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+ <title>Comment est née la révolution russe | Project Gutenberg</title>
+ <link rel="icon" href="images/cover.jpg" type="image/x-cover">
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+<body>
+<div style='text-align:center'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 77229 ***</div>
+<div class="x-ebookmaker-drop c"><img src="images/cover.jpg" alt=""></div>
+<div class="x-ebookmaker-drop break"></div>
+<p class="c top2em large">JACQUES BAINVILLE</p>
+
+<h1>COMMENT EST NÉE<br>
+<span class="xsmall">LA</span><br>
+RÉVOLUTION RUSSE</h1>
+
+
+<p class="c gap"><span class="large">NOUVELLE LIBRAIRIE NATIONALE</span><br>
+<span class="small">11, RUE DE MÉDICIS, PARIS</span></p>
+
+<p class="c xsmall">MCMXVII</p>
+
+<div class="break"></div>
+
+<p class="c top4em">DU MÊME AUTEUR</p>
+
+
+<div class="flex">
+<table>
+<tr><td colspan="2" class="c pad xsmall"><div>A LA MÊME LIBRAIRIE</div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><i>Louis II de Bavière</i> (nouvelle édition)</td>
+<td class="bot r i w4"><div>3.50</div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><i>Bismarck et la France</i> (4<sup>e</sup> édition)</td>
+<td class="bot r i w4"><div>3.50</div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><i>Le coup d’Agadir et la Guerre d’Orient</i></td>
+<td class="bot r i w4 small"><div>(épuisé).</div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><i>Histoire de deux Peuples</i> (18<sup>e</sup> mille)</td>
+<td class="bot r i w4"><div>3.50</div></td></tr>
+<tr><td colspan="2" class="c pad"><div><span class="xsmall">CHEZ A. FAYARD ET C</span><sup>ie</sup></div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><i>La Guerre et l’Italie</i> (10<sup>e</sup> édition)</td>
+<td class="bot r i w4"><div>3.50</div></td></tr>
+<tr><td colspan="2" class="c pad xsmall"><div>A LA SOCIÉTÉ LITTÉRAIRE DE FRANCE</div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><i>Petit Musée germanique</i></td>
+<td class="bot r i w4"><div>3.50</div></td></tr>
+<tr><td colspan="2" class="c pad"><div><span class="xsmall">CHEZ HODDER</span> &amp; <span class="xsmall">STOUGHTON</span>, <span class="xsmall">A LONDRES</span></div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><i lang="en" xml:lang="en">Italy and the War</i></td>
+<td class="bot r i w4"><div>3 s. 6 d.</div></td></tr>
+</table>
+</div>
+<div class="break"></div>
+
+
+<p class="c top4em i small">Il a été tiré de cet ouvrage<br>
+sur vergé pur fil des Papeteries Lafuma, de Voiron,<br>
+douze exemplaires numérotés à la presse.</p>
+
+
+
+<p class="c small gap">Tous droits de reproduction, de traduction et d’adaptation
+réservés pour tous pays.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c0">AVANT-PROPOS</h2>
+
+
+<p class="i">« Nos troupes se soulèvent, non pas pour leur
+compte personnel, mais pour sauver le pays. La
+population est persécutée par les Mandchous et
+plongée dans une mer de douleurs. Les Mandchous
+ne sont pas de notre race. Nous voulons les détruire
+et, avec eux, tous les traîtres et les voleurs. »</p>
+
+<p class="i">Telle était, en 1911, la proclamation par laquelle
+l’« Union jurée » avait annoncé aux peuples chinois
+la chute de la dynastie étrangère des Tsing. La
+dynastie de Nicolas II, en dépit de la généalogie,
+était bien russe. Mais son entourage, son personnel
+administratif ne l’étaient pas ou ne l’étaient pas
+assez. Voilà en quoi la Révolution russe ressemble à
+la Révolution chinoise. Voilà ce qui explique, ici
+comme là, l’effondrement foudroyant du trône.
+Pourquoi, ni en Chine ni en Russie, n’a-t-on pas
+vu cette fidélité et ce loyalisme que la cause des
+Stuarts en Angleterre, celle des Bourbons en France
+avaient suscités ? En Russie comme en Chine, l’explication
+se trouve dans le fait qu’il s’est agi d’une
+révolution au point de départ de laquelle l’élément
+national aura été dominant.</p>
+
+<p class="i">L’important est qu’il le reste. Les événements du
+mois de mars 1917 pourraient se définir une révolution
+de palais qui s’est dénouée dans la rue et
+transformée en révolution politique et sociale. Mais
+le dénouement suprême, il faut peut-être l’attendre
+des masses paysannes, tourmentées par le problème
+agraire, par leur faim de la terre. Il faut l’attendre
+aussi des nationalités si diverses que l’Empire réunissait,
+mais qu’il n’avait pas fondues. Des tendances
+centrifuges et séparatistes vont-elles se manifester ?
+Le danger serait grave pour l’Europe pendant la
+guerre, et même après la guerre, si une Allemagne
+grande, forte et unie doit subsister.</p>
+
+<p class="i">On a dit souvent que la Russie était un pays
+d’avenir. C’est vrai lorsque l’on parle de ses immenses
+richesses, encore inexploitées. Mais, sous la
+décadence de l’ancien régime, il était sensible que,
+si la Russie avait un avenir, l’État russe n’en avait
+plus. La nouvelle Russie se refera-t-elle un État ?
+Et comment ? sous quelle forme ? par quels moyens ?
+On se le demande aujourd’hui avec une certaine
+inquiétude et un immense intérêt.</p>
+
+<p class="sign i">J. B.</p>
+
+<p class="ind i small">15 mai 1917.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak">COMMENT EST NÉE LA RÉVOLUTION RUSSE</h2>
+
+
+
+
+<h3 id="c1">I<br>
+CE QUI AURAIT PU SAUVER
+L’EMPEREUR</h3>
+
+
+<p>Un matin de l’an dernier, je causais avec
+le directeur d’une des grandes banques de
+Pétrograde. Un vaste bureau de style anglais.
+Aux murs, pas d’icône, pas de veilleuse allumée.
+Lorsque le regard se portait vers les
+fenêtres, on était étonné de retrouver les bulbes
+d’azur et d’or qui couronnent les cathédrales,
+de voir, sur la Perspective Nevski, la neige,
+les traîneaux, les bonnets de fourrure, et les
+cochers ouatés, pareils à des édredons cerclés
+d’une ceinture voyante. La Russie était au
+dehors. Dans cette maison, c’était l’Amérique.
+Cependant je pressais le grave directeur des
+questions les plus indiscrètes, sans souci de
+l’importuner. Et parmi les sujets sur lesquels
+je cherchais à connaître l’opinion de
+l’homme d’affaires, il y en avait un, surtout,
+un sujet brûlant, celui de cette révolution que
+tant de voix disaient inévitable et prochaine,
+que la plupart annonçaient pour la fin de la
+guerre, mais qui, pour d’autres, était imminente, — et
+c’étaient ceux-là qui devaient
+avoir raison.</p>
+
+<p>Je ne pus réussir à déchiffrer si la révolution
+était ou n’était pas dans les vœux de ce
+financier prudent. Mais le mot, prononcé à
+haute voix dans son cabinet, quoique nous y
+fussions seuls, avait suffi à le mettre mal à
+l’aise. Il tapotait avec inquiétude ses favoris
+blancs, taillés à l’ancienne mode, attentif à
+esquiver les interrogations directes. Enfin, sur
+mon insistance, il se hasardait à répondre par
+ces paroles inoffensives :</p>
+
+<p>— Oh ! avant d’en venir à la révolution, il
+y a tant de soupapes à ouvrir !…</p>
+
+<p>Et là-dessus, comme effrayé d’en avoir trop
+dit, il prétextait que la langue française lui
+était devenue tout à coup d’un maniement
+difficile, et il faisait appeler un fondé de pouvoirs
+pour changer la conversation.</p>
+
+<p>J’avais gardé dans l’esprit les détails de cette
+scène un peu comique, renouvelée sous tant
+de formes diverses au cours des observations
+que j’avais essayé de rassembler en Russie.
+Et ce souvenir de voyage m’est revenu un des
+premiers en mémoire à la nouvelle des événements
+de Pétrograde. Certainement, comme
+l’avait dit le financier timide et subtil, il y avait
+bien des soupapes à ouvrir et qui devaient permettre
+d’éviter la grande explosion. Il semblait
+tellement naturel que l’on dût, une à une, y
+avoir recours ! Comment le gouvernement impérial,
+comment l’Empereur lui-même, lui
+surtout, ignoraient-ils ce fait grave, ce fait
+capital, que le voyageur constatait infailliblement,
+qui s’imposait avec la force de l’évidence
+quinze jours après qu’on avait touché le
+sol russe, le fait enfin, qui, tout simplement,
+sautait aux yeux, à savoir : que, tel quel, le
+régime, à part ses bénéficiaires, ne trouvait,
+d’un bout à l’autre de la Russie, pour ainsi
+dire aucun défenseur ? Il est à regretter pour
+Nicolas II qu’il n’ait pas imité le sultan Haroun-al-Raschid,
+et, sous un déguisement, parcouru
+les villes de son Empire, causant avec les nobles,
+les marchands, les soldats et les portiers. Il
+aurait observé partout ce phénomène redoutable :
+une désaffection qui, le jour critique
+venu, devait le laisser isolé et sans appui,
+tandis que, d’un seul coup, la machine de
+l’État s’effondrait…</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>En temps de guerre, toute vérité n’est pas
+bonne à dire. Tout le monde ne supporte pas
+la vérité et elle n’est utile qu’à quelques-uns.
+Pour cette raison d’abord, pour des raisons de
+convenance ensuite, il était nécessaire de jeter
+un voile sur les affaires intérieures de la
+Russie. On pouvait d’ailleurs, de bonne foi,
+donner au public, l’année dernière, une impression
+relativement rassurante. La stabilité
+à l’intérieur paraissait garantie, autant du
+moins que durerait la guerre. Dans le corps
+diplomatique, à Pétrograde, les observateurs
+les plus attentifs et aussi les plus perspicaces
+se montraient sans doute extrêmement réservés
+dans leurs appréciations et leurs pronostics
+sur l’avenir politique prochain de la Russie.
+C’était le cas, en particulier, à l’ambassade du
+Japon, une des plus nombreuses, des plus
+actives, des mieux renseignées. Sur l’évolution
+de l’Empire russe, il me sembla que le
+baron Motono, de qui les appréciations sur
+les événements de la guerre s’étaient toujours
+trouvées d’une justesse extraordinaire,
+préférait suspendre son jugement. Aux plus
+prudents, néanmoins, une catastrophe n’apparaissait
+pas comme imminente. La bonne
+volonté du pays, celle de la Douma étaient
+certaines. Par patriotisme, les réformes, les
+questions de politique intérieure étaient remises
+à plus tard. Le « bloc progressiste » de
+la Douma qui, l’extrême droite et l’extrême
+gauche exceptées (c’est-à-dire deux poignées
+de représentants) comprenait toute l’assemblée,
+se bornait à demander, au lieu d’un ministère
+bureaucratique, des hommes qui, suivant sa
+formule, eussent la « confiance du pays ».
+Les constitutionnels démocrates ou « cadets »
+avaient eux-mêmes cessé, provisoirement du
+moins, de revendiquer le ministère responsable
+devant les Chambres, c’est-à-dire le
+régime parlementaire pur et simple. Leurs
+chefs les plus qualifiés étaient disposés à
+se contenter de quelques satisfactions dans
+l’ordre des idées constitutionnelles. Et je crus
+bien, alors, discerner pour ma part que certains
+d’entre eux, retournant à leur illusion
+des temps de la première Douma, ne regardaient
+pas comme impossible de devenir ministres
+de l’empereur Nicolas II. Par la force
+des choses, une espèce d’opinion moyenne
+s’était créée dans le « bloc progressiste »,
+en vertu de la fusion des éléments radicaux
+avec les éléments modérés. Un ancien
+<i lang="en" xml:lang="en">leader</i> de la droite, renommé pour sa véhémence,
+M. Pourichkiévitch, et qui devait, ces
+temps derniers, prendre part à l’exécution de
+Raspoutine ; un « nationaliste » comme le
+comte Vladimir Bobrinski ; des « octobristes »
+comme le président Rodzianko et M. Goutchkof,
+qui auront inscrit leur nom dans les événements
+du mois de mars, mais qui seraient
+chez nous de véritables conservateurs : tous
+ces hommes, dont nous venons de nommer
+quelques-uns des plus « représentatifs », assuraient
+un équilibre à la majorité de la Douma.
+Qu’une conciliation avec le pouvoir fût désirée
+par le « bloc progressiste », c’est ce dont on
+ne peut douter. Les efforts suprêmes que les
+chefs libéraux auront faits pour sauver l’Empereur,
+et, ensuite, la révolution ayant pris
+un cours irrésistible et l’abdication étant devenue
+inévitable, pour conserver la dynastie,
+auront fourni la preuve de leur entière bonne
+foi.</p>
+
+<p>Lorsque, au printemps de l’année dernière,
+une délégation de députés russes alla visiter
+les pays alliés, nous eûmes l’occasion de faire
+dire en France à plusieurs personnes : « Ce
+sont probablement les membres du futur gouvernement
+de la Russie qui se rendent à
+Paris. » Et il est vrai que M. Protopopof,
+alors vice-président libéral de la Douma, devait,
+quelques semaines après son retour, devenir
+ministre de l’Intérieur, mais pour quelle
+besogne et dans quelles conditions ! Quant à
+M. Milioukof, le voici aujourd’hui ministre
+des Affaires étrangères du régime nouveau,
+après avoir été maintes fois, sous le régime
+ancien, le conseiller du Pont-aux-Chantres.
+C’est un fait, peu connu, mais bien significatif,
+que M. Sazonof, lorsqu’il était ministre
+des Affaires étrangères, écoutait volontiers les
+avis de M. Milioukof, spécialiste des questions
+de politique extérieure à la Douma et dans le
+journal du parti cadet, la <i>Rietch</i>, dont il était
+le véritable directeur : On voit donc qu’il n’y
+avait pas, alors, entre le monde gouvernemental
+et les éléments les plus libéraux de la
+Douma, un abîme infranchissable, que de
+nombreuses communications existaient même,
+enfin qu’un arrangement amiable et une collaboration
+pouvaient apparaître comme une
+sérieuse probabilité.</p>
+
+<p>Au mois de février 1916, Nicolas II, heureusement
+inspiré, était venu assister à l’ouverture
+de la Douma. Ce fut une surprise
+joyeusement saluée, un événement qui parut
+annoncer un nouveau cours, et tous les témoins
+(nous en étions) s’en réjouirent comme d’une
+garantie de l’union nationale. L’Empereur
+lui-même se rendait compte de l’importance
+et de la signification de son initiative, car il
+parvenait mal à dissimuler son émotion. On
+lisait sur son visage les pensées qui l’agitaient,
+le combat intérieur qui se livrait en lui. Évidemment
+il lui avait fallu vaincre un puissant
+préjugé pour franchir — c’était la première
+fois — la porte du palais de Tauride.
+Il y avait dans son regard de la curiosité et de
+l’inquiétude, comme s’il fût entré dans un
+repaire d’anarchistes. Par instant, d’un mouvement
+nerveux, comme s’il eût étouffé, il
+faisait le geste de desserrer son col. Lorsque,
+les prières dites, il s’adressa aux députés
+groupés autour de lui, son trouble était tel
+que la première phrase de son allocution, où
+il félicitait l’armée de la prise d’Erzeroum, fut
+grammaticalement incorrecte. J’entends encore
+le président Rodzianko, souhaitant la bienvenue
+à l’Empereur, élevant sa voix sonore chaque
+fois que, dans ses paroles, revenait le mot
+<i>narod</i> (nation). C’était comme si un avertissement
+bienveillant et solennel eût été donné
+à l’autocrate. Le chemin d’une large politique
+nationale lui était montré. Et les acclamations
+qui le saluèrent lorsqu’il traversa la salle
+des séances éclairèrent ses yeux, détendirent
+son visage, où apparut même, après une si
+longue contrainte, un sourire timide. Instants
+décisifs, d’où aurait pu dater une phase nouvelle
+de l’histoire de la Russie. Comment les
+impressions de cette journée de réconciliation
+et d’entente se sont-elles effacées chez
+Nicolas II ? Comment d’autres sentiments, de
+funestes préjugés ont-ils prévalu chez lui ?
+C’est le triste secret d’un souverain faible,
+d’un autocrate soumis à toutes les influences
+d’un déplorable entourage…</p>
+
+<p>Je ne crois pas me tromper en disant que
+la visite de l’Empereur à la Douma avait fait
+naître chez les libéraux de grandes espérances.
+Jamais ils ne furent aussi modérés que pendant
+les quelques mois qui suivirent, jamais
+ils ne firent preuve d’autant d’aptitudes au
+gouvernement. C’était à cette époque que je
+me trouvais en Russie. Je pus recueillir, de la
+bouche même des principaux chefs de partis,
+l’assurance qu’une entente avec la monarchie
+leur semblait non seulement possible, non seulement
+désirable, mais encore nécessaire.</p>
+
+<p>« Je suis monarchiste, monarchiste de cœur
+et d’âme, et tous mes amis octobristes le sont,
+comme la Russie l’est elle-même », me disait
+M. Rodzianko quelques jours après la visite
+de l’Empereur au palais de Tauride, visite
+qu’il regardait comme un succès pour ses
+idées et pour sa cause. Et il affirmait sa conviction
+que la Russie évoluerait sans secousses
+et par étapes vers le régime des monarchies
+constitutionnelles d’Occident. Il trouvait des
+raisons de confiance dans l’histoire de la
+Douma elle-même, qui, en dix ans, avait fait
+son éducation politique. Il la comparait à un
+enfant qui, après s’être tenu sur le pied
+gauche (les premières Doumas révolutionnaires)
+et ensuite sur le pied droit (la troisième
+Douma conservatrice), marchait désormais
+d’aplomb sur ses deux pieds. Et revenant
+sur la présence de l’Empereur à la séance
+de rentrée, le président ajoutait en riant de
+bonne humeur :</p>
+
+<p>« On avait voulu faire croire à Sa Majesté
+que l’assemblée était composée de loups et de
+tigres. Sa Majesté a voulu en avoir le cœur
+net. L’Empereur est venu parmi nous, il a vu
+de ses yeux et il sait bien, aujourd’hui, que
+l’on peut s’entendre. »</p>
+
+<p>Si, doué de seconde vue, j’eusse annoncé à
+M. Rodzianko qu’un an plus tard, presque
+jour pour jour, il demanderait un acte d’abdication
+à Nicolas II, il aurait certainement
+trouvé la plaisanterie de très mauvais goût…</p>
+
+<p>Une autre fois, c’était M. Maklakof, un des
+chefs les plus brillants, les plus spirituels du
+parti cadet, qui parle notre langue comme un
+Parisien, dont la conversation est un feu d’artifice
+de mots et de formules qui feraient de
+lui un de nos plus vifs chroniqueurs. Lui aussi
+croyait fermement à une évolution politique
+qui s’accomplirait régulièrement, dans les
+formes du gouvernement monarchique. L’idée
+qu’on pût supprimer les Romanof lui faisait
+lever les bras au ciel : « Excellent moyen,
+s’écriait-il, d’alimenter la réaction ! Admirable
+idée de votre Gribouille ! »</p>
+
+<p>Et un autre jour encore (il suffira de s’arrêter
+là), je questionnais M. Efremof, « progressiste »
+notoire qui, par le tour de ses pensées,
+par sa vue générale des choses, par son
+vocabulaire, par les détails mêmes de sa personne,
+évoquait le type du républicain de gauche
+tel qu’il existe chez nous. Il était, ce radical,
+moins certain que les octobristes ou les
+cadets que l’évolution dût être paisible et régulière.
+Le Tsar à la Douma ?… Oui, sans doute,
+mais n’était-ce pas trop tard ? « L’abîme se
+creuse », me disait le député progressiste en
+hochant la tête. Et pourtant, il ne croyait pas,
+lui non plus, à la subversion totale du régime,
+à ce qu’il appelait « une révolution sérieuse »,
+c’est-à-dire, d’un seul mot, à la Révolution…</p>
+
+<p>Le moment où ces déclarations sincères et
+spontanées m’étaient faites était pourtant celui
+où commençait contre le mouvement libéral
+la réaction de ce qu’on devait désigner plus
+tard sous le nom d’« influences occultes ».
+M. Stürmer avait été désigné par l’Empereur
+Pour succéder à M. Goremykine dans les derniers
+jours de janvier (du vieux style). Nous
+savons aujourd’hui que c’est de ce choix malheureux
+que datent le recommencement de la
+politique germanophile et la tentative de la
+bureaucratie pour reprendre la haute main sur
+le gouvernement de l’Empire.</p>
+
+<p>Il est vrai que M. Stürmer était accueilli
+froidement. Mais les dispositions conciliantes
+des libéraux n’en étaient pas découragées.
+Dieu sait pourtant si la personne du nouveau
+président du Conseil était peu engageante ! A
+franchement parler, elle était même antipathique.
+Lorsque cette nomination avait été
+connue, un beau matin, à Pétrograde, la stupéfaction
+avait été grande. Le nom seul de
+M. Stürmer, ce nom allemand de mauvais
+augure, choquait les oreilles et excitait la défiance :
+comment n’avait-il pas mis le pouvoir
+en garde contre un choix si malencontreux<a id="FNanchor_1" href="#Footnote_1" class="fnanchor">[1]</a> ?
+Les quolibets qui l’accueillirent dissimulaient
+mal l’inquiétude et l’irritation de l’opinion
+publique. C’est au ministre de la Guerre que
+l’on prêtait ce mot. Comme le bruit du départ
+de M. Goremykine avait couru, un ami
+demandait, par téléphone, le nom de son successeur,
+et le général Polivanof avait répondu :
+« Je ne peux pas le dire, j’aurais trois mille
+roubles d’amende. » Trois mille roubles
+d’amende, c’est, en effet, le tarif à Pétrograde
+lorsqu’on parle allemand au téléphone. Quelques
+jours plus tard, au Yacht-Club, à l’heure
+du déjeuner, un officier se levait, demandait
+la permission de prononcer deux mots allemands,
+rien que deux, et disait gravement,
+au milieu des rires : « Gofmeister Stürmer. »
+Car on sait que la plupart des titres de cour,
+en Russie, venaient d’Allemagne (comme
+aussi trop de titres de la hiérarchie militaire),
+et que, dans la langue russe, l’H aspiré allemand
+se change en G. Telles sont les épigrammes
+par lesquelles la révolution aura
+commencé. Mais ces épigrammes étaient déjà
+sanglantes et elles portaient loin parce qu’elles
+associaient, au mouvement libéral contre le
+régime bureaucratique, l’idée de nationalité.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_1" href="#FNanchor_1"><span class="label">[1]</span></a> <i lang="la" xml:lang="la">Nomen, numen</i>… Le nom de M. Goremykine, peur être
+russe, ne sonnait guère mieux. Il voulait dire quelque chose
+comme l’<i>affligeant</i> ou le <i>lamentable</i>, ce qui n’exprimait que
+trop bien l’idée que le public avait du gouvernement.</p>
+</div>
+<p>Si net était pourtant, chez les hommes politiques
+libéraux, le désir d’éviter une cassure,
+que, tout en faisant grise mine à M. Stürmer,
+ils le toléraient, et même, au besoin, l’excusaient.
+Pendant son séjour à Paris, au mois
+de mai, M. Milioukof, interrogé par un rédacteur
+de <i>l’Humanité</i>, déclarait que son parti,
+celui des constitutionnels-démocrates, d’accord
+avec les autres partis du « bloc progressiste »,
+renonçait pour le moment à réclamer
+ce « ministère responsable » qui devait être, à
+ses yeux, « le résultat d’une longue évolution ».
+Et, quant à la personne même de M. Stürmer,
+M. Milioukof ajoutait en propres termes, et
+non sans causer quelque surprise à son interlocuteur :
+« C’est un personnage de transition.
+Il n’est pas d’un réactionnarisme aussi déterminé
+que son prédécesseur, M. Goremykine.
+C’est un bureaucrate d’esprit très conservateur,
+mais, justement parce que bureaucrate,
+il est doué d’une certaine souplesse qui lui
+permet de s’adapter aux circonstances… »</p>
+
+<p>On voit que M. Milioukof y mettait de la
+bonne volonté. Il n’était guère possible d’en
+mettre davantage. Cet esprit d’adaptation aux
+circonstances, pour lequel lui et ses amis faisaient
+crédit à M. Stürmer, il était en réalité
+le leur. En dehors des cercles de la Douma,
+j’ai entendu plus d’un libéral russe s’en plaindre.
+Les troupes du parti des réformes étaient,
+de toute évidence, restées beaucoup plus intransigeantes
+que les états-majors. Elles en
+comprenaient avec peine les sentiments et la
+tactique. Plus d’une fois, j’aurai entendu blâmer
+la « faiblesse » du bloc progressiste,
+quand on ne la taxait pas de trahison : tous
+les hommes politiques qui, à un moment
+donné, ont voulu « sérier les questions », ont
+encouru les mêmes reproches et les mêmes
+colères.</p>
+
+<p>Mais c’est ici, peut-être, que nous commençons
+à toucher du doigt une des causes
+de la catastrophe où s’est abîmé l’ancien
+régime.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3 id="c2">II<br>
+LE NATIONALISME DE LA DOUMA</h3>
+
+
+<p>La guerre était, dans son principe, une
+guerre populaire. Il serait à peine exagéré de
+dire que c’était la guerre de la Douma. Entre
+1909 et 1914, entre la remise par M. de Pourtalès
+des deux ultimatums, dont le premier,
+de tous points semblable au second, avait déterminé
+un recul de la Russie que le patriotisme
+russe avait ressenti comme une humiliation,
+bien souvent la Douma avait exprimé
+le désir d’une politique étrangère plus vigoureuse.
+L’annexion de la Bosnie-Herzégovine
+par l’Autriche avait laissé une profonde amertume.
+L’éclipse que le prestige de la Russie
+avait subie en Orient avait été déplorée, critiquée
+à plus d’une reprise à la tribune du palais
+de Tauride. Aussi, lorsque l’empereur prit la
+défense de la Serbie menacée, puis quand il
+repoussa l’ultimatum de l’Allemagne, la
+Douma se reconnut dans cette résolution.
+Elle avait contribué, pour une part certaine,
+à ce retour à la fierté. Elle le salua comme
+une réparation. C’est d’ailleurs le propre mot
+qui fut employé, à la grande séance du 8 août,
+par l’orateur des nationalistes, M. Balachef :
+« A l’heure difficile et glorieuse que nous vivons,
+la Russie est appelée à réparer quelques-unes
+de ses erreurs historiques. » Et quand
+M. Milioukof vint déclarer à son tour : « Nous
+luttons pour libérer notre patrie d’une invasion
+étrangère, pour libérer l’Europe et le Slavisme
+de l’hégémonie germanique », il fut accueilli
+par des « bravos à gauche ».</p>
+
+<p>Au fond, le nationalisme était la tendance
+dominante de cette Douma, la quatrième depuis
+la charte d’octobre 1905. Le mélange
+des idées de liberté et de nationalité s’était vu
+en France au <small>XIX</small><sup>e</sup> siècle lorsque les libéraux
+combattaient à la fois la monarchie et les
+traités de 1815. Il s’était vu en Allemagne et
+en Italie où les efforts pour obtenir un régime
+constitutionnel s’étaient confondus avec les
+aspirations unitaires. On l’avait revu à Constantinople
+en 1908 avec les Jeunes-Turcs. Ce
+mouvement historique continuait, par la Russie,
+son tour du monde. Il suffira de rappeler
+les congrès « néo-slaves », qui s’étaient tenus
+à plusieurs reprises durant les années qui ont
+précédé la guerre. Le panslavisme renaissait
+sous une forme nouvelle. Au lieu d’être l’héritage
+de la « Sainte Russie », il se trouvait
+désormais associé à la doctrine politique du
+libéralisme. Il ne faut pas oublier, par exemple,
+pour comprendre les choses, que M. Milioukof
+aura été le premier à désigner Constantinople
+comme un des buts de guerre de
+la Russie. Le 24 mars 1916, plus de six mois
+avant que M. Trépof, durant son bref passage
+aux affaires, eût à son tour proclamé la nécessité
+pour l’empire russe de dominer le Bosphore,
+M. Milioukof avait dit à la Douma :
+« Nous voulons une sortie vers la mer libre.
+Nous n’aurions certes pas déclaré la guerre
+dans l’unique dessein de réaliser ce désir ;
+mais, puisqu’elle est commencée, nous ne la
+terminerons pas sans obtenir cette sortie. Notre
+intérêt consiste à nous annexer les Détroits. »</p>
+
+<p>C’était la vieille idée impériale trouvant de
+nouveaux interprètes. Quelle différence, on
+le voit, entre les hommes qui voulaient régénérer
+la Russie par la guerre et ceux qui, en
+1905, avaient tenté d’exploiter les défaites de
+Mandchourie pour faire la révolution ! Le
+manifeste de Viborg, après la dissolution de
+la première Douma, avait invité le peuple
+russe à refuser l’impôt et le service militaire.
+En 1914, les libéraux de la quatrième Douma
+lui demandaient de ne pas marchander les
+sacrifices pour la guerre jusqu’au bout.</p>
+
+<p>Rénover la Russie par la liberté pour la
+faire plus grande et achever ses destinées
+nationales, c’était, au fond, une idée d’intellectuels,
+une idée de bourgeois. Cette quatrième
+Douma, elle était bourgeoise, en effet.
+Comment, de cela aussi, l’Empereur ne s’est-il
+pas rendu compte ? C’était à la suite des restrictions
+du droit électoral opérées en 1907 et
+en 1911, que la quatrième Douma avait été
+élue. Cens, curies, découpage des circonscriptions,
+tout avait été combiné pour obtenir
+une Douma souple et gouvernable. Cette
+Douma, on l’avait obtenue. Et il suffisait d’un
+peu de mémoire pour comprendre qu’au fond
+c’était une Douma « introuvable » et que l’on
+devait s’estimer heureux de l’avoir telle qu’elle
+était, lorsqu’on la comparait aux premières
+expériences du régime constitutionnel, aux
+premiers résultats des consultations populaires.</p>
+
+<p>Nous croyons, sans pédantisme, pouvoir
+dire que ce qui aura surtout manqué à
+Nicolas II, parmi ses précepteurs, c’est un
+bon professeur d’histoire. Il est fâcheux pour
+lui, sa dynastie et son Empire, qu’à aucun
+moment il ne se soit trouvé quelqu’un pour
+lui montrer l’exemple de ce que d’autres
+monarchies avaient fait pour retremper leurs
+forces dans un grand courant national. Le
+passage de l’absolutisme au régime constitutionnel
+se trouvait étrangement facilité par la
+guerre. L’occasion s’offrait aux Romanof de
+prendre cet élixir de jeunesse qui avait si bien
+réussi à la maison de Savoie, grâce au <i lang="it" xml:lang="it">Risorgimento</i>,
+à la maison de Hohenzollern, grâce
+aux deux guerres de 1866 et de 1870. Victor-Emmanuel
+et Guillaume I<sup>er</sup>, chacun à son
+heure, avaient renouvelé leurs traditions,
+rompu avec leurs conservateurs : Bismarck,
+dans ses <i>Souvenirs</i>, a fait la théorie de ce
+<i lang="de" xml:lang="de">Bruch mit den Conservativen</i>, de cette rupture
+avec les anciens partis, encombrants et compromettants,
+et qui entraînent à la ruine les
+gouvernements qui ne savent pas se dégager
+à temps pour rallier des éléments nouveaux.
+Savoie et Hohenzollern s’étaient bien trouvés
+de la recette. C’est ainsi que les libéraux
+prussiens, si acharnés dans leur opposition
+jusqu’en 1870, avaient formé ensuite ce parti
+national-libéral, le plus fidèle soutien de
+Bismarck et de la politique d’Empire et qui,
+comme l’ordre même des mots l’indiquait,
+avait fini par subordonner son libéralisme à
+son nationalisme. On sait que, dans la guerre
+présente, le parti national-libéral s’est montré
+aussi « annexionniste », aussi pangermaniste,
+aussi outrancier, que les plus qualifiés des
+conservateurs, en sorte que, pour rétablir
+l’équilibre et pour respecter la loi de physique
+politique qui pourrait s’appeler « loi de
+Bismarck », le chancelier de Guillaume II a
+été conduit à se rapprocher de la fraction
+modérée de la social-démocratie. Il ne tenait
+qu’à Nicolas II d’acquérir de la même manière
+ses « nationaux-libéraux ».</p>
+
+<p>En réalité, et c’est ce qui va nous faire
+comprendre le cours des choses, le libéralisme
+russe avait engagé son avenir dans la guerre.
+Il jouait sa fortune sur la victoire. Si le défi
+de l’Allemagne, qui n’avait pas été relevé en
+1909, l’avait été en 1914, c’était, pour une
+part, aux critiques que la Douma avait faites
+de la politique d’effacement que ce résultat
+avait été dû. Le sentiment et les théories des
+libéraux étaient intéressés dans cette lutte
+contre le bloc austro-allemand. Leur responsabilité
+ne l’était pas moins. Ils avaient tout
+approuvé, les crédits, les hommes, les sacrifices
+que la guerre impose aux nations. Si la
+guerre se terminait mal, ce n’était pas seulement
+l’idée slave et le patriotisme de la
+Douma qui auraient à souffrir. Ce serait la
+Douma elle-même qui serait atteinte. Réactionnaires
+ou révolutionnaires « défaitistes »
+la guettaient également, l’attendaient au
+résultat pour l’en accabler. C’est ainsi qu’indépendamment
+même de tout sentiment et
+de toute idéologie, l’instinct de la conservation,
+et, aussi, on ne sait quel appel des dieux,
+devaient entraîner la Douma à pousser la
+guerre à fond, à consacrer à la guerre, surtout
+par ses Commissions, son activité et ses
+forces, — ce qui, justement, devait l’introduire,
+avec la bureaucratie, dans un conflit qui
+aura été prompt à dégénérer en duel à mort.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3 id="c3">III<br>
+LA TRAHISON DE LA BUREAUCRATIE</h3>
+
+
+<p>Lorsque Pierre le Grand, il y a deux cents
+ans de cela, avait constitué sa hiérarchie
+administrative, il avait composé le <i>tchin</i> aux
+quatorze degrés, avec ses « équivalences »,
+des traditions de la Horde d’Or et d’éléments
+empruntés à l’administration de son voisin
+le roi de Prusse. Le <i>tchin</i>, mongolique et
+prussien, devait, dans sa pensée, faire de
+toutes les branches de la bureaucratie une
+machine harmonieuse et disciplinée comme
+l’armée elle-même. Jamais Pierre le Grand
+n’aurait pu imaginer que cette création, cette
+émanation du tsarisme en viendrait un jour
+à entraîner un tsar dans son impopularité et
+dans sa chute. S’il eût pu évoquer une
+pareille hypothèse, il l’eut repoussée comme
+un non-sens. C’est pourtant aux effets de ce
+non-sens historique et politique, terrible pour
+sa dynastie, que nous venons d’assister.</p>
+
+<p>« A la fin, dit Gœthe, nous devenons les
+esclaves des créatures que nous avons faites. »
+C’est ce qui est arrivé au tsarisme avec ses
+bureaucrates. Le <i>tchin</i> avait été organisé pour
+collaborer en sous-ordre à la grande œuvre
+tsarienne : l’unification de la Russie. Il avait
+été destiné aussi par Pierre le Grand à occidentaliser
+les Russes, à les initier à la civilisation
+européenne. C’était un instrument de
+gouvernement et un instrument de progrès.
+Le mécanisme avait rendu d’immenses services
+entre les mains des empereurs énergiques.
+D’un bout à l’autre du vaste État, les <i>tchinovniks</i>
+aux casquettes multicolores faisaient
+régner l’ordre russe. C’étaient eux qui rattachaient
+au pouvoir central tant de provinces
+séparées par de si longues distances, plus
+séparées encore par la race, les mœurs et le
+langage. Appuyée sur ses traditions, sur l’histoire
+de la Russie, la bureaucratie se croyait
+intangible parce qu’elle était indispensable
+pour tenir le faisceau serré : sa justification
+suprême se sera trouvée dans la décision du
+gouvernement provisoire qui, après avoir destitué
+les gouverneurs des provinces et sévi
+contre la police, a maintenu les cadres secondaires
+de l’administration et laissé en place
+ces légions de fonctionnaires pourtant détestés.
+La bureaucratie a été, elle reste encore l’armature
+de l’Empire. Mais, comme toutes les institutions,
+elle avait pris un caractère nouveau
+au cours des années. D’organisme administratif,
+elle était devenue une puissance politique
+qui s’enflait aux dépens de l’autocratie
+elle-même. Tandis que le <i>tchin</i> tendait à former
+un État dans l’État, tandis que l’esprit de
+caste y grandissait, qu’il avait ses intérêts
+propres à défendre, l’autorité tsarienne, avec
+Nicolas II, s’affaiblissait et s’anémiait de jour
+en jour. Le peuple ne sentait plus la main
+ferme des tsars. Il ne sentait que trop l’avidité
+et la brutalité des bureaucrates. Et puis,
+les contradictions et les incohérences se multipliaient
+dans le mécanisme politique, singulièrement
+compliqué. La Russie adoptait peu
+à peu les formes des gouvernements occidentaux :
+dans ces formes creuses, la pensée de
+Nicolas II, tantôt hésitante et tantôt obstinée,
+ne savait que mettre. La Russie avait une
+Chambre, mais bridée, impuissante et qui
+s’irritait. Elle avait un président de conseil et
+des ministres qui continuaient à n’être aux
+yeux de l’Empereur que des fonctionnaires et
+qu’il choisissait parmi les fonctionnaires.
+C’était le système contre lequel protestait
+l’opinion libérale. Mais, d’autre part, les
+fonctionnaires eux-mêmes se sentaient menacés
+dans leur omnipotence et leurs privilèges
+par un mouvement d’idées sans cesse croissant,
+par des forces nouvelles qui se développaient
+à vue d’œil. Nicolas II, qui avait
+encore trouvé dans le haut personnel bureaucratique
+des ministres dévoués à sa personne
+et au bien public, et capables de servir une
+idée avec désintéressement comme Stolypine,
+continuait comme par le passé à puiser dans
+le <i>tchin</i>. Il ne s’apercevait pas que le <i>tchin</i>,
+exploitant sa faiblesse, spéculant sur son
+aveuglement, ne se servait plus de l’autorité
+qu’il recevait de l’Empereur que pour défendre
+sa propre situation.</p>
+
+<p>La guerre venue, la bureaucratie a craint
+plus que jamais de se voir dépossédée, et elle
+avait, en effet, les plus sérieuses raisons de le
+craindre. Non seulement elle n’avait pas préparé
+la Russie à soutenir la lutte, non seulement
+elle se savait inférieure à la tâche de
+donner à la Russie les moyens de se défendre
+et de vaincre, mais encore le cœur n’y était
+pas. Jadis elle s’était formée sur le modèle
+prussien et à l’aide d’éléments germaniques.
+C’était le temps où le progrès occidental était
+venu à la Russie à travers l’Allemagne, où,
+pour être bien vu, bien noté de Pierre et de
+ses successeurs férus d’organisation prussienne,
+il fallait porter un nom allemand.
+Plus d’une famille russe, au <small>XVIII</small><sup>e</sup> siècle, pour
+parvenir, avait germanisé son nom. De ces
+origines, une forte empreinte était restée marquée
+sur la bureaucratie. Sans enthousiasme,
+et même avec appréhension, les gens du <i>tchin</i>
+avaient vu éclater la guerre avec l’Allemagne.
+Quand ils s’aperçurent que la guerre aggravait
+leur impopularité, dressait en face d’eux
+des organisations concurrentes et qui se montraient
+capables de les supplanter dans tous
+les domaines où eux-mêmes apparaissaient
+inertes et insuffisants, ils n’eurent plus qu’une
+idée : et ce ne fut pas — en quoi il se sont
+condamnés — de réparer leurs fautes par le
+travail, l’activité et le patriotisme. Ce fut de
+profiter du pouvoir politique qu’ils tenaient
+de l’Empereur pour tromper l’Empereur lui-même
+et pour écraser leurs rivaux.</p>
+
+<p>Presque toujours, de loin, les problèmes
+politiques des autres peuples nous paraissent
+simples et faciles à résoudre. Nous ne tenons
+pas compte de traditions, de sentiments qui
+ne nous touchent pas, des situations acquises
+et des ambitions montantes, de conflits d’intérêts
+où nous ne sommes pas parties et dont,
+par suite, nous faisons bon marché. Au début
+de mon séjour en Russie, je demandais pourquoi
+le pouvoir ne se décidait pas à appeler
+au ministère ces hommes « jouissant de la
+confiance publique », que réclamaient la
+Douma et les journaux.</p>
+
+<p>— Rien n’est dangereux, disais-je à des
+conservateurs, comme ces formules auxquelles
+la presse fait un sort. En politique aussi la résistance
+irrite le désir. Les programmes d’opposition
+sont comme l’amour, dont un de nos
+poètes a dit qu’il vit d’inanition et meurt de
+nourriture. Ce qui serait adroit, ce serait de
+prendre le libéralisme au mot. D’abord, une
+de ses armes lui serait enlevée. Et puis qu’est-ce
+que l’expérience en coûterait ?</p>
+
+<p>On me répondait par des paroles vagues,
+jusqu’au jour où un homme qui savait la politique
+de son pays me fit entrer au fond des
+choses par la démonstration que voici :</p>
+
+<p>— Vous savez ce qui se passe dans une
+société où les actionnaires sont mécontents
+de la gestion des administrateurs en exercice.
+Ils veulent introduire au conseil des
+administrateurs nouveaux, et il semble que
+cette solution soit de nature à satisfaire tout
+le monde. Mais c’est celle justement que
+ne peut pas accepter le conseil, parce que,
+par les nouveaux administrateurs, les actionnaires
+seraient initiés à ses comptes et à
+ses secrets. Et c’est par-dessus tout ce que
+ne veut pas un conseil d’administration qui
+tient à ses privilèges et qui n’a pas la conscience
+tranquille. Tel est précisément le cas
+de la bureaucratie. Elle ne veut pas laisser
+un homme du dehors, un délégué du public,
+contrôler ses actes et s’introduire dans ses
+affaires : car elle a fini par regarder les affaires
+de l’Empire comme ses affaires propres. Aussi,
+lorsque l’Empereur manifeste la moindre velléité
+de satisfaire au désir si naturel de l’opinion
+publique, les conseillers qui l’entourent,
+et qui ne sont pas, croyez-le, des théoriciens
+de la contre-révolution, mais des vizirs sceptiques
+et subtils, viennent lui murmurer à
+l’oreille : « Mais où sont-ils, Sire, les hommes
+qui auraient la confiance de toute la vaste
+Russie ? M. Goutchkof, par exemple (et ce
+nom était bien choisi, car l’Empereur haïssait
+M. Goutchkof), est très connu à Moscou.
+L’est-il à Kazan, à Saratof, plus loin encore ?
+Votre Majesté voit donc qu’il s’agit là d’une
+simple chimère et que son pouvoir ne peut
+sortir des mains des hommes qui sont les
+commis du Tsar, l’émanation de sa volonté. »
+Et voilà comment, chaque fois, les grands
+<i>tchinovniks</i> ont gardé ce que vous appelez chez
+vous, je crois, « l’assiette au beurre… »</p>
+
+<p>Mais, à la fin, ce n’a plus été seulement
+dans les conseils du Tsar que la bureaucratie
+a eu à défendre ses privilèges. C’est en face
+d’organismes plus actifs, plus dévoués qu’elle
+à la chose publique et qui s’étaient montrés
+capables de la suppléer et de la remplacer dans
+tous les domaines (ravitaillement, munitions,
+secours aux blessés, etc.) où elle-même avait
+accusé son mauvais vouloir et son incurie.
+La guerre avait pour effet de menacer le monopole
+de la bureaucratie, et c’est ce qui lui
+a fait détester la guerre. Il paraît incompréhensible,
+à distance, que le gouvernement
+déchu ait poursuivi de tant de jalousie et de
+haine ces congrès des <i>Zemstvos</i> et des villes, ces
+« organisations sociales », produits spontanés
+de la nation russe, conformes aux traditions
+nationales et qui travaillaient à fournir l’armée
+et la population civile de ce qui pouvait leur
+manquer. Mais justement la bureaucratie a
+vu dans les comités formés par les assemblées
+locales et municipales ou issus des groupements
+de particuliers ce qu’y voyait tout le
+monde : c’est-à-dire des remplaçants. Se
+sentant incapable de soutenir la concurrence,
+elle n’a plus eu qu’une idée, et c’était de la
+supprimer violemment.</p>
+
+<p>Comme nous venions un jour de voir à
+Moscou le prince Lvof, qui présidait l’Union
+des <i>Zemstvos</i> et des villes, un de nos compatriotes,
+esprit fin et clairvoyant, me disait
+ces paroles qui prennent un sens singulièrement
+fort aujourd’hui que le prince dirige le
+gouvernement nouveau :</p>
+
+<p>— Il n’est pas douteux pour moi qu’il faudra
+qu’à un moment ou à un autre celui avec qui
+vous venez de causer franchisse cette porte
+comme président du conseil, ou bien ce sera
+comme assassiné…</p>
+
+<p>Pour cet observateur des choses russes, il
+n’y avait pas de compromis, pas de terrain
+d’entente possible entre les forces natives de
+la Russie et le <i>tchin</i>. Et le prince Lvof m’était
+apparu pour le <i>tchin</i> comme un adversaire redoutable,
+l’homme d’une seule idée et d’une
+seule volonté, avec les partis pris solides de
+l’homme d’action. Je me rappelle l’éclair
+rapide, et facile à traduire, de son regard, le
+nom de Stolypine ayant été prononcé devant
+lui. Mais, très maître de lui-même, ennemi
+des propos inutiles, il allait à l’essentiel, à
+l’exposé de cette œuvre étonnante dont il était
+l’âme et qui avait consisté à créer de toutes
+pièces une administration, l’administration
+officielle étant défaillante. Dès lors, la situation
+était bien claire : il fallait que la bureaucratie
+reconnût la place, le rôle et l’utilité des
+<i>Zemstvos</i> et des organisations sociales dans
+l’État et qu’elle fît elle-même, par conséquent,
+l’aveu de son incapacité. Ou bien, il fallait
+qu’elle brisât cette concurrence, le bien public,
+le salut du pays dussent-ils en souffrir, la
+monarchie elle-même dût-elle être compromise
+dans la lutte. C’est à ce dernier parti,
+gros de dangers, et qui a prouvé son absence
+de patriotisme, que s’arrêta le clan des hauts
+bénéficiaires du <i>tchin</i>.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Un souverain moins faible et plus clairvoyant
+que Nicolas II aurait refusé de se faire
+l’instrument d’une coterie qui n’invoquait
+les traditions de l’État que pour servir ses
+intérêts particuliers. On a peine à concevoir
+que l’Empereur, si loyal envers l’Entente,
+si ferme dans son propos de conduire la
+guerre jusqu’au bout, se soit abandonné à
+des hommes qui, voyant que la guerre tournait
+contre eux et les condamnait, la menaient
+sans conviction et avec mollesse, — en
+attendant l’heure de passer à la trahison
+active.</p>
+
+<p>Quelque hasard se trouve souvent à l’origine
+des grands événements pour en déterminer
+le cours. Une angine de poitrine survenue
+bien mal à propos devait écarter des
+affaires l’homme d’État le plus capable, peut-être,
+de diriger les affaires de Russie pendant
+la guerre et de sauver la monarchie d’une
+crise mortelle. Lorsque M. Kokovtsof (l’auteur
+du mot fameux ; « Dieu merci, nous
+ne sommes pas en régime parlementaire »),
+eut quitté la présidence du conseil, c’est à
+M. Krivochéine que sa succession fut offerte
+par l’Empereur. On était alors aux premières
+semaines de l’année 1914, l’année tragique
+et décisive par excellence. Disciple, ami et
+collaborateur de Stolypine, M. Krivochéine,
+dont le nom reste attaché à l’œuvre de la
+réforme agraire, eût continué et développé la
+politique stolypinienne. Il eût conservé du prestige,
+de l’autorité et de la fermeté au pouvoir,
+tout en gouvernant dans un esprit moderne.
+Les « stolypiniens » formaient une école
+d’hommes de bon sens, dévoués à l’ordre
+et d’esprit réformateur : le comte Ignatief,
+M. Sazonof en étaient, et les égards dont les
+entouraient la Douma contrastaient singulièrement
+avec l’accueil qui était fait à leurs
+collègues. D’ailleurs, M. Sazonof, puis le comte
+Ignatief devaient être écartés par des gouvernements
+avec lesquels ils n’avaient rien de
+commun. Mais pour en revenir à la succession
+de M. Kokovtsof, la maladie avait contraint
+M. Krivochéine à la refuser. Comptant bien,
+toutefois, après sa guérison, prendre la présidence
+du conseil que l’Empereur lui destinait,
+M. Krivochéine lui-même désigna, pour une
+sorte d’intérim, une personnalité effacée, médiocre,
+mais suffisamment décorative et dont
+le grand âge semblait une garantie contre les
+pièges de l’ambition. Ces sortes de calculs
+réussissent rarement : du moins la nécessité
+l’avait-elle imposé à M. Krivochéine<a id="FNanchor_2" href="#Footnote_2" class="fnanchor">[2]</a>.
+Mais lorsqu’il sentit sa santé assez rétablie,
+il se trouva que, malgré les années,
+M. Goremykine avait pris goût au pouvoir.
+Et sans doute aussi avait-il discrédité
+M. Krivochéine dans l’esprit de Nicolas II,
+car, non seulement M. Krivochéine ne retrouva
+pas sa place, mais jamais plus son
+nom ne fut prononcé.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_2" href="#FNanchor_2"><span class="label">[2]</span></a> Il est curieux de remarquer que M. Giolitti, vers la
+même époque, avait passé la main à M. Salandra avec la
+même pensée de revenir à son heure au gouvernement.
+Quand il le voulut, il était trop tard. Qui sait si cette circonstance
+n’aura pas changé aussi quelque chose à l’histoire
+de l’Italie ?</p>
+</div>
+<p>Ce fut dès lors une série de décadences qui
+devaient conduire à la catastrophe. Il n’y a
+aucun intérêt à rappeler l’histoire lamentable
+de ces ministères où se succédaient les créatures
+de la bureaucratie, tandis que les hommes
+qui montraient de l’indépendance étaient sacrifiés
+tour à tour ; c’est encore le sort qui fut
+réservé, à la fin de 1916, à M. Trépof, conservateur
+plus honnête et plus patriote que clairvoyant.
+En réalité, la Russie n’était plus gouvernée,
+et, chose grave, ne se sentait plus gouvernée.
+En fait d’absolutisme, il n’y avait que
+celui des policiers. La faiblesse de l’autocrate
+faisait reparaître le règne des boïars. « Nous
+voici revenus aux temps de Boris Godounof »,
+disait un diplomate. Dans la mesure où le
+<small>XX</small><sup>e</sup> siècle peut se comparer au <small>XVII</small><sup>e</sup>, l’anémie
+du pouvoir sous un des successeurs de
+Michel Romanof introduisait la Russie dans
+un état de marasme et d’anarchie semblable à
+celui dont elle avait été tirée, trois cents ans
+plus tôt, par le fondateur de la dynastie.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3 id="c4">IV<br>
+RASPOUTINE</h3>
+
+
+<p>Le livre qui aide le mieux à comprendre
+les circonstances vraiment extraordinaires au
+milieu desquelles s’est consommée la ruine de
+la monarchie, c’est l’histoire fantastique et
+vraie des <i>Faux Démétrius</i>, telle que l’a racontée
+Prosper Mérimée. On y voit combien la
+Russie est proche encore de son passé légendaire,
+l’aliment que donne aux impostures
+non seulement la croyance au merveilleux,
+mais le contact encore presque immédiat de
+la Russie avec sa période mythologique. Il
+faut penser qu’au temps où Henri IV et Sully
+gouvernaient la France, quand Descartes et
+Gassendi étaient déjà nés, un aventurier dont
+on n’a jamais su au juste ni l’origine ni le
+nom se faisait passer pour le fils d’Ivan le
+Terrible et proclamer tsar de Moscou. L’histoire
+de Raspoutine n’appartient-elle pas au
+même genre de féerie ? Il y aura, pour un
+Mérimée de l’avenir, une étonnante chronique
+à écrire sur ce sorcier de village dont
+le nom est destiné à remplir l’histoire des
+derniers jours du règne de Nicolas II. L’historien
+fera justice des exagérations. Il montrera
+comment la crédulité publique favorisait
+les calculs de Raspoutine, qui tenait
+boutique ouverte de faveurs et d’influence,
+en lui attribuant toutes les grâces et toutes
+les disgrâces, toutes les nominations, celle
+des ministres, des ambassadeurs, des généraux
+même, en sorte que Raspoutine, dont
+l’ignorance était grossière, qui savait à peine
+écrire, aurait, à en croire la rumeur populaire,
+gouverné toute la Russie. La simple
+vérité est suffisamment romanesque. L’histoire
+dira qu’on faisait tourner des tables, à
+Tsarskoïé-Sélo, qu’on y regardait Raspoutine
+comme une sorte de porte-bonheur, et même
+de prophète, tandis que, dans l’ombre, les
+maires du palais, les vizirs rusés de la bureaucratie
+faisaient servir le favori à leurs desseins.</p>
+
+<p>Mais non moins que sur l’empereur et l’impératrice,
+l’étrange et scandaleux personnage
+régnait sur l’imagination des foules. Tandis
+que l’ennemi envahissait le territoire, que la
+révolution montait, il devenait, dans l’esprit
+de tout un peuple immense, le symbole des
+périls publics et, comme son assassinat l’a
+montré, le bouc émissaire de la Russie. Le
+nom même qu’il s’était donné par défi autant
+que par feinte humilité mystique (Raspoutine,
+ou « le dissolu ») n’exprimait que trop
+bien la décomposition d’un état de choses.
+Catherine s’était entourée de philosophes.
+Alexandre I<sup>er</sup> avait écouté M<sup>me</sup> de Krüdner.
+Nicolas II se contentait de Raspoutine. Voilà
+où l’on était descendu. Cependant la cour de
+Russie continuait à garder sur le monde son
+ancien prestige. Le système des alliances et
+la guerre européenne supposaient la continuation
+de la grande politique russe telle que les
+chancelleries, depuis le <small>XIX</small><sup>e</sup> siècle, avaient
+pris l’habitude de la regarder avec considération
+et respect. En réalité, et c’est un contraste
+qui ne manquera pas de frapper les
+historiens philosophes, la Russie impériale
+tombait en enfance.</p>
+
+<p>Lorsqu’on pénétrait dans l’Empire, l’année
+dernière, par cette station lointaine de Tornéo,
+à deux pas du cercle polaire, porte
+étroite et d’accès incommode, la seule pourtant
+qui restât entre-bâillée sur l’Occident, le
+nom de Raspoutine, mystérieusement répercuté
+à tous les échos, venait frapper les oreilles.
+Comme les roseaux de la fable racontaient
+l’histoire du roi Midas, le vent des
+steppes, le murmure des forêts portaient le
+mythe de Raspoutine. La raison disait au
+voyageur qu’il n’était pas possible que tout,
+dans le vaste Empire, même les revers et les
+succès des armées, s’expliquât par l’action et
+la volonté de ce paysan-sorcier devenu magnétiseur
+de Cour. Mais ce qu’il fallait constater
+comme un symptôme grave, c’est qu’autour
+de ce nom, mille fois répété avec scandale,
+dégoût ou colère, s’accumulaient les amertumes
+et les déceptions d’un peuple.</p>
+
+<p>« Voulez-vous voir Raspoutine ? » m’avait-on
+demandé à Pétrograde.</p>
+
+<p>La curiosité avait failli être la plus forte.
+Mais il fallait se faire introduire auprès du
+personnage, demander, solliciter presque une
+audience, et il était habile à exploiter les
+moindres marques d’attention capables d’accroître
+son prestige. Il y avait dans le cas de
+Raspoutine une large part de charlatanisme,
+et tout ce qui pouvait ressembler à un hommage
+à son autorité favorisait son industrie.
+Et puis, à l’étranger, est-ce que nous ne devons
+pas toujours nous regarder tous comme
+porteurs responsables de la dignité du nom
+français ? Au dehors, un peu de fierté nationale
+est un bon placement. Pour ces raisons,
+et bien que j’y perdisse peut-être au point de
+vue anecdotique et pittoresque, je ne surmontai
+pas ma répugnance et je m’abstins d’aller
+voir Raspoutine.</p>
+
+<p>J’en reste persuadé et je le répète : l’imagination
+populaire a considérablement brodé
+à son sujet. Seul le génie du mal en personne,
+seul Belzébuth ou Asmodée eût pu être omniscient
+et omnipotent tel qu’on le représentait.
+Il a fait, en définitive, plus de mal à
+l’empereur qu’à la Russie. Mais le tort même
+le plus grave et le plus sensible qu’il aura
+porté à la couronne, on l’a mal compris et
+mal apprécié : il a consisté à aliéner à Nicolas
+II, dans la société russe, les forces conservatrices
+dont l’appui n’avait jamais manqué
+au trône et à refroidir jusqu’au zèle des hauts
+dignitaires de l’Église orthodoxe.</p>
+
+<p>On n’a pas accordé beaucoup d’attention,
+en Europe, aux incidents qui se sont produits
+dans le monde ecclésiastique russe pendant
+ces quatre dernières années. L’affaire du procureur
+du Saint-Synode, Samarine, l’affaire
+de l’évêque Hermogène, ont paru, de loin,
+comme les querelles de moines de Byzance.
+En réalité, ces affaires ont eu un gros effet
+moral. Elles auront entraîné de graves conséquences
+politiques. On ne se doute pas
+assez que c’est dans le clergé qu’aura commencé,
+avec l’impopularité et la haine de
+Raspoutine, la désaffection à l’égard de l’empereur.
+L’aventurier, qui n’avait même pas
+reçu les ordres mineurs, usait de son influence
+sur Nicolas II pour faire la loi à
+l’Église nationale. La période de 1912-1913,
+selon des personnes renseignées, fut véritablement
+celle de la plus grande influence de
+Raspoutine à la Cour. Ce fut celle aussi d’une
+crise aiguë et d’un conflit entre le haut clergé
+et l’Empereur. Une créature de Raspoutine,
+Varnava, paysan à peine plus instruit que
+son protecteur, avait été nommé, grâce à lui,
+évêque de Tobolsk. Varnava s’était mis en
+tête de faire béatifier un moine de son diocèse,
+du nom de Jean, qui avait possédé une
+réputation de sainteté. Ayant été reçu en audience
+par l’Empereur, Varnava lui demanda
+de prononcer la béatification de Jean de Tobolsk,
+ce que l’Empereur accorda sur-le-champ.
+Or, le Saint-Synode a seul le pouvoir
+de faire des saints. Il adressa au souverain
+une requête où il exposait ses droits et les
+motifs pour lesquels il refusait de béatifier
+Jean de Tobolsk, en même temps qu’il demandait
+l’annulation de la décision prise sur
+l’initiative irrégulière de Varnava. Nicolas II
+rejeta la requête en faisant connaître que sa
+décision était irrévocable et en s’étonnant que
+le Saint-Synode discutât une question tranchée
+par le pouvoir impérial. Le Saint-Synode
+ne s’inclina pas. Varnava avait commis
+une infraction grave contre la discipline
+ecclésiastique. Le Saint-Synode décida de
+retirer à Varnava son siège épiscopal et lui
+ordonna de se retirer dans un monastère.
+Cette fois, ce fut au tour de Nicolas II, irrité
+de l’opposition du Saint-Synode, de refuser
+sa ratification et de couvrir Varnava en termes
+catégoriques et qui n’admettaient pas de
+réplique. Alors, les prélats qui avaient siégé
+au Saint-Synode adressèrent au Tsar une lettre
+collective où ils déclaraient renoncer à
+leurs charges. Une forte pression du pouvoir
+et la crainte du scandale parvinrent à arrêter
+cette insurrection d’évêques. Mais Raspoutine
+triomphait. Bientôt le métropolite de Pétrograde,
+Vladimir était envoyé à Kief en disgrâce.
+Le procureur du Saint-Synode, M. Samarine,
+un des représentants les plus populaires de
+la noblesse provinciale de Russie, devait
+donner sa démission.</p>
+
+<p>Ces incidents avaient laissé dans l’Église
+et dans les milieux les plus conservateurs de
+Russie bien des amertumes. Dans la société
+de Moscou, où l’affront fait à M. Samarine
+avait été profondément ressenti, des silences
+plus éloquents que des plaintes en disaient
+long sur l’état des esprits. L’Empereur, en
+somme, avait scié lui-même un des étais de
+son trône. C’est à la suite de l’affaire Varnava
+que s’est développé le mouvement favorable
+au rétablissement du patriarcat, jadis
+supprimé par Pierre le Grand pour faire du
+Tsar le chef de l’Église russe. Et dans les
+protestations contre les « influences occultes »,
+le clergé n’est pas resté en arrière des autres
+groupes de la nation. Voici, à titre d’exemple,
+la plainte qu’un prêtre-député, le Père Nemertzalof,
+exhalait, au mois de décembre
+1916, à la tribune de la Douma :</p>
+
+<blockquote>
+<p>L’instant est venu de proclamer que l’âme de
+l’État, la sainte Église orthodoxe, se trouve à
+son tour en danger et qu’il nous est impossible,
+à nous, croyants dévoués corps et âme à la sainte
+Église, de garder plus longtemps le silence. Notre
+devoir est de crier bien haut, si haut que toute
+la Russie orthodoxe puisse nous entendre, que
+l’Église orthodoxe est en danger. Mes frères, levez-vous
+et défendez-la ! L’Église tout entière est
+menacée, et elle n’est pas menacée par le bas.
+C’est par le haut qu’on l’attaque. Oui, je ne sais
+quelle main boueuse s’avance vers l’Église pour
+saisir les rênes de ses destinées. On veut ébranler
+la base même de l’Église orthodoxe, détruire le
+pouvoir des Hiérarchies, précipiter dans le malheur
+et la ruine l’Église de la Patrie. On veut bouleverser
+la structure intérieure millénaire de l’Église.
+Nous, les croyants et les fidèles de cette Église,
+nous déclarons bien haut que nous ne permettrons
+pas cela… La simonie, la protection, l’oppression,
+les pots-de-vin, les recommandations et les intrigues
+dans le domaine de la foi !… Les paroles que
+je prononce ici font saigner mon cœur de pasteur.
+Mais me taire serait au-dessus de mes forces.</p>
+</blockquote>
+
+<p>Il est incroyable que l’Empereur n’ait pas
+entendu de tels avertissements, et l’on se
+demande de quelle hébétude ou de quel esclavage
+son esprit était frappé. Mais l’on ne
+s’étonnera plus, après les faits et les paroles
+que nous venons de citer, que, l’heure de la
+chute venue, Nicolas II se soit trouvé abandonné
+de tous, de l’Église elle-même, et que
+le Saint-Synode ait si facilement rayé des
+prières le nom de l’Empereur et de la famille
+impériale. Cette circonstance explique aussi
+pour une part que l’on n’ait pas vu trace, chez
+les masses paysannes où l’influence du clergé
+est restée forte, de ce mouvement réactionnaire
+ni de cette chouannerie que l’on escomptait
+en cas de révolution.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3 id="c5">V<br>
+LA CHUTE</h3>
+
+
+<p>« La Patrie est en danger ! » Ces mots depuis
+trois mois avaient retenti partout. Ce n’était
+pas seulement à la Douma qu’on les entendait,
+c’était au Conseil de l’Empire. C’était aux congrès
+de la Noblesse. C’était dans la famille
+impériale elle-même. Ce qu’on a appelé la
+« cabale des grands-ducs » était un signe peu
+douteux de la décomposition du régime. Une
+révolution de palais, c’est-à-dire quelque
+chose de classique et de conforme à bien des
+précédents russes, semblait se préparer à
+Pétrograde. La « lettre de remontrances respectueuses »
+que les Vladimirovitch et le
+grand-duc Dimitri Pavlovitch avaient adressée
+à l’Empereur était restée sans réponse. Ce
+furent les mêmes, aidés par le prince Soumarokof
+Elston, mari de la princesse Irène, et
+par le fameux député de l’extrême droite à la
+Douma, Pourichkiévitch, qui organisèrent
+quelques semaines plus tard le complot à la
+suite duquel ils firent périr Raspoutine. Ces
+événements sont encore présents à toutes les
+mémoires.</p>
+
+<p>Raspoutine mort, la Russie se crut vengée
+et délivrée. Des millions d’hommes respirèrent.
+Les fidèles brûlaient des cierges en l’honneur
+de la vierge de Kazan. Ce fut alors qu’on découvrit
+combien avait été exagéré le rôle du
+moine. La crédulité populaire l’avait rendu
+responsable de toutes les trahisons et de tous
+les maux. Après sa disparition, on fut bien
+obligé de s’apercevoir que tout continuait
+comme par le passé, que l’influence des
+« forces ténébreuses », des « puissances
+occultes » se faisait toujours sentir. Les mêmes
+causes générales subsistaient. Par une lamentable
+superstition des mots, le pouvoir s’obstinait
+à se dire autocratique ; cependant son
+impuissance et son anémie allaient en s’aggravant.
+Les éléments malsains pullulaient dans
+le corps social : des scandales de toute sorte,
+financiers et policiers, éclataient chaque jour.
+Les masses, qui ne se sentaient plus dirigées,
+se laissaient entraîner à l’anarchie par les
+motifs de mécontentement trop justifiés que
+lui apportait la crise des approvisionnements,
+poussée jusqu’à la disette dans les grandes
+villes. L’humeur, la disposition du peuple,
+sa <i>nastroiénié</i>, comme disent les Russes, devenait
+chaque jour plus inquiète et plus nerveuse.
+Déjà, l’an dernier, des ouvriers, s’étant
+mis en grève dans une grande entreprise
+métallurgique qui travaillait pour la défense
+nationale, n’avaient su présenter que cette
+revendication et ce grief : « Ça ne va pas
+comme nous voudrions. » Non seulement dans
+les faubourgs de Pétrograde, mais dans les provinces
+et, chose plus grave, dans l’armée surtout,
+l’armée lasse de se battre sans fusils,
+sans canons, sans chemins de fer, ce sentiment
+était universel : les choses n’allaient pas
+comme la Russie aurait voulu.</p>
+
+<p>Tel est l’instant, telle est l’occasion que la
+bureaucratie expirante aura choisis pour essayer
+de rétablir sa situation par un coup d’État. En
+jouant son va-tout, elle a perdu Nicolas II,
+qui avait déjà abdiqué entre ses mains avant
+d’abdiquer entre celles du gouvernement provisoire.
+L’ironie du sort aura même voulu
+que l’instrument suprême du <i>tchin</i> et le naufrageur
+de la dynastie ait été un ancien libéral,
+sorti de la Douma, jadis recommandé,
+dit-on, à l’Empereur par M. Rodzianko lui-même
+comme un des hommes de confiance
+qui devaient rénover le régime. Qu’ils s’appellent
+Polignac, Franco ou Protopopof, il y
+a de ces esprits chimériques qui semblent
+prédestinés à hâter la fin des monarchies
+malades. Et les souverains qui perdent le
+trône par leur faute ne manquent jamais
+d’approuver, au moment critique, le plan
+absurde qui doit consommer leur perte.</p>
+
+<p>Pour la bureaucratie, qui se sentait débordée
+par le flot, il n’y avait plus qu’une chance
+de salut : briser par la force la Douma, les
+<i>Zemstvos</i>, les organisations sociales, et puis
+en finir, dès qu’elle pourrait, avec la guerre,
+puisque la guerre ne servait qu’à faire éclater
+son incapacité. La paix conclue, on cherchait,
+dans un pacte avec la Prusse monarchique,
+une assurance contre le mouvement libéral.
+L’alliance des trois Empereurs était scellée, et
+Protopopof devenait le grand homme de cette
+géniale combinaison politique. Cependant,
+pour faire la contre-révolution, il fallait qu’il
+y eût la révolution d’abord : sûr de lui-même,
+sûr des mitrailleuses qu’il avait fait disposer
+sur les clochers des églises, sur les toits des
+monuments publics, Protopopof ne craignit
+pas de provoquer l’insurrection.</p>
+
+<p>Sans doute, à la Douma, des paroles violentes,
+des avertissements sévères à l’adresse
+de la famille impériale avaient été prononcés.
+Le procès de l’Impératrice et de Stürmer
+avait été fait. Mais pas un appel à la révolte
+n’était parti de l’assemblée. L’histoire rendra
+cette justice aux chefs libéraux qu’ils seront
+restés fidèles jusqu’au bout à la ligne de conduite
+qu’ils s’étaient fixée, qu’ils auront, jusqu’au
+dernier moment, essayé de sauver
+l’Empereur, puis, l’entêtement de l’Empereur
+étant invincible, de conserver au moins la
+dynastie des Romanof<a id="FNanchor_3" href="#Footnote_3" class="fnanchor">[3]</a>. Faisant bon marché
+de la couronne, qui était l’enjeu de cette aventure,
+Protopopof mit le feu aux poudres dans
+un moment où l’excitation était générale.
+Arrestation de députés socialistes sous le prétexte
+de complot contre la sûreté de l’État,
+prorogation de la Douma, suspension des
+journaux : il aura recommencé les « Ordonnances »,
+mais en allant plus loin encore, car
+Polignac, du moins, n’avait pas de lui-même
+organisé l’émeute. Des signes concordants
+font penser que, pour être plus sûr d’avoir
+« sa » révolution, Protopopof l’avait attisée.
+La suspension complète du ravitaillement de
+la capitale ne peut qu’avoir été intentionnelle.
+De plus, le <i>Rousskoïé Slovo</i> du 12/25 février a
+signalé ce fait qu’un « faux Milioukof » avait
+paru aux usines Lessner et avait convoqué les
+travailleurs à l’insurrection. Que des policiers
+« camouflés » aient été les agents de cette
+mise en scène peut paraître un fait extraordinaire.
+On en doutera moins quand on saura
+que la censure interdit à M. Milioukof de
+protester contre cette machination et de répondre
+par un appel au calme…</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_3" href="#FNanchor_3"><span class="label">[3]</span></a> Notons ce témoignage emprunté à l’<i>Outro Rossii</i> du
+14/27 février 1917 : « La Douma a rempli son devoir. Si on
+peut lui reprocher quelque chose, ce n’est pas d’avoir voulu
+envenimer le conflit, bien au contraire… Cette lenteur,
+cette répugnance à prononcer une parole risquée avait son
+bon côté. Une telle Douma ne pouvait être soupçonnée par la
+réaction de tendances antigouvernementales. »</p>
+
+<p>Dans la nuit du 12 au 13 mars (de notre style), c’est-à-dire
+lorsque la révolution était déjà un fait accompli, que les
+membres du Cabinet et les serviteurs de l’ancien régime
+étaient arrêtés, les membres élus du Conseil de l’Empire,
+ceux de la gauche de cette assemblée, adressaient encore à
+Nicolas II cette suprême adjuration :</p>
+
+<p>« Nous, soussignés, membres élus du Conseil de l’Empire,
+nous accomplissons en nous adressant à Votre Majesté le
+devoir que nous impose notre conscience envers vous et la
+Russie. Par suite de la désorganisation complète des transports
+et l’arrêt des arrivages de matières premières et de combustible,
+les usines et les fabriques ont été obligées d’interrompre
+leur travail. Le chômage forcé et la crise extrêmement
+aiguë de l’alimentation provoquée également par la
+désorganisation des transports ont amené les masses populaires
+à une exaspération violente. Cette exaspération a été
+encore aggravée par la haine que le gouvernement avait
+provoquée dans le peuple et les soupçons dont l’âme populaire
+était animée envers le pouvoir. Tout cela a eu pour
+résultat de provoquer des troubles qui se sont développés
+avec la furie d’éléments déchaînés et ont entraîné l’armée
+avec eux. Le gouvernement qui n’a jamais bénéficié de
+la confiance de la Russie, a perdu actuellement tout crédit.
+Il est impuissant à prendre quelque mesure que ce
+soit envers la situation qui est très menaçante. Sire ! En
+conservant au pouvoir le gouvernement actuel, on ne
+fera que provoquer une ruine complète de l’ordre légal
+qui entraînera fatalement la défaite, la chute de la dynastie
+et les plus grandes calamités pour toute la Russie. Nous
+considérons que l’unique ressource qui reste à Votre Majesté
+consiste en un changement définitif de la politique intérieure
+conformément aux désirs qui ont été maintes fois exprimés
+par la représentation nationale des différentes classes de la
+population et les organisations sociales. Les institutions législatives
+doivent être immédiatement convoquées à nouveau. Le
+conseil des ministres actuel doit être destitué, et la formation
+d’un nouveau Cabinet doit être confiée à une personne investie
+de la confiance de la nation. Elle soumettra à Votre
+Majesté la liste des membres d’un nouveau Cabinet qui soit
+capable de gouverner dans un accord complet avec la représentation
+nationale. Chaque instant est précieux. Tout délai
+et toute hésitation peuvent amener des calamités sans
+nombre. »</p>
+
+<p>Le premier manifeste de la Commission exécutive de la
+Douma, d’où allait naître le gouvernement provisoire, proclamait
+bien la déchéance du cabinet Galitzine, mais non pas
+celle de l’Empire. Ce manifeste disait simplement ceci :</p>
+
+<p>« Considérant les difficultés d’ordre intérieur dans la politique
+du précédent gouvernement exécutif, le gouvernement
+de la Douma se considère comme obligé de prendre en main
+l’ordre public. Conscient des responsabilités qui découlent de
+cette décision, la Commission exprime sa certitude que le
+peuple et l’armée lui prêteront assistance dans la tâche difficile
+qui incombe au nouveau gouvernement, lequel accepte
+les vœux du peuple et jouit de sa confiance. »</p>
+
+<p>Enfin, le 15 mars, au palais de Tauride, devant une foule
+de soldats, de marins et d’ouvriers, embryon du fameux
+comité, M. Milioukof annonçait, avec « le premier cabinet
+national russe », la régence du grand-duc Michel, le tsarévitch
+Alexis restant prince héritier. « Mais c’est l’ancienne dynastie ! »
+s’écriait-on de toutes parts. « Parfaitement, reprenait
+M. Milioukof. Je n’ai pas, moi non plus, d’affection pour la
+dynastie. Mais il ne s’agit pas de ce qui nous plaît ou de ce
+qui nous déplaît. Il faut, avant tout, éviter la guerre civile. »</p>
+</div>
+<p>Comment des folies aussi excessives n’auraient-elles
+pas mal tourné pour leurs auteurs ?
+Comment avait-on pu oublier que, si les libéraux
+étaient prêts à de larges concessions, les
+éléments révolutionnaires, vaincus en 1905,
+mais non désarmés, n’attendaient que l’occasion
+de prendre leur revanche ? Cette occasion,
+on la leur offrait. Les personnes qui ont
+approché M. Protopopof pendant ces derniers
+mois le peignent comme un extravagant.
+Assurément, cet ancien vice-président de la
+Douma, pour avoir passé en quelques semaines
+du libéralisme à la défense de la bureaucratie
+et à la contre-révolution policière, manquait
+d’équilibre. Mais y avait-il, à la Cour, plus
+de bon sens ? Y avait-on la moindre connaissance
+des hommes, de l’opinion publique,
+de l’état des esprits ? La révolution allumée,
+son cours ne faisait plus de doute. Mais que
+fût-il advenu d’un succès de la contre-révolution ?
+Ce n’est pas en France que personne
+aura le courage d’accabler Nicolas II, fidèle à
+sa parole et à celle de son père, à l’alliance
+que lui avait léguée Alexandre III. Sans doute,
+il n’aura pas vu que la politique intérieure
+détestable et insensée à laquelle il se laissait
+entraîner devait, dans l’esprit de ses funestes
+conseillers, le conduire à manquer à ses engagements…
+Cela n’a pas été et cela ne pouvait
+pas être. Si Nicolas II a perdu son trône par
+faiblesse, il n’y a pas, du moins, de tache sur
+son nom.</p>
+
+<p>Son règne, comme tant d’autres choses en
+ce monde, s’appellera : « J’aurais pu être… »
+Nicolas II aura certainement perdu la plus
+belle occasion qui se soit présentée de rajeunir
+une monarchie. Il y a quatre ans seulement,
+la Russie avait fêté le troisième centenaire de
+l’avènement des Romanof. L’Empereur n’aura
+pas compris cette leçon de politique et d’histoire.
+L’autocratie aura eu tort d’oublier ses
+origines. C’est par l’élection, et pour que la
+Russie eût un chef capable de la sauver de la
+menace étrangère, que Michel Romanof avait
+été porté au trône. Là se trouvait l’indication
+du rôle historique qui revenait au successeur
+du tsar de Moscou dans la grande crise nouvelle
+de la vie du peuple russe.</p>
+
+<p>Il y a huit mois, essayant d’indiquer les
+courants intellectuels et politiques de la Russie
+en guerre, nous disions que son avenir s’ouvrait
+sous le signe du nationalisme. La révolution
+nationale du mois de mars 1917 est
+venue nous donner raison. Mais on ne pouvait
+pas compter que le triomphe des libéraux
+patriotes désarmerait les partis. En tombant,
+en se suicidant, l’ancien régime faisait la part
+trop belle aux éléments d’extrême-gauche.
+Nous allons assister sans doute à une lutte
+entre des tendances contraires. Il se peut que
+l’anarchie slave, qui est ancienne, se trouve
+aux prises avec le patriotisme russe qui est
+ancien, lui aussi, mais rajeuni et retrempé.
+Selon toutes les apparences, après des péripéties
+peut-être tragiques, c’est le nationalisme
+qui devra être le plus fort. Sinon, et quelle
+que soit la forme de son gouvernement futur,
+la Russie constituerait une exception dans le
+monde contemporain et, au milieu de peuples
+ardents à combattre pour leur unité, leur
+indépendance et leur grandeur, elle exposerait
+son avenir à un nouveau danger, alors que,
+par sa révolution, elle vient de montrer comme
+eux sa volonté de vivre.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak">AUTOUR<br>
+<span class="xsmall">DE</span><br>
+<span class="large">LA RÉVOLUTION RUSSE</span></h2>
+
+
+
+
+<h3 id="c6">QUELQUES ÉCLAIRCISSEMENTS</h3>
+
+
+<p class="h4">UN MOT DU “NOVOÏÉ VREMIA”</p>
+
+<p>Parmi les journaux russes, le <i>Novoïé Vremia</i>
+était le journal préféré de Nicolas II,
+celui qu’il lisait tous les jours dans son texte,
+au lieu de se contenter d’extraits, comme pour
+les autres. On peut dire que le <i>Novoïé Vremia</i>
+était une des institutions de l’Empire, une institution
+libre d’ailleurs. La puissante dynastie
+des Souvorine, ses directeurs, était loyaliste,
+mais gardait son franc-parler. Veut-on savoir
+comment ce journal conservateur a jugé l’abdication
+de Nicolas II ? Ce sont quelques lignes
+qui en disent long sur la révolution russe :</p>
+
+<blockquote>
+<p>Après trois cents ans de règne, la maison des
+Romanof était parvenue à un moment historique
+exceptionnel : la nation tout entière était dans
+l’attente, et avait les yeux fixés sur elle. Quelles
+possibilités se présentaient alors pour Nicolas II ?
+Il était le monarque « officiel ». Le destin lui
+donnait l’occasion de devenir un véritable empereur,
+le chef d’un grand peuple libre. Le Gouvernement
+de Nicolas II a gâché tout cela. Ayant refusé le
+grand honneur d’être le chef d’un État libre,
+l’empereur Nicolas II a mis fin à la dynastie
+héréditaire des Romanof. Il appartient au peuple
+russe, comme il y a 303 ans, de régler lui-même
+pour l’avenir sa destinée politique. Nous avons
+pleine et entière confiance que l’instinct politique
+du peuple russe lui inspirera en ce moment une
+courageuse décision.</p>
+</blockquote>
+
+<p>Cette appréciation sur la crise russe montre
+où en sont les éléments conservateurs et modérés.
+Ce qui est le plus frappant dans la
+chute de Nicolas II, c’est qu’elle s’est faite
+verticalement dans le vide. Rarement on aura
+vu une révolution susciter aussi peu de contre-révolution.
+L’explication de ce phénomène ne
+peut être que dans une série de fautes énormes,
+décourageantes pour les fidélités les
+plus éprouvées. Cette explication tient dans
+un mot : l’empereur déchu a <i>gâché</i> une situation
+qui n’avait jamais été si bonne pour lui
+et pour sa dynastie. C’est justement le mot
+dont nous nous étions servi presque le même
+jour où les écrivains du <i>Novoïé Vremia</i> l’employaient
+à Pétrograde.</p>
+
+
+<p class="h4">LE TSAR ET L’ORTHODOXIE</p>
+
+<p>Un grand sujet de surprise, en France, a
+été que l’Église orthodoxe et le clergé n’eussent
+rien fait ou rien pu pour conserver le trône.
+On ne tenait pas compte du tort causé par
+Raspoutine. On ne tenait pas compte non plus
+d’autre chose : c’est que l’Église orthodoxe était
+plus ancienne que le tsarisme et qu’elle avait
+contre lui de vieux griefs. Il faut lire à ce
+sujet les déclarations du nouveau métropolite
+de Pétrograde, telles que les ont publiées les
+<i>Rousskia Viedomosti</i> :</p>
+
+<blockquote>
+<p>L’évêque André cherche à tranquilliser les croyants
+qui craindraient, en reconnaissant la révolution,
+de se parjurer. L’abdication de Nicolas II a délié
+ses sujets de leur serment. Et le métropolite
+rappelle la résistance que saint Philippe, archevêque
+de Moscou, avait opposée à Ivan le Terrible.
+L’évêque attribue la chute de l’ancien régime à
+son immoralité. « Sous les apparences du zèle
+pour l’Église, une pression secrète mais d’autant
+plus dangereuse était exercée sur elle. » L’Église
+orthodoxe était réduite en esclavage. Sa constitution
+avait été bouleversée. A la fin, c’était devenu presque
+un crime de parler de concile. Par suite, les vieux-croyants
+s’étaient complètement séparés de l’Église
+orthodoxe et de là le développement des sectes et
+du socialisme. Toutes ces manifestations sont extrêmement
+regrettables, mais elles sont les suites de
+l’oppression de l’Église qui, durant les trois dernières
+années, a été complètement foulée aux pieds, tandis
+qu’à sa place paraissaient des vagabonds, des escrocs,
+des maîtres-chanteurs. Ainsi le jugement de Dieu
+a dû s’accomplir.</p>
+
+<p>« Maintenant, écrit l’évêque, nous nous trouvons
+devant les plus larges possibilités qui puissent
+s’ouvrir dans l’histoire de la Russie et de l’Église,
+je veux dire la réunion de l’Église de la <i>vieille foi</i>
+avec l’Église orthodoxe. » La responsabilité de ce
+schisme retombe sur Pierre le Grand et sa « cruauté
+inouïe ». Le métropolite exhorte donc les conducteurs
+de l’Église orthodoxe à avouer avec
+repentir une erreur de deux cents ans.</p>
+</blockquote>
+
+<p>Ainsi la révolution russe apporterait, en
+matière religieuse, un retour au passé ; elle
+aiderait à revenir sur une « erreur de deux
+cents ans ». Jadis, le tsar avait triomphé du
+patriarche comme les Empereurs germaniques
+avaient essayé de triompher de la Papauté.
+Entre les deux « moitiés de Dieu » moscovites,
+il y avait eu un conflit où les tsars
+l’avaient emporté. A la fin, Pierre le Grand
+avait bureaucratisé l’Église. Il avait remplacé
+le patriarche par un Saint-Synode dont le
+président était un fonctionnaire, parfois même
+un militaire, et l’Église de la « vieille foi »
+s’était insurgée. Selon l’évêque André, elle
+retrouve son heure. Cette révolution serait-elle,
+du moins sur ce point, une restauration
+et une réaction ?…</p>
+
+
+<p class="h4">OÙ EST LA TRADITION ?</p>
+
+<p>Cela prouve qu’il ne faut pas parler de tradition
+à l’aveuglette : Il y a traditions et traditions.
+Selon la juste distinction qu’a faite
+jadis Lucien Moreau, il y a les bonnes et les
+mauvaises. Et puis, plus ou moins, tout le
+monde a la sienne. De même qu’un pur
+trouve toujours un plus pur qui l’épure, il y
+a toujours un traditionaliste dont la tradition
+remonte plus haut que celle du voisin. Il y a
+eu des gens, en France, pour estimer que la
+monarchie française s’était corrompue à partir
+de Louis XIV, d’autres à partir de Philippe le
+Bel.</p>
+
+<p>— Moi, je crains bien, disait en riant Jules
+Lemaître, que la corruption n’ait commencé
+à la fin du règne de Hugues Capet…</p>
+
+<p>Où et quand s’est altérée la tradition russe,
+c’est ce qu’on serait bien empêché de dire.
+Cette tradition est-elle dans les républiques
+de l’ancienne Russie ? Car on l’oublie trop :
+la Russie a un passé républicain, et elle n’a
+jamais tout à fait oublié le régime populaire
+tel qu’il avait été pratiqué, au moyen âge, à
+Novgorod, à Viatka, à Pskof (où, par une
+rencontre singulière, Nicolas II aura abdiqué).</p>
+
+<p>Où cette tradition pourrait-elle remonter
+encore ? A la Russie de Kief, à celle du
+grand prince Jaroslaf dont une fille, au
+<small>XI</small><sup>e</sup> siècle, avait épousé le roi de France
+Henri I<sup>er</sup> ? Mais, a écrit Alfred Rambaud,
+« entre cette Russie Varègue, princière et chevaleresque,
+fort semblable au reste de l’Europe
+féodale, et la Russie des Ivans, la Russie de
+Moscou, la Russie asiatique et despotique, à
+peine émancipée du joug mongol, il y a un
+abîme ». Passons sur la période de la domination
+tartare. La tradition remonte-t-elle à
+Michel Romanof ? C’était un prince élu.
+Remonte-t-elle à l’oligarchie des boïars ? A
+Ivan le Terrible le moscovite, ou à Pierre le
+Grand l’occidental ?</p>
+
+<p>Et puis quand, de nos jours, Alexandre II
+entreprit d’affranchir les serfs, marchait-il en
+avant ou en arrière ? Exactement, il rétrogradait.
+Jadis le paysan russe avait été libre, et
+ses chansons parlaient encore de cet âge d’or,
+car l’établissement de la servitude par raison
+d’État datait des tsars des temps modernes,
+et Catherine II, l’amie des philosophes, avait
+encore étendu le servage à la Petite-Russie où
+il n’avait pas, au <small>XVIII</small><sup>e</sup> siècle, d’existence
+légale. C’est de la Russie qu’il est vrai de dire
+aussi que la liberté y était ancienne.</p>
+
+<p>Il y a mieux : qu’avaient fait les réformateurs
+d’Alexandre II, en 1861 ? C’étaient des
+hommes qui se piquaient, non seulement de
+marcher avec leur temps, mais d’être en
+avance sur leur temps. Bureaucrates férus
+d’idées allemandes, ils avaient consacré en
+Russie le système primitif de la propriété collective
+qui répondait aux théories du socialisme
+germanique. Pour le baron Hachsthausen,
+« le régime collectif en Russie apparaissait
+comme l’une des institutions étatiques les
+plus remarquables et les plus intéressantes qui
+existassent au monde ».</p>
+
+<p>Lorsque, cinquante ans plus tard, une autre
+réforme agraire fit passer les masses paysannes
+du communisme à la propriété individuelle,
+il y eut peut-être des traditionalistes pour
+regretter la condamnation du <i>mir</i>.</p>
+
+<p>Si la véritable tradition de la Russie doit
+être cherchée quelque part, il n’y en a qu’une :
+c’est celle de l’unité nationale, c’est celle
+qu’ont représentée les tsars « rassembleurs de
+la terre russe ». Que leur œuvre ne soit pas
+compromise, que leur héritage ne soit pas
+« gâché », et la Russie d’aujourd’hui restera
+dans sa ligne de toujours.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3 id="c7">PHASE NOUVELLE D’UN VIEUX CONFLIT</h3>
+
+
+<p class="h4">LE PARTI ALLEMAND EN RUSSIE</p>
+
+<p>Depuis six semaines qu’ils se sont accomplis,
+les événements de Russie sont devenus
+plus clairs pour le public français. Ils sont
+devenus aussi plus clairs en eux-mêmes par
+l’échec des intrigues allemandes pour la paix
+séparée, transposées des milieux bureaucratiques
+et des milieux de Cour dans le monde
+de la social-démocratie.</p>
+
+<p>Nous ne savons pas ce qui se passera à la
+réunion de l’Assemblée constituante et ensuite.
+Pour le moment, ce qui est acquis, c’est
+qu’un genre de trahison est exclu, cette trahison
+larvée, cette trahison d’apparence décente,
+cette trahison respectueuse du protocole
+que le régime Stürmer avait commise à
+l’égard de tous les Alliés en la commettant
+aux frais de la Roumanie. Plus tard comme
+plus tard. Il semble que ce soit malheureusement
+pour la Russie comme une fatalité historique
+d’être disputée entre les influences
+germaniques et son esprit national. Chez ses
+révolutionnaires eux-mêmes se retrouve la
+même division et Bakounine n’a pas cessé de
+s’y opposer à Karl Marx, Bakounine est comme
+le Proudhon de la Russie. Il semble que ce
+soit, en ce moment, Bakounine qui l’emporte
+sur Karl Marx et Stürmer. C’est le plus grand
+bonheur qui pourrait arriver à la révolution
+russe. Et si la révolution avait réussi en 1905,
+au lieu de survenir pendant la guerre européenne
+et dans le grand conflit des nationalismes,
+c’est alors qu’elle eût été tout à fait
+certaine de mal tourner. Que l’on compare
+seulement la conversion des « défaitistes » au
+manifeste de Vyborg !</p>
+
+<p>Un vieux proverbe russe dit que tout ce qui
+est bon pour l’Allemand est la mort du moujik.
+L’invasion allemande en Russie est un
+phénomène qui a plus de deux cents ans de date.
+La Russie a été colonisée, exploitée, gouvernée
+par les Allemands. La régence de Biren
+a été, à cet égard, au <small>XVIII</small><sup>e</sup> siècle, comme le
+premier modèle du régime Stürmer. « Depuis
+lors, disait Herzen, il y a eu des Allemands
+sur le trône ; autour du trône des Allemands ;
+les généraux étaient Allemands, les ministres
+Allemands, les boulangers Allemands, les pharmaciens
+Allemands. Quant aux Allemandes,
+elles avaient le monopole des fonctions d’impératrices
+et de sages-femmes<a id="FNanchor_4" href="#Footnote_4" class="fnanchor">[4]</a>. »</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_4" href="#FNanchor_4"><span class="label">[4]</span></a> M. Jean de Bonnefon, dans le <i>Journal</i> du 24 avril 1917,
+a dressé cette généalogie parlante :</p>
+
+<p>« … L’ancien empereur a demandé à vivre sous le nom
+de Nicolas Romanof. »</p>
+
+<p>« Nul ne saura sans doute la mystérieuse pensée du captif.
+Il est possible que Nicolas revendique ce nom, ou plutôt sollicite
+la faveur de le porter, pour être attaché sur la terre
+d’exil par un dernier lien à cette Russie dont il fut le maître.
+Il est possible qu’il supplie pour avoir le droit d’emporter ce
+nom, dernier débris de tous les biens perdus, parce qu’il
+sait que, <i>légalement</i>, ce nom n’est pas le sien.</p>
+
+<p>En Russie, comme en France, le nom est une propriété qui
+passe de mâle en mâle. En droit, l’ex-empereur s’appelle
+Nicolas de Holstein-Gottorp. Voici le détail de la chose :</p>
+
+<p>La famille russe des Romanof a régné sur la Russie de 1613
+à 1762. Le premier tsar de ce nom fut Michel, élu par les
+États assemblés à Moscou. La dernière souveraine fut l’impératrice
+Élisabeth, fille de Pierre le Grand, portée sur le
+trône par la révolution du comte de Lestocq, à la place du
+tsar Ivan, âgé de quatre ans. Élisabeth n’eut pas d’enfants et
+désigna pour successeur son neveu, Pierre de Holstein-Gottorp.
+Depuis l’avènement de ce tsar, sous le nom de
+Pierre III, jusqu’à la récente abdication de Nicolas II, les
+Holstein régnèrent sur la Russie.</p>
+
+<p>La maison de Holstein, héritière de la famille de Schatenbourg,
+s’est divisée en deux branches : la branche royale
+de Danemark et la branche ducale de Gottorp, à laquelle
+appartiennent Pierre III et tous ses successeurs.</p>
+
+<p>Pierre épousa Catherine d’Anhalt, de la maison allemande
+d’Anhalt-Zerbst. Celle princesse, née à Stettin, fit déposer et
+étrangler son époux en 1762 ; après quoi, elle régna glorieusement
+sous le nom de Catherine II. Son successeur fut son
+fils Paul I<sup>er</sup>, étranglé par quelques seigneurs, le 23 mars 1801.</p>
+
+<p>Alexandre I<sup>er</sup>, fils de Paul, succéda à son père, épousa, à
+seize ans, une princesse de Baden-Baden qui ne lui donna pas
+de fils. Alexandre eut pour successeur son frère, Nicolas I<sup>er</sup>,
+troisième fils de Paul I<sup>er</sup> de Holstein.</p>
+
+<p>La femme de Nicolas I<sup>er</sup> fut la princesse Charlotte de
+Prusse, sœur du roi Frédéric-Guillaume de Hohenzollern.</p>
+
+<p>Le fils aîné de cette union régna sous le nom d’Alexandre II.</p>
+
+<p>Vint ensuite Alexandre III de Holstein, marié à la princesse
+Dagmar de Danemark, qui était, hier encore, impératrice
+veuve et douairière, sous le nom de Marie-Feodorovna.</p>
+
+<p>Le fils de ce mariage est Nicolas de Holstein-Gottorp, ex-Nicolas
+II, époux de la princesse Alix de Hesse et du Rhin,
+sœur du grand-duc actuel de Hesse, général d’infanterie dans
+l’armée prussienne.</p>
+
+<p>… Ces précisions données ne font pas faisceau d’injures
+contre le souverain découronné. S’il est vrai que chaque
+homme est le total de sa race, il est vrai aussi que nul ne
+choisit sa famille. Et l’ex-tsar Nicolas semble fidèle aux
+alliances qu’il avait librement choisies quand il demande
+humblement à porter le nom de Romanof, dont il n’est pas
+l’héritier. »</p>
+</div>
+
+<p class="h4">DANS LE PERSONNEL DIPLOMATIQUE</p>
+
+<p>« Germanisée jusqu’aux moelles, gouvernée
+par des Allemands », a écrit Maurras
+dans <i>Kiel et Tanger</i> en parlant de la Russie.
+Le rêve d’une partie, — et non la moins influente, — de
+la diplomatie des tsars était,
+par le moyen de l’alliance française, de conclure
+un pacte franco-germano-russe, de former
+une chaîne continue entre Pétersbourg,
+Paris et Berlin. Plus d’un diplomate russe
+affichait ouvertement cette idée. Et l’on n’a
+pas assez remarqué que l’ambassadeur
+d’Alexandre III qui avait conclu l’alliance
+portait un nom d’Allemagne. Loin de nous la
+pensée de reprocher quoi que ce soit à la mémoire
+de M. de Morenheim. Mais l’abondance
+du sang allemand, la persistance des traditions
+allemandes dans la diplomatie comme
+dans l’armée russe (qu’on se rappelle Stœssel,
+Rennenkampf), suffisent à expliquer beaucoup
+des fléchissements, des faiblesses et des
+contradictions de la politique de l’alliance
+franco-russe.</p>
+
+<p>Au <i>Novoïé Vremia</i>, où cette alliance, conçue
+dans toute sa pureté, a trouvé des précurseurs,
+puis, de tout temps, des défenseurs
+convaincus, d’ardentes campagnes ont été
+menées contre les éléments d’origine germanique
+et les fameux « barons baltes » qui
+foisonnaient dans la diplomatie russe. En
+pleine guerre, le 17 août 1915, le <i>Novoïé Vremia</i>
+écrivait courageusement :</p>
+
+<blockquote>
+<p>Il y a six mois, nous avons consacré une suite
+d’articles à la question de l’emprise allemande, à
+l’infiltration allemande dans notre ministère des
+Affaires étrangères. Nous avons alors énuméré la
+liste fantastique des barons et des <i lang="de" xml:lang="de">von</i> dont les noms
+émaillent notre « Annuaire du ministère des Affaires
+étrangères ». Nos déclarations nous ont d’ailleurs
+valu une amende de 3000 roubles et pas mal de
+protestations de la part de personnages faisant partie
+du ministère. Tous jugeaient de leur devoir de déclarer
+qu’ils étaient depuis longtemps sujets russes
+et que leurs services, comme ceux de leurs ancêtres,
+témoignaient de leur parfaite loyauté envers l’empire
+russe. A ce propos, nous voudrions renvoyer
+à l’exemple de l’Angleterre : ces trois derniers mois,
+à Londres, il y a eu quelques démissions sensationnelles
+et, faisons-le remarquer, volontaires. Que s’est-il
+passé dans notre ministère des Affaires étrangères ?</p>
+
+<p>Nous ne voulons nommer personne puisque nous
+ne combattons pas des personnalités, mais un état
+d’esprit dangereux. Ces derniers temps, on a annoncé
+quelques démissions éclatantes et « quelques
+incorporations » au ministère. On peut se convaincre
+que tous ceux qui ont interrompu leur
+carrière des derniers mois portent des noms de
+famille purement russes et slaves de temps immémorial.
+Sur cette liste, aucun baron, aucun <i lang="de" xml:lang="de">von</i>.
+Nous devons convenir toutefois que deux personnes
+d’origine allemande du ministère ont été relevées
+de leurs fonctions. Mais comment ? L’un de ces
+diplomates a renvoyé au ministère toutes ses décorations
+et, ne voulant sans doute pas porter plus
+longtemps le masque, a déclaré avec une grande
+désinvolture qu’il devenait le sujet de Guillaume ;
+naturellement on l’a révoqué. L’autre s’est présenté
+à ses bureaux le 16 janvier en état d’ivresse
+et, tout en bavardant, il raconta qu’il s’était mis
+dans cet état chez « son » consul, en l’honneur
+de l’anniversaire de Guillaume ! Que pouvait-on
+faire ? On le congédia. D’autres cas sont connus,
+plus étranges encore peut-être. Lisez :</p>
+
+<p>Un de nos représentants à l’étranger (ambassadeur
+ou ministre plénipotentiaire) demande qu’on
+rappelle dans le plus bref délai un de ses attachés
+qui manifestait trop haut ses sympathies germanophiles.
+On lui donne satisfaction ; mais on fait
+venir ce fonctionnaire au ministère où son attitude
+est tellement répugnante qu’à Pétrograde il est
+boycotté par tous, sa situation y devient intenable
+à tel point que l’on s’empresse de se débarrasser
+de ce sympathique germanophile. Et, dans ce but,
+on le nomme à un poste responsable dans une
+capitale d’une autre grande puissance.</p>
+
+<p>Citons encore un quatrième cas qui montre où
+on est arrivé au ministère des Affaires étrangères :
+un gouvernement allié a envoyé un télégramme
+demandant avec insistance le rappel d’un fonctionnaire
+diplomatique russe qui manifestait avec
+trop d’ostentation ses sympathies allemandes. On
+a rappelé ce fonctionnaire de « là-bas ». Le fera-t-on
+monter en grade ? Nous ne savons.</p>
+
+<p>Quel résultat a-t-on obtenu ? Celui-ci, que dans
+notre ministère des Affaires étrangères, il se passe
+des choses extraordinaires. Nous pourrions nommer,
+si nous ne voulions pas épargner certaines
+personnalités, plusieurs fonctionnaires du ministre
+qui ont de proches parents combattant
+contre nous, sur le front allemand, en qualité
+d’officiers. L’un d’eux a un de ses frères qui fait
+la pluie et le beau temps dans les administrations
+centrales des chancelleries consulaires.</p>
+
+<p>On sait que toutes les affaires du ministère sont
+divisées en politiques et juridiques : le ministre
+pour les affaires juridiques prend conseil d’un
+« baron », et d’un autre « baron » pour les affaires
+politiques.</p>
+
+<p>Si on veut bien prendre en considération que
+tous les intérêts vitaux de la Russie sont concentrés
+dans le ministère des Affaires étrangères, il ne sera
+pas exagéré de conclure qu’il faut porter une
+attention particulière à l’état de choses existant
+au Pont-aux-Chantres ; si les personnages d’origine
+allemande ne comprennent pas d’eux-mêmes combien
+leur situation est gênante, il est indispensable
+d’exercer sur eux une pression d’en haut. Autrement,
+quand viendra le moment de la conclusion
+de la paix, la Russie se trouverait dans une situation
+extrêmement désavantageuse. Car, dans le
+ministère des Affaires étrangères allemand, il n’y
+a certainement pas un fonctionnaire ayant des
+sympathies innées et indéracinables pour le slavisme.
+Et dans le ministère des Affaires russe, le
+sang allemand est presque dominant.</p>
+</blockquote>
+
+<p>Voilà pourquoi s’est faite la révolution
+russe. Voilà pourquoi elle a pris si vite des
+proportions si vastes et pourquoi elle a mérité
+d’être appelée une révolution nationale.</p>
+
+
+<p class="h4">OÙ L’HISTOIRE SE RÉPÈTE</p>
+
+<p>« Le comte d’Ostermann a toujours eu,
+comme la naissance, le cœur et les affections
+allemandes. » Ainsi parlait, au <small>XVIII</small><sup>e</sup> siècle,
+une instruction du cabinet de Paris au sujet
+d’un Stürmer de ce temps-là. Par les Allemands
+de Russie, par Biren et sa coterie,
+l’Autriche et la Prusse régnaient à Pétersbourg.
+Et la situation internationale était
+déjà, ou peu s’en faut, la même que celle
+d’aujourd’hui. Déjà, en Europe, nous avions
+les mêmes ennemis. Et déjà, aussi, il y avait
+entre la Russie et la France le même écran,
+tandis que le sentiment russe souffrait avec
+impatience la tyrannie des Allemands. Un
+« parti national » se formait autour d’Élisabeth
+contre le gouvernement établi. Le cardinal
+de Fleury forma le projet d’aider à renverser
+ce régime et n’hésita pas à comploter
+avec la fille de Pierre le Grand. C’était un
+homme de beaucoup d’entregent que le marquis
+de La Chétardie, notre ambassadeur à
+Pétersbourg. On ne craignit donc pas de lui
+confier cette instruction sur l’attitude qu’il
+convenait, pour les intérêts de la France,
+d’adopter en Russie :</p>
+
+<blockquote>
+<p>Le gouvernement étranger, pour s’affermir, n’a
+rien négligé pour opprimer et pour dissiper les
+anciennes familles russes. Mais, malgré tous les
+efforts, il reste encore des nationaux mécontents
+du joug étranger, qui, vraisemblablement, sortiraient
+de l’inaction lorsqu’ils croiraient le pouvoir
+faire avec sûreté et avec succès. Le roi ne peut,
+à la vérité, avoir actuellement une connaissance
+exacte du détail de cette situation, mais, quand on
+se rappelle le peu de droits qu’avait la duchesse
+de Courlande pour venir au trône de Russie… on
+a peine à penser que la mort de la tsarine régnante
+puisse n’être pas suivie de mouvements et de troubles.</p>
+
+<p>… Il ne peut qu’être fort essentiel que le sieur
+marquis de La Chétardie, usant de toute sorte de
+circonspection, s’instruise le plus exactement qu’il
+sera possible de la situation des esprits, de l’état
+des familles russes, du crédit et des amis que
+peut avoir la princesse Élisabeth, de l’esprit
+général des différents corps de troupes et de ceux
+qui les commandent, enfin de tout ce qui peut
+faire juger de la possibilité d’une révolution.</p>
+</blockquote>
+
+<p>Cette révolution, ce fut celle de 1741, qui
+ressemblerait comme une sœur à la révolution
+de 1917 s’il y avait eu, de nos jours, une
+Élisabeth pour diriger le parti national et
+prendre la tête du mouvement. Mais, comme
+de nos jours, il s’agissait alors de délivrer « la
+glorieuse nation russe de la pesante oppression
+et inhumaine tyrannie étrangère », et de
+lui rendre « la libre élection d’un gouvernement
+légitime et juste ». Pas plus que les circonstances,
+le cœur des hommes ni leur
+vocabulaire n’ont changé.</p>
+
+<p>Quelque chose encore aura manqué toutefois
+aux journées de mars et à la chute de
+Nicolas II pour qu’elles ressemblent tout à
+fait au renversement tel qu’il s’était accompli
+en 1741. Le cardinal de Fleury n’avait pas
+craint d’intervenir dans les affaires de Russie.
+Même pour le bon motif, les gouvernements
+d’aujourd’hui ont des scrupules qui étaient
+ignorés des gouvernements d’autrefois. Dans
+son livre sur <i>Louis XV et Élisabeth</i>, Albert
+Vandal a très bien observé cela.</p>
+
+<blockquote>
+<p>C’était, dit l’historien, une résolution grave et
+quelque peu compromettante pour un ministère
+qui se piquait de droiture et de modération, que
+de se mêler clandestinement aux querelles domestiques
+d’un État étranger, d’y solder la rébellion
+et d’y faire du roi de France le complice d’une
+conspiration contre un gouvernement établi. Aux
+premières insinuations de son ambassadeur, le
+cabinet de Versailles demanda à réfléchir. Peu à
+peu, le désir de substituer à Pétersbourg notre
+influence à celle des Allemands triompha d’un
+premier scrupule ; le <small>XVIII</small><sup>e</sup> siècle ne connaissait
+guère en politique le principe de non-intervention
+dans les affaires d’autrui, principe d’origine essentiellement
+moderne. Le ministère convint que
+« l’affaire mériterait toute l’attention du Roi »,
+et qu’il fallait éviter de décourager Élisabeth par
+un refus. Bientôt, il s’expliqua davantage ; par son
+ordre, M. de La Chétardie assura la Tsarevna que
+la France mettait à sa disposition ses trésors, son
+crédit et ses conseils.</p>
+</blockquote>
+
+<p>Au moins l’avantage de cette méthode était-il
+qu’on n’était pas surpris par les événements.
+Les démocraties modernes sont plus délicates
+et plus réservées, plus timides et plus gauches
+aussi que les monarchies anciennes.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3 id="c8">INSTRUCTIONS A UN AMBASSADEUR
+EN RUSSIE</h3>
+
+
+<p>Le public français, dans sa partie moyenne,
+a été légèrement décontenancé par la révoluton
+russe. Comme la France est, au fond, un
+pays conservateur ! Notre ancienne politique
+n’avait pas ces timidités. Les révolutions chez
+autrui ne lui faisaient pas peur. Le mot lui
+paraissait aussi naturel que la chose, parce
+qu’elle n’y attachait pas un sens infernal ou
+céleste. Une révolution, c’était un changement
+de système, et la tâche de la politique était
+d’en tirer le parti qu’elle pouvait après en
+avoir pesé le bien et le mal.</p>
+
+<p>La France, pendant la guerre de Sept ans,
+s’était trouvée alliée de la Russie contre la
+Prusse dans des conditions qui, nous l’avons
+rappelé souvent, ressemblaient singulièrement
+à celles d’aujourd’hui. A Berlin non plus ce
+précédent n’était pas oublié et l’on y a spéculé,
+on y spécule encore sur une paix séparée avec
+la Russie, pareille à celle qui avait sauvé
+Frédéric II. Avec quelle netteté la monarchie
+française se représentait le danger d’une défection
+de la Russie à la mort d’Élisabeth et à
+l’avènement de Pierre III ! C’est ce que l’on
+peut voir par les instructions qui étaient envoyées
+à notre ambassadeur à Saint-Pétersbourg.
+Quand Stürmer et Protopopof régnaient
+sous le nom de Nicolas II, il n’y aurait eu
+qu’à faire le décalque de cette lettre de Choiseul
+pour avoir l’image frappante de la situation.
+L’instruction de Choiseul, si vigoureuse et si
+limpide, date de l’avènement de Pierre III.
+En voici des passages d’une étonnante actualité.
+Changez seulement quelques noms propres
+et quelques mots, tout y est.</p>
+
+<blockquote>
+<p class="c i">Le comte de Choiseul au comte de Breteuil.</p>
+
+<p class="date">Versailles, 31 janvier 1762.</p>
+
+<p>J’ai reçu, Monsieur, jeudi dernier, une lettre
+de M. du Châtelet à laquelle il était joint la copie
+de celle que vous avez écrite à cet ambassadeur
+pour lui apprendre la catastrophe arrivée en Russie
+et sur laquelle nous étions rassurés par les nouvelles
+favorables que vous nous aviez envoyées en dernier
+lieu…</p>
+
+<p>Je vous envoie de nouvelles lettres de créance.
+Vous ajouterez verbalement tout ce qui peut
+concourir à cimenter l’union des deux cours…
+Vous direz encore, Monsieur, que le Roi, invariable
+dans ses sentiments ainsi que dans les
+principes de sa politique, <i>n’a jamais manqué à
+ses amis ni à ses alliés, qu’il a toujours rempli ses
+engagements avec la plus scrupuleuse exactitude et
+que sa fidélité inébranlable lui donne droit d’attendre
+en retour de pareils procédés</i>.</p>
+
+<p>Après ces généralités que vous pouvez, Monsieur,
+étendre et détailler suivant que vous le jugerez à
+propos, je conçois que vous désiriez suivre des
+instructions claires et précises pour vous guider
+dans la circonstance critique et intéressante où
+vous vous trouvez ; mais vous sentirez aisément
+combien il nous est difficile de vous donner des
+règles de conduite assez étendues et assez positives
+pour diriger vos démarches dans la route épineuse
+et obscure où vous allez peut-être entrer.</p>
+
+<p>En poussant aussi loin qu’il est possible les
+spéculations sur l’avenir, il semble qu’on ne peut
+faire que trois hypothèses : la première que le
+nouvel Empereur suivra l’ancien système ; la
+seconde, qu’il en adoptera un tout opposé en se
+liant avec nos ennemis ; la troisième, qu’il prendra
+un parti intermédiaire.</p>
+
+<p>La première est sans doute la plus désirable,
+mais malheureusement elle est la moins vraisemblable.
+Si elle a lieu, vous n’aurez pas besoin de
+nouvelles instructions… Vous observerez cependant
+qu’il faut se défier des apparences : <i>l’Empereur
+pourrait afficher extérieurement le système quoiqu’il
+soit contraire à ses inclinations véritables</i>. C’est
+pourquoi il est important de pénétrer ses sentiments
+secrets soit pour prendre nos mesures en conséquence
+et nous précautionner contre ses mauvaises
+intentions, soit pour éviter de l’indisposer et de
+le cabrer par des instances trop vives sur des
+objets qui pourraient lui déplaire… Pour vous
+dire notre secret, ce qui nous importe essentiellement,
+c’est que la Russie demeure attachée à la
+grande alliance ; qu’elle ne rappelle pas ses
+armées ; qu’elle persiste dans l’ancien système et
+qu’elle ne fasse point sa paix particulière…</p>
+
+<p>La deuxième hypothèse n’exige pas de grands
+éclaircissements. Je ne doute pas que vous ne
+mettiez en usage tous les moyens possibles pour
+prévenir un parti si dangereux et que vous n’employiez
+à cet effet la force du raisonnement, les
+représentations amicales, la fermeté, la douceur,
+la séduction et la perspective du déshonneur qui
+rejaillirait sur la Russie d’un pareil procédé.</p>
+
+<p>Enfin, Monsieur, la troisième hypothèse me
+paraît la plus naturelle et celle qui présente le
+plus de probabilité ; mais on peut l’envisager sous
+différentes faces et elle est susceptible de plusieurs
+modifications.</p>
+
+<p>1<sup>o</sup> L’Empereur pourrait chercher à faire sa paix
+particulière à des conditions plus ou moins avantageuses
+pour lui, sans s’embarrasser de ses alliés
+et sans prendre à l’avenir aucune part à la guerre
+présente. Quoique ce parti fût moins fâcheux
+qu’une union avec nos ennemis, <i>ce serait cependant
+une violation manifeste des traités et une défection
+honteuse, à laquelle nous devons mettre tous les
+obstacles possibles</i> ;</p>
+
+<p>2<sup>o</sup> Une suspension d’armes entre les Russes et
+le roi de Prusse, toute choses demeurant en état,
+pourrait avoir pour objet de parvenir à une paix
+générale par la médiation de la Russie. <i>Une pareille
+convention serait un peu moins fâcheuse qu’une paix
+particulière, mais elle serait encore fort contraire
+à nos intérêts</i> ;</p>
+
+<p>3<sup>o</sup> L’Empereur, voulant servir le roi de Prusse
+et se retirer de la guerre, pourrait nous faire des
+insinuations de paix, nous communiquer le désir
+qu’il aurait de pacifier les troubles de l’Europe et
+nous proposer différents moyens de parvenir à
+une pacification générale ou limitée à la guerre
+d’Allemagne… Ce n’est pas, Monsieur, que nous
+soyons éloignés de la paix, <i>mais nous ne croyons
+pas qu’elle puisse nous être avantageuse si elle vient
+par le canal de la Russie</i>…<a id="FNanchor_5" href="#Footnote_5" class="fnanchor">[5]</a></p>
+</blockquote>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_5" href="#FNanchor_5"><span class="label">[5]</span></a> Voir le <i>Recueil des Instructions données aux ambassadeurs</i>,
+<i>Russie</i>, tome II, par Alfred <span class="sc">Rambaud</span> (chez Alcan).</p>
+</div>
+<p>Tel était le péril que présentait pour la
+France l’avènement de Pierre III. Ce péril
+avait été discerné à Paris avec clairvoyance,
+car le nouvel empereur devait s’empresser de
+faire sa paix et même de s’allier avec le roi
+de Prusse. Image de ce que nous réservait,
+s’il eût réussi, le coup d’État de Stürmer et
+de Protopopof !</p>
+
+<p>Il ne vint à l’idée de personne, dans la
+France de Louis XV, que la couronne ni
+même la tête de Pierre III dussent être respectées
+par scrupule légitimiste. Sans doute,
+on n’alla pas jusqu’à aider la Grande Catherine
+à « supprimer » son mari. Mais, vingt ans
+plus tôt, La Chétardie, notre ambassadeur,
+avait secondé de toutes ses forces la révolution
+qui, déjà, avait affranchi les Russes de la domination
+allemande et porté Élisabeth sur le
+trône. Cette fois, Catherine agit seule. Et lorsqu’elle
+annonça que son mari était mort d’une
+certaine « colique », on accueillit paisiblement
+à Paris la nouvelle de l’affaire. Louis XV écrivait
+du ton le plus naturel du monde, dans sa
+correspondance secrète : « La dissimulation
+de l’impératrice régnante et son courage, au
+moment de l’exécution de son projet, ainsi
+que la manière dont elle a traité ce prince,
+indiquent une princesse capable de concevoir
+et d’exécuter de grandes choses. » Mon Dieu,
+oui, c’est un monarque qui a écrit cela de la
+suppression d’un autre monarque…</p>
+
+<p>Plus timoré ou plus délicat que La Chétardie,
+notre ambassadeur, en 1762, pressentant ce
+qui allait arriver à Pierre III, avait cru bon de
+s’absenter de son poste. Il faut voir comme
+il fut rabroué pour n’avoir pas été là au
+moment de cette « révolution intéressante »,
+comme disait le cabinet de Paris. « Si
+Sa Majesté », écrivait le comte de Broglie à
+Breteuil, dans la correspondance secrète, « eût
+été informée à temps des moyens que vous
+pouviez entrevoir de faire éclore, à la mort de
+l’impératrice Élisabeth, la révolution qui vient
+d’enlever le trône au Czar, <i>elle vous eût certainement
+autorisé à préparer cet événement</i>,
+au lieu que nous avons appris depuis que le
+ministère a rejeté les propositions, à la vérité
+trop vagues, que vous lui avez faites <i>de chercher
+à mettre en jeu le mépris et la haine que
+les Russes portaient à l’empereur</i>. »</p>
+
+<p>La diplomatie française, en ces temps-là,
+n’était pas bégueule. Elle allait à l’urgent et
+à l’essentiel, c’est-à-dire à l’intérêt de la
+France. Et puis elle n’aimait pas se laisser
+surprendre ou dépasser par les événements.</p>
+
+<p>Au fond, que s’est-il passé en Russie au
+mois de mars 1917 ? Une nouvelle péripétie
+de cette lutte entre l’esprit national et les
+influences allemandes qui est chronique chez
+elle depuis deux cents ans, une répétition de
+ces révolutions de palais qui jalonnent l’histoire
+de l’Empire russe. La différence, c’est
+que la révolution de palais de 1917 s’est terminée
+dans la rue et qu’on ne sait plus trop
+où elle va, parce que, ne l’ayant pas prévue,
+on ne l’a pas dirigée. Les vieilles recettes se
+sont perdues.</p>
+
+
+<p class="c gap small">FIN</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak">TABLE DES MATIÈRES</h2>
+
+
+<div class="flex">
+<table>
+<tr><td colspan="3" class="c pad"><div><span class="small">PREMIÈRE PARTIE</span><br>
+COMMENT EST NÉE LA RÉVOLUTION RUSSE</div></td></tr>
+<tr><td colspan="2">&nbsp;</td>
+<td class="bot r small"><div>Pages.</div></td></tr>
+<tr><td colspan="2" class="drap sc">Avant-propos</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c0"><small>V</small></a></div></td></tr>
+<tr><td class="r"><div>I.</div></td>
+<td class="drap sc">— Ce qui aurait pu sauver l’Empereur</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c1">7</a></div></td></tr>
+<tr><td class="r"><div>II.</div></td>
+<td class="drap sc">— Le nationalisme de la Douma</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c2">23</a></div></td></tr>
+<tr><td class="r"><div>III.</div></td>
+<td class="drap sc">— La trahison de la bureaucratie</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c3">30</a></div></td></tr>
+<tr><td class="r"><div>IV.</div></td>
+<td class="drap sc">— Raspoutine</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c4">44</a></div></td></tr>
+<tr><td class="r"><div>V.</div></td>
+<td class="drap sc">— La chute</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c5">54</a></div></td></tr>
+<tr><td colspan="3" class="c pad"><div><span class="small">DEUXIÈME PARTIE</span><br>
+AUTOUR DE LA RÉVOLUTION RUSSE</div></td></tr>
+<tr><td class="r"><div>I.</div></td>
+<td class="drap">— <span class="sc">Quelques éclaircissements.</span> — Un mot du <i>Novoïé Vremia</i>. — Le
+tsar et l’orthodoxie. — Où est la tradition ?</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c6">65</a></div></td></tr>
+<tr><td class="r"><div>II.</div></td>
+<td class="drap">— <span class="sc">Phase nouvelle d’un vieux conflit.</span> — Le
+parti allemand en Russie. — Dans
+le personnel diplomatique. — Où
+l’histoire se répète</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c7">73</a></div></td></tr>
+<tr><td class="r"><div>III.</div></td>
+<td class="drap sc">— Instructions à un ambassadeur en Russie</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c8">86</a></div></td></tr>
+</table>
+</div>
+
+<p class="c gap xsmall">Paris. — Typ. <span class="sc">Philippe Renouard</span>, 19, rue des Saints-Pères. — 53828.</p>
+
+
+
+<div style='text-align:center'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 77229 ***</div>
+</body>
+</html>