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PLON, NOURRIT <span class="xsmall">ET</span> C<sup>ie</sup>, IMPRIMEURS-ÉDITEURS<br> +<span class="xsmall">RUE GARANCIÈRE</span>, 10</p> + +<p class="c small i">Tous droits réservés</p> + +<div class="break"></div> + +<p class="top4em">L’auteur et les éditeurs déclarent réserver leurs droits de +reproduction et de traduction en France et dans tous les pays +étrangers, y compris la Suède et la Norvège.</p> + +<p class="ugap">Ce volume a été déposé au ministère de l’Intérieur (section +de la librairie) en novembre 1899.</p> + + + + +<p class="c gap">DU MÊME AUTEUR :</p> + + +<div class="flex"> +<table> +<tr><td class="drap"><b>Cœur de sceptique</b>, 1 vol. in-18. 5<sup>e</sup> <span class="i">édit.</span></td> +<td class="bot r w5"><div>3 fr. 50</div></td></tr> +<tr><td colspan="2" class="c"><div>(<i>Couronné par l’Académie française.</i>)</div></td></tr> +<tr><td class="drap"><b>Au Retour</b>, 1 vol. in-18. 4<sup>e</sup> <span class="i">édit.</span></td> +<td class="bot r w5"><div>3 fr. 50</div></td></tr> +<tr><td class="drap"><b>Rêve blanc</b>, 1 vol. in-18. 3<sup>e</sup> <span class="i">édit.</span></td> +<td class="bot r w5"><div>3 fr. 50</div></td></tr> +<tr><td class="drap"><b>Mon Cousin Guy</b>, 1 vol. in-18. 9<sup>e</sup> <span class="i">édit.</span></td> +<td class="bot r w5"><div>3 fr. 50</div></td></tr> +<tr><td class="drap"><b>Renée Orlis</b>, 1 vol. in-18. 5<sup>e</sup> <span class="i">édit.</span></td> +<td class="bot r w5"><div>3 fr. 50</div></td></tr> +<tr><td class="drap"><b>Tout arrive</b>, 1 vol. in-18. 5<sup>e</sup> <span class="i">édit.</span></td> +<td class="bot r w5"><div>3 fr. 50</div></td></tr> +</table> +</div> + +<p class="c gap xsmall">PARIS. TYP. DE E. PLON, NOURRIT ET C<sup>ie</sup>, 8, RUE GARANCIÈRE — 514.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<p class="c xlarge">L’HEURE DÉCISIVE</p> + + + + +<h2 class="nobreak">I</h2> + + +<p>Un remous se produisit à travers la phalange +des hommes massés dans l’écartement des portières. +Presque tous tentaient d’apercevoir la chanteuse +apparue en cet instant sur l’espèce d’estrade, élevée +de deux marches, qui occupait l’une des extrémités +de l’immense salon. Une balustrade basse, de vieux +chêne ouvragé, l’enserrait et en formait une façon +de petit sanctuaire, riche de tapisseries anciennes, +harmonieusement pâlies, de meubles rares, de bibelots +précieux, rassemblés par un collectionneur +amoureux des belles choses et assez fortuné pour +s’en pouvoir offrir…</p> + +<p>« Le sanctuaire de l’art », l’avaient baptisé les +intimes de Mme Arnales, non seulement à cause des +trésors que son mari y avait groupés, mais encore +parce qu’elle avait le talent d’y faire défiler, pour +la distraction des invités de ses <i>cinq heures</i>, les +artistes dont elle possédait le secret d’avoir la primeur…</p> + +<p>Par les fenêtres larges ouvertes sur le jardin de +l’hôtel, entrait librement la lumière blonde d’une belle +après-midi de juin finissante. Un souffle chaud, par +moments, agitait d’un frémissement les palmes découpées +des plantes vertes, soulevait de petits +cheveux légers au front des femmes, animant d’un +frisson la dentelle de leurs robes d’été… Alors aussi +s’épandait, plus forte et plus subtile, la senteur des +roses qui, à profusion, se mouraient dans des aiguières +de Venise.</p> + +<p>A la vue de la chanteuse, un léger murmure avait +couru dans la très brillante assemblée, panachée de +femmes du monde, savamment élégantes, et de clubmen ; +de personnalités connues des lettres et des +arts que leur célébrité avait fait adopter par cette +société assez snob pour daigner mettre à haut prix +les gloires consacrées.</p> + +<p>Devant Bertrand d’Astyèves, quelqu’un expliqua :</p> + +<p>— Il paraît que cette Denise Muriel est une future +étoile, une élève de Mme Delborde qui a, dit-on, une +voix étonnante. Elle va chanter les <i>Poèmes sylvestres</i> +de Vanore, qui sont encore à peu près inédits. Il +n’en a donné aucune audition publique.</p> + +<p>Des exclamations s’entre-croisaient fondues dans +un murmure discret où palpitait le battement léger +des éventails.</p> + +<p>— Qui l’accompagne ?</p> + +<p>— Vanore lui-même. Il s’intéresse beaucoup à +elle.</p> + +<p>— Ah ! Ah ! souligna une jeune femme qui, à travers +sa face-à-main, examinait l’artiste.</p> + +<p>— En tout bien, tout honneur, madame. Ne +commettez point le péché de jugement téméraire… +Vous savez bien que si Vanore est un emballé, +c’est un emballé qui, du moins pour l’heure, ne prétend +plus adorer d’autre divinité que la musique ! +On dit qu’il veut lancer la jeune personne pour le +théâtre…</p> + +<p>— Diable ! jeta un voisin. Espérons-le… C’est +une jolie fille, toute jeune… Il a bon goût ! Vanore. +Si le ramage ressemble au plumage ! Comment trouvez-vous +l’objet ? d’Astyèves.</p> + +<p>— Mon cher, votre étoile est encore invisible à +mes humbles regards.</p> + +<p>— Approchez-vous, un peu… Vous restez campé +dans votre indifférence de blasé et dans votre embrasure +de fenêtre. Ah ! quel parfait diplomate vous +êtes, toujours maître de votre impassibilité, et +quelle puissance vous deviendrez quand votre ministre +vous enverra jouer votre personnage dans +quelque ambassade !…</p> + +<p>Le jeune homme eut un sourire imperceptiblement +railleur que voila sa courte moustache blond fauve.</p> + +<p>— Mon ami, vous me comblez et, par suite, vous +me plongez dans la confusion ! Faites-moi plutôt une +petite place, afin que je jouisse moi aussi, du rayonnement +de l’étoile, à supposer que les étoiles rayonnent !… +Par tout ce que j’entends dire d’elle, je suis +induit en violente tentation de l’entrevoir…</p> + +<p>Tout en parlant, il avait fait un pas en avant et, +à son tour, soudain, il aperçut la chanteuse que son +regard de connaisseur en beauté féminine enveloppa +toute… Très svelte, d’une sveltesse de jeune pin +riche de sève ardente, elle se tenait immobile près +du piano à queue, souple et droite dans les plis sobres +de sa robe d’un rose pâle d’hortensia ; l’échancrure +du corsage dégageant la nuque fine, la tête un peu +rejetée en arrière… La claire lumière d’été baignait +la chevelure châtain dont elle cuivrait les moires +blondes, nimbait le visage si blanc que les cils y +faisaient une ombre noire sous les paupières abaissées, +que les lèvres y prenaient un éclat de fleur de +sang ; de belles lèvres jeunes qui, au repos, avaient +ainsi une singulière expression de gravité mélancolique, +presque amère.</p> + +<p>— Tiens, tiens !… Pas banale du tout, cette Denise +Muriel ! murmura d’Astyèves avec une curiosité +d’observer mieux la jeune fille qui, les yeux attachés +sur la musique que tenaient ses doigts gantés de +clair, attendait que Vanore, assis au piano, eût joué +le prélude.</p> + +<p>Lui, répondait à l’acclamation qui avait salué son +entrée, inclinant sa tête blanchissante dont le masque +tourmenté s’éclairait d’un sourire. Les choristes +avaient fini de se masser derrière la chanteuse. Il +les inspecta d’un coup d’œil aigu qui tendait leur +attention. Puis il murmura à la jeune fille :</p> + +<p>— Vous y êtes ? enfant.</p> + +<p>Elle eut un léger signe affirmatif et abaissa le +cahier de musique qu’elle relisait… Alors ses yeux +apparurent très noirs, presque troublants par le mystère +de leur iris velouté qu’on eût dit fait d’ombre +brûlante, des yeux inoubliables qui semblaient absorber +tout le visage dans leur splendeur sombre et, +en cette seconde, ne voyaient personne, fermés à +la contemplation du monde des êtres et des choses +extérieures.</p> + +<p>Vanore avait commencé le prélude, et les touches +d’ivoire vibraient lentement, soudain évocatrices, de +par le pouvoir de cet homme, qui était vraiment un +maître. En leur langue sacrée, les sons chantaient +l’hymne du jour naissant. La flûte du vieux Pan +modulait le divin poème de la nature dont le chœur +des faunes et des sylvains célébrait l’éternel renouveau… +La forêt s’éveillait. Une rumeur de vie +courait sous l’ombre verte des rameaux bruissants… +Dans les sonorités caressantes de la mélodie, il y +avait le frisson des battements d’ailes. Les notes +claires appelaient des visions de verdure fraîche +trempée de soleil. C’était l’universel épanouissement +dans l’allégresse du jour ressuscité…</p> + +<p>Un accord résonna pareil à un appel, l’appel des +choses à la créature souveraine… Alors, réponse +splendide, la voix humaine s’éleva, résonnant seule +dans le silence subit des instruments, en une phrase +lente, d’un rythme étrange… Et cette voix était si +absolument belle, dans l’ampleur grave de ses notes +profondes qui semblaient palpitantes d’une obscure +passion, qu’un frémissement fit tressaillir jusqu’aux +plus frivoles…</p> + +<p>Dans tout son être de raffiné, vibrant à toutes les +émotions artistiques, Bertrand d’Astyèves sentit +l’écho de cette voix merveilleuse, pénétrante comme +un philtre, si dominatrice qu’il ne songea même pas +à tout ce qu’elle révélait d’étude et de science. Subitement, +elle abolissait en lui tout jugement dans une +sensation de jouissance aiguë.</p> + +<p>Car c’était un vrai dilettante que ce clubman très +intelligent, ce futur diplomate encore nonchalamment +ambitieux, capable d’élans d’âme dont le scepticisme +de son esprit se plaisait à avoir raison, comme +d’une inquiétante flambée que la sagesse lui commandait +d’éteindre dès qu’il n’en prisait plus la +clarté, ou la jugeait dangereuse… Être de luxe qui +eût pu être quelqu’un s’il n’avait eu contre lui une +fortune de fils unique qui lui avait permis d’user et +de mésuser de son indépendance au gré de ses curiosités, +de ses fantaisies de toute nature, selon son +bon plaisir… Bien moderne par sa complexité qui le +faisait capable de subir puissamment les plus vives +impressions sans rien perdre de sa froide liberté d’esprit, +alors même que tout son être sensitif s’abandonnait, +pour mieux savourer l’impression éprouvée.</p> + +<p>Et c’est ainsi qu’il recevait, comme un trésor +précieux, l’immatérielle caresse de la voix magnifique +qui s’emparait de lui avec une force délicieusement +impérieuse. Ce lui était une exquise sensation +d’art d’entendre une telle musique chantée par cette +bouche juvénile, fraîche comme une fleur, dans un +cadre somptueux… En cette minute, vraiment, il +n’existait plus pour lui au monde que cette jeune +fille inconnue qui se révélait déjà une grande artiste.</p> + +<p>Maintenant, elle n’était plus pâle. Une lueur rose +flambait sur l’excessive blancheur de la peau et, +dans la profondeur des larges prunelles sombres, le +regard semblait une clarté de feu dans la nuit, tandis +que la voix, alternant avec les chœurs, avec le +chant de l’orchestre, suivait la marche harmonieuse +de la symphonie qui s’épanouissait en sonorités +rares, d’une originalité puissante.</p> + +<p>Comme elle avait dit l’allégresse de l’aube printanière, +la fête éclatante de l’été lumineux, elle disait +aussi l’inexprimable mélancolie des crépuscules +d’automne, des feuilles jaunies tombant comme des +espoirs morts, la désolation de l’hiver glacé, l’horreur +superbe des jours de tempête… Et tout cela, elle +semblait l’éprouver, le sentir par chaque fibre de son +être. Ce n’était pas la science seule qui pouvait +donner à son chant cette intensité de vie ardente, +c’était une âme de femme toute vibrante des espoirs, +des rêves, des angoisses qui troublent les créatures +jeunes… Et d’Astyèves pensa, entendant le cantique +d’amour que jetaient maintenant, toutes palpitantes, +les belles lèvres pourpres :</p> + +<p>— Comme cette femme-là sait ou saurait aimer !</p> + +<p>Un élan obscur l’emportait vers cette attirante inconnue, +un désir de voir luire, pour lui seul, la brûlante +clarté du regard, de jouir seul de la voix qui +s’emparait de lui tout entier, ressuscitant, en son +souvenir, les fantômes d’heures exquises du passé, +lui donnant la soif d’en revivre de semblables, comme +aussi la fièvre des désirs irréalisés…</p> + +<p>Mais un bruit formidable d’applaudissements éclatait, +l’enlevant à l’ivresse douce du rêve. Vanore +venait de jouer le dernier accord. Il se levait du +piano, le visage ravagé d’émotion, les deux mains +tendues vers la jeune fille que, soudain, d’un geste +spontané, il attira et embrassa, tandis que ses lèvres +tremblantes articulaient :</p> + +<p>— Ah ! ma petite, quelle artiste vous êtes ! Et +quelle joie sans pareille pour un compositeur de rencontrer +une telle interprète !… Comme vous venez +de chanter cela !</p> + +<p>Une acclamation avait salué le mouvement et les +paroles de Vanore. Maintenant, une rumeur d’enthousiasme +emplissait le hall, un bruit d’exclamations, +de propos flatteurs ; et vers l’estrade, pour +féliciter le maître et son interprète, montait le flot +de tous ces mondains que le souffle de l’art avait un +instant soulevés au-dessus d’eux-mêmes ; les hommes, +très expressifs dans leur admiration pour la chanteuse ; +les femmes, mettant dans leurs félicitations +une imperceptible réserve qui maintenait les distances.</p> + +<p>Mme Arnales triomphait avec une vanité de maîtresse +de maison qui offre à ses hôtes un régal précieux +auquel nul encore n’a goûté. Elle ne patronnait, +d’ailleurs, que les gloires naissantes, autant par +chic que par sagesse pratique, — malgré sa fortune +princière. — Car on ne paye guère ces jeunes, envers +qui l’on croit s’acquitter en révélant leur talent +inconnu à un bel auditoire de mondains désœuvrés.</p> + +<p>— Eh bien, êtes-vous content ? jeta-t-elle, en +passant, à d’Astyèves qu’elle savait connaisseur.</p> + +<p>— Moi ? je suis encore sous le charme. Votre +chanteuse est tout bonnement admirable !</p> + +<p>Elle approuva d’un accent de protection bienveillante :</p> + +<p>— Oui, n’est-ce pas, elle est étonnante ! Je m’intéresse +beaucoup à elle. C’est une contemporaine +de ma fille aînée. Elles ont été au catéchisme ensemble. +Elle est la fille de Paul Muriel, vous savez, +l’agent de change…</p> + +<p>— Ruiné par le krach des mines de cuivre, je crois ?</p> + +<p>— Justement… J’étais même autrefois en relations +de visite avec Mme Muriel, une jolie femme +très élégante, très lancée. Mais je l’ai naturellement +tout à fait perdue de vue. Elle vit hors du monde, +et je crois qu’elle n’a guère autre chose à faire, sa +position étant aujourd’hui des plus modestes.</p> + +<p>— C’est cette jeune fille qui la fait vivre ? demanda +d’Astyèves, avec une précision un peu brutale.</p> + +<p>— Dans une large mesure, oui, je le crois. On m’a +dit pourtant que Paul Muriel avait trouvé je ne sais +quelle petite place, dont il s’arrangeait d’ailleurs fort +mal… Pas plus que sa femme, il ne semblait créé +pour vivre sans fortune ! Ce qui les remettrait le +mieux à flot, ce serait que Denise entrât au théâtre, +comme Vanore veut l’y pousser. Elle y ferait sûrement +son chemin ; elle a tout ce qu’il faut pour y +réussir !</p> + +<p>Une bizarre sensation de révolte fouetta le scepticisme +nonchalant de d’Astyèves, devant la paisible +indifférence avec laquelle cette mère de famille +émettait l’idée qu’une enfant de vingt ans devait +être jetée dans la périlleuse carrière du théâtre, afin +de rendre un semblant de luxe aux siens. Mais il +connaissait trop bien ses devoirs d’homme du monde +pour laisser rien transparaître de cette impression, +et Mme Arnales n’aperçut pas la courte flamme railleuse +de son regard, tandis qu’il répondait :</p> + +<p>— Peut-être, madame, le chemin dont vous +parlez ne serait-il pas absolument celui qu’il faudrait +voir suivre à Mlle Muriel pour son bonheur…</p> + +<p>Le visage artistement soigné de Mme Arnales +prit une expression de banale compassion :</p> + +<p>— Il est évident que les filles pauvres sont bien +exposées, et que le théâtre est, pour elles, plein +de dangers. Mais, comme il leur faut vivre, le choix +n’est guère permis quand s’offrent certaines positions +avantageuses !… Vanore et les différents compositeurs +qui ont entendu Denise Muriel sont tous +d’accord qu’elle ne doit pas hésiter… Elle n’a pas +seulement la voix, mais aussi le physique… C’est +une jolie fille, n’est-ce pas ?</p> + +<p>— Elle est mieux que jolie, fit-il avec un singulier +sourire, impatienté d’entendre cette poupée de +salon, vaniteuse et nulle, parler ainsi d’une créature +qui lui était supérieure de toute la richesse de son +tempérament d’artiste.</p> + +<p>Elle répéta, sans trop comprendre :</p> + +<p>— Mieux que jolie ?… Qu’entendez-vous par là ? +N’allez pas avoir de mauvaises intentions à l’égard +de ma protégée. Je vous le défends bien… Ah ! +quels mauvais sujets sont tous ces hommes !</p> + +<p>Elle lui effleura l’épaule de son éventail, en souriant, +car elle tenait en faveur particulière ce beau +grand garçon, d’aristocratique allure, qui, pensait-elle, +pourrait peut-être lui fournir un gendre de +haute mine, au jour approchant où elle allait devoir +mettre en puissance maritale sa plus jeune fille, +Yvonne… Pas d’aussi grande fortune qu’elle l’eût +souhaité, mais de vieille famille et destiné, selon +les vraisemblances, à une brillante carrière dans +les ambassades… Un parti très sortable, en somme…</p> + +<p>Parce qu’elle en jugeait ainsi, elle avait eu, pour +lui, le sourire réservé aux privilégiés. Puis, ressaisie +par ses devoirs de maîtresse de maison, elle se +détourna ; et, dans la brillante cohue qui remplissait +le hall, disparut sa silhouette un peu alourdie par la +quarantaine bien sonnée. D’instinct, Bertrand d’Astyèves +évolua vers la chanteuse, avec une curiosité +de démêler un peu ce qu’étaient l’âme et la pensée +enfermées dans cette forme jeune, dont les yeux, +la bouche grave, gardaient si jalousement le secret.</p> + +<p>Devant lui, un groupe de jeunes gens exhalaient +leur sentiment :</p> + +<p>— Épatante, cette petite ! Quel gosier ! Quelle +flamme !</p> + +<p>— Vanore a fichtre raison de l’envoyer au théâtre ! +Elle a été créée et mise au monde à cet effet !… Et +à tous les points de vue !</p> + +<p>— Tous les points de vue, comme vous dites ! +Eh ! c’est une belle créature, et qui a l’air rudement +bien bâtie ! Le peu qu’elle laisse voir promet !… Ce +sera un savoureux morceau à déguster !</p> + +<p>Ce qu’ils disaient là, d’Astyèves, obscurément, +l’avait pensé aussi, tout au plus avec moins de +brutale netteté. Pourtant, il eut un sursaut d’irritation +à ces propos saisis au passage, une instinctive +envie de jeter l’ordre de se taire à ces hommes qui, +maintenant, détaillaient avec leur science masculine +l’originale beauté de la chanteuse.</p> + +<p>Elle, cependant, répondait aux hommages de +toute sorte avec une grâce un peu hautaine, sans +sourire presque, ayant, dans sa tenue, une telle +réserve de fille du monde très bien élevée, que pas +un de ceux dont elle venait d’ébranler tout l’être +sensitif n’eût osé lui faire entendre un mot d’admiration +trop vif. La lueur rose des joues était tombée ; +la peau avait repris son pâle éclat de pétale immaculé, +mais la bouche, aussi, son indéfinissable pli d’amertume +mélancolique.</p> + +<p>Un désir impérieux de se faire présenter à elle +traversa la pensée de Bertrand ; et aussitôt, en +homme habitué à toujours suivre sa fantaisie, il se +prit à louvoyer parmi le flot des invités, évitant, +par d’habiles manœuvres, de se laisser capturer au +passage ; fuyant surtout la blonde Yvonne, dont il +était le <i>flirt</i> favori. Et il se trouva devant Vanore, +auquel il tendit les deux mains, reconnaissant de la +jouissance goûtée :</p> + +<p>— Maître, comment vous remercier des minutes +exquises que je vous ai dues ?</p> + +<p>— Mon cher ami, le meilleur de vos remerciements, +ce n’est pas à moi qu’il faut le donner, c’est +à cette enfant qui a fait jaillir pour vous l’âme même +de ma musique. Ah ! si nous avions toujours des +interprètes comme celle-là, qui est à la fois une +vraie femme et une vraie artiste, dont la voix est +un instrument si parfait que jamais je n’aurais +osé en rêver un pareil, quand j’ai conçu mes <i>Poèmes +sylvestres</i> ! Aussi, à cette heure, suis-je absolument +résolu à ne donner au théâtre l’œuvre qui occupe en +ce moment toute ma vie, que si je puis avoir Denise +Muriel pour la chanter.</p> + +<p>— Et qui vous en empêcherait ?</p> + +<p>— Une toute petite et toute-puissante volonté de +femme ! mon ami, celle de cette gamine qui se cantonne +dans une horreur enfantine du théâtre. Comme +si ce ne serait pas un crime d’enfouir une voix semblable, +une telle puissance d’expression ! Mon cher +d’Astyèves, à l’occasion, chapitrez-la donc.</p> + +<p>Bertrand sourit de l’ardeur du maître, toujours +pareil à lui-même, dès que son art était en jeu.</p> + +<p>— Bien volontiers, s’il m’était possible, je joindrais +mes instances aux vôtres. Mais je n’ai pas +l’honneur de connaître Mlle Muriel.</p> + +<p>Vanore se mit à rire, reprenant pied dans le monde +réel.</p> + +<p>— Mon cher d’Astyèves, sans but intéressé, seulement +pour vous être agréable, je vais vous présenter, +si vous le désirez.</p> + +<p>— J’en serais très heureux.</p> + +<p>— Alors, mon ami, approchons-nous.</p> + +<p>Il se tourna vers la jeune fille qui, près d’eux, +répondait de sa voix chaude, musicalement timbrée, +même en parlant, aux compliments d’un interlocuteur +empressé :</p> + +<p>— Mon enfant, voulez-vous me permettre de vous +faire connaître un fervent musicien, par conséquent +un fervent admirateur de votre talent, le comte +Bertrand d’Astyèves ?</p> + +<p>Elle inclina légèrement la tête, en femme habituée +à de pareilles présentations, sans qu’un sourire +éclairât ses belles prunelles de vie ardente, demeurant +enveloppée dans la réserve fière qui la séparait +volontairement de l’élégant public qu’elle avait eu +pour mission de distraire un moment. Et cette indifférence +tomba sur d’Astyèves avec le cinglant d’un +coup de fouet.</p> + +<p>Mme Arnales, qui passait, lui jeta :</p> + +<p>— Monsieur d’Astyèves, voulez-vous offrir votre +bras à Mlle Muriel pour la conduire au buffet ? Je ne +vois plus mon mari qui allait venir se mettre à sa +disposition.</p> + +<p>— Je vous remercie, madame, dit aussitôt la jeune +fille. Je n’ai besoin de rien et je vais me retirer.</p> + +<p>— Mais, du tout, mademoiselle, je tiens à ce que +vous preniez quelque chose. Il fait si chaud ! Monsieur +d’Astyèves, je vous confie Mlle Muriel.</p> + +<p>Il s’inclina, puis, se tournant vers Denise, il demanda :</p> + +<p>— Voulez-vous, mademoiselle, m’accorder l’honneur +que Mme Arnales sollicite pour moi ?</p> + +<p>Il s’adressait à elle aussi respectueusement que +s’il eût parlé à une altesse royale ; mais ses yeux, +qui interrogeaient, trahissaient la complexe impression +qu’elle avait éveillée en lui. Elle ne parut pas +le remarquer, et ses traits gardèrent leur expression +sérieuse, tandis qu’elle répondait simplement :</p> + +<p>— Si ce n’est pas abuser de votre obligeance, monsieur, +j’irai volontiers au buffet boire quelque chose +de frais.</p> + +<p>— Pas trop frais ! protesta Vanore. Sapristi, mon +enfant, prenez garde à votre voix ! D’Astyèves, ne +lui laissez pas faire d’imprudence !</p> + +<p>Il promit en souriant et emmena la jeune fille dont +les doigts effleuraient à peine son bras.</p> + +<p>— Votre compositeur, mademoiselle, est comme +les heureux qui ont trouvé un trésor et vivent dans +l’incessante inquiétude de se le voir ravir, parce +qu’ils en savent tout le prix.</p> + +<p>La bouche grave s’éclaira un peu.</p> + +<p>— Encore faudrait-il que le trésor, — si vraiment +trésor il y a, — fût exposé à être enlevé, et je ne +sache pas qu’il coure pareille aventure.</p> + +<p>— Heureusement pour le maître et pour nous. +Êtes-vous très indulgente ? mademoiselle.</p> + +<p>— C’est selon les droits de ceux qui sollicitent +mon indulgence.</p> + +<p>— Et leur humilité est le premier de ces droits, +n’est-ce pas ? Alors, vous me permettrez bien, sans +me renvoyer gracieusement sur mes terres, de venir, +après tant d’autres, vous dire en toute simplicité que +je vous ai dû aujourd’hui l’une des plus intenses joies +artistiques qu’il me souvienne d’avoir jamais goûtées !</p> + +<p>La jeune fille ne pouvait se méprendre à l’accent +d’enthousiaste sincérité de Bertrand ; mais si elle y +fut sensible, elle ne le laissa guère paraître, répondant +seulement par quelques mots brefs de politesse +à l’hommage qu’il lui adressait. D’ailleurs, ils atteignaient +le buffet, aussi encombré que les salons, où +l’entrée de la chanteuse excita une rumeur d’attention. +Car les femmes, même les moins disposées à +admettre pareille vérité, étaient bien contraintes, +par l’évidence, de reconnaître que cette petite fille +inconnue était de celles qui, nulle part, ne pourraient +passer inaperçues. Comme les hommes, eux, +l’avaient bien vite proclamé, c’était une créature +singulièrement séduisante…</p> + +<p>— Que dois-je vous servir ? mademoiselle.</p> + +<p>— Peu importe. Un verre de sirop, ou mieux encore, +une glace, s’il est possible.</p> + +<p>— Une glace ? Et qu’en dira le maître ?</p> + +<p>— Il n’en dira rien puisqu’il n’en saura rien, fit-elle +répondant du même accent de badinage dont il +avait parlé. Je vais attendre dans cette embrasure +que vous ayez pu me procurer quelque chose. Le +buffet me paraît inabordable.</p> + +<p>Bertrand d’Astyèves sut pourtant s’y faire servir +assez prestement pour revenir en moins d’une minute +auprès de la jeune fille ; il n’avait nulle envie de se +voir subtiliser son rôle de cavalier servant, par quelqu’un +des admirateurs qui rôdaient autour d’elle, — sans +oser toutefois l’aborder. Et il ne s’en étonna +pas, tant son attitude trahissait la hautaine volonté +de rester étrangère à ces gens du monde qui l’examinaient +avec une curiosité discrètement impertinente. +Debout devant la fenêtre grande ouverte, sa forme +svelte s’enlevant toute claire sur l’horizon vert du +jardin, avec ses yeux songeurs, elle avait un air de +jeune sphinx dont le mystère distillait un charme +troublant.</p> + +<p>D’un geste lent, très souple, elle se prit à déguster +la glace apportée. Une clarté rose de fin de jour baignait +sa nuque dorée, ferme et ronde ; et d’Astyèves +fut frappé de la fraîcheur juvénile de la peau, alors +que, pourtant, la vie avait déjà mis son empreinte +sur le visage, un léger pli vertical rayant le front +entre les deux sourcils.</p> + +<p>Il était resté debout devant elle pour empêcher +toute importune invasion. Devinant qu’elle se fût +dérobée à une conversation dont elle eût été le sujet, +même indirect, il s’était remis à parler des <i>Poèmes +sylvestres</i> qu’il analysait avec une sûreté de sens +musical qu’elle ne s’attendait sans doute pas à rencontrer +chez un homme du monde, car il y avait de +la surprise un peu, dans l’attention de ses larges +prunelles chaudement vivantes.</p> + +<p>Elle écoutait, d’ailleurs, plus qu’elle ne parlait, +répondant surtout, enfermée dans cette réserve qui +lui donnait, pour d’Astyèves, une irritante saveur +d’énigme…</p> + +<p>A une réflexion qu’il faisait, particulièrement +flatteuse pour le compositeur, elle répliqua :</p> + +<p>— Je regrette que Vanore ne se trouve pas ici +pour vous entendre, monsieur ; ce lui serait un +plaisir très vif de voir combien peuvent être goûtés +ses <i>Poèmes sylvestres</i> !</p> + +<p>— Mais c’est un plaisir sur lequel il doit être +fort blasé.</p> + +<p>— Pas autant que vous le supposez. Les vraies +dilettantes surtout peuvent l’apprécier. Sa musique +n’est pas pour les profanes.</p> + +<p>— C’est la foule du public que vous qualifiez +ainsi ? Peut-être, en effet, n’en saisit-elle pas toute +la riche, la savante originalité… Mais je défie bien +les plus simples de n’en pas subir la beauté suggestive…, +surtout quand elle est chantée comme elle +l’a été aujourd’hui ! Ce n’est pas une musique intellectuelle +que celle de Vanore ; elle est, au contraire, +superbement physique, — pour rééditer le mot de +Stendhal, à l’adresse de Wagner.</p> + +<p>Sur les lèvres de la jeune fille, flottait le mystérieux +sourire où il y avait une foule de choses que +d’Astyèves eût aimé à démêler. Mais elle ne +paraissait guère disposée à réaliser un tel désir. Sans +discuter l’appréciation, elle dit seulement, coupant +un petit morceau de sa glace :</p> + +<p>— Vous aimez beaucoup la musique, n’est-ce pas ? +En particulier, quand elle revêt une certaine forme…</p> + +<p>— Laquelle ?</p> + +<p>— Sa forme la plus séduisante, peut-être. Quand +elle se fait humaine, qu’elle a corps et âme ; quand +elle est à la fois <i>physique</i>, pour parler comme +vous, et, comment dirais-je ?… idéaliste, les deux +qualités s’amalgamant de façon à créer un tout, +capable de vous satisfaire en vos goûts les plus +divers.</p> + +<p>Intéressé, il s’inclina, surpris d’être à ce point +deviné.</p> + +<p>— Vous êtes, mademoiselle, d’une pénétration… +inquiétante ! Vous avez bien raison de penser que +j’adore la musique ; mais c’est en profane, moi aussi ; +car je ne suis pas grand clerc en harmonie, et s’il +me fallait expliquer le pourquoi de mes sympathies, +je ne pourrais, sans doute, le faire qu’en commettant +force hérésies… Mais je la sens comme je la goûte, +physiquement et « spirituellement », — au sens +ecclésiastique du mot, — et elle m’ouvre un monde +merveilleux, celui-là même où je vous dois de +m’avoir conduit aujourd’hui de façon inoubliable !… +Vous voyez que j’y reviens encore et toujours ! Mais +vous m’avez donné une telle fête, que je ne résiste +pas à la tentation de vous le répéter encore une +fois, bien qu’il doive vous sembler d’une odieuse +banalité, je le reconnais, d’entendre de nouveau ce +qui vous a tant et tant été dit depuis un moment !</p> + +<p>Le même sourire de sphinx reparut une seconde +sur la bouche expressive.</p> + +<p>— Il me semble, monsieur, que vous êtes fort +affirmatif en ce qui concerne mes sentiments.</p> + +<p>— Est-ce que je me trompe ?</p> + +<p>— En quoi !… En supposant que peu m’occupe +l’impression que je produis ?</p> + +<p>— C’est cela, justement. Avouez, par amour de la +vérité, que j’ai bien deviné.</p> + +<p>Elle secoua la tête presque gaiement.</p> + +<p>— Ce ne serait pas poli. Et non plus, ce ne serait +pas tout à fait exact !… Comme une autre, j’ai ma +petite vanité qui ne s’accommode pas trop mal d’un +parfum d’hommage. Elle est seulement difficile sur +la qualité de cet encens dont elle démêle très vite +la valeur et qu’elle accueille en conséquence. La +vérité, que vous invoquez, m’oblige à confesser que +je ne chante pas souvent pour mon public, car j’ai +reçu ce don, sans pareil, de pouvoir l’oublier dès que +j’entends ma voix… Alors je suis prise toute par la +musique et, moi aussi, j’entre dans le monde enchanté +dont vous parliez.</p> + +<p>— Parce que vous êtes artiste dans l’âme… +Comme je comprends que Vanore ne veuille pas +d’autre interprète que vous pour ses œuvres ! Vous +sentez si merveilleusement sa musique !</p> + +<p>— Je l’aime pour l’infini qu’elle enferme, pour ce +que j’y trouve… Peut-être aussi pour ce que j’y +mets, pour ce que je m’imagine y découvrir… Nous +autres femmes, nous sommes toujours, plus ou moins, +des imaginatives, des créatrices de chimères !</p> + +<p>— Et c’est pourquoi, n’est-ce pas, nous pouvons +espérer que vous réaliserez le rêve du maître, en incarnant +l’héroïne de son nouvel opéra ?</p> + +<p>Un léger pli rapprocha soudain les sourcils de la +jeune fille dont une ombre voila le visage.</p> + +<p>— Si vous ne craignez pas d’espérer en vain, +faites-le ; rien n’est plus incertain que mon entrée +au théâtre.</p> + +<p>— Malgré le succès qui vous y attend ?</p> + +<p>La violente sincérité d’accent de Bertrand donnait +une singulière force à ses paroles, sous leur forme +banale. La jeune fille ne parut pas s’en apercevoir. +Un sourire de subtile ironie avait glissé sur sa +bouche.</p> + +<p>— Grâce aux circonstances, je possède déjà une +sagesse de vieux sceptique et je ne tiens pas le succès +pour un fruit auquel il soit aussi aisé de mordre. +Et puis, je ne suis pas gourmande de gloire !… Maintenant, +du moins. Qui peut répondre de l’avenir ? Ne +savez-vous donc pas que l’ambition, en dépit des apparences, +n’est pas un mot féminin ?</p> + +<p>— C’est selon ce qui s’y trouve enfermé.</p> + +<p>— Oh ! nous irions loin ainsi !… Et voici que j’ai +fini ma glace…</p> + +<p>— Eh bien, qu’importe ? fit-il avec une impatience +de voir en elle la volonté de se dérober.</p> + +<p>Avec une imperceptible hauteur, elle dit :</p> + +<p>— Eh bien, il ne me reste plus qu’à vous remercier +de m’avoir accompagnée et à vous rendre bien +vite votre liberté.</p> + +<p>— Que je n’ai nulle envie de reprendre !</p> + +<p>Les mots lui étaient échappés, et leur spontanéité +en faisait plus qu’une simple formule de courtoisie. +Nulle femme ne s’y serait trompée. Mais celle-ci ne +daignait accepter aucun hommage qui ne fût pas +adressé à sa seule personnalité d’artiste. Sans paraître +avoir entendu l’exclamation de Bertrand, elle +demanda simplement :</p> + +<p>— Voulez-vous bien me ramener vers Mme Arnales +pour que je prenne congé d’elle ?</p> + +<p>— Que vous preniez congé ? Est-ce que nous n’allons +plus vous entendre ?</p> + +<p>— Oh ! non. Je suis venue ici seulement pour chanter +les <i>Poèmes sylvestres</i>. Maintenant, mon rôle est +fini.</p> + +<p>Elle lui tendait la petite soucoupe vide pour qu’il +l’en débarrassât. Il obéit et revint lui offrir son +bras, dans la conviction qu’il n’avait nul moyen de +la retenir davantage. Mais, tandis qu’il la ramenait, +il reprit encore :</p> + +<p>— Alors, c’est bien vraiment qu’il faut perdre +l’espoir de vous écouter de nouveau ? Pardonnez-moi +de vous importuner de mon insistance, mais on +prétend que les hommes sont de grands enfants. Or +les enfants ne savent guère se résigner à n’avoir pas +ce qu’ils désirent ardemment !</p> + +<p>— Et pourtant, force leur est souvent de s’en passer. +Bon gré, mal gré, il est tant de choses auxquelles +petits et grands doivent apprendre à se résigner !</p> + +<p>Une intense mélancolie, — un peu amère aussi, — vibrait +dans son badinage. Elle s’arrêta. Ils étaient +revenus dans le hall, et ses doigts quittèrent le bras +du jeune homme.</p> + +<p>Elle commençait :</p> + +<p>— Encore une fois, monsieur, tous mes remerciements…</p> + +<p>Mais il l’arrêta :</p> + +<p>— Je vous en prie, mademoiselle, vous me rendriez +confus… Veuillez croire que je vous suis infiniment +reconnaissant de m’avoir fait l’honneur d’accepter +que je vous accompagne.</p> + +<p>Il s’inclina très bas. Elle répondit par un signe de +tête d’une grâce un peu fière. Puis, elle se détourna +et, dans la brillante cohue des invités, il la vit s’éloigner, +seule, comme elle l’avait voulu. A peine un +instant encore, il distingua le profil expressif, la nuque +charmante, les cheveux sombres, moirés de lumières +blondes… Puis, soudain, devant lui, il aperçut, +campé, un de ses amis, le grand d’Estourville, +qui lui chuchotait familièrement :</p> + +<p>— Ah çà, d’Astyèves, serait-ce l’aube d’une +grande passion ?… Diable ! prenez garde à vous ! Elle +a des yeux, une bouche et une voix qui promettent, +la jeune protégée de Mme Arnales !… Et si la fantaisie +lui en prenait, elle vous mènerait loin son +homme !</p> + +<p>Bertrand eut un froncement de sourcils.</p> + +<p>— Franchement, mon cher, vous avez trop d’imagination, +du moins en ce qui me concerne !… Mais, +quitte à encourir encore vos téméraires suppositions, +j’avoue, à la face du ciel et de la terre, que je +trouve Mlle Muriel une incomparable artiste !</p> + +<p>— Et une femme délicieuse à accaparer dans les +embrasures de fenêtre, n’est-ce pas ? Diable ! ne manifestez +pas trop votre enthousiasme… Qu’en dirait +votre flirt, la blonde Yvonne ? Les femmes n’aiment +point que leurs chevaliers servent plusieurs couleurs.</p> + +<p>D’Astyèves eut un haussement d’épaules et, machinalement, +chercha des yeux Yvonne Arnales. Au +passage, son regard effleura la foule de ces femmes et +de ces jeunes filles qu’il jugeait avec une clairvoyance +aiguë : créatures de serre, éternellement curieuses +et lassées de plaisirs toujours les mêmes, fanées par +leur vie de mondaines, — au moral autant qu’au +physique, — parmi lesquelles les meilleures, celles +qui étaient ou seraient les moins inquiétantes +épouses, étaient encore les plus frivoles, les jolies +et futiles poupées de salon…</p> + +<p>Et, tout au fond de son âme, à lui qui, pourtant, +était bien de même race, qui ne concevait pas la +femme en dehors de cette atmosphère de luxe, de +ce décor somptueusement raffiné, il y avait un impitoyable +dédain pour ces filles du monde, — banales, +artificielles ou obscurément perverses, — dans +le nombre desquelles un jour, proche peut-être, il +allait choisir sa femme ; puisqu’il en était arrivé à la +lassitude de sa vie de garçon…</p> + +<p>Enfin, il aperçut Yvonne Arnales. Au milieu d’un +groupe, elle causait d’une voix haute, avec son aisance +de très riche héritière. Un sourire sans lumière +retroussait sa lèvre, et ses dents très blanches luisaient +dans son visage quelconque de Parisienne +blonde, gentiment mièvre sous l’envolement léger +des cheveux qui moussaient autour du front étroit. +Un peu raide de silhouette, dans la mollesse vaporeuse +de sa robe d’été, elle se tenait debout près +du piano à queue, à la place même où, une demi-heure +plus tôt, se trouvait Denise Muriel. Et d’Astyèves, +l’apercevant tout à coup, eut une seconde +la vision de l’<i>autre</i>, de l’artiste toute pâle sous la +clarté ardente de ses prunelles passionnées, tandis +que ses jeunes lèvres chaudes frémissaient au cantique +d’amour…</p> + +<p>Il songea :</p> + +<p>« Quel dommage que cette petite Arnales ne lui +ressemble pas ! »</p> + +<p>Et il se rapprocha d’Yvonne, qui l’appelait d’un +geste coquet de son éventail.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak">II</h2> + + +<p>Comme elle l’avait dit à d’Astyèves, Denise Muriel +avait entièrement rempli son personnage d’artiste. +Elle était libre, enfin, de quitter le superbe hôtel +dont l’atmosphère lui était lourde à respirer ; et, +prenant soin de ne pas attirer l’attention de Vanore, +qui eût peut-être prétendu la retenir, elle se dirigea +vers la porte ouverte, à l’extrémité du hall, sur le +petit salon. Mais là, elle se heurta à Mme Arnales +elle-même, qui s’était immobilisée une seconde pour +un ordre à donner.</p> + +<p>— Mademoiselle, où fuyez-vous donc ? Êtes-vous +déjà lasse de vous entendre acclamer ? Nous ne le +sommes pas, nous, de vous écouter, et je compte +vous mettre encore à contribution…</p> + +<p>Sous leur forme aimable, les paroles de Mme Arnales +révélaient son intime pensée : profiter pleinement +du talent de cette débutante remarquable. +Denise Muriel était, ce jour-là, une façon de jouet +précieux à son usage qui, douée d’intelligence, devait +s’estimer bien heureuse d’avoir eu l’occasion de se +révéler à un auditoire d’élite… Par conséquent, témoigner +sa reconnaissance en chantant autant qu’on +l’en prierait… Cela, Denise le comprit aussi clairement +que si elle avait lu dans l’esprit de Mme Arnales, +et une petite révolte contre cette indiscrétion +mit quelque chose d’imperceptiblement bref dans son +accent, tandis qu’elle répondait :</p> + +<p>— Je serai toujours, madame, toute à votre disposition ; +mais, pour aujourd’hui, je vous prierai de +vouloir bien m’excuser… Je me sens un peu lasse et +je craindrais de détruire l’impression favorable que +j’ai pu produire, comme vous êtes assez bonne pour +me l’assurer…</p> + +<p>Et vraiment, ce n’était pas un prétexte que sa +fatigue. Sur elle, pesait cette lourde mélancolie qui +la meurtrissait souvent quand elle s’était donnée +toute dans son chant pour distraire des indifférents. +Mais Mme Arnales n’en crut rien, n’admettant +jamais ce qui était en contradiction avec son bon +plaisir ; et elle jugea tout à fait inconvenant que sa +protégée ne se mît pas aussitôt à ses ordres quand +elle exprimait un désir.</p> + +<p>— Réellement, mademoiselle, vous ne consentez +plus à nous faire de musique ?</p> + +<p>— Je vous serais infiniment reconnaissante de +m’en dispenser. D’ailleurs, voyez vous-même, madame, +vos hôtes m’ont déjà oubliée, et j’aurais mauvaise +grâce à imposer le silence pour me faire +écouter.</p> + +<p>— De cela, mademoiselle, vous m’accorderez que +je suis meilleur juge que vous. Mais, enfin, je ne +veux pas être indiscrète, reconnaissant que vous +avez largement rempli le programme que vous aviez +accepté. Je regrette seulement la malencontreuse +fatigue qui nous prive de vous applaudir de nouveau. +Il ne me reste plus qu’à vous remercier et à vous +remettre ce dont je vous suis redevable pour l’audition +que vous venez de donner.</p> + +<p>— Oh ! madame, je vous en prie, rien ne presse.</p> + +<p>Au fond du regard de la jeune fille, une flamme +avait jailli, et la peau mate s’était un peu rosée.</p> + +<p>— Du tout, mademoiselle, je ne sais si j’aurai +l’occasion de vous revoir, je préfère m’acquitter dès +maintenant. Ayez la bonté de me suivre dans la +bibliothèque.</p> + +<p>Elle n’attendait pas la réponse et soulevait la portière. +Denise la suivit, redevenue vite maîtresse +d’elle-même ; mais ses lèvres avaient repris leur gravité +fière, et elle demeura à l’entrée de la pièce remplie +de trésors artistiques, sans en remarquer aucun, +regardant au dehors, vers le ciel dont les pourpres +pâlissaient derrière les cimes odorantes des tilleuls.</p> + +<p>Mme Arnales prit, dans son bureau, un petit portefeuille +préparé :</p> + +<p>— Voici, mademoiselle, la somme dont nous +étions convenues. J’y joins tous mes remerciements, +mes félicitations, avec mon espoir de vous entendre +bientôt sur une vraie scène, digne de votre talent, +qui, je l’espère, s’étant fortifié, vous permettra de +chanter sans autant de fatigue.</p> + +<p>Elle tendait, à la jeune fille, sa main où scintillait +une clarté de diamants. Mais Denise ne parut pas +s’en apercevoir ; elle s’inclinait dans un salut d’adieu +et disait, avec une obscure ironie que l’étroite cervelle +de Mme Arnales ne discerna pas :</p> + +<p>— Vous êtes trop bonne, madame, de songer à +m’adresser de tels vœux d’avenir. Quoique je me +sente capable de porter le poids d’un rôle au théâtre, +je ne sais encore si je posséderai jamais le courage +ou le goût d’en essayer l’aventure.</p> + +<p>— Mais vous auriez le plus grand tort d’hésiter ; +vous pouvez m’en croire, moi qui, bien des fois +déjà, ai vu débuter chez moi des artistes, lesquels +se sont toujours fort bien trouvés, à l’occasion, +d’avoir écouté mon avis. Vous êtes douée à miracle +pour le théâtre !… Au revoir, mademoiselle, je +pense que j’ai bien mis dans ce portefeuille la somme +décidée ; vous voudrez bien vous en assurer et +m’avertir si j’ai fait erreur.</p> + +<p>Denise Muriel ne répondit pas. Peut-être n’avait-elle +pas entendu, car Mme Arnales s’éloignait, +écartant déjà la portière pour aller rejoindre ses +hôtes ; et la rumeur joyeuse des conversations s’engouffrait +dans le silence de la bibliothèque.</p> + +<p>— Au revoir, mademoiselle. Vos affaires ont été +mises à part au vestiaire. Je viens de sonner ma +femme de chambre, qui va être à vos ordres ; la +voici, d’ailleurs. Céline, veillez à faire donner à +mademoiselle tout ce qui lui appartient.</p> + +<p>Elle disparut dans le bruissement soyeux de sa +jupe claire, après un dernier petit geste d’adieu. +Alors, rapidement, Denise piqua l’épingle de son +chapeau et s’enveloppa de sa longue mante qui lui +donnait une silhouette pittoresque de femme du +siècle dernier.</p> + +<p>Dans le vestibule, les valets de pied formaient +la haie, attendant l’ordre de faire avancer les voitures. +Des visiteurs partaient déjà. Les femmes, +devant le vestiaire, rattachaient leurs légers manteaux +d’été ; des hommes causaient qui, en s’écartant +et se découvrant sur le passage de Denise, +l’enveloppaient d’un dernier coup d’œil. Ni aux +unes ni aux autres, la jeune fille ne prit garde. Aussi +souverainement élégante que ces femmes qui ne la +tenaient point pour leur égale, elle descendit les marches +du perron et gagna la voiture qui l’attendait.</p> + +<p>Mais quand elle eut quitté la cour de l’hôtel, +qu’elle sentit, sur elle, l’ombre verte d’une avenue +paisible, un ardent soupir d’allégement lui échappa :</p> + +<p>— Enfin, c’est fini !</p> + +<p>Brusquement, cessait cette tension de ses nerfs +qui lui permettait de dérober toutes ses impressions +aux étrangers, et la sensation éprouvée de délivrance +était si vive, qu’une buée humide voila ses yeux, +une seconde.</p> + +<p>C’est qu’elles lui avaient été si pénibles, ces +heures passées dans un milieu tout plein, pour elle, +de souvenirs de sa jeunesse heureuse. Dans le +même hall où elle venait de chanter, payée pour +distraire un public blasé, elle avait été reçue autrefois +comme l’amie de Suzette Arnales, maintenant +baronne Suzanne de Vire. Mais ni l’une ni l’autre +n’avaient effleuré, d’une allusion même, ce passé +mort, quand elles avaient échangé quelques paroles, +après l’exécution des <i>Poèmes sylvestres</i>. Pas davantage, +Mme Arnales ne paraissait se rappeler qu’elle +avait jadis reçu en amie celle qui était alors « la +belle Mme Muriel ».</p> + +<p>Pourquoi donc, elle, Denise, quand elle était +entrée dans le hall, avait-elle eu, tout à coup, si +nette, l’ironique vision d’une visite de sa mère dans +ce même salon, de l’accueil empressé de Mme Arnales ; +comme aussi, du geste affectueux avec lequel +Suzette, — son amie, en ces temps lointains ! — l’avait +entraînée vers ce même jardin dont tout à +l’heure, en chantant, elle avait contemplé les cimes +vertes, richement feuillues…</p> + +<p>C’était cinq ans plus tôt, alors que personne, — sa +mère, ignorante comme les autres, — ne soupçonnait +que la ruine fût si proche… Trois mois +après, elle éclatait, brutale, complète, à la suite +d’un gros krach qui avait achevé, pour Paul Muriel, +le désastre secrètement amené par la témérité de +spéculations avortées…</p> + +<p>Oh ! quels mois avaient suivi ! tels que Denise en +gardait encore une impression de cauchemar, bouleversée +dans tout son être jeune par ce subit changement +de vie auquel sa mère ne se résignait point, — et +ne s’était jamais résignée d’ailleurs.</p> + +<p>Élevée dans le luxe, habituée à en respirer la +seule atmosphère, Mme Muriel s’était trouvée incapable +d’accepter l’existence étroite, besogneuse, +qui, d’un jour à l’autre, lui était rudement imposée. +Cette privilégiée, frappée tout à coup, avait été +brisée par l’épreuve, d’abord abattue dans la stupeur +de se rencontrer face à face avec une destinée dont +elle avait l’horreur, puis soulevée dans une révolte +désespérée.</p> + +<p>Du jour où avait été atteinte, en elle, la mondaine +adulée, spirituellement bienveillante et gaie, +épanouie à la façon d’une belle fleur de serre, elle +était devenue une créature fantasque, irritable +et amère, exaspérée par les incessantes difficultés +nées de ressources exiguës. Jamais elle n’avait pu +pardonner à son mari, — épousé surtout par convenances +mondaines, — d’avoir attiré pareille catastrophe +sur elle et sur ses enfants ; sur son fils surtout, +un garçon de treize ans pour qui elle avait +une prédilection exaltée. Pas plus, elle ne se faisait +à l’idée que sa fille dût utiliser son admirable voix +soit dans le professorat, soit dans une carrière d’artiste.</p> + +<p>Contrainte par la nécessité brutale, elle n’avait +pu s’y opposer ; mais elle en souffrait si fort, dans +sa nervosité maladive, elle en supportait si mal les +conséquences, que Denise avait fini par ne jamais +lui parler des réunions et des concerts où elle remplissait +son personnage de chanteuse. En silence, +elle mettait l’argent ainsi gagné dans la bourse +commune, sans que Mme Muriel parût en soupçonner +la source et s’en informât.</p> + +<p>Il n’y avait, d’ailleurs, nulle intimité morale entre +cette mère et cette fille, si profonde que fût, cependant, +leur mutuelle affection. Mais elles étaient +trop différentes pour pouvoir mêler leurs deux vies ; +nature de mondaine brillante et tempérament d’artiste, +développé à une rude école… La mère, absorbée +par le regret de son existence dévastée, obscurément +froissée de voir sa fille accepter mieux +qu’elle leur situation précaire, parce qu’elle considérait +cette jeune vaillance comme un blâme de sa +propre faiblesse, et, dominée par cette impression, +n’admettant pas que Denise pût connaître les heures +de défaillance… L’enfant dédaigneuse en effet des +inutiles regrets ; sensible, sans en montrer rien, à +la préférence témoignée pour son jeune frère, gardant +le secret de ses tristesses et de ses joies que personne +ne lui demandait ; repliée sur elle-même parce +qu’elle savait ne pouvoir s’appuyer ni sur son père, +ni sur sa mère qu’il lui fallait traiter en enfant gâtée +dont elle s’efforçait, avec une délicate bonté, de +respecter toutes les susceptibilités, bien que certaine +qu’il ne lui en serait su aucun gré.</p> + +<p>Et ce jour-là encore, songeant à Mme Muriel, +elle pensa, après avoir quitté l’hôtel Arnales :</p> + +<p>— Dieu merci ! elle ignorait où je chantais tantôt ! +Elle en aurait tant souffert !</p> + +<p>Pourtant, il fallait bien vivre !… Et voici que +commençait cette saison d’été durant laquelle leçons, +concerts, auditions, tout ce qui était sa seule richesse +cessait. On lui avait proposé un engagement +de chanteuse dans un grand casino de ville d’eaux. +Mais Mme Muriel n’avait pas permis qu’elle acceptât. +Devant son opiniâtre résistance, elle avait cédé. +Alors ç’allait être encore ces mois pénibles d’excessive +économie pour équilibrer le budget dont elle +avait la responsabilité. Ah ! certes, tout autant que +sa mère, elle étouffait dans cette étroite existence ; +mais à quoi bon se plaindre ? Que pouvait-elle, sinon +lutter énergiquement pour y échapper un peu, tout +au moins…</p> + +<p>Eût-elle mieux fait d’entrer au théâtre, comme +tous l’y poussaient ? Vraiment, il y avait des minutes +où elle pensait qu’elle eût dû maudire sa voix, source +de ses plus intenses joies pourtant. Mais, douée +moins richement, elle fût sans doute demeurée enfermée +dans la phalange laborieuse des professeurs… +Puisque, pour elle aussi, c’était le terrible problème +du pain quotidien à gagner.</p> + +<p>« Il faut aller au théâtre ! il le faut ! » Oh ! cette +phrase tant de fois entendue déjà, comme elle la hantait, +menaçante ainsi que le mot même de sa destinée, +une destinée à laquelle, désespérément, elle +cherchait encore à se dérober, malgré l’obscure conviction +que toutes ses révoltes ne l’en sauveraient +pas !</p> + +<p>Car elle savait ce que c’est qu’une vie d’artiste. +Sans illusion, elle en mesurait les difficultés, les tentations, +les dangers ; elle en connaissait les inévitables +promiscuités qui choquaient tous ses instincts +de femme née, élevée dans un milieu raffiné. +Et puis, elle avait peur aussi, non seulement +de son horreur secrète pour un avenir de pauvreté, +mais du grand souffle de passion qui jaillissait +de l’essence même de son âme quand s’élevait +sa voix… Peur plus encore de l’espèce d’ivresse +qui l’envahissait toute lorsqu’elle sentait la triomphante +domination de son chant sur les êtres dont +les âmes, alors, vibraient par elle, comme des claviers +sonores.</p> + +<p>Tandis que la voiture l’emportait, elle revivait les +dernières heures écoulées chez Mme Arnales. Dans +sa rêverie, flottaient des visages de femmes, banalement +aimables, curieux ou indifférents, des visages +d’hommes hardiment admiratifs. Et sur la foule confuse +de ces derniers, se détachait l’intelligente physionomie +de Bertrand d’Astyèves. Mais, comme les +autres, elle le jugeait avec un détachement sceptique, +bien qu’elle sentît, à n’en pouvoir douter, +avoir fait sur lui une de ces impressions violentes qui +jettent les folles prières dans le regard, sur les lèvres +des hommes.</p> + +<p>Que lui importait ? Il n’était pas le premier et ne +serait pas le dernier. Tout au plus, elle pouvait lui +savoir gré d’avoir daigné la traiter en fille du monde +en ne lui infligeant pas une trop vive expression de +son sentiment. Parce qu’il avait cette délicatesse, +elle s’était laissée aller, plus encore qu’elle ne l’aurait +voulu, à causer un peu avec lui, car il l’intéressait, +aussi bien par la sûreté de son goût en musique +que par le mélange d’enthousiasme et de froideur, +sceptique et nonchalante, qui semblait constituer sa +personnalité.</p> + +<p>Une minute, elle songea à lui, à leur brève conversation +près de la fenêtre, à ce que son regard, +plus encore que ses paroles, lui avait murmuré de +flatteur. Mais elle s’en souvenait avec une mélancolique +amertume, avec la notion railleuse de tout +ce qui la séparait de cet aristocratique clubman qui, +comme les autres, l’avait souhaitée au théâtre, — pour +son plaisir.</p> + +<p>Elle eut un geste d’épaules qui semblait rejeter +loin en arrière l’image de Bertrand d’Astyèves, et +son regard, plein d’une envie inconsciente, s’arrêta +sur des enfants qui jouaient sur le trottoir. Que c’eût +été bon de redevenir ainsi une petite chose joyeuse +qui n’a nul souci de l’avenir ! Mais aussi quel souhait +inutile et fou ! Et sa bouche eut un fugitif sourire de +pitié pour elle-même qui se laissait effleurer par un +pareil désir…</p> + +<p>D’ailleurs, la voiture s’arrêtait dans la petite rue +de la plaine Monceau où elle demeurait. Elle en descendit, +puis s’engagea dans l’étroit escalier qui, +après une montée de quatre étages, la conduisit devant +sa porte.</p> + +<p>Comme elle pénétrait dans l’antichambre, la voix +de son frère appela gaiement :</p> + +<p>— C’est toi ? Denise.</p> + +<p>Et toujours prompt à laisser de côté son travail +de collégien, il accourut au-devant de la jeune fille, +très affectueux, souple et fin comme elle de silhouette.</p> + +<p>— Tu rentres tard ! Comme ils t’ont gardée longtemps ! +Ça a bien marché ?</p> + +<p>— Oui, très bien.</p> + +<p>Elle était entrée dans le petit salon auquel son +goût d’artiste était parvenu à donner un aspect d’élégance +originale, si modeste qu’il fût réellement, et +elle rejetait son manteau, saisie par l’étouffante chaleur +de la pièce exiguë. Son frère l’enveloppa d’un +coup d’œil admiratif.</p> + +<p>— Mâtin ! Denise, que tu étais belle ! Ce qu’ils +ont dû t’applaudir !</p> + +<p>Elle eut son indéfinissable sourire de détachement +profond et répéta :</p> + +<p>— Ils m’ont beaucoup applaudie ! Et Mme Arnales +a été si flattée d’avoir pu offrir à ses invités une +débutante à ce point remarquable, qu’elle a trouvé +parfait de me payer incontinent ce qu’elle me devait.</p> + +<p>Et elle sortit le petit portefeuille glissé machinalement +dans son corsage quand Mme Arnales +le lui avait remis.</p> + +<p>— Maman ne m’a pas demandée ?</p> + +<p>— Non, elle se repose dans sa chambre. Elle a, je +crois, été faire des courses et elle est rentrée fatiguée. +Va la trouver, si tu veux !</p> + +<p>Denise inclina la tête ; mais avant d’entrer chez +sa mère, elle devait remettre sa simple robe de maison, +car Mme Muriel détestait la voir dans une toilette +faite pour le public.</p> + +<p>Intention inutile ! Au passage, Mme Muriel entendit +le frôlement soyeux de la robe de la jeune +fille dans le couloir et appela :</p> + +<p>— Denise !</p> + +<p>— Me voici, mère.</p> + +<p>Elle pénétrait dans la chambre et vint embrasser +le visage altéré que son apparition n’éclairait pas.</p> + +<p>— A quoi songes-tu donc de rentrer à pareille +heure ? Ton père va revenir pour dîner, et tu n’es pas +même déshabillée !</p> + +<p>— J’ai été retenue, mère, plus que je ne le pensais +et le voulais…</p> + +<p>— Ah !</p> + +<p>Elle ne fit pas l’instinctive question de Robert au +sujet de l’audition donnée, elle le savait, par sa +fille, ce jour même ; mais d’un coup d’œil, elle l’enveloppa +toute, son goût féminin flatté de la voir vêtue +avec tant d’harmonieuse élégance.</p> + +<p>— Ta robe n’est pas mal réussie ! Pour une ouvrière, +cette Adèle n’est pas trop maladroite ! Ce +qui se trouve bien, puisqu’il nous faut nous en contenter. +Si je n’étais toujours tenaillée par cette idiote +question d’économie, que de jolies choses, j’aurais +achetées tantôt au <i>Louvre</i> ! Il y avait des foulards +exquis ; j’avais envie d’en prendre un costume ; mais +j’ai pensé que ta sagesse ne s’en trouverait pas satisfaite +et je me suis abstenue, rapportant seulement +une bonne migraine. J’étais parvenue à m’endormir. +Ton coup de sonnette m’a réveillée.</p> + +<p>— Je le regrette, maman.</p> + +<p>— C’est un regret inutile. Il te fallait bien rentrer, +j’imagine. Va vite ôter cette robe, tu m’as l’air +déguisée en fille riche, et c’est une mascarade qui +m’est odieuse et pénible !</p> + +<p>Mme Muriel était décidément dans ses jours de +nervosisme sombre. Denise savait que ces jours-là, +le plus sage était de la laisser à elle-même. Sans lui +répondre, elle passa dans la toute petite pièce qui +était sa chambre, sa cellule comme elle disait, mais +une cellule bien chère qui l’enveloppait de sa paix +calmante aux heures difficiles, — troublées ou +tristes, — toute vivante de sa pensée, de ses goûts, +de ses affections, dont elle aimait l’horizon large, le +balcon qui, à cet étage élevé, lui donnait parfois +une exquise sensation de plein ciel… Peu de bibelots, +mais tous de valeur ; des livres nombreux, empilés +sur la table toujours fleurie, devant la fenêtre ; +de rares portraits. Car elle n’avait pas d’amies, +Mme Muriel ayant absolument rompu avec ses relations +d’autrefois, et dans le milieu d’artistes que +les circonstances faisaient le sien, elle gardait instinctivement +son intimité fermée.</p> + +<p>Sur la cheminée, pourtant, une photographie, celle +d’une femme d’une cinquantaine d’années, dont la +physionomie semblait faite d’intelligence hardie, de +bonté et d’énergie. C’était l’écrivain qui signait +Claude Champdray, dont l’affection l’entourait presque +maternellement depuis trois années que le hasard +d’une rencontre les avait rapprochées pour la première +fois. Vers elle seule, Denise allait quand l’angoisse +de sa solitude morale l’étreignait trop douloureuse…</p> + +<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. +</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. +</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div> +<p>— Denise, père est rentré ! Le dîner est servi, +clama, à sa porte, la voix de Robert. Maman te fait +dire de te dépêcher et de venir.</p> + +<p>Vite, elle finit sa toilette de maison, puis s’en alla +vers la salle à manger où l’unique servante, — un +peu stylée, bon gré, mal gré, par Mme Muriel, — apportait +le potage. Son père, qui fumait sur le balcon, +vint à elle dès qu’il l’aperçut.</p> + +<p>C’était à lui qu’elle ressemblait. Il avait, avec plus +d’insouciance et moins de volonté, la même expression +un peu hautaine, le même pli d’amertume dans +la bouche, au repos, et sur tous les traits, ce reflet +d’obscure passion qui lui donnait encore cette séduction +qu’elle possédait si forte. Il avait été et, +malgré tout, il restait de ceux qui veulent faire de +la vie une agréable aventure ; et même dans sa situation +présente, il s’y employait avec un égoïsme léger, +aussi incapable que sa femme de se résigner aux +conséquences de leur ruine qu’il gardait la volonté +audacieuse de réparer, d’une façon ou d’une autre…</p> + +<p>Très fier de sa fille, il l’attira affectueusement pour +la questionner. De bonne grâce, il acceptait, lui, +qu’elle tirât parti de sa voix.</p> + +<p>— Eh bien, Denise, as-tu été contente tantôt ?… +Pas trop d’émotion ?</p> + +<p>Le sourire de mélancolique ironie souleva les lèvres +fraîches :</p> + +<p>— Je suis maintenant aguerrie. J’ai si souvent fait +mes preuves cet hiver !</p> + +<p>— Oui, tu commences à être connue. Tu étais +annoncée aujourd’hui en grande pompe dans le <i>Figaro</i>, +le <i>Gaulois</i>…</p> + +<p>— Par des articles envoyés par Mme Arnales.</p> + +<p>— Petite sceptique ! J’imagine, moi…</p> + +<p>— Père, laissons tout cela. Voici maman…</p> + +<p>Elle s’interrompit et lui ne poursuivit pas la causerie, +les traits imperceptiblement durcis soudain. +Mme Muriel entrait, de son allure lassée, et prit place +à table, indifférente, semblait-il, à tout ce qui pouvait +se dire autour d’elle, dès que ce n’était pas Robert +qui parlait. Lui seul paraissait avoir le don de +l’intéresser. Elle ne se mêla pas aux propos qu’échangeaient +son mari et sa fille sur les menus événements +du jour, ni à la discussion d’un article tout récemment +paru de Mme Champdray ; elle avait perdu le +goût des choses littéraires, qui lui paraissaient distractions +oiseuses alors qu’on s’est trouvé aux prises +avec la brutale réalité.</p> + +<p>Elle reprit un peu de vivacité seulement pour +s’impatienter après la jeune bonne, qui avait tardé +à répondre à l’appel du timbre, et prit fort mal que +son mari trouvât l’observation hors de propos. L’un +près de l’autre, ils vivaient comme des étrangers de +bonne éducation, qui s’efforcent de toujours conserver +les dehors stricts de la politesse, mais dont le +plus futile incident trahit le désaccord moral.</p> + +<p>Le dîner fini, elle emmena son fils dans sa chambre, +où elle voulait se reposer ; et, comme d’ordinaire, +par les belles soirées d’été, Paul Muriel se prépara +à sortir. Il offrit à Denise, qui regardait loin devant +elle, vers la nuit étoilée :</p> + +<p>— Tu ne veux pas, Denise, venir faire avec moi +un tour aux Champs-Élysées ? Il fait si bon !</p> + +<p>— Non, père, merci. Je suis un peu lasse. Je prendrai +l’air suffisamment sur le balcon.</p> + +<p>Il n’insista pas… Peut-être parce qu’il aimait +mieux profiter à son gré de sa soirée.</p> + +<p>Quelques minutes après avoir reçu son baiser +d’adieu, elle le vit traverser la rue, son cigare aux +lèvres, d’une allure flâneuse d’homme dégagé de +tout souci. Sa mère, contente de la présence de Robert +qui, sans enthousiasme, s’était remis au travail, +ne songeait point à la réclamer auprès d’elle.</p> + +<p>Librement, elle pouvait demeurer sur le balcon, +seule avec elle-même, comme toujours… Le regard +enfui vers les profondeurs mystérieuses de la nuit +bleue, elle se laissa envelopper, songeuse, par le +souffle tiède qui lui apportait la confuse rumeur de +la grande ville, obscure sous la flambée scintillante +des étoiles.</p> + +<p>Dans la foule de ces maisons dont les fenêtres étoilaient +l’ombre, combien y en avait-il d’âmes esseulées +comme la sienne, de cœurs tourmentés dans de +jeunes corps, que la belle nuit d’été caressante +oppressait…</p> + +<p>Oui, elle était vaillante, prête à la lutte, — puisqu’il +le fallait ! — cette Denise Muriel que les +hommes, troublés par son charme, s’étonnaient de +trouver si hautainement indifférente à leurs hommages. +De toute sa volonté, elle acceptait la loi du +travail qui lui était imposée, si difficile et si rude +fût-elle… Mais il y avait des heures, pourtant, où +toute sa jeunesse protestait contre l’impitoyable nécessité +qui murait sa vie dans un absorbant labeur ; +des heures de défaillance dont elle gardait si bien le +secret que personne au monde, sauf Mme Champdray, +ne soupçonnait qu’elle pût les connaître.</p> + +<p>Ce soir-là, une infinie mélancolie montait peu à +peu en elle, tandis qu’elle demeurait, immobile, à +réfléchir solitairement dans la douceur du soir, ses +mains jointes sur la balustrade du balcon. Les yeux +vers l’immensité paisible, elle murmura si bas, que +ses lèvres à peine articulaient les mots :</p> + +<p>— Ah ! qu’il est difficile de vivre ! Je me sens si +faible et j’ai si peur de l’avenir !… Tout ce que je +puis arriver à faire, c’est de cacher ma faiblesse !… +Mais je voudrais tant être heureuse comme certaines +le sont !… Je voudrais ne plus me sentir +seule… Je voudrais être aimée… et aimer, aimer, +aimer…</p> + +<p>Son accent avait l’abandon suppliant d’une prière +d’enfant. Elle répéta le dernier mot très lentement, +comme s’il eût été lourd pour ses lèvres, parce qu’il +enfermait un infini où son âme jeune avait soif de +pénétrer et qui était, pour elle, l’Éden fermé. Car +la divine ivresse d’aimer, en devenant l’élue, celle à +qui l’on donne son nom, avec sa vie, son être, la +goûterait-elle jamais ?… Cet avenir de suprême +amour, elle le savait clairement, était pour elle mille +fois plus irréalisable que pour la plupart de ses +sœurs en pauvreté, qui, nées, grandies dans leur +humble condition, n’avaient pas des goûts, des habitudes, +des délicatesses de fille riche, ne pouvant +faire le don d’elle-même qu’à un être de même race.</p> + +<p>Et de ceux-là, dont les curiosités, l’attention, le +désir la frôlaient sans cesse, parmi ces hommes du +monde qu’attiraient sa voix et sa séduction de +femme, y en avait-il même un seul qui eût songé à +la vouloir sienne par le mariage ?… Ah ! pour tous, +comme elle était bien seulement la chanteuse qu’on +peut aimer, mais qu’on n’épouse pas !</p> + +<p>Ainsi que les autres, il pensait cela, ce Bertrand +d’Astyèves, qui s’était montré si empressé auprès +d’elle, chez Mme Arnales ; et un léger sursaut de +révolte la fit tressaillir. Dans la nuit, les sourcils +rapprochés donnèrent au visage une indomptable +expression de volonté et les lèvres prononcèrent +comme une cinglante réponse aux muets désirs de +son cœur de vingt ans :</p> + +<p>— S’il le faut, soit, je suivrai mon chemin toute +seule, sans que personne ait jamais le droit de dire +un mot contre moi.</p> + +<p>Et, fuyant résolument la belle nuit troublante, +elle rentra dans sa petite chambre et alluma sa +lampe de travail.</p> + +<p>Nulle intuition ne l’avertissait qu’à cette heure +l’élégant clubman, dont elle avait si profondément +secoué la nonchalance de blasé, songeait à elle +avec ses curiosités d’homme et de dilettante et se +disait :</p> + +<p>— Il faut que je revoie cette Denise Muriel !</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak">III</h2> + + +<p>Les plus malveillants mêmes se voyaient bien +contraints, par l’évidence, de reconnaître que nulle +femme n’était plus digne de respect que Mme Claude +Champdray, quel que fût son dédain avoué pour les +conventions et les préjugés du monde ; et, de même, +force leur était de rendre hommage à son intelligence +hardie, à sa prodigieuse puissance de travail comme +à sa chaude bonté de cœur.</p> + +<p>Jeune, elle avait été la dévouée collaboratrice de +son mari, un érudit original et subtil. Ensemble, ils +réalisaient vraiment l’union idéale, une seule vie +en deux êtres. Mais dans sa pleine force, Albert +Champdray avait été enlevé par la brutalité stupide +d’un accident de voiture. Elle avait survécu à cet +effondrement de son existence, parce qu’il y avait +en elle la source vive de toutes les énergies, même +celle de souffrir sans être, pourtant, broyée par sa +souffrance. Mais désormais seule, morte au bonheur, +fuyant la pitié, elle était sortie de l’affreuse épreuve, +l’âme à jamais ouverte à la compassion de toutes les +misères de ses frères en douleur.</p> + +<p>Vingt années s’étaient écoulées depuis le jour où +elle avait été frappée ; elle ne s’était pas consolée, +mais le temps avait fait son œuvre de baume. Le +travail aussi avait été pour elle un viatique. Tout +d’abord, afin d’achever une œuvre commencée par +son mari, elle avait repris l’ouvrage préparé ensemble ; +puis elle avait continué à écrire dans l’instinctif +besoin d’échapper à elle-même, à la déchirante hantise +du bonheur fini.</p> + +<p>Désintéressée de sa propre destinée, elle s’était +prise à observer celle des autres avec une sympathie +mélancolique, son esprit intuitif et pénétrant attiré +par l’étude des âmes ; aussi bien des âmes contemporaines, +que des âmes d’antan qui avaient animé des +êtres disparus qu’elle évoquait en des études psychologiques +d’une sagacité ingénieuse et profonde, +sous leur forme singulièrement vivante ; études dont +la savoureuse originalité lui avait fait très vite un +nom parmi les lettrés.</p> + +<p>Puis, la masse du public avait connu ce nom dont +elle s’était servie pour discuter les questions littéraires, +sociales, artistiques, qui avaient intéressé +son esprit toujours en éveil. Hautement, avec une +franchise fière, elle avait soutenu ou combattu les +uns et les autres, se créant ainsi des ennemis sans +en avoir cure, mais aussi des amis qui pouvaient dire +ce qu’il y avait de délicate bonté sous le masque un +peu frondeur de l’écrivain. Très accueillante pour +ceux qui avaient besoin d’elle, aux autres elle n’ouvrait +sa porte qu’à bon escient, trop ménagère de +son temps pour le gaspiller avec des fâcheux, des +indifférents ou des snobs.</p> + +<p>Bertrand d’Astyèves savait qu’il pouvait se tenir +pour un privilégié, d’avoir été récemment convié à +venir chez elle lui présenter ses hommages, après +qu’il l’avait rencontrée tout l’hiver chez de communes +connaissances.</p> + +<p>Mais ce n’était pas l’unique désir de quelques +moments de causerie avec une femme très intelligente +qui l’attirait chez Mme Claude Champdray, le +mardi suivant la matinée Arnales. Dans le tréfonds +de sa pensée, un désir flottait, désir compliqué de +dilettante, d’entendre parler de cette Denise Muriel, +qui avait si fort intéressé sa nonchalance et +qu’Yvonne Arnales, incidemment, lui avait dit être +très amie de Mme Champdray.</p> + +<p>Jamais pourtant, il ne l’avait rencontrée chez +l’écrivain, mais, confiant en sa bonne étoile, il espérait +qu’un heureux hasard voudrait bien l’y amener, +justement ce même jour ; et il ne lui resta plus +qu’à dissimuler sa déception quand il put constater +que la destinée ne s’était pas, cette fois, montrée +bienveillante à l’égard de sa fantaisie.</p> + +<p>Aucun des visiteurs qui se trouvaient dans le +salon de Mme Champdray ne pouvait, à son goût, +remplacer Denise Muriel : un vieil académicien à +tête d’oiseau, qui écrivait des romans psychiques +et assaillait de questions géographiques un grand et +solide garçon, attaché militaire en Perse, venu à +Paris en congé de quelques mois… Et encore, un fin +critique, conférencier humoristique d’autant plus +apprécié que son auditoire pouvait toujours se demander +s’il se moquait ou non de lui. Puis, une vieille dame +spirituelle, d’une élégance de douairière, qui avait +signé un volume de pensées de son nom très aristocratique, +et avec elle, sa belle-fille ; point femme de +lettres celle-là, délicieux joujou pour amateur masculin, +poudrée, parfumée, habillée pour la fête des +yeux qui papotait avec une désinvolture gamine, +sans perdre son allure de grande dame.</p> + +<p>Et, dirigée par l’esprit alerte de Mme Champdray, +animée par la sonorité claire de sa voix un peu mordante, +la conversation, interrompue une seconde +par l’entrée de d’Astyèves, reprit son allure capricieusement +vivante, s’éleva de nouveau amusante +d’imprévu, évocatrice d’idées, emplissant de sa rumeur, +la grande pièce lambrissée dont les hautes +fenêtres, à multiples carreaux, s’ouvraient sur le jardin +d’un vieil hôtel voisin.</p> + +<p>Une question jetée tout à coup par la jeune +vicomtesse d’Auroche fit tressaillir d’Astyèves, le +désintéressa net des pittoresques récits de l’attaché +militaire sur les danseuses de Téhéran. A +Mme Champdray, elle venait de demander :</p> + +<p>— Étiez-vous au dernier <i>cinq heures</i> de Mme Arnales ? +Je n’ai pu y aller et je l’ai regretté fort, car +il paraît qu’on y a entendu, dans les <i>Poèmes sylvestres</i>, +de Vanore, une jeune chanteuse qui est une +merveille.</p> + +<p>Les yeux gris de Mme Champdray s’éclairèrent +d’un sourire.</p> + +<p>— Cette chanteuse n’est autre que ma petite +amie, Denise Muriel. Il m’est déjà revenu qu’elle +avait été admirable dans la symphonie de Vanore, +que je n’ai pu moi-même aller écouter, et je suis +ravie de constater de nouveau que son succès a été +très grand.</p> + +<p>— Chère madame, il a été plus que grand. Il avait +toutes les allures d’un triomphe ! Mon mari m’est +revenu emballé de la chanteuse à m’en rendre +jalouse. Et la chronique affirme que tous ces messieurs +étaient, plus ou moins, dans cet état d’enthousiasme +aigu. Monsieur d’Astyèves, faut-il déclarer +ici que, — c’est la chronique qui parle, — vous +sembliez tout particulièrement sous le charme +et que vous vous êtes montré, au buffet, le plus +courtois chevalier de Mlle Muriel ?</p> + +<p>— Déclarez, madame, sans scrupule, et ajoutez +que je suis, comme il y a quelques jours, tout prêt +à proclamer cette jeune fille une artiste rare, d’autant +plus puissante sur ses auditeurs qu’en elle +semble brûler le feu sacré, le feu dévorant !</p> + +<p>La petite femme se mit à rire :</p> + +<p>— Destiné à dévorer qui ?… Elle ou ses admirateurs ?</p> + +<p>— Les uns et les autres en une commune flambée, +glissa philosophiquement le critique.</p> + +<p>Mme Champdray, d’un geste qui lui était familier, +secoua en arrière sa tête grise, dont les cheveux +frisaient drus, rejetés autour du front large :</p> + +<p>— Vraiment ! Vous imaginez cela ? Eh bien, mon +ami, j’ai grand’peur pour le bien fondé de vos suppositions. +A ma connaissance, Denise Muriel est +une façon de petite salamandre humaine ; elle passe +et, selon toute apparence, elle passera à travers le +feu sans se brûler. Monsieur d’Astyèves, pourquoi +y a-t-il un doute au fond de vos yeux ?</p> + +<p>Il sourit :</p> + +<p>— Chère madame, je ne me permettrais pas de +placer un doute là où vous apportez une affirmation ; +et j’en possède d’autant moins le droit que je n’ai +pas l’honneur de connaître Mlle Muriel.</p> + +<p>— Ah ! que vous êtes tous les mêmes, vous autres +hommes… Parce qu’une femme a le secret de vous +émouvoir tout entiers, d’ébranler en vous toutes les +fibres sensibles, immédiatement vous regimbez dans +votre orgueil masculin et vous vous redressez, émettant +en principe qu’elle aussi, par un juste retour, +est nécessairement fragile… à votre mesure…</p> + +<p>— Ce n’est pas moi qui l’ai dit, madame, c’est un +grand poète : « Femme, ton nom est fragilité ! »</p> + +<p>— Bah ! les grands poètes ne sont pas toujours de +grands psychologues ! Ils peuvent se tromper comme +les autres hommes ! Et ma petite amie Muriel m’a +l’air d’humeur à considérer avec un détachement +sceptique, dont je ne saurais trop la féliciter, les +incendies qu’elle allume ! Vous pouvez lui faire +l’hommage de votre respect, croyez-m’en. Elle n’a +pas seulement l’incomparable tempérament d’artiste +que vous lui reconnaissez justement, c’est de plus +une fille de grand cœur, une vaillante et brave +enfant que je plains avec toute ma sympathie pour +les jeunes.</p> + +<p>— Que vous plaignez ? répéta d’Astyèves interrogateur.</p> + +<p>— Oui, parce que la vie ne sera pas aisée pour +elle !</p> + +<p>— Peut-on demander pourquoi ?</p> + +<p>Mais Mme Champdray n’eut pas le loisir de répondre. +Le timbre d’entrée avait annoncé un nouveau +visiteur. Sur le seuil du salon, dont la porte +venait de s’ouvrir, se découpait une svelte silhouette +de femme. Et Bertrand songea que le destin était +pour lui ! Il apercevait soudain, sous son regard, le +jeune visage volontaire et passionné de Denise +Muriel.</p> + +<p>Les hommes s’étaient levés, même le vieil académicien, +qui saluait d’un coup d’œil charmé cette +fraîche apparition que la petite Mme d’Auroche considérait +avec une curiosité sympathique.</p> + +<p>Elle, tout droit, allait à Mme Champdray, lui présentant +son front, d’un geste juvénile. L’écrivain +l’embrassa maternellement avec un bon sourire :</p> + +<p>— Ma chère petite fille, vous voulez donc donner +raison au vieux proverbe : « Quand on parle des +roses… » Frémissez si vous êtes de celles qui +tiennent leurs amis pour redoutables… Au moment +où vous êtes entrée, nous étions tous à potiner sur +le compte d’une jeune chanteuse qui s’est couverte +de gloire chez Mme Arnales.</p> + +<p>Elle laissa tomber le compliment sans répondre, +mais son regard se fit très affectueux :</p> + +<p>— Je ne frémirai jamais, madame, quand je saurai +que l’amie c’est vous ! Pour moi, vous êtes incapable +de vous montrer autrement que l’indulgence +même.</p> + +<p>— En l’occasion, tout au moins, enfant, vous +n’avez eu guère besoin d’indulgence, si je m’en +rapporte à l’universel ouï-dire. Et je puis vous citer +mes auteurs ! L’un d’eux même est ici présent…</p> + +<p>Et elle désignait d’Astyèves qui, courtoisement, +s’était effacé pour laisser prendre un fauteuil à la +jeune fille, — un fauteuil en son immédiat voisinage +d’ailleurs.</p> + +<p>— Monsieur d’Astyèves qui, peut-être, vous a +déjà été présenté…</p> + +<p>La jeune fille attacha sur lui ce regard qui la faisait +si lointaine.</p> + +<p>— En effet, chez Mme Arnales… Je me souviens.</p> + +<p>— Alors, ma petite, comme de juste, vous devez +déjà soupçonner tout ce qu’il pense de votre +chant… Ne froncez pas le sourcil, nous n’allons pas +vous mettre sur la sellette, et je vous abandonne +M. d’Astyèves s’il ne résiste pas à la tentation +de vous remercier encore du régal artistique que +vous lui avez offert ! Nous autres, pour être agréables +à votre farouche modestie, nous retournons +en Perse, vers les danseuses de Téhéran, dont +M. de Vernes veut bien nous décrire les brillantes +évolutions.</p> + +<p>La conversation redevenait générale. D’Astyèves +en profita :</p> + +<p>— Ne craignez pas, mademoiselle, que je succombe +à la tentation, si grande envie que j’en +puisse avoir. Je me souviens trop bien que…</p> + +<p>— Vous avez affaire à une personne aussi désabusée +que le sage Salomon lui-même pour s’être pénétrée +de la salutaire pensée émise par lui : « Vanité +des vanités… » et le reste !</p> + +<p>Elle parlait avec cette ironie légère qui éveillait +chez d’Astyèves un désir aigu de l’arracher à son indifférence +un peu dédaigneuse. Et se mettant à +l’unisson, il demanda en souriant :</p> + +<p>— Ne craignez-vous pas, mademoiselle, de commettre +le péché d’ingratitude en exprimant de pareils +sentiments, avec une pareille conviction ?</p> + +<p>— Parce que…?</p> + +<p>— Parce que vous n’avez pas le droit d’en être +arrivée à un tel degré de pessimisme ou de sagesse.</p> + +<p>— Je suis trop jeune, n’est-ce pas ? fit-elle avec +une imperceptible raillerie mélancolique.</p> + +<p>Hardiment, il répéta :</p> + +<p>— Vous êtes trop jeune et vous avez reçu… beaucoup +pour votre part…</p> + +<p>Sans qu’il le cherchât, son accent avait fait de ses +paroles un enthousiaste hommage. Un instant, elle +attacha sur lui ses prunelles profondes, où passait +un vol de pensées dont elle gardait le mystère ; mais +elle savait déjà la valeur de ces admirations d’homme, +et avec le même détachement sceptique, elle dit, +obligeant sa belle voix musicale à prendre un ton de +badinage :</p> + +<p>— Je suis absolument de votre avis, je possède +plus que beaucoup d’autres. J’ai un gagne-pain, une +santé… de fer, un fonds d’énergie qui ne s’épuisera +pas trop vite, j’espère… Je suis encore bien jeune, +heureusement, et j’ai tout l’avenir devant moi… Un +avenir que, sans doute, je ferai. Ce dont je suis un +peu fière, — faute de mieux, allez-vous penser ! — parce +qu’ainsi j’acquiers le droit de traiter de puissance +à puissance avec ceux des hommes qui, ne +trouvant pas leur route toute frayée, doivent la tracer +eux-mêmes…</p> + +<p>— Ceux-là seulement, n’est-ce pas, existent pour +vous ?</p> + +<p>— Pourquoi cette question ?</p> + +<p>— Parce que j’ai la tentation de me révolter contre +le dédain dont vous cinglez les infortunés à qui +la destinée n’a pas imposé l’obligation de peiner tout +le jour pour gagner leur pain quotidien, qui se trouvent +réduits à n’être que des hommes du monde.</p> + +<p>Elle sourit un peu.</p> + +<p>— Mais je ne dédaigne nullement les hommes du +monde ! Même, je les estime à leur valeur. N’imaginez +pas que je condamne ceux-là surtout qui, sciemment +ou non, se laissent dominer par le constant +souci de donner à leur existence, l’harmonie, la séduction +d’une œuvre d’art. Je crois bien même, au +contraire, que j’envie ces privilégiés-là ! Seulement, +comme entre eux et moi, il ne peut rien y avoir de +commun, je les considère du même œil dont les petits, +très sages, contemplent les brillants personnages +d’une belle comédie dans laquelle ils n’ont à +jouer que l’humble rôle de spectateurs. Je ne me +sens en communion qu’avec les humbles travailleurs… +Et je vais peut-être vous scandaliser…</p> + +<p>— Ce serait pour moi une impression toute neuve +dont je devrais vous être infiniment reconnaissant…</p> + +<p>— Eh bien, il y a des jours… — j’avoue, n’est-ce +pas ? — où je crains fort d’avoir une âme d’anarchiste, +où je sens miens tous les découragements, les +révoltes, les colères, que sais-je ? moi, de ceux qui, +corps et âme, sont meurtris par la misère tous les +jours de leur vie, pour arriver juste à ne pas mourir +de faim ! Ah ! comme je comprends qu’ils supportent +impatiemment certaines inégalités ! Moi non plus, je +ne possède guère la vertu des humbles et des résignés, +qui courbent la tête et acceptent sans plainte…</p> + +<p>Elle parlait avec une apparente légèreté, mais +aussi avec une aisance tranquille de femme indifférente +à l’impression éveillée chez son interlocuteur ; +et ainsi, s’avivait en elle une irritante séduction +dont Bertrand subissait toute la puissance. Non, +certes, elle n’était pas de la race de ceux qui demeurent +écrasés sous leur destinée, cette jeune créature +qui semblait pétrie de passion et de fière volonté.</p> + +<p>D’un involontaire coup d’œil, Bertrand l’observait, +tandis qu’elle faisait sa profession de foi avec +une hardiesse paisible, de cette voix chaude dont +la seule vibration était un chant. Dieu ! qu’elle était +loin des misérables dont elle prétendait avoir l’âme, +si élégante sous la blouse de linon mauve à plis, +serrée à la taille par la ceinture de cuir blanc sur +la jupe bleu sombre ; une toilette qui eût semblé insignifiante +à un profane. Mais, à l’œil exercé de Bertrand, +la seule forme impeccable du soulier, du gant +de chevreau blanc, révélait la vraie femme de race.</p> + +<p>Autour d’eux, on causait ; le vieil académicien à +tête d’oiseau pérorait en longues périodes, tout juste +coupées par les vives répliques de Mme Champdray, +ou les réflexions fines de la douairière. La vicomtesse +d’Auroche bavardait avec le conférencier, qu’amusait +l’imprévu piquant de sa causerie, et qui, +galamment, le lui laissait voir. Mais ses yeux vifs +de mondaine clairvoyante observaient le groupe +formé par Denise et d’Astyèves dont elle était trop +loin pour suivre la conversation…</p> + +<p>Bertrand reprit en souriant :</p> + +<p>— Je crois bien que ceux dont vous vous faites +généreusement la sœur considéreraient que vous appartenez +à une aristocratie qui leur sera toujours +fermée, celle de l’art…</p> + +<p>— Oui, mais je vis de l’art, tout comme eux de +leur travail…</p> + +<p>— Avec cette capitale différence qu’il vous apporte +des jouissances que ne leur donnera jamais leur labeur +brutalement matériel.</p> + +<p>Elle se mit à rire.</p> + +<p>— De quel esprit subtil, vous êtes doué ! Je pourrais +vous répondre que si, pour ma part, j’ai des +jouissances esthétiques bien profondes qu’ils n’ont +pas, j’ai aussi une part de tourments qu’ils ne peuvent +connaître. Avouez-le…</p> + +<p>D’Astyèves ne demandait pas mieux que d’avouer +tout ce qu’elle souhaiterait, car il lui plaisait de voir +s’émousser la réserve de cette séduisante créature +qui prétendait si bien tenir son monde à distance. +Mais ici un nouveau venu entrait, Gabriel Bollène, +le critique d’art d’une grande revue qui, tout récemment, +avait publié sur Denise Muriel un article très +flatteur. De toute évidence, il la prisait comme +femme autant que comme artiste ; car il ne dissimula +pas son plaisir très sensible de la rencontrer. Tout +de suite, il s’occupa d’elle, la félicitant de son interprétation +des <i>Poèmes sylvestres</i>. Et, parce qu’elle +répondait en femme qui sait la valeur de l’approbation +donnée, d’Astyèves en éprouva un bizarre sentiment +d’impatience où dominait le vif regret de +ne pouvoir éconduire le fâcheux qui se mêlait d’accaparer +à son profit l’attention de la jeune fille. Alors +comme la musique était devenue le sujet de la causerie +et qu’il était, lui aussi, un connaisseur délicat, +il se lança brillamment dans la mêlée pour obliger +Denise à lui répondre, comme à lui parler…</p> + +<p>Le vieil académicien, point mélomane, n’en croyait +pas moins devoir doctement exprimer ses opinions :</p> + +<p>— C’est une marotte de ne vouloir plus, aujourd’hui, +trouver de talent qu’aux compositeurs dont le +premier mérite est de n’être pas Français !</p> + +<p>Et se tournant vers sa voisine, la petite vicomtesse +d’Auroche, il questionna :</p> + +<p>— Me ferez-vous, par exemple, madame, l’honneur +de me dire ce que vous adorez dans la musique du +dieu Wagner ?</p> + +<p>Elle eut un sourire fin :</p> + +<p>— Moi, très profane, j’admire au petit bonheur, +confiante dans le jugement des personnes compétentes.</p> + +<p>— Mais, encore ? madame.</p> + +<p>— Je m’incline surtout devant… la richesse de +l’orchestration…</p> + +<p>— Eh bien, madame, permettez-moi de vous le +dire, vous n’êtes pas du tout wagnérienne ; vous +devriez surtout être abîmée devant la beauté symbolique +de l’œuvre, dans laquelle deux arts, la poésie +et la musique, communient magnifiquement. Ah ! +le symbolisme de Wagner ! ils me font rire, ceux qui +en parlent sérieusement ! Je ne suis pas un imbécile, +mais j’avoue très hautement que ce symbolisme me +paraît digne des contes de la mère l’Oie. Les fameux +sujets d’opéras devant lesquels le public se pâme +docilement sont d’enfantines histoires que seules +des cervelles de snobs imaginent d’affubler d’un sens +métaphysique. Voilà pour le poème !… Quant à la +musique…</p> + +<p>— Quant à la musique ? répéta Gabriel Bollène +tout prêt à se révolter contre la boutade rageuse du +vieil académicien.</p> + +<p>— Pour la musique, je déclare mon incompétence, +mais quand il m’arrive de devoir entendre un opéra +de Wagner, j’en sors plus profondément convaincu, +chaque fois, que votre maître allemand, pour composer +ses œuvres, prenait au hasard des poignées +de notes et les égrenait sur le papier, au petit +bonheur… Ce qui m’explique les sonorités stupéfiantes +qui font hurler de douleur tous ceux dont le +fanatisme et le snobisme — je répète le mot ! — ne +sont pas en jeu.</p> + +<p>Mme Champdray écoutait, amusée.</p> + +<p>— Mon ami, vous doutez-vous que vous articulez +des monstruosités et que ma petite Muriel — pour +parler d’elle seule — vous considère en ce moment +comme le dernier des mécréants… Mais elle ne veut +pas la mort du pécheur, seulement qu’il se convertisse. +Denise, ma mie, savez-vous ce qu’il faut faire ? +Au lieu de traiter ce pécheur selon son crime de +lèse-musique, travaillez à son amendement et chantez-lui +quelque chose de ces maîtres étrangers qu’il +anathématise.</p> + +<p>Ce fut, dans le salon, une acclamation enthousiaste.</p> + +<p>— Oh ! oui, mademoiselle, je vous en supplie ! +pria la petite vicomtesse. Depuis que vous êtes ici, +je ruminais l’idée de vous entendre et je n’osais +prendre la liberté grande de vous demander de réaliser +mon désir très vif !</p> + +<p>Un peu interdite, Denise hésitait.</p> + +<p>— Allons, enfant, soyez bonne ! insista affectueusement +Mme Champdray. Accordez-nous la faveur +que nous sollicitons !</p> + +<p>— Accordez-la nous ! répéta d’Astyèves, presque +bas, avec une ardente sincérité d’accent dans sa +prière.</p> + +<p>Elle ne lui répondit pas ; mais un sourire indéfinissable +flottait sur sa bouche.</p> + +<p>— Madame, que voulez-vous que je chante ?… +du Schumann ?…</p> + +<p>— Oui… <i>les Amours du poète</i> !…</p> + +<p>— Soit, si vous le désirez.</p> + +<p>— Qui vous accompagnera, Denise ?</p> + +<p>— Oh ! moi-même, madame.</p> + +<p>Elle enleva ses gants et s’assit au piano. Alors +un grand silence se fit dans la haute pièce, si profond +que, seul, s’entendait, presque fort, un gazouillis +d’oiseau dans les rameaux feuillus que l’air +chaud balançait devant la fenêtre ouverte… Puis, +des notes vibrèrent, la voix de la chanteuse s’éleva…</p> + +<p>Et une sensation d’ivresse, aiguë à en être affolante, +ébranla Bertrand ; celle-là même qui avait +étreint tout son être nerveux quand, pour la +première fois, il avait entendu Denise Muriel. +Comme ce jour-là, soudain, pour lui, n’exista plus +que cette enfant dont l’art faisait une admirable +créature de passion. A peine elle lui semblait la +même femme, tant était devenue grave la belle +ligne expressive du profil, et pâle le blanc visage +sous l’ardente lumière jaillie de l’âme même qui +palpitait dans la voix…</p> + +<p>Oh ! cette voix ! profonde et veloutée, d’une +ampleur incomparable, troublante comme un philtre +versé par ces lèvres qui semblaient une fleur de +sang… En lui, elle pénétrait de nouveau avec une +puissance impérieuse qui ne laissait plus subsister +que le seul désir, pareil à une soif, de l’entendre +longtemps, toujours, pour s’enivrer de sa beauté !… +Et le même mot : « Encore ! » dont tous l’imploraient +quand elle eut fini la première mélodie, fut aussi +celui qu’instinctivement il trouva seul à lui murmurer, +ainsi qu’un pauvre demanderait une aumône +sans prix pour lui…</p> + +<p>D’ailleurs, elle ne se fit pas prier. Sans doute, +elle se sentait en communion d’art avec ceux qui +l’écoutaient dans la paix recueillie de la grande +pièce silencieuse. Et, l’une après l’autre, elle chanta +les mélodies qui racontaient l’éternel et douloureux +drame d’amour dont elle faisait un vivant poème, +frémissant des appels désespérés, des désirs, des +regrets mélancoliques ou éperdus, des sanglots qui +déchirent les âmes humaines, aimant en vain… +Puis la voix se brisa sur les lèvres pâlies, les dernières +notes modulèrent leur plainte poignante…</p> + +<p>Alors elle se détourna et aperçut d’Astyèves +debout près d’elle, une flamme dans le regard, et +aussi Mme Champdray, les yeux voilés de grosses +larmes.</p> + +<p>— Oh ! madame ! fit-elle, saisie.</p> + +<p>— Ma petite, vous êtes une <i>preneuse</i> d’âmes. Le +jour où vous le voudrez, vous aurez à vos pieds une +foule à qui vous ne laisserez pas un atome de liberté +pour juger de votre talent… Ah ! quel don vous +avez reçu ! enfant.</p> + +<p>Une expression presque douloureuse contracta +une seconde les lèvres de la jeune fille.</p> + +<p>— Oh ! madame, ne me tentez pas et ne vous +mettez pas contre moi ! C’est tout mon avenir de +femme qui est en jeu…</p> + +<p>— Mais, mademoiselle, vous êtes sûre de gagner +la partie ! jeta la petite d’Auroche avec enthousiasme. +Ah ! que je comprends l’emballement de +mon mari ! votre voix fait perdre la raison ! Je suis +sûre qu’elle me rendrait capable de toutes les folies… +si j’étais homme ! En vous entendant, j’oublierais +que, de par le monde, il existe d’autres femmes que +vous, et je ne sais jusqu’où pourrait m’entraîner le +charme que vous possédez !</p> + +<p>Tous se mirent à rire de la sortie qui avait rosé le +visage de Denise. Ce que la vive petite femme +disait sous une forme plaisante, combien l’avaient +éprouvé, combien même s’étaient cru permis de le +murmurer à la trop séduisante chanteuse ! N’était-ce +pas là l’impression violente qui mettait en déroute +la sceptique sagesse de Bertrand d’Astyèves quand +s’élevait la voix troublante ?…</p> + +<p>Des rafraîchissements avaient été apportés et +des groupes se formaient. Bertrand se rapprocha +de la jeune fille, lui présentant un verre de sirop +glacé.</p> + +<p>— Voulez-vous m’accorder encore l’honneur de +vous servir et, en même temps, de vous avouer très +respectueusement que j’envie à Mme d’Auroche la +liberté de vous dire ce qu’est votre chant pour ceux +qui l’entendent ?</p> + +<p>Il avait parlé avec une sorte d’emportement contenu +dans l’accent, vibrant encore de l’émotion +éprouvée, et elle sentit tout ce que l’hommage enfermait +de complexe, s’adressant à la femme autant +qu’à l’artiste. Imperceptiblement, ses lèvres se +firent hautaines, alors qu’elle répondait pourtant +avec un enjouement voulu :</p> + +<p>— Prenez garde, vous allez me rendre bien +orgueilleuse !</p> + +<p>— Aucune femme ne pourrait, plus que vous, +avoir le droit de l’être !</p> + +<p>Une seconde, leurs regards se croisèrent, ceux de +Denise pleins d’une gravité fière, ceux du jeune +homme disant sa sincérité hardie. Mais elle ne +répondit pas et se rapprocha de sa vieille amie.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak">IV</h2> + + +<p>Les visiteurs de Mme Champdray s’étaient dispersés, +Denise partie l’une des premières ; et si Bertrand +était resté, retenu en apparence par le seul +attrait d’une causerie animée, c’est que la jeune fille +lui avait laissé le besoin de parler d’elle encore ou +d’en entendre parler.</p> + +<p>Pourtant, maintenant qu’elle n’était plus là, le +charme grisant qu’avait pour lui sa présence se dissipait +et il redevenait le sceptique doucement railleur, +indulgent aux enthousiasmes de sa personnalité +sentimentale. A son tour, il prenait congé, resté seul +visiteur après le départ de Gabriel Bollène, quand +Mme Champdray l’arrêta par une soudaine question, +qu’adressaient aussi ses yeux, habiles à fouiller les +âmes :</p> + +<p>— Vous m’avez fait une visite comme je les aime. +Mais avouez une chose, mon ami. Tantôt, en venant +me voir, vous espériez un peu, sinon rencontrer ma +petite Muriel, du moins apprendre quelque chose +d’elle.</p> + +<p>Il s’inclina en souriant, maître de lui maintenant.</p> + +<p>— En toute vérité, chère madame, je suis venu +ici pour le très grand plaisir d’être reçu par vous. +Mais ce ne m’est pas un motif de ne pas reconnaître +l’impression que m’a produite votre jeune amie.</p> + +<p>— Ajoutez l’impression très forte, pour être sincère +jusqu’au bout. Eh bien, je vais vous rendre +franchise pour franchise, et vous déclarer tout nettement +que je vous préférerais moins enthousiasmé de +Denise. En votre for intérieur, vous souhaitez la +rencontrer encore, et vous vous y emploierez de votre +mieux, je n’en doute pas. A quoi bon ? Elle n’est +pas du nombre des femmes qui peuvent exister pour +vous, n’étant ni de celles qu’on épouse ni de celles +dont on s’amuse !</p> + +<p>Mme Champdray parlait d’un ton léger en apparence. +En réalité, il y avait un avis sérieux dans +ses paroles. Bertrand savait bien qu’elle disait vrai, +mais il trouva désagréable d’entendre articuler si +clairement ce qu’il n’avait nulle tentation de +s’avouer.</p> + +<p>— Tout au moins, chère madame, Mlle Muriel est +de celles qu’on admire. Vous me permettrez bien de +dire cela, en ajoutant que j’admire avec le sentiment +qu’éveille une belle œuvre d’art.</p> + +<p>— Hum !… Encore faudrait-il que l’œuvre d’art +ne fût pas une créature de vingt ans, toute vibrante +de vie jeune, et singulièrement séduisante ! Mon +cher ami, pardonnez-moi, mais je suis trop vieille +pour croire bien possibles le désintéressement et le +platonisme des admirations masculines quand leur +objet est une jolie femme… Admiration qui, manifestée, +est, à mes yeux, une mauvaise action, en +certaines circonstances.</p> + +<p>— C’est-à-dire…</p> + +<p>— Quand elle s’adresse à qui ne peut la connaître +ou la sentir sans danger.</p> + +<p>— Chère madame, vous êtes très sévère, ou très +indulgente, pour la fatuité masculine.</p> + +<p>— Ni l’un ni l’autre. J’étudie simplement une pure +question d’humanité à un point de vue général. Ah +çà ! vous imaginez-vous qu’une enfant de vingt ans, +parce qu’elle n’est pas une héritière, et est une +honnête fille, n’a pas, elle aussi, le désir de goûter +la saveur de l’amour ?… Supposez-vous que la sève +ardente qui fait palpiter la jeunesse est morte en +elle dans cette fameuse lutte pour la vie dont ceux-là +seuls peuvent parler légèrement qui ne l’ont pas +soutenue ? Vous figurez-vous qu’elle est tout bonnement +une machine à gagner de l’argent ? Vous savez +aussi bien que moi le contraire. Seulement…</p> + +<p>— Seulement ?… répéta-t-il.</p> + +<p>Mme Champdray eut un sourire de mélancolique +ironie.</p> + +<p>— Seulement, vous ne songez qu’à votre unique +bon plaisir, vous autres hommes… Ayez donc, de +temps à autre du moins, un peu plus de générosité +à l’égard de ces petites, qui n’ont rien de bon à +attendre de vous, et ne leur approchez pas des lèvres +le fruit tentateur, puisqu’il leur est interdit d’y +mordre !… Ne m’objectez pas que vous êtes honnêtement +résolus à ne le leur présenter que sous la forme, +soi-disant innocente, du flirt… Je répète <i>soi-disant</i> ! +Si vous voulez flirter, faites-le avec les filles de votre +monde… Elles, du moins, trouveront toujours à qui +donner, ou même jeter, la fleur d’amour que vos +soins intéressés auront fait naître en elles… Mais +les autres ? Que voulez-vous que les pauvres petites +éprouvent quand vous les avez grisées de rêve, et +qu’un beau jour il leur faut voir en face, toujours +grâce à vous, la pitoyable réalité !</p> + +<p>Brusquement, Mme Champdray s’arrêta. Elle +avait parlé avec cette conviction profonde qui la +faisait comparer à un apôtre, quand elle défendait +ou voulait propager une idée. D’Astyèves l’écoutait, +attentif ; toute opinion vivement soutenue l’intéressait, +et celle-ci avait pour elle la vérité.</p> + +<p>— Eh bien, sont-elles si à plaindre d’avoir eu au +moins le rêve, qui est peut-être, en somme, le plus +précieux trésor que se soit vu accorder la pauvre +humanité !</p> + +<p>— Opinion de dilettante, celle-là, mon ami… Ah ! +s’il dépendait de moi de préserver à jamais toutes +ces petites des rêves irréalisables, de quel cœur je le +ferais !… Je suis maintenant une vieille femme, mais +je me souviens encore de ma jeunesse de fille sans +fortune ! Et parce que je me souviens, je sais tout +ce que peuvent enfermer de désirs angoissants, de +détresses, d’espoirs naïvement fous, de confiance +mélancolique, absurde, touchante, les âmes de ces +jeunes, qui voudraient leur part de bonheur humain, +d’amour !… puisqu’il faut toujours en revenir là… +Sciemment ou non, les plus pures comme les autres, +toutes, mon Dieu ! ont, à une heure quelconque, +la nostalgie des mots, des regards qui caressent, +de tout ce qui, en somme, fait qu’on peut +pardonner à la vie même ses pires cruautés… Eh +bien, laissez à ceux qui en ont le droit le soin de +guérir cette nostalgie… Vous, les brillants clubmen +pour femmes du monde, laissez tranquilles ces humbles ! +Maintenant, en manière de conclusion, je +passe du général au particulier, et je reviens au +point de départ de ma petite conférence philanthropique, +en vous disant : N’allez pas rôder autour de +Denise Muriel…</p> + +<p>— D’autant que ce serait en pure perte !… Chère +madame, j’en suis convaincu autant que vous.</p> + +<p><i>Presque</i> autant, pensait son scepticisme. Mais il +n’articula pas le mot de doute.</p> + +<p>— Vous pouvez l’être, en effet, dit Mme Champdray, +le regardant droit ; et vous vous tromperiez fort +en vous figurant que je monte la garde autour de cette +enfant ! Je vous répète encore que je la crois assez +solidement trempée pour supporter même l’épreuve +du théâtre…</p> + +<p>— Y entrera-t-elle, décidément ? Vous ne l’en +détournez pas, vous, madame, qui avez si grand +souci de la santé morale de vos jeunes protégées ?</p> + +<p>— Eh ! je sais bien que c’est la précipiter dans la +fournaise, et je ne l’y enverrai pas… Mais si les +circonstances l’y jettent, je l’estime d’âme assez +forte pour y passer à son honneur… Il faut bien +voir les choses comme elles sont. Que son père +perde le petit emploi qui est tout leur revenu avec +ce qu’elle gagne à l’aide de sa voix, c’est sur elle +que retombera la charge de soutenir toute la famille ! +La mère serait nulle en l’occasion et le frère n’est +encore qu’un enfant.</p> + +<p>— Elle sera sacrifiée, alors…</p> + +<p>— Non, elle fera ce qu’elle doit, dit presque gravement +Mme Champdray. D’ailleurs, il se pourrait +qu’elle fût récompensée de son dévouement… Ne +trouvez pas le mot trop fort, elle a une horreur du +théâtre, inévitable chez une femme de sa nature… +Il se pourrait que, devenue célèbre, s’étant fait un +nom sur les planches, elle rencontrât quelque galant +homme qui s’éprendra d’elle pour le bon motif et +l’épousera, l’enlevant ainsi à une situation pour laquelle +elle n’est pas née. Fait qui ne se produirait +sûrement pas aujourd’hui qu’elle est encore presque +une fille du monde, mais sans dot !</p> + +<p>— Pourquoi non ? Tout arrive, comme dit l’autre, +jeta d’Astyèves un peu âprement.</p> + +<p>— Tout ! mais pas cela, vous le savez aussi bien +que moi. Un homme est très capable de faire sa +femme, envers et contre tous, d’une drôlesse quelconque +qui a su le secret de l’affoler ; mais quant à +ce qui est d’épouser une charmante fille sans fortune, +combien en trouverez-vous qui en aient l’héroïsme ?</p> + +<p>— C’est vrai, fit Bertrand, amer, nous sommes lâches ! +Nous payons la rançon de notre fortune par le +peu que nous valons. Elle nous rend incapables d’un +effort ou d’un sacrifice qui nous atteigne dans nos +stupides besoins de luxe. J’avoue, pour ma part, en +toute humilité, que j’ai une horreur misérable pour +les soucis matériels ! L’idée d’être obligé de compter +m’est odieuse, me gâcherait mon amour pour une +femme, sinon tout de suite, du moins quand l’ivresse +première serait dissipée et que le <i>moi</i> qui raisonne +reparaîtrait ressuscité et toujours vivace, pareil à +lui-même.</p> + +<p>— C’est-à-dire froidement sage et pratique ! Après +tout, vous et vos pareils avez raison de penser que +les héritières pouvant être aussi séduisantes que +leurs sœurs pauvres, il est bien naturel de leur donner +la préférence !</p> + +<p>Bertrand sourit, et il y avait encore une amertume +dans son sourire.</p> + +<p>— Quels trésors de dédain renferme votre indulgence +à notre égard ! Pourtant, je crois bien que, dans +l’âme des plus positifs d’entre nous couve toujours +la petite flamme qu’il suffit d’un souffle de passion +bien vraie pour faire jaillir et qui réduit en cendres +toutes les spéculations de notre piteux égoïsme ! +Dites-moi charitablement, chère madame : « C’est +la grâce que je vous souhaite, » et je vous présenterai +mes respectueux hommages, en m’excusant de +vous avoir fait une si longue visite.</p> + +<p>Il se levait, s’inclinait devant elle. D’un ton mi-sérieux +mi-plaisant, elle répéta :</p> + +<p>— C’est la grâce que je vous souhaite. Faut-il +ajouter que je ne crois guère à son opération ? Ni +vous non plus, n’est-ce pas ?</p> + +<p>Il eut un imperceptible geste d’épaules. Lui non +plus, qui se connaissait bien, n’y croyait guère, en +effet.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak">V</h2> + + +<p>Avec les premiers jours d’août, Paris avait décidément +pris sa vraie physionomie d’été. Certains +quartiers, devenus tout à fait déserts, s’étaient ensevelis +dans un silence morne de rues de province ; +des maisons entières avaient leurs volets clos. Mais +dans les centres où la vie continuait d’affluer, sur +les boulevards, dans les promenades, dont les arbres +se tachaient, çà et là, de rouille sous une gaze de +poussière, c’était un défilé de silhouettes exotiques +ou provinciales et, devant les magasins, des flâneries +de touristes en tenue de voyage ou accoutrés de +modes parisiennes qui détonnaient, comme des notes +fausses, avec les types étrangers. Vers le Bois, aux +heures plus fraîches des après-midi finissantes, les +voitures n’emportaient plus de visages connus, +fiacres, équipages de rencontre qui emmenaient des +promeneurs curieux ou fatigués.</p> + +<p>— Décidément, il serait temps de partir, Paris +ne nous appartient plus, songea Bertrand d’Astyèves, +qui suivait d’un œil distrait la marche paresseuse +des voitures sillonnant l’avenue des Champs-Élysées +à travers la brume d’une chaude journée d’été.</p> + +<p>Avant d’aller dîner au Cercle, il rentrait un instant +chez lui, par les Champs-Élysées, devenus paisibles +autant qu’un jardin de sous-préfecture.</p> + +<p>Pourtant au passage, tout à coup, une voix l’arrêta :</p> + +<p>— Tiens, d’Astyèves ! Comment va, mon vieux ?… +Vous êtes encore ici ?</p> + +<p>— Comme vous-même, fit-il, serrant la main qui +se tendait vers lui, celle d’un citadin convaincu.</p> + +<p>— Oh ! moi, mon cher, vous savez, je ne puis +vivre loin de mon asphalte et de tout ce qu’il supporte, +comporte, apporte, etc. ! Bien juste, j’irai à +Deauville pour la grande semaine, parce que mon +vague instinct de sportsman m’y pousse… Autrement, +sapristi non, je ne lâcherais pas mon Paris à +l’époque juste où j’en peux jouir le mieux ! Vous ne +bougez pas non plus ?</p> + +<p>— C’est-à-dire que je me prépare, au contraire, +à lui brûler la politesse, car, envahi par les barbares, +il me paraît odieux, quoi que vous en disiez. Peut-être +vais-je filer faire un tour dans les Vosges.</p> + +<p>— Ah !… parce que ?</p> + +<p>— Parce que j’ai reçu une invitation de Mme Arnales, +tendant à me faire figurer dans sa prochaine +série d’invités à Gérardmer.</p> + +<p>— Honneur dont vous vous méfiez, attendu que +Mme Arnales est animée d’un désir tout maternel +de faire convoler en justes noces la brillante Yvonne ! +Vous avez peur d’être harponné ? Vous avez tort. +Elle n’est pas mal, la blonde Yvonne… Un peu +maigrelette et acidulée !… Encore un peu pomme +verte… Mais elle mûrira… Et puis, elle a le sac ! +Si je ne me savais absolument sûr d’être blackboulé, +je me mettrais sur les rangs.</p> + +<p>— Différence capitale avec moi, qui ne prétends +pas m’y mettre.</p> + +<p>— Parce que vous êtes un sage qui laisse monter +le vent et attend majestueusement, sous sa tente, +qu’on vienne le prier d’en sortir…</p> + +<p>— Est-ce que vous ne pensez pas que <i>majestueusement</i> +est un peu excessif ? La vérité, mon cher +ami, est que la blonde Yvonne éveillerait tout juste, +en mon indifférence, un vague, très vague, goût de +flirt… Je ne me sens pas encore assez développée la +vocation matrimoniale pour être invinciblement attiré +par les mérites… sonnants de Mlle Arnales !</p> + +<p>Et, là-dessus, d’Astyèves échangea distraitement +une poignée de main avec son frère en solitude et +reprit son chemin.</p> + +<p>Mais cette rencontre avait ravivé en lui la pensée +d’un mot de Mme Arnales reçu la veille et dont +quelques phrases étaient demeurées bien nettes en +son souvenir. Les premières lignes étaient une invitation +gracieuse pour qu’il vînt passer quelques jours +dans la villa Belle-Rive, qu’elle occupait l’été à Gérardmer, +y recevant par série des hôtes nombreux. +Puis elle ajoutait, après avoir exprimé son désir +d’une réponse favorable : « Arrivez-nous bientôt, +vous qui êtes un fervent mélomane et un non moins +vif admirateur, si je me rappelle bien, du talent de +Denise Muriel. Vous serez à même de l’entendre +souvent, car elle est ici pour la saison, en villégiature +chez Mme Champdray, en même temps que Vanore, +de plus en plus féru de l’idée de la faire débuter, +l’hiver prochain, dans son nouvel opéra. Elle chante +beaucoup dans notre colonie et, sans doute, l’air des +Vosges lui est bon ; jamais sa voix n’a été plus belle ; +depuis cet été, elle semble encore s’être développée +étonnamment… »</p> + +<p>Les yeux seuls de Bertrand avaient parcouru les +dernières lignes du billet de Mme Arnales, sa pensée +immobilisée sur la phrase concernant Denise Muriel. +Et, sa volonté raidie contre un instinctif élan, il +avait murmuré :</p> + +<p>— Certes non, je n’irai pas là-bas ! ce serait fou !…</p> + +<p>Et il en jugeait justement, instruit par cette clairvoyance +aiguë qui ne lui permettait que de volontaires +illusions. Oui, c’était absurde de s’exposer de +nouveau au charme qu’exerçait sur lui Denise Muriel. +Bien qu’elle appartînt au monde des artistes, il +ne pouvait en agir avec elle comme avec quelque +gamine sortie du Conservatoire, déjà brûlée par la +vie, dont la destinée était fatale. De par sa naissance, +son éducation, sa tenue même, elle demeurait +une fille du vrai monde, à laquelle il était dû d’autant +plus de respect qu’elle était moins protégée ; et +un instinct chevaleresque, vivace chez Bertrand, lui +faisait, — à cette heure encore, du moins, — condamner +comme méprisable tout effort pour se faire +aimer d’elle, en parfaite insouciance de l’avenir…</p> + +<p>Mais il savait bien aussi qu’il avait cette sagesse +surtout alors qu’elle était loin. Près d’elle, la tentation +l’obsédait bien vite de troubler, à n’importe quel +prix, cette indifférence fière dont elle s’enveloppait +jalousement, de s’ouvrir cette âme close dont le mystère +l’attirait avec une force de vertige.</p> + +<p>Ensemble, ils avaient dîné chez Vanore, où il +avait su se faire recevoir en même temps qu’elle. +Placés à table l’un près de l’autre, ils avaient beaucoup +causé, et dans ce milieu ami, où elle était entourée +d’affection, aussi bien par le compositeur que +par sa femme, elle lui était apparue une nouvelle Denise, +très jeune, presque gaie, malgré la sourde amertume, +la mélancolie subtile qui imprégnaient les paroles +même qu’elle disait en riant. Et sa causerie avait +une savoureuse allure de spontanéité et de caprice, +de franchise un peu hautaine, une souplesse fine pour +s’intéresser à tous les sujets, les comprendre tous, +d’une façon qui la révélait une femme très intelligente, +mûrie avant l’heure par les rudes souffles de +l’épreuve, mais en qui vibrait aussi une vierge, délicieusement +palpitante de vie jeune.</p> + +<p>Ainsi elle ne ressemblait à aucune autre ; à ce point +différente de celles qu’il côtoyait d’ordinaire, dans +tous les mondes, qu’elle exerçait sur lui, si blasé, +une séduction à laquelle il trouvait un goût rare. +Vraiment, il avait pensé, rêvé, souhaité des choses +insensées pendant cette exquise soirée où elle chantait, +accompagnée par Vanore, d’étranges mélodies +du maître, capiteuses autant qu’un parfum violent, +dans leur charme tourmenté qui affolait les nerfs +et faisait les cœurs frémissants sous leur immatérielle +caresse.</p> + +<p>Elle avait chanté la suite entière de ces mélodies, +que tous lui demandaient, lui faisaient répéter, insatiables… +Et quand d’Astyèves était sorti de chez +Vanore, il sentait que jamais plus, il n’en pourrait +entendre une seule note sans revoir Denise Muriel, +debout auprès du piano, ses deux mains tombant, +avec une grâce harmonieuse, dans les plis de sa robe ; +pâle silhouette blanche dans la pièce obscure, éclairée +par les seules bougies du piano, qui nimbaient de +clarté le jeune visage grave et passionné. C’était +cette vision-là qu’il conservait d’elle, plus vivante +que toute autre, si nette qu’il eût pu dire de quelle +ombre les jeux de la flamme voilaient la peau de fleur +immaculée, soulignaient les lignes souples, presque +caressantes, du profil découpé, tout lumineux, +sur la profondeur obscure de la fenêtre, ouverte +dans la nuit… Une amoureuse nuit d’été, qu’en chantant +elle contemplait avec des prunelles de rêve, +troublantes comme le timbre même de sa voix.</p> + +<p>Ah ! qu’il lui avait su gré d’être une telle artiste !… +Mais quelle tentation aussi l’avait bouleversé tout +entier de voir, allumée par lui, une clarté d’amour +dans ce regard d’ombre ardente qui, si détaché, rencontrait +le sien !</p> + +<p>Le lendemain de cette soirée, son ivresse dissipée +dans la railleuse clarté du grand jour, il avait eu pourtant +un sourire d’ironie à l’adresse de l’enthousiaste +qui s’obstinait à vivre en lui, et il avait pensé, suivant +des yeux la spirale légère échappée de son cigare :</p> + +<p>— En vérité, je crois que si elle avait seulement +deux cent mille francs de dot, je serais capable de +l’épouser tout de suite ! il est vrai que si elle était +une héritière, même aussi médiocrement pourvue, +elle aurait toute sorte de chances pour ressembler à +la phalange des poupées, — ou des demi-vierges, — qui +nous sont destinées de par les lois de notre monde +et nous apporteront ledit sac bien garni, objet premier +de nos désirs matrimoniaux.</p> + +<p>Ce sac bien garni, Yvonne Arnales le possédait +assez précieux pour que d’Astyèves, pareil à tous +les jeunes hommes, ses contemporains, hésitât, +malgré tout, à refuser la très aimable invitation de +Mme Arnales ; discrète insinuation qu’il ne serait +point mal venu s’il se plaçait parmi les prétendants +à la main de cette richissime petite fille à laquelle il +semblait particulièrement plaire.</p> + +<p>— Irai-je décidément ou n’irai-je pas ? songea-t-il +de nouveau, ramené par sa rencontre à cette question +qu’il fallait résoudre, et résoudre promptement, +la politesse lui faisant un devoir strict d’envoyer sa +réponse sans tarder.</p> + +<p>Pourquoi, en somme, eût-il refusé ? Parce qu’il +redoutait la séduction trop puissante de Denise +Muriel ? Mais si vraiment il avait peur d’elle, peur +de lui-même, il lui serait facile de la fuir… D’ailleurs +enfin, même cédât-il un moment à l’élan +qui l’entraînait vers elle, ne savait-il pas que le +ressort de sa froide volonté ne manquerait point +de l’arrêter en temps utile, quand la sagesse l’exigerait ?…</p> + +<p>Avant d’aller au Cercle, il passa chez lui où son +courrier l’attendait. Une lettre était arrivée de sa +mère, installée depuis plusieurs semaines dans son +château de Touraine. Il la décacheta, la lut, et tout +à coup eut une petite exclamation, avec un bizarre +sourire. A la dernière page de sa causerie, Mme d’Astyèves +écrivait :</p> + +<blockquote> +<p>« Je ne te demande plus quand tu m’arrives, car +il me revient que Mme Arnales compte te recevoir +à Gérardmer, et je ne puis, mon cher grand nonchalant, +que souhaiter, en mes ambitions maternelles, +te voir répondre à une invitation qui n’est point pour +être dédaignée. L’expérience te murmure que, bon +gré, mal gré, l’heure du mariage sonne pour les plus +endurcis célibataires comme pour les autres et que +tu ne te trouverais pas mal de l’entendre tinter.</p> + +<p>« Je crois, mon Bertrand, qu’elle ne pourrait t’annoncer +plus souhaitable fiancée que certaine blonde +héritière qui, me dit-on, te tient en sensible faveur ; +et j’aurais mauvaise grâce, moi, à désirer +une belle-fille plus accomplie ; jolie, fort bien élevée, +voire même sérieusement élevée, instruite sans +pédanterie et, — qualité d’un autre ordre, nullement +à dédaigner — pouvant apporter à mon cher +grand la fortune qu’exigent ses goûts et ses habitudes.</p> + +<p>« Ce sont peut-être là rêves de fumée ; mais, de par +le monde, il arrive parfois que la réalité est faite des +rêves auxquels un peu de volonté a donné corps. +Mon cher fils, comportez-vous en sage. Ne lassez +point la chance si tant est qu’elle vous soit favorable +et souvenez-vous de la bonne vieille allégorie de +l’Occasion qu’il fallait adroitement saisir au passage, +sous peine de la voir fuir sans retour. »</p> +</blockquote> + +<p>Le même sourire étrange, tout plein d’ironie, continuait +à errer sur la bouche de Bertrand. Une +minute, il resta songeur, considérant d’un regard +distrait la lettre de sa mère.</p> + +<p>Puis, une brusque décision culbuta soudain toutes +ses hésitations.</p> + +<p>— Tant pis ! Arrive que pourra. Je pars.</p> + +<p>Et, du Cercle même, il envoya sa réponse à +Mme Arnales.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak">VI</h2> + + +<p>Huit jours plus tard, il était dans le wagon qui +l’amenait vers Gérardmer. Ses journaux rejetés de +côté, il se laissait bercer par le mouvement monotone +du train, regardant naître peu à peu, puis grandir, +puis envelopper l’horizon de leurs sommets mollement +arrondis, les Vosges toutes bleues, — d’un +bleu vert sombre, — sous le ciel lavé par de chaudes +averses. Et si Parisien qu’il fût, jusque dans les +moelles, — peut-être <i>parce que</i> Parisien ! — il +éprouvait une sorte de jouissance à se sentir tout à +coup transplanté hors de l’atmosphère boulevardière +qu’il n’était plus d’humeur à goûter. Il aspirait, avec +une avidité gourmande, l’air vif qui balayait les derniers +nuages déchiquetés en lambeaux et moirait, de +larges ondulations, la floraison rose des bruyères +dans les plaines que son regard contemplait avec un +plaisir charmé.</p> + +<p>Puis, soudain, le large horizon disparut ; le train +s’engageait dans une vallée magnifiquement étroite, +enserrée entre deux murailles de sapins, d’un vert +sans reflet, marbré par les taches grises des roches +éboulées sur leurs flancs ; des murailles si hautes +qu’elles faisaient le ciel invisible, et que le train +semblait courir dans une coulée de verdure, de mystérieuse +issue, fuyant le long d’un ruisselet dont les +eaux transparentes mouillaient leur lit de pierre +presque au ras du sol.</p> + +<p>Pourtant une éclaircie déchira, un moment, le +sombre et superbe voile qui murait les deux côtés de +la route, et découvrit quelques chalets groupés +autour d’une minuscule station. Le train s’arrêta une +minute, le temps de recueillir une bande de promeneurs, +Parisiens et Parisiennes d’allures, qui s’engouffrèrent +dans les wagons avec un bruit joyeux.</p> + +<p>Brusquement, ils réveillèrent chez Bertrand le +souvenir du milieu vers lequel il allait. Évoqué +dans cette vallée sauvage, il lui apparaissait tout à +coup si absurdement artificiel, qu’un instinctif désir +jaillit en lui de retourner en arrière pour aller se réfugier +devant quelque beau paysage solitaire dont il +jouirait en paix, sans avoir à craindre les paroles +dissonantes comme des notes fausses.</p> + +<p>Désir absurde, auquel il répondit comme il convenait, +se gourmandant railleusement :</p> + +<p>— Quel animal romanesque je suis encore capable +de constituer à l’occasion ! Allons, un peu plus +de vaillance. Si la fastueuse hospitalité de Mme Arnales +me devient à charge, il ne me sera pas bien +difficile de reconquérir ma liberté et de me réfugier +dans la solitude de quelque village pittoresque, primitif +à souhait ! Peut-être, après tout, est-ce que je +calomnie mes hôtes et leurs invités en les soupçonnant +atteints de <i>parisianisme</i> aigu !</p> + +<p>Si vraiment Bertrand d’Astyèves craignait de +s’être ainsi rendu coupable de jugement téméraire, il +put se sentir délivré de tout scrupule sur ce chef +quand, trois heures plus tard, il descendit sur la terrasse +où était groupée, avant le dîner, la brillante +société, réunie à la villa Belle-Rive. Et une involontaire +réflexion jaillit en son esprit :</p> + +<p>— Ils ont l’air de jouer une pièce du Gymnase !</p> + +<p>C’était bien là le monde qu’il s’était attendu à rencontrer, +très choisi. Des invités triés parmi les ultra-nombreuses +relations de Mme Arnales : femmes +célèbres dans le tout-Paris mondain par leur fortune +et leur chic, voire même par leur beauté consacrée ; +auxquelles nulle scandaleuse aventure n’aurait pu +être imputée, toutes en puissance maritale, sans être +pour cela dépourvues du <i>montant</i> nécessaire pour +tenir en galante humeur la colonie masculine… +Celle-ci représentée, outre la phalange des maris, par +Étienne Daloy le romancier, le peintre Stanay et, +dans le clan des célibataires, par un groupe de clubmen, +d’âge flottant entre trente et cinquante ans, +tous pourvus de quelque mérite particulier qui faisait +priser leur présence.</p> + +<p>Peu de jeunes filles avec Yvonne ; une jolie perruche, +nulle, bavarde et coquette, Marguerite d’Hennecour, +qu’elle tenait pour son « amie de cœur », et +sa cousine, Sabine Lozanne, une fillette de dix-sept +ans, spirituelle et gamine, sous la tutelle d’une mère +éprise de correction, très bonne avec une clairvoyance +redoutable, <i>flirt</i> comme une jeune miss, sachant, +d’instinct, user sans pitié du charme piquant de son +irrégulière petite figure de brune.</p> + +<p>Tous étaient, plus ou moins, des familiers pour +Bertrand d’Astyèves. En les trouvant réunis, toujours +pareils à eux-mêmes, absorbés par les mêmes +préoccupations mondaines, ayant mêmes allures, +mêmes conversations, il aurait vraiment pu s’imaginer +n’avoir pas quitté Paris, n’eût été l’admirable +décor sur lequel s’ouvrait la terrasse.</p> + +<p>Elle s’allongeait sur le bord même du lac dont la +belle nappe tranquille flambait sous les lueurs du +couchant qui avait la splendeur d’une gloire ; et sur +ce ciel empourpré, se découpaient, très nettes, +les cimes effilées des sapins dressés d’un jet svelte +à l’extrémité du lac, les silhouettes noires et fines +des barques qui filaient avec de grandes ondulations +larges vers les hautes masses boisées des montagnes, +roussies par une clarté d’incendie sur l’une des +rives, alors que, déjà, l’autre s’enfonçait, tout obscure, +dans le crépuscule bleu. Mais avec Bertrand, +le peintre Stanay était peut-être le seul à contempler +les fantastiques jeux de lumière qui irisaient le +lac éblouissant. Près de lui, Étienne Daloy flirtait +en phrases quintessenciées et incisives avec Sabine +dont il cherchait à provoquer les ripostes drôles et +qui se dérobait malicieuse.</p> + +<p>Du fond du <i lang="en" xml:lang="en">rocking chair</i> où elle se balançait nonchalamment, +Yvonne appela :</p> + +<p>— Monsieur d’Astyèves ! Peut-on sans trop de +scrupule vous distraire de la contemplation de ce +coucher de soleil ?</p> + +<p>Contraint par la nécessité, il se rapprocha, courtois :</p> + +<p>— On peut… Et ce sera même œuvre de charité, +car cette généreuse orgie de lumière commençait, je +crois, à m’hypnotiser !</p> + +<p>— Oui, le coup d’œil est beau ce soir. Il y a là une +étonnante richesse de tons !</p> + +<p>Une telle indifférence était dans son accent, donnait +une si franche banalité à ses paroles qu’un sourire +d’ironie passa, imperceptible, sous la moustache +de Bertrand.</p> + +<p>— Votre enthousiasme ne semble pas excessif, +mademoiselle !</p> + +<p>— Je ne suis pas enthousiaste ! Et puis, avouez que +n’arrivant pas en droite ligne de Paris, comme vous, +j’ai le droit d’être blasée sur un pareil spectacle. +Depuis des années, j’en jouis tous les étés, et c’est +beaucoup pour une fervente citadine de mon espèce !</p> + +<p>— Alors, la nature ?… la campagne ?… Non !</p> + +<p>— La nature ? la campagne ?… Non, pas du tout ! +J’avoue que je ne vibre pas sur ces cordes-là. A un +Parisien convaincu comme vous, je puis bien confier +mon intime opinion, sans être obligée, comme si je +causais avec Étienne Daloy, de me livrer à des variations, +par exemple sur le thème : « Un paysage +est un état d’âme ! »</p> + +<p>— En vous inspirant d’Amiel lui-même ?</p> + +<p>— Amiel ? Qui ça, Amiel ?</p> + +<p>— Celui-là même qui a écrit la pensée que vous +exprimez.</p> + +<p>Elle se mit à rire :</p> + +<p>— Je suis charmée de rendre à César ce qui est à +César. Mais j’avoue que j’ignorais complètement +l’existence de votre Amiel, et n’en ai cure. Je vous +ai tout bonnement servi au passage une phrase dont +j’avais vague souvenance pour l’avoir entendu commenter +par quelque docte professeur.</p> + +<p>— J’aime mieux cela !</p> + +<p>— Parce que ?</p> + +<p>— Parce que, fit-il, avec une hardiesse qu’elle ne +soupçonna pas, vous auriez autrement culbuté l’idée +que mon esprit prend la liberté grande de se faire +sur vos goûts…</p> + +<p>— Vraiment ? Et serait-il très indiscret de vous +demander quelle est cette idée ?</p> + +<p>Elle avait cessé de se balancer dans son fauteuil +et le regardait curieusement.</p> + +<p>— Indiscret ? Certes non, mais… imprudent peut-être, +car vous pourriez bien m’amener à vous confier +des choses… un peu bien difficiles pour moi à +formuler, un peu délicates pour vous à entendre, si +vous entourez la modestie d’un culte spécial… Prenez +seulement que c’est l’idée en question qui m’a +enlevé de Paris pour m’amener ici même, ce soir, +près de vous…</p> + +<p>Elle était incapable de discerner toute l’ironie dont +ce madrigal était saupoudré, et une lueur plus vive +anima une seconde son regard un peu froid. Décidément, +il lui plaisait, cet aristocratique garçon de +hautaine allure, qui ne se livrait guère et qu’elle +comprenait mal. Pourtant, elle jeta d’un ton léger, +dissimulant son plaisir :</p> + +<p>— C’est gentil, ce que vous dites… Surtout s’il +s’y trouve un grain de sincérité ! Soyez tranquille, +nous ferons de notre mieux pour que vous ne regrettiez +pas trop Paris, <i>notre</i> Paris après lequel je soupire, +moi, de toutes les fibres de mon cœur… Si je +n’avais la crainte de vous paraître un recueil de citations, +j’ajouterais que je soupire après le petit ruisseau +de la rue du Bac, à la suite de Mme de Staël. +Cette fois, je nomme mon auteur !…</p> + +<p>— Alors, vraiment, c’est à ce point ?</p> + +<p>— A ce point ! Aussi, pour me donner l’illusion +de n’être plus loin de ma bonne ville…</p> + +<p>— Comme eût dit le roi Henri lui-même !</p> + +<p>— Que vous êtes moqueur !… Je continue… Pour +me donner l’illusion d’être dans Paris, racontez-m’en +tous les petits potins que vous jugerez dignes de +m’être offerts ! Je les dégusterai ainsi que des bonbons… +Avez-vous vu les Debiennes avant leur départ +pour Villers ? il paraîtrait que…</p> + +<p>Elle avait bien raison de dire qu’elle était gourmande +de racontars mondains, des plus insignifiants +détails sur les uns et sur les autres dont ardemment +elle provoquait le récit, s’y intéressant avec une vivacité +puérile, dont Bertrand fut tout à coup frappé +comme jamais encore il ne l’avait été… Peut-être parce +qu’il souffrait, ainsi que d’une note fausse, du désaccord +entre la futilité pitoyable de ces propos de +salon et la beauté recueillie de ce crépuscule d’été.</p> + +<p>Comment n’avait-elle pas l’intuition de cette dissonance +aiguë, ne subissait-elle pas un peu, rien +qu’un peu même, la pénétrante poésie de cette nuit +proche, qui transfigurait sa joliesse de Parisienne, +mettait des profondeurs inattendues sur son visage +mièvre, estompait l’élégance trop cherchée de sa +toilette pour en fondre les détails en un seul +ensemble harmonieusement pâle…</p> + +<p>Tout en l’écoutant bavarder, en lui répondant sur +un ton léger de flirt, il se prenait à l’observer, dans +un dédoublement de pensée qui lui était familier. +Qu’elle était donc banalement quelconque, cette +héritière qui n’avait ni la candeur délicieuse des +vierges naïves, ni le ragoût piquant des gamines +trop libres, s’enfermant dans une rigoureuse correction +de tenue par unique souci de sa réputation +mondaine, sans sincérité dans sa réserve démentie +souvent par le sourire, le regard, la discrète équivoque +des mots !</p> + +<p>Nettement, il avait l’intuition de la femme qu’elle +serait. Une mondaine accomplie, à coup sûr, point +sotte en son genre, assez intelligente même pour +parler à l’occasion, tout comme une autre, le jargon +du bel esprit, ayant été saturée de leçons, cours, +conférences ; peu sensible, point passionnée, jamais +oublieuse de son immense fortune ni des égards que +cette fortune devait lui valoir ; coquette, peut-être ; +par vanité surtout, sans rien perdre de sa froide raison +qui ne lui permettrait ni une incartade dangereuse +ni une généreuse folie, pas plus que jamais elle ne serait +capable de haute envolée d’âme ou de pensée.</p> + +<p>— Et pourtant, c’est peut-être elle que j’épouserai, +songea-t-il railleusement. Il faut être pratique et +prévoyant à l’heure présente !</p> + +<p>La voix trop claire d’Yvonne le fit tressaillir par +une soudaine exclamation :</p> + +<p>— Tiens ! voici Denise Muriel !… Et, comme de +juste, à sa suite, son fidèle chevalier !</p> + +<p>En effet, sur la route qui passait au pied de la +terrasse, une forme féminine s’avançait, très fine +dans le crépuscule bleu ; à ses côtés, un homme de +robuste stature marchait.</p> + +<p>La brise apporta les lointaines sonorités d’une +voix musicale et grave. D’Astyèves eut un frémissement. +Une singulière impatience l’avait secoué +aux dernières paroles d’Yvonne, qui continuait d’un +accent détaché, un peu sec :</p> + +<p>— Sans doute, elle revient de quelque excursion. +C’est une promeneuse fanatique ; elle est toujours +sur les routes. Si vous désirez la voir, c’est là que +vous aurez le plus de chances pour la rencontrer, car +elle fuit le monde autant qu’elle le peut. C’est une +sauvage que cette jolie fille !</p> + +<p>Il demanda, les yeux arrêtés sur la silhouette +souple que l’ombre lui voilait peu à peu, sans qu’il +eût pu distinguer le visage :</p> + +<p>— Mlle Muriel n’est point d’humeur visiteuse ?</p> + +<p>— Du moins, en ce qui nous concerne. Elle ne +sort guère de la colonie Champdray et Vanore, qui, +peu sociable, joue volontiers au petit cénacle. Nous +n’avons fait qu’une commune excursion avec Denise +Muriel et les Vanore, Mme Champdray s’étant dérobée. +Et c’est même pendant cette excursion qu’il +m’a été donné de constater que les admirateurs de +la belle chanteuse, dont vous êtes, je crois, tout +particulièrement…</p> + +<p>Elle le regardait avec une sorte de coquetterie, +renversée un peu dans son fauteuil :</p> + +<p>— Particulièrement ? Qu’entendez-vous par là ?</p> + +<p>Le mot lui était échappé, elle se reprit tout de +suite, très correcte :</p> + +<p>— J’entends que vous savez, dit-on, apprécier en +connaisseur tout ce qu’elle vaut comme artiste, voire +même comme femme… Toujours est-il que vous et +vos pareils avez ici un rival sérieux…</p> + +<p>— Si sérieux que cela ?</p> + +<p>— Mon Dieu, oui ! Il serait emballé pour le bon +motif que personne n’en serait autrement surpris ! +C’est un brave Nancéen, cousin de Mme Vanore, +possesseur de nombreuses manufactures dont il est +très fier, se pavanant volontiers, mais un bon garçon ! +du genre colosse… Denise Muriel paraît l’avoir +complètement ahuri, pardon, je veux dire ébloui, +par sa beauté… Pour son talent, il est incapable +d’en juger, n’entendant rien à la musique. Il la contemple +avec des yeux de caniche dévoué tout à fait +amusants et la suit dans ses promenades dès qu’il en +peut trouver l’occasion !</p> + +<p>— Ce qui rentre dans son rôle de caniche.</p> + +<p>— Pas tout à fait. Les caniches ont, d’ordinaire, +pour charge de conduire les aveugles, et Denise +Muriel a des yeux dont elle sait se servir !</p> + +<p>— Ai-je le droit de demander encore, « qu’entendez-vous +par là ? »</p> + +<p>— Mais… tout bonnement ce qu’en entendent +ces messieurs qui, plus ou moins, flambent tous en +son honneur !</p> + +<p>Il y avait l’écho d’une jalousie de femme dans la +sécheresse presque dédaigneuse de l’accent. Et, +sans permettre une réplique à d’Astyèves, elle continua, +se balançant un peu, d’un mouvement capricieux :</p> + +<p>— Je vous disais qu’elle ne nous gratifie guère de +ses visites. C’est preuve de tact chez elle ! En somme, +elle n’est plus de notre monde et si elle entre au +théâtre, il est inutile qu’elle ait paru être de nos +relations, puisqu’alors nous ne pourrons plus la +recevoir avec nos amis. Seulement, comme maman +était désireuse de la faire entendre dans notre +cercle, — car elle a une voix étonnante ! — il a été +convenu qu’elle viendrait ici chanter chaque semaine, +en artiste…</p> + +<p>Une révolte passa, comme un souffle d’orage, dans +tout l’être de Bertrand, lui jetant aux lèvres une +mordante réponse. Mais il ne l’articula pas. De +quel droit l’eût-il fait ? Ce que disait si brutalement +cette élégante petite fille, de sa voix claire et froide, +c’était l’absolue vérité, au point de vue de la sagesse +mondaine. Sans doute, ils en jugeaient tous ainsi, +les privilégiés réunis sur cette terrasse fleurie, auxquels +la destinée bienveillante avait épargné les +angoisses d’un avenir matériel incertain, qui pouvaient +jouir, dans l’ignorance du terrible souci d’argent, +de ce beau crépuscule d’été…</p> + +<p>Et, tout à coup, Bertrand songea qu’un seul des +êtres groupés là connaissait l’amertume du pain +péniblement gagné, l’institutrice d’Yvonne, une +pauvre créature timide, par qui Mme Arnales venait +de faire apporter un châle à sa fille. L’écharpe posée +sur les épaules d’Yvonne, elle était restée à l’écart. +Elle aussi contemplait le lac devenu pareil à une +nappe immense de métal sombre, sous le ciel qui +s’étoilait…</p> + +<p>Pas plus que Bertrand qui réfléchissait, elle ne +semblait entendre la rumeur des conversations ; et, +comme lui, elle tressaillit au son de la cloche qui +annonçait le dîner.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak">VII</h2> + + +<p>Denise cessa de ramer et permit à sa barque de +dériver lentement sur l’eau miroitante du lac que le +soleil piquait d’éclairs. Alors, la main arrêtée sur +les rames immobiles, elle s’abandonna toute à l’allégresse +de cette matinée d’août, se laissant pénétrer +par la grâce pittoresque de ce joli pays vert, par le +charme du ciel limpide que des vols d’hirondelles +striaient d’ailes noires.</p> + +<p>Grisée d’air vif, de chaude lumière, elle songeait +seulement que c’est une douceur de vivre parfois, +fût-ce un seul instant, dans l’oubli absolu du passé +comme de l’avenir, et la pensée muette, de se +perdre dans l’apaisante inconscience des choses. +D’un regard voilé de rêve, elle contemplait la route +qui fuyait à l’ombre des arbres, frôlant presque les +eaux fraîches, et, sous les rameaux feuillus du quai, +les promeneuses qui passaient en toilettes claires, +prenant ainsi à distance des airs de grandes fleurs +vivantes, jaillies de l’herbe des pelouses. Sur le lac, +autour d’elle, des embarcations glissaient qui moiraient +l’eau de leur sillage rapide ou lent ; périssoires +effilées, lancées avec une prestesse de flèche, +barques moins sveltes, souvent pavoisées d’oriflammes, +qui, presque toutes, emportaient des êtres +jeunes ; les hommes courbés sur leurs avirons, les +femmes nonchalantes, amusées ou rêveuses, pailletant +l’étendue bleue de la clarté de leurs corsages +pâles, de leurs chapeaux fleuris sur les cheveux nimbés +de lumière.</p> + +<p>— Eh ! là-bas ! gare ! jeta une voix sonore.</p> + +<p>Denise tressaillit, rappelée à elle-même. Sa barque, +dérivant, s’en allait vers la petite flottille qui +bordait le quai, et un canotier avertissait la promeneuse +distraite. Vite, elle reprit les rames et +ses mains nerveuses éloignèrent adroitement sa +petite embarcation d’une grande qui arrivait, décorée +du pavillon des Arnales, couleur d’or, comme les +cheveux d’Yvonne moussant sous le chapeau de +paille, enguirlandé de coquelicots. Denise distingua +vite la jeune fille, assise auprès de ses deux amies, +au milieu de son habituelle escorte masculine, augmentée +d’un nouveau venu, en qui, tout de suite, +elle reconnut Bertrand d’Astyèves, bien qu’il fût +perdu parmi les rameurs. D’ailleurs, eût-elle hésité +que le doute lui eût été aussitôt enlevé, car, dans le +silence vibrant du lac, la voix haute d’Yvonne montait +et appelait, avec un petit rire mordant :</p> + +<p>— Monsieur d’Astyèves ? voulez-vous voir comment +une belle artiste utilise ses loisirs en villégiature ? +Regardez canoter la charmante Denise +Muriel !</p> + +<p>Elle n’entendit pas la réponse et ne put savoir +qu’un tressaillement d’impatience irritée avait secoué +Bertrand, certain qu’elle avait saisi le propos +articulé avec une parfaite désinvolture.</p> + +<p>Très profondément, il la saluait, tandis que Sabine +lui lançait un amical :</p> + +<p>— Bonjour, mademoiselle Denise !</p> + +<p>Elle eut, pour la jeune fille, un léger sourire et +passa inclinant un peu, très peu, la tête, pour +répondre au salut des autres, dédaignant l’hommage +de tous ces regards d’homme qui, si elle eût voulu +les comprendre, lui disaient quelle vision charmante +elle évoquait, souple et jeune, dans sa barque solitaire, +le visage rosé par ses mouvements de rameuse, +par le souffle vif de la brise qui illuminait la +peau d’un éclat de belle fleur.</p> + +<p>D’un élan sûr, elle dirigea son canot vers le quai, +laissant derrière elle celui des Arnales et, en droite +ligne, elle vint aborder au débarcadère.</p> + +<p>Encore une finie, de ces promenades capricieuses +qui étaient l’un des enchantements de ce séjour à +Gérardmer que lui offrait l’affection de Mme Champdray ; +un séjour qui avait pour elle la douceur d’un +rêve très bon et d’une joie imprévue.</p> + +<p>L’invitation de sa vieille amie lui était arrivée au +moment où elle avait l’unique perspective d’un été +solitaire et maussade à Paris, sa mère partie pour +les eaux avec Robert dont il fallait occuper les vacances ; +et les frais d’un inutile séjour à l’hôtel pour +elle-même lui étant interdits par les ressources exiguës +de leur budget d’été.</p> + +<p>Aussi, elle avait tressailli d’un plaisir d’enfant, se +voyant soudain enlevée à son isolement, transplantée +dans une atmosphère de chaude sympathie où elle +pouvait sans scrupule, comme tout l’y conviait, oublier +que la vie lui était lourde de responsabilités et +de difficultés.</p> + +<p>Oh ! se laisser vivre ! quelle jouissance inattendue +c’était pour elle ! Et comme elle la goûtait, dans tout +son être jeune, ardemment reconnaissante à la femme +délicate qui se faisait un maternel plaisir de la lui +procurer ; touchée aussi des attentions dont l’entourait +Mme Vanore, une excellente petite femme, mère +de famille convaincue, guère artiste, admiratrice +touchante de son illustre mari qu’elle adorait, sans +idée même qu’il eût pu jamais lui être infidèle, ayant +gardé une invraisemblable naïveté au milieu du +monde d’artistes où elle vivait sans s’effaroucher de +rien, grâce à sa merveilleuse candeur.</p> + +<p>Lentement, pour jouir plus longtemps de la belle +matinée bleue, Denise allait reprendre le chemin des +Xettes, groupe de chalets et de fermes, sur le flanc +de la montagne, parmi lesquels se dressait la villa +de Mme Champdray.</p> + +<p>Mais, sur le quai, elle s’arrêta ; la pâle institutrice +d’Yvonne, Mlle Dusouy, y était assise, attendant +le retour des promeneuses qui avaient jugé sa présence +superflue. Et dans sa solitude, avec une +expression songeuse sur son visage fané, elle avait +un tel aspect de mélancolie, qu’instinctivement Denise +interrompit sa marche, dans un désir d’offrir +à cet isolement, la douceur d’un peu de sympathie. +Cette pauvre fille, traitée chez les Arnales à la façon +d’une utile machine, était la seule de cette brillante +maison qu’elle trouvât plaisir à voir. Et, lui tendant +la main, elle dit amicalement :</p> + +<p>— C’est bon, n’est-ce pas, de jouir en liberté +d’une matinée comme celle-ci ?</p> + +<p>— Ce <i>serait</i> bon, corrigea l’institutrice avec douceur. +Je ne sais pas beaucoup ce que c’est que d’être +libre. Et il ne m’est pas permis de désirer l’apprendre. +Je le saurai toujours trop tôt !</p> + +<p>Les yeux de Denise interrogeaient, Mlle Dusouy +expliqua avec la même simplicité résignée :</p> + +<p>— Je vous étonne ? C’est que, pour posséder mon +indépendance, il me faut être sans position, et rien +ne peut m’arriver de plus fâcheux puisque je dois +travailler pour vivre… C’est un malheur qui ne +tardera guère à m’atteindre, je le crains, car, d’un +jour à l’autre, Yvonne va se marier. Il en est sans +cesse question… Alors, pour moi, ce sera une nouvelle +place à trouver. Et si vous saviez quelle +perspective c’est là ! Il y a tant de demandes et si +peu d’occupations, en somme, pour y répondre !</p> + +<p>Une détresse frémissait dans la voix de l’institutrice, +quoiqu’elle parlât très calme, en femme qui, +de longtemps, a compris la vanité des révoltes contre +la destinée. Mais son angoisse qui vibrait ironiquement +dans la triomphante joie des choses, lui +était jaillie des lèvres parce qu’elle l’étreignait toute, +et elle trouva un écho dans le cœur même de Denise. +La jeune fille, elle aussi, connaissait le souci de +l’avenir !</p> + +<p>Presque affectueuse, elle lui dit :</p> + +<p>— Oh ! oui, je comprends votre inquiétude. Mais +ne vous alarmez pas trop à l’avance, cela sert si peu +heureusement. Très souvent, les choses s’arrangent +autrement et mieux que nous ne le pensons. D’ailleurs, +peut-être, Mlle Arnales ne se mariera-t-elle pas +aussi vite que vous le supposez. Elle est très difficile !</p> + +<p>L’institutrice sourit :</p> + +<p>— Il suffit d’une fois. La villa abrite tant de beaux +messieurs tout l’été ! Il vient encore d’en arriver un +nouveau, M. d’Astyèves, qui plaît particulièrement +à Yvonne.</p> + +<p>Denise revit le jeune homme assis dans la barque, +non loin d’Yvonne, il est vrai, mais l’enveloppant +elle-même au passage d’un regard auquel une +femme ne pouvait se tromper. Elle demanda, sceptique :</p> + +<p>— Et vous pensez qu’elle lui plaît aussi ?</p> + +<p>— Les héritières comme elle paraissent toujours +charmantes.</p> + +<p>Il n’y avait pas une ombre de malice dans l’accent +de Mlle Dusouy. En toute simplicité, elle reconnaissait +un fait. Denise, à son tour, sourit.</p> + +<p>— Vous avez raison, mademoiselle, mais vous +parlez à la façon d’un vieux misanthrope. Voici vos +promeneuses qui reviennent. Moi qui ne suis pas de +leur monde, je me sauve avant leur arrivée. Au revoir +et bon courage ! Si je puis vous être utile en +quelque chose, je vous en prie, usez de moi sans +cérémonie…</p> + +<p>Et avec la même grâce amicale qu’elle avait mise +dans son accueil, elle quitta l’institutrice pour s’engager +sur la route des Xettes dont elle gravit lentement +la côte assez rude, s’abandonnant de nouveau, +avec une ivresse jeune, au charme que distillait en +elle ce paysage de lumière.</p> + +<p>Dans le salon, tendu d’étoffe persane, madame +Champdray écrivait. Elle releva la tête, entendant +le bruit léger des pas de Denise, et lui sourit.</p> + +<p>— Vous voilà rentrée ? petite fille. Comme vous +êtes rose ! Le canotage vous réussit. Vous n’avez +pas eu d’aventure sur le lac ? Vous n’avez ni chaviré +ni fait chavirer personne ?</p> + +<p>— Personne ! ma grande amie. J’ai même savamment +louvoyé autour du canot Arnales.</p> + +<p>— La blonde Yvonne naviguait ?</p> + +<p>— Elle naviguait, suivie de sa cour, à laquelle +s’était jointe un nouvel admirateur de sa précieuse +petite personne, M. d’Astyèves !</p> + +<p>— Comment, d’Astyèves est ici ?… Celui-là, ma +petite, m’a un peu l’air d’être votre admirateur plus +encore que celui d’Yvonne.</p> + +<p>— N’en croyez rien ! madame. Il a, pour chacune +de nous deux, une forme particulière d’admiration et +celle dont il me fait hommage est de telle qualité que +mieux vaut n’en pas parler !</p> + +<p>Une seconde, Mme Champdray considéra cette +créature charmante dont la jeunesse avait dû apprendre +déjà tant de scepticisme. Il y avait un peu +d’amertume dans le léger sourire des lèvres, — ces +lèvres désirables pour ceux-là mêmes qui restaient +de froids dilettantes jusque dans la vivacité même +de leur entraînement.</p> + +<p>— Décidément, ma mie, vous êtes sage autant que +clairvoyante… Je n’ose pas dire « trop sage ». Mais +que je regrette de ne pouvoir vous prêcher l’illusion !… +Enfin, laissons tout cela… Ah ! j’oubliais, il +y a là une lettre pour vous.</p> + +<p>Elle lui tendait une enveloppe timbrée de Vichy, +où Mme Muriel faisait sa saison. Depuis une semaine +qu’elle y était installée, pour la première fois, +elle donnait signe de vie à sa fille ; et Denise, en recevant +la lettre savait bien qu’elle n’y trouverait, +sans doute, aucune chaude caresse de pensée ou +même de mot…</p> + +<p>Elle emporta la lettre dans le jardin, voulant la +lire seule parce qu’elle était jalouse du secret de ses +impressions. Une petite anxiété frémissait en elle +devant cette enveloppe encore close, car bien souvent +les lettres, comme les paroles de sa mère, +l’avaient meurtrie ; et, une seconde, elle s’attarda +instinctivement à respirer l’odeur fraîche d’un brin +de réséda cueilli au passage, enviant la sérénité des +choses qui, un moment, lui avait fait l’âme joyeuse.</p> + +<p>Puis, elle rompit le cachet et lut :</p> + +<blockquote> +<p>« Ma chère Denise, comment t’es-tu si mal renseignée +au sujet de l’hôtel où tu m’as envoyée ? Il +est détestable à tous les points de vue, société, +chambre, cuisine… Avec tes manies d’économie à +outrance, tu en arrives par trop à oublier qu’un certain +confort m’est indispensable. Aussi ai-je dû +changer et me suis-je enfin installée beaucoup plus +à ma convenance. Une autre fois, je saurai que je ne +puis me fier à toi, quant à cet ordre de choses !</p> + +<p>« Seulement, les conditions de mon nouveau gîte +sont naturellement plus élevées que celles du petit +hôtel où tu avais jugé bon de m’envoyer. Aussi, +puisque tu es, de par ta volonté, la caissière de la +famille, je te serais obligée de me faire parvenir, sans +trop de retard, des capitaux. Je n’aime pas à courir +le risque de me trouver à court, d’autant que je +désire pouvoir faire faire quelques excursions à ton +frère et que les cochers se montrent fort exigeants. +Adresser pareille demande à ton père serait inutile, +car il m’a l’air de s’être, à son ordinaire, mis dans +les embarras d’argent… Ce qui me force à recourir +encore à toi…</p> + +<p>« A part ces ennuis pécuniaires, dont je ne puis +me défendre de souffrir comme aux premiers jours +de notre ruine, je suis satisfaite de mon traitement ; +et ton frère, peu blasé, le pauvre enfant ! jouit beaucoup +de son séjour ici… Mais combien je voudrais, +moi, en être loin ! Je me sens enveloppée d’une atmosphère +de vie facile et luxueuse, de gaieté, d’animation, — dans +notre nouvel hôtel surtout ! — qui +m’est insupportable. Je n’ai ni la santé ni la résignation +de m’accommoder d’un pareil voisinage et +j’ai hâte de regagner ma solitude de Paris où s’engourdit +un peu l’amertume de ma vie gâchée !</p> + +<p>« Donc, ma chère enfant, envoie-moi bien vite ce +que je te demande et faisant ce sacrifice de tes sages +principes d’ordre, puise dans ta réserve les quelques +cents francs dont j’ai besoin absolument. Continue +à jouir de ta villégiature auprès d’une amie qui a +l’heur de te plaire beaucoup, en qui tu trouves sûrement +une société plus gaie que la mienne. Ne t’imagine +pas de vouloir jouer là-bas, encore, ton personnage +d’artiste. Puisque, pour un instant, tu en as la +possibilité, redeviens la vraie fille du monde que tu +aurais dû être… Hélas ! hélas ! nulle mère ne peut +souffrir plus que moi de la destinée qui est faite à +son enfant !…</p> + +<p>« Mais je ne veux pas t’attrister une fois de plus. +Au revoir, ma Denise. Reçois les plus affectueux +baisers de ta mère et amie,</p> + +<p class="sign">« Germaine <span class="sc">Muriel</span>. »</p> +</blockquote> + +<p>Denise reposa la lettre sur ses genoux. Loin devant +elle, c’était toujours le même horizon baigné +de clarté blonde, le même frémissement léger des +eaux bleues pointillées de voiles blanches ; dans l’air +chaud, la même joyeuse rumeur de vie… Mais elle +ne pouvait plus jouir de l’éblouissante fête de cette +matinée d’été. Ses yeux regardaient sans voir. Et, +amère, elle murmurait :</p> + +<p>— De l’argent, où en trouverai-je ? Maman sait +pourtant bien que, tout juste, nous avons la somme +nécessaire pour traverser les mois d’été pendant lesquels +je ne gagnerai rien. Si je lui envoie ce qu’elle +demande, que ferons-nous ensuite ?…</p> + +<p>Ah ! cette misérable question d’argent, sans cesse +renaissante, puisque ni sa mère ni son père même ne +savaient se plier aux obligations imposées pourtant +par leurs ressources étroites, comme elle en connaissait +le poids, elle qui avait la charge d’équilibrer le +chancelant budget ! Elle avait justement pressenti +que la lettre de sa mère lui ravirait sa fragile quiétude ! +Obsédée par le souci de répondre à la demande +de Mme Muriel, en même temps de lui rappeler, et +avec combien de discrétion ! quelle rigoureuse économie +leur était imposée, elle ne pouvait plus jouir +de la belle journée d’été.</p> + +<p>— Denise, ma petite, vous êtes devenue bien +songeuse, remarqua affectueusement, un peu plus +tard, Mme Champdray. N’oubliez pas que si votre +vieille amie peut vous être utile pour une chose +ou une autre, il faut recourir à elle tout simplement.</p> + +<p>Mais le tourment qui troublait Denise était de ceux +qu’elle jugeait devoir garder pour elle seule. Elle +remercia Mme Champdray, et même, pour répondre +à sa mère, après s’être livrée à d’énervants calculs, +elle attendit que son amie fût partie en excursion. +Alors seulement, sa lettre achevée, elle sentit moins +pesante, la mélancolie qui s’était abattue sur elle. +Quand elle revint à sa place favorite, dans le jardin, +elle n’avait plus dans l’âme que le désir d’oublier ses +préoccupations, si mesquines et si graves, dans la +paix profonde des fins de jour dont le silence tombait +sur elle, fait de calme et de douceur berceuse. Même, +elle n’ouvrit pas le livre qu’elle avait apporté et qui +restait abandonné sur ses genoux…</p> + +<p>Mais, derrière elle, la cloche d’entrée tinta. Était-ce +déjà Mme Champdray, qui revenait ? Non, à la +grille, un visiteur parlait à la femme de chambre +qui l’introduisait ; c’était Bertrand d’Astyèves. Il +était si près d’elle que, l’eût-elle voulu, elle n’eût pu +dérober sa présence. Elle n’y songea pas. Échapper +à elle-même lui semblait, à cette heure, désirable +par-dessus tout !</p> + +<p>D’ailleurs, ce n’était pas pour elle un étranger +importun que ce Bertrand d’Astyèves qu’elle savait +pouvoir tenir pour un agréable causeur, supérieur en +culture littéraire et artistique à la bonne moyenne des +hommes du monde. Et puis, son scepticisme ne l’empêchait +pas d’être bien femme ; et l’intuition que, +si la fantaisie lui en prenait, elle pourrait réduire à +sa merci ce beau garçon dédaigneux, l’animait d’une +complexe sensation de revanche, d’ironie triste, et +aussi d’indulgence pour la franchise hardie avec +laquelle il la recherchait.</p> + +<p>Voyant qu’elle avait eu vers lui un geste léger +d’accueil, il s’approchait :</p> + +<p>— Je vous fais toutes mes excuses de troubler +ainsi indiscrètement votre solitude. Je venais présenter +mes hommages d’arrivée à Mme Champdray, +que l’on m’avait dit être, en général, chez elle, à la +fin de l’après-midi.</p> + +<p>— Elle ne tardera pas, en effet, à rentrer. Voulez-vous +l’attendre ?</p> + +<p>— Si vous daignez m’y autoriser.</p> + +<p>Elle sourit un peu.</p> + +<p>— Je pourrais vous répondre que je n’ai pas qualité +pour vous autoriser ou non. Mais ce serait vraiment +oublier que je suis traitée ici en enfant de la maison +et me montrer très ingrate. Au nom de Mme Champdray, +soyez donc le bienvenu. Je ferai de mon mieux +pour bien pratiquer l’hospitalité en son absence.</p> + +<p>Il s’inclina, envahi par une sensation de plaisir +très vif. Le hasard lui était plus favorable qu’il n’eût +jamais osé l’espérer.</p> + +<p>— Je vous remercie et j’use de votre bonne grâce, +au risque d’être un gêneur, car vous lisiez.</p> + +<p>Elle eut, de nouveau, le fugitif sourire qui donnait +au visage une délicieuse expression de toute jeunesse.</p> + +<p>— J’aurais lu, peut-être, sans doute même ; mais +quand vous êtes arrivé, je faisais, je crois bien, +tout comme les petites filles, je rêvassais en regardant +le paysage qui m’est un ami avec lequel +je m’oublie en interminables conversations ! Avouez +qu’il mérite tant d’honneur et que, si accueillant +que soit le salon de Mme Champdray, le jardin où +je vous retiens vaut mieux encore pour la vue dont +on y jouit…</p> + +<p>Et, du geste, elle indiquait l’horizon dont le large +cercle enveloppait le lac, les montagnes noires de +sapins, les coteaux veloutés par l’herbe haute, la +petite ville souriante et, s’en détachant, la route +étroite et blanche qui fuyait, dominée par la chaîne +onduleuse des Vosges que le crépuscule bleuissait, +toutes sombres sous le ciel rose du couchant.</p> + +<p>Et Bertrand pensa tout à coup qu’il se souviendrait +toujours du paysage évoqué par la voix musicale +dont l’accent venait, une fois encore, de trahir une +si forte intensité d’impression. En son dilettantisme, +il goûtait tout à la fois la beauté des choses et l’effleurement +de cette âme de femme, palpitante de vie +ardente et jeune dans une forme charmante. Et, très +sincère, il dit :</p> + +<p>— Vous avez bien raison de planter ici votre tente ! +Les minutes doivent s’y écouler exquises, surtout +quand on a le secret d’y enfermer… tout ce que vous +y mettez…</p> + +<p>— Tout ?… Mais laissez-moi vous dire que vous +ne savez guère quel est ce « tout » !</p> + +<p>— Oh ! je le devine bien un peu.</p> + +<p>— Vraiment ?… Quelle ambition grande ! M’expliquerez-vous +d’où vous prenez le droit de l’avoir ?</p> + +<p>Il se mit à rire.</p> + +<p>— C’est la récompense de mes profondes méditations.</p> + +<p>— De vos méditations… à mon sujet ?</p> + +<p>— Si j’osais, je répondrais… oui. Ne m’en veuillez +pas trop de mon audace. Elle vient de ce que… +Mais faut-il vous avouer quelque chose ?</p> + +<p>— Quoi donc ?… Avouez toujours, nous verrons +ensuite…</p> + +<p>— Eh bien, elle vient de ce que j’ai rarement +rencontré de femme qui, autant que vous, m’induise +en tentation de curiosité et d’investigations psychologiques !</p> + +<p>Elle arrêta sur lui ses larges prunelles, dont +la chaude lumière laissait pourtant les secrets +de l’âme bien voilés. Une lueur d’amusement y +brillait, tandis qu’elle interrogeait, un peu moqueuse :</p> + +<p>— Et alors, ayant succombé à la tentation, vous +êtes arrivé à la conclusion que vous pourriez, à merveille, +démêler ce qui se passe dans mon cerveau, +étant donné que, par discrétion, vous avez, bien +entendu, laissé mon cœur de côté ?…</p> + +<p>Du même ton de badinage qui atténuait ses paroles, +il dit en souriant :</p> + +<p>— J’ai, au contraire, constaté que vous étiez très +difficile à connaître. Or le mystère attire fatalement +les curieux de mon espèce.</p> + +<p>Elle secoua la tête. Appuyée au dossier de son +fauteuil de paille, elle regardait droit devant elle, et +il apercevait seulement le profil souple, les lèvres +un peu entr’ouvertes par une expression de scepticisme.</p> + +<p>— Vous me faites trop d’honneur ! J’imagine que +si les curieux pénétraient le mystère qui les tente, — surtout +parce que c’est le mystère ! — ils se +trouveraient alors fort déçus et s’aviseraient qu’ils +se sont mis en bien inutiles frais d’imagination !</p> + +<p>— Non, fit-il hardiment. De cela, je suis bien sûr !</p> + +<p>— Parce que ?</p> + +<p>— Parce qu’il y a en vous plusieurs personnes +possédant chacune ses richesses propres et son imprévu…</p> + +<p>Elle eut un imperceptible froncement de sourcils +et le regarda bien en face, intéressée malgré elle, +pourtant.</p> + +<p>— Je ne comprends pas très bien. Aussi quoique +je déteste me voir mise en jeu, je serai, pour une +fois, indifférente à cette impression afin d’apprendre +quelles sont les différentes femmes que vous avez +découvertes en moi. Il est toujours bon de s’instruire, +n’est-ce pas ?</p> + +<p>— Du moins, les gens sages l’affirment. Mais je +pense qu’en la circonstance, vous êtes savante à ne +pouvoir désirer l’être davantage ! Ne vous moquez +donc pas de ma petite science et des résultats de mon +humble travail d’observation… La première <i>vous</i> que +j’ai rencontrée chantait chez Mme Arnales, où, dédaigneuse, +elle enthousiasmait un public de snobs, qui +l’écoutait pourtant de son mieux ; sans mériter, d’ailleurs, +pareille fortune, je le reconnais en toute conviction… +Et cela est ma très modeste opinion !</p> + +<p>Cette fois, elle riait franchement.</p> + +<p>— Vous faites bien d’ajouter cette explication, +car j’allais renier cette <i>moi</i>, si ridiculement juchée +sur le piédestal de sa haute opinion d’elle-même.</p> + +<p>— Vous l’eussiez reniée, soit ! Mais si vous daigniez +livrer toute votre pensée, vous avoueriez que +vous teniez en piètre considération, la partie peut-être +la plus brillante de votre brillant auditoire, et +que les hommages les plus respectueux étaient impuissants +à monter jusqu’à vous !</p> + +<p>Presque bas, elle murmura avec amertume :</p> + +<p>— Les plus respectueux !…</p> + +<p>— Oui, les plus respectueux ; il n’en est pas d’autres +qui puissent s’adresser à vous…</p> + +<p>De nouveau, elle le regarda bien droit et elle le +comprit si sincère, — en cette minute-là, du moins ! — qu’elle +eut envie de lui crier merci. Mais ses yeux +seuls murmurèrent le mot qui scellait un lien fragile +tendu tout à coup entre eux.</p> + +<p>— Me direz-vous comment vous êtes arrivé à +une telle conclusion quant à mes impressions chez +Mme Arnales ?</p> + +<p>— En vous entendant chanter chez Mme Champdray +et chez Vanore. Vous étiez toujours la même +admirable artiste, — laissez-moi vous le dire, c’est +tout uniment la vérité…, — mais vous n’aviez +plus à faire l’effort d’oublier votre public ; vous vous +sentiez trop bien, chez Vanore, en union d’âme avec +ceux qui vous écoutaient, des fervents de musique +comme vous-même… Aussi, comme vous avez +chanté ce soir-là ! Je crois que dans mes plus vieux +jours, je posséderai encore vivant le souvenir de +l’absolue jouissance artistique que je vous ai due +pendant cette inoubliable soirée.</p> + +<p>Son visage se rosa un peu, tant était expressif +l’accent de d’Astyèves. Sans répondre, elle songea +tout haut, très simple :</p> + +<p>— Oui, je me souviens de la soirée dont vous +parlez… La nuit était admirable !… Je me rappelle +que, tout en chantant, je la regardais, et sa beauté +opérait sur moi comme un charme… Encore une +autre <i>moi</i>, celle qui subit si fort la magie des belles +nuits d’été…</p> + +<p>— La même qui, ce matin, trouvait exquis d’aller +à la dérive sur le lac…</p> + +<p>Sur sa bouche, glissa le mystérieux sourire, moqueur +et caressant :</p> + +<p>— Décidément, vous êtes un homme de grande +perspicacité ! Comment avez-vous deviné que je +goûtais autant mes promenades sur le lac ?</p> + +<p>— Il suffisait de vous voir, vos rames abandonnées, +pour vous sentir conquise toute par la beauté +souriante de ce paysage de verdure et d’eau bleue…</p> + +<p>Elle regardait, vers les montagnes lointaines, le lac +qui se moirait de pourpre et d’or et, pensive, elle dit :</p> + +<p>— C’est vrai, j’aime Gérardmer… Vous, pas ?</p> + +<p>— Oh ! moi, je l’ai exploré, depuis mon arrivée, +en trop mondaine compagnie pour avoir eu le loisir +même d’en sentir le charme…</p> + +<p>— Eh bien, si vous voulez être séduit en une +seule promenade, si vous ne craignez pas les montées +un peu abruptes, allez-vous-en, à votre heure +favorite, sans importune société, en un lieu tout +près d’ici, appelé les Gouttridos. Vous y trouverez +une ferme isolée sur la hauteur d’une colline, au +milieu d’une petite prairie qui dévale vers un creux +de vallon tout boisé… Puis, par delà le lac, vous +apercevrez un lointain de montagnes fuyant les +unes derrière les autres, obscures ou presque pâles +dans la lumière. Autour de vous, ce sera un calme +vivant, un souffle d’air vif délicieux, pur comme l’eau +des sources de ce pays !… Et tout cela vous fera +rêver ou penser, — selon que vous avez une âme +de poète ou de… philosophe… Tout cela vous charmera, +si vous avez des yeux de peintre. Et tout +cela vous laissera indifférent, si vous avez tout bonnement +une âme mondaine de clubman !</p> + +<p>— Espèce d’âme que vous méprisez de toutes +vos forces ! Ah ! quelle artiste vous êtes aussi pour +peindre la nature !…</p> + +<p>De la sentir ainsi vibrante, le désir impérieux se +ravivait en lui, — envahissant comme un flot, — de +tenter de l’éveiller à l’amour qui ferait d’elle une +incomparable créature, de conquérir son âme et sa +pensée closes, pour obtenir le don entier de sa jeune +beauté.</p> + +<p>L’idée vague flottait en lui que l’heure avançait, +que, peut-être, il eût dû prendre congé. Mais il ne +se résignait pas à dire les mots qui rompraient le +charme que tout son être subissait, surtout à cette +heure exquise des fins de jour qu’il aimait entre +toutes. Les paroles que les âmes entendent lui +montaient aux lèvres. Il se tut, pourtant, mais sans +avoir le mérite d’avoir résisté à la tentation. La +cloche d’entrée vibrait de nouveau, et Mme Champdray +apparaissait sur le seuil du jardin.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak">VIII</h2> + + +<p>Dans son grand cabinet de travail, ouvert sur +l’horizon du lac, où la lumière pénétrait doucement +tamisée par les larges stores écrus, Mme Champdray +écrivait. Elle s’arrêta, entendant sous sa fenêtre +la voix de Denise et, repoussant un peu le feuillet +que noircissait sa haute écriture, presque masculine, +elle appela :</p> + +<p>— Denise, vous sortez ?</p> + +<p>La porte s’ouvrit.</p> + +<p>— Oui, madame. Peut-on, sans vous déranger, +entrer vous dire au revoir ?</p> + +<p>— Entrez, enfant. Vous êtes toujours la très +bien venue. Où courez-vous encore après avoir circulé +toute la matinée ? intrépide petite promeneuse.</p> + +<p>— Ce matin, je n’étais pas en route pour mon +plaisir. J’avais la répétition du concert de charité au +casino et de la messe en musique de dimanche. Vanore +est sans pitié quand il s’agit de me produire. Toutes +les occasions lui paraissent bonnes.</p> + +<p>— Parce que, sachant mieux que personne tout +ce que vous valez, petite, il est fier de vous et prépare, +dans son affection pour vous et dans son +amour pour la musique, votre avenir d’artiste dont +vous ne vous souciez pas assez.</p> + +<p>Une ombre voila le jeune visage souriant.</p> + +<p>— Follement, j’espère toujours y échapper, +quoique chaque jour me pénètre davantage de la +conviction que j’espère en vain. Les circonstances +seront plus fortes que moi, et le théâtre me prendra +à un moment ou à un autre. Pendant que je suis +ici, au moins, je veux l’oublier…</p> + +<p>— Et moi, maladroite, je vous rappelle vos craintes, +ma pauvre petite. Pourtant Dieu sait que je +trouve sage de vivre pleinement dans l’heure présente +quand elle n’est pas trop mauvaise… Fuyez-moi, +ma chérie. Allez-vous-en jouir de cette belle +journée… Où cela ?</p> + +<p>— Aux Gouttridos. Mme Vanore y emmène goûter +ses enfants et leurs amis.</p> + +<p>— Une petite fête enfantine à laquelle leur père +se dérobera, tandis que le bon Grisel y figurera allégrement +dans la certitude de vous y retrouver. Ma +mie, ayez donc un peu pitié de ce garçon et ne lui +tournez pas absolument la tête comme aux autres…</p> + +<p>— Aux autres ?…</p> + +<p>Mme Champdray sourit :</p> + +<p>— Je parle de la colonie masculine habitant la +villa Arnales qui m’a l’air de brûler en votre honneur +plus ou moins discrètement.</p> + +<p>— Comme on brûle pour un modeste professeur +de chant, puisque c’est surtout le personnage que je +remplis chaque jour en ce moment chez Mme Arnales.</p> + +<p>— Une vraie corvée que vous avez acceptée là, +enfant. Il fallait confier à Vanore le soin de leur +déclarer que les amateurs de leur qualité ne devaient +point se mêler de chanter sa musique et laisser ces +musiciennes, du genre perruches, patauger à leur +aise dans les chœurs qu’elles ont la regrettable ambition +d’exécuter !</p> + +<p>Une amertume un peu mélancolique effleura la +bouche fraîche.</p> + +<p>— Ç’aurait été plus agréable pour moi évidemment, +car j’ai le caractère si malheureux que le professorat +me paraît sans nul charme ; mais ce n’eût +pas été raisonnable. Et, bon gré, mal gré, je dois être +sage !</p> + +<p>Elle s’arrêta court, ne voulant pas s’abandonner à +d’inutiles confidences sur ses soucis matériels. Ah ! +oui, certes, elle n’avait que trop de motifs de ne +négliger nulle occasion de parer aux dépenses inattendues +provoquées par la façon de vivre de +Mme Muriel, aux eaux. Mais cela ne devait regarder +qu’elle seule. Et, sans permettre à sa vieille amie +de lui répondre, elle poursuivit, s’obligeant à trouver +un accent gai :</p> + +<p>— D’ailleurs, ces séances musicales ne sont pas +aussi absolument insipides que vous le supposez ! +Elles se trouvent coupées par toutes sortes d’incidents +pouvant être qualifiés d’amusants, quand on +les regarde d’un certain côté. Ce sont les conseils et +les appréciations de Mme Arnales sur l’effet des +chœurs, les rappels à l’ordre adressés à Sabine qui +bavarde, flirte hors de propos, et riposte aux observations +avec sa désinvolture pittoresque, les impatiences +contenues d’Yvonne, quand elle s’aperçoit +trop bien de tout ce qui manque à sa voix, etc., etc… +C’est une façon de vraie petite comédie qui se joue +aux répétitions ! Les choristes masculins, heureusement, +relèvent le niveau des chanteurs. Plusieurs +sont vraiment bons musiciens…</p> + +<p>— Surtout d’Astyèves, n’est-ce pas ? Ce garçon +est décidément doué à merveille en tout. Il est né +pourvu de ce qui peut constituer un séducteur moderne… +Physiquement, il a pour lui son allure de +gentilhomme, aujourd’hui on dit de clubman aristocratique… +Au moral, il possède une très vive +intelligence de raffiné, une discrète ambition, un +égoïsme nonchalant et distingué d’homme de goût +habitué à suivre sa seule fantaisie, à rechercher les +choses finement délectables, pour sa propre satisfaction ; +susceptible d’emballements violents que sa +froide volonté saura toujours maîtriser, coûte que +coûte, quand il le jugera sage, ayant juste assez de +cœur pour réussir à jouer un personnage de charmeur, +sans compromettre son propre repos… Une +nature intéressante à étudier, en somme ; sinon à +laquelle il faudrait se fier ! Cet homme, si chevaleresquement +courtois pour les femmes, saurait, j’en suis +sûre, se montrer cruel, — dans l’ordre sentimental, +s’entend ! — non pas avec une inconscience, mais +avec une insouciance parfaite !</p> + +<p>Mme Champdray avait parlé d’un seul jet de pensée, +avec la mordante vivacité dont elle était coutumière +quand un sujet la préoccupait. Denise, droite +devant elle, le regard enfui vers les lointains fleuris +du jardin, l’écoutait attentive, devinant que ce jugement +très net, qu’elle sentait si juste, lui était délicatement +destiné. Car la femme clairvoyante qu’était +Mme Champdray avait vite pénétré l’œuvre de séduction +entreprise par Bertrand d’Astyèves, volontairement +ou non…</p> + +<p>Une seconde, le regard de Denise s’arrêta dans +celui de sa vieille amie, avouant sans honte qu’elle +avait compris le conseil ; puis, se penchant, d’un +geste d’affection, elle embrassa Mme Champdray :</p> + +<p>— Merci de veiller ainsi sur votre fille ! Mais ne +craignez rien pour elle… Vous savez que les circonstances +se sont chargées de la rendre aussi sceptique +que votre prudence peut le souhaiter et qu’elle est +bien résolue à ne pas se permettre de souffrir par le +fait de M. d’Astyèves ni d’un autre…</p> + +<p>— Et ce sera sagement à elle !… Sur cette double +conclusion, sauvez-vous, ma chérie, vous serez en +retard, et j’oublie, moi, tout à fait mes paperasses +en bavardant avec vous.</p> + +<p>Elle obéit et sortit.</p> + +<p>Dehors, c’était toujours la fête lumineuse d’un été +remarquablement beau. A travers les frondaisons +vertes, l’air vibrait de chaud soleil et bruissait dans +les aiguilles des sapins dont la senteur subtile flottait +dans la brise… Et une fois encore, tandis que +de son pas souple, elle descendait la côte des Xettes, +toute la jeunesse de Denise lui monta au cerveau, la +pénétrant de l’invincible besoin d’oublier tout souci +dans la sérénité de l’heure présente. En bas de la +côte, elle dut s’arrêter, au moment de traverser la +route pour gagner le sentier qui grimpait aux Gouttridos. +Dans un fin poudroiement de poussière, un +mail arrivait, lancé au trot de ses quatre chevaux +dont les sabots heurtaient la terre très sèche, celui +des Arnales illuminé de visages jeunes, de robes +claires, de chapeaux fleuris…</p> + +<p>Un petit sourire de raillerie retroussa une seconde +la bouche de Denise :</p> + +<p>— Eux en haut ! moi en bas, dans la poussière, +ainsi qu’il convient ! Comme c’est symbolique !</p> + +<p>Les hommes s’étaient découverts pour la saluer, +plus d’un, avec le regret ravivé qu’elle se fût refusée +le matin à faire partie de la promenade. Bertrand +d’Astyèves, lui, n’était pas parmi eux ; peut-être +retenu auprès de sa mère, arrivée depuis plus d’une +semaine à Gérardmer, et installée dans une villa où +il habitait maintenant avec elle.</p> + +<p>Il avait su la décider à ce voyage en lui laissant l’espoir +que son séjour à Gérardmer, en même temps que +les Arnales, pourrait favoriser le mariage avec Yvonne +que souhaitait tout bas son ambition maternelle.</p> + +<p>La vérité, c’est qu’il avait voulu reconquérir sa +liberté d’action qu’il ne pouvait posséder, étant +l’hôte de Mme Arnales, afin d’user à son gré de +toutes les occasions de rencontrer Denise, sans être +entravé par l’hospitalité reçue.</p> + +<p>Et cela, elle l’avait bien deviné, avant même qu’il +le lui eût hardiment avoué dans l’abandon soudain +d’une causerie…</p> + +<p>Oh ! ces causeries, comme elles avaient été nombreuses, +nouant entre eux d’indéfinissables liens +dont elle avait à peine conscience. Tout à coup, +parce qu’elle regardait en arrière vers ces jours +d’août qui s’étaient écoulés légers et doux, elle +s’apercevait soudain de la place qu’y avait tenue +Bertrand d’Astyèves. A peu près quotidiennement, +elle l’avait vu, pendant des excursions faites en une +même société ; aux brillantes réceptions de Mme Arnales +où elle remplissait son personnage d’artiste ; +et bien plus, bien mieux encore, durant d’exquises +soirées musicales chez les Vanore et chez +Mme Champdray. Ensemble, ils avaient parlé de +toutes choses, en des conversations qui, jamais, ne +se ressemblaient ; quelques-unes avaient été spirituellement +gaies ; d’autres, presque graves, les +meilleures peut-être… D’autres encore avaient ressemblé +à des escarmouches dans lesquelles leurs +deux personnalités, — masculine et féminine, — s’attiraient, +se dérobaient, se heurtaient, se séduisaient ; +dans lesquelles, sourdement, grondait la +passion de l’homme…</p> + +<p>Et, sans cesse, partout, elle lui avait senti la +même curiosité, le souci constant d’elle, vers qui il +était jeté par l’attrait violent dont elle avait eu l’intuition +dès leurs premières rencontres. Elle avait +reçu de lui ces mille soins délicats et discrets qui +disent à une femme qu’elle est l’unique, fût-ce +même pour un fugitif instant… Mais toujours aussi, +avec sa clairvoyance de vierge qui sait, elle avait +senti le frôlement d’un désir impérieux de la conquérir, +de faire naître en elle, le même vertige qui l’entraînait, +lui…</p> + +<p>D’abord indifférente et sceptique, elle s’était dérobée, +dédaigneuse de cette attention dont il lui faisait +l’honneur ; autant qu’elle l’était des hommages des +autres hommes rencontrés chez Mme Arnales, qui, +tous, pour peu qu’elle parût y consentir, lui eussent +volontiers murmuré qu’elle était mieux que belle, +exquisement faite pour éveiller l’amour ! Pourquoi +donc peu à peu, l’avait-elle distingué parmi les +autres ? Comment avait-il su l’intéresser, l’étonner, +la charmer même quelquefois ; faire qu’elle ne s’offensât +pas d’être recherchée par lui avec une sorte +d’audace passionnée qui contredisait bizarrement +son apparence de froideur nonchalante…</p> + +<p>Songeuse maintenant, elle avançait d’une allure +plus lente, sa pensée, aiguisée par les dernières réflexions +de Mme Champdray, fouillant dans son +souvenir pour y chercher le pourquoi de l’intense et +nouvelle sensation d’allégresse sans nom, dans +laquelle il lui semblait délicieux de vivre. Était-il +possible que le parfum d’amour dont Bertrand l’enveloppait +en fût l’aliment ; qu’elle, toujours si bien +gardée dans sa hautaine volonté de ne se permettre +ni un rêve, ni un espoir, pût avoir laissé cet étranger +se mêler même un peu à sa vie solitaire, alors +que, jamais, il ne devait être rien pour elle !… Puisqu’elle +n’était pas de celles qu’on épouse, elle ne +devait pas s’exposer à ce qu’on pût la croire des +autres…</p> + +<p>Lui, Bertrand, comment la jugeait-il ?… Une +rougeur passa sur son visage. Gravement, elle songea :</p> + +<p>— Il me faut prendre garde à moi ! En ce moment, +j’ai trop fort le désir d’aimer, le besoin d’être +aimée. Et je n’en ai pas le droit…</p> + +<p>Une impatience fière la secouait d’être faible +ainsi, de ne pouvoir mieux étouffer la plainte sourde +de son cœur de vingt ans. Certes non, elle n’aimait +pas d’Astyèves ! Mais c’était déjà trop qu’il lui plût +si fort, qu’elle goûtât vraiment sa présence, qu’elle +éprouvât un dangereux plaisir à le sentir, près d’elle, +tout vibrant du trouble où elle le jetait, non plus +seulement par son chant, mais par son charme de +femme. Si sûre d’elle-même qu’elle pût espérer +l’être, la sagesse lui criait de se dérober — pour +n’être pas tentée, — à la douceur grisante de se +savoir la toute-puissante…</p> + +<p>— Mademoiselle Muriel, peut-on vous accompagner ?</p> + +<p>Elle tourna la tête, arrachée brusquement à sa +rêverie. En bas de la rude côte qui montait aux +Gouttridos, elle aperçut la figure ronde et souriante +de Charles Grisel qui soulevait son chapeau de paille +pour la saluer. Jeté sur ses larges épaules, des épaules +de charretier, disait dédaigneusement Yvonne Arnales, +il portait un filet gonflé de paquets.</p> + +<p>En quelques enjambées, il l’eut rejointe et alors +s’arrêta, pour tamponner son front moite, son cou +vigoureux que le soleil avait tanné et qui luisait, +avec des tons de cuivre, dans la blancheur du col de +flanelle.</p> + +<p>— Quelle chaleur ! Comment pouvez-vous trotter +si vite, mademoiselle Denise ! Je vous voyais détaler +avec tant de prestesse que j’ai eu peur un instant +de ne pouvoir vous rejoindre. Vous êtes une sylphide… +Auprès de vous, je me produis l’effet d’un +éléphant !</p> + +<p>Il parlait avec sa bonne humeur communicative, +immobilisé pour reprendre haleine, sa large poitrine +de garçon trop gros, se dilatant éperdument. Il était +si serviable et de commerce si facile, qu’elle lui accordait +une bonne amitié, lui pardonnant une inconsciente +et naïve vanité de sa grande fortune de manufacturier, +son manque de distinction qui n’atteignait, +d’ailleurs, point la vulgarité, son absence +totale de culture artistique, voire même littéraire, +avec une intelligence très vive d’homme d’affaires.</p> + +<p>A cette heure, où il troublait sa songerie, il n’était +guère le bienvenu. Mais il paraissait si content de +l’avoir rencontrée qu’elle n’eut pas le courage de se +dérober et, résignée, elle interrogea, attendant de +bonne grâce qu’il eût retrouvé assez de souffle pour +entreprendre la montée :</p> + +<p>— Mme Vanore est déjà partie avec les enfants ?</p> + +<p>— Oui, des enfants, des gouvernantes et une voiture +à âne, emportant les provisions du goûter.</p> + +<p>— Y en avait-il donc tant que cela ?</p> + +<p>— Mais… suffisamment ; j’y ai veillé et je crois +que nous goûterons bien !</p> + +<p>Il avait une telle conviction d’accent qu’elle se mit +à rire, distraite, malgré elle, de ses préoccupations.</p> + +<p>— Est-ce que vous seriez gourmand ?</p> + +<p>— Très gourmand ! je l’avoue à ma grande confusion. +J’espère qu’en vous faisant ma confession, je +ne vous choque pas trop, vous qui avez l’appétit +d’oiseau d’une Parisienne. Pour me pardonner ce +défaut, si vous jugez que c’en est un, songez que +dans notre province, les distractions chôment et que +les bons repas finissent par en constituer une qui +n’est pas à dédaigner. Ma table est célèbre dans +notre région !</p> + +<p>De toute évidence, il en était satisfait, — comme +de tout ce qu’il disait ou faisait, — mais avec tant +de candeur, qu’on eût été bien rigoureux de lui en +vouloir. Instinctivement, Denise s’était remise à +marcher. D’un pas lourd, il la suivit sur la route ensoleillée +où, trop rarement, des bouquets d’arbres +jetaient leurs découpures d’ombre. Il répliquait avec +le même entrain :</p> + +<p>— Je voudrais bien, mademoiselle, vous faire +goûter de ma cuisine, car elle serait digne de vous, +j’en suis sûr, et capable de vous rendre gourmande +à votre tour ! Et puis, j’aimerais beaucoup à vous +faire connaître ma maison et mes serres qui sont tout +à fait remarquables, disent tous les connaisseurs, +mes usines et mes terres qui les entourent, riches +en bois superbes dont les chasses sont fameuses. Ne +pourriez-vous…</p> + +<p>Et soudain son accent devint presque timide, ses +yeux bleu pâle prirent une expression de prière :</p> + +<p>— Ne pourriez-vous venir avec les Vanore passer +une journée chez moi ?… Je serais très heureux +de vous faire les honneurs de ma maison. Elle ne +vous déplairait pas, il me semble. Le salon est orné +de belles tentures que m’a procurées un tapissier de +Paris. Vous trouverez, par exemple, qu’il y manque +un piano ; mais je ne suis malheureusement pas musicien +du tout. Jamais je ne l’avais regretté avant +cet été, quand j’ai vu comme tous trouvaient beau +ce que vous chantez…</p> + +<p>— Cela ne vous semble pas ainsi ? interrogea-t-elle, +amusée de nouveau.</p> + +<p>De son accent de bonne humeur, il avoua, sans +façons :</p> + +<p>— La musique de Vanore me paraît un bruit discordant +et incompréhensible, qui me ferait volontiers +hurler comme une bête ! Je puis le déclarer carrément, +car il le sait et en rit. Et pourtant, croyez-moi, +c’est la simple vérité que je vous dis ! Quand vous la +chantez, elle me semble tout autre… Le son de votre +voix est une caresse…</p> + +<p>Un pli léger raya le front de Denise ; et, pour empêcher +que la conversation n’évoluât vers elle, sans +relever les paroles du jeune homme, elle reprit, la +pensée un peu distraite :</p> + +<p>— Vous ne devez guère avoir de loisirs pour regretter +de n’être pas musicien ! Vos journées semblent +remplies par tant d’occupations !</p> + +<p>— Ah ! diable, oui, elles le sont ! bien plus encore, +j’en suis certain, que vous ne pouvez l’imaginer ; +tellement que je me sens tout désorienté quand je +me vois, par hasard, comme ici, libre de disposer de +mes heures pour mon seul plaisir !</p> + +<p>— Cela ne vous paraît pas très agréable ?</p> + +<p>— Agréable, oui, dans une certaine mesure… +Mais, par moments, j’ai l’impression de commettre +une mauvaise action en me déchargeant ainsi de mon +travail, alors que mes ouvriers continuent à peiner +pour moi ! C’est que, voyez-vous, mademoiselle Denise, +je vis tellement mêlé à eux, que nous finissons +par former tous une grande famille dont je me sens +le chef, un peu le père… Et il n’est pas chic à un père +de famille de prendre des vacances quand ses enfants +en sont sevrés !</p> + +<p>Une vraie sympathie éclairait le regard dont +Denise enveloppa une seconde son robuste compagnon +de route. Elle savait qu’il était réellement +bon, que son exclamation n’était pas une phrase +vaine, et elle eut un sourire très amical pour lui +répondre :</p> + +<p>— Je crois qu’en pensant ainsi, vous devez bien +simplifier le problème, qu’on dit si difficile à résoudre, +des rapports entre les patrons et les ouvriers !</p> + +<p>— Bah ! il ne l’est pas autant que le prétendent +tous les politiciens de malheur dont le terrible bavardage +envenimerait toutes les situations ! Ah ! que +je les exècre ! Autant que les écrivassiers qui, à +tort et à travers, se mêlent de donner leur avis, +au gré de leur imagination, sur ce qu’ils appellent +la question sociale, alors qu’ils n’y connaissent rien, +mais rien du tout ! en somme, parce qu’il leur manque +l’expérience que nous autres, hommes d’action, +pouvons seuls avoir… Sapristi ! qu’ils se taisent +donc sur ce qu’ils ignorent ! S’ils veulent barbouiller +du papier, qu’ils imitent la foule de leurs confrères +qui se complaisent à couper des cheveux en +quatre, à disséquer leurs soupirs et à présenter la +vie humaine comme un écheveau d’inextricables +difficultés… alors qu’en vérité, elle est si simple ! +Ne trouvez-vous pas ?</p> + +<p>Si simple ! En l’entière sincérité de son âme, il en +jugeait ainsi ; et, une seconde, Denise l’envia, elle +qui ne savait que trop combien, au contraire, peut +être douloureusement compliqué le problème d’une +destinée ! D’instinct, il s’était arrêté, mis hors +d’haleine, autant par sa loquacité que par la rudesse +de la côte, pénible pour sa corpulence ; et, d’un œil +d’envie, il considérait le bouquet d’arbres qui avoisinait +la ferme des Gouttridos, but de leur excursion. +Elle, pensive, regardait l’horizon qui, superbement, +s’élargissait à leurs pieds, moiré d’ombres et +de lumières, enserrant de ses montagnes bleues la +nappe étincelante du lac…</p> + +<p>Secouant la tête, elle dit d’un ton léger, peu soucieuse +de discuter avec Grisel :</p> + +<p>— Non, je ne suis pas tout à fait de votre avis, +ni sur la simplicité de la vie, ni sur la réprobation +que méritent, d’après vous, les écrivains qui étudient +uniquement nos pauvres âmes avec un intérêt +que je comprends fort !… peut-être parce que je vis +auprès de Mme Champdray, qui est une admirable +psychologue. Songez que nos actes, surtout les +plus graves ne sont, en somme, que la mise en +œuvre de nos idées, de nos sentiments ! Comment +ne pas s’intéresser tout d’abord à leur origine ?</p> + +<p>La figure joyeuse de Charles Grisel s’était un peu +assombrie. Il semblait perplexe, presque confus, +et se remit à marcher, la tête penchée vers la terre, +blonde de soleil :</p> + +<p>— Vous trouvez, n’est-ce pas ? que je parle +comme un ignorant, un idiot ! et que je ferais mieux +de me taire que de juger de ce qui n’est pas de ma +compétence…</p> + +<p>— Mais du tout ! Je…</p> + +<p>— Oh ! si, si ! Et vous avez raison ! Je suis un +homme d’affaires, rien de plus ! Je ne me connais +pas un brin aux choses de l’esprit, et les méditations +philosophiques me sont impossibles. Elles m’endorment +fatalement ! Pourtant, je ne suis pas tout à +fait ennemi de la lecture. Je reçois cinq ou six +journaux d’opinions contraires, afin d’éclairer mon +jugement ; mais les romans ne sont guère mon fort. +Puisque je vous fais mon humble confession, je +vous avouerai que je n’ouvre guère ces sortes de +bouquins-là que, par hasard, en chemin de fer. +Ainsi, l’autre jour, en venant ici, j’en ai acheté un, +qui ne m’a pas ennuyé, d’ailleurs, car il renferme +des idées justes. Je l’avais choisi parce que je +sais son auteur un de nos plus célèbres écrivains !</p> + +<p>— Quel était ce roman ? questionna Denise intriguée.</p> + +<p>— <i>Le Maître de forges.</i> Il est vraiment fait +avec beaucoup de talent et je comprends que l’auteur +ait tant d’admirateurs ! Vous l’avez lu ?</p> + +<p>— Oui, je le connais…, dit-elle évasivement, +redoutant un peu une digression littéraire de Grisel, +qui n’eût pas plus hésité sur ce sujet que sur celui +de ses machines ou de ses propriétés…</p> + +<p>Mais si, volontiers, il eût développé son sentiment +sur le roman en question, stimulé par le désir de ne +point passer pour un complet illettré aux yeux de +Denise, il n’en eut pas le loisir, car la ferme était +atteinte ; et, dévalant à leur rencontre, accourait +Jean Vanore, l’aîné des enfants, le fidèle chevalier +de Denise, qui la saluait d’une exclamation de reproche :</p> + +<p>— Comme vous arrivez tard ! Maman avait peur +que vous ne veniez pas. Vous lui aviez promis +d’être ici de bonne heure !</p> + +<p>Prestement, Grisel riposta :</p> + +<p>— C’est moi qui ai retardé Mlle Muriel, en lui +demandant la permission d’être son cavalier… Et +les gros individus de mon espèce ne montent pas +vite ! Ne la gronde pas, mon garçon… Et puis, +mets-toi bien dans la tête que, autant que toi, j’aime +la compagnie de Mlle Denise… Chacun son tour +d’en profiter !…</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak">IX</h2> + + +<p>Tout en parlant, ils avaient laissé la route derrière +eux et entraient dans la prairie qui, sous les +arbres, s’allongeait tout autour de la chaumière du +tisserand. Solitaire sur le flanc de la colline, elle y +dominait le large horizon des sommets onduleux, +des plaines vertes, des ravins boisés que mouillait la +fraîcheur d’invisibles ruisselets, creusant, parmi les +mousses, leur fin sillage.</p> + +<p>Mais de cette beauté des choses qui, au premier +regard, pénétrait Denise, si souvent qu’elle en eût +joui déjà en ce lieu même, nul sûrement ne prenait +souci à cette heure aux Gouttridos… Ni le tisserand +qui, derrière sa petite fenêtre, travaillait sans jamais +tourner la tête vers l’admirable paysage, courbé impassible +sur son métier ; ni sa femme, absorbée +comme lui par sa tâche, dans la pièce basse où s’épandait +l’odeur forte des <i>géromés</i> empilés sur des claies, +près du lit… Tous deux, enfermés dans l’humble +monde de leur labeur quotidien, n’entrevoyaient +rien au delà, ni au dehors, l’âme sans désir, la pensée +muette, à peine distraits par la présence de ces étrangers +qui venaient, pour une heure, leur demander +l’ombre fraîche de leurs arbres ; indifférents à l’éclat +de la gaieté des petits, dont les rires montaient, en +sonorités claires, dans l’air chaud.</p> + +<p>Toute rouge sous son grand chapeau de paille, +tour à tour impatientée et amusée par les évolutions +capricieuses des enfants autour d’elle, Mme Vanore +s’affairait avec les gouvernantes dans les apprêts +de leur goûter. Ils étaient une dizaine, fillettes et +garçons, dont l’aîné se trouvait être Jean, qui employait +ses quatorze ans à exciter les plus jeunes, +malgré les prières de sa sœur, la sage Madeleine, et +ses efforts pour maîtriser l’exubérance de Huguette, +le numéro trois des Vanore, aussi <i>garçon</i> que son +jumeau Robert.</p> + +<p>— Denise ! voici Denise ! avaient clamé les voix +enfantines à l’apparition de la jeune fille.</p> + +<p>Car tous, elle les gâtait, l’âme tendre à ces petites +créatures joyeuses ; et tous, en troupe folle, +accouraient vers elle, entraînés par Huguette qui +bondissait à sa rencontre, dans l’envolement soyeux +de ses cheveux cuivrés, délivrant ainsi la pauvre +Madeleine, dont l’exclamation trahit la détresse :</p> + +<p>— Denise, heureusement, vous arrivez ! Vous allez +savoir vous faire obéir, vous ! Ils ne m’écoutent pas !</p> + +<p>— Vous voyez si vous étiez désirée, fit amicalement +Mme Vanore, tellement qu’on surveillait votre +arrivée ! Huguette vous avait aperçue de loin sur la +route, flanquée d’un cavalier qu’elle prétendait être +d’Astyèves.</p> + +<p>— Parce que ? fit Denise avec un léger tressaillement.</p> + +<p>La petite femme se mit à rire, tout en continuant +à sortir des fruits d’un panier.</p> + +<p>— Parce que, ce matin, mon mari, le voyant mis +en goût par les perspectives alléchantes de notre +lunch champêtre aux Gouttridos, l’a invité, en manière +de plaisanterie, à venir en prendre sa part, si +bon lui semblait. Et je crois que bon lui semblera ; +notre société ne paraissant pas trop lui déplaire !</p> + +<p>Denise ne répondit pas. Un sentiment bizarre +d’impatience et de plaisir l’énervait soudain ; et, à +peine, elle entendit Charles Grisel s’écrier gaiement :</p> + +<p>— Je suis, en vérité, très flatté d’avoir été pris, +par les bons yeux de Huguette, pour l’élégant Bertrand +d’Astyèves !</p> + +<p>— Mon ami, ne vous pavanez pas, la confusion +n’a pas été longue ! D’ailleurs, j’ajoute tout de suite +que la jeunesse n’a nullement regretté de vous voir +apparaître en la place d’Astyèves, car elle sait votre +complaisance à son égard. Et, là-dessus, pour prouver +que vous méritez sa confiance, venez m’aider à +lui donner la pâture et délivrer ainsi Denise… Tous, +ils l’accaparent plus que de raison !</p> + +<p>— Fichtre ! je le comprends ! Je voudrais bien, +moi aussi, l’accaparer !</p> + +<p>Entre haut et bas, il avait marmotté ces mots. +Sa cousine le regarda un peu surprise.</p> + +<p>— Bah ! Charles !… Vraiment ? Je ne m’en étonne +pas ; mais, vous savez, si le cœur vous en dit, accaparez !</p> + +<p>Il eut un haussement d’épaules :</p> + +<p>— Je ne serais pas de force… Du moins, maintenant ! +Les objets d’art ne sont pas encore à mon +usage. Je ne suis ni un homme d’imagination ni un +romanesque !</p> + +<p>Elle n’insista pas, rappelée par le souci des enfants +qui s’agitaient de plus belle autour des paniers entr’ouverts, +dont Denise et les gouvernantes sortaient +les richesses. Lui, la suivit, sans un mot de plus, se +prêtant bientôt, avec une bonne humeur joyeuse, à +tous les menus services qu’on réclamait de lui, bavard +et gai, obligeant pour Mme Vanore, très attentif +auprès de Denise. Elle aussi, tout à coup, semblait +devenue franchement souriante, sans nul souci +d’âme, jeune presque autant que les petits dont elle +s’occupait avec une inépuisable complaisance, amusée +de la naïve drôlerie de leurs réflexions, de leurs caprices, +de leurs volontés.</p> + +<p>Pourtant, par instants, elle avait un regard d’envie +vers le vieux banc vermoulu, isolé près de la +chaumière, devant l’incomparable horizon, au sommet +du coteau dont les pentes vertes s’enfonçaient +très bas dans l’épaisse frondaison des arbres de la +vallée. Et tout à coup, comme une fois encore, elle +tournait la tête vers le chemin désert, une pensée +déchira son esprit, incisive :</p> + +<p>— Je regarde ainsi vers la route, parce que je +m’attends à y voir apparaître Bertrand d’Astyèves.</p> + +<p>Un petit choc la secoua. Mais elle était trop fière +pour se dissimuler la vérité. Soudain, elle en prenait +pleine conscience ; depuis la minute où Blanche Vanore +avait annoncé la visite possible du jeune homme, +elle l’attendait, avec la certitude muette qu’il allait +venir, venir pour elle… Ah ! qu’elle était folle ! Mais +que cette folie avait de charme, et que c’eût été bon +de s’y abandonner un moment, de ne pas lutter, +toujours lutter ! contre elle-même, contre la destinée… +Que Grisel était donc privilégié de pouvoir +trouver la vie simple !</p> + +<p>Résolument, elle détourna la tête, appliquant sa +volonté à être occupée de la phalange d’enfants qui +l’entourait, à aider Blanche Vanore dans son rôle +maternel, à se distraire en écoutant les intarissables +propos de Grisel, qui goûtait avec conviction, +engloutissant, à belles dents, les tartines de pain bis, +son appétit rival de celui de Jean.</p> + +<p>Il eut fini le dernier, tandis que les enfants, avides +de mouvement après leur immobilité pendant le +goûter, s’éparpillaient en courses folles à travers la +prairie. Alors, il s’allongea paresseusement au pied +d’un arbre, alluma sa pipe et se mit à en tirer de +lentes bouffées, laissant, cette fois, aux femmes, le +soin de remettre un peu d’ordre dans les paniers dépouillés +de presque tout leur contenu. En conscience, +Denise remplissait la tâche qu’elle s’était imposée, +fuyant sa pensée, sourde à l’obscur vœu qui +palpitait toujours en son cœur de femme.</p> + +<p>Derrière elle, une exclamation de Mme Vanore +éclata soudain, amicale et familière :</p> + +<p>— Eh bien, d’Astyèves, si vous venez pour goûter, +vous arrivez trop tard, mon ami. Nous avons +tout mangé !</p> + +<p>Denise ne bougea pas, raidie contre le mouvement +instinctif de tourner la tête vers lui. Il ne fallait +pas qu’il pût même soupçonner la chaude sensation +de plaisir qui passait en elle comme une large vague +caressante. Elle l’entendit répondre du même ton +qui l’avait accueilli, échanger quelques brèves paroles +avec Grisel. Puis elle devina qu’il venait à +elle.</p> + +<p>— Êtes-vous donc si occupée que vous ne puissiez +me faire même l’aumône d’un pauvre mot de bienvenue ?</p> + +<p>Il était devant elle, lui tendant la main. Elle donna +la sienne qu’il effleura des lèvres, pendant qu’elle +répondait avec un badinage voulu :</p> + +<p>— Je joue au naturel, aujourd’hui, les héroïnes de +Gœthe ! Un peu plus tôt, vous auriez pu voir <i>Charlotte</i> +faisant la légendaire distribution de tartines. +Maintenant, la représentation est finie.</p> + +<p>— Je sais ; Mme Vanore m’a déjà averti de ma +malechance. Mais l’homme ne vit pas seulement de +pain, et ce n’est pas pour réclamer ma part de goûter +que je suis venu… J’aspire à plus et à mieux… +Vous vous en doutez bien un peu ?</p> + +<p>— Pourquoi m’en douterais-je ? Ne soyez pas trop +ambitieux, si vous craignez les déceptions…</p> + +<p>— Est-ce me montrer trop ambitieux que de souhaiter, — de +toute mon âme, c’est vrai ! — jouir de +la réalisation d’un rêve que vous avez fait naître, +dès notre première rencontre dans le jardin des +Xettes, vous souvenez-vous ?… celui de me trouver +avec vous ici, devant ce paysage que vous m’avez +appris à aimer, avant même que je l’aie connu, par +la façon dont vous m’en avez parlé ! Seulement…</p> + +<p>— Seulement…? répéta-t-elle, cherchant à fuir la +caresse de son accent.</p> + +<p>— Seulement, dans mon rêve, je vous avais toute +à moi… Il est certaines présences dont je suis jaloux, +à souffrir follement de devoir les partager ! +Aussi, je vous préviens que, pendant ma montée solitaire +jusqu’ici, j’ai combiné les plans les plus machiavéliques +pour pouvoir, pendant le chemin du retour, +à cette heure du crépuscule dont j’ai le culte +comme vous-même, vous enlever sans pitié à +Mme Vanore et à sa suite !</p> + +<p>Un sourire léger flottait sur la bouche de Denise.</p> + +<p>— Je vous disais bien que vous étiez très ambitieux. +Et si je refusais de vous laisser ainsi disposer +de moi ?</p> + +<p>— Vous seriez une amie cruelle pour le plaisir de +l’être…</p> + +<p>— Nous ne sommes pas des amis et nous ne le +serons jamais. Ne protestez pas, insista-t-elle, arrêtant +les mots qu’elle lui devinait sur les lèvres. +Vous savez aussi bien que moi que c’est chose impossible !… +Du moins, tant que nous ne serons pas +de vieilles gens, très rassis !</p> + +<p>Elle disait vrai, bien vrai. Ce n’était pas une amie +qu’il rêvait de trouver en elle ! Et une impatience le +fit tressaillir de la voir si clairvoyante et, en même +temps, si insaisissable. Ne connaîtrait-il donc jamais +la douceur de ses lèvres ? Ne verrait-il jamais luire, +dans ses yeux, l’expression dont il avait la hantise ?</p> + +<p>Et, un peu amer, il dit :</p> + +<p>— Quelle estime et quelle confiance, je vous inspire !</p> + +<p>— Ne vous en offensez pas… Je n’ai confiance en +aucun homme et n’ai foi qu’en quelques femmes, très +rares…</p> + +<p>— Vous êtes dure, si vous êtes sincère !</p> + +<p>— Je le suis toujours… Ne vous en êtes-vous pas +encore aperçu ?</p> + +<p>— Oh ! si ! Comme je sais que vous êtes une farouche +petite Valkyrie, à qui j’ose à peine livrer un +peu de ma pensée… quand vous l’emplissez toute !…</p> + +<p>Elle sourit un peu, mais son sourire avait une +amertume mélancolique.</p> + +<p>— Ne me reprochez pas mon scepticisme, j’en +souffre la première ! Si vous saviez comme j’envie les +femmes qui peuvent vivre encore dans l’illusion !… +Ce n’est pas seulement la fortune que m’a prise notre +ruine, c’est ma part de vraie jeunesse qui ne me +sera jamais rendue. Ah ! quel regret fou j’en ai par +moments ! Et comme j’ai soif, à certaines heures, de +jouir, — même jusqu’à en être enivrée, — de la +belle richesse de mes vingt ans, dont chaque jour +m’enlève une parcelle… Gardez-m’en le secret, +n’est-ce pas ? C’est déjà trop que j’aie le ridicule de +vous laisser voir ainsi ma faiblesse !</p> + +<p>— Le ridicule ! C’est vous, la sincérité absolue, +qui osez dire cela ? Comme si vous ne soupçonniez +même pas quelle joie vous m’apportez, quand vous +voulez bien m’abandonner même un rien de votre +vraie <i>vous</i> dont je suis avide !</p> + +<p>Il avait dit les derniers mots presque bas, de cet +accent qui fait les âmes plus proches. Denise le sentit +si sincère qu’un frémissement la secoua. Machinalement, +ils avaient marché vers le banc solitaire où +personne ne venait les rejoindre. Grisel fumait toujours +en silence, et Blanche Vanore, son dernier bébé +dans les bras, surveillait les petits qui jouaient autour +d’elle. Les grands exploraient les alentours de la +chaumière où le tisserand continuait son travail monotone.</p> + +<p>Lentement, une brume fine enveloppait le lointain +bleu des montagnes. Les ombres se mouraient dans +les lumières pâlies ; le ciel se rosait ; et, dans le creux +des vallées, les bois devenaient obscurs, nappes +sombres d’un vert sans reflet. Une immense paix +tombait sur les êtres et les choses.</p> + +<p>Denise regarda, une seconde, le paysage qui lui +était cher ; puis, sans relever les mots échappés à +d’Astyèves, elle demanda, très simple :</p> + +<p>— Vous comprenez, n’est-ce pas, maintenant, +que j’aime les Gouttridos ? J’y laisserai beaucoup de +moi, car j’y ai beaucoup songé ; même, — écoutez +ceci, puisque vous appréciez les confidences ! — j’y +ai pensé des choses irréalisables, comme de m’enfouir +dans une solitude pareille à celle-ci pour y connaître, +au moins, la paix, à défaut de…</p> + +<p>— De bonheur ? Ce serait un espoir bien inutile ! +Vous n’y trouveriez sûrement pas cette paix à laquelle +vous aspirez, parce que votre jeunesse se révolterait +contre la mort dans laquelle vous prétendriez la jeter +toute vivante. Laissez donc à ceux qui ont eu le +temps d’être lassés par les années trop nombreuses, +de rêver l’apaisement glacial de la solitude ! Vous, +restez dans la vie ! demandez-lui ce qu’on ne lui +demande que dans la jeunesse, ce que vous-même +souhaitez… Goûtez-en la saveur qu’on n’oublie pas +quand on l’a une fois sentie !</p> + +<p>— Et qu’il est si douloureux de ne pouvoir plus +retrouver quand on l’a perdue… Eh bien, je suis un +peu lâche ! J’ai peur de souffrir, tellement qu’il y a +des minutes où je voudrais pouvoir devenir une +pierre inerte pour ne rien sentir ; d’autres, où j’envie +les êtres très simples, très calmes et raisonnables +qui, sans désir ni regret, acceptent paisiblement les +jours comme ils se présentent à eux. J’ai envié, ici, +à un point que vous ne pouvez comprendre, le tisserand +qui passe toutes ses heures devant son métier, +sans rien souhaiter d’autre que d’achever sa tâche +quotidienne, n’ayant pas même la tentation de regarder +parfois, pour se délasser, ce paysage qui me +ravit. Lui est autrement heureux que moi, que tous +les tourmentés auxquels je ressemble ! Il ne demande +rien à la vie et la subit sans plainte, ni révolte, ni +espoirs inutiles… Ce que je ne puis faire encore.</p> + +<p>— Heureusement ! car alors vous ne seriez pas +<i>vous</i>.</p> + +<p>— Moi ! que suis-je, mon Dieu ! Une pauvre créature +qui se débat contre sa destinée ! j’imagine que +si je jouis à ce point de mon séjour à Gérardmer, ce +n’est pas seulement parce que la campagne me grise +de lumière et d’air vif ; c’est aussi parce que ce séjour +est pour moi comme une halte — délicieuse et reposante ! — dans +ma vie toujours surchargée de travaux, +de préoccupations, de responsabilités… Voilà +une sensation que vous ne connaissez pas, vous qui +êtes du monde des privilégiés, de ceux qui peuvent +considérer l’existence comme une pittoresque aventure +à courir.</p> + +<p>— Tant pis pour moi ! fit-il âprement. Me ferez-vous +l’honneur de croire que j’estime à sa valeur +le personnage que je joue en ce monde ? Le +malheur est que je ne vois guère la possibilité d’en +créer un autre et que j’ai seulement à envier ceux +qui méritent d’être estimés par vous… Celui-là surtout +dont vous accepterez le bonheur que je souhaiterais, +moi, vous donner absolu, comme je le +rêve !</p> + +<p>Que voulait-il dire ? Elle cessa de contempler les +lointains assombris doucement, et son regard, avec +une gravité frémissante, chercha celui de Bertrand +qui lui murmurait une folle prière.</p> + +<p>Mais il ne prononça pas les mots que sa volonté +défaillante ne cherchait plus à taire… Blanche Vanore +approchait, leur jetant gaiement :</p> + +<p>— Vous oubliez un peu, ce me semble, que les +apartés sont interdits en société. Charles et moi, +nous demandons la faveur de nous mêler à votre +conversation…</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak">X</h2> + + +<p>Dans la coquette petite salle de théâtre du casino, +brillamment remplie de spectatrices en toilettes +claires, Charles Grisel, enfoncé dans son fauteuil, +ne voyait ce soir-là en cette minute-là, qu’une seule +femme, Denise, debout sur la scène, blanche autant +que les roses glissées dans sa ceinture, blanche +comme l’était pareillement sa robe de souple mousseline +de l’Inde… Denise qui s’inclinait, répondant +aux acclamations du public qui la rappelait pour la +troisième fois.</p> + +<p>Le concert de charité, dont la musique de Vanore +était l’élément, avait superbement réussi. Mais violoniste, +orchestre, choristes, auraient en vain tenté +de se le dissimuler, le succès éclatant, souverain, +triomphal, était pour Denise Muriel. Succès d’artiste, +mais aussi succès de femme.</p> + +<p>Ébloui, Charles Grisel la contemplait maintenant +comme une merveilleuse inconnue dont il venait +d’avoir la révélation ; bouleversé, non par la magie +de la musique, mais par l’immatérielle caresse d’une +voix que tous disaient destinée à devenir célèbre ! et +surtout par la séduction qui émanait de cette jeune +créature vibrante, par le caractère de beauté passionnée +qui transfigurait le visage pâli où il ne voyait +plus que les larges prunelles d’ombre ardente, et la +bouche très rouge, fraîche autant qu’un fruit savoureux.</p> + +<p>Et, comme les autres, il l’avait applaudie avec une +fougue éperdue, tressaillant d’un complexe sentiment, +fait d’admiration et, en même temps, d’impatience +irritée, parce qu’elle était livrée ainsi à la +curiosité d’un public, qui avait, autant que lui, le +droit de la contempler et de l’entendre, de la juger, +de goûter le charme de sa beauté de femme.</p> + +<p>Il n’était pas le seul à éprouver cette impression +qui, plus intense, aiguë à en être une souffrance, énervait +d’Astyèves à quelques pas de lui ! Placé un peu +en dehors du cercle des Arnales, il n’applaudissait +pas, lui, exaspéré de la fumée d’encens dont cette +foule enveloppait Denise, des acclamations, des +réflexions dont elle était l’objet qui se croisaient +autour de lui, des sourires sottement satisfaits de +Mme Arnales, des froids éloges d’Yvonne, — sourdement +envieuse, — de l’admiration trop vive des +hommes qui détaillaient sa beauté avec des mots +hardis, en lui jetant des fleurs qu’elle laissait s’écraser +à ses pieds.</p> + +<p>Et tandis qu’il gardait son masque de froide nonchalance, — la +furieuse contraction de ses lèvres voilée +par la moustache, — un désir jaloux et fou grondait +en lui de saisir, d’emporter dans ses bras, comme +un trésor précieux, cette vierge à laquelle jamais +encore il n’avait osé adresser une parole d’amour, +de lui murmurer enfin les mots qui, divinement, alanguissent +l’âme des plus hautaines…</p> + +<p>Une dernière fois, elle s’inclinait… Ce fut pour +lui une délivrance de la voir disparaître. Le concert +s’achevait par une marche sonore, et les dames quêteuses +se plaçaient aux portes de sortie qui conduisaient +vers l’espèce de hall où le bal allait avoir +lieu… Parmi elles, était Denise. Ainsi maintenant +encore, elle appartenait au public !… Peut-être +même de toute la soirée, il ne pourrait la trouver +seule un instant…</p> + +<p>Du moins, il voulait se donner cette chance, pour +la voir mieux, de l’aborder seulement quand la cohue +aurait défilé devant elle. Et laissant passer le flot, +il resta debout, la regardant, hanté par le rêve d’aller +vers elle sans souci de rien ni de personne ; ce +rêve qui l’avait fait tressaillir en ce jour d’été où il la +rencontrait pour la première fois.</p> + +<p>Ainsi qu’il l’avait souhaité en cette minute-là, il +n’était plus un étranger pour elle, il avait su briser +un peu sa réserve orgueilleuse de jeune sphinx et +il avait entrevu quelle source vive de tendresse, +d’énergie, de douceur et de passion enfermait l’apparence +un peu hautaine. Guidé par le tact subtil +que surexcitait en lui le souci de la femme qui lui +plaisait, il avait, sans se l’avouer, entrepris et conduit, +avec une sûreté délicate, l’œuvre de séduction ; +attiré d’autant plus vers Denise, qu’il la sentait plus +résolue à ne pas se laisser conquérir.</p> + +<p>Par d’autres déjà, il avait connu la séduction des +causeries qui sont une fête pour l’esprit, la révélation +exquise d’une vraie âme de femme, enfermée +dans une forme charmante… Pour d’autres, il avait +éprouvé la même soif de la présence, le même besoin +obsédant de la lumière d’un regard, d’un sourire, de +la caresse d’une voix… Pas une, peut-être, ne lui +avait en même temps inspiré cet involontaire respect, +cette estime très haute qui arrêtaient sur ses +lèvres les folles paroles d’aveu.</p> + +<p>Mais comme, ce soir-là, était forte la tentation, +tandis qu’à quelques pas de lui, il la sentait palpitante +encore de l’émotion artistique éprouvée ! +Maintenant qu’il connaissait toutes les expressions +de son visage, il voyait, comme si la foule ne les eût +pas séparés, le frémissement des lèvres, la flamme +plus rose des pommettes, l’éclat des yeux, le frisson +de tous les nerfs ; si maîtresse d’elle-même qu’elle +se montrât, répondant aux hommages avec cette +réserve presque grave qui ne permettait nulle équivoque +sur sa personnalité de femme.</p> + +<p>Devant elle, défilait la colonie Arnales : Mme Arnales +bienveillante et protectrice, prodigue d’exclamations +flatteuses ; les femmes de son cercle à l’unisson, +quelques-unes enthousiastes avec sincérité, les +autres aimables des lèvres, avec une secrète impatience +d’un succès auquel il leur était impossible de +prétendre et qui exaltait l’attention des hommes +pour cette trop séduisante chanteuse.</p> + +<p>En effet, très volontiers, ouvertement ou non, +la plupart évoluaient vers elle, ou se massaient de +façon à la contempler à leur guise dans son rôle de +quêteuse, attendant qu’ils pussent se faire présenter, +s’ils n’avaient acquis déjà le droit de la saluer.</p> + +<p>Perdu à dessein dans la phalange masculine, le +peintre Stanay crayonnait sa svelte silhouette, tout +en expliquant à Étienne Daloy qui, lui aussi, observait +la jeune fille avec sa curiosité de romancier +psychologue :</p> + +<p>— Avez-vous remarqué comme elle a le don de +s’habiller ? Regardez-la auprès des autres femmes, +même des plus « réussies » de cette brillante société ! +Chez toutes, plus ou moins, vous sentez l’œuvre du +couturier, greffée sur celle de la corsetière. Elle ! +voyez comme elle a l’intuition de ce qu’il faut pour +conserver, à sa forme jeune, cette souplesse de +ligne qui est un délice pour les yeux !… Comme elle +sait mettre d’harmonieuse originalité dans sa toilette, +de telle sorte qu’elle en fait une délicate œuvre +d’art dont elle est la vraie créatrice. Il faut que +j’obtienne d’elle quelques séances. Telle qu’elle +est ce soir, drapée plutôt qu’habillée dans cette +étoffe vaporeuse, avec son visage de jeune muse +grave, mais aussi de femme passionnément féminine, +elle réalise un type d’une séduction rare…</p> + +<p>— Oui, fit Daloy qui avait écouté la digression, +son regard aigu, toujours arrêté sur Denise ; et +vous avez raison de dire qu’elle est bien femme ! +Quel merveilleux instrument d’amour, elle serait ou +sera !</p> + +<p>Stanay se mit à rire :</p> + +<p>— Pas commode à faire vibrer ! paraît-il.</p> + +<p>— Bah ! il suffirait d’un exécutant habile !</p> + +<p>— Que j’aimerais fort à pouvoir être ! Mais je +n’ai pas l’espoir. Et, comme disent les bonnes gens, +m’est avis que beaucoup sont dans mon cas ! Son +heure n’est pas encore venue !</p> + +<p>Un remous dans la foule sépara brusquement les +deux hommes. La salle maintenant était comble. +Le murmure des voix se fondait en une rumeur +joyeuse, dans l’air alourdi par le parfum des fleurs, +disposées en corbeilles dans le hall. Des groupes +se formaient. Mme Vanore, radieuse, recevait les +félicitations auxquelles son mari se dérobait résolument. +Avec un plaisir naïf, elle y répondait, un peu +grisée par le succès de l’homme qu’elle adorait ; +succès auquel, largement, comme tous, elle associait +Denise, dont elle célébrait, la première, l’admirable +voix de théâtre, exhalant son désir de lui voir +accepter le rôle écrit pour elle par Vanore.</p> + +<p>— Bon gré, mal gré, il faudra bien qu’elle se +décide à le chanter ! répétait-elle, souriante. Aucune +artiste ne pourrait le faire comme elle ! Déjà, elle +serait engagée à l’Opéra-Comique, en de très brillantes +conditions, si elle y avait consenti ; mais +elle est une vraie enfant sur ce chapitre. Mon mari +a déjà eu fort à faire pour la déterminer à aborder +les concerts ! Demandez-lui ce qu’il pense de la sauvagerie +de sa belle interprète ! Le voici qui veut bien +reparaître !</p> + +<p>Il circulait, en effet, causant avec M. Arnales, +qui promenait un œil distrait et ennuyé sur ce décor +banal de casino ; lui qui était un amoureux fervent +des belles œuvres d’art et prenait de moins en +moins son parti de dépenser dans le monde, de +façon stupide à son gré, les heures qu’il eût pu voir +fuir si douces, dans sa bibliothèque, parmi ses collections +précieuses…</p> + +<p>Mais il était trop courtois pour se dispenser d’accompagner +sa femme et il se contenta de soupirer +en constatant qu’elle ne paraissait nullement en dispositions +de partir.</p> + +<p>Avec son imperturbable aisance, elle avait su bien +vite s’arroger les meilleures places, pour elle et ses +amis ; et, à travers sa face-à-main, elle lorgnait de +haut la foule qui l’entourait, s’interrompant pour +envelopper d’un coup d’œil satisfait sa fille Yvonne, +jolie silhouette ennuagée de rose, autour de laquelle +s’empressait une cour masculine, soigneuse de se +faire inscrire sur le petit carnet de bal.</p> + +<p>— Sa robe est infiniment mieux réussie que celle +de Marguerite, qui ressemble décidément à une vraie +poupée ! remarquait-elle, observant « l’amie de +cœur » de sa fille. Cette petite ne supporte pas +l’examen !… Des yeux de porcelaine ! Un nez trop +court ! Une bouche quelconque !</p> + +<p>Marguerite d’Hennecour n’avait certes pas conscience +de l’aimable jugement ainsi porté sur elle ; +mais elle n’en était pas moins de méchante humeur, +exaspérée de constater que le chef-d’œuvre qui +l’habillait ne lui permettait cependant pas d’éclipser +son amie ; ni surtout Sabine, dont la petite figure +irrégulière rayonnait sous la clarté des yeux magnifiques. +Toujours gamine, sinon de tenue, car le +regard maternel la maintenait, du moins de langage ; +coquette avec une audacieuse insouciance +d’enfant, elle avait déjà le secret de tenir en éveil, +autour d’elle, les hommes séduits par sa piquante +drôlerie… Ce dont Yvonne lui en voulait un peu, +ce que ne lui pardonnait pas Marguerite qui, en +phrases poliment désagréables, la rabrouait sur sa +juvénile admiration pour Denise. Mais la petite ripostait :</p> + +<p>— Marguerite, ma chère, ne vous montrez pas si +dédaigneuse pour le charme et le talent de Mlle Muriel, +car les mauvaises langues pourraient murmurer : +« Ils sont trop verts ! »</p> + +<p>— Quelle stupidité ! Sabine. Que voulez-vous, +grand Dieu ! que j’envie à votre étoile ?</p> + +<p>— Dame ! je vois bien des choses dont vous et +moi, nous ne sommes pas pourvues comme elle… +Des choses qui font que ces messieurs frétillent +avec ensemble en son honneur ! Oh ! ce qu’à sa +place, je m’amuserais à les faire griller à petit et à +grand feu !… Mais elle, point ! Elle les traite par le +mépris… Ce qui, après tout, est peut-être encore le +moyen le meilleur pour se faire adorer !</p> + +<p>— Conclusion, elle est de l’espèce des grandes +coquettes, jeta Yvonne de sa voix haute.</p> + +<p>Sabine bondit, abandonnant le cavalier avec lequel +elle commençait à flirter.</p> + +<p>— Par exemple ! en voilà une invention !</p> + +<p>— Une invention ?… Hum !… Monsieur d’Astyèves, +qu’en pensez-vous ? Regardez-la donc, la +belle Denise, causer avec ce gros garçon, le riche +cousin de Mme Vanore, qu’elle a complètement subjugué ! +Demain, il s’apercevra qu’il est amoureux +fou d’elle ; alors, il mettra ses gants blancs et s’en +ira lui offrir sa bourse et son cœur. Ce après quoi, +nous irons assister à la célébration de leurs justes +noces !</p> + +<p>Un sursaut de colère fit bondir le cœur de Bertrand +et sa réponse tomba incisive :</p> + +<p>— Mlle Muriel ne me paraît pas femme à se +vendre !</p> + +<p>— Non…, mais il faut bien se faire une raison. +Et, somme toute, je crois qu’il est plus agréable de +devenir la femme d’un garçon riche que de gagner +sa vie sur les planches !</p> + +<p>Elle sentait bien qu’elle allait trop loin et ne serait +pas suivie par cet homme-là même qu’elle souhaitait +presque jalousement s’attacher. Mais sa vanité ne +pardonnait pas à Denise un trop éclatant succès. +Bertrand s’inclina avec une ironie discrète :</p> + +<p>— De cela, mademoiselle, je suis mauvais juge, +puisqu’il s’agit d’un sentiment tout féminin.</p> + +<p>L’orchestre jetait les premières notes d’<i>Estudiantina</i> +avec un bruit sec de castagnettes… Aussitôt, +il y eut, vers la phalange des danseuses, un mouvement +général de tous les jeunes hommes et des +couples se levèrent, commençant à tournoyer. +Yvonne s’était détournée pour répondre à l’invitation, +respectueusement murmurée, d’un cavalier qui +venait réclamer la valse promise. Bertrand, lui, +n’avait encore formulé aucune demande, résolu à +garder sa liberté…</p> + +<p>Peut-être, enfin, il allait pouvoir approcher Denise. +Jusqu’alors, il avait dû renoncer à l’aborder tant +elle était entourée. Grisel avait été plus heureux, +et le souvenir de la mordante réflexion d’Yvonne +le fit tressaillir. Que ce garçon fût amoureux d’elle, +rien de plus naturel ni de plus vraisemblable ; mais +qu’elle en fût touchée, au point de se laisser épouser, +elle, le jeune sphinx dédaigneux ?… Il haussa les +épaules à cette perspective vague, soudain évoquée. +Pourtant, une obscure inquiétude en restait en lui, +irritante comme une épine dans la chair…</p> + +<p>Tout à coup, il s’apercevait que la seule idée qu’elle +pourrait être à quelqu’un lui était intolérable.</p> + +<p>Il s’approcha d’elle qui s’était assise, lassée de son +long rôle de parade, laissant, à quelques pas d’elle, +Grisel causer avec Mme Vanore. Elle lui sourit, +non pas seulement des lèvres, mais aussi de son +regard que faisait si profond le cerne des yeux, ce +soir-là.</p> + +<p>Il s’inclina sur la main qu’elle lui tendait :</p> + +<p>— Enfin, on peut arriver jusqu’à vous !</p> + +<p>— Mais ce n’était pas chose si difficile ! Savez-vous +qu’en vous voyant ainsi rester à l’écart, j’avais +fini par croire que…</p> + +<p>Elle s’arrêta. Un éclair de malice avait passé sur +son visage, lui donnant un charme inattendu de +petite fille rieuse.</p> + +<p>— Que…</p> + +<p>— Que je n’avais pas chanté à votre gré et que +vous me fuyiez… par politesse, craignant ma pénétration.</p> + +<p>— Est-ce que, par suite de je ne sais quel phénomène, +vous seriez subitement devenue coquette ? +Car vous n’avez jamais pensé pareille chose !</p> + +<p>Elle se mit à rire.</p> + +<p>— Si, vraiment, un peu.</p> + +<p>— Alors, pour vous rassurer, bien que vous pratiquiez +la sainte horreur des compliments, fussent-ils +seulement la vérité même, je vous dirai…</p> + +<p>— Que c’était bien ?</p> + +<p>— Mieux que bien !</p> + +<p>Son regard avouait tout ce qu’il n’articulait pas, +ayant peur d’en trop dire. Elle le sentit et son visage, +pâli un peu, se rosa :</p> + +<p>— Ainsi je puis partir avec la certitude que, +comme Vanore, vous êtes content de moi, vous, un +vrai connaisseur ?</p> + +<p>— Partir ! Vous n’allez pas partir encore si vite ?… +Vous allez rester pour le bal ?</p> + +<p>— Non, je suis fatiguée. D’ailleurs, les artistes +ne peuvent se mêler à leur public, ce serait contre +tous les usages.</p> + +<p>Presque violemment, il jeta :</p> + +<p>— Ne dites donc pas de pareilles choses ! Vous +savez bien que vous êtes au-dessus de toutes les +femmes, ici, et qu’il n’y a pas un homme qui n’en +juge ainsi !</p> + +<p>— Pas un homme, peut-être… Et encore ! Mais +il n’y a pas que les hommes…</p> + +<p>Elle disait cela avec un détachement si sincère +qu’il n’eut même pas l’idée de protester. Il pria +seulement :</p> + +<p>— Vous allez partir, soit. Mais avant, accordez-moi +une valse, je vous en supplie.</p> + +<p>Un désir aigu, presque douloureux dans son intensité, +l’étreignait de posséder un instant l’illusion +qu’il l’emportait, appartenant à lui seul, comme il +l’avait rêvé. Elle ne répondit pas. Une clarté étrange +s’était soudain allumée dans les prunelles qu’elle +attachait sur lui. Elle n’avait plus rien d’une petite +fille. Elle était une vraie femme, l’énigme charmeuse +dont le mystère l’affolait. Il répéta :</p> + +<p>— Je vous en supplie… Vous voulez bien, n’est-ce +pas ?</p> + +<p>Mais elle secoua la tête, se ressaisissant dans un +sursaut de sa volonté pour échapper au charme +subtil. Devant eux, les couples valsaient et l’orchestre +jetait dans l’air chaud la griserie de ses +sonorités caressantes.</p> + +<p>— Ce que vous me demandez n’est pas possible. +Pour toutes sortes de raisons, je préfère ne pas +danser. Il est plus sage, bien plus sage que je parte. +Et si vous saviez à quel point j’ai soif de silence, +d’ombre, de calme, vous auriez pitié de moi et n’essayeriez +plus de me retenir ! D’ailleurs, voyez vous-même, +on vient me chercher.</p> + +<p>Mme Champdray, en effet, avançait vers eux, un +léger pli d’ennui barrant son front entre les sourcils ; +et, tout de suite, elle expliqua :</p> + +<p>— Denise, ma petite, Grisel m’annonce un contretemps +bien fâcheux, nous sommes sans voiture ; la +nôtre nous a été subtilisée et il ne s’en trouve, en +ce moment, aucune devant le casino. Les Vanore +sont dans le même cas et s’effrayent aussi d’avoir à +subir encore cette cohue dansante, sans savoir +même quand ils auront chance d’en être délivrés.</p> + +<p>Une exclamation jaillit des lèvres de Denise :</p> + +<p>— Il fait si beau ! partons à pied, puisque vous ne +craignez pas la marche.</p> + +<p>— A pied ? Y pensez-vous ? enfant. Comment +s’arrangerait votre voix de l’humidité de la nuit ?</p> + +<p>— Ma voix ! Oh ! madame, vous savez bien que +rien ne lui fait mal. Elle est aussi solide que moi.</p> + +<p>C’était vrai. Pourtant Mme Champdray hésitait +encore. Mais Blanche Vanore aussi était prête à +partir pédestrement, tentée, non par la magie du +clair de lune, mais par la pensée de retrouver plus +vite ses enfants, quoiqu’elle demandât, un peu craintive :</p> + +<p>— Est-ce que la route ne va pas être bien déserte ?</p> + +<p>— Blanche, nous serons là pour vous défendre, +soyez sans crainte, répliqua aussitôt Grisel.</p> + +<p>— Mais Mme Champdray et Denise pensent +comme moi…</p> + +<p>— Mme Champdray, je l’espère, me fera l’honneur +d’accepter que je l’accompagne jusque chez elle.</p> + +<p>C’était d’Astyèves qui intervenait, résolu à ne +pas se laisser enlever cette jouissance imprévue du +retour dans la nuit auprès de Denise. Mme Champdray +arrêta sur lui un regard pensif, trop clairvoyante +pour n’avoir pas démêlé ce qui se passait +en son faible cœur d’homme. Mais elle était de la +race des joueuses qui ne craignent point les coups +audacieux ; et, sûre de Denise, elle ne redoutait pas +de voir s’aviver le sentiment qui jetait d’Astyèves +vers la jeune fille…</p> + +<p>Lentement, elle répondit d’un ton qui ne refusait +pas :</p> + +<p>— Ne serais-je pas indiscrète en vous enlevant +à toutes les jeunes filles qui, sans doute, vous +attendent comme danseur ? Les Vanore sont assez +nos voisins pour qu’ils puissent nous ramener au +logis sans dérangement.</p> + +<p>— C’est un soin dont je me permets de réclamer +la faveur, car je serais infiniment heureux de me le +voir confié ! Le bal ne va pas s’achever si vite que +je n’aie tout le temps d’y remplir mes devoirs de +politesse, après avoir eu le plaisir de vous escorter.</p> + +<p>Mme Champdray fit un geste d’acquiescement.</p> + +<p>Denise, elle, n’avait pas dit un mot, comme si +elle n’entendait pas le débat. Mais, obscurément, +une pensée vague flottait en elle, qu’elle aimerait à +marcher, dans la belle nuit paisible, auprès de cet +homme qu’elle sentait à elle, ce soir-là, tout à elle ! +Ses nerfs détendus soudain, une étrange soif de +repos, de protection, de tendresse l’envahissait…</p> + +<p>Avec un abandon d’enfant très lasse, elle se laissa +envelopper par lui dans sa mante de drap rose +dont le capuchon, ourlé de dentelle, nimbait son +visage.</p> + +<p>Devant le casino, sous le couvert des rameaux +épais, s’allongeait l’avenue baignée d’ombre avec de +fugitifs sillages de lumière d’argent ; les cimes des +arbres, pâlies par la clarté de lune qui descendait du +ciel immense. C’était bien la nuit qu’elle avait espérée +dont la sérénité tomba comme un baume sur +sa fièvre. Et instinctivement, dans un besoin impérieux +d’en jouir à son gré, sans conversation importune +à son oreille, elle laissa les groupes se former +et fit quelques pas en avant…</p> + +<p>Mais bien vite près d’elle, s’éleva la voix tentatrice :</p> + +<p>— Ne vous enfuyez pas ainsi toute seule ! Laissez-moi +marcher près de vous… Laissez-moi jouir +d’un bonheur tellement inespéré qu’il me semble le +posséder en rêve seulement…</p> + +<p>Il lui parlait du même accent de chaude prière +qu’un moment plus tôt au bal.</p> + +<p>Elle dit, la voix un peu lente, tressaillant d’un +sourd frémissement qui avait la douceur d’une joie :</p> + +<p>— Je ne m’enfuyais pas. Je me sentais seulement +d’humeur trop silencieuse pour infliger ma société à +quelqu’un. Cette nuit est pour moi apaisante comme +une berceuse… Je voudrais pouvoir longtemps ainsi +en être enveloppée !</p> + +<p>— Moi aussi, puisqu’elle me permet d’oublier le +reste du monde et m’apporte l’illusion d’avoir enfin +le droit d’aller près de vous, qui semblez devenue +l’âme même de ma vie…</p> + +<p>Pour la première fois, il lui parlait ainsi… Mais +pour l’enhardir, lui, pour la rendre faible, elle, il y +avait l’envoûtement de la nuit amoureuse, le mystère +troublant de l’obscurité à travers laquelle ils +avançaient, oublieux déjà de ceux qui les suivaient…</p> + +<p>Pourtant, elle avait eu un léger mouvement. Il +eut peur de la voir se dérober. L’heure, pour lui, +était bien passée où, par un chevaleresque scrupule, +il cherchait à se détourner d’elle, ayant pleine conscience +de ce qu’il avait à lui offrir en retour de ce +qu’il souhaitait d’elle. Aujourd’hui, il était prêt à +une folie pour la conquérir… Mais, aussi, il savait +bien quelle femme elle était ; qu’un mot, un geste +lui eussent irréparablement enlevée, prononcés ou +tentés avant la minute suprême où la volonté défaille… +Et sa voix se fit suppliante pour implorer :</p> + +<p>— Soyez très bonne, très indulgente ! J’irai près +de vous, si vous le préférez, sans vous parler, sans +vous demander même le don de votre voix, de cette +voix dont la magie a fini par me faire perdre toute ma +raison… Je vous jure que je mérite que vous vous +montriez généreuse, car j’ai si peur de vous déplaire, — et +ainsi, de vous perdre ! — que cette crainte +m’a donné le courage, dont je ne me serais jamais +cru capable, de vous taire… ce que vous semblez ne +pas vouloir entendre… Et pourtant si vous saviez — écoutez +ceci comme une confession que j’ose parce +que je ne vois pas vos yeux sévères — quels rêves +je fais, j’ai envie de vous murmurer, comme une +prière très humble… Des rêves qui me hantent +depuis que je vis près de vous, avec l’espoir insensé +que votre cœur enfin sera entraîné par le +mien !</p> + +<p>Presque bas, elle dit avec une sorte de supplication +grave :</p> + +<p>— Ne parlez pas ainsi, il ne faut pas…</p> + +<p>— Pourquoi ? Au contraire, il faut que vous sachiez. +La vérité a toujours le droit d’être entendue, +parce qu’elle est la vérité… Demain, vous ferez de +mon aveu ce que vous voudrez, vous oublierez toutes +les paroles que, ce soir, je n’ai plus la sagesse d’enfermer +dans ma pensée ! Demain, je recommencerai +à me taire si vous l’exigez… Mais laissez-moi, une +fois au moins, vous dire un peu ce que vous m’avez +jeté dans l’âme… Jamais encore aucune femme +n’avait exercé sur moi cette incessante et irrésistible +attraction qui, tous les jours, me ramène vers vous +avec l’espérance qu’enfin je découvrirai le secret de +vous toucher…</p> + +<p>Elle répéta encore, un peu d’une voix de rêve :</p> + +<p>— Il ne faut pas dire ces choses, que je ne devrais +pas écouter…</p> + +<p>Mais il ne parut pas l’entendre ; pas plus qu’il ne +s’apercevait maintenant que, l’obscure avenue traversée, +la route montait vers les Xettes dans la +blanche clarté que versait le disque pâle, suspendu +très haut dans la nuit.</p> + +<p>Il ne savait plus qu’une chose, c’est qu’il marchait +à côté d’elle, si près qu’il avait aux lèvres la +senteur d’œillet, qui était son parfum ; qu’à chaque +pas, il frôlait les plis du manteau qui emprisonnait +tout entier son jeune corps svelte… Ainsi que sa +fière volonté gardait, bien caché, le mystère de son +cœur.</p> + +<p>Et, de cet accent très doux que l’âme écoute, il +continua :</p> + +<p>— Vous avez bien accepté les fleurs que vous +jetaient les autres, dont l’admiration m’était un supplice, +vous pouvez bien me permettre de vous offrir +l’aveu de ce que j’ai dans le cœur pour vous qui vous +êtes emparée dédaigneusement de moi, non pas +seulement par votre merveilleux talent, mais par… +tout ce qui fait de vous une femme ne ressemblant +à aucune autre !</p> + +<p>— Oh ! si, pareille à toutes les autres ! murmura-t-elle, +secouant la tête.</p> + +<p>— Pas pour moi… Vous êtes l’unique !… Vous +êtes entrée dans ma vie dès le premier jour où je +vous ai vue, là-bas, chez Mme Arnales ; entrée si +victorieusement que j’ai eu peur de vous, parce que +je vous devinais trop puissante… J’ai hésité à venir +ici, sachant que je vous y trouverais et je prévoyais +quelle tentation serait pour ma faiblesse ce bonheur +délicieux de sentir quelque temps ma vie effleurer +la vôtre, sans avoir le droit de vous en dire merci… +Ce bonheur, je l’ai goûté, mais il ne me suffit plus !… +Je ne puis plus me résigner à vous entrevoir seulement, +lointaine et indéchiffrable, à jouir seulement +comme les autres du timbre affolant de votre voix, +des clartés et du mystère de votre regard, de vos +sourires et de vos silences, de vos pensées dont vous +livrez juste assez pour qu’on désire passionnément +les pénétrer toutes ; de la grâce jeune de vos gestes, +de vos fiertés, de vos froideurs, qui sont une séduction +devant laquelle je ne puis plus me défendre… +J’ambitionne tous ces trésors pour moi seul… J’ai +la soif de trouver les mots qui m’ouvriront votre +âme close, qui me mériteront de pouvoir enfin vous +donner tout bas le nom qui est le vôtre dans ma +pensée, <i>ma</i> Denise.</p> + +<p>Elle n’essayait plus de l’interrompre. Ce qu’il lui +disait là, depuis bien des jours, elle en entendait +l’aveu silencieux. Mais les mots qui le lui murmuraient +soudain, dans la douceur recueillie de cette +nuit tiède, distillaient une ivresse qui, délicieusement, +brisait sa volonté.</p> + +<p>Elle avançait maintenant, envahie par la sensation +de se mouvoir en un rêve charmeur, le regard perdu +vers les lointains, voilés d’une gaze de brume, de +ce paysage vaste dont la clarté de lune faisait un +paysage de songe ; où, à leurs pieds, frissonnait un +lac d’argent entre des montagnes d’ombre. Elle avait +oublié ceux qui marchaient derrière elle, sur la route +blanche ; bien seule avec cet homme qui la berçait +de l’éternel cantique d’amour, dont le murmure fait +tressaillir divinement l’âme de toutes les jeunes, +quand elles ont aux lèvres le goût chaud de la vie.</p> + +<p>A travers la nuit silencieuse, elle entendait monter +vers elle sa voix soudain changée, assourdie et +profonde, dont les sonorités passaient sur elle comme +une enveloppante caresse, et, plus que les paroles +mêmes, lui révélait quel émoi bouleversait l’orgueilleux +dilettante jusqu’alors si maître de lui-même. +Tout son être, à cette heure, criait vers elle ; et elle +éprouvait une sorte de joie étrange à le sentir +vaincu ; à se sentir, elle, la toute-puissante, la femme +dispensatrice suprême d’un bonheur dont, seule, +elle possédait pour lui la source vive… Elle ne le +jugeait plus ; pas plus qu’elle ne songeait à se dérober, +ni ne raisonnait, emportée par le grand +souffle de passion dont il l’enveloppait impérieusement… +Elle n’était plus que l’aimée écoutant celui +qui l’aime, et elle eût voulu que cet instant ne +s’achevât pas encore, où chantait en tout son être +l’allégresse divine…</p> + +<p>Pourtant, le terme en était venu. La côte était gravie +et devant eux, c’était la maison de Mme Champdray. +Machinalement, elle s’arrêta. Lui, comme elle. +Sous la pâle lueur d’argent, il la vit, silhouette souple +dans son grand manteau rose, son jeune visage +ébloui, avec des prunelles profondes où flottait la +même mystérieuse expression d’ivresse grave qui +entr’ouvrait les lèvres et les faisait trembler…</p> + +<p>Alors, comme un torrent, la tentation jaillit en lui +de l’attirer dans ses bras, de meurtrir de baisers les +yeux dont il adorait le regard, la bouche désirable +qu’il avait soif de sentir brûler sous la sienne…</p> + +<p>Pourtant, il ne fit pas un geste vers elle… Un +instinct lui criait que s’il s’abandonnait ainsi, il la +perdait !</p> + +<p>Mais la tentation était si violente que, cette fois, +avec une sensation de délivrance, il vit approcher +Mme Champdray, qui avait monté la côte au bras +de Grisel. La voix sourde, il dit :</p> + +<p>— Denise, vous me pardonnez de vous avoir +ainsi parlé ?… Je vous aimais trop, je ne pouvais +plus me taire…</p> + +<p>Sans un mot, elle inclina la tête et resta immobile, +la bouche close, tandis que les adieux s’échangeaient +autour d’elle ; et, à peine, il effleura la main +dégantée que la sienne avait implorée, tant elle la +déroba vite. Mais nulle parole ne lui eût été plus +précieuse que le regard rencontré une seconde dans +la double étoile des yeux…</p> + +<p>Il la vit lentement, aux côtés de Mme Champdray +traverser le jardin, puis elle disparut dans la +maison…</p> + +<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. +</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. +</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div> +<p>— Bonsoir, petite, allez vite dormir maintenant +et ne rêvez pas trop à vos succès ! dit Mme Champdray, +embrassant le jeune front qui se tendait, +comme chaque soir, vers elle.</p> + +<p>Dormir ! Un bizarre sourire passa sur les lèvres +de Denise. Une fièvre semblait la brûler ; et, seule +dans sa chambre où la lune découpait un carré de lumière, +elle rejeta instinctivement son manteau, avec +l’impression d’une flamme qui lui dévorait le visage. +Mais elle ne s’approcha pas du cadre de la fenêtre +ouverte sur la nuit enchantée, comme si elle eût eu +peur de retrouver là d’Astyèves, lui murmurant les +mots que toute sa jeunesse souhaitait entendre encore… +Ah ! ces mots, éternellement les mêmes, éternellement +charmeurs, comme ils avaient pénétré +dans son cœur de vingt ans, son pauvre cœur de +femme créé pour se donner, qui étouffait dans la +fière solitude où elle l’enfermait !</p> + +<p>— Il m’aime ! mais moi, moi, pourtant, je ne +l’aime pas ? pensa-t-elle avec une sorte d’épouvante.</p> + +<p>Alors pourquoi l’avait-elle écouté ?… Comment +avait-il pu jeter en elle cette ivresse qui la dominait +peu à peu quand il lui parlait sur la route solitaire…</p> + +<p>Pourtant, elle n’était pas une fille romanesque +et elle savait bien de quel alliage était fait l’amour +dont elle venait d’entendre l’aveu. Il l’aimait, comme +d’autres déjà l’avaient aimée ! Non pour l’épouser et +pour l’arracher ainsi à son avenir de travail, à cette +vie de théâtre dont elle était menacée !… Alors, +pourquoi ne lui avait-elle pas répondu comme aux +autres, dédaignant leur injurieux hommage ?… Pourquoi, +à cette heure où elle descendait dans l’intimité +de son âme, y découvrait-elle que s’il fût venu à elle +lui demandant d’être sienne à jamais, la petite graine +d’amour qu’il avait déposée en son cœur, que de +toute sa volonté elle avait empêchée de germer, se +fût épanouie en une plante superbe dont le fruit les +eût divinement enivrés…</p> + +<p>Oh ! être aimée ! Être la vie, l’âme, le tout d’une +autre créature, quelle douceur ! En était-il une comparable +à celle-là, même ne donnât-elle qu’une illusion +de bonheur ? D’où venait donc que tout à coup, +elle le sentait ainsi avec cette intensité douloureuse ? +D’où venait qu’à cette heure tout son être jeune appelait +cette caresse du regard, de la voix, des lèvres +qui fait défaillir l’âme dans une félicité sans nom dont +le souvenir demeure vivant même au cœur des +aïeules…</p> + +<p>Ah ! Dieu, était-ce donc qu’elle aimait d’Astyèves ? +qu’il l’avait vaincue parce que son amour, dominateur +et suppliant, l’avait enveloppée alors que, pour un +moment, nul souci matériel, nulle préoccupation de +la vie quotidienne ne la maintenait de force hors du +rêve… Parce que cet amour s’était révélé à elle +dans l’enchantement des jours d’été, des crépuscules +tièdes, des soirs étoilés, dans le silence vibrant des +beaux bois où l’ombre était parfumée, où l’air bruissait +comme un chant dans les aiguilles des sapins…</p> + +<p>Les mains jointes d’un geste d’angoisse, elle +songeait, toute brisée, inconsciente des minutes qui +s’enfuyaient, son regard fixe arrêté sur le vaste ciel +limpide. La lune était maintenant très haut et la nuit +claire épandait son calme infini sur les montagnes +obscures estompées par la brume, sur les bois silencieux, +sur les métairies blanches où les êtres +reposaient dans la mort bienfaisante du sommeil…</p> + +<p>Discrètement, sa porte s’entr’ouvrit.</p> + +<p>— Denise, ma chérie, êtes-vous souffrante ? Depuis +que vous êtes rentrée dans votre chambre, je +ne vous ai pas entendue remuer. J’ai frappé et vous +ne m’avez pas répondu.</p> + +<p>C’était Mme Champdray qui, devant l’obscurité +de la pièce, s’arrêtait surprise.</p> + +<p>Denise tourna la tête et son blanc visage alors apparut +très grave sous le reflet de lune qui, seul encore, +éclairait la pièce. D’un mouvement de créature +qui s’éveille, elle se dressa. Une ombre de sourire +glissa sur sa bouche et, la voix lente, elle dit :</p> + +<p>— Ma chère grande amie, c’est ma sagesse qui +est malade ! Il me vaudrait mieux, je crois, repartir +pour Paris. Je me croyais bien forte et je découvre +que je suis faible autant que les autres… +Ah ! je désire trop être aimée !</p> + +<p>A peine, vraiment, elle avait conscience qu’une +âme entendait ce cri jailli de la sienne. Elle songeait +tout haut, certaine d’être comprise, quel que +fût l’aveu qui lui échapperait.</p> + +<p>Mme Champdray l’attira doucement :</p> + +<p>— Pauvre enfant ! sûrement, vous l’aurez, votre +part d’amour… Mais il faut l’attendre de qui seulement +peut vous la donner ! Ne vous fiez pas aux +autres hommes. Ils vous feront souffrir quand vous +leur aurez abandonné votre cœur…</p> + +<p>— Je le sais…, sans illusion… C’est pourquoi je +n’ai aucune excuse pour montrer cette misérable lâcheté !</p> + +<p>— Enfant, il ne faut pas être si sévère pour vous-même ; +demain, vous retrouverez toute votre vaillance +et je vous y aiderai de mon mieux, si vous le +désirez. Ce soir, petite Denise, vous avez mal aux +nerfs ; vous avez trop chanté de musique capiteuse, +trop entendu de paroles qui grisent… Et aussi trop +regardé le clair de lune ! Il faut maintenant que +l’enfant soit sage, qu’elle ferme sa fenêtre, allume +prosaïquement sa lampe et s’en aille bien vite dormir +sans plus rêver ni penser…</p> + +<p>Il y avait une autorité apaisante dans l’accent de +Mme Champdray ; et de lui trouver cette délicate +tendresse de mère, une reconnaissance infinie pénétra +Denise. Comme une enfant fatiguée, elle appuya +sa tête sur l’épaule de son amie.</p> + +<p>— Oh ! madame, que vous êtes bonne, et que +toute mon âme vous remercie…</p> + +<p>— De bien peu de chose, ma chère petite fille… +Allez vite vous reposer. Et que la paix soit avec +vous…</p> + +<p>D’un geste affectueux qui ressemblait à une bénédiction, +elle avait posé la main sur les cheveux de +Denise. Puis, doucement, comme elle était venue, +ayant elle-même allumé la lampe, elle sortit de la +pièce…</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak">XI</h2> + + +<p>D’Astyèves arrivait à la Schlucht. Il laissa souffler +son cheval qu’il avait rudement mené depuis Gérardmer, +dans sa crainte de ne pouvoir rejoindre Denise +si elle avait commencé l’ascension du Hoheneck. +Vanore, le matin même, lui avait incidemment appris +que sa femme emmenait la jeune fille et les +enfants, sous l’escorte de Grisel, en excursion à la +Schlucht ; et, sans hésiter, il avait dirigé sa promenade +de ce côté, cédant à ce désir impérieux de +voir Denise que chaque jour avivait en lui, sans qu’il +en prît désormais souci.</p> + +<p>Dans son égoïsme d’homme violemment épris, il +allait maintenant droit devant lui où son désir le +poussait, insouciant de ce qui en résulterait pour +elle, comme pour lui, dans une détente consentie de +sa froide volonté. Il était comme un homme qui +s’enivre, avec la conscience du danger couru, mais +trouve l’ivresse si douce qu’il s’y abandonne corps +et âme, dominé par la magie de l’heure présente… +Toujours ainsi, il avait suivi son bon plaisir, avec +un orgueilleux dédain des conséquences…</p> + +<p>Il avait tout juste aperçu Denise, depuis le soir +où il s’était trahi. Et dans leurs brèves rencontres +chez Vanore d’où elle sortait quand il arrivait, chez +Mme Arnales où elle était apparue seulement un +moment pour chanter, il l’avait retrouvée insaisissable +comme aux premiers temps où il la voyait ; libre +d’esprit, ne semblant avoir nul souvenir de l’aveu +dont pourtant il avait bien senti l’écho frémir en +elle. Et, à son exemple, il ne s’était pas même permis +une allusion.</p> + +<p>De la part d’une autre, il eût pu croire à une +manœuvre de coquette, mais elle était incapable de +pareils calculs, il en avait la certitude, si sceptique +fût-il… Alors pourquoi semblait-elle résolue à se +faire « lointaine » comme jadis ? Oh ! ce « pourquoi ? » +Combien de réponses il lui avait cherchées tandis +que, pour aller à elle, encore, il lançait son cheval +sur la belle route boisée que ses yeux ne voyaient +pas…</p> + +<p>Maintenant la dernière côte était gravie ; il arrêta +la bête ruisselante.</p> + +<p>Mais son regard ne chercha pas le décor magnifique +de la vallée de Munster qui s’allongeait à l’horizon. +D’un coup d’œil, il enveloppait un groupe de +touristes arrêtés devant l’hôtel unique, dressé en +cette solitude ; puis la silhouette de ceux qui s’éloignaient +sur la route vers les roches du Kruppenfels, +ou s’engageaient dans les sentiers coupant la frontière +pour monter au Hoheneck… Mais aucune +n’était celle de Denise. L’idée lui traversa l’esprit +que, peut-être, il ne parviendrait pas à la rencontrer +et il tressaillit d’une anxiété d’homme altéré, qui +craint de voir lui échapper la source d’eau vive.</p> + +<p>Il se dirigea vers l’hôtel et demanda :</p> + +<p>— N’avez-vous pas eu à déjeuner une dame avec +trois ou quatre enfants et une jeune fille brune, accompagnées +d’un homme grand et très fort ?…</p> + +<p>— Oui, monsieur, mais cette société-là est partie +pour le Hoheneck.</p> + +<p>— Il y a longtemps ?</p> + +<p>— Une demi-heure à peu près.</p> + +<p>— Savez-vous par quel sentier, français ou allemand ?</p> + +<p>Le domestique donna l’indication approximative ; +et Bertrand, ayant laissé son cheval, s’engagea dans +le chemin indiqué qui montait doucement sous la +ramure des arbres. Il espérait bien que les promeneurs +n’auraient pas sur lui grande avance, car il +savait combien Mme Vanore et Grisel marchaient +lentement et il songea :</p> + +<p>— Mme Vanore aura, sûrement, demandé à se +reposer au point de vue des <i>Rochers de la Source</i>… +Je vais les y trouver…</p> + +<p>Le sentier tourna. Une fois encore, la destinée +était pour lui. Sous le dôme léger des branches, il +aperçut Mme Vanore retenant Huguette à ses côtés, +puis Grisel qui fumait, paresseusement allongé sur +l’herbe ; et enfin, entre Jean et Madeleine, elle, Denise, +contemplant les sauvages profondeurs de l’admirable +ravin boisé, hérissé de roches, qui dévalait +à pic, cerné à l’horizon par les crêtes onduleuses des +Vosges. La petite Huguette l’aperçut tout de suite.</p> + +<p>— Ah ! monsieur d’Astyèves !</p> + +<p>Les autres tournèrent la tête avec des exclamations. +Mais, en cette minute, lui ne voyait que Denise. +Leurs regards se rencontrèrent. Elle comprit +pourquoi il était là, et victorieuse de sa volonté, une +douceur ardente s’épandit en elle, pareille à une joie, +cette joie qui pénètre les plus fières quand elles +se sentent l’aimée…</p> + +<p>Mme Vanore s’écriait, accueillant d’Astyèves d’un +sourire de bienvenue :</p> + +<p>— C’est une bonne surprise de vous voir surgir +ainsi ! Est-ce le hasard qui vous amène, ou saviez-vous +que nous étions ici ?</p> + +<p>Il ne daigna pas éviter une franche réponse.</p> + +<p>— Je le savais ; j’ai rencontré ce matin Vanore +qui me l’a dit ; et, en dirigeant ma promenade de ce +côté, cette après-midi, j’espérais bien avoir quelque +chance de vous retrouver.</p> + +<p>Naïvement, elle approuva :</p> + +<p>— C’est gentil, cela ! Une excellente inspiration +que vous avez eue là ! Alors vous recommencerez +avec nous l’ascension du Hoheneck ?</p> + +<p>— Si je ne suis pas indiscret…</p> + +<p>— Pas du tout. Quelle idée ! N’est-ce pas ? Denise. +Seulement, je ne vous promets pas que Charles et +moi nous monterons jusqu’en haut, car nous ne +sommes, ni l’un ni l’autre, des spécimens d’alpinistes. +Je vous confierai les enfants, du moins les grands, +je garderai Huguette. Cela dit, je ne vous offre pas +de vous asseoir, car il faut nous remettre en route. +Jean ne tient plus en place.</p> + +<p>Elle se levait sans enthousiasme, vaincue par les +appels réitérés de son fils, et, lentement, elle se reprit +à marcher dans le sentier qui, en pente insensible, +s’élevait vers les hauteurs du Hoheneck. Mais elle ne +paraissait pas songer à rendre la liberté à Bertrand +et continuait à bavarder avec lui. Il l’accompagnait, +secoué d’une furieuse impatience en voyant, devant +lui, avancer Denise, escortée de Grisel, avec qui elle +causait, sans qu’il pût entendre une de leurs paroles.</p> + +<p>Mais, tout à coup, il dressa la tête, tout son être +attentif au caquetage de Mme Vanore. Elle disait :</p> + +<p>— Je suis ravie que nous ayons pu faire aujourd’hui +cette excursion à la Schlucht, afin que Denise +en profite avant son départ.</p> + +<p>— Avant son départ ?…</p> + +<p>— Mais oui ; vous ne saviez pas ?… Mon mari ne +vous a pas raconté ?… Sa mère la réclame et elle est +sous le coup d’une lettre qui lui dise quel jour elle est +attendue. Nous en sommes tous désolés, à commencer +par Mme Champdray qui espérait la garder jusqu’en +octobre.</p> + +<p>Il demanda encore :</p> + +<p>— Mlle Muriel savait qu’elle pouvait ainsi être +rappelée ?</p> + +<p>— Oh ! de la part d’une femme fantasque comme +sa mère, rien ne doit la surprendre beaucoup ! Pourtant, +elle ne prévoyait pas ce brusque rappel dont +elle a eu l’annonce hier matin. Mais vous savez +comme elle est dévouée ! Du moment qu’on la demande, +elle est prête à partir, à sacrifier toute la +fin de ses vacances, même pour satisfaire un caprice.</p> + +<p>Bertrand n’écoutait plus. Une pensée avait chassé +toutes les autres de son cerveau : elle allait partir, +lui échapper…</p> + +<p>Sa volonté se cabra en une révolte aveugle.</p> + +<p>— Je ne veux pas la perdre !… Je ne veux pas !</p> + +<p>Ce devenait pour lui un supplice de devoir continuer +à marcher courtoisement auprès de Mme Vanore, +de lui répondre, de ne pouvoir aller vers +Denise dont la présence allait lui être enlevée… +Comment n’avait-elle pas pitié de lui, ne sentait-elle +pas que le regard, les mots de bienvenue dont +elle l’avait accueilli étaient une goutte d’eau pour sa +soif d’elle, que, impérieusement, il appelait par toutes +les fibres de son être…</p> + +<p>Mais, enfin, le sentier finissait devant l’étendue +des prairies qui s’élevaient maintenant jusqu’au +sommet du Hoheneck. Les arbres disparaissaient, +même les buissons de hêtres, courbés par les vents, +écrasés par les neiges. Dans l’herbe courte, des gentianes +jaunes fleurissaient.</p> + +<p>Denise s’arrêta, enfin !… Sans doute, pour mieux +contempler l’horizon ; un de ces larges horizons +qu’elle adorait, enveloppant la terre de Lorraine et +ses lacs dont les eaux luisaient dans la noire verdure +des sapins ; la terre d’Alsace, baignée par son +large fleuve qu’enserraient et les cimes bleuâtres de +la forêt Noire et les sommets arrondis des Vosges, +marbrés d’ombres par les nuages que le vent emportait +en lourdes masses floconneuses, à travers l’immensité +du ciel.</p> + +<p>Bertrand s’approcha. Elle le devina plus qu’elle +ne l’entendit et tourna un peu la tête vers lui.</p> + +<p>Dans les yeux, elle avait cette expression qui +illuminait le visage comme une flamme. Avant qu’il +eût parlé, elle dit :</p> + +<p>— C’est beau ici, n’est-ce pas ?… Plus encore +qu’aux Gouttridos !</p> + +<p>— Et vous en jouissez comme on jouit de ce qu’on +va perdre ! Est-ce donc vrai que vous allez partir ?</p> + +<p>La question lui était échappée irrésistiblement.</p> + +<p>— Oui, c’est vrai.</p> + +<p>— Vous partez…, pourquoi ?</p> + +<p>Elle eut l’intuition qu’il craignait un rapport entre +ce départ inattendu et l’aveu qu’il lui avait fait. +Alors, arrêtant sur lui son regard clair, elle expliqua +simplement :</p> + +<p>— Parce que ma mère est rentrée à Paris, +très fatiguée de sa saison d’eaux et qu’elle a besoin +de moi.</p> + +<p>Ainsi c’était vrai, bien vrai. Cette chose si naturelle +à laquelle il n’avait pas songé, vite habitué à +l’effleurement délicieux de sa jeune vie, cette chose +allait s’accomplir ! Elle allait s’éloigner, disparaître +dans la foule des êtres que le grand Paris absorbe. +De nouveau, une révolte gronda en lui, l’animant +d’une volonté invincible de ne pas la laisser lui échapper. +Soudain, il lui paraissait impossible d’accepter +de ne plus la voir chaque jour, de ne plus la sentir +vivre près de lui, de renoncer à l’espoir de l’enivrer +enfin du parfum d’amour dont il l’enveloppait… Et +une prière inconsciente lui jaillit des lèvres :</p> + +<p>— Ne partez pas encore ! Restez, je vous en supplie…</p> + +<p>— Rester…, pourquoi ? Je ne puis pas. N’avez-vous +pas compris que je suis attendue le plus tôt possible ?…</p> + +<p>Comme elle regardait droit devant elle, il ne vit +pas qu’au fond de ses yeux, s’allumait la mystérieuse +clarté dont, un soir unique, il avait vu déjà le rayonnement. +Il entendit seulement l’accent résolu de la +belle voix grave, et une sorte de colère le bouleversa +de la voir calme ainsi, alors qu’elle avait soulevé en +lui un souffle de tempête.</p> + +<p>— Soit, il faut, en effet, que vous partiez… Et +peu vous importe !… Avec quelle sérénité d’âme +vous acceptez de faire souffrir en vous éloignant…</p> + +<p>— De faire souffrir ? Oh ! non, je ne ferai souffrir +personne. Vous me supposez trop de puissance. Tout +au plus, pourrais-je peut-être laisser quelques regrets, +parmi de très bons amis… Mais, heureusement, +ces regrets-là n’ont rien de douloureux !</p> + +<p>— Denise ! ah ! Denise, est-ce vous, la sincérité +même, qui pouvez parler ainsi !</p> + +<p>Il avait jeté les mots presque violemment. Elle +tressaillit et, d’instinct, leva les yeux vers lui. +Mais ce ne fut qu’une seconde, elle avait peur du +charme tout-puissant qui, une fois déjà, l’avait divinement +vaincue…</p> + +<p>— Denise, pour dire… ce que vous dites, vous +n’avez donc pas senti ce que vous êtes devenue +pour moi, tellement l’âme même de ma vie, que je +ne puis plus concevoir l’existence sans vous, loin +de vous ; que l’idée de vous laisser partir, ou de ne +pas vous suivre, me paraît monstrueuse, insensée, +impossible enfin à accepter… Car, lorsqu’on est un +pauvre homme fait de chair, de sang, de passion, +non pas un saint ! on n’accepte pas ce qu’on sait être +pour soi un supplice…</p> + +<p>Oh ! Dieu, pourquoi avait-il cette ardente sincérité +d’accent qui faisait ses paroles si dangereuses, +distillant le vertige… Ah ! heureusement, +elle allait partir… Alors, elle redeviendrait sage… +Et lui, il oublierait, quoi qu’il en dît…</p> + +<p>Comme s’il avait l’intuition de son scepticisme, il +demandait, avec une sorte d’autorité suppliante :</p> + +<p>— Denise, vous ne me croyez pas ?</p> + +<p>— Oh ! si je vous crois… Je ne doute pas qu’en ce +moment vous… n’aimiez la femme séduisante que +vous imaginez voir en moi, mais…</p> + +<p>— Mais vous n’en prenez guère souci… Ah ! quel +cœur avez-vous donc pour rester ainsi… indifférente +et froide !… quand vous devez vous sentir aimée +follement, au point que, si vous daigniez le vouloir, +vous feriez votre chose de l’homme qui n’a plus que +vous en lui…</p> + +<p>Elle devint très pâle et, machinalement, regarda +autour d’elle, comme un être ébloui qui cherche un +appui… La grande solitude des sommets l’entourait. +Elle avait continué à monter, et bien loin en +arrière, étaient Blanche Vanore et Grisel, qui se +reposaient de nouveau. En avant, Jean avait entraîné +sa sœur, et les cheveux d’or blond de Madeleine +ne formaient plus qu’une petite tache lumineuse… +Elle était toute seule avec le tentateur, +encore une fois, n’étant protégée que par sa science +triste de la vie.</p> + +<p>Frémissante, elle dit :</p> + +<p>— Vous ne vous étonneriez pas de me voir tant +de scepticisme, tant de sagesse, si vous saviez +combien déjà j’ai entendu de telles paroles ! combien +j’ai pu mesurer la valeur de ce qu’elles enfermaient !… +C’est pour cela que, maintenant, tous +peuvent inutilement me parler d’amour.</p> + +<p>— C’est parce que, comme moi, les autres ignorent +les mots qui ouvriront votre cœur… Ah ! vous le +gardez bien…</p> + +<p>— Oui, de toutes mes forces, de toute ma volonté !</p> + +<p>Et la voix musicale s’éleva avec une gravité passionnée :</p> + +<p>— Je ne le donnerai, je l’espère, que quand je +pourrai le faire, non seulement avec amour, mais +encore avec foi ; quand ce sera pour tout l’avenir, +pour être la femme, porter le nom de celui qui me +dira qu’il m’aime… Et cela, je sais, sans illusion, +qu’à cette heure, ce n’est pas un honneur auquel il +me soit permis de prétendre !… Aussi, tout ce qu’il +peut y avoir en moi de raison, je l’emploie à me +défendre, autant contre les autres que contre moi-même… +Car je ne suis ni froide, ni indifférente, +hélas ! Je ne suis pas arrivée encore à me rendre insensible +comme je m’y applique, c’est vrai, autant +que j’en ai le courage… Et je me le reproche ! Mais +toute la volonté du monde ne peut faire qu’à mon +âge, on atteigne aussi aisément au paisible détachement +d’une vieille femme…, ne peut faire qu’on +n’ait plus dans l’âme la soif, — ah ! bien douloureuse, +quelquefois ! — de connaître le bonheur de +celles qui sont aimées, et d’être ainsi heureuse, à ne +plus rien demander à la vie !… Vous voyez que je +suis franche ! Seulement…</p> + +<p>Elle s’arrêta une seconde, tant son cœur battait +à coups pressés dans sa poitrine.</p> + +<p>— … Seulement, grâce à Dieu ! j’ai aussi l’horreur +invincible de tout ce qui salit et l’orgueil de croire +que je vaux plus que ce qui m’est seulement offert ! +Et c’est cet orgueil, sans doute, qui me rend forte +comme je veux, comme je dois l’être !</p> + +<p>Avec le meilleur de lui-même, vraiment, il l’avait +écoutée, sans un geste même pour l’arrêter ou la +prier. Cette fois, elle venait de lui ouvrir toute, +largement, comme il l’avait tant souhaité, sa jeune +âme de passionnée, mais aussi de droite et fière créature. +Et, en lui, soudain, avait pénétré, avec la certitude +que, <i>jamais</i>, elle n’accepterait un amour qui +serait une insulte, l’intolérable sensation de s’être +conduit vis-à-vis d’elle comme un voleur qui cherche +à détrousser une créature que nul ne défend…</p> + +<p>Mais aussi combien elle lui apparaissait désirable, +d’autant plus qu’elle ne voulait pas se donner !… +Et, soudain, un irrésistible élan abolit en lui sa volonté, +un de ces élans qui élèvent un être au-dessus +de lui-même, l’entraînent aux généreuses folies +dans lesquelles sombrent les misérables calculs de +l’égoïsme humain… Les mots que criait toute son +âme lui échappèrent :</p> + +<p>— Denise, je vous aimerai comme vous voulez +l’être… Soyez mienne… Devenez ma femme…</p> + +<p>Il y eut un silence. Une seconde, elle ferma les +yeux, blanche jusqu’aux lèvres. Puis, elle répéta +d’un ton bas :</p> + +<p>— Que je sois votre femme ?… Moi ?… c’est là ce +que vous me demandez ?…</p> + +<p>Elle s’était arrêtée ; lui aussi. Ils se regardaient +dans la solitude de la montagne, qui les isolait du +reste de la terre. Leurs âmes s’interrogeaient, palpitantes, +à cette heure décisive où s’engageaient +leurs destinées…</p> + +<p>Elle dit, d’une voix qui tremblait :</p> + +<p>— Pourquoi essayez-vous de me tenter ? C’est +mal !</p> + +<p>— Denise, je vous veux toute, comme je vous +aime toute !</p> + +<p>— Vous voulez que je devienne votre femme… +Vous le voulez…, depuis quand ? depuis un moment ?…</p> + +<p>Il n’y avait ni amertume ni ironie dans son accent. +C’était une question solennelle de créature loyale, +en un instant où la vérité seule devait être dite.</p> + +<p>— Depuis la minute où j’ai compris que, par-dessus +tout, je voulais votre chère présence pour la +vie entière…</p> + +<p>Et il était sincère. Le monde était loin, si loin +que ses préjugés, ses ambitions, ses exigences, lui +apparaissaient comme des ombres vaines ; aussi insignifiantes +que le semblaient les lointaines maisons +dispersées dans la vallée qui, vues de ce sommet, +étaient pareilles à de minuscules jouets d’enfants… +La seule réalité, exquise, divine, c’était cette jeune +créature qui, tout à coup, lui paraissait l’incarnation +même de son bonheur humain ; dont, à cette heure, +il n’adorait plus seulement la grâce de femme, la +forme charmante, les prunelles d’ombre, la bouche +hautaine et caressante, mais aussi l’âme de vierge, +orgueilleusement gardée…</p> + +<p>Elle ne répondait pas. L’angoisse de ne pas l’obtenir +étreignit Bertrand.</p> + +<p>— Denise, pourquoi vous taisez-vous ? Je sais +bien que je ne suis rien pour vous, à peine plus +qu’un étranger… Aussi, ce que je vous demande, +c’est seulement de vous laisser aimer, en attendant +que j’aie conquis votre cœur, pour que nous soyons +heureux follement… Et c’est si bon d’être heureux ! +Denise, ne réfléchissez pas, ne me repoussez pas ! +Donnez-moi votre vie pour que j’essaye d’y mettre +du bonheur en vous adorant…</p> + +<p>Elle répéta, suppliante :</p> + +<p>— Ne me tentez pas !… Soyez généreux puisque +je vous ai avoué que j’étais faible, que, moi aussi, — comme +toutes les jeunes, je suppose, — je trouverais… +si bon ! de me donner toute en me sentant +le tout d’un autre être !</p> + +<p>— Alors, Denise, soyez confiante, laissez-moi +vous apprendre cette joie que vous ne connaissez +pas et que votre jeunesse appelle…</p> + +<p>Oh ! la redoutable puissance des mots qui effleurent +comme des caresses, qui jettent dans l’âme l’enivrante +certitude d’être l’élue, celle pour qui les sacrifices +sont des joies… Pourquoi donc ne pouvait-elle +s’y abandonner, sans regret, sans crainte, sans +pensée, dans l’allégresse d’un bonheur suprême +venu à elle tout à coup ? Pourquoi ne pouvait-elle, +comme lui, oublier l’existence d’un monde tout-puissant, +hostile et ironique, prêt à se dresser +contre elle si elle se permettait d’oublier les lois qu’il +formule pour parquer les êtres en castes, selon leur +fortune…</p> + +<p>D’un geste d’angoisse, elle serra ses deux mains :</p> + +<p>— C’est un rêve irréalisable que vous essayez de +me faire faire !</p> + +<p>— Irréalisable, pourquoi ?</p> + +<p>— Parce que tout nous sépare…, tout ! et que +demain, peut-être même dans un moment, vous en +aurez conscience aussi clairement que moi, vous +vous apercevrez de tout ce que vous m’avez sacrifié !</p> + +<p>— Et vous pensez que je regretterai d’avoir voulu +être infiniment heureux par vous ?… Ah ! Denise, +comme vous me jugez !… Vous raisonnez parce que +vous n’aimez pas ! Vous ne parleriez pas ainsi, si +j’avais pu éveiller en vous une ombre même de la +passion que vous m’avez jetée dans tout l’être !</p> + +<p>La voix lente, elle dit un peu bas :</p> + +<p>— Pour que j’aime, il faut que je puisse croire… +presque comme on croit en Dieu, en s’abandonnant +à lui, dans une foi sans limite…</p> + +<p>— Et cette foi, vous ne l’avez pas !</p> + +<p>— Je voudrais tant l’avoir ! Ah ! mon ami, pardonnez-moi, +si je vous fais injure… C’est si cruel +pour moi, cette crainte qui m’obsède, qui m’empêche +d’aller à vous, comme vous le souhaitez…</p> + +<p>— Laquelle ? Dites-la-moi, même si en parlant, +vous allez vous montrer dure…</p> + +<p>Elle le regarda. Il y avait dans ses yeux une expression +que jamais encore il n’y avait vue, de douceur +infinie et tendre, de prière triste :</p> + +<p>— Ne me jugez pas encore insensible, mauvaise… +Que sais-je ? Oui, je crois, je suis certaine que je +vous suis chère en ce moment, à vous faire oublier +tout ! pour que nos deux existences se confondent… +Mais, en même temps, j’ai… si forte !… la conviction +décevante que vous m’avez parlé dans un élan +que vous regretterez quand je serai loin, que vous +aurez repris l’entière possession de votre jugement… +Je crois que vous m’aimez avec tout votre être, +sauf avec votre raison… Et j’ai peur de votre raison…</p> + +<p>Oh ! cette clairvoyance aiguë qui fouillait les obscurs +bas-fonds de son âme d’homme, y découvrait +l’éternelle présence de l’égoïsme étouffé sous une +rafale de passion… Il avait pâli. Pourquoi lui disait-elle +ces choses que, confusément, il sentait trop +vraies ?… Alors que, lui-même, tout bas, redoutait, +autant qu’elle, le réveil de la froide sagesse, quand il +ne subirait plus le charme triomphant de sa présence +qui enlevait en lui toute autre pensée que celle de +la retenir toujours… Pourtant, est-ce qu’il pourrait +regretter ou souhaiter quelque chose de meilleur au +monde, s’il lui était donné de la tenir entre ses bras, +sous ses lèvres, sienne à jamais de corps et d’âme !… +Et il supplia :</p> + +<p>— Denise, ne parlez pas ainsi… Ayez pitié de +nous… N’écoutez pas votre scepticisme. Dites que +vous consentez à être ma femme et vous ferez de +moi un autre homme qui ne méritera plus que vous +doutiez de lui… Ne vous refusez plus… Laissez-nous +essayer d’être heureux, comme tous deux nous +en avons soif ! Vous m’apprendrez à être ce que +vous voulez que je sois, à valoir plus que je ne +vaux, à obtenir votre foi, votre amour, vous, mon +<i>unique</i>…</p> + +<p>Elle tressaillit ! Et s’il disait vrai ? Si la sagesse +était de faire du bonheur avec la fragilité d’un caprice ?… +Ah ! si elle eût ignoré ses ambitions, ses +goûts et ses besoins de luxe, si elle eût été son +égale en fortune devant le monde, comme elle se fût +enfin confiée à lui, délicieusement conquise ! Mais +sa délicate fierté de fille pauvre lui scellait les lèvres +pour accepter si vite qu’il lui sacrifiât son avenir +d’homme. Et, avec une douceur profonde et grave, +elle dit lentement :</p> + +<p>— Toute ma vie, quelle qu’elle soit, je me rappellerai +comment vous êtes venu à moi, me recherchant +pour moi seule, qui suis pauvre, sans relations dans +votre monde qui n’est plus le mien, puisque j’appartiens +maintenant à la classe de celles qui gagnent +leur pain. Mais pour cela, justement, je ne puis aujourd’hui, +oh ! non, je ne puis vous promettre d’être +votre femme comme vous me le demandez… Je ne +le dois pas… Ce serait mal !</p> + +<p>— Denise, prenez garde ! C’est peut-être notre +bonheur à tous deux que vous jouez en ce moment +par orgueil !</p> + +<p>— Peut-être… Mais je ne veux pas avoir conquis +le mien par surprise ! Mon ami, de toute mon âme, +je vous remercie de m’avoir parlé comme vous l’avez +fait… Écoutez-moi, et je vous en supplie, comprenez-moi…</p> + +<p>Elle s’interrompit encore, l’émotion brisait sa +voix. Elle sentait bien qu’il avait raison, qu’elle +jouait son avenir, mais elle était incapable de passer +outre le scrupule qui la dominait…</p> + +<p>— Denise, que pensez-vous ?</p> + +<p>— Ceci. Demain ou après, je vais partir… Vous +resterez des semaines sans me voir, selon toutes +prévisions. Puis, la vie de Paris vous reprendra +comme elle m’aura déjà reprise, alors…</p> + +<p>— Alors ? Denise.</p> + +<p>— Alors, si, à ce moment, je suis encore pour +vous… la même, si vraiment vous souhaitez que je +devienne votre femme, malgré tout ce qui est entre +nous ; après que vous aurez bien réfléchi à ce <i>tout</i> !… +alors, vous pourrez venir me chercher… Je ne me +défendrai plus d’aimer et je l’apprendrai de vous de +tout mon cœur…</p> + +<p>Il allait parler. Elle l’arrêta d’un faible geste :</p> + +<p>— Laissez-moi vous dire tout ce que je pense… +Si, au contraire, vous en venez à trouver, comme +moi, que trop nous sépare, je ne m’en étonnerai pas, +car je vous considère comme libre, autant que moi-même, +après mon refus aujourd’hui ! Je me souviendrai +seulement de cette heure-ci comme d’un +rêve très bon dont je suis réveillée et que je vous +resterai reconnaissante de m’avoir donné… oh ! bien +reconnaissante, mon ami…</p> + +<p>Ce qu’elle disait là lui semblait, à lui, poignant +comme un adieu. Il eût voulu la supplier de l’enchaîner +à jamais par une de ces promesses qu’un +homme d’honneur ne peut rompre… Pourtant ses +lèvres ne prononcèrent pas les mots qui eussent imploré, +quoiqu’il jugeât son silence misérablement +lâche, alors que nul effort ne lui eût paru trop pénible +pour qu’elle fût à lui en dehors de tout lien ! Et le +mépris qu’il éprouvait de lui-même lui arracha un cri +d’une sincérité amère :</p> + +<p>— Ah ! vous avez raison de ne pas vouloir vous +confier à moi ! Je ne mérite guère une femme telle +que vous… Et c’est tout ce que vous valez qui nous +met loin l’un de l’autre, bien plus que les misérables +questions auxquelles votre générosité a songé !</p> + +<p>Il ne poursuivit pas. D’un mouvement rapide, +elle lui imposait le silence ; tout près d’eux, arrivait +Blanche Vanore.</p> + +<p>Il regarda la jeune femme avec stupeur. Il avait +si bien oublié son existence, — comme celle de tous +les êtres, hors un seul, — que son apparition lui +semblait un fait anormal dont le sens lui échappait…</p> + +<p>Et la voix joyeuse, un peu haletante, qui appelait +« Denise ! » sonna à son oreille comme une note +discordante. Derrière elle, arrivait Grisel qui tenait +Huguette par la main, puis d’autres promeneurs, +dont les paroles vibraient dans l’air vif.</p> + +<p>Elle s’arrêta hors d’haleine, si absorbée, heureusement, +par sa fatigue, qu’elle ne remarquait même +pas l’étrange expression qui flottait sur le visage de +Denise ni la contraction des traits de Bertrand. Gaie, +elle s’exclamait :</p> + +<p>— Eh bien, vous connaîtrez le panorama du Hoheneck ! +Vous a-t-il assez fait disserter ! Charles et +moi, nous finissions par être tellement intrigués de +vous voir ainsi immobilisés à la même place, que +la curiosité nous a rendu des forces pour venir voir +à notre tour ce qui vous intéressait tant !</p> + +<p>Denise dit machinalement :</p> + +<p>— La vue est magnifique ici… Il semble qu’on y +soit en plein ciel !</p> + +<p>Elle y avait aperçu l’entrée de l’éden dont, volontairement, +elle s’était fermé la porte. L’arrivée de +Blanche Vanore la rejetait dans la réalité des choses ; +et, presque, elle eût pu croire sortir d’un rêve si elle +n’avait vu le visage altéré de Bertrand dont les yeux +lui murmuraient encore la même prière éperdue : +« Laissez-vous aimer… Oubliez votre mortelle sagesse ! »</p> + +<p>Charles Grisel les rejoignait, laissant échapper +Huguette qui voulait courir vers son frère, aperçu +un peu plus haut encore, sur le faîte du Hoheneck. +Lui aussi se chargeait de rompre le charme redoutable. +Avec un rire sonore, il interrogeait :</p> + +<p>— Eh bien, on ne monte plus ?… Est-ce Mlle Denise +qui vous arrête ? Blanche. Diable ! quelle ascension, +j’en suis époumoné ! Si jamais l’on m’y reprend…</p> + +<p>— Allons, Charles, un peu de courage… Nous +sommes presque arrivés à notre but… Il faut bien aller +voir ce que deviennent les enfants. Jean a entraîné +sa sœur, comme toujours… Pourvu qu’elle n’ait pas +eu froid… L’air est si vif à cette hauteur ! Charles, +voulez-vous mettre le manteau de Huguette ?… Oh ! +pardon, Denise, de vous en donner la peine…</p> + +<p>La jeune fille, en effet, avait pris le petit collet, +trop heureuse d’avoir un prétexte pour se dérober à +ceux qui l’entouraient. Mais sa tâche remplie, les +laissant achever l’ascension, elle continua de monter +seule ; et son pas vif l’enleva bientôt au bavardage +de Blanche Vanore, aux prosaïques réflexions de +Grisel, surtout à la muette supplication de Bertrand +que tout son cœur entendait…</p> + +<p>Là-haut, c’était la paix sereine des sommets. +Dans le cirque majestueux des montagnes, s’allongeaient +des vallées paisibles, des bois, des prairies +d’herbe veloutée, sous le ciel immense dont l’infini +bleu s’épandait dans la déchirure des grosses nuées +que le vent amenait. A ses pieds, bien loin, elle +apercevait des villages, des petites villes perdues +dans la brume fine de l’horizon, où vivaient des êtres +qui, eux aussi, sans doute, connaissaient les heures +de doute sur la route à suivre… Et elle songea +encore, meurtrie par l’angoisse :</p> + +<p>— Ai-je bien fait ou ai-je mal fait ?</p> + +<p>Éperdument, elle s’interrogeait. Mais toute son +âme vibrait encore des paroles de Bertrand et elle +ne pouvait plus bien lire en elle-même…</p> + +<p>D’ailleurs, tous déjà la rejoignaient. Les enfants +et Grisel s’emparaient d’elle. Et, la pensée absente, +elle devait écouter, répondre, causer ; même, pour +satisfaire Jean, regarder la table d’orientation qui +donnait aux touristes curieux les noms des montagnes +dressées à l’horizon.</p> + +<p>Mais cette contrainte lui était si dure, qu’avec +une sensation de délivrance, elle entendit Mme Vanore +demander à redescendre, craignant le froid +pour Huguette. Bertrand avait fait un mouvement +pour se rapprocher d’elle.</p> + +<p>Soit hasard, soit intention secrète, la jeune femme +l’arrêta par une question et, comme au départ, se +prit à causer avec lui, l’obligeant ainsi à cheminer +près d’elle. Bientôt même, elle lui demanda son bras, +rappelant qu’elle était une pitoyable marcheuse :</p> + +<p>— A mon tour de vous accaparer, lui dit-elle en +riant, à celui de Charles de profiter un peu de la +présence de Denise que, jusqu’ici, vous avez gardée +pour vous tout seul ! Mon cher ami, il est heureux +qu’elle s’en aille, vous finiriez par la compromettre. +Vous savez que Grisel était tout à fait déconfit de +vous voir tant bavarder tous les deux si longuement, +sans que nous pussions nous mêler à votre conversation, +qui avait l’air, d’ailleurs, fort intéressante.</p> + +<p>Intéressante ! Presque un sourire passa sur les +lèvres de Bertrand. Cette jeune femme était donc à +ce point aveugle qu’elle ne soupçonnait rien ?…</p> + +<p>Peut-être, Grisel avait-il été plus clairvoyant. Il +n’avait pas son habituel entrain et descendait, silencieux, +avec Jean, après avoir marché d’abord auprès +de Denise. Mais la jeune fille, qui s’était prêtée de +son mieux au désir de conversation qu’il manifestait, +lui avait, de nouveau, échappé et cheminait, en +avant de tous, la petite main d’Huguette glissée dans +la sienne, Madeleine l’escortant de l’autre côté…</p> + +<p>Que pensait-elle ? De la voir s’éloigner ainsi, +devant lui, sans se retourner, de ce pas rapide qui, +à chaque seconde, mettait entre eux une plus grande +distance, l’impression décevante s’emparait de lui, +qu’ainsi elle s’éloignait de sa vie ; ombre exquise +qu’il n’avait pas su retenir…</p> + +<p>Ce fut seulement devant l’hôtel de la Schlucht +qu’il se retrouva près d’elle enfin, mais dans le milieu +bruyant des touristes dont on attelait les voitures +pour redescendre vers Gérardmer.</p> + +<p>Grisel s’agitait pour faire préparer celle de +Mme Vanore, occupée du goûter des enfants. Il +se rapprocha, les nerfs tendus jusqu’à la souffrance.</p> + +<p>— Denise, pourquoi m’avez-vous fui ainsi ?</p> + +<p>— J’avais besoin d’être seule, mon ami ; mais j’ai +tant pensé à vous, à <i>nous</i>, que vous ne deviez pas +me sentir loin…</p> + +<p>— Vous êtes loin, toujours trop loin !</p> + +<p>Il mordit ses lèvres pour arrêter les vaines paroles +prêtes à s’en échapper… Mais ses yeux disaient ce +que sa bouche n’articulait pas… Une seconde, elle +lui abandonna les siens, tout pleins d’une infinie +douceur, bien qu’ils fussent pensifs et graves, dans +leur chaude clarté. Puis elle murmura, pour elle-même +plus que pour lui :</p> + +<p>— Que c’est donc étrange un amour d’homme.</p> + +<p>— Pourquoi ?…</p> + +<p>Elle eut un geste lent d’épaules. Mais elle ne répondit +pas ; Jean arrivait, lui annonçant que la voiture +était attelée et que sa mère l’attendait.</p> + +<p>— Je viens tout de suite, Jean. Voulez-vous +prendre mon manteau dans le vestibule de l’hôtel ?</p> + +<p>Il disparut. Elle tendit la main à d’Astyèves.</p> + +<p>— Adieu, mon ami.</p> + +<p>— Pas adieu, au revoir ! Vous viendrez ce soir +chez Mme Arnales.</p> + +<p>— Non… Il y a soirée dansante, et je vais chez +elle seulement pour chanter ! Vous y êtes un invité ; +moi pas…</p> + +<p>Il avait eu un tressaillement, comme sous le coup +d’une secrète blessure.</p> + +<p>— Un jour viendra où c’est vous qui choisirez +parmi ces snobs ceux que vous daignerez recevoir.</p> + +<p>— Peut-être… Mais ce jour n’est pas encore tout +proche, je crois. Au revoir…</p> + +<p>Très bas, il s’inclina et baisa la main qu’il avait +gardée jalousement emprisonnée dans la sienne.</p> + +<p>— Au revoir, en attendant que vous me permettiez +de vous dire : « A toujours… »</p> + +<p>Jean reparaissait :</p> + +<p>— Denise, j’ai votre manteau. Vous venez ?</p> + +<p>— Oui, Jean, me voici.</p> + +<p>Elle le suivit. Mme Vanore était déjà montée +dans le break où elle s’affairait pour envelopper ses +filles, car la fraîcheur tombait avec le soleil, qui +s’embrumait au couchant. Grisel fumait, considérant +les chevaux d’un œil distrait.</p> + +<p>— Vite, Denise, voulez-vous monter ? Il est déjà +tard. Nous ne serons à Gérardmer qu’à la nuit.</p> + +<p>Elle obéit. D’Astyèves, correct, échangeait les propos +d’adieu avec Mme Vanore et Grisel, expliquant :</p> + +<p>— Je vais vous suivre de bien près. On prépare +mon cheval.</p> + +<p>Le break s’ébranlait. Avec toute son âme, Denise +regarda le paysage superbe que, peut-être, elle ne +reverrait jamais et devant lequel son avenir de +femme s’était décidé, sans doute. A cette terre +d’Alsace, elle laissait de sa vie… Même quand des +années et des années auraient passé, elle se souviendrait +encore des lointains bleus qu’elle contemplait +tandis qu’elle entendait l’aveu inoubliable…</p> + +<p>Les chevaux l’emportaient. De plus en plus +petite, se découpait sur l’horizon clair, la silhouette +haute et mince de Bertrand d’Astyèves, debout au +milieu de la route, immobile à la place où il lui avait +dit adieu. Puis la distance le fit invisible…</p> + +<p>La voiture filait avec un roulement sonore sur la +terre très sèche, suivant la même route que le +matin Denise avait parcourue avec une gaieté d’enfant. +A peine, maintenant, elle en remarquait le +décor pittoresque. Ses yeux, indifférents pour la première +fois, voyaient fuir les sous-bois obscurcis, les +allées vertes allongées entre les fûts sveltes des +sapins, les ravins au fond desquels, sous le ciel rose, +s’endormaient les prairies et les grands lacs paisibles. +Immobile, elle songeait. Blanche Vanore +s’étonna.</p> + +<p>— Denise, êtes-vous fatiguée ? Vous ne causez +pas !</p> + +<p>Elle fit un effort pour répondre.</p> + +<p>— Excusez-moi, Blanche, le crépuscule me rend +volontiers silencieuse ! C’est mon heure de prédilection +et je résiste mal à la tentation d’en jouir en +silence.</p> + +<p>— Comme vous voudrez, ma chérie. Avez-vous +assez chaud ? Votre compositeur ne me pardonnerait +pas si je vous ramenais enrhumée !</p> + +<p>Presque comme la voiture atteignait Gérardmer, +un cavalier la rejoignit ; d’Astyèves qui, ayant été +retardé à la Schlucht, avait mené son cheval un +rude galop pour regagner le temps perdu. Mais dans +la nuit venue, il ne pouvait même plus distinguer les +traits du visage cher… Non plus, il ne lui était plus +donné d’aller à elle pour la supplier de ne pas persévérer +dans son fier refus !</p> + +<p>Alors, exaspéré de sentir l’impuissance de sa +volonté, il continua solitairement sa route, laissant +le break derrière lui.</p> + +<p>Seuls, maintenant, les enfants y causaient. Blanche +Vanore somnolait ; près du cocher, Grisel fumait ; +Denise, elle, rêvait, la nuit tentatrice réveillant en +elle, tout bas, la soif éperdue de se laisser emporter +vers l’amour…</p> + +<p>Quand elle entra dans le salon des Xettes, +Mme Champdray lui tendit une lettre ; quelques +lignes de sa mère lui disant qu’elle était attendue le +surlendemain…</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak">XII</h2> + + +<p>Le train courait dans la nuit, approchant de Paris.</p> + +<p>Sous la tremblante lueur de la lampe, Denise +regarda sa montre. Une demi-heure à peine restait +avant que son voyage de retour fût achevé.</p> + +<p>Quelques heures seulement avaient passé depuis +qu’elle avait vu disparaître les belles montagnes +sombres, les horizons boisés de Gérardmer… Et +pourtant, comme elle se sentait loin de ce petit pays +des Vosges, où elle venait de vivre des jours qui +demeureraient parmi les meilleurs qu’eût connus sa +jeunesse sevrée de quiétude et de joie… Si loin +déjà, qu’un regret nostalgique lui serra le cœur quand +elle eut, de nouveau, le sentiment aigu de cette +fuite rapide d’un passé qui tombait derrière elle, tout +palpitant de sa vie…</p> + +<p>Alors, d’instinct, elle ferma les yeux pour pouvoir +l’évoquer plus présent, avant que la réalité l’eût +définitivement rejeté en arrière. Le bruit monotone +du train sur les rails berçait sa rêverie ; et, à sa +volonté, les journées mortes ressuscitaient, les souriantes, +les joyeuses, les inquiètes, mais les autres +aussi, plus proches, si troublantes que toute son âme +tressaillait encore au seul effleurement de leur souvenir. +Elle revivait son retour le soir du concert +sous le clair de lune d’argent, puis les inoubliables +minutes de la Schlucht, et le même jour encore, +l’instant où, dans la nuit bleue du crépuscule, elle +avait senti un regard d’homme fouiller éperdument +l’ombre pour la revoir encore… Enfin, sa dernière +journée là-bas, — la veille même ! — l’adieu ému +de Grisel et surtout celui de Bertrand, rendu correctement +banal par la présence de Blanche Vanore…</p> + +<p>Si elle l’eût vu seul pendant le suprême moment +qui les rapprochait, quel eût été l’avenir ?… Elle +avait bien lu dans ses yeux, qui l’imploraient avec +la même ferveur brûlante, qu’elle demeurait pour +lui l’élue ; d’autant plus chère, qu’elle se fait plus +lointaine. Alors, pourquoi l’impression lui avait-elle +traversé l’âme qu’il l’enveloppait de ce regard profond, +douloureux, presque violent dans son acuité, +dont on contemple ceux que l’on n’est pas certain de +retrouver jamais ? Et la foi divine n’était pas entrée +en elle quand il lui avait murmuré :</p> + +<p>— A Paris, maintenant. Au revoir, Denise…</p> + +<p>A Paris, où l’attendaient les rudes devoirs, les difficultés +de toute espèce, un instant oubliées ; à Paris, +où il allait lui falloir recommencer la lutte pour la +vie, sans le viatique d’une chaude tendresse autour +d’elle pour la soutenir… Était-il possible que le rêve +jeté en elle par un caprice d’homme devînt la réalité +même ?… Quelle folie d’espérer ! alors qu’elle savait +si bien combien c’est chose vaine, — autant que de +se plaindre…</p> + +<p>Pourtant, malgré tout, elle espérait… Pourtant, +une supplication inconsciente jaillissait de tout son +être jeune pour que cet avenir dont elle avait peur +ne lui fût pas trop rude. Elle ne demandait même +pas qu’il devînt, comme pour d’autres, lumineux et +bon ; — les années d’épreuves lui avaient appris à +n’être pas exigeante, et enseigné le courage ; — mais +seulement qu’il ne la meurtrît pas trop rudement…</p> + +<p>Au dehors, la nuit s’étoilait des lumières grandissantes +de Paris, noyé dans la brume d’une petite +pluie fine, une pluie d’automne, pénétrante et froide. +Les feux des signaux flambaient dans l’ombre, allumant +des éclairs sur les rails humides ; de lourdes +silhouettes de wagons s’allongeaient de chaque côté +du train qui courait d’une allure haletante vers la ville +immense dont les hautes maisons montraient leurs +façades trouées par la lueur des fenêtres éclairées. +Puis, lourdement, il entra en gare.</p> + +<p>Denise se dressa et sauta sur le quai, parmi la +cohue indifférente que déversaient les wagons. Elle +suivit le flot, cherchant à distinguer un visage ami +parmi ceux que baignait l’aveuglante clarté des +lampes. Un besoin éperdu la poignait, de sentir la +chaleur d’une affection à cette heure où elle faiblissait +devant les tristesses pressenties, pénétrée toute +par l’intense mélancolie de ce retour dans la nuit +froide, sous la pluie maussade…</p> + +<p>— Denise ! Denise ! par ici ! Nous sommes là !</p> + +<p>C’était la voix joyeuse de son jeune frère.</p> + +<p>Près de lui, en même temps, elle reconnaissait le +visage fatigué, — toujours séduisant, — de son +père qui lui souriait, lui souhaitant la bienvenue. +Tous deux semblaient vraiment heureux de la revoir, +et elle se reprocha sa détresse dans le wagon solitaire.</p> + +<p>— Eh bien, ma fille, tu n’es pas trop lasse ? Non ? +Ta mine, d’ailleurs, répond pour toi. Tu nous reviens +toute rose ! L’air des montagnes vous a réussi, mademoiselle.</p> + +<p>Il la considérait d’un regard charmé où s’amalgamaient, +de façon bizarre, l’orgueil du père et l’instinctif +plaisir de l’homme à la vue d’une très jolie +femme. Elle demanda tout de suite :</p> + +<p>— Comment est maman ?</p> + +<p>Brièvement, il répondit, le visage aussitôt assombri, +devenu presque dur :</p> + +<p>— Pas mal, mais toujours très nerveuse, se faisant +des monstres de tout ! Elle a eu des ennuis de domestiques.</p> + +<p>Il s’interrompit comme pour s’occuper des bagages ; +mais quand tous trois furent dans la voiture +qui les conduisait vers la rue de Vigny, il laissa son +fils répondre aux nouvelles questions de Denise sur +Mme Muriel, sur le séjour à Vichy et celui fait ensuite +chez une vieille amie à la campagne… Puis +bientôt même, il interrompit le petit garçon, et, à +son tour, interrogea la jeune fille sur Gérardmer. +Elle lui donna tous les détails qu’il désirait ; mais, à +mesure qu’elle parlait, la sensation l’envahissait, +que cette Denise dont elle racontait la vie souriante +et facile, dans un pays très beau, était une autre +qu’elle-même, une étrangère heureuse avec qui elle +n’avait rien de commun.</p> + +<p>Son regard dépaysé cherchait les lointains charmants +des sentiers, l’éternelle féerie du lac, l’ondulation +molle des montagnes bleues, et il ne rencontrait +que des rues grises dont les magasins avaient, presque +tous, leurs façades closes, et, sur les trottoirs +mouillés, des passants qui filaient vite sous les +parapluies ruisselants ; car la pluie, maintenant, +s’abattait en une grosse averse cinglante. Quelquefois, +la lueur d’un réverbère illuminait l’obscurité +de la voiture. Alors, elle remarquait l’expression +sombre et fiévreuse du regard de son père que n’adoucissait +plus le sourire de l’arrivée. De nouveau, il +se taisait, absorbé, laissant Robert questionner sa +sœur avec une curiosité gaie. Elle n’osait plus parler +de sa mère, pressentant qu’elle arrivait dans +un de ces moments de crise qu’elle connaissait trop +bien, où les rapports devenaient si difficiles entre +ses parents…</p> + +<p>Et seulement quand, avec Robert, elle monta +l’escalier étroit, elle interrogea :</p> + +<p>— Pourrai-je voir maman ce soir ?</p> + +<p>— Oh ! je pense que oui ! Elle s’endort si tard… +Elle a bien recommandé que tu ailles dans sa chambre +aussitôt arrivée !</p> + +<p>« Madame attend mademoiselle » ; ce fut le premier +mot de la servante inconnue qui lui ouvrait la +porte, la débarrassant de ses bagages dans la petite +antichambre qui lui apparaissait minuscule comparée +au grand vestibule clair de la villa des Xettes.</p> + +<p>— Maman, voici Denise ! annonça joyeusement +Robert, entrant dans la chambre où sa mère était +couchée.</p> + +<p>— Ah ! enfin !… Il n’est pas trop tôt !</p> + +<p>Était-ce un cri affectueux ou un reproche ? Denise +ne se le demanda pas. Elle se pencha vers la mince +forme blanche qui se soulevait pour l’accueillir, et, +très tendre, elle murmura :</p> + +<p>— Mère, pourquoi m’as-tu caché que tu avais besoin +de moi ? J’aurais pu revenir à Paris, même avant +ton arrivée, pour que tu ne t’y trouves pas seule !…</p> + +<p>Mme Muriel renversa un peu sa tête sur l’oreiller, +d’un mouvement lassé :</p> + +<p>— A quoi bon, puisque tu étais bien là-bas et que +tu t’y amusais ! Robert, va vite dormir maintenant. +Il est si tard ! Ta sœur va me tenir compagnie. Nous +avons bien des choses à nous dire…</p> + +<p>Le petit garçon obéit, et Denise s’assit tout près +du lit. Habituée maintenant à la faible clarté de la +chambre où un abat-jour épais voilait la lampe, elle +restait saisie de l’altération du visage de sa mère qui +semblait d’ivoire jaune, creusé de rides, les cheveux +blanchissant sur les tempes. Alors, inquiète, elle interrogea +doucement :</p> + +<p>— Maman, es-tu contente de ta saison ?</p> + +<p>— Elle m’aurait fait assez de bien si j’avais pu +être délivrée de mes soucis. Mais ils se font, au contraire, +plus lourds encore ; trop lourds pour moi ! +Vois-tu, Denise, jamais je ne m’habituerai à végéter +pauvrement comme nous le faisons depuis des +années ! C’est au-dessus de mes forces ! Cela me +tue !…</p> + +<p>Denise tressaillit et, dans l’ombre, ses mains se +serrèrent dans un geste de détresse… Plus vite encore +qu’elle ne l’avait prévu, les tourments s’abattaient +sur elle, dès le premier instant de son retour… +Avant même qu’elle eût dépouillé sa tenue de voyageuse ! +Le cri d’angoisse de sa mère l’avait bouleversée. +Du même accent de tendresse profonde, +elle dit, de toute son âme :</p> + +<p>— Ma pauvre chère maman ! que je voudrais +n’être pas ainsi impuissante à te rendre l’existence +qui devait être la tienne !… Accorde-moi un peu de +temps… Peut-être nos plus mauvais jours sont-ils +passés… Peut-être, grâce à ma voix, parviendrai-je +à te donner une vie moins étroite, moins maussade +et pénible ! Sois patiente encore !</p> + +<p>Mme Muriel caressa d’un geste léger les mains +de sa fille, jointes près des siennes sur le drap.</p> + +<p>— Tu es une bonne enfant, Denise. Je voudrais +être patiente, comme tu dis, mais je ne puis plus… +Je suis à bout de résignation. Ce que j’ai souffert à +Vichy, tu ne peux l’imaginer, toi qui t’arranges si +bien de notre pitoyable position ! Cette incessante +nécessité de calculer m’exaspérait tant, que j’ai fini +par renoncer à compter… De même, depuis mon retour… +Aussi, je ne saurais guère te dire en quel état +est notre budget. Tu auras, je le crains, un peu à +faire pour l’équilibrer et ce n’est pas sur ton père que +tu pourras compter pour t’y aider. Il ne songe qu’à +laisser ses occupations actuelles pour se lancer Dieu +sait en quelles spéculations !</p> + +<p>— Mère, oh ! ce n’est pas possible…</p> + +<p>Une véritable épouvante la saisissait à l’idée que +son père était capable d’une pareille folie, qu’il était +homme à renoncer au poste qui était, avec son propre +travail, leur unique ressource, pour courir l’aventure +hardie de recommencer une fortune ; cela, sans +être arrêté par la crainte d’échouer.</p> + +<p>Un sourire amer avait contracté la bouche de +Mme Muriel.</p> + +<p>— C’est, au contraire, tellement possible, que je +m’attends d’un jour à l’autre à apprendre qu’il a repris +sa liberté d’action dont il ne peut plus se passer +et rejeté un emploi qui lui est odieux. J’ai reçu de +lui, à ce sujet, depuis mon retour, des déclarations +qui m’ont édifiée et auxquelles j’ai répondu en lui +exprimant ma pensée sur cette conduite insensée ; +sans espoir, d’ailleurs, d’être entendue, Ah ! j’ai +passé, depuis une semaine, par des scènes qui +n’étaient pas faites pour me réconcilier avec ma destinée ! +Maintenant, je n’en puis plus !… Ton père +s’est irrité quand je lui ai dit que je n’avais plus confiance +dans le succès de ses entreprises financières… +C’est vrai, littéralement vrai !… Je suis, vois-tu, +Denise, broyée par l’idée, la certitude, qu’il échouera +encore… Alors, pour nous, ce ne sera même plus la +gêne, ce sera la misère ! Car ce n’est pas avec ton +chant que tu nous feras tous vivre. Comprends-tu +qu’une pareille perspective me torture jour et nuit ?</p> + +<p>Elle jetait les mots, d’un ton bas et martelé, avec +un emportement contenu, dans un besoin aveugle de +crier à quelqu’un la crainte qui, sans relâche, meurtrissait +son être nerveux. Denise sentit que sa +mère avait dû, en effet, souffrir beaucoup pendant +ces dernières journées, toujours face à face +avec ses inquiétudes trop fondées… Cela, tandis +qu’elle-même, au contraire, vivait, un instant, en +plein rêve !</p> + +<p>En cette minute, bien plus encore que dans la +voiture, elle avait l’impression que les lumineuses +semaines écoulées à Gérardmer avaient été vécues +par une autre femme avec laquelle elle n’avait rien +de commun. Ce n’était certes pas à la pauvre Denise, +contrainte de se débattre dans les difficiles +soucis d’argent, que Bertrand d’Astyèves adressait, +devant un admirable paysage, sa fervente prière +d’amour, écoutée par un cœur, frémissant d’espoir… +Ah ! qu’il était donc loin, ce passé, vieux de +deux journées seulement, et pourtant pareil déjà +à quelque page d’un roman délicieux qu’elle ne +pourrait pas relire… Que la réalité était autre, regardée +en face, dans cette chambre sombre, au bruit +de la pluie d’automne qui battait les vitres, auprès +de cette femme découragée dont il fallait soutenir la +faiblesse !</p> + +<p>Le cœur plein de pitié, elle murmura :</p> + +<p>— Maman, je t’en supplie, ne t’agite pas ainsi. +Confie-toi à moi… J’obtiendrai de père qu’il soit +patient jusqu’à ce que je gagne assez pour que nous +n’ayons pas matériellement à souffrir s’il ne réussit +pas malgré ses espérances… J’espère avoir un bon +hiver ; je commence à être connue. Vanore doit me +faire chanter au Conservatoire, à Colonne…</p> + +<p>Elle s’interrompit, ne voulant pas faire allusion +même, à l’impérieux désir du compositeur de la voir +au théâtre. Si elle y entrait, rendrait-elle donc à sa +mère l’aisance qui lui manquait si péniblement ? +Était-il possible que ce fût pour elle le devoir de se +sacrifier toute à ce point ?… Comme il lui avait +semblé être le devoir de ne pas consentir à devenir, +dans le présent, la femme de Bertrand d’Astyèves… +Quelle fiancée elle eût donnée à ce brillant clubman, +lui apportant sa pauvreté, ses responsabilités, ses +charges de famille !</p> + +<p>La voix de sa mère s’éleva :</p> + +<p>— Denise, à quoi songes-tu silencieusement ?</p> + +<p>— A tout ce que tu me dis, à ce que tu m’apprends, +mère.</p> + +<p>— Je suis égoïste ! J’aurais dû te donner le temps +de te réhabituer à l’atmosphère de tristesse qui est +désormais la nôtre. Par bonheur, tu es une vaillante, +toi, tu sais tout supporter !</p> + +<p>Une expression d’indicible amertume crispa une +seconde la bouche de Denise. Quelle ironie de s’entendre +dire qu’elle était vaillante, au moment même +où son énergie faiblissait, alors que des larmes +alourdissaient ses paupières, qu’un besoin de sangloter +follement, comme font les enfants, l’étreignait +jusqu’à l’angoisse !… Mais elle ne devait pas +trahir sa détresse. Et, la voix seulement un peu +assourdie, elle dit, se penchant avec un baiser vers +sa mère :</p> + +<p>— Je fais de mon mieux pour être brave, mais il +faut que tu le sois aussi, maman, pour ne pas m’enlever +mon courage… Ce soir, nous avons assez +causé de toutes ces choses qui t’agitent… N’y pense +plus puisque me voici revenue pour t’alléger un peu +ta grosse part de tourments. Demain, j’essayerai de +voir clairement où nous en sommes…; mais, à cette +heure, il faut, l’une et l’autre, nous reposer… Je +vais te dire bonsoir, si tu le veux bien…</p> + +<p>— C’est vrai, il est tard ! Tu dois être fatiguée de +ton voyage. Va dormir, Denise, puisque tu le peux… +A moi, c’est une consolation qui est refusée ! Bonsoir, +mon enfant.</p> + +<p>Et les lèvres de Mme Muriel effleurèrent le front +que lui tendait sa fille.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak">XIII</h2> + + +<p>C’était un commencement de novembre doucement +humide, presque tiède encore aux heures brèves +où le soleil allumait une flambée d’or sur le pourpre +des rameaux, sur la jonchée frissonnante des feuilles +roussies qui s’écrasaient sur la terre humide.</p> + +<p>Bertrand avait toujours aimé ce somptueux décor +d’automne. Mais, cette après-midi-là, revenant de +chasser dans les bois qui s’étendaient derrière le +château d’Astyèves, il ne songeait pas, pourtant, à +remarquer qu’il semblait avancer à travers un paysage +de légende, où les arbres étaient d’or. Il se +demandait, distrait, quels visiteurs annonçait le +sillon nouveau creusé par les roues sur le sable de +l’allée menant au perron d’entrée. Il fit encore +quelques pas. Alors, il aperçut, immobilisé dans un +angle de la cour, dite d’honneur, l’équipage bien +connu des Arnales.</p> + +<p>Encore eux ! Sans cesse, depuis quelques mois, il +les trouvait sur sa route ; Yvonne, tentation brillante +et coquette, redoutable pour un homme qui avait, +aussi dominateurs, des besoins, des goûts, des habitudes +de luxe, dont il ne se sentait ni le désir ni la +volonté de se défaire.</p> + +<p>Et parce qu’il se connaissait bien et savait la +mesure de sa fragilité, qu’il devinait autour de lui la +double complicité de sa mère et de Mme Arnales, il +voulut se dérober à cette visite et se dirigea vers +une petite allée qui fuyait discrètement sous la +voûte d’or fauve de ses branches pressées.</p> + +<p>Trop tard ! Du haut de la terrasse sur laquelle +s’ouvraient les appartements du rez-de-chaussée, +une voix claire, d’une froide sonorité de cristal, lui +jetait :</p> + +<p>— Impossible de vous sauver ! Monsieur d’Astyèves, +je vous ai aperçu…</p> + +<p>Il s’arrêta, levant la tête et vit Yvonne qui le +saluait d’un sourire coquet. Habillée d’un costume +sombre, artistement taillé, son visage menu coiffé +d’une toque à grandes ailes, ennuagé par le long +boa de plumes d’un gris de perle très pâle, elle incarnait +ainsi une jolie vignette de Parisienne blonde +dont les yeux connaisseurs de Bertrand furent flattés. +Tout de suite, elle discerna le muet éloge et une +sensation de plaisir anima sa physionomie sans +charme.</p> + +<p>Lui répondait, se rapprochant, vaincu par les +circonstances :</p> + +<p>— Je désirais me dérober parce que ma tenue +de chasseur me fermait la porte du salon. Mais si +vous voulez bien excuser mon accoutrement, j’aurai +l’honneur de me joindre à ma mère pour recevoir +votre très aimable visite.</p> + +<p>— Prenez garde, monsieur d’Astyèves, si vous +étiez femme, on pourrait justement vous accuser de +coquetterie.</p> + +<p>— Parce que…?</p> + +<p>— Parce que…, — prenez ma déclaration pour +ce qu’elle est, la simple constatation d’un petit fait, — parce +que votre accoutrement, comme vous dites, +ne vous donne vraiment pas le droit de fuir vos semblables, +fussent-elles même réunies dans un salon.</p> + +<p>Bertrand s’inclina :</p> + +<p>— Vous êtes infiniment indulgente, mademoiselle.</p> + +<p>Ils étaient demeurés sur la terrasse. Du salon, +une voix s’éleva, celle de Mme d’Astyèves :</p> + +<p>— Bertrand, est-ce toi ? Entre donc et ramène +Yvonne, elle va avoir froid.</p> + +<p>— Me voici, ma mère. Je m’excusais auprès de +Mlle Yvonne d’avoir à me présenter en tenue de +chasseur et j’ai le même pardon à solliciter de +Mme Arnales.</p> + +<p>— N’importe comment, vous savez que vous êtes +toujours le bienvenu. C’est pourquoi nous trouvons +que vous vous êtes fait un peu rare à la Saulaie +depuis notre retour ! Vous allez avoir à vous prodiguer, +si vous souhaitez faire oublier votre négligence +à vos amis et voisins.</p> + +<p>— Madame, je m’y emploierai de mon mieux.</p> + +<p>Elle lui tendait sa main qu’il baisa. Sous sa voilette, +amincie par le costume tailleur bleu foncé, +elle semblait vraiment beaucoup plus la sœur aînée +que la mère de sa fille. Il le lui fit délicatement entendre, +et ce discret compliment parut lui être très +sensible. C’était décidément un parfait gentilhomme +que ce Bertrand d’Astyèves, et elle ne pouvait +s’étonner qu’il plût si fort à sa fille, que celle-ci parût +s’être, sérieusement, mis en tête de ne pas vouloir +d’autre époux.</p> + +<p>— Bertrand, une tasse de thé ? proposa sa mère +qui avait noté la petite scène. Je vais t’en verser.</p> + +<p>— Ma mère, je vous en conjure, ne vous dérangez +pas, je me servirai fort bien seul.</p> + +<p>— Hum ! tu sauras bien user de mon samovar ?</p> + +<p>— Madame, voulez-vous me permettre de vous +remplacer et d’offrir du thé à M. d’Astyèves ? proposa +Yvonne, se levant de la petite banquette où, attentive, +elle écoutait en silence les propos échangés.</p> + +<p>— Mademoiselle, vous me remplissez de confusion. +Ne prenez, je vous en prie, nul souci de moi. +Ma mère me fait injure en me croyant incapable de +me servir d’un samovar.</p> + +<p>— Bah ! le dérangement ne vaut même pas la +peine qu’il en soit question, et verser le thé rentre +dans mes attributions de jeune fille.</p> + +<p>Elle s’était rapprochée de la table où luisait l’éclair +d’argent de la théière, sur la nappe ourlée de guipure ; +et sa main dégantée versait le liquide brûlant, +offrait le sucre.</p> + +<p>— Un morceau ? deux ? trois ?</p> + +<p>Près de la cheminée qu’embrasait une joyeuse +flambée de bois, les deux mères causaient, liées plus +encore par leur commun séjour à Gérardmer. Une +même arrière-pensée flottait en leur esprit, tandis +qu’elles échangeaient de menus propos de salon. +De la même voix haute, qui était si désagréable à +Bertrand chez Yvonne, Mme Arnales expliquait :</p> + +<p>— Ce que fait mon mari ? chère madame. Il est +en Italie, attiré par sa passion de collectionneur, +pour assister à je ne sais quelle vente de bibelots +anciens qu’on lui a annoncés comme fort précieux. +Il en est fanatique, comme sa fille l’est, du reste, de +peinture, surtout depuis quelques semaines. Elle +prétend que les nuances d’automne sont un véritable +régal pour les yeux et que les chrysanthèmes valent, +pour elle, toutes les roses de juin !… Et, à ce propos, +il paraît que vous avez une admirable collection de +chrysanthèmes ?</p> + +<p>— Oui, assez réussie, en effet. S’il vous était +agréable de la voir…</p> + +<p>— Chère madame, je vous avoue que je crains +beaucoup l’humidité, mais Yvonne serait ravie de +contempler vos fleurs.</p> + +<p>— Bertrand est tout à ses ordres pour lui en faire +les honneurs, si vous l’y autorisez et si Yvonne le +désire.</p> + +<p>— J’accepte bien volontiers pour ma fille ; n’est-ce +pas ? Yvonne. Monsieur d’Astyèves, je vous la +confie. Ne la laissez pas s’éterniser dehors. En cette +saison et à cette heure, un rhume est vite attrapé.</p> + +<p>Ravie, Yvonne l’était aussi profondément que le +lui permettait sa froide nature, et bien plus encore +que sa mère ne le supposait. D’un pas léger, elle +descendit les marches de la terrasse auprès de +Bertrand, qui n’avait pas eu un mot pour appuyer +l’offre de Mme d’Astyèves.</p> + +<p>Un souffle humide les enveloppa d’une averse de +feuilles mortes. Au passage, Yvonne en saisit une +et se mit à rire :</p> + +<p>— Ne vous moquez pas de moi, la légende veut +qu’une feuille d’automne ainsi prise au vol porte +bonheur.</p> + +<p>— Le bonheur ? Mais je pense que vous êtes de +celles qui n’ont pas à le désirer…</p> + +<p>Elle glissa vers lui un regard rapide.</p> + +<p>— Qu’en savez-vous ?</p> + +<p>— Rien, en effet, si je ne m’en rapporte aux apparences.</p> + +<p>— Dans quelques années, je vous dirai si les apparences +étaient justes ou non, pour peu qu’il nous +soit encore donné de cheminer ainsi solitairement, +par une tiède après-midi d’automne.</p> + +<p>Bertrand mordit sa lèvre avec impatience. Quelle +lubie prenait à la futile Yvonne de se montrer sentimentale +après avoir laissé afficher un instant plus +tôt ses ridicules prétentions à la qualité d’artiste… +Elle, artiste ! Éprise de peinture ! Quelle comédie +jouait-elle là ?</p> + +<p>Une envie mauvaise lui traversa l’esprit de répondre +par une de ces ripostes qui, sous leur forme +courtoise, écrasent les rêves, de telle sorte que +jamais plus ils ne peuvent renaître. Mais il l’aperçut +à ses côtés, si élégamment svelte et blonde, que, +l’œil charmé de nouveau, il désarma.</p> + +<p>Tournant vers lui son visage souriant, elle interrogeait :</p> + +<p>— L’automne est votre saison favorite, n’est-ce +pas ?</p> + +<p>— Du moins, je l’ai en sympathie particulière +pour tout ce qu’elle renferme de poésie mélancolique, +pour son charme triste d’adieu, pour ses lumières +voilées et l’harmonie incomparable de ses feuillages…</p> + +<p>Il songeait tout haut, insoucieux d’être entendu +par l’étroite cervelle de cette petite mondaine. Mais, +d’instinct, elle répliqua, cherchant à se mettre à +l’unisson :</p> + +<p>— Oui, les bois sont étonnants de couleur à ce +moment… Et puis, c’est joli ce petit bruit de feuilles +qui s’écrasent sous les pieds… Joli et amusant ! je +dois me hâter de jouir de cette fête de l’automne, car +nous ne tarderons plus beaucoup à regagner Paris.</p> + +<p>— Perspective qui vous est fort agréable ?</p> + +<p>— Comme vous dites ! d’autant que je compte +bien profiter de mon dernier hiver d’entière liberté.</p> + +<p>— Votre dernier hiver ?</p> + +<p>Hardiment, elle expliqua, les yeux arrêtés sur la +pointe effilée de sa bottine :</p> + +<p>— Mon dernier hiver de jeune fille. Mon père +trouve qu’il m’a donné un assez long crédit pour me +décider à fixer mon avenir… conjugal ! Qu’enfin il +me faut faire un choix…</p> + +<p>— Et cela vous effraie ?</p> + +<p>— Un peu !</p> + +<p>Pour éviter un silence, il demanda machinalement :</p> + +<p>— Pourquoi ?</p> + +<p>— Parce que j’entends être heureuse à ma guise, +que je vois comment je puis l’être, mais que je ne +suis pas sûre d’obtenir jamais la réalisation de mon +désir ! Je sais ce que je veux, mais il ne suffit pas +toujours de vouloir…</p> + +<p>Presque une émotion vibrait dans la voix trop +claire d’Yvonne ; et son visage coquettement mièvre, +avait une vie inaccoutumée, tandis qu’elle avançait +dans l’allée sur la jonchée d’or rouge que foulaient +ses pieds menus. Il s’étonna ; et, si indifférente lui +fût-elle, il se demanda, avec une curiosité détachée, +quel pouvait bien être le rêve de cette parfaite poupée +de salon, de cœur sec, d’esprit frivole, que ses +lèvres minces trahissaient de volonté tenace pour +réaliser ses désirs comme ses fantaisies.</p> + +<p>Sincère, il dit :</p> + +<p>— Vous n’avez guère non plus, je le crois, le droit +de craindre que ce que vous souhaitez ne puisse s’accomplir…</p> + +<p>— Le croyez-vous…, vraiment ?</p> + +<p>— Je le pense, du moins.</p> + +<p>Une seconde, elle demeura silencieuse ; puis, d’un +accent singulier, elle dit :</p> + +<p>— J’accepte l’augure. Mais n’allez pas trop, je +vous en prie, imaginer, parce que votre parc encourage, +par sa poésie, aux belles rêvasseries, que je +suis devenue une langoureuse créature ! Personne +n’est moins sentimentale que moi…</p> + +<p>— Vous le regrettez ?</p> + +<p>— Non. Je tiens le sentiment comme de trop +fragile qualité pour tenter d’en faire du bonheur.</p> + +<p>— Ce qui est infiniment sage de votre part.</p> + +<p>Un sourire d’ironie crispait la bouche de Bertrand. +Elle ne s’en aperçut pas. Ils arrivaient devant le +massif de chrysanthèmes qui lui arrachaient une +exclamation charmée.</p> + +<p>En son genre, le jardinier de Mme d’Astyèves +était un artiste, et il avait créé là une admirable +symphonie de couleurs, une floraison presque fabuleuse +de pétales soyeux, contournés, touffus, qui +composaient de grandes fleurs étranges, pareilles à +des fleurs de rêve.</p> + +<p>— Voulez-vous, mademoiselle, me permettre de +vous offrir quelques-uns de ces chrysanthèmes, +puisqu’ils vous plaisent ? Avez-vous une couleur +préférée ?</p> + +<p>— Le jaune d’or, si vraiment je ne suis pas indiscrète +de dépouiller ainsi madame votre mère.</p> + +<p>Des chrysanthèmes d’or ! C’était bien ceux-là, en +effet, qu’il fallait à une aussi riche héritière. Il lui +en cueillit une superbe moisson, tandis qu’elle s’exclamait +en phrases d’admiration puérile, un peu +mignarde, exprimée avec des termes de peintre. +L’éblouissante gerbe enserrée à peine par ses mains +gantées de blanc, elle la contemplait ; contente, bien +moins des fleurs que de l’attention qu’il avait eue +de les lui offrir, de sa solitude avec lui dans ce grand +parc majestueux dont les lointains embrumés les +isolaient du reste du monde. A travers le ciel gris, +de rares oiseaux passaient. Autour d’eux, les branches +frissonnaient sous leur feuillage de légende. +Elle vit qu’il regardait les rameaux empourprés ; et, +aussitôt, dit en souriant :</p> + +<p>— Vous préférez, n’est-ce pas, ces feuilles rousses +aux aiguilles vertes des sapins de Gérardmer ?</p> + +<p>Mais la réponse se fit attendre un peu et la voix +d’Astyèves semblait s’être tout à coup assourdie, +quand il dit d’un indéfinissable accent :</p> + +<p>— J’aimais tout à Gérardmer… J’y ai passé des +semaines que je n’oublierai jamais, de celles qui +vous hantent plus tard quand on a la certitude de +n’en plus pouvoir revivre de semblables !</p> + +<p>Elle ne pouvait savoir que ce seul nom de Gérardmer +vibrait en tout son être, évoquant aussitôt, au +plus intime de son âme, la vision de la jeune fille qui +était le fantôme exquis et redouté de ses heures de +solitude… Elle ne pouvait savoir. Et, revenant +auprès de lui, vers la terrasse, elle réveillait légèrement +le souvenir des jours d’été. Tout à coup, très +naturelle, elle nomma Denise, expliquant :</p> + +<p>— Maman pense reprendre ses quinzaines musicales +dès janvier et y faire figurer assez souvent +Denise Muriel, qui est, paraît-il, en train de passer +<i>étoile</i>. Elle est annoncée aux concerts du Conservatoire +et aussi à Colonne. Vous allez pouvoir vous +offrir, de nouveau, le plaisir de l’entendre…</p> + +<p>— Ce n’est pas chose certaine, car j’ai toute sorte +de chances pour n’être pas à Paris cet hiver…</p> + +<p>Elle le considéra saisie, tellement qu’elle s’arrêta.</p> + +<p>Il avait toujours son masque de froideur nonchalante, +et, comme il regardait devant lui, elle ne +vit pas l’amertume sombre, presque douloureuse de +ses yeux.</p> + +<p>— Où serez-vous donc ?</p> + +<p>— Je l’ignore encore. Je n’en suis qu’à la période +des négociations pour être attaché à quelque ambassade.</p> + +<p>Alors rien n’était perdu ! Elle respira plus librement +et se reprit à marcher. Tout haut, elle dit, +redevenue bien maîtresse d’elle-même, d’un simple +ton de politesse :</p> + +<p>— Vos amis ne doivent guère souhaiter que vous +réussissiez dans vos négociations.</p> + +<p>— Pourquoi ?</p> + +<p>— Parce qu’ils préfèrent vous garder à Paris.</p> + +<p>— Vous me faites trop d’honneur, mademoiselle. +Je vous assure que je ne mérite pas tant…</p> + +<p>Elle ne répondit pas, cette fois. A quelques +pas d’elle, venant à leur rencontre, apparaissaient +Mme d’Astyèves et sa mère. Celle-ci s’arrêta et +s’exclama d’un accent de reproche aimable :</p> + +<p>— Monsieur d’Astyèves, vous abusez de ma +confiance en ne me ramenant pas Yvonne ! Je viens +vous l’enlever. Il est déjà quatre heures et nous +n’aurons pas regagné notre <i lang="en" xml:lang="en">home</i> avant la nuit…</p> + +<p>Il s’excusa courtoisement. Devant le perron, en +effet, les chevaux étaient avancés, fouillant le sable +d’un sabot impatient. Mme Arnales, d’ailleurs, ne +paraissait nullement contrariée, et, très gracieuse, +tout en se dirigeant vers sa voiture, elle retint +Bertrand à causer près d’elle. Devant eux, avançait +Yvonne dont Mme d’Astyèves avait, d’un geste +amical, glissé le bras sous le sien.</p> + +<p>— Alors, monsieur d’Astyèves, c’est entendu, +nous comptons sur vous à dîner, jeudi prochain. Madame +votre mère a bien voulu me donner sa promesse. +J’emporte aussi la vôtre, n’est-ce pas ?</p> + +<p>Il s’inclina, avec quelques mots d’acceptation polie, +mais un pli presque dur s’était creusé entre ses sourcils. +Les adieux s’échangeaient. Mme Arnales, prodigue +de démonstrations sympathiques, Yvonne correcte, +remerciant encore des fleurs qu’elle emportait.</p> + +<p>— Il faudra revenir en chercher si vous les trouvez +jolies, ma petite amie.</p> + +<p>— Oh ! madame, vous êtes trop bonne…</p> + +<p>Et, avec une révérence de jeune fille bien élevée, +elle s’inclina sur la main que lui tendait Mme d’Astyèves. +A Bertrand, elle dit adieu en dernier ; puis, +appelée par sa mère, elle monta en voiture.</p> + +<p>L’équipage s’ébranla. Sur la robe sombre, rayonnaient +les chrysanthèmes d’or, la lumineuse nuque +blonde dont les cheveux moussaient dans le duvet +pâle du boa… Puis la vision s’enfonça dans la brume +qui voilait maintenant la clarté grise tombée du ciel +d’automne…</p> + +<p>Mme d’Astyèves, frissonnante, était vite rentrée +dans la tiédeur du salon. Elle s’étonna, voyant que +son fils ne l’avait pas suivie. Immobile sur la terrasse, +il songeait, sa pensée enfuie très loin, car il tressaillit +quand elle l’appela :</p> + +<p>— Bertrand ! tu restes dehors à rêver ?</p> + +<p>— Rêver ! Mère, vous savez bien que les diplomates, +de mon espèce du moins, ne rêvent pas !… Ce +sont des gens d’un prosaïsme… pitoyable, qui leur +donne, d’ailleurs, un très juste mépris pour eux-mêmes, +dès qu’ils en ont conscience.</p> + +<p>Mme d’Astyèves regarda son fils avec surprise. +Pour ne pas la retenir au froid, il était rentré dans +le salon, et, adossé à la cheminée, l’œil distrait, il +parlait d’une voix brève et mordante.</p> + +<p>— Mon Dieu, Bertrand, quelle sévérité ! Et quelle +misanthropie ! Heureusement, mon cher grand, tous, — et +toutes surtout ! — ne vous jugent pas à cette +impitoyable mesure…</p> + +<p>— C’est que ceux-là — et celles-là ! — ne me +connaissent pas comme je me connais…</p> + +<p>Mme d’Astyèves ne pouvait savoir à quel point +il était sincère ; et, un peu impatientée, elle dit :</p> + +<p>— Voyons, Bertrand, assez plaisanté. Tu sais +très bien, humilité à part, que tu as l’heur de plaire… +très fort ! non pas seulement à Yvonne, mais encore +à sa mère qui vient de me le laisser très clairement +entendre, il y a un instant, tandis que vous étiez +dans le parc.</p> + +<p>Bertrand avait eu un léger mouvement qui rejetait +son visage dans la pénombre, et Mme d’Astyèves +n’en vit pas la soudaine altération.</p> + +<p>— Et quand cela serait ? ma mère.</p> + +<p>— Cela est, Bertrand ! A ce point que, si tu le +veux, Yvonne Arnales est à toi… Et c’est une +fiancée telle qu’il ne t’en sera pas souvent offert de +semblable…</p> + +<p>— Au point de vue dot, je vous l’accorde. Le +malheur est que je ne me sens nulle disposition pour +essayer, en ces conditions, de la vie conjugale.</p> + +<p>Il s’exprimait avec une sorte de résolution froide, +âprement ironique, qui lui était si étrangère dans +ses rapports avec sa mère, qu’elle le regarda de nouveau, +étonnée, un peu inquiète ; son beau visage +d’aristocratique douairière s’était soudain assombri.</p> + +<p>— Yvonne ne te plaît pas ?</p> + +<p>— Elle m’est trop absolument indifférente pour +me déplaire. Si, comme vous le désirez, je l’épousais, +ce serait sans nul espoir de bonheur conjugal, uniquement +pour faire un brillant mariage ! Et vous +m’accordez que la perspective n’a rien d’engageant !…</p> + +<p>— Je ne la trouve pas, moi, si terrible ! En vérité, +Bertrand, tu es inouï. On t’offre une jolie fille, dotée +de neuf cent mille francs, que tous recherchent inutilement… +Et tu n’as même pas une bonne raison à +articuler pour te dérober !</p> + +<p>Il ne répondit pas. A peine, il avait entendu. Les +yeux arrêtés sur l’horizon obscurci des bois, il songeait +à la femme qui avait été la tentation vivante +de ces jours d’été dont le souvenir était, pour toujours, +entré dans sa vie. L’image qu’il gardait d’elle +n’avait pas perdu son charme troublant et délicieux ; +mais elle lui semblait lointaine, pareille à une vision +de rêve. Pourtant l’écho vibrait encore en lui, bien +puissant, de la passion qui lui avait jeté aux lèvres +une folle demande, folle mais si douce…</p> + +<p>Il savait bien qu’aucune femme ne serait pour lui +ce qu’était celle-là…</p> + +<p>Soudain, un regret d’elle l’étreignit, aigu à en être +une souffrance. Si elle eût été près de lui, il l’eût +suppliée de ne plus le repousser, car il comprenait +qu’elle lui était précieuse comme nulle autre ne le +serait jamais…</p> + +<p>Mme d’Astyèves l’observait, anxieuse :</p> + +<p>— Bertrand, à quoi songes-tu ? Si tu refuses +Yvonne Arnales, est-ce… parce que tu lui en préfères +une autre ?</p> + +<p>— Et s’il en était ainsi ?</p> + +<p>Un peu pâle, elle se redressa, et sa main cessa de +jouer avec le gland du coussin sur lequel elle s’accoudait :</p> + +<p>— Veux-tu me dire qu’il y a une femme, une +jeune fille que… tu aimes ?</p> + +<p>— Que j’aime autant que je suis capable d’aimer, +avec toute la passion, tout l’égoïsme, toute la fragilité +d’un homme ?… Oui, peut-être !</p> + +<p>Sa voix résonnait ironique et dure. Un lourd silence +s’abattit dans la pièce. Mme d’Astyèves avait +peur de la réponse qu’allait amener la question qui +lui montait impérieusement aux lèvres :</p> + +<p>— C’est une fille du monde que tu pourrais m’amener, +certain que je serais heureuse de l’accueillir ?</p> + +<p>— Si vous renoncez à tout rêve ambitieux, oui, +vous serez heureuse… Autrement, non ; la jeune +fille dont je parle, qui appartient à notre monde par +la naissance et l’éducation, est pauvre ; pauvre à +devoir travailler pour gagner sa vie…</p> + +<p>Il ne finit pas, « elle est artiste ». Car, s’il était +possible, il ne voulait pas qu’à cette heure encore, +sa mère devinât que Denise Muriel était en jeu. Bouleversée, +elle le regardait.</p> + +<p>— Qu’est-ce que cette folie ? Bertrand.</p> + +<p>— Une folie ? Pourquoi ? ma mère.</p> + +<p>— Parce qu’avec ton caractère, tes besoins, tes +habitudes, ton ambition, tu souffrirais tous les jours, +en la moindre occasion, d’avoir sacrifié ta vie entière +à un caprice sentimental, si séduisant fût-il !</p> + +<p>Pas plus que Denise, sa mère n’avait foi en lui. +Aprement, il jeta :</p> + +<p>— Vous me jugez bien lâche !</p> + +<p>— Dis que je juge de la situation avec mon expérience +de mère et de vieille femme qui sait que, neuf +fois sur dix, un homme qui engage tout son avenir +dans une heure de passion n’a souvent pas assez de +jours ensuite pour le regretter !</p> + +<p>Elle parlait avec la force de sa conviction, très +maîtresse d’elle-même en apparence. Mais son cœur +battait à grands coups dans sa poitrine et ses pommettes +se tachaient de rose dans la pâleur ivoirine +du visage. Ambitieuse pour ce fils unique à qui son +veuvage prématuré l’avait donnée toute, elle l’était +jalousement ; et la brusque révélation la meurtrissait +d’une angoisse aiguë qu’il voulût vraiment une +pareille union…</p> + +<p>— Enfin, Bertrand, quelle est cette jeune fille ?</p> + +<p>— A quoi bon vous dire son nom puisqu’elle refuse +d’être ma femme !</p> + +<p>— Elle refuse !</p> + +<p>Il semblait à Mme d’Astyèves qu’elle échappait à +un abîme, et une sensation irraisonnée de délivrance +lui dilata le cœur.</p> + +<p>— Elle refuse… Mais alors ?…</p> + +<p>— Alors, je garde l’espoir de vaincre son refus +auquel je ne me résigne pas, parce qu’on ne se +résigne pas à perdre son bonheur !</p> + +<p>— D’autant, n’est-ce pas, — sois franc ! — que +ce refus n’a pu être qu’une suprême habileté de sa +part… Une fille pauvre ne repousse pas un parti +comme celui que tu lui as follement offert !</p> + +<p>Ses lèvres tremblantes martelaient les mots presque +avec violence. Bertrand devint livide comme si +l’insulte eût été lancée contre lui-même.</p> + +<p>— Ma mère, je vous en supplie, ne prononcez +pas des paroles dont vous ne pouvez mesurer la +monstrueuse injustice ! C’est d’abord parce qu’elle +est sans fortune qu’elle s’est refusée à moi… Puis +aussi, hélas ! parce qu’elle me juge comme vous-même +venez de le faire, qu’elle n’a pas eu confiance +dans la sincérité, ni dans la durée de l’amour qui +m’amenait à elle…, pourtant avec tout ce qui peut +exister de meilleur en moi !</p> + +<p>— Et… depuis ce moment… tu ne l’as pas +revue ?</p> + +<p>— Non.</p> + +<p>— Eh bien ? Bertrand.</p> + +<p>— Eh bien, vous comprenez qu’ayant dans tout +l’être la pensée et le regret d’une femme, je ne me +sens pas le courage de me laisser jeter dans une +aventure matrimoniale où je ne serais qu’un corps +sans âme !</p> + +<p>Doucement, elle répéta :</p> + +<p>— Oui, je comprends.</p> + +<p>Son intuition de femme l’avertissait que la sagesse +était, à cette heure, de ne pas entrer en lutte avec +son fils, de laisser l’absence accomplir son œuvre +dissolvante. Rien n’était perdu encore puisque cette +mystérieuse inconnue avait été assez imprudente +pour n’accepter aucune promesse…</p> + +<p>En silence, comme lui, elle réfléchissait, n’essayant +plus de poursuivre, — à cette heure, du +moins, — une conversation trop délicate… Un +domestique entra, apportant les lampes.</p> + +<p>Alors, il se leva aussitôt, prétextant qu’il avait à +s’habiller, et elle ne chercha pas à le retenir.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak">XIV</h2> + + +<p>Sur le seuil du magasin de musique, tandis que +l’employé fermait la porte derrière elle, Denise +demeura une seconde immobile. D’un œil presque +dur, elle contemplait ce Paris qui l’avait reprise, +pauvre petite unité, dans le nombre formidable des +créatures. Elle regardait ce décor de grande ville +qui lui était si familier, les hautes maisons aux +façades monotones, la perspective fuyante des rues, +des boulevards dominés par la coupole de Saint-Augustin ; +et sur la place, devant l’église, la course +incessante des voitures, des tramways bruyants, +des lourds omnibus ; comme sur le trottoir poudreux, +la marche capricieuse des passants, hâtée par l’âpre +morsure du froid.</p> + +<p>Une rafale courba les branches dévastées des +arbres du boulevard, et Denise frissonna. Alors elle +jeta un dernier regard, à travers les vitres du magasin, +vers la haute affiche blanche sur laquelle son +nom s’étalait au programme d’un des premiers grands +concerts de la saison. Puis, elle reprit sa marche, de +ce pas vif qui illuminait son visage d’un éclat de +fleur rose.</p> + +<p>Mais elle ne pensait plus à cette audition prochaine +qu’elle allait donner, lourde pour elle de +préoccupations, de fatigues, d’incertitudes énervantes +que le succès même ne pourrait lui faire +oublier… Et, non plus, elle ne songeait pas, en ce +moment, aux soucis de toute sorte, qui faisaient +son foyer si sombre…</p> + +<p>Toutes ses tristesses s’étaient soudain confondues +en une seule impression de mélancolie, devant cet +horizon morne qui éveillait en elle la nostalgie des +lumineuses journées d’été à Gérardmer ; journées +d’apaisement, de liberté, d’insouciance joyeuse, +dont les meilleures, — elle le savait clairement aujourd’hui ! — avaient +été celles-là mêmes où elle +sentait un cœur d’homme appeler souverainement le +sien, son faible cœur que troublait l’ardent murmure +d’amour.</p> + +<p>Bientôt trois mois passés de cela, trois mois que +Bertrand lui avait dit adieu au seuil du salon des +Xettes… Et, depuis, elle ne savait rien de lui. Un +silence que rien ne semblait plus devoir rompre +était tombé entre eux. Incidemment, Mme Champdray +avait dit devant elle qu’il voyageait, puis qu’il +chassait dans la propriété de Sologne des Arnales…</p> + +<p>En rien, il n’avait tenté de se rapprocher d’elle, +et elle ne s’en étonnait pas. Elle avait déjà, par la +force des choses, une expérience de femme, et surtout +elle avait trop bien compris quelle sorte d’amour +l’amenait vers elle…</p> + +<p>Alors pourquoi avait-elle dans l’âme tant d’amertume +et de révolte quand le souvenir lui revenait +de l’aveu, le soir, sur la route blanche, de la prière +passionnée dont il l’enivrait sur le sommet solitaire +du Hoheneck ?… Pourquoi, aux premiers jours de +son retour à Paris, avait-elle vécu avec un obscur +espoir qu’elle ne s’avouait pas ? Pourquoi avait-elle +attendu le courrier avec une sorte de petite fièvre +d’anxiété ? Pourquoi, chaque fois qu’elle rentrait du +dehors, avait-elle dans l’esprit, l’idée instinctive +qu’elle allait trouver sa carte ?… Pourquoi donc +enfin, avait-elle désiré, aux heures silencieuses où, +dans l’ombre, l’âme rêve, qu’il l’aimât comme elle +voulait l’être, qu’elle connût ce bonheur de lui être +reconnaissante parce qu’il venait à elle, malgré +tout ce qui creusait entre eux une séparation si profonde…</p> + +<p>Oh ! ce <i>tout</i> ! comme elle en avait l’impitoyable +conscience ! Que c’était triste, affreusement triste +de vivre ainsi, sans espérer rien, et qu’elle se sentait +seule pour suivre son chemin… Comme elle les +enviait, les aimées, celles qui sont la joie, la vie, +l’être même d’un autre être auquel elles se confient +toutes et qui, blotties contre lui, enveloppées de +son amour, s’en vont la tête haute, dans l’ivresse +de leur bonheur consacré !…</p> + +<p>— Eh bien, eh bien, petite, on passe ainsi, sans +même regarder ses vieux amis ?</p> + +<p>Et Vanore, qui arrivait au-devant d’elle, l’arrêta, +lui tendant affectueusement la main, sa grosse tête +tourmentée éclairée d’un sourire. Elle aussi sourit +un peu, ramenée de bien loin…</p> + +<p>— Je ne vous voyais pas, maître, pardon.</p> + +<p>— Eh ! parbleu, je m’en apercevais bien, ma +petite amie, est-ce qu’il y a quelque chose qui ne +va pas ? Vous aviez, en marchant, une mine grave +à décourager tous les coureurs d’aventures… Il +faut être un vieux brave comme moi pour trouver +l’audace de vous arrêter !… Plaisanterie à part, +mon enfant, je suis bien aise de vous saisir au vol, +car j’ai à vous parler.</p> + +<p>— A me parler ?</p> + +<p>— Oui, j’ai vu, hier, Martens, le directeur de +l’Opéra-Comique…</p> + +<p>— Ah !</p> + +<p>Instinctivement, elle avait eu un léger mouvement +en arrière. Vanore, tout à son idée, ne s’en +aperçut pas. Il continuait :</p> + +<p>— Ce diable d’homme m’a encore reparlé de vous, +car vous occupez rudement sa cervelle de directeur +depuis qu’il vous a entendue à la maison. Il m’a dit +qu’il désirait beaucoup vous revoir, causer avec vous +et finalement m’a déclaré que mon opéra passerait +vers la fin de l’hiver et qu’il était tout disposé à +accepter l’interprète qui me semblerait incarner le +mieux mon héroïne !</p> + +<p>Denise ne répondit pas. D’un regard qui ne voyait +pas, elle contemplait un petit enfant qui jouait devant +une nourrice enrubannée. Autour d’eux, les +passants circulaient. Les hommes la regardaient, +l’œil attiré par sa jeune beauté. Il y eut une seconde +de silence entre elle et Vanore. Puis, lentement, +elle interrogea, une flamme lointaine dans +ses prunelles :</p> + +<p>— Et cette interprète, c’est…</p> + +<p>— Vous ! fit-il presque impérieusement. Je ne +veux que <i>vous</i> parce que vous êtes, non pas seulement +l’artiste, mais la femme même qui réalisera le +personnage que j’ai rêvé !… parce que j’ai plus que +l’espérance, la certitude absolue que le rôle rempli +par vous serait notre triomphe à tous deux ! J’en +suis sûr, vous entendez, mon enfant, sûr comme de +vous tenir en ce moment sous mes yeux, avec le désir +de vous pénétrer de la foi que j’ai en vous.</p> + +<p>Presque sévère, elle dit, avec des lèvres qui tremblaient :</p> + +<p>— C’est un rôle de tentateur que vous jouez près +de moi !</p> + +<p>Il secoua sa crinière blanche d’un mouvement de +défi :</p> + +<p>— Ah ! si vraiment je réussissais à vous tenter +comme j’ai la volonté d’y arriver, quelle belle partie +nous jouerions tous deux ! Croyez-vous donc, +enfant, que quand on a reçu le don d’une voix telle +que la vôtre, d’un pur tempérament d’artiste comme +celui que vous possédez, on ait le droit d’enfouir une +pareille richesse ? Allons donc !… et ne vous imaginez +pas que ce soit seulement pour mon bien que je +parle ; c’est aussi pour le vôtre, pour vous que je +sais de taille à remplir la destinée que vous souhaite +ma sincère affection… Votre avenir maintenant dépend +de votre seule volonté !</p> + +<p>Cette fois, elle ne protesta pas. A quoi bon ? Elle +avait eu raison de dire qu’il était un tentateur. Il la +bouleversait dans toute l’âme avec la perspective +qu’il évoquait et qui éveillait en elle une effrayante +sensation de vertige… Et elle eut un élan de douloureuse +envie vers deux jeunes femmes qui passaient +d’une allure de promeneuses, avec des visages gais.</p> + +<p>Mais, après tout, savait-elle si quelque mystère +d’angoisse ne se cachait pas derrière leur masque +souriant ? Est-ce qu’elle-même, en cette minute où +une conversation mettait en jeu tout son avenir de +femme, n’avait pas l’attitude même qu’elle eût +gardée pour parler d’un chiffon de toilette, trouvant +une ombre de sourire pour répondre ?</p> + +<p>— Peut-être bien, maître, vous illusionnez-vous +sur mon compte ?</p> + +<p>— Non, non, ma petite. Croyez-en ma vieille +expérience qui me permet de juger les cantatrices +sans crainte d’erreur. Mais ce n’est pas ici le lieu de +vous convaincre et le boulevard Haussmann n’est +pas un endroit précisément commode pour traiter +pareille question. Ces jours-ci, j’irai, si vous le +voulez bien, causer sérieusement avec vous et faire +de mon mieux pour dissiper vos appréhensions d’enfant +qui m’étonnent… Pourquoi ne pas accepter simplement +la situation qui vous est offerte, en des conditions +plus que brillantes pour une débutante, qui +vous délivrerait, vous et les vôtres, de tout souci +matériel ?… Vous êtes pourtant parmi les braves qui +ne craignent pas la lutte, puisque leur destinée est +de lutter… Je le remarquais, il y a trois jours +encore, avec quelqu’un qui, soit dit en passant, me +paraît s’intéresser à vous de façon particulière.</p> + +<p>— Qui donc ?</p> + +<p>— Bertrand d’Astyèves.</p> + +<p>Avant qu’il eût dit le nom, elle avait la certitude +que ce serait celui-là qu’il prononcerait. Pourtant, +elle tressaillit comme sous un choc violent.</p> + +<p>— Ah ! M. d’Astyèves est à Paris ?</p> + +<p>— De passage, je crois ; je l’ai rencontré l’autre +soir à l’Opéra où nous avons occupé, à causer, les +loisirs d’un entr’acte. Le fait est qu’il ne se connaît +vraiment pas trop mal du tout en musique ; il est +étonnamment artiste même, pour un homme du +monde ! Nous avons aussi parlé de Gérardmer. Voilà +un beau garçon, ma petite fille, qui me paraît fort +de vos admirateurs et je ne jurerais pas que…</p> + +<p>Elle l’interrompit, incapable de supporter même +un badinage qui rapprochât son nom de celui de +Bertrand.</p> + +<p>— Maître, je vous en prie, ne jurez pas et n’imaginez +rien ! Vous savez aussi bien que moi la somme +d’importance qu’il faut accorder à l’enthousiasme des +clubmen, fussent-ils des dilettantes.</p> + +<p>Il l’enveloppa d’un coup d’œil aigu, frappé de l’ironie +âpre de son accent. Mais il n’insista pas ; et, +avec une bonté délicate, il changea de ton :</p> + +<p>— Enfant, vous êtes la sagesse même ! Et vous +avez le droit de me dire que je suis un vieux fou de +vous retenir ainsi au froid quand, tout le premier, +je devrais songer à votre précieuse gorge. Au revoir, +petite ; et à bientôt, n’est-ce pas ?</p> + +<p>— Au revoir, maître, à bientôt !</p> + +<p>Il serra affectueusement les petits doigts gantés, +et reprit sa route de cette allure dominatrice qui le +distinguait de la foule banale des passants. Elle +aussi se remit à marcher. Dans son cerveau, les +idées se heurtaient. Surtout, une bizarre et complexe +sensation, faite de douceur et de souffrance, la poignait +parce que Bertrand avait parlé d’elle, mais +parlé, semblait-il, comme d’une artiste pour qui le +premier venu même peut exprimer son admiration… +Non pas comme de la fiancée qu’on espère tout bas…</p> + +<p>Il était à Paris et le hasard seul le lui apprenait. +C’était donc qu’elle l’avait bien jugé tel qu’il était ! +Sa fierté lui avait épargné la blessure de le voir regretter +une prière insensée. Sans doute, il s’était +reconquis et, pour avoir mesuré sa faiblesse, il se +tenait à l’écart, afin de se dérober à une irréparable +erreur, acceptant un refus qui lui rendait, heureusement, +sa liberté compromise.</p> + +<p>Tout arrivait comme elle l’avait prévu…</p> + +<p>Mais cette clairvoyance ne pouvait empêcher +qu’elle ne portât en elle, depuis que Vanore lui avait +parlé, l’écrasante sensation d’une mort sans résurrection +possible, qu’elle n’eût l’âme douloureuse +à crier d’angoisse, broyée par une désespérance +infinie… Alors qu’elle se rappelait tout à coup tant +de détails qui lui avaient révélé la séduction qu’elle +exerçait, mystérieuse caresse des mots, des sourires, +des regards qui implorent et appellent jalousement +l’élue…</p> + +<p>Rêve que tout cela ! La réalité, c’était la vie que +Vanore voulait lui donner. Le cercle se resserrait +autour d’elle. Puisque celui qui avait dit l’aimer par-dessus +tout ne l’arrachait pas à sa destinée de travail, +en lui donnant son nom, fatalement, elle appartiendrait +au théâtre ! Elle y était entraînée par +l’invincible force des choses, par l’influence autoritaire +du maître, par l’insouciance de son père, par +l’égoïsme maladif de sa mère que Vanore gagnerait +vite, en lui offrant l’espoir d’échapper ainsi à la position +précaire qui, chaque jour, la faisait davantage +souffrir…</p> + +<p>Tout et tous étaient contre elle. Comment, combien +de temps pourrait-elle résister ? Et puis, pourquoi +résister ? A quoi bon ?…</p> + +<p>Un lourd soupir lui échappa. Mais elle ne pouvait +même plus s’abandonner à sa douloureuse songerie. +Voici qu’elle arrivait chez elle et qu’il lui fallait dissimuler +l’amertume désespérée qu’elle avait plein le +cœur.</p> + +<p>Elle sonna. Une exclamation accueillit son apparition.</p> + +<p>— Ah ! c’est mademoiselle ! Madame a bien recommandé +que mademoiselle aille la trouver aussitôt +rentrée.</p> + +<p>— Est-ce que ma mère est souffrante ?</p> + +<p>— Oh ! non, je ne crois pas. Madame est peut-être +un peu fatiguée, seulement, parce qu’elle a reçu la +longue visite d’un monsieur.</p> + +<p>Denise ne fit aucune question ; mais un frémissement +la secoua, bouleversée par une pensée folle, +oh ! bien folle, sans doute. Dans sa chambre, où elle +était entrée pour ôter ses vêtements de sortie, elle +s’aperçut un peu pâlie, avec une petite lueur de +fièvre soudain allumée au fond de ses prunelles. +Alors elle eut un sourire railleur pour la romanesque +créature qui s’obstinait à vivre en elle. Puis, elle alla +frapper chez sa mère.</p> + +<p>Celle-ci, à son ordinaire, était sur sa chaise +longue.</p> + +<p>— Denise, comme tu reviens tard ! Je commençais +à croire que tu ne reparaîtrais pas avant le dîner… +Et j’avais besoin de te parler… tranquillement…</p> + +<p>Une animation inaccoutumée colorait le visage de +Mme Muriel ; et le cœur de Denise se mit à battre +à coups rapides.</p> + +<p>— Voyons, Denise, assieds-toi. Ne reste pas là +à m’examiner comme si j’étais, tout à coup, devenue +un phénomène ! Je désirais causer avec toi, en toute +intimité parce que j’ai reçu tantôt une visite qui +t’était destinée beaucoup plus qu’à moi… Et c’est +même à ton absence que j’ai dû d’apprendre un… +détail de ton séjour à Gérardmer que tu avais jugé +à propos de nous cacher…</p> + +<p>Denise arrêta ses larges prunelles, imperceptiblement +dilatées, sur le visage énigmatique de sa +mère.</p> + +<p>— Un détail ? Je ne comprends pas très bien, maman, +ce que tu veux dire…</p> + +<p>— Je veux dire qu’étant donné ton parti pris de +me tenir en dehors de ce qui te touche le plus, tu +n’as pas jugé à propos de m’apprendre que tu t’étais +acquis un profond admirateur pendant ton séjour +dans les Vosges. Il a fallu la visite de cet admirateur, +que j’ai reçue par hasard, pour que je sache ce qu’il +en était.</p> + +<p>Une seconde, Denise attendit pour répondre ; +il ne fallait pas que sa voix trahît les battements +éperdus de son cœur. Avait-elle donc calomnié Bertrand +en doutant de lui ?… Ah ! s’il en était ainsi, +comme elle saurait se donner à lui pour qu’il ne pût +regretter rien !…</p> + +<p>— Je pense, mère, que tu attaches trop d’importance +à quelques hommages sans portée…</p> + +<p>— Vraiment ? Tu es trop modeste, Denise. Des +hommages sans portée ! On ne peut guère appeler +ainsi ceux d’un homme qui vient offrir son nom à la +femme qu’il aime et qui sollicite humblement la faveur +de le lui dire !…</p> + +<p>Humblement ! d’Astyèves, humble ! Ah ! ce n’était +pas lui qui pouvait être qualifié ainsi ! De qui donc +parlait Mme Muriel ? Qui donc avait songé à lui +offrir, non pas seulement son amour, — de ceux-là, +il s’en rencontre, — mais son nom ?</p> + +<p>— Eh bien, Denise, quel mutisme ? Tu ne me dis +pas ce qu’il te semble de la proposition ?</p> + +<p>— J’attends que tu la précises, mère. Il me paraît +si invraisemblable qu’une demande en mariage +me soit adressée, à moi, une chanteuse de concert, +sans autre fortune que sa voix !</p> + +<p>Elle s’arrêta une seconde encore, pour conserver, +un instant de plus, l’involontaire espoir qui s’était +allumé en elle, flamme vacillante qu’un mot éteindrait, +ou ferait jaillir superbe. Mais elle se ressaisit +aussitôt et interrogea, résolue :</p> + +<p>— Pourquoi, mère, ne nommes-tu pas l’homme +extraordinairement généreux dont tu parles ?</p> + +<p>— Parce qu’il me semblait que tu devais savoir +aussi bien que moi de qui il s’agissait. Mais tu +demeures fidèle à ton système de silence. Bref, +puisque tu tiens à une déclaration officielle, tu es +demandée par un parent de Mme Vanore, un +M. Charles Grisel, sur qui tu as fait à Gérardmer une +impression assez forte pour que, me trouvant seule +tantôt, il m’ait avoué ses sentiments à ton égard ; +ajoutant que sa fortune lui permettait de t’offrir un +luxe digne de toi… Ce sont ses propres paroles.</p> + +<p>Denise n’entendit même pas les derniers mots de +sa mère, pas plus qu’elle ne remarquait le bizarre +mélange de satisfaction et de dédain que trahissait +son accent. La même sensation de mort qui l’avait +accablée quand elle marchait seule après avoir +quitté Vanore, l’envahissait de nouveau, tellement +intolérable que ses mains se crispèrent d’angoisse… +Cependant elle n’avait pas vraiment cru que Bertrand +revenait ainsi à elle ; tout son scepticisme lui avait, +dès la première minute, crié l’inanité d’un tel rêve…</p> + +<p>Comme elle était assise loin de la lampe, Mme Muriel +ne vit pas la contraction douloureuse qui, tout +à coup, creusait son visage.</p> + +<p>— Eh bien, Denise, interrogea-t-elle, un peu +impatientée, tu as donc achevé de perdre l’usage de +la parole ?</p> + +<p>La jeune fille respira profondément, comme pour +retrouver un souffle devenu rare.</p> + +<p>— Je suis surprise, maman. Cette demande est +pour moi tellement inattendue…</p> + +<p>— A ce point ? Il me paraît difficile d’admettre +que tu ne soupçonnais pas l’impression que tu avais +produite sur un homme aussi… expansif que M. Grisel !</p> + +<p>Elle eut un geste lassé.</p> + +<p>— J’avais, en effet, remarqué vaguement que +M. Grisel semblait me trouver à son gré ; mais quelle +importance aurais-je attaché à cela ? Est-ce que, +tous les jours, il n’arrive pas aux artistes de se +découvrir des admirateurs qui, certes, ne songent +point à offrir leur nom, — tout au plus leur bourse +ou leurs phrases… Voilà tout ! Et réellement, j’aurais +été bien naïve ou bien présomptueuse d’espérer +jamais plus !</p> + +<p>— Denise !</p> + +<p>— Quoi ? mère. Pourquoi te révoltes-tu parce que +je constate une vérité que tu connais aussi bien que +moi ? Ce qui est, est… A quoi bon protester, mon +Dieu !</p> + +<p>— Parce que, justement, tu n’as pas le droit de +parler ainsi quand un honnête garçon te fait la +demande que je te transmets, comme je l’ai reçue. +Lorsque, à mon immense surprise, sur laquelle je +ne reviens pas, M. Grisel m’a tout à coup révélé +la place que tu avais prise dans son existence, +lorsqu’ensuite il m’a fait connaître sa brillante situation +de fortune, je lui ai aussitôt rendu franchise +pour franchise et déclaré que nous étions aussi absolument +ruinés qu’il était possible de l’être ; que c’était +une fille sans dot qu’il recherchait. Il m’a répondu +que sa fortune lui permettait de choisir la femme +qui lui plaisait, sans avoir aucune autre préoccupation.</p> + +<p>Sa fortune ! Comme ce seul mot qu’il prononçait +trop souvent dressait, vivant, dans la pensée de +Denise, ce gros garçon joyeux, bavard, vaniteux +et bon, à qui elle avait accordé une sympathie vague +et qui, la jugeant un bibelot précieux, voulait +l’acheter parce qu’elle l’avait tenté, lui aussi… Mais +du moins, il était plus généreux et plus galant homme +que d’Astyèves, si inférieur lui fût-il par l’éducation +et l’intelligence ; épris d’elle, il avait souhaité qu’elle +devînt sa femme, non pas seulement sa maîtresse, +comme l’autre le rêvait, dans les obscurs bas-fonds +de sa nature d’égoïste viveur… Pourtant, épouser +Charles Grisel lui paraissait aussi impossible que de +se donner au premier passant venu…</p> + +<p>Avec une gravité ardente, elle interrogea :</p> + +<p>— Mère, qu’as-tu dit à M. Grisel ?</p> + +<p>— Que je te ferais part de sa demande.</p> + +<p>— Dont tu penses… Quoi ?</p> + +<p>Les paupières de Mme Muriel voilaient son regard.</p> + +<p>— Qu’elle est tellement inespérée qu’il serait bien +déraisonnable de la rejeter…</p> + +<p>— Même si je me sens incapable, malgré mon… +estime pour M. Grisel, de l’aimer comme une femme +doit aimer son mari pour que l’un et l’autre aient +quelque chance de bonheur ?</p> + +<p>— Pourquoi ne l’aimerais-tu pas ?</p> + +<p>— Pourquoi ? Oh ! maman, me connais-tu donc si +peu que, après avoir causé avec M. Grisel, tu ne +pressentes même pas qu’entre lui et moi, il n’y a de +commun ni éducation, ni goûts, ni habitudes, ni +idées… rien, enfin, rien ! me comprends-tu ? et qu’il +me paraisse insensé de songer même à lui livrer ma +vie, toute ma vie, de me murer ainsi, à mon âge, +dans une existence dont rien ne pourra ensuite me +délivrer, même si j’y étouffe !</p> + +<p>Mme Muriel eut un geste irrité, et ses doigts nerveux +tordirent l’étoffe de sa robe.</p> + +<p>— Prends garde, Denise, tu tombes dans le +roman ! Ne gâche pas ton avenir pour une enfantine +raison sentimentale. Le brave garçon qui te recherche +aujourd’hui n’est peut-être pas, en effet, +l’homme qui, spontanément, pouvait te plaire. Je +n’avais pas attendu tes déclarations pour m’en +douter. Il ne me semble guère, c’est vrai, posséder +les mérites, — ni les dehors, — que tu parais surtout +priser… Et après ? C’est une telle illusion d’espérer +que deux êtres atteindront jamais l’unisson +absolu. Vouloir mettre de l’amour dans sa vie, ma +pauvre Denise, c’est un rêve de pensionnaire ! C’est +y semer de la douleur en germe… Pas autre +chose !</p> + +<p>— Mère, ne sois pas aussi décevante ! Laisse-moi +espérer que même les pauvres, dont je suis, peuvent +avoir leur part de bonheur humain, la meilleure, celle +qui console de tout…</p> + +<p>Les mots lui étaient échappés dans une protestation +de toute sa jeunesse. Sa mère la regarda surprise, +tant c’était chose inaccoutumée qu’elle s’abandonnât +ainsi. Et dans ses yeux, une pitié amère +passa.</p> + +<p>— Denise, tu parles comme une enfant… Non +comme la femme que tu es par la force des circonstances, +sachant bien quelle est la réalité. Moi +aussi, quand j’avais ton âge, j’ai souhaité de vivre +en plein roman ! Tu vois ce qu’il en est advenu de +mon roman… Tout à l’heure, tu t’effrayais de la vie +qui serait la tienne si tu épousais M. Grisel ! Pourtant, +est-elle même comparable à l’existence mesquine +et besogneuse dans laquelle tu te débats +comme nous, comme moi qui y étouffe autant que +dans un misérable vêtement trop étroit,… une existence +qui ne te promet d’autre avenir possible que le +théâtre ?…</p> + +<p>— Mère, je t’en supplie ! interrompit-elle, frémissante.</p> + +<p>— Pourquoi, — c’est toi-même qui le disais il y a +un moment, — ne pas regarder les choses telles +qu’elles sont ? J’ai eu le loisir de réfléchir pendant +mes nuits sans sommeil et je n’ai plus d’illusions. +Oui, tu n’as pas d’autre avenir que le théâtre, je le +répète, si tu ne veux te résigner à la monotonie stupide +des leçons à donner ou continuer dans les +salons et les concerts tes exhibitions de chanteuse +qui ne te mènent à rien, en somme ! Tu ne peux +compter ni sur ton père ni sur moi pour t’aider à +gagner ta vie… Tout juste, nous reste-t-il à souhaiter +de n’être jamais pour toi un embarras et un fardeau !… +C’est pourquoi je te dis qu’il te faudrait une +bien grave raison pour repousser un mariage inespéré +avec un homme honnête et bon qui te ferait indépendante, +libre des mortels soucis qui sont ta part +aujourd’hui et semblent devoir continuer à l’être… +Ah ! ma pauvre Denise, ne rejette pas la délivrance +par une absurde sentimentalité de petite fille romanesque ! +Parce que tu es très jeune encore, tu ne +comprends pas les misères, les dégoûts, les dangers +d’une existence de femme pauvre !… Si tu les connaissais, +tu n’hésiterais même pas…</p> + +<p>Oh ! les cruelles vérités que Mme Muriel venait +de dire là ! En les entendant, Denise avait souffert +comme si elles tombaient sur son cœur même à vif. +Mais son instinctive horreur du mariage que lui conseillait +la désespérance de sa mère restait en elle +aussi invincible.</p> + +<p>Ah ! certes, oui, l’avenir lui apparaissait difficile, +bien difficile ! Oui, elle avancerait dans son chemin +de labeur bien souvent froissée, meurtrie, quelquefois +même tentée… Mais enfin, elle y avancerait +libre, pouvant garder, dans l’intimité de son âme, +l’espoir d’un bonheur inconnu…</p> + +<p>Et pour être délivrée de tout souci matériel, — seulement +pour cela ! — elle se marierait sans amour, +sans espérance possible d’aimer jamais, se refusant, +pour toutes les minutes de sa vie, le droit de goûter +sans honte à la source vive dont toute sa jeunesse +avait soif !…</p> + +<p>Elle épouserait un honnête homme qui aurait, lui, +le droit de la vouloir toute, puisqu’elle se serait donnée +toute, volontairement.</p> + +<p>Une révolte secouait tout son être, à l’idée seule +de cette espèce de marché. Oui, même pour lutter, +pour souffrir, elle voulait demeurer libre, — libre de +faire le don d’elle-même, seulement quand elle aimerait… +Mais il était bien inutile qu’elle prononçât un +tel aveu. Elle ne serait pas comprise ; elle et sa mère, +à cette heure, ne parlaient pas la même langue. Et, +simplement, elle dit :</p> + +<p>— Mère, je connais déjà beaucoup des épreuves +auxquelles tu fais allusion… Les autres…, les +autres, je les devine bien. Mais, vois-tu, je sens +que, pour moi, la pire, la plus dangereuse, celle que +je redoute plus que toutes les autres, ce serait d’être +mariée avec un homme à qui je demeurerais moralement +étrangère !… Celle-là, je t’en supplie, maman, +ne l’attire pas sur moi, en voulant, au contraire, +mon repos. J’espère n’être pas aussi romanesque que +tu me le reproches… Je réfléchirai encore à tout ce +que tu m’as dit… Mais si, ensuite, ma réponse à +M. Grisel ne peut être ce que tu souhaiterais, il faudra +me le pardonner… C’est qu’en ma conscience +j’aurai compris que je ne pouvais pas agir autrement…</p> + +<p>Et la sincérité grave de son accent lui donnait +tant d’autorité, que Mme Muriel n’essaya pas de +la contredire, dominée par sa jeune et loyale volonté.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak">XV</h2> + + +<p>A travers la phalange pressée des musiciens de +l’orchestre massés sur la scène, Denise s’avançait +jusqu’à la rampe, encouragée par l’exclamation de +Vanore :</p> + +<p>— Allez bravement, ma petite, et gagnez notre +partie comme vous savez le faire !</p> + +<p>« Notre » partie ! Il parlait justement ainsi, +puisque c’était un fragment des <i>Poèmes sylvestres</i> +qu’elle allait chanter à ce concert dominical, devant +une salle comble, et de son succès d’artiste dépendait +peut-être son avenir…</p> + +<p>Mais, en cet instant, elle n’y songeait guère, les +nerfs tendus par cette sorte de fièvre qui l’envahissait +toute, quand elle sentait le contact du grand +public et qui donnait, au jeune visage, l’inoubliable +expression.</p> + +<p>Quand elle s’arrêta sur le bord de la scène, svelte +et fine dans la gaine sombre de sa robe noire toute +perlée de jais, dont le corsage s’échancrait sur la +chaude pâleur des épaules, les manches longues +suivant étroitement la ligne souple du bras, des +lorgnettes, de tous côtés se braquèrent sur elle, +détaillèrent la silhouette harmonieuse, les traits +expressifs sous la lumière des yeux, graves comme +les lèvres de pourpre sanglante, devenues un peu +hautaines… Car toute sa fière volonté ne pouvait +maîtriser un tressaillement de révolte devant cette +curiosité dont elle était l’objet.</p> + +<p>Mais, du moins, elle avait appris à ne rien trahir +de son impression ; et, pour se dominer, tandis que +l’orchestre préludait, elle regarda son auditoire. +Il était brillant. Dans la profondeur rouge des loges, +sous la ruisselante clarté des lustres, c’était un joli +spectacle de femmes parées avec leur coquette +élégance de Parisiennes. Une vraie salle d’hiver, +animée de visages connus, peuplée de gens du même +monde, la plupart mélomanes convaincus, pour qui +la reprise des auditions dominicales était une véritable +fête. Et parmi cette foule dont l’attention +était tendue vers elle, Denise distinguait des physionomies +qui lui étaient familières, visages de +critiques, d’amis, d’ennemis aussi, — rivales envieuses, +admirateurs éconduits, — tous attendant les +premières notes qu’allait donner sa voix presque +célèbre déjà.</p> + +<p>Mais elle ne vit pas Charles Grisel qui, assis dans +l’un des premiers rangs de fauteuils, la contemplait +comme un fervent lève les yeux vers sa madone. +Tout à coup, par hasard, dans l’obscurité d’une +baignoire, elle venait d’apercevoir Yvonne Arnales +qui parlait en souriant, la tête un peu penchée, avec +un mouvement d’une grâce familière, à un jeune +homme assis derrière elle. Il avait le visage dans +l’ombre. Mais Denise n’hésita pas une seconde. +C’était bien Bertrand d’Astyèves…</p> + +<p>Imperceptiblement, ses doigts se crispèrent dans +le tulle scintillant de sa robe. Comme un torrent, +passait en elle le souvenir des jours d’été inoubliables, +de l’heure où cet homme, si attentif aujourd’hui +auprès d’une riche héritière, lui avait passionnément +demandé d’être sa femme… Alors c’était +ainsi qu’elle devait le revoir ?…</p> + +<p>L’orchestre continuait le prélude, celui-là même +qui, quelques mois plus tôt, montait dans le salon de +Mme Arnales, le jour où, pour la première fois, elle +s’était trouvée en présence de Bertrand d’Astyèves. +Une seconde, elle songea à cette après-midi-là ; elle +revit l’expression d’admiration ardente qui luisait, +ce jour-là, dans ses yeux d’homme. Aujourd’hui +encore, il la contemplait comme si jamais, il n’eût +dû pouvoir détacher d’elle son regard.</p> + +<p>Et elle eut l’intuition que, lui aussi, se rappelait +ces heures mortes, qu’il subissait le charme de la +musique évocatrice, des harmonies qui chantaient +la poésie mystérieuse de la forêt. Toute sa froide +sagesse ne pouvait abolir en lui la pensée de ce qui +avait été, de ce qui aurait pu être — et que, peut-être, +il regrettait, — des jours d’été enfuis…</p> + +<p>Irrémédiablement enfuis ! Elle en prenait tout à +coup l’impitoyable conscience, dans ce seul fait +qu’elle était là, debout, sur une scène de théâtre, +payée pour procurer une jouissance artistique, non +seulement à une foule étrangère, mais à cette petite +fille blonde qui la considérait, à travers sa lorgnette, +avec une impertinente aisance, à cet homme dont +l’amour l’avait humblement implorée un jour et qui, +redevenu maître de lui-même, ne daignait plus voir +en elle qu’une artiste à écouter… Elle n’était pas de +leur monde. Ils en jugeaient ainsi autant qu’elle-même.</p> + +<p>Comme un éclair dévorant, cette impression lui +traversa le cœur, y allumant une soif de se sentir, +une fois au moins encore, toute-puissante sur cet +homme qui eût fait d’elle la bien-aimée, si elle n’avait +été pauvre…</p> + +<p>Le prélude se mourait avec des modulations pareilles +à des appels lointains… Puis, tous les instruments +se turent. Alors la voix humaine s’éleva en +un chant grave, si émouvant de vie ardente et +douloureuse, que les âmes tressaillirent, sans que +nul, — pas même d’Astyèves, dont tout l’être frémissait, — pût +soupçonner le drame muet qui se +jouait dans le cœur de cette jeune femme, si exquisement +pâle, droite sous les mille regards que ses +prunelles d’ombre ne semblaient pas voir.</p> + +<p>Aucun ne pouvait savoir qu’elle revivait un passé +très doux, qui était mort. De nouveau, elle marchait +sous l’ombre fraîche des arbres, elle goûtait la senteur +des sapins dont elle voyait les ombres bleues +moirer l’eau scintillante… Elle entendait la rumeur +cristalline des sources… Mais surtout, elle écoutait, +une dernière fois, le murmure d’amour dont s’était +enivrée sa jeunesse, le murmure, charmeur et décevant, +si tôt étouffé, que, désespérément, pleurait +son pauvre cœur de femme…</p> + +<p>Et, pour tout cela, son chant ne ressemblait à nul +autre ; plainte poignante et passionnée, palpitante de +sanglots, cri de révolte d’une créature injustement +meurtrie… Jamais plus, peut-être, elle ne devait +chanter le poème de la <i>Forêt</i> comme elle le dit ce +jour-là, non pas seulement en cantatrice merveilleuse, +mais en femme qui a vu l’abîme des divines et +mortelles tendresses…</p> + +<p>Quand elle se tut, vibrante jusqu’à la souffrance, +au bruit affolant des applaudissements d’une salle +soulevée d’enthousiasme, quand ses prunelles, dilatées +dans son visage pâle, s’arrêtèrent sur Bertrand +d’Astyèves, elle comprit que son obscur désir s’était +accompli. Elle seule, une fois encore, existait pour +lui ! Livide, il la regardait avec cette expression +qu’elle avait voulu revoir, qui, jadis, avait brisé son +scepticisme, dans l’aube délicieuse d’une espérance. +Mais elle s’était reprise…</p> + +<p>Elle s’inclina encore, répondant aux bravos qui +l’avaient rappelée et la sacraient solennellement +grande artiste. Yvonne, comme sa mère, applaudissait +d’un geste coquet. Mais lui, d’Astyèves, ne +bougeait pas, les yeux toujours rivés vers elle, les +traits contractés. Leurs regards se croisèrent une +seconde, demeurèrent perdus l’un dans l’autre, +pleins de tant de choses !… Puis elle se détourna, +sans avoir même remarqué Charles Grisel, à demi +soulevé de son fauteuil pour la mieux applaudir.</p> + +<p>Au sortir de la scène, Vanore l’attendait, aussi +frémissant qu’elle-même, et, près de lui, Martens, +le directeur de l’Opéra-Comique, qui, aussitôt, vint +à elle, les deux mains tendues… Mais, comme s’il +eût parlé à une autre, elle l’écouta lui dire qu’il était +prêt à signer avec elle tel engagement qui lui plairait, +lui demander la permission d’aller, dès le lendemain, +en causer avec elle. Machinalement, elle répondait, +acceptait le rendez-vous, dont elle donnait l’heure, +avec la sensation d’être une fragile épave qu’emportait +un flot impossible à remonter…</p> + +<p>Très entourée, elle parlait à tous… Mais, un instant, +elle cessa d’entendre ce que lui disait Gabriel +Bollène, le critique. Une haute silhouette, d’aristocratique +allure, entrevue soudain, l’avait fait tressaillir…</p> + +<p>Elle s’était trompée, ce n’était pas d’Astyèves. +De nouveau, par son absence, il lui signifiait qu’il +ne songeait pas à ressusciter le passé mort.</p> + +<p>Elle entendit la rumeur lointaine de l’orchestre +qui recommençait à jouer. Le concert continuait. +Elle y avait rempli son rôle. Maintenant, elle n’avait +plus qu’à disparaître.</p> + +<p>Elle tendit la main à Vanore.</p> + +<p>— Vous partez ? enfant.</p> + +<p>— Oui, je me sens affreusement lasse…</p> + +<p>— Et vous avez bien gagné votre repos, car vous +vous êtes donnée toute dans votre chant ! L’avenir +est à vous, petite… Vous avez le don de Dieu… +Ah ! que d’Astyèves a raison quand il dit que vous +prenez tout entiers ceux qui vous écoutent, jusqu’à +abolir en eux toute pensée qui n’aille pas à +vous !</p> + +<p>Un bizarre sourire effleura les lèvres frémissantes +de Denise.</p> + +<p>— N’en croyez rien ! M. d’Astyèves est un +homme de beaucoup d’imagination… Cela seul est +vrai… Au revoir, maître.</p> + +<p>— Denise, attendez une seconde, je vais vous +mettre en voiture.</p> + +<p>— Oh ! c’est inutile, merci. Je n’ai pas l’habitude +d’être accompagnée. Ne vous dérangez pas à cause +de moi.</p> + +<p>— Me déranger ! Petite, vous perdez la tête. +Allons, l’enfant a décidément, comme elle le dit, +besoin de repos ! Enveloppez-vous bien dans votre +manteau et venez. Remontez surtout votre col. Il +fait un froid de Sibérie !</p> + +<p>Avec des soins prévenants, il dressait lui-même +le col très haut ourlé de plume qui enveloppait doucement +la charmante tête brune. Elle se laissait +faire, sans un mot, brisée par une impression aiguë +de détachement, d’infinie lassitude, — morale ou +physique, elle ne savait plus, — qui lui emplissait +la gorge de sanglots ; sans que Vanore, d’ailleurs, +s’étonnât de son silence, vivant trop parmi les artistes +pour ne pas connaître cet abattement qui suit +les grandes tensions nerveuses.</p> + +<p>Il sortit pour faire lui-même avancer la voiture. +Elle attendit, la pensée vide.</p> + +<p>Tout à coup, elle tressaillit, quelqu’un venait de +l’appeler un peu bas :</p> + +<p>— Mademoiselle Denise !</p> + +<p>Elle se détourna, une ondée de sang aux joues… +Et, devant elle, alors, elle vit Charles Grisel…</p> + +<p>Lui ! Ah ! pourquoi était-ce lui ?…</p> + +<p>Comment était-il là, non pas au loin, comme elle le +croyait, en Lorraine ! Il devina cette surprise et +parla vite, un peu gauche, presque timide.</p> + +<p>— J’espère que je ne vous ai pas offensée en venant +vous écouter. J’ai vu dans un journal l’annonce +de votre concert, et je n’ai pas résisté à la tentation +de profiter de cette circonstance pour vous revoir…</p> + +<p>Il demeurait toujours tête découverte, et la lumière +d’un lustre éclairait bizarrement la forme trop +ronde du crâne, le front découronné, les moustaches +longues, un peu hérissées sous les pommettes saillantes, +la lourde et haute stature.</p> + +<p>Comme s’il eût eu peur de ce qu’elle allait répondre, +il poursuivit hâtivement :</p> + +<p>— Je m’étais promis que je ne vous parlerais pas, +que je respecterais le désir — si naturel ! — de réfléchir +longtemps à ma demande, que m’a exprimé +madame votre mère dans la lettre qu’elle a bien +voulu m’écrire tout récemment encore !</p> + +<p>— Ma mère vous a écrit cela ?</p> + +<p>Il ne prit pas garde à l’accent de son exclamation +où il y avait, non seulement de la surprise, mais +aussi une sorte d’indignation. Il ne pouvait savoir +qu’une colère secouait un instant sa fatigue devant +la nouvelle que sa mère n’avait pas transmis son +refus, comme elle l’en avait priée. Il expliquait :</p> + +<p>— Oui, madame votre mère a eu la bonté de me +dire qu’il vous fallait du temps pour vous habituer +à l’idée d’accepter la vie hors de Paris…</p> + +<p>Elle le regardait avec des yeux profonds.</p> + +<p>— Et vous attendez ainsi, sans vous révolter +contre tant d’exigence de ma part ?</p> + +<p>— Me révolter ? Comment en aurais-je le droit ? +Je comprends si bien, surtout maintenant, qu’une +femme faite pour être, comme vous, admirée de +tous, hésite à aller s’enfouir dans un pays perdu, pour +la satisfaction d’un seul ! Tout à l’heure, quand j’ai +vu toute cette foule, enthousiasmée par votre chant, +vous applaudir furieusement, quand j’ai entendu +répéter, par des centaines de personnes, que vous +étiez une artiste rare, alors j’ai pensé que j’étais fou +de prétendre vous enlever à la vie brillante qui vous +attend. Je me suis, pour la première fois de ma vie, +peut-être ! jugé d’une témérité stupide, moi qui suis +incapable de rien comprendre aux beautés de la +musique que vous chantez, qui ne suis et ne serai +jamais qu’un vulgaire manufacturier, bon seulement +à gagner de l’argent, et n’ayant à vous offrir que sa +grosse fortune…</p> + +<p>Elle l’écoutait, songeant, l’esprit enfiévré :</p> + +<p>— « Cet homme-là m’aime, lui ! Il ne me dédaigne +pas parce que je suis pauvre ; il m’offre un +avenir d’indépendance… Et, cependant, il me demeure +aussi indifférent que ces étrangers qui s’agitent +autour de moi… L’idée seule d’être sa femme me +paraît monstrueuse ! Mais il est bon, je ne voudrais +pas le faire souffrir… Comme tout est compliqué ! »</p> + +<p>Elle aurait souhaité le détromper, lui dire qu’il +n’avait pas à espérer en elle… Mais ce n’était ni le +lieu ni l’heure d’un pareil aveu. Vanore revenait. +Elle tendit à Grisel sa main glacée et dit doucement :</p> + +<p>— Je ne vous trouve pas téméraire, moi, mais +très généreux… Merci de tout cœur de ce que vous +m’avez offert… Vous me pardonnerez, n’est-ce pas, +si je ne puis l’accepter ? C’est moi qui aurai le plus à +souffrir de ce refus…</p> + +<p>Vanore était là. Il n’osa rien dire. Depuis qu’il +l’avait vue acclamée par toute une salle, il se sentait +timide devant elle, ayant perdu confiance en lui-même, +dans le prestige de sa fortune. Quand il vit +la portière de la voiture retomber derrière elle avec +un bruit sec, il eut l’idée qu’elle était perdue pour lui…</p> + +<p>D’un petit geste de la main, elle salua encore les +deux hommes, immobiles sur le trottoir ; puis, le +cheval en marche, elle s’adossa dans la voiture, abîmée +dans une sensation d’immense fatigue qui ne +lui laissait que le seul désir de ne plus penser… A +travers la vitre relevée, elle contemplait les passants +qui allaient et venaient, silhouettes d’ombre dans +la brume d’hiver. Certains marchaient, rapprochés +par la nuit complice ; et sa rêverie vague lui rappela +un retour de promenade à Gérardmer, d’Astyèves +assis, en voiture, près d’elle, lui parlant un peu bas +dans le silence du crépuscule, attentif à ce qu’elle +fût bien enveloppée dans son manteau…</p> + +<p>Rêve d’été… La réalité, c’était Bertrand d’Astyèves +empressé auprès d’une brillante héritière, +écoutant avec un plaisir de raffiné la musique chantée +par une artiste que sa dédaigneuse fantaisie lui avait +un jour fait distinguer…</p> + +<p>La voiture s’arrêtait. Elle tressaillit, ramenée tout +à coup de bien loin…</p> + +<p>— Il y a au salon une visite qui attend mademoiselle.</p> + +<p>On l’attendait ! Qui ?…</p> + +<p>Ah ! le faible cœur qui s’obstinait à espérer contre +toute espérance !</p> + +<p>Elle entra, sans prendre le soin d’enlever sa +mante…</p> + +<p>Et, devant elle, près du feu, elle aperçut l’institutrice +d’Yvonne qui était assise, immobile, la tête +un peu penchée, les yeux arrêtés sur les braises, +si absorbée que le bruit de la porte la fit tressaillir.</p> + +<p>— Oh ! mademoiselle Denise, je vous demande +pardon d’être venue vous importuner un jour où +vous chantiez… Je ne le savais pas. Quand je l’ai +appris ici, il y a un quart d’heure, on m’a annoncé +en même temps que vous alliez revenir, et comme +j’avais grand besoin de vous voir, je me suis permis +de vous attendre.</p> + +<p>— Vous avez très bien fait, dit Denise, frappée +de l’expression triste de ce pâle visage. Vous souhaitez +me parler ?</p> + +<p>Elle s’asseyait, son manteau rejeté, et les flammes +du foyer allumèrent des éclairs sur sa robe perlée.</p> + +<p>— Oui, je désire vous parler, car j’ai grand besoin +d’aide. Ce que je redoutais égoïstement, arrive… +Yvonne se marie ; il me faut chercher une position +nouvelle. Et c’est si difficile à trouver !</p> + +<p>A peine, Denise entendit l’exclamation désolée +de la pauvre fille. Avec le regard de l’âme, elle +voyait Yvonne penchée familièrement vers Bertrand, +assis derrière elle, dans la pénombre de la loge. +D’un accent un peu assourdi, elle répéta :</p> + +<p>— Ah ! Yvonne se marie ?</p> + +<p>— Oui, ce n’est pas encore officiel. Aussi, je vous +prierais de n’en rien dire. Mme Arnales m’en a +avertie afin que je puisse, dès maintenant, me mettre +en quête d’une situation. J’avais prévu juste cet +été… Car vous devinez, n’est-ce pas, qui elle épouse ?</p> + +<p>— Bertrand d’Astyèves ?</p> + +<p>Sa voix montait presque dure.</p> + +<p>— Oui, M. d’Astyèves. Yvonne était vraiment +éprise de lui et, entre nous, c’est elle qui a voulu +ce mariage. Ils se sont beaucoup vus cet automne. +M. d’Astyèves était sans cesse au château. Ensemble, +ils montaient à cheval, jouaient au tennis, se +promenaient. Lui a fini par se laisser convaincre +que ce n’était pas bien terrible d’épouser une jolie +héritière qui l’aimait…</p> + +<p>— Elle lui donnera, en effet, le bonheur qu’il est +fait pour goûter.</p> + +<p>Machinalement, elle passa la main sur son front +comme pour en chasser la pensée. Elle ne souffrait +pas cependant ; toute sensibilité semblait disparue en +elle. Pourtant, tout à coup, elle eut un frisson douloureux. +L’institutrice, lui répondant sans qu’elle y prît +garde, venait de prononcer le nom de Gérardmer…</p> + +<p>Gérardmer ! la Schlucht ! le jour de rêve où cet +homme qui la dédaignait, comme un caprice oublié, +lui avait dit qu’il ne pouvait plus imaginer même la +vie sans elle…</p> + +<p>L’ombre d’un sourire d’ironie crispa sa bouche. +Mlle Dusouy poursuivait, sans soupçonner rien, un +peu troublée, toutefois, par son silence, par l’expression +indéfinissable du visage, que la lueur du foyer +baignait de clartés fugitives.</p> + +<p>— Je vous demande pardon d’être venue tout de +suite à vous dans mon inquiétude. Mais vous avez +été si bonne pour moi cet été, si compatissante, +que je me suis permis de penser à vous comme à une +amie… J’ai espéré que vous pourriez peut-être me +recommander de côtés et d’autres, vous qui avez tant +de relations !</p> + +<p>— Parmi les artistes ; non parmi les gens du monde +dont je ne fais plus partie.</p> + +<p>Elle avait parlé avec une espèce d’âpreté, et l’institutrice +la regarda, inquiète, craignant de l’avoir +blessée en quelque chose. Timide, elle dit :</p> + +<p>— Je vous demande pardon si j’ai été indiscrète +en vous occupant ainsi de moi. Mais les soucis matériels +me font perdre la tête ; ils sont si graves de +conséquences pour moi qui suis l’aînée de la famille et +qui ai charge d’âmes ! Ce que je gagne est indispensable, +tout à fait indispensable à la maison ; et c’est +pourquoi je suis si tourmentée de l’idée d’être sans +place ! Vous m’excusez, n’est-ce pas, d’être venue +me recommander à vous ?…</p> + +<p>Une infinie pitié souleva Denise au-dessus de sa +propre misère. Elle que la désespérance broyait, elle +aurait voulu trouver, pour cette pauvre créature +angoissée, les mots qui réconfortent, écarter d’elle +l’épreuve, tout au moins, lui en promettre la fin +prochaine. Et de se sentir impuissante, misérable +atome humain dont se jouait la mystérieuse force des +choses, des larmes lui brûlèrent les yeux. Elle tendit +ses deux mains à la jeune fille :</p> + +<p>— Vous avez bien fait de voir en moi une amie. +Je m’emploierai de mon mieux pour vous ; et s’il +dépend de ma volonté, je réussirai. Est-ce…</p> + +<p>Elle s’arrêta un peu.</p> + +<p>— … Est-ce bientôt que vous quittez Yvonne ?</p> + +<p>— A la fin de décembre. Mme Arnales m’a dit +qu’elle n’aurait plus besoin de mes services pendant +les semaines qui précéderont le mariage, car elle-même, +alors, accompagnera partout Yvonne.</p> + +<p>— Et le mariage aura lieu quand ?</p> + +<p>— Pas avant février, je crois, car M. d’Astyèves +souhaite avoir sa nomination d’attaché d’ambassade +avant d’épouser Yvonne. Il tient absolument à +quitter Paris, paraît-il ; et sa fiancée ne s’en effraie +pas. D’ailleurs, tout ce que désire M. d’Astyèves +lui plaît. Vous ne la reconnaîtriez pas, tant le +bonheur la rend gaie. Elle est transformée ! Lui est +beaucoup plus froid ; mais c’est un vrai gentilhomme +de ton et de manières. Il sera le mari très brillant +qu’elle rêvait, par qui elle sera fière d’être accompagnée +dans le monde… Mme Arnales aussi le juge +ainsi. C’est pourquoi elle lui pardonne de n’avoir pas +une aussi grande fortune qu’Yvonne…</p> + +<p>Denise répondit par un vague signe de tête. Un +besoin grandissant de solitude s’emparait d’elle, +aigu à devenir une souffrance. Mlle Dusouy, la +voyant si pâle, la crut fatiguée et se leva, confuse, +s’excusant encore de sa visite.</p> + +<p>Très douce, Denise dit :</p> + +<p>— Il faudra revenir et me tenir au courant de vos +démarches. De mon côté, je penserai beaucoup à +vous, et dès que j’entreverrai la possibilité de vous +aider, je vous avertirai…</p> + +<p>Elle reconduisit l’institutrice jusqu’au seuil de +l’appartement. Quand la porte retomba, un soupir +de délivrance souleva sa poitrine. Enfin, elle pouvait +abandonner son masque, et seule, au moins, — puisqu’il +n’y avait pas une âme à qui elle pût confier +la sienne, — regarder en face sa destinée…</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak">XVI</h2> + + +<p>Denise s’éveilla du sommeil, lourd de rêves, qui +l’avait prise enfin après de longues heures d’énervante +insomnie.</p> + +<p>Une maussade aube d’hiver blanchissait à peine +l’obscurité de la chambre. Il devait être tôt, très tôt. +C’eût été bienfaisant, pour sa pensée meurtrie, de +reposer encore dans cet oubli du sommeil, pareil à +une mort…</p> + +<p>Mais elle reprenait conscience d’elle-même, avec +le sentiment d’avoir subi l’étreinte d’un cauchemar ; +et, dans l’effort instinctif qu’elle faisait pour se rappeler, +sa pensée se ranimait, chassant le sommeil. +Les visions confuses du réveil se précisaient. Non, +ce n’était pas un rêve mauvais qui lui avait jeté +dans l’âme la sensation de désespérance absolue dont +la blessure se ravivait à mesure qu’elle retrouvait le +souvenir…</p> + +<p>Elle n’avait pas rêvé le concert de la veille, la +présence de Bertrand d’Astyèves dans une loge de +théâtre, auprès d’une petite fille blonde qui était sa +fiancée, à qui il allait répéter les mêmes mots d’amour +qu’il lui avait dits à elle-même… Elle n’avait pas +rêvé, non plus, la visite qui lui avait brutalement +appris le dénouement si simple de son roman… Ni, le +même soir, la terrible scène qu’un incident futile +avait provoquée entre son père et sa mère, durant laquelle +s’étaient prononcées les paroles qu’on ne pardonne +pas ; une scène qui lui avait fait mesurer à quel +point sa mère, aigrie et malade, était devenue incapable +de supporter les conséquences de leur ruine…</p> + +<p>Tout cela, c’était la réalité même, une réalité qui +s’imposait à elle si impérieusement, qu’elle n’essayait +plus de s’y dérober. Avec cette clairvoyance +aiguë qui éclaire la pensée aux heures décisives, +elle avait compris qu’elle n’avait plus qu’à subir la +destinée que les circonstances lui créaient.</p> + +<p>Mais, quel que fût l’avenir, elle n’oublierait jamais +sa veillée, cette nuit-là, si douloureuse, que le seul +souvenir l’en faisait frissonner… Désespérément, +elle avait eu soif de soutien, de tendresse, soif des +mots qui consolent et sont un viatique ! Comme font +les petits, elle avait sangloté, écrasée par une impression +d’isolement qui brisait son énergie. Elle +s’était révoltée contre la tâche qui s’appesantissait +lourdement sur ses jeunes épaules, contre le devoir +qui s’imposait à elle, sous cette forme étrange, faire +aux siens le sacrifice de se donner au théâtre !</p> + +<p>Follement aussi, elle s’était reprise à vivre, encore +une fois, les jours d’été de Gérardmer, un paradis +fermé où elle n’entrerait plus. Avec un mépris amer, +où il n’y avait point de désillusion, elle s’était rappelé +la prière ardente que cet homme, qui la rejetait +afin d’épouser une héritière, lui avait murmurée +pour qu’elle acceptât son amour.</p> + +<p>Son amour ! Ce qu’il avait rêvé, c’était seulement +obtenir sa beauté de femme. Mais, par malheur pour +lui, elle l’avait mise à trop haut prix pour qu’il pût +satisfaire son caprice et, sagement, il y avait renoncé… +Alors qu’elle-même, tout bas, — en entendant +annoncer son mariage, elle l’avait bien compris ! — s’obstinait +à espérer en lui, bien qu’elle +l’eût jugé…</p> + +<p>Eh bien, elle s’était leurrée comme eût pu le faire +une niaise petite pensionnaire. A elle, il n’était pas +permis d’oublier qu’un homme riche n’épouse pas +une fille qui ne l’est pas, fût-il même assez absurdement +épris d’elle pour s’oublier une minute jusqu’à +lui demander de devenir sa femme… Seul, un +Charles Grisel était capable de cet héroïsme !</p> + +<p>Elle ne devait songer qu’à gagner son pain quotidien, +à travailler pour donner aux autres le bien-être +dont ils ne pouvaient se passer. L’heure décisive tant +redoutée était venue ; il ne lui était plus possible +d’hésiter ; mais quelle que fût sa destinée au théâtre, +elle ne l’avait pas cherchée ; la vie avait été plus +forte qu’elle…</p> + +<p>Alors, vaincue par le sentiment de l’inévitable, +d’un seul jet, elle avait écrit à Vanore pour lui dire +qu’elle acceptait le rôle écrit pour elle.</p> + +<p>A la clarté morne du jour embrumé, elle distinguait, +sur sa table à écrire, le buvard où était enfermée +cette lettre que, dans quelques heures, elle-même +allait faire partir, quand elle sortirait pour +se rendre chez Mme Champdray qui l’attendait, +dans la matinée. Mais à cette résolution si grave, +elle songeait maintenant sans émotion même, comme +si, dans la tourmente qui l’avait abattue, toute sensibilité +était morte en elle.</p> + +<p>La tête abandonnée sur l’oreiller, lasse infiniment, +elle regardait, avec de grands yeux sombres, la lumière +envahir peu à peu sa petite chambre. L’heure +avançait ; il fallait se reprendre à vivre. Des bruits +de pas résonnaient dans l’appartement. Elle entendait +son frère se préparer pour le collège. L’instant +des rêveries, des réflexions était passé ; elle devait +recommencer à agir. C’était chose si vaine de s’apitoyer +sur son épreuve ! Tous les pleurs, toutes les +révoltes, toutes les prières n’empêcheraient pas +que sa destinée ne fût ce qu’elle était…</p> + +<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. +</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. +</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div> +<p>Comme elle finissait de s’habiller, et, debout devant +la glace, mettait son chapeau, un coup fut +frappé à sa porte. Le courrier lui était apporté.</p> + +<p>Elle prit les lettres et les posa sur la cheminée, +les éparpillant d’un doigt distrait. Mais, tout à coup, +une lueur flamba dans ses yeux ; sur une enveloppe, +son nom était tracé par une écriture d’homme qui +ressemblait… oh ! qui ressemblait si fort à celle de +Bertrand d’Astyèves…</p> + +<p>D’un geste brusque, elle arracha le papier et lut :</p> + +<blockquote> +<p>« Vous souvenez-vous encore, là-bas, à la Schlucht, +dans cette heure dont le souvenir me hante toujours, +je vous ai dit que je n’étais pas digne de vous ? +Maintenant, seulement, je puis mesurer à quel point +c’était la vérité, puisque j’en suis arrivé à commettre +cette suprême lâcheté de me marier — comme je +me marie ! Si bas que vous me mettiez dans votre +pensée, dans votre cœur que j’ai adorés, — je n’ai +plus le droit de dire que j’adore ! — vous ne me jugerez +jamais avec un mépris plus sincère et plus +absolu que je ne le fais moi-même.</p> + +<p>« Et pourtant, vous pourriez m’accorder un peu +de pitié ! Je paye chèrement ma lâcheté. Si j’en +avais douté, je l’aurais senti tantôt quand j’ai revu +votre visage, vos yeux surtout, quand j’ai de nouveau +entendu votre voix… Votre voix qui me jetait +vers vous irrésistiblement, pour être votre chose, si +vous le vouliez, et qui me prenait ma raison… Qui +me l’a prise encore, puisque je fais cette folie de vous +écrire pour que vous n’appreniez pas par d’autres ce +que je vaux ! Et puis, je n’ai pu résister à la tentation +d’aller à vous encore une fois.</p> + +<p>« Je devrais vous dire adieu ; le mot m’est impossible +à écrire ! Denise, il y a des rêves dont on ne +se réveille jamais ; quand on les a faits un instant, +ils demeurent en vous, en votre pensée, votre âme, +votre chair, quoi que vous tentiez désespérément +pour les en arracher, tant ils vous torturent ! Celui +dont vous étiez la vie est bien de ces rêves-là… S’il +existe un enfer, comme le pensent les croyants, on +n’y doit pas plus souffrir que je n’ai souffert aujourd’hui, +par ma faute !</p> + +<p>« A n’en pouvoir douter, je sais maintenant que +jusqu’à ma dernière minute, vous serez toujours +pour moi, malgré tout, <i>ma</i> Denise. »</p> +</blockquote> + +<p>Elle écarta la lettre et se vit dans la glace avec +un visage de cire blanche où luisaient des yeux brûlants +de fièvre. Dans son cœur, il y avait bien le +sentiment qu’il avait prévu, un mépris si intense +que la pitié en devenait facile, cette pitié dont on +fait l’aumône à ceux qui ont failli.</p> + +<p>Il était tout entier dans cette lettre, bien pareil à +lui-même, comme elle l’avait jugé. A cette heure +encore, de tout son être, il la souhaitait, il la regrettait, +il souffrait de la perdre… Et cependant, +libre d’aller à elle, alors que rien, — sauf une dot ! — ne +les séparait, assez riche pour s’accorder la fantaisie +d’épouser une femme sans fortune ; de par sa +froide volonté d’ambitieux, dans son égoïsme féroce +de jouisseur, il s’était détourné et passait, oublieux +de sa demande absurde, pour s’en aller vers l’héritière +qui assurait le luxe de son avenir !</p> + +<p>Sans relire même une ligne de la lettre, elle la déchira +lentement, puis elle en jeta les quatre morceaux +dans les braises incandescentes du foyer… +Une flamme jaillit, mordant le papier, qui se tordit, +devint roux…</p> + +<p>Les traits rigides, elle regardait. Une lueur, une +seconde, illumina, sur la feuille presque consumée, +son nom, Denise, qu’il lui avait donné, dans la +montagne… avec quel accent ! Puis, de la lettre +de Bertrand d’Astyèves, il ne resta plus que des +cendres…</p> + +<p>Alors elle abaissa son voile, prit ses gants, après +avoir glissé dans son manchon le mot pour Vanore, +et elle sortit.</p> + +<p>Le brouillard faisait invisibles les lointains, mouillait +les pavés, imprégnant l’air d’une humidité glaciale. +Denise frissonna. Mais elle n’en eut pas conscience. +C’était au cœur qu’elle avait froid, qu’elle +sentait la tristesse morne de cette matinée d’hiver +qui semblait née dans les larmes… Et elle s’en alla +droit devant elle à travers le flot des passants.</p> + +<p>Parce que sa pâleur avivait étrangement l’éclat +de ses yeux, de sa bouche très rouge, beaucoup la +remarquaient au passage, si simplement qu’elle fût +vêtue, d’un costume de couleur foncée. Des regards +d’hommes s’attachaient à elle, cherchant ses yeux +qui ne voyaient personne, tournés vers l’invisible +monde de la pensée.</p> + +<p>Désintéressée infiniment d’elle-même à cette +heure de crise où elle se mouvait avec le calme +sombre de ceux qui n’ont plus rien à perdre, elle +songeait à toutes les misères qui ne sont pas consolées… +Combien y en avait-il de désolés, d’inquiets, +de meurtris comme elle parmi ces inconnus +dont la vie l’effleurait ce matin-là, parmi ces humbles +qui la coudoyaient, accomplissant leur tâche +quotidienne, subissant comme elle, plus lourdement +peut-être encore, la loi du pain à gagner…</p> + +<p>De quel droit eût-elle été, plus que tant d’autres, +heureuse, riche, aimée ?… Plus que cette pauvre +Henriette Dusouy qu’angoissait l’incertitude de +l’avenir ?… Plus que la pâle fillette qui marchait là +devant elle, transie sous son mince vêtement d’ouvrière ?… +Plus que la mendiante infirme qui marmottait +sa demande d’aumône, pauvre loque humaine +inerte sur le pavé ?…</p> + +<p>Elle, du moins, possédait sa belle jeunesse, son +talent, son charme de femme si puissant — et si +faible, puisqu’il éveillait seulement ce qu’il y a de +plus bas dans l’amour… De quoi se plaignait-elle ? +En la mesure seulement de ses forces, elle était +atteinte.</p> + +<p>Comme elle approchait de Saint-Sulpice, elle croisa +deux religieuses qui cheminaient, les yeux indifférents +aux choses extérieures. Oh ! les heureuses ! +les bienheureuses ! De toute son âme douloureuse, +elle les envia, ainsi qu’un jour elle avait envié Grisel, +qui trouvait la vie très simple. Mais même eût-elle +souhaité une telle existence de paix recueillie, sa +place était marquée ailleurs. Sa mission n’était pas +d’aller, sereine de cœur et de pensée, instruire des +petits ou soigner et consoler des souffrances, elle +avait un autre devoir…</p> + +<p>Et l’ombre d’un sourire d’amertume infinie passa +sur ses lèvres. A travers la brume froide, elle apercevait +une colonne bariolée d’annonces de spectacles… +Un jour donc allait venir où elle serait de +celles dont les passants lisent les noms sur des affiches +de théâtre. Rien ne l’en sauverait puisque +Bertrand d’Astyèves l’abandonnait et qu’elle ne +voulait pas se vendre en épousant Grisel…</p> + +<p>Elle songea, avec une ironie désespérée :</p> + +<p>— « Je me suis déjà habituée à tant de choses ; à +être pauvre, à dépendre du bon plaisir des autres, +à être à la merci du public, une artiste qu’on paye, +qu’on lorgne, qu’on discute, que certains même pensent +pouvoir acheter… Peut-être, il arrivera aussi +un temps où je ne souffrirai plus d’être une femme +de théâtre, de chanter maquillée, costumée sur des +planches, de vivre dans un monde pour lequel je +n’étais pas faite et qui me semble odieux — parce +que je n’en suis pas encore venue à me dépouiller de +tous les préjugés que je tiens sans doute de mon éducation +d’enfant… Maintenant, à la grâce de Dieu ! »</p> + +<p>Ces derniers mots étaient sortis de son cœur +même, comme une muette prière. Elle les répéta une +seconde fois, de toute son âme. Elle était presque à +la porte de Mme Champdray, devant un bureau de +poste…</p> + +<p>Une seconde, elle demeura immobile, avec le sentiment +très net que ce petit fait, si simple, déposer +sa lettre dans la boîte, était pour elle l’acte qui scellait +sa destinée ; un acte sur lequel elle ne reviendrait +pas, en ayant mesuré, devant sa conscience, les +conséquences qu’elle acceptait. A tout ce qu’avait +désiré, attendu, espéré, rêvé son cœur de vierge, à +sa vraie jeunesse, en cet instant, elle disait adieu… +Puis d’un geste lent, sans hésitation, elle prit l’enveloppe, +et la laissa tomber dans la foule anonyme +des lettres…</p> + + +<p class="c gap small">FIN</p> + +<div class="break"></div> + +<p class="c top4em">PARIS<br> +<span class="xsmall">TYPOGRAPHIE DE E. PLON</span>, <span class="xsmall">NOURRIT ET C</span><sup>ie</sup><br> +rue Garancière, 8</p> + +<div class="break"></div> + +<p class="c top2em">EN VENTE A LA MÊME LIBRAIRIE</p> + + +<div class="flex"> +<table class="small"> +<tr><td colspan="2" class="c b ssf"><div>HENRI ARDEL</div></td></tr> +<tr><td class="drap"><b>Tout arrive.</b> 5<sup>e</sup> <span class="i">édit.</span> 1 vol.</td> +<td class="bot r w5"><div>3 fr. <span class="cc">50</span></div></td></tr> +<tr><td class="drap"><b>*Rêve blanc.</b> 3<sup>e</sup> <span class="i">édit.</span> 1 vol.</td> +<td class="bot r w5"><div>3 fr. <span class="cc">50</span></div></td></tr> +<tr><td class="drap"><b>*Renée Orlis.</b> 5<sup>e</sup> <span class="i">édit.</span> 1 vol.</td> +<td class="bot r w5"><div>3 fr. <span class="cc">50</span></div></td></tr> +<tr><td class="drap"><b>*Mon Cousin Guy.</b> 9<sup>e</sup> <span class="i">édit.</span> 1 v.</td> +<td class="bot r w5"><div>3 fr. <span class="cc">50</span></div></td></tr> +<tr><td 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class="i">édit.</span> 1 vol.</td> +<td class="bot r w5"><div>3 fr. <span class="cc">50</span></div></td></tr> +<tr><td class="drap"><b>Le Fil d’or.</b> 17<sup>e</sup> <span class="i">édit.</span> 1 vol.</td> +<td class="bot r w5"><div>3 fr. <span class="cc">50</span></div></td></tr> +<tr><td class="drap"><b>Fidèlka.</b> 16<sup>e</sup> <span class="i">édit.</span> 1 vol.</td> +<td class="bot r w5"><div>3 fr. <span class="cc">50</span></div></td></tr> +<tr><td class="drap"><b>L’Aveu.</b> 16<sup>e</sup> <span class="i">édit.</span> 1 vol.</td> +<td class="bot r w5"><div>3 fr. <span class="cc">50</span></div></td></tr> +<tr><td class="drap"><b>Un Vieux Ménage.</b> 18<sup>e</sup> <span class="i">édit.</span></td> +<td class="bot r w5"><div>3 fr. <span class="cc">50</span></div></td></tr> +<tr><td class="drap"><b>Jolie propriété à vendre.</b> 21<sup>e</sup> <span class="i">é.</span></td> +<td class="bot r w5"><div>3 fr. <span class="cc">50</span></div></td></tr> +<tr><td class="drap"><b>Chénerol.</b> 18<sup>e</sup> <span class="i">édit.</span> 1 vol.</td> +<td class="bot r w5"><div>3 fr. <span class="cc">50</span></div></td></tr> +<tr><td class="drap"><b>Le Mari d’Aurette.</b> 19<sup>e</sup> <span class="i">édit.</span></td> +<td class="bot r w5"><div>3 fr. <span class="cc">50</span></div></td></tr> +<tr><td class="drap"><b>L’Héritière.</b> 17<sup>e</sup> <span class="i">édit.</span> 1 vol.</td> +<td class="bot r w5"><div>3 fr. <span class="cc">50</span></div></td></tr> +<tr><td class="drap"><b>Péril.</b> 18<sup>e</sup> <span class="i">édit.</span> 1 vol.</td> +<td class="bot r w5"><div>3 fr. <span class="cc">50</span></div></td></tr> +<tr><td class="drap"><b>Aurette.</b> 22<sup>e</sup> <span class="i">édit.</span> 1 vol.</td> +<td class="bot r w5"><div>3 fr. <span class="cc">50</span></div></td></tr> +<tr><td class="drap"><b>Le Passé d’une mère.</b> 18<sup>e</sup> <span class="i">éd.</span></td> +<td class="bot r w5"><div>3 fr. <span class="cc">50</span></div></td></tr> +<tr><td class="drap"><b>Un Mystère.</b> 18<sup>e</sup> <span class="i">édit.</span> 1 vol.</td> +<td class="bot r w5"><div>3 fr. <span class="cc">50</span></div></td></tr> +<tr><td class="drap"><b>L’Avenir d’Aline.</b> 16<sup>e</sup> <span class="i">édit.</span></td> +<td class="bot r w5"><div>3 fr. <span class="cc">50</span></div></td></tr> +<tr><td class="drap"><b>*La Seconde Mère.</b> 25<sup>e</sup> <span class="i">édit.</span></td> +<td class="bot r w5"><div>3 fr. <span class="cc">50</span></div></td></tr> +<tr><td class="drap"><b>Nikanor.</b> 14<sup>e</sup> <span class="i">édit.</span> 1 vol.</td> +<td class="bot r w5"><div>3 fr. <span class="cc">50</span></div></td></tr> +<tr><td class="drap"><b>*La Fille de Dosia.</b> 26<sup>e</sup> <span class="i">édit.</span></td> +<td class="bot r w5"><div>3 fr. <span class="cc">50</span></div></td></tr> +<tr><td class="drap"><b>Frankley.</b> 14<sup>e</sup> <span class="i">édit.</span> 1 vol.</td> +<td class="bot r w5"><div>3 fr. <span class="cc">50</span></div></td></tr> +<tr><td class="drap"><b>L’Amie.</b> 20<sup>e</sup> <span class="i">édit.</span> 1 vol.</td> +<td class="bot r w5"><div>3 fr. <span class="cc">50</span></div></td></tr> +<tr><td class="drap"><b>*Dosia.</b> 97<sup>e</sup> <span class="i">édit.</span> 1 vol.</td> +<td class="bot r w5"><div>3 fr. <span class="cc">»</span></div></td></tr> +<tr><td class="drap"><b>Angèle.</b> 19<sup>e</sup> <span class="i">édit.</span> 1 vol.</td> +<td class="bot r w5"><div>3 fr. <span class="cc">50</span></div></td></tr> +<tr><td class="drap"><b>Folle Avoine.</b> 16<sup>e</sup> <span class="i">édit.</span> 1 vol.</td> +<td class="bot r w5"><div>3 fr. <span class="cc">50</span></div></td></tr> +<tr><td class="drap"><b>L’Ingénue.</b> 14<sup>e</sup> <span class="i">édit.</span> 1 vol.</td> +<td class="bot r w5"><div>3 fr. <span class="cc">50</span></div></td></tr> +<tr><td class="drap"><b>Cléopâtre.</b> 16<sup>e</sup> <span class="i">édit.</span> 1 vol.</td> +<td class="bot r w5"><div>3 fr. <span class="cc">50</span></div></td></tr> +<tr><td class="drap"><b>Louis Breuil.</b> 16<sup>e</sup> <span class="i">édit.</span> 1 vol.</td> +<td class="bot r w5"><div>3 fr. <span class="cc">50</span></div></td></tr> +<tr><td class="drap"><b>Une Trahison.</b> 19<sup>e</sup> <span class="i">édit.</span> 1 vol.</td> +<td class="bot r w5"><div>3 fr. <span class="cc">50</span></div></td></tr> +<tr><td class="drap"><b>*Le Vœu de Nadia.</b> 18<sup>e</sup> <span class="i">édit.</span></td> +<td class="bot r w5"><div>3 fr. <span class="cc">50</span></div></td></tr> +<tr><td class="drap"><b>Rose Rozier.</b> 12<sup>e</sup> <span class="i">édit.</span> 2 vol.</td> +<td class="bot r w5"><div>6 fr. <span class="cc">»</span></div></td></tr> +<tr><td class="drap"><b>*Perdue.</b> 48<sup>e</sup> <span class="i">édit.</span> 1 vol.</td> +<td class="bot r w5"><div>3 fr. <span class="cc">50</span></div></td></tr> +<tr><td class="drap"><b>Le Fiancé de Sylvie.</b> 19<sup>e</sup> <span class="i">édit.</span></td> +<td class="bot r w5"><div>3 fr. <span class="cc">50</span></div></td></tr> +<tr><td class="drap"><b>Madame de Dreux.</b> 15<sup>e</sup> <span class="i">édit.</span></td> +<td class="bot r w5"><div>3 fr. <span class="cc">50</span></div></td></tr> +<tr><td class="drap"><b>Le Moulin Frappier.</b> 15<sup>e</sup> <span class="i">édit.</span></td> +<td class="bot r w5"><div>6 fr. <span class="cc">»</span></div></td></tr> +<tr><td class="drap"><b>L’Héritage de Xénie.</b> 18<sup>e</sup> <span class="i">édit.</span></td> +<td class="bot r w5"><div>3 fr. <span class="cc">50</span></div></td></tr> +<tr><td class="drap"><b>Lucie Rodey.</b> 16<sup>e</sup> <span class="i">édit.</span> 1 vol.</td> +<td class="bot r w5"><div>3 fr. <span class="cc">50</span></div></td></tr> +<tr><td class="drap"><b>*Princesse Oghérof.</b> 30<sup>e</sup> <span class="i">édit.</span></td> +<td class="bot r w5"><div>3 fr. <span class="cc">50</span></div></td></tr> +<tr><td class="drap"><b>*Suzanne Normis.</b> 18<sup>e</sup> <span class="i">édit.</span></td> +<td class="bot r w5"><div>3 fr. <span class="cc">50</span></div></td></tr> +<tr><td class="drap"><b>Un Violon russe.</b> 15<sup>e</sup> <span class="i">édit.</span></td> +<td class="bot r w5"><div>6 fr. <span class="cc">»</span></div></td></tr> +<tr><td class="drap"><b>Bonne-Marie.</b> 14<sup>e</sup> <span class="i">édit.</span> 1 vol.</td> +<td class="bot r w5"><div>3 fr. <span class="cc">»</span></div></td></tr> +<tr><td class="drap"><b>Ariadne.</b> 22<sup>e</sup> <span class="i">édit.</span> 1 vol.</td> +<td class="bot r w5"><div>3 fr. <span class="cc">50</span></div></td></tr> +<tr><td class="drap"><b>*Marier sa fille.</b> 27<sup>e</sup> <span class="i">édit.</span> 1 vol.</td> +<td class="bot r w5"><div>3 fr. <span class="cc">50</span></div></td></tr> +<tr><td class="drap"><b>Les Koumiassine.</b> 19<sup>e</sup> <span class="i">éd.</span> 2 v.</td> +<td class="bot r w5"><div>7 fr. <span class="cc">»</span></div></td></tr> +<tr><td class="drap"><b>*Sonia.</b> 40<sup>e</sup> <span class="i">édit.</span> 1 vol.</td> +<td class="bot r w5"><div>3 fr. <span class="cc">50</span></div></td></tr> +<tr><td class="drap"><b>*La Niania.</b> 24<sup>e</sup> <span class="i">édit.</span> 1 vol.</td> +<td class="bot r w5"><div>3 fr. <span class="cc">50</span></div></td></tr> +<tr><td class="drap"><b>L’Expiation de Savéli.</b> 8<sup>e</sup> <span class="i">éd.</span></td> +<td class="bot r w5"><div>3 fr. <span class="cc">»</span></div></td></tr> +<tr><td class="drap"><b>Épreuves de Raïssa.</b> 31<sup>e</sup> <span class="i">édit.</span></td> +<td class="bot r w5"><div>3 fr. <span class="cc">50</span></div></td></tr> +<tr><td class="drap"><b>Nouvelles russes.</b> 6<sup>e</sup> <span class="i">édit.</span></td> +<td class="bot r w5"><div>3 fr. <span class="cc">50</span></div></td></tr> +<tr><td colspan="2" class="c b ssf"><div>JEAN BLAIZE</div></td></tr> +<tr><td class="drap"><b>La Monégasque.</b> 1 vol.</td> +<td class="bot r w5"><div>3 fr. <span class="cc">50</span></div></td></tr> +<tr><td class="drap"><b>Le Tribut passionnel.</b> 1 vol.</td> +<td class="bot r w5"><div>3 fr. <span class="cc">50</span></div></td></tr> +<tr><td colspan="2" class="c b ssf"><div>PIERRE CLESIO</div></td></tr> +<tr><td class="drap"><b>Le roman de Claude Lenayl.</b> 1 vol.</td> +<td class="bot r w5"><div>3 fr. <span class="cc">50</span></div></td></tr> +<tr><td class="drap"><b>Mariage de raison.</b> 1 vol.</td> +<td class="bot r w5"><div>3 fr. <span class="cc">50</span></div></td></tr> +<tr><td colspan="2" class="c b ssf"><div>JULES PRAVIEUX</div></td></tr> +<tr><td class="drap"><b>Monsieur l’Aumônier.</b> 1 vol.</td> +<td class="bot r w5"><div>3 fr. <span class="cc">50</span></div></td></tr> +<tr><td class="drap"><b>Ami des jeunes.</b> 1 vol.</td> +<td class="bot r w5"><div>3 fr. <span class="cc">50</span></div></td></tr> +<tr><td colspan="2" class="c b ssf"><div>JEAN DE LA BRÈTE</div></td></tr> +<tr><td class="drap"><b>*Un Vaincu.</b> 13<sup>e</sup> <span class="i">édit.</span> 1 vol.</td> +<td class="bot r w5"><div>3 fr. <span class="cc">50</span></div></td></tr> +<tr><td class="drap"><b>*Mon oncle et mon curé.</b> 82<sup>e</sup> <span class="i">é.</span></td> +<td class="bot r w5"><div>3 fr. <span class="cc">50</span></div></td></tr> +<tr><td class="drap"><b>*L’imagination fait le reste.</b> 8<sup>e</sup> <span class="i">é.</span></td> +<td class="bot r w5"><div>3 fr. <span class="cc">50</span></div></td></tr> +<tr><td class="drap"><b>*L’esprit souffle où il veut.</b> 8<sup>e</sup> <span class="i">éd.</span></td> +<td class="bot r w5"><div>3 fr. <span class="cc">50</span></div></td></tr> +<tr><td class="drap"><b>*Badinage.</b> 11<sup>e</sup> <span class="i">édit.</span> 1 vol.</td> +<td class="bot r w5"><div>3 fr. <span class="cc">50</span></div></td></tr> +<tr><td class="drap"><b>*Le Comte de Palène.</b> 11<sup>e</sup> <span class="i">éd.</span></td> +<td class="bot r w5"><div>3 fr. <span class="cc">50</span></div></td></tr> +<tr><td colspan="2" class="c b ssf"><div>PAUL MARGUERITTE</div></td></tr> +<tr><td class="drap"><b>Ame d’enfant.</b> 7<sup>e</sup> <span class="i">édit.</span> 1 vol.</td> +<td class="bot r w5"><div>3 fr. <span class="cc">50</span></div></td></tr> +<tr><td class="drap"><b>Simple histoire.</b> 4<sup>e</sup> <span class="i">édit.</span> 1 v.</td> +<td class="bot r w5"><div>3 fr. <span class="cc">50</span></div></td></tr> +<tr><td class="drap"><b>Amants.</b> 20<sup>e</sup> <span class="i">édit.</span> 1 vol.</td> +<td class="bot r w5"><div>3 fr. <span class="cc">50</span></div></td></tr> +<tr><td class="drap"><b>L’Essor.</b> 22<sup>e</sup> <span class="i">édit.</span> 1 vol.</td> +<td class="bot r w5"><div>3 fr. <span class="cc">50</span></div></td></tr> +<tr><td class="drap"><b>La Force des choses.</b> 21<sup>e</sup> <span class="i">édit.</span></td> +<td class="bot r w5"><div>3 fr. <span class="cc">50</span></div></td></tr> +<tr><td class="drap"><b>Fors l’honneur.</b> 12<sup>e</sup> <span class="i">édit.</span> 1 vol.</td> +<td class="bot r w5"><div>3 fr. <span class="cc">50</span></div></td></tr> +<tr><td class="drap"><b>Jours d’épreuve.</b> 11<sup>e</sup> <span class="i">éd.</span> 1 vol.</td> +<td class="bot r w5"><div>3 fr. <span class="cc">50</span></div></td></tr> +<tr><td class="drap"><b>*Ma Grande.</b> 20<sup>e</sup> <span class="i">édit.</span> 1 vol.</td> +<td class="bot r w5"><div>3 fr. <span class="cc">50</span></div></td></tr> +<tr><td class="drap"><b>Pascal Géfosse.</b> 13<sup>e</sup> <span class="i">édit.</span> 1 vol.</td> +<td class="bot r w5"><div>3 fr. <span class="cc">50</span></div></td></tr> +<tr><td class="drap"><b>Sur le retour.</b> 20<sup>e</sup> <span class="i">édit.</span> 1 vol.</td> +<td class="bot r w5"><div>3 fr. <span class="cc">50</span></div></td></tr> +<tr><td class="drap"><b>La Tourmente.</b> 20<sup>e</sup> <span class="i">édit.</span> 1 vol.</td> +<td class="bot r w5"><div>3 fr. <span class="cc">50</span></div></td></tr> +<tr><td colspan="2" class="c b ssf"><div>PAUL ET VICTOR MARGUERITTE</div></td></tr> +<tr><td class="drap"><b>Femmes nouvelles.</b> 13<sup>e</sup> <span class="i">édit.</span></td> +<td class="bot r w5"><div>3 fr. <span class="cc">50</span></div></td></tr> +<tr><td class="drap"><b>Le Désastre.</b> 63<sup>e</sup> <span class="i">édit.</span> 1 vol.</td> +<td class="bot r w5"><div>3 fr. <span class="cc">50</span></div></td></tr> +<tr><td class="drap"><b>*Poum.</b> 8<sup>e</sup> <span class="i">édit.</span> 1 vol.</td> +<td class="bot r w5"><div>3 fr. <span class="cc">50</span></div></td></tr> +<tr><td class="drap"><b>Le Carnaval de Nice.</b> 4<sup>e</sup> <span class="i">édit.</span></td> +<td class="bot r w5"><div>3 fr. <span class="cc">50</span></div></td></tr> +<tr><td class="drap"><b>La Pariétaire.</b> 3<sup>e</sup> <span class="i">édit.</span> 1 vol.</td> +<td class="bot r w5"><div>3 fr. <span class="cc">50</span></div></td></tr> +<tr><td colspan="2" class="c b ssf"><div>CHAMPOL</div></td></tr> +<tr><td class="drap"><b>Les Justes.</b> 2<sup>e</sup> <span class="i">édit.</span> 1 vol.</td> +<td class="bot r w5"><div>3 fr. <span class="cc">50</span></div></td></tr> +<tr><td class="drap"><b>*Le Mari de Simone.</b> 2<sup>e</sup> <span class="i">édit.</span></td> +<td class="bot r w5"><div>3 fr. <span class="cc">50</span></div></td></tr> +<tr><td class="drap"><b>*La Conquête du bonheur.</b> 3<sup>e</sup> édit.</td> +<td class="bot r w5"><div>3 fr. <span class="cc">50</span></div></td></tr> +<tr><td colspan="2" class="c b ssf"><div>ERNEST DAUDET</div></td></tr> +<tr><td class="drap"><b>Mademoiselle de Circé.</b> 5<sup>e</sup> <span class="i">éd.</span></td> +<td class="bot r w5"><div>3 fr. <span class="cc">50</span></div></td></tr> +<tr><td class="drap"><b>La Mongautier.</b> 4<sup>e</sup> <span class="i">édit.</span> 1 vol.</td> +<td class="bot r w5"><div>3 fr. <span class="cc">50</span></div></td></tr> +<tr><td class="drap"><b>Pauline Fossin.</b> 5<sup>e</sup> <span class="i">édit.</span> 1 vol.</td> +<td class="bot r w5"><div>3 fr. <span class="cc">50</span></div></td></tr> +<tr><td class="drap"><b>Rolande et Andrée.</b> 4<sup>e</sup> <span class="i">édit.</span></td> +<td class="bot r w5"><div>3 fr. <span class="cc">50</span></div></td></tr> +<tr><td class="drap"><b>Fiançailles tragiques.</b> 5<sup>e</sup> <span class="i">éd.</span></td> +<td class="bot r w5"><div>3 fr. <span class="cc">50</span></div></td></tr> +<tr><td class="drap"><b>Drapeaux ennemis.</b> 5<sup>e</sup> <span class="i">édit.</span></td> +<td class="bot r w5"><div>3 fr. <span class="cc">50</span></div></td></tr> +<tr><td class="drap"><b>Don Rafaël.</b> 5<sup>e</sup> <span class="i">édit.</span> 1 vol.</td> +<td class="bot r w5"><div>3 fr. <span class="cc">50</span></div></td></tr> +<tr><td class="drap"><b>Aveux de femme.</b> 10<sup>e</sup> <span class="i">éd.</span> 1 vol.</td> +<td class="bot r w5"><div>3 fr. <span class="cc">50</span></div></td></tr> +<tr><td class="drap"><b>La Vénitienne.</b> 6<sup>e</sup> <span class="i">édit.</span> 1 vol.</td> +<td class="bot r w5"><div>3 fr. <span class="cc">50</span></div></td></tr> +<tr><td class="drap"><b>Pervertis.</b> 8<sup>e</sup> <span class="i">édit.</span> 1 vol.</td> +<td class="bot r w5"><div>3 fr. <span class="cc">50</span></div></td></tr> +<tr><td class="drap"><b>Défroqué.</b> 14<sup>e</sup> <span class="i">édit.</span> 1 vol.</td> +<td class="bot r w5"><div>3 fr. <span class="cc">50</span></div></td></tr> +<tr><td class="drap"><b>Mon frère et moi</b>. 6<sup>e</sup> <span class="i">édit.</span></td> +<td class="bot r w5"><div>3 fr. <span class="cc">50</span></div></td></tr> +<tr><td class="drap"><b>Le Mari.</b> 10<sup>e</sup> <span class="i">édit.</span> 1 vol.</td> +<td class="bot r w5"><div>3 fr. <span class="cc">50</span></div></td></tr> +<tr><td class="drap"><b>La Maison de Graville.</b> 7<sup>e</sup> <span class="i">éd.</span></td> +<td class="bot r w5"><div>3 fr. <span class="cc">50</span></div></td></tr> +<tr><td colspan="2" class="c b ssf"><div>J.-H. ROSNY</div></td></tr> +<tr><td class="drap"><b>Un autre monde.</b> 3<sup>e</sup> <span class="i">éd.</span> 1 vol.</td> +<td class="bot r w5"><div>3 fr. <span class="cc">50</span></div></td></tr> +<tr><td class="drap"><b>Une Rupture.</b> 4<sup>e</sup> <span class="i">édit.</span> 1 vol.</td> +<td class="bot r w5"><div>3 fr. <span class="cc">50</span></div></td></tr> +<tr><td class="drap"><b>L’Impérieuse Bonté.</b> 4<sup>e</sup> <span class="i">édit.</span></td> +<td class="bot r w5"><div>3 fr. <span class="cc">50</span></div></td></tr> +<tr><td class="drap"><b>Renouveau.</b> 4<sup>e</sup> <span class="i">édit.</span> 1 vol.</td> +<td class="bot r w5"><div>3 fr. <span class="cc">50</span></div></td></tr> +<tr><td class="drap"><b>Résurrection.</b> 4<sup>e</sup> <span class="i">édit.</span> 1 vol.</td> +<td class="bot r w5"><div>3 fr. <span class="cc">50</span></div></td></tr> +<tr><td class="drap"><b>Profondeurs de Kyamo.</b> 3<sup>e</sup> <span class="i">é.</span></td> +<td class="bot r w5"><div>3 fr. <span class="cc">50</span></div></td></tr> +<tr><td class="drap"><b>L’Autre femme.</b> 5<sup>e</sup> <span class="i">édit.</span> 1 vol.</td> +<td class="bot r w5"><div>3 fr. <span class="cc">50</span></div></td></tr> +<tr><td class="drap"><b>Un double amour.</b> 5<sup>e</sup> <span class="i">édit.</span></td> +<td class="bot r w5"><div>3 fr. <span class="cc">50</span></div></td></tr> +<tr><td class="drap"><b>Eyrimah.</b> 4<sup>e</sup> <span class="i">édit.</span> 1 vol.</td> +<td class="bot r w5"><div>3 fr. <span class="cc">50</span></div></td></tr> +<tr><td class="drap"><b>L’Indomptée.</b> 5<sup>e</sup> <span class="i">édit.</span> 1 vol.</td> +<td class="bot r w5"><div>3 fr. <span class="cc">50</span></div></td></tr> +<tr><td class="drap"><b>Vamireh.</b> 5<sup>e</sup> <span class="i">édit.</span> 1 vol.</td> +<td class="bot r w5"><div>3 fr. <span class="cc">50</span></div></td></tr> +<tr><td colspan="2" class="c b ssf"><div>ANDRÉ LICHTENBERGER</div></td></tr> +<tr><td class="drap"><b>*Mon petit Trott.</b> 4<sup>e</sup> <span class="i">édit.</span> 1 v.</td> +<td class="bot r w5"><div>3 fr. <span class="cc">50</span></div></td></tr> +<tr><td class="drap"><b>*La petite sœur de Trott.</b> 4<sup>e</sup> <span class="i">é.</span></td> +<td class="bot r w5"><div>3 fr. <span class="cc">50</span></div></td></tr> +</table> +</div> + +<p class="c gap xsmall">Paris. — Typographie de E. Plon, Nourrit et C<sup>ie</sup>, 8, rue Garancière. — 514.</p> + + +<div style='text-align:center'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 76307 ***</div> +</body> +</html> + |
