. » Et quand +M. Milioukof vint déclarer à son tour : « Nous +luttons pour libérer notre patrie d’une invasion +étrangère, pour libérer l’Europe et le Slavisme +de l’hégémonie germanique », il fut accueilli +par des « bravos à gauche ».</p> + +<p>Au fond, le nationalisme était la tendance +dominante de cette Douma, la quatrième depuis +la charte d’octobre 1905. Le mélange +des idées de liberté et de nationalité s’était vu +en France au <small>XIX</small><sup>e</sup> siècle lorsque les libéraux +combattaient à la fois la monarchie et les +traités de 1815. Il s’était vu en Allemagne et +en Italie où les efforts pour obtenir un régime +constitutionnel s’étaient confondus avec les +aspirations unitaires. On l’avait revu à Constantinople +en 1908 avec les Jeunes-Turcs. Ce +mouvement historique continuait, par la Russie, +son tour du monde. Il suffira de rappeler +les congrès « néo-slaves », qui s’étaient tenus +à plusieurs reprises durant les années qui ont +précédé la guerre. Le panslavisme renaissait +sous une forme nouvelle. Au lieu d’être l’héritage +de la « Sainte Russie », il se trouvait +désormais associé à la doctrine politique du +libéralisme. Il ne faut pas oublier, par exemple, +pour comprendre les choses, que M. Milioukof +aura été le premier à désigner Constantinople +comme un des buts de guerre de +la Russie. Le 24 mars 1916, plus de six mois +avant que M. Trépof, durant son bref passage +aux affaires, eût à son tour proclamé la nécessité +pour l’empire russe de dominer le Bosphore, +M. Milioukof avait dit à la Douma : +« Nous voulons une sortie vers la mer libre. +Nous n’aurions certes pas déclaré la guerre +dans l’unique dessein de réaliser ce désir ; +mais, puisqu’elle est commencée, nous ne la +terminerons pas sans obtenir cette sortie. Notre +intérêt consiste à nous annexer les Détroits. »</p> + +<p>C’était la vieille idée impériale trouvant de +nouveaux interprètes. Quelle différence, on +le voit, entre les hommes qui voulaient régénérer +la Russie par la guerre et ceux qui, en +1905, avaient tenté d’exploiter les défaites de +Mandchourie pour faire la révolution ! Le +manifeste de Viborg, après la dissolution de +la première Douma, avait invité le peuple +russe à refuser l’impôt et le service militaire. +En 1914, les libéraux de la quatrième Douma +lui demandaient de ne pas marchander les +sacrifices pour la guerre jusqu’au bout.</p> + +<p>Rénover la Russie par la liberté pour la +faire plus grande et achever ses destinées +nationales, c’était, au fond, une idée d’intellectuels, +une idée de bourgeois. Cette quatrième +Douma, elle était bourgeoise, en effet. +Comment, de cela aussi, l’Empereur ne s’est-il +pas rendu compte ? C’était à la suite des restrictions +du droit électoral opérées en 1907 et +en 1911, que la quatrième Douma avait été +élue. Cens, curies, découpage des circonscriptions, +tout avait été combiné pour obtenir +une Douma souple et gouvernable. Cette +Douma, on l’avait obtenue. Et il suffisait d’un +peu de mémoire pour comprendre qu’au fond +c’était une Douma « introuvable » et que l’on +devait s’estimer heureux de l’avoir telle qu’elle +était, lorsqu’on la comparait aux premières +expériences du régime constitutionnel, aux +premiers résultats des consultations populaires.</p> + +<p>Nous croyons, sans pédantisme, pouvoir +dire que ce qui aura surtout manqué à +Nicolas II, parmi ses précepteurs, c’est un +bon professeur d’histoire. Il est fâcheux pour +lui, sa dynastie et son Empire, qu’à aucun +moment il ne se soit trouvé quelqu’un pour +lui montrer l’exemple de ce que d’autres +monarchies avaient fait pour retremper leurs +forces dans un grand courant national. Le +passage de l’absolutisme au régime constitutionnel +se trouvait étrangement facilité par la +guerre. L’occasion s’offrait aux Romanof de +prendre cet élixir de jeunesse qui avait si bien +réussi à la maison de Savoie, grâce au <i lang="it" xml:lang="it">Risorgimento</i>, +à la maison de Hohenzollern, grâce +aux deux guerres de 1866 et de 1870. Victor-Emmanuel +et Guillaume I<sup>er</sup>, chacun à son +heure, avaient renouvelé leurs traditions, +rompu avec leurs conservateurs : Bismarck, +dans ses <i>Souvenirs</i>, a fait la théorie de ce +<i lang="de" xml:lang="de">Bruch mit den Conservativen</i>, de cette rupture +avec les anciens partis, encombrants et compromettants, +et qui entraînent à la ruine les +gouvernements qui ne savent pas se dégager +à temps pour rallier des éléments nouveaux. +Savoie et Hohenzollern s’étaient bien trouvés +de la recette. C’est ainsi que les libéraux +prussiens, si acharnés dans leur opposition +jusqu’en 1870, avaient formé ensuite ce parti +national-libéral, le plus fidèle soutien de +Bismarck et de la politique d’Empire et qui, +comme l’ordre même des mots l’indiquait, +avait fini par subordonner son libéralisme à +son nationalisme. On sait que, dans la guerre +présente, le parti national-libéral s’est montré +aussi « annexionniste », aussi pangermaniste, +aussi outrancier, que les plus qualifiés des +conservateurs, en sorte que, pour rétablir +l’équilibre et pour respecter la loi de physique +politique qui pourrait s’appeler « loi de +Bismarck », le chancelier de Guillaume II a +été conduit à se rapprocher de la fraction +modérée de la social-démocratie. Il ne tenait +qu’à Nicolas II d’acquérir de la même manière +ses « nationaux-libéraux ».</p> + +<p>En réalité, et c’est ce qui va nous faire +comprendre le cours des choses, le libéralisme +russe avait engagé son avenir dans la guerre. +Il jouait sa fortune sur la victoire. Si le défi +de l’Allemagne, qui n’avait pas été relevé en +1909, l’avait été en 1914, c’était, pour une +part, aux critiques que la Douma avait faites +de la politique d’effacement que ce résultat +avait été dû. Le sentiment et les théories des +libéraux étaient intéressés dans cette lutte +contre le bloc austro-allemand. Leur responsabilité +ne l’était pas moins. Ils avaient tout +approuvé, les crédits, les hommes, les sacrifices +que la guerre impose aux nations. Si la +guerre se terminait mal, ce n’était pas seulement +l’idée slave et le patriotisme de la +Douma qui auraient à souffrir. Ce serait la +Douma elle-même qui serait atteinte. Réactionnaires +ou révolutionnaires « défaitistes » +la guettaient également, l’attendaient au +résultat pour l’en accabler. C’est ainsi qu’indépendamment +même de tout sentiment et +de toute idéologie, l’instinct de la conservation, +et, aussi, on ne sait quel appel des dieux, +devaient entraîner la Douma à pousser la +guerre à fond, à consacrer à la guerre, surtout +par ses Commissions, son activité et ses +forces, — ce qui, justement, devait l’introduire, +avec la bureaucratie, dans un conflit qui +aura été prompt à dégénérer en duel à mort.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3 id="c3">III<br> +LA TRAHISON DE LA BUREAUCRATIE</h3> + + +<p>Lorsque Pierre le Grand, il y a deux cents +ans de cela, avait constitué sa hiérarchie +administrative, il avait composé le <i>tchin</i> aux +quatorze degrés, avec ses « équivalences », +des traditions de la Horde d’Or et d’éléments +empruntés à l’administration de son voisin +le roi de Prusse. Le <i>tchin</i>, mongolique et +prussien, devait, dans sa pensée, faire de +toutes les branches de la bureaucratie une +machine harmonieuse et disciplinée comme +l’armée elle-même. Jamais Pierre le Grand +n’aurait pu imaginer que cette création, cette +émanation du tsarisme en viendrait un jour +à entraîner un tsar dans son impopularité et +dans sa chute. S’il eût pu évoquer une +pareille hypothèse, il l’eut repoussée comme +un non-sens. C’est pourtant aux effets de ce +non-sens historique et politique, terrible pour +sa dynastie, que nous venons d’assister.</p> + +<p>« A la fin, dit Gœthe, nous devenons les +esclaves des créatures que nous avons faites. » +C’est ce qui est arrivé au tsarisme avec ses +bureaucrates. Le <i>tchin</i> avait été organisé pour +collaborer en sous-ordre à la grande œuvre +tsarienne : l’unification de la Russie. Il avait +été destiné aussi par Pierre le Grand à occidentaliser +les Russes, à les initier à la civilisation +européenne. C’était un instrument de +gouvernement et un instrument de progrès. +Le mécanisme avait rendu d’immenses services +entre les mains des empereurs énergiques. +D’un bout à l’autre du vaste État, les <i>tchinovniks</i> +aux casquettes multicolores faisaient +régner l’ordre russe. C’étaient eux qui rattachaient +au pouvoir central tant de provinces +séparées par de si longues distances, plus +séparées encore par la race, les mœurs et le +langage. Appuyée sur ses traditions, sur l’histoire +de la Russie, la bureaucratie se croyait +intangible parce qu’elle était indispensable +pour tenir le faisceau serré : sa justification +suprême se sera trouvée dans la décision du +gouvernement provisoire qui, après avoir destitué +les gouverneurs des provinces et sévi +contre la police, a maintenu les cadres secondaires +de l’administration et laissé en place +ces légions de fonctionnaires pourtant détestés. +La bureaucratie a été, elle reste encore l’armature +de l’Empire. Mais, comme toutes les institutions, +elle avait pris un caractère nouveau +au cours des années. D’organisme administratif, +elle était devenue une puissance politique +qui s’enflait aux dépens de l’autocratie +elle-même. Tandis que le <i>tchin</i> tendait à former +un État dans l’État, tandis que l’esprit de +caste y grandissait, qu’il avait ses intérêts +propres à défendre, l’autorité tsarienne, avec +Nicolas II, s’affaiblissait et s’anémiait de jour +en jour. Le peuple ne sentait plus la main +ferme des tsars. Il ne sentait que trop l’avidité +et la brutalité des bureaucrates. Et puis, +les contradictions et les incohérences se multipliaient +dans le mécanisme politique, singulièrement +compliqué. La Russie adoptait peu +à peu les formes des gouvernements occidentaux : +dans ces formes creuses, la pensée de +Nicolas II, tantôt hésitante et tantôt obstinée, +ne savait que mettre. La Russie avait une +Chambre, mais bridée, impuissante et qui +s’irritait. Elle avait un président de conseil et +des ministres qui continuaient à n’être aux +yeux de l’Empereur que des fonctionnaires et +qu’il choisissait parmi les fonctionnaires. +C’était le système contre lequel protestait +l’opinion libérale. Mais, d’autre part, les +fonctionnaires eux-mêmes se sentaient menacés +dans leur omnipotence et leurs privilèges +par un mouvement d’idées sans cesse croissant, +par des forces nouvelles qui se développaient +à vue d’œil. Nicolas II, qui avait +encore trouvé dans le haut personnel bureaucratique +des ministres dévoués à sa personne +et au bien public, et capables de servir une +idée avec désintéressement comme Stolypine, +continuait comme par le passé à puiser dans +le <i>tchin</i>. Il ne s’apercevait pas que le <i>tchin</i>, +exploitant sa faiblesse, spéculant sur son +aveuglement, ne se servait plus de l’autorité +qu’il recevait de l’Empereur que pour défendre +sa propre situation.</p> + +<p>La guerre venue, la bureaucratie a craint +plus que jamais de se voir dépossédée, et elle +avait, en effet, les plus sérieuses raisons de le +craindre. Non seulement elle n’avait pas préparé +la Russie à soutenir la lutte, non seulement +elle se savait inférieure à la tâche de +donner à la Russie les moyens de se défendre +et de vaincre, mais encore le cœur n’y était +pas. Jadis elle s’était formée sur le modèle +prussien et à l’aide d’éléments germaniques. +C’était le temps où le progrès occidental était +venu à la Russie à travers l’Allemagne, où, +pour être bien vu, bien noté de Pierre et de +ses successeurs férus d’organisation prussienne, +il fallait porter un nom allemand. +Plus d’une famille russe, au <small>XVIII</small><sup>e</sup> siècle, pour +parvenir, avait germanisé son nom. De ces +origines, une forte empreinte était restée marquée +sur la bureaucratie. Sans enthousiasme, +et même avec appréhension, les gens du <i>tchin</i> +avaient vu éclater la guerre avec l’Allemagne. +Quand ils s’aperçurent que la guerre aggravait +leur impopularité, dressait en face d’eux +des organisations concurrentes et qui se montraient +capables de les supplanter dans tous +les domaines où eux-mêmes apparaissaient +inertes et insuffisants, ils n’eurent plus qu’une +idée : et ce ne fut pas — en quoi il se sont +condamnés — de réparer leurs fautes par le +travail, l’activité et le patriotisme. Ce fut de +profiter du pouvoir politique qu’ils tenaient +de l’Empereur pour tromper l’Empereur lui-même +et pour écraser leurs rivaux.</p> + +<p>Presque toujours, de loin, les problèmes +politiques des autres peuples nous paraissent +simples et faciles à résoudre. Nous ne tenons +pas compte de traditions, de sentiments qui +ne nous touchent pas, des situations acquises +et des ambitions montantes, de conflits d’intérêts +où nous ne sommes pas parties et dont, +par suite, nous faisons bon marché. Au début +de mon séjour en Russie, je demandais pourquoi +le pouvoir ne se décidait pas à appeler +au ministère ces hommes « jouissant de la +confiance publique », que réclamaient la +Douma et les journaux.</p> + +<p>— Rien n’est dangereux, disais-je à des +conservateurs, comme ces formules auxquelles +la presse fait un sort. En politique aussi la résistance +irrite le désir. Les programmes d’opposition +sont comme l’amour, dont un de nos +poètes a dit qu’il vit d’inanition et meurt de +nourriture. Ce qui serait adroit, ce serait de +prendre le libéralisme au mot. D’abord, une +de ses armes lui serait enlevée. Et puis qu’est-ce +que l’expérience en coûterait ?</p> + +<p>On me répondait par des paroles vagues, +jusqu’au jour où un homme qui savait la politique +de son pays me fit entrer au fond des +choses par la démonstration que voici :</p> + +<p>— Vous savez ce qui se passe dans une +société où les actionnaires sont mécontents +de la gestion des administrateurs en exercice. +Ils veulent introduire au conseil des +administrateurs nouveaux, et il semble que +cette solution soit de nature à satisfaire tout +le monde. Mais c’est celle justement que +ne peut pas accepter le conseil, parce que, +par les nouveaux administrateurs, les actionnaires +seraient initiés à ses comptes et à +ses secrets. Et c’est par-dessus tout ce que +ne veut pas un conseil d’administration qui +tient à ses privilèges et qui n’a pas la conscience +tranquille. Tel est précisément le cas +de la bureaucratie. Elle ne veut pas laisser +un homme du dehors, un délégué du public, +contrôler ses actes et s’introduire dans ses +affaires : car elle a fini par regarder les affaires +de l’Empire comme ses affaires propres. Aussi, +lorsque l’Empereur manifeste la moindre velléité +de satisfaire au désir si naturel de l’opinion +publique, les conseillers qui l’entourent, +et qui ne sont pas, croyez-le, des théoriciens +de la contre-révolution, mais des vizirs sceptiques +et subtils, viennent lui murmurer à +l’oreille : « Mais où sont-ils, Sire, les hommes +qui auraient la confiance de toute la vaste +Russie ? M. Goutchkof, par exemple (et ce +nom était bien choisi, car l’Empereur haïssait +M. Goutchkof), est très connu à Moscou. +L’est-il à Kazan, à Saratof, plus loin encore ? +Votre Majesté voit donc qu’il s’agit là d’une +simple chimère et que son pouvoir ne peut +sortir des mains des hommes qui sont les +commis du Tsar, l’émanation de sa volonté. » +Et voilà comment, chaque fois, les grands +<i>tchinovniks</i> ont gardé ce que vous appelez chez +vous, je crois, « l’assiette au beurre… »</p> + +<p>Mais, à la fin, ce n’a plus été seulement +dans les conseils du Tsar que la bureaucratie +a eu à défendre ses privilèges. C’est en face +d’organismes plus actifs, plus dévoués qu’elle +à la chose publique et qui s’étaient montrés +capables de la suppléer et de la remplacer dans +tous les domaines (ravitaillement, munitions, +secours aux blessés, etc.) où elle-même avait +accusé son mauvais vouloir et son incurie. +La guerre avait pour effet de menacer le monopole +de la bureaucratie, et c’est ce qui lui +a fait détester la guerre. Il paraît incompréhensible, +à distance, que le gouvernement +déchu ait poursuivi de tant de jalousie et de +haine ces congrès des <i>Zemstvos</i> et des villes, ces +« organisations sociales », produits spontanés +de la nation russe, conformes aux traditions +nationales et qui travaillaient à fournir l’armée +et la population civile de ce qui pouvait leur +manquer. Mais justement la bureaucratie a +vu dans les comités formés par les assemblées +locales et municipales ou issus des groupements +de particuliers ce qu’y voyait tout le +monde : c’est-à-dire des remplaçants. Se +sentant incapable de soutenir la concurrence, +elle n’a plus eu qu’une idée, et c’était de la +supprimer violemment.</p> + +<p>Comme nous venions un jour de voir à +Moscou le prince Lvof, qui présidait l’Union +des <i>Zemstvos</i> et des villes, un de nos compatriotes, +esprit fin et clairvoyant, me disait +ces paroles qui prennent un sens singulièrement +fort aujourd’hui que le prince dirige le +gouvernement nouveau :</p> + +<p>— Il n’est pas douteux pour moi qu’il faudra +qu’à un moment ou à un autre celui avec qui +vous venez de causer franchisse cette porte +comme président du conseil, ou bien ce sera +comme assassiné…</p> + +<p>Pour cet observateur des choses russes, il +n’y avait pas de compromis, pas de terrain +d’entente possible entre les forces natives de +la Russie et le <i>tchin</i>. Et le prince Lvof m’était +apparu pour le <i>tchin</i> comme un adversaire redoutable, +l’homme d’une seule idée et d’une +seule volonté, avec les partis pris solides de +l’homme d’action. Je me rappelle l’éclair +rapide, et facile à traduire, de son regard, le +nom de Stolypine ayant été prononcé devant +lui. Mais, très maître de lui-même, ennemi +des propos inutiles, il allait à l’essentiel, à +l’exposé de cette œuvre étonnante dont il était +l’âme et qui avait consisté à créer de toutes +pièces une administration, l’administration +officielle étant défaillante. Dès lors, la situation +était bien claire : il fallait que la bureaucratie +reconnût la place, le rôle et l’utilité des +<i>Zemstvos</i> et des organisations sociales dans +l’État et qu’elle fît elle-même, par conséquent, +l’aveu de son incapacité. Ou bien, il fallait +qu’elle brisât cette concurrence, le bien public, +le salut du pays dussent-ils en souffrir, la +monarchie elle-même dût-elle être compromise +dans la lutte. C’est à ce dernier parti, +gros de dangers, et qui a prouvé son absence +de patriotisme, que s’arrêta le clan des hauts +bénéficiaires du <i>tchin</i>.</p> + +<hr> + + +<p>Un souverain moins faible et plus clairvoyant +que Nicolas II aurait refusé de se faire +l’instrument d’une coterie qui n’invoquait +les traditions de l’État que pour servir ses +intérêts particuliers. On a peine à concevoir +que l’Empereur, si loyal envers l’Entente, +si ferme dans son propos de conduire la +guerre jusqu’au bout, se soit abandonné à +des hommes qui, voyant que la guerre tournait +contre eux et les condamnait, la menaient +sans conviction et avec mollesse, — en +attendant l’heure de passer à la trahison +active.</p> + +<p>Quelque hasard se trouve souvent à l’origine +des grands événements pour en déterminer +le cours. Une angine de poitrine survenue +bien mal à propos devait écarter des +affaires l’homme d’État le plus capable, peut-être, +de diriger les affaires de Russie pendant +la guerre et de sauver la monarchie d’une +crise mortelle. Lorsque M. Kokovtsof (l’auteur +du mot fameux ; « Dieu merci, nous +ne sommes pas en régime parlementaire »), +eut quitté la présidence du conseil, c’est à +M. Krivochéine que sa succession fut offerte +par l’Empereur. On était alors aux premières +semaines de l’année 1914, l’année tragique +et décisive par excellence. Disciple, ami et +collaborateur de Stolypine, M. Krivochéine, +dont le nom reste attaché à l’œuvre de la +réforme agraire, eût continué et développé la +politique stolypinienne. Il eût conservé du prestige, +de l’autorité et de la fermeté au pouvoir, +tout en gouvernant dans un esprit moderne. +Les « stolypiniens » formaient une école +d’hommes de bon sens, dévoués à l’ordre +et d’esprit réformateur : le comte Ignatief, +M. Sazonof en étaient, et les égards dont les +entouraient la Douma contrastaient singulièrement +avec l’accueil qui était fait à leurs +collègues. D’ailleurs, M. Sazonof, puis le comte +Ignatief devaient être écartés par des gouvernements +avec lesquels ils n’avaient rien de +commun. Mais pour en revenir à la succession +de M. Kokovtsof, la maladie avait contraint +M. Krivochéine à la refuser. Comptant bien, +toutefois, après sa guérison, prendre la présidence +du conseil que l’Empereur lui destinait, +M. Krivochéine lui-même désigna, pour une +sorte d’intérim, une personnalité effacée, médiocre, +mais suffisamment décorative et dont +le grand âge semblait une garantie contre les +pièges de l’ambition. Ces sortes de calculs +réussissent rarement : du moins la nécessité +l’avait-elle imposé à M. Krivochéine<a id="FNanchor_2" href="#Footnote_2" class="fnanchor">[2]</a>. +Mais lorsqu’il sentit sa santé assez rétablie, +il se trouva que, malgré les années, +M. Goremykine avait pris goût au pouvoir. +Et sans doute aussi avait-il discrédité +M. Krivochéine dans l’esprit de Nicolas II, +car, non seulement M. Krivochéine ne retrouva +pas sa place, mais jamais plus son +nom ne fut prononcé.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_2" href="#FNanchor_2"><span class="label">[2]</span></a> Il est curieux de remarquer que M. Giolitti, vers la +même époque, avait passé la main à M. Salandra avec la +même pensée de revenir à son heure au gouvernement. +Quand il le voulut, il était trop tard. Qui sait si cette circonstance +n’aura pas changé aussi quelque chose à l’histoire +de l’Italie ?</p> +</div> +<p>Ce fut dès lors une série de décadences qui +devaient conduire à la catastrophe. Il n’y a +aucun intérêt à rappeler l’histoire lamentable +de ces ministères où se succédaient les créatures +de la bureaucratie, tandis que les hommes +qui montraient de l’indépendance étaient sacrifiés +tour à tour ; c’est encore le sort qui fut +réservé, à la fin de 1916, à M. Trépof, conservateur +plus honnête et plus patriote que clairvoyant. +En réalité, la Russie n’était plus gouvernée, +et, chose grave, ne se sentait plus gouvernée. +En fait d’absolutisme, il n’y avait que +celui des policiers. La faiblesse de l’autocrate +faisait reparaître le règne des boïars. « Nous +voici revenus aux temps de Boris Godounof », +disait un diplomate. Dans la mesure où le +<small>XX</small><sup>e</sup> siècle peut se comparer au <small>XVII</small><sup>e</sup>, l’anémie +du pouvoir sous un des successeurs de +Michel Romanof introduisait la Russie dans +un état de marasme et d’anarchie semblable à +celui dont elle avait été tirée, trois cents ans +plus tôt, par le fondateur de la dynastie.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3 id="c4">IV<br> +RASPOUTINE</h3> + + +<p>Le livre qui aide le mieux à comprendre +les circonstances vraiment extraordinaires au +milieu desquelles s’est consommée la ruine de +la monarchie, c’est l’histoire fantastique et +vraie des <i>Faux Démétrius</i>, telle que l’a racontée +Prosper Mérimée. On y voit combien la +Russie est proche encore de son passé légendaire, +l’aliment que donne aux impostures +non seulement la croyance au merveilleux, +mais le contact encore presque immédiat de +la Russie avec sa période mythologique. Il +faut penser qu’au temps où Henri IV et Sully +gouvernaient la France, quand Descartes et +Gassendi étaient déjà nés, un aventurier dont +on n’a jamais su au juste ni l’origine ni le +nom se faisait passer pour le fils d’Ivan le +Terrible et proclamer tsar de Moscou. L’histoire +de Raspoutine n’appartient-elle pas au +même genre de féerie ? Il y aura, pour un +Mérimée de l’avenir, une étonnante chronique +à écrire sur ce sorcier de village dont +le nom est destiné à remplir l’histoire des +derniers jours du règne de Nicolas II. L’historien +fera justice des exagérations. Il montrera +comment la crédulité publique favorisait +les calculs de Raspoutine, qui tenait +boutique ouverte de faveurs et d’influence, +en lui attribuant toutes les grâces et toutes +les disgrâces, toutes les nominations, celle +des ministres, des ambassadeurs, des généraux +même, en sorte que Raspoutine, dont +l’ignorance était grossière, qui savait à peine +écrire, aurait, à en croire la rumeur populaire, +gouverné toute la Russie. La simple +vérité est suffisamment romanesque. L’histoire +dira qu’on faisait tourner des tables, à +Tsarskoïé-Sélo, qu’on y regardait Raspoutine +comme une sorte de porte-bonheur, et même +de prophète, tandis que, dans l’ombre, les +maires du palais, les vizirs rusés de la bureaucratie +faisaient servir le favori à leurs desseins.</p> + +<p>Mais non moins que sur l’empereur et l’impératrice, +l’étrange et scandaleux personnage +régnait sur l’imagination des foules. Tandis +que l’ennemi envahissait le territoire, que la +révolution montait, il devenait, dans l’esprit +de tout un peuple immense, le symbole des +périls publics et, comme son assassinat l’a +montré, le bouc émissaire de la Russie. Le +nom même qu’il s’était donné par défi autant +que par feinte humilité mystique (Raspoutine, +ou « le dissolu ») n’exprimait que trop +bien la décomposition d’un état de choses. +Catherine s’était entourée de philosophes. +Alexandre I<sup>er</sup> avait écouté M<sup>me</sup> de Krüdner. +Nicolas II se contentait de Raspoutine. Voilà +où l’on était descendu. Cependant la cour de +Russie continuait à garder sur le monde son +ancien prestige. Le système des alliances et +la guerre européenne supposaient la continuation +de la grande politique russe telle que les +chancelleries, depuis le <small>XIX</small><sup>e</sup> siècle, avaient +pris l’habitude de la regarder avec considération +et respect. En réalité, et c’est un contraste +qui ne manquera pas de frapper les +historiens philosophes, la Russie impériale +tombait en enfance.</p> + +<p>Lorsqu’on pénétrait dans l’Empire, l’année +dernière, par cette station lointaine de Tornéo, +à deux pas du cercle polaire, porte +étroite et d’accès incommode, la seule pourtant +qui restât entre-bâillée sur l’Occident, le +nom de Raspoutine, mystérieusement répercuté +à tous les échos, venait frapper les oreilles. +Comme les roseaux de la fable racontaient +l’histoire du roi Midas, le vent des +steppes, le murmure des forêts portaient le +mythe de Raspoutine. La raison disait au +voyageur qu’il n’était pas possible que tout, +dans le vaste Empire, même les revers et les +succès des armées, s’expliquât par l’action et +la volonté de ce paysan-sorcier devenu magnétiseur +de Cour. Mais ce qu’il fallait constater +comme un symptôme grave, c’est qu’autour +de ce nom, mille fois répété avec scandale, +dégoût ou colère, s’accumulaient les amertumes +et les déceptions d’un peuple.</p> + +<p>« Voulez-vous voir Raspoutine ? » m’avait-on +demandé à Pétrograde.</p> + +<p>La curiosité avait failli être la plus forte. +Mais il fallait se faire introduire auprès du +personnage, demander, solliciter presque une +audience, et il était habile à exploiter les +moindres marques d’attention capables d’accroître +son prestige. Il y avait dans le cas de +Raspoutine une large part de charlatanisme, +et tout ce qui pouvait ressembler à un hommage +à son autorité favorisait son industrie. +Et puis, à l’étranger, est-ce que nous ne devons +pas toujours nous regarder tous comme +porteurs responsables de la dignité du nom +français ? Au dehors, un peu de fierté nationale +est un bon placement. Pour ces raisons, +et bien que j’y perdisse peut-être au point de +vue anecdotique et pittoresque, je ne surmontai +pas ma répugnance et je m’abstins d’aller +voir Raspoutine.</p> + +<p>J’en reste persuadé et je le répète : l’imagination +populaire a considérablement brodé +à son sujet. Seul le génie du mal en personne, +seul Belzébuth ou Asmodée eût pu être omniscient +et omnipotent tel qu’on le représentait. +Il a fait, en définitive, plus de mal à +l’empereur qu’à la Russie. Mais le tort même +le plus grave et le plus sensible qu’il aura +porté à la couronne, on l’a mal compris et +mal apprécié : il a consisté à aliéner à Nicolas +II, dans la société russe, les forces conservatrices +dont l’appui n’avait jamais manqué +au trône et à refroidir jusqu’au zèle des hauts +dignitaires de l’Église orthodoxe.</p> + +<p>On n’a pas accordé beaucoup d’attention, +en Europe, aux incidents qui se sont produits +dans le monde ecclésiastique russe pendant +ces quatre dernières années. L’affaire du procureur +du Saint-Synode, Samarine, l’affaire +de l’évêque Hermogène, ont paru, de loin, +comme les querelles de moines de Byzance. +En réalité, ces affaires ont eu un gros effet +moral. Elles auront entraîné de graves conséquences +politiques. On ne se doute pas +assez que c’est dans le clergé qu’aura commencé, +avec l’impopularité et la haine de +Raspoutine, la désaffection à l’égard de l’empereur. +L’aventurier, qui n’avait même pas +reçu les ordres mineurs, usait de son influence +sur Nicolas II pour faire la loi à +l’Église nationale. La période de 1912-1913, +selon des personnes renseignées, fut véritablement +celle de la plus grande influence de +Raspoutine à la Cour. Ce fut celle aussi d’une +crise aiguë et d’un conflit entre le haut clergé +et l’Empereur. Une créature de Raspoutine, +Varnava, paysan à peine plus instruit que +son protecteur, avait été nommé, grâce à lui, +évêque de Tobolsk. Varnava s’était mis en +tête de faire béatifier un moine de son diocèse, +du nom de Jean, qui avait possédé une +réputation de sainteté. Ayant été reçu en audience +par l’Empereur, Varnava lui demanda +de prononcer la béatification de Jean de Tobolsk, +ce que l’Empereur accorda sur-le-champ. +Or, le Saint-Synode a seul le pouvoir +de faire des saints. Il adressa au souverain +une requête où il exposait ses droits et les +motifs pour lesquels il refusait de béatifier +Jean de Tobolsk, en même temps qu’il demandait +l’annulation de la décision prise sur +l’initiative irrégulière de Varnava. Nicolas II +rejeta la requête en faisant connaître que sa +décision était irrévocable et en s’étonnant que +le Saint-Synode discutât une question tranchée +par le pouvoir impérial. Le Saint-Synode +ne s’inclina pas. Varnava avait commis +une infraction grave contre la discipline +ecclésiastique. Le Saint-Synode décida de +retirer à Varnava son siège épiscopal et lui +ordonna de se retirer dans un monastère. +Cette fois, ce fut au tour de Nicolas II, irrité +de l’opposition du Saint-Synode, de refuser +sa ratification et de couvrir Varnava en termes +catégoriques et qui n’admettaient pas de +réplique. Alors, les prélats qui avaient siégé +au Saint-Synode adressèrent au Tsar une lettre +collective où ils déclaraient renoncer à +leurs charges. Une forte pression du pouvoir +et la crainte du scandale parvinrent à arrêter +cette insurrection d’évêques. Mais Raspoutine +triomphait. Bientôt le métropolite de Pétrograde, +Vladimir était envoyé à Kief en disgrâce. +Le procureur du Saint-Synode, M. Samarine, +un des représentants les plus populaires de +la noblesse provinciale de Russie, devait +donner sa démission.</p> + +<p>Ces incidents avaient laissé dans l’Église +et dans les milieux les plus conservateurs de +Russie bien des amertumes. Dans la société +de Moscou, où l’affront fait à M. Samarine +avait été profondément ressenti, des silences +plus éloquents que des plaintes en disaient +long sur l’état des esprits. L’Empereur, en +somme, avait scié lui-même un des étais de +son trône. C’est à la suite de l’affaire Varnava +que s’est développé le mouvement favorable +au rétablissement du patriarcat, jadis +supprimé par Pierre le Grand pour faire du +Tsar le chef de l’Église russe. Et dans les +protestations contre les « influences occultes », +le clergé n’est pas resté en arrière des autres +groupes de la nation. Voici, à titre d’exemple, +la plainte qu’un prêtre-député, le Père Nemertzalof, +exhalait, au mois de décembre +1916, à la tribune de la Douma :</p> + +<blockquote> +<p>L’instant est venu de proclamer que l’âme de +l’État, la sainte Église orthodoxe, se trouve à +son tour en danger et qu’il nous est impossible, +à nous, croyants dévoués corps et âme à la sainte +Église, de garder plus longtemps le silence. Notre +devoir est de crier bien haut, si haut que toute +la Russie orthodoxe puisse nous entendre, que +l’Église orthodoxe est en danger. Mes frères, levez-vous +et défendez-la ! L’Église tout entière est +menacée, et elle n’est pas menacée par le bas. +C’est par le haut qu’on l’attaque. Oui, je ne sais +quelle main boueuse s’avance vers l’Église pour +saisir les rênes de ses destinées. On veut ébranler +la base même de l’Église orthodoxe, détruire le +pouvoir des Hiérarchies, précipiter dans le malheur +et la ruine l’Église de la Patrie. On veut bouleverser +la structure intérieure millénaire de l’Église. +Nous, les croyants et les fidèles de cette Église, +nous déclarons bien haut que nous ne permettrons +pas cela… La simonie, la protection, l’oppression, +les pots-de-vin, les recommandations et les intrigues +dans le domaine de la foi !… Les paroles que +je prononce ici font saigner mon cœur de pasteur. +Mais me taire serait au-dessus de mes forces.</p> +</blockquote> + +<p>Il est incroyable que l’Empereur n’ait pas +entendu de tels avertissements, et l’on se +demande de quelle hébétude ou de quel esclavage +son esprit était frappé. Mais l’on ne +s’étonnera plus, après les faits et les paroles +que nous venons de citer, que, l’heure de la +chute venue, Nicolas II se soit trouvé abandonné +de tous, de l’Église elle-même, et que +le Saint-Synode ait si facilement rayé des +prières le nom de l’Empereur et de la famille +impériale. Cette circonstance explique aussi +pour une part que l’on n’ait pas vu trace, chez +les masses paysannes où l’influence du clergé +est restée forte, de ce mouvement réactionnaire +ni de cette chouannerie que l’on escomptait +en cas de révolution.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3 id="c5">V<br> +LA CHUTE</h3> + + +<p>« La Patrie est en danger ! » Ces mots depuis +trois mois avaient retenti partout. Ce n’était +pas seulement à la Douma qu’on les entendait, +c’était au Conseil de l’Empire. C’était aux congrès +de la Noblesse. C’était dans la famille +impériale elle-même. Ce qu’on a appelé la +« cabale des grands-ducs » était un signe peu +douteux de la décomposition du régime. Une +révolution de palais, c’est-à-dire quelque +chose de classique et de conforme à bien des +précédents russes, semblait se préparer à +Pétrograde. La « lettre de remontrances respectueuses » +que les Vladimirovitch et le +grand-duc Dimitri Pavlovitch avaient adressée +à l’Empereur était restée sans réponse. Ce +furent les mêmes, aidés par le prince Soumarokof +Elston, mari de la princesse Irène, et +par le fameux député de l’extrême droite à la +Douma, Pourichkiévitch, qui organisèrent +quelques semaines plus tard le complot à la +suite duquel ils firent périr Raspoutine. Ces +événements sont encore présents à toutes les +mémoires.</p> + +<p>Raspoutine mort, la Russie se crut vengée +et délivrée. Des millions d’hommes respirèrent. +Les fidèles brûlaient des cierges en l’honneur +de la vierge de Kazan. Ce fut alors qu’on découvrit +combien avait été exagéré le rôle du +moine. La crédulité populaire l’avait rendu +responsable de toutes les trahisons et de tous +les maux. Après sa disparition, on fut bien +obligé de s’apercevoir que tout continuait +comme par le passé, que l’influence des +« forces ténébreuses », des « puissances +occultes » se faisait toujours sentir. Les mêmes +causes générales subsistaient. Par une lamentable +superstition des mots, le pouvoir s’obstinait +à se dire autocratique ; cependant son +impuissance et son anémie allaient en s’aggravant. +Les éléments malsains pullulaient dans +le corps social : des scandales de toute sorte, +financiers et policiers, éclataient chaque jour. +Les masses, qui ne se sentaient plus dirigées, +se laissaient entraîner à l’anarchie par les +motifs de mécontentement trop justifiés que +lui apportait la crise des approvisionnements, +poussée jusqu’à la disette dans les grandes +villes. L’humeur, la disposition du peuple, +sa <i>nastroiénié</i>, comme disent les Russes, devenait +chaque jour plus inquiète et plus nerveuse. +Déjà, l’an dernier, des ouvriers, s’étant +mis en grève dans une grande entreprise +métallurgique qui travaillait pour la défense +nationale, n’avaient su présenter que cette +revendication et ce grief : « Ça ne va pas +comme nous voudrions. » Non seulement dans +les faubourgs de Pétrograde, mais dans les provinces +et, chose plus grave, dans l’armée surtout, +l’armée lasse de se battre sans fusils, +sans canons, sans chemins de fer, ce sentiment +était universel : les choses n’allaient pas +comme la Russie aurait voulu.</p> + +<p>Tel est l’instant, telle est l’occasion que la +bureaucratie expirante aura choisis pour essayer +de rétablir sa situation par un coup d’État. En +jouant son va-tout, elle a perdu Nicolas II, +qui avait déjà abdiqué entre ses mains avant +d’abdiquer entre celles du gouvernement provisoire. +L’ironie du sort aura même voulu +que l’instrument suprême du <i>tchin</i> et le naufrageur +de la dynastie ait été un ancien libéral, +sorti de la Douma, jadis recommandé, +dit-on, à l’Empereur par M. Rodzianko lui-même +comme un des hommes de confiance +qui devaient rénover le régime. Qu’ils s’appellent +Polignac, Franco ou Protopopof, il y +a de ces esprits chimériques qui semblent +prédestinés à hâter la fin des monarchies +malades. Et les souverains qui perdent le +trône par leur faute ne manquent jamais +d’approuver, au moment critique, le plan +absurde qui doit consommer leur perte.</p> + +<p>Pour la bureaucratie, qui se sentait débordée +par le flot, il n’y avait plus qu’une chance +de salut : briser par la force la Douma, les +<i>Zemstvos</i>, les organisations sociales, et puis +en finir, dès qu’elle pourrait, avec la guerre, +puisque la guerre ne servait qu’à faire éclater +son incapacité. La paix conclue, on cherchait, +dans un pacte avec la Prusse monarchique, +une assurance contre le mouvement libéral. +L’alliance des trois Empereurs était scellée, et +Protopopof devenait le grand homme de cette +géniale combinaison politique. Cependant, +pour faire la contre-révolution, il fallait qu’il +y eût la révolution d’abord : sûr de lui-même, +sûr des mitrailleuses qu’il avait fait disposer +sur les clochers des églises, sur les toits des +monuments publics, Protopopof ne craignit +pas de provoquer l’insurrection.</p> + +<p>Sans doute, à la Douma, des paroles violentes, +des avertissements sévères à l’adresse +de la famille impériale avaient été prononcés. +Le procès de l’Impératrice et de Stürmer +avait été fait. Mais pas un appel à la révolte +n’était parti de l’assemblée. L’histoire rendra +cette justice aux chefs libéraux qu’ils seront +restés fidèles jusqu’au bout à la ligne de conduite +qu’ils s’étaient fixée, qu’ils auront, jusqu’au +dernier moment, essayé de sauver +l’Empereur, puis, l’entêtement de l’Empereur +étant invincible, de conserver au moins la +dynastie des Romanof<a id="FNanchor_3" href="#Footnote_3" class="fnanchor">[3]</a>. Faisant bon marché +de la couronne, qui était l’enjeu de cette aventure, +Protopopof mit le feu aux poudres dans +un moment où l’excitation était générale. +Arrestation de députés socialistes sous le prétexte +de complot contre la sûreté de l’État, +prorogation de la Douma, suspension des +journaux : il aura recommencé les « Ordonnances », +mais en allant plus loin encore, car +Polignac, du moins, n’avait pas de lui-même +organisé l’émeute. Des signes concordants +font penser que, pour être plus sûr d’avoir +« sa » révolution, Protopopof l’avait attisée. +La suspension complète du ravitaillement de +la capitale ne peut qu’avoir été intentionnelle. +De plus, le <i>Rousskoïé Slovo</i> du 12/25 février a +signalé ce fait qu’un « faux Milioukof » avait +paru aux usines Lessner et avait convoqué les +travailleurs à l’insurrection. Que des policiers +« camouflés » aient été les agents de cette +mise en scène peut paraître un fait extraordinaire. +On en doutera moins quand on saura +que la censure interdit à M. Milioukof de +protester contre cette machination et de répondre +par un appel au calme…</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_3" href="#FNanchor_3"><span class="label">[3]</span></a> Notons ce témoignage emprunté à l’<i>Outro Rossii</i> du +14/27 février 1917 : « La Douma a rempli son devoir. Si on +peut lui reprocher quelque chose, ce n’est pas d’avoir voulu +envenimer le conflit, bien au contraire… Cette lenteur, +cette répugnance à prononcer une parole risquée avait son +bon côté. Une telle Douma ne pouvait être soupçonnée par la +réaction de tendances antigouvernementales. »</p> + +<p>Dans la nuit du 12 au 13 mars (de notre style), c’est-à-dire +lorsque la révolution était déjà un fait accompli, que les +membres du Cabinet et les serviteurs de l’ancien régime +étaient arrêtés, les membres élus du Conseil de l’Empire, +ceux de la gauche de cette assemblée, adressaient encore à +Nicolas II cette suprême adjuration :</p> + +<p>« Nous, soussignés, membres élus du Conseil de l’Empire, +nous accomplissons en nous adressant à Votre Majesté le +devoir que nous impose notre conscience envers vous et la +Russie. Par suite de la désorganisation complète des transports +et l’arrêt des arrivages de matières premières et de combustible, +les usines et les fabriques ont été obligées d’interrompre +leur travail. Le chômage forcé et la crise extrêmement +aiguë de l’alimentation provoquée également par la +désorganisation des transports ont amené les masses populaires +à une exaspération violente. Cette exaspération a été +encore aggravée par la haine que le gouvernement avait +provoquée dans le peuple et les soupçons dont l’âme populaire +était animée envers le pouvoir. Tout cela a eu pour +résultat de provoquer des troubles qui se sont développés +avec la furie d’éléments déchaînés et ont entraîné l’armée +avec eux. Le gouvernement qui n’a jamais bénéficié de +la confiance de la Russie, a perdu actuellement tout crédit. +Il est impuissant à prendre quelque mesure que ce +soit envers la situation qui est très menaçante. Sire ! En +conservant au pouvoir le gouvernement actuel, on ne +fera que provoquer une ruine complète de l’ordre légal +qui entraînera fatalement la défaite, la chute de la dynastie +et les plus grandes calamités pour toute la Russie. Nous +considérons que l’unique ressource qui reste à Votre Majesté +consiste en un changement définitif de la politique intérieure +conformément aux désirs qui ont été maintes fois exprimés +par la représentation nationale des différentes classes de la +population et les organisations sociales. Les institutions législatives +doivent être immédiatement convoquées à nouveau. Le +conseil des ministres actuel doit être destitué, et la formation +d’un nouveau Cabinet doit être confiée à une personne investie +de la confiance de la nation. Elle soumettra à Votre +Majesté la liste des membres d’un nouveau Cabinet qui soit +capable de gouverner dans un accord complet avec la représentation +nationale. Chaque instant est précieux. Tout délai +et toute hésitation peuvent amener des calamités sans +nombre. »</p> + +<p>Le premier manifeste de la Commission exécutive de la +Douma, d’où allait naître le gouvernement provisoire, proclamait +bien la déchéance du cabinet Galitzine, mais non pas +celle de l’Empire. Ce manifeste disait simplement ceci :</p> + +<p>« Considérant les difficultés d’ordre intérieur dans la politique +du précédent gouvernement exécutif, le gouvernement +de la Douma se considère comme obligé de prendre en main +l’ordre public. Conscient des responsabilités qui découlent de +cette décision, la Commission exprime sa certitude que le +peuple et l’armée lui prêteront assistance dans la tâche difficile +qui incombe au nouveau gouvernement, lequel accepte +les vœux du peuple et jouit de sa confiance. »</p> + +<p>Enfin, le 15 mars, au palais de Tauride, devant une foule +de soldats, de marins et d’ouvriers, embryon du fameux +comité, M. Milioukof annonçait, avec « le premier cabinet +national russe », la régence du grand-duc Michel, le tsarévitch +Alexis restant prince héritier. « Mais c’est l’ancienne dynastie ! » +s’écriait-on de toutes parts. « Parfaitement, reprenait +M. Milioukof. Je n’ai pas, moi non plus, d’affection pour la +dynastie. Mais il ne s’agit pas de ce qui nous plaît ou de ce +qui nous déplaît. Il faut, avant tout, éviter la guerre civile. »</p> +</div> +<p>Comment des folies aussi excessives n’auraient-elles +pas mal tourné pour leurs auteurs ? +Comment avait-on pu oublier que, si les libéraux +étaient prêts à de larges concessions, les +éléments révolutionnaires, vaincus en 1905, +mais non désarmés, n’attendaient que l’occasion +de prendre leur revanche ? Cette occasion, +on la leur offrait. Les personnes qui ont +approché M. Protopopof pendant ces derniers +mois le peignent comme un extravagant. +Assurément, cet ancien vice-président de la +Douma, pour avoir passé en quelques semaines +du libéralisme à la défense de la bureaucratie +et à la contre-révolution policière, manquait +d’équilibre. Mais y avait-il, à la Cour, plus +de bon sens ? Y avait-on la moindre connaissance +des hommes, de l’opinion publique, +de l’état des esprits ? La révolution allumée, +son cours ne faisait plus de doute. Mais que +fût-il advenu d’un succès de la contre-révolution ? +Ce n’est pas en France que personne +aura le courage d’accabler Nicolas II, fidèle à +sa parole et à celle de son père, à l’alliance +que lui avait léguée Alexandre III. Sans doute, +il n’aura pas vu que la politique intérieure +détestable et insensée à laquelle il se laissait +entraîner devait, dans l’esprit de ses funestes +conseillers, le conduire à manquer à ses engagements… +Cela n’a pas été et cela ne pouvait +pas être. Si Nicolas II a perdu son trône par +faiblesse, il n’y a pas, du moins, de tache sur +son nom.</p> + +<p>Son règne, comme tant d’autres choses en +ce monde, s’appellera : « J’aurais pu être… » +Nicolas II aura certainement perdu la plus +belle occasion qui se soit présentée de rajeunir +une monarchie. Il y a quatre ans seulement, +la Russie avait fêté le troisième centenaire de +l’avènement des Romanof. L’Empereur n’aura +pas compris cette leçon de politique et d’histoire. +L’autocratie aura eu tort d’oublier ses +origines. C’est par l’élection, et pour que la +Russie eût un chef capable de la sauver de la +menace étrangère, que Michel Romanof avait +été porté au trône. Là se trouvait l’indication +du rôle historique qui revenait au successeur +du tsar de Moscou dans la grande crise nouvelle +de la vie du peuple russe.</p> + +<p>Il y a huit mois, essayant d’indiquer les +courants intellectuels et politiques de la Russie +en guerre, nous disions que son avenir s’ouvrait +sous le signe du nationalisme. La révolution +nationale du mois de mars 1917 est +venue nous donner raison. Mais on ne pouvait +pas compter que le triomphe des libéraux +patriotes désarmerait les partis. En tombant, +en se suicidant, l’ancien régime faisait la part +trop belle aux éléments d’extrême-gauche. +Nous allons assister sans doute à une lutte +entre des tendances contraires. Il se peut que +l’anarchie slave, qui est ancienne, se trouve +aux prises avec le patriotisme russe qui est +ancien, lui aussi, mais rajeuni et retrempé. +Selon toutes les apparences, après des péripéties +peut-être tragiques, c’est le nationalisme +qui devra être le plus fort. Sinon, et quelle +que soit la forme de son gouvernement futur, +la Russie constituerait une exception dans le +monde contemporain et, au milieu de peuples +ardents à combattre pour leur unité, leur +indépendance et leur grandeur, elle exposerait +son avenir à un nouveau danger, alors que, +par sa révolution, elle vient de montrer comme +eux sa volonté de vivre.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak">AUTOUR<br> +<span class="xsmall">DE</span><br> +<span class="large">LA RÉVOLUTION RUSSE</span></h2> + + + + +<h3 id="c6">QUELQUES ÉCLAIRCISSEMENTS</h3> + + +<p class="h4">UN MOT DU “NOVOÏÉ VREMIA”</p> + +<p>Parmi les journaux russes, le <i>Novoïé Vremia</i> +était le journal préféré de Nicolas II, +celui qu’il lisait tous les jours dans son texte, +au lieu de se contenter d’extraits, comme pour +les autres. On peut dire que le <i>Novoïé Vremia</i> +était une des institutions de l’Empire, une institution +libre d’ailleurs. La puissante dynastie +des Souvorine, ses directeurs, était loyaliste, +mais gardait son franc-parler. Veut-on savoir +comment ce journal conservateur a jugé l’abdication +de Nicolas II ? Ce sont quelques lignes +qui en disent long sur la révolution russe :</p> + +<blockquote> +<p>Après trois cents ans de règne, la maison des +Romanof était parvenue à un moment historique +exceptionnel : la nation tout entière était dans +l’attente, et avait les yeux fixés sur elle. Quelles +possibilités se présentaient alors pour Nicolas II ? +Il était le monarque « officiel ». Le destin lui +donnait l’occasion de devenir un véritable empereur, +le chef d’un grand peuple libre. Le Gouvernement +de Nicolas II a gâché tout cela. Ayant refusé le +grand honneur d’être le chef d’un État libre, +l’empereur Nicolas II a mis fin à la dynastie +héréditaire des Romanof. Il appartient au peuple +russe, comme il y a 303 ans, de régler lui-même +pour l’avenir sa destinée politique. Nous avons +pleine et entière confiance que l’instinct politique +du peuple russe lui inspirera en ce moment une +courageuse décision.</p> +</blockquote> + +<p>Cette appréciation sur la crise russe montre +où en sont les éléments conservateurs et modérés. +Ce qui est le plus frappant dans la +chute de Nicolas II, c’est qu’elle s’est faite +verticalement dans le vide. Rarement on aura +vu une révolution susciter aussi peu de contre-révolution. +L’explication de ce phénomène ne +peut être que dans une série de fautes énormes, +décourageantes pour les fidélités les +plus éprouvées. Cette explication tient dans +un mot : l’empereur déchu a <i>gâché</i> une situation +qui n’avait jamais été si bonne pour lui +et pour sa dynastie. C’est justement le mot +dont nous nous étions servi presque le même +jour où les écrivains du <i>Novoïé Vremia</i> l’employaient +à Pétrograde.</p> + + +<p class="h4">LE TSAR ET L’ORTHODOXIE</p> + +<p>Un grand sujet de surprise, en France, a +été que l’Église orthodoxe et le clergé n’eussent +rien fait ou rien pu pour conserver le trône. +On ne tenait pas compte du tort causé par +Raspoutine. On ne tenait pas compte non plus +d’autre chose : c’est que l’Église orthodoxe était +plus ancienne que le tsarisme et qu’elle avait +contre lui de vieux griefs. Il faut lire à ce +sujet les déclarations du nouveau métropolite +de Pétrograde, telles que les ont publiées les +<i>Rousskia Viedomosti</i> :</p> + +<blockquote> +<p>L’évêque André cherche à tranquilliser les croyants +qui craindraient, en reconnaissant la révolution, +de se parjurer. L’abdication de Nicolas II a délié +ses sujets de leur serment. Et le métropolite +rappelle la résistance que saint Philippe, archevêque +de Moscou, avait opposée à Ivan le Terrible. +L’évêque attribue la chute de l’ancien régime à +son immoralité. « Sous les apparences du zèle +pour l’Église, une pression secrète mais d’autant +plus dangereuse était exercée sur elle. » L’Église +orthodoxe était réduite en esclavage. Sa constitution +avait été bouleversée. A la fin, c’était devenu presque +un crime de parler de concile. Par suite, les vieux-croyants +s’étaient complètement séparés de l’Église +orthodoxe et de là le développement des sectes et +du socialisme. Toutes ces manifestations sont extrêmement +regrettables, mais elles sont les suites de +l’oppression de l’Église qui, durant les trois dernières +années, a été complètement foulée aux pieds, tandis +qu’à sa place paraissaient des vagabonds, des escrocs, +des maîtres-chanteurs. Ainsi le jugement de Dieu +a dû s’accomplir.</p> + +<p>« Maintenant, écrit l’évêque, nous nous trouvons +devant les plus larges possibilités qui puissent +s’ouvrir dans l’histoire de la Russie et de l’Église, +je veux dire la réunion de l’Église de la <i>vieille foi</i> +avec l’Église orthodoxe. » La responsabilité de ce +schisme retombe sur Pierre le Grand et sa « cruauté +inouïe ». Le métropolite exhorte donc les conducteurs +de l’Église orthodoxe à avouer avec +repentir une erreur de deux cents ans.</p> +</blockquote> + +<p>Ainsi la révolution russe apporterait, en +matière religieuse, un retour au passé ; elle +aiderait à revenir sur une « erreur de deux +cents ans ». Jadis, le tsar avait triomphé du +patriarche comme les Empereurs germaniques +avaient essayé de triompher de la Papauté. +Entre les deux « moitiés de Dieu » moscovites, +il y avait eu un conflit où les tsars +l’avaient emporté. A la fin, Pierre le Grand +avait bureaucratisé l’Église. Il avait remplacé +le patriarche par un Saint-Synode dont le +président était un fonctionnaire, parfois même +un militaire, et l’Église de la « vieille foi » +s’était insurgée. Selon l’évêque André, elle +retrouve son heure. Cette révolution serait-elle, +du moins sur ce point, une restauration +et une réaction ?…</p> + + +<p class="h4">OÙ EST LA TRADITION ?</p> + +<p>Cela prouve qu’il ne faut pas parler de tradition +à l’aveuglette : Il y a traditions et traditions. +Selon la juste distinction qu’a faite +jadis Lucien Moreau, il y a les bonnes et les +mauvaises. Et puis, plus ou moins, tout le +monde a la sienne. De même qu’un pur +trouve toujours un plus pur qui l’épure, il y +a toujours un traditionaliste dont la tradition +remonte plus haut que celle du voisin. Il y a +eu des gens, en France, pour estimer que la +monarchie française s’était corrompue à partir +de Louis XIV, d’autres à partir de Philippe le +Bel.</p> + +<p>— Moi, je crains bien, disait en riant Jules +Lemaître, que la corruption n’ait commencé +à la fin du règne de Hugues Capet…</p> + +<p>Où et quand s’est altérée la tradition russe, +c’est ce qu’on serait bien empêché de dire. +Cette tradition est-elle dans les républiques +de l’ancienne Russie ? Car on l’oublie trop : +la Russie a un passé républicain, et elle n’a +jamais tout à fait oublié le régime populaire +tel qu’il avait été pratiqué, au moyen âge, à +Novgorod, à Viatka, à Pskof (où, par une +rencontre singulière, Nicolas II aura abdiqué).</p> + +<p>Où cette tradition pourrait-elle remonter +encore ? A la Russie de Kief, à celle du +grand prince Jaroslaf dont une fille, au +<small>XI</small><sup>e</sup> siècle, avait épousé le roi de France +Henri I<sup>er</sup> ? Mais, a écrit Alfred Rambaud, +« entre cette Russie Varègue, princière et chevaleresque, +fort semblable au reste de l’Europe +féodale, et la Russie des Ivans, la Russie de +Moscou, la Russie asiatique et despotique, à +peine émancipée du joug mongol, il y a un +abîme ». Passons sur la période de la domination +tartare. La tradition remonte-t-elle à +Michel Romanof ? C’était un prince élu. +Remonte-t-elle à l’oligarchie des boïars ? A +Ivan le Terrible le moscovite, ou à Pierre le +Grand l’occidental ?</p> + +<p>Et puis quand, de nos jours, Alexandre II +entreprit d’affranchir les serfs, marchait-il en +avant ou en arrière ? Exactement, il rétrogradait. +Jadis le paysan russe avait été libre, et +ses chansons parlaient encore de cet âge d’or, +car l’établissement de la servitude par raison +d’État datait des tsars des temps modernes, +et Catherine II, l’amie des philosophes, avait +encore étendu le servage à la Petite-Russie où +il n’avait pas, au <small>XVIII</small><sup>e</sup> siècle, d’existence +légale. C’est de la Russie qu’il est vrai de dire +aussi que la liberté y était ancienne.</p> + +<p>Il y a mieux : qu’avaient fait les réformateurs +d’Alexandre II, en 1861 ? C’étaient des +hommes qui se piquaient, non seulement de +marcher avec leur temps, mais d’être en +avance sur leur temps. Bureaucrates férus +d’idées allemandes, ils avaient consacré en +Russie le système primitif de la propriété collective +qui répondait aux théories du socialisme +germanique. Pour le baron Hachsthausen, +« le régime collectif en Russie apparaissait +comme l’une des institutions étatiques les +plus remarquables et les plus intéressantes qui +existassent au monde ».</p> + +<p>Lorsque, cinquante ans plus tard, une autre +réforme agraire fit passer les masses paysannes +du communisme à la propriété individuelle, +il y eut peut-être des traditionalistes pour +regretter la condamnation du <i>mir</i>.</p> + +<p>Si la véritable tradition de la Russie doit +être cherchée quelque part, il n’y en a qu’une : +c’est celle de l’unité nationale, c’est celle +qu’ont représentée les tsars « rassembleurs de +la terre russe ». Que leur œuvre ne soit pas +compromise, que leur héritage ne soit pas +« gâché », et la Russie d’aujourd’hui restera +dans sa ligne de toujours.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3 id="c7">PHASE NOUVELLE D’UN VIEUX CONFLIT</h3> + + +<p class="h4">LE PARTI ALLEMAND EN RUSSIE</p> + +<p>Depuis six semaines qu’ils se sont accomplis, +les événements de Russie sont devenus +plus clairs pour le public français. Ils sont +devenus aussi plus clairs en eux-mêmes par +l’échec des intrigues allemandes pour la paix +séparée, transposées des milieux bureaucratiques +et des milieux de Cour dans le monde +de la social-démocratie.</p> + +<p>Nous ne savons pas ce qui se passera à la +réunion de l’Assemblée constituante et ensuite. +Pour le moment, ce qui est acquis, c’est +qu’un genre de trahison est exclu, cette trahison +larvée, cette trahison d’apparence décente, +cette trahison respectueuse du protocole +que le régime Stürmer avait commise à +l’égard de tous les Alliés en la commettant +aux frais de la Roumanie. Plus tard comme +plus tard. Il semble que ce soit malheureusement +pour la Russie comme une fatalité historique +d’être disputée entre les influences +germaniques et son esprit national. Chez ses +révolutionnaires eux-mêmes se retrouve la +même division et Bakounine n’a pas cessé de +s’y opposer à Karl Marx, Bakounine est comme +le Proudhon de la Russie. Il semble que ce +soit, en ce moment, Bakounine qui l’emporte +sur Karl Marx et Stürmer. C’est le plus grand +bonheur qui pourrait arriver à la révolution +russe. Et si la révolution avait réussi en 1905, +au lieu de survenir pendant la guerre européenne +et dans le grand conflit des nationalismes, +c’est alors qu’elle eût été tout à fait +certaine de mal tourner. Que l’on compare +seulement la conversion des « défaitistes » au +manifeste de Vyborg !</p> + +<p>Un vieux proverbe russe dit que tout ce qui +est bon pour l’Allemand est la mort du moujik. +L’invasion allemande en Russie est un +phénomène qui a plus de deux cents ans de date. +La Russie a été colonisée, exploitée, gouvernée +par les Allemands. La régence de Biren +a été, à cet égard, au <small>XVIII</small><sup>e</sup> siècle, comme le +premier modèle du régime Stürmer. « Depuis +lors, disait Herzen, il y a eu des Allemands +sur le trône ; autour du trône des Allemands ; +les généraux étaient Allemands, les ministres +Allemands, les boulangers Allemands, les pharmaciens +Allemands. Quant aux Allemandes, +elles avaient le monopole des fonctions d’impératrices +et de sages-femmes<a id="FNanchor_4" href="#Footnote_4" class="fnanchor">[4]</a>. »</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_4" href="#FNanchor_4"><span class="label">[4]</span></a> M. Jean de Bonnefon, dans le <i>Journal</i> du 24 avril 1917, +a dressé cette généalogie parlante :</p> + +<p>« … L’ancien empereur a demandé à vivre sous le nom +de Nicolas Romanof. »</p> + +<p>« Nul ne saura sans doute la mystérieuse pensée du captif. +Il est possible que Nicolas revendique ce nom, ou plutôt sollicite +la faveur de le porter, pour être attaché sur la terre +d’exil par un dernier lien à cette Russie dont il fut le maître. +Il est possible qu’il supplie pour avoir le droit d’emporter ce +nom, dernier débris de tous les biens perdus, parce qu’il +sait que, <i>légalement</i>, ce nom n’est pas le sien.</p> + +<p>En Russie, comme en France, le nom est une propriété qui +passe de mâle en mâle. En droit, l’ex-empereur s’appelle +Nicolas de Holstein-Gottorp. Voici le détail de la chose :</p> + +<p>La famille russe des Romanof a régné sur la Russie de 1613 +à 1762. Le premier tsar de ce nom fut Michel, élu par les +États assemblés à Moscou. La dernière souveraine fut l’impératrice +Élisabeth, fille de Pierre le Grand, portée sur le +trône par la révolution du comte de Lestocq, à la place du +tsar Ivan, âgé de quatre ans. Élisabeth n’eut pas d’enfants et +désigna pour successeur son neveu, Pierre de Holstein-Gottorp. +Depuis l’avènement de ce tsar, sous le nom de +Pierre III, jusqu’à la récente abdication de Nicolas II, les +Holstein régnèrent sur la Russie.</p> + +<p>La maison de Holstein, héritière de la famille de Schatenbourg, +s’est divisée en deux branches : la branche royale +de Danemark et la branche ducale de Gottorp, à laquelle +appartiennent Pierre III et tous ses successeurs.</p> + +<p>Pierre épousa Catherine d’Anhalt, de la maison allemande +d’Anhalt-Zerbst. Celle princesse, née à Stettin, fit déposer et +étrangler son époux en 1762 ; après quoi, elle régna glorieusement +sous le nom de Catherine II. Son successeur fut son +fils Paul I<sup>er</sup>, étranglé par quelques seigneurs, le 23 mars 1801.</p> + +<p>Alexandre I<sup>er</sup>, fils de Paul, succéda à son père, épousa, à +seize ans, une princesse de Baden-Baden qui ne lui donna pas +de fils. Alexandre eut pour successeur son frère, Nicolas I<sup>er</sup>, +troisième fils de Paul I<sup>er</sup> de Holstein.</p> + +<p>La femme de Nicolas I<sup>er</sup> fut la princesse Charlotte de +Prusse, sœur du roi Frédéric-Guillaume de Hohenzollern.</p> + +<p>Le fils aîné de cette union régna sous le nom d’Alexandre II.</p> + +<p>Vint ensuite Alexandre III de Holstein, marié à la princesse +Dagmar de Danemark, qui était, hier encore, impératrice +veuve et douairière, sous le nom de Marie-Feodorovna.</p> + +<p>Le fils de ce mariage est Nicolas de Holstein-Gottorp, ex-Nicolas +II, époux de la princesse Alix de Hesse et du Rhin, +sœur du grand-duc actuel de Hesse, général d’infanterie dans +l’armée prussienne.</p> + +<p>… Ces précisions données ne font pas faisceau d’injures +contre le souverain découronné. S’il est vrai que chaque +homme est le total de sa race, il est vrai aussi que nul ne +choisit sa famille. Et l’ex-tsar Nicolas semble fidèle aux +alliances qu’il avait librement choisies quand il demande +humblement à porter le nom de Romanof, dont il n’est pas +l’héritier. »</p> +</div> + +<p class="h4">DANS LE PERSONNEL DIPLOMATIQUE</p> + +<p>« Germanisée jusqu’aux moelles, gouvernée +par des Allemands », a écrit Maurras +dans <i>Kiel et Tanger</i> en parlant de la Russie. +Le rêve d’une partie, — et non la moins influente, — de +la diplomatie des tsars était, +par le moyen de l’alliance française, de conclure +un pacte franco-germano-russe, de former +une chaîne continue entre Pétersbourg, +Paris et Berlin. Plus d’un diplomate russe +affichait ouvertement cette idée. Et l’on n’a +pas assez remarqué que l’ambassadeur +d’Alexandre III qui avait conclu l’alliance +portait un nom d’Allemagne. Loin de nous la +pensée de reprocher quoi que ce soit à la mémoire +de M. de Morenheim. Mais l’abondance +du sang allemand, la persistance des traditions +allemandes dans la diplomatie comme +dans l’armée russe (qu’on se rappelle Stœssel, +Rennenkampf), suffisent à expliquer beaucoup +des fléchissements, des faiblesses et des +contradictions de la politique de l’alliance +franco-russe.</p> + +<p>Au <i>Novoïé Vremia</i>, où cette alliance, conçue +dans toute sa pureté, a trouvé des précurseurs, +puis, de tout temps, des défenseurs +convaincus, d’ardentes campagnes ont été +menées contre les éléments d’origine germanique +et les fameux « barons baltes » qui +foisonnaient dans la diplomatie russe. En +pleine guerre, le 17 août 1915, le <i>Novoïé Vremia</i> +écrivait courageusement :</p> + +<blockquote> +<p>Il y a six mois, nous avons consacré une suite +d’articles à la question de l’emprise allemande, à +l’infiltration allemande dans notre ministère des +Affaires étrangères. Nous avons alors énuméré la +liste fantastique des barons et des <i lang="de" xml:lang="de">von</i> dont les noms +émaillent notre « Annuaire du ministère des Affaires +étrangères ». Nos déclarations nous ont d’ailleurs +valu une amende de 3000 roubles et pas mal de +protestations de la part de personnages faisant partie +du ministère. Tous jugeaient de leur devoir de déclarer +qu’ils étaient depuis longtemps sujets russes +et que leurs services, comme ceux de leurs ancêtres, +témoignaient de leur parfaite loyauté envers l’empire +russe. A ce propos, nous voudrions renvoyer +à l’exemple de l’Angleterre : ces trois derniers mois, +à Londres, il y a eu quelques démissions sensationnelles +et, faisons-le remarquer, volontaires. Que s’est-il +passé dans notre ministère des Affaires étrangères ?</p> + +<p>Nous ne voulons nommer personne puisque nous +ne combattons pas des personnalités, mais un état +d’esprit dangereux. Ces derniers temps, on a annoncé +quelques démissions éclatantes et « quelques +incorporations » au ministère. On peut se convaincre +que tous ceux qui ont interrompu leur +carrière des derniers mois portent des noms de +famille purement russes et slaves de temps immémorial. +Sur cette liste, aucun baron, aucun <i lang="de" xml:lang="de">von</i>. +Nous devons convenir toutefois que deux personnes +d’origine allemande du ministère ont été relevées +de leurs fonctions. Mais comment ? L’un de ces +diplomates a renvoyé au ministère toutes ses décorations +et, ne voulant sans doute pas porter plus +longtemps le masque, a déclaré avec une grande +désinvolture qu’il devenait le sujet de Guillaume ; +naturellement on l’a révoqué. L’autre s’est présenté +à ses bureaux le 16 janvier en état d’ivresse +et, tout en bavardant, il raconta qu’il s’était mis +dans cet état chez « son » consul, en l’honneur +de l’anniversaire de Guillaume ! Que pouvait-on +faire ? On le congédia. D’autres cas sont connus, +plus étranges encore peut-être. Lisez :</p> + +<p>Un de nos représentants à l’étranger (ambassadeur +ou ministre plénipotentiaire) demande qu’on +rappelle dans le plus bref délai un de ses attachés +qui manifestait trop haut ses sympathies germanophiles. +On lui donne satisfaction ; mais on fait +venir ce fonctionnaire au ministère où son attitude +est tellement répugnante qu’à Pétrograde il est +boycotté par tous, sa situation y devient intenable +à tel point que l’on s’empresse de se débarrasser +de ce sympathique germanophile. Et, dans ce but, +on le nomme à un poste responsable dans une +capitale d’une autre grande puissance.</p> + +<p>Citons encore un quatrième cas qui montre où +on est arrivé au ministère des Affaires étrangères : +un gouvernement allié a envoyé un télégramme +demandant avec insistance le rappel d’un fonctionnaire +diplomatique russe qui manifestait avec +trop d’ostentation ses sympathies allemandes. On +a rappelé ce fonctionnaire de « là-bas ». Le fera-t-on +monter en grade ? Nous ne savons.</p> + +<p>Quel résultat a-t-on obtenu ? Celui-ci, que dans +notre ministère des Affaires étrangères, il se passe +des choses extraordinaires. Nous pourrions nommer, +si nous ne voulions pas épargner certaines +personnalités, plusieurs fonctionnaires du ministre +qui ont de proches parents combattant +contre nous, sur le front allemand, en qualité +d’officiers. L’un d’eux a un de ses frères qui fait +la pluie et le beau temps dans les administrations +centrales des chancelleries consulaires.</p> + +<p>On sait que toutes les affaires du ministère sont +divisées en politiques et juridiques : le ministre +pour les affaires juridiques prend conseil d’un +« baron », et d’un autre « baron » pour les affaires +politiques.</p> + +<p>Si on veut bien prendre en considération que +tous les intérêts vitaux de la Russie sont concentrés +dans le ministère des Affaires étrangères, il ne sera +pas exagéré de conclure qu’il faut porter une +attention particulière à l’état de choses existant +au Pont-aux-Chantres ; si les personnages d’origine +allemande ne comprennent pas d’eux-mêmes combien +leur situation est gênante, il est indispensable +d’exercer sur eux une pression d’en haut. Autrement, +quand viendra le moment de la conclusion +de la paix, la Russie se trouverait dans une situation +extrêmement désavantageuse. Car, dans le +ministère des Affaires étrangères allemand, il n’y +a certainement pas un fonctionnaire ayant des +sympathies innées et indéracinables pour le slavisme. +Et dans le ministère des Affaires russe, le +sang allemand est presque dominant.</p> +</blockquote> + +<p>Voilà pourquoi s’est faite la révolution +russe. Voilà pourquoi elle a pris si vite des +proportions si vastes et pourquoi elle a mérité +d’être appelée une révolution nationale.</p> + + +<p class="h4">OÙ L’HISTOIRE SE RÉPÈTE</p> + +<p>« Le comte d’Ostermann a toujours eu, +comme la naissance, le cœur et les affections +allemandes. » Ainsi parlait, au <small>XVIII</small><sup>e</sup> siècle, +une instruction du cabinet de Paris au sujet +d’un Stürmer de ce temps-là. Par les Allemands +de Russie, par Biren et sa coterie, +l’Autriche et la Prusse régnaient à Pétersbourg. +Et la situation internationale était +déjà, ou peu s’en faut, la même que celle +d’aujourd’hui. Déjà, en Europe, nous avions +les mêmes ennemis. Et déjà, aussi, il y avait +entre la Russie et la France le même écran, +tandis que le sentiment russe souffrait avec +impatience la tyrannie des Allemands. Un +« parti national » se formait autour d’Élisabeth +contre le gouvernement établi. Le cardinal +de Fleury forma le projet d’aider à renverser +ce régime et n’hésita pas à comploter +avec la fille de Pierre le Grand. C’était un +homme de beaucoup d’entregent que le marquis +de La Chétardie, notre ambassadeur à +Pétersbourg. On ne craignit donc pas de lui +confier cette instruction sur l’attitude qu’il +convenait, pour les intérêts de la France, +d’adopter en Russie :</p> + +<blockquote> +<p>Le gouvernement étranger, pour s’affermir, n’a +rien négligé pour opprimer et pour dissiper les +anciennes familles russes. Mais, malgré tous les +efforts, il reste encore des nationaux mécontents +du joug étranger, qui, vraisemblablement, sortiraient +de l’inaction lorsqu’ils croiraient le pouvoir +faire avec sûreté et avec succès. Le roi ne peut, +à la vérité, avoir actuellement une connaissance +exacte du détail de cette situation, mais, quand on +se rappelle le peu de droits qu’avait la duchesse +de Courlande pour venir au trône de Russie… on +a peine à penser que la mort de la tsarine régnante +puisse n’être pas suivie de mouvements et de troubles.</p> + +<p>… Il ne peut qu’être fort essentiel que le sieur +marquis de La Chétardie, usant de toute sorte de +circonspection, s’instruise le plus exactement qu’il +sera possible de la situation des esprits, de l’état +des familles russes, du crédit et des amis que +peut avoir la princesse Élisabeth, de l’esprit +général des différents corps de troupes et de ceux +qui les commandent, enfin de tout ce qui peut +faire juger de la possibilité d’une révolution.</p> +</blockquote> + +<p>Cette révolution, ce fut celle de 1741, qui +ressemblerait comme une sœur à la révolution +de 1917 s’il y avait eu, de nos jours, une +Élisabeth pour diriger le parti national et +prendre la tête du mouvement. Mais, comme +de nos jours, il s’agissait alors de délivrer « la +glorieuse nation russe de la pesante oppression +et inhumaine tyrannie étrangère », et de +lui rendre « la libre élection d’un gouvernement +légitime et juste ». Pas plus que les circonstances, +le cœur des hommes ni leur +vocabulaire n’ont changé.</p> + +<p>Quelque chose encore aura manqué toutefois +aux journées de mars et à la chute de +Nicolas II pour qu’elles ressemblent tout à +fait au renversement tel qu’il s’était accompli +en 1741. Le cardinal de Fleury n’avait pas +craint d’intervenir dans les affaires de Russie. +Même pour le bon motif, les gouvernements +d’aujourd’hui ont des scrupules qui étaient +ignorés des gouvernements d’autrefois. Dans +son livre sur <i>Louis XV et Élisabeth</i>, Albert +Vandal a très bien observé cela.</p> + +<blockquote> +<p>C’était, dit l’historien, une résolution grave et +quelque peu compromettante pour un ministère +qui se piquait de droiture et de modération, que +de se mêler clandestinement aux querelles domestiques +d’un État étranger, d’y solder la rébellion +et d’y faire du roi de France le complice d’une +conspiration contre un gouvernement établi. Aux +premières insinuations de son ambassadeur, le +cabinet de Versailles demanda à réfléchir. Peu à +peu, le désir de substituer à Pétersbourg notre +influence à celle des Allemands triompha d’un +premier scrupule ; le <small>XVIII</small><sup>e</sup> siècle ne connaissait +guère en politique le principe de non-intervention +dans les affaires d’autrui, principe d’origine essentiellement +moderne. Le ministère convint que +« l’affaire mériterait toute l’attention du Roi », +et qu’il fallait éviter de décourager Élisabeth par +un refus. Bientôt, il s’expliqua davantage ; par son +ordre, M. de La Chétardie assura la Tsarevna que +la France mettait à sa disposition ses trésors, son +crédit et ses conseils.</p> +</blockquote> + +<p>Au moins l’avantage de cette méthode était-il +qu’on n’était pas surpris par les événements. +Les démocraties modernes sont plus délicates +et plus réservées, plus timides et plus gauches +aussi que les monarchies anciennes.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3 id="c8">INSTRUCTIONS A UN AMBASSADEUR +EN RUSSIE</h3> + + +<p>Le public français, dans sa partie moyenne, +a été légèrement décontenancé par la révoluton +russe. Comme la France est, au fond, un +pays conservateur ! Notre ancienne politique +n’avait pas ces timidités. Les révolutions chez +autrui ne lui faisaient pas peur. Le mot lui +paraissait aussi naturel que la chose, parce +qu’elle n’y attachait pas un sens infernal ou +céleste. Une révolution, c’était un changement +de système, et la tâche de la politique était +d’en tirer le parti qu’elle pouvait après en +avoir pesé le bien et le mal.</p> + +<p>La France, pendant la guerre de Sept ans, +s’était trouvée alliée de la Russie contre la +Prusse dans des conditions qui, nous l’avons +rappelé souvent, ressemblaient singulièrement +à celles d’aujourd’hui. A Berlin non plus ce +précédent n’était pas oublié et l’on y a spéculé, +on y spécule encore sur une paix séparée avec +la Russie, pareille à celle qui avait sauvé +Frédéric II. Avec quelle netteté la monarchie +française se représentait le danger d’une défection +de la Russie à la mort d’Élisabeth et à +l’avènement de Pierre III ! C’est ce que l’on +peut voir par les instructions qui étaient envoyées +à notre ambassadeur à Saint-Pétersbourg. +Quand Stürmer et Protopopof régnaient +sous le nom de Nicolas II, il n’y aurait eu +qu’à faire le décalque de cette lettre de Choiseul +pour avoir l’image frappante de la situation. +L’instruction de Choiseul, si vigoureuse et si +limpide, date de l’avènement de Pierre III. +En voici des passages d’une étonnante actualité. +Changez seulement quelques noms propres +et quelques mots, tout y est.</p> + +<blockquote> +<p class="c i">Le comte de Choiseul au comte de Breteuil.</p> + +<p class="date">Versailles, 31 janvier 1762.</p> + +<p>J’ai reçu, Monsieur, jeudi dernier, une lettre +de M. du Châtelet à laquelle il était joint la copie +de celle que vous avez écrite à cet ambassadeur +pour lui apprendre la catastrophe arrivée en Russie +et sur laquelle nous étions rassurés par les nouvelles +favorables que vous nous aviez envoyées en dernier +lieu…</p> + +<p>Je vous envoie de nouvelles lettres de créance. +Vous ajouterez verbalement tout ce qui peut +concourir à cimenter l’union des deux cours… +Vous direz encore, Monsieur, que le Roi, invariable +dans ses sentiments ainsi que dans les +principes de sa politique, <i>n’a jamais manqué à +ses amis ni à ses alliés, qu’il a toujours rempli ses +engagements avec la plus scrupuleuse exactitude et +que sa fidélité inébranlable lui donne droit d’attendre +en retour de pareils procédés</i>.</p> + +<p>Après ces généralités que vous pouvez, Monsieur, +étendre et détailler suivant que vous le jugerez à +propos, je conçois que vous désiriez suivre des +instructions claires et précises pour vous guider +dans la circonstance critique et intéressante où +vous vous trouvez ; mais vous sentirez aisément +combien il nous est difficile de vous donner des +règles de conduite assez étendues et assez positives +pour diriger vos démarches dans la route épineuse +et obscure où vous allez peut-être entrer.</p> + +<p>En poussant aussi loin qu’il est possible les +spéculations sur l’avenir, il semble qu’on ne peut +faire que trois hypothèses : la première que le +nouvel Empereur suivra l’ancien système ; la +seconde, qu’il en adoptera un tout opposé en se +liant avec nos ennemis ; la troisième, qu’il prendra +un parti intermédiaire.</p> + +<p>La première est sans doute la plus désirable, +mais malheureusement elle est la moins vraisemblable. +Si elle a lieu, vous n’aurez pas besoin de +nouvelles instructions… Vous observerez cependant +qu’il faut se défier des apparences : <i>l’Empereur +pourrait afficher extérieurement le système quoiqu’il +soit contraire à ses inclinations véritables</i>. C’est +pourquoi il est important de pénétrer ses sentiments +secrets soit pour prendre nos mesures en conséquence +et nous précautionner contre ses mauvaises +intentions, soit pour éviter de l’indisposer et de +le cabrer par des instances trop vives sur des +objets qui pourraient lui déplaire… Pour vous +dire notre secret, ce qui nous importe essentiellement, +c’est que la Russie demeure attachée à la +grande alliance ; qu’elle ne rappelle pas ses +armées ; qu’elle persiste dans l’ancien système et +qu’elle ne fasse point sa paix particulière…</p> + +<p>La deuxième hypothèse n’exige pas de grands +éclaircissements. Je ne doute pas que vous ne +mettiez en usage tous les moyens possibles pour +prévenir un parti si dangereux et que vous n’employiez +à cet effet la force du raisonnement, les +représentations amicales, la fermeté, la douceur, +la séduction et la perspective du déshonneur qui +rejaillirait sur la Russie d’un pareil procédé.</p> + +<p>Enfin, Monsieur, la troisième hypothèse me +paraît la plus naturelle et celle qui présente le +plus de probabilité ; mais on peut l’envisager sous +différentes faces et elle est susceptible de plusieurs +modifications.</p> + +<p>1<sup>o</sup> L’Empereur pourrait chercher à faire sa paix +particulière à des conditions plus ou moins avantageuses +pour lui, sans s’embarrasser de ses alliés +et sans prendre à l’avenir aucune part à la guerre +présente. Quoique ce parti fût moins fâcheux +qu’une union avec nos ennemis, <i>ce serait cependant +une violation manifeste des traités et une défection +honteuse, à laquelle nous devons mettre tous les +obstacles possibles</i> ;</p> + +<p>2<sup>o</sup> Une suspension d’armes entre les Russes et +le roi de Prusse, toute choses demeurant en état, +pourrait avoir pour objet de parvenir à une paix +générale par la médiation de la Russie. <i>Une pareille +convention serait un peu moins fâcheuse qu’une paix +particulière, mais elle serait encore fort contraire +à nos intérêts</i> ;</p> + +<p>3<sup>o</sup> L’Empereur, voulant servir le roi de Prusse +et se retirer de la guerre, pourrait nous faire des +insinuations de paix, nous communiquer le désir +qu’il aurait de pacifier les troubles de l’Europe et +nous proposer différents moyens de parvenir à +une pacification générale ou limitée à la guerre +d’Allemagne… Ce n’est pas, Monsieur, que nous +soyons éloignés de la paix, <i>mais nous ne croyons +pas qu’elle puisse nous être avantageuse si elle vient +par le canal de la Russie</i>…<a id="FNanchor_5" href="#Footnote_5" class="fnanchor">[5]</a></p> +</blockquote> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_5" href="#FNanchor_5"><span class="label">[5]</span></a> Voir le <i>Recueil des Instructions données aux ambassadeurs</i>, +<i>Russie</i>, tome II, par Alfred <span class="sc">Rambaud</span> (chez Alcan).</p> +</div> +<p>Tel était le péril que présentait pour la +France l’avènement de Pierre III. Ce péril +avait été discerné à Paris avec clairvoyance, +car le nouvel empereur devait s’empresser de +faire sa paix et même de s’allier avec le roi +de Prusse. Image de ce que nous réservait, +s’il eût réussi, le coup d’État de Stürmer et +de Protopopof !</p> + +<p>Il ne vint à l’idée de personne, dans la +France de Louis XV, que la couronne ni +même la tête de Pierre III dussent être respectées +par scrupule légitimiste. Sans doute, +on n’alla pas jusqu’à aider la Grande Catherine +à « supprimer » son mari. Mais, vingt ans +plus tôt, La Chétardie, notre ambassadeur, +avait secondé de toutes ses forces la révolution +qui, déjà, avait affranchi les Russes de la domination +allemande et porté Élisabeth sur le +trône. Cette fois, Catherine agit seule. Et lorsqu’elle +annonça que son mari était mort d’une +certaine « colique », on accueillit paisiblement +à Paris la nouvelle de l’affaire. Louis XV écrivait +du ton le plus naturel du monde, dans sa +correspondance secrète : « La dissimulation +de l’impératrice régnante et son courage, au +moment de l’exécution de son projet, ainsi +que la manière dont elle a traité ce prince, +indiquent une princesse capable de concevoir +et d’exécuter de grandes choses. » Mon Dieu, +oui, c’est un monarque qui a écrit cela de la +suppression d’un autre monarque…</p> + +<p>Plus timoré ou plus délicat que La Chétardie, +notre ambassadeur, en 1762, pressentant ce +qui allait arriver à Pierre III, avait cru bon de +s’absenter de son poste. Il faut voir comme +il fut rabroué pour n’avoir pas été là au +moment de cette « révolution intéressante », +comme disait le cabinet de Paris. « Si +Sa Majesté », écrivait le comte de Broglie à +Breteuil, dans la correspondance secrète, « eût +été informée à temps des moyens que vous +pouviez entrevoir de faire éclore, à la mort de +l’impératrice Élisabeth, la révolution qui vient +d’enlever le trône au Czar, <i>elle vous eût certainement +autorisé à préparer cet événement</i>, +au lieu que nous avons appris depuis que le +ministère a rejeté les propositions, à la vérité +trop vagues, que vous lui avez faites <i>de chercher +à mettre en jeu le mépris et la haine que +les Russes portaient à l’empereur</i>. »</p> + +<p>La diplomatie française, en ces temps-là, +n’était pas bégueule. Elle allait à l’urgent et +à l’essentiel, c’est-à-dire à l’intérêt de la +France. Et puis elle n’aimait pas se laisser +surprendre ou dépasser par les événements.</p> + +<p>Au fond, que s’est-il passé en Russie au +mois de mars 1917 ? Une nouvelle péripétie +de cette lutte entre l’esprit national et les +influences allemandes qui est chronique chez +elle depuis deux cents ans, une répétition de +ces révolutions de palais qui jalonnent l’histoire +de l’Empire russe. La différence, c’est +que la révolution de palais de 1917 s’est terminée +dans la rue et qu’on ne sait plus trop +où elle va, parce que, ne l’ayant pas prévue, +on ne l’a pas dirigée. Les vieilles recettes se +sont perdues.</p> + + +<p class="c gap small">FIN</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak">TABLE DES MATIÈRES</h2> + + +<div class="flex"> +<table> +<tr><td colspan="3" class="c pad"><div><span class="small">PREMIÈRE PARTIE</span><br> +COMMENT EST NÉE LA RÉVOLUTION RUSSE</div></td></tr> +<tr><td colspan="2"> </td> +<td class="bot r small"><div>Pages.</div></td></tr> +<tr><td colspan="2" class="drap sc">Avant-propos</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c0"><small>V</small></a></div></td></tr> +<tr><td class="r"><div>I.</div></td> +<td class="drap sc">— Ce qui aurait pu sauver l’Empereur</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c1">7</a></div></td></tr> +<tr><td class="r"><div>II.</div></td> +<td class="drap sc">— Le nationalisme de la Douma</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c2">23</a></div></td></tr> +<tr><td class="r"><div>III.</div></td> +<td class="drap sc">— La trahison de la bureaucratie</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c3">30</a></div></td></tr> +<tr><td class="r"><div>IV.</div></td> +<td class="drap sc">— Raspoutine</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c4">44</a></div></td></tr> +<tr><td class="r"><div>V.</div></td> +<td class="drap sc">— La chute</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c5">54</a></div></td></tr> +<tr><td colspan="3" class="c pad"><div><span class="small">DEUXIÈME PARTIE</span><br> +AUTOUR DE LA RÉVOLUTION RUSSE</div></td></tr> +<tr><td class="r"><div>I.</div></td> +<td class="drap">— <span class="sc">Quelques éclaircissements.</span> — Un mot du <i>Novoïé Vremia</i>. — Le +tsar et l’orthodoxie. — Où est la tradition ?</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c6">65</a></div></td></tr> +<tr><td class="r"><div>II.</div></td> +<td class="drap">— <span class="sc">Phase nouvelle d’un vieux conflit.</span> — Le +parti allemand en Russie. — Dans +le personnel diplomatique. — Où +l’histoire se répète</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c7">73</a></div></td></tr> +<tr><td class="r"><div>III.</div></td> +<td class="drap sc">— Instructions à un ambassadeur en Russie</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c8">86</a></div></td></tr> +</table> +</div> + +<p class="c gap xsmall">Paris. — Typ. <span class="sc">Philippe Renouard</span>, 19, rue des Saints-Pères. — 53828.</p> + + + +<div style='text-align:center'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 77229 ***</div> +</body> +</html> diff --git a/77229-h/images/cover.jpg b/77229-h/images/cover.jpg Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..cd5b65a --- /dev/null +++ b/77229-h/images/cover.jpg diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..6c72794 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This book, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. 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