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+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 77229 ***
+
+
+
+
+
+ JACQUES BAINVILLE
+
+ COMMENT EST NÉE
+ LA
+ RÉVOLUTION RUSSE
+
+
+ NOUVELLE LIBRAIRIE NATIONALE
+ 11, RUE DE MÉDICIS, PARIS
+ MCMXVII
+
+
+
+
+DU MÊME AUTEUR
+
+
+A LA MÊME LIBRAIRIE
+
+ Louis II de Bavière (nouvelle édition) 3.50
+ Bismarck et la France (4e édition) 3.50
+ Le coup d’Agadir et la Guerre d’Orient (épuisé).
+ Histoire de deux Peuples (18e mille) 3.50
+
+CHEZ A. FAYARD ET Cie
+
+ La Guerre et l’Italie (10e édition) 3.50
+
+A LA SOCIÉTÉ LITTÉRAIRE DE FRANCE
+
+ Petit Musée germanique 3.50
+
+CHEZ HODDER & STOUGHTON, A LONDRES
+
+ Italy and the War 3 s. 6 d.
+
+
+
+
+ Il a été tiré de cet ouvrage
+ sur vergé pur fil des Papeteries Lafuma, de Voiron,
+ douze exemplaires numérotés à la presse.
+
+
+Tous droits de reproduction, de traduction et d’adaptation réservés pour
+tous pays.
+
+
+
+
+AVANT-PROPOS
+
+
+«Nos troupes se soulèvent, non pas pour leur compte personnel, mais pour
+sauver le pays. La population est persécutée par les Mandchous et
+plongée dans une mer de douleurs. Les Mandchous ne sont pas de notre
+race. Nous voulons les détruire et, avec eux, tous les traîtres et les
+voleurs.»
+
+Telle était, en 1911, la proclamation par laquelle l’«Union jurée» avait
+annoncé aux peuples chinois la chute de la dynastie étrangère des Tsing.
+La dynastie de Nicolas II, en dépit de la généalogie, était bien russe.
+Mais son entourage, son personnel administratif ne l’étaient pas ou ne
+l’étaient pas assez. Voilà en quoi la Révolution russe ressemble à la
+Révolution chinoise. Voilà ce qui explique, ici comme là, l’effondrement
+foudroyant du trône. Pourquoi, ni en Chine ni en Russie, n’a-t-on pas vu
+cette fidélité et ce loyalisme que la cause des Stuarts en Angleterre,
+celle des Bourbons en France avaient suscités? En Russie comme en Chine,
+l’explication se trouve dans le fait qu’il s’est agi d’une révolution au
+point de départ de laquelle l’élément national aura été dominant.
+
+L’important est qu’il le reste. Les événements du mois de mars 1917
+pourraient se définir une révolution de palais qui s’est dénouée dans la
+rue et transformée en révolution politique et sociale. Mais le
+dénouement suprême, il faut peut-être l’attendre des masses paysannes,
+tourmentées par le problème agraire, par leur faim de la terre. Il faut
+l’attendre aussi des nationalités si diverses que l’Empire réunissait,
+mais qu’il n’avait pas fondues. Des tendances centrifuges et
+séparatistes vont-elles se manifester? Le danger serait grave pour
+l’Europe pendant la guerre, et même après la guerre, si une Allemagne
+grande, forte et unie doit subsister.
+
+On a dit souvent que la Russie était un pays d’avenir. C’est vrai
+lorsque l’on parle de ses immenses richesses, encore inexploitées. Mais,
+sous la décadence de l’ancien régime, il était sensible que, si la
+Russie avait un avenir, l’État russe n’en avait plus. La nouvelle Russie
+se refera-t-elle un État? Et comment? sous quelle forme? par quels
+moyens? On se le demande aujourd’hui avec une certaine inquiétude et un
+immense intérêt.
+
+J. B.
+
+15 mai 1917.
+
+
+
+
+COMMENT EST NÉE LA RÉVOLUTION RUSSE
+
+
+
+
+I
+
+CE QUI AURAIT PU SAUVER L’EMPEREUR
+
+
+Un matin de l’an dernier, je causais avec le directeur d’une des grandes
+banques de Pétrograde. Un vaste bureau de style anglais. Aux murs, pas
+d’icône, pas de veilleuse allumée. Lorsque le regard se portait vers les
+fenêtres, on était étonné de retrouver les bulbes d’azur et d’or qui
+couronnent les cathédrales, de voir, sur la Perspective Nevski, la
+neige, les traîneaux, les bonnets de fourrure, et les cochers ouatés,
+pareils à des édredons cerclés d’une ceinture voyante. La Russie était
+au dehors. Dans cette maison, c’était l’Amérique. Cependant je pressais
+le grave directeur des questions les plus indiscrètes, sans souci de
+l’importuner. Et parmi les sujets sur lesquels je cherchais à connaître
+l’opinion de l’homme d’affaires, il y en avait un, surtout, un sujet
+brûlant, celui de cette révolution que tant de voix disaient inévitable
+et prochaine, que la plupart annonçaient pour la fin de la guerre, mais
+qui, pour d’autres, était imminente,--et c’étaient ceux-là qui devaient
+avoir raison.
+
+Je ne pus réussir à déchiffrer si la révolution était ou n’était pas
+dans les vœux de ce financier prudent. Mais le mot, prononcé à haute
+voix dans son cabinet, quoique nous y fussions seuls, avait suffi à le
+mettre mal à l’aise. Il tapotait avec inquiétude ses favoris blancs,
+taillés à l’ancienne mode, attentif à esquiver les interrogations
+directes. Enfin, sur mon insistance, il se hasardait à répondre par ces
+paroles inoffensives:
+
+--Oh! avant d’en venir à la révolution, il y a tant de soupapes à
+ouvrir!...
+
+Et là-dessus, comme effrayé d’en avoir trop dit, il prétextait que la
+langue française lui était devenue tout à coup d’un maniement difficile,
+et il faisait appeler un fondé de pouvoirs pour changer la conversation.
+
+J’avais gardé dans l’esprit les détails de cette scène un peu comique,
+renouvelée sous tant de formes diverses au cours des observations que
+j’avais essayé de rassembler en Russie. Et ce souvenir de voyage m’est
+revenu un des premiers en mémoire à la nouvelle des événements de
+Pétrograde. Certainement, comme l’avait dit le financier timide et
+subtil, il y avait bien des soupapes à ouvrir et qui devaient permettre
+d’éviter la grande explosion. Il semblait tellement naturel que l’on
+dût, une à une, y avoir recours! Comment le gouvernement impérial,
+comment l’Empereur lui-même, lui surtout, ignoraient-ils ce fait grave,
+ce fait capital, que le voyageur constatait infailliblement, qui
+s’imposait avec la force de l’évidence quinze jours après qu’on avait
+touché le sol russe, le fait enfin, qui, tout simplement, sautait aux
+yeux, à savoir: que, tel quel, le régime, à part ses bénéficiaires, ne
+trouvait, d’un bout à l’autre de la Russie, pour ainsi dire aucun
+défenseur? Il est à regretter pour Nicolas II qu’il n’ait pas imité le
+sultan Haroun-al-Raschid, et, sous un déguisement, parcouru les villes
+de son Empire, causant avec les nobles, les marchands, les soldats et
+les portiers. Il aurait observé partout ce phénomène redoutable: une
+désaffection qui, le jour critique venu, devait le laisser isolé et sans
+appui, tandis que, d’un seul coup, la machine de l’État s’effondrait...
+
+ * * * * *
+
+En temps de guerre, toute vérité n’est pas bonne à dire. Tout le monde
+ne supporte pas la vérité et elle n’est utile qu’à quelques-uns. Pour
+cette raison d’abord, pour des raisons de convenance ensuite, il était
+nécessaire de jeter un voile sur les affaires intérieures de la Russie.
+On pouvait d’ailleurs, de bonne foi, donner au public, l’année dernière,
+une impression relativement rassurante. La stabilité à l’intérieur
+paraissait garantie, autant du moins que durerait la guerre. Dans le
+corps diplomatique, à Pétrograde, les observateurs les plus attentifs et
+aussi les plus perspicaces se montraient sans doute extrêmement réservés
+dans leurs appréciations et leurs pronostics sur l’avenir politique
+prochain de la Russie. C’était le cas, en particulier, à l’ambassade du
+Japon, une des plus nombreuses, des plus actives, des mieux renseignées.
+Sur l’évolution de l’Empire russe, il me sembla que le baron Motono, de
+qui les appréciations sur les événements de la guerre s’étaient toujours
+trouvées d’une justesse extraordinaire, préférait suspendre son
+jugement. Aux plus prudents, néanmoins, une catastrophe n’apparaissait
+pas comme imminente. La bonne volonté du pays, celle de la Douma étaient
+certaines. Par patriotisme, les réformes, les questions de politique
+intérieure étaient remises à plus tard. Le «bloc progressiste» de la
+Douma qui, l’extrême droite et l’extrême gauche exceptées (c’est-à-dire
+deux poignées de représentants) comprenait toute l’assemblée, se bornait
+à demander, au lieu d’un ministère bureaucratique, des hommes qui,
+suivant sa formule, eussent la «confiance du pays». Les constitutionnels
+démocrates ou «cadets» avaient eux-mêmes cessé, provisoirement du moins,
+de revendiquer le ministère responsable devant les Chambres,
+c’est-à-dire le régime parlementaire pur et simple. Leurs chefs les plus
+qualifiés étaient disposés à se contenter de quelques satisfactions dans
+l’ordre des idées constitutionnelles. Et je crus bien, alors, discerner
+pour ma part que certains d’entre eux, retournant à leur illusion des
+temps de la première Douma, ne regardaient pas comme impossible de
+devenir ministres de l’empereur Nicolas II. Par la force des choses, une
+espèce d’opinion moyenne s’était créée dans le «bloc progressiste», en
+vertu de la fusion des éléments radicaux avec les éléments modérés. Un
+ancien _leader_ de la droite, renommé pour sa véhémence, M.
+Pourichkiévitch, et qui devait, ces temps derniers, prendre part à
+l’exécution de Raspoutine; un «nationaliste» comme le comte Vladimir
+Bobrinski; des «octobristes» comme le président Rodzianko et M.
+Goutchkof, qui auront inscrit leur nom dans les événements du mois de
+mars, mais qui seraient chez nous de véritables conservateurs: tous ces
+hommes, dont nous venons de nommer quelques-uns des plus
+«représentatifs», assuraient un équilibre à la majorité de la Douma.
+Qu’une conciliation avec le pouvoir fût désirée par le «bloc
+progressiste», c’est ce dont on ne peut douter. Les efforts suprêmes que
+les chefs libéraux auront faits pour sauver l’Empereur, et, ensuite, la
+révolution ayant pris un cours irrésistible et l’abdication étant
+devenue inévitable, pour conserver la dynastie, auront fourni la preuve
+de leur entière bonne foi.
+
+Lorsque, au printemps de l’année dernière, une délégation de députés
+russes alla visiter les pays alliés, nous eûmes l’occasion de faire dire
+en France à plusieurs personnes: «Ce sont probablement les membres du
+futur gouvernement de la Russie qui se rendent à Paris.» Et il est vrai
+que M. Protopopof, alors vice-président libéral de la Douma, devait,
+quelques semaines après son retour, devenir ministre de l’Intérieur,
+mais pour quelle besogne et dans quelles conditions! Quant à M.
+Milioukof, le voici aujourd’hui ministre des Affaires étrangères du
+régime nouveau, après avoir été maintes fois, sous le régime ancien, le
+conseiller du Pont-aux-Chantres. C’est un fait, peu connu, mais bien
+significatif, que M. Sazonof, lorsqu’il était ministre des Affaires
+étrangères, écoutait volontiers les avis de M. Milioukof, spécialiste
+des questions de politique extérieure à la Douma et dans le journal du
+parti cadet, la _Rietch_, dont il était le véritable directeur: On voit
+donc qu’il n’y avait pas, alors, entre le monde gouvernemental et les
+éléments les plus libéraux de la Douma, un abîme infranchissable, que de
+nombreuses communications existaient même, enfin qu’un arrangement
+amiable et une collaboration pouvaient apparaître comme une sérieuse
+probabilité.
+
+Au mois de février 1916, Nicolas II, heureusement inspiré, était venu
+assister à l’ouverture de la Douma. Ce fut une surprise joyeusement
+saluée, un événement qui parut annoncer un nouveau cours, et tous les
+témoins (nous en étions) s’en réjouirent comme d’une garantie de l’union
+nationale. L’Empereur lui-même se rendait compte de l’importance et de
+la signification de son initiative, car il parvenait mal à dissimuler
+son émotion. On lisait sur son visage les pensées qui l’agitaient, le
+combat intérieur qui se livrait en lui. Évidemment il lui avait fallu
+vaincre un puissant préjugé pour franchir--c’était la première fois--la
+porte du palais de Tauride. Il y avait dans son regard de la curiosité
+et de l’inquiétude, comme s’il fût entré dans un repaire d’anarchistes.
+Par instant, d’un mouvement nerveux, comme s’il eût étouffé, il faisait
+le geste de desserrer son col. Lorsque, les prières dites, il s’adressa
+aux députés groupés autour de lui, son trouble était tel que la première
+phrase de son allocution, où il félicitait l’armée de la prise
+d’Erzeroum, fut grammaticalement incorrecte. J’entends encore le
+président Rodzianko, souhaitant la bienvenue à l’Empereur, élevant sa
+voix sonore chaque fois que, dans ses paroles, revenait le mot _narod_
+(nation). C’était comme si un avertissement bienveillant et solennel eût
+été donné à l’autocrate. Le chemin d’une large politique nationale lui
+était montré. Et les acclamations qui le saluèrent lorsqu’il traversa la
+salle des séances éclairèrent ses yeux, détendirent son visage, où
+apparut même, après une si longue contrainte, un sourire timide.
+Instants décisifs, d’où aurait pu dater une phase nouvelle de l’histoire
+de la Russie. Comment les impressions de cette journée de réconciliation
+et d’entente se sont-elles effacées chez Nicolas II? Comment d’autres
+sentiments, de funestes préjugés ont-ils prévalu chez lui? C’est le
+triste secret d’un souverain faible, d’un autocrate soumis à toutes les
+influences d’un déplorable entourage...
+
+Je ne crois pas me tromper en disant que la visite de l’Empereur à la
+Douma avait fait naître chez les libéraux de grandes espérances. Jamais
+ils ne furent aussi modérés que pendant les quelques mois qui suivirent,
+jamais ils ne firent preuve d’autant d’aptitudes au gouvernement.
+C’était à cette époque que je me trouvais en Russie. Je pus recueillir,
+de la bouche même des principaux chefs de partis, l’assurance qu’une
+entente avec la monarchie leur semblait non seulement possible, non
+seulement désirable, mais encore nécessaire.
+
+«Je suis monarchiste, monarchiste de cœur et d’âme, et tous mes amis
+octobristes le sont, comme la Russie l’est elle-même», me disait M.
+Rodzianko quelques jours après la visite de l’Empereur au palais de
+Tauride, visite qu’il regardait comme un succès pour ses idées et pour
+sa cause. Et il affirmait sa conviction que la Russie évoluerait sans
+secousses et par étapes vers le régime des monarchies constitutionnelles
+d’Occident. Il trouvait des raisons de confiance dans l’histoire de la
+Douma elle-même, qui, en dix ans, avait fait son éducation politique. Il
+la comparait à un enfant qui, après s’être tenu sur le pied gauche (les
+premières Doumas révolutionnaires) et ensuite sur le pied droit (la
+troisième Douma conservatrice), marchait désormais d’aplomb sur ses deux
+pieds. Et revenant sur la présence de l’Empereur à la séance de rentrée,
+le président ajoutait en riant de bonne humeur:
+
+«On avait voulu faire croire à Sa Majesté que l’assemblée était composée
+de loups et de tigres. Sa Majesté a voulu en avoir le cœur net.
+L’Empereur est venu parmi nous, il a vu de ses yeux et il sait bien,
+aujourd’hui, que l’on peut s’entendre.»
+
+Si, doué de seconde vue, j’eusse annoncé à M. Rodzianko qu’un an plus
+tard, presque jour pour jour, il demanderait un acte d’abdication à
+Nicolas II, il aurait certainement trouvé la plaisanterie de très
+mauvais goût...
+
+Une autre fois, c’était M. Maklakof, un des chefs les plus brillants,
+les plus spirituels du parti cadet, qui parle notre langue comme un
+Parisien, dont la conversation est un feu d’artifice de mots et de
+formules qui feraient de lui un de nos plus vifs chroniqueurs. Lui aussi
+croyait fermement à une évolution politique qui s’accomplirait
+régulièrement, dans les formes du gouvernement monarchique. L’idée qu’on
+pût supprimer les Romanof lui faisait lever les bras au ciel: «Excellent
+moyen, s’écriait-il, d’alimenter la réaction! Admirable idée de votre
+Gribouille!»
+
+Et un autre jour encore (il suffira de s’arrêter là), je questionnais M.
+Efremof, «progressiste» notoire qui, par le tour de ses pensées, par sa
+vue générale des choses, par son vocabulaire, par les détails mêmes de
+sa personne, évoquait le type du républicain de gauche tel qu’il existe
+chez nous. Il était, ce radical, moins certain que les octobristes ou
+les cadets que l’évolution dût être paisible et régulière. Le Tsar à la
+Douma?... Oui, sans doute, mais n’était-ce pas trop tard? «L’abîme se
+creuse», me disait le député progressiste en hochant la tête. Et
+pourtant, il ne croyait pas, lui non plus, à la subversion totale du
+régime, à ce qu’il appelait «une révolution sérieuse», c’est-à-dire,
+d’un seul mot, à la Révolution...
+
+Le moment où ces déclarations sincères et spontanées m’étaient faites
+était pourtant celui où commençait contre le mouvement libéral la
+réaction de ce qu’on devait désigner plus tard sous le nom d’«influences
+occultes». M. Stürmer avait été désigné par l’Empereur Pour succéder à
+M. Goremykine dans les derniers jours de janvier (du vieux style). Nous
+savons aujourd’hui que c’est de ce choix malheureux que datent le
+recommencement de la politique germanophile et la tentative de la
+bureaucratie pour reprendre la haute main sur le gouvernement de
+l’Empire.
+
+Il est vrai que M. Stürmer était accueilli froidement. Mais les
+dispositions conciliantes des libéraux n’en étaient pas découragées.
+Dieu sait pourtant si la personne du nouveau président du Conseil était
+peu engageante! A franchement parler, elle était même antipathique.
+Lorsque cette nomination avait été connue, un beau matin, à Pétrograde,
+la stupéfaction avait été grande. Le nom seul de M. Stürmer, ce nom
+allemand de mauvais augure, choquait les oreilles et excitait la
+défiance: comment n’avait-il pas mis le pouvoir en garde contre un choix
+si malencontreux[1]? Les quolibets qui l’accueillirent dissimulaient mal
+l’inquiétude et l’irritation de l’opinion publique. C’est au ministre de
+la Guerre que l’on prêtait ce mot. Comme le bruit du départ de M.
+Goremykine avait couru, un ami demandait, par téléphone, le nom de son
+successeur, et le général Polivanof avait répondu: «Je ne peux pas le
+dire, j’aurais trois mille roubles d’amende.» Trois mille roubles
+d’amende, c’est, en effet, le tarif à Pétrograde lorsqu’on parle
+allemand au téléphone. Quelques jours plus tard, au Yacht-Club, à
+l’heure du déjeuner, un officier se levait, demandait la permission de
+prononcer deux mots allemands, rien que deux, et disait gravement, au
+milieu des rires: «Gofmeister Stürmer.» Car on sait que la plupart des
+titres de cour, en Russie, venaient d’Allemagne (comme aussi trop de
+titres de la hiérarchie militaire), et que, dans la langue russe, l’H
+aspiré allemand se change en G. Telles sont les épigrammes par
+lesquelles la révolution aura commencé. Mais ces épigrammes étaient déjà
+sanglantes et elles portaient loin parce qu’elles associaient, au
+mouvement libéral contre le régime bureaucratique, l’idée de
+nationalité.
+
+ [1] _Nomen, numen_... Le nom de M. Goremykine, peur être russe, ne
+ sonnait guère mieux. Il voulait dire quelque chose comme
+ l’_affligeant_ ou le _lamentable_, ce qui n’exprimait que trop bien
+ l’idée que le public avait du gouvernement.
+
+Si net était pourtant, chez les hommes politiques libéraux, le désir
+d’éviter une cassure, que, tout en faisant grise mine à M. Stürmer, ils
+le toléraient, et même, au besoin, l’excusaient. Pendant son séjour
+à Paris, au mois de mai, M. Milioukof, interrogé par un
+rédacteur de _l’Humanité_, déclarait que son parti, celui des
+constitutionnels-démocrates, d’accord avec les autres partis du «bloc
+progressiste», renonçait pour le moment à réclamer ce «ministère
+responsable» qui devait être, à ses yeux, «le résultat d’une longue
+évolution». Et, quant à la personne même de M. Stürmer, M. Milioukof
+ajoutait en propres termes, et non sans causer quelque surprise à son
+interlocuteur: «C’est un personnage de transition. Il n’est pas d’un
+réactionnarisme aussi déterminé que son prédécesseur, M. Goremykine.
+C’est un bureaucrate d’esprit très conservateur, mais, justement parce
+que bureaucrate, il est doué d’une certaine souplesse qui lui permet de
+s’adapter aux circonstances...»
+
+On voit que M. Milioukof y mettait de la bonne volonté. Il n’était guère
+possible d’en mettre davantage. Cet esprit d’adaptation aux
+circonstances, pour lequel lui et ses amis faisaient crédit à M.
+Stürmer, il était en réalité le leur. En dehors des cercles de la Douma,
+j’ai entendu plus d’un libéral russe s’en plaindre. Les troupes du parti
+des réformes étaient, de toute évidence, restées beaucoup plus
+intransigeantes que les états-majors. Elles en comprenaient avec peine
+les sentiments et la tactique. Plus d’une fois, j’aurai entendu blâmer
+la «faiblesse» du bloc progressiste, quand on ne la taxait pas de
+trahison: tous les hommes politiques qui, à un moment donné, ont voulu
+«sérier les questions», ont encouru les mêmes reproches et les mêmes
+colères.
+
+Mais c’est ici, peut-être, que nous commençons à toucher du doigt une
+des causes de la catastrophe où s’est abîmé l’ancien régime.
+
+
+
+
+II
+
+LE NATIONALISME DE LA DOUMA
+
+
+La guerre était, dans son principe, une guerre populaire. Il serait à
+peine exagéré de dire que c’était la guerre de la Douma. Entre 1909 et
+1914, entre la remise par M. de Pourtalès des deux ultimatums, dont le
+premier, de tous points semblable au second, avait déterminé un recul de
+la Russie que le patriotisme russe avait ressenti comme une humiliation,
+bien souvent la Douma avait exprimé le désir d’une politique étrangère
+plus vigoureuse. L’annexion de la Bosnie-Herzégovine par l’Autriche
+avait laissé une profonde amertume. L’éclipse que le prestige de la
+Russie avait subie en Orient avait été déplorée, critiquée à plus d’une
+reprise à la tribune du palais de Tauride. Aussi, lorsque l’empereur
+prit la défense de la Serbie menacée, puis quand il repoussa l’ultimatum
+de l’Allemagne, la Douma se reconnut dans cette résolution. Elle avait
+contribué, pour une part certaine, à ce retour à la fierté. Elle le
+salua comme une réparation. C’est d’ailleurs le propre mot qui fut
+employé, à la grande séance du 8 août, par l’orateur des nationalistes,
+M. Balachef: «A l’heure difficile et glorieuse que nous vivons, la
+Russie est appelée à réparer quelques-unes de ses erreurs historiques.»
+Et quand M. Milioukof vint déclarer à son tour: «Nous luttons pour
+libérer notre patrie d’une invasion étrangère, pour libérer l’Europe et
+le Slavisme de l’hégémonie germanique», il fut accueilli par des «bravos
+à gauche».
+
+Au fond, le nationalisme était la tendance dominante de cette Douma, la
+quatrième depuis la charte d’octobre 1905. Le mélange des idées de
+liberté et de nationalité s’était vu en France au XIXe siècle lorsque
+les libéraux combattaient à la fois la monarchie et les traités de 1815.
+Il s’était vu en Allemagne et en Italie où les efforts pour obtenir un
+régime constitutionnel s’étaient confondus avec les aspirations
+unitaires. On l’avait revu à Constantinople en 1908 avec les
+Jeunes-Turcs. Ce mouvement historique continuait, par la Russie, son
+tour du monde. Il suffira de rappeler les congrès «néo-slaves», qui
+s’étaient tenus à plusieurs reprises durant les années qui ont précédé
+la guerre. Le panslavisme renaissait sous une forme nouvelle. Au lieu
+d’être l’héritage de la «Sainte Russie», il se trouvait désormais
+associé à la doctrine politique du libéralisme. Il ne faut pas oublier,
+par exemple, pour comprendre les choses, que M. Milioukof aura été le
+premier à désigner Constantinople comme un des buts de guerre de la
+Russie. Le 24 mars 1916, plus de six mois avant que M. Trépof, durant
+son bref passage aux affaires, eût à son tour proclamé la nécessité pour
+l’empire russe de dominer le Bosphore, M. Milioukof avait dit à la
+Douma: «Nous voulons une sortie vers la mer libre. Nous n’aurions certes
+pas déclaré la guerre dans l’unique dessein de réaliser ce désir; mais,
+puisqu’elle est commencée, nous ne la terminerons pas sans obtenir cette
+sortie. Notre intérêt consiste à nous annexer les Détroits.»
+
+C’était la vieille idée impériale trouvant de nouveaux interprètes.
+Quelle différence, on le voit, entre les hommes qui voulaient régénérer
+la Russie par la guerre et ceux qui, en 1905, avaient tenté d’exploiter
+les défaites de Mandchourie pour faire la révolution! Le manifeste de
+Viborg, après la dissolution de la première Douma, avait invité le
+peuple russe à refuser l’impôt et le service militaire. En 1914, les
+libéraux de la quatrième Douma lui demandaient de ne pas marchander les
+sacrifices pour la guerre jusqu’au bout.
+
+Rénover la Russie par la liberté pour la faire plus grande et achever
+ses destinées nationales, c’était, au fond, une idée d’intellectuels,
+une idée de bourgeois. Cette quatrième Douma, elle était bourgeoise, en
+effet. Comment, de cela aussi, l’Empereur ne s’est-il pas rendu compte?
+C’était à la suite des restrictions du droit électoral opérées en 1907
+et en 1911, que la quatrième Douma avait été élue. Cens, curies,
+découpage des circonscriptions, tout avait été combiné pour obtenir une
+Douma souple et gouvernable. Cette Douma, on l’avait obtenue. Et il
+suffisait d’un peu de mémoire pour comprendre qu’au fond c’était une
+Douma «introuvable» et que l’on devait s’estimer heureux de l’avoir
+telle qu’elle était, lorsqu’on la comparait aux premières expériences du
+régime constitutionnel, aux premiers résultats des consultations
+populaires.
+
+Nous croyons, sans pédantisme, pouvoir dire que ce qui aura surtout
+manqué à Nicolas II, parmi ses précepteurs, c’est un bon professeur
+d’histoire. Il est fâcheux pour lui, sa dynastie et son Empire, qu’à
+aucun moment il ne se soit trouvé quelqu’un pour lui montrer l’exemple
+de ce que d’autres monarchies avaient fait pour retremper leurs forces
+dans un grand courant national. Le passage de l’absolutisme au régime
+constitutionnel se trouvait étrangement facilité par la guerre.
+L’occasion s’offrait aux Romanof de prendre cet élixir de jeunesse qui
+avait si bien réussi à la maison de Savoie, grâce au _Risorgimento_, à
+la maison de Hohenzollern, grâce aux deux guerres de 1866 et de 1870.
+Victor-Emmanuel et Guillaume Ier, chacun à son heure, avaient renouvelé
+leurs traditions, rompu avec leurs conservateurs: Bismarck, dans ses
+_Souvenirs_, a fait la théorie de ce _Bruch mit den Conservativen_, de
+cette rupture avec les anciens partis, encombrants et compromettants, et
+qui entraînent à la ruine les gouvernements qui ne savent pas se dégager
+à temps pour rallier des éléments nouveaux. Savoie et Hohenzollern
+s’étaient bien trouvés de la recette. C’est ainsi que les libéraux
+prussiens, si acharnés dans leur opposition jusqu’en 1870, avaient formé
+ensuite ce parti national-libéral, le plus fidèle soutien de Bismarck et
+de la politique d’Empire et qui, comme l’ordre même des mots
+l’indiquait, avait fini par subordonner son libéralisme à son
+nationalisme. On sait que, dans la guerre présente, le parti
+national-libéral s’est montré aussi «annexionniste», aussi
+pangermaniste, aussi outrancier, que les plus qualifiés des
+conservateurs, en sorte que, pour rétablir l’équilibre et pour respecter
+la loi de physique politique qui pourrait s’appeler «loi de Bismarck»,
+le chancelier de Guillaume II a été conduit à se rapprocher de la
+fraction modérée de la social-démocratie. Il ne tenait qu’à Nicolas II
+d’acquérir de la même manière ses «nationaux-libéraux».
+
+En réalité, et c’est ce qui va nous faire comprendre le cours des
+choses, le libéralisme russe avait engagé son avenir dans la guerre. Il
+jouait sa fortune sur la victoire. Si le défi de l’Allemagne, qui
+n’avait pas été relevé en 1909, l’avait été en 1914, c’était, pour une
+part, aux critiques que la Douma avait faites de la politique
+d’effacement que ce résultat avait été dû. Le sentiment et les théories
+des libéraux étaient intéressés dans cette lutte contre le bloc
+austro-allemand. Leur responsabilité ne l’était pas moins. Ils avaient
+tout approuvé, les crédits, les hommes, les sacrifices que la guerre
+impose aux nations. Si la guerre se terminait mal, ce n’était pas
+seulement l’idée slave et le patriotisme de la Douma qui auraient à
+souffrir. Ce serait la Douma elle-même qui serait atteinte.
+Réactionnaires ou révolutionnaires «défaitistes» la guettaient
+également, l’attendaient au résultat pour l’en accabler. C’est ainsi
+qu’indépendamment même de tout sentiment et de toute idéologie,
+l’instinct de la conservation, et, aussi, on ne sait quel appel des
+dieux, devaient entraîner la Douma à pousser la guerre à fond, à
+consacrer à la guerre, surtout par ses Commissions, son activité et ses
+forces,--ce qui, justement, devait l’introduire, avec la bureaucratie,
+dans un conflit qui aura été prompt à dégénérer en duel à mort.
+
+
+
+
+III
+
+LA TRAHISON DE LA BUREAUCRATIE
+
+
+Lorsque Pierre le Grand, il y a deux cents ans de cela, avait constitué
+sa hiérarchie administrative, il avait composé le _tchin_ aux quatorze
+degrés, avec ses «équivalences», des traditions de la Horde d’Or et
+d’éléments empruntés à l’administration de son voisin le roi de Prusse.
+Le _tchin_, mongolique et prussien, devait, dans sa pensée, faire de
+toutes les branches de la bureaucratie une machine harmonieuse et
+disciplinée comme l’armée elle-même. Jamais Pierre le Grand n’aurait pu
+imaginer que cette création, cette émanation du tsarisme en viendrait un
+jour à entraîner un tsar dans son impopularité et dans sa chute. S’il
+eût pu évoquer une pareille hypothèse, il l’eut repoussée comme un
+non-sens. C’est pourtant aux effets de ce non-sens historique et
+politique, terrible pour sa dynastie, que nous venons d’assister.
+
+«A la fin, dit Gœthe, nous devenons les esclaves des créatures que nous
+avons faites.» C’est ce qui est arrivé au tsarisme avec ses
+bureaucrates. Le _tchin_ avait été organisé pour collaborer en
+sous-ordre à la grande œuvre tsarienne: l’unification de la Russie. Il
+avait été destiné aussi par Pierre le Grand à occidentaliser les Russes,
+à les initier à la civilisation européenne. C’était un instrument de
+gouvernement et un instrument de progrès. Le mécanisme avait rendu
+d’immenses services entre les mains des empereurs énergiques. D’un bout
+à l’autre du vaste État, les _tchinovniks_ aux casquettes multicolores
+faisaient régner l’ordre russe. C’étaient eux qui rattachaient au
+pouvoir central tant de provinces séparées par de si longues distances,
+plus séparées encore par la race, les mœurs et le langage. Appuyée sur
+ses traditions, sur l’histoire de la Russie, la bureaucratie se croyait
+intangible parce qu’elle était indispensable pour tenir le faisceau
+serré: sa justification suprême se sera trouvée dans la décision du
+gouvernement provisoire qui, après avoir destitué les gouverneurs des
+provinces et sévi contre la police, a maintenu les cadres secondaires de
+l’administration et laissé en place ces légions de fonctionnaires
+pourtant détestés. La bureaucratie a été, elle reste encore l’armature
+de l’Empire. Mais, comme toutes les institutions, elle avait pris un
+caractère nouveau au cours des années. D’organisme administratif, elle
+était devenue une puissance politique qui s’enflait aux dépens de
+l’autocratie elle-même. Tandis que le _tchin_ tendait à former un État
+dans l’État, tandis que l’esprit de caste y grandissait, qu’il avait ses
+intérêts propres à défendre, l’autorité tsarienne, avec Nicolas II,
+s’affaiblissait et s’anémiait de jour en jour. Le peuple ne sentait plus
+la main ferme des tsars. Il ne sentait que trop l’avidité et la
+brutalité des bureaucrates. Et puis, les contradictions et les
+incohérences se multipliaient dans le mécanisme politique,
+singulièrement compliqué. La Russie adoptait peu à peu les formes des
+gouvernements occidentaux: dans ces formes creuses, la pensée de Nicolas
+II, tantôt hésitante et tantôt obstinée, ne savait que mettre. La Russie
+avait une Chambre, mais bridée, impuissante et qui s’irritait. Elle
+avait un président de conseil et des ministres qui continuaient à n’être
+aux yeux de l’Empereur que des fonctionnaires et qu’il choisissait parmi
+les fonctionnaires. C’était le système contre lequel protestait
+l’opinion libérale. Mais, d’autre part, les fonctionnaires eux-mêmes se
+sentaient menacés dans leur omnipotence et leurs privilèges par un
+mouvement d’idées sans cesse croissant, par des forces nouvelles qui se
+développaient à vue d’œil. Nicolas II, qui avait encore trouvé dans le
+haut personnel bureaucratique des ministres dévoués à sa personne et au
+bien public, et capables de servir une idée avec désintéressement comme
+Stolypine, continuait comme par le passé à puiser dans le _tchin_. Il ne
+s’apercevait pas que le _tchin_, exploitant sa faiblesse, spéculant sur
+son aveuglement, ne se servait plus de l’autorité qu’il recevait de
+l’Empereur que pour défendre sa propre situation.
+
+La guerre venue, la bureaucratie a craint plus que jamais de se voir
+dépossédée, et elle avait, en effet, les plus sérieuses raisons de le
+craindre. Non seulement elle n’avait pas préparé la Russie à soutenir la
+lutte, non seulement elle se savait inférieure à la tâche de donner à la
+Russie les moyens de se défendre et de vaincre, mais encore le cœur n’y
+était pas. Jadis elle s’était formée sur le modèle prussien et à l’aide
+d’éléments germaniques. C’était le temps où le progrès occidental était
+venu à la Russie à travers l’Allemagne, où, pour être bien vu, bien noté
+de Pierre et de ses successeurs férus d’organisation prussienne, il
+fallait porter un nom allemand. Plus d’une famille russe, au XVIIIe
+siècle, pour parvenir, avait germanisé son nom. De ces origines, une
+forte empreinte était restée marquée sur la bureaucratie. Sans
+enthousiasme, et même avec appréhension, les gens du _tchin_ avaient vu
+éclater la guerre avec l’Allemagne. Quand ils s’aperçurent que la guerre
+aggravait leur impopularité, dressait en face d’eux des organisations
+concurrentes et qui se montraient capables de les supplanter dans tous
+les domaines où eux-mêmes apparaissaient inertes et insuffisants, ils
+n’eurent plus qu’une idée: et ce ne fut pas--en quoi il se sont
+condamnés--de réparer leurs fautes par le travail, l’activité et le
+patriotisme. Ce fut de profiter du pouvoir politique qu’ils tenaient de
+l’Empereur pour tromper l’Empereur lui-même et pour écraser leurs
+rivaux.
+
+Presque toujours, de loin, les problèmes politiques des autres peuples
+nous paraissent simples et faciles à résoudre. Nous ne tenons pas compte
+de traditions, de sentiments qui ne nous touchent pas, des situations
+acquises et des ambitions montantes, de conflits d’intérêts où nous ne
+sommes pas parties et dont, par suite, nous faisons bon marché. Au début
+de mon séjour en Russie, je demandais pourquoi le pouvoir ne se décidait
+pas à appeler au ministère ces hommes «jouissant de la confiance
+publique», que réclamaient la Douma et les journaux.
+
+--Rien n’est dangereux, disais-je à des conservateurs, comme ces
+formules auxquelles la presse fait un sort. En politique aussi la
+résistance irrite le désir. Les programmes d’opposition sont comme
+l’amour, dont un de nos poètes a dit qu’il vit d’inanition et meurt de
+nourriture. Ce qui serait adroit, ce serait de prendre le libéralisme au
+mot. D’abord, une de ses armes lui serait enlevée. Et puis qu’est-ce que
+l’expérience en coûterait?
+
+On me répondait par des paroles vagues, jusqu’au jour où un homme qui
+savait la politique de son pays me fit entrer au fond des choses par la
+démonstration que voici:
+
+--Vous savez ce qui se passe dans une société où les actionnaires sont
+mécontents de la gestion des administrateurs en exercice. Ils veulent
+introduire au conseil des administrateurs nouveaux, et il semble que
+cette solution soit de nature à satisfaire tout le monde. Mais c’est
+celle justement que ne peut pas accepter le conseil, parce que, par les
+nouveaux administrateurs, les actionnaires seraient initiés à ses
+comptes et à ses secrets. Et c’est par-dessus tout ce que ne veut pas un
+conseil d’administration qui tient à ses privilèges et qui n’a pas la
+conscience tranquille. Tel est précisément le cas de la bureaucratie.
+Elle ne veut pas laisser un homme du dehors, un délégué du public,
+contrôler ses actes et s’introduire dans ses affaires: car elle a fini
+par regarder les affaires de l’Empire comme ses affaires propres. Aussi,
+lorsque l’Empereur manifeste la moindre velléité de satisfaire au désir
+si naturel de l’opinion publique, les conseillers qui l’entourent, et
+qui ne sont pas, croyez-le, des théoriciens de la contre-révolution,
+mais des vizirs sceptiques et subtils, viennent lui murmurer à
+l’oreille: «Mais où sont-ils, Sire, les hommes qui auraient la confiance
+de toute la vaste Russie? M. Goutchkof, par exemple (et ce nom était
+bien choisi, car l’Empereur haïssait M. Goutchkof), est très connu à
+Moscou. L’est-il à Kazan, à Saratof, plus loin encore? Votre Majesté
+voit donc qu’il s’agit là d’une simple chimère et que son pouvoir ne
+peut sortir des mains des hommes qui sont les commis du Tsar,
+l’émanation de sa volonté.» Et voilà comment, chaque fois, les grands
+_tchinovniks_ ont gardé ce que vous appelez chez vous, je crois,
+«l’assiette au beurre...»
+
+Mais, à la fin, ce n’a plus été seulement dans les conseils du Tsar que
+la bureaucratie a eu à défendre ses privilèges. C’est en face
+d’organismes plus actifs, plus dévoués qu’elle à la chose publique et
+qui s’étaient montrés capables de la suppléer et de la remplacer dans
+tous les domaines (ravitaillement, munitions, secours aux blessés, etc.)
+où elle-même avait accusé son mauvais vouloir et son incurie. La guerre
+avait pour effet de menacer le monopole de la bureaucratie, et c’est ce
+qui lui a fait détester la guerre. Il paraît incompréhensible, à
+distance, que le gouvernement déchu ait poursuivi de tant de jalousie et
+de haine ces congrès des _Zemstvos_ et des villes, ces «organisations
+sociales», produits spontanés de la nation russe, conformes aux
+traditions nationales et qui travaillaient à fournir l’armée et la
+population civile de ce qui pouvait leur manquer. Mais justement la
+bureaucratie a vu dans les comités formés par les assemblées locales et
+municipales ou issus des groupements de particuliers ce qu’y voyait tout
+le monde: c’est-à-dire des remplaçants. Se sentant incapable de soutenir
+la concurrence, elle n’a plus eu qu’une idée, et c’était de la supprimer
+violemment.
+
+Comme nous venions un jour de voir à Moscou le prince Lvof, qui
+présidait l’Union des _Zemstvos_ et des villes, un de nos compatriotes,
+esprit fin et clairvoyant, me disait ces paroles qui prennent un sens
+singulièrement fort aujourd’hui que le prince dirige le gouvernement
+nouveau:
+
+--Il n’est pas douteux pour moi qu’il faudra qu’à un moment ou à un
+autre celui avec qui vous venez de causer franchisse cette porte comme
+président du conseil, ou bien ce sera comme assassiné...
+
+Pour cet observateur des choses russes, il n’y avait pas de compromis,
+pas de terrain d’entente possible entre les forces natives de la Russie
+et le _tchin_. Et le prince Lvof m’était apparu pour le _tchin_ comme un
+adversaire redoutable, l’homme d’une seule idée et d’une seule volonté,
+avec les partis pris solides de l’homme d’action. Je me rappelle
+l’éclair rapide, et facile à traduire, de son regard, le nom de
+Stolypine ayant été prononcé devant lui. Mais, très maître de lui-même,
+ennemi des propos inutiles, il allait à l’essentiel, à l’exposé de cette
+œuvre étonnante dont il était l’âme et qui avait consisté à créer de
+toutes pièces une administration, l’administration officielle étant
+défaillante. Dès lors, la situation était bien claire: il fallait que la
+bureaucratie reconnût la place, le rôle et l’utilité des _Zemstvos_ et
+des organisations sociales dans l’État et qu’elle fît elle-même, par
+conséquent, l’aveu de son incapacité. Ou bien, il fallait qu’elle brisât
+cette concurrence, le bien public, le salut du pays dussent-ils en
+souffrir, la monarchie elle-même dût-elle être compromise dans la lutte.
+C’est à ce dernier parti, gros de dangers, et qui a prouvé son absence
+de patriotisme, que s’arrêta le clan des hauts bénéficiaires du _tchin_.
+
+ * * * * *
+
+Un souverain moins faible et plus clairvoyant que Nicolas II aurait
+refusé de se faire l’instrument d’une coterie qui n’invoquait les
+traditions de l’État que pour servir ses intérêts particuliers. On a
+peine à concevoir que l’Empereur, si loyal envers l’Entente, si ferme
+dans son propos de conduire la guerre jusqu’au bout, se soit abandonné à
+des hommes qui, voyant que la guerre tournait contre eux et les
+condamnait, la menaient sans conviction et avec mollesse,--en attendant
+l’heure de passer à la trahison active.
+
+Quelque hasard se trouve souvent à l’origine des grands événements pour
+en déterminer le cours. Une angine de poitrine survenue bien mal à
+propos devait écarter des affaires l’homme d’État le plus capable,
+peut-être, de diriger les affaires de Russie pendant la guerre et de
+sauver la monarchie d’une crise mortelle. Lorsque M. Kokovtsof (l’auteur
+du mot fameux; «Dieu merci, nous ne sommes pas en régime
+parlementaire»), eut quitté la présidence du conseil, c’est à M.
+Krivochéine que sa succession fut offerte par l’Empereur. On était alors
+aux premières semaines de l’année 1914, l’année tragique et décisive par
+excellence. Disciple, ami et collaborateur de Stolypine, M. Krivochéine,
+dont le nom reste attaché à l’œuvre de la réforme agraire, eût continué
+et développé la politique stolypinienne. Il eût conservé du prestige, de
+l’autorité et de la fermeté au pouvoir, tout en gouvernant dans un
+esprit moderne. Les «stolypiniens» formaient une école d’hommes de bon
+sens, dévoués à l’ordre et d’esprit réformateur: le comte Ignatief, M.
+Sazonof en étaient, et les égards dont les entouraient la Douma
+contrastaient singulièrement avec l’accueil qui était fait à leurs
+collègues. D’ailleurs, M. Sazonof, puis le comte Ignatief devaient être
+écartés par des gouvernements avec lesquels ils n’avaient rien de
+commun. Mais pour en revenir à la succession de M. Kokovtsof, la maladie
+avait contraint M. Krivochéine à la refuser. Comptant bien, toutefois,
+après sa guérison, prendre la présidence du conseil que l’Empereur lui
+destinait, M. Krivochéine lui-même désigna, pour une sorte d’intérim,
+une personnalité effacée, médiocre, mais suffisamment décorative et dont
+le grand âge semblait une garantie contre les pièges de l’ambition. Ces
+sortes de calculs réussissent rarement: du moins la nécessité
+l’avait-elle imposé à M. Krivochéine[2]. Mais lorsqu’il sentit sa santé
+assez rétablie, il se trouva que, malgré les années, M. Goremykine avait
+pris goût au pouvoir. Et sans doute aussi avait-il discrédité M.
+Krivochéine dans l’esprit de Nicolas II, car, non seulement M.
+Krivochéine ne retrouva pas sa place, mais jamais plus son nom ne fut
+prononcé.
+
+ [2] Il est curieux de remarquer que M. Giolitti, vers la même époque,
+ avait passé la main à M. Salandra avec la même pensée de revenir à
+ son heure au gouvernement. Quand il le voulut, il était trop tard.
+ Qui sait si cette circonstance n’aura pas changé aussi quelque chose
+ à l’histoire de l’Italie?
+
+Ce fut dès lors une série de décadences qui devaient conduire à la
+catastrophe. Il n’y a aucun intérêt à rappeler l’histoire lamentable de
+ces ministères où se succédaient les créatures de la bureaucratie,
+tandis que les hommes qui montraient de l’indépendance étaient sacrifiés
+tour à tour; c’est encore le sort qui fut réservé, à la fin de 1916, à
+M. Trépof, conservateur plus honnête et plus patriote que clairvoyant.
+En réalité, la Russie n’était plus gouvernée, et, chose grave, ne se
+sentait plus gouvernée. En fait d’absolutisme, il n’y avait que celui
+des policiers. La faiblesse de l’autocrate faisait reparaître le règne
+des boïars. «Nous voici revenus aux temps de Boris Godounof», disait un
+diplomate. Dans la mesure où le XXe siècle peut se comparer au XVIIe,
+l’anémie du pouvoir sous un des successeurs de Michel Romanof
+introduisait la Russie dans un état de marasme et d’anarchie semblable à
+celui dont elle avait été tirée, trois cents ans plus tôt, par le
+fondateur de la dynastie.
+
+
+
+
+IV
+
+RASPOUTINE
+
+
+Le livre qui aide le mieux à comprendre les circonstances vraiment
+extraordinaires au milieu desquelles s’est consommée la ruine de la
+monarchie, c’est l’histoire fantastique et vraie des _Faux Démétrius_,
+telle que l’a racontée Prosper Mérimée. On y voit combien la Russie est
+proche encore de son passé légendaire, l’aliment que donne aux
+impostures non seulement la croyance au merveilleux, mais le contact
+encore presque immédiat de la Russie avec sa période mythologique. Il
+faut penser qu’au temps où Henri IV et Sully gouvernaient la France,
+quand Descartes et Gassendi étaient déjà nés, un aventurier dont on n’a
+jamais su au juste ni l’origine ni le nom se faisait passer pour le fils
+d’Ivan le Terrible et proclamer tsar de Moscou. L’histoire de Raspoutine
+n’appartient-elle pas au même genre de féerie? Il y aura, pour un
+Mérimée de l’avenir, une étonnante chronique à écrire sur ce sorcier de
+village dont le nom est destiné à remplir l’histoire des derniers jours
+du règne de Nicolas II. L’historien fera justice des exagérations. Il
+montrera comment la crédulité publique favorisait les calculs de
+Raspoutine, qui tenait boutique ouverte de faveurs et d’influence, en
+lui attribuant toutes les grâces et toutes les disgrâces, toutes les
+nominations, celle des ministres, des ambassadeurs, des généraux même,
+en sorte que Raspoutine, dont l’ignorance était grossière, qui savait à
+peine écrire, aurait, à en croire la rumeur populaire, gouverné toute la
+Russie. La simple vérité est suffisamment romanesque. L’histoire dira
+qu’on faisait tourner des tables, à Tsarskoïé-Sélo, qu’on y regardait
+Raspoutine comme une sorte de porte-bonheur, et même de prophète, tandis
+que, dans l’ombre, les maires du palais, les vizirs rusés de la
+bureaucratie faisaient servir le favori à leurs desseins.
+
+Mais non moins que sur l’empereur et l’impératrice, l’étrange et
+scandaleux personnage régnait sur l’imagination des foules. Tandis que
+l’ennemi envahissait le territoire, que la révolution montait, il
+devenait, dans l’esprit de tout un peuple immense, le symbole des périls
+publics et, comme son assassinat l’a montré, le bouc émissaire de la
+Russie. Le nom même qu’il s’était donné par défi autant que par feinte
+humilité mystique (Raspoutine, ou «le dissolu») n’exprimait que trop
+bien la décomposition d’un état de choses. Catherine s’était entourée de
+philosophes. Alexandre Ier avait écouté Mme de Krüdner. Nicolas II se
+contentait de Raspoutine. Voilà où l’on était descendu. Cependant la
+cour de Russie continuait à garder sur le monde son ancien prestige. Le
+système des alliances et la guerre européenne supposaient la
+continuation de la grande politique russe telle que les chancelleries,
+depuis le XIXe siècle, avaient pris l’habitude de la regarder avec
+considération et respect. En réalité, et c’est un contraste qui ne
+manquera pas de frapper les historiens philosophes, la Russie impériale
+tombait en enfance.
+
+Lorsqu’on pénétrait dans l’Empire, l’année dernière, par cette station
+lointaine de Tornéo, à deux pas du cercle polaire, porte étroite et
+d’accès incommode, la seule pourtant qui restât entre-bâillée sur
+l’Occident, le nom de Raspoutine, mystérieusement répercuté à tous les
+échos, venait frapper les oreilles. Comme les roseaux de la fable
+racontaient l’histoire du roi Midas, le vent des steppes, le murmure des
+forêts portaient le mythe de Raspoutine. La raison disait au voyageur
+qu’il n’était pas possible que tout, dans le vaste Empire, même les
+revers et les succès des armées, s’expliquât par l’action et la volonté
+de ce paysan-sorcier devenu magnétiseur de Cour. Mais ce qu’il fallait
+constater comme un symptôme grave, c’est qu’autour de ce nom, mille fois
+répété avec scandale, dégoût ou colère, s’accumulaient les amertumes et
+les déceptions d’un peuple.
+
+«Voulez-vous voir Raspoutine?» m’avait-on demandé à Pétrograde.
+
+La curiosité avait failli être la plus forte. Mais il fallait se faire
+introduire auprès du personnage, demander, solliciter presque une
+audience, et il était habile à exploiter les moindres marques
+d’attention capables d’accroître son prestige. Il y avait dans le cas de
+Raspoutine une large part de charlatanisme, et tout ce qui pouvait
+ressembler à un hommage à son autorité favorisait son industrie. Et
+puis, à l’étranger, est-ce que nous ne devons pas toujours nous regarder
+tous comme porteurs responsables de la dignité du nom français? Au
+dehors, un peu de fierté nationale est un bon placement. Pour ces
+raisons, et bien que j’y perdisse peut-être au point de vue anecdotique
+et pittoresque, je ne surmontai pas ma répugnance et je m’abstins
+d’aller voir Raspoutine.
+
+J’en reste persuadé et je le répète: l’imagination populaire a
+considérablement brodé à son sujet. Seul le génie du mal en personne,
+seul Belzébuth ou Asmodée eût pu être omniscient et omnipotent tel qu’on
+le représentait. Il a fait, en définitive, plus de mal à l’empereur qu’à
+la Russie. Mais le tort même le plus grave et le plus sensible qu’il
+aura porté à la couronne, on l’a mal compris et mal apprécié: il a
+consisté à aliéner à Nicolas II, dans la société russe, les forces
+conservatrices dont l’appui n’avait jamais manqué au trône et à
+refroidir jusqu’au zèle des hauts dignitaires de l’Église orthodoxe.
+
+On n’a pas accordé beaucoup d’attention, en Europe, aux incidents qui se
+sont produits dans le monde ecclésiastique russe pendant ces quatre
+dernières années. L’affaire du procureur du Saint-Synode, Samarine,
+l’affaire de l’évêque Hermogène, ont paru, de loin, comme les querelles
+de moines de Byzance. En réalité, ces affaires ont eu un gros effet
+moral. Elles auront entraîné de graves conséquences politiques. On ne se
+doute pas assez que c’est dans le clergé qu’aura commencé, avec
+l’impopularité et la haine de Raspoutine, la désaffection à l’égard de
+l’empereur. L’aventurier, qui n’avait même pas reçu les ordres mineurs,
+usait de son influence sur Nicolas II pour faire la loi à l’Église
+nationale. La période de 1912-1913, selon des personnes renseignées, fut
+véritablement celle de la plus grande influence de Raspoutine à la Cour.
+Ce fut celle aussi d’une crise aiguë et d’un conflit entre le haut
+clergé et l’Empereur. Une créature de Raspoutine, Varnava, paysan à
+peine plus instruit que son protecteur, avait été nommé, grâce à lui,
+évêque de Tobolsk. Varnava s’était mis en tête de faire béatifier un
+moine de son diocèse, du nom de Jean, qui avait possédé une réputation
+de sainteté. Ayant été reçu en audience par l’Empereur, Varnava lui
+demanda de prononcer la béatification de Jean de Tobolsk, ce que
+l’Empereur accorda sur-le-champ. Or, le Saint-Synode a seul le pouvoir
+de faire des saints. Il adressa au souverain une requête où il exposait
+ses droits et les motifs pour lesquels il refusait de béatifier Jean de
+Tobolsk, en même temps qu’il demandait l’annulation de la décision prise
+sur l’initiative irrégulière de Varnava. Nicolas II rejeta la requête en
+faisant connaître que sa décision était irrévocable et en s’étonnant que
+le Saint-Synode discutât une question tranchée par le pouvoir impérial.
+Le Saint-Synode ne s’inclina pas. Varnava avait commis une infraction
+grave contre la discipline ecclésiastique. Le Saint-Synode décida de
+retirer à Varnava son siège épiscopal et lui ordonna de se retirer dans
+un monastère. Cette fois, ce fut au tour de Nicolas II, irrité de
+l’opposition du Saint-Synode, de refuser sa ratification et de couvrir
+Varnava en termes catégoriques et qui n’admettaient pas de réplique.
+Alors, les prélats qui avaient siégé au Saint-Synode adressèrent au Tsar
+une lettre collective où ils déclaraient renoncer à leurs charges. Une
+forte pression du pouvoir et la crainte du scandale parvinrent à arrêter
+cette insurrection d’évêques. Mais Raspoutine triomphait. Bientôt le
+métropolite de Pétrograde, Vladimir était envoyé à Kief en disgrâce. Le
+procureur du Saint-Synode, M. Samarine, un des représentants les plus
+populaires de la noblesse provinciale de Russie, devait donner sa
+démission.
+
+Ces incidents avaient laissé dans l’Église et dans les milieux les plus
+conservateurs de Russie bien des amertumes. Dans la société de Moscou,
+où l’affront fait à M. Samarine avait été profondément ressenti, des
+silences plus éloquents que des plaintes en disaient long sur l’état des
+esprits. L’Empereur, en somme, avait scié lui-même un des étais de son
+trône. C’est à la suite de l’affaire Varnava que s’est développé le
+mouvement favorable au rétablissement du patriarcat, jadis supprimé par
+Pierre le Grand pour faire du Tsar le chef de l’Église russe. Et dans
+les protestations contre les «influences occultes», le clergé n’est pas
+resté en arrière des autres groupes de la nation. Voici, à titre
+d’exemple, la plainte qu’un prêtre-député, le Père Nemertzalof,
+exhalait, au mois de décembre 1916, à la tribune de la Douma:
+
+ L’instant est venu de proclamer que l’âme de l’État, la sainte Église
+ orthodoxe, se trouve à son tour en danger et qu’il nous est
+ impossible, à nous, croyants dévoués corps et âme à la sainte Église,
+ de garder plus longtemps le silence. Notre devoir est de crier bien
+ haut, si haut que toute la Russie orthodoxe puisse nous entendre, que
+ l’Église orthodoxe est en danger. Mes frères, levez-vous et
+ défendez-la! L’Église tout entière est menacée, et elle n’est pas
+ menacée par le bas. C’est par le haut qu’on l’attaque. Oui, je ne sais
+ quelle main boueuse s’avance vers l’Église pour saisir les rênes de
+ ses destinées. On veut ébranler la base même de l’Église orthodoxe,
+ détruire le pouvoir des Hiérarchies, précipiter dans le malheur et la
+ ruine l’Église de la Patrie. On veut bouleverser la structure
+ intérieure millénaire de l’Église. Nous, les croyants et les fidèles
+ de cette Église, nous déclarons bien haut que nous ne permettrons pas
+ cela... La simonie, la protection, l’oppression, les pots-de-vin, les
+ recommandations et les intrigues dans le domaine de la foi!... Les
+ paroles que je prononce ici font saigner mon cœur de pasteur. Mais me
+ taire serait au-dessus de mes forces.
+
+Il est incroyable que l’Empereur n’ait pas entendu de tels
+avertissements, et l’on se demande de quelle hébétude ou de quel
+esclavage son esprit était frappé. Mais l’on ne s’étonnera plus, après
+les faits et les paroles que nous venons de citer, que, l’heure de la
+chute venue, Nicolas II se soit trouvé abandonné de tous, de l’Église
+elle-même, et que le Saint-Synode ait si facilement rayé des prières le
+nom de l’Empereur et de la famille impériale. Cette circonstance
+explique aussi pour une part que l’on n’ait pas vu trace, chez les
+masses paysannes où l’influence du clergé est restée forte, de ce
+mouvement réactionnaire ni de cette chouannerie que l’on escomptait en
+cas de révolution.
+
+
+
+
+V
+
+LA CHUTE
+
+
+«La Patrie est en danger!» Ces mots depuis trois mois avaient retenti
+partout. Ce n’était pas seulement à la Douma qu’on les entendait,
+c’était au Conseil de l’Empire. C’était aux congrès de la Noblesse.
+C’était dans la famille impériale elle-même. Ce qu’on a appelé la
+«cabale des grands-ducs» était un signe peu douteux de la décomposition
+du régime. Une révolution de palais, c’est-à-dire quelque chose de
+classique et de conforme à bien des précédents russes, semblait se
+préparer à Pétrograde. La «lettre de remontrances respectueuses» que les
+Vladimirovitch et le grand-duc Dimitri Pavlovitch avaient adressée à
+l’Empereur était restée sans réponse. Ce furent les mêmes, aidés par le
+prince Soumarokof Elston, mari de la princesse Irène, et par le fameux
+député de l’extrême droite à la Douma, Pourichkiévitch, qui organisèrent
+quelques semaines plus tard le complot à la suite duquel ils firent
+périr Raspoutine. Ces événements sont encore présents à toutes les
+mémoires.
+
+Raspoutine mort, la Russie se crut vengée et délivrée. Des millions
+d’hommes respirèrent. Les fidèles brûlaient des cierges en l’honneur de
+la vierge de Kazan. Ce fut alors qu’on découvrit combien avait été
+exagéré le rôle du moine. La crédulité populaire l’avait rendu
+responsable de toutes les trahisons et de tous les maux. Après sa
+disparition, on fut bien obligé de s’apercevoir que tout continuait
+comme par le passé, que l’influence des «forces ténébreuses», des
+«puissances occultes» se faisait toujours sentir. Les mêmes causes
+générales subsistaient. Par une lamentable superstition des mots, le
+pouvoir s’obstinait à se dire autocratique; cependant son impuissance et
+son anémie allaient en s’aggravant. Les éléments malsains pullulaient
+dans le corps social: des scandales de toute sorte, financiers et
+policiers, éclataient chaque jour. Les masses, qui ne se sentaient plus
+dirigées, se laissaient entraîner à l’anarchie par les motifs de
+mécontentement trop justifiés que lui apportait la crise des
+approvisionnements, poussée jusqu’à la disette dans les grandes villes.
+L’humeur, la disposition du peuple, sa _nastroiénié_, comme disent les
+Russes, devenait chaque jour plus inquiète et plus nerveuse. Déjà, l’an
+dernier, des ouvriers, s’étant mis en grève dans une grande entreprise
+métallurgique qui travaillait pour la défense nationale, n’avaient su
+présenter que cette revendication et ce grief: «Ça ne va pas comme nous
+voudrions.» Non seulement dans les faubourgs de Pétrograde, mais dans
+les provinces et, chose plus grave, dans l’armée surtout, l’armée lasse
+de se battre sans fusils, sans canons, sans chemins de fer, ce sentiment
+était universel: les choses n’allaient pas comme la Russie aurait voulu.
+
+Tel est l’instant, telle est l’occasion que la bureaucratie expirante
+aura choisis pour essayer de rétablir sa situation par un coup d’État.
+En jouant son va-tout, elle a perdu Nicolas II, qui avait déjà abdiqué
+entre ses mains avant d’abdiquer entre celles du gouvernement
+provisoire. L’ironie du sort aura même voulu que l’instrument suprême du
+_tchin_ et le naufrageur de la dynastie ait été un ancien libéral, sorti
+de la Douma, jadis recommandé, dit-on, à l’Empereur par M. Rodzianko
+lui-même comme un des hommes de confiance qui devaient rénover le
+régime. Qu’ils s’appellent Polignac, Franco ou Protopopof, il y a de ces
+esprits chimériques qui semblent prédestinés à hâter la fin des
+monarchies malades. Et les souverains qui perdent le trône par leur
+faute ne manquent jamais d’approuver, au moment critique, le plan
+absurde qui doit consommer leur perte.
+
+Pour la bureaucratie, qui se sentait débordée par le flot, il n’y avait
+plus qu’une chance de salut: briser par la force la Douma, les
+_Zemstvos_, les organisations sociales, et puis en finir, dès qu’elle
+pourrait, avec la guerre, puisque la guerre ne servait qu’à faire
+éclater son incapacité. La paix conclue, on cherchait, dans un pacte
+avec la Prusse monarchique, une assurance contre le mouvement libéral.
+L’alliance des trois Empereurs était scellée, et Protopopof devenait le
+grand homme de cette géniale combinaison politique. Cependant, pour
+faire la contre-révolution, il fallait qu’il y eût la révolution
+d’abord: sûr de lui-même, sûr des mitrailleuses qu’il avait fait
+disposer sur les clochers des églises, sur les toits des monuments
+publics, Protopopof ne craignit pas de provoquer l’insurrection.
+
+Sans doute, à la Douma, des paroles violentes, des avertissements
+sévères à l’adresse de la famille impériale avaient été prononcés. Le
+procès de l’Impératrice et de Stürmer avait été fait. Mais pas un appel
+à la révolte n’était parti de l’assemblée. L’histoire rendra cette
+justice aux chefs libéraux qu’ils seront restés fidèles jusqu’au bout à
+la ligne de conduite qu’ils s’étaient fixée, qu’ils auront, jusqu’au
+dernier moment, essayé de sauver l’Empereur, puis, l’entêtement de
+l’Empereur étant invincible, de conserver au moins la dynastie des
+Romanof[3]. Faisant bon marché de la couronne, qui était l’enjeu de
+cette aventure, Protopopof mit le feu aux poudres dans un moment où
+l’excitation était générale. Arrestation de députés socialistes sous le
+prétexte de complot contre la sûreté de l’État, prorogation de la Douma,
+suspension des journaux: il aura recommencé les «Ordonnances», mais en
+allant plus loin encore, car Polignac, du moins, n’avait pas de lui-même
+organisé l’émeute. Des signes concordants font penser que, pour être
+plus sûr d’avoir «sa» révolution, Protopopof l’avait attisée. La
+suspension complète du ravitaillement de la capitale ne peut qu’avoir
+été intentionnelle. De plus, le _Rousskoïé Slovo_ du 12/25 février a
+signalé ce fait qu’un «faux Milioukof» avait paru aux usines Lessner et
+avait convoqué les travailleurs à l’insurrection. Que des policiers
+«camouflés» aient été les agents de cette mise en scène peut paraître un
+fait extraordinaire. On en doutera moins quand on saura que la censure
+interdit à M. Milioukof de protester contre cette machination et de
+répondre par un appel au calme...
+
+ [3] Notons ce témoignage emprunté à l’_Outro Rossii_ du 14/27 février
+ 1917: «La Douma a rempli son devoir. Si on peut lui reprocher
+ quelque chose, ce n’est pas d’avoir voulu envenimer le conflit, bien
+ au contraire... Cette lenteur, cette répugnance à prononcer une
+ parole risquée avait son bon côté. Une telle Douma ne pouvait être
+ soupçonnée par la réaction de tendances antigouvernementales.»
+
+ Dans la nuit du 12 au 13 mars (de notre style), c’est-à-dire lorsque
+ la révolution était déjà un fait accompli, que les membres du
+ Cabinet et les serviteurs de l’ancien régime étaient arrêtés, les
+ membres élus du Conseil de l’Empire, ceux de la gauche de cette
+ assemblée, adressaient encore à Nicolas II cette suprême adjuration:
+
+ «Nous, soussignés, membres élus du Conseil de l’Empire, nous
+ accomplissons en nous adressant à Votre Majesté le devoir que nous
+ impose notre conscience envers vous et la Russie. Par suite de la
+ désorganisation complète des transports et l’arrêt des arrivages de
+ matières premières et de combustible, les usines et les fabriques
+ ont été obligées d’interrompre leur travail. Le chômage forcé et la
+ crise extrêmement aiguë de l’alimentation provoquée également par la
+ désorganisation des transports ont amené les masses populaires à une
+ exaspération violente. Cette exaspération a été encore aggravée par
+ la haine que le gouvernement avait provoquée dans le peuple et les
+ soupçons dont l’âme populaire était animée envers le pouvoir. Tout
+ cela a eu pour résultat de provoquer des troubles qui se sont
+ développés avec la furie d’éléments déchaînés et ont entraîné
+ l’armée avec eux. Le gouvernement qui n’a jamais bénéficié de la
+ confiance de la Russie, a perdu actuellement tout crédit. Il est
+ impuissant à prendre quelque mesure que ce soit envers la situation
+ qui est très menaçante. Sire! En conservant au pouvoir le
+ gouvernement actuel, on ne fera que provoquer une ruine complète de
+ l’ordre légal qui entraînera fatalement la défaite, la chute de la
+ dynastie et les plus grandes calamités pour toute la Russie. Nous
+ considérons que l’unique ressource qui reste à Votre Majesté
+ consiste en un changement définitif de la politique intérieure
+ conformément aux désirs qui ont été maintes fois exprimés par la
+ représentation nationale des différentes classes de la population et
+ les organisations sociales. Les institutions législatives doivent
+ être immédiatement convoquées à nouveau. Le conseil des ministres
+ actuel doit être destitué, et la formation d’un nouveau Cabinet doit
+ être confiée à une personne investie de la confiance de la nation.
+ Elle soumettra à Votre Majesté la liste des membres d’un nouveau
+ Cabinet qui soit capable de gouverner dans un accord complet avec la
+ représentation nationale. Chaque instant est précieux. Tout délai et
+ toute hésitation peuvent amener des calamités sans nombre.»
+
+ Le premier manifeste de la Commission exécutive de la Douma, d’où
+ allait naître le gouvernement provisoire, proclamait bien la
+ déchéance du cabinet Galitzine, mais non pas celle de l’Empire. Ce
+ manifeste disait simplement ceci:
+
+ «Considérant les difficultés d’ordre intérieur dans la politique du
+ précédent gouvernement exécutif, le gouvernement de la Douma se
+ considère comme obligé de prendre en main l’ordre public. Conscient
+ des responsabilités qui découlent de cette décision, la Commission
+ exprime sa certitude que le peuple et l’armée lui prêteront
+ assistance dans la tâche difficile qui incombe au nouveau
+ gouvernement, lequel accepte les vœux du peuple et jouit de sa
+ confiance.»
+
+ Enfin, le 15 mars, au palais de Tauride, devant une foule de
+ soldats, de marins et d’ouvriers, embryon du fameux comité, M.
+ Milioukof annonçait, avec «le premier cabinet national russe», la
+ régence du grand-duc Michel, le tsarévitch Alexis restant prince
+ héritier. «Mais c’est l’ancienne dynastie!» s’écriait-on de toutes
+ parts. «Parfaitement, reprenait M. Milioukof. Je n’ai pas, moi non
+ plus, d’affection pour la dynastie. Mais il ne s’agit pas de ce qui
+ nous plaît ou de ce qui nous déplaît. Il faut, avant tout, éviter la
+ guerre civile.»
+
+Comment des folies aussi excessives n’auraient-elles pas mal tourné pour
+leurs auteurs? Comment avait-on pu oublier que, si les libéraux étaient
+prêts à de larges concessions, les éléments révolutionnaires, vaincus en
+1905, mais non désarmés, n’attendaient que l’occasion de prendre leur
+revanche? Cette occasion, on la leur offrait. Les personnes qui ont
+approché M. Protopopof pendant ces derniers mois le peignent comme un
+extravagant. Assurément, cet ancien vice-président de la Douma, pour
+avoir passé en quelques semaines du libéralisme à la défense de la
+bureaucratie et à la contre-révolution policière, manquait d’équilibre.
+Mais y avait-il, à la Cour, plus de bon sens? Y avait-on la moindre
+connaissance des hommes, de l’opinion publique, de l’état des esprits?
+La révolution allumée, son cours ne faisait plus de doute. Mais que
+fût-il advenu d’un succès de la contre-révolution? Ce n’est pas en
+France que personne aura le courage d’accabler Nicolas II, fidèle à sa
+parole et à celle de son père, à l’alliance que lui avait léguée
+Alexandre III. Sans doute, il n’aura pas vu que la politique intérieure
+détestable et insensée à laquelle il se laissait entraîner devait, dans
+l’esprit de ses funestes conseillers, le conduire à manquer à ses
+engagements... Cela n’a pas été et cela ne pouvait pas être. Si Nicolas
+II a perdu son trône par faiblesse, il n’y a pas, du moins, de tache sur
+son nom.
+
+Son règne, comme tant d’autres choses en ce monde, s’appellera:
+«J’aurais pu être...» Nicolas II aura certainement perdu la plus belle
+occasion qui se soit présentée de rajeunir une monarchie. Il y a quatre
+ans seulement, la Russie avait fêté le troisième centenaire de
+l’avènement des Romanof. L’Empereur n’aura pas compris cette leçon de
+politique et d’histoire. L’autocratie aura eu tort d’oublier ses
+origines. C’est par l’élection, et pour que la Russie eût un chef
+capable de la sauver de la menace étrangère, que Michel Romanof avait
+été porté au trône. Là se trouvait l’indication du rôle historique qui
+revenait au successeur du tsar de Moscou dans la grande crise nouvelle
+de la vie du peuple russe.
+
+Il y a huit mois, essayant d’indiquer les courants intellectuels et
+politiques de la Russie en guerre, nous disions que son avenir s’ouvrait
+sous le signe du nationalisme. La révolution nationale du mois de mars
+1917 est venue nous donner raison. Mais on ne pouvait pas compter que le
+triomphe des libéraux patriotes désarmerait les partis. En tombant, en
+se suicidant, l’ancien régime faisait la part trop belle aux éléments
+d’extrême-gauche. Nous allons assister sans doute à une lutte entre des
+tendances contraires. Il se peut que l’anarchie slave, qui est ancienne,
+se trouve aux prises avec le patriotisme russe qui est ancien, lui
+aussi, mais rajeuni et retrempé. Selon toutes les apparences, après des
+péripéties peut-être tragiques, c’est le nationalisme qui devra être le
+plus fort. Sinon, et quelle que soit la forme de son gouvernement futur,
+la Russie constituerait une exception dans le monde contemporain et, au
+milieu de peuples ardents à combattre pour leur unité, leur indépendance
+et leur grandeur, elle exposerait son avenir à un nouveau danger, alors
+que, par sa révolution, elle vient de montrer comme eux sa volonté de
+vivre.
+
+
+
+
+AUTOUR
+
+DE
+
+LA RÉVOLUTION RUSSE
+
+
+
+
+QUELQUES ÉCLAIRCISSEMENTS
+
+
+UN MOT DU “NOVOÏÉ VREMIA”
+
+Parmi les journaux russes, le _Novoïé Vremia_ était le journal préféré
+de Nicolas II, celui qu’il lisait tous les jours dans son texte, au lieu
+de se contenter d’extraits, comme pour les autres. On peut dire que le
+_Novoïé Vremia_ était une des institutions de l’Empire, une institution
+libre d’ailleurs. La puissante dynastie des Souvorine, ses directeurs,
+était loyaliste, mais gardait son franc-parler. Veut-on savoir comment
+ce journal conservateur a jugé l’abdication de Nicolas II? Ce sont
+quelques lignes qui en disent long sur la révolution russe:
+
+ Après trois cents ans de règne, la maison des Romanof était parvenue à
+ un moment historique exceptionnel: la nation tout entière était dans
+ l’attente, et avait les yeux fixés sur elle. Quelles possibilités se
+ présentaient alors pour Nicolas II? Il était le monarque «officiel».
+ Le destin lui donnait l’occasion de devenir un véritable empereur, le
+ chef d’un grand peuple libre. Le Gouvernement de Nicolas II a gâché
+ tout cela. Ayant refusé le grand honneur d’être le chef d’un État
+ libre, l’empereur Nicolas II a mis fin à la dynastie héréditaire des
+ Romanof. Il appartient au peuple russe, comme il y a 303 ans, de
+ régler lui-même pour l’avenir sa destinée politique. Nous avons pleine
+ et entière confiance que l’instinct politique du peuple russe lui
+ inspirera en ce moment une courageuse décision.
+
+Cette appréciation sur la crise russe montre où en sont les éléments
+conservateurs et modérés. Ce qui est le plus frappant dans la chute de
+Nicolas II, c’est qu’elle s’est faite verticalement dans le vide.
+Rarement on aura vu une révolution susciter aussi peu de
+contre-révolution. L’explication de ce phénomène ne peut être que dans
+une série de fautes énormes, décourageantes pour les fidélités les plus
+éprouvées. Cette explication tient dans un mot: l’empereur déchu a
+_gâché_ une situation qui n’avait jamais été si bonne pour lui et pour
+sa dynastie. C’est justement le mot dont nous nous étions servi presque
+le même jour où les écrivains du _Novoïé Vremia_ l’employaient à
+Pétrograde.
+
+
+LE TSAR ET L’ORTHODOXIE
+
+Un grand sujet de surprise, en France, a été que l’Église orthodoxe et
+le clergé n’eussent rien fait ou rien pu pour conserver le trône. On ne
+tenait pas compte du tort causé par Raspoutine. On ne tenait pas compte
+non plus d’autre chose: c’est que l’Église orthodoxe était plus ancienne
+que le tsarisme et qu’elle avait contre lui de vieux griefs. Il faut
+lire à ce sujet les déclarations du nouveau métropolite de Pétrograde,
+telles que les ont publiées les _Rousskia Viedomosti_:
+
+ L’évêque André cherche à tranquilliser les croyants qui craindraient,
+ en reconnaissant la révolution, de se parjurer. L’abdication de
+ Nicolas II a délié ses sujets de leur serment. Et le métropolite
+ rappelle la résistance que saint Philippe, archevêque de Moscou, avait
+ opposée à Ivan le Terrible. L’évêque attribue la chute de l’ancien
+ régime à son immoralité. «Sous les apparences du zèle pour l’Église,
+ une pression secrète mais d’autant plus dangereuse était exercée sur
+ elle.» L’Église orthodoxe était réduite en esclavage. Sa constitution
+ avait été bouleversée. A la fin, c’était devenu presque un crime de
+ parler de concile. Par suite, les vieux-croyants s’étaient
+ complètement séparés de l’Église orthodoxe et de là le développement
+ des sectes et du socialisme. Toutes ces manifestations sont
+ extrêmement regrettables, mais elles sont les suites de l’oppression
+ de l’Église qui, durant les trois dernières années, a été complètement
+ foulée aux pieds, tandis qu’à sa place paraissaient des vagabonds, des
+ escrocs, des maîtres-chanteurs. Ainsi le jugement de Dieu a dû
+ s’accomplir.
+
+ «Maintenant, écrit l’évêque, nous nous trouvons devant les plus larges
+ possibilités qui puissent s’ouvrir dans l’histoire de la Russie et de
+ l’Église, je veux dire la réunion de l’Église de la _vieille foi_ avec
+ l’Église orthodoxe.» La responsabilité de ce schisme retombe sur
+ Pierre le Grand et sa «cruauté inouïe». Le métropolite exhorte donc
+ les conducteurs de l’Église orthodoxe à avouer avec repentir une
+ erreur de deux cents ans.
+
+Ainsi la révolution russe apporterait, en matière religieuse, un retour
+au passé; elle aiderait à revenir sur une «erreur de deux cents ans».
+Jadis, le tsar avait triomphé du patriarche comme les Empereurs
+germaniques avaient essayé de triompher de la Papauté. Entre les deux
+«moitiés de Dieu» moscovites, il y avait eu un conflit où les tsars
+l’avaient emporté. A la fin, Pierre le Grand avait bureaucratisé
+l’Église. Il avait remplacé le patriarche par un Saint-Synode dont le
+président était un fonctionnaire, parfois même un militaire, et l’Église
+de la «vieille foi» s’était insurgée. Selon l’évêque André, elle
+retrouve son heure. Cette révolution serait-elle, du moins sur ce point,
+une restauration et une réaction?...
+
+
+OÙ EST LA TRADITION?
+
+Cela prouve qu’il ne faut pas parler de tradition à l’aveuglette: Il y a
+traditions et traditions. Selon la juste distinction qu’a faite jadis
+Lucien Moreau, il y a les bonnes et les mauvaises. Et puis, plus ou
+moins, tout le monde a la sienne. De même qu’un pur trouve toujours un
+plus pur qui l’épure, il y a toujours un traditionaliste dont la
+tradition remonte plus haut que celle du voisin. Il y a eu des gens, en
+France, pour estimer que la monarchie française s’était corrompue à
+partir de Louis XIV, d’autres à partir de Philippe le Bel.
+
+--Moi, je crains bien, disait en riant Jules Lemaître, que la corruption
+n’ait commencé à la fin du règne de Hugues Capet...
+
+Où et quand s’est altérée la tradition russe, c’est ce qu’on serait bien
+empêché de dire. Cette tradition est-elle dans les républiques de
+l’ancienne Russie? Car on l’oublie trop: la Russie a un passé
+républicain, et elle n’a jamais tout à fait oublié le régime populaire
+tel qu’il avait été pratiqué, au moyen âge, à Novgorod, à Viatka, à
+Pskof (où, par une rencontre singulière, Nicolas II aura abdiqué).
+
+Où cette tradition pourrait-elle remonter encore? A la Russie de Kief, à
+celle du grand prince Jaroslaf dont une fille, au XIe siècle, avait
+épousé le roi de France Henri Ier? Mais, a écrit Alfred Rambaud, «entre
+cette Russie Varègue, princière et chevaleresque, fort semblable au
+reste de l’Europe féodale, et la Russie des Ivans, la Russie de Moscou,
+la Russie asiatique et despotique, à peine émancipée du joug mongol, il
+y a un abîme». Passons sur la période de la domination tartare. La
+tradition remonte-t-elle à Michel Romanof? C’était un prince élu.
+Remonte-t-elle à l’oligarchie des boïars? A Ivan le Terrible le
+moscovite, ou à Pierre le Grand l’occidental?
+
+Et puis quand, de nos jours, Alexandre II entreprit d’affranchir les
+serfs, marchait-il en avant ou en arrière? Exactement, il rétrogradait.
+Jadis le paysan russe avait été libre, et ses chansons parlaient encore
+de cet âge d’or, car l’établissement de la servitude par raison d’État
+datait des tsars des temps modernes, et Catherine II, l’amie des
+philosophes, avait encore étendu le servage à la Petite-Russie où il
+n’avait pas, au XVIIIe siècle, d’existence légale. C’est de la Russie
+qu’il est vrai de dire aussi que la liberté y était ancienne.
+
+Il y a mieux: qu’avaient fait les réformateurs d’Alexandre II, en 1861?
+C’étaient des hommes qui se piquaient, non seulement de marcher avec
+leur temps, mais d’être en avance sur leur temps. Bureaucrates férus
+d’idées allemandes, ils avaient consacré en Russie le système primitif
+de la propriété collective qui répondait aux théories du socialisme
+germanique. Pour le baron Hachsthausen, «le régime collectif en Russie
+apparaissait comme l’une des institutions étatiques les plus
+remarquables et les plus intéressantes qui existassent au monde».
+
+Lorsque, cinquante ans plus tard, une autre réforme agraire fit passer
+les masses paysannes du communisme à la propriété individuelle, il y eut
+peut-être des traditionalistes pour regretter la condamnation du _mir_.
+
+Si la véritable tradition de la Russie doit être cherchée quelque part,
+il n’y en a qu’une: c’est celle de l’unité nationale, c’est celle qu’ont
+représentée les tsars «rassembleurs de la terre russe». Que leur œuvre
+ne soit pas compromise, que leur héritage ne soit pas «gâché», et la
+Russie d’aujourd’hui restera dans sa ligne de toujours.
+
+
+
+
+PHASE NOUVELLE D’UN VIEUX CONFLIT
+
+
+LE PARTI ALLEMAND EN RUSSIE
+
+Depuis six semaines qu’ils se sont accomplis, les événements de Russie
+sont devenus plus clairs pour le public français. Ils sont devenus aussi
+plus clairs en eux-mêmes par l’échec des intrigues allemandes pour la
+paix séparée, transposées des milieux bureaucratiques et des milieux de
+Cour dans le monde de la social-démocratie.
+
+Nous ne savons pas ce qui se passera à la réunion de l’Assemblée
+constituante et ensuite. Pour le moment, ce qui est acquis, c’est qu’un
+genre de trahison est exclu, cette trahison larvée, cette trahison
+d’apparence décente, cette trahison respectueuse du protocole que le
+régime Stürmer avait commise à l’égard de tous les Alliés en la
+commettant aux frais de la Roumanie. Plus tard comme plus tard. Il
+semble que ce soit malheureusement pour la Russie comme une fatalité
+historique d’être disputée entre les influences germaniques et son
+esprit national. Chez ses révolutionnaires eux-mêmes se retrouve la même
+division et Bakounine n’a pas cessé de s’y opposer à Karl Marx,
+Bakounine est comme le Proudhon de la Russie. Il semble que ce soit, en
+ce moment, Bakounine qui l’emporte sur Karl Marx et Stürmer. C’est le
+plus grand bonheur qui pourrait arriver à la révolution russe. Et si la
+révolution avait réussi en 1905, au lieu de survenir pendant la guerre
+européenne et dans le grand conflit des nationalismes, c’est alors
+qu’elle eût été tout à fait certaine de mal tourner. Que l’on compare
+seulement la conversion des «défaitistes» au manifeste de Vyborg!
+
+Un vieux proverbe russe dit que tout ce qui est bon pour l’Allemand est
+la mort du moujik. L’invasion allemande en Russie est un phénomène qui a
+plus de deux cents ans de date. La Russie a été colonisée, exploitée,
+gouvernée par les Allemands. La régence de Biren a été, à cet égard, au
+XVIIIe siècle, comme le premier modèle du régime Stürmer. «Depuis lors,
+disait Herzen, il y a eu des Allemands sur le trône; autour du trône des
+Allemands; les généraux étaient Allemands, les ministres Allemands, les
+boulangers Allemands, les pharmaciens Allemands. Quant aux Allemandes,
+elles avaient le monopole des fonctions d’impératrices et de
+sages-femmes[4].»
+
+ [4] M. Jean de Bonnefon, dans le _Journal_ du 24 avril 1917, a dressé
+ cette généalogie parlante:
+
+ «... L’ancien empereur a demandé à vivre sous le nom de Nicolas
+ Romanof.»
+
+ «Nul ne saura sans doute la mystérieuse pensée du captif. Il est
+ possible que Nicolas revendique ce nom, ou plutôt sollicite la
+ faveur de le porter, pour être attaché sur la terre d’exil par un
+ dernier lien à cette Russie dont il fut le maître. Il est possible
+ qu’il supplie pour avoir le droit d’emporter ce nom, dernier débris
+ de tous les biens perdus, parce qu’il sait que, _légalement_, ce nom
+ n’est pas le sien.
+
+ En Russie, comme en France, le nom est une propriété qui passe de
+ mâle en mâle. En droit, l’ex-empereur s’appelle Nicolas de
+ Holstein-Gottorp. Voici le détail de la chose:
+
+ La famille russe des Romanof a régné sur la Russie de 1613 à 1762.
+ Le premier tsar de ce nom fut Michel, élu par les États assemblés à
+ Moscou. La dernière souveraine fut l’impératrice Élisabeth, fille de
+ Pierre le Grand, portée sur le trône par la révolution du comte de
+ Lestocq, à la place du tsar Ivan, âgé de quatre ans. Élisabeth n’eut
+ pas d’enfants et désigna pour successeur son neveu, Pierre de
+ Holstein-Gottorp. Depuis l’avènement de ce tsar, sous le nom de
+ Pierre III, jusqu’à la récente abdication de Nicolas II, les
+ Holstein régnèrent sur la Russie.
+
+ La maison de Holstein, héritière de la famille de Schatenbourg,
+ s’est divisée en deux branches: la branche royale de Danemark et la
+ branche ducale de Gottorp, à laquelle appartiennent Pierre III et
+ tous ses successeurs.
+
+ Pierre épousa Catherine d’Anhalt, de la maison allemande
+ d’Anhalt-Zerbst. Celle princesse, née à Stettin, fit déposer et
+ étrangler son époux en 1762; après quoi, elle régna glorieusement
+ sous le nom de Catherine II. Son successeur fut son fils Paul Ier,
+ étranglé par quelques seigneurs, le 23 mars 1801.
+
+ Alexandre Ier, fils de Paul, succéda à son père, épousa, à seize
+ ans, une princesse de Baden-Baden qui ne lui donna pas de fils.
+ Alexandre eut pour successeur son frère, Nicolas Ier, troisième fils
+ de Paul Ier de Holstein.
+
+ La femme de Nicolas Ier fut la princesse Charlotte de Prusse, sœur
+ du roi Frédéric-Guillaume de Hohenzollern.
+
+ Le fils aîné de cette union régna sous le nom d’Alexandre II.
+
+ Vint ensuite Alexandre III de Holstein, marié à la princesse Dagmar
+ de Danemark, qui était, hier encore, impératrice veuve et
+ douairière, sous le nom de Marie-Feodorovna.
+
+ Le fils de ce mariage est Nicolas de Holstein-Gottorp, ex-Nicolas
+ II, époux de la princesse Alix de Hesse et du Rhin, sœur du
+ grand-duc actuel de Hesse, général d’infanterie dans l’armée
+ prussienne.
+
+ ... Ces précisions données ne font pas faisceau d’injures contre le
+ souverain découronné. S’il est vrai que chaque homme est le total de
+ sa race, il est vrai aussi que nul ne choisit sa famille. Et
+ l’ex-tsar Nicolas semble fidèle aux alliances qu’il avait librement
+ choisies quand il demande humblement à porter le nom de Romanof,
+ dont il n’est pas l’héritier.»
+
+
+DANS LE PERSONNEL DIPLOMATIQUE
+
+«Germanisée jusqu’aux moelles, gouvernée par des Allemands», a écrit
+Maurras dans _Kiel et Tanger_ en parlant de la Russie. Le rêve d’une
+partie,--et non la moins influente,--de la diplomatie des tsars était,
+par le moyen de l’alliance française, de conclure un pacte
+franco-germano-russe, de former une chaîne continue entre Pétersbourg,
+Paris et Berlin. Plus d’un diplomate russe affichait ouvertement cette
+idée. Et l’on n’a pas assez remarqué que l’ambassadeur d’Alexandre III
+qui avait conclu l’alliance portait un nom d’Allemagne. Loin de nous la
+pensée de reprocher quoi que ce soit à la mémoire de M. de Morenheim.
+Mais l’abondance du sang allemand, la persistance des traditions
+allemandes dans la diplomatie comme dans l’armée russe (qu’on se
+rappelle Stœssel, Rennenkampf), suffisent à expliquer beaucoup des
+fléchissements, des faiblesses et des contradictions de la politique de
+l’alliance franco-russe.
+
+Au _Novoïé Vremia_, où cette alliance, conçue dans toute sa pureté, a
+trouvé des précurseurs, puis, de tout temps, des défenseurs convaincus,
+d’ardentes campagnes ont été menées contre les éléments d’origine
+germanique et les fameux «barons baltes» qui foisonnaient dans la
+diplomatie russe. En pleine guerre, le 17 août 1915, le _Novoïé Vremia_
+écrivait courageusement:
+
+ Il y a six mois, nous avons consacré une suite d’articles à la
+ question de l’emprise allemande, à l’infiltration allemande dans notre
+ ministère des Affaires étrangères. Nous avons alors énuméré la liste
+ fantastique des barons et des _von_ dont les noms émaillent notre
+ «Annuaire du ministère des Affaires étrangères». Nos déclarations nous
+ ont d’ailleurs valu une amende de 3000 roubles et pas mal de
+ protestations de la part de personnages faisant partie du ministère.
+ Tous jugeaient de leur devoir de déclarer qu’ils étaient depuis
+ longtemps sujets russes et que leurs services, comme ceux de leurs
+ ancêtres, témoignaient de leur parfaite loyauté envers l’empire russe.
+ A ce propos, nous voudrions renvoyer à l’exemple de l’Angleterre: ces
+ trois derniers mois, à Londres, il y a eu quelques démissions
+ sensationnelles et, faisons-le remarquer, volontaires. Que s’est-il
+ passé dans notre ministère des Affaires étrangères?
+
+ Nous ne voulons nommer personne puisque nous ne combattons pas des
+ personnalités, mais un état d’esprit dangereux. Ces derniers temps, on
+ a annoncé quelques démissions éclatantes et «quelques incorporations»
+ au ministère. On peut se convaincre que tous ceux qui ont interrompu
+ leur carrière des derniers mois portent des noms de famille purement
+ russes et slaves de temps immémorial. Sur cette liste, aucun baron,
+ aucun _von_. Nous devons convenir toutefois que deux personnes
+ d’origine allemande du ministère ont été relevées de leurs fonctions.
+ Mais comment? L’un de ces diplomates a renvoyé au ministère toutes ses
+ décorations et, ne voulant sans doute pas porter plus longtemps le
+ masque, a déclaré avec une grande désinvolture qu’il devenait le sujet
+ de Guillaume; naturellement on l’a révoqué. L’autre s’est présenté à
+ ses bureaux le 16 janvier en état d’ivresse et, tout en bavardant, il
+ raconta qu’il s’était mis dans cet état chez «son» consul, en
+ l’honneur de l’anniversaire de Guillaume! Que pouvait-on faire? On le
+ congédia. D’autres cas sont connus, plus étranges encore peut-être.
+ Lisez:
+
+ Un de nos représentants à l’étranger (ambassadeur ou ministre
+ plénipotentiaire) demande qu’on rappelle dans le plus bref délai un de
+ ses attachés qui manifestait trop haut ses sympathies germanophiles.
+ On lui donne satisfaction; mais on fait venir ce fonctionnaire au
+ ministère où son attitude est tellement répugnante qu’à Pétrograde il
+ est boycotté par tous, sa situation y devient intenable à tel point
+ que l’on s’empresse de se débarrasser de ce sympathique germanophile.
+ Et, dans ce but, on le nomme à un poste responsable dans une capitale
+ d’une autre grande puissance.
+
+ Citons encore un quatrième cas qui montre où on est arrivé au
+ ministère des Affaires étrangères: un gouvernement allié a envoyé un
+ télégramme demandant avec insistance le rappel d’un fonctionnaire
+ diplomatique russe qui manifestait avec trop d’ostentation ses
+ sympathies allemandes. On a rappelé ce fonctionnaire de «là-bas». Le
+ fera-t-on monter en grade? Nous ne savons.
+
+ Quel résultat a-t-on obtenu? Celui-ci, que dans notre ministère des
+ Affaires étrangères, il se passe des choses extraordinaires. Nous
+ pourrions nommer, si nous ne voulions pas épargner certaines
+ personnalités, plusieurs fonctionnaires du ministre qui ont de proches
+ parents combattant contre nous, sur le front allemand, en qualité
+ d’officiers. L’un d’eux a un de ses frères qui fait la pluie et le
+ beau temps dans les administrations centrales des chancelleries
+ consulaires.
+
+ On sait que toutes les affaires du ministère sont divisées en
+ politiques et juridiques: le ministre pour les affaires juridiques
+ prend conseil d’un «baron», et d’un autre «baron» pour les affaires
+ politiques.
+
+ Si on veut bien prendre en considération que tous les intérêts vitaux
+ de la Russie sont concentrés dans le ministère des Affaires
+ étrangères, il ne sera pas exagéré de conclure qu’il faut porter une
+ attention particulière à l’état de choses existant au
+ Pont-aux-Chantres; si les personnages d’origine allemande ne
+ comprennent pas d’eux-mêmes combien leur situation est gênante, il est
+ indispensable d’exercer sur eux une pression d’en haut. Autrement,
+ quand viendra le moment de la conclusion de la paix, la Russie se
+ trouverait dans une situation extrêmement désavantageuse. Car, dans le
+ ministère des Affaires étrangères allemand, il n’y a certainement pas
+ un fonctionnaire ayant des sympathies innées et indéracinables pour le
+ slavisme. Et dans le ministère des Affaires russe, le sang allemand
+ est presque dominant.
+
+Voilà pourquoi s’est faite la révolution russe. Voilà pourquoi elle a
+pris si vite des proportions si vastes et pourquoi elle a mérité d’être
+appelée une révolution nationale.
+
+
+OÙ L’HISTOIRE SE RÉPÈTE
+
+«Le comte d’Ostermann a toujours eu, comme la naissance, le cœur et les
+affections allemandes.» Ainsi parlait, au XVIIIe siècle, une instruction
+du cabinet de Paris au sujet d’un Stürmer de ce temps-là. Par les
+Allemands de Russie, par Biren et sa coterie, l’Autriche et la Prusse
+régnaient à Pétersbourg. Et la situation internationale était déjà, ou
+peu s’en faut, la même que celle d’aujourd’hui. Déjà, en Europe, nous
+avions les mêmes ennemis. Et déjà, aussi, il y avait entre la Russie et
+la France le même écran, tandis que le sentiment russe souffrait avec
+impatience la tyrannie des Allemands. Un «parti national» se formait
+autour d’Élisabeth contre le gouvernement établi. Le cardinal de Fleury
+forma le projet d’aider à renverser ce régime et n’hésita pas à
+comploter avec la fille de Pierre le Grand. C’était un homme de beaucoup
+d’entregent que le marquis de La Chétardie, notre ambassadeur à
+Pétersbourg. On ne craignit donc pas de lui confier cette instruction
+sur l’attitude qu’il convenait, pour les intérêts de la France,
+d’adopter en Russie:
+
+ Le gouvernement étranger, pour s’affermir, n’a rien négligé pour
+ opprimer et pour dissiper les anciennes familles russes. Mais, malgré
+ tous les efforts, il reste encore des nationaux mécontents du joug
+ étranger, qui, vraisemblablement, sortiraient de l’inaction lorsqu’ils
+ croiraient le pouvoir faire avec sûreté et avec succès. Le roi ne
+ peut, à la vérité, avoir actuellement une connaissance exacte du
+ détail de cette situation, mais, quand on se rappelle le peu de droits
+ qu’avait la duchesse de Courlande pour venir au trône de Russie... on
+ a peine à penser que la mort de la tsarine régnante puisse n’être pas
+ suivie de mouvements et de troubles.
+
+ ... Il ne peut qu’être fort essentiel que le sieur marquis de La
+ Chétardie, usant de toute sorte de circonspection, s’instruise le plus
+ exactement qu’il sera possible de la situation des esprits, de l’état
+ des familles russes, du crédit et des amis que peut avoir la princesse
+ Élisabeth, de l’esprit général des différents corps de troupes et de
+ ceux qui les commandent, enfin de tout ce qui peut faire juger de la
+ possibilité d’une révolution.
+
+Cette révolution, ce fut celle de 1741, qui ressemblerait comme une sœur
+à la révolution de 1917 s’il y avait eu, de nos jours, une Élisabeth
+pour diriger le parti national et prendre la tête du mouvement. Mais,
+comme de nos jours, il s’agissait alors de délivrer «la glorieuse nation
+russe de la pesante oppression et inhumaine tyrannie étrangère», et de
+lui rendre «la libre élection d’un gouvernement légitime et juste». Pas
+plus que les circonstances, le cœur des hommes ni leur vocabulaire n’ont
+changé.
+
+Quelque chose encore aura manqué toutefois aux journées de mars et à la
+chute de Nicolas II pour qu’elles ressemblent tout à fait au
+renversement tel qu’il s’était accompli en 1741. Le cardinal de Fleury
+n’avait pas craint d’intervenir dans les affaires de Russie. Même pour
+le bon motif, les gouvernements d’aujourd’hui ont des scrupules qui
+étaient ignorés des gouvernements d’autrefois. Dans son livre sur _Louis
+XV et Élisabeth_, Albert Vandal a très bien observé cela.
+
+ C’était, dit l’historien, une résolution grave et quelque peu
+ compromettante pour un ministère qui se piquait de droiture et de
+ modération, que de se mêler clandestinement aux querelles domestiques
+ d’un État étranger, d’y solder la rébellion et d’y faire du roi de
+ France le complice d’une conspiration contre un gouvernement établi.
+ Aux premières insinuations de son ambassadeur, le cabinet de
+ Versailles demanda à réfléchir. Peu à peu, le désir de substituer à
+ Pétersbourg notre influence à celle des Allemands triompha d’un
+ premier scrupule; le XVIIIe siècle ne connaissait guère en politique
+ le principe de non-intervention dans les affaires d’autrui, principe
+ d’origine essentiellement moderne. Le ministère convint que «l’affaire
+ mériterait toute l’attention du Roi», et qu’il fallait éviter de
+ décourager Élisabeth par un refus. Bientôt, il s’expliqua davantage;
+ par son ordre, M. de La Chétardie assura la Tsarevna que la France
+ mettait à sa disposition ses trésors, son crédit et ses conseils.
+
+Au moins l’avantage de cette méthode était-il qu’on n’était pas surpris
+par les événements. Les démocraties modernes sont plus délicates et plus
+réservées, plus timides et plus gauches aussi que les monarchies
+anciennes.
+
+
+
+
+INSTRUCTIONS A UN AMBASSADEUR EN RUSSIE
+
+
+Le public français, dans sa partie moyenne, a été légèrement
+décontenancé par la révoluton russe. Comme la France est, au fond, un
+pays conservateur! Notre ancienne politique n’avait pas ces timidités.
+Les révolutions chez autrui ne lui faisaient pas peur. Le mot lui
+paraissait aussi naturel que la chose, parce qu’elle n’y attachait pas
+un sens infernal ou céleste. Une révolution, c’était un changement de
+système, et la tâche de la politique était d’en tirer le parti qu’elle
+pouvait après en avoir pesé le bien et le mal.
+
+La France, pendant la guerre de Sept ans, s’était trouvée alliée de la
+Russie contre la Prusse dans des conditions qui, nous l’avons rappelé
+souvent, ressemblaient singulièrement à celles d’aujourd’hui. A Berlin
+non plus ce précédent n’était pas oublié et l’on y a spéculé, on y
+spécule encore sur une paix séparée avec la Russie, pareille à celle qui
+avait sauvé Frédéric II. Avec quelle netteté la monarchie française se
+représentait le danger d’une défection de la Russie à la mort
+d’Élisabeth et à l’avènement de Pierre III! C’est ce que l’on peut voir
+par les instructions qui étaient envoyées à notre ambassadeur à
+Saint-Pétersbourg. Quand Stürmer et Protopopof régnaient sous le nom de
+Nicolas II, il n’y aurait eu qu’à faire le décalque de cette lettre de
+Choiseul pour avoir l’image frappante de la situation. L’instruction de
+Choiseul, si vigoureuse et si limpide, date de l’avènement de Pierre
+III. En voici des passages d’une étonnante actualité. Changez seulement
+quelques noms propres et quelques mots, tout y est.
+
+ Le comte de Choiseul au comte de Breteuil.
+
+ Versailles, 31 janvier 1762.
+
+ J’ai reçu, Monsieur, jeudi dernier, une lettre de M. du Châtelet à
+ laquelle il était joint la copie de celle que vous avez écrite à cet
+ ambassadeur pour lui apprendre la catastrophe arrivée en Russie et sur
+ laquelle nous étions rassurés par les nouvelles favorables que vous
+ nous aviez envoyées en dernier lieu...
+
+ Je vous envoie de nouvelles lettres de créance. Vous ajouterez
+ verbalement tout ce qui peut concourir à cimenter l’union des deux
+ cours... Vous direz encore, Monsieur, que le Roi, invariable dans ses
+ sentiments ainsi que dans les principes de sa politique, _n’a jamais
+ manqué à ses amis ni à ses alliés, qu’il a toujours rempli ses
+ engagements avec la plus scrupuleuse exactitude et que sa fidélité
+ inébranlable lui donne droit d’attendre en retour de pareils
+ procédés_.
+
+ Après ces généralités que vous pouvez, Monsieur, étendre et détailler
+ suivant que vous le jugerez à propos, je conçois que vous désiriez
+ suivre des instructions claires et précises pour vous guider dans la
+ circonstance critique et intéressante où vous vous trouvez; mais vous
+ sentirez aisément combien il nous est difficile de vous donner des
+ règles de conduite assez étendues et assez positives pour diriger vos
+ démarches dans la route épineuse et obscure où vous allez peut-être
+ entrer.
+
+ En poussant aussi loin qu’il est possible les spéculations sur
+ l’avenir, il semble qu’on ne peut faire que trois hypothèses: la
+ première que le nouvel Empereur suivra l’ancien système; la seconde,
+ qu’il en adoptera un tout opposé en se liant avec nos ennemis; la
+ troisième, qu’il prendra un parti intermédiaire.
+
+ La première est sans doute la plus désirable, mais malheureusement
+ elle est la moins vraisemblable. Si elle a lieu, vous n’aurez pas
+ besoin de nouvelles instructions... Vous observerez cependant qu’il
+ faut se défier des apparences: _l’Empereur pourrait afficher
+ extérieurement le système quoiqu’il soit contraire à ses inclinations
+ véritables_. C’est pourquoi il est important de pénétrer ses
+ sentiments secrets soit pour prendre nos mesures en conséquence et
+ nous précautionner contre ses mauvaises intentions, soit pour éviter
+ de l’indisposer et de le cabrer par des instances trop vives sur des
+ objets qui pourraient lui déplaire... Pour vous dire notre secret, ce
+ qui nous importe essentiellement, c’est que la Russie demeure attachée
+ à la grande alliance; qu’elle ne rappelle pas ses armées; qu’elle
+ persiste dans l’ancien système et qu’elle ne fasse point sa paix
+ particulière...
+
+ La deuxième hypothèse n’exige pas de grands éclaircissements. Je ne
+ doute pas que vous ne mettiez en usage tous les moyens possibles pour
+ prévenir un parti si dangereux et que vous n’employiez à cet effet la
+ force du raisonnement, les représentations amicales, la fermeté, la
+ douceur, la séduction et la perspective du déshonneur qui rejaillirait
+ sur la Russie d’un pareil procédé.
+
+ Enfin, Monsieur, la troisième hypothèse me paraît la plus naturelle et
+ celle qui présente le plus de probabilité; mais on peut l’envisager
+ sous différentes faces et elle est susceptible de plusieurs
+ modifications.
+
+ 1º L’Empereur pourrait chercher à faire sa paix particulière à des
+ conditions plus ou moins avantageuses pour lui, sans s’embarrasser de
+ ses alliés et sans prendre à l’avenir aucune part à la guerre
+ présente. Quoique ce parti fût moins fâcheux qu’une union avec nos
+ ennemis, _ce serait cependant une violation manifeste des traités et
+ une défection honteuse, à laquelle nous devons mettre tous les
+ obstacles possibles_;
+
+ 2º Une suspension d’armes entre les Russes et le roi de Prusse, toute
+ choses demeurant en état, pourrait avoir pour objet de parvenir à une
+ paix générale par la médiation de la Russie. _Une pareille convention
+ serait un peu moins fâcheuse qu’une paix particulière, mais elle
+ serait encore fort contraire à nos intérêts_;
+
+ 3º L’Empereur, voulant servir le roi de Prusse et se retirer de la
+ guerre, pourrait nous faire des insinuations de paix, nous communiquer
+ le désir qu’il aurait de pacifier les troubles de l’Europe et nous
+ proposer différents moyens de parvenir à une pacification générale ou
+ limitée à la guerre d’Allemagne... Ce n’est pas, Monsieur, que nous
+ soyons éloignés de la paix, _mais nous ne croyons pas qu’elle puisse
+ nous être avantageuse si elle vient par le canal de la Russie_...[5]
+
+ [5] Voir le _Recueil des Instructions données aux ambassadeurs_,
+ _Russie_, tome II, par Alfred RAMBAUD (chez Alcan).
+
+Tel était le péril que présentait pour la France l’avènement de Pierre
+III. Ce péril avait été discerné à Paris avec clairvoyance, car le
+nouvel empereur devait s’empresser de faire sa paix et même de s’allier
+avec le roi de Prusse. Image de ce que nous réservait, s’il eût réussi,
+le coup d’État de Stürmer et de Protopopof!
+
+Il ne vint à l’idée de personne, dans la France de Louis XV, que la
+couronne ni même la tête de Pierre III dussent être respectées par
+scrupule légitimiste. Sans doute, on n’alla pas jusqu’à aider la Grande
+Catherine à «supprimer» son mari. Mais, vingt ans plus tôt, La
+Chétardie, notre ambassadeur, avait secondé de toutes ses forces la
+révolution qui, déjà, avait affranchi les Russes de la domination
+allemande et porté Élisabeth sur le trône. Cette fois, Catherine agit
+seule. Et lorsqu’elle annonça que son mari était mort d’une certaine
+«colique», on accueillit paisiblement à Paris la nouvelle de l’affaire.
+Louis XV écrivait du ton le plus naturel du monde, dans sa
+correspondance secrète: «La dissimulation de l’impératrice régnante et
+son courage, au moment de l’exécution de son projet, ainsi que la
+manière dont elle a traité ce prince, indiquent une princesse capable de
+concevoir et d’exécuter de grandes choses.» Mon Dieu, oui, c’est un
+monarque qui a écrit cela de la suppression d’un autre monarque...
+
+Plus timoré ou plus délicat que La Chétardie, notre ambassadeur, en
+1762, pressentant ce qui allait arriver à Pierre III, avait cru bon de
+s’absenter de son poste. Il faut voir comme il fut rabroué pour n’avoir
+pas été là au moment de cette «révolution intéressante», comme disait le
+cabinet de Paris. «Si Sa Majesté», écrivait le comte de Broglie à
+Breteuil, dans la correspondance secrète, «eût été informée à temps des
+moyens que vous pouviez entrevoir de faire éclore, à la mort de
+l’impératrice Élisabeth, la révolution qui vient d’enlever le trône au
+Czar, _elle vous eût certainement autorisé à préparer cet événement_, au
+lieu que nous avons appris depuis que le ministère a rejeté les
+propositions, à la vérité trop vagues, que vous lui avez faites _de
+chercher à mettre en jeu le mépris et la haine que les Russes portaient
+à l’empereur_.»
+
+La diplomatie française, en ces temps-là, n’était pas bégueule. Elle
+allait à l’urgent et à l’essentiel, c’est-à-dire à l’intérêt de la
+France. Et puis elle n’aimait pas se laisser surprendre ou dépasser par
+les événements.
+
+Au fond, que s’est-il passé en Russie au mois de mars 1917? Une nouvelle
+péripétie de cette lutte entre l’esprit national et les influences
+allemandes qui est chronique chez elle depuis deux cents ans, une
+répétition de ces révolutions de palais qui jalonnent l’histoire de
+l’Empire russe. La différence, c’est que la révolution de palais de 1917
+s’est terminée dans la rue et qu’on ne sait plus trop où elle va, parce
+que, ne l’ayant pas prévue, on ne l’a pas dirigée. Les vieilles recettes
+se sont perdues.
+
+
+FIN
+
+
+
+
+TABLE DES MATIÈRES
+
+
+ PREMIÈRE PARTIE
+ COMMENT EST NÉE LA RÉVOLUTION RUSSE
+ Pages.
+ Avant-propos V
+ I.--Ce qui aurait pu sauver l’Empereur 7
+ II.--Le nationalisme de la Douma 23
+ III.--La trahison de la bureaucratie 30
+ IV.--Raspoutine 44
+ V.--La chute 54
+
+ DEUXIÈME PARTIE
+ AUTOUR DE LA RÉVOLUTION RUSSE
+
+ I.--Quelques éclaircissements.--Un mot du _Novoïé Vremia_.--Le
+ tsar et l’orthodoxie.--Où est la tradition? 65
+ II.--Phase nouvelle d’un vieux conflit.--Le parti allemand en
+ Russie.--Dans le personnel diplomatique.--Où l’histoire
+ se répète 73
+ III.--Instructions à un ambassadeur en Russie 86
+
+
+Paris.--Typ. PHILIPPE RENOUARD, 19, rue des Saints-Pères.--53828.
+
+
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 77229 ***
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+RÉVOLUTION RUSSE</h1>
+
+
+<p class="c gap"><span class="large">NOUVELLE LIBRAIRIE NATIONALE</span><br>
+<span class="small">11, RUE DE MÉDICIS, PARIS</span></p>
+
+<p class="c xsmall">MCMXVII</p>
+
+<div class="break"></div>
+
+<p class="c top4em">DU MÊME AUTEUR</p>
+
+
+<div class="flex">
+<table>
+<tr><td colspan="2" class="c pad xsmall"><div>A LA MÊME LIBRAIRIE</div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><i>Louis II de Bavière</i> (nouvelle édition)</td>
+<td class="bot r i w4"><div>3.50</div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><i>Bismarck et la France</i> (4<sup>e</sup> édition)</td>
+<td class="bot r i w4"><div>3.50</div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><i>Le coup d’Agadir et la Guerre d’Orient</i></td>
+<td class="bot r i w4 small"><div>(épuisé).</div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><i>Histoire de deux Peuples</i> (18<sup>e</sup> mille)</td>
+<td class="bot r i w4"><div>3.50</div></td></tr>
+<tr><td colspan="2" class="c pad"><div><span class="xsmall">CHEZ A. FAYARD ET C</span><sup>ie</sup></div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><i>La Guerre et l’Italie</i> (10<sup>e</sup> édition)</td>
+<td class="bot r i w4"><div>3.50</div></td></tr>
+<tr><td colspan="2" class="c pad xsmall"><div>A LA SOCIÉTÉ LITTÉRAIRE DE FRANCE</div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><i>Petit Musée germanique</i></td>
+<td class="bot r i w4"><div>3.50</div></td></tr>
+<tr><td colspan="2" class="c pad"><div><span class="xsmall">CHEZ HODDER</span> &amp; <span class="xsmall">STOUGHTON</span>, <span class="xsmall">A LONDRES</span></div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><i lang="en" xml:lang="en">Italy and the War</i></td>
+<td class="bot r i w4"><div>3 s. 6 d.</div></td></tr>
+</table>
+</div>
+<div class="break"></div>
+
+
+<p class="c top4em i small">Il a été tiré de cet ouvrage<br>
+sur vergé pur fil des Papeteries Lafuma, de Voiron,<br>
+douze exemplaires numérotés à la presse.</p>
+
+
+
+<p class="c small gap">Tous droits de reproduction, de traduction et d’adaptation
+réservés pour tous pays.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c0">AVANT-PROPOS</h2>
+
+
+<p class="i">« Nos troupes se soulèvent, non pas pour leur
+compte personnel, mais pour sauver le pays. La
+population est persécutée par les Mandchous et
+plongée dans une mer de douleurs. Les Mandchous
+ne sont pas de notre race. Nous voulons les détruire
+et, avec eux, tous les traîtres et les voleurs. »</p>
+
+<p class="i">Telle était, en 1911, la proclamation par laquelle
+l’« Union jurée » avait annoncé aux peuples chinois
+la chute de la dynastie étrangère des Tsing. La
+dynastie de Nicolas II, en dépit de la généalogie,
+était bien russe. Mais son entourage, son personnel
+administratif ne l’étaient pas ou ne l’étaient pas
+assez. Voilà en quoi la Révolution russe ressemble à
+la Révolution chinoise. Voilà ce qui explique, ici
+comme là, l’effondrement foudroyant du trône.
+Pourquoi, ni en Chine ni en Russie, n’a-t-on pas
+vu cette fidélité et ce loyalisme que la cause des
+Stuarts en Angleterre, celle des Bourbons en France
+avaient suscités ? En Russie comme en Chine, l’explication
+se trouve dans le fait qu’il s’est agi d’une
+révolution au point de départ de laquelle l’élément
+national aura été dominant.</p>
+
+<p class="i">L’important est qu’il le reste. Les événements du
+mois de mars 1917 pourraient se définir une révolution
+de palais qui s’est dénouée dans la rue et
+transformée en révolution politique et sociale. Mais
+le dénouement suprême, il faut peut-être l’attendre
+des masses paysannes, tourmentées par le problème
+agraire, par leur faim de la terre. Il faut l’attendre
+aussi des nationalités si diverses que l’Empire réunissait,
+mais qu’il n’avait pas fondues. Des tendances
+centrifuges et séparatistes vont-elles se manifester ?
+Le danger serait grave pour l’Europe pendant la
+guerre, et même après la guerre, si une Allemagne
+grande, forte et unie doit subsister.</p>
+
+<p class="i">On a dit souvent que la Russie était un pays
+d’avenir. C’est vrai lorsque l’on parle de ses immenses
+richesses, encore inexploitées. Mais, sous la
+décadence de l’ancien régime, il était sensible que,
+si la Russie avait un avenir, l’État russe n’en avait
+plus. La nouvelle Russie se refera-t-elle un État ?
+Et comment ? sous quelle forme ? par quels moyens ?
+On se le demande aujourd’hui avec une certaine
+inquiétude et un immense intérêt.</p>
+
+<p class="sign i">J. B.</p>
+
+<p class="ind i small">15 mai 1917.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak">COMMENT EST NÉE LA RÉVOLUTION RUSSE</h2>
+
+
+
+
+<h3 id="c1">I<br>
+CE QUI AURAIT PU SAUVER
+L’EMPEREUR</h3>
+
+
+<p>Un matin de l’an dernier, je causais avec
+le directeur d’une des grandes banques de
+Pétrograde. Un vaste bureau de style anglais.
+Aux murs, pas d’icône, pas de veilleuse allumée.
+Lorsque le regard se portait vers les
+fenêtres, on était étonné de retrouver les bulbes
+d’azur et d’or qui couronnent les cathédrales,
+de voir, sur la Perspective Nevski, la neige,
+les traîneaux, les bonnets de fourrure, et les
+cochers ouatés, pareils à des édredons cerclés
+d’une ceinture voyante. La Russie était au
+dehors. Dans cette maison, c’était l’Amérique.
+Cependant je pressais le grave directeur des
+questions les plus indiscrètes, sans souci de
+l’importuner. Et parmi les sujets sur lesquels
+je cherchais à connaître l’opinion de
+l’homme d’affaires, il y en avait un, surtout,
+un sujet brûlant, celui de cette révolution que
+tant de voix disaient inévitable et prochaine,
+que la plupart annonçaient pour la fin de la
+guerre, mais qui, pour d’autres, était imminente, — et
+c’étaient ceux-là qui devaient
+avoir raison.</p>
+
+<p>Je ne pus réussir à déchiffrer si la révolution
+était ou n’était pas dans les vœux de ce
+financier prudent. Mais le mot, prononcé à
+haute voix dans son cabinet, quoique nous y
+fussions seuls, avait suffi à le mettre mal à
+l’aise. Il tapotait avec inquiétude ses favoris
+blancs, taillés à l’ancienne mode, attentif à
+esquiver les interrogations directes. Enfin, sur
+mon insistance, il se hasardait à répondre par
+ces paroles inoffensives :</p>
+
+<p>— Oh ! avant d’en venir à la révolution, il
+y a tant de soupapes à ouvrir !…</p>
+
+<p>Et là-dessus, comme effrayé d’en avoir trop
+dit, il prétextait que la langue française lui
+était devenue tout à coup d’un maniement
+difficile, et il faisait appeler un fondé de pouvoirs
+pour changer la conversation.</p>
+
+<p>J’avais gardé dans l’esprit les détails de cette
+scène un peu comique, renouvelée sous tant
+de formes diverses au cours des observations
+que j’avais essayé de rassembler en Russie.
+Et ce souvenir de voyage m’est revenu un des
+premiers en mémoire à la nouvelle des événements
+de Pétrograde. Certainement, comme
+l’avait dit le financier timide et subtil, il y avait
+bien des soupapes à ouvrir et qui devaient permettre
+d’éviter la grande explosion. Il semblait
+tellement naturel que l’on dût, une à une, y
+avoir recours ! Comment le gouvernement impérial,
+comment l’Empereur lui-même, lui
+surtout, ignoraient-ils ce fait grave, ce fait
+capital, que le voyageur constatait infailliblement,
+qui s’imposait avec la force de l’évidence
+quinze jours après qu’on avait touché le
+sol russe, le fait enfin, qui, tout simplement,
+sautait aux yeux, à savoir : que, tel quel, le
+régime, à part ses bénéficiaires, ne trouvait,
+d’un bout à l’autre de la Russie, pour ainsi
+dire aucun défenseur ? Il est à regretter pour
+Nicolas II qu’il n’ait pas imité le sultan Haroun-al-Raschid,
+et, sous un déguisement, parcouru
+les villes de son Empire, causant avec les nobles,
+les marchands, les soldats et les portiers. Il
+aurait observé partout ce phénomène redoutable :
+une désaffection qui, le jour critique
+venu, devait le laisser isolé et sans appui,
+tandis que, d’un seul coup, la machine de
+l’État s’effondrait…</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>En temps de guerre, toute vérité n’est pas
+bonne à dire. Tout le monde ne supporte pas
+la vérité et elle n’est utile qu’à quelques-uns.
+Pour cette raison d’abord, pour des raisons de
+convenance ensuite, il était nécessaire de jeter
+un voile sur les affaires intérieures de la
+Russie. On pouvait d’ailleurs, de bonne foi,
+donner au public, l’année dernière, une impression
+relativement rassurante. La stabilité
+à l’intérieur paraissait garantie, autant du
+moins que durerait la guerre. Dans le corps
+diplomatique, à Pétrograde, les observateurs
+les plus attentifs et aussi les plus perspicaces
+se montraient sans doute extrêmement réservés
+dans leurs appréciations et leurs pronostics
+sur l’avenir politique prochain de la Russie.
+C’était le cas, en particulier, à l’ambassade du
+Japon, une des plus nombreuses, des plus
+actives, des mieux renseignées. Sur l’évolution
+de l’Empire russe, il me sembla que le
+baron Motono, de qui les appréciations sur
+les événements de la guerre s’étaient toujours
+trouvées d’une justesse extraordinaire,
+préférait suspendre son jugement. Aux plus
+prudents, néanmoins, une catastrophe n’apparaissait
+pas comme imminente. La bonne
+volonté du pays, celle de la Douma étaient
+certaines. Par patriotisme, les réformes, les
+questions de politique intérieure étaient remises
+à plus tard. Le « bloc progressiste » de
+la Douma qui, l’extrême droite et l’extrême
+gauche exceptées (c’est-à-dire deux poignées
+de représentants) comprenait toute l’assemblée,
+se bornait à demander, au lieu d’un ministère
+bureaucratique, des hommes qui, suivant sa
+formule, eussent la « confiance du pays ».
+Les constitutionnels démocrates ou « cadets »
+avaient eux-mêmes cessé, provisoirement du
+moins, de revendiquer le ministère responsable
+devant les Chambres, c’est-à-dire le
+régime parlementaire pur et simple. Leurs
+chefs les plus qualifiés étaient disposés à
+se contenter de quelques satisfactions dans
+l’ordre des idées constitutionnelles. Et je crus
+bien, alors, discerner pour ma part que certains
+d’entre eux, retournant à leur illusion
+des temps de la première Douma, ne regardaient
+pas comme impossible de devenir ministres
+de l’empereur Nicolas II. Par la force
+des choses, une espèce d’opinion moyenne
+s’était créée dans le « bloc progressiste »,
+en vertu de la fusion des éléments radicaux
+avec les éléments modérés. Un ancien
+<i lang="en" xml:lang="en">leader</i> de la droite, renommé pour sa véhémence,
+M. Pourichkiévitch, et qui devait, ces
+temps derniers, prendre part à l’exécution de
+Raspoutine ; un « nationaliste » comme le
+comte Vladimir Bobrinski ; des « octobristes »
+comme le président Rodzianko et M. Goutchkof,
+qui auront inscrit leur nom dans les événements
+du mois de mars, mais qui seraient
+chez nous de véritables conservateurs : tous
+ces hommes, dont nous venons de nommer
+quelques-uns des plus « représentatifs », assuraient
+un équilibre à la majorité de la Douma.
+Qu’une conciliation avec le pouvoir fût désirée
+par le « bloc progressiste », c’est ce dont on
+ne peut douter. Les efforts suprêmes que les
+chefs libéraux auront faits pour sauver l’Empereur,
+et, ensuite, la révolution ayant pris
+un cours irrésistible et l’abdication étant devenue
+inévitable, pour conserver la dynastie,
+auront fourni la preuve de leur entière bonne
+foi.</p>
+
+<p>Lorsque, au printemps de l’année dernière,
+une délégation de députés russes alla visiter
+les pays alliés, nous eûmes l’occasion de faire
+dire en France à plusieurs personnes : « Ce
+sont probablement les membres du futur gouvernement
+de la Russie qui se rendent à
+Paris. » Et il est vrai que M. Protopopof,
+alors vice-président libéral de la Douma, devait,
+quelques semaines après son retour, devenir
+ministre de l’Intérieur, mais pour quelle
+besogne et dans quelles conditions ! Quant à
+M. Milioukof, le voici aujourd’hui ministre
+des Affaires étrangères du régime nouveau,
+après avoir été maintes fois, sous le régime
+ancien, le conseiller du Pont-aux-Chantres.
+C’est un fait, peu connu, mais bien significatif,
+que M. Sazonof, lorsqu’il était ministre
+des Affaires étrangères, écoutait volontiers les
+avis de M. Milioukof, spécialiste des questions
+de politique extérieure à la Douma et dans le
+journal du parti cadet, la <i>Rietch</i>, dont il était
+le véritable directeur : On voit donc qu’il n’y
+avait pas, alors, entre le monde gouvernemental
+et les éléments les plus libéraux de la
+Douma, un abîme infranchissable, que de
+nombreuses communications existaient même,
+enfin qu’un arrangement amiable et une collaboration
+pouvaient apparaître comme une
+sérieuse probabilité.</p>
+
+<p>Au mois de février 1916, Nicolas II, heureusement
+inspiré, était venu assister à l’ouverture
+de la Douma. Ce fut une surprise
+joyeusement saluée, un événement qui parut
+annoncer un nouveau cours, et tous les témoins
+(nous en étions) s’en réjouirent comme d’une
+garantie de l’union nationale. L’Empereur
+lui-même se rendait compte de l’importance
+et de la signification de son initiative, car il
+parvenait mal à dissimuler son émotion. On
+lisait sur son visage les pensées qui l’agitaient,
+le combat intérieur qui se livrait en lui. Évidemment
+il lui avait fallu vaincre un puissant
+préjugé pour franchir — c’était la première
+fois — la porte du palais de Tauride.
+Il y avait dans son regard de la curiosité et de
+l’inquiétude, comme s’il fût entré dans un
+repaire d’anarchistes. Par instant, d’un mouvement
+nerveux, comme s’il eût étouffé, il
+faisait le geste de desserrer son col. Lorsque,
+les prières dites, il s’adressa aux députés
+groupés autour de lui, son trouble était tel
+que la première phrase de son allocution, où
+il félicitait l’armée de la prise d’Erzeroum, fut
+grammaticalement incorrecte. J’entends encore
+le président Rodzianko, souhaitant la bienvenue
+à l’Empereur, élevant sa voix sonore chaque
+fois que, dans ses paroles, revenait le mot
+<i>narod</i> (nation). C’était comme si un avertissement
+bienveillant et solennel eût été donné
+à l’autocrate. Le chemin d’une large politique
+nationale lui était montré. Et les acclamations
+qui le saluèrent lorsqu’il traversa la salle
+des séances éclairèrent ses yeux, détendirent
+son visage, où apparut même, après une si
+longue contrainte, un sourire timide. Instants
+décisifs, d’où aurait pu dater une phase nouvelle
+de l’histoire de la Russie. Comment les
+impressions de cette journée de réconciliation
+et d’entente se sont-elles effacées chez
+Nicolas II ? Comment d’autres sentiments, de
+funestes préjugés ont-ils prévalu chez lui ?
+C’est le triste secret d’un souverain faible,
+d’un autocrate soumis à toutes les influences
+d’un déplorable entourage…</p>
+
+<p>Je ne crois pas me tromper en disant que
+la visite de l’Empereur à la Douma avait fait
+naître chez les libéraux de grandes espérances.
+Jamais ils ne furent aussi modérés que pendant
+les quelques mois qui suivirent, jamais
+ils ne firent preuve d’autant d’aptitudes au
+gouvernement. C’était à cette époque que je
+me trouvais en Russie. Je pus recueillir, de la
+bouche même des principaux chefs de partis,
+l’assurance qu’une entente avec la monarchie
+leur semblait non seulement possible, non seulement
+désirable, mais encore nécessaire.</p>
+
+<p>« Je suis monarchiste, monarchiste de cœur
+et d’âme, et tous mes amis octobristes le sont,
+comme la Russie l’est elle-même », me disait
+M. Rodzianko quelques jours après la visite
+de l’Empereur au palais de Tauride, visite
+qu’il regardait comme un succès pour ses
+idées et pour sa cause. Et il affirmait sa conviction
+que la Russie évoluerait sans secousses
+et par étapes vers le régime des monarchies
+constitutionnelles d’Occident. Il trouvait des
+raisons de confiance dans l’histoire de la
+Douma elle-même, qui, en dix ans, avait fait
+son éducation politique. Il la comparait à un
+enfant qui, après s’être tenu sur le pied
+gauche (les premières Doumas révolutionnaires)
+et ensuite sur le pied droit (la troisième
+Douma conservatrice), marchait désormais
+d’aplomb sur ses deux pieds. Et revenant
+sur la présence de l’Empereur à la séance
+de rentrée, le président ajoutait en riant de
+bonne humeur :</p>
+
+<p>« On avait voulu faire croire à Sa Majesté
+que l’assemblée était composée de loups et de
+tigres. Sa Majesté a voulu en avoir le cœur
+net. L’Empereur est venu parmi nous, il a vu
+de ses yeux et il sait bien, aujourd’hui, que
+l’on peut s’entendre. »</p>
+
+<p>Si, doué de seconde vue, j’eusse annoncé à
+M. Rodzianko qu’un an plus tard, presque
+jour pour jour, il demanderait un acte d’abdication
+à Nicolas II, il aurait certainement
+trouvé la plaisanterie de très mauvais goût…</p>
+
+<p>Une autre fois, c’était M. Maklakof, un des
+chefs les plus brillants, les plus spirituels du
+parti cadet, qui parle notre langue comme un
+Parisien, dont la conversation est un feu d’artifice
+de mots et de formules qui feraient de
+lui un de nos plus vifs chroniqueurs. Lui aussi
+croyait fermement à une évolution politique
+qui s’accomplirait régulièrement, dans les
+formes du gouvernement monarchique. L’idée
+qu’on pût supprimer les Romanof lui faisait
+lever les bras au ciel : « Excellent moyen,
+s’écriait-il, d’alimenter la réaction ! Admirable
+idée de votre Gribouille ! »</p>
+
+<p>Et un autre jour encore (il suffira de s’arrêter
+là), je questionnais M. Efremof, « progressiste »
+notoire qui, par le tour de ses pensées,
+par sa vue générale des choses, par son
+vocabulaire, par les détails mêmes de sa personne,
+évoquait le type du républicain de gauche
+tel qu’il existe chez nous. Il était, ce radical,
+moins certain que les octobristes ou les
+cadets que l’évolution dût être paisible et régulière.
+Le Tsar à la Douma ?… Oui, sans doute,
+mais n’était-ce pas trop tard ? « L’abîme se
+creuse », me disait le député progressiste en
+hochant la tête. Et pourtant, il ne croyait pas,
+lui non plus, à la subversion totale du régime,
+à ce qu’il appelait « une révolution sérieuse »,
+c’est-à-dire, d’un seul mot, à la Révolution…</p>
+
+<p>Le moment où ces déclarations sincères et
+spontanées m’étaient faites était pourtant celui
+où commençait contre le mouvement libéral
+la réaction de ce qu’on devait désigner plus
+tard sous le nom d’« influences occultes ».
+M. Stürmer avait été désigné par l’Empereur
+Pour succéder à M. Goremykine dans les derniers
+jours de janvier (du vieux style). Nous
+savons aujourd’hui que c’est de ce choix malheureux
+que datent le recommencement de la
+politique germanophile et la tentative de la
+bureaucratie pour reprendre la haute main sur
+le gouvernement de l’Empire.</p>
+
+<p>Il est vrai que M. Stürmer était accueilli
+froidement. Mais les dispositions conciliantes
+des libéraux n’en étaient pas découragées.
+Dieu sait pourtant si la personne du nouveau
+président du Conseil était peu engageante ! A
+franchement parler, elle était même antipathique.
+Lorsque cette nomination avait été
+connue, un beau matin, à Pétrograde, la stupéfaction
+avait été grande. Le nom seul de
+M. Stürmer, ce nom allemand de mauvais
+augure, choquait les oreilles et excitait la défiance :
+comment n’avait-il pas mis le pouvoir
+en garde contre un choix si malencontreux<a id="FNanchor_1" href="#Footnote_1" class="fnanchor">[1]</a> ?
+Les quolibets qui l’accueillirent dissimulaient
+mal l’inquiétude et l’irritation de l’opinion
+publique. C’est au ministre de la Guerre que
+l’on prêtait ce mot. Comme le bruit du départ
+de M. Goremykine avait couru, un ami
+demandait, par téléphone, le nom de son successeur,
+et le général Polivanof avait répondu :
+« Je ne peux pas le dire, j’aurais trois mille
+roubles d’amende. » Trois mille roubles
+d’amende, c’est, en effet, le tarif à Pétrograde
+lorsqu’on parle allemand au téléphone. Quelques
+jours plus tard, au Yacht-Club, à l’heure
+du déjeuner, un officier se levait, demandait
+la permission de prononcer deux mots allemands,
+rien que deux, et disait gravement,
+au milieu des rires : « Gofmeister Stürmer. »
+Car on sait que la plupart des titres de cour,
+en Russie, venaient d’Allemagne (comme
+aussi trop de titres de la hiérarchie militaire),
+et que, dans la langue russe, l’H aspiré allemand
+se change en G. Telles sont les épigrammes
+par lesquelles la révolution aura
+commencé. Mais ces épigrammes étaient déjà
+sanglantes et elles portaient loin parce qu’elles
+associaient, au mouvement libéral contre le
+régime bureaucratique, l’idée de nationalité.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_1" href="#FNanchor_1"><span class="label">[1]</span></a> <i lang="la" xml:lang="la">Nomen, numen</i>… Le nom de M. Goremykine, peur être
+russe, ne sonnait guère mieux. Il voulait dire quelque chose
+comme l’<i>affligeant</i> ou le <i>lamentable</i>, ce qui n’exprimait que
+trop bien l’idée que le public avait du gouvernement.</p>
+</div>
+<p>Si net était pourtant, chez les hommes politiques
+libéraux, le désir d’éviter une cassure,
+que, tout en faisant grise mine à M. Stürmer,
+ils le toléraient, et même, au besoin, l’excusaient.
+Pendant son séjour à Paris, au mois
+de mai, M. Milioukof, interrogé par un rédacteur
+de <i>l’Humanité</i>, déclarait que son parti,
+celui des constitutionnels-démocrates, d’accord
+avec les autres partis du « bloc progressiste »,
+renonçait pour le moment à réclamer
+ce « ministère responsable » qui devait être, à
+ses yeux, « le résultat d’une longue évolution ».
+Et, quant à la personne même de M. Stürmer,
+M. Milioukof ajoutait en propres termes, et
+non sans causer quelque surprise à son interlocuteur :
+« C’est un personnage de transition.
+Il n’est pas d’un réactionnarisme aussi déterminé
+que son prédécesseur, M. Goremykine.
+C’est un bureaucrate d’esprit très conservateur,
+mais, justement parce que bureaucrate,
+il est doué d’une certaine souplesse qui lui
+permet de s’adapter aux circonstances… »</p>
+
+<p>On voit que M. Milioukof y mettait de la
+bonne volonté. Il n’était guère possible d’en
+mettre davantage. Cet esprit d’adaptation aux
+circonstances, pour lequel lui et ses amis faisaient
+crédit à M. Stürmer, il était en réalité
+le leur. En dehors des cercles de la Douma,
+j’ai entendu plus d’un libéral russe s’en plaindre.
+Les troupes du parti des réformes étaient,
+de toute évidence, restées beaucoup plus intransigeantes
+que les états-majors. Elles en
+comprenaient avec peine les sentiments et la
+tactique. Plus d’une fois, j’aurai entendu blâmer
+la « faiblesse » du bloc progressiste,
+quand on ne la taxait pas de trahison : tous
+les hommes politiques qui, à un moment
+donné, ont voulu « sérier les questions », ont
+encouru les mêmes reproches et les mêmes
+colères.</p>
+
+<p>Mais c’est ici, peut-être, que nous commençons
+à toucher du doigt une des causes
+de la catastrophe où s’est abîmé l’ancien
+régime.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3 id="c2">II<br>
+LE NATIONALISME DE LA DOUMA</h3>
+
+
+<p>La guerre était, dans son principe, une
+guerre populaire. Il serait à peine exagéré de
+dire que c’était la guerre de la Douma. Entre
+1909 et 1914, entre la remise par M. de Pourtalès
+des deux ultimatums, dont le premier,
+de tous points semblable au second, avait déterminé
+un recul de la Russie que le patriotisme
+russe avait ressenti comme une humiliation,
+bien souvent la Douma avait exprimé
+le désir d’une politique étrangère plus vigoureuse.
+L’annexion de la Bosnie-Herzégovine
+par l’Autriche avait laissé une profonde amertume.
+L’éclipse que le prestige de la Russie
+avait subie en Orient avait été déplorée, critiquée
+à plus d’une reprise à la tribune du palais
+de Tauride. Aussi, lorsque l’empereur prit la
+défense de la Serbie menacée, puis quand il
+repoussa l’ultimatum de l’Allemagne, la
+Douma se reconnut dans cette résolution.
+Elle avait contribué, pour une part certaine,
+à ce retour à la fierté. Elle le salua comme
+une réparation. C’est d’ailleurs le propre mot
+qui fut employé, à la grande séance du 8 août,
+par l’orateur des nationalistes, M. Balachef :
+« A l’heure difficile et glorieuse que nous vivons,
+la Russie est appelée à réparer quelques-unes
+de ses erreurs historiques. » Et quand
+M. Milioukof vint déclarer à son tour : « Nous
+luttons pour libérer notre patrie d’une invasion
+étrangère, pour libérer l’Europe et le Slavisme
+de l’hégémonie germanique », il fut accueilli
+par des « bravos à gauche ».</p>
+
+<p>Au fond, le nationalisme était la tendance
+dominante de cette Douma, la quatrième depuis
+la charte d’octobre 1905. Le mélange
+des idées de liberté et de nationalité s’était vu
+en France au <small>XIX</small><sup>e</sup> siècle lorsque les libéraux
+combattaient à la fois la monarchie et les
+traités de 1815. Il s’était vu en Allemagne et
+en Italie où les efforts pour obtenir un régime
+constitutionnel s’étaient confondus avec les
+aspirations unitaires. On l’avait revu à Constantinople
+en 1908 avec les Jeunes-Turcs. Ce
+mouvement historique continuait, par la Russie,
+son tour du monde. Il suffira de rappeler
+les congrès « néo-slaves », qui s’étaient tenus
+à plusieurs reprises durant les années qui ont
+précédé la guerre. Le panslavisme renaissait
+sous une forme nouvelle. Au lieu d’être l’héritage
+de la « Sainte Russie », il se trouvait
+désormais associé à la doctrine politique du
+libéralisme. Il ne faut pas oublier, par exemple,
+pour comprendre les choses, que M. Milioukof
+aura été le premier à désigner Constantinople
+comme un des buts de guerre de
+la Russie. Le 24 mars 1916, plus de six mois
+avant que M. Trépof, durant son bref passage
+aux affaires, eût à son tour proclamé la nécessité
+pour l’empire russe de dominer le Bosphore,
+M. Milioukof avait dit à la Douma :
+« Nous voulons une sortie vers la mer libre.
+Nous n’aurions certes pas déclaré la guerre
+dans l’unique dessein de réaliser ce désir ;
+mais, puisqu’elle est commencée, nous ne la
+terminerons pas sans obtenir cette sortie. Notre
+intérêt consiste à nous annexer les Détroits. »</p>
+
+<p>C’était la vieille idée impériale trouvant de
+nouveaux interprètes. Quelle différence, on
+le voit, entre les hommes qui voulaient régénérer
+la Russie par la guerre et ceux qui, en
+1905, avaient tenté d’exploiter les défaites de
+Mandchourie pour faire la révolution ! Le
+manifeste de Viborg, après la dissolution de
+la première Douma, avait invité le peuple
+russe à refuser l’impôt et le service militaire.
+En 1914, les libéraux de la quatrième Douma
+lui demandaient de ne pas marchander les
+sacrifices pour la guerre jusqu’au bout.</p>
+
+<p>Rénover la Russie par la liberté pour la
+faire plus grande et achever ses destinées
+nationales, c’était, au fond, une idée d’intellectuels,
+une idée de bourgeois. Cette quatrième
+Douma, elle était bourgeoise, en effet.
+Comment, de cela aussi, l’Empereur ne s’est-il
+pas rendu compte ? C’était à la suite des restrictions
+du droit électoral opérées en 1907 et
+en 1911, que la quatrième Douma avait été
+élue. Cens, curies, découpage des circonscriptions,
+tout avait été combiné pour obtenir
+une Douma souple et gouvernable. Cette
+Douma, on l’avait obtenue. Et il suffisait d’un
+peu de mémoire pour comprendre qu’au fond
+c’était une Douma « introuvable » et que l’on
+devait s’estimer heureux de l’avoir telle qu’elle
+était, lorsqu’on la comparait aux premières
+expériences du régime constitutionnel, aux
+premiers résultats des consultations populaires.</p>
+
+<p>Nous croyons, sans pédantisme, pouvoir
+dire que ce qui aura surtout manqué à
+Nicolas II, parmi ses précepteurs, c’est un
+bon professeur d’histoire. Il est fâcheux pour
+lui, sa dynastie et son Empire, qu’à aucun
+moment il ne se soit trouvé quelqu’un pour
+lui montrer l’exemple de ce que d’autres
+monarchies avaient fait pour retremper leurs
+forces dans un grand courant national. Le
+passage de l’absolutisme au régime constitutionnel
+se trouvait étrangement facilité par la
+guerre. L’occasion s’offrait aux Romanof de
+prendre cet élixir de jeunesse qui avait si bien
+réussi à la maison de Savoie, grâce au <i lang="it" xml:lang="it">Risorgimento</i>,
+à la maison de Hohenzollern, grâce
+aux deux guerres de 1866 et de 1870. Victor-Emmanuel
+et Guillaume I<sup>er</sup>, chacun à son
+heure, avaient renouvelé leurs traditions,
+rompu avec leurs conservateurs : Bismarck,
+dans ses <i>Souvenirs</i>, a fait la théorie de ce
+<i lang="de" xml:lang="de">Bruch mit den Conservativen</i>, de cette rupture
+avec les anciens partis, encombrants et compromettants,
+et qui entraînent à la ruine les
+gouvernements qui ne savent pas se dégager
+à temps pour rallier des éléments nouveaux.
+Savoie et Hohenzollern s’étaient bien trouvés
+de la recette. C’est ainsi que les libéraux
+prussiens, si acharnés dans leur opposition
+jusqu’en 1870, avaient formé ensuite ce parti
+national-libéral, le plus fidèle soutien de
+Bismarck et de la politique d’Empire et qui,
+comme l’ordre même des mots l’indiquait,
+avait fini par subordonner son libéralisme à
+son nationalisme. On sait que, dans la guerre
+présente, le parti national-libéral s’est montré
+aussi « annexionniste », aussi pangermaniste,
+aussi outrancier, que les plus qualifiés des
+conservateurs, en sorte que, pour rétablir
+l’équilibre et pour respecter la loi de physique
+politique qui pourrait s’appeler « loi de
+Bismarck », le chancelier de Guillaume II a
+été conduit à se rapprocher de la fraction
+modérée de la social-démocratie. Il ne tenait
+qu’à Nicolas II d’acquérir de la même manière
+ses « nationaux-libéraux ».</p>
+
+<p>En réalité, et c’est ce qui va nous faire
+comprendre le cours des choses, le libéralisme
+russe avait engagé son avenir dans la guerre.
+Il jouait sa fortune sur la victoire. Si le défi
+de l’Allemagne, qui n’avait pas été relevé en
+1909, l’avait été en 1914, c’était, pour une
+part, aux critiques que la Douma avait faites
+de la politique d’effacement que ce résultat
+avait été dû. Le sentiment et les théories des
+libéraux étaient intéressés dans cette lutte
+contre le bloc austro-allemand. Leur responsabilité
+ne l’était pas moins. Ils avaient tout
+approuvé, les crédits, les hommes, les sacrifices
+que la guerre impose aux nations. Si la
+guerre se terminait mal, ce n’était pas seulement
+l’idée slave et le patriotisme de la
+Douma qui auraient à souffrir. Ce serait la
+Douma elle-même qui serait atteinte. Réactionnaires
+ou révolutionnaires « défaitistes »
+la guettaient également, l’attendaient au
+résultat pour l’en accabler. C’est ainsi qu’indépendamment
+même de tout sentiment et
+de toute idéologie, l’instinct de la conservation,
+et, aussi, on ne sait quel appel des dieux,
+devaient entraîner la Douma à pousser la
+guerre à fond, à consacrer à la guerre, surtout
+par ses Commissions, son activité et ses
+forces, — ce qui, justement, devait l’introduire,
+avec la bureaucratie, dans un conflit qui
+aura été prompt à dégénérer en duel à mort.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3 id="c3">III<br>
+LA TRAHISON DE LA BUREAUCRATIE</h3>
+
+
+<p>Lorsque Pierre le Grand, il y a deux cents
+ans de cela, avait constitué sa hiérarchie
+administrative, il avait composé le <i>tchin</i> aux
+quatorze degrés, avec ses « équivalences »,
+des traditions de la Horde d’Or et d’éléments
+empruntés à l’administration de son voisin
+le roi de Prusse. Le <i>tchin</i>, mongolique et
+prussien, devait, dans sa pensée, faire de
+toutes les branches de la bureaucratie une
+machine harmonieuse et disciplinée comme
+l’armée elle-même. Jamais Pierre le Grand
+n’aurait pu imaginer que cette création, cette
+émanation du tsarisme en viendrait un jour
+à entraîner un tsar dans son impopularité et
+dans sa chute. S’il eût pu évoquer une
+pareille hypothèse, il l’eut repoussée comme
+un non-sens. C’est pourtant aux effets de ce
+non-sens historique et politique, terrible pour
+sa dynastie, que nous venons d’assister.</p>
+
+<p>« A la fin, dit Gœthe, nous devenons les
+esclaves des créatures que nous avons faites. »
+C’est ce qui est arrivé au tsarisme avec ses
+bureaucrates. Le <i>tchin</i> avait été organisé pour
+collaborer en sous-ordre à la grande œuvre
+tsarienne : l’unification de la Russie. Il avait
+été destiné aussi par Pierre le Grand à occidentaliser
+les Russes, à les initier à la civilisation
+européenne. C’était un instrument de
+gouvernement et un instrument de progrès.
+Le mécanisme avait rendu d’immenses services
+entre les mains des empereurs énergiques.
+D’un bout à l’autre du vaste État, les <i>tchinovniks</i>
+aux casquettes multicolores faisaient
+régner l’ordre russe. C’étaient eux qui rattachaient
+au pouvoir central tant de provinces
+séparées par de si longues distances, plus
+séparées encore par la race, les mœurs et le
+langage. Appuyée sur ses traditions, sur l’histoire
+de la Russie, la bureaucratie se croyait
+intangible parce qu’elle était indispensable
+pour tenir le faisceau serré : sa justification
+suprême se sera trouvée dans la décision du
+gouvernement provisoire qui, après avoir destitué
+les gouverneurs des provinces et sévi
+contre la police, a maintenu les cadres secondaires
+de l’administration et laissé en place
+ces légions de fonctionnaires pourtant détestés.
+La bureaucratie a été, elle reste encore l’armature
+de l’Empire. Mais, comme toutes les institutions,
+elle avait pris un caractère nouveau
+au cours des années. D’organisme administratif,
+elle était devenue une puissance politique
+qui s’enflait aux dépens de l’autocratie
+elle-même. Tandis que le <i>tchin</i> tendait à former
+un État dans l’État, tandis que l’esprit de
+caste y grandissait, qu’il avait ses intérêts
+propres à défendre, l’autorité tsarienne, avec
+Nicolas II, s’affaiblissait et s’anémiait de jour
+en jour. Le peuple ne sentait plus la main
+ferme des tsars. Il ne sentait que trop l’avidité
+et la brutalité des bureaucrates. Et puis,
+les contradictions et les incohérences se multipliaient
+dans le mécanisme politique, singulièrement
+compliqué. La Russie adoptait peu
+à peu les formes des gouvernements occidentaux :
+dans ces formes creuses, la pensée de
+Nicolas II, tantôt hésitante et tantôt obstinée,
+ne savait que mettre. La Russie avait une
+Chambre, mais bridée, impuissante et qui
+s’irritait. Elle avait un président de conseil et
+des ministres qui continuaient à n’être aux
+yeux de l’Empereur que des fonctionnaires et
+qu’il choisissait parmi les fonctionnaires.
+C’était le système contre lequel protestait
+l’opinion libérale. Mais, d’autre part, les
+fonctionnaires eux-mêmes se sentaient menacés
+dans leur omnipotence et leurs privilèges
+par un mouvement d’idées sans cesse croissant,
+par des forces nouvelles qui se développaient
+à vue d’œil. Nicolas II, qui avait
+encore trouvé dans le haut personnel bureaucratique
+des ministres dévoués à sa personne
+et au bien public, et capables de servir une
+idée avec désintéressement comme Stolypine,
+continuait comme par le passé à puiser dans
+le <i>tchin</i>. Il ne s’apercevait pas que le <i>tchin</i>,
+exploitant sa faiblesse, spéculant sur son
+aveuglement, ne se servait plus de l’autorité
+qu’il recevait de l’Empereur que pour défendre
+sa propre situation.</p>
+
+<p>La guerre venue, la bureaucratie a craint
+plus que jamais de se voir dépossédée, et elle
+avait, en effet, les plus sérieuses raisons de le
+craindre. Non seulement elle n’avait pas préparé
+la Russie à soutenir la lutte, non seulement
+elle se savait inférieure à la tâche de
+donner à la Russie les moyens de se défendre
+et de vaincre, mais encore le cœur n’y était
+pas. Jadis elle s’était formée sur le modèle
+prussien et à l’aide d’éléments germaniques.
+C’était le temps où le progrès occidental était
+venu à la Russie à travers l’Allemagne, où,
+pour être bien vu, bien noté de Pierre et de
+ses successeurs férus d’organisation prussienne,
+il fallait porter un nom allemand.
+Plus d’une famille russe, au <small>XVIII</small><sup>e</sup> siècle, pour
+parvenir, avait germanisé son nom. De ces
+origines, une forte empreinte était restée marquée
+sur la bureaucratie. Sans enthousiasme,
+et même avec appréhension, les gens du <i>tchin</i>
+avaient vu éclater la guerre avec l’Allemagne.
+Quand ils s’aperçurent que la guerre aggravait
+leur impopularité, dressait en face d’eux
+des organisations concurrentes et qui se montraient
+capables de les supplanter dans tous
+les domaines où eux-mêmes apparaissaient
+inertes et insuffisants, ils n’eurent plus qu’une
+idée : et ce ne fut pas — en quoi il se sont
+condamnés — de réparer leurs fautes par le
+travail, l’activité et le patriotisme. Ce fut de
+profiter du pouvoir politique qu’ils tenaient
+de l’Empereur pour tromper l’Empereur lui-même
+et pour écraser leurs rivaux.</p>
+
+<p>Presque toujours, de loin, les problèmes
+politiques des autres peuples nous paraissent
+simples et faciles à résoudre. Nous ne tenons
+pas compte de traditions, de sentiments qui
+ne nous touchent pas, des situations acquises
+et des ambitions montantes, de conflits d’intérêts
+où nous ne sommes pas parties et dont,
+par suite, nous faisons bon marché. Au début
+de mon séjour en Russie, je demandais pourquoi
+le pouvoir ne se décidait pas à appeler
+au ministère ces hommes « jouissant de la
+confiance publique », que réclamaient la
+Douma et les journaux.</p>
+
+<p>— Rien n’est dangereux, disais-je à des
+conservateurs, comme ces formules auxquelles
+la presse fait un sort. En politique aussi la résistance
+irrite le désir. Les programmes d’opposition
+sont comme l’amour, dont un de nos
+poètes a dit qu’il vit d’inanition et meurt de
+nourriture. Ce qui serait adroit, ce serait de
+prendre le libéralisme au mot. D’abord, une
+de ses armes lui serait enlevée. Et puis qu’est-ce
+que l’expérience en coûterait ?</p>
+
+<p>On me répondait par des paroles vagues,
+jusqu’au jour où un homme qui savait la politique
+de son pays me fit entrer au fond des
+choses par la démonstration que voici :</p>
+
+<p>— Vous savez ce qui se passe dans une
+société où les actionnaires sont mécontents
+de la gestion des administrateurs en exercice.
+Ils veulent introduire au conseil des
+administrateurs nouveaux, et il semble que
+cette solution soit de nature à satisfaire tout
+le monde. Mais c’est celle justement que
+ne peut pas accepter le conseil, parce que,
+par les nouveaux administrateurs, les actionnaires
+seraient initiés à ses comptes et à
+ses secrets. Et c’est par-dessus tout ce que
+ne veut pas un conseil d’administration qui
+tient à ses privilèges et qui n’a pas la conscience
+tranquille. Tel est précisément le cas
+de la bureaucratie. Elle ne veut pas laisser
+un homme du dehors, un délégué du public,
+contrôler ses actes et s’introduire dans ses
+affaires : car elle a fini par regarder les affaires
+de l’Empire comme ses affaires propres. Aussi,
+lorsque l’Empereur manifeste la moindre velléité
+de satisfaire au désir si naturel de l’opinion
+publique, les conseillers qui l’entourent,
+et qui ne sont pas, croyez-le, des théoriciens
+de la contre-révolution, mais des vizirs sceptiques
+et subtils, viennent lui murmurer à
+l’oreille : « Mais où sont-ils, Sire, les hommes
+qui auraient la confiance de toute la vaste
+Russie ? M. Goutchkof, par exemple (et ce
+nom était bien choisi, car l’Empereur haïssait
+M. Goutchkof), est très connu à Moscou.
+L’est-il à Kazan, à Saratof, plus loin encore ?
+Votre Majesté voit donc qu’il s’agit là d’une
+simple chimère et que son pouvoir ne peut
+sortir des mains des hommes qui sont les
+commis du Tsar, l’émanation de sa volonté. »
+Et voilà comment, chaque fois, les grands
+<i>tchinovniks</i> ont gardé ce que vous appelez chez
+vous, je crois, « l’assiette au beurre… »</p>
+
+<p>Mais, à la fin, ce n’a plus été seulement
+dans les conseils du Tsar que la bureaucratie
+a eu à défendre ses privilèges. C’est en face
+d’organismes plus actifs, plus dévoués qu’elle
+à la chose publique et qui s’étaient montrés
+capables de la suppléer et de la remplacer dans
+tous les domaines (ravitaillement, munitions,
+secours aux blessés, etc.) où elle-même avait
+accusé son mauvais vouloir et son incurie.
+La guerre avait pour effet de menacer le monopole
+de la bureaucratie, et c’est ce qui lui
+a fait détester la guerre. Il paraît incompréhensible,
+à distance, que le gouvernement
+déchu ait poursuivi de tant de jalousie et de
+haine ces congrès des <i>Zemstvos</i> et des villes, ces
+« organisations sociales », produits spontanés
+de la nation russe, conformes aux traditions
+nationales et qui travaillaient à fournir l’armée
+et la population civile de ce qui pouvait leur
+manquer. Mais justement la bureaucratie a
+vu dans les comités formés par les assemblées
+locales et municipales ou issus des groupements
+de particuliers ce qu’y voyait tout le
+monde : c’est-à-dire des remplaçants. Se
+sentant incapable de soutenir la concurrence,
+elle n’a plus eu qu’une idée, et c’était de la
+supprimer violemment.</p>
+
+<p>Comme nous venions un jour de voir à
+Moscou le prince Lvof, qui présidait l’Union
+des <i>Zemstvos</i> et des villes, un de nos compatriotes,
+esprit fin et clairvoyant, me disait
+ces paroles qui prennent un sens singulièrement
+fort aujourd’hui que le prince dirige le
+gouvernement nouveau :</p>
+
+<p>— Il n’est pas douteux pour moi qu’il faudra
+qu’à un moment ou à un autre celui avec qui
+vous venez de causer franchisse cette porte
+comme président du conseil, ou bien ce sera
+comme assassiné…</p>
+
+<p>Pour cet observateur des choses russes, il
+n’y avait pas de compromis, pas de terrain
+d’entente possible entre les forces natives de
+la Russie et le <i>tchin</i>. Et le prince Lvof m’était
+apparu pour le <i>tchin</i> comme un adversaire redoutable,
+l’homme d’une seule idée et d’une
+seule volonté, avec les partis pris solides de
+l’homme d’action. Je me rappelle l’éclair
+rapide, et facile à traduire, de son regard, le
+nom de Stolypine ayant été prononcé devant
+lui. Mais, très maître de lui-même, ennemi
+des propos inutiles, il allait à l’essentiel, à
+l’exposé de cette œuvre étonnante dont il était
+l’âme et qui avait consisté à créer de toutes
+pièces une administration, l’administration
+officielle étant défaillante. Dès lors, la situation
+était bien claire : il fallait que la bureaucratie
+reconnût la place, le rôle et l’utilité des
+<i>Zemstvos</i> et des organisations sociales dans
+l’État et qu’elle fît elle-même, par conséquent,
+l’aveu de son incapacité. Ou bien, il fallait
+qu’elle brisât cette concurrence, le bien public,
+le salut du pays dussent-ils en souffrir, la
+monarchie elle-même dût-elle être compromise
+dans la lutte. C’est à ce dernier parti,
+gros de dangers, et qui a prouvé son absence
+de patriotisme, que s’arrêta le clan des hauts
+bénéficiaires du <i>tchin</i>.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Un souverain moins faible et plus clairvoyant
+que Nicolas II aurait refusé de se faire
+l’instrument d’une coterie qui n’invoquait
+les traditions de l’État que pour servir ses
+intérêts particuliers. On a peine à concevoir
+que l’Empereur, si loyal envers l’Entente,
+si ferme dans son propos de conduire la
+guerre jusqu’au bout, se soit abandonné à
+des hommes qui, voyant que la guerre tournait
+contre eux et les condamnait, la menaient
+sans conviction et avec mollesse, — en
+attendant l’heure de passer à la trahison
+active.</p>
+
+<p>Quelque hasard se trouve souvent à l’origine
+des grands événements pour en déterminer
+le cours. Une angine de poitrine survenue
+bien mal à propos devait écarter des
+affaires l’homme d’État le plus capable, peut-être,
+de diriger les affaires de Russie pendant
+la guerre et de sauver la monarchie d’une
+crise mortelle. Lorsque M. Kokovtsof (l’auteur
+du mot fameux ; « Dieu merci, nous
+ne sommes pas en régime parlementaire »),
+eut quitté la présidence du conseil, c’est à
+M. Krivochéine que sa succession fut offerte
+par l’Empereur. On était alors aux premières
+semaines de l’année 1914, l’année tragique
+et décisive par excellence. Disciple, ami et
+collaborateur de Stolypine, M. Krivochéine,
+dont le nom reste attaché à l’œuvre de la
+réforme agraire, eût continué et développé la
+politique stolypinienne. Il eût conservé du prestige,
+de l’autorité et de la fermeté au pouvoir,
+tout en gouvernant dans un esprit moderne.
+Les « stolypiniens » formaient une école
+d’hommes de bon sens, dévoués à l’ordre
+et d’esprit réformateur : le comte Ignatief,
+M. Sazonof en étaient, et les égards dont les
+entouraient la Douma contrastaient singulièrement
+avec l’accueil qui était fait à leurs
+collègues. D’ailleurs, M. Sazonof, puis le comte
+Ignatief devaient être écartés par des gouvernements
+avec lesquels ils n’avaient rien de
+commun. Mais pour en revenir à la succession
+de M. Kokovtsof, la maladie avait contraint
+M. Krivochéine à la refuser. Comptant bien,
+toutefois, après sa guérison, prendre la présidence
+du conseil que l’Empereur lui destinait,
+M. Krivochéine lui-même désigna, pour une
+sorte d’intérim, une personnalité effacée, médiocre,
+mais suffisamment décorative et dont
+le grand âge semblait une garantie contre les
+pièges de l’ambition. Ces sortes de calculs
+réussissent rarement : du moins la nécessité
+l’avait-elle imposé à M. Krivochéine<a id="FNanchor_2" href="#Footnote_2" class="fnanchor">[2]</a>.
+Mais lorsqu’il sentit sa santé assez rétablie,
+il se trouva que, malgré les années,
+M. Goremykine avait pris goût au pouvoir.
+Et sans doute aussi avait-il discrédité
+M. Krivochéine dans l’esprit de Nicolas II,
+car, non seulement M. Krivochéine ne retrouva
+pas sa place, mais jamais plus son
+nom ne fut prononcé.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_2" href="#FNanchor_2"><span class="label">[2]</span></a> Il est curieux de remarquer que M. Giolitti, vers la
+même époque, avait passé la main à M. Salandra avec la
+même pensée de revenir à son heure au gouvernement.
+Quand il le voulut, il était trop tard. Qui sait si cette circonstance
+n’aura pas changé aussi quelque chose à l’histoire
+de l’Italie ?</p>
+</div>
+<p>Ce fut dès lors une série de décadences qui
+devaient conduire à la catastrophe. Il n’y a
+aucun intérêt à rappeler l’histoire lamentable
+de ces ministères où se succédaient les créatures
+de la bureaucratie, tandis que les hommes
+qui montraient de l’indépendance étaient sacrifiés
+tour à tour ; c’est encore le sort qui fut
+réservé, à la fin de 1916, à M. Trépof, conservateur
+plus honnête et plus patriote que clairvoyant.
+En réalité, la Russie n’était plus gouvernée,
+et, chose grave, ne se sentait plus gouvernée.
+En fait d’absolutisme, il n’y avait que
+celui des policiers. La faiblesse de l’autocrate
+faisait reparaître le règne des boïars. « Nous
+voici revenus aux temps de Boris Godounof »,
+disait un diplomate. Dans la mesure où le
+<small>XX</small><sup>e</sup> siècle peut se comparer au <small>XVII</small><sup>e</sup>, l’anémie
+du pouvoir sous un des successeurs de
+Michel Romanof introduisait la Russie dans
+un état de marasme et d’anarchie semblable à
+celui dont elle avait été tirée, trois cents ans
+plus tôt, par le fondateur de la dynastie.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3 id="c4">IV<br>
+RASPOUTINE</h3>
+
+
+<p>Le livre qui aide le mieux à comprendre
+les circonstances vraiment extraordinaires au
+milieu desquelles s’est consommée la ruine de
+la monarchie, c’est l’histoire fantastique et
+vraie des <i>Faux Démétrius</i>, telle que l’a racontée
+Prosper Mérimée. On y voit combien la
+Russie est proche encore de son passé légendaire,
+l’aliment que donne aux impostures
+non seulement la croyance au merveilleux,
+mais le contact encore presque immédiat de
+la Russie avec sa période mythologique. Il
+faut penser qu’au temps où Henri IV et Sully
+gouvernaient la France, quand Descartes et
+Gassendi étaient déjà nés, un aventurier dont
+on n’a jamais su au juste ni l’origine ni le
+nom se faisait passer pour le fils d’Ivan le
+Terrible et proclamer tsar de Moscou. L’histoire
+de Raspoutine n’appartient-elle pas au
+même genre de féerie ? Il y aura, pour un
+Mérimée de l’avenir, une étonnante chronique
+à écrire sur ce sorcier de village dont
+le nom est destiné à remplir l’histoire des
+derniers jours du règne de Nicolas II. L’historien
+fera justice des exagérations. Il montrera
+comment la crédulité publique favorisait
+les calculs de Raspoutine, qui tenait
+boutique ouverte de faveurs et d’influence,
+en lui attribuant toutes les grâces et toutes
+les disgrâces, toutes les nominations, celle
+des ministres, des ambassadeurs, des généraux
+même, en sorte que Raspoutine, dont
+l’ignorance était grossière, qui savait à peine
+écrire, aurait, à en croire la rumeur populaire,
+gouverné toute la Russie. La simple
+vérité est suffisamment romanesque. L’histoire
+dira qu’on faisait tourner des tables, à
+Tsarskoïé-Sélo, qu’on y regardait Raspoutine
+comme une sorte de porte-bonheur, et même
+de prophète, tandis que, dans l’ombre, les
+maires du palais, les vizirs rusés de la bureaucratie
+faisaient servir le favori à leurs desseins.</p>
+
+<p>Mais non moins que sur l’empereur et l’impératrice,
+l’étrange et scandaleux personnage
+régnait sur l’imagination des foules. Tandis
+que l’ennemi envahissait le territoire, que la
+révolution montait, il devenait, dans l’esprit
+de tout un peuple immense, le symbole des
+périls publics et, comme son assassinat l’a
+montré, le bouc émissaire de la Russie. Le
+nom même qu’il s’était donné par défi autant
+que par feinte humilité mystique (Raspoutine,
+ou « le dissolu ») n’exprimait que trop
+bien la décomposition d’un état de choses.
+Catherine s’était entourée de philosophes.
+Alexandre I<sup>er</sup> avait écouté M<sup>me</sup> de Krüdner.
+Nicolas II se contentait de Raspoutine. Voilà
+où l’on était descendu. Cependant la cour de
+Russie continuait à garder sur le monde son
+ancien prestige. Le système des alliances et
+la guerre européenne supposaient la continuation
+de la grande politique russe telle que les
+chancelleries, depuis le <small>XIX</small><sup>e</sup> siècle, avaient
+pris l’habitude de la regarder avec considération
+et respect. En réalité, et c’est un contraste
+qui ne manquera pas de frapper les
+historiens philosophes, la Russie impériale
+tombait en enfance.</p>
+
+<p>Lorsqu’on pénétrait dans l’Empire, l’année
+dernière, par cette station lointaine de Tornéo,
+à deux pas du cercle polaire, porte
+étroite et d’accès incommode, la seule pourtant
+qui restât entre-bâillée sur l’Occident, le
+nom de Raspoutine, mystérieusement répercuté
+à tous les échos, venait frapper les oreilles.
+Comme les roseaux de la fable racontaient
+l’histoire du roi Midas, le vent des
+steppes, le murmure des forêts portaient le
+mythe de Raspoutine. La raison disait au
+voyageur qu’il n’était pas possible que tout,
+dans le vaste Empire, même les revers et les
+succès des armées, s’expliquât par l’action et
+la volonté de ce paysan-sorcier devenu magnétiseur
+de Cour. Mais ce qu’il fallait constater
+comme un symptôme grave, c’est qu’autour
+de ce nom, mille fois répété avec scandale,
+dégoût ou colère, s’accumulaient les amertumes
+et les déceptions d’un peuple.</p>
+
+<p>« Voulez-vous voir Raspoutine ? » m’avait-on
+demandé à Pétrograde.</p>
+
+<p>La curiosité avait failli être la plus forte.
+Mais il fallait se faire introduire auprès du
+personnage, demander, solliciter presque une
+audience, et il était habile à exploiter les
+moindres marques d’attention capables d’accroître
+son prestige. Il y avait dans le cas de
+Raspoutine une large part de charlatanisme,
+et tout ce qui pouvait ressembler à un hommage
+à son autorité favorisait son industrie.
+Et puis, à l’étranger, est-ce que nous ne devons
+pas toujours nous regarder tous comme
+porteurs responsables de la dignité du nom
+français ? Au dehors, un peu de fierté nationale
+est un bon placement. Pour ces raisons,
+et bien que j’y perdisse peut-être au point de
+vue anecdotique et pittoresque, je ne surmontai
+pas ma répugnance et je m’abstins d’aller
+voir Raspoutine.</p>
+
+<p>J’en reste persuadé et je le répète : l’imagination
+populaire a considérablement brodé
+à son sujet. Seul le génie du mal en personne,
+seul Belzébuth ou Asmodée eût pu être omniscient
+et omnipotent tel qu’on le représentait.
+Il a fait, en définitive, plus de mal à
+l’empereur qu’à la Russie. Mais le tort même
+le plus grave et le plus sensible qu’il aura
+porté à la couronne, on l’a mal compris et
+mal apprécié : il a consisté à aliéner à Nicolas
+II, dans la société russe, les forces conservatrices
+dont l’appui n’avait jamais manqué
+au trône et à refroidir jusqu’au zèle des hauts
+dignitaires de l’Église orthodoxe.</p>
+
+<p>On n’a pas accordé beaucoup d’attention,
+en Europe, aux incidents qui se sont produits
+dans le monde ecclésiastique russe pendant
+ces quatre dernières années. L’affaire du procureur
+du Saint-Synode, Samarine, l’affaire
+de l’évêque Hermogène, ont paru, de loin,
+comme les querelles de moines de Byzance.
+En réalité, ces affaires ont eu un gros effet
+moral. Elles auront entraîné de graves conséquences
+politiques. On ne se doute pas
+assez que c’est dans le clergé qu’aura commencé,
+avec l’impopularité et la haine de
+Raspoutine, la désaffection à l’égard de l’empereur.
+L’aventurier, qui n’avait même pas
+reçu les ordres mineurs, usait de son influence
+sur Nicolas II pour faire la loi à
+l’Église nationale. La période de 1912-1913,
+selon des personnes renseignées, fut véritablement
+celle de la plus grande influence de
+Raspoutine à la Cour. Ce fut celle aussi d’une
+crise aiguë et d’un conflit entre le haut clergé
+et l’Empereur. Une créature de Raspoutine,
+Varnava, paysan à peine plus instruit que
+son protecteur, avait été nommé, grâce à lui,
+évêque de Tobolsk. Varnava s’était mis en
+tête de faire béatifier un moine de son diocèse,
+du nom de Jean, qui avait possédé une
+réputation de sainteté. Ayant été reçu en audience
+par l’Empereur, Varnava lui demanda
+de prononcer la béatification de Jean de Tobolsk,
+ce que l’Empereur accorda sur-le-champ.
+Or, le Saint-Synode a seul le pouvoir
+de faire des saints. Il adressa au souverain
+une requête où il exposait ses droits et les
+motifs pour lesquels il refusait de béatifier
+Jean de Tobolsk, en même temps qu’il demandait
+l’annulation de la décision prise sur
+l’initiative irrégulière de Varnava. Nicolas II
+rejeta la requête en faisant connaître que sa
+décision était irrévocable et en s’étonnant que
+le Saint-Synode discutât une question tranchée
+par le pouvoir impérial. Le Saint-Synode
+ne s’inclina pas. Varnava avait commis
+une infraction grave contre la discipline
+ecclésiastique. Le Saint-Synode décida de
+retirer à Varnava son siège épiscopal et lui
+ordonna de se retirer dans un monastère.
+Cette fois, ce fut au tour de Nicolas II, irrité
+de l’opposition du Saint-Synode, de refuser
+sa ratification et de couvrir Varnava en termes
+catégoriques et qui n’admettaient pas de
+réplique. Alors, les prélats qui avaient siégé
+au Saint-Synode adressèrent au Tsar une lettre
+collective où ils déclaraient renoncer à
+leurs charges. Une forte pression du pouvoir
+et la crainte du scandale parvinrent à arrêter
+cette insurrection d’évêques. Mais Raspoutine
+triomphait. Bientôt le métropolite de Pétrograde,
+Vladimir était envoyé à Kief en disgrâce.
+Le procureur du Saint-Synode, M. Samarine,
+un des représentants les plus populaires de
+la noblesse provinciale de Russie, devait
+donner sa démission.</p>
+
+<p>Ces incidents avaient laissé dans l’Église
+et dans les milieux les plus conservateurs de
+Russie bien des amertumes. Dans la société
+de Moscou, où l’affront fait à M. Samarine
+avait été profondément ressenti, des silences
+plus éloquents que des plaintes en disaient
+long sur l’état des esprits. L’Empereur, en
+somme, avait scié lui-même un des étais de
+son trône. C’est à la suite de l’affaire Varnava
+que s’est développé le mouvement favorable
+au rétablissement du patriarcat, jadis
+supprimé par Pierre le Grand pour faire du
+Tsar le chef de l’Église russe. Et dans les
+protestations contre les « influences occultes »,
+le clergé n’est pas resté en arrière des autres
+groupes de la nation. Voici, à titre d’exemple,
+la plainte qu’un prêtre-député, le Père Nemertzalof,
+exhalait, au mois de décembre
+1916, à la tribune de la Douma :</p>
+
+<blockquote>
+<p>L’instant est venu de proclamer que l’âme de
+l’État, la sainte Église orthodoxe, se trouve à
+son tour en danger et qu’il nous est impossible,
+à nous, croyants dévoués corps et âme à la sainte
+Église, de garder plus longtemps le silence. Notre
+devoir est de crier bien haut, si haut que toute
+la Russie orthodoxe puisse nous entendre, que
+l’Église orthodoxe est en danger. Mes frères, levez-vous
+et défendez-la ! L’Église tout entière est
+menacée, et elle n’est pas menacée par le bas.
+C’est par le haut qu’on l’attaque. Oui, je ne sais
+quelle main boueuse s’avance vers l’Église pour
+saisir les rênes de ses destinées. On veut ébranler
+la base même de l’Église orthodoxe, détruire le
+pouvoir des Hiérarchies, précipiter dans le malheur
+et la ruine l’Église de la Patrie. On veut bouleverser
+la structure intérieure millénaire de l’Église.
+Nous, les croyants et les fidèles de cette Église,
+nous déclarons bien haut que nous ne permettrons
+pas cela… La simonie, la protection, l’oppression,
+les pots-de-vin, les recommandations et les intrigues
+dans le domaine de la foi !… Les paroles que
+je prononce ici font saigner mon cœur de pasteur.
+Mais me taire serait au-dessus de mes forces.</p>
+</blockquote>
+
+<p>Il est incroyable que l’Empereur n’ait pas
+entendu de tels avertissements, et l’on se
+demande de quelle hébétude ou de quel esclavage
+son esprit était frappé. Mais l’on ne
+s’étonnera plus, après les faits et les paroles
+que nous venons de citer, que, l’heure de la
+chute venue, Nicolas II se soit trouvé abandonné
+de tous, de l’Église elle-même, et que
+le Saint-Synode ait si facilement rayé des
+prières le nom de l’Empereur et de la famille
+impériale. Cette circonstance explique aussi
+pour une part que l’on n’ait pas vu trace, chez
+les masses paysannes où l’influence du clergé
+est restée forte, de ce mouvement réactionnaire
+ni de cette chouannerie que l’on escomptait
+en cas de révolution.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3 id="c5">V<br>
+LA CHUTE</h3>
+
+
+<p>« La Patrie est en danger ! » Ces mots depuis
+trois mois avaient retenti partout. Ce n’était
+pas seulement à la Douma qu’on les entendait,
+c’était au Conseil de l’Empire. C’était aux congrès
+de la Noblesse. C’était dans la famille
+impériale elle-même. Ce qu’on a appelé la
+« cabale des grands-ducs » était un signe peu
+douteux de la décomposition du régime. Une
+révolution de palais, c’est-à-dire quelque
+chose de classique et de conforme à bien des
+précédents russes, semblait se préparer à
+Pétrograde. La « lettre de remontrances respectueuses »
+que les Vladimirovitch et le
+grand-duc Dimitri Pavlovitch avaient adressée
+à l’Empereur était restée sans réponse. Ce
+furent les mêmes, aidés par le prince Soumarokof
+Elston, mari de la princesse Irène, et
+par le fameux député de l’extrême droite à la
+Douma, Pourichkiévitch, qui organisèrent
+quelques semaines plus tard le complot à la
+suite duquel ils firent périr Raspoutine. Ces
+événements sont encore présents à toutes les
+mémoires.</p>
+
+<p>Raspoutine mort, la Russie se crut vengée
+et délivrée. Des millions d’hommes respirèrent.
+Les fidèles brûlaient des cierges en l’honneur
+de la vierge de Kazan. Ce fut alors qu’on découvrit
+combien avait été exagéré le rôle du
+moine. La crédulité populaire l’avait rendu
+responsable de toutes les trahisons et de tous
+les maux. Après sa disparition, on fut bien
+obligé de s’apercevoir que tout continuait
+comme par le passé, que l’influence des
+« forces ténébreuses », des « puissances
+occultes » se faisait toujours sentir. Les mêmes
+causes générales subsistaient. Par une lamentable
+superstition des mots, le pouvoir s’obstinait
+à se dire autocratique ; cependant son
+impuissance et son anémie allaient en s’aggravant.
+Les éléments malsains pullulaient dans
+le corps social : des scandales de toute sorte,
+financiers et policiers, éclataient chaque jour.
+Les masses, qui ne se sentaient plus dirigées,
+se laissaient entraîner à l’anarchie par les
+motifs de mécontentement trop justifiés que
+lui apportait la crise des approvisionnements,
+poussée jusqu’à la disette dans les grandes
+villes. L’humeur, la disposition du peuple,
+sa <i>nastroiénié</i>, comme disent les Russes, devenait
+chaque jour plus inquiète et plus nerveuse.
+Déjà, l’an dernier, des ouvriers, s’étant
+mis en grève dans une grande entreprise
+métallurgique qui travaillait pour la défense
+nationale, n’avaient su présenter que cette
+revendication et ce grief : « Ça ne va pas
+comme nous voudrions. » Non seulement dans
+les faubourgs de Pétrograde, mais dans les provinces
+et, chose plus grave, dans l’armée surtout,
+l’armée lasse de se battre sans fusils,
+sans canons, sans chemins de fer, ce sentiment
+était universel : les choses n’allaient pas
+comme la Russie aurait voulu.</p>
+
+<p>Tel est l’instant, telle est l’occasion que la
+bureaucratie expirante aura choisis pour essayer
+de rétablir sa situation par un coup d’État. En
+jouant son va-tout, elle a perdu Nicolas II,
+qui avait déjà abdiqué entre ses mains avant
+d’abdiquer entre celles du gouvernement provisoire.
+L’ironie du sort aura même voulu
+que l’instrument suprême du <i>tchin</i> et le naufrageur
+de la dynastie ait été un ancien libéral,
+sorti de la Douma, jadis recommandé,
+dit-on, à l’Empereur par M. Rodzianko lui-même
+comme un des hommes de confiance
+qui devaient rénover le régime. Qu’ils s’appellent
+Polignac, Franco ou Protopopof, il y
+a de ces esprits chimériques qui semblent
+prédestinés à hâter la fin des monarchies
+malades. Et les souverains qui perdent le
+trône par leur faute ne manquent jamais
+d’approuver, au moment critique, le plan
+absurde qui doit consommer leur perte.</p>
+
+<p>Pour la bureaucratie, qui se sentait débordée
+par le flot, il n’y avait plus qu’une chance
+de salut : briser par la force la Douma, les
+<i>Zemstvos</i>, les organisations sociales, et puis
+en finir, dès qu’elle pourrait, avec la guerre,
+puisque la guerre ne servait qu’à faire éclater
+son incapacité. La paix conclue, on cherchait,
+dans un pacte avec la Prusse monarchique,
+une assurance contre le mouvement libéral.
+L’alliance des trois Empereurs était scellée, et
+Protopopof devenait le grand homme de cette
+géniale combinaison politique. Cependant,
+pour faire la contre-révolution, il fallait qu’il
+y eût la révolution d’abord : sûr de lui-même,
+sûr des mitrailleuses qu’il avait fait disposer
+sur les clochers des églises, sur les toits des
+monuments publics, Protopopof ne craignit
+pas de provoquer l’insurrection.</p>
+
+<p>Sans doute, à la Douma, des paroles violentes,
+des avertissements sévères à l’adresse
+de la famille impériale avaient été prononcés.
+Le procès de l’Impératrice et de Stürmer
+avait été fait. Mais pas un appel à la révolte
+n’était parti de l’assemblée. L’histoire rendra
+cette justice aux chefs libéraux qu’ils seront
+restés fidèles jusqu’au bout à la ligne de conduite
+qu’ils s’étaient fixée, qu’ils auront, jusqu’au
+dernier moment, essayé de sauver
+l’Empereur, puis, l’entêtement de l’Empereur
+étant invincible, de conserver au moins la
+dynastie des Romanof<a id="FNanchor_3" href="#Footnote_3" class="fnanchor">[3]</a>. Faisant bon marché
+de la couronne, qui était l’enjeu de cette aventure,
+Protopopof mit le feu aux poudres dans
+un moment où l’excitation était générale.
+Arrestation de députés socialistes sous le prétexte
+de complot contre la sûreté de l’État,
+prorogation de la Douma, suspension des
+journaux : il aura recommencé les « Ordonnances »,
+mais en allant plus loin encore, car
+Polignac, du moins, n’avait pas de lui-même
+organisé l’émeute. Des signes concordants
+font penser que, pour être plus sûr d’avoir
+« sa » révolution, Protopopof l’avait attisée.
+La suspension complète du ravitaillement de
+la capitale ne peut qu’avoir été intentionnelle.
+De plus, le <i>Rousskoïé Slovo</i> du 12/25 février a
+signalé ce fait qu’un « faux Milioukof » avait
+paru aux usines Lessner et avait convoqué les
+travailleurs à l’insurrection. Que des policiers
+« camouflés » aient été les agents de cette
+mise en scène peut paraître un fait extraordinaire.
+On en doutera moins quand on saura
+que la censure interdit à M. Milioukof de
+protester contre cette machination et de répondre
+par un appel au calme…</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_3" href="#FNanchor_3"><span class="label">[3]</span></a> Notons ce témoignage emprunté à l’<i>Outro Rossii</i> du
+14/27 février 1917 : « La Douma a rempli son devoir. Si on
+peut lui reprocher quelque chose, ce n’est pas d’avoir voulu
+envenimer le conflit, bien au contraire… Cette lenteur,
+cette répugnance à prononcer une parole risquée avait son
+bon côté. Une telle Douma ne pouvait être soupçonnée par la
+réaction de tendances antigouvernementales. »</p>
+
+<p>Dans la nuit du 12 au 13 mars (de notre style), c’est-à-dire
+lorsque la révolution était déjà un fait accompli, que les
+membres du Cabinet et les serviteurs de l’ancien régime
+étaient arrêtés, les membres élus du Conseil de l’Empire,
+ceux de la gauche de cette assemblée, adressaient encore à
+Nicolas II cette suprême adjuration :</p>
+
+<p>« Nous, soussignés, membres élus du Conseil de l’Empire,
+nous accomplissons en nous adressant à Votre Majesté le
+devoir que nous impose notre conscience envers vous et la
+Russie. Par suite de la désorganisation complète des transports
+et l’arrêt des arrivages de matières premières et de combustible,
+les usines et les fabriques ont été obligées d’interrompre
+leur travail. Le chômage forcé et la crise extrêmement
+aiguë de l’alimentation provoquée également par la
+désorganisation des transports ont amené les masses populaires
+à une exaspération violente. Cette exaspération a été
+encore aggravée par la haine que le gouvernement avait
+provoquée dans le peuple et les soupçons dont l’âme populaire
+était animée envers le pouvoir. Tout cela a eu pour
+résultat de provoquer des troubles qui se sont développés
+avec la furie d’éléments déchaînés et ont entraîné l’armée
+avec eux. Le gouvernement qui n’a jamais bénéficié de
+la confiance de la Russie, a perdu actuellement tout crédit.
+Il est impuissant à prendre quelque mesure que ce
+soit envers la situation qui est très menaçante. Sire ! En
+conservant au pouvoir le gouvernement actuel, on ne
+fera que provoquer une ruine complète de l’ordre légal
+qui entraînera fatalement la défaite, la chute de la dynastie
+et les plus grandes calamités pour toute la Russie. Nous
+considérons que l’unique ressource qui reste à Votre Majesté
+consiste en un changement définitif de la politique intérieure
+conformément aux désirs qui ont été maintes fois exprimés
+par la représentation nationale des différentes classes de la
+population et les organisations sociales. Les institutions législatives
+doivent être immédiatement convoquées à nouveau. Le
+conseil des ministres actuel doit être destitué, et la formation
+d’un nouveau Cabinet doit être confiée à une personne investie
+de la confiance de la nation. Elle soumettra à Votre
+Majesté la liste des membres d’un nouveau Cabinet qui soit
+capable de gouverner dans un accord complet avec la représentation
+nationale. Chaque instant est précieux. Tout délai
+et toute hésitation peuvent amener des calamités sans
+nombre. »</p>
+
+<p>Le premier manifeste de la Commission exécutive de la
+Douma, d’où allait naître le gouvernement provisoire, proclamait
+bien la déchéance du cabinet Galitzine, mais non pas
+celle de l’Empire. Ce manifeste disait simplement ceci :</p>
+
+<p>« Considérant les difficultés d’ordre intérieur dans la politique
+du précédent gouvernement exécutif, le gouvernement
+de la Douma se considère comme obligé de prendre en main
+l’ordre public. Conscient des responsabilités qui découlent de
+cette décision, la Commission exprime sa certitude que le
+peuple et l’armée lui prêteront assistance dans la tâche difficile
+qui incombe au nouveau gouvernement, lequel accepte
+les vœux du peuple et jouit de sa confiance. »</p>
+
+<p>Enfin, le 15 mars, au palais de Tauride, devant une foule
+de soldats, de marins et d’ouvriers, embryon du fameux
+comité, M. Milioukof annonçait, avec « le premier cabinet
+national russe », la régence du grand-duc Michel, le tsarévitch
+Alexis restant prince héritier. « Mais c’est l’ancienne dynastie ! »
+s’écriait-on de toutes parts. « Parfaitement, reprenait
+M. Milioukof. Je n’ai pas, moi non plus, d’affection pour la
+dynastie. Mais il ne s’agit pas de ce qui nous plaît ou de ce
+qui nous déplaît. Il faut, avant tout, éviter la guerre civile. »</p>
+</div>
+<p>Comment des folies aussi excessives n’auraient-elles
+pas mal tourné pour leurs auteurs ?
+Comment avait-on pu oublier que, si les libéraux
+étaient prêts à de larges concessions, les
+éléments révolutionnaires, vaincus en 1905,
+mais non désarmés, n’attendaient que l’occasion
+de prendre leur revanche ? Cette occasion,
+on la leur offrait. Les personnes qui ont
+approché M. Protopopof pendant ces derniers
+mois le peignent comme un extravagant.
+Assurément, cet ancien vice-président de la
+Douma, pour avoir passé en quelques semaines
+du libéralisme à la défense de la bureaucratie
+et à la contre-révolution policière, manquait
+d’équilibre. Mais y avait-il, à la Cour, plus
+de bon sens ? Y avait-on la moindre connaissance
+des hommes, de l’opinion publique,
+de l’état des esprits ? La révolution allumée,
+son cours ne faisait plus de doute. Mais que
+fût-il advenu d’un succès de la contre-révolution ?
+Ce n’est pas en France que personne
+aura le courage d’accabler Nicolas II, fidèle à
+sa parole et à celle de son père, à l’alliance
+que lui avait léguée Alexandre III. Sans doute,
+il n’aura pas vu que la politique intérieure
+détestable et insensée à laquelle il se laissait
+entraîner devait, dans l’esprit de ses funestes
+conseillers, le conduire à manquer à ses engagements…
+Cela n’a pas été et cela ne pouvait
+pas être. Si Nicolas II a perdu son trône par
+faiblesse, il n’y a pas, du moins, de tache sur
+son nom.</p>
+
+<p>Son règne, comme tant d’autres choses en
+ce monde, s’appellera : « J’aurais pu être… »
+Nicolas II aura certainement perdu la plus
+belle occasion qui se soit présentée de rajeunir
+une monarchie. Il y a quatre ans seulement,
+la Russie avait fêté le troisième centenaire de
+l’avènement des Romanof. L’Empereur n’aura
+pas compris cette leçon de politique et d’histoire.
+L’autocratie aura eu tort d’oublier ses
+origines. C’est par l’élection, et pour que la
+Russie eût un chef capable de la sauver de la
+menace étrangère, que Michel Romanof avait
+été porté au trône. Là se trouvait l’indication
+du rôle historique qui revenait au successeur
+du tsar de Moscou dans la grande crise nouvelle
+de la vie du peuple russe.</p>
+
+<p>Il y a huit mois, essayant d’indiquer les
+courants intellectuels et politiques de la Russie
+en guerre, nous disions que son avenir s’ouvrait
+sous le signe du nationalisme. La révolution
+nationale du mois de mars 1917 est
+venue nous donner raison. Mais on ne pouvait
+pas compter que le triomphe des libéraux
+patriotes désarmerait les partis. En tombant,
+en se suicidant, l’ancien régime faisait la part
+trop belle aux éléments d’extrême-gauche.
+Nous allons assister sans doute à une lutte
+entre des tendances contraires. Il se peut que
+l’anarchie slave, qui est ancienne, se trouve
+aux prises avec le patriotisme russe qui est
+ancien, lui aussi, mais rajeuni et retrempé.
+Selon toutes les apparences, après des péripéties
+peut-être tragiques, c’est le nationalisme
+qui devra être le plus fort. Sinon, et quelle
+que soit la forme de son gouvernement futur,
+la Russie constituerait une exception dans le
+monde contemporain et, au milieu de peuples
+ardents à combattre pour leur unité, leur
+indépendance et leur grandeur, elle exposerait
+son avenir à un nouveau danger, alors que,
+par sa révolution, elle vient de montrer comme
+eux sa volonté de vivre.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak">AUTOUR<br>
+<span class="xsmall">DE</span><br>
+<span class="large">LA RÉVOLUTION RUSSE</span></h2>
+
+
+
+
+<h3 id="c6">QUELQUES ÉCLAIRCISSEMENTS</h3>
+
+
+<p class="h4">UN MOT DU “NOVOÏÉ VREMIA”</p>
+
+<p>Parmi les journaux russes, le <i>Novoïé Vremia</i>
+était le journal préféré de Nicolas II,
+celui qu’il lisait tous les jours dans son texte,
+au lieu de se contenter d’extraits, comme pour
+les autres. On peut dire que le <i>Novoïé Vremia</i>
+était une des institutions de l’Empire, une institution
+libre d’ailleurs. La puissante dynastie
+des Souvorine, ses directeurs, était loyaliste,
+mais gardait son franc-parler. Veut-on savoir
+comment ce journal conservateur a jugé l’abdication
+de Nicolas II ? Ce sont quelques lignes
+qui en disent long sur la révolution russe :</p>
+
+<blockquote>
+<p>Après trois cents ans de règne, la maison des
+Romanof était parvenue à un moment historique
+exceptionnel : la nation tout entière était dans
+l’attente, et avait les yeux fixés sur elle. Quelles
+possibilités se présentaient alors pour Nicolas II ?
+Il était le monarque « officiel ». Le destin lui
+donnait l’occasion de devenir un véritable empereur,
+le chef d’un grand peuple libre. Le Gouvernement
+de Nicolas II a gâché tout cela. Ayant refusé le
+grand honneur d’être le chef d’un État libre,
+l’empereur Nicolas II a mis fin à la dynastie
+héréditaire des Romanof. Il appartient au peuple
+russe, comme il y a 303 ans, de régler lui-même
+pour l’avenir sa destinée politique. Nous avons
+pleine et entière confiance que l’instinct politique
+du peuple russe lui inspirera en ce moment une
+courageuse décision.</p>
+</blockquote>
+
+<p>Cette appréciation sur la crise russe montre
+où en sont les éléments conservateurs et modérés.
+Ce qui est le plus frappant dans la
+chute de Nicolas II, c’est qu’elle s’est faite
+verticalement dans le vide. Rarement on aura
+vu une révolution susciter aussi peu de contre-révolution.
+L’explication de ce phénomène ne
+peut être que dans une série de fautes énormes,
+décourageantes pour les fidélités les
+plus éprouvées. Cette explication tient dans
+un mot : l’empereur déchu a <i>gâché</i> une situation
+qui n’avait jamais été si bonne pour lui
+et pour sa dynastie. C’est justement le mot
+dont nous nous étions servi presque le même
+jour où les écrivains du <i>Novoïé Vremia</i> l’employaient
+à Pétrograde.</p>
+
+
+<p class="h4">LE TSAR ET L’ORTHODOXIE</p>
+
+<p>Un grand sujet de surprise, en France, a
+été que l’Église orthodoxe et le clergé n’eussent
+rien fait ou rien pu pour conserver le trône.
+On ne tenait pas compte du tort causé par
+Raspoutine. On ne tenait pas compte non plus
+d’autre chose : c’est que l’Église orthodoxe était
+plus ancienne que le tsarisme et qu’elle avait
+contre lui de vieux griefs. Il faut lire à ce
+sujet les déclarations du nouveau métropolite
+de Pétrograde, telles que les ont publiées les
+<i>Rousskia Viedomosti</i> :</p>
+
+<blockquote>
+<p>L’évêque André cherche à tranquilliser les croyants
+qui craindraient, en reconnaissant la révolution,
+de se parjurer. L’abdication de Nicolas II a délié
+ses sujets de leur serment. Et le métropolite
+rappelle la résistance que saint Philippe, archevêque
+de Moscou, avait opposée à Ivan le Terrible.
+L’évêque attribue la chute de l’ancien régime à
+son immoralité. « Sous les apparences du zèle
+pour l’Église, une pression secrète mais d’autant
+plus dangereuse était exercée sur elle. » L’Église
+orthodoxe était réduite en esclavage. Sa constitution
+avait été bouleversée. A la fin, c’était devenu presque
+un crime de parler de concile. Par suite, les vieux-croyants
+s’étaient complètement séparés de l’Église
+orthodoxe et de là le développement des sectes et
+du socialisme. Toutes ces manifestations sont extrêmement
+regrettables, mais elles sont les suites de
+l’oppression de l’Église qui, durant les trois dernières
+années, a été complètement foulée aux pieds, tandis
+qu’à sa place paraissaient des vagabonds, des escrocs,
+des maîtres-chanteurs. Ainsi le jugement de Dieu
+a dû s’accomplir.</p>
+
+<p>« Maintenant, écrit l’évêque, nous nous trouvons
+devant les plus larges possibilités qui puissent
+s’ouvrir dans l’histoire de la Russie et de l’Église,
+je veux dire la réunion de l’Église de la <i>vieille foi</i>
+avec l’Église orthodoxe. » La responsabilité de ce
+schisme retombe sur Pierre le Grand et sa « cruauté
+inouïe ». Le métropolite exhorte donc les conducteurs
+de l’Église orthodoxe à avouer avec
+repentir une erreur de deux cents ans.</p>
+</blockquote>
+
+<p>Ainsi la révolution russe apporterait, en
+matière religieuse, un retour au passé ; elle
+aiderait à revenir sur une « erreur de deux
+cents ans ». Jadis, le tsar avait triomphé du
+patriarche comme les Empereurs germaniques
+avaient essayé de triompher de la Papauté.
+Entre les deux « moitiés de Dieu » moscovites,
+il y avait eu un conflit où les tsars
+l’avaient emporté. A la fin, Pierre le Grand
+avait bureaucratisé l’Église. Il avait remplacé
+le patriarche par un Saint-Synode dont le
+président était un fonctionnaire, parfois même
+un militaire, et l’Église de la « vieille foi »
+s’était insurgée. Selon l’évêque André, elle
+retrouve son heure. Cette révolution serait-elle,
+du moins sur ce point, une restauration
+et une réaction ?…</p>
+
+
+<p class="h4">OÙ EST LA TRADITION ?</p>
+
+<p>Cela prouve qu’il ne faut pas parler de tradition
+à l’aveuglette : Il y a traditions et traditions.
+Selon la juste distinction qu’a faite
+jadis Lucien Moreau, il y a les bonnes et les
+mauvaises. Et puis, plus ou moins, tout le
+monde a la sienne. De même qu’un pur
+trouve toujours un plus pur qui l’épure, il y
+a toujours un traditionaliste dont la tradition
+remonte plus haut que celle du voisin. Il y a
+eu des gens, en France, pour estimer que la
+monarchie française s’était corrompue à partir
+de Louis XIV, d’autres à partir de Philippe le
+Bel.</p>
+
+<p>— Moi, je crains bien, disait en riant Jules
+Lemaître, que la corruption n’ait commencé
+à la fin du règne de Hugues Capet…</p>
+
+<p>Où et quand s’est altérée la tradition russe,
+c’est ce qu’on serait bien empêché de dire.
+Cette tradition est-elle dans les républiques
+de l’ancienne Russie ? Car on l’oublie trop :
+la Russie a un passé républicain, et elle n’a
+jamais tout à fait oublié le régime populaire
+tel qu’il avait été pratiqué, au moyen âge, à
+Novgorod, à Viatka, à Pskof (où, par une
+rencontre singulière, Nicolas II aura abdiqué).</p>
+
+<p>Où cette tradition pourrait-elle remonter
+encore ? A la Russie de Kief, à celle du
+grand prince Jaroslaf dont une fille, au
+<small>XI</small><sup>e</sup> siècle, avait épousé le roi de France
+Henri I<sup>er</sup> ? Mais, a écrit Alfred Rambaud,
+« entre cette Russie Varègue, princière et chevaleresque,
+fort semblable au reste de l’Europe
+féodale, et la Russie des Ivans, la Russie de
+Moscou, la Russie asiatique et despotique, à
+peine émancipée du joug mongol, il y a un
+abîme ». Passons sur la période de la domination
+tartare. La tradition remonte-t-elle à
+Michel Romanof ? C’était un prince élu.
+Remonte-t-elle à l’oligarchie des boïars ? A
+Ivan le Terrible le moscovite, ou à Pierre le
+Grand l’occidental ?</p>
+
+<p>Et puis quand, de nos jours, Alexandre II
+entreprit d’affranchir les serfs, marchait-il en
+avant ou en arrière ? Exactement, il rétrogradait.
+Jadis le paysan russe avait été libre, et
+ses chansons parlaient encore de cet âge d’or,
+car l’établissement de la servitude par raison
+d’État datait des tsars des temps modernes,
+et Catherine II, l’amie des philosophes, avait
+encore étendu le servage à la Petite-Russie où
+il n’avait pas, au <small>XVIII</small><sup>e</sup> siècle, d’existence
+légale. C’est de la Russie qu’il est vrai de dire
+aussi que la liberté y était ancienne.</p>
+
+<p>Il y a mieux : qu’avaient fait les réformateurs
+d’Alexandre II, en 1861 ? C’étaient des
+hommes qui se piquaient, non seulement de
+marcher avec leur temps, mais d’être en
+avance sur leur temps. Bureaucrates férus
+d’idées allemandes, ils avaient consacré en
+Russie le système primitif de la propriété collective
+qui répondait aux théories du socialisme
+germanique. Pour le baron Hachsthausen,
+« le régime collectif en Russie apparaissait
+comme l’une des institutions étatiques les
+plus remarquables et les plus intéressantes qui
+existassent au monde ».</p>
+
+<p>Lorsque, cinquante ans plus tard, une autre
+réforme agraire fit passer les masses paysannes
+du communisme à la propriété individuelle,
+il y eut peut-être des traditionalistes pour
+regretter la condamnation du <i>mir</i>.</p>
+
+<p>Si la véritable tradition de la Russie doit
+être cherchée quelque part, il n’y en a qu’une :
+c’est celle de l’unité nationale, c’est celle
+qu’ont représentée les tsars « rassembleurs de
+la terre russe ». Que leur œuvre ne soit pas
+compromise, que leur héritage ne soit pas
+« gâché », et la Russie d’aujourd’hui restera
+dans sa ligne de toujours.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3 id="c7">PHASE NOUVELLE D’UN VIEUX CONFLIT</h3>
+
+
+<p class="h4">LE PARTI ALLEMAND EN RUSSIE</p>
+
+<p>Depuis six semaines qu’ils se sont accomplis,
+les événements de Russie sont devenus
+plus clairs pour le public français. Ils sont
+devenus aussi plus clairs en eux-mêmes par
+l’échec des intrigues allemandes pour la paix
+séparée, transposées des milieux bureaucratiques
+et des milieux de Cour dans le monde
+de la social-démocratie.</p>
+
+<p>Nous ne savons pas ce qui se passera à la
+réunion de l’Assemblée constituante et ensuite.
+Pour le moment, ce qui est acquis, c’est
+qu’un genre de trahison est exclu, cette trahison
+larvée, cette trahison d’apparence décente,
+cette trahison respectueuse du protocole
+que le régime Stürmer avait commise à
+l’égard de tous les Alliés en la commettant
+aux frais de la Roumanie. Plus tard comme
+plus tard. Il semble que ce soit malheureusement
+pour la Russie comme une fatalité historique
+d’être disputée entre les influences
+germaniques et son esprit national. Chez ses
+révolutionnaires eux-mêmes se retrouve la
+même division et Bakounine n’a pas cessé de
+s’y opposer à Karl Marx, Bakounine est comme
+le Proudhon de la Russie. Il semble que ce
+soit, en ce moment, Bakounine qui l’emporte
+sur Karl Marx et Stürmer. C’est le plus grand
+bonheur qui pourrait arriver à la révolution
+russe. Et si la révolution avait réussi en 1905,
+au lieu de survenir pendant la guerre européenne
+et dans le grand conflit des nationalismes,
+c’est alors qu’elle eût été tout à fait
+certaine de mal tourner. Que l’on compare
+seulement la conversion des « défaitistes » au
+manifeste de Vyborg !</p>
+
+<p>Un vieux proverbe russe dit que tout ce qui
+est bon pour l’Allemand est la mort du moujik.
+L’invasion allemande en Russie est un
+phénomène qui a plus de deux cents ans de date.
+La Russie a été colonisée, exploitée, gouvernée
+par les Allemands. La régence de Biren
+a été, à cet égard, au <small>XVIII</small><sup>e</sup> siècle, comme le
+premier modèle du régime Stürmer. « Depuis
+lors, disait Herzen, il y a eu des Allemands
+sur le trône ; autour du trône des Allemands ;
+les généraux étaient Allemands, les ministres
+Allemands, les boulangers Allemands, les pharmaciens
+Allemands. Quant aux Allemandes,
+elles avaient le monopole des fonctions d’impératrices
+et de sages-femmes<a id="FNanchor_4" href="#Footnote_4" class="fnanchor">[4]</a>. »</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_4" href="#FNanchor_4"><span class="label">[4]</span></a> M. Jean de Bonnefon, dans le <i>Journal</i> du 24 avril 1917,
+a dressé cette généalogie parlante :</p>
+
+<p>« … L’ancien empereur a demandé à vivre sous le nom
+de Nicolas Romanof. »</p>
+
+<p>« Nul ne saura sans doute la mystérieuse pensée du captif.
+Il est possible que Nicolas revendique ce nom, ou plutôt sollicite
+la faveur de le porter, pour être attaché sur la terre
+d’exil par un dernier lien à cette Russie dont il fut le maître.
+Il est possible qu’il supplie pour avoir le droit d’emporter ce
+nom, dernier débris de tous les biens perdus, parce qu’il
+sait que, <i>légalement</i>, ce nom n’est pas le sien.</p>
+
+<p>En Russie, comme en France, le nom est une propriété qui
+passe de mâle en mâle. En droit, l’ex-empereur s’appelle
+Nicolas de Holstein-Gottorp. Voici le détail de la chose :</p>
+
+<p>La famille russe des Romanof a régné sur la Russie de 1613
+à 1762. Le premier tsar de ce nom fut Michel, élu par les
+États assemblés à Moscou. La dernière souveraine fut l’impératrice
+Élisabeth, fille de Pierre le Grand, portée sur le
+trône par la révolution du comte de Lestocq, à la place du
+tsar Ivan, âgé de quatre ans. Élisabeth n’eut pas d’enfants et
+désigna pour successeur son neveu, Pierre de Holstein-Gottorp.
+Depuis l’avènement de ce tsar, sous le nom de
+Pierre III, jusqu’à la récente abdication de Nicolas II, les
+Holstein régnèrent sur la Russie.</p>
+
+<p>La maison de Holstein, héritière de la famille de Schatenbourg,
+s’est divisée en deux branches : la branche royale
+de Danemark et la branche ducale de Gottorp, à laquelle
+appartiennent Pierre III et tous ses successeurs.</p>
+
+<p>Pierre épousa Catherine d’Anhalt, de la maison allemande
+d’Anhalt-Zerbst. Celle princesse, née à Stettin, fit déposer et
+étrangler son époux en 1762 ; après quoi, elle régna glorieusement
+sous le nom de Catherine II. Son successeur fut son
+fils Paul I<sup>er</sup>, étranglé par quelques seigneurs, le 23 mars 1801.</p>
+
+<p>Alexandre I<sup>er</sup>, fils de Paul, succéda à son père, épousa, à
+seize ans, une princesse de Baden-Baden qui ne lui donna pas
+de fils. Alexandre eut pour successeur son frère, Nicolas I<sup>er</sup>,
+troisième fils de Paul I<sup>er</sup> de Holstein.</p>
+
+<p>La femme de Nicolas I<sup>er</sup> fut la princesse Charlotte de
+Prusse, sœur du roi Frédéric-Guillaume de Hohenzollern.</p>
+
+<p>Le fils aîné de cette union régna sous le nom d’Alexandre II.</p>
+
+<p>Vint ensuite Alexandre III de Holstein, marié à la princesse
+Dagmar de Danemark, qui était, hier encore, impératrice
+veuve et douairière, sous le nom de Marie-Feodorovna.</p>
+
+<p>Le fils de ce mariage est Nicolas de Holstein-Gottorp, ex-Nicolas
+II, époux de la princesse Alix de Hesse et du Rhin,
+sœur du grand-duc actuel de Hesse, général d’infanterie dans
+l’armée prussienne.</p>
+
+<p>… Ces précisions données ne font pas faisceau d’injures
+contre le souverain découronné. S’il est vrai que chaque
+homme est le total de sa race, il est vrai aussi que nul ne
+choisit sa famille. Et l’ex-tsar Nicolas semble fidèle aux
+alliances qu’il avait librement choisies quand il demande
+humblement à porter le nom de Romanof, dont il n’est pas
+l’héritier. »</p>
+</div>
+
+<p class="h4">DANS LE PERSONNEL DIPLOMATIQUE</p>
+
+<p>« Germanisée jusqu’aux moelles, gouvernée
+par des Allemands », a écrit Maurras
+dans <i>Kiel et Tanger</i> en parlant de la Russie.
+Le rêve d’une partie, — et non la moins influente, — de
+la diplomatie des tsars était,
+par le moyen de l’alliance française, de conclure
+un pacte franco-germano-russe, de former
+une chaîne continue entre Pétersbourg,
+Paris et Berlin. Plus d’un diplomate russe
+affichait ouvertement cette idée. Et l’on n’a
+pas assez remarqué que l’ambassadeur
+d’Alexandre III qui avait conclu l’alliance
+portait un nom d’Allemagne. Loin de nous la
+pensée de reprocher quoi que ce soit à la mémoire
+de M. de Morenheim. Mais l’abondance
+du sang allemand, la persistance des traditions
+allemandes dans la diplomatie comme
+dans l’armée russe (qu’on se rappelle Stœssel,
+Rennenkampf), suffisent à expliquer beaucoup
+des fléchissements, des faiblesses et des
+contradictions de la politique de l’alliance
+franco-russe.</p>
+
+<p>Au <i>Novoïé Vremia</i>, où cette alliance, conçue
+dans toute sa pureté, a trouvé des précurseurs,
+puis, de tout temps, des défenseurs
+convaincus, d’ardentes campagnes ont été
+menées contre les éléments d’origine germanique
+et les fameux « barons baltes » qui
+foisonnaient dans la diplomatie russe. En
+pleine guerre, le 17 août 1915, le <i>Novoïé Vremia</i>
+écrivait courageusement :</p>
+
+<blockquote>
+<p>Il y a six mois, nous avons consacré une suite
+d’articles à la question de l’emprise allemande, à
+l’infiltration allemande dans notre ministère des
+Affaires étrangères. Nous avons alors énuméré la
+liste fantastique des barons et des <i lang="de" xml:lang="de">von</i> dont les noms
+émaillent notre « Annuaire du ministère des Affaires
+étrangères ». Nos déclarations nous ont d’ailleurs
+valu une amende de 3000 roubles et pas mal de
+protestations de la part de personnages faisant partie
+du ministère. Tous jugeaient de leur devoir de déclarer
+qu’ils étaient depuis longtemps sujets russes
+et que leurs services, comme ceux de leurs ancêtres,
+témoignaient de leur parfaite loyauté envers l’empire
+russe. A ce propos, nous voudrions renvoyer
+à l’exemple de l’Angleterre : ces trois derniers mois,
+à Londres, il y a eu quelques démissions sensationnelles
+et, faisons-le remarquer, volontaires. Que s’est-il
+passé dans notre ministère des Affaires étrangères ?</p>
+
+<p>Nous ne voulons nommer personne puisque nous
+ne combattons pas des personnalités, mais un état
+d’esprit dangereux. Ces derniers temps, on a annoncé
+quelques démissions éclatantes et « quelques
+incorporations » au ministère. On peut se convaincre
+que tous ceux qui ont interrompu leur
+carrière des derniers mois portent des noms de
+famille purement russes et slaves de temps immémorial.
+Sur cette liste, aucun baron, aucun <i lang="de" xml:lang="de">von</i>.
+Nous devons convenir toutefois que deux personnes
+d’origine allemande du ministère ont été relevées
+de leurs fonctions. Mais comment ? L’un de ces
+diplomates a renvoyé au ministère toutes ses décorations
+et, ne voulant sans doute pas porter plus
+longtemps le masque, a déclaré avec une grande
+désinvolture qu’il devenait le sujet de Guillaume ;
+naturellement on l’a révoqué. L’autre s’est présenté
+à ses bureaux le 16 janvier en état d’ivresse
+et, tout en bavardant, il raconta qu’il s’était mis
+dans cet état chez « son » consul, en l’honneur
+de l’anniversaire de Guillaume ! Que pouvait-on
+faire ? On le congédia. D’autres cas sont connus,
+plus étranges encore peut-être. Lisez :</p>
+
+<p>Un de nos représentants à l’étranger (ambassadeur
+ou ministre plénipotentiaire) demande qu’on
+rappelle dans le plus bref délai un de ses attachés
+qui manifestait trop haut ses sympathies germanophiles.
+On lui donne satisfaction ; mais on fait
+venir ce fonctionnaire au ministère où son attitude
+est tellement répugnante qu’à Pétrograde il est
+boycotté par tous, sa situation y devient intenable
+à tel point que l’on s’empresse de se débarrasser
+de ce sympathique germanophile. Et, dans ce but,
+on le nomme à un poste responsable dans une
+capitale d’une autre grande puissance.</p>
+
+<p>Citons encore un quatrième cas qui montre où
+on est arrivé au ministère des Affaires étrangères :
+un gouvernement allié a envoyé un télégramme
+demandant avec insistance le rappel d’un fonctionnaire
+diplomatique russe qui manifestait avec
+trop d’ostentation ses sympathies allemandes. On
+a rappelé ce fonctionnaire de « là-bas ». Le fera-t-on
+monter en grade ? Nous ne savons.</p>
+
+<p>Quel résultat a-t-on obtenu ? Celui-ci, que dans
+notre ministère des Affaires étrangères, il se passe
+des choses extraordinaires. Nous pourrions nommer,
+si nous ne voulions pas épargner certaines
+personnalités, plusieurs fonctionnaires du ministre
+qui ont de proches parents combattant
+contre nous, sur le front allemand, en qualité
+d’officiers. L’un d’eux a un de ses frères qui fait
+la pluie et le beau temps dans les administrations
+centrales des chancelleries consulaires.</p>
+
+<p>On sait que toutes les affaires du ministère sont
+divisées en politiques et juridiques : le ministre
+pour les affaires juridiques prend conseil d’un
+« baron », et d’un autre « baron » pour les affaires
+politiques.</p>
+
+<p>Si on veut bien prendre en considération que
+tous les intérêts vitaux de la Russie sont concentrés
+dans le ministère des Affaires étrangères, il ne sera
+pas exagéré de conclure qu’il faut porter une
+attention particulière à l’état de choses existant
+au Pont-aux-Chantres ; si les personnages d’origine
+allemande ne comprennent pas d’eux-mêmes combien
+leur situation est gênante, il est indispensable
+d’exercer sur eux une pression d’en haut. Autrement,
+quand viendra le moment de la conclusion
+de la paix, la Russie se trouverait dans une situation
+extrêmement désavantageuse. Car, dans le
+ministère des Affaires étrangères allemand, il n’y
+a certainement pas un fonctionnaire ayant des
+sympathies innées et indéracinables pour le slavisme.
+Et dans le ministère des Affaires russe, le
+sang allemand est presque dominant.</p>
+</blockquote>
+
+<p>Voilà pourquoi s’est faite la révolution
+russe. Voilà pourquoi elle a pris si vite des
+proportions si vastes et pourquoi elle a mérité
+d’être appelée une révolution nationale.</p>
+
+
+<p class="h4">OÙ L’HISTOIRE SE RÉPÈTE</p>
+
+<p>« Le comte d’Ostermann a toujours eu,
+comme la naissance, le cœur et les affections
+allemandes. » Ainsi parlait, au <small>XVIII</small><sup>e</sup> siècle,
+une instruction du cabinet de Paris au sujet
+d’un Stürmer de ce temps-là. Par les Allemands
+de Russie, par Biren et sa coterie,
+l’Autriche et la Prusse régnaient à Pétersbourg.
+Et la situation internationale était
+déjà, ou peu s’en faut, la même que celle
+d’aujourd’hui. Déjà, en Europe, nous avions
+les mêmes ennemis. Et déjà, aussi, il y avait
+entre la Russie et la France le même écran,
+tandis que le sentiment russe souffrait avec
+impatience la tyrannie des Allemands. Un
+« parti national » se formait autour d’Élisabeth
+contre le gouvernement établi. Le cardinal
+de Fleury forma le projet d’aider à renverser
+ce régime et n’hésita pas à comploter
+avec la fille de Pierre le Grand. C’était un
+homme de beaucoup d’entregent que le marquis
+de La Chétardie, notre ambassadeur à
+Pétersbourg. On ne craignit donc pas de lui
+confier cette instruction sur l’attitude qu’il
+convenait, pour les intérêts de la France,
+d’adopter en Russie :</p>
+
+<blockquote>
+<p>Le gouvernement étranger, pour s’affermir, n’a
+rien négligé pour opprimer et pour dissiper les
+anciennes familles russes. Mais, malgré tous les
+efforts, il reste encore des nationaux mécontents
+du joug étranger, qui, vraisemblablement, sortiraient
+de l’inaction lorsqu’ils croiraient le pouvoir
+faire avec sûreté et avec succès. Le roi ne peut,
+à la vérité, avoir actuellement une connaissance
+exacte du détail de cette situation, mais, quand on
+se rappelle le peu de droits qu’avait la duchesse
+de Courlande pour venir au trône de Russie… on
+a peine à penser que la mort de la tsarine régnante
+puisse n’être pas suivie de mouvements et de troubles.</p>
+
+<p>… Il ne peut qu’être fort essentiel que le sieur
+marquis de La Chétardie, usant de toute sorte de
+circonspection, s’instruise le plus exactement qu’il
+sera possible de la situation des esprits, de l’état
+des familles russes, du crédit et des amis que
+peut avoir la princesse Élisabeth, de l’esprit
+général des différents corps de troupes et de ceux
+qui les commandent, enfin de tout ce qui peut
+faire juger de la possibilité d’une révolution.</p>
+</blockquote>
+
+<p>Cette révolution, ce fut celle de 1741, qui
+ressemblerait comme une sœur à la révolution
+de 1917 s’il y avait eu, de nos jours, une
+Élisabeth pour diriger le parti national et
+prendre la tête du mouvement. Mais, comme
+de nos jours, il s’agissait alors de délivrer « la
+glorieuse nation russe de la pesante oppression
+et inhumaine tyrannie étrangère », et de
+lui rendre « la libre élection d’un gouvernement
+légitime et juste ». Pas plus que les circonstances,
+le cœur des hommes ni leur
+vocabulaire n’ont changé.</p>
+
+<p>Quelque chose encore aura manqué toutefois
+aux journées de mars et à la chute de
+Nicolas II pour qu’elles ressemblent tout à
+fait au renversement tel qu’il s’était accompli
+en 1741. Le cardinal de Fleury n’avait pas
+craint d’intervenir dans les affaires de Russie.
+Même pour le bon motif, les gouvernements
+d’aujourd’hui ont des scrupules qui étaient
+ignorés des gouvernements d’autrefois. Dans
+son livre sur <i>Louis XV et Élisabeth</i>, Albert
+Vandal a très bien observé cela.</p>
+
+<blockquote>
+<p>C’était, dit l’historien, une résolution grave et
+quelque peu compromettante pour un ministère
+qui se piquait de droiture et de modération, que
+de se mêler clandestinement aux querelles domestiques
+d’un État étranger, d’y solder la rébellion
+et d’y faire du roi de France le complice d’une
+conspiration contre un gouvernement établi. Aux
+premières insinuations de son ambassadeur, le
+cabinet de Versailles demanda à réfléchir. Peu à
+peu, le désir de substituer à Pétersbourg notre
+influence à celle des Allemands triompha d’un
+premier scrupule ; le <small>XVIII</small><sup>e</sup> siècle ne connaissait
+guère en politique le principe de non-intervention
+dans les affaires d’autrui, principe d’origine essentiellement
+moderne. Le ministère convint que
+« l’affaire mériterait toute l’attention du Roi »,
+et qu’il fallait éviter de décourager Élisabeth par
+un refus. Bientôt, il s’expliqua davantage ; par son
+ordre, M. de La Chétardie assura la Tsarevna que
+la France mettait à sa disposition ses trésors, son
+crédit et ses conseils.</p>
+</blockquote>
+
+<p>Au moins l’avantage de cette méthode était-il
+qu’on n’était pas surpris par les événements.
+Les démocraties modernes sont plus délicates
+et plus réservées, plus timides et plus gauches
+aussi que les monarchies anciennes.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3 id="c8">INSTRUCTIONS A UN AMBASSADEUR
+EN RUSSIE</h3>
+
+
+<p>Le public français, dans sa partie moyenne,
+a été légèrement décontenancé par la révoluton
+russe. Comme la France est, au fond, un
+pays conservateur ! Notre ancienne politique
+n’avait pas ces timidités. Les révolutions chez
+autrui ne lui faisaient pas peur. Le mot lui
+paraissait aussi naturel que la chose, parce
+qu’elle n’y attachait pas un sens infernal ou
+céleste. Une révolution, c’était un changement
+de système, et la tâche de la politique était
+d’en tirer le parti qu’elle pouvait après en
+avoir pesé le bien et le mal.</p>
+
+<p>La France, pendant la guerre de Sept ans,
+s’était trouvée alliée de la Russie contre la
+Prusse dans des conditions qui, nous l’avons
+rappelé souvent, ressemblaient singulièrement
+à celles d’aujourd’hui. A Berlin non plus ce
+précédent n’était pas oublié et l’on y a spéculé,
+on y spécule encore sur une paix séparée avec
+la Russie, pareille à celle qui avait sauvé
+Frédéric II. Avec quelle netteté la monarchie
+française se représentait le danger d’une défection
+de la Russie à la mort d’Élisabeth et à
+l’avènement de Pierre III ! C’est ce que l’on
+peut voir par les instructions qui étaient envoyées
+à notre ambassadeur à Saint-Pétersbourg.
+Quand Stürmer et Protopopof régnaient
+sous le nom de Nicolas II, il n’y aurait eu
+qu’à faire le décalque de cette lettre de Choiseul
+pour avoir l’image frappante de la situation.
+L’instruction de Choiseul, si vigoureuse et si
+limpide, date de l’avènement de Pierre III.
+En voici des passages d’une étonnante actualité.
+Changez seulement quelques noms propres
+et quelques mots, tout y est.</p>
+
+<blockquote>
+<p class="c i">Le comte de Choiseul au comte de Breteuil.</p>
+
+<p class="date">Versailles, 31 janvier 1762.</p>
+
+<p>J’ai reçu, Monsieur, jeudi dernier, une lettre
+de M. du Châtelet à laquelle il était joint la copie
+de celle que vous avez écrite à cet ambassadeur
+pour lui apprendre la catastrophe arrivée en Russie
+et sur laquelle nous étions rassurés par les nouvelles
+favorables que vous nous aviez envoyées en dernier
+lieu…</p>
+
+<p>Je vous envoie de nouvelles lettres de créance.
+Vous ajouterez verbalement tout ce qui peut
+concourir à cimenter l’union des deux cours…
+Vous direz encore, Monsieur, que le Roi, invariable
+dans ses sentiments ainsi que dans les
+principes de sa politique, <i>n’a jamais manqué à
+ses amis ni à ses alliés, qu’il a toujours rempli ses
+engagements avec la plus scrupuleuse exactitude et
+que sa fidélité inébranlable lui donne droit d’attendre
+en retour de pareils procédés</i>.</p>
+
+<p>Après ces généralités que vous pouvez, Monsieur,
+étendre et détailler suivant que vous le jugerez à
+propos, je conçois que vous désiriez suivre des
+instructions claires et précises pour vous guider
+dans la circonstance critique et intéressante où
+vous vous trouvez ; mais vous sentirez aisément
+combien il nous est difficile de vous donner des
+règles de conduite assez étendues et assez positives
+pour diriger vos démarches dans la route épineuse
+et obscure où vous allez peut-être entrer.</p>
+
+<p>En poussant aussi loin qu’il est possible les
+spéculations sur l’avenir, il semble qu’on ne peut
+faire que trois hypothèses : la première que le
+nouvel Empereur suivra l’ancien système ; la
+seconde, qu’il en adoptera un tout opposé en se
+liant avec nos ennemis ; la troisième, qu’il prendra
+un parti intermédiaire.</p>
+
+<p>La première est sans doute la plus désirable,
+mais malheureusement elle est la moins vraisemblable.
+Si elle a lieu, vous n’aurez pas besoin de
+nouvelles instructions… Vous observerez cependant
+qu’il faut se défier des apparences : <i>l’Empereur
+pourrait afficher extérieurement le système quoiqu’il
+soit contraire à ses inclinations véritables</i>. C’est
+pourquoi il est important de pénétrer ses sentiments
+secrets soit pour prendre nos mesures en conséquence
+et nous précautionner contre ses mauvaises
+intentions, soit pour éviter de l’indisposer et de
+le cabrer par des instances trop vives sur des
+objets qui pourraient lui déplaire… Pour vous
+dire notre secret, ce qui nous importe essentiellement,
+c’est que la Russie demeure attachée à la
+grande alliance ; qu’elle ne rappelle pas ses
+armées ; qu’elle persiste dans l’ancien système et
+qu’elle ne fasse point sa paix particulière…</p>
+
+<p>La deuxième hypothèse n’exige pas de grands
+éclaircissements. Je ne doute pas que vous ne
+mettiez en usage tous les moyens possibles pour
+prévenir un parti si dangereux et que vous n’employiez
+à cet effet la force du raisonnement, les
+représentations amicales, la fermeté, la douceur,
+la séduction et la perspective du déshonneur qui
+rejaillirait sur la Russie d’un pareil procédé.</p>
+
+<p>Enfin, Monsieur, la troisième hypothèse me
+paraît la plus naturelle et celle qui présente le
+plus de probabilité ; mais on peut l’envisager sous
+différentes faces et elle est susceptible de plusieurs
+modifications.</p>
+
+<p>1<sup>o</sup> L’Empereur pourrait chercher à faire sa paix
+particulière à des conditions plus ou moins avantageuses
+pour lui, sans s’embarrasser de ses alliés
+et sans prendre à l’avenir aucune part à la guerre
+présente. Quoique ce parti fût moins fâcheux
+qu’une union avec nos ennemis, <i>ce serait cependant
+une violation manifeste des traités et une défection
+honteuse, à laquelle nous devons mettre tous les
+obstacles possibles</i> ;</p>
+
+<p>2<sup>o</sup> Une suspension d’armes entre les Russes et
+le roi de Prusse, toute choses demeurant en état,
+pourrait avoir pour objet de parvenir à une paix
+générale par la médiation de la Russie. <i>Une pareille
+convention serait un peu moins fâcheuse qu’une paix
+particulière, mais elle serait encore fort contraire
+à nos intérêts</i> ;</p>
+
+<p>3<sup>o</sup> L’Empereur, voulant servir le roi de Prusse
+et se retirer de la guerre, pourrait nous faire des
+insinuations de paix, nous communiquer le désir
+qu’il aurait de pacifier les troubles de l’Europe et
+nous proposer différents moyens de parvenir à
+une pacification générale ou limitée à la guerre
+d’Allemagne… Ce n’est pas, Monsieur, que nous
+soyons éloignés de la paix, <i>mais nous ne croyons
+pas qu’elle puisse nous être avantageuse si elle vient
+par le canal de la Russie</i>…<a id="FNanchor_5" href="#Footnote_5" class="fnanchor">[5]</a></p>
+</blockquote>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_5" href="#FNanchor_5"><span class="label">[5]</span></a> Voir le <i>Recueil des Instructions données aux ambassadeurs</i>,
+<i>Russie</i>, tome II, par Alfred <span class="sc">Rambaud</span> (chez Alcan).</p>
+</div>
+<p>Tel était le péril que présentait pour la
+France l’avènement de Pierre III. Ce péril
+avait été discerné à Paris avec clairvoyance,
+car le nouvel empereur devait s’empresser de
+faire sa paix et même de s’allier avec le roi
+de Prusse. Image de ce que nous réservait,
+s’il eût réussi, le coup d’État de Stürmer et
+de Protopopof !</p>
+
+<p>Il ne vint à l’idée de personne, dans la
+France de Louis XV, que la couronne ni
+même la tête de Pierre III dussent être respectées
+par scrupule légitimiste. Sans doute,
+on n’alla pas jusqu’à aider la Grande Catherine
+à « supprimer » son mari. Mais, vingt ans
+plus tôt, La Chétardie, notre ambassadeur,
+avait secondé de toutes ses forces la révolution
+qui, déjà, avait affranchi les Russes de la domination
+allemande et porté Élisabeth sur le
+trône. Cette fois, Catherine agit seule. Et lorsqu’elle
+annonça que son mari était mort d’une
+certaine « colique », on accueillit paisiblement
+à Paris la nouvelle de l’affaire. Louis XV écrivait
+du ton le plus naturel du monde, dans sa
+correspondance secrète : « La dissimulation
+de l’impératrice régnante et son courage, au
+moment de l’exécution de son projet, ainsi
+que la manière dont elle a traité ce prince,
+indiquent une princesse capable de concevoir
+et d’exécuter de grandes choses. » Mon Dieu,
+oui, c’est un monarque qui a écrit cela de la
+suppression d’un autre monarque…</p>
+
+<p>Plus timoré ou plus délicat que La Chétardie,
+notre ambassadeur, en 1762, pressentant ce
+qui allait arriver à Pierre III, avait cru bon de
+s’absenter de son poste. Il faut voir comme
+il fut rabroué pour n’avoir pas été là au
+moment de cette « révolution intéressante »,
+comme disait le cabinet de Paris. « Si
+Sa Majesté », écrivait le comte de Broglie à
+Breteuil, dans la correspondance secrète, « eût
+été informée à temps des moyens que vous
+pouviez entrevoir de faire éclore, à la mort de
+l’impératrice Élisabeth, la révolution qui vient
+d’enlever le trône au Czar, <i>elle vous eût certainement
+autorisé à préparer cet événement</i>,
+au lieu que nous avons appris depuis que le
+ministère a rejeté les propositions, à la vérité
+trop vagues, que vous lui avez faites <i>de chercher
+à mettre en jeu le mépris et la haine que
+les Russes portaient à l’empereur</i>. »</p>
+
+<p>La diplomatie française, en ces temps-là,
+n’était pas bégueule. Elle allait à l’urgent et
+à l’essentiel, c’est-à-dire à l’intérêt de la
+France. Et puis elle n’aimait pas se laisser
+surprendre ou dépasser par les événements.</p>
+
+<p>Au fond, que s’est-il passé en Russie au
+mois de mars 1917 ? Une nouvelle péripétie
+de cette lutte entre l’esprit national et les
+influences allemandes qui est chronique chez
+elle depuis deux cents ans, une répétition de
+ces révolutions de palais qui jalonnent l’histoire
+de l’Empire russe. La différence, c’est
+que la révolution de palais de 1917 s’est terminée
+dans la rue et qu’on ne sait plus trop
+où elle va, parce que, ne l’ayant pas prévue,
+on ne l’a pas dirigée. Les vieilles recettes se
+sont perdues.</p>
+
+
+<p class="c gap small">FIN</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak">TABLE DES MATIÈRES</h2>
+
+
+<div class="flex">
+<table>
+<tr><td colspan="3" class="c pad"><div><span class="small">PREMIÈRE PARTIE</span><br>
+COMMENT EST NÉE LA RÉVOLUTION RUSSE</div></td></tr>
+<tr><td colspan="2">&nbsp;</td>
+<td class="bot r small"><div>Pages.</div></td></tr>
+<tr><td colspan="2" class="drap sc">Avant-propos</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c0"><small>V</small></a></div></td></tr>
+<tr><td class="r"><div>I.</div></td>
+<td class="drap sc">— Ce qui aurait pu sauver l’Empereur</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c1">7</a></div></td></tr>
+<tr><td class="r"><div>II.</div></td>
+<td class="drap sc">— Le nationalisme de la Douma</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c2">23</a></div></td></tr>
+<tr><td class="r"><div>III.</div></td>
+<td class="drap sc">— La trahison de la bureaucratie</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c3">30</a></div></td></tr>
+<tr><td class="r"><div>IV.</div></td>
+<td class="drap sc">— Raspoutine</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c4">44</a></div></td></tr>
+<tr><td class="r"><div>V.</div></td>
+<td class="drap sc">— La chute</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c5">54</a></div></td></tr>
+<tr><td colspan="3" class="c pad"><div><span class="small">DEUXIÈME PARTIE</span><br>
+AUTOUR DE LA RÉVOLUTION RUSSE</div></td></tr>
+<tr><td class="r"><div>I.</div></td>
+<td class="drap">— <span class="sc">Quelques éclaircissements.</span> — Un mot du <i>Novoïé Vremia</i>. — Le
+tsar et l’orthodoxie. — Où est la tradition ?</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c6">65</a></div></td></tr>
+<tr><td class="r"><div>II.</div></td>
+<td class="drap">— <span class="sc">Phase nouvelle d’un vieux conflit.</span> — Le
+parti allemand en Russie. — Dans
+le personnel diplomatique. — Où
+l’histoire se répète</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c7">73</a></div></td></tr>
+<tr><td class="r"><div>III.</div></td>
+<td class="drap sc">— Instructions à un ambassadeur en Russie</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c8">86</a></div></td></tr>
+</table>
+</div>
+
+<p class="c gap xsmall">Paris. — Typ. <span class="sc">Philippe Renouard</span>, 19, rue des Saints-Pères. — 53828.</p>
+
+
+
+<div style='text-align:center'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 77229 ***</div>
+</body>
+</html>
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